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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12889 ***
+
+PROMENADES
+
+AUTOUR D'UN VILLAGE
+
+PAR
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+
+OUVRAGES
+
+DE
+
+GEORGE SAND
+
+PUBLIÉS DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVY.
+
+ADRIANI.......................... 1 VOL.
+
+LES AMOURS DE L'ÂGE D'OR......... 1--
+
+LES BEAUX MESSIEURS DE BOIS-DORÉ. 2--
+
+LE CHÂTEAU DES DÉSERTES.......... 1--
+
+LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE... 3--
+
+LA COMTESSE DE RUDOLSTADT........ 1--
+
+CONSUELO......................... 3--
+
+LES DAMES VERTES................. 1--
+
+LA DANIELLA...................... 3--
+
+LE DIABLE AUX CHAMPS............. 1--
+
+LA FILLEULE...................... 1--
+
+FLAVIE........................... 1--
+
+HISTOIRE DE MA VIE.............. 10--
+
+L'HOMME DE NEIGE................. 3--
+
+HORACE........................... 1--
+
+ISIDORA.......................... 1--
+
+JACQUES.......................... 1--
+
+JEANNE........................... 1--
+
+LÉLIA--Métella.--Melchior.--Cora. 2--
+
+LUCREZIA FLORIANI.--Lavinia...... 1--
+
+LE MEUNIER D'ANGIBAULT........... 2--
+
+NARCISSE......................... 1--
+
+LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE........... 2--
+
+LE PICCININO..................... 2--
+
+LE SECRÉTAIRE INTIME............. 1--
+
+SIMON............................ 1--
+
+TEVERINO--Léone Léoni............ 1--
+
+L'USCOQUE........................ 1--
+
+
+
+
+PROMENADES
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+AUTOUR D'UN VILLAGE
+
+PAR
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+PARIS
+
+MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
+
+RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 45
+
+À LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+1866
+
+
+
+
+PROMENADES
+
+AUTOUR
+
+D'UN VILLAGE
+
+
+
+
+Dans les derniers jours de juin 1857, je me mis en route avec deux
+compagnons qui ne demandaient qu'à courir: un naturaliste et un artiste,
+qui est, en même temps, naturaliste amateur.
+
+Il s'agissait pour eux d'explorer, sous certains rapports, la faune
+entomologique, en langue vulgaire la nature des insectes qui habitent
+notre département. N'étant qu'un parfait ignorant pour mon compte, je
+leur avais seulement promis, en leur servant de guide, un charmant pays
+à parcourir.
+
+Mais, avant d'aller plus loin, il faut que, pour la facilité de mon
+récit, je baptise ces deux personnages que j'accompagne. Je leur
+laisserai les noms dont ils s'étaient gratinés l'un l'autre dans leurs
+promenades entomologiques.
+
+L'artiste est, à ses moments perdus, grand collectionneur et préparateur
+de premier ordre. Un charmant petit papillon bleu fort commun était
+tombé en poussière à la collection, et notre ami est si difficile dans
+le choix des individus qu'il juge dignes d'y figurer, qu'il n'en trouve
+pas toujours un sur cent. Il poursuivit donc, durant toute une saison,
+la jolie lycaenide _amyntas_. De là le nom bucolique d'Amyntas qu'il
+porte fort complaisamment et dont je ne vois pas, au reste, qu'il ait
+sujet de se fâcher.
+
+Le naturaliste, un savant modeste, bien que très-connu à Paris de tous
+les amateurs d'entomologie, était absorbé, depuis quelques jours, dans
+la recherche des coques de certaines chrysalides sur les branches mortes
+de certains arbres. De là le nom pompeux de Chrysalidor, gracieusement
+accepté par notre compagnon.
+
+On partit par une matinée très-fraîche, muni de provisions de bouche, à
+seules fins de gagner du temps en route, car on trouve partout à manger
+maintenant dans notre bas Berry; mais on n'y est pas encore très-vif. Le
+Berrichon des plaines n'est jamais pressé, et avec lui il faut savoir
+attendre.
+
+Or, nous voulions arriver et ne pas perdre les belles heures du jour à
+voir tourner les broches, lesquelles tournent aussi gravement que les
+gens du pays. Quant aux tables, je doute qu'elles y tournent jamais, ou
+ce serait avec une nonchalance si désespérante, que les plus fervents
+adeptes s'endormiraient au lieu de penser à les interroger.
+
+Nous déjeunâmes donc sur l'herbe, dans les ruines d'une vieille
+forteresse, et, deux heures après, nous quittions la route pour un
+chemin vicinal non achevé, et plus gracieux à la vue que facile aux
+voitures.
+
+Nous avions traversé un pays agréable, des ondulations de terrain
+fertile, de jolis bois penchés sur de belles prairies, et partout de
+larges horizons bleus qui rendent l'aspect de la contrée assez
+mélancolique.
+
+Mais je me rappelais avoir vu par là un site bien autrement digne de
+remarque, et, quand le chemin se précipita de manière à nous forcer de
+descendre à pied, j'invitai mes naturalistes, fureteurs de buissons, à
+jeter les yeux sur le cadre qui les environnait.
+
+Au milieu des vastes plateaux mouvementés qui se donnent rendez-vous
+comme pour se toucher du pied, en s'abaissant vers une sinuosité cachée
+aux regards, le sol se déchire tout à coup, et dans une brisure
+d'environ deux cents mètres de profondeur, revêtue de roches sombres ou
+de talus verdoyants, coule, rapide et murmurante, la Creuse aux belles
+eaux bleues rayées de rochers blancs et de remous écumeux.
+
+C'est cette grande brisure qui se découvrait tout à coup au détour du
+chemin et qui ravissait nos regards par un spectacle aussi charmant
+qu'inattendu.
+
+En cet endroit, le torrent forme un fer à cheval autour d'un mamelon
+fertile couvert de blondes moissons. Ce mamelon, incliné jusqu'au lit
+de la Creuse, ressemble à un éboulement qui aurait coulé paisiblement
+entre les deux remparts de rochers, lesquels se relèvent de chaque côté
+et enferment, à perte de vue, le cours de la rivière dans les sinuosités
+de leurs murailles dentelées.
+
+Le contraste de ces âpres déchirements et de cette eau agitée, avec la
+placidité des formes environnantes, est d'un _réussi_ extraordinaire.
+
+C'est une petite Suisse qui se révèle au sein d'une contrée où rien
+n'annonce les beautés de la montagne. Elles y sont pourtant discrètement
+cachées et petites de proportions, il est vrai, mais vastes de courbes
+et de perspectives, et infiniment heureuses dans leurs mouvements
+souples et fuyants. Le torrent et ses précipices n'ont pas de terreurs
+pour l'imagination. On sent une nature abordable, et comme qui dirait
+des abîmes hospitaliers. Ce n'est pas sublime d'horreur; mais la douceur
+a aussi sa sublimité, et rien n'est doux à l'oeil et à la pensée comme
+cette terre généreuse soumise à l'homme, et qui semble ne s'être permis
+de montrer ses dents de pierre que là où elles servent à soutenir les
+cultures penchées au bord du ravin.
+
+Quand vous interrogez une de ces mille physionomies que revêt la nature
+à chaque pas du voyageur, ne vous vient-il pas toujours à l'idée de la
+personnifier dans l'image d'une déesse aux traits humains?
+
+La terre est femelle, puisqu'elle est essentiellement mère. C'est donc
+une déité aux traits changeants, et elle se symbolise par une beauté de
+femme tour à tour souriante et désespérée, austère et pompeuse,
+voluptueuse et chaste. Le travail de l'homme, jusqu'à ce jour ennemi de
+sa beauté, réussit à lui ôter toute physionomie, et cela, sur de grandes
+étendues de pays. Livrée à elle-même, elle trouve toujours moyen d'être
+belle ou frappante d'une manière quelconque.
+
+Voilà pourquoi, dès qu'on aborde une région où les conquêtes de la
+culture n'ont pu effacer la trace des grands bouleversements ou des
+grands nivellements primitifs, on est saisi d'émotion et de respect.
+
+Cette émotion tient du vertige devant les scènes grandioses des hautes
+montagnes et les débris formidables des grands cataclysmes.
+
+Rien de semblable ici.
+
+C'est un mouvement gracieux de la bonne déesse; mais, dans ce mouvement,
+dans ce pli facile de son vêtement frais, on sent la force et l'ampleur
+de ses allures. Elle est là comme couchée de son long sur les herbes,
+baignant ses pieds blancs dans une eau courante et pure; c'est la
+puissance en repos; c'est la bonté calme des dieux amis. Mais il n'y à
+rien de mou dans ses formes, rien d'énervé dans son sourire. Elle a la
+souveraine tranquillité des immortels, et, toute mignonne et délicate
+qu'elle se montre, on sent que c'est d'une main formidablement aisée
+qu'elle a creusé ce vaste et délicieux jardin dans cet horizon de son
+choix.
+
+Ce jardin naturel qui s'étend sur les deux rives de la Creuse, c'est
+l'oasis du Berry.
+
+Chère petite Indre froide et muette de nos prairies, pardonne-le-nous!
+tu es notre compagne légitime; mais nous tous qui habitons tes rives
+étroites et ombragées, nous sommes les amoureux de la Creuse, et, quand
+nous avons trois jours de liberté, nous te fuyons pour aller tremper le
+bout de nos doigts dans les petits flots mutins de la naïade de
+Châteaubrun et de Crozant. Les bons bourgeois et les jeunes poëtes de
+nos petites villes vont voir ces rochers, après lesquels ils croient
+naïvement que les Alpes et les Pyrénées n'ont plus rien à leur
+apprendre.
+
+Faisons comme eux, oublions le mont Blanc et le pic du Midi. Oublions
+même Mayorque et l'Auvergne, et le Soracte, plus facile à oublier.
+
+Qu'importe la dimension des choses! C'est l'harmonie de la couleur et la
+proportion des formes qui constituent la beauté. Le sentiment de la
+grandeur se révèle parfois aussi bien dans la pierre antique gravée d'un
+chaton de bague que dans un colosse d'architecture.
+
+La journée était devenue brûlante; nos chevaux avaient faim et soif:
+nous descendîmes au village du Pin, où le chemin finissait. Mais le
+malheureux village, il est assis au bord du ravin de la Creuse, et il
+lui tourne le dos! Pas une maison, pas un oeil qui se soucie de plonger
+dans cette belle profondeur; les habitants aiment mieux regarder leur
+chemin neuf et poudreux et le talus aride qui l'enferme.
+
+Malgré cette absence de goût, on peut dire, comme dans les relations des
+grands voyages, que les habitants de ce lieu sont _fort affables_. Nous
+sommes encore en plein Berry, et pourtant ce sont d'autres types,
+d'autres manières, d'autres costumes que ceux des bords de l'Indre.
+L'air avenant, l'obligeance hospitalière, la confiance soudaine, je ne
+sais quelle familiarité sympathique, voilà d'emblée, et de la part de
+toutes gens, un bon accueil assuré. En un instant, étables et granges
+s'ouvrent pour remiser au mieux notre véhicule et recevoir nos chevaux.
+
+--Ah! vous voilà enfin revenu chez nous? dit, derrière moi, une voix
+d'homme en m'appelant par mon nom. Votre cheval blanc ne valait pas
+ceux-ci. Et votre fils, où est-il donc? Je ne le vois pas. Où
+voulez-vous aller, cette fois? À la Roche-Martin ou à la Preugne-au-Pot?
+Nous aurons, j'espère, meilleur temps que la dernière fois, et nous
+passerons la rivière sans danger dans le bateau.
+
+Cet homme, qui me parlait de nos dernières courses avec lui en 1844,
+comme s'il se fût agi d'hier, et dont je reconnaissais la figure de
+contrebandier espagnol, c'était Moreau, le pêcheur de truites, le loueur
+d'ânes et de chevaux, le messager, le guide, le factotum actif et
+intelligent des voyageurs en Creuse.
+
+--Conduisez-nous à l'autre village, lui dis-je; vos chemins sont tout
+changés; je ne me reconnais plus.
+
+--Ah! dame, nos chemins sont mieux dessinés qu'autrefois. On va plus
+droit; mais ils ne sont pas encore commodes aux voitures, et vous irez
+plus vite à pied.
+
+--C'est notre intention, d'aller à pied.
+
+--Alors, marchons.
+
+--J'ai grand'soif, dit Amyntas en soupirant.
+
+--Voulez-vous du lait de ma chèvre? lui cria une pauvre femme devant la
+porte de laquelle nous passions.
+
+Amyntas accepta, tout joyeux d'avoir à donner à cette aimable
+villageoise une pièce de monnaie. Elle ne la refusa pas, mais elle la
+reçut avec étonnement.
+
+--Comment! dit-elle, vous voulez payer une écuellée de lait? Ça n'en
+valait pas la peine, et j'étais bien aise de vous l'offrir.
+
+--Vous ne me connaissez pourtant pas?
+
+--Non; mais on aime à faire plaisir aux passants.
+
+--Oh! oh! me dit Amyntas, sommes-nous donc déjà si loin de la vallée
+Noire? Je n'y ai jamais vu un paysan prévenir les désirs d'un inconnu.
+Je sais bien que ce n'est pas avarice, mais c'est méfiance ou timidité.
+
+Le soleil baissait; nous ne savions pas où nous trouverions à dîner et à
+coucher, et, une fois engagés dans le ravin, où la nuit se fait de bonne
+heure et où les sentiers ne sont vraiment pas commodes, il n'y a rien de
+mieux à faire que de s'en remettre à la Providence.
+
+Amyntas doubla le pas en chantant.
+
+Chrysalidor ne chantait pas; il ne pensait même plus à récolter des
+insectes. Tandis que son compagnon s'enivrait de bien-être et de
+mouvement, il était tranquillement ravi du charme particulier de ce
+doux et agreste paysage. Tout savant exact et chercheur minutieux qu'il
+est, il connaît les jouissances de l'artiste, il n'a pas l'intelligence
+atrophiée par l'amour du détail. Il comprend et il aime l'ensemble. Il
+sait respirer la saveur du grand tout. Cependant il voyait comme qui
+dirait des deux yeux. Il en avait un pour le grand aspect du temple de
+la nature, et l'autre pour les pierres précieuses qui en revêtent le sol
+et les parois.
+
+--Je vois ici, nous dit-il, une flore tout à coup différente de celle
+que nous traversions il y a un quart d'heure. Voici des plantes de
+montagne qui ont le _facies_ méridional: où donc sommes-nous? Je n'y
+comprends plus rien. Et cette chaleur écrasante à l'heure où l'air
+devrait fraîchir, la sentez-vous? Il n'y a pourtant pas un nuage au
+ciel.
+
+--Si je la sens? répondit Amyntas. Je le crois bien! Nous sommes pour le
+moins en Afrique.
+
+--Il serait fort possible, reprit le savant d'un air absorbé, que nous
+fissions ici quelque _rencontre_ étonnante!
+
+--Oh! n'ayez pas peur, monsieur! s'écria Moreau, qui crut que notre
+savant s'attendait à rencontrer tout au moins quelque lion de l'Atlas.
+Il n'y a point ici de méchantes bêtes.
+
+Le chemin fit encore un coude, et le village, le vrai village cherché,
+se présenta magnifiquement éclairé, sous nos pieds. Il faut arriver là
+au soleil couchant: chaque chose a son heure pour être belle.
+
+C'est un nid bâti au fond d'un entonnoir de collines rocheuses où se
+sont glissées des zones de terre végétale. Au-dessus de ces collines
+s'étend un second amphithéâtre plus élevé. Ainsi de toutes parts le vent
+se brise au-dessus de la vallée, et de faibles souffles ne pénètrent au
+fond de la gorge que pour lui donner la fraîcheur nécessaire à la vie.
+Vingt sources courant dans les plis du rocher, ou surgissant dans les
+enclos herbus, entretiennent la beauté de la végétation environnante.
+
+La population est de six à sept cents âmes. Les maisons se groupent
+autour de l'église, plantée sur le rocher central, et s'en vont en
+pente, par des ruelles étroites, jusque vers la lit d'un délicieux
+petit torrent dont, à peu de distance, les eaux se perdent encore plus
+bas dans la Creuse.
+
+C'est un petit chef-d'oeuvre que l'église romano-byzantine. La
+commission des monuments historiques l'a fait réparer avec soin. Elle
+est parfaitement homogène de style au dehors et charmante de
+proportions.
+
+À l'intérieur, le plein cintre et l'ogive molle se marient agréablement.
+Les détails sont d'un grand goût et d'une riche simplicité. On descend
+par un bel escalier à une crypte qui prend vue sur le ravin et le
+torrent.
+
+Mais, des curieuses fresques que j'ai vues autrefois dans cette crypte,
+il ne reste que des fragments épars, quelques personnages vêtus à la
+mode de Charles VII et de Louis XI, des scènes religieuses d'une laideur
+naïve et d'un sens énigmatique. Ailleurs, quelques anges aux longues
+ailes effilées, d'un dessin assez élégant et portant sur la poitrine des
+écussons effacés. Malgré la sécheresse de la roche, l'humidité dévore
+ces précieux vestiges. Quelque source voisine a trouvé assez récemment
+le moyen de suinter dans le mur où j'ai encore vu, il y a trente ans,
+les restes d'une danse macabre extrêmement curieuse. Les personnages
+glauques semblaient se mouvoir dans la mousse verdâtre qui envahissait
+le mur: c'était d'un ton inouï en peinture et d'un effet saisissant.
+
+Le Christ assis, nimbé entièrement, qui surmonte le maître-autel de la
+nef supérieure, est d'une époque plus primitive, contemporaine, je
+crois, de la construction de l'église. Je l'ai toujours vu aussi frais
+qu'il l'est maintenant, et je suppose qu'il avait été, dès lors,
+restauré par quelque artiste de village, qui lui a conservé, par
+instinct, conscience ou tradition, sa naïveté barbare. Tant il y a qu'on
+jurerait d'une fresque exécutée d'hier par un de ces peintres
+gréco-byzantins qui, en l'an 1000, parcouraient nos campagnes et
+décoraient nos églises rustiques.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le tombeau de Guillaume de Naillac, seigneur du lieu au XIIIe siècle,
+représente un personnage couché, vêtu d'une longue robe, l'aumônière au
+flanc, la tête appuyée sur un coussin que soutiennent deux angelots. Sa
+colossale épée repose près de lui; à ses pieds est le _léopard passant_
+de son blason.
+
+Il y a trente ans, ce sévère personnage était encore en grande
+vénération, sous le nom grotesque et la renommée cynique d'un certain
+saint que l'on ne doit pas nommer en bonne compagnie.
+
+Je ne sais quel honnête curé a trouvé moyen de détruire cette
+superstition et de conserver le sire de Naillac en bonne odeur auprès
+des dévots de sa paroisse, en faisant de lui (à tort, il est vrai) le
+fondateur de l'église; si bien qu'aujourd'hui on vous montre l'ancien
+saint sous ce titre prosaïque: _l'entrepreneur de bâtiment_. Son nez et
+sa bouche sont entaillés de coupures qui l'ont un peu défiguré.
+
+L'usage était encore, il y a trente ans, de gratter ainsi au couteau
+certaines statues, et même certaines pierres. La poudre qu'on en
+retirait était mêlée à un verre d'eau que s'administraient les femmes
+stériles.
+
+Cette précieuse église était bâtie au centre de l'antique forteresse
+dont les tours et la muraille ruinées jalonnent l'ancien développement
+sur le roc escarpé.
+
+Le château moderne, bâti au siècle dernier dans un style quasi
+monastique, soutient le chevet de l'église. L'ancienne porte, flanquée
+de deux tours, espacée d'une ogive au-dessus de laquelle se dessinent
+les coulisses destinées à la herse, sert encore d'entrée au manoir. Le
+pied des fortifications plonge à pic dans le torrent.
+
+Nul château n'a une situation plus étrangement mystérieuse et
+romantique. Un seul grand arbre ombrage la petite place du bourg, qui,
+d'un côté, domine le précipice, et, de l'autre, se pare naturellement
+d'un énorme bloc isolé, d'une forme et d'une couleur excellentes.
+
+Arbre, place, ravin, herse, église, château et rocher, tout cela se
+tient et forme, au centre du bourg, un tableau charmant et singulier qui
+ne ressemble qu'à lui-même.
+
+Le châtelain actuel est un solide vieillard de quatre-vingts ans, qui
+s'en va encore tout seul, à pied, par une chaleur torride, à travers les
+sentiers escarpés de ses vastes domaines. Riche de cinquante mille
+livres de rente, dit-on, il n'a jamais rien restauré que je sache; mais
+il n'a jamais rien détruit; sachons-lui-en gré. Les pans écroulés de ses
+vieilles murailles sombres dentellent son rocher dans un désordre
+pittoresque, et les longs épis historiés de ses girouettes tordues et
+penchées sur ses tours d'entrée ne peuvent être taxés d'imitation et de
+charlatanisme.
+
+Un autre monument du village, c'est une maison renaissance, fort
+élégante d'aspect, habitée par des paysans. Elle tombe en ruine.
+
+À quelque distance, on la croirait bâtie en beau moellon de granit;
+mais, comme toutes les autres, elle n'est qu'en pierre feuilletée et
+schisteuse de la localité.
+
+On l'a seulement revêtue de filets de mastic blanchâtre en relief, qui
+font un trompe-l'oeil très-harmonieux. Son pignon aigu est percé d'une
+petite fenêtre soutenue par un meneau déjeté, en vrai granit taillé en
+prisme.
+
+La porte cintrée est enfoncée sous le balcon de bois du premier étage et
+sous l'avancement de l'escalier, lequel est formé de gros blocs
+irréguliers à peine dégrossis.
+
+Une vigne folle court sur le tout et complète la physionomie pittoresque
+de cette élégante et misérable demeure, dont un appendice écroulé gît à
+son flanc depuis des siècles, sans qu'il soit question d'ôter les
+décombres.
+
+Au reste, cette maison, dans ses dispositions générales, paraît avoir
+servi de modèle à toutes celles du village. Sauf les grands pignons, qui
+ont été remplacés par des toits tombants, communs à plusieurs
+habitations mitoyennes, toutes sont construites sur le même plan.
+
+Le rez-de-chaussée, avec une porte à cintre surbaissé, ou à linteau
+droit, formée d'une seule pierre gravée en arc à contre-courbe, n'est
+qu'un cellier dont l'entrée s'enfonce sous le balcon du premier étage,
+quelquefois entre deux escaliers de sept à huit marches assez larges,
+descendant de face. Au premier, une ou deux chambres; au-dessus, un
+grenier dont la mansarde en bois ne manque pas de caractère.
+
+Beaucoup de ces maisons paraissent dater du XIVe ou du XVe siècle. Elles
+ont des murs épais de trois ou quatre pieds et d'étroites fenêtres à
+embrasures profondes, avec un banc de pierre posé en biais. On a presque
+partout remplacé le manteau des antiques cheminées par des cadres de
+bois; mais les traces de leurs grandes ouvertures se voient encore dans
+la muraille.
+
+Les chambres de ces vieilles maisons rustiques sont mal éclairées,
+d'autant plus qu'elles sont très spacieuses. Le plafond, à solives nues,
+est parfois séparé en deux par une poutre transversale et s'inclinant en
+forme de toit, des deux côtés. Le pavé est en dalles brutes, inégales et
+raboteuses. L'ameublement se compose toujours de grands lits à dossier
+élevé, à couverture d'indienne piquée, et à rideaux de serge verte ou
+jaune sortant d'un lambrequin découpé, de hautes armoires très-belles,
+de tables massives et de chaises de paille. Le coucou y fait entendre
+son bruit monotone, et les accessoires encombrent les solives: partout
+le filet de pêche et le fusil de chasse.
+
+Il y a, dans ce village, des constructions plus modernes, des
+maisonnettes neuves et blanches, crépies à l'extérieur, et dont les
+entourages, comme ceux du château, sont en brique rouge.
+
+Grâce à leurs petits perrons et aux vignes feuillues qui s'y enlacent,
+elles ne sont pas trop disparates à côté des constructions primitives
+qui montrent leurs flancs de pierres sèches d'un brun roux, leurs toits
+de vieilles tuiles toutes pareilles de ton et de forme à cette pierre
+plate du pays, et leurs antiques encadrements de granit à pans coupés.
+La couleur générale est sombre mais harmonieuse, et les grands noyers
+environnants jettent encore leur ombre à côté de celle des ruines de la
+forteresse.
+
+--Les maisons sont chères ici, nous dit notre guide. Vous voyez, il n'y
+a pas de place pour bâtir: le rocher ne veut pas.
+
+--Qu'est-ce que vous appelez chères, dans ce pays-ci?
+
+--De cinq cents à mille francs, suivant la bonté de la carcasse.
+
+--Croyez-vous qu'on pourrait trouver ici des chambres pour passer la
+nuit?
+
+--Tenez! dit-il en marchant devant nous pour ouvrir une porte qui
+n'avait pas de gâche à la serrure, regardez si ça vous convient.
+
+Nous montâmes l'inévitable perron, dont les rampes sont toujours
+revêtues de grands carrés de micaschiste jaune brun ou de galets
+granitiques des bords de la Creuse, ce qui rappelle les constructions
+pyrénéennes en dalles de basalte et en cailloux des gaves.
+
+Nous trouvâmes là deux petites chambres blanchies à la chaux, plafonnées
+en bois brut, meublées de lits de merisier et de grosses chaises
+tressées de paille. C'est très-propre. Nous voilà logés.
+
+
+
+
+III
+
+
+Il s'agissait de dîner.
+
+--Dîner? s'écria Moreau. La belle affaire! Regardez! le village est
+rempli de poules et de poulets qui ne sont pas farouches. On en aura
+vite attrapé deux ou trois. Voyez combien de vaches rentrent du pré!
+Chacun a la sienne, tout au moins. Croyez-vous qu'on manque ici de lait
+et de beurre? Et les oeufs! Il n'y a qu'à se baisser pour en ramasser.
+Enfin la Creuse n'est pas loin. Je m'y en vas donner un coup d'épervier,
+et, si je ne vous rapporte pas une belle truite, à tout le moins je
+trouverai bien une belle friture de tacons.
+
+Or, le tacon est le saumon en bas âge; les saumons de mer, remontant la
+Loire, viennent frayer dans les eaux vives de la Creuse, et ce n'est
+point là un mets à dédaigner. On n'a pas encore à se tourmenter ici de
+pisciculture, à moins que ce ne soit pour étudier les procédés de
+l'ingénieuse et bonne nature, afin de les appliquer en d'autres pays.
+
+Outre ce menu, nous avions cueilli en route de beaux ceps. Tout cela
+était fort alléchant pour des gens affamés, même ces pauvres poulets qui
+couraient encore. Mais il fallait une cuisine et une femme; car aucun de
+nous ne possédait les utiles talents de l'auteur des _Impressions de
+voyage_.
+
+--De quoi diable vous inquiétez-vous? dit le guide. Il y a ici une
+auberge dont la maîtresse cuisinerait pour un archevêque. C'est elle qui
+vous prêtera les chambres où vous voilà, à condition que vous irez dîner
+chez elle, en haut du village. Est-ce convenu? restez-vous ici? Je vas
+commander la soupe. En attendant, descendez ce chemin, et vous vous
+trouverez à la rencontre de la petite rivière et de la grande. Restez-y
+une heure et revenez: tout sera prêt, même le café, car je me souviens
+que vous n'aimez point à vous passer de ça.
+
+--Mais je me reconnais très-bien, lui dis-je; il n'y a point de pont en
+bas du village.
+
+--Si fait, il y en a un maintenant. Allez devant vous.
+
+Nous trouvâmes le chemin rapide, mais commode, le pont très-joli et le
+confluent des deux torrents admirable de fraîcheur et de mystère.
+
+Le soleil était déjà couché pour nous, il était descendu derrière les
+rochers qui nous faisaient face; mais, au loin, il envoyait, à travers
+ses brisures, de grandes lueurs chaudes et brillantes sur les fonds
+d'émeraude de la gorge.
+
+Quand on est tout au fond de cette brèche qui sert de lit à la Creuse,
+l'aspect devient quelquefois réellement sauvage. Sauf les pointes
+effilées de quelques clochers rustiques qui, de loin en loin, se
+dressent comme des paratonnerres sur le haut du plateau, et quelques
+moulins charmants échelonnés le long de l'eau, avec leurs longues
+écluses en biais ou en éperon, qui rayent la rivière d'une douce et
+fraîche cascatelle, c'est un désert.
+
+Pour peu que l'on se trouve engagé dans un de ses coudes rocailleux,
+assez escarpés pour ne pas livrer passage aux troupeaux, on se croirait
+au sein d'une nature âpre et désolée. Mais, un peu plus loin, la
+rivière tourne, et la scène change. Le ravin s'adoucit un instant et
+laisse couler des zones d'herbe fraîche et de beaux arbres, jusqu'à de
+délicieuses pelouses, où les pieds meurtris se reposent dans du velours.
+Et puis ce sont de longues flaques de sable fin et humide où croissent
+des plantes exquises, diverses espèces de sauges et de baumes, et ces
+grandes menthes aux grappes lilas, dont les mouches, les papillons et
+les coléoptères semblent se disputer le nectar avec une sorte de rage.
+
+Tout ce monde-là était endormi pendant que le soleil s'en allait, et on
+ne voyait plus voler que le satyre janira, ce papillon si abondant dans
+toute la France, hardi et pullulant comme le moineau, dont il a la
+couleur brune, et qui, comme lui, se couche tard, après avoir fait
+beaucoup de façons et essayé beaucoup de gîtes.
+
+La Creuse occupe déjà un lit assez large dans ces parages; elle est
+presque partout semée de longues roches aiguës, qu'un léger sédiment
+blanchit au temps des crues. Quelquefois ce sont des crêtes quartzeuses,
+d'un vrai blanc de marbre, qui se dressent au milieu du sol primitif:
+on croirait pouvoir la franchir partout aisément en sautant de pierre en
+pierre; mais, vers son milieu, elle a presque toujours un canal rapide
+assez profond.
+
+Chaque moulin a son petit bateau, qui peut transporter quelques
+individus d'une rive à l'autre; mais rarement les propriétaires occupent
+les deux rives, et le besoin de communiquer entre eux se fait peu sentir
+aux habitants des deux plateaux, si bien que, d'un côté à l'autre du
+précipice, on passe très-bien plusieurs années sans se connaître et sans
+nouer de relations, du moins dans la partie qui s'étend de la grande
+ruine de Châteaubrun au point où nous étions.
+
+Nous rêvions fort tranquillement sur les îlots de roches du rivage,
+quand nous fûmes assaillis par les naturels du pays sous la forme de
+quatre gamins occupés, ou plutôt nullement occupés à garder quatre
+cochons. Chacun avait le sien par rang de taille, et le dernier bambin
+avait la gouverne du cochon de lait.
+
+Les cochons étaient bien sages, les enfants l'étaient moins; ils
+accoururent autour de nous, criant, hurlant, gambadant et nous montrant
+quatre effroyables petits museaux qui semblaient écorchés à vif et
+baignés d'un sang noirâtre, le tout dans l'évidente intention de nous
+effrayer.
+
+C'est un divertissement bien connu chez nous que ce barbouillage avec le
+jus des guignes noires qui pendent au-dessus des buissons et jonchent la
+terre à leur maturité.
+
+Amyntas répondit à ce défi par un prodige non moins terrible.
+
+Il tira de sa poche un de ces petits cornets qui servent à se rappeler
+quand on est trop éparpillé à la promenade, et dont nous sommes toujours
+munis.
+
+Le cri rauque de cet instrument fit merveille. Nos petits sauvages
+s'enfuirent à toutes jambes, en proie à une frayeur indicible, et le
+plus petit, beuglant et pleurant comme un veau, se laissa choir en
+criant merci. Il fallut aller le relever et le consoler.
+
+Le dîner fut excellent, le café fort passable, l'hôtesse très-obligeante
+et très-empressée.
+
+La promenade du lendemain fut réglée, des mesures prises pour le réveil
+et le départ. Puis nous descendîmes le village, chacun une lumière à la
+main, précaution indispensable pour la première fois dans ces rues
+difficiles; et notez que nous avions trouvé de la bougie, sybarites que
+nous étions!
+
+Notre rue est la plus encaissée et la plus enfouie du bourg, dans une
+coulisse de rochers; d'un côté les ruines de la forteresse, de l'autre
+une série de petites cours ouvertes, que l'on pourrait appeler des
+_squares_, fermés au fond par le roc qui se relève brusquement, et par
+un ruisselet d'eau vive, à peu près muet en cette saison, mais
+grouillant et joyeux à la moindre pluie.
+
+Les maisonnettes sont généralement disposées par trois, soudées
+ensemble, faisant face à deux ou trois autres toutes pareilles.
+
+Cela fait cinq ou six familles se voyant les unes chez les autres à
+toutes les heures du jour, élevant ensemble marmots, poules et pigeons,
+tout cela s'échelonnant sur les perrons ou se groupant dans la cour
+commune de la façon la plus pittoresque.
+
+Voilà donc un vrai village, non pas un village d'opéra-comique
+d'autrefois, lorsque les bergères avaient des robes de satin et les
+moutons des rubans roses, mais un village d'opéra-comique moderne,
+c'est-à-dire un décor à la fois charmant et vrai, un décor de Rubé et
+consorts, permettant une mise en scène heureuse et naïve, des détails
+empruntés avec amour à la nature; du réalisme comme il faut en faire, en
+choisissant dans le réel ce qui vaut la peine d'être peint: une petite
+ogive basse sur le ruisseau, un fond dont le toit en tourelle disparaît
+sous les fleurs sauvages, un buisson heureusement jeté sur les
+décombres, que sais-je?
+
+L'art aime et voit aujourd'hui tout ce qui est naïf, même la brouette
+cassée qui, avec une urne renversée, compose un tableau sur le fumier
+blond où le coq se promène d'un air aussi vaniteux que s'il foulait un
+tapis de pourpre, et où la poule gratteuse et affairée semble toujours
+absorbée dans la recherche de cette fameuse perle dont elle ne saurait
+que faire.
+
+Sentir que tout est du ressort de l'artiste, voilà, quant à moi, tout ce
+que je peux entendre au mot de réalisme, arboré comme une nouveauté par
+les uns, et repoussé comme une hérésie par les autres.
+
+Mais laissons les discussions littéraires. J'y reviendrai certainement,
+car il y a beaucoup à dire en faveur d'un certain sentiment de la
+réalité qui peut être trop dédaigné, et contre ce même sentiment poussé
+trop loin.
+
+Continuons notre exploration.
+
+Celle de l'appartement ne fut pas longue; au dehors, la lune avait un si
+mince croissant d'argent, qu'il n'y avait pas à regarder beaucoup par la
+fenêtre. Tout était sombre. La porte ne fermant pas, il était bien
+évident que le vol était chose inconnue en ce pays.
+
+--Que les misanthropes disent ce qu'ils voudront, qu'ils raillent
+amèrement ceux qui croient encore à la vie rustique; voici, me
+disais-je, une porte sans loquet qui répond victorieusement. Cette
+maison appartient à quelqu'un qui ne l'habite pas, qui demeure à l'autre
+bout du village et qui y laisse un petit mobilier sous la bonne foi
+publique. La cour n'a aucune espèce de clôture: s'il n'y a pas un seul
+larron sur sept cents habitants, c'est toujours quelque chose, il faut
+en convenir.
+
+Le silence de la nuit fut inouï. Pas un souffle dans l'air et pas un
+souffle humain; pas un bruissement d'animal quelconque. Je croyais avoir
+trouvé chez nous l'idéal du silence nocturne. Mais notre silence est un
+vacarme à côté de celui-ci. Je ne m'en suis pas encore rendu compte.
+
+Dans un si petit espace rempli de gens et de bêtes, vivant, pour ainsi
+dire, en un tas, d'où vient que rien ne bouge et ne transpire? Avec
+cette nuit sombre, c'était presque solennel.
+
+Mais à peine fit-il jour, que les coqs vinrent chanter à notre porte. Si
+nous ne l'eussions soutenue d'une chaise, pour nous préserver du frais
+de la nuit, toutes les volailles du pays seraient entrées chez nous pour
+nous annoncer l'approche du soleil. Et puis des voix d'enfants espiègles
+et rieuses chantèrent avec les oiseaux, dès que les rayons du matin
+dépassèrent le haut du rocher.
+
+Je regardai la maison neuve et propre qui nous faisait face. C'est
+l'école communale. Fillettes et garçons arrivaient en belle humeur, et
+le pauvre petit instituteur, bossu comme Ésope, assis, je ne sais
+comment, sur son escalier en plein air, les attendait d'un air doux et
+mélancolique.
+
+Nous partîmes à pied pour Châteaubrun, escortés d'un âne qui portait
+notre déjeuner.
+
+Avant d'étudier plus à fond le village, je voulais montrer à mes
+compagnons une des ruines les plus pittoresques du pays et refaire
+connaissance avec tous les remarquables environs du village.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Nous prîmes le plus court, par égard pour l'âne, que madame Rosalie,
+notre aubergiste, avait chargé comme un mulet d'Espagne. Il portait, en
+outre, un gamin chargé de le ramener, et l'épervier de pêche de Moreau,
+qui ne saurait faire un pas sans ce compagnon fidèle.
+
+Ce chemin est insipide, comme tous les bons chemins. Il s'en va tout
+droit sur un plateau tout nu. Les six kilomètres en plaine nous parurent
+plus longs que douze en montagne.
+
+Les entomologistes allaient devant, peu surpris de rencontrer de temps à
+autre le _grand Mars_, qu'ils avaient signalé dès la veille comme un
+hôte logique de ces régions, mais se plaignant beaucoup de l'absence de
+papillons et de l'aridité du sol.
+
+Je fis la conversation avec Moreau. C'est un malin, un sceptique et un
+railleur; mais c'est un grand philosophe.
+
+--J'ai eu bien du mal depuis que nous ne nous sommes vus, me dit-il. Je
+ne sais pas, si vous vous souvenez que j'étais marié. J'ai perdu ma
+femme. J'étais un peu meunier et un peu ouvrier. Mais, seul du village
+où vous avez laissé hier votre voiture, je n'ai que mon corps et ma
+maison. Dans nos petits bourgs, tout le monde est propriétaire, et il
+n'y a point de malheureux. Moi, j'ai bien un roc.... À propos, le
+voulez-vous, mon roc? Vous savez, vous disiez dans le temps que vous
+voudriez avoir un coin sur la Creuse? Je ne vous vends pas le mien; je
+vous le donne. Il n'y pousse que de la fougère, et je n'ai pas de quoi y
+nourrir un mouton. Je paye cinq sous d'imposition pour ce rocher, et
+voilà tout ce que j'en retire. Dame, il est grand, vous auriez de quoi y
+bâtir une belle maison, en dépensant d'abord une dizaine de mille francs
+pour tailler la roche et faire l'emplacement. Allons, vous n'en voulez
+pas? Vous avez raison. Je n'en veux pas non plus. Aussi il reste là bien
+tranquille. Y va qui veut ... c'est-à-dire qui peut!
+
+--Comment avez-vous pu élever votre famille? Car vous avez des enfants!
+
+--Ils se sont élevés comme ils ont pu, un peu chez moi, un peu chez les
+autres. Ma fille est une belle fille, vous l'avez vue hier. Elle sait
+faire la cuisine et parler espagnol.
+
+--Espagnol?
+
+--Oui, elle a suivi en Espagne une bourgeoise d'ici, mariée avec un
+monsieur de ce pays-là. Mon garçon est au service. C'est un bon enfant,
+bien doux, _fait à tout_, comme moi. Vous me demanderez ce que je fais,
+à présent; je n'en sais rien, une chose et l'autre; je ne peux plus
+travailler. Voyez: en chassant, j'ai mal tourné mon fusil; j'ai eu la
+main traversée, et l'autre moitié de la charge m'a caressé la tête. On
+dit dans le pays qu'il ne m'y est pas resté assez de plomb. Je crois
+bien! pendant quinze jours, le médecin n'a pas fait autre chose que de
+m'en arracher. Tous les matins, je l'entendais dire en sortant: «C'est
+un homme mort!» Et moi, je me dressais sur mon lit pour lui crier, du
+mieux que je pouvais: «Vous dites des bêtises, je n'en veux pas mourir,
+et je n'en mourrai pas.» Après que j'en ai été revenu, j'ai recommencé à
+pêcher et à chasser. J'ai voulu encore un peu travailler; mais le
+travail m'a porté malheur. Un maladroit m'a démis l'épaule en me jetant
+à faux un sac de blé du haut d'une voiture. Ça ne fait rien, je marche,
+je chasse et je pêche toujours. Je conduis les artistes et les
+voyageurs. Je sais les chemins comme personne, et je vous dirais comment
+sont faits tous les cailloux de la Creuse. Je fais les commissions du
+château et de l'auberge, j'approvisionne l'un et l'autre avec mon
+poisson. Je me passe de tout quand je n'ai rien; je n'use pas les draps,
+je dors une heure sur douze. Je passe mes nuits dans l'eau à guetter les
+truites. Dans le jour, si je suis las, je fais un somme où je me trouve.
+Si c'est sur une pierre ou sur un banc, j'y dors aussi bien que sur la
+paille. Je ne me soucie point de la toilette. Fêtes et dimanches, j'ai
+les mêmes habits que dans la semaine, puisque je n'ai que ceux que mon
+corps peut porter. Je suis toujours de bonne humeur, soit qu'on me donne
+cinq francs ou cinquante centimes pour mes peines. Le voyageur est
+toujours aimable, et, pourvu que je coure et que je cause, je suis
+content de m'instruire. Voilà! Quand je ne serai plus bon à rien, ma
+famille s'arrangera pour me nourrir, et, si elle me laisse crever comme
+un chien, ce sera tant pis pour elle au dernier jugement.
+
+Des anciens chemins périlleux par où l'on arrivait à Châteaubrun, nous
+ne retrouvâmes plus que l'emplacement. On y descend doucement par le
+plateau, et la nouvelle route qui côtoie tranquillement le précipice a
+ôté beaucoup de caractère à cette scène autrefois si sauvage.
+
+La ruine est toujours grandiose. Le marquis de _notre village_ l'a
+achetée, avec son vaste enclos, pour deux mille cinq cents francs. Il la
+tient fermée, et il avait bien voulu nous en confier les clefs.
+
+Nous vîmes que ce noble lieu était moins fréquenté qu'autrefois. L'herbe
+haute et fleurie du préau était vierge de pas humains. Toutes choses,
+d'ailleurs, exactement dans le même état qu'il y a douze ans: la grande
+voûte d'entrée avec sa double herse, la vaste salle des gardes avec sa
+monumentale cheminée, le donjon formidable de cent vingt pieds de haut
+d'où l'on domine un des plus beaux sites de France, les geôles obscures,
+et cet étrange débris de la portion la plus belle et la plus moderne du
+manoir, le _logis_ renaissance que, dans ma jeunesse, j'ai vu intact et
+merveilleusement frais et fleuri de sculptures, aujourd'hui troué,
+informe, démantelé et dressant encore dans les airs des âtres à
+encadrements fleuronnés d'un beau travail.
+
+Le marquis a acheté, dit-il, cette ruine pour la préserver du vandalisme
+des bandes noires. Il s'y est pris un peu tard.
+
+Telle qu'elle est, c'est un romantique débris où, au clair de la lune,
+on voudrait entendre l'admirable symphonie de _la Nonne sanglante_ de
+Gounod, ou mieux encore _la Chasse infernale_ de Weber.
+
+En plein midi, cette solitude avait encore quelque chose de solennel.
+
+Une multitude de tiercelets et de chevêches effarouchés se croisaient
+dans les airs, sur nos têtes, avec des milliers de martinets
+glapissants. C'étaient des cris aigus, des râles étranges, une
+agitation sauvage et des querelles inouïes.
+
+Nous fûmes étonnés de voir des moineaux nichés effrontément au beau
+milieu de cette société d'oiseaux de proie, toujours en chasse par
+centaines autour d'eux. Cela faisait penser au petit vassal du temps
+passé virant dans la caverne des seigneurs féodaux et abritant ses
+petites rapines sous les grandes.
+
+Nous fûmes témoins d'un drame entre tous ces pillards.
+
+Un pauvre scarabée, échappé, demi-mort, au large bec d'un martinet, fut
+happé au passage, sur le haut d'une tour, par une femelle de moineau.
+Survint l'époux à l'air mutin, à la moustache noire, hérissant ses
+plumes, faisant grand bruit et menace au martinet, qui voulait reprendre
+sa proie, quand survint à son tour le troisième larron, la crécerelle,
+attirée par la voix imprudente de ces petites gens. Elle sortit, muette
+et agile, du sommet d'une tour voisine, n'osa s'attaquer au martinet,
+qui ne paraissait pas la craindre, et se dirigea sur les moineaux d'une
+aile si rapide et si sûre, que tout semblait fini pour eux. Mais, s'ils
+ne l'avaient pas vue guetter, ils l'avaient sentie. Ils disparurent tout
+à coup. Le brigand tourna d'une manière sinistre autour de la crevasse
+où ils étaient réfugiés dans leur nid, mais l'entrée était trop petite
+pour qu'il y pût pénétrer. Il retourna à son guettoir. Les moineaux
+ressortirent aussitôt, et, plantés sur leur petit seuil, l'accablèrent
+d'injures et de railleries. Il revint plusieurs fois à la charge.
+Toujours après avoir lestement battu en retraite, ces audacieux
+oisillons reparurent pour le provoquer, l'insulter et le maudire.
+
+Que lui fut-il reproché? De quelles représailles le menacèrent-ils? Il
+faut bien croire que quelques chose de sanglant lui fut dit, car
+l'oiseau de proie se lassa de les tourmenter, et, quelques moments
+après, nous vîmes les moineaux, pleins de gaieté, sautiller sur la
+muraille et picorer dans les plantes pariétaires, sans aucun souci de
+l'ennemi terrible, et ne manquant jamais d'adresser quelque impertinence
+aux martinets qui les effleuraient de leur vol, et avec lesquels, du
+reste, ils ne paraissent avoir qu'une guerre de gros mots.
+
+Les véritables victimes de ces grandes hirondelles noires, aux griffes
+acérées, sont probablement les lézards, dont les squelettes digérés tout
+entiers jonchaient les ruines du donjon.
+
+Ainsi les faibles passereaux, dont les moyens de défense seraient nuls
+contre tant et de si redoutables ennemis, viennent à bout d'élever leur
+famille au milieu d'eux et de lui enseigner encore le caquet et le
+sarcasme de la dispute au sein de l'éternel danger. D'où vient cela? De
+la supériorité d'intelligence apparemment. Michelet nous l'eût expliqué,
+lui qui a daigné étudier la vie des oiseaux avec presque autant d'amour
+et d'émotion que celle des hommes.
+
+Nous renvoyâmes le gamin et son âne, et, après un déjeuner copieux dans
+les ruines, nous eûmes à descendre au fond du ravin pour retourner au
+village en suivant le bord de la Creuse.
+
+Je n'avais jamais eu le loisir de faire cette marche qui est de quatre
+heures au moins, la plupart du temps sans chemin frayé sur le roc
+tranchant ou sur les pierres aiguës. Mais, malgré l'effroyable chaleur
+engouffrée dans les méandres de la gorge, nous ne songeâmes point à
+regretter d'avoir entrepris cette dure promenade.
+
+C'est le paradis et le chaos que l'on trouve tour à tour; c'est une
+suite ininterrompue de tableaux adorables ou grandioses, changeant
+d'aspect à chaque pas, car la rivière est fort sinueuse, et, comme en
+bien des endroits elle bat le rocher, il faut monter et descendre
+souvent, par conséquent voir de différents plans, toujours heureux, ces
+sites merveilleusement composés et enchaînés les uns aux autres comme
+une suite de rives poétiques.
+
+La verdure était dans toute sa puissance, et, cette année-ci, elle est
+remarquablement vigoureuse. C'était l'_heure de l'effet_, le baisser
+lent et toujours splendide du soleil.
+
+Ah! monsieur, je ne souhaite au plus méchant homme de la terre que la
+fatigue de cette course, et, si la vue d'une si belle nature ne le
+dispose pas à une religieuse bienveillance pour le monde où Dieu nous a
+mis, je le trouverai assez puni de son ingratitude par la privation du
+bien-être moral et de la tendre admiration que ce pays inspire à qui ne
+s'en défend point.
+
+C'est une douceur pénétrante, je dirais presque attendrissante, tant la
+physionomie de cette région est naïve et comme parée des grâces de
+l'enfance. C'est de la pastorale antique, c'est un chant de naïades
+tranquilles, une églogue fraîche et parfumée, une mélodie de Mozart, un
+idéal de santé morale et physique qui semble planer dans l'air, chanter
+dans l'eau et respirer dans les branches.
+
+Nous traversions parfois d'étroites prairies, ombragées d'arbres
+superbes. Pas un brin de mousse sur leurs tiges brillantes et satinées,
+et dans les foins touffus pas un brin d'herbe qui ne soit fleur.
+
+Sur une nappe de plantes fourragères d'un beau ton violet, nous
+marchâmes un quart d'heure dans un flot de pierreries. C'était un semis
+de ces insectes d'azur à reflets d'améthyste et glacés d'argent qui
+pullulent chez nous sur les saules et qui, de là, se laissent tomber en
+pluie sur les fleurs. Elles en étaient si chargées en cet endroit et
+elles s'harmonisaient si bien avec les tons changeants de ces petits
+buveurs d'ambroisie, que cela ressemblait à une fantaisie de fée ou à
+une illusion d'irisation dans les reflets rampants du soleil à son
+déclin.
+
+Notre naturaliste n'avait que faire d'une denrée si connue en France;
+mais il ne pouvait se défendre d'en remplir ses mains pour les admirer
+en bloc.
+
+À propos de ces petites bêtes, il me dit tenir d'un naturaliste de ses
+amis que, dans un moment où ce fut la mode d'en faire des parures, on
+les achetait à un prix exorbitant. Nos petits bergers de la Creuse ne
+l'ont pas su! Si la mode revient, il faudra le leur dire. Au prix qui a
+existé, de soixante à quatre-vingts francs le cent, la prairie où nous
+étions en contenait bien pour plusieurs millions.
+
+
+
+
+V
+
+
+Mais notre émail de hannetons bleus fut tout à coup traversé et
+bouleversé par la course effrénée d'Amyntas. Il poursuivait quelque
+chose avec une sorte de rage désespérée. Il disparut dans les rochers,
+dans les précipices; il reparut dans les buissons, dans les halliers. Il
+volait avec son papillon sur les fougères. Il avait les yeux hors de la
+tête.
+
+Moreau, effrayé, crut à un accès de fièvre chaude, et se mit à le
+poursuivre comme un chien de Terre-Neuve pour sauver son maître.
+
+Le sage Chrysalidor suivait des yeux cette course ardente, ne songeant
+pas à notre ami qui risquait ses os dans les abîmes, ou tout au moins sa
+peau dans les trous épineux, et ne s'occupant que du papillon en fuite,
+le papillon merveilleux dont il croyait reconnaître l'allure et le ton.
+Deux fois il pâlit en le voyant échapper au filet de gaze, et s'envoler
+plus haut, toujours plus haut!
+
+Enfin Amyntas poussa, de la cime du mont, un cri de triomphe, et revint,
+d'un trait, vers nous avec sa capture.
+
+--Je crois que c'est _elle_! s'écria-t-il tout essoufflé. Oui, ce doit
+être _elle_! Voyez!
+
+Le naturaliste et l'amateur, aussi passionnés l'un que l'autre, se
+regardèrent, l'un tremblant, l'autre stupéfait, et cette exclamation
+sortit simultanément de leurs lèvres:
+
+--_Algira_!
+
+Je ne suis pas de ceux qui se moquent des candides et saintes joies de
+la science. Je répétai avec l'intonation d'un profond respect: «Algira!»
+mais sans savoir le moins du monde en quoi consistait l'importance de la
+découverte, et sans voir autre chose qu'un joli lépidoptère à la robe
+noire et rayée de gris blanchâtre, de médiocre dimension, et très-frais
+pour une capture au filet.
+
+Il me fut expliqué alors qu'_algira_ était originaire d'Alger, où elle
+est fort commune; qu'on la trouve aussi en Italie et dans certaines
+régions abritées de la France méridionale, où sa chenille pullule sur le
+grenadier; mais que la rencontre sur les buis, au centre de la France,
+était un fait inouï, renversant toutes les notions acquises jusqu'à ce
+jour et donnant un démenti formel aux meilleurs catalogues.
+
+Nous étions à peine revenus de cette surprise, qu'une nouvelle capture
+poussa jusqu'à l'enthousiasme l'émotion de nos lépidoptéristes.
+
+Cette fois, Chrysalidor faillit sortir de son caractère, et ses lèvres
+frémissantes invoquèrent le nom de l'Éternel sous la forme d'un jurement
+énergique à demi articulé; mais il s'interrompit en souriant, demanda
+pardon de sa vivacité, et, reprenant son air doux et modeste:
+
+--J'en étais bien sûr, dit-il, que nous trouverions ici des choses
+étonnantes! C'est _gordius_, mes amis, c'est _gordius_! le polyommate
+des régions méridionales! Faites donc des catalogues après cela, et
+comprenez donc quelque chose aux arcanes de la nature!
+
+Au fait, il y a là un mystère. Les papillons ne sont pas voyageurs. Ils
+ne franchissent pas les terres et les mers comme les oiseaux de passage.
+Ils s'accouplent, pondent et meurent là où ils sont élevés, une première
+fois à l'état de chenille, une seconde fois à l'état d'insecte parfait.
+Ceux-ci n'avaient donc pas traversé la France; ils étaient originaires
+de ce coin de rochers, où un accident fortuit de configuration et
+d'insolation leur procure, dans un très-petit espace, le climat
+nécessaire à leur existence.
+
+Je dis dans un très-petit espace et crois pouvoir le dire, parce que,
+dans une promenade ultérieure, en suivant, pendant cinq lieues environ,
+cette même dentelure de la Creuse, nos amateurs ne virent voler ces
+lépidoptères méridionaux qu'en un certain coude, remarquablement abrité,
+où la chaleur était véritablement accablante.
+
+Mais que le rayon habité par ces hôtes étrangers ait un ou plusieurs
+kilomètres d'étendue, le fait de leur existence au centre de la France
+n'en est pas moins fort curieux. C'est un peu comme si on rencontrait
+des gazelles ou des antilopes dans la forêt des Ardennes, par la seule
+raison, je suppose, qu'une des vallées de cette forêt serait assez
+exposée au soleil pour leur avoir permis d'y rester depuis les âges
+primitifs, où l'on sait qu'ils y vivaient dans d'autres conditions
+atmosphériques que celles d'aujourd'hui.
+
+Donc, gordius, algira et plusieurs coléoptères non moins étranges, qui
+furent trouvés ensuite au même lieu, sont bien originaires de ce coin de
+rochers et s'y reproduisent depuis que le monde a produit leur race,
+avant l'homme, aux jours d'enfantement de la création.
+
+Cela ne prouve qu'une chose, c'est qu'aussitôt que les conditions
+d'existence des différents êtres ont été établies sur le globe, les
+êtres capables de peupler ce milieu s'y sont développés et fixés, quelle
+que fût la latitude. Mais le problème, c'est de découvrir en quoi
+consistent toutes ces conditions d'existence, et principalement les
+conditions d'alimentation de ces bestioles, si obstinément attachées,
+pour la plupart, à se nourrir chacune d'une certaine plante, qu'il est
+souvent impossible d'élever des chenilles transportées d'un lieu à un
+autre.
+
+C'est toute une science pratique que l'élevage des chenilles, et
+certaines éducations font le désespoir des entomologistes. Pourtant,
+ici, si le climat se rapproche de celui de l'Afrique et de la Provence,
+la flore en diffère à beaucoup d'égards. Par exemple, pour algira, je ne
+vois pas dans ces régions, et je cherche en vain dans la _Flore
+centrale_ de Boireau (l'ouvrage le plus complet et le plus consciencieux
+possible) le moindre analogue avec le grenadier.
+
+Ces êtres non domesticables, que l'on croit invariablement soumis aux
+lois générales et inflexibles de l'instinct, sont donc susceptibles de
+modifier le premier de tous les instincts, celui de l'alimentation, en
+raison des ressources que leur offre le milieu où ils se trouvent.
+Gordius doit vivre sur les bruyères, et pourtant il n'y a pas de
+bruyères dans la région où nous l'avons rencontré.
+
+Que mangent donc ici les chenilles d'algira et de gordius? Grande
+question de nos entomologistes; question qui fait rire au premier abord,
+mais qui se rattache à une question fondamentale en histoire naturelle
+et même en philosophie: à savoir si certains animaux obéissent
+aveuglément à des nécessités fatales, ou s'ils ont, dans la mesure de
+leurs besoins, le discernement raisonné qu'on leur refuse. Moi, je
+penche pour la dernière hypothèse.
+
+Et, puisque nous sommes en Creuse, demandons-nous pourquoi le saumon
+quitte les eaux salées pour venir déposer sa progéniture dans les eaux
+douces. Lui qui est un grand voyageur, fait-il deux ou trois cents
+lieues contre le courant, dans les méandres et dans les obstacles des
+fleuves et des rivières torrentueuses, sans savoir où il va, sans avoir
+un projet, un but, une volonté, par conséquent une idée? Allons donc!
+Raconte-nous, ô algira! l'histoire de la petite tribu oubliée dans les
+grandes crises de l'atmosphère terrestre, sur le petit rocher où te
+voici. Dis-nous quelle myrtacée a fleuri autour du berceau de tes
+ancêtres; si là, dans quelque roche inaccessible, végète encore la
+plante nourricière, aussi peu soupçonnée des statisticiens de la flore
+centrale, que tu l'étais toi-même de ceux de la faune entomologique il
+n'y a qu'un instant!
+
+Je crains de trop m'éloigner de _mon village_. Mais il s'agit de
+description, et je ne peux pas tout à fait isoler le tableau de son
+cadre.
+
+Qu'on prenne donc note de ceci, que mon village est situé dans une
+région aussi chaude que les rives de la Méditerranée, et qu'il pourrait
+devenir, si quelqu'un daignait découvrir son existence et faire l'étude
+attentive et scientifique de sa température, aussi achalandé de malades
+que Nice, Pise, Hyères ou la Spezzia.
+
+Cela arrivera, je le parie, car tout se découvre et s'exploite au temps
+où nous vivons; on fera des routes dans les escaliers de rochers; deux
+lieues de chemin de fer pour embrancher mon village à Argenton: ce n'est
+qu'une plaisanterie quand on le voudra. Ce voyage sera plus économique
+de temps et d'argent que celui d'Italie. On bâtira des villas à la place
+des chaumières. Quelque ingénieux docteur, frappé de la beauté des dents
+indigènes, et informé des cas fréquents de longévité, découvrira, dans
+la qualité de ces eaux courantes qui jaillissent de toutes parts, et
+dans la pureté de cette atmosphère qui refuse la mousse aux arbres et le
+lierre aux rochers, des conditions essentielles de guérison pour les
+victimes des brouillards de Paris; et voilà un pays transformé en un
+clin d'oeil!
+
+En attendant que la mode étende son sceptre sur ces agrestes solitudes,
+je me garde bien de nommer le village en question: je l'appelle sans
+façon _mon village_, comme on dit _ma trouvaille_ ou _mon rêve_. Il me
+semble qu'il ne sera plus _mien_ dès que j'aurai trahi son nom. Il le
+faudra pourtant, mais à la fin de mon récit, et quand je l'aurai fait
+aimer un peu, si j'en viens à bout.
+
+Tant il y a qu'en y revenant, le long de la Creuse, à travers des
+éblouissements de paysages délicieux embrasés de soleil rouge et coupés
+de verdures splendides, je songeais en égoïste à cette découverte
+d'algira et de gordius. La présence de ces beaux petits frileux (gordius
+est tout en or chaud teinté de bronze florentin) me faisait faire ce
+raisonnement bien simple: la vigne gèle en Toscane au 1er mai. En avril,
+des humains gèlent, faute de feu, de bois et de cheminées, à Frascati et
+à Tivoli. La moindre chaumière de *** (mon village) est mieux chauffée
+que la plupart des palais d'Italie. Majorque (latitude de la Calabre)
+est l'endroit de la terre, à moi connu, où j'ai eu le plus froid et où
+j'ai vu les pluies les plus intarissables en hiver. Et, là, beaucoup
+moins de cheminées qu'en Italie! Les vitres aux fenêtres sont objets de
+luxe.
+
+Pour fuir l'hiver, il est donc souvent fort inutile de faire beaucoup de
+chemin, de s'embarquer et de perdre quinze jours en déplacements et en
+déceptions, surtout quand on a sous la main des oasis où, avec très-peu
+de temps, de dépense et d'industrie, on pourrait, à tout instant,
+trouver un nid propre et tranquille, des promenades charmantes, se
+réchauffer et se refaire, se forcer soi-même à prendre un exercice
+vivifiant sans rompre avec ses habitudes de travail et ses devoirs de
+famille, enfin sans cesser de vivre à un certain point de vue prohibé en
+Italie et en Espagne; et notez bien qu'il n'est guère de localités
+civilisées en France qui n'aient leur petit Éden sauvage, leur Suisse en
+miniature, voire leur coin d'Italie et d'Espagne, aussi beau et mieux
+exposé que ne le sont les trois quarts de ces péninsules fameuses.
+
+Pourtant ces heureux et riches accidents de terrain sont souvent
+déserts. Aucun voyageur ne daigne y porter ses pas; et ce sont, la
+plupart du temps, des Anglais qui les découvrent.
+
+--J'y songeais aussi précisément, me dit Amyntas, à qui je communiquais
+ces réflexions en rentrant au village, et je me suis rappelé notre
+conversation dans le ravin de Marino. Depuis cette promenade autour de
+Frascati, nous avons vu ensemble de bien belles choses, plus grandes,
+plus bizarres que celles d'ici; je suis bien content de les avoir vues,
+mais je n'éprouve pas le besoin de les revoir; tandis que la facilité de
+venir ici me donne le plus grand désir d'y revenir souvent. On dit qu'il
+faut payer la jouissance des voyages par d'inévitables fatigues et de
+nombreuses contrariétés. Eh bien, s'il en est ainsi, si c'est une loi
+générale d'acheter cher le plaisir de l'admiration, ce pays-ci est
+vraiment trop beau pour être si près, si facile à aborder, si
+hospitalier et si rempli de bien-être.
+
+C'était aussi l'avis de notre naturaliste. Il regrettait d'être forcé de
+partir le lendemain. Il n'avait jamais rencontré un pays si suave et si
+sympathique. Il rêvait d'y revenir avec nous l'année prochaine.
+
+Nous rêvions, nous autres qui ne sommes pas forcés de vivre à Paris, de
+nous arranger un pied-à-terre au village. La maisonnette où nous avions
+dormi était à vendre pour ce prix modeste de cinq cents à mille francs
+dont on nous avait parlé. Amyntas la voulait pour lui. Moi, j'avais
+envie de la maisonnette renaissance.
+
+Tout se passa en projets ce jour-là.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Le lendemain, il faisait encore plus chaud. Nous devions ramener notre
+naturaliste chez nous afin de l'embarquer pour Paris, où ses affaires le
+rappelaient impérieusement. On s'arrachait au village à grand regret.
+
+Nous fîmes encore deux lieues dans l'eau et les rochers, pour explorer
+le cours du torrent qui descend au bas du village et qui lui donne son
+nom.
+
+C'est une toute petite gorge couverte de bois charmants et toute
+hérissée de rochers superbes. La marche est dure dans cette déchirure
+tourmentée en zigzags; mais, à chaque pas, il y a un tableau délicieux
+de fraîcheur et de sauvagerie.
+
+Nous fîmes halte dans un joli moulin, où la meunière, aimable et
+avenante, avec un air de candeur qui ne gâtait rien, nous servit du lait
+et du beurre exquis, pendant que nous bercions son nouveau-né dans le
+plus joli berceau rustique qui se puisse imaginer, une vraie petite
+crèche en bois, suspendue par deux anneaux à un double pied. Le marmot
+est au ras de sa couche, mais protégé par des lanières de laine bleue
+artistement agencées pour le retenir sans le gêner pendant qu'on le
+balance à grande volée. Les berceaux, les armoires et les crédences sont
+encore, dans la demeure de beaucoup de ces paysans, des meubles
+très-anciens et très-remarquables.
+
+Avant de quitter l'oasis que notre éminent historien M. Raynal appelle
+avec raison le _Highland_ du Berry, nous donnâmes grande attention aux
+figures, soit dans le village, soit sur les chemins et dans les hameaux
+environnants.
+
+La physionomie humaine est là aussi explicite que le climat et la
+végétation; elle respire une aménité particulière, avec une dignité
+tranquille. Le paysan n'a pas le salut banal de certaines autres
+localités du Berry. Mais, dès qu'il est prévenu, il répond avec une
+dignité douce. Il doit être fin, puisqu'il est paysan, mais il n'est
+pas sournois. Son tempérament est sec et sain, sa démarche plus d'aplomb
+et moins lourde que celle des gens de nos plaines.
+
+Les enfants sont admirables, et presque toutes les jeunes filles jolies
+ou gracieuses. Parmi ces dernières, deux types très-distincts nous
+frappèrent: la blonde, fine, svelte, avec des yeux bleus d'une limpidité
+et d'une mélancolie particulières; la brune, plus forte, très-accentuée,
+d'un ton pâle et uni vraiment magnifique, avec des yeux espagnols
+bistrés en dessous et ombragés de longs cils, l'air sérieux, même en
+riant. Toutes, quand elles rient, brunes et blondes, montrent des dents
+extraordinairement jolies et finement plantées dans des gencives roses.
+Les laides ont encore la bouche belle et l'oeil pur, et ceci est propre
+aux deux sexes, bien que, comme dans d'autres portions du Berry, le
+masculin nous ait paru le moins bien partagé.
+
+Du reste, là comme ailleurs, la beauté des paysannes passe vite dans les
+fatigues de la maternité jointes à celles du ménage. Dans nos plaines,
+elles devraient se conserver mieux, car elles n'ont pas de travail en
+dehors de la maison, si ce n'est de garder au soleil quelques chèvres et
+moutons en pays plat. Celles du _haut pays de bas Berry_ nous ont paru
+beaucoup plus actives et plus fortes, portant de lourds fardeaux dans
+les rudes montées, ramenant hardiment leurs troupeaux à cheval dans les
+sentiers des plateaux, ou gravissant, à pied, comme des chèvres, les
+talus escarpés de la Creuse.
+
+Le gros bétail nous a paru très-beau et abondant. Chez nous, le ménageot
+ne se permet que la chèvre et l'_ouaille_; au bord de la Creuse, toute
+famille a plusieurs vaches, plusieurs ânes et un ou deux chevaux ou
+mulets. Le pays le veut, disent-ils; on ne peut faire la récolte qu'à
+dos de bête sommière. Cela prouve qu'ils ont tous des récoltes à faire.
+Les vaches sont remarquablement jolies, petites, mais propres et
+luisantes comme des vaches suisses. On n'entretient pas sur elles, avec
+amour, cette affreuse culotte de croûte de fumier que, chez nous, on
+croit nécessaire à leur santé.
+
+On achevait alors la récolte des foins, à peine commencée chez nous. Les
+blés étaient jaunes et dorés quand les nôtres ne faisaient que blondir.
+
+La fenaison avait un tout autre aspect que dans nos prairies. Au lieu de
+ces énormes boeufs magnifiquement attelés à de monumentales charrettes,
+et traînant avec une lenteur imposante de véritables montagnes de
+fourrage dans de grands chemins verts, on ne voyait que chevaux maigres
+et agiles, mulets et baudets vigoureux, portant sur leur dos des charges
+très-artistement serrées en bottes tordues, et descendant avec une
+adresse incroyable des sentiers rapides. La moindre petite ânesse porte
+ainsi dix fois par jour trois cents kilos et ne bronche jamais.
+
+Le conducteur a fort à faire. Au lieu de trôner nonchalamment sur le
+haut de son char, il faut qu'il accompagne et soutienne chaque bête dans
+les passages difficiles. Le chargeur et le botteleur ne sont pas moins
+affairés. Il faut plus de science pour établir solidement une charge si
+fuyante sur des cacolets qui garnissent toute la largeur des étroits
+passages, que pour l'étaler en larges couches sur une large voiture à
+qui la plaine fait large place. Aussi on va vite, on cause peu, on ne
+perd pas le temps en raisonnements à perte de vue, le bras passé dans sa
+fourche, un sabot planté sur l'autre, pendant que les nuages montent et
+que la pluie se hâte. On a moins d'éloquence et de majesté; on a plus de
+vie et de feu, on est moins orateur, mais on est plus homme.
+
+On est aussi plus industrieux et plus artiste.
+
+Toutes les bâtisses sont jolies; la menuiserie est belle, et les
+intérieurs annoncent du goût.
+
+Enfin, un détail nous prouva que cette petite population était riche et
+indépendante.
+
+Madame Rosalie, notre éminente cuisinière, nous avait préparé, pour le
+second jour, un dîner d'une abondance insensée: nous étions las d'être à
+table. Nous demandions qu'on fît nos lits; nous étions fatigués. Il fut
+impossible de trouver une _femme de peine_ pour les faire. Excepté au
+château, il n'y a pas de servantes dans le village; et, comme nous
+admirions le fait, notre hôtesse nous dit sur un ton de désespoir fort
+plaisant:
+
+--Hélas! que voulez-vous, ils sont tous heureux ici! Ils n'ont pas
+besoin de _gagner_!
+
+Terre de Cocagne, adieu, et au revoir bientôt, j'espère.
+
+ * * * * *
+
+Ici, lecteur, si vous le permettez, je me servirai de notre journal;
+car, dès notre féconde excursion à G..., nous tînmes note de chaque
+chose.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Nohant, 7 juillet.
+
+Maurice, arrivé d'avant-hier, a la tête montée par les récits d'Amyntas.
+Je découvre qu'il se rappelle fort peu notre village. Il n'y a passé
+qu'une seule fois, il y a douze ans, et vite, la pluie au dos.
+
+Il a vu à Paris M. Depuizet (notre Chrysalidor), qui lui a parlé avec
+enthousiasme de notre promenade et des captures entomologiques
+d'Amyntas.
+
+Voici donc la passion du lépidoptère qui se rallume chez lui. Il ne
+croira, je pense, à ces captures merveilleuses que quand il les aura
+faites lui-même. Il paraît, au reste, que le célèbre M. Boisduval,
+lequel en a été informé tout de suite, n'en est pas moins surpris que
+nous. Rapport en sera fait à la Société entomologique de France, dont
+ces messieurs ont l'honneur d'être membres.
+
+Ainsi nos jeunes savants ont fait leur découverte. Ai-je fait la
+mienne? Ai-je réellement rencontré un village typique, un petit champ
+d'observations particulières, se rattachant assez à la vie générale? Il
+faut le revoir. Nous y retournerons demain.
+
+On a beaucoup discuté une question fort simple que j'appellerai, si l'on
+veut, _le secret de la chaumière_.
+
+Tout artiste aimant la campagne a rêvé de finir ses jours dans les
+conditions d'une vie simplifiée jusqu'à l'existence pastorale, et tout
+homme du monde se piquant d'esprit pratique a raillé le rêve du poëte et
+méprisé l'idéal champêtre. Pourtant il y a une mystérieuse attraction
+dans cet idéal, et l'on pourrait classer le genre humain en deux types:
+celui qui, dans ses aspirations favorites, se bâtit des palais, et celui
+qui se bâtit des chaumières.
+
+Quand je dis _chaumière_, c'est pour me conformer à la langue classique.
+Le chaume est un mythe à présent, même dans notre bas Berry. On ne s'en
+sert plus que pour les petits hangars et appentis provisoires: la tuile
+ne coûte guère plus cher aujourd'hui, dure davantage, est moins exposée
+à l'incendie, et n'engendre pas des populations d'insectes nuisibles.
+
+La police rurale a donc très-bien fait d'interdire l'usage du chaume
+pour la couverture des nouvelles constructions. Les peintres seuls s'en
+plaindront et les littérateurs aussi; car une chaumière, cela se voit
+d'un mot; cela exprime et résume toute la vie rustique, toute la poésie
+du hameau. Le _cottage_ n'est pas la chaumière, c'est un faux bonhomme,
+un fastueux mal déguisé. La maison et la maisonnette sont des
+désignations trop générales qui s'appliquent à des chalets aussi bien
+qu'à des villas.
+
+On aura beau se moquer de la vieille chaumière des ballades et romances,
+on ne comprendra pas de quoi il est question pour une maison de paysan,
+tant que l'on n'aura pas trouvé un nouveau nom pour la chaumière sans
+chaume.
+
+Va pour chaumière! Trouverai-je mon idéal dans ce village? Non, un
+idéal, cela ne se trouve nulle part.
+
+Combien j'ai salué, en passant, de ces chaumières décevantes dans des
+sites séduisants! combien j'en ai dessiné dans ma tête, enfouies dans
+des solitudes à ma fantaisie! Je n'avais jamais songé à les placer dans
+un village. Aussi, je ne les plaçais nulle part; car, pour vivre au sein
+d'un désert, il faut la force d'un anachorète ou la fortune d'un prince.
+N'ayant ni l'une ni l'autre, je ferai, je crois, aussi bien de m'en
+tenir à quelques observations sur la vie de paroisse. Elle doit avoir de
+grands charmes et de terribles inconvénients!
+
+Connaissons les inconvénients et sachons s'ils sont compensés par les
+charmes. S'il n'en est rien, nous rêverons encore la chaumière, car nous
+ne pouvons pas venir à bout de vieillir à nos fantaisies, mais nous les
+rêverons dans d'autres conditions.
+
+Nous aurons gagné à cette étude de connaître à fond un petit coin de ce
+monde réel que quelques amis nous ont reproché de voir en beau. Comme si
+c'était notre faute! Nous serons plus réaliste, puisqu'il paraît que
+nous ne l'avons pas toujours été assez. Pourquoi non? On comprend tous
+les jours, je ne dirai pas quelque chose, mais beaucoup de choses.
+
+Le fait est que, dans notre situation présente, nous pouvons très-bien
+connaître la couleur et le dessin de la vie rustique, sans pouvoir
+peut-être pénétrer assez avant dans la vie morale du paysan. Il se farde
+peut-être un peu devant nous, le rusé qu'il est! Nous ne dormons pas
+sous son toit, nous ne vivons pas avec lui côte à côte à toutes les
+heures du jour. Il a son travail, nous avons le nôtre. Quand nous nous
+rencontrons, il a souvent des habits et sa belle humeur du dimanche; ou
+bien, dans la semaine, avec son sarrau de toile sur le dos et sa pioche
+à la main, il prend ce grand air sérieux et rêveur qui lui vient
+toujours quand il regarde la terre. Chez lui, en famille, il est
+peut-être l'horrible scélérat qui, en d'autres contrées, a frappé les
+yeux de notre grand Balzac et de plusieurs autres romanciers énergiques.
+
+J'ai cependant bien de la peine à croire qu'il en soit ainsi partout et
+même qu'il y ait une campagne où l'_homme de campagne_ soit si pervers
+et si malin. J'ai vu, partout où j'ai passé, l'ingénuité de l'enfant
+chez ces hommes qui ne sont jamais que des enfants à barbe noire ou
+blanche. L'enfant aussi est un grand diplomate quand il s'agit de se
+faire gâter; mais ses finesses sont _cousues de fil blanc_, on y cède
+sans en être dupe.
+
+Enfin, j'ai toujours vécu optimiste en principe et pas plus abusé qu'un
+autre en pratique; je crois savoir, peut-être plus que bien d'autres,
+que la misère est mariée avec la paresse, c'est-à-dire avec l'ennui et
+le découragement; que l'ambition du mieux, dans les conditions
+difficiles, est fiancée avec l'astuce et l'égoïsme; mais, si je regarde
+la classe industrielle riche ou pauvre, la caste nobiliaire progressive
+ou retardataire, la classe artiste aspirante ou parvenue; si j'examine
+enfin toutes les classes de la société, j'y vois les mêmes qualités et
+les mêmes vices que chez le paysan. Seulement, chez les gens _éduqués_,
+les qualités sont plus habiles à se faire valoir et les vices plus
+habiles à se cacher. C'est donc parce que ce sournois de paysan est
+maladroit dans ses ruses et très-facile à pénétrer, qu'il serait
+considéré comme le type de la fausseté? J'aurais cru justement tout le
+contraire.
+
+Je lisais dernièrement dans une critique, très-juste à beaucoup
+d'égards, mais trop ardente pour l'être toujours, que la Muse était en
+général trop aristocratique, et que, pour être un vrai peintre, il
+fallait consentir, comme le paysan, à mettre ses mains dans le fumier.
+
+Je relus trois fois la phrase; ce n'était pas une métaphore, mais
+c'était une erreur. Le paysan ne met pas ses mains dans le fumier. Il
+n'y touche qu'avec des outils à long manche. Il est quatre fois plus
+dégoûté qu'il n'est utile de l'être. Il fait beaucoup plus de bruit à sa
+ménagère pour une chenille dans sa salade que nous à nos domestiques. Il
+ne boit pas comme nous à la première source venue. Il ne touche pas à
+une bête malade sans de grandes craintes et de grandes précautions. Les
+insectes des champs lui font souvent peur ou lui répugnent. Il a une
+foule de préjugés qui font qu'il s'abstient de tout contact avec une
+foule de choses que nous bravons, parce que nous les savons
+inoffensives.
+
+Il y a des exceptions, des paysans malpropres; tous les goûts, même les
+goûts immondes, sont dans la nature. Mais, chez nous, je pourrais
+compter ces exceptions.
+
+La villageoise se fait gloire de sa propreté scrupuleuse. Entrez dans
+quelque _chaumière_ que ce soit, elle ne vous présentera rien sans
+l'avoir, avec ostentation, rincé, essuyé, épousseté devant vous. À de
+meilleures tables, vous n'êtes pas toujours certain de pouvoir vous fier
+à tant de conscience. Cette conscience est une loi de savoir-vivre chez
+le paysan. Le grand essuyage de la table, et le grand lavage des
+_vaisseaux_ en présence de l'hôte, est une indispensable politesse. Si
+cet hôte est un paysan, il se trouvera choqué et boira avec méfiance
+pour peu qu'on y manque.
+
+Si les _réalistes_ voient parfois le paysan plus grossier qu'il ne l'est
+_réellement_, il est certain que les idéalistes l'ont parfois
+quintessencié. Mais quelle est cette prétention de le voir sous un jour
+exclusif et de le définir comme un échantillon d'histoire naturelle,
+comme une pierre, comme un insecte?
+
+Le paysan offre autant de caractères variés et d'esprits divers que
+tout autre _genre_ ou _tribu_ de la race humaine. Ce n'est pas un
+troupeau de moutons, et se vanter de connaître à fond le paysan, c'est
+se vanter de connaître à fond le coeur humain; ce qui n'est pas une
+modeste affirmation.
+
+Il y a, j'en conviens, un grand air de famille qui provient de
+l'uniformité d'éducation et d'occupations. L'air simple et malin en même
+temps, la prudence et la lenteur des idées et des résolutions, voilà le
+cachet général.
+
+Ces hommes des champs sont-ils meilleurs ou pires que ceux des villes?
+Je n'ai jamais prétendu qu'ils fussent des bergers de Théocrite, des
+continuateurs de l'âge d'or; mais je vois et crois savoir que, dans la
+vraie campagne, au delà des banlieues et dans la véritable vie des
+champs, il y a moins de causes de corruption qu'ailleurs.
+
+Donc, j'aime ce milieu, cette innocence relative, ces grands enfants qui
+veulent faire les malins et qui sont plus candides que moi, puisque je
+les vois venir, et même _avec leurs gros sabots_, comme dit le proverbe.
+
+Le Berry est-il une oasis où les grands vices n'ont pas encore pénétré?
+Peut-être. Mon amour-propre de localité veut bien se le persuader.
+
+Pourtant je vois que les esprits inquiets de chez nous--il y en a
+partout--se plaignent du paysan avec amertume, et je vois que les
+esprits réalistes--il y en a aussi chez nous--sont frappés du côté rude
+et chagrinant de la vie paysanne. Je veux bien m'en plaindre aussi pour
+mon compte. Je sens à toute heure, entre ces natures méfiantes et mes
+besoins d'initiative, une barrière que je dois souvent renoncer à
+franchir, dans leur propre intérêt, vu qu'ils feraient fort mal ce
+qu'ils ne comprennent pas bien. Mais, de ce que ces hommes sont autres
+que moi, ai-je sujet de les haïr et de les mépriser?
+
+J'entendais l'un d'eux dire à un monsieur qui le traitait de _bête_
+parce qu'il s'obstinait dans son idée:
+
+--On a le droit d'être bête, si on veut.
+
+Parole profonde dans sa niaiserie apparente. Toute âme humaine sent
+qu'elle ne doit pas aller en avant sans avoir acquis sa pleine
+conviction, et il me semble qu'il y a un fonds de grande sagesse à être
+ainsi. On pourra compter beaucoup sur l'homme qui aura franchi avec
+réflexion ses propres doutes.
+
+Voici ce que dit sur le paysan berruyer le très-grave et très-excellent
+historien M. Louis Raynal, premier avocat général à la cour royale de
+Bourges en 1845; notez ce titre, qui exclut l'idée d'une candeur trop
+enfantine et d'une inexpérience trop romanesque:
+
+«Ces populations, auxquelles manquent, il faut en convenir, un certain
+éclat et une certaine vivacité d'intelligence, sont _généralement, sous
+le rapport moral, dignes d'une haute estime_. Sans doute, les progrès du
+temps, qui n'amène pas toujours des perfectionnements sans mélange,
+n'ont pas assez complètement respecté leur moralité et leurs croyances.
+Mais il reste encore, _surtout dans nos campagnes, un fonds remarquable
+de probité et de loyauté_. Des esprits chagrins le nient, soit pour
+exalter le passé au préjudice du présent, soit parce que les intérêts
+établissent trop souvent, entre la classe qui possède le sol et celle
+qui l'exploite, une sorte de rivalité malveillante. Mais ne calomnions
+pas notre temps et notre pays. Combien n'existe-t-il pas encore dans
+les _domaines_ du Berry de familles vraiment patriarcales? Ne
+confie-t-on pas tous les jours à nos paysans de riches troupeaux à
+vendre au loin, des marchés importants à conclure, sans que le maître
+puisse exercer de surveillance? Et citerait-on beaucoup d'exemples que
+cette confiance ait été trompée?»
+
+Digne magistrat, je ne vous le fais pas dire, et vous n'écriviez pas
+ceci pour les besoins de la cause, car votre grand ouvrage est l'oeuvre
+d'une haute impartialité. Je me rassure en vous lisant, car j'ai été
+taxé souvent de bienveillance aveugle et de point de vue trop
+_florianesque_. Je ne tiens pas à m'en disculper, ne prenant pas le
+reproche pour une injure, tant s'en faut. Mais, si le doute fût entré
+dans mon coeur, j'en eusse été bien attristé. Je ne sais rien de plus
+amer que de mépriser mon semblable.
+
+Sortons donc, allons au jour, au chemin, aux champs, au village.
+
+Tranquille vallée, je te remercie d'avoir résumé pour moi l'antique
+inscription qu'on lisait encore, en 1815, sur un pilier de la porte
+d'Auron, à Bourges:
+
+ INGREDERE. QUISQUIS MORUM. CANDOREM AFFABILITATEM ET. SINCERAM.
+ RELIGIONEM. AMAS REGREDI. NESCIES.
+
+_Entrez, vous qui aimez la candeur, l'affabilité dans les moeurs et la
+piété sincère. Vous ne saurez plus vous éloigner_.
+
+Et nous, ne nous inquiétons plus de ceux qui nous crient: «Vous vous
+trompez, tout est mal!» Cela ne prouve qu'une chose, c'est que, des
+choses humaines, ils ne voient que les mauvaises. Allons-nous-en par les
+prés et par les sentes, sans parti pris d'avance, mais avec le coeur
+aussi ouvert que les yeux.
+
+Nous ne sommes pas fâché de pouvoir, une fois de plus, surprendre
+l'homme des champs dans sa tâche et le tableau dans son cadre, les
+grands boeufs dans les herbes et les petites fleurs dans le _riot qui
+riole_, sans être forcé de nous dire que cet homme est un scélérat, ce
+tableau une vision, ces boeufs des alambics à fumier, ces fleurettes des
+poisons et ce ruisselet une sentine d'immondices.
+
+D'autres peuvent prendre le réel par ce côté âpre et triste, et avoir du
+talent pour le peindre. Mais ce qui me plaît et me charme dans la
+réalité est tout aussi réel que ce qui pourrait m'y choquer. On voit
+souvent sur les fenêtres, dans les faubourgs des petites villes, de
+beaux oeillets fleurir dans des vases étranges. Le vase fait rire,
+l'oeillet n'en est pas moins beau et parfumé. Ils sont aussi réels l'un
+que l'autre. J'aime mieux l'oeillet. Chacun son goût.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+8 juillet.
+
+Nous sommes en route en plein midi. La chaleur est tombée. Il fait même
+très-froid en voiture découverte, à cinq heures. L'orage d'avant-hier
+nous fait espérer de ne pas trouver _notre Afrique_ trop _réelle_, cette
+fois.
+
+Nous sommes quatre, car nous avons entraîné à notre promenade notre
+jeune et chère ***, une artiste adorable qui est aussi de la famille à
+présent, et qui veut avoir son nom entomologique comme les autres.
+Blanche et blonde, elle a droit au nom d'_Herminea_, d'autant plus que
+cette belle _notodontide_, s'étant posée sur sa robe, a été, par sa
+fraîcheur, jugée digne de servir d'individu dans la collection.
+
+Il fallait bien que Maurice eût aussi son surnom, emprunté à ses plus
+récentes préoccupations. Il s'appellera Parthénias jusqu'à nouvel
+ordre; car ces noms recherchés ont la facilité de changer tous les ans,
+selon la recherche dominante de la saison des courses.
+
+J'aurais bien eu le droit d'en prendre un aussi, car j'avais _cueilli_
+sur une fleur, à la dernière excursion, la variété de la zygène du
+trèfle _aux taches réunies_, et j'avais eu une mention honorable. Mais
+je pensai que la modestie me faisait un devoir de ne pas exploiter une
+capture toute fortuite, et dont je n'avais pas assez senti l'importance.
+
+Nous avions cinq heures de route.
+
+Nous voici, direz-vous, bien loin de notre village. Mais non; nous y
+arrivons.
+
+Parthénias se reconnaît, Herminea se récrie, Amyntas trouve le site
+encore plus joli que la première fois. Mais la jeune voyageuse a la
+migraine; elle s'endort. Les deux naturalistes descendent au lit de la
+Creuse. Je m'en vas flânant ou plutôt flairant par le village. Je
+cherche la réalité triste et chagrine de très-bonne foi: est-ce ma
+faute? je ne puis la trouver là.
+
+Sur tous les escaliers sont groupées les jolies filles ou les bonnes
+femmes, qui me regardent avec de bons ou beaux yeux, et qui sourient,
+attendant que je les prévienne. J'aime cette discrétion ou cette fierté.
+Je fais les avances: étranger, c'est mon devoir. La réponse est prompte,
+très-familière, mais vraiment bienveillante.
+
+On parle très-bien ici, encore mieux que dans la vallée Noire, ce qui
+n'est pas peu dire. Plus nous touchons à la limite de notre langue
+d'_oil_, plus le langage s'épure, plus l'accent s'efface. J'aurais cru
+le contraire, mais c'est ainsi. Ici, point de _j'avons, j'allons_, etc.,
+à la première personne. Pas plus que chez nous on ne fait cette faute
+grossière.
+
+On se sert même ici de mots qui sentent la civilisation et qui dépassent
+le vocabulaire à moi connu du bas Berry. On dit _énorme, immense_, ce
+qui paraît singulier dans ces bouches rustiques. Sylvain, notre cocher
+berrichon, croit qu'on se sert de mots latins et ouvre de grands yeux.
+Le seul mot patois qui se glisse dans la conversation quelquefois, c'est
+_ie_ pour _elle_.
+
+Les femmes d'ici sont très-supérieures en caquet facile ou sensé à
+celles de chez nous, mais elles ont moins de retenue.
+
+Tout en causant, j'apprends une particularité. Elles travaillent
+beaucoup plus que les hommes, et se piquent d'être plus actives, plus
+courageuses et plus avisées. Elles se plaignent de la fatigue, mais
+elles s'en prennent au rocher, et non au père ou au mari, qui me paraît
+être l'enfant gâté de chaque maison.
+
+Comme chez nous, la maternité est très-tendre; de plus, les femmes sont
+orgueilleuses de la beauté de leurs enfants, et chacune va chercher le
+sien pour vous le montrer.
+
+J'en regarde un tout seul de l'autre côté de la rue. Il est fort
+barbouillé, ce qui ne l'empêche pas d'avoir une tête d'ange. C'est un
+ange qui a mangé des guignes, voilà tout; et pourquoi pas?
+
+Je m'approche pour l'admirer. Une belle femme s'avance sur le perron et
+me crie d'un air brusque et charmant:
+
+--Il est à moi, celui-là. Il n'est pas plus mal _bâti_ qu'un autre,
+_hein?_
+
+_Bâti_ n'est pas le mot dont elle se servit; elle jura bel et bien,
+mais d'une voix douce et avec l'aisance triomphante d'une reine à qui
+tout est permis. Réalité, tu ne me gênes pas!
+
+Du haut d'un chemin rocheux qui s'en va, comme il peut, rejoindre la
+grande route, on embrasse tout le village. De quelque côté qu'on le
+regarde, il est charmant, ce village privilégie.
+
+Les collines qui l'enserrent ont des formes suaves; ses masses de
+verdure sont bien disposées, ses rochers ont, de loin, ce beau ton lilas
+qui est particulier aux micaschistes des bords de la Creuse, couleur
+tendre qui se forme, je ne sais comment, de plusieurs tons sombres.
+
+Mystères de la couleur, les vrais peintres vous saisissent et vous
+constatent, mais ils ne vous expliquent pas. Quel artiste a jamais connu
+le secret de son art? C'est par le sentiment que la révélation lui
+arrive, mais le sentiment ne s'explique pas par des raisonnements.
+
+Je redescends au village par un autre chemin. Je vais revoir la maison
+renaissance, j'en suis épris; deux vieilles soeurs l'habitent, deux
+paysannes très pauvres.
+
+Elles ne sont nullement étonnées de mon attention; elles m'invitent à
+entrer, elles savent que leur maison est intéressante; elles ne sourient
+pas dédaigneusement, comme on fait chez nous, quand l'artiste s'arrête
+pour regarder avec amour un vieux mur. Elles voient souvent des
+peintres, elles savent que _ce qui est ancien est beau_. C'est ainsi
+qu'elles s'expriment.
+
+Elles savent aussi que nous sommes tentés de l'acquisition d'une
+chaumière; mais elles ne se soucient pas de vendre, et, moi, je ne me
+sens pas assez capitaliste pour faire réparer cette ruine.
+
+Je fais le tour du village, et j'interroge chacun. Tout le monde est
+enchanté de mon idée. On m'accueille comme si j'avais déjà droit de
+bourgeoisie; on m'invite à rester, on m'offre bonne amitié et on me
+promet bon voisinage; mais, quand il s'agit de quitter son toit pour me
+le céder, on secoue la tête:
+
+--Vendre sa maison! est-ce qu'on vend sa maison!
+
+Je ne peux me défendre d'être touché de ce sentiment qui se manifeste
+avec une austérité antique. J'offrirais en vain de quoi faire bâtir une
+belle et bonne maison à la place de la masure qui s'écroule; ce ne
+serait pas celle où l'on a vécu et où l'on veut mourir. Fussé-je assez
+riche pour m'obstiner dans ma fantaisie, car je sais bien qu'à prix
+d'argent on arrive à triompher de tout, je ne me sentirais pas le
+courage d'insister pour vaincre cette sainte répugnance.
+
+Je constate encore une particularité. Tout le monde, ici, est _monsieur_
+ou _madame_. Chez nous, ces dénominations aristocratiques sont tout à
+fait inconnues, et si on appelle le paysan _monsieur_, il croit qu'on le
+raille et il vous reprend. Ici, on vous reprend quand vous dites le nom
+des gens tout court; et, quand je demande Moreau par le village, on me
+répond:
+
+--Quel Moreau? M. Moreau du Pin?
+
+J'entre dans un bouge misérable, et je demande qui demeure là.
+
+--Monsieur ***.
+
+--Quel est l'état de ce M. ***?
+
+--Il cherche son pain. C'est un homme qui n'a rien.
+
+--Un ancien bourgeois?
+
+--Mon Dieu, non; un homme comme nous.
+
+Me voilà bien averti. Je donne du monsieur même aux mendiants, et ils
+m'y paraissent fort habitués. Au reste, ces mendiants sont rares: on en
+compte deux ou trois dans la commune.
+
+Les gallinacés sont magnifiques. Aujourd'hui que _la mode y est_, on
+peut constater, dans le fond des campagnes, des localités qui ont su
+profiter de l'amélioration des races.
+
+Le petit poulet noir, étique et maraudeur, impossible à engraisser,
+parce qu'il dépérit dans les basses-cours, tend à disparaître. Le coq de
+Cochinchine pur sang ne le remplace pas d'emblée avec avantage. Il
+demande trop de soins et craint nos longs hivers. Il devient goutteux de
+bonne heure. Ses filles, nées de la poule normande ou de la poule du
+Mans, sont riches pondeuses, couveuses assez fidèles, mères sans souci
+et sans constance pour leurs poussins, qu'elles abandonnent trop vite.
+Voilà les résultats obtenus chez nous.
+
+Ici, les croisements ont produit une superbe espèce, très-robuste. On
+n'a pu me dire le nom du type qui l'a amené.
+
+--Ce sont de gros oeufs qu'on a donnés à _madame_ une telle du village;
+et qu'elle a fait couver. Il lui est venu un beau coq qui a _causé_ avec
+nos poules, et, depuis quatre ou cinq ans, toutes nos volailles sont
+_venues_ belles.
+
+Il faut dire aussi que les conditions d'élevage sont excellentes dans ce
+bourg. La communauté de passages et l'absence de clôtures aux
+habitations en font une vaste basse-cour où la volaille trotte, gratte,
+mange et grimpe partout en liberté.
+
+Le roi de ce pays de Cocagne est un coq blanc glacé de jaune citron, à
+large crête d'un rouge de corail. Il est escorté de deux poules: l'une
+pareille à lui, l'autre plus blonde et non moins belle. Je ne sais de
+quel croisement ils résultent, mais ils seraient dignes de figurer chez
+un amateur. Ce n'est pas le lourd coq cochinchinois sans queue,
+ridiculement jambé, à l'air stupide et féroce. Celui-ci a une robe
+charmante et des formes parfaites, des pattes délicatement découpées, la
+démarche aisée et la physionomie fière mais fort affable.
+
+Je suis très-reconnaissant envers l'éminent peintre Jacque de m'avoir
+inspiré, par ses études ingénieuses et savantes sur la matière, et
+surtout par ses adorables tableaux et dessins (ceux-ci publiés dans le
+_Magasin pittoresque_ et dans le _Journal d'Agriculture pratique_), un
+redoublement d'amitié pour le coq et la poule.
+
+Au point de vue de l'alimentation, il y a le côté de haute utilité que
+tout le monde apprécie; mais, au point de vue de cette amitié de
+bonhomme dont on s'éprend dans la vie domestique pour les animaux
+apprivoisés, le coq et la poule méritaient mieux de nous que le supplice
+de l'engraissage forcé et les tristes honneurs de la broche. Ils sont
+des types d'affection conjugale et de touchante maternité, et ils ont
+cet avantage sur la plupart des animaux dont nous nous entourons, que
+nous pouvons les rendre parfaitement heureux.
+
+Il y a de petites espèces ravissantes qui ne _grattent pas_, et que
+l'on pourrait laisser vivre dans les jardins. Ces oiseaux ont le naturel
+si raisonnable, qu'ils ne s'écartent presque pas de la petite cabane
+qu'on leur bâtit sous un arbre, et ne franchissent jamais une étroite
+limite qu'ils s'imposent à eux-mêmes. Ils connaissent, sans banalité de
+confiance, les gens qui les aiment; ils les suivent, mangent dans leur
+main, perchent à côté d'eux sur les branches, dînent à leurs côtés, si
+l'on dîne en plein air par le beau temps, et se rendent en grande hâte,
+à toute heure, au moindre appel d'une voix amie.
+
+À ce caractère sociable et à cette domesticité fidèle, ils joignent la
+beauté merveilleuse dans certaines espèces même très-rustiques et
+très-communes, et l'infinie variété dans l'imprévu des reproductions et
+dans le caprice des croisements. À chaque éclosion, on voit arriver des
+surprises, des petits qui diffèrent essentiellement du père et de la
+mère, et qui aussitôt forment des genres et des sous-genres
+intéressants.
+
+Il n'y a pas eu moyen, aujourd'hui, de contempler le village _intrà
+muros_: nos compagnons veulent voir le pays; c'est le village qui se
+promènera avec nous.
+
+Tandis qu'Herminea équite vaillamment un âne modèle, un âne qui passe
+partout comme un bipède, Moreau nous suit avec sa belle-soeur, madame
+Anne, son filet de pêcheur, son cheval chargé de provisions, et son
+neveu, _M. Fred_ (diminutif d'Alfred). Ce dernier n'a d'autre motif de
+nous accompagner que celui de porter une poêle.
+
+Une poêle? Oui, une poêle à frire. Moreau a son idée, il faut le laisser
+faire. D'ailleurs, ce détail fait bien, en queue de la caravane. Nous
+avons l'air d'une tribu qui se déplace, d'autant plus que nous partons
+au milieu de la pluie et du tonnerre, comme des gens forcés de partir.
+
+Où déjeunera-t-on? Où l'on voudra, et quand tout le monde aura faim.
+Nous sommes sûrs de trouver partout du gazon pour siége, des rochers
+pour table et des arbres pour tente.
+
+On remonte le cours de la Creuse. Comment s'arracher de cette oasis? Et
+puis là sont les insectes à l'existence fantastique et l'espoir de
+nouvelles découvertes.
+
+Au bout d'une heure de marche, tout le monde regarde avec amour le
+cheval porteur du déjeuner.
+
+On fait halte au milieu des roches blanches, en face du grand rocher
+noirâtre dit le _roc à Guyot_.
+
+Pendant que les uns déballent des provisions, les autres se mettent en
+quête du dessert.
+
+Les cerneaux ne sont pas formés, mais _M. Fred_ grimpe sur les
+cerisiers, et apporte sans façon des rameaux chargés de fruits. Je
+m'inquiète de ce mode de contributions trop directes.
+
+--Ça ne fait rien, répond Moreau; les gens seraient là, qu'ils vous
+offriraient ce qu'ils ont. D'ailleurs, ce qui est planté sur les
+sentiers est au passant, et ce qui est loin des habitations est aux
+oiseaux.
+
+Sylvain fait, avec des roches plates et des galets ronds, des siéges et
+des tables; il élève des dolmens sans les avoir.
+
+C'est le moment d'examiner ces galets.
+
+Ce sont des blocs de granit magnifiques, roulés et amenés là par la
+Creuse, et qui n'appartiennent nullement au terrain primitif où nous
+nous trouvons. Ils sont en si grand nombre dans certains coudes de la
+rivière, qu'on pourrait les utiliser. On l'a essayé pour le pavage et
+les ponts d'Argenton; mais les transports étaient trop coûteux et trop
+difficiles; on y a renoncé.
+
+Hélas! on n'y renoncera pas toujours. L'homme s'emparera de tous les
+sanctuaires. Il y aura une route sur cette rive charmante où aujourd'hui
+le sentier existe à peine, et tous ces sauvages accidents où l'on se
+sent à mille lieues de la civilisation disparaîtront pour faire place au
+grand droit de tous: au progrès!
+
+Nous retrouvons les galets brisés; leurs flancs sont d'un grain micacé
+compacte et des plus beaux tons, depuis le gris de fer jusqu'au rose
+vif, en passant par le gris de perle rosé et le lilas bleuâtre.
+
+La Creuse a apporté là les plus beaux échantillons des divers bancs
+granitiques qu'elle parcourt depuis sa source. Elle vous présente un
+musée complet de sa minéralogie; des gneiss brillants et variés, des
+micaschistes qui ont l'apparence et l'éclat de l'or et de l'argent
+disposés en veines sinueuses, des quartz d'une beauté qui rivalise pour
+l'oeil avec les marbres les plus précieux, et des sables de mica
+pulvérisé qui font briller les sentiers comme des ruisseaux au soleil.
+
+Pendant cet examen, madame Anne cherche une cheminée. Elle trouve un
+bloc bien exposé pour que la fumée ne nous incommode pas. Elle ramasse
+du bois mort, elle allume son feu et retrousse ses manches.
+
+Sylvain veut laver la poêle.
+
+--Ah! malheureux! que faites-vous là? s'écrie-t-elle. Laver la poêle
+d'avance! vous voulez donc faire manquer la pêche? Ça porte malheur au
+pêcheur; ne le savez-vous point!
+
+En effet, Moreau n'est pas heureux; il s'en va tout habillé dans les
+rochers submergés et dans les courants, lançant son filet avec maestria,
+avec rage, avec majesté, avec douleur: rien n'y fait, pas de truites,
+pas de saumons! Mais nous n'étions pas si ambitieux. Une friture de
+barbillons sortant de l'eau, rissolés dans l'huile et servis brûlants,
+c'est un excellent mets. Les poulets froids, les oeufs mollets, les
+artichauts crus, la galette, les guignes et le café, voilà, j'espère, un
+festin royal! La salle à manger est si belle et l'appétit si ouvert!
+
+Moreau, éreinté, trempé comme un canard, rit quand on s'étonne de son
+régime. Il boit et mange sobrement, fait un somme sur l'herbe, et
+s'éveille gai comme un pinson, prêt à recommencer.
+
+Madame Anne a déjeuné de bon coeur avec nous; mais son fils, _M. Fred_,
+s'est exalté. Il devient d'une loquacité désespérante. Heureusement, il
+s'en retourne au village avec sa mère et le cheval portant les débris du
+festin.
+
+Nous reprenons le cours de la Creuse jusqu'au roc du Cerisier, le plus
+beau de toute cette région. Il surplombe la rivière qui bat sa base, et
+Moreau, qui nous a fait grimper par-dessus la dernière fois, veut nous
+faire recommencer l'ascension à cause de l'âne. Mais nous nous obstinons
+à passer sur les roches à fleur d'eau, et l'âne y passe sans brancher.
+De mémoire d'âne, on n'avait vu pareille chose; mais aussi quel âne!
+
+Derrière le grand rocher, sur un espace d'une centaine de pas, s'étend
+le site ardu et sévère que nous avons baptisé le Sahara. Pas un souffle
+d'air, pas un arbre pour s'abriter, pas une place herbue pour séparer
+les pieds du roc brûlant.
+
+En plein midi, il y a un peu de quoi devenir fou; mais algira et gordius
+apparaissent instantanément, comme s'ils attendaient nos naturalistes.
+Alors, tout est oublié: le soleil ne darde pas de feux dont on se
+soucie. Voilà nos enragés tout en haut du précipice, oubliant de songer
+aux vipères qui abondent et au moyen de redescendre tout ce qu'ils ont
+gravi. N'importe, les captures sont effectuées, et on descend comme on
+peut.
+
+Cette roche feuilletée se divise en escaliers friables et perfides, et
+les herbes brûlées qui s'y attachent sont glissantes comme de la glace.
+L'émotion fait oublier à ceux qui regardent la chasse les souffrances de
+la fournaise. Outre les papillons désirés (ce que les entomologistes
+appellent leur _desideratum_), on rapporte des merveilles inattendues,
+des coléoptères avec lesquels on avait fait connaissance à la Spezzia,
+dont le climat est aussi un peu celui de l'Afrique.
+
+On va plus loin, on se retourne pour regarder encore la belle silhouette
+du rocher, qui paraît grandiose par sa proportion avec le site
+environnant. Au pied des Alpes, ce serait un grain de sable; là où il
+est, c'est un pic alpestre.
+
+Mais on avance, et les talus s'abaissent, la rivière n'a plus de
+rochers, et, pendant un certain temps, ombragée de beaux arbres, elle
+semble noire et morte. Les gazons refleurissent, l'air circule et les
+insectes méridionaux disparaissent. Moreau nous trouve des sources
+fraîches, et, après une nouvelle halte, on reprend à travers champs, par
+le plateau, la direction du village.
+
+En général, ces plateaux sont tristes et nus, mais ils sont courts et
+s'abaissent brusquement vers de jolis bouquets de bois de hêtres et de
+chênes enfouis dans des déchirures de terrains très-amusantes.
+
+On remonte, on traverse, en soupirant un peu, des moissons au-dessus
+desquelles la chaleur danse et miroite. Enfin on redescend rapidement au
+village par une fente profonde, chemin en été, torrent en hiver.
+
+On ne saurait définir la production générale du pays, tant elle est
+inégale et variée sur ces terrains tourmentés de mouvements capricieux!
+
+Dans des veines ombragées et humides, les fourrages sont magnifiques à
+la vue, bien que grossiers de qualité; le _brin_ est trop gros, et nos
+chevaux le refusent absolument; ceux du pays, moins délicats, en font
+leurs délices. Sur les hauteurs pierreuses croissent de maigres
+froments, gravement malades cette année, et dont le grain éclate en
+poudre noire. Mais, à deux pas plus bas ou plus au nord, ou plus au sud,
+la moisson du blé, de l'orge ou de l'avoine, est superbe. Ailleurs et
+non loin, c'est la vigne qui souffre ou prospère. La culture se fait
+industrieuse, essayeuse, observatrice, comme dans tous les pays
+accidentés. On finit par utiliser les recoins les plus rebelles et par
+ne rien abandonner au désert de ce qui est praticable, c'est-à-dire de
+ce que le pied et la main peuvent atteindre.
+
+Somme toute, la contrée est riche, le vin très-potable, le pain
+excellent, les légumes aussi. La grande variété des produits est
+toujours une source d'aisance pour le paysan, parce que bien rarement
+tout manque à la fois. C'est ce qui leur fait dire avec raison que les
+_chétifs_ pays sont les meilleurs. En effet, dans les terres légères et
+inégales des varennes, on trouve parfois plus de ressource que dans
+l'uniforme et opulent fromental. On possède dix fois plus d'espace, et
+bien qu'une _boisselée_ de chez nous paraisse en valoir dix des autres,
+le résultat général prouve que ces terres médiocres rapportent, en
+proportion de leur prix, un bon tiers de plus que celles de première
+qualité.
+
+Cela provient surtout de ce que l'on s'ingénie davantage.
+
+--Nous nous _artificions_ à toute chose, me disait un paysan de par là.
+Nous savons faire pousser le noyer et le châtaignier côte à côte, chose
+réputée impossible dans vos endroits. Nous greffons toute sorte d'arbres
+fruitiers les uns sur les autres: tant pis pour ceux qui manquent. Nous
+ne craignons pas de recommencer, pas plus que d'apporter de la terre à
+dos de mulet, à dos d'âne et même à notre dos de chrétien, dans des
+hottes, pour nous faire un petit jardin dans un trou de rocher. On
+_s'invente_ tout ce qu'on peut, et, si les courants d'eau emportent
+l'ouvrage à la mauvaise année, on recommence un peu plus haut, on
+endigue, on s'arrange et on se sauve.
+
+Ce paysan industrieux et entreprenant est, et je le répète, moins
+solennel et moins poétique que le nôtre: il ressemble plus à un
+Auvergnat moderne qu'à un vieux Gaulois. Il manque de cette majesté
+qu'on peut appeler _bovine_ chez l'homme de la vallée Noire; mais il est
+plus intéressant dans son combat avec la terre, et, s'il rêve moins, il
+comprend davantage.
+
+Encore un trait caractéristique: le paysan de chez nous a peur de l'eau.
+Il croit que le bain de rivière est malsain, le dimanche, pour qui a sué
+la semaine. Il croit que la natation est un plaisir d'oisif. Il se noie
+dans un pied d'eau.
+
+Ici, tout le monde va à l'eau comme des canards. Le dimanche soir,
+toute la population nage, plonge, dresse des bambins à se jeter dans les
+bassins profonds du haut des rochers et à pêcher à la main sous les
+blocs de la rivière. Quelques femmes nagent aussi. On se partage gaîment
+la pêche et on rentre pour la manger toute fraîche en famille, sauf les
+belles pièces, qui sont vendues à Argenton quand il n'y a pas
+d'étrangers au village.
+
+Ce poisson est exquis, même le fretin. Il a la chair ferme et
+savoureuse.
+
+La bonne et vraie pêche se fait avant le jour; aussi vous pourriez
+marcher la nuit tout le long de ce désert, avec la certitude de
+rencontrer, à chaque pas, des figures affairées mais bienveillantes.
+
+Les meuniers et les pêcheurs vivent en bonne intelligence: filets et
+bateaux sont prêtés à toute heure, et ce continuel échange constitue une
+sorte de communauté. On ne se gêne guère pour lever la vergée qu'on
+rencontre sur les îlots dans le courant. Mais c'est à charge de
+revanche, et la grande prudence du Berrichon évite les reproches et les
+querelles. Les pêcheurs ont un soin de prévoyance qui ne viendrait
+jamais à ceux de l'Indre. Quand on pêche les étangs, ils achètent le
+fretin et _rempoissonnent_ leur rivière pour l'avenir.
+
+En traversant une ravissante prairie, nous eûmes à saluer une
+très-vieille dame du hameau des Cerisiers, qui gardait ses vaches en
+cornette et jupon court.
+
+Elle était seule dans cet Éden champêtre, droite, rose, enjouée.
+
+Moreau m'apprit que c'était une personne riche, la mère d'un de nos
+amis, avoué très-considéré dans notre ville.
+
+--Comprenez-vous, nous dit-il quand nous fûmes à quelques pas de cette
+vénérable pastoure, qu'une dame comme elle, qui a le moyen d'avoir trois
+vachères pour une, prenne son plaisir à être là toute seule à son âge,
+par chaud ou froid, vent ou pluie?
+
+--Ma foi, oui, pensai-je; je le comprends très-bien. Je sais que son
+fils, qui la respecte et la chérit, a fait son possible pour la fixer à
+la ville auprès de lui. Mais elle s'y mourait d'ennui; le bien-être et
+le repos lui retiraient l'âme du corps. Il y a dans ces natures
+agrestes une poésie qui ne sait pas rendre compte de ses jouissances,
+mais que l'esprit savoure dans une quiétude mystérieuse. Oui, oui,
+encore une fois, l'aspiration à la vie pastorale, le besoin d'identifier
+notre être avec la nature et d'oublier tous les faux besoins et toutes
+les vaines fatigues de la civilisation, ce n'est pas là un vain rêve;
+c'est un goût inné et positif chez la grande majorité de la race
+humaine, c'est une passion muette et obstinée qui suit partout, comme
+une nostalgie, ceux qui ont mené, dès l'enfance, la vie libre et rêveuse
+au grand air.
+
+Et, quand cette passion s'est développée dans une contrée adorable,
+est-il un artiste qui ne la comprenne pas et qui ne la voie pas flotter
+dans ses pensées comme le songe d'une vie meilleure?
+
+Tout le monde la comprendrait, cette passion, si la nature était belle
+partout. Elle le serait, si l'homme voulait et savait. Il ne s'agirait
+pas de la laisser à elle-même, là où elle se refuse à nourrir l'homme.
+Il s'agirait de lui conserver son type et de lui restituer, avec les
+qualités de la fécondité, le caractère de grâce ou de solennité qui lui
+est propre.
+
+Cela viendra, ne nous désolons pas pour notre descendance. Nous
+traversons les jours d'enfantement de l'agriculture. La terre n'est
+ingrate que parce que le génie de l'homme a été paresseux. Nous sortons
+des ténèbres de la routine. La science et la pratique prennent un
+magnifique essor au point de vue de l'utilité sociale. La vie matérielle
+absorbe tout, la question du pain enfante des prodiges. Les artistes et
+les rêveurs ont tort pour le moment.
+
+Il le faut, et n'importe! car le sentiment du beau et les besoins de
+l'âme reviendront quand la production aura payé l'homme de ses dépenses
+et de ses peines. La question des arbres viendra le préoccuper quand il
+aura trouvé le chauffage sans bois. La question des fleurs descendra des
+régions du luxe aux besoins intellectuels de tous les hommes. La
+question des eaux et des abris de rochers fera des prodiges quand il y
+aura communauté, je ne dis pas de propriété (je ne soulève pas cette
+question), mais de culture en grand avec une direction savante et
+intelligente.
+
+Déjà les efforts particuliers de quelques riches amis du beau font
+pressentir ce que sera la campagne en France dans une centaine d'années
+peut-être. On comprend déjà très-bien qu'un parc de quelques lieues
+carrées soit une fantaisie réalisable, et que, au milieu de ses grandes
+éclaircies et de ses immenses pelouses, les moissons et les fauchailles
+s'effectuent facilement à travers des allées ombragées et doucement
+sinueuses.
+
+Il n'y a donc pas de raisons pour qu'un jour, quand l'intérêt social
+aura prononcé qu'il est indispensable de réunir tous les efforts vers le
+même but, des départements entiers, des provinces entières, ne
+deviennent pas d'admirables jardins agrestes, conservant tous leurs
+accidents de terrains primitifs devenus favorables à la nature de la
+végétation qu'on aura su leur confier, distribuant leurs eaux dans des
+veines artificielles fécondantes et gracieuses, et se couvrant d'arbres
+magnifiques là où ne poussent aujourd'hui que de stériles broussailles.
+
+À mesure qu'on obtiendra ce résultat, en vue du beau en même temps
+qu'en vue de l'utile, les idées s'élèveront. Le goût ira toujours
+s'épurant, le sentiment du pittoresque deviendra un besoin, une
+jouissance, une ivresse pour le laboureur, aussi bien que pour le poëte.
+Ce sera un crime que d'abattre ou de mutiler un bel arbre, une
+grossièreté que de négliger les fleurs et d'aplanir sans nécessité les
+aspérités heureuses du sol; un crétinisme que de détruire l'harmonie des
+formes et des couleurs sur un point donné, par des bâtisses
+disproportionnées ou criardes. L'artiste ne souffrira plus de rien,
+l'idéalisme et le réalisme ne se battront plus.
+
+Toute rêverie sera douce, toute promenade charmante; et vous croyez que,
+vivant dans le beau et le respirant comme un air vital dans la nature
+redédiée à Dieu, les hommes ne deviendront pas plus intelligents en
+devenant plus riches, plus vrais en devenant plus habiles, et plus
+aimables en devenant plus satisfaits?
+
+Amyntas s'est décidément épris de la maisonnette où nous sommes loges.
+Il y rêve une installation possible, un pied-à-terre tolérable au milieu
+du monde enchanté des fleurs, des ruisseaux et des papillons. Pourquoi
+pas? Il a bien raison.
+
+J'avais grande envie aussi de cette chaumière, bien qu'elle ne réalise
+pas mon ambition pittoresque. Vingt autres sont plus jolies; mais c'est
+la seule en vente, et j'allais m'en emparer.... Mais notre ami réclame
+la priorité de l'idée. Il nous demande de lui laisser arranger cette
+chaumière à son gré et de devenir ses hôtes dans nos excursions sur la
+Creuse. Nous retirons nos prétentions.
+
+Il échange quelques paroles avec madame Rosalie. Le voilà propriétaire
+d'une maison bâtie à pierres sèches, couverte en tuiles, et ornée d'un
+perron à sept marches brutes; d'une cour de quatre mètres carrés; d'un
+bout de ruisseau avec droit d'y bâtir sur une arche, plus, d'un talus de
+rocher ayant pour limite un buis et un cerisier sauvage.
+
+À partir de ce moment, je vois bien que l'insouciant Amyntas n'est plus
+le même.
+
+Après le souper, car nous n'avons dîné qu'à neuf heures, le voilà qui
+lève des plans, qui mesure ses deux petites chambres, plante en
+imagination des portemanteaux, creuse des armoires dans l'épaisseur de
+_son mur_, et dit à chaque instant: _Ma maison, ma cour, mon rocher, mon
+buis, mon cours d'eau, mes voisins, mes impôts_,--il en aura pour deux
+francs vingt-cinq centimes!--_mes droits, mes servitudes, mon acte, ma
+propriété_, enfin! C'est tout dire!
+
+--N'en riez pas, dit-il; qui sait si ce n'est pas là que, par goût ou
+par raison, je viendrai terminer mes jours?
+
+Ah! qui sait, en effet? La même idée m'était venue pour mon compte,
+quand je lorgnais cette splendide acquisition à laquelle il me faut
+renoncer.
+
+Mais l'aimable acquéreur s'en fait un si grand amusement, que je suis
+dédommagé de mon sacrifice. Et puis il n'est pas dit absolument que la
+voisine, l'affable et obligeante madame Anne, ne se laissera pas séduire
+par mes offres un peu plus tard. Nous verrons, si elle n'a pas trop de
+chagrin!
+
+J'avoue que je ne me pardonnerais pas d'apporter un chagrin dans ce
+village. Un chagrin surmonté par des considérations d'intérêt, c'est
+presque une corruption exercée et subie. Certes, l'Eldorado champêtre où
+nous voici recèle ses plaies secrètes comme les autres; mais je voudrais
+bien que ma main n'y apportât pas une égratignure.
+
+Ce remords n'empoisonnera pas les jouissances de notre nouveau
+propriétaire. L'aubergiste qui lui cède la maisonnette est enchanté de
+pouvoir faire agrandir et arranger désormais son auberge. Il paye
+quelques dettes avec le surplus, et se loue beaucoup de l'aventure.
+
+
+
+
+IX
+
+
+10 juillet.
+
+Une voix creuse et sépulcrale me réveille, et une pensée triste me
+traverse l'esprit.
+
+Le pauvre petit maître d'école qui demeure en face, dans notre _square_,
+s'est laissé choir hier de son âne. On le disait brisé. Il est peut-être
+mourant.
+
+Sans doute, cette voix de la tombe, c'est celle du prêtre qui vient
+prier pour son âme.
+
+J'entr'ouvre le rideau et je me rassure. Il n'y a là qu'un vieux
+mendiant aveugle, récitant un long _oremus_ en l'honneur du généreux
+Amyntas, qui vient de le bien traiter. Aussi, tandis que le
+_propriétaire_ s'enfuit modestement dans les ruines de la forteresse,
+pour échapper à la litanie du remercîment, le vieux fait les choses en
+conscience et récite jusqu'au bout son antienne édifiante.
+
+Une jolie petite fille de dix ans sort de la maison d'école, apporte au
+pauvre un gros morceau de pain blanc, le lui met dans sa besace et lui
+demande où il veut aller.
+
+Le bonhomme lui ordonne d'un air grave de le conduire au château. Elle
+lui prend la main et l'emmène, en écartant devant lui, avec son petit
+sabot, les pierres qui pourraient le faire trébucher.
+
+On déjeune chez madame Rosalie, on lui dit adieu, et on part pour le Pin
+par le chemin d'en haut. On redescend avec Moreau à la Creuse, et on
+fait encore une lieue dans les rochers pour aller au Trou-Martin, un bel
+endroit, le plus hérissé de la contrée: rochers en aiguilles sur les
+deux rives de la Creuse, aridité complète, découpure romantique autour
+du courant devenu plus rapide; l'un fait un croquis; l'autre, un somme.
+
+Au retour, à un méandre où le torrent est calme et profond, une barque
+glisse lentement d'une rive à l'autre. Le batelier conduit trois femmes
+chargées de paniers de fruits; tous quatre sont superbes de pose et de
+costume, à leur insu; l'eau est un miroir; les rivages herbus, les
+arbres, les terrains sont étincelants au soleil, qui baisse et rougit.
+Tout est rose, chaud et d'un calme sublime.
+
+Ce n'est pas le lac Némi; ce ne sont pas les femmes d'Albano, c'est
+autre chose: c'est moins beau et plus touchant. Ici, rien ne pose. En
+Italie, le moindre brin d'herbe fait ses embarras et attend le peintre.
+
+Belle et bonne France, on ne te connaît pas!
+
+On part à cinq heures, on flâne un peu en route, on boit de l'eau
+fraîche à Cluis. On peut y manger des goires, gâteau au fromage de la
+localité. C'est étouffant; mais quand on a faim!...
+
+On arrive à la maison à onze heures du soir. On soupe, on range les
+papillons, on se couche à deux heures.
+
+
+
+
+X
+
+
+14 juillet.
+
+Notre ami l'avoué, le fils de la vénérable pastoure, est venu nous voir
+ce matin.
+
+Amyntas lui confie le soin de régulariser son acquisition et le traite
+de _mon avoué_ avec une aisance importante. On dirait qu'il n'a fait
+autre chose de sa vie que d'être propriétaire. Il ne dit plus _ma
+chaumière_, il ne dit même plus _ma maison_, il dit _ma villa_.
+
+L'avoué nous donne des renseignements sur le pays, dont il est né
+_natif_, comme on dit chez nous. Il a été élevé pieds nus, sur les
+roches du _Cerisier_. Il soupire au souvenir du temps où, lui aussi,
+gardait ses vaches dans les grandes herbes. Il a l'excellent esprit de
+comprendre que sa mère n'ait pu s'habituer à l'air mou d'une ville et au
+parfum de renfermé d'une étude. Puis il nous dit, lui qui connaît la
+réalité des choses humaines et qui est rompu au contact des intérêts et
+des passions des gens de campagne:
+
+--Vous avez eu une bien bonne idée de vouloir planter là une tente. Je
+ne crois pas que vous le regrettiez jamais. Ce village est un nid de
+braves gens.
+
+--En vérité? Il nous semblait, mais nous ne savions pas! Nous cherchions
+des fleurs et des papillons. Aurions-nous trouvé des hommes?
+
+--Des hommes très-bons et très-sincèrement religieux, des moeurs
+très-douces, vous verrez! Et puis une grande fierté, l'orgueil d'un
+certain bien-être, joint au plaisir de l'hospitalité. Nous avons peu à
+faire par là, nous autres gens de procédure. J'en suis fier pour mon
+endroit. Pas de procès comme dans la Marche. C'est une oasis. Ces gens
+ne sont jamais sortis de leur manière d'être depuis des siècles. Faute
+de chemins, ils ne se sont jamais écartés du beau jardin que leur a
+creusé la nature. Ils ont su garder leur bonheur, et il y a chez eux un
+grand cachet d'association et d'homogénéité. Ne vous défendez pas de
+les estimer. Ils sont tous ce qu'ils vous paraissent.
+
+Espérons que ce réaliste de profession n'est pas trop romanesque
+d'instinct, et retournons au village le plus vite qu'il nous sera
+possible.
+
+
+
+
+XI
+
+
+26 juillet.
+
+Parthénias est dans le Midi, Amyntas est parti avant-hier pour _son
+village_, afin de mettre les ouvriers en besogne à _sa villa_. Il nous
+permet cependant d'y passer encore une bonne journée avant de leur céder
+la place.
+
+Nous partons demain, Herminea et moi; aujourd'hui, nous voyons la fête
+de notre hameau d'ici; c'est sainte Anne qui en est la patronne et que
+l'on fête le dimanche; car la moisson est commencée, et on ne pourrait
+se déranger dans la semaine.
+
+Toutes les réjouissances de chez nous se bornent à danser, du matin au
+soir, la bourrée. La bourrée du Berry va se perdant sans qu'on y songe;
+elle ne se danse plus que dans un assez petit rayon. J'ai bien peur
+qu'on ne se soit laissé entraîner à la contredanse dans notre village de
+là-bas. Je n'ai pas encore osé le demander.
+
+La contredanse du paysan est absurde et grotesque. Sa valse est, comme
+rhythme et comme allure, quelque chose de disloqué et
+d'incompréhensible. La bourrée est monotone, mais d'un vrai caractère.
+Pourtant il ne faut pas la voir folichonner par les artisans de petite
+ville; ils y sont aussi absurdes que le paysan à la contredanse.
+
+Il y a aussi les _beaux_ de village de la nouvelle école, qui y
+introduisent des contorsions prétentieuses et des airs impertinents tout
+à fait contraires à l'esprit de cette antique danse. La bourrée n'est
+elle-même que dans les jambes molles et les allures traînantes de ce qui
+nous reste de vrais paysans, les jeunes bouviers et les minces pastoures
+de nos plaines.
+
+Ces naïfs personnages s'y amusent tranquillement en apparence; mais
+l'acharnement qu'ils y portent prouve qu'ils y vont avec passion. Leur
+danse est souple, bien rhythmée et très-gracieuse dans sa simplicité.
+Les filles sont droites, sérieuses, avec les yeux invariablement fixés à
+terre. J'ai toujours vu les étrangers, qui venaient à notre fête,
+très-frappés de leur air modeste.
+
+Notre _assemblée_ est une des moins brillantes du pays. Il en a toujours
+été ainsi: c'est parce qu'elle _tombe en moisson_ et que la jeunesse est
+éparpillée au loin en ce moment. Je doute que le cabaretier qui nous
+dresse une ramée y fasse de brillantes affaires. Bien qu'il offre aux
+consommateurs liqueurs, bière et café, nos paysans, qui ne sont guère
+friands de ces nouveautés, n'en usent que _par genre_, et préfèrent le
+vin du cru, qui se débite au _pichet_ dans les cabarets de la localité.
+
+Les ménétriers semblent fort occupés; mais deux sonneurs de musette,
+c'est trop pour si peu de monde, et leur journée a été mauvaise.
+
+Le vieux Doré se targue pourtant d'avoir des droits à la préférence des
+gens d'ici. Il a été assez habile dans son temps, et il a beaucoup
+gagné. Il était seul alors pour cinq ou six paroisses et faisait souvent
+des journées de dix écus. Mais il s'est négligé dans son art, et,
+quelquefois distrait dès le matin, il coupait tout le jour les jambes à
+son monde, en sortant plus que de raison du ton et de la mesure.
+
+Et puis le cornemuseux croit que le souffle et le succès ne le trahiront
+jamais, tandis que l'un est aussi fugitif que l'autre. Il n'amasse
+guère; et, aux champs comme ailleurs, tout artiste veut mener la vie
+d'artiste. Bien qu'il travaille de ses bras dans la semaine, il n'est
+pas réputé bon ouvrier et ne trouve pas beaucoup d'ouvrage. Aux champs
+comme ailleurs, règne le préjugé du positiviste contre l'idéaliste.
+
+Bref, Doré est devenu vieux, maladif et pauvre. Il a fait la folie de se
+marier en secondes noces avec une jeune femme qui lui a donné beaucoup
+d'enfants. L'aîné, âgé de dix ans, est là debout sur le banc, à son
+côté, l'accompagnant sur la vielle avec beaucoup de nerf et de justesse.
+
+Le pauvre petit bonhomme est charmant; c'est un élève qui lui fait
+honneur et qui le ramène à la mesure, avec laquelle il s'était trop
+longtemps brouillé. L'enfant est intéressant, et, en outre, Doré a fait
+la dépense d'une vaste tente sous laquelle on peut danser seize, à
+l'abri du soleil et de la pluie.
+
+Hélas! c'est peine perdue! Les délicats sont en petit nombre, et, malgré
+trente-deux degrés de chaleur, on danse en plein soleil à la musette du
+concurrent qui est venu fièrement planter son tréteau dos à dos avec
+lui.
+
+Les deux musettes braillent chacune un air différent. À distance, c'est
+un charivari effroyable. Mais telle est la puissance de l'instrument,
+que, de près, l'un ne peut étouffer l'autre et que le cri strident de la
+vielle du petit se perd dans le mugissement du grand bourdon de
+Blanchet.
+
+Et puis Blanchet, de Condé, est dans la force de l'âge et du talent.
+C'est un véritable maître sonneur, plus instruit et mieux doué que le
+vieux Doré. Il n'a pas dédaigné les traditions et sait de fort belles
+choses, aussi bien pour la messe que pour le bal. Il sait accompagner le
+plain-chant et s'accorder avec trois autres cornemuses à l'offertoire.
+Je l'ai entendu une fois consacrer la cérémonie du chou, à un lendemain
+de noce, par un chant grave d'une originalité extrême et d'une facture
+magnifique.
+
+Je le priai de venir le lendemain pour moi seul, et il me joua des
+bourrées de sa composition, très-bien faites et nullement pillées dans
+les airs de vaudeville que nos sonneurs modernes ramassent, tant bien
+que mal, sur les routes et dans les cabarets.
+
+Aussi, quand le pauvre Doré vint me porter sa plainte, à la fin de
+l'assemblée, me remontrant que Blanchet, de Condé, avait mal agi en
+faisant danser sur une paroisse de son ressort; quand il me montra en
+pleurant son gentil vielleux et les vingt-six sous de sa journée, tous
+frais faits, je fus attendri sans doute, et lui donnai le dédommagement
+qu'il pouvait réclamer d'une vieille amitié; mais je ne pus prendre
+parti contre le maître sonneur de Condé, qui était dans son droit et
+qui, avec trois pintes de vin dans le ventre, n'a jamais failli aux lois
+de la mesure.
+
+La scène fut assez pathétique. Doré gémissait et me reprochait
+doucement, mais tristement, d'être de ceux qui lui avaient fait _du
+tort_.
+
+J'avais prôné d'autres maîtres sonneurs autrefois: Marcillat, du
+Bourbonnais, ensuite Moreau, de la Châtre, et maintenant ce maudit
+Blanchet, de Condé, dont pourtant il parlait avec un certain respect.
+Mais pourquoi ne m'étais-je pas contenté de lui, le vieux sonneur de
+Saint-Chartier, l'unique, l'inévitable des anciens jours?
+
+--Il fut un temps, disait-il, où, quand vous vouliez entendre la
+cornemuse ou faire danser la jeunesse, c'était toujours moi que vous
+appeliez. Et puis, tout d'un coup, vous avez eu une dame de Paris, une
+fameuse Pauline Viardot, qui voulait écrire nos airs, et vous avez
+demandé Marcillat, qui était à plus de douze lieues d'ici, pendant que
+j'étais sous votre main. Ç'a été un crève-coeur pour moi; je me suis
+questionné l'esprit pour savoir en quoi j'avais manqué, et, de chagrin,
+j'ai quitté l'endroit pour aller vivre à la ville, où je vis encore plus
+mal.
+
+Que pouvais-je répondre à ce pauvre homme? Il est malheureux et pas
+assez artiste pour comprendre que l'art et l'amitié obéissent à des lois
+différentes. Mais il me faisait peine, et je me gardai bien de lui dire
+que j'avais douté de son talent.
+
+J'arrangeai la chose de mon mieux en l'engageant à pardonner au grand
+Marcillat, mort il y a longtemps, à la suite d'une querelle suscitée par
+d'autres sonneurs, pour des causes analogues à celle dont il était là
+question.
+
+Quant à Moreau, de la Châtre, ce n'est pas moi qui ai fait sa
+réputation. Elle s'est établie et soutenue sans moi.
+
+Doré m'avoua qu'il n'essayait pas de lutter contre cet artiste
+redoutable, sur son terrain, les bals de la ville, et qu'il cherchait
+modestement sa vie aux alentours. Je lui rendis un peu de contentement
+en louant son petit et en lui disant qu'à eux deux ils jouaient
+très-bien, ce qui est la vérité.
+
+Un autre _idéaliste_ des environs, que l'on rencontre dans toutes les
+foires et assemblées, voire sur tous les chemins, comme un bohème dont
+il mène la vie, c'est Caillaud-la-_Chièbe_ (c'est-à-dire la _Chèvre_),
+ainsi surnommé parce que, durant quelques mois, il promena et montra
+pour de l'argent le phénomène ainsi décrit sur l'écriteau (avec
+portrait) de sa pancarte: _Ici l'on voit la chièbe à Caillaud qu'à trois
+pattes de naissance_.
+
+La chèvre à trois pattes n'enrichit point Caillaud. Caillaud est plein
+d'idées et d'activité, mais il se blouse dans toutes ses spéculations.
+Il appartient à la grande race des Barnum et compagnie, mais il a plus
+d'ambition que de prévoyance.
+
+À peine la chèvre phénoménale fut-elle sevrée, qu'il recommença, pour la
+centième fois de sa vie, l'histoire du pot au lait. Il lui fit
+construire une petite voiture, acheta un âne, et, après avoir promené
+son monstre dans le département, il partit pour Paris dans l'espoir de
+revenir millionnaire.
+
+Le Jardin des Plantes acheta vingt-cinq francs, je crois, la chèvre à
+trois pattes; c'était bien tout ce qu'elle valait, mais non tout ce
+qu'en frais de voyage et d'exhibition elle avait coûté à son naïf
+propriétaire.
+
+Il revint au pays, Gros-Jean comme devant, vendit du ruban, des
+allumettes, des tortues d'eau douce, des poissons, des boutons, des
+écrevisses, des cochons d'Inde, que sais-je? Toujours par monts et par
+vaux, brocantant sur toutes choses, se plaignant toujours de l'ingrate
+fortune, et toujours recommençant, avec accompagnement d'illusions et de
+déboursés préalables, l'édifice de sa prospérité. Excellent garçon
+d'ailleurs, doux, sobre, point vicieux et très-serviable avec ou sans
+profit. Il s'est jeté dans la bohème par imagination et non par paresse,
+car il se donne du mal comme dix pour gagner quelques sous. Il est assez
+menteur, encore par excès d'imagination, car il ne sait pas soutenir ses
+hâbleries, et ses finesses sont cousues d'un câble.
+
+La moralité que l'on peut tirer de sa vie fantaisiste, c'est qu'il y a
+des gens si habiles, qu'ils sont fatalement dupes de tout, et
+d'eux-mêmes par-dessus le marché. Ils cherchent la renommée de profonds
+diplomates, et, une fois posés ainsi, ils ne peuvent plus dire un lieu
+commun qui ne mette en méfiance. On se fait un droit, un plaisir,
+presque un honneur et un devoir de les attraper, si bien qu'en somme ils
+succombent dans une lutte où ils se trouvent seuls contre tous.
+
+N'en est-il pas ainsi ailleurs qu'au village? et, aux premiers plans du
+monde financier et industriel, ne trouve-t-on pas, sous des dehors moins
+naïfs, mais avec des effets et des résultats aussi vains, plus d'un
+Caillaud à trois pattes?
+
+Ledit Caillaud a inventé, depuis trois ans, de tenir un jeu de bonbons
+pour les enfants, dans les assemblées. Il a une table sur laquelle sont
+collées des cartes; sur chacune de ces cartes est un lot plus ou moins
+friand, soit trois dragées au plâtre, soit une tour en sucre, soit un
+demi-bâton de sucre d'orge, soit un cheval en candi couleur de rose. Il
+fait payer un sou, et on tire dans un sac des cartes roulées,
+crasseuses, Dieu sait! pour amener le lot placé sur la carte
+correspondante du tableau. La ruse du marchand consiste à placer des
+pièces d'une certaine apparence sur les intervalles, de manière que
+presque tous les lots soient couverts d'objets qui ne représentent pas
+la valeur d'un centime.
+
+À cet honnête trafic, Caillaud fit d'abord quelques bonnes journées.
+L'an passé, il récolta trente-huit francs. Mais il ne faut pas
+longtemps pour que les plus niais y voient clair.
+
+Sans nous, cette année, sa boutique eut été déserte. Heureusement pour
+lui, tous les gamins vinrent nous demander de tenir la banque, et nous
+la fîmes sauter à son profit avec des joueurs qui ne payaient pas.
+
+Mais quoi! aussi bien que le vieux Doré, Caillaud a déjà un concurrent.
+
+Au bout de la place, dans un coin honteux, se tient un pauvre être
+disloqué, horrible, qu'agite en outre une sorte de danse de Saint-Gui
+des plus bizarres. Lui aussi a son jeu de friandises, un tourniquet à
+macarons, dont les mouches sont les seuls chalands, le pauvre homme
+n'ayant pas, comme le magnifique Caillaud, le moyen d'abriter sa
+marchandise sous un parasol; et voilà Caillaud qui pourrait bien gémir
+et murmurer, parce que j'ai été aussi donner un encouragement au petit
+commerce de l'estropié. Pour le coup, je perdrais patience et
+j'enverrais promener mon ami à trois pattes, s'il réclamait, en vain, le
+monopole de la misère et de la commisération.
+
+Les bohémiens sont fort gentils: c'est une race aimable et vivace, qui
+se trouve la même, relativement, à tous les échelons de la société.
+
+La profession est relativement la même aussi: elle consiste à s'isoler
+des conditions régulières de l'existence générale et à se frayer une
+route de fantaisie à travers le troupeau du vulgaire. Ce serait tout à
+fait légitime pour quiconque a le goût des aventures, le courage des
+privations et l'heureuse philosophie de l'espérance, si, même en
+s'abstenant du vice qui avilit et de l'intempérance qui hébète, on
+n'était pas fatalement entraîné, un jour ou l'autre, à oublier toute
+notion de dignité, et, partant, de charité humaine.
+
+L'homme qui s'endurcit trop vis-à-vis de lui-même s'endurcit peu à peu à
+l'égard de ses semblables. Il trouve naturel d'exploiter leur travail au
+profit de son industrie, qui consiste à se faire plaindre jusqu'au jour
+où il n'y réussit plus du tout et se laisse mourir dans un coin, fatigué
+de l'ingratitude de sa fonction d'ingrat.
+
+À côté de la figure à la fois souriante et larmoyante du bohème
+rustique, mélange de timidité et d'audace, de douleur et d'ironie, passe
+la face sérieuse et un peu hautaine du paysan aisé, bien établi dans la
+famille et la propriété. Dans nos pays, celui-ci est honnête homme en
+général, et très-charitable envers les individus. Il a même un sourire
+de protection pour celui qui a trois pattes de naissance et qui va
+clopin-clopant dans la vie. Lui, fièrement établi dans la société sur
+ses quatre pieds de banc, il n'avance pas, mais il ne tombe pas. Il dit,
+en parlant du bancal, qu'il n'a pas pris _la rége_ (le sillon) du bon
+côté, et que, pourtant, il n'est pas mauvais homme pour ça. Il ne le
+pousse pas à terre, car il met tout son tort sur le compte du progrès,
+le grand ennemi, le chemin de perdition de la jeunesse.
+
+À l'égard des masses souffrantes, le paysan aisé est très-dur en
+théorie. Il se révolte à l'idée du mieux général; cependant il plaint et
+assiste les maux particuliers; mais il a horreur des conclusions, de
+quelque côté qu'elles lui soient présentées, et ce sera sagesse que de
+chercher le moyen de l'y amener sans qu'il s'en aperçoive.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Au village de ***, 27 et 28 juillet.
+
+Nous voici dans nos torrents et dans nos rochers. Amyntas est venu
+au-devant de nous à pied avec Moreau, jusqu'au joli bois entre le
+chatelier et la croix. Ils rendent l'âme, notre cheval aussi.
+
+On fait halte. La chaleur devient torride dès qu'on s'engage dans les
+vallons qui conduisent à la Creuse.
+
+Cette fois, nous avons quelque peine à remiser la voiture. Les récoltes
+sont presque finies, les granges sont pleines.
+
+Nous descendons à la Creuse et nous la remontons jusqu'à l'embouchure du
+torrent de notre village. Il n'y a pas pour une heure de marche, et
+c'est en somme le plus beau coin de la gorge. La Creuse y est resserrée
+et traverse deux ou trois petits chaos très-romantiques.
+
+J'ai vu autrefois ce paysage encore plus beau: on a abattu de grands
+chênes qui le complétaient. On a fait un nouveau pont, qui sera encore
+emporté comme celui que nous passions autrefois pour aller à la
+_Prune-au-Pot_, un vieux manoir qui a eu l'honneur d'héberger Henri IV,
+et qui est très-bien conservé.
+
+La Creuse est terrible quelquefois. Je l'ai vue bien méchante. En ce
+moment, elle est si basse et si tranquille, que l'on a besoin de
+regarder la position de ses énormes blocs de granit pour se persuader
+que c'est elle qui les a apportés là.
+
+Le village se présente encore mieux en montant qu'en descendant. On y
+arrive par des prairies délicieuses.
+
+Nous y voilà. Décidément, on est ici plus démonstratif que chez nous.
+Nous sommes déjà reçus comme de vieux amis, et nous trouvons Amyntas lié
+avec tout le monde.
+
+Un artiste éminent, qui a découvert aussi le village, et dont le nom se
+recommande de lui-même, est invité par nous à déjeuner le lendemain sur
+le rocher, et nous recommençons la partie de pêche et de friture au
+bord de la Creuse. Il est ravi de la douceur et de la grâce de cette
+nature. Il fait rapidement des croquis adorables.
+
+Les peintres qui comprennent le vrai sont d'heureux poëtes. Ils
+saisissent tout à la fois, ensemble et détails, et résument en cinq
+minutes ce que l'écrivain dit en beaucoup de pages, ce que le
+naturaliste ne pénètre qu'en beaucoup de jours d'observation et de
+fatigue. Ils s'emparent du caractère des choses, et, sans savoir le nom
+des arbres et la nature des pierres, ils font le portrait des aspects
+sentis, portrait pénétrant et intelligent, saisissant et fidèle, sans
+l'effort des pénibles investigations.
+
+Ils écrivent la vie et traduisent le champ de la nature dans une langue
+dont les difficultés mystérieuses nous échappent, tant elle paraît
+claire et facile quand ils la possèdent bien.
+
+En regardant ces croquis de M. Grandsire, nous retrouvions toutes les
+douces émotions de nos rêveries à travers ces promenades enchantées, et,
+quant à moi, il m'eût été bien impossible de dire comment ce petit bout
+de papier crayonné si promptement contenait tant de choses auxquelles
+j'avais songé, et qui m'apparaissaient de nouveau avec la traduction des
+objets dont j'avais savouré la couleur et la forme.
+
+Nous avons poussé, encore une fois, jusqu'à l'anse du grand rocher noir.
+Amyntas s'est donné la satisfaction de l'escalader tout entier, pour se
+réchauffer d'un bain pris résolument avec ses habits dans la Creuse à la
+manière de Moreau; mais Moreau est amphibie et ne sent ni l'eau ni le
+soleil, tandis qu'Amyntas s'enrhume comme un simple petit mortel.
+
+Les trente jours de chaleur tropicale qui viennent de passer sur notre
+beau pays n'ont fait que dilater la verdure; les arbres sont aussi
+fastueux de feuillage qu'en juin, et, sous leur ombrage épais, les
+petites sources murmurent encore et les mousses veloutent le rocher. Les
+buis sauvages qui tapissent les talus ont toujours leur air de fête des
+Rameaux. Mais les fleurs ont fait leur temps, les prés sont fauchés, les
+vaches et les chèvres broutent partout, et les moissons achèvent de
+tomber sous la faucille.
+
+Dans quelques jours, il faudra chercher un reste de vie et de fête dans
+les endroits incultes. Heureusement, ils ne manquent pas ici, et le
+féroce mois d'août, si triste et si dur dans nos plaines, ne se fera pas
+trop sentir dans ces bosquets d'Arcadie.
+
+Mais j'oublie qu'il nous faut partir et laisser la villa d'Amyntas aux
+réparations urgentes.
+
+Nous ne reviendrons qu'à l'automne, et c'est alors seulement que nous
+deviendrons assez citoyens de ce village pour en pénétrer les moeurs et
+les coutumes.
+
+En attendant, voici les nouvelles du jour:
+
+Le marquis fait faire, en dehors du village, au fond du ravin, un
+cimetière pour la paroisse, qui entasse ses défunts dans l'étroite cour
+de l'église, comme en plein moyen âge.
+
+Le maître d'école va mieux. Il prend l'air sur son escalier et nous fait
+bon accueil. Nous caressons un enfant rose et blond, beau comme l'Amour,
+et nous découvrons qu'il est le fils du pauvre difforme. Nous en
+félicitons celui-ci. Sa figure anguleuse et pâle rayonne de plaisir. Il
+sent vivre son âme dans la beauté de cet enfant. Les âmes sont toutes
+belles en sortant des mains de Dieu, et ce n'est pas le corps
+apparemment qui a l'initiative dans la génération.
+
+Les femmes et les filles du village sont toujours vaillantes et
+robustes. Je demande où est une charmante enfant de dix-sept ans qui
+m'avait frappé par son air de douceur; elle est partie _en moisson_ dans
+le haut du pays. C'est bien dur pour une jeune fille, et elle n'était
+pas obligée à cela. Mais, que voulez-vous! elle avait envie d'un
+_capot_, et, pour posséder ce morceau de drap dont elle se coiffera
+l'hiver prochain, elle va moissonner trois semaines sur ces plateaux
+dévorés du soleil!
+
+Et nous nous trouvions héroïques, nous autres, de nous promener en plein
+midi sous les hêtres du rivage!
+
+
+
+
+XIII
+
+29 juillet.
+
+
+La chaleur écrase mes compagnons. Ils font la sieste pendant que je
+voisine.
+
+Madame Anne, tout en filant sa laine et grondant ses poulets, qui
+trottent par la chambre, me fait offre de tous ses services de voisinage
+avec beaucoup de grâce.
+
+--Au reste, ajoute-t-elle, vous ne manquerez de rien au milieu de nous.
+On n'est pas riche, mais on est de bon coeur. Le monde d'ici oblige sans
+intérêt, et il y a, dans notre village, des gens gênés qui ne demandent
+jamais rien et offrent le peu qu'ils ont.
+
+Puis elle me parle de sa famille, dont elle est fière, de ses garçons
+qui ont été au service, de ceux qui sont restés près d'elle pour
+cultiver les terres, et de sa défunte fille, mariée à notre ami Moreau;
+et de son autre fille, madame Anne, qui est la plus aimable personne du
+monde, cela est certain; et, enfin de sa petite-fille, mademoiselle
+Marie Moreau, qui est, selon elle, la beauté du village.
+
+Elle ne m'avait pas semblé telle; mais elle arrive sur ces entrefaites,
+perchée sur les crochets à fourrage d'un grand cheval maigre. Elle est
+coiffée d'un mouchoir bleu qui cache à demi son front et tombe le long
+de ses joues. Sous le froid reflet de cette capote improvisée, elle est
+du ton rose le plus fin et le plus pur; son attitude et son accent sont
+singulièrement dégagés.
+
+--Grand'mère, donnez-moi à boire! crie-t-elle d'une voix fraîche et
+forte en s'arrêtant au bas de l'escalier. Je suis crevée de soif.
+
+La grand'mère lui passe un verre d'eau fraîche, qu'elle avale d'un
+trait, et qu'elle savoure après coup, en faisant claquer sa langue, en
+riant et en montrant ses deux rangées de petites dents éblouissantes,
+qui sont le cachet de la race locale. La sueur miroite sur ses joues,
+son oeil est animé, sa figure hardie et candide.
+
+Elle s'en va charger son cheval au champ, et rapporter le blé à la
+grange. Ses mouvements sont souples et assurés, son rire est harmonieux;
+son entrain est d'un garçon, mais sa figure est d'une femme charmante,
+et, fouaillant son cheval, sur lequel elle se tient, je ne sais comment,
+perchée sur cette haute cage, elle descend crânement le sentier rapide.
+
+Ainsi vaillante au travail et triomphante au soleil, cette Cérès
+berrichonne est d'une beauté étrange mais incontestable.
+
+Une autre beauté brune, mais pâle et grave d'expression, un peu lourde
+et nonchalante d'allures, mérite une mention particulière. Amyntas l'a
+baptisée la belle Thérance, bien qu'elle ne rendît pas le type du
+Bourbonnais auquel ce nom se rapporte.
+
+Je vous la nomme ainsi pourtant pour mémoire, car cette beauté doit
+avoir une histoire quelconque, et nous la saurons pour la raconter s'il
+y a lieu.
+
+Mais ce n'est pas le moment d'étudier la vie de sentiment ici. La
+moisson absorbe tout; c'est le point de départ d'une année de richesse
+ou de gêne. La jeunesse, la beauté ou la grâce, y coopèrent avec autant
+d'activité que la force virile, et cela se fait si résolument et si
+gaiement, que l'on ne songe point à plaindre le sexe faible. Il semble
+que cette épithète serait injurieuse ici, et que la vigueur des muscles
+soit, comme dans l'oeuvre de Michel-Ange, la base et la cause première
+de la beauté féminine dans ses types de choix.
+
+Il y a pourtant aussi des types très-fins et très-délicats, probablement
+peu appréciés, et cette beauté d'expression étonnée et ingénue de
+l'adolescence que l'on chercherait en vain ailleurs que dans les
+campagnes.
+
+Dans les villes, la physionomie de l'enfance passe sans transition à
+celle de la jeune fille sérieuse ou agaçante.
+
+Aux champs, cet âge mixte est comme un temps d'arrêt où l'être attend
+son complément sans que l'imagination le devance. Ces fillettes maigres
+ont toutes l'oeil clair et sans regard de leurs chèvres; mais, agiles et
+fortes déjà, elles n'ont pas l'allure disloquée, et la gaucherie émue de
+nos filles de douze à quatorze ans.
+
+Les enfants, avec leur joli _bonjour_, auquel pas un ne manque, même
+ceux qui savent à peine dire quelques mots, nous gagnent
+irrésistiblement le coeur. Ceux de chez nous sont naturellement
+farouches comme des oiseaux, et il faut se donner la peine de les
+apprivoiser. Pour cela, hélas! il faut les corrompre avec des
+friandises, comme de petits animaux, ou avec des cadeaux utiles, comme
+de petits hommes.
+
+Nous avons résisté au désir de gâter ceux d'ici, et nous n'avons encore
+échangé avec eux que des jeux et des caresses. Nous ne serons pas
+longtemps si stoïques; mais nous aurons alors la fatuité de pouvoir nous
+dire que nous avons été _aimés pour nous-mêmes_ au commencement.
+
+Nous partons; car il nous faut, pour une plus longue station, d'humbles
+conditions d'établissement qui nous permettent de ne pas mener tout à
+fait la vie d'oisifs au milieu de ces gens laborieux. L'observation
+n'est pas un état: l'homme qui se sent examiné fuit ou pose.
+L'observation n'est qu'une occasion qui se prend aux cheveux. Elle
+passera devant nous quand nous ne serons plus, nous-mêmes, des objets
+d'étonnement et de curiosité.
+
+Madame Rosalie a enfin trouvé une servante pour l'aider à faire notre
+soupe.
+
+C'est une grosse fille à l'air doux, que l'on appelle _mademoiselle_
+gros comme le bras, et pour cause; c'est la dernière descendante d'une
+grande famille du pays.
+
+Son père, M. de ----, de la branche des Montmorency-Fosseux, et
+petit-gendre ou petit-fils des anciens seigneurs de Châteaubrun (tel est
+le renseignement un peu vague que nous donne notre hôtesse), est
+aujourd'hui garde champêtre du village.
+
+Il a eu un peu de bien, qu'il a mangé _par bon coeur_, et il a épousé sa
+servante. On l'aime beaucoup. Tant il y a que sa fille tient, sans
+morgue, la queue de la poêle, et que l'on entend, dans la cuisine de
+l'auberge, la voix de l'hôte disant à sa femme:
+
+--Prie donc mademoiselle de Montmorency d'aller tirer de l'eau à la
+fontaine!
+
+Nous partons, comblés de politesses et d'amitiés.
+
+Le maître d'école nous force à accepter un pigeonneau, et Moreau
+remplit notre panier de truites.
+
+Herminea, qui a encore eu un peu de migraine, ne sait à qui entendre,
+tout le monde voulant savoir si elle est guérie. Nul n'a intérêt à lui
+complaire, tous sont frappés de sa grâce et de sa douceur, et lui
+témoignent leur sympathie.
+
+Vraiment, nous ne quittons jamais cet aimable village sans un regret
+attendri. Y aura-t-il plus tard un revers de médaille, comme à toutes
+les choses de ce bas monde?
+
+Nous verrons bien!
+
+
+
+
+LE BERRY
+
+
+
+
+I
+
+MOEURS ET COUTUMES
+
+
+On m'a fait l'honneur ou plutôt l'amitié de me dire quelquefois (car
+l'amitié seule peut trouver de pareilles comparaisons) que j'avais été
+le Walter Scott du Berry. Plût à Dieu que je fusse le Walter Scott de
+n'importe quelle localité! Je consentirais à être celui de
+Quimper-Corentin, pourvu que je pusse mériter la moitié du
+parallèle.--Mais ce n'est pas la faute du Berry, s'il n'a pas trouvé son
+Walter Scott. Toute province, explorée avec soin ou révélée à
+l'observation par une longue habitude, offre certainement d'amples
+sujets au chroniqueur, au peintre, au romancier, à l'archéologue. Il
+n'est point de paysage si humble, de bourgade si ignorée, de population
+si tranquille, que l'artiste n'y découvre ce qui échappe au regard du
+passant indifférent ou désoeuvré.
+
+Le Berry n'est pas doué d'une nature éclatante. Ni le paysage ni
+l'habitant ne sautent aux yeux par le côté pittoresque, par le caractère
+tranché. C'est la patrie du calme et du sang-froid. Hommes et plantes,
+tout y est tranquille, patient, lent à mûrir. N'y allez chercher ni
+grands effets ni grandes passions. Vous n'y trouverez de drames ni dans
+les choses ni dans les êtres. Il n'y a là ni grands rochers, ni
+bruyantes cascades, ni sombres forêts, ni cavernes mystérieuses ... des
+brigands encore moins! Mais des travailleurs paisibles, des pastoures
+rêveuses, de grandes prairies désertes où rien n'interrompt, ni le jour
+ni la nuit, le chant monotone des insectes; des villes dont les moeurs
+sont stationnaires, des routes où, après le coucher du soleil, vous ne
+rencontrez pas une âme, des pâturages où les animaux passent au grand
+air la moitié de l'année, une langue correcte qui n'a d'inusité que son
+ancienneté, enfin tout un ensemble sérieux, triste ou riant, selon la
+nature du terrain, mais jamais disposé pour les grandes émotions ou les
+vives impressions extérieures. Peu de goût, et plutôt, en beaucoup
+d'endroits, une grande répugnance pour le progrès. La prudence est
+partout le caractère distinctif du paysan. En Berry, la prudence va
+jusqu'à la méfiance.
+
+Le Berry offre, dans ces deux départements, des contrastes assez
+tranchés, sans sortir cependant du caractère général. Il y a là, comme
+dans toutes les étendues de pays un peu considérables, des landes, des
+terres fertiles, des endroits boisés, des espaces découverts et nus:
+partant, des différences dans les types d'habitants, dans leurs goûts,
+dans leurs usages. Je ne me laisserai pas entraîner à une description
+complète, je n'y serais pas compétent, et je sortirais des bornes de mon
+sujet, qui est de faire ressortir une sorte de type général, lequel
+résume, je crois, assez bien le caractère de l'ensemble.
+
+Ce résumé de la couleur essentielle du Berry, je le prends sous ma main,
+dans le coin que j'habite et dont je ne sors presque plus, dans
+l'ensemble de vallons et de plaines que j'appelle la _vallée Noire_, et
+qui forme géographiquement, en effet, une grande vallée de la surface de
+quarante lieues carrées environ.
+
+Cette vallée, presque toute fertile et touchant à la Marche et au
+Bourbonnais vers le midi, est le point le plus reculé de la province et
+le plus central de la France. Ses tendances stationnaires, l'antiquité
+de ses habitudes et la conservation de son vieux langage s'expliquent
+précisément par cette situation. Les routes y sont une invention toute
+moderne; il n'y a pas plus de vingt ans que les transports et les
+voyages s'y font avec facilité, et on ne peut pas dire encore qu'ils s'y
+fassent avec promptitude. Rien n'attire l'étranger chez nous; le voisin
+y vient à peine; aucune ligne de grande communication ne traverse nos
+hameaux et nos villes, et ne les met en rapport avec des gens d'un peu
+loin. Un pays ainsi placé se suffit longtemps à lui-même quand il est
+productif et salubre. Le petit bourgeois s'imagine que sa petite ville
+est la plus belle de l'univers, le paysan estime que nulle part sous le
+ciel ne mûrit un champ aussi bien cultivé que le sien. De là
+l'immobilité de toutes choses. Les vieilles superstitions, les préjugés
+obstinés, l'absence d'industrie, l'_arcan_ antique, le travail lent et
+dispendieux des grands boeufs, le manque de bien-être dont on ne
+s'aperçoit pas, parce qu'on ne le connaît pas, une certaine fierté à la
+fois grandiose et stupide, un grand fonds d'égoïsme, et de là aussi
+certaines vertus et certaine poésie qui sont effacées ailleurs ou
+remplacées par autre chose.
+
+Le travail de la terre absorbe partout le paysan. Il est soutenu, lent
+et pénible. Dans notre vallée Noire, on laboure encore à sillons étroits
+et profonds avec des boeufs superbes et une charrue sans roues, la même
+dont on se servait du temps des Romains. On moissonne encore le blé à la
+faucille, travail écrasant pour l'homme et dispendieux pour le fermier.
+Les prairies naturelles sont magnifiques, mais insuffisantes pour la
+nourriture des bestiaux, et, par conséquent, pour l'engrais de la terre.
+Impossible de faire comprendre au cultivateur berrichon qu'un moindre
+espace de terrain _emblédé_ (comme il dit pour emblavé) rapporterait le
+triple et le quadruple s'il était abondamment fumé, et que le reste de
+cette terre amaigrie et épuisée fût consacré à des prairies
+artificielles. «Mettre du trèfle et de la luzerne là où le blé peut
+pousser! vous répond-il; ah! ce serait trop dommage!» Il croit que Dieu
+lui a donné cette bonne terre pour n'y semer jamais que du froment,
+c'est pour lui le grain sacré; et y laisser pousser autre chose serait
+une profanation dont le ciel le punirait en frappant son champ de
+stérilité.
+
+Le paysan de la vallée Noire est généralement trapu et ramassé jusqu'à
+l'âge de vingt ans. Il grandit tard et n'est complètement développé
+qu'après l'âge où la conscription s'empare de lui. Il se marie jeune, et
+est réputé vieux pour le mariage, très-vieux à trente ans. Il est grand
+et maigre quand il a atteint toute sa force, et reste maigre, droit et
+fort jusque dans un âge très-avancé. Il n'est pas rare de voir
+travailler un homme de quatre-vingts ans, et à soixante ans un ouvrier
+est plus fort et plus soutenu à la peine qu'un jeune homme. Ils ont peu
+d'infirmités, et ne craignent que le passage du chaud au froid. C'est
+ce qu'ils appellent la _sang-glaçure_. Aussi redoutent-ils la
+transpiration, et nul n'a droit de dire à un ouvrier d'aller plus vite
+qu'il ne veut. Pourvu qu'il ne s'arrête pas, il a le droit d'aller
+lentement. Personne ne peut exiger qu'il _s'échauffe_. «Voudriez-vous
+donc me faire _échauffer_?» dirait-il. S'il _s'échauffait_, il en
+pourrait mourir.
+
+Il a raison. Nous autres coutumiers d'oisiveté physique, nous avons un
+grand besoin de mouvement accidentel, et la transpiration sauverait
+l'homme des villes, dont le sang se glace dans le travail sédentaire. Le
+paysan, habitué à braver l'ardeur du soleil, est affaibli, surmené,
+brisé, dès qu'il transpire. C'est un état exceptionnel auquel il faut se
+garder de l'exposer. Il en résulte presque toujours pour lui fluxion de
+poitrine ou rhumatisme aigu, et cette dernière maladie est chez lui
+d'une obstination incroyable. Elle résiste à presque tous les remèdes
+qui agissent sur nous.
+
+Le paysan de chez nous, ayant des habitations assez saines en général,
+vivant en bon air, travaillant avec calme et ne manquant presque jamais
+de son vin aigrelet et léger qu'il boit sans eau, serait dans les
+meilleures conditions hygiéniques s'il mangeait tous les jours un peu de
+viande. Mais, lui qui fournit de boeufs gras les marchés de Poissy, il
+ne mange de la viande que les jours de fête. Beaucoup n'en mangent
+jamais. Sa maigre soupe au beurre, son pain d'orge trop lourd, ses
+légumes farineux, sont une nourriture insuffisante, et ses maladies
+viennent toutes d'épuisement. Après la fauchaille et la moisson, s'il
+prend _les fièvres_, il en a pour des mois entiers. Et alors, pour celui
+qui n'a que ses bras, vient à grands pas la misère.
+
+Les femmes ne connaissent guère le travail. Les enfants en sont mieux
+soignés; mais le ménage est aux abois quand le chef de la famille est au
+lit ou pâle et tremblotant sur le seuil de sa cabane. Jusqu'au mariage,
+les filles sont pastoures ou servantes dans les métairies et dans les
+villes. Dès qu'elles ont une famille, elles ne quittent plus la maison,
+elles font la soupe, filent, tricotent ou rapiècent. Tout cela se fait
+si lentement et si mollement qu'il y a bien du temps perdu, et qu'on
+regrette l'absence d'une industrie qui les occuperait et les
+enrichirait un peu, sans les arracher à leurs occupations domestiques.
+
+Jusqu'au mariage, elles sont assez pimpantes et coquettes; même les plus
+pauvres savent prendre un certain air les jours de fête. Elles sont
+néanmoins douces et modestes, et, là où le bourgeois n'a point passé,
+les moeurs sont pures, et patriarcales. Mais le bourgeois, le vieux
+bourgeois surtout, est l'ennemi de ces vertus rustiques. C'est triste à
+dire, mais le propriétaire, celui qu'on appelle encore _le maître_,
+séduit à peu de _frais_ et impose le déshonneur aux familles par
+l'intérêt et par la crainte.
+
+Le mariage est la seule grande fête de la vie d'une paysanne. Il y a
+encore ce généreux amour-propre qui consiste à faire manger la
+subsistance d'une année dans les trois jours de la noce. Cependant les
+cérémonies étranges de cette solennité tendent à se perdre. J'ai vu
+finir celle des _livrées_, qui se faisait la veille du mariage et qui
+avait une couleur bien particulière. Je l'ai racontée quelque part,
+ainsi que celle du _chou_, qui se fait le lendemain de la noce; mais,
+cette dernière étant encore en vigueur, je crois devoir y revenir ici.
+
+Ce jour-là, les noceux quittent la maison avec les mariés et la musique;
+on s'en va en cortège arracher dans quelque jardin le plus beau chou
+qu'on puisse trouver. Cette opération dure au moins une heure. Les
+anciens se forment en conseil autour des légumes soumis à la discussion
+qui précède le choix définitif: ils se font passer, de nez à nez, une
+immense paire de lunettes grotesques, ils se tiennent de longs discours,
+ils dissertent, ils consultent, ils se disent à l'oreille des paroles
+mystérieuses, ils se prennent le menton ou se grattent la tête comme
+pour méditer; enfin ils jouent une sorte de comédie à laquelle doit se
+prêter quiconque a de l'esprit et de l'usage parmi les graves parents et
+invités de la noce.
+
+Enfin le choix est fait. On dresse des cordes qu'on attache au pied du
+chou dans tous les sens. Un prétendu géomètre ou nécromant (c'est tout
+un dans les idées de l'assistance) apporte une manière de compas, une
+règle, un niveau, et dessine je ne sais quels plans cabalistiques autour
+de la plante consacrée. Les fusils et les pistolets donnent le signal.
+La vielle grince, la musette braille; chacun tire la corde de son côté,
+et enfin, après bien des hésitations et des efforts simulés, le chou est
+extrait de la terre et planté dans une grande corbeille avec des fleurs,
+des rubans, des banderoles et des fruits. Le tout est mis sur une
+civière que quatre hommes des plus vigoureux soulèvent et vont emporter
+au domicile conjugal.
+
+Mais alors apparaît tout à coup un couple effrayant, bizarre,
+qu'accompagnent les cris et les huées des chiens effrayés et des enfants
+moqueurs. Ce sont deux garçons dont l'un est habillé en femme. C'est le
+_jardinier_ et la _jardinière_. Le mari est le plus sale des deux. C'est
+le vice qui est censé l'avoir avili; la femme n'est que malheureuse et
+dégradée par les désordres de son époux. Ils se disent préposés à la
+garde et à la culture du chou sacré.
+
+«Le mari porte diverses qualifications qui toutes ont un sens. On
+l'appelle indifféremment le _pailloux_, parce qu'il est parfois coiffé
+d'une perruque de paille et qu'il se rembourre le corps de bosses de
+paille, sous sa blouse; le _peilloux_, parce qu'il est couvert de
+_peilles_ (guenilles, en vieux français; Rabelais dit _peilleroux_ et
+_coqueteux_ quand il parle des mendiants); enfin le _païen_, ce qui est
+plus significatif encore.
+
+«Il arrive le visage barbouillé de suie et de lie de vin, quelquefois
+couronné de pampres comme un Silène antique, ou affublé d'un masque
+grotesque. Une tasse ébréchée ou un vieux sabot pendu à sa ceinture lui
+sert à demander l'aumône du vin. Personne ne la lui refuse, et il feint
+de boire immodérément, puis il répand le vin par terre, en signe de
+libation, à chaque pas.
+
+«Il tombe, il se roule dans la boue, il affecte d'être en proie à
+l'ivresse la plus honteuse. Sa pauvre _femme_ court après lui, le
+ramasse, appelle au secours, arrache les cheveux de chanvre qui sortent
+en mèches hérissées de sa cornette immonde, pleure sur l'abjection de
+son mari, et lui fait des reproches pathétiques.
+
+«Tel est le rôle de la jardinière, et ses lamentations durent pendant
+toute la comédie. Car c'est une véritable comédie libre, improvisée,
+jouée en plein air, sur les chemins, à travers champs, alimentée par
+tous les incidents fortuits de la promenade, et à laquelle tout le monde
+prend part, gens de la noce et du dehors, hôtes des maisons et passants
+des chemins, durant une grande partie de la journée. Le thème est
+invariable, mais on brode à l'infini sur ce thème, et c'est là qu'il
+faut voir l'instinct mimique, la faconde de sang-froid, l'esprit de
+repartie et même l'éloquence naturelle de nos paysans.
+
+«Le rôle de la jardinière est ordinairement confié à un homme mince,
+imberbe et à teint frais, qui sait donner une grande vérité à son
+personnage et jouer le désespoir burlesque avec assez de naturel pour
+qu'on en soit égayé et attristé en même temps, comme d'un fait réel.
+
+«Après que le malheur de la _femme_ est constaté par ses plaintes, les
+jeunes gens de la noce l'engagent à laisser là son ivrogne de mari et à
+se divertir avec eux. Ils lui offrent le bras et l'entraînent. Peu à peu
+elle s'abandonne, s'égaye, se met à courir tantôt avec l'un, tantôt avec
+l'autre, prenant des allures dévergondées. Ceci est une _moralité_.
+L'inconduite du mari provoque celle de la femme.
+
+«Le _païen_ se réveille alors de son ivresse. Il cherche des yeux sa
+compagne, s'arme d'une corde et d'un bâton et court après elle. On le
+fait courir, on se cache, on passe la _païenne_ de l'un à l'autre, on
+essaye de distraire et de tromper le jaloux. Enfin, il rejoint son
+infidèle et veut la battre; mais tout le monde s'interpose. _Ne la
+battez pas, ne battez jamais votre femme_! est la formule qui se répète
+à satiété dans ces scènes.
+
+«Il y a dans tout cela un enseignement naïf, grossier même, qui sent
+fort son moyen âge, mais qui fait toujours impression sur les
+assistants. Le païen effraye et dégoûte les jeunes filles qu'il poursuit
+et feint de vouloir embrasser; c'est de la comédie de moeurs à l'état le
+plus élémentaire, mais aussi le plus frappant.
+
+«Mais pourquoi ce personnage repoussant doit-il, le premier, porter la
+main sur le chou dès qu'il est replanté dans la corbeille? Ce chou sacré
+est l'emblème de la fécondité matrimoniale; mais cet ivrogne, ce
+vicieux, ce païen, quel est-il? Sans doute il y a là un mystère
+antérieur au christianisme, la tradition de quelque bacchanale antique.
+Peut-être ce jardinier n'est-il pas moins que le dieu des jardins en
+personne, à qui l'antiquité rendait un culte sérieux sous des formes
+obscènes. En passant par le christianisme primitif, cette représentation
+est devenue une sorte de _mystère, sotie_ ou _moralité_, comme on en
+jouait dans toutes les fêtes[1].»
+
+Quoi qu'il en soit, le chou est porté au logis des mariés et planté de
+la main du païen sur le plus haut du toit. On l'arrose de vin, et on le
+laisse là jusqu'à ce que l'orage l'emporte; mais il y reste quelquefois
+assez longtemps pour qu'en le voyant verdir ou se sécher, on puisse
+tirer des inductions sur la fécondité ou la stérilité promise à la
+famille.
+
+[Note 1: _La Mare au diable_.]
+
+Après le chou, on danse et on mange encore jusqu'à la nuit.
+
+La danse est uniformément l'antique bourrée, à quatre, à six ou à huit.
+C'est un mouvement doux chez les femmes, accentué chez les hommes,
+très-monotone, toujours en avant et en arrière, entrecoupé d'une sorte
+de chassé croisé. C'est quasi impossible à danser, si l'on n'est pas né
+ou transplanté depuis longtemps en Berry. La difficulté, dont on ne se
+rend pas compte d'abord, vient du sans-gêne des ménétriers, qui vous
+volent, quand il leur plaît, une demi-mesure; alors, il faut reprendre
+le pas en l'air pour rattraper la mesure. Les paysans le font
+instinctivement et sans jamais se dérouter.
+
+La cornemuse à petit ou à grand bourdon est un instrument barbare, et
+cependant fort intéressant. Privé de demi-tons accidentels, n'ayant
+juste que la gamme majeure, il serait un obstacle invincible entre les
+mains d'un musicien. Mais le musicien naturel, le cornemuseux du Berry
+(formé presque toujours en Bourbonnais) sait tirer de cette impuissance
+de son instrument un parti inconcevable. Il joue tout ce qu'il entend;
+majeur ou mineur, rien ne l'embarrasse. Il en résulte des aberrations
+musicales qui font souvent saigner les oreilles, mais qui parfois aussi
+frappent de respect et d'admiration par l'habileté, l'originalité, la
+beauté des modulations ou des interprétations. On est tenté alors de se
+demander si cette violation hardie des règles n'est pas seulement la
+violation heureuse de nos habitudes, et si la musique, comme la langue,
+n'est pas quelque chose à côté et même en dehors de tout ce que nous
+avons inventé et consacré.
+
+Après la danse, le mariage, la fête, voici la dernière solennité: la
+mort, la sépulture. Dans un large chemin pierreux, bordé de têtaux
+sinistres dénudés par l'hiver, par une journée de gelée claire et
+froide, vous rencontrez quelquefois un char rustique traîné par quatre
+jeunes taureaux nouvellement liés au joug. C'est le corbillard du
+paysan. Ses fils conduisent l'attelage, l'aiguillon relevé, le chapeau à
+la main. De chaque côté viennent les femmes, couvertes, en signe de
+deuil, de leurs grandes mantes gros bleu, avec le capuchon sur la tête.
+Elles portent des cierges. Au prochain carrefour, on s'arrêtera pour
+déposer, au pied de la grande croix de bois qui marque ces rencontres de
+quatre voies, une petite croix grossièrement taillée dans un copeau. À
+chaque carrefour, même cérémonie. Cet emblème déposé et planté autour
+de l'emblème du salut est l'hommage rendu par le mort qui fait sa
+dernière course à travers la campagne pour gagner son dernier gîte.
+C'est par là qu'il se recommande aux prières des passants. Il n'est pas
+de croix de carrefour qui ne soit entourée de ces petites croix des
+funérailles. Elles y restent jusqu'à ce qu'elles tombent en poussière ou
+que les troupeaux, moins respectueux que les enfants qui jouent autour
+sans y toucher, les aient dispersées et brisées sous leurs pieds. Quand
+le cortège d'enterrement arrive là, on rallume les cierges, on
+s'agenouille, on psalmodie une prière, on jette de l'eau bénite sur le
+cercueil, et on se remet en route dans un profond silence. Nulle part je
+n'ai vu l'appareil de la mort plus grand, plus austère et plus religieux
+dans son humble simplicité.
+
+Lorsque le christianisme s'introduisit dans les campagnes de la vieille
+France, il n'y put vaincre le paganisme qu'en donnant droit de cité dans
+son culte à diverses cérémonies antiques pour lesquelles les paysans
+avaient un attachement invincible. Tels furent les honneurs rendus aux
+images et aux statuettes des saints placées dans certains carrefours, ou
+sous la voûte de certaines fontaines lustrales, ou lavoirs publics. Nous
+voyons, aux premiers temps du christianisme, des Pères de l'Église
+s'élever avec éloquence contre la coutume idolâtrique d'orner de fleurs
+et d'offrandes les statues des dieux. Plus spiritualistes que ne l'est
+notre époque, ils veulent qu'on adore le vrai Dieu en esprit et en
+vérité. Ils proscrivent les témoignages extérieurs; ils voudraient
+détruire radicalement le matérialisme de l'ancien monde.
+
+Mais avec le peuple attaché au passé il faut toujours transiger. Il est
+plus facile de changer le nom d'une croyance que de la détruire. On
+apporte une foi nouvelle, mais il faut se servir des anciens temples, et
+consacrer de nouveau les vieux autels. C'est ainsi qu'en beaucoup
+d'endroits les pierres druidiques ont traversé la domination romaine et
+la domination franque, le polythéisme et le christianisme primitif, sans
+cesser d'être des objets de vénération, et le siége d'un culte
+particulier assez mystérieux, qui cache ses tendances cabalistiques
+sous les apparences de la religion officielle.
+
+Ce qu'on eût le plus difficilement extirpé de l'âme du paysan, c'est
+certainement le culte du dieu Terme. Sans métaphore et sans épigramme,
+le culte de la borne est invinciblement lié aux éternelles
+préoccupations de l'homme dont la vie se renferme dans d'étroites
+limites matérielles. Son champ, son pré, sa terre, voilà son monde.
+C'est par là qu'il se sent affranchi de l'antique servage. C'est sur ce
+coin du sol qu'il se croit maître, parce qu'il s'y sent libre
+relativement, et ne relève que de lui-même. Cette pierre qui marque le
+sillon où commence pour le voisin son empire, c'est un symbole bien plus
+qu'une barrière, c'est presque un dieu, c'est un objet sacré.
+
+Dans nos campagnes du centre, où les vieux us règnent peut-être plus
+qu'ailleurs, le respect de la propriété ne va pas tout seul, et les
+paysans ont recours, les uns contre les autres, à la religion du passé,
+beaucoup plus qu'au principe de l'équité publique. On ne se gêne pas
+beaucoup pour reculer tous les ans d'un sillon la limite de son champ
+sur celui du voisin inattentif. Mais ce qu'on déplace ainsi, c'est une
+pierre quelconque, que l'on met en évidence, et qu'au besoin on pourra
+dire soulevée là par le hasard. Un jour où le propriétaire lésé
+s'aperçoit qu'on a gagné dix sillons sur sa terre; il s'inquiète, il se
+plaint, il invoque le souvenir de ses autres _jouxtans_ (on appelle
+encore la borne du nom latin de _jus droit_; les enfants s'en servent
+même dans leurs jeux pour désigner le but conventionnel). Alors, quand
+le réclamant a assemblé les arbitres, on signale la fraude et on cherche
+la borne véritable, l'ancien terme qu'à moins d'un sacrilège en lui-même
+beaucoup plus redoutable que la fraude, le délinquant n'a pu se
+permettre d'enlever. Il est bien rare qu'on ne le retrouve pas. C'est
+une plus grosse pierre que toutes les autres, enfoncée à une assez
+grande profondeur pour que le socle de la charrue n'ait pu la soulever.
+Cette pierre brute, c'est le dieu antique. Pour l'arracher de sa base,
+il eût fallu deux choses: une audace de scepticisme dont la mauvaise foi
+elle-même ne se sent pas souvent capable, et un travail particulier qui
+eût rendu la trahison évidente; il eût fallu venir la nuit, avec
+d'autres instruments que la charrue, choisir le temps où la terre est
+en jachère, et où le blé arraché et foulé, le sillon interrompu, ne
+peuvent pas laisser de traces révélatrices. Enfin, c'est parfois un rude
+ouvrage: la pierre est lourde, il faut la transporter et la transplanter
+plus loin, au risque de ne pouvoir en venir à bout tout seul. Il faut un
+ou plusieurs complices. On ne s'expose guère à cela pour un ou plusieurs
+sillons de plus.
+
+Quand l'expertise est faite, quand chacun, ayant donné sa voix, déclare
+que là doit être le _jus_ primitif, on creuse un peu, et on retrouve le
+dieu disparu sous l'exhaussement progressif du sol. Le faux dieu est
+brisé, et la limite est de nouveau signalée et consacrée. Le fraudeur en
+est quitte pour dire qu'il s'était trompé, qu'une grosse pierre emportée
+peu à peu par le travail du labourage a causé sa méprise, et qu'il
+regrette de n'avoir pas été averti plus tôt. Cela laisse bien quelques
+doutes, mais il n'a pas touché aux vrai _jus_, il n'est pas déshonoré.
+
+En général, le _jus_ sort de terre de quelques centimètres, et, le
+dimanche des Rameaux, il reçoit l'hommage du buis bénit, comme celui des
+Romains recevait un collier ou une couronne de feuillage.
+
+Les eaux lustrales, d'origine hébraïque, païenne, indoue, universelle
+probablement, reçoivent aussi chaque année des honneurs et de nouvelles
+consécrations religieuses. Elles guérissent diverses sortes de maux, et
+principalement les plaies, paralysies et autres _estropiaisons_. Les
+infirmes y plongent leurs membres malades au moment de la bénédiction du
+prêtre; les fiévreux boivent volontiers au même courant. La foi purifie
+tout.
+
+Cette tolérance du clergé rustique pour les anciennes superstitions
+païennes ne devrait pas être trop encouragée par le haut clergé. Elle
+est contraire à l'esprit du véritable christianisme, et beaucoup
+d'excellents prêtres, très-orthodoxes, souffrent de voir leurs
+paroissiens matérialiser à ce point l'effet des bénédictions de
+l'Église. J'en causais, il y a quelques années, avec un curé méridional
+qui ne se plaisait pas autant que moi à retrouver et à ressaisir dans
+les coutumes religieuses de notre époque les traces mal effacées des
+religions antiques. «Quand j'entrai dans ma première cure, me disait-il,
+je vis le sacristain tirer d'un bahut de petits monstres fort
+indécents, en bois grossièrement équarri, qu'il prétendait me faire
+bénir. C'était l'ouvrage d'un charron de la paroisse, qui les avait
+fabriqués à l'instar d'anciens prétendus bons saints réputés souverains
+pour toute sorte de maux physiques. Ces modèles avaient été certainement
+des figures de démons du moyen âge, qui eux-mêmes n'étaient que le
+souvenir traditionnel des dieux obscènes du paganisme. Mon prédécesseur
+avait eu le courage de les jeter dans le feu de sa cuisine; mais, depuis
+ce moment, une maladie endémique avait décimé la commune, et, sans nul
+doute, selon mes ouailles crédules, la destruction des idoles était la
+cause du fléau; aussi le charron s'était-il fait fort d'en tailler de
+tout pareils qui seraient aussi bons quand on les aurait bénits et
+promenés à la suite du saint sacrement. Je me refusai absolument à
+commettre cette profanation, et, prenant les nouveaux saints, je fis
+comme mon prédécesseur, je les brûlai; mais je faillis payer cette
+hardiesse de ma vie: mes paroissiens s'ameutèrent contre moi, et je fus
+obligé de transiger. Je fis venir de nouveaux saints, des figures
+quelconques, un peu moins laides et beaucoup plus honnêtes, que je dus
+bénir et permettre d'honorer sous les noms des anciens protecteurs de la
+paroisse; je vis bientôt que le culte des paysans est complètement
+idolâtrique, et que leur hommage ne s'adresse pas plus à l'Être
+spirituel dont les figures personnifient le souvenir, que leur croyance
+n'a pour objet les célestes bienheureux. C'est à la figure même, c'est à
+la pierre ou au bois façonné qu'ils croient, c'est l'idole qu'ils
+saluent et qu'ils prient. Mes nouveaux saints n'eurent jamais de crédit
+sur mon troupeau. Ils n'étaient pas _bons_, ils ne guérissaient pas. Je
+ne pus jamais faire comprendre qu'aucune image n'est douée de vertu
+miraculeuse dans le sens matériel que la superstition y attache. Le
+conseil de fabrique me savait très-mauvais gré de ne pas spéculer sur la
+crédulité populaire.»
+
+Ce curé n'est pas le seul à qui j'aie vu déplorer le matérialisme de la
+religion du paysan. Plusieurs défendent d'employer le buis bénit au coin
+des champs comme préservatif de la grêle, et de faire des pèlerinages
+pour la guérison des bêtes; mais on ne les écoute guère, on les trompe
+même. On extorque leurs bénédictions comme douées d'un charme magique,
+en leur signalant un but qui n'est pas le véritable. On mêle volontiers
+des objets bénits aux maléfices, où, sous des noms mystérieux, des
+divinités étrangères au christianisme sont invoquées tout bas. Le
+sorcier des campagnes a, dans l'esprit, un singulier mélange de crainte
+de Dieu et de soumission au diable, dont nous parlerons peut-être dans
+l'occasion.
+
+Disons, en passant, que le remégeux et la remégeuse sont parfois des
+êtres fort extraordinaires, soit par la puissance magnétique dont les
+investit la foi de leur clientèle, soit par la connaissance de certains
+remèdes fort simples que le paysan accepte d'eux, et qu'il ne croirait
+pas efficaces venant d'un médecin véritable. La science toute nue ne
+persuade pas ces esprits avides de merveilles; ils méprisent ce qui est
+acquis par l'étude et l'expérience; il leur faut du fantastique, des
+paroles incompréhensibles, de la mise en scène. Certaine vieille
+sibylle, prononçant ses formules d'un air inspiré, frappe l'imagination
+du malade, et, pour peu qu'elle explique avec bonheur une médication
+rationnelle, elle obtient des parents et des amis qui le soignent ce que
+le médecin n'obtient presque jamais: que ses prescriptions soient
+observées.
+
+Sans doute, la surveillance de l'État fait bien de proscrire et de
+poursuivre l'exercice de la médecine illégale, car, dans un nombre
+infini de cas, les remégeux administrent de véritables poisons.
+Quelques-uns cependant opèrent des cures trop nombreuses et trop
+certaines pour qu'il ne soit pas à désirer de voir l'État leur accorder
+quelque attention. La tradition, le hasard de certaines aptitudes
+naturelles, peuvent les rendre possesseurs de découvertes qui échappent
+à la science, et qui meurent avec eux. Les empêcher d'exercer n'est que
+sagesse et justice, mais éprouver la vertu de leurs prétendus secrets et
+les leur acheter, s'il y a lieu, ce ne serait pas là une recherche
+oiseuse ni une largesse inutile.
+
+En dehors de la superstition, le paysan a partout des coutumes locales
+dont l'origine est fort difficile à retrouver. Le nombre en est si
+grand, que nous ne saurions les classer avec ordre; nous en prendrons
+quelques-unes au hasard.
+
+Une des plus curieuses est la cérémonie des _livrées de noces_, qui
+varie en France selon les provinces, et qui a été supprimée en Berry
+depuis une dizaine d'années, à la suite d'accidents graves. Dans un
+endroit précédent, nous avons raconté la cérémonie toute païenne du
+chou, qui est encore en vigueur dans notre vallée Noire: c'est la
+consécration du lendemain des noces. Celle des livrées était la
+consécration de la veille; elle est fort longue et compliquée, c'est
+tout un drame poétique et naïf qui se jouait autour et au sein de la
+demeure de l'épousée.
+
+C'est le soir, à l'heure du souper de la famille. Mais il n'y a point de
+souper préparé; ce soir-là, chez la fiancée. Les tables sont rangées
+contre le mur, la nappe est cachée, le foyer est vide et glacé, quelque
+temps qu'il fasse. On a fermé avec un soin extrême et barricadé d'une
+manière formidable à l'intérieur toutes les _huisseries_, portes,
+fenêtres, lucarne de grenier, soupirail de cave, quand, par hasard, la
+maison a une cave. Personne n'entrera sans la volonté de la fiancée, ou
+sans une lutte sérieuse, un véritable siége; ses parents, ses amis, ses
+voisins, tout son _parti_ est autour d'elle; on attend la prière ou
+l'assaut du fiancé.
+
+Le _jeune marié_,--on ne dit jamais autrement, quel que soit son âge,
+et, en fait, c'est, chez nous, presque toujours un garçonnet à qui le
+poil follet voltige encore au menton,--vient là avec son monde, ses
+amis, parents et voisins, son _parti_ en un mot. Près de lui, ce porteur
+de thyrse fleuri et enrubané, c'est un expert porte-broche, car, sous
+ces feuillages, il y a une oie embrochée qui fait tout l'objet de la
+cérémonie; autour de lui sont les porteurs de présents et les chanteurs
+_fins_, c'est-à-dire habiles et savants, qui vont avoir maille à partir
+avec ceux de la mariée.
+
+Le marié s'annonce par une décharge de coups de feu; puis, après qu'on a
+bien cherché, mais inutilement, un moyen de s'introduire dans la place
+par surprise, on frappe.--Qui va là?--Ce sont de pauvres pèlerins bien
+fatigués ou des chasseurs égarés qui demandent place au foyer de la
+maison.--On leur répond que le foyer est éteint, et qu'il n'y a pas
+place pour eux à table; on les injure, on les traite de malfaiteurs et
+de mauvaises gens, sans feu ni lieu; on parlemente longtemps; le
+dialogue, toujours pittoresque, est parfois rempli d'esprit et même de
+poésie; enfin on leur conseille de chanter pour se désennuyer, ou pour
+se réchauffer si c'est une nuit d'hiver, mais à condition qu'on chantera
+quelque chose d'inconnu à la compagnie qui, du dedans, les écoute.
+
+Alors, une lutte lyrique commence entre les chanteurs du marié et ceux
+de la mariée, car elle aussi a ses _chanteux fins_, et, de plus, ses
+chanteuses expertes, matrones à la voix chevrotante, à qui l'on n'en
+impose point en donnant du vieux pour du neuf. Si l'on connaît, au
+dedans, la chanson du dehors, on l'interrompt dès le premier vers en
+chantant la second, et vite, il faut passer à une autre. Trois heures
+peuvent fort bien s'écouler, au vent et à la pluie, avant que le parti
+du marié ait pu achever un seul couplet, tant est riche le répertoire
+des chansons berrichonnes, tant la mémoire des beaux chanteurs est
+ornée; chaque réplique victorieuse du dedans est accompagnée de grands
+éclats de rire d'un côté, de malédictions de l'autre. Enfin l'un des
+partis est vaincu, et l'on passe à la chanson des noces:
+
+ Ouvrez la porte, ouvrez,
+ Mariée, ma mignonne!
+ J'ons de beaux rubans à vous présenter.
+ Hélas! ma mie, laissez-nous entrer.
+
+À quoi les femmes répondent en fausset:
+
+ Mon père est en chagrin,
+ Ma mère en grand' tristesse;
+ Moi, je suis une fille de trop grand prix
+ Pour ouvrir ma porte à ces heures-ci.
+
+Si les paroles sont naïves et la versification par trop libre, en
+revanche l'air est magnifique dans sa solennité simple et large. Il faut
+chanter dehors autant de couplets, et nommer chaque fois autant d'objets
+différents, au troisième vers, qu'il y a de cadeaux de noces.
+
+Ces cadeaux du marié sont ce qu'on appelle les _livrées_. Il faut
+annoncer jusqu'au _cent d'épingles_ obligé qui fait partie de cette
+modeste corbeille de mariage à quoi la mariée incorruptible fait
+répondre invariablement que son père est en chagrin, sa mère en grande
+tristesse, et qu'elle n'ouvre point sa porte à pareille heure.
+
+Enfin arrive le couplet final, où il est dit: _J'ons un beau mari à vous
+présenter_, et la porte s'ouvre; mais c'est le signal d'une mêlée
+étrange: le marié doit prendre possession du foyer domestique; il doit
+planter la broche et allumer le feu; le parti de la mariée s'y oppose,
+et ne cédera qu'à la force; les femmes se réfugient avec les vieillards
+sur les bancs et sur les tables; les enfants, effrayés, se cachent
+dessous, les chiens hurlent, les fusils partent, c'est un combat sans
+colère, sans coups ni blessures volontaires, mais où le point d'honneur
+est pris assez au sérieux pour que chacun y déploie toute sa vigueur et
+toute sa volonté, si bien qu'à force de se pousser, de s'étreindre, de
+se tordre la broche entre les mains, j'ai vu peu de noces où il n'y eût
+quelqu'un d'écloppé, au moment où le marié réussissait à allumer une
+poignée de paille dans la cheminée, où l'oie, déchiquetée dans le
+combat, prenait enfin possession de l'âtre.
+
+Un jour, la scène fut ensanglantée par un accident sérieux. Un des
+conviés fut littéralement embroché dans la bataille. Dès lors, la
+cérémonie tomba en désuétude; on fut d'accord sur tous les points de la
+supprimer, et nous avons vu la dernière il y a dix ans. On eût pu se
+borner à supprimer la bataille; mais, la conquête du foyer étant le but
+symbolique de l'affaire, on jugea que le reste n'aurait plus de sens. Je
+regrette pourtant les chansons à la porte, et la belle mélodie de:
+_Ouvrez la porte, ouvrez!_ qui, n'ayant plus d'emploi, se perdra.
+
+Après la broche plantée, venait pour le marié une dernière épreuve: on
+asseyait trois jeunes filles avec la mariée sur un banc, on les couvrait
+d'un drap, et, sans les toucher autrement qu'avec une petite baguette,
+le marié devait, du premier coup d'oeil, deviner et désigner sa femme;
+lorsqu'il se trompait, il était condamné à ne pas danser avec elle de
+toute la soirée; car, ensuite, venaient le bal, le souper, et des
+chansons jusqu'au jour. Une noce comportait trois jours et trois nuits
+de joie et bombance, sans désemparer d'une heure.
+
+La _gerbaude_ est une cérémonie agricole que l'auteur de cet article a
+mise sur la scène très-fidèlement; mais ce que le théâtre ne saurait
+reproduire, c'est la majesté du cadre, c'est la montagne de gerbes qui
+arrive solennellement, traînée par trois paires de boeufs énormes, tout
+ornée de fleurs, de fruits et de beaux enfants perchés au sommet des
+dernières gerbes. C'est parfois un tableau qui se compose comme pour
+l'oeil des artistes. Tout cela est si beau par soi-même: les grands
+ruminants à l'oeil fier et calme, la moisson ruisselante, les fleurs
+souriant sur les épis, et, plus que tout cela, les enfants blonds comme
+les gerbes, comme les boeufs, comme la terre couverte de son chaume, car
+tout est coloré harmonieusement dans ces chaudes journées où le ciel
+lui-même est tout d'or et d'ambre à l'approche du soir.
+
+Avant le départ du charroi de gerbaude, on entend planer d'horizon en
+horizon une grande clameur dont le voyageur s'étonne. Il regarde, il
+voit des bandes de moissonneurs et de glaneuses s'élancer, les bras
+levés vers le ciel et rugissant de triomphe, vers le chargeur qui lève
+vers le ciel aussi la dernière gerbe avant de la placer sur le faite du
+char. Il semble que cette population de travailleurs se rue sur lui
+pour lui arracher la gerbe; on croit qu'on va assister à une bataille
+furieuse, inique, de tous contre un seul; mais loin de là! c'est une
+acclamation de joie et d'amitié; c'est une bénédiction enthousiaste et
+fraternelle.
+
+Pauvres paysans, vous avez du beau et du bon quand même!
+
+
+
+
+II
+
+LES VISIONS DE LA NUIT DANS LES CAMPAGNES
+
+
+Vous dire que je m'en moque serait mentir. Je n'en ai jamais eu, c'est
+vrai: j'ai parcouru la campagne à toutes les heures de la nuit, seul ou
+en compagnie de grands poltrons, et, sauf quelques météores inoffensifs,
+quelques vieux arbres phosphorescents et autres phénomènes qui ne
+rendaient pas fort lugubre l'aspect de la nature, je n'ai jamais eu le
+plaisir de rencontrer un objet fantastique et de pouvoir raconter à
+personne, comme témoin oculaire, la moindre histoire de revenant.
+
+Eh bien, cependant je ne suis pas de ceux qui disent en présence des
+superstitions rustiques: _mensonge, imbécillité, vision de la peur_; je
+dis phénomène de vision, ou phénomène extérieur insolite et incompris.
+Je ne crois pour cela ni aux sorciers ni aux prodiges. Ces contes de
+sorciers, ces explications fantastiques données aux prétendus prodiges
+de la nuit, c'est le poëme des imaginations champêtres. Mais le fait
+existe, le fait s'accomplit, qu'il soit un fantôme dans l'air ou
+seulement dans l'oeil qui le perçoit, c'est un objet tout aussi
+réellement et logiquement produit que la réflexion d'une figure dans un
+miroir.
+
+Les aberrations des sens sont-elles explicables? ont-elles été
+expliquées? Je sais qu'elles ont été constatées, voilà tout: mais il est
+très-faux de dire et de croire qu'elles sont uniquement l'ouvrage de la
+peur. Cela peut être vrai en beaucoup d'occasions; mais il y a des
+exceptions irrécusables. Des hommes de sang-froid, d'un courage naturel
+éprouvé, et placés dans des circonstances où rien ne semblait agir sur
+leur imagination, même des hommes éclairés, savants, illustres, ont eu
+des apparitions qui n'ont troublé ni leur jugement ni leur santé, et
+dont cependant il n'a pas dépendu d'eux tous de ne pas se sentir
+affectés plus ou moins après coup.
+
+Parmi grand nombre d'intéressants ouvrages publiés sur ce sujet, il
+faut noter celui du docteur Brierre de Boismont, qui analyse aussi bien
+que possible les causes de l'hallucination. Je n'apporterai après ces
+travaux sérieux qu'une seule observation utile à enregistrer, c'est que
+l'homme qui vit le plus près de la nature, le sauvage, et après lui le
+paysan, sont plus disposés et plus sujets que les hommes des autres
+classes aux phénomènes de l'hallucination. Sans doute, l'ignorance et la
+superstition les forcent à prendre pour des prodiges surnaturels ces
+simples aberrations de leurs sens; mais ce n'est pas toujours
+l'imagination qui les produit, je le répète; elle ne fait le plus
+souvent que les expliquer à sa guise.
+
+Dira-t-on que l'éducation première, les contes de la veillée, les récits
+effrayants de la nourrice et de la grand'mère disposent les enfants et
+même les hommes à éprouver ce phénomène? Je le veux bien. Dira-t-on
+encore que les plus simples notions de physique élémentaire et un peu de
+moquerie voltairienne en purgeraient aisément les campagnes? Cela est
+moins certain. L'aspect continuel de la campagne, l'air qu'il respire à
+toute heure, les tableaux variés que la nature déroule sous ses yeux, et
+qui se modifient à chaque instant dans la succession des variations
+atmosphériques, ce sont là pour l'homme rustique des conditions
+particulières d'existence intellectuelle et physiologique; elles font de
+lui un être plus primitif, plus normal peut-être, plus lié au sol, plus
+confondu avec les éléments de la création que nous ne le sommes quand la
+culture des idées nous a séparés, pour ainsi dire, du ciel et de la
+terre, en nous faisant une vie factice enfermée dans le moellon des
+habitations bien closes. Même dans sa hutte ou dans sa chaumière, le
+sauvage ou le paysan vit encore dans le nuage, dans l'éclair et le vent
+qui enveloppent ces fragiles demeures. Il y a sur l'Adriatique des
+pêcheurs qui ne connaissent pas l'abri d'un toit; ils dorment dans leur
+barque, couverts d'une natte, la face éclairée par les étoiles, la barbe
+caressée par la brise, le corps sans cesse bercé par le flot. Il y a des
+colporteurs, des bohémiens, des conducteurs de bestiaux qui dorment
+toujours en plein air, comme les Indiens de l'Amérique du Nord. Certes,
+le sang de ces hommes-là circule autrement que le nôtre; leurs nerfs ont
+un équilibre différent; leurs pensées, un autre cours; leurs sensations
+une autre manière de se produire. Interrogez-les, il n'en est pas un qui
+n'ait vu des prodiges, des apparitions, des scènes de nuit étranges,
+inexplicables. Il en est parmi eux de très-braves, de très-raisonnables,
+de très-sincères, et ce ne sont pas les moins hallucinés. Lisez toutes
+les observations recueillies à cet égard, vous y verrez, par une foule
+de faits curieux et bien observés, que l'hallucination est compatible
+avec le plein exercice de la raison.
+
+C'est un état maladif du cerveau; cependant il est presque toujours
+possible d'en pressentir la cause physique ou morale dans une
+perturbation de l'âme ou du corps; mais elle est quelquefois inattendue
+et mystérieuse au point de surprendre et de troubler un instant les
+esprits les plus fermes.
+
+Chez les paysans, elle se produit si souvent, qu'elle semble presque une
+loi régulière de leur organisation. Elle les effraye autrement que nous.
+Notre grande terreur, à nous autres, quand le cauchemar ou la fièvre
+nous présentent leurs fantômes, c'est de perdre la raison, et plus nous
+sommes certains d'être la proie d'un songe, plus nous nous affectons de
+ne pouvoir nous y soustraire par un simple effort de la volonté. On a vu
+des gens devenir fous par la crainte de l'être. Les paysans n'ont pas
+cette angoisse; ils croient avoir vu des objets réels; ils en ont
+grand'peur; mais la conscience de leur lucidité n'étant point ébranlée,
+l'hallucination est certainement moins dangereuse pour eux que pour
+nous. L'hallucination n'est, d'ailleurs, pas la seule cause de mon
+penchant à admettre, jusqu'à un certain point, les visions de la nuit.
+Je crois qu'il y a une foule de petits phénomènes nocturnes, explosions
+ou incandescences de gaz, condensations de vapeurs, bruits souterrains,
+spectres célestes, petits aérolithes, habitudes bizarres et inobservées,
+aberrations même chez les animaux, que sais-je? des affinités
+mystérieuses ou des perturbations brusques des habitudes de la nature,
+que les savants observent par hasard et que les paysans, dans leur
+contact perpétuel avec les éléments, signalent à chaque instant sans
+pouvoir les expliquer.
+
+Par exemple, que pensez-vous de cette croyance aux _meneurs de loups_?
+Elle est de tous les pays, je crois, et elle est répandue dans toute la
+France. C'est le dernier vestige de la croyance aux lycanthropes. En
+Berry, où déjà les contes que l'on fait à nos petits-enfants ne sont
+plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que nous faisaient
+nos grand'mères, je ne me souviens pas qu'on m'ait jamais parlé des
+hommes-loups de l'antiquité et du moyen âge. Cependant on s'y sert
+encore du mot de _garou_, qui signifie bien homme-loup, mais on en a
+perdu le vrai sens. Les _meneurs de loups_ ne sont plus les capitaines
+de ces bandes de sorciers qui se changeaient en loups pour dévorer les
+enfants: ce sont des hommes savants et mystérieux, de vieux bûcherons,
+ou de malins gardes-chasse qui possèdent le _secret_ pour charmer,
+soumettre, apprivoiser et conduire les loups véritables. Je connais
+plusieurs personnes qui ont rencontré, aux premières clartés de la lune,
+à la croix des quatre chemins, le père _un tel_ s'en allant tout seul à
+grands pas, et suivi _de plus de trente loups_ (il y en a toujours plus
+de trente, jamais moins, dans la légende). Une nuit, deux personnes, qui
+me l'ont raconté, virent passer dans le bois une grande bande de loups;
+elles en furent effrayées, et montèrent sur un arbre, d'où elles virent
+ces animaux s'arrêter à la porte d'une cabane d'un bûcheron réputé
+sorcier. Ils l'entourèrent en poussant des rugissements épouvantables;
+le bûcheron sortit, leur parla, se promena au milieu d'eux, et ils se
+dispersèrent sans lui faire aucun mal. Ceci est une histoire de paysan;
+mais deux personnes riches, et ayant reçu une assez bonne éducation,
+gens de beaucoup de sens et d'habileté dans les affaires, vivant dans le
+voisinage d'une forêt, où elles chassaient fort souvent, m'ont juré,
+_sur l'honneur_, avoir vu, étant ensemble, un vieux garde forestier
+s'arrêter à un carrefour écarté et faire des gestes bizarres. Ces deux
+personnes se cachèrent pour l'observer, et virent accourir treize loups,
+dont un énorme alla droit au garde et lui fit des caresses. Celui-ci
+siffla les autres comme on siffle des chiens, et s'enfonça avec eux
+dans l'épaisseur du bois. Les deux témoins de cette scène étrange
+n'osèrent l'y suivre, et se retirèrent aussi surpris qu'effrayés.
+Avaient-ils été la proie d'une hallucination? Quand l'hallucination
+s'empare de plusieurs personnes à la fois (et cela arrive fort souvent),
+elle revêt un caractère difficile à expliquer, je l'avoue: on l'a
+souvent constatée; on l'appelle hallucination contagieuse. Mais à quoi
+sert d'en savoir le nom, si on en ignore la cause? Cette certaine
+disposition des nerfs et de la circulation du sang, qu'on donne pour
+cause à l'audition ou à la vision d'objets fantastiques, comment
+est-elle simultanée chez plusieurs individus réunis? Je n'en sais rien
+du tout.
+
+Mais pourquoi ne pas admettre qu'un homme qui vit au sein des forêts,
+qui peut, à toutes les heures du jour et de la nuit, surprendre et
+observer les moeurs des animaux sauvages, aurait pu découvrir, par
+hasard, ou par un certain génie d'induction, le moyen de les soumettre
+et de s'en faire aimer? J'irai plus loin: pourquoi n'aurait-il pas un
+certain fluide, sympathique à certaines espèces? Nous avons vu, de nos
+jours, de si intrépides et de si habiles dompteurs d'animaux féroces en
+cage, qu'un effort de plus, et on peut admettre la domination de
+certains hommes sur les animaux sauvages en liberté.
+
+Mais pourquoi ces hommes cacheraient-ils leur secret, et ne
+tireraient-ils pas profit et vanité de leur puissance?
+
+Parce que le paysan, en obtenant d'une cause naturelle un effet tout
+aussi naturel, ne croit pas lui-même qu'il obéit aux lois de la nature.
+Donnez-lui un remède dont vous lui démontrerez simplement l'efficacité,
+il n'y aura aucune confiance; mais joignez-y quelque parole
+incompréhensible en le lui administrant, il en aura la foi. Confiez-lui
+le _secret_ de guérir le rhume avec la racine de guimauve, et dites-lui
+qu'il faut l'administrer après trois signes cabalistiques, ou après
+avoir mis un de ses bas à l'envers, il se croira sorcier, tous le
+croiront sorcier à l'endroit du rhume. Il guérira tout le monde par la
+foi autant que par la guimauve, mais il se gardera bien de dire le nom
+de la plante vulgaire qui produit ce miracle. Il en fera un mystère; le
+mystère est son élément.
+
+Je ne parlerai pas ici de ce qu'on appelle chez nous et ailleurs le
+_secret_, ce serait une digression qui me mènerait trop loin. Je me
+bornerai à dire qu'il y a un _secret_ pour tout, et presque tous les
+paysans un peu graves et expérimentés ont le _secret_ de quelque chose,
+sont sorciers par conséquent, et croient l'être. Il y a le secret des
+boeufs, que possèdent tous les bons métayers; le secret des vaches, qui
+est celui des bonnes métayères; le secret des bergères, pour faire
+foisonner la laine; le secret des potiers, pour empêcher les pots de se
+fendre au fond; le secret des curés, qui charment les cloches pour la
+grêle; le secret du mal de tête, le secret du mal de ventre, le secret
+de l'entorse et de la foulure; le secret des braconniers, pour faire
+venir le gibier; le secret du feu, pour arrêter l'incendie; le secret de
+l'eau, pour retrouver les cadavres des noyés, ou arrêter l'inondation;
+que sais-je? Il y a autant de secrets que de fléaux dans la nature, et
+de maladies chez les hommes et les animaux. Le secret passe de père en
+fils, ou s'achète à prix d'argent. Il n'est jamais trahi. Il ne le sera
+jamais, tant qu'on y croira. Le secret de meneur de loups en est un
+comme un autre, peut-être.
+
+Une des scènes de la nuit dont la croyance est la plus répandue, c'est
+la chasse fantastique; elle a autant de noms qu'il y a de cantons dans
+l'univers. Chez nous, elle s'appelle la _chasse à baudet_, et affecte
+les bruits aigres et grotesques d'une incommensurable croupe d'ânes qui
+braient. On peut se la représenter à volonté; mais, dans l'esprit de nos
+paysans, c'est quelque chose que l'on entend et qu'on ne voit pas, c'est
+une hallucination ou un phénomène d'acoustique. J'ai cru l'entendre
+plusieurs fois, et pouvoir l'expliquer de la façon la plus vulgaire.
+Dans les derniers jours de l'automne, quand les grands ouragans
+dispersent les bandes d'oiseaux voyageurs, on entend, dans la nuit,
+l'immense clameur mélancolique des grues et des oies sauvages en
+détresse. Mais les paysans, que l'on croit si crédules et si peu
+observateurs, ne s'y trompent nullement. Ils savent très-bien le nom et
+connaissent très-bien le cri des divers oiseaux étrangers à nos climats
+qui se trouvent perdus et dispersés dans les ténèbres. La _chasse à
+baudet_ n'est rien de tout cela. Ils l'entendent souvent; moi qui ai
+longtemps vécu et erré comme eux dans la rafale et dans le nuage, je ne
+l'ai jamais rencontrée. Quelquefois son passage est signalé par
+l'apparition de deux lunes. Mais je n'ai pas de chance, car je n'ai
+jamais vu que la vieille lune que nous connaissons tous.
+
+Le taureau blanc, le veau d'or, le dragon, l'oie, la poule noire, la
+truie blanche, et je ne sais combien d'autres animaux fantastiques,
+gardent, comme l'on sait, en tous pays les trésors cachés. À l'heure de
+minuit, le jour de Noël, aussitôt que sonne la messe, ces gardiens
+infernaux perdent leur puissance jusqu'au dernier son de la cloche qui
+en annonce la fin. C'est la seule heure dans toute l'année où la
+conquête du trésor soit possible. Mais il faut savoir où il est, et
+avoir le temps d'y creuser et de s'en saisir. Si vous êtes surpris dans
+le gouffre à l'_Ite missa est_, il se referme à jamais sur vous; de même
+que si, en ce moment, vous avez réussi à rencontrer l'animal
+fantastique, la soumission qu'il vous a montrée pendant le temps de la
+messe fait place à la fureur, et c'est fait de vous.
+
+Cette tradition est universelle. Il y a peu de ruines, châteaux ou
+monastères, peu de monuments celtiques qui ne recèlent leur trésor. Tous
+sont gardés par un animal diabolique. M. Jules Canougo, dans un charmant
+recueil de contes méridionaux, a rendu gracieuse et bienfaisante la
+poétique apparition de la chèvre d'or, gardienne des richesses cachées
+au sein de la terre.
+
+Dans nos climats moins riants, autour des dolmens qui couronnent les
+collines pelées de la Marche, c'est un boeuf blanc, ou un veau d'or, ou
+une génisse d'argent qui font rêver les imaginations avides; mais ces
+animaux sont méchants et terribles à rencontrer. On y court tant de
+risques, que personne encore n'a osé les saisir par les cornes. Et
+cependant il y a des siècles que les grosses pierres druidiques dansent
+et grincent sur leurs frêles supports pendant la messe de minuit, pour
+éveiller la convoitise des passants.
+
+Dans nos vallées ombragées, coupées de grandes plaines fertiles, un
+animal indéfinissable se promène la nuit à certaines époques
+indéterminées, va tourmenter les boeufs aux pâturages et rôder autour
+des métairies qu'il met en grand émoi. Les chiens hurlent et fuient à
+son approche, les balles ne l'atteignent pas. Cette apparition et la
+terreur qu'elle inspire n'ont encore presque rien perdu dans nos
+alentours. Tous nos fermiers, tous nos domestiques y croient et ont vu
+la bête. On l'appelle la _grand'-bête_, par tradition, quoique bien
+souvent elle paraisse de la taille et de la forme d'un blaireau. Les uns
+l'ont vue en forme de chien de la grandeur d'un boeuf énorme, d'autres
+en levrette blanche haute comme un cheval, d'autres encore en simple
+lièvre ou en simple brebis. Ceux qui en parlent avec le plus de
+sang-froid l'ont poursuivie sans succès, sans trop de frayeur, ne lui
+attribuant aucun pouvoir fantastique, la décrivant avec peine, parce
+qu'elle appartient à une espèce inconnue dans le pays, disent-ils, et
+assurant que ce n'est précisément ni une chienne, ni une vache, ni un
+blaireau, ni un cheval, mais quelque chose comme tout cela:
+arrangez-vous! Cependant cette bête apparaît, j'en suis certain, soit à
+l'état d'hallucination, soit à l'état de vapeur flottante, et condensée
+sous de certaines formes. Des gens trop sincères et trop raisonnables
+l'ont vue pour que j'ose dire qu'il n'y a aucune cause à leur vision.
+Les chiens l'annoncent par des hurlements désespérés et s'enfuient dès
+qu'elle paraît; cela est certain. Les chiens sont-ils hallucinés aussi?
+Pourquoi non? Sont-ce des voleurs qui s'introduisent sous ce
+déguisement? Jamais la bête n'a rien dérobé, que l'on sache. Sont-ce de
+mauvais plaisants? On a tiré tant de coups de fusil sur la bête, qu'on
+aurait bien, par hasard, et en dépit de la peur qui fait trembler la
+main, réussi à tuer ou à blesser quelqu'un de ces prétendus fantômes.
+Enfin, ce genre d'apparition, s'il n'est que le résultat de
+l'hallucination, est éminemment contagieux. Pendant quinze ou vingt
+nuits, les vingt ou trente habitants d'une métairie le voient et le
+poursuivent; il passe à une autre petite colonie qui le voit absolument
+de même, et il fait le tour du pays, ayant produit cette contagion sur
+un très-grand nombre d'habitants.
+
+Mais voici la plus effrayante des visions de la nuit. Autour des mares
+stagnantes, dans les bruyères comme au bord des fontaines ombragées dans
+les chemins creux, sous les vieux saules comme dans la plaine nue, on
+entend au milieu de la nuit le battoir précipité et le clapotement
+furieux des lavandières. Dans beaucoup de provinces, on croit qu'elles
+évoquent la pluie et attirent l'orage, en faisant voler jusqu'aux nues,
+avec leur battoir agile, l'eau des sources et des marécages. Chez nous,
+c'est bien pire, elles battent et tordent quelque objet qui ressemble à
+du linge, mais qui, vu de près, n'est autre chose que des cadavres
+d'enfants. Il faut se garder de les observer et de les déranger, car,
+eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles vous
+saisiraient, vous battraient et vous tordraient dans l'eau ni plus ni
+moins qu'une paire de bas.
+
+Nous avons entendu souvent le battoir des lavandières fantastiques
+résonner dans le silence de la nuit autour des mares désertes. C'est à
+s'y tromper. C'est une espèce de grenouille qui produit ce bruit
+formidable. Mais c'est bien triste de faire cette puérile découverte, et
+de ne plus espérer l'apparition des terribles sorcières tordant leurs
+haillons immondes à la brume des nuits de novembre, aux premières
+clartés d'un croissant blafard reflété par les eaux. Un mien ami, homme
+de plus d'esprit que de sens, je dois l'avouer, sujet à l'ivresse,
+très-brave cependant devant les choses réelles, mais facile à
+impressionner par les légendes du pays, fit deux rencontres de
+lavandières qu'il ne racontait qu'avec une grande émotion.
+
+Un soir, vers onze heures, dans une traîne charmante qui court en
+serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc ondulé du
+ravin d'Ormous, il vit, au bord d'une source, une vieille qui battait et
+tordait en silence. Quoique la fontaine soit mal famée, il ne vit rien
+là de surnaturel, et dit à cette vieille:
+
+--Vous lavez bien tard, la mère!
+
+Elle ne répondit point. Il la crut sourde et s'approcha. La lune était
+brillante et la source éclairait comme un miroir. Il vit distinctement
+les traits de la vieille: elle lui était complètement inconnue, et il en
+fut étonné, parce qu'avec sa vie de cultivateur, de chasseur et de
+flâneur dans la campagne, il n'y avait pas pour lui de visage inconnu à
+plusieurs lieues à la ronde. Voici comme il me raconta lui-même ses
+impressions en face de cette laveuse singulièrement vigilante:
+
+--Je ne pensai à la tradition des lavandières de nuit que lorsque je
+l'eus perdue de vue. Je n'y pensais pas avant de la rencontrer, je n'y
+croyais pas, et je n'éprouvais aucune méfiance en l'abordant. Mais, dès
+que je fus auprès d'elle, son silence, son indifférence à l'approche
+d'un passant, lui donnèrent l'aspect d'un être absolument étranger à
+notre espèce. Si la vieillesse la privait de l'ouïe et de la vue,
+comment était-elle assez robuste pour être venue de loin, toute seule,
+laver, à cette heure insolite, à cette source glacée où elle travaillait
+avec tant de force et d'activité? Cela était au moins digne de remarque.
+Mais ce qui m'étonna encore plus, c'est ce que j'éprouvai en moi-même:
+je n'eus aucun sentiment de peur, mais une répugnance, un dégoût
+invincible. Je passai mon chemin sans qu'elle tournât la tête. Ce ne fut
+qu'en arrivant chez moi que je pensai aux sorcières des lavoirs, et
+alors, j'eus très-peur, j'en conviens franchement, et rien au monde ne
+m'eût décidé à revenir sur mes pas.
+
+Une seconde fois, le même ami passait auprès des étangs de Thevet, vers
+deux heures du matin. Il venait de Linières, où il assure qu'il n'avait
+ni mangé ni bu, circonstance que je ne saurais garantir; il était seul,
+en cabriolet, suivi de son chien. Son cheval étant fatigué, il mit pied
+à terre à une montée et se trouva au bord de la route près d'un fossé où
+trois femmes lavaient, battaient et tordaient avec une grande activité,
+sans rien dire. Son chien se serra tout à coup contre lui sans aboyer.
+Il passa sans trop regarder; mais à peine eut-il fait quelques pas,
+qu'il entendit marcher derrière lui et que la lune dessina à ses pieds
+une ombre très-allongée. Il se retourna et vit une de ces femmes qui le
+suivait. Les deux autres venaient à quelque distance comme pour appuyer
+la première.
+
+--Cette fois, dit-il, je pensai bien aux lavandières; mais j'eus une
+autre émotion que la première fois. Ces femmes étaient d'une taille si
+élevée et celle qui me suivait avait tellement les proportions, la
+figure et la démarche d'un homme, que je ne doutai pas un instant
+d'avoir affaire à des plaisants de village, malintentionnés peut-être.
+J'avais une bonne trique à la main. Je me retournai en disant:
+
+«--Que me voulez-vous?
+
+«Je ne reçus point de réponse; et, ne me voyant pas attaqué, n'ayant pas
+de prétexte pour attaquer moi-même, je fus forcé de regagner mon
+cabriolet, qui était assez loin devant moi, avec cet être désagréable
+sur mes talons. Il ne me disait rien et semblait se faire un malin
+plaisir de me tenir sous le coup d'une attaque. Je tenais toujours mon
+bâton prêt à lui casser la mâchoire au moindre attouchement; et
+j'arrivai ainsi à mon cabriolet avec mon poltron de chien, qui ne disait
+mot et qui y sauta avec moi. Je me retournai alors, et, quoique j'eusse
+entendu jusque-là des pas sur les miens et vu une ombre marcher à côté
+de moi, je ne vis personne. Seulement, je distinguai, à trente pas
+environ en arrière, à la place où je les avais vues laver, ces trois
+grandes diablesses sautant, dansant et se tordant comme des folles sur
+le revers du fossé.
+
+Je vous donne cette histoire pour ce qu'elle vaut; mais elle m'a été
+racontée de très-bonne foi, et vous le garantis. Mettez cela en partie
+au chapitre des hallucinations.
+
+L'orme Râteau est un arbre magnifique, qui existait, dit-on, déjà grand
+et fort, au temps de Charles VII. Comme un orme qu'il est, il n'a pas de
+loin une grande apparence, et son branchage affecte assez la forme du
+râteau, dont il porte le nom. Mais ce n'est là qu'une coïncidence
+fortuite avec la légende traditionnelle qui l'a baptisé. De près, il
+devient imposant par sa longue tige élancée, sillonnée de la foudre et
+plantée comme un monument à un vaste carrefour des chemins communaux.
+Ces chemins, larges comme des prairies, incessamment tondus par les
+troupeaux du prolétaire, sont couverts d'une herbe courte, où la ronce
+et le chardon croissent en liberté. La plaine est ouverte à une grande
+distance, fraîche quoique nue, mais triste et solennelle malgré sa
+fertilité. Une croix de bois est plantée sur un piédestal de pierre qui
+est le dernier vestige de quatre statues fort anciennes disparues depuis
+la révolution de 93. Cette décoration monumentale dans un lieu si peu
+fréquenté atteste un respect traditionnel; et les paysans des environs
+ont une telle opinion de l'orme Râteau, qu'ils prétendent qu'on ne peut
+l'abattre, parce qu'il est sur la carte de Cassini. Mais ce chemin
+communal, abandonné aujourd'hui aux piétons, et que traverse à de rares
+intervalles le cheval d'un meunier ou d'un gendarme, était jadis une des
+grandes voies de communication de la France centrale. On l'appelle
+encore aujourd'hui le chemin des Anglais. C'était la route militaire, le
+passage des armées que franchit l'invasion, et que Duguesclin leur fit
+repasser l'épée dans le dos, après avoir délivré Sainte-Sévère, la
+dernière forteresse de leur occupation.
+
+Ce détail n'est consigné dans aucune histoire, mais la tradition est là
+qui en fait foi; et maintenant, voici la légende de l'orme Râteau, qui
+est jolie, malgré la nature des animaux qui y jouent leur rôle.
+
+Un jeune garçon gardait un troupeau de porcs autour de l'orme Râteau.
+Il regardait du côté de la Châtre, lorsqu'il vit accourir une grande
+bande armée qui dévastait les champs, brûlait les chaumières, massacrait
+les paysans et enlevait les femmes. C'étaient les Anglais, qui
+descendaient de la Marche sur le Berry et qui s'en allaient ravager
+Saint-Chartier. Le porcher éloigna son troupeau, se tint à distance et
+vit passer l'ennemi comme un ouragan. Quand il revint sous l'orme avec
+son troupeau, la peur qu'il avait ressentie fit place à une grande
+colère contre les Anglais et contre lui-même.
+
+--Quoi! pensa-t-il, nous nous laissons abîmer ainsi sans nous
+défendre?... Nous sommes trop lâches! Il y faut aller!
+
+Et, s'approchant de la statue de saint Antoine, qui était une des quatre
+autour de l'orme:
+
+--Bon saint Antoine, lui dit-il, il faut que j'aille contre ces Anglais,
+et je n'ai pas le temps de rentrer mes bêtes. Pendant ce temps-là, ces
+méchants-là nous feraient trop de mal. Prends mon bâton, bon saint, et
+veille sur mes porcs pendant trois jours et trois nuits; je te les
+donne en garde.
+
+Là-dessus, le jeune gars mit sa binette de porcher (qui est un court
+bâton avec un triangle de fer au bout) dans les mains de la statue, et,
+jetant là ses sabots, _s'en courut_ à Saint-Chartier, où, pendant trois
+jours et trois nuits, il fit rage contre les Anglais avec les bons
+garçons de l'endroit, soutenus des bons hommes d'armes de France. Puis,
+quand l'ennemi fut chassé, il s'en revint à son troupeau; il compta ses
+porcs, et pas un ne manquait; et cependant il avait passé là bien des
+traînards, bien des pillards et bien des loups attirés par l'odeur du
+carnage. Le jeune porcher reprit à saint Antoine son sceptre rustique,
+le remercia à genoux, et, sans rêver les hautes destinées et la grande
+mission de Jeanne Darc, content d'avoir au moins donné son coup de main
+à l'oeuvre de délivrance, il garda ses cochons comme devant.
+
+Une autre tradition plus confuse attribue à l'orme Râteau une moins
+bénigne influence. Des enfants, saisis de vertige, auraient eu
+l'horrible idée de jouer leur vie aux petits palets et auraient enterré
+vivant le perdant sous la pierre de saint Antoine.
+
+Mais voici la légende principale et toujours en crédit de l'orme Râteau.
+Un _monsieur_ s'y promène la nuit; il en fait incessamment le tour. On
+le voit là depuis que le monde est monde. Quel est-il? Nul ne le sait.
+Il est vêtu de noir, et il a vingt pieds de haut. C'est un _monsieur_,
+car _il suit les modes_; on l'a vu au siècle dernier en habit noir
+complet, culotte courte, souliers à boucles, l'épée au côté; sous le
+Directoire, on l'a vu en oreilles de chien et en large cravate.
+Aujourd'hui, il s'habille comme vous et moi; mais il porte toujours son
+grand râteau sur l'épaule, et gare aux jambes des gens ou des bêtes qui
+passent dans son ombre. Du reste, pas méchant homme, et ne se faisant
+connaître qu'à ceux qui ont _le secret_.
+
+Si vous n'y croyez, allez-y voir. Nous y avons été à l'heure solennelle
+du lever de la lune; nous l'avons appelé par tous les noms possibles, en
+lui disant toujours _monsieur_, très-poliment; mais nous n'avons pas
+trouvé le nom auquel il lui plaît de répondre, car il n'est pas venu;
+et, d'ailleurs, il n'aime pas la plaisanterie, et, pour le voir, il
+faut avoir peur de lui.
+
+Si vous aimez ces contes populaires et si vous voulez chercher plus
+sérieusement leur origine, lisez un livre à la fois très-savant et
+très-amusant, qui est l'ouvrage d'une femme, _la Normandie romanesque et
+merveilleuse_, par mademoiselle Amélie Bosquet; vous y retrouverez
+toutes les légendes de la France et celles de votre endroit par
+conséquent. Vous y apprendrez toute l'histoire des superstitions
+humaines, variant seulement par quelques détails, selon les localités:
+ceci est la preuve que l'humanité est encore bien près de son berceau,
+ou qu'elle est bien tenace et bien uniforme dans son aptitude à passer
+par le même chemin et à se nourrir des mêmes idées.
+
+Nous avons montré les souvenirs de l'antiquité modifiés dans les idées
+ou dans les rêves de la race berrichonne par l'influence du
+christianisme primitif et du moyen âge. Il y a là un monde de fantaisies
+perdu pour les classes éclairées, et qui tend aussi à s'effacer de la
+croyance et de la mémoire des classes rustiques. Il n'est donc pas sans
+intérêt de recueillir les fragments, épars dans toutes les provinces de
+France, de cette poésie terrible, riante ou burlesque, qui, dans un
+demi-siècle peut-être, n'aura plus ni bardes, ni rapsodes, ni adeptes.
+
+L'Allemagne passe pour être la terre classique du fantastique. Cela
+tient à ce que des écrivains anciens et modernes ont fixé la légende
+dans le poëme, le conte et la ballade. Notre littérature française,
+depuis le siècle de Louis XIV surtout, a rejeté cet élément comme
+indigne de la raison humaine et de la dignité philosophique. Le
+romantisme a fait de vains efforts pour dérider notre scepticisme; nous
+n'avons su qu'imiter la fantaisie allemande. Le merveilleux slave, bien
+autrement grandiose et terrifiant, nous a été révélé par des traductions
+incomplètes qui ne sont pas devenues populaires. On n'a pas osé imiter
+chez nous des sabbats lugubres et sanglants comme ceux d'Adam
+Mickiewicz.
+
+La France populaire des campagnes est tout aussi fantastique cependant
+que les nations slaves ou germaniques; mais il lui a manqué, il lui
+manquera probablement un grand poëte pour donner une forme précise et
+durable aux élans, déjà affaiblis, de son imagination.
+
+Une seule province de France est à la hauteur, dans sa poésie, de ce que
+le génie des plus grands poëtes et celui des nations les plus poétiques
+ont jamais produit: nous oserons dire qu'elle les surpasse. Nous voulons
+parler de la Bretagne. Mais la Bretagne, il n'y a pas longtemps que
+c'est la France. Quiconque a lu _les Barza-Breiz_, recueillis et
+traduits par M. de la Villemarqué, doit être persuadé avec moi,
+c'est-à-dire pénétré intimement de ce que j'avance. _Le Tribut de
+Nomenoé_ est un poëme de cent quarante vers, plus grand que l'_Iliade_,
+plus complet, plus beau, plus parfait qu'aucun chef-d'oeuvre sorti de
+l'esprit humain. _La Peste d'Éliant, les Nains, Desbreiz_ et vingt
+autres diamants de ce recueil breton attestent la richesse la plus
+complète à laquelle puisse prétendre une littérature lyrique. Il est
+même fort étrange que cette littérature, révélée à la nôtre par une
+publication qui est dans toutes les mains depuis plusieurs années, n'y
+ait pas fait une révolution. Macpherson a rempli l'Europe du nom
+d'Ossian; avant Walter Scott, il avait mis l'Écosse à la mode. Vraiment,
+nous n'avons pas assez fêté notre Bretagne, et il y a encore des lettrés
+qui n'ont pas lu les chants sublimes devant lesquels, convenons-en, nous
+sommes comme des nains devant des géants. Singulières vicissitudes que
+subissent le beau et le vrai dans l'histoire de l'art!
+
+Qu'est-ce donc que cette race armoricaine qui s'est nourrie, depuis le
+druidisme jusqu'à la chouannerie, d'une telle moelle? Nous la savions
+bien forte et fière, mais pas grande à ce point avant qu'elle eût chanté
+à nos oreilles. Génie épique, dramatique, amoureux, guerrier, tendre,
+triste, sombre, moqueur, naïf, tout est là! Et au-dessus de ce monde de
+l'action et de la pensée plane le rêve: les sylphes, les gnomes, les
+djinns de l'Orient, tous les fantômes, tous les génies de la mythologie
+païenne et chrétienne voltigent sur ces têtes exaltées et puissantes. En
+vérité, aucun de ceux qui tiennent une plume ne devrait rencontrer un
+Breton sans lui ôter son chapeau.
+
+Nous voici bien loin de notre humble Berry, où j'ai pourtant retrouvé,
+dans la mémoire des chanteurs rustiques, plusieurs romances et ballades
+exactement traduites, en vers naïfs et bien berrichons, des textes
+bretons publiés par M. de la Villemarqué. Revendiquerons-nous la
+propriété de ces créations, et dirons-nous qu'elles ont été traduites du
+berrichon dans la langue bretonne? Non.--Elles portent clairement leur
+brevet d'origine en tête. Le texte dit: _En revenant de Nantes_, etc.
+
+Et ailleurs: _Ma famille de Nantes_, etc.
+
+Le Berry a sa musique, mais il n'a pas sa littérature, ou bien elle
+s'est perdue comme aurait pu se perdre la poésie bretonne si M. de la
+Villemarqué ne l'eût recueillie à temps. Ces richesses inédites
+s'altèrent insensiblement dans la mémoire des bardes illettrés qui les
+propagent. Je sais plusieurs complaintes et ballades berrichonnes qui
+n'ont plus ni rime ni raison, et où, ça et là, brille un couplet d'une
+facture charmante, qui appartient évidemment à un texte original
+affreusement corrompu quant au reste.
+
+Pour être privée de ses archives poétiques, l'imagination de nos
+paysans n'est pas moins riche que celle des Allemands, et ce sens
+particulier de l'hallucination dont j'ai parlé l'atteste suffisamment.
+
+Une des plus singulières apparitions est celle des _meneurs de nuées_,
+autour des mares ou au beau milieu des étangs. Ces esprits nuisibles se
+montrent aux époques des débordements de rivières, et provoquent le
+fléau des pluies torrentielles intempestives. Autant qu'on peut saisir
+leurs formes vagues dans la trombe qu'ils soulèvent, on reconnaît parmi
+eux, assez souvent, des gens mal famés dans le pays, des gens qui ne
+possèdent rien, bien entendu, sur la terre du bon Dieu, et qui ne
+souhaitent que le mal des autres. Réunis aux génies des nuages, armés de
+pelles ou de balais, vêtus de haillons fangeux et incolores, ils
+s'agitent frénétiquement, _ils dansent et enragent_, comme disent les
+ballades bretonnes; et le voyageur attardé qui les aperçoit sur les
+flaques brumeuses semées dans les landes désertes, doit se hâter de
+gagner son gîte, sans les déranger et sans leur montrer qu'il les a vus.
+Certainement ils se mettraient, en bourrasque, à ses trousses, et il
+n'y ferait pas bon.
+
+On est étonné de voir combien les scènes de la nature impressionnent le
+paysan. Il semblerait qu'elles doivent agir davantage sur l'imagination
+des habitants des villes, et que l'homme, accoutumé dès son enfance à
+errer ou à travailler le jour et la nuit dans une même localité, en
+connaît si bien les détails et les différents aspects, qu'il ne puisse
+plus y ressentir ni étonnement ni trouble. C'est tout le contraire: le
+braconnier qui, depuis quarante ans, chasse au collet ou à l'affût, à la
+nuit tombante, voit les animaux même dont il est le fléau, prendre, dans
+le crépuscule, des formes effrayantes pour le menacer. Le pêcheur de
+nuit, le meunier qui vit sur la rivière même, peuplent de fantômes les
+brouillards argentés par la lune; l'éleveur de bestiaux qui s'en va lier
+les boeufs ou conduire les chevaux au pâturage, après la chute du jour
+ou avant son lever, rencontre dans sa haie, dans son pré, sur ses bêtes
+même, des êtres inconnus, qui s'évanouissent à son approche, mais qui le
+menacent en fuyant. Heureuses, selon nous, ces organisations
+primitives, à qui sont révélés les secrets du monde surnaturel, et qui
+ont le don de voir et d'entendre de si étranges choses! Nous avons beau
+faire, nous autres, écouter des histoires à faire dresser les cheveux
+sur la tête, nous battre les flancs pour y croire, courir la nuit dans
+les lieux hantés par les esprits, attendre et chercher la peur
+inspiratrice, mère des fantômes, le diable nous fuit comme si nous
+étions des saints: Lucifer défend à ses milices de se montrer aux
+incrédules.
+
+Les animaux sorciers ne sont pas rares: c'est pourquoi il faut faire
+attention à ce qu'on dit devant certains d'entre eux. Un métayer de nos
+environs voyait tous les jours un vieux lièvre s'arrêter à peu de
+distance de lui, se lécher les pattes, et le regarder d'un air narquois;
+or, ce métayer finit, en y faisant bien attention, par reconnaître son
+propriétaire sous le déguisement dudit lièvre. Il lui ôta son chapeau,
+pour lui faire entendre qu'il n'était point sa dupe et que la
+plaisanterie était inutile. Mais le bourgeois, qui était malin, parut ne
+pas comprendre, et continua à le surveiller sous cette apparence.
+
+Cela fâcha le métayer, qui était honnête homme, et que le soupçon
+blessait d'autant plus, que son maître, lorsqu'il venait chez lui sous
+figure de chrétien, ne lui marquait aucune méfiance. Il prit son fusil
+un beau soir, comptant bien lui faire peur, et le corriger de cette
+manie de faire le lièvre. Il essaya même de le coucher en joue; mais la
+preuve que cet animal n'était pas plus lièvre que vous et moi, c'est que
+le fusil ne l'inquiéta nullement, et qu'il se mit à rire.
+
+--Ah çà! écoutez, not' maître! s'écria le brave homme perdant patience;
+ôtez-vous de là, ou, aussi vrai que j'ai reçu le baptême, je vous
+flanque mon coup de fusil.
+
+M. _Trois-Étoiles_ ne se le fit pas dire deux fois: il vit que le paysan
+était _émalicé_ tout de bon, et, prenant la fuite, il ne reparut plus.
+
+On a vu souvent des animaux de ce genre, frappés et blessés, disparaître
+également; mais, le lendemain, la personne soupçonnée ne se montrait
+pas, et, si on allait chez elle, on la trouvait au lit, fort endommagée.
+On aurait pu retirer de son corps le plomb qui était entré dans celui
+de la bête, car, aussi vrai que ces choses se sont vues, c'était le même
+plomb.
+
+Un animal plus incommode encore que ceux qui espionnent l'ouvrier des
+champs, c'est celui _qui se fait porter_. Celui-là est un ennemi
+déclaré, qui n'écoute rien, et qui se montre sous diverses formes,
+quelquefois même sous celle d'un homme tout pareil à celui auquel il
+s'adresse. En se voyant ainsi face à face avec son sosie, on est fort
+troublé, et, quelque résistance qu'on fasse, il vous saute sur les
+épaules. D'autres fois, on sent son poids qui est formidable, sans rien
+voir et sans rien entendre. La plus mauvaise de ces apparitions est
+celle de la levrette blanche. Quand on l'aperçoit, d'abord elle est
+toute petite; mais elle grandit peu à peu, elle vous suit, elle arrive à
+la taille d'un cheval et vous monte sur le dos. Il est avéré qu'elle
+pèse deux ou trois mille livres; mais il n'y a point à s'en défendre, et
+elle ne vous quitte que quand vous apercevez la porte de votre maison.
+C'est quand on s'est attardé au cabaret qu'on rencontre cette bête
+maudite. Bien heureux quand elle n'est pas accompagnée de deux ou trois
+feux follets qui vous entraînent dans quelque marécage ou rivière pour
+vous y faire noyer.
+
+La cocadrille, bien connue au moyen âge, existe encore dans les ruines
+des vieux manoirs. Elle erre sur les ruines la nuit, et se tient cachée
+le jour dans la vase et les roseaux. Si on l'aperçoit alors, on ne s'en
+méfie point, car elle a la mine d'un petit lézard; mais ceux qui la
+connaissent ne s'y trompent guère et annoncent de grandes maladies dans
+l'endroit, si on ne réussit à la tuer avant qu'elle ait vomi son venin.
+Cela est plus facile à dire qu'à faire. Elle est à l'épreuve de la balle
+et du boulet, et, prenant des proportions effrayantes d'une nuit à
+l'autre, elle répand la peste dans tous les endroits où elle passe. Le
+mieux est de la faire mourir de faim, ou de la dégoûter du lieu qu'elle
+habite en desséchant les fosses et les marais à eaux croupissantes. La
+maladie s'en va avec elle.
+
+Le _follet, fadet_ ou _farfadet_, n'est point un animal, bien qu'il lui
+plaise d'avoir des ergots et une tête de coq; mais il a le corps d'un
+petit homme, et, en somme, il n'est ni vilain ni méchant, moyennant
+qu'on ne le contrariera pas. C'est un pur esprit, un bon génie connu en
+tout pays, un peu fantasque, mais fort actif et soigneux des intérêts de
+la maison. En Berry, il n'habite pas le foyer, il ne fait pas l'ouvrage
+des servantes, il ne devient pas amoureux des femmes. Il hante
+quelquefois les écuries comme ses confrères d'une grande partie de la
+France; mais c'est la nuit, au pâturage, qu'il prend particulièrement
+ses ébats. Il y rassemble les chevaux par troupes, se cramponne à leur
+crinière, et les fait galoper comme des fous à travers les prés. Il ne
+paraît pas se soucier énormément des gens à qui ces chevaux
+appartiennent. Il aime l'équitation pour elle-même; c'est sa passion, et
+il prend en amitié les animaux les plus ardents et les plus fougueux. Il
+les fatigue beaucoup, car on les trouve en sueur quand il s'en est
+servi; mais il les frotte et les panse avec tant de soin, qu'ils ne s'en
+portent que mieux. Chez nous, on connaît parfaitement les chevaux
+_pansés du follet_. Leur crinière est nouée par lui de milliards de
+noeuds inextricables.
+
+C'est une maladie du crin, une sorte de plique chevaline, assez
+fréquente dans nos pâturages. Ce crin est impossible à démêler, cela est
+certain; mais il est certain aussi qu'on peut le couper sans que
+l'animal en souffre, et que c'est le seul parti à prendre.
+
+Les paysans s'en gardent bien. Ce sont les étriers du follet; et, s'il
+ne les trouvait plus pour y passer ses petites jambes, il pourrait
+tomber; et, comme il est fort colère, il tuerait immédiatement la pauvre
+bête tondue.
+
+Le ministère de l'instruction publique va faire publier le recueil des
+chants populaires de la France. C'est une très-bonne idée, dont la
+réalisation devenait nécessaire; mais cela arrive bien tard, nous le
+craignons. Pour que la recherche fût tant soit peu complète, il faudrait
+envoyer dans chaque province une personne compétente, exclusivement
+chargée de ce soin. Les lettrés ou amateurs que l'on va consulter
+apporteront les récoltes du hasard. Qui donc aura eu le temps et la
+patience de reconstruire, parmi cent versions altérées d'une chose
+intéressante, le type primitif? S'il s'agit de recueillir le plus de
+poésies inédites qu'il sera possible, et, selon nous, toute
+l'importance, toute l'utilité de cette publication est là, le travail
+demanderait plusieurs années ou un grand nombre d'explorateurs. Les
+commentateurs ne manqueront pas; mais les véritables découvertes seront
+fort rares ou fort incomplètes, si l'on ne procède consciencieusement et
+par des recherches toutes spéciales.
+
+Notre avis est que la publication du texte musical serait indispensable.
+Dans la chanson populaire, les paroles se passent si peu de l'air, que,
+si vous les lisez, elles ne vous disent rien, tandis qu'elles vous
+surprennent, vous charment ou vous exaltent si vous les entendez
+chanter. C'est là, d'ailleurs, qu'il y aurait, _à coup sûr_, des
+merveilles à découvrir et à sauver du néant qui va les atteindre. La
+musique a toujours été plus négligée que la littérature par les
+gouvernements. Elle n'a pas d'archives; combien de chefs-d'oeuvre de
+maîtres inconnus ont péri et périront chaque jour! sans parler de
+chefs-d'oeuvre d'illustres maîtres qui n'ont jamais paru, et qui
+disparaîtront entièrement, faute d'une initiative ministérielle! La
+spéculation ne fera jamais ce travail de recherche consciencieuse, et
+jamais ne s'exposera au risque le plus insignifiant pour déterrer les
+trésors oubliés.
+
+Quoi qu'on en dise, il y a pour les arts, comme pour tous les progrès,
+des travaux que l'État seul peut entreprendre et diriger, tant que les
+artistes et les industriels n'auront pas de véritables corporations.
+
+Mais nous voici bien loin de notre sujet; rentrons-y en disant que les
+paysans sont de grands enfants et de vrais fous, peut-être; mais qu'il
+n'y a pas de vraie poésie sans un certain dérèglement d'imagination et
+beaucoup de naïveté.
+
+Le sujet n'est pas épuisé, il est peut-être inépuisable; car chaque jour
+amène une révélation, et arrache à ce vieux monde de superstitions, qui
+dure encore au fond des campagnes, un aveu de ses croyances, de ses
+terreurs, de sa poésie.
+
+Un de mes compatriotes berrichons, M. Laisnel de la Salle, a publié dans
+ces derniers temps (dans le _Moniteur de l'Indre_) une série
+d'excellents articles, qui, réunis en volume, constitueront une
+histoire spéciale de cette face de la vie rustique et prolétaire: les
+_Traditions, Préjugés, Dictons et Locutions populaires_ de nos
+localités. Cet ouvrage n'est pas un résumé de fantaisies, c'est une
+recherche consciencieuse de faits acquis à la croyance ou à l'habitude
+générale de nos hameaux et petites villes; ce n'en est pas moins un
+travail qui amuse et intéresse sans fatiguer l'esprit un seul instant.
+Nous avons trouvé avec plaisir, dans un des chapitres de ce livre, une
+mention explicative du _grand Bissêtre_, dont nous avions beaucoup
+entendu parler sans pouvoir deviner son origine, bien simple cependant.
+Mais les explications simples arrivent, on le sait, quand on est las de
+tirer par les cheveux les commentaires extravagants, et je n'en avais
+fait que de ceux-là.
+
+«Aux environs de la Châtre, dit notre auteur, le peuple croit qu'une
+sorte de génie malfaisant (qu'il appelle le _grand Bissêtre_) préside
+aux événements qui ont lieu dans les années bissextiles. On dit que,
+lorsqu'une femme accouche dans l'année où le _Bissêtre saute_ elle met
+immanquablement au monde une fille ou deux jumeaux, et reste sept ans
+sans avoir d'enfants.
+
+«À Dijon, en ces sortes d'années,» dit la Monnoye, «le vulgaire pense
+que _Bissêtre cor_ (court), et qu'ainsi on ne doit rien entreprendre
+d'important.»
+
+«Bissêtre est donc un vieux mot dérivé de Bissexte, et était synonyme de
+_malheur, infortune_.
+
+ «Pour ce que Bissextre eschiet,
+ L'an en sera tout desbauchiet.»
+
+(Molinet.--_Le Calendrier_.)
+
+«Cette année était bissextile, et le Bissexte tomba de fait sur les
+traîtres.» (Orderic Vital, lib. XIII.)
+
+«La mauvaise influence de l'année bissextile était proverbiale au moyen
+âge. Cette superstition remonte aux Romains.--Voyez Macrobe.» (Génin,
+_Lexique comparé_.)
+
+«Bissêtre signifie aussi, dans notre patois, enfant vif et turbulent,
+enfant terrible.»
+
+Dans certaines campagnes, le Bissêtre, et c'est ce qui nous avait
+empêché de songer à l'année bissextile, n'est pas obligé de _courir_ à
+certaines époques. Il court les champs, les étangs, les marécages, d'où
+il fait sortir les pestilences et mauvaises fièvres.
+
+La _poule noire_ est consacrée, dans presque toute la France, aux
+incantations nocturnes. Chez nous, la manière dont M. Laisnel de la
+Salle raconte son emploi est à peu près identique dans toute la vallée
+Noire.
+
+«Ordinairement, dit-il, lorsque les paysans veulent avoir une entrevue
+avec le diable, ils se rendent à minuit à l'embranchement de quatre
+chemins, et, là, tenant la poule, ils crient par trois fois:
+
+«--Qui veut acheter ma poule noire?
+
+«J'ignore ce que les anciens pensaient de la _poule noire_; mais je sais
+qu'ils appelaient un homme heureux _gallinae filius albae_.»
+
+Après M. Laisnel de la Salle, on n'a plus qu'à glaner; mais on glane
+longtemps dans un champ aussi fertile que celui de l'imagination
+populaire.
+
+Le _casseux_ de bois est le fantôme des forêts. On n'a pas l'esprit bien
+tranquille quand on va faire, de nuit, sa provision de fagots sur la
+terre du prochain. C'est alors que l'on entend des bruits étranges de
+chouettes effrayées et de branches cassées par la course des sangliers
+dans les taillis; c'est alors que, par un temps calme, on sent venir un
+rapide et inexplicable ouragan qui rase le sol et brise au pied les
+jeunes arbres; c'est alors que, marchant de tige en tige, à fantastiques
+enjambées, le gnome à la longue chevelure vient vous dire: «Que fais-tu
+là?»
+
+Nous avons parlé déjà quelque part du _ramasseux de rosée_, un
+propriétaire matinal qui promène sur les prairies un chiffon au moyen
+duquel toute l'humidité d'un pré passe dans le sien. Mais il ne faut pas
+croire qu'il suffirait d'imiter cette simple opération pour obtenir
+d'aussi magnifiques résultats. D'abord, on n'est jamais bien certain
+quand, à travers la brume blanchâtre, on aperçoit l'opérateur, que ce
+soit un sorcier ou son _domestique_, c'est-à-dire le démon qui le sert,
+et qui s'habille à sa ressemblance. Dans tous les cas, il faut être bien
+_savant_ pour faire sa fortune de cette manière.
+
+Il n'y a pas longtemps que nous avons découvert chez nous le _lubin_
+d'origine normande dont nous avait parlé mademoiselle Amélie Bosquet
+dans son excellent livre; mais, dans nos champs, au lieu de hanter les
+cimetières, ce farfadet se montre favorable aux moissons, et sème
+derrière les bons laboureurs; pourtant il ne faudrait pas le contrarier,
+car il pourrait bien semer du _bédouin_ et de l'ivraie à la place de
+froment, _si c'était son idée_.
+
+Le _lupeux_ est un être franchement désagréable. Un de nos amis,
+parcourant les steppes marécageux de la Brenne avec un guide, entendit
+non loin de lui, dans le crépuscule du soir, une voix humaine assez
+douce, qui, d'un ton enjoué, ou plutôt goguenard, répétait de place en
+place: _Ah! ah!_ Il regarda de tous côtés, ne vit rien, et dit à
+l'indigène qui l'accompagnait:
+
+--Voilà quelqu'un de bien étonné. Est-ce à cause de nous?
+
+Le guide ne répondit rien. Ils continuent à marcher. La voix les
+suivait, et, a chaque mouvement que faisait notre ami, s'écriait: _Ah!
+ah!_ d'une manière si moqueuse et si gaie, qu'il ne put s'empêcher de
+rire en lui répondant:
+
+--Eh bien, quoi donc?
+
+--Taisez-vous, pour l'amour du bon Dieu, lui dit son guide en lui
+serrant le bras; ne lui parlez pas, n'ayez pas l'air de l'entendre. Si
+vous lui répondez encore une fois, nous sommes perdus.
+
+Notre ami, qui connaît bien les terreurs du paysan, ne s'obstina pas,
+et, quand ils furent assez loin de l'invisible persifleur:
+
+--Ah çà! lui dit-il, c'est un oiseau, une espèce de chouette?
+
+--Ah bien, oui, dit l'autre, un bel oiseau! C'est le lupeux! Ça commence
+par rire; ça vous tire de votre chemin, ça vous emmène, et puis ça se
+fâche et ça vous noie dans les fondrières.
+
+Nous demanderons à M. Laisnel de la Salle de nous parler du lupeux, et
+de retrouver l'étymologie du nom, qui presque toujours le met avec
+succès sur la trace originaire de la tradition.
+
+La nuit de Noël est, en tout pays, la plus solennelle crise du monde
+fantastique. Toujours, par suite de ce besoin qu'éprouvent les hommes
+primitifs de compléter le miracle religieux par le merveilleux de leur
+vive imagination, dans tous les pays chrétiens, comme dans toutes les
+provinces de France, le coup de minuit de la messe de Noël ouvre les
+prodiges du sabbat, en même temps qu'il annonce la commémoration de
+l'ère divine. Le ciel pleut des bienfaits à cette heure sacrée; aussi
+l'enfer vaincu, voulant disputer encore au Sauveur la conquête de
+l'humanité, vient-il s'offrir à elle pour lui donner les biens de la
+terre, sans même exiger en échange le sacrifice du salut éternel: c'est
+une flatterie, une avance gratuite que Satan fait à l'homme. Le paysan
+pense qu'il peut en profiter. Il est assez malin pour ne pas se laisser
+prendre au piége; il se croit bien aussi rusé que le diable, et il ne se
+trompe guère.
+
+Dans notre vallée Noire, le _métayer fin_, c'est-à-dire savant dans la
+cabale et dans l'art de faire prospérer le _bestiau_ par tous les moyens
+naturels et surnaturels, s'enferme dans son étable au premier coup de la
+messe; il allume sa lanterne, ferme toutes ses _huisseries_ avec le plus
+grand soin, prépare certains charmes, que le _secret_ lui révèle, et
+reste là, _seul de chrétien_, jusqu'à la fin de la messe.
+
+Dans ma propre maison, à moi qui vous raconte ceci, la chose se passe
+ainsi tous les ans, non pas sous nos yeux, mais au su de tout le monde,
+et de l'aveu même des métayers.
+
+Je dis: Non pas sous nos yeux, car le charme est impossible si un regard
+indiscret vient le troubler. Le métayer, plus défiant qu'il n'est
+possible d'être curieux, se barricade de manière à ne pas laisser une
+fente; et, d'ailleurs, si vous êtes là quand il veut entrer dans
+l'étable, il n'y entrera point; il ne fera pas sa conjuration, et gare
+aux reproches et aux contestations s'il perd des bestiaux dans l'année:
+c'est vous qui lui aurez causé le dommage.
+
+Quant à sa famille, à ses serviteurs, à ses amis et voisins, il n'y a
+pas de risque qu'ils le gênent dans ses opérations mystérieuses. Tous
+convaincus de l'utilité souveraine de la chose, ils n'ont garde d'y
+apporter obstacle. Ils s'en vont bien vite à la messe, et ceux que leur
+âge ou la maladie retient à la maison ne se soucient nullement d'être
+initiés aux terribles émotions de l'opération. Ils se barricadent de
+leur côté, frissonnant dans leur lit si quelque bruit étrange fait
+hurler les chiens et mugir les troupeaux.
+
+Que se passe-t-il donc alors entre le _métayer fin_ et le bon compère
+_Georgeon_? Qui peut le dire? Ce n'est pas moi; mais bien des versions
+circulent dans les veillées d'hiver, autour des tables où l'on casse les
+noix pour le pressoir; bien des histoires sont racontées, qui font
+dresser les cheveux sur la tête.
+
+D'abord, pendant la messe de minuit, les bêtes parlent, et le métayer
+doit s'abstenir d'entendre leur conversation. Un jour, le père
+Casseriot, qui était faible à l'endroit de la curiosité, ne put se tenir
+d'écouter ce que son boeuf disait à son âne.
+
+--Pourquoi que t'es triste, et que tu ne manges point? disait le boeuf.
+
+--Ah! mon pauvre vieux, j'ai un grand chagrin, répondit l'âne. Jamais
+nous n'avons eu si bon maître, et nous allons le perdre!
+
+--Ce serait grand dommage, reprit le boeuf, qui était un esprit calme et
+philosophique.
+
+--Il ne sera plus de ce monde dans trois jours, reprit l'âne, dont la
+sensibilité était plus expansive, et qui avait des larmes dans la voix.
+
+--C'est grand dommage, grand dommage! répliqua le boeuf en ruminant.
+
+Le père Casseriot eut si grand'peur, qu'il oublia de faire son charme,
+courut se mettre au lit, y fut pris de fièvre chaude, et mourut dans les
+trois jours.
+
+Le valet de charrue Jean, de Chassignoles, a vu une fois, au coup de
+l'élévation de la messe, les boeufs sortir de l'étable en faisant grand
+bruit, et se jetant les uns contre les autres, comme s'ils étaient
+poussés d'un aiguillon vigoureux; mais il n'y avait personne pour les
+conduire ainsi, et ils se rendirent seuls à l'abreuvoir, d'où, après
+avoir bu d'une soif qui n'était pas ordinaire, ils rentrèrent à l'étable
+avec la même agitation et la même obéissance. Curieux et sceptique, il
+voulut en savoir le fin mot. Il attendit sous le portail de la grange,
+et en vit sortir, au dernier coup de la cloche, le métayer, son maître,
+reconduisant un homme qui ne ressemblait à aucun autre homme, et qui lui
+disait:
+
+--Bonsoir, Jean; à l'an prochain!
+
+Le valet de charrue s'approcha pour le regarder de plus près; mais
+qu'était-il devenu? Le métayer était tout seul, et, voyant l'imprudent:
+
+--Par grand bonheur, mon gars, lui dit-il, que tu ne lui as point parlé;
+car, s'il avait seulement regardé de ton côté, tu ne serais déjà plus
+vivant à cette heure!
+
+Le valet eut si grand'peur, que jamais plus il ne s'avisa de regarder
+quelle main mène boire les boeufs pendant la nuit de Noël.
+
+
+
+
+III
+
+LES TAPISSERIES DU CHÂTEAU DE BOUSSAC
+
+
+Le Berry n'est pas ce qu'on le juge quand on l'a traversé seulement par
+les routes royales, dans ses parties plates et tristes, de Vierzon à
+Châteauroux, à Issoudun ou à Bourges. C'est vers la Châtre qu'il prend
+du style et de la couleur; c'est vers ses limites avec la Marche qu'il
+devient pittoresque et vraiment beau.
+
+En remontant l'Indre jusque vers les hauteurs où il cache sa source, on
+arrive à Sainte-Sévère, ancienne ville bâtie en précipice sur le versant
+rapide au fond duquel coule la rivière. Jusqu'à nos jours, il était
+presque courageux de descendre la rue principale et de traverser le gué.
+À présent, routes et ponts se hâtent de rendre la circulation facile et
+sûre aux sybarites de la nouvelle génération. Sainte-Sévère est illustre
+dans les annales du Berry et dans celles de la France; c'est la dernière
+place de guerre qui fut arrachée aux Anglais sur notre ancien sol. Ils y
+soutinrent un assaut terrible, où le brave Duguesclin, _aidé de ses bons
+hommes d'armes et des rudes gars de l'endroit_ les battit en brèche avec
+fureur. Ils furent forcés promptement de se rendre et d'évacuer la
+forteresse, qui élève encore ses ruines formidables et le squelette de
+sa grande tour sur un roc escarpé. Nous l'avons vue entière et fendue de
+haut en bas par une grande lézarde garnie de lierre; monument glorieux
+pour le pays, et superbe pour les peintres. Mais, durant
+l'avant-dernier hiver, la moitié de la tour fendue s'écroula tout à coup
+avec un fracas épouvantable, qui fut entendu à plusieurs lieues de
+distance. Telle qu'elle est maintenant, cette moitié de tour est encore
+belle et menaçante pour l'imagination; mais, comme elle est trop
+menaçante en réalité pour les habitations voisines, et surtout pour le
+nouveau château bâti au pied, il est probable qu'avant peu, soit par la
+main des hommes, soit par celle du temps, elle aura entièrement disparu.
+On a longtemps conservé dans l'église de Sainte-Sévère le dernier
+étendard arraché aux Anglais. Nous ignorons s'il y est encore; on nous a
+dit qu'il était conservé au château par M. le comte de Vilaines, dont le
+nouveau parc, jeté en pente abrupte sur le flanc du ravin, est une
+promenade admirable. Non loin de Sainte-Sévère, on entre, par Boussac,
+dans le département de la Creuse. Mais, jusqu'à Roul-Sainte-Croix,
+quatre lieues au delà; sur l'arête élevée des collines qui forment comme
+une limite naturelle aux deux provinces du Berry et de la Marche, on
+foule encore l'ancien sol _berruyer_. Les paysans parlent presque tous
+la langue d'_oc_ et la langue d'_oil_, et, dans sa sauvagerie marchoise,
+la campagne conserve encore quelque chose de la naïveté berrichonne.
+
+Boussac est un précipice encore plus accusé que Sainte-Sévère. Le
+château est encore mieux situé sur les rocs perpendiculaires qui bordent
+le cours de la petite Creuse. Ce castel, fort bien conservé, est un joli
+monument du moyen âge, et renferme des tapisseries qui mériteraient
+l'attention et les recherches d'un antiquaire.
+
+J'ignore si quelque indigène s'est donné le soin de découvrir ce que
+représentent ou ce que signifient ces remarquables travaux ouvragés,
+longtemps abandonnés aux rats, ternis par les siècles, et que l'on
+répare maintenant à Aubusson avec succès. Sur huit larges panneaux qui
+remplissent deux vastes salles (affectées au local de la
+sous-préfecture), on voit le portrait d'une femme, la même partout,
+évidemment; jeune, mince, longue, blonde et jolie; vêtue de huit
+costumes différents, tous à la mode de la fin du XVe siècle. C'est la
+plus piquante collection des modes patriciennes de l'époque qui subsiste
+peut-être en France: habit du matin, habit de chasse, habit de bal,
+habit de gala et de cour, etc. Les détails les plus coquets, les
+recherches les plus élégantes y sont minutieusement indiqués. C'est
+toute la vie d'une merveilleuse de ce temps-là. Ces tapisseries, d'un
+beau travail de haute lisse, sont aussi une oeuvre de peinture fort
+précieuse, et il serait à souhaiter que l'administration des beaux-arts
+en fit faire des copies peintes avec exactitude pour enrichir nos
+collections nationales, si nécessaires aux travaux modernes des
+artistes.
+
+Je dis des copies, parce que je ne suis pas partisan de l'accaparement
+un peu arbitraire, dans les capitales, des richesses d'art éparses sur
+le sol des provinces. J'aime à voir ces monuments en leur lieu, comme un
+couronnement nécessaire à la physionomie historique des pays et des
+villes. Il faut l'air de la campagne de Grenade aux fresques de
+l'Alhambra. Il faut celui de Nîmes à la Maison Carrée. Il faut de même
+l'entourage des roches et des torrents au château féodal de Boussac; et
+l'effigie des belles châtelaines est là dans son cadre naturel.
+
+Ces tapisseries attestent une grande habileté de fabrication et un grand
+goût mêlés à un grand savoir naïf chez l'artiste inconnu qui en a tracé
+le dessin et indiqué les couleurs. Le pli, le mat et les lustrés des
+étoffes, la manière, ce qu'on appellerait aujourd'hui le _chic_ dans la
+coupe des vêtements, le brillant des agrafes de pierreries, et jusqu'à
+la transparence de la gaze, y sont rendus avec une conscience et une
+facilité dont les outrages du temps et de l'abandon n'ont pu triompher.
+
+Dans plusieurs de ces panneaux, une belle jeune enfant, aussi longue et
+ténue dans son grand corsage et sa robe en gaîne que la dame châtelaine,
+vêtue plus simplement, mais avec plus de goût peut-être, est représentée
+à ses côtés, lui tendant ici l'aiguière et le bassin d'or, là un panier
+de fleurs ou des bijoux, ailleurs l'oiseau favori. Dans un de ces
+tableaux, la belle dame est assise en pleine face, et caresse de chaque
+main de grandes licornes blanches qui l'encadrent comme deux supports
+d'armoiries. Ailleurs, ces licornes, debout, portent à leurs côtés des
+lances avec leur étendard. Ailleurs encore, la dame est sur un trône
+fort riche, et il y a quelque chose d'asiatique dans les ornements de
+son dais et de sa parure splendide.
+
+Mais voici ce qui a donné lieu à plus d'un commentaire: le croissant est
+semé à profusion sur les étendards, sur le bois des lances d'azur, sur
+les rideaux, les baldaquins et tous les accessoires du portrait. La
+licorne et le croissant sont les attributs gigantesques de cette
+créature fine, calme et charmante. Or, voici la tradition.
+
+Ces tapisseries viennent, on l'affirme, de la tour de Bourganeuf, où
+elles décoraient l'appartement du malheureux Zizim; il en aurait fait
+présent au seigneur de Boussac, Pierre d'Aubusson, lorsqu'il quitta la
+prison pour aller mourir empoisonné par Alexandre VI. On a longtemps cru
+que ces tapisseries étaient turques. On a reconnu récemment qu'elles
+avaient été fabriquées à Aubusson, où on les répare maintenant. Selon
+les uns, le portrait de cette belle serait celui d'une esclave adorée
+dont Zizim aurait été forcé de se séparer en fuyant à Rhodes; selon un
+de nos amis, qui est, en même temps, une des illustrations de notre
+province[2], ce serait le portrait d'une dame de Blanchefort, nièce de
+Pierre d'Aubusson, qui aurait inspiré à Zizim une passion assez vive,
+mais qui aurait échoué dans la tentative de convertir le héros musulman
+au christianisme. Cette dernière version est acceptable, et voici
+comment j'expliquerais le fait: lesdites tentures, au lieu d'être
+apportées d'Orient et léguées par Zizim à Pierre d'Aubusson, auraient
+été fabriquées à Aubusson par l'ordre de ce dernier, et offertes à Zizim
+en présent pour décorer les murs de sa prison, d'où elles seraient
+revenues, comme un héritage naturel, prendre place au château de
+Boussac. Pierre d'Aubusson, grand maître de Rhodes, était très-porté
+pour la religion, comme chacun sait (ce qui ne l'empêcha pas de trahir
+d'une manière infâme la confiance de Bajazet); on sait aussi qu'il fit
+de grandes tentatives pour lui faire abandonner la foi de ses pères.
+Peut-être espéra-t-il que son amour pour la demoiselle de Blanchefort
+opérerait ce miracle. Peut-être lui envoya-t-il la représentation
+répétée de cette jeune beauté dans toutes les séductions de sa parure,
+et entourée du croissant en signe d'union future avec l'infidèle, s'il
+consentait au baptême. Placer ainsi sous les yeux d'un prisonnier, d'un
+prince musulman privé de femmes, l'image de l'objet désiré, pour
+l'amener à la foi, serait d'une politique tout à fait conforme à
+l'esprit jésuitique. Si je ne craignais d'impatienter mon lecteur, je
+lui dirais tout ce que je vois dans le rapprochement ou l'éloignement
+des licornes (symboles de virginité farouche, comme on sait) de la
+figure principale. La dame, gardée d'abord par ces deux animaux
+terribles, se montre peu à peu placée sous leur défense, à mesure que
+les croissants et le pavillon turc lui sont amenés par eux. Le vase et
+l'aiguière qu'on lui présente ensuite ne sont-ils pas destinés au
+baptême que l'infidèle recevra de ses blanches mains? Et, lorsqu'elle
+s'assied sur le trône avec une sorte de turban royal au front,
+n'est-elle pas la promesse d'hyménée, le gage de l'appui qu'on assurait
+à Zizim pour lui faire recouvrer son trône, s'il embrassait le
+christianisme, et s'il consentait à marcher contre les Turcs à la tête
+d'une armée chrétienne? Peut-être aussi cette beauté est-elle la
+personnification de la France. Cependant, c'est un portrait, un portrait
+toujours identique, malgré ses diverses attitudes et ses divers
+ajustements. Je ne demanderais, maintenant que je suis sur la trace de
+cette explication, qu'un quart d'heure d'examen nouveau desdites
+tentures pour trouver, dans le commentaire des détails que ma mémoire
+omet ou amplifie à mon insu, une solution tout aussi absurde qu'on
+pourrait l'attendre d'un antiquaire de profession.
+
+[Note 2: M. de la Touche, qui a chanté en beaux vers et décrit en
+noble prose les grâces et les grandeurs des sites du Berry et de la
+Marche.]
+
+Car, après tout, le croissant n'a rien d'essentiellement turc, et on le
+trouve sur les écussons d'une foule de familles nobles en France. La
+famille des Villelune, aujourd'hui éteinte, et qui a possédé grand
+nombre de fiefs en Berry, avait des croissants pour blason. Ainsi nous
+avons cherché, et il reste à trouver: c'est le dernier mot à des
+questions bien plus graves.
+
+À deux lieues de Boussac, à travers des sentiers de sable fin semé de
+rochers, et souvent perdus dans la bruyère, on arrive aux pierres
+Jomâtres, ou _Jo-math_, comme disent nos savants, ou _Jomares_, comme
+disent les rustiques. C'est un véritable cromlech gaulois, dont j'ai
+peut-être beaucoup trop parlé dans un roman intitulé _Jeanne_, mais que
+l'on peut toujours explorer avec intérêt, qu'on soit artiste ou savant.
+Le lieu est austère, découvert et imposant, sous un ciel vaste et jeté
+au sein d'une nature pâle et dépouillée qui a un grand cachet de
+solitude et de tristesse.
+
+
+
+
+V
+
+LES BORDS DE LA CREUSE
+
+
+L'histoire des manoirs féodaux des bords de la Creuse n'offre, durant
+tout le moyen âge, qu'un série de petites guerres de voisin à voisin,
+et l'on pourrait dire de cousin à cousin. Il ne paraît pas que ces
+turbulents hobereaux aient pris souvent parti dans les grandes guerres
+civiles qui désolaient la France. Leurs exploits se tournaient vers les
+croisades, où plusieurs ont acquis du renom et dépensé leur bien.
+Aussitôt rentrés chez eux, ils n'avaient plus pour aliment à leur
+activité que les procès, presque toujours dénoués à main armée. Ils se
+mariaient dans le pays, c'est-à-dire que toutes les familles nobles
+étaient assez étroitement alliées les unes aux autres; mais il ne paraît
+pas que ce fût une raison pour s'entendre. Il n'est guère de succession
+qui n'ait donné lieu à des querelles, à des combats et à des assauts
+plus ou moins meurtriers.
+
+Il résulte de la petitesse des intérêts personnels qui se sont débattus
+dans ces romantiques demeures, que l'histoire des châtellenies
+berruyères et marchoises, bien que très-agitée, est sans attrait réel.
+Quelques épisodes comiques, quelques discussions et conventions bizarres
+entre les couvents et les châteaux, à propos de redevances et de dîmes
+contestées, viennent seuls rompre la monotonie de ces éternelles
+escarmouches.
+
+Après la féodalité, les vieilles forteresses prennent parti dans les
+guerres de religion, mais presque toujours avec un caractère de
+personnalité fort étroit. C'est pourquoi l'on peut dire que nul pays n'a
+moins d'histoire que le bas Berry. Le dernier siége que soutint le vieux
+manoir de Gargilesse fut livré contre un partisan du grand Condé.
+L'affaire dura vingt-quatre heures; un gendarme y fut blessé, la petite
+garnison se rendit _faute de vivres_. La puissance des hobereaux s'en
+allait pièce à pièce devant les idées et les besoins d'unité que
+Richelieu avait semés, et que les orgies de la Fronde ne pouvaient
+étouffer, comme leurs vieilles forteresses s'en allaient pierre à pierre
+devant les ressources nouvelles de l'artillerie de campagne. Richelieu
+avait décrété et commencé la destruction de tous ces nids de vautours;
+Louis XIV l'acheva.
+
+Ce qui n'a pas du tout d'histoire, c'est le rivage agreste de cette
+partie de la Creuse encaissée entre deux murailles de micaschiste et de
+granit, depuis les rochers Martin jusqu'aux ruines de Châteaubrun. Là
+n'existe aucune voie de communication qui ait pu servir aux petites
+années des anciens seigneurs. Le torrent capricieux et tortueux, trop
+hérissé de rochers quand les eaux sont basses, trop impétueux quand
+elles s'engouffrent dans leurs talus escarpés, n'a jamais été navigable.
+On peut donc s'y promener à l'abri de ces réflexions, tristes et
+humiliantes pour la nature humaine, que font naître la plupart des lieux
+_à souvenirs_. Ces petits sentiers, tantôt si charmants quand ils se
+déroulent sur le sable fin du rivage ou parmi les grandes herbes
+odorantes des prairies, tantôt si rudes quand il faut les chercher de
+roche en roche dans un chaos d'écroulements pittoresques, n'ont été
+tracés que par les petits pieds des troupeaux et de leurs _pâtours_.
+C'est une Arcadie, dans toute la force du mot.
+
+Si l'on suit la Creuse jusqu'à Croyent, où elle est encore plus
+encaissée et plus fortifiée par les rochers en aiguille, on en a pour
+une journée de marche dans ce désert enchanté. Une journée d'Arcadie au
+coeur de la France, c'est tout ce que l'on peut demander au temps où
+nous vivons.
+
+Mais, quand nous disons _ce désert_, c'est dans un sens que nous
+devrions nous reprocher comme trop aristocratique, car ce pays est
+fréquenté par une population de pêcheurs, de meuniers et de gardeurs de
+troupeaux. Mais c'est assez l'habitude des gens qui ont la prétention
+d'appartenir à la civilisation, de se croire seuls quand ils n'ont
+affaire qu'à des esprits rustiques, étrangers à leurs préoccupations.
+Sans dédaigner en aucune façon ces êtres naïfs, et très-souvent
+excellents, on peut cependant dire avec quelque raison qu'ils font
+partie de la nature vierge qui leur sert de cadre. Ils ont pour nous le
+mérite de ne rien déranger à son harmonie et de ne pas voir au delà de
+ses étroits horizons. On n'a pas à craindre qu'ils ne racontent la
+légende du manoir dont les ruines se dressent au sommet de leurs
+collines. Ils l'ont si bien oubliée, qu'ils s'étonnent d'une question à
+ce sujet. Ils ont un mot qui résume pour eux toute l'histoire du monde;
+ce mot, c'est _dans les temps_, mot vague et mystérieux, qui couvre pour
+eux un abîme impénétrable, inutile à creuser, «Cet endroit a été habité
+_dans les temps.--Dans les temps_, on dit qu'il s'y est fait du
+mal.--Il paraît que, _dans les temps_, le monde se battait toujours.»
+N'en demandez pas davantage: le pourquoi et le comment n'existent pas.
+
+On est donc très-étonné de trouver quelquefois, chez cet homme rustique,
+une certaine préoccupation et une certaine notion, que l'on pourrait
+appeler divinatoire, des événements primitifs dont la terre a été le
+théâtre et dont l'homme n'a pas été le témoin. Le paysan se demande
+quelquefois la cause de ces formes capricieuses et de ces accidents
+pittoresques qui tourmentent le sol sous ses pas. Il vous dit que le feu
+a tout cuit dans la terre, et que les pierres ont poussé, _dans les
+temps_, comme poussent maintenant les arbres; notion très-juste, à coup
+sûr, dans une région qui porte la trace de soulèvements considérables.
+
+D'où vient cette tradition dans des esprits complètement incultes? Du
+raisonnement et de la comparaison. On se tromperait bien si l'on
+supposait que le paysan ne réfléchit pas. Il rêve plus qu'il ne pense,
+il est vrai; mais sa rêverie est pleine de hardiesses d'autant plus
+ingénieuses qu'elles ne sont pas entravées par les notions d'autrui.
+
+Si une race d'hommes mérite le bonheur, c'est à coup sûr la race
+agricole. Ce bonheur serait si peu exigeant! Quand on regarde la
+frugalité de ses habitudes et que l'on écoute ses plaintes, on s'étonne
+du peu qu'il faudrait pour satisfaire l'ambition du paysan: celui-ci
+rêve de deux vaches qu'il pourrait mettre dans son pré; celui-là, d'un
+bout de pré qui suffirait à ses deux vaches. On a tort de croire que
+rien ne contenterait l'avidité croissante du paysan. Il ne désire
+généralement que ce qu'il peut cultiver lui-même: si, par exception, son
+esprit s'inquiète des besoins de la civilisation, il s'en va, il cesse
+d'être paysan.
+
+Le fait d'une haute sagesse économique serait d'entretenir chez le
+paysan cet amour de la terre et du chez soi, auquel il renonce avec tant
+de répugnance ou par suite d'instincts tellement exceptionnels.
+
+Quels services ne rend-il pas, en effet, à la société, cet homme sobre
+et patient que rien ne rebute, et qui porte l'effort constant de sa vie
+dans des solitudes où nul autre que lui ne voudrait planter sa tente?
+Rien ne le rebute dans cette tâche d'isolement et de labeur. Donnez-lui
+ou confiez-lui à de bonnes conditions un peu de terre, fût-ce sur la
+cime d'un rocher ou sur le bord d'un torrent dévastateur, il trouvera
+moyen de s'y installer. Il ne vous demandera ni chemin, ni vastes
+établissements, ni dépenses sérieuses. Acclimaté et habitué à tous les
+inconvénients de la région où il est né, il persiste à travailler et à
+vivre quelquefois dans des conditions devant lesquelles reculeraient des
+colonies amenées à grands frais. Les grandes découvertes modernes de
+l'agriculture, les machines et le drainage, ne sont applicables qu'aux
+plaines. Dans les régions accidentées où les transports ne se font qu'à
+dos de mulet, la bêche, c'est-à-dire le bras de l'homme, peut seul tirer
+parti de ces précieux filons de terre extrafine qui glissent et
+s'accumulent dans les intervalles des rochers. Qui de nous voudrait se
+charger de disputer, sa vie durant, ce terreau à la roche qui l'enserre,
+et d'habiter cette chaumière isolée au bord du précipice? Le paysan s'y
+plaît cependant, hiver comme été; il s'y acharne contre l'eau fougueuse
+et la pierre obstinée! Creuser et briser, voilà toute sa vie. C'est une
+vie d'ermite, c'est un travail de castor. Cet homme aurait le droit
+d'être sauvage. Loin de là, il est doux, hospitalier, enjoué; il prend
+en amitié le passant qui regarde son labeur et admire sa montagne. Ce
+que nous disons là ne s'applique pas en particulier aux bords de la
+Creuse, qui ne sont que des gorges profondes, sillonnant de vastes
+plateaux fertiles et praticables; mais, si nous avons raison
+relativement à d'étroits espaces dont le paysan sait, à force de
+patience, utiliser les escarpements, combien notre sollicitude ne
+doit-elle pas s'étendre à des populations entières, oubliées et perdues
+dans les montagnes arides qui sillonnent d'autres parties de la France!
+
+
+
+
+GARGILESSE
+
+
+Grâce à une bonne tendance générale, les artistes et les poëtes
+commencent à savoir et à dire que la France est un des plus beaux pays
+du monde, et qu'il n'est pas nécessaire, comme on l'a cru trop longtemps
+et comme la mode le prétend encore, de franchir les Alpes pour trouver
+la nature belle et le ciel doux. Si, comme toutes les vastes contrées,
+la France a de vastes espaces encore incultes et frappés d'une apparente
+stérilité, ou des plaines uniformes fatigantes de richesses matérielles
+pour l'oeil du voyageur désintéressé, elle a aussi, dans les plis de ses
+montagnes, dans le mouvement de ses collines, et dans les sinuosités de
+ses rivières, des grandeurs réelles, des oasis délicieuses et des
+paysages enchantés. Tout le monde connaît maintenant les endroits
+pittoresques fréquentés par les savants et les artistes, l'âpre
+caractère des sites bretons, les splendeurs étranges du Dauphiné, les
+riants jardins de Touraine, et les volcans d'Auvergne, et les herbages
+splendides de Normandie, etc.
+
+Le centre de la France est moins connu et moins fréquenté. Le Berry, le
+Bourbonnais et la Marche sont comme des noyaux qui envoient le
+rayonnement et ne le reçoivent pas. Une partie de ces populations
+émigre, et rien n'attire vers elles. Bourges, la ville centrale de la
+nationalité française, est une ville morte, sans activité expansive,
+sans autre individualité que la force d'inertie qui caractérise les
+vieux Berruyers. Il ne semble pas qu'un point central puisse être un
+point d'isolement. Il en est pourtant ainsi. La stagnation des habitudes
+et des idées est remarquable dans cette ancienne métropole et dans les
+populations environnantes.
+
+À part les monuments de Bourges, qui sont d'un grand intérêt, nous ne
+conseillerons d'ailleurs à personne d'aller chercher par là les délices
+de la promenade. Si l'on traverse le Berry, il faudra éviter aussi le
+navrant pays de Brenne et les froides plaines d'Issoudun et de
+Châteauroux. Ceux qui voyagent en poste ou en wagon ne verront jamais
+de cette région que ce qu'elle a de morne et de stupéfiant. Pourtant, si
+l'on se dirige en chemin de fer jusqu'à Argenton, et que l'on veuille
+descendre, en voiture ou à cheval, le cours de la Creuse pendant deux
+lieues, on arrivera dans cette partie du bas Berry où il faut
+nécessairement aller à pied ou à âne, mais dont le charme vous dédommage
+amplement des petites fatigues de la promenade.
+
+C'est une gentille et mignonne Suisse qui se creuse tout à coup sous vos
+pieds, quand vous avez descendu deux ou trois amphithéâtres de collines
+douces et d'un large contour. Vous vous trouvez alors en face d'une
+déchirure profonde, revêtue de roches micaschisteuses d'une forme et
+d'une couleur charmantes; au fond de cette gorge coule un torrent
+furieux en hiver, un miroir tranquille en été: c'est la Creuse, où se
+déverse un torrent plus petit, mais pas beaucoup plus sage à la saison
+des pluies, et non moins délicieux quand viennent les beaux jours. Cet
+affluent, c'est la Gargilesse, un bijou de torrent jeté dans des roches
+et dans des ravines où il faut nécessairement aller chercher ses grâces
+et ses beautés avec un peu de peine.
+
+Depuis quelques années, le petit village de Gargilesse, situé près du
+confluent de ces eaux courantes, est devenu le rendez-vous, le
+Fontainebleau de quelques artistes bien avisés. Il en attirera
+certainement peu à peu beaucoup d'autres, car il le mérite bien. C'est
+un nid sous la verdure, protégé des vents froids par des masses de
+rochers et des aspérités de terrain fertile et doucement tourmenté. Des
+ruisseaux d'eau vive, une vingtaine de sources, y baignent le pied des
+maisons et y entretiennent la verdeur plantureuse des enclos.
+
+Quelque rustiquement bâti que soit ce village, son vieux château perché
+sur le ravin et son église romane d'un très beau style, fraîchement
+réparée par les soins du gouvernement, lui donnent un aspect confortable
+et seigneurial. La fertilité du pays, la rivière poissonneuse,
+l'abondance de vaches laitières et de volailles à bon marché, assurent
+une nourriture saine au voyageur. Les gîtes propres sont encore rares;
+mais les habitants, naturellement hospitaliers et obligeants,
+commencent à s'arranger pour accueillir convenablement leurs hôtes.
+
+Une fois installé chez ces braves gens, on n'a que l'embarras du choix
+pour les promenades intéressantes et délicieuses. En remontant le cours
+de la Creuse par des sentiers pittoresques, on trouve, à chaque pas, un
+site enchanteur ou solennel. Tantôt le _rocher du Moine_, grand prisme à
+formes basaltiques, qui se mire dans des eaux paisibles; tantôt le _roc
+des Cerisiers_, découpure grandiose qui surplombe le torrent et que l'on
+ne franchit pas sans peine quand les eaux sont grosses.
+
+Ces rivages riants ou superbes vous conduisent à la colline escarpée où
+se dresse l'imposante ruine de Chateaubrun. Son enceinte est encore
+entière, et vous trouvez là une solitude absolue. Ce serait l'idéal du
+silence, sans les cris aigus des oiseaux de proie et le murmure des
+cascades de la Creuse.
+
+Toute cette région jouit d'une température exceptionnelle, et
+particulièrement le village de Gargilesse, bâti, comme nous l'avons dit,
+dans un pli du ravin et abrité de tous côtés par plusieurs étages de
+collines. La présence de certains papillons et de certains lépidoptères
+qui ne se rencontrent, en France, qu'aux bords de la Méditerranée, est
+une preuve frappante de cette anomalie de climat, enfermée pour ainsi
+dire sur un espace de quelques lieues, dans le ravin formé par la
+Creuse. C'est comme une serre chaude au milieu des plateaux élevés et
+froids qui unissent le bas Berry à la Marche; et c'est ici le lieu de
+dire que la France manque d'une statistique des localités salubres et
+bienfaisantes qu'elle renferme à l'insu de la Faculté de médecine. On
+n'a encore trouvé rien de mieux à conseiller aux personnes menacées de
+phthisie, que le littoral piémontais, où les riches seuls peuvent se
+réfugier, et où il n'est pas prouvé que l'air salin de la mer, engouffré
+dans la corniche des hautes montagnes, ne soit pas beaucoup trop violent
+pour les poitrines délicates.
+
+Jusqu'à présent, les antiquaires, les naturalistes et les peintres ont
+seuls la bonne fortune et le bon esprit de pénétrer dans ces oasis dont
+nous parlons et dont nous pouvons signaler au moins une dans le rayon
+de nos promenades. Combien ne découvrirait-on pas de ces abris naturels
+dans les différentes provinces! Est-ce qu'un voyage médical entrepris
+dans ce but par une commission compétente, et devant amener
+l'établissement de maisons de santé sur un grand nombre de points de
+notre territoire, ne serait pas digne de l'attention du gouvernement? Ce
+serait une source de bien-être pour ces petites populations, en même
+temps qu'une immense économie pour les familles médiocrement aisées qui
+demandent, pour un de leurs membres languissant et menacé, un refuge
+contre nos rigoureux hivers. Il faut, nécessairement que ce refuge soit
+à leur portée, et certainement chaque province, chaque département
+peut-être, en renferme au moins un. Mais qui le sait ou qui le remarque?
+Il faudrait le trouver et le signaler. L'expérience seule des habitants
+et des proches voisins les initie à ce bienfait qu'ils ne proclament
+pas, la plupart ignorant peut-être qu'à quelques lieues de leur clocher
+le climat change et la vigne gèle, tandis que chez eux elle fleurit et
+prospère. Nous avons remarqué qu'à Gargilesse on était, cette année, en
+avance de quinze jours, pour la fauchaille de la moisson, sur des
+localités situées à très-peu de distance. Quinze jours, c'est énorme;
+c'est la différence de Florence à Paris. Et, si nous parlons de
+l'Italie, nous ferons remarquer que, dans presque toutes ses villes
+renommées et recherchées, il faut payer un tribut souvent grave,
+quelquefois mortel, à l'insalubrité ou à l'excitation du climat. Le
+voyage, long ou rapide, produit chez les malades, ou une fatigue
+funeste, ou une secousse de trop brusque transition, où les nerfs
+s'exaltent. Les accès de fièvre de Rome et de Venise sont terribles. Ce
+qu'on appelle la distraction du déplacement, c'est-à-dire l'émotion et
+l'agitation, n'est un remède que pour ceux qui ont la force de le
+supporter. Et, en effet, au physique comme au moral, il n'y a que les
+natures énergiques qui supportent la transplantation et qui se
+retrempent en changeant de milieu.
+
+C'est donc risquer le tout pour le tout que d'envoyer les malades en
+Italie. Il faudrait trouver l'Italie à la porte de chaque ville de
+France, et elle y est, nous en sommes certain. À le bien prendre,
+l'Italie, c'est-à-dire ce que nous nous imaginons de l'Italie, comme
+saveur et beauté de climat, est loin d'être partout sur le sol de la
+Péninsule. On peut même affirmer que, dans cette longue chaîne de
+montagnes entre deux mers qui forme son territoire, il faut beaucoup
+chercher pour trouver une exposition qui ne soit ou très-froide, ou
+brûlée d'un soleil dévorant. Nous avons de ces inégalités de température
+en France; raison de plus pour chercher, sur un espace bien autrement
+vaste et assani par la culture, les sites heureux où règnent les
+bénignes influences, la facilité des transports, la vie à bon marché, et
+le grand avantage d'être à proximité de ses devoirs et de ses
+affections.
+
+FIN
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+TABLE
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+PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE
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+BERRY.-- I. Moeurs et Coutumes
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+ -- -- II. Les Visions de la nuit dans les campagnes
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+ -- -- III. Les Tapisseries du château de Boussac
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+ -- -- IV. Les bords de la Creuse
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+ -- -- V. Gargilesse
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+End of Project Gutenberg's Promenades autour d'un village, by George Sand
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12889 ***