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This file was produced from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + + +METELLA. + +I. + + +Le comte de Buondelmonte, revenant d'un voyage de quelques journees aux +environs de Florence, fut verse par la maladresse de son postillon, et +tomba, sans se faire aucun mal, dans un fosse de plusieurs pieds de +profondeur. La chaise de poste fut brisee, et le comte allait etre force +de gagner a pied le plus prochain relais, lorsqu'une caleche de voyage, +qu'avait change de chevaux peu apres lui a la poste precedente, vint +a passer. Les postillons des deux voitures entamerent un dialogue +d'exclamations qui aurait pu durer longtemps encore sans remedier a +rien, si le voyageur de la caleche, ayant jete un regard sur le comte, +n'eut propose le denoument naturel a ces sortes d'accidents: il pria +poliment Buondelmonte de monter dans sa voiture et de continuer avec +lui son voyage. Le comte accepta sans repugnance, car les manieres +distinguees du voyageur rendaient au moins tolerable la perspective de +passer plusieurs heures en tete-a-tete avec un inconnu. + +Le voyageur se nommait Olivier; il etait Genevois, fils unique, +heritier d'une grande fortune. Il avait vingt ans et voyageait pour +son instruction ou son plaisir. C'etait un jeune homme blanc, frais et +mince. Sa figure etait charmante, et sa conversation, sans avoir un +grand eclat, etait fort au-dessus des banalites que le comte, encore un +peu aigri interieurement de sa mesaventure, s'attendait a echanger avec +lui. La politesse, neanmoins, empecha les deux voyageurs de se demander +mutuellement leur nom. + +Le comte, force de s'arreter au premier relais pour y attendre ses gens, +leur donner ses ordres et faire raccommoder sa chaise brisee, voulut +prendre conge d'Olivier; mais celui-ci n'y consentit point. Il declara +qu'il attendrait a l'auberge que son compagnon improvise eut regle ses +affaires, et qu'il ne repartirait qu'avec lui pour Florence. "Il m'est +absolument indifferent, lui dit-il, d'arriver dans cette ville quelques +heures plus tard; aucune obligation ne m'appelle imperieusement dans un +lieu ou dans un autre. Je vais, si vous me le permettez, faire preparer +le diner pour nous deux. Vos gens viendront vous parler ici, et nous +pourrons repartir dans deux ou trois heures, afin d'etre a Florence +demain matin." + +Olivier insista si bien que le Florentin fut contraint de se rendre a sa +politesse. La table fut servie aussitot par les ordres du jeune Suisse; +et le vin de l'auberge n'etant pas fort bon, le valet de chambre +d'Olivier alla chercher dans la caleche quelques bouteilles d'un +excellent vin du Rhin que le vieux serviteur reservait a son maitre pour +les mauvais gites. + +Le comte, qui, meme sur les meilleures apparences, se livrait rarement +avec des etrangers, but tres-moderement et s'en tint a une politesse +franche et de bonne humeur. Le Genevois, plus expansif, plus jeune, et +sachant bien, sans doute, qu'il n'etait force de veiller a la garde +d'aucun secret, se livra au plaisir de boire plusieurs larges verres +d'un vin genereux, apres une journee de soleil et de poussiere. +Peut-etre aussi commencait-il a s'ennuyer de son voyage solitaire, et la +societe d'un homme d'esprit l'avait-elle dispose a la joie: il devint +communicatif. + +Il est fort rare qu'un homme parle de lui-meme sans dire bientot quelque +impertinence: aussi le comte, qu'une certaine malice contractee dans le +commerce du monde abandonnait rarement, s'attendait-il a chaque instant +a decouvrir dans son compagnon ce levain d'egoisme et de fatuite que +nous avons tous au-dessous de l'epiderme. Il fut surpris d'avoir +longtemps attendu inutilement; il essaya de flatter toutes les idees du +jeune homme pour lui trouver enfin un ridicule, et il n'y parvint pas; +ce qui le piqua un peu; car il n'etait pas habitue a deployer en vain +les finesses gracieuses de sa penetration. + +"Monsieur, dit le Genevois dans le cours de la conversation, pouvez-vous +me dire si lady Mowbray est en ce moment a Florence? + +--Lady Mowbray? dit Buondelmonte avec un leger tressaillement: oui, +monsieur, elle doit etre de retour de Naples. + +--Elle passe tous les hivers a Florence? + +--Oui, monsieur, depuis bien des annees. Vous connaissez lady Mowbray? + +--Non, mais j'ai un vif desir de la connaitre. + +--Ah! + +--Est-ce que cela vous surprend, monsieur? On dit que c'est la femme la +plus aimable de l'Europe. + +--Oui, monsieur, et la meilleure. Vous en avez beaucoup entendu, parler +a ce que je vois? + +--J'ai passe une partie de la saison derniere aux eaux d'Aix; lady +Mowbray venait d'en partir, et il n'etait question que d'elle. Combien +j'ai regrette d'etre arrive si tard! J'aurais adore cette femme-la. + +--Vous en parlez vivement! dit le comte. + +--Je ne risque pas d'etre impertinent envers elle, reprit le jeune +homme; je ne l'ai jamais vue et ne la verrai peut-etre jamais. + +--Pourquoi non? + +--Sans doute, pourquoi non? mais l'on peut aussi demander pourquoi oui? +Je sais qu'elle est affable et bonne, que sa maison est ouverte aux +etrangers, et que sa bienveillance leur est une protection precieuse; je +sais aussi que je pourrais me recommander de quelques personnes qu'elle +honore de son amitie; mais vous devez comprendre et connaitre, monsieur, +cette espece de repugnance craintive que nous eprouvons tous a nous +approcher des personnes qui ont le plus excite de loin nos sympathies et +notre admiration. + +--Parce que nous craignons de les trouver au-dessous de ce que nous en +avons attendu, dit le comte. + +--Oh! mon Dieu, non, reprit vivement Olivier, ce n'est pas cela. Quant +a moi, c'est parce que je me sens peu digne d'inspirer tout ce que +j'eprouve, et en outre malhabile a l'exprimer. + +--Vous avez tort, dit le comte en le regardant en face avec une +expression singuliere; je suis sur que vous plairiez beaucoup a lady +Mowbray. + +--Comment! vous croyez? et pourquoi? d'ou me viendrait ce bonheur? + +--Elle aime la franchise, la bonte. Je crois que vous etes franc et bon. + +--Je le crois aussi, dit Olivier; mais cela peut-il suffire pour etre +remarque d'elle au milieu de tant de gens distingues qui lui forment, +dit-on, une petite cour? + +--Mais..., dit le comte reprenant son sourire ironique... remarque... +remarque... comment l'entendez-vous? + +--Oh! monsieur, ne me faites pas plus d'honneur que je ne merite, +repondit Olivier en riant; je l'entends comme un ecolier modeste qui +desire une mention honorable au concours, mais qui n'ambitionne pas le +grand prix. D'ailleurs... mais je vais peut-etre dire une sottise. Si +vous ne buvez plus, permettez-moi de faire emporter cette derniere +bouteille. Depuis un quart d'heure je bois par distraction... + +--Buvez, dit le comte en remplissant le verre d'Olivier, et ne me +laissez pas croire que vous craignez de vous faire connaitre a moi. + +--Soit, dit le Genevois en avalant gaiement son sixieme verre de vin du +Rhin. Ah! vous voulez savoir mes secrets, monsieur l'Italien? Eh bien! +de tout mon coeur... Je suis amoureux de lady Mowbray. + +--Bien! dit le comte en lui tendant le main dans un acces de gaiete +sympathique; tres-bien! + +--Est-ce la premiere fois qu'un homme serait devenu amoureux d'une femme +sans l'avoir vue? + +--Non, parbleu! dit Buondelmonte. J'ai lu plus de trente romans, j'ai vu +plus de vingt pieces de theatre qui commencaient ainsi; et croyez-moi, +la vie ressemble plus souvent a un roman qu'un roman ne ressemble a la +vie. Mais, dites-moi, je vous en prie, de tous les eloges que vous +avez entendu faire de lady Mowbray, quel est celui qui vous a le plus +enthousiasme? + +--Attendez... dit Olivier, dont les idees commencaient a s'embrouiller +un peu. On raconte d'elle beaucoup de traits presque merveilleux: on dit +pourtant que, dans sa premiere jeunesse, elle avait montre le caractere +d'une personne assez frivole. + +--Comment dites-vous? demanda Buondelmonte avec secheresse; mais Olivier +n'y fit pas attention. + +--Oui, continua-t-il; je dis un peu coquette. + +--C'est beaucoup plus flatteur! dit le comte. De sorte que... + +--De sorte que, soit imprudence de sa part, soit jalousie de la part des +autres femmes, sa reputation avait recu en Angleterre quelques atteintes +assez serieuses pour lui faire desirer de quitter ce pays d'hommes +flegmatiques et de femmes collet monte. Elle vint donc en Italie +chercher une vie plus libre, des moeurs plus elegantes. Meme on dit... + +--Que dit-on, monsieur? dit le comte d'un air severe. + +--On dit... continua Olivier, dont la vue etait un peu troublee, bah! +elle l'a dit elle-meme en confidence, a Aix, a une de ses amies intimes, +qui l'a repete a tous les buveurs d'eau... + +--Mais qu'est-ce donc qu'elle a dit? s'ecria le comte en coupant avec +impatience un fruit et un peu de son doigt. + +--Elle a dit qu'a son arrivee en Italie elle etait si aigrie contre +l'injustice des hommes et si offensee d'avoir ete victime de leurs +calomnies, qu'elle se sentait disposee a fouler aux pieds les lois du +prejuge, et a mener une aussi joyeuse vie que la plupart des grands +personnages de ce pays-ci." + +Le comte ota son bonnet de voyage et le remit gravement sur sa tete sans +dire une seule parole. Olivier continua. + +"Mais ce fut en vain. La noble lady fit ce voeu sans connaitre son +propre coeur. N'ayant point encore aime, et s'en croyant incapable, +elle allait y renoncer, lorsqu'un jeune homme tomba eperdument amoureux +d'elle et lui ecrivit sans facon pour lui demander un rendez-vous. + +--Vous a-t-on dit le nom de ce jeune homme? demanda Buondelmonte. + +--Ma foi! je ne m'en souviens plus. C'etait un Florentin; et vous devez +le connaitre, car il est encore..." + +Le comte l'interrompit afin d'eluder la question: "Et que repondit lady +Mowbray? + +--Elle accorda le rendez-vous, resolue a punir le jeune homme de sa +fatuite et a le couvrir de ridicule. Elle avait prepare, a cet effet, je +ne sais quel guet-apens de bonne compagnie, dont je ne sais pas bien les +details. + +--N'importe, dit le comte. + +--Le Florentin arriva donc; mais il etait si beau, si aimable, si +spirituel, que lady Mowbray chancela dans sa resolution. Elle l'ecouta +parler, hesita et l'ecouta encore. Elle s'attendait a voir un +impertinent qu'il faudrait chatier; elle trouva un jeune homme sincere, +ardent et romanesque... Que vous dirai-je! Elle se sentit emue, et +essaya pourtant de lui faire peur en lui parlant de pretendus dangers +qui l'environnaient. Le Florentin etait brave; il se mit a rire. Elle +tenta alors de l'effrayer en le menacant de sa froideur et de sa +coquetterie; il se mit a pleurer, et elle l'aima... Si bien que le +comte de... ma foi! je crois que son nom va me revenir... Buonacorsi... +Belmonte... Buondelmonte, ah! m'y voici! le comte de Buondelmonte eut le +pouvoir d'attendrir ce coeur rebelle. Lady Mowbray fixa a Florence ses +affections et sa vie. Le comte de Buondelmonte fut son premier et son +seul amant sur la joyeuse terre d'Italie. Maintenant que je vous ai +raconte cette histoire telle qu'on me l'a donnee, dites-moi, vous qui +etes de Florence, si elle est vraie de tout point... Et cependant, si +elle ne l'est pas, ne me dites pas que'c'est un conte fait a plaisir; il +est trop beau pour que je sois desabuse sans regret! + +--Monsieur, dit le comte, dont la figure avait pris une expression grave +et pensive, cette histoire est belle et vraie. Le comte de Buondelmonte +a vecu dix ans le plus heureux et le plus envie des hommes aux pieds de +lady Mowbray. + +--Dix ans! s'ecria Olivier. + +--Dix ans, monsieur, reprit Buondelmonte. Il y a dix ans que ces choses +se sont passees. + +--Dix ans! repeta le jeune homme; lady Mowbray ne doit plus etre +tres-jeune." + +Le comte ne repondit rien. + +"On m'a pourtant assure a Aix, poursuivit Olivier, qu'elle etait +toujours belle comme un ange, qu'elle etait grande, legere, agile, +qu'elle galopait au bord des precipices sur un vigoureux cheval, qu'elle +dansait a merveille. Elle doit avoir trente ans environ, n'est-ce pas, +monsieur? + +--Qu'importe son age! dit le comte avec impatience. Une femme n'a jamais +que l'age qu'elle parait avoir, et tout le monde vous l'a dit: lady +Mowbray est toujours belle. On vous l'a dit, n'est-ce pas? + +--On me l'a dit partout, a Aix, a Berne, a Genes, dans tous les lieux ou +elle a passe. + +--Elle est admiree et respectee, dit le comte. + +--Oh! monsieur, vous la connaissez, vous etes son ami peut-etre? Je vous +en felicite; quelle reputation plus glorieuse que celle de savoir aimer? +Que ce Buondelmonte a du etre lier de retremper cette belle ame et de +voir refleurir cette plante courbee par l'orage!" + +Le comte fit une legere grimace de dedain. Il n'aimait pas les phrases +de roman, peut-etre parce qu'il les avait aimees jadis. Il regarda +fixement le Genevois; mais voyant que celui-ci se grisait decidement, il +voulut en profiter pour echanger avec un homme sincere et confiant des +idees qui le genaient depuis longtemps. + +Sans se donner la peine de feindre beaucoup de desinteressement, +car Olivier n'etait plus en etait de faire de tres-clairvoyantes +observations, le comte posa sa main sur la sienne, afin d'appeler son +attention sur le sens de ses paroles. + +"Pensez-vous, lui demanda-t-il, qu'il ne soit pas plus glorieux pour un +homme d'ebranler la reputation, d'une femme que de la retablir quand +elle a' recu, a tort ou a raison de notables echecs? + +--Ma foi, ce n'est pas mon opinion, dit Olivier. J'aimerais mieux +relever un temple que de l'abattre. + +--Vous etes un peu romanesque, dit le comte. + +--Je ne m'en defends pas, cela est de mon age; et ce qui prouve que les +exaltes n'ont pas toujours tort, c'est que Buondelmonte fut recompense +d'une heure d'enthousiasme par dix ans d'amour. + +--Lui seul pourrait etre juge dans cette question," reprit le comte; et +il se promena dans la chambre, les mains derriere le dos et le sourcil +fronce. Puis, craignant de se laisser deviner, il jeta un regard de cote +sur son compagnon. Olivier avait la tete penchee en avant, le coude +dans son assiette, et l'ombre de ses cils, abaisses par un doux +assoupissement, se dessinait sur ses joues, que la chaleur genereuse du +vin colorait d'un rose plus vif qu'a l'ordinaire. Le comte continua de +marcher silencieusement dans la chambre jusqu'a ce que le claquement des +fouets et les pieds des chevaux eussent annonce que la caleche etait +prete. Le vieux domestique d'Olivier vint lui offrir une pelisse fourree +que le jeune homme passa en baillant et en se frottant les yeux. Il ne +s'eveilla tout a fait que pour prendre le bras de Buondelmonte et le +forcer de monter le premier dans sa voiture, qui prit aussitot la route, +de Florence. "Parbleu! dit-il en regardant la nuit qui etait sombre, ce +temps de voleurs me rappelle une histoire que j'ai entendu raconter sur +lady Mowbray. + +--Encore? dit le comte; lady Mowbray vous occupe beaucoup. + +--Ne me demandiez-vous pas quel trait de son caractere m'avait le plus +enthousiasme? Je ne saurais dire lequel; mais voici une aventure qui m'a +rendu plus envieux de voir lady Mowbray que Rome, Venise et Naples. +Vous allez me dire si celle-la est aussi vraie que la premiere. Un jour +qu'elle traversait les Apennins avec son heureux amant Buondelmonte, ils +furent attaques par des voleurs; le comte se defendit bravement contre +trois hommes; il en tua un, et luttait contre les deux autres lorsque +lady Mowbray, qui s'etait presque evanouie dans le premier acces de +surprise, s'elanca hors de la caleche et tomba sur le cadavre du brigand +que Buondelmonte avait tue. Dans ce moment d'horreur, ranimee par une +presence d'esprit au-dessus de son sexe, elle vit a la ceinture du +brigand un grand pistolet dont il n'avait pas eu le temps de faire +usage, et que sa main semblait encore presser. Elle ecarta cette main +encore chaude, arracha le pistolet de la ceinture, et se jetant au +milieu des combattants, qui ne s'attendaient a rien de semblable, elle +dechargea le pistolet a bout portant dans la figure d'un bandit qui +tenait Buondelmonte a la gorge. Il tomba roide mort, et Buondelmonte +eut bientot fait justice du dernier. N'est-ce pas la encore une belle +histoire, monsieur? + +--Aussi belle que vraie, repeta Buondelmonte. Le courage de lady +Mowbray la soutint encore quelque temps apres cette terrible scene. Le +postillon, a demi-mort de peur, s'etait tapi dans un fosse, les chevaux +effrayes avaient rompu leurs traits; le seul domestique qui accompagnat +les voyageurs etait blesse et evanoui. Buondelmonte et sa compagne +furent obliges de reparer ce desordre en toute hate; car a tout instant +d'autres bandits, attires par le bruit du combat, pouvaient fondre sur +eux, comme cela arrive souvent. Il fallut battre le postillon pour le +ranimer, bander la plaie du domestique, qui perdait tout son sang, le +porter dans la voiture, et ratteler les chevaux. Lady Mowbray s'employa +a toutes les choses avec une force de corps et d'esprit vraiment +extraordinaire. Elle avisait a tous les expedients, et trouvait toujours +le plus sur et le plus prompt moyen de sortir d'embarras. Ses belles +mains, souillees de sang, rattachaient des courroies, dechiraient des +vetements, soulevaient des pierres. Enfin tout fut repare, et la voiture +se remit en route. Lady Mowbray s'assit aupres de son amant, le regarda +fixement, fit un grand cri et s'evanouit. A quoi pensez-vous? ajouta le +comte en voyant Olivier tomber dans le silence et la meditation. + +--Je suis amoureux, dit Olivier. + +--De lady Mowbray? + +--Oui, de lady Mowbray. + +--Et vous allez sans doute a Florence pour le lui declarer? dit le +comte. + +--Je vous repeterai le mot que vous me disiez tantot: "Pourquoi non?" + +--En effet, dit le comte d'un ton sec, pourquoi non?" Puis il ajouta +d'un autre ton, et comme s'il se parlait a lui-meme: "Pourquoi non?" + +"Monsieur, reprit Olivier apres un instant de silence, soyez assez bon +pour confirmer ou dementir une troisieme histoire qui m'a ete racontee +a propos de lady Mowbray, et qui me semble moins belle que les deux +premieres. + +--Voyons, monsieur. + +--On dit que le comte de Buondelmonte quitte lady Mowbray. + +--Pour cela, monsieur, repondit le comte tres-brusquement, je n'en sais +rien, et n'ai rien a vous dire. + +--Mais, moi, on me l'a assure, reprit Olivier; et, quelque triste que +soit ce dernier denoument, il ne me parait pas impossible. + +--Mais que vous importe? dit le comte. + +--Vous etes le comte de Buondelmonte," dit Olivier, vivement frappe de +l'accent de son compagnon; et lui saisissant le bras, il ajouta: "Et +vous ne quittez pas lady Mowbray? + +--Je suis le comte de Buondelmonte, repondit celui-ci; le saviez-vous, +monsieur? + +--Sur mon honneur! non. + +--En ce cas vous n'avez pu m'offenser. Mais parlons d'autre chose." + +Ils essayerent, mais la conversation languit bientot. Tous deux etaient +contraints. Ils prirent d'un commun accord le parti de feindre le +sommeil. Aux premiers rayons du jour, Olivier, qui avait fini par +s'endormir tout de bon, s'eveilla au milieu de Florence. Le comte prit +conge de lui avec une cordialite a laquelle il avait eu le temps de se +preparer. + +"Voici ma demeure, lui dit-il en lui montrant un des plus beaux palais +de la ville, devant lequel le postillon s'etait arrete; et au cas ou +vous oublieriez le chemin, vous me permettrez d'aller vous chercher pour +vous servir de guide moi-meme. Puis-je savoir ou vous descendrez, et +a quelle heure je pourrai, sans vous deranger, aller vous offrir mes +remerciements et mes services? + +--Je n'en sais rien encore, repondit Olivier un peu embarrasse; mais il +est inutile que vous preniez cette peine. Aussitot que je serai repose, +j'irai vous demander vos bons offices dans cette ville, ou je ne connais +personne. + +--J'y compte, repondit Buondelmonte en lui tendant la main. + +--Je m'en garderai bien," pensa le Genevois en lui rendant sa politesse. +Ils se separerent. + +"J'ai fait une belle ecole! se disait Olivier le lendemain matin en +s'eveillant dans la meilleure hotellerie de Florence; je commence bien! +Aussi cet homme est fou d'avoir pris au serieux les divagations d'un +etourdi a moitie ivre. J'ai reussi toutefois a me fermer la porte de +lady Mowbray, moi qui desirais tant la connaitre! c'est horriblement +desagreable, apres tout...." Il appela son valet de chambre pour qu'il +lui fit la barbe, et s'impatientait serieusement de ne pouvoir retrouver +dans son necessaire une certaine savonnette au garafoli qu'il avait +achetee a Parme, lorsque le comte de Buondelmonte entra dans sa chambre. + +"Pardonnez-moi si j'entre en ami sans me faire annoncer, lui dit-il d'un +air riant et ouvert; j'ai su en bas que vous etiez eveille, et je viens +vous chercher pour dejeuner avec moi chez lady Mowbray." + +Olivier s'apercut que le comte cherchait dans ses yeux a deviner l'effet +de cette nouvelle. Malgre sa candeur, il ne manquait pas d'une certaine +defiance des autres; il avait en meme temps une honnete confiance en +son propre jugement. On pouvait l'affliger, mais non le jouer ou +l'intimider. + +"De tout mon coeur, repondit-il avec assurance, et je vous remercie, mon +cher compagnon de voyage, de m'avoir procure cette faveur. Maintenant +nous sommes quittes." + +Les manieres cordiales et franches de Buondelmonte ne se dementirent +point. Seulement, comme le jeune etranger, tout en se hatant, donnait +des soins minutieux a sa toilette, le comte ne put reprimer un sourire +qu'Olivier saisit au fond de la glace devant laquelle il nouait sa +cravate. "Si nous faisons une guerre d'embuches, pensa-t-il, c'est fort +bien; avancons." Il ota sa cravate, et gronda son domestique de lui en +avoir donne une mal pliee. Le vieux Hantz en apporta une autre. "J'en +aimerais mieux un bleu de ciel," dit Olivier; et quand Hantz eut apporte +la cravate bleu de ciel, Olivier les examina l'une apres l'autre d'un +air d'incertitude et de perplexite. + +"S'il m'etait permis de donner mon avis, dit le valet de chambre +timidement... + +--Vous n'y entendez rien, dit gravement Olivier; monsieur le comte, je +m'en rapporte a vous, qui etes un homme de gout: laquelle de ces deux +couleurs convient le mieux au ton de ma figure? + +--Lady Mowbray, repondit le comte en souriant, ne peut souffrir ni le +bleu ni le rose. + +--Donnez-moi une cravate noire, dit Olivier a son domestique." + +La voiture du comte les attendait a la porte. Olivier y monta avec lui. +Ils etaient contraints tous deux, et cependant il n'y parut point. +Buondelmonte avait trop d'habitude du monde pour ne pas sembler ce qu'il +voulait etre! Olivier avait trop de resolution pour laisser voir +son inquietude. Il pensait que si lady Mowbray etait d'accord avec +Buondelmonte pour se moquer de lui, sa situation pouvait devenir +difficile; mais si Buondelmonte etait seul de son parti, il pouvait etre +agreable de le tourmenter un peu. En secret, leur premiere sympathie +avait fait place a une sorte d'aversion. Olivier ne pouvait pardonner au +comte de l'avoir laisse parler a tort et a travers sans se nommer; le +comte avait sur le coeur, non les etourderies qu'Olivier avait debitees +la veille, mais le peu de repentir ou de confusion qu'il en montrait. + +Lady Mowbray habitait un palais magnifique; le comte mit quelque +affectation a y entrer comme chez lui, et a parler aux domestiques +comme s'ils eussent ete les siens. Olivier se tenait sur ses gardes +et observait les moindres mouvements de son guide. La piece ou ils +attendirent etait decoree avec un art et une richesse dont le comte +semblait orgueilleux, bien qu'il n'y eut coopere ni par son argent ni +par son gout. Cependant il fit les honneurs des tableaux de lady Mowbray +comme s'il avait ete son maitre de peinture, et semblait jouir de +l'emotion insurmontable avec laquelle Olivier attendait l'apparition de +lady Mowbray. + +Metella Mowbray etait fille d'une Italienne et d'un Anglais; elle avait +les yeux noirs d'une Romaine et la blancheur rosee d'une Anglaise. Ce +que les lignes de sa beaute avaient d'antique et de severe etait adouci +par une expression sereine et tendre qui est particuliere aux visages +britanniques. C'etait l'assemblage des deux plus beaux types. Sa figure +avait ete reproduite par tous les peintres et sculpteurs de l'Italie; +mais malgre cette perfection, malgre ces triomphes, malgre la parure +exquise qui faisait ressortir tous ses avantages, le premier regard +qu'Olivier jeta sur elle lui devoila le secret tourment du comte de +Buondelmonte: Metella n'etait plus jeune... + +Aucun des prestiges du luxe qui l'entourait, aucune des gloires don't +l'admiration universelle l'avait couronnee, aucune des seductions +qu'elle pouvait encore exercer, ne la defendirent de ce premier arret +de condamnation que le regard d'un homme jeune lance a une femme qui ne +l'est plus. En un clin d'oeil, en une pensee, Olivier rapprocha de cette +beaute si parfaite et si rare le souvenir d'une fraiche et brutale +beaute de Suissesse. Les sculpteurs et les peintres en eussent pense ce +qu'ils auraient voulu; Olivier se dit qu'il valait toujours mieux avoir +seize ans que cet age problematique dont les femmes cachent le chiffre +comme un affreux secret. + +Ce regard fut prompt; mais il n'echappa point au comte, et lui fit +involontairement mordre sa levre inferieure. + +Quant a Olivier, ce fut l'affaire d'un instant; il se remit et veilla +mieux sur lui-meme: il se dit qu'il ne serait point amoureux, mais qu'il +pouvait fort bien, sans se compromettre, agir comme s'il l'etait; car si +lady Mowbray n'avait plus le pouvoir de lui faire faire des folies, elle +valait encore la peine qu'il en fit pour elle. Il se trompait peut-etre; +peut-etre une femme en a-t-elle le pouvoir tant qu'elle en a le droit. + +Le comte, dissimulant aussi sa mortification, presenta Olivier a lady +Mowbray avec toutes sortes de cajoleries hypocrites pour l'un et pour +l'autre; et au moment, ou Metella tendait sa main au Genevois en le +remerciant du service qu'il avait rendu a _son ami_, le comte ajouta: +"Et vous devez aussi le remercier de l'enthousiasme passionne qu'il +professe pour vous, madame. Celui-ci merite plus que les autres: il vous +a adoree avant de vous voir." + +Olivier rougit jusqu'aux yeux, mais lady Mowbray lui adressa un sourire +plein de douceur et de bonte; et, lui tendant la main, "Soyons donc +amis, lui dit-elle, car je vous dois un dedommagement pour cette +mauvaise plaisanterie de monsieur. + +--Soyez ou non sa complice, repondit Olivier, il vous a dit ce que je +n'aurais jamais ose vous dire. Je suis trop paye de ce que j'ai fait +pour lui." Et il baisa resolument la main de lady Mowbray. + +"L'insolent!" pensa le comte. + +Pendant le dejeuner, le comte accabla sa maitresse de petits soins et +d'attentions. Sa politesse envers Olivier ne put dissimuler entierement +son depit; Olivier cessa bientot de s'en apercevoir. Lady Mowbray, +de pale, nonchalante et un peu triste, qu'elle etait d'abord, devint +vermeille, enjouee et brillante. On n'avait exagere ni son esprit ni sa +grace. Lorsqu'elle eut parle, Olivier la trouva rajeunie de dix ans; +cependant son bon sens naturel l'empecha de se tromper sur un point +important. Il vit que Metella, sincere dans sa bienveillance envers +lui, ne tirait sa gaiete, son plaisir et son _rajeunissement_ que des +attentions affectueuses du comte. "Elle l'aime encore, pensa-t-il, et +lui l'aimera tant qu'elle sera aimee des autres." + +Des ce moment il fut tout a fait a son aise, car il comprit ce qui se +passait entre eux, et il s'inquieta peu de ce qui pouvait se passer en +lui-meme; il etait encore trop tot. + +Le comte vit que Metella avait charme son adversaire; il crut tenir +la victoire. Il redoubla d'affection pour elle, afin qu'Olivier se +convainquit bien de sa defaite. + +A trois heures il offrit a Olivier, qui se retirait, de le reconduire +chez lui, et, au moment de quitter Metella, il lui baisa deux fois la +main si tendrement qu'une rougeur de plaisir et de reconnaissance se +repandit sur le visage de lady Mowbray. L'expression du bonheur dans +l'amour semble etre exclusivement accordee a la jeunesse, et quand on la +rencontre sur un front fletri par les annees, elle y jette de magiques +eclairs. Metella parut si belle en cet instant que Buondelmonte en eut +de l'orgueil, et, passant son bras sous celui d'Olivier, il lui dit +en descendant l'escalier: "Eh bien! mon cher ami, etes-vous toujours +amoureux de ma maitresse? + +--Toujours, repondit hardiment Olivier, quoiqu'il n'en pensat pas un +mot. + +--Vous y mettez de l'obstination. + +--Ce n'est pas ma faute, mais bien la votre. Pourquoi vous etes-vous +empare de mon secret et pourquoi l'avez-vous revele? A present nous +jouons jeu sur table. + +--Vous avez la conscience de votre habilete! + +--Pas du tout, l'amour est un jeu de hasard. + +--Vous etes tres-facetieux! + +--Et vous donc, monsieur le comte!" + +Olivier consacra plusieurs jours a parcourir Florence. Il pensa peu a +lady Mowbray; il aurait fort bien pu l'oublier s'il ne l'eut pas revue. +Mais un soir il la vit au spectacle, et il crut devoir aller la saluer +dans sa loge. Elle etait magnifique aux lumieres et en grande toilette; +il en devint amoureux et resolut de ne plus la voir. + +Lady Mowbray s'etait maintenue miraculeusement belle au dela de l'age +marque pour le declin du regne des femmes; mais, depuis un an, le temps +inexorable semblait vouloir reprendre ses droits sur elle et lui faire +sentir le reveil de sa main endormie. Souvent, le matin, Metella, en se +regardant sans parure devant sa glace, jetait un cri d'effroi a l'aspect +d'une ride legere creusee durant la nuit sur les plans lisses et nobles +de son visage et de son cou. Elle se defendait encore avec orgueil de +la tentation de se mettre du rouge, comme faisaient autour d'elle les +femmes de son age. Jusque-la elle avait pu braver le regard d'un homme +en plein midi; mais des nuances ternes s'etendaient au contour de ses +joues, et un reflet bleuatre encadrait ses grands yeux noirs. Elle +voyait deja ses rivales se rejouir autour d'elle et lui faire un +meilleur accueil a mesure qu'elles la trouvaient moins redoutable. + +Dans le monde on disait qu'elle etait si affectee de vieillir qu'elle en +etait malade. Les femmes assuraient deja qu'elle se teignait les cheveux +et qu'elle avait plusieurs fausses dents. Le comte de Buondelmonte +savait bien que c'etaient autant de calomnies; mais il s'en affectait +peut-etre plus sincerement que d'une verite qui serait restee secrete. +Il avait ete trop heureux, trop envie depuis dix ans, pour que les +jouissances de la vanite, qui sont les plus durables de toutes; +n'eussent pas fait palir celles de l'amour. L'attachement et la fidelite +de la plus belle et de la plus aimable des femmes avaient-ils developpe +en lui un immense orgueil, ou l'avaient-ils seulement nourri? + +Je n'en sais rien: Toutes les personnes que je connais ont eu vingt ans; +et mes etudes psychologiques me portent a croire que presque tout le +monde est capable d'avoir vingt ans, ne fut-ce qu'une fois en sa vie. +Mais le comte en eut trente et demi le jour ou lady Mowbray en eut.... +(je suis trop bien eleve pour tracer un chiffre qui designerait au juste +ce que j'appellerai, sans offenser ni compromettre personne, l'age +_indefinissable_ d'une femme); et le comte, qui avait tire une grande +gloire de la preference de lady Mowbray, commenca a jouer dans le monde +un role moitie honorable, moitie ridicule, qui fit beaucoup souffrir sa +vanite. Dix ans apportent dans toutes les passions possibles beaucoup de +calme et de raisonnement: L'amitie, lorsqu'elle n'est qu'une survivance +de l'amour, est plus susceptible de calcul et plus froide dans ses +jugements. Une telle amitie (que deux ou trois exceptions qui sont dans +le monde me le pardonnent!) n'est point heroique de sa nature. L'amitie +de Buondelmonte pour Metella vit d'un oeil tres-clairvoyant les chances +d'ennui et de dependance qui allaient s'augmentant d'un cote, de l'autre +les chances d'avenir et de triomphe qui etaient encore vertes et +seduisantes. Une certaine princesse allemande; grande liseuse de romans +et renommee pour le luxe de ses equipages, debitait des oeillades +sentimentales qui, au spectacle, attiraient dans leur direction +magnetique tous les yeux vers la loge du comte. Une prima donna, pour +laquelle quantite de colonels s'etaient battus en duel, invitait souvent +le comte a ses soupers et le raillait de sa vie bourgeoise et retiree. + +Des jeunes gens, dont il faisait du reste l'admiration par ses gilets +et les pierres gravees de ses bagues, lui reprochaient serieusement la +perte de sa liberte. Enfin il ne voyait plus personne se lever et se +dresser sur la pointe des pieds quand lady Mowbray, appuyee sur son +bras, paraissait en public. Elle etait encore belle, mais tout le monde +le savait; on l'avait tant vue, tant admiree! il y avait si longtemps +qu'on l'avait proclamee la reine de Florence, qu'il n'etait plus +question d'elle et que la moindre pensionnaire excitait plus d'interet. +Les femmes osaient aborder les modes que la seule lady Mowbray avait eu +le droit de porter; on ne disait plus le moindre mal d'elle, et le +comte entendait avec un plaisir diabolique repeter autour de lui que sa +conduite etait exemplaire, et que c'etait une bien belle chose que de +s'abuser aussi longtemps sur les attraits de sa maitresse. + +La douleur de Metella, en se voyant negligee de celui qu'elle aimait +exclusivement, fut si grande que sa sante s'altera, et que les ravages +du temps firent d'effrayants progres. Le refroidissement de Buondelmonte +en fit a proportions egales; et lorsque le jeune Olivier les vit +ensemble, lady Mowbray n'en etait plus a compter son bonheur par annees, +mais par heures. + +"Savez-vous, ma chere Metella, lui dit le comte le lendemain du jour +ou elle avait rencontre Olivier au spectacle, que ce jeune Suisse est +eperdument amoureux de vous? + +--Est-ce que vous auriez envie de me le faire croire? dit lady Mowbray +en s'efforcant de prendre un ton enjoue: voila au moins la dixieme fois +depuis quinze jours que vous me le repetez! + +--Et quand vous le croiriez, dit assez sechement le comte, qu'est-ce que +cela me ferait?" + +Metella eut envie de lui dire qu'il n'avait pas toujours ete aussi +insouciant; mais elle craignit de tomber dans les phrases du vocabulaire +des femmes abandonnees, elle garda le silence. + +Le comte se promena quelque temps dans l'appartement d'un air sombre. + +"Vous vous ennuyez, mon ami? lui dit-elle avec douceur. + +--Moi! pas du tout! Je suis un peu souffrant." + +Lady Mowbray se tut de nouveau, et le comte continua a se promener en +long et en large. Quand il la regarda, il s'apercut qu'elle pleurait. +"Eh bien! qu'est-ce que vous avez? lui dit-il en feignant la plus +grande surprise. Vous pleurez parce que j'ai un peu mal a la gorge. + +--Si j'etais sure que vous souffrez, je ne pleurerais pas. + +--Grand merci, milady! + +--J'essaierais de vous soulager; mais je crois que votre mal est sans +remede. + +--Quel est donc mon mal, s'il vous plait? + +--Regardez-moi, monsieur, repondit-elle en se levant et en lui montrant +son visage fletri; votre mal est ecrit sur mon front.... + +--Vous etes folle, repondit-il en levant les epaules, ou plutot, vous +etes furieuse de vieillir! Est-ce ma faute, a moi? puis-je l'empecher? + +--Oh! certainement, Luigi, repondit Metella, vous auriez pu l'empecher +encore!" Elle retomba sur son fauteuil, pale, tremblante, et fondit en +larmes. + +Le comte fut attendri, puis contrarie; et, cedant au dernier mouvement, +il lui dit brutalement: "Parbleu! madame, vous ne devriez pas pleurer; +cela ne vous embellira pas." Et il sortit avec colere. + +"Il faut absolument que cela finisse, pensa-t-il quand il fut dans la +rue. Il n'est pas en mon pouvoir de feindre plus longtemps un amour que +je ne ressens plus. Tous ces menagements ressemblent a l'hypocrisie. Ma +faiblesse d'ailleurs prolonge l'incertitude et les souffrances de cette +malheureuse femme. C'est une sorte d'agonie que nous endurons tous deux. +Il faut couper ce lien, puisqu'elle ne veut pas le denouer." + +Il retourna sur ses pas et la trouva evanouie dans les bras de ses +femmes: il en fut touche et lui demanda pardon. Quand il la vit plus +calme, il se retira plus mecontent lui-meme que s'il l'eut laissee +furieuse. "Il est donc decide, se dit-il en serrant les poings sous son +manteau, que je n'aurai pas l'energie de me debarrasser d'une femme!" +Il s'excita tant qu'il put a prendre un parti decisif, et toujours, +au moment d'en adopter un, il sentit qu'il n'aurait pas le courage de +braver le desespoir de Metella. Apres tout, que ce fut par vanite ou +par tendresse, il l'avait aimee, il avait vecu dix ans heureux aupres +d'elle, il lui devait en partie l'eclat de sa position dans le monde, et +il y avait des jours ou elle etait encore si belle qu'on le proclamait +heureux: il etait heureux ces jours-la. "Cependant il le faut, +pensa-t-il; car dans peu de temps elle sera decidement laide: je ne +pourrai plus la souffrir, et je ne serai pas assez fort pour lui cacher +mon degout. Alors notre rupture sera eclatante et rude. Il vaudrait +mieux qu'elle se fit a l'amiable des a present...." + +Il se promena seul pendant une heure au clair de la lune. Il etait +tellement malheureux que lady Mowbray serait venue au-devant de ses +desseins si elle avait su combien il etait ronge d'ennui. Enfin il +s'arreta au milieu de la rue; et, regardant autour de lui dans une sorte +de detresse, il vit qu'il etait devant l'hotel ou logeait Olivier. Il y +entra precipitamment, je ne sais pas bien pourquoi, et peut-etre ne le +savait-il pas non plus lui-meme. + +Quoi qu'il en soit, il demanda le Genevois, et apprit avec plaisir +qu'il etait chez lui. Il le trouva se disposant a aller au bal chez un +banquier auquel il etait recommande. Olivier fut surpris de l'agitation +du comte. Il ne l'avait pas encore vu ainsi, et ne savait que penser de +son air inquiet et de ses frequentes contradictions. Rien de ce qu'il +disait ne semblait etre dans ses habitudes ni dans son caractere. Enfin, +apres un quart d'heure de cette etrange maniere d'etre, Buondelmonte +lui pressa la main avec effusion, le conjura de venir souvent chez lady +Mowbray. Apres lui avoir fait mille politesses exagerees, il se retira +precipitamment, comme un homme qui vient de commettre un crime. + +Il retourna chez lady Mowbray: il la trouva souffrante et prete a se +mettre au lit. Il l'engagea a se distraire et a venir avec lui au bal +chez le banquier A..... Metella n'en avait pas la moindre envie; mais, +voyant que le comte le desirait vivement, elle ceda pour lui faire +plaisir, et ordonna a ses femmes de preparer sa toilette. + +"Vraiment, Luigi, lui dit-elle en s'habillant, je ne vous comprends +plus. Vous avez mille caprices: avant-hier je desirais aller au bal de +la princesse Wilhelmine, et vous m'en avez empechee; aujourd'hui.... + +--Ah! c'etait bien different: j'avais un rhume effroyable ce jour-la.... +Je tousse encore un peu.... + +--On m'a dit cependant.... + +--Qu'est-ce qu'on vous a dit? et qui est-ce qui vous l'a dit? + +--Oh! c'est le jeune Suisse avec lequel vous avez voyage, et que j'ai vu +au spectacle hier soir; il m'a dit qu'il vous avait rencontre la veille +au bal chez la princesse Wilhelmine. + +--Ah! madame, dit le comte, je comprends tres-bien les raisons de M. +Olivier de Geneve pour me calomnier aupres de vous! + +--Vous calomnier, dit Metella en levant les epaules. Est-ce qu'il sait +que vous m'avez fait un mensonge? + +--Est-ce que vous allez mettre cette robe-la, milady? interrompit le +comte. Oh! mais vous negligez votre toilette deplorablement! + +--Cette robe arrive de France, mon ami; elle est de Victorine, et vous +ne l'avez pas encore vue. + +--Mais une robe de velours violet! c'est d'une severite effrayante. + +--Attendez donc: il y a des noeuds et des torsades d'argent qui lui +donnent beaucoup d'eclat. + +--Ah! c'est vrai! voila une toilette tres-riche et tres-noble. On a beau +dire, Metella, c'est encore vous qui avez la mise la plus elegante, et +il n'y a pas une femme de vingt ans qui puisse se vanter d'avoir une +taille aussi belle.... + +--Helas! dit Metella, je ne sens plus la souplesse que j'avais +autrefois; ma demarche n'est plus aussi legere; il me semble que je +m'affaisse et que je suis moins grande d'une ligne chaque jour. + +--Vous etes trop sincere et trop bonne, ma chere lady, dit le comte +en baissant la voix. Il ne faut pas dire cela, surtout devant vos +soubrettes; ce sont des babillardes qui iront le repeter dans toute la +ville. + +--J'ai un delateur qui parlera plus haut qu'elles, repondit Metella: +c'est votre indifference. + +--Ah! toujours des reproches! Mon Dieu! qu'une femme qui se croit +offensee est cruelle dans sa plainte et perseverante dans sa vengeance! + +--Vengeance! moi, vengeance! dit Metella. + +--Non, je me sers d'un mot inconvenant, ma chere lady; vous etes douce +et genereuse, en ai-je jamais doute! Allons, ne nous querellons pas, au +nom du ciel! Ne prenez pas votre air abattu et fatigue. Votre coiffure +est bien plate, ne trouvez-vous pas? + +--Vous aimez ces bandeaux lisses avec un diamant sur le front.... + +--Je trouve qu'a present les tresses descendant le long des joues, a la +maniere des reines du moyen age, vous vont encore mieux. + +--Il est vrai que mes joues ne sont plus tres-rondes, et qu'on les voit +moins avec des tresses. Francesca, faites-moi des tresses. + +--Metella, dit le comte lorsqu'elle fut coiffee, pourquoi ne mettez-vous +pas de rouge? + +--Helas! il est donc temps que j'en mette, repondit-elle tristement. Je +me flattais de n'en jamais avoir besoin. + +--C'est une folie, ma chere; est-ce que tout le monde n'en met pas? Les +plus jeunes femmes en ont. + +--Vous haissez le fard, et vous me disiez souvent que vous preferiez ma +paleur a une fraicheur factice. + +--Mais la derniere fois que vous etes sortie, on vous a trouvee bien +pale.... On ne va pas au bal uniquement pour son amant. + +--J'y vais uniquement pour vous aujourd'hui, je vous jure. + +--Ah! milady, c'est a mon tour de dire qu'il n'en fut pas toujours +ainsi! _Autrefois_ vous etiez un peu fiere de vos triomphes. + +--J'en etais fiere a cause de vous, Luigi; a present qu'ils m'echappent +et que je vous vois souffrir, je voudrais me cacher. Je voudrais +eteindre le soleil et vivre avec vous dans les tenebres. + +--Ah! vous etes en veine de poesie, milady. J'ai trouve tout a l'heure +votre Byron ouvert a cette belle page des tenebres; je ne m'etonne pas +de vous voir des idees sombres. Eh bien! le rouge vous sied a merveille. +Regardez-vous, vous etes superbe. Allons, Francesca, apportez les gants +et l'eventail de milady. Voici votre bouquet, Metella; c'est moi qui +l'ai apporte; c'est un droit que je ne veux pas perdre." + +Metella prit le bouquet, regarda tendrement le comte avec un sourire sur +les levres et une larme dans les yeux. "Allons, venez, mon amie, lui +dit-il. Vous allez etre encore une fois la reine du bal." + +Le bal etait somptueux; mais, par un de ces hasards facetieux qui se +rencontrent souvent dans le monde, il y avait une quantite exorbitante +de femmes laides et vieilles. Parmi les jeunes et les agreables, il y +en avait peu de vraiment jolies. Lady Mowbray eut donc un tres-grand +succes; et Olivier, qui ne s'attendait pas a la rencontrer, s'abandonna +a sa naive admiration. Des que le comte le vit aupres de lady Mowbray, +il s'eloigna, et des qu'il les vit s'eloigner l'un de l'autre, il prit +le bras d'Olivier, et, sous le premier pretexte venu, il le ramena +aupres de Metella. "Vous m'avez dit en route que vous aviez vu Goethe, +dit-il au voyageur; parlez donc de lui a milady. Elle est si avide +d'entendre parler du vieux Faust qu'elle voulait m'envoyer a Weimar +tout expres pour lui rapporter les dimensions exactes de son front. +Heureusement pour moi, le grand homme est mort au moment ou j'allais me +mettre en route." Buondelmonte tourna sur ses talons fort habilement en +achevant sa phrase, et laissa Olivier parler de Goethe a lady Mowbray. + +Metella, qui l'avait d'abord accueilli avec une politesse bienveillante, +l'ecouta peu a peu avec interet. Olivier n'avait pas infiniment +d'esprit, mais il avait fait beaucoup de bonnes lectures; il avait de la +vivacite, de l'enthousiasme, et, ce qui est extremement rare chez les +jeunes gens, pas la moindre affectation. Avec lui, on n'etait pas force +de pressentir le grand homme en herbe, la puissance intellectuelle +meconnue et comprimee; c'etait un vrai Suisse pour la franchise et le +bon sens, une sorte d'Allemand pour la sensibilite et la confiance; il +n'avait rien de francais, ce qui plut infiniment a Metella. + +Vers la fin du bal le comte revint aupres d'eux, et, les retrouvant +ensemble, il se sentit joyeux et triompha interieurement de son +habilete. Il laissa Olivier donner le bras a lady Mowbray pour la +reconduire a sa voiture, et les suivit par derriere avec une discretion +vraiment maritale. + +Le lendemain, il fit a Metella le plus pompeux eloge du jeune Suisse, et +l'engagea a lui ecrire un mot pour l'inviter a diner. Apres le diner, il +se fit appeler dehors pour une pretendue affaire imprevue, et les laissa +ensemble toute la soiree. Comme il revenait seul et a pied, il vit deux +jeunes bourgeois de la ville arretes devant le balcon de lady Mowbray, +et il s'arreta pour entendre leur conversation. + +"Vois-tu la taille de lady Mowbray au clair de la lune? On dirait une +belle statue sur une terrasse. + +--Le comte est aussi un beau cavalier. Comme il est grand et mince! + +--Ce n'est pas le comte de Buondelmonte; celui-ci est plus grand de +toute la tete. Qui diable est-ce donc? je ne le connais pas. + +--C'est le jeune duc d'Asti. + +--Non, je viens de le voir passer en sediole. + +--Bah! ces grandes dames ont tant d'adorateurs, celle-la qui est si +belle surtout! Le comte de Buondelmonte doit etre fier!... + +--C'est un niais. Il s'amuse a faire la cour a cette grosse princesse +allemande, qui a des yeux de faience et des mains de macaroni, tandis +qu'il y a dans la ville un petit etranger nouvellement debarque qui +donne le bras a madame Metella, et qui change d'habit sept fois par jour +pour lui plaire. + +--Ah! parbleu! c'est lui que nous voyons la-haut sur le balcon. Il a +l'air de ne pas s'ennuyer. + +--Je ne m'ennuierais pas a sa place. + +--Il faut que Buondelmonte soit bien fou!" + +Le comte entra dans le palais et traversa les appartements avec +agitation. Il arriva a l'entree de la terrasse, et s'arreta pour +regarder Metella et Olivier, dont les silhouettes se dessinaient +distinctement sur le ciel pur et transparent d'une belle soiree. Il +trouva le Genevois bien pres de sa maitresse; il est vrai que celle-ci +regardait d'un autre cote et semblait rever a autre chose; mais un +sentiment de jalousie et d'orgueil blesse s'alluma dans l'ame italienne +du comte. Il s'approcha d'eux et leur parla de choses indifferentes. +Lorsqu'ils rentrerent tous trois dans le salon, Buondelmonte remarqua +tout haut que Metella avait ete bien preoccupee; car elle n'avait pas +fait allumer les bougies, et il se heurta a plusieurs meubles pour +atteindre a une sonnette, ce qui acheva de le mettre de tres-mauvaise +humeur. + +Le jeune Olivier n'avait pas assez de fatuite pour s'imaginer qu'il +pouvait consoler Metella de l'abandon de son amant. Quoiqu'elle ne lui +eut fait aucune confidence, il avait penetre facilement son chagrin, +et il en voyait la cause. Il la plaignait sincerement et l'en aimait +davantage. Cette compassion, jointe a une sorte de ressentiment des +persiflages du comte, lui inspirait l'envie de le contrarier. Il +vit avec joie que le depit avait pris la place de cette singuliere +affectation de courtoisie, et il reprit la conversation sur un ton +de sentimentalite que le comte etait peu dispose a gouter. Metella, +surprise de voir son amant capable encore d'un sentiment de jalousie, +s'en rejouit, et, femme qu'elle etait, se plut a l'augmenter en +accordant beaucoup d'attention au Genevois. Si ce fut une sceleratesse, +elle fut excusable, et le comte l'avait bien meritee. Il devint acre et +querelleur, au point que lady Mowbray, qui vit Olivier tres-dispose a +lui tenir tete, craignit une scene ridicule et fit entendre au jeune +homme qu'il eut a se retirer. Olivier comprit fort bien; mais il affecta +la gaucherie d'un campagnard, et parut ne se douter de rien jusqu'a ce +que Metella lui eut dit tout bas: "Allez-vous-en, mon cher monsieur, je +vous en prie." + +Olivier feignit de la regarder avec surprise. + +"Allez, ajouta-t-elle, profitant d'un moment ou le comte allait prendre +le chapeau d'Olivier pour le lui presenter; vous m'obligerez; je vous +reverrai.... + +--Madame, le comte s'apprete a me faire une impertinence; il tient mon +chapeau; je vais etre oblige de le traiter de fat; que faut-il que je +fasse? + +--Rien; allez-vous-en et revenez demain soir." + +Olivier se leva: "Je vous demande pardon, monsieur le comte, dit-il; +vous vous trompez, c'est mon chapeau que vous prenez pour le votre; +veuillez me le rendre, je vais avoir l'honneur de vous saluer." + +Le comte, toujours prudent, non par absence de courage (il etait brave), +mais par habitude de circonspection et par crainte du ridicule, fut +enchante d'en etre quitte ainsi. Il lui remit son chapeau et le quitta +poliment; mais, des qu'il fut parti, il le declara souverainement +insipide, mal appris et ridicule. "Je ne sais comment vous avez fait +pour supporter ce personnage, dit-il a Metella; il faut que vous ayez +une patience angelique. + +--Mais il me semble, mon ami, que c'est vous qui m'avez priee de +l'inviter, et vous me l'avez laisse sur les bras ensuite. + +--Depuis quand etes-vous si Agnes que vous ne sachiez pas vous +debarrasser d'un fat importun? Vous n'etes plus dans l'age de la +gaucherie et de la timidite." + +Metella se sentit vivement offensee de cette insolence; elle repondit +avec aigreur; le comte s'emporta, et lui dit tout ce que depuis +longtemps il n'osait pas lui dire. Metella comprit sa position, et, en +s'eclairant sur son malheur, elle retrouva l'orgueil que son affection +irreprochable envers le comte devait lui inspirer. + +"Il suffit, monsieur, lui dit-elle; il ne fallait pas me faire attendre +si longtemps la verite. Vous m'avez trop fait jouer aupres de vous un +role odieux et ridicule. Il est temps que je comprenne celui que mon age +et le votre m'imposent: je vous rends votre liberte." + +Il y avait longtemps que le comte aspirait a ce jour de delivrance; il +lui avait semble que le mot echappe aux levres de Metella le ferait +bondir de joie. Il avait trop compte sur la force que nous donne +l'egoisme. Quand il entendit ce mot si etrange entre eux, quand il +vit en face ce denoument triste et honteux a une vie d'amour et de +devouement mutuels, il eut horreur de Metella et de lui-meme; il demeura +pale et consterne. Puis un violent sentiment de colere et de jalousie +s'empara de lui. + +"Sans doute, s'ecria-t-il, cet aveu vous tardait, madame! En verite, +vous etes tres-jeune de coeur, et je vous faisais injure en voulant +compter vos annees. Vous avez promptement rencontre le reparateur de mes +torts et le consolateur de vos peines. Vous comptez recourir a lui pour +oublier les maux que je vous ai causes, n'est-ce pas? Mais il n'en sera +pas ainsi; demain, un de nous deux, madame, sera pres de vous. L'autre +ne vous disputera plus jamais a personne. Dieu ou le sort decideront de +votre joie ou de votre desespoir." + +Metella ne s'attendait point a cette bizarre fureur. La malheureuse +femme se flatta d'etre encore aimee; elle attribua tout ce que le comte +lui avait dit d'abord a la colere. Elle se jeta dans ses bras, lui fit +mille serments, lui jura qu'elle ne reverrait jamais Olivier s'il le +desirait, et le supplia de lui pardonner un instant de vanite blessee. + +Le comte s'apaisa sans joie, comme il s'etait emporte sans raison. Ce +qu'il craignait le plus au monde etait de prendre une resolution dans +l'etat de contradiction continuelle ou il etait vis-a-vis de lui-meme. +Il fit des excuses a lady Mowbray, s'accusa de tous les torts, la +conjura de ne pas lui retirer son affection et l'engagea a recevoir +Olivier, dans la crainte qu'il ne soupconnat ce qui s'etait passe a +cause de lui. + +Le jour vint et termina enfin les orages d'une nuit d'insomnie, de +douleur et de colere. Ils se quitterent reconcilies en apparence, mais +tristes, decourages; incertains, et tellement accables de fatigue l'un +et l'autre, qu'ils comprenaient a peine leur situation. + +Le comte dormit douze heures a la suite de cette rude emotion. Lady +Mowbray s'eveilla assez tot dans la journee; elle attendait Olivier +avec inquietude; elle ne savait comment lui expliquer ses paroles de la +veille et la conduite de M. de Buondelmonte. + +Il vint et se conduisit avec assez d'adresse pour rendre Metella plus +expansive qu'elle ne l'avait resolu. Son secret lui echappa, et des +larmes couvrirent son visage en avouant tout ce qu'elle avait souffert +et tout ce qu'elle craignait d'avoir a souffrir encore. + +Olivier s'attendrit a son tour, et, comme un excellent enfant qu'il +etait, il pleura avec lady Mowbray. Il est impossible, quand on +est malheureux par suite de l'injustice d'autrui, de n'etre pas +reconnaissant de l'interet et de l'affection qu'on rencontre ailleurs. +Il faudrait, pour s'en defendre, un stoicisme ou une defiance qu'on n'a +point dans ces moments-la. Metella fut touchee de la reserve delicate et +des larmes silencieuses du jeune Olivier. Elle avait compris vaguement +la veille qu'elle etait aimee de lui, et maintenant elle en etait sure. +Mais elle ne pouvait trouver dans cet amour qu'un faible allegement aux +douleurs du sien. + +Plusieurs semaines se passerent dans cette incertitude. Le comte ne +pouvait rallumer son amour, sans cesse pret a s'eteindre, qu'au feu de +la jalousie. Des qu'il se trouvait seul avec sa maitresse, il regrettait +de ne l'avoir pas quittee lorsqu'elle le lui avait offert. Alors il +ramenait son rival aupres d'elle, esperant qu'une autre affection +consolerait Metella et la rendrait complice de son parjure. Mais des +qu'il lui semblait voir Olivier gagner du terrain sur lui, sa vanite +blessee et sans doute un reste d'amour pour lady Mowbray le rejetaient +dans de violents acces de fureur. Il ne sentait le prix de sa maitresse +qu'autant qu'elle lui etait disputee. Olivier comprit le caractere du +comte et sa situation d'esprit. Il vit qu'il disputerait le coeur de +Metella tant qu'il aurait un rival; il s'eloigna et alla passer quelque +temps a Rome. Quand il revint, il trouva Metella au desespoir et presque +entierement delaissee. Son malheur etait enfin livre au public, toujours +avide de se repaitre d'infortunes et de se rejouir la vue avec les +chagrins qu'il ne sent pas; la desertion du comte et ses motifs +rendirent le role de lady Mowbray facheux et triste. Les femmes s'en +rejouissaient, et quoique les hommes la tinssent encore pour charmante +et desirable, nul n'osait se presenter, dans la crainte d'etre accepte +comme un pis-aller. Olivier vint, et, comme il aimait sincerement, il +ne craignit pas d'etre ridicule; il s'offrit, non pas encore comme un +amant, mais comme un ami sincere, comme un fils devoue. Un matin, lady +Mowbray quitta Florence sans qu'on sut ou elle etait allee; on vit +encore le jeune Olivier pendant quelques jours dans les endroits +publics, se montrant comme pour prouver qu'il n'avait pas enleve lady +Mowbray. Le comte lui en sut bon gre et ne lui chercha pas querelle. Au +bout de la semaine, le Genevois disparut a son tour, sans avoir prononce +devant personne le nom de lady Mowbray. + +Il la rejoignit a Milan, ou, selon sa promesse, elle l'attendait; il la +trouva bien pale et bien pres de la vieillesse. Je ne sais si son amour +diminua, mais son amitie s'en accrut. Il se mit a ses genoux, baisa ses +mains, l'appela sa mere, et la supplia de prendre courage. + +"Oui, appelez-moi toujours votre mere, lui dit-elle; je dois en avoir +pour vous la tendresse et l'autorite. Ecoutez donc ce que ma conscience +m'ordonne de vous dire des aujourd'hui. Vous m'avez parle souvent de +votre affection, non pas seulement de celle qu'un genereux enfant peut +avoir pour une vieille amie, mais vous m'avez parle comme un jeune homme +pourrait le faire a une femme dont il desire l'amour. Je crois, mon cher +Olivier, que vous vous etes trompe alors, et qu'en me voyant vieillir +chaque jour vous serez bientot desabuse. Quant a moi, je vous dirai la +verite. J'ai essaye de partager tous vos sentiments; je l'ai resolu, je +vous l'ai presque promis. Je ne devais plus rien a Buondelmonte, et je +me devais a moi-meme de le laisser disposer de son avenir. J'ai quitte +Florence dans l'espoir de me guerir de ce cruel amour, et d'en ressentir +un plus jeune et plus enivrant avec vous. Eh bien! je ne vous dirai pas +aujourd'hui que ma raison repousse cette imprudente alliance entre deux +ages aussi differents que le votre et le mien. Je ne vous dirai pas non +plus que ma conscience me defend d'accepter un devouement dont vous +vous repentiriez bientot. Je ne sais pas a quel point j'ecouterais ma +conscience et ma raison, si l'amour etait une fois rentre dans mon +coeur. Je sais que je suis encore malheureusement bien jeune au moral; +mais voici ma veritable raison. Olivier n'en soyez pas offense, et +songez que vous me remercierez un jour de vous l'avoir dite, et que vous +m'estimerez de n'avoir pas agi comme une femme de mon age, blessee dans +ses plus cheres vanites, eut agi envers un jeune homme tel que vous. +Je suis femme, et j'avoue qu'au milieu de mon desespoir j'ai ressenti +vivement l'affront fait a mon sexe et a ma beaute passee. J'ai verse des +larmes de sang en voyant le triomphe de mes rivales, en essuyant les +railleries de celles qui sont jeunes aujourd'hui; et qui semblent +ignorer qu'elles passeront, que demain elles seront comme moi. Eh bien! +Olivier, je me suis debattue contre ce depit poignant; j'ai resiste +aux conseils de mon orgueil, qui m'engageait a recevoir vos soins +publiquement et a me parer de votre jeune amour comme d'un dernier +trophee: je ne l'ai pas fait, et j'en remercie Dieu et ma conscience. Je +vous dois aujourd'hui une derniere preuve de loyaute. + +--Arretez, madame, dit Olivier; et ne m'otez pas tout espoir! Je sais ce +que vous avez a me dire: vous aimez encore le comte de Buondelmonte, et +vous voulez rester fidele a la memoire d'un bonheur qu'il a detruit. +Je vous en venere et vous en aime davantage; je respecterai ce noble +sentiment, et j'attendrai que le temps et Dieu vous parlent en ma +faveur. Si j'attends en vain, je ne regretterai pas de vous avoir +consacre mes soins et mon respect." + +Lady Mowbray serra la main d'Olivier et l'appela son fils. Ils se +rendirent a Geneve; et Olivier tint ses promesses. Peut-etre ne +furent-elles pas tres-heroiques d'abord; mais, au bout de six mois, +Metella, apaisee par sa resignation et retablie par l'air vif des +montagnes, retrouva la fraicheur et la sante qu'elle avait perdues. +Ainsi qu'on voit, apres les premieres pluies de l'automne, recommencer +une saison chaude et brillante, lady Mowbray entra dans son _ete de la +Saint-Martin_; c'est ainsi que les villageois appellent les beaux jours +de novembre. Elle redevint si belle, qu'elle espera avec raison jouir +encore de quelques annees de bonheur et de gloire. Le monde ne lui donna +pas de dementi, et l'heureux Olivier moins que personne. + +Ils avaient fait ensemble le voyage de Venise; et, a la suite des fetes +du carnaval, ils s'appretaient a revenir a Geneve, lorsque le comte de +Buondelmonte, tire a la remorque par sa princesse allemande, vint passer +une semaine dans la ville des doges. La princesse Wilhelmine etait jeune +et vermeille; mais, lorsqu'elle lui eut recite une assez grande quantite +de phrases apprises par coeur dans ses livres favoris, elle rentra +dans un pacifique silence dont elle ne sortit plus que pour redire ses +apologues et ses sentences accoutumes. Le pauvre comte se repentait +cruellement de son choix et commencait a craindre une luxation de la +machoire s'il continuait a jouir de son bonheur, lorsqu'il vit passer +dans une gondole Metella avec son jeune Olivier. Elle avait l'air d'une +belle reine suivie de son page. La jalousie du comte se reveilla, et il +rentra chez lui determine a passer son epee au travers de son rival. +Heureusement pour lui ou pour Olivier, il fut saisi d'un acces de +fievre qui le retint au lit huit jours. Durant ce temps, la princesse +Wilhelmine, scandalisee de l'entendre invoquer sans cesse dans son +delire lady Mowbray, prit la route de Wurtemberg avec un chevalier +d'industrie qui se donnait a Venise pour un prince grec, et qui, grace a +de fort belles moustaches noires et a un costume theatral, passait pour +un homme tres-vaillant. Pendant le meme temps, lady Mowbray et Olivier +quitterent Venise sans avoir appris qu'ils avaient heurte la gondole du +comte de Buondelmonte, et qu'ils le laissaient entre deux medecins, +dont l'un le traitait pour une gastrite, et l'autre pour une affection +cerebrale. A force de glace appliquee, par l'un sur l'estomac, et par +l'autre sur la tete, le comte se trouva bientot gueri des deux maladies +qu'il n'avait pas eues, et, revenant a Florence, il oublia les deux +femmes qu'il n'avait plus. + + + +II. + + +Un matin, lady Mowbray, qui s'etait fixee en Suisse, recut une lettre +datee de Paris; elle etait de la superieure d'un couvent de religieuses +ou Metella avait mis deux ou trois ans auparavant sa niece, miss Sarah +Mowbray, jeune orpheline _tres-interessante_, comme le sont toutes les +orphelines en general, et particulierement celles qui ont de la fortune. +La superieure avertissait lady Mowbray que la maladie de langueur dont +miss Sarah etait atteinte depuis un an faisait des progres assez serieux +pour que les medecins eussent prescrit le changement d'air et de lieu +dans le plus court delai possible. Aussitot apres la reception de cette +lettre, lady Mowbray demanda des chevaux de poste, fit faire a la hate +quelques paquets, et partit pour Paris dans la journee. + +Olivier resta seul dans le grand chateau que lady Mowbray avait achete +sur le Leman, et dans lequel depuis cinq ans il passait aupres d'elle +tous les etes. C'etait depuis ces cinq annees la premiere fois qu'il se +trouvait seul a la campagne, force, pour ainsi dire, de reflechir et de +contempler sa situation. Bien que le voyage de lady Mowbray dut etre +d'une quinzaine de jours tout au plus, elle avait semble tres-affectee +de cette separation, et lui-meme n'avait point accepte sans repugnance +l'idee qu'un tiers allait venir se placer dans une intimite jusqu'alors +si paisible et si douce. Le caractere romanesque d'Olivier n'avait pas +change; son coeur avait le meme besoin d'affection, son esprit la meme +candeur qu'autrefois. Avait-il obei a la loi du temps, et son amour +pour lady Mowbray avait-il fait place a l'amitie? il n'en savait rien +lui-meme, et Metella n'avait jamais eu l'imprudence de l'interroger a +cet egard. Elle jouissait de son affection sans l'analyser. Trop sage +et trop juste pour n'en pas sentir le prix, elle s'appliquait a rendre +douce et legere cette chaine qu'Olivier portait avec reconnaissance et +avec joie. + +Metella etait si superieure a toutes les autres femmes, sa societe etait +si aimable, son humeur si egale, elle etait si habile a ecarter de son +jeune ami tous les ennuis ordinaires de la vie, qu'Olivier s'etait +habitue a une existence facile, calme, delicieuse tous les jours, +quoique tous les jours semblable. Quand il fut seul, il s'ennuya +horriblement, engendra malgre lui des idees sombres, et s'effraya de +penser que lady Mowbray pouvait et devait mourir longtemps avant lui. + +Metella retira sa niece du couvent et reprit avec elle la route de +Geneve. Elle avait fait toutes choses si precipitamment dans ce voyage, +qu'elle avait a peine vu Sarah; elle etait partie de Paris le meme +soir de son arrivee. Ce ne fut qu'apres douze heures de route que, +s'eveillant au grand jour, elle jeta un regard attentif sur cette jeune +fille etendue aupres d'elle dans le coin de sa berline. + +Lady Mowbray ecarta doucement la pelisse dont Sarah etait enveloppee, et +la regarda dormir. Sarah avait quinze ans; elle etait pale et delicate, +mais belle comme un ange. Ses longs cheveux blonds s'echappaient de son +bonnet de dentelle, et tombaient sur son cou blanc et lisse, orne ca et +la de signes bruns semblables a de petites mouches de velours. Dans +son sommeil, elle avait cette expression raphaelique qu'on avait si +longtemps admiree dans Metella, et dont elle avait conserve la noble +serenite en depit des annees et des chagrins. En retrouvant sa beaute +dans cette jeune fille, Metella eprouva comme un sentiment d'orgueil +maternel. Elle se rappela son frere, qu'elle avait tendrement aime, et +qu'elle avait promis de remplacer aupres du dernier rejeton de leur +famille; lady Mowbray etait le seul appui de Sarah, elle retrouvait dans +ses traits le beau type de ses nobles ancetres. En la lui rendant au +couvent avec des larmes de regret, on lui avait dit que son caractere +etait angelique comme sa figure. Metella se sentit penetree d'interet et +d'affection pour cette enfant; elle prit doucement sa petite main pour +la rechauffer dans les siennes; et, se penchant vers elle, elle la baisa +au front. + +Sarah s'eveilla, et a son retour regarda Metella; elle la connaissait +fort peu et l'avait vue preoccupee la veille. Naturellement timide, elle +avait ose a peine la regarder. Maintenant, la voyant si belle, avec un +sourire si doux et les yeux humides d'attendrissement, elle retrouva la +confiance caressante de son age et se jeta a son cou avec joie. + +Lady Mowbray la pressa sur son coeur, lui parla de son pere, le pleura +avec elle; puis la consola, lui promit sa tendresse et ses soins, +l'interrogea sur sa sante, sur ses gouts, sur ses etudes, jusqu'a ce que +Sarah, un peu fatiguee du mouvement de la voiture, se rendormit a son +cote. + +Metella pensa a Olivier et l'associa interieurement a la joie qu'elle +eprouvait d'avoir aupres d'elle une si aimable enfant. Mais peu a peu +ses idees prirent une teinte plus sombre; des consequences qu'elle +n'avait pas encore abordees se presenterent a son esprit; elle regarda +de nouveau Sarah, mais cette fois avec une inconcevable souffrance +d'esprit et de coeur. La beaute de cette jeune fille lui fit amerement +sentir ce que la femme doit perdre de sa puissance et de son orgueil en +perdant sa jeunesse. Involontairement elle mit sa main aupres de celle +de Sarah: sa main etait toujours belle; mais elle pensa a son visage, +et, regardant celui de sa niece, "Quelle difference! pensa-t-elle; +comment Olivier fera-t-il pour ne pas s'en apercevoir? Olivier est aussi +beau qu'elle; ils vont s'admirer mutuellement; ils sont bons tous deux, +ils s'aimeront.... Et pourquoi ne s'aimeraient-ils pas? Ils seront frere +et soeur; moi, je serai leur mere.... La mere d'Olivier! Ne le faut-il +pas? n'ai-je pas pense cent fois qu'il en devait etre ainsi! Mais deja! +Je ne m'attendais pas a trouver une jeune fille, une femme presque dans +cette enfant! Je n'avais pas prevu que ce serait une rivale.... Une +rivale, ma niece! mon enfant! Quelle horreur! Oh! jamais!" + +Lady Mowbray cessa de regarder Sarah; car, malgre elle, sa beaute, +qu'elle avait admiree tout a l'heure avec joie, lui causait maintenant +un effroi insurmontable; le coeur lui battait; elle fatiguait son +cerveau a trouver une pensee de force et de calme a opposer a ces +craintes qui s'elevaient de toutes parts, et que, dans sa premiere +consternation, elle exagerait sans doute. De temps en temps elle jetait +sur Sarah un regard effare, comme ferait un homme qui s'eveillerait avec +un serpent dans la main. Elle s'effrayait surtout de ce qui se passait +en elle; elle croyait sentir des mouvements de haine contre cette +orpheline qu'elle devait, qu'elle voulait aimer et proteger. "Mon Dieu, +mon Dieu! s'ecriait-elle, vais-je devenir jalouse! Est-ce qu'il va +falloir que je ressemble a ces femmes que la vieillesse rend cruelles, +et qui se font une joie infame de tourmenter leurs rivales? Est-ce une +horrible consequence de mes annees que de hair ce qui me porte ombrage? +Hair Sarah! la fille de mon frere! cette orpheline qui tout a l'heure +pleurait dans mon sein!... Oh! cela est affreux, et je suis un monstre! + +"Mais non, ajoutait-elle, je ne suis pas ainsi; je ne peux pas hair +cette pauvre enfant; je ne peux pas lui faire un crime d'etre belle! Je +ne suis pas nee mechante; je sens que ma conscience est toujours +jeune, mon coeur toujours bon: je l'aimerai; je souffrirai quelquefois +peut-etre, mais je surmonterai cette folie...." + +Mais l'idee d'Olivier amoureux de Sarah revenait toujours l'epouvanter, +et ses efforts pour affronter une pareille crainte etaient infructueux. +Elle en etait glacee, atterree; et Sarah, en s'eveillant, trouvait +souvent une expression si sombre et si severe sur le visage de sa tante +qu'elle n'osait la regarder, et feignait de se rendormir pour cacher le +malaise qu'elle en eprouvait. + +Le voyage se passa ainsi, sans que lady Mowbray put sortir de cette +anxiete cruelle. Olivier ne lui avait jamais donne le moindre sujet +d'inquietude; il ne se plaisait nulle part loin d'elle, et elle savait +bien qu'aucune femme n'avait jamais eu le pouvoir de le lui enlever; +mais Sarah allait vivre pres d'eux, entre eux deux, pour ainsi dire; il +la verrait tous les jours; et, lors meme qu'il ne lui parlerait jamais, +il aurait toujours devant les yeux cette beaute angelique a cote de la +beaute fletrie de lady Mowbray; lors meme que cette intimite n'aurait +aucune des consequences que Metella craignait, il y en avait une +affreuse, inevitable; ce serait la continuelle angoisse de cette ame +jalouse, epiant les moindres chances de sa defaite, s'aigrissant dans sa +souffrance, et devenant injuste et haissable a force de soins pour +se faire aimer! "Pourquoi m'exposerais-je gratuitement a ce tourment +continuel? pensait Metella. J'etais si calme et si heureuse il y a huit +jours! Je savais bien que mon bonheur ne pouvait pas etre eternel; mais +du moins il aurait pu durer quelque temps encore. Pourquoi faut-il que +j'aille chercher une ennemie domestique, une pomme de discorde, et que +je l'apporte precieusement au sein de ma joie et de mon repos, qu'elle +va troubler et detruire peut-etre a jamais? Je n'aurais qu'un mot a dire +pour faire tourner bride aux postillons et pour reconduire cette petite +fille a son couvent.... Je retournerais plus tard a Paris pour la +marier; Olivier ne la verrait jamais, et, si je dois perdre Olivier, du +moins ce ne serait pas a cause d'elle!" + +Mais l'etat de langueur de Sarah, l'espece de consomption qui menacait +sa vie, imposait a lady Mowbray le devoir de la soigner et de la guerir. +Son noble caractere prit le dessus, et elle arriva chez elle sans avoir +adresse une seule parole dure ou desobligeante a la jeune Sarah. + +Olivier vint a leur rencontre sur un beau cheval anglais, qu'il fit +caracoler autour de la voiture pendant deux lieues. En les abordant, il +avait mis pied a terre, et il avait baise la main de lady Mowbray en +l'appelant, comme a l'ordinaire, sa chere maman. Lorsqu'il se fut +eloigne de la portiere, Sarah dit ingenument a lady Mowbray: "Ah! mon +Dieu! chere tante, je ne savais pas que vous aviez un fils; on m'avait +toujours dit que vous n'aviez pas d'enfants? + +--C'est mon fils adoptif, Sarah, repondit lady Mowbray; regardez-le +comme votre frere." + +Sarah n'en demanda pas davantage, et ne s'etonna meme pas; elle regarda +de cote Olivier, lui trouva l'air noble et doux; mais, reservee comme +une veritable Anglaise, elle ne le regarda plus, et, durant huit jours, +ne lui parla plus que par monosyllabes et en rougissant. + +Ce que lady Mowbray voulait eviter par-dessus tout, c'etait de laisser +voir ses craintes a Olivier; elle en rougissait a ses propres yeux et ne +concevait pas la jalousie qui se manifeste. Elle etait Anglaise +aussi, et fiere au point de mourir de douleur plutot que d'avouer une +faiblesse. Elle affecta, au contraire, d'encourager l'amitie d'Olivier +pour Sarah; mais Olivier s'en tint avec la jeune miss a une prevenance +respectueuse, et la timide Sarah eut pu vivre dix ans pres de lui sans +faire un pas de plus. + +Lady Mowbray se rassura donc, et commenca a gouter un bonheur plus +parfait encore que celui dont elle avait joui jusqu'alors. La fidelite +d'Olivier paraissait inebranlable; il semblait ne pas voir Sarah +lorsqu'il etait aupres de Metella, et s'il la rencontrait seule dans la +maison, il l'evitait sans affectation. + +Une annee s'ecoula pendant laquelle Sarah, fortifiee par l'exercice +et l'air des montagnes, devint tellement belle que les jeunes gens de +Geneve ne cessaient d'errer autour du parc de lady Mowbray pour tacher +d'apercevoir sa niece. + +Un jour que lady Mowbray et sa niece assistaient a une fete villageoise +aux environs de la ville, un de ces jeunes gens s'approcha tres-pres de +Sarah et la regarda presque insolemment. La jeune fille effrayee saisit +vivement le bras d'Olivier et le pressa sans savoir ce qu'elle faisait. +Olivier se retourna, et comprit en un instant le motif de sa frayeur. Il +echangea d'abord des regards menacants et bientot des paroles serieuses +avec le jeune homme. Le lendemain, Olivier quitta le chateau de bonne +heure et revint a l'heure du dejeuner; mais, malgre son air calme, lady +Mowbray s'apercut bientot qu'il souffrait, et le forca de s'expliquer. +Il avoua qu'il venait de se battre avec l'homme qui avait regarde +insolemment miss Mowbray, et qu'il l'avait grievement blesse; mais il +l'etait lui-meme, et Metella l'ayant force de retirer sa main, qu'il +tenait dans sa redingote, vit qu'il l'etait assez serieusement. Elle +s'occupait avec anxiete des soins qu'il fallait donner a cette blessure +lorsqu'en se retournant vers Sarah, elle vit qu'elle s'etait evanouie +aupres de la fenetre. Cette excessive sensibilite parut naturelle a +Olivier, dans une personne d'une complexion aussi delicate; mais lady +Mowbray y fit une attention plus marquee. + +Lorsque Metella eut secouru sa niece, et qu'elle se trouva seule avec +Olivier, elle lui demanda le motif et les details de son affaire. Elle +n'avait rien vu de ce qui s'etait passe la veille; elle etait dans ce +moment a plusieurs pas en avant de sa niece et d'Olivier, et donnait le +bras a une autre personne. Olivier tacha d'eluder ses questions; mais +comme lady Mowbray le pressait de plus en plus, il raconta avec beaucoup +de repugnance que miss Mowbray ayant ete regardee insolemment par un +jeune homme d'assez mauvais ton, il s'etait place entre elle et ce jeune +homme; celui-ci avait affecte de se rapprocher encore pour le braver, +et Olivier avait ete force de le pousser rudement pour l'empecher de +froisser le bras de Sarah, qui se pressait tout effrayee contre son +defenseur. Les deux adversaires s'etaient donc donne rendez-vous dans +des termes que Sarah n'avait pas compris, et, au bout d'une heure, apres +que les dames etaient montees en voiture, Olivier avait ete retrouver +le jeune homme et lui demander compte de sa conduite. Celui-ci avait +soutenu son arrogance; et, malgre les efforts des temoins de la scene +pour l'engager a reconnaitre son tort, il s'etait obstine a braver +Olivier; il lui avait meme fait entendre assez grossierement qu'on le +regardait comme l'amant de miss Sarah, en meme temps que celui de sa +tante, et que, quand on promenait en public le scandale de pareilles +relations, on devait etre pret a en subir les consequences. + +Olivier n'avait donc pas hesite a se constituer le defenseur de Sarah, +et, tout en repoussant avec mepris ces imputations ignobles, il avait +verse son sang pour elle. "Je suis pret a recommencer demain s'il le +faut, dit-il a lady Mowbray, que ces calomnies avaient jetee dans la +consternation. Vous ne devez ni vous affliger ni vous effrayer; votre +niece est sous ma protection, et je me conduirai comme si j'etais son +pere. Quant a vous, votre nom suffira aupres des gens de bien pour +garder le sien a l'abri de toute atteinte." + +Lady Mowbray feignit de se calmer; mais elle ressentit une profonde +douleur de l'affront fait a sa niece. Ce fut dans ce moment qu'elle +comprit toute l'affection que cette aimable enfant lui inspirait. Elle +s'accusa de l'avoir amenee aupres d'elle pour la rendre victime de la +mechancete de ces provinciaux, et s'effraya de sa situation; car elle +n'y voyait d'autre remede que d'eloigner Olivier de chez elle tant que +Sarah y demeurerait. + +L'idee d'un sacrifice au-dessus de ses forces, mais qu'elle croyait +devoir a la reputation de sa niece, la tourmenta secretement sans +qu'elle put se decider a prendre un parti. + +Elle remarqua quelques jours apres que Sarah paraissait moins timide +avec Olivier, et qu'Olivier, de son cote, lui montrait moins de +froideur. Lady Mowbray en souffrit; mais elle pensa qu'elle devait +encourager cette amitie au lieu de la contrarier, et elle la vit croitre +de jour en jour sans paraitre s'en alarmer. + +Peu a peu Olivier et Sarah en vinrent a une sorte de familiarite. Sarah, +il est vrai, rougissait toujours en lui parlant, mais elle osait lui +parler, et Olivier etait surpris de lui trouver autant d'esprit et de +naturel. Il avait eu contre elle une sorte de prevention qui s'effacait +de plus en plus. Il aimait a l'entendre chanter; il la regardait souvent +peindre des fleurs, et lui donnait des conseils. Il en vint meme a lui +montrer la botanique et a se promener avec elle dans le jardin. Un jour +Sarah temoignait le regret de ne plus monter a cheval. Lady Mowbray, +indisposee depuis quelque temps, ne pouvait plus supporter cette +fatigue; ne voulant pas priver sa niece d'un exercice salutaire, elle +pria Olivier de monter a cheval avec elle dans l'interieur du parc, qui +etait fort grand, et ou miss Mowbray put se livrer a l'innocent plaisir +de galoper pendant une heure ou deux tous les jours. + +Ces heures etaient mortelles pour Metella. Apres avoir embrasse sa niece +au front et lui avoir fait un signe d'amitie, en la voyant s'eloigner +avec Olivier, elle restait sur le perron du chateau, pale et consternee +comme si elle les eut vus partir pour toujours; puis elle allait +s'enfermer dans sa chambre et fondait en larmes. Elle s'enfoncait +quelquefois furtivement dans les endroits les plus sombres du parc, et +les apercevait au loin, lorsqu'ils franchissaient rapidement tous les +deux les arcades de lumiere qui terminaient le berceau des allees. +Mais elle se cachait aussitot dans la profondeur du taillis, car elle +craignait d'avoir l'air de les observer, et rien au monde ne l'effrayait +tant que de paraitre ridicule et jalouse. + +Un jour qu'elle etait dans sa chambre et qu'elle pleurait, le front +appuye sur le balcon de sa fenetre, Sarah et Olivier passerent au galop; +ils rentraient de leur promenade; les pieds de leurs chevaux soulevaient +des tourbillons de sable; Sarah etait rouge, animee, aussi souple, aussi +legere que son cheval, avec lequel elle ne semblait faire qu'un; Olivier +galopait a son cote; ils riaient tous les deux de ce bon rire franc +et heureux de la jeunesse qui n'a pas d'autre motif qu'un besoin +d'expansion, de bruit et de mouvement. Ils etaient comme deux enfants +contents de crier et de se voir courir. Metella tressaillit et se cacha +derriere son rideau pour les regarder. Tant de beaute, d'innocence et de +douceur brillait sur leurs fronts, qu'elle en fut attendrie. "Ils sont +faits l'un pour l'autre; la vie s'ouvre devant eux, pensa-t-elle, +l'avenir leur sourit, et moi je ne suis plus qu'une ombre que le tombeau +semble reclamer...." Elle entendit bientot les pas d'Olivier qui +approchait de sa chambre; s'asseyant precipitamment devant sa toilette, +elle feignit de se coiffer pour le diner. + +Olivier avait l'air content et ouvert; il lui baisa tendrement les +mains, et lui remit de la part de Sarah, qui etait allee se debarrasser +de son amazone, un gros bouquet d'hepatiques qu'elle avait cueillies +dans le parc. "Vous etes donc descendus de cheval? dit lady Mowbray. + +--Oui, repondit-il; Sarah, en apercevant toutes ces fleurs dans la +clairiere, a voulu absolument vous en apporter, et, avant que j'eusse +pris la bride de son cheval, elle avait saute sur le gazon. Je lui ai +servi de page, et j'ai tenu sa monture pendant qu'elle courait comme +un petit chevreau apres les fleurs et les papillons. Ma bonne Metella, +votre niece n'est pas ce que vous croyez. Ce n'est pas une petite fille, +c'est une espece d'oiseau deguise. Je le lui ai dit, et je crois qu'elle +rit encore. + +--Je vois avec plaisir, dit lady Mowbray avec un sourire melancolique, +que ma Sarah est devenue gaie. Chere enfant! elle est si aimable et si +belle! + +--Oui, elle est jolie, dit Olivier, elle a une physionomie que j'aime +beaucoup. Elle a l'air intelligent et bon; elle vous ressemble, Metella; +je ne l'ai jamais tant trouve qu'aujourd'hui. Elle a votre son de voix +par instants. + +--Je suis heureuse de voir que vous l'aimez enfin, cette pauvre petite! +dit lady Mowbray. Dans les commencements, elle vous deplaisait, +convenez-en? + +--Non, elle me genait, et voila tout. + +--Et a present, dit Metella en faisant un violent effort sur elle-meme +pour conserver un air calme et doux, vous voyez bien qu'elle ne vous +gene plus. + +--Je craignais, dit Olivier, qu'elle ne fut pas avec vous ce qu'elle +devait etre; a present, je vois qu'elle vous comprend, qu'elle vous +apprecie, et cela me fait plaisir. Je ne suis pas seul a vous aimer ici. +Je puis parler de vous a quelqu'un qui m'entend, et qui vous aime autant +qu'un autre que moi peut vous aimer." + +Sarah entra en cet instant en s'ecriant: "Eh bien! chere tante, vous +a-t-il remis le bouquet de ma part? C'est un mechant homme que M. votre +fils. Il me l'a presque ote de force pour vous l'apporter lui-meme. Il +est aussi jaloux que votre petit chien, qui pleure quand vous caressez +ma chevrette." + +Lady Mowbray embrassa la jeune fille, et se dit qu'elle devait se +trouver heureuse d'etre aimee comme une mere. + +Quelques jours apres, tandis que les deux enfants de lady Mowbray (c'est +ainsi qu'elle les appelait) faisaient leur promenade accoutumee, elle +entra dans la chambre de Sarah pour prendre un livre et ramassa un petit +coin de papier dechire qui etait sur le bord d'une tablette. Au milieu +de mots interrompus qui ne pouvaient offrir aucun sens, elle lut +distinctement le nom d'Olivier, suivi d'un grand point d'exclamation. +C'etait l'ecriture de Sarah. Lady Mowbray jeta un regard sur les +meubles. Le secretaire et les tiroirs etaient fermes avec soin; toutes +les clefs en etaient retirees. Il ne convenait pas au caractere de lady +Mowbray de faire d'autre enquete. Elle sortit cependant pour resister +aux suggestions d'une curiosite inquiete. + +Lorsque Sarah rentra de la promenade, lady Mowbray remarqua qu'elle +etait fort pale et que sa voix tremblait. Un sentiment d'effroi mortel +passa dans l'ame de Metella. Elle remarqua pendant le diner que Sarah +avait pleure, et le soir elle etait si abattue et si triste qu'elle +ne put s'empecher de la questionner. Sarah repondit qu'elle etait +souffrante, et demanda a se retirer. + +Lady Mowbray interrogea Olivier sur sa promenade. Il lui repondit, avec +le calme d'une parfaite innocence, que Sarah avait ete fort gaie toute +la premiere heure, qu'ensuite ils avaient ete au pas et en causant; +qu'elle ne se plaignait d'aucune douleur, et que c'etait lady Mowbray +qui, en rentrant, l'avait fait apercevoir de sa paleur. + +En quittant Olivier, lady Mowbray, inquiete de sa niece, se rendit a sa +chambre, et, avant d'entrer, elle y jeta un coup d'oeil par la porte +entr'ouverte. Sarah ecrivait. Au leger bruit que fit Metella, elle +tressaillit et cacha precipitamment son papier, jeta sa plume et saisit +un livre; mais elle n'avait pas eu le temps de l'ouvrir que lady Mowbray +etait aupres d'elle. "Vous ecriviez, Sarah? lui dit-elle d'un ton grave +et doux cependant. + +--Non, ma tante, repondit Sarah dans un trouble inexprimable. + +--Ma chere fille, est-il possible que vous me fassiez un mensonge!" + +Sarah baissa la tete et resta toute tremblante. + +"Qu'est-ce que vous ecriviez, Sarah? continua lady Mowbray avec un calme +desesperant. + +--J'ecrivais ... une lettre, repondit Sarah au comble de l'angoisse. + +--A qui, ma chere? continua Metella. + +--A Fanny Hurst, mon amie de couvent. + +--Cela n'a rien de reprehensible, ma chere; pourquoi donc vous +cachez-vous? + +--Je ne me cachais pas, ma tante, repondit Sarah en essayant de +reprendre courage. Mais sa confusion n'echappa point au regard severe de +lady Mowbray. + +--Sarah, lui dit-elle, je n'ai jamais surveille votre correspondance. +J'avais une telle confiance en vous que j'aurais cru vous outrager en +vous demandant a voir vos lettres. Mais si j'avais pense qu'il put +exister un secret entre vous et moi, j'aurais regarde comme un devoir de +vous en demander l'aveu. Aujourd'hui, je vois que vous en avez un, et je +vous le demande. + +--O ma tante! s'ecria Sarah eperdue. + +--Sarah, si vous me refusiez, dit Metella avec beaucoup de douceur et en +meme temps de fermete, je croirais que vous avez dans le coeur quelque +sentiment coupable, et je n'insisterais pas, car rien n'est plus oppose +a mon caractere que la violence. Mais je sortirais de votre chambre le +coeur navre, car je me dirais que vous ne meritez plus mon estime et mon +affection. + +--O ma chere tante, ma mere! ne dites pas cela!" s'ecria miss Mowbray en +se jetant tout en larmes aux pieds de Metella. + +Metella craignit de se laisser attendrir; et, lui retirant sa main, elle +rassembla toutes ses forces pour lui dire froidement: "Eh bien! miss +Mowbray, refusez-vous de me remettre le papier que vous ecriviez?" + +Sarah obeit, voulut parler, et tomba demi-evanouie sur son fauteuil. +Lady Mowbray resista au sentiment d'interet qui luttait chez elle contre +un sentiment tout contraire. Elle appela la femme de chambre de Sarah, +lui ordonna de la soigner, et courut s'enfermer chez elle pour lire la +lettre. Elle etait ainsi concue: + +"Je vous ai promis depuis longtemps, _dearest_ Fanny, l'aveu de mon +secret. Il est temps enfin que je tienne ma promesse. Je ne pouvais pas +confier au papier une chose si importante sans trouver un moyen de vous +faire parvenir directement ma lettre. Maintenant je saisis l'occasion +d'une personne que nous voyons souvent ici, et qui part pour Paris. Elle +veut bien se charger de vous porter de ma part des mineraux et un petit +herbier. Elle vous demandera au parloir et vous remettra le paquet et la +lettre, qui de cette maniere ne passera pas par les mains de madame la +superieure. Ne me grondez donc pas, ma chere amie, et ne dites pas que +je manque de confiance en vous. Vous verrez, en lisant ma lettre, +qu'il ne s'agit plus de bagatelles comme celles qui nous occupaient au +couvent. Ceci est une affaire serieuse, et que je ne vous confie pas +sans un grand trouble d'esprit. Je crois que mon coeur n'est pas +coupable, et cependant je rougis comme si j'allais paraitre devant un +confesseur. Il y a plusieurs jours que je veux vous ecrire. J'ai fait +plus de dix lettres que j'ai toutes dechirees; enfin je me decide; soyez +indulgente pour moi, et si vous me trouvez imprudente et blamable, +reprenez-moi doucement. + +"Je vous ai parlai d'un jeune homme qui demeure ici avec nous, et qui +est le fils adoptif de ma tante. La premiere fois que je le vis, c'etait +le jour de notre arrivee, je fus tellement troublee que je n'osai pas le +regarder. Je ne sais pas ce qui se passa en moi lorsqu'il entra a demi +dans la caleche pour baiser les mains de ma tante; il le fit avec tant +de tendresse que je me sentis tout emue, et que je compris tout de suite +la bonte de son coeur; mais il se passa plus de six mois avant que je +connusse sa figure, car je n'osai jamais le regarder autrement que de +profil. Ma tante m'avait dit: "Sarah, regardez Olivier comme votre +frere!" Je me livrai donc d'abord a une joie interieure que je croyais +tres-legitime. Il me semblait doux d'avoir un frere; et s'il m'eut +traitee tout de suite comme sa soeur, peut-etre n'aurais-je jamais songe +a l'aimer autrement!... Helas! vous voyez quel est mon malheur, Fanny; +j'aime, et je crois que je ne serai jamais unie a celui que j'aime. Pour +vous dire comment j'ai eu l'imprudence d'aimer ce jeune homme, je ne +le puis pas; en verite, je n'en sais rien moi-meme, et c'est une bien +affreuse fatalite. Imaginez-vous qu'au lieu de me parler avec la +confiance et l'abandon d'un frere, il a passe plus d'un an sans +m'adresser plus de trois paroles par jour; si bien que je crois que tous +nos entretiens durant tout ce temps-la tiendraient a l'aise dans une +page d'ecriture. J'attribuais cette froideur a sa timidite; mais, le +croiriez-vous? il m'a avoue depuis qu'il avait pour moi une espece +d'antipathie avant de me connaitre. Comment peut-on hair une personne +qu'on n'a jamais vue et qui ne vous a fait aucun mal? Cette injustice +aurait du m'empecher de prendre de l'attachement pour lui. Eh bien! +c'est tout le contraire, et je commence a croire que l'amour est une +chose tout a fait involontaire, une maladie de l'ame a laquelle tous nos +raisonnements ne peuvent rien. + +"J'ai ete bien longtemps sans comprendre ce qui se passait en moi. +J'avais tellement peur de M. Olivier que je croyais parfois avoir aussi +de l'eloignement pour lui. Je le trouvais froid et orgueilleux; et +cependant, lorsqu'il parlait a ma tante il changeait tellement d'air et +de langage, il lui rendait des soins si delicats, que je ne pouvais pas +m'empecher de le croire sensible et genereux. + +"Une fois je passais au bout de la galerie, je le vis a genoux aupres de +ma tante; elle l'embrassait, et tous deux semblaient pleurer. Je passai +bien vite et sans qu'on m'apercut; mais je ne saurais vous rendre +l'emotion que cette scene touchante me causa. J'en fus agitee toute la +nuit, et je me surpris plusieurs fois a desirer d'avoir l'age de ma +tante, afin d'etre aimee comme une mere par celui qui ne voulait pas +m'aimer comme une soeur. + +"Je compris mes veritables sentiments a l'occasion du duel dont je vous +ai parle. Je ne vous ai pas nomme la personne qui me donnait le bras et +qui se battit pour moi; je vous ai dit que c'etait un ami de la maison: +c'etait M. Olivier. Lorsqu'il revint, il etait fort pale, et tenait sa +main dans sa redingote; ma tante se douta de la verite et le forca de +nous la montrer. Je ne sais si cette main etait ensanglantee. Il me +sembla voir du sang sur le linge qui l'enveloppait, et je sentis tout le +mien se retirer vers mon coeur. Je m'evanouis, ce qui fut bien imprudent +et bien malheureux; mais je crois qu'on ne se douta de rien. Quand je +revis M. Olivier, je ne pus m'empecher de le remercier de ce qu'il avait +fait pour moi; et, tout en voulant parler, je me mis a pleurer comme +une sotte. Je ne sais pourquoi je n'avais jamais pu me decider a le +remercier devant ma tante. Peut-etre que ce fut un mauvais sentiment qui +me fit attendre un moment ou j'etais seule avec lui. Je ne sais pas +ce qu'il y avait de coupable a le faire, et cependant je me le suis +toujours reproche comme une dissimulation envers lady Mowbray. J'avais +espere, je crois, etre moins timide devant une seule personne que devant +deux. Mais ce fut encore pis; je sentis que j'etouffais, et j'eus comme +un vertige, car je ne m'apercus pas que M. Olivier me pressait les +mains. Quand je revins a moi, mes mains etaient dans les siennes, et il +me dit plusieurs choses que je n'entendis pas. Je sais seulement qu'il +me dit en s'en allant: "Ma chere miss Mowbray, je suis touche de votre +amitie; mais, en verite, il ne faut pas que vous pleuriez pour cette +egratignure." Depuis ce temps, sa conduite envers moi a ete toute +differente, et il a ete d'une bonte et d'une obligeance qui ont acheve +de me gagner le coeur. Il me donne des lecons, il corrige mes dessins, +il fait de la musique avec moi; ma tante semble prendre un grand plaisir +a nous voir si unis. Elle nous fait monter a cheval ensemble, elle nous +force a nous donner la main pour nous raccommoder; car il arrive souvent +que, tout en riant, nous finissons par disputer et nous bouder un peu. +Moi, j'etais tout a fait a l'aise avec lui, j'etais heureuse, et j'avais +la vanite de croire qu'il m'aimait. Il me le disait du moins, et je +m'imaginais que, quand on s'aime seulement d'amitie, et qu'on se +souvient sous les rapports de la fortune et de l'education, il est +tout simple qu'on se marie ensemble. La conduite de ma tante semblait +autoriser en moi cette esperance, et je pensais qu'on me trouvait encore +trop jeune pour m'en parler. Dans ces idees, j'etais aussi heureuse +qu'il est permis de l'etre; je ne desirais rien sur la terre que la +continuation d'une semblable existence. Mais, helas! ce reve s'est +efface, et le desespoir depuis ce matin...." + +Ici la lettre avait ete interrompue par l'arrivee de lady Mowbray. + +Metella laissa tomber la lettre, et cachant son visage dans ses mains, +elle resta plongee dans une morne consternation. Elle demeura ainsi +jusqu'a une heure du matin, s'accusant de tout le mal et cherchant en +vain comment elle pourrait le reparer. Enfin, elle ceda a un besoin +instinctif et se rendit a la chambre de sa niece. Tout le monde dormait +dans la maison; le temps etait superbe, la lune eclairait en plein la +facade du chateau, et repandait de vives clartes dans les galeries, dont +toutes les fenetres etaient ouvertes. Metella les traversa lentement et +sans bruit, comme une ombre qui glisse le long des murs. Tout a coup +elle se trouva face a face avec Sarah, qui, les pieds nus et vetue d'un +peignoir de mousseline blanche, allait a sa rencontre; elles ne se +virent que quand elles traverserent l'une et l'autre un angle lumineux +des murs. Lady Mowbray surprise continua de s'avancer pour s'assurer que +c'etait Sarah; mais la jeune fille, voyant venir a elle cette grande +femme pale, trainant sur le pave de la galerie sa longue robe de chambre +en velours noir, fut saisie d'effroi. Cette figure morne et sombre +ressemblait si peu a celle qu'elle avait habitude de voir a sa tante, +qu'elle crut rencontrer un spectre et faillit tomber evanouie; mais elle +fut aussitot rassuree par la voix de lady Mowbray, qui etait pourtant +froide et severe. + +"Que faites-vous ici a cette heure, Sarah, et ou allez-vous? + +--Chez vous, ma tante, repondit Sarah sans hesiter. + +--Venez, mon enfant," lui dit lady Mowbray en prenant son bras sous le +sien. + +Elles regagnerent en silence l'appartement de Metella. Le calme, la +nuit et le chant joyeux des rossignols contrastaient avec la tristesse +profonde dont ces deux femmes etaient accablees. + +Lady Mowbray ferma les portes et attira sa niece sur le balcon de sa +chambre. La elle s'assit sur une chaise et la fit asseoir a ses pieds +sur un tabouret; elle attira sa tete sur ses genoux et prit ses mains +dans les siennes, que Sarah couvrit de larmes et de baisers. + +"Oh! ma tante, ma chere tante, pardonnez-moi, je suis coupable.... + +--Non, Sarah, vous n'etes pas coupable; je n'ai qu'un reproche a vous +faire, c'est d'avoir manque de confiance en moi. Votre reserve a fait +tout le mal, mon enfant; maintenant il faut etre franche, il faut tout +me dire ... tout ce que vous savez...." + +Lady Mowbray prononca ces paroles dans une angoisse mortelle; et en +attendant la reponse de sa niece, elle sentit son front se couvrir de +sueur. Sarah avait-elle decouvert a quel titre Olivier vivait, ou du +moins avait vecu aupres d'elle durant plusieurs annees? Lady Mowbray ne +savait pas quelle raison Sarah pouvait avoir pour renoncer tout a coup a +une esperance si longtemps nourrie en secret, et fremissait d'entendre +sortir de sa bouche des reproches qu'elle croyait meriter. Un poids +enorme fut ote de son coeur lorsque Sarah lui repondit avec assurance: +"Oui, ma tante, je vous dirai tout; que ne vous ai-je dit plus tot mes +folles pensees! Vous m'auriez empechee de m'y livrer; car vous saviez +bien que votre fils ne pouvait pas m'epouser.... + +--Mais, Sarah, quelles sont vos raisons pour le croire?.... qui vous l'a +donc dit? + +--Olivier, repondit Sarah. Ce matin, nous causions de choses +indifferentes dans le parc; nous etions pres de la grille qui donne +sur la route. Une noce vint a passer, nous nous arretames pour voir la +figure des maries; je remarquai qu'ils avaient l'air timide. "Ils ont +l'air triste, repondit Olivier. Comment ne l'auraient-ils pas? Quelle +chose stupide et miserable qu'un jour de noce!--Eh quoi! lui dis-je, +vous voudriez qu'on se mariat en secret? Ce serait encore bien plus +triste.--Je voudrais qu'on ne se mariat pas du tout, repondit-il; pour +moi, j'ai le mariage en horreur et je ne me marierai jamais." Oh! ma +chere tante, cette parole m'enfonca un poignard dans le coeur; en +meme temps elle me sembla si extraordinaire, que j'eus la hardiesse +d'insister et de lui dire, en affectant de plaisanter: "Vous +ne savez guere ce que vous ferez a cet egard-la." Il me repondit avec +beaucoup d'empressement, et comme s'il eut eu l'intention de m'oter +toute presomption: "Soyez sure de ce que je vous dis, miss; j'ai fait +un serment devant Dieu, et je le tiendrai." La honte et la douleur me +rendirent silencieuse, et j'ai fait de vains efforts toute la journee +pour cacher mon desespoir.... + +Sarah fondit en larmes. Metella, soulagee d'une affreuse inquietude, fut +pendant quelque instants insensible a la douleur de sa niece. Olivier +n'aimait pas Sarah! En vain elle l'aimait, en vain elle etait jeune, +riche et belle; il ne voulait pas d'autre affection intime, pas d'autre +bonheur domestique que celui qu'il avait goute aupres de lady Mowbray. +Un instant livree a une reconnaissance egoiste, a une secrete gloire de +son coeur enivre, elle laissa pleurer la pauvre Sarah, et oublia que son +triomphe avait fait une victime. Mais sa cruaute ne fut pas de longue +duree; la passion de lady Mowbray pour Olivier prenait sa source dans +une ame chaleureuse ouverte a toutes les tendresses qui embellissent les +femmes. Elle aimait Sarah presque autant qu'Olivier, car elle l'aimait +comme une mere aime sa fille. La vue de sa douleur brisa le coeur de +Metella; elle avait bien des torts a se reprocher! Elle aurait du +prevoir les consequences d'un rapprochement continuel entre ces deux +jeune gens. Deja la malignite des voisins lui avait signale un grave +inconvenient de cette situation. Elle avait resiste a cet avertissement, +et maintenant le bonheur de Sarah etait compromis plus encore que sa +reputation. + +Elle la pressa dans ses bras en pleurant, et dans le premier instant de +sa compassion et de sa tendresse elle pensa a lui sacrifier son amour. + +"Non, lui dit-elle, egaree par un sentiment de generosite exaltee, +Olivier n'a pas fait de serment; il est libre, il peut vous epouser; +qu'il vous aime, qu'il vous rende heureuse, et je vous benirai tous +deux. Ce ne sera pas moi qui m'opposerai a l'union de deux etres qui +sont ce que j'ai de plus cher au monde.... + +--Oh! je le crois bien, ma bonne tante! s'ecria Sarah en se jetant de +nouveau a son cou; mais c'est lui qui ne m'aime pas! Que faire a cela? + +--Il ne vous a pas dit qu'il ne vous aimait pas? Est-ce qu'il vous l'a +dit, Sarah? + +--Non, mais pourquoi se dit-il engage? Oh! peut-etre qu'il l'est en +effet. Il a quelque raison que vous ne connaissez pas! Il aime une +femme, il est marie en secret peut-etre. + +--Je l'interrogerai, je saurai ce qu'il pense, repondit Metella; je +ferai pour vous, ma fille, tout ce qui dependra de moi. Si je ne puis +rien, ma tendresse vous restera. + +--Oh! oui, ma mere! toujours, toujours!" s'ecria Sarah en se jetant a +ses pieds. + +Apaisee par les promesses hasardees de sa tante, Sarah se retira plus +tranquille. Metella la mit au lit elle-meme, lui fit prendre une potion +calmante, et ne la quitta que quand elle eut cesse de soupirer dans +son sommeil, comme font les enfants qui s'endorment en pleurant et qui +sanglotent encore a demi en revant. + +Lady Mowbray ne dormit pas; elle etait rassuree sur certains points, +mais a l'egard des autres elle etait en proie a mille agitations, et ne +voyait pas d'issue a la position delicate ou elle avait place la pauvre +Sarah. La pensee d'engager Olivier a l'epouser n'avait pu prendre de +consistance dans son esprit; vainement eut-elle sacrifie cette jalousie +de femme qu'elle combattait si genereusement depuis plus d'une annee. Il +y a dans la vie des rapports qui deviennent aussi sacres que si les lois +les eussent sanctionnes, et Olivier lui-meme n'eut pas pu oublier qu'il +avait regarde Sarah comme sa fille. + +Incapable de se retirer elle-meme de cette perplexite, lady Mowbray +resolut d'attendre quelques jours pour prendre un parti; elle chercha +a se persuader que la passion de Sarah n'etait peut-etre pas aussi +serieuse que dans ses romanesques confidences la jeune fille se +l'imaginait; ensuite, Olivier pouvait, par sa froideur, l'en guerir +mieux que tous les raisonnements. Elle alla retrouver Sarah le +lendemain, lui dit qu'elle avait reflechi, et que le resultat de ses +reflexions etait celui-ci: il etait impossible d'interroger Olivier sur +ses intentions, et de lui demander l'explication de ses paroles de la +veille sans lui laisser deviner l'impression qu'elles avaient produite +sur miss Mowbray, et sans lui faire soupconner l'importance qu'elle y +attachait. "Dans la situation ou vous etes vis-a-vis de lui, dit-elle, +le premier point, le plus important de tous, c'est de ne pas avouer que +vous aimez sans savoir si l'on vous aime. + +--Oh! certainement, ma tante, dit Sarah en rougissant. + +--Il n'est pas besoin sans doute, mon enfant, que je fasse appel a votre +pudeur et a votre fierte; l'une et l'autre doivent vous suggerer une +grande prudence et beaucoup d'empire sur vous-meme.... + +--Oh! certes, ma tante, reprit la jeune Anglaise avec un melange +d'orgueil et de douleur qui lui donna l'expression d'une vierge martyre +de Titien. + +--Si mon fils, poursuivit Metella, est reellement lie au celibat par +quelque engagement qu'il ne puisse pas confier, meme a moi, il faudra +bien, Sarah, que vous vous separiez l'un de l'autre.... + +--Oh! s'ecria Sarah effrayee, est-ce que vous me chasseriez de chez +vous? est-ce qu'il faudrait retourner au couvent ou en Angleterre? Loin +de lui, loin de vous, toute seule!... Oh! j'en mourrais! Apres avoir ete +tant aimee! + +--Non, dit Metella d'une voix grave, je ne t'abandonnerai jamais; je te +suis necessaire: nous sommes liees l'une a l'autre pour la vie." + +En parlant ainsi elle posa ses deux mains sur la tete blonde de Sarah, +et leva les yeux au ciel d'un air solennel et sombre. En se consacrant a +cette enfant de son adoption, elle sentait combien etaient terribles +les devoirs qu'elle s'etait imposes envers elle, puisqu'il faudrait +peut-etre lui sacrifier le bonheur de toute sa vie, la societe +d'Olivier. + +"Me promettez-vous du moins, continua-t-elle, que si, apres avoir fait +tout ce qui dependra de moi pour votre bonheur, je ne reussis pas a +fermer cette plaie de votre ame, vous ferez tous vos efforts pour vous +guerir? Ai-je affaire a une enfant romanesque et entetee, ou bien a une +jeune fille forte et courageuse? + +--Doutez-vous de moi? dit Sarah. + +--Non, je ne doute pas de toi; tu es une Mowbray, tu dois savoir +souffrir en silence.... Allez vous coiffer, Sarah, et tachez d'etre +aussi soignee dans votre toilette, aussi calme dans votre maintien que +de coutume. Nous allons attendre quelques jours encore avant de decider +de notre avenir. Jurez-moi que vous n'ecrirez a aucune de vos amies, +que je serai votre seule confidente, votre seul conseil, et que vous +travaillerez a etre digne de ma tendresse." + +Sarah jura, en pleurant, de faire tout ce que desirait sa tante: mais, +malgre tous ses efforts, son chagrin fut si visible qu'Olivier s'en +apercut des le premier instant. Il regarda lady Mowbray et trouva la +meme alteration sur ses traits. Les verites qu'il avait confusement +entrevues brillerent a son esprit; les pensees qui, par bouffees +brulantes, avaient traverse son cerveau a de rares intervalles, +revinrent l'embraser. Il fut effraye de ce qui se passait en lui et +autour de lui; il prit son fusil et sortit. Apres avoir tue quelques +innocentes volatiles, il rentra plus fort, trouva les deux femmes plus +calmes, et la soiree s'ecoula assez doucement. Quand on a l'habitude +de vivre ensemble, quand on s'est compris si bien que durant longtemps +toutes les idees, tous les interets de la vie privee ont ete en commun, +il est presque impossible que le charme des relations se rompe tout +a coup sur une premiere atteinte. Les jours suivants virent donc se +prolonger cette intimite, dont aucun des trois n'avait altere la douceur +par sa faute. Neanmoins la plaie allait s'elargissant dans le coeur de +ces trois personnes. Olivier ne pouvait plus douter de l'amour de Sarah +pour lui; il en avait toujours repousse l'idee, mais maintenant tout le +lui disait, et chaque regard de Metella, quelle qu'en fut l'expression, +lui en donnait une confirmation irrecusable. Olivier cherissait si +reellement, si tendrement sa mere adoptive, il avait connu aupres d'elle +une maniere d'aimer si paisible et si bienfaisante, qu'il s'etait cru +incapable d'une passion plus vive; il s'etait donc livre en toute +securite au danger d'avoir pour soeur une creature vraiment angelique. +A mesure que ses sentiments pour Sarah devenaient plus vifs, il +reussissait a se tranquilliser en se disant que Metella lui etait +toujours aussi chere; et en cela il ne se trompait pas; seulement pour +l'une l'amour prenait la place de l'amitie, et pour l'autre l'amitie +avait remplace l'amour. L'ame de ce jeune homme etait si bonne et si +ardente qu'il ne savait pas se rendre compte de ce qu'il eprouvait. + +Mais quand il crut s'en etre assure, il ne transigea point avec sa +conscience: il resolut de partir. La tristesse de Sarah, sa douceur +modeste, sa tendresse reservee et pleine d'une noble fierte, acheverent +de l'enthousiasmer; expansif et impressionnable comme il l'etait, il +sentit qu'il ne serait pas longtemps maitre de son secret, et ce qui +acheva de le determiner, ce fut de voir que Metella l'avait devine. + +En effet, lady Mowbray connaissait trop bien toutes les nuances de son +caractere, tous les plis de son visage, pour n'avoir pas penetre, avant +lui-meme peut-etre, ce qu'il eprouvait aupres de Sarah. Ce fut pour elle +le dernier coup; car, en depit de sa bonte, de son devouement et de +sa raison, elle aimait toujours Olivier comme aux premiers jours. Ses +manieres avec lui avaient pris cette dignite que le temps, qui sanctifie +les affections, devait necessairement apporter; mais le coeur de cette +femme infortunee etait aussi jeune que celui de Sarah. Elle devint +presque folle de douleur et d'incertitude: devait-elle laisser sa niece +courir les dangers d'une passion partagee? devait-elle favoriser un +mariage qui lui semblait contraire a toute delicatesse d'esprit et de +moeurs? Mais pouvait-elle s'y opposer, si Olivier et Sarah le desiraient +tous deux? Cependant il fallait s'expliquer, sortir de ces perplexites, +interroger Olivier sur ses intentions; mais a quel titre? Etait-ce +l'amante desesperee d'Olivier, ou la mere prudente de Sarah qui devait +provoquer un aveu aussi difficile a faire pour lui? + +Un soir, Olivier parla d'un voyage de quelques jours qu'il allait faire +a Lyon; lady Mowbray, dans la position desesperee ou elle etait +reduite, accepta cette nouvelle avec joie, comme un repit accorde a ses +souffrances. Le lendemain, Olivier fit seller son cheval pour aller +a Geneve, ou il devait prendre la poste. Il vint a l'entree du salon +prendre conge des dames; Sarah, dont il baisa la main pour la premiere +fois de sa vie, fut si troublee qu'elle n'osa pas lever les yeux sur +lui; Metella, au contraire, l'observait attentivement; il etait fort +pale et calme, comme un homme qui accomplit courageusement un +devoir rigoureux. Il embrassa lady Mowbray, et alors sa force parut +l'abandonner; des larmes roulerent dans ses yeux, sa main trembla +convulsivement en lui glissant un lettre humide.... + +Il se precipita dehors, monta a cheval et partit au galop. Metella resta +sur le perron jusqu'a ce qu'elle n'entendit plus les pas de son cheval. +Alors elle mit une main sur son coeur, pressa le billet de l'autre, et +comprit que tout etait fini pour elle. + +Elle rentra dans le salon. Sarah, penchee sur sa broderie, feignait de +travailler pour prouver a sa tante qu'elle avait du courage et savait +tenir sa promesse; mais elle etait aussi pale que Metella, et, comme +elle, elle ne sentait plus battre son coeur. + +Lady Mowbray traversa le salon sans lui adresser une parole; elle monta +dans sa chambre et lut le billet d'Olivier. + +"Je pars, vous ne me reverrez plus, a moins que dans plusieurs annees +... et lorsque miss Mowbray sera mariee!... Ne me demandez pas pourquoi +il faut que je vous quitte; si vous le savez, ne m'en parlez jamais!" + +Metella crut qu'elle allait mourir, mais elle eprouva ce que la nature +a de force contre le chagrin. Elle ne put pleurer, elle etouffait; elle +eut envie de se briser la tete contre les murs de sa chambre; et puis +elle pensa a Sarah, et elle eut un instant de haine et de fureur. + +"Maudit soit le jour ou tu es entree ici! s'ecria-t-elle. La protection +que je t'ai accordee me coute cher, et mon frere m'a legue la robe de +Dejanire!" + +Elle entendit Sarah qui approchait; et se calma aussitot; la vue de +cette aimable creature reveilla sa tendresse, elle lui tendit ses bras. + +"O mon Dieu! qu'est-ce qui nous arrive? s'ecria Sarah epouvantee. Ma +tante, ou est alle Olivier? + +--Il va voyager pour sa sante, repondit lady Metella avec un sourire +melancolique; mais il reviendra; ayons courage, restons ensemble, +aimons-nous bien." + +Sarah sut renfermer ses larmes; Metella reporta sur elle toute son +affection. Olivier ne revint pas: Sarah ne sut jamais pourquoi. + + + +FIN DE METELLA. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Metella, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK METELLA *** + +***** This file should be named 12869.txt or 12869.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/8/6/12869/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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