diff options
Diffstat (limited to 'old')
| -rw-r--r-- | old/12869-8.txt | 2435 | ||||
| -rw-r--r-- | old/12869-8.zip | bin | 0 -> 49909 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/12869-h.zip | bin | 0 -> 51346 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/12869-h/12869-h.htm | 2884 | ||||
| -rw-r--r-- | old/12869.txt | 2435 | ||||
| -rw-r--r-- | old/12869.zip | bin | 0 -> 49092 bytes |
6 files changed, 7754 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/12869-8.txt b/old/12869-8.txt new file mode 100644 index 0000000..3ca41aa --- /dev/null +++ b/old/12869-8.txt @@ -0,0 +1,2435 @@ +The Project Gutenberg EBook of Metella, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Metella + +Author: George Sand + +Release Date: July 9, 2004 [EBook #12869] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK METELLA *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + + +METELLA. + +I. + + +Le comte de Buondelmonte, revenant d'un voyage de quelques journées aux +environs de Florence, fut versé par la maladresse de son postillon, et +tomba, sans se faire aucun mal, dans un fossé de plusieurs pieds de +profondeur. La chaise de poste fut brisée, et le comte allait être forcé +de gagner à pied le plus prochain relais, lorsqu'une calèche de voyage, +qu'avait changé de chevaux peu après lui à la poste précédente, vint +à passer. Les postillons des deux voitures entamèrent un dialogue +d'exclamations qui aurait pu durer longtemps encore sans remédier à +rien, si le voyageur de la calèche, ayant jeté un regard sur le comte, +n'eût proposé le dénoûment naturel à ces sortes d'accidents: il pria +poliment Buondelmonte de monter dans sa voiture et de continuer avec +lui son voyage. Le comte accepta sans répugnance, car les manières +distinguées du voyageur rendaient au moins tolérable la perspective de +passer plusieurs heures en tête-a-tête avec un inconnu. + +Le voyageur se nommait Olivier; il était Genevois, fils unique, +héritier d'une grande fortune. Il avait vingt ans et voyageait pour +son instruction ou son plaisir. C'était un jeune homme blanc, frais et +mince. Sa figure était charmante, et sa conversation, sans avoir un +grand éclat, était fort au-dessus des banalités que le comte, encore un +peu aigri intérieurement de sa mésaventure, s'attendait à échanger avec +lui. La politesse, néanmoins, empêcha les deux voyageurs de se demander +mutuellement leur nom. + +Le comte, forcé de s'arrêter au premier relais pour y attendre ses gens, +leur donner ses ordres et faire raccommoder sa chaise brisée, voulut +prendre congé d'Olivier; mais celui-ci n'y consentit point. Il déclara +qu'il attendrait à l'auberge que son compagnon improvisé eût réglé ses +affaires, et qu'il ne repartirait qu'avec lui pour Florence. «Il m'est +absolument indifférent, lui dit-il, d'arriver dans cette ville quelques +heures plus tard; aucune obligation ne m'appelle impérieusement dans un +lieu ou dans un autre. Je vais, si vous me le permettez, faire préparer +le dîner pour nous deux. Vos gens viendront vous parler ici, et nous +pourrons repartir dans deux ou trois heures, afin d'être à Florence +demain matin.» + +Olivier insista si bien que le Florentin fut contraint de se rendre à sa +politesse. La table fut servie aussitôt par les ordres du jeune Suisse; +et le vin de l'auberge n'étant pas fort bon, le valet de chambre +d'Olivier alla chercher dans la calèche quelques bouteilles d'un +excellent vin du Rhin que le vieux serviteur réservait à son maître pour +les mauvais gîtes. + +Le comte, qui, même sur les meilleures apparences, se livrait rarement +avec des étrangers, but très-modérément et s'en tint à une politesse +franche et de bonne humeur. Le Genevois, plus expansif, plus jeune, et +sachant bien, sans doute, qu'il n'était forcé de veiller à la garde +d'aucun secret, se livra au plaisir de boire plusieurs larges verres +d'un vin généreux, après une journée de soleil et de poussière. +Peut-être aussi commençait-il à s'ennuyer de son voyage solitaire, et la +société d'un homme d'esprit l'avait-elle disposé à la joie: il devint +communicatif. + +Il est fort rare qu'un homme parle de lui-même sans dire bientôt quelque +impertinence: aussi le comte, qu'une certaine malice contractée dans le +commerce du monde abandonnait rarement, s'attendait-il à chaque instant +à découvrir dans son compagnon ce levain d'égoïsme et de fatuité que +nous avons tous au-dessous de l'épiderme. Il fut surpris d'avoir +longtemps attendu inutilement; il essaya de flatter toutes les idées du +jeune homme pour lui trouver enfin un ridicule, et il n'y parvint pas; +ce qui le piqua un peu; car il n'était pas habitué à déployer en vain +les finesses gracieuses de sa pénétration. + +«Monsieur, dit le Genevois dans le cours de la conversation, pouvez-vous +me dire si lady Mowbray est en ce moment à Florence? + +--Lady Mowbray? dit Buondelmonte avec un léger tressaillement: oui, +monsieur, elle doit être de retour de Naples. + +--Elle passe tous les hivers à Florence? + +--Oui, monsieur, depuis bien des années. Vous connaissez lady Mowbray? + +--Non, mais j'ai un vif désir de la connaître. + +--Ah! + +--Est-ce que cela vous surprend, monsieur? On dit que c'est la femme la +plus aimable de l'Europe. + +--Oui, monsieur, et la meilleure. Vous en avez beaucoup entendu, parler +à ce que je vois? + +--J'ai passé une partie de la saison dernière aux eaux d'Aix; lady +Mowbray venait d'en partir, et il n'était question que d'elle. Combien +j'ai regretté d'être arrivé si tard! J'aurais adoré cette femme-là. + +--Vous en parlez vivement! dit le comte. + +--Je ne risque pas d'être impertinent envers elle, reprit le jeune +homme; je ne l'ai jamais vue et ne la verrai peut-être jamais. + +--Pourquoi non? + +--Sans doute, pourquoi non? mais l'on peut aussi demander pourquoi oui? +Je sais qu'elle est affable et bonne, que sa maison est ouverte aux +étrangers, et que sa bienveillance leur est une protection précieuse; je +sais aussi que je pourrais me recommander de quelques personnes qu'elle +honore de son amitié; mais vous devez comprendre et connaître, monsieur, +cette espèce de répugnance craintive que nous éprouvons tous à nous +approcher des personnes qui ont le plus excité de loin nos sympathies et +notre admiration. + +--Parce que nous craignons de les trouver au-dessous de ce que nous en +avons attendu, dit le comte. + +--Oh! mon Dieu, non, reprit vivement Olivier, ce n'est pas cela. Quant +à moi, c'est parce que je me sens peu digne d'inspirer tout ce que +j'éprouve, et en outre malhabile à l'exprimer. + +--Vous avez tort, dit le comte en le regardant en face avec une +expression singulière; je suis sûr que vous plairiez beaucoup à lady +Mowbray. + +--Comment! vous croyez? et pourquoi? d'où me viendrait ce bonheur? + +--Elle aime la franchise, la bonté. Je crois que vous êtes franc et bon. + +--Je le crois aussi, dit Olivier; mais cela peut-il suffire pour être +remarqué d'elle au milieu de tant de gens distingués qui lui forment, +dit-on, une petite cour? + +--Mais..., dit le comte reprenant son sourire ironique... remarqué... +remarqué... comment l'entendez-vous? + +--Oh! monsieur, ne me faites pas plus d'honneur que je ne mérite, +répondit Olivier en riant; je l'entends comme un écolier modeste qui +désire une mention honorable au concours, mais qui n'ambitionne pas le +grand prix. D'ailleurs... mais je vais peut-être dire une sottise. Si +vous ne buvez plus, permettez-moi de faire emporter cette dernière +bouteille. Depuis un quart d'heure je bois par distraction... + +--Buvez, dit le comte en remplissant le verre d'Olivier, et ne me +laissez pas croire que vous craignez de vous faire connaître à moi. + +--Soit, dit le Genevois en avalant gaiement son sixième verre de vin du +Rhin. Ah! vous voulez savoir mes secrets, monsieur l'Italien? Eh bien! +de tout mon coeur... Je suis amoureux de lady Mowbray. + +--Bien! dit le comte en lui tendant le main dans un accès de gaieté +sympathique; très-bien! + +--Est-ce la première fois qu'un homme serait devenu amoureux d'une femme +sans l'avoir vue? + +--Non, parbleu! dit Buondelmonte. J'ai lu plus de trente romans, j'ai vu +plus de vingt pièces de théâtre qui commençaient ainsi; et croyez-moi, +la vie ressemble plus souvent à un roman qu'un roman ne ressemble à la +vie. Mais, dites-moi, je vous en prie, de tous les éloges que vous +avez entendu faire de lady Mowbray, quel est celui qui vous a le plus +enthousiasmé? + +--Attendez... dit Olivier, dont les idées commençaient à s'embrouiller +un peu. On raconte d'elle beaucoup de traits presque merveilleux: on dit +pourtant que, dans sa première jeunesse, elle avait montré le caractère +d'une personne assez frivole. + +--Comment dites-vous? demanda Buondelmonte avec sécheresse; mais Olivier +n'y fit pas attention. + +--Oui, continua-t-il; je dis un peu coquette. + +--C'est beaucoup plus flatteur! dit le comte. De sorte que... + +--De sorte que, soit imprudence de sa part, soit jalousie de la part des +autres femmes, sa réputation avait reçu en Angleterre quelques atteintes +assez sérieuses pour lui faire désirer de quitter ce pays d'hommes +flegmatiques et de femmes collet monté. Elle vint donc en Italie +chercher une vie plus libre, des moeurs plus élégantes. Même on dit... + +--Que dit-on, monsieur? dit le comte d'un air sévère. + +--On dit... continua Olivier, dont la vue était un peu troublée, bah! +elle l'a dit elle-même en confidence, à Aix, à une de ses amies intimes, +qui l'a répété à tous les buveurs d'eau... + +--Mais qu'est-ce donc qu'elle a dit? s'écria le comte en coupant avec +impatience un fruit et un peu de son doigt. + +--Elle a dit qu'à son arrivée en Italie elle était si aigrie contre +l'injustice des hommes et si offensée d'avoir été victime de leurs +calomnies, qu'elle se sentait disposée à fouler aux pieds les lois du +préjugé, et à mener une aussi joyeuse vie que la plupart des grands +personnages de ce pays-ci.» + +Le comte ôta son bonnet de voyage et le remit gravement sur sa tête sans +dire une seule parole. Olivier continua. + +«Mais ce fut en vain. La noble lady fit ce voeu sans connaître son +propre coeur. N'ayant point encore aimé, et s'en croyant incapable, +elle allait y renoncer, lorsqu'un jeune homme tomba éperdument amoureux +d'elle et lui écrivit sans façon pour lui demander un rendez-vous. + +--Vous a-t-on dit le nom de ce jeune homme? demanda Buondelmonte. + +--Ma foi! je ne m'en souviens plus. C'était un Florentin; et vous devez +le connaître, car il est encore...» + +Le comte l'interrompit afin d'éluder la question: «Et que répondit lady +Mowbray? + +--Elle accorda le rendez-vous, résolue à punir le jeune homme de sa +fatuité et à le couvrir de ridicule. Elle avait préparé, à cet effet, je +ne sais quel guet-apens de bonne compagnie, dont je ne sais pas bien les +détails. + +--N'importe, dit le comte. + +--Le Florentin arriva donc; mais il était si beau, si aimable, si +spirituel, que lady Mowbray chancela dans sa résolution. Elle l'écouta +parler, hésita et l'écouta encore. Elle s'attendait à voir un +impertinent qu'il faudrait châtier; elle trouva un jeune homme sincère, +ardent et romanesque... Que vous dirai-je! Elle se sentit émue, et +essaya pourtant de lui faire peur en lui parlant de prétendus dangers +qui l'environnaient. Le Florentin était brave; il se mit à rire. Elle +tenta alors de l'effrayer en le menaçant de sa froideur et de sa +coquetterie; il se mit à pleurer, et elle l'aima... Si bien que le +comte de... ma foi! je crois que son nom va me revenir... Buonacorsi... +Belmonte... Buondelmonte, ah! m'y voici! le comte de Buondelmonte eut le +pouvoir d'attendrir ce coeur rebelle. Lady Mowbray fixa à Florence ses +affections et sa vie. Le comte de Buondelmonte fut son premier et son +seul amant sur la joyeuse terre d'Italie. Maintenant que je vous ai +raconté cette histoire telle qu'on me l'a donnée, dites-moi, vous qui +êtes de Florence, si elle est vraie de tout point... Et cependant, si +elle ne l'est pas, ne me dites pas que'c'est un conte fait à plaisir; il +est trop beau pour que je sois désabusé sans regret! + +--Monsieur, dit le comte, dont la figure avait pris une expression grave +et pensive, cette histoire est belle et vraie. Le comte de Buondelmonte +a vécu dix ans le plus heureux et le plus envié des hommes aux pieds de +lady Mowbray. + +--Dix ans! s'écria Olivier. + +--Dix ans, monsieur, reprit Buondelmonte. Il y a dix ans que ces choses +se sont passées. + +--Dix ans! répéta le jeune homme; lady Mowbray ne doit plus être +très-jeune.» + +Le comte ne répondit rien. + +«On m'a pourtant assuré à Aix, poursuivit Olivier, qu'elle était +toujours belle comme un ange, qu'elle était grande, légère, agile, +qu'elle galopait au bord des précipices sur un vigoureux cheval, qu'elle +dansait à merveille. Elle doit avoir trente ans environ, n'est-ce pas, +monsieur? + +--Qu'importe son âge! dit le comte avec impatience. Une femme n'a jamais +que l'âge qu'elle paraît avoir, et tout le monde vous l'a dit: lady +Mowbray est toujours belle. On vous l'a dit, n'est-ce pas? + +--On me l'a dit partout, à Aix, à Berne, à Gênes, dans tous les lieux où +elle a passé. + +--Elle est admirée et respectée, dit le comte. + +--Oh! monsieur, vous la connaissez, vous êtes son ami peut-être? Je vous +en félicite; quelle réputation plus glorieuse que celle de savoir aimer? +Que ce Buondelmonte a dû être lier de retremper cette belle âme et de +voir refleurir cette plante courbée par l'orage!» + +Le comte fit une légère grimace de dédain. Il n'aimait pas les phrases +de roman, peut-être parce qu'il les avait aimées jadis. Il regarda +fixement le Genevois; mais voyant que celui-ci se grisait décidément, il +voulut en profiter pour échanger avec un homme sincère et confiant des +idées qui le gênaient depuis longtemps. + +Sans se donner la peine de feindre beaucoup de désintéressement, +car Olivier n'était plus en était de faire de très-clairvoyantes +observations, le comte posa sa main sur la sienne, afin d'appeler son +attention sur le sens de ses paroles. + +«Pensez-vous, lui demanda-t-il, qu'il ne soit pas plus glorieux pour un +homme d'ébranler la réputation, d'une femme que de la rétablir quand +elle a' reçu, à tort ou à raison de notables échecs? + +--Ma foi, ce n'est pas mon opinion, dit Olivier. J'aimerais mieux +relever un temple que de l'abattre. + +--Vous êtes un peu romanesque, dit le comte. + +--Je ne m'en défends pas, cela est de mon âge; et ce qui prouve que les +exaltés n'ont pas toujours tort, c'est que Buondelmonte fut récompensé +d'une heure d'enthousiasme par dix ans d'amour. + +--Lui seul pourrait être juge dans cette question,» reprit le comte; et +il se promena dans la chambre, les mains derrière le dos et le sourcil +froncé. Puis, craignant de se laisser deviner, il jeta un regard de côté +sur son compagnon. Olivier avait la tête penchée en avant, le coude +dans son assiette, et l'ombre de ses cils, abaissés par un doux +assoupissement, se dessinait sur ses joues, que la chaleur généreuse du +vin colorait d'un rosé plus vif qu'à l'ordinaire. Le comte continua de +marcher silencieusement dans la chambre jusqu'à ce que le claquement des +fouets et les pieds des chevaux eussent annoncé que la calèche était +prête. Le vieux domestique d'Olivier vint lui offrir une pelisse fourrée +que le jeune homme passa en bâillant et en se frottant les yeux. Il ne +s'éveilla tout à fait que pour prendre le bras de Buondelmonte et le +forcer de monter le premier dans sa voiture, qui prit aussitôt la route, +de Florence. «Parbleu! dit-il en regardant la nuit qui était sombre, ce +temps de voleurs me rappelle une histoire que j'ai entendu raconter sur +lady Mowbray. + +--Encore? dit le comte; lady Mowbray vous occupe beaucoup. + +--Ne me demandiez-vous pas quel trait de son caractère m'avait le plus +enthousiasme? Je ne saurais dire lequel; mais voici une aventure qui m'a +rendu plus envieux de voir lady Mowbray que Rome, Venise et Naples. +Vous allez me dire si celle-là est aussi vraie que la première. Un jour +qu'elle traversait les Apennins avec son heureux amant Buondelmonte, ils +furent attaqués par des voleurs; le comte se défendit bravement contre +trois hommes; il en tua un, et luttait contre les deux autres lorsque +lady Mowbray, qui s'était presque évanouie dans le premier accès de +surprise, s'élança hors de la calèche et tomba sur le cadavre du brigand +que Buondelmonte avait tué. Dans ce moment d'horreur, ranimée par une +présence d'esprit au-dessus de son sexe, elle vit à la ceinture du +brigand un grand pistolet dont il n'avait pas eu le temps de faire +usage, et que sa main semblait encore presser. Elle écarta cette main +encore chaude, arracha le pistolet de la ceinture, et se jetant au +milieu des combattants, qui ne s'attendaient à rien de semblable, elle +déchargea le pistolet à bout portant dans la figure d'un bandit qui +tenait Buondelmonte à la gorge. Il tomba roide mort, et Buondelmonte +eut bientôt fait justice du dernier. N'est-ce pas là encore une belle +histoire, monsieur? + +--Aussi belle que vraie, répéta Buondelmonte. Le courage de lady +Mowbray la soutint encore quelque temps après cette terrible scène. Le +postillon, à demi-mort de peur, s'était tapi dans un fossé, les chevaux +effrayés avaient rompu leurs traits; le seul domestique qui accompagnât +les voyageurs était blessé et évanoui. Buondelmonte et sa compagne +furent obligés de réparer ce désordre en toute hâte; car à tout instant +d'autres bandits, attirés par le bruit du combat, pouvaient fondre sur +eux, comme cela arrive souvent. Il fallut battre le postillon pour le +ranimer, bander la plaie du domestique, qui perdait tout son sang, le +porter dans la voiture, et ratteler les chevaux. Lady Mowbray s'employa +à toutes les choses avec une force de corps et d'esprit vraiment +extraordinaire. Elle avisait à tous les expédients, et trouvait toujours +le plus sûr et le plus prompt moyen de sortir d'embarras. Ses belles +mains, souillées de sang, rattachaient des courroies, déchiraient des +vêtements, soulevaient des pierres. Enfin tout fut réparé, et la voiture +se remit en route. Lady Mowbray s'assit auprès de son amant, le regarda +fixement, fit un grand cri et s'évanouit. A quoi pensez-vous? ajouta le +comte en voyant Olivier tomber dans le silence et la méditation. + +--Je suis amoureux, dit Olivier. + +--De lady Mowbray? + +--Oui, de lady Mowbray. + +--Et vous allez sans doute à Florence pour le lui déclarer? dit le +comte. + +--Je vous répéterai le mot que vous me disiez tantôt: «Pourquoi non?» + +--En effet, dit le comte d'un ton sec, pourquoi non?» Puis il ajouta +d'un autre ton, et comme s'il se parlait à lui-même: «Pourquoi non?» + +«Monsieur, reprit Olivier après un instant de silence, soyez assez bon +pour confirmer ou démentir une troisième histoire qui m'a été racontée +à propos de lady Mowbray, et qui me semble moins belle que les deux +premières. + +--Voyons, monsieur. + +--On dit que le comte de Buondelmonte quitte lady Mowbray. + +--Pour cela, monsieur, répondit le comte très-brusquement, je n'en sais +rien, et n'ai rien à vous dire. + +--Mais, moi, on me l'a assuré, reprit Olivier; et, quelque triste que +soit ce dernier dénoûment, il ne me parait pas impossible. + +--Mais que vous importe? dit le comte. + +--Vous êtes le comte de Buondelmonte,» dit Olivier, vivement frappé de +l'accent de son compagnon; et lui saisissant le bras, il ajouta: «Et +vous ne quittez pas lady Mowbray? + +--Je suis le comte de Buondelmonte, répondit celui-ci; le saviez-vous, +monsieur? + +--Sur mon honneur! non. + +--En ce cas vous n'avez pu m'offenser. Mais parlons d'autre chose.» + +Ils essayèrent, mais la conversation languit bientôt. Tous deux étaient +contraints. Ils prirent d'un commun accord le parti de feindre le +sommeil. Aux premiers rayons du jour, Olivier, qui avait fini par +s'endormir tout de bon, s'éveilla au milieu de Florence. Le comte prit +congé de lui avec une cordialité à laquelle il avait eu le temps de se +préparer. + +«Voici ma demeure, lui dit-il en lui montrant un des plus beaux palais +de la ville, devant lequel le postillon s'était arrêté; et au cas où +vous oublieriez le chemin, vous me permettrez d'aller vous chercher pour +vous servir de guide moi-même. Puis-je savoir où vous descendrez, et +à quelle heure je pourrai, sans vous déranger, aller vous offrir mes +remerciements et mes services? + +--Je n'en sais rien encore, répondit Olivier un peu embarrassé; mais il +est inutile que vous preniez cette peine. Aussitôt que je serai reposé, +j'irai vous demander vos bons offices dans cette ville, où je ne connais +personne. + +--J'y compte, répondit Buondelmonte en lui tendant la main. + +--Je m'en garderai bien,» pensa le Genevois en lui rendant sa politesse. +Ils se séparèrent. + +«J'ai fait une belle école! se disait Olivier le lendemain matin en +s'éveillant dans la meilleure hôtellerie de Florence; je commence bien! +Aussi cet homme est fou d'avoir pris au sérieux les divagations d'un +étourdi à moitié ivre. J'ai réussi toutefois à me fermer la porte de +lady Mowbray, moi qui désirais tant la connaître! c'est horriblement +désagréable, après tout....» Il appela son valet de chambre pour qu'il +lui fit la barbe, et s'impatientait sérieusement de ne pouvoir retrouver +dans son nécessaire une certaine savonnette au garafoli qu'il avait +achetée à Parme, lorsque le comte de Buondelmonte entra dans sa chambre. + +«Pardonnez-moi si j'entre en ami sans me faire annoncer, lui dit-il d'un +air riant et ouvert; j'ai su en bas que vous étiez éveillé, et je viens +vous chercher pour déjeuner avec moi chez lady Mowbray.» + +Olivier s'aperçut que le comte cherchait dans ses yeux à deviner l'effet +de cette nouvelle. Malgré sa candeur, il ne manquait pas d'une certaine +défiance des autres; il avait en même temps une honnête confiance en +son propre jugement. On pouvait l'affliger, mais non le jouer ou +l'intimider. + +«De tout mon coeur, répondit-il avec assurance, et je vous remercie, mon +cher compagnon de voyage, de m'avoir procuré cette faveur. Maintenant +nous sommes quittes.» + +Les manières cordiales et franches de Buondelmonte ne se démentirent +point. Seulement, comme le jeune étranger, tout en se hâtant, donnait +des soins minutieux à sa toilette, le comte ne put réprimer un sourire +qu'Olivier saisit au fond de la glace devant laquelle il nouait sa +cravate. «Si nous faisons une guerre d'embûches, pensa-t-il, c'est fort +bien; avançons.» Il ôta sa cravate, et gronda son domestique de lui en +avoir donné une mal pliée. Le vieux Hantz en apporta une autre. «J'en +aimerais mieux un bleu de ciel,» dit Olivier; et quand Hantz eut apporté +la cravate bleu de ciel, Olivier les examina l'une après l'autre d'un +air d'incertitude et de perplexité. + +«S'il m'était permis de donner mon avis, dit le valet de chambre +timidement... + +--Vous n'y entendez rien, dit gravement Olivier; monsieur le comte, je +m'en rapporte à vous, qui êtes un homme de goût: laquelle de ces deux +couleurs convient le mieux au ton de ma figure? + +--Lady Mowbray, répondit le comte en souriant, ne peut souffrir ni le +bleu ni le rose. + +--Donnez-moi une cravate noire, dit Olivier à son domestique.» + +La voiture du comte les attendait à la porte. Olivier y monta avec lui. +Ils étaient contraints tous deux, et cependant il n'y parut point. +Buondelmonte avait trop d'habitude du monde pour ne pas sembler ce qu'il +voulait être! Olivier avait trop de résolution pour laisser voir +son inquiétude. Il pensait que si lady Mowbray était d'accord avec +Buondelmonte pour se moquer de lui, sa situation pouvait devenir +difficile; mais si Buondelmonte était seul de son parti, il pouvait être +agréable de le tourmenter un peu. En secret, leur première sympathie +avait fait place à une sorte d'aversion. Olivier ne pouvait pardonner au +comte de l'avoir laissé parler à tort et à travers sans se nommer; le +comte avait sur le coeur, non les étourderies qu'Olivier avait débitées +la veille, mais le peu de repentir ou de confusion qu'il en montrait. + +Lady Mowbray habitait un palais magnifique; le comte mit quelque +affectation à y entrer comme chez lui, et à parler aux domestiques +comme s'ils eussent été les siens. Olivier se tenait sur ses gardes +et observait les moindres mouvements de son guide. La pièce où ils +attendirent était décorée avec un art et une richesse dont le comte +semblait orgueilleux, bien qu'il n'y eût coopéré ni par son argent ni +par son goût. Cependant il fit les honneurs des tableaux de lady Mowbray +comme s'il avait été son maître de peinture, et semblait jouir de +l'émotion insurmontable avec laquelle Olivier attendait l'apparition de +lady Mowbray. + +Metella Mowbray était fille d'une Italienne et d'un Anglais; elle avait +les yeux noirs d'une Romaine et la blancheur rosée d'une Anglaise. Ce +que les lignes de sa beauté avaient d'antique et de sévère était adouci +par une expression sereine et tendre qui est particulière aux visages +britanniques. C'était l'assemblage des deux plus beaux types. Sa figure +avait été reproduite par tous les peintres et sculpteurs de l'Italie; +mais malgré cette perfection, malgré ces triomphes, malgré la parure +exquise qui faisait ressortir tous ses avantages, le premier regard +qu'Olivier jeta sur elle lui dévoila le secret tourment du comte de +Buondelmonte: Metella n'était plus jeune... + +Aucun des prestiges du luxe qui l'entourait, aucune des gloires don't +l'admiration universelle l'avait couronnée, aucune des séductions +qu'elle pouvait encore exercer, ne la défendirent de ce premier arrêt +de condamnation que le regard d'un homme jeune lance à une femme qui ne +l'est plus. En un clin d'oeil, en une pensée, Olivier rapprocha de cette +beauté si parfaite et si rare le souvenir d'une fraîche et brutale +beauté de Suissesse. Les sculpteurs et les peintres en eussent pensé ce +qu'ils auraient voulu; Olivier se dit qu'il valait toujours mieux avoir +seize ans que cet âge problématique dont les femmes cachent le chiffre +comme un affreux secret. + +Ce regard fut prompt; mais il n'échappa point au comte, et lui fit +involontairement mordre sa lèvre inférieure. + +Quant à Olivier, ce fut l'affaire d'un instant; il se remit et veilla +mieux sur lui-même: il se dit qu'il ne serait point amoureux, mais qu'il +pouvait fort bien, sans se compromettre, agir comme s'il l'était; car si +lady Mowbray n'avait plus le pouvoir de lui faire faire des folies, elle +valait encore là peine qu'il en fit pour elle. Il se trompait peut-être; +peut-être une femme en a-t-elle le pouvoir tant qu'elle en a le droit. + +Le comte, dissimulant aussi sa mortification, présenta Olivier à lady +Mowbray avec toutes sortes de cajoleries hypocrites pour l'un et pour +l'autre; et au moment, où Metella tendait sa main au Genevois en le +remerciant du service qu'il avait rendu à _son ami_, le comte ajouta: +«Et vous devez aussi le remercier de l'enthousiasme passionné qu'il +professe pour vous, madame. Celui-ci mérite plus que les autres: il vous +a adorée avant de vous voir.» + +Olivier rougit jusqu'aux yeux, mais lady Mowbray lui adressa un sourire +plein de douceur et de bonté; et, lui tendant la main, «Soyons donc +amis, lui dit-elle, car je vous dois un dédommagement pour cette +mauvaise plaisanterie de monsieur. + +--Soyez ou non sa complice, répondit Olivier, il vous a dit ce que je +n'aurais jamais osé vous dire. Je suis trop payé de ce que j'ai fait +pour lui.» Et il baisa résolument la main de lady Mowbray. + +«L'insolent!» pensa le comte. + +Pendant le déjeuner, le comte accabla sa maîtresse de petits soins et +d'attentions. Sa politesse envers Olivier ne put dissimuler entièrement +son dépit; Olivier cessa bientôt de s'en apercevoir. Lady Mowbray, +de pâle, nonchalante et un peu triste, qu'elle était d'abord, devint +vermeille, enjouée et brillante. On n'avait exagéré ni son esprit ni sa +grâce. Lorsqu'elle eut parlé, Olivier la trouva rajeunie de dix ans; +cependant son bon sens naturel l'empêcha de se tromper sur un point +important. Il vit que Metella, sincère dans sa bienveillance envers +lui, ne tirait sa gaieté, son plaisir et son _rajeunissement_ que des +attentions affectueuses du comte. «Elle l'aime encore, pensa-t-il, et +lui l'aimera tant qu'elle sera aimée des autres.» + +Dès ce moment il fut tout à fait à son aise, car il comprit ce qui se +passait entre eux, et il s'inquiéta peu de ce qui pouvait se passer en +lui-même; il était encore trop tôt. + +Le comte vit que Metella avait charmé son adversaire; il crut tenir +la victoire. Il redoubla d'affection pour elle, afin qu'Olivier se +convainquît bien de sa défaite. + +A trois heures il offrit à Olivier, qui se retirait, de le reconduire +chez lui, et, au moment de quitter Metella, il lui baisa deux fois la +main si tendrement qu'une rougeur de plaisir et de reconnaissance se +répandit sur le visage de lady Mowbray. L'expression du bonheur dans +l'amour semble être exclusivement accordée à la jeunesse, et quand on la +rencontre sur un front flétri par les années, elle y jette de magiques +éclairs. Metella parut si belle en cet instant que Buondelmonte en eut +de l'orgueil, et, passant son bras sous celui d'Olivier, il lui dit +en descendant l'escalier: «Eh bien! mon cher ami, êtes-vous toujours +amoureux de ma maîtresse? + +--Toujours, répondit hardiment Olivier, quoiqu'il n'en pensât pas un +mot. + +--Vous y mettez de l'obstination. + +--Ce n'est pas ma faute, mais bien la vôtre. Pourquoi vous êtes-vous +emparé de mon secret et pourquoi l'avez-vous révélé? A présent nous +jouons jeu sur table. + +--Vous avez la conscience de votre habileté! + +--Pas du tout, l'amour est un jeu de hasard. + +--Vous êtes très-facétieux! + +--Et vous donc, monsieur le comte!» + +Olivier consacra plusieurs jours à parcourir Florence. Il pensa peu à +lady Mowbray; il aurait fort bien pu l'oublier s'il ne l'eût pas revue. +Mais un soir il la vit au spectacle, et il crut devoir aller la saluer +dans sa loge. Elle était magnifique aux lumières et en grande toilette; +il en devint amoureux et résolut de ne plus la voir. + +Lady Mowbray s'était maintenue miraculeusement belle au delà de l'âge +marqué pour le déclin du règne des femmes; mais, depuis un an, le temps +inexorable semblait vouloir reprendre ses droits sur elle et lui faire +sentir le réveil de sa main endormie. Souvent, le matin, Metella, en se +regardant sans parure devant sa glace, jetait un cri d'effroi à l'aspect +d'une ride légère creusée durant la nuit sur les plans lisses et nobles +de son visage et de son cou. Elle se défendait encore avec orgueil de +la tentation de se mettre du rouge, comme faisaient autour d'elle les +femmes de son âge. Jusque-là elle avait pu braver le regard d'un homme +en plein midi; mais des nuances ternes s'étendaient au contour de ses +joues, et un reflet bleuâtre encadrait ses grands yeux noirs. Elle +voyait déjà ses rivales se réjouir autour d'elle et lui faire un +meilleur accueil à mesure qu'elles la trouvaient moins redoutable. + +Dans le monde on disait qu'elle était si affectée de vieillir qu'elle en +était malade. Les femmes assuraient déjà qu'elle se teignait les cheveux +et qu'elle avait plusieurs fausses dents. Le comte de Buondelmonte +savait bien que c'étaient autant de calomnies; mais il s'en affectait +peut-être plus sincèrement que d'une vérité qui serait restée secrète. +Il avait été trop heureux, trop envié depuis dix ans, pour que les +jouissances de la vanité, qui sont les plus durables de toutes; +n'eussent pas fait pâlir celles de l'amour. L'attachement et la fidélité +de la plus belle et de la plus aimable des femmes avaient-ils développé +en lui un immense orgueil, ou l'avaient-ils seulement nourri? + +Je n'en sais rien: Toutes les personnes que je connais ont eu vingt ans; +et mes études psychologiques me portent à croire que presque tout le +monde est capable d'avoir vingt ans, ne fût-ce qu'une fois en sa vie. +Mais le comte en eut trente et demi le jour où lady Mowbray en eut.... +(je suis trop bien élevé pour tracer un chiffre qui désignerait au juste +ce que j'appellerai, sans offenser ni compromettre personne, l'âge +_indéfinissable_ d'une femme); et le comte, qui avait tiré une grande +gloire de la préférence de lady Mowbray, commença à jouer dans le monde +un rôle moitié honorable, moitié ridicule, qui fit beaucoup souffrir sa +vanité. Dix ans apportent dans toutes les passions possibles beaucoup de +calme et de raisonnement: L'amitié, lorsqu'elle n'est qu'une survivance +de l'amour, est plus susceptible de calcul et plus froide dans ses +jugements. Une telle amitié (que deux ou trois exceptions qui sont dans +le monde me le pardonnent!) n'est point héroïque de sa nature. L'amitié +de Buondelmonte pour Metella vit d'un oeil très-clairvoyant les chances +d'ennui et de dépendance qui allaient s'augmentant d'un côté, de l'autre +les chances d'avenir et de triomphe qui étaient encore vertes et +séduisantes. Une certaine princesse allemande; grande liseuse de romans +et renommée pour le luxe de ses équipages, débitait des oeillades +sentimentales qui, au spectacle, attiraient dans leur direction +magnétique tous les yeux vers la loge du comte. Une prima donna, pour +laquelle quantité de colonels s'étaient battus en duel, invitait souvent +le comte à ses soupers et le raillait de sa vie bourgeoise et retirée. + +Des jeunes gens, dont il faisait du reste l'admiration par ses gilets +et les pierres gravées de ses bagues, lui reprochaient sérieusement la +perte de sa liberté. Enfin il ne voyait plus personne se lever et se +dresser sur la pointe des pieds quand lady Mowbray, appuyée sur son +bras, paraissait en public. Elle était encore belle, mais tout le monde +le savait; on l'avait tant vue, tant admirée! il y avait si longtemps +qu'on l'avait proclamée la reine de Florence, qu'il n'était plus +question d'elle et que la moindre pensionnaire excitait plus d'intérêt. +Les femmes osaient aborder les modes que la seule lady Mowbray avait eu +le droit de porter; on ne disait plus le moindre mal d'elle, et le +comte entendait avec un plaisir diabolique répéter autour de lui que sa +conduite était exemplaire, et que c'était une bien belle chose que de +s'abuser aussi longtemps sur les attraits de sa maîtresse. + +La douleur de Metella, en se voyant négligée de celui qu'elle aimait +exclusivement, fut si grande que sa santé s'altéra, et que les ravages +du temps firent d'effrayants progrès. Le refroidissement de Buondelmonte +en fit à proportions égales; et lorsque le jeune Olivier les vit +ensemble, lady Mowbray n'en était plus à compter son bonheur par années, +mais par heures. + +«Savez-vous, ma chère Metella, lui dit le comte le lendemain du jour +où elle avait rencontré Olivier au spectacle, que ce jeune Suisse est +éperdument amoureux de vous? + +--Est-ce que vous auriez envie de me le faire croire? dit lady Mowbray +en s'efforçant de prendre un ton enjoué: voilà au moins la dixième fois +depuis quinze jours que vous me le répétez! + +--Et quand vous le croiriez, dit assez sèchement le comte, qu'est-ce que +cela me ferait?» + +Metella eut envie de lui dire qu'il n'avait pas toujours été aussi +insouciant; mais elle craignit de tomber dans les phrases du vocabulaire +des femmes abandonnées, elle garda le silence. + +Le comte se promena quelque temps dans l'appartement d'un air sombre. + +«Vous vous ennuyez, mon ami? lui dit-elle avec douceur. + +--Moi! pas du tout! Je suis un peu souffrant.» + +Lady Mowbray se tut de nouveau, et le comte continua à se promener en +long et en large. Quand il la regarda, il s'aperçut qu'elle pleurait. +«Eh bien! qu'est-ce que vous avez? lui dit-il en feignant la plus +grande surprise. Vous pleurez parce que j'ai un peu mal à la gorge. + +--Si j'étais sûre que vous souffrez, je ne pleurerais pas. + +--Grand merci, milady! + +--J'essaierais de vous soulager; mais je crois que votre mal est sans +remède. + +--Quel est donc mon mal, s'il vous plaît? + +--Regardez-moi, monsieur, répondit-elle en se levant et en lui montrant +son visage flétri; votre mal est écrit sur mon front.... + +--Vous êtes folle, répondit-il en levant les épaules, ou plutôt, vous +êtes furieuse de vieillir! Est-ce ma faute, à moi? puis-je l'empêcher? + +--Oh! certainement, Luigi, répondit Metella, vous auriez pu l'empêcher +encore!» Elle retomba sur son fauteuil, pâle, tremblante, et fondit en +larmes. + +Le comte fut attendri, puis contrarié; et, cédant au dernier mouvement, +il lui dit brutalement: «Parbleu! madame, vous ne devriez pas pleurer; +cela ne vous embellira pas.» Et il sortit avec colère. + +«Il faut absolument que cela finisse, pensa-t-il quand il fut dans la +rue. Il n'est pas en mon pouvoir de feindre plus longtemps un amour que +je ne ressens plus. Tous ces ménagements ressemblent à l'hypocrisie. Ma +faiblesse d'ailleurs prolonge l'incertitude et les souffrances de cette +malheureuse femme. C'est une sorte d'agonie que nous endurons tous deux. +Il faut couper ce lien, puisqu'elle ne veut pas le dénouer.» + +Il retourna sur ses pas et la trouva évanouie dans les bras de ses +femmes: il en fut touché et lui demanda pardon. Quand il la vit plus +calme, il se retira plus mécontent lui-même que s'il l'eût laissée +furieuse. «Il est donc décidé, se dit-il en serrant les poings sous son +manteau, que je n'aurai pas l'énergie de me débarrasser d'une femme!» +Il s'excita tant qu'il put à prendre un parti décisif, et toujours, +au moment d'en adopter un, il sentit qu'il n'aurait pas le courage de +braver le désespoir de Metella. Après tout, que ce fût par vanité ou +par tendresse, il l'avait aimée, il avait vécu dix ans heureux auprès +d'elle, il lui devait en partie l'éclat de sa position dans le monde, et +il y avait des jours où elle était encore si belle qu'on le proclamait +heureux: il était heureux ces jours-là. «Cependant il le faut, +pensa-t-il; car dans peu de temps elle sera décidément laide: je ne +pourrai plus la souffrir, et je ne serai pas assez fort pour lui cacher +mon dégoût. Alors notre rupture sera éclatante et rude. Il vaudrait +mieux qu'elle se fit à l'amiable dès à présent....» + +Il se promena seul pendant une heure au clair de la lune. Il était +tellement malheureux que lady Mowbray serait venue au-devant de ses +desseins si elle avait su combien il était rongé d'ennui. Enfin il +s'arrêta au milieu de la rue; et, regardant autour de lui dans une sorte +de détresse, il vit qu'il était devant l'hôtel où logeait Olivier. Il y +entra précipitamment, je ne sais pas bien pourquoi, et peut-être ne le +savait-il pas non plus lui-même. + +Quoi qu'il en soit, il demanda le Genevois, et apprit avec plaisir +qu'il était chez lui. Il le trouva se disposant à aller au bal chez un +banquier auquel il était recommandé. Olivier fut surpris de l'agitation +du comte. Il ne l'avait pas encore vu ainsi, et ne savait que penser de +son air inquiet et de ses fréquentes contradictions. Rien de ce qu'il +disait ne semblait être dans ses habitudes ni dans son caractère. Enfin, +après un quart d'heure de cette étrange manière d'être, Buondelmonte +lui pressa la main avec effusion, le conjura de venir souvent chez lady +Mowbray. Après lui avoir fait mille politesses exagérées, il se retira +précipitamment, comme un homme qui vient de commettre un crime. + +Il retourna chez lady Mowbray: il la trouva souffrante et prête à se +mettre au lit. Il l'engagea à se distraire et à venir avec lui au bal +chez le banquier A..... Metella n'en avait pas la moindre envie; mais, +voyant que le comte le désirait vivement, elle céda pour lui faire +plaisir, et ordonna à ses femmes de préparer sa toilette. + +«Vraiment, Luigi, lui dit-elle en s'habillant, je ne vous comprends +plus. Vous avez mille caprices: avant-hier je désirais aller au bal de +la princesse Wilhelmine, et vous m'en avez empêchée; aujourd'hui.... + +--Ah! c'était bien différent: j'avais un rhume effroyable ce jour-là.... +Je tousse encore un peu.... + +--On m'a dit cependant.... + +--Qu'est-ce qu'on vous a dit? et qui est-ce qui vous l'a dit? + +--Oh! c'est le jeune Suisse avec lequel vous avez voyagé, et que j'ai vu +au spectacle hier soir; il m'a dit qu'il vous avait rencontré la veille +au bal chez la princesse Wilhelmine. + +--Ah! madame, dit le comte, je comprends très-bien les raisons de M. +Olivier de Genève pour me calomnier auprès de vous! + +--Vous calomnier, dit Metella en levant les épaules. Est-ce qu'il sait +que vous m'avez fait un mensonge? + +--Est-ce que vous allez mettre cette robe-là, milady? interrompit le +comte. Oh! mais vous négligez votre toilette déplorablement! + +--Cette robe arrive de France, mon ami; elle est de Victorine, et vous +ne l'avez pas encore vue. + +--Mais une robe de velours violet! c'est d'une sévérité effrayante. + +--Attendez donc: il y a des noeuds et des torsades d'argent qui lui +donnent beaucoup d'éclat. + +--Ah! c'est vrai! voilà une toilette très-riche et très-noble. On a beau +dire, Metella, c'est encore vous qui avez la mise la plus élégante, et +il n'y a pas une femme de vingt ans qui puisse se vanter d'avoir une +taille aussi belle.... + +--Hélas! dit Metella, je ne sens plus la souplesse que j'avais +autrefois; ma démarche n'est plus aussi légère; il me semble que je +m'affaisse et que je suis moins grande d'une ligne chaque jour. + +--Vous êtes trop sincère et trop bonne, ma chère lady, dit le comte +en baissant la voix. Il ne faut pas dire cela, surtout devant vos +soubrettes; ce sont des babillardes qui iront le répéter dans toute la +ville. + +--J'ai un délateur qui parlera plus haut qu'elles, répondit Metella: +c'est votre indifférence. + +--Ah! toujours des reproches! Mon Dieu! qu'une femme qui se croit +offensée est cruelle dans sa plainte et persévérante dans sa vengeance! + +--Vengeance! moi, vengeance! dit Metella. + +--Non, je me sers d'un mot inconvenant, ma chère lady; vous êtes douce +et généreuse, en ai-je jamais douté! Allons, ne nous querellons pas, au +nom du ciel! Ne prenez pas votre air abattu et fatigué. Votre coiffure +est bien plate, ne trouvez-vous pas? + +--Vous aimez ces bandeaux lisses avec un diamant sur le front.... + +--Je trouve qu'à présent les tresses descendant le long des joues, à la +manière des reines du moyen âge, vous vont encore mieux. + +--Il est vrai que mes joues ne sont plus très-rondes, et qu'on les voit +moins avec des tresses. Francesca, faites-moi des tresses. + +--Metella, dit le comte lorsqu'elle fut coiffée, pourquoi ne mettez-vous +pas de rouge? + +--Hélas! il est donc temps que j'en mette, répondit-elle tristement. Je +me flattais de n'en jamais avoir besoin. + +--C'est une folie, ma chère; est-ce que tout le monde n'en met pas? Les +plus jeunes femmes en ont. + +--Vous haïssez le fard, et vous me disiez souvent que vous préfériez ma +pâleur à une fraîcheur factice. + +--Mais la dernière fois que vous êtes sortie, on vous a trouvée bien +pâle.... On ne va pas au bal uniquement pour son amant. + +--J'y vais uniquement pour vous aujourd'hui, je vous jure. + +--Ah! milady, c'est à mon tour de dire qu'il n'en fut pas toujours +ainsi! _Autrefois_ vous étiez un peu fière de vos triomphes. + +--J'en étais fière à cause de vous, Luigi; à présent qu'ils m'échappent +et que je vous vois souffrir, je voudrais me cacher. Je voudrais +éteindre le soleil et vivre avec vous dans les ténèbres. + +--Ah! vous êtes en veine de poésie, milady. J'ai trouvé tout à l'heure +votre Byron ouvert à cette belle page des ténèbres; je ne m'étonne pas +de vous voir des idées sombres. Eh bien! le rouge vous sied à merveille. +Regardez-vous, vous êtes superbe. Allons, Francesca, apportez les gants +et l'éventail de milady. Voici votre bouquet, Metella; c'est moi qui +l'ai apporté; c'est un droit que je ne veux pas perdre.» + +Metella prit le bouquet, regarda tendrement le comte avec un sourire sur +les lèvres et une larme dans les yeux. «Allons, venez, mon amie, lui +dit-il. Vous allez être encore une fois la reine du bal.» + +Le bal était somptueux; mais, par un de ces hasards facétieux qui se +rencontrent souvent dans le monde, il y avait une quantité exorbitante +de femmes laides et vieilles. Parmi les jeunes et les agréables, il y +en avait peu de vraiment jolies. Lady Mowbray eut donc un très-grand +succès; et Olivier, qui ne s'attendait pas à la rencontrer, s'abandonna +à sa naïve admiration. Dès que le comte le vit auprès de lady Mowbray, +il s'éloigna, et dès qu'il les vit s'éloigner l'un de l'autre, il prit +le bras d'Olivier, et, sous le premier prétexte venu, il le ramena +auprès de Metella. «Vous m'avez dit en route que vous aviez vu Goëthe, +dit-il au voyageur; parlez donc de lui à milady. Elle est si avide +d'entendre parler du vieux Faust qu'elle voulait m'envoyer à Weimar +tout exprès pour lui rapporter les dimensions exactes de son front. +Heureusement pour moi, le grand homme est mort au moment où j'allais me +mettre en route.» Buondelmonte tourna sur ses talons fort habilement en +achevant sa phrase, et laissa Olivier parler de Goëthe à lady Mowbray. + +Metella, qui l'avait d'abord accueilli avec une politesse bienveillante, +l'écouta peu à peu avec intérêt. Olivier n'avait pas infiniment +d'esprit, mais il avait fait beaucoup de bonnes lectures; il avait de la +vivacité, de l'enthousiasme, et, ce qui est extrêmement rare chez les +jeunes gens, pas la moindre affectation. Avec lui, on n'était pas forcé +de pressentir le grand homme en herbe, la puissance intellectuelle +méconnue et comprimée; c'était un vrai Suisse pour la franchise et le +bon sens, une sorte d'Allemand pour la sensibilité et la confiance; il +n'avait rien de français, ce qui plut infiniment à Metella. + +Vers la fin du bal le comte revint auprès d'eux, et, les retrouvant +ensemble, il se sentit joyeux et triompha intérieurement de son +habileté. Il laissa Olivier donner le bras à lady Mowbray pour la +reconduire à sa voiture, et les suivit par derrière avec une discrétion +vraiment maritale. + +Le lendemain, il fit à Metella le plus pompeux éloge du jeune Suisse, et +l'engagea à lui écrire un mot pour l'inviter à dîner. Après le dîner, il +se fit appeler dehors pour une prétendue affaire imprévue, et les laissa +ensemble toute la soirée. Comme il revenait seul et à pied, il vit deux +jeunes bourgeois de la ville arrêtés devant le balcon de lady Mowbray, +et il s'arrêta pour entendre leur conversation. + +«Vois-tu la taille de lady Mowbray au clair de la lune? On dirait une +belle statue sur une terrasse. + +--Le comte est aussi un beau cavalier. Comme il est grand et mince! + +--Ce n'est pas le comte de Buondelmonte; celui-ci est plus grand de +toute la tête. Qui diable est-ce donc? je ne le connais pas. + +--C'est le jeune duc d'Asti. + +--Non, je viens de le voir passer en sédiole. + +--Bah! ces grandes dames ont tant d'adorateurs, celle-là qui est si +belle surtout! Le comte de Buondelmonte doit être fier!... + +--C'est un niais. Il s'amuse à faire la cour à cette grosse princesse +allemande, qui a des yeux de faïence et des mains de macaroni, tandis +qu'il y a dans la ville un petit étranger nouvellement débarqué qui +donne le bras à madame Metella, et qui change d'habit sept fois par jour +pour lui plaire. + +--Ah! parbleu! c'est lui que nous voyons là-haut sur le balcon. Il a +l'air de ne pas s'ennuyer. + +--Je ne m'ennuierais pas à sa place. + +--Il faut que Buondelmonte soit bien fou!» + +Le comte entra dans le palais et traversa les appartements avec +agitation. Il arriva à l'entrée de la terrasse, et s'arrêta pour +regarder Metella et Olivier, dont les silhouettes se dessinaient +distinctement sur le ciel pur et transparent d'une belle soirée. Il +trouva le Genevois bien près de sa maîtresse; il est vrai que celle-ci +regardait d'un autre côté et semblait rêver à autre chose; mais un +sentiment de jalousie et d'orgueil blessé s'alluma dans l'âme italienne +du comte. Il s'approcha d'eux et leur parla de choses indifférentes. +Lorsqu'ils rentrèrent tous trois dans le salon, Buondelmonte remarqua +tout haut que Metella avait été bien préoccupée; car elle n'avait pas +fait allumer les bougies, et il se heurta à plusieurs meubles pour +atteindre à une sonnette, ce qui acheva de le mettre de très-mauvaise +humeur. + +Le jeune Olivier n'avait pas assez de fatuité pour s'imaginer qu'il +pouvait consoler Metella de l'abandon de son amant. Quoiqu'elle ne lui +eût fait aucune confidence, il avait pénétré facilement son chagrin, +et il en voyait la cause. Il la plaignait sincèrement et l'en aimait +davantage. Cette compassion, jointe à une sorte de ressentiment des +persiflages du comte, lui inspirait l'envie de le contrarier. Il +vit avec joie que le dépit avait pris la place de cette singulière +affectation de courtoisie, et il reprit la conversation sur un ton +de sentimentalité que le comte était peu disposé à goûter. Metella, +surprise de voir son amant capable encore d'un sentiment de jalousie, +s'en réjouit, et, femme qu'elle était, se plut à l'augmenter en +accordant beaucoup d'attention au Genevois. Si ce fut une scélératesse, +elle fut excusable, et le comte l'avait bien méritée. Il devint âcre et +querelleur, au point que lady Mowbray, qui vit Olivier très-disposé à +lui tenir tête, craignit une scène ridicule et fit entendre au jeune +homme qu'il eût à se retirer. Olivier comprit fort bien; mais il affecta +la gaucherie d'un campagnard, et parut ne se douter de rien jusqu'à ce +que Metella lui eût dit tout bas: «Allez-vous-en, mon cher monsieur, je +vous en prie.» + +Olivier feignit de la regarder avec surprise. + +«Allez, ajouta-t-elle, profitant d'un moment où le comte allait prendre +le chapeau d'Olivier pour le lui présenter; vous m'obligerez; je vous +reverrai.... + +--Madame, le comte s'apprête à me faire une impertinence; il tient mon +chapeau; je vais être obligé de le traiter de fat; que faut-il que je +fasse? + +--Rien; allez-vous-en et revenez demain soir.» + +Olivier se leva: «Je vous demande pardon, monsieur le comte, dit-il; +vous vous trompez, c'est mon chapeau que vous prenez pour le vôtre; +veuillez me le rendre, je vais avoir l'honneur de vous saluer.» + +Le comte, toujours prudent, non par absence de courage (il était brave), +mais par habitude de circonspection et par crainte du ridicule, fut +enchanté d'en être quitte ainsi. Il lui remit son chapeau et le quitta +poliment; mais, dès qu'il fut parti, il le déclara souverainement +insipide, mal appris et ridicule. «Je ne sais comment vous avez fait +pour supporter ce personnage, dit-il à Metella; il faut que vous ayez +une patience angélique. + +--Mais il me semble, mon ami, que c'est vous qui m'avez priée de +l'inviter, et vous me l'avez laissé sur les bras ensuite. + +--Depuis quand êtes-vous si Agnès que vous ne sachiez pas vous +débarrasser d'un fat importun? Vous n'êtes plus dans l'âge de la +gaucherie et de la timidité.» + +Metella se sentit vivement offensée de cette insolence; elle répondit +avec aigreur; le comte s'emporta, et lui dit tout ce que depuis +longtemps il n'osait pas lui dire. Metella comprit sa position, et, en +s'éclairant sur son malheur, elle retrouva l'orgueil que son affection +irréprochable envers le comte devait lui inspirer. + +«Il suffit, monsieur, lui dit-elle; il ne fallait pas me faire attendre +si longtemps la vérité. Vous m'avez trop fait jouer auprès de vous un +rôle odieux et ridicule. Il est temps que je comprenne celui que mon âge +et le vôtre m'imposent: je vous rends votre liberté.» + +Il y avait longtemps que le comte aspirait à ce jour de délivrance; il +lui avait semblé que le mot échappé aux lèvres de Metella le ferait +bondir de joie. Il avait trop compté sur la force que nous donne +l'égoïsme. Quand il entendit ce mot si étrange entre eux, quand il +vit en face ce dénoûment triste et honteux à une vie d'amour et de +dévouement mutuels, il eut horreur de Metella et de lui-même; il demeura +pâle et consterné. Puis un violent sentiment de colère et de jalousie +s'empara de lui. + +«Sans doute, s'écria-t-il, cet aveu vous tardait, madame! En vérité, +vous êtes très-jeune de coeur, et je vous faisais injure en voulant +compter vos années. Vous avez promptement rencontré le réparateur de mes +torts et le consolateur de vos peines. Vous comptez recourir à lui pour +oublier les maux que je vous ai causés, n'est-ce pas? Mais il n'en sera +pas ainsi; demain, un de nous deux, madame, sera près de vous. L'autre +ne vous disputera plus jamais à personne. Dieu ou le sort décideront de +votre joie ou de votre désespoir.» + +Metella ne s'attendait point à cette bizarre fureur. La malheureuse +femme se flatta d'être encore aimée; elle attribua tout ce que le comte +lui avait dit d'abord à la colère. Elle se jeta dans ses bras, lui fit +mille serments, lui jura qu'elle ne reverrait jamais Olivier s'il le +désirait, et le supplia de lui pardonner un instant de vanité blessée. + +Le comte s'apaisa sans joie, comme il s'était emporté sans raison. Ce +qu'il craignait le plus au monde était de prendre une résolution dans +l'état de contradiction continuelle où il était vis-à-vis de lui-même. +Il fit des excuses à lady Mowbray, s'accusa de tous les torts, la +conjura de ne pas lui retirer son affection et l'engagea à recevoir +Olivier, dans la crainte qu'il ne soupçonnât ce qui s'était passé à +cause de lui. + +Le jour vint et termina enfin les orages d'une nuit d'insomnie, de +douleur et de colère. Ils se quittèrent réconciliés en apparence, mais +tristes, découragés; incertains, et tellement accablés de fatigue l'un +et l'autre, qu'ils comprenaient à peine leur situation. + +Le comte dormit douze heures à la suite de cette rude émotion. Lady +Mowbray s'éveilla assez tôt dans la journée; elle attendait Olivier +avec inquiétude; elle ne savait comment lui expliquer ses paroles de la +veille et la conduite de M. de Buondelmonte. + +Il vint et se conduisit avec assez d'adresse pour rendre Metella plus +expansive qu'elle ne l'avait résolu. Son secret lui échappa, et des +larmes couvrirent son visage en avouant tout ce qu'elle avait souffert +et tout ce qu'elle craignait d'avoir à souffrir encore. + +Olivier s'attendrit à son tour, et, comme un excellent enfant qu'il +était, il pleura avec lady Mowbray. Il est impossible, quand on +est malheureux par suite de l'injustice d'autrui, de n'être pas +reconnaissant de l'intérêt et de l'affection qu'on rencontre ailleurs. +Il faudrait, pour s'en défendre, un stoïcisme ou une défiance qu'on n'a +point dans ces moments-là. Metella fut touchée de la réserve délicate et +des larmes silencieuses du jeune Olivier. Elle avait compris vaguement +la veille qu'elle était aimée de lui, et maintenant elle en était sûre. +Mais elle ne pouvait trouver dans cet amour qu'un faible allégement aux +douleurs du sien. + +Plusieurs semaines se passèrent dans cette incertitude. Le comte ne +pouvait rallumer son amour, sans cesse prêt à s'éteindre, qu'au feu de +la jalousie. Dès qu'il se trouvait seul avec sa maîtresse, il regrettait +de ne l'avoir pas quittée lorsqu'elle le lui avait offert. Alors il +ramenait son rival auprès d'elle, espérant qu'une autre affection +consolerait Metella et la rendrait complice de son parjure. Mais dès +qu'il lui semblait voir Olivier gagner du terrain sur lui, sa vanité +blessée et sans doute un reste d'amour pour lady Mowbray le rejetaient +dans de violents accès de fureur. Il ne sentait le prix de sa maîtresse +qu'autant qu'elle lui était disputée. Olivier comprit le caractère du +comte et sa situation d'esprit. Il vit qu'il disputerait le coeur de +Metella tant qu'il aurait un rival; il s'éloigna et alla passer quelque +temps à Rome. Quand il revint, il trouva Metella au désespoir et presque +entièrement délaissée. Son malheur était enfin livré au public, toujours +avide de se repaître d'infortunes et de se réjouir la vue avec les +chagrins qu'il ne sent pas; la désertion du comte et ses motifs +rendirent le rôle de lady Mowbray fâcheux et triste. Les femmes s'en +réjouissaient, et quoique les hommes la tinssent encore pour charmante +et désirable, nul n'osait se présenter, dans la crainte d'être accepté +comme un pis-aller. Olivier vint, et, comme il aimait sincèrement, il +ne craignit pas d'être ridicule; il s'offrit, non pas encore comme un +amant, mais comme un ami sincère, comme un fils dévoué. Un matin, lady +Mowbray quitta Florence sans qu'on sût où elle était allée; on vit +encore le jeune Olivier pendant quelques jours dans les endroits +publics, se montrant comme pour prouver qu'il n'avait pas enlevé lady +Mowbray. Le comte lui en sut bon gré et ne lui chercha pas querelle. Au +bout de la semaine, le Genevois disparut à son tour, sans avoir prononcé +devant personne le nom de lady Mowbray. + +Il la rejoignit à Milan, où, selon sa promesse, elle l'attendait; il la +trouva bien pâle et bien près de la vieillesse. Je ne sais si son amour +diminua, mais son amitié s'en accrut. Il se mit à ses genoux, baisa ses +mains, l'appela sa mère, et la supplia de prendre courage. + +«Oui, appelez-moi toujours votre mère, lui dit-elle; je dois en avoir +pour vous la tendresse et l'autorité. Écoutez donc ce que ma conscience +m'ordonne de vous dire dès aujourd'hui. Vous m'avez parlé souvent de +votre affection, non pas seulement de celle qu'un généreux enfant peut +avoir pour une vieille amie, mais vous m'avez parlé comme un jeune homme +pourrait le faire à une femme dont il désire l'amour. Je crois, mon cher +Olivier, que vous vous êtes trompé alors, et qu'en me voyant vieillir +chaque jour vous serez bientôt désabusé. Quant à moi, je vous dirai la +vérité. J'ai essayé de partager tous vos sentiments; je l'ai résolu, je +vous l'ai presque promis. Je ne devais plus rien à Buondelmonte, et je +me devais à moi-même de le laisser disposer de son avenir. J'ai quitté +Florence dans l'espoir de me guérir de ce cruel amour, et d'en ressentir +un plus jeune et plus enivrant avec vous. Eh bien! je ne vous dirai pas +aujourd'hui que ma raison repousse cette imprudente alliance entre deux +âges aussi différents que le vôtre et le mien. Je ne vous dirai pas non +plus que ma conscience me défend d'accepter un dévouement dont vous +vous repentiriez bientôt. Je ne sais pas à quel point j'écouterais ma +conscience et ma raison, si l'amour était une fois rentré dans mon +coeur. Je sais que je suis encore malheureusement bien jeune au moral; +mais voici ma véritable raison. Olivier n'en soyez pas offensé, et +songez que vous me remercierez un jour de vous l'avoir dite, et que vous +m'estimerez de n'avoir pas agi comme une femme de mon âge, blessée dans +ses plus chères vanités, eût agi envers un jeune homme tel que vous. +Je suis femme, et j'avoue qu'au milieu de mon désespoir j'ai ressenti +vivement l'affront fait à mon sexe et à ma beauté passée. J'ai versé des +larmes de sang en voyant le triomphe de mes rivales, en essuyant les +railleries de celles qui sont jeunes aujourd'hui; et qui semblent +ignorer qu'elles passeront, que demain elles seront comme moi. Eh bien! +Olivier, je me suis débattue contre ce dépit poignant; j'ai résisté +aux conseils de mon orgueil, qui m'engageait à recevoir vos soins +publiquement et à me parer de votre jeune amour comme d'un dernier +trophée: je ne l'ai pas fait, et j'en remercie Dieu et ma conscience. Je +vous dois aujourd'hui une dernière preuve de loyauté. + +--Arrêtez, madame, dit Olivier; et ne m'ôtez pas tout espoir! Je sais ce +que vous avez à me dire: vous aimez encore le comte de Buondelmonte, et +vous voulez rester fidèle à la mémoire d'un bonheur qu'il a détruit. +Je vous en vénère et vous en aime davantage; je respecterai ce noble +sentiment, et j'attendrai que le temps et Dieu vous parlent en ma +faveur. Si j'attends en vain, je ne regretterai pas de vous avoir +consacré mes soins et mon respect.» + +Lady Mowbray serra la main d'Olivier et l'appela son fils. Ils se +rendirent à Genève; et Olivier tint ses promesses. Peut-être ne +furent-elles pas très-héroïques d'abord; mais, au bout de six mois, +Metella, apaisée par sa résignation et rétablie par l'air vif des +montagnes, retrouva la fraîcheur et la santé qu'elle avait perdues. +Ainsi qu'on voit, après les premières pluies de l'automne, recommencer +une saison chaude et brillante, lady Mowbray entra dans son _été de la +Saint-Martin_; c'est ainsi que les villageois appellent les beaux jours +de novembre. Elle redevint si belle, qu'elle espéra avec raison jouir +encore de quelques années de bonheur et de gloire. Le monde ne lui donna +pas de démenti, et l'heureux Olivier moins que personne. + +Ils avaient fait ensemble le voyage de Venise; et, à la suite des fêtes +du carnaval, ils s'apprêtaient à revenir à Genève, lorsque le comte de +Buondelmonte, tiré à la remorque par sa princesse allemande, vint passer +une semaine dans la ville des doges. La princesse Wilhelmine était jeune +et vermeille; mais, lorsqu'elle lui eut récité une assez grande quantité +de phrases apprises par coeur dans ses livres favoris, elle rentra +dans un pacifique silence dont elle ne sortit plus que pour redire ses +apologues et ses sentences accoutumés. Le pauvre comte se repentait +cruellement de son choix et commençait à craindre une luxation de la +mâchoire s'il continuait à jouir de son bonheur, lorsqu'il vit passer +dans une gondole Metella avec son jeune Olivier. Elle avait l'air d'une +belle reine suivie de son page. La jalousie du comte se réveilla, et il +rentra chez lui déterminé à passer son épée au travers de son rival. +Heureusement pour lui ou pour Olivier, il fut saisi d'un accès de +fièvre qui le retint au lit huit jours. Durant ce temps, la princesse +Wilhelmine, scandalisée de l'entendre invoquer sans cesse dans son +délire lady Mowbray, prit la route de Wurtemberg avec un chevalier +d'industrie qui se donnait à Venise pour un prince grec, et qui, grâce à +de fort belles moustaches noires et à un costume théâtral, passait pour +un homme très-vaillant. Pendant le même temps, lady Mowbray et Olivier +quittèrent Venise sans avoir appris qu'ils avaient heurté la gondole du +comte de Buondelmonte, et qu'ils le laissaient entre deux médecins, +dont l'un le traitait pour une gastrite, et l'autre pour une affection +cérébrale. A force de glace appliquée, par l'un sur l'estomac, et par +l'autre sur la tête, le comte se trouva bientôt guéri des deux maladies +qu'il n'avait pas eues, et, revenant à Florence, il oublia les deux +femmes qu'il n'avait plus. + + + +II. + + +Un matin, lady Mowbray, qui s'était fixée en Suisse, reçut une lettre +datée de Paris; elle était de la supérieure d'un couvent de religieuses +où Metella avait mis deux ou trois ans auparavant sa nièce, miss Sarah +Mowbray, jeune orpheline _très-intéressante_, comme le sont toutes les +orphelines en général, et particulièrement celles qui ont de la fortune. +La supérieure avertissait lady Mowbray que la maladie de langueur dont +miss Sarah était atteinte depuis un an faisait des progrès assez sérieux +pour que les médecins eussent prescrit le changement d'air et de lieu +dans le plus court délai possible. Aussitôt après la réception de cette +lettre, lady Mowbray demanda des chevaux de poste, fit faire à la hâte +quelques paquets, et partit pour Paris dans la journée. + +Olivier resta seul dans le grand château que lady Mowbray avait acheté +sur le Léman, et dans lequel depuis cinq ans il passait auprès d'elle +tous les étés. C'était depuis ces cinq années la première fois qu'il se +trouvait seul à la campagne, forcé, pour ainsi dire, de réfléchir et de +contempler sa situation. Bien que le voyage de lady Mowbray dût être +d'une quinzaine de jours tout au plus, elle avait semblé très-affectée +de cette séparation, et lui-même n'avait point accepté sans répugnance +l'idée qu'un tiers allait venir se placer dans une intimité jusqu'alors +si paisible et si douce. Le caractère romanesque d'Olivier n'avait pas +changé; son coeur avait le même besoin d'affection, son esprit la même +candeur qu'autrefois. Avait-il obéi à la loi du temps, et son amour +pour lady Mowbray avait-il fait place à l'amitié? il n'en savait rien +lui-même, et Metella n'avait jamais eu l'imprudence de l'interroger à +cet égard. Elle jouissait de son affection sans l'analyser. Trop sage +et trop juste pour n'en pas sentir le prix, elle s'appliquait à rendre +douce et légère cette chaîne qu'Olivier portait avec reconnaissance et +avec joie. + +Metella était si supérieure à toutes les autres femmes, sa société était +si aimable, son humeur si égale, elle était si habile à écarter de son +jeune ami tous les ennuis ordinaires de la vie, qu'Olivier s'était +habitué à une existence facile, calme, délicieuse tous les jours, +quoique tous les jours semblable. Quand il fut seul, il s'ennuya +horriblement, engendra malgré lui des idées sombres, et s'effraya de +penser que lady Mowbray pouvait et devait mourir longtemps avant lui. + +Metella retira sa nièce du couvent et reprit avec elle la route de +Genève. Elle avait fait toutes choses si précipitamment dans ce voyage, +qu'elle avait à peine vu Sarah; elle était partie de Paris le même +soir de son arrivée. Ce ne fut qu'après douze heures de route que, +s'éveillant au grand jour, elle jeta un regard attentif sur cette jeune +fille étendue auprès d'elle dans le coin de sa berline. + +Lady Mowbray écarta doucement la pelisse dont Sarah était enveloppée, et +la regarda dormir. Sarah avait quinze ans; elle était pâle et délicate, +mais belle comme un ange. Ses longs cheveux blonds s'échappaient de son +bonnet de dentelle, et tombaient sur son cou blanc et lisse, orné ça et +là de signes bruns semblables à de petites mouches de velours. Dans +son sommeil, elle avait cette expression raphaélique qu'on avait si +longtemps admirée dans Metella, et dont elle avait conservé la noble +sérénité en dépit des années et des chagrins. En retrouvant sa beauté +dans cette jeune fille, Metella éprouva comme un sentiment d'orgueil +maternel. Elle se rappela son frère, qu'elle avait tendrement aimé, et +qu'elle avait promis de remplacer auprès du dernier rejeton de leur +famille; lady Mowbray était le seul appui de Sarah, elle retrouvait dans +ses traits le beau type de ses nobles ancêtres. En la lui rendant au +couvent avec des larmes de regret, on lui avait dit que son caractère +était angélique comme sa figure. Metella se sentit pénétrée d'intérêt et +d'affection pour cette enfant; elle prit doucement sa petite main pour +la réchauffer dans les siennes; et, se penchant vers elle, elle la baisa +au front. + +Sarah s'éveilla, et à son retour regarda Metella; elle la connaissait +fort peu et l'avait vue préoccupée la veille. Naturellement timide, elle +avait osé à peine la regarder. Maintenant, la voyant si belle, avec un +sourire si doux et les yeux humides d'attendrissement, elle retrouva la +confiance caressante de son âge et se jeta à son cou avec joie. + +Lady Mowbray la pressa sur son coeur, lui parla de son père, le pleura +avec elle; puis la consola, lui promit sa tendresse et ses soins, +l'interrogea sur sa santé, sur ses goûts, sur ses études, jusqu'à ce que +Sarah, un peu fatiguée du mouvement de la voiture, se rendormit à son +côté. + +Metella pensa à Olivier et l'associa intérieurement à la joie qu'elle +éprouvait d'avoir auprès d'elle une si aimable enfant. Mais peu à peu +ses idées prirent une teinte plus sombre; des conséquences qu'elle +n'avait pas encore abordées se présentèrent à son esprit; elle regarda +de nouveau Sarah, mais cette fois avec une inconcevable souffrance +d'esprit et de coeur. La beauté de cette jeune fille lui fit amèrement +sentir ce que la femme doit perdre de sa puissance et de son orgueil en +perdant sa jeunesse. Involontairement elle mit sa main auprès de celle +de Sarah: sa main était toujours belle; mais elle pensa à son visage, +et, regardant celui de sa nièce, «Quelle différence! pensa-t-elle; +comment Olivier fera-t-il pour ne pas s'en apercevoir? Olivier est aussi +beau qu'elle; ils vont s'admirer mutuellement; ils sont bons tous deux, +ils s'aimeront.... Et pourquoi ne s'aimeraient-ils pas? Ils seront frère +et soeur; moi, je serai leur mère.... La mère d'Olivier! Ne le faut-il +pas? n'ai-je pas pensé cent fois qu'il en devait être ainsi! Mais déjà! +Je ne m'attendais pas à trouver une jeune fille, une femme presque dans +cette enfant! Je n'avais pas prévu que ce serait une rivale.... Une +rivale, ma nièce! mon enfant! Quelle horreur! Oh! jamais!» + +Lady Mowbray cessa de regarder Sarah; car, malgré elle, sa beauté, +qu'elle avait admirée tout à l'heure avec joie, lui causait maintenant +un effroi insurmontable; le coeur lui battait; elle fatiguait son +cerveau à trouver une pensée de force et de calme à opposer à ces +craintes qui s'élevaient de toutes parts, et que, dans sa première +consternation, elle exagérait sans doute. De temps en temps elle jetait +sur Sarah un regard effaré, comme ferait un homme qui s'éveillerait avec +un serpent dans la main. Elle s'effrayait surtout de ce qui se passait +en elle; elle croyait sentir des mouvements de haine contre cette +orpheline qu'elle devait, qu'elle voulait aimer et protéger. «Mon Dieu, +mon Dieu! s'écriait-elle, vais-je devenir jalouse! Est-ce qu'il va +falloir que je ressemble à ces femmes que la vieillesse rend cruelles, +et qui se font une joie infâme de tourmenter leurs rivales? Est-ce une +horrible conséquence de mes années que de haïr ce qui me porte ombrage? +Haïr Sarah! la fille de mon frère! cette orpheline qui tout à l'heure +pleurait dans mon sein!... Oh! cela est affreux, et je suis un monstre! + +«Mais non, ajoutait-elle, je ne suis pas ainsi; je ne peux pas haïr +cette pauvre enfant; je ne peux pas lui faire un crime d'être belle! Je +ne suis pas née méchante; je sens que ma conscience est toujours +jeune, mon coeur toujours bon: je l'aimerai; je souffrirai quelquefois +peut-être, mais je surmonterai cette folie....» + +Mais l'idée d'Olivier amoureux de Sarah revenait toujours l'épouvanter, +et ses efforts pour affronter une pareille crainte étaient infructueux. +Elle en était glacée, atterrée; et Sarah, en s'éveillant, trouvait +souvent une expression si sombre et si sévère sur le visage de sa tante +qu'elle n'osait la regarder, et feignait de se rendormir pour cacher le +malaise qu'elle en éprouvait. + +Le voyage se passa ainsi, sans que lady Mowbray pût sortir de cette +anxiété cruelle. Olivier ne lui avait jamais donné le moindre sujet +d'inquiétude; il ne se plaisait nulle part loin d'elle, et elle savait +bien qu'aucune femme n'avait jamais eu le pouvoir de le lui enlever; +mais Sarah allait vivre près d'eux, entre eux deux, pour ainsi dire; il +la verrait tous les jours; et, lors même qu'il ne lui parlerait jamais, +il aurait toujours devant les yeux cette beauté angélique à côté de la +beauté flétrie de lady Mowbray; lors même que cette intimité n'aurait +aucune des conséquences que Metella craignait, il y en avait une +affreuse, inévitable; ce serait la continuelle angoisse de cette âme +jalouse, épiant les moindres chances de sa défaite, s'aigrissant dans sa +souffrance, et devenant injuste et haïssable à force de soins pour +se faire aimer! «Pourquoi m'exposerais-je gratuitement à ce tourment +continuel? pensait Metella. J'étais si calme et si heureuse il y a huit +jours! Je savais bien que mon bonheur ne pouvait pas être éternel; mais +du moins il aurait pu durer quelque temps encore. Pourquoi faut-il que +j'aille chercher une ennemie domestique, une pomme de discorde, et que +je l'apporte précieusement au sein de ma joie et de mon repos, qu'elle +va troubler et détruire peut-être à jamais? Je n'aurais qu'un mot à dire +pour faire tourner bride aux postillons et pour reconduire cette petite +fille à son couvent.... Je retournerais plus tard à Paris pour la +marier; Olivier ne la verrait jamais, et, si je dois perdre Olivier, du +moins ce ne serait pas à cause d'elle!» + +Mais l'état de langueur de Sarah, l'espèce de consomption qui menaçait +sa vie, imposait à lady Mowbray le devoir de la soigner et de la guérir. +Son noble caractère prit le dessus, et elle arriva chez elle sans avoir +adressé une seule parole dure ou désobligeante à la jeune Sarah. + +Olivier vint à leur rencontre sur un beau cheval anglais, qu'il fit +caracoler autour de la voiture pendant deux lieues. En les abordant, il +avait mis pied à terre, et il avait baisé la main de lady Mowbray en +l'appelant, comme à l'ordinaire, sa chère maman. Lorsqu'il se fut +éloigné de la portière, Sarah dit ingénument à lady Mowbray: «Ah! mon +Dieu! chère tante, je ne savais pas que vous aviez un fils; on m'avait +toujours dit que vous n'aviez pas d'enfants? + +--C'est mon fils adoptif, Sarah, répondit lady Mowbray; regardez-le +comme votre frère.» + +Sarah n'en demanda pas davantage, et ne s'étonna même pas; elle regarda +de côté Olivier, lui trouva l'air noble et doux; mais, réservée comme +une véritable Anglaise, elle ne le regarda plus, et, durant huit jours, +ne lui parla plus que par monosyllabes et en rougissant. + +Ce que lady Mowbray voulait éviter par-dessus tout, c'était de laisser +voir ses craintes à Olivier; elle en rougissait à ses propres yeux et ne +concevait pas la jalousie qui se manifeste. Elle était Anglaise +aussi, et fière au point de mourir de douleur plutôt que d'avouer une +faiblesse. Elle affecta, au contraire, d'encourager l'amitié d'Olivier +pour Sarah; mais Olivier s'en tint avec la jeune miss à une prévenance +respectueuse, et la timide Sarah eût pu vivre dix ans près de lui sans +faire un pas de plus. + +Lady Mowbray se rassura donc, et commença à goûter un bonheur plus +parfait encore que celui dont elle avait joui jusqu'alors. La fidélité +d'Olivier paraissait inébranlable; il semblait ne pas voir Sarah +lorsqu'il était auprès de Metella, et s'il la rencontrait seule dans la +maison, il l'évitait sans affectation. + +Une année s'écoula pendant laquelle Sarah, fortifiée par l'exercice +et l'air des montagnes, devint tellement belle que les jeunes gens de +Genève ne cessaient d'errer autour du parc de lady Mowbray pour tâcher +d'apercevoir sa nièce. + +Un jour que lady Mowbray et sa nièce assistaient à une fête villageoise +aux environs de la ville, un de ces jeunes gens s'approcha très-près de +Sarah et la regarda presque insolemment. La jeune fille effrayée saisit +vivement le bras d'Olivier et le pressa sans savoir ce qu'elle faisait. +Olivier se retourna, et comprit en un instant le motif de sa frayeur. Il +échangea d'abord des regards menaçants et bientôt des paroles sérieuses +avec le jeune homme. Le lendemain, Olivier quitta le château de bonne +heure et revint à l'heure du déjeuner; mais, malgré son air calme, lady +Mowbray s'aperçut bientôt qu'il souffrait, et le força de s'expliquer. +Il avoua qu'il venait de se battre avec l'homme qui avait regardé +insolemment miss Mowbray, et qu'il l'avait grièvement blessé; mais il +l'était lui-même, et Metella l'ayant forcé de retirer sa main, qu'il +tenait dans sa redingote, vit qu'il l'était assez sérieusement. Elle +s'occupait avec anxiété des soins qu'il fallait donner à cette blessure +lorsqu'en se retournant vers Sarah, elle vit qu'elle s'était évanouie +auprès de la fenêtre. Cette excessive sensibilité parut naturelle à +Olivier, dans une personne d'une complexion aussi délicate; mais lady +Mowbray y fit une attention plus marquée. + +Lorsque Metella eut secouru sa nièce, et qu'elle se trouva seule avec +Olivier, elle lui demanda le motif et les détails de son affaire. Elle +n'avait rien vu de ce qui s'était passé la veille; elle était dans ce +moment à plusieurs pas en avant de sa nièce et d'Olivier, et donnait le +bras à une autre personne. Olivier tâcha d'éluder ses questions; mais +comme lady Mowbray le pressait de plus en plus, il raconta avec beaucoup +de répugnance que miss Mowbray ayant été regardée insolemment par un +jeune homme d'assez mauvais ton, il s'était placé entre elle et ce jeune +homme; celui-ci avait affecté de se rapprocher encore pour le braver, +et Olivier avait été forcé de le pousser rudement pour l'empêcher de +froisser le bras de Sarah, qui se pressait tout effrayée contre son +défenseur. Les deux adversaires s'étaient donc donné rendez-vous dans +des termes que Sarah n'avait pas compris, et, au bout d'une heure, après +que les dames étaient montées en voiture, Olivier avait été retrouver +le jeune homme et lui demander compte de sa conduite. Celui-ci avait +soutenu son arrogance; et, malgré les efforts des témoins de la scène +pour l'engager à reconnaître son tort, il s'était obstiné à braver +Olivier; il lui avait même fait entendre assez grossièrement qu'on le +regardait comme l'amant de miss Sarah, en même temps que celui de sa +tante, et que, quand on promenait en public le scandale de pareilles +relations, on devait être prêt à en subir les conséquences. + +Olivier n'avait donc pas hésité à se constituer le défenseur de Sarah, +et, tout en repoussant avec mépris ces imputations ignobles, il avait +versé son sang pour elle. «Je suis prêt à recommencer demain s'il le +faut, dit-il à lady Mowbray, que ces calomnies avaient jetée dans la +consternation. Vous ne devez ni vous affliger ni vous effrayer; votre +nièce est sous ma protection, et je me conduirai comme si j'étais son +père. Quant à vous, votre nom suffira auprès des gens de bien pour +garder le sien à l'abri de toute atteinte.» + +Lady Mowbray feignit de se calmer; mais elle ressentit une profonde +douleur de l'affront fait à sa nièce. Ce fut dans ce moment qu'elle +comprit toute l'affection que cette aimable enfant lui inspirait. Elle +s'accusa de l'avoir amenée auprès d'elle pour la rendre victime de la +méchanceté de ces provinciaux, et s'effraya de sa situation; car elle +n'y voyait d'autre remède que d'éloigner Olivier de chez elle tant que +Sarah y demeurerait. + +L'idée d'un sacrifice au-dessus de ses forces, mais qu'elle croyait +devoir à la réputation de sa nièce, la tourmenta secrètement sans +qu'elle pût se décider à prendre un parti. + +Elle remarqua quelques jours après que Sarah paraissait moins timide +avec Olivier, et qu'Olivier, de son côté, lui montrait moins de +froideur. Lady Mowbray en souffrit; mais elle pensa qu'elle devait +encourager cette amitié au lieu de la contrarier, et elle la vit croître +de jour en jour sans paraître s'en alarmer. + +Peu à peu Olivier et Sarah en vinrent à une sorte de familiarité. Sarah, +il est vrai, rougissait toujours en lui parlant, mais elle osait lui +parler, et Olivier était surpris de lui trouver autant d'esprit et de +naturel. Il avait eu contre elle une sorte de prévention qui s'effaçait +de plus en plus. Il aimait à l'entendre chanter; il la regardait souvent +peindre des fleurs, et lui donnait des conseils. Il en vint même à lui +montrer la botanique et à se promener avec elle dans le jardin. Un jour +Sarah témoignait le regret de ne plus monter à cheval. Lady Mowbray, +indisposée depuis quelque temps, ne pouvait plus supporter cette +fatigue; ne voulant pas priver sa nièce d'un exercice salutaire, elle +pria Olivier de monter à cheval avec elle dans l'intérieur du parc, qui +était fort grand, et où miss Mowbray pût se livrer à l'innocent plaisir +de galoper pendant une heure ou deux tous les jours. + +Ces heures étaient mortelles pour Metella. Après avoir embrassé sa nièce +au front et lui avoir fait un signe d'amitié, en la voyant s'éloigner +avec Olivier, elle restait sur le perron du château, pâle et consternée +comme si elle les eût vus partir pour toujours; puis elle allait +s'enfermer dans sa chambre et fondait en larmes. Elle s'enfonçait +quelquefois furtivement dans les endroits les plus sombres du parc, et +les apercevait au loin, lorsqu'ils franchissaient rapidement tous les +deux les arcades de lumière qui terminaient le berceau des allées. +Mais elle se cachait aussitôt dans la profondeur du taillis, car elle +craignait d'avoir l'air de les observer, et rien au monde ne l'effrayait +tant que de paraître ridicule et jalouse. + +Un jour qu'elle était dans sa chambre et qu'elle pleurait, le front +appuyé sur le balcon de sa fenêtre, Sarah et Olivier passèrent au galop; +ils rentraient de leur promenade; les pieds de leurs chevaux soulevaient +des tourbillons de sable; Sarah était rouge, animée, aussi souple, aussi +légère que son cheval, avec lequel elle ne semblait faire qu'un; Olivier +galopait à son côté; ils riaient tous les deux de ce bon rire franc +et heureux de la jeunesse qui n'a pas d'autre motif qu'un besoin +d'expansion, de bruit et de mouvement. Ils étaient comme deux enfants +contents de crier et de se voir courir. Metella tressaillit et se cacha +derrière son rideau pour les regarder. Tant de beauté, d'innocence et de +douceur brillait sur leurs fronts, qu'elle en fut attendrie. «Ils sont +faits l'un pour l'autre; la vie s'ouvre devant eux, pensa-t-elle, +l'avenir leur sourit, et moi je ne suis plus qu'une ombre que le tombeau +semble réclamer....» Elle entendit bientôt les pas d'Olivier qui +approchait de sa chambre; s'asseyant précipitamment devant sa toilette, +elle feignit de se coiffer pour le dîner. + +Olivier avait l'air content et ouvert; il lui baisa tendrement les +mains, et lui remit de la part de Sarah, qui était allée se débarrasser +de son amazone, un gros bouquet d'hépatiques qu'elle avait cueillies +dans le parc. «Vous êtes donc descendus de cheval? dit lady Mowbray. + +--Oui, répondit-il; Sarah, en apercevant toutes ces fleurs dans la +clairière, a voulu absolument vous en apporter, et, avant que j'eusse +pris la bride de son cheval, elle avait sauté sur le gazon. Je lui ai +servi de page, et j'ai tenu sa monture pendant qu'elle courait comme +un petit chevreau après les fleurs et les papillons. Ma bonne Metella, +votre nièce n'est pas ce que vous croyez. Ce n'est pas une petite fille, +c'est une espèce d'oiseau déguisé. Je le lui ai dit, et je crois qu'elle +rit encore. + +--Je vois avec plaisir, dit lady Mowbray avec un sourire mélancolique, +que ma Sarah est devenue gaie. Chère enfant! elle est si aimable et si +belle! + +--Oui, elle est jolie, dit Olivier, elle a une physionomie que j'aime +beaucoup. Elle a l'air intelligent et bon; elle vous ressemble, Metella; +je ne l'ai jamais tant trouvé qu'aujourd'hui. Elle a votre son de voix +par instants. + +--Je suis heureuse de voir que vous l'aimez enfin, cette pauvre petite! +dit lady Mowbray. Dans les commencements, elle vous déplaisait, +convenez-en? + +--Non, elle me gênait, et voilà tout. + +--Et à présent, dit Metella en faisant un violent effort sur elle-même +pour conserver un air calme et doux, vous voyez bien qu'elle ne vous +gêne plus. + +--Je craignais, dit Olivier, qu'elle ne fût pas avec vous ce qu'elle +devait être; à présent, je vois qu'elle vous comprend, qu'elle vous +apprécie, et cela me fait plaisir. Je ne suis pas seul à vous aimer ici. +Je puis parler de vous à quelqu'un qui m'entend, et qui vous aime autant +qu'un autre que moi peut vous aimer.» + +Sarah entra en cet instant en s'écriant: «Eh bien! chère tante, vous +a-t-il remis le bouquet de ma part? C'est un méchant homme que M. votre +fils. Il me l'a presque ôté de force pour vous l'apporter lui-même. Il +est aussi jaloux que votre petit chien, qui pleure quand vous caressez +ma chevrette.» + +Lady Mowbray embrassa la jeune fille, et se dit qu'elle devait se +trouver heureuse d'être aimée comme une mère. + +Quelques jours après, tandis que les deux enfants de lady Mowbray (c'est +ainsi qu'elle les appelait) faisaient leur promenade accoutumée, elle +entra dans la chambre de Sarah pour prendre un livre et ramassa un petit +coin de papier déchiré qui était sur le bord d'une tablette. Au milieu +de mots interrompus qui ne pouvaient offrir aucun sens, elle lut +distinctement le nom d'Olivier, suivi d'un grand point d'exclamation. +C'était l'écriture de Sarah. Lady Mowbray jeta un regard sur les +meubles. Le secrétaire et les tiroirs étaient fermés avec soin; toutes +les clefs en étaient retirées. Il ne convenait pas au caractère de lady +Mowbray de faire d'autre enquête. Elle sortit cependant pour résister +aux suggestions d'une curiosité inquiète. + +Lorsque Sarah rentra de la promenade, lady Mowbray remarqua qu'elle +était fort pâle et que sa voix tremblait. Un sentiment d'effroi mortel +passa dans l'âme de Metella. Elle remarqua pendant le dîner que Sarah +avait pleuré, et le soir elle était si abattue et si triste qu'elle +ne put s'empêcher de la questionner. Sarah répondit qu'elle était +souffrante, et demanda à se retirer. + +Lady Mowbray interrogea Olivier sur sa promenade. Il lui répondit, avec +le calme d'une parfaite innocence, que Sarah avait été fort gaie toute +la première heure, qu'ensuite ils avaient été au pas et en causant; +qu'elle ne se plaignait d'aucune douleur, et que c'était lady Mowbray +qui, en rentrant, l'avait fait apercevoir de sa pâleur. + +En quittant Olivier, lady Mowbray, inquiète de sa nièce, se rendit à sa +chambre, et, avant d'entrer, elle y jeta un coup d'oeil par la porte +entr'ouverte. Sarah écrivait. Au léger bruit que fit Metella, elle +tressaillit et cacha précipitamment son papier, jeta sa plume et saisit +un livre; mais elle n'avait pas eu le temps de l'ouvrir que lady Mowbray +était auprès d'elle. «Vous écriviez, Sarah? lui dit-elle d'un ton grave +et doux cependant. + +--Non, ma tante, répondit Sarah dans un trouble inexprimable. + +--Ma chère fille, est-il possible que vous me fassiez un mensonge!» + +Sarah baissa la tête et resta toute tremblante. + +«Qu'est-ce que vous écriviez, Sarah? continua lady Mowbray avec un calme +désespérant. + +--J'écrivais ... une lettre, répondit Sarah au comble de l'angoisse. + +--A qui, ma chère? continua Metella. + +--A Fanny Hurst, mon amie de couvent. + +--Cela n'a rien de répréhensible, ma chère; pourquoi donc vous +cachez-vous? + +--Je ne me cachais pas, ma tante, répondit Sarah en essayant de +reprendre courage. Mais sa confusion n'échappa point au regard sévère de +lady Mowbray. + +--Sarah, lui dit-elle, je n'ai jamais surveillé votre correspondance. +J'avais une telle confiance en vous que j'aurais cru vous outrager en +vous demandant à voir vos lettres. Mais si j'avais pensé qu'il pût +exister un secret entre vous et moi, j'aurais regardé comme un devoir de +vous en demander l'aveu. Aujourd'hui, je vois que vous en avez un, et je +vous le demande. + +--O ma tante! s'écria Sarah éperdue. + +--Sarah, si vous me refusiez, dit Metella avec beaucoup de douceur et en +même temps de fermeté, je croirais que vous avez dans le coeur quelque +sentiment coupable, et je n'insisterais pas, car rien n'est plus opposé +à mon caractère que la violence. Mais je sortirais de votre chambre le +coeur navré, car je me dirais que vous ne méritez plus mon estime et mon +affection. + +--O ma chère tante, ma mère! ne dites pas cela!» s'écria miss Mowbray en +se jetant tout en larmes aux pieds de Metella. + +Metella craignit de se laisser attendrir; et, lui retirant sa main, elle +rassembla toutes ses forces pour lui dire froidement: «Eh bien! miss +Mowbray, refusez-vous de me remettre le papier que vous écriviez?» + +Sarah obéit, voulut parler, et tomba demi-évanouie sur son fauteuil. +Lady Mowbray résista au sentiment d'intérêt qui luttait chez elle contre +un sentiment tout contraire. Elle appela la femme de chambre de Sarah, +lui ordonna de la soigner, et courut s'enfermer chez elle pour lire la +lettre. Elle était ainsi conçue: + +«Je vous ai promis depuis longtemps, _dearest_ Fanny, l'aveu de mon +secret. Il est temps enfin que je tienne ma promesse. Je ne pouvais pas +confier au papier une chose si importante sans trouver un moyen de vous +faire parvenir directement ma lettre. Maintenant je saisis l'occasion +d'une personne que nous voyons souvent ici, et qui part pour Paris. Elle +veut bien se charger de vous porter de ma part des minéraux et un petit +herbier. Elle vous demandera au parloir et vous remettra le paquet et la +lettre, qui de cette manière ne passera pas par les mains de madame la +supérieure. Ne me grondez donc pas, ma chère amie, et ne dites pas que +je manque de confiance en vous. Vous verrez, en lisant ma lettre, +qu'il ne s'agit plus de bagatelles comme celles qui nous occupaient au +couvent. Ceci est une affaire sérieuse, et que je ne vous confie pas +sans un grand trouble d'esprit. Je crois que mon coeur n'est pas +coupable, et cependant je rougis comme si j'allais paraître devant un +confesseur. Il y a plusieurs jours que je veux vous écrire. J'ai fait +plus de dix lettres que j'ai toutes déchirées; enfin je me décide; soyez +indulgente pour moi, et si vous me trouvez imprudente et blâmable, +reprenez-moi doucement. + +«Je vous ai parlai d'un jeune homme qui demeure ici avec nous, et qui +est le fils adoptif de ma tante. La première fois que je le vis, c'était +le jour de notre arrivée, je fus tellement troublée que je n'osai pas le +regarder. Je ne sais pas ce qui se passa en moi lorsqu'il entra à demi +dans la calèche pour baiser les mains de ma tante; il le fit avec tant +de tendresse que je me sentis tout émue, et que je compris tout de suite +la bonté de son coeur; mais il se passa plus de six mois avant que je +connusse sa figure, car je n'osai jamais le regarder autrement que de +profil. Ma tante m'avait dit: «Sarah, regardez Olivier comme votre +frère!» Je me livrai donc d'abord à une joie intérieure que je croyais +très-légitime. Il me semblait doux d'avoir un frère; et s'il m'eût +traitée tout de suite comme sa soeur, peut-être n'aurais-je jamais songé +à l'aimer autrement!... Hélas! vous voyez quel est mon malheur, Fanny; +j'aime, et je crois que je ne serai jamais unie à celui que j'aime. Pour +vous dire comment j'ai eu l'imprudence d'aimer ce jeune homme, je ne +le puis pas; en vérité, je n'en sais rien moi-même, et c'est une bien +affreuse fatalité. Imaginez-vous qu'au lieu de me parler avec la +confiance et l'abandon d'un frère, il a passé plus d'un an sans +m'adresser plus de trois paroles par jour; si bien que je crois que tous +nos entretiens durant tout ce temps-là tiendraient à l'aise dans une +page d'écriture. J'attribuais cette froideur à sa timidité; mais, le +croiriez-vous? il m'a avoué depuis qu'il avait pour moi une espèce +d'antipathie avant de me connaître. Comment peut-on haïr une personne +qu'on n'a jamais vue et qui ne vous a fait aucun mal? Cette injustice +aurait dû m'empêcher de prendre de l'attachement pour lui. Eh bien! +c'est tout le contraire, et je commence à croire que l'amour est une +chose tout à fait involontaire, une maladie de l'âme à laquelle tous nos +raisonnements ne peuvent rien. + +«J'ai été bien longtemps sans comprendre ce qui se passait en moi. +J'avais tellement peur de M. Olivier que je croyais parfois avoir aussi +de l'éloignement pour lui. Je le trouvais froid et orgueilleux; et +cependant, lorsqu'il parlait à ma tante il changeait tellement d'air et +de langage, il lui rendait des soins si délicats, que je ne pouvais pas +m'empêcher de le croire sensible et généreux. + +«Une fois je passais au bout de la galerie, je le vis à genoux auprès de +ma tante; elle l'embrassait, et tous deux semblaient pleurer. Je passai +bien vite et sans qu'on m'aperçût; mais je ne saurais vous rendre +l'émotion que cette scène touchante me causa. J'en fus agitée toute la +nuit, et je me surpris plusieurs fois à désirer d'avoir l'âge de ma +tante, afin d'être aimée comme une mère par celui qui ne voulait pas +m'aimer comme une soeur. + +«Je compris mes véritables sentiments à l'occasion du duel dont je vous +ai parlé. Je ne vous ai pas nommé la personne qui me donnait le bras et +qui se battit pour moi; je vous ai dit que c'était un ami de la maison: +c'était M. Olivier. Lorsqu'il revint, il était fort pâle, et tenait sa +main dans sa redingote; ma tante se douta de la vérité et le força de +nous la montrer. Je ne sais si cette main était ensanglantée. Il me +sembla voir du sang sur le linge qui l'enveloppait, et je sentis tout le +mien se retirer vers mon coeur. Je m'évanouis, ce qui fut bien imprudent +et bien malheureux; mais je crois qu'on ne se douta de rien. Quand je +revis M. Olivier, je ne pus m'empêcher de le remercier de ce qu'il avait +fait pour moi; et, tout en voulant parler, je me mis à pleurer comme +une sotte. Je ne sais pourquoi je n'avais jamais pu me décider à le +remercier devant ma tante. Peut-être que ce fut un mauvais sentiment qui +me fit attendre un moment où j'étais seule avec lui. Je ne sais pas +ce qu'il y avait de coupable à le faire, et cependant je me le suis +toujours reproché comme une dissimulation envers lady Mowbray. J'avais +espéré, je crois, être moins timide devant une seule personne que devant +deux. Mais ce fut encore pis; je sentis que j'étouffais, et j'eus comme +un vertige, car je ne m'aperçus pas que M. Olivier me pressait les +mains. Quand je revins à moi, mes mains étaient dans les siennes, et il +me dit plusieurs choses que je n'entendis pas. Je sais seulement qu'il +me dit en s'en allant: «Ma chère miss Mowbray, je suis touché de votre +amitié; mais, en vérité, il ne faut pas que vous pleuriez pour cette +égratignure.» Depuis ce temps, sa conduite envers moi a été toute +différente, et il a été d'une bonté et d'une obligeance qui ont achevé +de me gagner le coeur. Il me donne des leçons, il corrige mes dessins, +il fait de la musique avec moi; ma tante semble prendre un grand plaisir +à nous voir si unis. Elle nous fait monter à cheval ensemble, elle nous +force à nous donner la main pour nous raccommoder; car il arrive souvent +que, tout en riant, nous finissons par disputer et nous bouder un peu. +Moi, j'étais tout à fait à l'aise avec lui, j'étais heureuse, et j'avais +la vanité de croire qu'il m'aimait. Il me le disait du moins, et je +m'imaginais que, quand on s'aime seulement d'amitié, et qu'on se +souvient sous les rapports de la fortune et de l'éducation, il est +tout simple qu'on se marie ensemble. La conduite de ma tante semblait +autoriser en moi cette espérance, et je pensais qu'on me trouvait encore +trop jeune pour m'en parler. Dans ces idées, j'étais aussi heureuse +qu'il est permis de l'être; je ne désirais rien sur la terre que la +continuation d'une semblable existence. Mais, hélas! ce rêve s'est +effacé, et le désespoir depuis ce matin....» + +Ici la lettre avait été interrompue par l'arrivée de lady Mowbray. + +Metella laissa tomber la lettre, et cachant son visage dans ses mains, +elle resta plongée dans une morne consternation. Elle demeura ainsi +jusqu'à une heure du matin, s'accusant de tout le mal et cherchant en +vain comment elle pourrait le réparer. Enfin, elle céda à un besoin +instinctif et se rendit à la chambre de sa nièce. Tout le monde dormait +dans la maison; le temps était superbe, la lune éclairait en plein la +façade du château, et répandait de vives clartés dans les galeries, dont +toutes les fenêtres étaient ouvertes. Metella les traversa lentement et +sans bruit, comme une ombre qui glisse le long des murs. Tout à coup +elle se trouva face à face avec Sarah, qui, les pieds nus et vêtue d'un +peignoir de mousseline blanche, allait à sa rencontre; elles ne se +virent que quand elles traversèrent l'une et l'autre un angle lumineux +des murs. Lady Mowbray surprise continua de s'avancer pour s'assurer que +c'était Sarah; mais la jeune fille, voyant venir à elle cette grande +femme pâle, traînant sur le pavé de la galerie sa longue robe de chambre +en velours noir, fut saisie d'effroi. Cette figure morne et sombre +ressemblait si peu à celle qu'elle avait habitude de voir à sa tante, +qu'elle crut rencontrer un spectre et faillit tomber évanouie; mais elle +fut aussitôt rassurée par la voix de lady Mowbray, qui était pourtant +froide et sévère. + +«Que faites-vous ici à cette heure, Sarah, et où allez-vous? + +--Chez vous, ma tante, répondit Sarah sans hésiter. + +--Venez, mon enfant,» lui dit lady Mowbray en prenant son bras sous le +sien. + +Elles regagnèrent en silence l'appartement de Metella. Le calme, la +nuit et le chant joyeux des rossignols contrastaient avec la tristesse +profonde dont ces deux femmes étaient accablées. + +Lady Mowbray ferma les portes et attira sa nièce sur le balcon de sa +chambre. Là elle s'assit sur une chaise et la fit asseoir à ses pieds +sur un tabouret; elle attira sa tête sur ses genoux et prit ses mains +dans les siennes, que Sarah couvrit de larmes et de baisers. + +«Oh! ma tante, ma chère tante, pardonnez-moi, je suis coupable.... + +--Non, Sarah, vous n'êtes pas coupable; je n'ai qu'un reproche à vous +faire, c'est d'avoir manqué de confiance en moi. Votre réserve a fait +tout le mal, mon enfant; maintenant il faut être franche, il faut tout +me dire ... tout ce que vous savez....» + +Lady Mowbray prononça ces paroles dans une angoisse mortelle; et en +attendant la réponse de sa nièce, elle sentit son front se couvrir de +sueur. Sarah avait-elle découvert à quel titre Olivier vivait, ou du +moins avait vécu auprès d'elle durant plusieurs années? Lady Mowbray ne +savait pas quelle raison Sarah pouvait avoir pour renoncer tout à coup à +une espérance si longtemps nourrie en secret, et frémissait d'entendre +sortir de sa bouche des reproches qu'elle croyait mériter. Un poids +énorme fut ôté de son coeur lorsque Sarah lui répondit avec assurance: +«Oui, ma tante, je vous dirai tout; que ne vous ai-je dit plus tôt mes +folles pensées! Vous m'auriez empêchée de m'y livrer; car vous saviez +bien que votre fils ne pouvait pas m'épouser.... + +--Mais, Sarah, quelles sont vos raisons pour le croire?.... qui vous l'a +donc dit? + +--Olivier, répondit Sarah. Ce matin, nous causions de choses +indifférentes dans le parc; nous étions près de la grille qui donne +sur la route. Une noce vint à passer, nous nous arrêtâmes pour voir la +figure des mariés; je remarquai qu'ils avaient l'air timide. «Ils ont +l'air triste, répondit Olivier. Comment ne l'auraient-ils pas? Quelle +chose stupide et misérable qu'un jour de noce!--Eh quoi! lui dis-je, +vous voudriez qu'on se mariât en secret? Ce serait encore bien plus +triste.--Je voudrais qu'on ne se mariât pas du tout, répondit-il; pour +moi, j'ai le mariage en horreur et je ne me marierai jamais.» Oh! ma +chère tante, cette parole m'enfonça un poignard dans le coeur; en +même temps elle me sembla si extraordinaire, que j'eus la hardiesse +d'insister et de lui dire, en affectant de plaisanter: «Vous +ne savez guère ce que vous ferez à cet égard-là.» Il me répondit avec +beaucoup d'empressement, et comme s'il eût eu l'intention de m'ôter +toute présomption: «Soyez sûre de ce que je vous dis, miss; j'ai fait +un serment devant Dieu, et je le tiendrai.» La honte et la douleur me +rendirent silencieuse, et j'ai fait de vains efforts toute la journée +pour cacher mon désespoir.... + +Sarah fondit en larmes. Metella, soulagée d'une affreuse inquiétude, fut +pendant quelque instants insensible à la douleur de sa nièce. Olivier +n'aimait pas Sarah! En vain elle l'aimait, en vain elle était jeune, +riche et belle; il ne voulait pas d'autre affection intime, pas d'autre +bonheur domestique que celui qu'il avait goûté auprès de lady Mowbray. +Un instant livrée à une reconnaissance égoïste, à une secrète gloire de +son coeur enivré, elle laissa pleurer la pauvre Sarah, et oublia que son +triomphe avait fait une victime. Mais sa cruauté ne fut pas de longue +durée; la passion de lady Mowbray pour Olivier prenait sa source dans +une âme chaleureuse ouverte à toutes les tendresses qui embellissent les +femmes. Elle aimait Sarah presque autant qu'Olivier, car elle l'aimait +comme une mère aime sa fille. La vue de sa douleur brisa le coeur de +Metella; elle avait bien des torts à se reprocher! Elle aurait dû +prévoir les conséquences d'un rapprochement continuel entre ces deux +jeune gens. Déjà la malignité des voisins lui avait signalé un grave +inconvénient de cette situation. Elle avait résisté à cet avertissement, +et maintenant le bonheur de Sarah était compromis plus encore que sa +réputation. + +Elle la pressa dans ses bras en pleurant, et dans le premier instant de +sa compassion et de sa tendresse elle pensa à lui sacrifier son amour. + +«Non, lui dit-elle, égarée par un sentiment de générosité exaltée, +Olivier n'a pas fait de serment; il est libre, il peut vous épouser; +qu'il vous aime, qu'il vous rende heureuse, et je vous bénirai tous +deux. Ce ne sera pas moi qui m'opposerai à l'union de deux êtres qui +sont ce que j'ai de plus cher au monde.... + +--Oh! je le crois bien, ma bonne tante! s'écria Sarah en se jetant de +nouveau à son cou; mais c'est lui qui ne m'aime pas! Que faire à cela? + +--Il ne vous a pas dit qu'il ne vous aimait pas? Est-ce qu'il vous l'a +dit, Sarah? + +--Non, mais pourquoi se dit-il engagé? Oh! peut-être qu'il l'est en +effet. Il a quelque raison que vous ne connaissez pas! Il aime une +femme, il est marié en secret peut-être. + +--Je l'interrogerai, je saurai ce qu'il pense, répondit Metella; je +ferai pour vous, ma fille, tout ce qui dépendra de moi. Si je ne puis +rien, ma tendresse vous restera. + +--Oh! oui, ma mère! toujours, toujours!» s'écria Sarah en se jetant à +ses pieds. + +Apaisée par les promesses hasardées de sa tante, Sarah se retira plus +tranquille. Metella la mit au lit elle-même, lui fit prendre une potion +calmante, et ne la quitta que quand elle eut cessé de soupirer dans +son sommeil, comme font les enfants qui s'endorment en pleurant et qui +sanglotent encore à demi en rêvant. + +Lady Mowbray ne dormit pas; elle était rassurée sur certains points, +mais à l'égard des autres elle était en proie à mille agitations, et ne +voyait pas d'issue à la position délicate où elle avait placé la pauvre +Sarah. La pensée d'engager Olivier à l'épouser n'avait pu prendre de +consistance dans son esprit; vainement eût-elle sacrifié cette jalousie +de femme qu'elle combattait si généreusement depuis plus d'une année. Il +y a dans la vie des rapports qui deviennent aussi sacrés que si les lois +les eussent sanctionnés, et Olivier lui-même n'eût pas pu oublier qu'il +avait regardé Sarah comme sa fille. + +Incapable de se retirer elle-même de cette perplexité, lady Mowbray +résolut d'attendre quelques jours pour prendre un parti; elle chercha +à se persuader que la passion de Sarah n'était peut-être pas aussi +sérieuse que dans ses romanesques confidences la jeune fille se +l'imaginait; ensuite, Olivier pouvait, par sa froideur, l'en guérir +mieux que tous les raisonnements. Elle alla retrouver Sarah le +lendemain, lui dit qu'elle avait réfléchi, et que le résultat de ses +réflexions était celui-ci: il était impossible d'interroger Olivier sur +ses intentions, et de lui demander l'explication de ses paroles de la +veille sans lui laisser deviner l'impression qu'elles avaient produite +sur miss Mowbray, et sans lui faire soupçonner l'importance qu'elle y +attachait. «Dans la situation où vous êtes vis-à-vis de lui, dit-elle, +le premier point, le plus important de tous, c'est de ne pas avouer que +vous aimez sans savoir si l'on vous aime. + +--Oh! certainement, ma tante, dit Sarah en rougissant. + +--Il n'est pas besoin sans doute, mon enfant, que je fasse appel à vôtre +pudeur et à votre fierté; l'une et l'autre doivent vous suggérer une +grande prudence et beaucoup d'empire sur vous-même.... + +--Oh! certes, ma tante, reprit la jeune Anglaise avec un mélange +d'orgueil et de douleur qui lui donna l'expression d'une vierge martyre +de Titien. + +--Si mon fils, poursuivit Metella, est réellement lié au célibat par +quelque engagement qu'il ne puisse pas confier, même à moi, il faudra +bien, Sarah, que vous vous sépariez l'un de l'autre.... + +--Oh! s'écria Sarah effrayée, est-ce que vous me chasseriez de chez +vous? est-ce qu'il faudrait retourner au couvent ou en Angleterre? Loin +de lui, loin de vous, toute seule!... Oh! j'en mourrais! Après avoir été +tant aimée! + +--Non, dit Metella d'une voix grave, je ne t'abandonnerai jamais; je te +suis nécessaire: nous sommes liées l'une à l'autre pour la vie.» + +En parlant ainsi elle posa ses deux mains sur la tête blonde de Sarah, +et leva les yeux au ciel d'un air solennel et sombre. En se consacrant à +cette enfant de son adoption, elle sentait combien étaient terribles +les devoirs qu'elle s'était imposés envers elle, puisqu'il faudrait +peut-être lui sacrifier le bonheur de toute sa vie, la société +d'Olivier. + +«Me promettez-vous du moins, continua-t-elle, que si, après avoir fait +tout ce qui dépendra de moi pour votre bonheur, je ne réussis pas à +fermer cette plaie de votre âme, vous ferez tous vos efforts pour vous +guérir? Ai-je affaire à une enfant romanesque et entêtée, ou bien à une +jeune fille forte et courageuse? + +--Doutez-vous de moi? dit Sarah. + +--Non, je ne doute pas de toi; tu es une Mowbray, tu dois savoir +souffrir en silence.... Allez vous coiffer, Sarah, et tâchez d'être +aussi soignée dans votre toilette, aussi calme dans votre maintien que +de coutume. Nous allons attendre quelques jours encore avant de décider +de notre avenir. Jurez-moi que vous n'écrirez à aucune de vos amies, +que je serai votre seule confidente, votre seul conseil, et que vous +travaillerez à être digne de ma tendresse.» + +Sarah jura, en pleurant, de faire tout ce que désirait sa tante: mais, +malgré tous ses efforts, son chagrin fut si visible qu'Olivier s'en +aperçut dès le premier instant. Il regarda lady Mowbray et trouva la +même altération sur ses traits. Les vérités qu'il avait confusément +entrevues brillèrent à son esprit; les pensées qui, par bouffées +brûlantes, avaient traversé son cerveau à de rares intervalles, +revinrent l'embraser. Il fut effrayé de ce qui se passait en lui et +autour de lui; il prit son fusil et sortit. Après avoir tué quelques +innocentes volatiles, il rentra plus fort, trouva les deux femmes plus +calmes, et la soirée s'écoula assez doucement. Quand on a l'habitude +de vivre ensemble, quand on s'est compris si bien que durant longtemps +toutes les idées, tous les intérêts de la vie privée ont été en commun, +il est presque impossible que le charme dès relations se rompe tout +à coup sur une première atteinte. Les jours suivants virent donc se +prolonger cette intimité, dont aucun des trois n'avait altéré la douceur +par sa faute. Néanmoins la plaie allait s'élargissant dans le coeur de +ces trois personnes. Olivier ne pouvait plus douter de l'amour de Sarah +pour lui; il en avait toujours repoussé l'idée, mais maintenant tout le +lui disait, et chaque regard de Metella, quelle qu'en fût l'expression, +lui en donnait une confirmation irrécusable. Olivier chérissait si +réellement, si tendrement sa mère adoptive, il avait connu auprès d'elle +une manière d'aimer si paisible et si bienfaisante, qu'il s'était cru +incapable d'une passion plus vive; il s'était donc livré en toute +sécurité au danger d'avoir pour soeur une créature vraiment angélique. +A mesure que ses sentiments pour Sarah devenaient plus vifs, il +réussissait à se tranquilliser en se disant que Metella lui était +toujours aussi chère; et en cela il ne se trompait pas; seulement pour +l'une l'amour prenait la place de l'amitié, et pour l'autre l'amitié +avait remplacé l'amour. L'âme de ce jeune homme était si bonne et si +ardente qu'il ne savait pas se rendre compte de ce qu'il éprouvait. + +Mais quand il crut s'en être assuré, il ne transigea point avec sa +conscience: il résolut de partir. La tristesse de Sarah, sa douceur +modeste, sa tendresse réservée et pleine d'une noble fierté, achevèrent +de l'enthousiasmer; expansif et impressionnable comme il l'était, il +sentit qu'il ne serait pas longtemps maître de son secret, et ce qui +acheva de le déterminer, ce fut de voir que Metella l'avait deviné. + +En effet, lady Mowbray connaissait trop bien toutes les nuances de son +caractère, tous les plis de son visage, pour n'avoir pas pénétré, avant +lui-même peut-être, ce qu'il éprouvait auprès de Sarah. Ce fut pour elle +le dernier coup; car, en dépit de sa bonté, de son dévouement et de +sa raison, elle aimait toujours Olivier comme aux premiers jours. Ses +manières avec lui avaient pris cette dignité que le temps, qui sanctifie +les affections, devait nécessairement apporter; mais le coeur de cette +femme infortunée était aussi jeune que celui de Sarah. Elle devint +presque folle de douleur et d'incertitude: devait-elle laisser sa nièce +courir les dangers d'une passion partagée? devait-elle favoriser un +mariage qui lui semblait contraire à toute délicatesse d'esprit et de +moeurs? Mais pouvait-elle s'y opposer, si Olivier et Sarah le désiraient +tous deux? Cependant il fallait s'expliquer, sortir de ces perplexités, +interroger Olivier sur ses intentions; mais à quel titre? Était-ce +l'amante désespérée d'Olivier, ou la mère prudente de Sarah qui devait +provoquer un aveu aussi difficile à faire pour lui? + +Un soir, Olivier parla d'un voyage de quelques jours qu'il allait faire +à Lyon; lady Mowbray, dans la position désespérée où elle était +réduite, accepta cette nouvelle avec joie, comme un répit accordé à ses +souffrances. Le lendemain, Olivier fit seller son cheval pour aller +à Genève, où il devait prendre la poste. Il vint à l'entrée du salon +prendre congé des dames; Sarah, dont il baisa la main pour la première +fois de sa vie, fut si troublée qu'elle n'osa pas lever les yeux sur +lui; Metella, au contraire, l'observait attentivement; il était fort +pâle et calme, comme un homme qui accomplit courageusement un +devoir rigoureux. Il embrassa lady Mowbray, et alors sa force parut +l'abandonner; des larmes roulèrent dans ses yeux, sa main trembla +convulsivement en lui glissant un lettre humide.... + +Il se précipita dehors, monta à cheval et partit au galop. Metella resta +sur le perron jusqu'à ce qu'elle n'entendît plus les pas de son cheval. +Alors elle mit une main sur son coeur, pressa le billet de l'autre, et +comprit que tout était fini pour elle. + +Elle rentra dans le salon. Sarah, penchée sur sa broderie, feignait de +travailler pour prouver à sa tante qu'elle avait du courage et savait +tenir sa promesse; mais elle était aussi pâle que Metella, et, comme +elle, elle ne sentait plus battre son coeur. + +Lady Mowbray traversa le salon sans lui adresser une parole; elle monta +dans sa chambre et lut le billet d'Olivier. + +«Je pars, vous ne me reverrez plus, à moins que dans plusieurs années +... et lorsque miss Mowbray sera mariée!... Ne me demandez pas pourquoi +il faut que je vous quitte; si vous le savez, ne m'en parlez jamais!» + +Metella crut qu'elle allait mourir, mais elle éprouva ce que la nature +a de force contre le chagrin. Elle ne put pleurer, elle étouffait; elle +eut envie de se briser la tête contre les murs de sa chambre; et puis +elle pensa à Sarah, et elle eut un instant de haine et de fureur. + +«Maudit soit le jour où tu es entrée ici! s'écria-t-elle. La protection +que je t'ai accordée me coûte cher, et mon frère m'a légué la robe de +Déjanire!» + +Elle entendit Sarah qui approchait; et se calma aussitôt; la vue de +cette aimable créature réveilla sa tendresse, elle lui tendit ses bras. + +«O mon Dieu! qu'est-ce qui nous arrive? s'écria Sarah épouvantée. Ma +tante, où est allé Olivier? + +--Il va voyager pour sa santé, répondit lady Metella avec un sourire +mélancolique; mais il reviendra; ayons courage, restons ensemble, +aimons-nous bien.» + +Sarah sut renfermer ses larmes; Metella reporta sur elle toute son +affection. Olivier ne revint pas: Sarah ne sut jamais pourquoi. + + + +FIN DE METELLA. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Metella, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK METELLA *** + +***** This file should be named 12869-8.txt or 12869-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/8/6/12869/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/12869-8.zip b/old/12869-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1817869 --- /dev/null +++ b/old/12869-8.zip diff --git a/old/12869-h.zip b/old/12869-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c44522e --- /dev/null +++ b/old/12869-h.zip diff --git a/old/12869-h/12869-h.htm b/old/12869-h/12869-h.htm new file mode 100644 index 0000000..b39eb51 --- /dev/null +++ b/old/12869-h/12869-h.htm @@ -0,0 +1,2884 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>Metella</title> + <meta name="author" content="George Sand"> + +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + + + +</style> + +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Metella, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Metella + +Author: George Sand + +Release Date: July 9, 2004 [EBook #12869] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK METELLA *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + +</pre> + + + + +<h1>METELLA.</h1> +<h4>George Sand</h4> +<br><br> + +<h3>I.</h3> + + +<p>Le comte de Buondelmonte, revenant d'un voyage de +quelques journées aux environs de Florence, fut versé +par la maladresse de son postillon, et tomba, sans se faire +aucun mal, dans un fossé de plusieurs pieds de profondeur. +La chaise de poste fut brisée, et le comte allait +être forcé de gagner à pied le plus prochain relais, lorsqu'une +calèche de voyage, qu'avait changé de chevaux +peu après lui à la poste précédente, vint à passer. Les +postillons des deux voitures entamèrent un dialogue +d'exclamations qui aurait pu durer longtemps encore sans +remédier à rien, si le voyageur de la calèche, ayant jeté +un regard sur le comte, n'eût proposé le dénoûment naturel +à ces sortes d'accidents: il pria poliment Buondelmonte +de monter dans sa voiture et de continuer avec +lui son voyage. Le comte accepta sans répugnance, car +les manières distinguées du voyageur rendaient au moins +tolérable la perspective de passer plusieurs heures en +tête-a-tête avec un inconnu.</p> + +<p>Le voyageur se nommait Olivier; il était Genevois, +fils unique, héritier d'une grande fortune. Il avait vingt +ans et voyageait pour son instruction ou son plaisir. +C'était un jeune homme blanc, frais et mince. Sa figure +était charmante, et sa conversation, sans avoir un grand +éclat, était fort au-dessus des banalités que le comte, +encore un peu aigri intérieurement de sa mésaventure, +s'attendait à échanger avec lui. La politesse, néanmoins, +empêcha les deux voyageurs de se demander mutuellement +leur nom.</p> + +<p>Le comte, forcé de s'arrêter au premier relais pour y +attendre ses gens, leur donner ses ordres et faire raccommoder +sa chaise brisée, voulut prendre congé d'Olivier; +mais celui-ci n'y consentit point. Il déclara qu'il attendrait +à l'auberge que son compagnon improvisé eût réglé +ses affaires, et qu'il ne repartirait qu'avec lui pour Florence. +«Il m'est absolument indifférent, lui dit-il, d'arriver +dans cette ville quelques heures plus tard; aucune +obligation ne m'appelle impérieusement dans un lieu ou +dans un autre. Je vais, si vous me le permettez, faire préparer +le dîner pour nous deux. Vos gens viendront vous +parler ici, et nous pourrons repartir dans deux ou trois +heures, afin d'être à Florence demain matin.»</p> + +<p>Olivier insista si bien que le Florentin fut contraint de +se rendre à sa politesse. La table fut servie aussitôt par +les ordres du jeune Suisse; et le vin de l'auberge n'étant +pas fort bon, le valet de chambre d'Olivier alla chercher +dans la calèche quelques bouteilles d'un excellent vin du +Rhin que le vieux serviteur réservait à son maître pour +les mauvais gîtes.</p> + +<p>Le comte, qui, même sur les meilleures apparences, +se livrait rarement avec des étrangers, but très-modérément +et s'en tint à une politesse franche et de bonne humeur. +Le Genevois, plus expansif, plus jeune, et sachant +bien, sans doute, qu'il n'était forcé de veiller à la garde +d'aucun secret, se livra au plaisir de boire plusieurs +larges verres d'un vin généreux, après une journée de +soleil et de poussière. Peut-être aussi commençait-il à +s'ennuyer de son voyage solitaire, et la société d'un +homme d'esprit l'avait-elle disposé à la joie: il devint +communicatif.</p> + +<p>Il est fort rare qu'un homme parle de lui-même sans +dire bientôt quelque impertinence: aussi le comte, +qu'une certaine malice contractée dans le commerce du +monde abandonnait rarement, s'attendait-il à chaque +instant à découvrir dans son compagnon ce levain d'égoïsme +et de fatuité que nous avons tous au-dessous de +l'épiderme. Il fut surpris d'avoir longtemps attendu inutilement; +il essaya de flatter toutes les idées du jeune +homme pour lui trouver enfin un ridicule, et il n'y parvint +pas; ce qui le piqua un peu; car il n'était pas habitué +à déployer en vain les finesses gracieuses de sa +pénétration.</p> + +<p>«Monsieur, dit le Genevois dans le cours de la conversation, +pouvez-vous me dire si lady Mowbray est en ce +moment à Florence?</p> + +<p>—Lady Mowbray? dit Buondelmonte avec un léger +tressaillement: oui, monsieur, elle doit être de retour +de Naples.</p> + +<p>—Elle passe tous les hivers à Florence?</p> + +<p>—Oui, monsieur, depuis bien des années. Vous connaissez +lady Mowbray?</p> + +<p>—Non, mais j'ai un vif désir de la connaître.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Est-ce que cela vous surprend, monsieur? On dit +que c'est la femme la plus aimable de l'Europe.</p> + +<p>—Oui, monsieur, et la meilleure. Vous en avez beaucoup +entendu, parler à ce que je vois?</p> + +<p>—J'ai passé une partie de la saison dernière aux eaux +d'Aix; lady Mowbray venait d'en partir, et il n'était +question que d'elle. Combien j'ai regretté d'être arrivé +si tard! J'aurais adoré cette femme-là.</p> + +<p>—Vous en parlez vivement! dit le comte.</p> + +<p>—Je ne risque pas d'être impertinent envers elle, reprit +le jeune homme; je ne l'ai jamais vue et ne la verrai +peut-être jamais.</p> + +<p>—Pourquoi non?</p> + +<p>—Sans doute, pourquoi non? mais l'on peut aussi +demander pourquoi oui? Je sais qu'elle est affable et +bonne, que sa maison est ouverte aux étrangers, et que +sa bienveillance leur est une protection précieuse; je +sais aussi que je pourrais me recommander de quelques +personnes qu'elle honore de son amitié; mais vous devez +comprendre et connaître, monsieur, cette espèce de répugnance +craintive que nous éprouvons tous à nous approcher +des personnes qui ont le plus excité de loin nos sympathies +et notre admiration.</p> + +<p>—Parce que nous craignons de les trouver au-dessous +de ce que nous en avons attendu, dit le comte.</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, non, reprit vivement Olivier, ce +n'est pas cela. Quant à moi, c'est parce que je me sens +peu digne d'inspirer tout ce que j'éprouve, et en outre +malhabile à l'exprimer.</p> + +<p>—Vous avez tort, dit le comte en le regardant en face +avec une expression singulière; je suis sûr que vous plairiez +beaucoup à lady Mowbray.</p> + +<p>—Comment! vous croyez? et pourquoi? d'où me viendrait +ce bonheur?</p> + +<p>—Elle aime la franchise, la bonté. Je crois que vous +êtes franc et bon.</p> + +<p>—Je le crois aussi, dit Olivier; mais cela peut-il suffire +pour être remarqué d'elle au milieu de tant de gens +distingués qui lui forment, dit-on, une petite cour?</p> + +<p>—Mais..., dit le comte reprenant son sourire ironique... +remarqué... remarqué... comment l'entendez-vous?</p> + +<p>—Oh! monsieur, ne me faites pas plus d'honneur +que je ne mérite, répondit Olivier en riant; je l'entends +comme un écolier modeste qui désire une mention honorable +au concours, mais qui n'ambitionne pas le grand +prix. D'ailleurs... mais je vais peut-être dire une sottise. +Si vous ne buvez plus, permettez-moi de faire emporter +cette dernière bouteille. Depuis un quart d'heure je bois +par distraction...</p> + +<p>—Buvez, dit le comte en remplissant le verre d'Olivier, +et ne me laissez pas croire que vous craignez de +vous faire connaître à moi.</p> + +<p>—Soit, dit le Genevois en avalant gaiement son +sixième verre de vin du Rhin. Ah! vous voulez savoir +mes secrets, monsieur l'Italien? Eh bien! de tout mon +coeur... Je suis amoureux de lady Mowbray.</p> + +<p>—Bien! dit le comte en lui tendant le main dans un +accès de gaieté sympathique; très-bien!</p> + +<p>—Est-ce la première fois qu'un homme serait devenu +amoureux d'une femme sans l'avoir vue?</p> + +<p>—Non, parbleu! dit Buondelmonte. J'ai lu plus de +trente romans, j'ai vu plus de vingt pièces de théâtre qui +commençaient ainsi; et croyez-moi, la vie ressemble plus +souvent à un roman qu'un roman ne ressemble à la vie. +Mais, dites-moi, je vous en prie, de tous les éloges que +vous avez entendu faire de lady Mowbray, quel est celui +qui vous a le plus enthousiasmé?</p> + +<p>—Attendez... dit Olivier, dont les idées commençaient +à s'embrouiller un peu. On raconte d'elle beaucoup +de traits presque merveilleux: on dit pourtant que, +dans sa première jeunesse, elle avait montré le caractère +d'une personne assez frivole.</p> + +<p>—Comment dites-vous? demanda Buondelmonte avec +sécheresse; mais Olivier n'y fit pas attention.</p> + +<p>—Oui, continua-t-il; je dis un peu coquette.</p> + +<p>—C'est beaucoup plus flatteur! dit le comte. De sorte +que...</p> + +<p>—De sorte que, soit imprudence de sa part, soit jalousie +de la part des autres femmes, sa réputation avait +reçu en Angleterre quelques atteintes assez sérieuses +pour lui faire désirer de quitter ce pays d'hommes flegmatiques +et de femmes collet monté. Elle vint donc en +Italie chercher une vie plus libre, des moeurs plus élégantes. +Même on dit...</p> + +<p>—Que dit-on, monsieur? dit le comte d'un air sévère.</p> + +<p>—On dit... continua Olivier, dont la vue était un peu +troublée, bah! elle l'a dit elle-même en confidence, à Aix, +à une de ses amies intimes, qui l'a répété à tous les buveurs +d'eau...</p> + +<p>—Mais qu'est-ce donc qu'elle a dit? s'écria le comte +en coupant avec impatience un fruit et un peu de son +doigt.</p> + +<p>—Elle a dit qu'à son arrivée en Italie elle était si +aigrie contre l'injustice des hommes et si offensée d'avoir +été victime de leurs calomnies, qu'elle se sentait disposée +à fouler aux pieds les lois du préjugé, et à mener une +aussi joyeuse vie que la plupart des grands personnages +de ce pays-ci.»</p> + +<p>Le comte ôta son bonnet de voyage et le remit gravement +sur sa tête sans dire une seule parole. Olivier +continua.</p> + +<p>«Mais ce fut en vain. La noble lady fit ce voeu sans +connaître son propre coeur. N'ayant point encore aimé, +et s'en croyant incapable, elle allait y renoncer, lorsqu'un +jeune homme tomba éperdument amoureux d'elle +et lui écrivit sans façon pour lui demander un rendez-vous.</p> + +<p>—Vous a-t-on dit le nom de ce jeune homme? demanda +Buondelmonte.</p> + +<p>—Ma foi! je ne m'en souviens plus. C'était un Florentin; +et vous devez le connaître, car il est encore...»</p> + +<p>Le comte l'interrompit afin d'éluder la question: «Et +que répondit lady Mowbray?</p> + +<p>—Elle accorda le rendez-vous, résolue à punir le +jeune homme de sa fatuité et à le couvrir de ridicule. +Elle avait préparé, à cet effet, je ne sais quel guet-apens +de bonne compagnie, dont je ne sais pas bien les détails.</p> + +<p>—N'importe, dit le comte.</p> + +<p>—Le Florentin arriva donc; mais il était si beau, si +aimable, si spirituel, que lady Mowbray chancela dans +sa résolution. Elle l'écouta parler, hésita et l'écouta encore. +Elle s'attendait à voir un impertinent qu'il faudrait +châtier; elle trouva un jeune homme sincère, ardent et +romanesque... Que vous dirai-je! Elle se sentit émue, +et essaya pourtant de lui faire peur en lui parlant de +prétendus dangers qui l'environnaient. Le Florentin était +brave; il se mit à rire. Elle tenta alors de l'effrayer en +le menaçant de sa froideur et de sa coquetterie; il se mit +à pleurer, et elle l'aima... Si bien que le comte de... ma +foi! je crois que son nom va me revenir... Buonacorsi... +Belmonte... Buondelmonte, ah! m'y voici! le comte de +Buondelmonte eut le pouvoir d'attendrir ce coeur rebelle. +Lady Mowbray fixa à Florence ses affections et sa vie. +Le comte de Buondelmonte fut son premier et son seul +amant sur la joyeuse terre d'Italie. Maintenant que je +vous ai raconté cette histoire telle qu'on me l'a donnée, +dites-moi, vous qui êtes de Florence, si elle est vraie de +tout point... Et cependant, si elle ne l'est pas, ne me +dites pas que'c'est un conte fait à plaisir; il est trop beau +pour que je sois désabusé sans regret!</p> + +<p>—Monsieur, dit le comte, dont la figure avait pris +une expression grave et pensive, cette histoire est belle +et vraie. Le comte de Buondelmonte a vécu dix ans le +plus heureux et le plus envié des hommes aux pieds de +lady Mowbray.</p> + +<p>—Dix ans! s'écria Olivier.</p> + +<p>—Dix ans, monsieur, reprit Buondelmonte. Il y a +dix ans que ces choses se sont passées.</p> + +<p>—Dix ans! répéta le jeune homme; lady Mowbray +ne doit plus être très-jeune.»</p> + +<p>Le comte ne répondit rien.</p> + +<p>«On m'a pourtant assuré à Aix, poursuivit Olivier, +qu'elle était toujours belle comme un ange, qu'elle était +grande, légère, agile, qu'elle galopait au bord des précipices +sur un vigoureux cheval, qu'elle dansait à merveille. +Elle doit avoir trente ans environ, n'est-ce pas, +monsieur?</p> + +<p>—Qu'importe son âge! dit le comte avec impatience. +Une femme n'a jamais que l'âge qu'elle paraît avoir, et +tout le monde vous l'a dit: lady Mowbray est toujours +belle. On vous l'a dit, n'est-ce pas?</p> + +<p>—On me l'a dit partout, à Aix, à Berne, à Gênes, +dans tous les lieux où elle a passé.</p> + +<p>—Elle est admirée et respectée, dit le comte.</p> + +<p>—Oh! monsieur, vous la connaissez, vous êtes son +ami peut-être? Je vous en félicite; quelle réputation plus +glorieuse que celle de savoir aimer? Que ce Buondelmonte +a dû être lier de retremper cette belle âme et de voir refleurir +cette plante courbée par l'orage!»</p> + +<p>Le comte fit une légère grimace de dédain. Il n'aimait +pas les phrases de roman, peut-être parce qu'il les avait +aimées jadis. Il regarda fixement le Genevois; mais +voyant que celui-ci se grisait décidément, il voulut en +profiter pour échanger avec un homme sincère et confiant +des idées qui le gênaient depuis longtemps.</p> + +<p>Sans se donner la peine de feindre beaucoup de désintéressement, +car Olivier n'était plus en était de faire de +très-clairvoyantes observations, le comte posa sa main +sur la sienne, afin d'appeler son attention sur le sens de +ses paroles.</p> + +<p>«Pensez-vous, lui demanda-t-il, qu'il ne soit pas plus +glorieux pour un homme d'ébranler la réputation, d'une +femme que de la rétablir quand elle a' reçu, à tort ou à +raison de notables échecs?</p> + +<p>—Ma foi, ce n'est pas mon opinion, dit Olivier. J'aimerais +mieux relever un temple que de l'abattre.</p> + +<p>—Vous êtes un peu romanesque, dit le comte.</p> + +<p>—Je ne m'en défends pas, cela est de mon âge; et ce +qui prouve que les exaltés n'ont pas toujours tort, c'est +que Buondelmonte fut récompensé d'une heure d'enthousiasme +par dix ans d'amour.</p> + +<p>—Lui seul pourrait être juge dans cette question,» +reprit le comte; et il se promena dans la chambre, les +mains derrière le dos et le sourcil froncé. Puis, craignant +de se laisser deviner, il jeta un regard de côté sur son compagnon. +Olivier avait la tête penchée en avant, le coude +dans son assiette, et l'ombre de ses cils, abaissés par un +doux assoupissement, se dessinait sur ses joues, que la +chaleur généreuse du vin colorait d'un rosé plus vif qu'à +l'ordinaire. Le comte continua de marcher silencieusement +dans la chambre jusqu'à ce que le claquement des +fouets et les pieds des chevaux eussent annoncé que la +calèche était prête. Le vieux domestique d'Olivier vint +lui offrir une pelisse fourrée que le jeune homme passa +en bâillant et en se frottant les yeux. Il ne s'éveilla tout +à fait que pour prendre le bras de Buondelmonte et le +forcer de monter le premier dans sa voiture, qui prit +aussitôt la route, de Florence. «Parbleu! dit-il en regardant +la nuit qui était sombre, ce temps de voleurs me +rappelle une histoire que j'ai entendu raconter sur lady +Mowbray.</p> + +<p>—Encore? dit le comte; lady Mowbray vous occupe +beaucoup.</p> + +<p>—Ne me demandiez-vous pas quel trait de son caractère +m'avait le plus enthousiasme? Je ne saurais dire +lequel; mais voici une aventure qui m'a rendu plus envieux +de voir lady Mowbray que Rome, Venise et Naples. +Vous allez me dire si celle-là est aussi vraie que la première. +Un jour qu'elle traversait les Apennins avec son +heureux amant Buondelmonte, ils furent attaqués par +des voleurs; le comte se défendit bravement contre trois +hommes; il en tua un, et luttait contre les deux autres +lorsque lady Mowbray, qui s'était presque évanouie dans +le premier accès de surprise, s'élança hors de la calèche +et tomba sur le cadavre du brigand que Buondelmonte +avait tué. Dans ce moment d'horreur, ranimée par une +présence d'esprit au-dessus de son sexe, elle vit à la +ceinture du brigand un grand pistolet dont il n'avait pas +eu le temps de faire usage, et que sa main semblait encore +presser. Elle écarta cette main encore chaude, arracha +le pistolet de la ceinture, et se jetant au milieu des +combattants, qui ne s'attendaient à rien de semblable, +elle déchargea le pistolet à bout portant dans la figure +d'un bandit qui tenait Buondelmonte à la gorge. Il tomba +roide mort, et Buondelmonte eut bientôt fait justice +du dernier. N'est-ce pas là encore une belle histoire, +monsieur?</p> + +<p>—Aussi belle que vraie, répéta Buondelmonte. Le +courage de lady Mowbray la soutint encore quelque temps +après cette terrible scène. Le postillon, à demi-mort de +peur, s'était tapi dans un fossé, les chevaux effrayés +avaient rompu leurs traits; le seul domestique qui accompagnât +les voyageurs était blessé et évanoui. Buondelmonte +et sa compagne furent obligés de réparer ce +désordre en toute hâte; car à tout instant d'autres bandits, +attirés par le bruit du combat, pouvaient fondre +sur eux, comme cela arrive souvent. Il fallut battre le +postillon pour le ranimer, bander la plaie du domestique, +qui perdait tout son sang, le porter dans la voiture, et +ratteler les chevaux. Lady Mowbray s'employa à toutes +les choses avec une force de corps et d'esprit vraiment +extraordinaire. Elle avisait à tous les expédients, et +trouvait toujours le plus sûr et le plus prompt moyen de +sortir d'embarras. Ses belles mains, souillées de sang, +rattachaient des courroies, déchiraient des vêtements, +soulevaient des pierres. Enfin tout fut réparé, et la voiture +se remit en route. Lady Mowbray s'assit auprès de +son amant, le regarda fixement, fit un grand cri et s'évanouit. +A quoi pensez-vous? ajouta le comte en voyant +Olivier tomber dans le silence et la méditation.</p> + +<p>—Je suis amoureux, dit Olivier.</p> + +<p>—De lady Mowbray?</p> + +<p>—Oui, de lady Mowbray.</p> + +<p>—Et vous allez sans doute à Florence pour le lui déclarer? +dit le comte.</p> + +<p>—Je vous répéterai le mot que vous me disiez tantôt: +«Pourquoi non?»</p> + +<p>—En effet, dit le comte d'un ton sec, pourquoi non?» +Puis il ajouta d'un autre ton, et comme s'il se parlait à +lui-même: «Pourquoi non?»</p> + +<p>«Monsieur, reprit Olivier après un instant de silence, +soyez assez bon pour confirmer ou démentir une troisième +histoire qui m'a été racontée à propos de lady Mowbray, +et qui me semble moins belle que les deux premières.</p> + +<p>—Voyons, monsieur.</p> + +<p>—On dit que le comte de Buondelmonte quitte lady +Mowbray.</p> + +<p>—Pour cela, monsieur, répondit le comte très-brusquement, +je n'en sais rien, et n'ai rien à vous dire.</p> + +<p>—Mais, moi, on me l'a assuré, reprit Olivier; et, +quelque triste que soit ce dernier dénoûment, il ne me +parait pas impossible.</p> + +<p>—Mais que vous importe? dit le comte.</p> + +<p>—Vous êtes le comte de Buondelmonte,» dit Olivier, +vivement frappé de l'accent de son compagnon; et lui +saisissant le bras, il ajouta: «Et vous ne quittez pas +lady Mowbray?</p> + +<p>—Je suis le comte de Buondelmonte, répondit celui-ci; +le saviez-vous, monsieur?</p> + +<p>—Sur mon honneur! non.</p> + +<p>—En ce cas vous n'avez pu m'offenser. Mais parlons +d'autre chose.»</p> + +<p>Ils essayèrent, mais la conversation languit bientôt. +Tous deux étaient contraints. Ils prirent d'un commun +accord le parti de feindre le sommeil. Aux premiers +rayons du jour, Olivier, qui avait fini par s'endormir +tout de bon, s'éveilla au milieu de Florence. Le comte +prit congé de lui avec une cordialité à laquelle il avait eu +le temps de se préparer.</p> + +<p>«Voici ma demeure, lui dit-il en lui montrant un des +plus beaux palais de la ville, devant lequel le postillon +s'était arrêté; et au cas où vous oublieriez le chemin, +vous me permettrez d'aller vous chercher pour vous servir +de guide moi-même. Puis-je savoir où vous descendrez, +et à quelle heure je pourrai, sans vous déranger, +aller vous offrir mes remerciements et mes services?</p> + +<p>—Je n'en sais rien encore, répondit Olivier un peu +embarrassé; mais il est inutile que vous preniez cette +peine. Aussitôt que je serai reposé, j'irai vous demander +vos bons offices dans cette ville, où je ne connais personne.</p> + +<p>—J'y compte, répondit Buondelmonte en lui tendant +la main.</p> + +<p>—Je m'en garderai bien,» pensa le Genevois en lui +rendant sa politesse. Ils se séparèrent.</p> + +<p>«J'ai fait une belle école! se disait Olivier le lendemain +matin en s'éveillant dans la meilleure hôtellerie de Florence; +je commence bien! Aussi cet homme est fou +d'avoir pris au sérieux les divagations d'un étourdi à +moitié ivre. J'ai réussi toutefois à me fermer la porte de +lady Mowbray, moi qui désirais tant la connaître! c'est +horriblement désagréable, après tout....» Il appela son +valet de chambre pour qu'il lui fit la barbe, et s'impatientait +sérieusement de ne pouvoir retrouver dans son +nécessaire une certaine savonnette au garafoli qu'il avait +achetée à Parme, lorsque le comte de Buondelmonte entra +dans sa chambre.</p> + +<p>«Pardonnez-moi si j'entre en ami sans me faire annoncer, +lui dit-il d'un air riant et ouvert; j'ai su en bas +que vous étiez éveillé, et je viens vous chercher pour +déjeuner avec moi chez lady Mowbray.»</p> + +<p>Olivier s'aperçut que le comte cherchait dans ses yeux +à deviner l'effet de cette nouvelle. Malgré sa candeur, il +ne manquait pas d'une certaine défiance des autres; il +avait en même temps une honnête confiance en son propre +jugement. On pouvait l'affliger, mais non le jouer ou +l'intimider.</p> + +<p>«De tout mon coeur, répondit-il avec assurance, et +je vous remercie, mon cher compagnon de voyage, de +m'avoir procuré cette faveur. Maintenant nous sommes +quittes.»</p> + +<p>Les manières cordiales et franches de Buondelmonte +ne se démentirent point. Seulement, comme le jeune +étranger, tout en se hâtant, donnait des soins minutieux +à sa toilette, le comte ne put réprimer un sourire qu'Olivier +saisit au fond de la glace devant laquelle il nouait +sa cravate. «Si nous faisons une guerre d'embûches, +pensa-t-il, c'est fort bien; avançons.» Il ôta sa cravate, +et gronda son domestique de lui en avoir donné une mal +pliée. Le vieux Hantz en apporta une autre. «J'en aimerais +mieux un bleu de ciel,» dit Olivier; et quand +Hantz eut apporté la cravate bleu de ciel, Olivier les +examina l'une après l'autre d'un air d'incertitude et de +perplexité.</p> + +<p>«S'il m'était permis de donner mon avis, dit le valet +de chambre timidement...</p> + +<p>—Vous n'y entendez rien, dit gravement Olivier; +monsieur le comte, je m'en rapporte à vous, qui êtes un +homme de goût: laquelle de ces deux couleurs convient +le mieux au ton de ma figure?</p> + +<p>—Lady Mowbray, répondit le comte en souriant, ne +peut souffrir ni le bleu ni le rose.</p> + +<p>—Donnez-moi une cravate noire, dit Olivier à son +domestique.»</p> + +<p>La voiture du comte les attendait à la porte. Olivier y +monta avec lui. Ils étaient contraints tous deux, et cependant +il n'y parut point. Buondelmonte avait trop d'habitude +du monde pour ne pas sembler ce qu'il voulait +être! Olivier avait trop de résolution pour laisser voir +son inquiétude. Il pensait que si lady Mowbray était +d'accord avec Buondelmonte pour se moquer de lui, sa +situation pouvait devenir difficile; mais si Buondelmonte +était seul de son parti, il pouvait être agréable de le +tourmenter un peu. En secret, leur première sympathie +avait fait place à une sorte d'aversion. Olivier ne pouvait +pardonner au comte de l'avoir laissé parler à tort et à +travers sans se nommer; le comte avait sur le coeur, non +les étourderies qu'Olivier avait débitées la veille, mais le +peu de repentir ou de confusion qu'il en montrait.</p> + +<p>Lady Mowbray habitait un palais magnifique; le +comte mit quelque affectation à y entrer comme chez lui, +et à parler aux domestiques comme s'ils eussent été les +siens. Olivier se tenait sur ses gardes et observait les +moindres mouvements de son guide. La pièce où ils attendirent +était décorée avec un art et une richesse dont le +comte semblait orgueilleux, bien qu'il n'y eût coopéré +ni par son argent ni par son goût. Cependant il fit les +honneurs des tableaux de lady Mowbray comme s'il avait +été son maître de peinture, et semblait jouir de l'émotion +insurmontable avec laquelle Olivier attendait l'apparition +de lady Mowbray.</p> + +<p>Metella Mowbray était fille d'une Italienne et d'un Anglais; +elle avait les yeux noirs d'une Romaine et la blancheur +rosée d'une Anglaise. Ce que les lignes de sa beauté +avaient d'antique et de sévère était adouci par une expression +sereine et tendre qui est particulière aux visages +britanniques. C'était l'assemblage des deux plus beaux +types. Sa figure avait été reproduite par tous les peintres +et sculpteurs de l'Italie; mais malgré cette perfection, malgré +ces triomphes, malgré la parure exquise qui faisait +ressortir tous ses avantages, le premier regard qu'Olivier +jeta sur elle lui dévoila le secret tourment du comte +de Buondelmonte: Metella n'était plus jeune...</p> + +<p>Aucun des prestiges du luxe qui l'entourait, aucune +des gloires don't l'admiration universelle l'avait couronnée, +aucune des séductions qu'elle pouvait encore exercer, +ne la défendirent de ce premier arrêt de condamnation +que le regard d'un homme jeune lance à une femme +qui ne l'est plus. En un clin d'oeil, en une pensée, Olivier +rapprocha de cette beauté si parfaite et si rare le +souvenir d'une fraîche et brutale beauté de Suissesse. Les +sculpteurs et les peintres en eussent pensé ce qu'ils auraient +voulu; Olivier se dit qu'il valait toujours mieux +avoir seize ans que cet âge problématique dont les femmes +cachent le chiffre comme un affreux secret.</p> + +<p>Ce regard fut prompt; mais il n'échappa point au +comte, et lui fit involontairement mordre sa lèvre inférieure.</p> + +<p>Quant à Olivier, ce fut l'affaire d'un instant; il se remit +et veilla mieux sur lui-même: il se dit qu'il ne serait +point amoureux, mais qu'il pouvait fort bien, sans se +compromettre, agir comme s'il l'était; car si lady Mowbray +n'avait plus le pouvoir de lui faire faire des folies, +elle valait encore là peine qu'il en fit pour elle. Il se trompait +peut-être; peut-être une femme en a-t-elle le pouvoir +tant qu'elle en a le droit.</p> + +<p>Le comte, dissimulant aussi sa mortification, présenta +Olivier à lady Mowbray avec toutes sortes de cajoleries +hypocrites pour l'un et pour l'autre; et au moment, où +Metella tendait sa main au Genevois en le remerciant du +service qu'il avait rendu à <i>son ami</i>, le comte ajouta: +«Et vous devez aussi le remercier de l'enthousiasme +passionné qu'il professe pour vous, madame. Celui-ci +mérite plus que les autres: il vous a adorée avant de +vous voir.»</p> + +<p>Olivier rougit jusqu'aux yeux, mais lady Mowbray +lui adressa un sourire plein de douceur et de bonté; et, +lui tendant la main, «Soyons donc amis, lui dit-elle, car +je vous dois un dédommagement pour cette mauvaise +plaisanterie de monsieur.</p> + +<p>—Soyez ou non sa complice, répondit Olivier, il vous +a dit ce que je n'aurais jamais osé vous dire. Je suis trop +payé de ce que j'ai fait pour lui.» Et il baisa résolument +la main de lady Mowbray.</p> + +<p>«L'insolent!» pensa le comte.</p> + +<p>Pendant le déjeuner, le comte accabla sa maîtresse de +petits soins et d'attentions. Sa politesse envers Olivier +ne put dissimuler entièrement son dépit; Olivier cessa +bientôt de s'en apercevoir. Lady Mowbray, de pâle, nonchalante +et un peu triste, qu'elle était d'abord, devint +vermeille, enjouée et brillante. On n'avait exagéré ni +son esprit ni sa grâce. Lorsqu'elle eut parlé, Olivier la +trouva rajeunie de dix ans; cependant son bon sens naturel +l'empêcha de se tromper sur un point important. Il +vit que Metella, sincère dans sa bienveillance envers lui, +ne tirait sa gaieté, son plaisir et son <i>rajeunissement</i> que +des attentions affectueuses du comte. «Elle l'aime encore, +pensa-t-il, et lui l'aimera tant qu'elle sera aimée +des autres.»</p> + +<p>Dès ce moment il fut tout à fait à son aise, car il +comprit ce qui se passait entre eux, et il s'inquiéta peu +de ce qui pouvait se passer en lui-même; il était encore +trop tôt.</p> + +<p>Le comte vit que Metella avait charmé son adversaire; +il crut tenir la victoire. Il redoubla d'affection +pour elle, afin qu'Olivier se convainquît bien de sa défaite.</p> + +<p>A trois heures il offrit à Olivier, qui se retirait, de le +reconduire chez lui, et, au moment de quitter Metella, il +lui baisa deux fois la main si tendrement qu'une rougeur +de plaisir et de reconnaissance se répandit sur le +visage de lady Mowbray. L'expression du bonheur dans +l'amour semble être exclusivement accordée à la jeunesse, +et quand on la rencontre sur un front flétri par +les années, elle y jette de magiques éclairs. Metella +parut si belle en cet instant que Buondelmonte en eut +de l'orgueil, et, passant son bras sous celui d'Olivier, il +lui dit en descendant l'escalier: «Eh bien! mon cher +ami, êtes-vous toujours amoureux de ma maîtresse?</p> + +<p>—Toujours, répondit hardiment Olivier, quoiqu'il +n'en pensât pas un mot.</p> + +<p>—Vous y mettez de l'obstination.</p> + +<p>—Ce n'est pas ma faute, mais bien la vôtre. Pourquoi +vous êtes-vous emparé de mon secret et pourquoi +l'avez-vous révélé? A présent nous jouons jeu sur table.</p> + +<p>—Vous avez la conscience de votre habileté!</p> + +<p>—Pas du tout, l'amour est un jeu de hasard.</p> + +<p>—Vous êtes très-facétieux!</p> + +<p>—Et vous donc, monsieur le comte!»</p> + +<p>Olivier consacra plusieurs jours à parcourir Florence. +Il pensa peu à lady Mowbray; il aurait fort bien pu +l'oublier s'il ne l'eût pas revue. Mais un soir il la vit au +spectacle, et il crut devoir aller la saluer dans sa loge. +Elle était magnifique aux lumières et en grande toilette; +il en devint amoureux et résolut de ne plus la voir.</p> + +<p>Lady Mowbray s'était maintenue miraculeusement +belle au delà de l'âge marqué pour le déclin du règne +des femmes; mais, depuis un an, le temps inexorable +semblait vouloir reprendre ses droits sur elle et lui faire +sentir le réveil de sa main endormie. Souvent, le matin, +Metella, en se regardant sans parure devant sa glace, +jetait un cri d'effroi à l'aspect d'une ride légère creusée +durant la nuit sur les plans lisses et nobles de son visage +et de son cou. Elle se défendait encore avec orgueil de +la tentation de se mettre du rouge, comme faisaient autour +d'elle les femmes de son âge. Jusque-là elle avait pu +braver le regard d'un homme en plein midi; mais des +nuances ternes s'étendaient au contour de ses joues, et +un reflet bleuâtre encadrait ses grands yeux noirs. Elle +voyait déjà ses rivales se réjouir autour d'elle et lui faire +un meilleur accueil à mesure qu'elles la trouvaient moins +redoutable.</p> + +<p>Dans le monde on disait qu'elle était si affectée de +vieillir qu'elle en était malade. Les femmes assuraient +déjà qu'elle se teignait les cheveux et qu'elle avait plusieurs +fausses dents. Le comte de Buondelmonte savait +bien que c'étaient autant de calomnies; mais il s'en affectait +peut-être plus sincèrement que d'une vérité qui +serait restée secrète. Il avait été trop heureux, trop envié +depuis dix ans, pour que les jouissances de la vanité, +qui sont les plus durables de toutes; n'eussent pas fait +pâlir celles de l'amour. L'attachement et la fidélité de la +plus belle et de la plus aimable des femmes avaient-ils +développé en lui un immense orgueil, ou l'avaient-ils +seulement nourri?</p> + +<p>Je n'en sais rien: Toutes les personnes que je connais +ont eu vingt ans; et mes études psychologiques me portent +à croire que presque tout le monde est capable d'avoir +vingt ans, ne fût-ce qu'une fois en sa vie. Mais le +comte en eut trente et demi le jour où lady Mowbray en +eut.... (je suis trop bien élevé pour tracer un chiffre qui +désignerait au juste ce que j'appellerai, sans offenser ni +compromettre personne, l'âge <i>indéfinissable</i> d'une femme); +et le comte, qui avait tiré une grande gloire de la préférence +de lady Mowbray, commença à jouer dans le monde +un rôle moitié honorable, moitié ridicule, qui fit beaucoup +souffrir sa vanité. Dix ans apportent dans toutes +les passions possibles beaucoup de calme et de raisonnement: +L'amitié, lorsqu'elle n'est qu'une survivance de +l'amour, est plus susceptible de calcul et plus froide dans +ses jugements. Une telle amitié (que deux ou trois exceptions +qui sont dans le monde me le pardonnent!) +n'est point héroïque de sa nature. L'amitié de Buondelmonte +pour Metella vit d'un oeil très-clairvoyant les +chances d'ennui et de dépendance qui allaient s'augmentant +d'un côté, de l'autre les chances d'avenir et de +triomphe qui étaient encore vertes et séduisantes. Une +certaine princesse allemande; grande liseuse de romans +et renommée pour le luxe de ses équipages, débitait des +oeillades sentimentales qui, au spectacle, attiraient dans +leur direction magnétique tous les yeux vers la loge du +comte. Une prima donna, pour laquelle quantité de colonels +s'étaient battus en duel, invitait souvent le comte +à ses soupers et le raillait de sa vie bourgeoise et retirée.</p> + +<p>Des jeunes gens, dont il faisait du reste l'admiration par +ses gilets et les pierres gravées de ses bagues, lui reprochaient +sérieusement la perte de sa liberté. Enfin il ne +voyait plus personne se lever et se dresser sur la pointe +des pieds quand lady Mowbray, appuyée sur son bras, +paraissait en public. Elle était encore belle, mais tout le +monde le savait; on l'avait tant vue, tant admirée! il y +avait si longtemps qu'on l'avait proclamée la reine de +Florence, qu'il n'était plus question d'elle et que la +moindre pensionnaire excitait plus d'intérêt. Les femmes +osaient aborder les modes que la seule lady Mowbray +avait eu le droit de porter; on ne disait plus le moindre +mal d'elle, et le comte entendait avec un plaisir diabolique +répéter autour de lui que sa conduite était exemplaire, +et que c'était une bien belle chose que de s'abuser +aussi longtemps sur les attraits de sa maîtresse.</p> + +<p>La douleur de Metella, en se voyant négligée de celui +qu'elle aimait exclusivement, fut si grande que sa santé +s'altéra, et que les ravages du temps firent d'effrayants +progrès. Le refroidissement de Buondelmonte en fit à +proportions égales; et lorsque le jeune Olivier les vit ensemble, +lady Mowbray n'en était plus à compter son bonheur +par années, mais par heures.</p> + +<p>«Savez-vous, ma chère Metella, lui dit le comte le +lendemain du jour où elle avait rencontré Olivier au +spectacle, que ce jeune Suisse est éperdument amoureux +de vous?</p> + +<p>—Est-ce que vous auriez envie de me le faire croire? +dit lady Mowbray en s'efforçant de prendre un ton enjoué: +voilà au moins la dixième fois depuis quinze jours +que vous me le répétez!</p> + +<p>—Et quand vous le croiriez, dit assez sèchement le +comte, qu'est-ce que cela me ferait?»</p> + +<p>Metella eut envie de lui dire qu'il n'avait pas toujours +été aussi insouciant; mais elle craignit de tomber dans +les phrases du vocabulaire des femmes abandonnées, elle +garda le silence.</p> + +<p>Le comte se promena quelque temps dans l'appartement +d'un air sombre.</p> + +<p>«Vous vous ennuyez, mon ami? lui dit-elle avec douceur.</p> + +<p>—Moi! pas du tout! Je suis un peu souffrant.» + +Lady Mowbray se tut de nouveau, et le comte continua à se +promener en long et en large. Quand il la regarda, il +s'aperçut qu'elle pleurait. «Eh bien! qu'est-ce que vous +avez? lui dit-il en feignant la plus grande surprise. Vous +pleurez parce que j'ai un peu mal à la gorge.</p> + +<p>—Si j'étais sûre que vous souffrez, je ne pleurerais +pas.</p> + +<p>—Grand merci, milady!</p> + +<p>—J'essaierais de vous soulager; mais je crois que +votre mal est sans remède.</p> + +<p>—Quel est donc mon mal, s'il vous plaît?</p> + +<p>—Regardez-moi, monsieur, répondit-elle en se levant +et en lui montrant son visage flétri; votre mal est +écrit sur mon front....</p> + +<p>—Vous êtes folle, répondit-il en levant les épaules, +ou plutôt, vous êtes furieuse de vieillir! Est-ce ma faute, +à moi? puis-je l'empêcher?</p> + +<p>—Oh! certainement, Luigi, répondit Metella, vous +auriez pu l'empêcher encore!» Elle retomba sur son fauteuil, +pâle, tremblante, et fondit en larmes.</p> + +<p>Le comte fut attendri, puis contrarié; et, cédant au +dernier mouvement, il lui dit brutalement: «Parbleu! +madame, vous ne devriez pas pleurer; cela ne vous embellira +pas.» Et il sortit avec colère.</p> + +<p>«Il faut absolument que cela finisse, pensa-t-il +quand il fut dans la rue. Il n'est pas en mon pouvoir de +feindre plus longtemps un amour que je ne ressens plus. +Tous ces ménagements ressemblent à l'hypocrisie. Ma +faiblesse d'ailleurs prolonge l'incertitude et les souffrances +de cette malheureuse femme. C'est une sorte d'agonie +que nous endurons tous deux. Il faut couper ce +lien, puisqu'elle ne veut pas le dénouer.»</p> + +<p>Il retourna sur ses pas et la trouva évanouie dans les +bras de ses femmes: il en fut touché et lui demanda pardon. +Quand il la vit plus calme, il se retira plus mécontent +lui-même que s'il l'eût laissée furieuse. «Il est +donc décidé, se dit-il en serrant les poings sous son manteau, +que je n'aurai pas l'énergie de me débarrasser d'une +femme!» Il s'excita tant qu'il put à prendre un parti +décisif, et toujours, au moment d'en adopter un, il sentit +qu'il n'aurait pas le courage de braver le désespoir +de Metella. Après tout, que ce fût par vanité ou par tendresse, +il l'avait aimée, il avait vécu dix ans heureux +auprès d'elle, il lui devait en partie l'éclat de sa position +dans le monde, et il y avait des jours où elle était encore +si belle qu'on le proclamait heureux: il était heureux +ces jours-là. «Cependant il le faut, pensa-t-il; car +dans peu de temps elle sera décidément laide: je ne +pourrai plus la souffrir, et je ne serai pas assez fort pour +lui cacher mon dégoût. Alors notre rupture sera éclatante +et rude. Il vaudrait mieux qu'elle se fit à l'amiable +dès à présent....»</p> + +<p>Il se promena seul pendant une heure au clair de la +lune. Il était tellement malheureux que lady Mowbray +serait venue au-devant de ses desseins si elle avait su +combien il était rongé d'ennui. Enfin il s'arrêta au milieu +de la rue; et, regardant autour de lui dans une sorte de +détresse, il vit qu'il était devant l'hôtel où logeait Olivier. +Il y entra précipitamment, je ne sais pas bien pourquoi, +et peut-être ne le savait-il pas non plus lui-même.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, il demanda le Genevois, et apprit avec +plaisir qu'il était chez lui. Il le trouva se disposant à +aller au bal chez un banquier auquel il était recommandé. +Olivier fut surpris de l'agitation du comte. Il ne l'avait +pas encore vu ainsi, et ne savait que penser de son air +inquiet et de ses fréquentes contradictions. Rien de ce +qu'il disait ne semblait être dans ses habitudes ni dans +son caractère. Enfin, après un quart d'heure de cette +étrange manière d'être, Buondelmonte lui pressa la main +avec effusion, le conjura de venir souvent chez lady +Mowbray. Après lui avoir fait mille politesses exagérées, +il se retira précipitamment, comme un homme qui +vient de commettre un crime.</p> + +<p>Il retourna chez lady Mowbray: il la trouva souffrante +et prête à se mettre au lit. Il l'engagea à se distraire +et à venir avec lui au bal chez le banquier A..... +Metella n'en avait pas la moindre envie; mais, voyant +que le comte le désirait vivement, elle céda pour lui +faire plaisir, et ordonna à ses femmes de préparer sa +toilette.</p> + +<p>«Vraiment, Luigi, lui dit-elle en s'habillant, je ne +vous comprends plus. Vous avez mille caprices: avant-hier +je désirais aller au bal de la princesse Wilhelmine, +et vous m'en avez empêchée; aujourd'hui....</p> + +<p>—Ah! c'était bien différent: j'avais un rhume effroyable +ce jour-là.... Je tousse encore un peu....</p> + +<p>—On m'a dit cependant....</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'on vous a dit? et qui est-ce qui vous +l'a dit?</p> + +<p>—Oh! c'est le jeune Suisse avec lequel vous avez +voyagé, et que j'ai vu au spectacle hier soir; il m'a dit +qu'il vous avait rencontré la veille au bal chez la princesse +Wilhelmine.</p> + +<p>—Ah! madame, dit le comte, je comprends très-bien +les raisons de M. Olivier de Genève pour me calomnier +auprès de vous!</p> + +<p>—Vous calomnier, dit Metella en levant les épaules. +Est-ce qu'il sait que vous m'avez fait un mensonge?</p> + +<p>—Est-ce que vous allez mettre cette robe-là, milady? +interrompit le comte. Oh! mais vous négligez votre toilette +déplorablement!</p> + +<p>—Cette robe arrive de France, mon ami; elle est de +Victorine, et vous ne l'avez pas encore vue.</p> + +<p>—Mais une robe de velours violet! c'est d'une sévérité +effrayante.</p> + +<p>—Attendez donc: il y a des noeuds et des torsades +d'argent qui lui donnent beaucoup d'éclat.</p> + +<p>—Ah! c'est vrai! voilà une toilette très-riche et très-noble. +On a beau dire, Metella, c'est encore vous qui +avez la mise la plus élégante, et il n'y a pas une femme +de vingt ans qui puisse se vanter d'avoir une taille aussi +belle....</p> + +<p>—Hélas! dit Metella, je ne sens plus la souplesse que +j'avais autrefois; ma démarche n'est plus aussi légère; il +me semble que je m'affaisse et que je suis moins grande +d'une ligne chaque jour.</p> + +<p>—Vous êtes trop sincère et trop bonne, ma chère +lady, dit le comte en baissant la voix. Il ne faut pas dire +cela, surtout devant vos soubrettes; ce sont des babillardes +qui iront le répéter dans toute la ville.</p> + +<p>—J'ai un délateur qui parlera plus haut qu'elles, répondit +Metella: c'est votre indifférence.</p> + +<p>—Ah! toujours des reproches! Mon Dieu! qu'une +femme qui se croit offensée est cruelle dans sa plainte et +persévérante dans sa vengeance!</p> + +<p>—Vengeance! moi, vengeance! dit Metella.</p> + +<p>—Non, je me sers d'un mot inconvenant, ma chère +lady; vous êtes douce et généreuse, en ai-je jamais douté! +Allons, ne nous querellons pas, au nom du ciel! Ne prenez +pas votre air abattu et fatigué. Votre coiffure est +bien plate, ne trouvez-vous pas?</p> + +<p>—Vous aimez ces bandeaux lisses avec un diamant +sur le front....</p> + +<p>—Je trouve qu'à présent les tresses descendant le +long des joues, à la manière des reines du moyen âge, +vous vont encore mieux.</p> + +<p>—Il est vrai que mes joues ne sont plus très-rondes, +et qu'on les voit moins avec des tresses. Francesca, faites-moi +des tresses.</p> + +<p>—Metella, dit le comte lorsqu'elle fut coiffée, pourquoi +ne mettez-vous pas de rouge?</p> + +<p>—Hélas! il est donc temps que j'en mette, répondit-elle +tristement. Je me flattais de n'en jamais avoir +besoin.</p> + +<p>—C'est une folie, ma chère; est-ce que tout le monde +n'en met pas? Les plus jeunes femmes en ont.</p> + +<p>—Vous haïssez le fard, et vous me disiez souvent que +vous préfériez ma pâleur à une fraîcheur factice.</p> + +<p>—Mais la dernière fois que vous êtes sortie, on vous +a trouvée bien pâle.... On ne va pas au bal uniquement +pour son amant.</p> + +<p>—J'y vais uniquement pour vous aujourd'hui, je vous +jure.</p> + +<p>—Ah! milady, c'est à mon tour de dire qu'il n'en fut +pas toujours ainsi! <i>Autrefois</i> vous étiez un peu fière de +vos triomphes.</p> + +<p>—J'en étais fière à cause de vous, Luigi; à présent +qu'ils m'échappent et que je vous vois souffrir, je voudrais +me cacher. Je voudrais éteindre le soleil et vivre +avec vous dans les ténèbres.</p> + +<p>—Ah! vous êtes en veine de poésie, milady. J'ai +trouvé tout à l'heure votre Byron ouvert à cette belle +page des ténèbres; je ne m'étonne pas de vous voir des +idées sombres. Eh bien! le rouge vous sied à merveille. +Regardez-vous, vous êtes superbe. Allons, Francesca, +apportez les gants et l'éventail de milady. Voici votre +bouquet, Metella; c'est moi qui l'ai apporté; c'est un +droit que je ne veux pas perdre.»</p> + +<p>Metella prit le bouquet, regarda tendrement le comte +avec un sourire sur les lèvres et une larme dans les yeux. +«Allons, venez, mon amie, lui dit-il. Vous allez être encore +une fois la reine du bal.»</p> + +<p>Le bal était somptueux; mais, par un de ces hasards +facétieux qui se rencontrent souvent dans le monde, il y +avait une quantité exorbitante de femmes laides et vieilles. +Parmi les jeunes et les agréables, il y en avait peu de +vraiment jolies. Lady Mowbray eut donc un très-grand +succès; et Olivier, qui ne s'attendait pas à la rencontrer, +s'abandonna à sa naïve admiration. Dès que le comte le +vit auprès de lady Mowbray, il s'éloigna, et dès qu'il les +vit s'éloigner l'un de l'autre, il prit le bras d'Olivier, et, +sous le premier prétexte venu, il le ramena auprès de Metella. +«Vous m'avez dit en route que vous aviez vu Goëthe, +dit-il au voyageur; parlez donc de lui à milady. +Elle est si avide d'entendre parler du vieux Faust qu'elle +voulait m'envoyer à Weimar tout exprès pour lui rapporter +les dimensions exactes de son front. Heureusement +pour moi, le grand homme est mort au moment où +j'allais me mettre en route.» Buondelmonte tourna sur ses +talons fort habilement en achevant sa phrase, et laissa +Olivier parler de Goëthe à lady Mowbray.</p> + +<p>Metella, qui l'avait d'abord accueilli avec une politesse +bienveillante, l'écouta peu à peu avec intérêt. Olivier +n'avait pas infiniment d'esprit, mais il avait fait beaucoup +de bonnes lectures; il avait de la vivacité, de l'enthousiasme, +et, ce qui est extrêmement rare chez les +jeunes gens, pas la moindre affectation. Avec lui, on n'était +pas forcé de pressentir le grand homme en herbe, la +puissance intellectuelle méconnue et comprimée; c'était +un vrai Suisse pour la franchise et le bon sens, une sorte +d'Allemand pour la sensibilité et la confiance; il n'avait +rien de français, ce qui plut infiniment à Metella.</p> + +<p>Vers la fin du bal le comte revint auprès d'eux, et, les +retrouvant ensemble, il se sentit joyeux et triompha intérieurement +de son habileté. Il laissa Olivier donner le +bras à lady Mowbray pour la reconduire à sa voiture, et +les suivit par derrière avec une discrétion vraiment maritale.</p> + +<p>Le lendemain, il fit à Metella le plus pompeux éloge du +jeune Suisse, et l'engagea à lui écrire un mot pour l'inviter +à dîner. Après le dîner, il se fit appeler dehors pour +une prétendue affaire imprévue, et les laissa ensemble +toute la soirée. Comme il revenait seul et à pied, il vit +deux jeunes bourgeois de la ville arrêtés devant le balcon +de lady Mowbray, et il s'arrêta pour entendre leur +conversation.</p> + +<p>«Vois-tu la taille de lady Mowbray au clair de la lune? +On dirait une belle statue sur une terrasse.</p> + +<p>—Le comte est aussi un beau cavalier. Comme il est +grand et mince!</p> + +<p>—Ce n'est pas le comte de Buondelmonte; celui-ci est +plus grand de toute la tête. Qui diable est-ce donc? je ne +le connais pas.</p> + +<p>—C'est le jeune duc d'Asti.</p> + +<p>—Non, je viens de le voir passer en sédiole.</p> + +<p>—Bah! ces grandes dames ont tant d'adorateurs, +celle-là qui est si belle surtout! Le comte de Buondelmonte +doit être fier!...</p> + +<p>—C'est un niais. Il s'amuse à faire la cour à cette +grosse princesse allemande, qui a des yeux de faïence et +des mains de macaroni, tandis qu'il y a dans la ville un +petit étranger nouvellement débarqué qui donne le bras +à madame Metella, et qui change d'habit sept fois par +jour pour lui plaire.</p> + +<p>—Ah! parbleu! c'est lui que nous voyons là-haut sur +le balcon. Il a l'air de ne pas s'ennuyer.</p> + +<p>—Je ne m'ennuierais pas à sa place.</p> + +<p>—Il faut que Buondelmonte soit bien fou!»</p> + +<p>Le comte entra dans le palais et traversa les appartements +avec agitation. Il arriva à l'entrée de la terrasse, +et s'arrêta pour regarder Metella et Olivier, dont les +silhouettes se dessinaient distinctement sur le ciel pur et +transparent d'une belle soirée. Il trouva le Genevois bien +près de sa maîtresse; il est vrai que celle-ci regardait +d'un autre côté et semblait rêver à autre chose; mais un +sentiment de jalousie et d'orgueil blessé s'alluma dans +l'âme italienne du comte. Il s'approcha d'eux et leur +parla de choses indifférentes. Lorsqu'ils rentrèrent tous +trois dans le salon, Buondelmonte remarqua tout haut +que Metella avait été bien préoccupée; car elle n'avait +pas fait allumer les bougies, et il se heurta à plusieurs +meubles pour atteindre à une sonnette, ce qui acheva de +le mettre de très-mauvaise humeur.</p> + +<p>Le jeune Olivier n'avait pas assez de fatuité pour s'imaginer +qu'il pouvait consoler Metella de l'abandon de +son amant. Quoiqu'elle ne lui eût fait aucune confidence, +il avait pénétré facilement son chagrin, et il en voyait la +cause. Il la plaignait sincèrement et l'en aimait davantage. +Cette compassion, jointe à une sorte de ressentiment +des persiflages du comte, lui inspirait l'envie de le contrarier. +Il vit avec joie que le dépit avait pris la place +de cette singulière affectation de courtoisie, et il reprit la +conversation sur un ton de sentimentalité que le comte +était peu disposé à goûter. Metella, surprise de voir son +amant capable encore d'un sentiment de jalousie, s'en +réjouit, et, femme qu'elle était, se plut à l'augmenter en +accordant beaucoup d'attention au Genevois. Si ce fut +une scélératesse, elle fut excusable, et le comte l'avait +bien méritée. Il devint âcre et querelleur, au point que +lady Mowbray, qui vit Olivier très-disposé à lui tenir +tête, craignit une scène ridicule et fit entendre au jeune +homme qu'il eût à se retirer. Olivier comprit fort bien; +mais il affecta la gaucherie d'un campagnard, et parut ne +se douter de rien jusqu'à ce que Metella lui eût dit tout bas: +«Allez-vous-en, mon cher monsieur, je vous en prie.»</p> + +<p>Olivier feignit de la regarder avec surprise.</p> + +<p>«Allez, ajouta-t-elle, profitant d'un moment où le +comte allait prendre le chapeau d'Olivier pour le lui présenter; +vous m'obligerez; je vous reverrai....</p> + +<p>—Madame, le comte s'apprête à me faire une impertinence; +il tient mon chapeau; je vais être obligé de le +traiter de fat; que faut-il que je fasse?</p> + +<p>—Rien; allez-vous-en et revenez demain soir.»</p> + +<p>Olivier se leva: «Je vous demande pardon, monsieur +le comte, dit-il; vous vous trompez, c'est mon chapeau +que vous prenez pour le vôtre; veuillez me le rendre, je +vais avoir l'honneur de vous saluer.»</p> + +<p>Le comte, toujours prudent, non par absence de courage +(il était brave), mais par habitude de circonspection +et par crainte du ridicule, fut enchanté d'en être quitte +ainsi. Il lui remit son chapeau et le quitta poliment; +mais, dès qu'il fut parti, il le déclara souverainement insipide, +mal appris et ridicule. «Je ne sais comment vous +avez fait pour supporter ce personnage, dit-il à Metella; +il faut que vous ayez une patience angélique.</p> + +<p>—Mais il me semble, mon ami, que c'est vous qui +m'avez priée de l'inviter, et vous me l'avez laissé sur les +bras ensuite.</p> + +<p>—Depuis quand êtes-vous si Agnès que vous ne sachiez +pas vous débarrasser d'un fat importun? Vous n'êtes +plus dans l'âge de la gaucherie et de la timidité.»</p> + +<p>Metella se sentit vivement offensée de cette insolence; +elle répondit avec aigreur; le comte s'emporta, et lui dit +tout ce que depuis longtemps il n'osait pas lui dire. Metella +comprit sa position, et, en s'éclairant sur son malheur, +elle retrouva l'orgueil que son affection irréprochable +envers le comte devait lui inspirer.</p> + +<p>«Il suffit, monsieur, lui dit-elle; il ne fallait pas me +faire attendre si longtemps la vérité. Vous m'avez trop +fait jouer auprès de vous un rôle odieux et ridicule. Il +est temps que je comprenne celui que mon âge et le vôtre +m'imposent: je vous rends votre liberté.»</p> + +<p>Il y avait longtemps que le comte aspirait à ce jour de +délivrance; il lui avait semblé que le mot échappé aux +lèvres de Metella le ferait bondir de joie. Il avait trop +compté sur la force que nous donne l'égoïsme. Quand il +entendit ce mot si étrange entre eux, quand il vit en face +ce dénoûment triste et honteux à une vie d'amour et de +dévouement mutuels, il eut horreur de Metella et de lui-même; +il demeura pâle et consterné. Puis un violent +sentiment de colère et de jalousie s'empara de lui.</p> + +<p>«Sans doute, s'écria-t-il, cet aveu vous tardait, madame! +En vérité, vous êtes très-jeune de coeur, et je vous +faisais injure en voulant compter vos années. Vous avez +promptement rencontré le réparateur de mes torts et le +consolateur de vos peines. Vous comptez recourir à lui +pour oublier les maux que je vous ai causés, n'est-ce +pas? Mais il n'en sera pas ainsi; demain, un de nous +deux, madame, sera près de vous. L'autre ne vous disputera +plus jamais à personne. Dieu ou le sort décideront +de votre joie ou de votre désespoir.»</p> + +<p>Metella ne s'attendait point à cette bizarre fureur. La +malheureuse femme se flatta d'être encore aimée; elle +attribua tout ce que le comte lui avait dit d'abord à la +colère. Elle se jeta dans ses bras, lui fit mille serments, +lui jura qu'elle ne reverrait jamais Olivier s'il le désirait, +et le supplia de lui pardonner un instant de vanité +blessée.</p> + +<p>Le comte s'apaisa sans joie, comme il s'était emporté +sans raison. Ce qu'il craignait le plus au monde était de +prendre une résolution dans l'état de contradiction continuelle +où il était vis-à-vis de lui-même. Il fit des excuses +à lady Mowbray, s'accusa de tous les torts, la conjura +de ne pas lui retirer son affection et l'engagea à +recevoir Olivier, dans la crainte qu'il ne soupçonnât ce +qui s'était passé à cause de lui.</p> + +<p>Le jour vint et termina enfin les orages d'une nuit d'insomnie, +de douleur et de colère. Ils se quittèrent réconciliés +en apparence, mais tristes, découragés; incertains, +et tellement accablés de fatigue l'un et l'autre, qu'ils comprenaient +à peine leur situation.</p> + +<p>Le comte dormit douze heures à la suite de cette rude +émotion. Lady Mowbray s'éveilla assez tôt dans la journée; +elle attendait Olivier avec inquiétude; elle ne savait +comment lui expliquer ses paroles de la veille et la conduite +de M. de Buondelmonte.</p> + +<p>Il vint et se conduisit avec assez d'adresse pour rendre +Metella plus expansive qu'elle ne l'avait résolu. Son secret +lui échappa, et des larmes couvrirent son visage en avouant +tout ce qu'elle avait souffert et tout ce qu'elle craignait +d'avoir à souffrir encore.</p> + +<p>Olivier s'attendrit à son tour, et, comme un excellent +enfant qu'il était, il pleura avec lady Mowbray. Il est +impossible, quand on est malheureux par suite de l'injustice +d'autrui, de n'être pas reconnaissant de l'intérêt +et de l'affection qu'on rencontre ailleurs. Il faudrait, pour +s'en défendre, un stoïcisme ou une défiance qu'on n'a +point dans ces moments-là. Metella fut touchée de la réserve +délicate et des larmes silencieuses du jeune Olivier. +Elle avait compris vaguement la veille qu'elle était aimée +de lui, et maintenant elle en était sûre. Mais elle ne pouvait +trouver dans cet amour qu'un faible allégement aux +douleurs du sien.</p> + +<p>Plusieurs semaines se passèrent dans cette incertitude. +Le comte ne pouvait rallumer son amour, sans cesse prêt +à s'éteindre, qu'au feu de la jalousie. Dès qu'il se trouvait +seul avec sa maîtresse, il regrettait de ne l'avoir pas +quittée lorsqu'elle le lui avait offert. Alors il ramenait +son rival auprès d'elle, espérant qu'une autre affection +consolerait Metella et la rendrait complice de son parjure. +Mais dès qu'il lui semblait voir Olivier gagner du terrain +sur lui, sa vanité blessée et sans doute un reste d'amour +pour lady Mowbray le rejetaient dans de violents accès +de fureur. Il ne sentait le prix de sa maîtresse qu'autant +qu'elle lui était disputée. Olivier comprit le caractère du +comte et sa situation d'esprit. Il vit qu'il disputerait le +coeur de Metella tant qu'il aurait un rival; il s'éloigna et +alla passer quelque temps à Rome. Quand il revint, il +trouva Metella au désespoir et presque entièrement délaissée. +Son malheur était enfin livré au public, toujours +avide de se repaître d'infortunes et de se réjouir la vue +avec les chagrins qu'il ne sent pas; la désertion du comte +et ses motifs rendirent le rôle de lady Mowbray fâcheux +et triste. Les femmes s'en réjouissaient, et quoique les +hommes la tinssent encore pour charmante et désirable, +nul n'osait se présenter, dans la crainte d'être accepté +comme un pis-aller. Olivier vint, et, comme il aimait sincèrement, +il ne craignit pas d'être ridicule; il s'offrit, +non pas encore comme un amant, mais comme un ami +sincère, comme un fils dévoué. Un matin, lady Mowbray +quitta Florence sans qu'on sût où elle était allée; on vit +encore le jeune Olivier pendant quelques jours dans les +endroits publics, se montrant comme pour prouver qu'il +n'avait pas enlevé lady Mowbray. Le comte lui en sut +bon gré et ne lui chercha pas querelle. Au bout de la semaine, +le Genevois disparut à son tour, sans avoir prononcé +devant personne le nom de lady Mowbray.</p> + +<p>Il la rejoignit à Milan, où, selon sa promesse, elle l'attendait; +il la trouva bien pâle et bien près de la vieillesse. +Je ne sais si son amour diminua, mais son amitié s'en +accrut. Il se mit à ses genoux, baisa ses mains, l'appela +sa mère, et la supplia de prendre courage.</p> + +<p>«Oui, appelez-moi toujours votre mère, lui dit-elle; je +dois en avoir pour vous la tendresse et l'autorité. Écoutez +donc ce que ma conscience m'ordonne de vous dire dès +aujourd'hui. Vous m'avez parlé souvent de votre affection, +non pas seulement de celle qu'un généreux enfant +peut avoir pour une vieille amie, mais vous m'avez parlé +comme un jeune homme pourrait le faire à une femme +dont il désire l'amour. Je crois, mon cher Olivier, que +vous vous êtes trompé alors, et qu'en me voyant vieillir +chaque jour vous serez bientôt désabusé. Quant à moi, je +vous dirai la vérité. J'ai essayé de partager tous vos sentiments; +je l'ai résolu, je vous l'ai presque promis. Je ne +devais plus rien à Buondelmonte, et je me devais à moi-même +de le laisser disposer de son avenir. J'ai quitté Florence +dans l'espoir de me guérir de ce cruel amour, et +d'en ressentir un plus jeune et plus enivrant avec vous. +Eh bien! je ne vous dirai pas aujourd'hui que ma raison +repousse cette imprudente alliance entre deux âges aussi +différents que le vôtre et le mien. Je ne vous dirai pas non +plus que ma conscience me défend d'accepter un dévouement +dont vous vous repentiriez bientôt. Je ne sais pas à +quel point j'écouterais ma conscience et ma raison, si +l'amour était une fois rentré dans mon coeur. Je sais que +je suis encore malheureusement bien jeune au moral; +mais voici ma véritable raison. Olivier n'en soyez pas +offensé, et songez que vous me remercierez un jour +de vous l'avoir dite, et que vous m'estimerez de n'avoir +pas agi comme une femme de mon âge, blessée dans ses +plus chères vanités, eût agi envers un jeune homme tel +que vous. Je suis femme, et j'avoue qu'au milieu de mon +désespoir j'ai ressenti vivement l'affront fait à mon sexe +et à ma beauté passée. J'ai versé des larmes de sang en +voyant le triomphe de mes rivales, en essuyant les railleries +de celles qui sont jeunes aujourd'hui; et qui semblent +ignorer qu'elles passeront, que demain elles seront comme +moi. Eh bien! Olivier, je me suis débattue contre ce dépit +poignant; j'ai résisté aux conseils de mon orgueil, +qui m'engageait à recevoir vos soins publiquement et à +me parer de votre jeune amour comme d'un dernier trophée: +je ne l'ai pas fait, et j'en remercie Dieu et ma conscience. +Je vous dois aujourd'hui une dernière preuve de +loyauté.</p> + +<p>—Arrêtez, madame, dit Olivier; et ne m'ôtez pas tout +espoir! Je sais ce que vous avez à me dire: vous aimez +encore le comte de Buondelmonte, et vous voulez rester +fidèle à la mémoire d'un bonheur qu'il a détruit. Je vous +en vénère et vous en aime davantage; je respecterai ce +noble sentiment, et j'attendrai que le temps et Dieu vous +parlent en ma faveur. Si j'attends en vain, je ne regretterai +pas de vous avoir consacré mes soins et mon respect.»</p> + +<p>Lady Mowbray serra la main d'Olivier et l'appela son +fils. Ils se rendirent à Genève; et Olivier tint ses promesses. +Peut-être ne furent-elles pas très-héroïques d'abord; +mais, au bout de six mois, Metella, apaisée par sa +résignation et rétablie par l'air vif des montagnes, retrouva +la fraîcheur et la santé qu'elle avait perdues. Ainsi +qu'on voit, après les premières pluies de l'automne, recommencer +une saison chaude et brillante, lady Mowbray +entra dans son <i>été de la Saint-Martin</i>; c'est ainsi que les +villageois appellent les beaux jours de novembre. Elle redevint +si belle, qu'elle espéra avec raison jouir encore de +quelques années de bonheur et de gloire. Le monde ne lui +donna pas de démenti, et l'heureux Olivier moins que +personne.</p> + +<p>Ils avaient fait ensemble le voyage de Venise; et, à la +suite des fêtes du carnaval, ils s'apprêtaient à revenir à +Genève, lorsque le comte de Buondelmonte, tiré à la remorque +par sa princesse allemande, vint passer une semaine +dans la ville des doges. La princesse Wilhelmine +était jeune et vermeille; mais, lorsqu'elle lui eut récité +une assez grande quantité de phrases apprises par coeur +dans ses livres favoris, elle rentra dans un pacifique silence +dont elle ne sortit plus que pour redire ses apologues +et ses sentences accoutumés. Le pauvre comte se +repentait cruellement de son choix et commençait à +craindre une luxation de la mâchoire s'il continuait à +jouir de son bonheur, lorsqu'il vit passer dans une gondole +Metella avec son jeune Olivier. Elle avait l'air d'une +belle reine suivie de son page. La jalousie du comte se +réveilla, et il rentra chez lui déterminé à passer son épée +au travers de son rival. Heureusement pour lui ou pour +Olivier, il fut saisi d'un accès de fièvre qui le retint au +lit huit jours. Durant ce temps, la princesse Wilhelmine, +scandalisée de l'entendre invoquer sans cesse dans son +délire lady Mowbray, prit la route de Wurtemberg avec +un chevalier d'industrie qui se donnait à Venise pour un +prince grec, et qui, grâce à de fort belles moustaches +noires et à un costume théâtral, passait pour un homme +très-vaillant. Pendant le même temps, lady Mowbray et +Olivier quittèrent Venise sans avoir appris qu'ils avaient +heurté la gondole du comte de Buondelmonte, et qu'ils +le laissaient entre deux médecins, dont l'un le traitait +pour une gastrite, et l'autre pour une affection cérébrale. +A force de glace appliquée, par l'un sur l'estomac, +et par l'autre sur la tête, le comte se trouva bientôt guéri +des deux maladies qu'il n'avait pas eues, et, revenant à +Florence, il oublia les deux femmes qu'il n'avait plus.</p> + +<br><br> + + +<h3>II.</h3> + + +<p>Un matin, lady Mowbray, qui s'était fixée en Suisse, +reçut une lettre datée de Paris; elle était de la supérieure +d'un couvent de religieuses où Metella avait mis deux ou +trois ans auparavant sa nièce, miss Sarah Mowbray, +jeune orpheline <i>très-intéressante</i>, comme le sont toutes les +orphelines en général, et particulièrement celles qui ont +de la fortune. La supérieure avertissait lady Mowbray +que la maladie de langueur dont miss Sarah était atteinte +depuis un an faisait des progrès assez sérieux pour que +les médecins eussent prescrit le changement d'air et de +lieu dans le plus court délai possible. Aussitôt après la +réception de cette lettre, lady Mowbray demanda des +chevaux de poste, fit faire à la hâte quelques paquets, et +partit pour Paris dans la journée.</p> + +<p>Olivier resta seul dans le grand château que lady +Mowbray avait acheté sur le Léman, et dans lequel depuis +cinq ans il passait auprès d'elle tous les étés. C'était +depuis ces cinq années la première fois qu'il se trouvait +seul à la campagne, forcé, pour ainsi dire, de réfléchir +et de contempler sa situation. Bien que le voyage de +lady Mowbray dût être d'une quinzaine de jours tout au +plus, elle avait semblé très-affectée de cette séparation, +et lui-même n'avait point accepté sans répugnance l'idée +qu'un tiers allait venir se placer dans une intimité jusqu'alors +si paisible et si douce. Le caractère romanesque +d'Olivier n'avait pas changé; son coeur avait le même +besoin d'affection, son esprit la même candeur qu'autrefois. +Avait-il obéi à la loi du temps, et son amour pour +lady Mowbray avait-il fait place à l'amitié? il n'en savait +rien lui-même, et Metella n'avait jamais eu l'imprudence +de l'interroger à cet égard. Elle jouissait de son affection +sans l'analyser. Trop sage et trop juste pour n'en pas +sentir le prix, elle s'appliquait à rendre douce et légère +cette chaîne qu'Olivier portait avec reconnaissance et +avec joie.</p> + +<p>Metella était si supérieure à toutes les autres femmes, +sa société était si aimable, son humeur si égale, elle était +si habile à écarter de son jeune ami tous les ennuis ordinaires +de la vie, qu'Olivier s'était habitué à une existence +facile, calme, délicieuse tous les jours, quoique +tous les jours semblable. Quand il fut seul, il s'ennuya +horriblement, engendra malgré lui des idées sombres, et +s'effraya de penser que lady Mowbray pouvait et devait +mourir longtemps avant lui.</p> + +<p>Metella retira sa nièce du couvent et reprit avec elle +la route de Genève. Elle avait fait toutes choses si précipitamment +dans ce voyage, qu'elle avait à peine vu Sarah; +elle était partie de Paris le même soir de son arrivée. +Ce ne fut qu'après douze heures de route que, +s'éveillant au grand jour, elle jeta un regard attentif sur +cette jeune fille étendue auprès d'elle dans le coin de sa +berline.</p> + +<p>Lady Mowbray écarta doucement la pelisse dont Sarah +était enveloppée, et la regarda dormir. Sarah avait +quinze ans; elle était pâle et délicate, mais belle comme +un ange. Ses longs cheveux blonds s'échappaient de son +bonnet de dentelle, et tombaient sur son cou blanc et +lisse, orné ça et là de signes bruns semblables à de petites +mouches de velours. Dans son sommeil, elle avait +cette expression raphaélique qu'on avait si longtemps +admirée dans Metella, et dont elle avait conservé la noble +sérénité en dépit des années et des chagrins. En retrouvant +sa beauté dans cette jeune fille, Metella éprouva +comme un sentiment d'orgueil maternel. Elle se rappela +son frère, qu'elle avait tendrement aimé, et qu'elle avait +promis de remplacer auprès du dernier rejeton de leur +famille; lady Mowbray était le seul appui de Sarah, elle +retrouvait dans ses traits le beau type de ses nobles ancêtres. +En la lui rendant au couvent avec des larmes de +regret, on lui avait dit que son caractère était angélique +comme sa figure. Metella se sentit pénétrée d'intérêt et +d'affection pour cette enfant; elle prit doucement sa petite +main pour la réchauffer dans les siennes; et, se penchant +vers elle, elle la baisa au front.</p> + +<p>Sarah s'éveilla, et à son retour regarda Metella; elle la +connaissait fort peu et l'avait vue préoccupée la veille. +Naturellement timide, elle avait osé à peine la regarder. +Maintenant, la voyant si belle, avec un sourire si doux +et les yeux humides d'attendrissement, elle retrouva la +confiance caressante de son âge et se jeta à son cou avec +joie.</p> + +<p>Lady Mowbray la pressa sur son coeur, lui parla de +son père, le pleura avec elle; puis la consola, lui promit +sa tendresse et ses soins, l'interrogea sur sa santé, sur +ses goûts, sur ses études, jusqu'à ce que Sarah, un peu +fatiguée du mouvement de la voiture, se rendormit à +son côté.</p> + +<p>Metella pensa à Olivier et l'associa intérieurement à +la joie qu'elle éprouvait d'avoir auprès d'elle une si aimable +enfant. Mais peu à peu ses idées prirent une teinte +plus sombre; des conséquences qu'elle n'avait pas encore +abordées se présentèrent à son esprit; elle regarda +de nouveau Sarah, mais cette fois avec une inconcevable +souffrance d'esprit et de coeur. La beauté de cette jeune +fille lui fit amèrement sentir ce que la femme doit perdre +de sa puissance et de son orgueil en perdant sa jeunesse. +Involontairement elle mit sa main auprès de celle de +Sarah: sa main était toujours belle; mais elle pensa à +son visage, et, regardant celui de sa nièce, «Quelle différence! +pensa-t-elle; comment Olivier fera-t-il pour ne +pas s'en apercevoir? Olivier est aussi beau qu'elle; ils +vont s'admirer mutuellement; ils sont bons tous deux, +ils s'aimeront.... Et pourquoi ne s'aimeraient-ils pas? Ils +seront frère et soeur; moi, je serai leur mère.... La mère +d'Olivier! Ne le faut-il pas? n'ai-je pas pensé cent fois +qu'il en devait être ainsi! Mais déjà! Je ne m'attendais +pas à trouver une jeune fille, une femme presque dans +cette enfant! Je n'avais pas prévu que ce serait une rivale.... +Une rivale, ma nièce! mon enfant! Quelle horreur! +Oh! jamais!»</p> + +<p>Lady Mowbray cessa de regarder Sarah; car, malgré +elle, sa beauté, qu'elle avait admirée tout à l'heure avec +joie, lui causait maintenant un effroi insurmontable; le +coeur lui battait; elle fatiguait son cerveau à trouver une +pensée de force et de calme à opposer à ces craintes qui +s'élevaient de toutes parts, et que, dans sa première consternation, +elle exagérait sans doute. De temps en temps +elle jetait sur Sarah un regard effaré, comme ferait un +homme qui s'éveillerait avec un serpent dans la main. +Elle s'effrayait surtout de ce qui se passait en elle; elle +croyait sentir des mouvements de haine contre cette orpheline +qu'elle devait, qu'elle voulait aimer et protéger. +«Mon Dieu, mon Dieu! s'écriait-elle, vais-je devenir +jalouse! Est-ce qu'il va falloir que je ressemble à ces +femmes que la vieillesse rend cruelles, et qui se font une +joie infâme de tourmenter leurs rivales? Est-ce une horrible +conséquence de mes années que de haïr ce qui me +porte ombrage? Haïr Sarah! la fille de mon frère! cette +orpheline qui tout à l'heure pleurait dans mon sein!... +Oh! cela est affreux, et je suis un monstre!</p> + +<p>«Mais non, ajoutait-elle, je ne suis pas ainsi; je ne +peux pas haïr cette pauvre enfant; je ne peux pas lui +faire un crime d'être belle! Je ne suis pas née méchante; +je sens que ma conscience est toujours jeune, mon coeur +toujours bon: je l'aimerai; je souffrirai quelquefois peut-être, +mais je surmonterai cette folie....»</p> + +<p>Mais l'idée d'Olivier amoureux de Sarah revenait toujours +l'épouvanter, et ses efforts pour affronter une pareille +crainte étaient infructueux. Elle en était glacée, +atterrée; et Sarah, en s'éveillant, trouvait souvent une +expression si sombre et si sévère sur le visage de sa tante +qu'elle n'osait la regarder, et feignait de se rendormir +pour cacher le malaise qu'elle en éprouvait.</p> + +<p>Le voyage se passa ainsi, sans que lady Mowbray pût +sortir de cette anxiété cruelle. Olivier ne lui avait jamais +donné le moindre sujet d'inquiétude; il ne se plaisait +nulle part loin d'elle, et elle savait bien qu'aucune femme +n'avait jamais eu le pouvoir de le lui enlever; mais Sarah +allait vivre près d'eux, entre eux deux, pour ainsi dire; +il la verrait tous les jours; et, lors même qu'il ne lui +parlerait jamais, il aurait toujours devant les yeux cette +beauté angélique à côté de la beauté flétrie de lady Mowbray; +lors même que cette intimité n'aurait aucune des +conséquences que Metella craignait, il y en avait une +affreuse, inévitable; ce serait la continuelle angoisse de +cette âme jalouse, épiant les moindres chances de sa défaite, +s'aigrissant dans sa souffrance, et devenant injuste +et haïssable à force de soins pour se faire aimer! «Pourquoi +m'exposerais-je gratuitement à ce tourment continuel? +pensait Metella. J'étais si calme et si heureuse il y +a huit jours! Je savais bien que mon bonheur ne pouvait +pas être éternel; mais du moins il aurait pu durer quelque +temps encore. Pourquoi faut-il que j'aille chercher +une ennemie domestique, une pomme de discorde, et que +je l'apporte précieusement au sein de ma joie et de mon +repos, qu'elle va troubler et détruire peut-être à jamais? +Je n'aurais qu'un mot à dire pour faire tourner bride aux +postillons et pour reconduire cette petite fille à son couvent.... +Je retournerais plus tard à Paris pour la marier; +Olivier ne la verrait jamais, et, si je dois perdre Olivier, +du moins ce ne serait pas à cause d'elle!»</p> + +<p>Mais l'état de langueur de Sarah, l'espèce de consomption +qui menaçait sa vie, imposait à lady Mowbray le +devoir de la soigner et de la guérir. Son noble caractère +prit le dessus, et elle arriva chez elle sans avoir adressé +une seule parole dure ou désobligeante à la jeune Sarah.</p> + +<p>Olivier vint à leur rencontre sur un beau cheval anglais, +qu'il fit caracoler autour de la voiture pendant deux +lieues. En les abordant, il avait mis pied à terre, et il +avait baisé la main de lady Mowbray en l'appelant, +comme à l'ordinaire, sa chère maman. Lorsqu'il se fut +éloigné de la portière, Sarah dit ingénument à lady Mowbray: +«Ah! mon Dieu! chère tante, je ne savais pas que +vous aviez un fils; on m'avait toujours dit que vous +n'aviez pas d'enfants?</p> + +<p>—C'est mon fils adoptif, Sarah, répondit lady Mowbray; +regardez-le comme votre frère.»</p> + +<p>Sarah n'en demanda pas davantage, et ne s'étonna +même pas; elle regarda de côté Olivier, lui trouva l'air +noble et doux; mais, réservée comme une véritable Anglaise, +elle ne le regarda plus, et, durant huit jours, ne +lui parla plus que par monosyllabes et en rougissant.</p> + +<p>Ce que lady Mowbray voulait éviter par-dessus tout, +c'était de laisser voir ses craintes à Olivier; elle en rougissait +à ses propres yeux et ne concevait pas la jalousie +qui se manifeste. Elle était Anglaise aussi, et fière au +point de mourir de douleur plutôt que d'avouer une faiblesse. +Elle affecta, au contraire, d'encourager l'amitié +d'Olivier pour Sarah; mais Olivier s'en tint avec la jeune +miss à une prévenance respectueuse, et la timide Sarah +eût pu vivre dix ans près de lui sans faire un pas de plus.</p> + +<p>Lady Mowbray se rassura donc, et commença à goûter +un bonheur plus parfait encore que celui dont elle avait +joui jusqu'alors. La fidélité d'Olivier paraissait inébranlable; +il semblait ne pas voir Sarah lorsqu'il était auprès +de Metella, et s'il la rencontrait seule dans la maison, il +l'évitait sans affectation.</p> + +<p>Une année s'écoula pendant laquelle Sarah, fortifiée +par l'exercice et l'air des montagnes, devint tellement +belle que les jeunes gens de Genève ne cessaient d'errer +autour du parc de lady Mowbray pour tâcher d'apercevoir +sa nièce.</p> + +<p>Un jour que lady Mowbray et sa nièce assistaient à +une fête villageoise aux environs de la ville, un de ces +jeunes gens s'approcha très-près de Sarah et la regarda +presque insolemment. La jeune fille effrayée saisit vivement +le bras d'Olivier et le pressa sans savoir ce qu'elle +faisait. Olivier se retourna, et comprit en un instant le +motif de sa frayeur. Il échangea d'abord des regards +menaçants et bientôt des paroles sérieuses avec le jeune +homme. Le lendemain, Olivier quitta le château de +bonne heure et revint à l'heure du déjeuner; mais, malgré +son air calme, lady Mowbray s'aperçut bientôt qu'il +souffrait, et le força de s'expliquer. Il avoua qu'il venait +de se battre avec l'homme qui avait regardé insolemment +miss Mowbray, et qu'il l'avait grièvement +blessé; mais il l'était lui-même, et Metella l'ayant forcé +de retirer sa main, qu'il tenait dans sa redingote, vit +qu'il l'était assez sérieusement. Elle s'occupait avec +anxiété des soins qu'il fallait donner à cette blessure lorsqu'en +se retournant vers Sarah, elle vit qu'elle s'était +évanouie auprès de la fenêtre. Cette excessive sensibilité +parut naturelle à Olivier, dans une personne d'une complexion +aussi délicate; mais lady Mowbray y fit une +attention plus marquée.</p> + +<p>Lorsque Metella eut secouru sa nièce, et qu'elle se +trouva seule avec Olivier, elle lui demanda le motif et +les détails de son affaire. Elle n'avait rien vu de ce qui +s'était passé la veille; elle était dans ce moment à plusieurs +pas en avant de sa nièce et d'Olivier, et donnait +le bras à une autre personne. Olivier tâcha d'éluder ses +questions; mais comme lady Mowbray le pressait de +plus en plus, il raconta avec beaucoup de répugnance +que miss Mowbray ayant été regardée insolemment par +un jeune homme d'assez mauvais ton, il s'était placé +entre elle et ce jeune homme; celui-ci avait affecté de se +rapprocher encore pour le braver, et Olivier avait été +forcé de le pousser rudement pour l'empêcher de froisser +le bras de Sarah, qui se pressait tout effrayée contre son +défenseur. Les deux adversaires s'étaient donc donné +rendez-vous dans des termes que Sarah n'avait pas compris, +et, au bout d'une heure, après que les dames étaient +montées en voiture, Olivier avait été retrouver le +jeune homme et lui demander compte de sa conduite. +Celui-ci avait soutenu son arrogance; et, malgré les efforts +des témoins de la scène pour l'engager à reconnaître +son tort, il s'était obstiné à braver Olivier; il lui avait +même fait entendre assez grossièrement qu'on le regardait +comme l'amant de miss Sarah, en même temps que +celui de sa tante, et que, quand on promenait en public +le scandale de pareilles relations, on devait être prêt à en +subir les conséquences.</p> + +<p>Olivier n'avait donc pas hésité à se constituer le défenseur +de Sarah, et, tout en repoussant avec mépris ces +imputations ignobles, il avait versé son sang pour elle. +«Je suis prêt à recommencer demain s'il le faut, dit-il +à lady Mowbray, que ces calomnies avaient jetée dans la +consternation. Vous ne devez ni vous affliger ni vous +effrayer; votre nièce est sous ma protection, et je me +conduirai comme si j'étais son père. Quant à vous, votre +nom suffira auprès des gens de bien pour garder le sien à +l'abri de toute atteinte.»</p> + +<p>Lady Mowbray feignit de se calmer; mais elle ressentit +une profonde douleur de l'affront fait à sa nièce. Ce fut +dans ce moment qu'elle comprit toute l'affection que cette +aimable enfant lui inspirait. Elle s'accusa de l'avoir +amenée auprès d'elle pour la rendre victime de la méchanceté +de ces provinciaux, et s'effraya de sa situation; +car elle n'y voyait d'autre remède que d'éloigner Olivier +de chez elle tant que Sarah y demeurerait.</p> + +<p>L'idée d'un sacrifice au-dessus de ses forces, mais +qu'elle croyait devoir à la réputation de sa nièce, la tourmenta +secrètement sans qu'elle pût se décider à prendre +un parti.</p> + +<p>Elle remarqua quelques jours après que Sarah paraissait +moins timide avec Olivier, et qu'Olivier, de son côté, +lui montrait moins de froideur. Lady Mowbray en souffrit; +mais elle pensa qu'elle devait encourager cette +amitié au lieu de la contrarier, et elle la vit croître de +jour en jour sans paraître s'en alarmer.</p> + +<p>Peu à peu Olivier et Sarah en vinrent à une sorte de +familiarité. Sarah, il est vrai, rougissait toujours en lui +parlant, mais elle osait lui parler, et Olivier était surpris +de lui trouver autant d'esprit et de naturel. Il avait eu +contre elle une sorte de prévention qui s'effaçait de plus +en plus. Il aimait à l'entendre chanter; il la regardait +souvent peindre des fleurs, et lui donnait des conseils. Il +en vint même à lui montrer la botanique et à se promener +avec elle dans le jardin. Un jour Sarah témoignait le regret +de ne plus monter à cheval. Lady Mowbray, indisposée +depuis quelque temps, ne pouvait plus supporter cette +fatigue; ne voulant pas priver sa nièce d'un exercice salutaire, +elle pria Olivier de monter à cheval avec elle dans +l'intérieur du parc, qui était fort grand, et où miss Mowbray +pût se livrer à l'innocent plaisir de galoper pendant +une heure ou deux tous les jours.</p> + +<p>Ces heures étaient mortelles pour Metella. Après avoir +embrassé sa nièce au front et lui avoir fait un signe +d'amitié, en la voyant s'éloigner avec Olivier, elle restait +sur le perron du château, pâle et consternée comme si +elle les eût vus partir pour toujours; puis elle allait s'enfermer +dans sa chambre et fondait en larmes. Elle s'enfonçait +quelquefois furtivement dans les endroits les plus +sombres du parc, et les apercevait au loin, lorsqu'ils franchissaient +rapidement tous les deux les arcades de lumière +qui terminaient le berceau des allées. Mais elle se +cachait aussitôt dans la profondeur du taillis, car elle +craignait d'avoir l'air de les observer, et rien au monde +ne l'effrayait tant que de paraître ridicule et jalouse.</p> + +<p>Un jour qu'elle était dans sa chambre et qu'elle pleurait, +le front appuyé sur le balcon de sa fenêtre, Sarah et +Olivier passèrent au galop; ils rentraient de leur promenade; +les pieds de leurs chevaux soulevaient des tourbillons +de sable; Sarah était rouge, animée, aussi souple, +aussi légère que son cheval, avec lequel elle ne semblait +faire qu'un; Olivier galopait à son côté; ils riaient tous +les deux de ce bon rire franc et heureux de la jeunesse +qui n'a pas d'autre motif qu'un besoin d'expansion, de +bruit et de mouvement. Ils étaient comme deux enfants +contents de crier et de se voir courir. Metella tressaillit +et se cacha derrière son rideau pour les regarder. Tant +de beauté, d'innocence et de douceur brillait sur leurs +fronts, qu'elle en fut attendrie. «Ils sont faits l'un pour +l'autre; la vie s'ouvre devant eux, pensa-t-elle, l'avenir +leur sourit, et moi je ne suis plus qu'une ombre que le +tombeau semble réclamer....» Elle entendit bientôt les +pas d'Olivier qui approchait de sa chambre; s'asseyant +précipitamment devant sa toilette, elle feignit de se coiffer +pour le dîner.</p> + +<p>Olivier avait l'air content et ouvert; il lui baisa tendrement +les mains, et lui remit de la part de Sarah, qui +était allée se débarrasser de son amazone, un gros bouquet +d'hépatiques qu'elle avait cueillies dans le parc. +«Vous êtes donc descendus de cheval? dit lady Mowbray.</p> + +<p>—Oui, répondit-il; Sarah, en apercevant toutes ces +fleurs dans la clairière, a voulu absolument vous en apporter, +et, avant que j'eusse pris la bride de son cheval, +elle avait sauté sur le gazon. Je lui ai servi de page, et +j'ai tenu sa monture pendant qu'elle courait comme un +petit chevreau après les fleurs et les papillons. Ma bonne +Metella, votre nièce n'est pas ce que vous croyez. Ce n'est +pas une petite fille, c'est une espèce d'oiseau déguisé. Je +le lui ai dit, et je crois qu'elle rit encore.</p> + +<p>—Je vois avec plaisir, dit lady Mowbray avec un +sourire mélancolique, que ma Sarah est devenue gaie. +Chère enfant! elle est si aimable et si belle!</p> + +<p>—Oui, elle est jolie, dit Olivier, elle a une physionomie +que j'aime beaucoup. Elle a l'air intelligent et bon; +elle vous ressemble, Metella; je ne l'ai jamais tant trouvé +qu'aujourd'hui. Elle a votre son de voix par instants.</p> + +<p>—Je suis heureuse de voir que vous l'aimez enfin, +cette pauvre petite! dit lady Mowbray. Dans les commencements, +elle vous déplaisait, convenez-en?</p> + +<p>—Non, elle me gênait, et voilà tout.</p> + +<p>—Et à présent, dit Metella en faisant un violent effort +sur elle-même pour conserver un air calme et doux, vous +voyez bien qu'elle ne vous gêne plus.</p> + +<p>—Je craignais, dit Olivier, qu'elle ne fût pas avec +vous ce qu'elle devait être; à présent, je vois qu'elle vous +comprend, qu'elle vous apprécie, et cela me fait plaisir. +Je ne suis pas seul à vous aimer ici. Je puis parler de +vous à quelqu'un qui m'entend, et qui vous aime autant +qu'un autre que moi peut vous aimer.»</p> + +<p>Sarah entra en cet instant en s'écriant: «Eh bien! +chère tante, vous a-t-il remis le bouquet de ma part? +C'est un méchant homme que M. votre fils. Il me l'a presque +ôté de force pour vous l'apporter lui-même. Il est +aussi jaloux que votre petit chien, qui pleure quand vous +caressez ma chevrette.»</p> + +<p>Lady Mowbray embrassa la jeune fille, et se dit qu'elle +devait se trouver heureuse d'être aimée comme une +mère.</p> + +<p>Quelques jours après, tandis que les deux enfants de +lady Mowbray (c'est ainsi qu'elle les appelait) faisaient +leur promenade accoutumée, elle entra dans la chambre +de Sarah pour prendre un livre et ramassa un petit coin +de papier déchiré qui était sur le bord d'une tablette. Au +milieu de mots interrompus qui ne pouvaient offrir aucun +sens, elle lut distinctement le nom d'Olivier, suivi +d'un grand point d'exclamation. C'était l'écriture de +Sarah. Lady Mowbray jeta un regard sur les meubles. +Le secrétaire et les tiroirs étaient fermés avec soin; toutes +les clefs en étaient retirées. Il ne convenait pas au caractère +de lady Mowbray de faire d'autre enquête. Elle sortit +cependant pour résister aux suggestions d'une curiosité +inquiète.</p> + +<p>Lorsque Sarah rentra de la promenade, lady Mowbray +remarqua qu'elle était fort pâle et que sa voix tremblait. +Un sentiment d'effroi mortel passa dans l'âme de Metella. +Elle remarqua pendant le dîner que Sarah avait +pleuré, et le soir elle était si abattue et si triste qu'elle +ne put s'empêcher de la questionner. Sarah répondit +qu'elle était souffrante, et demanda à se retirer.</p> + +<p>Lady Mowbray interrogea Olivier sur sa promenade. +Il lui répondit, avec le calme d'une parfaite innocence, +que Sarah avait été fort gaie toute la première heure, +qu'ensuite ils avaient été au pas et en causant; qu'elle +ne se plaignait d'aucune douleur, et que c'était lady +Mowbray qui, en rentrant, l'avait fait apercevoir de sa +pâleur.</p> + +<p>En quittant Olivier, lady Mowbray, inquiète de sa +nièce, se rendit à sa chambre, et, avant d'entrer, elle y +jeta un coup d'oeil par la porte entr'ouverte. Sarah écrivait. +Au léger bruit que fit Metella, elle tressaillit et cacha +précipitamment son papier, jeta sa plume et saisit +un livre; mais elle n'avait pas eu le temps de l'ouvrir +que lady Mowbray était auprès d'elle. «Vous écriviez, +Sarah? lui dit-elle d'un ton grave et doux cependant.</p> + +<p>—Non, ma tante, répondit Sarah dans un trouble +inexprimable.</p> + +<p>—Ma chère fille, est-il possible que vous me fassiez +un mensonge!»</p> + +<p>Sarah baissa la tête et resta toute tremblante.</p> + +<p>«Qu'est-ce que vous écriviez, Sarah? continua lady +Mowbray avec un calme désespérant.</p> + +<p>—J'écrivais ... une lettre, répondit Sarah au comble +de l'angoisse.</p> + +<p>—A qui, ma chère? continua Metella.</p> + +<p>—A Fanny Hurst, mon amie de couvent.</p> + +<p>—Cela n'a rien de répréhensible, ma chère; pourquoi +donc vous cachez-vous?</p> + +<p>—Je ne me cachais pas, ma tante, répondit Sarah en +essayant de reprendre courage. Mais sa confusion n'échappa +point au regard sévère de lady Mowbray.</p> + +<p>—Sarah, lui dit-elle, je n'ai jamais surveillé votre correspondance. +J'avais une telle confiance en vous que j'aurais +cru vous outrager en vous demandant à voir vos +lettres. Mais si j'avais pensé qu'il pût exister un secret +entre vous et moi, j'aurais regardé comme un devoir de +vous en demander l'aveu. Aujourd'hui, je vois que vous +en avez un, et je vous le demande.</p> + +<p>—O ma tante! s'écria Sarah éperdue.</p> + +<p>—Sarah, si vous me refusiez, dit Metella avec beaucoup +de douceur et en même temps de fermeté, je croirais +que vous avez dans le coeur quelque sentiment coupable, +et je n'insisterais pas, car rien n'est plus opposé à mon +caractère que la violence. Mais je sortirais de votre chambre +le coeur navré, car je me dirais que vous ne méritez +plus mon estime et mon affection.</p> + +<p>—O ma chère tante, ma mère! ne dites pas cela!» s'écria +miss Mowbray en se jetant tout en larmes aux pieds +de Metella.</p> + +<p>Metella craignit de se laisser attendrir; et, lui retirant +sa main, elle rassembla toutes ses forces pour lui dire +froidement: «Eh bien! miss Mowbray, refusez-vous de +me remettre le papier que vous écriviez?»</p> + +<p>Sarah obéit, voulut parler, et tomba demi-évanouie sur +son fauteuil. Lady Mowbray résista au sentiment d'intérêt +qui luttait chez elle contre un sentiment tout contraire. +Elle appela la femme de chambre de Sarah, lui +ordonna de la soigner, et courut s'enfermer chez elle pour +lire la lettre. Elle était ainsi conçue:</p> + +<p>«Je vous ai promis depuis longtemps, <i>dearest</i> Fanny, +l'aveu de mon secret. Il est temps enfin que je tienne ma +promesse. Je ne pouvais pas confier au papier une chose si +importante sans trouver un moyen de vous faire parvenir +directement ma lettre. Maintenant je saisis l'occasion +d'une personne que nous voyons souvent ici, et qui part +pour Paris. Elle veut bien se charger de vous porter de +ma part des minéraux et un petit herbier. Elle vous demandera +au parloir et vous remettra le paquet et la lettre, +qui de cette manière ne passera pas par les mains de +madame la supérieure. Ne me grondez donc pas, ma +chère amie, et ne dites pas que je manque de confiance +en vous. Vous verrez, en lisant ma lettre, qu'il ne s'agit +plus de bagatelles comme celles qui nous occupaient au +couvent. Ceci est une affaire sérieuse, et que je ne vous +confie pas sans un grand trouble d'esprit. Je crois que +mon coeur n'est pas coupable, et cependant je rougis +comme si j'allais paraître devant un confesseur. Il y a +plusieurs jours que je veux vous écrire. J'ai fait plus de +dix lettres que j'ai toutes déchirées; enfin je me décide; +soyez indulgente pour moi, et si vous me trouvez imprudente +et blâmable, reprenez-moi doucement.</p> + +<p>«Je vous ai parlai d'un jeune homme qui demeure ici +avec nous, et qui est le fils adoptif de ma tante. La première +fois que je le vis, c'était le jour de notre arrivée, je +fus tellement troublée que je n'osai pas le regarder. Je +ne sais pas ce qui se passa en moi lorsqu'il entra à demi +dans la calèche pour baiser les mains de ma tante; il le +fit avec tant de tendresse que je me sentis tout émue, et +que je compris tout de suite la bonté de son coeur; mais +il se passa plus de six mois avant que je connusse sa figure, +car je n'osai jamais le regarder autrement que de +profil. Ma tante m'avait dit: «Sarah, regardez Olivier +comme votre frère!» Je me livrai donc d'abord à une joie +intérieure que je croyais très-légitime. Il me semblait +doux d'avoir un frère; et s'il m'eût traitée tout de suite +comme sa soeur, peut-être n'aurais-je jamais songé à l'aimer +autrement!... Hélas! vous voyez quel est mon malheur, +Fanny; j'aime, et je crois que je ne serai jamais +unie à celui que j'aime. Pour vous dire comment j'ai eu +l'imprudence d'aimer ce jeune homme, je ne le puis pas; +en vérité, je n'en sais rien moi-même, et c'est une bien +affreuse fatalité. Imaginez-vous qu'au lieu de me parler +avec la confiance et l'abandon d'un frère, il a passé plus +d'un an sans m'adresser plus de trois paroles par jour; +si bien que je crois que tous nos entretiens durant tout +ce temps-là tiendraient à l'aise dans une page d'écriture. +J'attribuais cette froideur à sa timidité; mais, le croiriez-vous? +il m'a avoué depuis qu'il avait pour moi une +espèce d'antipathie avant de me connaître. Comment +peut-on haïr une personne qu'on n'a jamais vue et qui +ne vous a fait aucun mal? Cette injustice aurait dû m'empêcher +de prendre de l'attachement pour lui. Eh bien! +c'est tout le contraire, et je commence à croire que l'amour +est une chose tout à fait involontaire, une maladie +de l'âme à laquelle tous nos raisonnements ne peuvent rien.</p> + +<p>«J'ai été bien longtemps sans comprendre ce qui se +passait en moi. J'avais tellement peur de M. Olivier que +je croyais parfois avoir aussi de l'éloignement pour lui. +Je le trouvais froid et orgueilleux; et cependant, lorsqu'il +parlait à ma tante il changeait tellement d'air et de langage, +il lui rendait des soins si délicats, que je ne pouvais +pas m'empêcher de le croire sensible et généreux.</p> + +<p>«Une fois je passais au bout de la galerie, je le vis à genoux +auprès de ma tante; elle l'embrassait, et tous deux +semblaient pleurer. Je passai bien vite et sans qu'on +m'aperçût; mais je ne saurais vous rendre l'émotion que +cette scène touchante me causa. J'en fus agitée toute la +nuit, et je me surpris plusieurs fois à désirer d'avoir l'âge +de ma tante, afin d'être aimée comme une mère par celui +qui ne voulait pas m'aimer comme une soeur.</p> + +<p>«Je compris mes véritables sentiments à l'occasion du +duel dont je vous ai parlé. Je ne vous ai pas nommé la +personne qui me donnait le bras et qui se battit pour +moi; je vous ai dit que c'était un ami de la maison: c'était +M. Olivier. Lorsqu'il revint, il était fort pâle, et tenait +sa main dans sa redingote; ma tante se douta de +la vérité et le força de nous la montrer. Je ne sais si cette +main était ensanglantée. Il me sembla voir du sang sur +le linge qui l'enveloppait, et je sentis tout le mien se +retirer vers mon coeur. Je m'évanouis, ce qui fut bien +imprudent et bien malheureux; mais je crois qu'on ne +se douta de rien. Quand je revis M. Olivier, je ne pus +m'empêcher de le remercier de ce qu'il avait fait pour +moi; et, tout en voulant parler, je me mis à pleurer +comme une sotte. Je ne sais pourquoi je n'avais jamais +pu me décider à le remercier devant ma tante. Peut-être +que ce fut un mauvais sentiment qui me fit attendre un +moment où j'étais seule avec lui. Je ne sais pas ce qu'il +y avait de coupable à le faire, et cependant je me le suis +toujours reproché comme une dissimulation envers lady +Mowbray. J'avais espéré, je crois, être moins timide +devant une seule personne que devant deux. Mais ce fut +encore pis; je sentis que j'étouffais, et j'eus comme un +vertige, car je ne m'aperçus pas que M. Olivier me +pressait les mains. Quand je revins à moi, mes mains +étaient dans les siennes, et il me dit plusieurs choses que +je n'entendis pas. Je sais seulement qu'il me dit en s'en +allant: «Ma chère miss Mowbray, je suis touché de votre +amitié; mais, en vérité, il ne faut pas que vous pleuriez +pour cette égratignure.» Depuis ce temps, sa conduite +envers moi a été toute différente, et il a été d'une bonté +et d'une obligeance qui ont achevé de me gagner le coeur. +Il me donne des leçons, il corrige mes dessins, il fait de +la musique avec moi; ma tante semble prendre un grand +plaisir à nous voir si unis. Elle nous fait monter à cheval +ensemble, elle nous force à nous donner la main pour nous +raccommoder; car il arrive souvent que, tout en riant, +nous finissons par disputer et nous bouder un peu. Moi, +j'étais tout à fait à l'aise avec lui, j'étais heureuse, +et j'avais la vanité de croire qu'il m'aimait. Il me le disait +du moins, et je m'imaginais que, quand on s'aime +seulement d'amitié, et qu'on se souvient sous les rapports +de la fortune et de l'éducation, il est tout simple +qu'on se marie ensemble. La conduite de ma tante semblait +autoriser en moi cette espérance, et je pensais qu'on +me trouvait encore trop jeune pour m'en parler. Dans +ces idées, j'étais aussi heureuse qu'il est permis de l'être; +je ne désirais rien sur la terre que la continuation d'une +semblable existence. Mais, hélas! ce rêve s'est effacé, et +le désespoir depuis ce matin....»</p> + +<p>Ici la lettre avait été interrompue par l'arrivée de lady +Mowbray.</p> + +<p>Metella laissa tomber la lettre, et cachant son visage +dans ses mains, elle resta plongée dans une morne consternation. +Elle demeura ainsi jusqu'à une heure du matin, +s'accusant de tout le mal et cherchant en vain comment +elle pourrait le réparer. Enfin, elle céda à un besoin +instinctif et se rendit à la chambre de sa nièce. Tout le +monde dormait dans la maison; le temps était superbe, +la lune éclairait en plein la façade du château, et répandait +de vives clartés dans les galeries, dont toutes les +fenêtres étaient ouvertes. Metella les traversa lentement +et sans bruit, comme une ombre qui glisse le long des +murs. Tout à coup elle se trouva face à face avec Sarah, +qui, les pieds nus et vêtue d'un peignoir de mousseline +blanche, allait à sa rencontre; elles ne se virent que +quand elles traversèrent l'une et l'autre un angle lumineux +des murs. Lady Mowbray surprise continua de s'avancer +pour s'assurer que c'était Sarah; mais la jeune +fille, voyant venir à elle cette grande femme pâle, traînant +sur le pavé de la galerie sa longue robe de chambre +en velours noir, fut saisie d'effroi. Cette figure morne et +sombre ressemblait si peu à celle qu'elle avait habitude +de voir à sa tante, qu'elle crut rencontrer un spectre et +faillit tomber évanouie; mais elle fut aussitôt rassurée +par la voix de lady Mowbray, qui était pourtant froide et +sévère.</p> + +<p>«Que faites-vous ici à cette heure, Sarah, et où allez-vous?</p> + +<p>—Chez vous, ma tante, répondit Sarah sans hésiter.</p> + +<p>—Venez, mon enfant,» lui dit lady Mowbray en prenant +son bras sous le sien.</p> + +<p>Elles regagnèrent en silence l'appartement de Metella. +Le calme, la nuit et le chant joyeux des rossignols contrastaient +avec la tristesse profonde dont ces deux femmes +étaient accablées.</p> + +<p>Lady Mowbray ferma les portes et attira sa nièce sur +le balcon de sa chambre. Là elle s'assit sur une chaise et +la fit asseoir à ses pieds sur un tabouret; elle attira sa +tête sur ses genoux et prit ses mains dans les siennes, +que Sarah couvrit de larmes et de baisers.</p> + +<p>«Oh! ma tante, ma chère tante, pardonnez-moi, je +suis coupable....</p> + +<p>—Non, Sarah, vous n'êtes pas coupable; je n'ai +qu'un reproche à vous faire, c'est d'avoir manqué de +confiance en moi. Votre réserve a fait tout le mal, mon +enfant; maintenant il faut être franche, il faut tout me +dire ... tout ce que vous savez....»</p> + +<p>Lady Mowbray prononça ces paroles dans une angoisse +mortelle; et en attendant la réponse de sa nièce, +elle sentit son front se couvrir de sueur. Sarah avait-elle +découvert à quel titre Olivier vivait, ou du moins avait +vécu auprès d'elle durant plusieurs années? Lady +Mowbray ne savait pas quelle raison Sarah pouvait avoir +pour renoncer tout à coup à une espérance si longtemps +nourrie en secret, et frémissait d'entendre sortir de sa +bouche des reproches qu'elle croyait mériter. Un poids +énorme fut ôté de son coeur lorsque Sarah lui répondit +avec assurance: «Oui, ma tante, je vous dirai tout; que +ne vous ai-je dit plus tôt mes folles pensées! Vous m'auriez +empêchée de m'y livrer; car vous saviez bien que +votre fils ne pouvait pas m'épouser....</p> + +<p>—Mais, Sarah, quelles sont vos raisons pour le +croire?.... qui vous l'a donc dit?</p> + +<p>—Olivier, répondit Sarah. Ce matin, nous causions +de choses indifférentes dans le parc; nous étions près de +la grille qui donne sur la route. Une noce vint à passer, +nous nous arrêtâmes pour voir la figure des mariés; je +remarquai qu'ils avaient l'air timide. «Ils ont l'air +triste, répondit Olivier. Comment ne l'auraient-ils pas? +Quelle chose stupide et misérable qu'un jour de +noce!—Eh quoi! lui dis-je, vous voudriez qu'on se mariât en +secret? Ce serait encore bien plus triste.—Je voudrais +qu'on ne se mariât pas du tout, répondit-il; pour moi, +j'ai le mariage en horreur et je ne me marierai jamais.» +Oh! ma chère tante, cette parole m'enfonça un poignard +dans le coeur; en même temps elle me sembla si extraordinaire, +que j'eus la hardiesse d'insister et de lui dire, en +affectant de le plaisanter: «Vous ne savez guère ce +que vous ferez à cet égard-là.» Il me répondit avec beaucoup +d'empressement, et comme s'il eût eu l'intention +de m'ôter toute présomption: «Soyez sûre de ce que +je vous dis, miss; j'ai fait un serment devant Dieu, et +je le tiendrai.» La honte et la douleur me rendirent silencieuse, +et j'ai fait de vains efforts toute la journée pour +cacher mon désespoir....</p> + +<p>Sarah fondit en larmes. Metella, soulagée d'une affreuse +inquiétude, fut pendant quelque instants insensible +à la douleur de sa nièce. Olivier n'aimait pas Sarah! +En vain elle l'aimait, en vain elle était jeune, riche +et belle; il ne voulait pas d'autre affection intime, pas +d'autre bonheur domestique que celui qu'il avait goûté +auprès de lady Mowbray. Un instant livrée à une reconnaissance +égoïste, à une secrète gloire de son coeur enivré, +elle laissa pleurer la pauvre Sarah, et oublia que son +triomphe avait fait une victime. Mais sa cruauté ne fut +pas de longue durée; la passion de lady Mowbray pour +Olivier prenait sa source dans une âme chaleureuse ouverte +à toutes les tendresses qui embellissent les femmes. +Elle aimait Sarah presque autant qu'Olivier, car elle l'aimait +comme une mère aime sa fille. La vue de sa douleur +brisa le coeur de Metella; elle avait bien des torts à se +reprocher! Elle aurait dû prévoir les conséquences d'un +rapprochement continuel entre ces deux jeune gens. Déjà +la malignité des voisins lui avait signalé un grave inconvénient +de cette situation. Elle avait résisté à cet +avertissement, et maintenant le bonheur de Sarah était +compromis plus encore que sa réputation.</p> + +<p>Elle la pressa dans ses bras en pleurant, et dans le premier +instant de sa compassion et de sa tendresse elle +pensa à lui sacrifier son amour.</p> + +<p>«Non, lui dit-elle, égarée par un sentiment de générosité +exaltée, Olivier n'a pas fait de serment; il est libre, +il peut vous épouser; qu'il vous aime, qu'il vous rende +heureuse, et je vous bénirai tous deux. Ce ne sera pas +moi qui m'opposerai à l'union de deux êtres qui sont ce +que j'ai de plus cher au monde....</p> + +<p>—Oh! je le crois bien, ma bonne tante! s'écria Sarah +en se jetant de nouveau à son cou; mais c'est lui qui ne +m'aime pas! Que faire à cela?</p> + +<p>—Il ne vous a pas dit qu'il ne vous aimait pas? Est-ce +qu'il vous l'a dit, Sarah?</p> + +<p>—Non, mais pourquoi se dit-il engagé? Oh! peut-être +qu'il l'est en effet. Il a quelque raison que vous ne connaissez +pas! Il aime une femme, il est marié en secret peut-être.</p> + +<p>—Je l'interrogerai, je saurai ce qu'il pense, répondit +Metella; je ferai pour vous, ma fille, tout ce qui dépendra +de moi. Si je ne puis rien, ma tendresse vous restera.</p> + +<p>—Oh! oui, ma mère! toujours, toujours!» s'écria Sarah +en se jetant à ses pieds.</p> + +<p>Apaisée par les promesses hasardées de sa tante, Sarah +se retira plus tranquille. Metella la mit au lit elle-même, +lui fit prendre une potion calmante, et ne la quitta que +quand elle eut cessé de soupirer dans son sommeil, +comme font les enfants qui s'endorment en pleurant et +qui sanglotent encore à demi en rêvant.</p> + +<p>Lady Mowbray ne dormit pas; elle était rassurée sur +certains points, mais à l'égard des autres elle était en +proie à mille agitations, et ne voyait pas d'issue à la position +délicate où elle avait placé la pauvre Sarah. La +pensée d'engager Olivier à l'épouser n'avait pu prendre +de consistance dans son esprit; vainement eût-elle sacrifié +cette jalousie de femme qu'elle combattait si généreusement +depuis plus d'une année. Il y a dans la vie des +rapports qui deviennent aussi sacrés que si les lois les +eussent sanctionnés, et Olivier lui-même n'eût pas pu +oublier qu'il avait regardé Sarah comme sa fille.</p> + +<p>Incapable de se retirer elle-même de cette perplexité, +lady Mowbray résolut d'attendre quelques jours pour +prendre un parti; elle chercha à se persuader que la passion +de Sarah n'était peut-être pas aussi sérieuse que +dans ses romanesques confidences la jeune fille se l'imaginait; +ensuite, Olivier pouvait, par sa froideur, l'en +guérir mieux que tous les raisonnements. Elle alla retrouver +Sarah le lendemain, lui dit qu'elle avait réfléchi, +et que le résultat de ses réflexions était celui-ci: il était +impossible d'interroger Olivier sur ses intentions, et de +lui demander l'explication de ses paroles de la veille sans +lui laisser deviner l'impression qu'elles avaient produite +sur miss Mowbray, et sans lui faire soupçonner l'importance +qu'elle y attachait. «Dans la situation où vous +êtes vis-à-vis de lui, dit-elle, le premier point, le plus important +de tous, c'est de ne pas avouer que vous aimez +sans savoir si l'on vous aime.</p> + +<p>—Oh! certainement, ma tante, dit Sarah en rougissant.</p> + +<p>—Il n'est pas besoin sans doute, mon enfant, que je +fasse appel à vôtre pudeur et à votre fierté; l'une et l'autre +doivent vous suggérer une grande prudence et beaucoup +d'empire sur vous-même....</p> + +<p>—Oh! certes, ma tante, reprit la jeune Anglaise avec +un mélange d'orgueil et de douleur qui lui donna l'expression +d'une vierge martyre de Titien.</p> + +<p>—Si mon fils, poursuivit Metella, est réellement lié +au célibat par quelque engagement qu'il ne puisse pas +confier, même à moi, il faudra bien, Sarah, que vous +vous sépariez l'un de l'autre....</p> + +<p>—Oh! s'écria Sarah effrayée, est-ce que vous me +chasseriez de chez vous? est-ce qu'il faudrait retourner au +couvent ou en Angleterre? Loin de lui, loin de vous, toute +seule!... Oh! j'en mourrais! Après avoir été tant aimée!</p> + +<p>—Non, dit Metella d'une voix grave, je ne t'abandonnerai +jamais; je te suis nécessaire: nous sommes liées +l'une à l'autre pour la vie.»</p> + +<p>En parlant ainsi elle posa ses deux mains sur la tête +blonde de Sarah, et leva les yeux au ciel d'un air solennel +et sombre. En se consacrant à cette enfant de son +adoption, elle sentait combien étaient terribles les devoirs +qu'elle s'était imposés envers elle, puisqu'il faudrait +peut-être lui sacrifier le bonheur de toute sa vie, la +société d'Olivier.</p> + +<p>«Me promettez-vous du moins, continua-t-elle, que +si, après avoir fait tout ce qui dépendra de moi pour +votre bonheur, je ne réussis pas à fermer cette plaie de +votre âme, vous ferez tous vos efforts pour vous guérir? +Ai-je affaire à une enfant romanesque et entêtée, ou bien +à une jeune fille forte et courageuse?</p> + +<p>—Doutez-vous de moi? dit Sarah.</p> + +<p>—Non, je ne doute pas de toi; tu es une Mowbray, +tu dois savoir souffrir en silence.... Allez vous coiffer, +Sarah, et tâchez d'être aussi soignée dans votre toilette, +aussi calme dans votre maintien que de coutume. Nous +allons attendre quelques jours encore avant de décider +de notre avenir. Jurez-moi que vous n'écrirez à aucune +de vos amies, que je serai votre seule confidente, votre +seul conseil, et que vous travaillerez à être digne de ma +tendresse.»</p> + +<p>Sarah jura, en pleurant, de faire tout ce que désirait sa +tante: mais, malgré tous ses efforts, son chagrin fut si +visible qu'Olivier s'en aperçut dès le premier instant. Il +regarda lady Mowbray et trouva la même altération sur +ses traits. Les vérités qu'il avait confusément entrevues +brillèrent à son esprit; les pensées qui, par bouffées brûlantes, +avaient traversé son cerveau à de rares intervalles, +revinrent l'embraser. Il fut effrayé de ce qui se +passait en lui et autour de lui; il prit son fusil et sortit. +Après avoir tué quelques innocentes volatiles, il rentra +plus fort, trouva les deux femmes plus calmes, et la soirée +s'écoula assez doucement. Quand on a l'habitude de +vivre ensemble, quand on s'est compris si bien que durant +longtemps toutes les idées, tous les intérêts de la vie +privée ont été en commun, il est presque impossible que +le charme dès relations se rompe tout à coup sur une première +atteinte. Les jours suivants virent donc se prolonger +cette intimité, dont aucun des trois n'avait altéré +la douceur par sa faute. Néanmoins la plaie allait s'élargissant +dans le coeur de ces trois personnes. Olivier ne +pouvait plus douter de l'amour de Sarah pour lui; il en +avait toujours repoussé l'idée, mais maintenant tout le +lui disait, et chaque regard de Metella, quelle qu'en fût +l'expression, lui en donnait une confirmation irrécusable. +Olivier chérissait si réellement, si tendrement sa mère +adoptive, il avait connu auprès d'elle une manière d'aimer +si paisible et si bienfaisante, qu'il s'était cru incapable +d'une passion plus vive; il s'était donc livré en +toute sécurité au danger d'avoir pour soeur une créature +vraiment angélique. A mesure que ses sentiments pour +Sarah devenaient plus vifs, il réussissait à se tranquilliser +en se disant que Metella lui était toujours aussi +chère; et en cela il ne se trompait pas; seulement pour +l'une l'amour prenait la place de l'amitié, et pour l'autre +l'amitié avait remplacé l'amour. L'âme de ce jeune +homme était si bonne et si ardente qu'il ne savait pas se +rendre compte de ce qu'il éprouvait.</p> + +<p>Mais quand il crut s'en être assuré, il ne transigea +point avec sa conscience: il résolut de partir. La tristesse +de Sarah, sa douceur modeste, sa tendresse réservée +et pleine d'une noble fierté, achevèrent de l'enthousiasmer; +expansif et impressionnable comme il l'était, il +sentit qu'il ne serait pas longtemps maître de son secret, +et ce qui acheva de le déterminer, ce fut de voir que +Metella l'avait deviné.</p> + +<p>En effet, lady Mowbray connaissait trop bien toutes +les nuances de son caractère, tous les plis de son visage, +pour n'avoir pas pénétré, avant lui-même peut-être, ce +qu'il éprouvait auprès de Sarah. Ce fut pour elle le dernier +coup; car, en dépit de sa bonté, de son dévouement +et de sa raison, elle aimait toujours Olivier comme aux +premiers jours. Ses manières avec lui avaient pris cette +dignité que le temps, qui sanctifie les affections, devait +nécessairement apporter; mais le coeur de cette femme +infortunée était aussi jeune que celui de Sarah. Elle devint +presque folle de douleur et d'incertitude: devait-elle +laisser sa nièce courir les dangers d'une passion partagée? +devait-elle favoriser un mariage qui lui semblait contraire +à toute délicatesse d'esprit et de moeurs? Mais pouvait-elle +s'y opposer, si Olivier et Sarah le désiraient +tous deux? Cependant il fallait s'expliquer, sortir de ces +perplexités, interroger Olivier sur ses intentions; mais à +quel titre? Était-ce l'amante désespérée d'Olivier, ou la +mère prudente de Sarah qui devait provoquer un aveu +aussi difficile à faire pour lui?</p> + +<p>Un soir, Olivier parla d'un voyage de quelques jours +qu'il allait faire à Lyon; lady Mowbray, dans la position +désespérée où elle était réduite, accepta cette nouvelle +avec joie, comme un répit accordé à ses souffrances. Le +lendemain, Olivier fit seller son cheval pour aller à Genève, +où il devait prendre la poste. Il vint à l'entrée du +salon prendre congé des dames; Sarah, dont il baisa la +main pour la première fois de sa vie, fut si troublée qu'elle +n'osa pas lever les yeux sur lui; Metella, au contraire, l'observait +attentivement; il était fort pâle et calme, comme +un homme qui accomplit courageusement un devoir rigoureux. +Il embrassa lady Mowbray, et alors sa force parut +l'abandonner; des larmes roulèrent dans ses yeux, sa main +trembla convulsivement en lui glissant un lettre humide....</p> + +<p>Il se précipita dehors, monta à cheval et partit au galop. +Metella resta sur le perron jusqu'à ce qu'elle n'entendît +plus les pas de son cheval. Alors elle mit une main +sur son coeur, pressa le billet de l'autre, et comprit que +tout était fini pour elle.</p> + +<p>Elle rentra dans le salon. Sarah, penchée sur sa broderie, +feignait de travailler pour prouver à sa tante qu'elle +avait du courage et savait tenir sa promesse; mais elle +était aussi pâle que Metella, et, comme elle, elle ne sentait +plus battre son coeur.</p> + +<p>Lady Mowbray traversa le salon sans lui adresser une +parole; elle monta dans sa chambre et lut le billet d'Olivier.</p> + +<p>«Je pars, vous ne me reverrez plus, à moins que dans +plusieurs années ... et lorsque miss Mowbray sera mariée!... +Ne me demandez pas pourquoi il faut que je vous +quitte; si vous le savez, ne m'en parlez jamais!»</p> + +<p>Metella crut qu'elle allait mourir, mais elle éprouva ce +que la nature a de force contre le chagrin. Elle ne put +pleurer, elle étouffait; elle eut envie de se briser la tête +contre les murs de sa chambre; et puis elle pensa à Sarah, +et elle eut un instant de haine et de fureur.</p> + +<p>«Maudit soit le jour où tu es entrée ici! s'écria-t-elle. +La protection que je t'ai accordée me coûte cher, et mon +frère m'a légué la robe de Déjanire!»</p> + +<p>Elle entendit Sarah qui approchait; et se calma aussitôt; +la vue de cette aimable créature réveilla sa tendresse, elle +lui tendit ses bras.</p> + +<p>«O mon Dieu! qu'est-ce qui nous arrive? s'écria Sarah +épouvantée. Ma tante, où est allé Olivier?</p> + +<p>—Il va voyager pour sa santé, répondit lady Metella +avec un sourire mélancolique; mais il reviendra; ayons +courage, restons ensemble, aimons-nous bien.»</p> + +<p>Sarah sut renfermer ses larmes; Metella reporta sur +elle toute son affection. Olivier ne revint pas: Sarah ne +sut jamais pourquoi.</p> + +<br><br> + +FIN DE METELLA. + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Metella, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK METELLA *** + +***** This file should be named 12869-h.htm or 12869-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/8/6/12869/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/old/12869.txt b/old/12869.txt new file mode 100644 index 0000000..5b5bf1d --- /dev/null +++ b/old/12869.txt @@ -0,0 +1,2435 @@ +The Project Gutenberg EBook of Metella, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Metella + +Author: George Sand + +Release Date: July 9, 2004 [EBook #12869] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK METELLA *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + + +METELLA. + +I. + + +Le comte de Buondelmonte, revenant d'un voyage de quelques journees aux +environs de Florence, fut verse par la maladresse de son postillon, et +tomba, sans se faire aucun mal, dans un fosse de plusieurs pieds de +profondeur. La chaise de poste fut brisee, et le comte allait etre force +de gagner a pied le plus prochain relais, lorsqu'une caleche de voyage, +qu'avait change de chevaux peu apres lui a la poste precedente, vint +a passer. Les postillons des deux voitures entamerent un dialogue +d'exclamations qui aurait pu durer longtemps encore sans remedier a +rien, si le voyageur de la caleche, ayant jete un regard sur le comte, +n'eut propose le denoument naturel a ces sortes d'accidents: il pria +poliment Buondelmonte de monter dans sa voiture et de continuer avec +lui son voyage. Le comte accepta sans repugnance, car les manieres +distinguees du voyageur rendaient au moins tolerable la perspective de +passer plusieurs heures en tete-a-tete avec un inconnu. + +Le voyageur se nommait Olivier; il etait Genevois, fils unique, +heritier d'une grande fortune. Il avait vingt ans et voyageait pour +son instruction ou son plaisir. C'etait un jeune homme blanc, frais et +mince. Sa figure etait charmante, et sa conversation, sans avoir un +grand eclat, etait fort au-dessus des banalites que le comte, encore un +peu aigri interieurement de sa mesaventure, s'attendait a echanger avec +lui. La politesse, neanmoins, empecha les deux voyageurs de se demander +mutuellement leur nom. + +Le comte, force de s'arreter au premier relais pour y attendre ses gens, +leur donner ses ordres et faire raccommoder sa chaise brisee, voulut +prendre conge d'Olivier; mais celui-ci n'y consentit point. Il declara +qu'il attendrait a l'auberge que son compagnon improvise eut regle ses +affaires, et qu'il ne repartirait qu'avec lui pour Florence. "Il m'est +absolument indifferent, lui dit-il, d'arriver dans cette ville quelques +heures plus tard; aucune obligation ne m'appelle imperieusement dans un +lieu ou dans un autre. Je vais, si vous me le permettez, faire preparer +le diner pour nous deux. Vos gens viendront vous parler ici, et nous +pourrons repartir dans deux ou trois heures, afin d'etre a Florence +demain matin." + +Olivier insista si bien que le Florentin fut contraint de se rendre a sa +politesse. La table fut servie aussitot par les ordres du jeune Suisse; +et le vin de l'auberge n'etant pas fort bon, le valet de chambre +d'Olivier alla chercher dans la caleche quelques bouteilles d'un +excellent vin du Rhin que le vieux serviteur reservait a son maitre pour +les mauvais gites. + +Le comte, qui, meme sur les meilleures apparences, se livrait rarement +avec des etrangers, but tres-moderement et s'en tint a une politesse +franche et de bonne humeur. Le Genevois, plus expansif, plus jeune, et +sachant bien, sans doute, qu'il n'etait force de veiller a la garde +d'aucun secret, se livra au plaisir de boire plusieurs larges verres +d'un vin genereux, apres une journee de soleil et de poussiere. +Peut-etre aussi commencait-il a s'ennuyer de son voyage solitaire, et la +societe d'un homme d'esprit l'avait-elle dispose a la joie: il devint +communicatif. + +Il est fort rare qu'un homme parle de lui-meme sans dire bientot quelque +impertinence: aussi le comte, qu'une certaine malice contractee dans le +commerce du monde abandonnait rarement, s'attendait-il a chaque instant +a decouvrir dans son compagnon ce levain d'egoisme et de fatuite que +nous avons tous au-dessous de l'epiderme. Il fut surpris d'avoir +longtemps attendu inutilement; il essaya de flatter toutes les idees du +jeune homme pour lui trouver enfin un ridicule, et il n'y parvint pas; +ce qui le piqua un peu; car il n'etait pas habitue a deployer en vain +les finesses gracieuses de sa penetration. + +"Monsieur, dit le Genevois dans le cours de la conversation, pouvez-vous +me dire si lady Mowbray est en ce moment a Florence? + +--Lady Mowbray? dit Buondelmonte avec un leger tressaillement: oui, +monsieur, elle doit etre de retour de Naples. + +--Elle passe tous les hivers a Florence? + +--Oui, monsieur, depuis bien des annees. Vous connaissez lady Mowbray? + +--Non, mais j'ai un vif desir de la connaitre. + +--Ah! + +--Est-ce que cela vous surprend, monsieur? On dit que c'est la femme la +plus aimable de l'Europe. + +--Oui, monsieur, et la meilleure. Vous en avez beaucoup entendu, parler +a ce que je vois? + +--J'ai passe une partie de la saison derniere aux eaux d'Aix; lady +Mowbray venait d'en partir, et il n'etait question que d'elle. Combien +j'ai regrette d'etre arrive si tard! J'aurais adore cette femme-la. + +--Vous en parlez vivement! dit le comte. + +--Je ne risque pas d'etre impertinent envers elle, reprit le jeune +homme; je ne l'ai jamais vue et ne la verrai peut-etre jamais. + +--Pourquoi non? + +--Sans doute, pourquoi non? mais l'on peut aussi demander pourquoi oui? +Je sais qu'elle est affable et bonne, que sa maison est ouverte aux +etrangers, et que sa bienveillance leur est une protection precieuse; je +sais aussi que je pourrais me recommander de quelques personnes qu'elle +honore de son amitie; mais vous devez comprendre et connaitre, monsieur, +cette espece de repugnance craintive que nous eprouvons tous a nous +approcher des personnes qui ont le plus excite de loin nos sympathies et +notre admiration. + +--Parce que nous craignons de les trouver au-dessous de ce que nous en +avons attendu, dit le comte. + +--Oh! mon Dieu, non, reprit vivement Olivier, ce n'est pas cela. Quant +a moi, c'est parce que je me sens peu digne d'inspirer tout ce que +j'eprouve, et en outre malhabile a l'exprimer. + +--Vous avez tort, dit le comte en le regardant en face avec une +expression singuliere; je suis sur que vous plairiez beaucoup a lady +Mowbray. + +--Comment! vous croyez? et pourquoi? d'ou me viendrait ce bonheur? + +--Elle aime la franchise, la bonte. Je crois que vous etes franc et bon. + +--Je le crois aussi, dit Olivier; mais cela peut-il suffire pour etre +remarque d'elle au milieu de tant de gens distingues qui lui forment, +dit-on, une petite cour? + +--Mais..., dit le comte reprenant son sourire ironique... remarque... +remarque... comment l'entendez-vous? + +--Oh! monsieur, ne me faites pas plus d'honneur que je ne merite, +repondit Olivier en riant; je l'entends comme un ecolier modeste qui +desire une mention honorable au concours, mais qui n'ambitionne pas le +grand prix. D'ailleurs... mais je vais peut-etre dire une sottise. Si +vous ne buvez plus, permettez-moi de faire emporter cette derniere +bouteille. Depuis un quart d'heure je bois par distraction... + +--Buvez, dit le comte en remplissant le verre d'Olivier, et ne me +laissez pas croire que vous craignez de vous faire connaitre a moi. + +--Soit, dit le Genevois en avalant gaiement son sixieme verre de vin du +Rhin. Ah! vous voulez savoir mes secrets, monsieur l'Italien? Eh bien! +de tout mon coeur... Je suis amoureux de lady Mowbray. + +--Bien! dit le comte en lui tendant le main dans un acces de gaiete +sympathique; tres-bien! + +--Est-ce la premiere fois qu'un homme serait devenu amoureux d'une femme +sans l'avoir vue? + +--Non, parbleu! dit Buondelmonte. J'ai lu plus de trente romans, j'ai vu +plus de vingt pieces de theatre qui commencaient ainsi; et croyez-moi, +la vie ressemble plus souvent a un roman qu'un roman ne ressemble a la +vie. Mais, dites-moi, je vous en prie, de tous les eloges que vous +avez entendu faire de lady Mowbray, quel est celui qui vous a le plus +enthousiasme? + +--Attendez... dit Olivier, dont les idees commencaient a s'embrouiller +un peu. On raconte d'elle beaucoup de traits presque merveilleux: on dit +pourtant que, dans sa premiere jeunesse, elle avait montre le caractere +d'une personne assez frivole. + +--Comment dites-vous? demanda Buondelmonte avec secheresse; mais Olivier +n'y fit pas attention. + +--Oui, continua-t-il; je dis un peu coquette. + +--C'est beaucoup plus flatteur! dit le comte. De sorte que... + +--De sorte que, soit imprudence de sa part, soit jalousie de la part des +autres femmes, sa reputation avait recu en Angleterre quelques atteintes +assez serieuses pour lui faire desirer de quitter ce pays d'hommes +flegmatiques et de femmes collet monte. Elle vint donc en Italie +chercher une vie plus libre, des moeurs plus elegantes. Meme on dit... + +--Que dit-on, monsieur? dit le comte d'un air severe. + +--On dit... continua Olivier, dont la vue etait un peu troublee, bah! +elle l'a dit elle-meme en confidence, a Aix, a une de ses amies intimes, +qui l'a repete a tous les buveurs d'eau... + +--Mais qu'est-ce donc qu'elle a dit? s'ecria le comte en coupant avec +impatience un fruit et un peu de son doigt. + +--Elle a dit qu'a son arrivee en Italie elle etait si aigrie contre +l'injustice des hommes et si offensee d'avoir ete victime de leurs +calomnies, qu'elle se sentait disposee a fouler aux pieds les lois du +prejuge, et a mener une aussi joyeuse vie que la plupart des grands +personnages de ce pays-ci." + +Le comte ota son bonnet de voyage et le remit gravement sur sa tete sans +dire une seule parole. Olivier continua. + +"Mais ce fut en vain. La noble lady fit ce voeu sans connaitre son +propre coeur. N'ayant point encore aime, et s'en croyant incapable, +elle allait y renoncer, lorsqu'un jeune homme tomba eperdument amoureux +d'elle et lui ecrivit sans facon pour lui demander un rendez-vous. + +--Vous a-t-on dit le nom de ce jeune homme? demanda Buondelmonte. + +--Ma foi! je ne m'en souviens plus. C'etait un Florentin; et vous devez +le connaitre, car il est encore..." + +Le comte l'interrompit afin d'eluder la question: "Et que repondit lady +Mowbray? + +--Elle accorda le rendez-vous, resolue a punir le jeune homme de sa +fatuite et a le couvrir de ridicule. Elle avait prepare, a cet effet, je +ne sais quel guet-apens de bonne compagnie, dont je ne sais pas bien les +details. + +--N'importe, dit le comte. + +--Le Florentin arriva donc; mais il etait si beau, si aimable, si +spirituel, que lady Mowbray chancela dans sa resolution. Elle l'ecouta +parler, hesita et l'ecouta encore. Elle s'attendait a voir un +impertinent qu'il faudrait chatier; elle trouva un jeune homme sincere, +ardent et romanesque... Que vous dirai-je! Elle se sentit emue, et +essaya pourtant de lui faire peur en lui parlant de pretendus dangers +qui l'environnaient. Le Florentin etait brave; il se mit a rire. Elle +tenta alors de l'effrayer en le menacant de sa froideur et de sa +coquetterie; il se mit a pleurer, et elle l'aima... Si bien que le +comte de... ma foi! je crois que son nom va me revenir... Buonacorsi... +Belmonte... Buondelmonte, ah! m'y voici! le comte de Buondelmonte eut le +pouvoir d'attendrir ce coeur rebelle. Lady Mowbray fixa a Florence ses +affections et sa vie. Le comte de Buondelmonte fut son premier et son +seul amant sur la joyeuse terre d'Italie. Maintenant que je vous ai +raconte cette histoire telle qu'on me l'a donnee, dites-moi, vous qui +etes de Florence, si elle est vraie de tout point... Et cependant, si +elle ne l'est pas, ne me dites pas que'c'est un conte fait a plaisir; il +est trop beau pour que je sois desabuse sans regret! + +--Monsieur, dit le comte, dont la figure avait pris une expression grave +et pensive, cette histoire est belle et vraie. Le comte de Buondelmonte +a vecu dix ans le plus heureux et le plus envie des hommes aux pieds de +lady Mowbray. + +--Dix ans! s'ecria Olivier. + +--Dix ans, monsieur, reprit Buondelmonte. Il y a dix ans que ces choses +se sont passees. + +--Dix ans! repeta le jeune homme; lady Mowbray ne doit plus etre +tres-jeune." + +Le comte ne repondit rien. + +"On m'a pourtant assure a Aix, poursuivit Olivier, qu'elle etait +toujours belle comme un ange, qu'elle etait grande, legere, agile, +qu'elle galopait au bord des precipices sur un vigoureux cheval, qu'elle +dansait a merveille. Elle doit avoir trente ans environ, n'est-ce pas, +monsieur? + +--Qu'importe son age! dit le comte avec impatience. Une femme n'a jamais +que l'age qu'elle parait avoir, et tout le monde vous l'a dit: lady +Mowbray est toujours belle. On vous l'a dit, n'est-ce pas? + +--On me l'a dit partout, a Aix, a Berne, a Genes, dans tous les lieux ou +elle a passe. + +--Elle est admiree et respectee, dit le comte. + +--Oh! monsieur, vous la connaissez, vous etes son ami peut-etre? Je vous +en felicite; quelle reputation plus glorieuse que celle de savoir aimer? +Que ce Buondelmonte a du etre lier de retremper cette belle ame et de +voir refleurir cette plante courbee par l'orage!" + +Le comte fit une legere grimace de dedain. Il n'aimait pas les phrases +de roman, peut-etre parce qu'il les avait aimees jadis. Il regarda +fixement le Genevois; mais voyant que celui-ci se grisait decidement, il +voulut en profiter pour echanger avec un homme sincere et confiant des +idees qui le genaient depuis longtemps. + +Sans se donner la peine de feindre beaucoup de desinteressement, +car Olivier n'etait plus en etait de faire de tres-clairvoyantes +observations, le comte posa sa main sur la sienne, afin d'appeler son +attention sur le sens de ses paroles. + +"Pensez-vous, lui demanda-t-il, qu'il ne soit pas plus glorieux pour un +homme d'ebranler la reputation, d'une femme que de la retablir quand +elle a' recu, a tort ou a raison de notables echecs? + +--Ma foi, ce n'est pas mon opinion, dit Olivier. J'aimerais mieux +relever un temple que de l'abattre. + +--Vous etes un peu romanesque, dit le comte. + +--Je ne m'en defends pas, cela est de mon age; et ce qui prouve que les +exaltes n'ont pas toujours tort, c'est que Buondelmonte fut recompense +d'une heure d'enthousiasme par dix ans d'amour. + +--Lui seul pourrait etre juge dans cette question," reprit le comte; et +il se promena dans la chambre, les mains derriere le dos et le sourcil +fronce. Puis, craignant de se laisser deviner, il jeta un regard de cote +sur son compagnon. Olivier avait la tete penchee en avant, le coude +dans son assiette, et l'ombre de ses cils, abaisses par un doux +assoupissement, se dessinait sur ses joues, que la chaleur genereuse du +vin colorait d'un rose plus vif qu'a l'ordinaire. Le comte continua de +marcher silencieusement dans la chambre jusqu'a ce que le claquement des +fouets et les pieds des chevaux eussent annonce que la caleche etait +prete. Le vieux domestique d'Olivier vint lui offrir une pelisse fourree +que le jeune homme passa en baillant et en se frottant les yeux. Il ne +s'eveilla tout a fait que pour prendre le bras de Buondelmonte et le +forcer de monter le premier dans sa voiture, qui prit aussitot la route, +de Florence. "Parbleu! dit-il en regardant la nuit qui etait sombre, ce +temps de voleurs me rappelle une histoire que j'ai entendu raconter sur +lady Mowbray. + +--Encore? dit le comte; lady Mowbray vous occupe beaucoup. + +--Ne me demandiez-vous pas quel trait de son caractere m'avait le plus +enthousiasme? Je ne saurais dire lequel; mais voici une aventure qui m'a +rendu plus envieux de voir lady Mowbray que Rome, Venise et Naples. +Vous allez me dire si celle-la est aussi vraie que la premiere. Un jour +qu'elle traversait les Apennins avec son heureux amant Buondelmonte, ils +furent attaques par des voleurs; le comte se defendit bravement contre +trois hommes; il en tua un, et luttait contre les deux autres lorsque +lady Mowbray, qui s'etait presque evanouie dans le premier acces de +surprise, s'elanca hors de la caleche et tomba sur le cadavre du brigand +que Buondelmonte avait tue. Dans ce moment d'horreur, ranimee par une +presence d'esprit au-dessus de son sexe, elle vit a la ceinture du +brigand un grand pistolet dont il n'avait pas eu le temps de faire +usage, et que sa main semblait encore presser. Elle ecarta cette main +encore chaude, arracha le pistolet de la ceinture, et se jetant au +milieu des combattants, qui ne s'attendaient a rien de semblable, elle +dechargea le pistolet a bout portant dans la figure d'un bandit qui +tenait Buondelmonte a la gorge. Il tomba roide mort, et Buondelmonte +eut bientot fait justice du dernier. N'est-ce pas la encore une belle +histoire, monsieur? + +--Aussi belle que vraie, repeta Buondelmonte. Le courage de lady +Mowbray la soutint encore quelque temps apres cette terrible scene. Le +postillon, a demi-mort de peur, s'etait tapi dans un fosse, les chevaux +effrayes avaient rompu leurs traits; le seul domestique qui accompagnat +les voyageurs etait blesse et evanoui. Buondelmonte et sa compagne +furent obliges de reparer ce desordre en toute hate; car a tout instant +d'autres bandits, attires par le bruit du combat, pouvaient fondre sur +eux, comme cela arrive souvent. Il fallut battre le postillon pour le +ranimer, bander la plaie du domestique, qui perdait tout son sang, le +porter dans la voiture, et ratteler les chevaux. Lady Mowbray s'employa +a toutes les choses avec une force de corps et d'esprit vraiment +extraordinaire. Elle avisait a tous les expedients, et trouvait toujours +le plus sur et le plus prompt moyen de sortir d'embarras. Ses belles +mains, souillees de sang, rattachaient des courroies, dechiraient des +vetements, soulevaient des pierres. Enfin tout fut repare, et la voiture +se remit en route. Lady Mowbray s'assit aupres de son amant, le regarda +fixement, fit un grand cri et s'evanouit. A quoi pensez-vous? ajouta le +comte en voyant Olivier tomber dans le silence et la meditation. + +--Je suis amoureux, dit Olivier. + +--De lady Mowbray? + +--Oui, de lady Mowbray. + +--Et vous allez sans doute a Florence pour le lui declarer? dit le +comte. + +--Je vous repeterai le mot que vous me disiez tantot: "Pourquoi non?" + +--En effet, dit le comte d'un ton sec, pourquoi non?" Puis il ajouta +d'un autre ton, et comme s'il se parlait a lui-meme: "Pourquoi non?" + +"Monsieur, reprit Olivier apres un instant de silence, soyez assez bon +pour confirmer ou dementir une troisieme histoire qui m'a ete racontee +a propos de lady Mowbray, et qui me semble moins belle que les deux +premieres. + +--Voyons, monsieur. + +--On dit que le comte de Buondelmonte quitte lady Mowbray. + +--Pour cela, monsieur, repondit le comte tres-brusquement, je n'en sais +rien, et n'ai rien a vous dire. + +--Mais, moi, on me l'a assure, reprit Olivier; et, quelque triste que +soit ce dernier denoument, il ne me parait pas impossible. + +--Mais que vous importe? dit le comte. + +--Vous etes le comte de Buondelmonte," dit Olivier, vivement frappe de +l'accent de son compagnon; et lui saisissant le bras, il ajouta: "Et +vous ne quittez pas lady Mowbray? + +--Je suis le comte de Buondelmonte, repondit celui-ci; le saviez-vous, +monsieur? + +--Sur mon honneur! non. + +--En ce cas vous n'avez pu m'offenser. Mais parlons d'autre chose." + +Ils essayerent, mais la conversation languit bientot. Tous deux etaient +contraints. Ils prirent d'un commun accord le parti de feindre le +sommeil. Aux premiers rayons du jour, Olivier, qui avait fini par +s'endormir tout de bon, s'eveilla au milieu de Florence. Le comte prit +conge de lui avec une cordialite a laquelle il avait eu le temps de se +preparer. + +"Voici ma demeure, lui dit-il en lui montrant un des plus beaux palais +de la ville, devant lequel le postillon s'etait arrete; et au cas ou +vous oublieriez le chemin, vous me permettrez d'aller vous chercher pour +vous servir de guide moi-meme. Puis-je savoir ou vous descendrez, et +a quelle heure je pourrai, sans vous deranger, aller vous offrir mes +remerciements et mes services? + +--Je n'en sais rien encore, repondit Olivier un peu embarrasse; mais il +est inutile que vous preniez cette peine. Aussitot que je serai repose, +j'irai vous demander vos bons offices dans cette ville, ou je ne connais +personne. + +--J'y compte, repondit Buondelmonte en lui tendant la main. + +--Je m'en garderai bien," pensa le Genevois en lui rendant sa politesse. +Ils se separerent. + +"J'ai fait une belle ecole! se disait Olivier le lendemain matin en +s'eveillant dans la meilleure hotellerie de Florence; je commence bien! +Aussi cet homme est fou d'avoir pris au serieux les divagations d'un +etourdi a moitie ivre. J'ai reussi toutefois a me fermer la porte de +lady Mowbray, moi qui desirais tant la connaitre! c'est horriblement +desagreable, apres tout...." Il appela son valet de chambre pour qu'il +lui fit la barbe, et s'impatientait serieusement de ne pouvoir retrouver +dans son necessaire une certaine savonnette au garafoli qu'il avait +achetee a Parme, lorsque le comte de Buondelmonte entra dans sa chambre. + +"Pardonnez-moi si j'entre en ami sans me faire annoncer, lui dit-il d'un +air riant et ouvert; j'ai su en bas que vous etiez eveille, et je viens +vous chercher pour dejeuner avec moi chez lady Mowbray." + +Olivier s'apercut que le comte cherchait dans ses yeux a deviner l'effet +de cette nouvelle. Malgre sa candeur, il ne manquait pas d'une certaine +defiance des autres; il avait en meme temps une honnete confiance en +son propre jugement. On pouvait l'affliger, mais non le jouer ou +l'intimider. + +"De tout mon coeur, repondit-il avec assurance, et je vous remercie, mon +cher compagnon de voyage, de m'avoir procure cette faveur. Maintenant +nous sommes quittes." + +Les manieres cordiales et franches de Buondelmonte ne se dementirent +point. Seulement, comme le jeune etranger, tout en se hatant, donnait +des soins minutieux a sa toilette, le comte ne put reprimer un sourire +qu'Olivier saisit au fond de la glace devant laquelle il nouait sa +cravate. "Si nous faisons une guerre d'embuches, pensa-t-il, c'est fort +bien; avancons." Il ota sa cravate, et gronda son domestique de lui en +avoir donne une mal pliee. Le vieux Hantz en apporta une autre. "J'en +aimerais mieux un bleu de ciel," dit Olivier; et quand Hantz eut apporte +la cravate bleu de ciel, Olivier les examina l'une apres l'autre d'un +air d'incertitude et de perplexite. + +"S'il m'etait permis de donner mon avis, dit le valet de chambre +timidement... + +--Vous n'y entendez rien, dit gravement Olivier; monsieur le comte, je +m'en rapporte a vous, qui etes un homme de gout: laquelle de ces deux +couleurs convient le mieux au ton de ma figure? + +--Lady Mowbray, repondit le comte en souriant, ne peut souffrir ni le +bleu ni le rose. + +--Donnez-moi une cravate noire, dit Olivier a son domestique." + +La voiture du comte les attendait a la porte. Olivier y monta avec lui. +Ils etaient contraints tous deux, et cependant il n'y parut point. +Buondelmonte avait trop d'habitude du monde pour ne pas sembler ce qu'il +voulait etre! Olivier avait trop de resolution pour laisser voir +son inquietude. Il pensait que si lady Mowbray etait d'accord avec +Buondelmonte pour se moquer de lui, sa situation pouvait devenir +difficile; mais si Buondelmonte etait seul de son parti, il pouvait etre +agreable de le tourmenter un peu. En secret, leur premiere sympathie +avait fait place a une sorte d'aversion. Olivier ne pouvait pardonner au +comte de l'avoir laisse parler a tort et a travers sans se nommer; le +comte avait sur le coeur, non les etourderies qu'Olivier avait debitees +la veille, mais le peu de repentir ou de confusion qu'il en montrait. + +Lady Mowbray habitait un palais magnifique; le comte mit quelque +affectation a y entrer comme chez lui, et a parler aux domestiques +comme s'ils eussent ete les siens. Olivier se tenait sur ses gardes +et observait les moindres mouvements de son guide. La piece ou ils +attendirent etait decoree avec un art et une richesse dont le comte +semblait orgueilleux, bien qu'il n'y eut coopere ni par son argent ni +par son gout. Cependant il fit les honneurs des tableaux de lady Mowbray +comme s'il avait ete son maitre de peinture, et semblait jouir de +l'emotion insurmontable avec laquelle Olivier attendait l'apparition de +lady Mowbray. + +Metella Mowbray etait fille d'une Italienne et d'un Anglais; elle avait +les yeux noirs d'une Romaine et la blancheur rosee d'une Anglaise. Ce +que les lignes de sa beaute avaient d'antique et de severe etait adouci +par une expression sereine et tendre qui est particuliere aux visages +britanniques. C'etait l'assemblage des deux plus beaux types. Sa figure +avait ete reproduite par tous les peintres et sculpteurs de l'Italie; +mais malgre cette perfection, malgre ces triomphes, malgre la parure +exquise qui faisait ressortir tous ses avantages, le premier regard +qu'Olivier jeta sur elle lui devoila le secret tourment du comte de +Buondelmonte: Metella n'etait plus jeune... + +Aucun des prestiges du luxe qui l'entourait, aucune des gloires don't +l'admiration universelle l'avait couronnee, aucune des seductions +qu'elle pouvait encore exercer, ne la defendirent de ce premier arret +de condamnation que le regard d'un homme jeune lance a une femme qui ne +l'est plus. En un clin d'oeil, en une pensee, Olivier rapprocha de cette +beaute si parfaite et si rare le souvenir d'une fraiche et brutale +beaute de Suissesse. Les sculpteurs et les peintres en eussent pense ce +qu'ils auraient voulu; Olivier se dit qu'il valait toujours mieux avoir +seize ans que cet age problematique dont les femmes cachent le chiffre +comme un affreux secret. + +Ce regard fut prompt; mais il n'echappa point au comte, et lui fit +involontairement mordre sa levre inferieure. + +Quant a Olivier, ce fut l'affaire d'un instant; il se remit et veilla +mieux sur lui-meme: il se dit qu'il ne serait point amoureux, mais qu'il +pouvait fort bien, sans se compromettre, agir comme s'il l'etait; car si +lady Mowbray n'avait plus le pouvoir de lui faire faire des folies, elle +valait encore la peine qu'il en fit pour elle. Il se trompait peut-etre; +peut-etre une femme en a-t-elle le pouvoir tant qu'elle en a le droit. + +Le comte, dissimulant aussi sa mortification, presenta Olivier a lady +Mowbray avec toutes sortes de cajoleries hypocrites pour l'un et pour +l'autre; et au moment, ou Metella tendait sa main au Genevois en le +remerciant du service qu'il avait rendu a _son ami_, le comte ajouta: +"Et vous devez aussi le remercier de l'enthousiasme passionne qu'il +professe pour vous, madame. Celui-ci merite plus que les autres: il vous +a adoree avant de vous voir." + +Olivier rougit jusqu'aux yeux, mais lady Mowbray lui adressa un sourire +plein de douceur et de bonte; et, lui tendant la main, "Soyons donc +amis, lui dit-elle, car je vous dois un dedommagement pour cette +mauvaise plaisanterie de monsieur. + +--Soyez ou non sa complice, repondit Olivier, il vous a dit ce que je +n'aurais jamais ose vous dire. Je suis trop paye de ce que j'ai fait +pour lui." Et il baisa resolument la main de lady Mowbray. + +"L'insolent!" pensa le comte. + +Pendant le dejeuner, le comte accabla sa maitresse de petits soins et +d'attentions. Sa politesse envers Olivier ne put dissimuler entierement +son depit; Olivier cessa bientot de s'en apercevoir. Lady Mowbray, +de pale, nonchalante et un peu triste, qu'elle etait d'abord, devint +vermeille, enjouee et brillante. On n'avait exagere ni son esprit ni sa +grace. Lorsqu'elle eut parle, Olivier la trouva rajeunie de dix ans; +cependant son bon sens naturel l'empecha de se tromper sur un point +important. Il vit que Metella, sincere dans sa bienveillance envers +lui, ne tirait sa gaiete, son plaisir et son _rajeunissement_ que des +attentions affectueuses du comte. "Elle l'aime encore, pensa-t-il, et +lui l'aimera tant qu'elle sera aimee des autres." + +Des ce moment il fut tout a fait a son aise, car il comprit ce qui se +passait entre eux, et il s'inquieta peu de ce qui pouvait se passer en +lui-meme; il etait encore trop tot. + +Le comte vit que Metella avait charme son adversaire; il crut tenir +la victoire. Il redoubla d'affection pour elle, afin qu'Olivier se +convainquit bien de sa defaite. + +A trois heures il offrit a Olivier, qui se retirait, de le reconduire +chez lui, et, au moment de quitter Metella, il lui baisa deux fois la +main si tendrement qu'une rougeur de plaisir et de reconnaissance se +repandit sur le visage de lady Mowbray. L'expression du bonheur dans +l'amour semble etre exclusivement accordee a la jeunesse, et quand on la +rencontre sur un front fletri par les annees, elle y jette de magiques +eclairs. Metella parut si belle en cet instant que Buondelmonte en eut +de l'orgueil, et, passant son bras sous celui d'Olivier, il lui dit +en descendant l'escalier: "Eh bien! mon cher ami, etes-vous toujours +amoureux de ma maitresse? + +--Toujours, repondit hardiment Olivier, quoiqu'il n'en pensat pas un +mot. + +--Vous y mettez de l'obstination. + +--Ce n'est pas ma faute, mais bien la votre. Pourquoi vous etes-vous +empare de mon secret et pourquoi l'avez-vous revele? A present nous +jouons jeu sur table. + +--Vous avez la conscience de votre habilete! + +--Pas du tout, l'amour est un jeu de hasard. + +--Vous etes tres-facetieux! + +--Et vous donc, monsieur le comte!" + +Olivier consacra plusieurs jours a parcourir Florence. Il pensa peu a +lady Mowbray; il aurait fort bien pu l'oublier s'il ne l'eut pas revue. +Mais un soir il la vit au spectacle, et il crut devoir aller la saluer +dans sa loge. Elle etait magnifique aux lumieres et en grande toilette; +il en devint amoureux et resolut de ne plus la voir. + +Lady Mowbray s'etait maintenue miraculeusement belle au dela de l'age +marque pour le declin du regne des femmes; mais, depuis un an, le temps +inexorable semblait vouloir reprendre ses droits sur elle et lui faire +sentir le reveil de sa main endormie. Souvent, le matin, Metella, en se +regardant sans parure devant sa glace, jetait un cri d'effroi a l'aspect +d'une ride legere creusee durant la nuit sur les plans lisses et nobles +de son visage et de son cou. Elle se defendait encore avec orgueil de +la tentation de se mettre du rouge, comme faisaient autour d'elle les +femmes de son age. Jusque-la elle avait pu braver le regard d'un homme +en plein midi; mais des nuances ternes s'etendaient au contour de ses +joues, et un reflet bleuatre encadrait ses grands yeux noirs. Elle +voyait deja ses rivales se rejouir autour d'elle et lui faire un +meilleur accueil a mesure qu'elles la trouvaient moins redoutable. + +Dans le monde on disait qu'elle etait si affectee de vieillir qu'elle en +etait malade. Les femmes assuraient deja qu'elle se teignait les cheveux +et qu'elle avait plusieurs fausses dents. Le comte de Buondelmonte +savait bien que c'etaient autant de calomnies; mais il s'en affectait +peut-etre plus sincerement que d'une verite qui serait restee secrete. +Il avait ete trop heureux, trop envie depuis dix ans, pour que les +jouissances de la vanite, qui sont les plus durables de toutes; +n'eussent pas fait palir celles de l'amour. L'attachement et la fidelite +de la plus belle et de la plus aimable des femmes avaient-ils developpe +en lui un immense orgueil, ou l'avaient-ils seulement nourri? + +Je n'en sais rien: Toutes les personnes que je connais ont eu vingt ans; +et mes etudes psychologiques me portent a croire que presque tout le +monde est capable d'avoir vingt ans, ne fut-ce qu'une fois en sa vie. +Mais le comte en eut trente et demi le jour ou lady Mowbray en eut.... +(je suis trop bien eleve pour tracer un chiffre qui designerait au juste +ce que j'appellerai, sans offenser ni compromettre personne, l'age +_indefinissable_ d'une femme); et le comte, qui avait tire une grande +gloire de la preference de lady Mowbray, commenca a jouer dans le monde +un role moitie honorable, moitie ridicule, qui fit beaucoup souffrir sa +vanite. Dix ans apportent dans toutes les passions possibles beaucoup de +calme et de raisonnement: L'amitie, lorsqu'elle n'est qu'une survivance +de l'amour, est plus susceptible de calcul et plus froide dans ses +jugements. Une telle amitie (que deux ou trois exceptions qui sont dans +le monde me le pardonnent!) n'est point heroique de sa nature. L'amitie +de Buondelmonte pour Metella vit d'un oeil tres-clairvoyant les chances +d'ennui et de dependance qui allaient s'augmentant d'un cote, de l'autre +les chances d'avenir et de triomphe qui etaient encore vertes et +seduisantes. Une certaine princesse allemande; grande liseuse de romans +et renommee pour le luxe de ses equipages, debitait des oeillades +sentimentales qui, au spectacle, attiraient dans leur direction +magnetique tous les yeux vers la loge du comte. Une prima donna, pour +laquelle quantite de colonels s'etaient battus en duel, invitait souvent +le comte a ses soupers et le raillait de sa vie bourgeoise et retiree. + +Des jeunes gens, dont il faisait du reste l'admiration par ses gilets +et les pierres gravees de ses bagues, lui reprochaient serieusement la +perte de sa liberte. Enfin il ne voyait plus personne se lever et se +dresser sur la pointe des pieds quand lady Mowbray, appuyee sur son +bras, paraissait en public. Elle etait encore belle, mais tout le monde +le savait; on l'avait tant vue, tant admiree! il y avait si longtemps +qu'on l'avait proclamee la reine de Florence, qu'il n'etait plus +question d'elle et que la moindre pensionnaire excitait plus d'interet. +Les femmes osaient aborder les modes que la seule lady Mowbray avait eu +le droit de porter; on ne disait plus le moindre mal d'elle, et le +comte entendait avec un plaisir diabolique repeter autour de lui que sa +conduite etait exemplaire, et que c'etait une bien belle chose que de +s'abuser aussi longtemps sur les attraits de sa maitresse. + +La douleur de Metella, en se voyant negligee de celui qu'elle aimait +exclusivement, fut si grande que sa sante s'altera, et que les ravages +du temps firent d'effrayants progres. Le refroidissement de Buondelmonte +en fit a proportions egales; et lorsque le jeune Olivier les vit +ensemble, lady Mowbray n'en etait plus a compter son bonheur par annees, +mais par heures. + +"Savez-vous, ma chere Metella, lui dit le comte le lendemain du jour +ou elle avait rencontre Olivier au spectacle, que ce jeune Suisse est +eperdument amoureux de vous? + +--Est-ce que vous auriez envie de me le faire croire? dit lady Mowbray +en s'efforcant de prendre un ton enjoue: voila au moins la dixieme fois +depuis quinze jours que vous me le repetez! + +--Et quand vous le croiriez, dit assez sechement le comte, qu'est-ce que +cela me ferait?" + +Metella eut envie de lui dire qu'il n'avait pas toujours ete aussi +insouciant; mais elle craignit de tomber dans les phrases du vocabulaire +des femmes abandonnees, elle garda le silence. + +Le comte se promena quelque temps dans l'appartement d'un air sombre. + +"Vous vous ennuyez, mon ami? lui dit-elle avec douceur. + +--Moi! pas du tout! Je suis un peu souffrant." + +Lady Mowbray se tut de nouveau, et le comte continua a se promener en +long et en large. Quand il la regarda, il s'apercut qu'elle pleurait. +"Eh bien! qu'est-ce que vous avez? lui dit-il en feignant la plus +grande surprise. Vous pleurez parce que j'ai un peu mal a la gorge. + +--Si j'etais sure que vous souffrez, je ne pleurerais pas. + +--Grand merci, milady! + +--J'essaierais de vous soulager; mais je crois que votre mal est sans +remede. + +--Quel est donc mon mal, s'il vous plait? + +--Regardez-moi, monsieur, repondit-elle en se levant et en lui montrant +son visage fletri; votre mal est ecrit sur mon front.... + +--Vous etes folle, repondit-il en levant les epaules, ou plutot, vous +etes furieuse de vieillir! Est-ce ma faute, a moi? puis-je l'empecher? + +--Oh! certainement, Luigi, repondit Metella, vous auriez pu l'empecher +encore!" Elle retomba sur son fauteuil, pale, tremblante, et fondit en +larmes. + +Le comte fut attendri, puis contrarie; et, cedant au dernier mouvement, +il lui dit brutalement: "Parbleu! madame, vous ne devriez pas pleurer; +cela ne vous embellira pas." Et il sortit avec colere. + +"Il faut absolument que cela finisse, pensa-t-il quand il fut dans la +rue. Il n'est pas en mon pouvoir de feindre plus longtemps un amour que +je ne ressens plus. Tous ces menagements ressemblent a l'hypocrisie. Ma +faiblesse d'ailleurs prolonge l'incertitude et les souffrances de cette +malheureuse femme. C'est une sorte d'agonie que nous endurons tous deux. +Il faut couper ce lien, puisqu'elle ne veut pas le denouer." + +Il retourna sur ses pas et la trouva evanouie dans les bras de ses +femmes: il en fut touche et lui demanda pardon. Quand il la vit plus +calme, il se retira plus mecontent lui-meme que s'il l'eut laissee +furieuse. "Il est donc decide, se dit-il en serrant les poings sous son +manteau, que je n'aurai pas l'energie de me debarrasser d'une femme!" +Il s'excita tant qu'il put a prendre un parti decisif, et toujours, +au moment d'en adopter un, il sentit qu'il n'aurait pas le courage de +braver le desespoir de Metella. Apres tout, que ce fut par vanite ou +par tendresse, il l'avait aimee, il avait vecu dix ans heureux aupres +d'elle, il lui devait en partie l'eclat de sa position dans le monde, et +il y avait des jours ou elle etait encore si belle qu'on le proclamait +heureux: il etait heureux ces jours-la. "Cependant il le faut, +pensa-t-il; car dans peu de temps elle sera decidement laide: je ne +pourrai plus la souffrir, et je ne serai pas assez fort pour lui cacher +mon degout. Alors notre rupture sera eclatante et rude. Il vaudrait +mieux qu'elle se fit a l'amiable des a present...." + +Il se promena seul pendant une heure au clair de la lune. Il etait +tellement malheureux que lady Mowbray serait venue au-devant de ses +desseins si elle avait su combien il etait ronge d'ennui. Enfin il +s'arreta au milieu de la rue; et, regardant autour de lui dans une sorte +de detresse, il vit qu'il etait devant l'hotel ou logeait Olivier. Il y +entra precipitamment, je ne sais pas bien pourquoi, et peut-etre ne le +savait-il pas non plus lui-meme. + +Quoi qu'il en soit, il demanda le Genevois, et apprit avec plaisir +qu'il etait chez lui. Il le trouva se disposant a aller au bal chez un +banquier auquel il etait recommande. Olivier fut surpris de l'agitation +du comte. Il ne l'avait pas encore vu ainsi, et ne savait que penser de +son air inquiet et de ses frequentes contradictions. Rien de ce qu'il +disait ne semblait etre dans ses habitudes ni dans son caractere. Enfin, +apres un quart d'heure de cette etrange maniere d'etre, Buondelmonte +lui pressa la main avec effusion, le conjura de venir souvent chez lady +Mowbray. Apres lui avoir fait mille politesses exagerees, il se retira +precipitamment, comme un homme qui vient de commettre un crime. + +Il retourna chez lady Mowbray: il la trouva souffrante et prete a se +mettre au lit. Il l'engagea a se distraire et a venir avec lui au bal +chez le banquier A..... Metella n'en avait pas la moindre envie; mais, +voyant que le comte le desirait vivement, elle ceda pour lui faire +plaisir, et ordonna a ses femmes de preparer sa toilette. + +"Vraiment, Luigi, lui dit-elle en s'habillant, je ne vous comprends +plus. Vous avez mille caprices: avant-hier je desirais aller au bal de +la princesse Wilhelmine, et vous m'en avez empechee; aujourd'hui.... + +--Ah! c'etait bien different: j'avais un rhume effroyable ce jour-la.... +Je tousse encore un peu.... + +--On m'a dit cependant.... + +--Qu'est-ce qu'on vous a dit? et qui est-ce qui vous l'a dit? + +--Oh! c'est le jeune Suisse avec lequel vous avez voyage, et que j'ai vu +au spectacle hier soir; il m'a dit qu'il vous avait rencontre la veille +au bal chez la princesse Wilhelmine. + +--Ah! madame, dit le comte, je comprends tres-bien les raisons de M. +Olivier de Geneve pour me calomnier aupres de vous! + +--Vous calomnier, dit Metella en levant les epaules. Est-ce qu'il sait +que vous m'avez fait un mensonge? + +--Est-ce que vous allez mettre cette robe-la, milady? interrompit le +comte. Oh! mais vous negligez votre toilette deplorablement! + +--Cette robe arrive de France, mon ami; elle est de Victorine, et vous +ne l'avez pas encore vue. + +--Mais une robe de velours violet! c'est d'une severite effrayante. + +--Attendez donc: il y a des noeuds et des torsades d'argent qui lui +donnent beaucoup d'eclat. + +--Ah! c'est vrai! voila une toilette tres-riche et tres-noble. On a beau +dire, Metella, c'est encore vous qui avez la mise la plus elegante, et +il n'y a pas une femme de vingt ans qui puisse se vanter d'avoir une +taille aussi belle.... + +--Helas! dit Metella, je ne sens plus la souplesse que j'avais +autrefois; ma demarche n'est plus aussi legere; il me semble que je +m'affaisse et que je suis moins grande d'une ligne chaque jour. + +--Vous etes trop sincere et trop bonne, ma chere lady, dit le comte +en baissant la voix. Il ne faut pas dire cela, surtout devant vos +soubrettes; ce sont des babillardes qui iront le repeter dans toute la +ville. + +--J'ai un delateur qui parlera plus haut qu'elles, repondit Metella: +c'est votre indifference. + +--Ah! toujours des reproches! Mon Dieu! qu'une femme qui se croit +offensee est cruelle dans sa plainte et perseverante dans sa vengeance! + +--Vengeance! moi, vengeance! dit Metella. + +--Non, je me sers d'un mot inconvenant, ma chere lady; vous etes douce +et genereuse, en ai-je jamais doute! Allons, ne nous querellons pas, au +nom du ciel! Ne prenez pas votre air abattu et fatigue. Votre coiffure +est bien plate, ne trouvez-vous pas? + +--Vous aimez ces bandeaux lisses avec un diamant sur le front.... + +--Je trouve qu'a present les tresses descendant le long des joues, a la +maniere des reines du moyen age, vous vont encore mieux. + +--Il est vrai que mes joues ne sont plus tres-rondes, et qu'on les voit +moins avec des tresses. Francesca, faites-moi des tresses. + +--Metella, dit le comte lorsqu'elle fut coiffee, pourquoi ne mettez-vous +pas de rouge? + +--Helas! il est donc temps que j'en mette, repondit-elle tristement. Je +me flattais de n'en jamais avoir besoin. + +--C'est une folie, ma chere; est-ce que tout le monde n'en met pas? Les +plus jeunes femmes en ont. + +--Vous haissez le fard, et vous me disiez souvent que vous preferiez ma +paleur a une fraicheur factice. + +--Mais la derniere fois que vous etes sortie, on vous a trouvee bien +pale.... On ne va pas au bal uniquement pour son amant. + +--J'y vais uniquement pour vous aujourd'hui, je vous jure. + +--Ah! milady, c'est a mon tour de dire qu'il n'en fut pas toujours +ainsi! _Autrefois_ vous etiez un peu fiere de vos triomphes. + +--J'en etais fiere a cause de vous, Luigi; a present qu'ils m'echappent +et que je vous vois souffrir, je voudrais me cacher. Je voudrais +eteindre le soleil et vivre avec vous dans les tenebres. + +--Ah! vous etes en veine de poesie, milady. J'ai trouve tout a l'heure +votre Byron ouvert a cette belle page des tenebres; je ne m'etonne pas +de vous voir des idees sombres. Eh bien! le rouge vous sied a merveille. +Regardez-vous, vous etes superbe. Allons, Francesca, apportez les gants +et l'eventail de milady. Voici votre bouquet, Metella; c'est moi qui +l'ai apporte; c'est un droit que je ne veux pas perdre." + +Metella prit le bouquet, regarda tendrement le comte avec un sourire sur +les levres et une larme dans les yeux. "Allons, venez, mon amie, lui +dit-il. Vous allez etre encore une fois la reine du bal." + +Le bal etait somptueux; mais, par un de ces hasards facetieux qui se +rencontrent souvent dans le monde, il y avait une quantite exorbitante +de femmes laides et vieilles. Parmi les jeunes et les agreables, il y +en avait peu de vraiment jolies. Lady Mowbray eut donc un tres-grand +succes; et Olivier, qui ne s'attendait pas a la rencontrer, s'abandonna +a sa naive admiration. Des que le comte le vit aupres de lady Mowbray, +il s'eloigna, et des qu'il les vit s'eloigner l'un de l'autre, il prit +le bras d'Olivier, et, sous le premier pretexte venu, il le ramena +aupres de Metella. "Vous m'avez dit en route que vous aviez vu Goethe, +dit-il au voyageur; parlez donc de lui a milady. Elle est si avide +d'entendre parler du vieux Faust qu'elle voulait m'envoyer a Weimar +tout expres pour lui rapporter les dimensions exactes de son front. +Heureusement pour moi, le grand homme est mort au moment ou j'allais me +mettre en route." Buondelmonte tourna sur ses talons fort habilement en +achevant sa phrase, et laissa Olivier parler de Goethe a lady Mowbray. + +Metella, qui l'avait d'abord accueilli avec une politesse bienveillante, +l'ecouta peu a peu avec interet. Olivier n'avait pas infiniment +d'esprit, mais il avait fait beaucoup de bonnes lectures; il avait de la +vivacite, de l'enthousiasme, et, ce qui est extremement rare chez les +jeunes gens, pas la moindre affectation. Avec lui, on n'etait pas force +de pressentir le grand homme en herbe, la puissance intellectuelle +meconnue et comprimee; c'etait un vrai Suisse pour la franchise et le +bon sens, une sorte d'Allemand pour la sensibilite et la confiance; il +n'avait rien de francais, ce qui plut infiniment a Metella. + +Vers la fin du bal le comte revint aupres d'eux, et, les retrouvant +ensemble, il se sentit joyeux et triompha interieurement de son +habilete. Il laissa Olivier donner le bras a lady Mowbray pour la +reconduire a sa voiture, et les suivit par derriere avec une discretion +vraiment maritale. + +Le lendemain, il fit a Metella le plus pompeux eloge du jeune Suisse, et +l'engagea a lui ecrire un mot pour l'inviter a diner. Apres le diner, il +se fit appeler dehors pour une pretendue affaire imprevue, et les laissa +ensemble toute la soiree. Comme il revenait seul et a pied, il vit deux +jeunes bourgeois de la ville arretes devant le balcon de lady Mowbray, +et il s'arreta pour entendre leur conversation. + +"Vois-tu la taille de lady Mowbray au clair de la lune? On dirait une +belle statue sur une terrasse. + +--Le comte est aussi un beau cavalier. Comme il est grand et mince! + +--Ce n'est pas le comte de Buondelmonte; celui-ci est plus grand de +toute la tete. Qui diable est-ce donc? je ne le connais pas. + +--C'est le jeune duc d'Asti. + +--Non, je viens de le voir passer en sediole. + +--Bah! ces grandes dames ont tant d'adorateurs, celle-la qui est si +belle surtout! Le comte de Buondelmonte doit etre fier!... + +--C'est un niais. Il s'amuse a faire la cour a cette grosse princesse +allemande, qui a des yeux de faience et des mains de macaroni, tandis +qu'il y a dans la ville un petit etranger nouvellement debarque qui +donne le bras a madame Metella, et qui change d'habit sept fois par jour +pour lui plaire. + +--Ah! parbleu! c'est lui que nous voyons la-haut sur le balcon. Il a +l'air de ne pas s'ennuyer. + +--Je ne m'ennuierais pas a sa place. + +--Il faut que Buondelmonte soit bien fou!" + +Le comte entra dans le palais et traversa les appartements avec +agitation. Il arriva a l'entree de la terrasse, et s'arreta pour +regarder Metella et Olivier, dont les silhouettes se dessinaient +distinctement sur le ciel pur et transparent d'une belle soiree. Il +trouva le Genevois bien pres de sa maitresse; il est vrai que celle-ci +regardait d'un autre cote et semblait rever a autre chose; mais un +sentiment de jalousie et d'orgueil blesse s'alluma dans l'ame italienne +du comte. Il s'approcha d'eux et leur parla de choses indifferentes. +Lorsqu'ils rentrerent tous trois dans le salon, Buondelmonte remarqua +tout haut que Metella avait ete bien preoccupee; car elle n'avait pas +fait allumer les bougies, et il se heurta a plusieurs meubles pour +atteindre a une sonnette, ce qui acheva de le mettre de tres-mauvaise +humeur. + +Le jeune Olivier n'avait pas assez de fatuite pour s'imaginer qu'il +pouvait consoler Metella de l'abandon de son amant. Quoiqu'elle ne lui +eut fait aucune confidence, il avait penetre facilement son chagrin, +et il en voyait la cause. Il la plaignait sincerement et l'en aimait +davantage. Cette compassion, jointe a une sorte de ressentiment des +persiflages du comte, lui inspirait l'envie de le contrarier. Il +vit avec joie que le depit avait pris la place de cette singuliere +affectation de courtoisie, et il reprit la conversation sur un ton +de sentimentalite que le comte etait peu dispose a gouter. Metella, +surprise de voir son amant capable encore d'un sentiment de jalousie, +s'en rejouit, et, femme qu'elle etait, se plut a l'augmenter en +accordant beaucoup d'attention au Genevois. Si ce fut une sceleratesse, +elle fut excusable, et le comte l'avait bien meritee. Il devint acre et +querelleur, au point que lady Mowbray, qui vit Olivier tres-dispose a +lui tenir tete, craignit une scene ridicule et fit entendre au jeune +homme qu'il eut a se retirer. Olivier comprit fort bien; mais il affecta +la gaucherie d'un campagnard, et parut ne se douter de rien jusqu'a ce +que Metella lui eut dit tout bas: "Allez-vous-en, mon cher monsieur, je +vous en prie." + +Olivier feignit de la regarder avec surprise. + +"Allez, ajouta-t-elle, profitant d'un moment ou le comte allait prendre +le chapeau d'Olivier pour le lui presenter; vous m'obligerez; je vous +reverrai.... + +--Madame, le comte s'apprete a me faire une impertinence; il tient mon +chapeau; je vais etre oblige de le traiter de fat; que faut-il que je +fasse? + +--Rien; allez-vous-en et revenez demain soir." + +Olivier se leva: "Je vous demande pardon, monsieur le comte, dit-il; +vous vous trompez, c'est mon chapeau que vous prenez pour le votre; +veuillez me le rendre, je vais avoir l'honneur de vous saluer." + +Le comte, toujours prudent, non par absence de courage (il etait brave), +mais par habitude de circonspection et par crainte du ridicule, fut +enchante d'en etre quitte ainsi. Il lui remit son chapeau et le quitta +poliment; mais, des qu'il fut parti, il le declara souverainement +insipide, mal appris et ridicule. "Je ne sais comment vous avez fait +pour supporter ce personnage, dit-il a Metella; il faut que vous ayez +une patience angelique. + +--Mais il me semble, mon ami, que c'est vous qui m'avez priee de +l'inviter, et vous me l'avez laisse sur les bras ensuite. + +--Depuis quand etes-vous si Agnes que vous ne sachiez pas vous +debarrasser d'un fat importun? Vous n'etes plus dans l'age de la +gaucherie et de la timidite." + +Metella se sentit vivement offensee de cette insolence; elle repondit +avec aigreur; le comte s'emporta, et lui dit tout ce que depuis +longtemps il n'osait pas lui dire. Metella comprit sa position, et, en +s'eclairant sur son malheur, elle retrouva l'orgueil que son affection +irreprochable envers le comte devait lui inspirer. + +"Il suffit, monsieur, lui dit-elle; il ne fallait pas me faire attendre +si longtemps la verite. Vous m'avez trop fait jouer aupres de vous un +role odieux et ridicule. Il est temps que je comprenne celui que mon age +et le votre m'imposent: je vous rends votre liberte." + +Il y avait longtemps que le comte aspirait a ce jour de delivrance; il +lui avait semble que le mot echappe aux levres de Metella le ferait +bondir de joie. Il avait trop compte sur la force que nous donne +l'egoisme. Quand il entendit ce mot si etrange entre eux, quand il +vit en face ce denoument triste et honteux a une vie d'amour et de +devouement mutuels, il eut horreur de Metella et de lui-meme; il demeura +pale et consterne. Puis un violent sentiment de colere et de jalousie +s'empara de lui. + +"Sans doute, s'ecria-t-il, cet aveu vous tardait, madame! En verite, +vous etes tres-jeune de coeur, et je vous faisais injure en voulant +compter vos annees. Vous avez promptement rencontre le reparateur de mes +torts et le consolateur de vos peines. Vous comptez recourir a lui pour +oublier les maux que je vous ai causes, n'est-ce pas? Mais il n'en sera +pas ainsi; demain, un de nous deux, madame, sera pres de vous. L'autre +ne vous disputera plus jamais a personne. Dieu ou le sort decideront de +votre joie ou de votre desespoir." + +Metella ne s'attendait point a cette bizarre fureur. La malheureuse +femme se flatta d'etre encore aimee; elle attribua tout ce que le comte +lui avait dit d'abord a la colere. Elle se jeta dans ses bras, lui fit +mille serments, lui jura qu'elle ne reverrait jamais Olivier s'il le +desirait, et le supplia de lui pardonner un instant de vanite blessee. + +Le comte s'apaisa sans joie, comme il s'etait emporte sans raison. Ce +qu'il craignait le plus au monde etait de prendre une resolution dans +l'etat de contradiction continuelle ou il etait vis-a-vis de lui-meme. +Il fit des excuses a lady Mowbray, s'accusa de tous les torts, la +conjura de ne pas lui retirer son affection et l'engagea a recevoir +Olivier, dans la crainte qu'il ne soupconnat ce qui s'etait passe a +cause de lui. + +Le jour vint et termina enfin les orages d'une nuit d'insomnie, de +douleur et de colere. Ils se quitterent reconcilies en apparence, mais +tristes, decourages; incertains, et tellement accables de fatigue l'un +et l'autre, qu'ils comprenaient a peine leur situation. + +Le comte dormit douze heures a la suite de cette rude emotion. Lady +Mowbray s'eveilla assez tot dans la journee; elle attendait Olivier +avec inquietude; elle ne savait comment lui expliquer ses paroles de la +veille et la conduite de M. de Buondelmonte. + +Il vint et se conduisit avec assez d'adresse pour rendre Metella plus +expansive qu'elle ne l'avait resolu. Son secret lui echappa, et des +larmes couvrirent son visage en avouant tout ce qu'elle avait souffert +et tout ce qu'elle craignait d'avoir a souffrir encore. + +Olivier s'attendrit a son tour, et, comme un excellent enfant qu'il +etait, il pleura avec lady Mowbray. Il est impossible, quand on +est malheureux par suite de l'injustice d'autrui, de n'etre pas +reconnaissant de l'interet et de l'affection qu'on rencontre ailleurs. +Il faudrait, pour s'en defendre, un stoicisme ou une defiance qu'on n'a +point dans ces moments-la. Metella fut touchee de la reserve delicate et +des larmes silencieuses du jeune Olivier. Elle avait compris vaguement +la veille qu'elle etait aimee de lui, et maintenant elle en etait sure. +Mais elle ne pouvait trouver dans cet amour qu'un faible allegement aux +douleurs du sien. + +Plusieurs semaines se passerent dans cette incertitude. Le comte ne +pouvait rallumer son amour, sans cesse pret a s'eteindre, qu'au feu de +la jalousie. Des qu'il se trouvait seul avec sa maitresse, il regrettait +de ne l'avoir pas quittee lorsqu'elle le lui avait offert. Alors il +ramenait son rival aupres d'elle, esperant qu'une autre affection +consolerait Metella et la rendrait complice de son parjure. Mais des +qu'il lui semblait voir Olivier gagner du terrain sur lui, sa vanite +blessee et sans doute un reste d'amour pour lady Mowbray le rejetaient +dans de violents acces de fureur. Il ne sentait le prix de sa maitresse +qu'autant qu'elle lui etait disputee. Olivier comprit le caractere du +comte et sa situation d'esprit. Il vit qu'il disputerait le coeur de +Metella tant qu'il aurait un rival; il s'eloigna et alla passer quelque +temps a Rome. Quand il revint, il trouva Metella au desespoir et presque +entierement delaissee. Son malheur etait enfin livre au public, toujours +avide de se repaitre d'infortunes et de se rejouir la vue avec les +chagrins qu'il ne sent pas; la desertion du comte et ses motifs +rendirent le role de lady Mowbray facheux et triste. Les femmes s'en +rejouissaient, et quoique les hommes la tinssent encore pour charmante +et desirable, nul n'osait se presenter, dans la crainte d'etre accepte +comme un pis-aller. Olivier vint, et, comme il aimait sincerement, il +ne craignit pas d'etre ridicule; il s'offrit, non pas encore comme un +amant, mais comme un ami sincere, comme un fils devoue. Un matin, lady +Mowbray quitta Florence sans qu'on sut ou elle etait allee; on vit +encore le jeune Olivier pendant quelques jours dans les endroits +publics, se montrant comme pour prouver qu'il n'avait pas enleve lady +Mowbray. Le comte lui en sut bon gre et ne lui chercha pas querelle. Au +bout de la semaine, le Genevois disparut a son tour, sans avoir prononce +devant personne le nom de lady Mowbray. + +Il la rejoignit a Milan, ou, selon sa promesse, elle l'attendait; il la +trouva bien pale et bien pres de la vieillesse. Je ne sais si son amour +diminua, mais son amitie s'en accrut. Il se mit a ses genoux, baisa ses +mains, l'appela sa mere, et la supplia de prendre courage. + +"Oui, appelez-moi toujours votre mere, lui dit-elle; je dois en avoir +pour vous la tendresse et l'autorite. Ecoutez donc ce que ma conscience +m'ordonne de vous dire des aujourd'hui. Vous m'avez parle souvent de +votre affection, non pas seulement de celle qu'un genereux enfant peut +avoir pour une vieille amie, mais vous m'avez parle comme un jeune homme +pourrait le faire a une femme dont il desire l'amour. Je crois, mon cher +Olivier, que vous vous etes trompe alors, et qu'en me voyant vieillir +chaque jour vous serez bientot desabuse. Quant a moi, je vous dirai la +verite. J'ai essaye de partager tous vos sentiments; je l'ai resolu, je +vous l'ai presque promis. Je ne devais plus rien a Buondelmonte, et je +me devais a moi-meme de le laisser disposer de son avenir. J'ai quitte +Florence dans l'espoir de me guerir de ce cruel amour, et d'en ressentir +un plus jeune et plus enivrant avec vous. Eh bien! je ne vous dirai pas +aujourd'hui que ma raison repousse cette imprudente alliance entre deux +ages aussi differents que le votre et le mien. Je ne vous dirai pas non +plus que ma conscience me defend d'accepter un devouement dont vous +vous repentiriez bientot. Je ne sais pas a quel point j'ecouterais ma +conscience et ma raison, si l'amour etait une fois rentre dans mon +coeur. Je sais que je suis encore malheureusement bien jeune au moral; +mais voici ma veritable raison. Olivier n'en soyez pas offense, et +songez que vous me remercierez un jour de vous l'avoir dite, et que vous +m'estimerez de n'avoir pas agi comme une femme de mon age, blessee dans +ses plus cheres vanites, eut agi envers un jeune homme tel que vous. +Je suis femme, et j'avoue qu'au milieu de mon desespoir j'ai ressenti +vivement l'affront fait a mon sexe et a ma beaute passee. J'ai verse des +larmes de sang en voyant le triomphe de mes rivales, en essuyant les +railleries de celles qui sont jeunes aujourd'hui; et qui semblent +ignorer qu'elles passeront, que demain elles seront comme moi. Eh bien! +Olivier, je me suis debattue contre ce depit poignant; j'ai resiste +aux conseils de mon orgueil, qui m'engageait a recevoir vos soins +publiquement et a me parer de votre jeune amour comme d'un dernier +trophee: je ne l'ai pas fait, et j'en remercie Dieu et ma conscience. Je +vous dois aujourd'hui une derniere preuve de loyaute. + +--Arretez, madame, dit Olivier; et ne m'otez pas tout espoir! Je sais ce +que vous avez a me dire: vous aimez encore le comte de Buondelmonte, et +vous voulez rester fidele a la memoire d'un bonheur qu'il a detruit. +Je vous en venere et vous en aime davantage; je respecterai ce noble +sentiment, et j'attendrai que le temps et Dieu vous parlent en ma +faveur. Si j'attends en vain, je ne regretterai pas de vous avoir +consacre mes soins et mon respect." + +Lady Mowbray serra la main d'Olivier et l'appela son fils. Ils se +rendirent a Geneve; et Olivier tint ses promesses. Peut-etre ne +furent-elles pas tres-heroiques d'abord; mais, au bout de six mois, +Metella, apaisee par sa resignation et retablie par l'air vif des +montagnes, retrouva la fraicheur et la sante qu'elle avait perdues. +Ainsi qu'on voit, apres les premieres pluies de l'automne, recommencer +une saison chaude et brillante, lady Mowbray entra dans son _ete de la +Saint-Martin_; c'est ainsi que les villageois appellent les beaux jours +de novembre. Elle redevint si belle, qu'elle espera avec raison jouir +encore de quelques annees de bonheur et de gloire. Le monde ne lui donna +pas de dementi, et l'heureux Olivier moins que personne. + +Ils avaient fait ensemble le voyage de Venise; et, a la suite des fetes +du carnaval, ils s'appretaient a revenir a Geneve, lorsque le comte de +Buondelmonte, tire a la remorque par sa princesse allemande, vint passer +une semaine dans la ville des doges. La princesse Wilhelmine etait jeune +et vermeille; mais, lorsqu'elle lui eut recite une assez grande quantite +de phrases apprises par coeur dans ses livres favoris, elle rentra +dans un pacifique silence dont elle ne sortit plus que pour redire ses +apologues et ses sentences accoutumes. Le pauvre comte se repentait +cruellement de son choix et commencait a craindre une luxation de la +machoire s'il continuait a jouir de son bonheur, lorsqu'il vit passer +dans une gondole Metella avec son jeune Olivier. Elle avait l'air d'une +belle reine suivie de son page. La jalousie du comte se reveilla, et il +rentra chez lui determine a passer son epee au travers de son rival. +Heureusement pour lui ou pour Olivier, il fut saisi d'un acces de +fievre qui le retint au lit huit jours. Durant ce temps, la princesse +Wilhelmine, scandalisee de l'entendre invoquer sans cesse dans son +delire lady Mowbray, prit la route de Wurtemberg avec un chevalier +d'industrie qui se donnait a Venise pour un prince grec, et qui, grace a +de fort belles moustaches noires et a un costume theatral, passait pour +un homme tres-vaillant. Pendant le meme temps, lady Mowbray et Olivier +quitterent Venise sans avoir appris qu'ils avaient heurte la gondole du +comte de Buondelmonte, et qu'ils le laissaient entre deux medecins, +dont l'un le traitait pour une gastrite, et l'autre pour une affection +cerebrale. A force de glace appliquee, par l'un sur l'estomac, et par +l'autre sur la tete, le comte se trouva bientot gueri des deux maladies +qu'il n'avait pas eues, et, revenant a Florence, il oublia les deux +femmes qu'il n'avait plus. + + + +II. + + +Un matin, lady Mowbray, qui s'etait fixee en Suisse, recut une lettre +datee de Paris; elle etait de la superieure d'un couvent de religieuses +ou Metella avait mis deux ou trois ans auparavant sa niece, miss Sarah +Mowbray, jeune orpheline _tres-interessante_, comme le sont toutes les +orphelines en general, et particulierement celles qui ont de la fortune. +La superieure avertissait lady Mowbray que la maladie de langueur dont +miss Sarah etait atteinte depuis un an faisait des progres assez serieux +pour que les medecins eussent prescrit le changement d'air et de lieu +dans le plus court delai possible. Aussitot apres la reception de cette +lettre, lady Mowbray demanda des chevaux de poste, fit faire a la hate +quelques paquets, et partit pour Paris dans la journee. + +Olivier resta seul dans le grand chateau que lady Mowbray avait achete +sur le Leman, et dans lequel depuis cinq ans il passait aupres d'elle +tous les etes. C'etait depuis ces cinq annees la premiere fois qu'il se +trouvait seul a la campagne, force, pour ainsi dire, de reflechir et de +contempler sa situation. Bien que le voyage de lady Mowbray dut etre +d'une quinzaine de jours tout au plus, elle avait semble tres-affectee +de cette separation, et lui-meme n'avait point accepte sans repugnance +l'idee qu'un tiers allait venir se placer dans une intimite jusqu'alors +si paisible et si douce. Le caractere romanesque d'Olivier n'avait pas +change; son coeur avait le meme besoin d'affection, son esprit la meme +candeur qu'autrefois. Avait-il obei a la loi du temps, et son amour +pour lady Mowbray avait-il fait place a l'amitie? il n'en savait rien +lui-meme, et Metella n'avait jamais eu l'imprudence de l'interroger a +cet egard. Elle jouissait de son affection sans l'analyser. Trop sage +et trop juste pour n'en pas sentir le prix, elle s'appliquait a rendre +douce et legere cette chaine qu'Olivier portait avec reconnaissance et +avec joie. + +Metella etait si superieure a toutes les autres femmes, sa societe etait +si aimable, son humeur si egale, elle etait si habile a ecarter de son +jeune ami tous les ennuis ordinaires de la vie, qu'Olivier s'etait +habitue a une existence facile, calme, delicieuse tous les jours, +quoique tous les jours semblable. Quand il fut seul, il s'ennuya +horriblement, engendra malgre lui des idees sombres, et s'effraya de +penser que lady Mowbray pouvait et devait mourir longtemps avant lui. + +Metella retira sa niece du couvent et reprit avec elle la route de +Geneve. Elle avait fait toutes choses si precipitamment dans ce voyage, +qu'elle avait a peine vu Sarah; elle etait partie de Paris le meme +soir de son arrivee. Ce ne fut qu'apres douze heures de route que, +s'eveillant au grand jour, elle jeta un regard attentif sur cette jeune +fille etendue aupres d'elle dans le coin de sa berline. + +Lady Mowbray ecarta doucement la pelisse dont Sarah etait enveloppee, et +la regarda dormir. Sarah avait quinze ans; elle etait pale et delicate, +mais belle comme un ange. Ses longs cheveux blonds s'echappaient de son +bonnet de dentelle, et tombaient sur son cou blanc et lisse, orne ca et +la de signes bruns semblables a de petites mouches de velours. Dans +son sommeil, elle avait cette expression raphaelique qu'on avait si +longtemps admiree dans Metella, et dont elle avait conserve la noble +serenite en depit des annees et des chagrins. En retrouvant sa beaute +dans cette jeune fille, Metella eprouva comme un sentiment d'orgueil +maternel. Elle se rappela son frere, qu'elle avait tendrement aime, et +qu'elle avait promis de remplacer aupres du dernier rejeton de leur +famille; lady Mowbray etait le seul appui de Sarah, elle retrouvait dans +ses traits le beau type de ses nobles ancetres. En la lui rendant au +couvent avec des larmes de regret, on lui avait dit que son caractere +etait angelique comme sa figure. Metella se sentit penetree d'interet et +d'affection pour cette enfant; elle prit doucement sa petite main pour +la rechauffer dans les siennes; et, se penchant vers elle, elle la baisa +au front. + +Sarah s'eveilla, et a son retour regarda Metella; elle la connaissait +fort peu et l'avait vue preoccupee la veille. Naturellement timide, elle +avait ose a peine la regarder. Maintenant, la voyant si belle, avec un +sourire si doux et les yeux humides d'attendrissement, elle retrouva la +confiance caressante de son age et se jeta a son cou avec joie. + +Lady Mowbray la pressa sur son coeur, lui parla de son pere, le pleura +avec elle; puis la consola, lui promit sa tendresse et ses soins, +l'interrogea sur sa sante, sur ses gouts, sur ses etudes, jusqu'a ce que +Sarah, un peu fatiguee du mouvement de la voiture, se rendormit a son +cote. + +Metella pensa a Olivier et l'associa interieurement a la joie qu'elle +eprouvait d'avoir aupres d'elle une si aimable enfant. Mais peu a peu +ses idees prirent une teinte plus sombre; des consequences qu'elle +n'avait pas encore abordees se presenterent a son esprit; elle regarda +de nouveau Sarah, mais cette fois avec une inconcevable souffrance +d'esprit et de coeur. La beaute de cette jeune fille lui fit amerement +sentir ce que la femme doit perdre de sa puissance et de son orgueil en +perdant sa jeunesse. Involontairement elle mit sa main aupres de celle +de Sarah: sa main etait toujours belle; mais elle pensa a son visage, +et, regardant celui de sa niece, "Quelle difference! pensa-t-elle; +comment Olivier fera-t-il pour ne pas s'en apercevoir? Olivier est aussi +beau qu'elle; ils vont s'admirer mutuellement; ils sont bons tous deux, +ils s'aimeront.... Et pourquoi ne s'aimeraient-ils pas? Ils seront frere +et soeur; moi, je serai leur mere.... La mere d'Olivier! Ne le faut-il +pas? n'ai-je pas pense cent fois qu'il en devait etre ainsi! Mais deja! +Je ne m'attendais pas a trouver une jeune fille, une femme presque dans +cette enfant! Je n'avais pas prevu que ce serait une rivale.... Une +rivale, ma niece! mon enfant! Quelle horreur! Oh! jamais!" + +Lady Mowbray cessa de regarder Sarah; car, malgre elle, sa beaute, +qu'elle avait admiree tout a l'heure avec joie, lui causait maintenant +un effroi insurmontable; le coeur lui battait; elle fatiguait son +cerveau a trouver une pensee de force et de calme a opposer a ces +craintes qui s'elevaient de toutes parts, et que, dans sa premiere +consternation, elle exagerait sans doute. De temps en temps elle jetait +sur Sarah un regard effare, comme ferait un homme qui s'eveillerait avec +un serpent dans la main. Elle s'effrayait surtout de ce qui se passait +en elle; elle croyait sentir des mouvements de haine contre cette +orpheline qu'elle devait, qu'elle voulait aimer et proteger. "Mon Dieu, +mon Dieu! s'ecriait-elle, vais-je devenir jalouse! Est-ce qu'il va +falloir que je ressemble a ces femmes que la vieillesse rend cruelles, +et qui se font une joie infame de tourmenter leurs rivales? Est-ce une +horrible consequence de mes annees que de hair ce qui me porte ombrage? +Hair Sarah! la fille de mon frere! cette orpheline qui tout a l'heure +pleurait dans mon sein!... Oh! cela est affreux, et je suis un monstre! + +"Mais non, ajoutait-elle, je ne suis pas ainsi; je ne peux pas hair +cette pauvre enfant; je ne peux pas lui faire un crime d'etre belle! Je +ne suis pas nee mechante; je sens que ma conscience est toujours +jeune, mon coeur toujours bon: je l'aimerai; je souffrirai quelquefois +peut-etre, mais je surmonterai cette folie...." + +Mais l'idee d'Olivier amoureux de Sarah revenait toujours l'epouvanter, +et ses efforts pour affronter une pareille crainte etaient infructueux. +Elle en etait glacee, atterree; et Sarah, en s'eveillant, trouvait +souvent une expression si sombre et si severe sur le visage de sa tante +qu'elle n'osait la regarder, et feignait de se rendormir pour cacher le +malaise qu'elle en eprouvait. + +Le voyage se passa ainsi, sans que lady Mowbray put sortir de cette +anxiete cruelle. Olivier ne lui avait jamais donne le moindre sujet +d'inquietude; il ne se plaisait nulle part loin d'elle, et elle savait +bien qu'aucune femme n'avait jamais eu le pouvoir de le lui enlever; +mais Sarah allait vivre pres d'eux, entre eux deux, pour ainsi dire; il +la verrait tous les jours; et, lors meme qu'il ne lui parlerait jamais, +il aurait toujours devant les yeux cette beaute angelique a cote de la +beaute fletrie de lady Mowbray; lors meme que cette intimite n'aurait +aucune des consequences que Metella craignait, il y en avait une +affreuse, inevitable; ce serait la continuelle angoisse de cette ame +jalouse, epiant les moindres chances de sa defaite, s'aigrissant dans sa +souffrance, et devenant injuste et haissable a force de soins pour +se faire aimer! "Pourquoi m'exposerais-je gratuitement a ce tourment +continuel? pensait Metella. J'etais si calme et si heureuse il y a huit +jours! Je savais bien que mon bonheur ne pouvait pas etre eternel; mais +du moins il aurait pu durer quelque temps encore. Pourquoi faut-il que +j'aille chercher une ennemie domestique, une pomme de discorde, et que +je l'apporte precieusement au sein de ma joie et de mon repos, qu'elle +va troubler et detruire peut-etre a jamais? Je n'aurais qu'un mot a dire +pour faire tourner bride aux postillons et pour reconduire cette petite +fille a son couvent.... Je retournerais plus tard a Paris pour la +marier; Olivier ne la verrait jamais, et, si je dois perdre Olivier, du +moins ce ne serait pas a cause d'elle!" + +Mais l'etat de langueur de Sarah, l'espece de consomption qui menacait +sa vie, imposait a lady Mowbray le devoir de la soigner et de la guerir. +Son noble caractere prit le dessus, et elle arriva chez elle sans avoir +adresse une seule parole dure ou desobligeante a la jeune Sarah. + +Olivier vint a leur rencontre sur un beau cheval anglais, qu'il fit +caracoler autour de la voiture pendant deux lieues. En les abordant, il +avait mis pied a terre, et il avait baise la main de lady Mowbray en +l'appelant, comme a l'ordinaire, sa chere maman. Lorsqu'il se fut +eloigne de la portiere, Sarah dit ingenument a lady Mowbray: "Ah! mon +Dieu! chere tante, je ne savais pas que vous aviez un fils; on m'avait +toujours dit que vous n'aviez pas d'enfants? + +--C'est mon fils adoptif, Sarah, repondit lady Mowbray; regardez-le +comme votre frere." + +Sarah n'en demanda pas davantage, et ne s'etonna meme pas; elle regarda +de cote Olivier, lui trouva l'air noble et doux; mais, reservee comme +une veritable Anglaise, elle ne le regarda plus, et, durant huit jours, +ne lui parla plus que par monosyllabes et en rougissant. + +Ce que lady Mowbray voulait eviter par-dessus tout, c'etait de laisser +voir ses craintes a Olivier; elle en rougissait a ses propres yeux et ne +concevait pas la jalousie qui se manifeste. Elle etait Anglaise +aussi, et fiere au point de mourir de douleur plutot que d'avouer une +faiblesse. Elle affecta, au contraire, d'encourager l'amitie d'Olivier +pour Sarah; mais Olivier s'en tint avec la jeune miss a une prevenance +respectueuse, et la timide Sarah eut pu vivre dix ans pres de lui sans +faire un pas de plus. + +Lady Mowbray se rassura donc, et commenca a gouter un bonheur plus +parfait encore que celui dont elle avait joui jusqu'alors. La fidelite +d'Olivier paraissait inebranlable; il semblait ne pas voir Sarah +lorsqu'il etait aupres de Metella, et s'il la rencontrait seule dans la +maison, il l'evitait sans affectation. + +Une annee s'ecoula pendant laquelle Sarah, fortifiee par l'exercice +et l'air des montagnes, devint tellement belle que les jeunes gens de +Geneve ne cessaient d'errer autour du parc de lady Mowbray pour tacher +d'apercevoir sa niece. + +Un jour que lady Mowbray et sa niece assistaient a une fete villageoise +aux environs de la ville, un de ces jeunes gens s'approcha tres-pres de +Sarah et la regarda presque insolemment. La jeune fille effrayee saisit +vivement le bras d'Olivier et le pressa sans savoir ce qu'elle faisait. +Olivier se retourna, et comprit en un instant le motif de sa frayeur. Il +echangea d'abord des regards menacants et bientot des paroles serieuses +avec le jeune homme. Le lendemain, Olivier quitta le chateau de bonne +heure et revint a l'heure du dejeuner; mais, malgre son air calme, lady +Mowbray s'apercut bientot qu'il souffrait, et le forca de s'expliquer. +Il avoua qu'il venait de se battre avec l'homme qui avait regarde +insolemment miss Mowbray, et qu'il l'avait grievement blesse; mais il +l'etait lui-meme, et Metella l'ayant force de retirer sa main, qu'il +tenait dans sa redingote, vit qu'il l'etait assez serieusement. Elle +s'occupait avec anxiete des soins qu'il fallait donner a cette blessure +lorsqu'en se retournant vers Sarah, elle vit qu'elle s'etait evanouie +aupres de la fenetre. Cette excessive sensibilite parut naturelle a +Olivier, dans une personne d'une complexion aussi delicate; mais lady +Mowbray y fit une attention plus marquee. + +Lorsque Metella eut secouru sa niece, et qu'elle se trouva seule avec +Olivier, elle lui demanda le motif et les details de son affaire. Elle +n'avait rien vu de ce qui s'etait passe la veille; elle etait dans ce +moment a plusieurs pas en avant de sa niece et d'Olivier, et donnait le +bras a une autre personne. Olivier tacha d'eluder ses questions; mais +comme lady Mowbray le pressait de plus en plus, il raconta avec beaucoup +de repugnance que miss Mowbray ayant ete regardee insolemment par un +jeune homme d'assez mauvais ton, il s'etait place entre elle et ce jeune +homme; celui-ci avait affecte de se rapprocher encore pour le braver, +et Olivier avait ete force de le pousser rudement pour l'empecher de +froisser le bras de Sarah, qui se pressait tout effrayee contre son +defenseur. Les deux adversaires s'etaient donc donne rendez-vous dans +des termes que Sarah n'avait pas compris, et, au bout d'une heure, apres +que les dames etaient montees en voiture, Olivier avait ete retrouver +le jeune homme et lui demander compte de sa conduite. Celui-ci avait +soutenu son arrogance; et, malgre les efforts des temoins de la scene +pour l'engager a reconnaitre son tort, il s'etait obstine a braver +Olivier; il lui avait meme fait entendre assez grossierement qu'on le +regardait comme l'amant de miss Sarah, en meme temps que celui de sa +tante, et que, quand on promenait en public le scandale de pareilles +relations, on devait etre pret a en subir les consequences. + +Olivier n'avait donc pas hesite a se constituer le defenseur de Sarah, +et, tout en repoussant avec mepris ces imputations ignobles, il avait +verse son sang pour elle. "Je suis pret a recommencer demain s'il le +faut, dit-il a lady Mowbray, que ces calomnies avaient jetee dans la +consternation. Vous ne devez ni vous affliger ni vous effrayer; votre +niece est sous ma protection, et je me conduirai comme si j'etais son +pere. Quant a vous, votre nom suffira aupres des gens de bien pour +garder le sien a l'abri de toute atteinte." + +Lady Mowbray feignit de se calmer; mais elle ressentit une profonde +douleur de l'affront fait a sa niece. Ce fut dans ce moment qu'elle +comprit toute l'affection que cette aimable enfant lui inspirait. Elle +s'accusa de l'avoir amenee aupres d'elle pour la rendre victime de la +mechancete de ces provinciaux, et s'effraya de sa situation; car elle +n'y voyait d'autre remede que d'eloigner Olivier de chez elle tant que +Sarah y demeurerait. + +L'idee d'un sacrifice au-dessus de ses forces, mais qu'elle croyait +devoir a la reputation de sa niece, la tourmenta secretement sans +qu'elle put se decider a prendre un parti. + +Elle remarqua quelques jours apres que Sarah paraissait moins timide +avec Olivier, et qu'Olivier, de son cote, lui montrait moins de +froideur. Lady Mowbray en souffrit; mais elle pensa qu'elle devait +encourager cette amitie au lieu de la contrarier, et elle la vit croitre +de jour en jour sans paraitre s'en alarmer. + +Peu a peu Olivier et Sarah en vinrent a une sorte de familiarite. Sarah, +il est vrai, rougissait toujours en lui parlant, mais elle osait lui +parler, et Olivier etait surpris de lui trouver autant d'esprit et de +naturel. Il avait eu contre elle une sorte de prevention qui s'effacait +de plus en plus. Il aimait a l'entendre chanter; il la regardait souvent +peindre des fleurs, et lui donnait des conseils. Il en vint meme a lui +montrer la botanique et a se promener avec elle dans le jardin. Un jour +Sarah temoignait le regret de ne plus monter a cheval. Lady Mowbray, +indisposee depuis quelque temps, ne pouvait plus supporter cette +fatigue; ne voulant pas priver sa niece d'un exercice salutaire, elle +pria Olivier de monter a cheval avec elle dans l'interieur du parc, qui +etait fort grand, et ou miss Mowbray put se livrer a l'innocent plaisir +de galoper pendant une heure ou deux tous les jours. + +Ces heures etaient mortelles pour Metella. Apres avoir embrasse sa niece +au front et lui avoir fait un signe d'amitie, en la voyant s'eloigner +avec Olivier, elle restait sur le perron du chateau, pale et consternee +comme si elle les eut vus partir pour toujours; puis elle allait +s'enfermer dans sa chambre et fondait en larmes. Elle s'enfoncait +quelquefois furtivement dans les endroits les plus sombres du parc, et +les apercevait au loin, lorsqu'ils franchissaient rapidement tous les +deux les arcades de lumiere qui terminaient le berceau des allees. +Mais elle se cachait aussitot dans la profondeur du taillis, car elle +craignait d'avoir l'air de les observer, et rien au monde ne l'effrayait +tant que de paraitre ridicule et jalouse. + +Un jour qu'elle etait dans sa chambre et qu'elle pleurait, le front +appuye sur le balcon de sa fenetre, Sarah et Olivier passerent au galop; +ils rentraient de leur promenade; les pieds de leurs chevaux soulevaient +des tourbillons de sable; Sarah etait rouge, animee, aussi souple, aussi +legere que son cheval, avec lequel elle ne semblait faire qu'un; Olivier +galopait a son cote; ils riaient tous les deux de ce bon rire franc +et heureux de la jeunesse qui n'a pas d'autre motif qu'un besoin +d'expansion, de bruit et de mouvement. Ils etaient comme deux enfants +contents de crier et de se voir courir. Metella tressaillit et se cacha +derriere son rideau pour les regarder. Tant de beaute, d'innocence et de +douceur brillait sur leurs fronts, qu'elle en fut attendrie. "Ils sont +faits l'un pour l'autre; la vie s'ouvre devant eux, pensa-t-elle, +l'avenir leur sourit, et moi je ne suis plus qu'une ombre que le tombeau +semble reclamer...." Elle entendit bientot les pas d'Olivier qui +approchait de sa chambre; s'asseyant precipitamment devant sa toilette, +elle feignit de se coiffer pour le diner. + +Olivier avait l'air content et ouvert; il lui baisa tendrement les +mains, et lui remit de la part de Sarah, qui etait allee se debarrasser +de son amazone, un gros bouquet d'hepatiques qu'elle avait cueillies +dans le parc. "Vous etes donc descendus de cheval? dit lady Mowbray. + +--Oui, repondit-il; Sarah, en apercevant toutes ces fleurs dans la +clairiere, a voulu absolument vous en apporter, et, avant que j'eusse +pris la bride de son cheval, elle avait saute sur le gazon. Je lui ai +servi de page, et j'ai tenu sa monture pendant qu'elle courait comme +un petit chevreau apres les fleurs et les papillons. Ma bonne Metella, +votre niece n'est pas ce que vous croyez. Ce n'est pas une petite fille, +c'est une espece d'oiseau deguise. Je le lui ai dit, et je crois qu'elle +rit encore. + +--Je vois avec plaisir, dit lady Mowbray avec un sourire melancolique, +que ma Sarah est devenue gaie. Chere enfant! elle est si aimable et si +belle! + +--Oui, elle est jolie, dit Olivier, elle a une physionomie que j'aime +beaucoup. Elle a l'air intelligent et bon; elle vous ressemble, Metella; +je ne l'ai jamais tant trouve qu'aujourd'hui. Elle a votre son de voix +par instants. + +--Je suis heureuse de voir que vous l'aimez enfin, cette pauvre petite! +dit lady Mowbray. Dans les commencements, elle vous deplaisait, +convenez-en? + +--Non, elle me genait, et voila tout. + +--Et a present, dit Metella en faisant un violent effort sur elle-meme +pour conserver un air calme et doux, vous voyez bien qu'elle ne vous +gene plus. + +--Je craignais, dit Olivier, qu'elle ne fut pas avec vous ce qu'elle +devait etre; a present, je vois qu'elle vous comprend, qu'elle vous +apprecie, et cela me fait plaisir. Je ne suis pas seul a vous aimer ici. +Je puis parler de vous a quelqu'un qui m'entend, et qui vous aime autant +qu'un autre que moi peut vous aimer." + +Sarah entra en cet instant en s'ecriant: "Eh bien! chere tante, vous +a-t-il remis le bouquet de ma part? C'est un mechant homme que M. votre +fils. Il me l'a presque ote de force pour vous l'apporter lui-meme. Il +est aussi jaloux que votre petit chien, qui pleure quand vous caressez +ma chevrette." + +Lady Mowbray embrassa la jeune fille, et se dit qu'elle devait se +trouver heureuse d'etre aimee comme une mere. + +Quelques jours apres, tandis que les deux enfants de lady Mowbray (c'est +ainsi qu'elle les appelait) faisaient leur promenade accoutumee, elle +entra dans la chambre de Sarah pour prendre un livre et ramassa un petit +coin de papier dechire qui etait sur le bord d'une tablette. Au milieu +de mots interrompus qui ne pouvaient offrir aucun sens, elle lut +distinctement le nom d'Olivier, suivi d'un grand point d'exclamation. +C'etait l'ecriture de Sarah. Lady Mowbray jeta un regard sur les +meubles. Le secretaire et les tiroirs etaient fermes avec soin; toutes +les clefs en etaient retirees. Il ne convenait pas au caractere de lady +Mowbray de faire d'autre enquete. Elle sortit cependant pour resister +aux suggestions d'une curiosite inquiete. + +Lorsque Sarah rentra de la promenade, lady Mowbray remarqua qu'elle +etait fort pale et que sa voix tremblait. Un sentiment d'effroi mortel +passa dans l'ame de Metella. Elle remarqua pendant le diner que Sarah +avait pleure, et le soir elle etait si abattue et si triste qu'elle +ne put s'empecher de la questionner. Sarah repondit qu'elle etait +souffrante, et demanda a se retirer. + +Lady Mowbray interrogea Olivier sur sa promenade. Il lui repondit, avec +le calme d'une parfaite innocence, que Sarah avait ete fort gaie toute +la premiere heure, qu'ensuite ils avaient ete au pas et en causant; +qu'elle ne se plaignait d'aucune douleur, et que c'etait lady Mowbray +qui, en rentrant, l'avait fait apercevoir de sa paleur. + +En quittant Olivier, lady Mowbray, inquiete de sa niece, se rendit a sa +chambre, et, avant d'entrer, elle y jeta un coup d'oeil par la porte +entr'ouverte. Sarah ecrivait. Au leger bruit que fit Metella, elle +tressaillit et cacha precipitamment son papier, jeta sa plume et saisit +un livre; mais elle n'avait pas eu le temps de l'ouvrir que lady Mowbray +etait aupres d'elle. "Vous ecriviez, Sarah? lui dit-elle d'un ton grave +et doux cependant. + +--Non, ma tante, repondit Sarah dans un trouble inexprimable. + +--Ma chere fille, est-il possible que vous me fassiez un mensonge!" + +Sarah baissa la tete et resta toute tremblante. + +"Qu'est-ce que vous ecriviez, Sarah? continua lady Mowbray avec un calme +desesperant. + +--J'ecrivais ... une lettre, repondit Sarah au comble de l'angoisse. + +--A qui, ma chere? continua Metella. + +--A Fanny Hurst, mon amie de couvent. + +--Cela n'a rien de reprehensible, ma chere; pourquoi donc vous +cachez-vous? + +--Je ne me cachais pas, ma tante, repondit Sarah en essayant de +reprendre courage. Mais sa confusion n'echappa point au regard severe de +lady Mowbray. + +--Sarah, lui dit-elle, je n'ai jamais surveille votre correspondance. +J'avais une telle confiance en vous que j'aurais cru vous outrager en +vous demandant a voir vos lettres. Mais si j'avais pense qu'il put +exister un secret entre vous et moi, j'aurais regarde comme un devoir de +vous en demander l'aveu. Aujourd'hui, je vois que vous en avez un, et je +vous le demande. + +--O ma tante! s'ecria Sarah eperdue. + +--Sarah, si vous me refusiez, dit Metella avec beaucoup de douceur et en +meme temps de fermete, je croirais que vous avez dans le coeur quelque +sentiment coupable, et je n'insisterais pas, car rien n'est plus oppose +a mon caractere que la violence. Mais je sortirais de votre chambre le +coeur navre, car je me dirais que vous ne meritez plus mon estime et mon +affection. + +--O ma chere tante, ma mere! ne dites pas cela!" s'ecria miss Mowbray en +se jetant tout en larmes aux pieds de Metella. + +Metella craignit de se laisser attendrir; et, lui retirant sa main, elle +rassembla toutes ses forces pour lui dire froidement: "Eh bien! miss +Mowbray, refusez-vous de me remettre le papier que vous ecriviez?" + +Sarah obeit, voulut parler, et tomba demi-evanouie sur son fauteuil. +Lady Mowbray resista au sentiment d'interet qui luttait chez elle contre +un sentiment tout contraire. Elle appela la femme de chambre de Sarah, +lui ordonna de la soigner, et courut s'enfermer chez elle pour lire la +lettre. Elle etait ainsi concue: + +"Je vous ai promis depuis longtemps, _dearest_ Fanny, l'aveu de mon +secret. Il est temps enfin que je tienne ma promesse. Je ne pouvais pas +confier au papier une chose si importante sans trouver un moyen de vous +faire parvenir directement ma lettre. Maintenant je saisis l'occasion +d'une personne que nous voyons souvent ici, et qui part pour Paris. Elle +veut bien se charger de vous porter de ma part des mineraux et un petit +herbier. Elle vous demandera au parloir et vous remettra le paquet et la +lettre, qui de cette maniere ne passera pas par les mains de madame la +superieure. Ne me grondez donc pas, ma chere amie, et ne dites pas que +je manque de confiance en vous. Vous verrez, en lisant ma lettre, +qu'il ne s'agit plus de bagatelles comme celles qui nous occupaient au +couvent. Ceci est une affaire serieuse, et que je ne vous confie pas +sans un grand trouble d'esprit. Je crois que mon coeur n'est pas +coupable, et cependant je rougis comme si j'allais paraitre devant un +confesseur. Il y a plusieurs jours que je veux vous ecrire. J'ai fait +plus de dix lettres que j'ai toutes dechirees; enfin je me decide; soyez +indulgente pour moi, et si vous me trouvez imprudente et blamable, +reprenez-moi doucement. + +"Je vous ai parlai d'un jeune homme qui demeure ici avec nous, et qui +est le fils adoptif de ma tante. La premiere fois que je le vis, c'etait +le jour de notre arrivee, je fus tellement troublee que je n'osai pas le +regarder. Je ne sais pas ce qui se passa en moi lorsqu'il entra a demi +dans la caleche pour baiser les mains de ma tante; il le fit avec tant +de tendresse que je me sentis tout emue, et que je compris tout de suite +la bonte de son coeur; mais il se passa plus de six mois avant que je +connusse sa figure, car je n'osai jamais le regarder autrement que de +profil. Ma tante m'avait dit: "Sarah, regardez Olivier comme votre +frere!" Je me livrai donc d'abord a une joie interieure que je croyais +tres-legitime. Il me semblait doux d'avoir un frere; et s'il m'eut +traitee tout de suite comme sa soeur, peut-etre n'aurais-je jamais songe +a l'aimer autrement!... Helas! vous voyez quel est mon malheur, Fanny; +j'aime, et je crois que je ne serai jamais unie a celui que j'aime. Pour +vous dire comment j'ai eu l'imprudence d'aimer ce jeune homme, je ne +le puis pas; en verite, je n'en sais rien moi-meme, et c'est une bien +affreuse fatalite. Imaginez-vous qu'au lieu de me parler avec la +confiance et l'abandon d'un frere, il a passe plus d'un an sans +m'adresser plus de trois paroles par jour; si bien que je crois que tous +nos entretiens durant tout ce temps-la tiendraient a l'aise dans une +page d'ecriture. J'attribuais cette froideur a sa timidite; mais, le +croiriez-vous? il m'a avoue depuis qu'il avait pour moi une espece +d'antipathie avant de me connaitre. Comment peut-on hair une personne +qu'on n'a jamais vue et qui ne vous a fait aucun mal? Cette injustice +aurait du m'empecher de prendre de l'attachement pour lui. Eh bien! +c'est tout le contraire, et je commence a croire que l'amour est une +chose tout a fait involontaire, une maladie de l'ame a laquelle tous nos +raisonnements ne peuvent rien. + +"J'ai ete bien longtemps sans comprendre ce qui se passait en moi. +J'avais tellement peur de M. Olivier que je croyais parfois avoir aussi +de l'eloignement pour lui. Je le trouvais froid et orgueilleux; et +cependant, lorsqu'il parlait a ma tante il changeait tellement d'air et +de langage, il lui rendait des soins si delicats, que je ne pouvais pas +m'empecher de le croire sensible et genereux. + +"Une fois je passais au bout de la galerie, je le vis a genoux aupres de +ma tante; elle l'embrassait, et tous deux semblaient pleurer. Je passai +bien vite et sans qu'on m'apercut; mais je ne saurais vous rendre +l'emotion que cette scene touchante me causa. J'en fus agitee toute la +nuit, et je me surpris plusieurs fois a desirer d'avoir l'age de ma +tante, afin d'etre aimee comme une mere par celui qui ne voulait pas +m'aimer comme une soeur. + +"Je compris mes veritables sentiments a l'occasion du duel dont je vous +ai parle. Je ne vous ai pas nomme la personne qui me donnait le bras et +qui se battit pour moi; je vous ai dit que c'etait un ami de la maison: +c'etait M. Olivier. Lorsqu'il revint, il etait fort pale, et tenait sa +main dans sa redingote; ma tante se douta de la verite et le forca de +nous la montrer. Je ne sais si cette main etait ensanglantee. Il me +sembla voir du sang sur le linge qui l'enveloppait, et je sentis tout le +mien se retirer vers mon coeur. Je m'evanouis, ce qui fut bien imprudent +et bien malheureux; mais je crois qu'on ne se douta de rien. Quand je +revis M. Olivier, je ne pus m'empecher de le remercier de ce qu'il avait +fait pour moi; et, tout en voulant parler, je me mis a pleurer comme +une sotte. Je ne sais pourquoi je n'avais jamais pu me decider a le +remercier devant ma tante. Peut-etre que ce fut un mauvais sentiment qui +me fit attendre un moment ou j'etais seule avec lui. Je ne sais pas +ce qu'il y avait de coupable a le faire, et cependant je me le suis +toujours reproche comme une dissimulation envers lady Mowbray. J'avais +espere, je crois, etre moins timide devant une seule personne que devant +deux. Mais ce fut encore pis; je sentis que j'etouffais, et j'eus comme +un vertige, car je ne m'apercus pas que M. Olivier me pressait les +mains. Quand je revins a moi, mes mains etaient dans les siennes, et il +me dit plusieurs choses que je n'entendis pas. Je sais seulement qu'il +me dit en s'en allant: "Ma chere miss Mowbray, je suis touche de votre +amitie; mais, en verite, il ne faut pas que vous pleuriez pour cette +egratignure." Depuis ce temps, sa conduite envers moi a ete toute +differente, et il a ete d'une bonte et d'une obligeance qui ont acheve +de me gagner le coeur. Il me donne des lecons, il corrige mes dessins, +il fait de la musique avec moi; ma tante semble prendre un grand plaisir +a nous voir si unis. Elle nous fait monter a cheval ensemble, elle nous +force a nous donner la main pour nous raccommoder; car il arrive souvent +que, tout en riant, nous finissons par disputer et nous bouder un peu. +Moi, j'etais tout a fait a l'aise avec lui, j'etais heureuse, et j'avais +la vanite de croire qu'il m'aimait. Il me le disait du moins, et je +m'imaginais que, quand on s'aime seulement d'amitie, et qu'on se +souvient sous les rapports de la fortune et de l'education, il est +tout simple qu'on se marie ensemble. La conduite de ma tante semblait +autoriser en moi cette esperance, et je pensais qu'on me trouvait encore +trop jeune pour m'en parler. Dans ces idees, j'etais aussi heureuse +qu'il est permis de l'etre; je ne desirais rien sur la terre que la +continuation d'une semblable existence. Mais, helas! ce reve s'est +efface, et le desespoir depuis ce matin...." + +Ici la lettre avait ete interrompue par l'arrivee de lady Mowbray. + +Metella laissa tomber la lettre, et cachant son visage dans ses mains, +elle resta plongee dans une morne consternation. Elle demeura ainsi +jusqu'a une heure du matin, s'accusant de tout le mal et cherchant en +vain comment elle pourrait le reparer. Enfin, elle ceda a un besoin +instinctif et se rendit a la chambre de sa niece. Tout le monde dormait +dans la maison; le temps etait superbe, la lune eclairait en plein la +facade du chateau, et repandait de vives clartes dans les galeries, dont +toutes les fenetres etaient ouvertes. Metella les traversa lentement et +sans bruit, comme une ombre qui glisse le long des murs. Tout a coup +elle se trouva face a face avec Sarah, qui, les pieds nus et vetue d'un +peignoir de mousseline blanche, allait a sa rencontre; elles ne se +virent que quand elles traverserent l'une et l'autre un angle lumineux +des murs. Lady Mowbray surprise continua de s'avancer pour s'assurer que +c'etait Sarah; mais la jeune fille, voyant venir a elle cette grande +femme pale, trainant sur le pave de la galerie sa longue robe de chambre +en velours noir, fut saisie d'effroi. Cette figure morne et sombre +ressemblait si peu a celle qu'elle avait habitude de voir a sa tante, +qu'elle crut rencontrer un spectre et faillit tomber evanouie; mais elle +fut aussitot rassuree par la voix de lady Mowbray, qui etait pourtant +froide et severe. + +"Que faites-vous ici a cette heure, Sarah, et ou allez-vous? + +--Chez vous, ma tante, repondit Sarah sans hesiter. + +--Venez, mon enfant," lui dit lady Mowbray en prenant son bras sous le +sien. + +Elles regagnerent en silence l'appartement de Metella. Le calme, la +nuit et le chant joyeux des rossignols contrastaient avec la tristesse +profonde dont ces deux femmes etaient accablees. + +Lady Mowbray ferma les portes et attira sa niece sur le balcon de sa +chambre. La elle s'assit sur une chaise et la fit asseoir a ses pieds +sur un tabouret; elle attira sa tete sur ses genoux et prit ses mains +dans les siennes, que Sarah couvrit de larmes et de baisers. + +"Oh! ma tante, ma chere tante, pardonnez-moi, je suis coupable.... + +--Non, Sarah, vous n'etes pas coupable; je n'ai qu'un reproche a vous +faire, c'est d'avoir manque de confiance en moi. Votre reserve a fait +tout le mal, mon enfant; maintenant il faut etre franche, il faut tout +me dire ... tout ce que vous savez...." + +Lady Mowbray prononca ces paroles dans une angoisse mortelle; et en +attendant la reponse de sa niece, elle sentit son front se couvrir de +sueur. Sarah avait-elle decouvert a quel titre Olivier vivait, ou du +moins avait vecu aupres d'elle durant plusieurs annees? Lady Mowbray ne +savait pas quelle raison Sarah pouvait avoir pour renoncer tout a coup a +une esperance si longtemps nourrie en secret, et fremissait d'entendre +sortir de sa bouche des reproches qu'elle croyait meriter. Un poids +enorme fut ote de son coeur lorsque Sarah lui repondit avec assurance: +"Oui, ma tante, je vous dirai tout; que ne vous ai-je dit plus tot mes +folles pensees! Vous m'auriez empechee de m'y livrer; car vous saviez +bien que votre fils ne pouvait pas m'epouser.... + +--Mais, Sarah, quelles sont vos raisons pour le croire?.... qui vous l'a +donc dit? + +--Olivier, repondit Sarah. Ce matin, nous causions de choses +indifferentes dans le parc; nous etions pres de la grille qui donne +sur la route. Une noce vint a passer, nous nous arretames pour voir la +figure des maries; je remarquai qu'ils avaient l'air timide. "Ils ont +l'air triste, repondit Olivier. Comment ne l'auraient-ils pas? Quelle +chose stupide et miserable qu'un jour de noce!--Eh quoi! lui dis-je, +vous voudriez qu'on se mariat en secret? Ce serait encore bien plus +triste.--Je voudrais qu'on ne se mariat pas du tout, repondit-il; pour +moi, j'ai le mariage en horreur et je ne me marierai jamais." Oh! ma +chere tante, cette parole m'enfonca un poignard dans le coeur; en +meme temps elle me sembla si extraordinaire, que j'eus la hardiesse +d'insister et de lui dire, en affectant de plaisanter: "Vous +ne savez guere ce que vous ferez a cet egard-la." Il me repondit avec +beaucoup d'empressement, et comme s'il eut eu l'intention de m'oter +toute presomption: "Soyez sure de ce que je vous dis, miss; j'ai fait +un serment devant Dieu, et je le tiendrai." La honte et la douleur me +rendirent silencieuse, et j'ai fait de vains efforts toute la journee +pour cacher mon desespoir.... + +Sarah fondit en larmes. Metella, soulagee d'une affreuse inquietude, fut +pendant quelque instants insensible a la douleur de sa niece. Olivier +n'aimait pas Sarah! En vain elle l'aimait, en vain elle etait jeune, +riche et belle; il ne voulait pas d'autre affection intime, pas d'autre +bonheur domestique que celui qu'il avait goute aupres de lady Mowbray. +Un instant livree a une reconnaissance egoiste, a une secrete gloire de +son coeur enivre, elle laissa pleurer la pauvre Sarah, et oublia que son +triomphe avait fait une victime. Mais sa cruaute ne fut pas de longue +duree; la passion de lady Mowbray pour Olivier prenait sa source dans +une ame chaleureuse ouverte a toutes les tendresses qui embellissent les +femmes. Elle aimait Sarah presque autant qu'Olivier, car elle l'aimait +comme une mere aime sa fille. La vue de sa douleur brisa le coeur de +Metella; elle avait bien des torts a se reprocher! Elle aurait du +prevoir les consequences d'un rapprochement continuel entre ces deux +jeune gens. Deja la malignite des voisins lui avait signale un grave +inconvenient de cette situation. Elle avait resiste a cet avertissement, +et maintenant le bonheur de Sarah etait compromis plus encore que sa +reputation. + +Elle la pressa dans ses bras en pleurant, et dans le premier instant de +sa compassion et de sa tendresse elle pensa a lui sacrifier son amour. + +"Non, lui dit-elle, egaree par un sentiment de generosite exaltee, +Olivier n'a pas fait de serment; il est libre, il peut vous epouser; +qu'il vous aime, qu'il vous rende heureuse, et je vous benirai tous +deux. Ce ne sera pas moi qui m'opposerai a l'union de deux etres qui +sont ce que j'ai de plus cher au monde.... + +--Oh! je le crois bien, ma bonne tante! s'ecria Sarah en se jetant de +nouveau a son cou; mais c'est lui qui ne m'aime pas! Que faire a cela? + +--Il ne vous a pas dit qu'il ne vous aimait pas? Est-ce qu'il vous l'a +dit, Sarah? + +--Non, mais pourquoi se dit-il engage? Oh! peut-etre qu'il l'est en +effet. Il a quelque raison que vous ne connaissez pas! Il aime une +femme, il est marie en secret peut-etre. + +--Je l'interrogerai, je saurai ce qu'il pense, repondit Metella; je +ferai pour vous, ma fille, tout ce qui dependra de moi. Si je ne puis +rien, ma tendresse vous restera. + +--Oh! oui, ma mere! toujours, toujours!" s'ecria Sarah en se jetant a +ses pieds. + +Apaisee par les promesses hasardees de sa tante, Sarah se retira plus +tranquille. Metella la mit au lit elle-meme, lui fit prendre une potion +calmante, et ne la quitta que quand elle eut cesse de soupirer dans +son sommeil, comme font les enfants qui s'endorment en pleurant et qui +sanglotent encore a demi en revant. + +Lady Mowbray ne dormit pas; elle etait rassuree sur certains points, +mais a l'egard des autres elle etait en proie a mille agitations, et ne +voyait pas d'issue a la position delicate ou elle avait place la pauvre +Sarah. La pensee d'engager Olivier a l'epouser n'avait pu prendre de +consistance dans son esprit; vainement eut-elle sacrifie cette jalousie +de femme qu'elle combattait si genereusement depuis plus d'une annee. Il +y a dans la vie des rapports qui deviennent aussi sacres que si les lois +les eussent sanctionnes, et Olivier lui-meme n'eut pas pu oublier qu'il +avait regarde Sarah comme sa fille. + +Incapable de se retirer elle-meme de cette perplexite, lady Mowbray +resolut d'attendre quelques jours pour prendre un parti; elle chercha +a se persuader que la passion de Sarah n'etait peut-etre pas aussi +serieuse que dans ses romanesques confidences la jeune fille se +l'imaginait; ensuite, Olivier pouvait, par sa froideur, l'en guerir +mieux que tous les raisonnements. Elle alla retrouver Sarah le +lendemain, lui dit qu'elle avait reflechi, et que le resultat de ses +reflexions etait celui-ci: il etait impossible d'interroger Olivier sur +ses intentions, et de lui demander l'explication de ses paroles de la +veille sans lui laisser deviner l'impression qu'elles avaient produite +sur miss Mowbray, et sans lui faire soupconner l'importance qu'elle y +attachait. "Dans la situation ou vous etes vis-a-vis de lui, dit-elle, +le premier point, le plus important de tous, c'est de ne pas avouer que +vous aimez sans savoir si l'on vous aime. + +--Oh! certainement, ma tante, dit Sarah en rougissant. + +--Il n'est pas besoin sans doute, mon enfant, que je fasse appel a votre +pudeur et a votre fierte; l'une et l'autre doivent vous suggerer une +grande prudence et beaucoup d'empire sur vous-meme.... + +--Oh! certes, ma tante, reprit la jeune Anglaise avec un melange +d'orgueil et de douleur qui lui donna l'expression d'une vierge martyre +de Titien. + +--Si mon fils, poursuivit Metella, est reellement lie au celibat par +quelque engagement qu'il ne puisse pas confier, meme a moi, il faudra +bien, Sarah, que vous vous separiez l'un de l'autre.... + +--Oh! s'ecria Sarah effrayee, est-ce que vous me chasseriez de chez +vous? est-ce qu'il faudrait retourner au couvent ou en Angleterre? Loin +de lui, loin de vous, toute seule!... Oh! j'en mourrais! Apres avoir ete +tant aimee! + +--Non, dit Metella d'une voix grave, je ne t'abandonnerai jamais; je te +suis necessaire: nous sommes liees l'une a l'autre pour la vie." + +En parlant ainsi elle posa ses deux mains sur la tete blonde de Sarah, +et leva les yeux au ciel d'un air solennel et sombre. En se consacrant a +cette enfant de son adoption, elle sentait combien etaient terribles +les devoirs qu'elle s'etait imposes envers elle, puisqu'il faudrait +peut-etre lui sacrifier le bonheur de toute sa vie, la societe +d'Olivier. + +"Me promettez-vous du moins, continua-t-elle, que si, apres avoir fait +tout ce qui dependra de moi pour votre bonheur, je ne reussis pas a +fermer cette plaie de votre ame, vous ferez tous vos efforts pour vous +guerir? Ai-je affaire a une enfant romanesque et entetee, ou bien a une +jeune fille forte et courageuse? + +--Doutez-vous de moi? dit Sarah. + +--Non, je ne doute pas de toi; tu es une Mowbray, tu dois savoir +souffrir en silence.... Allez vous coiffer, Sarah, et tachez d'etre +aussi soignee dans votre toilette, aussi calme dans votre maintien que +de coutume. Nous allons attendre quelques jours encore avant de decider +de notre avenir. Jurez-moi que vous n'ecrirez a aucune de vos amies, +que je serai votre seule confidente, votre seul conseil, et que vous +travaillerez a etre digne de ma tendresse." + +Sarah jura, en pleurant, de faire tout ce que desirait sa tante: mais, +malgre tous ses efforts, son chagrin fut si visible qu'Olivier s'en +apercut des le premier instant. Il regarda lady Mowbray et trouva la +meme alteration sur ses traits. Les verites qu'il avait confusement +entrevues brillerent a son esprit; les pensees qui, par bouffees +brulantes, avaient traverse son cerveau a de rares intervalles, +revinrent l'embraser. Il fut effraye de ce qui se passait en lui et +autour de lui; il prit son fusil et sortit. Apres avoir tue quelques +innocentes volatiles, il rentra plus fort, trouva les deux femmes plus +calmes, et la soiree s'ecoula assez doucement. Quand on a l'habitude +de vivre ensemble, quand on s'est compris si bien que durant longtemps +toutes les idees, tous les interets de la vie privee ont ete en commun, +il est presque impossible que le charme des relations se rompe tout +a coup sur une premiere atteinte. Les jours suivants virent donc se +prolonger cette intimite, dont aucun des trois n'avait altere la douceur +par sa faute. Neanmoins la plaie allait s'elargissant dans le coeur de +ces trois personnes. Olivier ne pouvait plus douter de l'amour de Sarah +pour lui; il en avait toujours repousse l'idee, mais maintenant tout le +lui disait, et chaque regard de Metella, quelle qu'en fut l'expression, +lui en donnait une confirmation irrecusable. Olivier cherissait si +reellement, si tendrement sa mere adoptive, il avait connu aupres d'elle +une maniere d'aimer si paisible et si bienfaisante, qu'il s'etait cru +incapable d'une passion plus vive; il s'etait donc livre en toute +securite au danger d'avoir pour soeur une creature vraiment angelique. +A mesure que ses sentiments pour Sarah devenaient plus vifs, il +reussissait a se tranquilliser en se disant que Metella lui etait +toujours aussi chere; et en cela il ne se trompait pas; seulement pour +l'une l'amour prenait la place de l'amitie, et pour l'autre l'amitie +avait remplace l'amour. L'ame de ce jeune homme etait si bonne et si +ardente qu'il ne savait pas se rendre compte de ce qu'il eprouvait. + +Mais quand il crut s'en etre assure, il ne transigea point avec sa +conscience: il resolut de partir. La tristesse de Sarah, sa douceur +modeste, sa tendresse reservee et pleine d'une noble fierte, acheverent +de l'enthousiasmer; expansif et impressionnable comme il l'etait, il +sentit qu'il ne serait pas longtemps maitre de son secret, et ce qui +acheva de le determiner, ce fut de voir que Metella l'avait devine. + +En effet, lady Mowbray connaissait trop bien toutes les nuances de son +caractere, tous les plis de son visage, pour n'avoir pas penetre, avant +lui-meme peut-etre, ce qu'il eprouvait aupres de Sarah. Ce fut pour elle +le dernier coup; car, en depit de sa bonte, de son devouement et de +sa raison, elle aimait toujours Olivier comme aux premiers jours. Ses +manieres avec lui avaient pris cette dignite que le temps, qui sanctifie +les affections, devait necessairement apporter; mais le coeur de cette +femme infortunee etait aussi jeune que celui de Sarah. Elle devint +presque folle de douleur et d'incertitude: devait-elle laisser sa niece +courir les dangers d'une passion partagee? devait-elle favoriser un +mariage qui lui semblait contraire a toute delicatesse d'esprit et de +moeurs? Mais pouvait-elle s'y opposer, si Olivier et Sarah le desiraient +tous deux? Cependant il fallait s'expliquer, sortir de ces perplexites, +interroger Olivier sur ses intentions; mais a quel titre? Etait-ce +l'amante desesperee d'Olivier, ou la mere prudente de Sarah qui devait +provoquer un aveu aussi difficile a faire pour lui? + +Un soir, Olivier parla d'un voyage de quelques jours qu'il allait faire +a Lyon; lady Mowbray, dans la position desesperee ou elle etait +reduite, accepta cette nouvelle avec joie, comme un repit accorde a ses +souffrances. Le lendemain, Olivier fit seller son cheval pour aller +a Geneve, ou il devait prendre la poste. Il vint a l'entree du salon +prendre conge des dames; Sarah, dont il baisa la main pour la premiere +fois de sa vie, fut si troublee qu'elle n'osa pas lever les yeux sur +lui; Metella, au contraire, l'observait attentivement; il etait fort +pale et calme, comme un homme qui accomplit courageusement un +devoir rigoureux. Il embrassa lady Mowbray, et alors sa force parut +l'abandonner; des larmes roulerent dans ses yeux, sa main trembla +convulsivement en lui glissant un lettre humide.... + +Il se precipita dehors, monta a cheval et partit au galop. Metella resta +sur le perron jusqu'a ce qu'elle n'entendit plus les pas de son cheval. +Alors elle mit une main sur son coeur, pressa le billet de l'autre, et +comprit que tout etait fini pour elle. + +Elle rentra dans le salon. Sarah, penchee sur sa broderie, feignait de +travailler pour prouver a sa tante qu'elle avait du courage et savait +tenir sa promesse; mais elle etait aussi pale que Metella, et, comme +elle, elle ne sentait plus battre son coeur. + +Lady Mowbray traversa le salon sans lui adresser une parole; elle monta +dans sa chambre et lut le billet d'Olivier. + +"Je pars, vous ne me reverrez plus, a moins que dans plusieurs annees +... et lorsque miss Mowbray sera mariee!... Ne me demandez pas pourquoi +il faut que je vous quitte; si vous le savez, ne m'en parlez jamais!" + +Metella crut qu'elle allait mourir, mais elle eprouva ce que la nature +a de force contre le chagrin. Elle ne put pleurer, elle etouffait; elle +eut envie de se briser la tete contre les murs de sa chambre; et puis +elle pensa a Sarah, et elle eut un instant de haine et de fureur. + +"Maudit soit le jour ou tu es entree ici! s'ecria-t-elle. La protection +que je t'ai accordee me coute cher, et mon frere m'a legue la robe de +Dejanire!" + +Elle entendit Sarah qui approchait; et se calma aussitot; la vue de +cette aimable creature reveilla sa tendresse, elle lui tendit ses bras. + +"O mon Dieu! qu'est-ce qui nous arrive? s'ecria Sarah epouvantee. Ma +tante, ou est alle Olivier? + +--Il va voyager pour sa sante, repondit lady Metella avec un sourire +melancolique; mais il reviendra; ayons courage, restons ensemble, +aimons-nous bien." + +Sarah sut renfermer ses larmes; Metella reporta sur elle toute son +affection. Olivier ne revint pas: Sarah ne sut jamais pourquoi. + + + +FIN DE METELLA. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Metella, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK METELLA *** + +***** This file should be named 12869.txt or 12869.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/8/6/12869/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/12869.zip b/old/12869.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d72251e --- /dev/null +++ b/old/12869.zip |
