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+The Project Gutenberg EBook of Metella, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Metella
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: July 9, 2004 [EBook #12869]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK METELLA ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+
+
+METELLA.
+
+I.
+
+
+Le comte de Buondelmonte, revenant d'un voyage de quelques journées aux
+environs de Florence, fut versé par la maladresse de son postillon, et
+tomba, sans se faire aucun mal, dans un fossé de plusieurs pieds de
+profondeur. La chaise de poste fut brisée, et le comte allait être forcé
+de gagner à pied le plus prochain relais, lorsqu'une calèche de voyage,
+qu'avait changé de chevaux peu après lui à la poste précédente, vint
+à passer. Les postillons des deux voitures entamèrent un dialogue
+d'exclamations qui aurait pu durer longtemps encore sans remédier à
+rien, si le voyageur de la calèche, ayant jeté un regard sur le comte,
+n'eût proposé le dénoûment naturel à ces sortes d'accidents: il pria
+poliment Buondelmonte de monter dans sa voiture et de continuer avec
+lui son voyage. Le comte accepta sans répugnance, car les manières
+distinguées du voyageur rendaient au moins tolérable la perspective de
+passer plusieurs heures en tête-a-tête avec un inconnu.
+
+Le voyageur se nommait Olivier; il était Genevois, fils unique,
+héritier d'une grande fortune. Il avait vingt ans et voyageait pour
+son instruction ou son plaisir. C'était un jeune homme blanc, frais et
+mince. Sa figure était charmante, et sa conversation, sans avoir un
+grand éclat, était fort au-dessus des banalités que le comte, encore un
+peu aigri intérieurement de sa mésaventure, s'attendait à échanger avec
+lui. La politesse, néanmoins, empêcha les deux voyageurs de se demander
+mutuellement leur nom.
+
+Le comte, forcé de s'arrêter au premier relais pour y attendre ses gens,
+leur donner ses ordres et faire raccommoder sa chaise brisée, voulut
+prendre congé d'Olivier; mais celui-ci n'y consentit point. Il déclara
+qu'il attendrait à l'auberge que son compagnon improvisé eût réglé ses
+affaires, et qu'il ne repartirait qu'avec lui pour Florence. «Il m'est
+absolument indifférent, lui dit-il, d'arriver dans cette ville quelques
+heures plus tard; aucune obligation ne m'appelle impérieusement dans un
+lieu ou dans un autre. Je vais, si vous me le permettez, faire préparer
+le dîner pour nous deux. Vos gens viendront vous parler ici, et nous
+pourrons repartir dans deux ou trois heures, afin d'être à Florence
+demain matin.»
+
+Olivier insista si bien que le Florentin fut contraint de se rendre à sa
+politesse. La table fut servie aussitôt par les ordres du jeune Suisse;
+et le vin de l'auberge n'étant pas fort bon, le valet de chambre
+d'Olivier alla chercher dans la calèche quelques bouteilles d'un
+excellent vin du Rhin que le vieux serviteur réservait à son maître pour
+les mauvais gîtes.
+
+Le comte, qui, même sur les meilleures apparences, se livrait rarement
+avec des étrangers, but très-modérément et s'en tint à une politesse
+franche et de bonne humeur. Le Genevois, plus expansif, plus jeune, et
+sachant bien, sans doute, qu'il n'était forcé de veiller à la garde
+d'aucun secret, se livra au plaisir de boire plusieurs larges verres
+d'un vin généreux, après une journée de soleil et de poussière.
+Peut-être aussi commençait-il à s'ennuyer de son voyage solitaire, et la
+société d'un homme d'esprit l'avait-elle disposé à la joie: il devint
+communicatif.
+
+Il est fort rare qu'un homme parle de lui-même sans dire bientôt quelque
+impertinence: aussi le comte, qu'une certaine malice contractée dans le
+commerce du monde abandonnait rarement, s'attendait-il à chaque instant
+à découvrir dans son compagnon ce levain d'égoïsme et de fatuité que
+nous avons tous au-dessous de l'épiderme. Il fut surpris d'avoir
+longtemps attendu inutilement; il essaya de flatter toutes les idées du
+jeune homme pour lui trouver enfin un ridicule, et il n'y parvint pas;
+ce qui le piqua un peu; car il n'était pas habitué à déployer en vain
+les finesses gracieuses de sa pénétration.
+
+«Monsieur, dit le Genevois dans le cours de la conversation, pouvez-vous
+me dire si lady Mowbray est en ce moment à Florence?
+
+--Lady Mowbray? dit Buondelmonte avec un léger tressaillement: oui,
+monsieur, elle doit être de retour de Naples.
+
+--Elle passe tous les hivers à Florence?
+
+--Oui, monsieur, depuis bien des années. Vous connaissez lady Mowbray?
+
+--Non, mais j'ai un vif désir de la connaître.
+
+--Ah!
+
+--Est-ce que cela vous surprend, monsieur? On dit que c'est la femme la
+plus aimable de l'Europe.
+
+--Oui, monsieur, et la meilleure. Vous en avez beaucoup entendu, parler
+à ce que je vois?
+
+--J'ai passé une partie de la saison dernière aux eaux d'Aix; lady
+Mowbray venait d'en partir, et il n'était question que d'elle. Combien
+j'ai regretté d'être arrivé si tard! J'aurais adoré cette femme-là.
+
+--Vous en parlez vivement! dit le comte.
+
+--Je ne risque pas d'être impertinent envers elle, reprit le jeune
+homme; je ne l'ai jamais vue et ne la verrai peut-être jamais.
+
+--Pourquoi non?
+
+--Sans doute, pourquoi non? mais l'on peut aussi demander pourquoi oui?
+Je sais qu'elle est affable et bonne, que sa maison est ouverte aux
+étrangers, et que sa bienveillance leur est une protection précieuse; je
+sais aussi que je pourrais me recommander de quelques personnes qu'elle
+honore de son amitié; mais vous devez comprendre et connaître, monsieur,
+cette espèce de répugnance craintive que nous éprouvons tous à nous
+approcher des personnes qui ont le plus excité de loin nos sympathies et
+notre admiration.
+
+--Parce que nous craignons de les trouver au-dessous de ce que nous en
+avons attendu, dit le comte.
+
+--Oh! mon Dieu, non, reprit vivement Olivier, ce n'est pas cela. Quant
+à moi, c'est parce que je me sens peu digne d'inspirer tout ce que
+j'éprouve, et en outre malhabile à l'exprimer.
+
+--Vous avez tort, dit le comte en le regardant en face avec une
+expression singulière; je suis sûr que vous plairiez beaucoup à lady
+Mowbray.
+
+--Comment! vous croyez? et pourquoi? d'où me viendrait ce bonheur?
+
+--Elle aime la franchise, la bonté. Je crois que vous êtes franc et bon.
+
+--Je le crois aussi, dit Olivier; mais cela peut-il suffire pour être
+remarqué d'elle au milieu de tant de gens distingués qui lui forment,
+dit-on, une petite cour?
+
+--Mais..., dit le comte reprenant son sourire ironique... remarqué...
+remarqué... comment l'entendez-vous?
+
+--Oh! monsieur, ne me faites pas plus d'honneur que je ne mérite,
+répondit Olivier en riant; je l'entends comme un écolier modeste qui
+désire une mention honorable au concours, mais qui n'ambitionne pas le
+grand prix. D'ailleurs... mais je vais peut-être dire une sottise. Si
+vous ne buvez plus, permettez-moi de faire emporter cette dernière
+bouteille. Depuis un quart d'heure je bois par distraction...
+
+--Buvez, dit le comte en remplissant le verre d'Olivier, et ne me
+laissez pas croire que vous craignez de vous faire connaître à moi.
+
+--Soit, dit le Genevois en avalant gaiement son sixième verre de vin du
+Rhin. Ah! vous voulez savoir mes secrets, monsieur l'Italien? Eh bien!
+de tout mon coeur... Je suis amoureux de lady Mowbray.
+
+--Bien! dit le comte en lui tendant le main dans un accès de gaieté
+sympathique; très-bien!
+
+--Est-ce la première fois qu'un homme serait devenu amoureux d'une femme
+sans l'avoir vue?
+
+--Non, parbleu! dit Buondelmonte. J'ai lu plus de trente romans, j'ai vu
+plus de vingt pièces de théâtre qui commençaient ainsi; et croyez-moi,
+la vie ressemble plus souvent à un roman qu'un roman ne ressemble à la
+vie. Mais, dites-moi, je vous en prie, de tous les éloges que vous
+avez entendu faire de lady Mowbray, quel est celui qui vous a le plus
+enthousiasmé?
+
+--Attendez... dit Olivier, dont les idées commençaient à s'embrouiller
+un peu. On raconte d'elle beaucoup de traits presque merveilleux: on dit
+pourtant que, dans sa première jeunesse, elle avait montré le caractère
+d'une personne assez frivole.
+
+--Comment dites-vous? demanda Buondelmonte avec sécheresse; mais Olivier
+n'y fit pas attention.
+
+--Oui, continua-t-il; je dis un peu coquette.
+
+--C'est beaucoup plus flatteur! dit le comte. De sorte que...
+
+--De sorte que, soit imprudence de sa part, soit jalousie de la part des
+autres femmes, sa réputation avait reçu en Angleterre quelques atteintes
+assez sérieuses pour lui faire désirer de quitter ce pays d'hommes
+flegmatiques et de femmes collet monté. Elle vint donc en Italie
+chercher une vie plus libre, des moeurs plus élégantes. Même on dit...
+
+--Que dit-on, monsieur? dit le comte d'un air sévère.
+
+--On dit... continua Olivier, dont la vue était un peu troublée, bah!
+elle l'a dit elle-même en confidence, à Aix, à une de ses amies intimes,
+qui l'a répété à tous les buveurs d'eau...
+
+--Mais qu'est-ce donc qu'elle a dit? s'écria le comte en coupant avec
+impatience un fruit et un peu de son doigt.
+
+--Elle a dit qu'à son arrivée en Italie elle était si aigrie contre
+l'injustice des hommes et si offensée d'avoir été victime de leurs
+calomnies, qu'elle se sentait disposée à fouler aux pieds les lois du
+préjugé, et à mener une aussi joyeuse vie que la plupart des grands
+personnages de ce pays-ci.»
+
+Le comte ôta son bonnet de voyage et le remit gravement sur sa tête sans
+dire une seule parole. Olivier continua.
+
+«Mais ce fut en vain. La noble lady fit ce voeu sans connaître son
+propre coeur. N'ayant point encore aimé, et s'en croyant incapable,
+elle allait y renoncer, lorsqu'un jeune homme tomba éperdument amoureux
+d'elle et lui écrivit sans façon pour lui demander un rendez-vous.
+
+--Vous a-t-on dit le nom de ce jeune homme? demanda Buondelmonte.
+
+--Ma foi! je ne m'en souviens plus. C'était un Florentin; et vous devez
+le connaître, car il est encore...»
+
+Le comte l'interrompit afin d'éluder la question: «Et que répondit lady
+Mowbray?
+
+--Elle accorda le rendez-vous, résolue à punir le jeune homme de sa
+fatuité et à le couvrir de ridicule. Elle avait préparé, à cet effet, je
+ne sais quel guet-apens de bonne compagnie, dont je ne sais pas bien les
+détails.
+
+--N'importe, dit le comte.
+
+--Le Florentin arriva donc; mais il était si beau, si aimable, si
+spirituel, que lady Mowbray chancela dans sa résolution. Elle l'écouta
+parler, hésita et l'écouta encore. Elle s'attendait à voir un
+impertinent qu'il faudrait châtier; elle trouva un jeune homme sincère,
+ardent et romanesque... Que vous dirai-je! Elle se sentit émue, et
+essaya pourtant de lui faire peur en lui parlant de prétendus dangers
+qui l'environnaient. Le Florentin était brave; il se mit à rire. Elle
+tenta alors de l'effrayer en le menaçant de sa froideur et de sa
+coquetterie; il se mit à pleurer, et elle l'aima... Si bien que le
+comte de... ma foi! je crois que son nom va me revenir... Buonacorsi...
+Belmonte... Buondelmonte, ah! m'y voici! le comte de Buondelmonte eut le
+pouvoir d'attendrir ce coeur rebelle. Lady Mowbray fixa à Florence ses
+affections et sa vie. Le comte de Buondelmonte fut son premier et son
+seul amant sur la joyeuse terre d'Italie. Maintenant que je vous ai
+raconté cette histoire telle qu'on me l'a donnée, dites-moi, vous qui
+êtes de Florence, si elle est vraie de tout point... Et cependant, si
+elle ne l'est pas, ne me dites pas que'c'est un conte fait à plaisir; il
+est trop beau pour que je sois désabusé sans regret!
+
+--Monsieur, dit le comte, dont la figure avait pris une expression grave
+et pensive, cette histoire est belle et vraie. Le comte de Buondelmonte
+a vécu dix ans le plus heureux et le plus envié des hommes aux pieds de
+lady Mowbray.
+
+--Dix ans! s'écria Olivier.
+
+--Dix ans, monsieur, reprit Buondelmonte. Il y a dix ans que ces choses
+se sont passées.
+
+--Dix ans! répéta le jeune homme; lady Mowbray ne doit plus être
+très-jeune.»
+
+Le comte ne répondit rien.
+
+«On m'a pourtant assuré à Aix, poursuivit Olivier, qu'elle était
+toujours belle comme un ange, qu'elle était grande, légère, agile,
+qu'elle galopait au bord des précipices sur un vigoureux cheval, qu'elle
+dansait à merveille. Elle doit avoir trente ans environ, n'est-ce pas,
+monsieur?
+
+--Qu'importe son âge! dit le comte avec impatience. Une femme n'a jamais
+que l'âge qu'elle paraît avoir, et tout le monde vous l'a dit: lady
+Mowbray est toujours belle. On vous l'a dit, n'est-ce pas?
+
+--On me l'a dit partout, à Aix, à Berne, à Gênes, dans tous les lieux où
+elle a passé.
+
+--Elle est admirée et respectée, dit le comte.
+
+--Oh! monsieur, vous la connaissez, vous êtes son ami peut-être? Je vous
+en félicite; quelle réputation plus glorieuse que celle de savoir aimer?
+Que ce Buondelmonte a dû être lier de retremper cette belle âme et de
+voir refleurir cette plante courbée par l'orage!»
+
+Le comte fit une légère grimace de dédain. Il n'aimait pas les phrases
+de roman, peut-être parce qu'il les avait aimées jadis. Il regarda
+fixement le Genevois; mais voyant que celui-ci se grisait décidément, il
+voulut en profiter pour échanger avec un homme sincère et confiant des
+idées qui le gênaient depuis longtemps.
+
+Sans se donner la peine de feindre beaucoup de désintéressement,
+car Olivier n'était plus en était de faire de très-clairvoyantes
+observations, le comte posa sa main sur la sienne, afin d'appeler son
+attention sur le sens de ses paroles.
+
+«Pensez-vous, lui demanda-t-il, qu'il ne soit pas plus glorieux pour un
+homme d'ébranler la réputation, d'une femme que de la rétablir quand
+elle a' reçu, à tort ou à raison de notables échecs?
+
+--Ma foi, ce n'est pas mon opinion, dit Olivier. J'aimerais mieux
+relever un temple que de l'abattre.
+
+--Vous êtes un peu romanesque, dit le comte.
+
+--Je ne m'en défends pas, cela est de mon âge; et ce qui prouve que les
+exaltés n'ont pas toujours tort, c'est que Buondelmonte fut récompensé
+d'une heure d'enthousiasme par dix ans d'amour.
+
+--Lui seul pourrait être juge dans cette question,» reprit le comte; et
+il se promena dans la chambre, les mains derrière le dos et le sourcil
+froncé. Puis, craignant de se laisser deviner, il jeta un regard de côté
+sur son compagnon. Olivier avait la tête penchée en avant, le coude
+dans son assiette, et l'ombre de ses cils, abaissés par un doux
+assoupissement, se dessinait sur ses joues, que la chaleur généreuse du
+vin colorait d'un rosé plus vif qu'à l'ordinaire. Le comte continua de
+marcher silencieusement dans la chambre jusqu'à ce que le claquement des
+fouets et les pieds des chevaux eussent annoncé que la calèche était
+prête. Le vieux domestique d'Olivier vint lui offrir une pelisse fourrée
+que le jeune homme passa en bâillant et en se frottant les yeux. Il ne
+s'éveilla tout à fait que pour prendre le bras de Buondelmonte et le
+forcer de monter le premier dans sa voiture, qui prit aussitôt la route,
+de Florence. «Parbleu! dit-il en regardant la nuit qui était sombre, ce
+temps de voleurs me rappelle une histoire que j'ai entendu raconter sur
+lady Mowbray.
+
+--Encore? dit le comte; lady Mowbray vous occupe beaucoup.
+
+--Ne me demandiez-vous pas quel trait de son caractère m'avait le plus
+enthousiasme? Je ne saurais dire lequel; mais voici une aventure qui m'a
+rendu plus envieux de voir lady Mowbray que Rome, Venise et Naples.
+Vous allez me dire si celle-là est aussi vraie que la première. Un jour
+qu'elle traversait les Apennins avec son heureux amant Buondelmonte, ils
+furent attaqués par des voleurs; le comte se défendit bravement contre
+trois hommes; il en tua un, et luttait contre les deux autres lorsque
+lady Mowbray, qui s'était presque évanouie dans le premier accès de
+surprise, s'élança hors de la calèche et tomba sur le cadavre du brigand
+que Buondelmonte avait tué. Dans ce moment d'horreur, ranimée par une
+présence d'esprit au-dessus de son sexe, elle vit à la ceinture du
+brigand un grand pistolet dont il n'avait pas eu le temps de faire
+usage, et que sa main semblait encore presser. Elle écarta cette main
+encore chaude, arracha le pistolet de la ceinture, et se jetant au
+milieu des combattants, qui ne s'attendaient à rien de semblable, elle
+déchargea le pistolet à bout portant dans la figure d'un bandit qui
+tenait Buondelmonte à la gorge. Il tomba roide mort, et Buondelmonte
+eut bientôt fait justice du dernier. N'est-ce pas là encore une belle
+histoire, monsieur?
+
+--Aussi belle que vraie, répéta Buondelmonte. Le courage de lady
+Mowbray la soutint encore quelque temps après cette terrible scène. Le
+postillon, à demi-mort de peur, s'était tapi dans un fossé, les chevaux
+effrayés avaient rompu leurs traits; le seul domestique qui accompagnât
+les voyageurs était blessé et évanoui. Buondelmonte et sa compagne
+furent obligés de réparer ce désordre en toute hâte; car à tout instant
+d'autres bandits, attirés par le bruit du combat, pouvaient fondre sur
+eux, comme cela arrive souvent. Il fallut battre le postillon pour le
+ranimer, bander la plaie du domestique, qui perdait tout son sang, le
+porter dans la voiture, et ratteler les chevaux. Lady Mowbray s'employa
+à toutes les choses avec une force de corps et d'esprit vraiment
+extraordinaire. Elle avisait à tous les expédients, et trouvait toujours
+le plus sûr et le plus prompt moyen de sortir d'embarras. Ses belles
+mains, souillées de sang, rattachaient des courroies, déchiraient des
+vêtements, soulevaient des pierres. Enfin tout fut réparé, et la voiture
+se remit en route. Lady Mowbray s'assit auprès de son amant, le regarda
+fixement, fit un grand cri et s'évanouit. A quoi pensez-vous? ajouta le
+comte en voyant Olivier tomber dans le silence et la méditation.
+
+--Je suis amoureux, dit Olivier.
+
+--De lady Mowbray?
+
+--Oui, de lady Mowbray.
+
+--Et vous allez sans doute à Florence pour le lui déclarer? dit le
+comte.
+
+--Je vous répéterai le mot que vous me disiez tantôt: «Pourquoi non?»
+
+--En effet, dit le comte d'un ton sec, pourquoi non?» Puis il ajouta
+d'un autre ton, et comme s'il se parlait à lui-même: «Pourquoi non?»
+
+«Monsieur, reprit Olivier après un instant de silence, soyez assez bon
+pour confirmer ou démentir une troisième histoire qui m'a été racontée
+à propos de lady Mowbray, et qui me semble moins belle que les deux
+premières.
+
+--Voyons, monsieur.
+
+--On dit que le comte de Buondelmonte quitte lady Mowbray.
+
+--Pour cela, monsieur, répondit le comte très-brusquement, je n'en sais
+rien, et n'ai rien à vous dire.
+
+--Mais, moi, on me l'a assuré, reprit Olivier; et, quelque triste que
+soit ce dernier dénoûment, il ne me parait pas impossible.
+
+--Mais que vous importe? dit le comte.
+
+--Vous êtes le comte de Buondelmonte,» dit Olivier, vivement frappé de
+l'accent de son compagnon; et lui saisissant le bras, il ajouta: «Et
+vous ne quittez pas lady Mowbray?
+
+--Je suis le comte de Buondelmonte, répondit celui-ci; le saviez-vous,
+monsieur?
+
+--Sur mon honneur! non.
+
+--En ce cas vous n'avez pu m'offenser. Mais parlons d'autre chose.»
+
+Ils essayèrent, mais la conversation languit bientôt. Tous deux étaient
+contraints. Ils prirent d'un commun accord le parti de feindre le
+sommeil. Aux premiers rayons du jour, Olivier, qui avait fini par
+s'endormir tout de bon, s'éveilla au milieu de Florence. Le comte prit
+congé de lui avec une cordialité à laquelle il avait eu le temps de se
+préparer.
+
+«Voici ma demeure, lui dit-il en lui montrant un des plus beaux palais
+de la ville, devant lequel le postillon s'était arrêté; et au cas où
+vous oublieriez le chemin, vous me permettrez d'aller vous chercher pour
+vous servir de guide moi-même. Puis-je savoir où vous descendrez, et
+à quelle heure je pourrai, sans vous déranger, aller vous offrir mes
+remerciements et mes services?
+
+--Je n'en sais rien encore, répondit Olivier un peu embarrassé; mais il
+est inutile que vous preniez cette peine. Aussitôt que je serai reposé,
+j'irai vous demander vos bons offices dans cette ville, où je ne connais
+personne.
+
+--J'y compte, répondit Buondelmonte en lui tendant la main.
+
+--Je m'en garderai bien,» pensa le Genevois en lui rendant sa politesse.
+Ils se séparèrent.
+
+«J'ai fait une belle école! se disait Olivier le lendemain matin en
+s'éveillant dans la meilleure hôtellerie de Florence; je commence bien!
+Aussi cet homme est fou d'avoir pris au sérieux les divagations d'un
+étourdi à moitié ivre. J'ai réussi toutefois à me fermer la porte de
+lady Mowbray, moi qui désirais tant la connaître! c'est horriblement
+désagréable, après tout....» Il appela son valet de chambre pour qu'il
+lui fit la barbe, et s'impatientait sérieusement de ne pouvoir retrouver
+dans son nécessaire une certaine savonnette au garafoli qu'il avait
+achetée à Parme, lorsque le comte de Buondelmonte entra dans sa chambre.
+
+«Pardonnez-moi si j'entre en ami sans me faire annoncer, lui dit-il d'un
+air riant et ouvert; j'ai su en bas que vous étiez éveillé, et je viens
+vous chercher pour déjeuner avec moi chez lady Mowbray.»
+
+Olivier s'aperçut que le comte cherchait dans ses yeux à deviner l'effet
+de cette nouvelle. Malgré sa candeur, il ne manquait pas d'une certaine
+défiance des autres; il avait en même temps une honnête confiance en
+son propre jugement. On pouvait l'affliger, mais non le jouer ou
+l'intimider.
+
+«De tout mon coeur, répondit-il avec assurance, et je vous remercie, mon
+cher compagnon de voyage, de m'avoir procuré cette faveur. Maintenant
+nous sommes quittes.»
+
+Les manières cordiales et franches de Buondelmonte ne se démentirent
+point. Seulement, comme le jeune étranger, tout en se hâtant, donnait
+des soins minutieux à sa toilette, le comte ne put réprimer un sourire
+qu'Olivier saisit au fond de la glace devant laquelle il nouait sa
+cravate. «Si nous faisons une guerre d'embûches, pensa-t-il, c'est fort
+bien; avançons.» Il ôta sa cravate, et gronda son domestique de lui en
+avoir donné une mal pliée. Le vieux Hantz en apporta une autre. «J'en
+aimerais mieux un bleu de ciel,» dit Olivier; et quand Hantz eut apporté
+la cravate bleu de ciel, Olivier les examina l'une après l'autre d'un
+air d'incertitude et de perplexité.
+
+«S'il m'était permis de donner mon avis, dit le valet de chambre
+timidement...
+
+--Vous n'y entendez rien, dit gravement Olivier; monsieur le comte, je
+m'en rapporte à vous, qui êtes un homme de goût: laquelle de ces deux
+couleurs convient le mieux au ton de ma figure?
+
+--Lady Mowbray, répondit le comte en souriant, ne peut souffrir ni le
+bleu ni le rose.
+
+--Donnez-moi une cravate noire, dit Olivier à son domestique.»
+
+La voiture du comte les attendait à la porte. Olivier y monta avec lui.
+Ils étaient contraints tous deux, et cependant il n'y parut point.
+Buondelmonte avait trop d'habitude du monde pour ne pas sembler ce qu'il
+voulait être! Olivier avait trop de résolution pour laisser voir
+son inquiétude. Il pensait que si lady Mowbray était d'accord avec
+Buondelmonte pour se moquer de lui, sa situation pouvait devenir
+difficile; mais si Buondelmonte était seul de son parti, il pouvait être
+agréable de le tourmenter un peu. En secret, leur première sympathie
+avait fait place à une sorte d'aversion. Olivier ne pouvait pardonner au
+comte de l'avoir laissé parler à tort et à travers sans se nommer; le
+comte avait sur le coeur, non les étourderies qu'Olivier avait débitées
+la veille, mais le peu de repentir ou de confusion qu'il en montrait.
+
+Lady Mowbray habitait un palais magnifique; le comte mit quelque
+affectation à y entrer comme chez lui, et à parler aux domestiques
+comme s'ils eussent été les siens. Olivier se tenait sur ses gardes
+et observait les moindres mouvements de son guide. La pièce où ils
+attendirent était décorée avec un art et une richesse dont le comte
+semblait orgueilleux, bien qu'il n'y eût coopéré ni par son argent ni
+par son goût. Cependant il fit les honneurs des tableaux de lady Mowbray
+comme s'il avait été son maître de peinture, et semblait jouir de
+l'émotion insurmontable avec laquelle Olivier attendait l'apparition de
+lady Mowbray.
+
+Metella Mowbray était fille d'une Italienne et d'un Anglais; elle avait
+les yeux noirs d'une Romaine et la blancheur rosée d'une Anglaise. Ce
+que les lignes de sa beauté avaient d'antique et de sévère était adouci
+par une expression sereine et tendre qui est particulière aux visages
+britanniques. C'était l'assemblage des deux plus beaux types. Sa figure
+avait été reproduite par tous les peintres et sculpteurs de l'Italie;
+mais malgré cette perfection, malgré ces triomphes, malgré la parure
+exquise qui faisait ressortir tous ses avantages, le premier regard
+qu'Olivier jeta sur elle lui dévoila le secret tourment du comte de
+Buondelmonte: Metella n'était plus jeune...
+
+Aucun des prestiges du luxe qui l'entourait, aucune des gloires don't
+l'admiration universelle l'avait couronnée, aucune des séductions
+qu'elle pouvait encore exercer, ne la défendirent de ce premier arrêt
+de condamnation que le regard d'un homme jeune lance à une femme qui ne
+l'est plus. En un clin d'oeil, en une pensée, Olivier rapprocha de cette
+beauté si parfaite et si rare le souvenir d'une fraîche et brutale
+beauté de Suissesse. Les sculpteurs et les peintres en eussent pensé ce
+qu'ils auraient voulu; Olivier se dit qu'il valait toujours mieux avoir
+seize ans que cet âge problématique dont les femmes cachent le chiffre
+comme un affreux secret.
+
+Ce regard fut prompt; mais il n'échappa point au comte, et lui fit
+involontairement mordre sa lèvre inférieure.
+
+Quant à Olivier, ce fut l'affaire d'un instant; il se remit et veilla
+mieux sur lui-même: il se dit qu'il ne serait point amoureux, mais qu'il
+pouvait fort bien, sans se compromettre, agir comme s'il l'était; car si
+lady Mowbray n'avait plus le pouvoir de lui faire faire des folies, elle
+valait encore là peine qu'il en fit pour elle. Il se trompait peut-être;
+peut-être une femme en a-t-elle le pouvoir tant qu'elle en a le droit.
+
+Le comte, dissimulant aussi sa mortification, présenta Olivier à lady
+Mowbray avec toutes sortes de cajoleries hypocrites pour l'un et pour
+l'autre; et au moment, où Metella tendait sa main au Genevois en le
+remerciant du service qu'il avait rendu à _son ami_, le comte ajouta:
+«Et vous devez aussi le remercier de l'enthousiasme passionné qu'il
+professe pour vous, madame. Celui-ci mérite plus que les autres: il vous
+a adorée avant de vous voir.»
+
+Olivier rougit jusqu'aux yeux, mais lady Mowbray lui adressa un sourire
+plein de douceur et de bonté; et, lui tendant la main, «Soyons donc
+amis, lui dit-elle, car je vous dois un dédommagement pour cette
+mauvaise plaisanterie de monsieur.
+
+--Soyez ou non sa complice, répondit Olivier, il vous a dit ce que je
+n'aurais jamais osé vous dire. Je suis trop payé de ce que j'ai fait
+pour lui.» Et il baisa résolument la main de lady Mowbray.
+
+«L'insolent!» pensa le comte.
+
+Pendant le déjeuner, le comte accabla sa maîtresse de petits soins et
+d'attentions. Sa politesse envers Olivier ne put dissimuler entièrement
+son dépit; Olivier cessa bientôt de s'en apercevoir. Lady Mowbray,
+de pâle, nonchalante et un peu triste, qu'elle était d'abord, devint
+vermeille, enjouée et brillante. On n'avait exagéré ni son esprit ni sa
+grâce. Lorsqu'elle eut parlé, Olivier la trouva rajeunie de dix ans;
+cependant son bon sens naturel l'empêcha de se tromper sur un point
+important. Il vit que Metella, sincère dans sa bienveillance envers
+lui, ne tirait sa gaieté, son plaisir et son _rajeunissement_ que des
+attentions affectueuses du comte. «Elle l'aime encore, pensa-t-il, et
+lui l'aimera tant qu'elle sera aimée des autres.»
+
+Dès ce moment il fut tout à fait à son aise, car il comprit ce qui se
+passait entre eux, et il s'inquiéta peu de ce qui pouvait se passer en
+lui-même; il était encore trop tôt.
+
+Le comte vit que Metella avait charmé son adversaire; il crut tenir
+la victoire. Il redoubla d'affection pour elle, afin qu'Olivier se
+convainquît bien de sa défaite.
+
+A trois heures il offrit à Olivier, qui se retirait, de le reconduire
+chez lui, et, au moment de quitter Metella, il lui baisa deux fois la
+main si tendrement qu'une rougeur de plaisir et de reconnaissance se
+répandit sur le visage de lady Mowbray. L'expression du bonheur dans
+l'amour semble être exclusivement accordée à la jeunesse, et quand on la
+rencontre sur un front flétri par les années, elle y jette de magiques
+éclairs. Metella parut si belle en cet instant que Buondelmonte en eut
+de l'orgueil, et, passant son bras sous celui d'Olivier, il lui dit
+en descendant l'escalier: «Eh bien! mon cher ami, êtes-vous toujours
+amoureux de ma maîtresse?
+
+--Toujours, répondit hardiment Olivier, quoiqu'il n'en pensât pas un
+mot.
+
+--Vous y mettez de l'obstination.
+
+--Ce n'est pas ma faute, mais bien la vôtre. Pourquoi vous êtes-vous
+emparé de mon secret et pourquoi l'avez-vous révélé? A présent nous
+jouons jeu sur table.
+
+--Vous avez la conscience de votre habileté!
+
+--Pas du tout, l'amour est un jeu de hasard.
+
+--Vous êtes très-facétieux!
+
+--Et vous donc, monsieur le comte!»
+
+Olivier consacra plusieurs jours à parcourir Florence. Il pensa peu à
+lady Mowbray; il aurait fort bien pu l'oublier s'il ne l'eût pas revue.
+Mais un soir il la vit au spectacle, et il crut devoir aller la saluer
+dans sa loge. Elle était magnifique aux lumières et en grande toilette;
+il en devint amoureux et résolut de ne plus la voir.
+
+Lady Mowbray s'était maintenue miraculeusement belle au delà de l'âge
+marqué pour le déclin du règne des femmes; mais, depuis un an, le temps
+inexorable semblait vouloir reprendre ses droits sur elle et lui faire
+sentir le réveil de sa main endormie. Souvent, le matin, Metella, en se
+regardant sans parure devant sa glace, jetait un cri d'effroi à l'aspect
+d'une ride légère creusée durant la nuit sur les plans lisses et nobles
+de son visage et de son cou. Elle se défendait encore avec orgueil de
+la tentation de se mettre du rouge, comme faisaient autour d'elle les
+femmes de son âge. Jusque-là elle avait pu braver le regard d'un homme
+en plein midi; mais des nuances ternes s'étendaient au contour de ses
+joues, et un reflet bleuâtre encadrait ses grands yeux noirs. Elle
+voyait déjà ses rivales se réjouir autour d'elle et lui faire un
+meilleur accueil à mesure qu'elles la trouvaient moins redoutable.
+
+Dans le monde on disait qu'elle était si affectée de vieillir qu'elle en
+était malade. Les femmes assuraient déjà qu'elle se teignait les cheveux
+et qu'elle avait plusieurs fausses dents. Le comte de Buondelmonte
+savait bien que c'étaient autant de calomnies; mais il s'en affectait
+peut-être plus sincèrement que d'une vérité qui serait restée secrète.
+Il avait été trop heureux, trop envié depuis dix ans, pour que les
+jouissances de la vanité, qui sont les plus durables de toutes;
+n'eussent pas fait pâlir celles de l'amour. L'attachement et la fidélité
+de la plus belle et de la plus aimable des femmes avaient-ils développé
+en lui un immense orgueil, ou l'avaient-ils seulement nourri?
+
+Je n'en sais rien: Toutes les personnes que je connais ont eu vingt ans;
+et mes études psychologiques me portent à croire que presque tout le
+monde est capable d'avoir vingt ans, ne fût-ce qu'une fois en sa vie.
+Mais le comte en eut trente et demi le jour où lady Mowbray en eut....
+(je suis trop bien élevé pour tracer un chiffre qui désignerait au juste
+ce que j'appellerai, sans offenser ni compromettre personne, l'âge
+_indéfinissable_ d'une femme); et le comte, qui avait tiré une grande
+gloire de la préférence de lady Mowbray, commença à jouer dans le monde
+un rôle moitié honorable, moitié ridicule, qui fit beaucoup souffrir sa
+vanité. Dix ans apportent dans toutes les passions possibles beaucoup de
+calme et de raisonnement: L'amitié, lorsqu'elle n'est qu'une survivance
+de l'amour, est plus susceptible de calcul et plus froide dans ses
+jugements. Une telle amitié (que deux ou trois exceptions qui sont dans
+le monde me le pardonnent!) n'est point héroïque de sa nature. L'amitié
+de Buondelmonte pour Metella vit d'un oeil très-clairvoyant les chances
+d'ennui et de dépendance qui allaient s'augmentant d'un côté, de l'autre
+les chances d'avenir et de triomphe qui étaient encore vertes et
+séduisantes. Une certaine princesse allemande; grande liseuse de romans
+et renommée pour le luxe de ses équipages, débitait des oeillades
+sentimentales qui, au spectacle, attiraient dans leur direction
+magnétique tous les yeux vers la loge du comte. Une prima donna, pour
+laquelle quantité de colonels s'étaient battus en duel, invitait souvent
+le comte à ses soupers et le raillait de sa vie bourgeoise et retirée.
+
+Des jeunes gens, dont il faisait du reste l'admiration par ses gilets
+et les pierres gravées de ses bagues, lui reprochaient sérieusement la
+perte de sa liberté. Enfin il ne voyait plus personne se lever et se
+dresser sur la pointe des pieds quand lady Mowbray, appuyée sur son
+bras, paraissait en public. Elle était encore belle, mais tout le monde
+le savait; on l'avait tant vue, tant admirée! il y avait si longtemps
+qu'on l'avait proclamée la reine de Florence, qu'il n'était plus
+question d'elle et que la moindre pensionnaire excitait plus d'intérêt.
+Les femmes osaient aborder les modes que la seule lady Mowbray avait eu
+le droit de porter; on ne disait plus le moindre mal d'elle, et le
+comte entendait avec un plaisir diabolique répéter autour de lui que sa
+conduite était exemplaire, et que c'était une bien belle chose que de
+s'abuser aussi longtemps sur les attraits de sa maîtresse.
+
+La douleur de Metella, en se voyant négligée de celui qu'elle aimait
+exclusivement, fut si grande que sa santé s'altéra, et que les ravages
+du temps firent d'effrayants progrès. Le refroidissement de Buondelmonte
+en fit à proportions égales; et lorsque le jeune Olivier les vit
+ensemble, lady Mowbray n'en était plus à compter son bonheur par années,
+mais par heures.
+
+«Savez-vous, ma chère Metella, lui dit le comte le lendemain du jour
+où elle avait rencontré Olivier au spectacle, que ce jeune Suisse est
+éperdument amoureux de vous?
+
+--Est-ce que vous auriez envie de me le faire croire? dit lady Mowbray
+en s'efforçant de prendre un ton enjoué: voilà au moins la dixième fois
+depuis quinze jours que vous me le répétez!
+
+--Et quand vous le croiriez, dit assez sèchement le comte, qu'est-ce que
+cela me ferait?»
+
+Metella eut envie de lui dire qu'il n'avait pas toujours été aussi
+insouciant; mais elle craignit de tomber dans les phrases du vocabulaire
+des femmes abandonnées, elle garda le silence.
+
+Le comte se promena quelque temps dans l'appartement d'un air sombre.
+
+«Vous vous ennuyez, mon ami? lui dit-elle avec douceur.
+
+--Moi! pas du tout! Je suis un peu souffrant.»
+
+Lady Mowbray se tut de nouveau, et le comte continua à se promener en
+long et en large. Quand il la regarda, il s'aperçut qu'elle pleurait.
+«Eh bien! qu'est-ce que vous avez? lui dit-il en feignant la plus
+grande surprise. Vous pleurez parce que j'ai un peu mal à la gorge.
+
+--Si j'étais sûre que vous souffrez, je ne pleurerais pas.
+
+--Grand merci, milady!
+
+--J'essaierais de vous soulager; mais je crois que votre mal est sans
+remède.
+
+--Quel est donc mon mal, s'il vous plaît?
+
+--Regardez-moi, monsieur, répondit-elle en se levant et en lui montrant
+son visage flétri; votre mal est écrit sur mon front....
+
+--Vous êtes folle, répondit-il en levant les épaules, ou plutôt, vous
+êtes furieuse de vieillir! Est-ce ma faute, à moi? puis-je l'empêcher?
+
+--Oh! certainement, Luigi, répondit Metella, vous auriez pu l'empêcher
+encore!» Elle retomba sur son fauteuil, pâle, tremblante, et fondit en
+larmes.
+
+Le comte fut attendri, puis contrarié; et, cédant au dernier mouvement,
+il lui dit brutalement: «Parbleu! madame, vous ne devriez pas pleurer;
+cela ne vous embellira pas.» Et il sortit avec colère.
+
+«Il faut absolument que cela finisse, pensa-t-il quand il fut dans la
+rue. Il n'est pas en mon pouvoir de feindre plus longtemps un amour que
+je ne ressens plus. Tous ces ménagements ressemblent à l'hypocrisie. Ma
+faiblesse d'ailleurs prolonge l'incertitude et les souffrances de cette
+malheureuse femme. C'est une sorte d'agonie que nous endurons tous deux.
+Il faut couper ce lien, puisqu'elle ne veut pas le dénouer.»
+
+Il retourna sur ses pas et la trouva évanouie dans les bras de ses
+femmes: il en fut touché et lui demanda pardon. Quand il la vit plus
+calme, il se retira plus mécontent lui-même que s'il l'eût laissée
+furieuse. «Il est donc décidé, se dit-il en serrant les poings sous son
+manteau, que je n'aurai pas l'énergie de me débarrasser d'une femme!»
+Il s'excita tant qu'il put à prendre un parti décisif, et toujours,
+au moment d'en adopter un, il sentit qu'il n'aurait pas le courage de
+braver le désespoir de Metella. Après tout, que ce fût par vanité ou
+par tendresse, il l'avait aimée, il avait vécu dix ans heureux auprès
+d'elle, il lui devait en partie l'éclat de sa position dans le monde, et
+il y avait des jours où elle était encore si belle qu'on le proclamait
+heureux: il était heureux ces jours-là. «Cependant il le faut,
+pensa-t-il; car dans peu de temps elle sera décidément laide: je ne
+pourrai plus la souffrir, et je ne serai pas assez fort pour lui cacher
+mon dégoût. Alors notre rupture sera éclatante et rude. Il vaudrait
+mieux qu'elle se fit à l'amiable dès à présent....»
+
+Il se promena seul pendant une heure au clair de la lune. Il était
+tellement malheureux que lady Mowbray serait venue au-devant de ses
+desseins si elle avait su combien il était rongé d'ennui. Enfin il
+s'arrêta au milieu de la rue; et, regardant autour de lui dans une sorte
+de détresse, il vit qu'il était devant l'hôtel où logeait Olivier. Il y
+entra précipitamment, je ne sais pas bien pourquoi, et peut-être ne le
+savait-il pas non plus lui-même.
+
+Quoi qu'il en soit, il demanda le Genevois, et apprit avec plaisir
+qu'il était chez lui. Il le trouva se disposant à aller au bal chez un
+banquier auquel il était recommandé. Olivier fut surpris de l'agitation
+du comte. Il ne l'avait pas encore vu ainsi, et ne savait que penser de
+son air inquiet et de ses fréquentes contradictions. Rien de ce qu'il
+disait ne semblait être dans ses habitudes ni dans son caractère. Enfin,
+après un quart d'heure de cette étrange manière d'être, Buondelmonte
+lui pressa la main avec effusion, le conjura de venir souvent chez lady
+Mowbray. Après lui avoir fait mille politesses exagérées, il se retira
+précipitamment, comme un homme qui vient de commettre un crime.
+
+Il retourna chez lady Mowbray: il la trouva souffrante et prête à se
+mettre au lit. Il l'engagea à se distraire et à venir avec lui au bal
+chez le banquier A..... Metella n'en avait pas la moindre envie; mais,
+voyant que le comte le désirait vivement, elle céda pour lui faire
+plaisir, et ordonna à ses femmes de préparer sa toilette.
+
+«Vraiment, Luigi, lui dit-elle en s'habillant, je ne vous comprends
+plus. Vous avez mille caprices: avant-hier je désirais aller au bal de
+la princesse Wilhelmine, et vous m'en avez empêchée; aujourd'hui....
+
+--Ah! c'était bien différent: j'avais un rhume effroyable ce jour-là....
+Je tousse encore un peu....
+
+--On m'a dit cependant....
+
+--Qu'est-ce qu'on vous a dit? et qui est-ce qui vous l'a dit?
+
+--Oh! c'est le jeune Suisse avec lequel vous avez voyagé, et que j'ai vu
+au spectacle hier soir; il m'a dit qu'il vous avait rencontré la veille
+au bal chez la princesse Wilhelmine.
+
+--Ah! madame, dit le comte, je comprends très-bien les raisons de M.
+Olivier de Genève pour me calomnier auprès de vous!
+
+--Vous calomnier, dit Metella en levant les épaules. Est-ce qu'il sait
+que vous m'avez fait un mensonge?
+
+--Est-ce que vous allez mettre cette robe-là, milady? interrompit le
+comte. Oh! mais vous négligez votre toilette déplorablement!
+
+--Cette robe arrive de France, mon ami; elle est de Victorine, et vous
+ne l'avez pas encore vue.
+
+--Mais une robe de velours violet! c'est d'une sévérité effrayante.
+
+--Attendez donc: il y a des noeuds et des torsades d'argent qui lui
+donnent beaucoup d'éclat.
+
+--Ah! c'est vrai! voilà une toilette très-riche et très-noble. On a beau
+dire, Metella, c'est encore vous qui avez la mise la plus élégante, et
+il n'y a pas une femme de vingt ans qui puisse se vanter d'avoir une
+taille aussi belle....
+
+--Hélas! dit Metella, je ne sens plus la souplesse que j'avais
+autrefois; ma démarche n'est plus aussi légère; il me semble que je
+m'affaisse et que je suis moins grande d'une ligne chaque jour.
+
+--Vous êtes trop sincère et trop bonne, ma chère lady, dit le comte
+en baissant la voix. Il ne faut pas dire cela, surtout devant vos
+soubrettes; ce sont des babillardes qui iront le répéter dans toute la
+ville.
+
+--J'ai un délateur qui parlera plus haut qu'elles, répondit Metella:
+c'est votre indifférence.
+
+--Ah! toujours des reproches! Mon Dieu! qu'une femme qui se croit
+offensée est cruelle dans sa plainte et persévérante dans sa vengeance!
+
+--Vengeance! moi, vengeance! dit Metella.
+
+--Non, je me sers d'un mot inconvenant, ma chère lady; vous êtes douce
+et généreuse, en ai-je jamais douté! Allons, ne nous querellons pas, au
+nom du ciel! Ne prenez pas votre air abattu et fatigué. Votre coiffure
+est bien plate, ne trouvez-vous pas?
+
+--Vous aimez ces bandeaux lisses avec un diamant sur le front....
+
+--Je trouve qu'à présent les tresses descendant le long des joues, à la
+manière des reines du moyen âge, vous vont encore mieux.
+
+--Il est vrai que mes joues ne sont plus très-rondes, et qu'on les voit
+moins avec des tresses. Francesca, faites-moi des tresses.
+
+--Metella, dit le comte lorsqu'elle fut coiffée, pourquoi ne mettez-vous
+pas de rouge?
+
+--Hélas! il est donc temps que j'en mette, répondit-elle tristement. Je
+me flattais de n'en jamais avoir besoin.
+
+--C'est une folie, ma chère; est-ce que tout le monde n'en met pas? Les
+plus jeunes femmes en ont.
+
+--Vous haïssez le fard, et vous me disiez souvent que vous préfériez ma
+pâleur à une fraîcheur factice.
+
+--Mais la dernière fois que vous êtes sortie, on vous a trouvée bien
+pâle.... On ne va pas au bal uniquement pour son amant.
+
+--J'y vais uniquement pour vous aujourd'hui, je vous jure.
+
+--Ah! milady, c'est à mon tour de dire qu'il n'en fut pas toujours
+ainsi! _Autrefois_ vous étiez un peu fière de vos triomphes.
+
+--J'en étais fière à cause de vous, Luigi; à présent qu'ils m'échappent
+et que je vous vois souffrir, je voudrais me cacher. Je voudrais
+éteindre le soleil et vivre avec vous dans les ténèbres.
+
+--Ah! vous êtes en veine de poésie, milady. J'ai trouvé tout à l'heure
+votre Byron ouvert à cette belle page des ténèbres; je ne m'étonne pas
+de vous voir des idées sombres. Eh bien! le rouge vous sied à merveille.
+Regardez-vous, vous êtes superbe. Allons, Francesca, apportez les gants
+et l'éventail de milady. Voici votre bouquet, Metella; c'est moi qui
+l'ai apporté; c'est un droit que je ne veux pas perdre.»
+
+Metella prit le bouquet, regarda tendrement le comte avec un sourire sur
+les lèvres et une larme dans les yeux. «Allons, venez, mon amie, lui
+dit-il. Vous allez être encore une fois la reine du bal.»
+
+Le bal était somptueux; mais, par un de ces hasards facétieux qui se
+rencontrent souvent dans le monde, il y avait une quantité exorbitante
+de femmes laides et vieilles. Parmi les jeunes et les agréables, il y
+en avait peu de vraiment jolies. Lady Mowbray eut donc un très-grand
+succès; et Olivier, qui ne s'attendait pas à la rencontrer, s'abandonna
+à sa naïve admiration. Dès que le comte le vit auprès de lady Mowbray,
+il s'éloigna, et dès qu'il les vit s'éloigner l'un de l'autre, il prit
+le bras d'Olivier, et, sous le premier prétexte venu, il le ramena
+auprès de Metella. «Vous m'avez dit en route que vous aviez vu Goëthe,
+dit-il au voyageur; parlez donc de lui à milady. Elle est si avide
+d'entendre parler du vieux Faust qu'elle voulait m'envoyer à Weimar
+tout exprès pour lui rapporter les dimensions exactes de son front.
+Heureusement pour moi, le grand homme est mort au moment où j'allais me
+mettre en route.» Buondelmonte tourna sur ses talons fort habilement en
+achevant sa phrase, et laissa Olivier parler de Goëthe à lady Mowbray.
+
+Metella, qui l'avait d'abord accueilli avec une politesse bienveillante,
+l'écouta peu à peu avec intérêt. Olivier n'avait pas infiniment
+d'esprit, mais il avait fait beaucoup de bonnes lectures; il avait de la
+vivacité, de l'enthousiasme, et, ce qui est extrêmement rare chez les
+jeunes gens, pas la moindre affectation. Avec lui, on n'était pas forcé
+de pressentir le grand homme en herbe, la puissance intellectuelle
+méconnue et comprimée; c'était un vrai Suisse pour la franchise et le
+bon sens, une sorte d'Allemand pour la sensibilité et la confiance; il
+n'avait rien de français, ce qui plut infiniment à Metella.
+
+Vers la fin du bal le comte revint auprès d'eux, et, les retrouvant
+ensemble, il se sentit joyeux et triompha intérieurement de son
+habileté. Il laissa Olivier donner le bras à lady Mowbray pour la
+reconduire à sa voiture, et les suivit par derrière avec une discrétion
+vraiment maritale.
+
+Le lendemain, il fit à Metella le plus pompeux éloge du jeune Suisse, et
+l'engagea à lui écrire un mot pour l'inviter à dîner. Après le dîner, il
+se fit appeler dehors pour une prétendue affaire imprévue, et les laissa
+ensemble toute la soirée. Comme il revenait seul et à pied, il vit deux
+jeunes bourgeois de la ville arrêtés devant le balcon de lady Mowbray,
+et il s'arrêta pour entendre leur conversation.
+
+«Vois-tu la taille de lady Mowbray au clair de la lune? On dirait une
+belle statue sur une terrasse.
+
+--Le comte est aussi un beau cavalier. Comme il est grand et mince!
+
+--Ce n'est pas le comte de Buondelmonte; celui-ci est plus grand de
+toute la tête. Qui diable est-ce donc? je ne le connais pas.
+
+--C'est le jeune duc d'Asti.
+
+--Non, je viens de le voir passer en sédiole.
+
+--Bah! ces grandes dames ont tant d'adorateurs, celle-là qui est si
+belle surtout! Le comte de Buondelmonte doit être fier!...
+
+--C'est un niais. Il s'amuse à faire la cour à cette grosse princesse
+allemande, qui a des yeux de faïence et des mains de macaroni, tandis
+qu'il y a dans la ville un petit étranger nouvellement débarqué qui
+donne le bras à madame Metella, et qui change d'habit sept fois par jour
+pour lui plaire.
+
+--Ah! parbleu! c'est lui que nous voyons là-haut sur le balcon. Il a
+l'air de ne pas s'ennuyer.
+
+--Je ne m'ennuierais pas à sa place.
+
+--Il faut que Buondelmonte soit bien fou!»
+
+Le comte entra dans le palais et traversa les appartements avec
+agitation. Il arriva à l'entrée de la terrasse, et s'arrêta pour
+regarder Metella et Olivier, dont les silhouettes se dessinaient
+distinctement sur le ciel pur et transparent d'une belle soirée. Il
+trouva le Genevois bien près de sa maîtresse; il est vrai que celle-ci
+regardait d'un autre côté et semblait rêver à autre chose; mais un
+sentiment de jalousie et d'orgueil blessé s'alluma dans l'âme italienne
+du comte. Il s'approcha d'eux et leur parla de choses indifférentes.
+Lorsqu'ils rentrèrent tous trois dans le salon, Buondelmonte remarqua
+tout haut que Metella avait été bien préoccupée; car elle n'avait pas
+fait allumer les bougies, et il se heurta à plusieurs meubles pour
+atteindre à une sonnette, ce qui acheva de le mettre de très-mauvaise
+humeur.
+
+Le jeune Olivier n'avait pas assez de fatuité pour s'imaginer qu'il
+pouvait consoler Metella de l'abandon de son amant. Quoiqu'elle ne lui
+eût fait aucune confidence, il avait pénétré facilement son chagrin,
+et il en voyait la cause. Il la plaignait sincèrement et l'en aimait
+davantage. Cette compassion, jointe à une sorte de ressentiment des
+persiflages du comte, lui inspirait l'envie de le contrarier. Il
+vit avec joie que le dépit avait pris la place de cette singulière
+affectation de courtoisie, et il reprit la conversation sur un ton
+de sentimentalité que le comte était peu disposé à goûter. Metella,
+surprise de voir son amant capable encore d'un sentiment de jalousie,
+s'en réjouit, et, femme qu'elle était, se plut à l'augmenter en
+accordant beaucoup d'attention au Genevois. Si ce fut une scélératesse,
+elle fut excusable, et le comte l'avait bien méritée. Il devint âcre et
+querelleur, au point que lady Mowbray, qui vit Olivier très-disposé à
+lui tenir tête, craignit une scène ridicule et fit entendre au jeune
+homme qu'il eût à se retirer. Olivier comprit fort bien; mais il affecta
+la gaucherie d'un campagnard, et parut ne se douter de rien jusqu'à ce
+que Metella lui eût dit tout bas: «Allez-vous-en, mon cher monsieur, je
+vous en prie.»
+
+Olivier feignit de la regarder avec surprise.
+
+«Allez, ajouta-t-elle, profitant d'un moment où le comte allait prendre
+le chapeau d'Olivier pour le lui présenter; vous m'obligerez; je vous
+reverrai....
+
+--Madame, le comte s'apprête à me faire une impertinence; il tient mon
+chapeau; je vais être obligé de le traiter de fat; que faut-il que je
+fasse?
+
+--Rien; allez-vous-en et revenez demain soir.»
+
+Olivier se leva: «Je vous demande pardon, monsieur le comte, dit-il;
+vous vous trompez, c'est mon chapeau que vous prenez pour le vôtre;
+veuillez me le rendre, je vais avoir l'honneur de vous saluer.»
+
+Le comte, toujours prudent, non par absence de courage (il était brave),
+mais par habitude de circonspection et par crainte du ridicule, fut
+enchanté d'en être quitte ainsi. Il lui remit son chapeau et le quitta
+poliment; mais, dès qu'il fut parti, il le déclara souverainement
+insipide, mal appris et ridicule. «Je ne sais comment vous avez fait
+pour supporter ce personnage, dit-il à Metella; il faut que vous ayez
+une patience angélique.
+
+--Mais il me semble, mon ami, que c'est vous qui m'avez priée de
+l'inviter, et vous me l'avez laissé sur les bras ensuite.
+
+--Depuis quand êtes-vous si Agnès que vous ne sachiez pas vous
+débarrasser d'un fat importun? Vous n'êtes plus dans l'âge de la
+gaucherie et de la timidité.»
+
+Metella se sentit vivement offensée de cette insolence; elle répondit
+avec aigreur; le comte s'emporta, et lui dit tout ce que depuis
+longtemps il n'osait pas lui dire. Metella comprit sa position, et, en
+s'éclairant sur son malheur, elle retrouva l'orgueil que son affection
+irréprochable envers le comte devait lui inspirer.
+
+«Il suffit, monsieur, lui dit-elle; il ne fallait pas me faire attendre
+si longtemps la vérité. Vous m'avez trop fait jouer auprès de vous un
+rôle odieux et ridicule. Il est temps que je comprenne celui que mon âge
+et le vôtre m'imposent: je vous rends votre liberté.»
+
+Il y avait longtemps que le comte aspirait à ce jour de délivrance; il
+lui avait semblé que le mot échappé aux lèvres de Metella le ferait
+bondir de joie. Il avait trop compté sur la force que nous donne
+l'égoïsme. Quand il entendit ce mot si étrange entre eux, quand il
+vit en face ce dénoûment triste et honteux à une vie d'amour et de
+dévouement mutuels, il eut horreur de Metella et de lui-même; il demeura
+pâle et consterné. Puis un violent sentiment de colère et de jalousie
+s'empara de lui.
+
+«Sans doute, s'écria-t-il, cet aveu vous tardait, madame! En vérité,
+vous êtes très-jeune de coeur, et je vous faisais injure en voulant
+compter vos années. Vous avez promptement rencontré le réparateur de mes
+torts et le consolateur de vos peines. Vous comptez recourir à lui pour
+oublier les maux que je vous ai causés, n'est-ce pas? Mais il n'en sera
+pas ainsi; demain, un de nous deux, madame, sera près de vous. L'autre
+ne vous disputera plus jamais à personne. Dieu ou le sort décideront de
+votre joie ou de votre désespoir.»
+
+Metella ne s'attendait point à cette bizarre fureur. La malheureuse
+femme se flatta d'être encore aimée; elle attribua tout ce que le comte
+lui avait dit d'abord à la colère. Elle se jeta dans ses bras, lui fit
+mille serments, lui jura qu'elle ne reverrait jamais Olivier s'il le
+désirait, et le supplia de lui pardonner un instant de vanité blessée.
+
+Le comte s'apaisa sans joie, comme il s'était emporté sans raison. Ce
+qu'il craignait le plus au monde était de prendre une résolution dans
+l'état de contradiction continuelle où il était vis-à-vis de lui-même.
+Il fit des excuses à lady Mowbray, s'accusa de tous les torts, la
+conjura de ne pas lui retirer son affection et l'engagea à recevoir
+Olivier, dans la crainte qu'il ne soupçonnât ce qui s'était passé à
+cause de lui.
+
+Le jour vint et termina enfin les orages d'une nuit d'insomnie, de
+douleur et de colère. Ils se quittèrent réconciliés en apparence, mais
+tristes, découragés; incertains, et tellement accablés de fatigue l'un
+et l'autre, qu'ils comprenaient à peine leur situation.
+
+Le comte dormit douze heures à la suite de cette rude émotion. Lady
+Mowbray s'éveilla assez tôt dans la journée; elle attendait Olivier
+avec inquiétude; elle ne savait comment lui expliquer ses paroles de la
+veille et la conduite de M. de Buondelmonte.
+
+Il vint et se conduisit avec assez d'adresse pour rendre Metella plus
+expansive qu'elle ne l'avait résolu. Son secret lui échappa, et des
+larmes couvrirent son visage en avouant tout ce qu'elle avait souffert
+et tout ce qu'elle craignait d'avoir à souffrir encore.
+
+Olivier s'attendrit à son tour, et, comme un excellent enfant qu'il
+était, il pleura avec lady Mowbray. Il est impossible, quand on
+est malheureux par suite de l'injustice d'autrui, de n'être pas
+reconnaissant de l'intérêt et de l'affection qu'on rencontre ailleurs.
+Il faudrait, pour s'en défendre, un stoïcisme ou une défiance qu'on n'a
+point dans ces moments-là. Metella fut touchée de la réserve délicate et
+des larmes silencieuses du jeune Olivier. Elle avait compris vaguement
+la veille qu'elle était aimée de lui, et maintenant elle en était sûre.
+Mais elle ne pouvait trouver dans cet amour qu'un faible allégement aux
+douleurs du sien.
+
+Plusieurs semaines se passèrent dans cette incertitude. Le comte ne
+pouvait rallumer son amour, sans cesse prêt à s'éteindre, qu'au feu de
+la jalousie. Dès qu'il se trouvait seul avec sa maîtresse, il regrettait
+de ne l'avoir pas quittée lorsqu'elle le lui avait offert. Alors il
+ramenait son rival auprès d'elle, espérant qu'une autre affection
+consolerait Metella et la rendrait complice de son parjure. Mais dès
+qu'il lui semblait voir Olivier gagner du terrain sur lui, sa vanité
+blessée et sans doute un reste d'amour pour lady Mowbray le rejetaient
+dans de violents accès de fureur. Il ne sentait le prix de sa maîtresse
+qu'autant qu'elle lui était disputée. Olivier comprit le caractère du
+comte et sa situation d'esprit. Il vit qu'il disputerait le coeur de
+Metella tant qu'il aurait un rival; il s'éloigna et alla passer quelque
+temps à Rome. Quand il revint, il trouva Metella au désespoir et presque
+entièrement délaissée. Son malheur était enfin livré au public, toujours
+avide de se repaître d'infortunes et de se réjouir la vue avec les
+chagrins qu'il ne sent pas; la désertion du comte et ses motifs
+rendirent le rôle de lady Mowbray fâcheux et triste. Les femmes s'en
+réjouissaient, et quoique les hommes la tinssent encore pour charmante
+et désirable, nul n'osait se présenter, dans la crainte d'être accepté
+comme un pis-aller. Olivier vint, et, comme il aimait sincèrement, il
+ne craignit pas d'être ridicule; il s'offrit, non pas encore comme un
+amant, mais comme un ami sincère, comme un fils dévoué. Un matin, lady
+Mowbray quitta Florence sans qu'on sût où elle était allée; on vit
+encore le jeune Olivier pendant quelques jours dans les endroits
+publics, se montrant comme pour prouver qu'il n'avait pas enlevé lady
+Mowbray. Le comte lui en sut bon gré et ne lui chercha pas querelle. Au
+bout de la semaine, le Genevois disparut à son tour, sans avoir prononcé
+devant personne le nom de lady Mowbray.
+
+Il la rejoignit à Milan, où, selon sa promesse, elle l'attendait; il la
+trouva bien pâle et bien près de la vieillesse. Je ne sais si son amour
+diminua, mais son amitié s'en accrut. Il se mit à ses genoux, baisa ses
+mains, l'appela sa mère, et la supplia de prendre courage.
+
+«Oui, appelez-moi toujours votre mère, lui dit-elle; je dois en avoir
+pour vous la tendresse et l'autorité. Écoutez donc ce que ma conscience
+m'ordonne de vous dire dès aujourd'hui. Vous m'avez parlé souvent de
+votre affection, non pas seulement de celle qu'un généreux enfant peut
+avoir pour une vieille amie, mais vous m'avez parlé comme un jeune homme
+pourrait le faire à une femme dont il désire l'amour. Je crois, mon cher
+Olivier, que vous vous êtes trompé alors, et qu'en me voyant vieillir
+chaque jour vous serez bientôt désabusé. Quant à moi, je vous dirai la
+vérité. J'ai essayé de partager tous vos sentiments; je l'ai résolu, je
+vous l'ai presque promis. Je ne devais plus rien à Buondelmonte, et je
+me devais à moi-même de le laisser disposer de son avenir. J'ai quitté
+Florence dans l'espoir de me guérir de ce cruel amour, et d'en ressentir
+un plus jeune et plus enivrant avec vous. Eh bien! je ne vous dirai pas
+aujourd'hui que ma raison repousse cette imprudente alliance entre deux
+âges aussi différents que le vôtre et le mien. Je ne vous dirai pas non
+plus que ma conscience me défend d'accepter un dévouement dont vous
+vous repentiriez bientôt. Je ne sais pas à quel point j'écouterais ma
+conscience et ma raison, si l'amour était une fois rentré dans mon
+coeur. Je sais que je suis encore malheureusement bien jeune au moral;
+mais voici ma véritable raison. Olivier n'en soyez pas offensé, et
+songez que vous me remercierez un jour de vous l'avoir dite, et que vous
+m'estimerez de n'avoir pas agi comme une femme de mon âge, blessée dans
+ses plus chères vanités, eût agi envers un jeune homme tel que vous.
+Je suis femme, et j'avoue qu'au milieu de mon désespoir j'ai ressenti
+vivement l'affront fait à mon sexe et à ma beauté passée. J'ai versé des
+larmes de sang en voyant le triomphe de mes rivales, en essuyant les
+railleries de celles qui sont jeunes aujourd'hui; et qui semblent
+ignorer qu'elles passeront, que demain elles seront comme moi. Eh bien!
+Olivier, je me suis débattue contre ce dépit poignant; j'ai résisté
+aux conseils de mon orgueil, qui m'engageait à recevoir vos soins
+publiquement et à me parer de votre jeune amour comme d'un dernier
+trophée: je ne l'ai pas fait, et j'en remercie Dieu et ma conscience. Je
+vous dois aujourd'hui une dernière preuve de loyauté.
+
+--Arrêtez, madame, dit Olivier; et ne m'ôtez pas tout espoir! Je sais ce
+que vous avez à me dire: vous aimez encore le comte de Buondelmonte, et
+vous voulez rester fidèle à la mémoire d'un bonheur qu'il a détruit.
+Je vous en vénère et vous en aime davantage; je respecterai ce noble
+sentiment, et j'attendrai que le temps et Dieu vous parlent en ma
+faveur. Si j'attends en vain, je ne regretterai pas de vous avoir
+consacré mes soins et mon respect.»
+
+Lady Mowbray serra la main d'Olivier et l'appela son fils. Ils se
+rendirent à Genève; et Olivier tint ses promesses. Peut-être ne
+furent-elles pas très-héroïques d'abord; mais, au bout de six mois,
+Metella, apaisée par sa résignation et rétablie par l'air vif des
+montagnes, retrouva la fraîcheur et la santé qu'elle avait perdues.
+Ainsi qu'on voit, après les premières pluies de l'automne, recommencer
+une saison chaude et brillante, lady Mowbray entra dans son _été de la
+Saint-Martin_; c'est ainsi que les villageois appellent les beaux jours
+de novembre. Elle redevint si belle, qu'elle espéra avec raison jouir
+encore de quelques années de bonheur et de gloire. Le monde ne lui donna
+pas de démenti, et l'heureux Olivier moins que personne.
+
+Ils avaient fait ensemble le voyage de Venise; et, à la suite des fêtes
+du carnaval, ils s'apprêtaient à revenir à Genève, lorsque le comte de
+Buondelmonte, tiré à la remorque par sa princesse allemande, vint passer
+une semaine dans la ville des doges. La princesse Wilhelmine était jeune
+et vermeille; mais, lorsqu'elle lui eut récité une assez grande quantité
+de phrases apprises par coeur dans ses livres favoris, elle rentra
+dans un pacifique silence dont elle ne sortit plus que pour redire ses
+apologues et ses sentences accoutumés. Le pauvre comte se repentait
+cruellement de son choix et commençait à craindre une luxation de la
+mâchoire s'il continuait à jouir de son bonheur, lorsqu'il vit passer
+dans une gondole Metella avec son jeune Olivier. Elle avait l'air d'une
+belle reine suivie de son page. La jalousie du comte se réveilla, et il
+rentra chez lui déterminé à passer son épée au travers de son rival.
+Heureusement pour lui ou pour Olivier, il fut saisi d'un accès de
+fièvre qui le retint au lit huit jours. Durant ce temps, la princesse
+Wilhelmine, scandalisée de l'entendre invoquer sans cesse dans son
+délire lady Mowbray, prit la route de Wurtemberg avec un chevalier
+d'industrie qui se donnait à Venise pour un prince grec, et qui, grâce à
+de fort belles moustaches noires et à un costume théâtral, passait pour
+un homme très-vaillant. Pendant le même temps, lady Mowbray et Olivier
+quittèrent Venise sans avoir appris qu'ils avaient heurté la gondole du
+comte de Buondelmonte, et qu'ils le laissaient entre deux médecins,
+dont l'un le traitait pour une gastrite, et l'autre pour une affection
+cérébrale. A force de glace appliquée, par l'un sur l'estomac, et par
+l'autre sur la tête, le comte se trouva bientôt guéri des deux maladies
+qu'il n'avait pas eues, et, revenant à Florence, il oublia les deux
+femmes qu'il n'avait plus.
+
+
+
+II.
+
+
+Un matin, lady Mowbray, qui s'était fixée en Suisse, reçut une lettre
+datée de Paris; elle était de la supérieure d'un couvent de religieuses
+où Metella avait mis deux ou trois ans auparavant sa nièce, miss Sarah
+Mowbray, jeune orpheline _très-intéressante_, comme le sont toutes les
+orphelines en général, et particulièrement celles qui ont de la fortune.
+La supérieure avertissait lady Mowbray que la maladie de langueur dont
+miss Sarah était atteinte depuis un an faisait des progrès assez sérieux
+pour que les médecins eussent prescrit le changement d'air et de lieu
+dans le plus court délai possible. Aussitôt après la réception de cette
+lettre, lady Mowbray demanda des chevaux de poste, fit faire à la hâte
+quelques paquets, et partit pour Paris dans la journée.
+
+Olivier resta seul dans le grand château que lady Mowbray avait acheté
+sur le Léman, et dans lequel depuis cinq ans il passait auprès d'elle
+tous les étés. C'était depuis ces cinq années la première fois qu'il se
+trouvait seul à la campagne, forcé, pour ainsi dire, de réfléchir et de
+contempler sa situation. Bien que le voyage de lady Mowbray dût être
+d'une quinzaine de jours tout au plus, elle avait semblé très-affectée
+de cette séparation, et lui-même n'avait point accepté sans répugnance
+l'idée qu'un tiers allait venir se placer dans une intimité jusqu'alors
+si paisible et si douce. Le caractère romanesque d'Olivier n'avait pas
+changé; son coeur avait le même besoin d'affection, son esprit la même
+candeur qu'autrefois. Avait-il obéi à la loi du temps, et son amour
+pour lady Mowbray avait-il fait place à l'amitié? il n'en savait rien
+lui-même, et Metella n'avait jamais eu l'imprudence de l'interroger à
+cet égard. Elle jouissait de son affection sans l'analyser. Trop sage
+et trop juste pour n'en pas sentir le prix, elle s'appliquait à rendre
+douce et légère cette chaîne qu'Olivier portait avec reconnaissance et
+avec joie.
+
+Metella était si supérieure à toutes les autres femmes, sa société était
+si aimable, son humeur si égale, elle était si habile à écarter de son
+jeune ami tous les ennuis ordinaires de la vie, qu'Olivier s'était
+habitué à une existence facile, calme, délicieuse tous les jours,
+quoique tous les jours semblable. Quand il fut seul, il s'ennuya
+horriblement, engendra malgré lui des idées sombres, et s'effraya de
+penser que lady Mowbray pouvait et devait mourir longtemps avant lui.
+
+Metella retira sa nièce du couvent et reprit avec elle la route de
+Genève. Elle avait fait toutes choses si précipitamment dans ce voyage,
+qu'elle avait à peine vu Sarah; elle était partie de Paris le même
+soir de son arrivée. Ce ne fut qu'après douze heures de route que,
+s'éveillant au grand jour, elle jeta un regard attentif sur cette jeune
+fille étendue auprès d'elle dans le coin de sa berline.
+
+Lady Mowbray écarta doucement la pelisse dont Sarah était enveloppée, et
+la regarda dormir. Sarah avait quinze ans; elle était pâle et délicate,
+mais belle comme un ange. Ses longs cheveux blonds s'échappaient de son
+bonnet de dentelle, et tombaient sur son cou blanc et lisse, orné ça et
+là de signes bruns semblables à de petites mouches de velours. Dans
+son sommeil, elle avait cette expression raphaélique qu'on avait si
+longtemps admirée dans Metella, et dont elle avait conservé la noble
+sérénité en dépit des années et des chagrins. En retrouvant sa beauté
+dans cette jeune fille, Metella éprouva comme un sentiment d'orgueil
+maternel. Elle se rappela son frère, qu'elle avait tendrement aimé, et
+qu'elle avait promis de remplacer auprès du dernier rejeton de leur
+famille; lady Mowbray était le seul appui de Sarah, elle retrouvait dans
+ses traits le beau type de ses nobles ancêtres. En la lui rendant au
+couvent avec des larmes de regret, on lui avait dit que son caractère
+était angélique comme sa figure. Metella se sentit pénétrée d'intérêt et
+d'affection pour cette enfant; elle prit doucement sa petite main pour
+la réchauffer dans les siennes; et, se penchant vers elle, elle la baisa
+au front.
+
+Sarah s'éveilla, et à son retour regarda Metella; elle la connaissait
+fort peu et l'avait vue préoccupée la veille. Naturellement timide, elle
+avait osé à peine la regarder. Maintenant, la voyant si belle, avec un
+sourire si doux et les yeux humides d'attendrissement, elle retrouva la
+confiance caressante de son âge et se jeta à son cou avec joie.
+
+Lady Mowbray la pressa sur son coeur, lui parla de son père, le pleura
+avec elle; puis la consola, lui promit sa tendresse et ses soins,
+l'interrogea sur sa santé, sur ses goûts, sur ses études, jusqu'à ce que
+Sarah, un peu fatiguée du mouvement de la voiture, se rendormit à son
+côté.
+
+Metella pensa à Olivier et l'associa intérieurement à la joie qu'elle
+éprouvait d'avoir auprès d'elle une si aimable enfant. Mais peu à peu
+ses idées prirent une teinte plus sombre; des conséquences qu'elle
+n'avait pas encore abordées se présentèrent à son esprit; elle regarda
+de nouveau Sarah, mais cette fois avec une inconcevable souffrance
+d'esprit et de coeur. La beauté de cette jeune fille lui fit amèrement
+sentir ce que la femme doit perdre de sa puissance et de son orgueil en
+perdant sa jeunesse. Involontairement elle mit sa main auprès de celle
+de Sarah: sa main était toujours belle; mais elle pensa à son visage,
+et, regardant celui de sa nièce, «Quelle différence! pensa-t-elle;
+comment Olivier fera-t-il pour ne pas s'en apercevoir? Olivier est aussi
+beau qu'elle; ils vont s'admirer mutuellement; ils sont bons tous deux,
+ils s'aimeront.... Et pourquoi ne s'aimeraient-ils pas? Ils seront frère
+et soeur; moi, je serai leur mère.... La mère d'Olivier! Ne le faut-il
+pas? n'ai-je pas pensé cent fois qu'il en devait être ainsi! Mais déjà!
+Je ne m'attendais pas à trouver une jeune fille, une femme presque dans
+cette enfant! Je n'avais pas prévu que ce serait une rivale.... Une
+rivale, ma nièce! mon enfant! Quelle horreur! Oh! jamais!»
+
+Lady Mowbray cessa de regarder Sarah; car, malgré elle, sa beauté,
+qu'elle avait admirée tout à l'heure avec joie, lui causait maintenant
+un effroi insurmontable; le coeur lui battait; elle fatiguait son
+cerveau à trouver une pensée de force et de calme à opposer à ces
+craintes qui s'élevaient de toutes parts, et que, dans sa première
+consternation, elle exagérait sans doute. De temps en temps elle jetait
+sur Sarah un regard effaré, comme ferait un homme qui s'éveillerait avec
+un serpent dans la main. Elle s'effrayait surtout de ce qui se passait
+en elle; elle croyait sentir des mouvements de haine contre cette
+orpheline qu'elle devait, qu'elle voulait aimer et protéger. «Mon Dieu,
+mon Dieu! s'écriait-elle, vais-je devenir jalouse! Est-ce qu'il va
+falloir que je ressemble à ces femmes que la vieillesse rend cruelles,
+et qui se font une joie infâme de tourmenter leurs rivales? Est-ce une
+horrible conséquence de mes années que de haïr ce qui me porte ombrage?
+Haïr Sarah! la fille de mon frère! cette orpheline qui tout à l'heure
+pleurait dans mon sein!... Oh! cela est affreux, et je suis un monstre!
+
+«Mais non, ajoutait-elle, je ne suis pas ainsi; je ne peux pas haïr
+cette pauvre enfant; je ne peux pas lui faire un crime d'être belle! Je
+ne suis pas née méchante; je sens que ma conscience est toujours
+jeune, mon coeur toujours bon: je l'aimerai; je souffrirai quelquefois
+peut-être, mais je surmonterai cette folie....»
+
+Mais l'idée d'Olivier amoureux de Sarah revenait toujours l'épouvanter,
+et ses efforts pour affronter une pareille crainte étaient infructueux.
+Elle en était glacée, atterrée; et Sarah, en s'éveillant, trouvait
+souvent une expression si sombre et si sévère sur le visage de sa tante
+qu'elle n'osait la regarder, et feignait de se rendormir pour cacher le
+malaise qu'elle en éprouvait.
+
+Le voyage se passa ainsi, sans que lady Mowbray pût sortir de cette
+anxiété cruelle. Olivier ne lui avait jamais donné le moindre sujet
+d'inquiétude; il ne se plaisait nulle part loin d'elle, et elle savait
+bien qu'aucune femme n'avait jamais eu le pouvoir de le lui enlever;
+mais Sarah allait vivre près d'eux, entre eux deux, pour ainsi dire; il
+la verrait tous les jours; et, lors même qu'il ne lui parlerait jamais,
+il aurait toujours devant les yeux cette beauté angélique à côté de la
+beauté flétrie de lady Mowbray; lors même que cette intimité n'aurait
+aucune des conséquences que Metella craignait, il y en avait une
+affreuse, inévitable; ce serait la continuelle angoisse de cette âme
+jalouse, épiant les moindres chances de sa défaite, s'aigrissant dans sa
+souffrance, et devenant injuste et haïssable à force de soins pour
+se faire aimer! «Pourquoi m'exposerais-je gratuitement à ce tourment
+continuel? pensait Metella. J'étais si calme et si heureuse il y a huit
+jours! Je savais bien que mon bonheur ne pouvait pas être éternel; mais
+du moins il aurait pu durer quelque temps encore. Pourquoi faut-il que
+j'aille chercher une ennemie domestique, une pomme de discorde, et que
+je l'apporte précieusement au sein de ma joie et de mon repos, qu'elle
+va troubler et détruire peut-être à jamais? Je n'aurais qu'un mot à dire
+pour faire tourner bride aux postillons et pour reconduire cette petite
+fille à son couvent.... Je retournerais plus tard à Paris pour la
+marier; Olivier ne la verrait jamais, et, si je dois perdre Olivier, du
+moins ce ne serait pas à cause d'elle!»
+
+Mais l'état de langueur de Sarah, l'espèce de consomption qui menaçait
+sa vie, imposait à lady Mowbray le devoir de la soigner et de la guérir.
+Son noble caractère prit le dessus, et elle arriva chez elle sans avoir
+adressé une seule parole dure ou désobligeante à la jeune Sarah.
+
+Olivier vint à leur rencontre sur un beau cheval anglais, qu'il fit
+caracoler autour de la voiture pendant deux lieues. En les abordant, il
+avait mis pied à terre, et il avait baisé la main de lady Mowbray en
+l'appelant, comme à l'ordinaire, sa chère maman. Lorsqu'il se fut
+éloigné de la portière, Sarah dit ingénument à lady Mowbray: «Ah! mon
+Dieu! chère tante, je ne savais pas que vous aviez un fils; on m'avait
+toujours dit que vous n'aviez pas d'enfants?
+
+--C'est mon fils adoptif, Sarah, répondit lady Mowbray; regardez-le
+comme votre frère.»
+
+Sarah n'en demanda pas davantage, et ne s'étonna même pas; elle regarda
+de côté Olivier, lui trouva l'air noble et doux; mais, réservée comme
+une véritable Anglaise, elle ne le regarda plus, et, durant huit jours,
+ne lui parla plus que par monosyllabes et en rougissant.
+
+Ce que lady Mowbray voulait éviter par-dessus tout, c'était de laisser
+voir ses craintes à Olivier; elle en rougissait à ses propres yeux et ne
+concevait pas la jalousie qui se manifeste. Elle était Anglaise
+aussi, et fière au point de mourir de douleur plutôt que d'avouer une
+faiblesse. Elle affecta, au contraire, d'encourager l'amitié d'Olivier
+pour Sarah; mais Olivier s'en tint avec la jeune miss à une prévenance
+respectueuse, et la timide Sarah eût pu vivre dix ans près de lui sans
+faire un pas de plus.
+
+Lady Mowbray se rassura donc, et commença à goûter un bonheur plus
+parfait encore que celui dont elle avait joui jusqu'alors. La fidélité
+d'Olivier paraissait inébranlable; il semblait ne pas voir Sarah
+lorsqu'il était auprès de Metella, et s'il la rencontrait seule dans la
+maison, il l'évitait sans affectation.
+
+Une année s'écoula pendant laquelle Sarah, fortifiée par l'exercice
+et l'air des montagnes, devint tellement belle que les jeunes gens de
+Genève ne cessaient d'errer autour du parc de lady Mowbray pour tâcher
+d'apercevoir sa nièce.
+
+Un jour que lady Mowbray et sa nièce assistaient à une fête villageoise
+aux environs de la ville, un de ces jeunes gens s'approcha très-près de
+Sarah et la regarda presque insolemment. La jeune fille effrayée saisit
+vivement le bras d'Olivier et le pressa sans savoir ce qu'elle faisait.
+Olivier se retourna, et comprit en un instant le motif de sa frayeur. Il
+échangea d'abord des regards menaçants et bientôt des paroles sérieuses
+avec le jeune homme. Le lendemain, Olivier quitta le château de bonne
+heure et revint à l'heure du déjeuner; mais, malgré son air calme, lady
+Mowbray s'aperçut bientôt qu'il souffrait, et le força de s'expliquer.
+Il avoua qu'il venait de se battre avec l'homme qui avait regardé
+insolemment miss Mowbray, et qu'il l'avait grièvement blessé; mais il
+l'était lui-même, et Metella l'ayant forcé de retirer sa main, qu'il
+tenait dans sa redingote, vit qu'il l'était assez sérieusement. Elle
+s'occupait avec anxiété des soins qu'il fallait donner à cette blessure
+lorsqu'en se retournant vers Sarah, elle vit qu'elle s'était évanouie
+auprès de la fenêtre. Cette excessive sensibilité parut naturelle à
+Olivier, dans une personne d'une complexion aussi délicate; mais lady
+Mowbray y fit une attention plus marquée.
+
+Lorsque Metella eut secouru sa nièce, et qu'elle se trouva seule avec
+Olivier, elle lui demanda le motif et les détails de son affaire. Elle
+n'avait rien vu de ce qui s'était passé la veille; elle était dans ce
+moment à plusieurs pas en avant de sa nièce et d'Olivier, et donnait le
+bras à une autre personne. Olivier tâcha d'éluder ses questions; mais
+comme lady Mowbray le pressait de plus en plus, il raconta avec beaucoup
+de répugnance que miss Mowbray ayant été regardée insolemment par un
+jeune homme d'assez mauvais ton, il s'était placé entre elle et ce jeune
+homme; celui-ci avait affecté de se rapprocher encore pour le braver,
+et Olivier avait été forcé de le pousser rudement pour l'empêcher de
+froisser le bras de Sarah, qui se pressait tout effrayée contre son
+défenseur. Les deux adversaires s'étaient donc donné rendez-vous dans
+des termes que Sarah n'avait pas compris, et, au bout d'une heure, après
+que les dames étaient montées en voiture, Olivier avait été retrouver
+le jeune homme et lui demander compte de sa conduite. Celui-ci avait
+soutenu son arrogance; et, malgré les efforts des témoins de la scène
+pour l'engager à reconnaître son tort, il s'était obstiné à braver
+Olivier; il lui avait même fait entendre assez grossièrement qu'on le
+regardait comme l'amant de miss Sarah, en même temps que celui de sa
+tante, et que, quand on promenait en public le scandale de pareilles
+relations, on devait être prêt à en subir les conséquences.
+
+Olivier n'avait donc pas hésité à se constituer le défenseur de Sarah,
+et, tout en repoussant avec mépris ces imputations ignobles, il avait
+versé son sang pour elle. «Je suis prêt à recommencer demain s'il le
+faut, dit-il à lady Mowbray, que ces calomnies avaient jetée dans la
+consternation. Vous ne devez ni vous affliger ni vous effrayer; votre
+nièce est sous ma protection, et je me conduirai comme si j'étais son
+père. Quant à vous, votre nom suffira auprès des gens de bien pour
+garder le sien à l'abri de toute atteinte.»
+
+Lady Mowbray feignit de se calmer; mais elle ressentit une profonde
+douleur de l'affront fait à sa nièce. Ce fut dans ce moment qu'elle
+comprit toute l'affection que cette aimable enfant lui inspirait. Elle
+s'accusa de l'avoir amenée auprès d'elle pour la rendre victime de la
+méchanceté de ces provinciaux, et s'effraya de sa situation; car elle
+n'y voyait d'autre remède que d'éloigner Olivier de chez elle tant que
+Sarah y demeurerait.
+
+L'idée d'un sacrifice au-dessus de ses forces, mais qu'elle croyait
+devoir à la réputation de sa nièce, la tourmenta secrètement sans
+qu'elle pût se décider à prendre un parti.
+
+Elle remarqua quelques jours après que Sarah paraissait moins timide
+avec Olivier, et qu'Olivier, de son côté, lui montrait moins de
+froideur. Lady Mowbray en souffrit; mais elle pensa qu'elle devait
+encourager cette amitié au lieu de la contrarier, et elle la vit croître
+de jour en jour sans paraître s'en alarmer.
+
+Peu à peu Olivier et Sarah en vinrent à une sorte de familiarité. Sarah,
+il est vrai, rougissait toujours en lui parlant, mais elle osait lui
+parler, et Olivier était surpris de lui trouver autant d'esprit et de
+naturel. Il avait eu contre elle une sorte de prévention qui s'effaçait
+de plus en plus. Il aimait à l'entendre chanter; il la regardait souvent
+peindre des fleurs, et lui donnait des conseils. Il en vint même à lui
+montrer la botanique et à se promener avec elle dans le jardin. Un jour
+Sarah témoignait le regret de ne plus monter à cheval. Lady Mowbray,
+indisposée depuis quelque temps, ne pouvait plus supporter cette
+fatigue; ne voulant pas priver sa nièce d'un exercice salutaire, elle
+pria Olivier de monter à cheval avec elle dans l'intérieur du parc, qui
+était fort grand, et où miss Mowbray pût se livrer à l'innocent plaisir
+de galoper pendant une heure ou deux tous les jours.
+
+Ces heures étaient mortelles pour Metella. Après avoir embrassé sa nièce
+au front et lui avoir fait un signe d'amitié, en la voyant s'éloigner
+avec Olivier, elle restait sur le perron du château, pâle et consternée
+comme si elle les eût vus partir pour toujours; puis elle allait
+s'enfermer dans sa chambre et fondait en larmes. Elle s'enfonçait
+quelquefois furtivement dans les endroits les plus sombres du parc, et
+les apercevait au loin, lorsqu'ils franchissaient rapidement tous les
+deux les arcades de lumière qui terminaient le berceau des allées.
+Mais elle se cachait aussitôt dans la profondeur du taillis, car elle
+craignait d'avoir l'air de les observer, et rien au monde ne l'effrayait
+tant que de paraître ridicule et jalouse.
+
+Un jour qu'elle était dans sa chambre et qu'elle pleurait, le front
+appuyé sur le balcon de sa fenêtre, Sarah et Olivier passèrent au galop;
+ils rentraient de leur promenade; les pieds de leurs chevaux soulevaient
+des tourbillons de sable; Sarah était rouge, animée, aussi souple, aussi
+légère que son cheval, avec lequel elle ne semblait faire qu'un; Olivier
+galopait à son côté; ils riaient tous les deux de ce bon rire franc
+et heureux de la jeunesse qui n'a pas d'autre motif qu'un besoin
+d'expansion, de bruit et de mouvement. Ils étaient comme deux enfants
+contents de crier et de se voir courir. Metella tressaillit et se cacha
+derrière son rideau pour les regarder. Tant de beauté, d'innocence et de
+douceur brillait sur leurs fronts, qu'elle en fut attendrie. «Ils sont
+faits l'un pour l'autre; la vie s'ouvre devant eux, pensa-t-elle,
+l'avenir leur sourit, et moi je ne suis plus qu'une ombre que le tombeau
+semble réclamer....» Elle entendit bientôt les pas d'Olivier qui
+approchait de sa chambre; s'asseyant précipitamment devant sa toilette,
+elle feignit de se coiffer pour le dîner.
+
+Olivier avait l'air content et ouvert; il lui baisa tendrement les
+mains, et lui remit de la part de Sarah, qui était allée se débarrasser
+de son amazone, un gros bouquet d'hépatiques qu'elle avait cueillies
+dans le parc. «Vous êtes donc descendus de cheval? dit lady Mowbray.
+
+--Oui, répondit-il; Sarah, en apercevant toutes ces fleurs dans la
+clairière, a voulu absolument vous en apporter, et, avant que j'eusse
+pris la bride de son cheval, elle avait sauté sur le gazon. Je lui ai
+servi de page, et j'ai tenu sa monture pendant qu'elle courait comme
+un petit chevreau après les fleurs et les papillons. Ma bonne Metella,
+votre nièce n'est pas ce que vous croyez. Ce n'est pas une petite fille,
+c'est une espèce d'oiseau déguisé. Je le lui ai dit, et je crois qu'elle
+rit encore.
+
+--Je vois avec plaisir, dit lady Mowbray avec un sourire mélancolique,
+que ma Sarah est devenue gaie. Chère enfant! elle est si aimable et si
+belle!
+
+--Oui, elle est jolie, dit Olivier, elle a une physionomie que j'aime
+beaucoup. Elle a l'air intelligent et bon; elle vous ressemble, Metella;
+je ne l'ai jamais tant trouvé qu'aujourd'hui. Elle a votre son de voix
+par instants.
+
+--Je suis heureuse de voir que vous l'aimez enfin, cette pauvre petite!
+dit lady Mowbray. Dans les commencements, elle vous déplaisait,
+convenez-en?
+
+--Non, elle me gênait, et voilà tout.
+
+--Et à présent, dit Metella en faisant un violent effort sur elle-même
+pour conserver un air calme et doux, vous voyez bien qu'elle ne vous
+gêne plus.
+
+--Je craignais, dit Olivier, qu'elle ne fût pas avec vous ce qu'elle
+devait être; à présent, je vois qu'elle vous comprend, qu'elle vous
+apprécie, et cela me fait plaisir. Je ne suis pas seul à vous aimer ici.
+Je puis parler de vous à quelqu'un qui m'entend, et qui vous aime autant
+qu'un autre que moi peut vous aimer.»
+
+Sarah entra en cet instant en s'écriant: «Eh bien! chère tante, vous
+a-t-il remis le bouquet de ma part? C'est un méchant homme que M. votre
+fils. Il me l'a presque ôté de force pour vous l'apporter lui-même. Il
+est aussi jaloux que votre petit chien, qui pleure quand vous caressez
+ma chevrette.»
+
+Lady Mowbray embrassa la jeune fille, et se dit qu'elle devait se
+trouver heureuse d'être aimée comme une mère.
+
+Quelques jours après, tandis que les deux enfants de lady Mowbray (c'est
+ainsi qu'elle les appelait) faisaient leur promenade accoutumée, elle
+entra dans la chambre de Sarah pour prendre un livre et ramassa un petit
+coin de papier déchiré qui était sur le bord d'une tablette. Au milieu
+de mots interrompus qui ne pouvaient offrir aucun sens, elle lut
+distinctement le nom d'Olivier, suivi d'un grand point d'exclamation.
+C'était l'écriture de Sarah. Lady Mowbray jeta un regard sur les
+meubles. Le secrétaire et les tiroirs étaient fermés avec soin; toutes
+les clefs en étaient retirées. Il ne convenait pas au caractère de lady
+Mowbray de faire d'autre enquête. Elle sortit cependant pour résister
+aux suggestions d'une curiosité inquiète.
+
+Lorsque Sarah rentra de la promenade, lady Mowbray remarqua qu'elle
+était fort pâle et que sa voix tremblait. Un sentiment d'effroi mortel
+passa dans l'âme de Metella. Elle remarqua pendant le dîner que Sarah
+avait pleuré, et le soir elle était si abattue et si triste qu'elle
+ne put s'empêcher de la questionner. Sarah répondit qu'elle était
+souffrante, et demanda à se retirer.
+
+Lady Mowbray interrogea Olivier sur sa promenade. Il lui répondit, avec
+le calme d'une parfaite innocence, que Sarah avait été fort gaie toute
+la première heure, qu'ensuite ils avaient été au pas et en causant;
+qu'elle ne se plaignait d'aucune douleur, et que c'était lady Mowbray
+qui, en rentrant, l'avait fait apercevoir de sa pâleur.
+
+En quittant Olivier, lady Mowbray, inquiète de sa nièce, se rendit à sa
+chambre, et, avant d'entrer, elle y jeta un coup d'oeil par la porte
+entr'ouverte. Sarah écrivait. Au léger bruit que fit Metella, elle
+tressaillit et cacha précipitamment son papier, jeta sa plume et saisit
+un livre; mais elle n'avait pas eu le temps de l'ouvrir que lady Mowbray
+était auprès d'elle. «Vous écriviez, Sarah? lui dit-elle d'un ton grave
+et doux cependant.
+
+--Non, ma tante, répondit Sarah dans un trouble inexprimable.
+
+--Ma chère fille, est-il possible que vous me fassiez un mensonge!»
+
+Sarah baissa la tête et resta toute tremblante.
+
+«Qu'est-ce que vous écriviez, Sarah? continua lady Mowbray avec un calme
+désespérant.
+
+--J'écrivais ... une lettre, répondit Sarah au comble de l'angoisse.
+
+--A qui, ma chère? continua Metella.
+
+--A Fanny Hurst, mon amie de couvent.
+
+--Cela n'a rien de répréhensible, ma chère; pourquoi donc vous
+cachez-vous?
+
+--Je ne me cachais pas, ma tante, répondit Sarah en essayant de
+reprendre courage. Mais sa confusion n'échappa point au regard sévère de
+lady Mowbray.
+
+--Sarah, lui dit-elle, je n'ai jamais surveillé votre correspondance.
+J'avais une telle confiance en vous que j'aurais cru vous outrager en
+vous demandant à voir vos lettres. Mais si j'avais pensé qu'il pût
+exister un secret entre vous et moi, j'aurais regardé comme un devoir de
+vous en demander l'aveu. Aujourd'hui, je vois que vous en avez un, et je
+vous le demande.
+
+--O ma tante! s'écria Sarah éperdue.
+
+--Sarah, si vous me refusiez, dit Metella avec beaucoup de douceur et en
+même temps de fermeté, je croirais que vous avez dans le coeur quelque
+sentiment coupable, et je n'insisterais pas, car rien n'est plus opposé
+à mon caractère que la violence. Mais je sortirais de votre chambre le
+coeur navré, car je me dirais que vous ne méritez plus mon estime et mon
+affection.
+
+--O ma chère tante, ma mère! ne dites pas cela!» s'écria miss Mowbray en
+se jetant tout en larmes aux pieds de Metella.
+
+Metella craignit de se laisser attendrir; et, lui retirant sa main, elle
+rassembla toutes ses forces pour lui dire froidement: «Eh bien! miss
+Mowbray, refusez-vous de me remettre le papier que vous écriviez?»
+
+Sarah obéit, voulut parler, et tomba demi-évanouie sur son fauteuil.
+Lady Mowbray résista au sentiment d'intérêt qui luttait chez elle contre
+un sentiment tout contraire. Elle appela la femme de chambre de Sarah,
+lui ordonna de la soigner, et courut s'enfermer chez elle pour lire la
+lettre. Elle était ainsi conçue:
+
+«Je vous ai promis depuis longtemps, _dearest_ Fanny, l'aveu de mon
+secret. Il est temps enfin que je tienne ma promesse. Je ne pouvais pas
+confier au papier une chose si importante sans trouver un moyen de vous
+faire parvenir directement ma lettre. Maintenant je saisis l'occasion
+d'une personne que nous voyons souvent ici, et qui part pour Paris. Elle
+veut bien se charger de vous porter de ma part des minéraux et un petit
+herbier. Elle vous demandera au parloir et vous remettra le paquet et la
+lettre, qui de cette manière ne passera pas par les mains de madame la
+supérieure. Ne me grondez donc pas, ma chère amie, et ne dites pas que
+je manque de confiance en vous. Vous verrez, en lisant ma lettre,
+qu'il ne s'agit plus de bagatelles comme celles qui nous occupaient au
+couvent. Ceci est une affaire sérieuse, et que je ne vous confie pas
+sans un grand trouble d'esprit. Je crois que mon coeur n'est pas
+coupable, et cependant je rougis comme si j'allais paraître devant un
+confesseur. Il y a plusieurs jours que je veux vous écrire. J'ai fait
+plus de dix lettres que j'ai toutes déchirées; enfin je me décide; soyez
+indulgente pour moi, et si vous me trouvez imprudente et blâmable,
+reprenez-moi doucement.
+
+«Je vous ai parlai d'un jeune homme qui demeure ici avec nous, et qui
+est le fils adoptif de ma tante. La première fois que je le vis, c'était
+le jour de notre arrivée, je fus tellement troublée que je n'osai pas le
+regarder. Je ne sais pas ce qui se passa en moi lorsqu'il entra à demi
+dans la calèche pour baiser les mains de ma tante; il le fit avec tant
+de tendresse que je me sentis tout émue, et que je compris tout de suite
+la bonté de son coeur; mais il se passa plus de six mois avant que je
+connusse sa figure, car je n'osai jamais le regarder autrement que de
+profil. Ma tante m'avait dit: «Sarah, regardez Olivier comme votre
+frère!» Je me livrai donc d'abord à une joie intérieure que je croyais
+très-légitime. Il me semblait doux d'avoir un frère; et s'il m'eût
+traitée tout de suite comme sa soeur, peut-être n'aurais-je jamais songé
+à l'aimer autrement!... Hélas! vous voyez quel est mon malheur, Fanny;
+j'aime, et je crois que je ne serai jamais unie à celui que j'aime. Pour
+vous dire comment j'ai eu l'imprudence d'aimer ce jeune homme, je ne
+le puis pas; en vérité, je n'en sais rien moi-même, et c'est une bien
+affreuse fatalité. Imaginez-vous qu'au lieu de me parler avec la
+confiance et l'abandon d'un frère, il a passé plus d'un an sans
+m'adresser plus de trois paroles par jour; si bien que je crois que tous
+nos entretiens durant tout ce temps-là tiendraient à l'aise dans une
+page d'écriture. J'attribuais cette froideur à sa timidité; mais, le
+croiriez-vous? il m'a avoué depuis qu'il avait pour moi une espèce
+d'antipathie avant de me connaître. Comment peut-on haïr une personne
+qu'on n'a jamais vue et qui ne vous a fait aucun mal? Cette injustice
+aurait dû m'empêcher de prendre de l'attachement pour lui. Eh bien!
+c'est tout le contraire, et je commence à croire que l'amour est une
+chose tout à fait involontaire, une maladie de l'âme à laquelle tous nos
+raisonnements ne peuvent rien.
+
+«J'ai été bien longtemps sans comprendre ce qui se passait en moi.
+J'avais tellement peur de M. Olivier que je croyais parfois avoir aussi
+de l'éloignement pour lui. Je le trouvais froid et orgueilleux; et
+cependant, lorsqu'il parlait à ma tante il changeait tellement d'air et
+de langage, il lui rendait des soins si délicats, que je ne pouvais pas
+m'empêcher de le croire sensible et généreux.
+
+«Une fois je passais au bout de la galerie, je le vis à genoux auprès de
+ma tante; elle l'embrassait, et tous deux semblaient pleurer. Je passai
+bien vite et sans qu'on m'aperçût; mais je ne saurais vous rendre
+l'émotion que cette scène touchante me causa. J'en fus agitée toute la
+nuit, et je me surpris plusieurs fois à désirer d'avoir l'âge de ma
+tante, afin d'être aimée comme une mère par celui qui ne voulait pas
+m'aimer comme une soeur.
+
+«Je compris mes véritables sentiments à l'occasion du duel dont je vous
+ai parlé. Je ne vous ai pas nommé la personne qui me donnait le bras et
+qui se battit pour moi; je vous ai dit que c'était un ami de la maison:
+c'était M. Olivier. Lorsqu'il revint, il était fort pâle, et tenait sa
+main dans sa redingote; ma tante se douta de la vérité et le força de
+nous la montrer. Je ne sais si cette main était ensanglantée. Il me
+sembla voir du sang sur le linge qui l'enveloppait, et je sentis tout le
+mien se retirer vers mon coeur. Je m'évanouis, ce qui fut bien imprudent
+et bien malheureux; mais je crois qu'on ne se douta de rien. Quand je
+revis M. Olivier, je ne pus m'empêcher de le remercier de ce qu'il avait
+fait pour moi; et, tout en voulant parler, je me mis à pleurer comme
+une sotte. Je ne sais pourquoi je n'avais jamais pu me décider à le
+remercier devant ma tante. Peut-être que ce fut un mauvais sentiment qui
+me fit attendre un moment où j'étais seule avec lui. Je ne sais pas
+ce qu'il y avait de coupable à le faire, et cependant je me le suis
+toujours reproché comme une dissimulation envers lady Mowbray. J'avais
+espéré, je crois, être moins timide devant une seule personne que devant
+deux. Mais ce fut encore pis; je sentis que j'étouffais, et j'eus comme
+un vertige, car je ne m'aperçus pas que M. Olivier me pressait les
+mains. Quand je revins à moi, mes mains étaient dans les siennes, et il
+me dit plusieurs choses que je n'entendis pas. Je sais seulement qu'il
+me dit en s'en allant: «Ma chère miss Mowbray, je suis touché de votre
+amitié; mais, en vérité, il ne faut pas que vous pleuriez pour cette
+égratignure.» Depuis ce temps, sa conduite envers moi a été toute
+différente, et il a été d'une bonté et d'une obligeance qui ont achevé
+de me gagner le coeur. Il me donne des leçons, il corrige mes dessins,
+il fait de la musique avec moi; ma tante semble prendre un grand plaisir
+à nous voir si unis. Elle nous fait monter à cheval ensemble, elle nous
+force à nous donner la main pour nous raccommoder; car il arrive souvent
+que, tout en riant, nous finissons par disputer et nous bouder un peu.
+Moi, j'étais tout à fait à l'aise avec lui, j'étais heureuse, et j'avais
+la vanité de croire qu'il m'aimait. Il me le disait du moins, et je
+m'imaginais que, quand on s'aime seulement d'amitié, et qu'on se
+souvient sous les rapports de la fortune et de l'éducation, il est
+tout simple qu'on se marie ensemble. La conduite de ma tante semblait
+autoriser en moi cette espérance, et je pensais qu'on me trouvait encore
+trop jeune pour m'en parler. Dans ces idées, j'étais aussi heureuse
+qu'il est permis de l'être; je ne désirais rien sur la terre que la
+continuation d'une semblable existence. Mais, hélas! ce rêve s'est
+effacé, et le désespoir depuis ce matin....»
+
+Ici la lettre avait été interrompue par l'arrivée de lady Mowbray.
+
+Metella laissa tomber la lettre, et cachant son visage dans ses mains,
+elle resta plongée dans une morne consternation. Elle demeura ainsi
+jusqu'à une heure du matin, s'accusant de tout le mal et cherchant en
+vain comment elle pourrait le réparer. Enfin, elle céda à un besoin
+instinctif et se rendit à la chambre de sa nièce. Tout le monde dormait
+dans la maison; le temps était superbe, la lune éclairait en plein la
+façade du château, et répandait de vives clartés dans les galeries, dont
+toutes les fenêtres étaient ouvertes. Metella les traversa lentement et
+sans bruit, comme une ombre qui glisse le long des murs. Tout à coup
+elle se trouva face à face avec Sarah, qui, les pieds nus et vêtue d'un
+peignoir de mousseline blanche, allait à sa rencontre; elles ne se
+virent que quand elles traversèrent l'une et l'autre un angle lumineux
+des murs. Lady Mowbray surprise continua de s'avancer pour s'assurer que
+c'était Sarah; mais la jeune fille, voyant venir à elle cette grande
+femme pâle, traînant sur le pavé de la galerie sa longue robe de chambre
+en velours noir, fut saisie d'effroi. Cette figure morne et sombre
+ressemblait si peu à celle qu'elle avait habitude de voir à sa tante,
+qu'elle crut rencontrer un spectre et faillit tomber évanouie; mais elle
+fut aussitôt rassurée par la voix de lady Mowbray, qui était pourtant
+froide et sévère.
+
+«Que faites-vous ici à cette heure, Sarah, et où allez-vous?
+
+--Chez vous, ma tante, répondit Sarah sans hésiter.
+
+--Venez, mon enfant,» lui dit lady Mowbray en prenant son bras sous le
+sien.
+
+Elles regagnèrent en silence l'appartement de Metella. Le calme, la
+nuit et le chant joyeux des rossignols contrastaient avec la tristesse
+profonde dont ces deux femmes étaient accablées.
+
+Lady Mowbray ferma les portes et attira sa nièce sur le balcon de sa
+chambre. Là elle s'assit sur une chaise et la fit asseoir à ses pieds
+sur un tabouret; elle attira sa tête sur ses genoux et prit ses mains
+dans les siennes, que Sarah couvrit de larmes et de baisers.
+
+«Oh! ma tante, ma chère tante, pardonnez-moi, je suis coupable....
+
+--Non, Sarah, vous n'êtes pas coupable; je n'ai qu'un reproche à vous
+faire, c'est d'avoir manqué de confiance en moi. Votre réserve a fait
+tout le mal, mon enfant; maintenant il faut être franche, il faut tout
+me dire ... tout ce que vous savez....»
+
+Lady Mowbray prononça ces paroles dans une angoisse mortelle; et en
+attendant la réponse de sa nièce, elle sentit son front se couvrir de
+sueur. Sarah avait-elle découvert à quel titre Olivier vivait, ou du
+moins avait vécu auprès d'elle durant plusieurs années? Lady Mowbray ne
+savait pas quelle raison Sarah pouvait avoir pour renoncer tout à coup à
+une espérance si longtemps nourrie en secret, et frémissait d'entendre
+sortir de sa bouche des reproches qu'elle croyait mériter. Un poids
+énorme fut ôté de son coeur lorsque Sarah lui répondit avec assurance:
+«Oui, ma tante, je vous dirai tout; que ne vous ai-je dit plus tôt mes
+folles pensées! Vous m'auriez empêchée de m'y livrer; car vous saviez
+bien que votre fils ne pouvait pas m'épouser....
+
+--Mais, Sarah, quelles sont vos raisons pour le croire?.... qui vous l'a
+donc dit?
+
+--Olivier, répondit Sarah. Ce matin, nous causions de choses
+indifférentes dans le parc; nous étions près de la grille qui donne
+sur la route. Une noce vint à passer, nous nous arrêtâmes pour voir la
+figure des mariés; je remarquai qu'ils avaient l'air timide. «Ils ont
+l'air triste, répondit Olivier. Comment ne l'auraient-ils pas? Quelle
+chose stupide et misérable qu'un jour de noce!--Eh quoi! lui dis-je,
+vous voudriez qu'on se mariât en secret? Ce serait encore bien plus
+triste.--Je voudrais qu'on ne se mariât pas du tout, répondit-il; pour
+moi, j'ai le mariage en horreur et je ne me marierai jamais.» Oh! ma
+chère tante, cette parole m'enfonça un poignard dans le coeur; en
+même temps elle me sembla si extraordinaire, que j'eus la hardiesse
+d'insister et de lui dire, en affectant de plaisanter: «Vous
+ne savez guère ce que vous ferez à cet égard-là.» Il me répondit avec
+beaucoup d'empressement, et comme s'il eût eu l'intention de m'ôter
+toute présomption: «Soyez sûre de ce que je vous dis, miss; j'ai fait
+un serment devant Dieu, et je le tiendrai.» La honte et la douleur me
+rendirent silencieuse, et j'ai fait de vains efforts toute la journée
+pour cacher mon désespoir....
+
+Sarah fondit en larmes. Metella, soulagée d'une affreuse inquiétude, fut
+pendant quelque instants insensible à la douleur de sa nièce. Olivier
+n'aimait pas Sarah! En vain elle l'aimait, en vain elle était jeune,
+riche et belle; il ne voulait pas d'autre affection intime, pas d'autre
+bonheur domestique que celui qu'il avait goûté auprès de lady Mowbray.
+Un instant livrée à une reconnaissance égoïste, à une secrète gloire de
+son coeur enivré, elle laissa pleurer la pauvre Sarah, et oublia que son
+triomphe avait fait une victime. Mais sa cruauté ne fut pas de longue
+durée; la passion de lady Mowbray pour Olivier prenait sa source dans
+une âme chaleureuse ouverte à toutes les tendresses qui embellissent les
+femmes. Elle aimait Sarah presque autant qu'Olivier, car elle l'aimait
+comme une mère aime sa fille. La vue de sa douleur brisa le coeur de
+Metella; elle avait bien des torts à se reprocher! Elle aurait dû
+prévoir les conséquences d'un rapprochement continuel entre ces deux
+jeune gens. Déjà la malignité des voisins lui avait signalé un grave
+inconvénient de cette situation. Elle avait résisté à cet avertissement,
+et maintenant le bonheur de Sarah était compromis plus encore que sa
+réputation.
+
+Elle la pressa dans ses bras en pleurant, et dans le premier instant de
+sa compassion et de sa tendresse elle pensa à lui sacrifier son amour.
+
+«Non, lui dit-elle, égarée par un sentiment de générosité exaltée,
+Olivier n'a pas fait de serment; il est libre, il peut vous épouser;
+qu'il vous aime, qu'il vous rende heureuse, et je vous bénirai tous
+deux. Ce ne sera pas moi qui m'opposerai à l'union de deux êtres qui
+sont ce que j'ai de plus cher au monde....
+
+--Oh! je le crois bien, ma bonne tante! s'écria Sarah en se jetant de
+nouveau à son cou; mais c'est lui qui ne m'aime pas! Que faire à cela?
+
+--Il ne vous a pas dit qu'il ne vous aimait pas? Est-ce qu'il vous l'a
+dit, Sarah?
+
+--Non, mais pourquoi se dit-il engagé? Oh! peut-être qu'il l'est en
+effet. Il a quelque raison que vous ne connaissez pas! Il aime une
+femme, il est marié en secret peut-être.
+
+--Je l'interrogerai, je saurai ce qu'il pense, répondit Metella; je
+ferai pour vous, ma fille, tout ce qui dépendra de moi. Si je ne puis
+rien, ma tendresse vous restera.
+
+--Oh! oui, ma mère! toujours, toujours!» s'écria Sarah en se jetant à
+ses pieds.
+
+Apaisée par les promesses hasardées de sa tante, Sarah se retira plus
+tranquille. Metella la mit au lit elle-même, lui fit prendre une potion
+calmante, et ne la quitta que quand elle eut cessé de soupirer dans
+son sommeil, comme font les enfants qui s'endorment en pleurant et qui
+sanglotent encore à demi en rêvant.
+
+Lady Mowbray ne dormit pas; elle était rassurée sur certains points,
+mais à l'égard des autres elle était en proie à mille agitations, et ne
+voyait pas d'issue à la position délicate où elle avait placé la pauvre
+Sarah. La pensée d'engager Olivier à l'épouser n'avait pu prendre de
+consistance dans son esprit; vainement eût-elle sacrifié cette jalousie
+de femme qu'elle combattait si généreusement depuis plus d'une année. Il
+y a dans la vie des rapports qui deviennent aussi sacrés que si les lois
+les eussent sanctionnés, et Olivier lui-même n'eût pas pu oublier qu'il
+avait regardé Sarah comme sa fille.
+
+Incapable de se retirer elle-même de cette perplexité, lady Mowbray
+résolut d'attendre quelques jours pour prendre un parti; elle chercha
+à se persuader que la passion de Sarah n'était peut-être pas aussi
+sérieuse que dans ses romanesques confidences la jeune fille se
+l'imaginait; ensuite, Olivier pouvait, par sa froideur, l'en guérir
+mieux que tous les raisonnements. Elle alla retrouver Sarah le
+lendemain, lui dit qu'elle avait réfléchi, et que le résultat de ses
+réflexions était celui-ci: il était impossible d'interroger Olivier sur
+ses intentions, et de lui demander l'explication de ses paroles de la
+veille sans lui laisser deviner l'impression qu'elles avaient produite
+sur miss Mowbray, et sans lui faire soupçonner l'importance qu'elle y
+attachait. «Dans la situation où vous êtes vis-à-vis de lui, dit-elle,
+le premier point, le plus important de tous, c'est de ne pas avouer que
+vous aimez sans savoir si l'on vous aime.
+
+--Oh! certainement, ma tante, dit Sarah en rougissant.
+
+--Il n'est pas besoin sans doute, mon enfant, que je fasse appel à vôtre
+pudeur et à votre fierté; l'une et l'autre doivent vous suggérer une
+grande prudence et beaucoup d'empire sur vous-même....
+
+--Oh! certes, ma tante, reprit la jeune Anglaise avec un mélange
+d'orgueil et de douleur qui lui donna l'expression d'une vierge martyre
+de Titien.
+
+--Si mon fils, poursuivit Metella, est réellement lié au célibat par
+quelque engagement qu'il ne puisse pas confier, même à moi, il faudra
+bien, Sarah, que vous vous sépariez l'un de l'autre....
+
+--Oh! s'écria Sarah effrayée, est-ce que vous me chasseriez de chez
+vous? est-ce qu'il faudrait retourner au couvent ou en Angleterre? Loin
+de lui, loin de vous, toute seule!... Oh! j'en mourrais! Après avoir été
+tant aimée!
+
+--Non, dit Metella d'une voix grave, je ne t'abandonnerai jamais; je te
+suis nécessaire: nous sommes liées l'une à l'autre pour la vie.»
+
+En parlant ainsi elle posa ses deux mains sur la tête blonde de Sarah,
+et leva les yeux au ciel d'un air solennel et sombre. En se consacrant à
+cette enfant de son adoption, elle sentait combien étaient terribles
+les devoirs qu'elle s'était imposés envers elle, puisqu'il faudrait
+peut-être lui sacrifier le bonheur de toute sa vie, la société
+d'Olivier.
+
+«Me promettez-vous du moins, continua-t-elle, que si, après avoir fait
+tout ce qui dépendra de moi pour votre bonheur, je ne réussis pas à
+fermer cette plaie de votre âme, vous ferez tous vos efforts pour vous
+guérir? Ai-je affaire à une enfant romanesque et entêtée, ou bien à une
+jeune fille forte et courageuse?
+
+--Doutez-vous de moi? dit Sarah.
+
+--Non, je ne doute pas de toi; tu es une Mowbray, tu dois savoir
+souffrir en silence.... Allez vous coiffer, Sarah, et tâchez d'être
+aussi soignée dans votre toilette, aussi calme dans votre maintien que
+de coutume. Nous allons attendre quelques jours encore avant de décider
+de notre avenir. Jurez-moi que vous n'écrirez à aucune de vos amies,
+que je serai votre seule confidente, votre seul conseil, et que vous
+travaillerez à être digne de ma tendresse.»
+
+Sarah jura, en pleurant, de faire tout ce que désirait sa tante: mais,
+malgré tous ses efforts, son chagrin fut si visible qu'Olivier s'en
+aperçut dès le premier instant. Il regarda lady Mowbray et trouva la
+même altération sur ses traits. Les vérités qu'il avait confusément
+entrevues brillèrent à son esprit; les pensées qui, par bouffées
+brûlantes, avaient traversé son cerveau à de rares intervalles,
+revinrent l'embraser. Il fut effrayé de ce qui se passait en lui et
+autour de lui; il prit son fusil et sortit. Après avoir tué quelques
+innocentes volatiles, il rentra plus fort, trouva les deux femmes plus
+calmes, et la soirée s'écoula assez doucement. Quand on a l'habitude
+de vivre ensemble, quand on s'est compris si bien que durant longtemps
+toutes les idées, tous les intérêts de la vie privée ont été en commun,
+il est presque impossible que le charme dès relations se rompe tout
+à coup sur une première atteinte. Les jours suivants virent donc se
+prolonger cette intimité, dont aucun des trois n'avait altéré la douceur
+par sa faute. Néanmoins la plaie allait s'élargissant dans le coeur de
+ces trois personnes. Olivier ne pouvait plus douter de l'amour de Sarah
+pour lui; il en avait toujours repoussé l'idée, mais maintenant tout le
+lui disait, et chaque regard de Metella, quelle qu'en fût l'expression,
+lui en donnait une confirmation irrécusable. Olivier chérissait si
+réellement, si tendrement sa mère adoptive, il avait connu auprès d'elle
+une manière d'aimer si paisible et si bienfaisante, qu'il s'était cru
+incapable d'une passion plus vive; il s'était donc livré en toute
+sécurité au danger d'avoir pour soeur une créature vraiment angélique.
+A mesure que ses sentiments pour Sarah devenaient plus vifs, il
+réussissait à se tranquilliser en se disant que Metella lui était
+toujours aussi chère; et en cela il ne se trompait pas; seulement pour
+l'une l'amour prenait la place de l'amitié, et pour l'autre l'amitié
+avait remplacé l'amour. L'âme de ce jeune homme était si bonne et si
+ardente qu'il ne savait pas se rendre compte de ce qu'il éprouvait.
+
+Mais quand il crut s'en être assuré, il ne transigea point avec sa
+conscience: il résolut de partir. La tristesse de Sarah, sa douceur
+modeste, sa tendresse réservée et pleine d'une noble fierté, achevèrent
+de l'enthousiasmer; expansif et impressionnable comme il l'était, il
+sentit qu'il ne serait pas longtemps maître de son secret, et ce qui
+acheva de le déterminer, ce fut de voir que Metella l'avait deviné.
+
+En effet, lady Mowbray connaissait trop bien toutes les nuances de son
+caractère, tous les plis de son visage, pour n'avoir pas pénétré, avant
+lui-même peut-être, ce qu'il éprouvait auprès de Sarah. Ce fut pour elle
+le dernier coup; car, en dépit de sa bonté, de son dévouement et de
+sa raison, elle aimait toujours Olivier comme aux premiers jours. Ses
+manières avec lui avaient pris cette dignité que le temps, qui sanctifie
+les affections, devait nécessairement apporter; mais le coeur de cette
+femme infortunée était aussi jeune que celui de Sarah. Elle devint
+presque folle de douleur et d'incertitude: devait-elle laisser sa nièce
+courir les dangers d'une passion partagée? devait-elle favoriser un
+mariage qui lui semblait contraire à toute délicatesse d'esprit et de
+moeurs? Mais pouvait-elle s'y opposer, si Olivier et Sarah le désiraient
+tous deux? Cependant il fallait s'expliquer, sortir de ces perplexités,
+interroger Olivier sur ses intentions; mais à quel titre? Était-ce
+l'amante désespérée d'Olivier, ou la mère prudente de Sarah qui devait
+provoquer un aveu aussi difficile à faire pour lui?
+
+Un soir, Olivier parla d'un voyage de quelques jours qu'il allait faire
+à Lyon; lady Mowbray, dans la position désespérée où elle était
+réduite, accepta cette nouvelle avec joie, comme un répit accordé à ses
+souffrances. Le lendemain, Olivier fit seller son cheval pour aller
+à Genève, où il devait prendre la poste. Il vint à l'entrée du salon
+prendre congé des dames; Sarah, dont il baisa la main pour la première
+fois de sa vie, fut si troublée qu'elle n'osa pas lever les yeux sur
+lui; Metella, au contraire, l'observait attentivement; il était fort
+pâle et calme, comme un homme qui accomplit courageusement un
+devoir rigoureux. Il embrassa lady Mowbray, et alors sa force parut
+l'abandonner; des larmes roulèrent dans ses yeux, sa main trembla
+convulsivement en lui glissant un lettre humide....
+
+Il se précipita dehors, monta à cheval et partit au galop. Metella resta
+sur le perron jusqu'à ce qu'elle n'entendît plus les pas de son cheval.
+Alors elle mit une main sur son coeur, pressa le billet de l'autre, et
+comprit que tout était fini pour elle.
+
+Elle rentra dans le salon. Sarah, penchée sur sa broderie, feignait de
+travailler pour prouver à sa tante qu'elle avait du courage et savait
+tenir sa promesse; mais elle était aussi pâle que Metella, et, comme
+elle, elle ne sentait plus battre son coeur.
+
+Lady Mowbray traversa le salon sans lui adresser une parole; elle monta
+dans sa chambre et lut le billet d'Olivier.
+
+«Je pars, vous ne me reverrez plus, à moins que dans plusieurs années
+... et lorsque miss Mowbray sera mariée!... Ne me demandez pas pourquoi
+il faut que je vous quitte; si vous le savez, ne m'en parlez jamais!»
+
+Metella crut qu'elle allait mourir, mais elle éprouva ce que la nature
+a de force contre le chagrin. Elle ne put pleurer, elle étouffait; elle
+eut envie de se briser la tête contre les murs de sa chambre; et puis
+elle pensa à Sarah, et elle eut un instant de haine et de fureur.
+
+«Maudit soit le jour où tu es entrée ici! s'écria-t-elle. La protection
+que je t'ai accordée me coûte cher, et mon frère m'a légué la robe de
+Déjanire!»
+
+Elle entendit Sarah qui approchait; et se calma aussitôt; la vue de
+cette aimable créature réveilla sa tendresse, elle lui tendit ses bras.
+
+«O mon Dieu! qu'est-ce qui nous arrive? s'écria Sarah épouvantée. Ma
+tante, où est allé Olivier?
+
+--Il va voyager pour sa santé, répondit lady Metella avec un sourire
+mélancolique; mais il reviendra; ayons courage, restons ensemble,
+aimons-nous bien.»
+
+Sarah sut renfermer ses larmes; Metella reporta sur elle toute son
+affection. Olivier ne revint pas: Sarah ne sut jamais pourquoi.
+
+
+
+FIN DE METELLA.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Metella, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK METELLA ***
+
+***** This file should be named 12869-8.txt or 12869-8.zip *****
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+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+The Project Gutenberg EBook of Metella, by George Sand
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Metella
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: July 9, 2004 [EBook #12869]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK METELLA ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
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+http://gallica.bnf.fr
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+<h1>METELLA.</h1>
+<h4>George Sand</h4>
+<br><br>
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+<h3>I.</h3>
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+<p>Le comte de Buondelmonte, revenant d'un voyage de
+quelques journées aux environs de Florence, fut versé
+par la maladresse de son postillon, et tomba, sans se faire
+aucun mal, dans un fossé de plusieurs pieds de profondeur.
+La chaise de poste fut brisée, et le comte allait
+être forcé de gagner à pied le plus prochain relais, lorsqu'une
+calèche de voyage, qu'avait changé de chevaux
+peu après lui à la poste précédente, vint à passer. Les
+postillons des deux voitures entamèrent un dialogue
+d'exclamations qui aurait pu durer longtemps encore sans
+remédier à rien, si le voyageur de la calèche, ayant jeté
+un regard sur le comte, n'eût proposé le dénoûment naturel
+à ces sortes d'accidents: il pria poliment Buondelmonte
+de monter dans sa voiture et de continuer avec
+lui son voyage. Le comte accepta sans répugnance, car
+les manières distinguées du voyageur rendaient au moins
+tolérable la perspective de passer plusieurs heures en
+tête-a-tête avec un inconnu.</p>
+
+<p>Le voyageur se nommait Olivier; il était Genevois,
+fils unique, héritier d'une grande fortune. Il avait vingt
+ans et voyageait pour son instruction ou son plaisir.
+C'était un jeune homme blanc, frais et mince. Sa figure
+était charmante, et sa conversation, sans avoir un grand
+éclat, était fort au-dessus des banalités que le comte,
+encore un peu aigri intérieurement de sa mésaventure,
+s'attendait à échanger avec lui. La politesse, néanmoins,
+empêcha les deux voyageurs de se demander mutuellement
+leur nom.</p>
+
+<p>Le comte, forcé de s'arrêter au premier relais pour y
+attendre ses gens, leur donner ses ordres et faire raccommoder
+sa chaise brisée, voulut prendre congé d'Olivier;
+mais celui-ci n'y consentit point. Il déclara qu'il attendrait
+à l'auberge que son compagnon improvisé eût réglé
+ses affaires, et qu'il ne repartirait qu'avec lui pour Florence.
+«Il m'est absolument indifférent, lui dit-il, d'arriver
+dans cette ville quelques heures plus tard; aucune
+obligation ne m'appelle impérieusement dans un lieu ou
+dans un autre. Je vais, si vous me le permettez, faire préparer
+le dîner pour nous deux. Vos gens viendront vous
+parler ici, et nous pourrons repartir dans deux ou trois
+heures, afin d'être à Florence demain matin.»</p>
+
+<p>Olivier insista si bien que le Florentin fut contraint de
+se rendre à sa politesse. La table fut servie aussitôt par
+les ordres du jeune Suisse; et le vin de l'auberge n'étant
+pas fort bon, le valet de chambre d'Olivier alla chercher
+dans la calèche quelques bouteilles d'un excellent vin du
+Rhin que le vieux serviteur réservait à son maître pour
+les mauvais gîtes.</p>
+
+<p>Le comte, qui, même sur les meilleures apparences,
+se livrait rarement avec des étrangers, but très-modérément
+et s'en tint à une politesse franche et de bonne humeur.
+Le Genevois, plus expansif, plus jeune, et sachant
+bien, sans doute, qu'il n'était forcé de veiller à la garde
+d'aucun secret, se livra au plaisir de boire plusieurs
+larges verres d'un vin généreux, après une journée de
+soleil et de poussière. Peut-être aussi commençait-il à
+s'ennuyer de son voyage solitaire, et la société d'un
+homme d'esprit l'avait-elle disposé à la joie: il devint
+communicatif.</p>
+
+<p>Il est fort rare qu'un homme parle de lui-même sans
+dire bientôt quelque impertinence: aussi le comte,
+qu'une certaine malice contractée dans le commerce du
+monde abandonnait rarement, s'attendait-il à chaque
+instant à découvrir dans son compagnon ce levain d'égoïsme
+et de fatuité que nous avons tous au-dessous de
+l'épiderme. Il fut surpris d'avoir longtemps attendu inutilement;
+il essaya de flatter toutes les idées du jeune
+homme pour lui trouver enfin un ridicule, et il n'y parvint
+pas; ce qui le piqua un peu; car il n'était pas habitué
+à déployer en vain les finesses gracieuses de sa
+pénétration.</p>
+
+<p>«Monsieur, dit le Genevois dans le cours de la conversation,
+pouvez-vous me dire si lady Mowbray est en ce
+moment à Florence?</p>
+
+<p>&mdash;Lady Mowbray? dit Buondelmonte avec un léger
+tressaillement: oui, monsieur, elle doit être de retour
+de Naples.</p>
+
+<p>&mdash;Elle passe tous les hivers à Florence?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, depuis bien des années. Vous connaissez
+lady Mowbray?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais j'ai un vif désir de la connaître.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que cela vous surprend, monsieur? On dit
+que c'est la femme la plus aimable de l'Europe.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, et la meilleure. Vous en avez beaucoup
+entendu, parler à ce que je vois?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai passé une partie de la saison dernière aux eaux
+d'Aix; lady Mowbray venait d'en partir, et il n'était
+question que d'elle. Combien j'ai regretté d'être arrivé
+si tard! J'aurais adoré cette femme-là.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en parlez vivement! dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne risque pas d'être impertinent envers elle, reprit
+le jeune homme; je ne l'ai jamais vue et ne la verrai
+peut-être jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, pourquoi non? mais l'on peut aussi
+demander pourquoi oui? Je sais qu'elle est affable et
+bonne, que sa maison est ouverte aux étrangers, et que
+sa bienveillance leur est une protection précieuse; je
+sais aussi que je pourrais me recommander de quelques
+personnes qu'elle honore de son amitié; mais vous devez
+comprendre et connaître, monsieur, cette espèce de répugnance
+craintive que nous éprouvons tous à nous approcher
+des personnes qui ont le plus excité de loin nos sympathies
+et notre admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que nous craignons de les trouver au-dessous
+de ce que nous en avons attendu, dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, non, reprit vivement Olivier, ce
+n'est pas cela. Quant à moi, c'est parce que je me sens
+peu digne d'inspirer tout ce que j'éprouve, et en outre
+malhabile à l'exprimer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tort, dit le comte en le regardant en face
+avec une expression singulière; je suis sûr que vous plairiez
+beaucoup à lady Mowbray.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous croyez? et pourquoi? d'où me viendrait
+ce bonheur?</p>
+
+<p>&mdash;Elle aime la franchise, la bonté. Je crois que vous
+êtes franc et bon.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois aussi, dit Olivier; mais cela peut-il suffire
+pour être remarqué d'elle au milieu de tant de gens
+distingués qui lui forment, dit-on, une petite cour?</p>
+
+<p>&mdash;Mais..., dit le comte reprenant son sourire ironique...
+remarqué... remarqué... comment l'entendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, ne me faites pas plus d'honneur
+que je ne mérite, répondit Olivier en riant; je l'entends
+comme un écolier modeste qui désire une mention honorable
+au concours, mais qui n'ambitionne pas le grand
+prix. D'ailleurs... mais je vais peut-être dire une sottise.
+Si vous ne buvez plus, permettez-moi de faire emporter
+cette dernière bouteille. Depuis un quart d'heure je bois
+par distraction...</p>
+
+<p>&mdash;Buvez, dit le comte en remplissant le verre d'Olivier,
+et ne me laissez pas croire que vous craignez de
+vous faire connaître à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit le Genevois en avalant gaiement son
+sixième verre de vin du Rhin. Ah! vous voulez savoir
+mes secrets, monsieur l'Italien? Eh bien! de tout mon
+coeur... Je suis amoureux de lady Mowbray.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! dit le comte en lui tendant le main dans un
+accès de gaieté sympathique; très-bien!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce la première fois qu'un homme serait devenu
+amoureux d'une femme sans l'avoir vue?</p>
+
+<p>&mdash;Non, parbleu! dit Buondelmonte. J'ai lu plus de
+trente romans, j'ai vu plus de vingt pièces de théâtre qui
+commençaient ainsi; et croyez-moi, la vie ressemble plus
+souvent à un roman qu'un roman ne ressemble à la vie.
+Mais, dites-moi, je vous en prie, de tous les éloges que
+vous avez entendu faire de lady Mowbray, quel est celui
+qui vous a le plus enthousiasmé?</p>
+
+<p>&mdash;Attendez... dit Olivier, dont les idées commençaient
+à s'embrouiller un peu. On raconte d'elle beaucoup
+de traits presque merveilleux: on dit pourtant que,
+dans sa première jeunesse, elle avait montré le caractère
+d'une personne assez frivole.</p>
+
+<p>&mdash;Comment dites-vous? demanda Buondelmonte avec
+sécheresse; mais Olivier n'y fit pas attention.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, continua-t-il; je dis un peu coquette.</p>
+
+<p>&mdash;C'est beaucoup plus flatteur! dit le comte. De sorte
+que...</p>
+
+<p>&mdash;De sorte que, soit imprudence de sa part, soit jalousie
+de la part des autres femmes, sa réputation avait
+reçu en Angleterre quelques atteintes assez sérieuses
+pour lui faire désirer de quitter ce pays d'hommes flegmatiques
+et de femmes collet monté. Elle vint donc en
+Italie chercher une vie plus libre, des moeurs plus élégantes.
+Même on dit...</p>
+
+<p>&mdash;Que dit-on, monsieur? dit le comte d'un air sévère.</p>
+
+<p>&mdash;On dit... continua Olivier, dont la vue était un peu
+troublée, bah! elle l'a dit elle-même en confidence, à Aix,
+à une de ses amies intimes, qui l'a répété à tous les buveurs
+d'eau...</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce donc qu'elle a dit? s'écria le comte
+en coupant avec impatience un fruit et un peu de son
+doigt.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a dit qu'à son arrivée en Italie elle était si
+aigrie contre l'injustice des hommes et si offensée d'avoir
+été victime de leurs calomnies, qu'elle se sentait disposée
+à fouler aux pieds les lois du préjugé, et à mener une
+aussi joyeuse vie que la plupart des grands personnages
+de ce pays-ci.»</p>
+
+<p>Le comte ôta son bonnet de voyage et le remit gravement
+sur sa tête sans dire une seule parole. Olivier
+continua.</p>
+
+<p>«Mais ce fut en vain. La noble lady fit ce voeu sans
+connaître son propre coeur. N'ayant point encore aimé,
+et s'en croyant incapable, elle allait y renoncer, lorsqu'un
+jeune homme tomba éperdument amoureux d'elle
+et lui écrivit sans façon pour lui demander un rendez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous a-t-on dit le nom de ce jeune homme? demanda
+Buondelmonte.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! je ne m'en souviens plus. C'était un Florentin;
+et vous devez le connaître, car il est encore...»</p>
+
+<p>Le comte l'interrompit afin d'éluder la question: «Et
+que répondit lady Mowbray?</p>
+
+<p>&mdash;Elle accorda le rendez-vous, résolue à punir le
+jeune homme de sa fatuité et à le couvrir de ridicule.
+Elle avait préparé, à cet effet, je ne sais quel guet-apens
+de bonne compagnie, dont je ne sais pas bien les détails.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Le Florentin arriva donc; mais il était si beau, si
+aimable, si spirituel, que lady Mowbray chancela dans
+sa résolution. Elle l'écouta parler, hésita et l'écouta encore.
+Elle s'attendait à voir un impertinent qu'il faudrait
+châtier; elle trouva un jeune homme sincère, ardent et
+romanesque... Que vous dirai-je! Elle se sentit émue,
+et essaya pourtant de lui faire peur en lui parlant de
+prétendus dangers qui l'environnaient. Le Florentin était
+brave; il se mit à rire. Elle tenta alors de l'effrayer en
+le menaçant de sa froideur et de sa coquetterie; il se mit
+à pleurer, et elle l'aima... Si bien que le comte de... ma
+foi! je crois que son nom va me revenir... Buonacorsi...
+Belmonte... Buondelmonte, ah! m'y voici! le comte de
+Buondelmonte eut le pouvoir d'attendrir ce coeur rebelle.
+Lady Mowbray fixa à Florence ses affections et sa vie.
+Le comte de Buondelmonte fut son premier et son seul
+amant sur la joyeuse terre d'Italie. Maintenant que je
+vous ai raconté cette histoire telle qu'on me l'a donnée,
+dites-moi, vous qui êtes de Florence, si elle est vraie de
+tout point... Et cependant, si elle ne l'est pas, ne me
+dites pas que'c'est un conte fait à plaisir; il est trop beau
+pour que je sois désabusé sans regret!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le comte, dont la figure avait pris
+une expression grave et pensive, cette histoire est belle
+et vraie. Le comte de Buondelmonte a vécu dix ans le
+plus heureux et le plus envié des hommes aux pieds de
+lady Mowbray.</p>
+
+<p>&mdash;Dix ans! s'écria Olivier.</p>
+
+<p>&mdash;Dix ans, monsieur, reprit Buondelmonte. Il y a
+dix ans que ces choses se sont passées.</p>
+
+<p>&mdash;Dix ans! répéta le jeune homme; lady Mowbray
+ne doit plus être très-jeune.»</p>
+
+<p>Le comte ne répondit rien.</p>
+
+<p>«On m'a pourtant assuré à Aix, poursuivit Olivier,
+qu'elle était toujours belle comme un ange, qu'elle était
+grande, légère, agile, qu'elle galopait au bord des précipices
+sur un vigoureux cheval, qu'elle dansait à merveille.
+Elle doit avoir trente ans environ, n'est-ce pas,
+monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe son âge! dit le comte avec impatience.
+Une femme n'a jamais que l'âge qu'elle paraît avoir, et
+tout le monde vous l'a dit: lady Mowbray est toujours
+belle. On vous l'a dit, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;On me l'a dit partout, à Aix, à Berne, à Gênes,
+dans tous les lieux où elle a passé.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est admirée et respectée, dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, vous la connaissez, vous êtes son
+ami peut-être? Je vous en félicite; quelle réputation plus
+glorieuse que celle de savoir aimer? Que ce Buondelmonte
+a dû être lier de retremper cette belle âme et de voir refleurir
+cette plante courbée par l'orage!»</p>
+
+<p>Le comte fit une légère grimace de dédain. Il n'aimait
+pas les phrases de roman, peut-être parce qu'il les avait
+aimées jadis. Il regarda fixement le Genevois; mais
+voyant que celui-ci se grisait décidément, il voulut en
+profiter pour échanger avec un homme sincère et confiant
+des idées qui le gênaient depuis longtemps.</p>
+
+<p>Sans se donner la peine de feindre beaucoup de désintéressement,
+car Olivier n'était plus en était de faire de
+très-clairvoyantes observations, le comte posa sa main
+sur la sienne, afin d'appeler son attention sur le sens de
+ses paroles.</p>
+
+<p>«Pensez-vous, lui demanda-t-il, qu'il ne soit pas plus
+glorieux pour un homme d'ébranler la réputation, d'une
+femme que de la rétablir quand elle a' reçu, à tort ou à
+raison de notables échecs?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, ce n'est pas mon opinion, dit Olivier. J'aimerais
+mieux relever un temple que de l'abattre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un peu romanesque, dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'en défends pas, cela est de mon âge; et ce
+qui prouve que les exaltés n'ont pas toujours tort, c'est
+que Buondelmonte fut récompensé d'une heure d'enthousiasme
+par dix ans d'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Lui seul pourrait être juge dans cette question,»
+reprit le comte; et il se promena dans la chambre, les
+mains derrière le dos et le sourcil froncé. Puis, craignant
+de se laisser deviner, il jeta un regard de côté sur son compagnon.
+Olivier avait la tête penchée en avant, le coude
+dans son assiette, et l'ombre de ses cils, abaissés par un
+doux assoupissement, se dessinait sur ses joues, que la
+chaleur généreuse du vin colorait d'un rosé plus vif qu'à
+l'ordinaire. Le comte continua de marcher silencieusement
+dans la chambre jusqu'à ce que le claquement des
+fouets et les pieds des chevaux eussent annoncé que la
+calèche était prête. Le vieux domestique d'Olivier vint
+lui offrir une pelisse fourrée que le jeune homme passa
+en bâillant et en se frottant les yeux. Il ne s'éveilla tout
+à fait que pour prendre le bras de Buondelmonte et le
+forcer de monter le premier dans sa voiture, qui prit
+aussitôt la route, de Florence. «Parbleu! dit-il en regardant
+la nuit qui était sombre, ce temps de voleurs me
+rappelle une histoire que j'ai entendu raconter sur lady
+Mowbray.</p>
+
+<p>&mdash;Encore? dit le comte; lady Mowbray vous occupe
+beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me demandiez-vous pas quel trait de son caractère
+m'avait le plus enthousiasme? Je ne saurais dire
+lequel; mais voici une aventure qui m'a rendu plus envieux
+de voir lady Mowbray que Rome, Venise et Naples.
+Vous allez me dire si celle-là est aussi vraie que la première.
+Un jour qu'elle traversait les Apennins avec son
+heureux amant Buondelmonte, ils furent attaqués par
+des voleurs; le comte se défendit bravement contre trois
+hommes; il en tua un, et luttait contre les deux autres
+lorsque lady Mowbray, qui s'était presque évanouie dans
+le premier accès de surprise, s'élança hors de la calèche
+et tomba sur le cadavre du brigand que Buondelmonte
+avait tué. Dans ce moment d'horreur, ranimée par une
+présence d'esprit au-dessus de son sexe, elle vit à la
+ceinture du brigand un grand pistolet dont il n'avait pas
+eu le temps de faire usage, et que sa main semblait encore
+presser. Elle écarta cette main encore chaude, arracha
+le pistolet de la ceinture, et se jetant au milieu des
+combattants, qui ne s'attendaient à rien de semblable,
+elle déchargea le pistolet à bout portant dans la figure
+d'un bandit qui tenait Buondelmonte à la gorge. Il tomba
+roide mort, et Buondelmonte eut bientôt fait justice
+du dernier. N'est-ce pas là encore une belle histoire,
+monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Aussi belle que vraie, répéta Buondelmonte. Le
+courage de lady Mowbray la soutint encore quelque temps
+après cette terrible scène. Le postillon, à demi-mort de
+peur, s'était tapi dans un fossé, les chevaux effrayés
+avaient rompu leurs traits; le seul domestique qui accompagnât
+les voyageurs était blessé et évanoui. Buondelmonte
+et sa compagne furent obligés de réparer ce
+désordre en toute hâte; car à tout instant d'autres bandits,
+attirés par le bruit du combat, pouvaient fondre
+sur eux, comme cela arrive souvent. Il fallut battre le
+postillon pour le ranimer, bander la plaie du domestique,
+qui perdait tout son sang, le porter dans la voiture, et
+ratteler les chevaux. Lady Mowbray s'employa à toutes
+les choses avec une force de corps et d'esprit vraiment
+extraordinaire. Elle avisait à tous les expédients, et
+trouvait toujours le plus sûr et le plus prompt moyen de
+sortir d'embarras. Ses belles mains, souillées de sang,
+rattachaient des courroies, déchiraient des vêtements,
+soulevaient des pierres. Enfin tout fut réparé, et la voiture
+se remit en route. Lady Mowbray s'assit auprès de
+son amant, le regarda fixement, fit un grand cri et s'évanouit.
+A quoi pensez-vous? ajouta le comte en voyant
+Olivier tomber dans le silence et la méditation.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis amoureux, dit Olivier.</p>
+
+<p>&mdash;De lady Mowbray?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, de lady Mowbray.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous allez sans doute à Florence pour le lui déclarer?
+dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répéterai le mot que vous me disiez tantôt:
+«Pourquoi non?»</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit le comte d'un ton sec, pourquoi non?»
+Puis il ajouta d'un autre ton, et comme s'il se parlait à
+lui-même: «Pourquoi non?»</p>
+
+<p>«Monsieur, reprit Olivier après un instant de silence,
+soyez assez bon pour confirmer ou démentir une troisième
+histoire qui m'a été racontée à propos de lady Mowbray,
+et qui me semble moins belle que les deux premières.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;On dit que le comte de Buondelmonte quitte lady
+Mowbray.</p>
+
+<p>&mdash;Pour cela, monsieur, répondit le comte très-brusquement,
+je n'en sais rien, et n'ai rien à vous dire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, moi, on me l'a assuré, reprit Olivier; et,
+quelque triste que soit ce dernier dénoûment, il ne me
+parait pas impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que vous importe? dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes le comte de Buondelmonte,» dit Olivier,
+vivement frappé de l'accent de son compagnon; et lui
+saisissant le bras, il ajouta: «Et vous ne quittez pas
+lady Mowbray?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le comte de Buondelmonte, répondit celui-ci;
+le saviez-vous, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Sur mon honneur! non.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas vous n'avez pu m'offenser. Mais parlons
+d'autre chose.»</p>
+
+<p>Ils essayèrent, mais la conversation languit bientôt.
+Tous deux étaient contraints. Ils prirent d'un commun
+accord le parti de feindre le sommeil. Aux premiers
+rayons du jour, Olivier, qui avait fini par s'endormir
+tout de bon, s'éveilla au milieu de Florence. Le comte
+prit congé de lui avec une cordialité à laquelle il avait eu
+le temps de se préparer.</p>
+
+<p>«Voici ma demeure, lui dit-il en lui montrant un des
+plus beaux palais de la ville, devant lequel le postillon
+s'était arrêté; et au cas où vous oublieriez le chemin,
+vous me permettrez d'aller vous chercher pour vous servir
+de guide moi-même. Puis-je savoir où vous descendrez,
+et à quelle heure je pourrai, sans vous déranger,
+aller vous offrir mes remerciements et mes services?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien encore, répondit Olivier un peu
+embarrassé; mais il est inutile que vous preniez cette
+peine. Aussitôt que je serai reposé, j'irai vous demander
+vos bons offices dans cette ville, où je ne connais personne.</p>
+
+<p>&mdash;J'y compte, répondit Buondelmonte en lui tendant
+la main.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en garderai bien,» pensa le Genevois en lui
+rendant sa politesse. Ils se séparèrent.</p>
+
+<p>«J'ai fait une belle école! se disait Olivier le lendemain
+matin en s'éveillant dans la meilleure hôtellerie de Florence;
+je commence bien! Aussi cet homme est fou
+d'avoir pris au sérieux les divagations d'un étourdi à
+moitié ivre. J'ai réussi toutefois à me fermer la porte de
+lady Mowbray, moi qui désirais tant la connaître! c'est
+horriblement désagréable, après tout....» Il appela son
+valet de chambre pour qu'il lui fit la barbe, et s'impatientait
+sérieusement de ne pouvoir retrouver dans son
+nécessaire une certaine savonnette au garafoli qu'il avait
+achetée à Parme, lorsque le comte de Buondelmonte entra
+dans sa chambre.</p>
+
+<p>«Pardonnez-moi si j'entre en ami sans me faire annoncer,
+lui dit-il d'un air riant et ouvert; j'ai su en bas
+que vous étiez éveillé, et je viens vous chercher pour
+déjeuner avec moi chez lady Mowbray.»</p>
+
+<p>Olivier s'aperçut que le comte cherchait dans ses yeux
+à deviner l'effet de cette nouvelle. Malgré sa candeur, il
+ne manquait pas d'une certaine défiance des autres; il
+avait en même temps une honnête confiance en son propre
+jugement. On pouvait l'affliger, mais non le jouer ou
+l'intimider.</p>
+
+<p>«De tout mon coeur, répondit-il avec assurance, et
+je vous remercie, mon cher compagnon de voyage, de
+m'avoir procuré cette faveur. Maintenant nous sommes
+quittes.»</p>
+
+<p>Les manières cordiales et franches de Buondelmonte
+ne se démentirent point. Seulement, comme le jeune
+étranger, tout en se hâtant, donnait des soins minutieux
+à sa toilette, le comte ne put réprimer un sourire qu'Olivier
+saisit au fond de la glace devant laquelle il nouait
+sa cravate. «Si nous faisons une guerre d'embûches,
+pensa-t-il, c'est fort bien; avançons.» Il ôta sa cravate,
+et gronda son domestique de lui en avoir donné une mal
+pliée. Le vieux Hantz en apporta une autre. «J'en aimerais
+mieux un bleu de ciel,» dit Olivier; et quand
+Hantz eut apporté la cravate bleu de ciel, Olivier les
+examina l'une après l'autre d'un air d'incertitude et de
+perplexité.</p>
+
+<p>«S'il m'était permis de donner mon avis, dit le valet
+de chambre timidement...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y entendez rien, dit gravement Olivier;
+monsieur le comte, je m'en rapporte à vous, qui êtes un
+homme de goût: laquelle de ces deux couleurs convient
+le mieux au ton de ma figure?</p>
+
+<p>&mdash;Lady Mowbray, répondit le comte en souriant, ne
+peut souffrir ni le bleu ni le rose.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi une cravate noire, dit Olivier à son
+domestique.»</p>
+
+<p>La voiture du comte les attendait à la porte. Olivier y
+monta avec lui. Ils étaient contraints tous deux, et cependant
+il n'y parut point. Buondelmonte avait trop d'habitude
+du monde pour ne pas sembler ce qu'il voulait
+être! Olivier avait trop de résolution pour laisser voir
+son inquiétude. Il pensait que si lady Mowbray était
+d'accord avec Buondelmonte pour se moquer de lui, sa
+situation pouvait devenir difficile; mais si Buondelmonte
+était seul de son parti, il pouvait être agréable de le
+tourmenter un peu. En secret, leur première sympathie
+avait fait place à une sorte d'aversion. Olivier ne pouvait
+pardonner au comte de l'avoir laissé parler à tort et à
+travers sans se nommer; le comte avait sur le coeur, non
+les étourderies qu'Olivier avait débitées la veille, mais le
+peu de repentir ou de confusion qu'il en montrait.</p>
+
+<p>Lady Mowbray habitait un palais magnifique; le
+comte mit quelque affectation à y entrer comme chez lui,
+et à parler aux domestiques comme s'ils eussent été les
+siens. Olivier se tenait sur ses gardes et observait les
+moindres mouvements de son guide. La pièce où ils attendirent
+était décorée avec un art et une richesse dont le
+comte semblait orgueilleux, bien qu'il n'y eût coopéré
+ni par son argent ni par son goût. Cependant il fit les
+honneurs des tableaux de lady Mowbray comme s'il avait
+été son maître de peinture, et semblait jouir de l'émotion
+insurmontable avec laquelle Olivier attendait l'apparition
+de lady Mowbray.</p>
+
+<p>Metella Mowbray était fille d'une Italienne et d'un Anglais;
+elle avait les yeux noirs d'une Romaine et la blancheur
+rosée d'une Anglaise. Ce que les lignes de sa beauté
+avaient d'antique et de sévère était adouci par une expression
+sereine et tendre qui est particulière aux visages
+britanniques. C'était l'assemblage des deux plus beaux
+types. Sa figure avait été reproduite par tous les peintres
+et sculpteurs de l'Italie; mais malgré cette perfection, malgré
+ces triomphes, malgré la parure exquise qui faisait
+ressortir tous ses avantages, le premier regard qu'Olivier
+jeta sur elle lui dévoila le secret tourment du comte
+de Buondelmonte: Metella n'était plus jeune...</p>
+
+<p>Aucun des prestiges du luxe qui l'entourait, aucune
+des gloires don't l'admiration universelle l'avait couronnée,
+aucune des séductions qu'elle pouvait encore exercer,
+ne la défendirent de ce premier arrêt de condamnation
+que le regard d'un homme jeune lance à une femme
+qui ne l'est plus. En un clin d'oeil, en une pensée, Olivier
+rapprocha de cette beauté si parfaite et si rare le
+souvenir d'une fraîche et brutale beauté de Suissesse. Les
+sculpteurs et les peintres en eussent pensé ce qu'ils auraient
+voulu; Olivier se dit qu'il valait toujours mieux
+avoir seize ans que cet âge problématique dont les femmes
+cachent le chiffre comme un affreux secret.</p>
+
+<p>Ce regard fut prompt; mais il n'échappa point au
+comte, et lui fit involontairement mordre sa lèvre inférieure.</p>
+
+<p>Quant à Olivier, ce fut l'affaire d'un instant; il se remit
+et veilla mieux sur lui-même: il se dit qu'il ne serait
+point amoureux, mais qu'il pouvait fort bien, sans se
+compromettre, agir comme s'il l'était; car si lady Mowbray
+n'avait plus le pouvoir de lui faire faire des folies,
+elle valait encore là peine qu'il en fit pour elle. Il se trompait
+peut-être; peut-être une femme en a-t-elle le pouvoir
+tant qu'elle en a le droit.</p>
+
+<p>Le comte, dissimulant aussi sa mortification, présenta
+Olivier à lady Mowbray avec toutes sortes de cajoleries
+hypocrites pour l'un et pour l'autre; et au moment, où
+Metella tendait sa main au Genevois en le remerciant du
+service qu'il avait rendu à <i>son ami</i>, le comte ajouta:
+«Et vous devez aussi le remercier de l'enthousiasme
+passionné qu'il professe pour vous, madame. Celui-ci
+mérite plus que les autres: il vous a adorée avant de
+vous voir.»</p>
+
+<p>Olivier rougit jusqu'aux yeux, mais lady Mowbray
+lui adressa un sourire plein de douceur et de bonté; et,
+lui tendant la main, «Soyons donc amis, lui dit-elle, car
+je vous dois un dédommagement pour cette mauvaise
+plaisanterie de monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez ou non sa complice, répondit Olivier, il vous
+a dit ce que je n'aurais jamais osé vous dire. Je suis trop
+payé de ce que j'ai fait pour lui.» Et il baisa résolument
+la main de lady Mowbray.</p>
+
+<p>«L'insolent!» pensa le comte.</p>
+
+<p>Pendant le déjeuner, le comte accabla sa maîtresse de
+petits soins et d'attentions. Sa politesse envers Olivier
+ne put dissimuler entièrement son dépit; Olivier cessa
+bientôt de s'en apercevoir. Lady Mowbray, de pâle, nonchalante
+et un peu triste, qu'elle était d'abord, devint
+vermeille, enjouée et brillante. On n'avait exagéré ni
+son esprit ni sa grâce. Lorsqu'elle eut parlé, Olivier la
+trouva rajeunie de dix ans; cependant son bon sens naturel
+l'empêcha de se tromper sur un point important. Il
+vit que Metella, sincère dans sa bienveillance envers lui,
+ne tirait sa gaieté, son plaisir et son <i>rajeunissement</i> que
+des attentions affectueuses du comte. «Elle l'aime encore,
+pensa-t-il, et lui l'aimera tant qu'elle sera aimée
+des autres.»</p>
+
+<p>Dès ce moment il fut tout à fait à son aise, car il
+comprit ce qui se passait entre eux, et il s'inquiéta peu
+de ce qui pouvait se passer en lui-même; il était encore
+trop tôt.</p>
+
+<p>Le comte vit que Metella avait charmé son adversaire;
+il crut tenir la victoire. Il redoubla d'affection
+pour elle, afin qu'Olivier se convainquît bien de sa défaite.</p>
+
+<p>A trois heures il offrit à Olivier, qui se retirait, de le
+reconduire chez lui, et, au moment de quitter Metella, il
+lui baisa deux fois la main si tendrement qu'une rougeur
+de plaisir et de reconnaissance se répandit sur le
+visage de lady Mowbray. L'expression du bonheur dans
+l'amour semble être exclusivement accordée à la jeunesse,
+et quand on la rencontre sur un front flétri par
+les années, elle y jette de magiques éclairs. Metella
+parut si belle en cet instant que Buondelmonte en eut
+de l'orgueil, et, passant son bras sous celui d'Olivier, il
+lui dit en descendant l'escalier: «Eh bien! mon cher
+ami, êtes-vous toujours amoureux de ma maîtresse?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours, répondit hardiment Olivier, quoiqu'il
+n'en pensât pas un mot.</p>
+
+<p>&mdash;Vous y mettez de l'obstination.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ma faute, mais bien la vôtre. Pourquoi
+vous êtes-vous emparé de mon secret et pourquoi
+l'avez-vous révélé? A présent nous jouons jeu sur table.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez la conscience de votre habileté!</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, l'amour est un jeu de hasard.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes très-facétieux!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous donc, monsieur le comte!»</p>
+
+<p>Olivier consacra plusieurs jours à parcourir Florence.
+Il pensa peu à lady Mowbray; il aurait fort bien pu
+l'oublier s'il ne l'eût pas revue. Mais un soir il la vit au
+spectacle, et il crut devoir aller la saluer dans sa loge.
+Elle était magnifique aux lumières et en grande toilette;
+il en devint amoureux et résolut de ne plus la voir.</p>
+
+<p>Lady Mowbray s'était maintenue miraculeusement
+belle au delà de l'âge marqué pour le déclin du règne
+des femmes; mais, depuis un an, le temps inexorable
+semblait vouloir reprendre ses droits sur elle et lui faire
+sentir le réveil de sa main endormie. Souvent, le matin,
+Metella, en se regardant sans parure devant sa glace,
+jetait un cri d'effroi à l'aspect d'une ride légère creusée
+durant la nuit sur les plans lisses et nobles de son visage
+et de son cou. Elle se défendait encore avec orgueil de
+la tentation de se mettre du rouge, comme faisaient autour
+d'elle les femmes de son âge. Jusque-là elle avait pu
+braver le regard d'un homme en plein midi; mais des
+nuances ternes s'étendaient au contour de ses joues, et
+un reflet bleuâtre encadrait ses grands yeux noirs. Elle
+voyait déjà ses rivales se réjouir autour d'elle et lui faire
+un meilleur accueil à mesure qu'elles la trouvaient moins
+redoutable.</p>
+
+<p>Dans le monde on disait qu'elle était si affectée de
+vieillir qu'elle en était malade. Les femmes assuraient
+déjà qu'elle se teignait les cheveux et qu'elle avait plusieurs
+fausses dents. Le comte de Buondelmonte savait
+bien que c'étaient autant de calomnies; mais il s'en affectait
+peut-être plus sincèrement que d'une vérité qui
+serait restée secrète. Il avait été trop heureux, trop envié
+depuis dix ans, pour que les jouissances de la vanité,
+qui sont les plus durables de toutes; n'eussent pas fait
+pâlir celles de l'amour. L'attachement et la fidélité de la
+plus belle et de la plus aimable des femmes avaient-ils
+développé en lui un immense orgueil, ou l'avaient-ils
+seulement nourri?</p>
+
+<p>Je n'en sais rien: Toutes les personnes que je connais
+ont eu vingt ans; et mes études psychologiques me portent
+à croire que presque tout le monde est capable d'avoir
+vingt ans, ne fût-ce qu'une fois en sa vie. Mais le
+comte en eut trente et demi le jour où lady Mowbray en
+eut.... (je suis trop bien élevé pour tracer un chiffre qui
+désignerait au juste ce que j'appellerai, sans offenser ni
+compromettre personne, l'âge <i>indéfinissable</i> d'une femme);
+et le comte, qui avait tiré une grande gloire de la préférence
+de lady Mowbray, commença à jouer dans le monde
+un rôle moitié honorable, moitié ridicule, qui fit beaucoup
+souffrir sa vanité. Dix ans apportent dans toutes
+les passions possibles beaucoup de calme et de raisonnement:
+L'amitié, lorsqu'elle n'est qu'une survivance de
+l'amour, est plus susceptible de calcul et plus froide dans
+ses jugements. Une telle amitié (que deux ou trois exceptions
+qui sont dans le monde me le pardonnent!)
+n'est point héroïque de sa nature. L'amitié de Buondelmonte
+pour Metella vit d'un oeil très-clairvoyant les
+chances d'ennui et de dépendance qui allaient s'augmentant
+d'un côté, de l'autre les chances d'avenir et de
+triomphe qui étaient encore vertes et séduisantes. Une
+certaine princesse allemande; grande liseuse de romans
+et renommée pour le luxe de ses équipages, débitait des
+oeillades sentimentales qui, au spectacle, attiraient dans
+leur direction magnétique tous les yeux vers la loge du
+comte. Une prima donna, pour laquelle quantité de colonels
+s'étaient battus en duel, invitait souvent le comte
+à ses soupers et le raillait de sa vie bourgeoise et retirée.</p>
+
+<p>Des jeunes gens, dont il faisait du reste l'admiration par
+ses gilets et les pierres gravées de ses bagues, lui reprochaient
+sérieusement la perte de sa liberté. Enfin il ne
+voyait plus personne se lever et se dresser sur la pointe
+des pieds quand lady Mowbray, appuyée sur son bras,
+paraissait en public. Elle était encore belle, mais tout le
+monde le savait; on l'avait tant vue, tant admirée! il y
+avait si longtemps qu'on l'avait proclamée la reine de
+Florence, qu'il n'était plus question d'elle et que la
+moindre pensionnaire excitait plus d'intérêt. Les femmes
+osaient aborder les modes que la seule lady Mowbray
+avait eu le droit de porter; on ne disait plus le moindre
+mal d'elle, et le comte entendait avec un plaisir diabolique
+répéter autour de lui que sa conduite était exemplaire,
+et que c'était une bien belle chose que de s'abuser
+aussi longtemps sur les attraits de sa maîtresse.</p>
+
+<p>La douleur de Metella, en se voyant négligée de celui
+qu'elle aimait exclusivement, fut si grande que sa santé
+s'altéra, et que les ravages du temps firent d'effrayants
+progrès. Le refroidissement de Buondelmonte en fit à
+proportions égales; et lorsque le jeune Olivier les vit ensemble,
+lady Mowbray n'en était plus à compter son bonheur
+par années, mais par heures.</p>
+
+<p>«Savez-vous, ma chère Metella, lui dit le comte le
+lendemain du jour où elle avait rencontré Olivier au
+spectacle, que ce jeune Suisse est éperdument amoureux
+de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous auriez envie de me le faire croire?
+dit lady Mowbray en s'efforçant de prendre un ton enjoué:
+voilà au moins la dixième fois depuis quinze jours
+que vous me le répétez!</p>
+
+<p>&mdash;Et quand vous le croiriez, dit assez sèchement le
+comte, qu'est-ce que cela me ferait?»</p>
+
+<p>Metella eut envie de lui dire qu'il n'avait pas toujours
+été aussi insouciant; mais elle craignit de tomber dans
+les phrases du vocabulaire des femmes abandonnées, elle
+garda le silence.</p>
+
+<p>Le comte se promena quelque temps dans l'appartement
+d'un air sombre.</p>
+
+<p>«Vous vous ennuyez, mon ami? lui dit-elle avec douceur.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! pas du tout! Je suis un peu souffrant.»
+
+Lady Mowbray se tut de nouveau, et le comte continua à se
+promener en long et en large. Quand il la regarda, il
+s'aperçut qu'elle pleurait. «Eh bien! qu'est-ce que vous
+avez? lui dit-il en feignant la plus grande surprise. Vous
+pleurez parce que j'ai un peu mal à la gorge.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'étais sûre que vous souffrez, je ne pleurerais
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Grand merci, milady!</p>
+
+<p>&mdash;J'essaierais de vous soulager; mais je crois que
+votre mal est sans remède.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est donc mon mal, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Regardez-moi, monsieur, répondit-elle en se levant
+et en lui montrant son visage flétri; votre mal est
+écrit sur mon front....</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes folle, répondit-il en levant les épaules,
+ou plutôt, vous êtes furieuse de vieillir! Est-ce ma faute,
+à moi? puis-je l'empêcher?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! certainement, Luigi, répondit Metella, vous
+auriez pu l'empêcher encore!» Elle retomba sur son fauteuil,
+pâle, tremblante, et fondit en larmes.</p>
+
+<p>Le comte fut attendri, puis contrarié; et, cédant au
+dernier mouvement, il lui dit brutalement: «Parbleu!
+madame, vous ne devriez pas pleurer; cela ne vous embellira
+pas.» Et il sortit avec colère.</p>
+
+<p>«Il faut absolument que cela finisse, pensa-t-il
+quand il fut dans la rue. Il n'est pas en mon pouvoir de
+feindre plus longtemps un amour que je ne ressens plus.
+Tous ces ménagements ressemblent à l'hypocrisie. Ma
+faiblesse d'ailleurs prolonge l'incertitude et les souffrances
+de cette malheureuse femme. C'est une sorte d'agonie
+que nous endurons tous deux. Il faut couper ce
+lien, puisqu'elle ne veut pas le dénouer.»</p>
+
+<p>Il retourna sur ses pas et la trouva évanouie dans les
+bras de ses femmes: il en fut touché et lui demanda pardon.
+Quand il la vit plus calme, il se retira plus mécontent
+lui-même que s'il l'eût laissée furieuse. «Il est
+donc décidé, se dit-il en serrant les poings sous son manteau,
+que je n'aurai pas l'énergie de me débarrasser d'une
+femme!» Il s'excita tant qu'il put à prendre un parti
+décisif, et toujours, au moment d'en adopter un, il sentit
+qu'il n'aurait pas le courage de braver le désespoir
+de Metella. Après tout, que ce fût par vanité ou par tendresse,
+il l'avait aimée, il avait vécu dix ans heureux
+auprès d'elle, il lui devait en partie l'éclat de sa position
+dans le monde, et il y avait des jours où elle était encore
+si belle qu'on le proclamait heureux: il était heureux
+ces jours-là. «Cependant il le faut, pensa-t-il; car
+dans peu de temps elle sera décidément laide: je ne
+pourrai plus la souffrir, et je ne serai pas assez fort pour
+lui cacher mon dégoût. Alors notre rupture sera éclatante
+et rude. Il vaudrait mieux qu'elle se fit à l'amiable
+dès à présent....»</p>
+
+<p>Il se promena seul pendant une heure au clair de la
+lune. Il était tellement malheureux que lady Mowbray
+serait venue au-devant de ses desseins si elle avait su
+combien il était rongé d'ennui. Enfin il s'arrêta au milieu
+de la rue; et, regardant autour de lui dans une sorte de
+détresse, il vit qu'il était devant l'hôtel où logeait Olivier.
+Il y entra précipitamment, je ne sais pas bien pourquoi,
+et peut-être ne le savait-il pas non plus lui-même.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, il demanda le Genevois, et apprit avec
+plaisir qu'il était chez lui. Il le trouva se disposant à
+aller au bal chez un banquier auquel il était recommandé.
+Olivier fut surpris de l'agitation du comte. Il ne l'avait
+pas encore vu ainsi, et ne savait que penser de son air
+inquiet et de ses fréquentes contradictions. Rien de ce
+qu'il disait ne semblait être dans ses habitudes ni dans
+son caractère. Enfin, après un quart d'heure de cette
+étrange manière d'être, Buondelmonte lui pressa la main
+avec effusion, le conjura de venir souvent chez lady
+Mowbray. Après lui avoir fait mille politesses exagérées,
+il se retira précipitamment, comme un homme qui
+vient de commettre un crime.</p>
+
+<p>Il retourna chez lady Mowbray: il la trouva souffrante
+et prête à se mettre au lit. Il l'engagea à se distraire
+et à venir avec lui au bal chez le banquier A.....
+Metella n'en avait pas la moindre envie; mais, voyant
+que le comte le désirait vivement, elle céda pour lui
+faire plaisir, et ordonna à ses femmes de préparer sa
+toilette.</p>
+
+<p>«Vraiment, Luigi, lui dit-elle en s'habillant, je ne
+vous comprends plus. Vous avez mille caprices: avant-hier
+je désirais aller au bal de la princesse Wilhelmine,
+et vous m'en avez empêchée; aujourd'hui....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'était bien différent: j'avais un rhume effroyable
+ce jour-là.... Je tousse encore un peu....</p>
+
+<p>&mdash;On m'a dit cependant....</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'on vous a dit? et qui est-ce qui vous
+l'a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est le jeune Suisse avec lequel vous avez
+voyagé, et que j'ai vu au spectacle hier soir; il m'a dit
+qu'il vous avait rencontré la veille au bal chez la princesse
+Wilhelmine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, dit le comte, je comprends très-bien
+les raisons de M. Olivier de Genève pour me calomnier
+auprès de vous!</p>
+
+<p>&mdash;Vous calomnier, dit Metella en levant les épaules.
+Est-ce qu'il sait que vous m'avez fait un mensonge?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous allez mettre cette robe-là, milady?
+interrompit le comte. Oh! mais vous négligez votre toilette
+déplorablement!</p>
+
+<p>&mdash;Cette robe arrive de France, mon ami; elle est de
+Victorine, et vous ne l'avez pas encore vue.</p>
+
+<p>&mdash;Mais une robe de velours violet! c'est d'une sévérité
+effrayante.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc: il y a des noeuds et des torsades
+d'argent qui lui donnent beaucoup d'éclat.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai! voilà une toilette très-riche et très-noble.
+On a beau dire, Metella, c'est encore vous qui
+avez la mise la plus élégante, et il n'y a pas une femme
+de vingt ans qui puisse se vanter d'avoir une taille aussi
+belle....</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit Metella, je ne sens plus la souplesse que
+j'avais autrefois; ma démarche n'est plus aussi légère; il
+me semble que je m'affaisse et que je suis moins grande
+d'une ligne chaque jour.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes trop sincère et trop bonne, ma chère
+lady, dit le comte en baissant la voix. Il ne faut pas dire
+cela, surtout devant vos soubrettes; ce sont des babillardes
+qui iront le répéter dans toute la ville.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un délateur qui parlera plus haut qu'elles, répondit
+Metella: c'est votre indifférence.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! toujours des reproches! Mon Dieu! qu'une
+femme qui se croit offensée est cruelle dans sa plainte et
+persévérante dans sa vengeance!</p>
+
+<p>&mdash;Vengeance! moi, vengeance! dit Metella.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je me sers d'un mot inconvenant, ma chère
+lady; vous êtes douce et généreuse, en ai-je jamais douté!
+Allons, ne nous querellons pas, au nom du ciel! Ne prenez
+pas votre air abattu et fatigué. Votre coiffure est
+bien plate, ne trouvez-vous pas?</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez ces bandeaux lisses avec un diamant
+sur le front....</p>
+
+<p>&mdash;Je trouve qu'à présent les tresses descendant le
+long des joues, à la manière des reines du moyen âge,
+vous vont encore mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que mes joues ne sont plus très-rondes,
+et qu'on les voit moins avec des tresses. Francesca, faites-moi
+des tresses.</p>
+
+<p>&mdash;Metella, dit le comte lorsqu'elle fut coiffée, pourquoi
+ne mettez-vous pas de rouge?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! il est donc temps que j'en mette, répondit-elle
+tristement. Je me flattais de n'en jamais avoir
+besoin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une folie, ma chère; est-ce que tout le monde
+n'en met pas? Les plus jeunes femmes en ont.</p>
+
+<p>&mdash;Vous haïssez le fard, et vous me disiez souvent que
+vous préfériez ma pâleur à une fraîcheur factice.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la dernière fois que vous êtes sortie, on vous
+a trouvée bien pâle.... On ne va pas au bal uniquement
+pour son amant.</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais uniquement pour vous aujourd'hui, je vous
+jure.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! milady, c'est à mon tour de dire qu'il n'en fut
+pas toujours ainsi! <i>Autrefois</i> vous étiez un peu fière de
+vos triomphes.</p>
+
+<p>&mdash;J'en étais fière à cause de vous, Luigi; à présent
+qu'ils m'échappent et que je vous vois souffrir, je voudrais
+me cacher. Je voudrais éteindre le soleil et vivre
+avec vous dans les ténèbres.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous êtes en veine de poésie, milady. J'ai
+trouvé tout à l'heure votre Byron ouvert à cette belle
+page des ténèbres; je ne m'étonne pas de vous voir des
+idées sombres. Eh bien! le rouge vous sied à merveille.
+Regardez-vous, vous êtes superbe. Allons, Francesca,
+apportez les gants et l'éventail de milady. Voici votre
+bouquet, Metella; c'est moi qui l'ai apporté; c'est un
+droit que je ne veux pas perdre.»</p>
+
+<p>Metella prit le bouquet, regarda tendrement le comte
+avec un sourire sur les lèvres et une larme dans les yeux.
+«Allons, venez, mon amie, lui dit-il. Vous allez être encore
+une fois la reine du bal.»</p>
+
+<p>Le bal était somptueux; mais, par un de ces hasards
+facétieux qui se rencontrent souvent dans le monde, il y
+avait une quantité exorbitante de femmes laides et vieilles.
+Parmi les jeunes et les agréables, il y en avait peu de
+vraiment jolies. Lady Mowbray eut donc un très-grand
+succès; et Olivier, qui ne s'attendait pas à la rencontrer,
+s'abandonna à sa naïve admiration. Dès que le comte le
+vit auprès de lady Mowbray, il s'éloigna, et dès qu'il les
+vit s'éloigner l'un de l'autre, il prit le bras d'Olivier, et,
+sous le premier prétexte venu, il le ramena auprès de Metella.
+«Vous m'avez dit en route que vous aviez vu Goëthe,
+dit-il au voyageur; parlez donc de lui à milady.
+Elle est si avide d'entendre parler du vieux Faust qu'elle
+voulait m'envoyer à Weimar tout exprès pour lui rapporter
+les dimensions exactes de son front. Heureusement
+pour moi, le grand homme est mort au moment où
+j'allais me mettre en route.» Buondelmonte tourna sur ses
+talons fort habilement en achevant sa phrase, et laissa
+Olivier parler de Goëthe à lady Mowbray.</p>
+
+<p>Metella, qui l'avait d'abord accueilli avec une politesse
+bienveillante, l'écouta peu à peu avec intérêt. Olivier
+n'avait pas infiniment d'esprit, mais il avait fait beaucoup
+de bonnes lectures; il avait de la vivacité, de l'enthousiasme,
+et, ce qui est extrêmement rare chez les
+jeunes gens, pas la moindre affectation. Avec lui, on n'était
+pas forcé de pressentir le grand homme en herbe, la
+puissance intellectuelle méconnue et comprimée; c'était
+un vrai Suisse pour la franchise et le bon sens, une sorte
+d'Allemand pour la sensibilité et la confiance; il n'avait
+rien de français, ce qui plut infiniment à Metella.</p>
+
+<p>Vers la fin du bal le comte revint auprès d'eux, et, les
+retrouvant ensemble, il se sentit joyeux et triompha intérieurement
+de son habileté. Il laissa Olivier donner le
+bras à lady Mowbray pour la reconduire à sa voiture, et
+les suivit par derrière avec une discrétion vraiment maritale.</p>
+
+<p>Le lendemain, il fit à Metella le plus pompeux éloge du
+jeune Suisse, et l'engagea à lui écrire un mot pour l'inviter
+à dîner. Après le dîner, il se fit appeler dehors pour
+une prétendue affaire imprévue, et les laissa ensemble
+toute la soirée. Comme il revenait seul et à pied, il vit
+deux jeunes bourgeois de la ville arrêtés devant le balcon
+de lady Mowbray, et il s'arrêta pour entendre leur
+conversation.</p>
+
+<p>«Vois-tu la taille de lady Mowbray au clair de la lune?
+On dirait une belle statue sur une terrasse.</p>
+
+<p>&mdash;Le comte est aussi un beau cavalier. Comme il est
+grand et mince!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas le comte de Buondelmonte; celui-ci est
+plus grand de toute la tête. Qui diable est-ce donc? je ne
+le connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le jeune duc d'Asti.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je viens de le voir passer en sédiole.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! ces grandes dames ont tant d'adorateurs,
+celle-là qui est si belle surtout! Le comte de Buondelmonte
+doit être fier!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un niais. Il s'amuse à faire la cour à cette
+grosse princesse allemande, qui a des yeux de faïence et
+des mains de macaroni, tandis qu'il y a dans la ville un
+petit étranger nouvellement débarqué qui donne le bras
+à madame Metella, et qui change d'habit sept fois par
+jour pour lui plaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! parbleu! c'est lui que nous voyons là-haut sur
+le balcon. Il a l'air de ne pas s'ennuyer.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'ennuierais pas à sa place.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que Buondelmonte soit bien fou!»</p>
+
+<p>Le comte entra dans le palais et traversa les appartements
+avec agitation. Il arriva à l'entrée de la terrasse,
+et s'arrêta pour regarder Metella et Olivier, dont les
+silhouettes se dessinaient distinctement sur le ciel pur et
+transparent d'une belle soirée. Il trouva le Genevois bien
+près de sa maîtresse; il est vrai que celle-ci regardait
+d'un autre côté et semblait rêver à autre chose; mais un
+sentiment de jalousie et d'orgueil blessé s'alluma dans
+l'âme italienne du comte. Il s'approcha d'eux et leur
+parla de choses indifférentes. Lorsqu'ils rentrèrent tous
+trois dans le salon, Buondelmonte remarqua tout haut
+que Metella avait été bien préoccupée; car elle n'avait
+pas fait allumer les bougies, et il se heurta à plusieurs
+meubles pour atteindre à une sonnette, ce qui acheva de
+le mettre de très-mauvaise humeur.</p>
+
+<p>Le jeune Olivier n'avait pas assez de fatuité pour s'imaginer
+qu'il pouvait consoler Metella de l'abandon de
+son amant. Quoiqu'elle ne lui eût fait aucune confidence,
+il avait pénétré facilement son chagrin, et il en voyait la
+cause. Il la plaignait sincèrement et l'en aimait davantage.
+Cette compassion, jointe à une sorte de ressentiment
+des persiflages du comte, lui inspirait l'envie de le contrarier.
+Il vit avec joie que le dépit avait pris la place
+de cette singulière affectation de courtoisie, et il reprit la
+conversation sur un ton de sentimentalité que le comte
+était peu disposé à goûter. Metella, surprise de voir son
+amant capable encore d'un sentiment de jalousie, s'en
+réjouit, et, femme qu'elle était, se plut à l'augmenter en
+accordant beaucoup d'attention au Genevois. Si ce fut
+une scélératesse, elle fut excusable, et le comte l'avait
+bien méritée. Il devint âcre et querelleur, au point que
+lady Mowbray, qui vit Olivier très-disposé à lui tenir
+tête, craignit une scène ridicule et fit entendre au jeune
+homme qu'il eût à se retirer. Olivier comprit fort bien;
+mais il affecta la gaucherie d'un campagnard, et parut ne
+se douter de rien jusqu'à ce que Metella lui eût dit tout bas:
+«Allez-vous-en, mon cher monsieur, je vous en prie.»</p>
+
+<p>Olivier feignit de la regarder avec surprise.</p>
+
+<p>«Allez, ajouta-t-elle, profitant d'un moment où le
+comte allait prendre le chapeau d'Olivier pour le lui présenter;
+vous m'obligerez; je vous reverrai....</p>
+
+<p>&mdash;Madame, le comte s'apprête à me faire une impertinence;
+il tient mon chapeau; je vais être obligé de le
+traiter de fat; que faut-il que je fasse?</p>
+
+<p>&mdash;Rien; allez-vous-en et revenez demain soir.»</p>
+
+<p>Olivier se leva: «Je vous demande pardon, monsieur
+le comte, dit-il; vous vous trompez, c'est mon chapeau
+que vous prenez pour le vôtre; veuillez me le rendre, je
+vais avoir l'honneur de vous saluer.»</p>
+
+<p>Le comte, toujours prudent, non par absence de courage
+(il était brave), mais par habitude de circonspection
+et par crainte du ridicule, fut enchanté d'en être quitte
+ainsi. Il lui remit son chapeau et le quitta poliment;
+mais, dès qu'il fut parti, il le déclara souverainement insipide,
+mal appris et ridicule. «Je ne sais comment vous
+avez fait pour supporter ce personnage, dit-il à Metella;
+il faut que vous ayez une patience angélique.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble, mon ami, que c'est vous qui
+m'avez priée de l'inviter, et vous me l'avez laissé sur les
+bras ensuite.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis quand êtes-vous si Agnès que vous ne sachiez
+pas vous débarrasser d'un fat importun? Vous n'êtes
+plus dans l'âge de la gaucherie et de la timidité.»</p>
+
+<p>Metella se sentit vivement offensée de cette insolence;
+elle répondit avec aigreur; le comte s'emporta, et lui dit
+tout ce que depuis longtemps il n'osait pas lui dire. Metella
+comprit sa position, et, en s'éclairant sur son malheur,
+elle retrouva l'orgueil que son affection irréprochable
+envers le comte devait lui inspirer.</p>
+
+<p>«Il suffit, monsieur, lui dit-elle; il ne fallait pas me
+faire attendre si longtemps la vérité. Vous m'avez trop
+fait jouer auprès de vous un rôle odieux et ridicule. Il
+est temps que je comprenne celui que mon âge et le vôtre
+m'imposent: je vous rends votre liberté.»</p>
+
+<p>Il y avait longtemps que le comte aspirait à ce jour de
+délivrance; il lui avait semblé que le mot échappé aux
+lèvres de Metella le ferait bondir de joie. Il avait trop
+compté sur la force que nous donne l'égoïsme. Quand il
+entendit ce mot si étrange entre eux, quand il vit en face
+ce dénoûment triste et honteux à une vie d'amour et de
+dévouement mutuels, il eut horreur de Metella et de lui-même;
+il demeura pâle et consterné. Puis un violent
+sentiment de colère et de jalousie s'empara de lui.</p>
+
+<p>«Sans doute, s'écria-t-il, cet aveu vous tardait, madame!
+En vérité, vous êtes très-jeune de coeur, et je vous
+faisais injure en voulant compter vos années. Vous avez
+promptement rencontré le réparateur de mes torts et le
+consolateur de vos peines. Vous comptez recourir à lui
+pour oublier les maux que je vous ai causés, n'est-ce
+pas? Mais il n'en sera pas ainsi; demain, un de nous
+deux, madame, sera près de vous. L'autre ne vous disputera
+plus jamais à personne. Dieu ou le sort décideront
+de votre joie ou de votre désespoir.»</p>
+
+<p>Metella ne s'attendait point à cette bizarre fureur. La
+malheureuse femme se flatta d'être encore aimée; elle
+attribua tout ce que le comte lui avait dit d'abord à la
+colère. Elle se jeta dans ses bras, lui fit mille serments,
+lui jura qu'elle ne reverrait jamais Olivier s'il le désirait,
+et le supplia de lui pardonner un instant de vanité
+blessée.</p>
+
+<p>Le comte s'apaisa sans joie, comme il s'était emporté
+sans raison. Ce qu'il craignait le plus au monde était de
+prendre une résolution dans l'état de contradiction continuelle
+où il était vis-à-vis de lui-même. Il fit des excuses
+à lady Mowbray, s'accusa de tous les torts, la conjura
+de ne pas lui retirer son affection et l'engagea à
+recevoir Olivier, dans la crainte qu'il ne soupçonnât ce
+qui s'était passé à cause de lui.</p>
+
+<p>Le jour vint et termina enfin les orages d'une nuit d'insomnie,
+de douleur et de colère. Ils se quittèrent réconciliés
+en apparence, mais tristes, découragés; incertains,
+et tellement accablés de fatigue l'un et l'autre, qu'ils comprenaient
+à peine leur situation.</p>
+
+<p>Le comte dormit douze heures à la suite de cette rude
+émotion. Lady Mowbray s'éveilla assez tôt dans la journée;
+elle attendait Olivier avec inquiétude; elle ne savait
+comment lui expliquer ses paroles de la veille et la conduite
+de M. de Buondelmonte.</p>
+
+<p>Il vint et se conduisit avec assez d'adresse pour rendre
+Metella plus expansive qu'elle ne l'avait résolu. Son secret
+lui échappa, et des larmes couvrirent son visage en avouant
+tout ce qu'elle avait souffert et tout ce qu'elle craignait
+d'avoir à souffrir encore.</p>
+
+<p>Olivier s'attendrit à son tour, et, comme un excellent
+enfant qu'il était, il pleura avec lady Mowbray. Il est
+impossible, quand on est malheureux par suite de l'injustice
+d'autrui, de n'être pas reconnaissant de l'intérêt
+et de l'affection qu'on rencontre ailleurs. Il faudrait, pour
+s'en défendre, un stoïcisme ou une défiance qu'on n'a
+point dans ces moments-là. Metella fut touchée de la réserve
+délicate et des larmes silencieuses du jeune Olivier.
+Elle avait compris vaguement la veille qu'elle était aimée
+de lui, et maintenant elle en était sûre. Mais elle ne pouvait
+trouver dans cet amour qu'un faible allégement aux
+douleurs du sien.</p>
+
+<p>Plusieurs semaines se passèrent dans cette incertitude.
+Le comte ne pouvait rallumer son amour, sans cesse prêt
+à s'éteindre, qu'au feu de la jalousie. Dès qu'il se trouvait
+seul avec sa maîtresse, il regrettait de ne l'avoir pas
+quittée lorsqu'elle le lui avait offert. Alors il ramenait
+son rival auprès d'elle, espérant qu'une autre affection
+consolerait Metella et la rendrait complice de son parjure.
+Mais dès qu'il lui semblait voir Olivier gagner du terrain
+sur lui, sa vanité blessée et sans doute un reste d'amour
+pour lady Mowbray le rejetaient dans de violents accès
+de fureur. Il ne sentait le prix de sa maîtresse qu'autant
+qu'elle lui était disputée. Olivier comprit le caractère du
+comte et sa situation d'esprit. Il vit qu'il disputerait le
+coeur de Metella tant qu'il aurait un rival; il s'éloigna et
+alla passer quelque temps à Rome. Quand il revint, il
+trouva Metella au désespoir et presque entièrement délaissée.
+Son malheur était enfin livré au public, toujours
+avide de se repaître d'infortunes et de se réjouir la vue
+avec les chagrins qu'il ne sent pas; la désertion du comte
+et ses motifs rendirent le rôle de lady Mowbray fâcheux
+et triste. Les femmes s'en réjouissaient, et quoique les
+hommes la tinssent encore pour charmante et désirable,
+nul n'osait se présenter, dans la crainte d'être accepté
+comme un pis-aller. Olivier vint, et, comme il aimait sincèrement,
+il ne craignit pas d'être ridicule; il s'offrit,
+non pas encore comme un amant, mais comme un ami
+sincère, comme un fils dévoué. Un matin, lady Mowbray
+quitta Florence sans qu'on sût où elle était allée; on vit
+encore le jeune Olivier pendant quelques jours dans les
+endroits publics, se montrant comme pour prouver qu'il
+n'avait pas enlevé lady Mowbray. Le comte lui en sut
+bon gré et ne lui chercha pas querelle. Au bout de la semaine,
+le Genevois disparut à son tour, sans avoir prononcé
+devant personne le nom de lady Mowbray.</p>
+
+<p>Il la rejoignit à Milan, où, selon sa promesse, elle l'attendait;
+il la trouva bien pâle et bien près de la vieillesse.
+Je ne sais si son amour diminua, mais son amitié s'en
+accrut. Il se mit à ses genoux, baisa ses mains, l'appela
+sa mère, et la supplia de prendre courage.</p>
+
+<p>«Oui, appelez-moi toujours votre mère, lui dit-elle; je
+dois en avoir pour vous la tendresse et l'autorité. Écoutez
+donc ce que ma conscience m'ordonne de vous dire dès
+aujourd'hui. Vous m'avez parlé souvent de votre affection,
+non pas seulement de celle qu'un généreux enfant
+peut avoir pour une vieille amie, mais vous m'avez parlé
+comme un jeune homme pourrait le faire à une femme
+dont il désire l'amour. Je crois, mon cher Olivier, que
+vous vous êtes trompé alors, et qu'en me voyant vieillir
+chaque jour vous serez bientôt désabusé. Quant à moi, je
+vous dirai la vérité. J'ai essayé de partager tous vos sentiments;
+je l'ai résolu, je vous l'ai presque promis. Je ne
+devais plus rien à Buondelmonte, et je me devais à moi-même
+de le laisser disposer de son avenir. J'ai quitté Florence
+dans l'espoir de me guérir de ce cruel amour, et
+d'en ressentir un plus jeune et plus enivrant avec vous.
+Eh bien! je ne vous dirai pas aujourd'hui que ma raison
+repousse cette imprudente alliance entre deux âges aussi
+différents que le vôtre et le mien. Je ne vous dirai pas non
+plus que ma conscience me défend d'accepter un dévouement
+dont vous vous repentiriez bientôt. Je ne sais pas à
+quel point j'écouterais ma conscience et ma raison, si
+l'amour était une fois rentré dans mon coeur. Je sais que
+je suis encore malheureusement bien jeune au moral;
+mais voici ma véritable raison. Olivier n'en soyez pas
+offensé, et songez que vous me remercierez un jour
+de vous l'avoir dite, et que vous m'estimerez de n'avoir
+pas agi comme une femme de mon âge, blessée dans ses
+plus chères vanités, eût agi envers un jeune homme tel
+que vous. Je suis femme, et j'avoue qu'au milieu de mon
+désespoir j'ai ressenti vivement l'affront fait à mon sexe
+et à ma beauté passée. J'ai versé des larmes de sang en
+voyant le triomphe de mes rivales, en essuyant les railleries
+de celles qui sont jeunes aujourd'hui; et qui semblent
+ignorer qu'elles passeront, que demain elles seront comme
+moi. Eh bien! Olivier, je me suis débattue contre ce dépit
+poignant; j'ai résisté aux conseils de mon orgueil,
+qui m'engageait à recevoir vos soins publiquement et à
+me parer de votre jeune amour comme d'un dernier trophée:
+je ne l'ai pas fait, et j'en remercie Dieu et ma conscience.
+Je vous dois aujourd'hui une dernière preuve de
+loyauté.</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez, madame, dit Olivier; et ne m'ôtez pas tout
+espoir! Je sais ce que vous avez à me dire: vous aimez
+encore le comte de Buondelmonte, et vous voulez rester
+fidèle à la mémoire d'un bonheur qu'il a détruit. Je vous
+en vénère et vous en aime davantage; je respecterai ce
+noble sentiment, et j'attendrai que le temps et Dieu vous
+parlent en ma faveur. Si j'attends en vain, je ne regretterai
+pas de vous avoir consacré mes soins et mon respect.»</p>
+
+<p>Lady Mowbray serra la main d'Olivier et l'appela son
+fils. Ils se rendirent à Genève; et Olivier tint ses promesses.
+Peut-être ne furent-elles pas très-héroïques d'abord;
+mais, au bout de six mois, Metella, apaisée par sa
+résignation et rétablie par l'air vif des montagnes, retrouva
+la fraîcheur et la santé qu'elle avait perdues. Ainsi
+qu'on voit, après les premières pluies de l'automne, recommencer
+une saison chaude et brillante, lady Mowbray
+entra dans son <i>été de la Saint-Martin</i>; c'est ainsi que les
+villageois appellent les beaux jours de novembre. Elle redevint
+si belle, qu'elle espéra avec raison jouir encore de
+quelques années de bonheur et de gloire. Le monde ne lui
+donna pas de démenti, et l'heureux Olivier moins que
+personne.</p>
+
+<p>Ils avaient fait ensemble le voyage de Venise; et, à la
+suite des fêtes du carnaval, ils s'apprêtaient à revenir à
+Genève, lorsque le comte de Buondelmonte, tiré à la remorque
+par sa princesse allemande, vint passer une semaine
+dans la ville des doges. La princesse Wilhelmine
+était jeune et vermeille; mais, lorsqu'elle lui eut récité
+une assez grande quantité de phrases apprises par coeur
+dans ses livres favoris, elle rentra dans un pacifique silence
+dont elle ne sortit plus que pour redire ses apologues
+et ses sentences accoutumés. Le pauvre comte se
+repentait cruellement de son choix et commençait à
+craindre une luxation de la mâchoire s'il continuait à
+jouir de son bonheur, lorsqu'il vit passer dans une gondole
+Metella avec son jeune Olivier. Elle avait l'air d'une
+belle reine suivie de son page. La jalousie du comte se
+réveilla, et il rentra chez lui déterminé à passer son épée
+au travers de son rival. Heureusement pour lui ou pour
+Olivier, il fut saisi d'un accès de fièvre qui le retint au
+lit huit jours. Durant ce temps, la princesse Wilhelmine,
+scandalisée de l'entendre invoquer sans cesse dans son
+délire lady Mowbray, prit la route de Wurtemberg avec
+un chevalier d'industrie qui se donnait à Venise pour un
+prince grec, et qui, grâce à de fort belles moustaches
+noires et à un costume théâtral, passait pour un homme
+très-vaillant. Pendant le même temps, lady Mowbray et
+Olivier quittèrent Venise sans avoir appris qu'ils avaient
+heurté la gondole du comte de Buondelmonte, et qu'ils
+le laissaient entre deux médecins, dont l'un le traitait
+pour une gastrite, et l'autre pour une affection cérébrale.
+A force de glace appliquée, par l'un sur l'estomac,
+et par l'autre sur la tête, le comte se trouva bientôt guéri
+des deux maladies qu'il n'avait pas eues, et, revenant à
+Florence, il oublia les deux femmes qu'il n'avait plus.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>II.</h3>
+
+
+<p>Un matin, lady Mowbray, qui s'était fixée en Suisse,
+reçut une lettre datée de Paris; elle était de la supérieure
+d'un couvent de religieuses où Metella avait mis deux ou
+trois ans auparavant sa nièce, miss Sarah Mowbray,
+jeune orpheline <i>très-intéressante</i>, comme le sont toutes les
+orphelines en général, et particulièrement celles qui ont
+de la fortune. La supérieure avertissait lady Mowbray
+que la maladie de langueur dont miss Sarah était atteinte
+depuis un an faisait des progrès assez sérieux pour que
+les médecins eussent prescrit le changement d'air et de
+lieu dans le plus court délai possible. Aussitôt après la
+réception de cette lettre, lady Mowbray demanda des
+chevaux de poste, fit faire à la hâte quelques paquets, et
+partit pour Paris dans la journée.</p>
+
+<p>Olivier resta seul dans le grand château que lady
+Mowbray avait acheté sur le Léman, et dans lequel depuis
+cinq ans il passait auprès d'elle tous les étés. C'était
+depuis ces cinq années la première fois qu'il se trouvait
+seul à la campagne, forcé, pour ainsi dire, de réfléchir
+et de contempler sa situation. Bien que le voyage de
+lady Mowbray dût être d'une quinzaine de jours tout au
+plus, elle avait semblé très-affectée de cette séparation,
+et lui-même n'avait point accepté sans répugnance l'idée
+qu'un tiers allait venir se placer dans une intimité jusqu'alors
+si paisible et si douce. Le caractère romanesque
+d'Olivier n'avait pas changé; son coeur avait le même
+besoin d'affection, son esprit la même candeur qu'autrefois.
+Avait-il obéi à la loi du temps, et son amour pour
+lady Mowbray avait-il fait place à l'amitié? il n'en savait
+rien lui-même, et Metella n'avait jamais eu l'imprudence
+de l'interroger à cet égard. Elle jouissait de son affection
+sans l'analyser. Trop sage et trop juste pour n'en pas
+sentir le prix, elle s'appliquait à rendre douce et légère
+cette chaîne qu'Olivier portait avec reconnaissance et
+avec joie.</p>
+
+<p>Metella était si supérieure à toutes les autres femmes,
+sa société était si aimable, son humeur si égale, elle était
+si habile à écarter de son jeune ami tous les ennuis ordinaires
+de la vie, qu'Olivier s'était habitué à une existence
+facile, calme, délicieuse tous les jours, quoique
+tous les jours semblable. Quand il fut seul, il s'ennuya
+horriblement, engendra malgré lui des idées sombres, et
+s'effraya de penser que lady Mowbray pouvait et devait
+mourir longtemps avant lui.</p>
+
+<p>Metella retira sa nièce du couvent et reprit avec elle
+la route de Genève. Elle avait fait toutes choses si précipitamment
+dans ce voyage, qu'elle avait à peine vu Sarah;
+elle était partie de Paris le même soir de son arrivée.
+Ce ne fut qu'après douze heures de route que,
+s'éveillant au grand jour, elle jeta un regard attentif sur
+cette jeune fille étendue auprès d'elle dans le coin de sa
+berline.</p>
+
+<p>Lady Mowbray écarta doucement la pelisse dont Sarah
+était enveloppée, et la regarda dormir. Sarah avait
+quinze ans; elle était pâle et délicate, mais belle comme
+un ange. Ses longs cheveux blonds s'échappaient de son
+bonnet de dentelle, et tombaient sur son cou blanc et
+lisse, orné ça et là de signes bruns semblables à de petites
+mouches de velours. Dans son sommeil, elle avait
+cette expression raphaélique qu'on avait si longtemps
+admirée dans Metella, et dont elle avait conservé la noble
+sérénité en dépit des années et des chagrins. En retrouvant
+sa beauté dans cette jeune fille, Metella éprouva
+comme un sentiment d'orgueil maternel. Elle se rappela
+son frère, qu'elle avait tendrement aimé, et qu'elle avait
+promis de remplacer auprès du dernier rejeton de leur
+famille; lady Mowbray était le seul appui de Sarah, elle
+retrouvait dans ses traits le beau type de ses nobles ancêtres.
+En la lui rendant au couvent avec des larmes de
+regret, on lui avait dit que son caractère était angélique
+comme sa figure. Metella se sentit pénétrée d'intérêt et
+d'affection pour cette enfant; elle prit doucement sa petite
+main pour la réchauffer dans les siennes; et, se penchant
+vers elle, elle la baisa au front.</p>
+
+<p>Sarah s'éveilla, et à son retour regarda Metella; elle la
+connaissait fort peu et l'avait vue préoccupée la veille.
+Naturellement timide, elle avait osé à peine la regarder.
+Maintenant, la voyant si belle, avec un sourire si doux
+et les yeux humides d'attendrissement, elle retrouva la
+confiance caressante de son âge et se jeta à son cou avec
+joie.</p>
+
+<p>Lady Mowbray la pressa sur son coeur, lui parla de
+son père, le pleura avec elle; puis la consola, lui promit
+sa tendresse et ses soins, l'interrogea sur sa santé, sur
+ses goûts, sur ses études, jusqu'à ce que Sarah, un peu
+fatiguée du mouvement de la voiture, se rendormit à
+son côté.</p>
+
+<p>Metella pensa à Olivier et l'associa intérieurement à
+la joie qu'elle éprouvait d'avoir auprès d'elle une si aimable
+enfant. Mais peu à peu ses idées prirent une teinte
+plus sombre; des conséquences qu'elle n'avait pas encore
+abordées se présentèrent à son esprit; elle regarda
+de nouveau Sarah, mais cette fois avec une inconcevable
+souffrance d'esprit et de coeur. La beauté de cette jeune
+fille lui fit amèrement sentir ce que la femme doit perdre
+de sa puissance et de son orgueil en perdant sa jeunesse.
+Involontairement elle mit sa main auprès de celle de
+Sarah: sa main était toujours belle; mais elle pensa à
+son visage, et, regardant celui de sa nièce, «Quelle différence!
+pensa-t-elle; comment Olivier fera-t-il pour ne
+pas s'en apercevoir? Olivier est aussi beau qu'elle; ils
+vont s'admirer mutuellement; ils sont bons tous deux,
+ils s'aimeront.... Et pourquoi ne s'aimeraient-ils pas? Ils
+seront frère et soeur; moi, je serai leur mère.... La mère
+d'Olivier! Ne le faut-il pas? n'ai-je pas pensé cent fois
+qu'il en devait être ainsi! Mais déjà! Je ne m'attendais
+pas à trouver une jeune fille, une femme presque dans
+cette enfant! Je n'avais pas prévu que ce serait une rivale....
+Une rivale, ma nièce! mon enfant! Quelle horreur!
+Oh! jamais!»</p>
+
+<p>Lady Mowbray cessa de regarder Sarah; car, malgré
+elle, sa beauté, qu'elle avait admirée tout à l'heure avec
+joie, lui causait maintenant un effroi insurmontable; le
+coeur lui battait; elle fatiguait son cerveau à trouver une
+pensée de force et de calme à opposer à ces craintes qui
+s'élevaient de toutes parts, et que, dans sa première consternation,
+elle exagérait sans doute. De temps en temps
+elle jetait sur Sarah un regard effaré, comme ferait un
+homme qui s'éveillerait avec un serpent dans la main.
+Elle s'effrayait surtout de ce qui se passait en elle; elle
+croyait sentir des mouvements de haine contre cette orpheline
+qu'elle devait, qu'elle voulait aimer et protéger.
+«Mon Dieu, mon Dieu! s'écriait-elle, vais-je devenir
+jalouse! Est-ce qu'il va falloir que je ressemble à ces
+femmes que la vieillesse rend cruelles, et qui se font une
+joie infâme de tourmenter leurs rivales? Est-ce une horrible
+conséquence de mes années que de haïr ce qui me
+porte ombrage? Haïr Sarah! la fille de mon frère! cette
+orpheline qui tout à l'heure pleurait dans mon sein!...
+Oh! cela est affreux, et je suis un monstre!</p>
+
+<p>«Mais non, ajoutait-elle, je ne suis pas ainsi; je ne
+peux pas haïr cette pauvre enfant; je ne peux pas lui
+faire un crime d'être belle! Je ne suis pas née méchante;
+je sens que ma conscience est toujours jeune, mon coeur
+toujours bon: je l'aimerai; je souffrirai quelquefois peut-être,
+mais je surmonterai cette folie....»</p>
+
+<p>Mais l'idée d'Olivier amoureux de Sarah revenait toujours
+l'épouvanter, et ses efforts pour affronter une pareille
+crainte étaient infructueux. Elle en était glacée,
+atterrée; et Sarah, en s'éveillant, trouvait souvent une
+expression si sombre et si sévère sur le visage de sa tante
+qu'elle n'osait la regarder, et feignait de se rendormir
+pour cacher le malaise qu'elle en éprouvait.</p>
+
+<p>Le voyage se passa ainsi, sans que lady Mowbray pût
+sortir de cette anxiété cruelle. Olivier ne lui avait jamais
+donné le moindre sujet d'inquiétude; il ne se plaisait
+nulle part loin d'elle, et elle savait bien qu'aucune femme
+n'avait jamais eu le pouvoir de le lui enlever; mais Sarah
+allait vivre près d'eux, entre eux deux, pour ainsi dire;
+il la verrait tous les jours; et, lors même qu'il ne lui
+parlerait jamais, il aurait toujours devant les yeux cette
+beauté angélique à côté de la beauté flétrie de lady Mowbray;
+lors même que cette intimité n'aurait aucune des
+conséquences que Metella craignait, il y en avait une
+affreuse, inévitable; ce serait la continuelle angoisse de
+cette âme jalouse, épiant les moindres chances de sa défaite,
+s'aigrissant dans sa souffrance, et devenant injuste
+et haïssable à force de soins pour se faire aimer! «Pourquoi
+m'exposerais-je gratuitement à ce tourment continuel?
+pensait Metella. J'étais si calme et si heureuse il y
+a huit jours! Je savais bien que mon bonheur ne pouvait
+pas être éternel; mais du moins il aurait pu durer quelque
+temps encore. Pourquoi faut-il que j'aille chercher
+une ennemie domestique, une pomme de discorde, et que
+je l'apporte précieusement au sein de ma joie et de mon
+repos, qu'elle va troubler et détruire peut-être à jamais?
+Je n'aurais qu'un mot à dire pour faire tourner bride aux
+postillons et pour reconduire cette petite fille à son couvent....
+Je retournerais plus tard à Paris pour la marier;
+Olivier ne la verrait jamais, et, si je dois perdre Olivier,
+du moins ce ne serait pas à cause d'elle!»</p>
+
+<p>Mais l'état de langueur de Sarah, l'espèce de consomption
+qui menaçait sa vie, imposait à lady Mowbray le
+devoir de la soigner et de la guérir. Son noble caractère
+prit le dessus, et elle arriva chez elle sans avoir adressé
+une seule parole dure ou désobligeante à la jeune Sarah.</p>
+
+<p>Olivier vint à leur rencontre sur un beau cheval anglais,
+qu'il fit caracoler autour de la voiture pendant deux
+lieues. En les abordant, il avait mis pied à terre, et il
+avait baisé la main de lady Mowbray en l'appelant,
+comme à l'ordinaire, sa chère maman. Lorsqu'il se fut
+éloigné de la portière, Sarah dit ingénument à lady Mowbray:
+«Ah! mon Dieu! chère tante, je ne savais pas que
+vous aviez un fils; on m'avait toujours dit que vous
+n'aviez pas d'enfants?</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon fils adoptif, Sarah, répondit lady Mowbray;
+regardez-le comme votre frère.»</p>
+
+<p>Sarah n'en demanda pas davantage, et ne s'étonna
+même pas; elle regarda de côté Olivier, lui trouva l'air
+noble et doux; mais, réservée comme une véritable Anglaise,
+elle ne le regarda plus, et, durant huit jours, ne
+lui parla plus que par monosyllabes et en rougissant.</p>
+
+<p>Ce que lady Mowbray voulait éviter par-dessus tout,
+c'était de laisser voir ses craintes à Olivier; elle en rougissait
+à ses propres yeux et ne concevait pas la jalousie
+qui se manifeste. Elle était Anglaise aussi, et fière au
+point de mourir de douleur plutôt que d'avouer une faiblesse.
+Elle affecta, au contraire, d'encourager l'amitié
+d'Olivier pour Sarah; mais Olivier s'en tint avec la jeune
+miss à une prévenance respectueuse, et la timide Sarah
+eût pu vivre dix ans près de lui sans faire un pas de plus.</p>
+
+<p>Lady Mowbray se rassura donc, et commença à goûter
+un bonheur plus parfait encore que celui dont elle avait
+joui jusqu'alors. La fidélité d'Olivier paraissait inébranlable;
+il semblait ne pas voir Sarah lorsqu'il était auprès
+de Metella, et s'il la rencontrait seule dans la maison, il
+l'évitait sans affectation.</p>
+
+<p>Une année s'écoula pendant laquelle Sarah, fortifiée
+par l'exercice et l'air des montagnes, devint tellement
+belle que les jeunes gens de Genève ne cessaient d'errer
+autour du parc de lady Mowbray pour tâcher d'apercevoir
+sa nièce.</p>
+
+<p>Un jour que lady Mowbray et sa nièce assistaient à
+une fête villageoise aux environs de la ville, un de ces
+jeunes gens s'approcha très-près de Sarah et la regarda
+presque insolemment. La jeune fille effrayée saisit vivement
+le bras d'Olivier et le pressa sans savoir ce qu'elle
+faisait. Olivier se retourna, et comprit en un instant le
+motif de sa frayeur. Il échangea d'abord des regards
+menaçants et bientôt des paroles sérieuses avec le jeune
+homme. Le lendemain, Olivier quitta le château de
+bonne heure et revint à l'heure du déjeuner; mais, malgré
+son air calme, lady Mowbray s'aperçut bientôt qu'il
+souffrait, et le força de s'expliquer. Il avoua qu'il venait
+de se battre avec l'homme qui avait regardé insolemment
+miss Mowbray, et qu'il l'avait grièvement
+blessé; mais il l'était lui-même, et Metella l'ayant forcé
+de retirer sa main, qu'il tenait dans sa redingote, vit
+qu'il l'était assez sérieusement. Elle s'occupait avec
+anxiété des soins qu'il fallait donner à cette blessure lorsqu'en
+se retournant vers Sarah, elle vit qu'elle s'était
+évanouie auprès de la fenêtre. Cette excessive sensibilité
+parut naturelle à Olivier, dans une personne d'une complexion
+aussi délicate; mais lady Mowbray y fit une
+attention plus marquée.</p>
+
+<p>Lorsque Metella eut secouru sa nièce, et qu'elle se
+trouva seule avec Olivier, elle lui demanda le motif et
+les détails de son affaire. Elle n'avait rien vu de ce qui
+s'était passé la veille; elle était dans ce moment à plusieurs
+pas en avant de sa nièce et d'Olivier, et donnait
+le bras à une autre personne. Olivier tâcha d'éluder ses
+questions; mais comme lady Mowbray le pressait de
+plus en plus, il raconta avec beaucoup de répugnance
+que miss Mowbray ayant été regardée insolemment par
+un jeune homme d'assez mauvais ton, il s'était placé
+entre elle et ce jeune homme; celui-ci avait affecté de se
+rapprocher encore pour le braver, et Olivier avait été
+forcé de le pousser rudement pour l'empêcher de froisser
+le bras de Sarah, qui se pressait tout effrayée contre son
+défenseur. Les deux adversaires s'étaient donc donné
+rendez-vous dans des termes que Sarah n'avait pas compris,
+et, au bout d'une heure, après que les dames étaient
+montées en voiture, Olivier avait été retrouver le
+jeune homme et lui demander compte de sa conduite.
+Celui-ci avait soutenu son arrogance; et, malgré les efforts
+des témoins de la scène pour l'engager à reconnaître
+son tort, il s'était obstiné à braver Olivier; il lui avait
+même fait entendre assez grossièrement qu'on le regardait
+comme l'amant de miss Sarah, en même temps que
+celui de sa tante, et que, quand on promenait en public
+le scandale de pareilles relations, on devait être prêt à en
+subir les conséquences.</p>
+
+<p>Olivier n'avait donc pas hésité à se constituer le défenseur
+de Sarah, et, tout en repoussant avec mépris ces
+imputations ignobles, il avait versé son sang pour elle.
+«Je suis prêt à recommencer demain s'il le faut, dit-il
+à lady Mowbray, que ces calomnies avaient jetée dans la
+consternation. Vous ne devez ni vous affliger ni vous
+effrayer; votre nièce est sous ma protection, et je me
+conduirai comme si j'étais son père. Quant à vous, votre
+nom suffira auprès des gens de bien pour garder le sien à
+l'abri de toute atteinte.»</p>
+
+<p>Lady Mowbray feignit de se calmer; mais elle ressentit
+une profonde douleur de l'affront fait à sa nièce. Ce fut
+dans ce moment qu'elle comprit toute l'affection que cette
+aimable enfant lui inspirait. Elle s'accusa de l'avoir
+amenée auprès d'elle pour la rendre victime de la méchanceté
+de ces provinciaux, et s'effraya de sa situation;
+car elle n'y voyait d'autre remède que d'éloigner Olivier
+de chez elle tant que Sarah y demeurerait.</p>
+
+<p>L'idée d'un sacrifice au-dessus de ses forces, mais
+qu'elle croyait devoir à la réputation de sa nièce, la tourmenta
+secrètement sans qu'elle pût se décider à prendre
+un parti.</p>
+
+<p>Elle remarqua quelques jours après que Sarah paraissait
+moins timide avec Olivier, et qu'Olivier, de son côté,
+lui montrait moins de froideur. Lady Mowbray en souffrit;
+mais elle pensa qu'elle devait encourager cette
+amitié au lieu de la contrarier, et elle la vit croître de
+jour en jour sans paraître s'en alarmer.</p>
+
+<p>Peu à peu Olivier et Sarah en vinrent à une sorte de
+familiarité. Sarah, il est vrai, rougissait toujours en lui
+parlant, mais elle osait lui parler, et Olivier était surpris
+de lui trouver autant d'esprit et de naturel. Il avait eu
+contre elle une sorte de prévention qui s'effaçait de plus
+en plus. Il aimait à l'entendre chanter; il la regardait
+souvent peindre des fleurs, et lui donnait des conseils. Il
+en vint même à lui montrer la botanique et à se promener
+avec elle dans le jardin. Un jour Sarah témoignait le regret
+de ne plus monter à cheval. Lady Mowbray, indisposée
+depuis quelque temps, ne pouvait plus supporter cette
+fatigue; ne voulant pas priver sa nièce d'un exercice salutaire,
+elle pria Olivier de monter à cheval avec elle dans
+l'intérieur du parc, qui était fort grand, et où miss Mowbray
+pût se livrer à l'innocent plaisir de galoper pendant
+une heure ou deux tous les jours.</p>
+
+<p>Ces heures étaient mortelles pour Metella. Après avoir
+embrassé sa nièce au front et lui avoir fait un signe
+d'amitié, en la voyant s'éloigner avec Olivier, elle restait
+sur le perron du château, pâle et consternée comme si
+elle les eût vus partir pour toujours; puis elle allait s'enfermer
+dans sa chambre et fondait en larmes. Elle s'enfonçait
+quelquefois furtivement dans les endroits les plus
+sombres du parc, et les apercevait au loin, lorsqu'ils franchissaient
+rapidement tous les deux les arcades de lumière
+qui terminaient le berceau des allées. Mais elle se
+cachait aussitôt dans la profondeur du taillis, car elle
+craignait d'avoir l'air de les observer, et rien au monde
+ne l'effrayait tant que de paraître ridicule et jalouse.</p>
+
+<p>Un jour qu'elle était dans sa chambre et qu'elle pleurait,
+le front appuyé sur le balcon de sa fenêtre, Sarah et
+Olivier passèrent au galop; ils rentraient de leur promenade;
+les pieds de leurs chevaux soulevaient des tourbillons
+de sable; Sarah était rouge, animée, aussi souple,
+aussi légère que son cheval, avec lequel elle ne semblait
+faire qu'un; Olivier galopait à son côté; ils riaient tous
+les deux de ce bon rire franc et heureux de la jeunesse
+qui n'a pas d'autre motif qu'un besoin d'expansion, de
+bruit et de mouvement. Ils étaient comme deux enfants
+contents de crier et de se voir courir. Metella tressaillit
+et se cacha derrière son rideau pour les regarder. Tant
+de beauté, d'innocence et de douceur brillait sur leurs
+fronts, qu'elle en fut attendrie. «Ils sont faits l'un pour
+l'autre; la vie s'ouvre devant eux, pensa-t-elle, l'avenir
+leur sourit, et moi je ne suis plus qu'une ombre que le
+tombeau semble réclamer....» Elle entendit bientôt les
+pas d'Olivier qui approchait de sa chambre; s'asseyant
+précipitamment devant sa toilette, elle feignit de se coiffer
+pour le dîner.</p>
+
+<p>Olivier avait l'air content et ouvert; il lui baisa tendrement
+les mains, et lui remit de la part de Sarah, qui
+était allée se débarrasser de son amazone, un gros bouquet
+d'hépatiques qu'elle avait cueillies dans le parc.
+«Vous êtes donc descendus de cheval? dit lady Mowbray.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit-il; Sarah, en apercevant toutes ces
+fleurs dans la clairière, a voulu absolument vous en apporter,
+et, avant que j'eusse pris la bride de son cheval,
+elle avait sauté sur le gazon. Je lui ai servi de page, et
+j'ai tenu sa monture pendant qu'elle courait comme un
+petit chevreau après les fleurs et les papillons. Ma bonne
+Metella, votre nièce n'est pas ce que vous croyez. Ce n'est
+pas une petite fille, c'est une espèce d'oiseau déguisé. Je
+le lui ai dit, et je crois qu'elle rit encore.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois avec plaisir, dit lady Mowbray avec un
+sourire mélancolique, que ma Sarah est devenue gaie.
+Chère enfant! elle est si aimable et si belle!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elle est jolie, dit Olivier, elle a une physionomie
+que j'aime beaucoup. Elle a l'air intelligent et bon;
+elle vous ressemble, Metella; je ne l'ai jamais tant trouvé
+qu'aujourd'hui. Elle a votre son de voix par instants.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureuse de voir que vous l'aimez enfin,
+cette pauvre petite! dit lady Mowbray. Dans les commencements,
+elle vous déplaisait, convenez-en?</p>
+
+<p>&mdash;Non, elle me gênait, et voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Et à présent, dit Metella en faisant un violent effort
+sur elle-même pour conserver un air calme et doux, vous
+voyez bien qu'elle ne vous gêne plus.</p>
+
+<p>&mdash;Je craignais, dit Olivier, qu'elle ne fût pas avec
+vous ce qu'elle devait être; à présent, je vois qu'elle vous
+comprend, qu'elle vous apprécie, et cela me fait plaisir.
+Je ne suis pas seul à vous aimer ici. Je puis parler de
+vous à quelqu'un qui m'entend, et qui vous aime autant
+qu'un autre que moi peut vous aimer.»</p>
+
+<p>Sarah entra en cet instant en s'écriant: «Eh bien!
+chère tante, vous a-t-il remis le bouquet de ma part?
+C'est un méchant homme que M. votre fils. Il me l'a presque
+ôté de force pour vous l'apporter lui-même. Il est
+aussi jaloux que votre petit chien, qui pleure quand vous
+caressez ma chevrette.»</p>
+
+<p>Lady Mowbray embrassa la jeune fille, et se dit qu'elle
+devait se trouver heureuse d'être aimée comme une
+mère.</p>
+
+<p>Quelques jours après, tandis que les deux enfants de
+lady Mowbray (c'est ainsi qu'elle les appelait) faisaient
+leur promenade accoutumée, elle entra dans la chambre
+de Sarah pour prendre un livre et ramassa un petit coin
+de papier déchiré qui était sur le bord d'une tablette. Au
+milieu de mots interrompus qui ne pouvaient offrir aucun
+sens, elle lut distinctement le nom d'Olivier, suivi
+d'un grand point d'exclamation. C'était l'écriture de
+Sarah. Lady Mowbray jeta un regard sur les meubles.
+Le secrétaire et les tiroirs étaient fermés avec soin; toutes
+les clefs en étaient retirées. Il ne convenait pas au caractère
+de lady Mowbray de faire d'autre enquête. Elle sortit
+cependant pour résister aux suggestions d'une curiosité
+inquiète.</p>
+
+<p>Lorsque Sarah rentra de la promenade, lady Mowbray
+remarqua qu'elle était fort pâle et que sa voix tremblait.
+Un sentiment d'effroi mortel passa dans l'âme de Metella.
+Elle remarqua pendant le dîner que Sarah avait
+pleuré, et le soir elle était si abattue et si triste qu'elle
+ne put s'empêcher de la questionner. Sarah répondit
+qu'elle était souffrante, et demanda à se retirer.</p>
+
+<p>Lady Mowbray interrogea Olivier sur sa promenade.
+Il lui répondit, avec le calme d'une parfaite innocence,
+que Sarah avait été fort gaie toute la première heure,
+qu'ensuite ils avaient été au pas et en causant; qu'elle
+ne se plaignait d'aucune douleur, et que c'était lady
+Mowbray qui, en rentrant, l'avait fait apercevoir de sa
+pâleur.</p>
+
+<p>En quittant Olivier, lady Mowbray, inquiète de sa
+nièce, se rendit à sa chambre, et, avant d'entrer, elle y
+jeta un coup d'oeil par la porte entr'ouverte. Sarah écrivait.
+Au léger bruit que fit Metella, elle tressaillit et cacha
+précipitamment son papier, jeta sa plume et saisit
+un livre; mais elle n'avait pas eu le temps de l'ouvrir
+que lady Mowbray était auprès d'elle. «Vous écriviez,
+Sarah? lui dit-elle d'un ton grave et doux cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma tante, répondit Sarah dans un trouble
+inexprimable.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère fille, est-il possible que vous me fassiez
+un mensonge!»</p>
+
+<p>Sarah baissa la tête et resta toute tremblante.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce que vous écriviez, Sarah? continua lady
+Mowbray avec un calme désespérant.</p>
+
+<p>&mdash;J'écrivais ... une lettre, répondit Sarah au comble
+de l'angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;A qui, ma chère? continua Metella.</p>
+
+<p>&mdash;A Fanny Hurst, mon amie de couvent.</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'a rien de répréhensible, ma chère; pourquoi
+donc vous cachez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me cachais pas, ma tante, répondit Sarah en
+essayant de reprendre courage. Mais sa confusion n'échappa
+point au regard sévère de lady Mowbray.</p>
+
+<p>&mdash;Sarah, lui dit-elle, je n'ai jamais surveillé votre correspondance.
+J'avais une telle confiance en vous que j'aurais
+cru vous outrager en vous demandant à voir vos
+lettres. Mais si j'avais pensé qu'il pût exister un secret
+entre vous et moi, j'aurais regardé comme un devoir de
+vous en demander l'aveu. Aujourd'hui, je vois que vous
+en avez un, et je vous le demande.</p>
+
+<p>&mdash;O ma tante! s'écria Sarah éperdue.</p>
+
+<p>&mdash;Sarah, si vous me refusiez, dit Metella avec beaucoup
+de douceur et en même temps de fermeté, je croirais
+que vous avez dans le coeur quelque sentiment coupable,
+et je n'insisterais pas, car rien n'est plus opposé à mon
+caractère que la violence. Mais je sortirais de votre chambre
+le coeur navré, car je me dirais que vous ne méritez
+plus mon estime et mon affection.</p>
+
+<p>&mdash;O ma chère tante, ma mère! ne dites pas cela!» s'écria
+miss Mowbray en se jetant tout en larmes aux pieds
+de Metella.</p>
+
+<p>Metella craignit de se laisser attendrir; et, lui retirant
+sa main, elle rassembla toutes ses forces pour lui dire
+froidement: «Eh bien! miss Mowbray, refusez-vous de
+me remettre le papier que vous écriviez?»</p>
+
+<p>Sarah obéit, voulut parler, et tomba demi-évanouie sur
+son fauteuil. Lady Mowbray résista au sentiment d'intérêt
+qui luttait chez elle contre un sentiment tout contraire.
+Elle appela la femme de chambre de Sarah, lui
+ordonna de la soigner, et courut s'enfermer chez elle pour
+lire la lettre. Elle était ainsi conçue:</p>
+
+<p>«Je vous ai promis depuis longtemps, <i>dearest</i> Fanny,
+l'aveu de mon secret. Il est temps enfin que je tienne ma
+promesse. Je ne pouvais pas confier au papier une chose si
+importante sans trouver un moyen de vous faire parvenir
+directement ma lettre. Maintenant je saisis l'occasion
+d'une personne que nous voyons souvent ici, et qui part
+pour Paris. Elle veut bien se charger de vous porter de
+ma part des minéraux et un petit herbier. Elle vous demandera
+au parloir et vous remettra le paquet et la lettre,
+qui de cette manière ne passera pas par les mains de
+madame la supérieure. Ne me grondez donc pas, ma
+chère amie, et ne dites pas que je manque de confiance
+en vous. Vous verrez, en lisant ma lettre, qu'il ne s'agit
+plus de bagatelles comme celles qui nous occupaient au
+couvent. Ceci est une affaire sérieuse, et que je ne vous
+confie pas sans un grand trouble d'esprit. Je crois que
+mon coeur n'est pas coupable, et cependant je rougis
+comme si j'allais paraître devant un confesseur. Il y a
+plusieurs jours que je veux vous écrire. J'ai fait plus de
+dix lettres que j'ai toutes déchirées; enfin je me décide;
+soyez indulgente pour moi, et si vous me trouvez imprudente
+et blâmable, reprenez-moi doucement.</p>
+
+<p>«Je vous ai parlai d'un jeune homme qui demeure ici
+avec nous, et qui est le fils adoptif de ma tante. La première
+fois que je le vis, c'était le jour de notre arrivée, je
+fus tellement troublée que je n'osai pas le regarder. Je
+ne sais pas ce qui se passa en moi lorsqu'il entra à demi
+dans la calèche pour baiser les mains de ma tante; il le
+fit avec tant de tendresse que je me sentis tout émue, et
+que je compris tout de suite la bonté de son coeur; mais
+il se passa plus de six mois avant que je connusse sa figure,
+car je n'osai jamais le regarder autrement que de
+profil. Ma tante m'avait dit: «Sarah, regardez Olivier
+comme votre frère!» Je me livrai donc d'abord à une joie
+intérieure que je croyais très-légitime. Il me semblait
+doux d'avoir un frère; et s'il m'eût traitée tout de suite
+comme sa soeur, peut-être n'aurais-je jamais songé à l'aimer
+autrement!... Hélas! vous voyez quel est mon malheur,
+Fanny; j'aime, et je crois que je ne serai jamais
+unie à celui que j'aime. Pour vous dire comment j'ai eu
+l'imprudence d'aimer ce jeune homme, je ne le puis pas;
+en vérité, je n'en sais rien moi-même, et c'est une bien
+affreuse fatalité. Imaginez-vous qu'au lieu de me parler
+avec la confiance et l'abandon d'un frère, il a passé plus
+d'un an sans m'adresser plus de trois paroles par jour;
+si bien que je crois que tous nos entretiens durant tout
+ce temps-là tiendraient à l'aise dans une page d'écriture.
+J'attribuais cette froideur à sa timidité; mais, le croiriez-vous?
+il m'a avoué depuis qu'il avait pour moi une
+espèce d'antipathie avant de me connaître. Comment
+peut-on haïr une personne qu'on n'a jamais vue et qui
+ne vous a fait aucun mal? Cette injustice aurait dû m'empêcher
+de prendre de l'attachement pour lui. Eh bien!
+c'est tout le contraire, et je commence à croire que l'amour
+est une chose tout à fait involontaire, une maladie
+de l'âme à laquelle tous nos raisonnements ne peuvent rien.</p>
+
+<p>«J'ai été bien longtemps sans comprendre ce qui se
+passait en moi. J'avais tellement peur de M. Olivier que
+je croyais parfois avoir aussi de l'éloignement pour lui.
+Je le trouvais froid et orgueilleux; et cependant, lorsqu'il
+parlait à ma tante il changeait tellement d'air et de langage,
+il lui rendait des soins si délicats, que je ne pouvais
+pas m'empêcher de le croire sensible et généreux.</p>
+
+<p>«Une fois je passais au bout de la galerie, je le vis à genoux
+auprès de ma tante; elle l'embrassait, et tous deux
+semblaient pleurer. Je passai bien vite et sans qu'on
+m'aperçût; mais je ne saurais vous rendre l'émotion que
+cette scène touchante me causa. J'en fus agitée toute la
+nuit, et je me surpris plusieurs fois à désirer d'avoir l'âge
+de ma tante, afin d'être aimée comme une mère par celui
+qui ne voulait pas m'aimer comme une soeur.</p>
+
+<p>«Je compris mes véritables sentiments à l'occasion du
+duel dont je vous ai parlé. Je ne vous ai pas nommé la
+personne qui me donnait le bras et qui se battit pour
+moi; je vous ai dit que c'était un ami de la maison: c'était
+M. Olivier. Lorsqu'il revint, il était fort pâle, et tenait
+sa main dans sa redingote; ma tante se douta de
+la vérité et le força de nous la montrer. Je ne sais si cette
+main était ensanglantée. Il me sembla voir du sang sur
+le linge qui l'enveloppait, et je sentis tout le mien se
+retirer vers mon coeur. Je m'évanouis, ce qui fut bien
+imprudent et bien malheureux; mais je crois qu'on ne
+se douta de rien. Quand je revis M. Olivier, je ne pus
+m'empêcher de le remercier de ce qu'il avait fait pour
+moi; et, tout en voulant parler, je me mis à pleurer
+comme une sotte. Je ne sais pourquoi je n'avais jamais
+pu me décider à le remercier devant ma tante. Peut-être
+que ce fut un mauvais sentiment qui me fit attendre un
+moment où j'étais seule avec lui. Je ne sais pas ce qu'il
+y avait de coupable à le faire, et cependant je me le suis
+toujours reproché comme une dissimulation envers lady
+Mowbray. J'avais espéré, je crois, être moins timide
+devant une seule personne que devant deux. Mais ce fut
+encore pis; je sentis que j'étouffais, et j'eus comme un
+vertige, car je ne m'aperçus pas que M. Olivier me
+pressait les mains. Quand je revins à moi, mes mains
+étaient dans les siennes, et il me dit plusieurs choses que
+je n'entendis pas. Je sais seulement qu'il me dit en s'en
+allant: «Ma chère miss Mowbray, je suis touché de votre
+amitié; mais, en vérité, il ne faut pas que vous pleuriez
+pour cette égratignure.» Depuis ce temps, sa conduite
+envers moi a été toute différente, et il a été d'une bonté
+et d'une obligeance qui ont achevé de me gagner le coeur.
+Il me donne des leçons, il corrige mes dessins, il fait de
+la musique avec moi; ma tante semble prendre un grand
+plaisir à nous voir si unis. Elle nous fait monter à cheval
+ensemble, elle nous force à nous donner la main pour nous
+raccommoder; car il arrive souvent que, tout en riant,
+nous finissons par disputer et nous bouder un peu. Moi,
+j'étais tout à fait à l'aise avec lui, j'étais heureuse,
+et j'avais la vanité de croire qu'il m'aimait. Il me le disait
+du moins, et je m'imaginais que, quand on s'aime
+seulement d'amitié, et qu'on se souvient sous les rapports
+de la fortune et de l'éducation, il est tout simple
+qu'on se marie ensemble. La conduite de ma tante semblait
+autoriser en moi cette espérance, et je pensais qu'on
+me trouvait encore trop jeune pour m'en parler. Dans
+ces idées, j'étais aussi heureuse qu'il est permis de l'être;
+je ne désirais rien sur la terre que la continuation d'une
+semblable existence. Mais, hélas! ce rêve s'est effacé, et
+le désespoir depuis ce matin....»</p>
+
+<p>Ici la lettre avait été interrompue par l'arrivée de lady
+Mowbray.</p>
+
+<p>Metella laissa tomber la lettre, et cachant son visage
+dans ses mains, elle resta plongée dans une morne consternation.
+Elle demeura ainsi jusqu'à une heure du matin,
+s'accusant de tout le mal et cherchant en vain comment
+elle pourrait le réparer. Enfin, elle céda à un besoin
+instinctif et se rendit à la chambre de sa nièce. Tout le
+monde dormait dans la maison; le temps était superbe,
+la lune éclairait en plein la façade du château, et répandait
+de vives clartés dans les galeries, dont toutes les
+fenêtres étaient ouvertes. Metella les traversa lentement
+et sans bruit, comme une ombre qui glisse le long des
+murs. Tout à coup elle se trouva face à face avec Sarah,
+qui, les pieds nus et vêtue d'un peignoir de mousseline
+blanche, allait à sa rencontre; elles ne se virent que
+quand elles traversèrent l'une et l'autre un angle lumineux
+des murs. Lady Mowbray surprise continua de s'avancer
+pour s'assurer que c'était Sarah; mais la jeune
+fille, voyant venir à elle cette grande femme pâle, traînant
+sur le pavé de la galerie sa longue robe de chambre
+en velours noir, fut saisie d'effroi. Cette figure morne et
+sombre ressemblait si peu à celle qu'elle avait habitude
+de voir à sa tante, qu'elle crut rencontrer un spectre et
+faillit tomber évanouie; mais elle fut aussitôt rassurée
+par la voix de lady Mowbray, qui était pourtant froide et
+sévère.</p>
+
+<p>«Que faites-vous ici à cette heure, Sarah, et où allez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Chez vous, ma tante, répondit Sarah sans hésiter.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, mon enfant,» lui dit lady Mowbray en prenant
+son bras sous le sien.</p>
+
+<p>Elles regagnèrent en silence l'appartement de Metella.
+Le calme, la nuit et le chant joyeux des rossignols contrastaient
+avec la tristesse profonde dont ces deux femmes
+étaient accablées.</p>
+
+<p>Lady Mowbray ferma les portes et attira sa nièce sur
+le balcon de sa chambre. Là elle s'assit sur une chaise et
+la fit asseoir à ses pieds sur un tabouret; elle attira sa
+tête sur ses genoux et prit ses mains dans les siennes,
+que Sarah couvrit de larmes et de baisers.</p>
+
+<p>«Oh! ma tante, ma chère tante, pardonnez-moi, je
+suis coupable....</p>
+
+<p>&mdash;Non, Sarah, vous n'êtes pas coupable; je n'ai
+qu'un reproche à vous faire, c'est d'avoir manqué de
+confiance en moi. Votre réserve a fait tout le mal, mon
+enfant; maintenant il faut être franche, il faut tout me
+dire ... tout ce que vous savez....»</p>
+
+<p>Lady Mowbray prononça ces paroles dans une angoisse
+mortelle; et en attendant la réponse de sa nièce,
+elle sentit son front se couvrir de sueur. Sarah avait-elle
+découvert à quel titre Olivier vivait, ou du moins avait
+vécu auprès d'elle durant plusieurs années? Lady
+Mowbray ne savait pas quelle raison Sarah pouvait avoir
+pour renoncer tout à coup à une espérance si longtemps
+nourrie en secret, et frémissait d'entendre sortir de sa
+bouche des reproches qu'elle croyait mériter. Un poids
+énorme fut ôté de son coeur lorsque Sarah lui répondit
+avec assurance: «Oui, ma tante, je vous dirai tout; que
+ne vous ai-je dit plus tôt mes folles pensées! Vous m'auriez
+empêchée de m'y livrer; car vous saviez bien que
+votre fils ne pouvait pas m'épouser....</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Sarah, quelles sont vos raisons pour le
+croire?.... qui vous l'a donc dit?</p>
+
+<p>&mdash;Olivier, répondit Sarah. Ce matin, nous causions
+de choses indifférentes dans le parc; nous étions près de
+la grille qui donne sur la route. Une noce vint à passer,
+nous nous arrêtâmes pour voir la figure des mariés; je
+remarquai qu'ils avaient l'air timide. «Ils ont l'air
+triste, répondit Olivier. Comment ne l'auraient-ils pas?
+Quelle chose stupide et misérable qu'un jour de
+noce!&mdash;Eh quoi! lui dis-je, vous voudriez qu'on se mariât en
+secret? Ce serait encore bien plus triste.&mdash;Je voudrais
+qu'on ne se mariât pas du tout, répondit-il; pour moi,
+j'ai le mariage en horreur et je ne me marierai jamais.»
+Oh! ma chère tante, cette parole m'enfonça un poignard
+dans le coeur; en même temps elle me sembla si extraordinaire,
+que j'eus la hardiesse d'insister et de lui dire, en
+affectant de le plaisanter: «Vous ne savez guère ce
+que vous ferez à cet égard-là.» Il me répondit avec beaucoup
+d'empressement, et comme s'il eût eu l'intention
+de m'ôter toute présomption: «Soyez sûre de ce que
+je vous dis, miss; j'ai fait un serment devant Dieu, et
+je le tiendrai.» La honte et la douleur me rendirent silencieuse,
+et j'ai fait de vains efforts toute la journée pour
+cacher mon désespoir....</p>
+
+<p>Sarah fondit en larmes. Metella, soulagée d'une affreuse
+inquiétude, fut pendant quelque instants insensible
+à la douleur de sa nièce. Olivier n'aimait pas Sarah!
+En vain elle l'aimait, en vain elle était jeune, riche
+et belle; il ne voulait pas d'autre affection intime, pas
+d'autre bonheur domestique que celui qu'il avait goûté
+auprès de lady Mowbray. Un instant livrée à une reconnaissance
+égoïste, à une secrète gloire de son coeur enivré,
+elle laissa pleurer la pauvre Sarah, et oublia que son
+triomphe avait fait une victime. Mais sa cruauté ne fut
+pas de longue durée; la passion de lady Mowbray pour
+Olivier prenait sa source dans une âme chaleureuse ouverte
+à toutes les tendresses qui embellissent les femmes.
+Elle aimait Sarah presque autant qu'Olivier, car elle l'aimait
+comme une mère aime sa fille. La vue de sa douleur
+brisa le coeur de Metella; elle avait bien des torts à se
+reprocher! Elle aurait dû prévoir les conséquences d'un
+rapprochement continuel entre ces deux jeune gens. Déjà
+la malignité des voisins lui avait signalé un grave inconvénient
+de cette situation. Elle avait résisté à cet
+avertissement, et maintenant le bonheur de Sarah était
+compromis plus encore que sa réputation.</p>
+
+<p>Elle la pressa dans ses bras en pleurant, et dans le premier
+instant de sa compassion et de sa tendresse elle
+pensa à lui sacrifier son amour.</p>
+
+<p>«Non, lui dit-elle, égarée par un sentiment de générosité
+exaltée, Olivier n'a pas fait de serment; il est libre,
+il peut vous épouser; qu'il vous aime, qu'il vous rende
+heureuse, et je vous bénirai tous deux. Ce ne sera pas
+moi qui m'opposerai à l'union de deux êtres qui sont ce
+que j'ai de plus cher au monde....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je le crois bien, ma bonne tante! s'écria Sarah
+en se jetant de nouveau à son cou; mais c'est lui qui ne
+m'aime pas! Que faire à cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne vous a pas dit qu'il ne vous aimait pas? Est-ce
+qu'il vous l'a dit, Sarah?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais pourquoi se dit-il engagé? Oh! peut-être
+qu'il l'est en effet. Il a quelque raison que vous ne connaissez
+pas! Il aime une femme, il est marié en secret peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'interrogerai, je saurai ce qu'il pense, répondit
+Metella; je ferai pour vous, ma fille, tout ce qui dépendra
+de moi. Si je ne puis rien, ma tendresse vous restera.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, ma mère! toujours, toujours!» s'écria Sarah
+en se jetant à ses pieds.</p>
+
+<p>Apaisée par les promesses hasardées de sa tante, Sarah
+se retira plus tranquille. Metella la mit au lit elle-même,
+lui fit prendre une potion calmante, et ne la quitta que
+quand elle eut cessé de soupirer dans son sommeil,
+comme font les enfants qui s'endorment en pleurant et
+qui sanglotent encore à demi en rêvant.</p>
+
+<p>Lady Mowbray ne dormit pas; elle était rassurée sur
+certains points, mais à l'égard des autres elle était en
+proie à mille agitations, et ne voyait pas d'issue à la position
+délicate où elle avait placé la pauvre Sarah. La
+pensée d'engager Olivier à l'épouser n'avait pu prendre
+de consistance dans son esprit; vainement eût-elle sacrifié
+cette jalousie de femme qu'elle combattait si généreusement
+depuis plus d'une année. Il y a dans la vie des
+rapports qui deviennent aussi sacrés que si les lois les
+eussent sanctionnés, et Olivier lui-même n'eût pas pu
+oublier qu'il avait regardé Sarah comme sa fille.</p>
+
+<p>Incapable de se retirer elle-même de cette perplexité,
+lady Mowbray résolut d'attendre quelques jours pour
+prendre un parti; elle chercha à se persuader que la passion
+de Sarah n'était peut-être pas aussi sérieuse que
+dans ses romanesques confidences la jeune fille se l'imaginait;
+ensuite, Olivier pouvait, par sa froideur, l'en
+guérir mieux que tous les raisonnements. Elle alla retrouver
+Sarah le lendemain, lui dit qu'elle avait réfléchi,
+et que le résultat de ses réflexions était celui-ci: il était
+impossible d'interroger Olivier sur ses intentions, et de
+lui demander l'explication de ses paroles de la veille sans
+lui laisser deviner l'impression qu'elles avaient produite
+sur miss Mowbray, et sans lui faire soupçonner l'importance
+qu'elle y attachait. «Dans la situation où vous
+êtes vis-à-vis de lui, dit-elle, le premier point, le plus important
+de tous, c'est de ne pas avouer que vous aimez
+sans savoir si l'on vous aime.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! certainement, ma tante, dit Sarah en rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas besoin sans doute, mon enfant, que je
+fasse appel à vôtre pudeur et à votre fierté; l'une et l'autre
+doivent vous suggérer une grande prudence et beaucoup
+d'empire sur vous-même....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! certes, ma tante, reprit la jeune Anglaise avec
+un mélange d'orgueil et de douleur qui lui donna l'expression
+d'une vierge martyre de Titien.</p>
+
+<p>&mdash;Si mon fils, poursuivit Metella, est réellement lié
+au célibat par quelque engagement qu'il ne puisse pas
+confier, même à moi, il faudra bien, Sarah, que vous
+vous sépariez l'un de l'autre....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'écria Sarah effrayée, est-ce que vous me
+chasseriez de chez vous? est-ce qu'il faudrait retourner au
+couvent ou en Angleterre? Loin de lui, loin de vous, toute
+seule!... Oh! j'en mourrais! Après avoir été tant aimée!</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Metella d'une voix grave, je ne t'abandonnerai
+jamais; je te suis nécessaire: nous sommes liées
+l'une à l'autre pour la vie.»</p>
+
+<p>En parlant ainsi elle posa ses deux mains sur la tête
+blonde de Sarah, et leva les yeux au ciel d'un air solennel
+et sombre. En se consacrant à cette enfant de son
+adoption, elle sentait combien étaient terribles les devoirs
+qu'elle s'était imposés envers elle, puisqu'il faudrait
+peut-être lui sacrifier le bonheur de toute sa vie, la
+société d'Olivier.</p>
+
+<p>«Me promettez-vous du moins, continua-t-elle, que
+si, après avoir fait tout ce qui dépendra de moi pour
+votre bonheur, je ne réussis pas à fermer cette plaie de
+votre âme, vous ferez tous vos efforts pour vous guérir?
+Ai-je affaire à une enfant romanesque et entêtée, ou bien
+à une jeune fille forte et courageuse?</p>
+
+<p>&mdash;Doutez-vous de moi? dit Sarah.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne doute pas de toi; tu es une Mowbray,
+tu dois savoir souffrir en silence.... Allez vous coiffer,
+Sarah, et tâchez d'être aussi soignée dans votre toilette,
+aussi calme dans votre maintien que de coutume. Nous
+allons attendre quelques jours encore avant de décider
+de notre avenir. Jurez-moi que vous n'écrirez à aucune
+de vos amies, que je serai votre seule confidente, votre
+seul conseil, et que vous travaillerez à être digne de ma
+tendresse.»</p>
+
+<p>Sarah jura, en pleurant, de faire tout ce que désirait sa
+tante: mais, malgré tous ses efforts, son chagrin fut si
+visible qu'Olivier s'en aperçut dès le premier instant. Il
+regarda lady Mowbray et trouva la même altération sur
+ses traits. Les vérités qu'il avait confusément entrevues
+brillèrent à son esprit; les pensées qui, par bouffées brûlantes,
+avaient traversé son cerveau à de rares intervalles,
+revinrent l'embraser. Il fut effrayé de ce qui se
+passait en lui et autour de lui; il prit son fusil et sortit.
+Après avoir tué quelques innocentes volatiles, il rentra
+plus fort, trouva les deux femmes plus calmes, et la soirée
+s'écoula assez doucement. Quand on a l'habitude de
+vivre ensemble, quand on s'est compris si bien que durant
+longtemps toutes les idées, tous les intérêts de la vie
+privée ont été en commun, il est presque impossible que
+le charme dès relations se rompe tout à coup sur une première
+atteinte. Les jours suivants virent donc se prolonger
+cette intimité, dont aucun des trois n'avait altéré
+la douceur par sa faute. Néanmoins la plaie allait s'élargissant
+dans le coeur de ces trois personnes. Olivier ne
+pouvait plus douter de l'amour de Sarah pour lui; il en
+avait toujours repoussé l'idée, mais maintenant tout le
+lui disait, et chaque regard de Metella, quelle qu'en fût
+l'expression, lui en donnait une confirmation irrécusable.
+Olivier chérissait si réellement, si tendrement sa mère
+adoptive, il avait connu auprès d'elle une manière d'aimer
+si paisible et si bienfaisante, qu'il s'était cru incapable
+d'une passion plus vive; il s'était donc livré en
+toute sécurité au danger d'avoir pour soeur une créature
+vraiment angélique. A mesure que ses sentiments pour
+Sarah devenaient plus vifs, il réussissait à se tranquilliser
+en se disant que Metella lui était toujours aussi
+chère; et en cela il ne se trompait pas; seulement pour
+l'une l'amour prenait la place de l'amitié, et pour l'autre
+l'amitié avait remplacé l'amour. L'âme de ce jeune
+homme était si bonne et si ardente qu'il ne savait pas se
+rendre compte de ce qu'il éprouvait.</p>
+
+<p>Mais quand il crut s'en être assuré, il ne transigea
+point avec sa conscience: il résolut de partir. La tristesse
+de Sarah, sa douceur modeste, sa tendresse réservée
+et pleine d'une noble fierté, achevèrent de l'enthousiasmer;
+expansif et impressionnable comme il l'était, il
+sentit qu'il ne serait pas longtemps maître de son secret,
+et ce qui acheva de le déterminer, ce fut de voir que
+Metella l'avait deviné.</p>
+
+<p>En effet, lady Mowbray connaissait trop bien toutes
+les nuances de son caractère, tous les plis de son visage,
+pour n'avoir pas pénétré, avant lui-même peut-être, ce
+qu'il éprouvait auprès de Sarah. Ce fut pour elle le dernier
+coup; car, en dépit de sa bonté, de son dévouement
+et de sa raison, elle aimait toujours Olivier comme aux
+premiers jours. Ses manières avec lui avaient pris cette
+dignité que le temps, qui sanctifie les affections, devait
+nécessairement apporter; mais le coeur de cette femme
+infortunée était aussi jeune que celui de Sarah. Elle devint
+presque folle de douleur et d'incertitude: devait-elle
+laisser sa nièce courir les dangers d'une passion partagée?
+devait-elle favoriser un mariage qui lui semblait contraire
+à toute délicatesse d'esprit et de moeurs? Mais pouvait-elle
+s'y opposer, si Olivier et Sarah le désiraient
+tous deux? Cependant il fallait s'expliquer, sortir de ces
+perplexités, interroger Olivier sur ses intentions; mais à
+quel titre? Était-ce l'amante désespérée d'Olivier, ou la
+mère prudente de Sarah qui devait provoquer un aveu
+aussi difficile à faire pour lui?</p>
+
+<p>Un soir, Olivier parla d'un voyage de quelques jours
+qu'il allait faire à Lyon; lady Mowbray, dans la position
+désespérée où elle était réduite, accepta cette nouvelle
+avec joie, comme un répit accordé à ses souffrances. Le
+lendemain, Olivier fit seller son cheval pour aller à Genève,
+où il devait prendre la poste. Il vint à l'entrée du
+salon prendre congé des dames; Sarah, dont il baisa la
+main pour la première fois de sa vie, fut si troublée qu'elle
+n'osa pas lever les yeux sur lui; Metella, au contraire, l'observait
+attentivement; il était fort pâle et calme, comme
+un homme qui accomplit courageusement un devoir rigoureux.
+Il embrassa lady Mowbray, et alors sa force parut
+l'abandonner; des larmes roulèrent dans ses yeux, sa main
+trembla convulsivement en lui glissant un lettre humide....</p>
+
+<p>Il se précipita dehors, monta à cheval et partit au galop.
+Metella resta sur le perron jusqu'à ce qu'elle n'entendît
+plus les pas de son cheval. Alors elle mit une main
+sur son coeur, pressa le billet de l'autre, et comprit que
+tout était fini pour elle.</p>
+
+<p>Elle rentra dans le salon. Sarah, penchée sur sa broderie,
+feignait de travailler pour prouver à sa tante qu'elle
+avait du courage et savait tenir sa promesse; mais elle
+était aussi pâle que Metella, et, comme elle, elle ne sentait
+plus battre son coeur.</p>
+
+<p>Lady Mowbray traversa le salon sans lui adresser une
+parole; elle monta dans sa chambre et lut le billet d'Olivier.</p>
+
+<p>«Je pars, vous ne me reverrez plus, à moins que dans
+plusieurs années ... et lorsque miss Mowbray sera mariée!...
+Ne me demandez pas pourquoi il faut que je vous
+quitte; si vous le savez, ne m'en parlez jamais!»</p>
+
+<p>Metella crut qu'elle allait mourir, mais elle éprouva ce
+que la nature a de force contre le chagrin. Elle ne put
+pleurer, elle étouffait; elle eut envie de se briser la tête
+contre les murs de sa chambre; et puis elle pensa à Sarah,
+et elle eut un instant de haine et de fureur.</p>
+
+<p>«Maudit soit le jour où tu es entrée ici! s'écria-t-elle.
+La protection que je t'ai accordée me coûte cher, et mon
+frère m'a légué la robe de Déjanire!»</p>
+
+<p>Elle entendit Sarah qui approchait; et se calma aussitôt;
+la vue de cette aimable créature réveilla sa tendresse, elle
+lui tendit ses bras.</p>
+
+<p>«O mon Dieu! qu'est-ce qui nous arrive? s'écria Sarah
+épouvantée. Ma tante, où est allé Olivier?</p>
+
+<p>&mdash;Il va voyager pour sa santé, répondit lady Metella
+avec un sourire mélancolique; mais il reviendra; ayons
+courage, restons ensemble, aimons-nous bien.»</p>
+
+<p>Sarah sut renfermer ses larmes; Metella reporta sur
+elle toute son affection. Olivier ne revint pas: Sarah ne
+sut jamais pourquoi.</p>
+
+<br><br>
+
+FIN DE METELLA.
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Metella, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK METELLA ***
+
+***** This file should be named 12869-h.htm or 12869-h.zip *****
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+
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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index 0000000..5b5bf1d
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@@ -0,0 +1,2435 @@
+The Project Gutenberg EBook of Metella, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Metella
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: July 9, 2004 [EBook #12869]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK METELLA ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+
+
+METELLA.
+
+I.
+
+
+Le comte de Buondelmonte, revenant d'un voyage de quelques journees aux
+environs de Florence, fut verse par la maladresse de son postillon, et
+tomba, sans se faire aucun mal, dans un fosse de plusieurs pieds de
+profondeur. La chaise de poste fut brisee, et le comte allait etre force
+de gagner a pied le plus prochain relais, lorsqu'une caleche de voyage,
+qu'avait change de chevaux peu apres lui a la poste precedente, vint
+a passer. Les postillons des deux voitures entamerent un dialogue
+d'exclamations qui aurait pu durer longtemps encore sans remedier a
+rien, si le voyageur de la caleche, ayant jete un regard sur le comte,
+n'eut propose le denoument naturel a ces sortes d'accidents: il pria
+poliment Buondelmonte de monter dans sa voiture et de continuer avec
+lui son voyage. Le comte accepta sans repugnance, car les manieres
+distinguees du voyageur rendaient au moins tolerable la perspective de
+passer plusieurs heures en tete-a-tete avec un inconnu.
+
+Le voyageur se nommait Olivier; il etait Genevois, fils unique,
+heritier d'une grande fortune. Il avait vingt ans et voyageait pour
+son instruction ou son plaisir. C'etait un jeune homme blanc, frais et
+mince. Sa figure etait charmante, et sa conversation, sans avoir un
+grand eclat, etait fort au-dessus des banalites que le comte, encore un
+peu aigri interieurement de sa mesaventure, s'attendait a echanger avec
+lui. La politesse, neanmoins, empecha les deux voyageurs de se demander
+mutuellement leur nom.
+
+Le comte, force de s'arreter au premier relais pour y attendre ses gens,
+leur donner ses ordres et faire raccommoder sa chaise brisee, voulut
+prendre conge d'Olivier; mais celui-ci n'y consentit point. Il declara
+qu'il attendrait a l'auberge que son compagnon improvise eut regle ses
+affaires, et qu'il ne repartirait qu'avec lui pour Florence. "Il m'est
+absolument indifferent, lui dit-il, d'arriver dans cette ville quelques
+heures plus tard; aucune obligation ne m'appelle imperieusement dans un
+lieu ou dans un autre. Je vais, si vous me le permettez, faire preparer
+le diner pour nous deux. Vos gens viendront vous parler ici, et nous
+pourrons repartir dans deux ou trois heures, afin d'etre a Florence
+demain matin."
+
+Olivier insista si bien que le Florentin fut contraint de se rendre a sa
+politesse. La table fut servie aussitot par les ordres du jeune Suisse;
+et le vin de l'auberge n'etant pas fort bon, le valet de chambre
+d'Olivier alla chercher dans la caleche quelques bouteilles d'un
+excellent vin du Rhin que le vieux serviteur reservait a son maitre pour
+les mauvais gites.
+
+Le comte, qui, meme sur les meilleures apparences, se livrait rarement
+avec des etrangers, but tres-moderement et s'en tint a une politesse
+franche et de bonne humeur. Le Genevois, plus expansif, plus jeune, et
+sachant bien, sans doute, qu'il n'etait force de veiller a la garde
+d'aucun secret, se livra au plaisir de boire plusieurs larges verres
+d'un vin genereux, apres une journee de soleil et de poussiere.
+Peut-etre aussi commencait-il a s'ennuyer de son voyage solitaire, et la
+societe d'un homme d'esprit l'avait-elle dispose a la joie: il devint
+communicatif.
+
+Il est fort rare qu'un homme parle de lui-meme sans dire bientot quelque
+impertinence: aussi le comte, qu'une certaine malice contractee dans le
+commerce du monde abandonnait rarement, s'attendait-il a chaque instant
+a decouvrir dans son compagnon ce levain d'egoisme et de fatuite que
+nous avons tous au-dessous de l'epiderme. Il fut surpris d'avoir
+longtemps attendu inutilement; il essaya de flatter toutes les idees du
+jeune homme pour lui trouver enfin un ridicule, et il n'y parvint pas;
+ce qui le piqua un peu; car il n'etait pas habitue a deployer en vain
+les finesses gracieuses de sa penetration.
+
+"Monsieur, dit le Genevois dans le cours de la conversation, pouvez-vous
+me dire si lady Mowbray est en ce moment a Florence?
+
+--Lady Mowbray? dit Buondelmonte avec un leger tressaillement: oui,
+monsieur, elle doit etre de retour de Naples.
+
+--Elle passe tous les hivers a Florence?
+
+--Oui, monsieur, depuis bien des annees. Vous connaissez lady Mowbray?
+
+--Non, mais j'ai un vif desir de la connaitre.
+
+--Ah!
+
+--Est-ce que cela vous surprend, monsieur? On dit que c'est la femme la
+plus aimable de l'Europe.
+
+--Oui, monsieur, et la meilleure. Vous en avez beaucoup entendu, parler
+a ce que je vois?
+
+--J'ai passe une partie de la saison derniere aux eaux d'Aix; lady
+Mowbray venait d'en partir, et il n'etait question que d'elle. Combien
+j'ai regrette d'etre arrive si tard! J'aurais adore cette femme-la.
+
+--Vous en parlez vivement! dit le comte.
+
+--Je ne risque pas d'etre impertinent envers elle, reprit le jeune
+homme; je ne l'ai jamais vue et ne la verrai peut-etre jamais.
+
+--Pourquoi non?
+
+--Sans doute, pourquoi non? mais l'on peut aussi demander pourquoi oui?
+Je sais qu'elle est affable et bonne, que sa maison est ouverte aux
+etrangers, et que sa bienveillance leur est une protection precieuse; je
+sais aussi que je pourrais me recommander de quelques personnes qu'elle
+honore de son amitie; mais vous devez comprendre et connaitre, monsieur,
+cette espece de repugnance craintive que nous eprouvons tous a nous
+approcher des personnes qui ont le plus excite de loin nos sympathies et
+notre admiration.
+
+--Parce que nous craignons de les trouver au-dessous de ce que nous en
+avons attendu, dit le comte.
+
+--Oh! mon Dieu, non, reprit vivement Olivier, ce n'est pas cela. Quant
+a moi, c'est parce que je me sens peu digne d'inspirer tout ce que
+j'eprouve, et en outre malhabile a l'exprimer.
+
+--Vous avez tort, dit le comte en le regardant en face avec une
+expression singuliere; je suis sur que vous plairiez beaucoup a lady
+Mowbray.
+
+--Comment! vous croyez? et pourquoi? d'ou me viendrait ce bonheur?
+
+--Elle aime la franchise, la bonte. Je crois que vous etes franc et bon.
+
+--Je le crois aussi, dit Olivier; mais cela peut-il suffire pour etre
+remarque d'elle au milieu de tant de gens distingues qui lui forment,
+dit-on, une petite cour?
+
+--Mais..., dit le comte reprenant son sourire ironique... remarque...
+remarque... comment l'entendez-vous?
+
+--Oh! monsieur, ne me faites pas plus d'honneur que je ne merite,
+repondit Olivier en riant; je l'entends comme un ecolier modeste qui
+desire une mention honorable au concours, mais qui n'ambitionne pas le
+grand prix. D'ailleurs... mais je vais peut-etre dire une sottise. Si
+vous ne buvez plus, permettez-moi de faire emporter cette derniere
+bouteille. Depuis un quart d'heure je bois par distraction...
+
+--Buvez, dit le comte en remplissant le verre d'Olivier, et ne me
+laissez pas croire que vous craignez de vous faire connaitre a moi.
+
+--Soit, dit le Genevois en avalant gaiement son sixieme verre de vin du
+Rhin. Ah! vous voulez savoir mes secrets, monsieur l'Italien? Eh bien!
+de tout mon coeur... Je suis amoureux de lady Mowbray.
+
+--Bien! dit le comte en lui tendant le main dans un acces de gaiete
+sympathique; tres-bien!
+
+--Est-ce la premiere fois qu'un homme serait devenu amoureux d'une femme
+sans l'avoir vue?
+
+--Non, parbleu! dit Buondelmonte. J'ai lu plus de trente romans, j'ai vu
+plus de vingt pieces de theatre qui commencaient ainsi; et croyez-moi,
+la vie ressemble plus souvent a un roman qu'un roman ne ressemble a la
+vie. Mais, dites-moi, je vous en prie, de tous les eloges que vous
+avez entendu faire de lady Mowbray, quel est celui qui vous a le plus
+enthousiasme?
+
+--Attendez... dit Olivier, dont les idees commencaient a s'embrouiller
+un peu. On raconte d'elle beaucoup de traits presque merveilleux: on dit
+pourtant que, dans sa premiere jeunesse, elle avait montre le caractere
+d'une personne assez frivole.
+
+--Comment dites-vous? demanda Buondelmonte avec secheresse; mais Olivier
+n'y fit pas attention.
+
+--Oui, continua-t-il; je dis un peu coquette.
+
+--C'est beaucoup plus flatteur! dit le comte. De sorte que...
+
+--De sorte que, soit imprudence de sa part, soit jalousie de la part des
+autres femmes, sa reputation avait recu en Angleterre quelques atteintes
+assez serieuses pour lui faire desirer de quitter ce pays d'hommes
+flegmatiques et de femmes collet monte. Elle vint donc en Italie
+chercher une vie plus libre, des moeurs plus elegantes. Meme on dit...
+
+--Que dit-on, monsieur? dit le comte d'un air severe.
+
+--On dit... continua Olivier, dont la vue etait un peu troublee, bah!
+elle l'a dit elle-meme en confidence, a Aix, a une de ses amies intimes,
+qui l'a repete a tous les buveurs d'eau...
+
+--Mais qu'est-ce donc qu'elle a dit? s'ecria le comte en coupant avec
+impatience un fruit et un peu de son doigt.
+
+--Elle a dit qu'a son arrivee en Italie elle etait si aigrie contre
+l'injustice des hommes et si offensee d'avoir ete victime de leurs
+calomnies, qu'elle se sentait disposee a fouler aux pieds les lois du
+prejuge, et a mener une aussi joyeuse vie que la plupart des grands
+personnages de ce pays-ci."
+
+Le comte ota son bonnet de voyage et le remit gravement sur sa tete sans
+dire une seule parole. Olivier continua.
+
+"Mais ce fut en vain. La noble lady fit ce voeu sans connaitre son
+propre coeur. N'ayant point encore aime, et s'en croyant incapable,
+elle allait y renoncer, lorsqu'un jeune homme tomba eperdument amoureux
+d'elle et lui ecrivit sans facon pour lui demander un rendez-vous.
+
+--Vous a-t-on dit le nom de ce jeune homme? demanda Buondelmonte.
+
+--Ma foi! je ne m'en souviens plus. C'etait un Florentin; et vous devez
+le connaitre, car il est encore..."
+
+Le comte l'interrompit afin d'eluder la question: "Et que repondit lady
+Mowbray?
+
+--Elle accorda le rendez-vous, resolue a punir le jeune homme de sa
+fatuite et a le couvrir de ridicule. Elle avait prepare, a cet effet, je
+ne sais quel guet-apens de bonne compagnie, dont je ne sais pas bien les
+details.
+
+--N'importe, dit le comte.
+
+--Le Florentin arriva donc; mais il etait si beau, si aimable, si
+spirituel, que lady Mowbray chancela dans sa resolution. Elle l'ecouta
+parler, hesita et l'ecouta encore. Elle s'attendait a voir un
+impertinent qu'il faudrait chatier; elle trouva un jeune homme sincere,
+ardent et romanesque... Que vous dirai-je! Elle se sentit emue, et
+essaya pourtant de lui faire peur en lui parlant de pretendus dangers
+qui l'environnaient. Le Florentin etait brave; il se mit a rire. Elle
+tenta alors de l'effrayer en le menacant de sa froideur et de sa
+coquetterie; il se mit a pleurer, et elle l'aima... Si bien que le
+comte de... ma foi! je crois que son nom va me revenir... Buonacorsi...
+Belmonte... Buondelmonte, ah! m'y voici! le comte de Buondelmonte eut le
+pouvoir d'attendrir ce coeur rebelle. Lady Mowbray fixa a Florence ses
+affections et sa vie. Le comte de Buondelmonte fut son premier et son
+seul amant sur la joyeuse terre d'Italie. Maintenant que je vous ai
+raconte cette histoire telle qu'on me l'a donnee, dites-moi, vous qui
+etes de Florence, si elle est vraie de tout point... Et cependant, si
+elle ne l'est pas, ne me dites pas que'c'est un conte fait a plaisir; il
+est trop beau pour que je sois desabuse sans regret!
+
+--Monsieur, dit le comte, dont la figure avait pris une expression grave
+et pensive, cette histoire est belle et vraie. Le comte de Buondelmonte
+a vecu dix ans le plus heureux et le plus envie des hommes aux pieds de
+lady Mowbray.
+
+--Dix ans! s'ecria Olivier.
+
+--Dix ans, monsieur, reprit Buondelmonte. Il y a dix ans que ces choses
+se sont passees.
+
+--Dix ans! repeta le jeune homme; lady Mowbray ne doit plus etre
+tres-jeune."
+
+Le comte ne repondit rien.
+
+"On m'a pourtant assure a Aix, poursuivit Olivier, qu'elle etait
+toujours belle comme un ange, qu'elle etait grande, legere, agile,
+qu'elle galopait au bord des precipices sur un vigoureux cheval, qu'elle
+dansait a merveille. Elle doit avoir trente ans environ, n'est-ce pas,
+monsieur?
+
+--Qu'importe son age! dit le comte avec impatience. Une femme n'a jamais
+que l'age qu'elle parait avoir, et tout le monde vous l'a dit: lady
+Mowbray est toujours belle. On vous l'a dit, n'est-ce pas?
+
+--On me l'a dit partout, a Aix, a Berne, a Genes, dans tous les lieux ou
+elle a passe.
+
+--Elle est admiree et respectee, dit le comte.
+
+--Oh! monsieur, vous la connaissez, vous etes son ami peut-etre? Je vous
+en felicite; quelle reputation plus glorieuse que celle de savoir aimer?
+Que ce Buondelmonte a du etre lier de retremper cette belle ame et de
+voir refleurir cette plante courbee par l'orage!"
+
+Le comte fit une legere grimace de dedain. Il n'aimait pas les phrases
+de roman, peut-etre parce qu'il les avait aimees jadis. Il regarda
+fixement le Genevois; mais voyant que celui-ci se grisait decidement, il
+voulut en profiter pour echanger avec un homme sincere et confiant des
+idees qui le genaient depuis longtemps.
+
+Sans se donner la peine de feindre beaucoup de desinteressement,
+car Olivier n'etait plus en etait de faire de tres-clairvoyantes
+observations, le comte posa sa main sur la sienne, afin d'appeler son
+attention sur le sens de ses paroles.
+
+"Pensez-vous, lui demanda-t-il, qu'il ne soit pas plus glorieux pour un
+homme d'ebranler la reputation, d'une femme que de la retablir quand
+elle a' recu, a tort ou a raison de notables echecs?
+
+--Ma foi, ce n'est pas mon opinion, dit Olivier. J'aimerais mieux
+relever un temple que de l'abattre.
+
+--Vous etes un peu romanesque, dit le comte.
+
+--Je ne m'en defends pas, cela est de mon age; et ce qui prouve que les
+exaltes n'ont pas toujours tort, c'est que Buondelmonte fut recompense
+d'une heure d'enthousiasme par dix ans d'amour.
+
+--Lui seul pourrait etre juge dans cette question," reprit le comte; et
+il se promena dans la chambre, les mains derriere le dos et le sourcil
+fronce. Puis, craignant de se laisser deviner, il jeta un regard de cote
+sur son compagnon. Olivier avait la tete penchee en avant, le coude
+dans son assiette, et l'ombre de ses cils, abaisses par un doux
+assoupissement, se dessinait sur ses joues, que la chaleur genereuse du
+vin colorait d'un rose plus vif qu'a l'ordinaire. Le comte continua de
+marcher silencieusement dans la chambre jusqu'a ce que le claquement des
+fouets et les pieds des chevaux eussent annonce que la caleche etait
+prete. Le vieux domestique d'Olivier vint lui offrir une pelisse fourree
+que le jeune homme passa en baillant et en se frottant les yeux. Il ne
+s'eveilla tout a fait que pour prendre le bras de Buondelmonte et le
+forcer de monter le premier dans sa voiture, qui prit aussitot la route,
+de Florence. "Parbleu! dit-il en regardant la nuit qui etait sombre, ce
+temps de voleurs me rappelle une histoire que j'ai entendu raconter sur
+lady Mowbray.
+
+--Encore? dit le comte; lady Mowbray vous occupe beaucoup.
+
+--Ne me demandiez-vous pas quel trait de son caractere m'avait le plus
+enthousiasme? Je ne saurais dire lequel; mais voici une aventure qui m'a
+rendu plus envieux de voir lady Mowbray que Rome, Venise et Naples.
+Vous allez me dire si celle-la est aussi vraie que la premiere. Un jour
+qu'elle traversait les Apennins avec son heureux amant Buondelmonte, ils
+furent attaques par des voleurs; le comte se defendit bravement contre
+trois hommes; il en tua un, et luttait contre les deux autres lorsque
+lady Mowbray, qui s'etait presque evanouie dans le premier acces de
+surprise, s'elanca hors de la caleche et tomba sur le cadavre du brigand
+que Buondelmonte avait tue. Dans ce moment d'horreur, ranimee par une
+presence d'esprit au-dessus de son sexe, elle vit a la ceinture du
+brigand un grand pistolet dont il n'avait pas eu le temps de faire
+usage, et que sa main semblait encore presser. Elle ecarta cette main
+encore chaude, arracha le pistolet de la ceinture, et se jetant au
+milieu des combattants, qui ne s'attendaient a rien de semblable, elle
+dechargea le pistolet a bout portant dans la figure d'un bandit qui
+tenait Buondelmonte a la gorge. Il tomba roide mort, et Buondelmonte
+eut bientot fait justice du dernier. N'est-ce pas la encore une belle
+histoire, monsieur?
+
+--Aussi belle que vraie, repeta Buondelmonte. Le courage de lady
+Mowbray la soutint encore quelque temps apres cette terrible scene. Le
+postillon, a demi-mort de peur, s'etait tapi dans un fosse, les chevaux
+effrayes avaient rompu leurs traits; le seul domestique qui accompagnat
+les voyageurs etait blesse et evanoui. Buondelmonte et sa compagne
+furent obliges de reparer ce desordre en toute hate; car a tout instant
+d'autres bandits, attires par le bruit du combat, pouvaient fondre sur
+eux, comme cela arrive souvent. Il fallut battre le postillon pour le
+ranimer, bander la plaie du domestique, qui perdait tout son sang, le
+porter dans la voiture, et ratteler les chevaux. Lady Mowbray s'employa
+a toutes les choses avec une force de corps et d'esprit vraiment
+extraordinaire. Elle avisait a tous les expedients, et trouvait toujours
+le plus sur et le plus prompt moyen de sortir d'embarras. Ses belles
+mains, souillees de sang, rattachaient des courroies, dechiraient des
+vetements, soulevaient des pierres. Enfin tout fut repare, et la voiture
+se remit en route. Lady Mowbray s'assit aupres de son amant, le regarda
+fixement, fit un grand cri et s'evanouit. A quoi pensez-vous? ajouta le
+comte en voyant Olivier tomber dans le silence et la meditation.
+
+--Je suis amoureux, dit Olivier.
+
+--De lady Mowbray?
+
+--Oui, de lady Mowbray.
+
+--Et vous allez sans doute a Florence pour le lui declarer? dit le
+comte.
+
+--Je vous repeterai le mot que vous me disiez tantot: "Pourquoi non?"
+
+--En effet, dit le comte d'un ton sec, pourquoi non?" Puis il ajouta
+d'un autre ton, et comme s'il se parlait a lui-meme: "Pourquoi non?"
+
+"Monsieur, reprit Olivier apres un instant de silence, soyez assez bon
+pour confirmer ou dementir une troisieme histoire qui m'a ete racontee
+a propos de lady Mowbray, et qui me semble moins belle que les deux
+premieres.
+
+--Voyons, monsieur.
+
+--On dit que le comte de Buondelmonte quitte lady Mowbray.
+
+--Pour cela, monsieur, repondit le comte tres-brusquement, je n'en sais
+rien, et n'ai rien a vous dire.
+
+--Mais, moi, on me l'a assure, reprit Olivier; et, quelque triste que
+soit ce dernier denoument, il ne me parait pas impossible.
+
+--Mais que vous importe? dit le comte.
+
+--Vous etes le comte de Buondelmonte," dit Olivier, vivement frappe de
+l'accent de son compagnon; et lui saisissant le bras, il ajouta: "Et
+vous ne quittez pas lady Mowbray?
+
+--Je suis le comte de Buondelmonte, repondit celui-ci; le saviez-vous,
+monsieur?
+
+--Sur mon honneur! non.
+
+--En ce cas vous n'avez pu m'offenser. Mais parlons d'autre chose."
+
+Ils essayerent, mais la conversation languit bientot. Tous deux etaient
+contraints. Ils prirent d'un commun accord le parti de feindre le
+sommeil. Aux premiers rayons du jour, Olivier, qui avait fini par
+s'endormir tout de bon, s'eveilla au milieu de Florence. Le comte prit
+conge de lui avec une cordialite a laquelle il avait eu le temps de se
+preparer.
+
+"Voici ma demeure, lui dit-il en lui montrant un des plus beaux palais
+de la ville, devant lequel le postillon s'etait arrete; et au cas ou
+vous oublieriez le chemin, vous me permettrez d'aller vous chercher pour
+vous servir de guide moi-meme. Puis-je savoir ou vous descendrez, et
+a quelle heure je pourrai, sans vous deranger, aller vous offrir mes
+remerciements et mes services?
+
+--Je n'en sais rien encore, repondit Olivier un peu embarrasse; mais il
+est inutile que vous preniez cette peine. Aussitot que je serai repose,
+j'irai vous demander vos bons offices dans cette ville, ou je ne connais
+personne.
+
+--J'y compte, repondit Buondelmonte en lui tendant la main.
+
+--Je m'en garderai bien," pensa le Genevois en lui rendant sa politesse.
+Ils se separerent.
+
+"J'ai fait une belle ecole! se disait Olivier le lendemain matin en
+s'eveillant dans la meilleure hotellerie de Florence; je commence bien!
+Aussi cet homme est fou d'avoir pris au serieux les divagations d'un
+etourdi a moitie ivre. J'ai reussi toutefois a me fermer la porte de
+lady Mowbray, moi qui desirais tant la connaitre! c'est horriblement
+desagreable, apres tout...." Il appela son valet de chambre pour qu'il
+lui fit la barbe, et s'impatientait serieusement de ne pouvoir retrouver
+dans son necessaire une certaine savonnette au garafoli qu'il avait
+achetee a Parme, lorsque le comte de Buondelmonte entra dans sa chambre.
+
+"Pardonnez-moi si j'entre en ami sans me faire annoncer, lui dit-il d'un
+air riant et ouvert; j'ai su en bas que vous etiez eveille, et je viens
+vous chercher pour dejeuner avec moi chez lady Mowbray."
+
+Olivier s'apercut que le comte cherchait dans ses yeux a deviner l'effet
+de cette nouvelle. Malgre sa candeur, il ne manquait pas d'une certaine
+defiance des autres; il avait en meme temps une honnete confiance en
+son propre jugement. On pouvait l'affliger, mais non le jouer ou
+l'intimider.
+
+"De tout mon coeur, repondit-il avec assurance, et je vous remercie, mon
+cher compagnon de voyage, de m'avoir procure cette faveur. Maintenant
+nous sommes quittes."
+
+Les manieres cordiales et franches de Buondelmonte ne se dementirent
+point. Seulement, comme le jeune etranger, tout en se hatant, donnait
+des soins minutieux a sa toilette, le comte ne put reprimer un sourire
+qu'Olivier saisit au fond de la glace devant laquelle il nouait sa
+cravate. "Si nous faisons une guerre d'embuches, pensa-t-il, c'est fort
+bien; avancons." Il ota sa cravate, et gronda son domestique de lui en
+avoir donne une mal pliee. Le vieux Hantz en apporta une autre. "J'en
+aimerais mieux un bleu de ciel," dit Olivier; et quand Hantz eut apporte
+la cravate bleu de ciel, Olivier les examina l'une apres l'autre d'un
+air d'incertitude et de perplexite.
+
+"S'il m'etait permis de donner mon avis, dit le valet de chambre
+timidement...
+
+--Vous n'y entendez rien, dit gravement Olivier; monsieur le comte, je
+m'en rapporte a vous, qui etes un homme de gout: laquelle de ces deux
+couleurs convient le mieux au ton de ma figure?
+
+--Lady Mowbray, repondit le comte en souriant, ne peut souffrir ni le
+bleu ni le rose.
+
+--Donnez-moi une cravate noire, dit Olivier a son domestique."
+
+La voiture du comte les attendait a la porte. Olivier y monta avec lui.
+Ils etaient contraints tous deux, et cependant il n'y parut point.
+Buondelmonte avait trop d'habitude du monde pour ne pas sembler ce qu'il
+voulait etre! Olivier avait trop de resolution pour laisser voir
+son inquietude. Il pensait que si lady Mowbray etait d'accord avec
+Buondelmonte pour se moquer de lui, sa situation pouvait devenir
+difficile; mais si Buondelmonte etait seul de son parti, il pouvait etre
+agreable de le tourmenter un peu. En secret, leur premiere sympathie
+avait fait place a une sorte d'aversion. Olivier ne pouvait pardonner au
+comte de l'avoir laisse parler a tort et a travers sans se nommer; le
+comte avait sur le coeur, non les etourderies qu'Olivier avait debitees
+la veille, mais le peu de repentir ou de confusion qu'il en montrait.
+
+Lady Mowbray habitait un palais magnifique; le comte mit quelque
+affectation a y entrer comme chez lui, et a parler aux domestiques
+comme s'ils eussent ete les siens. Olivier se tenait sur ses gardes
+et observait les moindres mouvements de son guide. La piece ou ils
+attendirent etait decoree avec un art et une richesse dont le comte
+semblait orgueilleux, bien qu'il n'y eut coopere ni par son argent ni
+par son gout. Cependant il fit les honneurs des tableaux de lady Mowbray
+comme s'il avait ete son maitre de peinture, et semblait jouir de
+l'emotion insurmontable avec laquelle Olivier attendait l'apparition de
+lady Mowbray.
+
+Metella Mowbray etait fille d'une Italienne et d'un Anglais; elle avait
+les yeux noirs d'une Romaine et la blancheur rosee d'une Anglaise. Ce
+que les lignes de sa beaute avaient d'antique et de severe etait adouci
+par une expression sereine et tendre qui est particuliere aux visages
+britanniques. C'etait l'assemblage des deux plus beaux types. Sa figure
+avait ete reproduite par tous les peintres et sculpteurs de l'Italie;
+mais malgre cette perfection, malgre ces triomphes, malgre la parure
+exquise qui faisait ressortir tous ses avantages, le premier regard
+qu'Olivier jeta sur elle lui devoila le secret tourment du comte de
+Buondelmonte: Metella n'etait plus jeune...
+
+Aucun des prestiges du luxe qui l'entourait, aucune des gloires don't
+l'admiration universelle l'avait couronnee, aucune des seductions
+qu'elle pouvait encore exercer, ne la defendirent de ce premier arret
+de condamnation que le regard d'un homme jeune lance a une femme qui ne
+l'est plus. En un clin d'oeil, en une pensee, Olivier rapprocha de cette
+beaute si parfaite et si rare le souvenir d'une fraiche et brutale
+beaute de Suissesse. Les sculpteurs et les peintres en eussent pense ce
+qu'ils auraient voulu; Olivier se dit qu'il valait toujours mieux avoir
+seize ans que cet age problematique dont les femmes cachent le chiffre
+comme un affreux secret.
+
+Ce regard fut prompt; mais il n'echappa point au comte, et lui fit
+involontairement mordre sa levre inferieure.
+
+Quant a Olivier, ce fut l'affaire d'un instant; il se remit et veilla
+mieux sur lui-meme: il se dit qu'il ne serait point amoureux, mais qu'il
+pouvait fort bien, sans se compromettre, agir comme s'il l'etait; car si
+lady Mowbray n'avait plus le pouvoir de lui faire faire des folies, elle
+valait encore la peine qu'il en fit pour elle. Il se trompait peut-etre;
+peut-etre une femme en a-t-elle le pouvoir tant qu'elle en a le droit.
+
+Le comte, dissimulant aussi sa mortification, presenta Olivier a lady
+Mowbray avec toutes sortes de cajoleries hypocrites pour l'un et pour
+l'autre; et au moment, ou Metella tendait sa main au Genevois en le
+remerciant du service qu'il avait rendu a _son ami_, le comte ajouta:
+"Et vous devez aussi le remercier de l'enthousiasme passionne qu'il
+professe pour vous, madame. Celui-ci merite plus que les autres: il vous
+a adoree avant de vous voir."
+
+Olivier rougit jusqu'aux yeux, mais lady Mowbray lui adressa un sourire
+plein de douceur et de bonte; et, lui tendant la main, "Soyons donc
+amis, lui dit-elle, car je vous dois un dedommagement pour cette
+mauvaise plaisanterie de monsieur.
+
+--Soyez ou non sa complice, repondit Olivier, il vous a dit ce que je
+n'aurais jamais ose vous dire. Je suis trop paye de ce que j'ai fait
+pour lui." Et il baisa resolument la main de lady Mowbray.
+
+"L'insolent!" pensa le comte.
+
+Pendant le dejeuner, le comte accabla sa maitresse de petits soins et
+d'attentions. Sa politesse envers Olivier ne put dissimuler entierement
+son depit; Olivier cessa bientot de s'en apercevoir. Lady Mowbray,
+de pale, nonchalante et un peu triste, qu'elle etait d'abord, devint
+vermeille, enjouee et brillante. On n'avait exagere ni son esprit ni sa
+grace. Lorsqu'elle eut parle, Olivier la trouva rajeunie de dix ans;
+cependant son bon sens naturel l'empecha de se tromper sur un point
+important. Il vit que Metella, sincere dans sa bienveillance envers
+lui, ne tirait sa gaiete, son plaisir et son _rajeunissement_ que des
+attentions affectueuses du comte. "Elle l'aime encore, pensa-t-il, et
+lui l'aimera tant qu'elle sera aimee des autres."
+
+Des ce moment il fut tout a fait a son aise, car il comprit ce qui se
+passait entre eux, et il s'inquieta peu de ce qui pouvait se passer en
+lui-meme; il etait encore trop tot.
+
+Le comte vit que Metella avait charme son adversaire; il crut tenir
+la victoire. Il redoubla d'affection pour elle, afin qu'Olivier se
+convainquit bien de sa defaite.
+
+A trois heures il offrit a Olivier, qui se retirait, de le reconduire
+chez lui, et, au moment de quitter Metella, il lui baisa deux fois la
+main si tendrement qu'une rougeur de plaisir et de reconnaissance se
+repandit sur le visage de lady Mowbray. L'expression du bonheur dans
+l'amour semble etre exclusivement accordee a la jeunesse, et quand on la
+rencontre sur un front fletri par les annees, elle y jette de magiques
+eclairs. Metella parut si belle en cet instant que Buondelmonte en eut
+de l'orgueil, et, passant son bras sous celui d'Olivier, il lui dit
+en descendant l'escalier: "Eh bien! mon cher ami, etes-vous toujours
+amoureux de ma maitresse?
+
+--Toujours, repondit hardiment Olivier, quoiqu'il n'en pensat pas un
+mot.
+
+--Vous y mettez de l'obstination.
+
+--Ce n'est pas ma faute, mais bien la votre. Pourquoi vous etes-vous
+empare de mon secret et pourquoi l'avez-vous revele? A present nous
+jouons jeu sur table.
+
+--Vous avez la conscience de votre habilete!
+
+--Pas du tout, l'amour est un jeu de hasard.
+
+--Vous etes tres-facetieux!
+
+--Et vous donc, monsieur le comte!"
+
+Olivier consacra plusieurs jours a parcourir Florence. Il pensa peu a
+lady Mowbray; il aurait fort bien pu l'oublier s'il ne l'eut pas revue.
+Mais un soir il la vit au spectacle, et il crut devoir aller la saluer
+dans sa loge. Elle etait magnifique aux lumieres et en grande toilette;
+il en devint amoureux et resolut de ne plus la voir.
+
+Lady Mowbray s'etait maintenue miraculeusement belle au dela de l'age
+marque pour le declin du regne des femmes; mais, depuis un an, le temps
+inexorable semblait vouloir reprendre ses droits sur elle et lui faire
+sentir le reveil de sa main endormie. Souvent, le matin, Metella, en se
+regardant sans parure devant sa glace, jetait un cri d'effroi a l'aspect
+d'une ride legere creusee durant la nuit sur les plans lisses et nobles
+de son visage et de son cou. Elle se defendait encore avec orgueil de
+la tentation de se mettre du rouge, comme faisaient autour d'elle les
+femmes de son age. Jusque-la elle avait pu braver le regard d'un homme
+en plein midi; mais des nuances ternes s'etendaient au contour de ses
+joues, et un reflet bleuatre encadrait ses grands yeux noirs. Elle
+voyait deja ses rivales se rejouir autour d'elle et lui faire un
+meilleur accueil a mesure qu'elles la trouvaient moins redoutable.
+
+Dans le monde on disait qu'elle etait si affectee de vieillir qu'elle en
+etait malade. Les femmes assuraient deja qu'elle se teignait les cheveux
+et qu'elle avait plusieurs fausses dents. Le comte de Buondelmonte
+savait bien que c'etaient autant de calomnies; mais il s'en affectait
+peut-etre plus sincerement que d'une verite qui serait restee secrete.
+Il avait ete trop heureux, trop envie depuis dix ans, pour que les
+jouissances de la vanite, qui sont les plus durables de toutes;
+n'eussent pas fait palir celles de l'amour. L'attachement et la fidelite
+de la plus belle et de la plus aimable des femmes avaient-ils developpe
+en lui un immense orgueil, ou l'avaient-ils seulement nourri?
+
+Je n'en sais rien: Toutes les personnes que je connais ont eu vingt ans;
+et mes etudes psychologiques me portent a croire que presque tout le
+monde est capable d'avoir vingt ans, ne fut-ce qu'une fois en sa vie.
+Mais le comte en eut trente et demi le jour ou lady Mowbray en eut....
+(je suis trop bien eleve pour tracer un chiffre qui designerait au juste
+ce que j'appellerai, sans offenser ni compromettre personne, l'age
+_indefinissable_ d'une femme); et le comte, qui avait tire une grande
+gloire de la preference de lady Mowbray, commenca a jouer dans le monde
+un role moitie honorable, moitie ridicule, qui fit beaucoup souffrir sa
+vanite. Dix ans apportent dans toutes les passions possibles beaucoup de
+calme et de raisonnement: L'amitie, lorsqu'elle n'est qu'une survivance
+de l'amour, est plus susceptible de calcul et plus froide dans ses
+jugements. Une telle amitie (que deux ou trois exceptions qui sont dans
+le monde me le pardonnent!) n'est point heroique de sa nature. L'amitie
+de Buondelmonte pour Metella vit d'un oeil tres-clairvoyant les chances
+d'ennui et de dependance qui allaient s'augmentant d'un cote, de l'autre
+les chances d'avenir et de triomphe qui etaient encore vertes et
+seduisantes. Une certaine princesse allemande; grande liseuse de romans
+et renommee pour le luxe de ses equipages, debitait des oeillades
+sentimentales qui, au spectacle, attiraient dans leur direction
+magnetique tous les yeux vers la loge du comte. Une prima donna, pour
+laquelle quantite de colonels s'etaient battus en duel, invitait souvent
+le comte a ses soupers et le raillait de sa vie bourgeoise et retiree.
+
+Des jeunes gens, dont il faisait du reste l'admiration par ses gilets
+et les pierres gravees de ses bagues, lui reprochaient serieusement la
+perte de sa liberte. Enfin il ne voyait plus personne se lever et se
+dresser sur la pointe des pieds quand lady Mowbray, appuyee sur son
+bras, paraissait en public. Elle etait encore belle, mais tout le monde
+le savait; on l'avait tant vue, tant admiree! il y avait si longtemps
+qu'on l'avait proclamee la reine de Florence, qu'il n'etait plus
+question d'elle et que la moindre pensionnaire excitait plus d'interet.
+Les femmes osaient aborder les modes que la seule lady Mowbray avait eu
+le droit de porter; on ne disait plus le moindre mal d'elle, et le
+comte entendait avec un plaisir diabolique repeter autour de lui que sa
+conduite etait exemplaire, et que c'etait une bien belle chose que de
+s'abuser aussi longtemps sur les attraits de sa maitresse.
+
+La douleur de Metella, en se voyant negligee de celui qu'elle aimait
+exclusivement, fut si grande que sa sante s'altera, et que les ravages
+du temps firent d'effrayants progres. Le refroidissement de Buondelmonte
+en fit a proportions egales; et lorsque le jeune Olivier les vit
+ensemble, lady Mowbray n'en etait plus a compter son bonheur par annees,
+mais par heures.
+
+"Savez-vous, ma chere Metella, lui dit le comte le lendemain du jour
+ou elle avait rencontre Olivier au spectacle, que ce jeune Suisse est
+eperdument amoureux de vous?
+
+--Est-ce que vous auriez envie de me le faire croire? dit lady Mowbray
+en s'efforcant de prendre un ton enjoue: voila au moins la dixieme fois
+depuis quinze jours que vous me le repetez!
+
+--Et quand vous le croiriez, dit assez sechement le comte, qu'est-ce que
+cela me ferait?"
+
+Metella eut envie de lui dire qu'il n'avait pas toujours ete aussi
+insouciant; mais elle craignit de tomber dans les phrases du vocabulaire
+des femmes abandonnees, elle garda le silence.
+
+Le comte se promena quelque temps dans l'appartement d'un air sombre.
+
+"Vous vous ennuyez, mon ami? lui dit-elle avec douceur.
+
+--Moi! pas du tout! Je suis un peu souffrant."
+
+Lady Mowbray se tut de nouveau, et le comte continua a se promener en
+long et en large. Quand il la regarda, il s'apercut qu'elle pleurait.
+"Eh bien! qu'est-ce que vous avez? lui dit-il en feignant la plus
+grande surprise. Vous pleurez parce que j'ai un peu mal a la gorge.
+
+--Si j'etais sure que vous souffrez, je ne pleurerais pas.
+
+--Grand merci, milady!
+
+--J'essaierais de vous soulager; mais je crois que votre mal est sans
+remede.
+
+--Quel est donc mon mal, s'il vous plait?
+
+--Regardez-moi, monsieur, repondit-elle en se levant et en lui montrant
+son visage fletri; votre mal est ecrit sur mon front....
+
+--Vous etes folle, repondit-il en levant les epaules, ou plutot, vous
+etes furieuse de vieillir! Est-ce ma faute, a moi? puis-je l'empecher?
+
+--Oh! certainement, Luigi, repondit Metella, vous auriez pu l'empecher
+encore!" Elle retomba sur son fauteuil, pale, tremblante, et fondit en
+larmes.
+
+Le comte fut attendri, puis contrarie; et, cedant au dernier mouvement,
+il lui dit brutalement: "Parbleu! madame, vous ne devriez pas pleurer;
+cela ne vous embellira pas." Et il sortit avec colere.
+
+"Il faut absolument que cela finisse, pensa-t-il quand il fut dans la
+rue. Il n'est pas en mon pouvoir de feindre plus longtemps un amour que
+je ne ressens plus. Tous ces menagements ressemblent a l'hypocrisie. Ma
+faiblesse d'ailleurs prolonge l'incertitude et les souffrances de cette
+malheureuse femme. C'est une sorte d'agonie que nous endurons tous deux.
+Il faut couper ce lien, puisqu'elle ne veut pas le denouer."
+
+Il retourna sur ses pas et la trouva evanouie dans les bras de ses
+femmes: il en fut touche et lui demanda pardon. Quand il la vit plus
+calme, il se retira plus mecontent lui-meme que s'il l'eut laissee
+furieuse. "Il est donc decide, se dit-il en serrant les poings sous son
+manteau, que je n'aurai pas l'energie de me debarrasser d'une femme!"
+Il s'excita tant qu'il put a prendre un parti decisif, et toujours,
+au moment d'en adopter un, il sentit qu'il n'aurait pas le courage de
+braver le desespoir de Metella. Apres tout, que ce fut par vanite ou
+par tendresse, il l'avait aimee, il avait vecu dix ans heureux aupres
+d'elle, il lui devait en partie l'eclat de sa position dans le monde, et
+il y avait des jours ou elle etait encore si belle qu'on le proclamait
+heureux: il etait heureux ces jours-la. "Cependant il le faut,
+pensa-t-il; car dans peu de temps elle sera decidement laide: je ne
+pourrai plus la souffrir, et je ne serai pas assez fort pour lui cacher
+mon degout. Alors notre rupture sera eclatante et rude. Il vaudrait
+mieux qu'elle se fit a l'amiable des a present...."
+
+Il se promena seul pendant une heure au clair de la lune. Il etait
+tellement malheureux que lady Mowbray serait venue au-devant de ses
+desseins si elle avait su combien il etait ronge d'ennui. Enfin il
+s'arreta au milieu de la rue; et, regardant autour de lui dans une sorte
+de detresse, il vit qu'il etait devant l'hotel ou logeait Olivier. Il y
+entra precipitamment, je ne sais pas bien pourquoi, et peut-etre ne le
+savait-il pas non plus lui-meme.
+
+Quoi qu'il en soit, il demanda le Genevois, et apprit avec plaisir
+qu'il etait chez lui. Il le trouva se disposant a aller au bal chez un
+banquier auquel il etait recommande. Olivier fut surpris de l'agitation
+du comte. Il ne l'avait pas encore vu ainsi, et ne savait que penser de
+son air inquiet et de ses frequentes contradictions. Rien de ce qu'il
+disait ne semblait etre dans ses habitudes ni dans son caractere. Enfin,
+apres un quart d'heure de cette etrange maniere d'etre, Buondelmonte
+lui pressa la main avec effusion, le conjura de venir souvent chez lady
+Mowbray. Apres lui avoir fait mille politesses exagerees, il se retira
+precipitamment, comme un homme qui vient de commettre un crime.
+
+Il retourna chez lady Mowbray: il la trouva souffrante et prete a se
+mettre au lit. Il l'engagea a se distraire et a venir avec lui au bal
+chez le banquier A..... Metella n'en avait pas la moindre envie; mais,
+voyant que le comte le desirait vivement, elle ceda pour lui faire
+plaisir, et ordonna a ses femmes de preparer sa toilette.
+
+"Vraiment, Luigi, lui dit-elle en s'habillant, je ne vous comprends
+plus. Vous avez mille caprices: avant-hier je desirais aller au bal de
+la princesse Wilhelmine, et vous m'en avez empechee; aujourd'hui....
+
+--Ah! c'etait bien different: j'avais un rhume effroyable ce jour-la....
+Je tousse encore un peu....
+
+--On m'a dit cependant....
+
+--Qu'est-ce qu'on vous a dit? et qui est-ce qui vous l'a dit?
+
+--Oh! c'est le jeune Suisse avec lequel vous avez voyage, et que j'ai vu
+au spectacle hier soir; il m'a dit qu'il vous avait rencontre la veille
+au bal chez la princesse Wilhelmine.
+
+--Ah! madame, dit le comte, je comprends tres-bien les raisons de M.
+Olivier de Geneve pour me calomnier aupres de vous!
+
+--Vous calomnier, dit Metella en levant les epaules. Est-ce qu'il sait
+que vous m'avez fait un mensonge?
+
+--Est-ce que vous allez mettre cette robe-la, milady? interrompit le
+comte. Oh! mais vous negligez votre toilette deplorablement!
+
+--Cette robe arrive de France, mon ami; elle est de Victorine, et vous
+ne l'avez pas encore vue.
+
+--Mais une robe de velours violet! c'est d'une severite effrayante.
+
+--Attendez donc: il y a des noeuds et des torsades d'argent qui lui
+donnent beaucoup d'eclat.
+
+--Ah! c'est vrai! voila une toilette tres-riche et tres-noble. On a beau
+dire, Metella, c'est encore vous qui avez la mise la plus elegante, et
+il n'y a pas une femme de vingt ans qui puisse se vanter d'avoir une
+taille aussi belle....
+
+--Helas! dit Metella, je ne sens plus la souplesse que j'avais
+autrefois; ma demarche n'est plus aussi legere; il me semble que je
+m'affaisse et que je suis moins grande d'une ligne chaque jour.
+
+--Vous etes trop sincere et trop bonne, ma chere lady, dit le comte
+en baissant la voix. Il ne faut pas dire cela, surtout devant vos
+soubrettes; ce sont des babillardes qui iront le repeter dans toute la
+ville.
+
+--J'ai un delateur qui parlera plus haut qu'elles, repondit Metella:
+c'est votre indifference.
+
+--Ah! toujours des reproches! Mon Dieu! qu'une femme qui se croit
+offensee est cruelle dans sa plainte et perseverante dans sa vengeance!
+
+--Vengeance! moi, vengeance! dit Metella.
+
+--Non, je me sers d'un mot inconvenant, ma chere lady; vous etes douce
+et genereuse, en ai-je jamais doute! Allons, ne nous querellons pas, au
+nom du ciel! Ne prenez pas votre air abattu et fatigue. Votre coiffure
+est bien plate, ne trouvez-vous pas?
+
+--Vous aimez ces bandeaux lisses avec un diamant sur le front....
+
+--Je trouve qu'a present les tresses descendant le long des joues, a la
+maniere des reines du moyen age, vous vont encore mieux.
+
+--Il est vrai que mes joues ne sont plus tres-rondes, et qu'on les voit
+moins avec des tresses. Francesca, faites-moi des tresses.
+
+--Metella, dit le comte lorsqu'elle fut coiffee, pourquoi ne mettez-vous
+pas de rouge?
+
+--Helas! il est donc temps que j'en mette, repondit-elle tristement. Je
+me flattais de n'en jamais avoir besoin.
+
+--C'est une folie, ma chere; est-ce que tout le monde n'en met pas? Les
+plus jeunes femmes en ont.
+
+--Vous haissez le fard, et vous me disiez souvent que vous preferiez ma
+paleur a une fraicheur factice.
+
+--Mais la derniere fois que vous etes sortie, on vous a trouvee bien
+pale.... On ne va pas au bal uniquement pour son amant.
+
+--J'y vais uniquement pour vous aujourd'hui, je vous jure.
+
+--Ah! milady, c'est a mon tour de dire qu'il n'en fut pas toujours
+ainsi! _Autrefois_ vous etiez un peu fiere de vos triomphes.
+
+--J'en etais fiere a cause de vous, Luigi; a present qu'ils m'echappent
+et que je vous vois souffrir, je voudrais me cacher. Je voudrais
+eteindre le soleil et vivre avec vous dans les tenebres.
+
+--Ah! vous etes en veine de poesie, milady. J'ai trouve tout a l'heure
+votre Byron ouvert a cette belle page des tenebres; je ne m'etonne pas
+de vous voir des idees sombres. Eh bien! le rouge vous sied a merveille.
+Regardez-vous, vous etes superbe. Allons, Francesca, apportez les gants
+et l'eventail de milady. Voici votre bouquet, Metella; c'est moi qui
+l'ai apporte; c'est un droit que je ne veux pas perdre."
+
+Metella prit le bouquet, regarda tendrement le comte avec un sourire sur
+les levres et une larme dans les yeux. "Allons, venez, mon amie, lui
+dit-il. Vous allez etre encore une fois la reine du bal."
+
+Le bal etait somptueux; mais, par un de ces hasards facetieux qui se
+rencontrent souvent dans le monde, il y avait une quantite exorbitante
+de femmes laides et vieilles. Parmi les jeunes et les agreables, il y
+en avait peu de vraiment jolies. Lady Mowbray eut donc un tres-grand
+succes; et Olivier, qui ne s'attendait pas a la rencontrer, s'abandonna
+a sa naive admiration. Des que le comte le vit aupres de lady Mowbray,
+il s'eloigna, et des qu'il les vit s'eloigner l'un de l'autre, il prit
+le bras d'Olivier, et, sous le premier pretexte venu, il le ramena
+aupres de Metella. "Vous m'avez dit en route que vous aviez vu Goethe,
+dit-il au voyageur; parlez donc de lui a milady. Elle est si avide
+d'entendre parler du vieux Faust qu'elle voulait m'envoyer a Weimar
+tout expres pour lui rapporter les dimensions exactes de son front.
+Heureusement pour moi, le grand homme est mort au moment ou j'allais me
+mettre en route." Buondelmonte tourna sur ses talons fort habilement en
+achevant sa phrase, et laissa Olivier parler de Goethe a lady Mowbray.
+
+Metella, qui l'avait d'abord accueilli avec une politesse bienveillante,
+l'ecouta peu a peu avec interet. Olivier n'avait pas infiniment
+d'esprit, mais il avait fait beaucoup de bonnes lectures; il avait de la
+vivacite, de l'enthousiasme, et, ce qui est extremement rare chez les
+jeunes gens, pas la moindre affectation. Avec lui, on n'etait pas force
+de pressentir le grand homme en herbe, la puissance intellectuelle
+meconnue et comprimee; c'etait un vrai Suisse pour la franchise et le
+bon sens, une sorte d'Allemand pour la sensibilite et la confiance; il
+n'avait rien de francais, ce qui plut infiniment a Metella.
+
+Vers la fin du bal le comte revint aupres d'eux, et, les retrouvant
+ensemble, il se sentit joyeux et triompha interieurement de son
+habilete. Il laissa Olivier donner le bras a lady Mowbray pour la
+reconduire a sa voiture, et les suivit par derriere avec une discretion
+vraiment maritale.
+
+Le lendemain, il fit a Metella le plus pompeux eloge du jeune Suisse, et
+l'engagea a lui ecrire un mot pour l'inviter a diner. Apres le diner, il
+se fit appeler dehors pour une pretendue affaire imprevue, et les laissa
+ensemble toute la soiree. Comme il revenait seul et a pied, il vit deux
+jeunes bourgeois de la ville arretes devant le balcon de lady Mowbray,
+et il s'arreta pour entendre leur conversation.
+
+"Vois-tu la taille de lady Mowbray au clair de la lune? On dirait une
+belle statue sur une terrasse.
+
+--Le comte est aussi un beau cavalier. Comme il est grand et mince!
+
+--Ce n'est pas le comte de Buondelmonte; celui-ci est plus grand de
+toute la tete. Qui diable est-ce donc? je ne le connais pas.
+
+--C'est le jeune duc d'Asti.
+
+--Non, je viens de le voir passer en sediole.
+
+--Bah! ces grandes dames ont tant d'adorateurs, celle-la qui est si
+belle surtout! Le comte de Buondelmonte doit etre fier!...
+
+--C'est un niais. Il s'amuse a faire la cour a cette grosse princesse
+allemande, qui a des yeux de faience et des mains de macaroni, tandis
+qu'il y a dans la ville un petit etranger nouvellement debarque qui
+donne le bras a madame Metella, et qui change d'habit sept fois par jour
+pour lui plaire.
+
+--Ah! parbleu! c'est lui que nous voyons la-haut sur le balcon. Il a
+l'air de ne pas s'ennuyer.
+
+--Je ne m'ennuierais pas a sa place.
+
+--Il faut que Buondelmonte soit bien fou!"
+
+Le comte entra dans le palais et traversa les appartements avec
+agitation. Il arriva a l'entree de la terrasse, et s'arreta pour
+regarder Metella et Olivier, dont les silhouettes se dessinaient
+distinctement sur le ciel pur et transparent d'une belle soiree. Il
+trouva le Genevois bien pres de sa maitresse; il est vrai que celle-ci
+regardait d'un autre cote et semblait rever a autre chose; mais un
+sentiment de jalousie et d'orgueil blesse s'alluma dans l'ame italienne
+du comte. Il s'approcha d'eux et leur parla de choses indifferentes.
+Lorsqu'ils rentrerent tous trois dans le salon, Buondelmonte remarqua
+tout haut que Metella avait ete bien preoccupee; car elle n'avait pas
+fait allumer les bougies, et il se heurta a plusieurs meubles pour
+atteindre a une sonnette, ce qui acheva de le mettre de tres-mauvaise
+humeur.
+
+Le jeune Olivier n'avait pas assez de fatuite pour s'imaginer qu'il
+pouvait consoler Metella de l'abandon de son amant. Quoiqu'elle ne lui
+eut fait aucune confidence, il avait penetre facilement son chagrin,
+et il en voyait la cause. Il la plaignait sincerement et l'en aimait
+davantage. Cette compassion, jointe a une sorte de ressentiment des
+persiflages du comte, lui inspirait l'envie de le contrarier. Il
+vit avec joie que le depit avait pris la place de cette singuliere
+affectation de courtoisie, et il reprit la conversation sur un ton
+de sentimentalite que le comte etait peu dispose a gouter. Metella,
+surprise de voir son amant capable encore d'un sentiment de jalousie,
+s'en rejouit, et, femme qu'elle etait, se plut a l'augmenter en
+accordant beaucoup d'attention au Genevois. Si ce fut une sceleratesse,
+elle fut excusable, et le comte l'avait bien meritee. Il devint acre et
+querelleur, au point que lady Mowbray, qui vit Olivier tres-dispose a
+lui tenir tete, craignit une scene ridicule et fit entendre au jeune
+homme qu'il eut a se retirer. Olivier comprit fort bien; mais il affecta
+la gaucherie d'un campagnard, et parut ne se douter de rien jusqu'a ce
+que Metella lui eut dit tout bas: "Allez-vous-en, mon cher monsieur, je
+vous en prie."
+
+Olivier feignit de la regarder avec surprise.
+
+"Allez, ajouta-t-elle, profitant d'un moment ou le comte allait prendre
+le chapeau d'Olivier pour le lui presenter; vous m'obligerez; je vous
+reverrai....
+
+--Madame, le comte s'apprete a me faire une impertinence; il tient mon
+chapeau; je vais etre oblige de le traiter de fat; que faut-il que je
+fasse?
+
+--Rien; allez-vous-en et revenez demain soir."
+
+Olivier se leva: "Je vous demande pardon, monsieur le comte, dit-il;
+vous vous trompez, c'est mon chapeau que vous prenez pour le votre;
+veuillez me le rendre, je vais avoir l'honneur de vous saluer."
+
+Le comte, toujours prudent, non par absence de courage (il etait brave),
+mais par habitude de circonspection et par crainte du ridicule, fut
+enchante d'en etre quitte ainsi. Il lui remit son chapeau et le quitta
+poliment; mais, des qu'il fut parti, il le declara souverainement
+insipide, mal appris et ridicule. "Je ne sais comment vous avez fait
+pour supporter ce personnage, dit-il a Metella; il faut que vous ayez
+une patience angelique.
+
+--Mais il me semble, mon ami, que c'est vous qui m'avez priee de
+l'inviter, et vous me l'avez laisse sur les bras ensuite.
+
+--Depuis quand etes-vous si Agnes que vous ne sachiez pas vous
+debarrasser d'un fat importun? Vous n'etes plus dans l'age de la
+gaucherie et de la timidite."
+
+Metella se sentit vivement offensee de cette insolence; elle repondit
+avec aigreur; le comte s'emporta, et lui dit tout ce que depuis
+longtemps il n'osait pas lui dire. Metella comprit sa position, et, en
+s'eclairant sur son malheur, elle retrouva l'orgueil que son affection
+irreprochable envers le comte devait lui inspirer.
+
+"Il suffit, monsieur, lui dit-elle; il ne fallait pas me faire attendre
+si longtemps la verite. Vous m'avez trop fait jouer aupres de vous un
+role odieux et ridicule. Il est temps que je comprenne celui que mon age
+et le votre m'imposent: je vous rends votre liberte."
+
+Il y avait longtemps que le comte aspirait a ce jour de delivrance; il
+lui avait semble que le mot echappe aux levres de Metella le ferait
+bondir de joie. Il avait trop compte sur la force que nous donne
+l'egoisme. Quand il entendit ce mot si etrange entre eux, quand il
+vit en face ce denoument triste et honteux a une vie d'amour et de
+devouement mutuels, il eut horreur de Metella et de lui-meme; il demeura
+pale et consterne. Puis un violent sentiment de colere et de jalousie
+s'empara de lui.
+
+"Sans doute, s'ecria-t-il, cet aveu vous tardait, madame! En verite,
+vous etes tres-jeune de coeur, et je vous faisais injure en voulant
+compter vos annees. Vous avez promptement rencontre le reparateur de mes
+torts et le consolateur de vos peines. Vous comptez recourir a lui pour
+oublier les maux que je vous ai causes, n'est-ce pas? Mais il n'en sera
+pas ainsi; demain, un de nous deux, madame, sera pres de vous. L'autre
+ne vous disputera plus jamais a personne. Dieu ou le sort decideront de
+votre joie ou de votre desespoir."
+
+Metella ne s'attendait point a cette bizarre fureur. La malheureuse
+femme se flatta d'etre encore aimee; elle attribua tout ce que le comte
+lui avait dit d'abord a la colere. Elle se jeta dans ses bras, lui fit
+mille serments, lui jura qu'elle ne reverrait jamais Olivier s'il le
+desirait, et le supplia de lui pardonner un instant de vanite blessee.
+
+Le comte s'apaisa sans joie, comme il s'etait emporte sans raison. Ce
+qu'il craignait le plus au monde etait de prendre une resolution dans
+l'etat de contradiction continuelle ou il etait vis-a-vis de lui-meme.
+Il fit des excuses a lady Mowbray, s'accusa de tous les torts, la
+conjura de ne pas lui retirer son affection et l'engagea a recevoir
+Olivier, dans la crainte qu'il ne soupconnat ce qui s'etait passe a
+cause de lui.
+
+Le jour vint et termina enfin les orages d'une nuit d'insomnie, de
+douleur et de colere. Ils se quitterent reconcilies en apparence, mais
+tristes, decourages; incertains, et tellement accables de fatigue l'un
+et l'autre, qu'ils comprenaient a peine leur situation.
+
+Le comte dormit douze heures a la suite de cette rude emotion. Lady
+Mowbray s'eveilla assez tot dans la journee; elle attendait Olivier
+avec inquietude; elle ne savait comment lui expliquer ses paroles de la
+veille et la conduite de M. de Buondelmonte.
+
+Il vint et se conduisit avec assez d'adresse pour rendre Metella plus
+expansive qu'elle ne l'avait resolu. Son secret lui echappa, et des
+larmes couvrirent son visage en avouant tout ce qu'elle avait souffert
+et tout ce qu'elle craignait d'avoir a souffrir encore.
+
+Olivier s'attendrit a son tour, et, comme un excellent enfant qu'il
+etait, il pleura avec lady Mowbray. Il est impossible, quand on
+est malheureux par suite de l'injustice d'autrui, de n'etre pas
+reconnaissant de l'interet et de l'affection qu'on rencontre ailleurs.
+Il faudrait, pour s'en defendre, un stoicisme ou une defiance qu'on n'a
+point dans ces moments-la. Metella fut touchee de la reserve delicate et
+des larmes silencieuses du jeune Olivier. Elle avait compris vaguement
+la veille qu'elle etait aimee de lui, et maintenant elle en etait sure.
+Mais elle ne pouvait trouver dans cet amour qu'un faible allegement aux
+douleurs du sien.
+
+Plusieurs semaines se passerent dans cette incertitude. Le comte ne
+pouvait rallumer son amour, sans cesse pret a s'eteindre, qu'au feu de
+la jalousie. Des qu'il se trouvait seul avec sa maitresse, il regrettait
+de ne l'avoir pas quittee lorsqu'elle le lui avait offert. Alors il
+ramenait son rival aupres d'elle, esperant qu'une autre affection
+consolerait Metella et la rendrait complice de son parjure. Mais des
+qu'il lui semblait voir Olivier gagner du terrain sur lui, sa vanite
+blessee et sans doute un reste d'amour pour lady Mowbray le rejetaient
+dans de violents acces de fureur. Il ne sentait le prix de sa maitresse
+qu'autant qu'elle lui etait disputee. Olivier comprit le caractere du
+comte et sa situation d'esprit. Il vit qu'il disputerait le coeur de
+Metella tant qu'il aurait un rival; il s'eloigna et alla passer quelque
+temps a Rome. Quand il revint, il trouva Metella au desespoir et presque
+entierement delaissee. Son malheur etait enfin livre au public, toujours
+avide de se repaitre d'infortunes et de se rejouir la vue avec les
+chagrins qu'il ne sent pas; la desertion du comte et ses motifs
+rendirent le role de lady Mowbray facheux et triste. Les femmes s'en
+rejouissaient, et quoique les hommes la tinssent encore pour charmante
+et desirable, nul n'osait se presenter, dans la crainte d'etre accepte
+comme un pis-aller. Olivier vint, et, comme il aimait sincerement, il
+ne craignit pas d'etre ridicule; il s'offrit, non pas encore comme un
+amant, mais comme un ami sincere, comme un fils devoue. Un matin, lady
+Mowbray quitta Florence sans qu'on sut ou elle etait allee; on vit
+encore le jeune Olivier pendant quelques jours dans les endroits
+publics, se montrant comme pour prouver qu'il n'avait pas enleve lady
+Mowbray. Le comte lui en sut bon gre et ne lui chercha pas querelle. Au
+bout de la semaine, le Genevois disparut a son tour, sans avoir prononce
+devant personne le nom de lady Mowbray.
+
+Il la rejoignit a Milan, ou, selon sa promesse, elle l'attendait; il la
+trouva bien pale et bien pres de la vieillesse. Je ne sais si son amour
+diminua, mais son amitie s'en accrut. Il se mit a ses genoux, baisa ses
+mains, l'appela sa mere, et la supplia de prendre courage.
+
+"Oui, appelez-moi toujours votre mere, lui dit-elle; je dois en avoir
+pour vous la tendresse et l'autorite. Ecoutez donc ce que ma conscience
+m'ordonne de vous dire des aujourd'hui. Vous m'avez parle souvent de
+votre affection, non pas seulement de celle qu'un genereux enfant peut
+avoir pour une vieille amie, mais vous m'avez parle comme un jeune homme
+pourrait le faire a une femme dont il desire l'amour. Je crois, mon cher
+Olivier, que vous vous etes trompe alors, et qu'en me voyant vieillir
+chaque jour vous serez bientot desabuse. Quant a moi, je vous dirai la
+verite. J'ai essaye de partager tous vos sentiments; je l'ai resolu, je
+vous l'ai presque promis. Je ne devais plus rien a Buondelmonte, et je
+me devais a moi-meme de le laisser disposer de son avenir. J'ai quitte
+Florence dans l'espoir de me guerir de ce cruel amour, et d'en ressentir
+un plus jeune et plus enivrant avec vous. Eh bien! je ne vous dirai pas
+aujourd'hui que ma raison repousse cette imprudente alliance entre deux
+ages aussi differents que le votre et le mien. Je ne vous dirai pas non
+plus que ma conscience me defend d'accepter un devouement dont vous
+vous repentiriez bientot. Je ne sais pas a quel point j'ecouterais ma
+conscience et ma raison, si l'amour etait une fois rentre dans mon
+coeur. Je sais que je suis encore malheureusement bien jeune au moral;
+mais voici ma veritable raison. Olivier n'en soyez pas offense, et
+songez que vous me remercierez un jour de vous l'avoir dite, et que vous
+m'estimerez de n'avoir pas agi comme une femme de mon age, blessee dans
+ses plus cheres vanites, eut agi envers un jeune homme tel que vous.
+Je suis femme, et j'avoue qu'au milieu de mon desespoir j'ai ressenti
+vivement l'affront fait a mon sexe et a ma beaute passee. J'ai verse des
+larmes de sang en voyant le triomphe de mes rivales, en essuyant les
+railleries de celles qui sont jeunes aujourd'hui; et qui semblent
+ignorer qu'elles passeront, que demain elles seront comme moi. Eh bien!
+Olivier, je me suis debattue contre ce depit poignant; j'ai resiste
+aux conseils de mon orgueil, qui m'engageait a recevoir vos soins
+publiquement et a me parer de votre jeune amour comme d'un dernier
+trophee: je ne l'ai pas fait, et j'en remercie Dieu et ma conscience. Je
+vous dois aujourd'hui une derniere preuve de loyaute.
+
+--Arretez, madame, dit Olivier; et ne m'otez pas tout espoir! Je sais ce
+que vous avez a me dire: vous aimez encore le comte de Buondelmonte, et
+vous voulez rester fidele a la memoire d'un bonheur qu'il a detruit.
+Je vous en venere et vous en aime davantage; je respecterai ce noble
+sentiment, et j'attendrai que le temps et Dieu vous parlent en ma
+faveur. Si j'attends en vain, je ne regretterai pas de vous avoir
+consacre mes soins et mon respect."
+
+Lady Mowbray serra la main d'Olivier et l'appela son fils. Ils se
+rendirent a Geneve; et Olivier tint ses promesses. Peut-etre ne
+furent-elles pas tres-heroiques d'abord; mais, au bout de six mois,
+Metella, apaisee par sa resignation et retablie par l'air vif des
+montagnes, retrouva la fraicheur et la sante qu'elle avait perdues.
+Ainsi qu'on voit, apres les premieres pluies de l'automne, recommencer
+une saison chaude et brillante, lady Mowbray entra dans son _ete de la
+Saint-Martin_; c'est ainsi que les villageois appellent les beaux jours
+de novembre. Elle redevint si belle, qu'elle espera avec raison jouir
+encore de quelques annees de bonheur et de gloire. Le monde ne lui donna
+pas de dementi, et l'heureux Olivier moins que personne.
+
+Ils avaient fait ensemble le voyage de Venise; et, a la suite des fetes
+du carnaval, ils s'appretaient a revenir a Geneve, lorsque le comte de
+Buondelmonte, tire a la remorque par sa princesse allemande, vint passer
+une semaine dans la ville des doges. La princesse Wilhelmine etait jeune
+et vermeille; mais, lorsqu'elle lui eut recite une assez grande quantite
+de phrases apprises par coeur dans ses livres favoris, elle rentra
+dans un pacifique silence dont elle ne sortit plus que pour redire ses
+apologues et ses sentences accoutumes. Le pauvre comte se repentait
+cruellement de son choix et commencait a craindre une luxation de la
+machoire s'il continuait a jouir de son bonheur, lorsqu'il vit passer
+dans une gondole Metella avec son jeune Olivier. Elle avait l'air d'une
+belle reine suivie de son page. La jalousie du comte se reveilla, et il
+rentra chez lui determine a passer son epee au travers de son rival.
+Heureusement pour lui ou pour Olivier, il fut saisi d'un acces de
+fievre qui le retint au lit huit jours. Durant ce temps, la princesse
+Wilhelmine, scandalisee de l'entendre invoquer sans cesse dans son
+delire lady Mowbray, prit la route de Wurtemberg avec un chevalier
+d'industrie qui se donnait a Venise pour un prince grec, et qui, grace a
+de fort belles moustaches noires et a un costume theatral, passait pour
+un homme tres-vaillant. Pendant le meme temps, lady Mowbray et Olivier
+quitterent Venise sans avoir appris qu'ils avaient heurte la gondole du
+comte de Buondelmonte, et qu'ils le laissaient entre deux medecins,
+dont l'un le traitait pour une gastrite, et l'autre pour une affection
+cerebrale. A force de glace appliquee, par l'un sur l'estomac, et par
+l'autre sur la tete, le comte se trouva bientot gueri des deux maladies
+qu'il n'avait pas eues, et, revenant a Florence, il oublia les deux
+femmes qu'il n'avait plus.
+
+
+
+II.
+
+
+Un matin, lady Mowbray, qui s'etait fixee en Suisse, recut une lettre
+datee de Paris; elle etait de la superieure d'un couvent de religieuses
+ou Metella avait mis deux ou trois ans auparavant sa niece, miss Sarah
+Mowbray, jeune orpheline _tres-interessante_, comme le sont toutes les
+orphelines en general, et particulierement celles qui ont de la fortune.
+La superieure avertissait lady Mowbray que la maladie de langueur dont
+miss Sarah etait atteinte depuis un an faisait des progres assez serieux
+pour que les medecins eussent prescrit le changement d'air et de lieu
+dans le plus court delai possible. Aussitot apres la reception de cette
+lettre, lady Mowbray demanda des chevaux de poste, fit faire a la hate
+quelques paquets, et partit pour Paris dans la journee.
+
+Olivier resta seul dans le grand chateau que lady Mowbray avait achete
+sur le Leman, et dans lequel depuis cinq ans il passait aupres d'elle
+tous les etes. C'etait depuis ces cinq annees la premiere fois qu'il se
+trouvait seul a la campagne, force, pour ainsi dire, de reflechir et de
+contempler sa situation. Bien que le voyage de lady Mowbray dut etre
+d'une quinzaine de jours tout au plus, elle avait semble tres-affectee
+de cette separation, et lui-meme n'avait point accepte sans repugnance
+l'idee qu'un tiers allait venir se placer dans une intimite jusqu'alors
+si paisible et si douce. Le caractere romanesque d'Olivier n'avait pas
+change; son coeur avait le meme besoin d'affection, son esprit la meme
+candeur qu'autrefois. Avait-il obei a la loi du temps, et son amour
+pour lady Mowbray avait-il fait place a l'amitie? il n'en savait rien
+lui-meme, et Metella n'avait jamais eu l'imprudence de l'interroger a
+cet egard. Elle jouissait de son affection sans l'analyser. Trop sage
+et trop juste pour n'en pas sentir le prix, elle s'appliquait a rendre
+douce et legere cette chaine qu'Olivier portait avec reconnaissance et
+avec joie.
+
+Metella etait si superieure a toutes les autres femmes, sa societe etait
+si aimable, son humeur si egale, elle etait si habile a ecarter de son
+jeune ami tous les ennuis ordinaires de la vie, qu'Olivier s'etait
+habitue a une existence facile, calme, delicieuse tous les jours,
+quoique tous les jours semblable. Quand il fut seul, il s'ennuya
+horriblement, engendra malgre lui des idees sombres, et s'effraya de
+penser que lady Mowbray pouvait et devait mourir longtemps avant lui.
+
+Metella retira sa niece du couvent et reprit avec elle la route de
+Geneve. Elle avait fait toutes choses si precipitamment dans ce voyage,
+qu'elle avait a peine vu Sarah; elle etait partie de Paris le meme
+soir de son arrivee. Ce ne fut qu'apres douze heures de route que,
+s'eveillant au grand jour, elle jeta un regard attentif sur cette jeune
+fille etendue aupres d'elle dans le coin de sa berline.
+
+Lady Mowbray ecarta doucement la pelisse dont Sarah etait enveloppee, et
+la regarda dormir. Sarah avait quinze ans; elle etait pale et delicate,
+mais belle comme un ange. Ses longs cheveux blonds s'echappaient de son
+bonnet de dentelle, et tombaient sur son cou blanc et lisse, orne ca et
+la de signes bruns semblables a de petites mouches de velours. Dans
+son sommeil, elle avait cette expression raphaelique qu'on avait si
+longtemps admiree dans Metella, et dont elle avait conserve la noble
+serenite en depit des annees et des chagrins. En retrouvant sa beaute
+dans cette jeune fille, Metella eprouva comme un sentiment d'orgueil
+maternel. Elle se rappela son frere, qu'elle avait tendrement aime, et
+qu'elle avait promis de remplacer aupres du dernier rejeton de leur
+famille; lady Mowbray etait le seul appui de Sarah, elle retrouvait dans
+ses traits le beau type de ses nobles ancetres. En la lui rendant au
+couvent avec des larmes de regret, on lui avait dit que son caractere
+etait angelique comme sa figure. Metella se sentit penetree d'interet et
+d'affection pour cette enfant; elle prit doucement sa petite main pour
+la rechauffer dans les siennes; et, se penchant vers elle, elle la baisa
+au front.
+
+Sarah s'eveilla, et a son retour regarda Metella; elle la connaissait
+fort peu et l'avait vue preoccupee la veille. Naturellement timide, elle
+avait ose a peine la regarder. Maintenant, la voyant si belle, avec un
+sourire si doux et les yeux humides d'attendrissement, elle retrouva la
+confiance caressante de son age et se jeta a son cou avec joie.
+
+Lady Mowbray la pressa sur son coeur, lui parla de son pere, le pleura
+avec elle; puis la consola, lui promit sa tendresse et ses soins,
+l'interrogea sur sa sante, sur ses gouts, sur ses etudes, jusqu'a ce que
+Sarah, un peu fatiguee du mouvement de la voiture, se rendormit a son
+cote.
+
+Metella pensa a Olivier et l'associa interieurement a la joie qu'elle
+eprouvait d'avoir aupres d'elle une si aimable enfant. Mais peu a peu
+ses idees prirent une teinte plus sombre; des consequences qu'elle
+n'avait pas encore abordees se presenterent a son esprit; elle regarda
+de nouveau Sarah, mais cette fois avec une inconcevable souffrance
+d'esprit et de coeur. La beaute de cette jeune fille lui fit amerement
+sentir ce que la femme doit perdre de sa puissance et de son orgueil en
+perdant sa jeunesse. Involontairement elle mit sa main aupres de celle
+de Sarah: sa main etait toujours belle; mais elle pensa a son visage,
+et, regardant celui de sa niece, "Quelle difference! pensa-t-elle;
+comment Olivier fera-t-il pour ne pas s'en apercevoir? Olivier est aussi
+beau qu'elle; ils vont s'admirer mutuellement; ils sont bons tous deux,
+ils s'aimeront.... Et pourquoi ne s'aimeraient-ils pas? Ils seront frere
+et soeur; moi, je serai leur mere.... La mere d'Olivier! Ne le faut-il
+pas? n'ai-je pas pense cent fois qu'il en devait etre ainsi! Mais deja!
+Je ne m'attendais pas a trouver une jeune fille, une femme presque dans
+cette enfant! Je n'avais pas prevu que ce serait une rivale.... Une
+rivale, ma niece! mon enfant! Quelle horreur! Oh! jamais!"
+
+Lady Mowbray cessa de regarder Sarah; car, malgre elle, sa beaute,
+qu'elle avait admiree tout a l'heure avec joie, lui causait maintenant
+un effroi insurmontable; le coeur lui battait; elle fatiguait son
+cerveau a trouver une pensee de force et de calme a opposer a ces
+craintes qui s'elevaient de toutes parts, et que, dans sa premiere
+consternation, elle exagerait sans doute. De temps en temps elle jetait
+sur Sarah un regard effare, comme ferait un homme qui s'eveillerait avec
+un serpent dans la main. Elle s'effrayait surtout de ce qui se passait
+en elle; elle croyait sentir des mouvements de haine contre cette
+orpheline qu'elle devait, qu'elle voulait aimer et proteger. "Mon Dieu,
+mon Dieu! s'ecriait-elle, vais-je devenir jalouse! Est-ce qu'il va
+falloir que je ressemble a ces femmes que la vieillesse rend cruelles,
+et qui se font une joie infame de tourmenter leurs rivales? Est-ce une
+horrible consequence de mes annees que de hair ce qui me porte ombrage?
+Hair Sarah! la fille de mon frere! cette orpheline qui tout a l'heure
+pleurait dans mon sein!... Oh! cela est affreux, et je suis un monstre!
+
+"Mais non, ajoutait-elle, je ne suis pas ainsi; je ne peux pas hair
+cette pauvre enfant; je ne peux pas lui faire un crime d'etre belle! Je
+ne suis pas nee mechante; je sens que ma conscience est toujours
+jeune, mon coeur toujours bon: je l'aimerai; je souffrirai quelquefois
+peut-etre, mais je surmonterai cette folie...."
+
+Mais l'idee d'Olivier amoureux de Sarah revenait toujours l'epouvanter,
+et ses efforts pour affronter une pareille crainte etaient infructueux.
+Elle en etait glacee, atterree; et Sarah, en s'eveillant, trouvait
+souvent une expression si sombre et si severe sur le visage de sa tante
+qu'elle n'osait la regarder, et feignait de se rendormir pour cacher le
+malaise qu'elle en eprouvait.
+
+Le voyage se passa ainsi, sans que lady Mowbray put sortir de cette
+anxiete cruelle. Olivier ne lui avait jamais donne le moindre sujet
+d'inquietude; il ne se plaisait nulle part loin d'elle, et elle savait
+bien qu'aucune femme n'avait jamais eu le pouvoir de le lui enlever;
+mais Sarah allait vivre pres d'eux, entre eux deux, pour ainsi dire; il
+la verrait tous les jours; et, lors meme qu'il ne lui parlerait jamais,
+il aurait toujours devant les yeux cette beaute angelique a cote de la
+beaute fletrie de lady Mowbray; lors meme que cette intimite n'aurait
+aucune des consequences que Metella craignait, il y en avait une
+affreuse, inevitable; ce serait la continuelle angoisse de cette ame
+jalouse, epiant les moindres chances de sa defaite, s'aigrissant dans sa
+souffrance, et devenant injuste et haissable a force de soins pour
+se faire aimer! "Pourquoi m'exposerais-je gratuitement a ce tourment
+continuel? pensait Metella. J'etais si calme et si heureuse il y a huit
+jours! Je savais bien que mon bonheur ne pouvait pas etre eternel; mais
+du moins il aurait pu durer quelque temps encore. Pourquoi faut-il que
+j'aille chercher une ennemie domestique, une pomme de discorde, et que
+je l'apporte precieusement au sein de ma joie et de mon repos, qu'elle
+va troubler et detruire peut-etre a jamais? Je n'aurais qu'un mot a dire
+pour faire tourner bride aux postillons et pour reconduire cette petite
+fille a son couvent.... Je retournerais plus tard a Paris pour la
+marier; Olivier ne la verrait jamais, et, si je dois perdre Olivier, du
+moins ce ne serait pas a cause d'elle!"
+
+Mais l'etat de langueur de Sarah, l'espece de consomption qui menacait
+sa vie, imposait a lady Mowbray le devoir de la soigner et de la guerir.
+Son noble caractere prit le dessus, et elle arriva chez elle sans avoir
+adresse une seule parole dure ou desobligeante a la jeune Sarah.
+
+Olivier vint a leur rencontre sur un beau cheval anglais, qu'il fit
+caracoler autour de la voiture pendant deux lieues. En les abordant, il
+avait mis pied a terre, et il avait baise la main de lady Mowbray en
+l'appelant, comme a l'ordinaire, sa chere maman. Lorsqu'il se fut
+eloigne de la portiere, Sarah dit ingenument a lady Mowbray: "Ah! mon
+Dieu! chere tante, je ne savais pas que vous aviez un fils; on m'avait
+toujours dit que vous n'aviez pas d'enfants?
+
+--C'est mon fils adoptif, Sarah, repondit lady Mowbray; regardez-le
+comme votre frere."
+
+Sarah n'en demanda pas davantage, et ne s'etonna meme pas; elle regarda
+de cote Olivier, lui trouva l'air noble et doux; mais, reservee comme
+une veritable Anglaise, elle ne le regarda plus, et, durant huit jours,
+ne lui parla plus que par monosyllabes et en rougissant.
+
+Ce que lady Mowbray voulait eviter par-dessus tout, c'etait de laisser
+voir ses craintes a Olivier; elle en rougissait a ses propres yeux et ne
+concevait pas la jalousie qui se manifeste. Elle etait Anglaise
+aussi, et fiere au point de mourir de douleur plutot que d'avouer une
+faiblesse. Elle affecta, au contraire, d'encourager l'amitie d'Olivier
+pour Sarah; mais Olivier s'en tint avec la jeune miss a une prevenance
+respectueuse, et la timide Sarah eut pu vivre dix ans pres de lui sans
+faire un pas de plus.
+
+Lady Mowbray se rassura donc, et commenca a gouter un bonheur plus
+parfait encore que celui dont elle avait joui jusqu'alors. La fidelite
+d'Olivier paraissait inebranlable; il semblait ne pas voir Sarah
+lorsqu'il etait aupres de Metella, et s'il la rencontrait seule dans la
+maison, il l'evitait sans affectation.
+
+Une annee s'ecoula pendant laquelle Sarah, fortifiee par l'exercice
+et l'air des montagnes, devint tellement belle que les jeunes gens de
+Geneve ne cessaient d'errer autour du parc de lady Mowbray pour tacher
+d'apercevoir sa niece.
+
+Un jour que lady Mowbray et sa niece assistaient a une fete villageoise
+aux environs de la ville, un de ces jeunes gens s'approcha tres-pres de
+Sarah et la regarda presque insolemment. La jeune fille effrayee saisit
+vivement le bras d'Olivier et le pressa sans savoir ce qu'elle faisait.
+Olivier se retourna, et comprit en un instant le motif de sa frayeur. Il
+echangea d'abord des regards menacants et bientot des paroles serieuses
+avec le jeune homme. Le lendemain, Olivier quitta le chateau de bonne
+heure et revint a l'heure du dejeuner; mais, malgre son air calme, lady
+Mowbray s'apercut bientot qu'il souffrait, et le forca de s'expliquer.
+Il avoua qu'il venait de se battre avec l'homme qui avait regarde
+insolemment miss Mowbray, et qu'il l'avait grievement blesse; mais il
+l'etait lui-meme, et Metella l'ayant force de retirer sa main, qu'il
+tenait dans sa redingote, vit qu'il l'etait assez serieusement. Elle
+s'occupait avec anxiete des soins qu'il fallait donner a cette blessure
+lorsqu'en se retournant vers Sarah, elle vit qu'elle s'etait evanouie
+aupres de la fenetre. Cette excessive sensibilite parut naturelle a
+Olivier, dans une personne d'une complexion aussi delicate; mais lady
+Mowbray y fit une attention plus marquee.
+
+Lorsque Metella eut secouru sa niece, et qu'elle se trouva seule avec
+Olivier, elle lui demanda le motif et les details de son affaire. Elle
+n'avait rien vu de ce qui s'etait passe la veille; elle etait dans ce
+moment a plusieurs pas en avant de sa niece et d'Olivier, et donnait le
+bras a une autre personne. Olivier tacha d'eluder ses questions; mais
+comme lady Mowbray le pressait de plus en plus, il raconta avec beaucoup
+de repugnance que miss Mowbray ayant ete regardee insolemment par un
+jeune homme d'assez mauvais ton, il s'etait place entre elle et ce jeune
+homme; celui-ci avait affecte de se rapprocher encore pour le braver,
+et Olivier avait ete force de le pousser rudement pour l'empecher de
+froisser le bras de Sarah, qui se pressait tout effrayee contre son
+defenseur. Les deux adversaires s'etaient donc donne rendez-vous dans
+des termes que Sarah n'avait pas compris, et, au bout d'une heure, apres
+que les dames etaient montees en voiture, Olivier avait ete retrouver
+le jeune homme et lui demander compte de sa conduite. Celui-ci avait
+soutenu son arrogance; et, malgre les efforts des temoins de la scene
+pour l'engager a reconnaitre son tort, il s'etait obstine a braver
+Olivier; il lui avait meme fait entendre assez grossierement qu'on le
+regardait comme l'amant de miss Sarah, en meme temps que celui de sa
+tante, et que, quand on promenait en public le scandale de pareilles
+relations, on devait etre pret a en subir les consequences.
+
+Olivier n'avait donc pas hesite a se constituer le defenseur de Sarah,
+et, tout en repoussant avec mepris ces imputations ignobles, il avait
+verse son sang pour elle. "Je suis pret a recommencer demain s'il le
+faut, dit-il a lady Mowbray, que ces calomnies avaient jetee dans la
+consternation. Vous ne devez ni vous affliger ni vous effrayer; votre
+niece est sous ma protection, et je me conduirai comme si j'etais son
+pere. Quant a vous, votre nom suffira aupres des gens de bien pour
+garder le sien a l'abri de toute atteinte."
+
+Lady Mowbray feignit de se calmer; mais elle ressentit une profonde
+douleur de l'affront fait a sa niece. Ce fut dans ce moment qu'elle
+comprit toute l'affection que cette aimable enfant lui inspirait. Elle
+s'accusa de l'avoir amenee aupres d'elle pour la rendre victime de la
+mechancete de ces provinciaux, et s'effraya de sa situation; car elle
+n'y voyait d'autre remede que d'eloigner Olivier de chez elle tant que
+Sarah y demeurerait.
+
+L'idee d'un sacrifice au-dessus de ses forces, mais qu'elle croyait
+devoir a la reputation de sa niece, la tourmenta secretement sans
+qu'elle put se decider a prendre un parti.
+
+Elle remarqua quelques jours apres que Sarah paraissait moins timide
+avec Olivier, et qu'Olivier, de son cote, lui montrait moins de
+froideur. Lady Mowbray en souffrit; mais elle pensa qu'elle devait
+encourager cette amitie au lieu de la contrarier, et elle la vit croitre
+de jour en jour sans paraitre s'en alarmer.
+
+Peu a peu Olivier et Sarah en vinrent a une sorte de familiarite. Sarah,
+il est vrai, rougissait toujours en lui parlant, mais elle osait lui
+parler, et Olivier etait surpris de lui trouver autant d'esprit et de
+naturel. Il avait eu contre elle une sorte de prevention qui s'effacait
+de plus en plus. Il aimait a l'entendre chanter; il la regardait souvent
+peindre des fleurs, et lui donnait des conseils. Il en vint meme a lui
+montrer la botanique et a se promener avec elle dans le jardin. Un jour
+Sarah temoignait le regret de ne plus monter a cheval. Lady Mowbray,
+indisposee depuis quelque temps, ne pouvait plus supporter cette
+fatigue; ne voulant pas priver sa niece d'un exercice salutaire, elle
+pria Olivier de monter a cheval avec elle dans l'interieur du parc, qui
+etait fort grand, et ou miss Mowbray put se livrer a l'innocent plaisir
+de galoper pendant une heure ou deux tous les jours.
+
+Ces heures etaient mortelles pour Metella. Apres avoir embrasse sa niece
+au front et lui avoir fait un signe d'amitie, en la voyant s'eloigner
+avec Olivier, elle restait sur le perron du chateau, pale et consternee
+comme si elle les eut vus partir pour toujours; puis elle allait
+s'enfermer dans sa chambre et fondait en larmes. Elle s'enfoncait
+quelquefois furtivement dans les endroits les plus sombres du parc, et
+les apercevait au loin, lorsqu'ils franchissaient rapidement tous les
+deux les arcades de lumiere qui terminaient le berceau des allees.
+Mais elle se cachait aussitot dans la profondeur du taillis, car elle
+craignait d'avoir l'air de les observer, et rien au monde ne l'effrayait
+tant que de paraitre ridicule et jalouse.
+
+Un jour qu'elle etait dans sa chambre et qu'elle pleurait, le front
+appuye sur le balcon de sa fenetre, Sarah et Olivier passerent au galop;
+ils rentraient de leur promenade; les pieds de leurs chevaux soulevaient
+des tourbillons de sable; Sarah etait rouge, animee, aussi souple, aussi
+legere que son cheval, avec lequel elle ne semblait faire qu'un; Olivier
+galopait a son cote; ils riaient tous les deux de ce bon rire franc
+et heureux de la jeunesse qui n'a pas d'autre motif qu'un besoin
+d'expansion, de bruit et de mouvement. Ils etaient comme deux enfants
+contents de crier et de se voir courir. Metella tressaillit et se cacha
+derriere son rideau pour les regarder. Tant de beaute, d'innocence et de
+douceur brillait sur leurs fronts, qu'elle en fut attendrie. "Ils sont
+faits l'un pour l'autre; la vie s'ouvre devant eux, pensa-t-elle,
+l'avenir leur sourit, et moi je ne suis plus qu'une ombre que le tombeau
+semble reclamer...." Elle entendit bientot les pas d'Olivier qui
+approchait de sa chambre; s'asseyant precipitamment devant sa toilette,
+elle feignit de se coiffer pour le diner.
+
+Olivier avait l'air content et ouvert; il lui baisa tendrement les
+mains, et lui remit de la part de Sarah, qui etait allee se debarrasser
+de son amazone, un gros bouquet d'hepatiques qu'elle avait cueillies
+dans le parc. "Vous etes donc descendus de cheval? dit lady Mowbray.
+
+--Oui, repondit-il; Sarah, en apercevant toutes ces fleurs dans la
+clairiere, a voulu absolument vous en apporter, et, avant que j'eusse
+pris la bride de son cheval, elle avait saute sur le gazon. Je lui ai
+servi de page, et j'ai tenu sa monture pendant qu'elle courait comme
+un petit chevreau apres les fleurs et les papillons. Ma bonne Metella,
+votre niece n'est pas ce que vous croyez. Ce n'est pas une petite fille,
+c'est une espece d'oiseau deguise. Je le lui ai dit, et je crois qu'elle
+rit encore.
+
+--Je vois avec plaisir, dit lady Mowbray avec un sourire melancolique,
+que ma Sarah est devenue gaie. Chere enfant! elle est si aimable et si
+belle!
+
+--Oui, elle est jolie, dit Olivier, elle a une physionomie que j'aime
+beaucoup. Elle a l'air intelligent et bon; elle vous ressemble, Metella;
+je ne l'ai jamais tant trouve qu'aujourd'hui. Elle a votre son de voix
+par instants.
+
+--Je suis heureuse de voir que vous l'aimez enfin, cette pauvre petite!
+dit lady Mowbray. Dans les commencements, elle vous deplaisait,
+convenez-en?
+
+--Non, elle me genait, et voila tout.
+
+--Et a present, dit Metella en faisant un violent effort sur elle-meme
+pour conserver un air calme et doux, vous voyez bien qu'elle ne vous
+gene plus.
+
+--Je craignais, dit Olivier, qu'elle ne fut pas avec vous ce qu'elle
+devait etre; a present, je vois qu'elle vous comprend, qu'elle vous
+apprecie, et cela me fait plaisir. Je ne suis pas seul a vous aimer ici.
+Je puis parler de vous a quelqu'un qui m'entend, et qui vous aime autant
+qu'un autre que moi peut vous aimer."
+
+Sarah entra en cet instant en s'ecriant: "Eh bien! chere tante, vous
+a-t-il remis le bouquet de ma part? C'est un mechant homme que M. votre
+fils. Il me l'a presque ote de force pour vous l'apporter lui-meme. Il
+est aussi jaloux que votre petit chien, qui pleure quand vous caressez
+ma chevrette."
+
+Lady Mowbray embrassa la jeune fille, et se dit qu'elle devait se
+trouver heureuse d'etre aimee comme une mere.
+
+Quelques jours apres, tandis que les deux enfants de lady Mowbray (c'est
+ainsi qu'elle les appelait) faisaient leur promenade accoutumee, elle
+entra dans la chambre de Sarah pour prendre un livre et ramassa un petit
+coin de papier dechire qui etait sur le bord d'une tablette. Au milieu
+de mots interrompus qui ne pouvaient offrir aucun sens, elle lut
+distinctement le nom d'Olivier, suivi d'un grand point d'exclamation.
+C'etait l'ecriture de Sarah. Lady Mowbray jeta un regard sur les
+meubles. Le secretaire et les tiroirs etaient fermes avec soin; toutes
+les clefs en etaient retirees. Il ne convenait pas au caractere de lady
+Mowbray de faire d'autre enquete. Elle sortit cependant pour resister
+aux suggestions d'une curiosite inquiete.
+
+Lorsque Sarah rentra de la promenade, lady Mowbray remarqua qu'elle
+etait fort pale et que sa voix tremblait. Un sentiment d'effroi mortel
+passa dans l'ame de Metella. Elle remarqua pendant le diner que Sarah
+avait pleure, et le soir elle etait si abattue et si triste qu'elle
+ne put s'empecher de la questionner. Sarah repondit qu'elle etait
+souffrante, et demanda a se retirer.
+
+Lady Mowbray interrogea Olivier sur sa promenade. Il lui repondit, avec
+le calme d'une parfaite innocence, que Sarah avait ete fort gaie toute
+la premiere heure, qu'ensuite ils avaient ete au pas et en causant;
+qu'elle ne se plaignait d'aucune douleur, et que c'etait lady Mowbray
+qui, en rentrant, l'avait fait apercevoir de sa paleur.
+
+En quittant Olivier, lady Mowbray, inquiete de sa niece, se rendit a sa
+chambre, et, avant d'entrer, elle y jeta un coup d'oeil par la porte
+entr'ouverte. Sarah ecrivait. Au leger bruit que fit Metella, elle
+tressaillit et cacha precipitamment son papier, jeta sa plume et saisit
+un livre; mais elle n'avait pas eu le temps de l'ouvrir que lady Mowbray
+etait aupres d'elle. "Vous ecriviez, Sarah? lui dit-elle d'un ton grave
+et doux cependant.
+
+--Non, ma tante, repondit Sarah dans un trouble inexprimable.
+
+--Ma chere fille, est-il possible que vous me fassiez un mensonge!"
+
+Sarah baissa la tete et resta toute tremblante.
+
+"Qu'est-ce que vous ecriviez, Sarah? continua lady Mowbray avec un calme
+desesperant.
+
+--J'ecrivais ... une lettre, repondit Sarah au comble de l'angoisse.
+
+--A qui, ma chere? continua Metella.
+
+--A Fanny Hurst, mon amie de couvent.
+
+--Cela n'a rien de reprehensible, ma chere; pourquoi donc vous
+cachez-vous?
+
+--Je ne me cachais pas, ma tante, repondit Sarah en essayant de
+reprendre courage. Mais sa confusion n'echappa point au regard severe de
+lady Mowbray.
+
+--Sarah, lui dit-elle, je n'ai jamais surveille votre correspondance.
+J'avais une telle confiance en vous que j'aurais cru vous outrager en
+vous demandant a voir vos lettres. Mais si j'avais pense qu'il put
+exister un secret entre vous et moi, j'aurais regarde comme un devoir de
+vous en demander l'aveu. Aujourd'hui, je vois que vous en avez un, et je
+vous le demande.
+
+--O ma tante! s'ecria Sarah eperdue.
+
+--Sarah, si vous me refusiez, dit Metella avec beaucoup de douceur et en
+meme temps de fermete, je croirais que vous avez dans le coeur quelque
+sentiment coupable, et je n'insisterais pas, car rien n'est plus oppose
+a mon caractere que la violence. Mais je sortirais de votre chambre le
+coeur navre, car je me dirais que vous ne meritez plus mon estime et mon
+affection.
+
+--O ma chere tante, ma mere! ne dites pas cela!" s'ecria miss Mowbray en
+se jetant tout en larmes aux pieds de Metella.
+
+Metella craignit de se laisser attendrir; et, lui retirant sa main, elle
+rassembla toutes ses forces pour lui dire froidement: "Eh bien! miss
+Mowbray, refusez-vous de me remettre le papier que vous ecriviez?"
+
+Sarah obeit, voulut parler, et tomba demi-evanouie sur son fauteuil.
+Lady Mowbray resista au sentiment d'interet qui luttait chez elle contre
+un sentiment tout contraire. Elle appela la femme de chambre de Sarah,
+lui ordonna de la soigner, et courut s'enfermer chez elle pour lire la
+lettre. Elle etait ainsi concue:
+
+"Je vous ai promis depuis longtemps, _dearest_ Fanny, l'aveu de mon
+secret. Il est temps enfin que je tienne ma promesse. Je ne pouvais pas
+confier au papier une chose si importante sans trouver un moyen de vous
+faire parvenir directement ma lettre. Maintenant je saisis l'occasion
+d'une personne que nous voyons souvent ici, et qui part pour Paris. Elle
+veut bien se charger de vous porter de ma part des mineraux et un petit
+herbier. Elle vous demandera au parloir et vous remettra le paquet et la
+lettre, qui de cette maniere ne passera pas par les mains de madame la
+superieure. Ne me grondez donc pas, ma chere amie, et ne dites pas que
+je manque de confiance en vous. Vous verrez, en lisant ma lettre,
+qu'il ne s'agit plus de bagatelles comme celles qui nous occupaient au
+couvent. Ceci est une affaire serieuse, et que je ne vous confie pas
+sans un grand trouble d'esprit. Je crois que mon coeur n'est pas
+coupable, et cependant je rougis comme si j'allais paraitre devant un
+confesseur. Il y a plusieurs jours que je veux vous ecrire. J'ai fait
+plus de dix lettres que j'ai toutes dechirees; enfin je me decide; soyez
+indulgente pour moi, et si vous me trouvez imprudente et blamable,
+reprenez-moi doucement.
+
+"Je vous ai parlai d'un jeune homme qui demeure ici avec nous, et qui
+est le fils adoptif de ma tante. La premiere fois que je le vis, c'etait
+le jour de notre arrivee, je fus tellement troublee que je n'osai pas le
+regarder. Je ne sais pas ce qui se passa en moi lorsqu'il entra a demi
+dans la caleche pour baiser les mains de ma tante; il le fit avec tant
+de tendresse que je me sentis tout emue, et que je compris tout de suite
+la bonte de son coeur; mais il se passa plus de six mois avant que je
+connusse sa figure, car je n'osai jamais le regarder autrement que de
+profil. Ma tante m'avait dit: "Sarah, regardez Olivier comme votre
+frere!" Je me livrai donc d'abord a une joie interieure que je croyais
+tres-legitime. Il me semblait doux d'avoir un frere; et s'il m'eut
+traitee tout de suite comme sa soeur, peut-etre n'aurais-je jamais songe
+a l'aimer autrement!... Helas! vous voyez quel est mon malheur, Fanny;
+j'aime, et je crois que je ne serai jamais unie a celui que j'aime. Pour
+vous dire comment j'ai eu l'imprudence d'aimer ce jeune homme, je ne
+le puis pas; en verite, je n'en sais rien moi-meme, et c'est une bien
+affreuse fatalite. Imaginez-vous qu'au lieu de me parler avec la
+confiance et l'abandon d'un frere, il a passe plus d'un an sans
+m'adresser plus de trois paroles par jour; si bien que je crois que tous
+nos entretiens durant tout ce temps-la tiendraient a l'aise dans une
+page d'ecriture. J'attribuais cette froideur a sa timidite; mais, le
+croiriez-vous? il m'a avoue depuis qu'il avait pour moi une espece
+d'antipathie avant de me connaitre. Comment peut-on hair une personne
+qu'on n'a jamais vue et qui ne vous a fait aucun mal? Cette injustice
+aurait du m'empecher de prendre de l'attachement pour lui. Eh bien!
+c'est tout le contraire, et je commence a croire que l'amour est une
+chose tout a fait involontaire, une maladie de l'ame a laquelle tous nos
+raisonnements ne peuvent rien.
+
+"J'ai ete bien longtemps sans comprendre ce qui se passait en moi.
+J'avais tellement peur de M. Olivier que je croyais parfois avoir aussi
+de l'eloignement pour lui. Je le trouvais froid et orgueilleux; et
+cependant, lorsqu'il parlait a ma tante il changeait tellement d'air et
+de langage, il lui rendait des soins si delicats, que je ne pouvais pas
+m'empecher de le croire sensible et genereux.
+
+"Une fois je passais au bout de la galerie, je le vis a genoux aupres de
+ma tante; elle l'embrassait, et tous deux semblaient pleurer. Je passai
+bien vite et sans qu'on m'apercut; mais je ne saurais vous rendre
+l'emotion que cette scene touchante me causa. J'en fus agitee toute la
+nuit, et je me surpris plusieurs fois a desirer d'avoir l'age de ma
+tante, afin d'etre aimee comme une mere par celui qui ne voulait pas
+m'aimer comme une soeur.
+
+"Je compris mes veritables sentiments a l'occasion du duel dont je vous
+ai parle. Je ne vous ai pas nomme la personne qui me donnait le bras et
+qui se battit pour moi; je vous ai dit que c'etait un ami de la maison:
+c'etait M. Olivier. Lorsqu'il revint, il etait fort pale, et tenait sa
+main dans sa redingote; ma tante se douta de la verite et le forca de
+nous la montrer. Je ne sais si cette main etait ensanglantee. Il me
+sembla voir du sang sur le linge qui l'enveloppait, et je sentis tout le
+mien se retirer vers mon coeur. Je m'evanouis, ce qui fut bien imprudent
+et bien malheureux; mais je crois qu'on ne se douta de rien. Quand je
+revis M. Olivier, je ne pus m'empecher de le remercier de ce qu'il avait
+fait pour moi; et, tout en voulant parler, je me mis a pleurer comme
+une sotte. Je ne sais pourquoi je n'avais jamais pu me decider a le
+remercier devant ma tante. Peut-etre que ce fut un mauvais sentiment qui
+me fit attendre un moment ou j'etais seule avec lui. Je ne sais pas
+ce qu'il y avait de coupable a le faire, et cependant je me le suis
+toujours reproche comme une dissimulation envers lady Mowbray. J'avais
+espere, je crois, etre moins timide devant une seule personne que devant
+deux. Mais ce fut encore pis; je sentis que j'etouffais, et j'eus comme
+un vertige, car je ne m'apercus pas que M. Olivier me pressait les
+mains. Quand je revins a moi, mes mains etaient dans les siennes, et il
+me dit plusieurs choses que je n'entendis pas. Je sais seulement qu'il
+me dit en s'en allant: "Ma chere miss Mowbray, je suis touche de votre
+amitie; mais, en verite, il ne faut pas que vous pleuriez pour cette
+egratignure." Depuis ce temps, sa conduite envers moi a ete toute
+differente, et il a ete d'une bonte et d'une obligeance qui ont acheve
+de me gagner le coeur. Il me donne des lecons, il corrige mes dessins,
+il fait de la musique avec moi; ma tante semble prendre un grand plaisir
+a nous voir si unis. Elle nous fait monter a cheval ensemble, elle nous
+force a nous donner la main pour nous raccommoder; car il arrive souvent
+que, tout en riant, nous finissons par disputer et nous bouder un peu.
+Moi, j'etais tout a fait a l'aise avec lui, j'etais heureuse, et j'avais
+la vanite de croire qu'il m'aimait. Il me le disait du moins, et je
+m'imaginais que, quand on s'aime seulement d'amitie, et qu'on se
+souvient sous les rapports de la fortune et de l'education, il est
+tout simple qu'on se marie ensemble. La conduite de ma tante semblait
+autoriser en moi cette esperance, et je pensais qu'on me trouvait encore
+trop jeune pour m'en parler. Dans ces idees, j'etais aussi heureuse
+qu'il est permis de l'etre; je ne desirais rien sur la terre que la
+continuation d'une semblable existence. Mais, helas! ce reve s'est
+efface, et le desespoir depuis ce matin...."
+
+Ici la lettre avait ete interrompue par l'arrivee de lady Mowbray.
+
+Metella laissa tomber la lettre, et cachant son visage dans ses mains,
+elle resta plongee dans une morne consternation. Elle demeura ainsi
+jusqu'a une heure du matin, s'accusant de tout le mal et cherchant en
+vain comment elle pourrait le reparer. Enfin, elle ceda a un besoin
+instinctif et se rendit a la chambre de sa niece. Tout le monde dormait
+dans la maison; le temps etait superbe, la lune eclairait en plein la
+facade du chateau, et repandait de vives clartes dans les galeries, dont
+toutes les fenetres etaient ouvertes. Metella les traversa lentement et
+sans bruit, comme une ombre qui glisse le long des murs. Tout a coup
+elle se trouva face a face avec Sarah, qui, les pieds nus et vetue d'un
+peignoir de mousseline blanche, allait a sa rencontre; elles ne se
+virent que quand elles traverserent l'une et l'autre un angle lumineux
+des murs. Lady Mowbray surprise continua de s'avancer pour s'assurer que
+c'etait Sarah; mais la jeune fille, voyant venir a elle cette grande
+femme pale, trainant sur le pave de la galerie sa longue robe de chambre
+en velours noir, fut saisie d'effroi. Cette figure morne et sombre
+ressemblait si peu a celle qu'elle avait habitude de voir a sa tante,
+qu'elle crut rencontrer un spectre et faillit tomber evanouie; mais elle
+fut aussitot rassuree par la voix de lady Mowbray, qui etait pourtant
+froide et severe.
+
+"Que faites-vous ici a cette heure, Sarah, et ou allez-vous?
+
+--Chez vous, ma tante, repondit Sarah sans hesiter.
+
+--Venez, mon enfant," lui dit lady Mowbray en prenant son bras sous le
+sien.
+
+Elles regagnerent en silence l'appartement de Metella. Le calme, la
+nuit et le chant joyeux des rossignols contrastaient avec la tristesse
+profonde dont ces deux femmes etaient accablees.
+
+Lady Mowbray ferma les portes et attira sa niece sur le balcon de sa
+chambre. La elle s'assit sur une chaise et la fit asseoir a ses pieds
+sur un tabouret; elle attira sa tete sur ses genoux et prit ses mains
+dans les siennes, que Sarah couvrit de larmes et de baisers.
+
+"Oh! ma tante, ma chere tante, pardonnez-moi, je suis coupable....
+
+--Non, Sarah, vous n'etes pas coupable; je n'ai qu'un reproche a vous
+faire, c'est d'avoir manque de confiance en moi. Votre reserve a fait
+tout le mal, mon enfant; maintenant il faut etre franche, il faut tout
+me dire ... tout ce que vous savez...."
+
+Lady Mowbray prononca ces paroles dans une angoisse mortelle; et en
+attendant la reponse de sa niece, elle sentit son front se couvrir de
+sueur. Sarah avait-elle decouvert a quel titre Olivier vivait, ou du
+moins avait vecu aupres d'elle durant plusieurs annees? Lady Mowbray ne
+savait pas quelle raison Sarah pouvait avoir pour renoncer tout a coup a
+une esperance si longtemps nourrie en secret, et fremissait d'entendre
+sortir de sa bouche des reproches qu'elle croyait meriter. Un poids
+enorme fut ote de son coeur lorsque Sarah lui repondit avec assurance:
+"Oui, ma tante, je vous dirai tout; que ne vous ai-je dit plus tot mes
+folles pensees! Vous m'auriez empechee de m'y livrer; car vous saviez
+bien que votre fils ne pouvait pas m'epouser....
+
+--Mais, Sarah, quelles sont vos raisons pour le croire?.... qui vous l'a
+donc dit?
+
+--Olivier, repondit Sarah. Ce matin, nous causions de choses
+indifferentes dans le parc; nous etions pres de la grille qui donne
+sur la route. Une noce vint a passer, nous nous arretames pour voir la
+figure des maries; je remarquai qu'ils avaient l'air timide. "Ils ont
+l'air triste, repondit Olivier. Comment ne l'auraient-ils pas? Quelle
+chose stupide et miserable qu'un jour de noce!--Eh quoi! lui dis-je,
+vous voudriez qu'on se mariat en secret? Ce serait encore bien plus
+triste.--Je voudrais qu'on ne se mariat pas du tout, repondit-il; pour
+moi, j'ai le mariage en horreur et je ne me marierai jamais." Oh! ma
+chere tante, cette parole m'enfonca un poignard dans le coeur; en
+meme temps elle me sembla si extraordinaire, que j'eus la hardiesse
+d'insister et de lui dire, en affectant de plaisanter: "Vous
+ne savez guere ce que vous ferez a cet egard-la." Il me repondit avec
+beaucoup d'empressement, et comme s'il eut eu l'intention de m'oter
+toute presomption: "Soyez sure de ce que je vous dis, miss; j'ai fait
+un serment devant Dieu, et je le tiendrai." La honte et la douleur me
+rendirent silencieuse, et j'ai fait de vains efforts toute la journee
+pour cacher mon desespoir....
+
+Sarah fondit en larmes. Metella, soulagee d'une affreuse inquietude, fut
+pendant quelque instants insensible a la douleur de sa niece. Olivier
+n'aimait pas Sarah! En vain elle l'aimait, en vain elle etait jeune,
+riche et belle; il ne voulait pas d'autre affection intime, pas d'autre
+bonheur domestique que celui qu'il avait goute aupres de lady Mowbray.
+Un instant livree a une reconnaissance egoiste, a une secrete gloire de
+son coeur enivre, elle laissa pleurer la pauvre Sarah, et oublia que son
+triomphe avait fait une victime. Mais sa cruaute ne fut pas de longue
+duree; la passion de lady Mowbray pour Olivier prenait sa source dans
+une ame chaleureuse ouverte a toutes les tendresses qui embellissent les
+femmes. Elle aimait Sarah presque autant qu'Olivier, car elle l'aimait
+comme une mere aime sa fille. La vue de sa douleur brisa le coeur de
+Metella; elle avait bien des torts a se reprocher! Elle aurait du
+prevoir les consequences d'un rapprochement continuel entre ces deux
+jeune gens. Deja la malignite des voisins lui avait signale un grave
+inconvenient de cette situation. Elle avait resiste a cet avertissement,
+et maintenant le bonheur de Sarah etait compromis plus encore que sa
+reputation.
+
+Elle la pressa dans ses bras en pleurant, et dans le premier instant de
+sa compassion et de sa tendresse elle pensa a lui sacrifier son amour.
+
+"Non, lui dit-elle, egaree par un sentiment de generosite exaltee,
+Olivier n'a pas fait de serment; il est libre, il peut vous epouser;
+qu'il vous aime, qu'il vous rende heureuse, et je vous benirai tous
+deux. Ce ne sera pas moi qui m'opposerai a l'union de deux etres qui
+sont ce que j'ai de plus cher au monde....
+
+--Oh! je le crois bien, ma bonne tante! s'ecria Sarah en se jetant de
+nouveau a son cou; mais c'est lui qui ne m'aime pas! Que faire a cela?
+
+--Il ne vous a pas dit qu'il ne vous aimait pas? Est-ce qu'il vous l'a
+dit, Sarah?
+
+--Non, mais pourquoi se dit-il engage? Oh! peut-etre qu'il l'est en
+effet. Il a quelque raison que vous ne connaissez pas! Il aime une
+femme, il est marie en secret peut-etre.
+
+--Je l'interrogerai, je saurai ce qu'il pense, repondit Metella; je
+ferai pour vous, ma fille, tout ce qui dependra de moi. Si je ne puis
+rien, ma tendresse vous restera.
+
+--Oh! oui, ma mere! toujours, toujours!" s'ecria Sarah en se jetant a
+ses pieds.
+
+Apaisee par les promesses hasardees de sa tante, Sarah se retira plus
+tranquille. Metella la mit au lit elle-meme, lui fit prendre une potion
+calmante, et ne la quitta que quand elle eut cesse de soupirer dans
+son sommeil, comme font les enfants qui s'endorment en pleurant et qui
+sanglotent encore a demi en revant.
+
+Lady Mowbray ne dormit pas; elle etait rassuree sur certains points,
+mais a l'egard des autres elle etait en proie a mille agitations, et ne
+voyait pas d'issue a la position delicate ou elle avait place la pauvre
+Sarah. La pensee d'engager Olivier a l'epouser n'avait pu prendre de
+consistance dans son esprit; vainement eut-elle sacrifie cette jalousie
+de femme qu'elle combattait si genereusement depuis plus d'une annee. Il
+y a dans la vie des rapports qui deviennent aussi sacres que si les lois
+les eussent sanctionnes, et Olivier lui-meme n'eut pas pu oublier qu'il
+avait regarde Sarah comme sa fille.
+
+Incapable de se retirer elle-meme de cette perplexite, lady Mowbray
+resolut d'attendre quelques jours pour prendre un parti; elle chercha
+a se persuader que la passion de Sarah n'etait peut-etre pas aussi
+serieuse que dans ses romanesques confidences la jeune fille se
+l'imaginait; ensuite, Olivier pouvait, par sa froideur, l'en guerir
+mieux que tous les raisonnements. Elle alla retrouver Sarah le
+lendemain, lui dit qu'elle avait reflechi, et que le resultat de ses
+reflexions etait celui-ci: il etait impossible d'interroger Olivier sur
+ses intentions, et de lui demander l'explication de ses paroles de la
+veille sans lui laisser deviner l'impression qu'elles avaient produite
+sur miss Mowbray, et sans lui faire soupconner l'importance qu'elle y
+attachait. "Dans la situation ou vous etes vis-a-vis de lui, dit-elle,
+le premier point, le plus important de tous, c'est de ne pas avouer que
+vous aimez sans savoir si l'on vous aime.
+
+--Oh! certainement, ma tante, dit Sarah en rougissant.
+
+--Il n'est pas besoin sans doute, mon enfant, que je fasse appel a votre
+pudeur et a votre fierte; l'une et l'autre doivent vous suggerer une
+grande prudence et beaucoup d'empire sur vous-meme....
+
+--Oh! certes, ma tante, reprit la jeune Anglaise avec un melange
+d'orgueil et de douleur qui lui donna l'expression d'une vierge martyre
+de Titien.
+
+--Si mon fils, poursuivit Metella, est reellement lie au celibat par
+quelque engagement qu'il ne puisse pas confier, meme a moi, il faudra
+bien, Sarah, que vous vous separiez l'un de l'autre....
+
+--Oh! s'ecria Sarah effrayee, est-ce que vous me chasseriez de chez
+vous? est-ce qu'il faudrait retourner au couvent ou en Angleterre? Loin
+de lui, loin de vous, toute seule!... Oh! j'en mourrais! Apres avoir ete
+tant aimee!
+
+--Non, dit Metella d'une voix grave, je ne t'abandonnerai jamais; je te
+suis necessaire: nous sommes liees l'une a l'autre pour la vie."
+
+En parlant ainsi elle posa ses deux mains sur la tete blonde de Sarah,
+et leva les yeux au ciel d'un air solennel et sombre. En se consacrant a
+cette enfant de son adoption, elle sentait combien etaient terribles
+les devoirs qu'elle s'etait imposes envers elle, puisqu'il faudrait
+peut-etre lui sacrifier le bonheur de toute sa vie, la societe
+d'Olivier.
+
+"Me promettez-vous du moins, continua-t-elle, que si, apres avoir fait
+tout ce qui dependra de moi pour votre bonheur, je ne reussis pas a
+fermer cette plaie de votre ame, vous ferez tous vos efforts pour vous
+guerir? Ai-je affaire a une enfant romanesque et entetee, ou bien a une
+jeune fille forte et courageuse?
+
+--Doutez-vous de moi? dit Sarah.
+
+--Non, je ne doute pas de toi; tu es une Mowbray, tu dois savoir
+souffrir en silence.... Allez vous coiffer, Sarah, et tachez d'etre
+aussi soignee dans votre toilette, aussi calme dans votre maintien que
+de coutume. Nous allons attendre quelques jours encore avant de decider
+de notre avenir. Jurez-moi que vous n'ecrirez a aucune de vos amies,
+que je serai votre seule confidente, votre seul conseil, et que vous
+travaillerez a etre digne de ma tendresse."
+
+Sarah jura, en pleurant, de faire tout ce que desirait sa tante: mais,
+malgre tous ses efforts, son chagrin fut si visible qu'Olivier s'en
+apercut des le premier instant. Il regarda lady Mowbray et trouva la
+meme alteration sur ses traits. Les verites qu'il avait confusement
+entrevues brillerent a son esprit; les pensees qui, par bouffees
+brulantes, avaient traverse son cerveau a de rares intervalles,
+revinrent l'embraser. Il fut effraye de ce qui se passait en lui et
+autour de lui; il prit son fusil et sortit. Apres avoir tue quelques
+innocentes volatiles, il rentra plus fort, trouva les deux femmes plus
+calmes, et la soiree s'ecoula assez doucement. Quand on a l'habitude
+de vivre ensemble, quand on s'est compris si bien que durant longtemps
+toutes les idees, tous les interets de la vie privee ont ete en commun,
+il est presque impossible que le charme des relations se rompe tout
+a coup sur une premiere atteinte. Les jours suivants virent donc se
+prolonger cette intimite, dont aucun des trois n'avait altere la douceur
+par sa faute. Neanmoins la plaie allait s'elargissant dans le coeur de
+ces trois personnes. Olivier ne pouvait plus douter de l'amour de Sarah
+pour lui; il en avait toujours repousse l'idee, mais maintenant tout le
+lui disait, et chaque regard de Metella, quelle qu'en fut l'expression,
+lui en donnait une confirmation irrecusable. Olivier cherissait si
+reellement, si tendrement sa mere adoptive, il avait connu aupres d'elle
+une maniere d'aimer si paisible et si bienfaisante, qu'il s'etait cru
+incapable d'une passion plus vive; il s'etait donc livre en toute
+securite au danger d'avoir pour soeur une creature vraiment angelique.
+A mesure que ses sentiments pour Sarah devenaient plus vifs, il
+reussissait a se tranquilliser en se disant que Metella lui etait
+toujours aussi chere; et en cela il ne se trompait pas; seulement pour
+l'une l'amour prenait la place de l'amitie, et pour l'autre l'amitie
+avait remplace l'amour. L'ame de ce jeune homme etait si bonne et si
+ardente qu'il ne savait pas se rendre compte de ce qu'il eprouvait.
+
+Mais quand il crut s'en etre assure, il ne transigea point avec sa
+conscience: il resolut de partir. La tristesse de Sarah, sa douceur
+modeste, sa tendresse reservee et pleine d'une noble fierte, acheverent
+de l'enthousiasmer; expansif et impressionnable comme il l'etait, il
+sentit qu'il ne serait pas longtemps maitre de son secret, et ce qui
+acheva de le determiner, ce fut de voir que Metella l'avait devine.
+
+En effet, lady Mowbray connaissait trop bien toutes les nuances de son
+caractere, tous les plis de son visage, pour n'avoir pas penetre, avant
+lui-meme peut-etre, ce qu'il eprouvait aupres de Sarah. Ce fut pour elle
+le dernier coup; car, en depit de sa bonte, de son devouement et de
+sa raison, elle aimait toujours Olivier comme aux premiers jours. Ses
+manieres avec lui avaient pris cette dignite que le temps, qui sanctifie
+les affections, devait necessairement apporter; mais le coeur de cette
+femme infortunee etait aussi jeune que celui de Sarah. Elle devint
+presque folle de douleur et d'incertitude: devait-elle laisser sa niece
+courir les dangers d'une passion partagee? devait-elle favoriser un
+mariage qui lui semblait contraire a toute delicatesse d'esprit et de
+moeurs? Mais pouvait-elle s'y opposer, si Olivier et Sarah le desiraient
+tous deux? Cependant il fallait s'expliquer, sortir de ces perplexites,
+interroger Olivier sur ses intentions; mais a quel titre? Etait-ce
+l'amante desesperee d'Olivier, ou la mere prudente de Sarah qui devait
+provoquer un aveu aussi difficile a faire pour lui?
+
+Un soir, Olivier parla d'un voyage de quelques jours qu'il allait faire
+a Lyon; lady Mowbray, dans la position desesperee ou elle etait
+reduite, accepta cette nouvelle avec joie, comme un repit accorde a ses
+souffrances. Le lendemain, Olivier fit seller son cheval pour aller
+a Geneve, ou il devait prendre la poste. Il vint a l'entree du salon
+prendre conge des dames; Sarah, dont il baisa la main pour la premiere
+fois de sa vie, fut si troublee qu'elle n'osa pas lever les yeux sur
+lui; Metella, au contraire, l'observait attentivement; il etait fort
+pale et calme, comme un homme qui accomplit courageusement un
+devoir rigoureux. Il embrassa lady Mowbray, et alors sa force parut
+l'abandonner; des larmes roulerent dans ses yeux, sa main trembla
+convulsivement en lui glissant un lettre humide....
+
+Il se precipita dehors, monta a cheval et partit au galop. Metella resta
+sur le perron jusqu'a ce qu'elle n'entendit plus les pas de son cheval.
+Alors elle mit une main sur son coeur, pressa le billet de l'autre, et
+comprit que tout etait fini pour elle.
+
+Elle rentra dans le salon. Sarah, penchee sur sa broderie, feignait de
+travailler pour prouver a sa tante qu'elle avait du courage et savait
+tenir sa promesse; mais elle etait aussi pale que Metella, et, comme
+elle, elle ne sentait plus battre son coeur.
+
+Lady Mowbray traversa le salon sans lui adresser une parole; elle monta
+dans sa chambre et lut le billet d'Olivier.
+
+"Je pars, vous ne me reverrez plus, a moins que dans plusieurs annees
+... et lorsque miss Mowbray sera mariee!... Ne me demandez pas pourquoi
+il faut que je vous quitte; si vous le savez, ne m'en parlez jamais!"
+
+Metella crut qu'elle allait mourir, mais elle eprouva ce que la nature
+a de force contre le chagrin. Elle ne put pleurer, elle etouffait; elle
+eut envie de se briser la tete contre les murs de sa chambre; et puis
+elle pensa a Sarah, et elle eut un instant de haine et de fureur.
+
+"Maudit soit le jour ou tu es entree ici! s'ecria-t-elle. La protection
+que je t'ai accordee me coute cher, et mon frere m'a legue la robe de
+Dejanire!"
+
+Elle entendit Sarah qui approchait; et se calma aussitot; la vue de
+cette aimable creature reveilla sa tendresse, elle lui tendit ses bras.
+
+"O mon Dieu! qu'est-ce qui nous arrive? s'ecria Sarah epouvantee. Ma
+tante, ou est alle Olivier?
+
+--Il va voyager pour sa sante, repondit lady Metella avec un sourire
+melancolique; mais il reviendra; ayons courage, restons ensemble,
+aimons-nous bien."
+
+Sarah sut renfermer ses larmes; Metella reporta sur elle toute son
+affection. Olivier ne revint pas: Sarah ne sut jamais pourquoi.
+
+
+
+FIN DE METELLA.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Metella, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK METELLA ***
+
+***** This file should be named 12869.txt or 12869.zip *****
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+ https://www.gutenberg.org/1/2/8/6/12869/
+
+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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new file mode 100644
index 0000000..d72251e
--- /dev/null
+++ b/old/12869.zip
Binary files differ