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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12752 ***
+
+LES HOMMES DE LA GUERRE D'ORIENT
+
+LE PRINCE DU MONTÉNÉGRO
+
+PAR EDMOND TEXIER
+
+
+PARIS
+LIBRAIRIE D'ALPHONSE TARIDE
+GALERIE DE L'ODÉON
+1854
+
+
+
+
+DANILO,
+PRINCE DU MONTÉNÉGRO.
+
+
+
+
+I.
+
+
+Dans le sujet que nous allons entreprendre, l'histoire du pays et
+l'histoire de celui qui le gouverne se confondent tellement qu'il est
+impossible de les séparer. Elles s'expliquent l'une par l'autre.
+L'histoire du vladika et celle du Monténégro ne forment qu'une seule
+histoire; on connaîtrait mal le souverain si on n'était pas familiarisé
+avec le peuple.
+
+D'ailleurs le Monténégro, qui semble appelé à jouer un rôle si important
+dans la question d'Orient, est presque inconnu en France. On n'a, sur
+cette contrée, que quelques articles isolés et un ouvrage publié en 1820
+par le colonel Vialla de Sommières. On comprendrait mal la situation
+présente et l'avenir du Monténégro, si on n'avait une idée bien nette de
+son passé.
+
+
+
+
+II.
+
+
+Le Monténégro ou Tsernogore, quoique formant depuis la fin du XVIIIe
+siècle, un État indépendant, n'est point cependant ce qu'on peut appeler
+un pays constitué d'une façon régulière. C'est une nation composée
+d'éléments divers, un peuple de proscrits qui l'habite. Le Monténégro
+est le vaste lieu d'asile de tous les proscrits de la race serbe. Ses
+montagnes sont placées comme une espèce de ligne de démarcation entre le
+monde slave et le nôtre.
+
+Les Monténégrins eux-mêmes n'ont que des notions très confuses sur
+l'étendue de leur territoire et sur le chiffre de leur population. La
+_grlitza_, almanach officiel de Tsetinié, capitale du pays, évaluait, en
+1835, ce chiffre à près de 100 000 âmes; le Monténégro s'est étendu
+depuis cette époque, et on peut porter à un maximum d'environ 130 000 le
+total des habitants.
+
+Le Monténégro est divisé en quatre arrondissements (_nahias_); chacun de
+ces arrondissements peut mettre sur pied un nombre de guerriers
+déterminé d'avance.
+
+Les sept montagnes qui environnent le Monténégro forment, sous le nom de
+_Berda_, un territoire particulier qui cependant est attaché à son
+voisin par les liens d'une espèce de confédération.
+
+
+
+
+III.
+
+
+Les Monténégrins sont en majorité schismatiques; ils font cependant
+preuve de plus de tolérance que leurs coreligionnaires de la Serbie, de
+la Grèce et de la Russie. Les catholiques latins exercent en paix leur
+culte; les Turcs eux-mêmes ont une mosquée au Monténégro; ils forment
+dans le pays une tribu qui a les mêmes droits et la même liberté que les
+autres.
+
+Les couvents sont assez nombreux au Monténégro; on cite parmi les plus
+remarquables, ceux d'Ostrog et de Maratcha. Entrez dans un de ces
+couvents où l'on accueille le voyageur avec une hospitalité pleine de
+bienveillance, vous y trouverez tout au plus une vingtaine de moines. Un
+seul religieux occupe le grand couvent de Tsetinié.
+
+Le clergé séculier se compose de 200 popes environ. Ces prêtres ont
+adopté le costume des guerriers; ils font partie des expéditions, et
+comme l'Église grecque, ainsi que l'Église latine a horreur du sang, ils
+ont des masses d'armes dont ils se servent pour assommer l'ennemi quand
+ils sont las de prier pour leurs frères ou de les exciter au combat.
+
+Le clergé régulier, au contraire, vit dans une paix et une austérité
+profondes. Le moine monténégrin s'habille, comme le caloyer grec, d'une
+longue robe de soie noire; aussi les Turcs ont-ils l'habitude de
+désigner le vladika du Monténégro sous ce titre: _le noir Caloyer_. La
+coiffure des moines du Monténégro est un fez rouge entouré d'une étoffe
+de soie noire en forme de turban.
+
+Les Monténégrins ont généralement des sentiments religieux assez vifs et
+assez profonds. Cependant ils ne suivent pas toujours avec une
+régularité parfaite les règles extérieures du culte. Dans notre langage,
+on dirait des Monténégrins qu'ils ne pratiquent pas. L'Église,
+d'ailleurs, repousse des sacrements tout montagnard nourrissant une
+haine violente contre le prochain; si cette haine n'a pas craint de se
+satisfaire, le coupable ne pourra pas mettre les pieds dans une église
+avant d'avoir expié publiquement sa faute ou son crime.
+
+
+
+
+IV.
+
+
+La famille est la base de la société dans cette république patriarcale
+du Monténégro. Chaque famille choisit un chef auquel elle obéit
+aveuglément. Les membres d'une même famille ne se séparent presque
+jamais, aussi les familles deviennent-elles quelquefois assez nombreuses
+pour peupler un village assez vaste d'individus sortis du même sang,
+portant le même nom, et ne se distinguant entre eux que par le prénom.
+
+Cet esprit de famille, qui a de grands avantages, offre cependant aussi
+des inconvénients réels. S'il établit une solidarité puissante entre les
+membres de la famille en particulier, il crée également, entre les
+familles en général, une foule de ces haines vivaces et implacables que
+les générations transmettent aux générations.
+
+Il y a sans doute au Monténégro, comme partout ailleurs, des pauvres et
+des riches, mais cette différence entre les fortunes ne détruit pas le
+sentiment d'égalité profondément enraciné au cœur des Monténégrins. Les
+mendiants sont inconnus dans ce pays. Le pauvre emprunte au riche, et
+finit toujours par s'acquitter.
+
+
+
+
+V.
+
+
+La guerre est l'occupation favorite du Monténégrin, la guerre contre le
+Turc surtout. C'est là la guerre sainte, la croisade qui lui vaudra le
+pardon de ses péchés et les jouissances du paradis. On voit les
+vieillards suivre leurs fils marchant contre les infidèles, et se
+faisant porter pour tirer un dernier coup de fusil en l'honneur du
+Christ. Les infirmes eux-mêmes se lèvent au bruit de la bataille, et les
+enfants courent au combat, sinon pour frapper, du moins pour charger les
+armes des combattants.
+
+_Tes aïeux sont morts dans leur lit_, est la plus grossière injure qu'on
+puisse adresser à un guerrier monténégrin; c'est _le noir meurtrier_ qui
+l'a frappé, disent-ils, en parlant d'un homme qui a succombé à une mort
+naturelle; ils s'éloignent en se signant dévotement, et en priant Dieu
+qu'il les fasse mourir sur le champ de bataille.
+
+Nulle part la femme n'est plus respectée qu'au Monténégro, non pas que
+ce respect aille jusqu'à l'exempter du travail manuel, ce qui est
+impossible chez un peuple presque exclusivement guerrier; mais personne
+ne se permettrait d'attenter à l'honneur d'une femme. L'idée de
+séduction par la ruse ou par la violence, est complétement inconnue des
+Monténégrins, ils ne sauraient comprendre l'amour en dehors du mariage.
+La femme qui tue un homme pour avoir violé sa promesse de mariage, est
+d'avance acquittée.
+
+La chanson suivante, qui fait partie des poésies populaires, donne une
+idée parfaite du rôle que la femme joue au Monténégro.
+
+ LA TSERNOGORSTE.
+
+«Un haïdouk se lamente, et crie sur la montagne: Pauvre Stanicha,
+malheur à moi qui t'ai laissé tomber sans vengeance!
+
+«Du fond de la vallée de Tsousi, l'épouse de Stanicha entend ces cris,
+et comprend que son époux vient de périr.
+
+«Aussitôt, un fusil à la main, elle s'élance, l'ardente chrétienne, et
+gravit les verts sentiers que descendaient les meurtriers de son mari,
+quinze Turcs conduits par Tchenghitj-Aga.
+
+«Dès qu'elle aperçoit Tchenghitj-Aga, elle tire et l'abat. Les autres
+Turcs, effrayés de l'audace de cette femme héroïque, s'enfuient et la
+laissent couper la tête de leur chef, qu'elle emporte dans son village.
+
+«Bientôt Fati, veuve de Tchenghitj, écrit une lettre à la veuve de
+Stanicha:
+
+«Épouse chrétienne, tu m'as arraché les deux yeux en tuant mon
+Tchenghitj-Aga; si donc tu es une vraie Tsernogorste, tu viendras
+demain, seule, à la frontière, comme moi j'y viendrai seule, pour que
+nous mesurions nos forces, et voyions qui de nous deux fut la meilleure
+épouse.»
+
+«La chrétienne quitte ses habits de femme, revêt le costume et les armes
+enlevés à Tchenghitj, prend son yatagan, ses deux pistolets et sa
+brillante carabine, monte le beau coursier de l'aga, et se met en route
+à travers les sentiers de Tsousi, en criant devant chaque rocher:
+
+«S'il se trouve ici caché un frère tsernogorste, qu'il ne me tue pas, me
+prenant pour un Turc, car je suis une enfant du Tsernogore.»
+
+«Mais en arrivant à la frontière, elle vit que la perfide musulmane
+avait amené avec elle son parrain, qui, montant un grand cheval noir,
+s'élança furieux sur la veuve chrétienne.
+
+«Celle-ci l'attend sans s'effrayer; d'une balle bien dirigée, elle le
+frappe au cœur, puis lui coupe la tête; alors, atteignant la Turque dans
+sa fuite, elle l'amena à Tsousi, où elle en fit sa servante, l'obligeant
+à chanter pour endormir, dans leur berceau, les enfants orphelins de
+Stanicha.
+
+«Et, après l'avoir eue ainsi à son service durant quinze années, elle
+renvoya la Turque libre parmi les siens.»
+
+Vivant dans une république de proscrits et de soldats, les femmes
+monténégrines ont dû se façonner aux nécessités de la vie commune;
+manier le fuseau et le pistolet, travailler et combattre, voilà leur
+double existence.
+
+
+
+
+VI.
+
+
+A l'entrée de chaque cabane, des chiens énormes, sentinelles vigilantes,
+veillent sur l'habitation du montagnard. Approchez néanmoins sans
+crainte; ces chiens si terribles, si féroces en apparence, savent
+reconnaître le voyageur. Si vous avez soif, si vous avez faim, frappez à
+cette porte, le maître de la maison s'empressera de vous ouvrir, et de
+partager avec vous tout ce qu'il possède. La tribu des Niégouchi est
+renommée pour son art de fumer la viande de chèvre et de mouton; vous
+goûterez donc à la _castradina_, ce mets national du Monténégrin; votre
+hôte, si vous n'avez pas faim, vous présentera lui-même la pipe et le
+café. Au départ, donnez-lui une poignée de main, c'est tout ce qu'il
+demande; ayez soin de décharger vos armes en vous éloignant, c'est un
+signe de remercîment et une marque d'honneur auxquels il sera
+très-sensible.
+
+
+
+
+VII.
+
+
+Le Monténégrin, loin d'avoir la rudesse et la grossièreté qui sont
+l'ordinaire partage des peuples militaires, est, au contraire, fin,
+intelligent, habile, on pourrait presque dire diplomate. Il a même une
+réputation de négociant consommé. Les voyageurs prétendent que la vie
+militaire est bien plutôt pour le Monténégrin la suite d'une position
+géographique que le résultat d'un penchant naturel. Voyez, disent ces
+voyageurs, quelle patience, quels efforts ont dû déployer les laboureurs
+monténégrins pour couvrir leurs abruptes sommets, leurs déserts pierreux
+de champs, de moissons, de vignes et de vergers? Le Monténégrin aime
+l'agriculture, il s'y livre avec une espèce de passion; chasseur,
+pêcheur, ouvrier habile en outils, en ustensiles, en pipes, en
+tabatières, ouvrez-lui un débouché vers la mer, et vous verrez
+l'industrie régner dans ses montagnes; et peut-être ne tardera-t-elle
+pas à y faire son apparition.
+
+Tant que l'Autriche sera maîtresse des bouches du Cattaro, il est
+impossible, sans se faire de bien grandes illusions, de croire à
+l'avenir industriel du Monténégro.
+
+Comme tous les montagnards, le Monténégrin est fanatique du sol natal.
+Loin de ses rocs calcinés, il s'étiole, il languit, il meurt; c'est le
+pin sauvage de la montagne, qui ne peut naître ni verdir dans la vallée.
+
+Au pied de la tour d'Obod, un des plus vieux monuments du pays, dans une
+sombre et profonde caverne, dort Ivo, le héros et le fondateur de la
+nation. Quand la mer bleue et Kataro auront été rendus aux Monténégrins,
+alors Ivo sortira de son sommeil magique et se mettra de nouveau à la
+tête de ses fils, et renverra les Germains dans leurs humides et
+nuageuses contrées.
+
+En attendant, le Monténégro se contente de maintenir son indépendance.
+Les tribus ou _plèmes_ qui forment la nation sont au nombre de neuf,
+formant autant de divisions territoriales, de _comtés_ comme disent les
+Allemands; les chefs de ces tribus sont assez souvent héréditaires.
+
+Les villages sont rares dans ce pays et composés d'un petit nombre
+d'habitations; on ne compte au Monténégro qu'une seule ville,
+_Niégouchi_, si on peut donner ce nom à une agglomération de quelques
+habitations occupées par les principales familles du pays. Niégouchi
+est, pour ainsi dire, la ville sainte, le berceau du Monténégro. On y
+montre la maison occupée par les fondateurs de la république, par les
+ancêtres de la famille actuellement régnante, maison simple du reste, et
+qui ne se distingue de celle des autres habitants que par ses dimensions
+un peu plus considérables.
+
+Le vladika et le sénat siègent dans la forteresse de Tsetinié, située
+sur le plateau d'une haute montagne, au pied de laquelle s'étend une
+immense plaine. C'est dans cette forteresse que se réunissent les
+assemblées populaires, qui ont lieu tous les ans.
+
+
+
+
+VIII.
+
+
+Le Monténégro a dans les _piesmas_ une littérature avec laquelle on
+pourrait facilement reconstruire toute son histoire. Un grand nombre de
+ces chansons populaires célèbrent les hauts faits de cet Ivo, dit le
+Noir (Tsernoï), dont nous avons parlé, et qui a donné son nom au pays
+(Tsernogore).
+
+C'est en dépouillant ces _piesmas_ qu'on est parvenu à retracer les
+annales du Monténégro. C'est vers 1500 seulement que le pays est habité
+par une population permanente. Auparavant le Monténégro n'était, comme
+nous l'avons dit, qu'un immense lieu de refuge, d'abord pour
+l'_haïdouck_, c'est-à-dire pour le bandit, ensuite pour l'_ouskok_;
+c'est le nom du proscrit, de l'exilé, qui fixe enfin sa résidence
+quelque part. Au XIVe siècle les ouskoks se trouvèrent assez nombreux
+pour passer à l'état de peuple et pour fonder une nationalité. Rome
+n'eut pas d'autre origine.
+
+Ivo le Noir, après avoir battu Mahomet II et rendu les services les plus
+grands à la république de Venise, finit enfin par éprouver de graves
+revers. Forcé de fuir devant ses ennemis, il transporta les reliques et
+les religieux du couvent et de la citadelle de Jabliak, et choisit la
+position presque imprenable de Tsetinié pour y construire l'église et la
+forteresse, qui sert encore de résidence au chef du pays. Là il brava
+longtemps encore la puissance des Turcs et leur fit essuyer de sanglants
+désastres.
+
+Le souvenir d'Ivo le noir est encore vivant au Monténégro; une foule de
+sources, de fontaines, de monuments ruinés, de rocs isolés portent le
+nom du héros tsernogorste. Il maria son fils à la fille du doge de
+Venise, s'il faut en croire la piesma suivante.
+
+Ivo écrit une longue lettre au doge de la grande Venise:
+
+«Écoute-moi, doge, comme on dit que tu as chez toi la plus belle des
+roses, de même il y a chez moi le plus beau des œillets. Doge, unissons
+la rose avec l'œillet.»
+
+Le doge vénitien répond d'un ton flatteur; Ivo se rend à la cour,
+emportant trois charges d'or pour courtiser au nom de son fils la belle
+Latine.
+
+Quand il eut prodigué son or, les Latins convinrent avec lui que les
+noces auraient lieu aux prochaines vendanges.
+
+Ivo, qui était sage, proféra en partant des paroles insensées: «Ami et
+doge, lui dit-il, tu me reverras bientôt avec six cents convives
+d'élite, et s'il y en a un seul parmi eux qui soit plus beau que mon
+fils Stanicha, ne me donne ni dot ni fiancée.» Le doge, réjoui, lui
+serre la main et lui présente la pomme d'or[1]. Ivo retourne dans ses
+États.
+
+[Footnote 1: Selon M. Cyprien Robert, auquel nous devons l'élégante
+traduction de ces _piesmas_, la pomme est encore, pour ces peuples
+slavo-grecs, comme au temps de Pâris et d'Hélène, le symbole de l'hymen
+et de la beauté.]
+
+Il approchait de son château de Jabliak quand, du haut de la tour aux
+élégants balcons, dont le soleil couchant faisait étinceler les vitres,
+sa fidèle compagne l'aperçoit.
+
+Aussitôt elle s'élance à sa rencontre, couvre de baisers le bas de son
+manteau, presse sur son cœur ses armes terribles, les porte de ses
+propres mains dans la tour et fait présenter au héros un fauteuil
+d'argent.
+
+L'hiver se passa joyeusement, mais le printemps fit éclater, sur
+Stanicha la petite vérole, qui lui laboura le visage en tous les sens.
+
+Quand aux approches de l'automne le vieillard eut rassemblé ses six
+cents convives, il fut, hélas! facile de trouver parmi eux un jeune
+homme plus beau que son fils. Alors son front se couvre de rides, ses
+noires moustaches qui atteignaient ses épaules s'affaissent.
+
+Sa compagne, instruite du sujet de sa douleur, lui reproche l'orgueil
+qui l'a poussé de s'allier aux superbes Latins. Ivo, blessé de ces
+reproches, s'emporte comme un feu vivant. Il ne veut plus entendre
+parler de fiançailles et congédie les convives.
+
+Plusieurs années s'écoulèrent; tout à coup arrive un navire avec un
+message du doge. La lettre tomba sur les genoux d'Ivo, elle disait:
+
+«Lorsque tu enclos de haies une prairie, tu la fauches, ou tu
+l'abandonnes à un autre, afin que les neiges d'hiver n'en gâtent pas
+l'herbe fleurie. Quand on demande en mariage une belle et qu'on
+l'obtient, il faut venir la chercher, ou lui écrire qu'elle est libre de
+prendre un autre engagement.»
+
+Jaloux de tenir sa parole, Ivo se décide enfin à aller à Venise; il
+réunit tous ses frères d'armes, et toute la jeunesse. Il veille à ce que
+les jeunes hommes viennent chacun avec le costume particulier de sa
+tribu, et que tous soient parés le plus somptueusement possible. Il
+veut, dit-il, que les Latins tombent en extase quand ils verront la
+magnificence des Serbes. «Ils possèdent bien des choses, ces nobles
+Latins! ils savent travailler avec art les métaux, tisser des étoffes
+précieuses; mais ce qu'il y a de plus digne d'envie leur manque, ils
+n'ont point le front haut, le regard souverain des Tsernogorstes.»
+
+Voyant les six cents convives rassemblés, Ivo leur raconte l'imprudente
+promesse qu'il avait faite au doge, et la punition céleste qui l'avait
+frappé dans la personne de son fils, et il ajouta:
+
+«Voulez-vous, frères, que pendant le voyage nous mettions quelqu'un de
+vous à la place de Stanicha, et que nous lui laissions en retour la
+moitié des présents qui lui seront offerts comme au vrai fiancé?»
+
+Tous les convives applaudirent à cette ruse, et le jeune vaïvode de
+Dulcigno, Okenovo Djouro, ayant été reconnu le plus beau de l'assemblée,
+fut prié d'accepter le travestissement. Djouro s'y refusa longtemps, il
+fallut pour le faire consentir le combler des plus riches dons.
+
+Alors les convives couronnés de fleurs s'embarquèrent; ils furent à leur
+départ salués par toute l'artillerie de la montagne Noire, et par les
+deux énormes canons appelés _Kernio_ et _Selenko_, qui n'ont point leurs
+pareils dans les sept royaumes francs ni chez les Turcs.
+
+Le seul bruit de ces pièces fait fléchir le genou aux coursiers, et
+renverse sur la poussière plus d'un héros.
+
+Arrivés à Venise, les Tsernogorstes descendent au palais ducal. La noce
+dure toute une semaine, au bout de laquelle Ivo s'écrie: «Ami doge, nos
+montagnes nous rappellent.»
+
+Le doge se levant alors, demande aux conviés où est le fiancé Stanicha?
+Tous lui montrent Djouro. Le doge donne donc à Djouro le baiser et la
+pomme de l'hymen. Les deux fils du doge s'approchent ensuite apportant
+deux fusils rayés de la valeur de 1000 ducats.
+
+Ils s'enquièrent où est Stanicha, tous lui montrent Djouro.
+
+Les deux Vénitiens l'embrassent comme leur beau-frère et lui remettent
+leurs présents. Après eux viennent les deux belle-sœurs du doge,
+apportant deux chemises du plus fin lin toutes tissues d'or; elles
+demandent où est le fiancé.
+
+Tous montrent du doigt Djouro.
+
+Satisfaits de la ruse, Ivo et les Tsernogorstes reprirent ensuite le
+chemin du pays.
+
+Il paraît qu'arrivé au Tsernogore, Djouro remit à Stanicha la fille du
+doge; mais il voulut garder les présents. Une autre _piesma_ raconte la
+fin de cette histoire, nous la citons car rien ne saurait mieux donner
+une idée des mœurs actuelles de cet étrange pays qui n'a rien encore
+perdu de sa couleur primitive.
+
+«La fille du doge pousse son mari à en finir avec Djouro.
+
+«Je ne puis, crie-t-elle à Stanicha en pleurant de dépit, je ne puis
+céder cette merveilleuse tunique d'or tissue de mes mains, sous laquelle
+je rêvais de caresser mon époux, et qui m'a presque coûté les deux yeux
+à force d'y travailler nuit et jour pendant trois années.
+
+«Dussent mille tronçons de lances devenir ton cercueil, mon Stanicha, il
+faut que tu combattes pour la recouvrer, ou si tu ne l'oses pas, je
+retourne la bride de mon coursier, et je le pousse jusqu'au rivage de la
+mer.
+
+«Là je cueillerai une feuille d'aloès avec ses épines, je déchirerai mon
+visage, et tirant du sang de mes joues, avec ce sang j'écrirai une
+lettre que mon faucon portera rapidement à la grande Venise, d'où mes
+fidèles Latins s'élanceront pour me venger.
+
+«A ces mots de la fille de Venise, Slanicha ne se possède plus; de son
+fouet à triple lanière, il frappe son coursier noir, et ayant atteint
+Djouro, le Tsernogorste le frappe d'un javelot au milieu du front.
+
+«Le beau vaïvode tombe mort au pied de la montagne.
+
+«Glacés d'horreur, tous les svati (compagnons des chefs)
+s'entre-regardèrent quelque temps; à la fin leur sang commença à
+bouillonner, et ils se donnèrent des gages, des gages terribles qui
+n'étaient plus ceux de l'amitié, mais ceux de la fureur et de la mort.
+
+«Tout le jour, les chefs de tribus combattirent les uns contre les
+autres, jusqu'à ce que leurs munitions fussent épuisées, et que la nuit
+fût venue joindre ses ténèbres aux horreurs du champ de bataille.
+
+«Les rares survivants marchent jusqu'au genou dans les flots du sang des
+morts.
+
+«Voyez avec quelle peine un vieillard s'avance. Ce guerrier
+méconnaissable, c'est Ivo le Noir; dans sa douleur sans remède, il
+invoque le Seigneur.
+
+«Envoie-moi un vent de la montagne, et dissipe cet horrible brouillard,
+pour que je voie qui des miens a survécu.»
+
+«Dieu touché de cette prière, envoya un coup de vent qui balaya l'air,
+et Ivo put voir au loin toute la plaine couverte de chevaux et de
+cavaliers hachés en pièces.
+
+«D'un tas de morts à l'autre, le vieillard cherchait son fils.
+
+«Un des neveux d'Ivo qui gisait expirant, Joane, le voit passer, il
+rassemble ses forces, se soulève sur le coude, et s'écrie:
+
+«Holà, oncle Ivo, tu passes bien fièrement, sans demander à ton neveu,
+si elles sont profondes les blessures qu'il a reçues pour toi? Qui te
+rend à ce point dédaigneux? Sont-ce les présents de la belle Latine?»
+
+«Ivo à ces mots se retourne et, fondant en larmes, demande au
+Tsernogorste Joane, comment son fils Stanicha a péri.
+
+«II vit, répond Joane, il fuit sur son coursier rapide, et la fille de
+Venise, répudiée, retourne vierge chez son père.»
+
+Stanicha se fit musulman pour échapper à la vengeance des compatriotes
+du vaïvode. La dynastie d'Ivo le Noir frappée par cette apostasie
+s'éteignit avec les premiers successeurs de Stanicha.
+
+
+
+
+IX.
+
+
+Ici vient se placer la période de la domination musulmane. Les renégats
+de Stanicha reviennent après la bataille racontée dans la _piesma_ que
+nous venons de citer, et s'emparent du Monténégro. Un chef militaire, le
+_spahi_, et un chef spirituel, le _vladika_, gouvernaient les
+Tsernogorstes sous la suzeraineté de la Porte, et après avoir reçu
+l'investiture du sultan, auquel ils payaient chaque année un tribut
+destiné à solder la dépense que faisait la sultane en pantoufles.
+
+Cet état de choses dura jusqu'au commencement du XVIIIe siècle. L'année
+1700 vit commencer la grandeur de la famille des Petrovitj d'où est
+sorti le souverain actuel du Monténégro. Sacré métropolitain en Hongrie,
+la nuit même dé son retour, il persuada à ses compatriotes de massacrer
+les musulmans de la montagne qui ne voudraient pas se laisser baptiser.
+Cette Saint-Barthélémy eut lieu. Voici la _piesma_ qui la raconte.
+
+«Les rayas du Zenta ont, à force de présents, obtenu du pacha de la
+sanglante Skadar la permission de bâtir une église.
+
+La petite église terminée, le pope Tove se présente aux anciens des
+tribus réunis en _sobar_, et leur dit:
+
+«Votre église est bâtie, mais ce n'est qu'une profane caverne; tant que
+l'on ne l'aura point bénie; obtenons-donc par de l'argent un
+sauf-conduit du pacha pour que l'évêque de Tsernogore vienne la
+consacrer.»
+
+«Le pacha délivre le sauf-conduit pour le _noir caloyer_, et les députés
+du Zenta vont en hâte le porter au vladika de Tsetinié Danilo-Petrovictj.
+
+«En lisant cet écrit, il secoue la tête et dit:
+
+«II n'y a point de promesse sacrée parmi ces Turcs, mais pour l'amour de
+notre sainte foi, j'irai, dussé-je ne pas revenir.»
+
+«Il fait seller son meilleur cheval, et part.
+
+«Les perfides musulmans le laissèrent bénir l'église, puis ils le
+saisirent, et le menèrent, les mains liées derrière le dos, à
+Podgositsa.
+
+«A cette nouvelle, tout le Zenta, plaine et montagne, se leva et vint
+dans la maudite Skakhar implorer Omer-Pacha, qui fixa la rançon de
+l'évêque à 3 000 ducats d'or. Pour compléter cette somme, de concert
+avec les tribus du Zenta, les Tsernogorstes durent vendre tous les vases
+sacrés de Tsetinié.
+
+«Le vladika est élargi.
+
+«En voyant revenir leur éclatant soleil, les montagnes ne purent retenir
+un cri éclatant de joie; mais Danilo, qu'affligeaient depuis longtemps
+les conquêtes spirituelles des Turcs, cantonnés dans le Tsernogore, et
+qui prévoyait l'apostasie de son peuple, demande en ce moment, aux
+tribus assemblées, de convenir entre elles du jour où les Turcs seront
+tous dans le pays attaqués et massacrés.
+
+«A cette proposition, la plupart des _glavars_ se taisent; les cinq
+frères Martinovitj s'offrent seuls pour exécuter le complot. La nuit de
+Noël est choisie pour être la nuit du massacre, qui aura lieu en
+souvenir des victimes de Korsovo.
+
+«L'époque fixée pour la sainte veille arrive, les frères Machinovitj
+allument leurs cierges sacrés, ils prient avec ferveur le Dieu
+nouveau-né, boivent chacun une coupe de vin à la gloire du Christ, et,
+saisissant leurs massues bénies, ils s'élancent à travers les ténèbres.
+
+«Partout où il y a des Turcs, les cinq exécuteurs surgissent.
+
+«Tous ceux qui refusent le baptême sont massacrés sans pitié, ceux qui
+embrassent la croix sont présentés comme frères au vladika.
+
+«Le peuple, réuni à Tsetinié, salua l'aurore de Noël par des chants
+d'allégresse. Pour la première fois, depuis le jour de Korsovo, il
+pouvait s'écrier: «Le Tsernogore est libre.»
+
+Aujourd'hui encore, les descendants des cinq Martinovitj chantent avec
+orgueil cette _piesma_ dans leurs banquets de fête.
+
+
+
+
+X.
+
+
+Au milieu des guerres qu'il soutenait contre les Turcs, luttes
+héroïques, mêlées de grands triomphes et de sanglants revers, le
+Monténégro restait inconnu des États de l'Europe; La Russie comprit la
+première quel parti elle pouvait tirer de ce peuple de soldats ardents
+et fanatiques dans ses combats contre la Turquie. Pierre Ier envoya un
+émissaire au Monténégro. Une _piesma_ raconte l'arrivée de cet agent, et
+les paroles que le tzar est censé adresser aux chefs de la montagne.
+
+«Le Turc m'attaque avec toutes ses forces, pour venger Charles XII, et
+pour plaire aux potentats de l'Europe; mais j'espère dans le Dieu
+tout-puissant, et je me fie à la nation serbe, surtout aux bras des
+Tsernogorstes, qui certainement m'aideront à délivrer le monde chrétien,
+à relever les temples orthodoxes et à illustrer le nom des Slaves.
+
+«Guerriers de la montagne Noire, vous êtes du même sang que les Russes,
+de la même foi, de la même langue, et d'ailleurs n'êtes-vous pas comme
+les Russes des hommes sans peur?
+
+«Il importe donc peu que vous parliez la même langue pour combattre avec
+eux. Levez-vous tels que vous êtes, héros dignes des temps anciens, et
+restez ce peuple terrible qui n'a jamais de paix avec les Turcs.»
+
+«A ces paroles du tzar slave, du grand empereur chrétien, tous
+brandissent leurs sabres et courent à leurs fusils.
+
+«Il n'y a qu'une voix: Marchons contre les Turcs, et plus vite ce sera,
+plus nous en aurons de joie ... En Bosnie et en Hertzegovine, les Turcs
+sont défaits, et bloqués dans leurs forteresses. Partout, villes et
+villages musulmans sont brûlés, il n'est pas une rivière, pas un
+ruisseau qui ne se teigne du sang infidèle.
+
+«Mais ces réjouissances ne durèrent que deux mois; elles se changèrent
+pour les Serbes en calamités, à la suite de la paix subite et forcée que
+le tzar Pierre dut conclure avec la Porte. Les Tsernogorstes furent
+pris d'un violent désespoir.
+
+«Toutefois, ils restèrent en campagne, se montrant alors ce qu'ils sont
+aujourd'hui, buvant le vin et combattant le Turc.
+
+«Et, tant qu'un d'eux restera en vie, ils se défendront contre qui que
+ce soit, Turcs ou autres. Oh! elle n'est pas une ombre, la liberté
+tsernogorste. Nul autre que Dieu ne pourrait la dompter, et, dans cette
+entreprise, qui sait si Dieu même ne se lasserait pas?»
+
+Cette _piesma_ est intéressante, surtout parce qu'elle constate la
+première tentative des Russes pour asseoir leur influence au Monténégro.
+Ces souvenirs, d'une ancienne fraternité d'armes, on les invoque encore
+aujourd'hui; on invoque aussi la communauté de religion et d'origine; et
+l'empereur Nicolas Ier tient en ce moment aux Tsernogorstes le même
+langage que son aïeul Pierre Ier.
+
+
+
+
+XI.
+
+
+Traversons l'époque la plus triste de l'histoire du Monténégro, celle
+pendant laquelle, abandonné par Venise, il subit les épouvantables
+ravages des armées du vizir Kiouprili, pour arriver a l'année 1568, où
+une grande victoire le délivra des Turcs. A cette époque commence la
+lutte entre l'Autriche et la Russie pour dominer le gouvernement du
+Monténégro, lutte dans laquelle la conformité de religion a toujours
+donné de grands avantages à la Russie sur sa rivale.
+
+L'influence française, toute nouvelle au Monténégro, éclipsa
+complètement l'influence russe tant que dura l'expédition dÉgypte. Les
+Grecs-Slaves saluèrent par des cris de sympathie l'humiliation que nos
+armées venaient d'infliger à l'islamisme; mais, lorsqu'on vit la France
+s'allier avec la Turquie, et le général Sébastiani défendre
+Constantinople, l'influence russe regagna tout le terrain qu'elle avait
+perdu.
+
+La guerre commença entre nous et les Monténégrins, secondés par un
+corps moscovite. Le général Lauriston fut attaqué, en 1806, à Raguse;
+l'ennemi assiège Raguse et Kataro. Le général Molitor accourt avec 1600
+hommes pour débloquer la place de Raguse, entourée par 13 000 hommes.
+Molitor n'hésite pas à fondre à la baïonnette sur un ennemi douze fois
+plus nombreux que lui. Les Russes plient, les Monténégrins sont
+enfoncés; Russes et Monténégrins pêle-mêle, laissant leurs armes et leur
+artillerie sur le champ de bataille, se sauvent sur la flotte. En 1807,
+la terrible défaite de Castel-Novo força les Monténégrins a demander une
+paix qui ne fut plus troublée jusqu'en 1813.
+
+A cette époque, les Français abandonnèrent Kataro, où les Monténégrins
+établirent la capitale de leur État; mais l'archiduc ne veut point
+accepter le Monténégro comme puissance maritime, elle craint pour sa
+marine la concurrence de ce peuple actif et entreprenant. Une armée
+autrichienne partit pour expulser les Monténégrins des bouches du
+Kataro, dont le congrès de Vienne avait donné la possession à la maison
+de Habsbourg.
+
+En 1820, les Turcs entreprennent, contre le Monténégro une nouvelle
+campagne, dans laquelle ils sont battus.
+
+Dix ans après meurt, à l'âge de 80 ans, le vladika Pierre, qui
+gouvernait depuis un demi-siècle le Monténégro.
+
+
+
+
+XII.
+
+
+Pierre I'er fut le véritable fondateur de l'État monténégrin; ferme,
+patient, habile, doué en même temps d'une douceur d'apôtre et d'un
+courage de héros, ce vladika soutint son pays dans les crises de tout
+genre qu'il eut à subir pendant les cinquante années de son règne.
+
+Son neveu, qu'il avait choisi pour successeur, fut salué du titre de
+vladika par tous les chefs réunis sur la colline d'Ivo le Noir; il prit
+le nom de Pierre II, et partit en 1833 pour recevoir à Saint-Pétersbourg
+la consécration épiscopale. Il n'était que diacre quand son oncle
+mourut. Pendant ces trois années, il défendit son pays contre de
+nouvelles entreprises des Turcs. La nécessité où se trouvait le sultan
+de réprimer la révolte du vice-roi d'Égypte, le força de rappeler son
+vizir du Monténégro, et de diriger son armée sur la Syrie.
+
+Le pouvoir, longtemps partagé entre le gouvernement civil et l'évêque,
+avait fini par appartenir complètement à ce dernier. Un parti se forma
+pour reconstituer l'État sur ses anciennes bases, et ressusciter la
+charge de gouverneur. Ce parti fut battu, et Pierre II, libre pour le
+moment de toute complication intérieure et extérieure, put mettre la
+dernière main à l'œuvre de la réforme du pays entreprise par son oncle
+Pierre Ier.
+
+Pierre II exerça jusqu'en 1838, une dictature pacifique sur ses
+concitoyens époque à laquelle le législateur dut faire place au
+guerrier.
+
+
+
+
+XIII.
+
+
+Le Monténégro, environné presque de tous côtés par la mer, qu'il voit,
+qu'il touche pour ainsi dire, ne peut se frayer un libre passage jusqu'à
+ses rivages. Le congrès de Vienne a cru devoir fermer de ce côté toute
+issue vers la mer. Le Monténégro n'a point de port, ce qui rend les
+montagnards tributaires de l'Autriche pour un grand nombre d'objets de
+consommation et surtout pour le sel.
+
+La possession de Kataro est toujours l'idée fixe, l'espoir permanent des
+Monténégrins. C'est là qu'il faut chercher la véritable cause de la
+levée de boucliers de 1838, et non point dans la question de
+délimitation de territoire qui lui servit de prétexte.
+
+De nombreux combats eurent lieu entre les impériaux et les
+Tsernogorstes, sans amener de grands résultats. Pour en finir,
+l'Autriche et le Monténégro résolurent de s'en rapporter à l'arbitrage
+de la Russie; la paix fut signée grâce à la médiation de cette
+puissance; mais les Monténégrins avaient manqué le but pour lequel ils
+avaient pris les armes, ils ne possédaient pas de station maritime; la
+paix fut donc, dans la montagne Noire, le sujet des plaintes
+passionnées, des regrets patriotiques d'une foule de guerriers.
+
+
+
+
+XIV.
+
+
+Le capitaine du génie: Kovalevski résidait alors dans le Monténégro en
+qualité d'agent russe. Slave de cœur et de naissance, cet officier
+rêvait de faire du Tsernogore, devenu pour lui comme une seconde patrie,
+une espèce de rendez-vous commun d'où tous les patriotes slaves
+s'élanceraient un jour pour conquérir l'Europe.
+
+L'Autriche s'effraya des menées de cet illuminé slave et s'en plaignit à
+la Russie qui, sachant s'assouplir aux circonstances, désavoua son
+agent, et lui ordonna de se rendre à Vienne pour offrir des explications
+et des excuses au cabinet de Schœnbrunn.
+
+Kovalewski revint au Monténégro; il avait fini par se considérer comme
+un des enfants de cette terre guerrière, et c'est lui qui dressait les
+plans de campagne des montagnards contre l'Hertsegovine et l'Albanie,
+musulmane. Une guerre sans merci ni trêve a lieu contre ces peuples. On
+en pourra juger par le fragment suivant:
+
+«Le bey Hassan est en campagne avec quarante compagnons, il franchit la
+frontière, mais voilà qu'il passe auprès d'un rocher sur lequel Marco
+était posté avec trois braves.
+
+«Marco ajuste le bey Hassan qui tombe sans mouvement sur l'herbe.
+
+«Jetez vos armes, et mettez vos mains derrière le dos où vous êtes tous
+morts!» crie aux Turcs consternés le terrible Marco.
+
+«Les Turcs obéissent, et descendant de son embuscade, Marco les lie
+tous, prend la carabine du bey Hassan, et pousse devant lui, comme du
+bétail, ses quarante prisonniers jusqu'au village de Tsernitsa.
+
+«Là, dédaignant une énorme rançon que ses captifs lui promettent, il les
+décapite tous dans la cour du tribunal de sa tribu, et orne de leurs
+têtes la koula du Secdar.
+
+«Que Dieu donne à Marco bonheur et santé!»
+
+Le poète populaire prend peut-être un peu trop facilement son parti de
+ce massacre. Une telle manière de faire la guerre n'aurait point la
+sympathie des nations civilisées. Heureusement de grands changements
+s'opèrent de jour en jour dans les mœurs militaires et civiles des
+Monténégrins; ces changements sont dus à l'influence salutaire du
+vladika Pierre II, homme distingué par son intelligence et par son
+éducation, auteur d'un volume de vers intitulé l'_Ermite de Tsetinié_,
+politique habile, administrateur résolu dont les efforts persévérants
+ont singulièrement rapproché le Monténégro des autres pays de l'Europe
+au point de vue de la civilisation.
+
+Pierre II est parvenu à détruire ces _vendette_ qui constituaient, sous
+le nom de _kroine_, une sorte de droit à la vengeance, et les
+enlèvements des jeunes filles _otmitsa_, dont l'usage, emprunté aux
+époques de barbarie, s'était perpétué jusqu'à nos jours.
+
+Le gouvernement, depuis Pierre II, se compose d'un _soviet_ (sénat),
+dont les membres sont élus par le peuple, mais qui ne peuvent siéger que
+lorsque leur élection a été confirmée par le vladika. Les _sovietniks_
+(sénateurs) sont logés et nourris aux frais de l'État. Ils reçoivent en
+outre un traitement annuel de 200 fr. par tête.
+
+Les actes du gouvernement doivent être soumis à la délibération du
+soviet, et publiés ensuite selon la formule romaine: AU NOM DU SÉNAT ET
+DU PEUPLE TSERNOGORSTE.
+
+Telle était la situation du Monténégro lorsque Danilo Petrovitj, à la
+mort de Pierre II, ceignit la toge de vladika.
+
+
+
+
+XV.
+
+
+Le 17 mai 1850 au matin, les quatre canons qui défendent l'approche du
+monastère où réside le souverain du pays, saluèrent de 121 coups la
+sortie de la grande procession en tête de laquelle marchait le nouveau
+vladika vêtu des habits pontificaux, portant en baudrier un magnifique
+damas couvert de pierres précieuses.
+
+Les quatre canons qui saluaient l'avènement de Danilo ont été pris aux
+Turcs. Le Tsernogorste aime à entendre leurs détonations, que l'écho de
+la montagne Noire répercute de vallée en vallée. Les Monténégrins
+mêlaient des cris de joie au fracas de l'artillerie.
+
+Entouré de trente _perianitj_ (guerriers ornés de plumet) qui lui
+servent de garde et qui appartiennent aux plus illustres familles de la
+montagne, le vladika sort de l'église, placée à côté de la poudrière et
+se dirige du côté de la _Riznitsa_. C'est ce qu'on pourrait appeler la
+salle du trône et le garde-meuble de la couronne; c'est là qu'on
+conserve les armes des vieux héros tsernogorstes, les trophées enlevés
+aux pachas turcs.
+
+Dans cette résidence, moitié militaire, moitié sacerdotale, on voit côte
+à côte un clocher, une imprimerie, une poudrière. Les ouvriers de
+l'imprimerie font pleuvoir sur la foule des bulletins de la cérémonie
+qui va avoir lieu.
+
+Maintenant, de cette longue maison bâtie en pierre mais recouverte de
+chaume, voyez sortir cette file de guerriers à l'aspect grave et
+majestueux. Ce sont les sovietniks qui se rendent à la _Riznitsa_ où ils
+feront cortège au vladika.
+
+Tous les moines et popes du Monténégro sont convoqués pour la cérémonie
+de l'investiture. C'est au bruit de leurs cantiques qu'elle s'accomplit.
+Le plus âgé des caloyers met ordinairement la toque sur la tête du
+vladika. Un mois après son intronisation au Monténégro, il est d'usage
+maintenant que l'évêque du Monténégro se rende à Saint-Pétersbourg pour
+y solliciter du patriarche une espèce de consécration et de confirmation
+de son autorité spirituelle.
+
+
+
+
+XVI.
+
+
+C'est en 1850 que Danilo a remplacé, comme vladika, son oncle Pierre II.
+
+Le nouveau prince du Monténégro a trouvé le gouvernement dans une de
+ces crises qu'amènent toujours les grandes réformes. Pierre II s'était
+donné la tâche d'introduire la civilisation européenne dans son pays, il
+avait voulu en faire un État soumis à des lois régulières, payant à des
+époques fixes un impôt réglé d'avance, rentrant, pour les questions de
+paix ou de guerre, dans les conditions des gouvernements ordinaires.
+Cette grande entreprise était presque à moitié terminée lorsque Pierre
+II mourut.
+
+Dans quelle mesure devait-il suivre les errements de son oncle? Telle
+est la première question que le nouveau vladika dut se poser.
+
+Il ne faut pas perdre de vue que le Monténégro, ainsi que nous l'avons
+dit en commençant, est un pays de proscrits, d'_ouskoks_; il puise une
+partie de sa force dans cette vieille franchise, dont il est en
+possession, de donner asile à tous ceux qui souffrent et qui sont
+persécutés par les gouvernements limitrophes.
+
+Ce petit peuple, animé par la foi religieuse, toujours debout contre les
+Turcs, faisant subir aux armées musulmanes les plus humiliants revers,
+vaincu lui-même souvent, mais jamais écrasé, présente un spectacle
+héroïque et vraiment digne de l'histoire.
+
+Supprimez les ressorts de liberté et de religion qui font mouvoir le
+caractère national, aussitôt le Monténégrin perd sa physionomie
+particulière, il ne sait plus où puiser la force qui doit le faire
+vivre, il est fini comme homme et comme peuple.
+
+D'un autre côté, en ne faisant aucune concession à l'esprit moderne, en
+restant dans la barbarie primitive, il s'attire l'inimitié
+irréconciliable de sa puissante voisine l'Autriche, il se trouve obligé
+de soutenir contre elle une lutte dans laquelle il doit succomber tôt ou
+tard.
+
+C'est donc entre ces deux écueils que le gouvernement du Monténégro doit
+naviguer.
+
+Danilo possède toutes les qualités nécessaires à l'exécution de cette
+politique de pondération et d'équilibre. Jeune encore, ayant reçu une
+excellente éducation, connaissant pour les avoir visitées, les cours
+d'Autriche et de Russie, persuasif, éloquent, aimant son pays, il
+exerce sur ses compatriotes une influence égale à celle de son
+prédécesseur.
+
+Pierre II était poète. On a de lui plusieurs ouvrages remarquables,
+entre autres:
+
+Un poème remarquable par la vigueur et la vérité des scènes populaires,
+_Stjepan Mail_ ou Étienne le Petit, imposteur hardi qui parvint, en
+trompant la crédulité naïve des Monténégrins, à se faire passer pour le
+tzar Pierre III.
+
+_Oledo_ (miroir), recueil des chants populaires serbes.
+
+_Gorski vjenac_ (fleurs de la montagne), volume qui renferme un grand
+nombre de _piesmas_ détachées, pleines de grâce et de fraîcheur.
+
+Danilo cultive aussi les muses. Il a publié des vers, et l'imprimerie
+nationale de Tsetinié a livré à la publicité divers ouvrages des
+littératures étrangères, traduits en monténégrin par le souverain du
+pays.
+
+
+
+
+XVII.
+
+
+La haine du Turc ne s'éteint jamais au cœur du Monténégrin; il faut
+même, de temps en temps, qu'elle trouve une issue. De là des expéditions
+ou _tchetas_ très-souvent renouvelées sur le territoire ennemi.
+
+Le vladika est impuissant à les empêcher. La réforme de Pierre II n'est
+pas encore établie d'une façon tellement solide qu'elle laisse toute
+liberté d'action au gouvernement. Trois révoltes successives eurent lieu
+en 1833, 1835 et 1841. Elles furent réprimées dans le sang.
+
+Pierre II avait créé, pour assurer l'exécution de ses décrets, une
+troupe de gendarmerie mobile, connue dans le pays sous le nom de
+_guardia_. Cette garde, qui aurait pu rendre de grands services, y était
+sans cesse entravée dans l'exercice de ses fonctions par le respect
+inviolable des Orientaux pour le foyer domestique. Renfermé chez lui, le
+coupable échappait à la répression. Pierre II ordonna qu'on mît le feu à
+la maison du révolté, puisqu'on ne pouvait s'emparer de sa personne. Il
+périssait ainsi dans les flammes ou parvenait à se réfugier chez les
+Turcs. Dès lors il perdait sa nationalité et ses biens étaient
+confisqués.
+
+Ces moyens de répression barbare et que nous nous garderons bien de
+justifier, témoignent de la force qu'ont encore les anciens préjugés sur
+cette terre à demi sauvage. Ce n'est qu'avec une prudence excessive que
+doit procéder le pouvoir; il s'exposerait infailliblement à des révoltes
+semblables à celles dont nous venons de parler, s'il s'opposait aux
+_tchetas_ et voulait les rendre absolument impossibles.
+
+C'est une de ces _tchetas_ qui amena, en 1852, Omer-Pacha à la tête
+d'une armée turque sur la frontière du Monténégro.
+
+Le colonel Kovalevski, cet infatigable propagandiste russe dont nous
+avons entretenu nos lecteurs, avait préparé et dirigé cette levée de
+boucliers contre la Turquie. La Russie voulait engager les hostilités
+pour susciter des embarras à la Porte au moment où, par l'envoi du
+prince Menchikof, elle allait soulever la question du protectorat.
+
+L'Autriche empêcha la lutte.
+
+Cette puissance ne saurait voir d'un bon œil tout ce qui peut donner de
+la vie et du mouvement à la nationalité slave. La moindre étincelle
+jetée sur les provinces serbes peut allumer un incendie. L'Autriche
+intervint pour éteindre le feu. La Porte sut éloigner son armée de la
+frontière du Monténégro, et les Monténégrins se virent obligés à rentrer
+dans leur territoire.
+
+On voit par ce que nous venons de dire combien la paix, quand elle
+existe, doit être menacée et précaire entre les deux pays.
+
+
+
+
+XVIII.
+
+
+L'année dernière une foule nombreuse de montagnards était réunie sur la
+plate-forme de Tsetinié, pour assister à l'exécution d'un meurtrier.
+
+Autrefois le droit de vengeance (krvina), exercé par les parents de la
+victime, représentait la vindicte publique. Aujourd'hui c'est le sénat
+qui prononce la peine de mort au nom de la société.
+
+Cette pénalité toute nouvelle excite encore de vives répugnances au
+Monténégro; on est obligé pour l'appliquer, de l'adoucir encore et de
+laisser aux condamnés des chances de s'y soustraire.
+
+Lorsqu'une sentence de mort a été prononcée, chaque tribu fournit deux
+guerriers qui se rendent avec leur fusil chargé sur le lieu du supplice.
+Le condamné est placé à quarante pas du groupe chargé de le fusiller.
+Cinquante balles sont dirigées à la fois contre sa poitrine; ses parents
+ne pourront pas savoir qui l'a frappé. La vendetta est donc impossible.
+
+Si par hasard il n'est que blessé, la peine est subie, le meurtrier est
+gracié.
+
+Si par miracle il échappe, il devient libre et passe chez les Ouskoks.
+Désormais il fait partie de leurs bandes.
+
+Le gouvernement attache une grande importance à faire fonctionner cette
+pénalité imparfaite sans doute, mais qui est bien préférable aux anciens
+procédés de justice barbare et sommaire en usage dans le pays.
+
+Cette fois, le criminel était un montagnard qui jouissait d'une grande
+importance dans sa tribu à cause de sa bravoure.
+
+Le peuple remplissait la plate-forme. Le piquet d'exécution allait
+paraître, lorsqu'on vit le colonel Kovalevski traverser la place et
+entrer dans la maison du vladika.
+
+Aussitôt le bruit se répandit qu'il allait solliciter la grâce du
+condamné.
+
+En effet, l'officier russe, après les saluts d'usage, prit place sur un
+divan auprès de l'évêque, qui lui dit aussitôt:
+
+«Pourquoi as-tu voulu me voir?
+
+--Parce que j'ai une grâce à te demander.
+
+--Laquelle?
+
+--La grâce de cet homme qu'on va fusiller.
+
+--Tu sais qu'il a tué.
+
+--Je sais aussi qu'il porte sur sa poitrine une croix qui lui a été
+donnée par notre maître et notre père spirituel le tzar. Il ne faut pas
+que cet homme meure; le moment n'est pas loin où, dans le Tsernogore,
+on aura besoin de braves comme lui.»
+
+Nous devons à l'obligeance d'un voyageur qui arrive du Monténégro la
+communication d'un journal inédit auquel nous empruntons les détails
+qu'on vient de lire. Le vladika ne put refuser aux instances du colonel
+la grâce du meurtrier.
+
+Aussitôt que cette nouvelle se fut répandue, la foule fit retentir l'air
+de ses acclamations: «Vive la Russie! vive le tzar! vive notre père!»
+
+Kovalevski avait parlé d'un moment peu éloigné où le besoin des braves
+se ferait sentir au Monténégro. Nous avons eu le mois dernier
+l'explication de ces paroles.
+
+Maintenant laissons parler le journal de notre voyageur.
+
+
+
+
+XIX.
+
+
+11 MARS.--J'arrive du _soviet_ (maison du sénat). Les sénateurs vont
+bientôt entrer en séance. Je peux compter sous un hangar les ânes et
+mulets qui les ont conduits. Ici un cheval est presque un objet de
+curiosité.
+
+Le vladika sort de sa maison entouré de sa garde, et entre dans le
+_soviet_. Pour représenter la publicité des assemblées délibérantes
+européennes, j'ai persuadé au vladika qu'il convenait de me laisser
+assister à la séance. J'ai obtenu la permission de me tenir debout
+derrière la porte d'entrée. C'est là ma tribune.
+
+Je m'aperçois que le colonel Kovalevski occupe déjà une place derrière
+le banc sénatorial.
+
+Les sénateurs arrivent par groupes, et, après avoir suspendu leurs armes
+à la muraille, ils s'asseyent sur un banc circulaire de pierre,
+recouvert d'un tapis.
+
+Un âtre, creusé dans la terre, au milieu même du cercle, promène les
+reflets de sa flamme sur la figure des pères conscrits.
+
+Le vladika vient s'asseoir au bout du banc. Un coussin rouge, entouré
+d'un galon d'or, distingue seul sa place de celle des autres sénateurs.
+
+Le secrétaire du soviet, assis à la turque, tient une plume, une
+écritoire, et du papier sur ses genoux.
+
+Maintenant que le vladika a prononcé la prière qui précède l'ouverture
+des débats, tous les sénateurs allument leur tchibouk.
+
+Le vladika ouvre la séance par le discours suivant:
+
+ «Chers frères et chers fils,
+
+«J'ai montré à Dieu mon cœur saignant des misères de mon peuple, et je
+lui ai demandé si nous devions souffrir plus longtemps les souffrances
+que les infidèles font endurer à nous et à nos frères.
+
+«Le Seigneur m'a répondu: «Montre également ton cœur saignant à ceux qui
+sont chargés avec toi de veiller sur le sort de mes Tsernogorstes, que
+j'ai toujours les premiers devant ma face.»
+
+«C'est pourquoi, chers frères et chers fils, je vous ai écrit: faites
+sangler vos ânes et vos mulets, et venez promptement me rejoindre dans
+la maison du soviet.
+
+«Maintenant, examinons ensemble ce qu'il convient de faire.
+
+«Quiconque dira le contraire aura menti: la sainte religion souffre et
+crie vers nous, parce qu'elle est la proie des infidèles. Serions-nous
+des hommes si nous la laissions souffrir plus longtemps.
+
+«Il y a ici un ami de notre père qui m'a dit: «Vladika, mon maître, le
+maître de la Russie sainte, le tzar orthodoxe m'a ordonné de venir vers
+toi, et de te dire que les Tsernogorstes n'ont qu'à prendre leur fusil
+et à se mettre en campagne.
+
+«Je leur fournirai de la poudre et des balles, ils auront des roubles,
+afin d'acheter de la viande sèche pour nourrir la femme et les enfants à
+la maison. Le moment est venu de chasser l'infidèle, et de faire manger
+aux corbeaux les fils du prophète.
+
+«Qu'ils se lèvent donc mes braves Tsernogorstes, et pendant que mes
+vaillantes armées attaqueront Constantinople, que la montagne Noire
+lance ses enfants sur la frontière turque et qu'ils reviennent chargés
+de butin et de têtes.»
+
+«Voilà ce que l'ami du tzar m'a dit de sa part, et moi je viens vous
+demander ce que vous voulez faire.»
+
+Un sénateur, après avoir croisé ses jambes à la turque, sans doute afin
+de pouvoir parler plus commodément, prend la parole. Son discours dure
+une heure environ; mais le ton nazillard et la rapidité de prononciation
+de l'orateur, m'empêchent de le comprendre.
+
+Le sénateur qui lui succède est un vieillard, dont le menton est orné
+d'une magnifique barbe blanche. Comme il parle avec une sage lenteur et
+qu'il s'interrompt de temps en temps pour lâcher une bouffée de la fumée
+de son tchibouk, je puis utiliser mes connaissances encore peu étendues
+en fait de langue tsernogorste, et je parviens à le comprendre.
+
+Voici le résumé de ce discours.
+
+«Le Monténégro doit écouter la parole de son ami et de son père le tzar
+de Russie. La religion lui fait une loi de le seconder s'il veut
+attaquer l'islamisme et en finir avec ces Turcs détestés. Tout
+Monténégrin doit être prêt à mourir pour l'orthodoxie.
+
+«Puisque la Russie orthodoxe se lève, l'orthodoxe Monténégrin doit se
+lever aussi. Abandonnerons-nous la Russie sur le champ de bataille, et
+n'irons-nous pas préparer avec elle une grande curée de Turcs aux
+corbeaux?
+
+«Insensé celui qui, au nom de l'intérêt, conseillerait d'agir ainsi, car
+la sainte Russie nous récompensera de l'avoir soutenue dans la bataille,
+et d'avoir brûlé la poudre pour elle.
+
+«Quand le tzar orthodoxe régnera sur tous les souverains de l'Europe,
+comme cela doit être un jour, nous irons vers lui, et nous lui dirons,
+en embrassant ses genoux:
+
+«Père, regarde du côté des montagnes tsernogorstes que baignent de tous
+côtés les flots de la mer Bleue. Nos bras sont fatigués, nos corps
+inondés de sueur; nous voudrions nous rafraîchir dans la vague profonde;
+mais on ne veut pas nous laisser approcher du rivage. Les habits blancs
+de l'Autriche sont là qui nous crient: N'avancez pas, ou nous ferons
+feu.
+
+«Et le Tsernogore n'a que la pointe de ces rocs pour y essuyer son corps
+ruisselant, la mer Bleue lui est fermée.
+
+«Le tzar écrira alors à l'empereur d'Autriche:
+
+ «Mon ami,
+
+«Renvoyez vos habits blancs, et laissez la mer Bleue ouverte à mes bons
+Tsernogorstes, qui m'ont aidé à chasser le Turc.
+
+«Donnez-leur Kataro la Blanche, qui appartenait à leurs ancêtres;
+donnez-leur tous les villages qui sont autour.
+
+«Et nous aurons du sel en abondance, nous ne serons pas obligés de le
+payer aux habits blancs, et vous verrez engraisser nos bestiaux, et se
+gonfler le sein de nos jeunes filles.»
+
+La profonde impression, produite par ce discours, ne se trahit pas par
+des applaudissements et des cris, mais par un mouvement de va-et-vient
+très-rapide imprimé à la tête des membres de l'assemblée.
+
+Deux sénateurs parlent dans le même sens que le précédent.
+
+Un quatrième orateur prend la parole. C'est le plus jeune membre du
+sénat. Je m'attends à des motions encore plus ardentes que celles que je
+viens d'entendre.
+
+Le jeune sénateur, au contraire, conseille la prudence à ses confrères;
+il les engage à bien réfléchir avant d'attirer les maux de la guerre sur
+la tête de leurs concitoyens. Il ne dit pas que l'empereur de Russie ne
+soit pas un souverain très-puissant, mais peut-être n'aura-t-il pas
+autant de facilité qu'on le croit, à dominer tous les autres États, qui
+ne laisseront point disparaître la Turquie. L'orateur ajoute qu'il lui
+semble inutile pour le moment de se compromettre pour la Russie. On sera
+toujours à temps de prendre un parti. D'ailleurs les Turcs nous laissent
+tranquilles en ce moment, pourquoi irions-nous les attaquer? Maintenons
+la paix pour mener à bonne fin les utiles réformes entreprises au profit
+de la prospérité et de la civilisation de notre pays.
+
+Il est très-évident que cette opinion est en grande minorité dans
+l'assemblée. Après ce discours, le vladika se lève, et, attendu que
+l'heure du deuxième repas, va bientôt sonner, il ajourne la réunion du
+sénat à quatre heures du soir.
+
+
+
+
+XX.
+
+
+13 mars. J'ai vu le vladika ce matin. Il m'a reçu avec sa bienveillance
+accoutumée. Il m'a paru plus triste qu'hier. Kovalevski sortait au
+moment où j'entrais chez Danilo. Je lui ai demandé la cause de sa
+préoccupation.
+
+«Le soviet a prononcé, m'a-t-il répondu, à la presque unanimité. Il cède
+aux suggestions de la Russie, il veut faire la guerre, et je suis forcé
+de lui céder.
+
+--Nul cependant n'oserait vous résister, si vous disiez non, votre
+pouvoir est sans borne.
+
+--Vous vous trompez, répond tristement l'évêque, il y a des préjugés
+devant lesquels je suis forcé de m'incliner.
+
+«Kovalevski est au fond le véritable souverain du Monténégro, la Russie
+règne ici bien plus encore que moi.
+
+«Pendant longtemps encore la guerre, et surtout la guerre contre les
+Turcs sera la passion dominante dans ce pays. Il faut avoir été élevé à
+l'étranger, ou avoir beaucoup voyagé comme ce pauvre Shebievjt, que vous
+avez entendu hier au soviet, ou comme moi, pour comprendre quels
+résultats heureux la paix peut avoir, et quelle influence elle exerce
+sur la prospérité d'une nation; mais je ne puis lutter contre
+l'ignorance de mes compatriotes, elle m'entraîne, elle me déborde; je
+sens qu'il faut que je lui obéisse, si je ne veux pas me perdre.
+
+«Que vont devenir mes écoles pendant la guerre; le sang va emporter le
+germe si laborieusement semé par mon oncle et par moi. Il a des moments,
+ajouta-t-il en soupirant, où je voudrais abdiquer et me retirer au fond
+d'un monastère du mont Athos.»
+
+Je crus devoir le dissuader d'un projet si nuisible aux intérêts de son
+pays.
+
+--Rassurez-vous, me dit-il, nous autres Tsernogorstes, nous ne pouvons
+pas vivre loin de notre patrie. Vous voyez bien ce domestique?»
+
+Il me montrait le serviteur chargé d'allumer son tchibouk.
+
+Il y a quelques années, mille familles, représentant plusieurs milliers
+de guerriers avaient consenti, moyennant une solde considérable, à
+émigrer dans le Caucase, où la Russie comptait les opposer aux
+Tcherkesses. Arrivés dans le pays, les guerriers monténégrins perdirent
+tout d'un coup leur énergie; ils étaient devenus lâches; ils désertaient
+en masse, ou succombaient à une langueur produite par la nostalgie.
+
+Quelque temps avant de mourir, mon oncle, qui avait permis cette
+émigration, se désolait souvent en songeant qu'il avait envoyé tant de
+braves à la mort, lorsqu'il vit de sa fenêtre un homme se traînant sur
+le sentier qui conduit à Tsetinié.
+
+Cet homme, succombant a la fatigue, tomba évanoui avant d'atteindre au
+plateau. Mon oncle envoya à son secours, et le fit transporter chez lui.
+
+Dieu soit loué, s'écria le malade, j'ai revu _ma petite montagne Noire_
+(_dogoritli Hevnoï_), je puis mourir.
+
+Ce malade, aujourd'hui vivant et très-vivant, c'est mon porteur de
+tchibouk, qui avait supporté des fatigues et des privations dont le
+récit seul vous ferait frémir, pour revoir son pays.
+
+Nous sommes ainsi faits, ajouta le vladika, on dirait qu'un charme
+magique nous attache à la montagne Noire.
+
+
+
+
+XXI.
+
+
+Le journal dont nous venons de citer des fragments explique assez bien
+les motifs qui ont poussé le vladika du Monténégro à prendre parti dans
+la guerre commencée entre l'empereur de Russie et la Porte ottomane.
+
+Outre la communauté de religion, cause toujours si puissante de
+sympathie entre deux peuples, la Russie n'a négligé aucun moyen de
+rattacher à sa fortune le Monténégro et ses habitants. La plupart des
+chefs importants des _serdars_ monténégrins reçoivent des pensions de la
+Russie. Celle de Pierre II s'élevait à plus de 80 000 francs, et elle a
+été continuée à son successeur Danilo.
+
+Le vladika Pierre Ier, fondateur de la dynastie actuelle, a inséré dans
+son testament une clause dans laquelle il recommande avant toutes choses
+à ses successeurs de vivre toujours en paix et en bonne intelligence
+avec la Russie.
+
+Les deux neveux de Pierre II ont fait leurs études à Saint-Pétersbourg.
+
+Le tzar envoie chaque année au Monténégro, pour les offrir gratuitement
+aux habitants, de nombreux navires chargés de blé d'Odessa.
+
+Les _icones_ ou vases sacrés qui servent aux cérémonies du culte dans la
+chapelle épiscopale de Tsetinié sont un présent de l'impératrice de
+Russie.
+
+Tout est russe au Monténégro, tout conspire à assurer la prépondérance
+russe dans ce pays que les autres États de l'Europe ont trop négligé
+jusqu'ici.
+
+Aussi ne faut-il point s'étonner si d'une extrémité à l'autre de la
+montagne Noire, les habitants ont accueilli avec enthousiasme la
+proclamation suivante:
+
+ «Tsernogorstes!
+
+«Le moment est venu de prendre les armes, et de jeter le fourreau de
+l'épée sur la route. Il faut que chaque homme mette la main sur son
+cœur, et dise: Il faut qu'il batte pour l'orthodoxie et pour la liberté.
+
+«Il faut montrer que nous sommes les fils de ces vaillants Tsernogorstes
+qui ont défait trois armées de vizirs, et qui ont pris cinquante
+citadelles turques. Nous ferons voir que le Tsernogore n'a point
+dégénéré, et qu'il est toujours la terre des braves fils d'Ivo le Noir.
+
+«Nous nous battrons jusqu'à la mort pour notre religion et pour notre
+indépendance; la récompense qui nous attend est au ciel.
+
+«Dieu nous donnera la victoire. Fidèles Tsernogorstes, abordons d'un
+cœur franc l'ennemi, et ne craignons pas de nous jeter tête baissée au
+plus fort de la mêlée.»
+
+ «DANILO,
+
+ «_Archevêque du Tsernogore et des Berda, et de Skador et de
+ toute la Primorée._»
+
+ (Signé du grand sceau, à l'aigle double, que le tsernovoïevitj
+ Ivo portait sur son bouclier.)
+
+
+
+
+XXII.
+
+
+Les revenus du vladika se composent des fermes appelées _Ivan Begovina_,
+et qui furent établies par Ivo. Ses revenus s'élèvent à la somme de 130
+000 francs.
+
+Il reçoit des tributs volontaires de la part des Monténégrins, qui,
+après une expédition heureuse, rentrent chez eux chargés de butin.
+
+Il prélève une part sur les pêches qui ont lieu sur le lac Skadar.
+
+Tout cela lui constitue une liste civile qui, avec la pension qu'il
+touche de la Russie, ne s'élève pas à un demi-million.
+
+Il se fait au Monténégro un commerce d'importation en eaux-de-vie de
+France, en aiguilles et en poudre de guerre. Dans ce pays, habité par
+des gens presque sans cesse en guerre, il n'y a qu'une seule fabrique de
+poudre dans la tribu des Rovtsi, et à peine en fabrique-t-elle assez
+pour la consommation de ses membres.
+
+Les marchandises sont transportées au Monténégro à dos de mulet; souvent
+aussi il arrive que les femmes se chargent de ces transports. On
+rencontre souvent sur la route, entre Kataro et Tsetinié, ces
+infortunées créatures, accablées par un soleil ardent, sous les fardeaux
+qu'elles portent, moyennant un ou deux centimes la livre.
+
+Un arbrisseau à feuilles arrondies, appelé en italien _scotano_, forme
+un des principaux objets d'exportation du pays. Il est d'un fréquent
+usage dans la teinture et dans la préparation du cuir.
+
+On exporte aussi en quantités assez considérables des poissons séchés
+nommés _scoranze_, et le _caviar_, produit avec l'ovaire de ces
+poissons.
+
+La _castradine_ ou viande de chèvre fumée, le miel, la cire, le suif, la
+laine, le bois à brûler, le gibier, complètent le tableau des
+exportations du Monténégro.
+
+Pour remettre ces objets aux marchands, le montagnard est obligé de
+traverser les enceintes autrichiennes, où des garde-frontières le
+forcent à déposer les armes et ne le perdent pas un seul instant de vue
+pendant tout le temps qu'il met à conclure le marché.
+
+
+
+
+XXIII.
+
+
+Nous avons vu un portrait du vladika Danilo fait, il y a quelques mois,
+d'après nature, au moment où il venait de passer en revue les _serdars_.
+Il porte le costume demi-militaire, demi-sacerdotal, de vladika, et la
+croix du Melos-Obilin, ordre fondé par son prédécesseur.
+
+Danilo a l'œil noir et profond, la physionomie douce et mélancolique, le
+front intelligent. Il administre son pays avec beaucoup d'habileté et de
+fermeté. Il va jouer un rôle militaire auquel il semble que rien
+jusqu'ici ne l'ait préparé. Il faut attendre pour le juger.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les hommes de la guerre d'Orient 11:
+Le prince du Montenegro, by Edmond Auguste Texier
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12752 ***