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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:40:38 -0700 |
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diff --git a/12751-0.txt b/12751-0.txt new file mode 100644 index 0000000..7ffe65f --- /dev/null +++ b/12751-0.txt @@ -0,0 +1,4886 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12751 *** + +QUATRE MOIS DE L'EXPÉDITION +DE GARIBALDI EN SICILE ET EN ITALIE + +PAR H. DURAND-BRAGER. + + +PARIS.--IMPRIME CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS, +55, QUAI DES AUGUSTINS. + + +PARIS +E. DENTU, ÉDITEUR +LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES +PALAIS-ROYAL, GALERIE D'ORLÉANS, 13. + +1861 + +Tous droits réservés. + + + + +PRÉFACE + + +On a beaucoup parlé de Garibaldi et de ses volontaires; les journaux ont +retenti pendant quatre mois des événements qui se sont accomplis en +Sicile et en Italie. Pour les uns, le célèbre Niçois est un aventurier, +un écumeur de mer, un Walker de la pire espèce; ses compagnons un amas +de bandits, de flibustiers, rebut de la société des quatre parties du +monde. Pour les autres, l'ancien défenseur de Rome est un héros, une +figure prise dans le livre de Plutarque, presque un nouveau Messie +entouré d'une phalange de martyrs et de libérateurs. Mais il y a un +point sur lequel tout le monde est d'accord, c'est sur l'intégrité et le +désintéressement de l'ermite de Caprera. + +J'aurais pu, comme un autre, essayer une monographie de Garibaldi que +j'ai connu dans la Plata, à l'époque où il commençait la vie aventureuse +qui l'a mené jusqu'à la conquête d'un royaume; et aborder à ce propos +les considérations historiques et politiques auxquelles on est +naturellement si enclin à se laisser entraîner: j'avais aussi ma petite +brochure dans la tête et ma petite solution dans la poche. Mais je me +suis rappelé heureusement à temps le vers du Bonhomme, et me suis +souvenu que je ne devais avoir d'autres couleurs que celles de ma +palette. + +Je me suis donc résigné à écrire les faits dont j'ai été témoin, comme +je les aurais dessinés, cherchant à reproduire leur côté pittoresque +sans blesser personne. Peut-être ces simples esquisses recueillies à la +hâte par un artiste qui depuis vingt ans a assisté, soit comme +correspondant de nos premières feuilles, soit comme peintre officiel de +la marine, à tous les grands événements contemporains, auront-elles leur +enseignement et leur utilité. C'est tout ce que j'espère, tout ce que je +désire pour ce petit livre. + + H. DURAND-BRAGER. + + Paris, janvier 1861. + + + + +I + + +Marsala est une jolie petite ville, coquettement assise sur les plages +fertiles qui s'étendent de Trapani à Girgenti. Fortifiée jadis, comme +presque toutes les villes de la Sicile, elle a conservé ses murs et ses +remparts moyen âge; mais, débordant sa ceinture, elle a fini par +s'étendre en dehors des anciens fossés. Le faubourg, qui relie la ville +au port, est presque moderne. Il y a un siècle, environ, le port de +Marsala était à peu près sûr, et des navires d'un fort tonnage pouvaient +y venir chercher abri. L'indifférence du gouvernement l'a laissé +combler presque entièrement, et des bateaux d'une centaine de tonneaux +ont, de nos jours, de la peine à y mouiller. La jetée qui le ferme est +elle-même dans le plus triste état, et chaque nouvelle tempête enlève +une partie de ses enrochements. Il y a presque un kilomètre du port à la +ville. On a construit sur les quais de vastes magasins et d'importants +établissements qui appartiennent, en grande partie, aux Anglais. C'est +là que se fabriquent les vins de Marsala. Une seule maison sicilienne, +la maison Florio, représente le commerce italien. Sur la gauche s'élève +le Monte di Trapani, couronné par son ancien château et sa vieille +ville, séjour de la colonie albanaise, dont les membres ont continué de +vivre entre eux et pour eux, sans jamais se mêler ou s'allier au reste +de la population. + +Rien n'est gai comme l'aspect de cette petite ville lorsqu'on la +découvre par une belle matinée. Une vapeur bleuâtre l'entoure du côté de +la campagne et fait ressortir la couleur chaude et transparente à la +fois des murailles et des tours, tandis que le soleil dore les plages de +sable et resplendit sur les façades blanches et roses des maisons. + +Tel était le tableau qu'on pouvait contempler le 11 mai dernier avec les +premières lueurs du jour. + +Une corvette de guerre anglaise reposait tranquillement sur ses ancres +presque à l'entrée du port et en face des établissements de ses +nationaux. Quelques rares habitants, se rendant à leurs affaires, +commençaient à circuler sur les quais, et observaient curieusement les +manoeuvres de deux ou trois vapeurs dont on apercevait au loin les +fumées dans la direction de l'île de Favignano. C'était la croisière +napolitaine qui surveillait la côte sud de Sicile, et qui, la veille, +avait passé une partie de la journée stoppée devant Marsala. + +Quelques bateaux de pêche rentraient au port, et s'empressaient de +débarquer le butin de la nuit. Certes, personne, dans la ville, ne se +doutait des événements que cette journée apportait. + +Il était environ six heures lorsque deux nouveaux vapeurs parurent à +perte de vue dans le sud. Ils avaient l'air de faire route sur Malte. +Mais, après avoir laissé sur bâbord les croiseurs napolitains, ils +mirent ostensiblement le cap sur Marsala. Il y a dans les ports de +Sicile, comme dans toutes les villes maritimes de France, une population +de flâneurs, de rentiers, de marins ou d'officiers en retraite, qui n'a +d'autre occupation que de guetter l'arrivée de tout navire ou bateau qui +se dirige vers le port. Il y a aussi partout un point du littoral qui +leur sert de rendez-vous, semblable à la célèbre _Pointe-des-Blagueurs_ +de Brest. A Marsala, ce centre de conversations est situé à l'entrée du +môle, et près d'une petite maison blanche qui sert de corps de garde aux +douaniers. Cet emplacement n'est pas à l'abri du vent, les jours de +grande brise et de tempête. Les vagues s'y égarent même quelquefois au +milieu des flâneurs. Mais on se réfugie de son mieux contre la face de +la maisonnette la moins exposée aux rafales et aux coups de mer, et l'on +est toujours certain de trouver là à qui parler. Aussitôt qu'il fut +avéré que les deux vapeurs manoeuvraient bien pour donner dans le port, +on vit donc la foule se diriger vers cet endroit, et les conversations +prirent leur train. + +Les deux navires grossissaient à vue d'oeil. Leurs ponts paraissaient +couverts d'un nombreux équipage. Ils étaient sans pavillon, et +semblaient se soucier aussi peu des vapeurs napolitains que de la +corvette anglaise mouillée dans la rade. On put même bientôt distinguer +des uniformes rouges montés sur les tambours des bâtiments. En ce +moment, la corvette anglaise commença à faire des signaux qui +demeurèrent sans réponse. Les commentaires allaient de plus belle à la +_Pointe-des-Blagueurs_. Qu'est-ce que cela signifie? D'où viennent ces +bateaux? Que veulent-ils? Les fortes têtes de l'endroit savaient +peut-être qu'il était question quelque part d'une expédition du général +Garibaldi; mais une prudence naturelle aux profonds politiques les +empêchait de se communiquer trop haut leurs conjectures à cet égard; ils +étaient en tout cas bien loin de supposer que la descente projetée vint +se faire dans leur petite ville, à la barbe des bâtiments de guerre +napolitains, et au milieu de gens qui n'avaient rien fait pour être +privés de leur calme et de leur sieste dans le milieu du jour; car, il +ne faut pas se le dissimuler, si le gouvernement napolitain était +détesté à Marsala, comme dans toute la Sicile, il n'en est pas moins +vrai qu'à part quelques exaltés, personne ne se serait avisé d'y faire +une révolution, et c'est seulement dans les grands centres, comme +Palerme, Messine, Catane, etc., que pouvaient se rencontrer quelques +hommes d'action. + +Cependant une certaine émotion vint bientôt se manifester parmi les +curieux. Un gros _padre_ capucin, ancien marin peut-être, venait de +faire remarquer que les croiseurs napolitains paraissaient pousser leurs +feux et avaient changé de direction. Les deux navires inconnus s'étaient +sans doute aperçu aussi de cette manoeuvre, car ils s'empanachaient +d'une manière splendide, et l'un d'eux, meilleur marcheur sans doute, +prenait les devants, et n'était plus qu'à deux milles environ de +l'entrée du port. Quoique la corvette anglaise n'eût obtenu aucune +réponse à ses signaux, il est probable qu'elle avait reconnu de quoi il +s'agissait, car sa hune de misaine, ses passerelles et son gaillard +d'avant étaient couverts de matelots et d'officiers observant avec +intérêt la marche des deux bâtiments. Une embarcation avait même été +armée le long du bord, et se tenait prête à pousser. En ce moment, un +officier napolitain et quelques soldats arrivaient aussi à l'entrée du +môle, car Marsala possédait un commandant supérieur et une garnison +composée d'une centaine d'infirmes ou de soldats; le nom ne fait rien à +l'affaire. Des groupes nombreux commençaient à paraître à la porte de +la ville du côté de la plage. Les fenêtres se garnissaient, une sourde +rumeur se répandait partout, et le premier des deux navires signalés +doublait à peine la lanterne du môle, qu'une panique folle s'empara de +la foule de femmes et d'enfants qui, insensiblement, avaient rejoint les +curieux. Ce fut une fuite générale. On pressentait le danger sans le +deviner. Bientôt le bâtiment fut dans le port, et il fut aisé de lire +sur son arrière: _Piemonte_. Une embarcation s'en détacha en même temps +que les ancres tombaient; elle poussa à terre. Quelques mots furent +échangés avec des matelots du quai, et, aussitôt, comme par +enchantement, les bateaux s'armèrent de toutes parts, et se dirigèrent à +force de rames vers le _Piemonte_. C'était le débarquement qui +commençait. L'opération marchait lestement lorsque le second navire +donna lui-même dans le port. Mais il avait trop serré la jetée, et il +s'échoua à une centaine de mètres par le travers du fanal. C'était le +_Lombardo_. Au lieu de stopper, sa machine continua à marcher, et il se +hâla un peu plus en dedans en labourant le gravier et la vase. + +Il n'eut donc pas besoin de mouiller, et commença aussi son +débarquement. De leur côté, les croiseurs napolitains arrivaient grand +train. On voyait facilement qu'ils étaient en branle-bas de combat, les +hommes aux pièces et parés à faire feu. Un premier boulet vint mourir à +quelques mètres du fanal. Un second, passant par-dessus la jetée, se +noya dans le port. Ce fut le signal du sauve-qui-peut. Les orateurs de +la Pointe jugèrent que leur rôle était fini. On dit même que leur +retraite manqua de décorum. Les guerriers napolitains pensèrent qu'il +valait mieux en cette occurrence être dedans que dehors les murailles. +Quant au _padre_ il retroussa rapidement sa casaque, et se rappelant que +l'Église devait avoir horreur du sang, il devança la foule qui ne +s'attardait guère cependant à franchir la distance qui la séparait des +magasins du port derrière lesquels elle trouva un abri. La fumée de ces +deux coups de canon courait encore comme une vapeur blanche sur l'azur +de la mer, lorsque l'embarcation anglaise, débordant la corvette, se +dirigea rapidement vers le vapeur napolitain qui paraissait commander +aux autres. Le feu cessa. Pendant ce temps le débarquement continuait, +et ce ne fut qu'après un temps assez long, lorsque l'embarcation +anglaise retourna à son bord, que la canonnade recommença, et qu'une +grêle de boulets vint tomber sur le _Lombardo_, dans le port, et sur la +route qui mène à la ville. + +C'était trop tard. Garibaldi était à terre. Les volontaires du +_Piemonte_ se formaient en bataille à l'abri des magasins. Ceux du +_Lombardo_ commençaient à se masser sur la plage. Au premier boulet ils +s'abritèrent eux-mêmes où ils purent. Somme toute, deux heures tout au +plus après leur entrée dans le port, tout le monde était à terre, sain +et sauf. La seule perte que les volontaires eurent à subir fut celle +d'un caniche embarqué sur le _Lombardo_. Il fut coupé par un boulet au +moment où il se disposait à suivre le mouvement de l'équipage et des +volontaires. + +Quelques instants après les événements dont nous venons de parler, la +petite armée libératrice faisait son entrée dans Marsala. La garnison, +ni le gouverneur ne s'obstinèrent à se faire tuer. L'une mit bas les +armes, l'autre se rendit avec enthousiasme. Les habitants ouvraient de +grands yeux; quelques-uns criaient: _Viva la liberta!_ c'était le plus +petit nombre; d'autres, plus avisés, le pensaient peut-être, mais le +gardaient pour eux. On a si vite commis une imprudence, et les +événements changent si vite de face du soir au lendemain! + +Quelques magasins restaient ouverts, et ces malheureux soldats de +Garibaldi, exténués par une navigation de huit jours, entassés sur leurs +navires comme des harengs dans une caque, cherchaient partout quelques +vivres frais, quelque autre boisson que l'eau croupie et saumâtre du +bord. C'était à qui se détendrait les bras et les jambes pour s'assurer +qu'il ne les avait pas perdus à bord dans l'engourdissement causé par +l'agglomération de tant d'hommes sur le pont des navires. + +Cependant, avant l'entrée de Garibaldi dans Marsala, le télégraphe avait +signalé à Trapani l'arrivée de deux bâtiments sans pavillon, puis leur +entrée dans le port, puis le commencement du débarquement des +volontaires. Il s'était arrêté là. + +A peine dans la ville et en vrais volontaires, les Garibaldiens +s'étaient immédiatement répandus partout. L'employé du télégraphe avait +décampé au plus vite, laissant son collègue de Trapani lui faire, mais +en vain, force signaux. Dans les volontaires, il y a généralement un peu +de tout. Il fallait un agent télégraphique: on en trouva un +immédiatement. Lire la dépêche commencée, fut pour lui peu de chose; +traduire celle de Trapani ne fut pas plus difficile. + +Mais que répondre? On fut immédiatement consulter un chef; les uns +disent que ce fut le général Garibaldi lui-même. Toujours est-il que +l'on donna l'ordre à l'employé télégraphique improvisé de signaler à +Trapani: «Fausse alerte. Les navires qui débarquent contiennent des +recrues anglaises se rendant à Malte.» Il était urgent, en effet, de +dérouter, ne fût-ce que pour quelques heures, les autorités militaires +de Trapani qui pouvaient lancer immédiatement sur les flancs de la +petite colonne libératrice un corps de troupes de deux ou trois mille +hommes. + +La réponse de Trapani ne fut pas longue: en l'adoucissant beaucoup, on +peut la traduire ainsi: «Vous êtes un imbécile de vous être trompé.» + +Le peu de temps que les volontaires séjournèrent à Marsala dut être +laborieusement employé. Changement de municipalité; organisation de +la garde civique; nomination d'un gouverneur; commission +d'approvisionnement et d'habillement; inspection des vivres et des +munitions de chaque homme, etc. Il fallait pourvoir à tout cela. Des +pavillons aux couleurs nationales furent improvisés et arborés partout. +Les étoffes rouges de la ville mises en réquisition servirent à +confectionner dans les vingt-quatre heures autant de chemises de laine +que possible. + +Le soir même, suivant les ordres du général, une avant-garde se lançait +sur Calatafimi, en passant par Rambingallo, Saleni et Vita. Le reste de +l'armée devait partir le lendemain matin de bonne heure et faire étape à +Rambingallo. + +La nuit fut bruyante dans Marsala. Cette ville, si calme, si tranquille, +dont les habitants rentraient ordinairement chez eux à la nuit tombante, +abandonnant leurs rues et leurs places à des multitudes de rats de +catégories variées, dut se trouver complétement abasourdie en entendant +les pas des Garibaldiens et le bruit de leurs sabres rebondissant sur +les dalles de pierre qui pavent toutes les cités italiennes. + +Quelques cris de _Viva Garibaldi!_ s'échappant de fenêtres discrètes, +venaient de temps en temps se joindre aux chants des volontaires. Mais +l'on eût toujours été fort embarrassé de dire précisément d'où ils +partaient. Quant aux couronnes de fleurs et aux bouquets dont on +accablait la petite armée libératrice, ils n'ont, je crois, jamais +existé que dans l'imagination des conteurs. C'eût été trop oser. Les +agents du seigneur Maniscalco (lisez sbires), étaient trop redoutés +dans toute la Sicile pour que l'enfant la plus légère et la plus +inconséquente se permît une démonstration aussi sympathique à l'endroit +de la liberté nationale. + +C'était un Croquemitaine en habit noir, que ce Maniscalco. Il savait +tout ce qui se passait non-seulement en public, mais encore dans +l'intérieur des familles et jusque dans les couvents. Nous le +retrouverons d'ailleurs à Palerme, et nous aurons occasion d'en parler +longuement. + +Les Garibaldiens passèrent donc cette première nuit comme ils purent, +les uns dans les églises métamorphosées pour l'instant en casernes de +passage, les autres dans les maisons; beaucoup restèrent dans les rues. +Sous le beau ciel de la Sicile, ce n'étaient pas les plus mal partagés. +Le matin du 12, vers trois heures, les premiers éveillés parmi les +habitants purent les voir capeler leurs petites sacoches, essuyer leurs +fusils, ternis par l'humidité qui, même dans les plus beaux jours, règne +sur le littoral de la mer, puis s'acheminer vers la porte de Calatafimi +où les compagnies se reformèrent, attendant l'ordre du départ. A quatre +heures, le mouvement commençait, et les érudits de la bande pouvaient +s'écrier comme César: _Alea jacta est!_ Les colonels Bixio, Orsini, +Türr, Carini, etc., marchaient en tête de leurs régiments ou plutôt de +leurs petits bataillons. L'artillerie se composait de deux ou trois +pièces assez mal outillées, encore plus mal attelées; les munitions +étaient rares, presque nulles. Quant à la cavalerie, une douzaine de +chevaux, dont les cavaliers portaient le nom de guides, en +représentaient l'effectif. + +La voilà donc en route, cette intrépide colonne, et pendant qu'elle +s'avance ainsi pêle-mêle, flanquée de quelques éclaireurs qui ne se +préoccupent guère d'une rencontre avec l'armée napolitaine, regardons-la +défiler, et observons-en l'ensemble et les types particuliers. Pour +l'ensemble, c'est une poignée d'hommes déterminés, des fusils de tous +modèles, de l'entrain et de la gaieté, le bagage du Juif errant moins +les cinq sous, des costumes dont la variété ferait envie au parterre le +plus émaillé, et dont l'originalité exciterait la verve de Callot ou +d'Hogarth. + +Quant aux types, ils ne sont pas moins curieux: Ici, c'est un Hongrois, +à la taille élevée, aux larges épaules et à la démarche de Madgyar. Il +porte en se jouant son escopette aussi facilement qu'une femme fait +manoeuvrer son ombrelle. Derrière lui s'avance un blond Anglais; mais sa +figure, pour être rasée comme celle d'un bon bourgeois, n'en respire pas +moins ce courage froid et calme que rien ne pourra troubler. Celui-là +porte un peu son fusil comme un promeneur fait de sa canne; la +baïonnette, attachée par un bout de ficelle, bat la breloque avec un +petit sac de voyage. En vrai fils d'Albion, il n'a pas oublié une gourde +à la panse rebondie. On peut parier que ce n'est pas de l'eau qu'elle +contient. + +Puis voici un compatriote. Ils sont rares encore. Celui-là chante avec +insouciance le _Sire de Framboisy_, et, si on fouillait dans un sac de +toile accroché sur son épaule, on y trouverait, j'en suis sûr, quelque +poule assassinée traîtreusement, car il est peu probable que les plumes +accusatrices qui se faufilent à travers les coutures de ce havre-sac +soient le commencement d'un édredon. Son armement se compose d'une +carabine, qui ressemble terriblement à celles de nos chasseurs à pied, +et d'un énorme bâton, complice de bien des forfaits et dont la vue seule +doit faire frémir la volaille. Qui vient après lui? Un enfant. Il a +seize ans, tout au plus. C'est un petit Niçois, entraîné par l'amour de +la gloire ou de la liberté, comme vous voudrez, et qui vient essayer ses +forces dans les hasards de cette guerre aventureuse. Le pauvre garçon a +déjà bien de la peine à supporter le poids de ses bibelots et de son +lourd fusil de munition. Courage! Il arrivera comme les autres, +peut-être même avant. Les gardes mobiles de France étaient aussi, pour +la plupart, des enfants. Mais quel est ce nouveau costume étonné de son +entourage? Quoi, un cordelier! Dieu me pardonne! c'est celui de la +_Pointe-aux-Blagueurs_. Son capuchon, rejeté militairement sur le dos; +laisse apercevoir une encolure d'Hercule. Sa face barbue semble celle +d'un zouave ou d'un Arabe. Sa cotte est retroussée jusqu'aux hanches au +moyen d'une corde; dans cette ceinture improvisée passe un pistolet dont +le canon défierait en longueur une canardière; et ses jambes mises +ainsi à nu font saillir des muscles dont la vigueur doit résister +merveilleusement à la fatigue et aux marches forcées. Sa croix en +sautoir, probablement par un reste d'habitude, se balance de droite à +gauche, étonnée de la récente désinvolture de son maître; un foulard +quelque peu troué sert de képi, et complète l'équipement. C'est sans +doute l'uniforme des aumôniers de l'armée: honni soit qui mal y pense! +Mais que vient faire ce pantalon garance dans ce pêle-mêle? Parle-t-il +français? non. C'est un Toscan; car ce bon duc de Toscane, séduit par la +couleur brillante des pantalons de notre armée, en avait, comme feu le +roi de Naples, affublé les jambes de ses troupes. Puis, passent quelques +Suisses, deux ou trois Allemands, puis des Lombards; puis surtout des +Romains en grand nombre, vieux compagnons de Garibaldi, débris des +défenseurs de Rome. + +Enfin, la colonne est presque passée, lorsque apparaît une guérilla +bizarre. C'est le noyau des volontaires siciliens autour desquels vont +se grouper tous les _picchiotti_ de la montagne. Le musée d'artillerie, +dans sa collection, ne possède rien de plus curieux que les engins +auxquels ils sont accrochés. Armes d'autrefois, exhumées on ne sait +d'où, calibres à chevrotines ou à biscaïens; il serait difficile de dire +de quelques-uns de ces instruments s'ils partent par la culasse ou par +le bout du canon. Ce sont de ces vieux tromblons dans lesquels on +pourrait facilement loger toute une grappe de raisin, tout un paquet de +mitraille, ou ces petites carabines, au canon de cuivre, chères aux +voleurs de grands chemins. Il y a encore nombre de stylets et de +couteaux corses ou catalans. Les costumes sont comme les armes: des +vestes de velours et des guenilles. Des figures que l'on n'aimerait pas +à rencontrer au coin d'un bois. On dirait presque la bande de Fra +Diavolo. Quelques femmes les accompagnent et, petit à petit, les +quittent pour s'en retourner vers la ville en leur donnant de ces +poignées de main qui disent à elles seules plus que tous les discours. + +Tout ce monde chemine, marche, aux rayons du soleil levant, et la +colonne, semblable à un long serpent bariolé, commence à gravir les +contre-forts des montagnes qui s'élèvent dans l'intérieur de la Sicile. + +Cette première marche fut peut-être l'une des plus pénibles du +commencement de la campagne. Un soleil brûlant, beaucoup de poussière, +peu ou presque pas d'eau; pour des hommes encore engourdis par leur +séjour forcé à bord, c'était dur. Enfin, on arriva sans encombre à +Rambingallo. + +Rambingallo est une petite ville ou, pour mieux dire, un misérable bourg +qui offre peu de ressources pour une armée en marche. Aussi n'y fit-on +qu'une courte halte; on repartait le soir même pour Saleni, où l'on +entrait le 14 au matin. Il y eut là séjour nécessaire pour organiser +plus militairement la petite armée, et pour laisser le temps aux +traînards de rallier. + +Jusque-là, la colonne n'avait été inquiétée que par des bruits ou de +fausses nouvelles apportées par des espions empressés: les Napolitains +sont ici; les royaux sont là; ils sont devant vous, sur votre flanc, +etc. Somme toute, on ne les voyait nulle part. + +Mais le général Garibaldi, mieux informé, savait qu'un corps de troupes +détaché de Palerme s'avançait à marches forcées, et qu'il devait le +rencontrer quelque part comme à Vita, Calatafimi ou Alcamo. Ce corps +possédait de l'artillerie, et même un peu de cavalerie. + +A Saleni, le rôle de chaque chef et de chaque corps fut bien spécifié. +Les munitions furent partagées aussi également que possible. Un corps de +chasseurs fut organisé; Menotti, le fils de Garibaldi, en prit le +commandement, ainsi que d'une réserve destinée à protéger les quelques +chariots de bagages et de munitions appartenant à l'armée libératrice. +Quant à la caisse, elle se défendait toute seule: elle était vide. +Plusieurs soldats napolitains déserteurs avaient rejoint dans la soirée +du 14, et avaient donné des renseignements précis sur la position des +troupes royales qui attendaient les libérateurs à Calatafimi, non pas +les bras ouverts, mais dans de fortes positions militaires. + +On devait donc prévoir une première et sérieuse affaire pour le +lendemain. De ce combat allait dépendre sans doute tout le succès de +cette aventureuse expédition. Pour les Napolitains, la défaite, c'était +le désarroi, le découragement et la désertion. Pour les Garibaldiens, la +victoire, c'était presque la certitude du succès dans tout le reste de +la Sicile. Mais aussi pour eux, la défaite, c'était le danger d'une +fuite dans les montagnes, autant dire la mort! Aussi, dans la petite +armée de Garibaldi, n'y avait-il qu'une devise: «Vaincre ou mourir.» Les +_picchiotti_ seuls n'étaient pas aussi décidés, et ils songeaient sans +doute à la retraite plutôt qu'à la mort ou à la victoire; mais ils se +taisaient et attendaient. + +Le 15, au matin, l'armée garibaldienne, partie de bonne heure de Saleni, +arrivait à Vita qu'elle trouvait abandonnée par les troupes +napolitaines. Ces dernières occupaient, à la sortie du village, une +suite de collines allongées, aboutissant à Calafatimi. + +Cette chaîne présente sept positions dominantes, successives. La route +se déroule à leurs pieds; elle n'est, de fait, qu'un véritable défilé +entre les collines dont nous parlons, à droite, et les hautes montagnes +qui, sur la gauche, suivent la même direction. Seulement, ces dernières, +quoique fort élevées, descendent par une pente presque insensible vers +la plaine, de sorte que les sommets, trop éloignés du lieu de l'action, +ne pouvaient servir de positions militaires. Une petite rivière, qui +arrive obliquement à la route, venait la rejoindre à la hauteur du +premier mamelon, et un moulin, qui se trouvait à cet endroit, était +fortement occupé par un détachement de l'armée napolitaine. La route de +Trapani à Palerme court aux pieds des montagnes de gauche, paraissant et +disparaissant dans les plis du terrain. + +A peine sortie de Vita, l'avant-garde de Garibaldi, dont les tirailleurs +s'étaient déployés sur une petite colline à la droite du village, en +face des positions ennemies, s'engagea vigoureusement avec les +tirailleurs napolitains abrités par des plantations et embusqués dans un +hameau situé entre les deux collines, au fond d'un ravin qui se prolonge +jusqu'aux montagnes qui encadrent l'horizon. + +Vivement ramenés par les tirailleurs garibaldiens, ceux de l'armée +royale ne tardèrent pas à regagner le sommet du premier mamelon, +poursuivis, la baïonnette dans les reins, par leurs adversaires. Le +colonel Orsini mettait en batterie à ce moment, à cheval sur la route de +Calatafimi et à l'entrée du ravin, deux pièces de campagne battant cette +route et le moulin. + +Arrivés presque au sommet du premier mamelon, les tirailleurs de +Garibaldi durent s'arrêter pour reprendre haleine et attendre des +renforts qui leur arrivaient au pas de course. Couchés à terre, au +milieu des aloès et des cactus, ils laissèrent passer un instant la +grêle de boulets que leur envoyait l'artillerie napolitaine. Mais, à +peine rejoints par quelques compagnies, ils reprennent l'offensive, +abordent à la baïonnette les lignes ennemies, dont l'artillerie se hâte +de battre en retraite, tirant par sections, et se dirigeant vers le +sommet du deuxième mamelon où sont massées d'autres troupes. +L'infanterie résiste mieux, mais bientôt elle suit l'exemple de +l'artillerie, et prend position en tirailleurs sur le versant de ce +deuxième mamelon. On voit à ce moment de fortes réserves dans la +direction de Calatafimi; elles se hâtent de rejoindre les troupes +engagées. + +D'autres renforts arrivent aux Garibaldiens qui abordent le deuxième +mamelon et l'enlèvent comme le premier. Une petite maison, située au +sommet, est immédiatement convertie en ambulance et occupée par les +chirurgiens de l'armée libératrice. + +Un nouveau repos de quelques minutes était devenu nécessaire; six +compagnies qui n'avaient pas encore été engagées furent formées en deux +colonnes d'attaque, et se lancèrent résolûment sur la troisième +position. L'armée royale tint un instant; mais, débordée par les +tirailleurs garibaldiens et attaquée par le bataillon de chasseurs +génois qu'entraîne intrépidement son commandant Menotti, elle se met en +pleine retraite, cherchant à se rallier sur le quatrième mamelon qui lui +servait de base d'opérations. Elle y masse son artillerie et attend +l'ennemi. Efforts inutiles. Les volontaires ont engagé toute leur armée. +C'est une légion d'enragés qui tuent sans s'arrêter, glissent sous le +canon, et débusquent successivement les royaux des trois autres +positions. Menotti, un drapeau à la main, se précipite au milieu des +masses napolitaines jusqu'à ce que, blessé au poignet, il soit obligé +de céder cet honneur à un officier de marine qui fut tué quelques +instants après. Ce n'est plus une retraite, c'est une déroute complète. +Vainement le général Landi, qui commande les royaux, cherche à les +rallier. Traversant à la débandade Calatafimi, où les _picchiotti_, +embusqués dans tous les coins, leur font éprouver de grandes pertes, les +fuyards se précipitent vers Alcamo, où les attendent encore des +volontaires descendus de la montagne. Les malheureux sont obligés, pour +fuir ce nouveau danger, de continuer leur retraite vers Palerme, en +abandonnant morts, blessés, bagages, et une grande quantité d'armes, +couvrant la route de cadavres, car les balles des _picchiotti_ les +atteignent partout. + +Les volontaires campèrent sur le champ de bataille, et cette première +victoire leur tint lieu de tout ce qui leur manquait en vivres et en +secours. En somme, les Napolitains s'étaient bien battus, quoi qu'on ait +pu en dire, et l'armée de Garibaldi avait montré ce qu'elle pouvait +faire, ce que l'on devait attendre de gens déterminés et animés d'une +haine profonde contre la tyrannie. Les _picchiotti_ n'avaient pas été +brillants, sauf ceux d'Alcamo. Ils n'avaient pas tenu au feu malgré +leurs chefs et quelques prêtres qui, payant de leurs personnes, +cherchèrent vainement à les enlever. Ils tiraient à distance, mais il +était impossible de les faire aborder l'ennemi et soutenir son choc +lorsqu'il s'avançait. A cette affaire, les troupes royales avaient un +effectif de quatre à cinq mille hommes, et l'armée libératrice comptait +environ mille huit cents baïonnettes. + +Le lendemain matin, 16, Garibaldi entrait à Calatafimi, où les blessés +avaient été déjà transportés dans la nuit; et, vers l'après-midi, +l'avant-garde marchait sur Alcamo, où l'armée la rejoignait le lendemain +17. + +En arrivant à Alcamo, un triste spectacle attendait les volontaires. Les +_picchiotti_ suivant leurs moeurs et leurs usages sauvages, avaient +ramassé les corps des Napolitains tués la veille, et les avaient jetés +dans un champ pour les voir manger par les chiens et les oiseaux de +proie. Leurs factionnaires veillaient ce charnier, de peur que quelque +âme charitable ne vînt les ensevelir. Il fallut l'arrivée du général +Garibaldi pour réprimer cet acte de féroce barbarie, et faire donner la +sépulture à ces malheureux. «Certes, disait un _picchiotti_, le général +Garibaldi a raison, mais il ne sait pas tout ce que nous avons souffert +de cette race maudite; nous ne rendons que barbarie pour barbarie.» Il +est triste de penser qu'il disait peut-être la vérité. + +C'est à Alcamo que le mouvement révolutionnaire commença véritablement à +se dessiner. De nombreux messagers arrivaient à tout moment au général +Garibaldi, lui promettant des secours, et lui apportant l'assurance d'un +concours sympathique et vigoureux. Partout les anciennes autorités +étaient chassées et remplacées par les hommes du mouvement. Les gens de +Maniscalco s'éclipsaient, et, avec eux, disparaissait une partie de +cette crainte et de cette torpeur qui pesaient sur toutes les classes +siciliennes. Le clergé, vigoureusement lancé dans la voie des réformes, +employait son ascendant pour entraîner les populations et les disposer à +l'action. Quelle différence, déjà, entre ce que l'on appelait la poignée +d'aventuriers débarqués à Marsala et les volontaires victorieux de +Calatafimi! Ainsi marchent toutes choses: le succès avait transformé les +_flibustiers_ de Marsala en armée nationale. + +Ce fut aussi à Alcamo qu'un semblant d'intendance commença à +s'organiser. Le service des vivres y gagna. Quant à celui des finances, +il resta le même jusqu'à Palerme, et même longtemps après la prise de +cette ville. Qui ne connaît cette heureuse lithographie de Raffet +qu'accompagne cet adage: «Avec du fer et du pain on peut aller en +Chine?» Garibaldi disait: «Avec du fer et du pain on conquiert sa +liberté!» Et, le premier, il donnait, comme toujours et partout, +l'exemple d'un désintéressement sans bornes et d'une sobriété à toute +épreuve. D'ailleurs, l'argent eût servi à peu de chose: il n'y avait +rien à acheter. + +Un événement assez curieux s'était passé à Calatafimi, au moment de +l'entrée de Garibaldi. Un jeune cordelier, à la figure intelligente et +enthousiaste, s'était élancé vers le général, et, en lui donnant +l'accolade, lui avait tenu à peu près ce langage: «Frère, tu es le +sauveur de l'Italie, tu es le Messie de la liberté; mais cette liberté, +tu nous l'apportes flétrie d'une excommunication. Tu es chrétien, nous +sommes chrétiens, tu nous commandes: pourquoi rester sous le coup de +cette bulle? Attends un instant. J'entre à l'église, je vais préparer ce +qu'il faut, et, là, devant Dieu et les hommes, je te releverai de cet +anathème maladroit, et rendrai à Dieu ce qui est à Dieu.» Aussitôt dit +aussitôt fait. Le _padre_ Pantaleone (c'était son nom) entre à l'église; +Garibaldi continue son chemin; mais, rejoint bientôt par celui qui +devait être plus tard son aumônier particulier, il se laissa faire, et +le diable lancé à ses trousses fut exorcisé par le cordelier. + +On peut dire bien des choses à propos de cette anecdote; quant à moi, je +n'en garantis que la scrupuleuse véracité. + +Le 18, la petite armée, bien réorganisée, arrivait à Rena, après une +rude étape, en passant par Valguarnero et Partenico. Sur toute la route, +des bandes de volontaires descendant des montagnes avaient rallié la +colonne; mais Garibaldi leur avait enjoint de se tenir sur les flancs ou +en arrière. Il craignait avec raison le désordre que pourraient apporter +dans une attaque l'inexpérience et souvent même la frayeur de ces +soldats improvisés. Il avait promptement jugé leur valeur, et les +regardait dans une action comme un embarras plutôt que comme une aide. +Cependant leur présence autour de l'armée garantissait de toute +surprise, et leur feu pouvait gêner et même embarrasser les tentatives +de l'armée royale. Leurs tirailleurs éclairaient de fait toute la +marche. On passa la journée du 19 à Rena, et, dans l'après-midi, les +_picchiotti_, soutenus par quelques avant-postes de l'armée régulière, +attaquèrent Ensiti évacué incontinent par une petite arrière-garde +napolitaine qui l'occupait. + +Plus on avançait, et plus on rencontrait de sympathies pour la cause +libérale. Les _picchiotti_ commençaient à se réunir en grand nombre et à +marcher moins isolément. Une partie fut enrégimentée tant bien que mal, +et choisit pour colonel Roselino Pilo, qui devait le surlendemain payer +de sa vie l'honneur que lui faisaient ses compatriotes. On leur assigna +leurs postes de combat à l'avant-garde et à l'arrière-garde. + +Partie dans la nuit du 19, l'armée venait s'arrêter le 20 à Piappo ou +Misere-Canone. Là, le général Garibaldi eut de nouveaux renseignements +sur les opérations de l'armée napolitaine. Elle s'était concentrée aux +abords de Palerme, et occupait les crêtes des montagnes voisines. +Plusieurs fortes colonnes mobiles, avec de l'artillerie, s'étaient +lancées sur la route de Palerme à Trapani et Marsala, ainsi que sur +celles de Messine et de Castellamare. On savait aussi qu'il leur était +arrivé des renforts et un général envoyé par la cour de Naples. Une +nouvelle rencontre était donc imminente, et cette pensée ne fit +qu'exalter le courage des Garibaldiens en leur laissant entrevoir un +nouveau succès. Le régiment des _picchiotti_ partit le soir même. Il +devait marcher sur le flanc de l'armée, qui s'acheminait elle-même vers +Palerme. On avançait avec précaution, prenant garde aux surprises. On +était déjà arrivé à quelques milles de San-Martino lorsqu'une vive +fusillade se fit entendre. C'était un engagement des _picchiotti_ avec +l'ennemi. Abordés par les troupes royales, ils plièrent d'abord sous le +choc; mais, valeureusement ramenés au feu par leur colonel et quelques +officiers dévoués, ils reprirent l'offensive, et, à leur tour, +arrêtèrent la marche en avant de la colonne napolitaine. Le combat ne +fut plus alors qu'une affaire de tirailleurs qui dura quelques heures, +et finit sans résultat de part ni d'autre. Malheureusement, Roselino +Pilo fut frappé à mort au milieu de l'engagement. C'était une grande +perte, car il était aimé et avait beaucoup d'empire sur ces bandes +indisciplinées. Cette affaire de San-Martino eut lieu le 21 dans la +matinée. + +L'armée libératrice avait fait halte, prête à se porter au secours des +_picchiotti_. Sans doute, pendant ce laps de temps, des nouvelles +importantes parvinrent au général Garibaldi; car, faisant volte-face, il +revint sur ses pas, et prit l'embranchement de la route de Rena à Parco. +Il faisait un temps affreux. La pluie tombait par torrents, et la nuit +était tellement obscure, que les hommes se distinguaient à peine +eux-mêmes. La route, défoncée, arrêtait à chaque instant la marche de +l'artillerie, et les chevaux refusaient d'avancer. Il fallut porter les +pièces à dos, laissant les affûts seuls attelés. Les troupes n'avaient +pas mangé et étaient harassées par cette longue et pénible étape à +travers les montagnes. Dans cette triste nuit, leur persévérance fut +mise à une rude épreuve. Enfin, le 22, au petit jour, on arrivait sur le +mont Calvaire, et on y prenait le bivouac de grand coeur. La pluie avait +cessé; un beau soleil fit bientôt oublier aux volontaires les fatigues +de la nuit. + +Le mont Calvaire est à environ cinq ou six kilomètres au-dessus de +Montreal. Une étroite vallée le sépare des montagnes sur lesquelles est +située cette petite ville. Des bois, des jardins et des maisons occupent +tout le vallon, et remontent de chaque côté jusqu'à mi-côte. La route +royale, qu'avait quittée l'armée garibaldienne, passe du côté de +Montreal, tracée dans le flanc des montagnes, à peu près au tiers de +leur hauteur. Toute cette route, jusqu'en face le mont Calvaire, était +gardée par de grand'gardes napolitaines. Du bivouac, on les voyait +distinctement, et la ville paraissait remplie de troupes. Parco est +immédiatement au-dessous du mont Calvaire, à deux kilomètres au plus de +distance, et la route qui conduit de Palerme à Parco, Piano, etc., se +déroule sur le versant de la chaîne de montagnes dont fait partie le +mont Calvaire, qu'elle commence à gravir après avoir tourné Parco, +passant à mi-hauteur de la montagne. L'armée avait grand besoin de +repos, et quoique l'on manquât de bien des choses, on resta au bivouac +jusqu'au 23. Vers le soir de ce dernier jour, les avant-postes +s'engagèrent avec les grand'gardes napolitaines qui, descendues dans la +vallée, avaient commencé à gravir le mont Calvaire. Après une fusillade +insignifiante elles se retirèrent, et reprirent leurs premières +positions. + +Le matin du 24, de bonne heure, à l'instant où l'armée nationale se +mettait en mouvement, on aperçut sur la route de Palerme de profondes +colonnes s'avançant sur Parco. En même temps on apprenait que les +troupes qui étaient à Montreal exécutaient un mouvement tournant par le +sommet de la montagne. + +On ne tarda pas en effet à apercevoir leurs têtes de colonnes descendant +des plateaux élevés qui sont un peu plus loin que Parco, et qui se +relient avec le mont Calvaire. L'ennemi menaçait l'aile gauche de +Garibaldi: évidemment, son but était de la couper. + +Derrière les crêtes d'où descendait l'armée de Montreal se trouve une +suite d'autres sommets qui se relient aussi aux premiers. Le général +Garibaldi embrassa d'un seul coup d'oeil toute la situation. Ordre fut +donné à l'aile gauche de tenir bon jusqu'à la dernière extrémité. Une +section de deux pièces placées sur le mont Calvaire, une autre en +batterie sur la route, prenaient à revers tout à la fois les colonnes +venant de Palerme et celles de Montreal. + +L'affaire s'engagea vivement. Pendant ce temps, le général Garibaldi +dérobait, grâce aux sinuosités de la montagne, la marche de son centre +et de son aile droite, et, tournant la route vers Piano, il les lançait +sur le versant des crêtes les plus élevées. Cette manoeuvre fut +accomplie au pas gymnastique et avec une rapidité inouïe. Une heure ne +s'était pas écoulée depuis le commencement de l'action, que la brigade +venue de Montreal, qui attendait, pour aborder franchement l'armée +garibaldienne, l'approche des colonnes venant de Palerme, voyait son +aile droite compromise, et se trouvait elle-même presque entièrement +tournée par le centre et l'aile droite de Garibaldi qui prenaient une +position menaçante en arrière de ses lignes. Les Napolitains se hâtèrent +alors de se replier, les uns sur Montreal, et les autres sur Palerme. De +son côté, l'armée de Garibaldi se dirigeait, par une marche de flanc, +sur Piano, où elle arriva à la nuit tombante. Chacun pensait que le +général allait profiter de ce premier et important succès pour se porter +rapidement en avant. Mais, à la stupéfaction générale, l'artillerie et +les bagages reçurent l'ordre de se séparer du corps d'armée, et de filer +grand train sur la route de Corleone, battant ainsi ostensiblement en +retraite. + +Corleone est une petite ville située de l'autre côté des monts +Mata-Griffone, à environ quarante à quarante-cinq kilomètres de Piano. +Le colonel Orsini, suivant les instructions qu'il avait reçues, se mit +immédiatement en marche, pendant que l'armée, à la faveur de la nuit, +se dirigeait elle-même sur les forêts de Fienza qu'elle atteignait vers +une heure du matin. Garibaldi savait en effet que le général commandant +l'armée napolitaine avait réuni toutes ses troupes dans Palerme. La plus +grande partie était massée dans la rue de Tolède et au Palazzo-Reale; +d'autres étaient renfermées dans la citadelle; deux ou trois bataillons +se trouvaient près du mont Pellegrini, et, enfin, une division entière +gardait l'entrée de Palerme vers la route de Missilmeri et Abbate. Il +fallait tromper cette division, et lui faire abandonner sa position pour +suivre un ennemi qui paraissait fuir en désordre. C'était le rôle +attribué au colonel Orsini. Garibaldi, de son côté, se dérobant par une +marche de nuit dans les profondeurs des forêts de Fienza, tournait le +mouvement de la colonne napolitaine de manière à arriver promptement aux +positions que l'ennemi abandonnait. + +Ce projet, bien conçu, et encore mieux exécuté, réussit complètement. On +se rappelle la pompeuse dépêche napolitaine annonçant la fuite en +désordre des bandes de brigands, et leur poursuite acharnée par une +division royale. Pendant ce temps Garibaldi quittait la forêt de Fienzza +le 25, au matin, et entrait à Marinero sans s'inquiéter de la division +ennemie qui passait à quelques milles de cette petite ville. + +On vit en cette circonstance se produire un fait digne de remarque, et +qui se renouvela pendant toute cette guerre. Les habitants montrèrent +souvent de la faiblesse et de la tiédeur. Le souvenir des affreux +traitements que leur infligeait le gouvernement de Naples, n'était pas +fait pour les enhardir; mais ils se bornaient à s'enfermer, à ne pas +donner signe de vie, et il n'y a pas eu un traître parmi eux. Un seul +homme pouvait compromettre le succès de cette audacieuse manoeuvre. Bien +plus, à Palerme, tout le monde savait l'arrivée de Garibaldi pour le 26, +et connaissait la porte qu'il devait attaquer. Nul ne pensa à vendre ce +projet aux autorités napolitaines qui auraient pu facilement remplacer, +par d'autres troupes, les naïfs soldats lancés plus naïvement encore à +la poursuite des débris de l'armée libératrice. Ce qui montre combien +tout le monde était d'accord pour souhaiter la fin de leur occupation. + +Dans la nuit du 25 au 26, l'armée nationale quittait Marinero, et +marchait vers Missilmeri qu'elle laissa sur sa droite pour gagner les +monts Gibel-Rosso. C'était une bonne position militaire, et d'où l'on +pouvait découvrir tout Palerme. Le 26 il y eut une alerte assez vive, +mais qui n'eut pas de suites. L'armée passa le restant de la journée à +ce bivouac; dans la soirée, une reconnaissance de cavalerie napolitaine +vint se heurter contre ses vedettes, et, après avoir échangé quelques +coups de feu, se replia sur la ville. + +Ce fut là que le général Garibaldi prit ses dernières dispositions et +prépara l'attaque de la ville. Les munitions étaient rares; il ne +restait plus qu'une dizaine de cartouches par homme. On n'avait plus +d'artillerie. L'armée avait bien grossi en nombre, mais les recrues +étaient des _picchiotti_, et l'on avait perdu plus de trois cents hommes +parmi les soldats véritables. C'était donc avec seize à dix-sept cents +baïonnettes tout au plus qu'on allait attaquer une ville et une +citadelle défendues par une garnison de vingt à vingt-deux mille hommes. +Quelles que fussent les sympathies des habitants, il n'y avait pas à se +faire de grandes illusions sur le concours qu'on en pouvait attendre, au +moins dans les premiers moments. + +Le 26, dans la nuit, cette poignée d'hommes prenait les armes et +descendait impétueusement des monts Gibel-Rosso vers Abbate, traversait +ce bourg et arrivait sans coup férir au pont de l'Amiraglio, défendu par +un régiment napolitain; le 27, à trois heures du matin, trente-deux +hommes et seize guides composant l'avant-garde se jetaient sans hésiter +sur les troupes qui gardaient les abords du pont, et les forçaient à en +abandonner la défense. L'armée avait été partagée en trois colonnes +d'attaque: l'une commandée par Bixio, l'autre par Sertori, celle du +centre par le général Garibaldi. A quatre heures, chassant l' ennemi de +maison en maison, dans le faubourg, les volontaires arrivèrent à la +porte de Palerme au milieu de l'incendie allumé par les fuyards dans +chacune des maisons qu'ils étaient forcés d'abandonner. A six heures le +faubourg était pris. Il y avait en ce moment environ douze mille hommes +au Palazzo-Reale, couvrant le front de la ville. La citadelle, avec cinq +mille hommes, défendait la gauche, du côté du mont Pellegrini; deux +mille hommes, environ, occupaient le faubourg que venait d'enlever +l'armée libératrice. Il y avait bien encore quatre mille hommes, mais +ils étaient à la poursuite d'Orsini. En attaquant par ce faubourg, le +général Garibaldi avait l'intention d'isoler, par un vigoureux coup de +main, la citadelle du Palazzo-Reale, et d'offrir en même temps, par ce +seul fait, un point d'appui au mouvement insurrectionnel des habitants. +A quelques heures d'intervalle, le colonel Orsini atteignait aussi +Palerme, ramenant ses pièces, après avoir dérobé adroitement sa marche à +la colonne napolitaine qui le poursuivait, et qui, un beau matin, en se +réveillant, n'avait plus su retrouver la piste du gibier qu'elle +chassait si maladroitement. + +On ne saurait se faire une idée du désarroi dans lequel se trouvait déjà +en ce moment l'armée royale, et du découragement que les défaites de +Calatafimi et de Parco avaient apporté même parmi les soldats les plus +résolus. En voici un exemple: après le passage du pont de l'Amiraglio, +un jeune volontaire, nommé Kiossoni, Messinois, et dont le père avait +été longtemps vice-consul de France en cette ville, se précipita, suivi +seulement de quelques camarades, sur une barricade qui barrait le +boulevard, à gauche de la porte de Termini, par laquelle les troupes +royales rentraient en désordre. Aucun défenseur n'y paraissait; mais, +arrivés au sommet, ils virent de l'autre côté, à une cinquantaine de +mètres, deux ou trois compagnies, l'arme au pied, qui, en apercevant les +casaques rouges, se débandèrent immédiatement dans toutes les +directions, laissant nos volontaires se frotter les yeux pour s'assurer +s'ils ne rêvaient pas. + +Deux braves soldats napolitains étaient restés seuls cernés dans une des +maisons du faubourg, et, brûlant jusqu'à leur dernière cartouche, ils ne +mirent bas les armes que sur les instances d'un compatriote, volontaire +dans l'armée de Garibaldi; ils furent parfaitement traités, et même +fêtés par leurs vainqueurs. Ces pauvres diables, pleurant presque de +rage, ne savaient de quelle expression flétrir les compagnons qui les +avaient abandonnés lâchement. + +L'aspect du faubourg était pitoyable. Partout où passaient les +Napolitains arrivaient l'incendie et le pillage. Leur fuite précipitée +ne les empêcha pas de commettre dans la ville les atrocités qui avaient +désolé le faubourg sur la route de Montreal. + +Pendant que les Garibaldiens bousculaient devant eux les troupes +royales, s'apprêtant à les suivre dans Palerme, ils furent rejoints par +quelques volontaires Palermitains, mais peu nombreux. La plus grande +partie des jeunes gens et des hommes d'action avaient été éloignés de la +ville ou exilés depuis longtemps par la police de Maniscalco. + +Du reste l'expiation commençait déjà pour ses agents. Plusieurs sbires, +qui essayaient de fuir pendant l'attaque, furent reconnus et écharpés à +côté du Jardin des Plantes. + +Un autre, voulant forcer les factionnaires napolitains pour chercher son +salut dans la fuite, fut fusillé par les siens qui le prirent pour un +transfuge. + +Dans une petite et misérable habitation, près du pont de l'Amiraglio, +vivait une pauvre famille; le père, forcé par les soldats royaux d'aller +leur chercher de l'eau, fut malheureusement atteint d'une balle et tué +sur le coup. Un instant après, sa maison était brûlée. Sa femme et ses +deux enfants n'ont jamais reparu. Tristes scènes qui pâlissent cependant +à côté de celles dont l'intérieur de Palerme va être le théâtre. + + + + +II + + +Pour bien comprendre la manoeuvre hardie que ne craignait pas de tenter +le général Garibaldi, certain qu'il était du courage et de la +détermination de ses volontaires, manoeuvre qui devait d'un seul coup +lui donner gain de cause vis-à-vis de troupes démoralisées, il faut se +rendre compte de la situation topographique de Palerme, ainsi que des +positions qu'occupaient les Napolitains. + +Jadis entourée de fortifications assez imposantes qui existent encore +pour la plupart, la ville a la forme d'un rectangle dont les côtés les +plus petits regardent, l'un la mer, et l'autre la campagne dans la +direction de Montreal et Parco. Les deux autres, qui ont au moins trois +fois le développement des premiers, font face, l'un au mont Pellegrini +et aux campagnes de Castellamare, l'autre aux monts Gibel-Rosso et +Abbate. C'est de ce dernier côté que l'armée de Garibaldi se présentait +devant Palerme. Deux rues principales coupent presque à angle droit +l'espace occupé par la ville. L'une, la rue de Tolède, part du bord de +la mer, près de la citadelle, et monte jusqu'au Palais-Royal; l'autre +vient couper la première à la place des Quatre-Cantons, presque au +centre de la ville, et aboutit à la porte qu'attaquait le général +Garibaldi. Chacune de ces voies partage Palerme en deux parties égales, +soit en longueur, soit en largeur. Les Napolitains ayant leurs forces +réunies aux deux extrémités de la rue de Tolède, le Palazzo et la +citadelle, allaient donc trouver leurs communications coupées, si +Garibaldi pouvait, sans coup férir, s'emparer de l'autre rue. Il avait +encore cet avantage, en occupant le centre de la ville, qu'il donnait la +facilité à tous les habitants de se replier sur sa ligne d'opérations et +de s'y fortifier sans craindre d'être eux-mêmes surpris par les troupes +royales et fusillés sans autre forme de procès. De plus, il empêchait, +par cette audacieuse manoeuvre, le ravitaillement des troupes et de +l'artillerie du Palazzo-Reale, en les isolant de leur base d'opérations +qui était la citadelle et surtout l'escadre. + +Aussi les troupes garibaldiennes, que nous avons laissées à la porte de +Palerme poussant devant elles les troupes royales, et s'arrêtant un +instant pour se reformer en épaisse colonne d'attaque, lancèrent-elles +bientôt plusieurs compagnies dans l'intérieur de la ville pour nettoyer +les petites ruelles qui viennent aboutir à la porte dont on venait de +s'emparer; tandis que le gros de l'armée se jetait, tête baissée, dans +la grande voie pour gagner au plus vite la place des Quatre-Cantons. Ce +mouvement fut si énergiquement exécuté qu'en moins d'une heure la place +des Quatre-Cantons, le reste de la rue et la porte qui est à +l'extrémité, étaient au pouvoir des volontaires. Vainement les +Napolitains avaient essayé de les arrêter en trois ou quatre endroits. +Par un choc irrésistible et presque sans tirer un coup de feu, les +casaques rouges, chargeant à la baïonnette, les obligeaient à céder la +place et à se retirer en désordre vers la citadelle ou vers le +Palazzo-Reale. C'est en ce moment que l'escadre napolitaine, qui +jusque-là, s'était contentée d'envoyer quelques boulets dans la +direction du faubourg attaqué, commençait à prendre une position plus +sérieusement offensive, et manoeuvrait pour trouver un mouillage +favorable à son tir. Mais deux frégates seulement parvinrent à +s'embosser; les autres, soit mauvaise volonté, ce qui est probable, soit +impossibilité, manquèrent leur mouvement et restèrent spectatrices des +événements. Ces deux navires, parfaitement placés et balayant la rue de +Tolède, commencèrent immédiatement sur la ville un feu violent, qu'ils +continuèrent même pendant la nuit. La citadelle, de son côté, ne +ménageait ni ses bombes ni ses boulets. + +Les barricades commencèrent immédiatement. Élevées par des mains +habiles, elles prirent en peu d'heures un développement et un relief +incroyables. Il faudrait un volume entier pour en expliquer le réseau. +La nuit, qui arriva à temps pour seconder les travailleurs, fut bien +employée par les deux partis; car les Napolitains, de leur côté, +établissaient des retranchements à toutes les issues venant aboutir au +Palazzo-Reale et à la citadelle. + +Dans cette ville privée de lumière, et où toutes les maisons semblaient +abandonnées, on n'entendait alors que le bruit des pinces et des pioches +frappant les dalles des rues et quelques coups de feu échangés au hasard +de part et d'autre. + +De temps en temps, des coups de canon partant de l'escadre, de la +citadelle et du Palazzo, jetaient une lueur rapide dans la rue de Tolède +et éclairaient sinistrement les travailleurs des deux partis. Sur les +deux heures du matin, plusieurs détachements de volontaires commencèrent +à s'avancer par les rues latérales dans la direction du Palazzo-Reale, +ainsi que vers la place de la Marine et le ministère des finances du +côté de la citadelle. Ce ministère était occupé par quatre bataillons. + +La fusillade petilla bientôt partout et la canonnade, qui ne tarda pas +à s'y joindre, donna à tous ces engagements partiels les proportions +d'une vraie bataille. Mais c'était surtout aux abords du Palazzo-Reale +que le combat était le plus vif. + +Ou tirait à bout portant au milieu des flammes allumées par les bombes +et les obus de la citadelle ou de l'escadre. Peu d'habitants +apparaissaient pour se joindre aux troupes libérales. Ils ne trouvaient +sans doute pas la poire assez mûre. Leurs maisons restaient +impitoyablement fermées, sauf celles qu'ouvrait le feu ou la troupe +napolitaine; car ces défenseurs de la royauté ne se faisaient faute ni +d'aider l'incendie quand ils ne l'allumaient pas eux-mêmes, ni de piller +sans scrupule, et la plume se refuse à retracer les actes d'atrocité +commis par ces bandes effrénées. + +Cependant deux colonnes étaient parties en même temps pour tourner les +positions de l'armée royale en l'attaquant par la Porta-Nuova et par la +Porta-Maqueda. L'une, commandée par Bixio, l'autre par La Masa. Bixio +s'empare d'abord de la caserne des Suisses, puis se porte vers la +caserne des Quatro-Venti où il fait prisonniers plusieurs officiers +supérieurs et un régiment. + +Déconcertées par l'impétuosité de cette attaque, les troupes royales +commencèrent à se replier en désordre sur la place du Palais-Royal dont +les abords étaient fortement gardés. La place de la Cathédrale, qui est +un peu avant celle du Palais-Royal en venant de la mer, devint alors le +théâtre d'un combat acharné. Le couvent des Jésuites, à l'angle de la +rue de Tolède et de la place de la Cathédrale, occupé par un bataillon +de chasseurs à pied, est attaqué et enlevé rapidement. + +Le général Lanza, qui commande les troupes du palais, voyant ce couvent +pris par les Garibaldiens, fait tirer dessus à obus et l'incendie. Le +palais Carini, situé en face, a le même sort. + +Les tours de la cathédrale elles-mêmes servent de point de mire à +l'artillerie napolitaine. + +On voit insensiblement les couleurs nationales apparaître partout. Les +fenêtres qui peuvent donner vue sur les troupes royales sont garnies de +volontaires qui les déciment par leur feu. + +On se bat à la fois au Palais-Royal, à la Cathédrale, dans la rue de +Tolède, à la place de la Marine, autour de la citadelle et dans tout le +quartier Paperito, où l'incendie, allumé par les bombes de la citadelle +et de l'escadre, fait de rapides progrès. Déjà beaucoup de détachements +royaux battent en retraite vers la citadelle par la place Caffarello et +la place de la Funderia. Ces détachements sont assaillis dans leur fuite +par une grêle de balles, qui leur fait perdre beaucoup de monde. + +La place des Quatre-Cantons était devenue désormais la base des +opérations de Garibaldi. Le général Türr occupait le palais du Sénat. +L'état-major de Garibaldi était partout et se multipliait pour faire +face aux exigences de la position. On commence à pousser quelques +barricades du côté de la place de la Marine, pour attaquer +vigoureusement la brigade qui la défend. La fusillade devient très-vive +entre le ministère des finances et les coins de rues qui lui font face. +Les vaisseaux napolitains continuent un feu terrible, mais plus +destructeur que meurtrier. A cinq heures, les troupes campées au palais +étaient bien et dûment entourées et coupées. Complétement maître de la +partie de la ville comprise entre la Marine et le Palais-Royal, +Garibaldi n'avait plus qu'à se fortifier pendant la nuit, et à attendre +le lendemain. Palerme tout entier était en insurrection. Les faiseurs de +barricades surgissaient de toutes parts. + +A six heures du soir, le feu avait molli; mais, sur les sept heures et +demie, le bombardement recommençait avec plus de fureur. On se battait à +la lueur de l'incendie que les projectiles allumaient de toutes parts. + +Pendant la nuit, les barricades se multiplièrent et prirent un relief +imposant. Les volontaires se rapprochaient de minute en minute du +Palais-Royal, où, de leur côté, les Napolitains se barricadaient de plus +en plus. Plusieurs bombes lancées par l'escadre, vinrent tomber au +milieu d'eux et causèrent un grand désordre. Le 28, au matin, la +position des troupes royales était celle-ci: treize à quatorze mille +hommes au Palazzo-Reale, deux ou trois mille hommes à la Marine et +plusieurs bataillons dans les prisons et les casernes; le reste dans la +citadelle. Dans la journée, ils furent forcés d'abandonner toutes ces +positions, sauf celles du Palais-Royal et de la Marine. Le palais Carini +était complétement détruit. Tout le quartier qui est à l'est du +Palais-Royal brûlait. Le bombardement continuait toujours. De nombreuses +bandes de _picchiotti_ descendaient les hauteurs et venaient se mêler +aux volontaires. Vers le soir, on ne se battait plus qu'autour du +Palais-Royal, que les insurgés commençaient à dominer du sommet des +maisons voisines, et entre autres de l'Archevêché. Partout les maisons +s'écroulaient sous les bombes et les obus. La nuit, comme celle de la +veille, fut employée à se fortifier de part et d'autre. Le lendemain, au +lever du jour, plusieurs décrets du général Garibaldi étaient affichés: +ils punissaient de mort l'assassinat, le vol et le pillage, organisaient +la garde nationale, nommaient une municipalité provisoire, faisaient +appel aux enrôlements. A midi, l'attaque du palais recommence avec +acharnement; les troupes royales quittent la place de la Marine et se +retirent dans la citadelle, abandonnant plusieurs canons. Vers le soir, +l'incendie est dans trois ou quatre quartiers de la ville. La nuit se +passe sur le qui-vive du côté des Garibaldiens; on s'attend à une +attaque résolue de la part des troupes qui reviennent de la poursuite +d'Orsini, où elles ont été si bien jouées. En effet, le lendemain matin, +elles viennent donner tête baissée sur la ville par la porte Reale, où +elles sont reçues par les troupes de Bixio qui les forcent à la +retraite. Vers midi, on parle d'armistice, et deux délégués du général +Lanza se rendent à bord de l'_Hannibal_, où se trouvent réunis également +le commandant du _Vauban_ et celui d'une frégate américaine. Garibaldi y +vient de son côté avec Crispi, le colonel Türr et Menotti. On ne peut +s'entendre, et l'entrevue est bientôt terminée. Cependant la convention +tacite d'armistice dure toujours. + +Le lendemain 31, on annonce une trêve de trois jours. + +Plus de trois mille bombes avaient été lancées sur la ville pendant le +bombardement. Le temps de l'armistice fut mis à profit par les +volontaires de Garibaldi et les habitants de Palerme. Les barricades +furent complétées partout; les plus fortes reçurent des canons. Quant +aux Napolitains, ils restaient bloqués au Palais-Royal et manquaient +totalement de vivres; Garibaldi leur en fit donner. Il fit retirer +également, et emporter dans les hôpitaux, tous leurs blessés, et Dieu +sait si le nombre en était grand! On apprenait, en même temps, l'arrivée +à Marsala d'un fort détachement de volontaires qui venaient grossir +l'armée nationale. + +Trois ou quatre jours se passèrent ainsi. Garibaldi coupant, taillant +administrativement, législativement, militairement, financièrement, et +le tout carrément et promptement. + +Les décrets se suivaient avec une rapidité inouïe et, certes, on ne peut +accuser ses ministres d'avoir occupé des sinécures. + +Enfin, le six, le retour du général Letizia, arrivant de Naples, +termina les pourparlers et l'armistice provisoire fut remplacé par une +capitulation en règle. + +Les troupes napolitaines devaient évacuer immédiatement toutes leurs +positions de la ville et se retirer dans la citadelle et sur le môle, où +leur embarquement aurait lieu avec armes et bagages dans le plus bref +délai possible. Les prisonniers civils et militaires encore en leur +pouvoir devaient être remis entre les mains du nouveau gouvernement, le +jour même où la citadelle terminerait son évacuation. Les troupes +campées au Palais-Royal durent donc traverser la ville pour rentrer à la +citadelle. Ces douze ou quatorze mille hommes étaient tellement frappés +de stupeur et découragés qu'au moment de s'acheminer, ou plutôt de se +faufiler dans ce réseau de barricades qui les séparait de la forteresse, +ils refusèrent de marcher sans un sauf-conduit et une garde de casaques +rouges. Le général Garibaldi souscrivit à leur demande, et on vit cette +armée, avec artillerie, cavalerie, génie, etc., défiler tristement au +milieu d'une population exaspérée, dont les regards, certes, n'avaient +rien de bien rassurant. Une centaine de volontaires formaient l'escorte, +protection du reste bien superflue. A peine entrées dans la citadelle, +ces troupes y furent consignées rigoureusement. Aussitôt, d'ailleurs, +toutes les rues aboutissant à la forteresse furent murées jusqu'à la +hauteur du premier et du deuxième étages, et les _picchiotti_, +montagnards, etc., vinrent d'eux-mêmes s'installer autour des remparts, +afin d'éviter toute espèce de surprises. + +Déjà, depuis plusieurs jours, la cour de Naples prenait ses dispositions +pour l'évacuation des troupes de Palerme. On vit mouiller bientôt, sur +la rade, une quantité de vapeurs remorquant des transports. Les blessés +et les malades partirent les premiers, puis vint le tour du matériel, +pêle-mêle avec les hommes. Toutes ces troupes, il faut l'avouer, +parurent peu touchées de leur défaite une fois qu'elles se virent sur le +pont des bâtiments. Leurs musiques ne cessaient de se faire entendre, et +ont les eût prises plutôt pour des conquérants célébrant leur victoire +que pour des vaincus forcés, par une poignée d'hommes, d'abandonner une +des plus belles provinces de la couronne qu'ils avaient été appelés à +défendre. Ainsi vont les choses. Quoi qu'il en soit, l'évacuation marcha +grand train, et bientôt devait venir le jour où le pavillon national +serait arboré dans toute la Sicile. + +Il faut maintenant jeter un coup d'oeil rétrospectif sur tous ces +événements, dont la marche rapide nous a fait négliger une foule de +faits qui doivent être constatés. Plus de trois cents maisons, brûlées +dans le quartier de l'Albergheria par les troupes napolitaines battant +en retraite sur le Palazzo-Reale, n'offraient plus, au moment du premier +armistice, qu'un amas de décombres encore fumants. On trouvait à chaque +instant au milieu de ces débris, des cadavres à moitié calcinés, car +les guerriers du roi de Naples avaient égorgé femmes et enfants, et +pillé, sans scrupule, tout ce qui leur tombait sous la main. Le couvent +des Dominicains blancs fut saccagé, incendié, et les femmes qui s'y +étaient réfugiées furent brûlées toutes vives. On repoussait à coups de +fusil dans les flammes celles qui cherchaient à s'échapper. Des actes +atroces furent commis. En vain, les officiers cherchaient à rappeler +leurs soldats aux sentiments de l'honneur militaire. En vain, +quelques-uns mirent même le sabre à la main pour empêcher ces infamies. +Voyant leurs ordres comme leurs épaulettes méconnus, ils furent obligés +d'assister à ces horreurs. Le palais du prince Carini, en face de la +cathédrale, fut pillé et brûlé. Les bombes aidant, il n'en restait plus, +le 1er juin, que d'informes débris menaçant de crouler dans la rue de +Tolède. Les superbes magasins de M. Berlioz, dans la même rue, étaient +complétement détruits. Il en était de même du palais du duc Serra di +Falco. Un Français, M. Barge, avait cru, en plaçant au-dessus de son +magasin nos couleurs nationales, qu'elles empêcheraient sa maison d'être +pillée; un officier napolitain donne l'ordre à un clairon de monter +enlever le pavillon. Il est lacéré, foulé aux pieds; la porte de la +maison enfoncée, et M. Barge, rossé de main de maître avec la hampe même +de son pavillon, fut emmené en prison sans autre forme de procès, tandis +que, naturellement, sa maison était pillée. Un autre compatriote, M. +Furaud, maître de langues, père de six enfants, est assailli dans sa +maison, assassiné à coups de baïonnette; quant à ceux-ci, on les a +vainement cherchés, ils ont disparu. La demeure du premier commis de la +chancellerie fut violée, et les portraits de l'Empereur et de +l'Impératrice, qui se trouvaient dans un salon, déchirés à coups de +baïonnette. Le couvent de l'Annunziata et presque toutes les maisons de +la rue qui mène à la Porta-di-Castro ont été incendiés et pillés. Celui +de Santa-Catarina, dans la rue de Tolède, a eu le même sort. On estime à +plus de quatre cents le nombre des malheureux qui ont été assassinés ou +brûlés. C'est encore en dehors de la Porta-Reale, dans ce beau faubourg +rempli de ravissantes habitations de campagne, que s'est exercée à +l'incendie et au pillage cette armée de triste mémoire. Ce ne sont ni +une ni deux maisons choisies; c'est tout le côté droit du faubourg, en +allant à Montreal, dans lequel les Napolitains ont laissé, par +l'incendie et le pillage, la trace de leur retraite. + +Leur empressement et leur joie, en quittant enfin Palerme, n'ont donc +rien qui doive surprendre. Le commandant d'un des transports qui les +emmenaient à Naples les a vus compter et énumérer leur butin dans une +partie de cartes improvisée le soir sur le gaillard d'avant. Plusieurs +de ces héros jouaient vingt piastres sur table, ou, pour mieux dire, sur +le pont. + +Dans une petite maison qui a voisine le Palazzo-Reale, un infortuné +coutelier, ou quincaillier, est assailli à l'instant où il sortait sans +armes pour tâcher d'avoir un morceau de pain pour trois enfants qui +criaient la faim. A peine dehors, malgré toutes les explications qu'il +veut donner, il est saisi, garrotté, et on se dispose à l'entraîner pour +le fusiller. Les pauvres enfants arrivent, demandant leur père. Une +décharge le jette en bas avec deux de ses enfants; le troisième est tué +d'un coup de baïonnette. Assez de ces horreurs, il y en aurait trop à +citer. En parcourant ces maisons mutilées, ces décombres sanglants, en +voyant, çà et là, les extrémités des cadavres ensevelis sous les ruines, +les débris de vêtements, que de drames ne doit-on pas supposer! Et si +chacun de ces malheureux pouvait revenir à la vie, quelle longue file de +forfaits se dresserait criant vengeance et stigmatisant d'infamie cette +armée qui semblait n'avoir pour devise, en ce moment, que pillage et +incendie! + +Pendant les divers combats qui signalèrent la prise de Palerme, les +pertes furent sensibles de part et d'autre. Celles de l'armée royale +doivent être portées, au minimum, à deux mille hommes, tués ou blessés; +parmi eux se trouvaient plusieurs officiers supérieurs, entre autres le +commandant de la gendarmerie, généralement détesté à Palerme, comme tout +ce qui tenait à la police, mais auquel il faut cependant rendre cette +justice qu'il s'est conduit bravement. Quant aux volontaires, leurs +pertes avaient aussi été sensibles. Le brave colonel hongrois Tukery, +grièvement blessé à l'attaque du Palazzo-Reale, mourait le 11 juin, +après d'atroces souffrances. Carini, dangereusement atteint d'une balle +qui lui fracturait le bras presque à la hauteur de l'épaule, au moment +où, envoyé par le général Garibaldi, il examinait, sur une barricade, +les troupes napolitaines opérant leur retour offensif, était couché pour +longtemps sur un lit de douleur. Près de trois cent cinquante soldats +étaient tués ou hors de combat. + +Plusieurs corps de volontaires s'étaient fait remarquer par l'énergie de +leur courage. Les chasseurs des Alpes, à Palerme comme à Calatafimi, +firent des prodiges de valeur. A l'attaque du couvent des Benedittini, +ils ont été superbes d'entrain et de fermeté. Une seule compagnie de +trente-cinq hommes avait eu, depuis son départ de Marsala, vingt-deux +tués ou blessés. Il se passa au milieu de ces combats un épisode qui, +tout en étant fort original, ne manque pas d'une certaine grandeur. + +En tête de beaucoup de détachements de volontaires ou d'habitants de +Palerme se trouvaient des moines qui, la croix à la main, et payant de +leur personne, entraînaient au feu jusqu'aux moins résolus. Le _padre_ +Pantaleone, que Garibaldi avait nommé son chapelain à Calatafimi, se +trouvait, au moment le plus chaud de l'action, sur la place de la +Cathédrale, à l'angle de la rue qui passe devant l'archevêché. Se +souciant moins des balles que de l'excommunication, qu'il avait naguère +si lestement conjurée, notre moine guerrier, avec sa figure exaltée et +intelligente, encourageait bravement son monde et il était facile de +lire dans ses yeux que, s'il ne mettait pas les mains à la besogne, ce +n'était pas par timidité. + +Cependant, malgré le feu soutenu des volontaires, la barricade +napolitaine attaquée tenait toujours. Les balles allaient leur train, +démolissant, par-ci par-là, quelques jambes, quelques bras, au grand +désespoir de notre aumônier qui ne ménageait pas les anathèmes à +l'ennemi, chaque fois qu'il voyait tomber un de ses braves volontaires. +Le _padre_ Pantaleone portait une grande croix de chêne d'au moins deux +mètres de haut et, dans les instants difficiles, il la brandissait +vigoureusement au-dessus de sa tête. Las, enfin, de cette fusillade qui +n'aboutissait à rien, notre chapelain s'élance, sans souci ni vergogne, +tout seul, sur la barricade napolitaine, en grimpe les étages successifs +au milieu d'un _miserere_ de balles coniques, puis, arrivé au sommet, se +met, dans son langage le plus sympathique, à faire aux soldats de +François II un discours approprié à la circonstance: il cherche à leur +expliquer brièvement comme quoi cette guerre fratricide est honteuse +pour l'humanité, comme quoi Dieu la défend, comment enfin la résistance +est inutile puisque Garibaldi est l'ange de la liberté et que le Dieu +des armées marche avec lui. + +Les soldats royaux, étonnés de cet aplomb et du courage du prédicateur, +finissent par laisser leurs cartouches tranquilles et leurs fusils se +refroidir. On en était même au plus pathétique du discours, lorsque le +capitaine qui commandait s'aperçoit que les Garibaldiens, en gens bien +avisés, profitaient insensiblement de la situation et touchaient déjà la +barricade. Il saisit une arme, couche en joue le _padre_ Pantaleone qui +ne bronche pas et lui envoie à bout portant un coup de fusil qui brûle +son froc et lui brise la croix dans les mains. Sans s'émouvoir, le +_padre_ en ramasse les morceaux pendant que les Garibaldiens escaladent +la barricade. Les soldats se hâtent de décamper et le capitaine est tué. +Un volontaire saisit son sabre, le _padre_ Pantaleone attrape le +ceinturon, le passe en sautoir, et, se précipitant à la suite des +fuyards, il plante le tronçon de sa croix dans le ceinturon du défunt +capitaine en s'écriant, de sa plus belle voix: «Allez, allez, sicaires +d'un tyran, reporter à votre maître que le _padre_ Pantaleone a mis la +croix là où était l'épée.» + +C'est le sens sinon le texte de ses paroles, car notre langue est pauvre +pour traduire quelques expressions un peu emphatiques du bel idiome +italien. Un autre moine, de l'ordre des Cordeliers, fit, sur la place de +la Marine et pendant plus de deux heures, le coup de feu avec quatre +soldats napolitains embusqués dans une construction commencée presque en +face du ministère des finances. Au bout de ce temps, on vit un de ces +soldats rallier eu toute hâte un fort peloton qui était au coin du +ministère. Le cordelier en conclut que, si les autres ne s'en allaient +pas, puisqu'ils ne tiraient plus c'est qu'il devait leur être arrivé +des choses graves et que leur position étant fort hasardée, vu la +quantité de projectiles qui pleuvaient dru comme grêle, il était de son +devoir, à lui, d'aller les trouver pour leur porter les consolations de +son ministère. Il posa tranquillement son fusil, rejeta son froc en +arrière et traversa la place pour disparaître dans la bâtisse en +question. Quelques instants après, on le vit reparaître avec un blessé +qu'il portait comme un enfant. Trois fois il fit le même voyage, trois +fois il ramena son homme; la dernière fois, à l'instant où il +franchissait sa barricade, la même balle qui lui fracassait le bras, +tuait roide l'infortuné pour lequel il se dévouait. Sans s'émouvoir, il +posa à terre son fardeau, lui récita les prières des morts et s'en fut +ensuite à l'ambulance. + +Un jeune volontaire vénitien, déjà blessé assez gravement à Calatafimi, +se précipite à l'attaque du couvent des Benedittini et s'efforce, à +coups de hache, de briser une petite porte latérale pouvant donner accès +dans le couvent. Les balles pleuvent sur lui de toutes parts, un obus +vient, en ricochant, éclater au-dessus de sa tête et le couvrir de +gravats. En vain ses camarades le rappellent. «Je ne suis plus bon qu'à +être tué, leur crie-t-il, au moins, en mourant, je rendrai encore un +service.» Exaltés par cette intrépidité, deux d'entre eux le rejoignent +et cherchent à l'entraîner. En ce moment, un canon de fusil passe par +une fenêtre immédiatement au-dessus de la porte et le malheureux reçoit +le coup en pleine poitrine. Ses camarades ne rapportent qu'un cadavre. + +Dans les rues qui mènent à la Piazza di Bologni, la lutte fut sérieuse. +Les soldats royaux, comme partout ailleurs, incendiaient et pillaient. +Les malheureux habitants de ce quartier, éperdus d'effroi, essayaient de +fuir dans toutes les directions, entraînant femmes et enfants; ce +n'étaient partout que gémissements et lamentations. Quelques hommes +déterminés se réunissent en armes à l'angle d'une petite impasse, en +occupent la maison et s'y barricadent après y avoir donné l'abri à +quantité de femmes et d'enfants. Quelques instants après, cette maison +est attaquée; mais on s'y défend vigoureusement. Les femmes, reprenant +courage, font pleuvoir sur les assaillants une grêle de tuiles, de vases +de toutes sortes, enfin ce qui leur tombe sous la main. + +Une bombe vient s'abattre sur le toit, entraîne le troisième et le +quatrième étages, et, en éclatant, tue et blesse encore plusieurs femmes +et des enfants. Quelques moments après, les flammes viennent se joindre +aux balles napolitaines. + +De huit qu'ils étaient, les assiégés ne comptent plus que cinq hommes, +dont un blessé. Cependant, des femmes, des enfants, des vieillards les +supplient de ne pas les abandonner. Il faut prendre un parti; le blessé +et un de ses camarades grimpent au faîte de l'édifice qui menace ruine; +on y hisse, les uns après les autres, les malheureux réfugiés, et, +lorsque tous sont à l'abri dans une maison dont l'issue donne sur une +rue inoccupée par l'armée royale, les trois braves gens qui continuaient +à lutter avec les royaux, battent eux-mêmes en retraite, n'abandonnant +qu'une ruine ensanglantée. + +Dès le 8 juin, des débarquements de volontaires s'effectuaient un peu +partout. + +Du 9 au 11, une petite escadre partait de Gênes. Elle se composait de +l'_Utile_, remorquant le _Charles and Jane_, le premier commandé par le +capitaine Molessa, le second par le capitaine Quain; puis venaient le +_Franklin_, capitaine Orrigoni, un des anciens compagnons d'armes de +Garibaldi dans la Plata; l'_Orregon_, capitaine West; le _Washington_, +dont les volontaires étaient commandés par le colonel Baldeseroto. +Environ 3,000 hommes étaient répartis sur ces différents navires et +c'était le renfort le plus considérable que l'on eût encore reçu. Medici +commandait en chef. + +Partis à quelques heures d'intervalle, ces navires firent des routes +diverses pour atteindre Cagliari où était le rendez-vous général. Tous y +arrivèrent heureusement, excepté l'_Utile_ et le bâtiment qu'il +remorquait. + +Se trouvant dans le N.-E. du cap Corse, à environ douze milles au large, +ces deux navires furent approchés par une corvette à vapeur battant +pavillon français. Bientôt un canot accosta et un officier, s'exprimant +parfaitement en français, vint demander où l'on allait et offrir même la +remorque de son bâtiment pour gagner les côtes de Sicile, si telle +était la destination des navires. Ces propositions furent accueillies +par les volontaires aux cris de _Vive la France!_ _vive Garibaldi!_ +Toutefois le capitaine crut devoir refuser la remorque offerte si +galamment. Le canot retourne à son bord; mais à peine est-il arrivé +qu'un changement à vue s'opère sur la corvette de guerre. Les mantelets +des sabords, rapidement abaissés, laissent apercevoir les pièces +détapées et l'équipage en branle-bas de combat. Le pavillon français +glisse le long de sa drisse et est remplacé par le pavillon napolitain +en même temps qu'un coup de canon à boulet signifiait aux deux navires +l'ordre de stopper et d'amener leurs pavillons. + +L'_Utile_ portait le pavillon piémontais et le _Charles and Jane_, celui +des États-Unis. Les capitaines se refusèrent à amener leurs pavillons, +mais ils durent se résigner à se laisser emmener, non sans protester. +Quel triste moment eussent passé les marins de la _Fulminante_ (c'est le +nom de la corvette napolitaine), si les volontaires avaient pu sauter +sur son pont. Faute de mieux, ils leur lancèrent toutes les malédictions +que le vocabulaire italien peut offrir. Pendant que la diplomatie +s'occupait de cette affaire, les autres bâtiments de l'expédition +atteignaient Cagliari, et, de là, mettaient le cap sur Castellamare, +dans le golfe de ce nom, où devait s'effectuer leur débarquement. Le 18 +juin, en effet, on apprit à Palerme l'arrivée du convoi de Medici. Un +navire débarquait ses troupes à Santo-Vito, et les deux autres à +Castellamare. Il est aisé de se figurer l'allégresse générale en +apprenant l'arrivée à bon port de cette petite division qui, outre trois +mille hommes aguerris, apportait encore dix mille fusils et une grande +quantité de munitions. Aux illuminations quotidiennes se joignirent +immédiatement toutes sortes de concerts en plein vent, des promenades +aux flambeaux avec force drapeaux et force _Viva la liberta_! + +Le général Garibaldi était immédiatement monté à cheval pour assister au +débarquement de ces renforts. + +Mais, vers minuit, au moment où le calme commençait à se faire, grâce à +la fatigue des musiciens et à l'enrouement des criards, à l'instant, +enfin, où les illuminations commençaient à s'éteindre et les habitants à +s'endormir, quelques coups de canon de fort calibre se firent entendre +au large et vinrent éclairer de leur lueur sinistre les sommets du mont +Pellegrini, ainsi que les mâtures des navires qui étaient sur rade. A la +première détonation, chacun dresse l'oreille; à la seconde, on saute de +son lit; à la troisième, on est presque habillé, enfin, à la quatrième, +les fenêtres et les portes commencent à s'ouvrir, les femmes à trembler +et les enfants à piailler. Dans les rues, les factionnaires regardent si +leurs amorces sont bien on place et redoublent leurs cris de: +_Sentinelles, veillez!_ Les bourgeois se groupent à chaque carrefour, et +les suppositions vont leur train. Dans les casernes, les clairons +écorchent les airs les plus variés pour appeler aux armes les +volontaires. Enfin, au palais, tout le monde s'inquiète, et le +commandant, en l'absence du général Garibaldi, commence à envoyer dans +toutes les directions des ordonnances à la recherche des nouvelles. + +Quelle voix mystérieuse annonce tout dans ces circonstances? On apprend +bientôt qu'il n'est arrivé que trois navires à Castellamare. Le +quatrième et son remorqueur manquent. + +La canonnade devient plus vive, elle semble parfois se rapprocher de +l'entrée du port de Palerme. + +On sent s'agiter dans l'ombre toute cette ville surprise dans son +premier sommeil. Parmi les suppositions, la plus probable est que la +croisière napolitaine, après s'être emparée du navire manquant et +qu'elle fait semblant de combattre en ce moment, se dirigera vers ceux +qui débarquent. Tout le monde court et s'agite. Les postes en armes se +dirigent vers le quai. On entend tomber, çà et là, sur les dalles des +rues, les baguettes des fusils chargés par des mains encore +inexpérimentées. Enfin, de sourds piétinements, venant du côté des +casernes, indiquent que les troupes sont en marche. Malheureusement, +l'âme de toute l'armée est absente; le général Garibaldi est à +Castellamare. + +Les décharges continuent toujours, plus multipliées et plus rapprochées. +Il est deux heures. L'inquiétude est à son comble. On se voit déjà à la +veille d'un nouveau bombardement. + +Autour de la citadelle, on a peine à retenir les _picchiotti_ qui +veulent se précipiter à l'assaut de ces remparts, dégarnis de leurs +engins de guerre, pour se venger sur les troupes napolitaines des +événements qu'on suppose se passer au large. Enfin, à deux heures un +quart, un canot arrive à force d'avirons sur le quai, et un midshipman +qui en débarque prévient que l'on ait à aviser les autorités que le +canon que l'on entend est celui d'une frégate britannique qui fait +l'exercice au large. Ce trait peint-il assez les Anglais? Entre une et +deux heures du matin, à quelques milles à peine d'une ville qui vient de +subir les horreurs d'un bombardement et qui, encore tout en émoi, se +remet à peine des terreurs du combat et de l'incendie, aller faire +branle-bas de combat de nuit et exercice à feu! Et que dire de ces +pauvres soldats napolitains enfermés dans la citadelle et non moins +inquiets que les habitants de la ville, car ils entendaient du haut de +leur bicoque désarmée les imprécations et les cris de vengeance de leurs +ennemis! + +Que fût-il arrivé si l'on n'eût pu retenir les _picchiotti?_ et, quel +qu'eut été le résultat de leur attaque, que de sang pouvait être versé, +et pourquoi? Enfin, à trois heures du matin, tout était rentré dans le +calme. + +Le 20, au matin, le premier détachement des volontaires débarqués +arrivait à Palerme à cinq heures environ. C'étaient deux magnifiques +bataillons de chasseurs à pied, parfaitement uniformes et bien équipés, +armés de carabines rayées et paraissant remplis de gaieté et d'entrain. +Le 21 et le 22, le restant des troupes débarquées suivait le mouvement +et venait prendre ses casernements en ville. + +L'enthousiasme avec lequel chaque nouveau corps arrivant était reçu est +indescriptible. Les bouquets et les applaudissements se succédaient sans +interruption sur la route qu'il parcourait. + +Le corps des guides s'organisait rapidement. Une commission de remonte +avait été installée et fonctionnait avec activité. Bientôt leurs deux +escadrons furent complets, et on s'occupa de la formation de deux +régiments de hussards. + +Toutes les statues rappelant l'ancien gouvernement avaient été brisées +dès les premiers jours, et leurs débris jetés à la mer. Le 6 juin, un +décret du général Garibaldi faisait adopter par la patrie les enfants et +les familles des volontaires tués pendant la guerre. + +Le 8 et le 9, une forte escadre sarde venait mouiller sur rade, et +apportait à Garibaldi un appui moral immense. + +On avait appris les événements de Syracuse et de Catane, qui étaient +venus encore surexciter l'enthousiasme des habitants de Palerme et des +volontaires. + +Le 9, on avait connaissance de l'évacuation de Trapani par les troupes +royales. La prison d'État du fort de Favignano, sur l'île de ce nom, +abandonnée par sa garnison, fut ouverte par les habitants de l'île, qui +s'empressèrent de mettre en liberté tous les prisonniers politiques. + +On apprenait aussi le pronunciamento de Girgenti, de Caltanisetta, qui +avaient chassé les préfets royaux et leurs troupes, organisé leurs +gardes nationales et ouvert immédiatement des souscriptions dont ils +envoyaient les fonds au dictateur. + +Tout allait donc pour le mieux, et l'évacuation, qui continuait grand +train, allait amener bientôt la remise de la citadelle. En effet, le 18 +au soir, à la nuit tombante, le pavillon napolitain fut amené. Le +lendemain matin, vers les neuf heures, les couleurs italiennes étaient +hissées en tête du mât de pavillon à la porte d'entrée du fort qui était +lui-même remis aux délégués du général Garibaldi, et occupé +immédiatement par un poste de chasseurs des Alpes. + +Il restait cependant encore vers le môle une certaine quantité de +troupes à embarquer; mais à une heure, les derniers hommes rejoignaient +les navires, et toute l'escadre napolitaine appareillait. Peu de temps +auparavant avait eu lieu la remise des prisonniers palermitains retenus +dans le fort depuis le 4 avril. Ces prisonniers, appartenant aux +premières familles de la cité, étaient: le prince Antonio Pignatelli, le +baron di Calabria, le _padre_ Octavio Lanza, le marquis Santo-Giovanni, +le prince Nisciemi, le prince Giardinelli, le baron Rizzo, etc. + +Toute la ville s'était donné rendez-vous devant la citadelle pour les +recevoir. + +Accueillis par des cris frénétiques, les prisonniers furent portés, +plutôt qu'escortés, vers les voitures où leurs familles les attendaient. +Un long cortège d'équipages, les musiques civiles et militaires de +Palerme, des détachements de tous les corps de volontaires et de +nombreux _picchiotti_ remplissaient les rues avoisinantes. Dans leur +parcours, jusqu'au Palais-Royal, ce ne fut qu'une longue ovation. Les +prisonniers étaient littéralement ensevelis sous les fleurs qu'on leur +jetait de toutes parts. On dansait, on sautait et on s'embrassait aux +abords du cortège, en tête duquel marchait, ou plutôt gambadait, tout le +monde a pu le voir, plus d'un grave cordelier à la robe de bure qui +envoyait à la fois des bénédictions avec ses mains et des entrechats +avec ses pieds. C'était, en un mot, la folie de l'ivresse et un coup +d'oeil magique. Pas un cri, pas une figure qui ne fût à l'unisson de +l'allégresse commune, et, ce qui est plus remarquable, on n'eut pas à +déplorer le plus petit accident dans ce brouhaha et dans cette cohue. + +De nombreux déserteurs napolitains restaient en ville, la plus grande +partie demandant à être incorporés dans les volontaires. + +En résumé, le nombre des morts en ville était de 573; celui des +volontaires, de près de 300, et celui des Napolitains, de 5 à 600 tués +et 1,500 blessés. + +Le chiffre des dégâts dans la ville s'élevait à plus de 30 millions. + +Comme on pourrait taxer d'exagération le récit des atrocités commises +par les troupes royales, il est bon de citer, entre autres documents, le +rapport du vice-amiral anglais Mundy. + +«A bord de l'_Hannibal_, à Palerme, 3 juin.» + +«_Le vice-amiral Mundy au secrétaire de l'Amirauté._» + +«Je vous adresse le rapport suivant sur les dégâts et les morts causés +dans la ville par le bombardement. Les ravages sont épouvantables. Tout +un quartier, d'une longueur de mille yards sur cent de large, est réduit +en cendres. Des familles entières ont été brûlées vivantes avec les +bâtiments. Les troupes royales ont commis d'horribles atrocités. Dans +d'autres parties de la ville, des couvents, des églises et des édifices +isolés ont été détruits par les bombes. On en a lancé onze cents de la +citadelle sur la ville, et environ deux cents des navires de guerre, +sans compter les boîtes à feu, la mitraille et les boulets. + +«L'armistice à été indéfiniment prolongé, et l'on espère que les +puissances européennes s'interposeront pour empêcher une plus longue +effusion de sang. + +«La conduite du général Garibaldi, pendant l'action et depuis la +suspension des hostilités, a été noble et généreuse.» + + + + +III + + +C'est ainsi que le 30, au matin, dans la bonne ville de Palerme, tout le +monde se levait, aspirant à pleins poumons l'air de la liberté. Ses cent +quatre-vingt-dix mille habitants pouvaient causer de tout impunément, et +s'en donner à crier: A bas François II! A bas les Napolitains! sans que +le moindre sbire vînt leur mettre la main au collet et les conduire, +avec accompagnement de coups de trique, jusque dans de jolis petits +cachots bien noirs et bien infects. + +Les couleurs italiennes flottaient partout, et, sauf les déserteurs, il +ne restait pas en ville, ni dans la citadelle, l'ombre d'un guerrier du +roi François II. Bien plus, afin d'effacer jusqu'au souvenir de la +domination napolitaine, une quantité innombrable de jeunes patriotes de +huit à douze ans, + + La valeur n'attend pas le nombre des années, + +avaient attaqué, à grands coups de cailloux et de marteau, les deux +statues de François II et de son père que, dans un moment d'épanchement, +la ville de Palerme avait fait élever sur la promenade de la Marine. En +moins d'une heure, elles étaient réduites en morceaux et leurs débris +jetés à la mer. On avait seulement conservé les deux têtes, dont l'une, +je ne sais si c'est celle du père ou du fils, fut coiffée d'une tête de +boeuf à laquelle, bien entendu, on avait eu soin de laisser les cornes. +Ces trophées furent promenés par la ville avec grand renfort de fusées +et de pétards, et le soir ce fut le prétexte d'une immense promenade aux +flambeaux. Triste spectacle pour quelque opinion que ce soit! + +A partir de ce bienheureux jour, la ville commença à dépouiller sa +parure guerrière. Les dalles, amoncelées en barricades, durent +rechercher leur ancienne place et les réintégrer. Quelques-uns des +canons qui armaient ces fortifications passagères rentrèrent à +l'arsenal, tandis que d'autres, plus modestes, reprirent leur humble +état de bornes, car il est bon de noter que plusieurs de ces engins de +destruction auraient été bien plus dangereux pour leurs propres +artilleurs que pour l'ennemi. Après avoir servi longtemps à amarrer les +bateaux sur le port, ils s'étaient vus, une belle après-midi, déterrés +et plus ou moins volontairement forcés de reprendre de l'activité. Les +malheureux étaient hors d'âge cependant, et, certes, avaient bien mérité +les invalides à perpétuité. Il y en avait un qui datait de 1666. + +Toute la population, affairée, recommençait à circuler avec plus +d'entrain que jamais, pêle-mêle avec les _picchiotti_ et les volontaires +garibaldiens. Mais, si le danger du bombardement était passé, si l'on ne +craignait plus les balles coniques napolitaines, on n'était pas encore à +l'abri de tout danger, et c'est le cas de dire, puisque nous sommes en +Sicile, qu'on était presque tombé de Charybde en Scylla. + +Les braves volontaires de Garibaldi eux-mêmes y regardaient à deux fois +avant de s'aventurer dans les rues ou les places publiques. Il est, en +effet, impossible de se figurer le laisser-aller plein de désinvolture +et d'insouciance de ces bons _picchiotti_ et montagnards, qui +promenaient partout leurs escopettes chargées, amorcées et armées. De +quelque côté que l'on se tournât, en avant, en arrière, sur le flanc +droit ou sur le flanc gauche, on était toujours sûr d'être regardé en +face par une arme à feu quelconque, au chien relevé, à la petite capsule +brillant au soleil. Or, comme on connaissait les qualités de ces armes, +qui partaient très-volontiers au repos, leur voisinage était peu +agréable. A tout instant on entendait, dans les rues, des détonations +qui faisaient courir le monde: c'était toujours un _picchiotti_ étourdi +qui, ici, venait de casser la jambe à un homme, là, de tuer une femme +allaitant son enfant. Les plus adroits se contentaient de blesser les +ânes ou de briser les vitres d'un magasin. + +Dans la campagne, c'était mieux encore. Une fois l'ennemi parti, chacun +aurait rougi de ne pas se montrer armé jusqu'aux dents. Il n'y avait pas +jusqu'aux maraîchers qui n'apportassent leurs choux et leurs carottes en +compagnie d'une canardière ou deux. Cela a duré longtemps; mais les plus +belles choses ont une fin. Sans froisser trop ouvertement et d'un seul +coup l'amour de ces braves gens pour leurs armes favorites, on commença +par leur signifier qu'ils n'eussent à circuler dans la ville qu'avec +leurs chefs particuliers. Un caporal était, au moins, de rigueur. Puis +on les engagea à aller promener leurs armes dans les montagnes, où le +grand air leur ferait du bien. On ne manqua cependant pas d'offrir, à +ceux qui voulaient faire au pays le sacrifice de leur vie, de s'engager +dans les troupes régulières, ou dans la légion anglo-sicilienne. Mais +c'était une affaire de pure politesse, car fort peu se sentirent pris +d'une passion assez belliqueuse pour suivre le nouveau drapeau du pays. +N'y avait-il pas là, tout près, avec son grand air et sa liberté, la +montagne et les bandes de pillards et de voleurs de grands chemins qui +s'organisaient un peu partout, car les troupes royales avaient eu soin +de lâcher par monts et par vaux tous les voleurs, galériens et autres +gens déclassés qui fourmillaient dans les prisons de Palerme. + +Dès le lendemain de l'évacuation, un décret municipal appela toutes les +corporations de la ville et toutes les pelles, pioches, brouettes, +pinces disponibles, à la destruction de la citadelle. Elle devait être +rasée de fond en comble afin d'ôter à tout jamais à une tyrannie +quelconque l'envie, l'idée, ou la possibilité d'un nouveau bombardement. +C'était quelque chose de curieux que l'entrain, et, en même temps, +l'inexpérience qui présidèrent au commencement de ce travail. +L'affluence était telle que les travailleurs, agglomérés les uns sur les +autres et en masse serrée sur les remparts, ne pouvaient plus bouger. On +fut obligé de faire des catégories. Un jour, c'était le tour des cochers +de fiacre, de bonne maison, de voitures de louage, etc. Tant pis pour +ceux qui voulaient une voiture. A quelque prix que ce fût, on n'eût pas +trouvé un véhicule, et les Garibaldiens qui, pas plus que nos turcos, ne +dédaignaient le plaisir d'une promenade en carrosse, durent y renoncer +et se contenter de leurs jambes. Le lendemain, c'était le tour des +congrégations, couvents, etc. Une longue procession de cordeliers, de +moines, de dominicains, voire même de prêtres, marchait militairement au +son d'une musique bruyante et de tambours fêlés; armés, qui d'une +pioche, qui d'une pelle; les petits séminaristes avaient la spécialité +des mannequins et des paniers à gravats. Tout cela hurlant: _Viva +Garibaldi! viva la Italia! viva la liberta! viva ..._ Il y en avait qui, +sur le point de se tromper par la force de l'habitude, n'avaient que le +temps d'avaler la fin de la phrase. Les abbés titrés et autres se +contentaient de brandir des oriflammes aux couleurs nationales et de +jeter des bénédictions à la foule qui, la bouche béante, les regardait +défiler. + +Un coup de canon annonçait l'ouverture et la fermeture des travaux. +Aussitôt la première détonation, un nuage de poussière couronnait la +citadelle, et ce n'était plus, aux environs, qu'une avalanche et une +pluie de gravats. Cela dura plusieurs jours ainsi. Mais un accident +troubla la fête; on ne sait par quel hasard plusieurs bombes enfouies +dans les décombres se prirent à éclater, et à tuer ou blesser quelques +travailleurs. L'enthousiasme des démolisseurs s'en ressentit et, à +l'avenir, des ouvriers seuls procédèrent à cette destruction. A chacun +son métier. Mais s'il était facile de démolir, il était moins aisé de +réparer. C'est à grand'peine que plusieurs rues commençaient à devenir +praticables. De tous côtés il fallait solidifier des édifices menaçant +ruine, ou achever la destruction de ceux qui, effondrés complètement, +n'offraient plus la possibilité d'aucune réparation. Tels étaient le +palais Carini, le couvent des Dominicains, le palais du duc Serra di +Falco, les magasins Berlioz, etc. La piazza Marina était devenue +impraticable à la hauteur de la rue de Tolède. Les égouts, effondrés, +s'étaient transformés en précipices dont il fallait se garer avec soin. +Une fois les illuminations éteintes, il n'était pas prudent de se +hasarder dans ces parages sous peine de chutes désagréables. + +Il existait à Palerme, comme dans tous les grands centres, un vaste +dépôt d'enfants trouvés. Il y en avait de grands, de petits, de moyens. +Un beau jour, grâce à un officier anglais, tout cela fut embrigadé, +embataillonné, et on vit ce diminutif de régiment, gravement armé de +balais emmanchés dans des fers de piques, manoeuvrer sur la piazza del +Palazzo-Reale, et monter la garde avec aplomb à la porte d'un couvent +quelconque dont on avait fait leur caserne. Ces enfants jouaient aussi +carrément au militaire qu'ils jouaient, quelques jours avant, à la +procession et à servir la messe, et plus d'un de ces bambins, partis +avec les brigades expéditionnaires, fit parfaitement la campagne, et se +conduisit dans maintes circonstances en troupier fini. + +La liberté est pour tout le monde. Aussi, la population mercantile de +Palerme en usa-t-elle pour étriller de main de maître ces pauvres +volontaires qui, naturellement, affluaient dans tous les établissements +publics, les cafés et les restaurants. Presque immédiatement, le prix +des consommations doubla. Il en fut de même pour tous les objets +nécessaires à la vie et à l'habillement. Quelques décrets cherchèrent à +arrêter, mais en vain, cette tendance à la rapacité, naturelle aux +boutiquiers de toutes les nations, et les libérateurs garibaldiens +furent écorchés avec aussi peu de vergogne que nos troupiers pendant la +campagne d'Italie. Le moindre verre d'eau, le moindre grain de mil, +étaient une affaire importante. Quelquefois les Garibaldiens se +fâchaient; mais il faut leur rendre cette justice, que jamais armée ne +souffrit avec plus de modération les exigences de cette race de Banians. +Peu de troupes, quelque régulières qu'elles fussent, auraient montré +autant de patience et de respect pour la propriété. + +De déplorables scènes vinrent aussi, à côté de ces événements +héroï-comiques, attrister les honnêtes gens et les véritables patriotes. +D'atroces assassinats se commettaient journellement, et, sous le +prétexte de détruire les sbires, plus d'une vengeance s'exerçait +impunément. A cinq heures du soir, en pleine rue de Tolède, un +malheureux était massacré à la porte d'un pharmacien qui lui avait +impitoyablement fermé sa boutique au nez. Vainement deux ou trois +Garibaldiens essayèrent de le sauver, et allèrent même jusqu'à dégaîner. +Menacés dans leur existence par cette cohue meurtrière, ils durent se +résigner à laisser massacrer ce malheureux, dont le corps, palpitant +encore, fut traîné et précipité à la mer. + +--«C'était un sbire, disait-on.--Vous croyez?--On le dit.--Ah!»--C'était +fini. + +A côté du pont de l'Amiraglio, près du cimetière des suppliciés, là où +commencèrent les Vêpres siciliennes, deux hommes, une femme et un +enfant, poursuivis par une foule furieuse et avide de sang, furent +impitoyablement immolés. Le lendemain, les cadavres de ces infortunés +étaient encore à l'endroit où ils avaient péri, à moitié ensevelis sous +des moellons et des pavés.--«C'étaient des sbires.--En êtes-vous +sûr?--Je crois bien: celui-là était receveur pour les chaises à la +petite église de la piazza Marina.» + +Sur ladite place, vers les onze heures du soir, à l'instant où les +cafés, encore pleins de monde, retentissaient de gaieté, on entend un +cri déchirant, un suprême appel à la pitié. Personne ne se dérange. Un +gamin venait de crier: «C'est un sbire qu'on écorche.» Le lendemain, au +matin, un cadavre était étendu au milieu de la place, la face contre +terre, percé de vingt coups de couteau. Quelques femmes, en passant, le +poussaient du pied, et toujours: «C'est un sbire!» + +A la porta Maqueda, deux agents de l'ancienne police, que l'on savait +réfugiés dans une maison, y furent guettés avec une persistance digne de +tigres. Le premier qui sortit avait deux enfants et une femme dont il +ignorait le sort. L'inquiétude, pour lui, était pire que la mort. A +peine dehors, il est assailli, entraîné sur le boulevard; on lui passe +une corde au cou, et, quelques instants après, percé de coups de +couteau, le crâne brisé à coups de pierres, son cadavre était jeté dans +un fossé rempli d'ordures. L'autre se hasarda, vers minuit, à sortir, +croyant une évasion possible; il n'avait pas fait un pas qu'un coup de +coutelas le clouait contre la porte même, et son cadavre allait +rejoindre le premier. + +Chaque soir, il fallait enregistrer plusieurs meurtres semblables. Pas +un, cependant, ne fut accompli dans une maison ou dans un domicile +violé. + +Une Française, madame D..., habitant Palerme depuis de longues années, +avait recueilli, au moment du bombardement, un agent de Maniscalco dont +la vie était menacée. Forcée de chercher un refuge sur le _Vauban_, elle +laissa ce malheureux dans sa maison en lui recommandant de ne pas +sortir, sa vie y étant en sûreté. Mais lui aussi était père, et, sans +nouvelles de sa femme et de ses enfants, il voulut se hasarder, la nuit +venue, à gagner son domicile pour embrasser sa famille. + +A mi-chemin, il fut reconnu et massacré. A quelques jours de là, la +femme et les enfants vinrent à leur tour chercher asile chez madame +D..., alors débarquée du _Vauban_; Palerme était au pouvoir de l'armée +libérale. Deux ou trois jours se passent tranquillement, mais, le +quatrième, la malheureuse, allant chercher quelques provisions, est +reconnue et, sans un chasseur des Alpes qui dégaîna et prit bravement sa +défense, elle était assassinée avec son enfant. + +Madame D... était encore sous l'impression de ce triste événement, +lorsqu'elle rencontre, dans la rue de Tolède, le général Garibaldi +descendant à la Marine avec deux de ses aides de camp. Sans se +déconcerter, elle l'aborde et lui dit: «Général, j'ai chez moi la +malheureuse femme et les deux enfants d'un sbire assassiné il y a dix +jours, et, tout à l'heure, sans un des vôtres, cette malheureuse et ses +deux enfants éprouvaient le même sort. + +--«Madame, répondit le général, venez au palais dans une heure, je vous +écouterai.» + +Effectivement, une heure après, madame D..., accompagnée de la femme du +sbire et de ses deux enfants, arrivait au Palazzo dont la garde +nationale lui refusait impitoyablement l'entrée, lorsque, heureusement, +un aide de camp survint et immédiatement l'introduisit auprès du +Dictateur. + +Pendant le récit de ces horribles détails, le général Garibaldi tenait +les yeux fixés sur la pauvre femme dont le dernier enfant, âgé de onze +mois, était enveloppé dans un châle qu'elle serrait sur sa poitrine. +Après quelques instants, il se dirigea vers elle et, soulevant le châle +qui entourait la pauvre petite créature endormie sur le sein de sa mère: +«Pauvre femme! dit-il; mais, madame, soyez tranquille, je la prends sous +ma protection et je ferai en sorte de réparer, autant qu'il est en mon +pouvoir, de tristes événements indépendants de ma volonté.» + +Elle resta au palais où on lui donnait deux thari par jour pour pourvoir +à ses besoins et, plus tard, le général la fit entrer dans un couvent +avec ses deux enfants. + +Plusieurs autres malheureuses, qui vinrent aussi se réfugier au +Palazzo-Reale, furent traitées de la même manière. + +Cependant la partie saine de la population finit par s'émouvoir de ces +actes barbares. Des décrets parurent, sévères et fermes. Ce remède fut +inefficace. Il fallut une ordonnance aussi inexorable que les actes des +septembriseurs palermitains. A partir de ce jour, tout individu +convaincu d'avoir frappé d'une arme quelconque qui que ce fût, d'avoir +crié haro ou ameuté la population contre quelqu'un, d'avoir arrêté +illégalement quelque personne que ce fût, passait de suite devant un +conseil de guerre qui, séance tenante, prononçait le jugement, +exécutoire dans les dix minutes. + +Le jour même où ce décret était affiché, un assassinat avait lieu près +du marché: le coupable, arrêté, était passé par les armes à trois heures +de l'après-midi, sur la place de la Citadelle. + +Le lendemain, deux autres exemples semblables avaient lieu sur la place +de la Marine. + +Dès lors, ces scènes de cannibales devinrent plus rares. + +L'assassinat de la Bagheria vint encore cependant ensanglanter ces pages +de l'histoire de Palerme. Un corps de volontaires siciliens y avait été +mis en cantonnement. Leur commandant, jeune homme d'une trentaine +d'années qui depuis dix ans sacrifiait sa fortune au bénéfice de la +révolution projetée et qui, pendant longtemps, lors des événements +révolutionnaires de Sicile, avait commandé ses guérillas dans la +montagne, rentrait à son quartier, revenant de Palerme où il avait dîné +dans sa famille. Il est abordé par un de ses volontaires qui lui réclame +quelque argent. Le commandant lui répond qu'on ne lui doit rien et qu'on +ne lui donnera rien. Un instant après, trois coups de feu l'étendaient +roide mort. Toute la population palermitaine s'émut vivement de ce +nouvel acte de férocité; mais il fallut plusieurs jours pour trouver et +arrêter le meurtrier qui fut fusillé sur la piazza de la Bagheria. + +On a parlé aussi vaguement, à cette époque, d'une tentative d'assassinat +sur la personne même du Dictateur. Ce fait est certainement controuvé. + +Les volontaires continuaient à arriver en foule de toutes parts. Ce +n'étaient plus les aventuriers sans ressources de Marsala: c'étaient de +beaux soldats bien équipés, bien armés. Ils ressemblaient, à s'y +méprendre, à des régiments piémontais, dont ils portaient le costume, +légèrement modifié. Beaucoup même de leurs officiers se souciaient si +peu de laisser paraître leur nationalité qu'ils conservaient l'uniforme, +et jusqu'au numéro de leur régiment. Il est probable, ou du moins on +doit le supposer, que soldats et officiers avaient fini leur temps ou +étaient en disponibilité. Mais ce n'était certainement pas pour +infirmités temporaires qu'ils étaient réformés, car les uns comme les +autres étaient généralement des gaillards solides. Il ne se passait +presque pas de jour sans que quelque convoi d'hommes et d'armes ne +débarquât dans le port. Aussi les rues de la ville et les promenades +regorgeaient-elles d'uniformes étranges et variés: une douzaine ou deux +de zouaves, quelques turcos, des chasseurs d'Afrique, des spahis, des +Anglais en assez grande quantité, puis des officiers de toutes les +nations de l'Europe. Il finit par y en avoir tant et tant qu'il fallut +songer à les utiliser et à les acheminer sur divers points de la Sicile. + +Dans beaucoup de localités, bien des choses allaient un peu de travers. +On se permettait quelques escapades à l'égard des propriétaires. On ne +se privait même pas, à l'occasion, de les tuer, de les brûler et de les +piller par-dessus le marché. + +Comme il n'y avait plus de police, plus de soldats et presque plus de +municipalité, ces espiègleries se commettaient tranquillement et +paraissaient devoir rester impunies. Depuis le départ des Napolitains, +on avait organisé quelques régiments; on les forma alors en brigades. Le +général Türr prit le commandement de la première division, qui devait +traverser la Sicile en passant par Girgenti, Caltanisetta, puis gagner +Catane. La seconde, commandée par le général Bixio, devait suivre aussi +la route de l'intérieur, mais par la montagne. La troisième, sous les +ordres du général Medici, devait prendre la route maritime de Palerme à +Messine. + +Dans les derniers jours de juin, vers les quatre heures du soir, la +division du général Türr se formait en bataille sur la place du +Palazzo-Reale, où le général Garibaldi la passait en revue, et, vers les +sept heures, elle se mettait en marche avec une section de pièces de +campagne, une d'obusiers de seize pouces et quelques caissons de +munitions; les caissons étaient représentés par de simples charrettes +ornées de petits pavillons. Toute cette division avait néanmoins bonne +tournure. Un grand laisser-aller dominait, mais on trouvait énormément +de bonne volonté. On y remarquait surtout avec plaisir un superbe +bataillon de chasseurs à pied piémontais, un bataillon de Suisses ou +Bavarois, presque tous déserteurs de l'armée royale, et une belle +compagnie de tirailleurs indigènes. Toutes ces troupes avaient une tenue +assez régulière en ce qui concernait, du moins, la casaque rouge et le +pantalon de toile. Le képi piémontais figurait aussi généralement comme +coiffure. Mais, pour le fourniment, c'était une autre affaire. Chacun +avait organisé son havre-sac le mieux qu'il avait pu. La grande sacoche +en sautoir était le plus généralement employée. On voyait des bidons de +toute espèce, des cartouchières de modèles variés, mais le tout arrangé +de la manière la plus commode. + +Cette division traversa la ville de Palerme et prit la route de +Missilmeri, qui devait être sa première étape. A son passage dans les +rues, il y eut un vrai moment d'enthousiasme. C'est que l'on comprenait +que c'étaient ces volontaires qui allaient décider en définitive du sort +de la Sicile. Ils marchaient au-devant des troupes royales, et devaient +relever sur leur route le drapeau de l'ordre renversé en plusieurs +endroits, et planter les couleurs italiennes sur les derniers points de +la Sicile occupés par les troupes napolitaines. Le général Türr, qui les +commandait, emportait avec lui toutes les sympathies de la population +palermitaine. Malheureusement la maladie devait bientôt l'arracher, pour +quelque temps, à sa division. Plusieurs jours après, à la même heure, le +général Bixio partait aussi avec sa brigade. + +Cette dernière était beaucoup moins forte que celle du général Türr. +Elle comptait tout au plus quinze cents hommes, mais presque tous hommes +faits et soldats. Il y avait bien, par-ci par-là, quelques dizaines de +moines défroqués, portant haut la tête et maniant certes mieux leur +fusil qu'ils n'avaient manié le goupillon; mais, en résumé, cette +brigade paraissait plus homogène que la division du général Türr. Elle +n'avait pas d'artillerie, et possédait seulement quelques guides pour le +service d'état-major du général. Sa mission était de réprimer +vigoureusement les désordres qu'elle rencontrerait sur son itinéraire et +de courir sus, sans miséricorde, aux bandes de malfaiteurs qui se +montraient dans beaucoup d'endroits. Le troisième corps, celui de +Medici, partait ensuite par la route maritime de Palerme à Messine et +devait se réunir, à un endroit donné, avec celui de Bixio. + +On avait installé, à Palerme, une fonderie de canons qui fonctionnait +déjà admirablement. Une partie des cloches non-seulement de Palerme, +mais encore de toutes les villes de la Sicile, avaient été offertes par +les églises et les couvents. Il y avait de quoi fondre plus de pièces +qu'il n'en aurait fallu à une armée de cent mille hommes, et cependant +il en restait encore une telle quantité que, les jours où elles se +mettaient en branle et aux grandes fêtes, c'était un vacarme à ne pas +s'entendre. + +On fut un jour bien étonné en rade. Une embarcation du port, toute +simple d'apparence, poussait du débarcadère et se dirigeait vers +l'escadre anglaise. Quelques officiers garibaldiens, en chemise de laine +rouge, étaient à bord de ce canot qui, bientôt, accostait l'amiral +anglais. + +Le Dictateur allait faire une visite non officielle, puisque son +gouvernement n'était pas reconnu, mais de courtoisie, aux commandants +des stations étrangères sur rade. Du vaisseau amiral anglais, il se +dirigea vers le _Donawerth_, puis vers le commandant piémontais qui le +salua de dix-sept coups de canon lorsqu'il regagna la terre. Ces visites +lui furent rendues avec empressement, mais toujours en écartant le +caractère officiel. A cette époque aussi, le _Franklin_, capitaine +Orrigoni, fut envoyé en mission sur la côte Sud. Il devait toucher à +Trapani, Marsala, Girgenti, Alicata, Terranova, et pousser jusqu'au cap +Passaro. Il était chargé de rapporter les fonds offerts par les +provinces, de faire le sauvetage d'un transport napolitain chargé de +boulets et de canons, échoué entre Alicata et Terranova. Il devait +aussi, à son retour, coopérer, s'il y avait lieu, au sauvetage du +_Lombardo_ à bord duquel une corvée de marins et d'officiers du génie +maritime avait été envoyée préalablement de Palerme, et enfin y amener +les délégués de toutes les villes du littoral. + +Il serait trop long d'énumérer tous les décrets et tous les changements +de fonctionnaires qui eurent lieu alors. On pataugeait un peu partout, +mais on cherchait cependant à faire pour le mieux. L'expérience seule +manquait. On n'est pas parfait. Cette armée d'hommes déterminés manquait +d'organisateurs. C'est à grand'peine si le service médical avait pu être +installé dans les différents corps. Celui de l'intendance était tout à +fait incomplet. On procédait, autant que possible, par réquisitions. +Elles étaient payées par le trésor municipal; celui de l'armée était +trop pauvre. On pouvait tout au plus compter aux volontaires leur mise +en campagne: les officiers touchaient environ deux francs par jour, +juste de quoi manger; le reste de leurs appointements devait leur être +payé en arrérages, lorsque l'état de la caisse le permettrait. Quant au +service des hôpitaux et des ambulances, c'était encore, il faut +l'avouer, ce qui laissait le plus à désirer. La population palermitaine +y mettait peu du sien, et l'empressement était minime pour recevoir les +blessés dans les maisons particulières ou leur porter des secours, soit +en nature, soit en argent. Déjà mal organisés, les hôpitaux eux-mêmes, +accablés par ce surcroît de malades ou de blessés, n'offraient presque +aucune ressource aux malheureux qui venaient y chercher des soins et des +pansements. + +On ne se serait jamais imaginé, certes, à voir l'égoïsme de la +population et sa froideur, qu'il s'agissait de leurs sauveurs ou, tout +au moins, de leurs libérateurs. Pas un inspecteur, pas un chef de +service ne surveillait les hospices ni les blessés à domicile. Ce qui +est pire encore, ils étaient le plus généralement oubliés dans la +répartition de la paye. Quelques-uns manquaient de tout et la plus +grande partie étaient obligés de se contenter de bien peu; heureux +encore lorsque le linge ne venait pas faire défaut aux blessés. + +La garde nationale avait été organisée dès l'entrée de Garibaldi dans +Palerme; mais elle était généralement assez mal vue par lui. Il +n'appréciait pas au juste la valeur des services qu'elle pouvait être +appelée à rendre dans un moment donné. Le Dictateur disait qu'il lui +fallait des soldats et non des avocats. Cependant elle finit par prendre +un peu d'importance, car il faut convenir qu'elle montra une grande +fermeté en plusieurs circonstances difficiles. + +Une affreuse cohue se dirigeait un soir vers la porte du Palazzo-Reale +en traversant la place. Des cris de mort et des hurlements de vengeance +sortaient de cette foule armée de toutes sortes de choses et éclairée +par des torches au reflet rougeâtre et sanglant. Un malheureux, déjà +blessé à la tête, était traîné, la corde au cou, par un horrible +Quasimodo, espèce de bête féroce, bossue, tortue et bancale. + +Les misérables qui entouraient la victime brandissaient à chaque instant +sur sa tête des coutelas de toute nature. On entendait, dans cette +foule, des sifflements inexplicables, semblables au bruit que ferait une +forte fusée en s'élançant dans les airs. + +En voyant ce rassemblement à l'aspect sauvage, le poste de la garde +nationale prit les armes et, à l'instant où, arrivés vis-à-vis le +Palais-Royal, ces massacreurs allaient sans doute immoler leur victime, +le chef du poste se jeta résolument, le sabre à la main, sur ceux qui +serraient de plus près le pauvre diable; ses soldats en firent autant +pour les autres, jouant un peu de la baïonnette par-ci par-là. Eu +quelques moments la place était libre; les torches, abandonnées par +leurs porteurs, gisaient à terre et les fuyards disparaissaient en toute +hâte dans les rues voisines. Bien entendu, la victime était restée aux +mains de la garde nationale sans autre mal qu'un coup de baïonnette dans +la joue et un coup de couteau dans l'épaule. C'était, du reste, un assez +triste personnage, pis qu'un sbire; c'était un traître qui avait vendu +ses camarades lors de l'affaire du couvent de la Ganzza. Malgré cela, +Garibaldi, le lendemain, lui faisait donner un sauf-conduit et le +faisait embarquer sur un bâtiment en partance pour Naples. + +Plusieurs histoires de ce genre finirent par faire prendre la garde +nationale plus sérieusement par le nouveau gouvernement. Il y avait +aussi quelquefois des manifestations. + +La manifestation est une chose assez inconnue dans notre pays. C'est une +coutume tout italienne. On vous dit le matin: il y aura ce soir +manifestation pour tel motif ou contre tel autre. A l'heure dite, vous +voyez une longue procession de promeneurs à pied, en voiture, à cheval, +qui viennent défiler sous les fenêtres de l'autorité, ou même tout +simplement se poser devant elles avec calme, y séjourner quelques +instants, puis se retirer comme elle est venue. Quelques vivat s'en +mêlent; mais c'est une exception. On fait une manifestation en faveur +d'un ministre ou contre un autre. On fait une manifestation pour fêter +l'arrivée d'un général ou d'un étranger de distinction. Dans ce cas, les +plus huppés des deux sexes, parmi les acteurs, montent dans le salon du +noble général ou étranger, lui adressent leurs compliments de bienvenue. +Alexandre Dumas, qui était logé au Palazzo-Reale, ne put l'échapper, et +fut le héros d'une cérémonie de ce genre. Une foule enthousiaste vint, +une après-midi, encombrer brusquement la place vis-à-vis ses fenêtres, +et s'égosiller aux cris de _Viva Dumas! viva l'Italia! viva Dumas! viva +la liberta! viva Garibaldi! viva Dumas!_ etc.--«Qu'est-ce que Dumas? +disait l'un à son voisin.--Je ne sais pas, disait l'autre.--C'est le +frère du roi de Naples, ou bien encore c'est un prince circassien +accablé de richesses qui vient mettre à la disposition de la liberté +sicilienne ses sujets et son vaisseau.» Il va sans dire que la plus +grande partie connaissait parfaitement notre illustre romancier; mais, +dans la classe vulgaire qui, généralement, ne sait pas lire, en Sicile, +il n'est pas étonnant que la majorité ne connût pas, même de nom, +l'auteur des _Mousquetaires_ et des _Mémoires de Garibaldi_. En somme, +Dumas se prêta galamment à l'ennui de la réception qui suivit la +manifestation. Il trouva de ces paroles qui ne lui font jamais défaut, +et renvoya tout le monde content, même les musiciens qui terminèrent la +cérémonie par une sérénade, et auxquels il dut, à en juger d'après leurs +figures épanouies, distribuer quelques-uns des trésors de +_Monte-Cristo_. Deux ou trois jours après, Dumas quittait Palerme, et +faisait route, avec la brigade de Türr, pour Caltanisetta et Girgenti où +son yacht devait le reprendre. Ce fut un départ tout militaire. Il y +avait là Legray, le photographe, Lockroy, le dessinateur, etc., enfin, +une quatorzaine de troupiers finis, plus ou moins moustachus, plus ou +moins barbus, le sac au dos, le fusil à deux coups sur l'épaule, et +chacun avec un râtelier varié à sa ceinture. + +Il était trois heures du matin lorsque cette petite troupe se mit en +marche, les voitures et les bagages au centre, trois superbes pointers +anglais en éclaireurs, et le pilote du yacht à l'arrière-garde. Mais +revenons à Palerme. + +Pendant que tous ces événements se passaient, la ville avait repris son +animation d'autrefois. Le commerce, qui jamais n'y a brillé beaucoup, +avait un certain essor, grâce aux volontaires. On se croyait enfin pour +toujours débarrassé des Napolitains. Cependant, une vague inquiétude, +causée par les nouvelles de l'intérieur, courait dans les classes +élevées. Il ne fallut rien moins que le départ des colonnes mobiles pour +calmer un peu certaines craintes, peut-être exagérées, mais certainement +motivées par les événements de Modica, Caltanisetta, etc. + +Malgré toutes ses préoccupations militaires et les ennuis que lui +causaient ses embarras ministériels, le Dictateur n'en trouvait pas +moins encore le temps de réunir ses municipalités pour essayer, sinon +une réorganisation complète, du moins un attermoiement qui permît +d'attendre, avec une certaine tranquillité, une époque plus calme. Le +général Orsini, ministre de la guerre, faisait de son côté tout son +possible pour organiser et mettre en état quelques batteries d'obusiers +de montagne et de pièces de campagne dont l'armée libératrice avait le +plus grand besoin. On formait aussi deux régiments de cavalerie, et les +remontes avaient fini par produire un assez bon résultat pour espérer +que l'on pourrait même dépasser ce chiffre. + +Un assez grand nombre de recrues et de nouveaux volontaires arrivant +chaque jour, le général Garibaldi ordonna une revue pour le 2 juillet, +au pied du mont Pellegrini, sur le Champ-de-Mars. + +A cet effet, dès trois heures du matin, toutes les troupes se mirent en +marche et se trouvèrent bientôt réunies sur le terrain de manoeuvres. Il +est impossible de donner une juste idée de ce spectacle. L'emplacement, +par lui-même, est quelque chose de magnifique. D'un côté la mer, de +l'autre le mont Pellegrini, avec ses formes majestueuses et ses rochers +aux tons violets, que le soleil levant colorait des teintes les plus +vives et les plus harmonieuses; du côté de la campagne, la promenade de +la Favorita et la fertile vallée de la Conca-d'Oro. Les curieux étaient +en petit nombre. On ne se lève pas d'aussi bonne heure à Palerme, et le +général Garibaldi, peu désireux d'une nombreuse assistance, avait songé, +avant tout, à la santé des soldats en ne les exposant pas aux +intolérables chaleurs du milieu de la journée. Parmi les troupes qui +défilèrent devant le général on remarquait surtout, à leur belle tenue, +les corps toscan et lombard; la légion anglo-sicilienne y était +représentée par son bataillon de dépôt. Quant aux recrues, elles +n'étaient pas brillantes: il y avait beaucoup d'enfants, un grand nombre +même n'étaient pas armées. Telle qu'elle était, cette armée comptait +encore douze à treize mille hommes. Le défilé eut lieu aux cris de _Viva +la liberta! Viva Garibaldi! Viva Vittorio-Emmanuele!_ Il est à remarquer +que ce dernier nom ne venait jamais qu'après celui de Garibaldi. + +Le lendemain de cette revue, le général Türr revenait à Palerme, forcé, +par la maladie, d'abandonner le commandement de sa division. Il dut +s'embarquer immédiatement pour Gênes et aller prendre les eaux que +l'état de sa blessure réclamait. + +Un nouveau décret du Dictateur venait aussi, à cette époque, confisquer +au profit de l'État les biens d'une foule de congrégations religieuses +plutôt nuisibles qu'utiles, et dont l'existence devenait un non-sens +avec le nouvel état de choses. C'étaient, entre autres, les Jésuites et +les congrégations du Saint-Rédempteur. La municipalité vint aussi offrir +à Garibaldi, en même temps que ses remerciements, le titre de citoyen de +Palerme. Le conseil municipal, dans cette occasion, ne dissimula pas au +Dictateur que la population attendait avec une vive impatience le vote +de l'annexion; que cette mesure seule ramènerait le calme et la sécurité +dans le commerce et l'industrie, en même temps qu'elle permettrait de +réprimer vigoureusement les excès qui, dans certains districts, +ensanglantaient la révolution sicilienne. Le général se montra +très-reconnaissant du droit de cité qu'on lui octroyait, mais, quant à +l'annexion, sa réponse, quoique longue, pouvait se résumer en quelques +lignes: + +«Je suis venu combattre pour l'Italie et non pas pour la Sicile seule, +et, tant que l'Italie entière ne sera pas réunie et libre, rien ne sera +fait pour une seule de ses parties.» Ce qui n'empêcha pas les +mécontents de demander l'annexion plus fort que jamais, et de voir +afficher dans quelques rues, sur les portes et fenêtres, de vastes +pancartes blanches, portant:--«Votons pour l'annexion et +Vittorio-Emmanuele!» + +La demande du conseil municipal exprimait-elle sincèrement le voeu de la +nation? C'est ce que l'avenir prouvera. + +A propos de placards, il en parut un jour un et des plus bizarres. Un +monsieur, un avocat, appelait le peuple de Palerme aux armes et à la +liberté en invoquant ... l'exemple des Vêpres siciliennes. Le moment +était en effet bien choisi pour rappeler un pareil souvenir; c'était une +grande preuve de tact et de bon goût! «Montrons-nous, disait-il, les +dignes fils des héros qui délivrèrent jadis leur patrie!» Je ne sais si +les Palermitains avaient conservé un culte très profond pour ces héros +d'un autre âge, mais la proclamation ne fit lever que les épaulés chez +tous ceux qui la lurent. + +On avait espéré à Naples que la promesse d'une constitution et +l'adoption des couleurs italiennes par François II feraient sensation à +Palerme et dans la Sicile, et ramèneraient quelques esprits au +gouvernement royal. Mais le fort Saint-Elme, à Naples, et les bâtiments +de guerre napolitains, saluèrent seuls ces modifications à une politique +à jamais repoussée par l'opinion publique. Quant à Palerme et à la +Sicile, la nouvelle y passa tout à fait inaperçue; ce ne fut pas +cependant la faute du général qui la fit afficher partout; elle reçut +le même accueil que la proclamation de l'habile panégyriste des Vêpres +siciliennes. + +Le moment approchait où l'armée libératrice allait sortir de +l'immobilité et reprendre l'offensive. Il était fortement question de +l'attaque de Messine sur laquelle convergeaient les colonnes +indépendantes. Quatre forts transports à vapeur avaient été achetés par +le général Garibaldi et on se disposait à les armer aussi bien que +possible. Ils formaient, avec ceux que l'on possédait déjà, une petite +escadre pouvant transporter plusieurs milliers d'hommes à la fois. Trois +nouveaux bâtiments vinrent encore bientôt l'augmenter. Un matin, la +population des quais fut stupéfaite de voir apparaître l'une des plus +jolies corvettes de la marine napolitaine, son pavillon à la corne, mais +le guidon parlementaire au mât de misaine. Elle approchait toujours, +traversait la rade, et venait mouiller jusque dans le port. Quelques +instants après, son pavillon était amené et remplacé par les couleurs +italiennes. Le général Garibaldi se rendit à bord, et reçut le bâtiment +qui lui fut remis par le commandant et la presque totalité des +officiers. Quant aux matelots, ils furent débarqués, et la plupart s'en +retournèrent à Naples. Un nouvel équipage fut formé immédiatement, un +commandant nommé, et le _Véloce_ repartait de suite en croisière, pour +revenir, vingt-quatre heures après, avec deux prises napolitaines, +l'_Elba_ et le _Duc de Calabre_. C'était donc un vrai bâtiment de +guerre ajouté au matériel naval dont pouvait dès lors disposer le +général Garibaldi. + +Trois jours après, l'on apprenait l'arrivée de la colonne Medici à +Barcelona et la marche en avant du général napolitain Bosco. + +C'est à Messine qu'il faut maintenant se transporter au plus vite, cette +ville va devenir le théâtre de nombreux et intéressants événements. + + + + +IV + + +Messine, à peine remise du bombardement de 1848, devait ressentir le +contre-coup immédiat des événements de Palerme. Plusieurs fois ravagée +par la peste et les tremblements de terre, celui de 1783, entre autres, +qui fit périr plus de quarante mille personnes, elle est construite en +amphithéâtre sur le bord de la mer et à peu près au milieu du détroit +qui porte son nom. Cette ville est partagée, dans le sens de sa +longueur, par deux grandes voies parallèles au quai du port, la strada +Ferdinanda et le Corso. Une quantité d'autres rues coupent ces deux +premières à angle droit et viennent aboutir sur le quai. Dès qu'on a +traversé le Corso, le sol s'élève rapidement et les rues deviennent +presque impraticables aux voitures. C'est là que sont les quartiers des +couvents. + +Le port, qui est vaste et parfaitement à l'abri, est défendu par une +imposante citadelle, pentagone régulier dont chacun des bastions est +retranché et fermé à la gorge par une tour maximilienne. Les deux qui +sont sur le front de la place en regard du champ de manoeuvres de +Terranova sont carrées et munies de canons de gros calibre. Plusieurs +ouvrages y ont été ajoutés à diverses époques: entre autres une batterie +rasante casematée de vingt-deux pièces, construite en face de la ville +sur l'emplacement de l'ancien chemin couvert, et un autre ouvrage +allongé en forme de jetée, défendu à son extrémité par une forte +batterie qui commande la mer et le détroit. + +Au delà de la citadelle, une étroite langue de terre, haute tout au plus +de deux ou trois mètres au-dessus du niveau de la mer, et appelée bras +de Saint-Renier, se dirige vers l'entrée du port. A son extrémité se +trouve un second fort qui porte le nom de San-Salvador. Trois autres +occupent les points culminants des collines qui avoisinent la ville. On +conçoit dès lors comment les habitants ne pouvaient mettre le nez à leur +fenêtre sans apercevoir quelques canons braqués dans leur direction. + +Les quais sont magnifiques et bordés de belles constructions +malheureusement inachevées ou en ruines. Au beau milieu un affreux +Neptune à jambes torses, tenant en laisse deux monstres encore plus +laids et plus difformes que lui qu'on décore des noms de Charybde et de +Scylla, se pavane sur un socle bizarre; c'est une oeuvre florentine, on +la prendrait plus volontiers pour celle de quelque sauvage sculpteur de +la Nouvelle-Calédonie. Il y a un beau jardin public appelé la Flora, où +l'on fait de la musique. Des églises à chaque pas et autant de couvents +que de maisons. Les jours de fête religieuse et même à certaines heures +du soir, celle de l'_angelus_, par exemple, c'est un vacarme de cloches, +de pétards et de coups de fusil à étourdir Vulcain et ses Cyclopes. +Quant aux rues, elles sont dallées et assez propres au premier abord, +mais elles ne supportent guère un examen attentif. La cathédrale possède +un baldaquin en pierre dure de la plus grande richesse et d'une exquise +élégance. Ce monument fut commencé par le duc Roger et terminé plus +tard. La façade, de style ogival, est en marbre et ornée de mosaïques et +de bas-reliefs. Elle est malheureusement à moitié détruite. + +Une charmante petite fontaine se laisse encore admirer sur la place, +mais dans quel état est-elle! C'est à peine si l'on peut en approcher, +tant les immondices et le fumier encombrent ses abords. Les marbres +disjoints menacent ruine, et les bas-reliefs, ainsi que les gracieuses +statuettes de femmes assises qui supportent la vasque supérieure, sont +ornés d'une telle croûte de crasse, de boue et de sable, qu'on a peine à +en distinguer les contours et la forme. + +Elle fut édifiée en 1547 par Fra Giovanni d'Angelo. La place est assez +belle, du reste, et ornée de deux statues: l'une en bronze, représentant +Charles II à cheval, et l'autre le bon roi Ferdinand. Le Corso et la +strada Ferdinanda sont les promenades favorites des habitants. Il y a +des quantités de palais, mais ils sentent la misère à dix lieues à la +ronde. A part quelques exceptions, lorsque l'oeil vient à plonger dans +ces somptueuses habitations, on reste épouvanté de ce qu'on aperçoit à +l'intérieur. Une haute chaîne de montagnes, appelée monts Pelore, +entoure la ville et va aboutir au Faro. + +Depuis le débarquement de Garibaldi à Marsala, les habitants de Messine, +quoique non moins exaltés que ceux de Palerme, paraissaient frappés de +stupeur. Plus les troupes royales arrivaient en ville, venant de +Palerme, Trapani, Girgenti, etc., enfin de partout excepté de Syracuse, +et plus on s'empressait de fermer les magasins, d'emballer les +marchandises et de les cacher partout où faire se pouvait. On se +remémorait avec crainte les horreurs du premier bombardement et on en +prévoyait un second pire encore et presque inévitable. + +La citadelle et les forts entassaient effectivement canons sur canons, +perçaient meurtrières sur meurtrières, blindaient leurs embrasures et +couvraient leurs parapets de sacs à terre. + +Près de trente mille hommes défendaient ces ouvrages et formaient autour +de Messine, sur tous les points dominants des monts Pelore, une suite de +postes d'observation dont le télégraphe et le monte Barracone étaient le +centre et la base de défense. + +Toujours en alerte, toujours sur pied et toujours en tenue de campagne, +ces troupes paraissaient décidées et dévouées. Le général Clary, qui +commandait en chef, avait l'ordre formel de n'abandonner aucun des +points utiles à la défense. On devait donc croire que les colonnes +libérales rencontreraient une résistance désespérée. Or les habitants de +Messine, en prévision de ces événements, avaient quelques raisons de +s'alarmer. Si les soldats royaux paraissaient vouloir défendre leur +drapeau un peu mieux qu'à Palerme, on pouvait être certain que la plus +grande partie se hâteraient aussi de profiter des moments favorables +pour renouveler les scènes de massacre et de pillage qui avaient désolé +Palerme et autres lieux. Aussi, tous les magasins restaient-ils, depuis +près d'un mois, impitoyablement fermés; les rues presque désertes de +jour, étaient, la nuit, entièrement abandonnées. On n'y rencontrait que +de longues files de factionnaires tirant à tort et à travers à la +moindre alerte, sans beaucoup de souci de l'endroit où leurs balles +allaient se loger, ni du mal qu'elles pouvaient faire à des innocents. + +A l'approche des colonnes de Garibaldi, la désertion, qui commença +parmi les troupes royales, amena un relâchement marqué dans la +discipline et, par suite, augmenta les craintes: dans la nuit du 23 au +24 juin, quelques coups de feu, tirés par des sentinelles timorées, +donnent l'alarme aux postes de la ville. Plusieurs se mettent en +retraite sur la citadelle et, sans autre forme de procès, commencent à +piller les maisons. Deux habitations furent complètement saccagées; +heureusement les propriétaires, comme la plupart des habitants, étaient +absents. Ceux qui le pouvaient passaient la nuit à la campagne où ils se +croyaient plus en sûreté que dans la ville. Les consuls, entre autres +celui de France, M. Boulard, firent d'énergiques remontrances au général +commandant en chef qui répondit qu'il était peiné de ces actes +inqualifiables d'indiscipline et de ladronerie, mais que malheureusement +les moyens de répression lui manquaient: il promit cependant de faire +une enquête; on savait ce que cela voulait dire. + +A partir de ce jour, la panique devint générale. Les familles riches +affrétèrent, à quelque prix que ce fût, des bâtiments étrangers à bord +desquels elles embarquèrent, en toute hâte, meubles et argenterie. +Certains commerçants payaient jusqu'à quinze livres par jour rien que le +droit de rester à bord des bâtiments sur rade, sans préjudice des autres +dépenses; tandis que d'autres, moins riches, ne pouvant retenir des +bâtiments de commerce, louaient des bateaux de pêche et des chalands. +Les plus pauvres, emportant leurs enfants dans leurs bras et leurs +matelas sur le dos, se dirigèrent vers les plages du Paradis, de la +Grotta et du Faro qui offrirent ainsi bientôt l'aspect d'une ville +improvisée. + +Les consuls qui avaient des bâtiments de leur nation sur rade, +s'empressèrent aussi d'y transporter les archives de leurs +chancelleries. Les autres les évacuèrent sur leur maison de campagne. Le +service des messageries impériales lui-même fut obligé de chercher un +refuge sur une mahonne installée _ad hoc_. Quant aux administrations, il +n'y en avait autant dire plus. Chacun s'empressait de mettre la clef +sous la porte et de décamper sans tambour ni trompette. Le service des +postes, seul, tint bon ou à peu près. Chose étrange, il apportait à +Messine les édits de Garibaldi que l'on affichait tranquillement, et +réciproquement, il remportait à Palerme les décrets et journaux +napolitains. Quant aux tribunaux, à la municipalité, etc., un décret du +général Garibaldi, publiquement affiché dans les rues de la ville, leur +avait enjoint de se rendre à Barcelona, et tout le monde s'était +empressé d'obéir, excepté le directeur de la Banque qui avait prétexté +la nécessité de sa présence à Messine pour éluder l'ordre du Dictateur. + +Les églises elles-mêmes restaient en partie fermées; c'est à peine enfin +si l'on pouvait se procurer les objets les plus nécessaires à la vie. Le +commerce maritime, de son côté, devenu complètement nul, faisait, des +quais une vaste solitude que rien ne venait troubler, sauf les cris des +factionnaires et le bruit des marches et contre-marches des soldats, +dans lesquels on commençait à avoir si peu de confiance qu'on ne les +laissait plus séjourner quarante-huit heures dans le même endroit. + +Le 14 juillet, plusieurs bateaux calabrais, ayant à bord des +volontaires, débarquaient à un mille et demi de la ville, sur la route +de Taormini, et les hommes se répandaient isolément dans la campagne. + +Les troupes royales, en observation dans les environs, ne les virent pas +ou ne voulurent pas les voir. + +Ces volontaires devaient, aussitôt la retraite de l'armée napolitaine +sur Messine, se précipiter dans la ville, en barricader les rues et +empêcher ainsi la rentrée des troupes royales. + +La cité ressemblait à un tombeau. Presque toutes les troupes furent à ce +moment dirigées vers la montagne. Des bandes de _picchiotti_ avaient +apparu sur les sommets du mont Castellamare et dans les ravins +environnants; ils échangeaient même, de temps en temps, des coups de feu +avec les avant-postes royaux, qu'ils commençaient à inquiéter chaque +jour. + +Le général Medici, arrivé depuis plusieurs jours à Barcelona avec sa +colonne, publia le 6 juillet une proclamation adressée aux soldats +napolitains et dans laquelle il leur représentait leur cause comme +perdue et les appelait à la liberté. Il avait avec lui quelque chose +comme trois mille hommes. Les troupes royales occupaient Spadafora et le +Jesso, séparées par trois ou quatre milles à peine de la brigade de +Fabrizzi. On annonça, le 15, le débarquement, du général Cosenz à +Olivieri, petite ville située à dix-huit milles de Milazzo et près de +Poti. Il avait avec lui, disait-on, huit bateaux à vapeur, dont le +_Véloce_, le tout amenant deux ou trois mille hommes. Le soir même, il +faisait sa jonction avec le général Medici. + +Le chiffre de l'armée nationale, prête à commencer les opérations, +s'élevait donc à environ six mille soldats, sans compter les guérillas. +On apprenait, en même temps, l'arrivée à Catane de l'ancienne division +du général Türr, commandée alors par le général hongrois Ehber. La +colonne de Bixio, arrivée de son côté à San-Placido, ne comptait pas +plus de cinq ou six cents hommes. + +Pendant ce temps, le corps du général Bosco était parti de Messine le +14, vers trois heures du matin, et s'avançait sur Spadafora en trois +colonnes, la première longeant la mer pour donner la main à la garnison +de Milazzo, la deuxième suivant la route consulaire, et la troisième se +dirigeant sur les derniers contre-forts de la montagne. Cette petite +armée comptait quatre bataillons de chasseurs à pied, plusieurs +escadrons de chasseurs à cheval et de lanciers, et deux batteries +d'artillerie. + +Les avant-postes de l'armée libératrice se replièrent devant les troupes +royales, prenant position à Linieri et Meri, bourgades à trois milles +environ en avant de Barcelona. + +Pendant que le général Medici exécutait ce mouvement de feinte +retraite, le général Fabrizzi prenait la traverse de Saponara, de +manière à gagner, par les Fiumares, les hauteurs d'Antellamare, et de +couper de sa base d'opérations la colonne expéditionnaire du général +Bosco. Le départ précipité des troupes royales pour la montagne donnait +beaucoup de chances à ce mouvement. Chaque pas en avant de l'armée +libérale venait augmenter l'appréhension des habitants de Messine. +Cependant, il était évident que tant que les bâtiments de guerre +étrangers seraient dans le port, entre la ville et la citadelle, et +qu'on ne les aurait pas sommés de se retirer ainsi que les bâtiments de +commerce, le bombardement ne pourrait avoir lieu. + +Les navires de guerre sur rade étaient alors la frégate à vapeur le +_Descartes_, le _Scylla_, corvette anglaise à hélice, une corvette +autrichienne, enfin, une frégate piémontaise à hélice. Ces quatre +navires avaient choisi leur mouillage de telle façon qu'ils +interceptaient tout le champ de tir entre la citadelle et la ville. Lors +d'un ras de marée, qui eut lieu vers le 10 ou le 11, les corvettes +autrichienne et anglaise crurent devoir quitter le port et aller +mouiller en rade. Mais, dès le lendemain, à la suite d'une espèce +d'invitation officieuse aux autres bâtiments de guerre de suivre +l'exemple des deux premiers, la corvette anglaise rentrait dans le port, +et reprenait son ancienne place, entre le _Descartes_ et la frégate +piémontaise qui était la plus rapprochée de terre. + +Il y avait sans cesse, parmi les troupes royales, des alertes du dernier +plaisant. Une nuit, sur le monte Barracone, les troupes qui y campaient +prirent les armes, et, pendant plus de deux heures, firent, dans toutes +les directions, des feux féroces; feux de bataillon, feux de peloton, +rien n'y manqua, qu'un ennemi. On croyait, en ville, à une affaire des +plus sérieuses. + +Une autre nuit, deux bateaux caboteurs autrichiens, chargés de vivres +pour la citadelle même, ne purent étaler le courant dans le détroit et +se trouvèrent drossés sur la plage entre la citadelle et le fort de la +Pointe. Un chemin couvert, longeant cette plage, reliait les deux +forteresses et chaque nuit deux ou trois bataillons y restaient de +service en prévision d'un débarquement de Garibaldiens. + +En voyant ces deux bateaux s'approcher du rivage et bientôt après +s'échouer, les guerriers de François II commencent une fusillade d'enfer +sur ces malheureuses barques. En vain les matelots leur crient qu'ils +sont des amis; en vain leurs propres officiers leur hurlent aux +oreilles: _Basso et fuoco!_ quand ils obtiennent à grand'peine que le +feu cesse d'un côté, il recommence d'un autre avec plus d'acharnement, +et cependant on ne leur rendait pas un seul coup de fusil. Le feu dura +plus de deux heures, les balles arrivaient jusqu'à bord des bâtiments de +guerre en rade, c'est-à-dire dans une direction diamétralement opposée à +celle où se trouvaient les navires suspects. Enfin, le calme se +rétablit. + +Le lendemain matin, ces deux malheureux bateaux, remorqués par des +embarcations qu'on leur avait envoyées, rentraient dans le port, criblés +de balles, leur gréement haché, leurs voiles en lambeaux et, ce qui rend +cette plaisanterie fort triste, la moitié de leurs équipages tués ou +blessés, malgré la précaution qu'ils avaient prise de descendre à fond +de cale. + +Le 17, au soir, une partie de la colonne de gauche du général Bosco +marchait en _dépendant_ sur sa gauche, lorsque ses vedettes +rencontrèrent celles de Medici, et engagèrent un feu très-vif. Chaque +parti faisant soutenir ses avant-gardes, il s'ensuivit un combat en +règle. L'affaire continua assez tard dans la nuit. Les troupes de Bosco +se retirèrent vers Milazzo, emmenant quelques prisonniers, dont un +capitaine, et laissant sur le terrain pas mal de morts et de blessés. De +leur côté, les Garibaldiens avaient fait aussi un assez grand nombre de +prisonniers, et ils avaient moins de monde hors de combat. C'est à ce +moment même que Garibaldi, quittant brusquement Palerme le 18, +s'embarquait sur le _City of Alberdeen_ avec un millier d'hommes et +mettait le cap sur Milazzo. Le brave chef de l'armée indépendante avait +flairé la poudre et il venait tomber sur le champ de bataille juste à +point pour enlever ses volontaires et ajouter la victoire de Milazzo à +celles de Calatafimi et de Palerme. + +Lors de l'affaire du 17, les troupes napolitaines avaient un grand +avantage sur celles de Medici, en ce qu'elles avaient du canon et +tiraient à boulets creux sur un ennemi à découvert et sans artillerie. +On racontait de différentes manières le commencement de cette petite +action. En rapportant toutes les versions, on est certain de rencontrer +la véritable. + +On disait d'abord qu'un petit convoi, appartenant au corps de Bosco et +composé d'une cinquantaine de mulets chargés de farine, avait été +attaqué et enlevé dans l'après-midi par quelques avant-postes siciliens. +Un détachement napolitain fut envoyé pour le reprendre. De là, bataille. + +Suivant d'autres, le général Bosco avait confié à un major un poste +important que celui-ci abandonna presque immédiatement. Arrêté par ordre +de son général, il fut enfermé dans le château de Milazzo. En vrais +soldats napolitains, les royaux commencèrent à s'ameuter et à crier haro +sur le général Bosco, exigeant la mise en liberté immédiate de leur +major. Mais ce n'était pas le compte du général qui, peu facile à +intimider, commença par ramasser quelques troupes d'élite et apaisa +rapidement cette mutinerie; puis, prenant en personne le commandement de +deux bataillons, s'en alla bravement reprendre le poste abandonné +qu'occupaient déjà quelques hommes de Medici. Ne voyant pas motif +sérieux pour le garder quand même, il se retira, de sa propre volonté, +ou, suivant la version opposée, il fut forcé de l'abandonner. Ce qu'il y +a de certain, c'est que, dans cette affaire, les Napolitains eurent +quinze hommes tués et cinquante blessés. On leur fit une soixantaine de +prisonniers. Les pertes des Siciliens ne furent que de dix hommes tués, +trente-cinq blessés et vingt-sept prisonniers. + +Ces récits variés s'appliquent-ils à une seule affaire ou à plusieurs? +Les deux bulletins de Medici, ci-joints, feraient pencher pour la +seconde hypothèse. + + «Barcelona, 17 juillet, sept heures quinze minutes du soir. + + «L'ennemi a tenté de tourner mon extrême droite. J'ai envoyé + contre lui quatre compagnies. Combat très-vif. L'ennemi, fort de + deux mille hommes, avec artillerie et cavalerie, a été repoussé + et s'est retiré à Milazzo. Notre perte est de sept morts et + divers blessés, celle de l'ennemi est beaucoup plus forte; il a + laissé aussi quelques chevaux. + + «_Signé_: MEDICI.» + + + «Deuxième bulletin.--17 juillet, deux heures avant minuit. + + «Medici au Dictateur. + + «L'ennemi renouvelle l'attaque avec une plus grande énergie et + de plus grandes forces. Le combat dure depuis plus de deux + heures avec un feu nourri, continu, vif, imposant. L'ennemi a + bombes et canons. Avec des positions bien choisies, il résiste + énergiquement. Deux charges des nôtres à la baïonnette décident + de la journée. + + «L'ennemi se retire à Milazzo; il a souffert de graves pertes en + morts et en blessés. Nous avons peu de morts, mais bon nombre de + blessés. Nous avons fait quelques prisonniers. L'esprit des + volontaires est admirable. + + «_Signé_: MEDICI.» + +Avant d'en venir au combat de Milazzo, il est nécessaire de donner +quelques détails topographiques sur le champ de bataille. + +La ville de Milazzo est située à l'entrée d'une presqu'île étroite et +plate. A toucher la ville une courte chaîne de collines, sur le premier +mamelon de laquelle se trouve le château de Milazzo, s'élève et s'étend +jusqu'au bout de la presqu'île sur un développement d'environ deux +kilomètres. Tout à fait à l'entrée de la presqu'île, avant la cité, à +travers un terrain sablonneux et couvert de roseaux, se faufile une +petite rivière sur laquelle est jeté un pont d'une seule arche. Tous les +alentours sont obstrués par des roseaux à tiges élevées; au delà, +quelques terrains sablonneux, traversés par la route consulaire qui +vient aboutir à l'entrée du pont, s'étendent jusqu'aux terres cultivées +qui montent en pentes insensibles vers Barcelona. Le pays est couvert de +vignobles et les champs sont presque tous entourés de murs de pisé et de +terre d'une hauteur moyenne d'un mètre ou un mètre cinquante, sur +lesquels croissent d'épais cactus aux épines acérées. Après les +engagements du 17 et du 19, les troupes royales occupaient la route +consulaire et les positions environnantes, l'artillerie avait pris +position sur la route, et, en tête du pont, une fortification +passagère, armée de canons, assurait la retraite en cas de besoin. + +Les troupes de Medici, dans la plaine en avant de Barcelona, étaient +séparées des troupes royales par deux milles environ; mais les +tirailleurs étaient à peine à quelques centaines de mètres les uns des +autres. + +Le 20, vers cinq heures du matin, on entendit sur la droite des +Garibaldiens, à la hauteur des avant-postes du centre napolitain, +quelques coups de feu dont la fumée se confondait avec les légères +vapeurs qui s'exhalaient de la terre. Cette fusillade s'étendit bientôt +sur le front d'une partie de l'armée. A cinq heures et demie, la +mousqueterie, devenue très-vive, annonçait de part et d'autre un +engagement sérieux. + +Le feu devint bientôt général. Une affaire décisive était engagée à un +mille et demi de Milazzo et sur une étendue de deux milles environ. + +La légion anglo-sicilienne, commandée par le colonel anglais Dunn, fut +une des premières et des plus sérieusement aux prises avec l'ennemi. + +L'armée nationale, privée d'artillerie et obligée de lutter contre des +troupes qui avaient choisi d'avance leurs positions, se tenant à couvert +et trouvant partout des abris pour ses tirailleurs, avait, dans le +principe, un désavantage marqué. Ce n'était que par des prodiges de +valeur qu'elle pouvait espérer égaliser les chances du combat. A la +suite d'un mouvement en avant très-prononcé qu'elle exécuta rapidement +et avec audace, il y eut un temps d'arrêt causé par plusieurs décharges +successives de mitraille. Le désordre, se mettant alors de la partie, +obligea les libéraux à battre en retraite pour se rallier et sortir de +la zone de feu dans laquelle ils s'étaient engagés. + +On se reformait lentement. Ces décharges écrasantes avaient serré le +coeur des volontaires. Lorsque tout à coup, le cri de: «Voilà +Garibaldi!» se répète d'un bout à l'autre des lignes. Un régiment +piémontais, arrivant tout frais sur le champ de bataille, se précipite +en avant tête baissée, Garibaldi le précède; il est suivi par tout le +reste de l'armée qui se reforme comme elle peut en marchant en avant. Le +combat se rétablit. La route consulaire abordée à la baïonnette est +enlevée et les troupes royales sont rejetées vers le rivage. Mais là, +chaque champ est une redoute qu'il faut forcer. Ces diables de haies +sont infranchissables. Il faut les abattre à coups de crosse et couper +les cactus à coups de sabre. L'ennemi, en fuyant, a abandonné une pièce +sur la route, le général Garibaldi, qui en ce moment n'a auprès de lui +que Missori et deux ou trois guides, l'aperçoit, et on s'empresse de la +jeter dans le fossé, ne pouvant l'emmener; car, au même moment, une +dizaine de braves lanciers de l'armée napolitaine faisaient une charge +pour tâcher de dégager leur pièce et de la ramener. Après avoir parcouru +deux ou trois cents mètres et passé à côté de Garibaldi et de ses +compagnons sans y prendre garde, ils revenaient, renonçant à l'espoir de +retrouver leur canon, lorsqu'ils aperçurent le général et se +précipitèrent, la lance baissée, sur le petit groupe d'hommes qui +l'entourait.--Pends-toi, brave Dumas, tu n'étais pas là pour raconter ce +combat digne de d'Artagnan!--D'un coup de revers de sabre, le général +Garibaldi abat presque la tête du major qui commandait les lanciers. +Missori tue le second et le troisième. Les autres s'espadonnent avec les +guides. En résumé, huit lanciers et huit chevaux restent sur le carreau +et le Dictateur s'élance vers de nouveaux hasards. + +Les volontaires avancent toujours avec intrépidité, les Napolitains ne +cèdent que pied à pied. Les terrains conquis sont couverts de morts et +de blessés parmi lesquels il y a bien plus de volontaires que de soldats +royaux. Ou arrive enfin aux roseaux où l'on se bat à bout portant. + +Encore refoulés, les Napolitains se précipitent vers l'isthme et le +pont, suivis de près par les Garibaldiens. Mais à ce moment, la batterie +du pont se démasque et fait pleuvoir sur ceux-ci une grêle de mitraille. +C'est là que leurs pertes furent le plus sensibles. Il est impossible +d'aller de l'avant sous cette pluie de biscaïens et cependant un plus +long temps d'arrêt compromet le succès de la journée. Le Dictateur +paraît et, en même temps que le cri de Vive Garibaldi! sort de toutes +les bouches, toutes les poitrines s'élancent au feu; la batterie est +escaladée, quelques pièces, attelées à la hâte, fuient au galop de leurs +chevaux; mais deux canons restent au pouvoir des assaillants. Les uns +et les autres arrivent pêle-mêle sur l'isthme. De tous côtés la ville +est envahie. Pourchassés dans les rues, les royaux se hâtent de gravir +les rampes du château et se réfugient dans la forteresse, aux +acclamations des volontaires. Ceux-ci, après l'avoir tournée, attaquent +et enlèvent immédiatement deux tours et une demi-lune, en face de la +porte principale du château, vers l'intérieur de la presqu'île. Le +_Véloce_ était venu aussi prendre sa part du combat et tirait à boulet +sur l'armée royale. Un instant le général Garibaldi se rendit à bord; +et, au moment où les Napolitains essayaient une sortie du château, +plusieurs volées de mitraille lancées par les grosses pièces du bord les +arrêtèrent court et les forcèrent à rentrer au plus vite dans la place. + +Telle était la situation à cinq heures et demie du soir. Le reste des +troupes royales était enfermé et bloqué dans la citadelle de Milazzo, +tandis que sur les hauteurs, du côté de Spadafora et du Jesso, on +apercevait des colonnes napolitaines s'éloignant en toute hâte dans la +direction de Messine. + +Le soir, Milazzo était occupée par une division de l'armée sicilienne et +toutes les rues, routes et chemins aboutissant à la citadelle, +barricadés et défendus par de forts détachements. + +Pendant le combat, on avait aperçu au large deux grands navires de +guerre croisant sans pavillon. Au premier abord, le chiffre des pertes +du côté des Garibaldiens fut estimé à près de 800 hommes hors de +combat. + +Les Napolitains n'en accusèrent qu'environ 300. + +Voici les deux bulletins du quartier général garibaldien: + + «Camp national de Meri, le 20 juillet. + + «Ce matin à six heures commençait un échange de coups de fusil; + on crut d'abord à une affaire d'avant-postes, mais ce fut + bientôt une mêlée générale. Les royaux avaient de l'artillerie, + les nôtres en manquaient. La mêlée fut terrible: les royaux + étant à l'abri, les nôtres se battant à découvert. Un moment la + position parut difficile; mais au nom magique de Garibaldi, les + nôtres s'étant élancés comme des lions, les positions furent + enlevées, et, à trois heures vingt-cinq minutes, nos troupes + entraient à Milazzo, après s'être emparées de cinq pièces + d'artillerie, dont trois conquises pendant le combat, hors des + murs, et les deux autres à l'entrée. + + «Le vapeur le _Véloce_ canonna le fort, où les royaux se + renfermèrent, toujours poursuivis à la baïonnette; ils y sont + pressés comme dans un baril d'anchois. + + «Les nôtres ont pris ensuite la première porte du fort et un + bastion, où notre drapeau flotte sur une tour. + + «Nous devons déplorer des pertes graves; celles des royaux sont + énormes. On regarde comme certain la reddition du fort et de la + colonne entière. A l'instant arrive un renfort pour nous avec + des canons rayés. Les soldats de Spadafora se retirent au + Jesso.» + + + «Deuxième bulletin.--21 juillet. + + «Hier, à six heures du matin, la lutte s'engagea à Milazzo, et + elle ne finit qu'à huit heures du soir. La mêlée fut terrible. + On combattait sur toute la ligne. Il y eut un grand carnage des + bourbonniens qui se battaient avec beaucoup de ténacité, de + sorte qu'il fallut gagner du terrain pied à pied sous une pluie + de mitraille. Le champ de bataille, couvert de cadavres ennemis + et de bagages de toutes sortes, avec cinq canons, fut enfin + conquis aux cris de: _Vive l'Italie! vive Garibaldi!_ + + «Nos jeunes gens ont rivalisé d'enthousiasme avec les braves de + la légion Garibaldi, qui a été la première au combat et la + première à courir à la baïonnette pour forcer Milazzo et + s'emparer aussi des premier et deuxième réduits de la + forteresse, toujours la baïonnette dans les reins des + bourbonniens. + + «Nos pertes n'ont pas été excessives. La légion Garibaldi a eu + quelques hommes légèrement blessés; nos jeunes gens ont aussi un + peu souffert, mais les pertes des braves du continent ont été + sensibles. D'énormes dommages ont frappé, l'ennemi qui, en + fuyant, a été acculé aux redoutes et de là dans le reste de la + forteresse. Il a été poursuivi jusque-là, et on a coupé les + conduites d'eau. + + «Ce matin 21, le _héros_ Bosco s'est présenté au Dictateur et a + demandé à sortir avec les honneurs de la guerre. «Non, a répondu + Garibaldi, vous sortirez désarmés, si cela vous plaît.» + + «Fabrizzi et Interdonato ont marché sur le Jesso par ordre du + généralissime. L'ennemi, qui occupait cette position, s'est + retiré aussitôt vers Messine. + + «Le Dictateur, dans un combat de cavalerie à Milazzo, a d'un + revers de son sabre fait sauter le bras et l'épée au major du + corps napolitain, qui le poursuivait; après quoi la cavalerie + napolitaine a été dispersée et, détruite. Juste punition d'une + opiniâtreté fratricide. + + «Vive l'Italie! Vive Victor-Emmanuel!» + +Le soir même du combat, et malgré l'insuffisance du service d'ambulance, +tous les blessés furent relevés, aussi bien ceux des Napolitains que +ceux de l'armée libérale, et transportés, partie à Barcelona partie dans +les maisons de Milazzo qui étaient restées presque désertes: tous les +habitants s'étant réfugiés sur l'extrémité de la presqu'île où se +trouvent une grande quantité de villas. + +Le consul d'Angleterre s'était empressé de mettre sa maison à la +disposition du général Garibaldi et de son état-major. Toute la nuit, la +ville fut illuminée par les volontaires. Le premier soin de Garibaldi, +après avoir pensé à ses blessés, fut de donner l'ordre au général +Fabrizzi et au chef de guérillas Interdonato de marcher avec leurs +troupes sur le Jesso, vers les plus proches versants de la ceinture de +montagnes qui entoure Messine, pour obliger les troupes qui battaient en +retraite de Spadafora à gagner cette ville au plus vite, et inquiéter, +par ce mouvement, les troupes royales dans le cas où elles chercheraient +à faire une pointe pour dégager le général Bosco. + +Le 21 et le 22, on commença, du côté de l'armée nationale, quelques +travaux d'attaque contre le château. + +Manquant d'artillerie de siége, le général Garibaldi était résolu à +procéder par la mine contre les défenses de la place. De son côté, le +château envoyait des boulets et de la mitraille partout où il apercevait +un assaillant. Le 23, au matin, trois bâtiments de commerce français, le +_Charles-Martel_, la _Stella_ et le _Protis_, frétés par le gouvernement +napolitain, arrivaient sur la rade de Milazzo, chargés de vivres et de +munitions pour l'armée royale. Grand fut l'étonnement du premier des +capitaines de ces navires, M. de Salvi, commandant le _Protis_, en +débarquant, de se voir conduit au général Garibaldi, quand il croyait +rencontrer le général Bosco. + +Après avoir expliqué au Dictateur quelle était sa mission, il lui +demanda à retourner à son bord pour décider avec les capitaines des deux +autres navires ce qu'ils avaient à faire. En ce moment, l'aviso à vapeur +de guerre, la _Mouette_, commandant Boyer, qui se rendait à Messine et +devait toucher à Milazzo, mouillait à côté du _Protis_. Le commandant +Boyer s'était à juste titre ému de la fausse position dans laquelle se +trouvaient, ces trois bâtiments français. Après avoir convoqué les +capitaines et apprenant que le général Garibaldi les laissait +entièrement libres de leurs manoeuvres, il les engagea à faire route +pour Messine. + +M. de Salvi qui, indépendamment du transport qu'effectuait son navire, +avait une mission particulière de la cour de Naples, déclara alors au +commandant de la _Mouette_ qu'il croyait de son devoir, avant +d'appareiller, de faire tout son possible pour communiquer avec le chef +de l'armée royale. + +Quelques instants après, la _Mouette_ continuait sa route sur Messine et +le _Charles-Martel_ et la _Stella_ la suivaient de près. Quant au +capitaine du _Protis_, il se faisait débarquer et retournait chez le +général Garibaldi; celui-ci s'empressa de lui donner l'autorisation de +se rendre à la citadelle pour accomplir sa mission. Il le chargea même, +de son côté, d'un projet de capitulation qu'il devait soumettre au +général Bosco. Garibaldi offrait la liberté aux officiers, mais il +demandait que les troupes restassent prisonnières de guerre. De plus, il +faisait prévenir le commandant de l'armée royale que deux mines étaient +assez avancées pour rendre certaine l'ouverture de plusieurs brèches et +que, s'il refusait la capitulation, on serait forcé de recourir à ce +moyen. M. de Salvi était accompagné d'un clairon avec drapeau blanc et +d'un officier, afin de pouvoir, sans encombre, arriver à sa destination. +Ce ne fut qu'après deux ou trois appels de clairon que deux officiers +napolitains, sortis par la poterne, vinrent s'informer de ce que +désirait le parlementaire et, sur son explication, le prièrent +d'attendre quelques instants pour qu'ils pussent aller rendre compte de +sa demande d'introduction au général Bosco. + +Dix minutes après, ils étaient de retour. Le clairon et l'officier +devaient rester où ils étaient. On banda les yeux à M. de Salvi et on ne +lui enleva son bandeau que dans la chambre même du général Bosco. + +La conversation s'engagea en italien. Mais M. de Salvi ayant dit qu'il +était Français, le général s'excusa de lui avoir fait bander les yeux, +quoique ce fût une des exigences de la guerre. Après avoir accompli sa +mission, M. de Salvi fit part au général des propositions de Garibaldi. +«C'est impossible, lui répondit Bosco, moi et mes soldats nous tiendrons +dans la place, et jusqu'à la dernière extrémité je n'abandonnerai ni ma +troupe, ni la forteresse. + +«Bien plus, ajouta-t-il, que le général Garibaldi m'indique +l'emplacement de sa mine, et j'irai le premier m'y faire tuer à la tête +de mes soldats.» En le congédiant, il dit à M. de Salvi que, sans un +ordre formel de son gouvernement, il ne rendrait jamais la place. + +Le capitaine du _Protis_ fut reconduit les yeux bandés, comme il était +venu, jusqu'à l'endroit où il avait laissé son escorte, et vint de suite +transmettre au Dictateur la réponse du commandant des troupes royales. +Garibaldi, appréciant la fermeté de Bosco et ayant hâte d'en finir afin +de pouvoir diriger ses troupes sur Messine et éviter les lenteurs et +l'effusion de sang que pouvait entraîner une attaque de vive force, pria +M. de Salvi de retourner auprès du général Bosco et de lui porter de +nouvelles conditions. Le capitaine accepta avec empressement cette +mission conciliatrice; il pria toutefois Garibaldi de lui donner son +ultimatum par écrit. + +Cette nouvelle tentative n'eut pas plus de succès que la première. Le +commandant de la citadelle déclara nettement que sa position n'était pas +assez précaire pour l'obliger à accepter de telles propositions, qu'il +devait attendre les ordres de son gouvernement, et que, dans tous les +cas, et en temps et lieu, si cela était nécessaire, il enverrait +lui-même un parlementaire: tout en désirant de grand coeur, comme le +général de l'armée nationale, éviter des sacrifices inutiles, il voulait +cependant, avant tout, sauvegarder son honneur et celui des troupes que +S.M. le roi de Naples avait daigné lui confier. + +En descendant du château, M. de Salvi aperçut au large quatre frégates +napolitaines courant à toute vapeur sur le port de Milazzo, l'une de ces +frégates, le _Fulminante_, battait pavillon de contre-amiral. Comme +cette petite escadre avait le vent debout et que, d'ailleurs, la brise +était très-faible, on ne s'aperçut pas au premier moment que le +_Fulminante_ avait arboré pavillon parlementaire. + +M. de Salvi, prévoyant une attaque napolitaine et sachant son navire +mouillé près de terre, par conséquent dans une position dangereuse, se +hâta de porter cette dernière réponse au général Garibaldi et de +regagner son bord pour pouvoir parer aux éventualités. La vue de +l'escadre napolitaine fit accourir sur les remparts toute la garnison du +château de Milazzo et ses acclamations suivaient les navires qui +avançaient grand train. + +De leur côté, les Garibaldiens prenaient les armes; la générale battait +partout, et on armait précipitamment trois batteries disposées à tout +événement sur les quais, pendant que l'artillerie de campagne venait au +galop se ranger sur l'isthme. De plus, le _Véloce_, que la rupture d'un +de ses pistons obligeait à l'inaction et qui, amarré derrière le môle, +avait ainsi sa coque abritée du feu de l'ennemi, transportait toute sa +batterie sur le même bord, prête à faire feu. + +Mais bientôt on distingua le pavillon parlementaire; et un colonel +d'état-major, envoyé par le roi de Naples, débarqua à terre et fut reçu +par un colonel aide de camp du Dictateur. Après quelques pourparlers et +quelques allées et venues, on tomba d'accord sur les articles de la +capitulation. + +Pendant que ces faits se passaient à terre, la _Mouette_, qui n'avait +fait que toucher à Messine et dont le commandant était inquiet sur le +sort du _Protis_, mouillait de nouveau sur rade à côté de celui-ci. Vers +les sept heures, le colonel Anrani, chargé de la capitulation par le roi +de Naples, avait une entrevue avec Bosco; la capitulation était +définitivement signée, et le _Protis_ appareillait immédiatement pour +porter à Messine l'ordre au _Charles-Martel_, au _Brésil_, à la +_Stella_, à la _Ville de Lyon_, etc, de venir embarquer la garnison de +Milazzo. + +D'après les conditions de la capitulation, les troupes devaient sortir +avec armes, bagages et les honneurs de la guerre, mais sans munitions; +les pièces de campagne devaient être partagées ainsi que celles de +position; quant aux chevaux de la cavalerie, ils restaient à l'armée +nationale avec la moitié des mulets. + +Le total des troupes enfermées dans la citadelle s'élevait à près de +4,000 hommes d'infanterie, 240 chasseurs à cheval et deux batteries +d'artillerie. Il y avait, de plus, 90 blessés et 6 officiers dont 5 +amputés. + +Le 24, dans la journée, l'embarquement commençait et, le 25, la +citadelle était remise à l'armée nationale. Il y eut, dit-on, au dernier +moment de l'évacuation, un événement assez curieux. La garnison +napolitaine avait emporté, naturellement, les pièces de canon que lui +accordait la capitulation. Mais, lorsque la citadelle fut remise, on +prévint le général Garibaldi que les pièces qui lui étaient échues en +partage avaient été enclouées par les Napolitains avant de partir. +Garibaldi, furieux de ce procédé déloyal, se hâta de se rendre de sa +personne à bord de l'amiral napolitain et se fit remettre un nombre de +pièces égal à celles enclouées. + +Avant d'en terminer, pour toujours probablement, avec Milazzo, il faut +convenir qu'enfermée dans une citadelle, sans vivres, sans espoir d'être +ravitaillée, l'armée royale semblait n'avoir d'autre ressource qu'une +capitulation à merci. Cependant, il faut le dire à l'honneur du général +Bosco, il n'a pas un seul instant faibli ni démenti son caractère de +soldat. Si, comme général, il a fait une singulière manoeuvre en se +laissant acculer à la presqu'île de Milazzo, il a racheté cette erreur +par un grand courage et une véritable dignité dans sa conduite. + +Les rapports entre le Dictateur et le général Bosco sont restés tout le +temps dans les termes de haute convenance et de parfaite courtoisie, +quoi qu'en aient pu dire certaines versions triviales suggérées par +l'exagération des partis. + +Quant à la ville de Milazzo elle-même, hélas! il faut encore l'avouer, +ses braves habitants n'avaient trouvé rien de plus simple que de +décamper en toute hâte. La jeunesse guerrière de cette cité de 12,000 +âmes ne fournit pas plus de volontaires à Garibaldi que de renforts au +général Bosco. Cependant c'était une des villes citées pour leur +royalisme. + +Ce qu'il y a de certain, c'est que chacun était déménagé avec armes et +bagages, emportant matelas et couvertures. C'est à peine si l'on put +trouver de la paille pour les blessés, aussi bien d'un parti que de +l'autre. Les quelques citadins retenus par des motifs quelconques dans +la ville, refusaient sans honte un verre d'eau aux blessés. Quant au +linge et à la charpie confectionnée par les charmantes péninsulaires, la +quantité en aurait pu tenir dans une coque de noix. Le pharmacien de +l'endroit lui-même avait emballé ses remèdes et ses purgations. + +Aussitôt que les événements de Milazzo parvinrent à Messine, il y eut +grand mouvement militaire et brouhaha général sur toute la ligne. Les +troupes de réserve furent massées en face de la citadelle, sur le champ +de manoeuvres de Terranova, pendant que de fortes colonnes +s'établissaient sur toutes les hauteurs environnantes. La cavalerie +seule était, par ordre supérieur, évacuée en toute hâte, et à force de +transports, sur Reggio. + +Le 22, les bâtiments de guerre étrangers étaient invités, le plus +poliment possible, à aller mouiller partout ailleurs que dans le port, +où ils gênaient l'oeuvre probable de destruction de la ville par la +citadelle; tandis que les navires de commerce recevaient l'ordre de +déguerpir immédiatement sans tambour ni trompette, emportant leur +chargement d'habitants émigrés. On vit donc, dès le matin, de longs +chapelets de bâtiments de toutes sortes remorqués, qui par des +embarcations, qui par de petits vapeurs, gagner les mouillages de la +Grotta, du Ringo, du Paradis, etc., et venir, comme en 1848, s'abriter +sous les pavillons des vaisseaux de guerre étrangers. Ce fut un +spectacle singulièrement, mais aussi tristement pittoresque, que celui +de cette ville nomade installée sur la plage de toutes les manières les +plus bizarres qu'il soit possible de se figurer. Que l'on s'imagine, en +effet, une agglomération compacte de trois ou quatre cents bâtiments de +commerce et barques de pêche; autant de bateaux, de canots qu'il pouvait +en tenir blottis les uns contre les autres, halés à terre; les uns en +bon état, les autres tombant en ruine; ceux-ci bien espalmés, +embarcations de luxe, celles-là de vraies arches de Noé, galipotées, +goudronnées et sentant le vieux poisson à dix kilomètres à la ronde: +tout cela couvert de tentes bariolées plus étranges les unes que les +autres. En vérité, on ne saurait avoir idée de cette ville aquatique, +qui va servir de refuge à toute une population. A terre, sur la plage, +ce sont des gourbis, des profusions de haillons accrochés à toute espèce +de choses, des feux qui brûlent pour faire la cuisine, des myriades +d'enfants, mâles et femelles, qui gigottent, partie dans le sable, +partie dans l'eau, à qui mieux mieux. De toutes parts, des puits creusés +dans le sable pour fournir une eau saumâtre à des gens qui meurent de +soif. Puis, le long du chemin qui suit la mer, des maisons bondées +d'habitants; une route où l'on ne saurait circuler qu'au pas, tant il y +a de monde et d'obstacles. Tout cela cause, crie, hurle, boit, mange, +sans souci et avec une tranquillité parfaite. N'est-on pas hors de la +portée des canons de la citadelle et sous ceux de la France et de +l'Angleterre? En rade, c'est encore plus curieux: ici, un vieux prélart +de toile cirée, une vieille tente en coutil, jadis les beaux jours du +gaillard d'arrière d'un paquebot, abritent une pauvre mais +nombreuse famille, entassée pêle-mêle, depuis l'aïeul jusqu'aux +arrière-petits-enfants, dans une lourde barque de pêche; là, des tapis +de Turquie, des couvertures africaines ou espagnoles étalent, sur le +pont d'un brick-goëlette ou d'une belle balancelle catalane, le luxe de +leurs brillantes couleurs. Plus loin, un caboteur moins luxueux a +désenvergué ses voiles pour mettre à l'abri sa population passagère, et +partout un luxe inouï de bibelots de toutes natures, d'ustensiles de +toutes sortes, de poteries, de batteries de cuisine, de poêles et de +poêlons, de gargoulettes de formes variées, accrochés de ci, de là; des +montagnes de matelas s'alignant le soir à la belle étoile, les uns à +côté des autres; puis, comme à terre, à bord de chacun de ces bateaux en +particulier, un monde d'enfants, glapissant, braillant, gémissant à qui +mieux mieux, des mères aux voix criardes et discordantes, des chiens qui +aboient, des moutons qui bêlent, et toujours cette inimitable odeur de +poisson grillé, d'ail frit, d'oignons sautés, au milieu d'une atmosphère +de fumée à vous faire éternuer pendant vingt-quatre heures. C'est à y +perdre l'ouïe et l'odorat. + +Malheureusement, tout cela est de la triste comédie. Si on rit par ici +en regardant, on est tenté de pleurer par là en détournant les yeux; ce +sont d'affreuses misères qui, certes, eussent ajouté de graves maladies +au fléau de la guerre, si une position aussi hétéroclite eût duré +quelques jours de plus. On a vu des embarcations, une entre autres sur +laquelle il y avait dix-huit enfants dont le plus âgé n'avait pas douze +ans, rester plus de quarante heures sans avoir un morceau de galette ou +de biscuit à distribuer à leur population; et, sans la générosité de +quelques riches propriétaires des maisons de campagne environnantes, +beaucoup de ces malheureux n'eussent certainement pu trouver à soutenir +leur existence. Le besoin n'était pas seulement l'effet du manque +d'argent, car, même à prix d'or, il était difficile de trouver quelque +chose. Beaucoup de ces pauvres gens vivaient au jour le jour avec leurs +enfants, n'ayant à se partager qu'une ou deux maigres pommes de terre. +Heureusement cette triste situation ne dura qu'une semaine; sans cela, +en vérité, et pour empêcher tout ce monde de mourir de faim, il eût +fallu forcément, je crois, que les bâtiments de guerre vidassent leur +soute à biscuit. Ce qu'il y avait de consolant, c'était de voir qu'en +somme, cette population prenait assez philosophiquement son parti et +endurait ses privations avec une résignation digne d'un meilleur sort. + +Chacun, cependant, abandonna sans le regretter, je crois, les plages +hospitalières du Ringo et de la Grotta. + +On prétend, est-ce à tort ou à raison? que Messine devait être la rançon +de la citadelle de Milazzo. Il est, en effet, permis de penser que le +Dictateur avait bien pu sacrifier la satisfaction de faire prisonnier +tout le corps du général Bosco à l'avantage d'occuper, sans coup férir, +et de sauver d'un bombardement la ville de Messine. + +Cette malheureuse cité n'était plus qu'un vaste désert depuis +l'évacuation complète du port. + +Le 23 et le 24 se passèrent sans encombre. Partout, des soldats allant +et venant, en troupe ou isolément, sans avoir trop l'air de savoir ce +qu'ils faisaient ou ce qu'ils voulaient faire. Le 25 au matin, les rues +désertes retentirent de plusieurs décharges de mousqueterie. Un nombreux +rassemblement, composé d'au moins trois personnes placées à un kilomètre +environ l'une de l'autre avait provoqué cet accès belliqueux de la part +des Napolitains. On voyait, au même instant, les troupes campées à +Terranova se diriger en profondes colonnes vers la ville. Les deux forts +Gonzague et San-Salvador avaient levé leurs ponts-levis, fermé leurs +portes et hissé leurs pavillons. Une multitude de baïonnettes brillaient +derrière les embrasures aveuglées de canons. Vers une heure, les postes +du Télégraphe et de la Torre étaient enlevés par Interdonato et le +général Fabrizzi. Les troupes royales, après une courte résistance, +s'étaient repliées sur leur vraie ligne de défense, le mont Barracone et +les hauteurs qui s'y rattachent. + +Elles paraissaient disposées à une sérieuse résistance. + +A quatre heures de l'après-midi, on vit toutes les hauteurs en face de +cette ligne de défense occupées par les guérillas d'Interdonato. Le +pavillon national flottait sur plusieurs points de la montagne. + +A cinq heures, une longue fusillade, mais de peu de vivacité, s'engagea +entre les deux lignes. Elle dura jusqu'au lendemain 26 à deux heures du +matin environ. Toutes les hauteurs d'où l'on pouvait apercevoir le +combat, étaient couvertes de spectateurs venant assister en curieux à +cette petite guerre d'avant-gardes qui leur promettait, pour le +lendemain, une belle représentation militaire. Aussi, dès quatre heures +du matin, se hâtaient-ils de revenir à leurs places de la veille; mais, +quel désenchantement! pas plus de Napolitains que de Garibaldiens. Les +forts de terre seuls, avec leur air de mauvaise humeur, gardaient leurs +portes fermées et leurs pavillons hauts. A onze heures, arrivaient dans +le port de Messine un grand nombre de vapeurs napolitains et de +transports. L'armée royale commençait son évacuation. + +Inderdonato, la veille au soir, avait attaqué sans ordre ou, plutôt, +malgré des ordres contraires. A la fin on s'était entendu. L'armée +royale était rentrée en ville pour s'embarquer et les _picchiotti_ +s'étaient couchés. + +Comme les Napolitains s'étaient massés autour de la citadelle, +abandonnant complètement la ville, quelques hommes de la garde civique, +bien avisés, étaient rentrés en ville et avaient pris immédiatement +possession des postes. + +Le même jour, une proclamation invitait les habitants à réintégrer leurs +demeures, les assurant qu'un arrangement était conclu et qu'ils +pouvaient, sans aucun danger, boire, manger, dormir et se promener de +par la ville avec tous les drapeaux et les vivat possibles. + +Cependant, le mouvement s'opéra lentement. On ne paraissait pas avoir +grande confiance dans la bonne foi de cet armistice. Une seconde +proclamation, annonçant l'approche de Medici et son entrée dans la ville +pour le lendemain, eut un peu plus de succès. On vit quelques matelas +franchir timidement les portes de Messine. + +Le 27, au matin, le général Medici, avec sa division, qu'une +proclamation du Dictateur avait porté, le jour même de la bataille de +Milazzo, à l'ordre du jour de l'armée, faisait son entrée dans la ville +et l'on attendait le général Garibaldi dans l'après-midi. + +Tout le monde était d'accord, tout le monde s'embrassait. Chacun courait +par la ville à ses petites affaires. Les soldats napolitains trottaient +gravement par les rues pour acheter leur macaroni. Leurs officiers +regardaient et flânaient. Les volontaires ne manquaient pas d'envie d'en +faire autant et, aussitôt que faire se put, les fusils en faisceaux et +les sacs à terre, ils s'en furent de leur côté, lorgnant aux balcons, +clignant de l'oeil aux ruelles et frayant sans rancune avec la +soldatesque napolitaine dont les figures, épanouies par la certitude +d'une bataille évitée, respiraient le bonheur de se sentir vivre et de +reprendre bientôt la route de Naples. + +Dans l'après-midi, Garibaldi fit son entrée, aux applaudissements +frénétiques de tout le monde; quelques drapeaux commencèrent à se +montrer avec froideur. On semblait, dans la ville, avoir beaucoup de +peine à s'habituer à l'idée d'être piémontisé à perpétuité et, certes, à +ce moment, le roi galant homme n'aurait eu qu'une mesquine ovation. + +Presque aussitôt entré à Messine, le Dictateur monta en voiture et se +rendit au Faro, à l'entrée du détroit, en passant par le Ringo, le +Paradis, la Grotta, etc. Cette course ne fut qu'un immense triomphe, un +cri de _Viva Garibaldi!_ depuis la sortie de la ville jusqu'à l'extrême +pointe du Faro; et, cependant, il traversait la malheureuse population +sur laquelle les souffrances et les privations pesaient depuis quelques +jours. Quant à _il Re galantuomo_, il n'en fut pas plus question que de +l'empereur de la Chine, malgré l'air conquérant des officiers piémontais +qui accompagnaient le Dictateur. Quand celui-ci rentra en ville, à la +nuit faite, ce fut une course aux flambeaux jusqu'à Messine. Toutes les +fenêtres, tous les navires, jusqu'au plus petit bateau, s'étaient +pavoisés et illuminés de feux de couleurs. + +Ce dut être un agréable spectacle pour les troupes napolitaines campées +de l'autre côté du détroit à San-Giovanni, au fort d'Alta-Fiumare, à la +Torre del Cavallo, etc. + +Aussitôt le retour de Garibaldi, deux compagnies de chasseurs des Alpes +partaient pour le Faro et, comme le général en chef, étaient conduites +jusqu'à leur poste avec force flambeaux et musique. + +La trêve ne fut cependant définitivement signée que le 29. Les +principaux articles stipulaient: + +La remise à Garibaldi des forts situés en dehors de la ville avec leur +armement; + +L'embarquement, sans obstacle, de tout le personnel et le matériel de +l'armée; + +La libre circulation en ville, pour leurs provisions, des soldats ou +officiers napolitains; + +La libre circulation du détroit; + +La parfaite égalité, pour les deux pavillons, dans le port de Messine; + +Une route, qui traverse le champ de manoeuvres de Terranova, devait +servir de ligne de démarcation entre les deux partis; + +De chaque côté de cette route, deux lignes de factionnaires gardaient +chaque zone; + +De plus, dans le cas où les hostilités recommenceraient entre la +citadelle, qui restait aux Napolitains, et la ville, la cessation de +l'armistice devait être dénoncée au moins quarante-huit heures à +l'avance. + +Dès le lendemain 30, Messine semblait se réveiller d'un long cauchemar. +Les bâtiments de guerre rentraient dans le port. Ceux du commerce les +suivaient. La flottille de bateaux emboîtait le pas intrépidement; et, +le soir, sur le quai, dans la strada Ferdinanda, au Corso, tout le monde +se promenait comme d'habitude à la lueur d'une illumination assez +mesquine. Les cafés, rouverts par enchantement, regorgeaient de +consommateurs, Garibaldiens et Napolitains pêle-mêle; et, enfin, sur les +deux heures chacun rentrait chez soi. Laissons-les dormir. + + + + +V + + +Pendant que les Garibaldiens se casernaient de leur mieux et partout où +ils pouvaient, l'armée royale, entassée vis-à-vis la citadelle, se +hâtait d'opérer son évacuation. Tous les vapeurs de guerre napolitains +et les transports se mettaient à la besogne. C'est à Reggio que la plus +grande partie était transportée. D'autres étaient dirigés sur Scylla et +la Bagnara. Le général Clary ne voulait se réserver, dans la citadelle, +que le nombre d'hommes strictement nécessaire pour sa défense. Un mois +plus tard, à la date du 31 août, il ne restait plus au gouvernement +royal que trois points dans toute la Sicile: la citadelle de Messine, +celle d'Augusta et la ville de Syracuse. + +Laissons donc cette armée gagner avec enthousiasme la terre ferme, et +revenons aux Garibaldiens. De grandes mutations avaient eu lieu dans +l'armée nationale. Les généraux de brigade Cosenz, Medici, Carini et +Bixio avaient été élevés au grade de majors généraux. Le colonel Ehber +passait général de brigade. L'armée devait s'appeler désormais armée +méridionale. Organisée définitivement, elle se composait de quatre +divisions d'infanterie, d'une brigade d'artillerie et d'une brigade de +cavalerie. Un appel aux armes avait été fait aussi à la jeunesse +messinoise qui n'avait pas mis beaucoup plus d'empressement, pour ne pas +dire moins, que celle de Palerme à s'enrôler sous les couleurs +piémontaises. Bien plus, beaucoup de Siciliens, de Messinois entre +autres, déjà incorporés dans l'armée, ne se gênaient pas pour manifester +tout haut leur répugnance à passer dans les Calabres. Il y eut même, à +ce sujet, une histoire que l'on peut raconter sans en garantir +l'authenticité quoiqu'elle soit parfaitement dans les idées de la +population de Messine. Un général ***, ayant appris qu'un bataillon, +entre autres, de recrues siciliennes déclarait qu'il ne passerait pas +sur le continent, avait fait réunir les hommes et leur avait adressé une +allocution dont voici à peu près le résumé: + +«Vous êtes de braves enfants de la patrie. Elle vous est +reconnaissante, le général Garibaldi aussi et moi de même. Mais voire +rôle est de défendre la Sicile, le nôtre d'aller en Italie. Par +conséquent, il n'y a pas d'inconvénient à vous déclarer que ceux d'entre +vous qui voudront partir volontairement pour partager nos dangers seront +seuls appelés à ce service. Les autres resteront dans les dépôts.» Ce +bataillon se composait d'environ 350 hommes. Six se déclarèrent prêts à +combattre de nouveau pour la liberté et à passer en Calabre. Comme le +courage de ces six volontaires faisait honte aux autres, ils ne +trouvèrent rien de mieux que de les huer. Les mauvaises langues +prétendent que le général, qui n'avait voulu que s'assurer sérieusement +du plus ou moins de bonne volonté des hommes du bataillon, avait pris +ses précautions. Tous ces héros, au lieu d'être renvoyés chez eux +auraient été immédiatement divisés par faibles fractions et incorporés +dans d'autres bataillons avec lesquels ils durent marcher bon gré mal +gré. Du reste, une grande preuve de la froideur de cette nation pour le +métier des armes, c'est la mauvaise humeur générale avec laquelle fut +accueilli le décret de la conscription, et l'opposition qu'il souleva +dans toutes les villes et campagnes de la Sicile. Le discours que le +Dictateur prononça, en faisant ses adieux à Messine, et que l'on +trouvera plus loin, vient lui-même attester que c'était avec peine que +la jeunesse endossait le baudrier. + +Néanmoins, de Palerme à Messine, ce n'était qu'une suite non +interrompue de détachements de volontaires accourus de divers points du +continent; la plupart de ces détachements étaient très-nombreux et +allaient le plus vite possible rejoindre l'armée méridionale. + +Presque tous ces convois arrivaient de Gênes, dirigés par Bertani et +sous le commandement de leurs officiers particuliers. C'étaient, en +grande partie, des soldats et des officiers piémontais, lombards, +toscans et florentins, ainsi que quelques Vénitiens, mais en petite +quantité. Tous, généralement, étaient assez bien équipés et armés. + +Une foule de décrets parurent à Messine dès l'arrivée du Dictateur. Les +plus importants furent une suite d'arrêts des plus sévères contre tout +attentat à la vie, aux biens ou à la sûreté individuelle de quelque +individu que ce fût, y compris tous les employés de l'ancien +gouvernement, même les sbires. Presque chacune des infractions à ce +décret était justiciable des conseils de guerre, dont le jugement, +exécutoire dans les vingt-quatre heures, entraînait la peine capitale. +Les autres décrets avaient principalement rapport à la garde nationale, +aux finances et aux fournitures des troupes. Il serait trop long de les +énumérer. + +Dès le lendemain de son arrivée à Messine, le Dictateur, avec la fixité +d'idées qui lui est particulière, commençait les préparatifs du +débarquement en Calabre. Pour cela, il fallait non-seulement une base +d'opérations qui était la Sicile tout entière, mais un point de départ. +Messine, devenue une ville neutre, bien que la circulation des pavillons +des deux partis y fût autorisée, ne pouvait convenir. De plus, l'ennemi +aurait trop facilement su tout ce qui s'y passait. On choisit donc le +Faro. + +Le Faro est un village situé à l'extrémité d'une pointe de sable à +laquelle il a donné son nom et qui, lorsqu'on arrive à Messine par le +Nord, se trouve à droite de l'entrée du détroit. Deux étangs d'eau +salée, communiquant avec la mer par un canal à moitié comblé, occupent +l'entrée et le centre de cette espèce de presqu'île. Ce sont les Anglais +qui, lors de leur occupation, ont creusé ce canal pour abriter dans les +étangs les nombreuses canonnières qu'ils entretenaient le long de la +côte. A l'extrémité du Faro se trouve un fanal construit au centre d'un +petit fort carré et casematé. A un kilomètre environ de celui-ci, sur la +côte du large en dehors du détroit, existe un fort bastionné qui avait +été abandonné avec armes et bagages par les Napolitains le surlendemain +de l'affaire de Milazzo. Depuis la tour du Faro jusqu'au village, ce ne +sont absolument que des sables au milieu desquels s'efforcent de surgir +quelques touffes de cactus et de figuiers de Barbarie. La population est +composée presque exclusivement de pilotes du détroit et de pêcheurs +d'espadons. + +Du Faro à Messine, il existait il y a quelques années des batteries et +des tours casematées, les unes très-anciennes, les autres datant de +l'occupation anglaise ou même plus modernes; mais tout cela avait fini, +faute d'entretien, par tomber en ruines, et il n'y existait pas un canon +au moment où se passaient ces événements. La route stratégique elle-même +était dans un fort triste état. L'artillerie y fut donc immédiatement +dirigée, et immédiatement aussi, fut commencé un ensemble de travaux de +fortifications et de batteries, défensives pour le Faro, et offensives +pour le détroit. + +Chaque jour, plusieurs bataillons s'y rendaient le soir de Messine et le +lendemain étaient relevés par d'autres. Ils faisaient, pendant douze +heures de jour, l'office de travailleurs et, pendant la nuit, celui de +soldats. Car l'ennemi était maître du détroit; ses nombreux vapeurs le +sillonnaient en tous sens; puis, les côtes de Calabre étant couvertes de +troupes napolitaines, il paraissait chose bien facile, par une nuit +obscure, de jeter à terre sur les plages du Faro quelques milliers +d'hommes. + +Le général Garibaldi allait tous les jours inspecter lui-même les +travaux de ces fortifications passagères et il en profitait pour passer +en revue les bataillons de garde. Il avait toujours soin d'arriver sur +les trois heures ou trois heures et demie du matin, c'est-à-dire à +l'heure où les appels avaient lieu. On y vit s'élever d'abord, comme par +enchantement, une batterie de huit pièces de trente-deux avec des +parapets d'une épaisseur moyenne de dix mètres. C'était la plus +rapprochée du fanal. + +Un chemin couvert reliait cette batterie à une deuxième de trois pièces +de soixante-huit, tirant en barbette. L'espèce de courtine produite par +le chemin couvert qui reliait ces deux batteries, était armée elle-même +de plusieurs pièces de vingt-quatre, de caronades et de deux obusiers de +seize. Puis venait, à l'entrée du village, une troisième batterie; une +quatrième fut élevée un peu plus tard à l'entrée du canal et une +cinquième vis-à-vis l'église du Faro. Une grosse tour d'origine +anglaise, construite près du village, fut armée d'une caronade et d'une +superbe coulevrine en bronze portant les armoiries des chevaliers de +Malte. Les plates-formes du fort du fanal reçurent elles-mêmes huit +pièces de gros calibre. Tout cet ensemble présentait vers le détroit un +front assez respectable pour ne pas être à dédaigner. + +Ces travaux avaient été commencés primitivement sous la direction d'un +officier français. Mais le général Orsini, ayant quitté le ministère de +la guerre, vint prendre le commandement en chef de l'artillerie de +l'armée méridionale et, en cette qualité, celui du Faro. Il n'eut rien +de plus pressé, naturellement, que de trouver mal tout ce qui avait été +fait, d'en modifier beaucoup les détails et quelque peu l'ensemble. Il +eût peut-être mieux fait de laisser les choses aller leur train et de +tâcher de trouver des soldats aux nombreux officiers d'artillerie, +sachant tout excepté ce qu'était un canon, qu'il avait amenés de Palerme +avec lui. Il y avait, en résumé, de quoi mettre trois officiers par +pièce ou peu s'en faut. + +Dès le 10 août, la pacifique presqu'île du Faro s'était métamorphosée en +camp retranché. Sur la plage, en regard du détroit, s'alignaient trois +cents ou trois cent cinquante barques de pêche, future flottille de +débarquement. A leur droite, deux batteries de campagne, trophées de +Milazzo et de Calatafimi, deux batteries d'obusiers de montagne, +provenant de la fonderie de canons improvisée à Palerme, et une section +d'obusiers de seize resplendissaient au soleil, abritées en arrière par +une forêt de baïonnettes en faisceaux, au milieu desquels se promenaient +les factionnaires de chaque bataillon. Tout le village n'était lui-même +qu'une vaste caserne où allaient et venaient constamment des convois de +vivres et de munitions. + +Pendant qu'au Faro tout était aux travaux, au débarquement et à la +guerre, dans la bonne ville de Messine, qui avait rêvé pour l'avenir le +calme et la tranquillité, rien n'était plus à la paix. + +L'inquiétude recommençait à battre en brèche le courage des habitants, +et l'appréhension d'un autre bombardement venait de nouveau les empêcher +de dormir. + +En effet, la cour de Naples, en espérant un instant arrêter +diplomatiquement Garibaldi, avait pu s'imaginer qu'en faisant la part du +loup elle le rassasierait, et avait projeté l'abandon de la Sicile pour +conserver le reste du royaume; mais revenue de son erreur, elle +commençait à s'émouvoir singulièrement de ces préparatifs de +débarquement et de leur apparence menaçante. + +Elle savait que les forces de Garibaldi s'élevaient déjà à plus de vingt +mille hommes, véritables soldats, sans compter les non-valeurs et les +inutilités. Des forts de la Torre del Cavallo, elle pouvait faire +compter les canons de l'aventurier, du brigand auquel, cependant, on +donnait le nom de général dans toutes les transactions de Palerme, de +Milazzo et de Messine. Elle s'effraya donc à juste titre. Cet effroi +gagna naturellement le général Clary, commandant de la citadelle, qui +après avoir bien cherché, finit par trouver qu'évidemment les environs +de Messine et, par suite, le Faro devaient être soumis aux termes et +règlements de l'armistice et qu'en conséquence, l'armée méridionale +devait aller faire plus loin ses préparatifs d'envahissement; les +batteries qu'on élevait au Faro étant en fait selon lui des ouvrages +agressifs contre la libre circulation du détroit et même contre les +positions napolitaines des côtes de Calabre. C'était une interprétation +libre et surtout large. Aussi, sa vive réclamation fut-elle réfutée +encore plus vivement. Il s'en suivit pas mal de pourparlers et pas mal +de notes échangées. Comme chacun tenait bon de son côté, il arriva ce +qui arrive presque toujours en pareille circonstance, c'est que, de +guerre lasse, on en resta là. Les Garibaldiens continuèrent leurs +préparatifs, et le général Clary conserva l'avantage de pouvoir les +examiner tout à son aise avec sa longue-vue de l'observatoire de la +citadelle. Quant aux habitants, ils firent comme le général Clary; ils +en prirent leur parti. + +Bien des moyens furent employés pour réchauffer la tiédeur belliqueuse +des citadins. Un des plus originaux fut, sans contredit, les harangues +en plein air renouvelées des Romains d'autrefois. Voilà le Forum, voilà +la tribune aux harangues, voilà surtout le grand peuple. Mais hélas! le +Forum est une petite place mesquine et froide, et la tribune aux +harangues est représentée par des tréteaux de saltimbanque. + +Le peuple roi se compose d'une centaine ou deux de particuliers plus ou +moins hétéroclites, et le grand orateur est un monsieur en vareuse +rouge. Quelquefois, ce dernier était le _padre_ Gavazzi, cordelier +défroqué, homme éminemment éloquent, au dire des Siciliens et autres +Italiens, je veux dire Piémontais. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il +criait beaucoup. Quelques autres fois, c'était le _padre_ Pantaleone, le +chapelain de Garibaldi, le cordelier de Calatafimi. Lui aussi ne +manquait pas d'une certaine éloquence, et, de plus, il prêchait à +l'ombre des voûtes religieuses. C'était dans la cathédrale que ses +conférences avaient lieu. Puis, il y eut les manifestations, produit +exclusivement indigène. + +Ben-Saïa, brave homme s'il en fut jamais, qui, dans toutes les +tentatives révolutionnaires de la Sicile, a fait sa partie, sacrifiant à +la liberté, son idole, fortune et famille; Ben-Saïa apparaissait sur la +strada Ferdinanda, brandissant le drapeau national. Immédiatement la +foule l'entourait, vite une démonstration à la cathédrale! Une musique! +Celle-ci était vite trouvée. Alors au pas de charge, agitant les +chapeaux, les mouchoirs, appelant les dames aux balcons, le cortège +s'ébranlait, faisant la pelote de neige tout le long de la route, +arrivait comme un torrent à la porte de la cathédrale que le bedeau +s'empressait d'ouvrir à deux battants. La foule s'y précipitait, comme +un fleuve débordé, ne s'arrêtant qu'à la balustrade du maître-autel. On +se hâtait d'allumer tous les lampions et cierges disponibles. Pendant +ces préparatifs, la cohue s'agitait tumultueusement dans l'église avec +le va-et-vient d'une mer houleuse et un brouhaha à ne pas s'entendre. +Puis, éclatait un air de musique, le plus vigoureux possible. Aussitôt +après, les casquettes, les mouchoirs, les bras, les jambes reprenaient +leur office aux cris répétés cent cinquante fois de: _Viva la Italia! +Viva la liberta! Viva Garibaldi! Viva Gavazzi! Viva la liberta! Viva +Dumas! Viva il Re Galantuomo!_ etc, etc. + +Quand on avait ainsi bien crié, et que tout le monde avait la pépie, la +musique détalait, Ben-Saïa la suivait, la foule emboîtait le pas, on +faisait le tour par le Corso et insensiblement chacun rentrait chez soi, +pendant que le bedeau éteignait ses cierges, refermait précipitamment la +porte de son église, et, de peur d'une deuxième cérémonie analogue à +celle-ci, se hâtait de mettre la clef sous la porte. + +Toutes les manifestations se ressemblaient ou à peu près. Mais elles +produisaient peu d'effet sur les sentiments belliqueux. Tout le monde, à +Messine, était, sans contredit, partisan de la liberté et las du +gouvernement napolitain: on voulait même bien se battre, à la rigueur; +seulement on tenait à rester chez soi. + +Le contact des royaux et des Garibaldiens n'amenait jamais en ville de +rixes ni de vexations réciproques. Mais des consignes mal comprises +provoquaient souvent des haro de part et d'autre. Un jour, un canot +manoeuvré par un ou deux Garibaldiens, louvoyant pour sortir du port, +s'approchait trop du fort San-Salvador dont un factionnaire, le premier +venu, lui envoyait un coup de fusil. Naturellement, le bateau se hâtait +de se mettre hors de portée. Un instant après, un canot du fort +traversait le port pour venir à quai acheter des provisions. Les +Garibaldiens, à leur tour, envoyaient aux Napolitains une bordée de +malédictions et d'injures, et leur montrant une multitude de poings +vigoureux, disposés à taper, les obligeaient de repartir en toute hâte. +A la longue, ces taquineries devaient amener et amenèrent des coups de +fusil. + +Vers le 10, arriva un officier napolitain chargé d'une mission spéciale +pour le Dictateur. Il devait, par tous moyens et toutes promesses, +tâcher d'obtenir du général l'abandon de ses projets sur le continent. +C'est à la même époque que le roi Victor-Emmanuel vint aussi mettre sa +lettre dans la balance. Ni l'un ni l'autre ne purent rien obtenir. + +L'officier napolitain s'en retourna, enchanté, dit-on, de l'accueil +qu'on lui avait fait. Quant au roi Victor-Emmanuel, tout le monde +connaît la réponse de Garibaldi. + +Au 12, les préparatifs avaient pris des proportions gigantesques. De +leur côté, les Napolitains, sur la côte opposée, prenaient leurs +mesures, et l'escadre royale avait l'air, sinon l'intention, de vouloir +faire bonne garde et empêcher tout débarquement. Elle se composait de +six corvettes et de plusieurs petits avisos, ainsi que de quelques +canonnières. Ce n'était pas sans une certaine appréhension que beaucoup, +même des plus déterminés, parmi les officiers de l'armée méridionale, +envisageaient les projets du Dictateur. Malgré la confiance sans bornes +qu'on avait en lui et l'espèce de fascination qu'il exerçait sur ses +troupes, plus d'un, en réfléchissant à l'opération difficile qui allait +être tentée, se prenait d'une inquiétude que tout semblait justifier. + +N'était-ce pas bien osé d'essayer le passage d'un détroit occupé par une +escadre ennemie, sous le feu croisé de ses bateaux à vapeur et de ses +forts, sans autres ressources qu'une quantité de barques qui, au moment +de l'action, seraient encombrées de soldats et dont quatre ou cinq à +peine portaient de petits pierriers? Sans un seul bâtiment de guerre +pour protéger le passage, à peine avait-on deux ou trois petits vapeurs +pour servir de remorque. Si l'on ajoute encore à tant de désavantages et +de probabilités d'insuccès les obstacles matériels que la violence des +courants du détroit et la différence de marche des embarcations devaient +apporter à un ordre régulier de débarquement, la confusion inévitable de +toute opération militaire nocturne, on avouera qu'à l'idée des entraves +qui pouvaient retarder et même faire échouer l'entreprise, chacun avait +le droit de craindre pour le premier acte d'un drame dont le dénoûment +devait se jouer à Naples. + +Quoi qu'il en soit, le général Garibaldi avait commencé, dès le 8, à +masser ses troupes dans les environs du Faro. Près de quinze mille +hommes y furent campés; au premier ordre, ils devaient se jeter dans les +barques et tenter le passage sous la protection des batteries du Faro. +La flottille se composait de plus de trois cents bateaux halés à sec sur +la plage les uns contre les autres et les équipages bivouaquaient à côté +de chaque embarcation. Elle était organisée en plusieurs divisions. +L'une d'elles était commandée par un ex-lieutenant de vaisseau de la +marine française, M. de Flotte, ancien représentant du peuple, qui, à +quelques jours de là, comme Roselino Pilo, devait trouver la mort à la +tête de son petit bataillon ou, plutôt, de sa compagnie de marins +français. Ce bataillon n'était pas un des éléments les moins curieux de +l'armée nationale. Pour servir l'étranger, quelle qu'en fût la cause, +aucun de ses membres n'avait mis de côté ni oublié les moeurs +traditionnelles et les allures débrouillardes du troupier français. +Aussi, appelait-on cette compagnie, le bataillon des _croque-poules_. +Au milieu de ces sables inhospitaliers, lorsque, généralement, presque +tout le monde restait sur un appétit féroce, obligé de serrer autant que +possible les ceinturons et de grignoter de maigres pitances, le +bataillon des croque-poules menait joyeuse vie et faisait bombance. On y +mangeait des brochettes d'alouettes, des fricassées de pigeons, voire +des rôtis de gibier; on s'y procurait même des plats de douceurs. Aussi +c'était à qui aurait des amis et des connaissances parmi les +croque-poules; ou y était toujours bien accueilli, et, autour de chaque +plat où huit hommes se prélassaient, en se serrant on pouvait facilement +trouver deux ou trois places. + +L'artillerie de campagne, avec ses approvisionnements et les attelages, +était alignée sur la plage, prête à s'embarquer au premier signal sur le +_City of Aberdeen_, le _Duc de Calabre_, l'_Elba_ et l'_Orégon_. Une +trentaine de grands bateaux plats, disposés pour transporter les chevaux +et la cavalerie stationnaient dans le premier étang, où l'embarquement +devait être plus facile qu'à la plage. De toutes parts, on était sur le +qui-vive, et on attendait incessamment l'ordre de départ. Ou apercevait +bien dans le petit golfe, entre la pointe du fort de Pezzo et la Torre +del Cavallo, les croiseurs royaux; mais leurs mouvements étaient indécis +et pouvaient, avec les bruits qui commençaient à courir, donner lieu à +bien des suppositions. + +Quelques fusées, lancées par la frégate amirale, attestaient seulement +la surveillance supposée attentive des côtes du Faro par l'escadre +napolitaine. Le 9, les préparatifs se continuèrent encore plus +activement. Mais la nuit s'annonçait sombre et orageuse. Vers les six +heures du soir, en effet, le ciel se couvrit de gros nuages, les côtés +de Calabre disparaissaient dans des grains multipliés et le tonnerre +grondait sourdement sur les hauteurs d'Aspri-Monte. La brise, qui avait +fraîchi en même temps, rendait la mer tellement clapoteuse dans le +détroit qu'il était peu probable qu'aucune tentative put être essayée +avec succès contre la côte italienne. Cependant, à minuit environ, par +une obscurité des plus intenses, vingt-cinq barques à peu près +poussaient de terre à tout hasard chargées de volontaires, et +appareillaient. Elles allaient tenter la fortune d'un premier +débarquement: si elles réussissaient, c'était un premier succès, un +jalon, un noyau de volontaires et d'officiers, surtout un chef donné aux +insurgés de la Calabre. + +En trois quarts d'heure, elles traversaient le détroit. Malheureusement, +l'obscurité et la force des courants ne leur avaient pas permis de +garder leur ordre de marche. Les unes vinrent faire tête sous les forts +mêmes de Scylla; d'autres s'échouèrent près de la Torre del Cavallo. Les +plus heureuses furent sous-ventées et abordèrent à deux ou trois cents +mètres plus loin que le fort d'Alta-Fiumare sur une belle plage de sable +où elles purent jeter à terre leurs volontaires. + +Deux cents hommes, en tout, débarquèrent. Mais Missori les commande et +tous sont déterminés. Aussitôt à terre ils s'élancent isolément dans la +montagne. Le lendemain, ils se retrouveront sur Aspri-Monte où ils ne +tarderont pas à être rejoints par les bandes calabraises. Presque tous +les hommes débarqués sont des guides dont Missori est le colonel. + +En essayant de rejoindre le Faro, plusieurs embarcations de la flottille +tombèrent en travers de l'escadre napolitaine qui ne souffla mot et les +laissa porter sur Messine. L'une d'elles vint même se jeter sur l'avant +d'un des bâtiments royaux qui pouvait l'anéantir d'un souffle, mais qui +resta sourd, muet et aveugle. Le lendemain 10, une nouvelle tentative +eut lieu sous les ordres du commandant de Flotte; on voulait avoir +quelques nouvelles des volontaires débarqués la nuit précédente. Il +était quatre heures et demie du matin lorsque son embarcation atteignait +la côte. Mais à peine l'avant avait-il touché le sable que l'ennemi +sortant de mille embuscades, vignes, jardins, trous, maisons, ouvre une +vive fusillade sur lui. Deux Garibaldiens tombent grièvement blessés et +on est forcé de rétrograder, non sans avoir vigoureusement riposté au +feu des royaux qui se hâtent à leur tour de s'abriter en laissant +plusieurs des leurs sur le carreau. Cette petite expédition se composait +de huit Anglais et huit Français. Dans la nuit du 10 au 11, une autre +tentative échoue encore. L'escadre napolitaine s'était rapprochée du +Faro et pesait passivement sur les opérations projetées. + +Il y avait alors tantôt au Faro, tantôt à Messine, une signora, la +comtesse della Torre, jeune et charmante femme, à nature sympathique, +dont le costume demi-hongrois et la désinvolture gracieuse et militaire +faisaient rêver bon nombre des blessés ou des malades auxquels elle +était venue offrir le tribut de ses soins et ses consolations. On en a +dit beaucoup de bien, on en a dit du mal. Il n'y a pas de chose, quelque +bonne qu'elle soit, qui ne trouve son détracteur. Enfin, quoi qu'en +aient dit quelques journaux bien ou mal informés, elle n'en partageait +pas moins avec une Française, madame de ***, la direction des dames +charitables, en petit nombre, il est vrai, qui prodiguaient leurs soins +aux blessés et aux malades dans les hôpitaux. + +La journée du 11 se passa à embarquer l'artillerie, les chevaux et les +hommes. Les vapeurs bondés de troupes, allumaient les feux à sept heures +du soir. Les compagnies de la flottille étaient parées à sauter dans +leurs embarcations. + +Vienne le signal et tout cela va se mettre en mouvement. Mais, à minuit, +arrive un ordre contraire et, dans la matinée du 12, toutes les troupes +commençaient à débarquer. + +Vers une heure, dans la nuit, on avait entendu une fusillade très-vive +et quelques coups de canon près des forts de Scylla et de Pezzo. +L'escadre napolitaine étant restée silencieuse, c'était donc à terre que +l'on s'était battu. Étaient-ce les volontaires débarqués ou les +Calabrais? Le feu cessait vers les deux heures un quart. Il recommençait +une heure après et durait jusqu'au petit jour. Au même moment, un petit +bateau, chassé par une corvette napolitaine, venait s'abriter sous les +feux du Faro, et la corvette, trompée dans sa poursuite, s'arrêtait à +portée de canon. C'était un habitant de Reggio qui, à ses risques et +périls, venait annoncer que quelques centaines de Calabrais, réunis dans +les ravins d'Aspri-Monte, allaient se mettre en marche pour rejoindre +les volontaires débarqués l'avant-veille et qui, en ce moment, +occupaient les hauteurs de Solano. Le débarquement des troupes et de +l'artillerie faisait supposer, naturellement à tout le monde, un +changement d'intentions de la part du général Garibaldi. Mais, il faut +l'avouer, ce fut à regret que les volontaires, entassés depuis +trente-six heures sur les vapeurs, se virent encore une fois jetés sur +les sables brûlants du Faro sans savoir quand il leur serait enfin donné +de mettre le pied dans les Calabres. + + + + +VI + + +Trois jours après, une frégate sarde arrivait au Faro, et restant sous +vapeur, communiquait avec le général Garibaldi. Ensuite elle venait au +mouillage dans le port de Messine. C'était le _Victor-Emmanuel_. Le même +soir, un petit aviso partant de Messine touchait aussi au Faro. Ces +allées et venues excitaient vivement la curiosité générale. Le +lendemain, on apprenait avec étonnement que le général Garibaldi s'était +embarqué dans la nuit sur le _Washington_, dont tout le monde ignorait +la destination; et on lisait une proclamation rédigée à peu près en ces +termes: «Le général en chef Dictateur, étant obligé de s'absenter +momentanément, laisse au général Sertori le commandement des forces de +terre et de mer.» Suivait un ordre du jour de ce dernier donnant à +l'armée et à la population connaissance de ce décret et ajoutant qu'il +espérait qu'en l'absence du Dictateur, chacun s'efforcerait de continuer +à faire son devoir. C'est à cette époque que les troubles de Bronte +éclatèrent. Plusieurs assassinats et de honteuses scènes de pillage, +provoqués par les montagnards, obligèrent d'en venir à une répression +énergique. Le général Bixio fut dirigé sur ce point. Il fit saisir une +vingtaine des principaux émeutiers qui passèrent immédiatement devant un +conseil de guerre et furent fusillés séance tenante. Puis il vint à +Taormini rejoindre le corps de Cosenz et la brigade Ehber. + +Pendant que ces événements se passaient au Faro, la ville de Messine, +métamorphosée en grande caserne, tâchait de faire contre fortune bon +coeur en rouvrant ses magasins le plus gaiement possible. Tous les +soirs, les musiques militaires circulaient dans la ville; et la strada +Ferdinanda, ainsi que le Corso, un peu plus illuminés et embanniérés que +dans les premiers jours, avaient presque un air d'allégresse. + +Les manifestations continuaient, soit dans les églises, soit sur des +places publiques. Les statues de François II et de son père avaient +éprouvé le même sort qu'à Palerme. Une fois la nuit arrivée, il n'y +avait plus guère que des Garibaldiens dans les rues et, par-ci par-là, +quelques soldats napolitains attardés dans leurs provisions, ou quelques +officiers dans leurs visites. On organisait activement les nouvelles +recrues, et chaque jour des promenades militaires avaient lieu avec +armes et bagages. Quelques-uns des corps campés au Faro avaient reçu +l'ordre de rentrer en ville. + +Cependant la mésintelligence commençait à se mettre pour tout de bon +entre les lignes de factionnaires opposées sur le champ de manoeuvres de +Terranova. Presque chaque soir, on s'envoyait des gros mots et des coups +de fusil. + +Mais en ville, une fois le sac à terre et le fusil mis de côté, on +continuait à vivre à peu près en bonne intelligence. + +Les échos d'alentour se réjouissaient aux sons des airs guerriers que +soufflaient à outrance les musiciens de la citadelle, pour charmer les +entr'actes des grandes manoeuvres militaires que les soldats du général +Clary exécutaient journellement sur la plage entre la citadelle et le +fort San-Salvador. L'artillerie attelée y manoeuvrait grand train, à +côté des bataillons de chasseurs qui devaient s'estimer heureux qu'on +leur eût conservé ce petit espace pour se dégourdir les jambes et ne pas +perdre l'habitude du pas gymnastique. + +Quand les parades étaient finies, les guerriers mettant bas la veste, +endossaient la blouse, et labouraient intrépidement un long chemin +couvert ou, plutôt, une longue tranchée qui reliait la citadelle à +San-Salvador. + +Le lazaret, qui était resté dans les dépendances de la citadelle, avait +été converti en hôpital. Mais, si la plus grande partie de cette +garnison ne demandait pas mieux que de rester tranquille et de goûter +les délices d'une prison forcée, il y en avait d'autres qui, +malheureusement, aimaient l'odeur de la poudre et le bruit du fusil, de +loin bien entendu, à en juger du moins par leur attitude journalière +aussitôt qu'une affaire un peu sérieuse s'engageait. + +Le 13, il y eut presque une bataille en règle vers les dix heures du +soir. Quelle en fut la cause? Naturellement il est impossible de le +savoir. Le fait est qu'une vive fusillade partit de la ligne +napolitaine, leurs vedettes se replièrent sur leurs grand'gardes; les +grand'gardes sur la citadelle; toujours en tiraillant avec acharnement. +Puis, une fois à l'abri dans les chemins couverts, de nombreux cris de: +_Viva il Re!_ retentirent pendant plus d'un quart d'heure. Quant aux +Garibaldiens, comme il leur était défendu de riposter, aussitôt que +l'envie de batailler prenait aux guerriers de la citadelle, ils se +retiraient patiemment dans les ruines qui longeaient leur ligne de +factionnaires et attendaient que la grêle fût passée. Ce soir-là, +cependant, l'alerte, en ville, fut des plus vives. Il y avait concert à +la Flora, dans le jardin public de la strada Ferdinanda; par conséquent, +il y avait affluence et même une assez grande quantité de dames. Les +rues étaient illuminées et les boutiques à peu près ouvertes. De +nombreux volontaires et bourgeois flânaient dans les rues; tout cela +avait quelque apparence de gaieté, lorsque retentissent tout à coup les +premiers coups de fusil. Les volontaires dressent l'oreille, les civils +cherchent au plus vite leurs portes, les femmes se trouvent mal, mais +suivent leurs maris; les illuminations s'éteignent aux environs des +débouchés de la citadelle, les boutiques se ferment à grand fracas, puis +la générale bat, les clairons sonnent l'assemblée. Un quart d'heure de +ce tohu-bohu s'était à peine écoulé que l'on voyait de fortes colonnes +se diriger vers la place de la Cathédrale, la place de la municipalité, +les quais, et occuper tous les points par lesquels les Napolitains +pouvaient tenter d'entrer en ville. Il faut cependant avouer que, malgré +la consigne, quelques rageurs ripostaient de temps à autre et +renvoyaient aux royaux coup de feu pour coup de feu. + +Une belle corvette à vapeur anglaise, achetée par le général Garibaldi, +arrivait sur rade le lendemain, et on procédait immédiatement à son +armement. Une autre, plus petite, était attendue. + +Le 15, autre bataille, mais cette fois-ci, plus sérieuse et en plein +jour. + +On ne sait toujours pourquoi ni comment elle commença. Une fusillade +s'engagea entre les deux lignes de vedettes. Du reste, tout était à +l'orage ce jour-là. + +Depuis le matin, on suffoquait de chaleur. Des nuages bronzés s'étaient +accumulés sur les monts Pelore. L'air, chargé d'électricité, rendait les +plus paisibles d'une humeur massacrante. Positivement l'atmosphère +sentait la poudre. + +Cette fois-ci, les Garibaldiens plus nerveux que d'habitude, prirent en +mauvaise part les galanteries napolitaines. + +Les royaux, habitués à faire ces petites guerres sans danger et peu +disposés sans doute à se laisser éreinter au nez et à la face de leur +citadelle, se replièrent d'un seul bond jusqu'aux tentes de campement où +stationnait la grand'garde, à la limite des glacis de la citadelle. + +Là, soutenus par cette grand'garde et par une compagnie qui sortait du +chemin couvert, ils tinrent un instant pour filer ensuite de plus belle +et rentrer dans la place et dans les chemins couverts d'où ils +continuèrent leur feu innocent sur les Garibaldiens qui, déjà, avaient +cessé le leur. Comme il fallait que la comédie fût complète, le canon +vint terminer la représentation par une vingtaine de coups tirés on ne +sait contre quoi ni contre qui. Naturellement, tant tués que blessés, il +n'y eut personne de mort. + +Mais des balles napolitaines étaient arrivées jusqu'à bord des bâtiments +de guerre sur rade. La chaloupe de la frégate à vapeur, le _Descartes_, +en ce moment en corvée au bout du quai, près du champ de manoeuvres de +Terranova, avait été obligée de s'abriter derrière un chaland chargé de +charbon qu'elle remorquait, puis de l'amarrer en toute hâte à quai et de +rallier son bord au milieu d'une grêle de biscaïens et de balles dont +plusieurs traversèrent les bordages de l'embarcation. + +Il y eut des plaintes motivées, auxquelles on répondit par des excuses +et par des explications qui n'en étaient pas. L'orage qui vint à éclater +et une pluie torrentielle amenèrent la fin des hostilités pour ce +jour-là. + +Le héros de la bataille fut, sans contredit, un maître Aliboron qui +vint, au milieu de la fusillade et de la mitraillade, faire une fugue +sur le champ de bataille, secouant ses oreilles et lançant des ruades +dans toutes les directions. Ce brave animal, dont les élans de gaieté +défiaient les balles et les biscaïens qui pleuvaient autour de lui, +après avoir usé sa première ardeur, se mit tranquillement à brouter puis +à suivre et regarder curieusement les parlementaires qui se succédèrent +après l'affaire. Mais il s'obstina, malheureusement pour lui, à vouloir +bivouaquer sur le théâtre de ses lauriers et, dans la nuit, il fut +victime d'une seconde fusillade qui s'engagea vers les deux heures du +matin. + +Le lendemain, les Napolitains plièrent leurs tentes, démolirent un grand +bâtiment en planches qui leur servait de magasin, firent rentrer leur +grand'garde et reculèrent leur ligne de vedettes jusqu'au milieu de +Terranova, ce qui n'empêcha pas la même comédie de se renouveler +presque chaque jour avec une mise en scène analogue. + +Cependant le temps passait, et à chaque nouveau soleil on se demandait: +«Mais où est donc le Dictateur?» Mille bruits et mille versions +circulaient. Le général Garibaldi était allé, disait-on, tout simplement +à Naples. D'autres le faisaient prendre terre à Salerne avec une armée +de volontaires piémontais. L'affaire se compliquait. On se mit alors à +ruminer les faits passés. + +Presque toute la marine à vapeur est absente. Qui sait où elle est? +Personne. On attendait de Palerme deux nouveaux bateaux à vapeur. Où +sont-ils? Tout le monde l'ignore. Beaucoup de nouveaux corps de +volontaires avaient été concentrés à Milazzo. Que sont-ils devenus? +Parbleu! voilà l'histoire: les vapeurs ont embarqué les troupes sans +tambours ni musiques; ils sont partis de même, ont attendu au large de +Salerne le navire de Garibaldi et on est débarqué.--Chacun répète en +ville cette petite historiette et on unit par y croire. Deux jours se +passent. On attend toujours avec anxiété l'arrivée d'un navire +quelconque qui va, certainement, apporter des nouvelles officielles du +débarquement à Salerne et de la marche en avant de l'armée indépendante. +Espoir déçu! Rien ne paraît et tout le monde de répéter: Anne, ma soeur +Anne, ne vois-tu rien venir? + +Mais voilà bien une autre histoire. Un petit bateau calabrais annonce à +son de trompe à qui veut l'entendre que l'on est allé jusque dans le +porte de guerre napolitain de Castellamare, près de Naples, attaquer un +vaisseau, le _Monarc_, en cours d'armement. Évidemment, pour qui connaît +le caractère entreprenant et souvent téméraire du Dictateur, ce doit +être lui qui a tenté le coup de main. Mais on a échoué tout en tuant le +capitaine; seulement si le navire eût été armé, on l'eût enlevé. Ce qui +n'empêchait pas que l'on eût été obligé de s'en aller plus vite que l'on +n'était venu, etc., etc. + +Arrive un capitaine de navire de commerce sarde, tombant tout exprès du +ciel à Messine, qui raconte comme quoi il a vu le général Garibaldi, +bien vu en personne, à la baie des Orangers, en Sardaigne.--Ce n'est +donc pas lui qui était à Castellamare ni à Salerne? répète tout le monde +en choeur.--Mais en voici un autre qui prétend aussi l'avoir vu à +Cagliari; puis un autre encore qui assure que le général est allé tout +tranquillement à Palerme. + +Un dernier jure, par la barbe de Mahomet, que toutes ces nouvelles sont +erronées et que lui seul sait la vérité; lui qui arrive de l'île de +Maddalena, lui qui a vu le Dictateur tranquillement occupé à visiter sa +maisonnette de Caprera dans l'île du même nom. «Quand il est débarqué, +ajoute-t-il, tous les habitants l'auraient volontiers porté en triomphe +jusqu'à son ermitage. Il a eu toutes les peines du monde à éviter cet +honneur.» + +On écoute, la bouche béante; mais, en revanche, on n'y comprend plus +rien. Le général, tout à la fois à Salerne, à Naples, à Caprera, à la +baie des Orangers, à Cagliari, à Palerme, c'est de la magie; les plus +forts y perdent leur latin, et on renonce, jusqu'à nouvel ordre, à +expliquer ce rébus dont l'arrivée seule du Dictateur pourra donner la +clef. + +Voilà, en effet, qu'un beau matin un vapeur anglais, le _Prince Noir_, +arrive à Messine. Du plus loin qu'on l'aperçoit, on reconnaît sur son +pont les uniformes garibaldiens. Le navire entre bientôt dans le port et +vient mouiller près du fort San-Salvador. Le général Garibaldi, le +général Türr, le colonel Vecchi, le colonel Bordone, etc., sont à bord. +Le Dictateur débarque aussitôt, et se rend de suite à bord du _Queen of +England_, sa nouvelle corvette, puis, de là à terre où il est reçu, +comme toujours, aux acclamations de tout le monde. + +Maintenant, voici les faits dans toute leur vérité: le général était +allé effectivement à la baie des Orangers, à la Maddalena, à Caprera, à +Cagliari, à Palerme, et à Milazzo. + +Sur le point d'entrer sérieusement en campagne et en présence des forces +accumulées par le gouvernement napolitain dans les Calabres, le +Dictateur voulait, avant de se lancer dans les hasards de la seconde +période de cette guerre, réunir tous ses moyens d'action; or depuis +quelque temps il attendait des renforts qui n'arrivaient pas et qui, +malgré les promesses de Bertani, paraissaient vouloir rester en route; +il savait cependant que plusieurs convois avaient quitté Gênes et +quelques autres points du littoral piémontais, et devaient se réunir en +Sardaigne pour opérer tous ensemble leur débarquement au port de Sicile +qui leur serait indiqué. + +De longs jours s'étaient passés, et rien n'annonçait leur arrivée. Le +Dictateur paraissait inquiet et préoccupé: il avait été prévenu sans +doute par des dépêches de Turin qu'il se tramait quelque chose comme +d'enlever ces renforts à l'armée méridionale et les envoyer opérer pour +leur propre compte un débarquement sur les plages romaines. Ce projet +insensé, conçu par je ne sais qui, existait réellement, et c'était juste +ce qu'il fallait pour porter à la cause italienne un coup mortel. Cette +tentative, sans avoir aucune espèce de chance de réussite, perdait +certainement à tout jamais le parti que représentaient le Dictateur et +son armée. En face d'événements qui pouvaient tout compromettre, +Garibaldi se hâta de gagner la baie des Orangers en Sardaigne, point de +rendez-vous des nouveaux volontaires. Que se passa-t-il? on n'en sait +rien au juste. Ce qu'il y a de positif, c'est que le général Garibaldi +les harangua et les fit rembarquer immédiatement pour Cagliari d'où ils +purent être dirigés en toute hâte sur Palerme et Milazzo. Ces nouveaux +renforts s'élevaient à près de six mille hommes: c'étaient des troupes +tout organisées, il n'y avait qu'à les aligner sur un champ de bataille. + +De la baie des Orangers, le général Garibaldi se dirigea sur l'île de la +Madeleine, dans les Bouches de Bonifacio, dont il était peu éloigné: il +n'avait pas voulu venir aussi près de son ermitage de Caprera sans +revoir ces lieux qui lui rappelaient tant de souvenirs d'affection et +tant de soucis, de projets et d'inquiétudes. En quelques heures à peine +il arrivait avec le _Washington_ au mouillage de la Madeleine en passant +par le canal de l'Ours. C'est un des plus ravissants sites que l'on +puisse voir, malgré sa sauvagerie et son aridité. + +A peine l'arrivée du Dictateur fut-elle connue que la ville entière se +précipita au-devant de lui, on l'eût en effet volontiers porté en +triomphe jusqu'à sa petite maisonnette. + +Il ne sera peut-être pas indifférent de donner quelques détails sur +l'habitation de Garibaldi. Que l'on se figure une petite maison carrée, +élevée seulement d'un rez-de-chaussée avec trois fenêtres sur chaque +côté, une varanda sur la façade et un petit sémaphore rond sur la +terrasse, dans lequel on peut à peine se tenir debout. A gauche, en +regardant la maison, deux baraques de bois, dont l'une sert de cuisine +et que le général habitait pendant que l'on construisait, comme il le +disait, son château. Derrière ces deux baraques, un four. Devant la +maison, un enclos en pierres sèches fermant un jardin dans lequel +poussent à grand'peine cinq ou six figuiers étiques, quelques courges et +de maigres légumes qui ont l'air tout étonné d'avoir pu percer la couche +de cailloux au travers desquels ils se sont frayé passage. Puis des +lichens, des bruyères odorantes et quelques fleurs sauvages aux parfums +balsamiques. L'intérieur de la maison se divise en trois ou quatre +pièces habitables; deux, les seules occupées, sont à peine meublées. +L'une, la salle à manger, possède une chaise; l'autre est la chambre à +coucher, sous laquelle se trouve la citerne: elle est par ce fait fort +malsaine; cependant le général n'a jamais voulu en habiter d'autre. Dans +cette dernière se trouve un lit en fer sans rideaux, une vieille table +vermoulue, deux chaises sans dossiers et une ancienne armoire. Chacun de +ces meubles est un souvenir de sa mère et de sa femme, morte à la tâche +en partageant ses fatigues dans la campagne de Rome. Il y a aussi, +appendu au mur, un médaillon contenant des cheveux de cette compagne +dévouée, un portrait d'elle, un autre de Vecchi, son aide de camp et son +ami, l'historien de l'Italie opprimée qui deviendra plus tard +l'historien de l'Italie affranchie, et qui, quoique fort riche, partage +depuis longtemps les fatigues du général; ses deux fils sont officiers +dans la marine piémontaise. Quant au restant des appartements, peu +nombreux, ils servent de débarras et leurs fenêtres sont veuves de +presque toutes leurs vitres. On comprend, en voyant cette habitation, +qu'elle est souvent solitaire et privée de ses propriétaires. + +Mais ce qu'il y a de splendide, c'est la vue dont on jouit de quelque +point que ce soit de la propriété. Dans le Nord, la ville de la +Maddalena, et les hauteurs couvertes de fortifications qui sont en +arrière, les Bouches de Bonifacio, les côtes de Corse; dans l'Est, la +mer, l'entrée des Bouches, le feu de Razzoli; dans le Sud, les hautes +montagnes de la Sardaigne sur un des contre-forts desquelles apparaît, +se découpant en silhouette sur le ciel, l'ours gigantesque formé par un +éboulement de rochers et qui a donné son nom au canal qui communique du +port de la Maddalena avec la haute mer; dans l'Ouest, encore la +Sardaigne, des collines couvertes de pins et de campagnes toujours +vertes aux reflets irisés. Il y a de quoi contenter l'amateur de points +de vue le plus difficile. + +Garibaldi parut éprouver un grand bonheur à faire visiter son maigre +manoir à ses compagnons d'armes. Malgré lui, il montra que les +propriétaires sont les mêmes partout. Après quelques heures données à +ses souvenirs, il repartait en donnant une vigoureuse poignée de main au +vieux pâtre et fermier tout à la fois qui sert de garde général à son +domaine. Une particularité curieuse et qui étonna singulièrement ceux +qui n'avaient pas été initiés à la vie intime du Dictateur à Caprera fut +de voir accourir au-devant de lui, aussitôt qu'il parut aux confins de +son territoire, une petite vache qui vint recevoir ses caresses avec les +démonstrations de la joie la plus vive, mais en regardant fortement de +travers et avec méfiance ceux qui accompagnaient le général; elle avait +évidemment aussi envie de leur donner des coups de corne qu'elle était +contente de caresser son maître. Cet animal, qu'il avait élevé lui-même +et nommé Brunettina, obéit à sa voix comme le chien le plus soumis +obéirait à son maître. Dans la vie d'un homme comme Garibaldi, le plus +petit détail devient intéressant. + +En quittant Caprera, Garibaldi se dirigea sur Cagliari pour hâter le +départ de ses transports et, de là, sur Palerme, où il ne resta que +quelques heures; il fit route ensuite sur Milazzo. Le vapeur anglais le +_Prince Noir_ en partait en ce moment pour Messine, et le général fit +demander pour lui et sa suite un passage qui lui fut accordé avec +empressement. + +Quant à l'affaire du _Monarc_, il va s'en dire que Garibaldi y était +tout à fait étranger et que ce coup de main, aussi mal conçu que +maladroitement dirigé, avait été tenté non-seulement sans son +consentement, mais même contre ses ordres. Certes ceux qui se jetaient, +tête baissée, dans une entreprise aussi téméraire montraient un courage +digne d'un meilleur succès, mais dans des opérations de ce genre, il +faut surtout une direction intelligente et une expérience à toute +épreuve. Cette tentative avortée et qui, de part et d'autre, coûta la +vie à plusieurs officiers, fut généralement mal vue et hautement +désapprouvée. + +La première visite du Dictateur à son retour fut pour le Faro, d'où +chaque jour et presque chaque nuit on réussissait à jeter de faibles +détachements de volontaires sur les côtes de Calabre. Les travaux de +fortification avaient été entièrement terminés et presque toute +l'escadre dont pouvait disposer le général s'y trouvait alors réunie, +elle se composait de: + +Le _Tukery_ (ancien _Véloce_) armé, portant 800 hommes. +Le _Washington_ -- 800 -- +L'_Orégon (Belzunce)_ -- 300 -- +Le _Calabria (Duc de Calabre)_ -- 200 -- +L'_Elba_ -- 200 -- +Le _City of Aberdeen_ -- 1,200 -- +Le _Torino_ -- 1,500 -- +Le _Ferret_, armé -- 200 -- +L'_Anita (Queen of England)_ armé -- 1,800 -- +L'_Indipendente_, armé -- 1,700 -- +_Un autre_ (nom inconnu) armé -- 800 -- +plus, environ 250 bateaux de flottille, dont 20 ou 30 armés de pierriers +ou de petits obusiers de 4. + +C'était donc un total d'à peu près 10,000 hommes sans compter ceux de la +flottille, que l'on pouvait débarquer en un seul voyage sur la terre +ferme. Quant à la cavalerie et à l'artillerie, elles étaient, comme il a +été dit plus haut, destinées à être embarquées sur des bateaux disposés +_ad hoc_ et où les précautions les plus grandes étaient prises pour que +le débarquement pût s'opérer d'une manière prompte et facile en face de +l'ennemi. + +Les Napolitains avaient, pendant l'absence du général, évacué les +citadelles d'Augusta et de Syracuse. Leurs garnisons avaient été +rejoindre en Calabre les armées de Palerme, de Milazzo et de Messine. +Chaque soir, de la côte sicilienne on apercevait de l'autre côté du +détroit les feux allumés dans la montagne par les volontaires et les +insurgés de la Calabre. On en avait, du reste, journellement quelques +nouvelles, tantôt par des Calabrais, d'autres fois par des volontaires +expédiés par Missori. Ils avaient eu plusieurs engagements avec les +Napolitains, et avaient eu deux hommes tués et deux blessés. Ils leur +avaient aussi fait éprouver quelques pertes et leur avaient pris +plusieurs hommes. Ils restèrent douze jours dans les montagnes et +comptaient parmi eux Mario Alberto, le mari de la célèbre miss White et +le colonel Massolino, commandant en second. Presque chaque nuit, dans la +ville, des déserteurs trouvaient moyen de passer aux Garibaldiens, les +généraux de l'armée royale estimaient eux-mêmes à plus de dix mille le +nombre des désertions depuis le commencement de la guerre. + +Les deux ou trois jours qui suivirent le retour du général Garibaldi +virent arriver dans le port même de Messine plusieurs vapeurs chargés de +volontaires; en passant à côté du fort San-Salvador, il y avait souvent +échange de paroles peu amicales entre les soldats napolitains et les +casaques rouges. + +Plus que jamais tout fut au débarquement, on recommença à masser les +troupes au Faro. A quelque prix que ce fût on enrôlait des matelots +partout où l'on en trouvait. + +Les deux frégates sardes mouillées dans le port ainsi que la frégate +anglaise eurent de nombreux déserteurs, au grand mécontentement de leurs +commandants. + +Presque chaque jour il y avait des coups de canon échangés du Faro, +soit avec les forts de Pezzo, d'Alta-Fiumare ou de la Torre del Cavallo, +soit avec l'escadre qui paraissait vouloir prendre une part plus active +à la défense des côtes de Calabre; mais ce feu à longue portée avait un +résultat à peu près nul; les boulets napolitains tombaient à moitié +distance et quelques-uns seulement de ceux du Faro venaient en mourant +atteindre de temps à autre leur but. Le 15 août, il y eut aussi une vive +alerte. Le _Descartes_, frégate à vapeur française, ayant, à huit heures +du matin, fait une salve pour la fête de l'Empereur, on crut au Faro à +un bombardement par la citadelle. La même panique se produisit en ville. +Aux deux ou trois premiers coups, tous les habitants se précipitèrent +aux portes et aux fenêtres pour étudier avec anxiété l'explosion des +projectiles. Toutes les troupes se prirent à courir aux armes. +Heureusement quelques personnes mieux avisées, après avoir compté vingt +et un coups, jugèrent que ce devait être un salut et tranquillisèrent la +foule à laquelle d'ailleurs les nouvelles arrivant du quai rendirent +immédiatement sa quiétude du matin. Les bâtiments de guerre étrangers +sur rade s'empressèrent aussi, eux, de fêter par des salves et en se +pavoisant la fête du souverain français. Les Napolitains seuls, forts et +bâtiments de guerre, s'abstinrent de toute politesse. C'était au moins +une inconvenance. + +Dans le port de Messine on s'occupait activement de l'armement du +_Queen of England_, baptisé l'_Anita_ en l'honneur de la femme de +Garibaldi, ainsi que de celui d'un autre vapeur à grande vitesse et à +aube, nouvellement acheté aux Anglais. L'escadre napolitaine paraissait +inquiète et l'amiral qui la commandait avait demandé des renforts +immédiats à Naples, n'ayant pas, disait-il, et cela était vrai, un seul +bâtiment à opposer à l'_Anita_, qui devait porter vingt-deux canons +Amstrong, mais qui, de fait, n'était qu'un grand bateau à hélice fort +cassé et dont l'échantillon eût permis difficilement la moitié de cette +artillerie. + +Un nombreux convoi d'armes, débarqué en ce moment à Messine, ainsi que +celles apportées par Alexandre Dumas, permirent d'armer avec des +carabines de précision plusieurs bataillons de chasseurs qui jusque-là +avaient conservé le fusil de munition. + +Le 18 août, arrivaient encore plusieurs transports chargés de +volontaires piémontais et toscans. Toutes ces troupes, aussitôt +débarquées, étaient acheminées sur le Faro où l'armée nationale était +concentrée. On apprenait aussi que la brigade Ehber et celle de Bixio +marchaient sur Messine et devaient être déjà à Taormini et même plus +près. Mais rien n'avait transpiré des projets du général Garibaldi. +Toute l'escadre, moins trois ou quatre vapeurs, était mouillée sous les +batteries du Faro. On supposait les absents en mission vers Palerme ou +Milazzo. + +Le 17 au soir, le général Türr avait accompagné Garibaldi dans une +reconnaissance sur la route de Taormini. Le 18, tout le monde, excepté +les intimes, croyait Garibaldi au Faro, lorsque le 20, au matin, le +_Béarn_, paquebot des messageries impériales, arrive du Levant eu +relâche à Messine et annonce qu'il a aperçu en entrant dans le détroit, +à quelques milles dans le Sud de Reggio, deux navires dont l'un est à la +côte, et qui viennent de débarquer une grande quantité de soldats +paraissant Garibaldiens. Il ajoutait qu'au moment de son passage, +l'escadre napolitaine s'approchait du lieu du débarquement et que deux +corvettes avaient immédiatement ouvert leur feu contre les troupes +débarquées et sur le bâtiment échoué. Le point qu'il désignait pour +théâtre de cet événement était la Torre delle Armi, au-dessous du +village de Mileto. + +Grande rumeur dès lors, et bientôt le débarquement officiel de l'armée +nationale est annoncé par une proclamation. Le soir, la ville est +brillamment illuminée et l'on attend avec une vive impatience les +détails qui ne manqueront pas d'arriver le lendemain. + +Voici ce qui s'était passé. + +Depuis quelques jours, les brigades Bixio et Ehber ne faisaient que +marches et contre-marches. Ces brigades avaient accaparé plusieurs +grands bateaux sur lesquels avaient même eu lieu quelques préparatifs +d'embarquement. Dès le 17, la brigade de Bixio était à Giardini, et +celle de Türr à Taormini. + +Le 17, dans l'après-midi, deux bateaux à vapeur, le _Franklin_ et le +_Torino_, viennent mouiller à Taormini. Le _Franklin_, plus près de +terre et le _Torino_ plus au large. L'embarquement de la brigade du +général Türr commença immédiatement. A cinq heures environ, l'opération +était terminée et les deux vapeurs faisaient route de conserve pour +Giardini. + +Le 18, au matin, on commençait l'embarquement de la brigade Bixio. Vers +une heure, le général Garibaldi arrivait et pressait activement le +départ. A huit heures du soir, il était terminé. Les deux capitaines des +bâtiments avaient dû être provisoirement relevés de leurs commandements. +Garibaldi prit celui du _Franklin_, et Bixio celui du _Torino_. On +appareilla vers les onze heures du soir. Le 19, au petit jour, on était +sur la côte de Calabre à la Torre delle Armi, près de Mileto, village +situé au sommet d'un mamelon. + +Une magnifique plage de sable, où la mer brise à peine, s'étend au loin +avec complaisance, offrant toutes facilités au débarquement. Sur la +droite, à l'extrémité de la plage, on distingue une église et un peu en +arrière, à moitié côte, le télégraphe. Les deux navires ont le cap à +terre. Vis-à-vis d'eux, on aperçoit la route royale qui longe la côte et +une belle magnanerie dont les plantations vont en s'élevant par étages. +L'habitation est au sommet du premier plateau derrière lequel s'élèvent +en amphithéâtre une foule de points culminants étages les uns au-dessus +des autres. + +De Napolitains, pas de traces. Seulement on distingue, à douze milles +environ dans le Nord, les fumées de leur escadre. Le _Torino_ marche +toujours à grande vitesse et s'échoue; mais le fond est de vase molle +et le navire reste horizontal. Le _Franklin_ arrive presque aussitôt; il +stoppe à temps et évite le sort du _Torino_. Immédiatement le +débarquement commence sans autre ressource que les embarcations des deux +navires. Cependant il s'opéra avec une telle activité, chacun y apporta +tant de bonne volonté que, trois heures après, tous les volontaires se +trouvaient à terre et les deux brigades étaient organisées et mises en +mouvement. + +A l'instant où elles venaient de prendre position sur les premières +hauteurs en arrière de la plage, tandis que le quartier général +s'établissait dans l'habitation de la magnanerie, on vint prévenir le +Dictateur que l'escadre napolitaine se dirigeait à toute vapeur vers le +lieu du débarquement. Ordre fut donné de suite au _Franklin_, qui +essayait de renflouer le _Torino_ de l'abandonner et d'appareiller à +l'instant pour Messine en faisant fausse route. Quant à l'équipage du +_Torino_, il reçut l'ordre d'évacuer le navire. Dans ce moment, une +corvette napolitaine, arrivée à portée, commençait à tirer. On voulut +mettre le feu au bâtiment; mais ce fut en vain. Les matelots, qui, à ce +qu'il paraît, n'étaient pas payés pour se faire tuer, refusèrent +obstinément d'armer une embarcation pour retourner à bord. La seconde +corvette, aussitôt à portée, ouvrit également son feu, non-seulement sur +le _Torino_, mais encore et surtout sur les colonnes de Garibaldiens +qu'elle apercevait à terre. L'ordre fut alors donné aux troupes de +descendre dans le ravin derrière les hauteurs sur lesquelles elles +étaient campées. Comme on n'avait pas d'artillerie pour répondre au feu +de l'escadre, il n'y avait pas d'autre parti à prendre. + +Pendant plus d'une heure, les corvettes continuèrent leur canonnade. +C'est en ce moment que passa le _Béarn_. + +Une autre corvette napolitaine, restée en arrière, se détacha +immédiatement pour lui courir sus. Mais, quand elle eut reconnu, en +s'approchant, l'énormité de ce transatlantique et surtout le pavillon +français, elle se hâta de rejoindre ses conserves. + +Bientôt, les corvettes napolitaines arment des embarcations et les +envoient à bord du _Torino_. Des amarres sont établies et les corvettes +essayent aussi, mais en vain, de le désensabler. Ne pouvant y réussir, +pas plus que le _Franklin_, elles finissent par le piller et y mettre le +feu. + +L'armée passa cette première nuit dans un _fiumare_, à un mille et demi +environ du lieu du débarquement. Quelques volontaires calabrais, +accourus incontinent, assurèrent au général Garibaldi qu'il n'y avait, +dans les environs, aucune troupe royale. Cependant, on s'éclaira avec +soin et on fit bonne garde. + +Les deux brigades trouvèrent peu de ressources en approvisionnements. Le +20, à deux heures du matin, on se mettait en route, marchant en colonnes +et par sections. La division d'avant-garde se composait du +demi-bataillon de droite des chasseurs génois commandés par Menotti; +puis venait la première brigade commandée par Bixio, à la tête de +laquelle marchait Garibaldi, la brigade Ehber et enfin le deuxième +bataillon de chasseurs génois qui servait d'arrière-garde. Le +demi-bataillon de gauche de Menotti était déployé en éclaireurs sur le +flanc droit de la colonne. Quoiqu'il fit une chaleur atroce, on marchait +gaiement et en chantant comme s'il s'agissait simplement d'un changement +de garnison. De toutes parts les habitants accouraient, saluant la +colonne de mille vivat. On marcha ainsi jusqu'à sept heures du matin, et +on prit un moment de repos dans un endroit où la route se dissimule +entre deux collines. A onze heures et demie, on arrivait au petit +village de San-Lazaro où l'on s'arrêta pour se reposer jusqu'à la nuit +tombante. Des grand'gardes avaient été placées assez loin en avant du +village, et les volontaires avaient reçu l'ordre de ne pas s'éloigner un +instant de leurs faisceaux. A sept heures du soir, la petite armée +quittait San-Lazaro, se dirigeant directement sur Reggio. A minuit, on +faisait halte, et le général Garibaldi, ayant réuni les généraux et les +officiers supérieurs, prenait ses dispositions d'attaque. Il fut décidé +qu'on changerait de route, et qu'on prendrait à travers champs vers la +montagne. A trois heures du matin, on descendit sur les faubourgs de +Reggio, et à trois heures et demie, la fusillade s'engageait avec +quelques compagnies napolitaines postées sur la route, qui furent +rapidement mises en déroute par deux bataillons garibaldiens et faites +presque entièrement prisonnières. Le bataillon de chasseurs génois de +Menotti se précipita au pas de course dans les rues du faubourg, appuyé +par la première brigade. En un instant, le bataillon napolitain qui +l'occupe, quoique embusqué dans les maisons, les vignes et les jardins, +est refoulé vers la ville où il se hâte de se réfugier. Les Garibaldiens +y entrent pêle-mêle avec lui. Vers midi, le fort de la Marine, situé au +bord de la mer et armé de seize pièces de canon de gros calibre, ouvrait +ses portes, baissait son pont-levis et se rendait avec armes et bagages +sans brûler une amorce. + +Ce fort n'était, à proprement parler, qu'une batterie dirigée contre la +mer, mais fermée à la gorge par une muraille bien crénelée, percée de +plusieurs embrasures armées d'obusiers et de pièces de 12. Le général +Garibaldi s'y reposa quelques instants, puis, se mettant à la tête de la +deuxième brigade, il fit un mouvement de flanc pour tourner les hauteurs +du château. Le général Bixio venait d'être blessé légèrement au bras +gauche, il avait eu son cheval tué sous lui et son revolver cassé à sa +ceinture par une balle. + +Pendant que le général Garibaldi opérait son mouvement tournant, la +première brigade se ralliait au fort de la Marine pour commencer +l'attaque de la ville. + +Le château de Reggio, situé au sommet du mamelon sur lequel la ville +s'élève en amphithéâtre, envoyait des volées de canon dans toutes les +directions et partout où il pensait pouvoir atteindre les assaillants. +La place fut bientôt attaquée par trois points à la fois: la grande rue, +les hauteurs en arrière du château et les quais. C'est surtout dans la +grande rue que le combat fut le plus vif. Massés sur la place du Dôme, +appuyés par une batterie d'artillerie et ayant sur leur droite une +petite rue fortement barricadée et conduisant au château, les +Napolitains, en bataille sur la place, embusqués sur le perron de la +cathédrale et aux fenêtres, s'apprêtaient à faire une vigoureuse +résistance. Ils avaient une grande confiance dans leur position, pensant +qu'ils ne pouvaient être attaqués que de front et avec un grand +désavantage. + +Le combat se prolongea effectivement sur ce point jusque vers le soir; +mais enfin, vigoureusement abordées à la baïonnette, les troupes royales +durent battre en retraite et en désordre sur le château, abandonnant six +des huit pièces qui étaient en batterie sur la place. + +Vers les dix heures du soir, le bataillon de Menotti attaquait de front +une forte barricade barrant le passage qui conduit de la grande rue au +château, à deux cents mètres tout au plus de celui-ci et sous un feu +plongeant des plus dangereux. Le combat fut long; mais, intrépidement +entraînés par Menotti, les chasseurs génois finissent par se précipiter +à la baïonnette sur la barricade dont ils s'emparent vers les trois +heures du matin, et dans laquelle ils s'établissent pendant que les +royaux se replient pas à pas vers le château sans ralentir leur feu. La +ville était donc au pouvoir de l'armée nationale. Le reste de la nuit, +les canonniers du château continuèrent à envoyer, de ci de là, quelques +paquets de mitraille et quelques boulets, mais sans résultat. + +Le matin, de bonne heure, l'armée nationale, décidée à en finir, +commença ses dispositions d'attaque contre le château. Il n'en fallut +pas davantage pour déterminer le général Vial à proposer l'évacuation. +Cette offre fut acceptée immédiatement. C'était le 21, au matin, que se +passaient ces événements. + +La capitulation fut bientôt convenue et signée. La garnison remettait le +château et tout son matériel: artillerie, armes, approvisionnements et +munitions, au général Garibaldi. Les troupes royales, avec armes et +bagages, mais sans munitions, devaient descendre sur le quai qui leur +était réservé jusqu'à leur départ. Aussitôt convenu aussitôt fait, et +immédiatement les Napolitains gagnèrent l'emplacement où ils devaient +attendre leur embarquement, pendant que l'armée nationale, pressée de +marcher en avant, commençait son mouvement sur San-Giovanni où, +disait-on, deux divisions l'attendaient dans des positions formidables +et fortifiées de longue date. + + + + +VII + + +Pendant que Garibaldi attaquait Reggio, le canon grondait partout dans +le détroit; les batteries du Faro échangeaient des boulets avec un ou +deux navires de l'escadre napolitaine, ainsi qu'avec les forts de Pezzo, +de la Torre del Cavallo et d'Alta-Fiumare, à propos d'un débarquement +qui avait lieu près de la Bagnara. + +Dans la matinée du 21, de très-bonne heure, le général Cosenz était +descendu en Calabre, près de Scylla, avec une brigade composée de douze +cents hommes environ, un bataillon de chasseurs génois et le bataillon +français commandé par de Flotte. + +C'est à l'entrée d'un grand _fiumare_, près d'un petit village, entre +Scylla et la Bagnara, que les troupes furent mises à terre. Le bataillon +français, débarqué un des premiers, repoussa les quelques troupes +napolitaines expédiées de la Bagnara, et bientôt toute la colonne prit +la route de Solano, village situé dans la montagne, à cinq heures de +marche environ du lieu de débarquement. Elle fut aussitôt assaillie de +toutes parts par les royaux, qui occupaient les hauteurs et s'étaient +retranchés dans une petite maison blanche où l'on avait établi un +avant-poste. Le bataillon français fut envoyé par le général Cosenz pour +en débusquer les Napolitains et s'emparer de la hauteur. Ce coup de +main, hardiment exécuté, eut un plein succès. Malheureusement le +commandant de Flotte fut tué roide d'une balle dans la tête à l'instant +où, après avoir blessé deux officiers napolitains, il en faisait +prisonnier un troisième. + +Les soldats vengèrent terriblement leur chef, auquel le général +Garibaldi fit rendre le surlendemain les honneurs militaires dans +l'église de Solano. C'est sous une des dalles du choeur que les restes +de de Flotte sont déposés et, par ordre du Dictateur, on doit y élever +un monument. + +Le bataillon français et son commandant furent mis à l'ordre de l'armée, +et le capitaine Pogam en prit provisoirement le commandement. + +La brigade de Cosenz, aussitôt les Napolitains repoussés, continua son +mouvement en laissant Solano sur la gauche, et gagna les hauteurs pour +arriver au-dessus de San-Giovanni, tournant ainsi complètement les +positions napolitaines qui ne devaient pas tarder à être attaquées de +front par le général Garibaldi. + +Le 22 au matin, pendant que ce mouvement s'exécutait, un singulier +événement se passait au Faro. Une grande frégate napolitaine à hélice, +de soixante canons, entrait dans le détroit et venait reconnaître, à +petite distance, les batteries du Faro avec lesquelles elle engageait +une violente canonnade qui dura plus d'une demi-heure. Quelques instants +après, un vapeur à hélice français, rangeant les côtes de Calabre, se +présentait aussi à l'entrée du détroit et était reçu à coups de canon +par le Faro. Ce ne fut qu'au dix-huitième coup que les canonniers +reconnurent leur erreur et cessèrent le feu. Le lendemain 23, au matin, +le _Prony_ arrivait sur rade de Messine, et une demande de satisfaction +était envoyée au commandant en chef de Messine. A midi, le _Descartes_ +appareillait avec le _Prony_ pour aller mouiller sous le Faro et être +prêt à agir si pareil événement se renouvelait. + +Mais le général Türr, commandant le Faro, s'était hâté de répondre à la +réclamation de notre consul à Messine, M. Boulard, et de lui transmettre +ses profonds regrets pour l'erreur qui avait eu lieu bien +involontairement. Au milieu du feu et sans longue vue, on n'avait pu +distinguer le pavillon français, car celui des Napolitains, même à +petite distance, permet à peine d'apercevoir les armoiries jaunes +frappées sur le blanc du pavillon; en outre, les canonniers étaient sous +l'influence de l'indignation causée par la conduite sans précédent de la +frégate napolitaine, le _Borbone_, qui, arrivée dans le détroit sous +pavillon français, avait tranquillement reconnu les batteries, pris une +position avantageuse pour les attaquer, et commencé un feu meurtrier sur +des hommes occupés sans défiance à la regarder. Ce n'est qu'à la +deuxième bordée que le pavillon français avait été amené et remplacé par +la bannière napolitaine. Sans prendre positivement ce fait pour excuse, +le général offrait la plus ample satisfaction au commandant français, +tout en flétrissant la conduite du bâtiment de guerre napolitain qui +n'avait pas craint, en enfreignant toutes les lois maritimes +internationales, d'être la cause de l'exaspération des Garibaldiens; ce +qui les avait entraînés, dans leur exaltation, à tirer trop légèrement +sur un navire dont ils ne distinguaient pas au juste la nationalité. + +Nonobstant, les commandants des trois bâtiments de guerre français sur +la rade de Messine, la frégate à vapeur le _Descartes_, et les avisos le +_Prony_ et la _Mouette_, avaient décidé que pendant que la _Mouette_ se +rendrait à Naples pour prévenir l'amiral de ces faits, le _Descartes_ et +le _Prony_ iraient mouiller en branle-bas de combat près du Faro, de +manière à être à même de repousser par la force une nouvelle agression +de ce genre. + +En conséquence, à midi, les deux navires s'étaient dirigés sur le Faro, +au grand émoi de la population de Messine qui n'avait pas vu sans +inquiétude les préparatifs de branle-bas exécutés à bord des bâtiments +français. Il paraîtrait qu'une réponse peu convenable d'un autre +officier général de l'armée garibaldienne, était venue détruire le bon +effet produit par la lettre si convenable et si digne du général Türr, +et avait rendu nécessaire cette démonstration de la part des commandants +français. A deux heures environ, les deux navires jetaient l'ancre un +peu en dedans de l'entrée du détroit, et dans une position où leurs +batteries prenaient en enfilade toutes celles du Faro. + +Ceci se passait le 23. Vers les six heures du matin, la frégate le +_Borbone_ se rapprochait du Faro et recommençait l'attaque des +batteries. Pendant près de trois quarts d'heure, le feu fut très-animé +des deux côtés; mais enfin la frégate se laissa culer et vint mouiller +près de la citadelle où elle débarqua en toute hâte ses blessés. + +C'est pendant cette opération que les deux bâtiments de guerre français +quittaient eux-mêmes le port pour aller prendre leur position au Faro. +Aussitôt qu'ils eurent jeté l'ancre, on vit que le _Borbone_ se +dirigeait dans le Sud, tenant le milieu du détroit, accompagné des +quatre vapeurs royaux qui composaient en ce moment toute l'escadre. +Quelques instants, elle resta stationnaire vis-à-vis Reggio, puis on la +vit border ses voiles et laisser porter vent arrière dans le Sud, pour +débouquer du détroit où on ne la revit pas, non plus que les bâtiments +de guerre napolitains qui marchaient de conserve avec elle. Il était +environ cinq heures du soir, au moment où, de l'autre côté du détroit, +on apercevait le pavillon national arboré sur le fort de Pezzo. + +Il ne restait qu'un petit vapeur de transport à San-Giovanni, ainsi que +deux ou trois autres à Reggio, mais sous pavillon parlementaire: +c'étaient ceux qui opéraient l'évacuation des troupes. A partir de ce +moment, la libre circulation du détroit était donc abandonnée à +l'escadre de Garibaldi sans que l'on pût expliquer ni comprendre une +semblable détermination de la part de l'officier général qui commandait +les forces de mer du roi des Deux-Siciles. Car il est évident qu'il +aurait pu encore faire beaucoup de mal aux troupes nationales et appuyer +de son feu, non-seulement les forts de Pezzo, Alta-Fiumare, Torre del +Cavallo et Scylla, mais encore protéger les divisions de San-Giovanni, +balayer la route royale qui suit le bord de la mer et rendre la marche +des troupes nationales difficile et longue en les obligeant à prendre +par la montagne. + +Deux seules raisons peuvent, expliquer ce fait inouï: la première, la +mauvaise volonté; la deuxième, c'est que la frégate le _Borbone_, qui +devait se sentir mal à son aise depuis son premier engagement avec le +Faro où elle avait abusé du pavillon français, put regarder comme un +acte agressif contre elle-même l'appareillage des bâtiments français. +Ceux-ci en effet, étant venus mouiller très-près des batteries, +pouvaient lui donner à supposer qu'ils étaient peu disposés à souffrir +une nouvelle attaque et prêts même à lui demander satisfaction. Dans ce +cas, ce qu'elle avait de mieux à faire était évidemment de filer le plus +rapidement possible, et c'est ce qu'elle fit. + +Le même matin, deux heures environ avant l'affaire du _Borbone_ et des +batteries du Faro, un combat d'avant-garde s'engageait sur la terre de +Calabre, au-dessous des hauteurs de San-Giovanni, entre les avant-postes +napolitains et les avant-gardes du général Garibaldi. + +Cette petite action eut lieu au milieu de champs de vigne et d'oliviers; +malgré les avantages de leur position, les royaux durent, après une +fusillade assez vive, et quoiqu'ils fussent soutenus par plusieurs +obusiers qui envoyaient, dans la direction des tirailleurs ennemis, +force obus et mitraille, se replier sur leurs positions de San-Giovanni. +Le feu cessait vers les neuf heures du matin. + +A partir de la même heure, l'armée nationale, au fur et à mesure que les +troupes arrivaient, était dirigée par Garibaldi de manière à prolonger, +par la droite, la gauche de l'armée napolitaine en contournant, par des +sommets plus élevés, les positions militaires occupées par les deux +divisions des généraux Melendez et Briganti. + +Ces divisions comptaient environ dix mille hommes avec artillerie et +cavalerie. Depuis longtemps déjà, cette armée était campée au même +endroit et y avait accumulé de grands moyens de résistance. Elle +occupait le sommet de deux plateaux, appuyant sa droite à un télégraphe +et ayant son front défendu par un profond ravin. De plus, elle tenait sa +communication avec le fort de Pezzo. + +Pendant que les deux brigades commandées par le Dictateur exécutaient +leur mouvement, les troupes de Cosenz qui, après l'affaire de Solano, +avaient rapidement continué leur marche, commençaient à montrer leurs +éclaireurs sur les sommets des plateaux en arrière de l'armée +napolitaine. On aperçut bientôt leurs têtes de colonnes; puis, on vit +ces troupes opérer le mouvement contraire à celui du général Garibaldi, +c'est-à-dire s'étendre sur sa droite en prolongeant les derrières de +l'armée napolitaine de manière à la cerner tout à fait et à lui couper +la retraite sur les forts de Pezzo et de Scylla. + +Après des efforts inouïs, les artilleurs de l'armée de Garibaldi étaient +venus à bout de hisser sur la montagne, à force de bras et par des +chemins épouvantables, quatre pièces d'artillerie. Pendant que ces +diverses manoeuvres avaient lieu, les royaux demeuraient dans leur camp +sans faire un seul mouvement ni défensif ni offensif. Leurs pièces en +batterie restaient silencieuses, même en voyant les chasseurs de +Menotti venir en éclaireurs jusqu'à deux cents mètres de leur camp. A +trois heures de l'après-midi, le tour était fait et les Napolitains +complètement isolés et coupés de leur base d'opération et de retraite. + +Insensiblement les lignes de l'armée indépendante se resserrèrent. Il +n'y avait plus à hésiter pour l'armée royale. Après s'être laissé +tranquillement entourer, il fallait prendre un parti, mettre bas les +armes ou se frayer une route sanglante au milieu des casaques rouges et +racheter ainsi, par un trait de courage, l'ineptie ou la trahison des +généraux. + +Malheureusement pour elles, là comme presque partout, les troupes +royales n'eurent que le courage de leur opinion, et leur profonde +horreur pour la bataille leur fit prendre le parti, certes le moins +dangereux, de décamper au plus vite et dans toutes les directions, +abandonnant armes et bagages, effets et drapeaux. + +Ce fut une débandade inouïe, une fuite insensée que rien ne pouvait +arrêter. + +Toute cette cohue, en pantalons de toile bleue et en vestes, se prit à +courir à la fois au grand galop, et à travers champs, qui vers la plage, +qui vers la route de Scylla; ceux-ci, prenant une autre direction, se +précipitaient comme des grenouilles les uns par dessus les autres dans +un _fiumare_ au fond duquel ils arrivaient en pelote compacte et où, +pendant qu'ils se cherchaient eux-mêmes dans ce pêle-mêle de bras et de +jambes, ils étaient enterrés sous des camarades qui leur tombaient sur +la tête; ceux-là, après avoir pris par une traverse et voyant devant eux +et sur leur flanc des casaques rouges, se mettaient à tourner comme des +lièvres au milieu de ce labyrinthe de baïonnettes bien inoffensives +cependant, car ceux qui les portaient avaient pitié de ces malheureux +fuyards qui semblaient avoir perdu la raison. + +Bientôt la panique gagna le fort de Pezzo. + +En voyant leurs camarades de San-Giovanni galoper à en perdre haleine +sur la plage, les factionnaires commencèrent par déposer à terre sacs, +fusils, sabres, gibernes, etc., puis, s'accrochant par les mains à la +magistrale du rempart, ils se laissèrent glisser dans les fossés d'où, +gravissant cahin-caha l'escarpe, ils se hâtèrent de se joindre aux ébats +fugitifs des héros de San-Giovanni. + +Quant à ceux qui étaient dans le fort, les plus pressés firent le saut +par les embrasures. Ceux de garde à la porte trouvèrent plus court de +l'ouvrir et de détaler par ce chemin, en sorte qu'en quelques minutes il +n'y resta plus qu'un Garibaldien stupéfait qui, arrivé là par hasard, ne +trouva rien de plus simple que de se nommer gouverneur provisoire et, en +cette qualité, de se donner l'ordre de rester en faction à la porte du +fort, ordre qu'il exécuta gravement en attendant que quelques autres +compagnons vinssent lui permettre d'y placer une garnison. Il va sans +dire que quelques paysans ou habitants des environs regardaient cette +triste comédie, les mains dans leurs poches et paraissant aussi peu +soucieux du désastre des royaux que du succès de l'armée nationale. +C'est pénible à dire, mais ce fut ainsi. + +En somme, le 23, à cinq heures, les deux rives du détroit appartenaient +à l'insurrection, sauf Alta-Fiumare, la Torre del Cavallo et Scylla. +L'escadre napolitaine avait disparu et toutes les troupes du Faro, +embarquées à la hâte, traversaient en Calabre sous la protection du +_Véloce_ qui, à partir de ce moment, remplaçait, pour le compte du +Dictateur, la croisière napolitaine évanouie dans le lointain vers le +Sud. + +Il y eut, dans cette inexplicable affaire de San-Giovanni, appelée aussi +affaire du camp de Piala, une manoeuvre parfaitement entendue et encore +mieux exécutée par les soldats de l'armée nationale, peu expérimentés +cependant. + +C'est à peine si le chiffre réuni des deux corps de Garibaldi et de +Cosenz s'élevait à quatre mille hommes. Ils attaquaient, sans +sourciller, un ennemi fort de plus du double et dans de superbes +positions. A quoi donc, là comme dans la marine, attribuer un semblable +sauve-qui-peut? Ce qu'il y eut de fâcheux encore pour l'armée royale, +c'est que, parmi les troupes de Piala, se retrouvaient bon nombre des +officiers de Milazzo qui ne devaient cependant plus servir pendant la +guerre. La seule victime de cette affaire fut un pauvre soldat qui, +arborant le pavillon parlementaire sur une petite maison blanche +vis-à-vis les tirailleurs napolitains, fut tué d'un coup de fusil, ce +qui faillit singulièrement embrouiller les choses. + +En fait, y eut-il capitulation, oui ou non? Il paraît que oui, puisqu'il +y a eu pavillon parlementaire, et puisqu'à la suite de cette +capitulation le général Garibaldi laissa ces inoffensifs guerriers se +retirer tranquillement par toutes les routes possibles, avec leurs +effets personnels mais sans armes ni sacs. Seulement ce qu'il y a de +plus positif encore, c'est, que les plus désireux de s'en aller, ceux +qui savaient par expérience qu'un coup de feu maladroit entraîne une +affaire, même contre la volonté des deux partis opposés, commencèrent +bien certainement la déroute avant que les articles de la capitulation +ne fussent ni clos ni signés. + +Vers les six heures du soir la plage était couverte de fuyards +napolitains qui y bivouaquèrent. Quant à la route royale, c'était une +longue procession du même genre gagnant en toute hâte la petite ville de +Scylla. + +Le lendemain matin 24, de bonne heure, et à l'instant où les +avant-gardes de l'armée nationale arrivaient à la hauteur des forts +d'Alta-Fiumare et de la Torre del Cavallo, ceux-ci arboraient pavillon +blanc et demandaient à se rendre aux mêmes conditions que l'armée de +San-Giovanni, ce qui leur fut octroyé sans la moindre difficulté. + +Le soir, l'armée de Cosenz, celle de Garibaldi, et toutes les troupes du +Faro qui ne cessaient de passer d'un bord du détroit à l'autre, +campaient autour de Scylla, et la Bagnara, qui est à onze kilomètres +plus loin et sur le bord de la mer, était occupée par une avant-garde. + +Ce même soir, on put assister à un spectacle splendide. Les deux rives +du détroit, complètement illuminées sur toute leur étendue, offraient le +tableau le plus magique qu'il soit possible d'imaginer. Il faut avoir vu +une semblable féerie pour s'en rendre compte, car il n'est pas possible +de la dépeindre. + +Le lendemain matin 25, toutes les troupes ayant effectué leur passage, +le général Garibaldi organisait une seconde armée sous la dénomination +d'armée méridionale. + +Elle devait se composer des nouveaux volontaires ainsi que des soldats +et officiers de l'armée napolitaine qui venaient en assez grand nombre +offrir leurs services. + +Quant à la première armée, celle des volontaires de Marsala, Palerme, +Milazzo, etc., elle devait conserver le titre d'armée nationale. + +Le même jour, et pendant que les armées de l'indépendance marchaient sur +la Bagnara, un vaisseau français, l'_Impérial_, arrivait à Messine pour +remplacer le _Descartes_ rappelé en France. Quant au _Prony_, il restait +en station au Faro. + + + + +VIII + + +De Scylla, l'armée nationale devait marcher sur Monteleone, en suivant +la route royale et en passant par Palmi, Gioja, Nicotera, Mileto et +Monteleone. Les environs de celle dernière ville avaient paru favorables +aux généraux napolitains pour tenter un dernier effort contre l'armée de +Garibaldi. + +De la Bagnara à Palmi, la route suivie par l'armée, quoique assez +pénible, se fit grand train et sans alerte; presque à chaque pas, on +rencontrait des soldats napolitains, sans armes ni bagages, regagnant +leurs foyers, insoucieux de l'armée à laquelle ils avaient pu +appartenir. Des bandes de Calabrais plus ou moins nombreuses se +joignaient aux volontaires dans chaque localité. Le 26 août les troupes +indépendantes occupaient Nicotera et toute la ligne jusqu'à Rosarno, +ayant une partie de leurs brigades en route de Rosarno, sur Mileto. Le +soir on était à Mileto, chassant devant soi quelques compagnies de +troupes royales qui n'attendaient comme toujours que l'occasion de plier +bagages devant l'ennemi. + +On avait appris la veille l'assassinat du général Briganti par ses +propres soldats à Mileto; on y trouva la confirmation de cette nouvelle +et les détails de ce meurtre. + +Le général Briganti s'était enfui de Reggio à la tête de sa brigade pour +ne pas capituler avec Garibaldi. Après l'affaire de San-Giovanni, ce +général, qui occupait les forts de Pezzo, d'Alta-Fiumare, etc., les +avait rendus à l'armée libératrice, et le Dictateur lui avait laissé son +cheval et ses armes, ainsi que deux lanciers pour lui servir d'escorte. + +Cet officier supérieur partit de suite à franc étrier pour rejoindre à +Monteleone l'armée du général Vial. Le 25, il fut arrêté à Mileto par +une brigade napolitaine composée du 4e et du 16e de ligne. Des officiers +l'entourent, l'injuriant et l'accusant de les avoir trahis et vendus à +l'ennemi pour une somme de cinq millions. Le général irrité d'abord, +puis reconnaissant que sa vie est en danger au milieu de ces forcenés, +chercha par des paroles de persuasion à les faire revenir de l'erreur +dans laquelle la passion les entraînait, mais ce fût en vain; à ce même +moment arriva un autre officier, un de ces porteurs de nouvelles qu'on +voit rarement sur un champ de bataille, mais qui, dans les cafés et les +lieux publics, sont toujours ceux qui crient le plus haut et paraissent +vouloir manger tout le monde. Quarante mille Autrichiens, affirme-t-il, +sont débarqués au Pizzo. Le roi François II est à leur tête, ils +marchent déjà pour prendre de flanc l'armée libérale et l'arrêter court +dans son mouvement en avant sur Monteleone, Le général resté à cheval +cherche alors à ramener à lui les soldats. Il avait à peine commencé à +leur parler qu'un sergent, le couchant en joue, lui ordonna de crier +vive le Roi. Le général leva son képi, et, l'élevant au-dessus de sa +tête, cria vive le Roi, en disant qu'il n'avait pas besoin d'être +contraint à cela et que c'était l'expression de son âme. Un coup de feu +qui traversa la poitrine de son cheval le fit au même moment rouler dans +la poussière. + +Le malheureux se releva tout meurtri et couvert du sang de sa monture; +il fit appel aux sentiments d'honneur militaire des soldats, mais une +décharge de plus de quarante coups de fusil retendit roide mort. Il +tomba la face contre terre et le bras droit étendu sur ses assassins +comme si, à l'instant où la mort le frappait, il leur eût jeté une +malédiction suprême, et voulu les stigmatiser de honte et d'infamie. + +Ce pauvre général croyait encore sans doute à l'honneur de cette armée +qui, pour se servir de l'expression véhémente d'un officier français +spectateur de toutes ces turpitudes, devrait être marquée au bas des +reins du stigmate de la lâcheté. Les deux lanciers qui servaient +d'escorte au général avaient jugé prudent de tourner bride aussitôt +qu'ils avaient vu le guet-apens dans lequel était tombé leur chef. Quant +aux officiers qui avaient provoqué ce triste événement, ils étaient +restés spectateurs du crime sans chercher à l'empêcher. + +Aussitôt que le général Vial eut connaissance de cet assassinat, il +partit pour Naples donner sa démission accompagnée de celles de deux +autres généraux de brigade. Quant aux quatre ou cinq mille royaux en +position à Monteleone, ils allaient traditionnellement se mettre à +piller et saccager la ville, lorsque, heureusement, dans la nuit du 26 +au 27, le général Sertori arriva avec son état-major et une escorte de +guides. Il n'en fallut pas davantage pour faire détaler à force de +jambes ces ignobles pillards qui, se débandant dans toutes les +directions, regagnaient leurs foyers ou les bandes de chenapans qui +commençaient à se montrer dans les montagnes et à faire le métier de +détrousseurs de grand chemin. + +Le 27, Garibaldi arrivait lui-même à Monteleone, les troupes royales +envoyées pour soutenir celles de cette ville et qui se dirigeaient sur +Cosenza durent, en apprenant l'occupation, s'arrêter et attendre de +nouveaux ordres. A Monteleone, l'armée nationale se mit en rapport +direct avec les insurgés de la Basilicate et des terres de Bari. +L'insurrection précédait partout l'armée libérale. Le 26, le général +Scott expédiait de Salerne une forte colonne dans la direction d'Avelino +où l'on avait arboré le drapeau national. Potenza suivit immédiatement +le mouvement d'Avelino, les troupes royales en furent chassées par la +garde nationale, et une nouvelle municipalité y fut établie le 28. Les +Garibaldiens marchaient sur Cosenza le 29, et poussaient leurs +avant-gardes jusqu'à cette ville. Le général Caldarchi, qui y commandait +la brigade napolitaine, se hâta de parlementer et de quitter la place +avec armes et bagages, à condition de ne plus servir pendant la guerre +contre les troupes de Garibaldi, de maintenir la plus grande discipline +sur la route que suivrait sa brigade en se retirant et de laisser +regagner leurs foyers, ou l'armée libérale, à ceux qui en témoigneraient +le désir; de plus il devait laisser en ville le matériel et les armes en +magasin, il devait encore se retirer sur Salerne, et son itinéraire +étant fixé d'avance, il s'engageait à le suivre sans y faire aucun +changement. + +Le 30, les campagnes au Nord et à l'Est de Potenza envoyaient à l'armée +nationale un renfort de près de deux mille volontaires, tous Calabrais, +et l'on apprenait le débarquement à la Punta-Palinuro ou à Sala, non +loin de Salerne, d'une forte division de l'armée indépendante, commandée +par le général Türr. A partir de ce jour, il est bien difficile de +pouvoir suivre les mouvements de l'armée libératrice non plus que de +celle des Napolitains. + +Les premiers s'avancent toujours hardiment sur une ligne de front assez +étendue; les seconds, au contraire, battent sans cesse en retraite sans +s'inquiéter de ce qui en arrivera. Avec ces deux systèmes si différents, +il n'était pas difficile de prévoir que bientôt l'armée nationale serait +à Naples. Effectivement, le 4, les volontaires étaient à Potenza et +campaient sur la route de Naples et sur celle de Montepillaro. + +Les Napolitains avaient établi autour de la ville quelques travaux de +fortifications passagères, qu'occupèrent immédiatement les gardes +civiques. + +Il ne restait plus à cette date dans toutes les provinces de +l'Adriatique, la terre d'Otrante, la terre de Bari, la Capitanate, les +deux Calabres, les principautés Ultérieure et Citérieure, la Basilicate, +un seul soldat ni un magistrat royal; partout les soulèvements étaient +aussi rapides qu'instantanés, mais quoi que l'on en dise, les événements +s'accomplissaient bien plus aux cris de _Viva la liberta!_ qu'à ceux de +_Viva il re galantuomo!_ dont on paraissait aussi peu se soucier que de +l'annexion qui était un mot creux, fort peu compris par les Calabrais en +général. + +Le clergé, de même qu'en Sicile, prenait part ostensiblement à ces +manifestations; les capucins, les cordeliers surtout, venaient en aide +au mouvement et ne craignaient pas au besoin de jeter leurs bonnets +par-dessus leur tête en se faisant soldats pour tout de bon. + +A Foggia, le départ des troupes royales fut moins pacifique. En se +retirant, priées trop impoliment, à ce qu'il paraît, de décamper, elles +se fâchèrent sérieusement et engagèrent avec les soldats citoyens une +fusillade qui fit quelques victimes départ et d'autre. + +Salerne fut menacée le lendemain 5, par les brigades Bixio, Ehber, Türr, +etc. S'attendant à une certaine résistance, l'armée libérale avait +établi ses avant-postes sur les bords de la Selle, petite rivière ou +plutôt torrent qui descend des montagnes et forme plusieurs +embranchements dont le principal longe la route royale de Montefano à +Evoli. Dans la nuit, une partie des troupes vint prendre position entre +Evoli même et Vicenza, prenant ainsi à revers les royaux qui pouvaient +se rencontrer en avant de Salerne: de Vicenza à Salerne, il n'y a que +quelques lieues de marche. + +Le 6, une brigade napolitaine, venant de la Capitanate qu'elle avait +évacuée quelques jours auparavant, descendait de Caglieri à Vicenza, +lorsqu'elle rencontra les avant-postes de l'armée indépendante; elle +s'empressa de capituler et une partie passa aux Garibaldiens. Le même +jour, le gros de l'armée était en vue de Salerne, où elle entrait la +nuit et le lendemain matin sans tirer un coup de fusil, et ayant le +Dictateur à sa tête. + +Le 7, Garibaldi adressait une proclamation à la population napolitaine, +dans laquelle on remarquait le passage suivant: «Je le répète, la +concorde est le premier besoin de l'Italie, nous accueillerons comme +des frères ceux qui ne pensaient pas comme nous à une autre époque, et +qui voudraient aujourd'hui sincèrement apporter leur pierre à l'édifice +patriotique,» etc., etc. + +Enfin le 8, le général Garibaldi, devançant son armée, entrait à Naples +avec cinq ou six de ses officiers d'ordonnance ou amis sans s'inquiéter +le moins du monde des troupes royales qui occupaient encore les postes +de la ville et les forts. + +Garibaldi était en voiture, ayant à côté de lui Bertani et un officier; +dans une seconde voiture étaient trois ou quatre autres officiers. Son +entrée et son parcours dans les rues jusqu'au palais de la Forestiera ne +furent qu'un long triomphe, et la garde nationale, qui s'était +immédiatement réunie, vint défiler sous les fenêtres du Dictateur et +prendre le service du palais. + +Deux jours avant, le roi François II, quittant sa capitale, avait pris +la route de Capoue, décidé à se renfermer dans Gaëte avec les troupes +qui lui resteraient fidèles et à y résister aussi longtemps que faire se +pourrait. On sait que cette seconde période de la guerre de +l'indépendance a été autrement honorable pour l'armée royale que les +honteux désastres qui, depuis Palerme, et surtout depuis Reggio, sont +venus s'inscrire sur les pages de l'histoire. + +Ici une marche rétrograde est nécessaire pour établir les faits au +moment où le Dictateur entrant à Naples réalise la première partie des +projets qu'il a annoncés sur l'Italie. En repassant par Salerne, +Potenza, Evoli, etc., etc., Cosenza, Monteleone et Scylla, les routes +sont couvertes de Garibaldiens en retard ou nouvellement débarqués, de +volontaires calabrais accourant du fond de leurs montagnes pour se +joindre à l'armée libérale; les populations en émoi, comme dans tous +pays le lendemain de révolution, ont organisé partout leurs gardes +civiques et leur police provisoire; les magistrats municipaux, remplacés +à la hâte, administrent provisoirement au nom du Dictateur aussi bien +qu'ils le peuvent, et tâchent, par des réquisitions d'approvisionnements +de toute espèce, de suppléer au défaut d'argent qui se fait surtout +sentir dans l'armée indépendante. + +De toutes parts, les soldats royaux, pas honteux et peu confus, s'en +retournent tranquillement dans leurs foyers; une partie de leurs +officiers, décidés à servir leur patrie, et plus militaires que leurs +soldats, attendent impatiemment une occasion pour reprendre du service +et être casés dans l'armée méridionale. On aperçoit partout de nombreux +placards, imprimés qui sait où, probablement en Piémont, et sur lesquels +se lisent en grosses lettres d'une encre très-noire: _Annexion et +Victor-Emmanuel!_ Dans beaucoup d'endroits ces pancartes ont un si +maigre succès qu'elles disparaissent promptement. Dans les campagnes, +les populations ébouriffées ont aussi, comme partout en pareille +circonstance, abandonné leurs champs et laissé leur bétail se promener +à l'aventure, pour venir, massés à l'entrée de leurs villages, ou +groupés sur les grandes routes, politiquer et se raconter les uns aux +autres les batailles les plus incroyables, les nouvelles les plus +bizarres qu'on puisse imaginer. Dans les villes, c'est à peu près la +même chose, peut-être pis, le soldat citoyen envahit tout; il n'y a plus +de boutiquiers, il n'y a plus que des braves tout prêts à se lever comme +un seul homme pour la défense de l'ordre et de la liberté attendue +depuis si longtemps. + +Au Faro, de l'autre côté du détroit, tout paraît triste et désert, plus +de ces gais et insouciants volontaires dormant au soleil, chantant à la +lune, souffrant toutes les privations sans se plaindre, mangeant ce +qu'ils trouvaient, buvant sans sourciller de l'eau saumâtre, prenant +enfin tout en patience, pourvu qu'en un temps donné il leur soit permis +de verser leur sang pour la liberté de la patrie. A peine quelques +canonniers, restés pour le service des batteries, promènent-ils de çà de +là, leur ennui et leur chagrin de n'avoir pu suivre leurs camarades. +Cette longue plage, qui du Faro s'étend jusqu'à Messine, n'est plus +animée que par quelques barques de pécheurs d'espadons qui sillonnent +rapidement le détroit. Enfin le calme est redevenu si général que tout +le monde, jusqu'aux canons, a l'air de sommeiller. + +Seule la citadelle de Messine, persistant à montrer toujours ses longues +dents noires à travers les déchiquetures de son parapet, a un tel air de +mauvaise humeur que Belzébuth en prendrait les armes. Heureusement les +citadins messinois, presque complètement rassurés sur les horreurs d'un +bombardement, ne s'effarouchent plus aussi vite et ne craignent même pas +de regarder en face la citadelle en affirmant d'un grand air de dédain +que si tôt ou tard cette bicoque ne veut pas amener son pavillon, on +saura bien, ventre-saint-gris! l'y contraindre. Alors, impitoyablement +démolie et rasée, on en labourera le sol, on y sèmera du sel, enfin on +en fera une superbe promenade où le sable régnera en maître absolu; ce +qui fait qu'à l'avenir, la ville sera certaine de ne plus encourir de +châtiments aussi sévères que ceux de 1848. + +Les rues de la ville, désertes de soldats nationaux, ont retrouvé leur +aspect bourgeois d'autrefois. A peine si quelques gardes civiques s'y +promènent à l'aise, en compagnie de leurs fusils. + +A Milazzo, tout a repris son cours normal; mais tous les matins et tous +les soirs, on voit de nombreux oiseaux de proie planer et s'abattre en +battant de l'aile sur un point quelconque des roseaux qui avoisinent +l'entrée de l'isthme. Dans l'intérieur de l'île, une grande partie de la +population s'imagine toujours que la liberté, c'est le droit pour chacun +de faire ce qui lui plaît, de prendre ce que bon lui semble. Exemple les +événements de Bronte; aussi tout va-t-il pas mal de travers, et le +besoin de gendarmes se fait-il généralement sentir. + +Les bandes d'honnêtes bandits qui courent les montagnes rendent les +communications assez peu sûres, et les pancartes votant pour +Victor-Emmanuel sont à l'ordre du jour, pourvu toutefois que le roi +_galantuomo_ agisse comme la liberté, en laissant faire ce qu'on veut. A +cette condition, tous les Siciliens consentiront à être Piémontais, +c'est-à-dire Italiens, car encore veulent-ils rester Siciliens, avoir, +avant tout, leur petit gouvernement à part, leur petit sénat, leurs +petits ministres. Ils tiendraient moins à avoir une petite armée. + +Somme toute, Palerme a complètement fait disparaître ses barricades; +comme Messine, elle a quitté son air guerrier; plus heureuse que sa +rivale, aucune citadelle ne l'empêche de dormir. Si Alexandre Dumas +n'habite plus le palais, il y a à sa place presque un vice-roi. La +garnison piémontaise, assez peu choyée, a été casernée aux Quatro-Venti, +où le grand air lui est plus sain que celui de la ville. + +A Alcamo, une croix a été élevée sur les victimes de la guerre. A +Calatafimi, un cicerone fait déjà sa fortune en racontant aux touristes +les détails véridiques du combat de Calatafimi et du débarquement à +Marsala. Enfin, depuis que le _Lombardo_ a été renfloué et ramené à +Palerme, on se demande si les événements passés ne sont point un rêve, +et à la _Pointe-aux-Blagueurs_, il n'y a pas de jours que l'histoire du +débarquement ne soit racontée six fois au moins. Quant au _padre_ +capucin dont il est question dans le premier chapitre, les mauvaises +langues prétendent qu'après s'être battu comme un Bayard et avoir rossé +l'ennemi comme un Duguesclin à Calatafimi, à Parco, à Palerme, à +Milazzo, à Reggio et autres lieux; après être entré triomphalement +couvert de fleurs et couronné dans la bonne ville de Naples, il est +piteusement revenu un beau matin, licencié parle souverain de son choix +avec bon nombre de ses frères d'armes! + +_Sic transit gloria mundi._ + +FIN. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Quatre mois de l'expédition de +Garibaldi en Sicilie et Italie, by Henri Durand-Brager + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12751 *** |
