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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12751 ***
+
+QUATRE MOIS DE L'EXPÉDITION
+DE GARIBALDI EN SICILE ET EN ITALIE
+
+PAR H. DURAND-BRAGER.
+
+
+PARIS.--IMPRIME CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS,
+55, QUAI DES AUGUSTINS.
+
+
+PARIS
+E. DENTU, ÉDITEUR
+LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
+PALAIS-ROYAL, GALERIE D'ORLÉANS, 13.
+
+1861
+
+Tous droits réservés.
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+On a beaucoup parlé de Garibaldi et de ses volontaires; les journaux ont
+retenti pendant quatre mois des événements qui se sont accomplis en
+Sicile et en Italie. Pour les uns, le célèbre Niçois est un aventurier,
+un écumeur de mer, un Walker de la pire espèce; ses compagnons un amas
+de bandits, de flibustiers, rebut de la société des quatre parties du
+monde. Pour les autres, l'ancien défenseur de Rome est un héros, une
+figure prise dans le livre de Plutarque, presque un nouveau Messie
+entouré d'une phalange de martyrs et de libérateurs. Mais il y a un
+point sur lequel tout le monde est d'accord, c'est sur l'intégrité et le
+désintéressement de l'ermite de Caprera.
+
+J'aurais pu, comme un autre, essayer une monographie de Garibaldi que
+j'ai connu dans la Plata, à l'époque où il commençait la vie aventureuse
+qui l'a mené jusqu'à la conquête d'un royaume; et aborder à ce propos
+les considérations historiques et politiques auxquelles on est
+naturellement si enclin à se laisser entraîner: j'avais aussi ma petite
+brochure dans la tête et ma petite solution dans la poche. Mais je me
+suis rappelé heureusement à temps le vers du Bonhomme, et me suis
+souvenu que je ne devais avoir d'autres couleurs que celles de ma
+palette.
+
+Je me suis donc résigné à écrire les faits dont j'ai été témoin, comme
+je les aurais dessinés, cherchant à reproduire leur côté pittoresque
+sans blesser personne. Peut-être ces simples esquisses recueillies à la
+hâte par un artiste qui depuis vingt ans a assisté, soit comme
+correspondant de nos premières feuilles, soit comme peintre officiel de
+la marine, à tous les grands événements contemporains, auront-elles leur
+enseignement et leur utilité. C'est tout ce que j'espère, tout ce que je
+désire pour ce petit livre.
+
+ H. DURAND-BRAGER.
+
+ Paris, janvier 1861.
+
+
+
+
+I
+
+
+Marsala est une jolie petite ville, coquettement assise sur les plages
+fertiles qui s'étendent de Trapani à Girgenti. Fortifiée jadis, comme
+presque toutes les villes de la Sicile, elle a conservé ses murs et ses
+remparts moyen âge; mais, débordant sa ceinture, elle a fini par
+s'étendre en dehors des anciens fossés. Le faubourg, qui relie la ville
+au port, est presque moderne. Il y a un siècle, environ, le port de
+Marsala était à peu près sûr, et des navires d'un fort tonnage pouvaient
+y venir chercher abri. L'indifférence du gouvernement l'a laissé
+combler presque entièrement, et des bateaux d'une centaine de tonneaux
+ont, de nos jours, de la peine à y mouiller. La jetée qui le ferme est
+elle-même dans le plus triste état, et chaque nouvelle tempête enlève
+une partie de ses enrochements. Il y a presque un kilomètre du port à la
+ville. On a construit sur les quais de vastes magasins et d'importants
+établissements qui appartiennent, en grande partie, aux Anglais. C'est
+là que se fabriquent les vins de Marsala. Une seule maison sicilienne,
+la maison Florio, représente le commerce italien. Sur la gauche s'élève
+le Monte di Trapani, couronné par son ancien château et sa vieille
+ville, séjour de la colonie albanaise, dont les membres ont continué de
+vivre entre eux et pour eux, sans jamais se mêler ou s'allier au reste
+de la population.
+
+Rien n'est gai comme l'aspect de cette petite ville lorsqu'on la
+découvre par une belle matinée. Une vapeur bleuâtre l'entoure du côté de
+la campagne et fait ressortir la couleur chaude et transparente à la
+fois des murailles et des tours, tandis que le soleil dore les plages de
+sable et resplendit sur les façades blanches et roses des maisons.
+
+Tel était le tableau qu'on pouvait contempler le 11 mai dernier avec les
+premières lueurs du jour.
+
+Une corvette de guerre anglaise reposait tranquillement sur ses ancres
+presque à l'entrée du port et en face des établissements de ses
+nationaux. Quelques rares habitants, se rendant à leurs affaires,
+commençaient à circuler sur les quais, et observaient curieusement les
+manoeuvres de deux ou trois vapeurs dont on apercevait au loin les
+fumées dans la direction de l'île de Favignano. C'était la croisière
+napolitaine qui surveillait la côte sud de Sicile, et qui, la veille,
+avait passé une partie de la journée stoppée devant Marsala.
+
+Quelques bateaux de pêche rentraient au port, et s'empressaient de
+débarquer le butin de la nuit. Certes, personne, dans la ville, ne se
+doutait des événements que cette journée apportait.
+
+Il était environ six heures lorsque deux nouveaux vapeurs parurent à
+perte de vue dans le sud. Ils avaient l'air de faire route sur Malte.
+Mais, après avoir laissé sur bâbord les croiseurs napolitains, ils
+mirent ostensiblement le cap sur Marsala. Il y a dans les ports de
+Sicile, comme dans toutes les villes maritimes de France, une population
+de flâneurs, de rentiers, de marins ou d'officiers en retraite, qui n'a
+d'autre occupation que de guetter l'arrivée de tout navire ou bateau qui
+se dirige vers le port. Il y a aussi partout un point du littoral qui
+leur sert de rendez-vous, semblable à la célèbre _Pointe-des-Blagueurs_
+de Brest. A Marsala, ce centre de conversations est situé à l'entrée du
+môle, et près d'une petite maison blanche qui sert de corps de garde aux
+douaniers. Cet emplacement n'est pas à l'abri du vent, les jours de
+grande brise et de tempête. Les vagues s'y égarent même quelquefois au
+milieu des flâneurs. Mais on se réfugie de son mieux contre la face de
+la maisonnette la moins exposée aux rafales et aux coups de mer, et l'on
+est toujours certain de trouver là à qui parler. Aussitôt qu'il fut
+avéré que les deux vapeurs manoeuvraient bien pour donner dans le port,
+on vit donc la foule se diriger vers cet endroit, et les conversations
+prirent leur train.
+
+Les deux navires grossissaient à vue d'oeil. Leurs ponts paraissaient
+couverts d'un nombreux équipage. Ils étaient sans pavillon, et
+semblaient se soucier aussi peu des vapeurs napolitains que de la
+corvette anglaise mouillée dans la rade. On put même bientôt distinguer
+des uniformes rouges montés sur les tambours des bâtiments. En ce
+moment, la corvette anglaise commença à faire des signaux qui
+demeurèrent sans réponse. Les commentaires allaient de plus belle à la
+_Pointe-des-Blagueurs_. Qu'est-ce que cela signifie? D'où viennent ces
+bateaux? Que veulent-ils? Les fortes têtes de l'endroit savaient
+peut-être qu'il était question quelque part d'une expédition du général
+Garibaldi; mais une prudence naturelle aux profonds politiques les
+empêchait de se communiquer trop haut leurs conjectures à cet égard; ils
+étaient en tout cas bien loin de supposer que la descente projetée vint
+se faire dans leur petite ville, à la barbe des bâtiments de guerre
+napolitains, et au milieu de gens qui n'avaient rien fait pour être
+privés de leur calme et de leur sieste dans le milieu du jour; car, il
+ne faut pas se le dissimuler, si le gouvernement napolitain était
+détesté à Marsala, comme dans toute la Sicile, il n'en est pas moins
+vrai qu'à part quelques exaltés, personne ne se serait avisé d'y faire
+une révolution, et c'est seulement dans les grands centres, comme
+Palerme, Messine, Catane, etc., que pouvaient se rencontrer quelques
+hommes d'action.
+
+Cependant une certaine émotion vint bientôt se manifester parmi les
+curieux. Un gros _padre_ capucin, ancien marin peut-être, venait de
+faire remarquer que les croiseurs napolitains paraissaient pousser leurs
+feux et avaient changé de direction. Les deux navires inconnus s'étaient
+sans doute aperçu aussi de cette manoeuvre, car ils s'empanachaient
+d'une manière splendide, et l'un d'eux, meilleur marcheur sans doute,
+prenait les devants, et n'était plus qu'à deux milles environ de
+l'entrée du port. Quoique la corvette anglaise n'eût obtenu aucune
+réponse à ses signaux, il est probable qu'elle avait reconnu de quoi il
+s'agissait, car sa hune de misaine, ses passerelles et son gaillard
+d'avant étaient couverts de matelots et d'officiers observant avec
+intérêt la marche des deux bâtiments. Une embarcation avait même été
+armée le long du bord, et se tenait prête à pousser. En ce moment, un
+officier napolitain et quelques soldats arrivaient aussi à l'entrée du
+môle, car Marsala possédait un commandant supérieur et une garnison
+composée d'une centaine d'infirmes ou de soldats; le nom ne fait rien à
+l'affaire. Des groupes nombreux commençaient à paraître à la porte de
+la ville du côté de la plage. Les fenêtres se garnissaient, une sourde
+rumeur se répandait partout, et le premier des deux navires signalés
+doublait à peine la lanterne du môle, qu'une panique folle s'empara de
+la foule de femmes et d'enfants qui, insensiblement, avaient rejoint les
+curieux. Ce fut une fuite générale. On pressentait le danger sans le
+deviner. Bientôt le bâtiment fut dans le port, et il fut aisé de lire
+sur son arrière: _Piemonte_. Une embarcation s'en détacha en même temps
+que les ancres tombaient; elle poussa à terre. Quelques mots furent
+échangés avec des matelots du quai, et, aussitôt, comme par
+enchantement, les bateaux s'armèrent de toutes parts, et se dirigèrent à
+force de rames vers le _Piemonte_. C'était le débarquement qui
+commençait. L'opération marchait lestement lorsque le second navire
+donna lui-même dans le port. Mais il avait trop serré la jetée, et il
+s'échoua à une centaine de mètres par le travers du fanal. C'était le
+_Lombardo_. Au lieu de stopper, sa machine continua à marcher, et il se
+hâla un peu plus en dedans en labourant le gravier et la vase.
+
+Il n'eut donc pas besoin de mouiller, et commença aussi son
+débarquement. De leur côté, les croiseurs napolitains arrivaient grand
+train. On voyait facilement qu'ils étaient en branle-bas de combat, les
+hommes aux pièces et parés à faire feu. Un premier boulet vint mourir à
+quelques mètres du fanal. Un second, passant par-dessus la jetée, se
+noya dans le port. Ce fut le signal du sauve-qui-peut. Les orateurs de
+la Pointe jugèrent que leur rôle était fini. On dit même que leur
+retraite manqua de décorum. Les guerriers napolitains pensèrent qu'il
+valait mieux en cette occurrence être dedans que dehors les murailles.
+Quant au _padre_ il retroussa rapidement sa casaque, et se rappelant que
+l'Église devait avoir horreur du sang, il devança la foule qui ne
+s'attardait guère cependant à franchir la distance qui la séparait des
+magasins du port derrière lesquels elle trouva un abri. La fumée de ces
+deux coups de canon courait encore comme une vapeur blanche sur l'azur
+de la mer, lorsque l'embarcation anglaise, débordant la corvette, se
+dirigea rapidement vers le vapeur napolitain qui paraissait commander
+aux autres. Le feu cessa. Pendant ce temps le débarquement continuait,
+et ce ne fut qu'après un temps assez long, lorsque l'embarcation
+anglaise retourna à son bord, que la canonnade recommença, et qu'une
+grêle de boulets vint tomber sur le _Lombardo_, dans le port, et sur la
+route qui mène à la ville.
+
+C'était trop tard. Garibaldi était à terre. Les volontaires du
+_Piemonte_ se formaient en bataille à l'abri des magasins. Ceux du
+_Lombardo_ commençaient à se masser sur la plage. Au premier boulet ils
+s'abritèrent eux-mêmes où ils purent. Somme toute, deux heures tout au
+plus après leur entrée dans le port, tout le monde était à terre, sain
+et sauf. La seule perte que les volontaires eurent à subir fut celle
+d'un caniche embarqué sur le _Lombardo_. Il fut coupé par un boulet au
+moment où il se disposait à suivre le mouvement de l'équipage et des
+volontaires.
+
+Quelques instants après les événements dont nous venons de parler, la
+petite armée libératrice faisait son entrée dans Marsala. La garnison,
+ni le gouverneur ne s'obstinèrent à se faire tuer. L'une mit bas les
+armes, l'autre se rendit avec enthousiasme. Les habitants ouvraient de
+grands yeux; quelques-uns criaient: _Viva la liberta!_ c'était le plus
+petit nombre; d'autres, plus avisés, le pensaient peut-être, mais le
+gardaient pour eux. On a si vite commis une imprudence, et les
+événements changent si vite de face du soir au lendemain!
+
+Quelques magasins restaient ouverts, et ces malheureux soldats de
+Garibaldi, exténués par une navigation de huit jours, entassés sur leurs
+navires comme des harengs dans une caque, cherchaient partout quelques
+vivres frais, quelque autre boisson que l'eau croupie et saumâtre du
+bord. C'était à qui se détendrait les bras et les jambes pour s'assurer
+qu'il ne les avait pas perdus à bord dans l'engourdissement causé par
+l'agglomération de tant d'hommes sur le pont des navires.
+
+Cependant, avant l'entrée de Garibaldi dans Marsala, le télégraphe avait
+signalé à Trapani l'arrivée de deux bâtiments sans pavillon, puis leur
+entrée dans le port, puis le commencement du débarquement des
+volontaires. Il s'était arrêté là.
+
+A peine dans la ville et en vrais volontaires, les Garibaldiens
+s'étaient immédiatement répandus partout. L'employé du télégraphe avait
+décampé au plus vite, laissant son collègue de Trapani lui faire, mais
+en vain, force signaux. Dans les volontaires, il y a généralement un peu
+de tout. Il fallait un agent télégraphique: on en trouva un
+immédiatement. Lire la dépêche commencée, fut pour lui peu de chose;
+traduire celle de Trapani ne fut pas plus difficile.
+
+Mais que répondre? On fut immédiatement consulter un chef; les uns
+disent que ce fut le général Garibaldi lui-même. Toujours est-il que
+l'on donna l'ordre à l'employé télégraphique improvisé de signaler à
+Trapani: «Fausse alerte. Les navires qui débarquent contiennent des
+recrues anglaises se rendant à Malte.» Il était urgent, en effet, de
+dérouter, ne fût-ce que pour quelques heures, les autorités militaires
+de Trapani qui pouvaient lancer immédiatement sur les flancs de la
+petite colonne libératrice un corps de troupes de deux ou trois mille
+hommes.
+
+La réponse de Trapani ne fut pas longue: en l'adoucissant beaucoup, on
+peut la traduire ainsi: «Vous êtes un imbécile de vous être trompé.»
+
+Le peu de temps que les volontaires séjournèrent à Marsala dut être
+laborieusement employé. Changement de municipalité; organisation de
+la garde civique; nomination d'un gouverneur; commission
+d'approvisionnement et d'habillement; inspection des vivres et des
+munitions de chaque homme, etc. Il fallait pourvoir à tout cela. Des
+pavillons aux couleurs nationales furent improvisés et arborés partout.
+Les étoffes rouges de la ville mises en réquisition servirent à
+confectionner dans les vingt-quatre heures autant de chemises de laine
+que possible.
+
+Le soir même, suivant les ordres du général, une avant-garde se lançait
+sur Calatafimi, en passant par Rambingallo, Saleni et Vita. Le reste de
+l'armée devait partir le lendemain matin de bonne heure et faire étape à
+Rambingallo.
+
+La nuit fut bruyante dans Marsala. Cette ville, si calme, si tranquille,
+dont les habitants rentraient ordinairement chez eux à la nuit tombante,
+abandonnant leurs rues et leurs places à des multitudes de rats de
+catégories variées, dut se trouver complétement abasourdie en entendant
+les pas des Garibaldiens et le bruit de leurs sabres rebondissant sur
+les dalles de pierre qui pavent toutes les cités italiennes.
+
+Quelques cris de _Viva Garibaldi!_ s'échappant de fenêtres discrètes,
+venaient de temps en temps se joindre aux chants des volontaires. Mais
+l'on eût toujours été fort embarrassé de dire précisément d'où ils
+partaient. Quant aux couronnes de fleurs et aux bouquets dont on
+accablait la petite armée libératrice, ils n'ont, je crois, jamais
+existé que dans l'imagination des conteurs. C'eût été trop oser. Les
+agents du seigneur Maniscalco (lisez sbires), étaient trop redoutés
+dans toute la Sicile pour que l'enfant la plus légère et la plus
+inconséquente se permît une démonstration aussi sympathique à l'endroit
+de la liberté nationale.
+
+C'était un Croquemitaine en habit noir, que ce Maniscalco. Il savait
+tout ce qui se passait non-seulement en public, mais encore dans
+l'intérieur des familles et jusque dans les couvents. Nous le
+retrouverons d'ailleurs à Palerme, et nous aurons occasion d'en parler
+longuement.
+
+Les Garibaldiens passèrent donc cette première nuit comme ils purent,
+les uns dans les églises métamorphosées pour l'instant en casernes de
+passage, les autres dans les maisons; beaucoup restèrent dans les rues.
+Sous le beau ciel de la Sicile, ce n'étaient pas les plus mal partagés.
+Le matin du 12, vers trois heures, les premiers éveillés parmi les
+habitants purent les voir capeler leurs petites sacoches, essuyer leurs
+fusils, ternis par l'humidité qui, même dans les plus beaux jours, règne
+sur le littoral de la mer, puis s'acheminer vers la porte de Calatafimi
+où les compagnies se reformèrent, attendant l'ordre du départ. A quatre
+heures, le mouvement commençait, et les érudits de la bande pouvaient
+s'écrier comme César: _Alea jacta est!_ Les colonels Bixio, Orsini,
+Türr, Carini, etc., marchaient en tête de leurs régiments ou plutôt de
+leurs petits bataillons. L'artillerie se composait de deux ou trois
+pièces assez mal outillées, encore plus mal attelées; les munitions
+étaient rares, presque nulles. Quant à la cavalerie, une douzaine de
+chevaux, dont les cavaliers portaient le nom de guides, en
+représentaient l'effectif.
+
+La voilà donc en route, cette intrépide colonne, et pendant qu'elle
+s'avance ainsi pêle-mêle, flanquée de quelques éclaireurs qui ne se
+préoccupent guère d'une rencontre avec l'armée napolitaine, regardons-la
+défiler, et observons-en l'ensemble et les types particuliers. Pour
+l'ensemble, c'est une poignée d'hommes déterminés, des fusils de tous
+modèles, de l'entrain et de la gaieté, le bagage du Juif errant moins
+les cinq sous, des costumes dont la variété ferait envie au parterre le
+plus émaillé, et dont l'originalité exciterait la verve de Callot ou
+d'Hogarth.
+
+Quant aux types, ils ne sont pas moins curieux: Ici, c'est un Hongrois,
+à la taille élevée, aux larges épaules et à la démarche de Madgyar. Il
+porte en se jouant son escopette aussi facilement qu'une femme fait
+manoeuvrer son ombrelle. Derrière lui s'avance un blond Anglais; mais sa
+figure, pour être rasée comme celle d'un bon bourgeois, n'en respire pas
+moins ce courage froid et calme que rien ne pourra troubler. Celui-là
+porte un peu son fusil comme un promeneur fait de sa canne; la
+baïonnette, attachée par un bout de ficelle, bat la breloque avec un
+petit sac de voyage. En vrai fils d'Albion, il n'a pas oublié une gourde
+à la panse rebondie. On peut parier que ce n'est pas de l'eau qu'elle
+contient.
+
+Puis voici un compatriote. Ils sont rares encore. Celui-là chante avec
+insouciance le _Sire de Framboisy_, et, si on fouillait dans un sac de
+toile accroché sur son épaule, on y trouverait, j'en suis sûr, quelque
+poule assassinée traîtreusement, car il est peu probable que les plumes
+accusatrices qui se faufilent à travers les coutures de ce havre-sac
+soient le commencement d'un édredon. Son armement se compose d'une
+carabine, qui ressemble terriblement à celles de nos chasseurs à pied,
+et d'un énorme bâton, complice de bien des forfaits et dont la vue seule
+doit faire frémir la volaille. Qui vient après lui? Un enfant. Il a
+seize ans, tout au plus. C'est un petit Niçois, entraîné par l'amour de
+la gloire ou de la liberté, comme vous voudrez, et qui vient essayer ses
+forces dans les hasards de cette guerre aventureuse. Le pauvre garçon a
+déjà bien de la peine à supporter le poids de ses bibelots et de son
+lourd fusil de munition. Courage! Il arrivera comme les autres,
+peut-être même avant. Les gardes mobiles de France étaient aussi, pour
+la plupart, des enfants. Mais quel est ce nouveau costume étonné de son
+entourage? Quoi, un cordelier! Dieu me pardonne! c'est celui de la
+_Pointe-aux-Blagueurs_. Son capuchon, rejeté militairement sur le dos;
+laisse apercevoir une encolure d'Hercule. Sa face barbue semble celle
+d'un zouave ou d'un Arabe. Sa cotte est retroussée jusqu'aux hanches au
+moyen d'une corde; dans cette ceinture improvisée passe un pistolet dont
+le canon défierait en longueur une canardière; et ses jambes mises
+ainsi à nu font saillir des muscles dont la vigueur doit résister
+merveilleusement à la fatigue et aux marches forcées. Sa croix en
+sautoir, probablement par un reste d'habitude, se balance de droite à
+gauche, étonnée de la récente désinvolture de son maître; un foulard
+quelque peu troué sert de képi, et complète l'équipement. C'est sans
+doute l'uniforme des aumôniers de l'armée: honni soit qui mal y pense!
+Mais que vient faire ce pantalon garance dans ce pêle-mêle? Parle-t-il
+français? non. C'est un Toscan; car ce bon duc de Toscane, séduit par la
+couleur brillante des pantalons de notre armée, en avait, comme feu le
+roi de Naples, affublé les jambes de ses troupes. Puis, passent quelques
+Suisses, deux ou trois Allemands, puis des Lombards; puis surtout des
+Romains en grand nombre, vieux compagnons de Garibaldi, débris des
+défenseurs de Rome.
+
+Enfin, la colonne est presque passée, lorsque apparaît une guérilla
+bizarre. C'est le noyau des volontaires siciliens autour desquels vont
+se grouper tous les _picchiotti_ de la montagne. Le musée d'artillerie,
+dans sa collection, ne possède rien de plus curieux que les engins
+auxquels ils sont accrochés. Armes d'autrefois, exhumées on ne sait
+d'où, calibres à chevrotines ou à biscaïens; il serait difficile de dire
+de quelques-uns de ces instruments s'ils partent par la culasse ou par
+le bout du canon. Ce sont de ces vieux tromblons dans lesquels on
+pourrait facilement loger toute une grappe de raisin, tout un paquet de
+mitraille, ou ces petites carabines, au canon de cuivre, chères aux
+voleurs de grands chemins. Il y a encore nombre de stylets et de
+couteaux corses ou catalans. Les costumes sont comme les armes: des
+vestes de velours et des guenilles. Des figures que l'on n'aimerait pas
+à rencontrer au coin d'un bois. On dirait presque la bande de Fra
+Diavolo. Quelques femmes les accompagnent et, petit à petit, les
+quittent pour s'en retourner vers la ville en leur donnant de ces
+poignées de main qui disent à elles seules plus que tous les discours.
+
+Tout ce monde chemine, marche, aux rayons du soleil levant, et la
+colonne, semblable à un long serpent bariolé, commence à gravir les
+contre-forts des montagnes qui s'élèvent dans l'intérieur de la Sicile.
+
+Cette première marche fut peut-être l'une des plus pénibles du
+commencement de la campagne. Un soleil brûlant, beaucoup de poussière,
+peu ou presque pas d'eau; pour des hommes encore engourdis par leur
+séjour forcé à bord, c'était dur. Enfin, on arriva sans encombre à
+Rambingallo.
+
+Rambingallo est une petite ville ou, pour mieux dire, un misérable bourg
+qui offre peu de ressources pour une armée en marche. Aussi n'y fit-on
+qu'une courte halte; on repartait le soir même pour Saleni, où l'on
+entrait le 14 au matin. Il y eut là séjour nécessaire pour organiser
+plus militairement la petite armée, et pour laisser le temps aux
+traînards de rallier.
+
+Jusque-là, la colonne n'avait été inquiétée que par des bruits ou de
+fausses nouvelles apportées par des espions empressés: les Napolitains
+sont ici; les royaux sont là; ils sont devant vous, sur votre flanc,
+etc. Somme toute, on ne les voyait nulle part.
+
+Mais le général Garibaldi, mieux informé, savait qu'un corps de troupes
+détaché de Palerme s'avançait à marches forcées, et qu'il devait le
+rencontrer quelque part comme à Vita, Calatafimi ou Alcamo. Ce corps
+possédait de l'artillerie, et même un peu de cavalerie.
+
+A Saleni, le rôle de chaque chef et de chaque corps fut bien spécifié.
+Les munitions furent partagées aussi également que possible. Un corps de
+chasseurs fut organisé; Menotti, le fils de Garibaldi, en prit le
+commandement, ainsi que d'une réserve destinée à protéger les quelques
+chariots de bagages et de munitions appartenant à l'armée libératrice.
+Quant à la caisse, elle se défendait toute seule: elle était vide.
+Plusieurs soldats napolitains déserteurs avaient rejoint dans la soirée
+du 14, et avaient donné des renseignements précis sur la position des
+troupes royales qui attendaient les libérateurs à Calatafimi, non pas
+les bras ouverts, mais dans de fortes positions militaires.
+
+On devait donc prévoir une première et sérieuse affaire pour le
+lendemain. De ce combat allait dépendre sans doute tout le succès de
+cette aventureuse expédition. Pour les Napolitains, la défaite, c'était
+le désarroi, le découragement et la désertion. Pour les Garibaldiens, la
+victoire, c'était presque la certitude du succès dans tout le reste de
+la Sicile. Mais aussi pour eux, la défaite, c'était le danger d'une
+fuite dans les montagnes, autant dire la mort! Aussi, dans la petite
+armée de Garibaldi, n'y avait-il qu'une devise: «Vaincre ou mourir.» Les
+_picchiotti_ seuls n'étaient pas aussi décidés, et ils songeaient sans
+doute à la retraite plutôt qu'à la mort ou à la victoire; mais ils se
+taisaient et attendaient.
+
+Le 15, au matin, l'armée garibaldienne, partie de bonne heure de Saleni,
+arrivait à Vita qu'elle trouvait abandonnée par les troupes
+napolitaines. Ces dernières occupaient, à la sortie du village, une
+suite de collines allongées, aboutissant à Calafatimi.
+
+Cette chaîne présente sept positions dominantes, successives. La route
+se déroule à leurs pieds; elle n'est, de fait, qu'un véritable défilé
+entre les collines dont nous parlons, à droite, et les hautes montagnes
+qui, sur la gauche, suivent la même direction. Seulement, ces dernières,
+quoique fort élevées, descendent par une pente presque insensible vers
+la plaine, de sorte que les sommets, trop éloignés du lieu de l'action,
+ne pouvaient servir de positions militaires. Une petite rivière, qui
+arrive obliquement à la route, venait la rejoindre à la hauteur du
+premier mamelon, et un moulin, qui se trouvait à cet endroit, était
+fortement occupé par un détachement de l'armée napolitaine. La route de
+Trapani à Palerme court aux pieds des montagnes de gauche, paraissant et
+disparaissant dans les plis du terrain.
+
+A peine sortie de Vita, l'avant-garde de Garibaldi, dont les tirailleurs
+s'étaient déployés sur une petite colline à la droite du village, en
+face des positions ennemies, s'engagea vigoureusement avec les
+tirailleurs napolitains abrités par des plantations et embusqués dans un
+hameau situé entre les deux collines, au fond d'un ravin qui se prolonge
+jusqu'aux montagnes qui encadrent l'horizon.
+
+Vivement ramenés par les tirailleurs garibaldiens, ceux de l'armée
+royale ne tardèrent pas à regagner le sommet du premier mamelon,
+poursuivis, la baïonnette dans les reins, par leurs adversaires. Le
+colonel Orsini mettait en batterie à ce moment, à cheval sur la route de
+Calatafimi et à l'entrée du ravin, deux pièces de campagne battant cette
+route et le moulin.
+
+Arrivés presque au sommet du premier mamelon, les tirailleurs de
+Garibaldi durent s'arrêter pour reprendre haleine et attendre des
+renforts qui leur arrivaient au pas de course. Couchés à terre, au
+milieu des aloès et des cactus, ils laissèrent passer un instant la
+grêle de boulets que leur envoyait l'artillerie napolitaine. Mais, à
+peine rejoints par quelques compagnies, ils reprennent l'offensive,
+abordent à la baïonnette les lignes ennemies, dont l'artillerie se hâte
+de battre en retraite, tirant par sections, et se dirigeant vers le
+sommet du deuxième mamelon où sont massées d'autres troupes.
+L'infanterie résiste mieux, mais bientôt elle suit l'exemple de
+l'artillerie, et prend position en tirailleurs sur le versant de ce
+deuxième mamelon. On voit à ce moment de fortes réserves dans la
+direction de Calatafimi; elles se hâtent de rejoindre les troupes
+engagées.
+
+D'autres renforts arrivent aux Garibaldiens qui abordent le deuxième
+mamelon et l'enlèvent comme le premier. Une petite maison, située au
+sommet, est immédiatement convertie en ambulance et occupée par les
+chirurgiens de l'armée libératrice.
+
+Un nouveau repos de quelques minutes était devenu nécessaire; six
+compagnies qui n'avaient pas encore été engagées furent formées en deux
+colonnes d'attaque, et se lancèrent résolûment sur la troisième
+position. L'armée royale tint un instant; mais, débordée par les
+tirailleurs garibaldiens et attaquée par le bataillon de chasseurs
+génois qu'entraîne intrépidement son commandant Menotti, elle se met en
+pleine retraite, cherchant à se rallier sur le quatrième mamelon qui lui
+servait de base d'opérations. Elle y masse son artillerie et attend
+l'ennemi. Efforts inutiles. Les volontaires ont engagé toute leur armée.
+C'est une légion d'enragés qui tuent sans s'arrêter, glissent sous le
+canon, et débusquent successivement les royaux des trois autres
+positions. Menotti, un drapeau à la main, se précipite au milieu des
+masses napolitaines jusqu'à ce que, blessé au poignet, il soit obligé
+de céder cet honneur à un officier de marine qui fut tué quelques
+instants après. Ce n'est plus une retraite, c'est une déroute complète.
+Vainement le général Landi, qui commande les royaux, cherche à les
+rallier. Traversant à la débandade Calatafimi, où les _picchiotti_,
+embusqués dans tous les coins, leur font éprouver de grandes pertes, les
+fuyards se précipitent vers Alcamo, où les attendent encore des
+volontaires descendus de la montagne. Les malheureux sont obligés, pour
+fuir ce nouveau danger, de continuer leur retraite vers Palerme, en
+abandonnant morts, blessés, bagages, et une grande quantité d'armes,
+couvrant la route de cadavres, car les balles des _picchiotti_ les
+atteignent partout.
+
+Les volontaires campèrent sur le champ de bataille, et cette première
+victoire leur tint lieu de tout ce qui leur manquait en vivres et en
+secours. En somme, les Napolitains s'étaient bien battus, quoi qu'on ait
+pu en dire, et l'armée de Garibaldi avait montré ce qu'elle pouvait
+faire, ce que l'on devait attendre de gens déterminés et animés d'une
+haine profonde contre la tyrannie. Les _picchiotti_ n'avaient pas été
+brillants, sauf ceux d'Alcamo. Ils n'avaient pas tenu au feu malgré
+leurs chefs et quelques prêtres qui, payant de leurs personnes,
+cherchèrent vainement à les enlever. Ils tiraient à distance, mais il
+était impossible de les faire aborder l'ennemi et soutenir son choc
+lorsqu'il s'avançait. A cette affaire, les troupes royales avaient un
+effectif de quatre à cinq mille hommes, et l'armée libératrice comptait
+environ mille huit cents baïonnettes.
+
+Le lendemain matin, 16, Garibaldi entrait à Calatafimi, où les blessés
+avaient été déjà transportés dans la nuit; et, vers l'après-midi,
+l'avant-garde marchait sur Alcamo, où l'armée la rejoignait le lendemain
+17.
+
+En arrivant à Alcamo, un triste spectacle attendait les volontaires. Les
+_picchiotti_ suivant leurs moeurs et leurs usages sauvages, avaient
+ramassé les corps des Napolitains tués la veille, et les avaient jetés
+dans un champ pour les voir manger par les chiens et les oiseaux de
+proie. Leurs factionnaires veillaient ce charnier, de peur que quelque
+âme charitable ne vînt les ensevelir. Il fallut l'arrivée du général
+Garibaldi pour réprimer cet acte de féroce barbarie, et faire donner la
+sépulture à ces malheureux. «Certes, disait un _picchiotti_, le général
+Garibaldi a raison, mais il ne sait pas tout ce que nous avons souffert
+de cette race maudite; nous ne rendons que barbarie pour barbarie.» Il
+est triste de penser qu'il disait peut-être la vérité.
+
+C'est à Alcamo que le mouvement révolutionnaire commença véritablement à
+se dessiner. De nombreux messagers arrivaient à tout moment au général
+Garibaldi, lui promettant des secours, et lui apportant l'assurance d'un
+concours sympathique et vigoureux. Partout les anciennes autorités
+étaient chassées et remplacées par les hommes du mouvement. Les gens de
+Maniscalco s'éclipsaient, et, avec eux, disparaissait une partie de
+cette crainte et de cette torpeur qui pesaient sur toutes les classes
+siciliennes. Le clergé, vigoureusement lancé dans la voie des réformes,
+employait son ascendant pour entraîner les populations et les disposer à
+l'action. Quelle différence, déjà, entre ce que l'on appelait la poignée
+d'aventuriers débarqués à Marsala et les volontaires victorieux de
+Calatafimi! Ainsi marchent toutes choses: le succès avait transformé les
+_flibustiers_ de Marsala en armée nationale.
+
+Ce fut aussi à Alcamo qu'un semblant d'intendance commença à
+s'organiser. Le service des vivres y gagna. Quant à celui des finances,
+il resta le même jusqu'à Palerme, et même longtemps après la prise de
+cette ville. Qui ne connaît cette heureuse lithographie de Raffet
+qu'accompagne cet adage: «Avec du fer et du pain on peut aller en
+Chine?» Garibaldi disait: «Avec du fer et du pain on conquiert sa
+liberté!» Et, le premier, il donnait, comme toujours et partout,
+l'exemple d'un désintéressement sans bornes et d'une sobriété à toute
+épreuve. D'ailleurs, l'argent eût servi à peu de chose: il n'y avait
+rien à acheter.
+
+Un événement assez curieux s'était passé à Calatafimi, au moment de
+l'entrée de Garibaldi. Un jeune cordelier, à la figure intelligente et
+enthousiaste, s'était élancé vers le général, et, en lui donnant
+l'accolade, lui avait tenu à peu près ce langage: «Frère, tu es le
+sauveur de l'Italie, tu es le Messie de la liberté; mais cette liberté,
+tu nous l'apportes flétrie d'une excommunication. Tu es chrétien, nous
+sommes chrétiens, tu nous commandes: pourquoi rester sous le coup de
+cette bulle? Attends un instant. J'entre à l'église, je vais préparer ce
+qu'il faut, et, là, devant Dieu et les hommes, je te releverai de cet
+anathème maladroit, et rendrai à Dieu ce qui est à Dieu.» Aussitôt dit
+aussitôt fait. Le _padre_ Pantaleone (c'était son nom) entre à l'église;
+Garibaldi continue son chemin; mais, rejoint bientôt par celui qui
+devait être plus tard son aumônier particulier, il se laissa faire, et
+le diable lancé à ses trousses fut exorcisé par le cordelier.
+
+On peut dire bien des choses à propos de cette anecdote; quant à moi, je
+n'en garantis que la scrupuleuse véracité.
+
+Le 18, la petite armée, bien réorganisée, arrivait à Rena, après une
+rude étape, en passant par Valguarnero et Partenico. Sur toute la route,
+des bandes de volontaires descendant des montagnes avaient rallié la
+colonne; mais Garibaldi leur avait enjoint de se tenir sur les flancs ou
+en arrière. Il craignait avec raison le désordre que pourraient apporter
+dans une attaque l'inexpérience et souvent même la frayeur de ces
+soldats improvisés. Il avait promptement jugé leur valeur, et les
+regardait dans une action comme un embarras plutôt que comme une aide.
+Cependant leur présence autour de l'armée garantissait de toute
+surprise, et leur feu pouvait gêner et même embarrasser les tentatives
+de l'armée royale. Leurs tirailleurs éclairaient de fait toute la
+marche. On passa la journée du 19 à Rena, et, dans l'après-midi, les
+_picchiotti_, soutenus par quelques avant-postes de l'armée régulière,
+attaquèrent Ensiti évacué incontinent par une petite arrière-garde
+napolitaine qui l'occupait.
+
+Plus on avançait, et plus on rencontrait de sympathies pour la cause
+libérale. Les _picchiotti_ commençaient à se réunir en grand nombre et à
+marcher moins isolément. Une partie fut enrégimentée tant bien que mal,
+et choisit pour colonel Roselino Pilo, qui devait le surlendemain payer
+de sa vie l'honneur que lui faisaient ses compatriotes. On leur assigna
+leurs postes de combat à l'avant-garde et à l'arrière-garde.
+
+Partie dans la nuit du 19, l'armée venait s'arrêter le 20 à Piappo ou
+Misere-Canone. Là, le général Garibaldi eut de nouveaux renseignements
+sur les opérations de l'armée napolitaine. Elle s'était concentrée aux
+abords de Palerme, et occupait les crêtes des montagnes voisines.
+Plusieurs fortes colonnes mobiles, avec de l'artillerie, s'étaient
+lancées sur la route de Palerme à Trapani et Marsala, ainsi que sur
+celles de Messine et de Castellamare. On savait aussi qu'il leur était
+arrivé des renforts et un général envoyé par la cour de Naples. Une
+nouvelle rencontre était donc imminente, et cette pensée ne fit
+qu'exalter le courage des Garibaldiens en leur laissant entrevoir un
+nouveau succès. Le régiment des _picchiotti_ partit le soir même. Il
+devait marcher sur le flanc de l'armée, qui s'acheminait elle-même vers
+Palerme. On avançait avec précaution, prenant garde aux surprises. On
+était déjà arrivé à quelques milles de San-Martino lorsqu'une vive
+fusillade se fit entendre. C'était un engagement des _picchiotti_ avec
+l'ennemi. Abordés par les troupes royales, ils plièrent d'abord sous le
+choc; mais, valeureusement ramenés au feu par leur colonel et quelques
+officiers dévoués, ils reprirent l'offensive, et, à leur tour,
+arrêtèrent la marche en avant de la colonne napolitaine. Le combat ne
+fut plus alors qu'une affaire de tirailleurs qui dura quelques heures,
+et finit sans résultat de part ni d'autre. Malheureusement, Roselino
+Pilo fut frappé à mort au milieu de l'engagement. C'était une grande
+perte, car il était aimé et avait beaucoup d'empire sur ces bandes
+indisciplinées. Cette affaire de San-Martino eut lieu le 21 dans la
+matinée.
+
+L'armée libératrice avait fait halte, prête à se porter au secours des
+_picchiotti_. Sans doute, pendant ce laps de temps, des nouvelles
+importantes parvinrent au général Garibaldi; car, faisant volte-face, il
+revint sur ses pas, et prit l'embranchement de la route de Rena à Parco.
+Il faisait un temps affreux. La pluie tombait par torrents, et la nuit
+était tellement obscure, que les hommes se distinguaient à peine
+eux-mêmes. La route, défoncée, arrêtait à chaque instant la marche de
+l'artillerie, et les chevaux refusaient d'avancer. Il fallut porter les
+pièces à dos, laissant les affûts seuls attelés. Les troupes n'avaient
+pas mangé et étaient harassées par cette longue et pénible étape à
+travers les montagnes. Dans cette triste nuit, leur persévérance fut
+mise à une rude épreuve. Enfin, le 22, au petit jour, on arrivait sur le
+mont Calvaire, et on y prenait le bivouac de grand coeur. La pluie avait
+cessé; un beau soleil fit bientôt oublier aux volontaires les fatigues
+de la nuit.
+
+Le mont Calvaire est à environ cinq ou six kilomètres au-dessus de
+Montreal. Une étroite vallée le sépare des montagnes sur lesquelles est
+située cette petite ville. Des bois, des jardins et des maisons occupent
+tout le vallon, et remontent de chaque côté jusqu'à mi-côte. La route
+royale, qu'avait quittée l'armée garibaldienne, passe du côté de
+Montreal, tracée dans le flanc des montagnes, à peu près au tiers de
+leur hauteur. Toute cette route, jusqu'en face le mont Calvaire, était
+gardée par de grand'gardes napolitaines. Du bivouac, on les voyait
+distinctement, et la ville paraissait remplie de troupes. Parco est
+immédiatement au-dessous du mont Calvaire, à deux kilomètres au plus de
+distance, et la route qui conduit de Palerme à Parco, Piano, etc., se
+déroule sur le versant de la chaîne de montagnes dont fait partie le
+mont Calvaire, qu'elle commence à gravir après avoir tourné Parco,
+passant à mi-hauteur de la montagne. L'armée avait grand besoin de
+repos, et quoique l'on manquât de bien des choses, on resta au bivouac
+jusqu'au 23. Vers le soir de ce dernier jour, les avant-postes
+s'engagèrent avec les grand'gardes napolitaines qui, descendues dans la
+vallée, avaient commencé à gravir le mont Calvaire. Après une fusillade
+insignifiante elles se retirèrent, et reprirent leurs premières
+positions.
+
+Le matin du 24, de bonne heure, à l'instant où l'armée nationale se
+mettait en mouvement, on aperçut sur la route de Palerme de profondes
+colonnes s'avançant sur Parco. En même temps on apprenait que les
+troupes qui étaient à Montreal exécutaient un mouvement tournant par le
+sommet de la montagne.
+
+On ne tarda pas en effet à apercevoir leurs têtes de colonnes descendant
+des plateaux élevés qui sont un peu plus loin que Parco, et qui se
+relient avec le mont Calvaire. L'ennemi menaçait l'aile gauche de
+Garibaldi: évidemment, son but était de la couper.
+
+Derrière les crêtes d'où descendait l'armée de Montreal se trouve une
+suite d'autres sommets qui se relient aussi aux premiers. Le général
+Garibaldi embrassa d'un seul coup d'oeil toute la situation. Ordre fut
+donné à l'aile gauche de tenir bon jusqu'à la dernière extrémité. Une
+section de deux pièces placées sur le mont Calvaire, une autre en
+batterie sur la route, prenaient à revers tout à la fois les colonnes
+venant de Palerme et celles de Montreal.
+
+L'affaire s'engagea vivement. Pendant ce temps, le général Garibaldi
+dérobait, grâce aux sinuosités de la montagne, la marche de son centre
+et de son aile droite, et, tournant la route vers Piano, il les lançait
+sur le versant des crêtes les plus élevées. Cette manoeuvre fut
+accomplie au pas gymnastique et avec une rapidité inouïe. Une heure ne
+s'était pas écoulée depuis le commencement de l'action, que la brigade
+venue de Montreal, qui attendait, pour aborder franchement l'armée
+garibaldienne, l'approche des colonnes venant de Palerme, voyait son
+aile droite compromise, et se trouvait elle-même presque entièrement
+tournée par le centre et l'aile droite de Garibaldi qui prenaient une
+position menaçante en arrière de ses lignes. Les Napolitains se hâtèrent
+alors de se replier, les uns sur Montreal, et les autres sur Palerme. De
+son côté, l'armée de Garibaldi se dirigeait, par une marche de flanc,
+sur Piano, où elle arriva à la nuit tombante. Chacun pensait que le
+général allait profiter de ce premier et important succès pour se porter
+rapidement en avant. Mais, à la stupéfaction générale, l'artillerie et
+les bagages reçurent l'ordre de se séparer du corps d'armée, et de filer
+grand train sur la route de Corleone, battant ainsi ostensiblement en
+retraite.
+
+Corleone est une petite ville située de l'autre côté des monts
+Mata-Griffone, à environ quarante à quarante-cinq kilomètres de Piano.
+Le colonel Orsini, suivant les instructions qu'il avait reçues, se mit
+immédiatement en marche, pendant que l'armée, à la faveur de la nuit,
+se dirigeait elle-même sur les forêts de Fienza qu'elle atteignait vers
+une heure du matin. Garibaldi savait en effet que le général commandant
+l'armée napolitaine avait réuni toutes ses troupes dans Palerme. La plus
+grande partie était massée dans la rue de Tolède et au Palazzo-Reale;
+d'autres étaient renfermées dans la citadelle; deux ou trois bataillons
+se trouvaient près du mont Pellegrini, et, enfin, une division entière
+gardait l'entrée de Palerme vers la route de Missilmeri et Abbate. Il
+fallait tromper cette division, et lui faire abandonner sa position pour
+suivre un ennemi qui paraissait fuir en désordre. C'était le rôle
+attribué au colonel Orsini. Garibaldi, de son côté, se dérobant par une
+marche de nuit dans les profondeurs des forêts de Fienza, tournait le
+mouvement de la colonne napolitaine de manière à arriver promptement aux
+positions que l'ennemi abandonnait.
+
+Ce projet, bien conçu, et encore mieux exécuté, réussit complètement. On
+se rappelle la pompeuse dépêche napolitaine annonçant la fuite en
+désordre des bandes de brigands, et leur poursuite acharnée par une
+division royale. Pendant ce temps Garibaldi quittait la forêt de Fienzza
+le 25, au matin, et entrait à Marinero sans s'inquiéter de la division
+ennemie qui passait à quelques milles de cette petite ville.
+
+On vit en cette circonstance se produire un fait digne de remarque, et
+qui se renouvela pendant toute cette guerre. Les habitants montrèrent
+souvent de la faiblesse et de la tiédeur. Le souvenir des affreux
+traitements que leur infligeait le gouvernement de Naples, n'était pas
+fait pour les enhardir; mais ils se bornaient à s'enfermer, à ne pas
+donner signe de vie, et il n'y a pas eu un traître parmi eux. Un seul
+homme pouvait compromettre le succès de cette audacieuse manoeuvre. Bien
+plus, à Palerme, tout le monde savait l'arrivée de Garibaldi pour le 26,
+et connaissait la porte qu'il devait attaquer. Nul ne pensa à vendre ce
+projet aux autorités napolitaines qui auraient pu facilement remplacer,
+par d'autres troupes, les naïfs soldats lancés plus naïvement encore à
+la poursuite des débris de l'armée libératrice. Ce qui montre combien
+tout le monde était d'accord pour souhaiter la fin de leur occupation.
+
+Dans la nuit du 25 au 26, l'armée nationale quittait Marinero, et
+marchait vers Missilmeri qu'elle laissa sur sa droite pour gagner les
+monts Gibel-Rosso. C'était une bonne position militaire, et d'où l'on
+pouvait découvrir tout Palerme. Le 26 il y eut une alerte assez vive,
+mais qui n'eut pas de suites. L'armée passa le restant de la journée à
+ce bivouac; dans la soirée, une reconnaissance de cavalerie napolitaine
+vint se heurter contre ses vedettes, et, après avoir échangé quelques
+coups de feu, se replia sur la ville.
+
+Ce fut là que le général Garibaldi prit ses dernières dispositions et
+prépara l'attaque de la ville. Les munitions étaient rares; il ne
+restait plus qu'une dizaine de cartouches par homme. On n'avait plus
+d'artillerie. L'armée avait bien grossi en nombre, mais les recrues
+étaient des _picchiotti_, et l'on avait perdu plus de trois cents hommes
+parmi les soldats véritables. C'était donc avec seize à dix-sept cents
+baïonnettes tout au plus qu'on allait attaquer une ville et une
+citadelle défendues par une garnison de vingt à vingt-deux mille hommes.
+Quelles que fussent les sympathies des habitants, il n'y avait pas à se
+faire de grandes illusions sur le concours qu'on en pouvait attendre, au
+moins dans les premiers moments.
+
+Le 26, dans la nuit, cette poignée d'hommes prenait les armes et
+descendait impétueusement des monts Gibel-Rosso vers Abbate, traversait
+ce bourg et arrivait sans coup férir au pont de l'Amiraglio, défendu par
+un régiment napolitain; le 27, à trois heures du matin, trente-deux
+hommes et seize guides composant l'avant-garde se jetaient sans hésiter
+sur les troupes qui gardaient les abords du pont, et les forçaient à en
+abandonner la défense. L'armée avait été partagée en trois colonnes
+d'attaque: l'une commandée par Bixio, l'autre par Sertori, celle du
+centre par le général Garibaldi. A quatre heures, chassant l' ennemi de
+maison en maison, dans le faubourg, les volontaires arrivèrent à la
+porte de Palerme au milieu de l'incendie allumé par les fuyards dans
+chacune des maisons qu'ils étaient forcés d'abandonner. A six heures le
+faubourg était pris. Il y avait en ce moment environ douze mille hommes
+au Palazzo-Reale, couvrant le front de la ville. La citadelle, avec cinq
+mille hommes, défendait la gauche, du côté du mont Pellegrini; deux
+mille hommes, environ, occupaient le faubourg que venait d'enlever
+l'armée libératrice. Il y avait bien encore quatre mille hommes, mais
+ils étaient à la poursuite d'Orsini. En attaquant par ce faubourg, le
+général Garibaldi avait l'intention d'isoler, par un vigoureux coup de
+main, la citadelle du Palazzo-Reale, et d'offrir en même temps, par ce
+seul fait, un point d'appui au mouvement insurrectionnel des habitants.
+A quelques heures d'intervalle, le colonel Orsini atteignait aussi
+Palerme, ramenant ses pièces, après avoir dérobé adroitement sa marche à
+la colonne napolitaine qui le poursuivait, et qui, un beau matin, en se
+réveillant, n'avait plus su retrouver la piste du gibier qu'elle
+chassait si maladroitement.
+
+On ne saurait se faire une idée du désarroi dans lequel se trouvait déjà
+en ce moment l'armée royale, et du découragement que les défaites de
+Calatafimi et de Parco avaient apporté même parmi les soldats les plus
+résolus. En voici un exemple: après le passage du pont de l'Amiraglio,
+un jeune volontaire, nommé Kiossoni, Messinois, et dont le père avait
+été longtemps vice-consul de France en cette ville, se précipita, suivi
+seulement de quelques camarades, sur une barricade qui barrait le
+boulevard, à gauche de la porte de Termini, par laquelle les troupes
+royales rentraient en désordre. Aucun défenseur n'y paraissait; mais,
+arrivés au sommet, ils virent de l'autre côté, à une cinquantaine de
+mètres, deux ou trois compagnies, l'arme au pied, qui, en apercevant les
+casaques rouges, se débandèrent immédiatement dans toutes les
+directions, laissant nos volontaires se frotter les yeux pour s'assurer
+s'ils ne rêvaient pas.
+
+Deux braves soldats napolitains étaient restés seuls cernés dans une des
+maisons du faubourg, et, brûlant jusqu'à leur dernière cartouche, ils ne
+mirent bas les armes que sur les instances d'un compatriote, volontaire
+dans l'armée de Garibaldi; ils furent parfaitement traités, et même
+fêtés par leurs vainqueurs. Ces pauvres diables, pleurant presque de
+rage, ne savaient de quelle expression flétrir les compagnons qui les
+avaient abandonnés lâchement.
+
+L'aspect du faubourg était pitoyable. Partout où passaient les
+Napolitains arrivaient l'incendie et le pillage. Leur fuite précipitée
+ne les empêcha pas de commettre dans la ville les atrocités qui avaient
+désolé le faubourg sur la route de Montreal.
+
+Pendant que les Garibaldiens bousculaient devant eux les troupes
+royales, s'apprêtant à les suivre dans Palerme, ils furent rejoints par
+quelques volontaires Palermitains, mais peu nombreux. La plus grande
+partie des jeunes gens et des hommes d'action avaient été éloignés de la
+ville ou exilés depuis longtemps par la police de Maniscalco.
+
+Du reste l'expiation commençait déjà pour ses agents. Plusieurs sbires,
+qui essayaient de fuir pendant l'attaque, furent reconnus et écharpés à
+côté du Jardin des Plantes.
+
+Un autre, voulant forcer les factionnaires napolitains pour chercher son
+salut dans la fuite, fut fusillé par les siens qui le prirent pour un
+transfuge.
+
+Dans une petite et misérable habitation, près du pont de l'Amiraglio,
+vivait une pauvre famille; le père, forcé par les soldats royaux d'aller
+leur chercher de l'eau, fut malheureusement atteint d'une balle et tué
+sur le coup. Un instant après, sa maison était brûlée. Sa femme et ses
+deux enfants n'ont jamais reparu. Tristes scènes qui pâlissent cependant
+à côté de celles dont l'intérieur de Palerme va être le théâtre.
+
+
+
+
+II
+
+
+Pour bien comprendre la manoeuvre hardie que ne craignait pas de tenter
+le général Garibaldi, certain qu'il était du courage et de la
+détermination de ses volontaires, manoeuvre qui devait d'un seul coup
+lui donner gain de cause vis-à-vis de troupes démoralisées, il faut se
+rendre compte de la situation topographique de Palerme, ainsi que des
+positions qu'occupaient les Napolitains.
+
+Jadis entourée de fortifications assez imposantes qui existent encore
+pour la plupart, la ville a la forme d'un rectangle dont les côtés les
+plus petits regardent, l'un la mer, et l'autre la campagne dans la
+direction de Montreal et Parco. Les deux autres, qui ont au moins trois
+fois le développement des premiers, font face, l'un au mont Pellegrini
+et aux campagnes de Castellamare, l'autre aux monts Gibel-Rosso et
+Abbate. C'est de ce dernier côté que l'armée de Garibaldi se présentait
+devant Palerme. Deux rues principales coupent presque à angle droit
+l'espace occupé par la ville. L'une, la rue de Tolède, part du bord de
+la mer, près de la citadelle, et monte jusqu'au Palais-Royal; l'autre
+vient couper la première à la place des Quatre-Cantons, presque au
+centre de la ville, et aboutit à la porte qu'attaquait le général
+Garibaldi. Chacune de ces voies partage Palerme en deux parties égales,
+soit en longueur, soit en largeur. Les Napolitains ayant leurs forces
+réunies aux deux extrémités de la rue de Tolède, le Palazzo et la
+citadelle, allaient donc trouver leurs communications coupées, si
+Garibaldi pouvait, sans coup férir, s'emparer de l'autre rue. Il avait
+encore cet avantage, en occupant le centre de la ville, qu'il donnait la
+facilité à tous les habitants de se replier sur sa ligne d'opérations et
+de s'y fortifier sans craindre d'être eux-mêmes surpris par les troupes
+royales et fusillés sans autre forme de procès. De plus, il empêchait,
+par cette audacieuse manoeuvre, le ravitaillement des troupes et de
+l'artillerie du Palazzo-Reale, en les isolant de leur base d'opérations
+qui était la citadelle et surtout l'escadre.
+
+Aussi les troupes garibaldiennes, que nous avons laissées à la porte de
+Palerme poussant devant elles les troupes royales, et s'arrêtant un
+instant pour se reformer en épaisse colonne d'attaque, lancèrent-elles
+bientôt plusieurs compagnies dans l'intérieur de la ville pour nettoyer
+les petites ruelles qui viennent aboutir à la porte dont on venait de
+s'emparer; tandis que le gros de l'armée se jetait, tête baissée, dans
+la grande voie pour gagner au plus vite la place des Quatre-Cantons. Ce
+mouvement fut si énergiquement exécuté qu'en moins d'une heure la place
+des Quatre-Cantons, le reste de la rue et la porte qui est à
+l'extrémité, étaient au pouvoir des volontaires. Vainement les
+Napolitains avaient essayé de les arrêter en trois ou quatre endroits.
+Par un choc irrésistible et presque sans tirer un coup de feu, les
+casaques rouges, chargeant à la baïonnette, les obligeaient à céder la
+place et à se retirer en désordre vers la citadelle ou vers le
+Palazzo-Reale. C'est en ce moment que l'escadre napolitaine, qui
+jusque-là, s'était contentée d'envoyer quelques boulets dans la
+direction du faubourg attaqué, commençait à prendre une position plus
+sérieusement offensive, et manoeuvrait pour trouver un mouillage
+favorable à son tir. Mais deux frégates seulement parvinrent à
+s'embosser; les autres, soit mauvaise volonté, ce qui est probable, soit
+impossibilité, manquèrent leur mouvement et restèrent spectatrices des
+événements. Ces deux navires, parfaitement placés et balayant la rue de
+Tolède, commencèrent immédiatement sur la ville un feu violent, qu'ils
+continuèrent même pendant la nuit. La citadelle, de son côté, ne
+ménageait ni ses bombes ni ses boulets.
+
+Les barricades commencèrent immédiatement. Élevées par des mains
+habiles, elles prirent en peu d'heures un développement et un relief
+incroyables. Il faudrait un volume entier pour en expliquer le réseau.
+La nuit, qui arriva à temps pour seconder les travailleurs, fut bien
+employée par les deux partis; car les Napolitains, de leur côté,
+établissaient des retranchements à toutes les issues venant aboutir au
+Palazzo-Reale et à la citadelle.
+
+Dans cette ville privée de lumière, et où toutes les maisons semblaient
+abandonnées, on n'entendait alors que le bruit des pinces et des pioches
+frappant les dalles des rues et quelques coups de feu échangés au hasard
+de part et d'autre.
+
+De temps en temps, des coups de canon partant de l'escadre, de la
+citadelle et du Palazzo, jetaient une lueur rapide dans la rue de Tolède
+et éclairaient sinistrement les travailleurs des deux partis. Sur les
+deux heures du matin, plusieurs détachements de volontaires commencèrent
+à s'avancer par les rues latérales dans la direction du Palazzo-Reale,
+ainsi que vers la place de la Marine et le ministère des finances du
+côté de la citadelle. Ce ministère était occupé par quatre bataillons.
+
+La fusillade petilla bientôt partout et la canonnade, qui ne tarda pas
+à s'y joindre, donna à tous ces engagements partiels les proportions
+d'une vraie bataille. Mais c'était surtout aux abords du Palazzo-Reale
+que le combat était le plus vif.
+
+Ou tirait à bout portant au milieu des flammes allumées par les bombes
+et les obus de la citadelle ou de l'escadre. Peu d'habitants
+apparaissaient pour se joindre aux troupes libérales. Ils ne trouvaient
+sans doute pas la poire assez mûre. Leurs maisons restaient
+impitoyablement fermées, sauf celles qu'ouvrait le feu ou la troupe
+napolitaine; car ces défenseurs de la royauté ne se faisaient faute ni
+d'aider l'incendie quand ils ne l'allumaient pas eux-mêmes, ni de piller
+sans scrupule, et la plume se refuse à retracer les actes d'atrocité
+commis par ces bandes effrénées.
+
+Cependant deux colonnes étaient parties en même temps pour tourner les
+positions de l'armée royale en l'attaquant par la Porta-Nuova et par la
+Porta-Maqueda. L'une, commandée par Bixio, l'autre par La Masa. Bixio
+s'empare d'abord de la caserne des Suisses, puis se porte vers la
+caserne des Quatro-Venti où il fait prisonniers plusieurs officiers
+supérieurs et un régiment.
+
+Déconcertées par l'impétuosité de cette attaque, les troupes royales
+commencèrent à se replier en désordre sur la place du Palais-Royal dont
+les abords étaient fortement gardés. La place de la Cathédrale, qui est
+un peu avant celle du Palais-Royal en venant de la mer, devint alors le
+théâtre d'un combat acharné. Le couvent des Jésuites, à l'angle de la
+rue de Tolède et de la place de la Cathédrale, occupé par un bataillon
+de chasseurs à pied, est attaqué et enlevé rapidement.
+
+Le général Lanza, qui commande les troupes du palais, voyant ce couvent
+pris par les Garibaldiens, fait tirer dessus à obus et l'incendie. Le
+palais Carini, situé en face, a le même sort.
+
+Les tours de la cathédrale elles-mêmes servent de point de mire à
+l'artillerie napolitaine.
+
+On voit insensiblement les couleurs nationales apparaître partout. Les
+fenêtres qui peuvent donner vue sur les troupes royales sont garnies de
+volontaires qui les déciment par leur feu.
+
+On se bat à la fois au Palais-Royal, à la Cathédrale, dans la rue de
+Tolède, à la place de la Marine, autour de la citadelle et dans tout le
+quartier Paperito, où l'incendie, allumé par les bombes de la citadelle
+et de l'escadre, fait de rapides progrès. Déjà beaucoup de détachements
+royaux battent en retraite vers la citadelle par la place Caffarello et
+la place de la Funderia. Ces détachements sont assaillis dans leur fuite
+par une grêle de balles, qui leur fait perdre beaucoup de monde.
+
+La place des Quatre-Cantons était devenue désormais la base des
+opérations de Garibaldi. Le général Türr occupait le palais du Sénat.
+L'état-major de Garibaldi était partout et se multipliait pour faire
+face aux exigences de la position. On commence à pousser quelques
+barricades du côté de la place de la Marine, pour attaquer
+vigoureusement la brigade qui la défend. La fusillade devient très-vive
+entre le ministère des finances et les coins de rues qui lui font face.
+Les vaisseaux napolitains continuent un feu terrible, mais plus
+destructeur que meurtrier. A cinq heures, les troupes campées au palais
+étaient bien et dûment entourées et coupées. Complétement maître de la
+partie de la ville comprise entre la Marine et le Palais-Royal,
+Garibaldi n'avait plus qu'à se fortifier pendant la nuit, et à attendre
+le lendemain. Palerme tout entier était en insurrection. Les faiseurs de
+barricades surgissaient de toutes parts.
+
+A six heures du soir, le feu avait molli; mais, sur les sept heures et
+demie, le bombardement recommençait avec plus de fureur. On se battait à
+la lueur de l'incendie que les projectiles allumaient de toutes parts.
+
+Pendant la nuit, les barricades se multiplièrent et prirent un relief
+imposant. Les volontaires se rapprochaient de minute en minute du
+Palais-Royal, où, de leur côté, les Napolitains se barricadaient de plus
+en plus. Plusieurs bombes lancées par l'escadre, vinrent tomber au
+milieu d'eux et causèrent un grand désordre. Le 28, au matin, la
+position des troupes royales était celle-ci: treize à quatorze mille
+hommes au Palazzo-Reale, deux ou trois mille hommes à la Marine et
+plusieurs bataillons dans les prisons et les casernes; le reste dans la
+citadelle. Dans la journée, ils furent forcés d'abandonner toutes ces
+positions, sauf celles du Palais-Royal et de la Marine. Le palais Carini
+était complétement détruit. Tout le quartier qui est à l'est du
+Palais-Royal brûlait. Le bombardement continuait toujours. De nombreuses
+bandes de _picchiotti_ descendaient les hauteurs et venaient se mêler
+aux volontaires. Vers le soir, on ne se battait plus qu'autour du
+Palais-Royal, que les insurgés commençaient à dominer du sommet des
+maisons voisines, et entre autres de l'Archevêché. Partout les maisons
+s'écroulaient sous les bombes et les obus. La nuit, comme celle de la
+veille, fut employée à se fortifier de part et d'autre. Le lendemain, au
+lever du jour, plusieurs décrets du général Garibaldi étaient affichés:
+ils punissaient de mort l'assassinat, le vol et le pillage, organisaient
+la garde nationale, nommaient une municipalité provisoire, faisaient
+appel aux enrôlements. A midi, l'attaque du palais recommence avec
+acharnement; les troupes royales quittent la place de la Marine et se
+retirent dans la citadelle, abandonnant plusieurs canons. Vers le soir,
+l'incendie est dans trois ou quatre quartiers de la ville. La nuit se
+passe sur le qui-vive du côté des Garibaldiens; on s'attend à une
+attaque résolue de la part des troupes qui reviennent de la poursuite
+d'Orsini, où elles ont été si bien jouées. En effet, le lendemain matin,
+elles viennent donner tête baissée sur la ville par la porte Reale, où
+elles sont reçues par les troupes de Bixio qui les forcent à la
+retraite. Vers midi, on parle d'armistice, et deux délégués du général
+Lanza se rendent à bord de l'_Hannibal_, où se trouvent réunis également
+le commandant du _Vauban_ et celui d'une frégate américaine. Garibaldi y
+vient de son côté avec Crispi, le colonel Türr et Menotti. On ne peut
+s'entendre, et l'entrevue est bientôt terminée. Cependant la convention
+tacite d'armistice dure toujours.
+
+Le lendemain 31, on annonce une trêve de trois jours.
+
+Plus de trois mille bombes avaient été lancées sur la ville pendant le
+bombardement. Le temps de l'armistice fut mis à profit par les
+volontaires de Garibaldi et les habitants de Palerme. Les barricades
+furent complétées partout; les plus fortes reçurent des canons. Quant
+aux Napolitains, ils restaient bloqués au Palais-Royal et manquaient
+totalement de vivres; Garibaldi leur en fit donner. Il fit retirer
+également, et emporter dans les hôpitaux, tous leurs blessés, et Dieu
+sait si le nombre en était grand! On apprenait, en même temps, l'arrivée
+à Marsala d'un fort détachement de volontaires qui venaient grossir
+l'armée nationale.
+
+Trois ou quatre jours se passèrent ainsi. Garibaldi coupant, taillant
+administrativement, législativement, militairement, financièrement, et
+le tout carrément et promptement.
+
+Les décrets se suivaient avec une rapidité inouïe et, certes, on ne peut
+accuser ses ministres d'avoir occupé des sinécures.
+
+Enfin, le six, le retour du général Letizia, arrivant de Naples,
+termina les pourparlers et l'armistice provisoire fut remplacé par une
+capitulation en règle.
+
+Les troupes napolitaines devaient évacuer immédiatement toutes leurs
+positions de la ville et se retirer dans la citadelle et sur le môle, où
+leur embarquement aurait lieu avec armes et bagages dans le plus bref
+délai possible. Les prisonniers civils et militaires encore en leur
+pouvoir devaient être remis entre les mains du nouveau gouvernement, le
+jour même où la citadelle terminerait son évacuation. Les troupes
+campées au Palais-Royal durent donc traverser la ville pour rentrer à la
+citadelle. Ces douze ou quatorze mille hommes étaient tellement frappés
+de stupeur et découragés qu'au moment de s'acheminer, ou plutôt de se
+faufiler dans ce réseau de barricades qui les séparait de la forteresse,
+ils refusèrent de marcher sans un sauf-conduit et une garde de casaques
+rouges. Le général Garibaldi souscrivit à leur demande, et on vit cette
+armée, avec artillerie, cavalerie, génie, etc., défiler tristement au
+milieu d'une population exaspérée, dont les regards, certes, n'avaient
+rien de bien rassurant. Une centaine de volontaires formaient l'escorte,
+protection du reste bien superflue. A peine entrées dans la citadelle,
+ces troupes y furent consignées rigoureusement. Aussitôt, d'ailleurs,
+toutes les rues aboutissant à la forteresse furent murées jusqu'à la
+hauteur du premier et du deuxième étages, et les _picchiotti_,
+montagnards, etc., vinrent d'eux-mêmes s'installer autour des remparts,
+afin d'éviter toute espèce de surprises.
+
+Déjà, depuis plusieurs jours, la cour de Naples prenait ses dispositions
+pour l'évacuation des troupes de Palerme. On vit mouiller bientôt, sur
+la rade, une quantité de vapeurs remorquant des transports. Les blessés
+et les malades partirent les premiers, puis vint le tour du matériel,
+pêle-mêle avec les hommes. Toutes ces troupes, il faut l'avouer,
+parurent peu touchées de leur défaite une fois qu'elles se virent sur le
+pont des bâtiments. Leurs musiques ne cessaient de se faire entendre, et
+ont les eût prises plutôt pour des conquérants célébrant leur victoire
+que pour des vaincus forcés, par une poignée d'hommes, d'abandonner une
+des plus belles provinces de la couronne qu'ils avaient été appelés à
+défendre. Ainsi vont les choses. Quoi qu'il en soit, l'évacuation marcha
+grand train, et bientôt devait venir le jour où le pavillon national
+serait arboré dans toute la Sicile.
+
+Il faut maintenant jeter un coup d'oeil rétrospectif sur tous ces
+événements, dont la marche rapide nous a fait négliger une foule de
+faits qui doivent être constatés. Plus de trois cents maisons, brûlées
+dans le quartier de l'Albergheria par les troupes napolitaines battant
+en retraite sur le Palazzo-Reale, n'offraient plus, au moment du premier
+armistice, qu'un amas de décombres encore fumants. On trouvait à chaque
+instant au milieu de ces débris, des cadavres à moitié calcinés, car
+les guerriers du roi de Naples avaient égorgé femmes et enfants, et
+pillé, sans scrupule, tout ce qui leur tombait sous la main. Le couvent
+des Dominicains blancs fut saccagé, incendié, et les femmes qui s'y
+étaient réfugiées furent brûlées toutes vives. On repoussait à coups de
+fusil dans les flammes celles qui cherchaient à s'échapper. Des actes
+atroces furent commis. En vain, les officiers cherchaient à rappeler
+leurs soldats aux sentiments de l'honneur militaire. En vain,
+quelques-uns mirent même le sabre à la main pour empêcher ces infamies.
+Voyant leurs ordres comme leurs épaulettes méconnus, ils furent obligés
+d'assister à ces horreurs. Le palais du prince Carini, en face de la
+cathédrale, fut pillé et brûlé. Les bombes aidant, il n'en restait plus,
+le 1er juin, que d'informes débris menaçant de crouler dans la rue de
+Tolède. Les superbes magasins de M. Berlioz, dans la même rue, étaient
+complétement détruits. Il en était de même du palais du duc Serra di
+Falco. Un Français, M. Barge, avait cru, en plaçant au-dessus de son
+magasin nos couleurs nationales, qu'elles empêcheraient sa maison d'être
+pillée; un officier napolitain donne l'ordre à un clairon de monter
+enlever le pavillon. Il est lacéré, foulé aux pieds; la porte de la
+maison enfoncée, et M. Barge, rossé de main de maître avec la hampe même
+de son pavillon, fut emmené en prison sans autre forme de procès, tandis
+que, naturellement, sa maison était pillée. Un autre compatriote, M.
+Furaud, maître de langues, père de six enfants, est assailli dans sa
+maison, assassiné à coups de baïonnette; quant à ceux-ci, on les a
+vainement cherchés, ils ont disparu. La demeure du premier commis de la
+chancellerie fut violée, et les portraits de l'Empereur et de
+l'Impératrice, qui se trouvaient dans un salon, déchirés à coups de
+baïonnette. Le couvent de l'Annunziata et presque toutes les maisons de
+la rue qui mène à la Porta-di-Castro ont été incendiés et pillés. Celui
+de Santa-Catarina, dans la rue de Tolède, a eu le même sort. On estime à
+plus de quatre cents le nombre des malheureux qui ont été assassinés ou
+brûlés. C'est encore en dehors de la Porta-Reale, dans ce beau faubourg
+rempli de ravissantes habitations de campagne, que s'est exercée à
+l'incendie et au pillage cette armée de triste mémoire. Ce ne sont ni
+une ni deux maisons choisies; c'est tout le côté droit du faubourg, en
+allant à Montreal, dans lequel les Napolitains ont laissé, par
+l'incendie et le pillage, la trace de leur retraite.
+
+Leur empressement et leur joie, en quittant enfin Palerme, n'ont donc
+rien qui doive surprendre. Le commandant d'un des transports qui les
+emmenaient à Naples les a vus compter et énumérer leur butin dans une
+partie de cartes improvisée le soir sur le gaillard d'avant. Plusieurs
+de ces héros jouaient vingt piastres sur table, ou, pour mieux dire, sur
+le pont.
+
+Dans une petite maison qui a voisine le Palazzo-Reale, un infortuné
+coutelier, ou quincaillier, est assailli à l'instant où il sortait sans
+armes pour tâcher d'avoir un morceau de pain pour trois enfants qui
+criaient la faim. A peine dehors, malgré toutes les explications qu'il
+veut donner, il est saisi, garrotté, et on se dispose à l'entraîner pour
+le fusiller. Les pauvres enfants arrivent, demandant leur père. Une
+décharge le jette en bas avec deux de ses enfants; le troisième est tué
+d'un coup de baïonnette. Assez de ces horreurs, il y en aurait trop à
+citer. En parcourant ces maisons mutilées, ces décombres sanglants, en
+voyant, çà et là, les extrémités des cadavres ensevelis sous les ruines,
+les débris de vêtements, que de drames ne doit-on pas supposer! Et si
+chacun de ces malheureux pouvait revenir à la vie, quelle longue file de
+forfaits se dresserait criant vengeance et stigmatisant d'infamie cette
+armée qui semblait n'avoir pour devise, en ce moment, que pillage et
+incendie!
+
+Pendant les divers combats qui signalèrent la prise de Palerme, les
+pertes furent sensibles de part et d'autre. Celles de l'armée royale
+doivent être portées, au minimum, à deux mille hommes, tués ou blessés;
+parmi eux se trouvaient plusieurs officiers supérieurs, entre autres le
+commandant de la gendarmerie, généralement détesté à Palerme, comme tout
+ce qui tenait à la police, mais auquel il faut cependant rendre cette
+justice qu'il s'est conduit bravement. Quant aux volontaires, leurs
+pertes avaient aussi été sensibles. Le brave colonel hongrois Tukery,
+grièvement blessé à l'attaque du Palazzo-Reale, mourait le 11 juin,
+après d'atroces souffrances. Carini, dangereusement atteint d'une balle
+qui lui fracturait le bras presque à la hauteur de l'épaule, au moment
+où, envoyé par le général Garibaldi, il examinait, sur une barricade,
+les troupes napolitaines opérant leur retour offensif, était couché pour
+longtemps sur un lit de douleur. Près de trois cent cinquante soldats
+étaient tués ou hors de combat.
+
+Plusieurs corps de volontaires s'étaient fait remarquer par l'énergie de
+leur courage. Les chasseurs des Alpes, à Palerme comme à Calatafimi,
+firent des prodiges de valeur. A l'attaque du couvent des Benedittini,
+ils ont été superbes d'entrain et de fermeté. Une seule compagnie de
+trente-cinq hommes avait eu, depuis son départ de Marsala, vingt-deux
+tués ou blessés. Il se passa au milieu de ces combats un épisode qui,
+tout en étant fort original, ne manque pas d'une certaine grandeur.
+
+En tête de beaucoup de détachements de volontaires ou d'habitants de
+Palerme se trouvaient des moines qui, la croix à la main, et payant de
+leur personne, entraînaient au feu jusqu'aux moins résolus. Le _padre_
+Pantaleone, que Garibaldi avait nommé son chapelain à Calatafimi, se
+trouvait, au moment le plus chaud de l'action, sur la place de la
+Cathédrale, à l'angle de la rue qui passe devant l'archevêché. Se
+souciant moins des balles que de l'excommunication, qu'il avait naguère
+si lestement conjurée, notre moine guerrier, avec sa figure exaltée et
+intelligente, encourageait bravement son monde et il était facile de
+lire dans ses yeux que, s'il ne mettait pas les mains à la besogne, ce
+n'était pas par timidité.
+
+Cependant, malgré le feu soutenu des volontaires, la barricade
+napolitaine attaquée tenait toujours. Les balles allaient leur train,
+démolissant, par-ci par-là, quelques jambes, quelques bras, au grand
+désespoir de notre aumônier qui ne ménageait pas les anathèmes à
+l'ennemi, chaque fois qu'il voyait tomber un de ses braves volontaires.
+Le _padre_ Pantaleone portait une grande croix de chêne d'au moins deux
+mètres de haut et, dans les instants difficiles, il la brandissait
+vigoureusement au-dessus de sa tête. Las, enfin, de cette fusillade qui
+n'aboutissait à rien, notre chapelain s'élance, sans souci ni vergogne,
+tout seul, sur la barricade napolitaine, en grimpe les étages successifs
+au milieu d'un _miserere_ de balles coniques, puis, arrivé au sommet, se
+met, dans son langage le plus sympathique, à faire aux soldats de
+François II un discours approprié à la circonstance: il cherche à leur
+expliquer brièvement comme quoi cette guerre fratricide est honteuse
+pour l'humanité, comme quoi Dieu la défend, comment enfin la résistance
+est inutile puisque Garibaldi est l'ange de la liberté et que le Dieu
+des armées marche avec lui.
+
+Les soldats royaux, étonnés de cet aplomb et du courage du prédicateur,
+finissent par laisser leurs cartouches tranquilles et leurs fusils se
+refroidir. On en était même au plus pathétique du discours, lorsque le
+capitaine qui commandait s'aperçoit que les Garibaldiens, en gens bien
+avisés, profitaient insensiblement de la situation et touchaient déjà la
+barricade. Il saisit une arme, couche en joue le _padre_ Pantaleone qui
+ne bronche pas et lui envoie à bout portant un coup de fusil qui brûle
+son froc et lui brise la croix dans les mains. Sans s'émouvoir, le
+_padre_ en ramasse les morceaux pendant que les Garibaldiens escaladent
+la barricade. Les soldats se hâtent de décamper et le capitaine est tué.
+Un volontaire saisit son sabre, le _padre_ Pantaleone attrape le
+ceinturon, le passe en sautoir, et, se précipitant à la suite des
+fuyards, il plante le tronçon de sa croix dans le ceinturon du défunt
+capitaine en s'écriant, de sa plus belle voix: «Allez, allez, sicaires
+d'un tyran, reporter à votre maître que le _padre_ Pantaleone a mis la
+croix là où était l'épée.»
+
+C'est le sens sinon le texte de ses paroles, car notre langue est pauvre
+pour traduire quelques expressions un peu emphatiques du bel idiome
+italien. Un autre moine, de l'ordre des Cordeliers, fit, sur la place de
+la Marine et pendant plus de deux heures, le coup de feu avec quatre
+soldats napolitains embusqués dans une construction commencée presque en
+face du ministère des finances. Au bout de ce temps, on vit un de ces
+soldats rallier eu toute hâte un fort peloton qui était au coin du
+ministère. Le cordelier en conclut que, si les autres ne s'en allaient
+pas, puisqu'ils ne tiraient plus c'est qu'il devait leur être arrivé
+des choses graves et que leur position étant fort hasardée, vu la
+quantité de projectiles qui pleuvaient dru comme grêle, il était de son
+devoir, à lui, d'aller les trouver pour leur porter les consolations de
+son ministère. Il posa tranquillement son fusil, rejeta son froc en
+arrière et traversa la place pour disparaître dans la bâtisse en
+question. Quelques instants après, on le vit reparaître avec un blessé
+qu'il portait comme un enfant. Trois fois il fit le même voyage, trois
+fois il ramena son homme; la dernière fois, à l'instant où il
+franchissait sa barricade, la même balle qui lui fracassait le bras,
+tuait roide l'infortuné pour lequel il se dévouait. Sans s'émouvoir, il
+posa à terre son fardeau, lui récita les prières des morts et s'en fut
+ensuite à l'ambulance.
+
+Un jeune volontaire vénitien, déjà blessé assez gravement à Calatafimi,
+se précipite à l'attaque du couvent des Benedittini et s'efforce, à
+coups de hache, de briser une petite porte latérale pouvant donner accès
+dans le couvent. Les balles pleuvent sur lui de toutes parts, un obus
+vient, en ricochant, éclater au-dessus de sa tête et le couvrir de
+gravats. En vain ses camarades le rappellent. «Je ne suis plus bon qu'à
+être tué, leur crie-t-il, au moins, en mourant, je rendrai encore un
+service.» Exaltés par cette intrépidité, deux d'entre eux le rejoignent
+et cherchent à l'entraîner. En ce moment, un canon de fusil passe par
+une fenêtre immédiatement au-dessus de la porte et le malheureux reçoit
+le coup en pleine poitrine. Ses camarades ne rapportent qu'un cadavre.
+
+Dans les rues qui mènent à la Piazza di Bologni, la lutte fut sérieuse.
+Les soldats royaux, comme partout ailleurs, incendiaient et pillaient.
+Les malheureux habitants de ce quartier, éperdus d'effroi, essayaient de
+fuir dans toutes les directions, entraînant femmes et enfants; ce
+n'étaient partout que gémissements et lamentations. Quelques hommes
+déterminés se réunissent en armes à l'angle d'une petite impasse, en
+occupent la maison et s'y barricadent après y avoir donné l'abri à
+quantité de femmes et d'enfants. Quelques instants après, cette maison
+est attaquée; mais on s'y défend vigoureusement. Les femmes, reprenant
+courage, font pleuvoir sur les assaillants une grêle de tuiles, de vases
+de toutes sortes, enfin ce qui leur tombe sous la main.
+
+Une bombe vient s'abattre sur le toit, entraîne le troisième et le
+quatrième étages, et, en éclatant, tue et blesse encore plusieurs femmes
+et des enfants. Quelques moments après, les flammes viennent se joindre
+aux balles napolitaines.
+
+De huit qu'ils étaient, les assiégés ne comptent plus que cinq hommes,
+dont un blessé. Cependant, des femmes, des enfants, des vieillards les
+supplient de ne pas les abandonner. Il faut prendre un parti; le blessé
+et un de ses camarades grimpent au faîte de l'édifice qui menace ruine;
+on y hisse, les uns après les autres, les malheureux réfugiés, et,
+lorsque tous sont à l'abri dans une maison dont l'issue donne sur une
+rue inoccupée par l'armée royale, les trois braves gens qui continuaient
+à lutter avec les royaux, battent eux-mêmes en retraite, n'abandonnant
+qu'une ruine ensanglantée.
+
+Dès le 8 juin, des débarquements de volontaires s'effectuaient un peu
+partout.
+
+Du 9 au 11, une petite escadre partait de Gênes. Elle se composait de
+l'_Utile_, remorquant le _Charles and Jane_, le premier commandé par le
+capitaine Molessa, le second par le capitaine Quain; puis venaient le
+_Franklin_, capitaine Orrigoni, un des anciens compagnons d'armes de
+Garibaldi dans la Plata; l'_Orregon_, capitaine West; le _Washington_,
+dont les volontaires étaient commandés par le colonel Baldeseroto.
+Environ 3,000 hommes étaient répartis sur ces différents navires et
+c'était le renfort le plus considérable que l'on eût encore reçu. Medici
+commandait en chef.
+
+Partis à quelques heures d'intervalle, ces navires firent des routes
+diverses pour atteindre Cagliari où était le rendez-vous général. Tous y
+arrivèrent heureusement, excepté l'_Utile_ et le bâtiment qu'il
+remorquait.
+
+Se trouvant dans le N.-E. du cap Corse, à environ douze milles au large,
+ces deux navires furent approchés par une corvette à vapeur battant
+pavillon français. Bientôt un canot accosta et un officier, s'exprimant
+parfaitement en français, vint demander où l'on allait et offrir même la
+remorque de son bâtiment pour gagner les côtes de Sicile, si telle
+était la destination des navires. Ces propositions furent accueillies
+par les volontaires aux cris de _Vive la France!_ _vive Garibaldi!_
+Toutefois le capitaine crut devoir refuser la remorque offerte si
+galamment. Le canot retourne à son bord; mais à peine est-il arrivé
+qu'un changement à vue s'opère sur la corvette de guerre. Les mantelets
+des sabords, rapidement abaissés, laissent apercevoir les pièces
+détapées et l'équipage en branle-bas de combat. Le pavillon français
+glisse le long de sa drisse et est remplacé par le pavillon napolitain
+en même temps qu'un coup de canon à boulet signifiait aux deux navires
+l'ordre de stopper et d'amener leurs pavillons.
+
+L'_Utile_ portait le pavillon piémontais et le _Charles and Jane_, celui
+des États-Unis. Les capitaines se refusèrent à amener leurs pavillons,
+mais ils durent se résigner à se laisser emmener, non sans protester.
+Quel triste moment eussent passé les marins de la _Fulminante_ (c'est le
+nom de la corvette napolitaine), si les volontaires avaient pu sauter
+sur son pont. Faute de mieux, ils leur lancèrent toutes les malédictions
+que le vocabulaire italien peut offrir. Pendant que la diplomatie
+s'occupait de cette affaire, les autres bâtiments de l'expédition
+atteignaient Cagliari, et, de là, mettaient le cap sur Castellamare,
+dans le golfe de ce nom, où devait s'effectuer leur débarquement. Le 18
+juin, en effet, on apprit à Palerme l'arrivée du convoi de Medici. Un
+navire débarquait ses troupes à Santo-Vito, et les deux autres à
+Castellamare. Il est aisé de se figurer l'allégresse générale en
+apprenant l'arrivée à bon port de cette petite division qui, outre trois
+mille hommes aguerris, apportait encore dix mille fusils et une grande
+quantité de munitions. Aux illuminations quotidiennes se joignirent
+immédiatement toutes sortes de concerts en plein vent, des promenades
+aux flambeaux avec force drapeaux et force _Viva la liberta_!
+
+Le général Garibaldi était immédiatement monté à cheval pour assister au
+débarquement de ces renforts.
+
+Mais, vers minuit, au moment où le calme commençait à se faire, grâce à
+la fatigue des musiciens et à l'enrouement des criards, à l'instant,
+enfin, où les illuminations commençaient à s'éteindre et les habitants à
+s'endormir, quelques coups de canon de fort calibre se firent entendre
+au large et vinrent éclairer de leur lueur sinistre les sommets du mont
+Pellegrini, ainsi que les mâtures des navires qui étaient sur rade. A la
+première détonation, chacun dresse l'oreille; à la seconde, on saute de
+son lit; à la troisième, on est presque habillé, enfin, à la quatrième,
+les fenêtres et les portes commencent à s'ouvrir, les femmes à trembler
+et les enfants à piailler. Dans les rues, les factionnaires regardent si
+leurs amorces sont bien on place et redoublent leurs cris de:
+_Sentinelles, veillez!_ Les bourgeois se groupent à chaque carrefour, et
+les suppositions vont leur train. Dans les casernes, les clairons
+écorchent les airs les plus variés pour appeler aux armes les
+volontaires. Enfin, au palais, tout le monde s'inquiète, et le
+commandant, en l'absence du général Garibaldi, commence à envoyer dans
+toutes les directions des ordonnances à la recherche des nouvelles.
+
+Quelle voix mystérieuse annonce tout dans ces circonstances? On apprend
+bientôt qu'il n'est arrivé que trois navires à Castellamare. Le
+quatrième et son remorqueur manquent.
+
+La canonnade devient plus vive, elle semble parfois se rapprocher de
+l'entrée du port de Palerme.
+
+On sent s'agiter dans l'ombre toute cette ville surprise dans son
+premier sommeil. Parmi les suppositions, la plus probable est que la
+croisière napolitaine, après s'être emparée du navire manquant et
+qu'elle fait semblant de combattre en ce moment, se dirigera vers ceux
+qui débarquent. Tout le monde court et s'agite. Les postes en armes se
+dirigent vers le quai. On entend tomber, çà et là, sur les dalles des
+rues, les baguettes des fusils chargés par des mains encore
+inexpérimentées. Enfin, de sourds piétinements, venant du côté des
+casernes, indiquent que les troupes sont en marche. Malheureusement,
+l'âme de toute l'armée est absente; le général Garibaldi est à
+Castellamare.
+
+Les décharges continuent toujours, plus multipliées et plus rapprochées.
+Il est deux heures. L'inquiétude est à son comble. On se voit déjà à la
+veille d'un nouveau bombardement.
+
+Autour de la citadelle, on a peine à retenir les _picchiotti_ qui
+veulent se précipiter à l'assaut de ces remparts, dégarnis de leurs
+engins de guerre, pour se venger sur les troupes napolitaines des
+événements qu'on suppose se passer au large. Enfin, à deux heures un
+quart, un canot arrive à force d'avirons sur le quai, et un midshipman
+qui en débarque prévient que l'on ait à aviser les autorités que le
+canon que l'on entend est celui d'une frégate britannique qui fait
+l'exercice au large. Ce trait peint-il assez les Anglais? Entre une et
+deux heures du matin, à quelques milles à peine d'une ville qui vient de
+subir les horreurs d'un bombardement et qui, encore tout en émoi, se
+remet à peine des terreurs du combat et de l'incendie, aller faire
+branle-bas de combat de nuit et exercice à feu! Et que dire de ces
+pauvres soldats napolitains enfermés dans la citadelle et non moins
+inquiets que les habitants de la ville, car ils entendaient du haut de
+leur bicoque désarmée les imprécations et les cris de vengeance de leurs
+ennemis!
+
+Que fût-il arrivé si l'on n'eût pu retenir les _picchiotti?_ et, quel
+qu'eut été le résultat de leur attaque, que de sang pouvait être versé,
+et pourquoi? Enfin, à trois heures du matin, tout était rentré dans le
+calme.
+
+Le 20, au matin, le premier détachement des volontaires débarqués
+arrivait à Palerme à cinq heures environ. C'étaient deux magnifiques
+bataillons de chasseurs à pied, parfaitement uniformes et bien équipés,
+armés de carabines rayées et paraissant remplis de gaieté et d'entrain.
+Le 21 et le 22, le restant des troupes débarquées suivait le mouvement
+et venait prendre ses casernements en ville.
+
+L'enthousiasme avec lequel chaque nouveau corps arrivant était reçu est
+indescriptible. Les bouquets et les applaudissements se succédaient sans
+interruption sur la route qu'il parcourait.
+
+Le corps des guides s'organisait rapidement. Une commission de remonte
+avait été installée et fonctionnait avec activité. Bientôt leurs deux
+escadrons furent complets, et on s'occupa de la formation de deux
+régiments de hussards.
+
+Toutes les statues rappelant l'ancien gouvernement avaient été brisées
+dès les premiers jours, et leurs débris jetés à la mer. Le 6 juin, un
+décret du général Garibaldi faisait adopter par la patrie les enfants et
+les familles des volontaires tués pendant la guerre.
+
+Le 8 et le 9, une forte escadre sarde venait mouiller sur rade, et
+apportait à Garibaldi un appui moral immense.
+
+On avait appris les événements de Syracuse et de Catane, qui étaient
+venus encore surexciter l'enthousiasme des habitants de Palerme et des
+volontaires.
+
+Le 9, on avait connaissance de l'évacuation de Trapani par les troupes
+royales. La prison d'État du fort de Favignano, sur l'île de ce nom,
+abandonnée par sa garnison, fut ouverte par les habitants de l'île, qui
+s'empressèrent de mettre en liberté tous les prisonniers politiques.
+
+On apprenait aussi le pronunciamento de Girgenti, de Caltanisetta, qui
+avaient chassé les préfets royaux et leurs troupes, organisé leurs
+gardes nationales et ouvert immédiatement des souscriptions dont ils
+envoyaient les fonds au dictateur.
+
+Tout allait donc pour le mieux, et l'évacuation, qui continuait grand
+train, allait amener bientôt la remise de la citadelle. En effet, le 18
+au soir, à la nuit tombante, le pavillon napolitain fut amené. Le
+lendemain matin, vers les neuf heures, les couleurs italiennes étaient
+hissées en tête du mât de pavillon à la porte d'entrée du fort qui était
+lui-même remis aux délégués du général Garibaldi, et occupé
+immédiatement par un poste de chasseurs des Alpes.
+
+Il restait cependant encore vers le môle une certaine quantité de
+troupes à embarquer; mais à une heure, les derniers hommes rejoignaient
+les navires, et toute l'escadre napolitaine appareillait. Peu de temps
+auparavant avait eu lieu la remise des prisonniers palermitains retenus
+dans le fort depuis le 4 avril. Ces prisonniers, appartenant aux
+premières familles de la cité, étaient: le prince Antonio Pignatelli, le
+baron di Calabria, le _padre_ Octavio Lanza, le marquis Santo-Giovanni,
+le prince Nisciemi, le prince Giardinelli, le baron Rizzo, etc.
+
+Toute la ville s'était donné rendez-vous devant la citadelle pour les
+recevoir.
+
+Accueillis par des cris frénétiques, les prisonniers furent portés,
+plutôt qu'escortés, vers les voitures où leurs familles les attendaient.
+Un long cortège d'équipages, les musiques civiles et militaires de
+Palerme, des détachements de tous les corps de volontaires et de
+nombreux _picchiotti_ remplissaient les rues avoisinantes. Dans leur
+parcours, jusqu'au Palais-Royal, ce ne fut qu'une longue ovation. Les
+prisonniers étaient littéralement ensevelis sous les fleurs qu'on leur
+jetait de toutes parts. On dansait, on sautait et on s'embrassait aux
+abords du cortège, en tête duquel marchait, ou plutôt gambadait, tout le
+monde a pu le voir, plus d'un grave cordelier à la robe de bure qui
+envoyait à la fois des bénédictions avec ses mains et des entrechats
+avec ses pieds. C'était, en un mot, la folie de l'ivresse et un coup
+d'oeil magique. Pas un cri, pas une figure qui ne fût à l'unisson de
+l'allégresse commune, et, ce qui est plus remarquable, on n'eut pas à
+déplorer le plus petit accident dans ce brouhaha et dans cette cohue.
+
+De nombreux déserteurs napolitains restaient en ville, la plus grande
+partie demandant à être incorporés dans les volontaires.
+
+En résumé, le nombre des morts en ville était de 573; celui des
+volontaires, de près de 300, et celui des Napolitains, de 5 à 600 tués
+et 1,500 blessés.
+
+Le chiffre des dégâts dans la ville s'élevait à plus de 30 millions.
+
+Comme on pourrait taxer d'exagération le récit des atrocités commises
+par les troupes royales, il est bon de citer, entre autres documents, le
+rapport du vice-amiral anglais Mundy.
+
+«A bord de l'_Hannibal_, à Palerme, 3 juin.»
+
+«_Le vice-amiral Mundy au secrétaire de l'Amirauté._»
+
+«Je vous adresse le rapport suivant sur les dégâts et les morts causés
+dans la ville par le bombardement. Les ravages sont épouvantables. Tout
+un quartier, d'une longueur de mille yards sur cent de large, est réduit
+en cendres. Des familles entières ont été brûlées vivantes avec les
+bâtiments. Les troupes royales ont commis d'horribles atrocités. Dans
+d'autres parties de la ville, des couvents, des églises et des édifices
+isolés ont été détruits par les bombes. On en a lancé onze cents de la
+citadelle sur la ville, et environ deux cents des navires de guerre,
+sans compter les boîtes à feu, la mitraille et les boulets.
+
+«L'armistice à été indéfiniment prolongé, et l'on espère que les
+puissances européennes s'interposeront pour empêcher une plus longue
+effusion de sang.
+
+«La conduite du général Garibaldi, pendant l'action et depuis la
+suspension des hostilités, a été noble et généreuse.»
+
+
+
+
+III
+
+
+C'est ainsi que le 30, au matin, dans la bonne ville de Palerme, tout le
+monde se levait, aspirant à pleins poumons l'air de la liberté. Ses cent
+quatre-vingt-dix mille habitants pouvaient causer de tout impunément, et
+s'en donner à crier: A bas François II! A bas les Napolitains! sans que
+le moindre sbire vînt leur mettre la main au collet et les conduire,
+avec accompagnement de coups de trique, jusque dans de jolis petits
+cachots bien noirs et bien infects.
+
+Les couleurs italiennes flottaient partout, et, sauf les déserteurs, il
+ne restait pas en ville, ni dans la citadelle, l'ombre d'un guerrier du
+roi François II. Bien plus, afin d'effacer jusqu'au souvenir de la
+domination napolitaine, une quantité innombrable de jeunes patriotes de
+huit à douze ans,
+
+ La valeur n'attend pas le nombre des années,
+
+avaient attaqué, à grands coups de cailloux et de marteau, les deux
+statues de François II et de son père que, dans un moment d'épanchement,
+la ville de Palerme avait fait élever sur la promenade de la Marine. En
+moins d'une heure, elles étaient réduites en morceaux et leurs débris
+jetés à la mer. On avait seulement conservé les deux têtes, dont l'une,
+je ne sais si c'est celle du père ou du fils, fut coiffée d'une tête de
+boeuf à laquelle, bien entendu, on avait eu soin de laisser les cornes.
+Ces trophées furent promenés par la ville avec grand renfort de fusées
+et de pétards, et le soir ce fut le prétexte d'une immense promenade aux
+flambeaux. Triste spectacle pour quelque opinion que ce soit!
+
+A partir de ce bienheureux jour, la ville commença à dépouiller sa
+parure guerrière. Les dalles, amoncelées en barricades, durent
+rechercher leur ancienne place et les réintégrer. Quelques-uns des
+canons qui armaient ces fortifications passagères rentrèrent à
+l'arsenal, tandis que d'autres, plus modestes, reprirent leur humble
+état de bornes, car il est bon de noter que plusieurs de ces engins de
+destruction auraient été bien plus dangereux pour leurs propres
+artilleurs que pour l'ennemi. Après avoir servi longtemps à amarrer les
+bateaux sur le port, ils s'étaient vus, une belle après-midi, déterrés
+et plus ou moins volontairement forcés de reprendre de l'activité. Les
+malheureux étaient hors d'âge cependant, et, certes, avaient bien mérité
+les invalides à perpétuité. Il y en avait un qui datait de 1666.
+
+Toute la population, affairée, recommençait à circuler avec plus
+d'entrain que jamais, pêle-mêle avec les _picchiotti_ et les volontaires
+garibaldiens. Mais, si le danger du bombardement était passé, si l'on ne
+craignait plus les balles coniques napolitaines, on n'était pas encore à
+l'abri de tout danger, et c'est le cas de dire, puisque nous sommes en
+Sicile, qu'on était presque tombé de Charybde en Scylla.
+
+Les braves volontaires de Garibaldi eux-mêmes y regardaient à deux fois
+avant de s'aventurer dans les rues ou les places publiques. Il est, en
+effet, impossible de se figurer le laisser-aller plein de désinvolture
+et d'insouciance de ces bons _picchiotti_ et montagnards, qui
+promenaient partout leurs escopettes chargées, amorcées et armées. De
+quelque côté que l'on se tournât, en avant, en arrière, sur le flanc
+droit ou sur le flanc gauche, on était toujours sûr d'être regardé en
+face par une arme à feu quelconque, au chien relevé, à la petite capsule
+brillant au soleil. Or, comme on connaissait les qualités de ces armes,
+qui partaient très-volontiers au repos, leur voisinage était peu
+agréable. A tout instant on entendait, dans les rues, des détonations
+qui faisaient courir le monde: c'était toujours un _picchiotti_ étourdi
+qui, ici, venait de casser la jambe à un homme, là, de tuer une femme
+allaitant son enfant. Les plus adroits se contentaient de blesser les
+ânes ou de briser les vitres d'un magasin.
+
+Dans la campagne, c'était mieux encore. Une fois l'ennemi parti, chacun
+aurait rougi de ne pas se montrer armé jusqu'aux dents. Il n'y avait pas
+jusqu'aux maraîchers qui n'apportassent leurs choux et leurs carottes en
+compagnie d'une canardière ou deux. Cela a duré longtemps; mais les plus
+belles choses ont une fin. Sans froisser trop ouvertement et d'un seul
+coup l'amour de ces braves gens pour leurs armes favorites, on commença
+par leur signifier qu'ils n'eussent à circuler dans la ville qu'avec
+leurs chefs particuliers. Un caporal était, au moins, de rigueur. Puis
+on les engagea à aller promener leurs armes dans les montagnes, où le
+grand air leur ferait du bien. On ne manqua cependant pas d'offrir, à
+ceux qui voulaient faire au pays le sacrifice de leur vie, de s'engager
+dans les troupes régulières, ou dans la légion anglo-sicilienne. Mais
+c'était une affaire de pure politesse, car fort peu se sentirent pris
+d'une passion assez belliqueuse pour suivre le nouveau drapeau du pays.
+N'y avait-il pas là, tout près, avec son grand air et sa liberté, la
+montagne et les bandes de pillards et de voleurs de grands chemins qui
+s'organisaient un peu partout, car les troupes royales avaient eu soin
+de lâcher par monts et par vaux tous les voleurs, galériens et autres
+gens déclassés qui fourmillaient dans les prisons de Palerme.
+
+Dès le lendemain de l'évacuation, un décret municipal appela toutes les
+corporations de la ville et toutes les pelles, pioches, brouettes,
+pinces disponibles, à la destruction de la citadelle. Elle devait être
+rasée de fond en comble afin d'ôter à tout jamais à une tyrannie
+quelconque l'envie, l'idée, ou la possibilité d'un nouveau bombardement.
+C'était quelque chose de curieux que l'entrain, et, en même temps,
+l'inexpérience qui présidèrent au commencement de ce travail.
+L'affluence était telle que les travailleurs, agglomérés les uns sur les
+autres et en masse serrée sur les remparts, ne pouvaient plus bouger. On
+fut obligé de faire des catégories. Un jour, c'était le tour des cochers
+de fiacre, de bonne maison, de voitures de louage, etc. Tant pis pour
+ceux qui voulaient une voiture. A quelque prix que ce fût, on n'eût pas
+trouvé un véhicule, et les Garibaldiens qui, pas plus que nos turcos, ne
+dédaignaient le plaisir d'une promenade en carrosse, durent y renoncer
+et se contenter de leurs jambes. Le lendemain, c'était le tour des
+congrégations, couvents, etc. Une longue procession de cordeliers, de
+moines, de dominicains, voire même de prêtres, marchait militairement au
+son d'une musique bruyante et de tambours fêlés; armés, qui d'une
+pioche, qui d'une pelle; les petits séminaristes avaient la spécialité
+des mannequins et des paniers à gravats. Tout cela hurlant: _Viva
+Garibaldi! viva la Italia! viva la liberta! viva ..._ Il y en avait qui,
+sur le point de se tromper par la force de l'habitude, n'avaient que le
+temps d'avaler la fin de la phrase. Les abbés titrés et autres se
+contentaient de brandir des oriflammes aux couleurs nationales et de
+jeter des bénédictions à la foule qui, la bouche béante, les regardait
+défiler.
+
+Un coup de canon annonçait l'ouverture et la fermeture des travaux.
+Aussitôt la première détonation, un nuage de poussière couronnait la
+citadelle, et ce n'était plus, aux environs, qu'une avalanche et une
+pluie de gravats. Cela dura plusieurs jours ainsi. Mais un accident
+troubla la fête; on ne sait par quel hasard plusieurs bombes enfouies
+dans les décombres se prirent à éclater, et à tuer ou blesser quelques
+travailleurs. L'enthousiasme des démolisseurs s'en ressentit et, à
+l'avenir, des ouvriers seuls procédèrent à cette destruction. A chacun
+son métier. Mais s'il était facile de démolir, il était moins aisé de
+réparer. C'est à grand'peine que plusieurs rues commençaient à devenir
+praticables. De tous côtés il fallait solidifier des édifices menaçant
+ruine, ou achever la destruction de ceux qui, effondrés complètement,
+n'offraient plus la possibilité d'aucune réparation. Tels étaient le
+palais Carini, le couvent des Dominicains, le palais du duc Serra di
+Falco, les magasins Berlioz, etc. La piazza Marina était devenue
+impraticable à la hauteur de la rue de Tolède. Les égouts, effondrés,
+s'étaient transformés en précipices dont il fallait se garer avec soin.
+Une fois les illuminations éteintes, il n'était pas prudent de se
+hasarder dans ces parages sous peine de chutes désagréables.
+
+Il existait à Palerme, comme dans tous les grands centres, un vaste
+dépôt d'enfants trouvés. Il y en avait de grands, de petits, de moyens.
+Un beau jour, grâce à un officier anglais, tout cela fut embrigadé,
+embataillonné, et on vit ce diminutif de régiment, gravement armé de
+balais emmanchés dans des fers de piques, manoeuvrer sur la piazza del
+Palazzo-Reale, et monter la garde avec aplomb à la porte d'un couvent
+quelconque dont on avait fait leur caserne. Ces enfants jouaient aussi
+carrément au militaire qu'ils jouaient, quelques jours avant, à la
+procession et à servir la messe, et plus d'un de ces bambins, partis
+avec les brigades expéditionnaires, fit parfaitement la campagne, et se
+conduisit dans maintes circonstances en troupier fini.
+
+La liberté est pour tout le monde. Aussi, la population mercantile de
+Palerme en usa-t-elle pour étriller de main de maître ces pauvres
+volontaires qui, naturellement, affluaient dans tous les établissements
+publics, les cafés et les restaurants. Presque immédiatement, le prix
+des consommations doubla. Il en fut de même pour tous les objets
+nécessaires à la vie et à l'habillement. Quelques décrets cherchèrent à
+arrêter, mais en vain, cette tendance à la rapacité, naturelle aux
+boutiquiers de toutes les nations, et les libérateurs garibaldiens
+furent écorchés avec aussi peu de vergogne que nos troupiers pendant la
+campagne d'Italie. Le moindre verre d'eau, le moindre grain de mil,
+étaient une affaire importante. Quelquefois les Garibaldiens se
+fâchaient; mais il faut leur rendre cette justice, que jamais armée ne
+souffrit avec plus de modération les exigences de cette race de Banians.
+Peu de troupes, quelque régulières qu'elles fussent, auraient montré
+autant de patience et de respect pour la propriété.
+
+De déplorables scènes vinrent aussi, à côté de ces événements
+héroï-comiques, attrister les honnêtes gens et les véritables patriotes.
+D'atroces assassinats se commettaient journellement, et, sous le
+prétexte de détruire les sbires, plus d'une vengeance s'exerçait
+impunément. A cinq heures du soir, en pleine rue de Tolède, un
+malheureux était massacré à la porte d'un pharmacien qui lui avait
+impitoyablement fermé sa boutique au nez. Vainement deux ou trois
+Garibaldiens essayèrent de le sauver, et allèrent même jusqu'à dégaîner.
+Menacés dans leur existence par cette cohue meurtrière, ils durent se
+résigner à laisser massacrer ce malheureux, dont le corps, palpitant
+encore, fut traîné et précipité à la mer.
+
+--«C'était un sbire, disait-on.--Vous croyez?--On le dit.--Ah!»--C'était
+fini.
+
+A côté du pont de l'Amiraglio, près du cimetière des suppliciés, là où
+commencèrent les Vêpres siciliennes, deux hommes, une femme et un
+enfant, poursuivis par une foule furieuse et avide de sang, furent
+impitoyablement immolés. Le lendemain, les cadavres de ces infortunés
+étaient encore à l'endroit où ils avaient péri, à moitié ensevelis sous
+des moellons et des pavés.--«C'étaient des sbires.--En êtes-vous
+sûr?--Je crois bien: celui-là était receveur pour les chaises à la
+petite église de la piazza Marina.»
+
+Sur ladite place, vers les onze heures du soir, à l'instant où les
+cafés, encore pleins de monde, retentissaient de gaieté, on entend un
+cri déchirant, un suprême appel à la pitié. Personne ne se dérange. Un
+gamin venait de crier: «C'est un sbire qu'on écorche.» Le lendemain, au
+matin, un cadavre était étendu au milieu de la place, la face contre
+terre, percé de vingt coups de couteau. Quelques femmes, en passant, le
+poussaient du pied, et toujours: «C'est un sbire!»
+
+A la porta Maqueda, deux agents de l'ancienne police, que l'on savait
+réfugiés dans une maison, y furent guettés avec une persistance digne de
+tigres. Le premier qui sortit avait deux enfants et une femme dont il
+ignorait le sort. L'inquiétude, pour lui, était pire que la mort. A
+peine dehors, il est assailli, entraîné sur le boulevard; on lui passe
+une corde au cou, et, quelques instants après, percé de coups de
+couteau, le crâne brisé à coups de pierres, son cadavre était jeté dans
+un fossé rempli d'ordures. L'autre se hasarda, vers minuit, à sortir,
+croyant une évasion possible; il n'avait pas fait un pas qu'un coup de
+coutelas le clouait contre la porte même, et son cadavre allait
+rejoindre le premier.
+
+Chaque soir, il fallait enregistrer plusieurs meurtres semblables. Pas
+un, cependant, ne fut accompli dans une maison ou dans un domicile
+violé.
+
+Une Française, madame D..., habitant Palerme depuis de longues années,
+avait recueilli, au moment du bombardement, un agent de Maniscalco dont
+la vie était menacée. Forcée de chercher un refuge sur le _Vauban_, elle
+laissa ce malheureux dans sa maison en lui recommandant de ne pas
+sortir, sa vie y étant en sûreté. Mais lui aussi était père, et, sans
+nouvelles de sa femme et de ses enfants, il voulut se hasarder, la nuit
+venue, à gagner son domicile pour embrasser sa famille.
+
+A mi-chemin, il fut reconnu et massacré. A quelques jours de là, la
+femme et les enfants vinrent à leur tour chercher asile chez madame
+D..., alors débarquée du _Vauban_; Palerme était au pouvoir de l'armée
+libérale. Deux ou trois jours se passent tranquillement, mais, le
+quatrième, la malheureuse, allant chercher quelques provisions, est
+reconnue et, sans un chasseur des Alpes qui dégaîna et prit bravement sa
+défense, elle était assassinée avec son enfant.
+
+Madame D... était encore sous l'impression de ce triste événement,
+lorsqu'elle rencontre, dans la rue de Tolède, le général Garibaldi
+descendant à la Marine avec deux de ses aides de camp. Sans se
+déconcerter, elle l'aborde et lui dit: «Général, j'ai chez moi la
+malheureuse femme et les deux enfants d'un sbire assassiné il y a dix
+jours, et, tout à l'heure, sans un des vôtres, cette malheureuse et ses
+deux enfants éprouvaient le même sort.
+
+--«Madame, répondit le général, venez au palais dans une heure, je vous
+écouterai.»
+
+Effectivement, une heure après, madame D..., accompagnée de la femme du
+sbire et de ses deux enfants, arrivait au Palazzo dont la garde
+nationale lui refusait impitoyablement l'entrée, lorsque, heureusement,
+un aide de camp survint et immédiatement l'introduisit auprès du
+Dictateur.
+
+Pendant le récit de ces horribles détails, le général Garibaldi tenait
+les yeux fixés sur la pauvre femme dont le dernier enfant, âgé de onze
+mois, était enveloppé dans un châle qu'elle serrait sur sa poitrine.
+Après quelques instants, il se dirigea vers elle et, soulevant le châle
+qui entourait la pauvre petite créature endormie sur le sein de sa mère:
+«Pauvre femme! dit-il; mais, madame, soyez tranquille, je la prends sous
+ma protection et je ferai en sorte de réparer, autant qu'il est en mon
+pouvoir, de tristes événements indépendants de ma volonté.»
+
+Elle resta au palais où on lui donnait deux thari par jour pour pourvoir
+à ses besoins et, plus tard, le général la fit entrer dans un couvent
+avec ses deux enfants.
+
+Plusieurs autres malheureuses, qui vinrent aussi se réfugier au
+Palazzo-Reale, furent traitées de la même manière.
+
+Cependant la partie saine de la population finit par s'émouvoir de ces
+actes barbares. Des décrets parurent, sévères et fermes. Ce remède fut
+inefficace. Il fallut une ordonnance aussi inexorable que les actes des
+septembriseurs palermitains. A partir de ce jour, tout individu
+convaincu d'avoir frappé d'une arme quelconque qui que ce fût, d'avoir
+crié haro ou ameuté la population contre quelqu'un, d'avoir arrêté
+illégalement quelque personne que ce fût, passait de suite devant un
+conseil de guerre qui, séance tenante, prononçait le jugement,
+exécutoire dans les dix minutes.
+
+Le jour même où ce décret était affiché, un assassinat avait lieu près
+du marché: le coupable, arrêté, était passé par les armes à trois heures
+de l'après-midi, sur la place de la Citadelle.
+
+Le lendemain, deux autres exemples semblables avaient lieu sur la place
+de la Marine.
+
+Dès lors, ces scènes de cannibales devinrent plus rares.
+
+L'assassinat de la Bagheria vint encore cependant ensanglanter ces pages
+de l'histoire de Palerme. Un corps de volontaires siciliens y avait été
+mis en cantonnement. Leur commandant, jeune homme d'une trentaine
+d'années qui depuis dix ans sacrifiait sa fortune au bénéfice de la
+révolution projetée et qui, pendant longtemps, lors des événements
+révolutionnaires de Sicile, avait commandé ses guérillas dans la
+montagne, rentrait à son quartier, revenant de Palerme où il avait dîné
+dans sa famille. Il est abordé par un de ses volontaires qui lui réclame
+quelque argent. Le commandant lui répond qu'on ne lui doit rien et qu'on
+ne lui donnera rien. Un instant après, trois coups de feu l'étendaient
+roide mort. Toute la population palermitaine s'émut vivement de ce
+nouvel acte de férocité; mais il fallut plusieurs jours pour trouver et
+arrêter le meurtrier qui fut fusillé sur la piazza de la Bagheria.
+
+On a parlé aussi vaguement, à cette époque, d'une tentative d'assassinat
+sur la personne même du Dictateur. Ce fait est certainement controuvé.
+
+Les volontaires continuaient à arriver en foule de toutes parts. Ce
+n'étaient plus les aventuriers sans ressources de Marsala: c'étaient de
+beaux soldats bien équipés, bien armés. Ils ressemblaient, à s'y
+méprendre, à des régiments piémontais, dont ils portaient le costume,
+légèrement modifié. Beaucoup même de leurs officiers se souciaient si
+peu de laisser paraître leur nationalité qu'ils conservaient l'uniforme,
+et jusqu'au numéro de leur régiment. Il est probable, ou du moins on
+doit le supposer, que soldats et officiers avaient fini leur temps ou
+étaient en disponibilité. Mais ce n'était certainement pas pour
+infirmités temporaires qu'ils étaient réformés, car les uns comme les
+autres étaient généralement des gaillards solides. Il ne se passait
+presque pas de jour sans que quelque convoi d'hommes et d'armes ne
+débarquât dans le port. Aussi les rues de la ville et les promenades
+regorgeaient-elles d'uniformes étranges et variés: une douzaine ou deux
+de zouaves, quelques turcos, des chasseurs d'Afrique, des spahis, des
+Anglais en assez grande quantité, puis des officiers de toutes les
+nations de l'Europe. Il finit par y en avoir tant et tant qu'il fallut
+songer à les utiliser et à les acheminer sur divers points de la Sicile.
+
+Dans beaucoup de localités, bien des choses allaient un peu de travers.
+On se permettait quelques escapades à l'égard des propriétaires. On ne
+se privait même pas, à l'occasion, de les tuer, de les brûler et de les
+piller par-dessus le marché.
+
+Comme il n'y avait plus de police, plus de soldats et presque plus de
+municipalité, ces espiègleries se commettaient tranquillement et
+paraissaient devoir rester impunies. Depuis le départ des Napolitains,
+on avait organisé quelques régiments; on les forma alors en brigades. Le
+général Türr prit le commandement de la première division, qui devait
+traverser la Sicile en passant par Girgenti, Caltanisetta, puis gagner
+Catane. La seconde, commandée par le général Bixio, devait suivre aussi
+la route de l'intérieur, mais par la montagne. La troisième, sous les
+ordres du général Medici, devait prendre la route maritime de Palerme à
+Messine.
+
+Dans les derniers jours de juin, vers les quatre heures du soir, la
+division du général Türr se formait en bataille sur la place du
+Palazzo-Reale, où le général Garibaldi la passait en revue, et, vers les
+sept heures, elle se mettait en marche avec une section de pièces de
+campagne, une d'obusiers de seize pouces et quelques caissons de
+munitions; les caissons étaient représentés par de simples charrettes
+ornées de petits pavillons. Toute cette division avait néanmoins bonne
+tournure. Un grand laisser-aller dominait, mais on trouvait énormément
+de bonne volonté. On y remarquait surtout avec plaisir un superbe
+bataillon de chasseurs à pied piémontais, un bataillon de Suisses ou
+Bavarois, presque tous déserteurs de l'armée royale, et une belle
+compagnie de tirailleurs indigènes. Toutes ces troupes avaient une tenue
+assez régulière en ce qui concernait, du moins, la casaque rouge et le
+pantalon de toile. Le képi piémontais figurait aussi généralement comme
+coiffure. Mais, pour le fourniment, c'était une autre affaire. Chacun
+avait organisé son havre-sac le mieux qu'il avait pu. La grande sacoche
+en sautoir était le plus généralement employée. On voyait des bidons de
+toute espèce, des cartouchières de modèles variés, mais le tout arrangé
+de la manière la plus commode.
+
+Cette division traversa la ville de Palerme et prit la route de
+Missilmeri, qui devait être sa première étape. A son passage dans les
+rues, il y eut un vrai moment d'enthousiasme. C'est que l'on comprenait
+que c'étaient ces volontaires qui allaient décider en définitive du sort
+de la Sicile. Ils marchaient au-devant des troupes royales, et devaient
+relever sur leur route le drapeau de l'ordre renversé en plusieurs
+endroits, et planter les couleurs italiennes sur les derniers points de
+la Sicile occupés par les troupes napolitaines. Le général Türr, qui les
+commandait, emportait avec lui toutes les sympathies de la population
+palermitaine. Malheureusement la maladie devait bientôt l'arracher, pour
+quelque temps, à sa division. Plusieurs jours après, à la même heure, le
+général Bixio partait aussi avec sa brigade.
+
+Cette dernière était beaucoup moins forte que celle du général Türr.
+Elle comptait tout au plus quinze cents hommes, mais presque tous hommes
+faits et soldats. Il y avait bien, par-ci par-là, quelques dizaines de
+moines défroqués, portant haut la tête et maniant certes mieux leur
+fusil qu'ils n'avaient manié le goupillon; mais, en résumé, cette
+brigade paraissait plus homogène que la division du général Türr. Elle
+n'avait pas d'artillerie, et possédait seulement quelques guides pour le
+service d'état-major du général. Sa mission était de réprimer
+vigoureusement les désordres qu'elle rencontrerait sur son itinéraire et
+de courir sus, sans miséricorde, aux bandes de malfaiteurs qui se
+montraient dans beaucoup d'endroits. Le troisième corps, celui de
+Medici, partait ensuite par la route maritime de Palerme à Messine et
+devait se réunir, à un endroit donné, avec celui de Bixio.
+
+On avait installé, à Palerme, une fonderie de canons qui fonctionnait
+déjà admirablement. Une partie des cloches non-seulement de Palerme,
+mais encore de toutes les villes de la Sicile, avaient été offertes par
+les églises et les couvents. Il y avait de quoi fondre plus de pièces
+qu'il n'en aurait fallu à une armée de cent mille hommes, et cependant
+il en restait encore une telle quantité que, les jours où elles se
+mettaient en branle et aux grandes fêtes, c'était un vacarme à ne pas
+s'entendre.
+
+On fut un jour bien étonné en rade. Une embarcation du port, toute
+simple d'apparence, poussait du débarcadère et se dirigeait vers
+l'escadre anglaise. Quelques officiers garibaldiens, en chemise de laine
+rouge, étaient à bord de ce canot qui, bientôt, accostait l'amiral
+anglais.
+
+Le Dictateur allait faire une visite non officielle, puisque son
+gouvernement n'était pas reconnu, mais de courtoisie, aux commandants
+des stations étrangères sur rade. Du vaisseau amiral anglais, il se
+dirigea vers le _Donawerth_, puis vers le commandant piémontais qui le
+salua de dix-sept coups de canon lorsqu'il regagna la terre. Ces visites
+lui furent rendues avec empressement, mais toujours en écartant le
+caractère officiel. A cette époque aussi, le _Franklin_, capitaine
+Orrigoni, fut envoyé en mission sur la côte Sud. Il devait toucher à
+Trapani, Marsala, Girgenti, Alicata, Terranova, et pousser jusqu'au cap
+Passaro. Il était chargé de rapporter les fonds offerts par les
+provinces, de faire le sauvetage d'un transport napolitain chargé de
+boulets et de canons, échoué entre Alicata et Terranova. Il devait
+aussi, à son retour, coopérer, s'il y avait lieu, au sauvetage du
+_Lombardo_ à bord duquel une corvée de marins et d'officiers du génie
+maritime avait été envoyée préalablement de Palerme, et enfin y amener
+les délégués de toutes les villes du littoral.
+
+Il serait trop long d'énumérer tous les décrets et tous les changements
+de fonctionnaires qui eurent lieu alors. On pataugeait un peu partout,
+mais on cherchait cependant à faire pour le mieux. L'expérience seule
+manquait. On n'est pas parfait. Cette armée d'hommes déterminés manquait
+d'organisateurs. C'est à grand'peine si le service médical avait pu être
+installé dans les différents corps. Celui de l'intendance était tout à
+fait incomplet. On procédait, autant que possible, par réquisitions.
+Elles étaient payées par le trésor municipal; celui de l'armée était
+trop pauvre. On pouvait tout au plus compter aux volontaires leur mise
+en campagne: les officiers touchaient environ deux francs par jour,
+juste de quoi manger; le reste de leurs appointements devait leur être
+payé en arrérages, lorsque l'état de la caisse le permettrait. Quant au
+service des hôpitaux et des ambulances, c'était encore, il faut
+l'avouer, ce qui laissait le plus à désirer. La population palermitaine
+y mettait peu du sien, et l'empressement était minime pour recevoir les
+blessés dans les maisons particulières ou leur porter des secours, soit
+en nature, soit en argent. Déjà mal organisés, les hôpitaux eux-mêmes,
+accablés par ce surcroît de malades ou de blessés, n'offraient presque
+aucune ressource aux malheureux qui venaient y chercher des soins et des
+pansements.
+
+On ne se serait jamais imaginé, certes, à voir l'égoïsme de la
+population et sa froideur, qu'il s'agissait de leurs sauveurs ou, tout
+au moins, de leurs libérateurs. Pas un inspecteur, pas un chef de
+service ne surveillait les hospices ni les blessés à domicile. Ce qui
+est pire encore, ils étaient le plus généralement oubliés dans la
+répartition de la paye. Quelques-uns manquaient de tout et la plus
+grande partie étaient obligés de se contenter de bien peu; heureux
+encore lorsque le linge ne venait pas faire défaut aux blessés.
+
+La garde nationale avait été organisée dès l'entrée de Garibaldi dans
+Palerme; mais elle était généralement assez mal vue par lui. Il
+n'appréciait pas au juste la valeur des services qu'elle pouvait être
+appelée à rendre dans un moment donné. Le Dictateur disait qu'il lui
+fallait des soldats et non des avocats. Cependant elle finit par prendre
+un peu d'importance, car il faut convenir qu'elle montra une grande
+fermeté en plusieurs circonstances difficiles.
+
+Une affreuse cohue se dirigeait un soir vers la porte du Palazzo-Reale
+en traversant la place. Des cris de mort et des hurlements de vengeance
+sortaient de cette foule armée de toutes sortes de choses et éclairée
+par des torches au reflet rougeâtre et sanglant. Un malheureux, déjà
+blessé à la tête, était traîné, la corde au cou, par un horrible
+Quasimodo, espèce de bête féroce, bossue, tortue et bancale.
+
+Les misérables qui entouraient la victime brandissaient à chaque instant
+sur sa tête des coutelas de toute nature. On entendait, dans cette
+foule, des sifflements inexplicables, semblables au bruit que ferait une
+forte fusée en s'élançant dans les airs.
+
+En voyant ce rassemblement à l'aspect sauvage, le poste de la garde
+nationale prit les armes et, à l'instant où, arrivés vis-à-vis le
+Palais-Royal, ces massacreurs allaient sans doute immoler leur victime,
+le chef du poste se jeta résolument, le sabre à la main, sur ceux qui
+serraient de plus près le pauvre diable; ses soldats en firent autant
+pour les autres, jouant un peu de la baïonnette par-ci par-là. Eu
+quelques moments la place était libre; les torches, abandonnées par
+leurs porteurs, gisaient à terre et les fuyards disparaissaient en toute
+hâte dans les rues voisines. Bien entendu, la victime était restée aux
+mains de la garde nationale sans autre mal qu'un coup de baïonnette dans
+la joue et un coup de couteau dans l'épaule. C'était, du reste, un assez
+triste personnage, pis qu'un sbire; c'était un traître qui avait vendu
+ses camarades lors de l'affaire du couvent de la Ganzza. Malgré cela,
+Garibaldi, le lendemain, lui faisait donner un sauf-conduit et le
+faisait embarquer sur un bâtiment en partance pour Naples.
+
+Plusieurs histoires de ce genre finirent par faire prendre la garde
+nationale plus sérieusement par le nouveau gouvernement. Il y avait
+aussi quelquefois des manifestations.
+
+La manifestation est une chose assez inconnue dans notre pays. C'est une
+coutume tout italienne. On vous dit le matin: il y aura ce soir
+manifestation pour tel motif ou contre tel autre. A l'heure dite, vous
+voyez une longue procession de promeneurs à pied, en voiture, à cheval,
+qui viennent défiler sous les fenêtres de l'autorité, ou même tout
+simplement se poser devant elles avec calme, y séjourner quelques
+instants, puis se retirer comme elle est venue. Quelques vivat s'en
+mêlent; mais c'est une exception. On fait une manifestation en faveur
+d'un ministre ou contre un autre. On fait une manifestation pour fêter
+l'arrivée d'un général ou d'un étranger de distinction. Dans ce cas, les
+plus huppés des deux sexes, parmi les acteurs, montent dans le salon du
+noble général ou étranger, lui adressent leurs compliments de bienvenue.
+Alexandre Dumas, qui était logé au Palazzo-Reale, ne put l'échapper, et
+fut le héros d'une cérémonie de ce genre. Une foule enthousiaste vint,
+une après-midi, encombrer brusquement la place vis-à-vis ses fenêtres,
+et s'égosiller aux cris de _Viva Dumas! viva l'Italia! viva Dumas! viva
+la liberta! viva Garibaldi! viva Dumas!_ etc.--«Qu'est-ce que Dumas?
+disait l'un à son voisin.--Je ne sais pas, disait l'autre.--C'est le
+frère du roi de Naples, ou bien encore c'est un prince circassien
+accablé de richesses qui vient mettre à la disposition de la liberté
+sicilienne ses sujets et son vaisseau.» Il va sans dire que la plus
+grande partie connaissait parfaitement notre illustre romancier; mais,
+dans la classe vulgaire qui, généralement, ne sait pas lire, en Sicile,
+il n'est pas étonnant que la majorité ne connût pas, même de nom,
+l'auteur des _Mousquetaires_ et des _Mémoires de Garibaldi_. En somme,
+Dumas se prêta galamment à l'ennui de la réception qui suivit la
+manifestation. Il trouva de ces paroles qui ne lui font jamais défaut,
+et renvoya tout le monde content, même les musiciens qui terminèrent la
+cérémonie par une sérénade, et auxquels il dut, à en juger d'après leurs
+figures épanouies, distribuer quelques-uns des trésors de
+_Monte-Cristo_. Deux ou trois jours après, Dumas quittait Palerme, et
+faisait route, avec la brigade de Türr, pour Caltanisetta et Girgenti où
+son yacht devait le reprendre. Ce fut un départ tout militaire. Il y
+avait là Legray, le photographe, Lockroy, le dessinateur, etc., enfin,
+une quatorzaine de troupiers finis, plus ou moins moustachus, plus ou
+moins barbus, le sac au dos, le fusil à deux coups sur l'épaule, et
+chacun avec un râtelier varié à sa ceinture.
+
+Il était trois heures du matin lorsque cette petite troupe se mit en
+marche, les voitures et les bagages au centre, trois superbes pointers
+anglais en éclaireurs, et le pilote du yacht à l'arrière-garde. Mais
+revenons à Palerme.
+
+Pendant que tous ces événements se passaient, la ville avait repris son
+animation d'autrefois. Le commerce, qui jamais n'y a brillé beaucoup,
+avait un certain essor, grâce aux volontaires. On se croyait enfin pour
+toujours débarrassé des Napolitains. Cependant, une vague inquiétude,
+causée par les nouvelles de l'intérieur, courait dans les classes
+élevées. Il ne fallut rien moins que le départ des colonnes mobiles pour
+calmer un peu certaines craintes, peut-être exagérées, mais certainement
+motivées par les événements de Modica, Caltanisetta, etc.
+
+Malgré toutes ses préoccupations militaires et les ennuis que lui
+causaient ses embarras ministériels, le Dictateur n'en trouvait pas
+moins encore le temps de réunir ses municipalités pour essayer, sinon
+une réorganisation complète, du moins un attermoiement qui permît
+d'attendre, avec une certaine tranquillité, une époque plus calme. Le
+général Orsini, ministre de la guerre, faisait de son côté tout son
+possible pour organiser et mettre en état quelques batteries d'obusiers
+de montagne et de pièces de campagne dont l'armée libératrice avait le
+plus grand besoin. On formait aussi deux régiments de cavalerie, et les
+remontes avaient fini par produire un assez bon résultat pour espérer
+que l'on pourrait même dépasser ce chiffre.
+
+Un assez grand nombre de recrues et de nouveaux volontaires arrivant
+chaque jour, le général Garibaldi ordonna une revue pour le 2 juillet,
+au pied du mont Pellegrini, sur le Champ-de-Mars.
+
+A cet effet, dès trois heures du matin, toutes les troupes se mirent en
+marche et se trouvèrent bientôt réunies sur le terrain de manoeuvres. Il
+est impossible de donner une juste idée de ce spectacle. L'emplacement,
+par lui-même, est quelque chose de magnifique. D'un côté la mer, de
+l'autre le mont Pellegrini, avec ses formes majestueuses et ses rochers
+aux tons violets, que le soleil levant colorait des teintes les plus
+vives et les plus harmonieuses; du côté de la campagne, la promenade de
+la Favorita et la fertile vallée de la Conca-d'Oro. Les curieux étaient
+en petit nombre. On ne se lève pas d'aussi bonne heure à Palerme, et le
+général Garibaldi, peu désireux d'une nombreuse assistance, avait songé,
+avant tout, à la santé des soldats en ne les exposant pas aux
+intolérables chaleurs du milieu de la journée. Parmi les troupes qui
+défilèrent devant le général on remarquait surtout, à leur belle tenue,
+les corps toscan et lombard; la légion anglo-sicilienne y était
+représentée par son bataillon de dépôt. Quant aux recrues, elles
+n'étaient pas brillantes: il y avait beaucoup d'enfants, un grand nombre
+même n'étaient pas armées. Telle qu'elle était, cette armée comptait
+encore douze à treize mille hommes. Le défilé eut lieu aux cris de _Viva
+la liberta! Viva Garibaldi! Viva Vittorio-Emmanuele!_ Il est à remarquer
+que ce dernier nom ne venait jamais qu'après celui de Garibaldi.
+
+Le lendemain de cette revue, le général Türr revenait à Palerme, forcé,
+par la maladie, d'abandonner le commandement de sa division. Il dut
+s'embarquer immédiatement pour Gênes et aller prendre les eaux que
+l'état de sa blessure réclamait.
+
+Un nouveau décret du Dictateur venait aussi, à cette époque, confisquer
+au profit de l'État les biens d'une foule de congrégations religieuses
+plutôt nuisibles qu'utiles, et dont l'existence devenait un non-sens
+avec le nouvel état de choses. C'étaient, entre autres, les Jésuites et
+les congrégations du Saint-Rédempteur. La municipalité vint aussi offrir
+à Garibaldi, en même temps que ses remerciements, le titre de citoyen de
+Palerme. Le conseil municipal, dans cette occasion, ne dissimula pas au
+Dictateur que la population attendait avec une vive impatience le vote
+de l'annexion; que cette mesure seule ramènerait le calme et la sécurité
+dans le commerce et l'industrie, en même temps qu'elle permettrait de
+réprimer vigoureusement les excès qui, dans certains districts,
+ensanglantaient la révolution sicilienne. Le général se montra
+très-reconnaissant du droit de cité qu'on lui octroyait, mais, quant à
+l'annexion, sa réponse, quoique longue, pouvait se résumer en quelques
+lignes:
+
+«Je suis venu combattre pour l'Italie et non pas pour la Sicile seule,
+et, tant que l'Italie entière ne sera pas réunie et libre, rien ne sera
+fait pour une seule de ses parties.» Ce qui n'empêcha pas les
+mécontents de demander l'annexion plus fort que jamais, et de voir
+afficher dans quelques rues, sur les portes et fenêtres, de vastes
+pancartes blanches, portant:--«Votons pour l'annexion et
+Vittorio-Emmanuele!»
+
+La demande du conseil municipal exprimait-elle sincèrement le voeu de la
+nation? C'est ce que l'avenir prouvera.
+
+A propos de placards, il en parut un jour un et des plus bizarres. Un
+monsieur, un avocat, appelait le peuple de Palerme aux armes et à la
+liberté en invoquant ... l'exemple des Vêpres siciliennes. Le moment
+était en effet bien choisi pour rappeler un pareil souvenir; c'était une
+grande preuve de tact et de bon goût! «Montrons-nous, disait-il, les
+dignes fils des héros qui délivrèrent jadis leur patrie!» Je ne sais si
+les Palermitains avaient conservé un culte très profond pour ces héros
+d'un autre âge, mais la proclamation ne fit lever que les épaulés chez
+tous ceux qui la lurent.
+
+On avait espéré à Naples que la promesse d'une constitution et
+l'adoption des couleurs italiennes par François II feraient sensation à
+Palerme et dans la Sicile, et ramèneraient quelques esprits au
+gouvernement royal. Mais le fort Saint-Elme, à Naples, et les bâtiments
+de guerre napolitains, saluèrent seuls ces modifications à une politique
+à jamais repoussée par l'opinion publique. Quant à Palerme et à la
+Sicile, la nouvelle y passa tout à fait inaperçue; ce ne fut pas
+cependant la faute du général qui la fit afficher partout; elle reçut
+le même accueil que la proclamation de l'habile panégyriste des Vêpres
+siciliennes.
+
+Le moment approchait où l'armée libératrice allait sortir de
+l'immobilité et reprendre l'offensive. Il était fortement question de
+l'attaque de Messine sur laquelle convergeaient les colonnes
+indépendantes. Quatre forts transports à vapeur avaient été achetés par
+le général Garibaldi et on se disposait à les armer aussi bien que
+possible. Ils formaient, avec ceux que l'on possédait déjà, une petite
+escadre pouvant transporter plusieurs milliers d'hommes à la fois. Trois
+nouveaux bâtiments vinrent encore bientôt l'augmenter. Un matin, la
+population des quais fut stupéfaite de voir apparaître l'une des plus
+jolies corvettes de la marine napolitaine, son pavillon à la corne, mais
+le guidon parlementaire au mât de misaine. Elle approchait toujours,
+traversait la rade, et venait mouiller jusque dans le port. Quelques
+instants après, son pavillon était amené et remplacé par les couleurs
+italiennes. Le général Garibaldi se rendit à bord, et reçut le bâtiment
+qui lui fut remis par le commandant et la presque totalité des
+officiers. Quant aux matelots, ils furent débarqués, et la plupart s'en
+retournèrent à Naples. Un nouvel équipage fut formé immédiatement, un
+commandant nommé, et le _Véloce_ repartait de suite en croisière, pour
+revenir, vingt-quatre heures après, avec deux prises napolitaines,
+l'_Elba_ et le _Duc de Calabre_. C'était donc un vrai bâtiment de
+guerre ajouté au matériel naval dont pouvait dès lors disposer le
+général Garibaldi.
+
+Trois jours après, l'on apprenait l'arrivée de la colonne Medici à
+Barcelona et la marche en avant du général napolitain Bosco.
+
+C'est à Messine qu'il faut maintenant se transporter au plus vite, cette
+ville va devenir le théâtre de nombreux et intéressants événements.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Messine, à peine remise du bombardement de 1848, devait ressentir le
+contre-coup immédiat des événements de Palerme. Plusieurs fois ravagée
+par la peste et les tremblements de terre, celui de 1783, entre autres,
+qui fit périr plus de quarante mille personnes, elle est construite en
+amphithéâtre sur le bord de la mer et à peu près au milieu du détroit
+qui porte son nom. Cette ville est partagée, dans le sens de sa
+longueur, par deux grandes voies parallèles au quai du port, la strada
+Ferdinanda et le Corso. Une quantité d'autres rues coupent ces deux
+premières à angle droit et viennent aboutir sur le quai. Dès qu'on a
+traversé le Corso, le sol s'élève rapidement et les rues deviennent
+presque impraticables aux voitures. C'est là que sont les quartiers des
+couvents.
+
+Le port, qui est vaste et parfaitement à l'abri, est défendu par une
+imposante citadelle, pentagone régulier dont chacun des bastions est
+retranché et fermé à la gorge par une tour maximilienne. Les deux qui
+sont sur le front de la place en regard du champ de manoeuvres de
+Terranova sont carrées et munies de canons de gros calibre. Plusieurs
+ouvrages y ont été ajoutés à diverses époques: entre autres une batterie
+rasante casematée de vingt-deux pièces, construite en face de la ville
+sur l'emplacement de l'ancien chemin couvert, et un autre ouvrage
+allongé en forme de jetée, défendu à son extrémité par une forte
+batterie qui commande la mer et le détroit.
+
+Au delà de la citadelle, une étroite langue de terre, haute tout au plus
+de deux ou trois mètres au-dessus du niveau de la mer, et appelée bras
+de Saint-Renier, se dirige vers l'entrée du port. A son extrémité se
+trouve un second fort qui porte le nom de San-Salvador. Trois autres
+occupent les points culminants des collines qui avoisinent la ville. On
+conçoit dès lors comment les habitants ne pouvaient mettre le nez à leur
+fenêtre sans apercevoir quelques canons braqués dans leur direction.
+
+Les quais sont magnifiques et bordés de belles constructions
+malheureusement inachevées ou en ruines. Au beau milieu un affreux
+Neptune à jambes torses, tenant en laisse deux monstres encore plus
+laids et plus difformes que lui qu'on décore des noms de Charybde et de
+Scylla, se pavane sur un socle bizarre; c'est une oeuvre florentine, on
+la prendrait plus volontiers pour celle de quelque sauvage sculpteur de
+la Nouvelle-Calédonie. Il y a un beau jardin public appelé la Flora, où
+l'on fait de la musique. Des églises à chaque pas et autant de couvents
+que de maisons. Les jours de fête religieuse et même à certaines heures
+du soir, celle de l'_angelus_, par exemple, c'est un vacarme de cloches,
+de pétards et de coups de fusil à étourdir Vulcain et ses Cyclopes.
+Quant aux rues, elles sont dallées et assez propres au premier abord,
+mais elles ne supportent guère un examen attentif. La cathédrale possède
+un baldaquin en pierre dure de la plus grande richesse et d'une exquise
+élégance. Ce monument fut commencé par le duc Roger et terminé plus
+tard. La façade, de style ogival, est en marbre et ornée de mosaïques et
+de bas-reliefs. Elle est malheureusement à moitié détruite.
+
+Une charmante petite fontaine se laisse encore admirer sur la place,
+mais dans quel état est-elle! C'est à peine si l'on peut en approcher,
+tant les immondices et le fumier encombrent ses abords. Les marbres
+disjoints menacent ruine, et les bas-reliefs, ainsi que les gracieuses
+statuettes de femmes assises qui supportent la vasque supérieure, sont
+ornés d'une telle croûte de crasse, de boue et de sable, qu'on a peine à
+en distinguer les contours et la forme.
+
+Elle fut édifiée en 1547 par Fra Giovanni d'Angelo. La place est assez
+belle, du reste, et ornée de deux statues: l'une en bronze, représentant
+Charles II à cheval, et l'autre le bon roi Ferdinand. Le Corso et la
+strada Ferdinanda sont les promenades favorites des habitants. Il y a
+des quantités de palais, mais ils sentent la misère à dix lieues à la
+ronde. A part quelques exceptions, lorsque l'oeil vient à plonger dans
+ces somptueuses habitations, on reste épouvanté de ce qu'on aperçoit à
+l'intérieur. Une haute chaîne de montagnes, appelée monts Pelore,
+entoure la ville et va aboutir au Faro.
+
+Depuis le débarquement de Garibaldi à Marsala, les habitants de Messine,
+quoique non moins exaltés que ceux de Palerme, paraissaient frappés de
+stupeur. Plus les troupes royales arrivaient en ville, venant de
+Palerme, Trapani, Girgenti, etc., enfin de partout excepté de Syracuse,
+et plus on s'empressait de fermer les magasins, d'emballer les
+marchandises et de les cacher partout où faire se pouvait. On se
+remémorait avec crainte les horreurs du premier bombardement et on en
+prévoyait un second pire encore et presque inévitable.
+
+La citadelle et les forts entassaient effectivement canons sur canons,
+perçaient meurtrières sur meurtrières, blindaient leurs embrasures et
+couvraient leurs parapets de sacs à terre.
+
+Près de trente mille hommes défendaient ces ouvrages et formaient autour
+de Messine, sur tous les points dominants des monts Pelore, une suite de
+postes d'observation dont le télégraphe et le monte Barracone étaient le
+centre et la base de défense.
+
+Toujours en alerte, toujours sur pied et toujours en tenue de campagne,
+ces troupes paraissaient décidées et dévouées. Le général Clary, qui
+commandait en chef, avait l'ordre formel de n'abandonner aucun des
+points utiles à la défense. On devait donc croire que les colonnes
+libérales rencontreraient une résistance désespérée. Or les habitants de
+Messine, en prévision de ces événements, avaient quelques raisons de
+s'alarmer. Si les soldats royaux paraissaient vouloir défendre leur
+drapeau un peu mieux qu'à Palerme, on pouvait être certain que la plus
+grande partie se hâteraient aussi de profiter des moments favorables
+pour renouveler les scènes de massacre et de pillage qui avaient désolé
+Palerme et autres lieux. Aussi, tous les magasins restaient-ils, depuis
+près d'un mois, impitoyablement fermés; les rues presque désertes de
+jour, étaient, la nuit, entièrement abandonnées. On n'y rencontrait que
+de longues files de factionnaires tirant à tort et à travers à la
+moindre alerte, sans beaucoup de souci de l'endroit où leurs balles
+allaient se loger, ni du mal qu'elles pouvaient faire à des innocents.
+
+A l'approche des colonnes de Garibaldi, la désertion, qui commença
+parmi les troupes royales, amena un relâchement marqué dans la
+discipline et, par suite, augmenta les craintes: dans la nuit du 23 au
+24 juin, quelques coups de feu, tirés par des sentinelles timorées,
+donnent l'alarme aux postes de la ville. Plusieurs se mettent en
+retraite sur la citadelle et, sans autre forme de procès, commencent à
+piller les maisons. Deux habitations furent complètement saccagées;
+heureusement les propriétaires, comme la plupart des habitants, étaient
+absents. Ceux qui le pouvaient passaient la nuit à la campagne où ils se
+croyaient plus en sûreté que dans la ville. Les consuls, entre autres
+celui de France, M. Boulard, firent d'énergiques remontrances au général
+commandant en chef qui répondit qu'il était peiné de ces actes
+inqualifiables d'indiscipline et de ladronerie, mais que malheureusement
+les moyens de répression lui manquaient: il promit cependant de faire
+une enquête; on savait ce que cela voulait dire.
+
+A partir de ce jour, la panique devint générale. Les familles riches
+affrétèrent, à quelque prix que ce fût, des bâtiments étrangers à bord
+desquels elles embarquèrent, en toute hâte, meubles et argenterie.
+Certains commerçants payaient jusqu'à quinze livres par jour rien que le
+droit de rester à bord des bâtiments sur rade, sans préjudice des autres
+dépenses; tandis que d'autres, moins riches, ne pouvant retenir des
+bâtiments de commerce, louaient des bateaux de pêche et des chalands.
+Les plus pauvres, emportant leurs enfants dans leurs bras et leurs
+matelas sur le dos, se dirigèrent vers les plages du Paradis, de la
+Grotta et du Faro qui offrirent ainsi bientôt l'aspect d'une ville
+improvisée.
+
+Les consuls qui avaient des bâtiments de leur nation sur rade,
+s'empressèrent aussi d'y transporter les archives de leurs
+chancelleries. Les autres les évacuèrent sur leur maison de campagne. Le
+service des messageries impériales lui-même fut obligé de chercher un
+refuge sur une mahonne installée _ad hoc_. Quant aux administrations, il
+n'y en avait autant dire plus. Chacun s'empressait de mettre la clef
+sous la porte et de décamper sans tambour ni trompette. Le service des
+postes, seul, tint bon ou à peu près. Chose étrange, il apportait à
+Messine les édits de Garibaldi que l'on affichait tranquillement, et
+réciproquement, il remportait à Palerme les décrets et journaux
+napolitains. Quant aux tribunaux, à la municipalité, etc., un décret du
+général Garibaldi, publiquement affiché dans les rues de la ville, leur
+avait enjoint de se rendre à Barcelona, et tout le monde s'était
+empressé d'obéir, excepté le directeur de la Banque qui avait prétexté
+la nécessité de sa présence à Messine pour éluder l'ordre du Dictateur.
+
+Les églises elles-mêmes restaient en partie fermées; c'est à peine enfin
+si l'on pouvait se procurer les objets les plus nécessaires à la vie. Le
+commerce maritime, de son côté, devenu complètement nul, faisait, des
+quais une vaste solitude que rien ne venait troubler, sauf les cris des
+factionnaires et le bruit des marches et contre-marches des soldats,
+dans lesquels on commençait à avoir si peu de confiance qu'on ne les
+laissait plus séjourner quarante-huit heures dans le même endroit.
+
+Le 14 juillet, plusieurs bateaux calabrais, ayant à bord des
+volontaires, débarquaient à un mille et demi de la ville, sur la route
+de Taormini, et les hommes se répandaient isolément dans la campagne.
+
+Les troupes royales, en observation dans les environs, ne les virent pas
+ou ne voulurent pas les voir.
+
+Ces volontaires devaient, aussitôt la retraite de l'armée napolitaine
+sur Messine, se précipiter dans la ville, en barricader les rues et
+empêcher ainsi la rentrée des troupes royales.
+
+La cité ressemblait à un tombeau. Presque toutes les troupes furent à ce
+moment dirigées vers la montagne. Des bandes de _picchiotti_ avaient
+apparu sur les sommets du mont Castellamare et dans les ravins
+environnants; ils échangeaient même, de temps en temps, des coups de feu
+avec les avant-postes royaux, qu'ils commençaient à inquiéter chaque
+jour.
+
+Le général Medici, arrivé depuis plusieurs jours à Barcelona avec sa
+colonne, publia le 6 juillet une proclamation adressée aux soldats
+napolitains et dans laquelle il leur représentait leur cause comme
+perdue et les appelait à la liberté. Il avait avec lui quelque chose
+comme trois mille hommes. Les troupes royales occupaient Spadafora et le
+Jesso, séparées par trois ou quatre milles à peine de la brigade de
+Fabrizzi. On annonça, le 15, le débarquement, du général Cosenz à
+Olivieri, petite ville située à dix-huit milles de Milazzo et près de
+Poti. Il avait avec lui, disait-on, huit bateaux à vapeur, dont le
+_Véloce_, le tout amenant deux ou trois mille hommes. Le soir même, il
+faisait sa jonction avec le général Medici.
+
+Le chiffre de l'armée nationale, prête à commencer les opérations,
+s'élevait donc à environ six mille soldats, sans compter les guérillas.
+On apprenait, en même temps, l'arrivée à Catane de l'ancienne division
+du général Türr, commandée alors par le général hongrois Ehber. La
+colonne de Bixio, arrivée de son côté à San-Placido, ne comptait pas
+plus de cinq ou six cents hommes.
+
+Pendant ce temps, le corps du général Bosco était parti de Messine le
+14, vers trois heures du matin, et s'avançait sur Spadafora en trois
+colonnes, la première longeant la mer pour donner la main à la garnison
+de Milazzo, la deuxième suivant la route consulaire, et la troisième se
+dirigeant sur les derniers contre-forts de la montagne. Cette petite
+armée comptait quatre bataillons de chasseurs à pied, plusieurs
+escadrons de chasseurs à cheval et de lanciers, et deux batteries
+d'artillerie.
+
+Les avant-postes de l'armée libératrice se replièrent devant les troupes
+royales, prenant position à Linieri et Meri, bourgades à trois milles
+environ en avant de Barcelona.
+
+Pendant que le général Medici exécutait ce mouvement de feinte
+retraite, le général Fabrizzi prenait la traverse de Saponara, de
+manière à gagner, par les Fiumares, les hauteurs d'Antellamare, et de
+couper de sa base d'opérations la colonne expéditionnaire du général
+Bosco. Le départ précipité des troupes royales pour la montagne donnait
+beaucoup de chances à ce mouvement. Chaque pas en avant de l'armée
+libérale venait augmenter l'appréhension des habitants de Messine.
+Cependant, il était évident que tant que les bâtiments de guerre
+étrangers seraient dans le port, entre la ville et la citadelle, et
+qu'on ne les aurait pas sommés de se retirer ainsi que les bâtiments de
+commerce, le bombardement ne pourrait avoir lieu.
+
+Les navires de guerre sur rade étaient alors la frégate à vapeur le
+_Descartes_, le _Scylla_, corvette anglaise à hélice, une corvette
+autrichienne, enfin, une frégate piémontaise à hélice. Ces quatre
+navires avaient choisi leur mouillage de telle façon qu'ils
+interceptaient tout le champ de tir entre la citadelle et la ville. Lors
+d'un ras de marée, qui eut lieu vers le 10 ou le 11, les corvettes
+autrichienne et anglaise crurent devoir quitter le port et aller
+mouiller en rade. Mais, dès le lendemain, à la suite d'une espèce
+d'invitation officieuse aux autres bâtiments de guerre de suivre
+l'exemple des deux premiers, la corvette anglaise rentrait dans le port,
+et reprenait son ancienne place, entre le _Descartes_ et la frégate
+piémontaise qui était la plus rapprochée de terre.
+
+Il y avait sans cesse, parmi les troupes royales, des alertes du dernier
+plaisant. Une nuit, sur le monte Barracone, les troupes qui y campaient
+prirent les armes, et, pendant plus de deux heures, firent, dans toutes
+les directions, des feux féroces; feux de bataillon, feux de peloton,
+rien n'y manqua, qu'un ennemi. On croyait, en ville, à une affaire des
+plus sérieuses.
+
+Une autre nuit, deux bateaux caboteurs autrichiens, chargés de vivres
+pour la citadelle même, ne purent étaler le courant dans le détroit et
+se trouvèrent drossés sur la plage entre la citadelle et le fort de la
+Pointe. Un chemin couvert, longeant cette plage, reliait les deux
+forteresses et chaque nuit deux ou trois bataillons y restaient de
+service en prévision d'un débarquement de Garibaldiens.
+
+En voyant ces deux bateaux s'approcher du rivage et bientôt après
+s'échouer, les guerriers de François II commencent une fusillade d'enfer
+sur ces malheureuses barques. En vain les matelots leur crient qu'ils
+sont des amis; en vain leurs propres officiers leur hurlent aux
+oreilles: _Basso et fuoco!_ quand ils obtiennent à grand'peine que le
+feu cesse d'un côté, il recommence d'un autre avec plus d'acharnement,
+et cependant on ne leur rendait pas un seul coup de fusil. Le feu dura
+plus de deux heures, les balles arrivaient jusqu'à bord des bâtiments de
+guerre en rade, c'est-à-dire dans une direction diamétralement opposée à
+celle où se trouvaient les navires suspects. Enfin, le calme se
+rétablit.
+
+Le lendemain matin, ces deux malheureux bateaux, remorqués par des
+embarcations qu'on leur avait envoyées, rentraient dans le port, criblés
+de balles, leur gréement haché, leurs voiles en lambeaux et, ce qui rend
+cette plaisanterie fort triste, la moitié de leurs équipages tués ou
+blessés, malgré la précaution qu'ils avaient prise de descendre à fond
+de cale.
+
+Le 17, au soir, une partie de la colonne de gauche du général Bosco
+marchait en _dépendant_ sur sa gauche, lorsque ses vedettes
+rencontrèrent celles de Medici, et engagèrent un feu très-vif. Chaque
+parti faisant soutenir ses avant-gardes, il s'ensuivit un combat en
+règle. L'affaire continua assez tard dans la nuit. Les troupes de Bosco
+se retirèrent vers Milazzo, emmenant quelques prisonniers, dont un
+capitaine, et laissant sur le terrain pas mal de morts et de blessés. De
+leur côté, les Garibaldiens avaient fait aussi un assez grand nombre de
+prisonniers, et ils avaient moins de monde hors de combat. C'est à ce
+moment même que Garibaldi, quittant brusquement Palerme le 18,
+s'embarquait sur le _City of Alberdeen_ avec un millier d'hommes et
+mettait le cap sur Milazzo. Le brave chef de l'armée indépendante avait
+flairé la poudre et il venait tomber sur le champ de bataille juste à
+point pour enlever ses volontaires et ajouter la victoire de Milazzo à
+celles de Calatafimi et de Palerme.
+
+Lors de l'affaire du 17, les troupes napolitaines avaient un grand
+avantage sur celles de Medici, en ce qu'elles avaient du canon et
+tiraient à boulets creux sur un ennemi à découvert et sans artillerie.
+On racontait de différentes manières le commencement de cette petite
+action. En rapportant toutes les versions, on est certain de rencontrer
+la véritable.
+
+On disait d'abord qu'un petit convoi, appartenant au corps de Bosco et
+composé d'une cinquantaine de mulets chargés de farine, avait été
+attaqué et enlevé dans l'après-midi par quelques avant-postes siciliens.
+Un détachement napolitain fut envoyé pour le reprendre. De là, bataille.
+
+Suivant d'autres, le général Bosco avait confié à un major un poste
+important que celui-ci abandonna presque immédiatement. Arrêté par ordre
+de son général, il fut enfermé dans le château de Milazzo. En vrais
+soldats napolitains, les royaux commencèrent à s'ameuter et à crier haro
+sur le général Bosco, exigeant la mise en liberté immédiate de leur
+major. Mais ce n'était pas le compte du général qui, peu facile à
+intimider, commença par ramasser quelques troupes d'élite et apaisa
+rapidement cette mutinerie; puis, prenant en personne le commandement de
+deux bataillons, s'en alla bravement reprendre le poste abandonné
+qu'occupaient déjà quelques hommes de Medici. Ne voyant pas motif
+sérieux pour le garder quand même, il se retira, de sa propre volonté,
+ou, suivant la version opposée, il fut forcé de l'abandonner. Ce qu'il y
+a de certain, c'est que, dans cette affaire, les Napolitains eurent
+quinze hommes tués et cinquante blessés. On leur fit une soixantaine de
+prisonniers. Les pertes des Siciliens ne furent que de dix hommes tués,
+trente-cinq blessés et vingt-sept prisonniers.
+
+Ces récits variés s'appliquent-ils à une seule affaire ou à plusieurs?
+Les deux bulletins de Medici, ci-joints, feraient pencher pour la
+seconde hypothèse.
+
+ «Barcelona, 17 juillet, sept heures quinze minutes du soir.
+
+ «L'ennemi a tenté de tourner mon extrême droite. J'ai envoyé
+ contre lui quatre compagnies. Combat très-vif. L'ennemi, fort de
+ deux mille hommes, avec artillerie et cavalerie, a été repoussé
+ et s'est retiré à Milazzo. Notre perte est de sept morts et
+ divers blessés, celle de l'ennemi est beaucoup plus forte; il a
+ laissé aussi quelques chevaux.
+
+ «_Signé_: MEDICI.»
+
+
+ «Deuxième bulletin.--17 juillet, deux heures avant minuit.
+
+ «Medici au Dictateur.
+
+ «L'ennemi renouvelle l'attaque avec une plus grande énergie et
+ de plus grandes forces. Le combat dure depuis plus de deux
+ heures avec un feu nourri, continu, vif, imposant. L'ennemi a
+ bombes et canons. Avec des positions bien choisies, il résiste
+ énergiquement. Deux charges des nôtres à la baïonnette décident
+ de la journée.
+
+ «L'ennemi se retire à Milazzo; il a souffert de graves pertes en
+ morts et en blessés. Nous avons peu de morts, mais bon nombre de
+ blessés. Nous avons fait quelques prisonniers. L'esprit des
+ volontaires est admirable.
+
+ «_Signé_: MEDICI.»
+
+Avant d'en venir au combat de Milazzo, il est nécessaire de donner
+quelques détails topographiques sur le champ de bataille.
+
+La ville de Milazzo est située à l'entrée d'une presqu'île étroite et
+plate. A toucher la ville une courte chaîne de collines, sur le premier
+mamelon de laquelle se trouve le château de Milazzo, s'élève et s'étend
+jusqu'au bout de la presqu'île sur un développement d'environ deux
+kilomètres. Tout à fait à l'entrée de la presqu'île, avant la cité, à
+travers un terrain sablonneux et couvert de roseaux, se faufile une
+petite rivière sur laquelle est jeté un pont d'une seule arche. Tous les
+alentours sont obstrués par des roseaux à tiges élevées; au delà,
+quelques terrains sablonneux, traversés par la route consulaire qui
+vient aboutir à l'entrée du pont, s'étendent jusqu'aux terres cultivées
+qui montent en pentes insensibles vers Barcelona. Le pays est couvert de
+vignobles et les champs sont presque tous entourés de murs de pisé et de
+terre d'une hauteur moyenne d'un mètre ou un mètre cinquante, sur
+lesquels croissent d'épais cactus aux épines acérées. Après les
+engagements du 17 et du 19, les troupes royales occupaient la route
+consulaire et les positions environnantes, l'artillerie avait pris
+position sur la route, et, en tête du pont, une fortification
+passagère, armée de canons, assurait la retraite en cas de besoin.
+
+Les troupes de Medici, dans la plaine en avant de Barcelona, étaient
+séparées des troupes royales par deux milles environ; mais les
+tirailleurs étaient à peine à quelques centaines de mètres les uns des
+autres.
+
+Le 20, vers cinq heures du matin, on entendit sur la droite des
+Garibaldiens, à la hauteur des avant-postes du centre napolitain,
+quelques coups de feu dont la fumée se confondait avec les légères
+vapeurs qui s'exhalaient de la terre. Cette fusillade s'étendit bientôt
+sur le front d'une partie de l'armée. A cinq heures et demie, la
+mousqueterie, devenue très-vive, annonçait de part et d'autre un
+engagement sérieux.
+
+Le feu devint bientôt général. Une affaire décisive était engagée à un
+mille et demi de Milazzo et sur une étendue de deux milles environ.
+
+La légion anglo-sicilienne, commandée par le colonel anglais Dunn, fut
+une des premières et des plus sérieusement aux prises avec l'ennemi.
+
+L'armée nationale, privée d'artillerie et obligée de lutter contre des
+troupes qui avaient choisi d'avance leurs positions, se tenant à couvert
+et trouvant partout des abris pour ses tirailleurs, avait, dans le
+principe, un désavantage marqué. Ce n'était que par des prodiges de
+valeur qu'elle pouvait espérer égaliser les chances du combat. A la
+suite d'un mouvement en avant très-prononcé qu'elle exécuta rapidement
+et avec audace, il y eut un temps d'arrêt causé par plusieurs décharges
+successives de mitraille. Le désordre, se mettant alors de la partie,
+obligea les libéraux à battre en retraite pour se rallier et sortir de
+la zone de feu dans laquelle ils s'étaient engagés.
+
+On se reformait lentement. Ces décharges écrasantes avaient serré le
+coeur des volontaires. Lorsque tout à coup, le cri de: «Voilà
+Garibaldi!» se répète d'un bout à l'autre des lignes. Un régiment
+piémontais, arrivant tout frais sur le champ de bataille, se précipite
+en avant tête baissée, Garibaldi le précède; il est suivi par tout le
+reste de l'armée qui se reforme comme elle peut en marchant en avant. Le
+combat se rétablit. La route consulaire abordée à la baïonnette est
+enlevée et les troupes royales sont rejetées vers le rivage. Mais là,
+chaque champ est une redoute qu'il faut forcer. Ces diables de haies
+sont infranchissables. Il faut les abattre à coups de crosse et couper
+les cactus à coups de sabre. L'ennemi, en fuyant, a abandonné une pièce
+sur la route, le général Garibaldi, qui en ce moment n'a auprès de lui
+que Missori et deux ou trois guides, l'aperçoit, et on s'empresse de la
+jeter dans le fossé, ne pouvant l'emmener; car, au même moment, une
+dizaine de braves lanciers de l'armée napolitaine faisaient une charge
+pour tâcher de dégager leur pièce et de la ramener. Après avoir parcouru
+deux ou trois cents mètres et passé à côté de Garibaldi et de ses
+compagnons sans y prendre garde, ils revenaient, renonçant à l'espoir de
+retrouver leur canon, lorsqu'ils aperçurent le général et se
+précipitèrent, la lance baissée, sur le petit groupe d'hommes qui
+l'entourait.--Pends-toi, brave Dumas, tu n'étais pas là pour raconter ce
+combat digne de d'Artagnan!--D'un coup de revers de sabre, le général
+Garibaldi abat presque la tête du major qui commandait les lanciers.
+Missori tue le second et le troisième. Les autres s'espadonnent avec les
+guides. En résumé, huit lanciers et huit chevaux restent sur le carreau
+et le Dictateur s'élance vers de nouveaux hasards.
+
+Les volontaires avancent toujours avec intrépidité, les Napolitains ne
+cèdent que pied à pied. Les terrains conquis sont couverts de morts et
+de blessés parmi lesquels il y a bien plus de volontaires que de soldats
+royaux. Ou arrive enfin aux roseaux où l'on se bat à bout portant.
+
+Encore refoulés, les Napolitains se précipitent vers l'isthme et le
+pont, suivis de près par les Garibaldiens. Mais à ce moment, la batterie
+du pont se démasque et fait pleuvoir sur ceux-ci une grêle de mitraille.
+C'est là que leurs pertes furent le plus sensibles. Il est impossible
+d'aller de l'avant sous cette pluie de biscaïens et cependant un plus
+long temps d'arrêt compromet le succès de la journée. Le Dictateur
+paraît et, en même temps que le cri de Vive Garibaldi! sort de toutes
+les bouches, toutes les poitrines s'élancent au feu; la batterie est
+escaladée, quelques pièces, attelées à la hâte, fuient au galop de leurs
+chevaux; mais deux canons restent au pouvoir des assaillants. Les uns
+et les autres arrivent pêle-mêle sur l'isthme. De tous côtés la ville
+est envahie. Pourchassés dans les rues, les royaux se hâtent de gravir
+les rampes du château et se réfugient dans la forteresse, aux
+acclamations des volontaires. Ceux-ci, après l'avoir tournée, attaquent
+et enlèvent immédiatement deux tours et une demi-lune, en face de la
+porte principale du château, vers l'intérieur de la presqu'île. Le
+_Véloce_ était venu aussi prendre sa part du combat et tirait à boulet
+sur l'armée royale. Un instant le général Garibaldi se rendit à bord;
+et, au moment où les Napolitains essayaient une sortie du château,
+plusieurs volées de mitraille lancées par les grosses pièces du bord les
+arrêtèrent court et les forcèrent à rentrer au plus vite dans la place.
+
+Telle était la situation à cinq heures et demie du soir. Le reste des
+troupes royales était enfermé et bloqué dans la citadelle de Milazzo,
+tandis que sur les hauteurs, du côté de Spadafora et du Jesso, on
+apercevait des colonnes napolitaines s'éloignant en toute hâte dans la
+direction de Messine.
+
+Le soir, Milazzo était occupée par une division de l'armée sicilienne et
+toutes les rues, routes et chemins aboutissant à la citadelle,
+barricadés et défendus par de forts détachements.
+
+Pendant le combat, on avait aperçu au large deux grands navires de
+guerre croisant sans pavillon. Au premier abord, le chiffre des pertes
+du côté des Garibaldiens fut estimé à près de 800 hommes hors de
+combat.
+
+Les Napolitains n'en accusèrent qu'environ 300.
+
+Voici les deux bulletins du quartier général garibaldien:
+
+ «Camp national de Meri, le 20 juillet.
+
+ «Ce matin à six heures commençait un échange de coups de fusil;
+ on crut d'abord à une affaire d'avant-postes, mais ce fut
+ bientôt une mêlée générale. Les royaux avaient de l'artillerie,
+ les nôtres en manquaient. La mêlée fut terrible: les royaux
+ étant à l'abri, les nôtres se battant à découvert. Un moment la
+ position parut difficile; mais au nom magique de Garibaldi, les
+ nôtres s'étant élancés comme des lions, les positions furent
+ enlevées, et, à trois heures vingt-cinq minutes, nos troupes
+ entraient à Milazzo, après s'être emparées de cinq pièces
+ d'artillerie, dont trois conquises pendant le combat, hors des
+ murs, et les deux autres à l'entrée.
+
+ «Le vapeur le _Véloce_ canonna le fort, où les royaux se
+ renfermèrent, toujours poursuivis à la baïonnette; ils y sont
+ pressés comme dans un baril d'anchois.
+
+ «Les nôtres ont pris ensuite la première porte du fort et un
+ bastion, où notre drapeau flotte sur une tour.
+
+ «Nous devons déplorer des pertes graves; celles des royaux sont
+ énormes. On regarde comme certain la reddition du fort et de la
+ colonne entière. A l'instant arrive un renfort pour nous avec
+ des canons rayés. Les soldats de Spadafora se retirent au
+ Jesso.»
+
+
+ «Deuxième bulletin.--21 juillet.
+
+ «Hier, à six heures du matin, la lutte s'engagea à Milazzo, et
+ elle ne finit qu'à huit heures du soir. La mêlée fut terrible.
+ On combattait sur toute la ligne. Il y eut un grand carnage des
+ bourbonniens qui se battaient avec beaucoup de ténacité, de
+ sorte qu'il fallut gagner du terrain pied à pied sous une pluie
+ de mitraille. Le champ de bataille, couvert de cadavres ennemis
+ et de bagages de toutes sortes, avec cinq canons, fut enfin
+ conquis aux cris de: _Vive l'Italie! vive Garibaldi!_
+
+ «Nos jeunes gens ont rivalisé d'enthousiasme avec les braves de
+ la légion Garibaldi, qui a été la première au combat et la
+ première à courir à la baïonnette pour forcer Milazzo et
+ s'emparer aussi des premier et deuxième réduits de la
+ forteresse, toujours la baïonnette dans les reins des
+ bourbonniens.
+
+ «Nos pertes n'ont pas été excessives. La légion Garibaldi a eu
+ quelques hommes légèrement blessés; nos jeunes gens ont aussi un
+ peu souffert, mais les pertes des braves du continent ont été
+ sensibles. D'énormes dommages ont frappé, l'ennemi qui, en
+ fuyant, a été acculé aux redoutes et de là dans le reste de la
+ forteresse. Il a été poursuivi jusque-là, et on a coupé les
+ conduites d'eau.
+
+ «Ce matin 21, le _héros_ Bosco s'est présenté au Dictateur et a
+ demandé à sortir avec les honneurs de la guerre. «Non, a répondu
+ Garibaldi, vous sortirez désarmés, si cela vous plaît.»
+
+ «Fabrizzi et Interdonato ont marché sur le Jesso par ordre du
+ généralissime. L'ennemi, qui occupait cette position, s'est
+ retiré aussitôt vers Messine.
+
+ «Le Dictateur, dans un combat de cavalerie à Milazzo, a d'un
+ revers de son sabre fait sauter le bras et l'épée au major du
+ corps napolitain, qui le poursuivait; après quoi la cavalerie
+ napolitaine a été dispersée et, détruite. Juste punition d'une
+ opiniâtreté fratricide.
+
+ «Vive l'Italie! Vive Victor-Emmanuel!»
+
+Le soir même du combat, et malgré l'insuffisance du service d'ambulance,
+tous les blessés furent relevés, aussi bien ceux des Napolitains que
+ceux de l'armée libérale, et transportés, partie à Barcelona partie dans
+les maisons de Milazzo qui étaient restées presque désertes: tous les
+habitants s'étant réfugiés sur l'extrémité de la presqu'île où se
+trouvent une grande quantité de villas.
+
+Le consul d'Angleterre s'était empressé de mettre sa maison à la
+disposition du général Garibaldi et de son état-major. Toute la nuit, la
+ville fut illuminée par les volontaires. Le premier soin de Garibaldi,
+après avoir pensé à ses blessés, fut de donner l'ordre au général
+Fabrizzi et au chef de guérillas Interdonato de marcher avec leurs
+troupes sur le Jesso, vers les plus proches versants de la ceinture de
+montagnes qui entoure Messine, pour obliger les troupes qui battaient en
+retraite de Spadafora à gagner cette ville au plus vite, et inquiéter,
+par ce mouvement, les troupes royales dans le cas où elles chercheraient
+à faire une pointe pour dégager le général Bosco.
+
+Le 21 et le 22, on commença, du côté de l'armée nationale, quelques
+travaux d'attaque contre le château.
+
+Manquant d'artillerie de siége, le général Garibaldi était résolu à
+procéder par la mine contre les défenses de la place. De son côté, le
+château envoyait des boulets et de la mitraille partout où il apercevait
+un assaillant. Le 23, au matin, trois bâtiments de commerce français, le
+_Charles-Martel_, la _Stella_ et le _Protis_, frétés par le gouvernement
+napolitain, arrivaient sur la rade de Milazzo, chargés de vivres et de
+munitions pour l'armée royale. Grand fut l'étonnement du premier des
+capitaines de ces navires, M. de Salvi, commandant le _Protis_, en
+débarquant, de se voir conduit au général Garibaldi, quand il croyait
+rencontrer le général Bosco.
+
+Après avoir expliqué au Dictateur quelle était sa mission, il lui
+demanda à retourner à son bord pour décider avec les capitaines des deux
+autres navires ce qu'ils avaient à faire. En ce moment, l'aviso à vapeur
+de guerre, la _Mouette_, commandant Boyer, qui se rendait à Messine et
+devait toucher à Milazzo, mouillait à côté du _Protis_. Le commandant
+Boyer s'était à juste titre ému de la fausse position dans laquelle se
+trouvaient, ces trois bâtiments français. Après avoir convoqué les
+capitaines et apprenant que le général Garibaldi les laissait
+entièrement libres de leurs manoeuvres, il les engagea à faire route
+pour Messine.
+
+M. de Salvi qui, indépendamment du transport qu'effectuait son navire,
+avait une mission particulière de la cour de Naples, déclara alors au
+commandant de la _Mouette_ qu'il croyait de son devoir, avant
+d'appareiller, de faire tout son possible pour communiquer avec le chef
+de l'armée royale.
+
+Quelques instants après, la _Mouette_ continuait sa route sur Messine et
+le _Charles-Martel_ et la _Stella_ la suivaient de près. Quant au
+capitaine du _Protis_, il se faisait débarquer et retournait chez le
+général Garibaldi; celui-ci s'empressa de lui donner l'autorisation de
+se rendre à la citadelle pour accomplir sa mission. Il le chargea même,
+de son côté, d'un projet de capitulation qu'il devait soumettre au
+général Bosco. Garibaldi offrait la liberté aux officiers, mais il
+demandait que les troupes restassent prisonnières de guerre. De plus, il
+faisait prévenir le commandant de l'armée royale que deux mines étaient
+assez avancées pour rendre certaine l'ouverture de plusieurs brèches et
+que, s'il refusait la capitulation, on serait forcé de recourir à ce
+moyen. M. de Salvi était accompagné d'un clairon avec drapeau blanc et
+d'un officier, afin de pouvoir, sans encombre, arriver à sa destination.
+Ce ne fut qu'après deux ou trois appels de clairon que deux officiers
+napolitains, sortis par la poterne, vinrent s'informer de ce que
+désirait le parlementaire et, sur son explication, le prièrent
+d'attendre quelques instants pour qu'ils pussent aller rendre compte de
+sa demande d'introduction au général Bosco.
+
+Dix minutes après, ils étaient de retour. Le clairon et l'officier
+devaient rester où ils étaient. On banda les yeux à M. de Salvi et on ne
+lui enleva son bandeau que dans la chambre même du général Bosco.
+
+La conversation s'engagea en italien. Mais M. de Salvi ayant dit qu'il
+était Français, le général s'excusa de lui avoir fait bander les yeux,
+quoique ce fût une des exigences de la guerre. Après avoir accompli sa
+mission, M. de Salvi fit part au général des propositions de Garibaldi.
+«C'est impossible, lui répondit Bosco, moi et mes soldats nous tiendrons
+dans la place, et jusqu'à la dernière extrémité je n'abandonnerai ni ma
+troupe, ni la forteresse.
+
+«Bien plus, ajouta-t-il, que le général Garibaldi m'indique
+l'emplacement de sa mine, et j'irai le premier m'y faire tuer à la tête
+de mes soldats.» En le congédiant, il dit à M. de Salvi que, sans un
+ordre formel de son gouvernement, il ne rendrait jamais la place.
+
+Le capitaine du _Protis_ fut reconduit les yeux bandés, comme il était
+venu, jusqu'à l'endroit où il avait laissé son escorte, et vint de suite
+transmettre au Dictateur la réponse du commandant des troupes royales.
+Garibaldi, appréciant la fermeté de Bosco et ayant hâte d'en finir afin
+de pouvoir diriger ses troupes sur Messine et éviter les lenteurs et
+l'effusion de sang que pouvait entraîner une attaque de vive force, pria
+M. de Salvi de retourner auprès du général Bosco et de lui porter de
+nouvelles conditions. Le capitaine accepta avec empressement cette
+mission conciliatrice; il pria toutefois Garibaldi de lui donner son
+ultimatum par écrit.
+
+Cette nouvelle tentative n'eut pas plus de succès que la première. Le
+commandant de la citadelle déclara nettement que sa position n'était pas
+assez précaire pour l'obliger à accepter de telles propositions, qu'il
+devait attendre les ordres de son gouvernement, et que, dans tous les
+cas, et en temps et lieu, si cela était nécessaire, il enverrait
+lui-même un parlementaire: tout en désirant de grand coeur, comme le
+général de l'armée nationale, éviter des sacrifices inutiles, il voulait
+cependant, avant tout, sauvegarder son honneur et celui des troupes que
+S.M. le roi de Naples avait daigné lui confier.
+
+En descendant du château, M. de Salvi aperçut au large quatre frégates
+napolitaines courant à toute vapeur sur le port de Milazzo, l'une de ces
+frégates, le _Fulminante_, battait pavillon de contre-amiral. Comme
+cette petite escadre avait le vent debout et que, d'ailleurs, la brise
+était très-faible, on ne s'aperçut pas au premier moment que le
+_Fulminante_ avait arboré pavillon parlementaire.
+
+M. de Salvi, prévoyant une attaque napolitaine et sachant son navire
+mouillé près de terre, par conséquent dans une position dangereuse, se
+hâta de porter cette dernière réponse au général Garibaldi et de
+regagner son bord pour pouvoir parer aux éventualités. La vue de
+l'escadre napolitaine fit accourir sur les remparts toute la garnison du
+château de Milazzo et ses acclamations suivaient les navires qui
+avançaient grand train.
+
+De leur côté, les Garibaldiens prenaient les armes; la générale battait
+partout, et on armait précipitamment trois batteries disposées à tout
+événement sur les quais, pendant que l'artillerie de campagne venait au
+galop se ranger sur l'isthme. De plus, le _Véloce_, que la rupture d'un
+de ses pistons obligeait à l'inaction et qui, amarré derrière le môle,
+avait ainsi sa coque abritée du feu de l'ennemi, transportait toute sa
+batterie sur le même bord, prête à faire feu.
+
+Mais bientôt on distingua le pavillon parlementaire; et un colonel
+d'état-major, envoyé par le roi de Naples, débarqua à terre et fut reçu
+par un colonel aide de camp du Dictateur. Après quelques pourparlers et
+quelques allées et venues, on tomba d'accord sur les articles de la
+capitulation.
+
+Pendant que ces faits se passaient à terre, la _Mouette_, qui n'avait
+fait que toucher à Messine et dont le commandant était inquiet sur le
+sort du _Protis_, mouillait de nouveau sur rade à côté de celui-ci. Vers
+les sept heures, le colonel Anrani, chargé de la capitulation par le roi
+de Naples, avait une entrevue avec Bosco; la capitulation était
+définitivement signée, et le _Protis_ appareillait immédiatement pour
+porter à Messine l'ordre au _Charles-Martel_, au _Brésil_, à la
+_Stella_, à la _Ville de Lyon_, etc, de venir embarquer la garnison de
+Milazzo.
+
+D'après les conditions de la capitulation, les troupes devaient sortir
+avec armes, bagages et les honneurs de la guerre, mais sans munitions;
+les pièces de campagne devaient être partagées ainsi que celles de
+position; quant aux chevaux de la cavalerie, ils restaient à l'armée
+nationale avec la moitié des mulets.
+
+Le total des troupes enfermées dans la citadelle s'élevait à près de
+4,000 hommes d'infanterie, 240 chasseurs à cheval et deux batteries
+d'artillerie. Il y avait, de plus, 90 blessés et 6 officiers dont 5
+amputés.
+
+Le 24, dans la journée, l'embarquement commençait et, le 25, la
+citadelle était remise à l'armée nationale. Il y eut, dit-on, au dernier
+moment de l'évacuation, un événement assez curieux. La garnison
+napolitaine avait emporté, naturellement, les pièces de canon que lui
+accordait la capitulation. Mais, lorsque la citadelle fut remise, on
+prévint le général Garibaldi que les pièces qui lui étaient échues en
+partage avaient été enclouées par les Napolitains avant de partir.
+Garibaldi, furieux de ce procédé déloyal, se hâta de se rendre de sa
+personne à bord de l'amiral napolitain et se fit remettre un nombre de
+pièces égal à celles enclouées.
+
+Avant d'en terminer, pour toujours probablement, avec Milazzo, il faut
+convenir qu'enfermée dans une citadelle, sans vivres, sans espoir d'être
+ravitaillée, l'armée royale semblait n'avoir d'autre ressource qu'une
+capitulation à merci. Cependant, il faut le dire à l'honneur du général
+Bosco, il n'a pas un seul instant faibli ni démenti son caractère de
+soldat. Si, comme général, il a fait une singulière manoeuvre en se
+laissant acculer à la presqu'île de Milazzo, il a racheté cette erreur
+par un grand courage et une véritable dignité dans sa conduite.
+
+Les rapports entre le Dictateur et le général Bosco sont restés tout le
+temps dans les termes de haute convenance et de parfaite courtoisie,
+quoi qu'en aient pu dire certaines versions triviales suggérées par
+l'exagération des partis.
+
+Quant à la ville de Milazzo elle-même, hélas! il faut encore l'avouer,
+ses braves habitants n'avaient trouvé rien de plus simple que de
+décamper en toute hâte. La jeunesse guerrière de cette cité de 12,000
+âmes ne fournit pas plus de volontaires à Garibaldi que de renforts au
+général Bosco. Cependant c'était une des villes citées pour leur
+royalisme.
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est que chacun était déménagé avec armes et
+bagages, emportant matelas et couvertures. C'est à peine si l'on put
+trouver de la paille pour les blessés, aussi bien d'un parti que de
+l'autre. Les quelques citadins retenus par des motifs quelconques dans
+la ville, refusaient sans honte un verre d'eau aux blessés. Quant au
+linge et à la charpie confectionnée par les charmantes péninsulaires, la
+quantité en aurait pu tenir dans une coque de noix. Le pharmacien de
+l'endroit lui-même avait emballé ses remèdes et ses purgations.
+
+Aussitôt que les événements de Milazzo parvinrent à Messine, il y eut
+grand mouvement militaire et brouhaha général sur toute la ligne. Les
+troupes de réserve furent massées en face de la citadelle, sur le champ
+de manoeuvres de Terranova, pendant que de fortes colonnes
+s'établissaient sur toutes les hauteurs environnantes. La cavalerie
+seule était, par ordre supérieur, évacuée en toute hâte, et à force de
+transports, sur Reggio.
+
+Le 22, les bâtiments de guerre étrangers étaient invités, le plus
+poliment possible, à aller mouiller partout ailleurs que dans le port,
+où ils gênaient l'oeuvre probable de destruction de la ville par la
+citadelle; tandis que les navires de commerce recevaient l'ordre de
+déguerpir immédiatement sans tambour ni trompette, emportant leur
+chargement d'habitants émigrés. On vit donc, dès le matin, de longs
+chapelets de bâtiments de toutes sortes remorqués, qui par des
+embarcations, qui par de petits vapeurs, gagner les mouillages de la
+Grotta, du Ringo, du Paradis, etc., et venir, comme en 1848, s'abriter
+sous les pavillons des vaisseaux de guerre étrangers. Ce fut un
+spectacle singulièrement, mais aussi tristement pittoresque, que celui
+de cette ville nomade installée sur la plage de toutes les manières les
+plus bizarres qu'il soit possible de se figurer. Que l'on s'imagine, en
+effet, une agglomération compacte de trois ou quatre cents bâtiments de
+commerce et barques de pêche; autant de bateaux, de canots qu'il pouvait
+en tenir blottis les uns contre les autres, halés à terre; les uns en
+bon état, les autres tombant en ruine; ceux-ci bien espalmés,
+embarcations de luxe, celles-là de vraies arches de Noé, galipotées,
+goudronnées et sentant le vieux poisson à dix kilomètres à la ronde:
+tout cela couvert de tentes bariolées plus étranges les unes que les
+autres. En vérité, on ne saurait avoir idée de cette ville aquatique,
+qui va servir de refuge à toute une population. A terre, sur la plage,
+ce sont des gourbis, des profusions de haillons accrochés à toute espèce
+de choses, des feux qui brûlent pour faire la cuisine, des myriades
+d'enfants, mâles et femelles, qui gigottent, partie dans le sable,
+partie dans l'eau, à qui mieux mieux. De toutes parts, des puits creusés
+dans le sable pour fournir une eau saumâtre à des gens qui meurent de
+soif. Puis, le long du chemin qui suit la mer, des maisons bondées
+d'habitants; une route où l'on ne saurait circuler qu'au pas, tant il y
+a de monde et d'obstacles. Tout cela cause, crie, hurle, boit, mange,
+sans souci et avec une tranquillité parfaite. N'est-on pas hors de la
+portée des canons de la citadelle et sous ceux de la France et de
+l'Angleterre? En rade, c'est encore plus curieux: ici, un vieux prélart
+de toile cirée, une vieille tente en coutil, jadis les beaux jours du
+gaillard d'arrière d'un paquebot, abritent une pauvre mais
+nombreuse famille, entassée pêle-mêle, depuis l'aïeul jusqu'aux
+arrière-petits-enfants, dans une lourde barque de pêche; là, des tapis
+de Turquie, des couvertures africaines ou espagnoles étalent, sur le
+pont d'un brick-goëlette ou d'une belle balancelle catalane, le luxe de
+leurs brillantes couleurs. Plus loin, un caboteur moins luxueux a
+désenvergué ses voiles pour mettre à l'abri sa population passagère, et
+partout un luxe inouï de bibelots de toutes natures, d'ustensiles de
+toutes sortes, de poteries, de batteries de cuisine, de poêles et de
+poêlons, de gargoulettes de formes variées, accrochés de ci, de là; des
+montagnes de matelas s'alignant le soir à la belle étoile, les uns à
+côté des autres; puis, comme à terre, à bord de chacun de ces bateaux en
+particulier, un monde d'enfants, glapissant, braillant, gémissant à qui
+mieux mieux, des mères aux voix criardes et discordantes, des chiens qui
+aboient, des moutons qui bêlent, et toujours cette inimitable odeur de
+poisson grillé, d'ail frit, d'oignons sautés, au milieu d'une atmosphère
+de fumée à vous faire éternuer pendant vingt-quatre heures. C'est à y
+perdre l'ouïe et l'odorat.
+
+Malheureusement, tout cela est de la triste comédie. Si on rit par ici
+en regardant, on est tenté de pleurer par là en détournant les yeux; ce
+sont d'affreuses misères qui, certes, eussent ajouté de graves maladies
+au fléau de la guerre, si une position aussi hétéroclite eût duré
+quelques jours de plus. On a vu des embarcations, une entre autres sur
+laquelle il y avait dix-huit enfants dont le plus âgé n'avait pas douze
+ans, rester plus de quarante heures sans avoir un morceau de galette ou
+de biscuit à distribuer à leur population; et, sans la générosité de
+quelques riches propriétaires des maisons de campagne environnantes,
+beaucoup de ces malheureux n'eussent certainement pu trouver à soutenir
+leur existence. Le besoin n'était pas seulement l'effet du manque
+d'argent, car, même à prix d'or, il était difficile de trouver quelque
+chose. Beaucoup de ces pauvres gens vivaient au jour le jour avec leurs
+enfants, n'ayant à se partager qu'une ou deux maigres pommes de terre.
+Heureusement cette triste situation ne dura qu'une semaine; sans cela,
+en vérité, et pour empêcher tout ce monde de mourir de faim, il eût
+fallu forcément, je crois, que les bâtiments de guerre vidassent leur
+soute à biscuit. Ce qu'il y avait de consolant, c'était de voir qu'en
+somme, cette population prenait assez philosophiquement son parti et
+endurait ses privations avec une résignation digne d'un meilleur sort.
+
+Chacun, cependant, abandonna sans le regretter, je crois, les plages
+hospitalières du Ringo et de la Grotta.
+
+On prétend, est-ce à tort ou à raison? que Messine devait être la rançon
+de la citadelle de Milazzo. Il est, en effet, permis de penser que le
+Dictateur avait bien pu sacrifier la satisfaction de faire prisonnier
+tout le corps du général Bosco à l'avantage d'occuper, sans coup férir,
+et de sauver d'un bombardement la ville de Messine.
+
+Cette malheureuse cité n'était plus qu'un vaste désert depuis
+l'évacuation complète du port.
+
+Le 23 et le 24 se passèrent sans encombre. Partout, des soldats allant
+et venant, en troupe ou isolément, sans avoir trop l'air de savoir ce
+qu'ils faisaient ou ce qu'ils voulaient faire. Le 25 au matin, les rues
+désertes retentirent de plusieurs décharges de mousqueterie. Un nombreux
+rassemblement, composé d'au moins trois personnes placées à un kilomètre
+environ l'une de l'autre avait provoqué cet accès belliqueux de la part
+des Napolitains. On voyait, au même instant, les troupes campées à
+Terranova se diriger en profondes colonnes vers la ville. Les deux forts
+Gonzague et San-Salvador avaient levé leurs ponts-levis, fermé leurs
+portes et hissé leurs pavillons. Une multitude de baïonnettes brillaient
+derrière les embrasures aveuglées de canons. Vers une heure, les postes
+du Télégraphe et de la Torre étaient enlevés par Interdonato et le
+général Fabrizzi. Les troupes royales, après une courte résistance,
+s'étaient repliées sur leur vraie ligne de défense, le mont Barracone et
+les hauteurs qui s'y rattachent.
+
+Elles paraissaient disposées à une sérieuse résistance.
+
+A quatre heures de l'après-midi, on vit toutes les hauteurs en face de
+cette ligne de défense occupées par les guérillas d'Interdonato. Le
+pavillon national flottait sur plusieurs points de la montagne.
+
+A cinq heures, une longue fusillade, mais de peu de vivacité, s'engagea
+entre les deux lignes. Elle dura jusqu'au lendemain 26 à deux heures du
+matin environ. Toutes les hauteurs d'où l'on pouvait apercevoir le
+combat, étaient couvertes de spectateurs venant assister en curieux à
+cette petite guerre d'avant-gardes qui leur promettait, pour le
+lendemain, une belle représentation militaire. Aussi, dès quatre heures
+du matin, se hâtaient-ils de revenir à leurs places de la veille; mais,
+quel désenchantement! pas plus de Napolitains que de Garibaldiens. Les
+forts de terre seuls, avec leur air de mauvaise humeur, gardaient leurs
+portes fermées et leurs pavillons hauts. A onze heures, arrivaient dans
+le port de Messine un grand nombre de vapeurs napolitains et de
+transports. L'armée royale commençait son évacuation.
+
+Inderdonato, la veille au soir, avait attaqué sans ordre ou, plutôt,
+malgré des ordres contraires. A la fin on s'était entendu. L'armée
+royale était rentrée en ville pour s'embarquer et les _picchiotti_
+s'étaient couchés.
+
+Comme les Napolitains s'étaient massés autour de la citadelle,
+abandonnant complètement la ville, quelques hommes de la garde civique,
+bien avisés, étaient rentrés en ville et avaient pris immédiatement
+possession des postes.
+
+Le même jour, une proclamation invitait les habitants à réintégrer leurs
+demeures, les assurant qu'un arrangement était conclu et qu'ils
+pouvaient, sans aucun danger, boire, manger, dormir et se promener de
+par la ville avec tous les drapeaux et les vivat possibles.
+
+Cependant, le mouvement s'opéra lentement. On ne paraissait pas avoir
+grande confiance dans la bonne foi de cet armistice. Une seconde
+proclamation, annonçant l'approche de Medici et son entrée dans la ville
+pour le lendemain, eut un peu plus de succès. On vit quelques matelas
+franchir timidement les portes de Messine.
+
+Le 27, au matin, le général Medici, avec sa division, qu'une
+proclamation du Dictateur avait porté, le jour même de la bataille de
+Milazzo, à l'ordre du jour de l'armée, faisait son entrée dans la ville
+et l'on attendait le général Garibaldi dans l'après-midi.
+
+Tout le monde était d'accord, tout le monde s'embrassait. Chacun courait
+par la ville à ses petites affaires. Les soldats napolitains trottaient
+gravement par les rues pour acheter leur macaroni. Leurs officiers
+regardaient et flânaient. Les volontaires ne manquaient pas d'envie d'en
+faire autant et, aussitôt que faire se put, les fusils en faisceaux et
+les sacs à terre, ils s'en furent de leur côté, lorgnant aux balcons,
+clignant de l'oeil aux ruelles et frayant sans rancune avec la
+soldatesque napolitaine dont les figures, épanouies par la certitude
+d'une bataille évitée, respiraient le bonheur de se sentir vivre et de
+reprendre bientôt la route de Naples.
+
+Dans l'après-midi, Garibaldi fit son entrée, aux applaudissements
+frénétiques de tout le monde; quelques drapeaux commencèrent à se
+montrer avec froideur. On semblait, dans la ville, avoir beaucoup de
+peine à s'habituer à l'idée d'être piémontisé à perpétuité et, certes, à
+ce moment, le roi galant homme n'aurait eu qu'une mesquine ovation.
+
+Presque aussitôt entré à Messine, le Dictateur monta en voiture et se
+rendit au Faro, à l'entrée du détroit, en passant par le Ringo, le
+Paradis, la Grotta, etc. Cette course ne fut qu'un immense triomphe, un
+cri de _Viva Garibaldi!_ depuis la sortie de la ville jusqu'à l'extrême
+pointe du Faro; et, cependant, il traversait la malheureuse population
+sur laquelle les souffrances et les privations pesaient depuis quelques
+jours. Quant à _il Re galantuomo_, il n'en fut pas plus question que de
+l'empereur de la Chine, malgré l'air conquérant des officiers piémontais
+qui accompagnaient le Dictateur. Quand celui-ci rentra en ville, à la
+nuit faite, ce fut une course aux flambeaux jusqu'à Messine. Toutes les
+fenêtres, tous les navires, jusqu'au plus petit bateau, s'étaient
+pavoisés et illuminés de feux de couleurs.
+
+Ce dut être un agréable spectacle pour les troupes napolitaines campées
+de l'autre côté du détroit à San-Giovanni, au fort d'Alta-Fiumare, à la
+Torre del Cavallo, etc.
+
+Aussitôt le retour de Garibaldi, deux compagnies de chasseurs des Alpes
+partaient pour le Faro et, comme le général en chef, étaient conduites
+jusqu'à leur poste avec force flambeaux et musique.
+
+La trêve ne fut cependant définitivement signée que le 29. Les
+principaux articles stipulaient:
+
+La remise à Garibaldi des forts situés en dehors de la ville avec leur
+armement;
+
+L'embarquement, sans obstacle, de tout le personnel et le matériel de
+l'armée;
+
+La libre circulation en ville, pour leurs provisions, des soldats ou
+officiers napolitains;
+
+La libre circulation du détroit;
+
+La parfaite égalité, pour les deux pavillons, dans le port de Messine;
+
+Une route, qui traverse le champ de manoeuvres de Terranova, devait
+servir de ligne de démarcation entre les deux partis;
+
+De chaque côté de cette route, deux lignes de factionnaires gardaient
+chaque zone;
+
+De plus, dans le cas où les hostilités recommenceraient entre la
+citadelle, qui restait aux Napolitains, et la ville, la cessation de
+l'armistice devait être dénoncée au moins quarante-huit heures à
+l'avance.
+
+Dès le lendemain 30, Messine semblait se réveiller d'un long cauchemar.
+Les bâtiments de guerre rentraient dans le port. Ceux du commerce les
+suivaient. La flottille de bateaux emboîtait le pas intrépidement; et,
+le soir, sur le quai, dans la strada Ferdinanda, au Corso, tout le monde
+se promenait comme d'habitude à la lueur d'une illumination assez
+mesquine. Les cafés, rouverts par enchantement, regorgeaient de
+consommateurs, Garibaldiens et Napolitains pêle-mêle; et, enfin, sur les
+deux heures chacun rentrait chez soi. Laissons-les dormir.
+
+
+
+
+V
+
+
+Pendant que les Garibaldiens se casernaient de leur mieux et partout où
+ils pouvaient, l'armée royale, entassée vis-à-vis la citadelle, se
+hâtait d'opérer son évacuation. Tous les vapeurs de guerre napolitains
+et les transports se mettaient à la besogne. C'est à Reggio que la plus
+grande partie était transportée. D'autres étaient dirigés sur Scylla et
+la Bagnara. Le général Clary ne voulait se réserver, dans la citadelle,
+que le nombre d'hommes strictement nécessaire pour sa défense. Un mois
+plus tard, à la date du 31 août, il ne restait plus au gouvernement
+royal que trois points dans toute la Sicile: la citadelle de Messine,
+celle d'Augusta et la ville de Syracuse.
+
+Laissons donc cette armée gagner avec enthousiasme la terre ferme, et
+revenons aux Garibaldiens. De grandes mutations avaient eu lieu dans
+l'armée nationale. Les généraux de brigade Cosenz, Medici, Carini et
+Bixio avaient été élevés au grade de majors généraux. Le colonel Ehber
+passait général de brigade. L'armée devait s'appeler désormais armée
+méridionale. Organisée définitivement, elle se composait de quatre
+divisions d'infanterie, d'une brigade d'artillerie et d'une brigade de
+cavalerie. Un appel aux armes avait été fait aussi à la jeunesse
+messinoise qui n'avait pas mis beaucoup plus d'empressement, pour ne pas
+dire moins, que celle de Palerme à s'enrôler sous les couleurs
+piémontaises. Bien plus, beaucoup de Siciliens, de Messinois entre
+autres, déjà incorporés dans l'armée, ne se gênaient pas pour manifester
+tout haut leur répugnance à passer dans les Calabres. Il y eut même, à
+ce sujet, une histoire que l'on peut raconter sans en garantir
+l'authenticité quoiqu'elle soit parfaitement dans les idées de la
+population de Messine. Un général ***, ayant appris qu'un bataillon,
+entre autres, de recrues siciliennes déclarait qu'il ne passerait pas
+sur le continent, avait fait réunir les hommes et leur avait adressé une
+allocution dont voici à peu près le résumé:
+
+«Vous êtes de braves enfants de la patrie. Elle vous est
+reconnaissante, le général Garibaldi aussi et moi de même. Mais voire
+rôle est de défendre la Sicile, le nôtre d'aller en Italie. Par
+conséquent, il n'y a pas d'inconvénient à vous déclarer que ceux d'entre
+vous qui voudront partir volontairement pour partager nos dangers seront
+seuls appelés à ce service. Les autres resteront dans les dépôts.» Ce
+bataillon se composait d'environ 350 hommes. Six se déclarèrent prêts à
+combattre de nouveau pour la liberté et à passer en Calabre. Comme le
+courage de ces six volontaires faisait honte aux autres, ils ne
+trouvèrent rien de mieux que de les huer. Les mauvaises langues
+prétendent que le général, qui n'avait voulu que s'assurer sérieusement
+du plus ou moins de bonne volonté des hommes du bataillon, avait pris
+ses précautions. Tous ces héros, au lieu d'être renvoyés chez eux
+auraient été immédiatement divisés par faibles fractions et incorporés
+dans d'autres bataillons avec lesquels ils durent marcher bon gré mal
+gré. Du reste, une grande preuve de la froideur de cette nation pour le
+métier des armes, c'est la mauvaise humeur générale avec laquelle fut
+accueilli le décret de la conscription, et l'opposition qu'il souleva
+dans toutes les villes et campagnes de la Sicile. Le discours que le
+Dictateur prononça, en faisant ses adieux à Messine, et que l'on
+trouvera plus loin, vient lui-même attester que c'était avec peine que
+la jeunesse endossait le baudrier.
+
+Néanmoins, de Palerme à Messine, ce n'était qu'une suite non
+interrompue de détachements de volontaires accourus de divers points du
+continent; la plupart de ces détachements étaient très-nombreux et
+allaient le plus vite possible rejoindre l'armée méridionale.
+
+Presque tous ces convois arrivaient de Gênes, dirigés par Bertani et
+sous le commandement de leurs officiers particuliers. C'étaient, en
+grande partie, des soldats et des officiers piémontais, lombards,
+toscans et florentins, ainsi que quelques Vénitiens, mais en petite
+quantité. Tous, généralement, étaient assez bien équipés et armés.
+
+Une foule de décrets parurent à Messine dès l'arrivée du Dictateur. Les
+plus importants furent une suite d'arrêts des plus sévères contre tout
+attentat à la vie, aux biens ou à la sûreté individuelle de quelque
+individu que ce fût, y compris tous les employés de l'ancien
+gouvernement, même les sbires. Presque chacune des infractions à ce
+décret était justiciable des conseils de guerre, dont le jugement,
+exécutoire dans les vingt-quatre heures, entraînait la peine capitale.
+Les autres décrets avaient principalement rapport à la garde nationale,
+aux finances et aux fournitures des troupes. Il serait trop long de les
+énumérer.
+
+Dès le lendemain de son arrivée à Messine, le Dictateur, avec la fixité
+d'idées qui lui est particulière, commençait les préparatifs du
+débarquement en Calabre. Pour cela, il fallait non-seulement une base
+d'opérations qui était la Sicile tout entière, mais un point de départ.
+Messine, devenue une ville neutre, bien que la circulation des pavillons
+des deux partis y fût autorisée, ne pouvait convenir. De plus, l'ennemi
+aurait trop facilement su tout ce qui s'y passait. On choisit donc le
+Faro.
+
+Le Faro est un village situé à l'extrémité d'une pointe de sable à
+laquelle il a donné son nom et qui, lorsqu'on arrive à Messine par le
+Nord, se trouve à droite de l'entrée du détroit. Deux étangs d'eau
+salée, communiquant avec la mer par un canal à moitié comblé, occupent
+l'entrée et le centre de cette espèce de presqu'île. Ce sont les Anglais
+qui, lors de leur occupation, ont creusé ce canal pour abriter dans les
+étangs les nombreuses canonnières qu'ils entretenaient le long de la
+côte. A l'extrémité du Faro se trouve un fanal construit au centre d'un
+petit fort carré et casematé. A un kilomètre environ de celui-ci, sur la
+côte du large en dehors du détroit, existe un fort bastionné qui avait
+été abandonné avec armes et bagages par les Napolitains le surlendemain
+de l'affaire de Milazzo. Depuis la tour du Faro jusqu'au village, ce ne
+sont absolument que des sables au milieu desquels s'efforcent de surgir
+quelques touffes de cactus et de figuiers de Barbarie. La population est
+composée presque exclusivement de pilotes du détroit et de pêcheurs
+d'espadons.
+
+Du Faro à Messine, il existait il y a quelques années des batteries et
+des tours casematées, les unes très-anciennes, les autres datant de
+l'occupation anglaise ou même plus modernes; mais tout cela avait fini,
+faute d'entretien, par tomber en ruines, et il n'y existait pas un canon
+au moment où se passaient ces événements. La route stratégique elle-même
+était dans un fort triste état. L'artillerie y fut donc immédiatement
+dirigée, et immédiatement aussi, fut commencé un ensemble de travaux de
+fortifications et de batteries, défensives pour le Faro, et offensives
+pour le détroit.
+
+Chaque jour, plusieurs bataillons s'y rendaient le soir de Messine et le
+lendemain étaient relevés par d'autres. Ils faisaient, pendant douze
+heures de jour, l'office de travailleurs et, pendant la nuit, celui de
+soldats. Car l'ennemi était maître du détroit; ses nombreux vapeurs le
+sillonnaient en tous sens; puis, les côtes de Calabre étant couvertes de
+troupes napolitaines, il paraissait chose bien facile, par une nuit
+obscure, de jeter à terre sur les plages du Faro quelques milliers
+d'hommes.
+
+Le général Garibaldi allait tous les jours inspecter lui-même les
+travaux de ces fortifications passagères et il en profitait pour passer
+en revue les bataillons de garde. Il avait toujours soin d'arriver sur
+les trois heures ou trois heures et demie du matin, c'est-à-dire à
+l'heure où les appels avaient lieu. On y vit s'élever d'abord, comme par
+enchantement, une batterie de huit pièces de trente-deux avec des
+parapets d'une épaisseur moyenne de dix mètres. C'était la plus
+rapprochée du fanal.
+
+Un chemin couvert reliait cette batterie à une deuxième de trois pièces
+de soixante-huit, tirant en barbette. L'espèce de courtine produite par
+le chemin couvert qui reliait ces deux batteries, était armée elle-même
+de plusieurs pièces de vingt-quatre, de caronades et de deux obusiers de
+seize. Puis venait, à l'entrée du village, une troisième batterie; une
+quatrième fut élevée un peu plus tard à l'entrée du canal et une
+cinquième vis-à-vis l'église du Faro. Une grosse tour d'origine
+anglaise, construite près du village, fut armée d'une caronade et d'une
+superbe coulevrine en bronze portant les armoiries des chevaliers de
+Malte. Les plates-formes du fort du fanal reçurent elles-mêmes huit
+pièces de gros calibre. Tout cet ensemble présentait vers le détroit un
+front assez respectable pour ne pas être à dédaigner.
+
+Ces travaux avaient été commencés primitivement sous la direction d'un
+officier français. Mais le général Orsini, ayant quitté le ministère de
+la guerre, vint prendre le commandement en chef de l'artillerie de
+l'armée méridionale et, en cette qualité, celui du Faro. Il n'eut rien
+de plus pressé, naturellement, que de trouver mal tout ce qui avait été
+fait, d'en modifier beaucoup les détails et quelque peu l'ensemble. Il
+eût peut-être mieux fait de laisser les choses aller leur train et de
+tâcher de trouver des soldats aux nombreux officiers d'artillerie,
+sachant tout excepté ce qu'était un canon, qu'il avait amenés de Palerme
+avec lui. Il y avait, en résumé, de quoi mettre trois officiers par
+pièce ou peu s'en faut.
+
+Dès le 10 août, la pacifique presqu'île du Faro s'était métamorphosée en
+camp retranché. Sur la plage, en regard du détroit, s'alignaient trois
+cents ou trois cent cinquante barques de pêche, future flottille de
+débarquement. A leur droite, deux batteries de campagne, trophées de
+Milazzo et de Calatafimi, deux batteries d'obusiers de montagne,
+provenant de la fonderie de canons improvisée à Palerme, et une section
+d'obusiers de seize resplendissaient au soleil, abritées en arrière par
+une forêt de baïonnettes en faisceaux, au milieu desquels se promenaient
+les factionnaires de chaque bataillon. Tout le village n'était lui-même
+qu'une vaste caserne où allaient et venaient constamment des convois de
+vivres et de munitions.
+
+Pendant qu'au Faro tout était aux travaux, au débarquement et à la
+guerre, dans la bonne ville de Messine, qui avait rêvé pour l'avenir le
+calme et la tranquillité, rien n'était plus à la paix.
+
+L'inquiétude recommençait à battre en brèche le courage des habitants,
+et l'appréhension d'un autre bombardement venait de nouveau les empêcher
+de dormir.
+
+En effet, la cour de Naples, en espérant un instant arrêter
+diplomatiquement Garibaldi, avait pu s'imaginer qu'en faisant la part du
+loup elle le rassasierait, et avait projeté l'abandon de la Sicile pour
+conserver le reste du royaume; mais revenue de son erreur, elle
+commençait à s'émouvoir singulièrement de ces préparatifs de
+débarquement et de leur apparence menaçante.
+
+Elle savait que les forces de Garibaldi s'élevaient déjà à plus de vingt
+mille hommes, véritables soldats, sans compter les non-valeurs et les
+inutilités. Des forts de la Torre del Cavallo, elle pouvait faire
+compter les canons de l'aventurier, du brigand auquel, cependant, on
+donnait le nom de général dans toutes les transactions de Palerme, de
+Milazzo et de Messine. Elle s'effraya donc à juste titre. Cet effroi
+gagna naturellement le général Clary, commandant de la citadelle, qui
+après avoir bien cherché, finit par trouver qu'évidemment les environs
+de Messine et, par suite, le Faro devaient être soumis aux termes et
+règlements de l'armistice et qu'en conséquence, l'armée méridionale
+devait aller faire plus loin ses préparatifs d'envahissement; les
+batteries qu'on élevait au Faro étant en fait selon lui des ouvrages
+agressifs contre la libre circulation du détroit et même contre les
+positions napolitaines des côtes de Calabre. C'était une interprétation
+libre et surtout large. Aussi, sa vive réclamation fut-elle réfutée
+encore plus vivement. Il s'en suivit pas mal de pourparlers et pas mal
+de notes échangées. Comme chacun tenait bon de son côté, il arriva ce
+qui arrive presque toujours en pareille circonstance, c'est que, de
+guerre lasse, on en resta là. Les Garibaldiens continuèrent leurs
+préparatifs, et le général Clary conserva l'avantage de pouvoir les
+examiner tout à son aise avec sa longue-vue de l'observatoire de la
+citadelle. Quant aux habitants, ils firent comme le général Clary; ils
+en prirent leur parti.
+
+Bien des moyens furent employés pour réchauffer la tiédeur belliqueuse
+des citadins. Un des plus originaux fut, sans contredit, les harangues
+en plein air renouvelées des Romains d'autrefois. Voilà le Forum, voilà
+la tribune aux harangues, voilà surtout le grand peuple. Mais hélas! le
+Forum est une petite place mesquine et froide, et la tribune aux
+harangues est représentée par des tréteaux de saltimbanque.
+
+Le peuple roi se compose d'une centaine ou deux de particuliers plus ou
+moins hétéroclites, et le grand orateur est un monsieur en vareuse
+rouge. Quelquefois, ce dernier était le _padre_ Gavazzi, cordelier
+défroqué, homme éminemment éloquent, au dire des Siciliens et autres
+Italiens, je veux dire Piémontais. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il
+criait beaucoup. Quelques autres fois, c'était le _padre_ Pantaleone, le
+chapelain de Garibaldi, le cordelier de Calatafimi. Lui aussi ne
+manquait pas d'une certaine éloquence, et, de plus, il prêchait à
+l'ombre des voûtes religieuses. C'était dans la cathédrale que ses
+conférences avaient lieu. Puis, il y eut les manifestations, produit
+exclusivement indigène.
+
+Ben-Saïa, brave homme s'il en fut jamais, qui, dans toutes les
+tentatives révolutionnaires de la Sicile, a fait sa partie, sacrifiant à
+la liberté, son idole, fortune et famille; Ben-Saïa apparaissait sur la
+strada Ferdinanda, brandissant le drapeau national. Immédiatement la
+foule l'entourait, vite une démonstration à la cathédrale! Une musique!
+Celle-ci était vite trouvée. Alors au pas de charge, agitant les
+chapeaux, les mouchoirs, appelant les dames aux balcons, le cortège
+s'ébranlait, faisant la pelote de neige tout le long de la route,
+arrivait comme un torrent à la porte de la cathédrale que le bedeau
+s'empressait d'ouvrir à deux battants. La foule s'y précipitait, comme
+un fleuve débordé, ne s'arrêtant qu'à la balustrade du maître-autel. On
+se hâtait d'allumer tous les lampions et cierges disponibles. Pendant
+ces préparatifs, la cohue s'agitait tumultueusement dans l'église avec
+le va-et-vient d'une mer houleuse et un brouhaha à ne pas s'entendre.
+Puis, éclatait un air de musique, le plus vigoureux possible. Aussitôt
+après, les casquettes, les mouchoirs, les bras, les jambes reprenaient
+leur office aux cris répétés cent cinquante fois de: _Viva la Italia!
+Viva la liberta! Viva Garibaldi! Viva Gavazzi! Viva la liberta! Viva
+Dumas! Viva il Re Galantuomo!_ etc, etc.
+
+Quand on avait ainsi bien crié, et que tout le monde avait la pépie, la
+musique détalait, Ben-Saïa la suivait, la foule emboîtait le pas, on
+faisait le tour par le Corso et insensiblement chacun rentrait chez soi,
+pendant que le bedeau éteignait ses cierges, refermait précipitamment la
+porte de son église, et, de peur d'une deuxième cérémonie analogue à
+celle-ci, se hâtait de mettre la clef sous la porte.
+
+Toutes les manifestations se ressemblaient ou à peu près. Mais elles
+produisaient peu d'effet sur les sentiments belliqueux. Tout le monde, à
+Messine, était, sans contredit, partisan de la liberté et las du
+gouvernement napolitain: on voulait même bien se battre, à la rigueur;
+seulement on tenait à rester chez soi.
+
+Le contact des royaux et des Garibaldiens n'amenait jamais en ville de
+rixes ni de vexations réciproques. Mais des consignes mal comprises
+provoquaient souvent des haro de part et d'autre. Un jour, un canot
+manoeuvré par un ou deux Garibaldiens, louvoyant pour sortir du port,
+s'approchait trop du fort San-Salvador dont un factionnaire, le premier
+venu, lui envoyait un coup de fusil. Naturellement, le bateau se hâtait
+de se mettre hors de portée. Un instant après, un canot du fort
+traversait le port pour venir à quai acheter des provisions. Les
+Garibaldiens, à leur tour, envoyaient aux Napolitains une bordée de
+malédictions et d'injures, et leur montrant une multitude de poings
+vigoureux, disposés à taper, les obligeaient de repartir en toute hâte.
+A la longue, ces taquineries devaient amener et amenèrent des coups de
+fusil.
+
+Vers le 10, arriva un officier napolitain chargé d'une mission spéciale
+pour le Dictateur. Il devait, par tous moyens et toutes promesses,
+tâcher d'obtenir du général l'abandon de ses projets sur le continent.
+C'est à la même époque que le roi Victor-Emmanuel vint aussi mettre sa
+lettre dans la balance. Ni l'un ni l'autre ne purent rien obtenir.
+
+L'officier napolitain s'en retourna, enchanté, dit-on, de l'accueil
+qu'on lui avait fait. Quant au roi Victor-Emmanuel, tout le monde
+connaît la réponse de Garibaldi.
+
+Au 12, les préparatifs avaient pris des proportions gigantesques. De
+leur côté, les Napolitains, sur la côte opposée, prenaient leurs
+mesures, et l'escadre royale avait l'air, sinon l'intention, de vouloir
+faire bonne garde et empêcher tout débarquement. Elle se composait de
+six corvettes et de plusieurs petits avisos, ainsi que de quelques
+canonnières. Ce n'était pas sans une certaine appréhension que beaucoup,
+même des plus déterminés, parmi les officiers de l'armée méridionale,
+envisageaient les projets du Dictateur. Malgré la confiance sans bornes
+qu'on avait en lui et l'espèce de fascination qu'il exerçait sur ses
+troupes, plus d'un, en réfléchissant à l'opération difficile qui allait
+être tentée, se prenait d'une inquiétude que tout semblait justifier.
+
+N'était-ce pas bien osé d'essayer le passage d'un détroit occupé par une
+escadre ennemie, sous le feu croisé de ses bateaux à vapeur et de ses
+forts, sans autres ressources qu'une quantité de barques qui, au moment
+de l'action, seraient encombrées de soldats et dont quatre ou cinq à
+peine portaient de petits pierriers? Sans un seul bâtiment de guerre
+pour protéger le passage, à peine avait-on deux ou trois petits vapeurs
+pour servir de remorque. Si l'on ajoute encore à tant de désavantages et
+de probabilités d'insuccès les obstacles matériels que la violence des
+courants du détroit et la différence de marche des embarcations devaient
+apporter à un ordre régulier de débarquement, la confusion inévitable de
+toute opération militaire nocturne, on avouera qu'à l'idée des entraves
+qui pouvaient retarder et même faire échouer l'entreprise, chacun avait
+le droit de craindre pour le premier acte d'un drame dont le dénoûment
+devait se jouer à Naples.
+
+Quoi qu'il en soit, le général Garibaldi avait commencé, dès le 8, à
+masser ses troupes dans les environs du Faro. Près de quinze mille
+hommes y furent campés; au premier ordre, ils devaient se jeter dans les
+barques et tenter le passage sous la protection des batteries du Faro.
+La flottille se composait de plus de trois cents bateaux halés à sec sur
+la plage les uns contre les autres et les équipages bivouaquaient à côté
+de chaque embarcation. Elle était organisée en plusieurs divisions.
+L'une d'elles était commandée par un ex-lieutenant de vaisseau de la
+marine française, M. de Flotte, ancien représentant du peuple, qui, à
+quelques jours de là, comme Roselino Pilo, devait trouver la mort à la
+tête de son petit bataillon ou, plutôt, de sa compagnie de marins
+français. Ce bataillon n'était pas un des éléments les moins curieux de
+l'armée nationale. Pour servir l'étranger, quelle qu'en fût la cause,
+aucun de ses membres n'avait mis de côté ni oublié les moeurs
+traditionnelles et les allures débrouillardes du troupier français.
+Aussi, appelait-on cette compagnie, le bataillon des _croque-poules_.
+Au milieu de ces sables inhospitaliers, lorsque, généralement, presque
+tout le monde restait sur un appétit féroce, obligé de serrer autant que
+possible les ceinturons et de grignoter de maigres pitances, le
+bataillon des croque-poules menait joyeuse vie et faisait bombance. On y
+mangeait des brochettes d'alouettes, des fricassées de pigeons, voire
+des rôtis de gibier; on s'y procurait même des plats de douceurs. Aussi
+c'était à qui aurait des amis et des connaissances parmi les
+croque-poules; ou y était toujours bien accueilli, et, autour de chaque
+plat où huit hommes se prélassaient, en se serrant on pouvait facilement
+trouver deux ou trois places.
+
+L'artillerie de campagne, avec ses approvisionnements et les attelages,
+était alignée sur la plage, prête à s'embarquer au premier signal sur le
+_City of Aberdeen_, le _Duc de Calabre_, l'_Elba_ et l'_Orégon_. Une
+trentaine de grands bateaux plats, disposés pour transporter les chevaux
+et la cavalerie stationnaient dans le premier étang, où l'embarquement
+devait être plus facile qu'à la plage. De toutes parts, on était sur le
+qui-vive, et on attendait incessamment l'ordre de départ. Ou apercevait
+bien dans le petit golfe, entre la pointe du fort de Pezzo et la Torre
+del Cavallo, les croiseurs royaux; mais leurs mouvements étaient indécis
+et pouvaient, avec les bruits qui commençaient à courir, donner lieu à
+bien des suppositions.
+
+Quelques fusées, lancées par la frégate amirale, attestaient seulement
+la surveillance supposée attentive des côtes du Faro par l'escadre
+napolitaine. Le 9, les préparatifs se continuèrent encore plus
+activement. Mais la nuit s'annonçait sombre et orageuse. Vers les six
+heures du soir, en effet, le ciel se couvrit de gros nuages, les côtés
+de Calabre disparaissaient dans des grains multipliés et le tonnerre
+grondait sourdement sur les hauteurs d'Aspri-Monte. La brise, qui avait
+fraîchi en même temps, rendait la mer tellement clapoteuse dans le
+détroit qu'il était peu probable qu'aucune tentative put être essayée
+avec succès contre la côte italienne. Cependant, à minuit environ, par
+une obscurité des plus intenses, vingt-cinq barques à peu près
+poussaient de terre à tout hasard chargées de volontaires, et
+appareillaient. Elles allaient tenter la fortune d'un premier
+débarquement: si elles réussissaient, c'était un premier succès, un
+jalon, un noyau de volontaires et d'officiers, surtout un chef donné aux
+insurgés de la Calabre.
+
+En trois quarts d'heure, elles traversaient le détroit. Malheureusement,
+l'obscurité et la force des courants ne leur avaient pas permis de
+garder leur ordre de marche. Les unes vinrent faire tête sous les forts
+mêmes de Scylla; d'autres s'échouèrent près de la Torre del Cavallo. Les
+plus heureuses furent sous-ventées et abordèrent à deux ou trois cents
+mètres plus loin que le fort d'Alta-Fiumare sur une belle plage de sable
+où elles purent jeter à terre leurs volontaires.
+
+Deux cents hommes, en tout, débarquèrent. Mais Missori les commande et
+tous sont déterminés. Aussitôt à terre ils s'élancent isolément dans la
+montagne. Le lendemain, ils se retrouveront sur Aspri-Monte où ils ne
+tarderont pas à être rejoints par les bandes calabraises. Presque tous
+les hommes débarqués sont des guides dont Missori est le colonel.
+
+En essayant de rejoindre le Faro, plusieurs embarcations de la flottille
+tombèrent en travers de l'escadre napolitaine qui ne souffla mot et les
+laissa porter sur Messine. L'une d'elles vint même se jeter sur l'avant
+d'un des bâtiments royaux qui pouvait l'anéantir d'un souffle, mais qui
+resta sourd, muet et aveugle. Le lendemain 10, une nouvelle tentative
+eut lieu sous les ordres du commandant de Flotte; on voulait avoir
+quelques nouvelles des volontaires débarqués la nuit précédente. Il
+était quatre heures et demie du matin lorsque son embarcation atteignait
+la côte. Mais à peine l'avant avait-il touché le sable que l'ennemi
+sortant de mille embuscades, vignes, jardins, trous, maisons, ouvre une
+vive fusillade sur lui. Deux Garibaldiens tombent grièvement blessés et
+on est forcé de rétrograder, non sans avoir vigoureusement riposté au
+feu des royaux qui se hâtent à leur tour de s'abriter en laissant
+plusieurs des leurs sur le carreau. Cette petite expédition se composait
+de huit Anglais et huit Français. Dans la nuit du 10 au 11, une autre
+tentative échoue encore. L'escadre napolitaine s'était rapprochée du
+Faro et pesait passivement sur les opérations projetées.
+
+Il y avait alors tantôt au Faro, tantôt à Messine, une signora, la
+comtesse della Torre, jeune et charmante femme, à nature sympathique,
+dont le costume demi-hongrois et la désinvolture gracieuse et militaire
+faisaient rêver bon nombre des blessés ou des malades auxquels elle
+était venue offrir le tribut de ses soins et ses consolations. On en a
+dit beaucoup de bien, on en a dit du mal. Il n'y a pas de chose, quelque
+bonne qu'elle soit, qui ne trouve son détracteur. Enfin, quoi qu'en
+aient dit quelques journaux bien ou mal informés, elle n'en partageait
+pas moins avec une Française, madame de ***, la direction des dames
+charitables, en petit nombre, il est vrai, qui prodiguaient leurs soins
+aux blessés et aux malades dans les hôpitaux.
+
+La journée du 11 se passa à embarquer l'artillerie, les chevaux et les
+hommes. Les vapeurs bondés de troupes, allumaient les feux à sept heures
+du soir. Les compagnies de la flottille étaient parées à sauter dans
+leurs embarcations.
+
+Vienne le signal et tout cela va se mettre en mouvement. Mais, à minuit,
+arrive un ordre contraire et, dans la matinée du 12, toutes les troupes
+commençaient à débarquer.
+
+Vers une heure, dans la nuit, on avait entendu une fusillade très-vive
+et quelques coups de canon près des forts de Scylla et de Pezzo.
+L'escadre napolitaine étant restée silencieuse, c'était donc à terre que
+l'on s'était battu. Étaient-ce les volontaires débarqués ou les
+Calabrais? Le feu cessait vers les deux heures un quart. Il recommençait
+une heure après et durait jusqu'au petit jour. Au même moment, un petit
+bateau, chassé par une corvette napolitaine, venait s'abriter sous les
+feux du Faro, et la corvette, trompée dans sa poursuite, s'arrêtait à
+portée de canon. C'était un habitant de Reggio qui, à ses risques et
+périls, venait annoncer que quelques centaines de Calabrais, réunis dans
+les ravins d'Aspri-Monte, allaient se mettre en marche pour rejoindre
+les volontaires débarqués l'avant-veille et qui, en ce moment,
+occupaient les hauteurs de Solano. Le débarquement des troupes et de
+l'artillerie faisait supposer, naturellement à tout le monde, un
+changement d'intentions de la part du général Garibaldi. Mais, il faut
+l'avouer, ce fut à regret que les volontaires, entassés depuis
+trente-six heures sur les vapeurs, se virent encore une fois jetés sur
+les sables brûlants du Faro sans savoir quand il leur serait enfin donné
+de mettre le pied dans les Calabres.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Trois jours après, une frégate sarde arrivait au Faro, et restant sous
+vapeur, communiquait avec le général Garibaldi. Ensuite elle venait au
+mouillage dans le port de Messine. C'était le _Victor-Emmanuel_. Le même
+soir, un petit aviso partant de Messine touchait aussi au Faro. Ces
+allées et venues excitaient vivement la curiosité générale. Le
+lendemain, on apprenait avec étonnement que le général Garibaldi s'était
+embarqué dans la nuit sur le _Washington_, dont tout le monde ignorait
+la destination; et on lisait une proclamation rédigée à peu près en ces
+termes: «Le général en chef Dictateur, étant obligé de s'absenter
+momentanément, laisse au général Sertori le commandement des forces de
+terre et de mer.» Suivait un ordre du jour de ce dernier donnant à
+l'armée et à la population connaissance de ce décret et ajoutant qu'il
+espérait qu'en l'absence du Dictateur, chacun s'efforcerait de continuer
+à faire son devoir. C'est à cette époque que les troubles de Bronte
+éclatèrent. Plusieurs assassinats et de honteuses scènes de pillage,
+provoqués par les montagnards, obligèrent d'en venir à une répression
+énergique. Le général Bixio fut dirigé sur ce point. Il fit saisir une
+vingtaine des principaux émeutiers qui passèrent immédiatement devant un
+conseil de guerre et furent fusillés séance tenante. Puis il vint à
+Taormini rejoindre le corps de Cosenz et la brigade Ehber.
+
+Pendant que ces événements se passaient au Faro, la ville de Messine,
+métamorphosée en grande caserne, tâchait de faire contre fortune bon
+coeur en rouvrant ses magasins le plus gaiement possible. Tous les
+soirs, les musiques militaires circulaient dans la ville; et la strada
+Ferdinanda, ainsi que le Corso, un peu plus illuminés et embanniérés que
+dans les premiers jours, avaient presque un air d'allégresse.
+
+Les manifestations continuaient, soit dans les églises, soit sur des
+places publiques. Les statues de François II et de son père avaient
+éprouvé le même sort qu'à Palerme. Une fois la nuit arrivée, il n'y
+avait plus guère que des Garibaldiens dans les rues et, par-ci par-là,
+quelques soldats napolitains attardés dans leurs provisions, ou quelques
+officiers dans leurs visites. On organisait activement les nouvelles
+recrues, et chaque jour des promenades militaires avaient lieu avec
+armes et bagages. Quelques-uns des corps campés au Faro avaient reçu
+l'ordre de rentrer en ville.
+
+Cependant la mésintelligence commençait à se mettre pour tout de bon
+entre les lignes de factionnaires opposées sur le champ de manoeuvres de
+Terranova. Presque chaque soir, on s'envoyait des gros mots et des coups
+de fusil.
+
+Mais en ville, une fois le sac à terre et le fusil mis de côté, on
+continuait à vivre à peu près en bonne intelligence.
+
+Les échos d'alentour se réjouissaient aux sons des airs guerriers que
+soufflaient à outrance les musiciens de la citadelle, pour charmer les
+entr'actes des grandes manoeuvres militaires que les soldats du général
+Clary exécutaient journellement sur la plage entre la citadelle et le
+fort San-Salvador. L'artillerie attelée y manoeuvrait grand train, à
+côté des bataillons de chasseurs qui devaient s'estimer heureux qu'on
+leur eût conservé ce petit espace pour se dégourdir les jambes et ne pas
+perdre l'habitude du pas gymnastique.
+
+Quand les parades étaient finies, les guerriers mettant bas la veste,
+endossaient la blouse, et labouraient intrépidement un long chemin
+couvert ou, plutôt, une longue tranchée qui reliait la citadelle à
+San-Salvador.
+
+Le lazaret, qui était resté dans les dépendances de la citadelle, avait
+été converti en hôpital. Mais, si la plus grande partie de cette
+garnison ne demandait pas mieux que de rester tranquille et de goûter
+les délices d'une prison forcée, il y en avait d'autres qui,
+malheureusement, aimaient l'odeur de la poudre et le bruit du fusil, de
+loin bien entendu, à en juger du moins par leur attitude journalière
+aussitôt qu'une affaire un peu sérieuse s'engageait.
+
+Le 13, il y eut presque une bataille en règle vers les dix heures du
+soir. Quelle en fut la cause? Naturellement il est impossible de le
+savoir. Le fait est qu'une vive fusillade partit de la ligne
+napolitaine, leurs vedettes se replièrent sur leurs grand'gardes; les
+grand'gardes sur la citadelle; toujours en tiraillant avec acharnement.
+Puis, une fois à l'abri dans les chemins couverts, de nombreux cris de:
+_Viva il Re!_ retentirent pendant plus d'un quart d'heure. Quant aux
+Garibaldiens, comme il leur était défendu de riposter, aussitôt que
+l'envie de batailler prenait aux guerriers de la citadelle, ils se
+retiraient patiemment dans les ruines qui longeaient leur ligne de
+factionnaires et attendaient que la grêle fût passée. Ce soir-là,
+cependant, l'alerte, en ville, fut des plus vives. Il y avait concert à
+la Flora, dans le jardin public de la strada Ferdinanda; par conséquent,
+il y avait affluence et même une assez grande quantité de dames. Les
+rues étaient illuminées et les boutiques à peu près ouvertes. De
+nombreux volontaires et bourgeois flânaient dans les rues; tout cela
+avait quelque apparence de gaieté, lorsque retentissent tout à coup les
+premiers coups de fusil. Les volontaires dressent l'oreille, les civils
+cherchent au plus vite leurs portes, les femmes se trouvent mal, mais
+suivent leurs maris; les illuminations s'éteignent aux environs des
+débouchés de la citadelle, les boutiques se ferment à grand fracas, puis
+la générale bat, les clairons sonnent l'assemblée. Un quart d'heure de
+ce tohu-bohu s'était à peine écoulé que l'on voyait de fortes colonnes
+se diriger vers la place de la Cathédrale, la place de la municipalité,
+les quais, et occuper tous les points par lesquels les Napolitains
+pouvaient tenter d'entrer en ville. Il faut cependant avouer que, malgré
+la consigne, quelques rageurs ripostaient de temps à autre et
+renvoyaient aux royaux coup de feu pour coup de feu.
+
+Une belle corvette à vapeur anglaise, achetée par le général Garibaldi,
+arrivait sur rade le lendemain, et on procédait immédiatement à son
+armement. Une autre, plus petite, était attendue.
+
+Le 15, autre bataille, mais cette fois-ci, plus sérieuse et en plein
+jour.
+
+On ne sait toujours pourquoi ni comment elle commença. Une fusillade
+s'engagea entre les deux lignes de vedettes. Du reste, tout était à
+l'orage ce jour-là.
+
+Depuis le matin, on suffoquait de chaleur. Des nuages bronzés s'étaient
+accumulés sur les monts Pelore. L'air, chargé d'électricité, rendait les
+plus paisibles d'une humeur massacrante. Positivement l'atmosphère
+sentait la poudre.
+
+Cette fois-ci, les Garibaldiens plus nerveux que d'habitude, prirent en
+mauvaise part les galanteries napolitaines.
+
+Les royaux, habitués à faire ces petites guerres sans danger et peu
+disposés sans doute à se laisser éreinter au nez et à la face de leur
+citadelle, se replièrent d'un seul bond jusqu'aux tentes de campement où
+stationnait la grand'garde, à la limite des glacis de la citadelle.
+
+Là, soutenus par cette grand'garde et par une compagnie qui sortait du
+chemin couvert, ils tinrent un instant pour filer ensuite de plus belle
+et rentrer dans la place et dans les chemins couverts d'où ils
+continuèrent leur feu innocent sur les Garibaldiens qui, déjà, avaient
+cessé le leur. Comme il fallait que la comédie fût complète, le canon
+vint terminer la représentation par une vingtaine de coups tirés on ne
+sait contre quoi ni contre qui. Naturellement, tant tués que blessés, il
+n'y eut personne de mort.
+
+Mais des balles napolitaines étaient arrivées jusqu'à bord des bâtiments
+de guerre sur rade. La chaloupe de la frégate à vapeur, le _Descartes_,
+en ce moment en corvée au bout du quai, près du champ de manoeuvres de
+Terranova, avait été obligée de s'abriter derrière un chaland chargé de
+charbon qu'elle remorquait, puis de l'amarrer en toute hâte à quai et de
+rallier son bord au milieu d'une grêle de biscaïens et de balles dont
+plusieurs traversèrent les bordages de l'embarcation.
+
+Il y eut des plaintes motivées, auxquelles on répondit par des excuses
+et par des explications qui n'en étaient pas. L'orage qui vint à éclater
+et une pluie torrentielle amenèrent la fin des hostilités pour ce
+jour-là.
+
+Le héros de la bataille fut, sans contredit, un maître Aliboron qui
+vint, au milieu de la fusillade et de la mitraillade, faire une fugue
+sur le champ de bataille, secouant ses oreilles et lançant des ruades
+dans toutes les directions. Ce brave animal, dont les élans de gaieté
+défiaient les balles et les biscaïens qui pleuvaient autour de lui,
+après avoir usé sa première ardeur, se mit tranquillement à brouter puis
+à suivre et regarder curieusement les parlementaires qui se succédèrent
+après l'affaire. Mais il s'obstina, malheureusement pour lui, à vouloir
+bivouaquer sur le théâtre de ses lauriers et, dans la nuit, il fut
+victime d'une seconde fusillade qui s'engagea vers les deux heures du
+matin.
+
+Le lendemain, les Napolitains plièrent leurs tentes, démolirent un grand
+bâtiment en planches qui leur servait de magasin, firent rentrer leur
+grand'garde et reculèrent leur ligne de vedettes jusqu'au milieu de
+Terranova, ce qui n'empêcha pas la même comédie de se renouveler
+presque chaque jour avec une mise en scène analogue.
+
+Cependant le temps passait, et à chaque nouveau soleil on se demandait:
+«Mais où est donc le Dictateur?» Mille bruits et mille versions
+circulaient. Le général Garibaldi était allé, disait-on, tout simplement
+à Naples. D'autres le faisaient prendre terre à Salerne avec une armée
+de volontaires piémontais. L'affaire se compliquait. On se mit alors à
+ruminer les faits passés.
+
+Presque toute la marine à vapeur est absente. Qui sait où elle est?
+Personne. On attendait de Palerme deux nouveaux bateaux à vapeur. Où
+sont-ils? Tout le monde l'ignore. Beaucoup de nouveaux corps de
+volontaires avaient été concentrés à Milazzo. Que sont-ils devenus?
+Parbleu! voilà l'histoire: les vapeurs ont embarqué les troupes sans
+tambours ni musiques; ils sont partis de même, ont attendu au large de
+Salerne le navire de Garibaldi et on est débarqué.--Chacun répète en
+ville cette petite historiette et on unit par y croire. Deux jours se
+passent. On attend toujours avec anxiété l'arrivée d'un navire
+quelconque qui va, certainement, apporter des nouvelles officielles du
+débarquement à Salerne et de la marche en avant de l'armée indépendante.
+Espoir déçu! Rien ne paraît et tout le monde de répéter: Anne, ma soeur
+Anne, ne vois-tu rien venir?
+
+Mais voilà bien une autre histoire. Un petit bateau calabrais annonce à
+son de trompe à qui veut l'entendre que l'on est allé jusque dans le
+porte de guerre napolitain de Castellamare, près de Naples, attaquer un
+vaisseau, le _Monarc_, en cours d'armement. Évidemment, pour qui connaît
+le caractère entreprenant et souvent téméraire du Dictateur, ce doit
+être lui qui a tenté le coup de main. Mais on a échoué tout en tuant le
+capitaine; seulement si le navire eût été armé, on l'eût enlevé. Ce qui
+n'empêchait pas que l'on eût été obligé de s'en aller plus vite que l'on
+n'était venu, etc., etc.
+
+Arrive un capitaine de navire de commerce sarde, tombant tout exprès du
+ciel à Messine, qui raconte comme quoi il a vu le général Garibaldi,
+bien vu en personne, à la baie des Orangers, en Sardaigne.--Ce n'est
+donc pas lui qui était à Castellamare ni à Salerne? répète tout le monde
+en choeur.--Mais en voici un autre qui prétend aussi l'avoir vu à
+Cagliari; puis un autre encore qui assure que le général est allé tout
+tranquillement à Palerme.
+
+Un dernier jure, par la barbe de Mahomet, que toutes ces nouvelles sont
+erronées et que lui seul sait la vérité; lui qui arrive de l'île de
+Maddalena, lui qui a vu le Dictateur tranquillement occupé à visiter sa
+maisonnette de Caprera dans l'île du même nom. «Quand il est débarqué,
+ajoute-t-il, tous les habitants l'auraient volontiers porté en triomphe
+jusqu'à son ermitage. Il a eu toutes les peines du monde à éviter cet
+honneur.»
+
+On écoute, la bouche béante; mais, en revanche, on n'y comprend plus
+rien. Le général, tout à la fois à Salerne, à Naples, à Caprera, à la
+baie des Orangers, à Cagliari, à Palerme, c'est de la magie; les plus
+forts y perdent leur latin, et on renonce, jusqu'à nouvel ordre, à
+expliquer ce rébus dont l'arrivée seule du Dictateur pourra donner la
+clef.
+
+Voilà, en effet, qu'un beau matin un vapeur anglais, le _Prince Noir_,
+arrive à Messine. Du plus loin qu'on l'aperçoit, on reconnaît sur son
+pont les uniformes garibaldiens. Le navire entre bientôt dans le port et
+vient mouiller près du fort San-Salvador. Le général Garibaldi, le
+général Türr, le colonel Vecchi, le colonel Bordone, etc., sont à bord.
+Le Dictateur débarque aussitôt, et se rend de suite à bord du _Queen of
+England_, sa nouvelle corvette, puis, de là à terre où il est reçu,
+comme toujours, aux acclamations de tout le monde.
+
+Maintenant, voici les faits dans toute leur vérité: le général était
+allé effectivement à la baie des Orangers, à la Maddalena, à Caprera, à
+Cagliari, à Palerme, et à Milazzo.
+
+Sur le point d'entrer sérieusement en campagne et en présence des forces
+accumulées par le gouvernement napolitain dans les Calabres, le
+Dictateur voulait, avant de se lancer dans les hasards de la seconde
+période de cette guerre, réunir tous ses moyens d'action; or depuis
+quelque temps il attendait des renforts qui n'arrivaient pas et qui,
+malgré les promesses de Bertani, paraissaient vouloir rester en route;
+il savait cependant que plusieurs convois avaient quitté Gênes et
+quelques autres points du littoral piémontais, et devaient se réunir en
+Sardaigne pour opérer tous ensemble leur débarquement au port de Sicile
+qui leur serait indiqué.
+
+De longs jours s'étaient passés, et rien n'annonçait leur arrivée. Le
+Dictateur paraissait inquiet et préoccupé: il avait été prévenu sans
+doute par des dépêches de Turin qu'il se tramait quelque chose comme
+d'enlever ces renforts à l'armée méridionale et les envoyer opérer pour
+leur propre compte un débarquement sur les plages romaines. Ce projet
+insensé, conçu par je ne sais qui, existait réellement, et c'était juste
+ce qu'il fallait pour porter à la cause italienne un coup mortel. Cette
+tentative, sans avoir aucune espèce de chance de réussite, perdait
+certainement à tout jamais le parti que représentaient le Dictateur et
+son armée. En face d'événements qui pouvaient tout compromettre,
+Garibaldi se hâta de gagner la baie des Orangers en Sardaigne, point de
+rendez-vous des nouveaux volontaires. Que se passa-t-il? on n'en sait
+rien au juste. Ce qu'il y a de positif, c'est que le général Garibaldi
+les harangua et les fit rembarquer immédiatement pour Cagliari d'où ils
+purent être dirigés en toute hâte sur Palerme et Milazzo. Ces nouveaux
+renforts s'élevaient à près de six mille hommes: c'étaient des troupes
+tout organisées, il n'y avait qu'à les aligner sur un champ de bataille.
+
+De la baie des Orangers, le général Garibaldi se dirigea sur l'île de la
+Madeleine, dans les Bouches de Bonifacio, dont il était peu éloigné: il
+n'avait pas voulu venir aussi près de son ermitage de Caprera sans
+revoir ces lieux qui lui rappelaient tant de souvenirs d'affection et
+tant de soucis, de projets et d'inquiétudes. En quelques heures à peine
+il arrivait avec le _Washington_ au mouillage de la Madeleine en passant
+par le canal de l'Ours. C'est un des plus ravissants sites que l'on
+puisse voir, malgré sa sauvagerie et son aridité.
+
+A peine l'arrivée du Dictateur fut-elle connue que la ville entière se
+précipita au-devant de lui, on l'eût en effet volontiers porté en
+triomphe jusqu'à sa petite maisonnette.
+
+Il ne sera peut-être pas indifférent de donner quelques détails sur
+l'habitation de Garibaldi. Que l'on se figure une petite maison carrée,
+élevée seulement d'un rez-de-chaussée avec trois fenêtres sur chaque
+côté, une varanda sur la façade et un petit sémaphore rond sur la
+terrasse, dans lequel on peut à peine se tenir debout. A gauche, en
+regardant la maison, deux baraques de bois, dont l'une sert de cuisine
+et que le général habitait pendant que l'on construisait, comme il le
+disait, son château. Derrière ces deux baraques, un four. Devant la
+maison, un enclos en pierres sèches fermant un jardin dans lequel
+poussent à grand'peine cinq ou six figuiers étiques, quelques courges et
+de maigres légumes qui ont l'air tout étonné d'avoir pu percer la couche
+de cailloux au travers desquels ils se sont frayé passage. Puis des
+lichens, des bruyères odorantes et quelques fleurs sauvages aux parfums
+balsamiques. L'intérieur de la maison se divise en trois ou quatre
+pièces habitables; deux, les seules occupées, sont à peine meublées.
+L'une, la salle à manger, possède une chaise; l'autre est la chambre à
+coucher, sous laquelle se trouve la citerne: elle est par ce fait fort
+malsaine; cependant le général n'a jamais voulu en habiter d'autre. Dans
+cette dernière se trouve un lit en fer sans rideaux, une vieille table
+vermoulue, deux chaises sans dossiers et une ancienne armoire. Chacun de
+ces meubles est un souvenir de sa mère et de sa femme, morte à la tâche
+en partageant ses fatigues dans la campagne de Rome. Il y a aussi,
+appendu au mur, un médaillon contenant des cheveux de cette compagne
+dévouée, un portrait d'elle, un autre de Vecchi, son aide de camp et son
+ami, l'historien de l'Italie opprimée qui deviendra plus tard
+l'historien de l'Italie affranchie, et qui, quoique fort riche, partage
+depuis longtemps les fatigues du général; ses deux fils sont officiers
+dans la marine piémontaise. Quant au restant des appartements, peu
+nombreux, ils servent de débarras et leurs fenêtres sont veuves de
+presque toutes leurs vitres. On comprend, en voyant cette habitation,
+qu'elle est souvent solitaire et privée de ses propriétaires.
+
+Mais ce qu'il y a de splendide, c'est la vue dont on jouit de quelque
+point que ce soit de la propriété. Dans le Nord, la ville de la
+Maddalena, et les hauteurs couvertes de fortifications qui sont en
+arrière, les Bouches de Bonifacio, les côtes de Corse; dans l'Est, la
+mer, l'entrée des Bouches, le feu de Razzoli; dans le Sud, les hautes
+montagnes de la Sardaigne sur un des contre-forts desquelles apparaît,
+se découpant en silhouette sur le ciel, l'ours gigantesque formé par un
+éboulement de rochers et qui a donné son nom au canal qui communique du
+port de la Maddalena avec la haute mer; dans l'Ouest, encore la
+Sardaigne, des collines couvertes de pins et de campagnes toujours
+vertes aux reflets irisés. Il y a de quoi contenter l'amateur de points
+de vue le plus difficile.
+
+Garibaldi parut éprouver un grand bonheur à faire visiter son maigre
+manoir à ses compagnons d'armes. Malgré lui, il montra que les
+propriétaires sont les mêmes partout. Après quelques heures données à
+ses souvenirs, il repartait en donnant une vigoureuse poignée de main au
+vieux pâtre et fermier tout à la fois qui sert de garde général à son
+domaine. Une particularité curieuse et qui étonna singulièrement ceux
+qui n'avaient pas été initiés à la vie intime du Dictateur à Caprera fut
+de voir accourir au-devant de lui, aussitôt qu'il parut aux confins de
+son territoire, une petite vache qui vint recevoir ses caresses avec les
+démonstrations de la joie la plus vive, mais en regardant fortement de
+travers et avec méfiance ceux qui accompagnaient le général; elle avait
+évidemment aussi envie de leur donner des coups de corne qu'elle était
+contente de caresser son maître. Cet animal, qu'il avait élevé lui-même
+et nommé Brunettina, obéit à sa voix comme le chien le plus soumis
+obéirait à son maître. Dans la vie d'un homme comme Garibaldi, le plus
+petit détail devient intéressant.
+
+En quittant Caprera, Garibaldi se dirigea sur Cagliari pour hâter le
+départ de ses transports et, de là, sur Palerme, où il ne resta que
+quelques heures; il fit route ensuite sur Milazzo. Le vapeur anglais le
+_Prince Noir_ en partait en ce moment pour Messine, et le général fit
+demander pour lui et sa suite un passage qui lui fut accordé avec
+empressement.
+
+Quant à l'affaire du _Monarc_, il va s'en dire que Garibaldi y était
+tout à fait étranger et que ce coup de main, aussi mal conçu que
+maladroitement dirigé, avait été tenté non-seulement sans son
+consentement, mais même contre ses ordres. Certes ceux qui se jetaient,
+tête baissée, dans une entreprise aussi téméraire montraient un courage
+digne d'un meilleur succès, mais dans des opérations de ce genre, il
+faut surtout une direction intelligente et une expérience à toute
+épreuve. Cette tentative avortée et qui, de part et d'autre, coûta la
+vie à plusieurs officiers, fut généralement mal vue et hautement
+désapprouvée.
+
+La première visite du Dictateur à son retour fut pour le Faro, d'où
+chaque jour et presque chaque nuit on réussissait à jeter de faibles
+détachements de volontaires sur les côtes de Calabre. Les travaux de
+fortification avaient été entièrement terminés et presque toute
+l'escadre dont pouvait disposer le général s'y trouvait alors réunie,
+elle se composait de:
+
+Le _Tukery_ (ancien _Véloce_) armé, portant 800 hommes.
+Le _Washington_ -- 800 --
+L'_Orégon (Belzunce)_ -- 300 --
+Le _Calabria (Duc de Calabre)_ -- 200 --
+L'_Elba_ -- 200 --
+Le _City of Aberdeen_ -- 1,200 --
+Le _Torino_ -- 1,500 --
+Le _Ferret_, armé -- 200 --
+L'_Anita (Queen of England)_ armé -- 1,800 --
+L'_Indipendente_, armé -- 1,700 --
+_Un autre_ (nom inconnu) armé -- 800 --
+plus, environ 250 bateaux de flottille, dont 20 ou 30 armés de pierriers
+ou de petits obusiers de 4.
+
+C'était donc un total d'à peu près 10,000 hommes sans compter ceux de la
+flottille, que l'on pouvait débarquer en un seul voyage sur la terre
+ferme. Quant à la cavalerie et à l'artillerie, elles étaient, comme il a
+été dit plus haut, destinées à être embarquées sur des bateaux disposés
+_ad hoc_ et où les précautions les plus grandes étaient prises pour que
+le débarquement pût s'opérer d'une manière prompte et facile en face de
+l'ennemi.
+
+Les Napolitains avaient, pendant l'absence du général, évacué les
+citadelles d'Augusta et de Syracuse. Leurs garnisons avaient été
+rejoindre en Calabre les armées de Palerme, de Milazzo et de Messine.
+Chaque soir, de la côte sicilienne on apercevait de l'autre côté du
+détroit les feux allumés dans la montagne par les volontaires et les
+insurgés de la Calabre. On en avait, du reste, journellement quelques
+nouvelles, tantôt par des Calabrais, d'autres fois par des volontaires
+expédiés par Missori. Ils avaient eu plusieurs engagements avec les
+Napolitains, et avaient eu deux hommes tués et deux blessés. Ils leur
+avaient aussi fait éprouver quelques pertes et leur avaient pris
+plusieurs hommes. Ils restèrent douze jours dans les montagnes et
+comptaient parmi eux Mario Alberto, le mari de la célèbre miss White et
+le colonel Massolino, commandant en second. Presque chaque nuit, dans la
+ville, des déserteurs trouvaient moyen de passer aux Garibaldiens, les
+généraux de l'armée royale estimaient eux-mêmes à plus de dix mille le
+nombre des désertions depuis le commencement de la guerre.
+
+Les deux ou trois jours qui suivirent le retour du général Garibaldi
+virent arriver dans le port même de Messine plusieurs vapeurs chargés de
+volontaires; en passant à côté du fort San-Salvador, il y avait souvent
+échange de paroles peu amicales entre les soldats napolitains et les
+casaques rouges.
+
+Plus que jamais tout fut au débarquement, on recommença à masser les
+troupes au Faro. A quelque prix que ce fût on enrôlait des matelots
+partout où l'on en trouvait.
+
+Les deux frégates sardes mouillées dans le port ainsi que la frégate
+anglaise eurent de nombreux déserteurs, au grand mécontentement de leurs
+commandants.
+
+Presque chaque jour il y avait des coups de canon échangés du Faro,
+soit avec les forts de Pezzo, d'Alta-Fiumare ou de la Torre del Cavallo,
+soit avec l'escadre qui paraissait vouloir prendre une part plus active
+à la défense des côtes de Calabre; mais ce feu à longue portée avait un
+résultat à peu près nul; les boulets napolitains tombaient à moitié
+distance et quelques-uns seulement de ceux du Faro venaient en mourant
+atteindre de temps à autre leur but. Le 15 août, il y eut aussi une vive
+alerte. Le _Descartes_, frégate à vapeur française, ayant, à huit heures
+du matin, fait une salve pour la fête de l'Empereur, on crut au Faro à
+un bombardement par la citadelle. La même panique se produisit en ville.
+Aux deux ou trois premiers coups, tous les habitants se précipitèrent
+aux portes et aux fenêtres pour étudier avec anxiété l'explosion des
+projectiles. Toutes les troupes se prirent à courir aux armes.
+Heureusement quelques personnes mieux avisées, après avoir compté vingt
+et un coups, jugèrent que ce devait être un salut et tranquillisèrent la
+foule à laquelle d'ailleurs les nouvelles arrivant du quai rendirent
+immédiatement sa quiétude du matin. Les bâtiments de guerre étrangers
+sur rade s'empressèrent aussi, eux, de fêter par des salves et en se
+pavoisant la fête du souverain français. Les Napolitains seuls, forts et
+bâtiments de guerre, s'abstinrent de toute politesse. C'était au moins
+une inconvenance.
+
+Dans le port de Messine on s'occupait activement de l'armement du
+_Queen of England_, baptisé l'_Anita_ en l'honneur de la femme de
+Garibaldi, ainsi que de celui d'un autre vapeur à grande vitesse et à
+aube, nouvellement acheté aux Anglais. L'escadre napolitaine paraissait
+inquiète et l'amiral qui la commandait avait demandé des renforts
+immédiats à Naples, n'ayant pas, disait-il, et cela était vrai, un seul
+bâtiment à opposer à l'_Anita_, qui devait porter vingt-deux canons
+Amstrong, mais qui, de fait, n'était qu'un grand bateau à hélice fort
+cassé et dont l'échantillon eût permis difficilement la moitié de cette
+artillerie.
+
+Un nombreux convoi d'armes, débarqué en ce moment à Messine, ainsi que
+celles apportées par Alexandre Dumas, permirent d'armer avec des
+carabines de précision plusieurs bataillons de chasseurs qui jusque-là
+avaient conservé le fusil de munition.
+
+Le 18 août, arrivaient encore plusieurs transports chargés de
+volontaires piémontais et toscans. Toutes ces troupes, aussitôt
+débarquées, étaient acheminées sur le Faro où l'armée nationale était
+concentrée. On apprenait aussi que la brigade Ehber et celle de Bixio
+marchaient sur Messine et devaient être déjà à Taormini et même plus
+près. Mais rien n'avait transpiré des projets du général Garibaldi.
+Toute l'escadre, moins trois ou quatre vapeurs, était mouillée sous les
+batteries du Faro. On supposait les absents en mission vers Palerme ou
+Milazzo.
+
+Le 17 au soir, le général Türr avait accompagné Garibaldi dans une
+reconnaissance sur la route de Taormini. Le 18, tout le monde, excepté
+les intimes, croyait Garibaldi au Faro, lorsque le 20, au matin, le
+_Béarn_, paquebot des messageries impériales, arrive du Levant eu
+relâche à Messine et annonce qu'il a aperçu en entrant dans le détroit,
+à quelques milles dans le Sud de Reggio, deux navires dont l'un est à la
+côte, et qui viennent de débarquer une grande quantité de soldats
+paraissant Garibaldiens. Il ajoutait qu'au moment de son passage,
+l'escadre napolitaine s'approchait du lieu du débarquement et que deux
+corvettes avaient immédiatement ouvert leur feu contre les troupes
+débarquées et sur le bâtiment échoué. Le point qu'il désignait pour
+théâtre de cet événement était la Torre delle Armi, au-dessous du
+village de Mileto.
+
+Grande rumeur dès lors, et bientôt le débarquement officiel de l'armée
+nationale est annoncé par une proclamation. Le soir, la ville est
+brillamment illuminée et l'on attend avec une vive impatience les
+détails qui ne manqueront pas d'arriver le lendemain.
+
+Voici ce qui s'était passé.
+
+Depuis quelques jours, les brigades Bixio et Ehber ne faisaient que
+marches et contre-marches. Ces brigades avaient accaparé plusieurs
+grands bateaux sur lesquels avaient même eu lieu quelques préparatifs
+d'embarquement. Dès le 17, la brigade de Bixio était à Giardini, et
+celle de Türr à Taormini.
+
+Le 17, dans l'après-midi, deux bateaux à vapeur, le _Franklin_ et le
+_Torino_, viennent mouiller à Taormini. Le _Franklin_, plus près de
+terre et le _Torino_ plus au large. L'embarquement de la brigade du
+général Türr commença immédiatement. A cinq heures environ, l'opération
+était terminée et les deux vapeurs faisaient route de conserve pour
+Giardini.
+
+Le 18, au matin, on commençait l'embarquement de la brigade Bixio. Vers
+une heure, le général Garibaldi arrivait et pressait activement le
+départ. A huit heures du soir, il était terminé. Les deux capitaines des
+bâtiments avaient dû être provisoirement relevés de leurs commandements.
+Garibaldi prit celui du _Franklin_, et Bixio celui du _Torino_. On
+appareilla vers les onze heures du soir. Le 19, au petit jour, on était
+sur la côte de Calabre à la Torre delle Armi, près de Mileto, village
+situé au sommet d'un mamelon.
+
+Une magnifique plage de sable, où la mer brise à peine, s'étend au loin
+avec complaisance, offrant toutes facilités au débarquement. Sur la
+droite, à l'extrémité de la plage, on distingue une église et un peu en
+arrière, à moitié côte, le télégraphe. Les deux navires ont le cap à
+terre. Vis-à-vis d'eux, on aperçoit la route royale qui longe la côte et
+une belle magnanerie dont les plantations vont en s'élevant par étages.
+L'habitation est au sommet du premier plateau derrière lequel s'élèvent
+en amphithéâtre une foule de points culminants étages les uns au-dessus
+des autres.
+
+De Napolitains, pas de traces. Seulement on distingue, à douze milles
+environ dans le Nord, les fumées de leur escadre. Le _Torino_ marche
+toujours à grande vitesse et s'échoue; mais le fond est de vase molle
+et le navire reste horizontal. Le _Franklin_ arrive presque aussitôt; il
+stoppe à temps et évite le sort du _Torino_. Immédiatement le
+débarquement commence sans autre ressource que les embarcations des deux
+navires. Cependant il s'opéra avec une telle activité, chacun y apporta
+tant de bonne volonté que, trois heures après, tous les volontaires se
+trouvaient à terre et les deux brigades étaient organisées et mises en
+mouvement.
+
+A l'instant où elles venaient de prendre position sur les premières
+hauteurs en arrière de la plage, tandis que le quartier général
+s'établissait dans l'habitation de la magnanerie, on vint prévenir le
+Dictateur que l'escadre napolitaine se dirigeait à toute vapeur vers le
+lieu du débarquement. Ordre fut donné de suite au _Franklin_, qui
+essayait de renflouer le _Torino_ de l'abandonner et d'appareiller à
+l'instant pour Messine en faisant fausse route. Quant à l'équipage du
+_Torino_, il reçut l'ordre d'évacuer le navire. Dans ce moment, une
+corvette napolitaine, arrivée à portée, commençait à tirer. On voulut
+mettre le feu au bâtiment; mais ce fut en vain. Les matelots, qui, à ce
+qu'il paraît, n'étaient pas payés pour se faire tuer, refusèrent
+obstinément d'armer une embarcation pour retourner à bord. La seconde
+corvette, aussitôt à portée, ouvrit également son feu, non-seulement sur
+le _Torino_, mais encore et surtout sur les colonnes de Garibaldiens
+qu'elle apercevait à terre. L'ordre fut alors donné aux troupes de
+descendre dans le ravin derrière les hauteurs sur lesquelles elles
+étaient campées. Comme on n'avait pas d'artillerie pour répondre au feu
+de l'escadre, il n'y avait pas d'autre parti à prendre.
+
+Pendant plus d'une heure, les corvettes continuèrent leur canonnade.
+C'est en ce moment que passa le _Béarn_.
+
+Une autre corvette napolitaine, restée en arrière, se détacha
+immédiatement pour lui courir sus. Mais, quand elle eut reconnu, en
+s'approchant, l'énormité de ce transatlantique et surtout le pavillon
+français, elle se hâta de rejoindre ses conserves.
+
+Bientôt, les corvettes napolitaines arment des embarcations et les
+envoient à bord du _Torino_. Des amarres sont établies et les corvettes
+essayent aussi, mais en vain, de le désensabler. Ne pouvant y réussir,
+pas plus que le _Franklin_, elles finissent par le piller et y mettre le
+feu.
+
+L'armée passa cette première nuit dans un _fiumare_, à un mille et demi
+environ du lieu du débarquement. Quelques volontaires calabrais,
+accourus incontinent, assurèrent au général Garibaldi qu'il n'y avait,
+dans les environs, aucune troupe royale. Cependant, on s'éclaira avec
+soin et on fit bonne garde.
+
+Les deux brigades trouvèrent peu de ressources en approvisionnements. Le
+20, à deux heures du matin, on se mettait en route, marchant en colonnes
+et par sections. La division d'avant-garde se composait du
+demi-bataillon de droite des chasseurs génois commandés par Menotti;
+puis venait la première brigade commandée par Bixio, à la tête de
+laquelle marchait Garibaldi, la brigade Ehber et enfin le deuxième
+bataillon de chasseurs génois qui servait d'arrière-garde. Le
+demi-bataillon de gauche de Menotti était déployé en éclaireurs sur le
+flanc droit de la colonne. Quoiqu'il fit une chaleur atroce, on marchait
+gaiement et en chantant comme s'il s'agissait simplement d'un changement
+de garnison. De toutes parts les habitants accouraient, saluant la
+colonne de mille vivat. On marcha ainsi jusqu'à sept heures du matin, et
+on prit un moment de repos dans un endroit où la route se dissimule
+entre deux collines. A onze heures et demie, on arrivait au petit
+village de San-Lazaro où l'on s'arrêta pour se reposer jusqu'à la nuit
+tombante. Des grand'gardes avaient été placées assez loin en avant du
+village, et les volontaires avaient reçu l'ordre de ne pas s'éloigner un
+instant de leurs faisceaux. A sept heures du soir, la petite armée
+quittait San-Lazaro, se dirigeant directement sur Reggio. A minuit, on
+faisait halte, et le général Garibaldi, ayant réuni les généraux et les
+officiers supérieurs, prenait ses dispositions d'attaque. Il fut décidé
+qu'on changerait de route, et qu'on prendrait à travers champs vers la
+montagne. A trois heures du matin, on descendit sur les faubourgs de
+Reggio, et à trois heures et demie, la fusillade s'engageait avec
+quelques compagnies napolitaines postées sur la route, qui furent
+rapidement mises en déroute par deux bataillons garibaldiens et faites
+presque entièrement prisonnières. Le bataillon de chasseurs génois de
+Menotti se précipita au pas de course dans les rues du faubourg, appuyé
+par la première brigade. En un instant, le bataillon napolitain qui
+l'occupe, quoique embusqué dans les maisons, les vignes et les jardins,
+est refoulé vers la ville où il se hâte de se réfugier. Les Garibaldiens
+y entrent pêle-mêle avec lui. Vers midi, le fort de la Marine, situé au
+bord de la mer et armé de seize pièces de canon de gros calibre, ouvrait
+ses portes, baissait son pont-levis et se rendait avec armes et bagages
+sans brûler une amorce.
+
+Ce fort n'était, à proprement parler, qu'une batterie dirigée contre la
+mer, mais fermée à la gorge par une muraille bien crénelée, percée de
+plusieurs embrasures armées d'obusiers et de pièces de 12. Le général
+Garibaldi s'y reposa quelques instants, puis, se mettant à la tête de la
+deuxième brigade, il fit un mouvement de flanc pour tourner les hauteurs
+du château. Le général Bixio venait d'être blessé légèrement au bras
+gauche, il avait eu son cheval tué sous lui et son revolver cassé à sa
+ceinture par une balle.
+
+Pendant que le général Garibaldi opérait son mouvement tournant, la
+première brigade se ralliait au fort de la Marine pour commencer
+l'attaque de la ville.
+
+Le château de Reggio, situé au sommet du mamelon sur lequel la ville
+s'élève en amphithéâtre, envoyait des volées de canon dans toutes les
+directions et partout où il pensait pouvoir atteindre les assaillants.
+La place fut bientôt attaquée par trois points à la fois: la grande rue,
+les hauteurs en arrière du château et les quais. C'est surtout dans la
+grande rue que le combat fut le plus vif. Massés sur la place du Dôme,
+appuyés par une batterie d'artillerie et ayant sur leur droite une
+petite rue fortement barricadée et conduisant au château, les
+Napolitains, en bataille sur la place, embusqués sur le perron de la
+cathédrale et aux fenêtres, s'apprêtaient à faire une vigoureuse
+résistance. Ils avaient une grande confiance dans leur position, pensant
+qu'ils ne pouvaient être attaqués que de front et avec un grand
+désavantage.
+
+Le combat se prolongea effectivement sur ce point jusque vers le soir;
+mais enfin, vigoureusement abordées à la baïonnette, les troupes royales
+durent battre en retraite et en désordre sur le château, abandonnant six
+des huit pièces qui étaient en batterie sur la place.
+
+Vers les dix heures du soir, le bataillon de Menotti attaquait de front
+une forte barricade barrant le passage qui conduit de la grande rue au
+château, à deux cents mètres tout au plus de celui-ci et sous un feu
+plongeant des plus dangereux. Le combat fut long; mais, intrépidement
+entraînés par Menotti, les chasseurs génois finissent par se précipiter
+à la baïonnette sur la barricade dont ils s'emparent vers les trois
+heures du matin, et dans laquelle ils s'établissent pendant que les
+royaux se replient pas à pas vers le château sans ralentir leur feu. La
+ville était donc au pouvoir de l'armée nationale. Le reste de la nuit,
+les canonniers du château continuèrent à envoyer, de ci de là, quelques
+paquets de mitraille et quelques boulets, mais sans résultat.
+
+Le matin, de bonne heure, l'armée nationale, décidée à en finir,
+commença ses dispositions d'attaque contre le château. Il n'en fallut
+pas davantage pour déterminer le général Vial à proposer l'évacuation.
+Cette offre fut acceptée immédiatement. C'était le 21, au matin, que se
+passaient ces événements.
+
+La capitulation fut bientôt convenue et signée. La garnison remettait le
+château et tout son matériel: artillerie, armes, approvisionnements et
+munitions, au général Garibaldi. Les troupes royales, avec armes et
+bagages, mais sans munitions, devaient descendre sur le quai qui leur
+était réservé jusqu'à leur départ. Aussitôt convenu aussitôt fait, et
+immédiatement les Napolitains gagnèrent l'emplacement où ils devaient
+attendre leur embarquement, pendant que l'armée nationale, pressée de
+marcher en avant, commençait son mouvement sur San-Giovanni où,
+disait-on, deux divisions l'attendaient dans des positions formidables
+et fortifiées de longue date.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Pendant que Garibaldi attaquait Reggio, le canon grondait partout dans
+le détroit; les batteries du Faro échangeaient des boulets avec un ou
+deux navires de l'escadre napolitaine, ainsi qu'avec les forts de Pezzo,
+de la Torre del Cavallo et d'Alta-Fiumare, à propos d'un débarquement
+qui avait lieu près de la Bagnara.
+
+Dans la matinée du 21, de très-bonne heure, le général Cosenz était
+descendu en Calabre, près de Scylla, avec une brigade composée de douze
+cents hommes environ, un bataillon de chasseurs génois et le bataillon
+français commandé par de Flotte.
+
+C'est à l'entrée d'un grand _fiumare_, près d'un petit village, entre
+Scylla et la Bagnara, que les troupes furent mises à terre. Le bataillon
+français, débarqué un des premiers, repoussa les quelques troupes
+napolitaines expédiées de la Bagnara, et bientôt toute la colonne prit
+la route de Solano, village situé dans la montagne, à cinq heures de
+marche environ du lieu de débarquement. Elle fut aussitôt assaillie de
+toutes parts par les royaux, qui occupaient les hauteurs et s'étaient
+retranchés dans une petite maison blanche où l'on avait établi un
+avant-poste. Le bataillon français fut envoyé par le général Cosenz pour
+en débusquer les Napolitains et s'emparer de la hauteur. Ce coup de
+main, hardiment exécuté, eut un plein succès. Malheureusement le
+commandant de Flotte fut tué roide d'une balle dans la tête à l'instant
+où, après avoir blessé deux officiers napolitains, il en faisait
+prisonnier un troisième.
+
+Les soldats vengèrent terriblement leur chef, auquel le général
+Garibaldi fit rendre le surlendemain les honneurs militaires dans
+l'église de Solano. C'est sous une des dalles du choeur que les restes
+de de Flotte sont déposés et, par ordre du Dictateur, on doit y élever
+un monument.
+
+Le bataillon français et son commandant furent mis à l'ordre de l'armée,
+et le capitaine Pogam en prit provisoirement le commandement.
+
+La brigade de Cosenz, aussitôt les Napolitains repoussés, continua son
+mouvement en laissant Solano sur la gauche, et gagna les hauteurs pour
+arriver au-dessus de San-Giovanni, tournant ainsi complètement les
+positions napolitaines qui ne devaient pas tarder à être attaquées de
+front par le général Garibaldi.
+
+Le 22 au matin, pendant que ce mouvement s'exécutait, un singulier
+événement se passait au Faro. Une grande frégate napolitaine à hélice,
+de soixante canons, entrait dans le détroit et venait reconnaître, à
+petite distance, les batteries du Faro avec lesquelles elle engageait
+une violente canonnade qui dura plus d'une demi-heure. Quelques instants
+après, un vapeur à hélice français, rangeant les côtes de Calabre, se
+présentait aussi à l'entrée du détroit et était reçu à coups de canon
+par le Faro. Ce ne fut qu'au dix-huitième coup que les canonniers
+reconnurent leur erreur et cessèrent le feu. Le lendemain 23, au matin,
+le _Prony_ arrivait sur rade de Messine, et une demande de satisfaction
+était envoyée au commandant en chef de Messine. A midi, le _Descartes_
+appareillait avec le _Prony_ pour aller mouiller sous le Faro et être
+prêt à agir si pareil événement se renouvelait.
+
+Mais le général Türr, commandant le Faro, s'était hâté de répondre à la
+réclamation de notre consul à Messine, M. Boulard, et de lui transmettre
+ses profonds regrets pour l'erreur qui avait eu lieu bien
+involontairement. Au milieu du feu et sans longue vue, on n'avait pu
+distinguer le pavillon français, car celui des Napolitains, même à
+petite distance, permet à peine d'apercevoir les armoiries jaunes
+frappées sur le blanc du pavillon; en outre, les canonniers étaient sous
+l'influence de l'indignation causée par la conduite sans précédent de la
+frégate napolitaine, le _Borbone_, qui, arrivée dans le détroit sous
+pavillon français, avait tranquillement reconnu les batteries, pris une
+position avantageuse pour les attaquer, et commencé un feu meurtrier sur
+des hommes occupés sans défiance à la regarder. Ce n'est qu'à la
+deuxième bordée que le pavillon français avait été amené et remplacé par
+la bannière napolitaine. Sans prendre positivement ce fait pour excuse,
+le général offrait la plus ample satisfaction au commandant français,
+tout en flétrissant la conduite du bâtiment de guerre napolitain qui
+n'avait pas craint, en enfreignant toutes les lois maritimes
+internationales, d'être la cause de l'exaspération des Garibaldiens; ce
+qui les avait entraînés, dans leur exaltation, à tirer trop légèrement
+sur un navire dont ils ne distinguaient pas au juste la nationalité.
+
+Nonobstant, les commandants des trois bâtiments de guerre français sur
+la rade de Messine, la frégate à vapeur le _Descartes_, et les avisos le
+_Prony_ et la _Mouette_, avaient décidé que pendant que la _Mouette_ se
+rendrait à Naples pour prévenir l'amiral de ces faits, le _Descartes_ et
+le _Prony_ iraient mouiller en branle-bas de combat près du Faro, de
+manière à être à même de repousser par la force une nouvelle agression
+de ce genre.
+
+En conséquence, à midi, les deux navires s'étaient dirigés sur le Faro,
+au grand émoi de la population de Messine qui n'avait pas vu sans
+inquiétude les préparatifs de branle-bas exécutés à bord des bâtiments
+français. Il paraîtrait qu'une réponse peu convenable d'un autre
+officier général de l'armée garibaldienne, était venue détruire le bon
+effet produit par la lettre si convenable et si digne du général Türr,
+et avait rendu nécessaire cette démonstration de la part des commandants
+français. A deux heures environ, les deux navires jetaient l'ancre un
+peu en dedans de l'entrée du détroit, et dans une position où leurs
+batteries prenaient en enfilade toutes celles du Faro.
+
+Ceci se passait le 23. Vers les six heures du matin, la frégate le
+_Borbone_ se rapprochait du Faro et recommençait l'attaque des
+batteries. Pendant près de trois quarts d'heure, le feu fut très-animé
+des deux côtés; mais enfin la frégate se laissa culer et vint mouiller
+près de la citadelle où elle débarqua en toute hâte ses blessés.
+
+C'est pendant cette opération que les deux bâtiments de guerre français
+quittaient eux-mêmes le port pour aller prendre leur position au Faro.
+Aussitôt qu'ils eurent jeté l'ancre, on vit que le _Borbone_ se
+dirigeait dans le Sud, tenant le milieu du détroit, accompagné des
+quatre vapeurs royaux qui composaient en ce moment toute l'escadre.
+Quelques instants, elle resta stationnaire vis-à-vis Reggio, puis on la
+vit border ses voiles et laisser porter vent arrière dans le Sud, pour
+débouquer du détroit où on ne la revit pas, non plus que les bâtiments
+de guerre napolitains qui marchaient de conserve avec elle. Il était
+environ cinq heures du soir, au moment où, de l'autre côté du détroit,
+on apercevait le pavillon national arboré sur le fort de Pezzo.
+
+Il ne restait qu'un petit vapeur de transport à San-Giovanni, ainsi que
+deux ou trois autres à Reggio, mais sous pavillon parlementaire:
+c'étaient ceux qui opéraient l'évacuation des troupes. A partir de ce
+moment, la libre circulation du détroit était donc abandonnée à
+l'escadre de Garibaldi sans que l'on pût expliquer ni comprendre une
+semblable détermination de la part de l'officier général qui commandait
+les forces de mer du roi des Deux-Siciles. Car il est évident qu'il
+aurait pu encore faire beaucoup de mal aux troupes nationales et appuyer
+de son feu, non-seulement les forts de Pezzo, Alta-Fiumare, Torre del
+Cavallo et Scylla, mais encore protéger les divisions de San-Giovanni,
+balayer la route royale qui suit le bord de la mer et rendre la marche
+des troupes nationales difficile et longue en les obligeant à prendre
+par la montagne.
+
+Deux seules raisons peuvent, expliquer ce fait inouï: la première, la
+mauvaise volonté; la deuxième, c'est que la frégate le _Borbone_, qui
+devait se sentir mal à son aise depuis son premier engagement avec le
+Faro où elle avait abusé du pavillon français, put regarder comme un
+acte agressif contre elle-même l'appareillage des bâtiments français.
+Ceux-ci en effet, étant venus mouiller très-près des batteries,
+pouvaient lui donner à supposer qu'ils étaient peu disposés à souffrir
+une nouvelle attaque et prêts même à lui demander satisfaction. Dans ce
+cas, ce qu'elle avait de mieux à faire était évidemment de filer le plus
+rapidement possible, et c'est ce qu'elle fit.
+
+Le même matin, deux heures environ avant l'affaire du _Borbone_ et des
+batteries du Faro, un combat d'avant-garde s'engageait sur la terre de
+Calabre, au-dessous des hauteurs de San-Giovanni, entre les avant-postes
+napolitains et les avant-gardes du général Garibaldi.
+
+Cette petite action eut lieu au milieu de champs de vigne et d'oliviers;
+malgré les avantages de leur position, les royaux durent, après une
+fusillade assez vive, et quoiqu'ils fussent soutenus par plusieurs
+obusiers qui envoyaient, dans la direction des tirailleurs ennemis,
+force obus et mitraille, se replier sur leurs positions de San-Giovanni.
+Le feu cessait vers les neuf heures du matin.
+
+A partir de la même heure, l'armée nationale, au fur et à mesure que les
+troupes arrivaient, était dirigée par Garibaldi de manière à prolonger,
+par la droite, la gauche de l'armée napolitaine en contournant, par des
+sommets plus élevés, les positions militaires occupées par les deux
+divisions des généraux Melendez et Briganti.
+
+Ces divisions comptaient environ dix mille hommes avec artillerie et
+cavalerie. Depuis longtemps déjà, cette armée était campée au même
+endroit et y avait accumulé de grands moyens de résistance. Elle
+occupait le sommet de deux plateaux, appuyant sa droite à un télégraphe
+et ayant son front défendu par un profond ravin. De plus, elle tenait sa
+communication avec le fort de Pezzo.
+
+Pendant que les deux brigades commandées par le Dictateur exécutaient
+leur mouvement, les troupes de Cosenz qui, après l'affaire de Solano,
+avaient rapidement continué leur marche, commençaient à montrer leurs
+éclaireurs sur les sommets des plateaux en arrière de l'armée
+napolitaine. On aperçut bientôt leurs têtes de colonnes; puis, on vit
+ces troupes opérer le mouvement contraire à celui du général Garibaldi,
+c'est-à-dire s'étendre sur sa droite en prolongeant les derrières de
+l'armée napolitaine de manière à la cerner tout à fait et à lui couper
+la retraite sur les forts de Pezzo et de Scylla.
+
+Après des efforts inouïs, les artilleurs de l'armée de Garibaldi étaient
+venus à bout de hisser sur la montagne, à force de bras et par des
+chemins épouvantables, quatre pièces d'artillerie. Pendant que ces
+diverses manoeuvres avaient lieu, les royaux demeuraient dans leur camp
+sans faire un seul mouvement ni défensif ni offensif. Leurs pièces en
+batterie restaient silencieuses, même en voyant les chasseurs de
+Menotti venir en éclaireurs jusqu'à deux cents mètres de leur camp. A
+trois heures de l'après-midi, le tour était fait et les Napolitains
+complètement isolés et coupés de leur base d'opération et de retraite.
+
+Insensiblement les lignes de l'armée indépendante se resserrèrent. Il
+n'y avait plus à hésiter pour l'armée royale. Après s'être laissé
+tranquillement entourer, il fallait prendre un parti, mettre bas les
+armes ou se frayer une route sanglante au milieu des casaques rouges et
+racheter ainsi, par un trait de courage, l'ineptie ou la trahison des
+généraux.
+
+Malheureusement pour elles, là comme presque partout, les troupes
+royales n'eurent que le courage de leur opinion, et leur profonde
+horreur pour la bataille leur fit prendre le parti, certes le moins
+dangereux, de décamper au plus vite et dans toutes les directions,
+abandonnant armes et bagages, effets et drapeaux.
+
+Ce fut une débandade inouïe, une fuite insensée que rien ne pouvait
+arrêter.
+
+Toute cette cohue, en pantalons de toile bleue et en vestes, se prit à
+courir à la fois au grand galop, et à travers champs, qui vers la plage,
+qui vers la route de Scylla; ceux-ci, prenant une autre direction, se
+précipitaient comme des grenouilles les uns par dessus les autres dans
+un _fiumare_ au fond duquel ils arrivaient en pelote compacte et où,
+pendant qu'ils se cherchaient eux-mêmes dans ce pêle-mêle de bras et de
+jambes, ils étaient enterrés sous des camarades qui leur tombaient sur
+la tête; ceux-là, après avoir pris par une traverse et voyant devant eux
+et sur leur flanc des casaques rouges, se mettaient à tourner comme des
+lièvres au milieu de ce labyrinthe de baïonnettes bien inoffensives
+cependant, car ceux qui les portaient avaient pitié de ces malheureux
+fuyards qui semblaient avoir perdu la raison.
+
+Bientôt la panique gagna le fort de Pezzo.
+
+En voyant leurs camarades de San-Giovanni galoper à en perdre haleine
+sur la plage, les factionnaires commencèrent par déposer à terre sacs,
+fusils, sabres, gibernes, etc., puis, s'accrochant par les mains à la
+magistrale du rempart, ils se laissèrent glisser dans les fossés d'où,
+gravissant cahin-caha l'escarpe, ils se hâtèrent de se joindre aux ébats
+fugitifs des héros de San-Giovanni.
+
+Quant à ceux qui étaient dans le fort, les plus pressés firent le saut
+par les embrasures. Ceux de garde à la porte trouvèrent plus court de
+l'ouvrir et de détaler par ce chemin, en sorte qu'en quelques minutes il
+n'y resta plus qu'un Garibaldien stupéfait qui, arrivé là par hasard, ne
+trouva rien de plus simple que de se nommer gouverneur provisoire et, en
+cette qualité, de se donner l'ordre de rester en faction à la porte du
+fort, ordre qu'il exécuta gravement en attendant que quelques autres
+compagnons vinssent lui permettre d'y placer une garnison. Il va sans
+dire que quelques paysans ou habitants des environs regardaient cette
+triste comédie, les mains dans leurs poches et paraissant aussi peu
+soucieux du désastre des royaux que du succès de l'armée nationale.
+C'est pénible à dire, mais ce fut ainsi.
+
+En somme, le 23, à cinq heures, les deux rives du détroit appartenaient
+à l'insurrection, sauf Alta-Fiumare, la Torre del Cavallo et Scylla.
+L'escadre napolitaine avait disparu et toutes les troupes du Faro,
+embarquées à la hâte, traversaient en Calabre sous la protection du
+_Véloce_ qui, à partir de ce moment, remplaçait, pour le compte du
+Dictateur, la croisière napolitaine évanouie dans le lointain vers le
+Sud.
+
+Il y eut, dans cette inexplicable affaire de San-Giovanni, appelée aussi
+affaire du camp de Piala, une manoeuvre parfaitement entendue et encore
+mieux exécutée par les soldats de l'armée nationale, peu expérimentés
+cependant.
+
+C'est à peine si le chiffre réuni des deux corps de Garibaldi et de
+Cosenz s'élevait à quatre mille hommes. Ils attaquaient, sans
+sourciller, un ennemi fort de plus du double et dans de superbes
+positions. A quoi donc, là comme dans la marine, attribuer un semblable
+sauve-qui-peut? Ce qu'il y eut de fâcheux encore pour l'armée royale,
+c'est que, parmi les troupes de Piala, se retrouvaient bon nombre des
+officiers de Milazzo qui ne devaient cependant plus servir pendant la
+guerre. La seule victime de cette affaire fut un pauvre soldat qui,
+arborant le pavillon parlementaire sur une petite maison blanche
+vis-à-vis les tirailleurs napolitains, fut tué d'un coup de fusil, ce
+qui faillit singulièrement embrouiller les choses.
+
+En fait, y eut-il capitulation, oui ou non? Il paraît que oui, puisqu'il
+y a eu pavillon parlementaire, et puisqu'à la suite de cette
+capitulation le général Garibaldi laissa ces inoffensifs guerriers se
+retirer tranquillement par toutes les routes possibles, avec leurs
+effets personnels mais sans armes ni sacs. Seulement ce qu'il y a de
+plus positif encore, c'est, que les plus désireux de s'en aller, ceux
+qui savaient par expérience qu'un coup de feu maladroit entraîne une
+affaire, même contre la volonté des deux partis opposés, commencèrent
+bien certainement la déroute avant que les articles de la capitulation
+ne fussent ni clos ni signés.
+
+Vers les six heures du soir la plage était couverte de fuyards
+napolitains qui y bivouaquèrent. Quant à la route royale, c'était une
+longue procession du même genre gagnant en toute hâte la petite ville de
+Scylla.
+
+Le lendemain matin 24, de bonne heure, et à l'instant où les
+avant-gardes de l'armée nationale arrivaient à la hauteur des forts
+d'Alta-Fiumare et de la Torre del Cavallo, ceux-ci arboraient pavillon
+blanc et demandaient à se rendre aux mêmes conditions que l'armée de
+San-Giovanni, ce qui leur fut octroyé sans la moindre difficulté.
+
+Le soir, l'armée de Cosenz, celle de Garibaldi, et toutes les troupes du
+Faro qui ne cessaient de passer d'un bord du détroit à l'autre,
+campaient autour de Scylla, et la Bagnara, qui est à onze kilomètres
+plus loin et sur le bord de la mer, était occupée par une avant-garde.
+
+Ce même soir, on put assister à un spectacle splendide. Les deux rives
+du détroit, complètement illuminées sur toute leur étendue, offraient le
+tableau le plus magique qu'il soit possible d'imaginer. Il faut avoir vu
+une semblable féerie pour s'en rendre compte, car il n'est pas possible
+de la dépeindre.
+
+Le lendemain matin 25, toutes les troupes ayant effectué leur passage,
+le général Garibaldi organisait une seconde armée sous la dénomination
+d'armée méridionale.
+
+Elle devait se composer des nouveaux volontaires ainsi que des soldats
+et officiers de l'armée napolitaine qui venaient en assez grand nombre
+offrir leurs services.
+
+Quant à la première armée, celle des volontaires de Marsala, Palerme,
+Milazzo, etc., elle devait conserver le titre d'armée nationale.
+
+Le même jour, et pendant que les armées de l'indépendance marchaient sur
+la Bagnara, un vaisseau français, l'_Impérial_, arrivait à Messine pour
+remplacer le _Descartes_ rappelé en France. Quant au _Prony_, il restait
+en station au Faro.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+De Scylla, l'armée nationale devait marcher sur Monteleone, en suivant
+la route royale et en passant par Palmi, Gioja, Nicotera, Mileto et
+Monteleone. Les environs de celle dernière ville avaient paru favorables
+aux généraux napolitains pour tenter un dernier effort contre l'armée de
+Garibaldi.
+
+De la Bagnara à Palmi, la route suivie par l'armée, quoique assez
+pénible, se fit grand train et sans alerte; presque à chaque pas, on
+rencontrait des soldats napolitains, sans armes ni bagages, regagnant
+leurs foyers, insoucieux de l'armée à laquelle ils avaient pu
+appartenir. Des bandes de Calabrais plus ou moins nombreuses se
+joignaient aux volontaires dans chaque localité. Le 26 août les troupes
+indépendantes occupaient Nicotera et toute la ligne jusqu'à Rosarno,
+ayant une partie de leurs brigades en route de Rosarno, sur Mileto. Le
+soir on était à Mileto, chassant devant soi quelques compagnies de
+troupes royales qui n'attendaient comme toujours que l'occasion de plier
+bagages devant l'ennemi.
+
+On avait appris la veille l'assassinat du général Briganti par ses
+propres soldats à Mileto; on y trouva la confirmation de cette nouvelle
+et les détails de ce meurtre.
+
+Le général Briganti s'était enfui de Reggio à la tête de sa brigade pour
+ne pas capituler avec Garibaldi. Après l'affaire de San-Giovanni, ce
+général, qui occupait les forts de Pezzo, d'Alta-Fiumare, etc., les
+avait rendus à l'armée libératrice, et le Dictateur lui avait laissé son
+cheval et ses armes, ainsi que deux lanciers pour lui servir d'escorte.
+
+Cet officier supérieur partit de suite à franc étrier pour rejoindre à
+Monteleone l'armée du général Vial. Le 25, il fut arrêté à Mileto par
+une brigade napolitaine composée du 4e et du 16e de ligne. Des officiers
+l'entourent, l'injuriant et l'accusant de les avoir trahis et vendus à
+l'ennemi pour une somme de cinq millions. Le général irrité d'abord,
+puis reconnaissant que sa vie est en danger au milieu de ces forcenés,
+chercha par des paroles de persuasion à les faire revenir de l'erreur
+dans laquelle la passion les entraînait, mais ce fût en vain; à ce même
+moment arriva un autre officier, un de ces porteurs de nouvelles qu'on
+voit rarement sur un champ de bataille, mais qui, dans les cafés et les
+lieux publics, sont toujours ceux qui crient le plus haut et paraissent
+vouloir manger tout le monde. Quarante mille Autrichiens, affirme-t-il,
+sont débarqués au Pizzo. Le roi François II est à leur tête, ils
+marchent déjà pour prendre de flanc l'armée libérale et l'arrêter court
+dans son mouvement en avant sur Monteleone, Le général resté à cheval
+cherche alors à ramener à lui les soldats. Il avait à peine commencé à
+leur parler qu'un sergent, le couchant en joue, lui ordonna de crier
+vive le Roi. Le général leva son képi, et, l'élevant au-dessus de sa
+tête, cria vive le Roi, en disant qu'il n'avait pas besoin d'être
+contraint à cela et que c'était l'expression de son âme. Un coup de feu
+qui traversa la poitrine de son cheval le fit au même moment rouler dans
+la poussière.
+
+Le malheureux se releva tout meurtri et couvert du sang de sa monture;
+il fit appel aux sentiments d'honneur militaire des soldats, mais une
+décharge de plus de quarante coups de fusil retendit roide mort. Il
+tomba la face contre terre et le bras droit étendu sur ses assassins
+comme si, à l'instant où la mort le frappait, il leur eût jeté une
+malédiction suprême, et voulu les stigmatiser de honte et d'infamie.
+
+Ce pauvre général croyait encore sans doute à l'honneur de cette armée
+qui, pour se servir de l'expression véhémente d'un officier français
+spectateur de toutes ces turpitudes, devrait être marquée au bas des
+reins du stigmate de la lâcheté. Les deux lanciers qui servaient
+d'escorte au général avaient jugé prudent de tourner bride aussitôt
+qu'ils avaient vu le guet-apens dans lequel était tombé leur chef. Quant
+aux officiers qui avaient provoqué ce triste événement, ils étaient
+restés spectateurs du crime sans chercher à l'empêcher.
+
+Aussitôt que le général Vial eut connaissance de cet assassinat, il
+partit pour Naples donner sa démission accompagnée de celles de deux
+autres généraux de brigade. Quant aux quatre ou cinq mille royaux en
+position à Monteleone, ils allaient traditionnellement se mettre à
+piller et saccager la ville, lorsque, heureusement, dans la nuit du 26
+au 27, le général Sertori arriva avec son état-major et une escorte de
+guides. Il n'en fallut pas davantage pour faire détaler à force de
+jambes ces ignobles pillards qui, se débandant dans toutes les
+directions, regagnaient leurs foyers ou les bandes de chenapans qui
+commençaient à se montrer dans les montagnes et à faire le métier de
+détrousseurs de grand chemin.
+
+Le 27, Garibaldi arrivait lui-même à Monteleone, les troupes royales
+envoyées pour soutenir celles de cette ville et qui se dirigeaient sur
+Cosenza durent, en apprenant l'occupation, s'arrêter et attendre de
+nouveaux ordres. A Monteleone, l'armée nationale se mit en rapport
+direct avec les insurgés de la Basilicate et des terres de Bari.
+L'insurrection précédait partout l'armée libérale. Le 26, le général
+Scott expédiait de Salerne une forte colonne dans la direction d'Avelino
+où l'on avait arboré le drapeau national. Potenza suivit immédiatement
+le mouvement d'Avelino, les troupes royales en furent chassées par la
+garde nationale, et une nouvelle municipalité y fut établie le 28. Les
+Garibaldiens marchaient sur Cosenza le 29, et poussaient leurs
+avant-gardes jusqu'à cette ville. Le général Caldarchi, qui y commandait
+la brigade napolitaine, se hâta de parlementer et de quitter la place
+avec armes et bagages, à condition de ne plus servir pendant la guerre
+contre les troupes de Garibaldi, de maintenir la plus grande discipline
+sur la route que suivrait sa brigade en se retirant et de laisser
+regagner leurs foyers, ou l'armée libérale, à ceux qui en témoigneraient
+le désir; de plus il devait laisser en ville le matériel et les armes en
+magasin, il devait encore se retirer sur Salerne, et son itinéraire
+étant fixé d'avance, il s'engageait à le suivre sans y faire aucun
+changement.
+
+Le 30, les campagnes au Nord et à l'Est de Potenza envoyaient à l'armée
+nationale un renfort de près de deux mille volontaires, tous Calabrais,
+et l'on apprenait le débarquement à la Punta-Palinuro ou à Sala, non
+loin de Salerne, d'une forte division de l'armée indépendante, commandée
+par le général Türr. A partir de ce jour, il est bien difficile de
+pouvoir suivre les mouvements de l'armée libératrice non plus que de
+celle des Napolitains.
+
+Les premiers s'avancent toujours hardiment sur une ligne de front assez
+étendue; les seconds, au contraire, battent sans cesse en retraite sans
+s'inquiéter de ce qui en arrivera. Avec ces deux systèmes si différents,
+il n'était pas difficile de prévoir que bientôt l'armée nationale serait
+à Naples. Effectivement, le 4, les volontaires étaient à Potenza et
+campaient sur la route de Naples et sur celle de Montepillaro.
+
+Les Napolitains avaient établi autour de la ville quelques travaux de
+fortifications passagères, qu'occupèrent immédiatement les gardes
+civiques.
+
+Il ne restait plus à cette date dans toutes les provinces de
+l'Adriatique, la terre d'Otrante, la terre de Bari, la Capitanate, les
+deux Calabres, les principautés Ultérieure et Citérieure, la Basilicate,
+un seul soldat ni un magistrat royal; partout les soulèvements étaient
+aussi rapides qu'instantanés, mais quoi que l'on en dise, les événements
+s'accomplissaient bien plus aux cris de _Viva la liberta!_ qu'à ceux de
+_Viva il re galantuomo!_ dont on paraissait aussi peu se soucier que de
+l'annexion qui était un mot creux, fort peu compris par les Calabrais en
+général.
+
+Le clergé, de même qu'en Sicile, prenait part ostensiblement à ces
+manifestations; les capucins, les cordeliers surtout, venaient en aide
+au mouvement et ne craignaient pas au besoin de jeter leurs bonnets
+par-dessus leur tête en se faisant soldats pour tout de bon.
+
+A Foggia, le départ des troupes royales fut moins pacifique. En se
+retirant, priées trop impoliment, à ce qu'il paraît, de décamper, elles
+se fâchèrent sérieusement et engagèrent avec les soldats citoyens une
+fusillade qui fit quelques victimes départ et d'autre.
+
+Salerne fut menacée le lendemain 5, par les brigades Bixio, Ehber, Türr,
+etc. S'attendant à une certaine résistance, l'armée libérale avait
+établi ses avant-postes sur les bords de la Selle, petite rivière ou
+plutôt torrent qui descend des montagnes et forme plusieurs
+embranchements dont le principal longe la route royale de Montefano à
+Evoli. Dans la nuit, une partie des troupes vint prendre position entre
+Evoli même et Vicenza, prenant ainsi à revers les royaux qui pouvaient
+se rencontrer en avant de Salerne: de Vicenza à Salerne, il n'y a que
+quelques lieues de marche.
+
+Le 6, une brigade napolitaine, venant de la Capitanate qu'elle avait
+évacuée quelques jours auparavant, descendait de Caglieri à Vicenza,
+lorsqu'elle rencontra les avant-postes de l'armée indépendante; elle
+s'empressa de capituler et une partie passa aux Garibaldiens. Le même
+jour, le gros de l'armée était en vue de Salerne, où elle entrait la
+nuit et le lendemain matin sans tirer un coup de fusil, et ayant le
+Dictateur à sa tête.
+
+Le 7, Garibaldi adressait une proclamation à la population napolitaine,
+dans laquelle on remarquait le passage suivant: «Je le répète, la
+concorde est le premier besoin de l'Italie, nous accueillerons comme
+des frères ceux qui ne pensaient pas comme nous à une autre époque, et
+qui voudraient aujourd'hui sincèrement apporter leur pierre à l'édifice
+patriotique,» etc., etc.
+
+Enfin le 8, le général Garibaldi, devançant son armée, entrait à Naples
+avec cinq ou six de ses officiers d'ordonnance ou amis sans s'inquiéter
+le moins du monde des troupes royales qui occupaient encore les postes
+de la ville et les forts.
+
+Garibaldi était en voiture, ayant à côté de lui Bertani et un officier;
+dans une seconde voiture étaient trois ou quatre autres officiers. Son
+entrée et son parcours dans les rues jusqu'au palais de la Forestiera ne
+furent qu'un long triomphe, et la garde nationale, qui s'était
+immédiatement réunie, vint défiler sous les fenêtres du Dictateur et
+prendre le service du palais.
+
+Deux jours avant, le roi François II, quittant sa capitale, avait pris
+la route de Capoue, décidé à se renfermer dans Gaëte avec les troupes
+qui lui resteraient fidèles et à y résister aussi longtemps que faire se
+pourrait. On sait que cette seconde période de la guerre de
+l'indépendance a été autrement honorable pour l'armée royale que les
+honteux désastres qui, depuis Palerme, et surtout depuis Reggio, sont
+venus s'inscrire sur les pages de l'histoire.
+
+Ici une marche rétrograde est nécessaire pour établir les faits au
+moment où le Dictateur entrant à Naples réalise la première partie des
+projets qu'il a annoncés sur l'Italie. En repassant par Salerne,
+Potenza, Evoli, etc., etc., Cosenza, Monteleone et Scylla, les routes
+sont couvertes de Garibaldiens en retard ou nouvellement débarqués, de
+volontaires calabrais accourant du fond de leurs montagnes pour se
+joindre à l'armée libérale; les populations en émoi, comme dans tous
+pays le lendemain de révolution, ont organisé partout leurs gardes
+civiques et leur police provisoire; les magistrats municipaux, remplacés
+à la hâte, administrent provisoirement au nom du Dictateur aussi bien
+qu'ils le peuvent, et tâchent, par des réquisitions d'approvisionnements
+de toute espèce, de suppléer au défaut d'argent qui se fait surtout
+sentir dans l'armée indépendante.
+
+De toutes parts, les soldats royaux, pas honteux et peu confus, s'en
+retournent tranquillement dans leurs foyers; une partie de leurs
+officiers, décidés à servir leur patrie, et plus militaires que leurs
+soldats, attendent impatiemment une occasion pour reprendre du service
+et être casés dans l'armée méridionale. On aperçoit partout de nombreux
+placards, imprimés qui sait où, probablement en Piémont, et sur lesquels
+se lisent en grosses lettres d'une encre très-noire: _Annexion et
+Victor-Emmanuel!_ Dans beaucoup d'endroits ces pancartes ont un si
+maigre succès qu'elles disparaissent promptement. Dans les campagnes,
+les populations ébouriffées ont aussi, comme partout en pareille
+circonstance, abandonné leurs champs et laissé leur bétail se promener
+à l'aventure, pour venir, massés à l'entrée de leurs villages, ou
+groupés sur les grandes routes, politiquer et se raconter les uns aux
+autres les batailles les plus incroyables, les nouvelles les plus
+bizarres qu'on puisse imaginer. Dans les villes, c'est à peu près la
+même chose, peut-être pis, le soldat citoyen envahit tout; il n'y a plus
+de boutiquiers, il n'y a plus que des braves tout prêts à se lever comme
+un seul homme pour la défense de l'ordre et de la liberté attendue
+depuis si longtemps.
+
+Au Faro, de l'autre côté du détroit, tout paraît triste et désert, plus
+de ces gais et insouciants volontaires dormant au soleil, chantant à la
+lune, souffrant toutes les privations sans se plaindre, mangeant ce
+qu'ils trouvaient, buvant sans sourciller de l'eau saumâtre, prenant
+enfin tout en patience, pourvu qu'en un temps donné il leur soit permis
+de verser leur sang pour la liberté de la patrie. A peine quelques
+canonniers, restés pour le service des batteries, promènent-ils de çà de
+là, leur ennui et leur chagrin de n'avoir pu suivre leurs camarades.
+Cette longue plage, qui du Faro s'étend jusqu'à Messine, n'est plus
+animée que par quelques barques de pécheurs d'espadons qui sillonnent
+rapidement le détroit. Enfin le calme est redevenu si général que tout
+le monde, jusqu'aux canons, a l'air de sommeiller.
+
+Seule la citadelle de Messine, persistant à montrer toujours ses longues
+dents noires à travers les déchiquetures de son parapet, a un tel air de
+mauvaise humeur que Belzébuth en prendrait les armes. Heureusement les
+citadins messinois, presque complètement rassurés sur les horreurs d'un
+bombardement, ne s'effarouchent plus aussi vite et ne craignent même pas
+de regarder en face la citadelle en affirmant d'un grand air de dédain
+que si tôt ou tard cette bicoque ne veut pas amener son pavillon, on
+saura bien, ventre-saint-gris! l'y contraindre. Alors, impitoyablement
+démolie et rasée, on en labourera le sol, on y sèmera du sel, enfin on
+en fera une superbe promenade où le sable régnera en maître absolu; ce
+qui fait qu'à l'avenir, la ville sera certaine de ne plus encourir de
+châtiments aussi sévères que ceux de 1848.
+
+Les rues de la ville, désertes de soldats nationaux, ont retrouvé leur
+aspect bourgeois d'autrefois. A peine si quelques gardes civiques s'y
+promènent à l'aise, en compagnie de leurs fusils.
+
+A Milazzo, tout a repris son cours normal; mais tous les matins et tous
+les soirs, on voit de nombreux oiseaux de proie planer et s'abattre en
+battant de l'aile sur un point quelconque des roseaux qui avoisinent
+l'entrée de l'isthme. Dans l'intérieur de l'île, une grande partie de la
+population s'imagine toujours que la liberté, c'est le droit pour chacun
+de faire ce qui lui plaît, de prendre ce que bon lui semble. Exemple les
+événements de Bronte; aussi tout va-t-il pas mal de travers, et le
+besoin de gendarmes se fait-il généralement sentir.
+
+Les bandes d'honnêtes bandits qui courent les montagnes rendent les
+communications assez peu sûres, et les pancartes votant pour
+Victor-Emmanuel sont à l'ordre du jour, pourvu toutefois que le roi
+_galantuomo_ agisse comme la liberté, en laissant faire ce qu'on veut. A
+cette condition, tous les Siciliens consentiront à être Piémontais,
+c'est-à-dire Italiens, car encore veulent-ils rester Siciliens, avoir,
+avant tout, leur petit gouvernement à part, leur petit sénat, leurs
+petits ministres. Ils tiendraient moins à avoir une petite armée.
+
+Somme toute, Palerme a complètement fait disparaître ses barricades;
+comme Messine, elle a quitté son air guerrier; plus heureuse que sa
+rivale, aucune citadelle ne l'empêche de dormir. Si Alexandre Dumas
+n'habite plus le palais, il y a à sa place presque un vice-roi. La
+garnison piémontaise, assez peu choyée, a été casernée aux Quatro-Venti,
+où le grand air lui est plus sain que celui de la ville.
+
+A Alcamo, une croix a été élevée sur les victimes de la guerre. A
+Calatafimi, un cicerone fait déjà sa fortune en racontant aux touristes
+les détails véridiques du combat de Calatafimi et du débarquement à
+Marsala. Enfin, depuis que le _Lombardo_ a été renfloué et ramené à
+Palerme, on se demande si les événements passés ne sont point un rêve,
+et à la _Pointe-aux-Blagueurs_, il n'y a pas de jours que l'histoire du
+débarquement ne soit racontée six fois au moins. Quant au _padre_
+capucin dont il est question dans le premier chapitre, les mauvaises
+langues prétendent qu'après s'être battu comme un Bayard et avoir rossé
+l'ennemi comme un Duguesclin à Calatafimi, à Parco, à Palerme, à
+Milazzo, à Reggio et autres lieux; après être entré triomphalement
+couvert de fleurs et couronné dans la bonne ville de Naples, il est
+piteusement revenu un beau matin, licencié parle souverain de son choix
+avec bon nombre de ses frères d'armes!
+
+_Sic transit gloria mundi._
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Quatre mois de l'expédition de
+Garibaldi en Sicilie et Italie, by Henri Durand-Brager
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12751 ***