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@@ -0,0 +1,9624 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 1256 ***
+
+This etext was prepared by Sue Asscher
+
+
+
+
+
+CYRANO DE BERGERAC
+
+Edmond Rostand
+
+Comédie Héroïque en Cinq Actes
+en vers
+
+Représentée à Paris, sur le Théâtre de la Porte-Saint-Martin
+le 28 décembre 1897
+
+ C'est à l'âme de CYRANO que je voulais dédier ce poème.
+
+ Mais puisqu'elle a passé en vous, COQUELIN, c'est à vous
+que je le dédie.
+
+E. R.
+
+
+
+Personnages:
+
+ CYRANO DE BERGERAC
+ CHRISTIAN DE NEUVILLETTE
+ COMTE DE GUICHE
+ RAGUENEAU
+ LE BRET
+ CARBON DE CASTEL-JALOUX
+ LES CADETS
+ LIGNIÈRE
+ DE VALVERT
+ UN MARQUIS
+ DEUXIÈME MARQUIS
+ TROISIÈME MARQUIS
+ MONTFLEURY
+ BELLEROSE
+ JODELET
+ CUIGY
+ BRISSAILLE
+ UN FÂCHEUX
+ UN MOUSQUETAIRE
+ UN AUTRE
+ UN OFFICIER ESPAGNOL
+ UN CHEVAU-LÉGER
+ LE PORTIER
+ UN BOURGEOIS
+ SON FILS
+ UN TIRE-LAINE
+ UN SPECTATEUR
+ UN GARDE
+ BERTRANDOU LE FIFRE
+ LE CAPUCIN
+ DEUX MUSICIENS
+ LES POÈTES
+ LES PATISSIERS
+ ROXANE
+ SŒUR MARTHE
+ LISE
+ LA DISTRIBUTRICE
+ MÈRE MARGUERITE DE JÉSUS
+ LA DUÈGNE
+ SŒUR CLAIRE
+ UNE COMÉDIENNE
+ LA SOUBRETTE
+ LES PAGES
+ LA BOUQUETIÈRE
+
+La foule, bourgeois, marquis, mousquetaires, tire-laine, pâtissiers,
+poètes, cadets gascons, comédiens, violons, pages, enfants, soldats,
+espagnols, spectateurs, spectatrices, précieuses, comédiennes,
+bourgeoises, religieuses, etc.
+
+(Les quatre premiers actes en 1640, le cinquième en 1655.)
+
+
+
+
+
+
+Acte I.
+
+Une Représentation à l'Hôtel de Bourgogne.
+
+La salle de l'Hôtel de Bourgogne, en 1640. Sorte de hangar de jeu de
+paume aménagé et embelli pour des représentations.
+
+La salle est un carré long; on la voit en biais, de sorte qu'un de ses
+côtés forme le fond qui part du premier plan, à droite, et va au dernier
+plan, à gauche, faire angle avec la scène, qu'on aperçoit en pan coupé.
+
+Cette scène est encombrée, des deux côtés, le long des coulisses, par
+des banquettes. Le rideau est formé par deux tapisseries qui peuvent
+s'écarter. Au-dessus du manteau d'Arlequin, les armes royales. On
+descend de l'estrade dans la salle par de larges marches. De chaque côté
+de ces marches, la place des violons. Rampe de chandelles.
+
+Deux rangs superposés de galeries latérales: le rang supérieur est
+divisé en loges. Pas de sièges au parterre, qui est la scène même du
+théâtre; au fond de ce parterre, c'est-à-dire à droite, premier plan,
+quelques bancs formant gradins et, sous un escalier qui monte vers des
+places supérieures, et dont on ne voit que le départ, une sorte de
+buffet orné de petits lustres, de vases fleuris, de verres de cristal,
+d'assiettes de gâteaux, de flacons, etc.
+
+Au fond, au milieu, sous la galerie de loges, l'entrée du théâtre.
+Grande porte qui s'entre-bâille pour laisser passer les spectateurs. Sur
+les battants de cette porte, ainsi que dans plusieurs coins et au-dessus
+du buffet, des affiches rouges sur lesquelles on lit: La Clorise.
+
+Au lever du rideau, la salle est dans une demi-obscurité, vide encore.
+Les lustres sont baissés au milieu du parterre, attendant d'être
+allumés.
+
+
+
+Scène 1.I.
+
+Le public, qui arrive peu à peu. Cavaliers, bourgeois, laquais, pages,
+tire-laine, le portier, etc., puis les marquis, Cuigy, Brissaille, la
+distributrice, les violons, etc.
+
+(On entend derrière la porte un tumulte de voix, puis un cavalier
+entre brusquement.)
+
+
+LE PORTIER (le poursuivant):
+ Holà ! vos quinze sols !
+
+LE CAVALIER:
+ J'entre gratis !
+
+LE PORTIER:
+ Pourquoi ?
+
+LE CAVALIER:
+ Je suis chevau-léger de la maison du Roi !
+
+LE PORTIER (à un autre cavalier qui vient d'entrer):
+ Vous ?
+
+DEUXIÈME CAVALIER:
+ Je ne paye pas !
+
+LE PORTIER:
+ Mais. . .
+
+DEUXIÈME CAVALIER:
+ Je suis mousquetaire.
+
+PREMIER CAVALIER (au deuxième):
+ On ne commence qu'à deux heures. Le parterre
+ Est vide. Exerçons-nous au fleuret.
+ (Ils font des armes avec des fleurets qu'ils ont apportés.)
+
+UN LAQUAIS (entrant):
+ Pst. . .Flanquin. . . !
+
+UN AUTRE (déjà arrivé):
+ Champagne ?. . .
+
+LE PREMIER (lui montrant des jeux qu'il sort de son pourpoint):
+ Cartes. Dés.
+ (Il s'assied par terre):
+ Jouons.
+
+LE DEUXIÈME (même jeu):
+ Oui, mon coquin.
+
+PREMIER LAQUAIS (tirant de sa poche un bout de chandelle qu'il allume
+ et colle par terre):
+ J'ai soustrait à mon maître un peu de luminaire.
+
+UN GARDE (à une bouquetière qui s'avance):
+ C'est gentil de venir avant que l'on n'éclaire !. . .
+ (Il lui prend la taille.)
+
+UN DES BRETTEURS (recevant un coup de fleuret):
+ Touche !
+
+UN DES JOUEURS:
+ Trèfle !
+
+LE GARDE (poursuivant la fille):
+ Un baiser !
+
+LA BOUQUETIÈRE (se dégageant):
+ On voit !. . .
+
+LE GARDE (l'entraînant dans les coins sombres):
+ Pas de danger !
+
+UN HOMME (s'asseyant par terre avec d'autres porteurs de provisions
+ de bouche):
+ Lorsqu'on vient en avance, on est bien pour manger.
+
+UN BOURGEOIS (conduisant son fils):
+ Plaçons-nous là, mon fils.
+
+UN JOUEUR:
+ Brelan d'as !
+
+UN HOMME (tirant une bouteille de sous son manteau et s'asseyant aussi):
+ Un ivrogne
+ Doit boire son bourgogne. . .
+ (il boit):
+ À l'hôtel de Bourgogne !
+
+LE BOURGEOIS (à son fils):
+ Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu ?
+ (Il montre l'ivrogne du bout de sa canne):
+ Buveurs. . .
+ (En rompant, un des cavaliers le bouscule):
+ Bretteurs !
+ (Il tombe au milieu des joueurs):
+ Joueurs !
+
+LE GARDE (derrière lui, lutinant toujours la femme):
+ Un baiser !
+
+LE BOURGEOIS (éloignant vivement son fils):
+ Jour de Dieu !
+ --Et penser que c'est dans une salle pareille
+ Qu'on joua du Rotrou, mon fils.
+
+LE JEUNE HOMME:
+ Et du Corneille !
+
+UNE BANDE DE PAGES (se tenant par la main, entre en farandole et chante):
+ Tra la la la la la la la la la la lère. . .
+
+LE PORTIER (sévèrement aux pages):
+ Les pages, pas de farce !. . .
+
+PREMIER PAGE (avec une dignité blessée):
+ Oh ! Monsieur ! ce soupçon !. . .
+ (Vivement au deuxième, dès que le portier a tourné le dos):
+ As-tu de la ficelle ?
+
+LE DEUXIÈME:
+ Avec un hameçon.
+
+PREMIER PAGE:
+ On pourra de là-haut pêcher quelque perruque.
+
+UN TIRE-LAINE (groupant autour de lui plusieurs hommes de mauvaise mine):
+ Or çà, jeunes escrocs, venez qu'on vous éduque:
+ Puis donc que vous volez pour la première fois. . .
+
+DEUXIÈME PAGE (criant à d'autres pages déjà placés aux galeries supérieures):
+ Hep ! Avez-vous des sarbacanes ?
+
+TROISIÈME PAGE (d'en haut):
+ Et des pois !
+ (Il souffle et les crible de pois.)
+
+LE JEUNE HOMME (à son père):
+ Que va-t-on nous jouer ?
+
+LE BOURGEOIS:
+ Clorise.
+
+LE JEUNE HOMME:
+ De qui est-ce ?
+
+LE BOURGEOIS:
+ De monsieur Balthazar Baro. C'est une pièce !. . .
+ (Il remonte au bras de son fils.)
+
+LE TIRE-LAINE (à ses acolytes):
+ . . .La dentelle surtout des canons, coupez-la !
+
+UN SPECTATEUR (à un autre, lui montrant une encoignure élevée):
+ Tenez, à la première du Cid, j'étais là !
+
+LE TIRE-LAINE (faisant avec ses doigts le geste de subtiliser):
+ Les montres. . .
+
+LE BOURGEOIS (redescendant, à son fils):
+ Vous verrez des acteurs très illustres. . .
+
+LE TIRE-LAINE (faisant le geste de tirer par petites secousses furtives):
+ Les mouchoirs. . .
+
+LE BOURGEOIS:
+ Montfleury. . .
+
+QUELQU'UN (criant de la galerie supérieure):
+ Allumez donc les lustres !
+
+LE BOURGEOIS:
+ . . .Bellerose, L'Epy, la Beaupré, Jodelet !
+
+UN PAGE (au parterre):
+ Ah ! voici la distributrice !
+
+LA DISTRIBUTRICE (paraissant derrière le buffet):
+ Oranges, lait,
+ Eau de frambroise, aigre de cèdre !
+ (Brouhaha à la porte.)
+
+UNE VOIX DE FAUSSET:
+ Place, brutes !
+
+UN LAQUAIS (s'étonnant):
+ Les marquis !. . .au parterre ?. . .
+
+UN AUTRE LAQUAIS:
+ Oh ! pour quelques minutes.
+ (Entre une bande de petits marquis.)
+
+UN MARQUIS (voyant la salle à moitié vide):
+ Hé quoi ! Nous arrivons ainsi que les drapiers,
+ Sans déranger les gens ? sans marcher sur les pieds ?
+ Ah, fi ! fi ! fi !
+ (Is se trouve devant d'autres gentilshommes entrés peu avant):
+ Cuigy ! Brissaille !
+ (Grandes embrassades.)
+
+CUIGY:
+ Des fidèles !. . .
+ Mais oui, nous arrivons devant que les chandelles. . .
+
+LE MARQUIS:
+ Ah, ne m'en parlez pas ! Je suis dans une humeur. . .
+
+UN AUTRE:
+ Console-toi, marquis, car voici l'allumeur !
+
+LA SALLE (saluant l'entrée de l'allumeur):
+ Ah !. . .
+ (On se groupe autour des lustres qu'il allume. Quelques personnes ont
+ pris place aux galeries. Lignière entre au parterre, donnant le bras à
+ Christian de Neuvillette. Lignière, un peu débraillé, figure d'ivrogne
+ distingué. Christian, vêtu élégamment, mais d'une façon un peu
+ démodée, paraît préoccupé et regarde les loges.)
+
+
+
+Scène 1.II.
+
+Les mêmes, Christian, Lignière, puis Ragueneau et Le Bret.
+
+CUIGY:
+ Lignière !
+
+BRISSAILLE (riant):
+ Pas encor gris !. . .
+
+LIGNIÈRE (bas à Christian):
+ Je vous présente ?
+ (Signe d'assentiment de Christian):
+ Baron de Neuvillette.
+ (Saluts.)
+
+LA SALLE (acclamant l'ascension du premier lustre allumé):
+ Ah !
+
+CUIGY (à Brissaille, en regardant Christian):
+ La tête est charmante.
+
+PREMIER MARQUIS (qui a entendu):
+ Peuh !. . .
+
+LIGNIÈRE (présentant à Christian):
+ Messieurs de Cuigy, de Brissaille. . .
+
+CHRISTIAN (s'inclinant):
+ Enchanté !. . .
+
+PREMIER MARQUIS (au deuxième):
+ Il est assez joli, mais n'est pas ajusté
+ Au dernier goût.
+
+LIGNIÈRE (à Cuigy):
+ Monsieur débarque de Touraine.
+
+CHRISTIAN:
+ Oui, je suis à Paris depuis vingt jours à peine.
+ J'entre aux gardes demain, dans les Cadets.
+
+PREMIER MARQUIS (regardant les personnes qui entrent dans les loges):
+ Voilà
+ La présidente Aubry !
+
+LA DISTRIBUTRICE:
+ Oranges, lait. . .
+
+LES VIOLONS (s'accordant):
+ La. . .la. . .
+
+CUIGY (à Christian, lui désignant la salle qui se garnit):
+ Du monde !
+
+CHRISTIAN:
+ Eh, oui, beaucoup,
+
+PREMIER MARQUIS:
+ Tout le bel air !
+ (Ils nomment les femmes à mesure qu'elles entrent, très parées, dans
+ les loges. Envois de saluts, réponses de sourires.)
+
+DEUXIÈME MARQUIS:
+ Mesdames
+ De Guéméné. . .
+
+CUIGY:
+ De Bois-Dauphin. . .
+
+PREMIER MARQUIS:
+ Que nous aimâmes. . .
+
+BRISSAILLE:
+ De Chavigny. . .
+
+DEUXIÈME MARQUIS:
+ Qui de nos cœurs va se jouant !
+
+LIGNIÈRE:
+ Tiens, monsieur de Corneille est arrivé de Rouen.
+
+LE JEUNE HOMME (à son père):
+ L'Académie est là ?
+
+LE BOURGEOIS:
+ Mais. . .j'en vois plus d'un membre;
+ Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre;
+ Porchères, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud. . .
+ Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c'est beau !
+
+PREMIER MARQUIS:
+ Attention ! nos précieuses prennent place:
+ Barthénoïde, Urimédonte, Cassandace,
+ Félixérie. . .
+
+DEUXIÈME MARQUIS (se pâmant):
+ Ah ! Dieu ! leurs surnoms sont exquis !
+ Marquis, tu les sais tous ?
+
+PREMIER MARQUIS:
+ Je les sais tous, marquis !
+
+LIGNIÈRE (prenant Christian à part):
+ Mon cher, je suis entré pour vous rendre service:
+ La dame ne vient pas. Je retourne à mon vice !
+
+CHRISTIAN (suppliant):
+ Non !. . .Vous, qui chansonnez et la ville et la cour,
+ Restez: vous me direz pour qui je meurs d'amour.
+
+LE CHEF DES VIOLONS (frappant sur son pupitre, avec son archet):
+ Messieurs les violons !. . .
+ (Il lève son archet.)
+
+LA DISTRIBUTRICE:
+ Macarons, citronnée. . .
+ (Les violons commencent à jouer.)
+
+CHRISTIAN:
+ J'ai peur qu'elle ne soit coquette et raffinée,
+ Je n'ose lui parler car je n'ai pas d'esprit.
+ Le langage aujourd'hui qu'on parle et qu'on écrit,
+ Me trouble. Je ne suis qu'un bon soldat timide.
+ --Elle est toujours à droite, au fond: la loge vide.
+
+LIGNIÈRE (faisant mine de sortir):
+ Je pars.
+
+CHRISTIAN (le retenant encore):
+ Oh ! non, restez !
+
+LIGNIÈRE:
+ Je ne peux. D'Assoucy
+ M'attend au cabaret. On meurt de soif, ici.
+
+LA DISTRIBUTRICE (passant devant lui avec un plateau):
+ Orangeade ?
+
+LIGNIÈRE:
+ Fi !
+
+LA DISTRIBUTRICE:
+ Lait ?
+
+LIGNIÈRE:
+ Pouah !
+
+LA DISTRIBUTRICE:
+ Rivesalte ?
+
+LIGNIÈRE:
+ Halte !
+ (A Christian):
+ Je reste encore un peu.--Voyons ce rivesalte ?
+ (Il s'assied près du buffet. La distributrice lui verse du rivesalte.)
+
+CRIS (dans le public à l'entrée d'un petit homme grassouillet et réjoui):
+ Ah ! Ragueneau !. . .
+
+LIGNIÈRE (à Christian):
+ Le grand rôtisseur Ragueneau.
+
+RAGUENEAU (costume de pâtissier endimanché, s'avançant vivement vers
+ Lignière):
+ Monsieur, avez-vous vu monsieur de Cyrano ?
+
+LIGNIÈRE (présentant Ragueneau à Christian):
+ Le pâtissier des comédiens et des poètes !
+
+RAGUENEAU (se confondant):
+ Trop d'honneur. . .
+
+LIGNIÈRE:
+ Taisez-vous, Mécène que vous êtes !
+
+RAGUENEAU:
+ Oui, ces messieurs chez moi se servent. . .
+
+LIGNIÈRE:
+ A crédit.
+ Poète de talent lui-même. . .
+
+RAGUENEAU:
+ Ils me l'ont dit.
+
+LIGNIÈRE:
+ Fou de vers !
+
+RAGUENEAU:
+ Il est vrai que pour une odelette. . .
+
+LIGNIÈRE:
+ Vous donnez une tarte. . .
+
+RAGUENEAU:
+ Oh ! une tartelette !
+
+LIGNIÈRE:
+ Brave homme, il s'en excuse ! Et pour un triolet
+ Ne donnâtes-vous pas ?. . .
+
+RAGUENEAU:
+ Des petits pains !
+
+LIGNIÈRE (sévèrement):
+ Au lait.
+ --Et le théâtre, vous l'aimez ?
+
+RAGUENEAU:
+ Je l'idolâtre.
+
+LIGNIÈRE:
+ Vous payez en gâteaux vos billets de théâtre !
+ Votre place, aujourd'hui, là, voyons, entre nous,
+ Vous a coûté combien ?
+
+RAGUENEAU:
+ Quatre flans. Quinze choux.
+ (Il regarde de tous côtés):
+ Monsieur de Cyrano n'est pas là ? Je m'étonne.
+
+LIGNIÈRE:
+ Pourquoi ?
+
+RAGUENEAU:
+ Montfleury joue !
+
+LIGNIÈRE:
+ En effet, cette tonne
+ Va nous jouer ce soir le rôle de Phédon.
+ Qu'importe à Cyrano ?
+
+RAGUENEAU:
+ Mais vous ignorez donc ?
+ Il fit à Montfleury, messieurs, qu'il prit en haine,
+ Défense, pour un mois, de reparaître en scène.
+
+LIGNIÈRE (qui en est à son quatrième petit verre):
+ Eh bien ?
+
+RAGUENEAU:
+ Montfleury joue !
+
+CUIGY (qui s'est rapproché de son groupe):
+ Il n'y peut rien.
+
+RAGUENEAU:
+ Oh ! oh !
+ Moi, je suis venu voir !
+
+PREMIER MARQUIS:
+ Quel est ce Cyrano ?
+
+CUIGY:
+ C'est un garcon versé dan les colichemardes.
+
+DEUXIÈME MARQUIS:
+ Noble ?
+
+CUIGY:
+ Suffisamment. Il est cadet aux gardes.
+ (Montrant un gentilhomme qui va et vient dans la salle comme s'il
+ cherchait quelqu'un):
+ Mais son ami Le Bret peut vous dire. . .
+ (Il appelle):
+ Le Bret !
+ (Le Bret descend vers eux):
+ Vous cherchez Bergerac ?
+
+LE BRET:
+ Oui, je suis inquiet !. . .
+
+CUIGY:
+ N'est-ce pas que cet homme est des moins ordinaires ?
+
+LE BRET (avec tendresse):
+ Ah, c'est le plus exquis des êtres sublunaires !
+
+RAGUENEAU:
+ Rimeur !
+
+CUIGY:
+ Bretteur !
+
+BRISSAILLE:
+ Physicien !
+
+LE BRET:
+ Musicien !
+
+LIGNIÈRE:
+ Et quel aspect hétéroclite que le sien !
+
+RAGENEAU:
+ Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne
+ Le solennel monsieur Philippe de Champaigne;
+ Mais bizarre, excessif, extravagant, falot,
+ Il eût fourni, je pense, à feu Jacques Callot
+ Le plus fol spadassin à mettre entre ses masques:
+ Feutre à panache triple et pourpoint à six basques,
+ Cape que par derrière, avec pompe, l'estoc
+ Lève, comme une queue insolente de coq,
+ Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne
+ Fut et sera toujours l'alme Mère Gigogne,
+ Il promène, en sa fraise à la Pulcinella,
+ Un nez !. . .Ah ! messeigneurs, quel nez que ce nez-là !. . .
+ On ne peut voir passer un pareil nasigère
+ Sans s'écrier: "Oh ! non, vraiment, il exagère !"
+ Puis on sourit, on dit: "Il va l'enlever. . ." Mais
+ Monsieur de Bergerac ne l'enlève jamais.
+
+LE BRET (hochant la tête):
+ Il le porte,--et pourfend quiconque le remarque !
+
+RAGUENEAU (fièrement):
+ Son glaive est la moitié des ciseaux de la Parque !
+
+PREMIER MARQUIS (haussant les épaules):
+ Il ne viendra pas !
+
+RAGUENEAU:
+ Si !. . .Je parie un poulet
+ A la Ragueneau !
+
+LE MARQUIS (riant):
+ Soit !
+ (Rumeurs d'admiration dan la salle. Roxane vient de paraître dans sa
+ loge. Elle s'assied sur le devant, sa duègne prend place au fond.
+ Christian, occupé à payer la distributrice, ne regarde pas.)
+
+DEUXIÈME MARQUIS (avec des petit cris):
+ Ah, messieurs ! mais elle est
+ Épouvantablement ravissante !
+
+PREMIER MARQUIS:
+ Une pêche
+ Qui sourirait avec une fraise !
+
+DEUXIÈME MARQUIS:
+ Et si fraîche
+ Qu'on pourrait, l'approchant, prendre un rhume de cœur !
+
+CHRISTIAN (lève la tête, aperçoit Roxane, et saisit vivement Lignière
+ par le bras):
+ C'est elle !
+
+LIGNIÈRE (regardant):
+ Ah ! c'est elle ?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Oui. Dites vite. J'ai peur.
+
+LIGNIÈRE (dégustant son rivesalte à petits coups):
+ Magdaleine Robin, dite Roxane.--Fine.
+ Précieuse.
+
+CHRISTIAN:
+ Hélas !
+
+LIGNIÈRE:
+ Libre. Orpheline. Cousine
+ De Cyrano,--dont on parlait. . .
+ (A ce moment, un seigneur très élégant, le cordon bleu en sautoir,
+ entre dans la loge et, debout, cause un instant avec Roxane.)
+
+CHRISTIAN (tressaillant):
+ Cet homme ?. . .
+
+LIGNIÈRE (qui commence à être gris, clignant de l'œil):
+ Hé ! hé !. . .
+ --Comte de Guiche. Épris d'elle. Mais marié
+ A la nièce d'Armand de Richelieu. Désire
+ Faire épouser Roxane à certain triste sire,
+ Un monsieur de Valvert, vicomte. . .et complaisant.
+ Elle n'y souscrit pas, mais de Guiche est puissant:
+ Il peut persécuter une simple bourgeoise.
+ D'ailleurs j'ai dévoilé sa manœuvre sournoise
+ Dans une chanson qui. . .Ho ! il doit m'en vouloir !
+ --La fin était méchante. . .Écoutez. . .
+ (Il se lève en titubant, le verre haut, prêt a chanter.)
+
+CHRISTIAN:
+ Non. Bonsoir.
+
+LIGNIÈRE:
+ Vous allez ?
+
+CHRISTIAN:
+ Chez monsieur de Valvert !
+
+LIGNIÈRE:
+ Prenez garde:
+ C'est lui qui vous tuera !
+ (Lui désignant du coin de l'œil Roxane):
+ Restez. On vous regarde.
+
+CHRISTIAN:
+ C'est vrai !
+ (Il reste en contemplation. Le groupe de tire-laine, à partir de ce
+ moment, le voyant la tête en l'air et bouche bée, se rapproche de
+ lui.)
+
+LIGNIÈRE:
+ C'est moi qui pars. J'ai soif ! Et l'on m'attend
+ --Dans les tavernes !
+ (Il sort, zigzaguant.)
+
+LE BRET (qui a fait le tour de la salle, revenant vers Ragueneau, d'une
+ voix rassurée):
+ Pas de Cyrano.
+
+RAGUENEAU (incrédule):
+ Pourtant. . .
+
+LE BRET:
+ Ah ! je veux espérer qu'il n'a pas vu l'affiche !
+
+LA SALLE:
+ Commencez ! Commencez !
+
+
+
+Scène 1.III.
+
+Les mêmes, moins Lignière; De Guiche, Valvert, puis Montfleury.
+
+
+UN MARQUIS (voyant de Guiche, qui descend de la loge de Roxane, traverse
+ le parterre, entouré de seigneurs obséquieux, parmi lesquels le vicomte
+ de Valvert):
+ Quelle cour, ce de Guiche !
+
+UN AUTRE:
+ Fi !. . .Encore un Gascon !
+
+LE PREMIER:
+ Le Gascon souple et froid,
+ Celui qui réussit !. . .Saluons-le, crois-moi.
+ (Ils vont vers de Guiche.)
+
+DEUXIÈME MARQUIS:
+ Les beaux rubans ! Quelle couleur, comte de Guiche ?
+ Baise-moi-ma-mignonne ou bien Ventre-de-biche ?
+
+DE GUICHE:
+ C'est couleur Espagnol malade.
+
+PREMIER MARQUIS:
+ La couleur
+ Ne ment pas, car bientôt, grâce à votre valeur,
+ L'Espagnol ira mal, dans les Flandres !
+
+DE GUICHE:
+ Je monte
+ Sur scène. Venez-vous ?
+ (Il se dirige, suivi de tous les marquis et gentilshommes, vers le
+ théâtre. Il se retourne et appelle):
+ Viens, Valvert !
+
+CHRISTIAN (qui les écoute et les observe, tressaille en entendant ce nom):
+ Le vicomte !
+ Ah ! je vais lui jeter à la face mon. . .
+ (Il met la main dans sa poche, et y rencontre celle d'un tire-laine en
+ train de le dévaliser. Il se retourne):
+ Hein ?
+
+LE TIRE-LAINE:
+ Ay !. . .
+
+CHRISTIAN (sans le lâcher):
+ Je cherchais un gant !
+
+LE TIRE-LAINE (avec un sourire piteux):
+ Vous trouvez une main.
+ (Changeant de ton, bas et vite):
+ Lâchez-moi. Je vous livre un secret.
+
+CHRISTIAN (le tenant toujours):
+ Quel ?
+
+LE TIRE-LAINE:
+ Lignière. . .
+ Qui vous quitte. . .
+
+CHRISTIAN (de même):
+ Eh ! bien ?
+
+LE TIRE-LAINE:
+ . . .touche à son heure dernière.
+ Une chanson qu'il fit blessa quelqu'un de grand,
+ Et cent hommes--j'en suis--ce soir sont postés !. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Cent !
+ Par qui ?
+
+LE TIRE-LAINE:
+ Discrétion. . .
+
+CHRISTIAN (haussant les épaules):
+ Oh !
+
+LE TIRE-LAINE (avec beaucoup de dignité):
+ Professionnelle !
+
+CHRISTIAN:
+ Où seront-ils postés ?
+
+LE TIRE-LAINE:
+ À la porte de Nesle.
+ Sur son chemin. Prévenez-le !
+
+CHRISTIAN (qui lui lâche enfin le poignet):
+ Mais où le voir !
+
+LE TIRE-LAINE:
+ Allez courir tous les cabarets: le Pressoir
+ D'Or, la Pomme de Pin, la Ceinture qui craque,
+ Les Deux Torches, les Trois Entonnoirs,--et dans chaque,
+ Laissez un petit mot d'écrit l'avertissant.
+
+CHRISTIAN:
+ Oui, je cours ! Ah ! les gueux ! Contre un seul homme, cent !
+ (Regardant Roxane avec amour):
+ La quitter. . .elle !
+ (Avec fureur, Valvert):
+ Et lui !. . .--Mais il faut que je sauve
+ Lignière !. . .
+ (Il sort en courant.--De Guiche, le vicomte, les marquis, tous les
+ gentilshommes ont disparu derrière le rideau pour prendre place sur
+ les banquettes de la scène. Le parterre est complètement rempli. Plus
+ une place vide aux galeries et aux loges.)
+
+LA SALLE:
+ Commencez.
+
+UN BOURGEOIS (dont la perruque s'envole au bout d'une ficelle, pêchée
+ par un page de la galerie supérieure):
+ Ma perruque !
+
+CRIS DE JOIE:
+ Il est chauve !. . .
+ Bravo, les pages !. . .Ha ! ha ! ha !. . .
+
+LE BOURGEOIS (furieux, montrant le poing):
+ Petit gredin !
+
+RIRES ET CRIS (qui commencent très fort et vont décroissant):
+ Ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha !
+ (Silence complet.)
+
+LE BRET (étonné):
+ Ce silence soudain ?. . .
+ (Un spectateur lui parle bas):
+ Ah ?
+
+LE SPECTATEUR:
+ La chose me vient d'être certifiée.
+
+MURMURES (qui courent):
+ Chut !--Il paraît ?. . .--Non !. . .--Si !--Dans la loge grillée.--
+ Le Cardinal !--Le Cardinal ?--Le Cardinal !
+
+UN PAGE:
+ Ah ! diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal !. . .
+ (On frappe sur la scène. Tout le monde s'immobilise. Attente.)
+
+LA VOIX D'UN MARQUIS (dans le silence, derrière le rideau):
+ Mouchez cette chandelle !
+
+UN AUTRE MARQUIS (passant la tête par la fente du rideau):
+ Une chaise !
+ (Une chaise est passée, de main en main, au-dessus des têtes. Le
+ marquis la prend et disparaît, non sans avoir envoyé quelques baisers
+ aux loges.)
+
+UN SPECTATEUR:
+ Silence !
+ (On refrappe les trois coups. Le rideau s'ouvre. Tableau. Les marquis
+ assis sur les côtés, dans des poses insolentes. Toile de fond
+ représentant un décor bleuâtre de pastorale. Quatre petits lustres de
+ cristal éclairent la scène. Les violons jouent doucement.)
+
+LE BRET (à Ragueneau, bas):
+ Montfleury entre en scène ?
+
+RAGUENEAU (bas aussi):
+ Oui, c'est lui qui commence.
+
+LE BRET:
+ Cyrano n'est pas là.
+
+RAGUENEAU:
+ J'ai perdu mon pari.
+
+LE BRET:
+ Tant mieux ! tant mieux !
+ (On entend un air de musette, et Montfleury paraît en scène, énorme,
+ dans un costume de berger de pastorale, un chapeau garni de roses
+ penché sur l'oreille, et soufflant dans une cornemuse enrubannée.)
+
+LE PARTERRE (applaudissant):
+ Bravo, Montfleury ! Montfleury !
+
+MONTFLEURY (après avoir salué, jouant le rôle de Phédon):
+ Heureux qui loin des cours, dans un lieu solitaire,
+ Se prescrit à soi-même un exil volontaire,
+ Et qui, lorsque Zéphire a soufflé sur les bois. . .
+
+UNE VOIX (au milieu du parterre):
+ Coquin, ne t'ai-je pas interdit pour un mois ?
+ (Stupeur. Tout le monde se retourne. Murmures.)
+
+VOIX DIVERSES:
+ Hein ?--Quoi ?--Qu'est-ce ?. . .
+ (On se lève dans les loges, pour voir.)
+
+CUIGY:
+ C'est lui !
+
+LE BRET (terrifié):
+ Cyrano !
+
+LA VOIX:
+ Roi des pitres !
+ Hors de scène a l'instant !
+
+TOUTE LA SALLE (indignée):
+ Oh !
+
+MONTFLEURY:
+ Mais. . .
+
+LA VOIX:
+ Tu récalcitres ?
+
+VOIX DIVERSES (du parterre, des loges):
+ Chut !--Assez !--Montfleury, jouez !--Ne craignez rien !. . .
+
+MONTFLEURY (d'une voix mal assurée):
+ Heureux qui loin des cours dans un lieu sol. . .
+
+LA VOIX (plus menaçante):
+ Eh bien !
+ Faudra-t-il que je fasse, ô Monarque des drôles,
+ Une plantation de bois sur vos épaules ?
+ (Une canne au bout d'un bras jaillit au-dessus des têtes.)
+
+MONTFLEURY (d'une voix de plus en plus faible):
+ Heureux qui. . .
+ (La canne s'agite.)
+
+LA VOIX:
+ Sortez !
+
+LE PARTERRE:
+ Oh !
+
+MONTFLEURY (s'étranglant):
+ Heureux qui loin des cours. . .
+
+CYRANO (surgissant du parterre, debout sur une chaise, les bras croisés,
+ son feutre en bataille, la moustache hérissée, le nez terrible):
+ Ah ! je vais me fâcher !. . .
+ (Sensation à sa vue.)
+
+
+
+Scène 1.IV.
+
+Les mêmes, Cyrano, puis Bellerose, Jodelet.
+
+
+MONTFLEURY (aux marquis):
+ Venez à mon secours,
+ Messieurs !
+
+UN MARQUIS (nonchalamment):
+ Mais jouez donc !
+
+CYRANO:
+ Gros homme, si tu joues
+ Je vais être obligé de te fesser les joues !
+
+LE MARQUIS:
+ Assez !
+
+CYRANO:
+ Que les marquis se taisent sur leurs bancs,
+ Ou bien je fais tâter ma canne à leurs rubans !
+
+TOUS LES MARQUIS (debout):
+ C'en est trop !. . .Montfleury. . .
+
+CYRANO:
+ Que Montfleury s'en aille,
+ Ou bien je l'essorille et le désentripaille !
+
+UNE VOIX:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Qu'il sorte !
+
+UNE AUTRE VOIX:
+ Pourtant. . .
+
+CYRANO:
+ Ce n'est pas encor fait ?
+ (Avec le geste de retrousser ses manches):
+ Bon ! je vais sur la scène en guise de buffet,
+ Découper cette mortadelle d'Italie !
+
+MONTFLEURY (rassemblant toute sa dignité):
+ En m'insultant, Monsieur, vous insultez Thalie !
+
+CYRANO (très poli):
+ Si cette Muse, à qui, Monsieur, vous n'êtes rien,
+ Avait l'honneur de vous connaître, croyez bien
+ Qu'en vous voyant si gros et bête comme une urne,
+ Elle vous flanquerait quelque part son cothurne.
+
+LE PARTERRE:
+ Montfleury ! Montfleury !--La pièce de Baro !--
+
+CYRANO (à ceux qui crient autour de lui):
+ Je vous en prie, ayez pitié de mon fourreau:
+ Si vous continuez, il va rendre sa lame !
+ (Le cercle s'élargit.)
+
+LA FOULE (reculant):
+ Hé ! là !. . .
+
+CYRANO (à Montfleury):
+ Sortez de scène !
+
+LA FOULE (se rapprochant et grondant):
+ Oh ! oh !
+
+CYRANO (se retournant vivement):
+ Quelqu'un réclame ?
+ (Nouveau recul.)
+
+UNE VOIX (chantant au fond):
+ Monsieur de Cyrano
+ Vraiment nous tyrannise,
+ Malgré ce tyranneau
+ On jouera la Clorise.
+
+TOUTE LA SALLE (chantant):
+ La Clorise, la Clorise !. . .
+
+CYRANO:
+ Si j'entends une fois encor cette chanson,
+ Je vous assomme tous.
+
+UN BOURGEOIS:
+ Vous n'êtes pas Samson !
+
+CYRANO:
+ Voulez-vous me prêter, Monsieur, votre mâchoire ?
+
+UNE DAME (dans les loges):
+ C'est inouï !
+
+UN SEIGNEUR:
+ C'est scandaleux !
+
+UN BOURGEOIS:
+ C'est vexatoire !
+
+UN PAGE:
+ Ce qu'on s'amuse !
+
+LE PARTERRE:
+ Kss !--Montfleury !--Cyrano !
+
+CYRANO:
+ Silence !
+
+LE PARTERRE (en délire):
+ Hi han ! Bêê ! Ouah, ouah ! Cocorico !
+
+CYRANO:
+ Je vous. . .
+
+UN PAGE:
+ Miâou !
+
+CYRANO:
+ Je vous ordonne de vous taire !
+ Et j'adresse un défi collectif au parterre !
+ --J'inscris les noms !--Approchez-vous, jeunes héros !
+ Chacun son tour ! Je vais donner des numéros !--
+ Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste ?
+ Vous, Monsieur ? Non ! Vous ? Non ! Le premier duelliste,
+ Je l'expédie avec les honneurs qu'on lui doit !
+ --Que tous ceux qui veulent mourir lèvent le doigt.
+ (Silence):
+ La pudeur vous défend de voir ma lame nue ?
+ Pas un nom ?--Pas un doigt ?--C'est bien. Je continue.
+ (Se retournant vers la scène où Montfleury attend avec angoisse):
+ Donc, je désire voir le théâtre guéri
+ De cette fluxion. Sinon. . .
+ (La main à son épée):
+ le bistouri !
+
+MONTFLEURY:
+ Je. . .
+
+CYRANO (descend de sa chaise, s'assied au milieu du rond qui s'est
+ formé, s'installe comme chez lui):
+ Mes mains vont frapper trois claques, pleine lune !
+ Vous vous éclipserez à la troisième.
+
+LE PARTERRE (amusé):
+ Ah ?. . .
+
+CYRANO (frappant dans ses mains):
+ Une !
+
+MONTFLEURY:
+ Je. . .
+
+UNE VOIX (des loges):
+ Restez !
+
+LE PARTERRE:
+ Restera. . .restera pas. . .
+
+MONTFLEURY:
+ Je crois,
+ Messieurs. . .
+
+CYRANO:
+ Deux !
+
+MONTFLEURY:
+ Je suis sûr qu'il vaudrait mieux que. . .
+
+CYRANO:
+ Trois !
+ (Montfleury disparaît comme dans une trappe. Tempête de rires, de
+ sifflets et de huées.)
+
+LA SALLE:
+ Hu !. . .hu !. . .Lâche !. . .Reviens !. . .
+
+CYRANO (épanoui, se renverse sur sa chaise, et croise ses jambes):
+ Qu'il revienne, s'il l'ose !
+
+UN BOURGEOIS:
+ L'orateur de la troupe !
+ (Bellerose s'avance et salue.)
+
+LES LOGES:
+ Ah !. . .Voilà Bellerose !
+
+BELLEROSE (avec élégance):
+ Nobles seigneurs. . .
+
+LE PARTERRE:
+ Non ! Non ! Jodelet !
+
+JODELET (s'avance, et, nasillard):
+ Tas de veaux !
+
+LE PARTERRE:
+ Ah ! Ah ! Bravo ! très bien ! bravo !
+
+JODELET:
+ Pas de bravos !
+ Le gros tragédien dont vous aimez le ventre
+ S'est senti. . .
+
+LE PARTERRE:
+ C'est un lâche !
+
+JODELET:
+ Il dut sortir !
+
+LE PARTERRE:
+ Qu'il rentre !
+
+LES UNS:
+ Non !
+
+LES AUTRES:
+ Si !
+
+UN JEUNE HOMME (à Cyrano):
+ Mais à la fin, monsieur, quelle raison
+ Avez-vous de haïr Montfleury ?
+
+CYRANO (gracieux, toujours assis):
+ Jeune oison,
+ J'ai deux raisons, dont chaque est suffisante seule.
+ Primo: c'est un acteur déplorable, qui gueule,
+ Et qui soulève avec des han ! de porteur d'eau,
+ Le vers qu'il faut laisser s'envoler !--Secundo:
+ Est mon secret. . .
+
+LE VIEUX BOURGEOIS (derrière lui):
+ Mais vous nous privez sans scrupule
+ De la Clorise ! Je m'entête. . .
+
+CYRANO (tournant sa chaise vers le bourgeois, respecteusement):
+ Vieille mule !
+ Les vers du vieux Baro valant moins que zéro,
+ J'interromps sans remords !
+
+LES PRÉCIEUSES (dans les loges):
+ Ha !--Ho !--Notre Baro !
+ Ma chère !--Peut-on dire ?. . .Ah ! Dieu !. . .
+
+CYRANO (tournant sa chaise vers les loges, galant):
+ Belles personnes,
+ Rayonnez, fleurissez, soyez des échansonnes
+ De rêve, d'un sourire enchantez un trépas,
+ Inspirez-nous des vers. . .mais ne les jugez pas !
+
+BELLEROSE:
+ Et l'argent qu'il va falloir rendre !
+
+CYRANO (tournant sa chaise vers la scène):
+ Bellerose,
+ Vous avez dit la seule intelligente chose !
+ Au manteau de Thespis je ne fais pas de trous:
+ (Il se lève, et lançant un sac sur la scène):
+ Attrapez cette bourse au vol, et taisez-vous !
+
+LA SALLE (éblouie):
+ Ah !. . .Oh !. . .
+
+JODELET (ramassant prestement la bourse et la soupesant):
+ A ce prix-là, monsieur, je t'autorise
+ A venir chaque jour empêcher la Clorise !. . .
+
+LA SALLE
+ Hu !. . .Hu !. . .
+
+JODELET:
+ Dussions-nous même ensemble être hués !. . .
+
+BELLEROSE:
+ Il faut évacuer la salle !. . .
+
+JODELET:
+ Évacuez !. . .
+ (On commence à sortir, pendant que Cyrano regarde d'un air satisfait.
+ Mais la foule s'arrête bientôt en entendant la scène suivante, et la
+ sortie cesse. Les femmes qui, dans les loges, étaient déjà debout,
+ leur manteau remis, s'arrêtent pour écouter, et finissent par se
+ rasseoir.)
+
+LE BRET (à Cyrano):
+ C'est fou !. . .
+
+UN FÂCHEUX (qui s'est approché de Cyrano):
+ Le comédien Montfleury ! quel scandale !
+ Mais il est protégé par le duc de Candale !
+ Avez-vous un patron ?
+
+CYRANO:
+ Non !
+
+LE FÂCHEUX:
+ Vous n'avez pas ?. . .
+
+CYRANO:
+ Non !
+
+LE FÂCHEUX:
+ Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom ?. . .
+
+CYRANO (agacé):
+ Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse ?
+ Non, pas de protecteur. . .
+ (La main à son épée):
+ mais une protectrice !
+
+LE FÂCHEUX:
+ Mais vous allez quitter la ville ?
+
+CYRANO:
+ C'est selon.
+
+LE FÂCHEUX:
+ Mais le duc de Candale a le bras long !
+
+CYRANO:
+ Moins long
+ Que n'est le mien. . .
+ (Montrant son épée):
+ quand je lui mets cette rallonge !
+
+LE FÂCHEUX:
+ Mais vous ne songez pas à prétendre. . .
+
+CYRANO:
+ J'y songe.
+
+LE FÂCHEUX:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Tournez les talons, maintenant.
+
+LE FÂCHEUX:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Tournez !
+ --Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez.
+
+LE FÂCHEUX (ahuri):
+ Je. . .
+
+CYRANO (marchant sur lui):
+ Qu'a-t-il d'étonnant ?
+
+LE FÂCHEUX (reculant):
+ Votre Grâce se trompe. . .
+
+CYRANO:
+ Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe ?. . .
+
+LE FÂCHEUX (même jeu):
+ Je n'ai pas. . .
+
+CYRANO:
+ Ou crochu comme un bec de hibou ?
+
+LE FÂCHEUX:
+ Je. . .
+
+CYRANO:
+ Y distingue-t-on une verrue au bout ?
+
+LE FÂCHEUX:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Ou si quelque mouche, à pas lents, s'y promène ?
+ Qu'a-t-il d'hétéroclite ?
+
+LE FÂCHEUX:
+ Oh !. . .
+
+CYRANO:
+ Est-ce un phénomène ?
+
+LE FÂCHEUX:
+ Mais d'y porter les yeux j'avais su me garder !
+
+CYRANO:
+ Et pourquoi, s'il vous plaît, ne pas le regarder ?
+
+LE FÂCHEUX:
+ J'avais. . .
+
+CYRANO:
+ Il vous dégoûte alors ?
+
+LE FÂCHEUX:
+ Monsieur. . .
+
+CYRANO:
+ Malsaine
+ Vous semble sa couleur ?
+
+LE FÂCHEUX:
+ Monsieur !
+
+CYRANO:
+ Sa forme, obscène ?
+
+LE FÂCHEUX:
+ Mais du tout !. . .
+
+CYRANO:
+ Pourquoi donc prendre un air dénigrant ?
+ --Peut-être que monsieur le trouve un peu trop grand ?
+
+LE FÂCHEUX (balbutiant):
+ Je le trouve petit, tout petit, minuscule !
+
+CYRANO:
+ Hein ? comment ? m'accuser d'un pareil ridicule ?
+ Petit, mon nez ? Holà !
+
+LE FÂCHEUX:
+ Ciel !
+
+CYRANO:
+ Énorme, mon nez !
+ --Vil camus, sot camard, tête plate, apprenez
+ Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice,
+ Attendu qu'un grand nez est proprement l'indice
+ D'un homme affable, bon, courtois, spirituel,
+ Libéral, courageux, tel que je suis, et tel
+ Qu'il vous est interdit à jamais de vous croire,
+ Déplorable maraud ! car la face sans gloire
+ Que va chercher ma main en haut de votre col,
+ Est aussi dénuée. . .
+ (Il le soufflette.)
+
+LE FÂCHEUX:
+ Aï !
+
+CYRANO:
+ De fierté, d'envol,
+ De lyrisme, de pittoresque, d'étincelle,
+ De somptuosité, de Nez enfin, que celle. . .
+ (Il se retourne par les épaules, joignant le geste à la parole):
+ Que va chercher ma botte au bas de votre dos !
+
+LE FÂCHEUX (se sauvant):
+ Au secours ! A la garde !
+
+CYRANO:
+ Avis donc aux badauds
+ Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage,
+ Et si le plaisantin est noble, mon usage
+ Est de lui mettre, avant de le laisser s'enfuir,
+ Pas devant, et plus haut, du fer, et non du cuir !
+
+DE GUICHE (qui est descendu de la scène, avec les marquis):
+ Mais à la fin il nous ennuie !
+
+LE VICOMTE DE VALVERT (haussant les épaules):
+ Il fanfaronne !
+
+DE GUICHE:
+ Personne ne va donc lui répondre ?. . .
+
+LE VICOMTE:
+ Personne ?
+ Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits !. . .
+ (Il s'avance vers Cyrano qui l'observe, et se campant devant lui d'un
+ air fat):
+ Vous. . .vous avez un nez. . .heu. . .un nez. . .très grand.
+
+CYRANO (gravement):
+ Très !
+
+LE VICOMTE (riant):
+ Ha !
+
+CYRANO (imperturbable):
+ C'est tout ?. . .
+
+LE VICOMTE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Ah ! non ! c'est un peu court, jeune homme !
+ On pouvait dire. . .Oh ! Dieu !. . .bien des choses en somme. . .
+ En variant le ton,--par exemple, tenez:
+ Agressif: "Moi, monsieur, si j'avais un tel nez
+ Il faudrait sur-le-champ que je me l'amputasse !"
+ Amical: "Mais il doit tremper dans votre tasse !
+ Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap !"
+ Descriptif: "C'est un roc !. . .c'est un pic !. . .c'est un cap !
+ Que dis-je, c'est un cap ?. . .C'est une péninsule !"
+ Curieux: "De quoi sert cette oblongue capsule ?
+ D'écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ?"
+ Gracieux: "Aimez-vous à ce point les oiseaux
+ Que paternellement vous vous préoccupâtes
+ De tendre ce perchoir à leur petites pattes ?"
+ Truculent: "Ça, monsieur, lorsque vous pétunez,
+ La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
+ Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée ?"
+ Prévenant: "Gardez-vous, votre tête entraînée
+ Par ce poids, de tomber en avant sur le sol !"
+ Tendre: "Faites-lui faire un petit parasol
+ De peur que sa couleur au soleil ne se fane !"
+ Pédant: "L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane
+ Appelle Hippocampelephantocamélos
+ Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os !"
+ Cavalier: 'Quoi, l'ami, ce croc est à la mode ?
+ Pour pendre son chapeau, c'est vraiment très commode !'
+ Emphatique: "Aucun vent ne peut, nez magistral,
+ T'enrhumer tout entier, excepté le mistral !"
+ Dramatique: "C'est la Mer Rouge quand il saigne !"
+ Admiratif: "Pour un parfumeur, quelle enseigne !"
+ Lyrique: "Est-ce une conque, êtes-vous un triton ?"
+ Naïf: "Ce monument, quand le visite-t-on ?"
+ Respectueux: "Souffrez, monsieur, qu'on vous salue,
+ C'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue !"
+ Campagnard: "Hé, ardé ! C'est-y un nez ? Nanain !
+ C'est queuqu'navet géant ou ben queuqu'melon nain !"
+ Militaire: "Pointez contre cavalerie !"
+ Pratique: "Voulez-vous le mettre en loterie ?
+ Assurément, monsieur, ce sera le gros lot !"
+ Enfin, parodiant Pyrame en un sanglot:
+ "Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître
+ A détruit l'harmonie ! Il en rougit, le traître !"
+ --Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit
+ Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit:
+ Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres,
+ Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettres
+ Vous n'avez que les trois qui forment le mot: sot !
+ Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut
+ Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
+ Me servir toutes ces folles plaisanteries,
+ Que vous n'en eussiez pas articulé le quart
+ De la moitié du commencement d'une, car
+ Je me les sers moi-même, avec assez de verve,
+ Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve.
+
+DE GUICHE (voulant emmener le vicomte pétrifié):
+ Vicomte, laissez donc !
+
+LE VICOMTE (suffoqué):
+ Ces grands airs arrogants !
+ Un hobereau qui. . .qui. . .n'a même pas de gants !
+ Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses !
+
+CYRANO:
+ Moi, c'est moralement que j'ai mes élégances.
+ Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet,
+ Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet;
+ Je ne sortirais pas avec, par négligence,
+ Un affront pas très bien lavé, la conscience
+ Jaune encor de sommeil dans le coin de son œil,
+ Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil.
+ Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise,
+ Empanaché d'indépendance et de franchise;
+ Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est
+ Mon âme que je cambre ainsi qu'en un corset,
+ Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache,
+ Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache,
+ Je fais, en traversant les groupes et les ronds,
+ Sonner les vérités comme des éperons.
+
+LE VICOMTE:
+ Mais, monsieur. . .
+
+CYRANO:
+ Je n'ai pas de gants ?. . .la belle affaire !
+ Il m'en restait un seul. . .d'une très vieille paire !
+ --Lequel m'était d'ailleurs encor fort importun:
+ Je l'ai laissé dans la figure de quelqu'un.
+
+LE VICOMTE:
+ Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule !
+
+CYRANO (ôtant son chapeau et saluant comme si le vicomte venait de se
+ présenter):
+ Ah ?. . .Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule
+ De Bergerac.
+ (Rires.)
+
+LE VICOMTE (exaspéré):
+ Bouffon !
+
+CYRANO (poussant un cri comme lorsqu'on est saisi d'une crampe):
+ Ay !. . .
+
+LE VICOMTE (qui remontait, se retournant):
+ Qu'est-ce encor qu'il dit ?
+
+CYRANO (avec des grimaces de douleur):
+ Il faut la remuer car elle s'engourdit. . .
+ --Ce que c'est que de la laisser inoccupée !--
+ Ay !. . .
+
+LE VICOMTE:
+ Qu'avez-vous ?
+
+CYRANO:
+ J'ai des fourmis dans mon épée !
+
+LE VICOMTE (tirant la sienne):
+ Soit !
+
+CYRANO:
+ Je vais vous donner un petit coup charmant.
+
+LE VICOMTE (méprisant):
+ Poète !. . .
+
+CYRANO:
+ Oui, monsieur, poète ! et tellement,
+ Qu'en ferraillant je vais--hop !--à l'improvisade,
+ Vous composer une ballade.
+
+LE VICOMTE:
+ Une ballade ?
+
+CYRANO:
+ Vous ne vous doutez pas de ce que c'est, je crois ?
+
+LE VICOMTE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO (récitant comme une leçon):
+ La ballade, donc, se compose de trois
+ Couplets de huit vers. . .
+
+LE VICOMTE (piétinant):
+ Oh !
+
+CYRANO (continuant):
+ Et d'un envoi de quatre. . .
+
+LE VICOMTE:
+ Vous. . .
+
+CYRANO:
+ Je vais tout ensemble en faire une et me battre,
+ Et vous toucher, monsieur, au dernier vers.
+
+LE VICOMTE:
+ Non !
+
+CYRANO:
+ Non ?
+ (Déclamant):
+ Ballade du duel qu'en l'hôtel bourguignon
+ Monsieur de Bergerac eut avec un bélître !
+
+LE VICOMTE:
+ Qu'est-ce que c'est que ça, s'il vous plaît ?
+
+CYRANO:
+ C'est le titre.
+
+LA SALLE (surexcitée au plus haut point):
+ Place !--Très amusant !--Rangez-vous !--Pas de bruits !
+ (Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers
+ mêlés aux bourgeois et aux gens du peuple; les pages grimpés sur des
+ épaules pour mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. A
+ droite, De Guiche et ses gentilshommes. A gauche, Le Bret, Ragueneau,
+ Cuigy, etc.)
+
+CYRANO (fermant une seconde les yeux):
+ Attendez !. . .je choisis mes rimes. . .Là, j'y suis.
+ (Il fait ce qu'il dit, à mesure):
+ Je jette avec grâce mon feutre,
+ Je fais lentement l'abandon
+ Du grand manteau qui me calfeutre,
+ Et je tire mon espadon;
+ Élégant comme Céladon,
+ Agile comme Scaramouche,
+ Je vous préviens, cher Mirmydon,
+ Qu'à la fin de l'envoi je touche !
+ (Premiers engagements de fer):
+ Vous auriez bien dû rester neutre;
+ Où vais-je vous larder, dindon ?. . .
+ Dans le flanc, sous votre maheutre ?. . .
+ Au cœur, sous votre bleu cordon ?. . .
+ --Les coquilles tintent, ding-don !
+ Ma pointe voltige: une mouche !
+ Décidément. . .c'est au bedon,
+ Qu'à la fin de l'envoi, je touche.
+ Il me manque une rime en eutre. . .
+ Vous rompez, plus blanc qu'amidon ?
+ C'est pour me fournir le mot pleutre !
+ --Tac ! je pare la pointe dont
+ Vous espériez me faire don;--
+ J'ouvre la ligne,--je la bouche. . .
+ Tiens bien ta broche, Laridon !
+ A la fin de l'envoi, je touche.
+ (Il annonce solennellement):
+ Envoi.
+ Prince, demande à Dieu pardon !
+ Je quarte du pied, j'escarmouche,
+ Je coupe, je feinte. . .
+ (Se fendant):
+ Hé ! là, donc !
+ (Le vicomte chancelle; Cyrano salue):
+ A la fin de l'envoi, je touche !
+ (Acclamations. Applaudissements dans les loges. Des fleurs et des
+ mouchoirs tombent. Les officiers entourent et félicitent Cyrano.
+ Ragueneau danse d'enthousiasme. Le Bret est heureux et navré. Les amis
+ du vicomte le soutiennent et l'emmènent.)
+
+LA FOULE (en un long cri):
+ Ah !. . .
+
+UN CHEVAU-LÉGER:
+ Superbe !
+
+UNE FEMME:
+ Joli !
+
+RAGUENEAU:
+ Pharamineux !
+
+UN MARQUIS:
+ Nouveau !. . .
+
+LE BRET:
+ Insensé !
+
+BOUSCULADE (autour de Cyrano. On entend):
+ . . .Compliments !. . .félicite. . .bravo. . .
+
+VOIX DE FEMME:
+ C'est un héros !. . .
+
+UN MOUSQUETAIRE (s'avançant vivement vers Cyrano, la main tendue):
+ Monsieur, voulez-vous me permettre ?. . .
+ C'est tout à fait très bien, et je crois m'y connaître;
+ J'ai du reste exprimé ma joie en trépignant !. . .
+ (Il s'éloigne.)
+
+CYRANO (à Cuigy):
+ Comment s'appelle donc ce monsieur ?
+
+CUIGY:
+ D'Artagnan.
+
+LE BRET (à Cyrano, lui prenant le bras):
+ Çà, causons !. . .
+
+CYRANO:
+ Laisse un peu sortir cette cohue. . .
+ (A Bellerose):
+ Je peux rester ?
+
+BELLEROSE (respecteusement):
+ Mais oui !. . .
+ (On entend des cris au dehors.)
+
+JODELET (qui a regardé):
+ C'est Montfleury qu'on hue !
+
+BELLEROSE (solennellement):
+ Sic transit !. . .
+ (Changeant de ton, au portier et au moucheur de chandelles):
+ Balayez. Fermez. N'éteignez pas.
+ Nous allons revenir après notre repas,
+ Répéter pour demain une nouvelle farce.
+ (Jodelet et Bellerose sortent, après de grands saluts à Cyrano.)
+
+LE PORTIER (à Cyrano):
+ Vous ne dînez donc pas ?
+
+CYRANO:
+ Moi ?. . .Non.
+ (Le portier se retire.)
+
+LE BRET (à Cyrano):
+ Parce que ?
+
+CYRANO (fièrement):
+ Parce. . .
+ (Changeant de ton, en voyant que le portier est loin):
+ Que je n'ai pas d'argent !. . .
+
+LE BRET (faisant le geste de lancer un sac):
+ Comment ! le sac d'écus ?. . .
+
+CYRANO:
+ Pension paternelle, en un jour, tu vécus !
+
+LE BRET:
+ Pour vivre tout un mois, alors ?. . .
+
+CYRANO:
+ Rien ne me reste.
+
+LE BRET:
+ Jeter ce sac, quelle sottise !
+
+CYRANO:
+ Mais quel geste !. . .
+
+LA DISTRIBUTRICE (toussant derrière son petit comptoir):
+ Hum !. . .
+ (Cyrano et Le Bret se retournent. Elle s'avance intimidée):
+ Monsieur. . .Vous savoir jeûner. . .le cœur me fend. . .
+ (Montrant le buffet):
+ J'ai là tout ce qu'il faut. . .
+ (Avec élan):
+ Prenez !
+
+CYRANO (se découvrant):
+ Ma chère enfant,
+ Encor que mon orgeuil de Gascon m'interdise
+ D'accepter de vos doigts la moindre friandise,
+ J'ai trop peur qu'un refus ne vous soit un chagrin,
+ Et j'accepterai donc. . .
+ (Il va au buffet et choisit):
+ Oh ! peu de chose !--un grain
+ De ce raisin. . .
+ (Elle veut lui donner la grappe, il cueille un grain):
+ Un seul !. . .ce verre d'eau. . .
+ (Elle veut y verser du vin, il l'arrête):
+ limpide !
+ --Et la moitié d'un macaron !
+ (Il rend l'autre moitié.)
+
+LE BRET:
+ Mais c'est stupide !
+
+LA DISTRIBUTRICE:
+ Oh ! quelque chose encor !
+
+CYRANO:
+ Oui. La main à baiser.
+ (Il baise, comme la main d'une princesse, la main qu'elle lui tend.)
+
+LA DISTRIBUTRICE:
+ Merci, monsieur.
+ (Révérence):
+ Bonsoir.
+ (Elle sort.)
+
+
+
+Scène 1.V.
+
+Cyrano, Le Bret, puis le portier.
+
+
+CYRANO (à Le Bret):
+ Je t'écoute causer.
+ (Il s'installe devant le buffet et rangeant devant lui le macaron):
+ Dîner !. . .
+ (. . .le verre d'eau):
+ Boisson !. . .
+ (. . .le grain de raisin):
+ Dessert !. . .
+ (Il s'assied):
+ Là, je me mets à table !
+ --Ah !. . .j'avais une faim, mon cher, épouvantable !
+ (Mangeant):
+ --Tu disais ?
+
+LE BRET:
+ Que ces fats aux grands airs belliqueux
+ Te fausseront l'esprit si tu n'écoutes qu'eux !. . .
+ Va consulter des gens de bon sens, et t'informe
+ De l'effet qu'a produit ton algarade.
+
+CYRANO (achevant son macaron):
+ Énorme.
+
+LE BRET:
+ Le Cardinal. . .
+
+CYRANO (s'épanouissant):
+ Il était là, le Cardinal ?
+
+LE BRET:
+ A dû trouver cela. . .
+
+CYRANO:
+ Mais très original.
+
+LE BRET:
+ Pourtant. . .
+
+CYRANO:
+ C'est un auteur. Il ne peut lui déplaire
+ Que l'on vienne troubler la pièce d'un confrère.
+
+LE BRET:
+ Tu te mets sur les bras, vraiment, trop d'ennemis !
+
+CYRANO (attaquant son grain de raisin):
+ Combien puis-je, à peu près, ce soir, m'en être mis ?
+
+LE BRET:
+ Quarante-huit. Sans compter les femmes.
+
+CYRANO:
+ Voyons, compte !
+
+LE BRET:
+ Montfleury, le bourgeois, de Guiche, le vicomte,
+ Baro, l'Académie. . .
+
+CYRANO:
+ Assez ! tu me ravis !
+
+LE BRET:
+ Mais où te mènera la façon dont tu vis ?
+ Quel système est le tien ?
+
+CYRANO:
+ J'errais dans un méandre;
+ J'avais trop de partis, trop compliqués, à prendre;
+ J'ai pris. . .
+
+LE BRET:
+ Lequel ?
+
+CYRANO:
+ Mais le plus simple, de beaucoup.
+ J'ai décidé d'être admirable, en tout, pour tout !
+
+LE BRET (haussant les épaules):
+ Soit !--Mais enfin, à moi, le motif de ta haine
+ Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi !
+
+CYRANO (se levant):
+ Ce Silène,
+ Si ventru que son doigt n'atteint pas son nombril,
+ Pour les femmes encor se croit un doux péril,
+ Et leur fait, cependant qu'en jouant il bredouille,
+ Des yeux de carpe avec ses gros yeux de grenouille !. . .
+ Et je le hais depuis qu'il se permit, un soir,
+ De poser son regard, sur celle. . .Oh ! j'ai cru voir
+ Glisser sur une fleur une longue limace !
+
+LE BRET (stupéfait):
+ Hein ? Comment ? Serait-il possible ?. . .
+
+CYRANO (avec un rire amer):
+ Que j'aimasse ?. . .
+ (Changeant de ton et gravement):
+ J'aime.
+
+LE BRET:
+ Et peut-on savoir ? tu ne m'as jamais dit ?. . .
+
+CYRANO:
+ Qui j'aime ?. . .Réfléchis, voyons. Il m'interdit
+ Le rêve d'être aimé même par une laide,
+ Ce nez qui d'un quart d'heure en tous lieux me précède;
+ Alors, moi, j'aime qui ?. . .Mais cela va de soi !
+ J'aime--mais c'est forcé !--la plus belle qui soit !
+
+LE BRET:
+ La plus belle ?. . .
+
+CYRANO:
+ Tout simplement, qui soit au monde !
+ La plus brillante, la plus fine,
+ (Avec accablement):
+ la plus blonde !
+
+LE BRET:
+ Eh ! mon Dieu, quelle est donc cette femme ?. . .
+
+CYRANO:
+ Un danger
+ Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer,
+ Un piège de nature, une rose muscade
+ Dans laquelle l'amour se tient en embuscade !
+ Qui connaît son sourire a connu le parfait.
+ Elle fait de la grâce avec rien, elle fait
+ Tenir tout le divin dans un geste quelconque,
+ Et tu ne saurais pas, Vénus, monter en conque,
+ Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris,
+ Comme elle monte en chaise et marche dans Paris !. . .
+
+LE BRET:
+ Sapristi ! je comprends. C'est clair !
+
+CYRANO:
+ C'est diaphane.
+
+LE BRET:
+ Magdeleine Robin, ta cousine ?
+
+CYRANO:
+ Oui,--Roxane.
+
+LE BRET:
+ Eh bien, mais c'est au mieux ! Tu l'aimes ? Dis-le-lui !
+ Tu t'es couvert de gloire à ses yeux aujourd'hui !
+
+CYRANO:
+ Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance
+ Pourrait bien me laisser cette protubérance !
+ Oh ! je ne me fais pas d'illusion !--Parbleu,
+ Oui, quelquefois, je m'attendris, dans le soir bleu;
+ J'entre en quelque jardin où l'heure se parfume;
+ Avec mon pauvre grand diable de nez je hume
+ L'avril,--je suis des yeux, sous un rayon d'argent,
+ Au bras d'un cavalier, quelque femme, en songeant
+ Que pour marcher, à petits pas, dans de la lune,
+ Aussi moi j'aimerais au bras en avoir une,
+ Je m'exalte, j'oublie. . .et j'aperçois soudain
+ L'ombre de mon profil sur le mur du jardin !
+
+LE BRET (ému):
+ Mon ami !. . .
+
+CYRANO:
+ Mon ami, j'ai de mauvaises heures !
+ De me sentir si laid, parfois, tout seul. . .
+
+LE BRET (vivement, lui prenant la main):
+ Tu pleures ?
+
+CYRANO:
+ Ah ! non, cela, jamais ! Non, ce serait trop laid,
+ Si le long de ce nez une larme coulait !
+ Je ne laisserai pas, tant que j'en serai maître,
+ La divine beauté des larmes se commettre
+ Avec tant de laideur grossière !. . .Vois-tu bien,
+ Les larmes, il n'est rien de plus sublime, rien,
+ Et je ne voudrais pas qu'excitant la risée,
+ Une seule, par moi, fût ridiculisée !. . .
+
+LE BRET:
+ Va, ne t'attriste pas ! L'amour n'est que hasard !
+
+CYRANO (secouant la tête):
+ Non ! J'aime Cléopâtre: ai-je l'air d'un César ?
+ J'adore Bérénice: ai-je l'aspect d'un Tite ?
+
+LE BRET:
+ Mais ton courage ! ton esprit !--Cette petite
+ Qui t'offrait là, tantôt, ce modeste repas,
+ Ses yeux, tu l'as bien vu, ne te détestaient pas !
+
+CYRANO (saisi):
+ C'est vrai !
+
+LE BRET:
+ Hé ! bien ! alors ?. . .Mais, Roxane, elle-même,
+ Toute blême a suivi ton duel !
+
+CYRANO:
+ Toute blême ?
+
+LE BRET:
+ Son cœur et son esprit déjà sont étonnés !
+ Ose, et lui parle, afin. . .
+
+CYRANO:
+ Qu'elle me rie au nez ?
+ Non !--C'est la seule chose au monde que je craigne !
+
+LE PORTIER (introduisant quelqu'un à Cyrano):
+ Monsieur, on vous demande. . .
+
+CYRANO (voyant la duègne):
+ Ah ! mon Dieu ! Sa duègne !
+
+
+
+Scène 1.VI.
+
+Cyrano, Le Bret, la duègne.
+
+
+LA DUÈGNE (avec un grand salut):
+ De son vaillant cousin on désire savoir
+ Où l'on peut, en secret, le voir.
+
+CYRANO (bouleversé):
+ Me voir ?
+
+LA DUÈGNE (avec une révérence):
+ Vous voir.
+ --On a des choses à vous dire.
+
+CYRANO:
+ Des ?. . .
+
+LA DUÈGNE (nouvelle révérence):
+ Des choses !
+
+CYRANO (chancelant):
+ Ah, mon Dieu !
+
+LA DUÈGNE:
+ L'on ira, demain, aux primes roses
+ D'aurore,--ouïr la messe à Saint-Roch.
+
+CYRANO (se soutenant sur Le Bret):
+ Ah ! mon Dieu !
+
+LA DUÈGNE:
+ En sortant,--où peut-on entrer, causer un peu ?
+
+CYRANO (affolé):
+ Où ?. . .Je. . .mais. . .Ah ! mon Dieu !. . .
+
+LA DUÈGNE:
+ Dites vite.
+
+CYRANO:
+ Je cherche !. . .
+
+LA DUÈGNE:
+ Où ?
+
+CYRANO:
+ Chez. . .chez. . .Ragueneau. . .le pâtissier. . .
+
+LA DUÈGNE:
+ Il perche ?
+
+CYRANO:
+ Dans la rue--Ah ! mon Dieu, mon Dieu !--Saint-Honoré !
+
+LA DUÈGNE (remontant):
+ On ira. Soyez-y. Sept heures.
+
+CYRANO:
+ J'y serai.
+ (La duègne sort.)
+
+
+
+Scène 1.VII.
+
+Cyrano, Le Bret, puis les comédiens, les comédiennes, Cuigy, Brissaille,
+Lignière, le portier, les violons.)
+
+
+CYRANO (tombant dans les bras de Le Bret):
+ Moi !. . .D'elle !. . .Un rendez-vous !. . .
+
+LE BRET:
+ Eh bien ! tu n'es plus triste ?
+
+CYRANO:
+ Ah ! pour quoi que ce soit, elle sait que j'existe !
+
+LE BRET:
+ Maintenant, tu vas être calme ?
+
+CYRANO (hors de lui):
+ Maintenant. . .
+ Mais je vais être frénétique et fulminant !
+ Il me faut une armée entière a déconfire !
+ J'ai dix cœurs; j'ai vingt bras; il ne peut me suffire
+ De pourfendre des nains. . .
+ (Il crie à tue-tête):
+ Il me faut des géants !
+ (Depuis un moment, sur la scène, au fond, des ombres de comédiens et
+ de comédiennes s'agitent, chuchotent: on commence à répéter. Les
+ violons ont repris leur place.)
+
+UNE VOIX (de la scène):
+ Hé ! pst ! là-bas ! Silence ! on répète céans !
+
+CYRANO (riant):
+ Nous partons !
+ (Il remonte; par la grande porte du fond; entrent Cuigy, Brissaille,
+ plusieurs officiers, qui soutiennent Lignière complètement ivre.)
+
+CUIGY:
+ Cyrano !
+
+CYRANO:
+ Qu'est-ce ?
+
+CUIGY:
+ Une énorme grive
+ Qu'on t'apporte !
+
+CYRANO (le reconnaissant):
+ Lignière !. . .Hé, qu'est-ce qui t'arrive ?
+
+CUIGY:
+ Il te cherche !
+
+BRISSAILLE:
+ Il ne peut rentrer chez lui !
+
+CYRANO:
+ Pourquoi ?
+
+LIGNIÈRE (d'une voix pâteuse, lui montrant un billet tout chiffonné):
+ Ce billet m'avertit. . .cent hommes contre moi. . .
+ A cause de. . .chanson. . .grand danger me menace. . .
+ Porte de Nesle. . .Il faut, pour rentrer, que j'y passe. . .
+ Permets-moi donc d'aller coucher sous. . .sous ton toit !
+
+CYRANO:
+ Cent hommes, m'as-tu dit ? Tu coucheras chez toi !
+
+LIGNIÈRE (épouvanté):
+ Mais. . .
+
+CYRANO (d'une voix terrible, lui montrant la lanterne allumée que le
+ portier balance en écoutant curieusement cette scène):
+ Prends cette lanterne !. . .
+ (Lignière saisit précipitamment la lanterne):
+ Et marche !--Je te jure
+ Que c'est moi qui ferai ce soir ta couverture !. . .
+ (Aux officiers):
+ Vous, suivez à distance, et vous serez témoins !
+
+CUIGY:
+ Mais cent hommes !. . .
+
+CYRANO:
+ Ce soir, il ne m'en faut pas moins !
+ (Les comédiens et les comédiennes, descendus de scène, se sont
+ rapprochés dans leurs divers costumes.)
+
+LE BRET:
+ Mais pourquoi protéger. . .
+
+CYRANO:
+ Voilà Le Bret qui grogne !
+
+LE BRET:
+ Cet ivrogne banal ?. . .
+
+CYRANO (frappant sur l'épaule de Lignière):
+ Parce que cet ivrogne,
+ Ce tonneau de muscat, ce fût de rossoli,
+ Fit quelque chose un jour de tout à fait joli:
+ Au sortir d'une messe ayant, selon le rite,
+ Vu celle qu'il aimait prendre de l'eau bénite,
+ Lui que l'eau fait sauver, courut au bénitier,
+ Se pencha sur sa conque et le but tout entier !. . .
+
+UNE COMÉDIENNE (en costume de soubrette):
+ Tiens, c'est gentil, cela !
+
+CYRANO:
+ N'est-ce pas, la soubrette ?
+
+LA COMÉDIENNE (aux autres):
+ Mais pourquoi sont-ils cent contre un pauvre poète ?
+
+CYRANO:
+ Marchons !
+ (Aux officiers):
+ Et vous, messieurs, en me voyant charger,
+ Ne me secondez pas, quel que soit le danger !
+
+UNE AUTRE COMÉDIENNE (sautant de la scène):
+ Oh ! mais, moi, je vais voir !
+
+CYRANO:
+ Venez !. . .
+
+UNE AUTRE (sautant aussi, à un vieux comédien):
+ Viens-tu, Cassandre ?. . .
+
+CYRANO:
+ Venez tous, le Docteur, Isabelle, Léandre,
+ Tous ! Car vous allez joindre, essaim charmant et fol,
+ La farce italienne à ce drame espagnol,
+ Et, sur son ronflement tintant un bruit fantasque,
+ L'entourer de grelots comme un tambour de basque !. . .
+
+TOUTES LES FEMMES (sautant de joie):
+ Bravo !--Vite, une mante !--Un capuchon !
+
+JODELET:
+ Allons !
+
+CYRANO (aux violons):
+ Vous nous jouerez un air, messieurs les violons !
+ (Les violons se joignent au cortège qui se forme. On s'empare des
+ chandelles allumées de la rampe et on se les distribue. Cela devient
+ une retraite aux flambeaux):
+ Bravo ! des officiers, des femmes en costume,
+ Et, vingt pas en avant. . .
+ (Il se place comme il dit):
+ Moi, tout seul, sous la plume
+ Que la gloire elle-même à ce feutre piqua,
+ Fier comme un Scipion triplement Nasica !. . .
+ --C'est compris ? Défendu de me prêter main-forte !--
+ On y est ?. . .Un, deux, trois ! Portier, ouvre la porte !
+ (Le portier ouvre à deux battants. Un coin du vieux Paris pittoresque
+ et lunaire paraît):
+ Ah !. . .Paris fuit, nocturne et quasi nébuleux;
+ Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus;
+ Un cadre se prépare, exquis, pour cette scène;
+ Là-bas, sous des vapeurs en écharpe, la Seine,
+ Comme un mystérieux et magique miroir,
+ Tremble. . .Et vous allez voir ce que vous allez voir !
+
+TOUS:
+ A la porte de Nesle !
+
+CYRANO (debout sur le seuil):
+ A la porte de Nesle !
+ (Se retournant avant de sortir, à la soubrette):
+ Ne demandiez-vous pas pourquoi, mademoiselle,
+ Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis ?
+ (Il tire l'épée et, tranquillement):
+ C'est parce qu'on savait qu'il est de mes amis !
+ (Il sort. Le cortège,--Lignière zigzaguant en tête,--puis les
+ comédiennes aux bras des officiers,--puis les comédiens gambadant,--se
+ met en marche dans la nuit au son des violons, et à la lueur falote
+ des chandelles.)
+
+
+Rideau.
+
+
+
+Acte II.
+
+La Rôtisserie Des Poètes.
+
+La boutique de Ragueneau, rôtisseur-pâtissier, vaste ouvroir au coin
+de la rue Saint-Honoré et de la rue de l'Arbre-Sec qu'on aperçoit
+largement au fond, par le vitrage de la porte, grises dans les
+premières lueurs de l'aube.
+
+À gauche, premier plan, comptoir surmonté d'un dais en fer forgé,
+auquel sont accrochés des oies, des canards, des paons blancs. Dans de
+grands vases de faïence de hauts bouquets de fleurs naïves,
+principalement des tournesols jaunes. Du même côté, second plan,
+immense cheminée devant laquelle, entre de monstrueux chenets, dont
+chacun supporte une petite marmite, les rôtis pleurent dans les
+lèchefrites.
+
+À droite, premier plan avec porte. Deuxième plan, un escalier montant
+à une petite salle en soupente, dont on aperçoit l'intérieur par des
+volets ouverts; une table y est dressée, un menu lustre flamand y
+luit: c'est un réduit où l'on va manger et boire. Une galerie de bois,
+faisant suite à l'escalier, semble mener à d'autres petites salles
+analogues.
+
+Au milieu de la rôtisserie, un cercle en fer que l'on peut faire
+descendre avec une corde, et auquel de grosses pièces sont accrochées,
+fait un lustre de gibier.
+
+Les fours, dans l'ombre, sous l'escalier, rougeoient. Des cuivres
+étincellent. Des broches tournent. Des pièces montées pyramident, des
+jambons pendent. C'est le coup de feu matinal. Bousculade de marmitons
+effarés, d'énormes cuisiniers et de minuscules gâte-sauces.
+Foisonnement de bonnets à plume de poulet ou à aile de pintade. On
+apporte, sur des plaques de tôle et des clayons d'osier, des
+quinconces de brioches, des villages de petits-fours.
+
+Des tables sont couvertes de gâteaux et de plats. D'autres, entourées
+de chaises, attendent les mangeurs et les buveurs. Une plus petite,
+dans un coin, disparaît sous les papiers. Ragueneau y est assis au
+lever du rideau; il écrit.
+
+
+
+Scène 2.I.
+
+Ragueneau, pâtissiers, puis Lise; Ragueneau, à la petite table,
+écrivant d'un air inspiré, et comptant sur ses doigts.
+
+
+PREMIER PATISSIER (apportant une pièce montée):
+ Fruits en nougat !
+
+DEUXIÈME PATISSIER (apportant un plat):
+ Flan !
+
+TROISIÈME PATISSIER (apportant un rôti paré de plumes):
+ Paon !
+
+QUATRIÈME PATISSIER (apportant une plaque de gâteaux):
+ Roinsoles !
+
+CINQUIÈME PATISSIER (apportant une sorte de terrine):
+ Bœuf en daube !
+
+RAGUENEAU (cessant d'écrire et levant la tête):
+ Sur les cuivres, déjà, glisse l'argent de l'aube !
+ Étouffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau !
+ L'heure du luth viendra,--c'est l'heure du fourneau !
+ (Il se lève. A un cuisinier):
+ Vous, veuillez m'allonger cette sauce, elle est courte !
+
+LE CUISINIER:
+ De combien ?
+
+RAGUENEAU:
+ De trois pieds.
+ (Il passe.)
+
+LE CUISINIER:
+ Hein ?
+
+PREMIER PATISSIER:
+ La tarte !
+
+DEUXIÈME PATISSIER:
+ La tourte !
+
+RAGUENEAU (devant la cheminée):
+ Ma Muse, éloigne-toi, pour que tes yeux charmants
+ N'aillent pas se rougir au feu de ces sarments !
+ (A un pâtissier, lui montrant des pains):
+ Vous avez mal placé la fente de ces miches:
+ Au milieu la césure,--entre les hémistiches !
+ (A un autre, lui montrant un pâté inachevé):
+ A ce palais de croûte, il faut, vous, mettre un toit. . .
+ (A un jeune apprenti, qui, assis par terre, embroche des volailles):
+ Et toi, sur cette broche interminable, toi,
+ Le modeste poulet et la dinde superbe,
+ Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe
+ Alternait les grands vers avec les plus petits,
+ Et fais tourner au feu des strophes de rôtis !
+
+UN AUTRE APPRENTI (s'avançant avec un plateau recouvert d'une assiette):
+ Maître, en pensant à vous, dans le four, j'ai fait cuire
+ Ceci, qui vous plaira, je l'espère.
+ (Il découvre le plateau, on voit une grande lyre de pâtisserie.)
+
+RAGUENEAU (ébloui):
+ Une lyre !
+
+L'APPRENTI:
+ En pâte de brioche.
+
+RAGUENEAU (ému):
+ Avec des fruits confits !
+ L'APPRENTI:
+ Et les cordes, voyez, en sucre je les fis.
+
+RAGUENEAU (lui donnant de l'argent):
+ Va boire à ma santé !
+ (Apercevant Lise qui entre):
+ Chut ! ma femme ! Circule,
+ Et cache cet argent !
+ (A Lise, lui montrant la lyre d'un air gêné):
+ C'est beau ?
+
+LISE:
+ C'est ridicule !
+ (Elle pose sur le comptoir une pile de sacs en papier.)
+
+RAGUENEAU:
+ Des sacs ?. . .Bon. Merci.
+ (Il les regarde):
+ Ciel ! Mes livres vénérés !
+ Les vers de mes amis ! déchirés ! démembrés !
+ Pour en faire des sacs à mettre des croquantes. . .
+ Ah ! vous renouvelez Orphée et les bacchantes !
+
+LISE (sèchement):
+ Et n'ai-je pas le droit d'utiliser vraiment
+ Ce que laissent ici, pour unique paiement,
+ Vos méchants écriveurs de lignes inégales !
+
+RAGUENEAU:
+ Fourmi !. . .n'insulte pas ces divines cigales !
+
+LISE:
+ Avant de fréquenter ces gens-là, mon ami,
+ Vous ne m'appeliez pas bacchante,--ni fourmi !
+
+RAGUENEAU:
+ Avec des vers, faire cela !
+
+LISE:
+ Pas autre chose.
+
+RAGUENEAU:
+ Que faites-vous, alors, madame, avec la prose ?
+
+
+
+Scène 2.II.
+
+Les mêmes, deux enfants, qui viennent d'entrer dans la pâtisserie.
+
+
+RAGUENEAU:
+ Vous désirez, petits ?
+
+PREMIER ENFANT:
+ Trois pâtés.
+
+RAGUENEAU (les servant):
+ Là, bien roux. . .
+ Et bien chauds.
+
+DEUXIÈME ENFANT:
+ S'il vous plaît, enveloppez-les-nous ?
+
+RAGUENEAU (saisi, à part):
+ Hélas ! un de mes sacs !
+ (Aux enfants):
+ Que je les enveloppe ?. . .
+ (Il prend un sac et au moment d'y mettre les pâtés, il lit):
+ Tel Ulysse, le jour qu'il quitta Pénélope. . .
+ Pas celui-ci !. . .
+ (Il le met de côté et en prend un autre. Au moment d'y mettre les
+ pâtés, il lit):
+ Le blond Phœbus. . . Pas celui-là !
+ (Même jeu.)
+
+LISE (impatientée):
+ Eh bien ! qu'attendez-vous ?
+
+RAGUENEAU:
+ Voilà, voilà, voilà !
+ (Il en prend un troisième et se résigne):
+ Le sonnet à Philis !. . .mais c'est dur tout de même !
+
+LISE:
+ C'est heureux qu'il se soit décidé !
+ (Haussant les épaules):
+ Nicodème !
+ (Elle monte sur une chaise et se met à ranger des plats sur une crédence.)
+
+RAGUENEAU (profitant de ce qu'elle tourne le dos, rappelle les enfants
+ déjà à la porte):
+ Pst !. . .Petits !. . .Rendez-moi le sonnet à Philis,
+ Au lieu de trois pâtés je vous en donne six.
+ (Les enfants lui rendent le sac, prennent vivement les gâteaux et
+ sortent. Ragueneau, défripant le papier, se met à lire en déclamant):
+ Philis !. . . Sur ce doux nom, une tache de beurre !. . .
+ Philis !. . .
+ (CYRANO entre brusquement.)
+
+
+
+Scène 2.III.
+
+Ragueneau, Lise, Cyrano, puis le mousquetaire.
+
+
+CYRANO:
+ Quelle heure est-il ?
+
+RAGUENEAU (le saluant avec empressement):
+ Six heures.
+
+CYRANO (avec émotion):
+ Dans une heure !
+ (Il va et vient dans la boutique.)
+
+RAGUENEAU (le suivant):
+ Bravo ! J'ai vu. . .
+
+CYRANO:
+ Quoi donc !
+
+RAGUENEAU:
+ Votre combat !. . .
+
+CYRANO:
+ Lequel ?
+
+RAGUENEAU:
+ Celui de l'hôtel de Bourgogne !
+
+CYRANO (avec dédain):
+ Ah !. . .Le duel !
+
+RAGUENEAU (admiratif):
+ Oui, le duel en vers !. . .
+
+LISE:
+ Il en a plein la bouche !
+
+CYRANO:
+ Allons ! tant mieux !
+
+RAGUENEAU (se fendant avec une broche qu'il a saisi):
+ A la fin de l'envoi, je touche !. . .
+ A la fin de l'envoi, je touche !. . .Que c'est beau !
+ (Avec un enthousiasme croissant):
+ A la fin de l'envoi. . .
+
+CYRANO:
+ Quelle heure, Ragueneau ?
+
+RAGUENEAU (restant fendu pour regarder l'horloge):
+ Six heures cinq !. . .. . .je touche !
+ (Il se relève):
+ . . .Oh ! faire une ballade !
+
+LISE (à Cyrano, qui en passant devant son comptoir lui a serré
+ distraitement la main):
+ Qu'avez-vous à la main ?
+
+CYRANO:
+ Rien. Une estafilade.
+
+RAGUENEAU:
+ Courûtes-vous quelque péril ?
+
+CYRANO:
+ Aucun péril.
+
+LISE (le menaçant du doigt):
+ Je crois que vous mentez !
+
+CYRANO:
+ Mon nez remuerait-il ?
+ Il faudrait que ce fût pour un mensonge énorme !
+ (Changeant de ton):
+ J'attends ici quelqu'un. Si ce n'est pas sous l'orme,
+ Vous nous laisserez seuls.
+
+RAGUENEAU:
+ C'est que je ne peux pas;
+ Mes rimeurs vont venir. . .
+
+LISE (ironique):
+ Pour leur premier repas.
+
+CYRANO:
+ Tu les éloigneras quand je te ferai signe. . .
+ L'heure ?
+
+RAGUENEAU:
+ Six heures dix.
+
+CYRANO (s'asseyant nerveusement à la table de Ragueneau et prenant du
+ papier):
+ Une plume ?. . .
+
+RAGUENEAU (lui offrant celle qu'il a à son oreille):
+ De cygne.
+
+UN MOUSQUETAIRE (superbement moustachu, entre et d'une voix de stentor):
+ Salut !
+ (Lise remonte vivement vers lui.)
+
+CYRANO (se retournant):
+ Qu'est-ce ?
+
+RAGUENEAU:
+ Un ami de ma femme. Un guerrier
+ Terrible,--à ce qu'il dit !. . .
+
+CYRANO (reprenant la plume et éloignant du geste Ragueneau):
+ Chut !. . .
+ Écrire,--plier,--
+ (A lui-même):
+ Lui donner,--me sauver. . .
+ (Jetant la plume):
+ Lâche !. . .Mais que je meure,
+ Si j'ose lui parler, lui dire un seul mot. . .
+ (A Ragueneau):
+ L'heure ?
+
+RAGUENEAU:
+ Six et quart !. . .
+
+CYRANO (frappant sa poitrine):
+ --un seul mot de tous ceux que j'ai là !
+ Tandis qu'en écrivant. . .
+ (Il reprend la plume):
+ Eh bien ! écrivons-la,
+ Cette lettre d'amour qu'en moi-même j'ai faite
+ Et refaite cent fois, de sorte qu'elle est prête,
+ Et que mettant mon âme à côté du papier,
+ Je n'ai tout simplement qu'à la recopier.
+ (Il écrit.--Derrière le vitrage de la porte on voit s'agiter des
+ silhouettes maigres et hésitantes.)
+
+
+
+Scène 2.IV.
+
+Ragueneau, Lise, le mousquetaire, Cyrano, à la petite table, écrivant,
+les poètes, vêtus de noir, les bas tombants, couverts de boue.
+
+
+LISE (entrant, à Ragueneau):
+ Les voici vos crottés !
+
+PREMIER POÈTE (entrant, à Ragueneau):
+ Confrère !. . .
+
+DEUXIÈME POÈTE (de même, lui secouant les mains):
+ Cher confrère !
+
+TROISIÈME POÈTE:
+ Aigle des pâtissiers !
+ (Il renifle):
+ Ça sent bon dans votre aire,
+
+QUATRIÈME POÈTE:
+ O Phœbus-Rôtisseur !
+
+CINQUIÈME POÈTE:
+ Apollon maître-queux !. . .
+
+RAGUENEAU (entouré, embrassé, secoué):
+ Comme on est tout de suite à son aise avec eux !. . .
+
+PREMIER POÈTE:
+ Nous fûmes retardés par la foule attroupée
+ A la porte de Nesle !. . .
+
+DEUXIÈME POÈTE:
+ Ouverts à coups d'épée,
+ Huit malandrins sanglants illustraient les pavés !
+
+CYRANO (levant une seconde la tête):
+ Huit ?. . .Tiens, je croyais sept.
+ (Il reprend sa lettre.)
+
+RAGUENEAU (à Cyrano):
+ Est-ce que vous savez
+ Le héros du combat ?
+
+CYRANO (négligemment):
+ Moi ?. . .Non !
+
+LISE (au mousquetaire):
+ Et vous ?
+
+LE MOUSQUETAIRE (se frisant la moustache):
+ Peut-être !
+
+CYRANO (écrivant, à part,--on l'entend murmurer de temps en temps):
+ Je vous aime. . .
+
+PREMIER POÈTE:
+ Un seul homme, assurait-on, sut mettre
+ Toute une bande en fuite !. . .
+
+DEUXIÈME POÈTE:
+ Oh ! c'etait curieux !
+ Des piques, des bâtons jonchaient le sol !. . .
+
+CYRANO (écrivant):
+ . . .vos yeux. . .
+
+TROISIÈME POÈTE:
+ On trouvait des chapeaux jusqu'au quai des Orfèvres !
+
+PREMIER POÈTE:
+ Sapristi ! ce dut être un féroce. . .
+
+CYRANO (même jeu):
+ . . .vos lèvres. . .
+
+PREMIER POÈTE:
+ Un terrible géant, l'auteur de ces exploits !
+
+CYRANO (même jeu):
+ . . .Et je m'évanouis de peur quand je vous vois.
+
+DEUXIÈME POÈTE (happant un gâteau):
+ Qu'as-tu rimé de neuf, Ragueneau ?
+
+CYRANO (même jeu):
+ . . .qui vous aime. . .
+ (Il s'arrête au moment de signer, et se lève, mettant sa lettre dans
+ son pourpoint):
+ Pas besoin de signer. Je la donne moi-même.
+
+RAGUENEAU (au deuxième poète):
+ J'ai mis une recette en vers.
+
+TROISIÈME POÈTE (s'installant près d'un plateau de choux à la crème):
+ Oyons ces vers !
+
+QUATRIÈME POÈTE (regardant une brioche qu'il a prise):
+ Cette brioche a mis son bonnet de travers.
+ (Il la décoiffe d'un coup de dent.)
+
+PREMIER POÈTE:
+ Ce pain d'épice suit le rimeur famélique,
+ De ses yeux en amande aux sourcils d'angélique !
+ (Il happe le morceau de pain d'épice.)
+
+DEUXIÈME POÈTE:
+ Nous écoutons.
+
+TROISIÈME POÈTE (serrant légèrement un chou entre ses doigts):
+ Ce chou bave sa crème. Il rit.
+
+DEUXIÈME POÈTE (mordant à même la grande lyre de pâtisserie):
+ Pour la première fois la Lyre me nourrit !
+
+RAGUENEAU (qui s'est préparé à réciter, qui a toussé, assuré son bonnet,
+ pris une pose):
+ Une recette en vers. . .
+
+DEUXIÈME POÈTE (au premier, lui donnant un coup de coude):
+ Tu déjeunes ?
+
+PREMIER POÈTE (au deuxième):
+ Tu dînes !
+
+RAGUENEAU:
+ Comment on fait les tartelettes amandines.
+ Battez, pour qu'ils soient mousseux,
+ Quelques œufs;
+ Incorporez à leur mousse
+ Un jus de cédrat choisi;
+ Versez-y
+ Un bon lait d'amande douce;
+ Mettez de la pâte à flan
+ Dans le flanc
+ De moules à tartelette;
+ D'un doigt preste, abricotez
+ Les côtés;
+ Versez goutte à gouttelette
+ Votre mousse en ces puits, puis
+ Que ces puits
+ Passent au four, et, blondines,
+ Sortant en gais troupelets,
+ Ce sont les
+ Tartelettes amandines !
+
+LES POÈTES (la bouche pleine):
+ Exquis ! Délicieux !
+
+UN POÈTE (s'étouffant):
+ Homph !
+ (Ils remontent vers le fond, en mangeant.)
+
+CYRANO (qui a observé s'avance vers Ragueneau):
+ Bercés par ta voix,
+ Ne vois-tu pas comme ils s'empiffrent ?
+
+RAGUENEAU (plus bas, avec un sourire):
+ Je le vois. . .
+ Sans regarder, de peur que cela ne les trouble;
+ Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double,
+ Puisque je satisfais un doux faible que j'ai
+ Tout en laissant manger ceux qui n'ont pas mangé !
+
+CYRANO (lui frappant sur l'épaule):
+ Toi, tu me plais !. . .
+ (Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux, puis, un
+ peu brusquement):
+ Hé là, Lise ?
+ (Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire, tressaille et
+ descend vers Cyrano):
+ Ce capitaine. . .
+ Vous assiège ?
+
+LISE (offensée):
+ Oh ! mes yeux, d'une œillade hautaine,
+ Savent vaincre quiconque attaque mes vertus.
+
+CYRANO:
+ Euh ! pour des yeux vainqueurs, je les trouve battus.
+
+LISE (suffoquée):
+ Mais. . .
+
+CYRANO (nettement):
+ Ragueneau me plaît. C'est pourquoi, dame Lise,
+ Je défends que quelqu'un le ridicoculise.
+
+LISE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO (qui a élevé la voix assez pour être entendu du galant):
+ A bon entendeur. . .
+ (Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation, à la porte
+ du fond, après avoir regardé l'horloge.)
+
+LISE (au mousquetaire qui a simplement rendu son salut à Cyrano):
+ Vraiment, vous m'étonnez !. . .
+ Répondez. . .sur son nez. . .
+
+LE MOUSQUETAIRE:
+ Sur son nez. . .sur son nez. . .
+ (Il s'éloigne vivement, Lise le suit.)
+
+CYRANO (de la porte du fond, faisant signe à Ragueneau d'emmener les
+ poètes):
+ Pst !. . .
+
+RAGUENEAU (montrant aux poètes la porte de droite):
+ Nous serons bien mieux par là. . .
+
+CYRANO (s'impatientant):
+ Pst ! pst !. . .
+
+RAGUENEAU (les entraînant):
+ Pour lire
+ Des vers. . .
+
+PREMIER POÈTE (désespéré, la bouche pleine):
+ Mais les gâteaux !. . .
+
+DEUXIÈME POÈTE:
+ Emportons-les !
+ (Ils sortent tous derrière Ragueneau, processionellement, et après
+ avoir fait une râfle de plateaux.)
+
+
+
+Scène 2.V.
+
+Cyrano, Roxane, la duègne.
+
+
+CYRANO:
+ Je tire
+ Ma lettre si je sens seulement qu'il y a
+ Le moindre espoir !. . .
+ (Roxane, masquée, suivie de la duègne, paraît derrière le vitrage. Il
+ ouvre vivement la porte):
+ Entrez !. . .
+ (Marchant sur la duègne):
+ Vous, deux mots, duègna !
+
+LA DUÈGNE:
+ Quatre.
+
+CYRANO:
+ Êtes-vous gourmande ?
+
+LA DUÈGNE:
+ A m'en rendre malade.
+
+CYRANO (prenant vivement des sacs de papier sur le comptoir):
+ Bon. Voici deux sonnets de monsieur Benserade. . .
+
+LA DUÈGNE (piteuse):
+ Heu !. . .
+
+CYRANO:
+ . . .que je vous remplis de darioles.
+
+LA DUÈGNE (changeant de figure):
+ Hou !
+
+CYRANO:
+ Aimez-vous le gâteau qu'on nomme petit chou ?
+
+LA DUÈGNE (avec dignité):
+ Monsieur, j'en fais état, lorsqu'il est à la crème.
+
+CYRANO:
+ J'en plonge six pour vous dans le sein d'un poème
+ De Saint-Amant ! Et dans ces vers de Chapelain
+ Je dépose un fragment, moins lourd, de poupelin.
+ --Ah ! Vous aimez les gâteaux frais ?
+
+LA DUÈGNE:
+ J'en suis férue !
+
+CYRANO (lui chargeant les bras de sacs remplis):
+ Veuillez aller manger tous ceux-ci dans la rue.
+
+LA DUÈGNE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO (la poussant dehors):
+ Et ne revenez qu'après avoir fini !
+ (Il referme la porte, redescend vers Roxane, et s'arrête, découvert,
+ à une distance respectueuse.)
+
+
+Scène 2.VI.
+
+Cyrano, Roxane, la duègne, un instant.
+
+
+CYRANO:
+ Que l'instant entre tous les instants soit béni,
+ Où, cessant d'oublier qu'humblement je respire
+ Vous venez jusqu'ici pour me dire. . .me dire ?. . .
+
+ROXANE (qui s'est démasquée):
+ Mais tout d'abord merci, car ce drôle, ce fat
+ Qu'au brave jeu d'épée, hier, vous avez fait mat,
+ C'est lui qu'un grand seigneur. . .épris de moi. . .
+
+CYRANO:
+ De Guiche ?
+
+ROXANE (baissant les yeux):
+ Cherchait à m'imposer . . .comme mari. . .
+
+CYRANO:
+ Postiche ?
+ (Saluant):
+ Je me suis donc battu, madame, et c'est tant mieux,
+ Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux.
+
+ROXANE:
+ Puis. . .je voulais. . .Mais pour l'aveu que je viens faire,
+ Il faut que je revoie en vous le. . .presque frère,
+ Avec qui je jouais, dans le parc--près du lac !. . .
+
+CYRANO:
+ Oui. . .vous veniez tous les étés à Bergerac !
+
+ROXANE:
+ Les roseaux fournissaient le bois pour vos épées ?. . .
+
+CYRANO:
+ Et les maïs, les cheveux blonds pour vos poupées !
+
+ROXANE:
+ C'était le temps des jeux. . .
+
+CYRANO:
+ Des mûrons aigrelets. . .
+
+ROXANE:
+ Le temps où vous faisiez tout ce que je voulais !. . .
+
+CYRANO:
+ Roxane, en jupons courts, s'appelait Madeleine. . .
+
+ROXANE:
+ J'étais jolie, alors ?
+
+CYRANO:
+ Vous n'étiez pas vilaine.
+
+ROXANE:
+ Parfois, la main en sang de quelque grimpement,
+ Vous accouriez !--Alors, jouant à la maman,
+ Je disais d'une voix qui tâchait d'être dure:
+ (Elle lui prend la main):
+ 'Qu'est-ce que c'est encor que cette égratignure ?'
+ (Elle s'arrête stupéfaite):
+ Oh ! C'est trop fort ! Et celle-ci !
+ (Cyrano veut retirer sa main):
+ Non ! Montrez-la !
+ Hein ? à votre âge, encor !--Où t'es-tu fait cela ?
+
+CYRANO:
+ En jouant, du côté de la porte de Nesle.
+
+ROXANE (s'asseyant à une table, et trempant son mouchoir dans un verre
+ d'eau):
+ Donnez !
+
+CYRANO (s'asseyant aussi):
+ Si gentiment ! Si gaiement maternelle !
+
+ROXANE:
+ Et, dites-moi,--pendant que j'ôte un peu le sang,--
+ Ils étaient contre vous ?
+
+CYRANO:
+ Oh ! pas tout à fait cent.
+
+ROXANE:
+ Racontez !
+
+CYRANO:
+ Non. Laissez. Mais vous, dites la chose
+ Que vous n'osiez tantôt me dire. . .
+
+ROXANE (sans quitter sa main):
+ A présent, j'ose,
+ Car le passé m'encouragea de son parfum !
+ Oui, j'ose maintenant. Voilà. J'aime quelqu'un.
+
+CYRANO:
+ Ah !. . .
+
+ROXANE:
+ Qui ne le sait pas d'ailleurs.
+
+CYRANO:
+ Ah !. . .
+
+ROXANE:
+ Pas encore.
+
+CYRANO:
+ Ah !. . .
+
+ROXANE:
+ Mais qui va bientôt le savoir, s'il l'ignore.
+
+CYRANO:
+ Ah !. . .
+
+ROXANE:
+ Un pauvre garçon qui jusqu'ici m'aima
+ Timidement, de loin, sans oser le dire. . .
+
+CYRANO:
+ Ah !. . .
+
+ROXANE:
+ Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fièvre.--
+ Mais moi, j'ai vu trembler les aveux sur sa lèvre.
+
+CYRANO:
+ Ah !. . .
+
+ROXANE (achevant de lui faire un petit bandage avec son mouchoir):
+ Et figurez-vous, tenez, que, justement
+ Oui, mon cousin, il sert dans votre régiment !
+
+CYRANO:
+ Ah !. . .
+
+ROXANE (riant):
+ Puisqu'il est cadet dans votre compagnie !
+
+CYRANO:
+ Ah !. . .
+
+ROXANE:
+ Il a sur son front de l'esprit, du génie,
+ Il est fier, noble, jeune, intrépide, beau. . .
+
+CYRANO (se levant tout pâle):
+ Beau !
+
+ROXANE:
+ Quoi ? Qu'avez-vous ?
+
+CYRANO:
+ Moi, rien. . .C'est. . .c'est. . .
+ (Il montre sa main, avec un sourire):
+ C'est ce bobo.
+
+ROXANE:
+ Enfin, je l'aime. Il faut d'ailleurs que je vous die
+ Que je ne l'ai jamais vu qu'à la Comédie. . .
+
+CYRANO:
+ Vous ne vous êtes donc pas parlé ?
+
+ROXANE:
+ Nos yeux seuls.
+
+CYRANO:
+ Mais comment savez-vous, alors ?
+
+ROXANE:
+ Sous les tilleuls
+ De la place Royale, on cause. . .Des bavardes
+ M'ont renseignée. . .
+
+CYRANO:
+ Il est cadet ?
+
+ROXANE:
+ Cadet aux gardes.
+
+CYRANO:
+ Son nom ?
+
+ROXANE:
+ Baron Christian de Neuvillette.
+
+CYRANO:
+ Hein ?. . .
+ Il n'est pas aux cadets.
+
+ROXANE:
+ Si, depuis ce matin:
+ Capitaine Carbon de Castel-Jaloux.
+
+CYRANO:
+ Vite,
+ Vite, on lance son cœur !. . .Mais, ma pauvre petite. . .
+
+LA DUÈGNE (ouvrant la porte du fond):
+ J'ai fini les gâteaux, monsieur de Bergerac !
+
+CYRANO:
+ Eh bien ! lisez les vers imprimés sur le sac !
+ (La duègne disparaît):
+ . . .Ma pauvre enfant, vous qui n'aimez que beau langage,
+ Bel esprit,--si c'était un profane, un sauvage.
+
+ROXANE:
+ Non, il a les cheveux d'un héros de d'Urfe !
+
+CYRANO:
+ S'il était aussi maldisant que bien coiffé !
+
+ROXANE:
+ Non, tous les mots qu'il dit sont fins, je le devine !
+
+CYRANO:
+ Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine.
+ --Mais si c'était un sot !. . .
+
+ROXANE (frappant du pied):
+ Eh bien ! j'en mourrais, là !
+
+CYRANO (après un temps):
+ Vous m'avez fait venir pour me dire cela ?
+ Je n'en sens pas très bien l'utilité, madame.
+
+ROXANE:
+ Ah, c'est que quelqu'un hier m'a mis la mort dans l'âme,
+ Et me disant que tous, vous êtes tous Gascons
+ Dans votre compagnie. . .
+
+CYRANO:
+ Et que nous provoquons
+ Tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre
+ Parmis les purs Gascons que nous sommes, sans l'être ?
+ C'est ce qu'on vous a dit ?
+
+ROXANE:
+ Et vous pensez si j'ai
+ Tremblé pour lui !
+
+CYRANO (entre ses dents):
+ Non sans raison !
+
+ROXANE:
+ Mais j'ai songé
+ Lorsque invincible et grand, hier, vous nous apparûtes,
+ Châtiant ce coquin, tenant tête à ces brutes,--
+ J'ai songé: s'il voulait, lui que tous ils craindront. . .
+
+CYRANO:
+ C'est bien, je défendrai votre petit baron.
+
+ROXANE:
+ Oh ! n'est-ce pas que vous allez me le défendre ?
+ J'ai toujours eu pour vous une amitié si tendre.
+
+CYRANO:
+ Oui, oui.
+
+ROXANE:
+ Vous serez son ami ?
+
+CYRANO:
+ Je le serai.
+
+ROXANE:
+ Et jamais il n'aura de duel ?
+
+CYRANO:
+ C'est juré.
+
+ROXANE:
+ Oh ! je vous aime bien. Il faut que je m'en aille.
+ (Elle remet vivement son masque, une dentelle sur son front, et,
+ distraitement):
+ Mais vous ne m'avez pas raconté la bataille
+ De cette nuit. Vraiment ce dut être inouï !. . .
+ --Dites-lui qu'il m'écrive.
+ (Elle lui envoie un petit baiser de la main):
+ Oh ! je vous aime !
+
+CYRANO:
+ Oui, oui.
+
+ROXANE:
+ Cent hommes contre vous ? Allons, adieu.--Nous sommes
+ De grands amis !
+
+CYRANO:
+ Oui, oui.
+
+ROXANE:
+ Qu'il m'écrive !--Cent hommes !--
+ Vous me direz plus tard. Maintenant, je ne puis.
+ Cent hommes ! Quel courage !
+
+CYRANO (la saluant):
+ Oh ! j'ai fait mieux depuis.
+ (Elle sort. Cyrano reste immobile, les yeux à terre. Un silence. La
+ porte de droite s'ouvre. Ragueneau passe sa tête.)
+
+
+
+Scène 2.VII.
+
+Cyrano, Ragueneau, les poètes, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets, la
+foule, etc., puis De Guiche.
+
+
+RAGUENEAU:
+ Peut-on rentrer ?
+
+CYRANO (sans bouger):
+ Oui. . .
+ (Ragueneau fait signe et ses amis rentrent. En même temps, à la porte
+ du fond paraît Carbon de Castel-Jaloux, costume de capitaine aux
+ gardes, qui fait de grands gestes en apercevant Cyrano.)
+
+CARBON DE CASTEL-JALOUX:
+ Le voilà !
+
+CYRANO (levant la tête):
+ Mon capitaine !. . .
+
+CARBON (exultant):
+ Notre héros ! Nous savons tout ! Une trentaine
+ De mes cadets sont là !. . .
+
+CYRANO (reculant):
+ Mais. . .
+
+CARBON (voulant l'entraîner):
+ Viens ! on veut te voir !
+
+CYRANO:
+ Non !
+
+CARBON:
+ Il boivent en face, à la Croix du Trahoir.
+
+CYRANO:
+ Je. . .
+
+CARBON (remontant à la porte, et criant à la cantonade, d'une voix de
+ tonnerre):
+ Le héros refuse. Il est d'humeur bourrue !
+
+UNE VOIX (au dehors):
+ Ah ! Sandious !
+ (Tumulte au dehors, bruit d'épées et de bottes qui se rapprochent.)
+
+CARBON (se frottant les mains):
+ Les voici qui traversent la rue !
+
+LES CADETS (entrant dans la rôtisserie):
+ Mille dious !--Capdedious !--Mordious !--Pocapdedious !
+
+RAGUENEAU (reculant épouvanté):
+ Messieurs, vous êtes donc tous de Gascogne !
+
+LES CADETS:
+ Tous !
+
+UN CADET (à Cyrano):
+ Bravo !
+
+CYRANO:
+ Baron !
+
+UN AUTRE (lui secouant les mains):
+ Vivat !
+
+CYRANO:
+ Baron !
+
+TROISIÈME CADET:
+ Que je t'embrasse !
+
+CYRANO:
+ Baron !. . .
+
+PLUSIEURS GASCONS:
+ Embrassons-le !
+
+CYRANO (ne sachant auquel répondre):
+ Baron !. . .baron !. . .de grâce. . .
+
+RAGUENEAU:
+ Vous êtes tous barons, messieurs ?
+
+LES CADETS:
+ Tous ?
+
+RAGUENEAU:
+ Le sont-ils ?. . .
+
+PREMIER CADET:
+ On ferait une tour rien qu'avec nos tortils !
+
+LE BRET (entrant, et courant à Cyrano):
+ On te cherche ! Une foule en délire conduite
+ Par ceux qui cette nuit marchèrent à ta suite. . .
+
+CYRANO (épouvanté):
+ Tu ne leur as pas dit où je me trouve ?. . .
+
+LE BRET (se frottant les mains):
+ Si !
+
+UN BOURGEOIS (entrant suivi d'un groupe):
+ Monsieur, tout le Marais se fait porter ici !
+ (Au dehors la rue s'est remplie de monde. Des chaises à porteurs, des
+ carrosses s'arrêtent.)
+
+LE BRET (bas, souriant, à Cyrano):
+ Et Roxane ?
+
+CYRANO (vivement):
+ Tais-toi !
+
+LA FOULE (criant dehors):
+ Cyrano !. . .
+ (Une cohue se précipite dans la pâtisserie. Bousculade. Acclamations.)
+
+RAGUENEAU (debout sur une table):
+ Ma boutique
+ Est envahie ! On casse tout ! C'est magnifique !
+
+DES GENS (autour de Cyrano):
+ Mon ami. . .mon ami. . .
+
+CYRANO:
+ Je n'avais pas hier
+ Tant d'amis !
+
+LE BRET (ravi):
+ Le succès !
+
+UN PETIT MARQUIS (accourant, les mains tendues):
+ Si tu savais, mon cher. . .
+
+CYRANO:
+ Si tu ?. . .Tu ?. . .Qu'est-ce donc qu'ensemble nous gardâmes ?
+
+UN AUTRE:
+ Je veux vous présenter, Monsieur, à quelques dames
+ Qui là, dans mon carrosse. . .
+
+CYRANO (froidement):
+ Et vous d'abord, à moi,
+ Qui vous présentera ?
+
+LE BRET (stupéfait):
+ Mais qu'as-tu donc ?
+
+CYRANO:
+ Tais-toi !
+
+UN HOMME DE LETTRES (avec une écritoire):
+ Puis-je avoir des détails sur ?. . .
+
+CYRANO:
+ Non.
+
+LE BRET (lui poussant le coude):
+ C'est Théophraste,
+ Renaudot ! l'inventeur de la gazette.
+
+CYRANO:
+ Baste !
+
+LE BRET:
+ Cette feuille où l'on fait tant de choses tenir !
+ On dit que cette idée a beaucoup d'avenir !
+
+LE POÈTE (s'avançant):
+ Monsieur. . .
+
+CYRANO:
+ Encor !
+
+LE POÈTE:
+ Je veux faire un pentacrostiche
+ Sur votre nom. . .
+
+QUELQU'UN (s'avançant encore):
+ Monsieur. . .
+
+CYRANO:
+ Assez !
+ (Mouvement. On se range. De Guiche paraît, escorté d'officiers. Cuigy,
+ Brissaille, les officiers qui sont partis avec Cyrano à la fin du
+ premier acte. Cuigy vient vivement à Cyrano.)
+
+CUIGY (à Cyrano):
+ Monsieur de Guiche !
+ (Murmure. Tout le monde se range):
+ Vient de la part du maréchal de Gassion !
+
+DE GUICHE (saluant Cyrano):
+ . . .Qui tient à vous mander son admiration
+ Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre.
+
+LA FOULE:
+ Bravo !. . .
+
+CYRANO (s'inclinant):
+ Le maréchal s'y connaît en bravoure.
+
+DE GUICHE:
+ Il n'aurait jamais cru le fait si ces messieurs
+ N'avaient pu lui jurer l'avoir vu.
+
+CUIGY:
+ De nos yeux !
+
+LE BRET (bas à Cyrano, qui a l'air absent):
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Tais-toi !
+
+LE BRET:
+ Tu parais souffrir !
+
+CYRANO (tressaillant et se redressant vivement):
+ Devant ce monde ?. . .
+ (Sa moustache se hérisse; il poitrine):
+ Moi souffrir ?. . .Tu vas voir !
+
+DE GUICHE (auquel Cuigy a parlé à l'oreille):
+ Votre carière abonde
+ De beaux exploits, déjà.--Vous servez chez ces fous
+ De Gascons, n'est-ce pas ?
+
+CYRANO:
+ Aux cadets, oui.
+
+UN CADET (d'une voix terrible):
+ Chez nous !
+
+DE GUICHE (regardant les Gascons, rangés derrière Cyrano):
+ Ah ! ah !. . .Tous ces messieurs à la mine hautaine,
+ Ce sont donc les fameux ?. . .
+
+CARBON DE CASTEL-JALOUX:
+ Cyrano !
+
+CYRANO:
+ Capitaine ?
+
+CARBON:
+ Puisque ma compagnie est, je crois, au complet,
+ Veuillez la présenter au comte, s'il vous plaît.
+
+CYRANO (faisant deux pas vers De Guiche et montrant les cadets):
+ Ce sont les cadets de Gascogne
+ De Carbon de Castel-Jaloux !
+ Bretteurs et menteurs sans vergogne,
+ Ce sont les cadets de Gascogne !
+ Parlant blason, lambel, bastogne,
+ Tous plus nobles que des filous,
+ Ce sont les cadets de Gascogne
+ De Carbon de Castel-Jaloux:
+ Œil d'aigle, jambe de cigogne,
+ Moustache de chat, dents de loups,
+ Fendant la canaille qui grogne,
+ Œil d'aigle, jambe de cigogne,
+ Ils vont,--coiffés d'un vieux vigogne
+ Dont la plume cache les trous !--
+ Œil d'aigle, jambe de cigogne,
+ Moustache de chat, dents de loups !
+ Perce-Bedaine et Casse-Trogne
+ Sont leurs sobriquets les plus doux;
+ De gloire, leur âme est ivrogne !
+ Perce-Bedaine et Casse-Trogne,
+ Dans tous les endroits où l'on cogne
+ Ils se donnent des rendez-vous. . .
+ Perce-Bedaine et Casse-Trogne
+ Sont leurs sobriquets les plus doux !
+ Voici les cadets de Gascogne
+ Qui font cocus tous les jaloux !
+ O femme, adorable carogne,
+ Voici les cadets de Gascogne !
+ Que le vieil époux se renfrogne:
+ Sonnez, clairons ! chantez, coucous !
+ Voici les cadets de Gascogne
+ Qui font cocus tous les jaloux !
+
+DE GUICHE (nonchalamment assis dans un fauteuil que Ragueneau a vite
+ apporté):
+ Un poète est un luxe, aujourd'hui, qu'on se donne.
+ --Voulez-vous être à moi ?
+
+CYRANO:
+ Non, Monsieur, à personne.
+
+DE GUICHE:
+ Votre verve amusa mon oncle Richelieu,
+ Hier. Je veux vous servir auprès de lui.
+
+LE BRET (ébloui):
+ Grand Dieu !
+
+DE GUICHE:
+ Vous avez bien rimé cinq actes, j'imagine ?
+
+LE BRET (à l'oreille de Cyrano):
+ Tu vas faire jouer, mon cher, ton Agrippine !
+
+DE GUICHE:
+ Portez-les-lui.
+
+CYRANO (tenté et un peu charmé):
+ Vraiment. . .
+
+DE GUICHE:
+ Il est des plus experts.
+ Il vous corrigera seulement quelques vers. . .
+
+CYRANO (dont le visage s'est immédiatement rembruni):
+ Impossible, Monsieur; mon sang se coagule
+ En pensant qu'on y peut changer une virgule.
+
+DE GUICHE:
+ Mais quand un vers lui plaît, en revanche, mon cher,
+ Il le paye très cher.
+
+CYRANO:
+ Il le paye moins cher
+ Que moi, lorsque j'ai fait un vers, et que je l'aime,
+ Je me le paye, en me le chantant à moi-même !
+
+DE GUICHE:
+ Vous êtes fier.
+
+CYRANO:
+ Vraiment, vous l'avez remarqué ?
+
+UN CADET (entrant avec, enfilés à son épée, des chapeaux aux plumets
+ miteux, aux coiffes trouées, défoncées):
+ Regarde, Cyrano ! ce matin, sur le quai
+ Le bizarre gibier à plumes que nous prîmes !
+ Les feutres des fuyards !. . .
+
+CARBON:
+ Des dépouilles opimes !
+
+TOUT LE MONDE (riant):
+ Ah ! Ah ! Ah !
+
+CUIGY:
+ Celui qui posta ces gueux, ma foi,
+ Doit rager aujourd'hui.
+
+BRISSAILLE:
+ Sait-on qui c'est ?
+
+DE GUICHE:
+ C'est moi.
+ (Les rires s'arrêtent):
+ Je les avais chargés de châtier,--besogne
+ Qu'on ne fait pas soi-même,--un rimailleur ivrogne.
+ (Silence gêné.)
+
+LE CADET (à mi-voix, à Cyrano, lui montrant les feutres):
+ Que faut-il qu'on en fasse ? Ils sont gras. . .Un salmis ?
+
+CYRANO (prenant l'épée où ils sont enfilés, et les faisant, dans un
+ salut, tous glisser aux pieds de De Guiche):
+ Monsieur, si vous voulez les rendre à vos amis ?
+
+DE GUICHE (se levant et d'une voix brève):
+ Ma chaise et mes porteurs, tout de suite: je monte.
+ (A Cyrano, violemment):
+ Vous, Monsieur !. . .
+
+UNE VOIX (dans la rue, criant):
+ Les porteurs de monseigneur le comte
+ De Guiche !
+
+DE GUICHE (qui s'est dominé, avec un sourire):
+ . . .Avez-vous lu Don Quichot ?
+
+CYRANO:
+ Je l'ai lu.
+ Et me découvre au nom de cet hurluberlu.
+
+DE GUICHE:
+ Veuillez donc méditer alors. . .
+
+UN PORTEUR (paraissant au fond):
+ Voici la chaise.
+
+DE GUICHE:
+ Sur le chapitre des moulins !
+
+CYRANO (saluant):
+ Chapitre treize.
+
+DE GUICHE:
+ Car, lorsqu'on les attaque, il arrive souvent. . .
+
+CYRANO:
+ J'attaque donc des gens qui tournent à tout vent ?
+
+DE GUICHE:
+ Qu'un moulinet de leurs grands bras chargés de toiles
+ Vous lance dans la boue !. . .
+
+CYRANO:
+ Ou bien dans les étoiles !
+ (De Guiche sort. On le voit remonter en chaise. Les seigneurs
+ s'éloignent en chuchotant. Le Bret les réaccompagne. La foule sort.)
+
+
+
+Scène 2.VIII.
+
+Cyrano, Le Bret, les cadets, qui se sont attablés à droite et à gauche
+et auxquels on sert à boire et à manger.
+
+
+CYRANO (saluant d'un air goguenard ceux qui sortent sans oser le saluer):
+ Messieurs. . .Messieurs. . .Messieurs. . .
+
+LE BRET (désolé, redescendant, les bras au ciel):
+ Ah ! dans quels jolis draps.
+
+CYRANO:
+ Oh ! toi ! tu vas grogner !
+
+LE BRET:
+ Enfin, tu conviendras
+ Qu'assassiner toujours la chance passagère,
+ Devient exagéré.
+
+CYRANO:
+ Hé bien oui, j'exagère !
+
+LE BRET (triomphant):
+ Ah !
+
+CYRANO:
+ Mais pour le principe, et pour l'exemple aussi,
+ Je trouve qu'il est bon d'exagérer ainsi.
+
+LE BRET:
+ Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire,
+ La fortune et la gloire. . .
+
+CYRANO:
+ Et que faudrait-il faire ?
+ Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
+ Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
+ Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,
+ Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?
+ Non, merci. Dédier, comme tous il le font,
+ Des vers aux financiers ? se changer en bouffon
+ Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre,
+ Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
+ Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ?
+ Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
+ Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ?
+ Exécuter des tours de souplesse dorsale ?. . .
+ Non, merci. D'une main flatter la chèvre au cou
+ Cependant que, de l'autre, on arrose le chou,
+ Et, donneur de séné par désir de rhubarbe,
+ Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
+ Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
+ Devenir un petit grand homme dans un rond,
+ Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
+ Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
+ Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
+ Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
+ S'aller faire nommer pape par les conciles
+ Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ?
+ Non, merci ! Travailler à se construire un nom
+ Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non,
+ Merci ! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ?
+ Être terrorisé par de vagues gazettes,
+ Et se dire sans cesse: "Oh, pourvu que je sois
+ Dans les petits papiers du Mercure François ?". . .
+ Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
+ Aimer mieux faire une visite qu'un poème,
+ Rédiger des placets, se faire présenter ?
+ Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais. . .chanter,
+ Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
+ Avoir l'œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
+ Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
+ Pour un oui, pour un non, se battre,--ou faire un vers !
+ Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
+ A tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
+ N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
+ Et modeste d'ailleurs, se dire: mon petit,
+ Soit satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
+ Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
+ Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,
+ Ne pas être obligé d'en rien rendre à César,
+ Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
+ Bref, dédaignant d'être le lierre parasite,
+ Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul,
+ Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !
+
+LE BRET:
+ Tout seul, soit ! Mais non pas contre tous ! Comment diable
+ As-tu donc contracté la manie effroyable
+ De te faire toujours, partout, des ennemis ?
+
+CYRANO:
+ A force de vous voir vous faire des amis,
+ Et rire à ces amis dont vous avez des foules,
+ D'une bouche empruntée au derrière des poules !
+ J'aime raréfier sur mes pas les saluts,
+ Et m'écrie avec joie: un ennemi de plus !
+
+LE BRET:
+ Quelle aberration !
+
+CYRANO:
+ Eh bien, oui, c'est mon vice.
+ Déplaire est mon plaisir. J'aime qu'on me haïsse.
+ Mon cher, si tu savais comme l'on marche mieux
+ Sous la pistolétade excitante des yeux !
+ Comme, sur les pourpoints, font d'amusantes taches
+ Le fiel des envieux et la bave des lâches !
+ --Vous, la molle amitié dont vous vous entourez,
+ Ressemble à ces grands cols d'Italie, ajourés
+ Et flottants, dans lesquels votre cou s'effémine:
+ On y est plus à l'aise. . .et de moins haute mine,
+ Car le front n'ayant pas de maintien ni de loi,
+ S'abandonne à pencher dans tous les sens. Mais moi,
+ La Haine, chaque jour, me tuyaute et m'apprête
+ La fraise dont l'empois force à lever la tête;
+ Chaque ennemi de plus est un nouveau godron
+ Qui m'ajoute une gêne, et m'ajoute un rayon:
+ Car, pareille en tous points à la fraise espagnole,
+ La Haine est un carcan, mais c'est une auréole !
+
+LE BRET (après un silence, passant son bras sous le sien):
+ Fais tout haut l'orgueilleux et l'amer, mais, tout bas
+ Dis-moi tout simplement qu'elle ne t'aime pas !
+
+CYRANO (vivement):
+ Tais-toi !
+ (Depuis un moment, Christian est entré, s'est mêlé aux cadets; ceux-ci
+ ne lui adressent pas la parole; il a fini par s'asseoir seul à une
+ petite table, où Lise le sert.)
+
+
+
+Scène 2.IX.
+
+Cyrano, Le Bret, les cadets, Christian de Neuvillette.
+
+
+UN CADET (assis à une table du fond, le verre en main):
+ Hé ! Cyrano !
+ (Cyrano se retourne):
+ Le récit ?
+
+CYRANO:
+ Tout à l'heure !
+ (Il remonte au bras de Le Bret. Ils causent bas.)
+
+LE CADET (se levant, et descendant):
+ Le récit du combat ! Ce sera la meilleure
+ Leçon
+ (Il s'arrête devant la table où est Christian):
+ pour ce timide apprentif !
+
+CHRISTIAN (levant la tête):
+ Apprentif ?
+
+UN AUTRE CADET:
+ Oui, septentrional maladif !
+
+CHRISTIAN:
+ Maladif ?
+
+PREMIER CADET (goguenard):
+ Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose:
+ C'est qu'il est un objet, chez nous, dont on ne cause
+ Pas plus que de cordon dans l'hôtel d'un pendu !
+
+CHRISTIAN:
+ Qu'est-ce ?
+
+UN AUTRE CADET (d'une voix terrible):
+ Regardez-moi !
+ (Il pose trois fois, mystérieusement, son doigt sur son nez):
+ M'avez-vous entendu ?
+
+CHRISTIAN:
+ Ah ! c'est le. . .
+
+UN AUTRE:
+ Chut !. . .jamais ce mot ne se profère !
+ (Il montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret.)
+ Ou c'est à lui, là-bas, que l'on aurait affaire !
+
+UN AUTRE (qui, pendant qu'il était tourné vers les premiers, est venu
+ sans bruit s'asseoir sur la table, dans son dos):
+ Deux nasillards par lui furent exterminés
+ Parce qu'il lui déplut qu'ils parlassent du nez !
+
+UN AUTRE (d'une voix caverneuse,--surgissant de sous la table où il
+ s'est glissé à quatre pattes):
+ On ne peut faire, sans défuncter avant l'âge,
+ La moindre allusion au fatal cartilage !
+
+UN AUTRE (lui posant la main sur l'épaule):
+ Un mot suffit ! Que dis-je, un mot ? Un geste, un seul !
+ Et tirer son mouchoir, c'est tirer son linceul !
+ (Silence. Tous autour de lui, les bras croisés, le regardent. Il se
+ lève et va à Carbon de Castel-Jaloux qui, causant avec un officier, a
+ l'air de ne rien voir.)
+
+CHRISTIAN:
+ Capitaine !
+
+CARBON (se retournant et le toisant):
+ Monsieur ?
+
+CHRISTIAN:
+ Que fait-on quand on trouve
+ Des Méridionaux trop vantards ?. . .
+
+CARBON:
+ On leur prouve
+ Qu'on peut être du Nord, et courageux.
+ (Il lui tourne le dos.)
+
+CHRISTIAN:
+ Merci.
+
+PREMIER CADET (à Cyrano):
+ Maintenant, ton récit !
+
+TOUS:
+ Son récit !
+
+CYRANO (redescendant vers eux):
+ Mon récit ?. . .
+ (Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, tendent
+ le col. Christian s'est mis à cheval sur une chaise):
+ Eh bien ! donc je marchais tout seul, à leur rencontre.
+ La lune, dans le ciel, luisait comme une montre,
+ Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger
+ S'étant mis à passer un coton nuager
+ Sur le boîtier d'argent de cette montre ronde,
+ Il se fit une nuit la plus noire du monde,
+ Et les quais n'étant pas du tout illuminés,
+ Mordious ! on n'y voyait pas plus loin. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Que son nez.
+ (Silence. Tous le monde se lève lentement. On regarde Cyrano avec
+ terreur. Celui-ci s'est interrompu, stupéfait. Attente.)
+
+CYRANO:
+ Qu'est-ce que c'est que cet homme-là ?
+
+UN CADET (à mi-voix):
+ C'est un homme
+ Arrivé ce matin.
+
+CYRANO (faisant un pas vers Christian):
+ Ce matin ?
+
+CARBON (à mi-voix):
+ Il se nomme
+ Le baron de Neuvil. . .
+
+CYRANO (vivement, s'arrêtant):
+ Ah ! C'est bien. . .
+ (Il pâlit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian):
+ Je. . .
+ (Puis, il se domine, et dit d'une voix sourde):
+ Très bien. . .
+ (Il reprend):
+ Je disais donc. . .
+ (Avec un éclat de rage dans la voix):
+ Mordious !. . .
+ (Il continue d'un ton naturel):
+ que l'on n'y voyait rien.
+ (Stupeur. On se rassied en se regardant):
+ Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince
+ J'allais mécontenter quelque grand, quelque prince,
+ Qui m'aurait sûrement. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Dans le nez !. . .
+ (Tout le monde se lève. Christian se balance sur sa chaise.)
+
+CYRANO (d'une voix étranglée):
+ Une dent,--
+ Qui m'aurait une dent. . .et qu'en somme, imprudent,
+ J'allais fourrer. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Le nez. . .
+
+CYRANO:
+ Le doigt. . .entre l'écorce
+ Et l'arbre, car ce grand pouvait être de force
+ À me faire donner. . .'
+
+CHRISTIAN:
+ Sur le nez. . .
+
+CYRANO (essuyant la sueur à son front):
+ Sur les doigts.
+ --Mais j'ajoutai: Marche, Gascon, fais ce que dois !
+ Va, Cyrano ! Et ce disant, je me hasarde,
+ Quand, dans l'ombre, quelqu'un me porte. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Une nasarde.
+
+CYRANO:
+ Je la pare, et soudain me trouve. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Nez à nez. . .
+
+CYRANO (bondissant vers lui):
+ Ventre-Saint-Gris !
+ (Tous les Gascons se précipitent pour voir, arrivé sur Christian,
+ il se maîtrise et continue):
+ avec cent braillards avinés
+ Qui puaient. . .
+
+CHRISTIAN:
+ À plein nez. . .
+
+CYRANO (blême et souriant):
+ L'oignon et la litharge !
+ Je bondis, front baissé. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Nez au vent !
+
+CYRANO:
+ et je charge !
+ J'en estomaque deux ! J'en empale un tout vif !
+ Quelqu'un m'ajuste: Paf ! et je riposte. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Pif !
+
+CYRANO (éclatant):
+ Tonnerre ! Sortez tous !
+ (Tous les cadets se précipitent vers les portes.)
+
+PREMIER CADET:
+ C'est le réveil du tigre !
+
+CYRANO:
+ Tous ! Et laissez-moi seul avec cet homme !
+
+DEUXIÈME CADET:
+ Bigre !
+ On va le retrouver en hachis !
+
+RAGUENEAU:
+ En hachis ?
+
+UN AUTRE CADET:
+ Dans un de vos pâtés !
+
+RAGUENEAU:
+ Je sens que je blanchis,
+ Et que je m'amollis comme une serviette !
+
+CARBON:
+ Sortons !
+
+UN AUTRE:
+ Il n'en va pas laisser une miette !
+
+UN AUTRE:
+ Ce qui va se passer ici, j'en meurs d'effroi !
+
+UN AUTRE (refermant la porte de droite):
+ Quelque chose d'épouvantable !
+ (Ils sont tous sortis,--soit par le fond, soit par les
+ côtés,--quelques-uns ont disparu par l'escalier. Cyrano et Christian
+ restent face à face, et se regardent un moment.)
+
+
+
+Scène 2.X.
+
+Cyrano, Christian.
+
+
+CYRANO:
+ Embrasse-moi !
+
+CHRISTIAN:
+ Monsieur. . .
+
+CYRANO:
+ Brave.
+
+CHRISTIAN:
+ Ah ça ! mais !. . .
+
+CYRANO:
+ Très brave. Je préfère.
+
+CHRISTIAN:
+ Me direz-vous ?. . .
+
+CYRANO:
+ Embrasse-moi. Je suis son frère.
+
+CHRISTIAN:
+ De qui ?
+
+CYRANO:
+ Mais d'elle !
+
+CHRISTIAN:
+ Hein ?. . .
+
+CYRANO:
+ Mais de Roxane !
+
+CHRISTIAN (courant à lui):
+ Ciel !
+ Vous, son frère ?
+
+CYRANO:
+ Ou tout comme: un cousin fraternel.
+
+CHRISTIAN:
+ Elle vous a ?. . .
+
+CYRANO:
+ Tout dit !
+
+CHRISTIAN:
+ M'aime-t-elle ?
+
+CYRANO:
+ Peut-être !
+
+CHRISTIAN (lui prenant les mains):
+ Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connaître !
+
+CYRANO:
+ Voilà ce qui s'appelle un sentiment soudain.
+
+CHRISTIAN:
+ Pardonnez-moi. . .
+
+CYRANO (le regardant, et lui mettant la main sur l'épaule):
+ C'est vrai qu'il est beau, le gredin !
+
+CHRISTIAN:
+ Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire !
+
+CYRANO:
+ Mais tous ces nez que vous m'avez. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Je les retire !
+
+CYRANO:
+ Roxane attend ce soir une lettre. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Hélas !
+
+CYRANO:
+ Quoi ?
+
+CHRISTIAN:
+ C'est me perdre que de cesser de rester coi !
+
+CYRANO:
+ Comment ?
+
+CHRISTIAN:
+ Las ! je suis sot à m'en tuer de honte !
+
+CYRANO:
+ Mais non, tu ne l'es pas, puisque tu t'en rends compte.
+ D'ailleurs, tu ne m'as pas attaqué comme un sot.
+
+CHRISTIAN:
+ Bah ! on trouve des mots quand on monte à l'assaut !
+ Oui, j'ai certain esprit facile et militaire,
+ Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire.
+ Oh ! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bontés. . .
+
+CYRANO:
+ Leurs cœurs n'en ont-ils plus quand vous vous arrêtez ?
+
+CHRISTIAN:
+ Non ! car je suis de ceux,--je le sais. . .et je tremble !--
+ Qui ne savent parler d'amour.
+
+CYRANO:
+ Tiens !. . .Il me semble
+ Que si l'on eût pris soin de me mieux modeler,
+ J'aurais été de ceux qui savent en parler.
+
+CHRISTIAN:
+ Oh ! pouvoir exprimer les choses avec grâce !
+
+CYRANO:
+ Être un joli petit mousquetaire qui passe !
+
+CHRISTIAN:
+ Roxane est précieuse et sûrement je vais
+ Désillusionner Roxane !
+
+CYRANO (regardant Christian):
+ Si j'avais
+ Pour exprime mon âme un pareil interprète !
+
+CHRISTIAN (avec désespoir):
+ Il me faudrait de l'éloquence !
+
+CYRANO (brusquement):
+ Je t'en prête !
+ Toi, du charme physique et vainqueur, prête-m'en:
+ Et faisons à nous deux un héros de roman !
+
+CHRISTIAN:
+ Quoi ?
+
+CYRANO:
+ Te sens-tu de force à répéter les choses
+ Que chaque jour je t'apprendrai ?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Tu me proposes ?. . .
+
+CYRANO:
+ Roxane n'aura pas de désillusions !
+ Dis, veux-tu qu'à nous deux nous la séduisions ?
+ Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle
+ Dans ton pourpoint brodé, l'âme que je t'insuffle !. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Mais, Cyrano !. . .
+
+CYRANO:
+ Christian, veux-tu ?
+
+CHRISTIAN:
+ Tu me fais peur !
+
+CYRANO:
+ Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son cœur,
+ Veux-tu que nous fassions--et bientôt tu l'embrases !--
+ Collaborer un peu tes lèvres et mes phrases ?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Tes yeux brillent !. . .
+
+CYRANO:
+ Veux-tu ?
+
+CHRISTIAN:
+ Quoi ! cela te ferait
+ Tant de plaisir ?. . .
+
+CYRANO (avec enivrement):
+ Cela. . .
+ (Se reprenant, et en artiste):
+ Cela m'amuserait !
+ C'est une expérience à tenter un poète.
+ Veux-tu me compléter et que je te complète ?
+ Tu marcheras, j'irai dans l'ombre à ton côté:
+ Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.
+
+CHRISTIAN:
+ Mais la lettre qu'il faut, au plus tôt, lui remettre !
+ Je ne pourrai jamais. . .
+
+CYRANO (sortant de son pourpoint la lettre qu'il a écrite):
+ Tiens, la voilà, ta lettre !
+
+CHRISTIAN:
+ Comment ?
+
+CYRANO:
+ Hormis l'adresse, il n'y manque plus rien.
+
+CHRISTIAN:
+ Je. . .
+
+CYRANO:
+ Tu peux l'envoyer. Sois tranquille. Elle est bien.
+
+CHRISTIAN:
+ Vous aviez ?. . .
+
+CYRANO:
+ Nous avons toujours, nous, dans nos poches,
+ Des épîtres à des Chloris. . .de nos caboches,
+ Car nous sommes ceux-là qui pour amante n'ont
+ Que du rêve soufflé dans la bulle d'un nom !. . .
+ Prends, et tu changeras en vérités ces feintes;
+ Je lançais au hasard ces aveux et ces plaintes:
+ Tu verras se poser tous ces oiseaux errants.
+ Tu verras que je fus dans cette lettre--prends !--
+ D'autant plus éloquent que j'étais moins sincère !
+ --Prends donc, et finissons !
+
+CHRISTIAN:
+ N'est-il pas nécessaire
+ De changer quelques mots ? Écrite en divaguant,
+ Ira-t-elle à Roxane ?
+
+CYRANO:
+ Elle ira comme un gant !
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ La crédulité de l'amour-propre est telle,
+ Que Roxane croira que c'est écrit pour elle !
+
+CHRISTIAN:
+ Ah ! mon ami !
+ (Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrassés.)
+
+
+
+Scène 2.XI.
+
+Cyrano, Christian, les Gascons, le mousquetaire, Lise.
+
+
+UN CADET (entr'ouvrant la porte):
+ Plus rien. . .Un silence de mort. . .
+ Je n'ose regarder. . .
+ (Il passe la tête):
+ Hein ?
+
+TOUS LES CADETS (entrant et voyant Cyrano et Christian qui s'embrassent):
+ Ah !. . .Oh !. . .
+
+UN CADET:
+ C'est trop fort !
+ (Consternation.)
+
+LE MOUSQUETAIRE (goguenard):
+ Ouais ?. . .
+
+CARBON:
+ Notre démon est doux comme un apôtre !
+ Quand sur une narine on le frappe,--il tend l'autre !
+
+LE MOUSQUETAIRE:
+ On peut donc lui parler de son nez, maintenant ?. . .
+ (Appelant Lise, d'un air triomphant):
+ --Eh ! Lise ! Tu vas voir !
+ (Humant l'air avec affectation):
+ Oh !. . .oh !. . .c'est surprenant !
+ Quelle odeur !. . .
+ (Allant à Cyrano, dont il regarde le nez avec impertinence):
+ Mais monsieur doit l'avoir reniflée ?
+ Qu'est-ce que cela sent ici ?. . .
+
+CYRANO (le souffletant):
+ La giroflée !
+ (Joie. Les cadets ont retrouvé Cyrano: ils font des culbutes.)
+
+
+Rideau.
+
+
+
+
+Acte III.
+
+Le Baiser de Roxane.
+
+Une petite place dans l'ancien Marais. Vieille maisons. Perspectives
+de ruelles. À droite, la maison de Roxane et le mur de son jardin que
+débordent de larges feuillages. Au-dessus de la porte, fenêtre et
+balcon. Un banc devant le seuil.
+
+Du lierre grimpe au mur, du jasmin enguirlande le balcon, frissonne et
+retombe.
+
+Par le banc et les pierres en saillie du mur, on peut facilement grimper
+au balcon.
+
+En face, une ancienne maison de même style, brique et pierre, avec une
+porte d'entrée. Le heurtoir de cette porte est emmailloté de linge comme
+un pouce malade.
+
+Au lever du rideau, la duègne est assise sur le banc. La fenêtre est
+grande ouverte sur le balcon de Roxane.
+
+Près de la duègne se tient debout Ragueneau, vêtu d'une sorte de livrée:
+il termine un récit, en s'essuyant les yeux.
+
+
+
+Scène 3.I.
+
+Ragueneau, la duègne, puis Roxane, Cyrano, et deux pages.
+
+
+RAGUENEAU:
+ . . .Et puis, elle est partie avec un mousquetaire !
+ Seul, ruiné, je me pends. J'avais quitté la terre.
+ Monsieur de Bergerac entre, et, me dépendant,
+ Me vient à sa cousine offrir comme intendant.
+
+LA DUÈGNE:
+ Mais comment expliquer cette ruine où vous êtes ?
+
+RAGUENEAU:
+ Lise aimait les guerriers, et j'aimais les poètes !
+ Mars mangeait les gâteaux qui laissait Apollon:
+ --Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long !
+
+LA DUÈGNE (se levant et appelant vers la fenêtre ouverte):
+ Roxane, êtes-vous prête ?. . .On nous attend !
+
+LA VOIX DE ROXANE (par la fenêtre):
+ Je passe
+ Une mante !
+
+LA DUÈGNE (à Ragueneau, lui montrant la porte d'en face):
+ C'est là qu'on nous attend, en face.
+ Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son réduit.
+ On y lit un discours sur le Tendre, aujourd'hui.
+
+RAGUENEAU:
+ Sur le Tendre ?
+
+LA DUÈGNE (minaudant):
+ Mais oui !. . .
+ (Criant vers la fenêtre):
+ Roxane, il faut descendre,
+ Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre !
+
+LA VOIX DE ROXANE:
+ Je viens !
+ (On entend un bruit d'instruments à cordes qui se rapproche.)
+
+LA VOIX DE CYRANO (chantant dans la coulisse):
+ La ! la ! la ! la !
+
+LA DUÈGNE (surprise):
+ On nous joue un morceau ?
+
+CYRANO (suivi de deux pages porteurs de théorbes):
+ Je vous dis que la croche est triple, triple sot !
+
+PREMIER PAGE (ironique):
+ Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont triples ?
+
+CYRANO:
+ Je suis musicien, comme tous les disciples
+ De Gassendi !
+
+LE PAGE (jouant et chantant):
+ La ! la !
+
+CYRANO (lui arrachant le théorbe et continuant la phrase musicale):
+ Je peux continuer !. . .
+ La ! la ! la ! la !
+
+ROXANE (paraissant sur le balcon):
+ C'est vous ?
+
+CYRANO (chantant sur l'air qu'il continue):
+ Moi qui viens saluer
+ Vos lys, et présenter mes respects à vos ro. . .ses !
+
+ROXANE:
+ Je descends !
+ (Elle quitte le balcon.)
+
+LA DUÈGNE (montrant les pages):
+ Qu'est-ce donc que ces deux virtuoses ?
+
+CYRANO:
+ C'est un pari que j'ai gagné sur d'Assoucy.
+ Nous discutions un point de grammaire.--Non !--Si !--
+ Quand soudain me montrant ces deux grands escogriffes
+ Habiles à gratter les cordes de leurs griffes,
+ Et dont il fait toujours son escorte, il me dit:
+ "Je te parie un jour de musique !" Il perdit.
+ Jusqu'à ce que Phœbus recommence son orbe,
+ J'ai donc sur mes talons ces joueurs de théorbe,
+ De tout ce que je fais harmonieux témoins !. . .
+ Ce fut d'abord charmant, et ce l'est déjà moins.
+ (Aux musiciens):
+ Hep !. . .Allez de ma part jouer une pavane
+ A Montfleury !. . .
+ (Les pages remontent pour sortir.--A la duègne):
+ Je viens demander à Roxane
+ Ainsi que chaque soir. . .
+ (Aux pages qui sortent):
+ Jouez longtemps,--et faux !
+ (A la duègne):
+ . . .Si l'ami de son âme est toujours sans défauts ?
+
+ROXANE (sortant de la maison):
+ Ah ! qu'il est beau, qu'il a d'esprit, et que je l'aime !
+
+CYRANO (souriant):
+ Christian a tant d'esprit ?. . .
+
+ROXANE:
+ Mon cher, plus que vous-même !
+
+CYRANO:
+ J'y consens.
+
+ROXANE:
+ Il ne peut exister à mon goût
+ Plus fin diseur de ces jolis riens qui sont tout.
+ Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes;
+ Puis, tout à coup, il dit des choses ravissantes !
+
+CYRANO (incrédule):
+ Non ?
+
+ROXANE:
+ C'est trop fort ! Voilà comme les hommes sont:
+ Il n'aura pas d'esprit puisqu'il est beau garçon !
+
+CYRANO:
+ Il sait parler du cœur d'une façon experte ?
+
+ROXANE:
+ Mais il n'en parle pas, Monsieur, il en disserte !
+
+CYRANO:
+ Il écrit ?
+
+ROXANE:
+ Mieux encor ! Écoutez donc un peu:
+ (Déclamant):
+ Plus tu me prends de cœur, plus j'en ai !. . .
+ (Triomphante, à Cyrano):
+ Hé ! bien ?
+
+CYRANO:
+ Peuh !. . .
+
+ROXANE:
+ Et ceci: Pour souffrir, puisqu'il m'en faut un autre,
+ Si vous gardez mon cœur, envoyez-moi le vôtre !
+
+CYRANO:
+ Tantôt il en a trop et tantôt pas assez.
+ Qu'est-ce au juste qu'il veut, de cœur ?. . .
+
+ROXANE (frappant du pied):
+ Vous m'agacez !
+ C'est la jalousie. . .
+
+CYRANO (tressaillant):
+ Hein !. . .
+
+ROXANE:
+ . . .d'auteur qui vous dévore !
+ --Et ceci, n'est-il pas du dernier tendre encore ?
+ Croyez que devers vous mon cœur ne fait qu'un cri,
+ Et que si les baisers s'envoyaient par écrit,
+ Madame, vous liriez ma lettre avec les lèvres !. . .
+
+CYRANO (souriant malgré lui de satisfaction):
+ Ha ! ha ! ces lignes-là sont. . .hé ! hé !
+ (Se reprenant et avec dédain):
+ mais bien mièvres !
+
+ROXANE:
+ Et ceci. . .
+
+CYRANO (ravi):
+ Vous savez donc ses lettres par cœur ?
+
+ROXANE:
+ Toutes !
+
+CYRANO (frisant sa moustache):
+ Il n'y a pas à dire: c'est flatteur !
+
+ROXANE:
+ C'est un maître !
+
+CYRANO (modeste):
+ Oh !. . .un maître !. . .
+
+ROXANE (péremptoire):
+ Un maître !. . .
+
+CYRANO (saluant):
+ Soit !. . .un maître !
+
+LA DUÈGNE (qui était remontée, redescendant vivement):
+ Monsieur de Guiche !
+ (A Cyrano, le poussant vers la maison):
+ Entrez !. . .car il vaut mieux, peut-être,
+ Qu'il ne vous trouve pas ici; cela pourrait
+ Le mettre sur la piste. . .
+
+ROXANE (à Cyrano):
+ Oui, de mon cher secret !
+ Il m'aime, il est puissant, il ne faut pas qu'il sache !
+ Il peut dans mes amours donner un coup de hache !
+
+CYRANO (entrant dans la maison):
+ Bien ! bien ! bien !
+ (De Guiche paraît.)
+
+
+
+Scène 3.II.
+
+Roxane, De Guiche, la duègne, à l'écart.
+
+
+ROXANE (à De Guiche, lui faisant une révérence):
+ Je sortais.
+
+DE GUICHE:
+ Je viens prendre congé.
+
+ROXANE:
+ Vous partez ?
+
+DE GUICHE:
+ Pour la guerre.
+
+ROXANE:
+ Ah !
+
+DE GUICHE:
+ Ce soir même.
+
+ROXANE:
+ Ah !
+
+DE GUICHE:
+ J'ai
+ Des ordres. On assiège Arras.
+
+ROXANE:
+ Ah. . .on assiège ?. . .
+
+DE GUICHE:
+ Oui. . .Mon départ a l'air de vous laisser de neige.
+
+ROXANE (poliment):
+ Oh !. . .
+
+DE GUICHE:
+ Moi, je suis navré. Vous reverrai-je ?. . .Quand ?
+ --Vous savez que je suis nommé mestre de camp ?
+
+ROXANE (indifférente):
+ Bravo.
+
+DE GUICHE:
+ Du régiment des gardes.
+
+ROXANE (saisie):
+ Ah ? des gardes ?
+
+DE GUICHE:
+ Où sert votre cousin, l'homme aux phrases vantardes.
+ Je saurai me venger de lui, là-bas.
+
+ROXANE (suffoquée):
+ Comment !
+ Les gardes vont là-bas ?
+
+DE GUICHE (riant):
+ Tiens ! c'est mon régiment !
+
+ROXANE (tombant assise sur le banc,--à part):
+ Christian !
+
+DE GUICHE:
+ Qu'avez-vous ?
+
+ROXANE (toute émue):
+ Ce. . .départ. . .me désespère !
+ Quand on tient à quelqu'un, le savoir à la guerre !
+
+DE GUICHE (surpris et charmé):
+ Pour la première fois me dire un mot si doux,
+ Le jour de mon départ !
+
+ROXANE (changeant de ton et s'éventant):
+ Alors,--vous allez vous
+ Venger de mon cousin ?. . .
+
+DE GUICHE (souriant):
+ On est pour lui ?
+
+ROXANE:
+ Non,--contre !
+
+DE GUICHE:
+ Vous le voyez ?
+
+ROXANE:
+ Très peu.
+
+DE GUICHE:
+ Partout on le rencontre
+ Avec un des cadets. . .
+ (Il cherche le nom):
+ ce Neu. . .villen. . .viller. . .
+
+ROXANE:
+ Un grand ?
+
+DE GUICHE:
+ Blond.
+
+ROXANE:
+ Roux.
+
+DE GUICHE:
+ Beau !. . .
+
+ROXANE:
+ Peuh !
+
+DE GUICHE:
+ Mais bête.
+
+ROXANE:
+ Il en a l'air !
+ (Changeant de tone):
+ . . .Votre vengeance envers Cyrano ?--c'est peut-être
+ De l'exposer au feu, qu'il adore ?. . .Elle est piètre !
+ Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant !
+
+DE GUICHE:
+ C'est ?. . .
+
+ROXANE:
+ Mais, si le régiment, en partant, le laissait
+ Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre,
+ A Paris, bras croisés !. . .C'est la seule manière,
+ Un homme comme lui, de le faire enrager:
+ Vous voulez le punir ? privez-le de danger.
+
+DE GUICHE:
+ Une femme ! une femme ! il n'y a qu'une femme
+ Pour inventer ce tour !
+
+ROXANE:
+ Il se rongera l'âme,
+ Et ses amis les poings, de n'être pas au feu:
+ Et vous serez vengé !
+
+DE GUICHE (se rapprochant):
+ Vous m'aimez donc un peu ?
+ (Elle sourit):
+ Je veux voir dans ce fait d'épouser ma rancune
+ Une preuve d'amour, Roxane !. . .
+
+ROXANE:
+ C'en est une.
+
+DE GUICHE (montrant plusieurs plis cachetés):
+ J'ai les ordres sur moi qui vont être transmis
+ A chaque compagnie, a l'instant même, hormis. . .
+ (Il en détache un):
+ Celui-ci ! C'est celui des cadets.
+ (Il le met dans sa poche):
+ Je le garde.
+ (Riant):
+ Ah ! ah ! ah ! Cyrano !. . .Son humeur bataillarde !. . .
+ --Vous jouez donc des tours aux gens, vous ?. . .
+
+ROXANE (le regardant):
+ Quelquefois.
+
+DE GUICHE (tout près d'elle):
+ Vous m'affolez ! Ce soir--écoutez--oui, je dois
+ Être parti. Mais fuir quand je vous sens émue !. . .
+ Écoutez. Il y a, près d'ici, dans la rue
+ D'Orléans, un couvent fondé par le syndic
+ Des capucins, le Père Athanase. Un laïc
+ N'y peut entrer. Mais les bons Pères, je m'en charge !. . .
+ Il peuvent me cacher dans leur manche: elle est large.
+ --Ce sont les capucins qui servent Richelieu
+ Chez lui; redoutant l'oncle, ils craignent le neveu.
+ --On me croira parti. Je viendrai sous le masque.
+ Laissez-moi retarder d'un jour, chère fantasque !. . .
+
+ROXANE (vivement):
+ Mais si cela s'apprend, votre gloire. . .
+
+DE GUICHE:
+ Bah !
+
+ROXANE:
+ Mais
+ Le siège, Arras. . .
+
+DE GUICHE:
+ Tant pis ! Permettez !
+
+ROXANE:
+ Non !
+
+DE GUICHE:
+ Permets !
+
+ROXANE (tendrement):
+ Je dois vous le défendre !
+
+DE GUICHE:
+ Ah !
+
+ROXANE:
+ Partez !
+ (A part):
+ Christian reste.
+ (Haut):
+ Je vous veux héroïque,--Antoine !
+
+DE GUICHE:
+ Mot céleste !
+ Vous aimez donc celui ?. . .
+
+ROXANE:
+ Pour lequel j'ai frémi.
+
+DE GUICHE (transporté de joie):
+ Ah ! je pars !
+ (Il lui baise la main):
+ Êtes-vous contente ?
+
+ROXANE:
+ Oui, mon ami !
+ (Il sort.)
+
+LA DUÈGNE (lui faisant dans le dos une révérence comique):
+ Oui, mon ami !
+
+ROXANE (à la duègne):
+ Taisons ce que je viens de faire:
+ Cyrano m'en voudrait de lui voler sa guerre !
+ (Elle appelle vers la maison):
+ Cousin !
+
+
+
+Scène 3.III.
+
+Roxane, la duègne, Cyrano.
+
+
+ROXANE:
+ Nous allons chez Clomire.
+ (Elle désigne la porte d'en face):
+ Alcandre y doit
+ Parler, et Lysimon !
+
+LA DUÈGNE (mettant son petit doigt dans son oreille):
+ Oui ! mais mon petit doigt
+ Dit qu'on va les manquer !
+
+CYRANO (à Roxane):
+ Ne manquez pas ces singes.
+ (Ils sont arrivés devant la porte de Clomire.)
+
+LA DUÈGNE (avec ravissement):
+ Oh, voyez ! le heurtoir est entouré de linges !. . .
+ (Au heurtoir):
+ On vous a baillonné pour que votre métal
+ Ne troublât pas les beaux discours,--petit brutal !
+ (Elle le soulève avec des soins infinis et frappe doucement.)
+
+ROXANE (voyant qu'on ouvre):
+ Entrons !. . .
+ (Du seuil, à Cyrano):
+ Si Christian vient, comme je le présume,
+ Qu'il m'attende !
+
+CYRANO (vivement, comme elle va disparaître):
+ Ah !. . .
+ (Elle se retourne):
+ Sur quoi, selon votre coutume,
+ Comptez-vous aujourd'hui l'interroger !
+
+ROXANE:
+ Sur. . .
+
+CYRANO (vivement):
+ Sur ?
+
+ROXANE:
+ Mais vous serez muet, là-dessus !
+
+CYRANO:
+ Comme un mur.
+
+ROXANE:
+ Sur rien !. . .Je vais lui dire: Allez ! Partez sans bride !
+ Improvisez. Parlez d'amour. Soyez splendide !
+
+CYRANO (souriant):
+ Bon.
+
+ROXANE:
+ Chut !. . .
+
+CYRANO:
+ Chut !. . .
+
+ROXANE:
+ Pas un mot !. . .
+ (Elle rentre et referme la porte.)
+
+CYRANO (la saluant, la porte une fois fermée):
+ En vous remerciant.
+ (La porte se rouvre et Roxane passe la tête.)
+
+ROXANE:
+ Il se préparerait !. . .
+
+CYRANO:
+ Diable, non !. . .
+
+TOUS LES DEUX (ensemble):
+ Chut !. . .
+ (La porte se ferme.)
+
+CYRANO (appelant):
+ Christian !
+
+
+
+Scène 3.IV.
+
+Cyrano, Christian.
+
+
+CYRANO:
+ Je sais tout ce qu'il faut. Prépare ta mémoire.
+ Voici l'occasion de se couvrir de gloire.
+ Ne perdons pas de temps. Ne prends pas l'air grognon.
+ Vite, rentrons chez toi, je vais t'apprendre. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Non !
+
+CYRANO:
+ Hein ?
+
+CHRISTIAN:
+ Non ! J'attends Roxane ici.
+
+CYRANO:
+ De quel vertige
+ Es-tu frappé ? Viens vite apprendre. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Non, te dis-je !
+ Je suis las d'emprunter mes lettres, mes discours,
+ Et de jouer ce rôle, et de trembler toujours !. . .
+ C'était bon au début ! Mais je sens qu'elle m'aime !
+ Merci. Je n'ai plus peur. Je vais parler moi-même.
+
+CYRANO:
+ Ouais !
+
+CHRISTIAN:
+ Et qui te dit que je ne saurais pas ?. . .
+ Je ne suis pas si bête à la fin ! Tu verras !
+ Mais, mon cher, tes leçons m'ont été profitables.
+ Je saurai parler seul ! Et, de par tous les diables,
+ Je saurai bien toujours la prendre dans mes bras !. . .
+ (Apercevant Roxane, qui ressort de chez Clomire):
+ --C'est elle ! Cyrano, non, ne me quitte pas !
+
+CYRANO (le saluant):
+ Parlez tout seul, Monsieur.
+ (Il disparaît derrière le mur du jardin.)
+
+
+
+Scène 3.V.
+
+Christian, Roxane, quelques précieux et précieuses, et la duègne,
+un instant.
+
+
+ROXANE (sortant de la maison de Clomire avec une compagnie qu'elle
+ quitte: révérences et saluts):
+ Barthénoïde !--Alcandre !--Grémione !. . .
+
+LA DUÈGNE (désespérée):
+ On a manqué le discours sur le Tendre !
+ (Elle rentre chez Roxane.)
+
+ROXANE (saluant encore):
+ Urimédonte !. . .Adieu !. . .
+ (Tous saluent Roxane, se resaluent entre eux, se séparent et
+ s'éloignent par différentes rues. Roxane voit Christian):
+ C'est vous !. . .
+ (Elle va à lui):
+ Le soir descend.
+ Attendez. Ils sont loin. L'air est doux. Nul passant.
+ Asseyons-nous. Parlez. J'écoute.
+
+CHRISTIAN (s'assied près d'elle, sur le banc. Un silence):
+ Je vous aime.
+
+ROXANE (fermant les yeux):
+ Oui, parlez-moi d'amour.
+
+CHRISTIAN:
+ Je t'aime.
+
+ROXANE:
+ C'est le thème.
+ Brodez, brodez.
+
+CHRISTIAN:
+ Je vous. . .
+
+ROXANE:
+ Brodez !
+
+CHRISTIAN:
+ Je t'aime tant.
+
+ROXANE:
+ Sans doute ! Et puis ?
+
+CHRISTIAN:
+ Et puis. . .je serais si content
+ Si vous m'aimiez !--Dis-moi, Roxane, que tu m'aimes !
+
+ROXANE (avec une moue):
+ Vous m'offrez du brouet quand j'espérais des crèmes !
+ Dites un peu comment vous m'aimez ?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .beaucoup.
+
+ROXANE:
+ Oh !. . .Délabyrinthez vos sentiments !
+
+CHRISTIAN (qui s'est rapproché et dévore des yeux la nuque blonde):
+ Ton cou !
+ Je voudrais l'embrasser !. . .
+
+ROXANE:
+ Christian !
+
+CHRISTIAN:
+ Je t'aime !
+
+ROXANE (voulant se lever):
+ Encore !
+
+CHRISTIAN (vivement, la retenant):
+ Non ! je ne t'aime pas !
+
+ROXANE (se rasseyant):
+ C'est heureux !
+
+CHRISTIAN:
+ Je t'adore !
+
+ROXANE (se levant et s'éloignant):
+ Oh !
+
+CHRISTIAN:
+ Oui. . .je deviens sot !
+
+ROXANE (sèchement):
+ Et cela me déplaît !
+ Comme il me déplairait que vous devinssiez laid.
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .
+
+ROXANE:
+ Allez rassembler votre éloquence en fuite !
+
+CHRISTIAN:
+ Je. . .
+
+ROXANE:
+ Vous m'aimez, je sais. Adieu.
+ (Elle va vers la maison.)
+
+CHRISTIAN:
+ Pas tout de suite !
+ Je vous dirai. . .
+
+ROXANE (poussant la porte pour rentrer):
+ Que vous m'adorez. . .oui, je sais.
+ Non ! Non ! Allez-vous-en !
+
+CHRISTIAN:
+ Mais je. . .
+ (Elle lui ferme la porte au nez.)
+
+CYRANO (qui depuis un moment est rentré sans être vu):
+ C'est un succès.
+
+
+
+Scène 3.VI.
+
+Christian, Cyrano, les pages, un instant.
+
+
+CHRISTIAN:
+ Au secours !
+
+CYRANO:
+ Non monsieur.
+
+CHRISTIAN:
+ Je meurs si je ne rentre
+ En grâce, à l'instant même. . .
+
+CYRANO:
+ Et comment puis-je, diantre !
+ Vous faire à l'instant même, apprendre ?. . .
+
+CHRISTIAN (lui saisissant le bras):
+ Oh ! là, tiens, vois !
+ (La fenêtre du balcon s'est éclairée):
+
+CYRANO (ému):
+ Sa fenêtre !
+
+CHRISTIAN (criant):
+ Je vais mourir !
+
+CYRANO:
+ Baissez la voix !
+
+CHRISTIAN (tout bas):
+ Mourir !. . .
+
+CYRANO:
+ La nuit est noire. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Eh ! bien ?
+
+CYRANO:
+ C'est réparable.
+ Vous ne méritez pas. . .Mets-toi là, misérable !
+ Là, devant le balcon ! Je me mettrai dessous. . .
+ Et je te soufflerai tes mots.
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Taisez-vous !
+
+LES PAGES (reparaissant au fond, à Cyrano):
+ Hep !
+
+CYRANO:
+ Chut !. . .
+ (Il leur fait signe de parler bas.)
+
+PREMIER PAGE (à mi-voix):
+ Nous venons de donner la sérénade
+ A Montfleury !. . .
+
+CYRANO (bas, vite):
+ Allez-vous mettre en embuscade
+ L'un à ce coin de rue, et l'autre à celui-ci;
+ Et si quelque passant gênant vient par ici,
+ Jouez un air !
+
+DEUXIÈME PAGE:
+ Quel air, monsieur le gassendiste ?
+
+CYRANO:
+ Joyeux pour une femme, et pour un homme, triste !
+ (Les pages disparaissent, un à chaque coin de rue.--A Christian):
+ Appelle-la !
+
+CHRISTIAN:
+ Roxane !
+
+CYRANO (ramassant des cailloux qu'il jette dans les vitres):
+ Attends ! Quelques cailloux.
+
+
+
+Scène VII.
+
+Roxane, Christian, Cyrano, d'abord caché sous le balcon.
+
+
+ROXANE (entr'ouvrant sa fenêtre):
+ Qui donc m'appelle ?
+
+CHRISTIAN:
+ Moi.
+
+ROXANE:
+ Qui, moi ?
+
+CHRISTIAN:
+ Christian.
+
+ROXANE (avec dédain):
+ C'est vous ?
+
+CHRISTIAN:
+ Je voudrais vous parler.
+
+CYRANO (sous le balcon, à Christian):
+ Bien. Bien. Presque à voix basse.
+
+ROXANE:
+ Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en !
+
+CHRISTIAN:
+ De grâce !. . .
+
+ROXANE:
+ Non ! Vous ne m'aimez plus !
+
+CHRISTIAN (à qui Cyrano souffle ses mots):
+ M'accuser,--justes dieux !--
+ De n'aimer plus. . .quand. . .j'aime plus !
+
+ROXANE (qui allait refermer sa fenêtre, s'arrêtant):
+ Tiens ! mais c'est mieux !
+
+CHRISTIAN (même jeu):
+ L'amour grandit bercé dans mon âme inquiète. . .
+ Que ce. . .cruel marmot prit pour. . .barcelonnette !
+
+ROXANE (s'avançant sur le balcon):
+ C'est mieux !--Mais, puisqu'il est cruel, vous fûtes sot
+ De ne pas, cet amour, l'étouffer au berceau !
+
+CHRISTIAN (même jeu):
+ Aussi l'ai-je tenté, mais. . .tentative nulle:
+ Ce. . .nouveau-né, Madame, est un petit. . .Hercule.
+
+ROXANE:
+ C'est mieux !
+
+CHRISTIAN (même jeu):
+ De sorte qu'il. . .strangula comme rien. . .
+ Les deux serpents. . .Orgueil et. . .Doute.
+
+ROXANE (s'accoudant au balcon):
+ Ah ! c'est très bien.
+ --Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ?
+ Auriez-vous donc la goutte à l'imaginative ?
+
+CYRANO (tirant Christian sous le balcon, et se glissant à sa place):
+ Chut ! Cela devient trop difficile !. . .
+
+ROXANE:
+ Aujourd'hui. . .
+ Vos mots sont hésitants. Pourquoi ?
+
+CYRANO (parlant à mi-voix, comme Christian):
+ C'est qu'il fait nuit,
+ Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille.
+
+ROXANE:
+ Les miens n'éprouvent pas difficulté pareille.
+
+CYRANO:
+ Ils trouvent tout de suite ? Oh ! cela va de soi,
+ Puisque c'est dans mon cœur, eux, que je les reçois;
+ Or, moi, j'ai le cœur grand, vous, l'oreille petite.
+ D'ailleurs vos mots à vous, descendent: ils vont vite.
+ Les miens montent, Madame: il leur faut plus de temps !
+
+ROXANE:
+ Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants.
+
+CYRANO:
+ De cette gymnastique, ils ont pris l'habitude !
+
+ROXANE:
+ Je vous parle, en effet, d'une vraie altitude !
+
+CYRANO:
+ Certe, et vous me tueriez si de cette hauteur
+ Vous me laissiez tomber un mot dur sur le cœur !
+
+ROXANE (avec un mouvement):
+ Je descends.
+
+CYRANO (vivement)
+ Non !
+
+ROXANE (lui montrant le banc qui est sous le balcon):
+ Grimpez sur le banc, alors, vite !
+
+CYRANO (reculant avec effroi dans la nuit):
+ Non !
+
+ROXANE:
+ Comment. . .non ?
+
+CYRANO (que l'émotion gagne de plus en plus):
+ Laissez un peu que l'on profite. . .
+ De cette occasion qui s'offre. . .de pouvoir
+ Se parler doucement, sans se voir.
+
+ROXANE:
+ Sans se voir ?
+
+CYRANO:
+ Mais oui, c'est adorable. On se devine à peine.
+ Vous voyez la noirceur d'un long manteau qui traîne,
+ J'aperçois la blancheur d'une robe d'été:
+ Moi je ne suis qu'une ombre, et vous qu'une clarté !
+ Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes !
+ Si quelquefois je fus éloquent. . .
+
+ROXANE:
+ Vous le fûtes !
+
+CYRANO:
+ Mon langage jamais jusqu'ici n'est sorti
+ De mon vrai cœur. . .
+
+ROXANE:
+ Pourquoi ?
+
+CYRANO:
+ Parce que. . .jusqu'ici
+ Je parlais à travers. . .
+
+ROXANE:
+ Quoi ?
+
+CYRANO:
+ . . .le vertige où tremble
+ Quiconque est sous vos yeux !. . .Mais, ce soir, il me semble. . .
+ Que je vais vous parler pour la première fois !
+
+ROXANE:
+ C'est vrai que vous avez une tout autre voix.
+
+CYRANO (se rapprochant avec fièvre):
+ Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protège
+ J'ose être enfin moi-même, et j'ose. . .
+ (Il s'arrête et avec égarement):
+ Où en étais-je ?
+ Je ne sais. . .tout ceci,--pardonnez mon émoi,--
+ C'est si délicieux,. . .c'est si nouveau pour moi !
+
+ROXANE:
+ Si nouveau ?
+
+CYRANO (bouleversé, et essayant toujours de rattraper ses mots):
+ Si nouveau. . .mais oui. . .d'être sincère:
+ La peur d'être raillé, toujours au cœur me serre. . .
+
+ROXANE:
+ Raillé de quoi ?
+
+CYRANO:
+ Mais de. . .d'un élan !. . .Oui, mon cœur
+ Toujours, de mon esprit s'habille, par pudeur:
+ Je pars pour décrocher l'étoile, et je m'arrête
+ Par peur du ridicule, à cueillir la fleurette !
+
+ROXANE:
+ La fleurette a du bon.
+
+CYRANO:
+ Ce soir, dédaignons-la !
+
+ROXANE:
+ Vous ne m'aviez jamais parlé comme cela !
+
+CYRANO:
+ Ah ! si loin des carquois, des torches et des flèches,
+ On se sauvait un peu vers des choses. . .plus fraîches !
+ Au lieu de boire goutte à goutte, en un mignon
+ Dé à coudre d'or fin, l'eau fade du Lignon,
+ Si l'on tentait de voir comment l'âme s'abreuve
+ En buvant largement à même le grand fleuve !
+
+ROXANE:
+ Mais l'esprit ?. . .
+
+CYRANO:
+ J'en ai fait pour vous faire rester
+ D'abord, mais maintenant ce serait insulter
+ Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature,
+ Que de parler comme un billet doux de Voiture !
+ --Laissons, d'un seul regard de ses astres, le ciel
+ Nous désarmer de tout notre artificiel:
+ Je crains tant que parmi notre alchimie exquise
+ Le vrai du sentiment ne se volatilise,
+ Que l'âme ne se vide à ces passe-temps vains,
+ Et que le fin du fin ne soit la fin des fins !
+
+ROXANE:
+ Mais l'esprit ?. . .
+
+CYRANO:
+ Je le hais dans l'amour ! C'est un crime
+ Lorsqu'on aime de trop prolonger cette escrime !
+ Le moment vient d'ailleurs inévitablement,
+ --Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment !--
+ Où nous sentons qu'en nous une amour noble existe
+ Que chaque joli mot que nous disons rend triste !
+
+ROXANE:
+ Eh bien ! si ce moment est venu pour nous deux,
+ Quels mots me direz-vous ?
+
+CYRANO:
+ Tous ceux, tous ceux, tous ceux
+ Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,
+ Sans les mettre en bouquet: je vous aime, j'étouffe,
+ Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop;
+ Ton nom est dans mon cœur comme dans un grelot,
+ Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne,
+ Tout le temps, le grelot s'agite, et le nom sonne !
+ De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aimé:
+ Je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai,
+ Pour sortir le matin tu changeas de coiffure !
+ J'ai tellement pris pour clarté ta chevelure
+ Que, comme lorsqu'on a trop fixé le soleil,
+ On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,
+ Sur tout, quand j'ai quitté les feux dont tu m'inondes,
+ Mon regard ébloui pose des taches blondes !
+
+ROXANE (d'une voix troublée):
+ Oui, c'est bien de l'amour. . .
+
+CYRANO:
+ Certes, ce sentiment
+ Qui m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment
+ De l'amour, il en a toute la fureur triste !
+ De l'amour,--et pourtant il n'est pas égoïste !
+ Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien,
+ Quand même tu devrais n'en savoir jamais rien,
+ S'il se pouvait, parfois, que de loin, j'entendisse
+ Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice !
+ --Chaque regard de toi suscite une vertu
+ Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu
+ À comprendre, à présent ? voyons, te rends-tu compte ?
+ Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?. . .
+ Oh ! mais vraiment, ce soir, c'est trop beau, c'est trop doux !
+ Je vous dis tout cela, vous m'écoutez, moi, vous !
+ C'est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste,
+ Je n'ai jamais espéré tant ! Il ne me reste
+ Qu'à mourir maintenant ! C'est à cause des mots
+ Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux !
+ Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles !
+ Car tu trembles ! car j'ai senti, que tu le veuilles
+ Ou non, le tremblement adoré de ta main
+ Descendre tout le long des branches du jasmin !
+ (Il baise éperdument l'extrémité d'une branche pendante.)
+
+ROXANE:
+ Oui, je tremble, et je pleure, et je t'aime, et suis tienne !
+ Et tu m'as enivrée !
+
+CYRANO:
+ Alors, que la mort vienne !
+ Cette ivresse, c'est moi, moi, qui l'ai su causer !
+ Je ne demande plus qu'une chose. . .
+
+CHRISTIAN (sous le balcon):
+ Un baiser !
+
+ROXANE (se rejetant en arrière):
+ Hein ?
+
+CYRANO:
+ Oh !
+
+ROXANE:
+ Vous demandez ?
+
+CYRANO:
+ Oui. . .je. . .
+ (A Christian bas):
+ Tu vas trop vite.
+
+CHRISTIAN:
+ Puisqu'elle est si troublée, il faut que j'en profite !
+
+CYRANO (à Roxane):
+ Oui, je. . .j'ai demandé, c'est vrai. . .mais justes cieux !
+ Je comprends que je fus bien trop audacieux.
+
+ROXANE (un peu déçue):
+ Vous n'insistez pas plus que cela ?
+
+CYRANO:
+ Si ! j'insiste. . .
+ Sans insister !. . .Oui, oui ! votre pudeur s'attriste !
+ Eh bien ! mais, ce baiser. . .ne me l'accordez pas !
+
+CHRISTIAN (à Cyrano, le tirant par son manteau):
+ Pourquoi ?
+
+CYRANO:
+ Tais-toi, Christian !
+
+ROXANE (se penchant):
+ Que dites-vous tout bas ?
+
+CYRANO:
+ Mais d'être allé trop loin, moi-même je me gronde;
+ Je me disais: tais toi, Christian !. . .
+ (Les théorbes se mettent à jouer):
+ Une seconde !. . .
+ On vient !
+ (Roxane referme la fenêtre. Cyrano écoute les théorbes, dont l'un joue
+ un air folâtre et l'autre un air lugubre):
+ Air triste ? Air gai ?. . .Quel est donc leur dessein ?
+ Est-ce un homme ? Une femme ?--Ah ! c'est un capucin !
+ (Entre un capucin qui va de maison en maison, une lanterne à la main,
+ regardant les portes.)
+
+
+
+Scène 3.VIII.
+
+Cyrano, Christian, un capucin.
+
+
+CYRANO (au capucin):
+ Quel est ce jeu renouvelé de Diogène ?
+
+LE CAPUCIN:
+ Je cherche la maison de madame. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Il nous gêne !
+
+LE CAPUCIN:
+ Magdeleine Robin. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Que veut-il ?. . .
+
+CYRANO (lui montrant une rue montante):
+ Par ici !
+ Tout droit,--toujours tout droit. . .
+
+LE CAPUCIN
+ Je vais pour vous !--Merci
+ Dire mon chapelet jusqu'au grain majuscule.
+ (Il sort.)
+
+CYRANO:
+ Bonne chance ! Mes vœux suivent votre cuculle !
+ (Il redescend vers Christian.)
+
+
+
+Scène 3.IX.
+
+Cyrano, Christian.
+
+
+CHRISTIAN:
+ Obtiens-moi ce baiser !. . .
+
+CYRANO:
+ Non !
+
+CHRISTIAN:
+ Tôt ou tard !. . .
+
+CYRANO:
+ C'est vrai !
+ Il viendra, ce moment de vertige enivré
+ Où vos bouches iront l'une vers l'autre, à cause
+ De ta moustache blonde et de sa lèvre rose !
+ (A lui-même):
+ J'aime mieux que ce soit à cause de. . .
+ (Bruit des volets qui se rouvrent, Christian se cache sous le balcon.)
+
+
+
+Scène 3.X.
+
+Cyrano, Christian, Roxane.
+
+
+ROXANE (s'avançant sur le balcon):
+ C'est vous ?
+ Nous parlions de. . .de. . .d'un. . .
+
+CYRANO:
+ Baiser ! Le mot est doux.
+ Je ne vois pas pourquoi votre lèvre ne l'ose;
+ S'il la brûle déjà, que sera-ce la chose ?
+ Ne vous en faites pas un épouvantement:
+ N'avez-vous pas tantôt, presque insensiblement,
+ Quitté le badinage et glissé sans alarmes
+ Du sourire au soupir, et du soupir aux larmes !
+ Glissez encore un peu d'insensible façon:
+ Des larmes au baiser il n'y a qu'un frisson !
+
+ROXANE:
+ Taisez-vous !
+
+CYRANO:
+ Un baiser, mais à tout prendre, qu'est-ce ?
+ Un serment fait d'un peu plus près, une promesse
+ Plus précise, un aveu qui veut se confirmer,
+ Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer;
+ C'est un secret qui prend la bouche pour oreille,
+ Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille,
+ Une communion ayant un goût de fleur,
+ Une façon d'un peu se respirer le cœur,
+ Et d'un peu se goûter, au bord des lèvres, l'âme !
+
+ROXANE:
+ Taisez-vous !
+
+CYRANO:
+ Un baiser, c'est si noble, Madame,
+ Que la reine de France, au plus heureux des lords,
+ En a laissé prendre un, la reine même !
+
+ROXANE:
+ Alors !
+
+CYRANO (s'exaltant):
+ J'eus comme Buckingham des souffrances muettes,
+ J'adore comme lui la reine que vous êtes,
+ Comme lui je suis triste et fidèle. . .
+
+ROXANE:
+ Et tu es
+ Beau comme lui !
+
+CYRANO (à part, dégrisé):
+ C'est vrai, je suis beau, j'oubliais !
+
+ROXANE:
+ Eh bien ! montez cueillir cette fleur sans pareille. . .
+
+CYRANO (poussant Christian vers le balcon):
+ Monte !
+
+ROXANE:
+ Ce goût de cœur. . .
+
+CYRANO:
+ Monte !
+
+ROXANE:
+ Ce bruit d'abeille. . .
+
+CYRANO:
+ Monte !
+
+CHRISTIAN (hésitant):
+ Mais il me semble, à présent, que c'est mal !
+
+ROXANE:
+ Cet instant d'infini !. . .
+
+CYRANO (le poussant):
+ Monte donc, animal !
+ (Christian s'élance, et par le banc, le feuillage, les piliers,
+ atteint les balustres qu'il enjambe.)
+
+CHRISTIAN:
+ Ah, Roxane !
+ (Il l'enlace et se penche sur ses lèvres.)
+
+CYRANO:
+ Aïe ! au cœur, quel pincement bizarre !
+ --Baiser, festin d'amour dont je suis le Lazare !
+ Il me vient dans cette ombre une miette de toi,--
+ Mais oui, je sens un peu mon cœur qui te reçoit,
+ Puisque sur cette lèvre où Roxane se leurre
+ Elle baise les mots que j'ai dits tout à l'heure !
+ (On entend les théorbes):
+ Un air triste, un air gai: le capucin !
+ (Il feint de courir comme s'il arrivait de loin, et d'une voix claire):
+ Holà !
+
+ROXANE:
+ Qu'est ce ?
+
+CYRANO:
+ Moi. Je passais. . .Christian est encor là ?
+
+CHRISTIAN (très étonné):
+ Tiens Cyrano !
+
+ROXANE:
+ Bonjour, cousin !
+
+CYRANO:
+ Bonjour, cousine !
+
+ROXANE:
+ Je descends !
+ (Elle disparaît dans la maison. Au fond rentre le capucin.)
+
+CHRISTIAN (l'apercevant):
+ Oh ! encor !
+ (Il suit Roxane.)
+
+
+
+Scène 3.XI.
+
+Cyrano, Christian, Roxane, le capucin, Ragueneau.
+
+
+LE CAPUCIN:
+ C'est ici,--je m'obstine--
+ Magdeleine Robin !
+
+CYRANO:
+ Vous aviez dit: Ro-lin.
+
+LE CAPUCIN:
+ Non: Bin. B, i, n, bin !
+
+ROXANE (paraissant sur le seuil de la maison, suivie de Ragueneau qui
+ porte une lanterne, et de Christian):
+ Qu'est-ce ?
+
+LE CAPUCIN:
+ Une lettre.
+
+CHRISTIAN:
+ Hein ?
+
+LE CAPUCIN (à Roxane):
+ Oh ! il ne peut s'agir que d'une sainte chose !
+ C'est un digne seigneur qui. . .
+
+ROXANE (à Christian):
+ C'est De Guiche !
+
+CHRISTIAN:
+ Il ose ?. . .
+
+ROXANE:
+ Oh ! mais il ne va pas m'importuner toujours !
+ (Décachetant la lettre):
+ Je t'aime, et si. . .
+ (A la lueur de la lanterne de Ragueneau, elle lit, à l'écart, à voix basse):
+ Mademoiselle,
+ Les tambours
+ Battent; mon régiment boucle sa soubreveste;
+ Il part; moi, l'on me croit déjà parti: je reste.
+ Je vous désobéis. Je suis dans ce couvent.
+ Je vais venir, et vous le mande auparavant
+ Par un religieux simple comme une chèvre
+ Qui ne peut rien comprendre à ceci. Votre lèvre
+ M'a trop souri tantôt: j'ai voulu la revoir.
+ Éloignez un chacun, et daignez recevoir
+ L'audacieux déjà pardonné, je l'espère,
+ Qui signe votre très. . .et caetera. . .
+ (Au capucin):
+ Mon Père,
+ Voici ce que me dit cette lettre. Écoutez:
+ (Tous se rapprochent, elle lit à haute voix):
+ Mademoiselle,
+ Il faut souscrire aux volontés
+ Du cardinal, si dur que cela vous puisse être.
+ C'est la raison pourquoi j'ai fait choix, pour remettre
+ Ces lignes en vos mains charmantes, d'un très saint,
+ D'un très intelligent et discret capucin;
+ Nous voulons qu'il vous donne, et dans votre demeure,
+ La bénédiction
+ (Elle tourne la page):
+ nuptiale sur l'heure.
+ Christian doit en secret devenir votre époux;
+ Je vous l'envoie. Il vous déplaît. Résignez-vous.
+ Songez bien que le ciel bénira votre zèle,
+ Et tenez pour tout assuré, Mademoiselle,
+ Le respect de celui qui fut et qui sera
+ Toujours votre très humble et très. . .et cætera.
+
+LE CAPUCIN (rayonnant):
+ Digne seigneur !. . .Je l'avais dit. J'étais sans crainte !
+ Il ne pouvait s'agir que d'une chose sainte !
+
+ROXANE (bas à Christian):
+ N'est-ce pas que je lis très bien les lettres ?
+
+CHRISTIAN:
+ Hum !
+
+ROXANE (haut, avec désespoir):
+ Ah !. . .c'est affreux !
+
+LE CAPUCIN (qui a dirigé sur Cyrano la clarté de sa lanterne):
+ C'est vous ?
+
+CHRISTIAN:
+ C'est moi !
+
+LE CAPUCIN (tournant la lumière vers lui, et, comme si un doute lui
+ venait, en voyant sa beauté):
+ Mais. . .
+
+ROXANE (vivement):
+ Post-scriptum:
+ Donnez pour le couvent cent vingt pistoles.
+
+LE CAPUCIN:
+ Digne,
+ Digne seigneur !
+ (A Roxane):
+ Résignez-vous ?
+
+ROXANE (en martyre):
+ Je me résigne !
+ (Pendant que Ragueneau ouvre la porte au capucin que Christian invite
+ à entrer, elle dit bas à Cyrano):
+ Vous, retenez ici De Guiche ! Il va venir !
+ Qu'il n'entre pas tant que. . .
+
+CYRANO:
+ Compris !
+ (Au capucin):
+ Pour les bénir
+ Il vous faut ?. . .
+
+LE CAPUCIN:
+ Un quart d'heure.
+
+CYRANO (les poussant tous vers la maison):
+ Allez ! moi, je demeure !
+
+ROXANE (à Christian):
+ Viens !. . .
+ (Ils entrent.)
+
+
+
+Scène XII.
+
+Cyrano, seul.
+
+
+CYRANO:
+ Comment faire perdre à De Guiche un quart d'heure.
+ (Il se précipite sur le banc, grimpe au mur, vers le balcon):
+ Là !. . .Grimpons !. . .J'ai mon plan !. . .
+ (Les théorbes se mettent à jouer une phrase lugubre):
+ Ho ! c'est un homme !
+ (Le trémolo devient sinistre):
+ Ho ! ho !
+ Cette fois, c'en est un !. . .
+ (Il est sur le balcon, il rabaisse son feutre sur ses yeux, ôte son
+ épée, se drape dans sa cape, puis se penche et regarde au dehors):
+ Non, ce n'est pas trop haut !. . .
+ (Il enjambe les balustres et attirant à lui la longue branche d'un des
+ arbres qui débordent le mur du jardin, il s'y accroche des deux mains,
+ prêt a se laisser tomber):
+ Je vais légèrement troubler cette atmosphère !. . .
+
+
+
+Scène 3.XIII.
+
+Cyrano, De Guiche.
+
+
+DE GUICHE (qui entre, masqué, tâtonnant dans la nuit):
+ Qu'est-ce que ce maudit capucin peut bien faire ?
+
+CYRANO:
+ Diable ! Et ma voix ?. . .S'il la reconnaissait ?
+ (Lâchant d'une main, il a l'air de tourner une invisible clef):
+ Cric ! Crac !
+ (Solennellement):
+ Cyrano, reprenez l'accent de Bergerac !. . .
+
+DE GUICHE (regardant la maison):
+ Oui, c'est là. J'y vois mal. Ce masque m'importune !
+ (Il va pour entrer, Cyrano saute du balcon en se tenant à la branche,
+ qui plie, et le dépose entre la porte et De Guiche; il feint de tomber
+ lourdement, comme si c'était de très haut, et s'aplatit par terre, où
+ il reste immobile, comme étourdi. De Guiche fait un bond en arrière):
+ Hein ? quoi ?
+ (Quand il lève les yeux, la branche s'est redressée; il ne voit que le
+ ciel; il ne comprend pas):
+ D'où tombe donc cet homme ?
+
+CYRANO (se mettant sur son séant, et avec l'accent de Gascogne):
+ De la lune !
+
+DE GUICHE:
+ De la ?. . .
+
+CYRANO (d'une voix de rêve):
+ Quelle heure est-il ?
+
+DE GUICHE:
+ N'a-t-il plus sa raison ?
+
+CYRANO:
+ Quelle heure ? Quel pays ? Quel jour ? Quelle saison ?
+
+DE GUICHE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Je suis étourdi !
+
+DE GUICHE:
+ Monsieur. . .
+
+CYRANO:
+ Comme une bombe
+ Je tombe de la lune !
+
+DE GUICHE (impatienté):
+ Ah ça ! Monsieur !
+
+CYRANO (se relevant, d'une voix terrible):
+ J'en tombe !
+
+DE GUICHE (reculant):
+ Soit ! soit ! vous en tombez !. . .c'est peut-être un dément !
+
+CYRANO (marchant sur lui):
+ Et je n'en tombe pas métaphoriquement !. . .
+
+DE GUICHE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Il y a cent ans, ou bien une minute,
+ --J'ignore tout à fait ce que dura ma chute !--
+ J'étais dans cette boule à couleur de safran !
+
+DE GUICHE (haussant les épaules):
+ Oui. Laissez-moi passer !
+
+CYRANO (s'interposant):
+ Où suis-je ? soyez franc !
+ Ne me déguisez rien ! En quel lieu, dans quel site,
+ Viens-je de choir, Monsieur, comme un aérolithe ?
+
+DE GUICHE:
+ Morbleu !. . .
+
+CYRANO:
+ Tout en cheyant je n'ai pu faire choix
+ De mon point d'arrivée,--et j'ignore où je chois !
+ Est-ce dans une lune ou bien dans une terre,
+ Que vient de m'entraîner le poids de mon postère ?
+
+DE GUICHE:
+ Mais je vous dis, Monsieur. . .
+
+CYRANO (avec un cri de terreur qui fait reculer de Guiche):
+ Ha ! grand Dieu !. . .je crois voir
+ Qu'on a dans ce pays le visage tout noir !
+
+DE GUICHE (portant la main à son visage):
+ Comment ?
+
+CYRANO (avec une peur emphatique):
+ Suis-je en Alger ? Êtes-vous indigène ?. . .
+
+DE GUICHE (qui a senti son masque):
+ Ce masque !. . .
+
+CYRANO (feignant de se rassurer un peu):
+ Je suis donc dans Venise, ou dans Gêne ?
+
+DE GUICHE (voulant passer):
+ Une dame m'attend !. . .
+
+CYRANO (complètement rassuré):
+ Je suis donc à Paris.
+
+DE GUICHE (souriant malgré lui):
+ Le drôle est assez drôle !
+
+CYRANO:
+ Ah ! vous riez ?
+
+DE GUICHE:
+ Je ris,
+ Mais veux passer !
+
+CYRANO (rayonnant):
+ C'est à Paris que je retombe !
+ (Tout à fait à son aise, riant, s'époussetant, saluant):
+ J'arrive--excusez-moi !--par la dernière trombe.
+ Je suis un peu couvert d'éther. J'ai voyagé !
+ J'ai les yeux tout remplis de poudre d'astres. J'ai
+ Aux éperons, encor, quelques poils de planète !
+ (Cueillant quelque chose sur sa manche):
+ Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de comète !. . .
+ (Il souffle comme pour le faire envoler.)
+
+DE GUICHE (hors de lui):
+ Monsieur !. . .
+
+CYRANO (au moment où il va passer, tend sa jambe comme pour y montrer
+ quelque chose et l'arrête):
+ Dans mon mollet je rapporte une dent
+ De la Grande Ourse,--et comme, en frôlant le Trident,
+ Je voulais éviter une de ses trois lances,
+ Je suis allé tomber assis dans les Balances,--
+ Dont l'aiguille, à présent, là-haut, marque mon poids !
+ (Empêchant vivement de Guiche de passer et le prenant à un bouton du
+ pourpoint):
+ Si vous serriez mon nez, Monsieur, entre vos doigts,
+ Il jaillirait du lait !
+
+DE GUICHE:
+ Hein ? du lait ?. . .
+
+CYRANO:
+ De la Voie
+ Lactée !. . .
+
+DE GUICHE:
+ Oh ! Par l'enfer !
+
+CYRANO:
+ C'est le ciel qui m'envoie !
+ (Se croisant les bras):
+ Non ! croiriez-vous, je viens de le voir en tombant,
+ Que Sirius, la nuit, s'affuble d'un turban ?
+ (Confidentiel):
+ L'autre Ourse est trop petite encor pour qu'elle morde !
+ (Riant):
+ J'ai traversé la Lyre en cassant une corde !
+ (Superbe):
+ Mais je compte en un livre écrire tout ceci,
+ Et les étoiles d'or qu'en mon manteau roussi
+ Je viens de rapporter à mes périls et risques,
+ Quand on l'imprimera, serviront d'astérisques !
+
+DE GUICHE:
+ A la parfin, je veux. . .
+
+CYRANO:
+ Vous, je vous vois venir !
+
+DE GUICHE:
+ Monsieur !
+
+CYRANO:
+ Vous voudriez de ma bouche tenir
+ Comment la lune est faite, et si quelqu'un habite
+ Dans la rotondité de cette cucurbite ?
+
+DE GUICHE (criant):
+ Mais non ! Je veux. . .
+
+CYRANO:
+ Savoir comment j'y suis monté.
+ Ce fut par un moyen que j'avais inventé.
+
+DE GUICHE (découragé):
+ C'est un fou !
+
+CYRANO (dédaigneux):
+ Je n'ai pas refait l'aigle stupide
+ De Regiomontanus, ni le pigeon timide
+ D'Archytas !. . .
+
+DE GUICHE:
+ C'est un fou,--mais c'est un fou savant.
+
+CYRANO:
+ Non, je n'imitai rien de ce qu'on fit avant !
+ (De Guiche a réussi à passer et il marche vers la porte de Roxane.
+ Cyrano le suit, prêt a l'empoigner):
+ J'inventai six moyens de violer l'azur vierge !
+
+DE GUICHE (se retournant):
+ Six ?
+
+CYRANO (avec volubilité):
+ Je pouvais, mettant mon corps nu comme un cierge,
+ La caparaçonner de fioles de cristal
+ Toutes pleines des pleurs d'un ciel matutinal,
+ Et ma personne, alors, au soleil exposée,
+ L'astre l'aurait humée en humant la rosée !
+
+DE GUICHE (surpris et faisant un pas vers Cyrano):
+ Tiens ! Oui, cela fait un !
+
+CYRANO (reculant pour l'entraîner de l'autre côté):
+ Et je pouvais encor
+ Faire engouffrer du vent, pour prendre mon essor,
+ En raréfiant l'air dans un coffre de cèdre
+ Par des miroirs ardents, mis en icosaèdre !
+
+DE GUICHE (fait encore un pas):
+ Deux !
+
+CYRANO (reculant toujours):
+ Ou bien, machiniste autant qu'artificier,
+ Sur une sauterelle aux détentes d'acier,
+ Me faire, par des feux successifs de salpêtre,
+ Lancer dans les prés bleus où les astres vont paître !
+
+DE GUICHE (le suivant, sans s'en douter, et comptant sur ses doigts):
+ Trois !
+
+CYRANO:
+ Puisque la fumée a tendance à monter,
+ En souffler dans un globe assez pour m'emporter !
+
+DE GUICHE (même jeu, de plus en plus étonné):
+ Quatre !
+
+CYRANO:
+ Puisque Phœbé, quand son arc est le moindre,
+ Aime sucer, ô bœufs, votre moëlle. . .m'en oindre !
+
+DE GUICHE (stupéfait):
+ Cinq !
+
+CYRANO (qui en parlant l'a amené jusqu'à l'autre côté de la place, près
+ d'un banc):
+ Enfin, me plaçant sur un plateau de fer,
+ Prendre un morceau d'aimant et le lancer en l'air !
+ Ça, c'est un bon moyen: le fer se précipite,
+ Aussitôt que l'aimant s'envole, à sa poursuite;
+ On relance l'aimant bien vite, et cadédis !
+ On peut monter ainsi indéfiniment.
+
+DE GUICHE:
+ Six !
+ --Mais voilà six moyens excellents !. . .Quel système
+ Choisîtes-vous des six, Monsieur ?
+
+CYRANO:
+ Un septième !
+
+DE GUICHE:
+ Par exemple ! Et lequel ?
+
+CYRANO:
+ Je vous le donne en cent !. . .
+
+DE GUICHE:
+ C'est que ce mâtin-là devient intéressant !
+
+CYRANO (faisant le bruit des vagues avec de grands gestes mystérieux):
+ Houüh ! houüh !
+
+DE GUICHE:
+ Eh bien !
+
+CYRANO:
+ Vous devinez ?
+
+DE GUICHE:
+ Non !
+
+CYRANO:
+ La marée !. . .
+ A l'heure où l'onde par la lune est attirée,
+ Je me mis sur la sable--après un bain de mer--
+ Et la tête partant la première, mon cher,
+ --Car les cheveux, surtout, gardent l'eau dans leur frange !--
+ Je m'enlevai dans l'air, droit, tout droit, comme un ange.
+ Je montais, je montais doucement, sans efforts,
+ Quand je sentis un choc !. . .Alors. . .
+
+DE GUICHE (entraîné par la curiosité, et s'asseyant sur le banc):
+ Alors ?
+
+CYRANO:
+ Alors. . .
+ (Reprenant sa voix naturelle):
+ Le quart d'heure est passé, Monsieur, je vous délivre:
+ Le mariage est fait.
+
+DE GUICHE (se relevant d'un bond):
+ Çà, voyons, je suis ivre !. . .
+ Cette voix ?
+ (La porte de la maison s'ouvre, des laquais paraissent portant des
+ candélabres allumés. Lumière. Cyrano ôte son chapeau au bord abaissé):
+ Et ce nez--Cyrano ?
+
+CYRANO (saluant):
+ Cyrano.
+ --Ils viennent à l'instant d'échanger leur anneau.
+
+DE GUICHE:
+ Qui cela ?
+ (Il se retourne.--Tableau. Derrière les laquais, Roxane et Christian
+ se tiennent par la main. Le capucin les suit en souriant. Ragueneau
+ élève aussi un flambeau. La duègne ferme la marche, ahurie, en petit
+ saut de lit):
+ Ciel !
+
+
+
+Scène 3.XIV.
+
+Les mêmes, Roxane, Christian, le capucin, Ragueneau, laquais, la duègne.
+
+
+DE GUICHE (à Roxane):
+ Vous ?
+ (Reconnaissant Christian avec stupeur):
+ Lui ?
+ (Saluant Roxane avec admiration):
+ Vous êtes des plus fines !
+ (A Cyrano):
+ Mes compliments, Monsieur l'inventeur des machines:
+ Votre récit eût fait s'arrêter au portail
+ Du paradis, un saint ! Notez-en le détail,
+ Car vraiment cela peut resservir dans un livre !
+
+CYRANO (s'inclinant):
+ Monsieur, c'est un conseil que je m'engage à suivre.
+
+LE CAPUCIN (montrant les amants à De Guiche et hochant avec satisfaction
+ sa grande barbe blanche):
+ Un beau couple, mon fils, réuni là par vous !
+
+DE GUICHE (le regardant d'un œil glacé):
+ Oui.
+ (A Roxane):
+ Veuillez dire adieu, Madame, à votre époux.
+
+ROXANE:
+ Comment ?
+
+DE GUICHE (à Christian):
+ Le régiment déjà se met en route.
+ Joignez-le !
+
+ROXANE:
+ Pour aller à la guerre ?
+
+DE GUICHE:
+ Sans doute !
+
+ROXANE:
+ Mais, Monsieur, les cadets n'y vont pas !
+
+DE GUICHE:
+ Ils iront.
+ (Tirant le papier qu'il avait mis dans sa poche):
+ Voici l'ordre.
+ (A Christian):
+ Courez le porter, vous, baron.
+
+ROXANE (se jetant dans les bras de Christian):
+ Christian !
+
+DE GUICHE (ricanant, à Cyrano):
+ La nuit de noce est encore lointaine !
+
+CYRANO (à part):
+ Dire qu'il croit me faire énormément de peine !
+
+CHRISTIAN (à Roxane):
+ Oh ! tes lèvres encor !
+
+CYRANO:
+ Allons, voyons, assez !
+
+CHRISTIAN (continuant à embrasser Roxane):
+ C'est dur de la quitter. . .Tu ne sais pas. . .
+
+CYRANO (cherchant à l'entraîner):
+ Je sais.
+ (On entend au loin des tambours qui battent une marche.)
+
+DE GUICHE (qui est remonté au fond):
+ Le régiment qui part !
+
+ROXANE (à Cyrano, en retenant Christian qu'il essaye toujours d'entraîner):
+ Oh !. . .je vous le confie !
+ Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie
+ En danger !
+
+CYRANO:
+ J'essaierai. . .mais ne peux cependant
+ Promettre. . .
+
+ROXANE (même jeu):
+ Promettez qu'il sera très prudent !
+
+CYRANO:
+ Oui, je tâcherai, mais. . .
+
+ROXANE (même jeu):
+ Qu'à ce siège terrible
+ Il n'aura jamais froid !
+
+CYRANO:
+ Je ferai mon possible.
+ Mais. . .
+
+ROXANE (même jeu):
+ Qu'il sera fidèle !
+
+CYRANO:
+ Eh oui ! sans doute, mais. . .
+
+ROXANE (même jeu):
+ Qu'il m'écrira souvent !
+
+CYRANO (s'arrêtant):
+ Ça,--je vous le promets !
+
+
+Rideau.
+
+
+
+
+Acte IV.
+
+Les Cadets de Gascogne.
+
+Le poste qu'occupe la compagnie de Carbon de Castel-Jaloux au siège
+d'Arras.
+
+Au fond, talus traversant toute la scène. Au delà s'aperçoit un horizon
+de plaine: le pays couvert de travaux de siège. Les murs d'Arras et la
+silhouette de ses toits sur le ciel, très loin.
+
+Tentes; armes éparses; tambours, etc.--Le jour va se lever. Jaune
+Orient.--Sentinelles espacées. Feux.
+
+Roulés dans leurs manteaux, les Cadets de Gascogne dorment. Carbon de
+Castel-Jaloux et Le Bret veillent. Ils sont très pâles et très maigris.
+Christian dort, parmi les autres, dans sa cape, au premier plan, le
+visage éclairé par un feu. Silence.
+
+
+
+Scène 4.I.
+
+Christian, Carbon de Castel-Jaloux, Le Bret, les cadets, puis Cyrano.
+
+
+LE BRET:
+ C'est affreux !
+
+CARBON:
+ Oui. Plus rien.
+
+LE BRET:
+ Mordious !
+
+CARBON (lui faisant signe de parler plus bas):
+ Jure en sourdine !
+ Tu vas les réveiller.
+ (Aux cadets):
+ Chut ! Dormez !
+ (A Le Bret):
+ Qui dort dîne !
+
+LE BRET:
+ Quand on a l'insomnie on trouve que c'est peu !
+ Quelle famine !
+ (On entend au loin quelques coups de feu.)
+
+CARBON:
+ Ah ! maugrébis des coups de feu !. . .
+ Ils vont me réveiller mes enfants !
+ (Aux cadets qui lèvent la tête):
+ Dormez !
+ (On se recouche. Nouveaux coups de feu plus rapprochés.)
+
+UN CADET (s'agitant):
+ Diantre !
+ Encore ?
+
+CARBON:
+ Ce n'est rien ! C'est Cyrano qui rentre !
+ (Les têtes qui s'étaient relevées se recouchent.)
+
+UNE SENTINELLE (au dehors):
+ Ventrebieu ! qui va là ?
+
+LA VOIX DE CYRANO:
+ Bergerac !
+
+LA SENTINELLE (qui est sur le talus):
+ Ventrebieu !
+ Qui va là ?
+
+CYRANO (paraissant sur la crête):
+ Bergerac, imbécile !
+ (Il descend. Le Bret va au-devant de lui, inquiet):
+
+LE BRET:
+ Ah ! grand Dieu !
+
+CYRANO (lui faisant signe de ne réveiller personne):
+ Chut !
+
+LE BRET:
+ Blessé ?
+
+CYRANO:
+ Tu sais bien qu'ils ont pris l'habitude
+ De me manquer tous les matins !
+
+LE BRET:
+ C'est un peu rude,
+ Pour porter une lettre, à chaque jour levant,
+ De risquer !
+
+CYRANO (s'arrêtant devant Christian):
+ J'ai promis qu'il écrirait souvent !
+ (Il le regarde):
+ Il dort. Il est pâli. Si la pauvre petite
+ Savait qu'il meurt de faim. . .Mais toujours beau !
+
+LE BRET:
+ Va vite
+ Dormir !
+
+CYRANO:
+ Ne grogne pas, Le Bret !. . .Sache ceci:
+ Pour traverser les rangs espagnols, j'ai choisi
+ Un endroit où je sais, chaque nuit, qu'ils sont ivres.
+
+LE BRET:
+ Tu devrais bien un jour nous rapporter des vivres.
+
+CYRANO:
+ Il faut être léger pour passer !--Mais je sais
+ Qu'il y aura ce soir du nouveau. Les Français
+ Mangeront ou mourront,--si j'ai bien vu. . .
+
+LE BRET:
+ Raconte !
+
+CYRANO:
+ Non. Je ne suis pas sûr. . .vous verrez !
+
+CARBON:
+ Quelle honte,
+ Lorsqu'on est assiégeant, d'être affamé !
+
+LE BRET:
+ Hélas !
+ Rien de plus compliqué que ce siège d'Arras:
+ Nous assiégeons Arras,--nous-mêmes, pris au piège,
+ Le cardinal infant d'Espagne nous assiège. . .
+
+CYRANO:
+ Quelqu'un devrait venir l'assiéger à son tour.
+
+LE BRET:
+ Je ne ris pas.
+
+CYRANO:
+ Oh ! oh !
+
+LE BRET:
+ Penser que chaque jour
+ Vous risquez une vie, ingrat, comme la vôtre,
+ Pour porter. . .
+ (Le voyant qui se dirige vers une tente):
+ Où vas-tu ?
+
+CYRANO:
+ J'en vais écrire une autre.
+ (Il soulève la toile et disparaît.)
+
+
+
+Scène 4.II.
+
+Les mêmes, moins Cyrano.
+
+(Le jour s'est un peu levé. Lueurs roses. La ville d' Arras se dore à
+l'horizon. On entend un coup de canon immédiatement suivi d'une
+batterie de tambours, très au loin, vers la gauche. D'autres tambours
+battent plus près. Les batteries vont se répondant, et se rapprochant,
+éclatent presque en scène et s'éloignent vers la droite, parcourant le
+camp. Rumeurs de réveil. Voix lointaines d'officiers.)
+
+
+CARBON (avec un soupir):
+ La diane !. . .Hélas !
+ (Les cadets s'agitent dans leurs manteaux, s'étirent):
+ Sommeil succulent, tu prends fin !. . .
+ Je sais trop quel sera leur premier cri !
+
+UN CADET (se mettant sur son séant):
+ J'ai faim !
+
+UN AUTRE:
+ Je meurs !
+
+TOUS:
+ Oh !
+
+CARBON:
+ Levez-vous !
+
+TROISIÈME CADET:
+ Plus un pas !
+
+QUATRIÈME CADET:
+ Plus un geste !
+
+LE PREMIER (se regardant dans un morceau de cuirasse):
+ Ma langue est jaune: l'air du temps est indigeste !
+
+UN AUTRE:
+ Mon tortil de baron pour un peu de Chester !
+
+UN AUTRE:
+ Moi, si l'on ne veut pas fournir à mon gaster
+ De quoi m'élaborer une pinte de chyle,
+ Je me retire sous ma tente--comme Achille !
+
+UN AUTRE:
+ Oui, du pain !
+
+CARBON (allant à la tente où est entré Cyrano, à mi-voix):
+ Cyrano !
+
+D'AUTRES:
+ Nous mourons !
+
+CARBON (toujours à mi-voix, à la porte de la tente):
+ Au secours !
+ Toi qui sais si gaiement leur répliquer toujours,
+ Viens les ragaillardir !
+
+DEUXIÈME CADET (se précipitant vers le premier qui mâchonne quelque chose):
+ Qu'est-ce que tu grignotes !
+
+LE PREMIER:
+ De l'étoupe à canon que dans les bourguignotes
+ On fait frire en la graisse à graisser les moyeux,
+ Les environs d'Arras sont très peu giboyeux !
+
+UN AUTRE (entrant):
+ Moi, je viens de chasser !
+
+UN AUTRE (même jeu):
+ J'ai pêché, dans la Scarpe !
+
+TOUS (debout, se ruant sur les deux nouveaux venus):
+ Quoi !--Que rapportez-vous ?--Un faisan ?--Une carpe ?--
+ Vite, vite, montrez !
+
+LE PÊCHEUR:
+ Un goujon !
+
+LE CHASSEUR:
+ Un moineau !
+
+TOUS (exaspérés):
+ Assez !--Révoltons-nous !
+
+CARBON:
+ Au secours, Cyrano !
+ (Il fait maintenant tout à fait jour.)
+
+
+
+Scène 4.III.
+
+Les mêmes, Cyrano.
+
+
+CYRANO (sortant de sa tente, tranquille, une plume à l'oreille, un livre
+ à la main):
+ Hein ?
+ (Silence. Au premier cadet):
+ Pourquoi t'en vas-tu, toi, de ce pas qui traîne ?
+
+LE CADET:
+ J'ai quelque chose, dans les talons, qui me gêne !. . .
+
+CYRANO:
+ Et quoi donc ?
+
+LE CADET:
+ L'estomac !
+
+CYRANO:
+ Moi de même, pardi !
+
+LE CADET:
+ Cela doit te gêner ?
+
+CYRANO:
+ Non, cela me grandit.
+
+DEUXIÈME CADET:
+ J'ai les dents longues !
+
+CYRANO:
+ Tu n'en mordras que plus large.
+
+UN TROISIÈME:
+ Mon ventre sonne creux !
+
+CYRANO:
+ Nous y battrons la charge.
+
+UN AUTRE:
+ Dans les oreilles, moi, j'ai des bourdonnements.
+
+CYRANO:
+ Non, non; ventre affamé, pas d'oreilles: tu mens !
+
+UN AUTRE:
+ Oh ! manger quelque chose,--à l'huile !
+
+CYRANO (le décoiffant et lui mettant son casque dans la main):
+ Ta salade.
+
+UN AUTRE:
+ Qu'est-ce qu'on pourrait bien dévorer ?
+
+CYRANO (lui jetant le livre qu'il tient à la main):
+ L'Iliade.
+
+UN AUTRE:
+ Le ministre, à Paris, fait ses quatre repas !
+
+CYRANO:
+ Il devrait t'envoyer du perdreau ?
+
+LE MÊME:
+ Pourquoi pas ?
+ Et du vin !
+
+CYRANO:
+ Richelieu, du Bourgogne, if you please ?
+
+LE MÊME:
+ Par quelque capucin !
+
+CYRANO:
+ L'éminence qui grise ?
+
+UN AUTRE:
+ J'ai des faims d'ogre !
+
+CYRANO:
+ Eh ! bien !. . .tu croques le marmot !
+
+LE PREMIER CADET (haussant les épaules):
+ Toujours le mot, la pointe !
+
+CYRANO:
+ Oui, la pointe, le mot !
+ Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose,
+ En faisant un bon mot, pour une belle cause !
+ --Oh ! frappé par la seule arme noble qui soit,
+ Et par un ennemi qu'on sait digne de soi,
+ Sur un gazon de gloire et loin d'un lit de fièvres,
+ Tomber la pointe au cœur en même temps qu'aux lèvres !
+
+CRIS DE TOUS:
+ J'ai faim !
+
+CYRANO (se croisant les bras):
+ Ah çà ! mais vous ne pensez qu'à manger ?. . .
+ --Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger;
+ Du double étui de cuir tire l'un de tes fifres,
+ Souffle, et joue à ce tas de goinfres et de piffres
+ Ces vieux airs du pays, au doux rythme obsesseur,
+ Dont chaque note est comme une petite sœur,
+ Dans lesquels restent pris des sons de voix aimées,
+ Ces airs dont la lenteur est celle des fumées
+ Que le hameau natal exhale de ses toits,
+ Ces airs dont la musique a l'air d'être en patois !. . .
+ (Le vieux s'assied et prépare son fifre):
+ Que la flûte, aujourd'hui, guerrière qui s'afflige,
+ Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige
+ Tes doigts semblent danser un menuet d'oiseau,
+ Qu'avant d'être d'ébène, elle fut de roseau;
+ Que sa chanson l'étonne, et qu'elle y reconnaisse
+ L'âme de sa rustique et paisible jeunesse !. . .
+ (Le vieux commence à jouer des airs languedociens):
+ Écoutez, les Gascons. . .Ce n'est plus, sous ses doigts,
+ Le fifre aigu des camps, c'est la flûte des bois !
+ Ce n'est plus le sifflet du combat, sous ses lèvres,
+ C'est le lent galoubet de nos meneurs de chèvres !. . .
+ Écoutez. . .C'est le val, la lande, la forêt,
+ Le petit pâtre brun sous son rouge béret,
+ C'est la verte douceur des soirs sur la Dordogne,
+ Écoutez, les Gascons: c'est toute la Gascogne !
+ (Toutes les têtes se sont inclinées;--tous les yeux rêvent;--et des
+ larmes sont furtivement essuyées, avec un revers de manche, un coin de
+ manteau.)
+
+CARBON (à Cyrano, bas):
+ Mais tu les fais pleurer !
+
+CYRANO:
+ De nostalgie !. . .Un mal
+ Plus noble que la faim !. . . pas physique: moral !
+ J'aime que leur souffrance ait changé de viscère,
+ Et que ce soit leur cœur, maintenant, qui se serre !
+
+CARBON:
+ Tu vas les affaiblir en les attendrissant !
+
+CYRANO (qui a fait signe au tambour d'approcher):
+ Laisse donc ! Les héros qu'ils portent dans leur sang
+ Sont vite réveillés ! Il suffit. . .
+ (Il fait un geste. Le tambour roule.)
+
+TOUS (se levant et se précipitant sur leurs armes):
+ Hein ?. . .Quoi ?. . .Qu'est-ce ?
+
+CYRANO (souriant):
+ Tu vois, il a suffi d'un roulement de caisse !
+ Adieu, rêves, regrets, vieille province, amour. . .
+ Ce qui du fifre vient s'en va par le tambour !
+
+UN CADET (qui regarde au fond):
+ Ah ! Ah ! Voici monsieur de Guiche.
+
+TOUS LES CADETS (murmurant):
+ Hou. . .
+
+CYRANO (souriant):
+ Murmure
+ Flatteur !
+
+UN CADET:
+ Il nous ennuie !
+
+UN AUTRE:
+ Avec, sur son armure,
+ Son grand col de dentelle, il vient faire le fier !
+
+UN AUTRE:
+ Comme si l'on portait du linge sur du fer !
+
+LE PREMIER:
+ C'est bon lorsque à son cou l'on a quelque furoncle !
+
+LE DEUXIÈME:
+ Encore un courtisan !
+
+UN AUTRE:
+ Le neveu de son oncle !
+
+CARBON:
+ C'est un Gascon pourtant !
+
+LE PREMIER:
+ Un faux !. . .Méfiez-vous !
+ Parce que, les Gascons. . .ils doivent être fous:
+ Rien de plus dangereux qu'un Gascon raisonnable.
+
+LE BRET:
+ Il est pâle !
+
+UN AUTRE:
+ Il a faim. . .autant qu'un pauvre diable !
+ Mais comme sa cuirasse a des clous de vermeil,
+ Sa crampe d'estomac étincelle au soleil !
+
+CYRANO (vivement):
+ N'ayons pas l'air non plus de souffrir ! Vous, vos cartes,
+ Vos pipes et vos dés. . .
+ (Tous rapidement se mettent à jouer sur des tambours, sur des
+ escabeaux et par terre, sur leurs manteaux, et ils allument de longues
+ pipes de pétun):
+ Et moi, je lis Descartes.
+ (Il se promène de long en large et lit dans un petit livre qu'il a
+ tiré de sa poche.--Tableau.--De Guiche entre. Tout le monde a l'air
+ absorbé et content. Il est très pâle. Il va vers Carbon.)
+
+
+
+Scène 4.IV.
+
+Les mêmes, de Guiche.
+
+
+DE GUICHE (à Carbon):
+ Ah !--Bonjour !
+ (Ils s'observent tous les deux. A part, avec satisfaction):
+ Il est vert.
+
+CARBON (de même):
+ Il n'a plus que les yeux.
+
+DE GUICHE (regardant les cadets):
+ Voici donc les mauvaises têtes ?. . .Oui, messieurs,
+ Il me revient de tous côtés qu'on me brocarde
+ Chez vous, que les cadets, noblesse montagnarde,
+ Hobereaux béarnais, barons périgourdins,
+ N'ont pour leur colonel pas assez de dédains,
+ M'appellent intrigant, courtisan,--qu'il les gêne
+ De voir sur ma cuirasse un col en point de Gêne,--
+ Et qu'ils ne cessent pas de s'indigner entre eux
+ Qu'on puisse être Gascon et ne pas être gueux !
+ (Silence. On joue. On fume):
+ Vous ferai-je punir par votre capitaine ?
+ Non.
+
+CARBON:
+ D'ailleurs, je suis libre et n'inflige de peine. . .
+
+DE GUICHE:
+ Ah ?
+
+CARBON:
+ J'ai payé ma compagnie, elle est à moi.
+ Je n'obéis qu'aux ordres de guerre.
+
+DE GUICHE:
+ Ah ?. . .Ma foi !
+ Cela suffit.
+ (S'adressant aux cadets):
+ Je peux mépriser vos bravades.
+ On connaît ma façon d'aller aux mousquetades;
+ Hier, à Bapaume, on vit la furie avec quoi
+ J'ai fait lâcher le pied au comte de Bucquoi;
+ Ramenant sur ses gens les miens en avalanche,
+ J'ai chargé par trois fois !
+
+CYRANO (sans lever le nez de son livre):
+ Et votre écharpe blanche ?
+
+DE GUICHE (surpris et satisfait):
+ Vous savez ce détail ?. . .En effet, il advint,
+ Durant que je faisais ma caracole afin
+ De rassembler mes gens la troisième charge,
+ Qu'un remous de fuyards m'entraîna sur la marge
+ Des ennemis; j'étais en danger qu'on me prît
+ Et qu'on m'arquebusât, quand j'eus le bon esprit
+ De dénouer et de laisser couler à terre
+ L'écharpe qui disait mon grade militaire;
+ En sorte que je pus, sans attirer les yeux,
+ Quitter les Espagnols, et revenant sur eux,
+ Suivi de tous les miens réconfortés, les battre !
+ --Eh bien ! que dites-vous de ce trait ?
+ (Les cadets n'ont pas l'air d'écouter; mais ici les cartes et les
+ cornets à dés restent en l'air, la fumée des pipes demeure dans les
+ joues: attente.)
+
+CYRANO:
+ Qu'Henri quatre
+ N'eût jamais consenti, le nombre l'accablant,
+ A se diminuer de son panache blanc.
+ (Joie silencieuse. Les cartes s'abattent. Les dés tombe. La fumée
+ s'échappe.)
+
+DE GUICHE:
+ L'adresse a réussi, cependant !
+ (Même attente suspendant les jeux et les pipes.)
+
+CYRANO:
+ C'est possible.
+ Mais on n'abdique pas l'honneur d'être une cible.
+ (Cartes, dés, fumées, s'abattent, tombent, s'envolent avec une
+ satisfaction croissante):
+ Si j'eusse été présent quand l'écharpe coula
+ --Nos courages, monsieur, diffèrent en cela--
+ Je l'aurais ramassée et me la serais mise.
+
+DE GUICHE:
+ Oui, vantardise, encor, de gascon !
+
+CYRANO:
+ Vantardise ?. . .
+ Prêtez-la-moi. Je m'offre à monter, dès ce soir,
+ A l'assaut, le premier, avec elle en sautoir.
+
+DE GUICHE:
+ Offre encor de gascon ! Vous savez que l'écharpe
+ Resta chez l'ennemi, sur les bords de la Scarpe,
+ En un lieu que depuis la mitraille cribla,--
+ Où nul ne peut aller la chercher !
+
+CYRANO (tirant de sa poche l'écharpe blanche et la lui tendant):
+ La voilà.
+ (Silence. Les cadets étouffent leurs rires dans les cartes et dans les
+ cornets à dés. De Guiche se retourne, les regarde: immédiatement ils
+ reprennent leur gravité, leurs jeux; l'un d'eux sifflote avec
+ indifférence l'air montagnard joué par le fifre.)
+
+DE GUICHE (prenant l'écharpe):
+ Merci. Je vais, avec ce bout d'étoffe claire,
+ Pouvoir faire un signal,--que j'hésitais à faire.
+ (Il va au talus, y grimpe, et agite plusieurs fois l'écharpe en l'air.)
+
+TOUS:
+ Hein !
+
+LA SENTINELLE (en haut du talus):
+ Cet homme, là-bas qui se sauve en courant !. . .
+
+DE GUICHE (redescendant):
+ C'est un faux espion espagnol. Il nous rend
+ De grands services. Les renseignements qu'il porte
+ Aux ennemis sont ceux que je lui donne, en sorte
+ Que l'on peut influer sur leurs décisions.
+
+CYRANO:
+ C'est un gredin !
+
+DE GUICHE (se nouant nonchalamment son écharpe):
+ C'est très commode. Nous disions ?. . .
+ --Ah ! J'allais vous apprendre un fait. Cette nuit même,
+ Pour nous ravitailler tentant un coup suprême,
+ Le maréchal s'en fut vers Dourlens, sans tambours;
+ Les vivandiers du Roi sont là; par les labours
+ Il les joindra; mais pour revenir sans encombre,
+ Il a pris avec lui des troupes en tel nombre
+ Que l'on aurait beau jeu, certe, en nous attaquant:
+ La moitié de l'armée est absente du camp !
+
+CARBON:
+ Oui, si les Espagnols savaient, ce serait grave.
+ Mais ils ne savent pas ce départ ?
+
+DE GUICHE:
+ Ils le savent.
+ Ils vont nous attaquer.
+
+CARBON:
+ Ah !
+
+DE GUICHE:
+ Mon faux espion
+ M'est venu prévenir de leur agression.
+ Il ajouta: "J'en peux déterminer la place;
+ Sur quel point voulez-vous que l'attaque se fasse ?
+ Je dirai que de tous c'est le moins défendu,
+ Et l'effort portera sur lui."--J'ai répondu:
+ "C'est bon. Sortez du camp. Suivez des yeux la ligne:
+ Ce sera sur le point d'où je vous ferai signe."
+
+CARBON (aux cadets):
+ Messieurs, préparez-vous !
+ (Tous se lèvent. Bruit d'épées et de ceinturons qu'on boucle.)
+
+DE GUICHE:
+ C'est dans une heure.
+
+PREMIER CADET:
+ Ah !. . .bien !. . .
+ (Ils se rasseyent tous. On reprend la partie interrompue.)
+
+DE GUICHE (à Carbon):
+ Il faut gagner du temps. Le maréchal revient.
+
+CARBON:
+ Et pour gagner du temps ?
+
+DE GUICHE:
+ Vous aurez l'obligeance
+ De vous faire tuer.
+
+CYRANO:
+ Ah ! voilà la vengeance ?
+
+DE GUICHE:
+ Je ne prétendrai pas que si je vous aimais
+ Je vous eusse choisis vous et les vôtres, mais,
+ Comme à votre bravoure on n'en compare aucune,
+ C'est mon Roi que je sers en servant ma rancune.
+
+CYRANO (saluant):
+ Souffrez que je vous sois, monsieur, reconnaissant.
+
+DE GUICHE (saluant):
+ Je sais que vous aimez vous battre un contre cent.
+ Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne.
+ (Il remonte, avec Carbon.)
+
+CYRANO (aux cadets):
+ Eh bien donc ! nous allons au blason de Gascogne,
+ Qui porte six chevrons, messieurs, d'azur et d'or,
+ Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor !
+ (De Guiche cause bas avec Carbon de Castel-Jaloux, au fond. On donne
+ des ordres. La résistance se prépare. Cyrano va vers Christian qui est
+ resté immobile, les bras croisés.)
+
+CYRANO (lui mettant la main sur l'épaule):
+ Christian ?
+
+CHRISTIAN (secouant la tête):
+ Roxane !
+
+CYRANO:
+ Hélas !
+
+CHRISTIAN:
+ Au moins, je voudrais mettre
+ Tout l'adieu de mon cœur dans une belle lettre !. . .
+
+CYRANO:
+ Je me doutais que ce serait pour aujourd'hui.
+ (Il tire un billet de son pourpoint):
+ Et j'ai fait tes adieux.
+
+CHRISTIAN:
+ Montre !. . .
+
+CYRANO:
+ Tu veux ?. . .
+
+CHRISTIAN (lui prenant la lettre):
+ Mais oui !
+ (Il l'ouvre, lit et s'arrête):
+ Tiens !
+
+CYRANO:
+ Quoi ?
+
+CHRISTIAN:
+ Ce petit rond ?. . .
+
+CYRANO (reprenant la lettre vivement, et regardant d'un air naïf):
+ Un rond ?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ C'est une larme !
+
+CYRANO:
+ Oui. . .Poète, on se prend à son jeu, c'est le charme !. . .
+ Tu comprends. . .ce billet,--c'était très émouvant:
+ Je me suis fait pleurer moi-même en l'écrivant.
+
+CHRISTIAN:
+ Pleurer ?. . .
+
+CYRANO:
+ Oui. . .parce que. . .mourir n'est pas terrible.
+ Mais. . .ne plus la revoir jamais. . .voilà l'horrible !
+ Car enfin je ne la. . .
+ (Christian le regarde):
+ nous ne la. . .
+ (Vivement):
+ tu ne la. . .
+
+CHRISTIAN (lui arrachant la lettre):
+ Donne-moi ce billet !
+ (On entend une rumeur, au loin, dans le camp.)
+
+LA VOIX D'UNE SENTINELLE:
+ Ventrebieu, qui va là ?
+ (Coups de feu. Bruits de voix. Grelots.)
+
+CARBON:
+ Qu'est-ce ?. . .
+
+LA SENTINELLE (qui est sur le talus):
+ Un carrosse !
+ (On se précipite pour voir.)
+
+CRIS:
+ Quoi ! Dans le camp ?--Il y entre !
+ --Il a l'air de venir de chez l'ennemi !--Diantre !
+ Tirez !--Non ! Le cocher a crié !--Crié quoi ?--
+ Il a crié: Service du Roi !
+ (Tout le monde est sur le talus et regarde au dehors. Les grelots se
+ rapprochent.)
+
+DE GUICHE:
+ Hein ? Du Roi !. . .
+ (On redescend, on s'aligne.)
+
+CARBON:
+ Chapeau bas, tous !
+
+DE GUICHE (à la cantonade):
+ Du Roi !--Rangez-vous, vile tourbe,
+ Pour qu'il puisse décrire avec pompe sa courbe !
+ (Le carrosse entre au grand trot. Il est couvert de boue et de
+ poussière. Les rideaux sont tirés. Deux laquais derrière. Il s'arrête
+ net.)
+
+CARBON (criant):
+ Battez aux champs !
+ (Roulement de tambours. Tous les cadets se découvrent.)
+
+DE GUICHE:
+ Baissez le marchepied !
+ (Deux hommes se précipitent. La portière s'ouvre.)
+
+ROXANE (sautant du carrosse):
+ Bonjour !
+ (Le son d'une voix de femme relève d'un seul coup tout ce monde
+ profondément incliné.--Stupeur.)
+
+
+
+Scène 4.V.
+
+Les mêmes, Roxane.
+
+
+DE GUICHE:
+ Service du Roi ! Vous ?
+
+ROXANE:
+ Mais du seul roi, l'Amour !
+
+CYRANO:
+ Ah ! grand Dieu !
+
+CHRISTIAN (s'élancant):
+ Vous ! Pourquoi ?
+
+ROXANE:
+ C'était trop long, ce siège !
+
+CHRISTIAN:
+ Pourquoi ?. . .
+
+ROXANE:
+ Je te dirai !
+
+CYRANO (qui, au son de sa voix, est resté cloué immobile, sans oser
+ tourner les yeux vers elle):
+ Dieu ! La regarderai-je ?
+
+DE GUICHE:
+ Vous ne pouvez rester ici !
+
+ROXANE (gaiement):
+ Mais si ! mais si !
+ Voulez-vous m'avancer un tambour ?. . .
+ (Elle s'assied sur un tambour qu'on avance):
+ Là, merci !
+ (Elle rit):
+ On a tiré sur mon carrosse !
+ (Fièrement):
+ Une patrouille !
+ --Il a l'air d'être fait avec une citrouille,
+ N'est-ce pas ? comme dans le conte, et les laquais
+ Avec des rats.
+ (Envoyant des lèvres un baiser à Christian):
+ Bonjour !
+ (Les regardant tous):
+ Vous n'avez pas l'air gais !
+ --Savez-vous que c'est loin, Arras ?
+ (Apercevant Cyrano):
+ Cousin, charmée !
+
+CYRANO (a'avançant):
+ Ah çà ! comment ?. . .
+
+ROXANE:
+ Comment j'ai retrouvé l'armée ?
+ Oh ! mon Dieu, mon ami, mais c'est tout simple: j'ai
+ Marché tant que j'ai vu le pays ravagé.
+ Ah ! ces horreurs, il a fallu que je les visse
+ Pour y croire ! Messieurs, si c'est là le service
+ De votre Roi, le mien vaut mieux !
+
+CYRANO:
+ Voyons, c'est fou !
+ Par où diable avez-vous bien pu passer ?
+
+ROXANE:
+ Par où ?
+ Par chez les Espagnols.
+
+PREMIER CADET:
+ Ah ! qu'elles sont malignes !
+
+DE GUICHE:
+ Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes ?
+
+LE BRET:
+ Cela dut être très difficile !. . .
+
+ROXANE:
+ Pas trop.
+ J'ai simplement passé dans mon carrosse, au trot.
+ Si quelque hidalgo montrait sa mine altière,
+ Je mettais mon plus beau sourire à la portière,
+ Et ces messieurs étant, n'en déplaise aux Français,
+ Les plus galantes gens du monde,--je passais !
+
+CARBON:
+ Oui, c'est un passe-port, certes, que ce sourire !
+ Mais on a fréquemment dû vous sommer de dire
+ Où vous alliez ainsi, madame ?
+
+ROXANE:
+ Fréquemment.
+ Alors je répondais: "Je vais voir mon amant."
+ --Aussitôt l'Espagnol à l'air le plus féroce
+ Refermait gravement la porte du carrosse,
+ D'un geste de la main à faire envie au Roi
+ Relevait les mousquets déjà braqués sur moi,
+ Et superbe de grâce, à la fois, et de morgue,
+ L'ergot tendu sous la dentelle en tuyau d'orgue,
+ Le feutre au vent pour que la plume palpitât,
+ S'inclinait en disant: "Passez, señorita !"
+
+CHRISTIAN:
+ Mais, Roxane. . .
+
+ROXANE:
+ J'ai dit: mon amant, oui. . .pardonne !
+ Tu comprends, si j'avais dit: mon mari, personne
+ Ne m'eût laissé passer !
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .
+
+ROXANE:
+ Qu'avez-vous ?
+
+DE GUICHE:
+ Il faut
+ Vous en aller d'ici !
+
+ROXANE:
+ Moi ?
+
+CYRANO:
+ Bien vite !
+
+LE BRET:
+ Au plus tôt !
+
+CHRISTIAN:
+ Oui !
+
+ROXANE:
+ Mais comment ?
+
+CHRISTIAN (embarrassé):
+ C'est que. . .
+
+CYRANO (de même):
+ Dans trois quarts d'heure. . .
+
+DE GUICHE (de même):
+ . . .ou quatre. . .
+
+CARBON (de même):
+ Il vaut mieux. . .
+
+LE BRET (de même):
+ Vous pourriez. . .
+
+ROXANE:
+ Je reste. On va se battre.
+
+TOUS:
+ Oh ! non !
+
+ROXANE:
+ C'est mon mari !
+ (Elle se jette dans les bras de Christian):
+ Qu'on me tue avec toi !
+
+CHRISTIAN:
+ Mais quels yeux vous avez !
+
+ROXANE:
+ Je te dirai pourquoi !
+
+DE GUICHE (désespéré):
+ C'est un poste terrible !
+
+ROXANE (se retournant):
+ Hein ! terrible ?
+
+CYRANO:
+ Et la preuve
+ C'est qu'il nous l'a donné !
+
+ROXANE (à De Guiche):
+ Ah ! vous me vouliez veuve ?
+
+DE GUICHE:
+ Oh ! je vous jure !. . .
+
+ROXANE:
+ Non ! Je suis folle à présent !
+ Et je ne m'en vais plus !--D'ailleurs, c'est amusant.
+
+CYRANO:
+ Eh quoi ! la précieuse était une héroïne ?
+
+ROXANE:
+ Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine.
+
+UN CADET:
+ Nous vous défendrons bien !
+
+ROXANE (enfiévrée de plus en plus):
+ Je le crois, mes amis !
+
+UN AUTRE (avec enivrement):
+ Tout le camp sent l'iris !
+
+ROXANE:
+ Et j'ai justement mis
+ Un chapeau qui fera très bien dans la bataille !. . .
+ (Regardant de Guiche):
+ Mais peut-être est-il temps que le comte s'en aille:
+ On pourrait commencer.
+
+DE GUICHE:
+ Ah ! c'en est trop ! Je vais
+ Inspecter mes canons, et reviens. . .Vous avez
+ Le temps encor: changez d'avis !
+
+ROXANE:
+ Jamais !
+ (De Guiche sort.)
+
+
+
+Scène 4.VI.
+
+Les mêmes, moins De Guiche.
+
+
+CHRISTIAN (suppliant):
+ Roxane !. . .
+
+ROXANE:
+ Non !
+
+PREMIER CADET (aux autres):
+ Elle reste !
+
+TOUS (se précipitant, se bousculant, s'astiquant):
+ Un peigne !--Un savon !--Ma basane
+ Est trouée: une aiguille !--Un ruban !--Ton miroir !--
+ Mes manchettes !--Ton fer à moustache !--Un rasoir !. . .
+
+ROXANE (à Cyrano qui la supplie encore):
+ Non ! rien ne me fera bouger de cette place !
+
+CARBON (après s'être, comme les autres, sanglé, épousseté, avoir brossé
+ son chapeau, redressé sa plume et tiré ses manchettes, s'avance vers
+ Roxane, et cérémonieusement):
+ Peut-être siérait-il que je vous présentasse,
+ Puisqu'il en est ainsi, quelques de ces messieurs
+ Qui vont avoir l'honneur de mourir sous vos yeux.
+ (Roxane s'incline et elle attend, debout au bras de Christian. Carbon
+ présente):
+ Baron de Peyrescous de Colignac !
+
+LE CADET (saluant):
+ Madame. . .
+
+CARBON (continuant):
+ Baron de Casterac de Cahuzac.--Vidame
+ De Malgouyre Estressac Lésbas d'Escarabiot.--
+ Chevalier d'Antignac-Juzet.--Baron Hillot
+ De Blagnac-Saléchan de Castel Crabioules. . .
+
+ROXANE:
+ Mais combien avez-vous de noms, chacun ?
+
+LE BARON HILLOT:
+ Des foules !
+
+CARBON (à Roxane):
+ Ouvrez la main qui tient votre mouchoir.
+
+ROXANE (ouvre la main et le mouchoir tombe):
+ Pourquoi ?
+ (Toute la compagnie fait le mouvement de s'élancer pour le ramasser.)
+
+CARBON (le ramassant vivement):
+ Ma compagnie était sans drapeau ! Mais ma foi,
+ C'est le plus beau du camp qui flottera sur elle !
+
+ROXANE (souriant):
+ Il est un peu petit.
+
+CARBON (attachant le mouchoir à la hampe de sa lance de capitaine):
+ Mais il est en dentelle !
+
+UN CADET (aux autres):
+ Je mourrais sans regret ayant vu ce minois,
+ Si j'avais seulement dans le ventre une noix !. . .
+
+CARBON (qui l'a entendu, indigné):
+ Fi ! parler de manger lorsqu'une exquise femme !. . .
+
+ROXANE:
+ Mais l'air du camp est vif et, moi-même, m'affame:
+ Pâtés, chaud-froids, vins fins:--mon menu, le voilà !
+ --Voulez-vous m'apporter tout cela !
+ (Consternation.)
+
+UN CADET:
+ Tout cela !
+
+UN AUTRE:
+ Où le prendrions-nous, grand Dieu ?
+
+ROXANE (tranquillement):
+ Dans mon carrosse.
+
+TOUS:
+ Hein ?
+
+ROXANE:
+ Mais il faut qu'on serve et découpe, et désosse !
+ Regardez mon cocher d'un peu plus près, messieurs,
+ Et vous reconnaîtrez un homme précieux:
+ Chaque sauce sera, si l'on veut, réchauffée !
+
+LES CADETS (se ruant vers le carrosse):
+ C'est Ragueneau !
+ (Acclamations):
+ Oh ! Oh !
+
+ROXANE (les suivant des yeux):
+ Pauvre gens !
+
+CYRANO (lui baisant la main):
+ Bonne fée !
+
+RAGUENEAU (debout sur le siège comme un charlatan en place publique):
+ Messieurs !. . .
+ (Enthousiasme.)
+
+LES CADETS:
+ Bravo ! Bravo !
+
+RAGUENEAU:
+ Les Espagnols n'ont pas,
+ Quand passaient tant d'appas, vu passer le repas !
+ (Applaudissements.)
+
+CYRANO (bas à Christian):
+ Hum ! hum ! Christian !
+
+RAGUENEAU:
+ Distraits par la galanterie
+ Ils n'ont pas vu. . .
+ (Il tire de son siège un plat qu'il élève):
+ la galantine !. . .
+ (Applaudissements. La galantine passe de mains en mains.)
+
+CYRANO (bas à Christian):
+ Je t'en prie,
+ Un seul mot !. . .
+
+RAGUENEAU:
+ Et Vénus sut occuper leur œil
+ Pour que Diane en secret, pût passer. . .
+ (Il brandit un gigot):
+ son chevreuil !
+ (Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingt mains tendues.)
+
+CYRANO (bas à Christian):
+ Je voudrais te parler !
+
+ROXANE (aux cadets qui redescendent, les bras chargés de victuailles):
+ Posez cela par terre !
+ (Elle met le couvert sur l'herbe, aidée des deux laquais
+ imperturbables qui étaient derrière le carrosse):
+
+ROXANE (à Christian, au moment où Cyrano allait l'entraîner à part):
+ Vous, rendez-vous utile ?
+ (Christian vient l'aider. Mouvement d'inquiétude de Cyrano.)
+
+RAGUENEAU:
+ Un paon truffé !
+
+PREMIER CADET (épanoui, qui descend en coupant une large tranche de
+ jambon):
+ Tonnerre !
+ Nous n'aurons pas couru notre dernier hasard
+ Sans faire un gueuleton. . .
+ (Se reprenant vivement en voyant Roxane):
+ pardon ! un balthazar !
+
+RAGUENEAU (lançant les coussins du carrosse):
+ Les coussins sont remplis d'ortolans !
+ (Tumulte. On éventre les coussins. Rires. Joie.)
+
+TROISIÈME CADET:
+ Ah ! Viédaze !
+
+RAGUENEAU (lançant des flacons de vin rouge):
+ Des flacons de rubis !--
+ (De vin blanc):
+ Des flacons de topaze !
+
+ROXANE (jetant une nappe pliée à la figure de Cyrano):
+ Défaites cette nappe !. . .Eh ! hop ! Soyez léger !
+
+RAGUENEAU (brandissant une lanterne arrachée):
+ Chaque lanterne est un petit garde-manger !
+
+CYRANO (bas à Christian, pendant qu'ils arrangent la nappe ensemble):
+ Il faut que je te parle avant que tu lui parles !
+
+RAGUENEAU (de plus en plus lyrique):
+ Le manche de mon fouet est un saucisson d'Arles !
+
+ROXANE (versant du vin, servant):
+ Puisqu'on nous fait tuer, morbleu ! nous nous moquons
+ Du reste de l'armée !--Oui ! tout pour les Gascons !
+ Et si De Guiche vient, personne ne l'invite !
+ (Allant de l'un à l'autre):
+ Là, vous avez le temps.--Ne manger pas si vite !--
+ Buvez un peu.--Pourquoi pleurez-vous ?
+
+PREMIER CADET:
+ C'est trop bon !. . .
+
+ROXANE:
+ Chut !--Rouge ou blanc ?--Du pain pour monsieur de Carbon !
+ --Un couteau !--Votre assiette !--Un peu de croûte ?--Encore ?
+ Je vous sers !--Du bourgogne ?--Une aile ?
+
+CYRANO (qui la suit, les bras chargés de plats, l'aidant à servir):
+ Je l'adore !
+
+ROXANE (allant vers Christian):
+ Vous ?
+
+CHRISTIAN:
+ Rien.
+
+ROXANE:
+ Si ! ce biscuit, dans du muscat. . .deux doigts !
+
+CHRISTIAN (essayant de la retenir):
+ Oh ! dites-moi pourquoi vous vîntes ?
+
+ROXANE:
+ Je me dois
+ A ces malheureux. . .Chut ! Tout à l'heure !. . .
+
+LE BRET (qui était remonté au fond, pour passer, au bout d'une lance, un
+ pain à la sentinelle du talus):
+ De Guiche !
+
+CYRANO:
+ Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche !
+ Hop !--N'ayons l'air de rien !. . .
+ (A Ragueneau):
+ Toi, remonte d'un bond
+ Sur ton siège !--Tout est caché ?. . .
+ (En un clin d'œil tout a été repoussé dans les tentes, ou caché sous
+ les vêtements, sous les manteaux, dans les feutres.--De Guiche entre
+ vivement--et s'arrête, tout d'un coup, reniflant.--Silence.)
+
+
+
+Scène 4.VII.
+
+Les mêmes, De Guiche.
+
+
+DE GUICHE:
+ Cela sent bon.
+
+UN CADET (chantonnant d'un air détaché):
+ To lo lo !. . .
+
+DE GUICHE (s'arrêtant et le regardant):
+ Qu'avez-vous, vous ?. . .Vous êtes tout rouge !
+
+LE CADET:
+ Moi ?. . .Mais rien. C'est le sang. On va se battre: il bouge !
+
+UN AUTRE:
+ Poum. . .poum. . .poum. . .
+
+DE GUICHE (se retournant):
+ Qu'est cela ?
+
+LE CADET (légèrement gris):
+ Rien ! C'est une chanson !
+ Une petite. . .
+
+DE GUICHE:
+ Vous êtes gai, mon garçon !
+
+LE CADET:
+ L'approche du danger !
+
+DE GUICHE (appelant Carbon de Castel-Jaloux, pour donner un ordre):
+ Capitaine ! je. . .
+ (Il s'arrête en le voyant):
+ Peste !
+ Vous avez bonne mine aussi !
+
+CARBON (cramoisi, et cachant une bouteille derrière son dos, avec an
+ geste évasif):
+ Oh !. . .
+
+DE GUICHE:
+ Il me reste
+ Un canon que j'ai fait porter. . .
+ (Il montre un endroit dans la coulisse):
+ là, dans ce coin,
+ Et vos hommes pourront s'en servir au besoin.
+
+UN CADET (se dandinant):
+ Charmante attention !
+
+UN AUTRE (lui souriant gracieusement):
+ Douce sollicitude !
+
+DE GUICHE:
+ Ah ça ! mais ils sont fous !--
+ (Sèchement):
+ N'ayant pas l'habitude
+ Du canon, prenez garde au recul.
+
+LE PREMIER CADET:
+ Ah ! pfftt !
+
+DE GUICHE (allant à lui, furieux):
+ Mais !. . .
+
+LE CADET:
+ Le canon des Gascons ne recule jamais !
+
+DE GUICHE (le prenant par le bras et le secouant):
+ Vous êtes gris !. . .De quoi ?
+
+LE CADET (superbe):
+ De l'odeur de la poudre !
+
+DE GUICHE (haussant les épaules, le repousse et va vivement à Roxane):
+ Vite, à quoi daignez-vous, madame, vous résoudre ?
+
+ROXANE:
+ Je reste !
+
+DE GUICHE:
+ Fuyez !
+
+ROXANE:
+ Non !
+
+DE GUICHE:
+ Puisqu'il en est ainsi,
+ Qu'on me donne un mousquet !
+
+CARBON:
+ Comment ?
+
+DE GUICHE:
+ Je reste aussi.
+
+CYRANO:
+ Enfin, Monsieur ! voilà de la bravoure pure !
+
+PREMIER CADET:
+ Seriez-vous un Gascon malgré votre guipure ?
+
+ROXANE:
+ Quoi !. . .
+
+DE GUICHE:
+ Je ne quitte pas une femme en danger.
+
+DEUXIÈME CADET (au premier):
+ Dis donc ! Je crois qu'on peut lui donner à manger !
+ (Toutes les victuailles reparaissent comme par enchantement.)
+
+DE GUICHE (dont les yeux s'allument):
+ Des vivres !
+
+UN TROISIÈME CADET:
+ Il en sort de sous toutes les vestes !
+
+DE GUICHE (se maîtrisant, avec hauteur):
+ Est-ce que vous croyez que je mange vos restes ?
+
+CYRANO (saluant):
+ Vous faites des progrès !
+
+DE GUICHE (fièrement, et à qui échappe sur le dernier mot une légère
+ pointe d'accent):
+ Je vais me battre à jeun !
+
+PREMIER CADET (exultant de joie):
+ A jeung ! Il vient d'avoir l'accent !
+
+DE GUICHE (riant):
+ Moi ?
+
+LE CADET:
+ C'en est un !
+ (Ils se mettent tous à danser.)
+
+CARBON DE CASTEL-JALOUX (qui a disparu depuis un moment derrière le
+ talus, reparaissant sur la crête):
+ J'ai rangé mes piquiers, leur troupe est résolue !
+ (Il montre une ligne de piques qui dépasse la crête.)
+
+DE GUICHE (à Roxane, en s'inclinant):
+ Acceptez-vous ma main pour passer leur revue ?. . .
+ (Elle la prend, ils remontent vers le talus. Tous le monde se découvre
+ et les suit.)
+
+CHRISTIAN (allant à Cyrano, vivement):
+ Parle vite !
+ (Au moment où Roxane paraît sur la crête, les lances disparaissent,
+ abaissées pour le salut, un cri s'élève: elle s'incline.)
+
+LES PIQUIERS (au dehors):
+ Vivat !
+
+CHRISTIAN:
+ Quel était ce secret ?. . .
+
+CYRANO:
+ Dans le cas où Roxane. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Eh bien ?. . .
+
+CYRANO:
+ Te parlerait
+ Des lettres ?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Oui, je sais !. . .
+
+CYRANO:
+ Ne fais pas la sottise
+ De t'étonner. . .
+
+CHRISTIAN:
+ De quoi ?
+
+CYRANO:
+ Il faut que je te dise !. . .
+ Oh ! mon Dieu, c'est tout simple, et j'y pense aujourd'hui
+ En la voyant. Tu lui. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Parle vite !
+
+CYRANO:
+ Tu lui. . .
+ As écrit plus souvent que tu ne crois.
+
+CHRISTIAN:
+ Hein ?
+
+CYRANO:
+ Dame !
+ Je m'en étais chargé: j'interprétais ta flamme !
+ J'écrivais quelquefois sans te dire: j'écris !
+
+CHRISTIAN:
+ Ah ?
+
+CYRANO:
+ C'est tout simple !
+
+CHRISTIAN:
+ Mais comment t'y es-tu pris,
+ Depuis qu'on est bloqué pour ?. . .
+
+CYRANO:
+ Oh !. . .avant l'aurore
+ Je pouvais traverser. . .
+
+CHRISTIAN (se croisant les bras):
+ Ah ! c'est tout simple encore ?
+ Et qu'ai-je écrit de fois par semaine ?. . .Deux ?--Trois ?--
+ Quatre ?--
+
+CYRANO:
+ Plus.
+
+CHRISTIAN:
+ Tous les jours ?
+
+CYRANO:
+ Oui, tous les jours.--Deux fois.
+
+CHRISTIAN (violemment):
+ Et cela t'enivrait, et l'ivresse était telle
+ Que tu bravais la mort. . .
+
+CYRANO (voyant Roxane qui revient):
+ Tais-toi ! Pas devant elle !
+ (Il rentre vivement dans sa tente.)
+
+
+
+Scène 4.VIII.
+
+Roxane, Christian; au fond, allées et venues de cadets. Carbon et De
+Guiche donnent des ordres.
+
+
+ROXANE (courant à Christian):
+ Et maintenant, Christian !. . .
+
+CHRISTIAN (lui prenant les mains):
+ Et maintenant, dis-moi
+ Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi
+ A travers tous ces rangs de soudards et de reîtres,
+ Tu m'a rejoint ici ?
+
+ROXANE:
+ C'est à cause des lettres !
+
+CHRISTIAN:
+ Tu dis ?
+
+ROXANE:
+ Tant pis pour vous si je cours ces dangers !
+ Ce sont vos lettres qui m'ont grisée ! Ah ! songez
+ Combien depuis un mois vous m'en avez écrites,
+ Et plus belles toujours !
+
+CHRISTIAN:
+ Quoi ! pour quelques petites
+ Lettres d'amour. . .
+
+ROXANE:
+ Tais-toi ! Tu ne peux pas savoir !
+ Mon Dieu, je t'adorais, c'est vrai, depuis qu'un soir,
+ D'une voix que je t'ignorais, sous ma fenêtre,
+ Ton âme commença de se faire connaître. . .
+ Eh bien ! tes lettres, c'est, vois-tu, depuis un mois,
+ Comme si tout le temps je l'entendais, ta voix
+ De ce soir-là, si tendre, et qui vous enveloppe !
+ Tant pis pour toi, j'accours. La sage Pénélope
+ Ne fût pas demeurée à broder sous son toit,
+ Si le seigneur Ulysse eût écrit comme toi,
+ Mais pour le joindre, elle eût, aussi folle qu'Hélène,
+ Envoyé promener ses pelotons de laine !. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .
+
+ROXANE:
+ Je lisais, je relisais, je défaillais,
+ J'étais à toi. Chacun de ces petits feuillets
+ Était comme un pétale envolé de ton âme.
+ On sent à chaque mot de ces lettres de flamme
+ L'amour puissant, sincère. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Ah ! sincère et puissant ?
+ Cela se sent, Roxane ?. . .
+
+ROXANE:
+ Oh ! si cela se sent !
+
+CHRISTIAN:
+ Et vous venez ?. . .
+
+ROXANE:
+ Je viens (ô mon Christian, mon maître !
+ Vous me relèveriez si je voulais me mettre
+ A vos genoux, c'est donc mon âme que j'y mets,
+ Et vous ne pourrez plus la relever jamais !)
+ Je viens te demander pardon (et c'est bien l'heure
+ De demander pardon, puisqu'il se peut qu'on meure !)
+ De t'avoir fait d'abord, dans ma frivolité,
+ L'insulte de t'aimer pour ta seule beauté !
+
+CHRISTIAN (avec épouvante):
+ Ah ! Roxane !
+
+ROXANE:
+ Et plus tard, mon ami, moins frivole,
+ --Oiseau qui saute avant tout à fait qu'il s'envole,--
+ Ta beauté m'arrêtant, ton âme m'entraînant,
+ Je t'aimais pour les deux ensemble !. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Et maintenant ?
+
+ROXANE:
+ Eh bien ! toi-même enfin l'emporte sur toi-même,
+ Et ce n'est plus que pour ton âme que je t'aime !
+
+CHRISTIAN (reculant):
+ Ah ! Roxane !
+
+ROXANE:
+ Sois donc heureux. Car n'être aimé
+ Que pour ce dont on est un instant costumé,
+ Doit mettre un cœur avide et noble à la torture;
+ Mais ta chère pensée efface ta figure,
+ Et la beauté par quoi tout d'abord tu me plus,
+ Maintenant j'y vois mieux. . .et je ne la vois plus !
+
+CHRISTIAN:
+ Oh !. . .
+
+ROXANE:
+ Tu doutes encor d'une telle victoire ?. . .
+
+CHRISTIAN (douloureusement):
+ Roxane !
+
+ROXANE:
+ Je comprends, tu ne peux pas y croire,
+ A cet amour ?. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Je ne veux pas de cet amour !
+ Moi, je veux être aimé plus simplement pour. . .
+
+ROXANE:
+ Pour
+ Ce qu'en vous elles ont aimé jusqu'à cette heure ?
+ Laissez-vous donc aimer d'une façon meilleure !
+
+CHRISTIAN:
+ Non ! c'était mieux avant !
+
+ROXANE:
+ Ah ! tu n'y entends rien !
+ C'est maintenant que j'aime mieux, que j'aime bien !
+ C'est ce qui te fait toi, tu m'entends, que j'adore !
+ Et moins brillant. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Tais-toi !
+
+ROXANE:
+ Je t'aimerais encore !
+ Si toute ta beauté tout d'un coup s'envolait. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Oh ! ne dis pas cela !
+
+ROXANE:
+ Si, je le dis !
+
+CHRISTIAN:
+ Quoi ? laid ?
+
+ROXANE:
+ Laid ! je le jure !
+
+CHRISTIAN:
+ Dieu !
+
+ROXANE:
+ Et ta joie est profonde ?
+
+CHRISTIAN (d'une voix étouffée):
+ Oui. . .
+
+ROXANE:
+ Qu'as-tu ?
+
+CHRISTIAN (la repoussant doucement):
+ Rien. Deux mots à dire: une seconde. . .
+
+ROXANE:
+ Mais ?. . .
+
+CHRISTIAN (lui montrant un groupe de cadets, au fond):
+ A ces pauvres gens mon amour t'enleva:
+ Va leur sourire un peu puisqu'ils vont mourir. . .va !
+
+ROXANE (attendrie):
+ Cher Christian !. . .
+ (Elle remonte vers les Gascons qui s'empressent repectueusement autour
+ d'elle.)
+
+
+
+Scène 4.IX.
+
+Christian, Cyrano; au fond Roxane causant avec Carbon et quelques cadets.
+
+
+CHRISTIAN (appelant vers la tente de Cyrano):
+ Cyrano ?
+
+CYRANO (reparaissant, armé pour la bataille):
+ Qu'est-ce ? Te voilà blême !
+
+CHRISTIAN:
+ Elle ne m'aime plus !
+
+CYRANO:
+ Comment ?
+
+CHRISTIAN:
+ C'est toi qu'elle aime !
+
+CYRANO:
+ Non !
+
+CHRISTIAN:
+ Elle n'aime plus que mon âme !
+
+CYRANO:
+ Non !
+
+CHRISTIAN:
+ Si !
+ C'est donc bien toi qu'elle aime,--et tu l'aimes aussi !
+
+CYRANO:
+ Moi ?
+
+CHRISTIAN:
+ Je le sais.
+
+CYRANO:
+ C'est vrai.
+
+CHRISTIAN:
+ Comme un fou.
+
+CYRANO:
+ Davantage.
+
+CHRISTIAN:
+ Dis-le-lui !
+
+CYRANO:
+ Non !
+
+CHRISTIAN:
+ Pourquoi ?
+
+CYRANO:
+ Regarde mon visage !
+
+CHRISTIAN:
+ Elle m'aimerait laid !
+
+CYRANO:
+ Elle te l'a dit !
+
+CHRISTIAN:
+ Là !
+
+CYRANO:
+ Ah ! je suis bien content qu'elle t'ait dit cela !
+ Mais va, va, ne crois pas cette chose insensée !
+ --Mon Dieu, je suis content qu'elle ait eu la pensée
+ De la dire,--mais va, ne la prend pas au mot,
+ Va, ne deviens pas laid: elle m'en voudrait trop !
+
+CHRISTIAN:
+ C'est ce que je veux voir !
+
+CYRANO:
+ Non, non !
+
+CHRISTIAN:
+ Qu'elle choisisse !
+ Tu vas lui dire tout !
+
+CYRANO:
+ Non, non ! Pas ce supplice.
+
+CHRISTIAN:
+ Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau ?
+ C'est trop injuste !
+
+CYRANO:
+ Et moi, je mettrais au tombeau
+ Le tien parce que, grâce au hasard qui fait naître,
+ J'ai le don d'exprimer. . .ce que tu sens peut-être ?
+
+CHRISTIAN:
+ Dis-lui tout !
+
+CYRANO:
+ Il s'obstine à me tenter, c'est mal !
+
+CHRISTIAN:
+ Je suis las de porter en moi-même un rival !
+
+CYRANO:
+ Christian !
+
+CHRISTIAN:
+ Notre union--sans témoins--clandestine,
+ --Peut se rompre,--si nous survivons !
+
+CYRANO:
+ Il s'obstine !. . .
+
+CHRISTIAN:
+ Oui, je veux être aimé moi-même, ou pas du tout !
+ --Je vais voir ce qu'on fait, tiens ! Je vais jusqu'au bout
+ Du poste; je reviens: parle, et qu'elle préfère
+ L'un de nous deux !
+
+CYRANO:
+ Ce sera toi !
+
+CHRISTIAN:
+ Mais. . .je l'espère !
+ (Il appelle):
+ Roxane !
+
+CYRANO:
+ Non ! Non !
+
+ROXANE (accourant):
+ Quoi ?
+
+CHRISTIAN:
+ Cyrano vous dira
+ Une chose importante. . .
+ (Elle va vivement à Cyrano. Christian sort.)
+
+
+
+Scène 4.X.
+
+Roxane, Cyrano, puis Le Bret, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets,
+Ragueneau, de Guiche, etc.
+
+
+ROXANE:
+ Importante ?
+
+CYRANO (éperdu):
+ Il s'en va !. . .
+ (A Roxane):
+ Rien !. . .Il attache,--oh ! Dieu ! vous devez le connaître !--
+ De l'importance à rien !
+
+ROXANE (vivement):
+ Il a douté peut-être
+ De ce que j'ai dit là ?. . .J'ai vu qu'il a douté !. . .
+
+CYRANO (lui prenant la main):
+ Mais avez-vous bien dit, d'ailleurs, la vérité ?
+
+ROXANE:
+ Oui, oui, je l'aimerais même. . .
+ (Elle hésite une seconde.)
+
+CYRANO (souriant tristement):
+ Le mot vous gêne
+ Devant moi ?
+
+ROXANE:
+ Mais. . .
+
+CYRANO:
+ Il ne me fera pas de peine !
+ --Même laid ?
+
+ROXANE:
+ Même laid !
+ (Mousqueterie au dehors):
+ Ah ! tiens, on a tiré !
+
+CYRANO (ardemment):
+ Affreux ?
+
+ROXANE:
+ Affreux !
+
+CYRANO:
+ Défiguré !
+
+ROXANE:
+ Défiguré !
+
+CYRANO:
+ Grotesque ?
+
+ROXANE:
+ Rien ne peut me le rendre grotesque !
+
+CYRANO:
+ Vous l'aimeriez encore ?
+
+ROXANE:
+ Et davantage presque !
+
+CYRANO (perdant la tête, à part):
+ Mon Dieu, c'est vrai, peut-être, et le bonheur est là !
+ (A Roxane):
+ Je. . .Roxane. . .écoutez !. . .
+
+LE BRET (entrant rapidement, appelle à mi-voix):
+ Cyrano !
+
+CYRANO (se retournant):
+ Hein ?
+
+LE BRET:
+ Chut !
+ (Il lui dit un mot tout bas.)
+
+CYRANO (laissant échapper la main de Roxane, avec un cri):
+ Ah !. . .
+
+ROXANE:
+ Qu'avez vous ?
+
+CYRANO (à lui-même, avec stupeur):
+ C'est fini.
+ (Détonations nouvelles.)
+
+ROXANE:
+ Quoi ? Qu'est-ce encore ? On tire ?
+ (Elle remonte pour regarder au dehors.)
+
+CYRANO:
+ C'est fini, jamais plus je ne pourrai le dire !
+
+ROXANE (voulant s'élancer):
+ Que se passe-t-il ?
+
+CYRANO (vivement, l'arrêtant):
+ Rien !
+ (Des cadets sont entrés, cachant quelque chose qu'ils portent, et ils
+ forment un groupe empêchant Roxane d'approcher.)
+
+ROXANE:
+ Ces hommes ?
+
+CYRANO (l'éloignant):
+ Laissez-les !. . .
+
+ROXANE:
+ Mais qu'alliez-vous me dire avant ?. . .
+
+CYRANO:
+ Ce que j'allais
+ Vous dire ?. . .rien, oh ! rien, je le jure, madame !
+ (Solennellement):
+ Je jure que l'esprit de Christian, que son âme
+ Étaient. . .
+ (Se reprenant avec terreur):
+ sont les plus grands. . .
+
+ROXANE:
+ Étaient ?
+ (Avec un grand cri):
+ Ah !. . .
+ (Elle se précipite et écarte tout le monde.)
+
+CYRANO:
+ C'est fini !
+
+ROXANE (voyant Christian couché dans son manteau):
+ Christian !
+
+LE BRET (à Cyrano):
+ Le premier coup de feu le l'ennemi !
+ (Roxane se jette sur le corps de Christian. Nouveaux coups de feu.
+ Cliquetis. Rumeurs. Tambours.)
+
+CARBON DE CASTEL-JALOUX (l'épée au poing):
+ C'est l'attaque ! Aux mousquets !
+ (Suivi des cadets, il passe de l'autre côté du talus.)
+
+ROXANE:
+ Christian !
+
+LA VOIX DE CARBON (derrière le talus):
+ Qu'on se dépêche !
+
+ROXANE:
+ Christian !
+
+CARBON:
+ Alignez-vous !
+
+ROXANE:
+ Christian !
+
+CARBON:
+ Mesurez. . .mèche !
+ (Ragueneau est accouru, apportant de l'eau dans un casque.)
+
+CHRISTIAN (d'une voix mourante):
+ Roxane !. . .
+
+CYRANO (vite et bas à l'oreille de Christian, pendant que Roxane affolée
+ trempe dans l'eau, pour le panser, un morceau de linge arraché à sa
+ poitrine):
+ J'ai tout dit. Ce toi qu'elle aime encor !
+ (Christian ferme les yeux.)
+
+ROXANE:
+ Quoi, mon amour ?
+
+CARBON:
+ Baguette haute !
+
+ROXANE (à Cyrano):
+ Il n'est pas mort ?. . .
+
+CARBON:
+ Ouvrez la charge avec les dents !
+
+ROXANE:
+ Je sens sa joue
+ Devenir froide, là, contre la mienne !
+
+CARBON:
+ En joue !
+
+ROXANE:
+ Une lettre sur lui !
+ (Elle l'ouvre):
+ Pour moi !
+
+CYRANO (à part):
+ Ma lettre !
+
+CARBON:
+ Feu !
+ (Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille.)
+
+CYRANO (voulant dégager sa main que tient Roxane agenouillée):
+ Mais, Roxane, on se bat !
+
+ROXANE (le retenant):
+ Restez encore un peu.
+ Il est mort. Vous étiez le seul à le connaître.
+ (Elle pleure doucement):
+ --N'est-ce pas que c'était un être exquis, un être
+ Merveilleux ?
+
+CYRANO (debout, tête nue):
+ Oui, Roxane.
+
+ROXANE:
+ Un poète inouï.
+ Adorable ?
+
+CYRANO:
+ Oui, Roxane.
+
+ROXANE:
+ Un esprit sublime ?
+
+CYRANO:
+ Oui,
+ Roxane !
+
+ROXANE:
+ Un cœur profond, inconnu du profane,
+ Une âme magnifique et charmante ?
+
+CYRANO (fermement):
+ Oui, Roxane !
+
+ROXANE (se jetant sur le corps de Christian):
+ Il est mort !
+
+CYRANO (à part, tirant l'épée):
+ Et je n'ai qu'à mourir aujourd'hui,
+ Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui !
+ (Trompettes au loin.)
+
+DE GUICHE (qui reparaît sur le talus, décoiffé, blessé au front, d'une
+ voix tonnante):
+ C'est le signal promis ! Des fanfares de cuivres !
+ Les Français vont rentrer au camp avec des vivres !
+ Tenez encore un peu !
+
+ROXANE:
+ Sur sa lettre, du sang,
+ Des pleurs !
+
+UNE VOIX (au dehors, criant):
+ Rendez-vous !
+
+VOIX DES CADETS:
+ Non !
+
+RAGUENEAU (qui, grimpé sur son carrosse, regarde la bataille par-dessus
+ le talus):
+ Le péril va croissant !
+
+CYRANO (à de Guiche, lui montrant Roxane):
+ Emportez-la ! Je vais charger !
+
+ROXANE (baisant la lettre, d'une voix mourante):
+ Son sang ! ses larmes !. . .
+
+RAGUENEAU (sautant à bas du carrosse pour courir vers elle):
+ Elle s'évanouit !
+
+DE GUICHE (sur le talus, aux cadets, avec rage):
+ Tenez bon !
+
+UNE VOIX (au dehors):
+ Bas les armes !
+
+VOIX DES CADETS:
+ Non !
+
+CYRANO (à de Guiche):
+ Vous avez prouvé, Monsieur, votre valeur:
+ (Lui montrant Roxane):
+ Fuyez en la sauvant !
+
+DE GUICHE (qui court à Roxane et l'enlève dans ses bras):
+ Soit ! Mais on est vainqueur
+ Si vous gagnez du temps !
+
+CYRANO:
+ C'est bon !
+ (Criant vers Roxane que de Guiche, aidé de Ragueneau, emporte évanouie):
+ Adieu, Roxane !
+ (Tumulte. Cris. Des cadets reparaissent blessés et viennent tomber en
+ scène. Cyrano se précipitant au combat est arrêté sur la crête par
+ Carbon de Castel-Jaloux, couvert de sang.)
+
+CARBON:
+ Nous plions ! J'ai reçu deux coups de pertuisane !
+
+CYRANO (criant aux Gascons):
+ Hardi ! Reculès pas, drollos !
+ (A Carbon, qu'il soutient):
+ N'ayez pas peur !
+ J'ai deux morts à venger: Christian et mon bonheur !
+ (Ils redescendent. Cyrano brandit la lance où est attaché le mouchoir
+ de Roxane):
+ Flotte, petit drapeau de dentelle à son chiffre !
+ (Il la plante en terre; il crie aux cadets):
+ Toumbé dèssus ! Escrasas lous !
+ (Au fifre):
+ Un air de fifre !
+ (Le fifre joue. Des blessés se relèvent. Des cadets dégringolant le
+ talus, viennent se grouper autour de Cyrano et du petit drapeau. Le
+ carrosse se couvre et se remplit d'hommes, se hérisse d'arquebuses, se
+ transforme en redoute.)
+
+UN CADET (paraissant, à reculons, sur la crête, se battant toujours, crie):
+ Ils montent le talus !
+ (et tombe mort.)
+
+CYRANO:
+ On va les saluer !
+ (Le talus se couronne en un instant d'une rangée terrible d'ennemis.
+ Les grands étendards des Impériaux se lèvent):
+ Feu !
+ (Décharge générale.)
+
+CRI (dans les rangs ennemis):
+ Feu !
+ (Riposte meurtrière. Les cadets tombent de tous côtés.)
+
+UN OFFICIER ESPAGNOL (se découvrant):
+ Quels sont ces gens qui se font tous tuer ?
+
+CYRANO (récitant debout au milieu des balles):
+ Ce sont les cadets de Gascogne,
+ De Carbon de Castel-Jaloux;
+ Bretteurs et menteurs sans vergogne. . .
+ (Il s'élance, suivi des quelques survivants):
+ Ce sont les cadets. . .
+ (Le reste se perd dans la bataille.)
+
+
+Rideau.
+
+
+
+
+Acte V.
+
+La Gazette de Cyrano.
+
+Quinze ans après, en 1655. Le parc du couvent que les Dames de la Croix
+occupaient à Paris.
+
+Superbes ombrages. A gauche, la maison; vaste perron sur lequel ouvrent
+plusieurs portes. Un arbre énorme au milieu de la scène, isolé au milieu
+d'une petite place ovale. A droite, premier plan, parmi de grands buis,
+un banc de pierre demi-circulaire.
+
+Tout le fond du théâtre est traversé par une allée de marroniers qui
+aboutit à droite, quatrième plan, à la porte d'une chapelle entre-vue
+parmi les branches. A travers le double rideau d'arbres de cette allée,
+on aperçoit des fuites de pelouses, d'autres allées, des bosquets, les
+profondeurs du parc, le ciel.
+
+La chapelle ouvre une porte latérale sur une colonnade enguirlandée de
+vigne rougie, qui vient se perdre à droite, au premier plan, derrière
+les buis.
+
+C'est l'automne. Toute la frondaison est rousse au-dessus des pelouses
+fraîches. Taches sombres des buis et des ifs restés verts. Une plaque de
+feuilles jaunes sous chaque arbre. Les feuilles jonchent toute la scène,
+craquent sous les pas dans les allées, couvrent à demi le perron et les
+bancs.
+
+Entre le banc de droite et l'arbre, un grand métier à broder devant
+lequel une petite chaise a été apportée. Paniers pleins d'écheveaux et
+de pelotons. Tapisserie commencée.
+
+Au lever du rideau, des sœurs vont et viennent dans le parc;
+quelques-unes sont assises sur le banc autour d'une religieuse plus
+âgée. Des feuilles tombent.
+
+
+
+Scène 5.I.
+
+Mère Marguerite, Sœur Marthe, Sœur Claire, les sœurs.
+
+
+SŒUR MARTHE (à Mère Marguerite):
+ Sœur Claire a regardé deux fois comment allait
+ Sa cornette, devant la glace.
+ MÈRE MARGUERITE (à sœur Claire):
+ C'est très laid.
+
+SŒUR CLAIRE:
+ Mais sœur Marthe a repris un pruneau de la tarte,
+ Ce matin: je l'ai vu.
+ MÈRE MARGUERITE (à sœur Marthe):
+ C'est très vilain, sœur Marthe.
+
+SŒUR CLAIRE:
+ Un tout petit regard !
+
+SŒUR MARTHE:
+ Un tout petit pruneau !
+ MÈRE MARGUERITE (sévèrement):
+ Je le dirai, ce soir, à monsieur Cyrano.
+
+SŒUR CLAIRE (épouvantée):
+ Non, il va se moquer !
+
+SŒUR MARTHE:
+ Il dira que les nonnes
+ Sont très coquettes !
+
+SŒUR CLAIRE:
+ Très gourmandes !
+
+MÈRE MARGUERITE (souriant):
+ Et très bonnes.
+
+SŒUR CLAIRE:
+ N'est-ce pas, Mère Marguerite de Jésus,
+ Qu'il vient, le samedi, depuis dix ans !
+
+MÈRE MARGUERITE:
+ Et plus !
+ Depuis que sa cousine à nos béguins de toile
+ Mêla le deuil mondain de sa coiffe de voile,
+ Qui chez nous vint s'abattre, il y a quatorze ans,
+ Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs !
+
+SŒUR MARTHE:
+ Lui seul, depuis qu'elle a pris chambre dans ce cloître,
+ Sait distraire un chagrin qui ne veut pas décroître.
+
+TOUTES LES SŒURS:
+ Il est si drôle !--C'est amusant quand il vient !
+ --Il nous taquine !--Il est gentil !--Nous l'aimons bien !
+ --Nous fabriquons pour lui des pâtes d'angélique !
+
+SŒUR MARTHE:
+ Mais enfin, ce n'est pas un très bon catholique !
+
+SŒUR CLAIRE:
+ Nous le convertirons.
+
+LES SŒURS:
+ Oui ! oui !
+
+MÈRE MARGUERITE:
+ Je vous défends
+ De l'entreprendre encor sur ce point, mes enfants.
+ Ne le tourmentez pas: il viendrait moins peut-être !
+
+SŒUR MARTHE:
+ Mais. . .Dieu !. . .
+
+MÈRE MARGUERITE:
+ Rassurez-vous: Dieu doit bien le connaître.
+
+SŒUR MARTHE:
+ Mais chaque samedi, quand il vient d'un air fier,
+ Il me dit en entrant: 'Ma sœur, j'ai fait gras, hier !'
+
+MÈRE MARGUERITE:
+ Ah ! il vous dit cela ?. . .Eh bien ! la fois dernière
+ Il n'avait pas mangé depuis deux jours !
+
+SŒUR MARTHE:
+ Ma Mère !
+
+MÈRE MARGUERITE:
+ Il est pauvre.
+
+SŒUR MARTHE:
+ Qui vous l'a dit ?
+
+MÈRE MARGUERITE:
+ Monsieur Le Bret.
+
+SŒUR MARTHE:
+ On ne le secourt pas ?
+
+MÈRE MARGUERITE:
+ Non, il se fâcherait.
+ (Dans une allée du fond, on voit apparaître Roxane, vêtue de noir,
+ avec la coiffe des veuves et de long voiles; de Guiche, magnifique et
+ vieillissant, marche auprès d'elle. Ils vont à pas lents. Mère
+ Marguerite se lève):
+ --Allons, il faut rentrer. . .Madame Madeleine,
+ Avec un visiteur, dans le parc se promène.
+
+SŒUR MARTHE (bas à sœur Claire):
+ C'est le duc-maréchal de Grammont ?
+
+SŒUR CLAIRE (regardant):
+ Oui, je crois.
+
+SŒUR MARTHE:
+ Il n'était plus venu la voir depuis des mois !
+
+LES SŒURS:
+ Il est très pris !--La cour !--Les camps !
+
+SŒUR CLAIRE:
+ Les soins du monde !
+ (Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent en silence et
+ s'arrêtent près du métier. Un temps.)
+
+
+
+Scène 5.II.
+
+Roxane; le duc de Grammont, ancien comte de Guiche, puis Le Bret et
+Ragueneau.
+
+
+LE DUC:
+ Et vous demeurerez ici, vainement blonde,
+ Toujours en deuil ?
+
+ROXANE:
+ Toujours.
+
+LE DUC:
+ Aussi fidèle ?
+
+ROXANE:
+ Aussi.
+
+LE DUC (après un temps):
+ Vous m'avez pardonné ?
+
+ROXANE (simplement, regardant la croix du couvent):
+ Puisque je suis ici.
+ (Nouveau silence.)
+
+LE DUC:
+ Vraiment c'était un être ?. . .
+
+ROXANE:
+ Il fallait le connaître !
+
+LE DUC:
+ Ah ! Il fallait ?. . .Je l'ai trop peu connu, peut-être !
+ . . .Et son dernier billet, sur votre cœur, toujours ?
+
+ROXANE:
+ Comme un doux scapulaire, il pend à ce velours.
+
+LE DUC:
+ Même mort, vous l'aimez ?
+
+ROXANE:
+ Quelquefois il me semble
+ Qu'il n'est mort qu'à demi, que nos cœurs sont ensemble,
+ Et que son amour flotte, autour de moi, vivant !
+
+LE DUC (après un silence encore):
+ Est-ce que Cyrano vient vous voir ?
+
+ROXANE:
+ Oui, souvent.
+ --Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes.
+ Il vient; c'est régulier; sous cet arbre où vous êtes
+ On place son fauteuil, s'il fait beau; je l'attends
+ En brodant; l'heure sonne; au dernier coup, j'entends
+ --Car je ne tourne plus même le front !--sa canne
+ Descendre le perron; il s'assied; il ricane
+ De ma tapisserie éternelle; il me fait
+ La chronique de la semaine, et. . .
+ (Le Bret paraît sur le perron):
+ Tiens, Le Bret !
+ (Le Bret descend):
+ Comment va notre ami ?
+
+LE BRET:
+ Mal.
+
+LE DUC:
+ Oh !
+
+ROXANE (au duc):
+ Il exagère !
+
+LE BRET:
+ Tout ce que j'ai prédit: l'abandon, la misère !. . .
+ Ses épîtres lui font des ennemis nouveaux !
+ Il attaque les faux nobles, les faux dévots,
+ Les faux braves, les plagiaires,--tout le monde.
+
+ROXANE:
+ Mais son épée inspire une terreur profonde.
+ On ne viendra jamais à bout de lui.
+
+LE DUC (hochant la tête):
+ Qui sait ?
+
+LE BRET:
+ Ce que je crains, ce n'est pas les attaques, c'est
+ La solitude, la famine, c'est Décembre
+ Entrant à pas de loup dans son obscure chambre:
+ Voilà les spadassins qui plutôt le tueront !
+ --Il serre chaque jour, d'un cran, son ceinturon.
+ Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire.
+ Il n'a plus qu'un petit habit de serge noire.
+
+LE DUC:
+ Ah ! celui-là n'est pas parvenu !--C'est égal,
+ Ne le plaignez pas trop.
+
+LE BRET (avec un sourire amer):
+ Monsieur le maréchal !. . .
+
+LE DUC:
+ Ne le plaignez pas trop: il a vécu sans pactes,
+ Libre dans sa pensée autant que dans ses actes.
+
+LE BRET (de même):
+ Monsieur le duc !. . .
+
+LE DUC (hautainement):
+ Je sais, oui: j'ai tout; il n'a rien. . .
+ Mais je lui serrerais bien volontiers la main.
+ (Saluant Roxane):
+ Adieu.
+
+ROXANE:
+ Je vous conduis.
+ (Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane vers le perron.)
+
+LE DUC (s'arrêtant, tandis qu'elle monte):
+ Oui, parfois, je l'envie.
+ --Voyez-vous, lorsqu'on a trop réussi sa vie,
+ On sent,--n'ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal !--
+ Mille petits dégoûts de soi, dont le total
+ Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure;
+ Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure,
+ Pendant que des grandeurs on monte les degrés,
+ Un bruit d'illusions sèches et de regrets,
+ Comme, quand vous montez lentement vers ces portes,
+ Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes.
+
+ROXANE (ironique):
+ Vous voilà bien rêveur ?. . .
+
+LE DUC:
+ Eh ! oui !
+ (Au moment de sortir, brusquement):
+ Monsieur Le Bret !
+ (A Roxane):
+ Vous permettez ? Un mot.
+ (Il va à Le Bret, et à mi-voix):
+ C'est vrai: nul n'oserait
+ Attaquer votre ami; mais beaucoup l'ont en haine;
+ Et quelqu'un me disait, hier, au jeu, chez la Reine:
+ "Ce Cyrano pourrait mourir d'un accident."
+
+LE BRET:
+ Ah ?
+
+LE DUC:
+ Oui. Qu'il sorte peu. Qu'il soit prudent.
+
+LE BRET (levant les bras au ciel):
+ Prudent !
+ Il va venir. Je vais l'avertir. Oui, mais !. . .
+
+ROXANE (qui est restée sur le perron, à une sœur qui s'avance vers elle):
+ Qu'est-ce ?
+
+LA SŒUR:
+ Ragueneau vent vous voir, Madame.
+
+ROXANE:
+ Qu'on le laisse
+ Entrer.
+ (Au duc et à Le Bret):
+ Il vient crier misère. Étant un jour
+ Parti pour être auteur, il devint tour à tour
+ Chantre. . .
+
+LE BRET:
+ Étuviste. . .
+
+ROXANE:
+ Acteur. . .
+
+LE BRET:
+ Bedeau. . .
+
+ROXANE:
+ Perruquier. . .
+
+LE BRET:
+ Maître
+ De théorbe. . .
+
+ROXANE:
+ Aujourd'hui que pourrait-il bien être ?
+
+RAGUENEAU (entrant précipitamment):
+ Ah ! Madame !
+ (Il aperçoit Le Bret):
+ Monsieur !
+
+ROXANE (souriant):
+ Racontez vos malheurs
+ A Le Bret. Je reviens.
+
+RAGUENEAU:
+ Mais, Madame. . .
+ (Roxane sort sans l'écouter, avec le duc. Il redescend vers le Bret.)
+
+
+
+Scène 5.III.
+
+Le Bret, Ragueneau.
+
+
+RAGUENEAU:
+ D'ailleurs,
+ Puisque vous êtes là, j'aime mieux qu'elle ignore !
+ --J'allais voir votre ami tantôt. J'étais encore
+ A vingt pas de chez lui. . .quand je le vois de loin,
+ Qui sort. Je veux le joindre. Il va tourner le coin
+ De la rue. . .et je cours. . .lorsque d'une fenêtre
+ Sous laquelle il passait--est-ce un hasard ?. . .peut-être !--
+ Un laquais laisse choir une pièce de bois.
+
+LE BRET:
+ Les lâches !. . .Cyrano !
+
+RAGUENEAU:
+ J'arrive et je le vois. . .
+
+LE BRET:
+ C'est affreux !
+
+RAGUENEAU:
+ Notre ami, Monsieur, notre poète,
+ Je le vois, là, par terre, un grand trou dans la tête !
+
+LE BRET:
+ Il est mort ?
+
+RAGUENEAU:
+ Non ! mais. . .Dieu ! je l'ai porté chez lui.
+ Dans sa chambre. . .Ah ! sa chambre ! il faut voir ce réduit !
+
+LE BRET:
+ Il souffre ?
+
+RAGUENEAU:
+ Non, Monsieur, il est sans connaissance,
+
+LE BRET:
+ Un médecin ?
+
+RAGUENEAU:
+ Il en vint un par complaisance,
+
+LE BRET:
+ Mon pauvre Cyrano !--Ne disons pas cela
+ Tout d'un coup à Roxane !--Et ce docteur ?
+
+RAGUENEAU:
+ Il a
+ Parlé,--je ne sais plus,--de fièvre, de méninges !. . .
+ Ah ! si vous le voyiez--la tête dans des linges !. . .
+ Courons vite !--Il n'y a personne à son chevet !--
+ C'est qu'il pourrait mourir, Monsieur, s'il se levait !
+
+LE BRET (l'entraînant vers la droite):
+ Passons par là ! Viens, c'est plus court ! Par la chapelle !
+
+ROXANE (paraissant sur le perron et voyant Le Bret s'éloigner par la
+ colonnade qui mène a la petite porte de la chapelle):
+ Monsieur Le Bret !
+ (Le Bret et Ragueneau se sauvent sans répondre):
+ Le Bret s'en va quand on l'appelle ?
+ C'est quelque histoire encor de ce bon Ragueneau !
+ (Elle descend le perron.)
+
+
+
+Scène 5.IV.
+
+Roxane seule, puis deux sœurs, un instant.
+
+
+ROXANE:
+ Ah ! que ce dernier jour de septembre est donc beau !
+ Ma tristesse sourit. Elle qu'Avril offusque,
+ Se laisse décider par l'automne, moins brusque.
+ (Elle s'assied à son métier. Deux sœurs sortent de la maison et
+ apportent un grand fauteuil sous l'arbre):
+ Ah ! voici le fauteuil classique où vient s'asseoir
+ Mon vieil ami !
+
+SŒUR MARTHE:
+ Mais c'est le meilleur du parloir !
+
+ROXANE:
+ Merci, ma sœur.
+ (Les sœurs s'éloignent):
+ Il va venir.
+ (Elle s'installe. On entend sonner l'heure):
+ Là. . .l'heure sonne.
+ --Mes écheveaux !--L'heure a sonné ? Ceci m'étonne !
+ Serait-il en retard pour la première fois ?
+ La sœur tourière doit--mon dé ?. . .là, je le vois !--
+ L'exhorter à la pénitence.
+ (Un temps):
+ Elle l'exhorte !
+ --Il ne peut plus tarder.--Tiens ! une feuille morte !--
+ (Elle repousse du doigt la feuille tombée sur son métier):
+ D'ailleurs, rien ne pourrait.--Mes ciseaux ?. . .dans mon sac !--
+ L'empêcher de venir !
+
+UNE SŒUR (paraissant sur le perron):
+ Monsieur de Bergerac.
+
+
+
+Scène 5.V.
+
+Roxane, Cyrano et, un moment, sœur Marthe.
+
+
+ROXANE (sans se retourner):
+ Qu'est-ce que je disais ?. . .
+ (Et elle brode. Cyrano, très pâle, le feutre enfoncé sur les yeux,
+ paraît. La sœur qui l'a introduit rentre. Il se met à descendre le
+ perron lentement, avec un effort visible pour se tenir debout, et en
+ s'appuyant sur sa canne. Roxane travaille à sa tapisserie):
+ Ah ! ces teintes fanées. . .
+ Comment les rassortir ?
+ (A Cyrano, sur un ton d'amicale gronderie):
+ Depuis quatorze années,
+ Pour la première fois, en retard !
+
+CYRANO (qui est parvenu au fauteuil et s'est assis, d'une voix gaie,
+ contrastant avec son visage):
+ Oui, c'est fou !
+ J'enrage. Je fus mis en retard, vertuchou !. . .
+
+ROXANE:
+ Par ?. . .
+
+CYRANO:
+ Par une visite assez inopportune.
+
+ROXANE (distraite, travaillant):
+ Ah ! oui ! quelque fâcheux ?
+
+CYRANO:
+ Cousine, c'était une
+ Fâcheuse.
+
+ROXANE:
+ Vous l'avez renvoyée ?
+
+CYRANO:
+ Oui, j'ai dit:
+ Excusez-moi, mais c'est aujourd'hui samedi,
+ Jour où je dois me rendre en certaine demeure;
+ Rien ne m'y fait manquer: repassez dans une heure !
+
+ROXANE (légèrement):
+ Eh bien ! cette personne attendra pour vous voir:
+ Je ne vous laisse pas partir avant ce soir.
+
+CYRANO (avec douceur):
+ Peut-être un peu plus tôt faudra-t-il que je parte.
+ (Il ferme les yeux et se tait un instant. Sœur Marthe traverse le
+ parc de la chapelle au perron. Roxane l'aperçoit, lui fait un petit
+ signe de tête.)
+
+ROXANE (à Cyrano):
+ Vous ne taquinez pas sœur Marthe ?
+
+CYRANO (vivement, ouvrant les yeux):
+ Si !
+ (Avec une grosse voix comique):
+ Sœur Marthe !
+ Approchez !
+ (La sœur glisse vers lui):
+ Ha ! ha ! ha ! Beaux yeux toujours baissés !
+
+SŒUR MARTHE (levant les yeux en souriant):
+ Mais. . .
+ (Elle voit sa figure et fait un geste d'étonnement):
+ Oh !
+
+CYRANO (bas, lui montrant Roxane):
+ Chut ! Ce n'est rien !--
+ (D'une voix fanfaronne. Haut):
+ Hier, j'ai fait gras.
+
+SŒUR MARTHE:
+ Je sais.
+ (A part):
+ C'est pour cela qu'il est si pâle !
+ (Vite et bas):
+ Au réfectoire
+ Vous viendrez tout à l'heure, et je vous ferai boire
+ Un grand bol de bouillon. . .Vous viendrez ?
+
+CYRANO:
+ Oui, oui, oui.
+
+SŒUR MARTHE:
+ Ah ! vous êtes un peu raisonnable, aujourd'hui !
+
+ROXANE (qui les entend chuchoter):
+ Elle essaye de vous convertir ?
+
+SŒUR MARTHE:
+ Je m'en garde !
+
+CYRANO:
+ Tiens, c'est vrai ! Vous toujours si saintement bavarde,
+ Vous ne me prêchez pas ? c'est étonnant, ceci !. . .
+ (Avec une fureur bouffonne):
+ Sabre de bois ! Je veux vous étonner aussi !
+ Tenez, je vous permets. . .
+ (Il a l'air de chercher une bonne taquinerie, et de la trouver):
+ Ah ! la chose est nouvelle ?. . .
+ De. . .de prier pour moi, ce soir, à la chapelle.
+
+ROXANE:
+ Oh ! oh !
+
+CYRANO (riant):
+ Sœur Marthe est dans la stupéfaction !
+
+SŒUR MARTHE (doucement):
+ Je n'ai pas attendu votre permission.
+ (Elle rentre.)
+
+CYRANO (revenant à Roxane, penchée sur son métier):
+ Du diable si je peux jamais, tapisserie,
+ Voir ta fin !
+
+ROXANE:
+ J'attendais cette plaisanterie.
+ (A ce moment un peu de brise fait tomber les feuilles.)
+
+CYRANO:
+ Les feuilles !
+
+ROXANE (levant la tête, et regardant au loin, dans les allées):
+ Elles sont d'un blond vénitien.
+ Regardez-les tomber.
+
+CYRANO:
+ Comme elles tombent bien !
+ Dans ce trajet si court de la branche à la terre,
+ Comme elles savent mettre une beauté dernière,
+ Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol,
+ Veulent que cette chute ait la grâce d'un vol !
+
+ROXANE:
+ Mélancolique, vous ?
+
+CYRANO (se reprenant):
+ Mais pas du tout, Roxane !
+
+ROXANE:
+ Allons, laissez tomber les feuilles de platane. . .
+ Et racontez un peu ce qu'il y a de neuf.
+ Ma gazette ?
+
+CYRANO:
+ Voici !
+
+ROXANE:
+ Ah !
+
+CYRANO (de plus en plus pâle, et luttant contre la douleur):
+ Samedi, dix-neuf:
+ Ayant mangé huit fois du raisiné de Cette,
+ Le Roi fut pris de fièvre; à deux coups de lancette
+ Son mal fut condamné pour lèse-majesté,
+ Et cet auguste pouls n'a plus fébricité !
+ Au grand bal, chez la reine, on a brûlé, dimanche,
+ Sept cent soixante-trois flambeaux de cire blanche;
+ Nos troupes ont battu, dit-on, Jean l'Autrichien;
+ On a pendu quatre sorciers; le petit chien
+ De madame d'Athis a dû prendre un clystère. . .
+
+ROXANE:
+ Monsieur de Bergerac, voulez-vous bien vous taire !
+
+CYRANO:
+ Lundi. . .rien. Lygdamire a changé d'amant.
+
+ROXANE:
+ Oh !
+
+CYRANO (dont le visage s'altère de plus en plus):
+ Mardi, toute la cour est à Fontainebleau.
+ Mercredi, la Montglat dit au comte de Fiesque:
+ Non ! Jeudi: Mancini, Reine de France,--ou presque !
+ Le vingt-cinq, la Monglat à de Fiesque dit: Oui;
+ Et samedi, vingt-six. . .
+ (Il ferme les yeux. Sa tête tombe. Silence.)
+
+ROXANE (surprise de ne plus rien entendre, se retourne, le regarde, et
+ se levant effrayée):
+ Il est évanoui ?
+ (Elle court vers lui en criant):
+ Cyrano !
+
+CYRANO (rouvrant les yeux, d'une voix vague):
+ Qu'est-ce ?. . .Quoi ?. . .
+ (Il voit Roxane penchée sur lui et, vivement, assurant son chapeau sur
+ sa tête et reculant avec effroi dans son fauteuil):
+ Non ! non ! je vous assure,
+ Ce n'est rien ! Laissez-moi !
+
+ROXANE:
+ Pourtant. . .
+
+CYRANO:
+ C'est ma blessure
+ D'Arras. . .qui. . .quelquefois. . .vous savez. . .
+
+ROXANE:
+ Pauvre ami !
+
+CYRANO:
+ Mais ce n'est rien. Cela va finir.
+ (Il sourit avec effort):
+ C'est fini.
+
+ROXANE (debout près de lui):
+ Chacun de nous a sa blessure: j'ai la mienne.
+ Toujours vive, elle est là, cette blessure ancienne,
+ (Elle met la main sur sa poitrine):
+ Elle est là, sous la lettre au papier jaunissant
+ Où l'on peut voir encor des larmes et du sang !
+ (Le crépuscule commence à venir.)
+
+CYRANO:
+ Sa lettre !. . .N'aviez-vous pas dit qu'un jour, peut-être,
+ Vous me la feriez lire ?
+
+ROXANE:
+ Ah ! vous voulez ?. . .Sa lettre ?
+
+CYRANO:
+ Oui. . .Je veux. . .Aujourd'hui. . .
+
+ROXANE (lui donnant le sachet pendu à son cou):
+ Tenez !
+
+CYRANO (le prenant):
+ Je peux ouvrir ?
+
+ROXANE:
+ Ouvrez. . .lisez !. . .
+ (Elle revient à son métier, le replie, range ses laines.)
+
+CYRANO (lisant):
+ Roxane, adieu, je vais mourir !. . .
+
+ROXANE (s'arrêtant, étonnée):
+ Tout haut ?
+
+CYRANO (lisant):
+ C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée !
+ J'ai l'âme lourde encor d'amour inexprimée,
+ Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux grisés,
+ Mes regards dont c'était. . .
+
+ROXANE:
+ Comment vous la lisez,
+ Sa lettre !
+
+CYRANO (continuant):
+ . . .dont c'était les frémissantes fêtes,
+ Ne baiseront au vol les gestes que vous faites;
+ J'en revois un petit qui vous est familier
+ Pour toucher votre front, et je voudrais crier. . .
+
+ROXANE (troublée):
+ Comme vous la lisez,--cette lettre !
+ (La nuit vient insensiblement.)
+
+CYRANO:
+ Et je crie:
+ Adieu !. . .
+
+ROXANE:
+ Vous la lisez. . .
+
+CYRANO:
+ Ma chère, ma chérie,
+ Mon trésor. . .
+
+ROXANE (rêveuse):
+ D'une voix. . .
+
+CYRANO:
+ Mon amour !. . .
+
+ROXANE:
+ D'une voix. . .
+ (Elle tressaille):
+ Mais. . .que je n'entends pas pour la première fois !
+ (Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en aperçoive, passe
+ derrière le fauteuil, se penche sans bruit, regarde la
+ lettre.--L'ombre augmente.)
+
+CYRANO:
+ Mon cœur ne vous quitta jamais une seconde,
+ Et je suis et serai jusque dans l'autre monde
+ Celui qui vous aima sans mesure, celui. . .
+
+ROXANE (lui posant la main sur l'épaule):
+ Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit.
+ (Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste
+ d'effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l'ombre
+ complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains):
+ Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle
+ D'être le vieil ami qui vient pour être drôle !
+
+CYRANO:
+ Roxane !
+
+ROXANE:
+ C'était vous !
+
+CYRANO:
+ Non, non, Roxane, non !
+
+ROXANE:
+ J'aurais dû deviner quand il disait mon nom !
+
+CYRANO:
+ Non, ce n'était pas moi !
+
+ROXANE:
+ C'était vous !
+
+CYRANO:
+ Je vous jure. . .
+
+ROXANE:
+ J'aperçois toute la généreuse imposture:
+ Les lettres, c'était vous. . .
+
+CYRANO:
+ Non !
+
+ROXANE:
+ Les mots chers et fous,
+ C'était vous. . .
+
+CYRANO:
+ Non !
+
+ROXANE:
+ La voix dans la nuit, c'était vous !
+
+CYRANO:
+ Je vous jure que non !
+
+ROXANE:
+ L'âme, c'était la vôtre !
+
+CYRANO:
+ Je ne vous aimais pas.
+
+ROXANE:
+ Vous m'aimiez !
+
+CYRANO (se débattant):
+ C'était l'autre !
+
+ROXANE:
+ Vous m'aimiez !
+
+CYRANO (d'une voix qui faiblit):
+ Non !
+
+ROXANE:
+ Déjà vous le dites plus bas !
+
+CYRANO:
+ Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !
+
+ROXANE:
+ Ah ! que de choses qui sont mortes. . .qui sont nées !
+ --Pourquoi vous être tu pendant quatorze années,
+ Puisque sur cette lettre où, lui, n'était pour rien,
+ Ces pleurs étaient de vous ?
+
+CYRANO (lui tendant la lettre):
+ Ce sang était le sien.
+
+ROXANE:
+ Alors pourquoi laisser ce sublime silence
+ Se briser aujourd'hui ?
+
+CYRANO:
+ Pourquoi ?. . .
+ (Le Bret et Ragueneau entrent en courant.)
+
+
+
+Scène 5.VI.
+
+Les mêmes, Le Bret et Ragueneau.
+
+
+LE BRET:
+ Quelle imprudence !
+ Ah ! j'en étais bien sûr ! il est là !
+
+CYRANO (souriant et se redressant):
+ Tiens, parbleu !
+
+LE BRET:
+ Il s'est tué, Madame, en se levant !
+
+ROXANE:
+ Grand Dieu !
+ Mais tout à l'heure alors. . .cette faiblesse ?. . .cette ?. . .
+
+CYRANO:
+ C'est vrai ! je n'avais pas terminé ma gazette:
+ . . .Et samedi, vingt-six, une heure avant dîné,
+ Monsieur de Bergerac est mort assassiné.
+ (Il se découvre; on voit sa tête entourée de linges.)
+
+ROXANE:
+ Que dit-il ?--Cyrano !--Sa tête enveloppée !. . .
+ Ah, que vous a-t-on fait ? Pourquoi ?
+
+CYRANO:
+ "D'un coup d'épée,
+ Frappé par un héros, tomber la pointe au cœur !". . .
+ --Oui, je disais cela !. . .Le destin est railleur !. . .
+ Et voilà que je suis tué dans une embûche,
+ Par derrière, par un laquais, d'un coup de bûche !
+ C'est très bien. J'aurai tout manqué, même ma mort.
+
+RAGUENEAU:
+ Ah, Monsieur !. . .
+
+CYRANO:
+ Ragueneau ne pleure pas si fort !. . .
+ (Il lui tend la main):
+ Qu'est-ce que tu deviens, maintenant, mon confrère ?
+
+RAGUENEAU (à travers ses larmes):
+ Je suis moucheur de. . .de. . .chandelles, chez Molière.
+
+CYRANO:
+ Molière !
+
+RAGUENEAU:
+ Mais je veux le quitter, dès demain:
+ Oui, je suis indigné !. . .Hier, on jouer Scapin,
+ Et j'ai vu qu'il vous a pris une scène !
+
+LE BRET:
+ Entière !
+
+RAGUENEAU:
+ Oui, Monsieur, le fameux: "Que Diable allait-il faire ?. . ."
+
+LE BRET (furieux):
+ Molière te l'a pris !
+
+CYRANO:
+ Chut ! chut ! Il a bien fait !. . .
+ (A Ragueneau):
+ La scène, n'est-ce pas, produit beaucoup d'effet ?
+
+RAGUENEAU (sanglotant):
+ Ah ! Monsieur, on riait ! on riait !
+
+CYRANO:
+ Oui, ma vie
+ Ce fut d'être celui qui souffle--et qu'on oublie !
+ (A Roxane):
+ Vous souvient-il du soir où Christian vous parla
+ Sous le balcon ? Eh bien ! toute ma vie est là:
+ Pendant que je restais en bas, dans l'ombre noire,
+ D'autres montaient cueillir le baiser de la gloire !
+ C'est justice, et j'approuve au seuil de mon tombeau:
+ Molière a du génie et Christian était beau !
+ (A ce moment, la cloche de la chapelle ayant tinté, on voit passer au
+ fond, dans l'allée, les religieuses se rendant à l'office):
+ Qu'elles aillent prier puisque leur cloche sonne !
+
+ROXANE (se relevant pour appeler):
+ Ma sœur ! ma sœur !
+
+CYRANO (la retenant):
+ Non ! non ! n'allez chercher personne:
+ Quand vous reviendriez, je ne serais plus là.
+ (Les religieuses sont entrées dans la chapelle, on entend l'orgue):
+ Il me manquait un peu d'harmonie. . .en voilà.
+
+ROXANE:
+ Je vous aime, vivez !
+
+CYRANO:
+ Non ! car c'est dans le conte
+ Que lorsqu'on dit: Je t'aime ! au prince plein de honte,
+ Il sent sa laideur fondre à ces mots de soleil. . .
+ Mais tu t'apercevrais que je reste pareil.
+
+ROXANE:
+ J'ai fait votre malheur ! moi ! moi !
+
+CYRANO:
+ Vous ?. . .au contraire !
+ J'ignorais la douceur féminine. Ma mère
+ Ne m'a pas trouvé beau. Je n'ai pas eu de sœur.
+ Plus tard, j'ai redouté l'amante à l'œil moqueur.
+ Je vous dois d'avoir eu, tout au moins, une amie.
+ Grâce à vous une robe a passé dans ma vie.
+
+LE BRET (lui montrant le clair de lune qui descend à travers les branches):
+ Ton autre amie est là, qui vient te voir !
+
+CYRANO (souriant à la lune):
+ Je vois.
+
+ROXANE:
+ Je n'aimais qu'un seul être et je le perds deux fois !
+
+CYRANO:
+ Le Bret, je vais monter dans la lune opaline,
+ Sans qu'il faille inventer, aujourd'hui, de machine. . .
+
+LE BRET:
+ Que dites-vous ?
+
+CYRANO:
+ Mais oui, c'est là, je vous le dis,
+ Que l'on va m'envoyer faire mon paradis
+ Plus d'une âme que j'aime y doit être exilée,
+ Et je retrouverai Socrate et Galilée !
+
+LE BRET (se révoltant):
+ Non, non ! C'est trop stupide à la fin, et c'est trop
+ Injuste ! Un tel poète ! Un cœur si grand, si haut !
+ Mourir ainsi !. . .Mourir !. . .
+
+CYRANO:
+ Voilà Le Bret qui grogne !
+
+LE BRET (fondant en larmes):
+ Mon cher ami. . .
+
+CYRANO (se soulevant, l'œil égaré):
+ Ce sont les cadets de Gascogne. . .
+ --La masse élémentaire. . .Eh oui !. . .voilà le hic. . .
+
+LE BRET:
+ Sa science. . .dans son délire !
+
+CYRANO:
+ Copernic
+ A dit. . .
+
+ROXANE:
+ Oh !
+
+CYRANO:
+ Mais aussi que diable allait-il faire,
+ Mais que diable allait-il faire en cette galère ?. . .
+ Philosophe, physicien,
+ Rimeur, bretteur, musicien,
+ Et voyageur aérien,
+ Grand riposteur du tac au tac,
+ Amant aussi--pas pour son bien !--
+ Ci-gît Hercule-Savinien
+ De Cyrano de Bergerac,
+ Qui fut tout, et qui ne fut rien,
+ . . .Mais je m'en vais, pardon, je ne peux faire attendre:
+ Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre !
+ (Il se retombé assis, les pleurs de Roxane le rappellent à la réalité,
+ il la regarde, et caressant ses voiles):
+ Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant,
+ Ce bon, ce beau Christian; mais je veux seulement
+ Que lorsque le grand froid aura pris mes vertèbres,
+ Vous donniez un sens double à ces voiles funèbres,
+ Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil.
+
+ROXANE:
+ Je vous jure !. . .
+
+CYRANO (est secoué d'un grand frisson et se lève brusquement):
+ Pas là ! non ! pas dans ce fauteuil !
+ (On veut s'élancer vers lui):
+ --Ne me soutenez pas !--Personne !
+ (Il va s'adosser à l'arbre):
+ Rien que l'arbre !
+ (Silence):
+ Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre,
+ --Ganté de plomb !
+ (Il se raidit):
+ Oh ! mais !. . .puisqu'elle est en chemin,
+ Je l'attendrai debout,
+ (Il tire l'épée):
+ et l'épée à la main !
+
+LE BRET:
+ Cyrano !
+
+ROXANE (défaillante):
+ Cyrano !
+ (Tous reculent épouvantés.)
+
+CYRANO:
+ Je crois qu'elle regarde. . .
+ Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde
+ (Il lève son épée):
+ Que dites-vous ?. . .C'est inutile ?. . .Je le sais !
+ Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès !
+ Non ! non ! c'est bien plus beau lorsque c'est inutile !
+ --Qu'est-ce que c'est tous ceux-là ?--Vous êtes mille ?
+ Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !
+ Le Mensonge ?
+ (Il frappe de son épée le vide):
+ Tiens, tiens !--Ha ! ha ! les Compromis !
+ Les Préjugés, les Lâchetés !. . .
+ (Il frappe):
+ Que je pactise ?
+ Jamais, jamais !--Ah ! te voilà, toi, la Sottise !
+ --Je sais bien qu'à la fin vous me mettrez à bas;
+ N'importe: je me bats ! je me bats ! je me bats !
+ (Il fait des moulinets immenses et s'arrête haletant):
+ Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose !
+ Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
+ Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu,
+ Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
+ Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
+ J'emporte malgré vous,
+ (Il s'élance l'épée haute):
+ et c'est. . .
+ (L'épée s'échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de
+ Le Bret et de Ragueneau.)
+
+ROXANE (se penchant sur lui et lui baisant le front):
+ C'est ?. . .
+
+CYRANO (rouvre les yeux, la reconnaît et dit en souriant):
+ Mon panache.
+
+Rideau.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cyrano de Bergerac, by Edmond Rostand
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 1256 ***