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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:16:45 -0700 |
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| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:16:45 -0700 |
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diff --git a/1256-0.txt b/1256-0.txt new file mode 100644 index 0000000..517a3c9 --- /dev/null +++ b/1256-0.txt @@ -0,0 +1,9624 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 1256 *** + +This etext was prepared by Sue Asscher + + + + + +CYRANO DE BERGERAC + +Edmond Rostand + +Comédie Héroïque en Cinq Actes +en vers + +Représentée à Paris, sur le Théâtre de la Porte-Saint-Martin +le 28 décembre 1897 + + C'est à l'âme de CYRANO que je voulais dédier ce poème. + + Mais puisqu'elle a passé en vous, COQUELIN, c'est à vous +que je le dédie. + +E. R. + + + +Personnages: + + CYRANO DE BERGERAC + CHRISTIAN DE NEUVILLETTE + COMTE DE GUICHE + RAGUENEAU + LE BRET + CARBON DE CASTEL-JALOUX + LES CADETS + LIGNIÈRE + DE VALVERT + UN MARQUIS + DEUXIÈME MARQUIS + TROISIÈME MARQUIS + MONTFLEURY + BELLEROSE + JODELET + CUIGY + BRISSAILLE + UN FÂCHEUX + UN MOUSQUETAIRE + UN AUTRE + UN OFFICIER ESPAGNOL + UN CHEVAU-LÉGER + LE PORTIER + UN BOURGEOIS + SON FILS + UN TIRE-LAINE + UN SPECTATEUR + UN GARDE + BERTRANDOU LE FIFRE + LE CAPUCIN + DEUX MUSICIENS + LES POÈTES + LES PATISSIERS + ROXANE + SŒUR MARTHE + LISE + LA DISTRIBUTRICE + MÈRE MARGUERITE DE JÉSUS + LA DUÈGNE + SŒUR CLAIRE + UNE COMÉDIENNE + LA SOUBRETTE + LES PAGES + LA BOUQUETIÈRE + +La foule, bourgeois, marquis, mousquetaires, tire-laine, pâtissiers, +poètes, cadets gascons, comédiens, violons, pages, enfants, soldats, +espagnols, spectateurs, spectatrices, précieuses, comédiennes, +bourgeoises, religieuses, etc. + +(Les quatre premiers actes en 1640, le cinquième en 1655.) + + + + + + +Acte I. + +Une Représentation à l'Hôtel de Bourgogne. + +La salle de l'Hôtel de Bourgogne, en 1640. Sorte de hangar de jeu de +paume aménagé et embelli pour des représentations. + +La salle est un carré long; on la voit en biais, de sorte qu'un de ses +côtés forme le fond qui part du premier plan, à droite, et va au dernier +plan, à gauche, faire angle avec la scène, qu'on aperçoit en pan coupé. + +Cette scène est encombrée, des deux côtés, le long des coulisses, par +des banquettes. Le rideau est formé par deux tapisseries qui peuvent +s'écarter. Au-dessus du manteau d'Arlequin, les armes royales. On +descend de l'estrade dans la salle par de larges marches. De chaque côté +de ces marches, la place des violons. Rampe de chandelles. + +Deux rangs superposés de galeries latérales: le rang supérieur est +divisé en loges. Pas de sièges au parterre, qui est la scène même du +théâtre; au fond de ce parterre, c'est-à-dire à droite, premier plan, +quelques bancs formant gradins et, sous un escalier qui monte vers des +places supérieures, et dont on ne voit que le départ, une sorte de +buffet orné de petits lustres, de vases fleuris, de verres de cristal, +d'assiettes de gâteaux, de flacons, etc. + +Au fond, au milieu, sous la galerie de loges, l'entrée du théâtre. +Grande porte qui s'entre-bâille pour laisser passer les spectateurs. Sur +les battants de cette porte, ainsi que dans plusieurs coins et au-dessus +du buffet, des affiches rouges sur lesquelles on lit: La Clorise. + +Au lever du rideau, la salle est dans une demi-obscurité, vide encore. +Les lustres sont baissés au milieu du parterre, attendant d'être +allumés. + + + +Scène 1.I. + +Le public, qui arrive peu à peu. Cavaliers, bourgeois, laquais, pages, +tire-laine, le portier, etc., puis les marquis, Cuigy, Brissaille, la +distributrice, les violons, etc. + +(On entend derrière la porte un tumulte de voix, puis un cavalier +entre brusquement.) + + +LE PORTIER (le poursuivant): + Holà ! vos quinze sols ! + +LE CAVALIER: + J'entre gratis ! + +LE PORTIER: + Pourquoi ? + +LE CAVALIER: + Je suis chevau-léger de la maison du Roi ! + +LE PORTIER (à un autre cavalier qui vient d'entrer): + Vous ? + +DEUXIÈME CAVALIER: + Je ne paye pas ! + +LE PORTIER: + Mais. . . + +DEUXIÈME CAVALIER: + Je suis mousquetaire. + +PREMIER CAVALIER (au deuxième): + On ne commence qu'à deux heures. Le parterre + Est vide. Exerçons-nous au fleuret. + (Ils font des armes avec des fleurets qu'ils ont apportés.) + +UN LAQUAIS (entrant): + Pst. . .Flanquin. . . ! + +UN AUTRE (déjà arrivé): + Champagne ?. . . + +LE PREMIER (lui montrant des jeux qu'il sort de son pourpoint): + Cartes. Dés. + (Il s'assied par terre): + Jouons. + +LE DEUXIÈME (même jeu): + Oui, mon coquin. + +PREMIER LAQUAIS (tirant de sa poche un bout de chandelle qu'il allume + et colle par terre): + J'ai soustrait à mon maître un peu de luminaire. + +UN GARDE (à une bouquetière qui s'avance): + C'est gentil de venir avant que l'on n'éclaire !. . . + (Il lui prend la taille.) + +UN DES BRETTEURS (recevant un coup de fleuret): + Touche ! + +UN DES JOUEURS: + Trèfle ! + +LE GARDE (poursuivant la fille): + Un baiser ! + +LA BOUQUETIÈRE (se dégageant): + On voit !. . . + +LE GARDE (l'entraînant dans les coins sombres): + Pas de danger ! + +UN HOMME (s'asseyant par terre avec d'autres porteurs de provisions + de bouche): + Lorsqu'on vient en avance, on est bien pour manger. + +UN BOURGEOIS (conduisant son fils): + Plaçons-nous là, mon fils. + +UN JOUEUR: + Brelan d'as ! + +UN HOMME (tirant une bouteille de sous son manteau et s'asseyant aussi): + Un ivrogne + Doit boire son bourgogne. . . + (il boit): + À l'hôtel de Bourgogne ! + +LE BOURGEOIS (à son fils): + Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu ? + (Il montre l'ivrogne du bout de sa canne): + Buveurs. . . + (En rompant, un des cavaliers le bouscule): + Bretteurs ! + (Il tombe au milieu des joueurs): + Joueurs ! + +LE GARDE (derrière lui, lutinant toujours la femme): + Un baiser ! + +LE BOURGEOIS (éloignant vivement son fils): + Jour de Dieu ! + --Et penser que c'est dans une salle pareille + Qu'on joua du Rotrou, mon fils. + +LE JEUNE HOMME: + Et du Corneille ! + +UNE BANDE DE PAGES (se tenant par la main, entre en farandole et chante): + Tra la la la la la la la la la la lère. . . + +LE PORTIER (sévèrement aux pages): + Les pages, pas de farce !. . . + +PREMIER PAGE (avec une dignité blessée): + Oh ! Monsieur ! ce soupçon !. . . + (Vivement au deuxième, dès que le portier a tourné le dos): + As-tu de la ficelle ? + +LE DEUXIÈME: + Avec un hameçon. + +PREMIER PAGE: + On pourra de là-haut pêcher quelque perruque. + +UN TIRE-LAINE (groupant autour de lui plusieurs hommes de mauvaise mine): + Or çà, jeunes escrocs, venez qu'on vous éduque: + Puis donc que vous volez pour la première fois. . . + +DEUXIÈME PAGE (criant à d'autres pages déjà placés aux galeries supérieures): + Hep ! Avez-vous des sarbacanes ? + +TROISIÈME PAGE (d'en haut): + Et des pois ! + (Il souffle et les crible de pois.) + +LE JEUNE HOMME (à son père): + Que va-t-on nous jouer ? + +LE BOURGEOIS: + Clorise. + +LE JEUNE HOMME: + De qui est-ce ? + +LE BOURGEOIS: + De monsieur Balthazar Baro. C'est une pièce !. . . + (Il remonte au bras de son fils.) + +LE TIRE-LAINE (à ses acolytes): + . . .La dentelle surtout des canons, coupez-la ! + +UN SPECTATEUR (à un autre, lui montrant une encoignure élevée): + Tenez, à la première du Cid, j'étais là ! + +LE TIRE-LAINE (faisant avec ses doigts le geste de subtiliser): + Les montres. . . + +LE BOURGEOIS (redescendant, à son fils): + Vous verrez des acteurs très illustres. . . + +LE TIRE-LAINE (faisant le geste de tirer par petites secousses furtives): + Les mouchoirs. . . + +LE BOURGEOIS: + Montfleury. . . + +QUELQU'UN (criant de la galerie supérieure): + Allumez donc les lustres ! + +LE BOURGEOIS: + . . .Bellerose, L'Epy, la Beaupré, Jodelet ! + +UN PAGE (au parterre): + Ah ! voici la distributrice ! + +LA DISTRIBUTRICE (paraissant derrière le buffet): + Oranges, lait, + Eau de frambroise, aigre de cèdre ! + (Brouhaha à la porte.) + +UNE VOIX DE FAUSSET: + Place, brutes ! + +UN LAQUAIS (s'étonnant): + Les marquis !. . .au parterre ?. . . + +UN AUTRE LAQUAIS: + Oh ! pour quelques minutes. + (Entre une bande de petits marquis.) + +UN MARQUIS (voyant la salle à moitié vide): + Hé quoi ! Nous arrivons ainsi que les drapiers, + Sans déranger les gens ? sans marcher sur les pieds ? + Ah, fi ! fi ! fi ! + (Is se trouve devant d'autres gentilshommes entrés peu avant): + Cuigy ! Brissaille ! + (Grandes embrassades.) + +CUIGY: + Des fidèles !. . . + Mais oui, nous arrivons devant que les chandelles. . . + +LE MARQUIS: + Ah, ne m'en parlez pas ! Je suis dans une humeur. . . + +UN AUTRE: + Console-toi, marquis, car voici l'allumeur ! + +LA SALLE (saluant l'entrée de l'allumeur): + Ah !. . . + (On se groupe autour des lustres qu'il allume. Quelques personnes ont + pris place aux galeries. Lignière entre au parterre, donnant le bras à + Christian de Neuvillette. Lignière, un peu débraillé, figure d'ivrogne + distingué. Christian, vêtu élégamment, mais d'une façon un peu + démodée, paraît préoccupé et regarde les loges.) + + + +Scène 1.II. + +Les mêmes, Christian, Lignière, puis Ragueneau et Le Bret. + +CUIGY: + Lignière ! + +BRISSAILLE (riant): + Pas encor gris !. . . + +LIGNIÈRE (bas à Christian): + Je vous présente ? + (Signe d'assentiment de Christian): + Baron de Neuvillette. + (Saluts.) + +LA SALLE (acclamant l'ascension du premier lustre allumé): + Ah ! + +CUIGY (à Brissaille, en regardant Christian): + La tête est charmante. + +PREMIER MARQUIS (qui a entendu): + Peuh !. . . + +LIGNIÈRE (présentant à Christian): + Messieurs de Cuigy, de Brissaille. . . + +CHRISTIAN (s'inclinant): + Enchanté !. . . + +PREMIER MARQUIS (au deuxième): + Il est assez joli, mais n'est pas ajusté + Au dernier goût. + +LIGNIÈRE (à Cuigy): + Monsieur débarque de Touraine. + +CHRISTIAN: + Oui, je suis à Paris depuis vingt jours à peine. + J'entre aux gardes demain, dans les Cadets. + +PREMIER MARQUIS (regardant les personnes qui entrent dans les loges): + Voilà + La présidente Aubry ! + +LA DISTRIBUTRICE: + Oranges, lait. . . + +LES VIOLONS (s'accordant): + La. . .la. . . + +CUIGY (à Christian, lui désignant la salle qui se garnit): + Du monde ! + +CHRISTIAN: + Eh, oui, beaucoup, + +PREMIER MARQUIS: + Tout le bel air ! + (Ils nomment les femmes à mesure qu'elles entrent, très parées, dans + les loges. Envois de saluts, réponses de sourires.) + +DEUXIÈME MARQUIS: + Mesdames + De Guéméné. . . + +CUIGY: + De Bois-Dauphin. . . + +PREMIER MARQUIS: + Que nous aimâmes. . . + +BRISSAILLE: + De Chavigny. . . + +DEUXIÈME MARQUIS: + Qui de nos cœurs va se jouant ! + +LIGNIÈRE: + Tiens, monsieur de Corneille est arrivé de Rouen. + +LE JEUNE HOMME (à son père): + L'Académie est là ? + +LE BOURGEOIS: + Mais. . .j'en vois plus d'un membre; + Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre; + Porchères, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud. . . + Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c'est beau ! + +PREMIER MARQUIS: + Attention ! nos précieuses prennent place: + Barthénoïde, Urimédonte, Cassandace, + Félixérie. . . + +DEUXIÈME MARQUIS (se pâmant): + Ah ! Dieu ! leurs surnoms sont exquis ! + Marquis, tu les sais tous ? + +PREMIER MARQUIS: + Je les sais tous, marquis ! + +LIGNIÈRE (prenant Christian à part): + Mon cher, je suis entré pour vous rendre service: + La dame ne vient pas. Je retourne à mon vice ! + +CHRISTIAN (suppliant): + Non !. . .Vous, qui chansonnez et la ville et la cour, + Restez: vous me direz pour qui je meurs d'amour. + +LE CHEF DES VIOLONS (frappant sur son pupitre, avec son archet): + Messieurs les violons !. . . + (Il lève son archet.) + +LA DISTRIBUTRICE: + Macarons, citronnée. . . + (Les violons commencent à jouer.) + +CHRISTIAN: + J'ai peur qu'elle ne soit coquette et raffinée, + Je n'ose lui parler car je n'ai pas d'esprit. + Le langage aujourd'hui qu'on parle et qu'on écrit, + Me trouble. Je ne suis qu'un bon soldat timide. + --Elle est toujours à droite, au fond: la loge vide. + +LIGNIÈRE (faisant mine de sortir): + Je pars. + +CHRISTIAN (le retenant encore): + Oh ! non, restez ! + +LIGNIÈRE: + Je ne peux. D'Assoucy + M'attend au cabaret. On meurt de soif, ici. + +LA DISTRIBUTRICE (passant devant lui avec un plateau): + Orangeade ? + +LIGNIÈRE: + Fi ! + +LA DISTRIBUTRICE: + Lait ? + +LIGNIÈRE: + Pouah ! + +LA DISTRIBUTRICE: + Rivesalte ? + +LIGNIÈRE: + Halte ! + (A Christian): + Je reste encore un peu.--Voyons ce rivesalte ? + (Il s'assied près du buffet. La distributrice lui verse du rivesalte.) + +CRIS (dans le public à l'entrée d'un petit homme grassouillet et réjoui): + Ah ! Ragueneau !. . . + +LIGNIÈRE (à Christian): + Le grand rôtisseur Ragueneau. + +RAGUENEAU (costume de pâtissier endimanché, s'avançant vivement vers + Lignière): + Monsieur, avez-vous vu monsieur de Cyrano ? + +LIGNIÈRE (présentant Ragueneau à Christian): + Le pâtissier des comédiens et des poètes ! + +RAGUENEAU (se confondant): + Trop d'honneur. . . + +LIGNIÈRE: + Taisez-vous, Mécène que vous êtes ! + +RAGUENEAU: + Oui, ces messieurs chez moi se servent. . . + +LIGNIÈRE: + A crédit. + Poète de talent lui-même. . . + +RAGUENEAU: + Ils me l'ont dit. + +LIGNIÈRE: + Fou de vers ! + +RAGUENEAU: + Il est vrai que pour une odelette. . . + +LIGNIÈRE: + Vous donnez une tarte. . . + +RAGUENEAU: + Oh ! une tartelette ! + +LIGNIÈRE: + Brave homme, il s'en excuse ! Et pour un triolet + Ne donnâtes-vous pas ?. . . + +RAGUENEAU: + Des petits pains ! + +LIGNIÈRE (sévèrement): + Au lait. + --Et le théâtre, vous l'aimez ? + +RAGUENEAU: + Je l'idolâtre. + +LIGNIÈRE: + Vous payez en gâteaux vos billets de théâtre ! + Votre place, aujourd'hui, là, voyons, entre nous, + Vous a coûté combien ? + +RAGUENEAU: + Quatre flans. Quinze choux. + (Il regarde de tous côtés): + Monsieur de Cyrano n'est pas là ? Je m'étonne. + +LIGNIÈRE: + Pourquoi ? + +RAGUENEAU: + Montfleury joue ! + +LIGNIÈRE: + En effet, cette tonne + Va nous jouer ce soir le rôle de Phédon. + Qu'importe à Cyrano ? + +RAGUENEAU: + Mais vous ignorez donc ? + Il fit à Montfleury, messieurs, qu'il prit en haine, + Défense, pour un mois, de reparaître en scène. + +LIGNIÈRE (qui en est à son quatrième petit verre): + Eh bien ? + +RAGUENEAU: + Montfleury joue ! + +CUIGY (qui s'est rapproché de son groupe): + Il n'y peut rien. + +RAGUENEAU: + Oh ! oh ! + Moi, je suis venu voir ! + +PREMIER MARQUIS: + Quel est ce Cyrano ? + +CUIGY: + C'est un garcon versé dan les colichemardes. + +DEUXIÈME MARQUIS: + Noble ? + +CUIGY: + Suffisamment. Il est cadet aux gardes. + (Montrant un gentilhomme qui va et vient dans la salle comme s'il + cherchait quelqu'un): + Mais son ami Le Bret peut vous dire. . . + (Il appelle): + Le Bret ! + (Le Bret descend vers eux): + Vous cherchez Bergerac ? + +LE BRET: + Oui, je suis inquiet !. . . + +CUIGY: + N'est-ce pas que cet homme est des moins ordinaires ? + +LE BRET (avec tendresse): + Ah, c'est le plus exquis des êtres sublunaires ! + +RAGUENEAU: + Rimeur ! + +CUIGY: + Bretteur ! + +BRISSAILLE: + Physicien ! + +LE BRET: + Musicien ! + +LIGNIÈRE: + Et quel aspect hétéroclite que le sien ! + +RAGENEAU: + Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne + Le solennel monsieur Philippe de Champaigne; + Mais bizarre, excessif, extravagant, falot, + Il eût fourni, je pense, à feu Jacques Callot + Le plus fol spadassin à mettre entre ses masques: + Feutre à panache triple et pourpoint à six basques, + Cape que par derrière, avec pompe, l'estoc + Lève, comme une queue insolente de coq, + Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne + Fut et sera toujours l'alme Mère Gigogne, + Il promène, en sa fraise à la Pulcinella, + Un nez !. . .Ah ! messeigneurs, quel nez que ce nez-là !. . . + On ne peut voir passer un pareil nasigère + Sans s'écrier: "Oh ! non, vraiment, il exagère !" + Puis on sourit, on dit: "Il va l'enlever. . ." Mais + Monsieur de Bergerac ne l'enlève jamais. + +LE BRET (hochant la tête): + Il le porte,--et pourfend quiconque le remarque ! + +RAGUENEAU (fièrement): + Son glaive est la moitié des ciseaux de la Parque ! + +PREMIER MARQUIS (haussant les épaules): + Il ne viendra pas ! + +RAGUENEAU: + Si !. . .Je parie un poulet + A la Ragueneau ! + +LE MARQUIS (riant): + Soit ! + (Rumeurs d'admiration dan la salle. Roxane vient de paraître dans sa + loge. Elle s'assied sur le devant, sa duègne prend place au fond. + Christian, occupé à payer la distributrice, ne regarde pas.) + +DEUXIÈME MARQUIS (avec des petit cris): + Ah, messieurs ! mais elle est + Épouvantablement ravissante ! + +PREMIER MARQUIS: + Une pêche + Qui sourirait avec une fraise ! + +DEUXIÈME MARQUIS: + Et si fraîche + Qu'on pourrait, l'approchant, prendre un rhume de cœur ! + +CHRISTIAN (lève la tête, aperçoit Roxane, et saisit vivement Lignière + par le bras): + C'est elle ! + +LIGNIÈRE (regardant): + Ah ! c'est elle ?. . . + +CHRISTIAN: + Oui. Dites vite. J'ai peur. + +LIGNIÈRE (dégustant son rivesalte à petits coups): + Magdaleine Robin, dite Roxane.--Fine. + Précieuse. + +CHRISTIAN: + Hélas ! + +LIGNIÈRE: + Libre. Orpheline. Cousine + De Cyrano,--dont on parlait. . . + (A ce moment, un seigneur très élégant, le cordon bleu en sautoir, + entre dans la loge et, debout, cause un instant avec Roxane.) + +CHRISTIAN (tressaillant): + Cet homme ?. . . + +LIGNIÈRE (qui commence à être gris, clignant de l'œil): + Hé ! hé !. . . + --Comte de Guiche. Épris d'elle. Mais marié + A la nièce d'Armand de Richelieu. Désire + Faire épouser Roxane à certain triste sire, + Un monsieur de Valvert, vicomte. . .et complaisant. + Elle n'y souscrit pas, mais de Guiche est puissant: + Il peut persécuter une simple bourgeoise. + D'ailleurs j'ai dévoilé sa manœuvre sournoise + Dans une chanson qui. . .Ho ! il doit m'en vouloir ! + --La fin était méchante. . .Écoutez. . . + (Il se lève en titubant, le verre haut, prêt a chanter.) + +CHRISTIAN: + Non. Bonsoir. + +LIGNIÈRE: + Vous allez ? + +CHRISTIAN: + Chez monsieur de Valvert ! + +LIGNIÈRE: + Prenez garde: + C'est lui qui vous tuera ! + (Lui désignant du coin de l'œil Roxane): + Restez. On vous regarde. + +CHRISTIAN: + C'est vrai ! + (Il reste en contemplation. Le groupe de tire-laine, à partir de ce + moment, le voyant la tête en l'air et bouche bée, se rapproche de + lui.) + +LIGNIÈRE: + C'est moi qui pars. J'ai soif ! Et l'on m'attend + --Dans les tavernes ! + (Il sort, zigzaguant.) + +LE BRET (qui a fait le tour de la salle, revenant vers Ragueneau, d'une + voix rassurée): + Pas de Cyrano. + +RAGUENEAU (incrédule): + Pourtant. . . + +LE BRET: + Ah ! je veux espérer qu'il n'a pas vu l'affiche ! + +LA SALLE: + Commencez ! Commencez ! + + + +Scène 1.III. + +Les mêmes, moins Lignière; De Guiche, Valvert, puis Montfleury. + + +UN MARQUIS (voyant de Guiche, qui descend de la loge de Roxane, traverse + le parterre, entouré de seigneurs obséquieux, parmi lesquels le vicomte + de Valvert): + Quelle cour, ce de Guiche ! + +UN AUTRE: + Fi !. . .Encore un Gascon ! + +LE PREMIER: + Le Gascon souple et froid, + Celui qui réussit !. . .Saluons-le, crois-moi. + (Ils vont vers de Guiche.) + +DEUXIÈME MARQUIS: + Les beaux rubans ! Quelle couleur, comte de Guiche ? + Baise-moi-ma-mignonne ou bien Ventre-de-biche ? + +DE GUICHE: + C'est couleur Espagnol malade. + +PREMIER MARQUIS: + La couleur + Ne ment pas, car bientôt, grâce à votre valeur, + L'Espagnol ira mal, dans les Flandres ! + +DE GUICHE: + Je monte + Sur scène. Venez-vous ? + (Il se dirige, suivi de tous les marquis et gentilshommes, vers le + théâtre. Il se retourne et appelle): + Viens, Valvert ! + +CHRISTIAN (qui les écoute et les observe, tressaille en entendant ce nom): + Le vicomte ! + Ah ! je vais lui jeter à la face mon. . . + (Il met la main dans sa poche, et y rencontre celle d'un tire-laine en + train de le dévaliser. Il se retourne): + Hein ? + +LE TIRE-LAINE: + Ay !. . . + +CHRISTIAN (sans le lâcher): + Je cherchais un gant ! + +LE TIRE-LAINE (avec un sourire piteux): + Vous trouvez une main. + (Changeant de ton, bas et vite): + Lâchez-moi. Je vous livre un secret. + +CHRISTIAN (le tenant toujours): + Quel ? + +LE TIRE-LAINE: + Lignière. . . + Qui vous quitte. . . + +CHRISTIAN (de même): + Eh ! bien ? + +LE TIRE-LAINE: + . . .touche à son heure dernière. + Une chanson qu'il fit blessa quelqu'un de grand, + Et cent hommes--j'en suis--ce soir sont postés !. . . + +CHRISTIAN: + Cent ! + Par qui ? + +LE TIRE-LAINE: + Discrétion. . . + +CHRISTIAN (haussant les épaules): + Oh ! + +LE TIRE-LAINE (avec beaucoup de dignité): + Professionnelle ! + +CHRISTIAN: + Où seront-ils postés ? + +LE TIRE-LAINE: + À la porte de Nesle. + Sur son chemin. Prévenez-le ! + +CHRISTIAN (qui lui lâche enfin le poignet): + Mais où le voir ! + +LE TIRE-LAINE: + Allez courir tous les cabarets: le Pressoir + D'Or, la Pomme de Pin, la Ceinture qui craque, + Les Deux Torches, les Trois Entonnoirs,--et dans chaque, + Laissez un petit mot d'écrit l'avertissant. + +CHRISTIAN: + Oui, je cours ! Ah ! les gueux ! Contre un seul homme, cent ! + (Regardant Roxane avec amour): + La quitter. . .elle ! + (Avec fureur, Valvert): + Et lui !. . .--Mais il faut que je sauve + Lignière !. . . + (Il sort en courant.--De Guiche, le vicomte, les marquis, tous les + gentilshommes ont disparu derrière le rideau pour prendre place sur + les banquettes de la scène. Le parterre est complètement rempli. Plus + une place vide aux galeries et aux loges.) + +LA SALLE: + Commencez. + +UN BOURGEOIS (dont la perruque s'envole au bout d'une ficelle, pêchée + par un page de la galerie supérieure): + Ma perruque ! + +CRIS DE JOIE: + Il est chauve !. . . + Bravo, les pages !. . .Ha ! ha ! ha !. . . + +LE BOURGEOIS (furieux, montrant le poing): + Petit gredin ! + +RIRES ET CRIS (qui commencent très fort et vont décroissant): + Ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! + (Silence complet.) + +LE BRET (étonné): + Ce silence soudain ?. . . + (Un spectateur lui parle bas): + Ah ? + +LE SPECTATEUR: + La chose me vient d'être certifiée. + +MURMURES (qui courent): + Chut !--Il paraît ?. . .--Non !. . .--Si !--Dans la loge grillée.-- + Le Cardinal !--Le Cardinal ?--Le Cardinal ! + +UN PAGE: + Ah ! diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal !. . . + (On frappe sur la scène. Tout le monde s'immobilise. Attente.) + +LA VOIX D'UN MARQUIS (dans le silence, derrière le rideau): + Mouchez cette chandelle ! + +UN AUTRE MARQUIS (passant la tête par la fente du rideau): + Une chaise ! + (Une chaise est passée, de main en main, au-dessus des têtes. Le + marquis la prend et disparaît, non sans avoir envoyé quelques baisers + aux loges.) + +UN SPECTATEUR: + Silence ! + (On refrappe les trois coups. Le rideau s'ouvre. Tableau. Les marquis + assis sur les côtés, dans des poses insolentes. Toile de fond + représentant un décor bleuâtre de pastorale. Quatre petits lustres de + cristal éclairent la scène. Les violons jouent doucement.) + +LE BRET (à Ragueneau, bas): + Montfleury entre en scène ? + +RAGUENEAU (bas aussi): + Oui, c'est lui qui commence. + +LE BRET: + Cyrano n'est pas là. + +RAGUENEAU: + J'ai perdu mon pari. + +LE BRET: + Tant mieux ! tant mieux ! + (On entend un air de musette, et Montfleury paraît en scène, énorme, + dans un costume de berger de pastorale, un chapeau garni de roses + penché sur l'oreille, et soufflant dans une cornemuse enrubannée.) + +LE PARTERRE (applaudissant): + Bravo, Montfleury ! Montfleury ! + +MONTFLEURY (après avoir salué, jouant le rôle de Phédon): + Heureux qui loin des cours, dans un lieu solitaire, + Se prescrit à soi-même un exil volontaire, + Et qui, lorsque Zéphire a soufflé sur les bois. . . + +UNE VOIX (au milieu du parterre): + Coquin, ne t'ai-je pas interdit pour un mois ? + (Stupeur. Tout le monde se retourne. Murmures.) + +VOIX DIVERSES: + Hein ?--Quoi ?--Qu'est-ce ?. . . + (On se lève dans les loges, pour voir.) + +CUIGY: + C'est lui ! + +LE BRET (terrifié): + Cyrano ! + +LA VOIX: + Roi des pitres ! + Hors de scène a l'instant ! + +TOUTE LA SALLE (indignée): + Oh ! + +MONTFLEURY: + Mais. . . + +LA VOIX: + Tu récalcitres ? + +VOIX DIVERSES (du parterre, des loges): + Chut !--Assez !--Montfleury, jouez !--Ne craignez rien !. . . + +MONTFLEURY (d'une voix mal assurée): + Heureux qui loin des cours dans un lieu sol. . . + +LA VOIX (plus menaçante): + Eh bien ! + Faudra-t-il que je fasse, ô Monarque des drôles, + Une plantation de bois sur vos épaules ? + (Une canne au bout d'un bras jaillit au-dessus des têtes.) + +MONTFLEURY (d'une voix de plus en plus faible): + Heureux qui. . . + (La canne s'agite.) + +LA VOIX: + Sortez ! + +LE PARTERRE: + Oh ! + +MONTFLEURY (s'étranglant): + Heureux qui loin des cours. . . + +CYRANO (surgissant du parterre, debout sur une chaise, les bras croisés, + son feutre en bataille, la moustache hérissée, le nez terrible): + Ah ! je vais me fâcher !. . . + (Sensation à sa vue.) + + + +Scène 1.IV. + +Les mêmes, Cyrano, puis Bellerose, Jodelet. + + +MONTFLEURY (aux marquis): + Venez à mon secours, + Messieurs ! + +UN MARQUIS (nonchalamment): + Mais jouez donc ! + +CYRANO: + Gros homme, si tu joues + Je vais être obligé de te fesser les joues ! + +LE MARQUIS: + Assez ! + +CYRANO: + Que les marquis se taisent sur leurs bancs, + Ou bien je fais tâter ma canne à leurs rubans ! + +TOUS LES MARQUIS (debout): + C'en est trop !. . .Montfleury. . . + +CYRANO: + Que Montfleury s'en aille, + Ou bien je l'essorille et le désentripaille ! + +UNE VOIX: + Mais. . . + +CYRANO: + Qu'il sorte ! + +UNE AUTRE VOIX: + Pourtant. . . + +CYRANO: + Ce n'est pas encor fait ? + (Avec le geste de retrousser ses manches): + Bon ! je vais sur la scène en guise de buffet, + Découper cette mortadelle d'Italie ! + +MONTFLEURY (rassemblant toute sa dignité): + En m'insultant, Monsieur, vous insultez Thalie ! + +CYRANO (très poli): + Si cette Muse, à qui, Monsieur, vous n'êtes rien, + Avait l'honneur de vous connaître, croyez bien + Qu'en vous voyant si gros et bête comme une urne, + Elle vous flanquerait quelque part son cothurne. + +LE PARTERRE: + Montfleury ! Montfleury !--La pièce de Baro !-- + +CYRANO (à ceux qui crient autour de lui): + Je vous en prie, ayez pitié de mon fourreau: + Si vous continuez, il va rendre sa lame ! + (Le cercle s'élargit.) + +LA FOULE (reculant): + Hé ! là !. . . + +CYRANO (à Montfleury): + Sortez de scène ! + +LA FOULE (se rapprochant et grondant): + Oh ! oh ! + +CYRANO (se retournant vivement): + Quelqu'un réclame ? + (Nouveau recul.) + +UNE VOIX (chantant au fond): + Monsieur de Cyrano + Vraiment nous tyrannise, + Malgré ce tyranneau + On jouera la Clorise. + +TOUTE LA SALLE (chantant): + La Clorise, la Clorise !. . . + +CYRANO: + Si j'entends une fois encor cette chanson, + Je vous assomme tous. + +UN BOURGEOIS: + Vous n'êtes pas Samson ! + +CYRANO: + Voulez-vous me prêter, Monsieur, votre mâchoire ? + +UNE DAME (dans les loges): + C'est inouï ! + +UN SEIGNEUR: + C'est scandaleux ! + +UN BOURGEOIS: + C'est vexatoire ! + +UN PAGE: + Ce qu'on s'amuse ! + +LE PARTERRE: + Kss !--Montfleury !--Cyrano ! + +CYRANO: + Silence ! + +LE PARTERRE (en délire): + Hi han ! Bêê ! Ouah, ouah ! Cocorico ! + +CYRANO: + Je vous. . . + +UN PAGE: + Miâou ! + +CYRANO: + Je vous ordonne de vous taire ! + Et j'adresse un défi collectif au parterre ! + --J'inscris les noms !--Approchez-vous, jeunes héros ! + Chacun son tour ! Je vais donner des numéros !-- + Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste ? + Vous, Monsieur ? Non ! Vous ? Non ! Le premier duelliste, + Je l'expédie avec les honneurs qu'on lui doit ! + --Que tous ceux qui veulent mourir lèvent le doigt. + (Silence): + La pudeur vous défend de voir ma lame nue ? + Pas un nom ?--Pas un doigt ?--C'est bien. Je continue. + (Se retournant vers la scène où Montfleury attend avec angoisse): + Donc, je désire voir le théâtre guéri + De cette fluxion. Sinon. . . + (La main à son épée): + le bistouri ! + +MONTFLEURY: + Je. . . + +CYRANO (descend de sa chaise, s'assied au milieu du rond qui s'est + formé, s'installe comme chez lui): + Mes mains vont frapper trois claques, pleine lune ! + Vous vous éclipserez à la troisième. + +LE PARTERRE (amusé): + Ah ?. . . + +CYRANO (frappant dans ses mains): + Une ! + +MONTFLEURY: + Je. . . + +UNE VOIX (des loges): + Restez ! + +LE PARTERRE: + Restera. . .restera pas. . . + +MONTFLEURY: + Je crois, + Messieurs. . . + +CYRANO: + Deux ! + +MONTFLEURY: + Je suis sûr qu'il vaudrait mieux que. . . + +CYRANO: + Trois ! + (Montfleury disparaît comme dans une trappe. Tempête de rires, de + sifflets et de huées.) + +LA SALLE: + Hu !. . .hu !. . .Lâche !. . .Reviens !. . . + +CYRANO (épanoui, se renverse sur sa chaise, et croise ses jambes): + Qu'il revienne, s'il l'ose ! + +UN BOURGEOIS: + L'orateur de la troupe ! + (Bellerose s'avance et salue.) + +LES LOGES: + Ah !. . .Voilà Bellerose ! + +BELLEROSE (avec élégance): + Nobles seigneurs. . . + +LE PARTERRE: + Non ! Non ! Jodelet ! + +JODELET (s'avance, et, nasillard): + Tas de veaux ! + +LE PARTERRE: + Ah ! Ah ! Bravo ! très bien ! bravo ! + +JODELET: + Pas de bravos ! + Le gros tragédien dont vous aimez le ventre + S'est senti. . . + +LE PARTERRE: + C'est un lâche ! + +JODELET: + Il dut sortir ! + +LE PARTERRE: + Qu'il rentre ! + +LES UNS: + Non ! + +LES AUTRES: + Si ! + +UN JEUNE HOMME (à Cyrano): + Mais à la fin, monsieur, quelle raison + Avez-vous de haïr Montfleury ? + +CYRANO (gracieux, toujours assis): + Jeune oison, + J'ai deux raisons, dont chaque est suffisante seule. + Primo: c'est un acteur déplorable, qui gueule, + Et qui soulève avec des han ! de porteur d'eau, + Le vers qu'il faut laisser s'envoler !--Secundo: + Est mon secret. . . + +LE VIEUX BOURGEOIS (derrière lui): + Mais vous nous privez sans scrupule + De la Clorise ! Je m'entête. . . + +CYRANO (tournant sa chaise vers le bourgeois, respecteusement): + Vieille mule ! + Les vers du vieux Baro valant moins que zéro, + J'interromps sans remords ! + +LES PRÉCIEUSES (dans les loges): + Ha !--Ho !--Notre Baro ! + Ma chère !--Peut-on dire ?. . .Ah ! Dieu !. . . + +CYRANO (tournant sa chaise vers les loges, galant): + Belles personnes, + Rayonnez, fleurissez, soyez des échansonnes + De rêve, d'un sourire enchantez un trépas, + Inspirez-nous des vers. . .mais ne les jugez pas ! + +BELLEROSE: + Et l'argent qu'il va falloir rendre ! + +CYRANO (tournant sa chaise vers la scène): + Bellerose, + Vous avez dit la seule intelligente chose ! + Au manteau de Thespis je ne fais pas de trous: + (Il se lève, et lançant un sac sur la scène): + Attrapez cette bourse au vol, et taisez-vous ! + +LA SALLE (éblouie): + Ah !. . .Oh !. . . + +JODELET (ramassant prestement la bourse et la soupesant): + A ce prix-là, monsieur, je t'autorise + A venir chaque jour empêcher la Clorise !. . . + +LA SALLE + Hu !. . .Hu !. . . + +JODELET: + Dussions-nous même ensemble être hués !. . . + +BELLEROSE: + Il faut évacuer la salle !. . . + +JODELET: + Évacuez !. . . + (On commence à sortir, pendant que Cyrano regarde d'un air satisfait. + Mais la foule s'arrête bientôt en entendant la scène suivante, et la + sortie cesse. Les femmes qui, dans les loges, étaient déjà debout, + leur manteau remis, s'arrêtent pour écouter, et finissent par se + rasseoir.) + +LE BRET (à Cyrano): + C'est fou !. . . + +UN FÂCHEUX (qui s'est approché de Cyrano): + Le comédien Montfleury ! quel scandale ! + Mais il est protégé par le duc de Candale ! + Avez-vous un patron ? + +CYRANO: + Non ! + +LE FÂCHEUX: + Vous n'avez pas ?. . . + +CYRANO: + Non ! + +LE FÂCHEUX: + Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom ?. . . + +CYRANO (agacé): + Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse ? + Non, pas de protecteur. . . + (La main à son épée): + mais une protectrice ! + +LE FÂCHEUX: + Mais vous allez quitter la ville ? + +CYRANO: + C'est selon. + +LE FÂCHEUX: + Mais le duc de Candale a le bras long ! + +CYRANO: + Moins long + Que n'est le mien. . . + (Montrant son épée): + quand je lui mets cette rallonge ! + +LE FÂCHEUX: + Mais vous ne songez pas à prétendre. . . + +CYRANO: + J'y songe. + +LE FÂCHEUX: + Mais. . . + +CYRANO: + Tournez les talons, maintenant. + +LE FÂCHEUX: + Mais. . . + +CYRANO: + Tournez ! + --Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez. + +LE FÂCHEUX (ahuri): + Je. . . + +CYRANO (marchant sur lui): + Qu'a-t-il d'étonnant ? + +LE FÂCHEUX (reculant): + Votre Grâce se trompe. . . + +CYRANO: + Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe ?. . . + +LE FÂCHEUX (même jeu): + Je n'ai pas. . . + +CYRANO: + Ou crochu comme un bec de hibou ? + +LE FÂCHEUX: + Je. . . + +CYRANO: + Y distingue-t-on une verrue au bout ? + +LE FÂCHEUX: + Mais. . . + +CYRANO: + Ou si quelque mouche, à pas lents, s'y promène ? + Qu'a-t-il d'hétéroclite ? + +LE FÂCHEUX: + Oh !. . . + +CYRANO: + Est-ce un phénomène ? + +LE FÂCHEUX: + Mais d'y porter les yeux j'avais su me garder ! + +CYRANO: + Et pourquoi, s'il vous plaît, ne pas le regarder ? + +LE FÂCHEUX: + J'avais. . . + +CYRANO: + Il vous dégoûte alors ? + +LE FÂCHEUX: + Monsieur. . . + +CYRANO: + Malsaine + Vous semble sa couleur ? + +LE FÂCHEUX: + Monsieur ! + +CYRANO: + Sa forme, obscène ? + +LE FÂCHEUX: + Mais du tout !. . . + +CYRANO: + Pourquoi donc prendre un air dénigrant ? + --Peut-être que monsieur le trouve un peu trop grand ? + +LE FÂCHEUX (balbutiant): + Je le trouve petit, tout petit, minuscule ! + +CYRANO: + Hein ? comment ? m'accuser d'un pareil ridicule ? + Petit, mon nez ? Holà ! + +LE FÂCHEUX: + Ciel ! + +CYRANO: + Énorme, mon nez ! + --Vil camus, sot camard, tête plate, apprenez + Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice, + Attendu qu'un grand nez est proprement l'indice + D'un homme affable, bon, courtois, spirituel, + Libéral, courageux, tel que je suis, et tel + Qu'il vous est interdit à jamais de vous croire, + Déplorable maraud ! car la face sans gloire + Que va chercher ma main en haut de votre col, + Est aussi dénuée. . . + (Il le soufflette.) + +LE FÂCHEUX: + Aï ! + +CYRANO: + De fierté, d'envol, + De lyrisme, de pittoresque, d'étincelle, + De somptuosité, de Nez enfin, que celle. . . + (Il se retourne par les épaules, joignant le geste à la parole): + Que va chercher ma botte au bas de votre dos ! + +LE FÂCHEUX (se sauvant): + Au secours ! A la garde ! + +CYRANO: + Avis donc aux badauds + Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage, + Et si le plaisantin est noble, mon usage + Est de lui mettre, avant de le laisser s'enfuir, + Pas devant, et plus haut, du fer, et non du cuir ! + +DE GUICHE (qui est descendu de la scène, avec les marquis): + Mais à la fin il nous ennuie ! + +LE VICOMTE DE VALVERT (haussant les épaules): + Il fanfaronne ! + +DE GUICHE: + Personne ne va donc lui répondre ?. . . + +LE VICOMTE: + Personne ? + Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits !. . . + (Il s'avance vers Cyrano qui l'observe, et se campant devant lui d'un + air fat): + Vous. . .vous avez un nez. . .heu. . .un nez. . .très grand. + +CYRANO (gravement): + Très ! + +LE VICOMTE (riant): + Ha ! + +CYRANO (imperturbable): + C'est tout ?. . . + +LE VICOMTE: + Mais. . . + +CYRANO: + Ah ! non ! c'est un peu court, jeune homme ! + On pouvait dire. . .Oh ! Dieu !. . .bien des choses en somme. . . + En variant le ton,--par exemple, tenez: + Agressif: "Moi, monsieur, si j'avais un tel nez + Il faudrait sur-le-champ que je me l'amputasse !" + Amical: "Mais il doit tremper dans votre tasse ! + Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap !" + Descriptif: "C'est un roc !. . .c'est un pic !. . .c'est un cap ! + Que dis-je, c'est un cap ?. . .C'est une péninsule !" + Curieux: "De quoi sert cette oblongue capsule ? + D'écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ?" + Gracieux: "Aimez-vous à ce point les oiseaux + Que paternellement vous vous préoccupâtes + De tendre ce perchoir à leur petites pattes ?" + Truculent: "Ça, monsieur, lorsque vous pétunez, + La vapeur du tabac vous sort-elle du nez + Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée ?" + Prévenant: "Gardez-vous, votre tête entraînée + Par ce poids, de tomber en avant sur le sol !" + Tendre: "Faites-lui faire un petit parasol + De peur que sa couleur au soleil ne se fane !" + Pédant: "L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane + Appelle Hippocampelephantocamélos + Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os !" + Cavalier: 'Quoi, l'ami, ce croc est à la mode ? + Pour pendre son chapeau, c'est vraiment très commode !' + Emphatique: "Aucun vent ne peut, nez magistral, + T'enrhumer tout entier, excepté le mistral !" + Dramatique: "C'est la Mer Rouge quand il saigne !" + Admiratif: "Pour un parfumeur, quelle enseigne !" + Lyrique: "Est-ce une conque, êtes-vous un triton ?" + Naïf: "Ce monument, quand le visite-t-on ?" + Respectueux: "Souffrez, monsieur, qu'on vous salue, + C'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue !" + Campagnard: "Hé, ardé ! C'est-y un nez ? Nanain ! + C'est queuqu'navet géant ou ben queuqu'melon nain !" + Militaire: "Pointez contre cavalerie !" + Pratique: "Voulez-vous le mettre en loterie ? + Assurément, monsieur, ce sera le gros lot !" + Enfin, parodiant Pyrame en un sanglot: + "Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître + A détruit l'harmonie ! Il en rougit, le traître !" + --Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit + Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit: + Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres, + Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettres + Vous n'avez que les trois qui forment le mot: sot ! + Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut + Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries, + Me servir toutes ces folles plaisanteries, + Que vous n'en eussiez pas articulé le quart + De la moitié du commencement d'une, car + Je me les sers moi-même, avec assez de verve, + Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve. + +DE GUICHE (voulant emmener le vicomte pétrifié): + Vicomte, laissez donc ! + +LE VICOMTE (suffoqué): + Ces grands airs arrogants ! + Un hobereau qui. . .qui. . .n'a même pas de gants ! + Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses ! + +CYRANO: + Moi, c'est moralement que j'ai mes élégances. + Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet, + Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet; + Je ne sortirais pas avec, par négligence, + Un affront pas très bien lavé, la conscience + Jaune encor de sommeil dans le coin de son œil, + Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil. + Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise, + Empanaché d'indépendance et de franchise; + Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est + Mon âme que je cambre ainsi qu'en un corset, + Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache, + Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache, + Je fais, en traversant les groupes et les ronds, + Sonner les vérités comme des éperons. + +LE VICOMTE: + Mais, monsieur. . . + +CYRANO: + Je n'ai pas de gants ?. . .la belle affaire ! + Il m'en restait un seul. . .d'une très vieille paire ! + --Lequel m'était d'ailleurs encor fort importun: + Je l'ai laissé dans la figure de quelqu'un. + +LE VICOMTE: + Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule ! + +CYRANO (ôtant son chapeau et saluant comme si le vicomte venait de se + présenter): + Ah ?. . .Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule + De Bergerac. + (Rires.) + +LE VICOMTE (exaspéré): + Bouffon ! + +CYRANO (poussant un cri comme lorsqu'on est saisi d'une crampe): + Ay !. . . + +LE VICOMTE (qui remontait, se retournant): + Qu'est-ce encor qu'il dit ? + +CYRANO (avec des grimaces de douleur): + Il faut la remuer car elle s'engourdit. . . + --Ce que c'est que de la laisser inoccupée !-- + Ay !. . . + +LE VICOMTE: + Qu'avez-vous ? + +CYRANO: + J'ai des fourmis dans mon épée ! + +LE VICOMTE (tirant la sienne): + Soit ! + +CYRANO: + Je vais vous donner un petit coup charmant. + +LE VICOMTE (méprisant): + Poète !. . . + +CYRANO: + Oui, monsieur, poète ! et tellement, + Qu'en ferraillant je vais--hop !--à l'improvisade, + Vous composer une ballade. + +LE VICOMTE: + Une ballade ? + +CYRANO: + Vous ne vous doutez pas de ce que c'est, je crois ? + +LE VICOMTE: + Mais. . . + +CYRANO (récitant comme une leçon): + La ballade, donc, se compose de trois + Couplets de huit vers. . . + +LE VICOMTE (piétinant): + Oh ! + +CYRANO (continuant): + Et d'un envoi de quatre. . . + +LE VICOMTE: + Vous. . . + +CYRANO: + Je vais tout ensemble en faire une et me battre, + Et vous toucher, monsieur, au dernier vers. + +LE VICOMTE: + Non ! + +CYRANO: + Non ? + (Déclamant): + Ballade du duel qu'en l'hôtel bourguignon + Monsieur de Bergerac eut avec un bélître ! + +LE VICOMTE: + Qu'est-ce que c'est que ça, s'il vous plaît ? + +CYRANO: + C'est le titre. + +LA SALLE (surexcitée au plus haut point): + Place !--Très amusant !--Rangez-vous !--Pas de bruits ! + (Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers + mêlés aux bourgeois et aux gens du peuple; les pages grimpés sur des + épaules pour mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. A + droite, De Guiche et ses gentilshommes. A gauche, Le Bret, Ragueneau, + Cuigy, etc.) + +CYRANO (fermant une seconde les yeux): + Attendez !. . .je choisis mes rimes. . .Là, j'y suis. + (Il fait ce qu'il dit, à mesure): + Je jette avec grâce mon feutre, + Je fais lentement l'abandon + Du grand manteau qui me calfeutre, + Et je tire mon espadon; + Élégant comme Céladon, + Agile comme Scaramouche, + Je vous préviens, cher Mirmydon, + Qu'à la fin de l'envoi je touche ! + (Premiers engagements de fer): + Vous auriez bien dû rester neutre; + Où vais-je vous larder, dindon ?. . . + Dans le flanc, sous votre maheutre ?. . . + Au cœur, sous votre bleu cordon ?. . . + --Les coquilles tintent, ding-don ! + Ma pointe voltige: une mouche ! + Décidément. . .c'est au bedon, + Qu'à la fin de l'envoi, je touche. + Il me manque une rime en eutre. . . + Vous rompez, plus blanc qu'amidon ? + C'est pour me fournir le mot pleutre ! + --Tac ! je pare la pointe dont + Vous espériez me faire don;-- + J'ouvre la ligne,--je la bouche. . . + Tiens bien ta broche, Laridon ! + A la fin de l'envoi, je touche. + (Il annonce solennellement): + Envoi. + Prince, demande à Dieu pardon ! + Je quarte du pied, j'escarmouche, + Je coupe, je feinte. . . + (Se fendant): + Hé ! là, donc ! + (Le vicomte chancelle; Cyrano salue): + A la fin de l'envoi, je touche ! + (Acclamations. Applaudissements dans les loges. Des fleurs et des + mouchoirs tombent. Les officiers entourent et félicitent Cyrano. + Ragueneau danse d'enthousiasme. Le Bret est heureux et navré. Les amis + du vicomte le soutiennent et l'emmènent.) + +LA FOULE (en un long cri): + Ah !. . . + +UN CHEVAU-LÉGER: + Superbe ! + +UNE FEMME: + Joli ! + +RAGUENEAU: + Pharamineux ! + +UN MARQUIS: + Nouveau !. . . + +LE BRET: + Insensé ! + +BOUSCULADE (autour de Cyrano. On entend): + . . .Compliments !. . .félicite. . .bravo. . . + +VOIX DE FEMME: + C'est un héros !. . . + +UN MOUSQUETAIRE (s'avançant vivement vers Cyrano, la main tendue): + Monsieur, voulez-vous me permettre ?. . . + C'est tout à fait très bien, et je crois m'y connaître; + J'ai du reste exprimé ma joie en trépignant !. . . + (Il s'éloigne.) + +CYRANO (à Cuigy): + Comment s'appelle donc ce monsieur ? + +CUIGY: + D'Artagnan. + +LE BRET (à Cyrano, lui prenant le bras): + Çà, causons !. . . + +CYRANO: + Laisse un peu sortir cette cohue. . . + (A Bellerose): + Je peux rester ? + +BELLEROSE (respecteusement): + Mais oui !. . . + (On entend des cris au dehors.) + +JODELET (qui a regardé): + C'est Montfleury qu'on hue ! + +BELLEROSE (solennellement): + Sic transit !. . . + (Changeant de ton, au portier et au moucheur de chandelles): + Balayez. Fermez. N'éteignez pas. + Nous allons revenir après notre repas, + Répéter pour demain une nouvelle farce. + (Jodelet et Bellerose sortent, après de grands saluts à Cyrano.) + +LE PORTIER (à Cyrano): + Vous ne dînez donc pas ? + +CYRANO: + Moi ?. . .Non. + (Le portier se retire.) + +LE BRET (à Cyrano): + Parce que ? + +CYRANO (fièrement): + Parce. . . + (Changeant de ton, en voyant que le portier est loin): + Que je n'ai pas d'argent !. . . + +LE BRET (faisant le geste de lancer un sac): + Comment ! le sac d'écus ?. . . + +CYRANO: + Pension paternelle, en un jour, tu vécus ! + +LE BRET: + Pour vivre tout un mois, alors ?. . . + +CYRANO: + Rien ne me reste. + +LE BRET: + Jeter ce sac, quelle sottise ! + +CYRANO: + Mais quel geste !. . . + +LA DISTRIBUTRICE (toussant derrière son petit comptoir): + Hum !. . . + (Cyrano et Le Bret se retournent. Elle s'avance intimidée): + Monsieur. . .Vous savoir jeûner. . .le cœur me fend. . . + (Montrant le buffet): + J'ai là tout ce qu'il faut. . . + (Avec élan): + Prenez ! + +CYRANO (se découvrant): + Ma chère enfant, + Encor que mon orgeuil de Gascon m'interdise + D'accepter de vos doigts la moindre friandise, + J'ai trop peur qu'un refus ne vous soit un chagrin, + Et j'accepterai donc. . . + (Il va au buffet et choisit): + Oh ! peu de chose !--un grain + De ce raisin. . . + (Elle veut lui donner la grappe, il cueille un grain): + Un seul !. . .ce verre d'eau. . . + (Elle veut y verser du vin, il l'arrête): + limpide ! + --Et la moitié d'un macaron ! + (Il rend l'autre moitié.) + +LE BRET: + Mais c'est stupide ! + +LA DISTRIBUTRICE: + Oh ! quelque chose encor ! + +CYRANO: + Oui. La main à baiser. + (Il baise, comme la main d'une princesse, la main qu'elle lui tend.) + +LA DISTRIBUTRICE: + Merci, monsieur. + (Révérence): + Bonsoir. + (Elle sort.) + + + +Scène 1.V. + +Cyrano, Le Bret, puis le portier. + + +CYRANO (à Le Bret): + Je t'écoute causer. + (Il s'installe devant le buffet et rangeant devant lui le macaron): + Dîner !. . . + (. . .le verre d'eau): + Boisson !. . . + (. . .le grain de raisin): + Dessert !. . . + (Il s'assied): + Là, je me mets à table ! + --Ah !. . .j'avais une faim, mon cher, épouvantable ! + (Mangeant): + --Tu disais ? + +LE BRET: + Que ces fats aux grands airs belliqueux + Te fausseront l'esprit si tu n'écoutes qu'eux !. . . + Va consulter des gens de bon sens, et t'informe + De l'effet qu'a produit ton algarade. + +CYRANO (achevant son macaron): + Énorme. + +LE BRET: + Le Cardinal. . . + +CYRANO (s'épanouissant): + Il était là, le Cardinal ? + +LE BRET: + A dû trouver cela. . . + +CYRANO: + Mais très original. + +LE BRET: + Pourtant. . . + +CYRANO: + C'est un auteur. Il ne peut lui déplaire + Que l'on vienne troubler la pièce d'un confrère. + +LE BRET: + Tu te mets sur les bras, vraiment, trop d'ennemis ! + +CYRANO (attaquant son grain de raisin): + Combien puis-je, à peu près, ce soir, m'en être mis ? + +LE BRET: + Quarante-huit. Sans compter les femmes. + +CYRANO: + Voyons, compte ! + +LE BRET: + Montfleury, le bourgeois, de Guiche, le vicomte, + Baro, l'Académie. . . + +CYRANO: + Assez ! tu me ravis ! + +LE BRET: + Mais où te mènera la façon dont tu vis ? + Quel système est le tien ? + +CYRANO: + J'errais dans un méandre; + J'avais trop de partis, trop compliqués, à prendre; + J'ai pris. . . + +LE BRET: + Lequel ? + +CYRANO: + Mais le plus simple, de beaucoup. + J'ai décidé d'être admirable, en tout, pour tout ! + +LE BRET (haussant les épaules): + Soit !--Mais enfin, à moi, le motif de ta haine + Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi ! + +CYRANO (se levant): + Ce Silène, + Si ventru que son doigt n'atteint pas son nombril, + Pour les femmes encor se croit un doux péril, + Et leur fait, cependant qu'en jouant il bredouille, + Des yeux de carpe avec ses gros yeux de grenouille !. . . + Et je le hais depuis qu'il se permit, un soir, + De poser son regard, sur celle. . .Oh ! j'ai cru voir + Glisser sur une fleur une longue limace ! + +LE BRET (stupéfait): + Hein ? Comment ? Serait-il possible ?. . . + +CYRANO (avec un rire amer): + Que j'aimasse ?. . . + (Changeant de ton et gravement): + J'aime. + +LE BRET: + Et peut-on savoir ? tu ne m'as jamais dit ?. . . + +CYRANO: + Qui j'aime ?. . .Réfléchis, voyons. Il m'interdit + Le rêve d'être aimé même par une laide, + Ce nez qui d'un quart d'heure en tous lieux me précède; + Alors, moi, j'aime qui ?. . .Mais cela va de soi ! + J'aime--mais c'est forcé !--la plus belle qui soit ! + +LE BRET: + La plus belle ?. . . + +CYRANO: + Tout simplement, qui soit au monde ! + La plus brillante, la plus fine, + (Avec accablement): + la plus blonde ! + +LE BRET: + Eh ! mon Dieu, quelle est donc cette femme ?. . . + +CYRANO: + Un danger + Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer, + Un piège de nature, une rose muscade + Dans laquelle l'amour se tient en embuscade ! + Qui connaît son sourire a connu le parfait. + Elle fait de la grâce avec rien, elle fait + Tenir tout le divin dans un geste quelconque, + Et tu ne saurais pas, Vénus, monter en conque, + Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris, + Comme elle monte en chaise et marche dans Paris !. . . + +LE BRET: + Sapristi ! je comprends. C'est clair ! + +CYRANO: + C'est diaphane. + +LE BRET: + Magdeleine Robin, ta cousine ? + +CYRANO: + Oui,--Roxane. + +LE BRET: + Eh bien, mais c'est au mieux ! Tu l'aimes ? Dis-le-lui ! + Tu t'es couvert de gloire à ses yeux aujourd'hui ! + +CYRANO: + Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance + Pourrait bien me laisser cette protubérance ! + Oh ! je ne me fais pas d'illusion !--Parbleu, + Oui, quelquefois, je m'attendris, dans le soir bleu; + J'entre en quelque jardin où l'heure se parfume; + Avec mon pauvre grand diable de nez je hume + L'avril,--je suis des yeux, sous un rayon d'argent, + Au bras d'un cavalier, quelque femme, en songeant + Que pour marcher, à petits pas, dans de la lune, + Aussi moi j'aimerais au bras en avoir une, + Je m'exalte, j'oublie. . .et j'aperçois soudain + L'ombre de mon profil sur le mur du jardin ! + +LE BRET (ému): + Mon ami !. . . + +CYRANO: + Mon ami, j'ai de mauvaises heures ! + De me sentir si laid, parfois, tout seul. . . + +LE BRET (vivement, lui prenant la main): + Tu pleures ? + +CYRANO: + Ah ! non, cela, jamais ! Non, ce serait trop laid, + Si le long de ce nez une larme coulait ! + Je ne laisserai pas, tant que j'en serai maître, + La divine beauté des larmes se commettre + Avec tant de laideur grossière !. . .Vois-tu bien, + Les larmes, il n'est rien de plus sublime, rien, + Et je ne voudrais pas qu'excitant la risée, + Une seule, par moi, fût ridiculisée !. . . + +LE BRET: + Va, ne t'attriste pas ! L'amour n'est que hasard ! + +CYRANO (secouant la tête): + Non ! J'aime Cléopâtre: ai-je l'air d'un César ? + J'adore Bérénice: ai-je l'aspect d'un Tite ? + +LE BRET: + Mais ton courage ! ton esprit !--Cette petite + Qui t'offrait là, tantôt, ce modeste repas, + Ses yeux, tu l'as bien vu, ne te détestaient pas ! + +CYRANO (saisi): + C'est vrai ! + +LE BRET: + Hé ! bien ! alors ?. . .Mais, Roxane, elle-même, + Toute blême a suivi ton duel ! + +CYRANO: + Toute blême ? + +LE BRET: + Son cœur et son esprit déjà sont étonnés ! + Ose, et lui parle, afin. . . + +CYRANO: + Qu'elle me rie au nez ? + Non !--C'est la seule chose au monde que je craigne ! + +LE PORTIER (introduisant quelqu'un à Cyrano): + Monsieur, on vous demande. . . + +CYRANO (voyant la duègne): + Ah ! mon Dieu ! Sa duègne ! + + + +Scène 1.VI. + +Cyrano, Le Bret, la duègne. + + +LA DUÈGNE (avec un grand salut): + De son vaillant cousin on désire savoir + Où l'on peut, en secret, le voir. + +CYRANO (bouleversé): + Me voir ? + +LA DUÈGNE (avec une révérence): + Vous voir. + --On a des choses à vous dire. + +CYRANO: + Des ?. . . + +LA DUÈGNE (nouvelle révérence): + Des choses ! + +CYRANO (chancelant): + Ah, mon Dieu ! + +LA DUÈGNE: + L'on ira, demain, aux primes roses + D'aurore,--ouïr la messe à Saint-Roch. + +CYRANO (se soutenant sur Le Bret): + Ah ! mon Dieu ! + +LA DUÈGNE: + En sortant,--où peut-on entrer, causer un peu ? + +CYRANO (affolé): + Où ?. . .Je. . .mais. . .Ah ! mon Dieu !. . . + +LA DUÈGNE: + Dites vite. + +CYRANO: + Je cherche !. . . + +LA DUÈGNE: + Où ? + +CYRANO: + Chez. . .chez. . .Ragueneau. . .le pâtissier. . . + +LA DUÈGNE: + Il perche ? + +CYRANO: + Dans la rue--Ah ! mon Dieu, mon Dieu !--Saint-Honoré ! + +LA DUÈGNE (remontant): + On ira. Soyez-y. Sept heures. + +CYRANO: + J'y serai. + (La duègne sort.) + + + +Scène 1.VII. + +Cyrano, Le Bret, puis les comédiens, les comédiennes, Cuigy, Brissaille, +Lignière, le portier, les violons.) + + +CYRANO (tombant dans les bras de Le Bret): + Moi !. . .D'elle !. . .Un rendez-vous !. . . + +LE BRET: + Eh bien ! tu n'es plus triste ? + +CYRANO: + Ah ! pour quoi que ce soit, elle sait que j'existe ! + +LE BRET: + Maintenant, tu vas être calme ? + +CYRANO (hors de lui): + Maintenant. . . + Mais je vais être frénétique et fulminant ! + Il me faut une armée entière a déconfire ! + J'ai dix cœurs; j'ai vingt bras; il ne peut me suffire + De pourfendre des nains. . . + (Il crie à tue-tête): + Il me faut des géants ! + (Depuis un moment, sur la scène, au fond, des ombres de comédiens et + de comédiennes s'agitent, chuchotent: on commence à répéter. Les + violons ont repris leur place.) + +UNE VOIX (de la scène): + Hé ! pst ! là-bas ! Silence ! on répète céans ! + +CYRANO (riant): + Nous partons ! + (Il remonte; par la grande porte du fond; entrent Cuigy, Brissaille, + plusieurs officiers, qui soutiennent Lignière complètement ivre.) + +CUIGY: + Cyrano ! + +CYRANO: + Qu'est-ce ? + +CUIGY: + Une énorme grive + Qu'on t'apporte ! + +CYRANO (le reconnaissant): + Lignière !. . .Hé, qu'est-ce qui t'arrive ? + +CUIGY: + Il te cherche ! + +BRISSAILLE: + Il ne peut rentrer chez lui ! + +CYRANO: + Pourquoi ? + +LIGNIÈRE (d'une voix pâteuse, lui montrant un billet tout chiffonné): + Ce billet m'avertit. . .cent hommes contre moi. . . + A cause de. . .chanson. . .grand danger me menace. . . + Porte de Nesle. . .Il faut, pour rentrer, que j'y passe. . . + Permets-moi donc d'aller coucher sous. . .sous ton toit ! + +CYRANO: + Cent hommes, m'as-tu dit ? Tu coucheras chez toi ! + +LIGNIÈRE (épouvanté): + Mais. . . + +CYRANO (d'une voix terrible, lui montrant la lanterne allumée que le + portier balance en écoutant curieusement cette scène): + Prends cette lanterne !. . . + (Lignière saisit précipitamment la lanterne): + Et marche !--Je te jure + Que c'est moi qui ferai ce soir ta couverture !. . . + (Aux officiers): + Vous, suivez à distance, et vous serez témoins ! + +CUIGY: + Mais cent hommes !. . . + +CYRANO: + Ce soir, il ne m'en faut pas moins ! + (Les comédiens et les comédiennes, descendus de scène, se sont + rapprochés dans leurs divers costumes.) + +LE BRET: + Mais pourquoi protéger. . . + +CYRANO: + Voilà Le Bret qui grogne ! + +LE BRET: + Cet ivrogne banal ?. . . + +CYRANO (frappant sur l'épaule de Lignière): + Parce que cet ivrogne, + Ce tonneau de muscat, ce fût de rossoli, + Fit quelque chose un jour de tout à fait joli: + Au sortir d'une messe ayant, selon le rite, + Vu celle qu'il aimait prendre de l'eau bénite, + Lui que l'eau fait sauver, courut au bénitier, + Se pencha sur sa conque et le but tout entier !. . . + +UNE COMÉDIENNE (en costume de soubrette): + Tiens, c'est gentil, cela ! + +CYRANO: + N'est-ce pas, la soubrette ? + +LA COMÉDIENNE (aux autres): + Mais pourquoi sont-ils cent contre un pauvre poète ? + +CYRANO: + Marchons ! + (Aux officiers): + Et vous, messieurs, en me voyant charger, + Ne me secondez pas, quel que soit le danger ! + +UNE AUTRE COMÉDIENNE (sautant de la scène): + Oh ! mais, moi, je vais voir ! + +CYRANO: + Venez !. . . + +UNE AUTRE (sautant aussi, à un vieux comédien): + Viens-tu, Cassandre ?. . . + +CYRANO: + Venez tous, le Docteur, Isabelle, Léandre, + Tous ! Car vous allez joindre, essaim charmant et fol, + La farce italienne à ce drame espagnol, + Et, sur son ronflement tintant un bruit fantasque, + L'entourer de grelots comme un tambour de basque !. . . + +TOUTES LES FEMMES (sautant de joie): + Bravo !--Vite, une mante !--Un capuchon ! + +JODELET: + Allons ! + +CYRANO (aux violons): + Vous nous jouerez un air, messieurs les violons ! + (Les violons se joignent au cortège qui se forme. On s'empare des + chandelles allumées de la rampe et on se les distribue. Cela devient + une retraite aux flambeaux): + Bravo ! des officiers, des femmes en costume, + Et, vingt pas en avant. . . + (Il se place comme il dit): + Moi, tout seul, sous la plume + Que la gloire elle-même à ce feutre piqua, + Fier comme un Scipion triplement Nasica !. . . + --C'est compris ? Défendu de me prêter main-forte !-- + On y est ?. . .Un, deux, trois ! Portier, ouvre la porte ! + (Le portier ouvre à deux battants. Un coin du vieux Paris pittoresque + et lunaire paraît): + Ah !. . .Paris fuit, nocturne et quasi nébuleux; + Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus; + Un cadre se prépare, exquis, pour cette scène; + Là-bas, sous des vapeurs en écharpe, la Seine, + Comme un mystérieux et magique miroir, + Tremble. . .Et vous allez voir ce que vous allez voir ! + +TOUS: + A la porte de Nesle ! + +CYRANO (debout sur le seuil): + A la porte de Nesle ! + (Se retournant avant de sortir, à la soubrette): + Ne demandiez-vous pas pourquoi, mademoiselle, + Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis ? + (Il tire l'épée et, tranquillement): + C'est parce qu'on savait qu'il est de mes amis ! + (Il sort. Le cortège,--Lignière zigzaguant en tête,--puis les + comédiennes aux bras des officiers,--puis les comédiens gambadant,--se + met en marche dans la nuit au son des violons, et à la lueur falote + des chandelles.) + + +Rideau. + + + +Acte II. + +La Rôtisserie Des Poètes. + +La boutique de Ragueneau, rôtisseur-pâtissier, vaste ouvroir au coin +de la rue Saint-Honoré et de la rue de l'Arbre-Sec qu'on aperçoit +largement au fond, par le vitrage de la porte, grises dans les +premières lueurs de l'aube. + +À gauche, premier plan, comptoir surmonté d'un dais en fer forgé, +auquel sont accrochés des oies, des canards, des paons blancs. Dans de +grands vases de faïence de hauts bouquets de fleurs naïves, +principalement des tournesols jaunes. Du même côté, second plan, +immense cheminée devant laquelle, entre de monstrueux chenets, dont +chacun supporte une petite marmite, les rôtis pleurent dans les +lèchefrites. + +À droite, premier plan avec porte. Deuxième plan, un escalier montant +à une petite salle en soupente, dont on aperçoit l'intérieur par des +volets ouverts; une table y est dressée, un menu lustre flamand y +luit: c'est un réduit où l'on va manger et boire. Une galerie de bois, +faisant suite à l'escalier, semble mener à d'autres petites salles +analogues. + +Au milieu de la rôtisserie, un cercle en fer que l'on peut faire +descendre avec une corde, et auquel de grosses pièces sont accrochées, +fait un lustre de gibier. + +Les fours, dans l'ombre, sous l'escalier, rougeoient. Des cuivres +étincellent. Des broches tournent. Des pièces montées pyramident, des +jambons pendent. C'est le coup de feu matinal. Bousculade de marmitons +effarés, d'énormes cuisiniers et de minuscules gâte-sauces. +Foisonnement de bonnets à plume de poulet ou à aile de pintade. On +apporte, sur des plaques de tôle et des clayons d'osier, des +quinconces de brioches, des villages de petits-fours. + +Des tables sont couvertes de gâteaux et de plats. D'autres, entourées +de chaises, attendent les mangeurs et les buveurs. Une plus petite, +dans un coin, disparaît sous les papiers. Ragueneau y est assis au +lever du rideau; il écrit. + + + +Scène 2.I. + +Ragueneau, pâtissiers, puis Lise; Ragueneau, à la petite table, +écrivant d'un air inspiré, et comptant sur ses doigts. + + +PREMIER PATISSIER (apportant une pièce montée): + Fruits en nougat ! + +DEUXIÈME PATISSIER (apportant un plat): + Flan ! + +TROISIÈME PATISSIER (apportant un rôti paré de plumes): + Paon ! + +QUATRIÈME PATISSIER (apportant une plaque de gâteaux): + Roinsoles ! + +CINQUIÈME PATISSIER (apportant une sorte de terrine): + Bœuf en daube ! + +RAGUENEAU (cessant d'écrire et levant la tête): + Sur les cuivres, déjà, glisse l'argent de l'aube ! + Étouffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau ! + L'heure du luth viendra,--c'est l'heure du fourneau ! + (Il se lève. A un cuisinier): + Vous, veuillez m'allonger cette sauce, elle est courte ! + +LE CUISINIER: + De combien ? + +RAGUENEAU: + De trois pieds. + (Il passe.) + +LE CUISINIER: + Hein ? + +PREMIER PATISSIER: + La tarte ! + +DEUXIÈME PATISSIER: + La tourte ! + +RAGUENEAU (devant la cheminée): + Ma Muse, éloigne-toi, pour que tes yeux charmants + N'aillent pas se rougir au feu de ces sarments ! + (A un pâtissier, lui montrant des pains): + Vous avez mal placé la fente de ces miches: + Au milieu la césure,--entre les hémistiches ! + (A un autre, lui montrant un pâté inachevé): + A ce palais de croûte, il faut, vous, mettre un toit. . . + (A un jeune apprenti, qui, assis par terre, embroche des volailles): + Et toi, sur cette broche interminable, toi, + Le modeste poulet et la dinde superbe, + Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe + Alternait les grands vers avec les plus petits, + Et fais tourner au feu des strophes de rôtis ! + +UN AUTRE APPRENTI (s'avançant avec un plateau recouvert d'une assiette): + Maître, en pensant à vous, dans le four, j'ai fait cuire + Ceci, qui vous plaira, je l'espère. + (Il découvre le plateau, on voit une grande lyre de pâtisserie.) + +RAGUENEAU (ébloui): + Une lyre ! + +L'APPRENTI: + En pâte de brioche. + +RAGUENEAU (ému): + Avec des fruits confits ! + L'APPRENTI: + Et les cordes, voyez, en sucre je les fis. + +RAGUENEAU (lui donnant de l'argent): + Va boire à ma santé ! + (Apercevant Lise qui entre): + Chut ! ma femme ! Circule, + Et cache cet argent ! + (A Lise, lui montrant la lyre d'un air gêné): + C'est beau ? + +LISE: + C'est ridicule ! + (Elle pose sur le comptoir une pile de sacs en papier.) + +RAGUENEAU: + Des sacs ?. . .Bon. Merci. + (Il les regarde): + Ciel ! Mes livres vénérés ! + Les vers de mes amis ! déchirés ! démembrés ! + Pour en faire des sacs à mettre des croquantes. . . + Ah ! vous renouvelez Orphée et les bacchantes ! + +LISE (sèchement): + Et n'ai-je pas le droit d'utiliser vraiment + Ce que laissent ici, pour unique paiement, + Vos méchants écriveurs de lignes inégales ! + +RAGUENEAU: + Fourmi !. . .n'insulte pas ces divines cigales ! + +LISE: + Avant de fréquenter ces gens-là, mon ami, + Vous ne m'appeliez pas bacchante,--ni fourmi ! + +RAGUENEAU: + Avec des vers, faire cela ! + +LISE: + Pas autre chose. + +RAGUENEAU: + Que faites-vous, alors, madame, avec la prose ? + + + +Scène 2.II. + +Les mêmes, deux enfants, qui viennent d'entrer dans la pâtisserie. + + +RAGUENEAU: + Vous désirez, petits ? + +PREMIER ENFANT: + Trois pâtés. + +RAGUENEAU (les servant): + Là, bien roux. . . + Et bien chauds. + +DEUXIÈME ENFANT: + S'il vous plaît, enveloppez-les-nous ? + +RAGUENEAU (saisi, à part): + Hélas ! un de mes sacs ! + (Aux enfants): + Que je les enveloppe ?. . . + (Il prend un sac et au moment d'y mettre les pâtés, il lit): + Tel Ulysse, le jour qu'il quitta Pénélope. . . + Pas celui-ci !. . . + (Il le met de côté et en prend un autre. Au moment d'y mettre les + pâtés, il lit): + Le blond Phœbus. . . Pas celui-là ! + (Même jeu.) + +LISE (impatientée): + Eh bien ! qu'attendez-vous ? + +RAGUENEAU: + Voilà, voilà, voilà ! + (Il en prend un troisième et se résigne): + Le sonnet à Philis !. . .mais c'est dur tout de même ! + +LISE: + C'est heureux qu'il se soit décidé ! + (Haussant les épaules): + Nicodème ! + (Elle monte sur une chaise et se met à ranger des plats sur une crédence.) + +RAGUENEAU (profitant de ce qu'elle tourne le dos, rappelle les enfants + déjà à la porte): + Pst !. . .Petits !. . .Rendez-moi le sonnet à Philis, + Au lieu de trois pâtés je vous en donne six. + (Les enfants lui rendent le sac, prennent vivement les gâteaux et + sortent. Ragueneau, défripant le papier, se met à lire en déclamant): + Philis !. . . Sur ce doux nom, une tache de beurre !. . . + Philis !. . . + (CYRANO entre brusquement.) + + + +Scène 2.III. + +Ragueneau, Lise, Cyrano, puis le mousquetaire. + + +CYRANO: + Quelle heure est-il ? + +RAGUENEAU (le saluant avec empressement): + Six heures. + +CYRANO (avec émotion): + Dans une heure ! + (Il va et vient dans la boutique.) + +RAGUENEAU (le suivant): + Bravo ! J'ai vu. . . + +CYRANO: + Quoi donc ! + +RAGUENEAU: + Votre combat !. . . + +CYRANO: + Lequel ? + +RAGUENEAU: + Celui de l'hôtel de Bourgogne ! + +CYRANO (avec dédain): + Ah !. . .Le duel ! + +RAGUENEAU (admiratif): + Oui, le duel en vers !. . . + +LISE: + Il en a plein la bouche ! + +CYRANO: + Allons ! tant mieux ! + +RAGUENEAU (se fendant avec une broche qu'il a saisi): + A la fin de l'envoi, je touche !. . . + A la fin de l'envoi, je touche !. . .Que c'est beau ! + (Avec un enthousiasme croissant): + A la fin de l'envoi. . . + +CYRANO: + Quelle heure, Ragueneau ? + +RAGUENEAU (restant fendu pour regarder l'horloge): + Six heures cinq !. . .. . .je touche ! + (Il se relève): + . . .Oh ! faire une ballade ! + +LISE (à Cyrano, qui en passant devant son comptoir lui a serré + distraitement la main): + Qu'avez-vous à la main ? + +CYRANO: + Rien. Une estafilade. + +RAGUENEAU: + Courûtes-vous quelque péril ? + +CYRANO: + Aucun péril. + +LISE (le menaçant du doigt): + Je crois que vous mentez ! + +CYRANO: + Mon nez remuerait-il ? + Il faudrait que ce fût pour un mensonge énorme ! + (Changeant de ton): + J'attends ici quelqu'un. Si ce n'est pas sous l'orme, + Vous nous laisserez seuls. + +RAGUENEAU: + C'est que je ne peux pas; + Mes rimeurs vont venir. . . + +LISE (ironique): + Pour leur premier repas. + +CYRANO: + Tu les éloigneras quand je te ferai signe. . . + L'heure ? + +RAGUENEAU: + Six heures dix. + +CYRANO (s'asseyant nerveusement à la table de Ragueneau et prenant du + papier): + Une plume ?. . . + +RAGUENEAU (lui offrant celle qu'il a à son oreille): + De cygne. + +UN MOUSQUETAIRE (superbement moustachu, entre et d'une voix de stentor): + Salut ! + (Lise remonte vivement vers lui.) + +CYRANO (se retournant): + Qu'est-ce ? + +RAGUENEAU: + Un ami de ma femme. Un guerrier + Terrible,--à ce qu'il dit !. . . + +CYRANO (reprenant la plume et éloignant du geste Ragueneau): + Chut !. . . + Écrire,--plier,-- + (A lui-même): + Lui donner,--me sauver. . . + (Jetant la plume): + Lâche !. . .Mais que je meure, + Si j'ose lui parler, lui dire un seul mot. . . + (A Ragueneau): + L'heure ? + +RAGUENEAU: + Six et quart !. . . + +CYRANO (frappant sa poitrine): + --un seul mot de tous ceux que j'ai là ! + Tandis qu'en écrivant. . . + (Il reprend la plume): + Eh bien ! écrivons-la, + Cette lettre d'amour qu'en moi-même j'ai faite + Et refaite cent fois, de sorte qu'elle est prête, + Et que mettant mon âme à côté du papier, + Je n'ai tout simplement qu'à la recopier. + (Il écrit.--Derrière le vitrage de la porte on voit s'agiter des + silhouettes maigres et hésitantes.) + + + +Scène 2.IV. + +Ragueneau, Lise, le mousquetaire, Cyrano, à la petite table, écrivant, +les poètes, vêtus de noir, les bas tombants, couverts de boue. + + +LISE (entrant, à Ragueneau): + Les voici vos crottés ! + +PREMIER POÈTE (entrant, à Ragueneau): + Confrère !. . . + +DEUXIÈME POÈTE (de même, lui secouant les mains): + Cher confrère ! + +TROISIÈME POÈTE: + Aigle des pâtissiers ! + (Il renifle): + Ça sent bon dans votre aire, + +QUATRIÈME POÈTE: + O Phœbus-Rôtisseur ! + +CINQUIÈME POÈTE: + Apollon maître-queux !. . . + +RAGUENEAU (entouré, embrassé, secoué): + Comme on est tout de suite à son aise avec eux !. . . + +PREMIER POÈTE: + Nous fûmes retardés par la foule attroupée + A la porte de Nesle !. . . + +DEUXIÈME POÈTE: + Ouverts à coups d'épée, + Huit malandrins sanglants illustraient les pavés ! + +CYRANO (levant une seconde la tête): + Huit ?. . .Tiens, je croyais sept. + (Il reprend sa lettre.) + +RAGUENEAU (à Cyrano): + Est-ce que vous savez + Le héros du combat ? + +CYRANO (négligemment): + Moi ?. . .Non ! + +LISE (au mousquetaire): + Et vous ? + +LE MOUSQUETAIRE (se frisant la moustache): + Peut-être ! + +CYRANO (écrivant, à part,--on l'entend murmurer de temps en temps): + Je vous aime. . . + +PREMIER POÈTE: + Un seul homme, assurait-on, sut mettre + Toute une bande en fuite !. . . + +DEUXIÈME POÈTE: + Oh ! c'etait curieux ! + Des piques, des bâtons jonchaient le sol !. . . + +CYRANO (écrivant): + . . .vos yeux. . . + +TROISIÈME POÈTE: + On trouvait des chapeaux jusqu'au quai des Orfèvres ! + +PREMIER POÈTE: + Sapristi ! ce dut être un féroce. . . + +CYRANO (même jeu): + . . .vos lèvres. . . + +PREMIER POÈTE: + Un terrible géant, l'auteur de ces exploits ! + +CYRANO (même jeu): + . . .Et je m'évanouis de peur quand je vous vois. + +DEUXIÈME POÈTE (happant un gâteau): + Qu'as-tu rimé de neuf, Ragueneau ? + +CYRANO (même jeu): + . . .qui vous aime. . . + (Il s'arrête au moment de signer, et se lève, mettant sa lettre dans + son pourpoint): + Pas besoin de signer. Je la donne moi-même. + +RAGUENEAU (au deuxième poète): + J'ai mis une recette en vers. + +TROISIÈME POÈTE (s'installant près d'un plateau de choux à la crème): + Oyons ces vers ! + +QUATRIÈME POÈTE (regardant une brioche qu'il a prise): + Cette brioche a mis son bonnet de travers. + (Il la décoiffe d'un coup de dent.) + +PREMIER POÈTE: + Ce pain d'épice suit le rimeur famélique, + De ses yeux en amande aux sourcils d'angélique ! + (Il happe le morceau de pain d'épice.) + +DEUXIÈME POÈTE: + Nous écoutons. + +TROISIÈME POÈTE (serrant légèrement un chou entre ses doigts): + Ce chou bave sa crème. Il rit. + +DEUXIÈME POÈTE (mordant à même la grande lyre de pâtisserie): + Pour la première fois la Lyre me nourrit ! + +RAGUENEAU (qui s'est préparé à réciter, qui a toussé, assuré son bonnet, + pris une pose): + Une recette en vers. . . + +DEUXIÈME POÈTE (au premier, lui donnant un coup de coude): + Tu déjeunes ? + +PREMIER POÈTE (au deuxième): + Tu dînes ! + +RAGUENEAU: + Comment on fait les tartelettes amandines. + Battez, pour qu'ils soient mousseux, + Quelques œufs; + Incorporez à leur mousse + Un jus de cédrat choisi; + Versez-y + Un bon lait d'amande douce; + Mettez de la pâte à flan + Dans le flanc + De moules à tartelette; + D'un doigt preste, abricotez + Les côtés; + Versez goutte à gouttelette + Votre mousse en ces puits, puis + Que ces puits + Passent au four, et, blondines, + Sortant en gais troupelets, + Ce sont les + Tartelettes amandines ! + +LES POÈTES (la bouche pleine): + Exquis ! Délicieux ! + +UN POÈTE (s'étouffant): + Homph ! + (Ils remontent vers le fond, en mangeant.) + +CYRANO (qui a observé s'avance vers Ragueneau): + Bercés par ta voix, + Ne vois-tu pas comme ils s'empiffrent ? + +RAGUENEAU (plus bas, avec un sourire): + Je le vois. . . + Sans regarder, de peur que cela ne les trouble; + Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double, + Puisque je satisfais un doux faible que j'ai + Tout en laissant manger ceux qui n'ont pas mangé ! + +CYRANO (lui frappant sur l'épaule): + Toi, tu me plais !. . . + (Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux, puis, un + peu brusquement): + Hé là, Lise ? + (Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire, tressaille et + descend vers Cyrano): + Ce capitaine. . . + Vous assiège ? + +LISE (offensée): + Oh ! mes yeux, d'une œillade hautaine, + Savent vaincre quiconque attaque mes vertus. + +CYRANO: + Euh ! pour des yeux vainqueurs, je les trouve battus. + +LISE (suffoquée): + Mais. . . + +CYRANO (nettement): + Ragueneau me plaît. C'est pourquoi, dame Lise, + Je défends que quelqu'un le ridicoculise. + +LISE: + Mais. . . + +CYRANO (qui a élevé la voix assez pour être entendu du galant): + A bon entendeur. . . + (Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation, à la porte + du fond, après avoir regardé l'horloge.) + +LISE (au mousquetaire qui a simplement rendu son salut à Cyrano): + Vraiment, vous m'étonnez !. . . + Répondez. . .sur son nez. . . + +LE MOUSQUETAIRE: + Sur son nez. . .sur son nez. . . + (Il s'éloigne vivement, Lise le suit.) + +CYRANO (de la porte du fond, faisant signe à Ragueneau d'emmener les + poètes): + Pst !. . . + +RAGUENEAU (montrant aux poètes la porte de droite): + Nous serons bien mieux par là. . . + +CYRANO (s'impatientant): + Pst ! pst !. . . + +RAGUENEAU (les entraînant): + Pour lire + Des vers. . . + +PREMIER POÈTE (désespéré, la bouche pleine): + Mais les gâteaux !. . . + +DEUXIÈME POÈTE: + Emportons-les ! + (Ils sortent tous derrière Ragueneau, processionellement, et après + avoir fait une râfle de plateaux.) + + + +Scène 2.V. + +Cyrano, Roxane, la duègne. + + +CYRANO: + Je tire + Ma lettre si je sens seulement qu'il y a + Le moindre espoir !. . . + (Roxane, masquée, suivie de la duègne, paraît derrière le vitrage. Il + ouvre vivement la porte): + Entrez !. . . + (Marchant sur la duègne): + Vous, deux mots, duègna ! + +LA DUÈGNE: + Quatre. + +CYRANO: + Êtes-vous gourmande ? + +LA DUÈGNE: + A m'en rendre malade. + +CYRANO (prenant vivement des sacs de papier sur le comptoir): + Bon. Voici deux sonnets de monsieur Benserade. . . + +LA DUÈGNE (piteuse): + Heu !. . . + +CYRANO: + . . .que je vous remplis de darioles. + +LA DUÈGNE (changeant de figure): + Hou ! + +CYRANO: + Aimez-vous le gâteau qu'on nomme petit chou ? + +LA DUÈGNE (avec dignité): + Monsieur, j'en fais état, lorsqu'il est à la crème. + +CYRANO: + J'en plonge six pour vous dans le sein d'un poème + De Saint-Amant ! Et dans ces vers de Chapelain + Je dépose un fragment, moins lourd, de poupelin. + --Ah ! Vous aimez les gâteaux frais ? + +LA DUÈGNE: + J'en suis férue ! + +CYRANO (lui chargeant les bras de sacs remplis): + Veuillez aller manger tous ceux-ci dans la rue. + +LA DUÈGNE: + Mais. . . + +CYRANO (la poussant dehors): + Et ne revenez qu'après avoir fini ! + (Il referme la porte, redescend vers Roxane, et s'arrête, découvert, + à une distance respectueuse.) + + +Scène 2.VI. + +Cyrano, Roxane, la duègne, un instant. + + +CYRANO: + Que l'instant entre tous les instants soit béni, + Où, cessant d'oublier qu'humblement je respire + Vous venez jusqu'ici pour me dire. . .me dire ?. . . + +ROXANE (qui s'est démasquée): + Mais tout d'abord merci, car ce drôle, ce fat + Qu'au brave jeu d'épée, hier, vous avez fait mat, + C'est lui qu'un grand seigneur. . .épris de moi. . . + +CYRANO: + De Guiche ? + +ROXANE (baissant les yeux): + Cherchait à m'imposer . . .comme mari. . . + +CYRANO: + Postiche ? + (Saluant): + Je me suis donc battu, madame, et c'est tant mieux, + Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux. + +ROXANE: + Puis. . .je voulais. . .Mais pour l'aveu que je viens faire, + Il faut que je revoie en vous le. . .presque frère, + Avec qui je jouais, dans le parc--près du lac !. . . + +CYRANO: + Oui. . .vous veniez tous les étés à Bergerac ! + +ROXANE: + Les roseaux fournissaient le bois pour vos épées ?. . . + +CYRANO: + Et les maïs, les cheveux blonds pour vos poupées ! + +ROXANE: + C'était le temps des jeux. . . + +CYRANO: + Des mûrons aigrelets. . . + +ROXANE: + Le temps où vous faisiez tout ce que je voulais !. . . + +CYRANO: + Roxane, en jupons courts, s'appelait Madeleine. . . + +ROXANE: + J'étais jolie, alors ? + +CYRANO: + Vous n'étiez pas vilaine. + +ROXANE: + Parfois, la main en sang de quelque grimpement, + Vous accouriez !--Alors, jouant à la maman, + Je disais d'une voix qui tâchait d'être dure: + (Elle lui prend la main): + 'Qu'est-ce que c'est encor que cette égratignure ?' + (Elle s'arrête stupéfaite): + Oh ! C'est trop fort ! Et celle-ci ! + (Cyrano veut retirer sa main): + Non ! Montrez-la ! + Hein ? à votre âge, encor !--Où t'es-tu fait cela ? + +CYRANO: + En jouant, du côté de la porte de Nesle. + +ROXANE (s'asseyant à une table, et trempant son mouchoir dans un verre + d'eau): + Donnez ! + +CYRANO (s'asseyant aussi): + Si gentiment ! Si gaiement maternelle ! + +ROXANE: + Et, dites-moi,--pendant que j'ôte un peu le sang,-- + Ils étaient contre vous ? + +CYRANO: + Oh ! pas tout à fait cent. + +ROXANE: + Racontez ! + +CYRANO: + Non. Laissez. Mais vous, dites la chose + Que vous n'osiez tantôt me dire. . . + +ROXANE (sans quitter sa main): + A présent, j'ose, + Car le passé m'encouragea de son parfum ! + Oui, j'ose maintenant. Voilà. J'aime quelqu'un. + +CYRANO: + Ah !. . . + +ROXANE: + Qui ne le sait pas d'ailleurs. + +CYRANO: + Ah !. . . + +ROXANE: + Pas encore. + +CYRANO: + Ah !. . . + +ROXANE: + Mais qui va bientôt le savoir, s'il l'ignore. + +CYRANO: + Ah !. . . + +ROXANE: + Un pauvre garçon qui jusqu'ici m'aima + Timidement, de loin, sans oser le dire. . . + +CYRANO: + Ah !. . . + +ROXANE: + Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fièvre.-- + Mais moi, j'ai vu trembler les aveux sur sa lèvre. + +CYRANO: + Ah !. . . + +ROXANE (achevant de lui faire un petit bandage avec son mouchoir): + Et figurez-vous, tenez, que, justement + Oui, mon cousin, il sert dans votre régiment ! + +CYRANO: + Ah !. . . + +ROXANE (riant): + Puisqu'il est cadet dans votre compagnie ! + +CYRANO: + Ah !. . . + +ROXANE: + Il a sur son front de l'esprit, du génie, + Il est fier, noble, jeune, intrépide, beau. . . + +CYRANO (se levant tout pâle): + Beau ! + +ROXANE: + Quoi ? Qu'avez-vous ? + +CYRANO: + Moi, rien. . .C'est. . .c'est. . . + (Il montre sa main, avec un sourire): + C'est ce bobo. + +ROXANE: + Enfin, je l'aime. Il faut d'ailleurs que je vous die + Que je ne l'ai jamais vu qu'à la Comédie. . . + +CYRANO: + Vous ne vous êtes donc pas parlé ? + +ROXANE: + Nos yeux seuls. + +CYRANO: + Mais comment savez-vous, alors ? + +ROXANE: + Sous les tilleuls + De la place Royale, on cause. . .Des bavardes + M'ont renseignée. . . + +CYRANO: + Il est cadet ? + +ROXANE: + Cadet aux gardes. + +CYRANO: + Son nom ? + +ROXANE: + Baron Christian de Neuvillette. + +CYRANO: + Hein ?. . . + Il n'est pas aux cadets. + +ROXANE: + Si, depuis ce matin: + Capitaine Carbon de Castel-Jaloux. + +CYRANO: + Vite, + Vite, on lance son cœur !. . .Mais, ma pauvre petite. . . + +LA DUÈGNE (ouvrant la porte du fond): + J'ai fini les gâteaux, monsieur de Bergerac ! + +CYRANO: + Eh bien ! lisez les vers imprimés sur le sac ! + (La duègne disparaît): + . . .Ma pauvre enfant, vous qui n'aimez que beau langage, + Bel esprit,--si c'était un profane, un sauvage. + +ROXANE: + Non, il a les cheveux d'un héros de d'Urfe ! + +CYRANO: + S'il était aussi maldisant que bien coiffé ! + +ROXANE: + Non, tous les mots qu'il dit sont fins, je le devine ! + +CYRANO: + Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine. + --Mais si c'était un sot !. . . + +ROXANE (frappant du pied): + Eh bien ! j'en mourrais, là ! + +CYRANO (après un temps): + Vous m'avez fait venir pour me dire cela ? + Je n'en sens pas très bien l'utilité, madame. + +ROXANE: + Ah, c'est que quelqu'un hier m'a mis la mort dans l'âme, + Et me disant que tous, vous êtes tous Gascons + Dans votre compagnie. . . + +CYRANO: + Et que nous provoquons + Tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre + Parmis les purs Gascons que nous sommes, sans l'être ? + C'est ce qu'on vous a dit ? + +ROXANE: + Et vous pensez si j'ai + Tremblé pour lui ! + +CYRANO (entre ses dents): + Non sans raison ! + +ROXANE: + Mais j'ai songé + Lorsque invincible et grand, hier, vous nous apparûtes, + Châtiant ce coquin, tenant tête à ces brutes,-- + J'ai songé: s'il voulait, lui que tous ils craindront. . . + +CYRANO: + C'est bien, je défendrai votre petit baron. + +ROXANE: + Oh ! n'est-ce pas que vous allez me le défendre ? + J'ai toujours eu pour vous une amitié si tendre. + +CYRANO: + Oui, oui. + +ROXANE: + Vous serez son ami ? + +CYRANO: + Je le serai. + +ROXANE: + Et jamais il n'aura de duel ? + +CYRANO: + C'est juré. + +ROXANE: + Oh ! je vous aime bien. Il faut que je m'en aille. + (Elle remet vivement son masque, une dentelle sur son front, et, + distraitement): + Mais vous ne m'avez pas raconté la bataille + De cette nuit. Vraiment ce dut être inouï !. . . + --Dites-lui qu'il m'écrive. + (Elle lui envoie un petit baiser de la main): + Oh ! je vous aime ! + +CYRANO: + Oui, oui. + +ROXANE: + Cent hommes contre vous ? Allons, adieu.--Nous sommes + De grands amis ! + +CYRANO: + Oui, oui. + +ROXANE: + Qu'il m'écrive !--Cent hommes !-- + Vous me direz plus tard. Maintenant, je ne puis. + Cent hommes ! Quel courage ! + +CYRANO (la saluant): + Oh ! j'ai fait mieux depuis. + (Elle sort. Cyrano reste immobile, les yeux à terre. Un silence. La + porte de droite s'ouvre. Ragueneau passe sa tête.) + + + +Scène 2.VII. + +Cyrano, Ragueneau, les poètes, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets, la +foule, etc., puis De Guiche. + + +RAGUENEAU: + Peut-on rentrer ? + +CYRANO (sans bouger): + Oui. . . + (Ragueneau fait signe et ses amis rentrent. En même temps, à la porte + du fond paraît Carbon de Castel-Jaloux, costume de capitaine aux + gardes, qui fait de grands gestes en apercevant Cyrano.) + +CARBON DE CASTEL-JALOUX: + Le voilà ! + +CYRANO (levant la tête): + Mon capitaine !. . . + +CARBON (exultant): + Notre héros ! Nous savons tout ! Une trentaine + De mes cadets sont là !. . . + +CYRANO (reculant): + Mais. . . + +CARBON (voulant l'entraîner): + Viens ! on veut te voir ! + +CYRANO: + Non ! + +CARBON: + Il boivent en face, à la Croix du Trahoir. + +CYRANO: + Je. . . + +CARBON (remontant à la porte, et criant à la cantonade, d'une voix de + tonnerre): + Le héros refuse. Il est d'humeur bourrue ! + +UNE VOIX (au dehors): + Ah ! Sandious ! + (Tumulte au dehors, bruit d'épées et de bottes qui se rapprochent.) + +CARBON (se frottant les mains): + Les voici qui traversent la rue ! + +LES CADETS (entrant dans la rôtisserie): + Mille dious !--Capdedious !--Mordious !--Pocapdedious ! + +RAGUENEAU (reculant épouvanté): + Messieurs, vous êtes donc tous de Gascogne ! + +LES CADETS: + Tous ! + +UN CADET (à Cyrano): + Bravo ! + +CYRANO: + Baron ! + +UN AUTRE (lui secouant les mains): + Vivat ! + +CYRANO: + Baron ! + +TROISIÈME CADET: + Que je t'embrasse ! + +CYRANO: + Baron !. . . + +PLUSIEURS GASCONS: + Embrassons-le ! + +CYRANO (ne sachant auquel répondre): + Baron !. . .baron !. . .de grâce. . . + +RAGUENEAU: + Vous êtes tous barons, messieurs ? + +LES CADETS: + Tous ? + +RAGUENEAU: + Le sont-ils ?. . . + +PREMIER CADET: + On ferait une tour rien qu'avec nos tortils ! + +LE BRET (entrant, et courant à Cyrano): + On te cherche ! Une foule en délire conduite + Par ceux qui cette nuit marchèrent à ta suite. . . + +CYRANO (épouvanté): + Tu ne leur as pas dit où je me trouve ?. . . + +LE BRET (se frottant les mains): + Si ! + +UN BOURGEOIS (entrant suivi d'un groupe): + Monsieur, tout le Marais se fait porter ici ! + (Au dehors la rue s'est remplie de monde. Des chaises à porteurs, des + carrosses s'arrêtent.) + +LE BRET (bas, souriant, à Cyrano): + Et Roxane ? + +CYRANO (vivement): + Tais-toi ! + +LA FOULE (criant dehors): + Cyrano !. . . + (Une cohue se précipite dans la pâtisserie. Bousculade. Acclamations.) + +RAGUENEAU (debout sur une table): + Ma boutique + Est envahie ! On casse tout ! C'est magnifique ! + +DES GENS (autour de Cyrano): + Mon ami. . .mon ami. . . + +CYRANO: + Je n'avais pas hier + Tant d'amis ! + +LE BRET (ravi): + Le succès ! + +UN PETIT MARQUIS (accourant, les mains tendues): + Si tu savais, mon cher. . . + +CYRANO: + Si tu ?. . .Tu ?. . .Qu'est-ce donc qu'ensemble nous gardâmes ? + +UN AUTRE: + Je veux vous présenter, Monsieur, à quelques dames + Qui là, dans mon carrosse. . . + +CYRANO (froidement): + Et vous d'abord, à moi, + Qui vous présentera ? + +LE BRET (stupéfait): + Mais qu'as-tu donc ? + +CYRANO: + Tais-toi ! + +UN HOMME DE LETTRES (avec une écritoire): + Puis-je avoir des détails sur ?. . . + +CYRANO: + Non. + +LE BRET (lui poussant le coude): + C'est Théophraste, + Renaudot ! l'inventeur de la gazette. + +CYRANO: + Baste ! + +LE BRET: + Cette feuille où l'on fait tant de choses tenir ! + On dit que cette idée a beaucoup d'avenir ! + +LE POÈTE (s'avançant): + Monsieur. . . + +CYRANO: + Encor ! + +LE POÈTE: + Je veux faire un pentacrostiche + Sur votre nom. . . + +QUELQU'UN (s'avançant encore): + Monsieur. . . + +CYRANO: + Assez ! + (Mouvement. On se range. De Guiche paraît, escorté d'officiers. Cuigy, + Brissaille, les officiers qui sont partis avec Cyrano à la fin du + premier acte. Cuigy vient vivement à Cyrano.) + +CUIGY (à Cyrano): + Monsieur de Guiche ! + (Murmure. Tout le monde se range): + Vient de la part du maréchal de Gassion ! + +DE GUICHE (saluant Cyrano): + . . .Qui tient à vous mander son admiration + Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre. + +LA FOULE: + Bravo !. . . + +CYRANO (s'inclinant): + Le maréchal s'y connaît en bravoure. + +DE GUICHE: + Il n'aurait jamais cru le fait si ces messieurs + N'avaient pu lui jurer l'avoir vu. + +CUIGY: + De nos yeux ! + +LE BRET (bas à Cyrano, qui a l'air absent): + Mais. . . + +CYRANO: + Tais-toi ! + +LE BRET: + Tu parais souffrir ! + +CYRANO (tressaillant et se redressant vivement): + Devant ce monde ?. . . + (Sa moustache se hérisse; il poitrine): + Moi souffrir ?. . .Tu vas voir ! + +DE GUICHE (auquel Cuigy a parlé à l'oreille): + Votre carière abonde + De beaux exploits, déjà.--Vous servez chez ces fous + De Gascons, n'est-ce pas ? + +CYRANO: + Aux cadets, oui. + +UN CADET (d'une voix terrible): + Chez nous ! + +DE GUICHE (regardant les Gascons, rangés derrière Cyrano): + Ah ! ah !. . .Tous ces messieurs à la mine hautaine, + Ce sont donc les fameux ?. . . + +CARBON DE CASTEL-JALOUX: + Cyrano ! + +CYRANO: + Capitaine ? + +CARBON: + Puisque ma compagnie est, je crois, au complet, + Veuillez la présenter au comte, s'il vous plaît. + +CYRANO (faisant deux pas vers De Guiche et montrant les cadets): + Ce sont les cadets de Gascogne + De Carbon de Castel-Jaloux ! + Bretteurs et menteurs sans vergogne, + Ce sont les cadets de Gascogne ! + Parlant blason, lambel, bastogne, + Tous plus nobles que des filous, + Ce sont les cadets de Gascogne + De Carbon de Castel-Jaloux: + Œil d'aigle, jambe de cigogne, + Moustache de chat, dents de loups, + Fendant la canaille qui grogne, + Œil d'aigle, jambe de cigogne, + Ils vont,--coiffés d'un vieux vigogne + Dont la plume cache les trous !-- + Œil d'aigle, jambe de cigogne, + Moustache de chat, dents de loups ! + Perce-Bedaine et Casse-Trogne + Sont leurs sobriquets les plus doux; + De gloire, leur âme est ivrogne ! + Perce-Bedaine et Casse-Trogne, + Dans tous les endroits où l'on cogne + Ils se donnent des rendez-vous. . . + Perce-Bedaine et Casse-Trogne + Sont leurs sobriquets les plus doux ! + Voici les cadets de Gascogne + Qui font cocus tous les jaloux ! + O femme, adorable carogne, + Voici les cadets de Gascogne ! + Que le vieil époux se renfrogne: + Sonnez, clairons ! chantez, coucous ! + Voici les cadets de Gascogne + Qui font cocus tous les jaloux ! + +DE GUICHE (nonchalamment assis dans un fauteuil que Ragueneau a vite + apporté): + Un poète est un luxe, aujourd'hui, qu'on se donne. + --Voulez-vous être à moi ? + +CYRANO: + Non, Monsieur, à personne. + +DE GUICHE: + Votre verve amusa mon oncle Richelieu, + Hier. Je veux vous servir auprès de lui. + +LE BRET (ébloui): + Grand Dieu ! + +DE GUICHE: + Vous avez bien rimé cinq actes, j'imagine ? + +LE BRET (à l'oreille de Cyrano): + Tu vas faire jouer, mon cher, ton Agrippine ! + +DE GUICHE: + Portez-les-lui. + +CYRANO (tenté et un peu charmé): + Vraiment. . . + +DE GUICHE: + Il est des plus experts. + Il vous corrigera seulement quelques vers. . . + +CYRANO (dont le visage s'est immédiatement rembruni): + Impossible, Monsieur; mon sang se coagule + En pensant qu'on y peut changer une virgule. + +DE GUICHE: + Mais quand un vers lui plaît, en revanche, mon cher, + Il le paye très cher. + +CYRANO: + Il le paye moins cher + Que moi, lorsque j'ai fait un vers, et que je l'aime, + Je me le paye, en me le chantant à moi-même ! + +DE GUICHE: + Vous êtes fier. + +CYRANO: + Vraiment, vous l'avez remarqué ? + +UN CADET (entrant avec, enfilés à son épée, des chapeaux aux plumets + miteux, aux coiffes trouées, défoncées): + Regarde, Cyrano ! ce matin, sur le quai + Le bizarre gibier à plumes que nous prîmes ! + Les feutres des fuyards !. . . + +CARBON: + Des dépouilles opimes ! + +TOUT LE MONDE (riant): + Ah ! Ah ! Ah ! + +CUIGY: + Celui qui posta ces gueux, ma foi, + Doit rager aujourd'hui. + +BRISSAILLE: + Sait-on qui c'est ? + +DE GUICHE: + C'est moi. + (Les rires s'arrêtent): + Je les avais chargés de châtier,--besogne + Qu'on ne fait pas soi-même,--un rimailleur ivrogne. + (Silence gêné.) + +LE CADET (à mi-voix, à Cyrano, lui montrant les feutres): + Que faut-il qu'on en fasse ? Ils sont gras. . .Un salmis ? + +CYRANO (prenant l'épée où ils sont enfilés, et les faisant, dans un + salut, tous glisser aux pieds de De Guiche): + Monsieur, si vous voulez les rendre à vos amis ? + +DE GUICHE (se levant et d'une voix brève): + Ma chaise et mes porteurs, tout de suite: je monte. + (A Cyrano, violemment): + Vous, Monsieur !. . . + +UNE VOIX (dans la rue, criant): + Les porteurs de monseigneur le comte + De Guiche ! + +DE GUICHE (qui s'est dominé, avec un sourire): + . . .Avez-vous lu Don Quichot ? + +CYRANO: + Je l'ai lu. + Et me découvre au nom de cet hurluberlu. + +DE GUICHE: + Veuillez donc méditer alors. . . + +UN PORTEUR (paraissant au fond): + Voici la chaise. + +DE GUICHE: + Sur le chapitre des moulins ! + +CYRANO (saluant): + Chapitre treize. + +DE GUICHE: + Car, lorsqu'on les attaque, il arrive souvent. . . + +CYRANO: + J'attaque donc des gens qui tournent à tout vent ? + +DE GUICHE: + Qu'un moulinet de leurs grands bras chargés de toiles + Vous lance dans la boue !. . . + +CYRANO: + Ou bien dans les étoiles ! + (De Guiche sort. On le voit remonter en chaise. Les seigneurs + s'éloignent en chuchotant. Le Bret les réaccompagne. La foule sort.) + + + +Scène 2.VIII. + +Cyrano, Le Bret, les cadets, qui se sont attablés à droite et à gauche +et auxquels on sert à boire et à manger. + + +CYRANO (saluant d'un air goguenard ceux qui sortent sans oser le saluer): + Messieurs. . .Messieurs. . .Messieurs. . . + +LE BRET (désolé, redescendant, les bras au ciel): + Ah ! dans quels jolis draps. + +CYRANO: + Oh ! toi ! tu vas grogner ! + +LE BRET: + Enfin, tu conviendras + Qu'assassiner toujours la chance passagère, + Devient exagéré. + +CYRANO: + Hé bien oui, j'exagère ! + +LE BRET (triomphant): + Ah ! + +CYRANO: + Mais pour le principe, et pour l'exemple aussi, + Je trouve qu'il est bon d'exagérer ainsi. + +LE BRET: + Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire, + La fortune et la gloire. . . + +CYRANO: + Et que faudrait-il faire ? + Chercher un protecteur puissant, prendre un patron, + Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc + Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce, + Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ? + Non, merci. Dédier, comme tous il le font, + Des vers aux financiers ? se changer en bouffon + Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre, + Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ? + Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ? + Avoir un ventre usé par la marche ? une peau + Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ? + Exécuter des tours de souplesse dorsale ?. . . + Non, merci. D'une main flatter la chèvre au cou + Cependant que, de l'autre, on arrose le chou, + Et, donneur de séné par désir de rhubarbe, + Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ? + Non, merci ! Se pousser de giron en giron, + Devenir un petit grand homme dans un rond, + Et naviguer, avec des madrigaux pour rames, + Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ? + Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy + Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci ! + S'aller faire nommer pape par les conciles + Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ? + Non, merci ! Travailler à se construire un nom + Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non, + Merci ! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ? + Être terrorisé par de vagues gazettes, + Et se dire sans cesse: "Oh, pourvu que je sois + Dans les petits papiers du Mercure François ?". . . + Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême, + Aimer mieux faire une visite qu'un poème, + Rédiger des placets, se faire présenter ? + Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais. . .chanter, + Rêver, rire, passer, être seul, être libre, + Avoir l'œil qui regarde bien, la voix qui vibre, + Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers, + Pour un oui, pour un non, se battre,--ou faire un vers ! + Travailler sans souci de gloire ou de fortune, + A tel voyage, auquel on pense, dans la lune ! + N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît, + Et modeste d'ailleurs, se dire: mon petit, + Soit satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles, + Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles ! + Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard, + Ne pas être obligé d'en rien rendre à César, + Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite, + Bref, dédaignant d'être le lierre parasite, + Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul, + Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul ! + +LE BRET: + Tout seul, soit ! Mais non pas contre tous ! Comment diable + As-tu donc contracté la manie effroyable + De te faire toujours, partout, des ennemis ? + +CYRANO: + A force de vous voir vous faire des amis, + Et rire à ces amis dont vous avez des foules, + D'une bouche empruntée au derrière des poules ! + J'aime raréfier sur mes pas les saluts, + Et m'écrie avec joie: un ennemi de plus ! + +LE BRET: + Quelle aberration ! + +CYRANO: + Eh bien, oui, c'est mon vice. + Déplaire est mon plaisir. J'aime qu'on me haïsse. + Mon cher, si tu savais comme l'on marche mieux + Sous la pistolétade excitante des yeux ! + Comme, sur les pourpoints, font d'amusantes taches + Le fiel des envieux et la bave des lâches ! + --Vous, la molle amitié dont vous vous entourez, + Ressemble à ces grands cols d'Italie, ajourés + Et flottants, dans lesquels votre cou s'effémine: + On y est plus à l'aise. . .et de moins haute mine, + Car le front n'ayant pas de maintien ni de loi, + S'abandonne à pencher dans tous les sens. Mais moi, + La Haine, chaque jour, me tuyaute et m'apprête + La fraise dont l'empois force à lever la tête; + Chaque ennemi de plus est un nouveau godron + Qui m'ajoute une gêne, et m'ajoute un rayon: + Car, pareille en tous points à la fraise espagnole, + La Haine est un carcan, mais c'est une auréole ! + +LE BRET (après un silence, passant son bras sous le sien): + Fais tout haut l'orgueilleux et l'amer, mais, tout bas + Dis-moi tout simplement qu'elle ne t'aime pas ! + +CYRANO (vivement): + Tais-toi ! + (Depuis un moment, Christian est entré, s'est mêlé aux cadets; ceux-ci + ne lui adressent pas la parole; il a fini par s'asseoir seul à une + petite table, où Lise le sert.) + + + +Scène 2.IX. + +Cyrano, Le Bret, les cadets, Christian de Neuvillette. + + +UN CADET (assis à une table du fond, le verre en main): + Hé ! Cyrano ! + (Cyrano se retourne): + Le récit ? + +CYRANO: + Tout à l'heure ! + (Il remonte au bras de Le Bret. Ils causent bas.) + +LE CADET (se levant, et descendant): + Le récit du combat ! Ce sera la meilleure + Leçon + (Il s'arrête devant la table où est Christian): + pour ce timide apprentif ! + +CHRISTIAN (levant la tête): + Apprentif ? + +UN AUTRE CADET: + Oui, septentrional maladif ! + +CHRISTIAN: + Maladif ? + +PREMIER CADET (goguenard): + Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose: + C'est qu'il est un objet, chez nous, dont on ne cause + Pas plus que de cordon dans l'hôtel d'un pendu ! + +CHRISTIAN: + Qu'est-ce ? + +UN AUTRE CADET (d'une voix terrible): + Regardez-moi ! + (Il pose trois fois, mystérieusement, son doigt sur son nez): + M'avez-vous entendu ? + +CHRISTIAN: + Ah ! c'est le. . . + +UN AUTRE: + Chut !. . .jamais ce mot ne se profère ! + (Il montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret.) + Ou c'est à lui, là-bas, que l'on aurait affaire ! + +UN AUTRE (qui, pendant qu'il était tourné vers les premiers, est venu + sans bruit s'asseoir sur la table, dans son dos): + Deux nasillards par lui furent exterminés + Parce qu'il lui déplut qu'ils parlassent du nez ! + +UN AUTRE (d'une voix caverneuse,--surgissant de sous la table où il + s'est glissé à quatre pattes): + On ne peut faire, sans défuncter avant l'âge, + La moindre allusion au fatal cartilage ! + +UN AUTRE (lui posant la main sur l'épaule): + Un mot suffit ! Que dis-je, un mot ? Un geste, un seul ! + Et tirer son mouchoir, c'est tirer son linceul ! + (Silence. Tous autour de lui, les bras croisés, le regardent. Il se + lève et va à Carbon de Castel-Jaloux qui, causant avec un officier, a + l'air de ne rien voir.) + +CHRISTIAN: + Capitaine ! + +CARBON (se retournant et le toisant): + Monsieur ? + +CHRISTIAN: + Que fait-on quand on trouve + Des Méridionaux trop vantards ?. . . + +CARBON: + On leur prouve + Qu'on peut être du Nord, et courageux. + (Il lui tourne le dos.) + +CHRISTIAN: + Merci. + +PREMIER CADET (à Cyrano): + Maintenant, ton récit ! + +TOUS: + Son récit ! + +CYRANO (redescendant vers eux): + Mon récit ?. . . + (Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, tendent + le col. Christian s'est mis à cheval sur une chaise): + Eh bien ! donc je marchais tout seul, à leur rencontre. + La lune, dans le ciel, luisait comme une montre, + Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger + S'étant mis à passer un coton nuager + Sur le boîtier d'argent de cette montre ronde, + Il se fit une nuit la plus noire du monde, + Et les quais n'étant pas du tout illuminés, + Mordious ! on n'y voyait pas plus loin. . . + +CHRISTIAN: + Que son nez. + (Silence. Tous le monde se lève lentement. On regarde Cyrano avec + terreur. Celui-ci s'est interrompu, stupéfait. Attente.) + +CYRANO: + Qu'est-ce que c'est que cet homme-là ? + +UN CADET (à mi-voix): + C'est un homme + Arrivé ce matin. + +CYRANO (faisant un pas vers Christian): + Ce matin ? + +CARBON (à mi-voix): + Il se nomme + Le baron de Neuvil. . . + +CYRANO (vivement, s'arrêtant): + Ah ! C'est bien. . . + (Il pâlit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian): + Je. . . + (Puis, il se domine, et dit d'une voix sourde): + Très bien. . . + (Il reprend): + Je disais donc. . . + (Avec un éclat de rage dans la voix): + Mordious !. . . + (Il continue d'un ton naturel): + que l'on n'y voyait rien. + (Stupeur. On se rassied en se regardant): + Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince + J'allais mécontenter quelque grand, quelque prince, + Qui m'aurait sûrement. . . + +CHRISTIAN: + Dans le nez !. . . + (Tout le monde se lève. Christian se balance sur sa chaise.) + +CYRANO (d'une voix étranglée): + Une dent,-- + Qui m'aurait une dent. . .et qu'en somme, imprudent, + J'allais fourrer. . . + +CHRISTIAN: + Le nez. . . + +CYRANO: + Le doigt. . .entre l'écorce + Et l'arbre, car ce grand pouvait être de force + À me faire donner. . .' + +CHRISTIAN: + Sur le nez. . . + +CYRANO (essuyant la sueur à son front): + Sur les doigts. + --Mais j'ajoutai: Marche, Gascon, fais ce que dois ! + Va, Cyrano ! Et ce disant, je me hasarde, + Quand, dans l'ombre, quelqu'un me porte. . . + +CHRISTIAN: + Une nasarde. + +CYRANO: + Je la pare, et soudain me trouve. . . + +CHRISTIAN: + Nez à nez. . . + +CYRANO (bondissant vers lui): + Ventre-Saint-Gris ! + (Tous les Gascons se précipitent pour voir, arrivé sur Christian, + il se maîtrise et continue): + avec cent braillards avinés + Qui puaient. . . + +CHRISTIAN: + À plein nez. . . + +CYRANO (blême et souriant): + L'oignon et la litharge ! + Je bondis, front baissé. . . + +CHRISTIAN: + Nez au vent ! + +CYRANO: + et je charge ! + J'en estomaque deux ! J'en empale un tout vif ! + Quelqu'un m'ajuste: Paf ! et je riposte. . . + +CHRISTIAN: + Pif ! + +CYRANO (éclatant): + Tonnerre ! Sortez tous ! + (Tous les cadets se précipitent vers les portes.) + +PREMIER CADET: + C'est le réveil du tigre ! + +CYRANO: + Tous ! Et laissez-moi seul avec cet homme ! + +DEUXIÈME CADET: + Bigre ! + On va le retrouver en hachis ! + +RAGUENEAU: + En hachis ? + +UN AUTRE CADET: + Dans un de vos pâtés ! + +RAGUENEAU: + Je sens que je blanchis, + Et que je m'amollis comme une serviette ! + +CARBON: + Sortons ! + +UN AUTRE: + Il n'en va pas laisser une miette ! + +UN AUTRE: + Ce qui va se passer ici, j'en meurs d'effroi ! + +UN AUTRE (refermant la porte de droite): + Quelque chose d'épouvantable ! + (Ils sont tous sortis,--soit par le fond, soit par les + côtés,--quelques-uns ont disparu par l'escalier. Cyrano et Christian + restent face à face, et se regardent un moment.) + + + +Scène 2.X. + +Cyrano, Christian. + + +CYRANO: + Embrasse-moi ! + +CHRISTIAN: + Monsieur. . . + +CYRANO: + Brave. + +CHRISTIAN: + Ah ça ! mais !. . . + +CYRANO: + Très brave. Je préfère. + +CHRISTIAN: + Me direz-vous ?. . . + +CYRANO: + Embrasse-moi. Je suis son frère. + +CHRISTIAN: + De qui ? + +CYRANO: + Mais d'elle ! + +CHRISTIAN: + Hein ?. . . + +CYRANO: + Mais de Roxane ! + +CHRISTIAN (courant à lui): + Ciel ! + Vous, son frère ? + +CYRANO: + Ou tout comme: un cousin fraternel. + +CHRISTIAN: + Elle vous a ?. . . + +CYRANO: + Tout dit ! + +CHRISTIAN: + M'aime-t-elle ? + +CYRANO: + Peut-être ! + +CHRISTIAN (lui prenant les mains): + Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connaître ! + +CYRANO: + Voilà ce qui s'appelle un sentiment soudain. + +CHRISTIAN: + Pardonnez-moi. . . + +CYRANO (le regardant, et lui mettant la main sur l'épaule): + C'est vrai qu'il est beau, le gredin ! + +CHRISTIAN: + Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire ! + +CYRANO: + Mais tous ces nez que vous m'avez. . . + +CHRISTIAN: + Je les retire ! + +CYRANO: + Roxane attend ce soir une lettre. . . + +CHRISTIAN: + Hélas ! + +CYRANO: + Quoi ? + +CHRISTIAN: + C'est me perdre que de cesser de rester coi ! + +CYRANO: + Comment ? + +CHRISTIAN: + Las ! je suis sot à m'en tuer de honte ! + +CYRANO: + Mais non, tu ne l'es pas, puisque tu t'en rends compte. + D'ailleurs, tu ne m'as pas attaqué comme un sot. + +CHRISTIAN: + Bah ! on trouve des mots quand on monte à l'assaut ! + Oui, j'ai certain esprit facile et militaire, + Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire. + Oh ! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bontés. . . + +CYRANO: + Leurs cœurs n'en ont-ils plus quand vous vous arrêtez ? + +CHRISTIAN: + Non ! car je suis de ceux,--je le sais. . .et je tremble !-- + Qui ne savent parler d'amour. + +CYRANO: + Tiens !. . .Il me semble + Que si l'on eût pris soin de me mieux modeler, + J'aurais été de ceux qui savent en parler. + +CHRISTIAN: + Oh ! pouvoir exprimer les choses avec grâce ! + +CYRANO: + Être un joli petit mousquetaire qui passe ! + +CHRISTIAN: + Roxane est précieuse et sûrement je vais + Désillusionner Roxane ! + +CYRANO (regardant Christian): + Si j'avais + Pour exprime mon âme un pareil interprète ! + +CHRISTIAN (avec désespoir): + Il me faudrait de l'éloquence ! + +CYRANO (brusquement): + Je t'en prête ! + Toi, du charme physique et vainqueur, prête-m'en: + Et faisons à nous deux un héros de roman ! + +CHRISTIAN: + Quoi ? + +CYRANO: + Te sens-tu de force à répéter les choses + Que chaque jour je t'apprendrai ?. . . + +CHRISTIAN: + Tu me proposes ?. . . + +CYRANO: + Roxane n'aura pas de désillusions ! + Dis, veux-tu qu'à nous deux nous la séduisions ? + Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle + Dans ton pourpoint brodé, l'âme que je t'insuffle !. . . + +CHRISTIAN: + Mais, Cyrano !. . . + +CYRANO: + Christian, veux-tu ? + +CHRISTIAN: + Tu me fais peur ! + +CYRANO: + Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son cœur, + Veux-tu que nous fassions--et bientôt tu l'embrases !-- + Collaborer un peu tes lèvres et mes phrases ?. . . + +CHRISTIAN: + Tes yeux brillent !. . . + +CYRANO: + Veux-tu ? + +CHRISTIAN: + Quoi ! cela te ferait + Tant de plaisir ?. . . + +CYRANO (avec enivrement): + Cela. . . + (Se reprenant, et en artiste): + Cela m'amuserait ! + C'est une expérience à tenter un poète. + Veux-tu me compléter et que je te complète ? + Tu marcheras, j'irai dans l'ombre à ton côté: + Je serai ton esprit, tu seras ma beauté. + +CHRISTIAN: + Mais la lettre qu'il faut, au plus tôt, lui remettre ! + Je ne pourrai jamais. . . + +CYRANO (sortant de son pourpoint la lettre qu'il a écrite): + Tiens, la voilà, ta lettre ! + +CHRISTIAN: + Comment ? + +CYRANO: + Hormis l'adresse, il n'y manque plus rien. + +CHRISTIAN: + Je. . . + +CYRANO: + Tu peux l'envoyer. Sois tranquille. Elle est bien. + +CHRISTIAN: + Vous aviez ?. . . + +CYRANO: + Nous avons toujours, nous, dans nos poches, + Des épîtres à des Chloris. . .de nos caboches, + Car nous sommes ceux-là qui pour amante n'ont + Que du rêve soufflé dans la bulle d'un nom !. . . + Prends, et tu changeras en vérités ces feintes; + Je lançais au hasard ces aveux et ces plaintes: + Tu verras se poser tous ces oiseaux errants. + Tu verras que je fus dans cette lettre--prends !-- + D'autant plus éloquent que j'étais moins sincère ! + --Prends donc, et finissons ! + +CHRISTIAN: + N'est-il pas nécessaire + De changer quelques mots ? Écrite en divaguant, + Ira-t-elle à Roxane ? + +CYRANO: + Elle ira comme un gant ! + +CHRISTIAN: + Mais. . . + +CYRANO: + La crédulité de l'amour-propre est telle, + Que Roxane croira que c'est écrit pour elle ! + +CHRISTIAN: + Ah ! mon ami ! + (Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrassés.) + + + +Scène 2.XI. + +Cyrano, Christian, les Gascons, le mousquetaire, Lise. + + +UN CADET (entr'ouvrant la porte): + Plus rien. . .Un silence de mort. . . + Je n'ose regarder. . . + (Il passe la tête): + Hein ? + +TOUS LES CADETS (entrant et voyant Cyrano et Christian qui s'embrassent): + Ah !. . .Oh !. . . + +UN CADET: + C'est trop fort ! + (Consternation.) + +LE MOUSQUETAIRE (goguenard): + Ouais ?. . . + +CARBON: + Notre démon est doux comme un apôtre ! + Quand sur une narine on le frappe,--il tend l'autre ! + +LE MOUSQUETAIRE: + On peut donc lui parler de son nez, maintenant ?. . . + (Appelant Lise, d'un air triomphant): + --Eh ! Lise ! Tu vas voir ! + (Humant l'air avec affectation): + Oh !. . .oh !. . .c'est surprenant ! + Quelle odeur !. . . + (Allant à Cyrano, dont il regarde le nez avec impertinence): + Mais monsieur doit l'avoir reniflée ? + Qu'est-ce que cela sent ici ?. . . + +CYRANO (le souffletant): + La giroflée ! + (Joie. Les cadets ont retrouvé Cyrano: ils font des culbutes.) + + +Rideau. + + + + +Acte III. + +Le Baiser de Roxane. + +Une petite place dans l'ancien Marais. Vieille maisons. Perspectives +de ruelles. À droite, la maison de Roxane et le mur de son jardin que +débordent de larges feuillages. Au-dessus de la porte, fenêtre et +balcon. Un banc devant le seuil. + +Du lierre grimpe au mur, du jasmin enguirlande le balcon, frissonne et +retombe. + +Par le banc et les pierres en saillie du mur, on peut facilement grimper +au balcon. + +En face, une ancienne maison de même style, brique et pierre, avec une +porte d'entrée. Le heurtoir de cette porte est emmailloté de linge comme +un pouce malade. + +Au lever du rideau, la duègne est assise sur le banc. La fenêtre est +grande ouverte sur le balcon de Roxane. + +Près de la duègne se tient debout Ragueneau, vêtu d'une sorte de livrée: +il termine un récit, en s'essuyant les yeux. + + + +Scène 3.I. + +Ragueneau, la duègne, puis Roxane, Cyrano, et deux pages. + + +RAGUENEAU: + . . .Et puis, elle est partie avec un mousquetaire ! + Seul, ruiné, je me pends. J'avais quitté la terre. + Monsieur de Bergerac entre, et, me dépendant, + Me vient à sa cousine offrir comme intendant. + +LA DUÈGNE: + Mais comment expliquer cette ruine où vous êtes ? + +RAGUENEAU: + Lise aimait les guerriers, et j'aimais les poètes ! + Mars mangeait les gâteaux qui laissait Apollon: + --Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long ! + +LA DUÈGNE (se levant et appelant vers la fenêtre ouverte): + Roxane, êtes-vous prête ?. . .On nous attend ! + +LA VOIX DE ROXANE (par la fenêtre): + Je passe + Une mante ! + +LA DUÈGNE (à Ragueneau, lui montrant la porte d'en face): + C'est là qu'on nous attend, en face. + Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son réduit. + On y lit un discours sur le Tendre, aujourd'hui. + +RAGUENEAU: + Sur le Tendre ? + +LA DUÈGNE (minaudant): + Mais oui !. . . + (Criant vers la fenêtre): + Roxane, il faut descendre, + Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre ! + +LA VOIX DE ROXANE: + Je viens ! + (On entend un bruit d'instruments à cordes qui se rapproche.) + +LA VOIX DE CYRANO (chantant dans la coulisse): + La ! la ! la ! la ! + +LA DUÈGNE (surprise): + On nous joue un morceau ? + +CYRANO (suivi de deux pages porteurs de théorbes): + Je vous dis que la croche est triple, triple sot ! + +PREMIER PAGE (ironique): + Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont triples ? + +CYRANO: + Je suis musicien, comme tous les disciples + De Gassendi ! + +LE PAGE (jouant et chantant): + La ! la ! + +CYRANO (lui arrachant le théorbe et continuant la phrase musicale): + Je peux continuer !. . . + La ! la ! la ! la ! + +ROXANE (paraissant sur le balcon): + C'est vous ? + +CYRANO (chantant sur l'air qu'il continue): + Moi qui viens saluer + Vos lys, et présenter mes respects à vos ro. . .ses ! + +ROXANE: + Je descends ! + (Elle quitte le balcon.) + +LA DUÈGNE (montrant les pages): + Qu'est-ce donc que ces deux virtuoses ? + +CYRANO: + C'est un pari que j'ai gagné sur d'Assoucy. + Nous discutions un point de grammaire.--Non !--Si !-- + Quand soudain me montrant ces deux grands escogriffes + Habiles à gratter les cordes de leurs griffes, + Et dont il fait toujours son escorte, il me dit: + "Je te parie un jour de musique !" Il perdit. + Jusqu'à ce que Phœbus recommence son orbe, + J'ai donc sur mes talons ces joueurs de théorbe, + De tout ce que je fais harmonieux témoins !. . . + Ce fut d'abord charmant, et ce l'est déjà moins. + (Aux musiciens): + Hep !. . .Allez de ma part jouer une pavane + A Montfleury !. . . + (Les pages remontent pour sortir.--A la duègne): + Je viens demander à Roxane + Ainsi que chaque soir. . . + (Aux pages qui sortent): + Jouez longtemps,--et faux ! + (A la duègne): + . . .Si l'ami de son âme est toujours sans défauts ? + +ROXANE (sortant de la maison): + Ah ! qu'il est beau, qu'il a d'esprit, et que je l'aime ! + +CYRANO (souriant): + Christian a tant d'esprit ?. . . + +ROXANE: + Mon cher, plus que vous-même ! + +CYRANO: + J'y consens. + +ROXANE: + Il ne peut exister à mon goût + Plus fin diseur de ces jolis riens qui sont tout. + Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes; + Puis, tout à coup, il dit des choses ravissantes ! + +CYRANO (incrédule): + Non ? + +ROXANE: + C'est trop fort ! Voilà comme les hommes sont: + Il n'aura pas d'esprit puisqu'il est beau garçon ! + +CYRANO: + Il sait parler du cœur d'une façon experte ? + +ROXANE: + Mais il n'en parle pas, Monsieur, il en disserte ! + +CYRANO: + Il écrit ? + +ROXANE: + Mieux encor ! Écoutez donc un peu: + (Déclamant): + Plus tu me prends de cœur, plus j'en ai !. . . + (Triomphante, à Cyrano): + Hé ! bien ? + +CYRANO: + Peuh !. . . + +ROXANE: + Et ceci: Pour souffrir, puisqu'il m'en faut un autre, + Si vous gardez mon cœur, envoyez-moi le vôtre ! + +CYRANO: + Tantôt il en a trop et tantôt pas assez. + Qu'est-ce au juste qu'il veut, de cœur ?. . . + +ROXANE (frappant du pied): + Vous m'agacez ! + C'est la jalousie. . . + +CYRANO (tressaillant): + Hein !. . . + +ROXANE: + . . .d'auteur qui vous dévore ! + --Et ceci, n'est-il pas du dernier tendre encore ? + Croyez que devers vous mon cœur ne fait qu'un cri, + Et que si les baisers s'envoyaient par écrit, + Madame, vous liriez ma lettre avec les lèvres !. . . + +CYRANO (souriant malgré lui de satisfaction): + Ha ! ha ! ces lignes-là sont. . .hé ! hé ! + (Se reprenant et avec dédain): + mais bien mièvres ! + +ROXANE: + Et ceci. . . + +CYRANO (ravi): + Vous savez donc ses lettres par cœur ? + +ROXANE: + Toutes ! + +CYRANO (frisant sa moustache): + Il n'y a pas à dire: c'est flatteur ! + +ROXANE: + C'est un maître ! + +CYRANO (modeste): + Oh !. . .un maître !. . . + +ROXANE (péremptoire): + Un maître !. . . + +CYRANO (saluant): + Soit !. . .un maître ! + +LA DUÈGNE (qui était remontée, redescendant vivement): + Monsieur de Guiche ! + (A Cyrano, le poussant vers la maison): + Entrez !. . .car il vaut mieux, peut-être, + Qu'il ne vous trouve pas ici; cela pourrait + Le mettre sur la piste. . . + +ROXANE (à Cyrano): + Oui, de mon cher secret ! + Il m'aime, il est puissant, il ne faut pas qu'il sache ! + Il peut dans mes amours donner un coup de hache ! + +CYRANO (entrant dans la maison): + Bien ! bien ! bien ! + (De Guiche paraît.) + + + +Scène 3.II. + +Roxane, De Guiche, la duègne, à l'écart. + + +ROXANE (à De Guiche, lui faisant une révérence): + Je sortais. + +DE GUICHE: + Je viens prendre congé. + +ROXANE: + Vous partez ? + +DE GUICHE: + Pour la guerre. + +ROXANE: + Ah ! + +DE GUICHE: + Ce soir même. + +ROXANE: + Ah ! + +DE GUICHE: + J'ai + Des ordres. On assiège Arras. + +ROXANE: + Ah. . .on assiège ?. . . + +DE GUICHE: + Oui. . .Mon départ a l'air de vous laisser de neige. + +ROXANE (poliment): + Oh !. . . + +DE GUICHE: + Moi, je suis navré. Vous reverrai-je ?. . .Quand ? + --Vous savez que je suis nommé mestre de camp ? + +ROXANE (indifférente): + Bravo. + +DE GUICHE: + Du régiment des gardes. + +ROXANE (saisie): + Ah ? des gardes ? + +DE GUICHE: + Où sert votre cousin, l'homme aux phrases vantardes. + Je saurai me venger de lui, là-bas. + +ROXANE (suffoquée): + Comment ! + Les gardes vont là-bas ? + +DE GUICHE (riant): + Tiens ! c'est mon régiment ! + +ROXANE (tombant assise sur le banc,--à part): + Christian ! + +DE GUICHE: + Qu'avez-vous ? + +ROXANE (toute émue): + Ce. . .départ. . .me désespère ! + Quand on tient à quelqu'un, le savoir à la guerre ! + +DE GUICHE (surpris et charmé): + Pour la première fois me dire un mot si doux, + Le jour de mon départ ! + +ROXANE (changeant de ton et s'éventant): + Alors,--vous allez vous + Venger de mon cousin ?. . . + +DE GUICHE (souriant): + On est pour lui ? + +ROXANE: + Non,--contre ! + +DE GUICHE: + Vous le voyez ? + +ROXANE: + Très peu. + +DE GUICHE: + Partout on le rencontre + Avec un des cadets. . . + (Il cherche le nom): + ce Neu. . .villen. . .viller. . . + +ROXANE: + Un grand ? + +DE GUICHE: + Blond. + +ROXANE: + Roux. + +DE GUICHE: + Beau !. . . + +ROXANE: + Peuh ! + +DE GUICHE: + Mais bête. + +ROXANE: + Il en a l'air ! + (Changeant de tone): + . . .Votre vengeance envers Cyrano ?--c'est peut-être + De l'exposer au feu, qu'il adore ?. . .Elle est piètre ! + Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant ! + +DE GUICHE: + C'est ?. . . + +ROXANE: + Mais, si le régiment, en partant, le laissait + Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre, + A Paris, bras croisés !. . .C'est la seule manière, + Un homme comme lui, de le faire enrager: + Vous voulez le punir ? privez-le de danger. + +DE GUICHE: + Une femme ! une femme ! il n'y a qu'une femme + Pour inventer ce tour ! + +ROXANE: + Il se rongera l'âme, + Et ses amis les poings, de n'être pas au feu: + Et vous serez vengé ! + +DE GUICHE (se rapprochant): + Vous m'aimez donc un peu ? + (Elle sourit): + Je veux voir dans ce fait d'épouser ma rancune + Une preuve d'amour, Roxane !. . . + +ROXANE: + C'en est une. + +DE GUICHE (montrant plusieurs plis cachetés): + J'ai les ordres sur moi qui vont être transmis + A chaque compagnie, a l'instant même, hormis. . . + (Il en détache un): + Celui-ci ! C'est celui des cadets. + (Il le met dans sa poche): + Je le garde. + (Riant): + Ah ! ah ! ah ! Cyrano !. . .Son humeur bataillarde !. . . + --Vous jouez donc des tours aux gens, vous ?. . . + +ROXANE (le regardant): + Quelquefois. + +DE GUICHE (tout près d'elle): + Vous m'affolez ! Ce soir--écoutez--oui, je dois + Être parti. Mais fuir quand je vous sens émue !. . . + Écoutez. Il y a, près d'ici, dans la rue + D'Orléans, un couvent fondé par le syndic + Des capucins, le Père Athanase. Un laïc + N'y peut entrer. Mais les bons Pères, je m'en charge !. . . + Il peuvent me cacher dans leur manche: elle est large. + --Ce sont les capucins qui servent Richelieu + Chez lui; redoutant l'oncle, ils craignent le neveu. + --On me croira parti. Je viendrai sous le masque. + Laissez-moi retarder d'un jour, chère fantasque !. . . + +ROXANE (vivement): + Mais si cela s'apprend, votre gloire. . . + +DE GUICHE: + Bah ! + +ROXANE: + Mais + Le siège, Arras. . . + +DE GUICHE: + Tant pis ! Permettez ! + +ROXANE: + Non ! + +DE GUICHE: + Permets ! + +ROXANE (tendrement): + Je dois vous le défendre ! + +DE GUICHE: + Ah ! + +ROXANE: + Partez ! + (A part): + Christian reste. + (Haut): + Je vous veux héroïque,--Antoine ! + +DE GUICHE: + Mot céleste ! + Vous aimez donc celui ?. . . + +ROXANE: + Pour lequel j'ai frémi. + +DE GUICHE (transporté de joie): + Ah ! je pars ! + (Il lui baise la main): + Êtes-vous contente ? + +ROXANE: + Oui, mon ami ! + (Il sort.) + +LA DUÈGNE (lui faisant dans le dos une révérence comique): + Oui, mon ami ! + +ROXANE (à la duègne): + Taisons ce que je viens de faire: + Cyrano m'en voudrait de lui voler sa guerre ! + (Elle appelle vers la maison): + Cousin ! + + + +Scène 3.III. + +Roxane, la duègne, Cyrano. + + +ROXANE: + Nous allons chez Clomire. + (Elle désigne la porte d'en face): + Alcandre y doit + Parler, et Lysimon ! + +LA DUÈGNE (mettant son petit doigt dans son oreille): + Oui ! mais mon petit doigt + Dit qu'on va les manquer ! + +CYRANO (à Roxane): + Ne manquez pas ces singes. + (Ils sont arrivés devant la porte de Clomire.) + +LA DUÈGNE (avec ravissement): + Oh, voyez ! le heurtoir est entouré de linges !. . . + (Au heurtoir): + On vous a baillonné pour que votre métal + Ne troublât pas les beaux discours,--petit brutal ! + (Elle le soulève avec des soins infinis et frappe doucement.) + +ROXANE (voyant qu'on ouvre): + Entrons !. . . + (Du seuil, à Cyrano): + Si Christian vient, comme je le présume, + Qu'il m'attende ! + +CYRANO (vivement, comme elle va disparaître): + Ah !. . . + (Elle se retourne): + Sur quoi, selon votre coutume, + Comptez-vous aujourd'hui l'interroger ! + +ROXANE: + Sur. . . + +CYRANO (vivement): + Sur ? + +ROXANE: + Mais vous serez muet, là-dessus ! + +CYRANO: + Comme un mur. + +ROXANE: + Sur rien !. . .Je vais lui dire: Allez ! Partez sans bride ! + Improvisez. Parlez d'amour. Soyez splendide ! + +CYRANO (souriant): + Bon. + +ROXANE: + Chut !. . . + +CYRANO: + Chut !. . . + +ROXANE: + Pas un mot !. . . + (Elle rentre et referme la porte.) + +CYRANO (la saluant, la porte une fois fermée): + En vous remerciant. + (La porte se rouvre et Roxane passe la tête.) + +ROXANE: + Il se préparerait !. . . + +CYRANO: + Diable, non !. . . + +TOUS LES DEUX (ensemble): + Chut !. . . + (La porte se ferme.) + +CYRANO (appelant): + Christian ! + + + +Scène 3.IV. + +Cyrano, Christian. + + +CYRANO: + Je sais tout ce qu'il faut. Prépare ta mémoire. + Voici l'occasion de se couvrir de gloire. + Ne perdons pas de temps. Ne prends pas l'air grognon. + Vite, rentrons chez toi, je vais t'apprendre. . . + +CHRISTIAN: + Non ! + +CYRANO: + Hein ? + +CHRISTIAN: + Non ! J'attends Roxane ici. + +CYRANO: + De quel vertige + Es-tu frappé ? Viens vite apprendre. . . + +CHRISTIAN: + Non, te dis-je ! + Je suis las d'emprunter mes lettres, mes discours, + Et de jouer ce rôle, et de trembler toujours !. . . + C'était bon au début ! Mais je sens qu'elle m'aime ! + Merci. Je n'ai plus peur. Je vais parler moi-même. + +CYRANO: + Ouais ! + +CHRISTIAN: + Et qui te dit que je ne saurais pas ?. . . + Je ne suis pas si bête à la fin ! Tu verras ! + Mais, mon cher, tes leçons m'ont été profitables. + Je saurai parler seul ! Et, de par tous les diables, + Je saurai bien toujours la prendre dans mes bras !. . . + (Apercevant Roxane, qui ressort de chez Clomire): + --C'est elle ! Cyrano, non, ne me quitte pas ! + +CYRANO (le saluant): + Parlez tout seul, Monsieur. + (Il disparaît derrière le mur du jardin.) + + + +Scène 3.V. + +Christian, Roxane, quelques précieux et précieuses, et la duègne, +un instant. + + +ROXANE (sortant de la maison de Clomire avec une compagnie qu'elle + quitte: révérences et saluts): + Barthénoïde !--Alcandre !--Grémione !. . . + +LA DUÈGNE (désespérée): + On a manqué le discours sur le Tendre ! + (Elle rentre chez Roxane.) + +ROXANE (saluant encore): + Urimédonte !. . .Adieu !. . . + (Tous saluent Roxane, se resaluent entre eux, se séparent et + s'éloignent par différentes rues. Roxane voit Christian): + C'est vous !. . . + (Elle va à lui): + Le soir descend. + Attendez. Ils sont loin. L'air est doux. Nul passant. + Asseyons-nous. Parlez. J'écoute. + +CHRISTIAN (s'assied près d'elle, sur le banc. Un silence): + Je vous aime. + +ROXANE (fermant les yeux): + Oui, parlez-moi d'amour. + +CHRISTIAN: + Je t'aime. + +ROXANE: + C'est le thème. + Brodez, brodez. + +CHRISTIAN: + Je vous. . . + +ROXANE: + Brodez ! + +CHRISTIAN: + Je t'aime tant. + +ROXANE: + Sans doute ! Et puis ? + +CHRISTIAN: + Et puis. . .je serais si content + Si vous m'aimiez !--Dis-moi, Roxane, que tu m'aimes ! + +ROXANE (avec une moue): + Vous m'offrez du brouet quand j'espérais des crèmes ! + Dites un peu comment vous m'aimez ?. . . + +CHRISTIAN: + Mais. . .beaucoup. + +ROXANE: + Oh !. . .Délabyrinthez vos sentiments ! + +CHRISTIAN (qui s'est rapproché et dévore des yeux la nuque blonde): + Ton cou ! + Je voudrais l'embrasser !. . . + +ROXANE: + Christian ! + +CHRISTIAN: + Je t'aime ! + +ROXANE (voulant se lever): + Encore ! + +CHRISTIAN (vivement, la retenant): + Non ! je ne t'aime pas ! + +ROXANE (se rasseyant): + C'est heureux ! + +CHRISTIAN: + Je t'adore ! + +ROXANE (se levant et s'éloignant): + Oh ! + +CHRISTIAN: + Oui. . .je deviens sot ! + +ROXANE (sèchement): + Et cela me déplaît ! + Comme il me déplairait que vous devinssiez laid. + +CHRISTIAN: + Mais. . . + +ROXANE: + Allez rassembler votre éloquence en fuite ! + +CHRISTIAN: + Je. . . + +ROXANE: + Vous m'aimez, je sais. Adieu. + (Elle va vers la maison.) + +CHRISTIAN: + Pas tout de suite ! + Je vous dirai. . . + +ROXANE (poussant la porte pour rentrer): + Que vous m'adorez. . .oui, je sais. + Non ! Non ! Allez-vous-en ! + +CHRISTIAN: + Mais je. . . + (Elle lui ferme la porte au nez.) + +CYRANO (qui depuis un moment est rentré sans être vu): + C'est un succès. + + + +Scène 3.VI. + +Christian, Cyrano, les pages, un instant. + + +CHRISTIAN: + Au secours ! + +CYRANO: + Non monsieur. + +CHRISTIAN: + Je meurs si je ne rentre + En grâce, à l'instant même. . . + +CYRANO: + Et comment puis-je, diantre ! + Vous faire à l'instant même, apprendre ?. . . + +CHRISTIAN (lui saisissant le bras): + Oh ! là, tiens, vois ! + (La fenêtre du balcon s'est éclairée): + +CYRANO (ému): + Sa fenêtre ! + +CHRISTIAN (criant): + Je vais mourir ! + +CYRANO: + Baissez la voix ! + +CHRISTIAN (tout bas): + Mourir !. . . + +CYRANO: + La nuit est noire. . . + +CHRISTIAN: + Eh ! bien ? + +CYRANO: + C'est réparable. + Vous ne méritez pas. . .Mets-toi là, misérable ! + Là, devant le balcon ! Je me mettrai dessous. . . + Et je te soufflerai tes mots. + +CHRISTIAN: + Mais. . . + +CYRANO: + Taisez-vous ! + +LES PAGES (reparaissant au fond, à Cyrano): + Hep ! + +CYRANO: + Chut !. . . + (Il leur fait signe de parler bas.) + +PREMIER PAGE (à mi-voix): + Nous venons de donner la sérénade + A Montfleury !. . . + +CYRANO (bas, vite): + Allez-vous mettre en embuscade + L'un à ce coin de rue, et l'autre à celui-ci; + Et si quelque passant gênant vient par ici, + Jouez un air ! + +DEUXIÈME PAGE: + Quel air, monsieur le gassendiste ? + +CYRANO: + Joyeux pour une femme, et pour un homme, triste ! + (Les pages disparaissent, un à chaque coin de rue.--A Christian): + Appelle-la ! + +CHRISTIAN: + Roxane ! + +CYRANO (ramassant des cailloux qu'il jette dans les vitres): + Attends ! Quelques cailloux. + + + +Scène VII. + +Roxane, Christian, Cyrano, d'abord caché sous le balcon. + + +ROXANE (entr'ouvrant sa fenêtre): + Qui donc m'appelle ? + +CHRISTIAN: + Moi. + +ROXANE: + Qui, moi ? + +CHRISTIAN: + Christian. + +ROXANE (avec dédain): + C'est vous ? + +CHRISTIAN: + Je voudrais vous parler. + +CYRANO (sous le balcon, à Christian): + Bien. Bien. Presque à voix basse. + +ROXANE: + Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en ! + +CHRISTIAN: + De grâce !. . . + +ROXANE: + Non ! Vous ne m'aimez plus ! + +CHRISTIAN (à qui Cyrano souffle ses mots): + M'accuser,--justes dieux !-- + De n'aimer plus. . .quand. . .j'aime plus ! + +ROXANE (qui allait refermer sa fenêtre, s'arrêtant): + Tiens ! mais c'est mieux ! + +CHRISTIAN (même jeu): + L'amour grandit bercé dans mon âme inquiète. . . + Que ce. . .cruel marmot prit pour. . .barcelonnette ! + +ROXANE (s'avançant sur le balcon): + C'est mieux !--Mais, puisqu'il est cruel, vous fûtes sot + De ne pas, cet amour, l'étouffer au berceau ! + +CHRISTIAN (même jeu): + Aussi l'ai-je tenté, mais. . .tentative nulle: + Ce. . .nouveau-né, Madame, est un petit. . .Hercule. + +ROXANE: + C'est mieux ! + +CHRISTIAN (même jeu): + De sorte qu'il. . .strangula comme rien. . . + Les deux serpents. . .Orgueil et. . .Doute. + +ROXANE (s'accoudant au balcon): + Ah ! c'est très bien. + --Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ? + Auriez-vous donc la goutte à l'imaginative ? + +CYRANO (tirant Christian sous le balcon, et se glissant à sa place): + Chut ! Cela devient trop difficile !. . . + +ROXANE: + Aujourd'hui. . . + Vos mots sont hésitants. Pourquoi ? + +CYRANO (parlant à mi-voix, comme Christian): + C'est qu'il fait nuit, + Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille. + +ROXANE: + Les miens n'éprouvent pas difficulté pareille. + +CYRANO: + Ils trouvent tout de suite ? Oh ! cela va de soi, + Puisque c'est dans mon cœur, eux, que je les reçois; + Or, moi, j'ai le cœur grand, vous, l'oreille petite. + D'ailleurs vos mots à vous, descendent: ils vont vite. + Les miens montent, Madame: il leur faut plus de temps ! + +ROXANE: + Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants. + +CYRANO: + De cette gymnastique, ils ont pris l'habitude ! + +ROXANE: + Je vous parle, en effet, d'une vraie altitude ! + +CYRANO: + Certe, et vous me tueriez si de cette hauteur + Vous me laissiez tomber un mot dur sur le cœur ! + +ROXANE (avec un mouvement): + Je descends. + +CYRANO (vivement) + Non ! + +ROXANE (lui montrant le banc qui est sous le balcon): + Grimpez sur le banc, alors, vite ! + +CYRANO (reculant avec effroi dans la nuit): + Non ! + +ROXANE: + Comment. . .non ? + +CYRANO (que l'émotion gagne de plus en plus): + Laissez un peu que l'on profite. . . + De cette occasion qui s'offre. . .de pouvoir + Se parler doucement, sans se voir. + +ROXANE: + Sans se voir ? + +CYRANO: + Mais oui, c'est adorable. On se devine à peine. + Vous voyez la noirceur d'un long manteau qui traîne, + J'aperçois la blancheur d'une robe d'été: + Moi je ne suis qu'une ombre, et vous qu'une clarté ! + Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes ! + Si quelquefois je fus éloquent. . . + +ROXANE: + Vous le fûtes ! + +CYRANO: + Mon langage jamais jusqu'ici n'est sorti + De mon vrai cœur. . . + +ROXANE: + Pourquoi ? + +CYRANO: + Parce que. . .jusqu'ici + Je parlais à travers. . . + +ROXANE: + Quoi ? + +CYRANO: + . . .le vertige où tremble + Quiconque est sous vos yeux !. . .Mais, ce soir, il me semble. . . + Que je vais vous parler pour la première fois ! + +ROXANE: + C'est vrai que vous avez une tout autre voix. + +CYRANO (se rapprochant avec fièvre): + Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protège + J'ose être enfin moi-même, et j'ose. . . + (Il s'arrête et avec égarement): + Où en étais-je ? + Je ne sais. . .tout ceci,--pardonnez mon émoi,-- + C'est si délicieux,. . .c'est si nouveau pour moi ! + +ROXANE: + Si nouveau ? + +CYRANO (bouleversé, et essayant toujours de rattraper ses mots): + Si nouveau. . .mais oui. . .d'être sincère: + La peur d'être raillé, toujours au cœur me serre. . . + +ROXANE: + Raillé de quoi ? + +CYRANO: + Mais de. . .d'un élan !. . .Oui, mon cœur + Toujours, de mon esprit s'habille, par pudeur: + Je pars pour décrocher l'étoile, et je m'arrête + Par peur du ridicule, à cueillir la fleurette ! + +ROXANE: + La fleurette a du bon. + +CYRANO: + Ce soir, dédaignons-la ! + +ROXANE: + Vous ne m'aviez jamais parlé comme cela ! + +CYRANO: + Ah ! si loin des carquois, des torches et des flèches, + On se sauvait un peu vers des choses. . .plus fraîches ! + Au lieu de boire goutte à goutte, en un mignon + Dé à coudre d'or fin, l'eau fade du Lignon, + Si l'on tentait de voir comment l'âme s'abreuve + En buvant largement à même le grand fleuve ! + +ROXANE: + Mais l'esprit ?. . . + +CYRANO: + J'en ai fait pour vous faire rester + D'abord, mais maintenant ce serait insulter + Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature, + Que de parler comme un billet doux de Voiture ! + --Laissons, d'un seul regard de ses astres, le ciel + Nous désarmer de tout notre artificiel: + Je crains tant que parmi notre alchimie exquise + Le vrai du sentiment ne se volatilise, + Que l'âme ne se vide à ces passe-temps vains, + Et que le fin du fin ne soit la fin des fins ! + +ROXANE: + Mais l'esprit ?. . . + +CYRANO: + Je le hais dans l'amour ! C'est un crime + Lorsqu'on aime de trop prolonger cette escrime ! + Le moment vient d'ailleurs inévitablement, + --Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment !-- + Où nous sentons qu'en nous une amour noble existe + Que chaque joli mot que nous disons rend triste ! + +ROXANE: + Eh bien ! si ce moment est venu pour nous deux, + Quels mots me direz-vous ? + +CYRANO: + Tous ceux, tous ceux, tous ceux + Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe, + Sans les mettre en bouquet: je vous aime, j'étouffe, + Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop; + Ton nom est dans mon cœur comme dans un grelot, + Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne, + Tout le temps, le grelot s'agite, et le nom sonne ! + De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aimé: + Je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai, + Pour sortir le matin tu changeas de coiffure ! + J'ai tellement pris pour clarté ta chevelure + Que, comme lorsqu'on a trop fixé le soleil, + On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil, + Sur tout, quand j'ai quitté les feux dont tu m'inondes, + Mon regard ébloui pose des taches blondes ! + +ROXANE (d'une voix troublée): + Oui, c'est bien de l'amour. . . + +CYRANO: + Certes, ce sentiment + Qui m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment + De l'amour, il en a toute la fureur triste ! + De l'amour,--et pourtant il n'est pas égoïste ! + Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien, + Quand même tu devrais n'en savoir jamais rien, + S'il se pouvait, parfois, que de loin, j'entendisse + Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice ! + --Chaque regard de toi suscite une vertu + Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu + À comprendre, à présent ? voyons, te rends-tu compte ? + Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?. . . + Oh ! mais vraiment, ce soir, c'est trop beau, c'est trop doux ! + Je vous dis tout cela, vous m'écoutez, moi, vous ! + C'est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste, + Je n'ai jamais espéré tant ! Il ne me reste + Qu'à mourir maintenant ! C'est à cause des mots + Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux ! + Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles ! + Car tu trembles ! car j'ai senti, que tu le veuilles + Ou non, le tremblement adoré de ta main + Descendre tout le long des branches du jasmin ! + (Il baise éperdument l'extrémité d'une branche pendante.) + +ROXANE: + Oui, je tremble, et je pleure, et je t'aime, et suis tienne ! + Et tu m'as enivrée ! + +CYRANO: + Alors, que la mort vienne ! + Cette ivresse, c'est moi, moi, qui l'ai su causer ! + Je ne demande plus qu'une chose. . . + +CHRISTIAN (sous le balcon): + Un baiser ! + +ROXANE (se rejetant en arrière): + Hein ? + +CYRANO: + Oh ! + +ROXANE: + Vous demandez ? + +CYRANO: + Oui. . .je. . . + (A Christian bas): + Tu vas trop vite. + +CHRISTIAN: + Puisqu'elle est si troublée, il faut que j'en profite ! + +CYRANO (à Roxane): + Oui, je. . .j'ai demandé, c'est vrai. . .mais justes cieux ! + Je comprends que je fus bien trop audacieux. + +ROXANE (un peu déçue): + Vous n'insistez pas plus que cela ? + +CYRANO: + Si ! j'insiste. . . + Sans insister !. . .Oui, oui ! votre pudeur s'attriste ! + Eh bien ! mais, ce baiser. . .ne me l'accordez pas ! + +CHRISTIAN (à Cyrano, le tirant par son manteau): + Pourquoi ? + +CYRANO: + Tais-toi, Christian ! + +ROXANE (se penchant): + Que dites-vous tout bas ? + +CYRANO: + Mais d'être allé trop loin, moi-même je me gronde; + Je me disais: tais toi, Christian !. . . + (Les théorbes se mettent à jouer): + Une seconde !. . . + On vient ! + (Roxane referme la fenêtre. Cyrano écoute les théorbes, dont l'un joue + un air folâtre et l'autre un air lugubre): + Air triste ? Air gai ?. . .Quel est donc leur dessein ? + Est-ce un homme ? Une femme ?--Ah ! c'est un capucin ! + (Entre un capucin qui va de maison en maison, une lanterne à la main, + regardant les portes.) + + + +Scène 3.VIII. + +Cyrano, Christian, un capucin. + + +CYRANO (au capucin): + Quel est ce jeu renouvelé de Diogène ? + +LE CAPUCIN: + Je cherche la maison de madame. . . + +CHRISTIAN: + Il nous gêne ! + +LE CAPUCIN: + Magdeleine Robin. . . + +CHRISTIAN: + Que veut-il ?. . . + +CYRANO (lui montrant une rue montante): + Par ici ! + Tout droit,--toujours tout droit. . . + +LE CAPUCIN + Je vais pour vous !--Merci + Dire mon chapelet jusqu'au grain majuscule. + (Il sort.) + +CYRANO: + Bonne chance ! Mes vœux suivent votre cuculle ! + (Il redescend vers Christian.) + + + +Scène 3.IX. + +Cyrano, Christian. + + +CHRISTIAN: + Obtiens-moi ce baiser !. . . + +CYRANO: + Non ! + +CHRISTIAN: + Tôt ou tard !. . . + +CYRANO: + C'est vrai ! + Il viendra, ce moment de vertige enivré + Où vos bouches iront l'une vers l'autre, à cause + De ta moustache blonde et de sa lèvre rose ! + (A lui-même): + J'aime mieux que ce soit à cause de. . . + (Bruit des volets qui se rouvrent, Christian se cache sous le balcon.) + + + +Scène 3.X. + +Cyrano, Christian, Roxane. + + +ROXANE (s'avançant sur le balcon): + C'est vous ? + Nous parlions de. . .de. . .d'un. . . + +CYRANO: + Baiser ! Le mot est doux. + Je ne vois pas pourquoi votre lèvre ne l'ose; + S'il la brûle déjà, que sera-ce la chose ? + Ne vous en faites pas un épouvantement: + N'avez-vous pas tantôt, presque insensiblement, + Quitté le badinage et glissé sans alarmes + Du sourire au soupir, et du soupir aux larmes ! + Glissez encore un peu d'insensible façon: + Des larmes au baiser il n'y a qu'un frisson ! + +ROXANE: + Taisez-vous ! + +CYRANO: + Un baiser, mais à tout prendre, qu'est-ce ? + Un serment fait d'un peu plus près, une promesse + Plus précise, un aveu qui veut se confirmer, + Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer; + C'est un secret qui prend la bouche pour oreille, + Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille, + Une communion ayant un goût de fleur, + Une façon d'un peu se respirer le cœur, + Et d'un peu se goûter, au bord des lèvres, l'âme ! + +ROXANE: + Taisez-vous ! + +CYRANO: + Un baiser, c'est si noble, Madame, + Que la reine de France, au plus heureux des lords, + En a laissé prendre un, la reine même ! + +ROXANE: + Alors ! + +CYRANO (s'exaltant): + J'eus comme Buckingham des souffrances muettes, + J'adore comme lui la reine que vous êtes, + Comme lui je suis triste et fidèle. . . + +ROXANE: + Et tu es + Beau comme lui ! + +CYRANO (à part, dégrisé): + C'est vrai, je suis beau, j'oubliais ! + +ROXANE: + Eh bien ! montez cueillir cette fleur sans pareille. . . + +CYRANO (poussant Christian vers le balcon): + Monte ! + +ROXANE: + Ce goût de cœur. . . + +CYRANO: + Monte ! + +ROXANE: + Ce bruit d'abeille. . . + +CYRANO: + Monte ! + +CHRISTIAN (hésitant): + Mais il me semble, à présent, que c'est mal ! + +ROXANE: + Cet instant d'infini !. . . + +CYRANO (le poussant): + Monte donc, animal ! + (Christian s'élance, et par le banc, le feuillage, les piliers, + atteint les balustres qu'il enjambe.) + +CHRISTIAN: + Ah, Roxane ! + (Il l'enlace et se penche sur ses lèvres.) + +CYRANO: + Aïe ! au cœur, quel pincement bizarre ! + --Baiser, festin d'amour dont je suis le Lazare ! + Il me vient dans cette ombre une miette de toi,-- + Mais oui, je sens un peu mon cœur qui te reçoit, + Puisque sur cette lèvre où Roxane se leurre + Elle baise les mots que j'ai dits tout à l'heure ! + (On entend les théorbes): + Un air triste, un air gai: le capucin ! + (Il feint de courir comme s'il arrivait de loin, et d'une voix claire): + Holà ! + +ROXANE: + Qu'est ce ? + +CYRANO: + Moi. Je passais. . .Christian est encor là ? + +CHRISTIAN (très étonné): + Tiens Cyrano ! + +ROXANE: + Bonjour, cousin ! + +CYRANO: + Bonjour, cousine ! + +ROXANE: + Je descends ! + (Elle disparaît dans la maison. Au fond rentre le capucin.) + +CHRISTIAN (l'apercevant): + Oh ! encor ! + (Il suit Roxane.) + + + +Scène 3.XI. + +Cyrano, Christian, Roxane, le capucin, Ragueneau. + + +LE CAPUCIN: + C'est ici,--je m'obstine-- + Magdeleine Robin ! + +CYRANO: + Vous aviez dit: Ro-lin. + +LE CAPUCIN: + Non: Bin. B, i, n, bin ! + +ROXANE (paraissant sur le seuil de la maison, suivie de Ragueneau qui + porte une lanterne, et de Christian): + Qu'est-ce ? + +LE CAPUCIN: + Une lettre. + +CHRISTIAN: + Hein ? + +LE CAPUCIN (à Roxane): + Oh ! il ne peut s'agir que d'une sainte chose ! + C'est un digne seigneur qui. . . + +ROXANE (à Christian): + C'est De Guiche ! + +CHRISTIAN: + Il ose ?. . . + +ROXANE: + Oh ! mais il ne va pas m'importuner toujours ! + (Décachetant la lettre): + Je t'aime, et si. . . + (A la lueur de la lanterne de Ragueneau, elle lit, à l'écart, à voix basse): + Mademoiselle, + Les tambours + Battent; mon régiment boucle sa soubreveste; + Il part; moi, l'on me croit déjà parti: je reste. + Je vous désobéis. Je suis dans ce couvent. + Je vais venir, et vous le mande auparavant + Par un religieux simple comme une chèvre + Qui ne peut rien comprendre à ceci. Votre lèvre + M'a trop souri tantôt: j'ai voulu la revoir. + Éloignez un chacun, et daignez recevoir + L'audacieux déjà pardonné, je l'espère, + Qui signe votre très. . .et caetera. . . + (Au capucin): + Mon Père, + Voici ce que me dit cette lettre. Écoutez: + (Tous se rapprochent, elle lit à haute voix): + Mademoiselle, + Il faut souscrire aux volontés + Du cardinal, si dur que cela vous puisse être. + C'est la raison pourquoi j'ai fait choix, pour remettre + Ces lignes en vos mains charmantes, d'un très saint, + D'un très intelligent et discret capucin; + Nous voulons qu'il vous donne, et dans votre demeure, + La bénédiction + (Elle tourne la page): + nuptiale sur l'heure. + Christian doit en secret devenir votre époux; + Je vous l'envoie. Il vous déplaît. Résignez-vous. + Songez bien que le ciel bénira votre zèle, + Et tenez pour tout assuré, Mademoiselle, + Le respect de celui qui fut et qui sera + Toujours votre très humble et très. . .et cætera. + +LE CAPUCIN (rayonnant): + Digne seigneur !. . .Je l'avais dit. J'étais sans crainte ! + Il ne pouvait s'agir que d'une chose sainte ! + +ROXANE (bas à Christian): + N'est-ce pas que je lis très bien les lettres ? + +CHRISTIAN: + Hum ! + +ROXANE (haut, avec désespoir): + Ah !. . .c'est affreux ! + +LE CAPUCIN (qui a dirigé sur Cyrano la clarté de sa lanterne): + C'est vous ? + +CHRISTIAN: + C'est moi ! + +LE CAPUCIN (tournant la lumière vers lui, et, comme si un doute lui + venait, en voyant sa beauté): + Mais. . . + +ROXANE (vivement): + Post-scriptum: + Donnez pour le couvent cent vingt pistoles. + +LE CAPUCIN: + Digne, + Digne seigneur ! + (A Roxane): + Résignez-vous ? + +ROXANE (en martyre): + Je me résigne ! + (Pendant que Ragueneau ouvre la porte au capucin que Christian invite + à entrer, elle dit bas à Cyrano): + Vous, retenez ici De Guiche ! Il va venir ! + Qu'il n'entre pas tant que. . . + +CYRANO: + Compris ! + (Au capucin): + Pour les bénir + Il vous faut ?. . . + +LE CAPUCIN: + Un quart d'heure. + +CYRANO (les poussant tous vers la maison): + Allez ! moi, je demeure ! + +ROXANE (à Christian): + Viens !. . . + (Ils entrent.) + + + +Scène XII. + +Cyrano, seul. + + +CYRANO: + Comment faire perdre à De Guiche un quart d'heure. + (Il se précipite sur le banc, grimpe au mur, vers le balcon): + Là !. . .Grimpons !. . .J'ai mon plan !. . . + (Les théorbes se mettent à jouer une phrase lugubre): + Ho ! c'est un homme ! + (Le trémolo devient sinistre): + Ho ! ho ! + Cette fois, c'en est un !. . . + (Il est sur le balcon, il rabaisse son feutre sur ses yeux, ôte son + épée, se drape dans sa cape, puis se penche et regarde au dehors): + Non, ce n'est pas trop haut !. . . + (Il enjambe les balustres et attirant à lui la longue branche d'un des + arbres qui débordent le mur du jardin, il s'y accroche des deux mains, + prêt a se laisser tomber): + Je vais légèrement troubler cette atmosphère !. . . + + + +Scène 3.XIII. + +Cyrano, De Guiche. + + +DE GUICHE (qui entre, masqué, tâtonnant dans la nuit): + Qu'est-ce que ce maudit capucin peut bien faire ? + +CYRANO: + Diable ! Et ma voix ?. . .S'il la reconnaissait ? + (Lâchant d'une main, il a l'air de tourner une invisible clef): + Cric ! Crac ! + (Solennellement): + Cyrano, reprenez l'accent de Bergerac !. . . + +DE GUICHE (regardant la maison): + Oui, c'est là. J'y vois mal. Ce masque m'importune ! + (Il va pour entrer, Cyrano saute du balcon en se tenant à la branche, + qui plie, et le dépose entre la porte et De Guiche; il feint de tomber + lourdement, comme si c'était de très haut, et s'aplatit par terre, où + il reste immobile, comme étourdi. De Guiche fait un bond en arrière): + Hein ? quoi ? + (Quand il lève les yeux, la branche s'est redressée; il ne voit que le + ciel; il ne comprend pas): + D'où tombe donc cet homme ? + +CYRANO (se mettant sur son séant, et avec l'accent de Gascogne): + De la lune ! + +DE GUICHE: + De la ?. . . + +CYRANO (d'une voix de rêve): + Quelle heure est-il ? + +DE GUICHE: + N'a-t-il plus sa raison ? + +CYRANO: + Quelle heure ? Quel pays ? Quel jour ? Quelle saison ? + +DE GUICHE: + Mais. . . + +CYRANO: + Je suis étourdi ! + +DE GUICHE: + Monsieur. . . + +CYRANO: + Comme une bombe + Je tombe de la lune ! + +DE GUICHE (impatienté): + Ah ça ! Monsieur ! + +CYRANO (se relevant, d'une voix terrible): + J'en tombe ! + +DE GUICHE (reculant): + Soit ! soit ! vous en tombez !. . .c'est peut-être un dément ! + +CYRANO (marchant sur lui): + Et je n'en tombe pas métaphoriquement !. . . + +DE GUICHE: + Mais. . . + +CYRANO: + Il y a cent ans, ou bien une minute, + --J'ignore tout à fait ce que dura ma chute !-- + J'étais dans cette boule à couleur de safran ! + +DE GUICHE (haussant les épaules): + Oui. Laissez-moi passer ! + +CYRANO (s'interposant): + Où suis-je ? soyez franc ! + Ne me déguisez rien ! En quel lieu, dans quel site, + Viens-je de choir, Monsieur, comme un aérolithe ? + +DE GUICHE: + Morbleu !. . . + +CYRANO: + Tout en cheyant je n'ai pu faire choix + De mon point d'arrivée,--et j'ignore où je chois ! + Est-ce dans une lune ou bien dans une terre, + Que vient de m'entraîner le poids de mon postère ? + +DE GUICHE: + Mais je vous dis, Monsieur. . . + +CYRANO (avec un cri de terreur qui fait reculer de Guiche): + Ha ! grand Dieu !. . .je crois voir + Qu'on a dans ce pays le visage tout noir ! + +DE GUICHE (portant la main à son visage): + Comment ? + +CYRANO (avec une peur emphatique): + Suis-je en Alger ? Êtes-vous indigène ?. . . + +DE GUICHE (qui a senti son masque): + Ce masque !. . . + +CYRANO (feignant de se rassurer un peu): + Je suis donc dans Venise, ou dans Gêne ? + +DE GUICHE (voulant passer): + Une dame m'attend !. . . + +CYRANO (complètement rassuré): + Je suis donc à Paris. + +DE GUICHE (souriant malgré lui): + Le drôle est assez drôle ! + +CYRANO: + Ah ! vous riez ? + +DE GUICHE: + Je ris, + Mais veux passer ! + +CYRANO (rayonnant): + C'est à Paris que je retombe ! + (Tout à fait à son aise, riant, s'époussetant, saluant): + J'arrive--excusez-moi !--par la dernière trombe. + Je suis un peu couvert d'éther. J'ai voyagé ! + J'ai les yeux tout remplis de poudre d'astres. J'ai + Aux éperons, encor, quelques poils de planète ! + (Cueillant quelque chose sur sa manche): + Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de comète !. . . + (Il souffle comme pour le faire envoler.) + +DE GUICHE (hors de lui): + Monsieur !. . . + +CYRANO (au moment où il va passer, tend sa jambe comme pour y montrer + quelque chose et l'arrête): + Dans mon mollet je rapporte une dent + De la Grande Ourse,--et comme, en frôlant le Trident, + Je voulais éviter une de ses trois lances, + Je suis allé tomber assis dans les Balances,-- + Dont l'aiguille, à présent, là-haut, marque mon poids ! + (Empêchant vivement de Guiche de passer et le prenant à un bouton du + pourpoint): + Si vous serriez mon nez, Monsieur, entre vos doigts, + Il jaillirait du lait ! + +DE GUICHE: + Hein ? du lait ?. . . + +CYRANO: + De la Voie + Lactée !. . . + +DE GUICHE: + Oh ! Par l'enfer ! + +CYRANO: + C'est le ciel qui m'envoie ! + (Se croisant les bras): + Non ! croiriez-vous, je viens de le voir en tombant, + Que Sirius, la nuit, s'affuble d'un turban ? + (Confidentiel): + L'autre Ourse est trop petite encor pour qu'elle morde ! + (Riant): + J'ai traversé la Lyre en cassant une corde ! + (Superbe): + Mais je compte en un livre écrire tout ceci, + Et les étoiles d'or qu'en mon manteau roussi + Je viens de rapporter à mes périls et risques, + Quand on l'imprimera, serviront d'astérisques ! + +DE GUICHE: + A la parfin, je veux. . . + +CYRANO: + Vous, je vous vois venir ! + +DE GUICHE: + Monsieur ! + +CYRANO: + Vous voudriez de ma bouche tenir + Comment la lune est faite, et si quelqu'un habite + Dans la rotondité de cette cucurbite ? + +DE GUICHE (criant): + Mais non ! Je veux. . . + +CYRANO: + Savoir comment j'y suis monté. + Ce fut par un moyen que j'avais inventé. + +DE GUICHE (découragé): + C'est un fou ! + +CYRANO (dédaigneux): + Je n'ai pas refait l'aigle stupide + De Regiomontanus, ni le pigeon timide + D'Archytas !. . . + +DE GUICHE: + C'est un fou,--mais c'est un fou savant. + +CYRANO: + Non, je n'imitai rien de ce qu'on fit avant ! + (De Guiche a réussi à passer et il marche vers la porte de Roxane. + Cyrano le suit, prêt a l'empoigner): + J'inventai six moyens de violer l'azur vierge ! + +DE GUICHE (se retournant): + Six ? + +CYRANO (avec volubilité): + Je pouvais, mettant mon corps nu comme un cierge, + La caparaçonner de fioles de cristal + Toutes pleines des pleurs d'un ciel matutinal, + Et ma personne, alors, au soleil exposée, + L'astre l'aurait humée en humant la rosée ! + +DE GUICHE (surpris et faisant un pas vers Cyrano): + Tiens ! Oui, cela fait un ! + +CYRANO (reculant pour l'entraîner de l'autre côté): + Et je pouvais encor + Faire engouffrer du vent, pour prendre mon essor, + En raréfiant l'air dans un coffre de cèdre + Par des miroirs ardents, mis en icosaèdre ! + +DE GUICHE (fait encore un pas): + Deux ! + +CYRANO (reculant toujours): + Ou bien, machiniste autant qu'artificier, + Sur une sauterelle aux détentes d'acier, + Me faire, par des feux successifs de salpêtre, + Lancer dans les prés bleus où les astres vont paître ! + +DE GUICHE (le suivant, sans s'en douter, et comptant sur ses doigts): + Trois ! + +CYRANO: + Puisque la fumée a tendance à monter, + En souffler dans un globe assez pour m'emporter ! + +DE GUICHE (même jeu, de plus en plus étonné): + Quatre ! + +CYRANO: + Puisque Phœbé, quand son arc est le moindre, + Aime sucer, ô bœufs, votre moëlle. . .m'en oindre ! + +DE GUICHE (stupéfait): + Cinq ! + +CYRANO (qui en parlant l'a amené jusqu'à l'autre côté de la place, près + d'un banc): + Enfin, me plaçant sur un plateau de fer, + Prendre un morceau d'aimant et le lancer en l'air ! + Ça, c'est un bon moyen: le fer se précipite, + Aussitôt que l'aimant s'envole, à sa poursuite; + On relance l'aimant bien vite, et cadédis ! + On peut monter ainsi indéfiniment. + +DE GUICHE: + Six ! + --Mais voilà six moyens excellents !. . .Quel système + Choisîtes-vous des six, Monsieur ? + +CYRANO: + Un septième ! + +DE GUICHE: + Par exemple ! Et lequel ? + +CYRANO: + Je vous le donne en cent !. . . + +DE GUICHE: + C'est que ce mâtin-là devient intéressant ! + +CYRANO (faisant le bruit des vagues avec de grands gestes mystérieux): + Houüh ! houüh ! + +DE GUICHE: + Eh bien ! + +CYRANO: + Vous devinez ? + +DE GUICHE: + Non ! + +CYRANO: + La marée !. . . + A l'heure où l'onde par la lune est attirée, + Je me mis sur la sable--après un bain de mer-- + Et la tête partant la première, mon cher, + --Car les cheveux, surtout, gardent l'eau dans leur frange !-- + Je m'enlevai dans l'air, droit, tout droit, comme un ange. + Je montais, je montais doucement, sans efforts, + Quand je sentis un choc !. . .Alors. . . + +DE GUICHE (entraîné par la curiosité, et s'asseyant sur le banc): + Alors ? + +CYRANO: + Alors. . . + (Reprenant sa voix naturelle): + Le quart d'heure est passé, Monsieur, je vous délivre: + Le mariage est fait. + +DE GUICHE (se relevant d'un bond): + Çà, voyons, je suis ivre !. . . + Cette voix ? + (La porte de la maison s'ouvre, des laquais paraissent portant des + candélabres allumés. Lumière. Cyrano ôte son chapeau au bord abaissé): + Et ce nez--Cyrano ? + +CYRANO (saluant): + Cyrano. + --Ils viennent à l'instant d'échanger leur anneau. + +DE GUICHE: + Qui cela ? + (Il se retourne.--Tableau. Derrière les laquais, Roxane et Christian + se tiennent par la main. Le capucin les suit en souriant. Ragueneau + élève aussi un flambeau. La duègne ferme la marche, ahurie, en petit + saut de lit): + Ciel ! + + + +Scène 3.XIV. + +Les mêmes, Roxane, Christian, le capucin, Ragueneau, laquais, la duègne. + + +DE GUICHE (à Roxane): + Vous ? + (Reconnaissant Christian avec stupeur): + Lui ? + (Saluant Roxane avec admiration): + Vous êtes des plus fines ! + (A Cyrano): + Mes compliments, Monsieur l'inventeur des machines: + Votre récit eût fait s'arrêter au portail + Du paradis, un saint ! Notez-en le détail, + Car vraiment cela peut resservir dans un livre ! + +CYRANO (s'inclinant): + Monsieur, c'est un conseil que je m'engage à suivre. + +LE CAPUCIN (montrant les amants à De Guiche et hochant avec satisfaction + sa grande barbe blanche): + Un beau couple, mon fils, réuni là par vous ! + +DE GUICHE (le regardant d'un œil glacé): + Oui. + (A Roxane): + Veuillez dire adieu, Madame, à votre époux. + +ROXANE: + Comment ? + +DE GUICHE (à Christian): + Le régiment déjà se met en route. + Joignez-le ! + +ROXANE: + Pour aller à la guerre ? + +DE GUICHE: + Sans doute ! + +ROXANE: + Mais, Monsieur, les cadets n'y vont pas ! + +DE GUICHE: + Ils iront. + (Tirant le papier qu'il avait mis dans sa poche): + Voici l'ordre. + (A Christian): + Courez le porter, vous, baron. + +ROXANE (se jetant dans les bras de Christian): + Christian ! + +DE GUICHE (ricanant, à Cyrano): + La nuit de noce est encore lointaine ! + +CYRANO (à part): + Dire qu'il croit me faire énormément de peine ! + +CHRISTIAN (à Roxane): + Oh ! tes lèvres encor ! + +CYRANO: + Allons, voyons, assez ! + +CHRISTIAN (continuant à embrasser Roxane): + C'est dur de la quitter. . .Tu ne sais pas. . . + +CYRANO (cherchant à l'entraîner): + Je sais. + (On entend au loin des tambours qui battent une marche.) + +DE GUICHE (qui est remonté au fond): + Le régiment qui part ! + +ROXANE (à Cyrano, en retenant Christian qu'il essaye toujours d'entraîner): + Oh !. . .je vous le confie ! + Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie + En danger ! + +CYRANO: + J'essaierai. . .mais ne peux cependant + Promettre. . . + +ROXANE (même jeu): + Promettez qu'il sera très prudent ! + +CYRANO: + Oui, je tâcherai, mais. . . + +ROXANE (même jeu): + Qu'à ce siège terrible + Il n'aura jamais froid ! + +CYRANO: + Je ferai mon possible. + Mais. . . + +ROXANE (même jeu): + Qu'il sera fidèle ! + +CYRANO: + Eh oui ! sans doute, mais. . . + +ROXANE (même jeu): + Qu'il m'écrira souvent ! + +CYRANO (s'arrêtant): + Ça,--je vous le promets ! + + +Rideau. + + + + +Acte IV. + +Les Cadets de Gascogne. + +Le poste qu'occupe la compagnie de Carbon de Castel-Jaloux au siège +d'Arras. + +Au fond, talus traversant toute la scène. Au delà s'aperçoit un horizon +de plaine: le pays couvert de travaux de siège. Les murs d'Arras et la +silhouette de ses toits sur le ciel, très loin. + +Tentes; armes éparses; tambours, etc.--Le jour va se lever. Jaune +Orient.--Sentinelles espacées. Feux. + +Roulés dans leurs manteaux, les Cadets de Gascogne dorment. Carbon de +Castel-Jaloux et Le Bret veillent. Ils sont très pâles et très maigris. +Christian dort, parmi les autres, dans sa cape, au premier plan, le +visage éclairé par un feu. Silence. + + + +Scène 4.I. + +Christian, Carbon de Castel-Jaloux, Le Bret, les cadets, puis Cyrano. + + +LE BRET: + C'est affreux ! + +CARBON: + Oui. Plus rien. + +LE BRET: + Mordious ! + +CARBON (lui faisant signe de parler plus bas): + Jure en sourdine ! + Tu vas les réveiller. + (Aux cadets): + Chut ! Dormez ! + (A Le Bret): + Qui dort dîne ! + +LE BRET: + Quand on a l'insomnie on trouve que c'est peu ! + Quelle famine ! + (On entend au loin quelques coups de feu.) + +CARBON: + Ah ! maugrébis des coups de feu !. . . + Ils vont me réveiller mes enfants ! + (Aux cadets qui lèvent la tête): + Dormez ! + (On se recouche. Nouveaux coups de feu plus rapprochés.) + +UN CADET (s'agitant): + Diantre ! + Encore ? + +CARBON: + Ce n'est rien ! C'est Cyrano qui rentre ! + (Les têtes qui s'étaient relevées se recouchent.) + +UNE SENTINELLE (au dehors): + Ventrebieu ! qui va là ? + +LA VOIX DE CYRANO: + Bergerac ! + +LA SENTINELLE (qui est sur le talus): + Ventrebieu ! + Qui va là ? + +CYRANO (paraissant sur la crête): + Bergerac, imbécile ! + (Il descend. Le Bret va au-devant de lui, inquiet): + +LE BRET: + Ah ! grand Dieu ! + +CYRANO (lui faisant signe de ne réveiller personne): + Chut ! + +LE BRET: + Blessé ? + +CYRANO: + Tu sais bien qu'ils ont pris l'habitude + De me manquer tous les matins ! + +LE BRET: + C'est un peu rude, + Pour porter une lettre, à chaque jour levant, + De risquer ! + +CYRANO (s'arrêtant devant Christian): + J'ai promis qu'il écrirait souvent ! + (Il le regarde): + Il dort. Il est pâli. Si la pauvre petite + Savait qu'il meurt de faim. . .Mais toujours beau ! + +LE BRET: + Va vite + Dormir ! + +CYRANO: + Ne grogne pas, Le Bret !. . .Sache ceci: + Pour traverser les rangs espagnols, j'ai choisi + Un endroit où je sais, chaque nuit, qu'ils sont ivres. + +LE BRET: + Tu devrais bien un jour nous rapporter des vivres. + +CYRANO: + Il faut être léger pour passer !--Mais je sais + Qu'il y aura ce soir du nouveau. Les Français + Mangeront ou mourront,--si j'ai bien vu. . . + +LE BRET: + Raconte ! + +CYRANO: + Non. Je ne suis pas sûr. . .vous verrez ! + +CARBON: + Quelle honte, + Lorsqu'on est assiégeant, d'être affamé ! + +LE BRET: + Hélas ! + Rien de plus compliqué que ce siège d'Arras: + Nous assiégeons Arras,--nous-mêmes, pris au piège, + Le cardinal infant d'Espagne nous assiège. . . + +CYRANO: + Quelqu'un devrait venir l'assiéger à son tour. + +LE BRET: + Je ne ris pas. + +CYRANO: + Oh ! oh ! + +LE BRET: + Penser que chaque jour + Vous risquez une vie, ingrat, comme la vôtre, + Pour porter. . . + (Le voyant qui se dirige vers une tente): + Où vas-tu ? + +CYRANO: + J'en vais écrire une autre. + (Il soulève la toile et disparaît.) + + + +Scène 4.II. + +Les mêmes, moins Cyrano. + +(Le jour s'est un peu levé. Lueurs roses. La ville d' Arras se dore à +l'horizon. On entend un coup de canon immédiatement suivi d'une +batterie de tambours, très au loin, vers la gauche. D'autres tambours +battent plus près. Les batteries vont se répondant, et se rapprochant, +éclatent presque en scène et s'éloignent vers la droite, parcourant le +camp. Rumeurs de réveil. Voix lointaines d'officiers.) + + +CARBON (avec un soupir): + La diane !. . .Hélas ! + (Les cadets s'agitent dans leurs manteaux, s'étirent): + Sommeil succulent, tu prends fin !. . . + Je sais trop quel sera leur premier cri ! + +UN CADET (se mettant sur son séant): + J'ai faim ! + +UN AUTRE: + Je meurs ! + +TOUS: + Oh ! + +CARBON: + Levez-vous ! + +TROISIÈME CADET: + Plus un pas ! + +QUATRIÈME CADET: + Plus un geste ! + +LE PREMIER (se regardant dans un morceau de cuirasse): + Ma langue est jaune: l'air du temps est indigeste ! + +UN AUTRE: + Mon tortil de baron pour un peu de Chester ! + +UN AUTRE: + Moi, si l'on ne veut pas fournir à mon gaster + De quoi m'élaborer une pinte de chyle, + Je me retire sous ma tente--comme Achille ! + +UN AUTRE: + Oui, du pain ! + +CARBON (allant à la tente où est entré Cyrano, à mi-voix): + Cyrano ! + +D'AUTRES: + Nous mourons ! + +CARBON (toujours à mi-voix, à la porte de la tente): + Au secours ! + Toi qui sais si gaiement leur répliquer toujours, + Viens les ragaillardir ! + +DEUXIÈME CADET (se précipitant vers le premier qui mâchonne quelque chose): + Qu'est-ce que tu grignotes ! + +LE PREMIER: + De l'étoupe à canon que dans les bourguignotes + On fait frire en la graisse à graisser les moyeux, + Les environs d'Arras sont très peu giboyeux ! + +UN AUTRE (entrant): + Moi, je viens de chasser ! + +UN AUTRE (même jeu): + J'ai pêché, dans la Scarpe ! + +TOUS (debout, se ruant sur les deux nouveaux venus): + Quoi !--Que rapportez-vous ?--Un faisan ?--Une carpe ?-- + Vite, vite, montrez ! + +LE PÊCHEUR: + Un goujon ! + +LE CHASSEUR: + Un moineau ! + +TOUS (exaspérés): + Assez !--Révoltons-nous ! + +CARBON: + Au secours, Cyrano ! + (Il fait maintenant tout à fait jour.) + + + +Scène 4.III. + +Les mêmes, Cyrano. + + +CYRANO (sortant de sa tente, tranquille, une plume à l'oreille, un livre + à la main): + Hein ? + (Silence. Au premier cadet): + Pourquoi t'en vas-tu, toi, de ce pas qui traîne ? + +LE CADET: + J'ai quelque chose, dans les talons, qui me gêne !. . . + +CYRANO: + Et quoi donc ? + +LE CADET: + L'estomac ! + +CYRANO: + Moi de même, pardi ! + +LE CADET: + Cela doit te gêner ? + +CYRANO: + Non, cela me grandit. + +DEUXIÈME CADET: + J'ai les dents longues ! + +CYRANO: + Tu n'en mordras que plus large. + +UN TROISIÈME: + Mon ventre sonne creux ! + +CYRANO: + Nous y battrons la charge. + +UN AUTRE: + Dans les oreilles, moi, j'ai des bourdonnements. + +CYRANO: + Non, non; ventre affamé, pas d'oreilles: tu mens ! + +UN AUTRE: + Oh ! manger quelque chose,--à l'huile ! + +CYRANO (le décoiffant et lui mettant son casque dans la main): + Ta salade. + +UN AUTRE: + Qu'est-ce qu'on pourrait bien dévorer ? + +CYRANO (lui jetant le livre qu'il tient à la main): + L'Iliade. + +UN AUTRE: + Le ministre, à Paris, fait ses quatre repas ! + +CYRANO: + Il devrait t'envoyer du perdreau ? + +LE MÊME: + Pourquoi pas ? + Et du vin ! + +CYRANO: + Richelieu, du Bourgogne, if you please ? + +LE MÊME: + Par quelque capucin ! + +CYRANO: + L'éminence qui grise ? + +UN AUTRE: + J'ai des faims d'ogre ! + +CYRANO: + Eh ! bien !. . .tu croques le marmot ! + +LE PREMIER CADET (haussant les épaules): + Toujours le mot, la pointe ! + +CYRANO: + Oui, la pointe, le mot ! + Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose, + En faisant un bon mot, pour une belle cause ! + --Oh ! frappé par la seule arme noble qui soit, + Et par un ennemi qu'on sait digne de soi, + Sur un gazon de gloire et loin d'un lit de fièvres, + Tomber la pointe au cœur en même temps qu'aux lèvres ! + +CRIS DE TOUS: + J'ai faim ! + +CYRANO (se croisant les bras): + Ah çà ! mais vous ne pensez qu'à manger ?. . . + --Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger; + Du double étui de cuir tire l'un de tes fifres, + Souffle, et joue à ce tas de goinfres et de piffres + Ces vieux airs du pays, au doux rythme obsesseur, + Dont chaque note est comme une petite sœur, + Dans lesquels restent pris des sons de voix aimées, + Ces airs dont la lenteur est celle des fumées + Que le hameau natal exhale de ses toits, + Ces airs dont la musique a l'air d'être en patois !. . . + (Le vieux s'assied et prépare son fifre): + Que la flûte, aujourd'hui, guerrière qui s'afflige, + Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige + Tes doigts semblent danser un menuet d'oiseau, + Qu'avant d'être d'ébène, elle fut de roseau; + Que sa chanson l'étonne, et qu'elle y reconnaisse + L'âme de sa rustique et paisible jeunesse !. . . + (Le vieux commence à jouer des airs languedociens): + Écoutez, les Gascons. . .Ce n'est plus, sous ses doigts, + Le fifre aigu des camps, c'est la flûte des bois ! + Ce n'est plus le sifflet du combat, sous ses lèvres, + C'est le lent galoubet de nos meneurs de chèvres !. . . + Écoutez. . .C'est le val, la lande, la forêt, + Le petit pâtre brun sous son rouge béret, + C'est la verte douceur des soirs sur la Dordogne, + Écoutez, les Gascons: c'est toute la Gascogne ! + (Toutes les têtes se sont inclinées;--tous les yeux rêvent;--et des + larmes sont furtivement essuyées, avec un revers de manche, un coin de + manteau.) + +CARBON (à Cyrano, bas): + Mais tu les fais pleurer ! + +CYRANO: + De nostalgie !. . .Un mal + Plus noble que la faim !. . . pas physique: moral ! + J'aime que leur souffrance ait changé de viscère, + Et que ce soit leur cœur, maintenant, qui se serre ! + +CARBON: + Tu vas les affaiblir en les attendrissant ! + +CYRANO (qui a fait signe au tambour d'approcher): + Laisse donc ! Les héros qu'ils portent dans leur sang + Sont vite réveillés ! Il suffit. . . + (Il fait un geste. Le tambour roule.) + +TOUS (se levant et se précipitant sur leurs armes): + Hein ?. . .Quoi ?. . .Qu'est-ce ? + +CYRANO (souriant): + Tu vois, il a suffi d'un roulement de caisse ! + Adieu, rêves, regrets, vieille province, amour. . . + Ce qui du fifre vient s'en va par le tambour ! + +UN CADET (qui regarde au fond): + Ah ! Ah ! Voici monsieur de Guiche. + +TOUS LES CADETS (murmurant): + Hou. . . + +CYRANO (souriant): + Murmure + Flatteur ! + +UN CADET: + Il nous ennuie ! + +UN AUTRE: + Avec, sur son armure, + Son grand col de dentelle, il vient faire le fier ! + +UN AUTRE: + Comme si l'on portait du linge sur du fer ! + +LE PREMIER: + C'est bon lorsque à son cou l'on a quelque furoncle ! + +LE DEUXIÈME: + Encore un courtisan ! + +UN AUTRE: + Le neveu de son oncle ! + +CARBON: + C'est un Gascon pourtant ! + +LE PREMIER: + Un faux !. . .Méfiez-vous ! + Parce que, les Gascons. . .ils doivent être fous: + Rien de plus dangereux qu'un Gascon raisonnable. + +LE BRET: + Il est pâle ! + +UN AUTRE: + Il a faim. . .autant qu'un pauvre diable ! + Mais comme sa cuirasse a des clous de vermeil, + Sa crampe d'estomac étincelle au soleil ! + +CYRANO (vivement): + N'ayons pas l'air non plus de souffrir ! Vous, vos cartes, + Vos pipes et vos dés. . . + (Tous rapidement se mettent à jouer sur des tambours, sur des + escabeaux et par terre, sur leurs manteaux, et ils allument de longues + pipes de pétun): + Et moi, je lis Descartes. + (Il se promène de long en large et lit dans un petit livre qu'il a + tiré de sa poche.--Tableau.--De Guiche entre. Tout le monde a l'air + absorbé et content. Il est très pâle. Il va vers Carbon.) + + + +Scène 4.IV. + +Les mêmes, de Guiche. + + +DE GUICHE (à Carbon): + Ah !--Bonjour ! + (Ils s'observent tous les deux. A part, avec satisfaction): + Il est vert. + +CARBON (de même): + Il n'a plus que les yeux. + +DE GUICHE (regardant les cadets): + Voici donc les mauvaises têtes ?. . .Oui, messieurs, + Il me revient de tous côtés qu'on me brocarde + Chez vous, que les cadets, noblesse montagnarde, + Hobereaux béarnais, barons périgourdins, + N'ont pour leur colonel pas assez de dédains, + M'appellent intrigant, courtisan,--qu'il les gêne + De voir sur ma cuirasse un col en point de Gêne,-- + Et qu'ils ne cessent pas de s'indigner entre eux + Qu'on puisse être Gascon et ne pas être gueux ! + (Silence. On joue. On fume): + Vous ferai-je punir par votre capitaine ? + Non. + +CARBON: + D'ailleurs, je suis libre et n'inflige de peine. . . + +DE GUICHE: + Ah ? + +CARBON: + J'ai payé ma compagnie, elle est à moi. + Je n'obéis qu'aux ordres de guerre. + +DE GUICHE: + Ah ?. . .Ma foi ! + Cela suffit. + (S'adressant aux cadets): + Je peux mépriser vos bravades. + On connaît ma façon d'aller aux mousquetades; + Hier, à Bapaume, on vit la furie avec quoi + J'ai fait lâcher le pied au comte de Bucquoi; + Ramenant sur ses gens les miens en avalanche, + J'ai chargé par trois fois ! + +CYRANO (sans lever le nez de son livre): + Et votre écharpe blanche ? + +DE GUICHE (surpris et satisfait): + Vous savez ce détail ?. . .En effet, il advint, + Durant que je faisais ma caracole afin + De rassembler mes gens la troisième charge, + Qu'un remous de fuyards m'entraîna sur la marge + Des ennemis; j'étais en danger qu'on me prît + Et qu'on m'arquebusât, quand j'eus le bon esprit + De dénouer et de laisser couler à terre + L'écharpe qui disait mon grade militaire; + En sorte que je pus, sans attirer les yeux, + Quitter les Espagnols, et revenant sur eux, + Suivi de tous les miens réconfortés, les battre ! + --Eh bien ! que dites-vous de ce trait ? + (Les cadets n'ont pas l'air d'écouter; mais ici les cartes et les + cornets à dés restent en l'air, la fumée des pipes demeure dans les + joues: attente.) + +CYRANO: + Qu'Henri quatre + N'eût jamais consenti, le nombre l'accablant, + A se diminuer de son panache blanc. + (Joie silencieuse. Les cartes s'abattent. Les dés tombe. La fumée + s'échappe.) + +DE GUICHE: + L'adresse a réussi, cependant ! + (Même attente suspendant les jeux et les pipes.) + +CYRANO: + C'est possible. + Mais on n'abdique pas l'honneur d'être une cible. + (Cartes, dés, fumées, s'abattent, tombent, s'envolent avec une + satisfaction croissante): + Si j'eusse été présent quand l'écharpe coula + --Nos courages, monsieur, diffèrent en cela-- + Je l'aurais ramassée et me la serais mise. + +DE GUICHE: + Oui, vantardise, encor, de gascon ! + +CYRANO: + Vantardise ?. . . + Prêtez-la-moi. Je m'offre à monter, dès ce soir, + A l'assaut, le premier, avec elle en sautoir. + +DE GUICHE: + Offre encor de gascon ! Vous savez que l'écharpe + Resta chez l'ennemi, sur les bords de la Scarpe, + En un lieu que depuis la mitraille cribla,-- + Où nul ne peut aller la chercher ! + +CYRANO (tirant de sa poche l'écharpe blanche et la lui tendant): + La voilà. + (Silence. Les cadets étouffent leurs rires dans les cartes et dans les + cornets à dés. De Guiche se retourne, les regarde: immédiatement ils + reprennent leur gravité, leurs jeux; l'un d'eux sifflote avec + indifférence l'air montagnard joué par le fifre.) + +DE GUICHE (prenant l'écharpe): + Merci. Je vais, avec ce bout d'étoffe claire, + Pouvoir faire un signal,--que j'hésitais à faire. + (Il va au talus, y grimpe, et agite plusieurs fois l'écharpe en l'air.) + +TOUS: + Hein ! + +LA SENTINELLE (en haut du talus): + Cet homme, là-bas qui se sauve en courant !. . . + +DE GUICHE (redescendant): + C'est un faux espion espagnol. Il nous rend + De grands services. Les renseignements qu'il porte + Aux ennemis sont ceux que je lui donne, en sorte + Que l'on peut influer sur leurs décisions. + +CYRANO: + C'est un gredin ! + +DE GUICHE (se nouant nonchalamment son écharpe): + C'est très commode. Nous disions ?. . . + --Ah ! J'allais vous apprendre un fait. Cette nuit même, + Pour nous ravitailler tentant un coup suprême, + Le maréchal s'en fut vers Dourlens, sans tambours; + Les vivandiers du Roi sont là; par les labours + Il les joindra; mais pour revenir sans encombre, + Il a pris avec lui des troupes en tel nombre + Que l'on aurait beau jeu, certe, en nous attaquant: + La moitié de l'armée est absente du camp ! + +CARBON: + Oui, si les Espagnols savaient, ce serait grave. + Mais ils ne savent pas ce départ ? + +DE GUICHE: + Ils le savent. + Ils vont nous attaquer. + +CARBON: + Ah ! + +DE GUICHE: + Mon faux espion + M'est venu prévenir de leur agression. + Il ajouta: "J'en peux déterminer la place; + Sur quel point voulez-vous que l'attaque se fasse ? + Je dirai que de tous c'est le moins défendu, + Et l'effort portera sur lui."--J'ai répondu: + "C'est bon. Sortez du camp. Suivez des yeux la ligne: + Ce sera sur le point d'où je vous ferai signe." + +CARBON (aux cadets): + Messieurs, préparez-vous ! + (Tous se lèvent. Bruit d'épées et de ceinturons qu'on boucle.) + +DE GUICHE: + C'est dans une heure. + +PREMIER CADET: + Ah !. . .bien !. . . + (Ils se rasseyent tous. On reprend la partie interrompue.) + +DE GUICHE (à Carbon): + Il faut gagner du temps. Le maréchal revient. + +CARBON: + Et pour gagner du temps ? + +DE GUICHE: + Vous aurez l'obligeance + De vous faire tuer. + +CYRANO: + Ah ! voilà la vengeance ? + +DE GUICHE: + Je ne prétendrai pas que si je vous aimais + Je vous eusse choisis vous et les vôtres, mais, + Comme à votre bravoure on n'en compare aucune, + C'est mon Roi que je sers en servant ma rancune. + +CYRANO (saluant): + Souffrez que je vous sois, monsieur, reconnaissant. + +DE GUICHE (saluant): + Je sais que vous aimez vous battre un contre cent. + Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne. + (Il remonte, avec Carbon.) + +CYRANO (aux cadets): + Eh bien donc ! nous allons au blason de Gascogne, + Qui porte six chevrons, messieurs, d'azur et d'or, + Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor ! + (De Guiche cause bas avec Carbon de Castel-Jaloux, au fond. On donne + des ordres. La résistance se prépare. Cyrano va vers Christian qui est + resté immobile, les bras croisés.) + +CYRANO (lui mettant la main sur l'épaule): + Christian ? + +CHRISTIAN (secouant la tête): + Roxane ! + +CYRANO: + Hélas ! + +CHRISTIAN: + Au moins, je voudrais mettre + Tout l'adieu de mon cœur dans une belle lettre !. . . + +CYRANO: + Je me doutais que ce serait pour aujourd'hui. + (Il tire un billet de son pourpoint): + Et j'ai fait tes adieux. + +CHRISTIAN: + Montre !. . . + +CYRANO: + Tu veux ?. . . + +CHRISTIAN (lui prenant la lettre): + Mais oui ! + (Il l'ouvre, lit et s'arrête): + Tiens ! + +CYRANO: + Quoi ? + +CHRISTIAN: + Ce petit rond ?. . . + +CYRANO (reprenant la lettre vivement, et regardant d'un air naïf): + Un rond ?. . . + +CHRISTIAN: + C'est une larme ! + +CYRANO: + Oui. . .Poète, on se prend à son jeu, c'est le charme !. . . + Tu comprends. . .ce billet,--c'était très émouvant: + Je me suis fait pleurer moi-même en l'écrivant. + +CHRISTIAN: + Pleurer ?. . . + +CYRANO: + Oui. . .parce que. . .mourir n'est pas terrible. + Mais. . .ne plus la revoir jamais. . .voilà l'horrible ! + Car enfin je ne la. . . + (Christian le regarde): + nous ne la. . . + (Vivement): + tu ne la. . . + +CHRISTIAN (lui arrachant la lettre): + Donne-moi ce billet ! + (On entend une rumeur, au loin, dans le camp.) + +LA VOIX D'UNE SENTINELLE: + Ventrebieu, qui va là ? + (Coups de feu. Bruits de voix. Grelots.) + +CARBON: + Qu'est-ce ?. . . + +LA SENTINELLE (qui est sur le talus): + Un carrosse ! + (On se précipite pour voir.) + +CRIS: + Quoi ! Dans le camp ?--Il y entre ! + --Il a l'air de venir de chez l'ennemi !--Diantre ! + Tirez !--Non ! Le cocher a crié !--Crié quoi ?-- + Il a crié: Service du Roi ! + (Tout le monde est sur le talus et regarde au dehors. Les grelots se + rapprochent.) + +DE GUICHE: + Hein ? Du Roi !. . . + (On redescend, on s'aligne.) + +CARBON: + Chapeau bas, tous ! + +DE GUICHE (à la cantonade): + Du Roi !--Rangez-vous, vile tourbe, + Pour qu'il puisse décrire avec pompe sa courbe ! + (Le carrosse entre au grand trot. Il est couvert de boue et de + poussière. Les rideaux sont tirés. Deux laquais derrière. Il s'arrête + net.) + +CARBON (criant): + Battez aux champs ! + (Roulement de tambours. Tous les cadets se découvrent.) + +DE GUICHE: + Baissez le marchepied ! + (Deux hommes se précipitent. La portière s'ouvre.) + +ROXANE (sautant du carrosse): + Bonjour ! + (Le son d'une voix de femme relève d'un seul coup tout ce monde + profondément incliné.--Stupeur.) + + + +Scène 4.V. + +Les mêmes, Roxane. + + +DE GUICHE: + Service du Roi ! Vous ? + +ROXANE: + Mais du seul roi, l'Amour ! + +CYRANO: + Ah ! grand Dieu ! + +CHRISTIAN (s'élancant): + Vous ! Pourquoi ? + +ROXANE: + C'était trop long, ce siège ! + +CHRISTIAN: + Pourquoi ?. . . + +ROXANE: + Je te dirai ! + +CYRANO (qui, au son de sa voix, est resté cloué immobile, sans oser + tourner les yeux vers elle): + Dieu ! La regarderai-je ? + +DE GUICHE: + Vous ne pouvez rester ici ! + +ROXANE (gaiement): + Mais si ! mais si ! + Voulez-vous m'avancer un tambour ?. . . + (Elle s'assied sur un tambour qu'on avance): + Là, merci ! + (Elle rit): + On a tiré sur mon carrosse ! + (Fièrement): + Une patrouille ! + --Il a l'air d'être fait avec une citrouille, + N'est-ce pas ? comme dans le conte, et les laquais + Avec des rats. + (Envoyant des lèvres un baiser à Christian): + Bonjour ! + (Les regardant tous): + Vous n'avez pas l'air gais ! + --Savez-vous que c'est loin, Arras ? + (Apercevant Cyrano): + Cousin, charmée ! + +CYRANO (a'avançant): + Ah çà ! comment ?. . . + +ROXANE: + Comment j'ai retrouvé l'armée ? + Oh ! mon Dieu, mon ami, mais c'est tout simple: j'ai + Marché tant que j'ai vu le pays ravagé. + Ah ! ces horreurs, il a fallu que je les visse + Pour y croire ! Messieurs, si c'est là le service + De votre Roi, le mien vaut mieux ! + +CYRANO: + Voyons, c'est fou ! + Par où diable avez-vous bien pu passer ? + +ROXANE: + Par où ? + Par chez les Espagnols. + +PREMIER CADET: + Ah ! qu'elles sont malignes ! + +DE GUICHE: + Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes ? + +LE BRET: + Cela dut être très difficile !. . . + +ROXANE: + Pas trop. + J'ai simplement passé dans mon carrosse, au trot. + Si quelque hidalgo montrait sa mine altière, + Je mettais mon plus beau sourire à la portière, + Et ces messieurs étant, n'en déplaise aux Français, + Les plus galantes gens du monde,--je passais ! + +CARBON: + Oui, c'est un passe-port, certes, que ce sourire ! + Mais on a fréquemment dû vous sommer de dire + Où vous alliez ainsi, madame ? + +ROXANE: + Fréquemment. + Alors je répondais: "Je vais voir mon amant." + --Aussitôt l'Espagnol à l'air le plus féroce + Refermait gravement la porte du carrosse, + D'un geste de la main à faire envie au Roi + Relevait les mousquets déjà braqués sur moi, + Et superbe de grâce, à la fois, et de morgue, + L'ergot tendu sous la dentelle en tuyau d'orgue, + Le feutre au vent pour que la plume palpitât, + S'inclinait en disant: "Passez, señorita !" + +CHRISTIAN: + Mais, Roxane. . . + +ROXANE: + J'ai dit: mon amant, oui. . .pardonne ! + Tu comprends, si j'avais dit: mon mari, personne + Ne m'eût laissé passer ! + +CHRISTIAN: + Mais. . . + +ROXANE: + Qu'avez-vous ? + +DE GUICHE: + Il faut + Vous en aller d'ici ! + +ROXANE: + Moi ? + +CYRANO: + Bien vite ! + +LE BRET: + Au plus tôt ! + +CHRISTIAN: + Oui ! + +ROXANE: + Mais comment ? + +CHRISTIAN (embarrassé): + C'est que. . . + +CYRANO (de même): + Dans trois quarts d'heure. . . + +DE GUICHE (de même): + . . .ou quatre. . . + +CARBON (de même): + Il vaut mieux. . . + +LE BRET (de même): + Vous pourriez. . . + +ROXANE: + Je reste. On va se battre. + +TOUS: + Oh ! non ! + +ROXANE: + C'est mon mari ! + (Elle se jette dans les bras de Christian): + Qu'on me tue avec toi ! + +CHRISTIAN: + Mais quels yeux vous avez ! + +ROXANE: + Je te dirai pourquoi ! + +DE GUICHE (désespéré): + C'est un poste terrible ! + +ROXANE (se retournant): + Hein ! terrible ? + +CYRANO: + Et la preuve + C'est qu'il nous l'a donné ! + +ROXANE (à De Guiche): + Ah ! vous me vouliez veuve ? + +DE GUICHE: + Oh ! je vous jure !. . . + +ROXANE: + Non ! Je suis folle à présent ! + Et je ne m'en vais plus !--D'ailleurs, c'est amusant. + +CYRANO: + Eh quoi ! la précieuse était une héroïne ? + +ROXANE: + Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine. + +UN CADET: + Nous vous défendrons bien ! + +ROXANE (enfiévrée de plus en plus): + Je le crois, mes amis ! + +UN AUTRE (avec enivrement): + Tout le camp sent l'iris ! + +ROXANE: + Et j'ai justement mis + Un chapeau qui fera très bien dans la bataille !. . . + (Regardant de Guiche): + Mais peut-être est-il temps que le comte s'en aille: + On pourrait commencer. + +DE GUICHE: + Ah ! c'en est trop ! Je vais + Inspecter mes canons, et reviens. . .Vous avez + Le temps encor: changez d'avis ! + +ROXANE: + Jamais ! + (De Guiche sort.) + + + +Scène 4.VI. + +Les mêmes, moins De Guiche. + + +CHRISTIAN (suppliant): + Roxane !. . . + +ROXANE: + Non ! + +PREMIER CADET (aux autres): + Elle reste ! + +TOUS (se précipitant, se bousculant, s'astiquant): + Un peigne !--Un savon !--Ma basane + Est trouée: une aiguille !--Un ruban !--Ton miroir !-- + Mes manchettes !--Ton fer à moustache !--Un rasoir !. . . + +ROXANE (à Cyrano qui la supplie encore): + Non ! rien ne me fera bouger de cette place ! + +CARBON (après s'être, comme les autres, sanglé, épousseté, avoir brossé + son chapeau, redressé sa plume et tiré ses manchettes, s'avance vers + Roxane, et cérémonieusement): + Peut-être siérait-il que je vous présentasse, + Puisqu'il en est ainsi, quelques de ces messieurs + Qui vont avoir l'honneur de mourir sous vos yeux. + (Roxane s'incline et elle attend, debout au bras de Christian. Carbon + présente): + Baron de Peyrescous de Colignac ! + +LE CADET (saluant): + Madame. . . + +CARBON (continuant): + Baron de Casterac de Cahuzac.--Vidame + De Malgouyre Estressac Lésbas d'Escarabiot.-- + Chevalier d'Antignac-Juzet.--Baron Hillot + De Blagnac-Saléchan de Castel Crabioules. . . + +ROXANE: + Mais combien avez-vous de noms, chacun ? + +LE BARON HILLOT: + Des foules ! + +CARBON (à Roxane): + Ouvrez la main qui tient votre mouchoir. + +ROXANE (ouvre la main et le mouchoir tombe): + Pourquoi ? + (Toute la compagnie fait le mouvement de s'élancer pour le ramasser.) + +CARBON (le ramassant vivement): + Ma compagnie était sans drapeau ! Mais ma foi, + C'est le plus beau du camp qui flottera sur elle ! + +ROXANE (souriant): + Il est un peu petit. + +CARBON (attachant le mouchoir à la hampe de sa lance de capitaine): + Mais il est en dentelle ! + +UN CADET (aux autres): + Je mourrais sans regret ayant vu ce minois, + Si j'avais seulement dans le ventre une noix !. . . + +CARBON (qui l'a entendu, indigné): + Fi ! parler de manger lorsqu'une exquise femme !. . . + +ROXANE: + Mais l'air du camp est vif et, moi-même, m'affame: + Pâtés, chaud-froids, vins fins:--mon menu, le voilà ! + --Voulez-vous m'apporter tout cela ! + (Consternation.) + +UN CADET: + Tout cela ! + +UN AUTRE: + Où le prendrions-nous, grand Dieu ? + +ROXANE (tranquillement): + Dans mon carrosse. + +TOUS: + Hein ? + +ROXANE: + Mais il faut qu'on serve et découpe, et désosse ! + Regardez mon cocher d'un peu plus près, messieurs, + Et vous reconnaîtrez un homme précieux: + Chaque sauce sera, si l'on veut, réchauffée ! + +LES CADETS (se ruant vers le carrosse): + C'est Ragueneau ! + (Acclamations): + Oh ! Oh ! + +ROXANE (les suivant des yeux): + Pauvre gens ! + +CYRANO (lui baisant la main): + Bonne fée ! + +RAGUENEAU (debout sur le siège comme un charlatan en place publique): + Messieurs !. . . + (Enthousiasme.) + +LES CADETS: + Bravo ! Bravo ! + +RAGUENEAU: + Les Espagnols n'ont pas, + Quand passaient tant d'appas, vu passer le repas ! + (Applaudissements.) + +CYRANO (bas à Christian): + Hum ! hum ! Christian ! + +RAGUENEAU: + Distraits par la galanterie + Ils n'ont pas vu. . . + (Il tire de son siège un plat qu'il élève): + la galantine !. . . + (Applaudissements. La galantine passe de mains en mains.) + +CYRANO (bas à Christian): + Je t'en prie, + Un seul mot !. . . + +RAGUENEAU: + Et Vénus sut occuper leur œil + Pour que Diane en secret, pût passer. . . + (Il brandit un gigot): + son chevreuil ! + (Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingt mains tendues.) + +CYRANO (bas à Christian): + Je voudrais te parler ! + +ROXANE (aux cadets qui redescendent, les bras chargés de victuailles): + Posez cela par terre ! + (Elle met le couvert sur l'herbe, aidée des deux laquais + imperturbables qui étaient derrière le carrosse): + +ROXANE (à Christian, au moment où Cyrano allait l'entraîner à part): + Vous, rendez-vous utile ? + (Christian vient l'aider. Mouvement d'inquiétude de Cyrano.) + +RAGUENEAU: + Un paon truffé ! + +PREMIER CADET (épanoui, qui descend en coupant une large tranche de + jambon): + Tonnerre ! + Nous n'aurons pas couru notre dernier hasard + Sans faire un gueuleton. . . + (Se reprenant vivement en voyant Roxane): + pardon ! un balthazar ! + +RAGUENEAU (lançant les coussins du carrosse): + Les coussins sont remplis d'ortolans ! + (Tumulte. On éventre les coussins. Rires. Joie.) + +TROISIÈME CADET: + Ah ! Viédaze ! + +RAGUENEAU (lançant des flacons de vin rouge): + Des flacons de rubis !-- + (De vin blanc): + Des flacons de topaze ! + +ROXANE (jetant une nappe pliée à la figure de Cyrano): + Défaites cette nappe !. . .Eh ! hop ! Soyez léger ! + +RAGUENEAU (brandissant une lanterne arrachée): + Chaque lanterne est un petit garde-manger ! + +CYRANO (bas à Christian, pendant qu'ils arrangent la nappe ensemble): + Il faut que je te parle avant que tu lui parles ! + +RAGUENEAU (de plus en plus lyrique): + Le manche de mon fouet est un saucisson d'Arles ! + +ROXANE (versant du vin, servant): + Puisqu'on nous fait tuer, morbleu ! nous nous moquons + Du reste de l'armée !--Oui ! tout pour les Gascons ! + Et si De Guiche vient, personne ne l'invite ! + (Allant de l'un à l'autre): + Là, vous avez le temps.--Ne manger pas si vite !-- + Buvez un peu.--Pourquoi pleurez-vous ? + +PREMIER CADET: + C'est trop bon !. . . + +ROXANE: + Chut !--Rouge ou blanc ?--Du pain pour monsieur de Carbon ! + --Un couteau !--Votre assiette !--Un peu de croûte ?--Encore ? + Je vous sers !--Du bourgogne ?--Une aile ? + +CYRANO (qui la suit, les bras chargés de plats, l'aidant à servir): + Je l'adore ! + +ROXANE (allant vers Christian): + Vous ? + +CHRISTIAN: + Rien. + +ROXANE: + Si ! ce biscuit, dans du muscat. . .deux doigts ! + +CHRISTIAN (essayant de la retenir): + Oh ! dites-moi pourquoi vous vîntes ? + +ROXANE: + Je me dois + A ces malheureux. . .Chut ! Tout à l'heure !. . . + +LE BRET (qui était remonté au fond, pour passer, au bout d'une lance, un + pain à la sentinelle du talus): + De Guiche ! + +CYRANO: + Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche ! + Hop !--N'ayons l'air de rien !. . . + (A Ragueneau): + Toi, remonte d'un bond + Sur ton siège !--Tout est caché ?. . . + (En un clin d'œil tout a été repoussé dans les tentes, ou caché sous + les vêtements, sous les manteaux, dans les feutres.--De Guiche entre + vivement--et s'arrête, tout d'un coup, reniflant.--Silence.) + + + +Scène 4.VII. + +Les mêmes, De Guiche. + + +DE GUICHE: + Cela sent bon. + +UN CADET (chantonnant d'un air détaché): + To lo lo !. . . + +DE GUICHE (s'arrêtant et le regardant): + Qu'avez-vous, vous ?. . .Vous êtes tout rouge ! + +LE CADET: + Moi ?. . .Mais rien. C'est le sang. On va se battre: il bouge ! + +UN AUTRE: + Poum. . .poum. . .poum. . . + +DE GUICHE (se retournant): + Qu'est cela ? + +LE CADET (légèrement gris): + Rien ! C'est une chanson ! + Une petite. . . + +DE GUICHE: + Vous êtes gai, mon garçon ! + +LE CADET: + L'approche du danger ! + +DE GUICHE (appelant Carbon de Castel-Jaloux, pour donner un ordre): + Capitaine ! je. . . + (Il s'arrête en le voyant): + Peste ! + Vous avez bonne mine aussi ! + +CARBON (cramoisi, et cachant une bouteille derrière son dos, avec an + geste évasif): + Oh !. . . + +DE GUICHE: + Il me reste + Un canon que j'ai fait porter. . . + (Il montre un endroit dans la coulisse): + là, dans ce coin, + Et vos hommes pourront s'en servir au besoin. + +UN CADET (se dandinant): + Charmante attention ! + +UN AUTRE (lui souriant gracieusement): + Douce sollicitude ! + +DE GUICHE: + Ah ça ! mais ils sont fous !-- + (Sèchement): + N'ayant pas l'habitude + Du canon, prenez garde au recul. + +LE PREMIER CADET: + Ah ! pfftt ! + +DE GUICHE (allant à lui, furieux): + Mais !. . . + +LE CADET: + Le canon des Gascons ne recule jamais ! + +DE GUICHE (le prenant par le bras et le secouant): + Vous êtes gris !. . .De quoi ? + +LE CADET (superbe): + De l'odeur de la poudre ! + +DE GUICHE (haussant les épaules, le repousse et va vivement à Roxane): + Vite, à quoi daignez-vous, madame, vous résoudre ? + +ROXANE: + Je reste ! + +DE GUICHE: + Fuyez ! + +ROXANE: + Non ! + +DE GUICHE: + Puisqu'il en est ainsi, + Qu'on me donne un mousquet ! + +CARBON: + Comment ? + +DE GUICHE: + Je reste aussi. + +CYRANO: + Enfin, Monsieur ! voilà de la bravoure pure ! + +PREMIER CADET: + Seriez-vous un Gascon malgré votre guipure ? + +ROXANE: + Quoi !. . . + +DE GUICHE: + Je ne quitte pas une femme en danger. + +DEUXIÈME CADET (au premier): + Dis donc ! Je crois qu'on peut lui donner à manger ! + (Toutes les victuailles reparaissent comme par enchantement.) + +DE GUICHE (dont les yeux s'allument): + Des vivres ! + +UN TROISIÈME CADET: + Il en sort de sous toutes les vestes ! + +DE GUICHE (se maîtrisant, avec hauteur): + Est-ce que vous croyez que je mange vos restes ? + +CYRANO (saluant): + Vous faites des progrès ! + +DE GUICHE (fièrement, et à qui échappe sur le dernier mot une légère + pointe d'accent): + Je vais me battre à jeun ! + +PREMIER CADET (exultant de joie): + A jeung ! Il vient d'avoir l'accent ! + +DE GUICHE (riant): + Moi ? + +LE CADET: + C'en est un ! + (Ils se mettent tous à danser.) + +CARBON DE CASTEL-JALOUX (qui a disparu depuis un moment derrière le + talus, reparaissant sur la crête): + J'ai rangé mes piquiers, leur troupe est résolue ! + (Il montre une ligne de piques qui dépasse la crête.) + +DE GUICHE (à Roxane, en s'inclinant): + Acceptez-vous ma main pour passer leur revue ?. . . + (Elle la prend, ils remontent vers le talus. Tous le monde se découvre + et les suit.) + +CHRISTIAN (allant à Cyrano, vivement): + Parle vite ! + (Au moment où Roxane paraît sur la crête, les lances disparaissent, + abaissées pour le salut, un cri s'élève: elle s'incline.) + +LES PIQUIERS (au dehors): + Vivat ! + +CHRISTIAN: + Quel était ce secret ?. . . + +CYRANO: + Dans le cas où Roxane. . . + +CHRISTIAN: + Eh bien ?. . . + +CYRANO: + Te parlerait + Des lettres ?. . . + +CHRISTIAN: + Oui, je sais !. . . + +CYRANO: + Ne fais pas la sottise + De t'étonner. . . + +CHRISTIAN: + De quoi ? + +CYRANO: + Il faut que je te dise !. . . + Oh ! mon Dieu, c'est tout simple, et j'y pense aujourd'hui + En la voyant. Tu lui. . . + +CHRISTIAN: + Parle vite ! + +CYRANO: + Tu lui. . . + As écrit plus souvent que tu ne crois. + +CHRISTIAN: + Hein ? + +CYRANO: + Dame ! + Je m'en étais chargé: j'interprétais ta flamme ! + J'écrivais quelquefois sans te dire: j'écris ! + +CHRISTIAN: + Ah ? + +CYRANO: + C'est tout simple ! + +CHRISTIAN: + Mais comment t'y es-tu pris, + Depuis qu'on est bloqué pour ?. . . + +CYRANO: + Oh !. . .avant l'aurore + Je pouvais traverser. . . + +CHRISTIAN (se croisant les bras): + Ah ! c'est tout simple encore ? + Et qu'ai-je écrit de fois par semaine ?. . .Deux ?--Trois ?-- + Quatre ?-- + +CYRANO: + Plus. + +CHRISTIAN: + Tous les jours ? + +CYRANO: + Oui, tous les jours.--Deux fois. + +CHRISTIAN (violemment): + Et cela t'enivrait, et l'ivresse était telle + Que tu bravais la mort. . . + +CYRANO (voyant Roxane qui revient): + Tais-toi ! Pas devant elle ! + (Il rentre vivement dans sa tente.) + + + +Scène 4.VIII. + +Roxane, Christian; au fond, allées et venues de cadets. Carbon et De +Guiche donnent des ordres. + + +ROXANE (courant à Christian): + Et maintenant, Christian !. . . + +CHRISTIAN (lui prenant les mains): + Et maintenant, dis-moi + Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi + A travers tous ces rangs de soudards et de reîtres, + Tu m'a rejoint ici ? + +ROXANE: + C'est à cause des lettres ! + +CHRISTIAN: + Tu dis ? + +ROXANE: + Tant pis pour vous si je cours ces dangers ! + Ce sont vos lettres qui m'ont grisée ! Ah ! songez + Combien depuis un mois vous m'en avez écrites, + Et plus belles toujours ! + +CHRISTIAN: + Quoi ! pour quelques petites + Lettres d'amour. . . + +ROXANE: + Tais-toi ! Tu ne peux pas savoir ! + Mon Dieu, je t'adorais, c'est vrai, depuis qu'un soir, + D'une voix que je t'ignorais, sous ma fenêtre, + Ton âme commença de se faire connaître. . . + Eh bien ! tes lettres, c'est, vois-tu, depuis un mois, + Comme si tout le temps je l'entendais, ta voix + De ce soir-là, si tendre, et qui vous enveloppe ! + Tant pis pour toi, j'accours. La sage Pénélope + Ne fût pas demeurée à broder sous son toit, + Si le seigneur Ulysse eût écrit comme toi, + Mais pour le joindre, elle eût, aussi folle qu'Hélène, + Envoyé promener ses pelotons de laine !. . . + +CHRISTIAN: + Mais. . . + +ROXANE: + Je lisais, je relisais, je défaillais, + J'étais à toi. Chacun de ces petits feuillets + Était comme un pétale envolé de ton âme. + On sent à chaque mot de ces lettres de flamme + L'amour puissant, sincère. . . + +CHRISTIAN: + Ah ! sincère et puissant ? + Cela se sent, Roxane ?. . . + +ROXANE: + Oh ! si cela se sent ! + +CHRISTIAN: + Et vous venez ?. . . + +ROXANE: + Je viens (ô mon Christian, mon maître ! + Vous me relèveriez si je voulais me mettre + A vos genoux, c'est donc mon âme que j'y mets, + Et vous ne pourrez plus la relever jamais !) + Je viens te demander pardon (et c'est bien l'heure + De demander pardon, puisqu'il se peut qu'on meure !) + De t'avoir fait d'abord, dans ma frivolité, + L'insulte de t'aimer pour ta seule beauté ! + +CHRISTIAN (avec épouvante): + Ah ! Roxane ! + +ROXANE: + Et plus tard, mon ami, moins frivole, + --Oiseau qui saute avant tout à fait qu'il s'envole,-- + Ta beauté m'arrêtant, ton âme m'entraînant, + Je t'aimais pour les deux ensemble !. . . + +CHRISTIAN: + Et maintenant ? + +ROXANE: + Eh bien ! toi-même enfin l'emporte sur toi-même, + Et ce n'est plus que pour ton âme que je t'aime ! + +CHRISTIAN (reculant): + Ah ! Roxane ! + +ROXANE: + Sois donc heureux. Car n'être aimé + Que pour ce dont on est un instant costumé, + Doit mettre un cœur avide et noble à la torture; + Mais ta chère pensée efface ta figure, + Et la beauté par quoi tout d'abord tu me plus, + Maintenant j'y vois mieux. . .et je ne la vois plus ! + +CHRISTIAN: + Oh !. . . + +ROXANE: + Tu doutes encor d'une telle victoire ?. . . + +CHRISTIAN (douloureusement): + Roxane ! + +ROXANE: + Je comprends, tu ne peux pas y croire, + A cet amour ?. . . + +CHRISTIAN: + Je ne veux pas de cet amour ! + Moi, je veux être aimé plus simplement pour. . . + +ROXANE: + Pour + Ce qu'en vous elles ont aimé jusqu'à cette heure ? + Laissez-vous donc aimer d'une façon meilleure ! + +CHRISTIAN: + Non ! c'était mieux avant ! + +ROXANE: + Ah ! tu n'y entends rien ! + C'est maintenant que j'aime mieux, que j'aime bien ! + C'est ce qui te fait toi, tu m'entends, que j'adore ! + Et moins brillant. . . + +CHRISTIAN: + Tais-toi ! + +ROXANE: + Je t'aimerais encore ! + Si toute ta beauté tout d'un coup s'envolait. . . + +CHRISTIAN: + Oh ! ne dis pas cela ! + +ROXANE: + Si, je le dis ! + +CHRISTIAN: + Quoi ? laid ? + +ROXANE: + Laid ! je le jure ! + +CHRISTIAN: + Dieu ! + +ROXANE: + Et ta joie est profonde ? + +CHRISTIAN (d'une voix étouffée): + Oui. . . + +ROXANE: + Qu'as-tu ? + +CHRISTIAN (la repoussant doucement): + Rien. Deux mots à dire: une seconde. . . + +ROXANE: + Mais ?. . . + +CHRISTIAN (lui montrant un groupe de cadets, au fond): + A ces pauvres gens mon amour t'enleva: + Va leur sourire un peu puisqu'ils vont mourir. . .va ! + +ROXANE (attendrie): + Cher Christian !. . . + (Elle remonte vers les Gascons qui s'empressent repectueusement autour + d'elle.) + + + +Scène 4.IX. + +Christian, Cyrano; au fond Roxane causant avec Carbon et quelques cadets. + + +CHRISTIAN (appelant vers la tente de Cyrano): + Cyrano ? + +CYRANO (reparaissant, armé pour la bataille): + Qu'est-ce ? Te voilà blême ! + +CHRISTIAN: + Elle ne m'aime plus ! + +CYRANO: + Comment ? + +CHRISTIAN: + C'est toi qu'elle aime ! + +CYRANO: + Non ! + +CHRISTIAN: + Elle n'aime plus que mon âme ! + +CYRANO: + Non ! + +CHRISTIAN: + Si ! + C'est donc bien toi qu'elle aime,--et tu l'aimes aussi ! + +CYRANO: + Moi ? + +CHRISTIAN: + Je le sais. + +CYRANO: + C'est vrai. + +CHRISTIAN: + Comme un fou. + +CYRANO: + Davantage. + +CHRISTIAN: + Dis-le-lui ! + +CYRANO: + Non ! + +CHRISTIAN: + Pourquoi ? + +CYRANO: + Regarde mon visage ! + +CHRISTIAN: + Elle m'aimerait laid ! + +CYRANO: + Elle te l'a dit ! + +CHRISTIAN: + Là ! + +CYRANO: + Ah ! je suis bien content qu'elle t'ait dit cela ! + Mais va, va, ne crois pas cette chose insensée ! + --Mon Dieu, je suis content qu'elle ait eu la pensée + De la dire,--mais va, ne la prend pas au mot, + Va, ne deviens pas laid: elle m'en voudrait trop ! + +CHRISTIAN: + C'est ce que je veux voir ! + +CYRANO: + Non, non ! + +CHRISTIAN: + Qu'elle choisisse ! + Tu vas lui dire tout ! + +CYRANO: + Non, non ! Pas ce supplice. + +CHRISTIAN: + Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau ? + C'est trop injuste ! + +CYRANO: + Et moi, je mettrais au tombeau + Le tien parce que, grâce au hasard qui fait naître, + J'ai le don d'exprimer. . .ce que tu sens peut-être ? + +CHRISTIAN: + Dis-lui tout ! + +CYRANO: + Il s'obstine à me tenter, c'est mal ! + +CHRISTIAN: + Je suis las de porter en moi-même un rival ! + +CYRANO: + Christian ! + +CHRISTIAN: + Notre union--sans témoins--clandestine, + --Peut se rompre,--si nous survivons ! + +CYRANO: + Il s'obstine !. . . + +CHRISTIAN: + Oui, je veux être aimé moi-même, ou pas du tout ! + --Je vais voir ce qu'on fait, tiens ! Je vais jusqu'au bout + Du poste; je reviens: parle, et qu'elle préfère + L'un de nous deux ! + +CYRANO: + Ce sera toi ! + +CHRISTIAN: + Mais. . .je l'espère ! + (Il appelle): + Roxane ! + +CYRANO: + Non ! Non ! + +ROXANE (accourant): + Quoi ? + +CHRISTIAN: + Cyrano vous dira + Une chose importante. . . + (Elle va vivement à Cyrano. Christian sort.) + + + +Scène 4.X. + +Roxane, Cyrano, puis Le Bret, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets, +Ragueneau, de Guiche, etc. + + +ROXANE: + Importante ? + +CYRANO (éperdu): + Il s'en va !. . . + (A Roxane): + Rien !. . .Il attache,--oh ! Dieu ! vous devez le connaître !-- + De l'importance à rien ! + +ROXANE (vivement): + Il a douté peut-être + De ce que j'ai dit là ?. . .J'ai vu qu'il a douté !. . . + +CYRANO (lui prenant la main): + Mais avez-vous bien dit, d'ailleurs, la vérité ? + +ROXANE: + Oui, oui, je l'aimerais même. . . + (Elle hésite une seconde.) + +CYRANO (souriant tristement): + Le mot vous gêne + Devant moi ? + +ROXANE: + Mais. . . + +CYRANO: + Il ne me fera pas de peine ! + --Même laid ? + +ROXANE: + Même laid ! + (Mousqueterie au dehors): + Ah ! tiens, on a tiré ! + +CYRANO (ardemment): + Affreux ? + +ROXANE: + Affreux ! + +CYRANO: + Défiguré ! + +ROXANE: + Défiguré ! + +CYRANO: + Grotesque ? + +ROXANE: + Rien ne peut me le rendre grotesque ! + +CYRANO: + Vous l'aimeriez encore ? + +ROXANE: + Et davantage presque ! + +CYRANO (perdant la tête, à part): + Mon Dieu, c'est vrai, peut-être, et le bonheur est là ! + (A Roxane): + Je. . .Roxane. . .écoutez !. . . + +LE BRET (entrant rapidement, appelle à mi-voix): + Cyrano ! + +CYRANO (se retournant): + Hein ? + +LE BRET: + Chut ! + (Il lui dit un mot tout bas.) + +CYRANO (laissant échapper la main de Roxane, avec un cri): + Ah !. . . + +ROXANE: + Qu'avez vous ? + +CYRANO (à lui-même, avec stupeur): + C'est fini. + (Détonations nouvelles.) + +ROXANE: + Quoi ? Qu'est-ce encore ? On tire ? + (Elle remonte pour regarder au dehors.) + +CYRANO: + C'est fini, jamais plus je ne pourrai le dire ! + +ROXANE (voulant s'élancer): + Que se passe-t-il ? + +CYRANO (vivement, l'arrêtant): + Rien ! + (Des cadets sont entrés, cachant quelque chose qu'ils portent, et ils + forment un groupe empêchant Roxane d'approcher.) + +ROXANE: + Ces hommes ? + +CYRANO (l'éloignant): + Laissez-les !. . . + +ROXANE: + Mais qu'alliez-vous me dire avant ?. . . + +CYRANO: + Ce que j'allais + Vous dire ?. . .rien, oh ! rien, je le jure, madame ! + (Solennellement): + Je jure que l'esprit de Christian, que son âme + Étaient. . . + (Se reprenant avec terreur): + sont les plus grands. . . + +ROXANE: + Étaient ? + (Avec un grand cri): + Ah !. . . + (Elle se précipite et écarte tout le monde.) + +CYRANO: + C'est fini ! + +ROXANE (voyant Christian couché dans son manteau): + Christian ! + +LE BRET (à Cyrano): + Le premier coup de feu le l'ennemi ! + (Roxane se jette sur le corps de Christian. Nouveaux coups de feu. + Cliquetis. Rumeurs. Tambours.) + +CARBON DE CASTEL-JALOUX (l'épée au poing): + C'est l'attaque ! Aux mousquets ! + (Suivi des cadets, il passe de l'autre côté du talus.) + +ROXANE: + Christian ! + +LA VOIX DE CARBON (derrière le talus): + Qu'on se dépêche ! + +ROXANE: + Christian ! + +CARBON: + Alignez-vous ! + +ROXANE: + Christian ! + +CARBON: + Mesurez. . .mèche ! + (Ragueneau est accouru, apportant de l'eau dans un casque.) + +CHRISTIAN (d'une voix mourante): + Roxane !. . . + +CYRANO (vite et bas à l'oreille de Christian, pendant que Roxane affolée + trempe dans l'eau, pour le panser, un morceau de linge arraché à sa + poitrine): + J'ai tout dit. Ce toi qu'elle aime encor ! + (Christian ferme les yeux.) + +ROXANE: + Quoi, mon amour ? + +CARBON: + Baguette haute ! + +ROXANE (à Cyrano): + Il n'est pas mort ?. . . + +CARBON: + Ouvrez la charge avec les dents ! + +ROXANE: + Je sens sa joue + Devenir froide, là, contre la mienne ! + +CARBON: + En joue ! + +ROXANE: + Une lettre sur lui ! + (Elle l'ouvre): + Pour moi ! + +CYRANO (à part): + Ma lettre ! + +CARBON: + Feu ! + (Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille.) + +CYRANO (voulant dégager sa main que tient Roxane agenouillée): + Mais, Roxane, on se bat ! + +ROXANE (le retenant): + Restez encore un peu. + Il est mort. Vous étiez le seul à le connaître. + (Elle pleure doucement): + --N'est-ce pas que c'était un être exquis, un être + Merveilleux ? + +CYRANO (debout, tête nue): + Oui, Roxane. + +ROXANE: + Un poète inouï. + Adorable ? + +CYRANO: + Oui, Roxane. + +ROXANE: + Un esprit sublime ? + +CYRANO: + Oui, + Roxane ! + +ROXANE: + Un cœur profond, inconnu du profane, + Une âme magnifique et charmante ? + +CYRANO (fermement): + Oui, Roxane ! + +ROXANE (se jetant sur le corps de Christian): + Il est mort ! + +CYRANO (à part, tirant l'épée): + Et je n'ai qu'à mourir aujourd'hui, + Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui ! + (Trompettes au loin.) + +DE GUICHE (qui reparaît sur le talus, décoiffé, blessé au front, d'une + voix tonnante): + C'est le signal promis ! Des fanfares de cuivres ! + Les Français vont rentrer au camp avec des vivres ! + Tenez encore un peu ! + +ROXANE: + Sur sa lettre, du sang, + Des pleurs ! + +UNE VOIX (au dehors, criant): + Rendez-vous ! + +VOIX DES CADETS: + Non ! + +RAGUENEAU (qui, grimpé sur son carrosse, regarde la bataille par-dessus + le talus): + Le péril va croissant ! + +CYRANO (à de Guiche, lui montrant Roxane): + Emportez-la ! Je vais charger ! + +ROXANE (baisant la lettre, d'une voix mourante): + Son sang ! ses larmes !. . . + +RAGUENEAU (sautant à bas du carrosse pour courir vers elle): + Elle s'évanouit ! + +DE GUICHE (sur le talus, aux cadets, avec rage): + Tenez bon ! + +UNE VOIX (au dehors): + Bas les armes ! + +VOIX DES CADETS: + Non ! + +CYRANO (à de Guiche): + Vous avez prouvé, Monsieur, votre valeur: + (Lui montrant Roxane): + Fuyez en la sauvant ! + +DE GUICHE (qui court à Roxane et l'enlève dans ses bras): + Soit ! Mais on est vainqueur + Si vous gagnez du temps ! + +CYRANO: + C'est bon ! + (Criant vers Roxane que de Guiche, aidé de Ragueneau, emporte évanouie): + Adieu, Roxane ! + (Tumulte. Cris. Des cadets reparaissent blessés et viennent tomber en + scène. Cyrano se précipitant au combat est arrêté sur la crête par + Carbon de Castel-Jaloux, couvert de sang.) + +CARBON: + Nous plions ! J'ai reçu deux coups de pertuisane ! + +CYRANO (criant aux Gascons): + Hardi ! Reculès pas, drollos ! + (A Carbon, qu'il soutient): + N'ayez pas peur ! + J'ai deux morts à venger: Christian et mon bonheur ! + (Ils redescendent. Cyrano brandit la lance où est attaché le mouchoir + de Roxane): + Flotte, petit drapeau de dentelle à son chiffre ! + (Il la plante en terre; il crie aux cadets): + Toumbé dèssus ! Escrasas lous ! + (Au fifre): + Un air de fifre ! + (Le fifre joue. Des blessés se relèvent. Des cadets dégringolant le + talus, viennent se grouper autour de Cyrano et du petit drapeau. Le + carrosse se couvre et se remplit d'hommes, se hérisse d'arquebuses, se + transforme en redoute.) + +UN CADET (paraissant, à reculons, sur la crête, se battant toujours, crie): + Ils montent le talus ! + (et tombe mort.) + +CYRANO: + On va les saluer ! + (Le talus se couronne en un instant d'une rangée terrible d'ennemis. + Les grands étendards des Impériaux se lèvent): + Feu ! + (Décharge générale.) + +CRI (dans les rangs ennemis): + Feu ! + (Riposte meurtrière. Les cadets tombent de tous côtés.) + +UN OFFICIER ESPAGNOL (se découvrant): + Quels sont ces gens qui se font tous tuer ? + +CYRANO (récitant debout au milieu des balles): + Ce sont les cadets de Gascogne, + De Carbon de Castel-Jaloux; + Bretteurs et menteurs sans vergogne. . . + (Il s'élance, suivi des quelques survivants): + Ce sont les cadets. . . + (Le reste se perd dans la bataille.) + + +Rideau. + + + + +Acte V. + +La Gazette de Cyrano. + +Quinze ans après, en 1655. Le parc du couvent que les Dames de la Croix +occupaient à Paris. + +Superbes ombrages. A gauche, la maison; vaste perron sur lequel ouvrent +plusieurs portes. Un arbre énorme au milieu de la scène, isolé au milieu +d'une petite place ovale. A droite, premier plan, parmi de grands buis, +un banc de pierre demi-circulaire. + +Tout le fond du théâtre est traversé par une allée de marroniers qui +aboutit à droite, quatrième plan, à la porte d'une chapelle entre-vue +parmi les branches. A travers le double rideau d'arbres de cette allée, +on aperçoit des fuites de pelouses, d'autres allées, des bosquets, les +profondeurs du parc, le ciel. + +La chapelle ouvre une porte latérale sur une colonnade enguirlandée de +vigne rougie, qui vient se perdre à droite, au premier plan, derrière +les buis. + +C'est l'automne. Toute la frondaison est rousse au-dessus des pelouses +fraîches. Taches sombres des buis et des ifs restés verts. Une plaque de +feuilles jaunes sous chaque arbre. Les feuilles jonchent toute la scène, +craquent sous les pas dans les allées, couvrent à demi le perron et les +bancs. + +Entre le banc de droite et l'arbre, un grand métier à broder devant +lequel une petite chaise a été apportée. Paniers pleins d'écheveaux et +de pelotons. Tapisserie commencée. + +Au lever du rideau, des sœurs vont et viennent dans le parc; +quelques-unes sont assises sur le banc autour d'une religieuse plus +âgée. Des feuilles tombent. + + + +Scène 5.I. + +Mère Marguerite, Sœur Marthe, Sœur Claire, les sœurs. + + +SŒUR MARTHE (à Mère Marguerite): + Sœur Claire a regardé deux fois comment allait + Sa cornette, devant la glace. + MÈRE MARGUERITE (à sœur Claire): + C'est très laid. + +SŒUR CLAIRE: + Mais sœur Marthe a repris un pruneau de la tarte, + Ce matin: je l'ai vu. + MÈRE MARGUERITE (à sœur Marthe): + C'est très vilain, sœur Marthe. + +SŒUR CLAIRE: + Un tout petit regard ! + +SŒUR MARTHE: + Un tout petit pruneau ! + MÈRE MARGUERITE (sévèrement): + Je le dirai, ce soir, à monsieur Cyrano. + +SŒUR CLAIRE (épouvantée): + Non, il va se moquer ! + +SŒUR MARTHE: + Il dira que les nonnes + Sont très coquettes ! + +SŒUR CLAIRE: + Très gourmandes ! + +MÈRE MARGUERITE (souriant): + Et très bonnes. + +SŒUR CLAIRE: + N'est-ce pas, Mère Marguerite de Jésus, + Qu'il vient, le samedi, depuis dix ans ! + +MÈRE MARGUERITE: + Et plus ! + Depuis que sa cousine à nos béguins de toile + Mêla le deuil mondain de sa coiffe de voile, + Qui chez nous vint s'abattre, il y a quatorze ans, + Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs ! + +SŒUR MARTHE: + Lui seul, depuis qu'elle a pris chambre dans ce cloître, + Sait distraire un chagrin qui ne veut pas décroître. + +TOUTES LES SŒURS: + Il est si drôle !--C'est amusant quand il vient ! + --Il nous taquine !--Il est gentil !--Nous l'aimons bien ! + --Nous fabriquons pour lui des pâtes d'angélique ! + +SŒUR MARTHE: + Mais enfin, ce n'est pas un très bon catholique ! + +SŒUR CLAIRE: + Nous le convertirons. + +LES SŒURS: + Oui ! oui ! + +MÈRE MARGUERITE: + Je vous défends + De l'entreprendre encor sur ce point, mes enfants. + Ne le tourmentez pas: il viendrait moins peut-être ! + +SŒUR MARTHE: + Mais. . .Dieu !. . . + +MÈRE MARGUERITE: + Rassurez-vous: Dieu doit bien le connaître. + +SŒUR MARTHE: + Mais chaque samedi, quand il vient d'un air fier, + Il me dit en entrant: 'Ma sœur, j'ai fait gras, hier !' + +MÈRE MARGUERITE: + Ah ! il vous dit cela ?. . .Eh bien ! la fois dernière + Il n'avait pas mangé depuis deux jours ! + +SŒUR MARTHE: + Ma Mère ! + +MÈRE MARGUERITE: + Il est pauvre. + +SŒUR MARTHE: + Qui vous l'a dit ? + +MÈRE MARGUERITE: + Monsieur Le Bret. + +SŒUR MARTHE: + On ne le secourt pas ? + +MÈRE MARGUERITE: + Non, il se fâcherait. + (Dans une allée du fond, on voit apparaître Roxane, vêtue de noir, + avec la coiffe des veuves et de long voiles; de Guiche, magnifique et + vieillissant, marche auprès d'elle. Ils vont à pas lents. Mère + Marguerite se lève): + --Allons, il faut rentrer. . .Madame Madeleine, + Avec un visiteur, dans le parc se promène. + +SŒUR MARTHE (bas à sœur Claire): + C'est le duc-maréchal de Grammont ? + +SŒUR CLAIRE (regardant): + Oui, je crois. + +SŒUR MARTHE: + Il n'était plus venu la voir depuis des mois ! + +LES SŒURS: + Il est très pris !--La cour !--Les camps ! + +SŒUR CLAIRE: + Les soins du monde ! + (Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent en silence et + s'arrêtent près du métier. Un temps.) + + + +Scène 5.II. + +Roxane; le duc de Grammont, ancien comte de Guiche, puis Le Bret et +Ragueneau. + + +LE DUC: + Et vous demeurerez ici, vainement blonde, + Toujours en deuil ? + +ROXANE: + Toujours. + +LE DUC: + Aussi fidèle ? + +ROXANE: + Aussi. + +LE DUC (après un temps): + Vous m'avez pardonné ? + +ROXANE (simplement, regardant la croix du couvent): + Puisque je suis ici. + (Nouveau silence.) + +LE DUC: + Vraiment c'était un être ?. . . + +ROXANE: + Il fallait le connaître ! + +LE DUC: + Ah ! Il fallait ?. . .Je l'ai trop peu connu, peut-être ! + . . .Et son dernier billet, sur votre cœur, toujours ? + +ROXANE: + Comme un doux scapulaire, il pend à ce velours. + +LE DUC: + Même mort, vous l'aimez ? + +ROXANE: + Quelquefois il me semble + Qu'il n'est mort qu'à demi, que nos cœurs sont ensemble, + Et que son amour flotte, autour de moi, vivant ! + +LE DUC (après un silence encore): + Est-ce que Cyrano vient vous voir ? + +ROXANE: + Oui, souvent. + --Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes. + Il vient; c'est régulier; sous cet arbre où vous êtes + On place son fauteuil, s'il fait beau; je l'attends + En brodant; l'heure sonne; au dernier coup, j'entends + --Car je ne tourne plus même le front !--sa canne + Descendre le perron; il s'assied; il ricane + De ma tapisserie éternelle; il me fait + La chronique de la semaine, et. . . + (Le Bret paraît sur le perron): + Tiens, Le Bret ! + (Le Bret descend): + Comment va notre ami ? + +LE BRET: + Mal. + +LE DUC: + Oh ! + +ROXANE (au duc): + Il exagère ! + +LE BRET: + Tout ce que j'ai prédit: l'abandon, la misère !. . . + Ses épîtres lui font des ennemis nouveaux ! + Il attaque les faux nobles, les faux dévots, + Les faux braves, les plagiaires,--tout le monde. + +ROXANE: + Mais son épée inspire une terreur profonde. + On ne viendra jamais à bout de lui. + +LE DUC (hochant la tête): + Qui sait ? + +LE BRET: + Ce que je crains, ce n'est pas les attaques, c'est + La solitude, la famine, c'est Décembre + Entrant à pas de loup dans son obscure chambre: + Voilà les spadassins qui plutôt le tueront ! + --Il serre chaque jour, d'un cran, son ceinturon. + Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire. + Il n'a plus qu'un petit habit de serge noire. + +LE DUC: + Ah ! celui-là n'est pas parvenu !--C'est égal, + Ne le plaignez pas trop. + +LE BRET (avec un sourire amer): + Monsieur le maréchal !. . . + +LE DUC: + Ne le plaignez pas trop: il a vécu sans pactes, + Libre dans sa pensée autant que dans ses actes. + +LE BRET (de même): + Monsieur le duc !. . . + +LE DUC (hautainement): + Je sais, oui: j'ai tout; il n'a rien. . . + Mais je lui serrerais bien volontiers la main. + (Saluant Roxane): + Adieu. + +ROXANE: + Je vous conduis. + (Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane vers le perron.) + +LE DUC (s'arrêtant, tandis qu'elle monte): + Oui, parfois, je l'envie. + --Voyez-vous, lorsqu'on a trop réussi sa vie, + On sent,--n'ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal !-- + Mille petits dégoûts de soi, dont le total + Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure; + Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure, + Pendant que des grandeurs on monte les degrés, + Un bruit d'illusions sèches et de regrets, + Comme, quand vous montez lentement vers ces portes, + Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes. + +ROXANE (ironique): + Vous voilà bien rêveur ?. . . + +LE DUC: + Eh ! oui ! + (Au moment de sortir, brusquement): + Monsieur Le Bret ! + (A Roxane): + Vous permettez ? Un mot. + (Il va à Le Bret, et à mi-voix): + C'est vrai: nul n'oserait + Attaquer votre ami; mais beaucoup l'ont en haine; + Et quelqu'un me disait, hier, au jeu, chez la Reine: + "Ce Cyrano pourrait mourir d'un accident." + +LE BRET: + Ah ? + +LE DUC: + Oui. Qu'il sorte peu. Qu'il soit prudent. + +LE BRET (levant les bras au ciel): + Prudent ! + Il va venir. Je vais l'avertir. Oui, mais !. . . + +ROXANE (qui est restée sur le perron, à une sœur qui s'avance vers elle): + Qu'est-ce ? + +LA SŒUR: + Ragueneau vent vous voir, Madame. + +ROXANE: + Qu'on le laisse + Entrer. + (Au duc et à Le Bret): + Il vient crier misère. Étant un jour + Parti pour être auteur, il devint tour à tour + Chantre. . . + +LE BRET: + Étuviste. . . + +ROXANE: + Acteur. . . + +LE BRET: + Bedeau. . . + +ROXANE: + Perruquier. . . + +LE BRET: + Maître + De théorbe. . . + +ROXANE: + Aujourd'hui que pourrait-il bien être ? + +RAGUENEAU (entrant précipitamment): + Ah ! Madame ! + (Il aperçoit Le Bret): + Monsieur ! + +ROXANE (souriant): + Racontez vos malheurs + A Le Bret. Je reviens. + +RAGUENEAU: + Mais, Madame. . . + (Roxane sort sans l'écouter, avec le duc. Il redescend vers le Bret.) + + + +Scène 5.III. + +Le Bret, Ragueneau. + + +RAGUENEAU: + D'ailleurs, + Puisque vous êtes là, j'aime mieux qu'elle ignore ! + --J'allais voir votre ami tantôt. J'étais encore + A vingt pas de chez lui. . .quand je le vois de loin, + Qui sort. Je veux le joindre. Il va tourner le coin + De la rue. . .et je cours. . .lorsque d'une fenêtre + Sous laquelle il passait--est-ce un hasard ?. . .peut-être !-- + Un laquais laisse choir une pièce de bois. + +LE BRET: + Les lâches !. . .Cyrano ! + +RAGUENEAU: + J'arrive et je le vois. . . + +LE BRET: + C'est affreux ! + +RAGUENEAU: + Notre ami, Monsieur, notre poète, + Je le vois, là, par terre, un grand trou dans la tête ! + +LE BRET: + Il est mort ? + +RAGUENEAU: + Non ! mais. . .Dieu ! je l'ai porté chez lui. + Dans sa chambre. . .Ah ! sa chambre ! il faut voir ce réduit ! + +LE BRET: + Il souffre ? + +RAGUENEAU: + Non, Monsieur, il est sans connaissance, + +LE BRET: + Un médecin ? + +RAGUENEAU: + Il en vint un par complaisance, + +LE BRET: + Mon pauvre Cyrano !--Ne disons pas cela + Tout d'un coup à Roxane !--Et ce docteur ? + +RAGUENEAU: + Il a + Parlé,--je ne sais plus,--de fièvre, de méninges !. . . + Ah ! si vous le voyiez--la tête dans des linges !. . . + Courons vite !--Il n'y a personne à son chevet !-- + C'est qu'il pourrait mourir, Monsieur, s'il se levait ! + +LE BRET (l'entraînant vers la droite): + Passons par là ! Viens, c'est plus court ! Par la chapelle ! + +ROXANE (paraissant sur le perron et voyant Le Bret s'éloigner par la + colonnade qui mène a la petite porte de la chapelle): + Monsieur Le Bret ! + (Le Bret et Ragueneau se sauvent sans répondre): + Le Bret s'en va quand on l'appelle ? + C'est quelque histoire encor de ce bon Ragueneau ! + (Elle descend le perron.) + + + +Scène 5.IV. + +Roxane seule, puis deux sœurs, un instant. + + +ROXANE: + Ah ! que ce dernier jour de septembre est donc beau ! + Ma tristesse sourit. Elle qu'Avril offusque, + Se laisse décider par l'automne, moins brusque. + (Elle s'assied à son métier. Deux sœurs sortent de la maison et + apportent un grand fauteuil sous l'arbre): + Ah ! voici le fauteuil classique où vient s'asseoir + Mon vieil ami ! + +SŒUR MARTHE: + Mais c'est le meilleur du parloir ! + +ROXANE: + Merci, ma sœur. + (Les sœurs s'éloignent): + Il va venir. + (Elle s'installe. On entend sonner l'heure): + Là. . .l'heure sonne. + --Mes écheveaux !--L'heure a sonné ? Ceci m'étonne ! + Serait-il en retard pour la première fois ? + La sœur tourière doit--mon dé ?. . .là, je le vois !-- + L'exhorter à la pénitence. + (Un temps): + Elle l'exhorte ! + --Il ne peut plus tarder.--Tiens ! une feuille morte !-- + (Elle repousse du doigt la feuille tombée sur son métier): + D'ailleurs, rien ne pourrait.--Mes ciseaux ?. . .dans mon sac !-- + L'empêcher de venir ! + +UNE SŒUR (paraissant sur le perron): + Monsieur de Bergerac. + + + +Scène 5.V. + +Roxane, Cyrano et, un moment, sœur Marthe. + + +ROXANE (sans se retourner): + Qu'est-ce que je disais ?. . . + (Et elle brode. Cyrano, très pâle, le feutre enfoncé sur les yeux, + paraît. La sœur qui l'a introduit rentre. Il se met à descendre le + perron lentement, avec un effort visible pour se tenir debout, et en + s'appuyant sur sa canne. Roxane travaille à sa tapisserie): + Ah ! ces teintes fanées. . . + Comment les rassortir ? + (A Cyrano, sur un ton d'amicale gronderie): + Depuis quatorze années, + Pour la première fois, en retard ! + +CYRANO (qui est parvenu au fauteuil et s'est assis, d'une voix gaie, + contrastant avec son visage): + Oui, c'est fou ! + J'enrage. Je fus mis en retard, vertuchou !. . . + +ROXANE: + Par ?. . . + +CYRANO: + Par une visite assez inopportune. + +ROXANE (distraite, travaillant): + Ah ! oui ! quelque fâcheux ? + +CYRANO: + Cousine, c'était une + Fâcheuse. + +ROXANE: + Vous l'avez renvoyée ? + +CYRANO: + Oui, j'ai dit: + Excusez-moi, mais c'est aujourd'hui samedi, + Jour où je dois me rendre en certaine demeure; + Rien ne m'y fait manquer: repassez dans une heure ! + +ROXANE (légèrement): + Eh bien ! cette personne attendra pour vous voir: + Je ne vous laisse pas partir avant ce soir. + +CYRANO (avec douceur): + Peut-être un peu plus tôt faudra-t-il que je parte. + (Il ferme les yeux et se tait un instant. Sœur Marthe traverse le + parc de la chapelle au perron. Roxane l'aperçoit, lui fait un petit + signe de tête.) + +ROXANE (à Cyrano): + Vous ne taquinez pas sœur Marthe ? + +CYRANO (vivement, ouvrant les yeux): + Si ! + (Avec une grosse voix comique): + Sœur Marthe ! + Approchez ! + (La sœur glisse vers lui): + Ha ! ha ! ha ! Beaux yeux toujours baissés ! + +SŒUR MARTHE (levant les yeux en souriant): + Mais. . . + (Elle voit sa figure et fait un geste d'étonnement): + Oh ! + +CYRANO (bas, lui montrant Roxane): + Chut ! Ce n'est rien !-- + (D'une voix fanfaronne. Haut): + Hier, j'ai fait gras. + +SŒUR MARTHE: + Je sais. + (A part): + C'est pour cela qu'il est si pâle ! + (Vite et bas): + Au réfectoire + Vous viendrez tout à l'heure, et je vous ferai boire + Un grand bol de bouillon. . .Vous viendrez ? + +CYRANO: + Oui, oui, oui. + +SŒUR MARTHE: + Ah ! vous êtes un peu raisonnable, aujourd'hui ! + +ROXANE (qui les entend chuchoter): + Elle essaye de vous convertir ? + +SŒUR MARTHE: + Je m'en garde ! + +CYRANO: + Tiens, c'est vrai ! Vous toujours si saintement bavarde, + Vous ne me prêchez pas ? c'est étonnant, ceci !. . . + (Avec une fureur bouffonne): + Sabre de bois ! Je veux vous étonner aussi ! + Tenez, je vous permets. . . + (Il a l'air de chercher une bonne taquinerie, et de la trouver): + Ah ! la chose est nouvelle ?. . . + De. . .de prier pour moi, ce soir, à la chapelle. + +ROXANE: + Oh ! oh ! + +CYRANO (riant): + Sœur Marthe est dans la stupéfaction ! + +SŒUR MARTHE (doucement): + Je n'ai pas attendu votre permission. + (Elle rentre.) + +CYRANO (revenant à Roxane, penchée sur son métier): + Du diable si je peux jamais, tapisserie, + Voir ta fin ! + +ROXANE: + J'attendais cette plaisanterie. + (A ce moment un peu de brise fait tomber les feuilles.) + +CYRANO: + Les feuilles ! + +ROXANE (levant la tête, et regardant au loin, dans les allées): + Elles sont d'un blond vénitien. + Regardez-les tomber. + +CYRANO: + Comme elles tombent bien ! + Dans ce trajet si court de la branche à la terre, + Comme elles savent mettre une beauté dernière, + Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol, + Veulent que cette chute ait la grâce d'un vol ! + +ROXANE: + Mélancolique, vous ? + +CYRANO (se reprenant): + Mais pas du tout, Roxane ! + +ROXANE: + Allons, laissez tomber les feuilles de platane. . . + Et racontez un peu ce qu'il y a de neuf. + Ma gazette ? + +CYRANO: + Voici ! + +ROXANE: + Ah ! + +CYRANO (de plus en plus pâle, et luttant contre la douleur): + Samedi, dix-neuf: + Ayant mangé huit fois du raisiné de Cette, + Le Roi fut pris de fièvre; à deux coups de lancette + Son mal fut condamné pour lèse-majesté, + Et cet auguste pouls n'a plus fébricité ! + Au grand bal, chez la reine, on a brûlé, dimanche, + Sept cent soixante-trois flambeaux de cire blanche; + Nos troupes ont battu, dit-on, Jean l'Autrichien; + On a pendu quatre sorciers; le petit chien + De madame d'Athis a dû prendre un clystère. . . + +ROXANE: + Monsieur de Bergerac, voulez-vous bien vous taire ! + +CYRANO: + Lundi. . .rien. Lygdamire a changé d'amant. + +ROXANE: + Oh ! + +CYRANO (dont le visage s'altère de plus en plus): + Mardi, toute la cour est à Fontainebleau. + Mercredi, la Montglat dit au comte de Fiesque: + Non ! Jeudi: Mancini, Reine de France,--ou presque ! + Le vingt-cinq, la Monglat à de Fiesque dit: Oui; + Et samedi, vingt-six. . . + (Il ferme les yeux. Sa tête tombe. Silence.) + +ROXANE (surprise de ne plus rien entendre, se retourne, le regarde, et + se levant effrayée): + Il est évanoui ? + (Elle court vers lui en criant): + Cyrano ! + +CYRANO (rouvrant les yeux, d'une voix vague): + Qu'est-ce ?. . .Quoi ?. . . + (Il voit Roxane penchée sur lui et, vivement, assurant son chapeau sur + sa tête et reculant avec effroi dans son fauteuil): + Non ! non ! je vous assure, + Ce n'est rien ! Laissez-moi ! + +ROXANE: + Pourtant. . . + +CYRANO: + C'est ma blessure + D'Arras. . .qui. . .quelquefois. . .vous savez. . . + +ROXANE: + Pauvre ami ! + +CYRANO: + Mais ce n'est rien. Cela va finir. + (Il sourit avec effort): + C'est fini. + +ROXANE (debout près de lui): + Chacun de nous a sa blessure: j'ai la mienne. + Toujours vive, elle est là, cette blessure ancienne, + (Elle met la main sur sa poitrine): + Elle est là, sous la lettre au papier jaunissant + Où l'on peut voir encor des larmes et du sang ! + (Le crépuscule commence à venir.) + +CYRANO: + Sa lettre !. . .N'aviez-vous pas dit qu'un jour, peut-être, + Vous me la feriez lire ? + +ROXANE: + Ah ! vous voulez ?. . .Sa lettre ? + +CYRANO: + Oui. . .Je veux. . .Aujourd'hui. . . + +ROXANE (lui donnant le sachet pendu à son cou): + Tenez ! + +CYRANO (le prenant): + Je peux ouvrir ? + +ROXANE: + Ouvrez. . .lisez !. . . + (Elle revient à son métier, le replie, range ses laines.) + +CYRANO (lisant): + Roxane, adieu, je vais mourir !. . . + +ROXANE (s'arrêtant, étonnée): + Tout haut ? + +CYRANO (lisant): + C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée ! + J'ai l'âme lourde encor d'amour inexprimée, + Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux grisés, + Mes regards dont c'était. . . + +ROXANE: + Comment vous la lisez, + Sa lettre ! + +CYRANO (continuant): + . . .dont c'était les frémissantes fêtes, + Ne baiseront au vol les gestes que vous faites; + J'en revois un petit qui vous est familier + Pour toucher votre front, et je voudrais crier. . . + +ROXANE (troublée): + Comme vous la lisez,--cette lettre ! + (La nuit vient insensiblement.) + +CYRANO: + Et je crie: + Adieu !. . . + +ROXANE: + Vous la lisez. . . + +CYRANO: + Ma chère, ma chérie, + Mon trésor. . . + +ROXANE (rêveuse): + D'une voix. . . + +CYRANO: + Mon amour !. . . + +ROXANE: + D'une voix. . . + (Elle tressaille): + Mais. . .que je n'entends pas pour la première fois ! + (Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en aperçoive, passe + derrière le fauteuil, se penche sans bruit, regarde la + lettre.--L'ombre augmente.) + +CYRANO: + Mon cœur ne vous quitta jamais une seconde, + Et je suis et serai jusque dans l'autre monde + Celui qui vous aima sans mesure, celui. . . + +ROXANE (lui posant la main sur l'épaule): + Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit. + (Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste + d'effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l'ombre + complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains): + Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle + D'être le vieil ami qui vient pour être drôle ! + +CYRANO: + Roxane ! + +ROXANE: + C'était vous ! + +CYRANO: + Non, non, Roxane, non ! + +ROXANE: + J'aurais dû deviner quand il disait mon nom ! + +CYRANO: + Non, ce n'était pas moi ! + +ROXANE: + C'était vous ! + +CYRANO: + Je vous jure. . . + +ROXANE: + J'aperçois toute la généreuse imposture: + Les lettres, c'était vous. . . + +CYRANO: + Non ! + +ROXANE: + Les mots chers et fous, + C'était vous. . . + +CYRANO: + Non ! + +ROXANE: + La voix dans la nuit, c'était vous ! + +CYRANO: + Je vous jure que non ! + +ROXANE: + L'âme, c'était la vôtre ! + +CYRANO: + Je ne vous aimais pas. + +ROXANE: + Vous m'aimiez ! + +CYRANO (se débattant): + C'était l'autre ! + +ROXANE: + Vous m'aimiez ! + +CYRANO (d'une voix qui faiblit): + Non ! + +ROXANE: + Déjà vous le dites plus bas ! + +CYRANO: + Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas ! + +ROXANE: + Ah ! que de choses qui sont mortes. . .qui sont nées ! + --Pourquoi vous être tu pendant quatorze années, + Puisque sur cette lettre où, lui, n'était pour rien, + Ces pleurs étaient de vous ? + +CYRANO (lui tendant la lettre): + Ce sang était le sien. + +ROXANE: + Alors pourquoi laisser ce sublime silence + Se briser aujourd'hui ? + +CYRANO: + Pourquoi ?. . . + (Le Bret et Ragueneau entrent en courant.) + + + +Scène 5.VI. + +Les mêmes, Le Bret et Ragueneau. + + +LE BRET: + Quelle imprudence ! + Ah ! j'en étais bien sûr ! il est là ! + +CYRANO (souriant et se redressant): + Tiens, parbleu ! + +LE BRET: + Il s'est tué, Madame, en se levant ! + +ROXANE: + Grand Dieu ! + Mais tout à l'heure alors. . .cette faiblesse ?. . .cette ?. . . + +CYRANO: + C'est vrai ! je n'avais pas terminé ma gazette: + . . .Et samedi, vingt-six, une heure avant dîné, + Monsieur de Bergerac est mort assassiné. + (Il se découvre; on voit sa tête entourée de linges.) + +ROXANE: + Que dit-il ?--Cyrano !--Sa tête enveloppée !. . . + Ah, que vous a-t-on fait ? Pourquoi ? + +CYRANO: + "D'un coup d'épée, + Frappé par un héros, tomber la pointe au cœur !". . . + --Oui, je disais cela !. . .Le destin est railleur !. . . + Et voilà que je suis tué dans une embûche, + Par derrière, par un laquais, d'un coup de bûche ! + C'est très bien. J'aurai tout manqué, même ma mort. + +RAGUENEAU: + Ah, Monsieur !. . . + +CYRANO: + Ragueneau ne pleure pas si fort !. . . + (Il lui tend la main): + Qu'est-ce que tu deviens, maintenant, mon confrère ? + +RAGUENEAU (à travers ses larmes): + Je suis moucheur de. . .de. . .chandelles, chez Molière. + +CYRANO: + Molière ! + +RAGUENEAU: + Mais je veux le quitter, dès demain: + Oui, je suis indigné !. . .Hier, on jouer Scapin, + Et j'ai vu qu'il vous a pris une scène ! + +LE BRET: + Entière ! + +RAGUENEAU: + Oui, Monsieur, le fameux: "Que Diable allait-il faire ?. . ." + +LE BRET (furieux): + Molière te l'a pris ! + +CYRANO: + Chut ! chut ! Il a bien fait !. . . + (A Ragueneau): + La scène, n'est-ce pas, produit beaucoup d'effet ? + +RAGUENEAU (sanglotant): + Ah ! Monsieur, on riait ! on riait ! + +CYRANO: + Oui, ma vie + Ce fut d'être celui qui souffle--et qu'on oublie ! + (A Roxane): + Vous souvient-il du soir où Christian vous parla + Sous le balcon ? Eh bien ! toute ma vie est là: + Pendant que je restais en bas, dans l'ombre noire, + D'autres montaient cueillir le baiser de la gloire ! + C'est justice, et j'approuve au seuil de mon tombeau: + Molière a du génie et Christian était beau ! + (A ce moment, la cloche de la chapelle ayant tinté, on voit passer au + fond, dans l'allée, les religieuses se rendant à l'office): + Qu'elles aillent prier puisque leur cloche sonne ! + +ROXANE (se relevant pour appeler): + Ma sœur ! ma sœur ! + +CYRANO (la retenant): + Non ! non ! n'allez chercher personne: + Quand vous reviendriez, je ne serais plus là. + (Les religieuses sont entrées dans la chapelle, on entend l'orgue): + Il me manquait un peu d'harmonie. . .en voilà. + +ROXANE: + Je vous aime, vivez ! + +CYRANO: + Non ! car c'est dans le conte + Que lorsqu'on dit: Je t'aime ! au prince plein de honte, + Il sent sa laideur fondre à ces mots de soleil. . . + Mais tu t'apercevrais que je reste pareil. + +ROXANE: + J'ai fait votre malheur ! moi ! moi ! + +CYRANO: + Vous ?. . .au contraire ! + J'ignorais la douceur féminine. Ma mère + Ne m'a pas trouvé beau. Je n'ai pas eu de sœur. + Plus tard, j'ai redouté l'amante à l'œil moqueur. + Je vous dois d'avoir eu, tout au moins, une amie. + Grâce à vous une robe a passé dans ma vie. + +LE BRET (lui montrant le clair de lune qui descend à travers les branches): + Ton autre amie est là, qui vient te voir ! + +CYRANO (souriant à la lune): + Je vois. + +ROXANE: + Je n'aimais qu'un seul être et je le perds deux fois ! + +CYRANO: + Le Bret, je vais monter dans la lune opaline, + Sans qu'il faille inventer, aujourd'hui, de machine. . . + +LE BRET: + Que dites-vous ? + +CYRANO: + Mais oui, c'est là, je vous le dis, + Que l'on va m'envoyer faire mon paradis + Plus d'une âme que j'aime y doit être exilée, + Et je retrouverai Socrate et Galilée ! + +LE BRET (se révoltant): + Non, non ! C'est trop stupide à la fin, et c'est trop + Injuste ! Un tel poète ! Un cœur si grand, si haut ! + Mourir ainsi !. . .Mourir !. . . + +CYRANO: + Voilà Le Bret qui grogne ! + +LE BRET (fondant en larmes): + Mon cher ami. . . + +CYRANO (se soulevant, l'œil égaré): + Ce sont les cadets de Gascogne. . . + --La masse élémentaire. . .Eh oui !. . .voilà le hic. . . + +LE BRET: + Sa science. . .dans son délire ! + +CYRANO: + Copernic + A dit. . . + +ROXANE: + Oh ! + +CYRANO: + Mais aussi que diable allait-il faire, + Mais que diable allait-il faire en cette galère ?. . . + Philosophe, physicien, + Rimeur, bretteur, musicien, + Et voyageur aérien, + Grand riposteur du tac au tac, + Amant aussi--pas pour son bien !-- + Ci-gît Hercule-Savinien + De Cyrano de Bergerac, + Qui fut tout, et qui ne fut rien, + . . .Mais je m'en vais, pardon, je ne peux faire attendre: + Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre ! + (Il se retombé assis, les pleurs de Roxane le rappellent à la réalité, + il la regarde, et caressant ses voiles): + Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant, + Ce bon, ce beau Christian; mais je veux seulement + Que lorsque le grand froid aura pris mes vertèbres, + Vous donniez un sens double à ces voiles funèbres, + Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil. + +ROXANE: + Je vous jure !. . . + +CYRANO (est secoué d'un grand frisson et se lève brusquement): + Pas là ! non ! pas dans ce fauteuil ! + (On veut s'élancer vers lui): + --Ne me soutenez pas !--Personne ! + (Il va s'adosser à l'arbre): + Rien que l'arbre ! + (Silence): + Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre, + --Ganté de plomb ! + (Il se raidit): + Oh ! mais !. . .puisqu'elle est en chemin, + Je l'attendrai debout, + (Il tire l'épée): + et l'épée à la main ! + +LE BRET: + Cyrano ! + +ROXANE (défaillante): + Cyrano ! + (Tous reculent épouvantés.) + +CYRANO: + Je crois qu'elle regarde. . . + Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde + (Il lève son épée): + Que dites-vous ?. . .C'est inutile ?. . .Je le sais ! + Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès ! + Non ! non ! c'est bien plus beau lorsque c'est inutile ! + --Qu'est-ce que c'est tous ceux-là ?--Vous êtes mille ? + Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis ! + Le Mensonge ? + (Il frappe de son épée le vide): + Tiens, tiens !--Ha ! ha ! les Compromis ! + Les Préjugés, les Lâchetés !. . . + (Il frappe): + Que je pactise ? + Jamais, jamais !--Ah ! te voilà, toi, la Sottise ! + --Je sais bien qu'à la fin vous me mettrez à bas; + N'importe: je me bats ! je me bats ! je me bats ! + (Il fait des moulinets immenses et s'arrête haletant): + Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose ! + Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose + Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu, + Mon salut balaiera largement le seuil bleu, + Quelque chose que sans un pli, sans une tache, + J'emporte malgré vous, + (Il s'élance l'épée haute): + et c'est. . . + (L'épée s'échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de + Le Bret et de Ragueneau.) + +ROXANE (se penchant sur lui et lui baisant le front): + C'est ?. . . + +CYRANO (rouvre les yeux, la reconnaît et dit en souriant): + Mon panache. + +Rideau. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cyrano de Bergerac, by Edmond Rostand + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 1256 *** |
