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HETZEL, ET CIE . 18, RUE JACOB + +P A R I S — 1 8 8 9 + +-------------------------------------------------------------------------------- +SANS DESSUS DESSOUS + +I + +Où la « _North Polar Practical Association_ » +lance un document à travers les deux mondes. + +« Ainsi, monsieur Maston, vous prétendez que jamais femme n’eût été capable de +faire progresser les sciences mathématiques ou expérimentales? + +— À mon extrême regret, j’y suis obligé, mistress Scorbitt, répondit J.-T. +Maston. Qu’il y ait eu ou qu’il y ait quelques remarquables mathématiciennes, +et particulièrement en Russie, j’en conviens très volontiers. Mais, étant +donnée sa conformation cérébrale, il n’est pas de femme qui puisse devenir une +Archimède et encore moins une Newton. + +— Oh! monsieur Maston, permettez-moi de protester au nom de notre sexe… + +— Sexe d’autant plus charmant, mistress Scorbitt, qu’il n’est point fait pour +s’adonner aux études transcendantes. + +— Ainsi, selon vous, monsieur Maston, en voyant tomber une pomme, aucune femme +n’eût pu découvrir les lois de la gravitation universelle, ainsi que l’a fait +l’illustre savant anglais à la fin du XVIIème siècle? + +— En voyant tomber une pomme, mistress Scorbitt, une femme n’aurait eu d’autre +idée… que de la manger… à l’exemple de notre mère Ève! + +— Allons, je vois bien que vous nous déniez toute aptitude pour les hautes +spéculations… + +— Toute aptitude?… Non, mistress Scorbitt. Et, cependant, je vous ferai +observer que, depuis qu’il y a des habitants sur la Terre et des femmes par +conséquent, il ne s’est pas encore trouvé un cerveau féminin auquel on doive +quelque découverte analogue à celles d’Aristote, d’Euclide, de Képler, de +Laplace, dans le domaine scientifique. + +— Est-ce donc une raison, et le passé engage-t-il irrévocablement l’avenir? + +— Hum! ce qui ne s’est point fait depuis des milliers d’années ne se fera +jamais… sans doute. + +— Alors je vois qu’il faut en prendre notre parti, monsieur Maston, et nous ne +sommes vraiment bonnes… + +— Qu’à être bonnes! » répondit J.-T. Maston. + +Et cela, il le dit avec cette aimable galanterie dont peut disposer un savant +bourré d’x. Mrs Evangélina Scorbitt était toute portée à s’en contenter, +d’ailleurs. + +« Eh bien! monsieur Maston, reprit-elle, à chacun son lot en ce monde. Restez +l’extraordinaire calculateur que vous êtes. Donnez-vous tout entier aux +problèmes de cette oeuvre immense à laquelle, vos amis et vous, allez vouer +votre existence. Moi, je serai la « bonne femme » que je dois être, en lui +apportant mon concours pécuniaire… + +— Ce dont nous vous aurons une éternelle reconnaissance, » répondit J.-T. +Maston. + +Mrs Evangélina Scorbitt rougit délicieusement, car elle éprouvait sinon pour +les savants en général du moins pour J.-T. Maston, une sympathie vraiment +singulière. Le coeur de la femme n’est-il pas un insondable abîme? + +Oeuvre immense, en vérité, à laquelle cette riche veuve américaine avait résolu +de consacrer d’importants capitaux. + +Voici quelle était cette oeuvre, quel était le but que ses promoteurs +prétendaient atteindre. + +Les terres arctiques proprement dites comprennent, d’après Maltebrun, Reclus, +Saint-Martin et les plus autorisés des géographes : + +1° Le Devon septentrional, c’est-à-dire les îles couvertes de glaces de la mer +de Baffin et du détroit de Lancastre; + +2° La Géorgie septentrionale, formée de la terre de Banks et de nombreuses +îles, telles que les îles Sabine, Byam-Martin, Griffith, Cornwallis et Bathurst; + +3° L’archipel de Baffin-Parry, comprenant diverses parties du continent +circumpolaire, appelées Cumberland, Southampton, James-Sommerset, +Boothia-Felix, Melville et autres à peu près inconnues. + +En cet ensemble, périmétré par le soixante-dix-huitième parallèle, les terres +s’étendent sur quatorze cent mille milles et les mers sur sept cent mille +milles carrés. + +Intérieurement à ce parallèle, d’intrépides découvreurs modernes sont parvenus +à s’avancer jusqu’aux abords du quatre vingt-quatrième degré de latitude, +relevant quelques côtes perdues derrière la haute chaîne des banquises, donnant +des noms aux caps, aux promontoires, aux golfes, aux baies de ces vastes +contrées, qui pourraient être appelées les Highlands arctiques. Mais, au delà +de ce vingt-quatrième parallèle, c’est le mystère, c’est l’irréalisable +desideratum des cartographes, et nul ne sait encore si ce sont des terres ou +des mers que cache, sur un espace de six degrés, l’infranchissable +amoncellement des glaces du Pôle boréal. + +Or, en cette année 189–, le gouvernement de États-Unis eut l’idée fort +inattendue de proposer la mise en adjudication des régions circumpolaires non +encore découvertes — régions dont une société américaine, qui venait de se +former en vue d’acquérir la calotte arctique, sollicitait la concession. + +Depuis quelques années, il est vrai, la conférence de Berlin avait formulé un +code spécial, à l’usage des grandes Puissances, qui désirent s’approprier le +bien d’autrui sous prétexte de colonisation ou d’ouverture de débouchés +commerciaux. Toutefois, il ne semblait pas que ce code fût applicable en cette +circonstance, le domaine polaire n’étant point habité. Néanmoins, comme ce qui +n’est à personne appartient également à tout le monde, la nouvelle Société ne +prétendait pas « prendre » mais « acquérir », afin d’éviter les réclamations +futures. + +Aux États-Unis, il n’est de projet si audacieux ou même à peu près +irréalisable qui ne trouve des gens pour en dégager les côtés pratiques et +des capitaux pour les mettre en oeuvre. On l’avait bien vu, quelques années +auparavant, lorsque le Gun-Club de Baltimore s’était donné la tâche d’envoyer +un projectile jusqu’à la Lune, dans l’espoir d’obtenir une communication +directe avec notre satellite. Or n’étaient-ce pas ces entreprenants Yankees, +qui avaient fourni les plus grosses sommes nécessitées par cette intéressante +tentative? Et, si elle fut réalisée, n’est-ce pas grâce à deux des membres +dudit club, qui osèrent affronter les risques de cette surhumaine expérience? + +Qu’un Lesseps propose quelque jour de creuser un canal à grande section à +travers l’Europe et l’Asie, depuis les rives de l’Atlantique jusqu’aux mers de +la Chine, qu’un puisatier de génie offre de forer la terre pour atteindre les +couches de silicates qui s’y trouvent à l’état fluide, au-dessus de la fonte en +fusion, afin de puiser au foyer même du feu central, qu’un entreprenant +électricien veuille réunir les courants disséminés à la surface du globe, pour +en former une inépuisable source de chaleur et de lumière, qu’un hardi +ingénieur ait l’idée d’emmagasiner dans de vastes récepteurs l’excès des +températures estivales pour le restituer pendant l’hiver aux zones éprouvées +par le froid, qu’un hydraulicien hors ligne essaie d’utiliser la force vive +des marées pour produire à volonté de la chaleur ou du travail que des +sociétés anonymes ou en commandite se fondent pour mener à bonne fin cent +projets de cette sorte! ce sont les Américains que l’on trouvera en tête des +souscripteurs, et des rivières de dollars se précipiteront dans les caisses +sociales, comme les grands fleuves du Nord-Amérique vont s’absorber au sein des +océans. + +Il est donc naturel d’admettre que l’opinion fût singulièrement surexcitée, +lorsque se répandit cette nouvelle au moins étrange que les contrées +arctiques allaient être mises en adjudication au profit du dernier et plus fort +enchérisseur. D’ailleurs, aucune souscription publique n’était ouverte en vue +de cette acquisition, dont les capitaux étaient faits d’avance. On verrait plus +tard, lorsqu’il s’agirait d’utiliser le domaine, devenu la propriété des +nouveaux acquéreurs. + +Utiliser le territoire arctique!… En vérité cela n’avait pu germer que dans des +cervelles de fous! + +Rien de plus sérieux que ce projet, cependant. + +En effet, un document fut adressé aux journaux des deux continents, aux +feuilles européennes, africaines, océaniennes, asiatiques, en même temps qu’aux +feuilles américaines. Il concluait à une demande d’enquête de commodo et +incommodo de la part des intéressés. Le New-York Herald avait eu la primeur de +ce document. Aussi, les innombrables abonnés de Gordon Bennett purent-ils lire +dans le numéro du 7 novembre la communication suivante communication qui +courut rapidement à travers le monde savant et industriel, où elle fut +appréciée de façons bien diverses. + +« Avis aux habitants du globe terrestre, + +« Les régions du Pôle nord, situées à l’intérieur du quatre-vingt-quatrième +degré de latitude septentrionale, n’ont pas encore pu être mises en +exploitation par l’excellente raison qu’elles n’ont pas été découvertes. + +« En effet, les points extrêmes, relevés par les navigateurs, de nationalités +différentes, sont les suivants en latitude : + +« 82°45’, atteint par l’Anglais Parry, en juillet 1847 sur le vingt-huitième +méridien ouest, dans le nord du Spitzberg; + +« 83°20’28”, atteint par Markham, de l’expédition anglaise de sir John Georges +Nares, en mai 1876, sur le cinquantième méridien ouest dans le nord de la terre +de Grinnel; + +« 83°35’, atteint par Lockwood et Brainard, de l’expédition américaine du +lieutenant Greely, en mai 1882, sur le quarante-deuxième méridien ouest, dans +le nord de la terre de Nares. + +« On peut donc considérer la région qui s’étend depuis le +quatre-vingt-quatrième parallèle jusqu’au Pôle, sur un espace de six degrés, +comme un domaine indivis entre les divers États du globe, et essentiellement +susceptible de se transformer en propriété privée, après adjudication publique. + +« Or, d’après les principes du droit, nul n’est tenu de demeurer dans +l’indivision. Aussi les États-Unis d’Amérique, s’appuyant sur ces principes, +ont-ils résolu de provoquer l’aliénation de ce domaine. + +« Une société s’est fondée à Baltimore, sous la raison sociale _North Polar +Practical Association_, représentant officiellement la confédération +américaine. Cette société se propose d’acquérir ladite région, suivant acte +régulièrement dressé, qui lui constituera un droit absolu de propriété sur les +continents, îles, îlots, rochers, mers, lacs, fleuves, rivières et cours d’eau +généralement quelconques, dont se compose actuellement l’immeuble arctique, +soit que d’éternelles glaces le recouvrent, soit que ces glaces s’en dégagent +pendant la saison d’été. + +« Il est bien spécifié que ce droit de propriété ne pourra être frappé de +caducité, même au cas où des modifications de quelque nature qu’elles soient + surviendraient dans l’état géographique et météorologique du globe terrestre. + +« Ceci étant porté à la connaissance des habitants des deux Mondes, toutes les +Puissances seront admises à participer à l’adjudication, qui sera faite au +profit du plus offrant et dernier enchérisseur. + +« La date de l’adjudication est indiquée pour le 3 décembre de la présente +année, en la salle des « Auctions », à Baltimore, Maryland, États-Unis +d’Amérique. + +« S’adresser pour renseignements à William S. Forster, agent provisoire de la +_North Polar Practical Association_, 93, High-street, Baltimore. » + +Que cette communication pût être considérée comme insensée, soit! En tout cas, +pour sa netteté et sa franchise, elle ne laissait rien à désirer, on en +conviendra. D’ailleurs, ce qui la rendait très sérieuse, c’est que le +gouvernement fédéral avait d’ores et déjà fait concession des territoires +arctiques, pour le cas où l’adjudication l’en rendrait définitivement +propriétaire. + +En somme, les opinions furent partagées. Les uns ne voulurent voir là qu’un de +ces prodigieux « humbugs » américains, qui dépasseraient les limites du +puffisme, si la badauderie humaine n’était infinie. Les autres pensèrent que +cette proposition méritait d’être accueillie sérieusement. Et ceux-ci +insistaient précisément sur ce que la nouvelle Société ne faisait nullement +appel à la bourse du public. C’était avec ses seuls capitaux qu’elle prétendait +se rendre acquéreur de ces régions boréales. Elle ne cherchait donc point à +drainer les dollars, les bank-notes, l’or et l’argent des gogos pour emplir ses +caisses. Non! Elle ne demandait qu’à payer sur ses propres fonds l’immeuble +circumpolaire. + +Aux gens qui savent compter, il semblait que ladite Société n’aurait eu qu’à +exciper tout simplement du droit de premier occupant, en allant prendre +possession de cette contrée dont elle provoquait la mise en vente. Mais là +était précisément la difficulté, puisque, jusqu’à ce jour, l’accès du Pôle +paraissait être interdit à l’homme. Aussi, pour le cas où les États-Unis +deviendraient acquéreurs de ce domaine, les concessionnaires voulaient-ils +avoir un contrat en règle, afin que personne ne vînt plus tard contester leur +droit. Il eût été injuste de les en blâmer. Ils opéraient avec prudence, et, +lorsqu’il s’agit de contracter des engagements dans une affaire de ce genre, on +ne peut prendre trop de précautions légales. + +D’ailleurs, le document portait une clause, qui réservait les aléas de +l’avenir. Cette clause devait donner lieu à bien des interprétations +contradictoires, car son sens précis échappait, aux esprits les plus subtils. +C’était la dernière : elle stipulait que « le droit de propriété ne pourrait +être frappé de caducité, même au cas où des modifications de quelque nature +qu’elles fussent, surviendraient dans l’état géographique et météorologique +du globe terrestre. » + +Que signifiait cette phrase? Quelle éventualité voulait-elle prévoir? Comment +la Terre pourrait-elle jamais subir une modification dont la géographie ou la +météorologie aurait à tenir compte surtout en ce qui concernait les +territoires mis en adjudication? + +« Évidemment, disaient les esprits avisés, il doit y avoir quelque chose +là-dessous! » + +Les interprétations eurent donc beau jeu, et cela était bien fait pour exercer +la perspicacité des uns ou la curiosité des autres. + +Un journal, le _Ledger_, de Philadelphie, publia tout d’abord cette note +plaisante : + +« Des calculs ont sans doute appris aux futurs acquéreurs des contrées +arctiques qu’une comète à noyau dur choquera prochainement la Terre dans des +conditions telles que son choc produira les changements géographiques et +météorologiques, dont se préoccupe ladite clause. » + +La phrase était un peu longue, comme il convient à une phrase qui se prétend +scientifique, mais elle n’éclaircissait rien. D’ailleurs, la probabilité d’un +choc avec une comète de ce genre ne pouvait être acceptée par des esprits +sérieux. En tout cas, il était inadmissible que les concessionnaires se fussent +préoccupés d’une éventualité aussi hypothétique. + +« Est-ce que, par hasard, dit le _Delta_, de la Nouvelle-Orléans, la nouvelle +Société s’imagine que la précession des équinoxes pourra jamais produire des +modifications favorables à l’exploitation de son domaine? + +— Et pourquoi pas, puisque ce mouvement modifie le parallélisme de l’axe de +notre sphéroïde? fit observer le _Hamburger-Correspondent_. + +— En effet, répondit la _Revue Scientifique_, de Paris. Adhémar n’a-t-il pas +avancé dans son livre sur _Les révolutions de la mer_, que la précession des +équinoxes, combinée avec le mouvement séculaire du grand axe de l’orbite +terrestre, serait de nature à apporter une modification à longue période dans +la température moyenne des différents points de la Terre et dans les quantités +de glaces accumulées à ses deux Pôles? + +— Cela n’est pas certain, répliqua la _Revue d’Édimbourg_. Et, lors même que +cela serait, ne faut-il pas un laps de douze mille ans pour que Véga devienne +notre étoile polaire par suite dudit phénomène, et que la situation des +territoires arctiques soit changée au point de vue climatérique? + +— Eh bien, riposta le _Dagblad_, de Copenhague, dans douze mille ans, il sera +temps de verser les fonds. Mais, avant cette époque, risquer un « krone », +jamais! » + +Toutefois, s’il était possible que la _Revue Scientifique_ eût raison avec +Adhémar, il était bien probable que la _North Polar Practical Association_ +n’avait jamais compté sur cette modification due à la précession des équinoxes. + +En fait, personne n’arrivait à savoir ce que signifiait cette clause du fameux +document, ni quel changement cosmique elle visait dans l’avenir. + +Pour le savoir, peut-être eût-il suffi de s’adresser au Conseil +d’administration de la nouvelle Société, et plus spécialement à son président. +Mais le président, inconnu! Inconnus, également, le secrétaire et les membres +dudit Conseil. On ignorait même de qui émanait le document. Il avait été +apporté aux bureaux du _New-York Herald_ par un certain William S. Forster, de +Baltimore, honorable consignataire de morues pour le compte de la maison +Ardrinell and Co, de Terre-Neuve évidemment un homme de paille. Aussi muet +sur ce sujet que les produits consignés dans ses magasins, ni les plus curieux +ni les plus adroits reporters n’en purent jamais rien tirer. Bref, cette _North +Polar Practical Association_ était tellement anonyme qu’on ne pouvait mettre en +avant aucun nom. C’est bien là le dernier mot de l’anonymat. + +Cependant, si les promoteurs de cette opération industrielle persistaient à +maintenir leur personnalité dans un absolu mystère, leur but était aussi +nettement que clairement indiqué par le document porté à la connaissance du +public des deux Mondes. + +En effet, il s’agissait bien d’acquérir en toute propriété la partie des +régions arctiques, délimitée circulairement par le quatre-vingt-quatrième degré +de latitude, et dont le Pôle nord occupe le point central. + +Rien de plus exact, d’ailleurs, que parmi les découvreurs modernes, ceux qui +s’étaient le plus rapprochés de ce point inaccessible, Parry, Marckham, +Lockwood et Brainard, fussent restés en deçà de ce parallèle. Quant aux autres +navigateurs des mers boréales, ils s’étaient arrêtés à des latitudes +sensiblement inférieures, tels : Payez, en 1874, par 82°15’, au nord de la +terre François-Joseph et de la Nouvelle-Zemble; Leout, en 1870, par 72°47’, +au-dessus de la Sibérie; De Long, dans l’expédition de la _Jeannette_, en 1879, +par 78°45’, sur les parages des îles qui portent son nom. Les autres, dépassant +la Nouvelle-Sibérie et le Groënland, à la hauteur du cap Bismarck, n’avaient +pas franchi les soixante-seizième, soixante-dix-septième et +soixante-dix-neuvième degrés de latitude. Donc, en laissant un écart de +vingt-cinq minutes d’arc, entre le point soit 83°35’ où Lockwood et +Brainard avaient mis le pied, et le quatre-vingt-quatrième parallèle, ainsi que +l’indiquait le document, la _North Polar Practical Association_ n’empiétait pas +sur les découvertes antérieures. Son projet comprenait un terrain absolument +vierge de toute empreinte humaine. + +Voici quelle est l’étendue de cette portion du globe, circonscrite par le +quatre-vingt-quatrième parallèle : + +De 84° à 90°, on compte six degrés, lesquels, à soixante milles chaque, donnent +un rayon de trois cent soixante milles et un diamètre de sept cent vingt +milles. La circonférence est donc de deux mille deux cent soixante milles, et +la surface de quatre cent sept mille milles carrés en chiffres ronds. [Note 1: +Soit 70 650 lieues carrées de 25 au degré, c’est-à-dire un peu plus de deux +fois la surface de la France, qui est de 54 000 000 d’hectares.] + +C’était à peu près la dixième partie de l’Europe entière un morceau de belle +dimension! + +Le document, on l’a vu, posait aussi en principe que ces régions, non encore +reconnues géographiquement, n’appartenant à personne, appartenaient à tout le +monde. Que la plupart des Puissances ne songeassent point à rien revendiquer de +ce chef, c’était supposable. Mais il était à prévoir que les États limitrophes + du moins voudraient considérer ces régions comme le prolongement de leurs +possessions vers le nord et, par conséquent, se prévaudraient d’un droit de +propriété. Et, d’ailleurs, leurs prétentions seraient d’autant mieux justifiées +que les découvertes, opérées dans l’ensemble des contrées arctiques, avaient +été plus particulièrement dues à l’audace de leurs nationaux. Aussi le +gouvernement fédéral, représenté par la nouvelle Société, les mettait-il en +demeure de faire valoir leurs droits, et prétendait-il les indemniser avec le +prix de l’acquisition. Quoi qu’il en fût, les partisans de la _North Polar +Practical Association_ ne cessaient de le répéter : la propriété était +indivise, et, personne n’étant forcé de demeurer dans l’indivision, nul ne +pourrait s’opposer à la licitation de ce vaste domaine. + +Les États, dont les droits étaient absolument indiscutables, en tant que +limitrophes, étaient au nombre de six : l’Amérique, l’Angleterre, le Danemark, +la Suède-Norvège, la Hollande, la Russie. Mais d’autres États pouvaient arguer +des découvertes opérées par leurs marins et leurs voyageurs. + +Ainsi, la France aurait pu intervenir, puisque quelques- uns de ses enfants +avaient pris part aux expéditions qui eurent pour objectif la conquête des +territoires circumpolaires. Ne peut-on citer, entre autres, ce courageux +Bellot, mort en 1853, dans les parages de l’île de Beechey, pendant la campagne +du Phénix, envoyé à la recherche de John Franklin? Doit-on oublier le docteur +Octave Pavy, mort en 1884, près du cap Sabine, durant le séjour de la mission +Greely au fort Conger? Et cette expédition qui, en 1838-39, avait entraîné +jusqu’aux mers du Spitzberg, Charles Martins, Marmier, Bravais et leurs +audacieux compagnons, ne serait-il pas injuste de la laisser dans l’oubli? +Malgré cela, la France ne jugea point à propos de se mêler à cette entreprise +plus industrielle que scientifique, et elle abandonna sa part du gâteau +polaire, où les autres Puissances risquaient de se casser les dents. Peut-être +eût-elle raison et fit-elle bien. + +De même, l’Allemagne. Elle avait à son actif, dès 1671, la campagne du +Hambourgeois Frédéric Martens au Spitzberg, et, en 1869-70, les expéditions de +la _Germania_ et de la _Hansa_, commandées par Koldervey et Hegeman, qui +s’élevèrent jusqu’au cap Bismarck, en longeant la côte du Groënland. Mais, +malgré ce passé de brillantes découvertes, elle ne crut point devoir accroître +d’un morceau du Pôle l’empire germanique. + +Il en fut ainsi pour l’Autriche-Hongrie, bien qu’elle fût déjà propriétaire des +terres de François-Joseph, situées dans le nord du littoral sibérien. + +Quant à l’Italie, n’ayant aucun droit à intervenir, elle n’intervint pas +quelque invraisemblable que cela puisse paraître. + +Il avait bien aussi les Samoyèdes de la Sibérie asiatique, les Esquimaux, qui +sont plus particulièrement répandus sur les territoires de l’Amérique +septentrionale, les indigènes du Groënland, du Labrador, de l’archipel +Baffin-Parry, des îles Aléoutiennes, groupées entre l’Asie et l’Amérique, enfin +ceux qui, sous l’appellation de Tchouktchis, habitent l’ancienne Alaska russe, +devenue américaine depuis l’année 1867. Mais ces peuplades en somme les +véritables naturels, les indiscutables autochtones des régions du nord ne +devaient point avoir voix au chapitre. Et puis, comment ces pauvres diables +auraient-ils pu mettre une enchère, si minime qu’elle fût, lors de la vente +provoquée par la _North Polar Practical Association_? Et comment ces pauvres +gens auraient-ils payé? En coquillages, en dents de morses ou en huile de +phoque? Pourtant, il leur appartenait un peu, par droit de premier occupant, ce +domaine qui allait être mis en adjudication! Mais, des Esquimaux, des +Tchouktchis, des Samoyèdes!… On ne les consulta même pas. + +Ainsi va le monde! + +II + +Dans lequel les délégués anglais, hollandais, +suédois, danois et russe se présentent au +lecteur. + +Le document méritait une réponse. En effet, si la nouvelle association +acquérait les régions boréales, ces régions deviendraient propriété définitive +de l’Amérique, ou pour mieux dire, des États-Unis, dont la vivace confédération +tend sans cesse à s’accroître. Déjà, depuis quelques années, la cession des +territoires du nord-ouest, faite par la Russie depuis la Cordillère +septentrionale jusqu’au détroit de Behring, venait de lui adjoindre un bon +morceau du Nouveau-Monde. Il était donc admissible que les autres Puissances ne +verraient pas volontiers cette annexion des contrées arctiques à la république +fédérale. + +Cependant, ainsi qu’il a été dit, les divers États de l’Europe et de l’Asie +non limitrophes de ces régions refusèrent de prendre part à cette +adjudication singulière, tant les résultats leur en semblaient problématiques. +Seules, les Puissances, dont le littoral se rapproche du quatre-vingt- +quatrième degré, résolurent de faire valoir leurs droits par l’intervention de +délégués officiels. On le verra, du reste : elles ne prétendaient pas acheter +au delà d’un prix relativement modique, car il s’agissait d’un domaine dont il +serait peut-être impossible de prendre possession. Toutefois l’insatiable +Angleterre crut devoir ouvrir à son agent un crédit de quelque importance. +Hâtons-nous de le dire : la cession des contrées circumpolaires ne menaçait +aucunement l’équilibre européen, et il ne devait en résulter aucune +complication internationale. M. de Bismarck le grand chancelier vivait encore +à cette époque ne fronça même pas son épais sourcil de Jupiter allemand. + +Restaient donc en présence l’Angleterre, le Danemark, la Suède-Norvège, la +Hollande, la Russie, qui allaient être admises à lancer leurs enchères +par-devant le commissaire- priseur de Baltimore, contradictoirement avec les +États-Unis. Ce serait au plus offrant qu’appartiendrait cette calotte glacée du +Pôle, dont la valeur marchande était au moins très contestable. + +Voici, au surplus, les raisons personnelles pour lesquelles les cinq États +européens désiraient assez rationnellement que l’adjudication fût faite à leur +profit. + +La Suède-Norvège, propriétaire du cap Nord, situé au delà du soixante-dixième +parallèle, ne cacha point qu’elle se considérait comme ayant des droits sur les +vastes espaces qui s’étendent jusqu’au Spitzberg, et, par delà, jusqu’au Pôle +même. En effet, le norvégien Kheilhau, le célèbre suédois Nordenskiöld, +n’avaient-ils pas contribué aux progrès géographiques dans ces parages? +Incontestablement. + +Le Danemark disait ceci : c’est qu’il était déjà maître de l’Islande et des +îles Feroë, à peu près sur la ligne du Cercle polaire, que les colonies, +fondées le plus au nord des régions arctiques, lui appartenaient, tels l’île +Diskö dans le détroit de Davis, les établissements d’Holsteinborg, de Proven, +de Godhavn, d’Upernavik dans la mer de Baffin et sur la côte occidentale du +Groënland. En outre, le fameux navigateur Behring, d’origine danoise, bien +qu’il fût alors au service de la Russie, n’avait-il pas, dès l’année 1728, +franchi le détroit auquel son nom est resté, avant d’aller, treize ans plus +tard, mourir misérablement, avec trente hommes de son équipage, sur le littoral +d’une île qui porte aussi son nom? Antérieurement, en l’an 1619, est-ce que le +navigateur Jean Munk n’avait pas exploré la côte orientale du Groënland, et +relevé plusieurs points totalement inconnus avant lui? Le Danemark avait donc +des droits sérieux à se rendre acquéreur. + +Pour la Hollande, c’étaient ses marins, Barentz et Heemskerk, qui avaient +visité le Spitzberg et la Nouvelle- Zemble, dès la fin du XVIème siècle. +C’était l’un de ses enfants, Jean Mayen, dont l’audacieuse campagne vers le +nord, en 1611, avait valu à son pays la possession de l’île de ce nom, située +au delà du soixante et onzième degré de latitude. Donc, son passé l’engageait. + +Quant aux Russes, avec Alexis Tschirikof, ayant Behring sous ses ordres, avec +Paulutski, dont l’expédition, en 1751, s’avança au delà des limites de la mer +Glaciale, avec le capitaine Martin Spanberg et le lieutenant William Walton, +qui s’aventurèrent sur ces parages inconnus en 1739, ils avaient pris une part +notable aux recherches faites à travers le détroit qui sépare l’Asie de +l’Amérique. De plus, par la disposition des territoires sibériens, étendus sur +cent vingt degrés jusqu’aux limites extrêmes du Kamtchatka, le long de ce vaste +littoral asiatique, où vivent Samoyèdes, Yakoutes, Tchouktchis et autres +peuplades soumises à leur autorité, ne dominent-ils pas une moitié de l’océan +Boréal? Puis, sur le soixante-quinzième parallèle, à moins de neuf cents milles +du pôle, ne possèdent-ils pas les îles et les îlots de la Nouvelle- Sibérie, +cet archipel des Liatkow, découvert au commencement du XVIIIème siècle? Enfin, +dès 1764, avant les Anglais, avant les Américains, avant les Suédois, le +navigateur Tschitschagoff n’avait-il pas cherché un passage du nord, afin +d’abréger les itinéraires entre les deux continents? + +Cependant, tout compte fait, il semblait que les Américains fussent plus +particulièrement intéressés à devenir propriétaires de ce point inaccessible du +globe terrestre. Eux aussi, ils avaient souvent tenté de l’atteindre, tout en +se dévouant à la recherche de sir John Franklin, avec Grinnel, avec Kane, avec +Hayes, avec Greely, avec De Long et autres hardis navigateurs. Eux aussi +pouvaient exciper de la situation géographique de leur pays, qui se développe +au delà du Cercle polaire, depuis le détroit de Behring jusqu’à la baie +d’Hudson. Toutes ces terres, toutes ces îles, Wollaston, Prince-Albert, +Victoria, Roi-Guillaume, Melville, Cockburne, Banks, Baffin, sans compter les +mille îlots de cet archipel, n’étaient-elles pas comme la rallonge qui les +reliait au quatre- vingt-dixième degré? Et puis, si le Pôle nord se rattache +par une ligne presque ininterrompue de territoires à l’un des grands continents +du globe, n’est-ce pas plutôt à l’Amérique qu’aux prolongements de l`Asie ou de +l’Europe? Donc rien de plus naturel que la proposition de l’acquérir eût été +faite par le gouvernement fédéral au profit d’une Société américaine, et, si +une Puissance avait les droits les moins discutables à posséder le domaine +polaire, c’étaient bien les États-Unis d’Amérique. + +Il faut le reconnaître toutefois, le Royaume-Uni, qui possédait le Canada et la +Colombie anglaise, dont les nombreux marins s’étaient distingués dans les +campagnes arctiques, donnait également de solides raisons pour vouloir annexer +cette partie du globe à son vaste empire colonial. Aussi, ses journaux +discutèrent-ils longuement et passionnément. + +« Oui! sans doute, répondit le grand géographe anglais Kliptringan, dans un +article du _Times_, qui fit sensation, oui! les Suédois, les Danois, les +Hollandais, les Russes et les Américains peuvent se prévaloir de leurs droits. +Mais l’Angleterre ne saurait, sans déchoir, laisser ce domaine lui échapper. La +partie nord du nouveau continent ne lui appartient-elle pas déjà? Ces terres, +ces îles, qui la composent, n’ont-elles pas été conquises par ses propres +découvreurs, depuis Willoughi, qui visita le Spitzberg et la Nouvelle-Zemble en +1739 jusqu’à Mac Clure, dont le navire a franchi en 1853 le passage du +nord-ouest? + +« Et puis, déclara le _Standard_ par la plume de l’amiral Fizé, est-ce que +Frobisher, Davis, Hall, Weymouth, Hudson, Baffin, Cook, Ross, Parry, Bechey, +Belcher, Franklin, Mulgrave, Scoresby, Mac Clintock, Kennedy, Nares, Collinson, +Archer, n’étaient pas d’origine anglo-saxonne, et quel pays pourrait exercer +une plus juste revendication sur la portion des régions arctiques que ces +navigateurs n’avaient encore pu atteindre? + +« Soit! riposta le _Courrier de San-Diego_ (Californie), plaçons l’affaire sur +son véritable terrain, et, puisqu’il y a une question d’amour-propre entre les +États-Unis et l’Angleterre, nous dirons : Si l’Anglais Markham, de l’expédition +Nares, s’est élevé jusqu’à 83°20’ de latitude septentrionale, les Américains +Lockwood et Brainard, de l’expédition Greely, le dépassant de quinze minutes de +degré, ont fait scintiller les trente-huit étoiles du pavillon des États-Unis +par 83°35’. À eux l’honneur de s’être le plus rapprochés du Pôle nord! ». + +Voilà quelles furent les attaques et quelles furent les ripostes. + +Enfin, inaugurant la série des navigateurs qui s’aventurèrent au milieu des +régions arctiques, il convient de citer encore le Vénitien Cabot 1498 et le +Portugais Corteréal 1500 qui découvrirent le Groënland et le Labrador. Mais +ni l’Italie ni le Portugal, n’avaient eu la pensée de prendre part à +l’adjudication projetée, s’inquiétant peu de l’État qui en aurait le bénéfice. + +On pouvait le prévoir, la lutte ne serait très vivement soutenue à coups de +dollars ou de livres sterling que par l’Angleterre et l’Amérique. + +Cependant, à la proposition formulée par la _North Polar Practical +Association_, les pays limitrophes des contrées boréales s’étaient consultés +par l’entremise de congrès commerciaux et scientifiques. Après débats, ils +avaient résolu d’intervenir aux enchères, dont l’ouverture était fixée à la +date du 3 décembre à Baltimore, en affectant à leurs délégués respectifs un +crédit qui ne pourrait être dépassé. Quant à la somme produite par la vente, +elle serait partagée entre les cinq États non adjudicataires, qui la +toucheraient comme indemnité, en renonçant à tous droits dans l’avenir. + +Si cela n’alla pas sans quelques discussions, l’affaire finit par s’arranger. +Les États intéressés acceptèrent, d’ailleurs, que l’adjudication fût faite à +Baltimore, ainsi que l’avait indiqué le gouvernement fédéral, Les délégués, +munis de leurs lettres de crédit, quittèrent Londres, La Haye, Stockholm, +Copenhague, Pétersbourg, et arrivèrent aux États- Unis, trois semaines avant le +jour fixé pour la mise en vente. + +À cette époque, l’Amérique n’était encore représentée que par l’homme de la +_North Polar Practical Association_, ce William S. Forster, dont le nom +figurait seul au document du 7 novembre, paru dans le _New-York Herald_. + +Quant aux délégués des États européens, voici ceux qui avaient été choisis et +qu’il convient d’indiquer spécialement par quelque trait. + +Pour la Hollande : Jacques Jansen, ancien conseiller des Indes néerlandaises, +cinquante-trois ans, gros, court, tout en buste, petits bras, petites jambes +arquées, tête à lunettes d’aluminium, face ronde et colorée, chevelure en +nimbe, favoris grisonnants un brave homme, quelque peu incrédule au sujet +d’une entreprise dont les conséquences pratiques lui échappaient. + +Pour le Danemark : Eric Baldenak, ex-sous-gouverneur des possessions +groënlandaises, taille moyenne, un peu inégal d’épaules, gaster bedonnant, tête +énorme et roulante, myope à user le bout de son nez sur ses cahiers et ses +livres, n’entendant guère raison en ce qui concernait les droits de son pays +qu’il considérait comme le légitime propriétaire des régions du nord. + +Pour la Suède-Norvège : Jan Harald, professeur de cosmographie à Christiania, +qui avait été l’un des plus chauds partisans de l’expédition Nordenskiöld, un +vrai type des hommes du Nord, figure rougeaude, barbe et chevelure d’un blond +qui rappelait celui des blés trop mûrs, tenant pour certain que la calotte +polaire, n’étant occupée que par la mer Paléocrystique, n’avait aucune valeur. +Donc, assez désintéressé dans la question, et ne venant là qu’au nom des +principes. + +Pour la Russie : le colonel Boris Karkof, moitié militaire, moitié diplomate, +grand, raide, chevelu, barbu, moustachu, tout d’une pièce, semblant gêné sous +son vêtement civil, et cherchant inconsciemment la poignée de l’épée qu’il +portait autrefois, très intrigué surtout de savoir ce que cachait la +proposition de la _North Polar Practical Association_, et si ce ne serait point +dans l’avenir une cause de difficultés internationales. + +Pour l’Angleterre enfin : le major Donellan et son secrétaire Dean Toodrink. +Ces derniers représentaient à eux deux tous les appétits, toutes les +aspirations du Royaume- Uni, ses instincts commerciaux et industriels, ses +aptitudes à considérer comme siens, d’après une loi de nature, les territoires +septentrionaux, méridionaux ou équatoriaux qui n’appartenaient à personne. + +Un Anglais, s’il en fut jamais, ce major Donellan, grand, maigre, osseux, +nerveux, anguleux, avec un cou de bécassine, une tête à la Palmerston sur des +épaules fuyantes, des jambes d’échassier, très vert sous ses soixante ans, +infatigable et il l’avait bien montré, lorsqu’il travaillait à la +délimitation des frontières de l’Inde sur la limite de la Birmanie, Il ne riait +jamais et peut-être même n’avait-il jamais ri. À quoi bon?… Est-ce qu’on a +jamais vu rire une locomotive, une machine élévatoire ou un steamer? + +En cela, le major différait essentiellement de son secrétaire Dean Toodrink +un garçon loquace, plaisant, la tête forte, des cheveux jouant sur le front, de +petits yeux plissés. Il était écossais de naissance, très connu dans la « +Vieille Enfumée » pour ses propos joyeux et son goût pour les calembredaines. +Mais, si enjoué qu’il fût, il ne se montrait pas moins personnel, exclusif, +intransigeant, que le major Donellan, lorsqu’il s’agissait des revendications +les moins justifiables de la Grande-Bretagne. + +Ces deux délégués allaient évidemment être les plus acharnés adversaires de la +Société américaine. Le Pôle nord était à eux : il leur appartenait dès les +temps préhistoriques, comme si c’était aux Anglais que le Créateur avait donné +mission d’assurer la rotation de la Terre sur son axe, et ils sauraient bien +l’empêcher de passer entre des mains étrangères. + +Il convient de faire observer que, si la France n’avait pas jugé à propos +d’envoyer de délégué ni officiel ni officieux, un ingénieur français était venu +« pour l’amour de l’art » suivre de très près cette curieuse affaire. On le +verra apparaître à son heure. + +Les représentants des puissances septentrionales de l’Europe étaient donc +arrivés à Baltimore, et par des paquebots différents, comme des gens qui ne +tiennent à ne point s’influencer. C’étaient des rivaux. Chacun d’eux avait en +poche le crédit nécessaire pour combattre. Mais c’est bien le cas de dire +qu’ils n’allaient point combattre à armes égales. Celui-ci pouvait disposer +d’une somme qui n’atteignait pas le million, celui-là d’une somme qui le +dépassait. Et, en vérité, pour acquérir un morceau de notre sphéroïde, où il +semblait impossible de mettre le pied, cela devait paraître encore trop cher! +En réalité, le mieux partagé sous ce rapport, c’était le délégué anglais, +auquel le Royaume-Uni avait ouvert un crédit assez considérable. Grâce à ce +crédit, le major Donellan n’aurait pas grand’peine à vaincre ses adversaires +suédois, danois, hollandais et russe. Quant à l’Amérique, c’était autre chose : +il serait moins facile de la battre sur le terrain des dollars. En effet, il +était au moins probable que la mystérieuse Société devait avoir des fonds +considérables à sa disposition. La lutte à coups de millions se localiserait +vraisemblablement entre les États-Unis et la Grande-Bretagne. + +Avec le débarquement des délégués européens, l’opinion publique commença à se +passionner davantage. Les racontars les plus singuliers coururent à travers les +journaux. D’étranges hypothèses s’établirent sur cette acquisition du Pôle +nord. Qu’en voulait-on faire? Et qu’en pouvait-on faire? Rien à moins que ce +ne fût pour entretenir les glacières du Nouveau et de l’Ancien-Monde! Il y eut +même un journal de Paris, le Figaro, qui soutint plaisamment cette opinion. +Mais encore aurait-il fallu pouvoir franchir le quatre-vingt- quatrième +parallèle. + +Cependant, les délégués, s’ils s’étaient évités pendant leur voyage +transatlantique, commencèrent à se rapprocher, lorsqu’ils furent arrivés à +Baltimore. + +Voici pour quelles raisons : + +Dès le début, chacun d’eux avait essayé de se mettre en rapport avec la _North +Polar Practical Association_, séparément, à l’insu les uns aux autres. Ce +qu’ils cherchaient à savoir pour en profiter, le cas échéant, c’étaient les +motifs cachés au fond de cette affaire, et quel profit la Société espérait en +tirer. Or, jusqu’à ce moment, rien n’indiquait qu’elle eût installé un office à +Baltimore. Pas de bureaux, pas d’employés. Pour renseignement, s’adresser à +William S. Forster, de High-street. Et il ne semblait pas que l’honnête +consignataire de morues en sût plus long à cet égard que le dernier portefaix +de la ville. + +Les délégués ne purent dès lors rien apprendre. Ils en furent réduits aux +conjectures plus ou moins absurdes que propageaient les divagations publiques. +Le secret de la Société devait-il donc rester impénétrable, tant qu’elle ne +l’aurait pas fait connaître? On se le demandait. Sans doute, elle ne se +départirait de son silence qu’après acquisition faite. + +Il suit de là que les délégués finirent par se rencontrer, se rendre visite, se +tâter, et finalement entrer en communication peut-être avec l’arrière-pensée +de former une ligue contre l’ennemi commun, autrement dit la Compagnie +américaine. + +Et, un jour, dans la soirée du 22 novembre, ils se trouvèrent en train de +conférer à l’hôtel _Wolesley_, dans l’appartement occupé par le major Donellan +et son secrétaire Dean Toodrink. En fait, cette tendance à une commune entente +était principalement due aux habiles agissements du colonel Boris Karkof, le +fin diplomate que l’on sait. + +Tout d’abord, la conversation s’engagea sur les conséquences commerciales ou +industrielles que la Société prétendait tirer de l’acquisition du domaine +arctique. Le professeur Jan Harald demanda si l’un ou l’antre de ses collègues +avait pu se procurer quelque renseignement à cet égard. Et, tous, peu à peu, +convinrent qu’ils avaient tenté des démarches près de William S. Forster, +auquel, d’après le document, les communications devaient être adressées. + +« Mais, j’ai échoué, dit Éric Baldenak. + +— Et je n’ai point réussi, ajouta Jacques Jansen. + +— Quant à moi, répondit Dean Toodrink, lorsque je me suis présenté au nom du +major Donellan dans les magasins de High-street, j’ai trouvé un gros homme en +habit noir, coiffé d’un chapeau de haute forme, drapé d’un tablier blanc qui +lui montait des bottes au menton. Et, lorsque je lui ai demandé des +renseignements sur l’affaire, il m’a répondu que le _South-Star_ venait +d’arriver de Terre-Neuve à pleine cargaison, et qu’il était en mesure de me +livrer un fort stock de morues fraîches pour le compte de la maison Ardrinell +and Co. + +— Eh! eh! riposta l’ancien conseiller des Indes néerlandaises, toujours un peu +sceptique, mieux vaudrait acheter une cargaison de morues que de jeter son +argent dans les profondeurs de l’océan Glacial! + +— Là n’est point la question, dit alors le major Donellan, d’une voix brève et +hautaine. Il ne s’agit pas d’un stock de morues, mais de la calotte polaire… + +— Que l’Amérique voudrait bien se mettre sur la tête! ajouta Dean Toodrink, en +riant de sa répartie. + +— Ça l’enrhumerait, dit finement le colonel Karkof. + +— Là n’est pas la question, reprit le major Donellan, et je ne sais ce que +cette éventualité. de coryzas vient faire au milieu de notre conférence. Ce qui +est certain, c’est que pour une raison ou pour une autre, l’Amérique, +représentée par la _North Polar Practical Association_, remarquez le mot « +practical », messieurs, veut acheter une surface de quatre cent sept mille +milles carrés autour du Pôle arctique, surface circonscrite actuellement, — +remarquez le mot « actuellement », messieurs, par le quatre-vingt-quatrième +degré de latitude boréale… + +— Nous le savons, major Donellan, repartit Jan Harald, et de reste! Mais ce que +nous ne savons pas, c’est comment ladite Société entend exploiter ces +territoires, si ce sont des territoires, ou ces mers, si ce sont des mers, au +point de vue industriel… + +— La n’est pas la question, répondit une troisième fois le major Donellan. Un +État veut, en payant, s’approprier une portion du globe, qui, par sa situation +géographique, semble plus spécialement appartenir à l’Angleterre… + +— À la Russie, dit le colonel Karkof. + +— À la Hollande, dit Jacques Jansen. + +— À la Suède-Norvège, dit Jan Harald. + +— Au Danemark », dit Éric Baldenak. + +Les cinq délégués s’étaient redressés sur leurs ergots, et l’entretien risquait +de tourner aux propos malsonnants, lorsque Dean Toodrink essaya d’intervenir +une première fois: + +« Messieurs, dit-il d’un ton conciliant, là n’est point la question, suivant +l’expression dont mon chef, le major Donellan, fait le plus volontiers usage. +Puisqu’il est décidé en principe que les régions circumpolaires seront mises en +vente, elles appartiendront nécessairement à celui des États représentés par +vous, qui mettra à cette acquisition l’enchère la plus élevée. Donc, puisque la +Suède-Norvège, la Russie, le Danemark, la Hollande et l’Angleterre ont ouvert +des crédits à leurs délégués, ne vaudrait-il pas mieux que ceux-ci formassent +un syndicat, ce qui leur permettrait de disposer d’une somme telle que la +Société américaine ne pourrait lutter contre eux? » + +Les délégués s’entre-regardèrent. Ce Dean Toodrink avait peut-être trouvé le +joint. Un syndicat… De notre temps, ce mot répond à tout. On se syndique, comme +on respire, comme on boit, comme on mange, comme on dort. Rien de plus moderne + en politique aussi bien qu’en affaires. + +Toutefois, une objection ou plutôt une explication fut nécessaire, et Jacques +Jansen interpréta les sentiments de ses collègues, lorsqu’il dit : + +« Et après?… » + +Oui!… Après l’acquisition faite par le syndicat? + +« Mais il me semble que l’Angleterre!… dit le major d’un ton raide.. + +— Et la Russie!… dit le colonel, dont les sourcils se froncèrent terriblement. + +— Et la Hollande!… dit le conseiller. + +— Lorsque Dieu a donné le Danemark aux Danois… fit observer Éric Baldenak. + +— Pardon, s’écria Dean Toodrink, il n’y a qu’un pays qui ait été donné par +Dieu! C’est l’Écosse aux Écossais! + +— Et pourquoi?… fit le délégué suédois. + +— Le poète n’a-t-il pas dit : + + « _Deus nobis Ecotia fecit_ » + +riposta ce farceur en traduisant à sa façon l’hoec otia du sixième vers de la +première églogue de Virgile. + +Tous se mirent à rire excepté le major Donellan et cela enraya une seconde +fois la discussion, qui menaçait de finir assez mal. + +Et alors Dean Toodrink put ajouter : + +« Ne nous querellons pas, messieurs!… À quoi bon?… Formons plutôt nôtre +syndicat… + +— Et après?… reprit Jan Harald. + +— Après? répondit Dean Toodrink. Rien de plus simple, messieurs. Lorsque vous +l’aurez achetée, ou la propriété du domaine polaire restera indivise entre +vous, ou, moyennant une juste indemnité, vous la transporterez à l’un des États +coacquéreurs. Mais le but principal aura été préalablement atteint, qui est +d’éliminer définitivement les représentants de l’Amérique! » + +Elle avait du bon, cette proposition du moins pour l’heure présente car, +dans un avenir rapproché, les délégués ne manqueraient pas de se prendre aux +cheveux, et on sait s’ils étaient chevelus! lorsqu’il s’agirait de choisir +l’acquéreur définitif de cet immeuble aussi disputé qu’inutile. De toute façon, +ainsi que l’avait si intelligemment marqué Dean Toodrink, les États-Unis +seraient absolument hors concours. + +« Voilà qui me paraît sensé, dit Éric Baldenak. + +— Habile, dit le colonel Karkof. + +— Adroit, dit Jan Harald. + +— Malin, dit Jacques Jansen. + +— Bien anglais! » dit le major Donellan. + +Chacun avait lancé son mot, avec l’espoir de jouer plus tard ses estimables +collègues. + +« Ainsi, messieurs, reprit Boris Karkof, il est parfaitement entendu que, si +nous nous syndiquons, les droits de chaque État seront entièrement réservés +pour l’avenir?… » + +C’était entendu. + +Il ne restait plus qu’à savoir quels crédits ces divers États avaient mis à la +disposition de leurs délégués. On totaliserait ces crédits, et il n’était pas +douteux que ce total présenterait une somme si importante que les ressources de +la _North Polar Practical Association_ ne lui permettraient pas de la dépasser. + +La question fut donc posée par Dean Toodrink. + +Mais alors, autre chose. Silence complet. Personne ne voulait répondre. Montrer +son porte-monnaie? Vider ses poches dans la caisse du syndicat? Faire connaître +par avance jusqu’où chacun comptait pousser les enchères?… Nul empressement à +cela! Et si quelque désaccord survenait plus tard entre les nouveaux +syndiqués?… Et si les circonstances les obligeaient à prendre part à la lutte +chacun pour soi?… Et si le diplomate Karkof se blessait des finasseries de +Jacques Jansen, qui s’offenserait des menées sourdes d’Éric Baldenak, qui +s’irriterait des roublardises de Jan Harald, qui se refuserait à supporter les +prétentions hautaines du major Donellan, qui, lui, ne se gênerait guère pour +intriguer contre chacun de ses collègues? Enfin, déclarer ses crédits, c’était +montrer son jeu, quand il était nécessaire de poitriner. + +Véritablement, il n’y avait que deux manières de répondre à la juste mais +indiscrète demande de Dean Toodrink. Ou exagérer les crédits ce qui eût été +très embarrassant, lorsqu’il se serait agi d’en opérer le versement, ou les +diminuer d’une façon tellement dérisoire, que cela dégénérât en plaisanterie et +qu’il ne fût point donné suite à la proposition. + +Cette idée vint d’abord à l’ex-conseiller des Indes néerlandaises, qui, il faut +en convenir, n’était pas sérieux, et tous ses collègues lui emboîtèrent le pas. + +« Messieurs, dit la Hollande par sa voix, je le regrette, mais, pour +l’acquisition du domaine arctique, je ne puis disposer que de cinquante +rixdalers. + +— Et moi, que de trente-cinq roubles, dit la Russie. + +— Et moi, que de vingt kronors, dit la Suède-Norvège. + +— Et moi, que de quinze krones, dit le Danemark. + +— Eh bien, répondit le major Donellan, d’un ton dans lequel on sentait toute +cette dédaigneuse attitude si naturelle à la Grande-Bretagne, ce sera donc à +votre profit que l’acquisition sera faite, messieurs, car l’Angleterre ne peut +y mettre plus d’un shilling six pence! » [Note 2: Le rixdaler = 5 fr. 21; le +rouble = 3 fr. 92; le kronor = 1 fr. 32; le krone = 1 fr. 32; le shilling = 1 +fr. 15.] + +Et, sur cette déclaration ironique, finit la conférence des délégués de la +vieille Europe. + +III + +Dans lequel se fait l’adjudication des régions +du pôle arctique. + +Pourquoi cette vente allait-elle s’effectuer, le 3 décembre, dans la salle +ordinaire des Auctions, où, d’habitude, on ne vendait que des objets mobiliers, +meubles, ustensiles, outils, instruments, etc., ou des objets d’art, tableaux, +statues, médailles, antiquités? Pourquoi, puisqu’il s’agissait d’une licitation +immobilière, n’était-elle pas faite soit par-devant notaire, soit à la barre du +tribunal, institué pour ce genre d’opération? Enfin, pourquoi l’intervention +d’un commissaire-priseur, lorsqu’on poursuivait la mise en vente d’une partie +du globe terrestre? Est-ce que ce morceau de sphéroïde pouvait être assimilé à +quelque meuble meublant, et n’était-ce pas tout ce qu’il y avait de plus +immeuble au monde? + +En effet, cela paraissait illogique. Pourtant, il en serait ainsi. L’ensemble +des régions arctiques devait être vendu dans ces conditions, et le contrat n’en +serait pas moins valable. Et, au fait, cela n’indiquait-il pas que, dans la +pensée de la _North Polar Practical Association_, l’immeuble en question tenait +également du meuble, comme s’il eût été possible de le déplacer. Aussi, cette +singularité ne laissait-elle pas d’intriguer certains esprits éminemment +perspicaces très rares, même aux États-Unis. + +D’ailleurs, il existait un précédent. Déjà une portion de notre planète avait +été adjugée dans une salle des Auctions, par l’entremise d’un +commissaire-priseur aux enchères publiques. En Amérique précisément. + +En effet, quelques années avant, à San Francisco de Californie, une île de +l’Océan Pacifique, l’île Spencer, [Note 3: Voir L’École des Robinsons du même +auteur.] fut vendue au riche William W. Kolderup, battant de cinq cent mille +dollars son concurrent J. R. Taskinar, de Stockton. Cette île Spencer avait été +payée quatre millions de dollars. Il est vrai, c’était une île habitable, +située à quelques degrés seulement de la côte californienne, avec forêts, cours +d’eau, sol productif et solide, champs et prairies susceptibles d’être mis en +culture, et non une région vague, peut-être une mer couverte de glaces +éternelles, défendue par d’infranchissables banquises, et que très probablement +personne ne pourrait jamais occuper. Il était donc à supposer que l’incertain +domaine du Pôle, mis en adjudication, n’atteindrait jamais un prix aussi +considérable. + +Néanmoins, ce jour-là, l’étrangeté de l’affaire avait attiré, sinon beaucoup +d’amateurs sérieux, du moins un grand nombre de curieux, avides d’en connaître +le dénouement. La lutte, en somme, ne pouvait être que très intéressante. + +Au surplus, depuis leur arrivée à Baltimore, les délégués européens avaient été +très entourés, très recherchés et, bien entendu, très interviewés. Comme cela +se passait en Amérique, rien d’étonnant que l’opinion publique fût surexcitée +au plus haut point. De là, des paris insensés forme la plus ordinaire sous +laquelle se produit cette surexcitation aux États-Unis, dont l’Europe commence +à suivre volontiers le contagieux exemple. Si les citoyens de la Confédération +américaine, aussi bien ceux de la Nouvelle- Angleterre que ceux des États du +centre, de l’ouest et du sud, se divisaient en groupes d’opinions différentes, +tous, évidemment, faisaient des voeux pour leur pays. Ils espéraient bien que +le Pôle nord s’abriterait sous les plis du pavillon aux trente-huit étoiles. +Et, cependant, ils n’étaient pas sans éprouver quelque inquiétude. Ce n’était +ni la Russie, ni la Suède-Norvège, ni le Danemark, ni la Hollande, dont ils +redoutaient les chances peu sérieuses. Mais le Royaume-Uni était là avec ses +ambitions territoriales, sa tendance à tout absorber, sa ténacité trop connue, +ses bank-notes trop envahissantes. Aussi de fortes sommes furent-elles +engagées. On pariait sur _America_ et sur _Great-Britain_ comme on l’eût fait +sur des chevaux de course, et à peu près à égalité. Quant à _Danemark, Sweden, +Holland et Russia,_ bien qu’on les offrît à 12 et 13½, ils ne trouvaient guère +preneurs. + +La vente était annoncée pour midi. Dès le matin, l’encombrement des curieux +interceptait la circulation dans Bolton-street. L’opinion avait été extrêmement +soulevée depuis la veille. Par le fil transatlantique, les journaux venaient +d’être informés que la plupart des paris, proposés par les Américains, étaient +tenus par les Anglais, et Dean Toodrink avait fait immédiatement afficher cette +cote dans la salle des Auctions. Le gouvernement de la Grande-Bretagne, +disait-on, avait mis des fonds considérables à la disposition du major +Donellan… À l’Admiralty-Office, faisait observer le _New-York Herald_, les +lords de l’Amirauté poussaient à l’acquisition des terres arctiques, désignées +par avance pour figurer dans la nomenclature des colonies anglaises, etc. + +Qu’y avait-il de vrai dans ces nouvelles, de probable dans ces racontars? on ne +savait. Mais, ce jour-là, à Baltimore, les gens réfléchis pensaient que, si la +_North Polar Practical Association_ était abandonnée à ses seules ressources, +la lutte pourrait bien se terminer au profit de l’Angleterre. De là, une +pression que les plus ardents Yankees cherchaient à opérer sur le gouvernement +de Washington. Au milieu de cette effervescence, la Société nouvelle, incarnée +dans la modeste personne de son agent, William S. Forster, ne paraissait pas +s’inquiéter de cet emballement général, comme si elle eût été sans conteste +assurée du succès. + +À mesure que l’heure approchait, la foule se massait le long de Bolton-street. +Trois heures avant l’ouverture des portes, il n’était plus possible d’arriver à +la salle de vente. Déjà tout l’espace réservé au public était rempli à faire +éclater les murs. Seulement, un certain nombre de places, entourées d’une +barrière, avaient été gardées pour les délégués européens. C’était bien le +moins qu’ils eussent la possibilité de suivre les phases de l’adjudication et +de pousser à propos leurs enchères. + +Là étaient Éric Baldenak, Boris Karkof, Jacques Jansen, Jan Harald, le major +Donellan et son secrétaire Dean Toodrink. Ils formaient un groupe compact qui +se serrait les coudes, comme des soldats formés en colonne d’assaut. Et on eût +dit, en vérité, qu’ils allaient s’élancer à l’assaut du Pôle nord! + +Du côté de l’Amérique, personne ne s’était présenté, si ce n’est le +consignataire de morues, dont le visage vulgaire exprimait la plus parfaite +indifférence. À coup sûr, il paraissait le moins ému de toute l’assistance, et +ne songeait sans doute qu’au placement des cargaisons qu’il attendait par les +navires en partance de Terre-Neuve. Quels étaient donc les capitalistes +représentés par ce bonhomme, qui allait peut- être mettre en branle des +millions de dollars? Cela était de nature à piquer vivement la curiosité +publique. + +Et, en effet, nul ne devait se douter que J.-T. Maston et Mrs Evangélina +Scorbitt fussent pour quelque chose dans l’affaire. Et comment l’aurait-on pu +deviner? Tous deux se trouvaient là, cependant, mais perdus dans la foule, sans +place spéciale, environnés de quelques-uns des principaux membres du Gun-Club, +les collègues de J.-T. Maston. Simples spectateurs, en apparence, ils +semblaient être parfaitement désintéressés. William S. Forster lui-même n’avait +pas l’air de les connaître. + +Il va sans dire, que, contrairement aux usages établis dans les salles +d’Auctions, il n’y aurait pas lieu de tenir l’objet de la vente à la +disposition du public. On ne pouvait se passer de main en main le Pôle nord, ni +l’examiner sur toutes ses faces, ni le regarder à la loupe, ni le frotter du +doigt pour constater si la patine en était réelle ou artificielle comme pour un +bibelot antique. Et, antique, il l’était pourtant antérieur à l’âge de fer, à +l’âge de bronze, à l’âge de pierre, c’est-à-dire aux époques préhistoriques, +puisqu’il datait du commencement du monde! + +Cependant, si le Pôle ne figurait pas sur le bureau du commissaire-priseur, une +large carte, bien en vue des intéressés, indiquait par ses teintes tranchées la +configuration des régions arctiques. À dix-sept degrés au-dessus du Cercle +polaire, un trait rouge, très apparent, tracé sur le quatre-vingt- quatrième +parallèle, circonscrivait la partie du globe dont la _North Polar Practical +Association_ avait provoqué la mise en vente. Il semblait bien que cette région +devait âtre occupée par une mer, couverte d’une carapace glacée d’épaisseur +considérable. Mais, cela, c’était l’affaire des acquéreurs. Du moins, ils +n’auraient pas été trompés sur la nature de la marchandise. + +À midi sonnant, le commissaire-priseur, Andrew R. Gilmour, entra par une petite +porte, percée dans la boiserie du fond, et vint prendre place devant son +bureau. Déjà le crieur Flint, à la voix tonnante, se promenait lourdement, avec +des déhanchements d’ours en cage, le long de la barrière qui contenait le +public. Tous deux se réjouissaient à cette pensée que la vacation leur +procurerait un énorme tant pour cent qu’ils n’auraient aucun déplaisir à +encaisser. Il va de soi que cette vente était faite au comptant, « cash » +suivant la formule américaine. Quant à la somme, si importante qu’elle fût, +elle serait intégralement versée entre les mains des délégués, pour le compte +des États qui ne seraient pas adjudicataires. + +En ce moment, la cloche de la salle, sonnant à toute volée, annonça au dehors +c’est le cas de dire _urbi et orbi_ que les enchères allaient s’ouvrir. + +Quel moment solennel! Tous les coeurs palpitaient dans le quartier comme dans +la ville. De Bolton-street et des rues adjacentes, une longue rumeur, se +propageant à travers les remous du public, pénétra dans la salle. + +Andrew R. Gilmour dut attendre que ce murmure de houle et de foule se fût à peu +près calmé pour prendre la parole. + +Alors il se leva et promena un regard circulaire sur l’assistance. Puis, +laissant retomber son binocle sur sa poitrine, il dit d’une voix légèrement +émue : + +« Messieurs, sur la proposition du gouvernement fédéral, et grâce à +l’acquiescement donné à cette proposition par les divers États du Nouveau Monde +et même de l’Ancien Continent, nous allons mettre en vente un lot d’immeubles, +situés autour du Pôle nord, tel qu’il se poursuit et comporte dans les limites +actuelles du quatre-vingt-quatrième parallèle, en continents, mers, détroits, +îles, îlots, banquises, parties solides ou liquides généralement quelconques. » + +Puis, dirigeant son doigt vers le mur : + +« Veuillez jeter un coup d’oeil sur la carte, qui a été tracée d’après les +découvertes les plus récentes. Vous verrez que la surface de ce lot comprend +très approximativement quatre cent sept mille milles carrés d’un seul tenant. +Aussi, pour la facilité de la vente, a-t-il été décidé que les enchères ne +s’appliqueraient qu’à chaque mille carré. Un cent [Note 4: Centième partie d’un +dollar soit un sol environ.] vaudra donc, en chiffres ronds, quatre cent sept +mille cents, et un dollar quatre cent sept mille dollars. Un peu de silence, +messieurs! » + +La recommandation n’était pas superflue, car les impatiences du public se +traduisaient par un tumulte que le bruit des enchères aurait quelque peine à +dominer. + +Lorsqu’un demi-silence se fut établi, grâce surtout à l’intervention du crieur +Flint, qui mugissait comme une sirène d’alarme en temps de brumes, Andrew R. +Gilmour reprit en ces termes. + +« Avant de commencer, je dois rappeler encore une des clauses de l’adjudication +: c’est que l’immeuble polaire sera définitivement acquis et sa propriété hors +de toute contestation de la part des vendeurs, tel qu’il est actuellement +circonscrit par le quatre-vingt-quatrième degré de latitude septentrionale, et +quelles que soient les modifications géographiques ou météorologiques qui +pourraient se produire dans l’avenir! » + +Toujours cette disposition singulière, insérée au document, et qui, si elle +excitait les plaisanteries des uns, éveillait l’attention des autres. + +« Les enchères sont ouvertes! » dit le commissaire-priseur d’une voix vibrante. + +Et, tandis que son marteau d’ivoire tremblotait dans sa main, entraîné par ses +habitudes d’argot en matière de vente publique, il ajouta d’un ton nasillard : + +« Nous avons marchand à dix cents le mille carré! » + +Dix _cents_, ou un dixième de dollar, [Note 5: 50 centimes.] cela faisait une +somme de quarante mille sept cents dollars pour la totalité [Note 6: 203 500 +francs.] de l’immeuble arctique. + +Que le commissaire Andrew R. Gilmour eût ou non marchand à ce prix, son enchère +fut aussitôt couverte pour le compte du gouvernement danois par Éric Baldenak. + +« Vingt _cents!_ dit-il. + +— Trente _cents!_ dit Jacques Jansen pour le compte de la Hollande. + +— Trente-cinq, dit Jan Harald, pour le compte de la Suède- Norvège. + +— Quarante, dit le colonel Boris Karkof, pour le compte de toutes les Russies. » + +Cela représentait déjà une somme de cent soixante-deux mille huit cents +dollars, [Note 7: 814 000 francs.] et, pourtant, les enchères ne faisaient que +commencer! + +Il convient de faire observer que le représentant de la Grande-Bretagne n’avait +pas encore ouvert la bouche ni même desserré ses lèvres qu’il pinçait +étroitement. + +De son côté, William S. Forster, le consignataire de morues, gardait un mutisme +impénétrable. Et même, en ce moment, il paraissait absorbé dans la lecture du +_Mercurial of New-Found-Land_, qui lui donnait les arrivages et les cours du +jour sur les marchés de l’Amérique. + +« À quarante _cents_, le mille carré, répéta Flint d’une voix qui finissait en +une sorte de rossignolade, à quarante _cents!_ » + +Les quatre collègues du major Donellan se regardèrent. Avaient-ils donc épuisé +leur crédit dès le début de la lutte? Étaient-ils déjà réduits à se taire? + +« Allons, messieurs, reprit Andrew R. Gilmour, à quarante _cents!_ Qui met +au-dessus?… Quarante _cents!_… Cela vaut mieux que ça, la calotte polaire… » + +On crut qu’il allait ajouter : + +« … garantie pure glace. » + +Mais, le délégué danois venait de dire : + +« Cinquante _cents!_ » + +Et le délégué hollandais de surenchérir de dix cents. + +« À soixante _cents_ le mille carré! cria Flint. À soixante _cents?_… Personne +ne dit mot? » + +Ces soixante _cents_ faisaient déjà la respectable somme de deux cent +quarante-quatre mille deux cents dollars. [Note 8: 221 000 francs.] + +Il arriva donc que l’assistance accueillit l’enchère de la Hollande avec un +murmure de satisfaction.. Chose bizarre et bien humaine, les misérables cokneys +sans le sou qui étaient là, les pauvres diables qui n’avaient rien dans leur +poche, semblaient être le plus intéressés par cette lutte à coups de dollars. + +Cependant, après l’intervention de Jacques Jansen, le major Donellan, levant la +tête, avait regardé son secrétaire Dean Toodrink. Mais, sur un imperceptible +signe négatif de celui-ci, il était resté bouche close. + +Pour William S. Forster, toujours profondément plongé dans la lecture de ses +mercuriales, il prenait en marge quelques notes au crayon. + +Quant à J.-T. Maston, il répondait par un petit hochement de tête aux sourires +de Mrs Evangélina Scorbitt. + +« Allons, messieurs, un peu d’entrain!… Nous languissons!… C’est mou!… C’est +mou!… reprit Andrew R. Gilmour. Voyons!… On ne dit plus rien!…. Nous allons +adjuger?… » + +Et son marteau s’abaissait et se relevait comme un goupillon entre les doigts +d’un bedeau de paroisse. + +« Soixante-dix _cents!_ » dit le professeur Jan Harald d’une voix qui tremblait +un peu. + +— Quatre-vingts! riposta presque immédiatement le colonel Boris Karkof. + +— Allons!… Quatre-vingts _cents!_ » cria Flint, dont les gros yeux ronds +s’allumaient au feu des enchères. + +Un geste de Dean Toodrink fit lever comme un diable à ressort le major Donellan. + +« Cent _cents!_ » dit d’un ton bref le représentant de la Grande-Bretagne. + +Ce seul mot engageait l’Angleterre de quatre cent sept mille dollars. [Note 9: +2 035 000 francs.] + +Les parieurs pour le Royaume-Uni poussèrent un hurrah, qu’une partie du public +renvoya comme un écho. + +Les parieurs pour l’Amérique se regardèrent, assez désappointés. Quatre cent +sept mille dollars? C’était déjà un gros chiffre pour cette fantaisiste région +du Pôle nord. Quatre cent sept mille dollars d’ice-bergs, d’ice-fields et de +banquises! + +Et l’homme de la _North Polar Practical Association_ qui ne soufflait mot, qui +ne relevait même pas la tête! Est-ce qu’il ne se déciderait point à lancer +enfin une surenchère? S’il avait voulu attendre que les délégués danois, +suédois, hollandais et russe eussent épuisé leur crédit, il semblait bien que +le moment fût arrivé. En effet, leur attitude indiquait que devant le « cent +_cents_ » du major Donellan, ils se décidaient à abandonner le champ de +bataille. + +« À cent _cents_ le mille carré! reprit par deux fois le commissaire-priseur. + +— Cent _cents!_… Cent cents!… Cent _cents!_ répéta le crieur Flint, en se +faisant un porte-voix de sa main à demi fermée. + +— Personne ne met au-dessus? reprit Andrew R. Gilmour? C’est entendu?… C’est +bien convenu?… Pas de regrets?… On va adjuger?… » + +Et il arrondissait le bras qui agitait son marteau, en promenant un regard +provocateur sur l’assistance, dont les murmures s’apaisèrent dans un silence +émouvant. + +« Une fois?… Deux fois?… reprit-il. + +— Cent vingt _cents_, dit tranquillement William S. Forster, sans même lever +les yeux, après avoir tourné la page de son journal. + +— Hip!… hip!… hip! » crièrent les parieurs, qui avaient tenu les plus hautes +cotes pour les États-Unis d’Amérique. + +Le major Donellan s’était redressé à son tour. Son long cou pivotait +mécaniquement à l’angle formé par les deux épaules, et ses lèvres +s’allongeaient comme un bec. Il foudroyait du regard l’impassible représentant +de la Compagnie américaine, mais sans parvenir à s’attirer une riposte même +d’oeil à oeil. Ce diable de William S. Forster ne bougeait pas. + +« Cent quarante, dit le major Donellan. + +— Cent soixante, dit Forster. + +— Cent quatre-vingts, clama le major. + +— Cent quatre-vingt-dix, murmura Forster. + +— Cent quatre-vingt-quinze _cents!_ » hurla le délégué de la Grande-Bretagne. + +Sur ce, croisant les bras, il sembla jeter un défi aux trente- huit États de la +Confédération. + +On aurait entendu marcher une fourmi, nager une ablette, voler un papillon, +ramper un vermisseau, remuer un microbe. Tous les coeurs battaient. Toutes les +vies étaient suspendues à la bouche du major Donellan. Sa tête, si mobile +d’ordinaire, ne remuait plus. Quant à Dean Toodrink, il se grattait l’occiput à +s’arracher le cuir chevelu. + +Andrew R. Gilmour laissa passer quelques instants qui parurent « longs comme +des siècles. » Le consignataire de morues continuait à lire son journal, et à +crayonner des chiffres qui n’avaient évidemment aucun rapport avec l’affaire en +question. Est-ce que, lui aussi, était au bout de son crédit? Est-ce qu’il +renonçait à mettre une dernière surenchère? Est-ce que cette somme de cent +quatre-vingt- quinze _cents_ le mille carré, ou plus de sept cent quatre-vingt- +treize mille dollars pour la totalité de l’immeuble, lui paraissait avoir +atteint les dernières limites de l’absurde? + +« Cent quatre-vingt-quinze _cents!_ reprit le commissaire- priseur. Nous allons +adjuger… » + +Et son marteau était prêt à retomber sur la table. + +« Cent quatre-vingt-quinze _cents!_ répéta le crieur. + +— Adjugez!… Adjugez! » + +Cette injonction fut lancée par plusieurs spectateurs impatients, comme un +blâme jeté aux hésitations d’Andrew R. Gilmour. + +« Une fois… deux fois!… » cria-t-il. + +Et tous les regards étaient dirigés sur le représentant de la _North Polar +Practical Association_. + +Eh bien! cet homme surprenant était en train de se moucher, longuement, dans un +large foulard à carreaux, qui comprimait violemment l’orifice de ses fosses +nasales. + +Pourtant, les regards de J.-.T. Maston étaient dardés sur lui, tandis que les +yeux de Mrs Evangélina Scorbitt suivaient la même direction. Et l’on eût pu +reconnaître à la décoloration de leur figure combien était violente l’émotion +qu’ils cherchaient à maîtriser. Pourquoi William S. Forster hésitait-il à +surenchérir sur le major Donellan? + +William S. Forster se moucha une seconde fois, puis une troisième fois, avec le +bruit d’une véritable pétarade d’artifice. Mais, entre les deux derniers coups +de nez, il avait murmuré d’une voix douce et modeste : + +« Deux cents _cents!_ » + +Un long frisson courut à travers la salle. Puis, les hips américains +retentirent à faire grelotter les vitres. + +Le major Donellan, accablé, écrasé, aplati, était retombé près de Dean +Toodrink, non moins démonté que lui. À ce prix du mille carré, cela faisait +l’énorme somme de huit cent quatorze mille dollars, [Note 10: 4 070 000 +francs.] et il était visible que le crédit britannique ne permettait pas de la +dépasser. + +« Deux cents _cents!_ répéta Andrew R. Gilmour. + +— Deux cents _cents!_ vociféra Flint. + +— Une fois… deux fois! reprit le commissaire-priseur. Personne ne met +au-dessus?… » + +Le major Donellan, mu par un mouvement involontaire, se releva de nouveau, +regarda les autres délégués. Ceux-ci n’avaient d’espoir qu’en lui pour empêcher +que la propriété du Pôle nord échappât aux Puissances européennes. Mais cet +effort fut le dernier. Le major ouvrit la bouche, la referma, et, en sa +personne, l’Angleterre s’affaissa sur son banc. + +« Adjugé! cria Andrew Gilmour, en frappant la table du bout de son marteau +d’ivoire. + +— Hip!… hip!… hip! pour les États-Unis! » hurlèrent les gagnants de la +victorieuse Amérique. + +En un instant, la nouvelle de l’acquisition se répandit à travers les quartiers +de Baltimore, puis, par les fils aériens, à la surface de toute la +Confédération; puis, par les fils sous- marins, elle fit irruption dans +l’Ancien Monde. + +C’était la _North Polar Practical Association_, qui, par l’entremise de son +homme de paille, William S. Forster, devenait propriétaire du domaine arctique, +compris à l’intérieur du quatre-vingt-quatrième parallèle. + +Et, le lendemain, lorsque William S. Forster alla faire la déclaration de +command, le nom qu’il donna fut celui d’Impey Barbicane, en qui s’incarnait +ladite compagnie sous la raison sociale : Barbicane and Co. + +IV + +Dans lequel reparaissent de vieilles +connaissances de nos jeunes lecteurs. + +Barbicane and Co!… Le président d’un cercle d’artilleurs!… En vérité, que +venaient faire des artilleurs dans une opération de ce genre?… On va le voir. + +Est-il bien nécessaire de présenter officiellement Impey Barbicane, président +du Gun-Club, de Baltimore, et le capitaine Nicholl, et J.-T. Maston, et Tom +Hunter aux jambes de bois, et le fringant Bilsby, et le colonel Bloomsberry, et +leurs autres collègues? Non! Si ces bizarres personnages ont quelque vingt ans +de plus depuis l’époque où l’attention du monde entier fut attirée sur eux, ils +sont restés les mêmes, toujours aussi incomplets corporellement, mais toujours +aussi bruyants, aussi audacieux, « aussi emballés », quand il s’agit de se +lancer dans quelque aventure extraordinaire. Le temps n’a pas eu prise sur +cette légion d’artilleurs à la retraite. Il les a respectés, comme il respecte +les canons hors d’usage, qui meublent les musées des anciens arsenaux. + +Si le Gun-Club comptait dix-huit cent trente trois membres lors de sa fondation + il s’agit des personnes et non des membres, tels que bras ou jambes, dont la +plupart d’entre eux étaient déjà privés, si trente mille cinq cent soixante- +quinze correspondants s’enorgueillissaient du lien qui les rattachait audit +club, ces chiffres n’avaient point diminué. Au contraire. Et même, grâce à +l’invraisemblable tentative qu’il avait faite pour établir une communication +directe entre la Terre et la Lune, [Note 11: Du même auteur, De la Terre à la +Lune et Autour de la Lune.] sa célébrité s’était accrue dans une proportion +énorme. + +On n’a point oublié quel retentissement avait eu cette mémorable expérience +qu’il convient de résumer en peu de lignes. + +Quelques années après la guerre de sécession, certains membres du Gun-Club, +ennuyés de leur oisiveté, s’étaient proposé d’envoyer un projectile jusqu’à la +Lune au moyen d’une Columbiad monstre. Un canon, long de neuf cents pieds, +large de neuf à l’âme, avait été solennellement coulé à City-Moon, dans le sol +de la presqu’île floridienne, puis chargé de quatre cent mille livres de +fulmi-coton. Lancé par ce canon, un obus cylindro-conique en aluminium s’était +envolé vers l’astre des nuits sous la poussée de six milliards de litres de +gaz. Après en avoir fait le tour par suite d’une déviation de sa trajectoire, +il était retombé vers la Terre pour s’engouffrer dans le Pacifique, par 27°7’ +de latitude nord et 41°37’ de longitude ouest. C’était dans ces parages que la +frégate _Susquehanna_, de la marine fédérale, l’avait repêché à la surface de +l’Océan, au grand profit de ses hôtes. + +Des hôtes, en effet! Deux membres du Gun-Club, son président Impey Barbicane et +le capitaine Nicholl, accompagnés d’un Français, très connu pour ses audaces de +casse-cou, avaient pris place dans ce wagon-projectile. Tous trois étaient +revenus de ce voyage sains et saufs. Mais, si les deux Américains étaient +toujours là, prêts à se risquer en quelque nouvelle aventure, le Français +Michel Ardan n’y était plus. De retour en Europe, il avait fait fortune, +paraît-il, ce qui ne laissa pas de surprendre bien des gens, et, +maintenant, il plantait ses choux, il les mangeait, il les digérait même, s’il +faut en croire les reporters les mieux informés. + +Après ce coup de tonnerre, Impey Barbicane et Nicholl avaient vécu sur leur +célébrité dans un repos relatif. Toujours impatients des grandes choses, ils +rêvaient de quelque autre opération de ce genre. L’argent ne leur manquait pas. +Il en restait de leur dernière affaire près de deux cent mille dollars sur +les cinq millions et demi que leur avait fournis la souscription publique, +ouverte dans le Nouveau et l’Ancien Monde. En outre, rien qu’à s’exhiber à +travers les États-Unis dans leur projectile d’aluminium comme des phénomènes +dans une cage, ils avaient encore réalisé de belles recettes, et recueilli +toute la gloire que peut comporter la plus exigeante des ambitions humaines. + +Impey Barbicane et le capitaine Nicholl auraient donc pu se tenir tranquilles, +si l’ennui ne les eût rongés. Et, c’est pour sortir de leur inaction, sans +doute, qu’ils venaient d’acheter ce lot de régions arctiques. + +Pourtant, qu’on ne l’oublie pas, si cette acquisition avait pu être faite au +prix de huit cent mille dollars et plus, c’est que Mrs Evangélina Scorbitt +avait mis dans l’affaire l’appoint qui lui manquait. Grâce à cette femme +généreuse, l’Europe avait été vaincue par l’Amérique. + +Voici à quoi tenait cette générosité : + +Depuis leur retour, si le président Barbicane et le capitaine Nicholl +jouissaient d’une incomparable célébrité, il était un homme qui en avait sa +bonne part. On l’a deviné, il s’agit de J.-T. Maston, le bouillant secrétaire +du Gun-Club. N’était-ce pas à cet habile calculateur que l’on devait les +formules mathématiques qui avaient permis de tenter la grande expérience citée +plus haut? S’il n’avait pas accompagné ses deux collègues lors de leur voyage +extra- terrestre, ce n’était pas par peur, nom d’un boulet! Mais le digne +artilleur, manchot du bras droit, était pourvu d’un crâne en gutta-percha, à la +suite d’un de ces accidents trop communs à la guerre. Et, vraiment, en le +montrant aux Sélénites, c’eût été leur donner une piteuse idée des habitants de +la Terre, dont la Lune, après tout, n’est que l’humble satellite. + +À son profond regret, J.-T. Maston avait donc dû se résigner à ne point partir. +Toutefois, il n’était pas resté oisif. Après avoir procédé à la construction +d’un immense télescope, qui fut dressé sur le sommet de Long’s Peak, l’un des +plus hauts sommets de la chaîne des montagnes Rocheuses, il s’y était +transporté de sa personne. Puis, dès que le projectile eut été signalé, +décrivant sur le ciel sa majestueuse trajectoire, il n’avait plus quitté son +poste d’observation. Là, devant l’oculaire du gigantesque instrument, il +s’était donné pour tâche de chercher à suivre ses amis, dont le véhicule aérien +filait à travers l’espace. + +On devait les croire à jamais perdus pour la Terre, les audacieux voyageurs. En +effet, ne pouvait-on craindre que le projectile, maintenu dans une nouvelle +orbite par l’attraction lunaire, fût astreint à graviter éternellement auteur +de l’astre des nuits comme un sous-satellite? Mais non! Une déviation, que l’on +pourrait appeler providentielle, avait modifié la direction du projectile. +Après avoir fait le tour de la Lune au lieu de l’atteindre, entraîné dans une +chute progressivement accélérée, il était revenu vers notre sphéroïde avec une +vitesse qui égalait cinquante sept mille six cents lieues à l’heure, au moment +où il s’engloutissait dans les abîmes de la mer. + +Heureusement, les masses liquides du Pacifique avaient amorti la chute, qui +avait eu pour témoin la frégate américaine _Susquehanna_. Aussitôt la nouvelle +en fut transmise à J.-T. Maston. Le secrétaire du Gun-Club revint en toute hâte +de l’observatoire de Long’s Peak, afin d’opérer le sauvetage. Des sondages +furent poursuivis dans les parages où s’était abîmé le projectile, et le dévoué +J.-T. Maston n’hésita pas à revêtir l’habit du scaphandrier pour retrouver ses +amis. + +En réalité, il n’aurait pas été nécessaire de se donner tant de peine. Le +projectile d’aluminium, déplaçant une quantité d’eau supérieure à son propre +poids, était remonté au niveau du Pacifique, après avoir fait un superbe +plongeon. Et c’est dans ces conditions que le président Barbicane, le capitaine +Nicholl et Michel Ardan furent rencontrés à la surface de l’Océan : ils +jouaient aux dominos dans leur prison flottante. + +Maintenant, pour en revenir à J.-T. Maston, il faut dire que la part prise par +lui à ces extraordinaires aventures l’avait mis très en relief. + +Certes, J.-T. Maston n’était pas beau avec son crâne postiche et son avant-bras +droit, emmanché d’un crochet métallique. Il n’était pas jeune, non plus, ayant +cinquante-huit ans sonnés et carillonnés à l’époque où commence ce récit. Mais +l’originalité de son caractère, la vivacité de son intelligence, le feu qui +animait son regard, l’ardeur qu’il apportait en toutes choses, en avaient fait +un type idéal aux yeux de Mrs Evangélina Scorbitt. Enfin, son cerveau, +soigneusement emmagasiné sous sa calotte de gutta-percha, était intact, et il +passait encore, à juste titre, pour un des plus remarquables calculateurs de +son temps. + +Or, Mrs Evangélina Scorbitt bien que le moindre calcul lui donnât la migraine + avait du goût pour les mathématiciens, si elle n’en avait pas pour les +mathématiques. Elle les considérait comme des êtres d’une espèce particulière +et supérieure. Songez donc! Des têtes où les x ballottent comme des noix dans +un sac, des cerveaux qui se jouent avec les signes algébriques, des mains qui +jonglent avec les intégrales triples, comme un équilibriste avec ses verres et +ses bouteilles, des intelligences qui comprennent quelque chose à des formules +de ce genre : + + ∫ ∫ ∫ φ( x y z ) dx dy dz. + +Oui! Ces savants lui paraissaient dignes de toutes les admirations et bienfaits +pour qu’une femme se sentît attirée vers eux proportionnellement aux masses et +en raison inverse du carré des distances. Et précisément, J.-T. Maston était +assez corpulent pour exercer sur elle une attraction irrésistible, et, quant à +la distance, elle serait absolument nulle, s’ils pouvaient jamais être l’un à +l’autre. + +Cela, nous l’avouerons, ne laissait pas d’inquiéter le secrétaire du Gun-Club, +qui n’avait jamais cherché le bonheur dans des unions si étroites. D’ailleurs, +Mrs Evangélina Scorbitt n’était plus de la première jeunesse ni même de la +seconde avec ses quarante-cinq ans, ses cheveux plaqués sur ses tempes, comme +une étoffe teinte et reteinte, sa bouche trop meublée de dents trop longues +dont elle n’avait pas perdu une seule, sa taille sans profil, sa démarche sans +grâce. Bref, l’apparence d’une vieille fille, bien qu’elle eût été mariée +quelques années à peine, il est vrai. Mais c’était une excellente personne, à +laquelle rien n’aurait manqué des joies terrestres, si elle avait pu se faire +annoncer dans les salons de Baltimore sous le nom de Mrs J.- T. Maston. + +La fortune de cette veuve était très considérable. Non qu’elle fût riche comme +les Gould, comme les Mackay, les Vanderbilt, les Gordon Bennett, dont la +fortune dépasse le milliard, et qui pourraient faire l’aumône à un Rothschild! +Non qu’elle possédât trois cents millions comme Mrs Moses Carper, deux cents +millions comme Mrs Stewart, quatre- vingts millions comme Mrs Crocker, trois +veuves, qu’on se le dise! ni qu’elle fût riche comme Mrs Hammersley, Mrs +Helly Green, Mrs Maffitt, Mrs Marshall, Mrs Para Stevens, Mrs Mintury et +quelques autres! Toutefois, elle aurait eu le droit de prendre place à ce +mémorable festin de Fifth-Avenue Hôtel, à New-York, où l’on n’admettait que des +convives cinq fois millionnaires. En réalité, Mrs Evangélina Scorbitt disposait +de quatre bons millions de dollars, soit vingt millions de francs, qui lui +venaient de John P. Scorbitt, enrichi dans le double commerce des articles de +mode et des porcs salés. Eh bien! cette fortune, la généreuse veuve eût été +heureuse de l’utiliser au profit de J.-T. Maston, auquel elle apporterait un +trésor de tendresse plus inépuisable encore. + +Et, en attendant, sur la demande de J.-T. Maston, Mrs Evangélina Scorbitt avait +volontiers consenti à mettre quelques centaines de mille dollars dans l’affaire +de la _North Polar Practical Association_, sans même savoir ce dont il +s’agissait. Il est vrai, avec J.-T. Maston, elle était assurée que l’oeuvre ne +pouvait être que grandiose, sublime, surhumaine. Le passé du secrétaire du +Gun-Club lui répondait de l’avenir. + +On juge si, après l’adjudication, lorsque la déclaration de command lui eut +appris que le Conseil d’administration de la nouvelle Société allait être +présidé par le président du Gun- Club, sous la raison sociale Barbicane and Co, +elle dut avoir toute confiance. Du moment que J.-T. Maston faisait partie de « +l’and Co », ne devait-elle pas s’applaudir d’en être la plus forte actionnaire? + +Ainsi, Mrs Evangélina Scorbitt se trouvait propriétaire pour la plus grosse +part de cette portion des régions boréales, circonscrites par le +quatre-vingt-quatrième parallèle. Rien de mieux! Mais qu’en ferait-elle, ou +plutôt, comment la Société prétendait-elle tirer un profit quelconque de cet +inaccessible domaine? + +C’était toujours la question, et si, au point de vue de ses intérêts +pécuniaires, elle intéressait très sérieusement Mrs Evangélina Scorbitt, elle +intéressait le monde entier au point de vue de la curiosité générale. + +Cette femme excellente très discrètement d’ailleurs avait bien tenté de +pressentir J.-T. Maston à ce sujet, avant de mettre des fonds à la disposition +des promoteurs de l’affaire. Mais J.-T. Maston s’était invariablement tenu sur +la plus grande réserve. Mrs Evangélina Scorbitt saurait bientôt de quoi il « +retournait », mais pas avant que l’heure fût venue d’étonner l’univers en lui +faisant connaître le but de la nouvelle Société!… + +Sans doute, dans sa pensée, il s’agissait d’une entreprise, qui, comme a dit +Jean Jacques, « n’eut jamais d’exemple et qui n’aura point d’imitateurs, » +d’une oeuvre destinée à laisser loin derrière elle la tentative faite par les +membres du Gun-Club pour entrer en communication directe avec le satellite +terrestre. + +Insistait-elle, J.-T. Maston, mettant son crochet sur ses lèvres à +demi-fermées, se bornait à dire : + +« Chère mistress Scorbitt, ayez confiance! » + +Et, si Mrs Evangélina Scorbitt avait eu confiance « avant », quelle immense +joie éprouvât-elle « après », lorsque le bouillant secrétaire lui eut attribué +le triomphe des États-Unis d’Amérique et la défaite de l’Europe septentrionale. + +« Mais ne puis-je enfin savoir maintenant?… demanda-t- elle en souriant à +l’éminent calculateur. + +— Vous saurez bientôt! » répondit J.-T. Maston, qui secoua vigoureusement la +main de sa coassociée à l’américaine. + +Cette secousse eut pour effet immédiat de calmer les impatiences de Mrs +Evangélina Scorbitt. + +Quelques jours plus tard, l’Ancien et le Nouveau Monde ne furent pas moins +secoués, sans parler de la secousse qui les attendait dans l’avenir lorsque +l’on connut le projet absolument insensé, pour la réalisation duquel la _North +Polar Practical Association_ allait faire appel à une souscription publique. + +Effectivement, si la Société avait acquis cette portion des régions +circumpolaires, c’était dans le but d’exploiter… les houillères du pôle boréal! + +V + +Et d’abord, peut-on admettre qu’il y ait des +houillères près du Pôle nord? + +Telle fut la première question qui se présenta à l’esprit des gens doués de +quelques logique. + +« Pourquoi y aurait-il des gisements de houille aux environs du Pôle? dirent +les uns. + +— Pourquoi n’y en aurait-il pas? » répondirent les autres. + +On le sait, les couches de charbon, qui sont répandues sur de nombreux points +de la surface du globe, abondent en diverses contrées de l’Europe. Quant aux +deux Amériques, elles en possèdent de considérables, et peut-être les États- +Unis en sont-ils le plus richement pourvus. Ces couches ne manquent d’ailleurs +ni à l’Afrique, ni à l’Asie, ni à l’Océanie. + +À mesure que la reconnaissance des territoires du globe est poussée plus avant, +on découvre de ces gisements à tous les étages géologiques, l’anthracite dans +les terrains les plus anciens, la houille dans les terrains carbonifères +supérieurs, le stipite dans les terrains secondaires, le lignite dans les +terrains tertiaires. Le combustible minéral ne fera pas défaut avant un temps +qui se chiffre par des centaines d’années. + +Et pourtant, l’extraction du charbon, dont l’Angleterre produit à elle seule +cent soixante millions de tonnes, est annuellement de quatre cent millions de +tonnes dans le monde entier. Or, cette consommation ne semble pas devoir cesser +de s’accroître avec les besoins de l’industrie, qui vont toujours en +s’augmentant. Que l’électricité se substitue à la vapeur comme force motrice, +ce sera toujours une dépense égale de houille pour la production de cette +force. L’estomac industriel ne vit que de charbon, il ne mange pas autre chose. +L’industrie est un animal « carbonivore »; il faut bien le nourrir. + +Et puis, ce charbon, ce n’est pas seulement un combustible, c’est aussi la +substance tellurique, dont la science tire actuellement le plus de produits et +de sous- produits pour tant d’usages divers. Avec les transformations qu’il +subit dans les creusets du laboratoire, on peut teindre, sucrer, aromatiser, +vaporiser, purifier, chauffer, éclairer, orner en produisant du diamant. Il est +aussi utile que le fer : il l’est même plus. + +Très heureusement, ce dernier métal, il n’est pas à craindre que l’on puisse +jamais l’épuiser; c’est la composition même du globe terrestre. + +En réalité, la Terre doit être considérée comme une masse de fer plus ou moins +carburé à l’état de fluidité ignée, recouverte de silicates liquides, sorte de +laitier que surmontent les roches solides et l’eau. Les autres métaux, aussi +bien que l’eau et la pierre, n’entrent que pour une part extrêmement réduite +dans la composition de notre sphéroïde. + +Mais, si la consommation du fer est assurée jusqu’à la fin des siècles, celle +de la houille ne l’est pas. Loin de là. Les, gens avisés, qui se préoccupent de +l’avenir, même quand il se chiffre par plusieurs centaines d’années, doivent +donc rechercher les charbonnages partout où la prévoyante nature les a formés +aux époques géologiques. + +« Parfait! » répondaient les opposants. + +Et, aux États-Unis comme ailleurs, il se rencontre des gens qui, par envie ou +haine, aiment à dénigrer, sans compter ceux qui contredisent pour le plaisir de +contredire. + +« Parfait! disaient ces opposants. Mais, pourquoi y aurait- il du charbon au +Pôle nord? + +— Pourquoi? répondaient les partisans du président Barbicane. Parce que, très +vraisemblablement, à l’époque des formations géologiques, le volume du Soleil +était tel, d’après la théorie de M. Blandet, que la différence de la +température de l’Équateur et des Pôles n’était pas appréciable. Alors +d’immenses forêts couvraient les régions septentrionales du globe, bien avant +l’apparition de l’homme, lorsque notre planète était soumise à l’action +permanente de la chaleur et de l’humidité. » + +Et, c’est ce que les journaux, les revues, les magazines, à la dévotion de la +Société, établissaient dans mille articles variés, tantôt sous la forme +plaisante, tantôt sous la forme scientifique. Or, ces forêts, enlisées au temps +des énormes convulsions qui ébranlaient le globe avant qu’il n’eût pris son +assise définitive, avaient certainement dû se transformer en houillères, sous +l’action du temps, des eaux et de la chaleur interne. Donc, rien de plus +admissible que cette hypothèse, d’après laquelle le domaine polaire serait +riche en gisements de houille, prêts à s’ouvrir sous la rivelaine du mineur. + +De plus, il y avait des faits des faits indéniables. Ces esprits positifs, +qui ne veulent point tabler sur de simples probabilités, ne pouvaient les +mettre en doute, et ils étaient de nature à autoriser la recherche des +différentes variétés de charbon à la surface des régions boréales. + +Et c’est là précisément ce dont le major Donellan et son secrétaire +s’entretenaient ensemble, quelques jours après, dans le plus sombre recoin de +la taverne des _Two Friends_. + +« Eh! disait Dean Toodrink, est-ce que ce Barbicane que Berry pende un jour +aurait raison? + +— C’est probable, répondit le major Donellan, et j’ajouterai même que cela doit +être certain. + +— Mais, alors, il y aurait des fortunes à gagner en exploitant les régions +polaires! + +— Assurément! répondit le major. Si l’Amérique du Nord possède de vastes +gisements de combustible minéral, si on en signale fréquemment de nouveaux, il +n’est pas douteux qu’il en reste encore de très importants à découvrir, +monsieur Toodrink. Or, les terres arctiques paraissent être une annexe de ce +continent américain. Identité de formation et d’aspect. Plus particulièrement, +le Groënland est un prolongement du Nouveau-Monde, et il est certain que le +Groënland tient à l’Amérique… + +— Comme une tête de cheval, dont il a la forme, tient au corps de l’animal, fit +observer le secrétaire du major Donellan. + +— J’ajoute, reprit celui-ci, que, lors de ses explorations sur le territoire +groënlandais, le professeur Nordenskiöld a reconnu des formations +sédimentaires, constituées par des grès et des schistes avec des intercalations +de lignite, qui renferment une quantité considérable de plantes fossiles. Rien +que dans le district de Diskô, le danois Stoënstrup a reconnu soixante et onze +gisements, où abondent les empreintes végétales, indiscutables vestiges de +cette puissante végétation, qui se groupait autrefois avec une extraordinaire +intensité autour de l’axe polaire. + +— Mais plus haut?… demanda Dean Toodrink. + +— Plus haut, ou plus loin, dans la direction du nord, répliqua le major, la +présence de la houille s’est affirmée matériellement, et il semble qu’il n’y +ait qu’à se baisser pour en prendre. Donc, si le charbon est ainsi répandu à la +surface de ces contrées, ne peut-on en conclure presque avec certitude que les +gisements s’enfoncent jusque dans les profondeurs de la croûte terrestre? » + +Il avait raison, le major Donellan. Comme il connaissait à fond la question des +formations géologiques au Pôle boréal, c’était là ce qui faisait de lui le plus +irritable de tous les Anglais en cette circonstance. Et peut-être eût-il +longtemps parlé sur ce sujet, s’il ne se fût aperçu que les habitués de la +taverne cherchaient à l’écouter. Aussi, Dean Toodrink et lui jugèrent-ils +prudent de se tenir sur la réserve, après que ledit Toodrink eut fait cette +dernière observation : + +« N’êtes-vous pas surpris d’une chose, major Donellan? + +— Et de laquelle? + +— C’est que, dans cette affaire où l’on devait s’attendre à voir figurer des +ingénieurs ou tout au moins des navigateurs, puisqu’il s’agit du Pôle et de ses +houillères, ce soient des artilleurs qui la dirigent! + +— Juste, répondit le major, et cela est bien fait pour surprendre! » + +Cependant, chaque matin, les journaux revenaient à la rescousse à propos de ces +gisements… + +« Des gisements? Et lesquels? demanda la _Pall Mall Gazette_, dans des articles +furibonds, inspirés par le haut commerce anglais, qui déblatérait contre les +arguments de la _North Polar Practical Association_. + +— Lesquels? répondirent les rédacteurs du _Daily-News_, de Charleston, +partisans déterminés du président Barbicane. Mais, tout d’abord, ceux qui ont +été reconnus par le capitaine Nares, en 1875-76, sur la limite du +quatre-vingt-deuxième degré de latitude en même temps que des strates qui +indiquent l’existence d’une flore miocène, riche en peupliers, hêtres, viornes, +noisetiers et conifères. + +— Et, en 1881-1884, ajoutait le chroniqueur scientifique du _New-York Witness_, +durant l’expédition du lieutenant Greely à la baie de lady Franklin, une couche +de charbon n’a-t-elle pas été découverte par nos nationaux, à peu de distance +du fort Conger, à la crique Watercourse? Et le docteur Pavy n’a-t-il pas pu +soutenir avec raison, que ces contrées ne sont point dépourvues de dépôts +carbonifères, vraisemblablement destinés par la prévoyante nature à combattre +un jour le froid de ces régions désolées? » + +On le comprend, lorsque des faits aussi probants étaient cités sous l’autorité +des hardis découvreurs américains, les adversaires du président Barbicane ne +savaient plus que répondre. Aussi les partisans du « pourquoi y en aurait-il, +des gisements? » commençaient à baisser pavillon devant les partisans du « +pourquoi n’y en aurait-il pas? » Oui! Il y en avait et probablement de très +considérables. Le sol circumpolaire recelait des masses du précieux +combustible, précisément enfoui dans les entrailles de ces régions où la +végétation fût autrefois luxuriante. + +Mais, si le terrain leur manquait sur la question des houillères dont +l’existence n’était plus douteuse au sein des contrées arctiques, les +détracteurs prenaient leur revanche en examinant la question sous un autre +aspect. + +« Soit! dit un jour le major Donellan, lors d’une discussion orale qu’il +provoqua dans la salle même du Gun- Club, et au cours de laquelle il interpella +le président Barbicane d’homme à homme. Soit! Je l’admets, je l’affirme même. +Il y a des houillères dans le domaine acquis par votre Société. Mais allez donc +les exploiter!… + +— C’est ce que nous ferons, répondit tranquillement Impey Barbicane. + +— Dépassez donc le quatre-vingt-quatrième parallèle, au delà duquel aucun +explorateur n’a pu s’élever encore! + +— Nous le dépasserons. + +— Atteignez donc le Pôle même! + +— Nous l’atteindrons. » + +Et, à entendre le président du Gun-Club répondre avec tant de sang-froid, avec +tant d’assurance, à voir cette opinion si hautement, si nettement affirmée, les +plus obstinés se déclaraient hésitants. Ils se sentaient en présence d’un homme +qui n’avait rien perdu de ses qualités d’autrefois, calme, froid, d’un esprit +éminemment sérieux et concentré, exact comme un chronomètre, aventureux, mais +apportant des idées pratiques jusque dans ses entreprises les plus téméraires… + +Si le major Donellan avait une furieuse envie d’étrangler son adversaire, on +peut en croire ceux qui ont approché cet estimable mais tempétueux gentleman. +Bah! il était solide, le président Barbicane, moralement et physiquement, « +ayant un grand tirant d’eau » pour employer une métaphore de Napoléon, et, par +suite, capable de tenir contre vent et marée. Ses ennemis, ses rivaux, ses +envieux, ne le savaient, que trop! + +Toutefois, comme on ne peut empêcher les mauvais plaisants de se répandre en +mauvaises plaisanteries, ce fut sous cette forme que l’irritation se déchaîna +contre la nouvelle Société. On prêta au président du Gun-Club les projets les +plus saugrenus. La caricature s’en mêla, surtout en Europe, et plus +particulièrement dans le Royaume-Uni, qui ne pouvait digérer son insuccès, lors +de cette bataille où les dollars avaient vaincu les pounds sterlings. + +Ah! ce Yankee avait affirmé qu’il atteindrait le Pôle boréal! Ah! il mettrait +le pied là où aucun être humain ne l’avait pu mettre encore! Ah! il planterait +le pavillon des États-Unis sur le seul point du globe terrestre qui reste +éternellement immobile, lorsque les autres sont emportés dans le mouvement +diurne! + +Et alors, les caricaturistes de se donner libre carrière. + +Aux vitrines des principaux libraires et des kiosques des grandes villes de +l’Europe, aussi bien que dans les importantes cités de la Confédération ce +pays libre par excellence apparaissaient croquis et dessins, montrant le +président Barbicane à la recherche des moyens les plus extravagants pour +atteindre le Pôle. + +Ici, l’audacieux Américain, aidé de tous les membres du Gun-Club, la pioche à +la main, creusait un tunnel sous-marin à travers la masse des glaces immergées +depuis les premières banquises jusqu’au quatre-vingt-dixième degré de latitude +septentrionale, afin de déboucher à la pointe même de l’axe. + +La, Impey Barbicane, accompagné de J.-T. Maston très ressemblant et du +capitaine Nicholl, descendait en ballon sur ce lieu tant désiré, et, après une +tentative effrayante, au prix de mille dangers, tous trois conquéraient, un +morceau de charbon… pesant une demi-livre. C’était tout ce que contenait le +fameux gisement des régions circumpolaires. + +On « croquait » aussi, dans un numéro du _Punch_, journal anglais, J.-T. +Maston, non moins visé que son chef par les caricaturistes. Après avoir été +saisi en vertu de l’attraction du Pôle magnétique, le secrétaire du Gun-Club +était irrésistiblement rivé au sol par son crochet de métal. + +Mentionnons, à ce propos, que le célèbre calculateur était d’un tempérament +trop vif pour prendre par son côté risible cette plaisanterie qui l’attaquait +dans sa conformation personnelle. Il en fut extrêmement indigné, et Mrs +Evangélina Scorbitt, on l’imagine aisément, ne fut pas la dernière à partager +sa juste indignation. + +Un autre croquis, dans la _Lanterne magique_, de Bruxelles, représentait, Impey +Barbicane et les membres du Conseil d’administration de la Société, opérant au +milieu des flammes, comme autant d’incombustibles salamandres. Pour fondre les +glaces de l’océan Paléocrystique, n’avaient-ils pas eu l’idée de répandre à sa +surface toute une mer d’alcool, puis d’enflammer cette mer ce qui +convertissait le bassin polaire en un immense bol de punch? Et, jouant sur ce +mot punch, le dessinateur belge n’avait-il pas poussé l’irrévérence jusqu’à +représenter le président du Gun-Club sous la figure d’un ridicule polichinelle? +[Note 12: _Punch_ en anglais signifie polichinelle.] + +Mais, de toutes ces caricatures, celle qui obtint le plus de succès fut publiée +par le journal français _Charivari_ sous la signature du dessinateur Stop. Dans +un estomac de baleine, confortablement meublé et capitonné, Impey Barbicane et +J.- T. Maston, attablés, jouaient aux échecs, en attendant leur arrivée à bon +bort. Nouveaux Jonas, le président et son secrétaire n’avaient pas hésité à se +faire avaler par un énorme mammifère marin, et c’était par ce nouveau mode de +locomotion, après avoir passé sous les banquises, qu’ils comptaient atteindre +l’inaccessible Pôle du globe. + +Au fond, le flegmatique directeur de la Société nouvelle s’inquiétait peu de +cette intempérance de plume et de crayon. Il laissait dire, chanter, parodier, +caricaturer. Il n’en poursuivait pas moins son oeuvre. + +En effet, après décision prise en conseil, la Société, définitivement maîtresse +d’exploiter le domaine polaire dont la concession lui avait été attribuée par +le gouvernement fédéral, venait de faire appel à une souscription publique pour +la somme de quinze millions de dollars. Les actions émises à cent dollars +devaient être libérées par un unique versement. Eh bien! tel était le crédit de +Barbicane and Co que les souscripteurs affluèrent. Mais il faut bien le dire, +ils appartenaient en presque totalité aux trente-huit États de la Confédération. + +« Tant mieux! s’écrièrent les partisans de la _North Polar Practical +Association_. L’oeuvre n’en sera que plus américaine! » + +Bref, la « surface » que présentait Barbicane and Co était si bien établie, les +spéculateurs croyaient avec tant de ténacité à la réalisation de ses promesses +industrielles, ils admettaient si imperturbablement l’existence des houillères +du Pôle boréal et la possibilité de les exploiter, que le capital de la +nouvelle Société fut souscrit trois fois. + +Les souscriptions durent donc être réduites des deux tiers, et, à la date du 16 +décembre, le capital social fut définitivement constitué par un encaisse de +quinze millions de dollars. + +C’était environ trois fois plus que la somme souscrite au profit du Gun-Club, +lors de la grande expérience du projectile envoyé de la Terre à la Lune. + +VI + +Dans lequel est interrompue une +conversation téléphonique entre Mrs +Scorbitt et J.-T. Maston. + +Non seulement le président Barbicane avait affirmé qu’il atteindrait son but, +et maintenant le capital dont il disposait lui permettait d’y arriver sans se +heurter à aucun obstacle mais il n’aurait certainement pas eu l’audace de +faire appel aux capitaux, s’il n’eût été certain du succès. + +Le Pôle nord allait enfin être conquis par l’audacieux génie de l’homme. + +C’était avéré, le président Barbicane et son Conseil administration avaient les +moyens de réussir là où tant d’autres avaient échoué. Ils feraient ce que +n’avaient pu faire ni les Franklin, ni les Kane, ni les De Long, ni les Nares, +ni les Greely. Ils franchiraient le quatre-vingt-quatrième parallèle, ils +prendraient possession de la vaste portion du globe acquise par leur dernière +enchère, ils ajouteraient au pavillon américain la trente-neuvième étoile du +trente-neuvième État annexé à la Confédération américaine. + +« Fumistes! » ne cessaient de répéter les délégués européens et leurs partisans +de l’Ancien Monde. + +Rien n’était plus vrai pourtant, et ce moyen pratique, logique, indiscutable, +de conquérir le Pôle nord, moyen d’une simplicité que l’on pourrait dire +enfantine, c’était J.- T. Maston qui le leur avait suggéré. C’était de ce +cerveau, où les idées cuisaient dans une matière cérébrale en perpétuelle +ébullition, que s’était dégagé le projet de cette grande oeuvre géographique, +et la manière de la conduire à bonne fin. + +On ne saurait trop le répéter, le secrétaire du Gun-Club était un remarquable +calculateur nous dirions « émérite », si ce mot n’avait pas une signification +diamétralement opposée à celle que le vulgaire lui prête. Ce n’était qu’un jeu +pour lui de résoudre les problèmes les plus compliqués des sciences +mathématiques. Il se riait des difficultés, aussi bien dans la science des +grandeurs, qui est l’algèbre, que dans la science des nombres, qui est +l’arithmétique. Aussi fallait-il le voir manier les symboles, les signes +conventionnels qui forment la notation algébrique, soit que lettres de +l’alphabet elles représentent les quantités ou grandeurs, soit que lignes +accouplées ou croisées elles indiquent les rapports que l’on peut établir +entre les quantités et les opérations auxquelles on les soumet. + +Ah! les coefficients, les exposants, les radicaux, les indices et autres +dispositions adoptées dans cette langue! Comme tous ces signes voltigeaient +sous sa plume, ou plutôt sous le morceau de craie qui frétillait au bout de son +crochet de fer, car il aimait à travailler au tableau noir! Et là, sur cette +surface de dix mètres carrés, il n’en fallait pas moins à J.-T. Maston il +se livrait à l’ardeur de son tempérament d’algébriste. Ce n’étaient point des +chiffres minuscules qu’il employait dans ses calculs, non! c’étaient des +chiffres fantaisistes, gigantesques, tracés d’une main fougueuse. Ses 2 et ses +3 s’arrondissaient comme des cocotes de papier; ses 7 se dessinaient comme des +potences, et il n’y manquait qu’un pendu; ses 8 se recourbaient comme de larges +paires de lunettes; ses 6 et ses 9 se paraphaient de queues interminables. + +Et les lettres avec lesquelles il établissait ses formules, les premières de +l'alphabet, _a, b, c_, qui lui servaient à représenter les quantités connues ou +données, et les dernières, _x, y, z_, dont il se servait pour les quantités +inconnues ou à déterminer, comme elles étaient accusées d'un trait plein, sans +déliés, et plus particulièrement ses _z_, qui se contorsionnaient en zigzags +fulgurants! Et quelle tournure, ses lettres grecques, les π , les λ , les +ω , etc., dont un Archimède ou un Euclide eussent été fiers! + +Quant aux signes, tracés d'une craie pure et sans tache, c'était tout +simplement merveilleux. Ses + montraient bien que ce signe marque l'addition de +deux quantités. Ses –, s'ils étaient plus humbles, faisaient encore bonne +figure. Ses x se dressaient comme des croix de Saint-André. Quant à ses = , +leurs deux traits, rigoureusement égaux, indiquaient, vraiment, que J.-T. +Maston était d'un pays où l'égalité n'est pas une vaine formule, du moins entre +types de race blanche. Même grandiose de facture pour ses < , pour ses > , pour +ses >< , dessinés dans des proportions extraordinaires. Quant au signe √ , +qui indique la racine d'un nombre ou d'une quantité, c'était son triomphe, et, +lorsqu'il le complétait de la barre horizontale sous cette forme : + + √¯¯¯¯¯ + +il semblait que ce bras indicateur, dépassant la limite du tableau noir, +menaçait le monde entier de le soumettre à ses équations furibondes! + +Et ne croyez pas que l’intelligence mathématiques de J.-T. Maston se bornât à +l’horizon de l’algèbre élémentaire! Non! Ni le calcul différentiel, ni le +calcul intégral, ni le calcul des variations, ne lui étaient étrangers, et +c’est d’une main sûre qu’il traçait ce fameux signe de l’intégration, cette +lettre, effrayante dans sa simplicité, + + ∫ + +somme d’une infinité d’éléments infiniment petits! + +Il en était de même du signe Σ , qui représente la somme d'un nombre fini +d'éléments finis, du signe ∞ par lequel les mathématiciens désignent +l'infini, et de tous les symboles mystérieux qu'emploie cette langue +incompréhensible du commun des mortels. + +Enfin, cet homme étonnant eût été capable de s’élever jusqu’aux derniers +échelons des hautes mathématiques. + +Voilà ce qu’était J.-T. Maston! Voilà pourquoi ses collègues pouvaient avoir +toute confiance, lorsqu’il se chargeait de résoudre les plus abracadabrants +calculs posés par leurs audacieuses cervelles! Voilà ce qui avait amené le +Gun-Club à lui confier le problème d’un projectile à lancer de la Terre à la +Lune! Enfin, voilà pourquoi Mrs. Evangélina Scorbitt, enivrée de sa gloire, +avait pour lui une admiration qui confinait à l’amour. + +Du reste, dans le cas considéré c’est à dire la résolution de ce problème de +la conquête du Pôle boréal J.-T. Maston n’aurait point à s’envoler dans les +régions sublimes de l’analyse. Pour permettre aux nouveaux concessionnaires du +domaine arctique de l’exploiter, le secrétaire du Gun-Club ne se trouverait +qu’en face d’un problème de mécanique à résoudre, problème compliqué sans +doute, qui exigerait des formules ingénieuses, nouvelles peut-être, mais dont +il se tirerait à son avantage. + +Oui! on pouvait se fier à J.-T. Maston, bien que la moindre faute eût été de +nature à entraîner la perte de millions. Jamais, depuis l’âge où sa tête +d’enfant s’était exercée aux premières notions de l’arithmétique, il n’avait +commis une erreur même d’un millième de micron, [Note 13: Le micron mesure +usuelle en optique égale un millième de millimètre.] lorsque ses calculs +avaient pour objet la mesure d’une longueur. S’il se fût trompé rien que d’une +vingtième décimale, il n’aurait pas hésité à faire sauter son crâne de +gutta-percha. + +Il importait d’insister sur cette aptitude si remarquable de J.-T. Maston. Cela +est fait. Maintenant, il s’agit de le montrer en fonction, et, à ce propos, il +est indispensable de revenir à quelques semaines en arrière. + +C’était un mois environ avant la publication du document adressé aux habitants +des deux Mondes, que J.-T. Maston s’était chargé de chiffrer les éléments du +projet dont il avait suggéré à ses collègues les merveilleuses conséquences. + +Depuis nombre d’années, J.-T. Maston demeurait au numéro 179 de +Franklin-street, une des rues les plus tranquilles de Baltimore, loin du +quartier des affaires, auxquelles il n’entendait rien, loin du bruit de la +foule qui lui répugnait. + +Là, il occupait une modeste habitation, connue sous le nom de Balistic-Cottage, +n’ayant pour toute fortune que sa retraite d’officier d’artillerie et le +traitement qu’il touchait comme secrétaire du Gun-Club. Il vivait seul, servi +par son nègre Fire-Fire Feu-Feu! sobriquet digne du valet d’un artilleur. +Ce nègre n’était pas un serviteur, c’était un servant, un premier servant, et +il servait son maître comme il eût servi sa pièce. + +J.-T. Maston était un célibataire convaincu, ayant cette idée que le célibat +est encore la seule situation qui soit acceptable en ce monde sublunaire. Il +connaissait le proverbe slave : « Une femme tire plus avec un seul cheveu que +quatre boeufs à la charrue! » et il se défiait. + +Et pourtant, s’il occupait solitairement Balistic-Cottage, c’était parce qu’il +le voulait bien. On le sait, il n’aurait eu qu’un geste à faire pour changer sa +solitude à un en solitude à deux, et la médiocrité de sa fortune pour les +richesses d’un millionnaire. Il n’en pouvait douter : Mrs Evangelina Scorbitt +eût été heureuse de… Mais, jusqu’ici du moins, J.-T. Maston n’eût pas été +heureux de… Et il semblait certain que ces deux êtres, si bien faits l’un pour +l’autre c’était du moins l’opinion de la tendre veuve n’arriveraient jamais +à opérer cette transformation. + +Le cottage était très simple. Un rez-de-chaussée à véranda et un étage +au-dessus. Petit salon et petite salle à manger, en bas, avec la cuisine et +l’office, contenus dans un bâtiment annexé en retour du jardinet. En haut, +chambre à coucher sur la rue, cabinet de travail sur le jardin, où rien +n’arrivait des tumultes de l’extérieur. _Buen retiro_ du savant et du sage, +entre les murs duquel s’étaient résolus tant de calculs, et qu’auraient envié +Newton, Laplace ou Cauchy. + +Quelle différence avec l’hôtel de Mrs Evangélina Scorbitt, élevé dans le riche +quartier de New-Park, avec sa façade à balcons, revêtue des fantaisies +sculpturales de l’architecture anglo-saxonne, à. la fois gothique et +renaissance, ses salons richement meublés, son hall grandiose, ses galeries de +tableaux, dans lesquelles les maîtres français tenaient la haute place, son +escalier à double révolution, son nombreux domestique, ses écuries, ses +remises, son jardin avec pelouses, grands arbres, fontaines jaillissantes, la +tour qui dominait l’ensemble des bâtiments, au sommet de laquelle la brise +agitait le pavillon bleu et or des Scorbitts! + +Trois milles, oui! trois grands milles, au moins, séparaient l’hôtel de +New-Park de Balistic-Cottage. Mais un fil téléphonique spécial reliait les deux +habitations, et sur le « Allo! Allo! » qui demandait la communication entre le +cottage et l’hôtel, la conversation s’établissait. Si les causeurs ne pouvaient +se voir, ils pouvaient s’entendre. Ce qui n’étonnera personne, c’est que Mrs +Evangélina Scorbitt appelait plus souvent J.-T. Maston devant sa plaque +vibrante que J.-T. Maston n’appelait Mrs Evangélina Scorbitt devant la sienne. +Alors le calculateur quittait son travail non sans quelque dépit, il recevait +un bonjour amical, il y répondait par un grognement dont le courant électrique, +il faut le croire, adoucissait les peu galantes intonations, et il se remettait +à ses problèmes. + +Ce fut dans la journée du 3 octobre, après une dernière et longue conférence, +que J.-T. Maston prit congé de ses collègues pour se mettre à la besogne. +Travail des plus important dont il s’était chargé, puisqu’il s’agissait de +calculer les procédés mécaniques qui donneraient accès au Pôle boréal et +permettraient d’exploiter les gisements enfouis sous ses glaces. + +J.-T. Maston avait estimé à une huitaine de jours le temps exigé pour accomplir +sa besogne mystérieuse, véritablement compliquée et délicate, nécessitant la +résolution d’équations diverses, qui portaient sur la mécanique, la géométrie +analytique à trois dimensions, la géométrie polaire et la trigonométrie. + +Afin d’échapper à toute cause de trouble, il avait été convenu que le +secrétaire du Gun-Club, retiré dans son cottage, n’y serait dérangé par +personne. Un gros chagrin pour Mrs Evangélina Scorbitt; mais elle dut se +résigner. Aussi, en même temps que le président Barbicane, le capitaine +Nicholl, leurs collègues le fringant Bilsby, le colonel Bloomsberry, Tom Hunter +aux jambes de bois, était- elle venue, dans l’après-midi, faire une dernière +visite à J.-T. Maston. + +« Vous réussirez, cher Maston! dit-elle, au moment où ils allaient se séparer. + +— Et surtout, ne commettez pas d’erreur! ajouta en souriant le président +Barbicane. + +— Une erreur!… lui!… s’écria Mrs Evangélina Scorbitt. + +— Pas plus que Dieu n’en a commis en combinant les lois de la mécanique +céleste! » répondit modestement le secrétaire du Gun-Club. + +Puis, après une poignée de main des uns, après quelques soupirs de l’autre, +souhaits de réussite et recommandations de ne point se surmener, par un travail +excessif, chacun prit congé du calculateur. La porte de Balistic-Cottage se +ferma, et Fire-Fire eut ordre de ne la rouvrir à personne fût-ce même au +président des États-Unis d’Amérique. + +Pendant les deux premiers jours de réclusion, J.-T. Maston réfléchit de tête, +sans prendre la craie, au problème qui lui était posé. Il relut certains +ouvrages relatifs aux éléments, la Terre, sa masse, sa densité, son volume, sa +forme, ses mouvements de rotation sur son axe et de translation le long de son +orbite éléments qui devaient former la base de ses calculs. + +Voici les principales de ces données, qu’il est bon de remettre sous les yeux +du lecteur : + +Forme de la Terre : un ellipsoïde de révolution, dont le plus long rayon est de +6 377 398 mètres ou 1594 lieues de 4 kilomètres en nombres ronds le plus +court étant de 6 356 080 mètres ou de 1589 lieues. Cela constitue pour les deux +rayons, par suite de l’aplatissement de notre sphéroïde aux Pôles, une +différence de 21 318 mètres, environ 5 lieues. + +Circonférence de la Terre à l’Équateur : 40 000 kilomètres, soit 10 000 lieues +de 4 kilomètres. + +Surface de la Terre évaluation approximative : 510 millions de kilomètres +carrés. + +Volume de la Terre : environ 1000 milliard de kilomètres cubes, c’est-à-dire de +cubes ayant chacun mille mètres en longueur, largeur et hauteur. + +Densité de la Terre : à peu près cinq fois celle de l’eau, c’est-à-dire un peu +supérieure à la densité du spath pesant, presque celle de l’iode, soit 5480 +kilogrammes pour poids moyen d’un mètre cube de la Terre, supposée pesée par +morceaux successivement amenés à sa surface. C’est le nombre qu’a déduit +Cavendish au moyen de la balance inventée et construite par Mitchell, ou plus +rigoureusement 5670 kilogrammes, d’après les rectifications de Baily. MM. +Wilsing, Cornu, Baille, etc., ont depuis répété ces mesures. + +Durée de translation de la Terre autour du soleil : 365 jours un quart, +constituant l’année solaire, ou plus exactement 365 jours 6 heures 9 minutes 10 +secondes 37 centièmes, ce qui donne à notre sphéroïde par seconde une +vitesse de 30 400 mètres ou 7 lieues 6 dixièmes. + +Chemin parcouru dans la rotation de la Terre sur son axe par les points de sa +surface situés à l’Équateur : 463 mètres par seconde ou 417 lieues par heure. + +Voici, maintenant, quelles furent les unités de longueur, de force, de temps et +d’angle, que prit J.-T. Maston pour mesure dans ses calculs : le mètre, le +kilogramme, la seconde, et l’angle au centre qui intercepte dans un cercle +quelconque un arc égal au rayon. + +Ce fut le 5 octobre, vers cinq heures de l’après-midi il importe de préciser +quand il s’agit d’une oeuvre aussi mémorable que J.-T. Maston, après mûres +réflexions, se mit au travail écrit. Et, tout d’abord, il attaqua son problème +par la base, c’est-à-dire par le nombre qui représente la circonférence de la +Terre à l’un de ses grands cercles, soit à l’Équateur. + +Le tableau noir était là, dans un angle du cabinet, sur le chevalet de chêne +ciré, bien éclairé par l’une des fenêtres qui s’ouvrait du côté du jardin. De +petits bâtons de craie étaient rangés sur la planchette ajustée au bas du +tableau. L’éponge pour effacer se trouvait à portée de la main gauche du +calculateur. Quant à sa main droite ou plutôt son crochet postiche, il était +réservé pour le tracé des figures, des formules et des chiffres. + +Au début, J.-T. Maston, décrivant un trait remarquablement circulaire, traça +une circonférence qui représentait le sphéroïde terrestre. À l’Équateur, la +courbure du globe fut marquée par une ligne pleine, représentant la partie +antérieure de la courbe, puis par une ligne ponctuée, indiquant la partie +postérieure de manière à bien faire sentir la projection d’une figure +sphérique. Quant à l’axe sortant par les deux Pôles, ce fut un trait +perpendiculaire au plan de l’Équateur, que marquèrent les lettres N et S. + +Puis, sur le coin à droite du tableau, fut inscrit ce nombre, qui représente en +mètres la circonférence de la Terre : + +40 000 000 + +Cela fait, J.-T. Maston se mit en posture pour commencer la série de ses +calculs. + +Il était si préoccupé qu’il n’avait point observé l’état du ciel lequel +s’était sensiblement modifié dans l’après-midi. Depuis une heure, montait un de +ces gros orages, dont l’influence affecte l’organisme de tous les êtres +vivants. Des nuages livides, sortes de flocons blanchâtres, accumulés sur un +fond gris mat, passaient pesamment au-dessus de la ville. Des roulements +lointains se répercutaient entre les cavités sonores de la Terre et de +l’espace. Un ou deux éclairs avaient déjà zébré l’atmosphère, où la tension +électrique était portée au plus haut point. + +J.-T. Maston, de plus en plus absorbé, ne voyait rien, n’entendait rien. + +Soudain, un timbre électrique troubla par ses tintements précipités le silence +du cabinet. + +« Bon! s’écria J.-T. Maston. Quand ce n’est pas par la porte que viennent les +importuns, c’est par le fil téléphonique!… Une belle invention pour les gens +qui veulent rester en repos!… Je vais prendre la précaution d’interrompre le +courant pendant toute la durée de mon travail! » + +Et, s’avançant vers la plaque : + +« Que me veut-on? demanda-t-il. + +— Entrer en communication pour quelques instants! répondit une voix féminine. + +— Et qui me parle?… + +— Ne m’avez-vous pas reconnue, cher monsieur Maston? C’est moi… mistress +Scorbitt! + +— Mistress Scorbitt!… Elle ne me laissera donc pas une minute de tranquillité! » + +Mais ces derniers mots peu agréables pour l’aimable veuve furent prudemment +murmurés à distance, de manière à ne pas impressionner la plaque de l’appareil. + +Puis J.-T. Maston, comprenant qu’il ne pouvait se dispenser de répondre, au +moins par une phrase polie, reprit : + +« Ah! c’est vous, mistress Scorbitt? + +— Moi, cher monsieur Maston! + +— Et que me veut mistress Scorbitt?… + +— Vous prévenir qu’un violent orage ne tardera pas à éclater au-dessus de la +ville! + +— Eh bien, je ne puis l’empêcher… + +— Non, mais je viens vous demander si vous avez eu soin de fermer vos fenêtres… +» + +Mrs Evangélina Scorbitt avait à peine achevé cette phrase, qu’un formidable +coup de tonnerre emplissait l’espace. On eût dit qu’une immense pièce de soie +se déchirait sur une longueur infinie. La foudre était tombée dans le voisinage +de Balistic-Cottage, et le fluide, conduit par le fil du téléphone, venait +d’envahir le cabinet du calculateur avec une brutalité toute électrique. + +J.-T. Maston, penché sur la plaque de l’appareil, reçut la plus belle gifle +voltaïque qui ait jamais été appliquée sur la joue d’un savant. Puis, +l’étincelle filant par son crochet de fer, il fut renversé comme un simple +capucin de carte. En même temps, le tableau noir, heurté par lui, vola dans un +coin de la chambre. Après quoi, la foudre, sortant par l’invisible trou d’une +vitre, gagna un tuyau de conduite et alla se perdre dans le sol. + +Abasourdi on le serait à moins J.-T. Maston se releva, se frotta les +différentes parties du corps, s’assura qu’il n’était point blessé. Cela fait, +n’ayant rien perdu de son sang-froid, comme il convenait à un ancien pointeur +de Columbiad, il remit tout en ordre dans son cabinet, redressa son chevalet, +replaça son tableau, ramassa les bouts de craie éparpillés sur le tapis, et +vint reprendre son travail si brusquement interrompu. + +Mais il s’aperçut alors que, par suite de la chute du tableau, l’inscription +qu’il avait tracée à droite, et qui représentait en mètres la circonférence +terrestre à l’Équateur, était partiellement effacée. Il commençait donc à la +rétablir, lorsque le timbre résonna de nouveau avec un titillement fébrile. + +« Encore! » s’écria J.-T. Maston. + +Et il alla se placer devant l’appareil. + +« Qui est là?… demanda-t-il. + +— Mistress Scorbitt. + +— Et que me veut mistress Scorbitt? + +— Est-ce que cet horrible tonnerre n’est pas tombé sur Balistic-Cottage? + +— J’ai tout lieu de le croire! + +— Ah! grand Dieu!… La foudre… + +— Rassurez-vous, mistress Scorbitt! + +— Vous n’avez pas eu de mal, cher monsieur Maston? + +— Pas eu… + +— Vous êtes bien certain de ne pas avoir été touché?… + +— Je ne suis touché que de votre amitié pour moi, crut devoir répondre +galamment J.-T. Maston. + +— Bonsoir, cher Maston! + +— Bonsoir, chère mistress Scorbitt. » + +Et il ajouta en retournant à sa place : + +« Au diable soit-elle, cette excellente femme! Si elle ne m’avait pas si +maladroitement appelé au téléphone, je n’aurais pas couru le risque d’être +foudroyé! » + +Cette fois, c’était bien fini. J.-T. Maston ne devait plus être dérangé au +cours de sa besogne. D’ailleurs, afin de mieux assurer le calme nécessaire à +ses travaux, il rendit son appareil complètement aphone, en interrompant la +communication électrique. + +Reprenant pour base le nombre qu’il venait d’écrire, il en déduisit les +diverses formules, puis, finalement, une formule définitive, qu’il posa à +gauche sur le tableau, après avoir effacé tous les chiffres dont il l’avait +tirée. + +Et alors, il se lança dans une interminable série de signes algébriques… + +-------------------------------------------------------------------------------- +Huit jours plus tard, le 11 octobre, ce magnifique calcul de mécanique était +résolu, et le secrétaire du Gun-Club apportait triomphalement à ses collègues +la solution du problème qu’ils attendaient avec une impatience bien naturelle. + +Le moyen pratique d’arriver au Pôle nord pour en exploiter les houillères était +mathématiquement établi. Aussi, une Société fut-elle fondée sous le titre de +_North Polar Practical Association_, à laquelle le gouvernement de Washington +accordait la concession du domaine arctique pour le cas où l’adjudication l’en +rendrait propriétaire. On sait comment, l’adjudication ayant été faite au +profit des États-Unis d’Amérique, la nouvelle Société fit appel au concours des +capitalistes des deux Mondes. + +VII + +Dans lequel le président Barbicane n’en dit +pas plus qu’il ne lui convient d’en dire. + +Le 22 décembre, les souscripteurs de Barbicane and Co furent convoqués en +assemblée générale. Il va sans dire que les salons du Gun-Club avaient été +choisis pour lieu de réunion dans l’hôtel d’Union-square. Et, en vérité, c’est +à peine si le square lui-même eût suffi à enfermer la foule empressée des +actionnaires. Mais le moyen de faire un meeting en plein air, à cette date, sur +l’une des places de Baltimore, lorsque la colonne mercurielle s’abaisse de dix +degrés centigrades au-dessous du zéro de la glace fondante. + +Ordinairement, le vaste hall de Gun-Club on ne l’a peut- être pas oublié +était orné d’engins de toutes sortes empruntés à la noble profession de ses +membres. On eût dit un véritable musée d’artillerie. Les meubles eux-mêmes, +sièges et tables, fauteuils et divans, rappelaient, par leur forme bizarre, ces +engins meurtriers, qui avaient envoyé dans un monde meilleur tant de braves +gens dont le secret désir eût été de mourir de vieillesse. + +Eh bien! ce jour-là, il avait fallu remiser cet encombrement. Ce n’était pas +une assemblée guerrière, c’était une assemblée industrielle et pacifique +qu’Impey Barbicane allait présider. Large place avait donc été faite aux +nombreux souscripteurs, accourus de tous les points des États-Unis. Dans le +hall, comme dans les salons y attenant, ils se pressaient, s’écrasaient, +s’étouffaient, sans compter l’interminable queue, dont les remous se +prolongeaient jusqu’au milieu d’Union-square. + +Bien entendu, les membres du Gun-Club, premiers souscripteurs des actions de +la nouvelle Société, occupaient des places rapprochées du bureau. On +distinguait parmi eux, plus triomphants que jamais, le colonel Bloomsberry, Tom +Hunter aux jambes de bois et leur collègue le fringant Bilsby. Très galamment, +un confortable fauteuil avait été réservé à Mrs Evangélina Scorbitt, qui aurait +véritablement eu le droit, en sa qualité de plus forte propriétaire de +l’immeuble arctique, de siéger à côté du président Barbicane. Nombre de femmes, +d’ailleurs, appartenant à toutes les classes de la cité, fleurissaient de leurs +chapeaux aux bouquets assortis, aux plumes extravagantes, aux rubans +multicolores, la bruyante foule qui se pressait sous la coupole vitrée du hall. + +En somme, pour l’immense majorité, les actionnaires présents à cette assemblée +pouvaient être considérés, non seulement comme des partisans, mais comme des +amis personnels des membres du Conseil d’administration. + +Une observation, cependant. Les délégués européens, suédois, danois, anglais, +hollandais et russe, occupaient des places spéciales, et, s’ils assistaient à +cette réunion, c’est que chacun d’eux avait souscrit le nombre d’actions qui +donnait droit à une voix délibérative. Après avoir été si parfaitement unis +pour acquérir, ils ne l’étaient pas moins, actuellement, pour dauber les +acquéreurs. On imagine aisément quelle intense curiosité. les poussait à +connaître la communication que le président Barbicane allait faire. Cette +communication on n’en doutait pas jetterait la lumière sur les procédés +imaginés pour atteindre le Pôle boréal. N’y avait-il pas là une difficulté plus +grande encore que d’en exploiter les houillères? S’il se présentait quelques +objections à produire, Éric Baldenak, Boris Karkof, Jacques Jansen, Jan Harald, +ne se gêneraient pas pour demander la parole. De son côté, le major Donellan, +soufflé par Dean Toodrink, était bien décidé à pousser son rival Impey +Barbicane jusque dans ses derniers retranchements. + +Il était huit heures du soir. Le hall, les salons, les cours du Gun-Club +resplendissaient des lueurs que leur versaient les lustres Edison. Depuis +l’ouverture des portes assiégées par le public, un tumulte d’incessants +murmures se dégageait de l’assistance. Mais tout se tut, lorsque l’huissier +annonça l’entrée du Conseil d’administration. + +La, sur une estrade drapée, devant une table à tapis noirâtre, en pleine +lumière, prirent place le président Barbicane, le secrétaire J.-T. Maston, leur +collègue le capitaine Nicholl. Un triple hurrah, ponctué de grognements et de +hips, éclata dans le hall et se déchaîna jusqu’aux rues adjacentes. + +Solennellement, J.-T. Maston et le capitaine Nicholl s’étaient assis dans la +plénitude de leur célébrité. + +Alors, le président Barbicane, qui était resté debout, mit sa main gauche dans +sa poche, sa main droite dans son gilet, et prit la parole en ses termes : + +« Souscripteurs et Souscriptrices, + +« Le Conseil d’administration de la _North Polar Practical Association_ vous a +réunis dans les salons du Gun-Club, afin de vous faire une importante +communication. + +« Vous l’avez appris par les discussions des journaux, le but de notre nouvelle +Société est l’exploitation des houillères du Pôle arctique, dont la concession +nous a été faite par le gouvernement fédéral. Ce domaine, acquis après vente +publique, constitue l’apport de ses propriétaires dans l’affaire dont il +s’agit. Les fonds, mis à leur disposition par la souscription close le 11 +décembre dernier, vont leur permettre d’organiser cette entreprise, dont le +rendement produira un taux d’intérêt inconnu jusqu’à ce jour en n’importe +quelles opérations commerciales ou industrielles. » + +Ici, premiers murmures approbatifs, qui interrompirent un instant l’orateur. + +« Vous n’ignorez pas, reprit-il, comment nous avons été amenés à admettre +l’existence de riches gisements de houille, peut-être aussi d’ivoire fossile, +dans les régions circumpolaires. Les documents publiés par la presse du monde +entier [Note 14: Actuellement, le poids des journaux dépasse chaque année 300 +millions de kilogrammes.] ne peuvent laisser aucun doute sur l’existence de ces +charbonnages. + +« Or, la houille est devenue la source de toute l’industrie moderne. Sans +parler du charbon ou du coke, utilisés pour le chauffage, de son emploi pour la +production de la vapeur ou de l’électricité, faut-il vous citer ses dérivés, +les couleurs de garance, d’orseille, d’indigo, de fuchsine, de carmin, les +parfums de vanille, d’amande amère, de reine des prés, de girofle, de +winter-green, d’anis, de camphre, de thymol et d’héliotropine, les picrates, +l’acide salicylique, le naphtol, le phénol, l’antipyrine, la benzine, la +naphtaline, l’acide pyrogallique, l’hydroquinone, le tannin, la saccharine, le +goudron, l’asphalte, le brai, les huiles de graissage, les vernis, le prussiate +jaune de potasse, le cyanure, les amers, etc., etc., etc. » + +Et, après cette énumération, l’orateur respira comme un coureur époumoné qui +s’arrêta pour reprendre haleine. Puis, continuant, grâce à une longue +inspiration d’air : + +« Il est donc certain, dit-il, que la houille, cette substance précieuse entre +toutes, s’épuisera en un temps assez limité par suite d’une consommation à +outrance. Avant cinq cents ans, les houillères en exploitation jusqu’à ce jour +seront vidées… + +— Trois cents! s’écria un des assistants. + +— Deux cents! répondit un autre. + +— Disons dans un délai plus ou moins rapproché, reprit le président Barbicane, +et mettons-nous en mesure de découvrir quelques nouveaux lieux de production, +comme si la houille devait manquer avant la fin du dix-neuvième siècle. » + +Ici, une interruption pour permettre aux auditeurs de dresser leurs oreilles, +puis, une reprise on ces termes : + +« C’est pourquoi, souscripteurs et souscriptrices, levez- vous, suivez-moi et +partons pour le Pôle! » + +Et, de fait, tout le public s’ébranla, prêt à boucler ses malles, comme si le +président Barbicane eût montré un navire en partance pour les régions arctiques. + +Une observation, jetée d’une voix aigre et claire par le major Donellan, arrêta +net ce premier mouvement aussi enthousiaste qu’inconsidéré. + +« Avant de démarrer, demanda-t-il, je pose la question de savoir comment on +peut se rendre au Pôle? Avez-vous la prétention d’y aller par mer? + +— Ni par mer, ni par terre, ni par air, » répliqua doucement le président +Barbicane. + +Et l’assemblée se rassit, en proie à un sentiment de curiosité bien +compréhensible. + +« Vous n’êtes pas sans connaître, reprit l’orateur, quelles tentatives ont été +faites pour atteindre ce point inaccessible du sphéroïde terrestre. Cependant, +il convient que je vous les rappelle sommairement. Ce sera rendre un juste +honneur aux hardis pionniers qui ont survécu, et à ceux qui ont succombé dans +ces expéditions surhumaines. » + +Approbation unanime, qui courut à travers les auditeurs, quelle que fût leur +nationalité. + +« En 1845, reprit le président Barbicane, l’anglais sir John Franklin, dans un +troisième voyage avec l’_Erebus_ et le _Terror_, dont l’objectif est de +s’élever jusqu’au Pôle, s’enfonce à travers les parages septentrionaux, et on +n’entend plus parler de lui. + +« En 1854, l’Américain Kane et son lieutenant Morton s’élancent à la recherche +de sir John Franklin, et, s’ils revinrent de leur expédition, leur navire +_Advance_ ne revint pas. + +« En 1859, l’anglais Mac Clintock découvre un document duquel il appert qu’il +ne reste pas un survivant de la campagne de l’_Erebus_ et du _Terror_. + +« En 1860, l’Américain Hayes quitte Boston sur le schooner _United-States_, +dépasse le quatre-vingt-unième parallèle, et revient en 1862, sans avoir pu +s’élever plus haut, malgré les héroïques efforts de ses compagnons. + +« En 1869, les capitaines Koldervey et Hegeman, Allemands tous deux, partent de +Bremerhaven, sur la _Hansa_ et la _Germania_. La Hansa, écrasée par les glaces, +sombre un peu au-dessous du soixante et onzième degré de latitude, et +l’équipage ne doit son salut qu’à ses chaloupes qui lui permettent de regagner +le littoral du Groënland. Quant à la Germania, plus heureuse, elle rentre au +port de Bremerhaven, mais elle n’avait pu dépasser le soixante-dix-septième +parallèle. + +« En 1871, le capitaine Hall s’embarque à New-York sur le steamer _Polaris_. +Quatre mois après, pendant un pénible hivernage, ce courageux marin succombe +aux fatigues. Un an plus tard, le Polaris, entraîné par les icebergs, sans +s’être élevé au quatre-vingt-deuxième degré de latitude, est brisé au milieu +des banquises en dérive. Dix-huit hommes de son bord, débarqués sous les ordres +du lieutenant Tyson, ne parviennent à regagner le continent qu’en s’abandonnant +sur un radeau de glace aux courants de la mer arctique, et jamais on n’a +retrouvé les treize hommes perdus avec le Polaris. + +« En 1875, l’Anglais Nares quitte Portsmouth avec l’_Alerte_ et la +_Découverte_. C’est dans cette campagne mémorable, où les équipages établirent +leur quartier d’hiver entre le quatre vingt-deuxième et le +quatre-vingt-troisième parallèle, que le capitaine Markham, après s’être avancé +dans la direction du nord, s’arrête à quatre cents milles [Note 15: 740 +kilomètres.] seulement du pôle arctique, dont personne ne s’était autant +rapproché avant lui. + +« En 1879, notre grand citoyen Gordon Bennett… » + +Ici trois hurrahs, poussés à pleine poitrine, acclamèrent le nom du « grand +citoyen », le directeur du _New-York Herald_. + +« … arme la Jeannette qu’il confie au commandant De Long, appartenant à une +famille d’origine française. La Jeannette part de San Francisco avec +trente-trois hommes, franchit le détroit de Behring, est prise dans les glaces +à la hauteur de l’île Herald, sombre à la hauteur de l’île Bennett, à peu près +sur le soixante dix-septième parallèle. Ses hommes n’ont plus qu’une ressource +: c’est de se diriger vers le sud avec les canots qu’ils ont sauvés ou à la +surface des ice- fields. La misère les décime. De Long meurt en octobre. Nombre +de ses compagnons sont frappés comme lui, et douze seulement reviennent de +cette expédition. + +« Enfin, en 1881, l’Américain Greely quitte le port Saint- Jean de Terre-Neuve +avec le steamer _Proteus_, afin d’aller établir une station à la baie de lady +Franklin, sur la terre de Grant, un peu au-dessous du quatre-vingt-deuxième +degré. En cet endroit est fondé le fort Conger. De là, les hardis hiverneurs se +portent vers l’ouest et vers le nord de la baie. Le lieutenant Lockwood et son +compagnon Brainard, en mai 1882, s’élèvent jusqu’à quatre-vingt-trois degrés +trente-cinq minutes, dépassant le capitaine Markham de quelques milles. + +« C’est le point extrême atteint jusqu’à ce jour! C’est l’_Ultima Thule_ de la +cartographie circumpolaire! » + +Ici, nouveaux hurrahs, panachés des hips réglementaires, en l’honneur des +découvreurs américains. + +« Mais, reprit le président Barbicane, la campagne devait mal finir. Le Proteus +sombre. Ils sont là vingt-quatre colons arctiques, voués à des misères +épouvantables. Le docteur Pavy, un Français, et bien d’autres, sont atteints +mortellement. Greely, secouru par la _Thétis_ en 1883, ne ramène que six de ses +compagnons. Et l’un des héros de la découverte, le lieutenant Lockwood, +succombe à son tour, ajoutant un nom de plus au douloureux martyrologe de ces +régions! » + +Cette fois, ce fut un respectueux silence qui accueillit ces paroles du +président Barbicane, dont toute l’assistance partageait la légitime émotion. + +Puis, il reprit d’une voix vibrante : + +« Ainsi donc, malgré tant de dévouement et de courage, le +quatre-vingt-quatrième parallèle n’a jamais pu être dépassé. Et même, on peut +affirmer qu’il ne le sera jamais par les moyens qui ont été employés jusqu’à ce +jour, soit des navires pour atteindre la banquise, soit des radeaux pour +franchir les champs de glace. Il n’est pas permis à l’homme d’affronter de +pareils dangers, de supporter de tels abaissements de température. C’est donc +par d’autres voies qu’il faut marcher à la conquête du Pôle! » + +On sentit, au frémissement des auditeurs, que là était le vif de la +communication, le secret cherché et convoité par tous. + +« Et comment vous y prendrez-vous monsieur?… demanda le délégué de l’Angleterre. + +— Avant dix minutes, vous le saurez, major Donellan, répondit le président +Barbicane,[Note 16: Dans la nomenclature des découvreurs qui ont tenté de +s’élever jusqu’au Pôle, Barbicane a omis le nom du capitaine Hatteras, dont le +pavillon aurait flotté sur le quatre-vingt-dixième degré. Cela se comprend, +ledit capitaine n’étant, vraisemblablement, qu’un héros imaginaire. (Anglais au +pôle Nord et Désert de Glace, du même auteur).] et j’ajoute, en m’adressant à +tous nos actionnaires : Ayez confiance en nous, puisque les promoteurs de +l’affaire sont les mêmes hommes qui, s’embarquant dans un projectile +cylindro-conique… + +— Cylindro-comique! s’écria Dean Toodrink. + +— … ont osé s’aventurer jusqu’à la Lune… + +— Et on voit bien qu’ils en sont revenus! » ajouta le secrétaire du major +Donellan, dont les observations malséantes provoquèrent de violentes +protestations. » + +Mais le président Barbicane, haussant les épaules, reprit d’une voix ferme : + +« Oui, avant dix minutes, souscripteurs et souscriptrices, vous saurez à quoi +vous en tenir. » + +Un murmure, fait de Oh! de Eh! et de Ah! prolongés, accueillit cette réponse. + +En vérité, il semblait que l’orateur venait de dire au public : + +« Avant dix minutes, nous serons au Pôle! » + +Il poursuivit en ces termes : + +« Et d’abord, est-ce un continent qui forme la calotte arctique de la Terre? +N’est-ce point une mer, et le commandant Nares n’a-t-il pas eu raison de la +nommer « mer + +Paléocrystique », c’est-à-dire mer des anciennes glaces? À cette demande, je +répondrai : Nous ne le pensons pas. + +— Cela ne peut suffire! s’écria Éric Baldenak. Il ne s’agit pas de ne « point +penser », il s’agit d’être certain… + +— Eh bien! nous le sommes, répandrai-je à mon bouillant interrupteur. Oui! +C’est un terrain solide, non un bassin liquide, dont la _North Polar Practical +Association_ a fait l’acquisition, et qui, maintenant, appartient aux +États-Unis, sans qu’aucune Puissance européenne y puisse jamais prétendre! » + +Murmure au bancs des délégués du vieux Monde. + +« Bah!… Un trou plein d’eau… une cuvette… que vous n’êtes pas capables de +vider! » s’écria de nouveau Dean Toodrink. + +Et il eut l’approbation bruyante de ses collègues. + +« Non, monsieur, répondit vivement le président Barbicane. Il y a là un +continent, un plateau qui s’élève peut-être comme le désert de Gobi dans +l’Asie Centrale à trois ou quatre kilomètres au-dessus du niveau de la mer. +Et cela a pu être facilement et logiquement déduit des observations faites sur +les contrées limitrophes, dont le domaine polaire n’est que le prolongement. +Ainsi, pendant leurs explorations, Nordenskiöld, Peary, Maaigaard, ont constaté +que le Groënland va toujours en montant dans la direction du nord. À cent +soixante kilomètres vers l’intérieur, en partant de l’île Diskö, son altitude +est déjà de deux mille trois cents mètres. Or, en tenant compte de ces +observations, des différents produits, animaux ou végétaux, trouvés dans leurs +carapaces de glaces séculaires, tels que carcasses de mastodontes, défenses et +dents d’ivoire, troncs de conifères, on peut affirmer que ce continent fut +autrefois une terre fertile, habitée par des animaux certainement, par des +hommes peut-être. Là furent ensevelies les épaisses forêts des époques +préhistoriques, qui ont formé les gisements de houille dont nous saurons +poursuivre l’exploitation! Oui! c’est un continent qui s’étend autour du Pôle, +un continent vierge de toute empreinte humaine, et sur lequel nous irons +planter le pavillon des États-Unis d’Amérique! » + +Tonnerre d’applaudissements. + +Lorsque les derniers roulements se furent éteints dans les lointaines +perspectives d’Union-square, on entendit glapir la voix cassante du major +Donellan. Il disait : + +« Voilà déjà sept minutes d’écoulées sur les dix qui devaient nous suffire pour +atteindre le Pôle?… + +— Nous y serons dans trois minutes, » répondit froidement le président +Barbicane. + +Il reprit : + +« Mais, si c’est un continent qui constitue notre nouvel immeuble, et si ce +continent est surélevé, comme nous avons lieu de le croire, il n’en est pas +moins obstrué par les glaces éternelles, recouvert d’ice-bergs et d’ice-fields, +et dans des conditions où l’exploitation en serait difficile… + +— Impossible! dit Jan Harald, qui souligna cette affirmation d’un grand geste. + +— Impossible, je le veux bien, répondit Impey Barbicane. Aussi, est-ce à +vaincre cette impossibilité qu’ont tendu nos efforts. Non seulement, nous +n’aurons plus besoin de navires ni de traîneaux pour aller au Pôle; mais, grâce +à nos procédés, la fusion des glaces, anciennes ou nouvelles, s’opérera comme +par enchantement, et sans que cela nous coûte ni un dollar de notre capital, ni +une minute de notre travail! » + +Ici un silence absolu. On touchait au moment « chicologique », suivant +l’élégante expression que murmura Dean Toodrink à l’oreille de Jacques Jansen. + +« Messieurs, reprit le président du Gun-Club, Archimède ne demandait qu’un +point d’appui pour soulever le monde. Eh bien! ce point d’appui, nous l’avons +trouvé. Un levier devait suffire au grand géomètre de Syracuse, et ce levier +nous le possédons. Nous sommes donc on mesure de déplacer le Pôle… + +— Déplacer le Pôle!… s’écria Éric Baldenak. + +— L’amener en Amérique!… » s’écria Jan Harald. + +Sans doute, le président Barbicane ne voulait pas encore préciser, car il +continua, disant : + +« Quant à ce point d’appui… + +— Ne le dites pas!… Ne le dites pas! s’écria un des assistants d’une voix +formidable. + +— Quant à ce levier… + +— Gardez le secret!… Gardez-le!… s’écria la majorité des spectateurs. + +— Nous le garderons! », répondit le président Barbicane. + +Et si les délégués européens furent dépités de cette réponse, on peut le +croire. Mais, malgré leurs réclamations, l’orateur ne voulut rien faire +connaître de ses procédés. Il se contenta d’ajouter : + +« Pour ce qui est des résultats du travail mécanique travail sans précédent +dans les annales industrielles que nous allons entreprendre et mener à bonne +fin, grâce au concours de vos capitaux, je vais vous en donner immédiatement +communication. + +— Écoutez!… Écoutez! » + +Et, si on écouta! + +« Tout d’abord, reprit le président Barbicane, l’idée première de notre oeuvre +revient à l’un de nos plus savants, dévoués et illustres collègues. À lui +aussi, la gloire d’avoir établi les calculs qui permettent de faire passer +cette idée de la théorie à la pratique, car, si l’exploitation des houillères +arctiques n’est qu’un jeu, déplacer le Pôle était un problème que la mécanique +supérieure pouvait seule résoudre. Voilà pourquoi nous nous sommes adressés à +l’honorable secrétaire du Gun-Club, J.-T. Maston! + +— Hurrah!… Hip!… hip!… hip! pour J.-T. Maston! » cria tout l’auditoire, +électrisé par la présence de cet éminent et extraordinaire personnage. + +Ah! combien Mrs Evangélina Scorbitt fut émue des acclamations qui éclatèrent +autour du célèbre calculateur, et à quel point son coeur en fut délicieusement +remué! + +Lui, modestement, se contenta de balancer doucement la tête à droite, puis à +gauche, et de saluer du bout de son crochet l’enthousiaste assistance. + +« Déjà, chers souscripteurs, reprit le président Barbicane, lors du grand +meeting qui célébra l’arrivée du Français Michel Ardan en Amérique, quelques +mois avant notre départ pour la Lune… » + +Et ce Yankee parlait aussi simplement de ce voyage que s’il eût été de +Baltimore à New-York! + +« … J.-T. Maston s’était écrié : "Inventons des machines, trouvons un point +d’appui et redressons l’axe de la Terre!" Eh bien, vous tous qui m’écoutez, +sachez-le donc!… Les machines sont inventées, le point d’appui est trouvé, et +c’est au redressement de l’axe terrestre que nous allons appliquer nos efforts! +» + +Ici, quelques minutes d’une stupéfaction qui, en France, se fût traduite par +cette expression populaire mais juste : « Elle est raide, celle-là! » + +« Quoi!… Vous avez la prétention de redresser l’axe? s’écria le major Donellan. + +— Oui, monsieur, répondit le président Barbicane, ou, plutôt, nous avons le +moyen d’en créer un nouveau, sur lequel s’accomplira désormais la rotation +diurne… + +— Modifier la rotation diurne!… répéta le colonel Karkof, dont les yeux +jetaient des éclairs. + +— Absolument, et sans toucher à sa durée! répondit le président Barbicane. +Cette opération reportera le Pôle actuel à peu près sur le soixante-septième +parallèle, et, dans ces conditions, la Terre se comportera comme la planète +Jupiter, dont l’axe est presque perpendiculaire au plan de son orbite. Or, ce +déplacement de vingt-trois degrés vingt-huit minutes suffira pour que notre +immeuble polaire reçoive une quantité de chaleur suffisant à fondre les glaces +accumulées depuis des milliers de siècles! » + +L’auditoire était haletant. Personne ne songeait à interrompre l’orateur pas +même à l’applaudir. Tous étaient subjugués par cette idée à la fois si +ingénieuse et si simple : modifier l’axe sur lequel se meut le sphéroïde +terrestre. + +Quant aux délégués européens, ils étaient simplement abasourdis, aplatis, +annihilés, et ils restaient bouche close, au dernier degré de l’ahurissement. + +Mais les applaudissements éclatèrent à tout rompre, lorsque le président +Barbicane acheva son discours par cette conclusion sublime dans sa simplicité : + +« Donc, c’est le Soleil lui-même qui se chargera de fondre les ice-bergs et les +banquises, et de rendre facile l’accès du Pôle nord! + +— Ainsi, demanda le major Donellan, puisque l’homme ne peut aller au Pôle, +c’est le Pôle qui viendra à lui?… + +— Comme vous dites! » répliqua le président Barbicane. + +VIII + +« Comme dans Jupiter? » a dit le +président du Gun-Club. + +Oui! Comme dans Jupiter. + +Et, lors de cette mémorable séance du meeting en l’honneur de Michel Ardan +fort à propos rappelée par l’orateur si J.-T. Maston s’était fougueusement +écrié : « Redressons l’axe terrestre! », c’est que l’audacieux et fantaisiste +Français, l’un des héros du _Voyage de la Terre à la Lune_, le compagnon du +président Barbicane et du capitaine Nicholl, venait d’entonner un hymne +dithyrambique en l’honneur de la plus importante des planètes de notre monde +solaire. Dans son superbe panégyrique, il ne s’était pas fait faute d’en +célébrer les avantages spéciaux, tels qu’il vont être sommairement rapportés. + +Ainsi donc, d’après le problème résolu par le calculateur du Gun-Club, un +nouvel axe de rotation allait être substitué à l’ancien axe, sur lequel la +Terre tourne « depuis que le monde est monde », suivant l’adage vulgaire. En +outre, ce nouvel axe de rotation serait perpendiculaire au plan de son orbite. +Dans ces conditions, la situation climatérique de l’ancien Pôle nord serait +exactement égale à la situation actuelle de Trondjhem en Norvège au printemps. +Sa cuirasse paléocrystique fondrait donc naturellement sous les rayons du +Soleil. En même temps, les climats se distribueraient sur notre sphéroïde comme +à la surface de Jupiter. + +En effet, l’inclinaison de l’axe de cette planète, ou, en d’autres termes, +l’angle que son axe de rotation fait avec le plan de son écliptique, est de +88°13’. Un degré et quarante- sept minutes de plus, cet axe serait absolument +perpendiculaire au plan de l’orbite qu’elle décrit autour du Soleil. + +D’ailleurs, il importe de bien le spécifier l’effort que la Société +Barbicane and Co. allait tenter pour modifier les conditions actuelles de la +Terre, ne devait point tendre, à proprement parler, au redressement de son axe. +Mécaniquement, aucune force, si considérable qu’elle fût, ne saurait produire +un tel résultat. La Terre n’est pas comme une poularde à la broche, qui tourne +autour d’un axe matériel que l’on puisse prendre à la main et déplacer à +volonté. Mais, en somme, la création d’un nouvel axe était possible, on dira +même facile à obtenir, du moment que le point d’appui, rêvé par Archimède, et +le levier, imaginé par J.-T. Maston, étaient à la disposition de ces audacieux +ingénieurs. + +Toutefois, puisqu’ils paraissaient décidés à tenir leur invention secrète +jusqu’à nouvel ordre, il fallait se borner à en étudier les conséquences. + +C’est ce que firent tout d’abord les journaux et les revues, en rappelant aux +savants, en apprenant aux ignorants, ce qui résultait pour Jupiter de la +perpendicularité approximative de son axe sur le plan de son orbite. + +Jupiter, qui fait partie du monde solaire, comme Mercure, Vénus, la Terre, +Mars, Saturne, Uranus et Neptune, circule à près de deux cents millions de +lieues du foyer commun, son volume étant environ treize cents fois celui de la +Terre. + +Or, s’il existe une vie « jovienne », c’est-à-dire s’il y a des habitants à la +surface de Jupiter, voici quels sont les avantages certains que leur offre +ladite planète avantages si fantaisistement mis en relief, lors du mémorable +meeting qui avait précédé le voyage à la Lune. + +Et, en premier lieu, pendant la révolution diurne de Jupiter qui ne dure que 9 +heures 55 minutes, les jours, sont constamment égaux aux nuits par n’importe +quelle latitude soit 4 heures 77 minutes pour le jour, 4 heures 77 minutes +pour la nuit. + +« Voilà, firent observer les partisans de l’existence des Joviens, voilà qui +convient aux gens d’habitudes régulières. Ils seront enchantés de se soumettre +à cette régularité! » + +Eh bien! c’est ce qui se produirait sur la Terre, si le président Barbicane +accomplissait son oeuvre. Seulement, comme le mouvement de rotation sur le +nouvel axe terrestre ne serait ni accru ni amoindri, comme vingt-quatre heures +sépareraient toujours deux midis successifs, les nuits et les jours seraient +exactement de douze heures en n’importe quel point de notre sphéroïde. Les +crépuscules et les aubes allongeraient les jours d’une quantité toujours égale. +On vivrait au milieu d’un équinoxe perpétuel, tel qu’il se produit le 21 mars +et le 21 septembre sur toutes les latitudes du globe, lorsque l’astre radieux +décrit sa courbe apparente dans le plan de l’Équateur. + +« Mais le phénomène climatérique le plus curieux, et non le moins intéressant, +ajoutaient avec raison les enthousiastes, ce sera l’absence de saisons! » + +En effet, c’est grâce à l’inclinaison de l’axe sur le plan de l’orbite, que se +produisent ces variations annuelles, connues sous les noms de printemps, d’été, +d’automne et d’hiver. Or, les Joviens ne connaissent rien de ces saisons. Donc +les Terrestriens ne les connaîtraient plus. Du moment que le nouvel axe serait +perpendiculaire à l’écliptique, il n’y aurait ni zones glaciales ni zones +torrides, mais toute la Terre jouirait d’une zone tempérée. + +Voici pourquoi. + +Qu’est-ce que c’est que la zone torride? C’est la partie de la surface du globe +comprise entre les Tropiques du Cancer et du Capricorne. Tous les points de +cette zone jouissent de la propriété de voir le Soleil deux fois par an à leur +zénith, tandis que pour les points des Tropiques, ce phénomène ne se produit +annuellement qu’une fois. + +Qu’est-ce que c’est que la zone tempérée? C’est la partie qui comprend les +régions situées entre les Tropiques et les Cercles polaires, entre 23°28’ et +66°72’ de latitude, et pour lesquelles le Soleil ne s’élève jamais jusqu’au +zénith, mais paraît tous les jours au-dessus de l’horizon. + +Qu’est-ce que c’est que la zone glaciale? C’est cette partie des régions +circumpolaires que le Soleil abandonne complètement pendant un laps de temps, +qui, pour le Pôle même, peut aller jusqu’à six mois. + +On le comprend, une conséquence des diverses hauteurs que peut atteindre le +Soleil au-dessus de l’horizon, c’est qu’il en résulte une chaleur excessive +pour la zone torride une chaleur modérée mais variable à mesure qu’on +s’éloigne des Tropiques pour la zone tempérée, un froid excessif pour la zone +glaciale depuis les Cercles polaires jusqu’aux Pôles. + +Eh bien, les choses ne se passeraient plus ainsi à la surface de la Terre, par +suite de la perpendicularité du nouvel axe. Le Soleil se maintiendrait +immuablement dans le plan de l’Équateur. Durant toute l’année, il tracerait +pendant douze heures sa course imperturbable, en montant jusqu’à une distance +du zénith égale à la latitude du lieu, par conséquent d’autant plus haut que le +point est plus voisin de l’Équateur. Ainsi, pour les pays situés par vingt +degrés de latitude, il s’élèverait chaque jour jusqu’à soixante-dix degrés +au-dessus de l’horizon, pour les pays situés par quarante-neuf degrés, +jusqu’à quarante et un, pour les points situés sur le soixante-septième +parallèle, jusqu’à vingt-trois degrés. Donc les jours conserveraient une +régularité parfaite, mesurés par le Soleil, qui se lèverait et se coucherait +toutes les douze heures au même point de l’horizon. + +« Et voyez les avantages! répétaient les amis du président Barbicane. Chacun, +suivant son tempérament, pourra choisir le climat invariable qui conviendra à +ses rhumes ou à ses rhumatismes, sur un globe où l’on ne connaîtra plus les +variations de chaleur actuellement si regrettables! » + +En résumé, Barbicane and Co, Titans modernes, allaient modifier l’état de +choses qui existait depuis l’époque où le sphéroïde terrestre, penché sur son +orbite, s’était concentré pour devenir la Terre telle qu’elle est. + +À la vérité, l’observateur y perdrait quelques-unes des constellations ou +étoiles qu’il est habitué à voir sur le champ du ciel. Le poste n’aurait plus +les longues nuits d’hiver ni les longs jours d’été à encadrer dans ses rimes +modernes « avec la consonne d’appui. » Mais, en somme, quel profit pour la +généralité des humains! + +« De plus, répétaient les journaux dévoués au président Barbicane, puisque les +productions du sol terrestre seront régularisées, l’agronome pourra distribuer +à chaque espèce végétale la température qui lui paraîtra favorable. + +— Bon! ripostaient les feuilles ennemies, est-ce qu’il n’y aura pas toujours +des pluies, des grêles, des tempêtes, des trombes, des orages, tous ces +météores qui parfois compromettent si gravement l’avenir des récoltes et la +fortune des cultivateurs? + +— Sans doute, reprenait le choeur des amis, mais ces désastres seront +probablement plus rares par suite de la régularité climatérique qui empêchera +les troubles de l’atmosphère. Oui! l’humanité profitera grandement de ce nouvel +état de choses. Oui! ce sera la véritable transformation du globe terrestre. +Oui! Barbicane and Co auront rendu service aux générations présentes et +futures, en détruisant, avec l’inégalité des jours et des nuits, la diversité +fâcheuse des saisons. Oui! comme le disait Michel Ardan, notre sphéroïde, à la +surface duquel il fait toujours trop chaud ou trop froid, ne sera plus la +planète aux rhumes, aux coryzas, aux fluxions de poitrine. Il n’y aura +d’enrhumés que ceux qui le voudront bien, puisqu’il leur sera toujours loisible +d’aller habiter un pays convenable à leurs bronches. » + +Et, dans son numéro du 27 décembre, le _Sun_, de New- York, termina le plus +éloquent des articles en s’écriant : + +« Honneur au président Barbicane et à ses collègues! Non seulement ces +audacieux auront, pour ainsi dire, annexé une nouvelle province au continent +américain, et par là même agrandi le champ déjà si vaste de la Confédération, +mais ils auront rendu la Terre plus hygiéniquement habitable, et aussi plus +productive, puisqu’on pourra semer dès qu’on aura récolté, et que, le grain +germant sans retard, il n’y aura plus de temps perdu en hiver. Non seulement +les richesses houillères se seront accrues par l’exploitation de nouveaux +gisements, qui assureront la consommation de cette indispensable matière +pendant de longues années peut-être, mais les conditions climatériques de notre +globe se seront transformées à son avantage. Barbicane et ses collègues auront +modifié, pour le plus grand bien de leurs semblables, l’oeuvre du Créateur. +Honneur à ces hommes, qui prendront le premier rang parmi les bienfaiteurs de +l’humanité! » + +IX + +Dans lequel on sent apparaître un Deus ex +Machina d’origine française. + +Tels devaient donc être les profits dus à la modification apportée par le +président Barbicane à l’axe de rotation. On le sait, d’ailleurs, cette +modification ne devait affecter que dans une mesure insensible le mouvement de +translation de notre sphéroïde autour du Soleil. La Terre continuerait à +décrire son orbite immuable à travers l’espace, et les conditions de l’année +solaire ne seraient point altérées. + +Lorsque les conséquences du changement de l’axe furent portées à la +connaissance du monde entier, elles eurent un retentissement extraordinaire. +Et, à la première heure, on fit un accueil enthousiaste à ce problème de haute +mécanique. La perspective d’avoir des saisons d’une égalité constante, et, +suivant la latitude, « au gré des consommateurs », était extrêmement +séduisante. On « s’emballait » sur cette pensée que tous les mortels pourraient +jouir de ce printemps perpétuel que le chantre de Télémaque accordait à l’île +de Calypso, et qu’ils auraient même le choix entre un printemps frais et un +printemps tiède. Quant à la position du nouvel axe sur lequel s’accomplirait la +rotation diurne, c’était un secret que ni le président Barbicane, ni le +capitaine Nicholl, ni J.-T. Maston ne semblaient vouloir livrer au public. Le +dévoileraient-ils avant, ou ne le connaîtrait-on qu’après l’expérience? Il n’en +fallait pas davantage pour que l’opinion commençât à s’inquiéter quelque peu. + +Une observation vint naturellement à l’esprit, et fut vivement commentée dans +les journaux. Par quel effort mécanique se produirait ce changement, qui +exigerait évidemment l’emploi d’une force énorme? + +Le Forum, importante revue de New-York, fit justement remarquer ceci : + +« Si la Terre n’eût pas tourné sur un axe, peut-être aurait- il suffi d’un choc +relativement faible pour lui donner un mouvement de rotation autour d’un axe +arbitrairement choisi, mais elle peut être assimilée à un énorme gyroscope, se +mouvant avec une assez grande rapidité, et une loi de la nature veut qu’un +semblable appareil ait une propension à tourner constamment autour du même axe. +Léon Foucault l’a démontré matériellement par des expériences célèbres. Il sera +donc très difficile, pour ne pas dire impossible, de l’en faire dévier! » + +Rien de plus juste. Aussi, après s’être demandé quel serait l’effort imaginé +par les ingénieurs de la _North Polar Practical Association_, il était non +moins intéressant de savoir si cet effort serait insensiblement ou brusquement +produit. Et, dans ce dernier cas, ne surviendrait-il pas des catastrophes +effrayantes à la surface du globe, au moment où le changement d’axe +s’effectuerait, grâce aux procédés de Barbicane and Co? + +Il y avait là de quoi préoccuper aussi bien les savants que les ignorants des +deux Mondes. En somme, un choc est un choc, et il n’est jamais agréable d’en +ressentir le coup ou même le contrecoup. Il semblait, vraiment, que les +promoteurs de l’affaire ne s’étaient point préoccupés des bouleversements que +leur oeuvre pouvait provoquer sur notre infortuné globe pour n’en voir que les +avantages. Aussi, très adroitement, les délégués européens, plus que jamais +irrités de leur défaite et résolus à tirer parti de cette circonstance, +commencèrent-ils à soulever l’opinion publique contre le président du Gun-Club. + +On ne l’a pas oublié, la France, n’ayant fait valoir aucune prétention sur les +contrées circumpolaires, ne figurait point parmi les Puissances qui avaient +pris part à l’adjudication. Cependant, si elle s’était officiellement détachée +de la question, un Français, on l’a dit, avait eu la pensée de se rendre à +Baltimore, afin de suivre, pour son compte personnel et son agrément +particulier, les diverses phases de cette gigantesque entreprise. + +C’était un ingénieur au corps des Mines, âgé de trente- cinq ans. Entré le +premier à l’École Polytechnique et sorti le premier, il est permis de le +présenter comme un mathématicien hors ligne, très probablement supérieur à +J.-T. Maston, qui, lui, s’il était un calculateur remarquable, n’était que +calculateur ce qu’eût été un Le Verrier auprès d’un Laplace ou d’un Newton. + +Cet ingénieur ce qui ne gâtait rien était un homme d’esprit, un +fantaisiste, un original comme il s’en rencontre quelquefois dans les Ponts et +rarement dans les Mines. Il avait une manière à lui de dire les choses et +particulièrement amusante. Lorsqu’il causait avec ses intimes, même lorsqu’il +parlait science, il le faisait avec le laisser-aller d’un gamin de Paris. Il +aimait les mots de cette langue populaire, les expressions auxquelles la mode a +si rapidement donné droit de cité. Dans ses moments d’abandon, on eût dit que +son langage se serait très mal accommodé des formules académiques, et il ne s’y +résignait que lorsqu’il avait la plume à la main. C’était, en même temps, un +travailleur acharné, pouvant rester dix heures devant sa table, écrivant +couramment des pages d’algèbre comme on écrit une lettre. Son meilleur +délassement, après les travaux de hautes mathématiques de toute une journée, +c’était le whist, qu’il jouait médiocrement, bien qu’il en eût calculé toutes +les chances. Et, quand « la main était au mort », il fallait l’entendre +s’écrier dans ce latin de cuisine, cher aux pipots : « _Cadaveri poussandum +est!_ » + +Ce singulier personnage s’appelait Pierdeux (Alcide) et, dans sa manie +d’abréger commune d’ailleurs à tous ses camarades il signait généralement +APierd et même AP1, sans jamais mettre de point sur l’i. Il était si ardent +dans ses discussions, qu’on l’avait surnommé Alcide sulfurique. Non seulement +il était grand, mais il paraissait « haut ». Ses camarades affirmaient que sa +taille mesurait la cinq millionième partie du quart du méridien, soit environ +deux mètres, et ils ne se trompaient pas de beaucoup. S’il avait la tête un peu +petite pour son buste puissant et ses larges épaules, comme il la remuait avec +entrain, et quel vif regard s’échappait de ses yeux bleus à travers son +pince-nez! Ce qui le caractérisait, c’était une de ces physionomies qui sont +gaies, tout en étant graves, en dépit d’un crâne dépouillé prématurément par +l’abus des signes algébriques sous la lumière des « verres de rosto », +autrement dit les becs de gaz des salles d’études. Avec cela le meilleur garçon +dont on ait jamais conservé le souvenir à l’École, et sans l’ombre de pose. +Bien que son caractère fût assez indépendant, il s’était toujours soumis aux +prescriptions du code X, qui fait loi parmi les Polytechniciens pour tout ce +qui concerne la camaraderie et le respect de l’uniforme. On l’appréciait aussi +bien sous les arbres de la cour des « Acas », ainsi nommée parce qu’elle n’a +pas d’acacias, que dans les « casers » dortoirs où les rangements de son +bahut, l’ordre qui régnait dans son « coffin, » dénotaient un esprit absolument +méthodique. + +Mais que la tête d’Alcide Pierdeux parût un peu petite au sommet de son grand +corps, soit! En tous cas, elle était remplie jusqu’aux méninges, on peut le +croire. Avant tout, il était mathématicien comme tous ses camarades le sont ou +l’ont été; mais il ne faisait des mathématiques que pour les appliquer aux +sciences expérimentales, qui elles-mêmes n’avaient de charme à ses yeux que +parce qu’elles trouvaient leur emploi dans l’industrie. C’était là, il le +reconnaissait bien, un côté inférieur de sa nature. On n’est pas parfait. En +somme, sa spécialité, c’était l’étude de ces sciences qui, malgré leurs progrès +immenses, ont et auront toujours des secrets pour leurs adeptes. + +Mentionnons, au passage, qu’Alcide Pierdeux était célibataire. Comme il le +disait volontiers, il était encore « égal à un, » bien que son plus vif désir +eût été de se doubler. Aussi, ses amis avaient-ils déjà pensé à le marier avec +une jeune fille charmante, gaie, spirituelle, une provençale de Martigues. +Malheureusement, il y avait un père qui répondit aux premières ouvertures par +la « martigalade » suivante : + +« Non, votre Alcide est trop savant! Il tiendrait à ma pauvrette des +conversations inintelligibles pour elle!… » + +Comme si tout vrai savant n’était pas modeste et simple! + +C’est pourquoi, très dépité, notre ingénieur résolut de mettre une certaine +étendue de mer entre la Provence et lui. Il demanda un congé d’un an, il +l’obtint, et ne crut pas pouvoir le mieux employer qu’en allant suivre +l’affaire de la _North Polar Practical Association_. Et voilà pourquoi, à cette +époque, il se trouvait aux États-Unis. + +Donc, depuis qu’Alcide Pierdeux était à Baltimore, cette grosse opération de +Barbicane and Co. ne laissait pas de le préoccuper. Que la Terre devint +jovienne par un changement d’axe, peu lui importait! Mais par quel moyen elle +le pourrait devenir, c’était là ce qui excitait sa curiosité de savant non +sans raison. + +Et, dans son langage pittoresque, il se disait : « Évidemment le président +Barbicane s’apprête à flanquer à notre boule un gnon de première catégorie!… +Comment et dans quel sens?… Tout est là!.. Pardieu! j’imagine bien qu’il va la +prendre « fin » comme une bille de billard, quand on veut faire un effet de +coté!… S’il la prenait « plein », elle irait se balader hors de son orbite, et +au diable les années actuelles, qui seraient changées de la belle façon! Non! +ces braves gens ne songent évidemment qu’à substituer un nouvel axe à +l’ancien!… Pas de doute là-dessus!… Mais je ne vois pas trop où ils iront +prendre leur point d’appui ni quelle secousse ils feront arriver de +l’extérieur!… Ah! si le mouvement diurne n’existait pas, une chiquenaude +suffirait!… Or, il existe, le mouvement diurne!… On ne peut pas le supprimer, +le mouvement diurne! Et c’est bien là le _canisdentum!_ » + +Il voulait dire le « chiendent », cet étonnant Pierdeux! + +« En tout cas, ajouta-t-il, de quelque manière qu’ils s’y prennent, ce sera un +chambardement général! » + +En fin de compte, notre savant avait beau « se décarcasser la boîte au sel », +il n’entrevoyait même pas quel serait le procédé imaginé par Barbicane et +Maston. Chose d’autant plus regrettable que, si ce procédé lui eût été connu, +il en aurait vite déduit les formules mécaniques. + +Et c’est ce qui fait qu’à la date du 29 décembre, Alcide Pierdeux, ingénieur au +corps national des Mines de France, arpentait, du compas largement ouvert de +ses longues jambes, les rues mouvementées de Baltimore. + +X + +Dans lequel diverses inquiétudes +commencent à se faire jour. + +Cependant un mois venait de s’écouler depuis que l’assemblée générale s’était +tenue dans les salons du Gun- Club. Durant ce laps de temps, l’opinion publique +s’était très sensiblement modifiée. Les avantages du changement de l’axe de +rotation, oubliés! Les désavantages, on commençait à les voir fort +distinctement. Il n’était pas possible qu’une catastrophe ne s’ensuivît point, +car le changement serait vraisemblablement produit par une violente secousse. +Que serait au juste cette catastrophe, voilà ce qu’on ne pouvait dire. Quant à +l’amélioration des climats, était-elle si désirable? En vérité, il n’y aurait +que les Esquimaux, les Lapons, les Samoyèdes, les Tschoultchis, qui pourraient +y gagner, puisqu’ils n’avaient rien à y perdre. + +Il fallait, maintenant, entendre les délégués européens déblatérer contre +l’oeuvre du président Barbicane! Et, pour commencer, ils avaient fait des +rapports à leurs gouvernements, ils avaient usé les fils sous-marins par +l’incessante circulation de leurs dépêches, ils avaient demandé, ils avaient +reçu des instructions… Or, ces instructions, on les connaît. Toujours clichées +selon les formules de l’art diplomatique avec ses amusantes réserves : « +Montrez beaucoup d’énergie, mais ne compromettez pas votre gouvernement! +Agissez résolument, mais ne touchez pas au _statu quo!_ » + +Entre temps, le major Donellan et ses collègues ne cessaient de protester au +nom de leurs pays menacés au nom de l’ancien Continent surtout. + +« En effet, il est bien évident, disait le colonel Boris Karkof, que les +ingénieurs américains ont dû prendre leurs mesures pour épargner autant que +possible aux territoires des États-Unis les conséquences du choc! + +— Mais le pouvaient-ils? répondait Jan Harald. Quand on secoue un olivier +pendant la récolte des olives, est-ce que toutes les branches n’en pâtissent +pas? + +— Et lorsque vous recevez un coup de poing dans la poitrine, répétait Jacques +Jansen, est-ce que tout votre corps n’en est pas ébranlé? + +— Voilà donc ce que signifiait la fameuse clause du document! s’écriait Dean +Toodrink. Voilà donc pourquoi elle visait certaines modifications géographiques +ou météorologiques à la surface du globe! + +— Oui! disait Éric Baldenak, et ce que l’on peut d’abord craindre, c’est que le +changement de l’axe ne rejette les mers hors de leurs bassins naturels. + +— Et si le niveau océanique s’abaisse en différents points, faisait observer +Jacques Jansen, n’arrivera-t-il pas que certains habitants se trouveront à de +telles hauteurs que toute communication sera impossible avec leurs semblables?… + +— Si même ils ne sont reportés dans des couches d’une densité si faible, +ajoutait Jan Harald, que l’air n’y suffira plus à la respiration! + +— Voyez-vous Londres à la hauteur du Mont-Blanc! » s’écriait le major Donellan. + +Et, les jambes écartées, la tête rejetée en arrière, ce gentleman regardait +vers le zénith, comme si la capitale du Royaume-Uni eût été perdue dans les +nuages. + +En somme, cela constituait un danger public, d’autant plus inquiétant qu’on +pressentait déjà quelles seraient les conséquences de la modification de l’axe +terrestre. + +En effet, il ne s’agissait rien moins que d’un changement de vingt-trois degrés +vingt huit minutes, changement qui devait produire un déplacement considérable +des mers par suite de l’aplatissement de la Terre aux anciens Pôles. La Terre +était-elle donc menacée de bouleversements pareils à ceux que l’on croit avoir +récemment constatés à la surface de la planète Mars? Là, des continents +entiers, entre autres la Libye de Schiaparelli, ont été submergés, ce +qu’indique la teinte bleu foncé, substituée à la teinte rougeâtre. Là, le lac +Moeris a disparu. Là, six cent mille kilomètres carrés ont été modifiés au +nord, tandis qu’au sud, les océans ont abandonné les larges régions qu’ils +occupaient autrefois. Et, si quelques âmes charitables s’étaient inquiétées des +« inondés de Mars » et avaient proposé d’ouvrir des souscriptions en leur +faveur, que serait-ce lorsqu’il faudrait s’inquiéter des inondés de la Terre? + +Les protestations commencèrent donc à se faire entendre de toutes parts, et le +gouvernement des États-Unis fut mis en demeure d’aviser. À tout prendre, mieux +valait ne point tenter l’expérience que de s’exposer aux catastrophes qu’elle +réservait à coup sûr. Le Créateur avait bien fait les choses. Nulle nécessité +de porter une main téméraire sur son oeuvre. + +Eh bien, le croirait-on? Il se trouvait des esprits assez légers pour +plaisanter de choses si graves! + +« Voyez-vous ces Yankees! répétaient-ils. Embrocher la Terre sur un autre axe! +Si encore, à force de tourner sur celui- ci depuis des millions de siècles, +elle l’avait usé au frottement de ses tourillons, peut-être eût-il été opportun +de le changer comme on change l’essieu d’une poulie ou d’une roue! Mais +n’est-il donc pas en aussi bon état qu’aux premiers jours de la création? » + +À cela que répondre? + +Et, au milieu de toutes ces récriminations, Alcide Pierdeux cherchait à deviner +quels seraient la nature et la direction du choc imaginé par J.-T. Maston, +ainsi que le point précis du globe où il se produirait. Une fois maître de ce +secret, il saurait bien reconnaître quelles seraient les parties menacées du +sphéroïde terrestre. + +Il a été mentionné ci-dessus que les terreurs de l’ancien Continent ne +pouvaient être partagées par le nouveau du moins, dans cette portion comprise +sous le nom d’Amérique septentrionale, qui appartient plus spécialement à la +Confédération américaine. En effet, était-il admissible que le président +Barbicane, le capitaine Nicholl et J.-T. Maston, en leur qualité d’Américains, +n’eussent point songé à préserver les États-Unis des émersions ou immersions +que devait produire le changement de l’axe en divers points de l’Europe, de +l’Asie, de l’Afrique et de l’Océanie? On est Yankee ou on ne l’est pas, et ils +l’étaient tous trois, et à un rare degré des Yankees « coulés d’un bloc » +comme on avait dit de Barbicane, quand il avait développé son projet de voyage +à la Lune. + +Évidemment, la partie du nouveau Continent, entre les terres arctiques et le +golfe du Mexique, ne devait rien avoir à redouter du choc en perspective. Il +est probable même que l’Amérique profiterait d’un considérable accroissement de +territoire. En effet, sur les bassins abandonnés par les deux océans qui la +baignent actuellement, qui sait si elle ne trouverait pas à s’annexer autant de +nouvelles provinces que son pavillon déployait déjà d’étoiles sous les plis de +son étamine? + +« Oui, sans doute! Mais, répétaient les esprits timorés ceux qui ne voient +jamais que le côté périlleux des choses est-on jamais sûr de rien ici-bas? Et +si J.-T. Maston s’était trompé dans ses calculs? Et si le président Barbicane +commettait une erreur, quand il les mettrait en pratique? Cela peut arriver aux +plus habiles artilleurs! Ils n’envoient pas toujours le boulet dans la cible ni +la bombe dans le tonneau! » + +On le conçoit, ces inquiétudes étaient soigneusement entretenues par les +délégués des Puissances européennes. Le secrétaire Dean Toodrink publia nombre +d’articles en ce sens et des plus violents dans le _Standard_, Jan Harald dans +le journal suédois _Aftenbladet_, et le colonel Boris Karkof dans le journal +russe très répandu le _Novoié-Vrémia_. En Amérique même, les opinions se +divisèrent. Si les républicains, qui sont libéraux, restèrent partisans du +président Barbicane, les démocrates, qui sont conservateurs, se déclarèrent +contre lui. Une partie de la presse américaine, principalement le _Journal de +Boston_, la _Tribune_ de New-York, etc., firent chorus avec la presse +européenne. Or, aux États-Unis, depuis l’organisation de l’_Associated Press_ +et l’_United Press_, le journal est devenu un agent formidable d’informations, +puisque le prix des nouvelles locales ou étrangères dépasse annuellement et de +beaucoup le chiffre de vingt millions de dollars. + +En vain d’autres feuilles non des moins répandues voulurent-elles riposter +en faveur de la _North Polar Practical Association_! En vain Mrs Evangélina +Scorbitt paya-t-elle à dix dollars la ligne des articles de fond, des articles +de fantaisie, de spirituelles boutades, où il était fait justice de ces périls +que l’on traitait de chimériques! En vain cette ardente veuve chercha-t-elle à +démonter que, si jamais hypothèse était injustifiable, c’était bien que J.-T. +Maston eût pu commettre une erreur de calcul! Finalement, l’Amérique, prise de +peur, inclina peu à peu à se mettre presque tout entière à l’unisson de +l’Europe. + +Du reste, ni le président Barbicane, ni le secrétaire du Gun-Club, ni même les +membres du Conseil d’administration, ne prenaient la peine de répondre. Ils +laissaient dire et n’avaient rien changé à leurs habitudes. Il ne semblait même +pas qu’ils fussent absorbés par les immenses préparatifs que devait nécessiter +une telle opération. Se préoccupaient-ils seulement du revirement de l’opinion +publique, de la désapprobation générale qui s’accentuait maintenant contre un +projet accueilli tout d’abord avec tant d’enthousiasme? Il n’y paraissait guère. + +Bientôt, malgré le dévouement de Mrs Evangélina Scorbitt, quelles que fussent +les sommes qu’elle consacra à leur défense, le président Barbicane, le +capitaine Nicholl et J.-T. Maston passèrent à l’état d’êtres dangereux pour la +sécurité des deux Mondes. Officiellement, le gouvernement fédéral fut sommé par +les Puissances européennes d’intervenir dans l’affaire et d’interroger ses +promoteurs. Ceux-ci devaient faire connaître ouvertement leurs moyens d’action, +déclarer par quel procédé ils comptaient substituer un nouvel axe à l’ancien +ce qui permettrait de déduire quelles en devaient être les conséquences au +point de vue de la sécurité générale de désigner enfin quelles seraient les +parties du globe qui seraient directement menacées, en un mot, apprendre tout +ce que l’inquiétude publique ne savait pas, et tout ce que la prudence voulait +savoir. + +Le gouvernement de Washington n’eut point à se faire prier. L’émotion, qui +avait gagné les États du nord, du centre et du sud de la République, ne lui +permettait pas une hésitation. Une Commission d’enquête, composée de +mécaniciens, d’ingénieurs, de mathématiciens, d’hydrographes et de géographes, +au nombre de cinquante, présidée par le célèbre John H. Prestice, fut instituée +par décret en date du 19 février, avec plein pouvoir pour se faire rendre +compte de l’opération et au besoin pour l’interdire. + +Tout d’abord, le président Barbicane reçut avis de comparaître devant cette +Commission. + +Le président Barbicane ne vint pas. + +Des agents allèrent le chercher dans son habitation particulière, 95, +Cleveland-street, à Baltimore. + +Le président Barbicane n’y était plus. + +Où était-il?… + +On l’ignorait. + +Quand était-il parti?… + +Depuis cinq semaines, depuis le 11 janvier, il avait quitté la grande cité du +Maryland et le Maryland lui-même en compagnie du capitaine Nicholl. + +Où étaient-ils allés tous les deux?… + +Personne ne put le dire. + +Évidemment, les deux membres du Gun-Club faisaient route pour cette région +mystérieuse, où les préparatifs commenceraient sous leur direction. + +Mais quel pouvait être ce lieu?… + +On le comprend, il y avait un puissant intérêt à le savoir, si l’en voulait +briser dans l’oeuf le plan de ces dangereux ingénieurs, alors qu’il en était +temps encore. + +La déception, produite par le départ du président Barbicane et du capitaine +Nicholl, fut énorme. Il se produisit bientôt un flux de colère qui monta comme +une marée d’équinoxe contre les administrateurs de la _North Polar Practical +Association_. + +Mais un homme devait savoir où étaient allés le président Barbicane et son +collègue. Un homme pouvait péremptoirement répondre au gigantesque point +d’interrogation, qui se dressait à la surface du globe. + +Cet homme, c’était J.-T. Maston. + +J.-T. Maston fut mandé devant la Commission d’enquête par les soins de John H. +Prestice. + +J.-T. Maston ne parut point. + +Est-ce que, lui aussi, avait quitté Baltimore? Est-ce qu’il était allé +rejoindre ses collègues pour les aider dans cette oeuvre, dont le monde entier +attendait les résultats avec une si compréhensible épouvante? + +Non! J.-T. Maston habitait toujours Balistic-Cottage, au numéro 109 de +Franklin-street, travaillant sans cesse, se délassant déjà dans d’autres +calculs, ne s’interrompant que pour quelques soirées passées dans les salons de +Mrs Evangélina Scorbitt, au somptueux hôtel de New-Park. + +Un agent lui fut donc dépêché par le président de la Commission d’enquête avec +ordre de l’amener. + +L’agent arriva au cottage, frappa à la porte, s’introduisit dans le vestibule, +fut assez mal reçu par le nègre Fire-Fire, plus mal encore par le maître de la +maison. + +Cependant J.-T. Maston crut devoir se rendre à l’invitation, et, quand il fut +en présence des commissaires- enquêteurs, il ne dissimula pas qu’on l’ennuyait +fort en interrompant ses occupations habituelles. + +Une première question lui fut adressée : + +Le secrétaire du Gun-Club savait-il où se trouvaient actuellement le président +Barbicane et le capitaine Nicholl? + +« Je le sais, répondit J.-T. Maston d’une voix ferme, mais je ne me crois point +autorisé à le dire. » + +Seconde question : + +Ses deux collègues s’occupaient-ils des préparatifs nécessaires à cette +opération du changement de l’axe terrestre? + +« Cela, répondit J.-T. Maston, fait partie du secret que je suis tenu +d’observer, et je refuse de répondre. » + +Voudrait-il donc communiquer son travail à la Commission d’enquête, qui +jugerait s’il était possible de laisser s’accomplir les projets de la Société? + +« Non, certes, je ne le communiquerai pas!… Je l’anéantirais plutôt!… C’est mon +droit de citoyen libre de la libre Amérique de ne communiquer à personne le +résultat de mes travaux! + +— Mais, si c’est votre droit, monsieur Maston, dit le président John H. +Prestice d’une voix grave, comme s’il eût répondu au nom du monde entier, +peut-être est-ce votre devoir de parler en présence de l’émotion générale, afin +de mettre un terme à l’affolement des populations terrestres? » + +J.-T. Maston ne croyait pas que ce fût son devoir. Il n’en avait qu’un, celui +de se taire : il se tairait. + +Malgré leur insistance, leurs supplications, malgré leurs menaces, les membres +de la Commission d’enquête ne purent rien obtenir de l’homme au crochet de fer. +Jamais, non! jamais on n’aurait pu croire qu’un entêtement aussi tenace se fût +logé sous un crâne en gutta-percha! + +J-T. Maston s’en alla donc comme il était venu, et, s’il fut félicité de sa +vaillante attitude par Mrs Evangélina Scorbitt, il est inutile d’y insister. + +Lorsque l’on connut le résultat de la comparution de J.-T. Maston devant les +commissaires-enquêteurs, l’indignation publique prit des formes véritablement +alarmantes pour la sécurité de cet artilleur à la retraite. La pression ne +tarda pas à devenir telle sur les hauts représentants du gouvernement fédéral, +si violente fut l’intervention des délégués européens et de l’opinion publique, +que le ministre d’État, John S. Wright, dut demander à ses collègues +l’autorisation d’agir _manu militari_. + +Un soir, le 13 mars, J.-T. Maston était dans le cabinet de Balistic-Cottage, +absorbé dans ses chiffres, quand le timbre du téléphone résonna fébrilement. + +« Allô!… Allô!… murmura la plaque, agitée d’un tremblotement qui dénonçait une +extrême inquiétude. + +— Qui me parle? demanda J.-T. Maston. + +— Mistress Scorbitt. + +— Que veut mistress Scorbitt? + +— Vous mettre sur vos gardes!… Je viens d’être informée que, ce soir même… » + +La phrase n’était pas encore entrée dans les oreilles de J.- T. Maston, que la +porte de Balistic-Cottage était rudement enfoncée à coups d’épaules. + +Dans l’escalier qui conduisait au cabinet, extraordinaire tumulte. Une voix +objurguait. D’autres voix prétendaient la réduire au silence. Puis, bruit de la +chute d’un corps. + +C’était le nègre Fire-Fire, qui roulait de marche en marche, après avoir en +vain tenté de défendre contre les assaillants le « home » de son maître. + +Un instant après, la porte du cabinet volait en éclats, et un constable +apparaissait, suivi d’une escouade d’agents. + +Ce constable avait ordre de pratiquer une visite domiciliaire dans le cottage, +de s’emparer des papiers de J.-T. Maston, et de s’assurer de sa personne. + +Le bouillant secrétaire du Gun-Club saisit un revolver, et menaça l’escouade +d’une sextuple décharge. + +En un instant, grâce au nombre, il était désarmé, et main basse fut faite sur +les papiers, couverts de formules et de chiffres, qui encombraient sa table. + +Soudain, s’échappant par un écart brusque, J.-T. Maston parvint à s’emparer +d’un carnet, qui, vraisemblablement, renfermait l’ensemble de ses calculs. + +Les agents s’élancèrent pour le lui arracher avec la vie, s’il le fallait… + +Mais, prestement, J..T. Maston put l’ouvrir, en déchirer la dernière page, et, +plus prestement encore, avaler cette page comme une simple pilule. + +« Maintenant, venez la prendre! » s’écria-t-il du ton de Léonidas aux +Thermopyles. + +Une heure après, J.-T. Maston était incarcéré dans la prison de Baltimore. + +Et c’était sans doute ce qui pouvait lui arriver de plus heureux, car la +population se fût portée sur sa personne à des excès regrettables pour lui +que la police eût été impuissante à prévenir. + +XI + +Ce qui se trouve dans le carnet de J.-T. +Maston, et ce qui ne s’y trouve plus. + +Le carnet, saisi par les soins de la police de Baltimore, se composait d’une +trentaine de pages, zébrées de formules, d’équations, finalement de nombres +constituant l’ensemble des calculs de J.-T. Maston. C’était là un travail de +haute mécanique, qui ne pouvait être apprécié que par des mathématiciens. Là +figurait même l’équation des forces vives + +V^2 – V0^2 = 2gr0^2 (1/r – 1/r0) + +qui se trouvait précisément dans le problème de la Terre à la Lune, où elle +contenait, en outre les expressions relatives à l’attraction lunaire. + +En somme, le vulgaire n’eût absolument rien compris à ce travail. Aussi +parut-il convenable de lui en faire connaître les données et les résultats, +dont le monde entier s’inquiétait si vivement depuis quelques semaines. + +Et c’est ce qui fut livré à la publicité des journaux, dès que les savants de +la Commission d’enquête eurent pris connaissance des formules du célèbre +calculateur… C’est ce que toutes les feuilles publiques, sans distinction de +parti, portèrent à la connaissance des populations. + +Et d’abord, pas de discussion possible sur le travail de J.- T. Maston. +Problème correctement énoncé, problème à demi résolu, dit-on, et, celui-ci +l’était remarquablement. D’ailleurs, les calculs avaient été faits avec trop de +précision pour que la Commission d’enquête eût songé à mettre en doute leur +exactitude et leurs conséquences. Si l’opération était menée jusqu’au bout, +l’axe terrestre serait immanquablement modifié, et les catastrophes prévues +s’accompliraient dans toute leur plénitude. + +_Note rédigée par les soins de la Commission d’enquête de Baltimore, pour être +communiquée aux journaux, revues et magazines des deux mondes._ + +« L’effet, poursuivi par le Conseil d’administration de la _North Polar +Practical Association_, et qui a pour but de substituer un nouvel axe de +rotation à l’ancien axe, est obtenu au moyen du recul d’un engin fixé en un +point déterminé de la Terre. Si l’âme de cet engin est irrésistiblement soudée +au sol, il n’est pas douteux qu’il communiquera son recul à la masse de toute +notre planète. + +« L’engin, adopté par les ingénieurs de la Société, n’est autre qu’un canon +monstre, dont l’effet serait nul si l’on tirait verticalement. Pour produire +l’effet maximum, il faut le braquer horizontalement vers le nord ou vers le +sud, et c’est cette dernière direction qui a été choisie par Barbicane and Co. +En ces conditions, le recul produit un choc à la Terre vers le nord choc +assimilable à celui d’une bille prise très fin. » + +En vérité, c’est bien ce qu’avait pressenti ce perspicace Alcide Pierdeux. + +« Dès que le coup est tiré, le centre de la Terre se déplace suivant une +direction parallèle à celle du choc, ce qui pourra changer le plan de l’orbite +et par conséquent la durée de l’année, mais dans une mesure si faible qu’elle +doit être considérée comme absolument négligeable. En même temps, la Terre +prend un mouvement de rotation autour d’un axe situé dans le plan des +l’Équateur, et sa rotation s’accomplirait indéfiniment sur ce nouvel axe, si le +mouvement diurne n’eût pas existé antérieurement au choc. + +« Or, ce mouvement, il existe autour de la ligne des Pôles, et, en se combinant +avec la rotation accessoire produite par le recul, il donne naissance à un +nouvel axe, dont le Pôle s’écarte de l’ancien d’une quantité x. En outre, si le +coup est tiré au moment où le point vernal l’une des deux intersections de +l’Équateur et de l’écliptique est au nadir du point de tir, et si le recul +est assez fort pour déplacer l’ancien Pôle de 23°28’, le nouvel axe terrestre +devient perpendiculaire au plan de son orbite ainsi que cela a lieu à peu +près pour la planète Jupiter. + +« On sait quelles seraient les conséquences de cette perpendicularité, que le +président Barbicane a cru devoir indiquer dans la séance du 22 décembre. + +« Mais, étant donnée la masse de la Terre et la quantité de mouvement qu’elle +possède, peut-on concevoir une bouche à feu telle que son recul soit capable de +produire une modification dans l’emplacement du Pôle actuel, et surtout d’une +valeur de 23°28’? + +« Oui, si un canon ou une série de canons sont construits avec les dimensions +exigées par les lois de la mécanique, ou, à défaut de ces dimensions, si les +inventeurs sont en possession d’un explosif d’une puissance assez considérable +pour qu’il imprime au projectile la vitesse nécessitée pour un tel déplacement. + +« Or, en prenant pour type le canon de vingt-sept centimètres de la marine +française (modèle 1875), qui lance un projectile de cent quatre-vingts +kilogrammes avec une vitesse de cinq cents mètres par seconde, en donnant à +cette bouche à feu des dimensions cent fois plus grandes, c’est-à- dire un +million de fois en volume, elle lancerait un projectile de cent quatre-vingt +mille tonnes. Si, en outre, la poudre avait une vitesse suffisante pour +imprimer au projectile une vitesse cinq mille six cents fois plus forte qu’avec +la vieille poudre à canon, le résultat cherché serait obtenu. En effet, avec +une vitesse de deux mille huit cents kilomètres par seconde, [Note 17: Vitesse +qui suffirait pour aller en une seconde de Paris à Pétersbourg.] il n’y a pas à +craindre que le choc du projectile, rencontrant de nouveau la Terre, remette +les choses dans l’état initial. + +« Eh bien, par malheur pour la sécurité terrestre, si extraordinaire que cela +paraisse, J.-T. Maston et ses collègues ont précisément en leur possession cet +explosif d’une puissance presque infinie, et dont la poudre, employée pour +lancer le boulet de la Columbiad vers la Lune, ne saurait donner une idée. +C’est le capitaine Nicholl qui l’a découvert. Quelles sont les substances qui +entrent dans sa composition, on n’en trouve qu’imparfaitement trace dans le +carnet de J.-T. Maston, et il se borne à signaler cet explosif sous le nom de « +méli-mélonite. » + +« Tout ce qu’on sait, c’est qu’elle est formée par la réaction d’un méli-mélo +de substances organiques et d’acide azotique. Un certain nombre de radicaux +monoatomiques se substituent au même nombre d’atomes d’hydrogène, et on obtient +une poudre qui, comme le fulmi-coton, est formée par la combinaison et non par +le simple mélange des principes comburants et combustibles. + +« En somme, quel que soit cet explosif, avec la puissance qu’il possède, plus +que suffisante pour rejeter un projectile pesant cent quatre-vingt mille tonnes +hors de l’attraction terrestre, il est évident que le recul qu’il imprimera au +canon produira les effets suivants : changement de l’axe, déplacement du Pôle +de 23°28’, perpendicularité du nouvel axe sur le plan de l’écliptique. De là, +toutes les catastrophes si justement redoutées par les habitants de la Terre. + +« Cependant, une chance reste à l’humanité d’échapper aux conséquences d’une +opération qui doit provoquer de telles modifications dans les conditions +géographiques et climatologiques du globe terrestre. + +« Est-il possible de fabriquer un canon de dimensions telles qu’il soit un +million de fois en volume ce qu’est le canon de vingt-sept centimètres? Quels +que soient les progrès de l’industrie métallurgique, qui construit des ponts de +la Tay et du Forth, des viaducs de Garabit et des tours Eiffel, est-il +admissible que des ingénieurs puissent produire cet engin gigantesque, sans +parler du projectile de cent quatre-vingt mille tonnes qui devra être lancé +dans l’espace? + +« Il est permis d’en douter. C’est là, évidemment, une des raisons pour +lesquelles la tentative de Barbicane and Co. a bien des raisons de ne point +réussir. Mais elle laisse encore le champ ouvert à nombre d’éventualités +particulièrement inquiétantes, puisqu’il semble que la nouvelle Société s’est +déjà mise à l’oeuvre. + +« Qu’on le sache bien, lesdits Barbicane et Nicholl ont quitté Baltimore et +l’Amérique. Ils sont partis depuis plus de deux mois. Où sont-ils allés?… Très +certainement, en cet endroit inconnu du globe, où tout doit être disposé pour +tenter leur opération. + +« Or, quel est cet endroit? On l’ignore, et, par conséquent, il est impossible +de se mettre à la poursuite des audacieux « malfaiteurs » (sic), qui prétendent +bouleverser le monde sous prétexte d’exploiter à leur profit des houillères +nouvelles. + +« Évidemment, que ce lieu fût indiqué sur le carnet de J.- T. Maston, à la +dernière page qui résumait ses travaux, ce n’est que trop certain. Mais cette +dernière page a été déchiré sous la dent du complice d’Impey Barbicane, et ce +complice, incarcéré maintenant dans la prison de Baltimore, se refuse +absolument à parler. + +« Telle est donc la situation. Si le président Barbicane parvient à fabriquer +son canon monstre et son projectile, en un mot, si son opération est faite dans +les conditions sus- énoncées, il modifiera l’ancien axe, et c’est dans six mois +que la Terre sera soumise aux conséquences de cette « impardonnable tentative » +(sic). + +« En effet, une date a été choisie pour que le tir donne son plein et entier +effort, date à laquelle le choc, imprimé à l’ellipsoïde terrestre, produira son +maximum d’intensité. + +« C’est le 22 septembre, douze heures après le passage du Soleil au méridien du +lieu x. + +« Ces circonstances étant connues : 1° que le tir s’opérera avec un canon un +million de fois gros comme le canon de vingt-sept; 2° que ce canon sera chargé +d’un projectile de cent quatre-vingt mille tonnes; 3° que ce projectile sera +animé d’une vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres; 4° que le +coup sera tiré le 22 septembre, douze heures après le passage du Soleil au +méridien du lieu; peut- on déduire de ces circonstances quel est le lieu x où +se fera l’opération? + +« Évidemment non! ont répondu les commissaires- enquêteurs. + +« Effectivement, rien ne peut permettre de calculer quel sera le point x, +puisque, dans le travail de J. T. Maston, rien n’indique en quel endroit du +globe passera le nouvel axe, en d’autres termes, en quel endroit seront situés +les nouveaux Pôles de la Terre. À 23°28’ de l’ancien, soit! Mais sur quel +méridien, c’est ce qu’il est absolument impossible d’établir. + +« Donc, impossible de reconnaître quels seront les territoires abaissés ou +surélevés, par suite de la dénivellation des océans, quels seront les +continents transformés en mers et les mers transformés en continents. + +« Et cependant, cette dénivellation sera très considérable, à s’en rapporter +aux calculs de J.-T. Maston. Après le choc, la surface de la mer prendra la +forme d’un ellipsoïde de révolution autour du nouvel axe polaire, et le niveau +de la couche liquide changera sur presque tous les points du globe. + +« En effet, l’intersection du niveau de la mer ancien et du niveau de la mer +nouveau deux surfaces de révolution égales dont les axes se rencontrent se +composera de deux courbes planes, dont les deux plans passeront par une +perpendiculaire au plan des deux axes polaires, et respectivement par les deux +bissectrices de l’angle des deux axes polaires. (_Texte même relevé sur le +carnet du calculateur_.) + +« Il suit de là que les maxima de dénivellation peuvent atteindre une +surélévation ou un abaissement de 8415 mètres par rapport au niveau ancien, et +qu’en certains points du globe, divers territoires seront abaissés ou surélevés +de cette quantité par rapport au nouveau. Cette quantité diminuera +graduellement jusqu’aux lignes de démarcation partageant le globe en quatre +segments, sur la limite desquels la dénivellation deviendra nulle. + +« Il est même à remarquer que l’ancien Pôle sera lui- même immergé sous plus de +3000 mètres d’eau, puisqu’il se trouve à une moindre distance du centre de la +Terre par suite de l’aplatissement du sphéroïde. Donc, le domaine acquis par la +_North Polar Practical Association_ devrait être noyé et par conséquent +inexploitable. Mais le cas a été prévu par Barbicane and Co. et des +considérations géographiques, déduites des dernières découvertes, permettent de +conclure à l’existence, au Pôle arctique, d’un plateau dont l’altitude est +supérieure à 3000 mètres. + +« Quant aux points du globe où la dénivellation atteindra 8415 mètres, et par +conséquent, aux territoires qui en subiront les désastreuses conséquences, il +ne faut pas prétendre à les déterminer. Les calculateurs les plus ingénieux n’y +parviendraient pas. Il y a, dans cette équation, une inconnue que nulle formule +ne peut dégager. C’est la situation précise du point x où se produira le tir, +et, par suite, le choc… Or, cet x, est le secret des promoteurs de cette +déplorable affaire. + +« Donc, pour résumer, les habitants de la Terre, sous n’importe quelle latitude +qu’ils vivent, sont directement intéressés à connaître ce secret, puisqu’ils +sont directement menacés par les agissements de Barbicane and Co. + +« Aussi avis est-il donné aux habitants de l’Europe, de l’Afrique, de l’Asie, +de l’Amérique, de l’Australasie et de l’Océanie, de veiller à tous travaux de +balistique, tels que fonte de canons, fabrication de poudres ou de projectiles, +qui pourraient être entrepris sur leur territoire, d’observer également la +présence de tout étranger dont l’arrivée paraîtrait suspecte et d’en avertir +aussitôt les membres de la Commission d’enquête, à Baltimore, Maryland, USA. + +« Fasse le ciel que cette révélation arrive avant le 22 septembre de la +présente année, qui menace de troubler l’ordre établi dans le système +terrestre. » + +XII + +Dans lequel J.-T. Maston continue +héroïquement à se taire. + +Ainsi, après le canon employé pour lancer un projectile de la Terre à la Lune, +le canon employé pour modifier l’axe terrestre! Le canon! Toujours le canon! +Mais ils n’ont donc pas autre chose en tête, ces artilleurs du Gun Club! Ils +sont donc pris de la folie du « canonisme intensif! » Ils font donc du canon +l’ultima ratio en ce monde! Ce brutal engin est-il donc le souverain de +l’univers? De même que le droit canon règle la théologie, le roi canon est-il +le suprême régulateur des lois industrielles et cosmologiques? + +Oui! Il faut bien l’avouer, le canon, c’était l’engin qui devait s’imposer à +l’esprit du président Barbicane et de ses collègues. Ce n’est pas impunément +qu’on a consacré toute sa vie à la balistique. Après la Columbiad de la +Floride, ils devaient en arriver au canon monstre de… du lieu x. Et ne les +entend-on pas déjà crier d’une voix retentissante : + +« Pointez sur la Lune!… Première pièce… Feu! + +— Changez l’axe de la Terre… Deuxième pièce… Feu! » + +En attendant ce commandement que l’univers avait si bonne envie de leur lancer : + +« À Charenton!… Troisième pièce… Feu!… » + +En vérité, leur opération justifiait bien le titre de cet ouvrage. N’est-il pas +plus exactement intitulé _Sans dessus dessous_ que _Sens dessus dessous_, +puisque il n’y aurait plus ni « dessous » ni « dessus » et que, suivant +l’expression d’Alcide Pierdeux, il s’ensuivrait « un chambardement général! » + +Quoi qu’il en fût, la publication de la note rédigée par la Commission +d’enquête produisit un effet dont rien ne saurait donner l’idée. Il faut en +convenir, ce qu’elle disait n’était pas fait pour rassurer. Des calculs de +J.-T. Maston, il résultait que le problème de mécanique avait été résolu dans +toutes ses données. L’opération, tentée par le président Barbicane et par le +capitaine Nicholl cela n’était que trop clair allait introduire une +modification des plus regrettables dans le mouvement de rotation diurne. Un +nouvel axe serait substitué à l’ancien… Et l’on sait quelles devaient être les +conséquences de cette substitution. + +L’oeuvre de Barbicane and Co. fut donc définitivement jugée, maudite, dénoncée +à la réprobation générale. Dans l’ancien comme dans le nouveau continent, les +membres du conseil d’administration de la _North Polar Practical Association_ +n’eurent plus que des adversaires. S’il leur restait quelques partisans parmi +les cerveaux brûlés des États-Unis, ils étaient rares. + +Vraiment, au point de vue de leur sécurité personnelle, le président Barbicane +et le capitaine Nicholl avaient sagement fait de quitter Baltimore et +l’Amérique. On est fondé à croire qu’il leur serait arrivé malheur. Ce n’est +pas impunément que l’on peut menacer en masse quatorze cents millions +d’habitants, bouleverser leurs habitudes par un changement apporté aux +conditions d’habitabilité de la Terre, et les inquiéter dans leur existence +même, en provoquant une catastrophe universelle. + +Maintenant, comment les deux collègues du Gun-club avaient-ils disparu sans +laisser aucune trace? Comment le matériel et le personnel, nécessités par une +telle opération, avaient-ils pu partir sans que l’on s’en fût aperçu? Des +centaines de wagons, si c’était par railway, des centaines de navires, si +c’était par mer, n’auraient pas suffi à transporter les chargements de métal, +de charbon et de méli-mélonite. Il était tout à fait incompréhensible que ce +départ eût pu avoir lieu incognito. Cela était néanmoins. En outre, après +sérieuse enquête, on reconnut qu’aucune commande n’avait été envoyée ni aux +usines métallurgiques, ni aux fabriques de produits chimiques des deux Mondes. +Que ce fût inexplicable, soit! Cela s’expliquerait dans l’avenir… s’il y avait +un avenir! + +Toutefois, si le président Barbicane et le capitaine Nicholl, mystérieusement +disparus, étaient à l’abri d’un danger immédiat, leur collègue J.-T. Maston, +congrûment mis sous clef, pouvait tout craindre des représailles publiques. +Bah! il ne s’en préoccupait guère! Quoi admirable têtu que ce calculateur! Il +était de fer, comme son avant-bras. Rien ne le ferait céder. + +Du fond de la cellule qu’il occupait à la prison de Baltimore, le secrétaire du +Gun-Club s’absorbait de plus en plus dans la contemplation lointaine des +collègues qu’il n’avait pu suivre. Il évoquait la vision du président Barbicane +et du capitaine Nicholl, préparant leur opération gigantesque en ce point +inconnu du globe, où nul n’irait les troubler. Il les voyait fabriquant leur +énorme engin, combinant leur méli- mélonite, fondant le projectile que le +Soleil compterait bientôt au nombre de ses petites planètes. Ce nouvel astre +porterait le nom charmant de Scorbetta, témoignage de galanterie et d’estime +envers la riche capitaliste de New-Park. Et J.-T. Maston supputait les jours, +trop courts à son gré, qui le rapprochaient de la date fixée pour le tir. + +On était déjà au commencement d’avril. Dans deux mois et demi, l’astre du jour, +après s’être arrêté au solstice sur le Tropique du Cancer, rétrograderait vers +le Tropique du Capricorne. Trois mois plus tard, il traverserait la ligne +équatoriale à l’équinoxe d’automne. Et alors, ce serait fini de ces saisons +qui, depuis des millions de siècles, alternaient si régulièrement et si « +bêtement » au cours de chaque année terrestre. Pour la dernière fois, en l’an +189–, le sphéroïde aurait été soumis à cette inégalité des jours et des nuits. +Il n’y aurait plus qu’un même nombre d’heures entre le lever et le coucher du +Soleil sur n’importe quel horizon du globe. + +En vérité, c’était là une oeuvre magnifique, surhumaine, divine. J.-T. Maston +en oubliait le domaine arctique et l’exploitation des houillères de l’ancien +Pôle, pour ne voir que les conséquences cosmographiques de l’opération. Le but +principal de la nouvelle Société s’effaçait au milieu des transformations qui +allaient changer la face du monde. + +Mais voilà! le monde ne voulait pas changer de face. N’était-elle pas toujours +jeune, celle que Dieu lui avait donnée aux premières heures de la création! + +Quant à J.-T. Maston, seul et sans défense au fond de sa cellule, il ne cessait +de résister à toutes les pressions qu’on tentait d’exercer sur lui. Les membres +de la Commission d’enquête venaient journellement le visiter; ils n’en +pouvaient rien obtenir. C’est alors que John H. Prestice eut l’idée d’utiliser +une influence qui réussirait peut-être mieux que la leur celle de Mrs +Evangélina Scorbitt. Personne n’ignorait de quel dévouement cette respectable +veuve était capable, quand il s’agissait des responsabilités de J.-T. Maston, +et quel intérêt sans bornes elle portait au célèbre calculateur. + +Donc, après délibération des commissaires, Mrs Evangélina Scorbitt fut +autorisée à venir voir le prisonnier autant qu’elle le voudrait. N’était-elle +pas, elle-même, aussi menacée que les autres habitants du globe par le recul du +canon monstre? Est-ce que son hôtel de New-Park serait plus épargné dans la +catastrophe finale que la hutte du plus humble coureur des bois ou le wigwam de +l’Indien des Prairies? Est-ce qu’il n’y allait pas de son existence comme de +celle du dernier des Samoyèdes ou du plus obscur insulaire du Pacifique? Voilà +ce que le président de la Commission lui fit comprendre, voilà pourquoi elle +fut priée d’user de son influence sur l’esprit de J.-T. Maston. + +Si celui-ci se décidait enfin à parler, s’il voulait dire en quel endroit le +président Barbicane et le capitaine Nicholl et très certainement aussi le +nombreux personnel qu’ils avaient dû s’adjoindre étaient occupés à leurs +préparatifs, il serait encore temps d’aller à leur recherche, de retrouver +leurs traces, de mettre fin aux affres, transes et épouvantes de l’humanité. + +Mrs Evangélina Scorbitt eut donc accès dans la prison. Ce qu’elle désirait +par-dessus tout, c’était revoir J.-T. Maston, arraché par des mains policières +au bien-être de son cottage. + +Mais c’était bien mal la connaître, l’énergique Evangélina, que de la croire +esclave des faiblesses humaines! Et, le 9 avril, si quelque oreille indiscrète +se fût collée à la porte de la cellule, la première fois que Mrs Scorbitt y +pénétra, voici ce que cette oreille aurait entendu non sans quelque surprise : + +« Enfin, cher Maston, je vous revois! + +— Vous, mistress Scorbitt? + +— Oui, mon ami, après quatre semaines, quatre longues semaines de séparation… + +— Exactement vingt-huit jours, cinq heures et quarante-cinq minutes, répondit +J.-T. Maston, après avoir consulté sa montre. + +— Enfin nous sommes réunis!… + +— Mais comment vous ont-ils laissé pénétrer jusqu’à moi, chère mistress +Scorbitt? + +— À la condition d’user de l’influence due à une affection sans bornes sur +celui qui en est l’objet! + +— Quoi!… Evangélina! s’écria J.-T. Maston. Vous auriez consenti à me donner de +tels conseils!… Vous avez eu la pensée que je pourrais trahir nos collègues!… + +— Moi? cher Maston!… M’appréciez-vous donc si mal!… Moi!… vous prier de +sacrifier votre sécurité à votre honneur!… Moi?… vous pousser à un acte, qui +serait la honte d’une vie consacrée tout entière aux plus hautes spéculations +de la mécanique transcendante! + +— À la bonne heure, mistress Scorbitt! Je retrouve bien en vous la généreuse +actionnaire de notre Société! Non!… je n’ai jamais douté de votre grand coeur! + +— Merci, cher Maston! + +— Quant à moi, divulguer notre oeuvre, révéler en quel point du globe va +s’accomplir notre tir prodigieux, vendre pour ainsi dire ce secret que j’ai pu +heureusement cacher au plus profond de moi-même, permettre à ces barbares de se +lancer à la poursuite de nos amis, d’interrompre des travaux qui feront notre +profit et notre gloire!… Plutôt mourir! + +— Sublime Maston! » répondit Mrs Evangélina Scorbitt. + +En vérité, ces deux êtres, si étroitement unis par le même enthousiasme et +aussi insensés l’un que l’autre, d’ailleurs étaient bien faits pour se +comprendre. + +« Non! jamais ils ne sauront le nom du pays que mes calculs ont désigné et dont +la célébrité va devenir immortelle! ajouta J.-T. Maston. Qu’ils me tuent, s’ils +le veulent, mais ils ne m’arracheront pas mon secret! + +— Et qu’ils me tuent avec vous! s’écria Mrs Evangélina Scorbitt. Moi aussi, je +serai muette… + +— Heureusement, chère Evangélina, ils ignorent que vous le possédez, ce secret! + +— Croyez-vous donc, cher Maston, que je serais capable de le livrer, parce que +je ne suis qu’une femme! Trahir nos collègues et vous!… Non, mon ami, non! Que +ces Philistins soulèvent contre vous la population des villes et des campagnes, +que le monde entier pénètre par la porte de cette cellule pour vous en +arracher, eh bien! je serai là, et nous aurons au moins cette consolation de +mourir ensemble… » + +Et, si ce peut jamais être une consolation, J.-T. Maston pouvait-il en rêver +une plus douce que de mourir dans les bras de Mrs Evangélina Scorbitt! + +Ainsi finissait la conversation toutes les fois que l’excellente dame venait +visiter le prisonnier. + +Et, lorsque les commissaires-enquêteurs l’interrogeaient sur le résultat de ses +entrevues : + +« Rien encore! disait-elle. Peut-être avec du temps obtiendrai-je enfin… » + +Ô astuce de femme! + +Avec du temps! disait-elle. Mais, ce temps, il marchait à grands pas. Les +semaines s’écoulaient comme des jours, les jours comme des heures, les heures +comme des minutes. + +On était en mai déjà. Mrs Evangélina Scorbitt n’avait rien obtenu de J.-T. +Maston, et là où cette femme si influente avait échoué, nul autre ne pouvait +avoir l’espoir de réussir. Faudrait-il donc se résigner à attendre le coup +terrible, sans qu’il se présentât une chance de l’empêcher? + +Eh bien, non! En pareille occurrence, la résignation est inacceptable! Aussi +les délégués des Puissances européennes devinrent-ils plus obsédants que +jamais. Il y eut lutte de tous les instants entre eux et les membres de la +Commission d’enquête, lesquels furent directement pris à partie. Jusqu’au +flegmatique Jacques Jansen, qui, en dépit de sa placidité hollandaise, +accablait les commissaires de ses récriminations quotidiennes. Le colonel Boris +Karkof eut même un duel avec le secrétaire de ladite commission duel dans +lequel il ne blessa que légèrement son adversaire. Quant au major Donellan, +s’il ne se battit ni à l’arme à feu ni à l’arme blanche, ce qui est contraire +aux usages britanniques du moins, assisté de son secrétaire Dean Toodrink, +échangea-t-il quelques douzaines de coups de poing dans une boxe en règle avec +William S. Forster, le flegmatique consignataire de morues, l’homme de paille +de la _North Polar Practical Association_, lequel, d’ailleurs, ne savait rien +de l’affaire. + +En réalité, le monde entier se conjurait pour rendre les Américains des +États-Unis responsables des actes de l’un de leurs plus glorieux enfants, Impey +Barbicane. On ne parlait rien moins que de retirer les ambassadeurs et les +ministres plénipotentiaires accrédités près cet imprudent gouvernement de +Washington et de lui déclarer la guerre. + +Pauvres États-Unis! Ils n’eussent pas mieux demandé que de mettre la main sur +Barbicane and Co. En vain répondaient- ils que les Puissances de l’Europe, de +l’Asie, de l’Afrique et de l’Océanie avaient carte blanche pour l’arrêter +partout où il se trouverait, on ne les écoutait même pas. Et jusqu’alors, +impossible de découvrir en quel lieu le président et son collègue s’occupaient +à préparer leur abominable opération. + +À quoi, les Puissances étrangères répondaient : + +« Vous avez J.-T. Maston, leur complice! Or, J.-T. Maston sait à quoi s’en +tenir sur le compte de Barbicane. Donc, faites parler J.-T. Maston. » + +Faire parler J.-T. Maston! Autant eût valu arracher une parole de la bouche +d’Harpocrate, dieu du silence, ou au sourd-muet en chef de l’Institut de +New-York. + +Et alors, l’exaspération croissant avec l’inquiétude universelle, quelques +esprits pratiques rappelèrent que la torture du moyen âge avait du bon, les +brodequins du maître- tourmenteur juré, le tenaillement aux mamelles, le plomb +fondu, si souverain pour délier les langues les plus rebelles, l’huile +bouillante, le chevalet, la question par l’eau, l’estrapade, etc. Pourquoi ne +pas se servir de ces moyens que la justice d’autrefois n’hésitait pas à +employer dans des circonstances infiniment moins graves, et pour des cas +particuliers qui n’intéressaient que fort indirectement les masses? + +Mais, il faut bien le reconnaître, ces moyens que justifiaient les moeurs +d’autrefois, ne pouvaient plus être employés à la fin d’un siècle de douceur et +de tolérance, d’un siècle aussi empreint d’humanité que ce XIXème, +caractérisé par l’invention du fusil à répétition, des balles de sept +millimètres et des trajectoires d’une tension invraisemblable, d’un siècle +qui admet dans les relations internationales l’emploi des obus à la mélinite, à +la roburite, à la bellite, à la panclastite, à la méganite et autres substances +en ite, qui ne sont rien, il est vrai, auprès de la méli-mélonite. + +J.-T. Maston n’avait donc point à redouter d’être soumis à la question +ordinaire ou extraordinaire. Tout ce qu’on pouvait espérer, c’est que, +comprenant enfin quelle était sa responsabilité, il se déciderait peut-être à +parler, ou s’il s’y refusait, que le hasard parlerait pour lui. + +XIII + +La fin duquel J.-T. Maston fait une réponse +véritablement épique. + +Le temps marchait, cependant, et très probablement aussi, marchaient les +travaux que le président Barbicane et le capitaine Nicholl accomplissaient dans +des conditions si surprenantes on ne savait où. + +Pourtant, comment se faisait-il qu’une opération, qui exigeait l’établissement +d’une usine considérable, la création de hauts fourneaux capables de fondre un +engin un million de fois gros comme le canon de vingt-sept de la marine, et un +projectile pesant 180 000 tonnes, qui nécessitait l’embauchage de plusieurs +milliers d’ouvriers, leur transport, leur aménagement, oui! comment se +faisait-il qu’une telle opération eût pu être soustraite à l’attention des +intéressés? En quelle partie de l’Ancien ou du Nouveau Continent, Barbicane and +Co. s’était-il si secrètement installé que l’éveil n’eût jamais été donné aux +peuplades voisines? Était-ce dans une île abandonnée du Pacifique ou de l’océan +Indien? Mais il n’y a plus d’îles désertes de nos jours : les Anglais ont tout +pris. À moins que la nouvelle Société n’en eût découvert une tout exprès? Quant +à penser que ce fût en un point des régions arctiques ou antarctiques qu’elle +eût établi des usines, non! cela eût été anormal. N’était-ce pas précisément +parce qu’on ne peut atteindre ces hautes latitudes que la _North Polar +Practical Association_ tentait de les déplacer? + +D’ailleurs, chercher le président Barbicane et le capitaine Nicholl à travers +ces continents ou ces îles, ne fût-ce que dans leurs parties relativement +abordables, c’eût été perdre son temps. Le carnet, saisi chez le secrétaire du +Gun-Club ne mentionnait-il pas que le tir devait effectuer à peu près sur +l’Équateur? Or, là se trouvent des régions habitables, sinon habitées par des +hommes civilisés. Si donc c’était aux environs de la ligne équinoxiale que les +expérimentateurs avaient dû s’établir, ce ne pouvait être ni en Amérique, dans +toute l’étendue du Pérou et du Brésil, ni dans les îles de la Sonde, Sumatra, +Bornéo, ni dans les îles de la mer des Célèbes, ni dans la Nouvelle-Guinée, où +pareille opération n’eût pu être conduite sans que les populations en eussent +été informées. Très vraisemblablement aussi, elle n’aurait pu être tenue +secrète dans tout le centre de l’Afrique, à travers la région des grands lacs, +traversée par l’Équateur. Restaient, il est vrai, les Maldives dans la mer des +Indes, les îles de l’Amirauté, Gilbert, Christmas, Galapagos dans le Pacifique, +San Pedro dans l’Atlantique. Mais les informations, prises en ces divers lieux, +n’avaient donné aucun résultat. Aussi en était-on réduit à de vagues +conjectures, peu faites pour calmer les transes universelles. + +Et que pensait de tout cela Alcide Pierdeux? Plus « sulfurique » que jamais, il +ne cessait de rêver aux diverses conséquences de ce problème. Que le capitaine +Nicholl eût inventé un explosif d’une telle puissance, qu’il eût trouvé cette +méli-mélonite, d’une expansion trois ou quatre mille fois plus grande que celle +des plus violents explosifs de guerre, et cinq mille six cents fois plus forte +que cette bonne vieille poudre à canon de nos ancêtres, c’était déjà fort +étonnant, « et même fort détonnant! » disait-il, mais enfin ce n’était pas +impossible. On ne sait guère ce que réserve l’avenir en ce genre de progrès, +qui permettra de démolir les armées à n’importe quelles distances. En tout cas, +le redressement de l’axe terrestre produit par le recul d’une bouche à feu, ce +n’était pas non plus pour surprendre l’ingénieur français. Aussi, s’adressant +in petto au promoteur de l’affaire : + +« Il est bien évident, président Barbicane, disait-il, que, journellement, la +Terre attrape le contrecoup de tous les chocs qui se produisent à sa surface. +Il est certain que, lorsque des centaines de mille hommes s’amusent à s’envoyer +des milliers de projectiles pesant quelques kilogrammes, ou des millions de +projectiles pesant quelques grammes, et même, simplement, quand je marche ou +quand je saute, ou quand j’allonge le bras, ou lorsque un globule sanguin se +balade dans mes veines, cela agit sur la masse de notre sphéroïde. Donc, la +grande machine est de nature à produire la secousse demandée. Mais, nom d’une +intégrale! cette secousse sera-t-elle suffisante pour faire basculer la Terre? +Eh! c’est ce que les équations de cet animal de J.-T. Maston « démonstrandent » +péremptoirement, il faut bien le reconnaître! » + +En effet, Alcide Pierdeux ne pouvait qu’admirer les ingénieux calculs du +secrétaire du Gun-Club, communiqués par les membres de la Commission d’enquête +à ceux des savants qui étaient en état de les comprendre. Et Alcide Pierdeux, +qui lisait l’algèbre comme on lit un journal, trouvait à cette lecture un +charme inexprimable. + +Mais, si le chambardement avait lieu, que de catastrophes accumulées à la +surface du sphéroïde! Que de cataclysmes, cités renversées, montagnes +ébranlées, habitants détruits par millions, masses liquides projetées hors de +leur lit et provoquant d’épouvantables sinistres! + +Ce serait comme un tremblement de terre d’une incomparable violence. + +« Si encore, grommelait Alcide Pierdeux, si encore la sacrée poudre du +capitaine Nicholl était moins forte, on pourrait espérer que le projectile +viendrait de nouveau choquer la Terre, soit en avant du point de tir, soit même +en arrière, après avoir fait le tour du globe. Et alors, tout serait remis en +place au bout d’un temps relativement court non sans avoir provoqué quelques +grands désastres cependant. Mais va te faire lanlaire! Grâce à leur +méli-mélonite, le boulet décrira une demi branche d’hyperbole, et il ne viendra +plus demander pardon à la Terre de l’avoir dérangée, en la remettant en place! » + +Et Alcide Pierdeux gesticulait comme un appareil sémaphorique, au risque de +tout briser dans un rayon de deux mètres. + +Puis, il se répétait : + +« Si, au moins, le lieu de tir était connu, j’aurais vite fait d’établir sur +quels grands cercles terrestres la dénivellation serait nulle, et aussi, les +points où elle atteindrait son maximum. On pourrait prévenir les gens de +déménager à temps, avant que leurs maisons ou leurs villes ne leur fussent +tombées sur la caboche. Mais comment le savoir? » + +Après quoi, arrondissant sa main au-dessus des rares cheveux qui lui +garnissaient le crâne : + +« Eh! j’y pense, ajoutait-il, les conséquences de la secousse peuvent être plus +compliquées qu’on ne l’imagine. Pourquoi les volcans ne profiteraient-ils pas +de l’occasion pour se livrer à des éruptions échevelées, pour vomir, comme un +passager qui a le mal de mer, les matières déplacées dans leurs entrailles? +Pourquoi une partie des océans surélevés ne se précipiterait-elle pas dans +leurs cratères? Le diable m’emporte! il peut survenir des explosions qui feront +sauter la machine tellurienne! Ah! ce satané Maston, qui s’obstine dans son +mutisme! Le voyez-vous, jonglant avec notre boule et faisant des effets de +finesse sur le billard de l’Univers! » + +Ainsi raisonnait Alcide Pierdeux. Bientôt, ces effrayantes hypothèses furent +reprises et discutées par les journaux des deux Mondes. Auprès du +bouleversement qui résulterait de l’opération de Barbicane and Co., qu’étaient +ces trombes, ces raz de marée, ces déluges, qui, de loin en loin, dévastent +quelque étroite portion de la Terre? De telles catastrophes ne sont que +partielles! Quelques milliers d’habitants disparaissent, et c’est à peine si +les innombrables survivants se sentent troublés dans leur quiétude! Aussi, à +mesure que s’approchait la date fatale, l’épouvante gagnait-elle les plus +braves. Les prédicateurs avaient beau jeu pour prédire la fin du monde. On se +serait cru à cette effrayante période de l’an 1000, alors que les vivants +s’imaginèrent qu’ils allaient être précipités dans l’empire des morts. + +Que l’on se souvienne de ce qui s’était passé à cette époque. D’après un +passage de l’Apocalypse, les populations furent fondées à croire que le jour du +jugement dernier était proche. Elles attendaient les signes de colère, prédits +par l’Écriture. Le fils de perdition, l’Antéchrist, allait se révéler. + +« Dans la dernière année du Xème siècle, raconte H. Martin, tout était +interrompu, plaisirs, affaires, intérêts, tout, quasi jusqu’aux travaux de la +campagne. Pourquoi, se disait on, songer à un avenir qui ne sera pas? Songeons +à l’éternité qui commence demain! On se contentait de pourvoir aux besoins les +plus immédiats; on léguait ses terres, ses châteaux aux monastères pour +s’acquérir des protecteurs dans ce royaume des cieux où on allait entrer. +Beaucoup de chartes de donations aux églises débutent par ces mots : « La fin +du monde approchant, et sa ruine étant imminente… » Quand vint le terme fatal, +les populations s’entassèrent incessamment dans les basiliques, dans les +chapelles, dans les édifices consacrés à Dieu, et attendirent, transies +d’angoisses, que les sept trompettes des sept anges du jugement retentissent du +haut du ciel. » + +On le sait, le premier jour de l’an 1000 s’acheva, sans que les lois de la +nature eussent été aucunement troublées. Mais, cette fois, il ne s’agissait pas +d’un bouleversement basé sur des textes d’une obscurité toute biblique. Il +s’agissait d’une modification apportée à l’équilibre de la Terre, reposant sur +des calculs indiscutés, indiscutables, et d’une tentative que les progrès des +sciences balistiques et mécaniques rendaient absolument réalisables. Cette +fois, ce ne serait pas la mer qui rendrait ses morts, ce seraient les vivants +qu’elle engloutirait par millions au fond de ses nouveaux abîmes. + +Il résulta de là, que, tout en tenant compte des changements produits dans les +esprits par l’influence des idées modernes, l’épouvante n’en fut pas moins +poussée à ce point, que nombre des pratiques de l’an 1000 se reproduisirent +avec le même affolement. Jamais on ne fit avec un tel empressement ses +préparatifs de départ pour un monde meilleur! Jamais kyrielles de péchés ne se +dévidèrent dans les confessionnaux avec une telle abondance! Jamais tant +d’absolutions ne furent octroyées aux moribonds qui se repentaient in extremis! +Il fut même question de demander une absolution générale qu’un bref du pape +aurait accordée à tous les hommes de bonne volonté sur la Terre et aussi de +belle et bonne peur. + +En ces conditions, la situation de J.-T. Maston devenait chaque jour de plus en +plus critique. Mrs Evangélina Scorbitt tremblait qu’il fût victime de la +vindicte universelle. Peut-être même eut-elle la pensée de lui donner le +conseil de prononcer ce mot qu’il s’obstinait à taire avec un entêtement sans +exemple. Mais elle n’osa pas et fit bien. C’eût été s’exposer à un refus +catégorique. + +Comme on le pense bien, même dans la cité de Baltimore, maintenant en proie à +la terreur, il devenait difficile de contenir la population, surexcitée par la +plupart des journaux de la Confédération, par les dépêches qui arrivaient « des +quatre angles de la Terre », pour employer le langage apocalyptique que tenait +saint Jean l’Évangéliste, au temps de Domitien. À coup sûr, si J.-T. Maston eût +vécu sous le règne de ce persécuteur, son affaire aurait été vite réglée. On +l’eût livré aux bêtes. Mais il se fût contenté de répondre : + +« Je le suis déjà! » + +Quoi qu’il en soit, l’inébranlable J.-T. Maston refusait de faire connaître la +situation du lieu x, comprenant bien que, s’il la dévoilait, le président +Barbicane et le capitaine Nicholl seraient mis dans l’impossibilité de +continuer leur oeuvre. + +Après tout, c’était beau, cette lutte d’un homme seul contre le monde entier. +Cela grandissait encore J.-T. Maston dans l’esprit de Mrs Evangélina Scorbitt, +et aussi dans l’opinion de ses collègues du Gun-Club. Ces braves gens, il faut +bien le dire, entêtés comme des artilleurs à la retraite, tenaient quand même +pour les projets de Barbicane and Co. Le secrétaire du Gun-Club était arrivé à +un tel degré de célébrité, que nombre de personnes lui écrivaient déjà, comme +aux criminels de grande marque, pour avoir quelques lignes de cette main qui +allait bouleverser le monde. + +Mais, si cela était beau, cela devenait de plus en plus dangereux. Le populaire +se portait jour et nuit autour de la prison de Baltimore. Là, grands cris et +grand tumulte. Les enragés voulaient lyncher J.-T. Maston _hic et nunc_. La +police voyait venir le moment où elle serait impuissante à le défendre. + +Désireux de donner satisfaction aux masses américaines, aussi bien qu’aux +masses étrangères, le gouvernement de Washington décida enfin de mettre J.-T. +Maston en accusation et de le traduire devant les Assises. + +Avec des jurés, étreints déjà par les affres de l’épouvante, « son affaire ne +traînerait pas! » comme disait Alcide Pierdeux, qui, pour sa part, se sentait +pris d’une sorte de sympathie envers cette tenace nature de calculateur. + +Il suit de là que, dans la matinée du 5 septembre, le président de la +Commission d’enquête se transporta de sa personne à la cellule du prisonnier. + +Mrs Evangélina Scorbut, sur son instante demande, avait été autorisée à +l’accompagner. Peut-être, dans une dernière tentative, l’influence de cette +aimable dame finirait-elle par l’emporter?… Il ne fallait rien négliger. Tous +les moyens seraient bons, qui donneraient le dernier mot de l’énigme. Si l’on +n’y parvenait pas, on verrait. + +« On verrait! répétaient les esprits perspicaces. Eh! la belle avance, quand on +aura pendu J.-T. Maston, si la catastrophe s’accomplit dans toute son horreur! » + +Donc, vers onze heures, J.-T. Maston se trouvait en présence de Mrs Evangélina +Scorbitt et de John H. Prestice, président de la Commission d’enquête. + +L’entrée en matière fut des plus simples. En cette conversation furent +échangées les demandes et les réponses suivantes, très raides d’une part, très +calmes de l’autre. + +Et qui aurait jamais pu croire que des circonstances se présenteraient où le +calme serait du côté de J.-T. Maston! + +« Une dernière fois, voulez-vous répondre?… demanda John H. Prestice. + +— À quel propos?… fit observer ironiquement le secrétaire du Gun-Club. + +— À propos de l’endroit où s’est transporté votre collègue Barbicane. + +— Je vous l’ai déjà dit cent fois. + +— Répétez-le une cent-unième. + +— Il est là où s’effectuera le tir. + +— Et où le tir s’effectuera-t-il? + +— Là où est mon collègue Barbicane. + +— Prenez garde, J.-T. Maston! + +— À quoi? + +— Aux conséquences de votre refus de répondre, lesquelles ont pour résultat… + +— De vous empêcher précisément d’apprendre ce que vous ne devez pas savoir. + +— Ce que nous avons le droit de connaître! + +— Ce n’est pas mon avis. + +— Nous allons vous traduire aux Assises! + +— Traduisez. + +— Et le jury vous condamnera! + +— Ça le regarde. + +— Et le jugement, sitôt rendu, sitôt exécuté! + +— Soit! + +— Cher Maston!… osa dire Mrs Evangélina Scorbitt, dont le coeur se troublait +sous ces menaces. + +— Oh!… mistress! » fit J.-T. Maston. + +Elle baissa la tête et se tut. + +« Et voulez-vous savoir quel sera ce jugement? reprit le président John H. +Prestice. + +— Si vous voulez bien, reprit J.-T. Maston. + +— C’est que vous serez condamné à la peine capitale… comme vous le méritez! + +— Vraiment? + +— Et vous serez pendu, aussi sûr, monsieur, que deux et deux font quatre. + +— Alors, monsieur, j’ai encore des chances, répondit flegmatiquement J.-T. +Maston. Si vous étiez quelque peu mathématicien, vous ne diriez pas « aussi sûr +que deux et deux font quatre! » Qu’est-ce qui prouve que tous les +mathématiciens n’ont pas été fous jusqu’à ce jour, en affirmant que la somme de +deux nombres est égale à celle de leurs parties, c’est-à-dire que deux et deux +font exactement quatre? + +— Monsieur!… s’écria le président, absolument interloqué. + +— Ah! reprit J.-T. Maston, si vous disiez « aussi sûr qu’un et un font deux », +à la bonne heure! Cela est absolument évident, car ce n’est plus un théorème, +c’est une définition! » + +Sur cette leçon d’arithmétique, le président de la Commission se retira, tandis +que Mrs Evangélina Scorbitt n’avait pas assez de flammes dans le regard pour +admirer l’extraordinaire calculateur de ses rêves! + +XIV + +Très court, mais dans lequel l’_x_ prend +une valeur géographique. + +Très heureusement pour J.-T. Maston, le gouvernement fédéral reçut le +télégramme suivant, envoyé par le consul américain, alors établi à Zanzibar : + + « _À John S. Wright, ministre d’État_, + + Washington, U. S. A. » + + Zanzibar, 13 septembre, + + 5 heures matin, heure du lieu. + + « Grands travaux exécutés dans le Wamasai, au sud de la chaîne du + Kilimandjaro. Depuis huit mois, président Barbicane et capitaine + Nicholl, établi avec nombreux personnel noir, sous l’autorité du + sultan Bâli-Bâli. Ceci porté à la connaissance du gouvernement par + son dévoué + + RICHARD W. TRUST, consul. » + +Et voilà comment fut connu le secret de J.-T. Maston. Et voilà pourquoi, si le +secrétaire du Gun-Club fut maintenu en état d’incarcération, il ne fut pas +pendu. + +Mais, plus tard, qui sait s’il n’aurait pas ce tardif regret de n’être point +mort dans toute la plénitude de sa gloire! + +XV + +Qui contient quelques détails +vraiment intéressants pour les +habitants du sphéroïde terrestre. + +Ainsi, le gouvernement de Washington savait maintenant en quel endroit allait +opérer Barbicane and Co. Douter de l’authenticité de cette dépêche, on ne le +pouvait. Le consul de Zanzibar était un agent trop sûr pour que son information +ne dût être acceptée que sous réserve. Elle fut confirmée d’ailleurs par des +télégrammes subséquents. C’était bien au centre de la région du Kilimandjaro, +dans le Wamasai africain, à une centaine de lieues à l’ouest du littoral, un +peu au-dessous de la ligne équatoriale, que les ingénieurs de la _North Polar +Practical Association_ étaient sur le point d’achever leurs gigantesques +travaux. + +Comment avaient-ils pu s’installer secrètement en cette contrée, au pied de la +célèbre montagne, reconnue en 1849 par les docteurs Rebviani et Krapf, puis +ascensionnée par les voyageurs Otto Ehlers et Abbot? Comment avaient-ils pu y +établir leurs ateliers, y créer une fonderie, y réunir un personnel suffisant? +Par quels moyens étaient-ils parvenus à se mettre en rapport avec les +dangereuses tribus du pays et leurs souverains non moins astucieux que cruels? +Cela, on ne le savait pas. Et peut-être ne le saurait-on jamais, puisqu’il ne +restait que quelques jours à courir avant cette date du 22 septembre. + +Aussi, lorsque J.-T. Maston eut appris de Mrs Evangélina Scorbitt que le +mystère du Kilimandjaro venait d’être dévoilé par une dépêche expédiée de +Zanzibar : + +« Pchutt!… fit-il, en traçant dans l’espace un mirifique zigzag avec son +crochet de fer. On ne voyage encore ni par le télégraphe ni par le téléphone, +et dans six jours… patarapatanboumboum!… l’affaire sera dans le sac! » + +Et quiconque eût entendu le secrétaire du Gun-Club lancer cette onomatopée +retentissante, qui éclata comme un coup de Columbiad, se serait vraiment +émerveillé de ce qui reste parfois d’énergie vitale dans ces vieux artilleurs. + +Évidemment J.-T. Maston avait raison. Le temps nécessaire manquait pour que +l’on pût envoyer des agents jusqu’au Wamasai, avec mission d’arrêter le +président Barbicane. En admettant que ces agents, partis de l’Algérie ou de +l’Égypte, même d’Aden, de Massouah, de Madagascar ou de Zanzibar, eussent pu +rapidement se transporter sur la côte, il aurait fallu compter avec les +difficultés inhérentes au pays, les retards occasionnés par les obstacles d’un +cheminement à travers cette région montagneuse, et aussi peut-être la +résistance d’un personnel soutenu, sans doute, par les volontés intéressées +d’un sultan aussi autoritaire que nègre. + +Il fallait donc renoncer à tout espoir d’empêcher l’opération en arrêtant +l’opérateur. + +Mais, si cela était impossible, rien n’était plus aisé, maintenant, que d’en +déduire les rigoureuses conséquences, puisque l’on connaissait la situation +exacte du point de tir. + +Pure affaire de calcul, calcul assez compliqué évidemment, mais qui n’était +point au-dessus des capacités des algébristes en particulier et des +mathématiciens en général. + +Comme la dépêche du consul de Zanzibar était arrivée directement à l’adresse du +ministre d’État à Washington, le gouvernement fédéral la tint d’abord secrète. +Il voulait en même temps qu’il la répandrait pouvoir indiquer quels +seraient les résultats du déplacement de l’axe au point de vue de la +dénivellation des mers. Les habitants du globe apprendraient en même temps quel +sort leur était réservé, suivant qu’ils occupaient tel ou tel segment du +sphéroïde terrestre. + +Et que l’on juge s’ils attendaient avec impatience de savoir à quoi s’en tenir +sur cette éventualité! + +Dès le 14 septembre, la dépêche fut expédiée au bureau des Longitudes de +Washington, avec mission d’en déduire les conséquences finales, au point de vue +balistique et géographique. Dès le surlendemain, la situation était nettement +établie. Ce travail fut aussitôt porté, par les fils sous-marins, à la +connaissance des Puissances du Nouveau et de l’Ancien Continent. Après avoir +été reproduit par des milliers de journaux, il fut hurlé dans les grandes cités +sous les titres les plus à effet par tous les camelots des deux Mondes. + +« Que va-t-il arriver? » + +C’était la question qui se posait en toutes langues en n’importe quel point du +globe. + +Et voici ce qui fut répondu sous la garantie du bureau des Longitudes. + +AVIS PRESSANT + +« L’expérience tentée par le président Barbicane et le capitaine Nicholl est +celle-ci : produire un recul, le 22 septembre à minuit du lieu, au moyen d’un +canon un million de fois gros en volume comme le canon de vingt-sept +centimètres, lançant un projectile de cent quatre-vingt mille tonnes, avec une +poudre donnant une vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres. + +« Or; si ce tir est effectué un peu au-dessous de la ligne équinoxiale, à peu +près sur le trente-quatrième degré de longitude à l’est du méridien de Paris, à +la base de la chaîne du Kilimandjaro, et s’il est dirigé vers le sud, voici +quels seront ses effets mécaniques à la surface du sphéroïde terrestre : + +« Instantanément, par suite du choc combiné avec le mouvement diurne, un nouvel +axe se formera, et, comme l’ancien axe se déplacera de 23°23’, d’après les +résultats obtenus par J.-T. Maston, le nouvel axe sera perpendiculaire au plan +de l’écliptique. + +« Maintenant, par quels points sortira le nouvel axe? Le lieu du tir étant +connu, c’est ce qu’il était facile de calculer, et c’est ce qui a été fait. + +« Au nord, l’extrémité du nouvel axe sera située entre le Groënland et la terre +de Grinnel, sur cette partie même de la mer de Baffin que coupe actuellement le +Cercle polaire arctique. Au sud, ce sera sur la limite du Cercle antarctique, +quelques degrés dans l’est de la terre Adélie. + +« En ces conditions, un nouveau méridien zéro, partant du nouveau Pôle nord, +passera sensiblement par Dublin en Irlande, Paris en France, Palerme en Sicile, +le golfe de la Grande-Syrte sur la côte de la Tripolitaine, Obéïd dans le +Darfour, la chaîne du Kilimandjaro, Madagascar, l’île Kerguelen dans le +Pacifique méridional, le nouveau Pôle antarctique, les antipodes de Paris, les +îles de Cook et de la Société en Océanie, les îles Quadra et Vancouver sur le +littoral de la Colombie anglaise, les territoires de la Nouvelle- Bretagne à +travers le Nord-Amérique, et la presqu’île de Melville dans les régions +circumpolaires du nord. + +« Par suite de la création de ce nouvel axe de rotation, émergeant de la mer de +Baffin au nord et de la terre Adélie au sud, il se formera un nouvel Équateur, +au-dessus duquel le Soleil tracera, sans jamais s’en écarter, sa courbe diurne. +Cette ligne équinoxiale traversera le Kilimandjaro au Wamasai, l’océan Indien, +Goa et Chicacola un peu au- dessous de Calcutta dans l’Inde, Mangala dans le +royaume de Siam, Kesho dans le Tonkin, Hong-Kong en Chine, l’île Rasa, les îles +Marshall, Gaspar-Rico, Walker dans le Pacifique, les Cordillères dans la +République Argentine, Rio- de-Janeiro au Brésil, les îles de la Trinité et de +Sainte-Hélène, dans l’Atlantique, Saint-Paul-de-Loanda au Congo, et enfin il +rejoindra les territoires du Wamasai au revers du Kilimandjaro. + +« Ce nouvel Équateur étant ainsi déterminé par la création du nouvel axe, il a +été possible de traiter la question de dénivellation des mers, si grave pour la +sécurité des habitants de la Terre. + +« Avant tout, il convient d’observer que les directeurs de la _North Polar +Practical Association_ se sont préoccupés d’en atténuer les effets dans la +mesure du possible. En effet, si le tir se fût effectué vers le nord, les +conséquences en auraient été désastreuses pour les portions les plus civilisées +du globe. Au contraire, en tirant vers le sud, ces conséquences ne se feront +sentir que dans des parties moins peuplées et plus sauvages au moins en ce +qui concerne les territoires submergés. + +« Voici maintenant comment se distribueront les eaux projetées hors de leur lit +par suite de l’aplatissement du sphéroïde aux anciens Pôles. + +« Le globe sera divisé par deux grands cercles, s’intersectant à angle droit au +Kilimandjaro et à ses antipodes dans l’Océan équinoxial. De là, formation de +quatre segments : deux dans l’hémisphère nord, deux dans l’hémisphère sud, +séparés par des lignes sur lesquelles la dénivellation sera nulle. + +« 1° Hémisphère septentrional : + +« Le premier segment, à l’ouest du Kilimandjaro, comprendra l’Afrique depuis le +Congo jusqu’à l’Égypte, l’Europe depuis la Turquie jusqu’au Groënland, +l’Amérique depuis la Colombie anglaise jusqu’au Pérou et jusqu’au Brésil à la +hauteur de San Salvador, enfin tout l’océan Atlantique septentrional et la +plus grande partie de l’Atlantique équinoxial. + +« Le deuxième segment, à l’est du Kilimandjaro, comprendra la majeure partie de +l’Europe depuis la mer Noire jusqu’à la Suède, la Russie d’Europe et la Russie +asiatique, l’Arabie, la presque totalité de l’Inde, la Perse, le + +Béloutchistan, l’Afghanistan, le Turkestan, le Céleste- Empire, la Mongolie, le +Japon, la Corée, la mer Noire, la mer Caspienne, la partie supérieure du +Pacifique, et les territoires de l’Alaska dans le Nord-Amérique et aussi le +domaine polaire si regrettablement concédé à la Société américaine _North Polar +Practical Association_. + +« 2° Hémisphère méridional : + +« Le troisième segment, à l’est du Kilimandjaro, contiendra Madagascar, les +îles Marion, les îles Kerguelen, Maurice, la Réunion, et toutes les îles de la +mer des Indes, l’Océan antarctique jusqu’au nouveau Pôle, la presqu’île de +Malacca, Java, Sumatra, Bornéo, les îles de la Sonde, les Philippines, +l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle- Guinée, la Nouvelle-Calédonie, +toute la partie méridionale du Pacifique et ses nombreux archipels, à peu près +jusqu’au cent soixantième méridien actuel. + +« Le quatrième segment, à l’ouest du Kilimandjaro, englobera la partie sud de +l’Afrique, depuis le Congo et le canal de Mozambique jusqu’au cap de +Bonne-Espérance, l’océan Atlantique méridional jusqu’au quatre-vingtième +parallèle, tout le Sud-Amérique depuis Pernambouc et Lima, la Bolivie, le +Brésil, l’Uruguay, la République-Argentine, la Patagonie, la Terre-de-Feu, les +îles Malouines, Sandwich, Shetland, et la partie sud du Pacifique à l’est du +cent soixantième degré de longitude. + +« Tels seront les quatre segments du globe, séparés par des lignes de nulle +dénivellation. + +« Il s’agit maintenant, d’indiquer les effets produits à la surface de ces +quatre segments par suite du déplacement des mers. + +« Sur chacun de ces quatre segments, il y a un point central où cet effet sera +maximum, soit que les mers s’y précipitent, soit qu’elles s’en retirent. + +« Or, il est établi avec une exactitude absolue par les calculs de J.-T. Maston +que ce maximum atteindra 8415 mètres à chacun des points, à partir desquels la +dénivellation ira en diminuant jusqu’aux lignes neutres formant la limite des +segments. C’est donc en ces points que les conséquences seront les plus graves +au point de vue de la sécurité générale, en raison de l’opération tentée par le +président Barbicane. + +« Les deux effets sont à considérer dans chacune de leurs conséquences. + +« Dans deux des segments, situés à l’opposé l’un de l’autre sur l’hémisphère +nord et sur l’hémisphère sud, les mers se retireront pour envahir les deux +autres segments, également opposés l’un à l’autre dans chaque hémisphère. + +« Dans le premier segment : l’océan Atlantique se videra presque tout entier, +et le point maximum d’abaissement étant à peu près à la hauteur des Bermudes, +le fond apparaîtra, si la profondeur de la mer est inférieure en cet endroit à +8415 mètres. Conséquemment, entre l’Amérique et l’Europe, se découvriront de +vastes territoires que les États-Unis, l’Angleterre, la France, l’Espagne et le +Portugal pourront s’annexer au prorata de leur étendue géographique, si ces +Puissances le jugent à propos. Mais il faut observer que par suite de +l’abaissement des eaux, la couche d’air s’abaissera d’autant. Donc, le littoral +de l’Europe et celui de l’Amérique seront surélevés d’une hauteur telle que les +villes situées même à vingt et trente degrés des points maximum, n’auront plus +à leur disposition que la quantité d’air qui se trouve actuellement à une +hauteur d’une lieue dans l’atmosphère. Telles, pour ne prendre que les +principales, New-York, Philadelphie, Charleston, Panama, Lisbonne, Madrid, +Paris, Londres, Édimbourg, Dublin, etc. Seules, le Caire, Constantinople, +Dantzig, Stockholm, d’un côté, et les villes du littoral ouest américain de +l’autre, garderont leur position normale par rapport au niveau général. Quant +aux Bermudes, l’air y manquera comme il manque aux aéronautes qui ont pu +s’élever à 8,000 mètres d’altitude, comme il manque aux sommets extrêmes de la +chaîne du Tibet. Donc, impossibilité absolue d’y vivre. + +« Même effet dans le segment opposé, qui comprend l’océan Indien, l’Australie +et un quart de l’océan Pacifique, lequel se déversera en partie sur les parages +méridionaux de l’Australie. Là, le maximum de dénivellation se fera sentir aux +accores de la terre de Nuyts, et les villes d’Adélaïde et de Melbourne verront +le niveau océanien s’abaisser à près de huit kilomètres au-dessous d’elles. Que +la couche d’air dans laquelle elles seront alors plongées soit très pure, nul +doute à cet égard, mais elle ne sera plus assez dense pour fournir aux besoins +de la respiration. + +« Telle est, en général, la modification que subiront les portions du globe +dans les deux segments où s’effectuera le surélèvement par rapport aux bassins +des mers plus ou moins vidés. Là apparaîtront, sans doute, de nouvelles îles, +formées par les cimes de montagnes sous-marines, dans les parties que la masse +liquide n’abandonnera pas totalement. + +« Mais si la diminution de l’épaisseur des couches d’air ne laisse pas d’avoir +des inconvénients pour les parties des Continents surélevés dans les hautes +zones de l’atmosphère, que sera-ce donc pour celles que l’irruption des mers +doit recouvrir? On peut encore respirer sous une pression d’air inférieure à la +pression atmosphérique. Au contraire, sous quelques mètres d’eau, on ne peut +plus respirer du tout, et c’est bien le cas qui se présentera pour les deux +autres segments. + +« Dans le segment au nord-est du Kilimandjaro, le point maximum sera transporté +à Yakoust, en pleine Sibérie. Depuis cette ville, immergée sous 8415 mètres +d’eau moins son altitude actuelle la couche liquide, tout en diminuant, +s’étendra jusqu’aux lignes neutres, noyant la plus grande partie de la Russie +asiatique et de l’Inde, la Chine, le Japon, l’Alaska américaine au delà du +détroit de Behring. Peut-être les monts Oural surgiront-ils sous la forme +d’îlots au-dessus de la portion orientale de l’Europe. Quant à Pétersbourg, +Moscou, d’un côté, Calcutta, Bangkok, Saïgon, Pékin, Hong- Kong, Yeddo de +l’autre, ces villes disparaîtront sous une couche d’eau d’épaisseur variable, +mais très suffisante pour noyer des Russes, des Indous, des Siamois, des +Cochinchinois, des Chinois et des Japonais, s’ils n’ont pas eu le temps +d’émigrer avant la catastrophe. + +« Dans le segment, au sud-ouest du Kilimandjaro, les désastres seront moins +considérables, parce que ce segment est en grande partie recouvert par +l’Atlantique et le Pacifique, dont le niveau s’élèvera de 8415 mètres à +l’archipel des Malouines. Toutefois, de vastes territoires n’en disparaîtront +pas moins sous ce déluge artificiel, entre autres l’angle de l’Afrique +méridionale depuis la Guinée inférieure et le Kilimandjaro jusqu’au cap de +Bonne-Espérance, et ce triangle du Sud-Amérique, formé par le Pérou, le Brésil +central, le Chili et la République Argentine jusqu’à la Terre- de-Feu et au cap +Horn. Les Patagons, de si haute stature qu’ils soient, n’échapperont pas +l’immersion et n’auront pas même la ressource de se réfugier sur cette partie +des Cordillères, dont les derniers sommets n’émergeront point en cette partie +du globe. + +« Tel doit être le résultat abaissement au-dessous ou exhaussement au-dessus +de la nouvelle surface des mers produit par la dénivellation, à la surface du +sphéroïde terrestre. Telles sont les éventualités contre lesquelles les +intéressés auront à se pourvoir, si le président Barbicane n’est pas arrêté à +temps dans sa criminelle tentative! » + +XVI + +Dans lequel le choeur des mécontents va +_crescendo_ et _rinforzando_. + +D’après l’avis pressant, il y avait à pourvoir aux périls de la situation, à +les déjouer, ou du moins à les fuir, en se transportant sur les lignes neutres +où le danger serait nul. + +Les gens menacés se divisaient en deux catégories : les asphyxiés et les +inondés. + +L’effet de cette communication donna lieu à des appréciations très diverses, +mais qui tournèrent en protestations des plus violentes. + +Du côté des asphyxiés, c’étaient des Américains des États-Unis, des Européens +de la France, de l’Angleterre, de l’Espagne, etc. Or, la perspective de +s’annexer les territoires du fond océanique n’était pas suffisante pour leur +faire accepter ces modifications. Ainsi, Paris, reporté à une distance du +nouveau Pôle à peu près égale à celle qui le sépare actuellement de l’ancien, +ne gagnerait pas au change. Il jouirait d’un printemps perpétuel, c’est vrai, +mais il perdrait sensiblement de sa couche d’air. Or, cela n’était pas pour +donner satisfaction aux Parisiens, qui ont l’habitude de consommer l’oxygène +sans compter, à défaut d’ozone… et encore! + +Du côté des inondés, c’étaient des habitants de l’Amérique du Sud, puis des +Australiens, des Canadiens, des Indous, des Zélandais. Eh bien! la +Grande-Bretagne ne souffrirait pas que Barbicane and Co. la privât de ses +colonies les plus riches, où l’élément saxon tend à se substituer visiblement à +l’élément indigène. Évidemment, le golfe du Mexique se viderait pour former un +vaste royaume des Antilles, dont les Mexicains et les Yankees pourraient +revendiquer la possession en vertu de la doctrine de Munro. Évidemment, aussi +le bassin des îles de la Sonde, des Philippines, des Célèbes, mis à sec, +laisserait d’immenses territoires auxquels les Anglais et les Espagnols +pourraient prétendre. Compensation vaine! Cela ne balancerait pas la perte due +à la terrible inondation. + +Ah! s’il n’y avait eu à disparaître sous les nouvelles mers que des Samoyèdes +ou des Lapons de Sibérie, des Fuéggiens, des Patagons, des Tartares même, des +Chinois, des Japonais ou quelques Argentins, peut-être les États civilisés +auraient- ils accepté ce sacrifice? Mais trop de Puissances avaient leur part +de la catastrophe pour ne pas protester. + +En ce qui concerne plus spécialement l’Europe, bien que sa partie centrale dût +rester presque intacte, elle serait surélevée dans l’ouest, surbaissée dans +l’est, c’est-à-dire à demi asphyxiée d’un côté, à demi noyée de l’autre. Voilà +qui était inacceptable. En outre, la Méditerranée se viderait presque +totalement, et c’est ce que ne toléreraient ni les Français, ni les Italiens, +ni les Espagnols, ni les Grecs, ni les Turcs, ni les Égyptiens, auxquels leur +situation de riverains crée d’indiscutables droits sur cette mer. Et puis, à +quoi servirait le canal de Suez, qui était épargné par sa position sur la ligne +neutre? Comment utiliser les admirables travaux de M. de Lesseps, lorsqu’il n’y +aurait plus de Méditerranée d’un côté de l’isthme et très peu de mer Rouge de +l’autre à moins de le prolonger sur des centaines de lieues?… + +Enfin, jamais, non jamais! l’Angleterre ne consentirait à voir Gibraltar, Malte +et Chypre se transformer en cimes de montagnes, perdues dans les nuages, +auxquelles ses navires de guerre ne pourraient plus accoster. Non! elle ne se +déclarerait pas satisfaite par les accroissements de territoire qui lui +seraient attribués dans l’ancien bassin de l’Atlantique. Et cependant, le major +Donellan, avait déjà songé à retourner en Europe pour faire valoir les droits +de son pays sur ces nouveaux territoires, au cas où l’entreprise Barbicane and +Co. réussirait. + +Il s’ensuit donc que les protestations arrivèrent de toutes parts, même des +États situés sur les lignes où la dénivellation serait nulle, car eux-mêmes +étaient plus ou moins touchés en d’autres points. Ces protestations furent +peut-être plus violentes encore, lorsque la dépêche de Zanzibar, qui faisait +connaître le point de tir, eut permis de rédiger l’avis peu rassurant ci-dessus +rapporté. + +Bref, le président Barbicane, le capitaine Nicholl et J.-T. Maston furent mis +au ban de l’humanité. + +Pourtant, quelle prospérité pour les journaux de toutes nuances! Quelles +demandes de numéros! Quels tirages supplémentaires! Ce fut la première fois, +peut-être, que l’on vit s’unir dans la même protestation des feuilles +généralement en désaccord sur toute autre question : les _Novisti_, le +_Novoïé-Vrémia_, le _Messager_ de Kronstadt, la _Gazette_ de Moscou, le +_Rouskoïé-Diélo_, le _Gradjanine_, le _Journal de Carlscrona,_ le _Handelsblad,_ +le _Vaderland,_ la _Fremdenblatt,_ la _Neue Badische Landeszeitung,_ la +_Gazette_ de Magdebourg_,_ la _Neue Freie-Presse,_ le _Berliner Tagblatt,_ +l’_Extrablatt,_ le _Post,_ le _Volksbladtt,_ le _Boersencourier,_ la _Gazette +de Sibérie,_ la _Gazette de la Croix,_ la _Gazette de Voss,_ le +_Reichsanzeiger,_ la _Germania,_ l’_Epoca,_ le _Correo,_ l’_Imparcial,_ la +_Correspondencia,_ l’_Iberia,_ le _Temps,_ le _Figaro,_ l’_Intransigeant,_ le +_Gaulois,_ l’_Univers,_ la _Justice,_ la _République Française,_ l’_Autorité,_ +la _Presse,_ le _Matin,_ le _XIXème Siècle,_ la _Liberté,_ l’_Illustration,_ le +_Monde Illustré,_ la _Revue des Deux-Mondes,_ le _Cosmos,_ la _Revue Bleue,_ la +_Nature,_ la _Tribuna,_ l’_Osservatore romano,_ l’_Esercito romano,_ le +_Fanfulla,_ le _Capitan Fracassa,_ la _Riforma,_ le _Pester Lloyd,_ +l’_Ephymeris,_ l’_Acropolis,_ le _Palingenesia,_ le _Courrier_ de Cuba, le +_Pionnier_ d’Allahabad, le _Srpska Nezavinost,_ l’_Indépendance roumaine,_ le +_Nord,_ l’_Indépendance belge,_ le _Sydney-Morning-Herald,_ +l’_Edinburgh-Review,_ le _Manchester-Guardian,_ le _Scotsman,_ le _Standard,_ +le _Times,_ le _Truth,_ le _Sun,_ le _Central-News,_ la _Pressa Argentina,_ le +_Romanul_ de Bucharest, le _Courier_ de San Francisco, le _Commercial Gazette,_ +le _San Diego_ de Californie, le _Manitoba,_ l’_Echo du Pacifique,_ le +_Scientifique Américain,_ le _Courrier_ des États-Unis, le _New-York Herald,_ +le _World_ de New-York, le _Daily-Chronicle,_ le _Buenos-Ayres Herald,_ le +_Réveil du Maroc,_ le _Hu-Pao,_ le _Tching-Pao,_ le _Courrier de Haïphong,_ le +_Moniteur_ de la République de Counani. Jusqu’au _Mac Lane Express_, journal +anglais, consacré aux questions d’économie politique, et qui fit entrevoir la +famine régnant sur les territoires dévastés. Ce n’était pas l’équilibre +européen qui risquait d’être rompu il s’agissait bien de cela, vraiment! +c’était l’équilibre universel. Que l’on juge donc de l’effet, sur un monde +devenu enragé, que l’excès du nervosisme, qui fut sa caractéristique pendant la +fin du XIXème siècle, prédisposait à toutes les insanités, à toutes les +épilepsies! Ce fut une bombe tombant dans une poudrière! + +Quant à J.-T. Maston, on put croire que sa dernière heure était venue. + +En effet, une foule délirante pénétra dans sa prison, le soir du 17 septembre, +avec l’intention de le lyncher, et, il faut bien le dire, les agents de la +police ne lui firent point obstacle. + +La cellule de J.-T. Maston était vide. Avec le poids d’or de ce digne +artilleur, Mrs Evangélina Scorbitt était parvenue à le faire échapper. Le +geôlier s’était d’autant plus laissé séduire par l’appât d’une fortune, qu’il +comptait bien en jouir jusqu’aux dernières limites de la vieillesse. En effet, +Baltimore, comme Washington, New-York et autres principales cités du littoral +américain, était dans la catégorie des villes surélevées, mais auxquelles il +resterait assez d’air pour la consommation quotidienne de leurs habitants. + +J.-T. Maston avait donc pu gagner une retraite mystérieuse et se dérober ainsi +aux fureurs de l’indignation publique. C’est ainsi que l’existence de ce grand +troubleur de mondes fut sauvée par le dévouement d’une femme aimante. Du reste, +plus que quatre jours à attendre quatre jours! avant que les projets de +Barbicane and Co. fussent à l’état de faits accomplis! + +On le voit, l’avis pressant avait été entendu autant qu’il le pouvait être. Si, +au début, il y avait eu quelques sceptiques au sujet des catastrophes prédites, +il n’y en avait plus. Les gouvernements s’étaient hâtés de prévenir ceux de +leurs nationaux en petit nombre relativement qui allaient être surélevés +dans des zones d’air raréfié; puis, ceux, en nombre plus considérable, dont le +territoire serait envahi par les mers. + +En conséquence de ces avis, transmis par télégrammes à travers les cinq parties +du monde, commença une émigration telle que jamais on n’en vit de semblable +même à l’époque des migrations aryennes dans la direction de l’est à l’ouest. +Ce fut un exode comprenant en partie les rameaux des races hottentotes, +mélanésiennes, nègres, rouges, jaunes, brunes et blanches… + +Malheureusement, le temps manquait. Les heures étaient comptées. Avec quelques +mois de répit, les Chinois auraient pu abandonner la Chine, les Australiens +l’Australie, les Patagons la Patagonie, les Sibériens les provinces +sibériennes, etc., etc. + +Mais, comme le danger était localisé, maintenant que l’on connaissait les +points du globe à peu près indemnes, l’épouvante fut moins générale. Quelques +provinces, certains États même, commencèrent à se rassurer. En un mot, sauf +dans les régions menacées directement, il ne resta plus que cette appréhension +bien naturelle que ressent tout être humain à l’attente d’un effroyable choc. + +Et, pendant ce temps, Alcide Pierdeux de se répéter en gesticulant comme un +télégraphe des anciens temps : + +« Mais comment diable le président Barbicane parviendrait-il à fabriquer un +canon un million de fois gros comme le canon de vingt-sept? Satané Maston! Je +voudrais bien le rencontrer pour lui pousser une colle à ce sujet! Ça ne biche +avec rien de sensé, rien de raisonnable, et c’est par trop catapultueux! » + +Quoi qu’il en fût, l’insuccès de l’opération, c’était là l’unique chance que +certaines parties du globe terrestre eussent encore d’échapper à l’universelle +catastrophe! + +XVII + +Ce qui s’est fait au Kilimandjaro pendant huit +mois de cette année mémorable. + +Le pays de Wamasai est situé dans la partie orientale de l’Afrique centrale, +entre la côte de Zanguebar et la région des grands lacs, où le Victoria-Nyanza +et le Tanganiyka forment autant de mers intérieures. Si on le connaît en +partie, c’est qu’il a été visité par l’anglais Johnston, le comte Tékéli et le +docteur allemand Meyer. Cette contrée montagneuse se trouve sous la +souveraineté du sultan Bâli-Bâli, dont le peuple est composé de trente à +quarante mille nègres. + +À trois degrés au-dessous de l’Équateur, se dresse la chaîne du Kilimandjaro, +qui projette ses plus hautes cimes entre autres celle du Kibo à une +altitude de 5704 mètres [Note 18: Près de 1000 mètres de plus que le +Mont-Blanc.] Cet important massif domine, vers le sud, le nord et l’ouest, les +vastes et fertiles plaines du Wamasai, en se reliant avec le lac +Victoria-Nyanza, à travers les régions du Mozambique. + +À quelques lieues au-dessous des premières rampes du Kilimandjaro, s’élève la +bourgade de Kisongo, résidence habituelle du sultan. Cette capitale n’est, à +vrai dire, qu’un grand village. Elle est occupée par une population très douée, +très intelligente, travaillant autant par elle-même que par ses esclaves, sous +le joug de fer que lui impose Bâli-Bâli. + +Ce sultan passe à juste titre pour l’un des plus remarquables souverains de ces +peuplades de l’Afrique centrale, qui s’efforcent d’échapper à l’influence, ou, +pour être plus juste, à la domination anglaise. + +C’est à Kisongo que le président Barbicane et le capitaine Nicholl, uniquement +accompagnés de dix contremaîtres dévoués à leur entreprise, arrivèrent dès la +première semaine du mois de janvier de la présente année. + +En quittant les États-Unis départ qui ne fut connu que de Mrs Evangélina +Scorbitt et de J.-T. Maston ils s’étaient embarqués à New-York pour le cap de +Bonne-Espérance, d’où un navire les transporta à Zanzibar, dans l’île de ce +nom. Là, une barque, secrètement frétée, les conduisit au port de Mombas, sur +le littoral africain, de l’autre côté du canal. Une escorte, envoyée par le +sultan, les attendait dans ce port, et, après un voyage difficile pendant une +centaine de lieues à travers cette région tourmentée, obstruée de forêts, +coupée de rios, trouée de marécages, ils atteignirent la résidence royale. + +Déjà, après avoir eu connaissance des calculs de J.-T. Maston, le président +Barbicane s’était mis en rapport avec Bâli-Bâli par l’entremise d’un +explorateur suédois, qui venait de passer quelques années dans cette partie de +l’Afrique. Devenu l’un de ses plus chauds partisans depuis le célèbre voyage du +président Barbicane autour de la Lune voyage dont le retentissement s’était +propagé jusqu’en ces pays lointains le sultan s’était pris d’amitié pour +l’audacieux Yankee. Sans dire dans quel but, Impey Barbicane avait aisément +obtenu du souverain du Wamasai l’autorisation d’entreprendre des travaux +importants à la base méridionale du Kilimandjaro. Moyennant une somme +considérable, évaluée à trois cent mille dollars, Bâli-Bâli s’était engagé à +lui fournir tout le personnel nécessaire. En outre, il l’autorisait à faire ce +qu’il voudrait du Kilimandjaro. Il pouvait disposer à sa fantaisie de l’énorme +chaîne, la raser, s’il en avait l’envie, l’emporter, s’il en avait le pouvoir. +Par suite d’engagements très sérieux, auxquels le sultan trouvait son compte, +la _North Polar Practical Association_ était propriétaire de la montagne +africaine au même titre qu’elle l’était du domaine arctique. + +L’accueil que le président Barbicane et son collègue reçurent à Kisongo fut des +plus sympathiques. Bâli-Bâli éprouvait une admiration voisine de l’adoration +pour ces deux illustres voyageurs, qui s’étaient lancés à travers l’espace, +afin d’atteindre les régions circumlunaires. En outre, il ressentait une +extraordinaire sympathie envers les auteurs des mystérieux travaux qui allaient +s’accomplir dans son royaume. Aussi promit-il aux Américains un secret absolu +tant de sa part que de celle de ses sujets, dont le concours leur était assuré. +Pas un seul des nègres qui travailleraient aux chantiers n’aurait droit de les +quitter même un jour, sous peine des plus raffinés supplices. + +Voilà pourquoi l’opération fut enveloppée d’un mystère que les plus subtils +agents de l’Amérique et de l’Europe ne purent pénétrer. Si ce secret avait été +enfin découvert, c’est que le sultan s’était relâché de sa sévérité, après +l’achèvement des travaux, et qu’il y a partout des traîtres ou des bavards +même chez les nègres. C’est de la sorte que Richard W. Trust, le consul de +Zanzibar, eut vent de ce qui se faisait au Kilimandjaro. Mais, alors, à cette +date du 13 septembre, il était trop tard pour arrêter le président Barbicane +dans l’accomplissement de ses projets. + +Et, maintenant, pourquoi Barbicane and Co. avait-il choisi le Wamasai comme +théâtre de son opération? C’est d’abord parce que le pays lui convenait en +raison de sa situation en cette partie peu connue de l’Afrique et de son +éloignement des territoires habituellement visités par les voyageurs. Puis, le +massif du Kilimandjaro lui offrait toutes les qualités de solidité et +d’orientation nécessaires à son oeuvre. De plus, à la surface du pays, se +trouvaient les matières premières dont il avait précisément besoin, et dans des +conditions particulièrement pratiques d’exploitation. + +Justement, quelques mois avant de quitter les États-Unis, le président +Barbicane avait appris de l’explorateur suédois qu’au pied de la chaîne du +Kilimandjaro, le fer et la houille étaient abondamment répandus à +l’affleurement du sol. Pas de mines à creuser, pas de gisements à rechercher à +quelques milliers de pieds dans l’écorce terrestre. Du fer et du charbon, il +n’y avait qu’à se baisser pour en prendre, et en quantités certainement +supérieures à la consommation prévue par les devis. En outre, il existait, dans +le voisinage de la montagne, d’énormes gisements de nitrate de soude et de +pyrite de fer, nécessaires à la fabrication de la méli-mélonite. + +Le président Barbicane et le capitaine Nicholl n’avaient donc amené aucun +personnel avec eux, si ce n’est dix contremaîtres, dont ils étaient absolument +sûrs. Ceux-ci devaient diriger les dix mille nègres, mis à leur disposition par +Bâli-Bâli, auxquels incombait la tâche de fabriquer le canon monstre et son non +moins monstrueux projectile. + +Deux semaines après l’arrivée du président Barbicane et de son collègue au +Wamasai, trois vastes chantiers étaient établis à la base méridionale du +Kilimandjaro, l’un pour la fonderie du canon, le second pour la fonderie du +projectile, le troisième pour la fabrication de la méli-mélonite. + +Et d’abord, comment le président Barbicane avait-il résolu ce problème de +fondre un canon de dimensions aussi colossales? On va le voir, et l’on +comprendra, en même temps, que la dernière chance de salut, tirée de la +difficulté d’établir un pareil engin, échappait aux habitants des deux Mondes. + +En effet, fondre un canon égalant un million de fois en volume le canon de +vingt-sept, c’eût été un travail au-dessus des forces humaines. On a déjà de +sérieuses difficultés pour fabriquer les pièces de quarante-deux centimètres +qui lancent des projectiles de sept cent quatre-vingts kilos avec deux cent +soixante-quatorze kilogrammes de poudre. Aussi Barbicane et Nicholl n’y +avaient-ils point songé. Ce n’était pas un canon, pas même un mortier, qu’ils +prétendaient faire, mais tout simplement une galerie percée dans le massif +résistant du Kilimandjaro, un trou de mine, si l’on veut. + +Évidemment, ce trou de mine, cette énorme fougasse, pouvait remplacer un canon +de métal, une Columbiad gigantesque, dont la fabrication eût été aussi coûteuse +que difficile, et à laquelle il aurait fallu donner une épaisseur +invraisemblable pour prévenir toute chance d’explosion. Barbicane and Co. avait +toujours eu la pensée d’opérer de cette façon, et, si le carnet de J.-T. Maston +mentionnait un canon, c’est que c’était le canon de vingt-sept qui avait été +pris pour base de ses calculs. + +En conséquence un emplacement fut de prime abord choisi à une hauteur de cent +pieds sur le revers méridional de la chaîne, au bas de laquelle se développent +des plaines à perte de vue. Rien ne pourrait faire obstacle au projectile, +quand il s’élancerait hors de cette « âme » forée dans le massif du +Kilimandjaro. + +Ce fut avec une précision extrême, et non sans un rude travail, que l’on creusa +cette galerie. Mais Barbicane put aisément construire des perforatrices, qui +sont des machines relativement simples, et les actionner au moyen de l’air +comprimé par les puissantes chutes d’eau de la montagne. Ensuite, les trous +percés par les forets des perforatrices furent chargés de méli-mélonite. Et il +ne fallait pas moins que ce violent explosif pour faire éclater la roche, car +c’était une sorte de syénite extrêmement dure, formée de feldspath orthose et +d’amphibole hornblende. Circonstance favorable, au surplus, puisque cette roche +aurait à résister à l’effroyable pression développée par l’expansion des gaz. +Mais la hauteur et l’épaisseur de la chaîne du Kilimandjaro suffisaient à +rassurer contre tout lézardement ou craquement extérieur. + +Bref, les milliers de travailleurs, conduits par les dix contremaîtres, sous la +haute direction du président Barbicane, s’appliquèrent avec tant de zèle, avec +tant d’intelligence, que l’oeuvre fut menée à bonne fin en moins de six mois. + +La galerie mesurait vingt-sept mètres de diamètre sur six cents mètres de +profondeur. Comme il importait que le projectile pût glisser sur une paroi +parfaitement lisse, sans rien laisser perdre des gaz de la déflagration, +l’intérieur en fut blindé avec un étui de fonte parfaitement alésé. + +En réalité, ce travail était autrement considérable que celui de la célèbre +Columbiad de Moon-City, qui avait envoyé le projectile d’aluminium autour de la +Lune. Mais qu’y a-t-il donc d’impossible aux ingénieurs du monde moderne? + +Tandis que le forage s’accomplissait au flanc du Kilimandjaro, les ouvriers ne +chômaient pas au second chantier. En même temps que l’on construisait la +carapace métallique, on s’occupait de fabriquer l’énorme projectile. + +Rien que pour cette fabrication, il s’agissait d’obtenir une masse de fonte +cylindro-conique, pesant cent quatre-vingt millions de kilogrammes, soit cent +quatre-vingt mille tonnes. + +On le comprend, jamais il n’avait été question de fondre ce projectile d’un +seul morceau. Il devait être fabriqué par masses de mille tonnes chacune, qui +seraient hissées successivement à l’orifice de la galerie, et disposées contre +la chambre où serait préalablement entassée la méli-mélonite. Après avoir été +boulonnés entre eux, ces fragments ne formeraient qu’un tout compact, qui +glisserait sur les parois du tube intérieur. + +Nécessité fut donc d’apporter au second chantier environ quatre cent mille +tonnes de minerai, soixante-dix mille tonnes de castine et quatre cent mille +tonnes de houille grasse, que l’on transforma d’abord en deux cent quatre-vingt +mille tonnes de coke dans des fours. Comme les gisements étaient voisins du +Kilimandjaro, ce ne fut presque qu’une affaire de charrois. + +Quant à la construction des hauts fourneaux pour obtenir la transformation du +minerai en fonte, là surgit peut-être la plus grande difficulté. Toutefois, au +bout d’un mois, dix hauts fourneaux de trente mètres étaient en état de +fonctionner et de produire chacun cent quatre-vingts tonnes par jour. C’était +dix-huit cents tonnes pour vingt-quatre heures, cent quatre-vingt mille après +cent journées de travail. + +Quant au troisième chantier, créé pour la fabrication de la méli-mélonite, le +travail s’y fit aisément, et dans des conditions de secret telles que la +composition de cet explosif n’a pu être encore définitivement déterminée. + +Tout avait marché à souhait. On n’eût pas procédé avec plus de succès dans les +usines du Creusot, de Cail, d’Indret, de la Seyne, de Birkenhead, de Woolwich +ou de Cockerill. À peine comptait-on un accident par trois cent mille francs de +travaux. + +On peut le croire, le sultan était ravi. Il suivait les opérations avec une +infatigable assiduité. Et on imagine aisément si la présence de sa redoutable +Majesté était de nature à stimuler le zèle de ses fidèles sujets! + +Parfois, lorsque Bâli-Bâli demandait à quoi servirait toute cette besogne : + +« Il s’agit d’une oeuvre qui doit changer la face du monde! lui répondait le +président Barbicane. + +— Une oeuvre qui assurera au sultan Bâli-Bâli, ajoutait le capitaine Nicholl, +une gloire ineffaçable entre tous les rois de l’Afrique orientale! » + +Si le sultan en tressaillait dans son orgueil de souverain du Wamasai, inutile +d’insister. + +À la date du 29 août, les travaux étaient entièrement terminés. La galerie, +forée au calibre voulu, était revêtue de son âme lisse sur une longueur de six +cents mètres. Au fond étaient entassées deux mille tonnes de méli-mélonite, en +communication avec la boîte au fulminate. Puis venait le projectile, long de +cent cinquante mètres. En défalquant la place occupée par la poudre et le +projectile, il resterait à celui-ci encore quatre cent quatre-vingt douze +mètres à parcourir jusqu’à la bouche, ce qui assurerait tout son effet utile à +la poussée produite par l’expansion des gaz. + +Cela étant, une première question se posait question de pure balistique : le +projectile dévierait-il de la trajectoire, qui lui était assignée par les +calculs de J.-T. Maston? En aucune façon. Les calculs étaient corrects. Ils +indiquaient dans quelle mesure le projectile devait dévier vers l’est du +méridien du Kilimandjaro, en vertu de la rotation de la Terre sur son axe, et +quelle était la forme de la courbe hyperbolique qu’il décrirait en vertu de son +énorme vitesse initiale. + +Seconde question : Serait-il visible pendant son parcours? Non, car, au sortir +de la galerie, plongé dans l’ombre de la Terre, on ne pourrait l’apercevoir, +et, d’ailleurs, par suite de sa faible hauteur, il aurait une vitesse angulaire +très considérable. Une fois rentré dans la zone de lumière, la faiblesse de son +volume le déroberait aux plus puissantes lunettes, et, à plus forte raison, +quand, échappé aux chaînes de l’attraction terrestre, il graviterait +éternellement autour du soleil. + +Certes, le président Barbicane et le capitaine Nicholl pouvaient être fiers de +l’opération qu’ils venaient de conduire ainsi jusqu’à son dernier terme. + +Pourquoi J.-T. Maston n’était-il pas là pour admirer la bonne exécution des +travaux, digne de la précision des calculs qui les avaient inspirés?… Et, +surtout, pourquoi serait- il loin, bien loin, trop loin! quand cette formidable +détonation irait réveiller les échos jusqu’aux extrêmes horizons de l’Afrique? + +En songeant à lui, ses deux collègues ne se doutaient guère que le secrétaire +du Gun-Club avait dû fuir Balistic- Cottage, après s’être évadé de la prison de +Baltimore, et qu’il en était réduit à se cacher pour sauvegarder sa précieuse +existence. Ils ignoraient à quel degré l’opinion publique était montée contre +les ingénieurs de la _North Polar Practical Association_. Ils ne savaient point +qu’ils auraient été massacrés, écartelés, brûlés à petit feu, s’il avait été +possible de se saisir de leur personne, Vraiment, à l’instant où le coup +partirait, il était heureux qu’ils ne pussent être salués que par les cris +d’une peuplade de l’Afrique orientale! + +« Enfin! dit le capitaine Nicholl au président Barbicane, lorsque, dans la +soirée du 22 septembre, tous deux se prélassaient devant leur oeuvre parachevée. + +— Oui!… enfin!… Et aussi : ouf! fit Impey Barbicane en poussant un soupir de +soulagement. + +— Si c’était à recommencer… + +— Bah!… Nous recommencerions! + +— Quelle chance, dit le capitaine Nicholl, d’avoir eu à notre disposition cette +adorable méli-mélonite!… + +— Qui suffirait à vous illustrer, Nicholl! + +— Sans doute, Barbicane, répondit modestement le capitaine Nicholl. Mais +savez-vous combien il aurait fallu creuser de galeries dans les flancs du +Kilimandjaro pour obtenir le même résultat, si nous n’avions eu que du fulmi- +coton, pareil à celui qui a lancé notre projectile vers la Lune? + +— Dites, Nicholl. + +— Cent quatre-vingts galeries, Barbicane! + +— Eh bien! nous les aurions creusées, capitaine! + +— Et cent quatre-vingts projectiles de cent quatre-vingt mille tonnes! + +— Nous les aurions fondus, Nicholl! » + +Allez donc faire entendre raison à des hommes de cette trempe! Mais, quand des +artilleurs ont fait le tour de la Lune, de quoi ne seraient-ils pas capables? + +-------------------------------------------------------------------------------- +Et, le soir même, quelques heures seulement avant la minute précise indiquée +pour le tir, tandis que le président Barbicane et le capitaine Nicholl se +congratulaient ainsi, Alcide Pierdeux, renfermé dans son cabinet à Baltimore, +poussait le cri du Peau-Rouge en délire. Puis, se relevant brusquement de la +table où s’empilaient des feuilles couvertes de formules algébriques, il +s’écriait : + +« Coquin de Maston!… Ah! l’animal!… M’aura-t-il fait potasser son problème!… Et +comment n’ai-je pas découvert cela plus tôt!… Nom d’un cosinus!… Si je savais +où il est en ce moment, j’irais l’inviter à souper, et nous boirions un verre +de champagne au moment même où tonnera sa machine à tout casser! » + +Et, après un de ces hululements de sauvage, avec lesquels il accentuait ses +parties de whist : + +« Le vieux maboul!… Bien sûr, il avait son coup de pulvérin, quand il a calculé +le canon du Kilimandjaro!… Et pourtant, c’était la condition sine quâ non ou +sine canon, comme nous aurions dit à l’École! » + +XVIII + +Dans lequel les populations du Wamasai +attendent que le président Barbicane crie feu! +au capitaine Nicholl. + +On était au soir du 22 septembre, date mémorable à laquelle l’opinion +publique assignait une influence aussi néfaste qu’à celle du 1er janvier de +l’an 1000. + +Douze heures après le passage du soleil au méridien du Kilimandjaro, +c’est-à-dire à minuit, le feu devait être mis au terrible engin par la main du +capitaine Nicholl. + +Il convient de mentionner ici que le Kilimandjaro étant par trente-cinq degrés +à l’est du méridien de Paris, et Baltimore à soixante-dix-neuf degrés à l’ouest +dudit méridien, cela constitue une différence de cent quatorze degrés, soit +entre les deux lieux quatre cent cinquante-six minutes de temps, ou sept heures +vingt-six. Donc, au moment précis où s’effectuerait le tir, il serait cinq +heures vingt-quatre après midi dans la grande cité du Maryland. + +Le temps était magnifique. Le soleil venait de se coucher sur les plaines du +Wamasai, derrière un horizon de toute pureté. On ne pouvait souhaiter une plus +belle nuit, ni plus calme, ni plus étoilée, pour lancer un projectile travers +l’espace. Pas un nuage ne se mélangerait aux vapeurs artificielles, développées +par la déflagration de la méli- mélonite. + +Qui sait? Peut-être le président Barbicane et le capitaine Nicholl +regrettaient-ils de ne pouvoir prendre place dans le projectile. Dès la +première seconde, ils auraient franchi deux mille huit cents kilomètres. Après +avoir pénétré les mystères du monde sélénite, ils auraient pénétré les mystères +du monde solaire, et dans des conditions autrement intéressantes que ne l’avait +fait le Français Hector Servadac, emporté à la surface de la comète Gallia! +[Note 19: _Hector Servadac,_ du même auteur.] + +Le sultan Bâli-Bâli, les plus grands personnages de sa cour, c’est-à-dire son +ministre des finances et son exécuteur des hautes-oeuvres, puis le personnel +noir qui avait concouru au grand travail, étaient réunis pour suivre les +diverses phases du tir. Mais, par prudence, tout ce monde avait pris position à +trois kilomètres de la galerie forée dans le Kilimandjaro, de manière à n’avoir +rien à redouter de l’effroyable poussée des couches d’air. + +Alentour, quelques milliers d’indigènes, venus de Kisongo et des bourgades +disséminées dans le sud de la province, s’étaient empressés par ordre du +sultan Bâli-Bâli d’assister à ce sublime spectacle. + +Un fil, établi entre une batterie électrique et le détonateur de fulminate +placé au fond de la galerie, était prêt à lancer le courant qui ferait éclater +l’amorce et provoquerait la déflagration de la méli-mélonite. + +Comme prélude, un excellent repas avait rassemblé à la même table le sultan, +ses hôtes américains et les notables de sa capitale le tout aux frais de +Bâli-Bâli, qui fit d’autant mieux les choses que ces frais devaient lui être +remboursés par la caisse de la Société Barbicane and Co. + +Il était onze heures lorsque ce festin, commencé à sept heures et demie, se +termina par un toast que le sultan porta aux ingénieurs de la _North Polar +Practical Association_ et au succès de l’entreprise. + +Encore une heure, et la modification des conditions géographiques et +climatologiques de la Terre serait un fait accompli. + +Le président Barbicane, son collègue et les dix contremaîtres vinrent alors se +placer autour de la cabane à l’intérieur de laquelle était montée la batterie +électrique. + +Barbicane, son chronomètre à la main, comptait les minutes et jamais elles ne +lui parurent si longues de ces minutes qui semblent, non des années, mais des +siècles! + +À minuit moins dix, le capitaine Nicholl et lui s’approchèrent de l’appareil +que le fil mettait en communication avec la galerie du Kilimandjaro. + +Le sultan, sa cour, la foule des indigènes, formaient un immense cercle autour +d’eux. + +Il importait que le coup fût tiré au moment précis, indiqué par les calculs de +J.-T. Maston, c’est à dire à l’instant où le Soleil couperait cette ligne +équinoxiale qu’il ne quitterait plus désormais dans son orbite apparente autour +du sphéroïde terrestre. + +Minuit moins cinq! Moins quatre! Moins trois! Moins deux! Moins une!… + +Le président Barbicane suivait l’aiguille de sa montre, éclairée par une +lanterne que présentait un des contremaîtres, tandis que le capitaine Nicholl, +son doigt levé sur le bouton de l’appareil, se tenait prêt à fermer le circuit +du courant électrique. + +Plus que vingt secondes! Plus que dix! Plus que cinq! Plus qu’une!… + +On n’eût pas saisi le plus léger tremblement dans la main de cet impassible +Nicholl. Son collègue et lui n’étaient pas plus émus qu’au moment où ils +attendaient, enfermés dans leur projectile, que la Columbiad les envoyât dans +les régions lunaires! + +« Feu!… » cria le président Barbicane. + +Et l’index du capitaine Nicholl pressa le bouton. + +Détonation effroyable, dont les échos propagèrent les roulements jusqu’aux +dernières limites de l’horizon du Wamasai. Sifflement suraigu d’une masse, qui +traversa la couche d’air sous la poussée de milliards de milliards de litres de +gaz, développés par la déflagration instantanée de deux mille tonnes de +méli-mélonite. On eût dit qu’il passait à la surface de la Terre un de ces +météores dans lesquels s’accumulent toutes les violences de la nature. Et +l’effet n’en eût pas été plus terrible quand tous les canons de toutes les +artilleries du globe se seraient joints à toutes les foudres du ciel pour +tonner ensemble! + +XIX + +Dans lequel J.-T. Maston regrette peut-être le +temps où la foule voulait le lyncher. + +Les capitales des deux Mondes, et aussi les villes de quelque importance, et +jusqu’aux bourgades plus modestes, attendaient au milieu de l’épouvantement. +Grâce aux journaux répandus à profusion, à la surface du globe, chacun +connaissait l’heure précise, qui correspondait au minuit du Kilimandjaro, situé +par trente-cinq degrés est, suivant la différence des longitudes. + +Pour ne citer que les principales villes le Soleil parcourant un degré par +quatre minutes c’était : + + +---------------------+----------------+ + | À Paris….. | 9h 40m. soir. | + +---------------------+----------------+ + | À Pétersbourg….. | 11h 31m. soir. | + +---------------------+----------------+ + | À Londres….. | 9h 30m. soir. | + +---------------------+----------------+ + | À Rome….. | 10h 20m. soir. | + +---------------------+----------------+ + | À Madrid….. | 9h 15m. soir. | + +---------------------+----------------+ + | À Berlin….. | 11h 20m. soir. | + +---------------------+----------------+ + | À Constantinople….. | 11h 26m. soir. | + +---------------------+----------------+ + | À Calcutta….. | 3h 04m. matin. | + +---------------------+----------------+ + | À Nanking….. | 5h 05m. matin. | + +---------------------+----------------+ +À Baltimore, on l’a dit, douze heures après le passage du Soleil au méridien du +Kilimandjaro, il était 5h 24m du soir. + +Inutile d’insister sur les affres qui se produisirent à cet instant. La plus +puissante des plumes modernes ne saurait les décrire même avec le style de +l’école décadente et déliquescente. + +Que les habitants de Baltimore ne courussent pas le danger d’être balayés par +le mascaret des mers déplacées, soit! Qu’il ne s’agît pour eux que de voir la +baie de la Cheasapeake se vider et le cap Hatteras, qui la termine, s’allonger +comme une crête de montagne au-dessus de l’Atlantique mis à soc, d’accord! Mais +la ville, comme tant d’autres non menacées d’émersion ou d’immersion, ne +serait- elle pas renversée par la secousse, ses monuments anéantis, ses +quartiers engloutis au fond des abîmes qui pouvaient s’ouvrir à la surface du +sol? Et ces craintes n’étaient-elles pas trop justifiées pour ces diverses +parties du globe, que ne devaient pas recouvrir les eaux dénivelées? + +Si, évidemment. + +Aussi, tout être humain sentait-il le frisson de l’épouvante se glisser jusqu’à +la moelle de ses os pendant cette minute fatale. Oui! tous tremblaient un +seul excepté : l’ingénieur Alcide Pierdeux. Le temps lui manquant pour faire +connaître ce qu’un dernier travail venait de lui révéler, il buvait un verre de +champagne dans un des meilleurs bars de la ville à la santé du vieux Monde. + +La vingt-quatrième minute après cinq heures, correspondant au minuit du +Kilimandjaro, s’écoula… + +À Baltimore… rien! + +À Londres, à Paris, à Rome, à Constantinople, à Berlin, rien!… Pas le moindre +choc! + +M. John Milne, observant à la mine de houille de Takoshima (Japon) le +tromomètre [Note 20: Le tromomètre est une sorte de pendule dont les +oscillations dénotent les mouvements microsismiques de l’écorce terrestre. À +l’exemple du Japon, beaucoup d’autres pays ont installé de semblables appareils +près des mines grisouteuses. ] qu’il y avait installé ne remarqua pas le +moindre mouvement anormal dans l’écorce terrestre en cette partie du monde. + +Enfin, à Baltimore, rien non plus. D’ailleurs, le ciel était nuageux et, la +nuit venue, il fut impossible de reconnaître si le mouvement apparent des +étoiles tendait à se modifier ce qui eût indiqué un changement de l’axe +terrestre. + +Quelle nuit passa J.-T. Maston dans sa retraite, inconnue de tous, sauf de Mrs +Evangélina Scorbitt! Il enrageait, le bouillant artilleur! Il ne pouvait tenir +en place! Qu’il lui tardait d’être plus âgé de quelques jours, afin de voir si +la courbe du Soleil était modifiée preuve indiscutable de la réussite de +l’opération! Ce changement, en effet, n’aurait pu être constaté le matin du 23 +septembre, puisque, cette date, l’astre du jour se lève invariablement à l’est +pour tous les points du globe. + +Le lendemain, le Soleil parut sur l’horizon comme il avait l’habitude de le +faire. + +Les délégués européens étaient alors réunis sur la terrasse de leur hôtel. Ils +avaient à leur disposition des instruments d’une extrême précision qui leur +permettaient de constater si le Soleil décrivait rigoureusement sa courbe dans +le plan de l’Équateur. + +Or, quelques minutes après son lever, le disque radieux inclinait déjà vers +l’hémisphère austral. + +Rien n’était donc changé à sa marche apparente. + +Le major Donellan et ses collègues saluèrent le flambeau céleste par des +hurrahs enthousiastes et lui firent « une entrée », comme on dit au théâtre. Le +ciel était superbe alors, l’horizon nettement dégagé des vapeurs de la nuit, et +jamais le grand acteur ne se présenta sur une plus belle scène, dans de telles +conditions de splendeur, devant un public émerveillé! + +« Et à la place même marquée par les lois de l’astronomie!… s’écria Éric +Baldenak. + +— De notre ancienne astronomie, fit observer Boris Karkof, et que ces insensés +prétendaient anéantir! + +— Ils en seront pour leurs frais et leur honte! ajouta Jacques Jansen, par la +bouche duquel la Hollande semblait parler tout entière. + +— Et le domaine arctique restera éternellement sous les glaces qui le +recouvrent! riposta le professeur Jan Harald. + +— Hurrah pour le Soleil! s’écria le major Donellan. Tel il est, tel il suffit +au besoin du Monde! + +— Hurrah!… Hurrah! » répétèrent d’une seule voix les représentants de la +vieille Europe. + +C’est alors que Dean Toodrink, qui n’avait rien dit jusqu’alors, se signala par +cette observation assez judicieuse : + +« Mais ils n’ont peut-être pas tiré?… + +— Pas tiré?… s’exclama le major. Fasse le ciel qu’ils aient tiré, au contraire, +et plutôt deux fois qu’une! » + +Et c’est précisément ce que se disaient J.-T. Maston et Mrs Evangélina +Scorbitt. C’est aussi ce que se demandaient les savants et les ignorants, unis +cette fois par la logique de la situation. + +C’est même ce que se répétait Alcide Pierdeux, en ajoutant : + +« Qu’ils aient tiré ou non, peu importe!… La Terre n’a pas cessé de valser sur +son vieil axe et de se balader comme d’habitude! » + +En somme, on ignorait ce qui s’était passé au Kilimandjaro. Mais, avant la fin +de la journée, une réponse était faite à cette question que se posait +l’humanité. + +Une dépêche arriva aux États-Unis, et voici ce que contenait cette dernière +dépêche, envoyée par Richard W. Trust, du consulat de Zanzibar : + + Zanzibar, 23 septembre, + Sept heures vingt-sept minutes du matin. + « _À John S. Wright, ministre d’État._ + « Coup tiré hier soir minuit précis par engin foré dans revers + méridional du Kilimandjaro. Passage de projectile avec sifflements + épouvantables. Effroyable détonation. Province dévastée par trombe + d’air. Mer soulevée jusqu’au canal Mozambique. Nombreux navires + désemparés et mis à la côte. Bourgades et villages anéantis. Tout va + bien. + « RICHARD W. TRUST. » + +Oui! tout allait bien, puisque rien n’était changé à l’état de choses, sauf les +désastres produits dans le Wamasai, en partie rasé par cette trombe +artificielle, et les naufrages provoqués par le déplacement des couches +aériennes. Et n’en avait-il pas été ainsi, lorsque la fameuse Columbiad avait +lancé son projectile vers la Lune? La secousse, communiquée au sol de la +Floride, ne s’était-elle pas fait sentir dans un rayon de cent milles? Oui, +certes! et, cette fois, l’effet avait dû être centuplé. + +Quoi qu’il en soit, la dépêche apprenait deux choses aux intéressés de l’Ancien +et du Nouveau Continent : + +1° Que l’énorme engin avait pu être fabriqué dans les flancs mêmes du +Kilimandjaro. + +2° Que le coup avait été tiré à l’heure dite. + +Et, alors, le monde entier poussa un immense soupir de satisfaction, qui fut +suivi d’un immense éclat de rire. + +La tentative de Barbicane and Co avait échoué piteusement! Les formules de +J.-T. Maston étaient bonnes à mettre au panier! La _North Polar Practical +Association_ n’avait plus qu’à se déclarer en faillite! + +Ah ça! est-ce que, par hasard, le secrétaire du Gun-Club se serait trompé dans +ses calculs? + +« Je croirais plutôt m’être trompée dans l’affection qu’il m’inspire! » se +disait Mrs Evangélina Scorbitt. + +Et, de tous, l’être humain le plus déconfit qui existât alors à la surface du +sphéroïde, c’était bien J.-T. Maston. En voyant que rien n’avait été changé aux +conditions dans lesquelles se mouvait la Terre depuis sa création, il s’était +bercé de l’espoir que quelque accident aurait pu retarder l’opération de ses +collègues Barbicane et Nicholl… + +Mais, depuis la dépêche de Zanzibar, il lui fallait bien reconnaître que +l’opération avait échoué. + +Échoué!… Et les équations, les formules, desquelles il avait conclu à la +réussite de l’entreprise! Est-ce donc qu’un engin, long de six cents mètres, +large de vingt-sept mètres, lançant un projectile de cent quatre-vingts +millions de kilogrammes sous la déflagration de deux mille de méli- mélonite +avec une vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres, était +insuffisant pour provoquer le déplacement des Pôles? Non!… Ce n’était pas +admissible! + +Et pourtant!… + +Aussi, J.-T. Maston, en proie à une violente exaltation, déclara-t-il qu’il +voulait quitter sa retraite. Mrs Evangélina Scorbitt essaya vainement de l’en +empêcher. Non qu’elle eût à craindre pour sa vie désormais, puisque le danger +avait pris fin. Mais les plaisanteries qui seraient adressées au malencontreux +calculateur, les quolibets qu’on ne lui épargnerait guère, les lazzi qui +pleuvraient sur son oeuvre, elle eût voulu les lui épargner! + +Et, chose plus grave, quel accueil lui feraient ses collègues du Gun-Club? Ne +s’en prendraient-ils pas à leur secrétaire d’un insuccès qui les couvrait de +ridicule? N’était- ce pas à lui, l’auteur des calculs, que remontait l’entière +responsabilité de cet échec? + +J.-T. Maston ne voulut rien entendre. Il résista aux supplications comme aux +larmes de Mrs Evangélina Scorbitt. Il sortit de la maison où il se tenait +caché. Il parut dans les rues de Baltimore. Il fut reconnu, et ceux qu’il avait +menacés dans leur fortune et leur existence, dont il avait perpétué les transes +par l’obstination de son mutisme, se vengèrent en le bafouant, en le daubant de +mille manières. + +Il fallait entendre ces gamins d’Amérique, qui en eussent remontré aux +gavroches parisiens! + +« Eh! va donc, redresseur d’axe! + +— Eh! va donc, rafistoleur d’horloges! + +— Eh! va donc, rhabilleur de patraques! » + +Bref, le déconfit, le houspillé secrétaire du Gun-Club fut contraint de rentrer +à l’hôtel de New-Park, où Mrs Evangélina Scorbitt épuisa tout le stock de ses +tendresses pour le consoler. Ce fut en vain. J.-T. Maston à l’exemple de +Niobé _noluit consolari_, parce que son canon n’avait pas produit sur le +sphéroïde terrestre plus d’effet qu’un simple pétard de la Saint-Jean! + +Quinze jours s’écoulèrent dans ces conditions, et le Monde, remis de ses +anciennes épouvantes, ne pensait déjà plus aux projets de la _North Polar +Practical Association_. + +Quinze jours, et pas de nouvelles du président Barbicane ni du capitaine +Nicholl! Avaient-ils donc péri dans le contrecoup de l’explosion, lors des +ravages produits à la surface de Wamasai? Avaient-ils payé de leur vie la plus +immense mystification des temps modernes? + +Non! + +Après la détonation, renversés tous deux, culbutés en même temps que le sultan, +sa cour et quelques milliers d’indigènes, ils s’étaient relevés, sains et saufs. + +« Est-ce que cela a réussi?… demanda Bâli-Bâli, en se frottant les épaules. + +— En doutez-vous? + +— Moi… douter!… Mais quand saurez-vous?… + +— Dans quelques jours! » répondit le président Barbicane. + +Avait-il compris que l’opération était manquée?… Peut- être! Mais jamais il +n’eût voulu en convenir devant le souverain du Wamasai. + +Quarante-huit heures après, les deux collègues avaient pris congé de Bâli-Bâli, +non sans avoir payé une forte somme pour les désastres causés à la surface de +son royaume. Comme cette somme entra dans les caisses particulières du sultan, +et que ses sujets n’en reçurent pas un dollar, Sa Majesté n’eut point lieu de +regretter cette lucrative affaire. + +Puis, les deux collègues, suivis de leurs contremaîtres, gagnèrent Zanzibar, où +se trouvait un navire en partance pour Suez. De là, sous de faux noms, le +paquebot des Messageries maritimes _Moeris_ les transporta à Marseille, le +P.-L.-M. à Paris sans déraillement ni collision le chemin de fer de l’ouest +au Havre, et enfin le transatlantique _la Bourgogne_ en Amérique. + +En vingt-deux jours, ils étaient venus du Wamasai à New- York, État de New-York. + +Et le 15 octobre, à trois heures après midi, tous deux frappaient à la porte de +l’hôtel de New-Park… + +Un instant après, ils se trouvèrent en présence de Mrs Evangélina Scorbitt et +de J.-T. Maston. + +XX + +Qui termine cette curieuse histoire aussi +véridique qu’invraisemblable. + +« Barbicane?… Nicholl?… + +— Maston! + +— Vous?… + +— Nous! » + +Et, dans ce pronom, lancé simultanément par les deux collègues d’un ton +singulier, on sentait tout ce qu’il y avait d’ironie et de reproches. + +J.-T. Maston passa son crochet de fer sur son front. Puis, d’une voix qui +sifflait entre ses lèvres comme celle d’un aspic, eût dit Ponson du Terrail : + +« Votre galerie du Kilimandjaro avait bien six cents mètres sur une largeur de +vingt-sept? demanda-t-il. + +— Oui! + +— Votre projectile pesait bien cent quatre-vingts millions de kilogrammes? + +— Oui! + +— Et le tir s’est bien effectué avec deux mille tonnes de méli-mélonite? + +—Oui! » + +Ces trois oui tombèrent comme des coups de massue sur l’occiput de J.-T. Maston. + +« Alors je conclus… reprit-il. + +— Comment?… demanda le président Barbicane. + +— Comme ceci, répondit J.-T. Maston : Puisque l’opération n’a pas réussi, c’est +que la poudre n’a pas donné au projectile une vitesse initiale de deux mille +huit cents kilomètres! + +— Vraiment!… fit le capitaine Nicholl. + +— C’est que votre méli-mélonite n’est bonne qu’à charger des pistolets de +paille! » + +Le capitaine Nicholl bondit à ce mot, qui se tournait pour lui en sanglante +injure. + +« Maston! s’écria-t-il. + +— Nicholl! + +— Quand vous voudrez vous battre à la méli-mélonite… + +— Non!… Au fulmi-coton!… C’est plus sûr! » + +Mrs Evangélina Scorbitt dut intervenir pour calmer les deux irascibles +artilleurs. + +« Messieurs!… messieurs! dit-elle. Entre collègues!… » + +Et, alors, le président Barbicane prit la parole d’une voix plus calme, disant : + +« À quoi bon récriminer? Il est certain que les calculs de notre ami Maston +devaient être justes, comme il est certain que l’explosif de notre ami Nicholl +devait être suffisant! Oui!… Nous avons mis exactement en pratique les données +de la science!… Et, cependant, l’expérience a manqué! Pour quelles raisons?… +Peut-être ne le saura-t-on jamais?… + +— Eh bien! s’écria le secrétaire du Gun-Club, nous la recommencerons! + +— Et l’argent, qui a été dépensé en pure perte! fit observer le capitaine +Nicholl. + +— Et l’opinion publique, ajouta Mrs Evangélina Scorbitt, qui ne vous +permettrait pas de risquer une seconde fois le sort du Monde! + +— Que va devenir notre domaine circumpolaire? répliqua le capitaine Nicholl. + +— À quel taux vont tomber les actions de la _North Polar Practical +Association_? » s’écria le président Barbicane. + +L’effondrement!… Il s’était produit déjà, et l’on offrait les titres par paquet +au prix du vieux papier. + +Tel fut le résultat final de cette opération gigantesque. Tel fut le fiasco +mémorable, auquel aboutirent les projets surhumains de Barbicane and Co. + +Si jamais la risée publique se donna libre carrière pour accabler de braves +ingénieurs mal inspirés, si jamais les articles fantaisistes des journaux, les +caricatures, les chansons, les parodies, eurent matière à s’exercer, on peut +affirmer que ce fut bien en cette occasion. Le président Barbicane, les +administrateurs de la nouvelle Société, leurs collègues du Club, furent +littéralement conspués. On les qualifia parfois de façon si… gauloise, que ces +qualifications ne sauraient être redites pas même en latin pas même en +zolapük. L’Europe surtout s’abandonna à un déchaînement de plaisanteries tel +que les Yankees finirent par être scandalisés. Et, n’oubliant pas que +Barbicane, Nichol et Maston étaient d’origine américaine, qu’ils appartenaient +à cette célèbre association de Baltimore, peu s’en fallut qu’ils n’obligeassent +le gouvernement fédéral à déclarer la guerre à l’ancien Monde. + +Enfin, le dernier coup fut porté par une chanson française que l’illustre +Paulus il vivait encore à cette époque mit à la mode. Cette machine courut +les cafés-concerts du monde entier. + +Voici quel était l’un des couplets les plus applaudis : + + Pour modifier notre patraque, + Dont l’ancien axe se détraque, + Ils ont fait un canon qu’on braque, + Afin de mettra tout en vrac! + C’est bien pour vous flanquer le trac! + Ordre est donné pour qu’on les traque, + Ces trois imbéciles!… Mais… crac! + Le coup est parti… Rien ne craque! + Vive notre vieille patraque! + +Enfin, saurait-on jamais à quoi était dû l’insuccès de cette entreprise? Cet +insuccès prouvait-il que l’opération était impossible à réaliser, que les +forces dont disposent les hommes ne seront jamais suffisantes pour amener une +modification dans le mouvement diurne de la Terre, que jamais les territoires +du Pôle arctique ne pourront être déplacés en latitude pour être reportés au +point où les banquises et les glaces seraient naturellement fondues par les +rayons solaires? + +On fut fixé à ce sujet, quelques jours après le retour du président Barbicane +et de son collègue aux États-Unis. + +Une simple note parut dans le Temps du 17 octobre, et le journal de M. Hébrard +rendit au Monde le service de le renseigner sur ce point si intéressant pour sa +sécurité. + +Cette note était ainsi conçue : + + « On sait quel a été le résultat nul de l’entreprise qui avait pour + but la création d’un nouvel axe. Cependant les calculs de J.-T. + Maston, reposant sur des données justes, auraient produit les + résultats cherchés, si, par suite d’une distraction inexplicable, ils + n’eussent été entachés d’erreur dès le début. + « En effet, lorsque le célèbre secrétaire du Gun-Club a pris pour + base la circonférence du sphéroïde terrestre, il l’a portée à + _quarante mille mètres_ au lieu de _quarante mille kilomètres_ ce + qui a faussé la solution du problème. + « D’où a pu venir une pareille erreur?… Qui a pu la causer?… Comment + un aussi remarquable calculateur a-t-il pu la commettre?… On se perd + en vaines conjectures. + « Ce qui est certain, c’est que le problème de la modification de + l’axe terrestre étant correctement posé, il aurait dû être exactement + résolu. Mais cet oubli de trois zéros a produit une erreur de _douze + zéros_ au résultat final. + « Ce n’est pas un canon un million de fois gros comme le canon de + vingt-sept, ce serait un trillion de ces canons, lançant un trillion + de projectiles de cent quatre-vingt mille tonnes, qu’il faudrait pour + déplacer le Pôle de 23°28’, en admettant que la méli-mélonite eût la + puissance expansive que lui attribue le capitaine Nicholl. + « En somme, l’unique coup, dans les conditions où il a été tiré au + Kilimandjaro, n’a déplacé le pôle que de trois microns (3 millièmes + de millimètre), et il n’a fait varier le niveau de la mer au maximum + que de neuf millièmes de microns. + « Quant au projectile, nouvelle petite planète, il appartient + désormais à notre système, où le retient l’attraction solaire. + « ALCIDE PIERDEUX » + +Ainsi c’était une distraction de J.-T. Maston, une erreur de trois zéros au +début de ses calculs, qui avait produit ce résultat humiliant pour la nouvelle +Société! + +Mais si ses collègues du Gun-Club se montrèrent furieux contre lui, s’ils +l’accablèrent de leurs malédictions, il se fit dans le public une réaction en +faveur du pauvre homme. Après tout, c’était cette faute qui avait été cause de +tout le mal ou plutôt de tout le bien, puisqu’elle avait épargné au monde la +plus effroyable des catastrophes. + +Il s’ensuit donc que les compliments arrivèrent de toutes parts, avec des +millions de lettres, qui félicitaient J.-T. Maston de s’être trompé de trois +zéros! + +J.-T. Maston, plus déconfit, plus estomaqué que jamais, ne voulut rien entendre +du formidable hurrah que la Terre poussait en son honneur. Le président +Barbicane, le capitaine Nicholl, Tom Hunter aux jambes de bois, le colonel +Bloomsberry, le fringant Bilsby et leurs collègues ne lui pardonneraient jamais… + +Du moins, il lui restait Mrs Evangelina Scorbitt. Cette excellente femme ne +pouvait lui en vouloir. + +Avant tout, J.-T. Maston avait tenu à refaire ses calculs, se refusant à +admettre qu’il eût été distrait à ce point. + +Cela était pourtant. L’ingénieur Alcide Pierdeux ne s’était pas trompé. Et +voilà pourquoi, ayant reconnu l’erreur au dernier moment, lorsqu’il n’avait +plus le temps de rassurer ses semblables, cet original gardait un calme si +parfait au milieu des transes générales. Voilà pourquoi il portait un toast au +vieux Monde, à l’heure où partait le coup du Kilimandjaro. + +Oui! Trois zéros oubliés dans la mesure de la circonférence terrestre!… + +Subitement alors le souvenir revint à J.-T. Maston. C’était au début de son +travail, lorsqu’il venait de se renfermer dans son cabinet de Balistic-Cottage. +Il avait parfaitement écrit le nombre 40 000 000 sur le tableau noir… + +À ce moment, sonnerie précipitée du timbre téléphonique… J.-T. Maston se dirige +vers la plaque… Il échange quelques mots avec Mrs Evangélina Scorbitt… Voilà +qu’un coup de foudre le renverse et culbute son tableau… Il se relève… Il +commence à retracer le nombre à demi effacé dans la chute… Il avait à peine +écrit les chiffres 40 000… quand le timbre résonne une seconde fois… Et, +lorsqu’il se remet au travail, il oublie les trois derniers zéros du nombre qui +mesure la circonférence terrestre! + +Eh bien! tout cela, c’était la faute à Mrs Evangélina Scorbitt! Si elle ne +l’eût pas dérangé, peut-être n’aurait-il pas reçu le contrecoup de la décharge +électrique! Peut-être le tonnerre ne lui aurait-il pas joué un de ces tours +pendables, qui suffisent à compromettre toute une existence de bons et honnêtes +calculs! + +Quelle secousse reçut la malheureuse femme, lorsque J.- T. Maston dut lui dire +dans quelles circonstances s’était produite l’erreur!… Oui!… elle était la +cause de ce désastre!… C’était par elle que J.-T. Maston se voyait déshonoré +pour les longues années qui lui restaient à vivre, car on mourait généralement +centenaire dans la vénérable association du Gun-club! + +Et, après cet entretien, J.-T. Maston avait fui l’hôtel de New-Park. Il était +rentré à Balistic-Cottage. Il arpentait son cabinet de travail, se répétant : + +« Maintenant je ne suis plus bon à rien en ce monde!… + +— Pas même à vous marier?… » dit une voix que l’émotion rendait déchirante. + +C’était Mrs Evangélina Scorbitt. Éplorée, éperdue, elle avait suivi J.-T. +Maston… + +« Cher Maston!… dit-elle. + +— Eh bien! oui!… Mais à une condition… c’est que je ne ferai plus jamais de +mathématiques! + +— Ami, je les ai en horreur! » répondit l’excellente veuve. + +Et le secrétaire du Gun-Club fit de Mrs Evangélina Scorbitt Mrs J.-T. Maston. + +Quant à la note d’Alcide Pierdeux, quel honneur, quelle célébrité elle apporta +à cet ingénieur et aussi à « l’École » en sa personne! Traduite dans toutes les +langues, insérée dans tous les journaux, cette note répandit son nom à travers +le monde entier. Il arriva donc que le père de la jolie Provençale, qui lui +avait refusé la main de sa fille, « parce qu’il était trop savant, » lut ladite +note dans le _Petit Marseillais_. Aussi, après être parvenu à en comprendre la +signification sans aucun secours étranger, pris de remords et en attendant +mieux, envoya-t-il à son auteur une invitation à dîner. + +— De notre ancienne astronomie, fit observer Boris Karkof, et que ces insensés +prétendaient anéantir! + +— Ils en seront pour leurs frais et leur honte! ajouta Jacques Jansen, par la +bouche duquel la Hollande semblait parler tout entière. + +— Et le domaine arctique restera éternellement sous les glaces qui le +recouvrent! riposta le professeur Jan Harald. + +— Hurrah pour le Soleil! s’écria le major Donellan. Tel il est, tel il suffit +au besoin du Monde! + +— Hurrah!… Hurrah! » répétèrent d’une seule voix les représentants de la +vieille Europe. + +XXI + +Très court, mais tout à fait rassurant pour +l’avenir du monde. + +Et, désormais, que les habitants de la Terre se rassurent! Le président +Barbicane et le capitaine Nicholl ne reprendront point leur entreprise si +piteusement avortée. J.-T. Maston ne refera pas ses calculs, exempts d’erreur +cette fois. Ce serait inutile. La note de l’ingénieur Alcide Pierdeux a dit +vrai. Ce que démontre la mécanique, c’est que, pour produire un déplacement +d’axe de 23°28’, même avec la méli-mélonite, il faudrait un trillion de canons +semblables à l’engin qui a été creusé dans le massif du Kilimandjaro. Or, notre +sphéroïde toute sa surface fût-elle solide est trop petit pour les contenir. + +Il semble donc que les habitants du globe peuvent dormir en paix. Modifier les +conditions dans lesquelles se meut la Terre, cela est au-dessus des efforts +permis à l’humanité. Il n’appartient pas aux hommes de rien changer à l’ordre +établi par le Créateur dans le système de l’Univers. + +Table + ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| I. | Où la « _North Polar Practical Association_ » lance un document à | +| | travers les deux mondes. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| II. | Dans lequel les délégués anglais, hollandais, suédois, danois et | +| | russe se présentent au lecteur. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| III. | Dans lequel se fait l’adjudication des régions du pôle arctique. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| IV. | Dans lequel reparaissent de vieilles connaissances de nos jeunes | +| | lecteurs. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| V. | Et d’abord, peut-on admettre qu’il y ait des houillères près du | +| | Pôle nord? | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| VI. | Dans lequel est interrompue une conversation téléphonique entre | +| | Mrs Scorbitt et J.-T. Maston. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| VII. | Dans lequel le président Barbicane n’en dit pas plus qu’il ne lui | +| | convient d’en dire. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| VIII. | « Comme dans Jupiter? » a dit le président du Gun-Club. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| IX. | Dans lequel on sent apparaître un Deux ex Machina d’origine | +| | française. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| X. | Dans lequel diverses inquiétudes commencent à se faire jour. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| XI. | Ce qui se trouve dans le carnet de J.-T. Maston, et ce qui ne s’y | +| | trouve plus. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| XII. | Dans lequel J.-T. Maston continue héroïquement à se taire. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| XIII. | La fin duquel J.-T. Maston fait une réponse véritablement épique. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| XIV. | Très court, mais dans lequel l’_x_ prend une valeur géographique. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| XV. | Qui contient quelques détails vraiment intéressants pour les | +| | habitants du sphéroïde terrestre. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| XVI. | Dans lequel le choeur des mécontents va crescendo et rinforzando. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| XVII. | Ce qui s’est fait au Kilimandjaro pendant huit mois de cette année | +| | mémorable. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| XVIII. | Dans lequel les populations du Wamasai attendent que le président | +| | Barbicane crie feu! au capitaine Nicholl. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| XIX. | Dans lequel J.-T. Maston regrette peut-être le temps où la foule | +| | voulait le lyncher. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| XX. | Qui termine cette curieuse histoire aussi véridique | +| | qu’invraisemblable. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| XXI. | Très court, mais tout à fait rassurant pour l’avenir du monde. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +Fin du Voyage Extraordinaire + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Sans dessus dessous, by Jules Verne + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12533 *** diff --git a/12533-h/12533-h.htm b/12533-h/12533-h.htm new file mode 100644 index 0000000..ef05208 --- /dev/null +++ b/12533-h/12533-h.htm @@ -0,0 +1,4917 @@ +<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.0 Transitional//EN"> +<HTML><HEAD><TITLE>Sans dessus dessous by Jules Verne</TITLE> +<META http-equiv=Content-Type content="text/html; charset=UTF-8"> +<STYLE type=text/css>UNKNOWN { + FONT-FAMILY: Georgia, Times +} +P { + FONT-SIZE: 12pt; MARGIN: 0.75em 2%; TEXT-INDENT: 1em; TEXT-ALIGN: justify +} +H1 { + TEXT-ALIGN: center +} +H2 { + TEXT-ALIGN: center +} +H3 { + TEXT-ALIGN: center +} +H4 { + TEXT-ALIGN: center +} +H5 { + TEXT-ALIGN: center +} +H6 { + TEXT-ALIGN: center +} +P.normal { + TEXT-INDENT: 0em +} +P.center { + TEXT-ALIGN: center +} +BLOCKQUOTE.center { + TEXT-ALIGN: center +} +BLOCKQUOTE { + MARGIN-LEFT: 10%; MARGIN-RIGHT: 10% +} +IMG { + BORDER-RIGHT: 0px; BORDER-TOP: 0px; BORDER-LEFT: 0px; BORDER-BOTTOM: 0px +} +H1 { + TEXT-ALIGN: center +} +H2 { + TEXT-ALIGN: center +} +H3 { + TEXT-ALIGN: center +} +H4 { + TEXT-ALIGN: center +} +H5 { + TEXT-ALIGN: center +} +H6 { + TEXT-ALIGN: center +} +HR { + WIDTH: 33% +} +BODY { + BACKGROUND: #ffffec; FONT-FAMILY: Georgia, Times +} +PRE { + FONT-FAMILY: Courier, monospaced +} +.toc { + FONT-SIZE: 10pt; MARGIN-BOTTOM: 0em; MARGIN-LEFT: 15% +} +CENTER { + PADDING-RIGHT: 10px; PADDING-LEFT: 10px; PADDING-BOTTOM: 10px; PADDING-TOP: 10px +} +</STYLE> + +</HEAD> +<BODY> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12533 ***</div> + +<H4>Sans dessus dessous by Jules Verne</H4> +<P class=normal><B>[Redactor’s Note:</B> Texte établi à partir de la +<I>troisième édition,</I> par Bibliothèque d'Education et de Récreation, J. +Hetzel et Cie, Paris, 1889. <B>]</B></P> +<HR> + +<P class=CENTER><I>Couronnés par l'Académie française</I></P> +<P class=center>S A N S D E S S U S D E S S O U S</P> +<P> </P> +<P class=center>PAR</P> +<P class=center>J U L E S + V E R N E</P> +<P> </P> +<P class=center>TROISIÈME ÉDITION</P> +<P> </P> +<P class=center>BIBLIOTHÈQUE DE RÉCRÉATION</P> +<P class=center>J. HETZEL, ET C<FONT size=-2><SUP>IE</SUP></FONT> . 18, RUE +JACOB</P> +<P> </P> +<P +class=center>P A R I S — 1 8 8 9</P> +<HR> + +<H2>SANS DESSUS DESSOUS</H2> +<P> </P> +<H4>I</H4> +<H4>Où la « <I>North Polar Practical Association</I> »<BR>lance un document +à travers les deux mondes.</H4> +<P>« Ainsi, monsieur Maston, vous prétendez que jamais femme n’eût été capable +de faire progresser les sciences mathématiques ou expérimentales?</P> +<P>— À mon extrême regret, j’y suis obligé, mistress Scorbitt, répondit J.-T. +Maston. Qu’il y ait eu ou qu’il y ait quelques remarquables mathématiciennes, et +particulièrement en Russie, j’en conviens très volontiers. Mais, étant donnée sa +conformation cérébrale, il n’est pas de femme qui puisse devenir une Archimède +et encore moins une Newton.</P> +<P>— Oh! monsieur Maston, permettez-moi de protester au nom de notre sexe…</P> +<P>— Sexe d’autant plus charmant, mistress Scorbitt, qu’il n’est point fait pour +s’adonner aux études transcendantes.</P> +<P>— Ainsi, selon vous, monsieur Maston, en voyant tomber une pomme, aucune +femme n’eût pu découvrir les lois de la gravitation universelle, ainsi que l’a +fait l’illustre savant anglais à la fin du XVII<SUP>ème</SUP> siècle?</P> +<P>— En voyant tomber une pomme, mistress Scorbitt, une femme n’aurait eu +d’autre idée… que de la manger… à l’exemple de notre mère Ève!</P> +<P>— Allons, je vois bien que vous nous déniez toute aptitude pour les hautes +spéculations…</P> +<P>— Toute aptitude?… Non, mistress Scorbitt. Et, cependant, je vous ferai +observer que, depuis qu’il y a des habitants sur la Terre et des femmes par +conséquent, il ne s’est pas encore trouvé un cerveau féminin auquel on doive +quelque découverte analogue à celles d’Aristote, d’Euclide, de Képler, de +Laplace, dans le domaine scientifique.</P> +<P>— Est-ce donc une raison, et le passé engage-t-il irrévocablement +l’avenir?</P> +<P>— Hum! ce qui ne s’est point fait depuis des milliers d’années ne se fera +jamais… sans doute.</P> +<P>— Alors je vois qu’il faut en prendre notre parti, monsieur Maston, et nous +ne sommes vraiment bonnes…</P> +<P>— Qu’à être bonnes! » répondit J.-T. Maston.</P> +<P>Et cela, il le dit avec cette aimable galanterie dont peut disposer un savant +bourré d’x. Mrs Evangélina Scorbitt était toute portée à s’en contenter, +d’ailleurs.</P> +<P>« Eh bien! monsieur Maston, reprit-elle, à chacun son lot en ce monde. Restez +l’extraordinaire calculateur que vous êtes. Donnez-vous tout entier aux +problèmes de cette oeuvre immense à laquelle, vos amis et vous, allez vouer +votre existence. Moi, je serai la « bonne femme » que je dois être, en lui +apportant mon concours pécuniaire…</P> +<P>— Ce dont nous vous aurons une éternelle reconnaissance, » répondit +J.-T. Maston.</P> +<P>Mrs Evangélina Scorbitt rougit délicieusement, car elle éprouvait ­ sinon +pour les savants en général ­ du moins pour J.-T. Maston, une sympathie +vraiment singulière. Le coeur de la femme n’est-il pas un insondable abîme?</P> +<P>Oeuvre immense, en vérité, à laquelle cette riche veuve américaine avait +résolu de consacrer d’importants capitaux.</P> +<P>Voici quelle était cette oeuvre, quel était le but que ses promoteurs +prétendaient atteindre.</P> +<P>Les terres arctiques proprement dites comprennent, d’après Maltebrun, Reclus, +Saint-Martin et les plus autorisés des géographes :</P> +<P>1° Le Devon septentrional, c’est-à-dire les îles couvertes de glaces de la +mer de Baffin et du détroit de Lancastre;</P> +<P>2° La Géorgie septentrionale, formée de la terre de Banks et de nombreuses +îles, telles que les îles Sabine, Byam-Martin, Griffith, Cornwallis et +Bathurst;</P> +<P>3° L’archipel de Baffin-Parry, comprenant diverses parties du continent +circumpolaire, appelées Cumberland, Southampton, James-Sommerset, Boothia-Felix, +Melville et autres à peu près inconnues.</P> +<P>En cet ensemble, périmétré par le soixante-dix-huitième parallèle, les terres +s’étendent sur quatorze cent mille milles et les mers sur sept cent mille milles +carrés.</P> +<P>Intérieurement à ce parallèle, d’intrépides découvreurs modernes sont +parvenus à s’avancer jusqu’aux abords du quatre vingt-quatrième degré de +latitude, relevant quelques côtes perdues derrière la haute chaîne des +banquises, donnant des noms aux caps, aux promontoires, aux golfes, aux baies de +ces vastes contrées, qui pourraient être appelées les Highlands arctiques. Mais, +au delà de ce vingt-quatrième parallèle, c’est le mystère, c’est l’irréalisable +desideratum des cartographes, et nul ne sait encore si ce sont des terres ou des +mers que cache, sur un espace de six degrés, l’infranchissable amoncellement des +glaces du Pôle boréal.</P> +<P>Or, en cette année 189–, le gouvernement de États-Unis eut l’idée fort +inattendue de proposer la mise en adjudication des régions circumpolaires non +encore découvertes — régions dont une société américaine, qui venait de se +former en vue d’acquérir la calotte arctique, sollicitait la concession.</P> +<P>Depuis quelques années, il est vrai, la conférence de Berlin avait formulé un +code spécial, à l’usage des grandes Puissances, qui désirent s’approprier le +bien d’autrui sous prétexte de colonisation ou d’ouverture de débouchés +commerciaux. Toutefois, il ne semblait pas que ce code fût applicable en cette +circonstance, le domaine polaire n’étant point habité. Néanmoins, comme ce qui +n’est à personne appartient également à tout le monde, la nouvelle Société ne +prétendait pas « prendre » mais « acquérir », afin d’éviter les +réclamations futures.</P> +<P>Aux États-Unis, il n’est de projet si audacieux ­ ou même à peu près +irréalisable ­ qui ne trouve des gens pour en dégager les côtés pratiques et +des capitaux pour les mettre en oeuvre. On l’avait bien vu, quelques années +auparavant, lorsque le Gun-Club de Baltimore s’était donné la tâche d’envoyer un +projectile jusqu’à la Lune, dans l’espoir d’obtenir une communication directe +avec notre satellite. Or n’étaient-ce pas ces entreprenants Yankees, qui avaient +fourni les plus grosses sommes nécessitées par cette intéressante tentative? Et, +si elle fut réalisée, n’est-ce pas grâce à deux des membres dudit club, qui +osèrent affronter les risques de cette surhumaine expérience?</P> +<P>Qu’un Lesseps propose quelque jour de creuser un canal à grande section à +travers l’Europe et l’Asie, depuis les rives de l’Atlantique jusqu’aux mers de +la Chine, ­ qu’un puisatier de génie offre de forer la terre pour atteindre +les couches de silicates qui s’y trouvent à l’état fluide, au-dessus de la fonte +en fusion, afin de puiser au foyer même du feu central, ­ qu’un entreprenant +électricien veuille réunir les courants disséminés à la surface du globe, pour +en former une inépuisable source de chaleur et de lumière, ­ qu’un hardi +ingénieur ait l’idée d’emmagasiner dans de vastes récepteurs l’excès des +températures estivales pour le restituer pendant l’hiver aux zones éprouvées par +le froid, ­ qu’un hydraulicien hors ligne essaie d’utiliser la force vive +des marées pour produire à volonté de la chaleur ou du travail ­ que des +sociétés anonymes ou en commandite se fondent pour mener à bonne fin cent +projets de cette sorte! ­ ce sont les Américains que l’on trouvera en tête +des souscripteurs, et des rivières de dollars se précipiteront dans les caisses +sociales, comme les grands fleuves du Nord-Amérique vont s’absorber au sein des +océans.</P> +<P>Il est donc naturel d’admettre que l’opinion fût singulièrement surexcitée, +lorsque se répandit cette nouvelle ­ au moins étrange ­ que les contrées +arctiques allaient être mises en adjudication au profit du dernier et plus fort +enchérisseur. D’ailleurs, aucune souscription publique n’était ouverte en vue de +cette acquisition, dont les capitaux étaient faits d’avance. On verrait plus +tard, lorsqu’il s’agirait d’utiliser le domaine, devenu la propriété des +nouveaux acquéreurs.</P> +<P>Utiliser le territoire arctique!… En vérité cela n’avait pu germer que dans +des cervelles de fous!</P> +<P>Rien de plus sérieux que ce projet, cependant.</P> +<P>En effet, un document fut adressé aux journaux des deux continents, aux +feuilles européennes, africaines, océaniennes, asiatiques, en même temps qu’aux +feuilles américaines. Il concluait à une demande d’enquête de commodo et +incommodo de la part des intéressés. Le New-York Herald avait eu la primeur de +ce document. Aussi, les innombrables abonnés de Gordon Bennett purent-ils lire +dans le numéro du 7 novembre la communication suivante ­ communication qui +courut rapidement à travers le monde savant et industriel, où elle fut appréciée +de façons bien diverses.</P> +<P>« Avis aux habitants du globe terrestre,</P> +<P>« Les régions du Pôle nord, situées à l’intérieur du quatre-vingt-quatrième +degré de latitude septentrionale, n’ont pas encore pu être mises en exploitation +par l’excellente raison qu’elles n’ont pas été découvertes.</P> +<P>« En effet, les points extrêmes, relevés par les navigateurs, de nationalités +différentes, sont les suivants en latitude :</P> +<P>« 82°45’, atteint par l’Anglais Parry, en juillet 1847 sur le vingt-huitième +méridien ouest, dans le nord du Spitzberg;</P> +<P>« 83°20’28”, atteint par Markham, de l’expédition anglaise de sir John +Georges Nares, en mai 1876, sur le cinquantième méridien ouest dans le nord de +la terre de Grinnel;</P> +<P>« 83°35’, atteint par Lockwood et Brainard, de l’expédition américaine du +lieutenant Greely, en mai 1882, sur le quarante-deuxième méridien ouest, dans le +nord de la terre de Nares.</P> +<P>« On peut donc considérer la région qui s’étend depuis le +quatre-vingt-quatrième parallèle jusqu’au Pôle, sur un espace de six degrés, +comme un domaine indivis entre les divers États du globe, et essentiellement +susceptible de se transformer en propriété privée, après adjudication +publique.</P> +<P>« Or, d’après les principes du droit, nul n’est tenu de demeurer dans +l’indivision. Aussi les États-Unis d’Amérique, s’appuyant sur ces principes, +ont-ils résolu de provoquer l’aliénation de ce domaine.</P> +<P>« Une société s’est fondée à Baltimore, sous la raison sociale <I>North Polar +Practical Association</I>, représentant officiellement la confédération +américaine. Cette société se propose d’acquérir ladite région, suivant acte +régulièrement dressé, qui lui constituera un droit absolu de propriété sur les +continents, îles, îlots, rochers, mers, lacs, fleuves, rivières et cours d’eau +généralement quelconques, dont se compose actuellement l’immeuble arctique, soit +que d’éternelles glaces le recouvrent, soit que ces glaces s’en dégagent pendant +la saison d’été.</P> +<P>« Il est bien spécifié que ce droit de propriété ne pourra être frappé de +caducité, même au cas où des modifications ­ de quelque nature qu’elles +soient ­ surviendraient dans l’état géographique et météorologique du globe +terrestre.</P> +<P>« Ceci étant porté à la connaissance des habitants des deux Mondes, toutes +les Puissances seront admises à participer à l’adjudication, qui sera faite au +profit du plus offrant et dernier enchérisseur.</P> +<P>« La date de l’adjudication est indiquée pour le 3 décembre de la présente +année, en la salle des « Auctions », à Baltimore, Maryland, États-Unis +d’Amérique.</P> +<P>« S’adresser pour renseignements à William S. Forster, agent provisoire de la +<I>North Polar Practical Association</I>, 93, High-street, Baltimore. »</P> +<P>Que cette communication pût être considérée comme insensée, soit! En tout +cas, pour sa netteté et sa franchise, elle ne laissait rien à désirer, on en +conviendra. D’ailleurs, ce qui la rendait très sérieuse, c’est que le +gouvernement fédéral avait d’ores et déjà fait concession des territoires +arctiques, pour le cas où l’adjudication l’en rendrait définitivement +propriétaire.</P> +<P>En somme, les opinions furent partagées. Les uns ne voulurent voir là qu’un +de ces prodigieux « humbugs » américains, qui dépasseraient les limites du +puffisme, si la badauderie humaine n’était infinie. Les autres pensèrent que +cette proposition méritait d’être accueillie sérieusement. Et ceux-ci +insistaient précisément sur ce que la nouvelle Société ne faisait nullement +appel à la bourse du public. C’était avec ses seuls capitaux qu’elle prétendait +se rendre acquéreur de ces régions boréales. Elle ne cherchait donc point à +drainer les dollars, les bank-notes, l’or et l’argent des gogos pour emplir ses +caisses. Non! Elle ne demandait qu’à payer sur ses propres fonds l’immeuble +circumpolaire.</P> +<P>Aux gens qui savent compter, il semblait que ladite Société n’aurait eu qu’à +exciper tout simplement du droit de premier occupant, en allant prendre +possession de cette contrée dont elle provoquait la mise en vente. Mais là était +précisément la difficulté, puisque, jusqu’à ce jour, l’accès du Pôle paraissait +être interdit à l’homme. Aussi, pour le cas où les États-Unis deviendraient +acquéreurs de ce domaine, les concessionnaires voulaient-ils avoir un contrat en +règle, afin que personne ne vînt plus tard contester leur droit. Il eût été +injuste de les en blâmer. Ils opéraient avec prudence, et, lorsqu’il s’agit de +contracter des engagements dans une affaire de ce genre, on ne peut prendre trop +de précautions légales.</P> +<P>D’ailleurs, le document portait une clause, qui réservait les aléas de +l’avenir. Cette clause devait donner lieu à bien des interprétations +contradictoires, car son sens précis échappait, aux esprits les plus subtils. +C’était la dernière : elle stipulait que « le droit de propriété ne pourrait +être frappé de caducité, même au cas où des modifications ­ de quelque +nature qu’elles fussent, ­ surviendraient dans l’état géographique et +météorologique du globe terrestre. »</P> +<P>Que signifiait cette phrase? Quelle éventualité voulait-elle prévoir? Comment +la Terre pourrait-elle jamais subir une modification dont la géographie ou la +météorologie aurait à tenir compte ­ surtout en ce qui concernait les +territoires mis en adjudication?</P> +<P>« Évidemment, disaient les esprits avisés, il doit y avoir quelque chose +là-dessous! »</P> +<P>Les interprétations eurent donc beau jeu, et cela était bien fait pour +exercer la perspicacité des uns ou la curiosité des autres.</P> +<P>Un journal, le <I>Ledger</I>, de Philadelphie, publia tout d’abord cette note +plaisante :</P> +<P>« Des calculs ont sans doute appris aux futurs acquéreurs des contrées +arctiques qu’une comète à noyau dur choquera prochainement la Terre dans des +conditions telles que son choc produira les changements géographiques et +météorologiques, dont se préoccupe ladite clause. »</P> +<P>La phrase était un peu longue, comme il convient à une phrase qui se prétend +scientifique, mais elle n’éclaircissait rien. D’ailleurs, la probabilité d’un +choc avec une comète de ce genre ne pouvait être acceptée par des esprits +sérieux. En tout cas, il était inadmissible que les concessionnaires se fussent +préoccupés d’une éventualité aussi hypothétique.</P> +<P>« Est-ce que, par hasard, dit le <I>Delta</I>, de la Nouvelle-Orléans, la +nouvelle Société s’imagine que la précession des équinoxes pourra jamais +produire des modifications favorables à l’exploitation de son domaine?</P> +<P>— Et pourquoi pas, puisque ce mouvement modifie le parallélisme de l’axe de +notre sphéroïde? fit observer le <I>Hamburger-Correspondent</I>.</P> +<P>— En effet, répondit la <I>Revue Scientifique</I>, de Paris. Adhémar n’a-t-il +pas avancé dans son livre sur <I>Les révolutions de la mer</I>, que la +précession des équinoxes, combinée avec le mouvement séculaire du grand axe de +l’orbite terrestre, serait de nature à apporter une modification à longue +période dans la température moyenne des différents points de la Terre et dans +les quantités de glaces accumulées à ses deux Pôles?</P> +<P>— Cela n’est pas certain, répliqua la <I>Revue d’Édimbourg</I>. Et, lors même +que cela serait, ne faut-il pas un laps de douze mille ans pour que Véga +devienne notre étoile polaire par suite dudit phénomène, et que la situation des +territoires arctiques soit changée au point de vue climatérique?</P> +<P>— Eh bien, riposta le <I>Dagblad</I>, de Copenhague, dans douze mille ans, il +sera temps de verser les fonds. Mais, avant cette époque, risquer un « +krone », jamais! »</P> +<P>Toutefois, s’il était possible que la <I>Revue Scientifique</I> eût raison +avec Adhémar, il était bien probable que la <I>North Polar Practical +Association</I> n’avait jamais compté sur cette modification due à la précession +des équinoxes.</P> +<P>En fait, personne n’arrivait à savoir ce que signifiait cette clause du +fameux document, ni quel changement cosmique elle visait dans l’avenir.</P> +<P>Pour le savoir, peut-être eût-il suffi de s’adresser au Conseil +d’administration de la nouvelle Société, et plus spécialement à son président. +Mais le président, inconnu! Inconnus, également, le secrétaire et les membres +dudit Conseil. On ignorait même de qui émanait le document. Il avait été apporté +aux bureaux du <I>New-York Herald</I> par un certain William S. Forster, de +Baltimore, honorable consignataire de morues pour le compte de la maison +Ardrinell and Co, de Terre-Neuve ­ évidemment un homme de paille. Aussi muet +sur ce sujet que les produits consignés dans ses magasins, ni les plus curieux +ni les plus adroits reporters n’en purent jamais rien tirer. Bref, cette +<I>North Polar Practical Association</I> était tellement anonyme qu’on ne +pouvait mettre en avant aucun nom. C’est bien là le dernier mot de +l’anonymat.</P> +<P>Cependant, si les promoteurs de cette opération industrielle persistaient à +maintenir leur personnalité dans un absolu mystère, leur but était aussi +nettement que clairement indiqué par le document porté à la connaissance du +public des deux Mondes.</P> +<P>En effet, il s’agissait bien d’acquérir en toute propriété la partie des +régions arctiques, délimitée circulairement par le quatre-vingt-quatrième degré +de latitude, et dont le Pôle nord occupe le point central.</P> +<P>Rien de plus exact, d’ailleurs, que parmi les découvreurs modernes, ceux qui +s’étaient le plus rapprochés de ce point inaccessible, Parry, Marckham, Lockwood +et Brainard, fussent restés en deçà de ce parallèle. Quant aux autres +navigateurs des mers boréales, ils s’étaient arrêtés à des latitudes +sensiblement inférieures, tels : Payez, en 1874, par 82°15’, au nord de la terre +François-Joseph et de la Nouvelle-Zemble; Leout, en 1870, par 72°47’, au-dessus +de la Sibérie; De Long, dans l’expédition de la <I>Jeannette</I>, en 1879, par +78°45’, sur les parages des îles qui portent son nom. Les autres, dépassant la +Nouvelle-Sibérie et le Groënland, à la hauteur du cap Bismarck, n’avaient pas +franchi les soixante-seizième, soixante-dix-septième et soixante-dix-neuvième +degrés de latitude. Donc, en laissant un écart de vingt-cinq minutes d’arc, +entre le point ­ soit 83°35’ ­ où Lockwood et Brainard avaient mis le +pied, et le quatre-vingt-quatrième parallèle, ainsi que l’indiquait le document, +la <I>North Polar Practical Association</I> n’empiétait pas sur les découvertes +antérieures. Son projet comprenait un terrain absolument vierge de toute +empreinte humaine.</P> +<P>Voici quelle est l’étendue de cette portion du globe, circonscrite par le +quatre-vingt-quatrième parallèle :</P> +<P>De 84° à 90°, on compte six degrés, lesquels, à soixante milles chaque, +donnent un rayon de trois cent soixante milles et un diamètre de sept cent vingt +milles. La circonférence est donc de deux mille deux cent soixante milles, et la +surface de quatre cent sept mille milles carrés en chiffres ronds. [Note 1: Soit +70 650 lieues carrées de 25 au degré, c’est-à-dire un peu plus de deux fois la +surface de la France, qui est de 54 000 000 d’hectares.]</P> +<P>C’était à peu près la dixième partie de l’Europe entière ­ un morceau de +belle dimension!</P> +<P>Le document, on l’a vu, posait aussi en principe que ces régions, non encore +reconnues géographiquement, n’appartenant à personne, appartenaient à tout le +monde. Que la plupart des Puissances ne songeassent point à rien revendiquer de +ce chef, c’était supposable. Mais il était à prévoir que les États limitrophes +­ du moins ­ voudraient considérer ces régions comme le prolongement de +leurs possessions vers le nord et, par conséquent, se prévaudraient d’un droit +de propriété. Et, d’ailleurs, leurs prétentions seraient d’autant mieux +justifiées que les découvertes, opérées dans l’ensemble des contrées arctiques, +avaient été plus particulièrement dues à l’audace de leurs nationaux. Aussi le +gouvernement fédéral, représenté par la nouvelle Société, les mettait-il en +demeure de faire valoir leurs droits, et prétendait-il les indemniser avec le +prix de l’acquisition. Quoi qu’il en fût, les partisans de la <I>North Polar +Practical Association</I> ne cessaient de le répéter : la propriété était +indivise, et, personne n’étant forcé de demeurer dans l’indivision, nul ne +pourrait s’opposer à la licitation de ce vaste domaine.</P> +<P>Les États, dont les droits étaient absolument indiscutables, en tant que +limitrophes, étaient au nombre de six : l’Amérique, l’Angleterre, le Danemark, +la Suède-Norvège, la Hollande, la Russie. Mais d’autres États pouvaient arguer +des découvertes opérées par leurs marins et leurs voyageurs.</P> +<P>Ainsi, la France aurait pu intervenir, puisque quelques- uns de ses enfants +avaient pris part aux expéditions qui eurent pour objectif la conquête des +territoires circumpolaires. Ne peut-on citer, entre autres, ce courageux Bellot, +mort en 1853, dans les parages de l’île de Beechey, pendant la campagne du +Phénix, envoyé à la recherche de John Franklin? Doit-on oublier le docteur +Octave Pavy, mort en 1884, près du cap Sabine, durant le séjour de la mission +Greely au fort Conger? Et cette expédition qui, en 1838-39, avait entraîné +jusqu’aux mers du Spitzberg, Charles Martins, Marmier, Bravais et leurs +audacieux compagnons, ne serait-il pas injuste de la laisser dans l’oubli? +Malgré cela, la France ne jugea point à propos de se mêler à cette entreprise +plus industrielle que scientifique, et elle abandonna sa part du gâteau polaire, +où les autres Puissances risquaient de se casser les dents. Peut-être eût-elle +raison et fit-elle bien.</P> +<P>De même, l’Allemagne. Elle avait à son actif, dès 1671, la campagne du +Hambourgeois Frédéric Martens au Spitzberg, et, en 1869-70, les expéditions de +la <I>Germania</I> et de la <I>Hansa</I>, commandées par Koldervey et Hegeman, +qui s’élevèrent jusqu’au cap Bismarck, en longeant la côte du Groënland. Mais, +malgré ce passé de brillantes découvertes, elle ne crut point devoir accroître +d’un morceau du Pôle l’empire germanique.</P> +<P>Il en fut ainsi pour l’Autriche-Hongrie, bien qu’elle fût déjà propriétaire +des terres de François-Joseph, situées dans le nord du littoral sibérien.</P> +<P>Quant à l’Italie, n’ayant aucun droit à intervenir, elle n’intervint pas +­ quelque invraisemblable que cela puisse paraître.</P> +<P>Il avait bien aussi les Samoyèdes de la Sibérie asiatique, les Esquimaux, qui +sont plus particulièrement répandus sur les territoires de l’Amérique +septentrionale, les indigènes du Groënland, du Labrador, de l’archipel +Baffin-Parry, des îles Aléoutiennes, groupées entre l’Asie et l’Amérique, enfin +ceux qui, sous l’appellation de Tchouktchis, habitent l’ancienne Alaska russe, +devenue américaine depuis l’année 1867. Mais ces peuplades ­ en somme les +véritables naturels, les indiscutables autochtones des régions du nord ­ ne +devaient point avoir voix au chapitre. Et puis, comment ces pauvres diables +auraient-ils pu mettre une enchère, si minime qu’elle fût, lors de la vente +provoquée par la <I>North Polar Practical Association</I>? Et comment ces +pauvres gens auraient-ils payé? En coquillages, en dents de morses ou en huile +de phoque? Pourtant, il leur appartenait un peu, par droit de premier occupant, +ce domaine qui allait être mis en adjudication! Mais, des Esquimaux, des +Tchouktchis, des Samoyèdes!… On ne les consulta même pas.</P> +<P>Ainsi va le monde!</P> +<H4>II</H4> +<H4>Dans lequel les délégués anglais, hollandais,<BR>suédois, danois et russe se +présentent au<BR>lecteur.</H4> +<P>Le document méritait une réponse. En effet, si la nouvelle association +acquérait les régions boréales, ces régions deviendraient propriété définitive +de l’Amérique, ou pour mieux dire, des États-Unis, dont la vivace confédération +tend sans cesse à s’accroître. Déjà, depuis quelques années, la cession des +territoires du nord-ouest, faite par la Russie depuis la Cordillère +septentrionale jusqu’au détroit de Behring, venait de lui adjoindre un bon +morceau du Nouveau-Monde. Il était donc admissible que les autres Puissances ne +verraient pas volontiers cette annexion des contrées arctiques à la république +fédérale.</P> +<P>Cependant, ainsi qu’il a été dit, les divers États de l’Europe et de l’Asie +­ non limitrophes de ces régions ­ refusèrent de prendre part à cette +adjudication singulière, tant les résultats leur en semblaient problématiques. +Seules, les Puissances, dont le littoral se rapproche du quatre-vingt- quatrième +degré, résolurent de faire valoir leurs droits par l’intervention de délégués +officiels. On le verra, du reste : elles ne prétendaient pas acheter au delà +d’un prix relativement modique, car il s’agissait d’un domaine dont il serait +peut-être impossible de prendre possession. Toutefois l’insatiable Angleterre +crut devoir ouvrir à son agent un crédit de quelque importance. Hâtons-nous de +le dire : la cession des contrées circumpolaires ne menaçait aucunement +l’équilibre européen, et il ne devait en résulter aucune complication +internationale. M. de Bismarck ­ le grand chancelier vivait encore à cette +époque ­ ne fronça même pas son épais sourcil de Jupiter allemand.</P> +<P>Restaient donc en présence l’Angleterre, le Danemark, la Suède-Norvège, la +Hollande, la Russie, qui allaient être admises à lancer leurs enchères +par-devant le commissaire- priseur de Baltimore, contradictoirement avec les +États-Unis. Ce serait au plus offrant qu’appartiendrait cette calotte glacée du +Pôle, dont la valeur marchande était au moins très contestable.</P> +<P>Voici, au surplus, les raisons personnelles pour lesquelles les cinq États +européens désiraient assez rationnellement que l’adjudication fût faite à leur +profit.</P> +<P>La Suède-Norvège, propriétaire du cap Nord, situé au delà du soixante-dixième +parallèle, ne cacha point qu’elle se considérait comme ayant des droits sur les +vastes espaces qui s’étendent jusqu’au Spitzberg, et, par delà, jusqu’au Pôle +même. En effet, le norvégien Kheilhau, le célèbre suédois Nordenskiöld, +n’avaient-ils pas contribué aux progrès géographiques dans ces parages? +Incontestablement.</P> +<P>Le Danemark disait ceci : c’est qu’il était déjà maître de l’Islande et des +îles Feroë, à peu près sur la ligne du Cercle polaire, que les colonies, fondées +le plus au nord des régions arctiques, lui appartenaient, tels l’île Diskö dans +le détroit de Davis, les établissements d’Holsteinborg, de Proven, de Godhavn, +d’Upernavik dans la mer de Baffin et sur la côte occidentale du Groënland. En +outre, le fameux navigateur Behring, d’origine danoise, bien qu’il fût alors au +service de la Russie, n’avait-il pas, dès l’année 1728, franchi le détroit +auquel son nom est resté, avant d’aller, treize ans plus tard, mourir +misérablement, avec trente hommes de son équipage, sur le littoral d’une île qui +porte aussi son nom? Antérieurement, en l’an 1619, est-ce que le navigateur Jean +Munk n’avait pas exploré la côte orientale du Groënland, et relevé plusieurs +points totalement inconnus avant lui? Le Danemark avait donc des droits sérieux +à se rendre acquéreur.</P> +<P>Pour la Hollande, c’étaient ses marins, Barentz et Heemskerk, qui avaient +visité le Spitzberg et la Nouvelle- Zemble, dès la fin du XVI<SUP>ème</SUP> +siècle. C’était l’un de ses enfants, Jean Mayen, dont l’audacieuse campagne vers +le nord, en 1611, avait valu à son pays la possession de l’île de ce nom, située +au delà du soixante et onzième degré de latitude. Donc, son passé +l’engageait.</P> +<P>Quant aux Russes, avec Alexis Tschirikof, ayant Behring sous ses ordres, avec +Paulutski, dont l’expédition, en 1751, s’avança au delà des limites de la mer +Glaciale, avec le capitaine Martin Spanberg et le lieutenant William Walton, qui +s’aventurèrent sur ces parages inconnus en 1739, ils avaient pris une part +notable aux recherches faites à travers le détroit qui sépare l’Asie de +l’Amérique. De plus, par la disposition des territoires sibériens, étendus sur +cent vingt degrés jusqu’aux limites extrêmes du Kamtchatka, le long de ce vaste +littoral asiatique, où vivent Samoyèdes, Yakoutes, Tchouktchis et autres +peuplades soumises à leur autorité, ne dominent-ils pas une moitié de l’océan +Boréal? Puis, sur le soixante-quinzième parallèle, à moins de neuf cents milles +du pôle, ne possèdent-ils pas les îles et les îlots de la Nouvelle- Sibérie, cet +archipel des Liatkow, découvert au commencement du XVIII<SUP>ème</SUP> siècle? +Enfin, dès 1764, avant les Anglais, avant les Américains, avant les Suédois, le +navigateur Tschitschagoff n’avait-il pas cherché un passage du nord, afin +d’abréger les itinéraires entre les deux continents?</P> +<P>Cependant, tout compte fait, il semblait que les Américains fussent plus +particulièrement intéressés à devenir propriétaires de ce point inaccessible du +globe terrestre. Eux aussi, ils avaient souvent tenté de l’atteindre, tout en se +dévouant à la recherche de sir John Franklin, avec Grinnel, avec Kane, avec +Hayes, avec Greely, avec De Long et autres hardis navigateurs. Eux aussi +pouvaient exciper de la situation géographique de leur pays, qui se développe au +delà du Cercle polaire, depuis le détroit de Behring jusqu’à la baie d’Hudson. +Toutes ces terres, toutes ces îles, Wollaston, Prince-Albert, Victoria, +Roi-Guillaume, Melville, Cockburne, Banks, Baffin, sans compter les mille îlots +de cet archipel, n’étaient-elles pas comme la rallonge qui les reliait au +quatre- vingt-dixième degré? Et puis, si le Pôle nord se rattache par une ligne +presque ininterrompue de territoires à l’un des grands continents du globe, +n’est-ce pas plutôt à l’Amérique qu’aux prolongements de l`Asie ou de l’Europe? +Donc rien de plus naturel que la proposition de l’acquérir eût été faite par le +gouvernement fédéral au profit d’une Société américaine, et, si une Puissance +avait les droits les moins discutables à posséder le domaine polaire, c’étaient +bien les États-Unis d’Amérique.</P> +<P>Il faut le reconnaître toutefois, le Royaume-Uni, qui possédait le Canada et +la Colombie anglaise, dont les nombreux marins s’étaient distingués dans les +campagnes arctiques, donnait également de solides raisons pour vouloir annexer +cette partie du globe à son vaste empire colonial. Aussi, ses journaux +discutèrent-ils longuement et passionnément.</P> +<P>« Oui! sans doute, répondit le grand géographe anglais Kliptringan, dans un +article du <I>Times</I>, qui fit sensation, oui! les Suédois, les Danois, les +Hollandais, les Russes et les Américains peuvent se prévaloir de leurs droits. +Mais l’Angleterre ne saurait, sans déchoir, laisser ce domaine lui échapper. La +partie nord du nouveau continent ne lui appartient-elle pas déjà? Ces terres, +ces îles, qui la composent, n’ont-elles pas été conquises par ses propres +découvreurs, depuis Willoughi, qui visita le Spitzberg et la Nouvelle-Zemble en +1739 jusqu’à Mac Clure, dont le navire a franchi en 1853 le passage du +nord-ouest?</P> +<P>« Et puis, déclara le <I>Standard</I> par la plume de l’amiral Fizé, est-ce +que Frobisher, Davis, Hall, Weymouth, Hudson, Baffin, Cook, Ross, Parry, Bechey, +Belcher, Franklin, Mulgrave, Scoresby, Mac Clintock, Kennedy, Nares, Collinson, +Archer, n’étaient pas d’origine anglo-saxonne, et quel pays pourrait exercer une +plus juste revendication sur la portion des régions arctiques que ces +navigateurs n’avaient encore pu atteindre?</P> +<P>« Soit! riposta le <I>Courrier de San-Diego</I> (Californie), plaçons +l’affaire sur son véritable terrain, et, puisqu’il y a une question +d’amour-propre entre les États-Unis et l’Angleterre, nous dirons : Si l’Anglais +Markham, de l’expédition Nares, s’est élevé jusqu’à 83°20’ de latitude +septentrionale, les Américains Lockwood et Brainard, de l’expédition Greely, le +dépassant de quinze minutes de degré, ont fait scintiller les trente-huit +étoiles du pavillon des États-Unis par 83°35’. À eux l’honneur de s’être le plus +rapprochés du Pôle nord! ».</P> +<P>Voilà quelles furent les attaques et quelles furent les ripostes.</P> +<P>Enfin, inaugurant la série des navigateurs qui s’aventurèrent au milieu des +régions arctiques, il convient de citer encore le Vénitien Cabot ­ 1498 +­ et le Portugais Corteréal ­ 1500 ­ qui découvrirent le Groënland +et le Labrador. Mais ni l’Italie ni le Portugal, n’avaient eu la pensée de +prendre part à l’adjudication projetée, s’inquiétant peu de l’État qui en aurait +le bénéfice.</P> +<P>On pouvait le prévoir, la lutte ne serait très vivement soutenue à coups de +dollars ou de livres sterling que par l’Angleterre et l’Amérique.</P> +<P>Cependant, à la proposition formulée par la <I>North Polar Practical +Association</I>, les pays limitrophes des contrées boréales s’étaient consultés +par l’entremise de congrès commerciaux et scientifiques. Après débats, ils +avaient résolu d’intervenir aux enchères, dont l’ouverture était fixée à la date +du 3 décembre à Baltimore, en affectant à leurs délégués respectifs un crédit +qui ne pourrait être dépassé. Quant à la somme produite par la vente, elle +serait partagée entre les cinq États non adjudicataires, qui la toucheraient +comme indemnité, en renonçant à tous droits dans l’avenir.</P> +<P>Si cela n’alla pas sans quelques discussions, l’affaire finit par s’arranger. +Les États intéressés acceptèrent, d’ailleurs, que l’adjudication fût faite à +Baltimore, ainsi que l’avait indiqué le gouvernement fédéral, Les délégués, +munis de leurs lettres de crédit, quittèrent Londres, La Haye, Stockholm, +Copenhague, Pétersbourg, et arrivèrent aux États- Unis, trois semaines avant le +jour fixé pour la mise en vente.</P> +<P>À cette époque, l’Amérique n’était encore représentée que par l’homme de la +<I>North Polar Practical Association</I>, ce William S. Forster, dont le nom +figurait seul au document du 7 novembre, paru dans le <I>New-York +Herald</I>.</P> +<P>Quant aux délégués des États européens, voici ceux qui avaient été choisis et +qu’il convient d’indiquer spécialement par quelque trait.</P> +<P>Pour la Hollande : Jacques Jansen, ancien conseiller des Indes néerlandaises, +cinquante-trois ans, gros, court, tout en buste, petits bras, petites jambes +arquées, tête à lunettes d’aluminium, face ronde et colorée, chevelure en nimbe, +favoris grisonnants ­ un brave homme, quelque peu incrédule au sujet d’une +entreprise dont les conséquences pratiques lui échappaient.</P> +<P>Pour le Danemark : Eric Baldenak, ex-sous-gouverneur des possessions +groënlandaises, taille moyenne, un peu inégal d’épaules, gaster bedonnant, tête +énorme et roulante, myope à user le bout de son nez sur ses cahiers et ses +livres, n’entendant guère raison en ce qui concernait les droits de son pays +qu’il considérait comme le légitime propriétaire des régions du nord.</P> +<P>Pour la Suède-Norvège : Jan Harald, professeur de cosmographie à Christiania, +qui avait été l’un des plus chauds partisans de l’expédition Nordenskiöld, un +vrai type des hommes du Nord, figure rougeaude, barbe et chevelure d’un blond +qui rappelait celui des blés trop mûrs, ­ tenant pour certain que la calotte +polaire, n’étant occupée que par la mer Paléocrystique, n’avait aucune valeur. +Donc, assez désintéressé dans la question, et ne venant là qu’au nom des +principes.</P> +<P>Pour la Russie : le colonel Boris Karkof, moitié militaire, moitié diplomate, +grand, raide, chevelu, barbu, moustachu, tout d’une pièce, semblant gêné sous +son vêtement civil, et cherchant inconsciemment la poignée de l’épée qu’il +portait autrefois, ­ très intrigué surtout de savoir ce que cachait la +proposition de la <I>North Polar Practical Association</I>, et si ce ne serait +point dans l’avenir une cause de difficultés internationales.</P> +<P>Pour l’Angleterre enfin : le major Donellan et son secrétaire Dean Toodrink. +Ces derniers représentaient à eux deux tous les appétits, toutes les aspirations +du Royaume- Uni, ses instincts commerciaux et industriels, ses aptitudes à +considérer comme siens, d’après une loi de nature, les territoires +septentrionaux, méridionaux ou équatoriaux qui n’appartenaient à personne.</P> +<P>Un Anglais, s’il en fut jamais, ce major Donellan, grand, maigre, osseux, +nerveux, anguleux, avec un cou de bécassine, une tête à la Palmerston sur des +épaules fuyantes, des jambes d’échassier, très vert sous ses soixante ans, +infatigable ­ et il l’avait bien montré, lorsqu’il travaillait à la +délimitation des frontières de l’Inde sur la limite de la Birmanie, Il ne riait +jamais et peut-être même n’avait-il jamais ri. À quoi bon?… Est-ce qu’on a +jamais vu rire une locomotive, une machine élévatoire ou un steamer?</P> +<P>En cela, le major différait essentiellement de son secrétaire Dean Toodrink +­ un garçon loquace, plaisant, la tête forte, des cheveux jouant sur le +front, de petits yeux plissés. Il était écossais de naissance, très connu dans +la « Vieille Enfumée » pour ses propos joyeux et son goût pour les +calembredaines. Mais, si enjoué qu’il fût, il ne se montrait pas moins +personnel, exclusif, intransigeant, que le major Donellan, lorsqu’il s’agissait +des revendications les moins justifiables de la Grande-Bretagne.</P> +<P>Ces deux délégués allaient évidemment être les plus acharnés adversaires de +la Société américaine. Le Pôle nord était à eux : il leur appartenait dès les +temps préhistoriques, comme si c’était aux Anglais que le Créateur avait donné +mission d’assurer la rotation de la Terre sur son axe, et ils sauraient bien +l’empêcher de passer entre des mains étrangères.</P> +<P>Il convient de faire observer que, si la France n’avait pas jugé à propos +d’envoyer de délégué ni officiel ni officieux, un ingénieur français était venu +« pour l’amour de l’art » suivre de très près cette curieuse affaire. On le +verra apparaître à son heure.</P> +<P>Les représentants des puissances septentrionales de l’Europe étaient donc +arrivés à Baltimore, et par des paquebots différents, comme des gens qui ne +tiennent à ne point s’influencer. C’étaient des rivaux. Chacun d’eux avait en +poche le crédit nécessaire pour combattre. Mais c’est bien le cas de dire qu’ils +n’allaient point combattre à armes égales. Celui-ci pouvait disposer d’une somme +qui n’atteignait pas le million, celui-là d’une somme qui le dépassait. Et, en +vérité, pour acquérir un morceau de notre sphéroïde, où il semblait impossible +de mettre le pied, cela devait paraître encore trop cher! En réalité, le mieux +partagé sous ce rapport, c’était le délégué anglais, auquel le Royaume-Uni avait +ouvert un crédit assez considérable. Grâce à ce crédit, le major Donellan +n’aurait pas grand’peine à vaincre ses adversaires suédois, danois, hollandais +et russe. Quant à l’Amérique, c’était autre chose : il serait moins facile de la +battre sur le terrain des dollars. En effet, il était au moins probable que la +mystérieuse Société devait avoir des fonds considérables à sa disposition. La +lutte à coups de millions se localiserait vraisemblablement entre les États-Unis +et la Grande-Bretagne.</P> +<P>Avec le débarquement des délégués européens, l’opinion publique commença à se +passionner davantage. Les racontars les plus singuliers coururent à travers les +journaux. D’étranges hypothèses s’établirent sur cette acquisition du Pôle nord. +Qu’en voulait-on faire? Et qu’en pouvait-on faire? Rien ­ à moins que ce ne +fût pour entretenir les glacières du Nouveau et de l’Ancien-Monde! Il y eut même +un journal de Paris, le Figaro, qui soutint plaisamment cette opinion. Mais +encore aurait-il fallu pouvoir franchir le quatre-vingt- quatrième +parallèle.</P> +<P>Cependant, les délégués, s’ils s’étaient évités pendant leur voyage +transatlantique, commencèrent à se rapprocher, lorsqu’ils furent arrivés à +Baltimore.</P> +<P>Voici pour quelles raisons :</P> +<P>Dès le début, chacun d’eux avait essayé de se mettre en rapport avec la +<I>North Polar Practical Association</I>, séparément, à l’insu les uns aux +autres. Ce qu’ils cherchaient à savoir pour en profiter, le cas échéant, +c’étaient les motifs cachés au fond de cette affaire, et quel profit la Société +espérait en tirer. Or, jusqu’à ce moment, rien n’indiquait qu’elle eût installé +un office à Baltimore. Pas de bureaux, pas d’employés. Pour renseignement, +s’adresser à William S. Forster, de High-street. Et il ne semblait pas que +l’honnête consignataire de morues en sût plus long à cet égard que le dernier +portefaix de la ville.</P> +<P>Les délégués ne purent dès lors rien apprendre. Ils en furent réduits aux +conjectures plus ou moins absurdes que propageaient les divagations publiques. +Le secret de la Société devait-il donc rester impénétrable, tant qu’elle ne +l’aurait pas fait connaître? On se le demandait. Sans doute, elle ne se +départirait de son silence qu’après acquisition faite.</P> +<P>Il suit de là que les délégués finirent par se rencontrer, se rendre visite, +se tâter, et finalement entrer en communication ­ peut-être avec +l’arrière-pensée de former une ligue contre l’ennemi commun, autrement dit la +Compagnie américaine.</P> +<P>Et, un jour, dans la soirée du 22 novembre, ils se trouvèrent en train de +conférer à l’hôtel <I>Wolesley</I>, dans l’appartement occupé par le major +Donellan et son secrétaire Dean Toodrink. En fait, cette tendance à une commune +entente était principalement due aux habiles agissements du colonel Boris +Karkof, le fin diplomate que l’on sait.</P> +<P>Tout d’abord, la conversation s’engagea sur les conséquences commerciales ou +industrielles que la Société prétendait tirer de l’acquisition du domaine +arctique. Le professeur Jan Harald demanda si l’un ou l’autre de ses collègues +avait pu se procurer quelque renseignement à cet égard. Et, tous, peu à peu, +convinrent qu’ils avaient tenté des démarches près de William S. Forster, +auquel, d’après le document, les communications devaient être adressées.</P> +<P>« Mais, j’ai échoué, dit Éric Baldenak.</P> +<P>— Et je n’ai point réussi, ajouta Jacques Jansen.</P> +<P>— Quant à moi, répondit Dean Toodrink, lorsque je me suis présenté au nom du +major Donellan dans les magasins de High-street, j’ai trouvé un gros homme en +habit noir, coiffé d’un chapeau de haute forme, drapé d’un tablier blanc qui lui +montait des bottes au menton. Et, lorsque je lui ai demandé des renseignements +sur l’affaire, il m’a répondu que le <I>South-Star</I> venait d’arriver de +Terre-Neuve à pleine cargaison, et qu’il était en mesure de me livrer un fort +stock de morues fraîches pour le compte de la maison Ardrinell and Co.</P> +<P>— Eh! eh! riposta l’ancien conseiller des Indes néerlandaises, toujours un +peu sceptique, mieux vaudrait acheter une cargaison de morues que de jeter son +argent dans les profondeurs de l’océan Glacial!</P> +<P>— Là n’est point la question, dit alors le major Donellan, d’une voix brève +et hautaine. Il ne s’agit pas d’un stock de morues, mais de la calotte +polaire…</P> +<P>— Que l’Amérique voudrait bien se mettre sur la tête! ajouta Dean Toodrink, +en riant de sa répartie.</P> +<P>— Ça l’enrhumerait, dit finement le colonel Karkof.</P> +<P>— Là n’est pas la question, reprit le major Donellan, et je ne sais ce que +cette éventualité. de coryzas vient faire au milieu de notre conférence. Ce qui +est certain, c’est que pour une raison ou pour une autre, l’Amérique, +représentée par la <I>North Polar Practical Association</I>, ­ remarquez le +mot « practical », messieurs, ­ veut acheter une surface de quatre cent +sept mille milles carrés autour du Pôle arctique, surface circonscrite +actuellement, — remarquez le mot « actuellement », messieurs, ­ par le +quatre-vingt-quatrième degré de latitude boréale…</P> +<P>— Nous le savons, major Donellan, repartit Jan Harald, et de reste! Mais ce +que nous ne savons pas, c’est comment ladite Société entend exploiter ces +territoires, si ce sont des territoires, ou ces mers, si ce sont des mers, au +point de vue industriel…</P> +<P>— La n’est pas la question, répondit une troisième fois le major Donellan. Un +État veut, en payant, s’approprier une portion du globe, qui, par sa situation +géographique, semble plus spécialement appartenir à l’Angleterre…</P> +<P>— À la Russie, dit le colonel Karkof.</P> +<P>— À la Hollande, dit Jacques Jansen.</P> +<P>— À la Suède-Norvège, dit Jan Harald.</P> +<P>— Au Danemark », dit Éric Baldenak.</P> +<P>Les cinq délégués s’étaient redressés sur leurs ergots, et l’entretien +risquait de tourner aux propos malsonnants, lorsque Dean Toodrink essaya +d’intervenir une première fois:</P> +<P>« Messieurs, dit-il d’un ton conciliant, là n’est point la question, suivant +l’expression dont mon chef, le major Donellan, fait le plus volontiers usage. +Puisqu’il est décidé en principe que les régions circumpolaires seront mises en +vente, elles appartiendront nécessairement à celui des États représentés par +vous, qui mettra à cette acquisition l’enchère la plus élevée. Donc, puisque la +Suède-Norvège, la Russie, le Danemark, la Hollande et l’Angleterre ont ouvert +des crédits à leurs délégués, ne vaudrait-il pas mieux que ceux-ci formassent un +syndicat, ce qui leur permettrait de disposer d’une somme telle que la Société +américaine ne pourrait lutter contre eux? »</P> +<P>Les délégués s’entre-regardèrent. Ce Dean Toodrink avait peut-être trouvé le +joint. Un syndicat… De notre temps, ce mot répond à tout. On se syndique, comme +on respire, comme on boit, comme on mange, comme on dort. Rien de plus moderne +­ en politique aussi bien qu’en affaires.</P> +<P>Toutefois, une objection ou plutôt une explication fut nécessaire, et Jacques +Jansen interpréta les sentiments de ses collègues, lorsqu’il dit :</P> +<P>« Et après?… »</P> +<P>Oui!… Après l’acquisition faite par le syndicat?</P> +<P>« Mais il me semble que l’Angleterre!… dit le major d’un ton raide..</P> +<P>— Et la Russie!… dit le colonel, dont les sourcils se froncèrent +terriblement.</P> +<P>— Et la Hollande!… dit le conseiller.</P> +<P>— Lorsque Dieu a donné le Danemark aux Danois… fit observer Éric +Baldenak.</P> +<P>— Pardon, s’écria Dean Toodrink, il n’y a qu’un pays qui ait été donné par +Dieu! C’est l’Écosse aux Écossais!</P> +<P>— Et pourquoi?… fit le délégué suédois.</P> +<P>— Le poète n’a-t-il pas dit :</P> +<CENTER> +<BLOCKQUOTE>« <I>Deus nobis Ecotia fecit</I> »</BLOCKQUOTE></CENTER> +<P class=normal>riposta ce farceur en traduisant à sa façon l’hoec otia du +sixième vers de la première églogue de Virgile.</P> +<P>Tous se mirent à rire ­ excepté le major Donellan ­ et cela enraya +une seconde fois la discussion, qui menaçait de finir assez mal.</P> +<P>Et alors Dean Toodrink put ajouter :</P> +<P>« Ne nous querellons pas, messieurs!… À quoi bon?… Formons plutôt nôtre +syndicat…</P> +<P>— Et après?… reprit Jan Harald.</P> +<P>— Après? répondit Dean Toodrink. Rien de plus simple, messieurs. Lorsque vous +l’aurez achetée, ou la propriété du domaine polaire restera indivise entre vous, +ou, moyennant une juste indemnité, vous la transporterez à l’un des États +coacquéreurs. Mais le but principal aura été préalablement atteint, qui est +d’éliminer définitivement les représentants de l’Amérique! »</P> +<P>Elle avait du bon, cette proposition ­ du moins pour l’heure présente +­ car, dans un avenir rapproché, les délégués ne manqueraient pas de se +prendre aux cheveux, et on sait s’ils étaient chevelus! lorsqu’il s’agirait de +choisir l’acquéreur définitif de cet immeuble aussi disputé qu’inutile. De toute +façon, ainsi que l’avait si intelligemment marqué Dean Toodrink, les États-Unis +seraient absolument hors concours.</P> +<P>« Voilà qui me paraît sensé, dit Éric Baldenak.</P> +<P>— Habile, dit le colonel Karkof.</P> +<P>— Adroit, dit Jan Harald.</P> +<P>— Malin, dit Jacques Jansen.</P> +<P>— Bien anglais! » dit le major Donellan.</P> +<P>Chacun avait lancé son mot, avec l’espoir de jouer plus tard ses estimables +collègues.</P> +<P>« Ainsi, messieurs, reprit Boris Karkof, il est parfaitement entendu que, si +nous nous syndiquons, les droits de chaque État seront entièrement réservés pour +l’avenir?… »</P> +<P>C’était entendu.</P> +<P>Il ne restait plus qu’à savoir quels crédits ces divers États avaient mis à +la disposition de leurs délégués. On totaliserait ces crédits, et il n’était pas +douteux que ce total présenterait une somme si importante que les ressources de +la <I>North Polar Practical Association</I> ne lui permettraient pas de la +dépasser.</P> +<P>La question fut donc posée par Dean Toodrink.</P> +<P>Mais alors, autre chose. Silence complet. Personne ne voulait répondre. +Montrer son porte-monnaie? Vider ses poches dans la caisse du syndicat? Faire +connaître par avance jusqu’où chacun comptait pousser les enchères?… Nul +empressement à cela! Et si quelque désaccord survenait plus tard entre les +nouveaux syndiqués?… Et si les circonstances les obligeaient à prendre part à la +lutte chacun pour soi?… Et si le diplomate Karkof se blessait des finasseries de +Jacques Jansen, qui s’offenserait des menées sourdes d’Éric Baldenak, qui +s’irriterait des roublardises de Jan Harald, qui se refuserait à supporter les +prétentions hautaines du major Donellan, qui, lui, ne se gênerait guère pour +intriguer contre chacun de ses collègues? Enfin, déclarer ses crédits, c’était +montrer son jeu, quand il était nécessaire de poitriner.</P> +<P>Véritablement, il n’y avait que deux manières de répondre à la juste mais +indiscrète demande de Dean Toodrink. Ou exagérer les crédits ­ ce qui eût +été très embarrassant, lorsqu’il se serait agi d’en opérer le versement, ­ +ou les diminuer d’une façon tellement dérisoire, que cela dégénérât en +plaisanterie et qu’il ne fût point donné suite à la proposition.</P> +<P>Cette idée vint d’abord à l’ex-conseiller des Indes néerlandaises, qui, il +faut en convenir, n’était pas sérieux, et tous ses collègues lui emboîtèrent le +pas.</P> +<P>« Messieurs, dit la Hollande par sa voix, je le regrette, mais, pour +l’acquisition du domaine arctique, je ne puis disposer que de cinquante +rixdalers.</P> +<P>— Et moi, que de trente-cinq roubles, dit la Russie.</P> +<P>— Et moi, que de vingt kronors, dit la Suède-Norvège.</P> +<P>— Et moi, que de quinze krones, dit le Danemark.</P> +<P>— Eh bien, répondit le major Donellan, d’un ton dans lequel on sentait toute +cette dédaigneuse attitude si naturelle à la Grande-Bretagne, ce sera donc à +votre profit que l’acquisition sera faite, messieurs, car l’Angleterre ne peut y +mettre plus d’un shilling six pence! » [Note 2: Le rixdaler = 5 fr. 21; le +rouble = 3 fr. 92; le kronor = 1 fr. 32; le krone = 1 fr. 32; le shilling = 1 +fr. 15.]</P> +<P>Et, sur cette déclaration ironique, finit la conférence des délégués de la +vieille Europe.</P> +<H4>III</H4> +<H4>Dans lequel se fait l’adjudication des régions<BR>du pôle arctique.</H4> +<P>Pourquoi cette vente allait-elle s’effectuer, le 3 décembre, dans la salle +ordinaire des Auctions, où, d’habitude, on ne vendait que des objets mobiliers, +meubles, ustensiles, outils, instruments, etc., ou des objets d’art, tableaux, +statues, médailles, antiquités? Pourquoi, puisqu’il s’agissait d’une licitation +immobilière, n’était-elle pas faite soit par-devant notaire, soit à la barre du +tribunal, institué pour ce genre d’opération? Enfin, pourquoi l’intervention +d’un commissaire-priseur, lorsqu’on poursuivait la mise en vente d’une partie du +globe terrestre? Est-ce que ce morceau de sphéroïde pouvait être assimilé à +quelque meuble meublant, et n’était-ce pas tout ce qu’il y avait de plus +immeuble au monde?</P> +<P>En effet, cela paraissait illogique. Pourtant, il en serait ainsi. L’ensemble +des régions arctiques devait être vendu dans ces conditions, et le contrat n’en +serait pas moins valable. Et, au fait, cela n’indiquait-il pas que, dans la +pensée de la <I>North Polar Practical Association</I>, l’immeuble en question +tenait également du meuble, comme s’il eût été possible de le déplacer. Aussi, +cette singularité ne laissait-elle pas d’intriguer certains esprits éminemment +perspicaces ­ très rares, même aux États-Unis.</P> +<P>D’ailleurs, il existait un précédent. Déjà une portion de notre planète avait +été adjugée dans une salle des Auctions, par l’entremise d’un +commissaire-priseur aux enchères publiques. En Amérique précisément.</P> +<P>En effet, quelques années avant, à San Francisco de Californie, une île de +l’Océan Pacifique, l’île Spencer, [Note 3: Voir L’École des Robinsons du même +auteur.] fut vendue au riche William W. Kolderup, battant de cinq cent mille +dollars son concurrent J. R. Taskinar, de Stockton. Cette île Spencer avait été +payée quatre millions de dollars. Il est vrai, c’était une île habitable, située +à quelques degrés seulement de la côte californienne, avec forêts, cours d’eau, +sol productif et solide, champs et prairies susceptibles d’être mis en culture, +et non une région vague, peut-être une mer couverte de glaces éternelles, +défendue par d’infranchissables banquises, et que très probablement personne ne +pourrait jamais occuper. Il était donc à supposer que l’incertain domaine du +Pôle, mis en adjudication, n’atteindrait jamais un prix aussi considérable.</P> +<P>Néanmoins, ce jour-là, l’étrangeté de l’affaire avait attiré, sinon beaucoup +d’amateurs sérieux, du moins un grand nombre de curieux, avides d’en connaître +le dénouement. La lutte, en somme, ne pouvait être que très intéressante.</P> +<P>Au surplus, depuis leur arrivée à Baltimore, les délégués européens avaient +été très entourés, très recherchés ­ et, bien entendu, très interviewés. +Comme cela se passait en Amérique, rien d’étonnant que l’opinion publique fût +surexcitée au plus haut point. De là, des paris insensés ­ forme la plus +ordinaire sous laquelle se produit cette surexcitation aux États-Unis, dont +l’Europe commence à suivre volontiers le contagieux exemple. Si les citoyens de +la Confédération américaine, aussi bien ceux de la Nouvelle- Angleterre que ceux +des États du centre, de l’ouest et du sud, se divisaient en groupes d’opinions +différentes, tous, évidemment, faisaient des voeux pour leur pays. Ils +espéraient bien que le Pôle nord s’abriterait sous les plis du pavillon aux +trente-huit étoiles. Et, cependant, ils n’étaient pas sans éprouver quelque +inquiétude. Ce n’était ni la Russie, ni la Suède-Norvège, ni le Danemark, ni la +Hollande, dont ils redoutaient les chances peu sérieuses. Mais le Royaume-Uni +était là avec ses ambitions territoriales, sa tendance à tout absorber, sa +ténacité trop connue, ses bank-notes trop envahissantes. Aussi de fortes sommes +furent-elles engagées. On pariait sur <I>America</I> et sur <I>Great-Britain</I> +comme on l’eût fait sur des chevaux de course, et à peu près à égalité. Quant à +<I>Danemark, Sweden, Holland et Russia,</I> bien qu’on les offrît à 12 et 13½, +ils ne trouvaient guère preneurs.</P> +<P>La vente était annoncée pour midi. Dès le matin, l’encombrement des curieux +interceptait la circulation dans Bolton-street. L’opinion avait été extrêmement +soulevée depuis la veille. Par le fil transatlantique, les journaux venaient +d’être informés que la plupart des paris, proposés par les Américains, étaient +tenus par les Anglais, et Dean Toodrink avait fait immédiatement afficher cette +cote dans la salle des Auctions. Le gouvernement de la Grande-Bretagne, +disait-on, avait mis des fonds considérables à la disposition du major Donellan… +À l’Admiralty-Office, faisait observer le <I>New-York Herald</I>, les lords de +l’Amirauté poussaient à l’acquisition des terres arctiques, désignées par avance +pour figurer dans la nomenclature des colonies anglaises, etc.</P> +<P>Qu’y avait-il de vrai dans ces nouvelles, de probable dans ces racontars? on +ne savait. Mais, ce jour-là, à Baltimore, les gens réfléchis pensaient que, si +la <I>North Polar Practical Association</I> était abandonnée à ses seules +ressources, la lutte pourrait bien se terminer au profit de l’Angleterre. De là, +une pression que les plus ardents Yankees cherchaient à opérer sur le +gouvernement de Washington. Au milieu de cette effervescence, la Société +nouvelle, incarnée dans la modeste personne de son agent, William S. Forster, ne +paraissait pas s’inquiéter de cet emballement général, comme si elle eût été +sans conteste assurée du succès.</P> +<P>À mesure que l’heure approchait, la foule se massait le long de +Bolton-street. Trois heures avant l’ouverture des portes, il n’était plus +possible d’arriver à la salle de vente. Déjà tout l’espace réservé au public +était rempli à faire éclater les murs. Seulement, un certain nombre de places, +entourées d’une barrière, avaient été gardées pour les délégués européens. +C’était bien le moins qu’ils eussent la possibilité de suivre les phases de +l’adjudication et de pousser à propos leurs enchères.</P> +<P>Là étaient Éric Baldenak, Boris Karkof, Jacques Jansen, Jan Harald, le major +Donellan et son secrétaire Dean Toodrink. Ils formaient un groupe compact qui se +serrait les coudes, comme des soldats formés en colonne d’assaut. Et on eût dit, +en vérité, qu’ils allaient s’élancer à l’assaut du Pôle nord!</P> +<P>Du côté de l’Amérique, personne ne s’était présenté, si ce n’est le +consignataire de morues, dont le visage vulgaire exprimait la plus parfaite +indifférence. À coup sûr, il paraissait le moins ému de toute l’assistance, et +ne songeait sans doute qu’au placement des cargaisons qu’il attendait par les +navires en partance de Terre-Neuve. Quels étaient donc les capitalistes +représentés par ce bonhomme, qui allait peut- être mettre en branle des millions +de dollars? Cela était de nature à piquer vivement la curiosité publique.</P> +<P>Et, en effet, nul ne devait se douter que J.-T. Maston et Mrs Evangélina +Scorbitt fussent pour quelque chose dans l’affaire. Et comment l’aurait-on pu +deviner? Tous deux se trouvaient là, cependant, mais perdus dans la foule, sans +place spéciale, environnés de quelques-uns des principaux membres du Gun-Club, +les collègues de J.-T. Maston. Simples spectateurs, en apparence, ils semblaient +être parfaitement désintéressés. William S. Forster lui-même n’avait pas l’air +de les connaître.</P> +<P>Il va sans dire, que, contrairement aux usages établis dans les salles +d’Auctions, il n’y aurait pas lieu de tenir l’objet de la vente à la disposition +du public. On ne pouvait se passer de main en main le Pôle nord, ni l’examiner +sur toutes ses faces, ni le regarder à la loupe, ni le frotter du doigt pour +constater si la patine en était réelle ou artificielle comme pour un bibelot +antique. Et, antique, il l’était pourtant ­ antérieur à l’âge de fer, à +l’âge de bronze, à l’âge de pierre, c’est-à-dire aux époques préhistoriques, +puisqu’il datait du commencement du monde!</P> +<P>Cependant, si le Pôle ne figurait pas sur le bureau du commissaire-priseur, +une large carte, bien en vue des intéressés, indiquait par ses teintes tranchées +la configuration des régions arctiques. À dix-sept degrés au-dessus du Cercle +polaire, un trait rouge, très apparent, tracé sur le quatre-vingt- quatrième +parallèle, circonscrivait la partie du globe dont la <I>North Polar Practical +Association</I> avait provoqué la mise en vente. Il semblait bien que cette +région devait âtre occupée par une mer, couverte d’une carapace glacée +d’épaisseur considérable. Mais, cela, c’était l’affaire des acquéreurs. Du +moins, ils n’auraient pas été trompés sur la nature de la marchandise.</P> +<P>À midi sonnant, le commissaire-priseur, Andrew R. Gilmour, entra par une +petite porte, percée dans la boiserie du fond, et vint prendre place devant son +bureau. Déjà le crieur Flint, à la voix tonnante, se promenait lourdement, avec +des déhanchements d’ours en cage, le long de la barrière qui contenait le +public. Tous deux se réjouissaient à cette pensée que la vacation leur +procurerait un énorme tant pour cent qu’ils n’auraient aucun déplaisir à +encaisser. Il va de soi que cette vente était faite au comptant, « cash » +suivant la formule américaine. Quant à la somme, si importante qu’elle fût, elle +serait intégralement versée entre les mains des délégués, pour le compte des +États qui ne seraient pas adjudicataires.</P> +<P>En ce moment, la cloche de la salle, sonnant à toute volée, annonça au dehors +­ c’est le cas de dire <I>urbi et orbi</I> ­ que les enchères allaient +s’ouvrir.</P> +<P>Quel moment solennel! Tous les coeurs palpitaient dans le quartier comme dans +la ville. De Bolton-street et des rues adjacentes, une longue rumeur, se +propageant à travers les remous du public, pénétra dans la salle.</P> +<P>Andrew R. Gilmour dut attendre que ce murmure de houle et de foule se fût à +peu près calmé pour prendre la parole.</P> +<P>Alors il se leva et promena un regard circulaire sur l’assistance. Puis, +laissant retomber son binocle sur sa poitrine, il dit d’une voix légèrement émue +:</P> +<P>« Messieurs, sur la proposition du gouvernement fédéral, et grâce à +l’acquiescement donné à cette proposition par les divers États du Nouveau Monde +et même de l’Ancien Continent, nous allons mettre en vente un lot d’immeubles, +situés autour du Pôle nord, tel qu’il se poursuit et comporte dans les limites +actuelles du quatre-vingt-quatrième parallèle, en continents, mers, détroits, +îles, îlots, banquises, parties solides ou liquides généralement +quelconques. »</P> +<P>Puis, dirigeant son doigt vers le mur :</P> +<P>« Veuillez jeter un coup d’oeil sur la carte, qui a été tracée d’après les +découvertes les plus récentes. Vous verrez que la surface de ce lot comprend +très approximativement quatre cent sept mille milles carrés d’un seul tenant. +Aussi, pour la facilité de la vente, a-t-il été décidé que les enchères ne +s’appliqueraient qu’à chaque mille carré. Un cent [Note 4: Centième partie d’un +dollar ­ soit un sol environ.] vaudra donc, en chiffres ronds, quatre cent +sept mille cents, et un dollar quatre cent sept mille dollars. ­ Un peu de +silence, messieurs! »</P> +<P>La recommandation n’était pas superflue, car les impatiences du public se +traduisaient par un tumulte que le bruit des enchères aurait quelque peine à +dominer.</P> +<P>Lorsqu’un demi-silence se fut établi, grâce surtout à l’intervention du +crieur Flint, qui mugissait comme une sirène d’alarme en temps de brumes, Andrew +R. Gilmour reprit en ces termes.</P> +<P>« Avant de commencer, je dois rappeler encore une des clauses de +l’adjudication : c’est que l’immeuble polaire sera définitivement acquis et sa +propriété hors de toute contestation de la part des vendeurs, tel qu’il est +actuellement circonscrit par le quatre-vingt-quatrième degré de latitude +septentrionale, et quelles que soient les modifications géographiques ou +météorologiques qui pourraient se produire dans l’avenir! »</P> +<P>Toujours cette disposition singulière, insérée au document, et qui, si elle +excitait les plaisanteries des uns, éveillait l’attention des autres.</P> +<P>« Les enchères sont ouvertes! » dit le commissaire-priseur d’une voix +vibrante.</P> +<P>Et, tandis que son marteau d’ivoire tremblotait dans sa main, entraîné par +ses habitudes d’argot en matière de vente publique, il ajouta d’un ton nasillard +:</P> +<P>« Nous avons marchand à dix cents le mille carré! »</P> +<P>Dix <I>cents</I>, ou un dixième de dollar, [Note 5: 50 centimes.] cela +faisait une somme de quarante mille sept cents dollars pour la totalité [Note 6: +203 500 francs.] de l’immeuble arctique.</P> +<P>Que le commissaire Andrew R. Gilmour eût ou non marchand à ce prix, son +enchère fut aussitôt couverte pour le compte du gouvernement danois par Éric +Baldenak.</P> +<P>« Vingt <I>cents!</I> dit-il.</P> +<P>— Trente <I>cents!</I> dit Jacques Jansen pour le compte de la Hollande.</P> +<P>— Trente-cinq, dit Jan Harald, pour le compte de la Suède- Norvège.</P> +<P>— Quarante, dit le colonel Boris Karkof, pour le compte de toutes les +Russies. »</P> +<P>Cela représentait déjà une somme de cent soixante-deux mille huit cents +dollars, [Note 7: 814 000 francs.] et, pourtant, les enchères ne faisaient que +commencer!</P> +<P>Il convient de faire observer que le représentant de la Grande-Bretagne +n’avait pas encore ouvert la bouche ni même desserré ses lèvres qu’il pinçait +étroitement.</P> +<P>De son côté, William S. Forster, le consignataire de morues, gardait un +mutisme impénétrable. Et même, en ce moment, il paraissait absorbé dans la +lecture du <I>Mercurial of New-Found-Land</I>, qui lui donnait les arrivages et +les cours du jour sur les marchés de l’Amérique.</P> +<P>« À quarante <I>cents</I>, le mille carré, répéta Flint d’une voix qui +finissait en une sorte de rossignolade, à quarante <I>cents!</I> »</P> +<P>Les quatre collègues du major Donellan se regardèrent. Avaient-ils donc +épuisé leur crédit dès le début de la lutte? Étaient-ils déjà réduits à se +taire?</P> +<P>« Allons, messieurs, reprit Andrew R. Gilmour, à quarante <I>cents!</I> Qui +met au-dessus?… Quarante <I>cents!</I>… Cela vaut mieux que ça, la calotte +polaire… »</P> +<P>On crut qu’il allait ajouter :</P> +<P>« … garantie pure glace. »</P> +<P>Mais, le délégué danois venait de dire :</P> +<P>« Cinquante <I>cents!</I> »</P> +<P>Et le délégué hollandais de surenchérir de dix cents.</P> +<P>« À soixante <I>cents</I> le mille carré! cria Flint. À soixante +<I>cents?</I>… Personne ne dit mot? »</P> +<P>Ces soixante <I>cents</I> faisaient déjà la respectable somme de deux cent +quarante-quatre mille deux cents dollars. [Note 8: 221 000 francs.]</P> +<P>Il arriva donc que l’assistance accueillit l’enchère de la Hollande avec un +murmure de satisfaction.. Chose bizarre et bien humaine, les misérables cokneys +sans le sou qui étaient là, les pauvres diables qui n’avaient rien dans leur +poche, semblaient être le plus intéressés par cette lutte à coups de +dollars.</P> +<P>Cependant, après l’intervention de Jacques Jansen, le major Donellan, levant +la tête, avait regardé son secrétaire Dean Toodrink. Mais, sur un imperceptible +signe négatif de celui-ci, il était resté bouche close.</P> +<P>Pour William S. Forster, toujours profondément plongé dans la lecture de ses +mercuriales, il prenait en marge quelques notes au crayon.</P> +<P>Quant à J.-T. Maston, il répondait par un petit hochement de tête aux +sourires de Mrs Evangélina Scorbitt.</P> +<P>« Allons, messieurs, un peu d’entrain!… Nous languissons!… C’est mou!… C’est +mou!… reprit Andrew R. Gilmour. Voyons!… On ne dit plus rien!…. Nous allons +adjuger?… »</P> +<P>Et son marteau s’abaissait et se relevait comme un goupillon entre les doigts +d’un bedeau de paroisse.</P> +<P>« Soixante-dix <I>cents!</I> » dit le professeur Jan Harald d’une voix +qui tremblait un peu.</P> +<P>— Quatre-vingts! riposta presque immédiatement le colonel Boris Karkof.</P> +<P>— Allons!… Quatre-vingts <I>cents!</I> » cria Flint, dont les gros yeux +ronds s’allumaient au feu des enchères.</P> +<P>Un geste de Dean Toodrink fit lever comme un diable à ressort le major +Donellan.</P> +<P>« Cent <I>cents!</I> » dit d’un ton bref le représentant de la +Grande-Bretagne.</P> +<P>Ce seul mot engageait l’Angleterre de quatre cent sept mille dollars. [Note +9: 2 035 000 francs.]</P> +<P>Les parieurs pour le Royaume-Uni poussèrent un hurrah, qu’une partie du +public renvoya comme un écho.</P> +<P>Les parieurs pour l’Amérique se regardèrent, assez désappointés. Quatre cent +sept mille dollars? C’était déjà un gros chiffre pour cette fantaisiste région +du Pôle nord. Quatre cent sept mille dollars d’ice-bergs, d’ice-fields et de +banquises!</P> +<P>Et l’homme de la <I>North Polar Practical Association</I> qui ne soufflait +mot, qui ne relevait même pas la tête! Est-ce qu’il ne se déciderait point à +lancer enfin une surenchère? S’il avait voulu attendre que les délégués danois, +suédois, hollandais et russe eussent épuisé leur crédit, il semblait bien que le +moment fût arrivé. En effet, leur attitude indiquait que devant le « cent +<I>cents</I> » du major Donellan, ils se décidaient à abandonner le champ +de bataille.</P> +<P>« À cent <I>cents</I> le mille carré! reprit par deux fois le +commissaire-priseur.</P> +<P>— Cent <I>cents!</I>… Cent cents!… Cent <I>cents!</I> répéta le crieur Flint, +en se faisant un porte-voix de sa main à demi fermée.</P> +<P>— Personne ne met au-dessus? reprit Andrew R. Gilmour? C’est entendu?… C’est +bien convenu?… Pas de regrets?… On va adjuger?… »</P> +<P>Et il arrondissait le bras qui agitait son marteau, en promenant un regard +provocateur sur l’assistance, dont les murmures s’apaisèrent dans un silence +émouvant.</P> +<P>« Une fois?… Deux fois?… reprit-il.</P> +<P>— Cent vingt <I>cents</I>, dit tranquillement William S. Forster, sans même +lever les yeux, après avoir tourné la page de son journal.</P> +<P>— Hip!… hip!… hip! » crièrent les parieurs, qui avaient tenu les plus +hautes cotes pour les États-Unis d’Amérique.</P> +<P>Le major Donellan s’était redressé à son tour. Son long cou pivotait +mécaniquement à l’angle formé par les deux épaules, et ses lèvres s’allongeaient +comme un bec. Il foudroyait du regard l’impassible représentant de la Compagnie +américaine, mais sans parvenir à s’attirer une riposte ­ même d’oeil à oeil. +Ce diable de William S. Forster ne bougeait pas.</P> +<P>« Cent quarante, dit le major Donellan.</P> +<P>— Cent soixante, dit Forster.</P> +<P>— Cent quatre-vingts, clama le major.</P> +<P>— Cent quatre-vingt-dix, murmura Forster.</P> +<P>— Cent quatre-vingt-quinze <I>cents!</I> » hurla le délégué de la +Grande-Bretagne.</P> +<P>Sur ce, croisant les bras, il sembla jeter un défi aux trente- huit États de +la Confédération.</P> +<P>On aurait entendu marcher une fourmi, nager une ablette, voler un papillon, +ramper un vermisseau, remuer un microbe. Tous les coeurs battaient. Toutes les +vies étaient suspendues à la bouche du major Donellan. Sa tête, si mobile +d’ordinaire, ne remuait plus. Quant à Dean Toodrink, il se grattait l’occiput à +s’arracher le cuir chevelu.</P> +<P>Andrew R. Gilmour laissa passer quelques instants qui parurent « longs comme +des siècles. » Le consignataire de morues continuait à lire son journal, et +à crayonner des chiffres qui n’avaient évidemment aucun rapport avec l’affaire +en question. Est-ce que, lui aussi, était au bout de son crédit? Est-ce qu’il +renonçait à mettre une dernière surenchère? Est-ce que cette somme de cent +quatre-vingt- quinze <I>cents</I> le mille carré, ou plus de sept cent +quatre-vingt- treize mille dollars pour la totalité de l’immeuble, lui +paraissait avoir atteint les dernières limites de l’absurde?</P> +<P>« Cent quatre-vingt-quinze <I>cents!</I> reprit le commissaire- priseur. Nous +allons adjuger… »</P> +<P>Et son marteau était prêt à retomber sur la table.</P> +<P>« Cent quatre-vingt-quinze <I>cents!</I> répéta le crieur.</P> +<P>— Adjugez!… Adjugez! »</P> +<P>Cette injonction fut lancée par plusieurs spectateurs impatients, comme un +blâme jeté aux hésitations d’Andrew R. Gilmour.</P> +<P>« Une fois… deux fois!… » cria-t-il.</P> +<P>Et tous les regards étaient dirigés sur le représentant de la <I>North Polar +Practical Association</I>.</P> +<P>Eh bien! cet homme surprenant était en train de se moucher, longuement, dans +un large foulard à carreaux, qui comprimait violemment l’orifice de ses fosses +nasales.</P> +<P>Pourtant, les regards de J.-.T. Maston étaient dardés sur lui, tandis que les +yeux de Mrs Evangélina Scorbitt suivaient la même direction. Et l’on eût pu +reconnaître à la décoloration de leur figure combien était violente l’émotion +qu’ils cherchaient à maîtriser. Pourquoi William S. Forster hésitait-il à +surenchérir sur le major Donellan?</P> +<P>William S. Forster se moucha une seconde fois, puis une troisième fois, avec +le bruit d’une véritable pétarade d’artifice. Mais, entre les deux derniers +coups de nez, il avait murmuré d’une voix douce et modeste :</P> +<P>« Deux cents <I>cents!</I> »</P> +<P>Un long frisson courut à travers la salle. Puis, les hips américains +retentirent à faire grelotter les vitres.</P> +<P>Le major Donellan, accablé, écrasé, aplati, était retombé près de Dean +Toodrink, non moins démonté que lui. À ce prix du mille carré, cela faisait +l’énorme somme de huit cent quatorze mille dollars, [Note 10: +4 070 000 francs.] et il était visible que le crédit britannique ne +permettait pas de la dépasser.</P> +<P>« Deux cents <I>cents!</I> répéta Andrew R. Gilmour.</P> +<P>— Deux cents <I>cents!</I> vociféra Flint.</P> +<P>— Une fois… deux fois! reprit le commissaire-priseur. Personne ne met +au-dessus?… »</P> +<P>Le major Donellan, mu par un mouvement involontaire, se releva de nouveau, +regarda les autres délégués. Ceux-ci n’avaient d’espoir qu’en lui pour empêcher +que la propriété du Pôle nord échappât aux Puissances européennes. Mais cet +effort fut le dernier. Le major ouvrit la bouche, la referma, et, en sa +personne, l’Angleterre s’affaissa sur son banc.</P> +<P>« Adjugé! cria Andrew Gilmour, en frappant la table du bout de son marteau +d’ivoire.</P> +<P>— Hip!… hip!… hip! pour les États-Unis! » hurlèrent les gagnants de la +victorieuse Amérique.</P> +<P>En un instant, la nouvelle de l’acquisition se répandit à travers les +quartiers de Baltimore, puis, par les fils aériens, à la surface de toute la +Confédération; puis, par les fils sous- marins, elle fit irruption dans l’Ancien +Monde.</P> +<P>C’était la <I>North Polar Practical Association</I>, qui, par l’entremise de +son homme de paille, William S. Forster, devenait propriétaire du domaine +arctique, compris à l’intérieur du quatre-vingt-quatrième parallèle.</P> +<P>Et, le lendemain, lorsque William S. Forster alla faire la déclaration de +command, le nom qu’il donna fut celui d’Impey Barbicane, en qui s’incarnait +ladite compagnie sous la raison sociale : Barbicane and Co.</P> +<H4>IV</H4> +<H4>Dans lequel reparaissent de vieilles<BR>connaissances de nos jeunes +lecteurs.</H4> +<P>Barbicane and Co!… Le président d’un cercle d’artilleurs!… En vérité, que +venaient faire des artilleurs dans une opération de ce genre?… On va le +voir.</P> +<P>Est-il bien nécessaire de présenter officiellement Impey Barbicane, président +du Gun-Club, de Baltimore, et le capitaine Nicholl, et J.-T. Maston, et Tom +Hunter aux jambes de bois, et le fringant Bilsby, et le colonel Bloomsberry, et +leurs autres collègues? Non! Si ces bizarres personnages ont quelque vingt ans +de plus depuis l’époque où l’attention du monde entier fut attirée sur eux, ils +sont restés les mêmes, toujours aussi incomplets corporellement, mais toujours +aussi bruyants, aussi audacieux, « aussi emballés », quand il s’agit de se +lancer dans quelque aventure extraordinaire. Le temps n’a pas eu prise sur cette +légion d’artilleurs à la retraite. Il les a respectés, comme il respecte les +canons hors d’usage, qui meublent les musées des anciens arsenaux.</P> +<P>Si le Gun-Club comptait dix-huit cent trente trois membres lors de sa +fondation ­ il s’agit des personnes et non des membres, tels que bras ou +jambes, dont la plupart d’entre eux étaient déjà privés, ­ si trente mille +cinq cent soixante- quinze correspondants s’enorgueillissaient du lien qui les +rattachait audit club, ces chiffres n’avaient point diminué. Au contraire. Et +même, grâce à l’invraisemblable tentative qu’il avait faite pour établir une +communication directe entre la Terre et la Lune, [Note 11: Du même auteur, De la +Terre à la Lune et Autour de la Lune.] sa célébrité s’était accrue dans une +proportion énorme.</P> +<P>On n’a point oublié quel retentissement avait eu cette mémorable expérience +qu’il convient de résumer en peu de lignes.</P> +<P>Quelques années après la guerre de sécession, certains membres du Gun-Club, +ennuyés de leur oisiveté, s’étaient proposé d’envoyer un projectile jusqu’à la +Lune au moyen d’une Columbiad monstre. Un canon, long de neuf cents pieds, large +de neuf à l’âme, avait été solennellement coulé à City-Moon, dans le sol de la +presqu’île floridienne, puis chargé de quatre cent mille livres de fulmi-coton. +Lancé par ce canon, un obus cylindro-conique en aluminium s’était envolé vers +l’astre des nuits sous la poussée de six milliards de litres de gaz. Après en +avoir fait le tour par suite d’une déviation de sa trajectoire, il était retombé +vers la Terre pour s’engouffrer dans le Pacifique, par 27°7’ de latitude nord et +41°37’ de longitude ouest. C’était dans ces parages que la frégate +<I>Susquehanna</I>, de la marine fédérale, l’avait repêché à la surface de +l’Océan, au grand profit de ses hôtes.</P> +<P>Des hôtes, en effet! Deux membres du Gun-Club, son président Impey Barbicane +et le capitaine Nicholl, accompagnés d’un Français, très connu pour ses audaces +de casse-cou, avaient pris place dans ce wagon-projectile. Tous trois étaient +revenus de ce voyage sains et saufs. Mais, si les deux Américains étaient +toujours là, prêts à se risquer en quelque nouvelle aventure, le Français Michel +Ardan n’y était plus. De retour en Europe, il avait fait fortune, paraît-il, +­ ce qui ne laissa pas de surprendre bien des gens, ­ et, maintenant, il +plantait ses choux, il les mangeait, il les digérait même, s’il faut en croire +les reporters les mieux informés.</P> +<P>Après ce coup de tonnerre, Impey Barbicane et Nicholl avaient vécu sur leur +célébrité dans un repos relatif. Toujours impatients des grandes choses, ils +rêvaient de quelque autre opération de ce genre. L’argent ne leur manquait pas. +Il en restait de leur dernière affaire ­ près de deux cent mille dollars sur +les cinq millions et demi que leur avait fournis la souscription publique, +ouverte dans le Nouveau et l’Ancien Monde. En outre, rien qu’à s’exhiber à +travers les États-Unis dans leur projectile d’aluminium comme des phénomènes +dans une cage, ils avaient encore réalisé de belles recettes, et recueilli toute +la gloire que peut comporter la plus exigeante des ambitions humaines.</P> +<P>Impey Barbicane et le capitaine Nicholl auraient donc pu se tenir +tranquilles, si l’ennui ne les eût rongés. Et, c’est pour sortir de leur +inaction, sans doute, qu’ils venaient d’acheter ce lot de régions arctiques.</P> +<P>Pourtant, qu’on ne l’oublie pas, si cette acquisition avait pu être faite au +prix de huit cent mille dollars et plus, c’est que Mrs Evangélina Scorbitt avait +mis dans l’affaire l’appoint qui lui manquait. Grâce à cette femme généreuse, +l’Europe avait été vaincue par l’Amérique.</P> +<P>Voici à quoi tenait cette générosité :</P> +<P>Depuis leur retour, si le président Barbicane et le capitaine Nicholl +jouissaient d’une incomparable célébrité, il était un homme qui en avait sa +bonne part. On l’a deviné, il s’agit de J.-T. Maston, le bouillant secrétaire du +Gun-Club. N’était-ce pas à cet habile calculateur que l’on devait les formules +mathématiques qui avaient permis de tenter la grande expérience citée plus haut? +S’il n’avait pas accompagné ses deux collègues lors de leur voyage extra- +terrestre, ce n’était pas par peur, nom d’un boulet! Mais le digne artilleur, +manchot du bras droit, était pourvu d’un crâne en gutta-percha, à la suite d’un +de ces accidents trop communs à la guerre. Et, vraiment, en le montrant aux +Sélénites, c’eût été leur donner une piteuse idée des habitants de la Terre, +dont la Lune, après tout, n’est que l’humble satellite.</P> +<P>À son profond regret, J.-T. Maston avait donc dû se résigner à ne point +partir. Toutefois, il n’était pas resté oisif. Après avoir procédé à la +construction d’un immense télescope, qui fut dressé sur le sommet de Long’s +Peak, l’un des plus hauts sommets de la chaîne des montagnes Rocheuses, il s’y +était transporté de sa personne. Puis, dès que le projectile eut été signalé, +décrivant sur le ciel sa majestueuse trajectoire, il n’avait plus quitté son +poste d’observation. Là, devant l’oculaire du gigantesque instrument, il s’était +donné pour tâche de chercher à suivre ses amis, dont le véhicule aérien filait à +travers l’espace.</P> +<P>On devait les croire à jamais perdus pour la Terre, les audacieux voyageurs. +En effet, ne pouvait-on craindre que le projectile, maintenu dans une nouvelle +orbite par l’attraction lunaire, fût astreint à graviter éternellement auteur de +l’astre des nuits comme un sous-satellite? Mais non! Une déviation, que l’on +pourrait appeler providentielle, avait modifié la direction du projectile. Après +avoir fait le tour de la Lune au lieu de l’atteindre, entraîné dans une chute +progressivement accélérée, il était revenu vers notre sphéroïde avec une vitesse +qui égalait cinquante sept mille six cents lieues à l’heure, au moment où il +s’engloutissait dans les abîmes de la mer.</P> +<P>Heureusement, les masses liquides du Pacifique avaient amorti la chute, qui +avait eu pour témoin la frégate américaine <I>Susquehanna</I>. Aussitôt la +nouvelle en fut transmise à J.-T. Maston. Le secrétaire du Gun-Club revint en +toute hâte de l’observatoire de Long’s Peak, afin d’opérer le sauvetage. Des +sondages furent poursuivis dans les parages où s’était abîmé le projectile, et +le dévoué J.-T. Maston n’hésita pas à revêtir l’habit du scaphandrier pour +retrouver ses amis.</P> +<P>En réalité, il n’aurait pas été nécessaire de se donner tant de peine. Le +projectile d’aluminium, déplaçant une quantité d’eau supérieure à son propre +poids, était remonté au niveau du Pacifique, après avoir fait un superbe +plongeon. Et c’est dans ces conditions que le président Barbicane, le capitaine +Nicholl et Michel Ardan furent rencontrés à la surface de l’Océan : ils jouaient +aux dominos dans leur prison flottante.</P> +<P>Maintenant, pour en revenir à J.-T. Maston, il faut dire que la part prise +par lui à ces extraordinaires aventures l’avait mis très en relief.</P> +<P>Certes, J.-T. Maston n’était pas beau avec son crâne postiche et son +avant-bras droit, emmanché d’un crochet métallique. Il n’était pas jeune, non +plus, ayant cinquante-huit ans sonnés et carillonnés à l’époque où commence ce +récit. Mais l’originalité de son caractère, la vivacité de son intelligence, le +feu qui animait son regard, l’ardeur qu’il apportait en toutes choses, en +avaient fait un type idéal aux yeux de Mrs Evangélina Scorbitt. Enfin, son +cerveau, soigneusement emmagasiné sous sa calotte de gutta-percha, était intact, +et il passait encore, à juste titre, pour un des plus remarquables calculateurs +de son temps.</P> +<P>Or, Mrs Evangélina Scorbitt ­ bien que le moindre calcul lui donnât la +migraine ­ avait du goût pour les mathématiciens, si elle n’en avait pas +pour les mathématiques. Elle les considérait comme des êtres d’une espèce +particulière et supérieure. Songez donc! Des têtes où les x ballottent comme des +noix dans un sac, des cerveaux qui se jouent avec les signes algébriques, des +mains qui jonglent avec les intégrales triples, comme un équilibriste avec ses +verres et ses bouteilles, des intelligences qui comprennent quelque chose à des +formules de ce genre :</P> +<P class=center>∫ ∫ ∫ φ( x y z ) dx dy dz.</P> +<P>Oui! Ces savants lui paraissaient dignes de toutes les admirations et +bienfaits pour qu’une femme se sentît attirée vers eux proportionnellement aux +masses et en raison inverse du carré des distances. Et précisément, J.-T. Maston +était assez corpulent pour exercer sur elle une attraction irrésistible, et, +quant à la distance, elle serait absolument nulle, s’ils pouvaient jamais être +l’un à l’autre.</P> +<P>Cela, nous l’avouerons, ne laissait pas d’inquiéter le secrétaire du +Gun-Club, qui n’avait jamais cherché le bonheur dans des unions si étroites. +D’ailleurs, Mrs Evangélina Scorbitt n’était plus de la première jeunesse ­ +ni même de la seconde ­ avec ses quarante-cinq ans, ses cheveux plaqués sur +ses tempes, comme une étoffe teinte et reteinte, sa bouche trop meublée de dents +trop longues dont elle n’avait pas perdu une seule, sa taille sans profil, sa +démarche sans grâce. Bref, l’apparence d’une vieille fille, bien qu’elle eût été +mariée ­ quelques années à peine, il est vrai. Mais c’était une excellente +personne, à laquelle rien n’aurait manqué des joies terrestres, si elle avait pu +se faire annoncer dans les salons de Baltimore sous le nom de Mrs J.- T. +Maston.</P> +<P>La fortune de cette veuve était très considérable. Non qu’elle fût riche +comme les Gould, comme les Mackay, les Vanderbilt, les Gordon Bennett, dont la +fortune dépasse le milliard, et qui pourraient faire l’aumône à un Rothschild! +Non qu’elle possédât trois cents millions comme Mrs Moses Carper, deux cents +millions comme Mrs Stewart, quatre- vingts millions comme Mrs Crocker, ­ +trois veuves, qu’on se le dise! ­ ni qu’elle fût riche comme Mrs Hammersley, +Mrs Helly Green, Mrs Maffitt, Mrs Marshall, Mrs Para Stevens, Mrs Mintury et +quelques autres! Toutefois, elle aurait eu le droit de prendre place à ce +mémorable festin de Fifth-Avenue Hôtel, à New-York, où l’on n’admettait que des +convives cinq fois millionnaires. En réalité, Mrs Evangélina Scorbitt disposait +de quatre bons millions de dollars, soit vingt millions de francs, qui lui +venaient de John P. Scorbitt, enrichi dans le double commerce des articles de +mode et des porcs salés. Eh bien! cette fortune, la généreuse veuve eût été +heureuse de l’utiliser au profit de J.-T. Maston, auquel elle apporterait un +trésor de tendresse plus inépuisable encore.</P> +<P>Et, en attendant, sur la demande de J.-T. Maston, Mrs Evangélina Scorbitt +avait volontiers consenti à mettre quelques centaines de mille dollars dans +l’affaire de la <I>North Polar Practical Association</I>, sans même savoir ce +dont il s’agissait. Il est vrai, avec J.-T. Maston, elle était assurée que +l’oeuvre ne pouvait être que grandiose, sublime, surhumaine. Le passé du +secrétaire du Gun-Club lui répondait de l’avenir.</P> +<P>On juge si, après l’adjudication, lorsque la déclaration de command lui eut +appris que le Conseil d’administration de la nouvelle Société allait être +présidé par le président du Gun- Club, sous la raison sociale Barbicane and Co, +elle dut avoir toute confiance. Du moment que J.-T. Maston faisait partie de « +l’and Co », ne devait-elle pas s’applaudir d’en être la plus forte +actionnaire?</P> +<P>Ainsi, Mrs Evangélina Scorbitt se trouvait propriétaire ­ pour la plus +grosse part ­ de cette portion des régions boréales, circonscrites par le +quatre-vingt-quatrième parallèle. Rien de mieux! Mais qu’en ferait-elle, ou +plutôt, comment la Société prétendait-elle tirer un profit quelconque de cet +inaccessible domaine?</P> +<P>C’était toujours la question, et si, au point de vue de ses intérêts +pécuniaires, elle intéressait très sérieusement Mrs Evangélina Scorbitt, elle +intéressait le monde entier au point de vue de la curiosité générale.</P> +<P>Cette femme excellente ­ très discrètement d’ailleurs ­ avait bien +tenté de pressentir J.-T. Maston à ce sujet, avant de mettre des fonds à la +disposition des promoteurs de l’affaire. Mais J.-T. Maston s’était +invariablement tenu sur la plus grande réserve. Mrs Evangélina Scorbitt saurait +bientôt de quoi il « retournait », mais pas avant que l’heure fût venue +d’étonner l’univers en lui faisant connaître le but de la nouvelle Société!…</P> +<P>Sans doute, dans sa pensée, il s’agissait d’une entreprise, qui, comme a dit +Jean Jacques, « n’eut jamais d’exemple et qui n’aura point d’imitateurs, » +d’une oeuvre destinée à laisser loin derrière elle la tentative faite par les +membres du Gun-Club pour entrer en communication directe avec le satellite +terrestre.</P> +<P>Insistait-elle, J.-T. Maston, mettant son crochet sur ses lèvres à +demi-fermées, se bornait à dire :</P> +<P>« Chère mistress Scorbitt, ayez confiance! »</P> +<P>Et, si Mrs Evangélina Scorbitt avait eu confiance « avant », quelle +immense joie éprouvât-elle « après », lorsque le bouillant secrétaire lui +eut attribué le triomphe des États-Unis d’Amérique et la défaite de l’Europe +septentrionale.</P> +<P>« Mais ne puis-je enfin savoir maintenant?… demanda-t- elle en souriant à +l’éminent calculateur.</P> +<P>— Vous saurez bientôt! » répondit J.-T. Maston, qui secoua +vigoureusement la main de sa coassociée ­ à l’américaine.</P> +<P>Cette secousse eut pour effet immédiat de calmer les impatiences de Mrs +Evangélina Scorbitt.</P> +<P>Quelques jours plus tard, l’Ancien et le Nouveau Monde ne furent pas moins +secoués, ­ sans parler de la secousse qui les attendait dans l’avenir ­ +lorsque l’on connut le projet absolument insensé, pour la réalisation duquel la +<I>North Polar Practical Association</I> allait faire appel à une souscription +publique.</P> +<P>Effectivement, si la Société avait acquis cette portion des régions +circumpolaires, c’était dans le but d’exploiter… les houillères du pôle +boréal!</P> +<H4>V</H4> +<H4>Et d’abord, peut-on admettre qu’il y ait des<BR>houillères près du Pôle +nord?</H4> +<P>Telle fut la première question qui se présenta à l’esprit des gens doués de +quelques logique.</P> +<P>« Pourquoi y aurait-il des gisements de houille aux environs du Pôle? dirent +les uns.</P> +<P>— Pourquoi n’y en aurait-il pas? » répondirent les autres.</P> +<P>On le sait, les couches de charbon, qui sont répandues sur de nombreux points +de la surface du globe, abondent en diverses contrées de l’Europe. Quant aux +deux Amériques, elles en possèdent de considérables, et peut-être les États- +Unis en sont-ils le plus richement pourvus. Ces couches ne manquent d’ailleurs +ni à l’Afrique, ni à l’Asie, ni à l’Océanie.</P> +<P>À mesure que la reconnaissance des territoires du globe est poussée plus +avant, on découvre de ces gisements à tous les étages géologiques, l’anthracite +dans les terrains les plus anciens, la houille dans les terrains carbonifères +supérieurs, le stipite dans les terrains secondaires, le lignite dans les +terrains tertiaires. Le combustible minéral ne fera pas défaut avant un temps +qui se chiffre par des centaines d’années.</P> +<P>Et pourtant, l’extraction du charbon, dont l’Angleterre produit à elle seule +cent soixante millions de tonnes, est annuellement de quatre cent millions de +tonnes dans le monde entier. Or, cette consommation ne semble pas devoir cesser +de s’accroître avec les besoins de l’industrie, qui vont toujours en +s’augmentant. Que l’électricité se substitue à la vapeur comme force motrice, ce +sera toujours une dépense égale de houille pour la production de cette force. +L’estomac industriel ne vit que de charbon, il ne mange pas autre chose. +L’industrie est un animal « carbonivore »; il faut bien le nourrir.</P> +<P>Et puis, ce charbon, ce n’est pas seulement un combustible, c’est aussi la +substance tellurique, dont la science tire actuellement le plus de produits et +de sous- produits pour tant d’usages divers. Avec les transformations qu’il +subit dans les creusets du laboratoire, on peut teindre, sucrer, aromatiser, +vaporiser, purifier, chauffer, éclairer, orner en produisant du diamant. Il est +aussi utile que le fer : il l’est même plus.</P> +<P>Très heureusement, ce dernier métal, il n’est pas à craindre que l’on puisse +jamais l’épuiser; c’est la composition même du globe terrestre.</P> +<P>En réalité, la Terre doit être considérée comme une masse de fer plus ou +moins carburé à l’état de fluidité ignée, recouverte de silicates liquides, +sorte de laitier que surmontent les roches solides et l’eau. Les autres métaux, +aussi bien que l’eau et la pierre, n’entrent que pour une part extrêmement +réduite dans la composition de notre sphéroïde.</P> +<P>Mais, si la consommation du fer est assurée jusqu’à la fin des siècles, celle +de la houille ne l’est pas. Loin de là. Les, gens avisés, qui se préoccupent de +l’avenir, même quand il se chiffre par plusieurs centaines d’années, doivent +donc rechercher les charbonnages partout où la prévoyante nature les a formés +aux époques géologiques.</P> +<P>« Parfait! » répondaient les opposants.</P> +<P>Et, aux États-Unis comme ailleurs, il se rencontre des gens qui, par envie ou +haine, aiment à dénigrer, sans compter ceux qui contredisent pour le plaisir de +contredire.</P> +<P>« Parfait! disaient ces opposants. Mais, pourquoi y aurait- il du charbon au +Pôle nord?</P> +<P>— Pourquoi? répondaient les partisans du président Barbicane. Parce que, très +vraisemblablement, à l’époque des formations géologiques, le volume du Soleil +était tel, d’après la théorie de M. Blandet, que la différence de la température +de l’Équateur et des Pôles n’était pas appréciable. Alors d’immenses forêts +couvraient les régions septentrionales du globe, bien avant l’apparition de +l’homme, lorsque notre planète était soumise à l’action permanente de la chaleur +et de l’humidité. »</P> +<P>Et, c’est ce que les journaux, les revues, les magazines, à la dévotion de la +Société, établissaient dans mille articles variés, tantôt sous la forme +plaisante, tantôt sous la forme scientifique. Or, ces forêts, enlisées au temps +des énormes convulsions qui ébranlaient le globe avant qu’il n’eût pris son +assise définitive, avaient certainement dû se transformer en houillères, sous +l’action du temps, des eaux et de la chaleur interne. Donc, rien de plus +admissible que cette hypothèse, d’après laquelle le domaine polaire serait riche +en gisements de houille, prêts à s’ouvrir sous la rivelaine du mineur.</P> +<P>De plus, il y avait des faits ­ des faits indéniables. Ces esprits +positifs, qui ne veulent point tabler sur de simples probabilités, ne pouvaient +les mettre en doute, et ils étaient de nature à autoriser la recherche des +différentes variétés de charbon à la surface des régions boréales.</P> +<P>Et c’est là précisément ce dont le major Donellan et son secrétaire +s’entretenaient ensemble, quelques jours après, dans le plus sombre recoin de la +taverne des <I>Two Friends</I>.</P> +<P>« Eh! disait Dean Toodrink, est-ce que ce Barbicane ­ que Berry pende un +jour ­ aurait raison?</P> +<P>— C’est probable, répondit le major Donellan, et j’ajouterai même que cela +doit être certain.</P> +<P>— Mais, alors, il y aurait des fortunes à gagner en exploitant les régions +polaires!</P> +<P>— Assurément! répondit le major. Si l’Amérique du Nord possède de vastes +gisements de combustible minéral, si on en signale fréquemment de nouveaux, il +n’est pas douteux qu’il en reste encore de très importants à découvrir, monsieur +Toodrink. Or, les terres arctiques paraissent être une annexe de ce continent +américain. Identité de formation et d’aspect. Plus particulièrement, le +Groënland est un prolongement du Nouveau-Monde, et il est certain que le +Groënland tient à l’Amérique…</P> +<P>— Comme une tête de cheval, dont il a la forme, tient au corps de l’animal, +fit observer le secrétaire du major Donellan.</P> +<P>— J’ajoute, reprit celui-ci, que, lors de ses explorations sur le territoire +groënlandais, le professeur Nordenskiöld a reconnu des formations sédimentaires, +constituées par des grès et des schistes avec des intercalations de lignite, qui +renferment une quantité considérable de plantes fossiles. Rien que dans le +district de Diskô, le danois Stoënstrup a reconnu soixante et onze gisements, où +abondent les empreintes végétales, indiscutables vestiges de cette puissante +végétation, qui se groupait autrefois avec une extraordinaire intensité autour +de l’axe polaire.</P> +<P>— Mais plus haut?… demanda Dean Toodrink.</P> +<P>— Plus haut, ou plus loin, dans la direction du nord, répliqua le major, la +présence de la houille s’est affirmée matériellement, et il semble qu’il n’y ait +qu’à se baisser pour en prendre. Donc, si le charbon est ainsi répandu à la +surface de ces contrées, ne peut-on en conclure presque avec certitude que les +gisements s’enfoncent jusque dans les profondeurs de la croûte +terrestre? »</P> +<P>Il avait raison, le major Donellan. Comme il connaissait à fond la question +des formations géologiques au Pôle boréal, c’était là ce qui faisait de lui le +plus irritable de tous les Anglais en cette circonstance. Et peut-être eût-il +longtemps parlé sur ce sujet, s’il ne se fût aperçu que les habitués de la +taverne cherchaient à l’écouter. Aussi, Dean Toodrink et lui jugèrent-ils +prudent de se tenir sur la réserve, après que ledit Toodrink eut fait cette +dernière observation :</P> +<P>« N’êtes-vous pas surpris d’une chose, major Donellan?</P> +<P>— Et de laquelle?</P> +<P>— C’est que, dans cette affaire où l’on devait s’attendre à voir figurer des +ingénieurs ou tout au moins des navigateurs, puisqu’il s’agit du Pôle et de ses +houillères, ce soient des artilleurs qui la dirigent!</P> +<P>— Juste, répondit le major, et cela est bien fait pour surprendre! »</P> +<P>Cependant, chaque matin, les journaux revenaient à la rescousse à propos de +ces gisements…</P> +<P>« Des gisements? Et lesquels? demanda la <I>Pall Mall Gazette</I>, dans des +articles furibonds, inspirés par le haut commerce anglais, qui déblatérait +contre les arguments de la <I>North Polar Practical Association</I>.</P> +<P>— Lesquels? répondirent les rédacteurs du <I>Daily-News</I>, de Charleston, +partisans déterminés du président Barbicane. Mais, tout d’abord, ceux qui ont +été reconnus par le capitaine Nares, en 1875-76, sur la limite du +quatre-vingt-deuxième degré de latitude en même temps que des strates qui +indiquent l’existence d’une flore miocène, riche en peupliers, hêtres, viornes, +noisetiers et conifères.</P> +<P>— Et, en 1881-1884, ajoutait le chroniqueur scientifique du <I>New-York +Witness</I>, durant l’expédition du lieutenant Greely à la baie de lady +Franklin, une couche de charbon n’a-t-elle pas été découverte par nos nationaux, +à peu de distance du fort Conger, à la crique Watercourse? Et le docteur Pavy +n’a-t-il pas pu soutenir avec raison, que ces contrées ne sont point dépourvues +de dépôts carbonifères, vraisemblablement destinés par la prévoyante nature à +combattre un jour le froid de ces régions désolées? »</P> +<P>On le comprend, lorsque des faits aussi probants étaient cités sous +l’autorité des hardis découvreurs américains, les adversaires du président +Barbicane ne savaient plus que répondre. Aussi les partisans du « pourquoi y en +aurait-il, des gisements? » commençaient à baisser pavillon devant les +partisans du « pourquoi n’y en aurait-il pas? » Oui! Il y en avait ­ et +probablement de très considérables. Le sol circumpolaire recelait des masses du +précieux combustible, précisément enfoui dans les entrailles de ces régions où +la végétation fût autrefois luxuriante.</P> +<P>Mais, si le terrain leur manquait sur la question des houillères dont +l’existence n’était plus douteuse au sein des contrées arctiques, les +détracteurs prenaient leur revanche en examinant la question sous un autre +aspect.</P> +<P>« Soit! dit un jour le major Donellan, lors d’une discussion orale qu’il +provoqua dans la salle même du Gun- Club, et au cours de laquelle il interpella +le président Barbicane d’homme à homme. Soit! Je l’admets, je l’affirme même. Il +y a des houillères dans le domaine acquis par votre Société. Mais allez donc les +exploiter!…</P> +<P>— C’est ce que nous ferons, répondit tranquillement Impey Barbicane.</P> +<P>— Dépassez donc le quatre-vingt-quatrième parallèle, au delà duquel aucun +explorateur n’a pu s’élever encore!</P> +<P>— Nous le dépasserons.</P> +<P>— Atteignez donc le Pôle même!</P> +<P>— Nous l’atteindrons. »</P> +<P>Et, à entendre le président du Gun-Club répondre avec tant de sang-froid, +avec tant d’assurance, à voir cette opinion si hautement, si nettement affirmée, +les plus obstinés se déclaraient hésitants. Ils se sentaient en présence d’un +homme qui n’avait rien perdu de ses qualités d’autrefois, calme, froid, d’un +esprit éminemment sérieux et concentré, exact comme un chronomètre, aventureux, +mais apportant des idées pratiques jusque dans ses entreprises les plus +téméraires…</P> +<P>Si le major Donellan avait une furieuse envie d’étrangler son adversaire, on +peut en croire ceux qui ont approché cet estimable mais tempétueux gentleman. +Bah! il était solide, le président Barbicane, moralement et physiquement, « +ayant un grand tirant d’eau » pour employer une métaphore de Napoléon, et, +par suite, capable de tenir contre vent et marée. Ses ennemis, ses rivaux, ses +envieux, ne le savaient, que trop!</P> +<P>Toutefois, comme on ne peut empêcher les mauvais plaisants de se répandre en +mauvaises plaisanteries, ce fut sous cette forme que l’irritation se déchaîna +contre la nouvelle Société. On prêta au président du Gun-Club les projets les +plus saugrenus. La caricature s’en mêla, surtout en Europe, et plus +particulièrement dans le Royaume-Uni, qui ne pouvait digérer son insuccès, lors +de cette bataille où les dollars avaient vaincu les pounds sterlings.</P> +<P>Ah! ce Yankee avait affirmé qu’il atteindrait le Pôle boréal! Ah! il mettrait +le pied là où aucun être humain ne l’avait pu mettre encore! Ah! il planterait +le pavillon des États-Unis sur le seul point du globe terrestre qui reste +éternellement immobile, lorsque les autres sont emportés dans le mouvement +diurne!</P> +<P>Et alors, les caricaturistes de se donner libre carrière.</P> +<P>Aux vitrines des principaux libraires et des kiosques des grandes villes de +l’Europe, aussi bien que dans les importantes cités de la Confédération ­ ce +pays libre par excellence ­ apparaissaient croquis et dessins, montrant le +président Barbicane à la recherche des moyens les plus extravagants pour +atteindre le Pôle.</P> +<P>Ici, l’audacieux Américain, aidé de tous les membres du Gun-Club, la pioche à +la main, creusait un tunnel sous-marin à travers la masse des glaces immergées +depuis les premières banquises jusqu’au quatre-vingt-dixième degré de latitude +septentrionale, afin de déboucher à la pointe même de l’axe.</P> +<P>La, Impey Barbicane, accompagné de J.-T. Maston ­ très ressemblant ­ +et du capitaine Nicholl, descendait en ballon sur ce lieu tant désiré, et, après +une tentative effrayante, au prix de mille dangers, tous trois conquéraient, un +morceau de charbon… pesant une demi-livre. C’était tout ce que contenait le +fameux gisement des régions circumpolaires.</P> +<P>On « croquait » aussi, dans un numéro du <I>Punch</I>, journal anglais, +J.-T. Maston, non moins visé que son chef par les caricaturistes. Après avoir +été saisi en vertu de l’attraction du Pôle magnétique, le secrétaire du Gun-Club +était irrésistiblement rivé au sol par son crochet de métal.</P> +<P>Mentionnons, à ce propos, que le célèbre calculateur était d’un tempérament +trop vif pour prendre par son côté risible cette plaisanterie qui l’attaquait +dans sa conformation personnelle. Il en fut extrêmement indigné, et Mrs +Evangélina Scorbitt, on l’imagine aisément, ne fut pas la dernière à partager sa +juste indignation.</P> +<P>Un autre croquis, dans la <I>Lanterne magique</I>, de Bruxelles, +représentait, Impey Barbicane et les membres du Conseil d’administration de la +Société, opérant au milieu des flammes, comme autant d’incombustibles +salamandres. Pour fondre les glaces de l’océan Paléocrystique, n’avaient-ils pas +eu l’idée de répandre à sa surface toute une mer d’alcool, puis d’enflammer +cette mer ­ ce qui convertissait le bassin polaire en un immense bol de +punch? Et, jouant sur ce mot punch, le dessinateur belge n’avait-il pas poussé +l’irrévérence jusqu’à représenter le président du Gun-Club sous la figure d’un +ridicule polichinelle? [Note 12: <I>Punch</I> en anglais signifie +polichinelle.]</P> +<P>Mais, de toutes ces caricatures, celle qui obtint le plus de succès fut +publiée par le journal français <I>Charivari</I> sous la signature du +dessinateur Stop. Dans un estomac de baleine, confortablement meublé et +capitonné, Impey Barbicane et J.- T. Maston, attablés, jouaient aux échecs, en +attendant leur arrivée à bon bort. Nouveaux Jonas, le président et son +secrétaire n’avaient pas hésité à se faire avaler par un énorme mammifère marin, +et c’était par ce nouveau mode de locomotion, après avoir passé sous les +banquises, qu’ils comptaient atteindre l’inaccessible Pôle du globe.</P> +<P>Au fond, le flegmatique directeur de la Société nouvelle s’inquiétait peu de +cette intempérance de plume et de crayon. Il laissait dire, chanter, parodier, +caricaturer. Il n’en poursuivait pas moins son oeuvre.</P> +<P>En effet, après décision prise en conseil, la Société, définitivement +maîtresse d’exploiter le domaine polaire dont la concession lui avait été +attribuée par le gouvernement fédéral, venait de faire appel à une souscription +publique pour la somme de quinze millions de dollars. Les actions émises à cent +dollars devaient être libérées par un unique versement. Eh bien! tel était le +crédit de Barbicane and Co que les souscripteurs affluèrent. Mais il faut bien +le dire, ils appartenaient en presque totalité aux trente-huit États de la +Confédération.</P> +<P>« Tant mieux! s’écrièrent les partisans de la <I>North Polar Practical +Association</I>. L’oeuvre n’en sera que plus américaine! »</P> +<P>Bref, la « surface » que présentait Barbicane and Co était si bien +établie, les spéculateurs croyaient avec tant de ténacité à la réalisation de +ses promesses industrielles, ils admettaient si imperturbablement l’existence +des houillères du Pôle boréal et la possibilité de les exploiter, que le capital +de la nouvelle Société fut souscrit trois fois.</P> +<P>Les souscriptions durent donc être réduites des deux tiers, et, à la date du +16 décembre, le capital social fut définitivement constitué par un encaisse de +quinze millions de dollars.</P> +<P>C’était environ trois fois plus que la somme souscrite au profit du Gun-Club, +lors de la grande expérience du projectile envoyé de la Terre à la Lune.</P> +<H4>VI</H4> +<H4>Dans lequel est interrompue une<BR>conversation téléphonique entre +Mrs<BR>Scorbitt et J.-T. Maston.</H4> +<P>Non seulement le président Barbicane avait affirmé qu’il atteindrait son but, +­ et maintenant le capital dont il disposait lui permettait d’y arriver sans +se heurter à aucun obstacle ­ mais il n’aurait certainement pas eu l’audace +de faire appel aux capitaux, s’il n’eût été certain du succès.</P> +<P>Le Pôle nord allait enfin être conquis par l’audacieux génie de l’homme.</P> +<P>C’était avéré, le président Barbicane et son Conseil administration avaient +les moyens de réussir là où tant d’autres avaient échoué. Ils feraient ce que +n’avaient pu faire ni les Franklin, ni les Kane, ni les De Long, ni les Nares, +ni les Greely. Ils franchiraient le quatre-vingt-quatrième parallèle, ils +prendraient possession de la vaste portion du globe acquise par leur dernière +enchère, ils ajouteraient au pavillon américain la trente-neuvième étoile du +trente-neuvième État annexé à la Confédération américaine.</P> +<P>« Fumistes! » ne cessaient de répéter les délégués européens et leurs +partisans de l’Ancien Monde.</P> +<P>Rien n’était plus vrai pourtant, et ce moyen pratique, logique, indiscutable, +de conquérir le Pôle nord, ­ moyen d’une simplicité que l’on pourrait dire +enfantine, ­ c’était J.- T. Maston qui le leur avait suggéré. C’était de ce +cerveau, où les idées cuisaient dans une matière cérébrale en perpétuelle +ébullition, que s’était dégagé le projet de cette grande oeuvre géographique, et +la manière de la conduire à bonne fin.</P> +<P>On ne saurait trop le répéter, le secrétaire du Gun-Club était un remarquable +calculateur ­ nous dirions « émérite », si ce mot n’avait pas une +signification diamétralement opposée à celle que le vulgaire lui prête. Ce +n’était qu’un jeu pour lui de résoudre les problèmes les plus compliqués des +sciences mathématiques. Il se riait des difficultés, aussi bien dans la science +des grandeurs, qui est l’algèbre, que dans la science des nombres, qui est +l’arithmétique. Aussi fallait-il le voir manier les symboles, les signes +conventionnels qui forment la notation algébrique, soit que ­ lettres de +l’alphabet ­ elles représentent les quantités ou grandeurs, soit que ­ +lignes accouplées ou croisées ­ elles indiquent les rapports que l’on peut +établir entre les quantités et les opérations auxquelles on les soumet.</P> +<P>Ah! les coefficients, les exposants, les radicaux, les indices et autres +dispositions adoptées dans cette langue! Comme tous ces signes voltigeaient sous +sa plume, ou plutôt sous le morceau de craie qui frétillait au bout de son +crochet de fer, car il aimait à travailler au tableau noir! Et là, sur cette +surface de dix mètres carrés, ­ il n’en fallait pas moins à J.-T. Maston +­ il se livrait à l’ardeur de son tempérament d’algébriste. Ce n’étaient +point des chiffres minuscules qu’il employait dans ses calculs, non! c’étaient +des chiffres fantaisistes, gigantesques, tracés d’une main fougueuse. Ses 2 et +ses 3 s’arrondissaient comme des cocotes de papier; ses 7 se dessinaient comme +des potences, et il n’y manquait qu’un pendu; ses 8 se recourbaient comme de +larges paires de lunettes; ses 6 et ses 9 se paraphaient de queues +interminables.</P> +<P>Et les lettres avec lesquelles il établissait ses formules, les premières de +l'alphabet, <I>a, b, c</I>, qui lui servaient à représenter les quantités +connues ou données, et les dernières, <I>x, y, z</I>, dont il se servait pour +les quantités inconnues ou à déterminer, comme elles étaient accusées d'un trait +plein, sans déliés, et plus particulièrement ses <I>z</I>, qui se +contorsionnaient en zigzags fulgurants! Et quelle tournure, ses lettres +grecques, les π, les λ, les ω, etc., dont un Archimède ou un Euclide eussent été +fiers!</P> +<P>Quant aux signes, tracés d'une craie pure et sans tache, c'était tout +simplement merveilleux. Ses + montraient bien que ce signe marque l'addition de +deux quantités. Ses –, s'ils étaient plus humbles, faisaient encore bonne +figure. Ses x se dressaient comme des croix de Saint-André. Quant à ses = , +leurs deux traits, rigoureusement égaux, indiquaient, vraiment, que J.-T. Maston +était d'un pays où l'égalité n'est pas une vaine formule, du moins entre types +de race blanche. Même grandiose de facture pour ses < , pour ses > , pour +ses >< , dessinés dans des proportions extraordinaires. Quant au signe √ , +qui indique la racine d'un nombre ou d'une quantité, c'était son triomphe, et, +lorsqu'il le complétait de la barre horizontale sous cette forme :</P> +<P> </P> +<P class=center><FONT size=6>√<SUP>¯¯¯¯¯</SUP></FONT></P> +<P> </P> +<P class=normal>il semblait que ce bras indicateur, dépassant la limite du +tableau noir, menaçait le monde entier de le soumettre à ses équations +furibondes!</P> +<P>Et ne croyez pas que l’intelligence mathématiques de J.-T. Maston se bornât à +l’horizon de l’algèbre élémentaire! Non! Ni le calcul différentiel, ni le calcul +intégral, ni le calcul des variations, ne lui étaient étrangers, et c’est d’une +main sûre qu’il traçait ce fameux signe de l’intégration, cette lettre, +effrayante dans sa simplicité,</P> +<P class=center><FONT size=6>∫</FONT></P> +<P class=normal>somme d’une infinité d’éléments infiniment petits!</P> +<P>Il en était de même du signe Σ, qui représente la somme d'un nombre fini +d'éléments finis, du signe ∞ par lequel les mathématiciens désignent l'infini, +et de tous les symboles mystérieux qu'emploie cette langue incompréhensible du +commun des mortels.</P> +<P>Enfin, cet homme étonnant eût été capable de s’élever jusqu’aux derniers +échelons des hautes mathématiques.</P> +<P>Voilà ce qu’était J.-T. Maston! Voilà pourquoi ses collègues pouvaient avoir +toute confiance, lorsqu’il se chargeait de résoudre les plus abracadabrants +calculs posés par leurs audacieuses cervelles! Voilà ce qui avait amené le +Gun-Club à lui confier le problème d’un projectile à lancer de la Terre à la +Lune! Enfin, voilà pourquoi Mrs. Evangélina Scorbitt, enivrée de sa gloire, +avait pour lui une admiration qui confinait à l’amour.</P> +<P>Du reste, dans le cas considéré ­ c’est à dire la résolution de ce +problème de la conquête du Pôle boréal ­ J.-T. Maston n’aurait point à +s’envoler dans les régions sublimes de l’analyse. Pour permettre aux nouveaux +concessionnaires du domaine arctique de l’exploiter, le secrétaire du Gun-Club +ne se trouverait qu’en face d’un problème de mécanique à résoudre, ­ +problème compliqué sans doute, qui exigerait des formules ingénieuses, nouvelles +peut-être, mais dont il se tirerait à son avantage.</P> +<P>Oui! on pouvait se fier à J.-T. Maston, bien que la moindre faute eût été de +nature à entraîner la perte de millions. Jamais, depuis l’âge où sa tête +d’enfant s’était exercée aux premières notions de l’arithmétique, il n’avait +commis une erreur ­ même d’un millième de micron, [Note 13: Le micron ­ +mesure usuelle en optique ­ égale un millième de millimètre.] lorsque ses +calculs avaient pour objet la mesure d’une longueur. S’il se fût trompé rien que +d’une vingtième décimale, il n’aurait pas hésité à faire sauter son crâne de +gutta-percha.</P> +<P>Il importait d’insister sur cette aptitude si remarquable de J.-T. Maston. +Cela est fait. Maintenant, il s’agit de le montrer en fonction, et, à ce propos, +il est indispensable de revenir à quelques semaines en arrière.</P> +<P>C’était un mois environ avant la publication du document adressé aux +habitants des deux Mondes, que J.-T. Maston s’était chargé de chiffrer les +éléments du projet dont il avait suggéré à ses collègues les merveilleuses +conséquences.</P> +<P>Depuis nombre d’années, J.-T. Maston demeurait au numéro 179 de +Franklin-street, une des rues les plus tranquilles de Baltimore, loin du +quartier des affaires, auxquelles il n’entendait rien, loin du bruit de la foule +qui lui répugnait.</P> +<P>Là, il occupait une modeste habitation, connue sous le nom de +Balistic-Cottage, n’ayant pour toute fortune que sa retraite d’officier +d’artillerie et le traitement qu’il touchait comme secrétaire du Gun-Club. Il +vivait seul, servi par son nègre Fire-Fire ­ Feu-Feu! ­ sobriquet digne +du valet d’un artilleur. Ce nègre n’était pas un serviteur, c’était un servant, +un premier servant, et il servait son maître comme il eût servi sa pièce.</P> +<P>J.-T. Maston était un célibataire convaincu, ayant cette idée que le célibat +est encore la seule situation qui soit acceptable en ce monde sublunaire. Il +connaissait le proverbe slave : « Une femme tire plus avec un seul cheveu que +quatre boeufs à la charrue! » et il se défiait.</P> +<P>Et pourtant, s’il occupait solitairement Balistic-Cottage, c’était parce +qu’il le voulait bien. On le sait, il n’aurait eu qu’un geste à faire pour +changer sa solitude à un en solitude à deux, et la médiocrité de sa fortune pour +les richesses d’un millionnaire. Il n’en pouvait douter : Mrs Evangelina +Scorbitt eût été heureuse de… Mais, jusqu’ici du moins, J.-T. Maston n’eût pas +été heureux de… Et il semblait certain que ces deux êtres, si bien faits l’un +pour l’autre ­ c’était du moins l’opinion de la tendre veuve ­ +n’arriveraient jamais à opérer cette transformation.</P> +<P>Le cottage était très simple. Un rez-de-chaussée à véranda et un étage +au-dessus. Petit salon et petite salle à manger, en bas, avec la cuisine et +l’office, contenus dans un bâtiment annexé en retour du jardinet. En haut, +chambre à coucher sur la rue, cabinet de travail sur le jardin, où rien +n’arrivait des tumultes de l’extérieur. <I>Buen retiro</I> du savant et du sage, +entre les murs duquel s’étaient résolus tant de calculs, et qu’auraient envié +Newton, Laplace ou Cauchy.</P> +<P>Quelle différence avec l’hôtel de Mrs Evangélina Scorbitt, élevé dans le +riche quartier de New-Park, avec sa façade à balcons, revêtue des fantaisies +sculpturales de l’architecture anglo-saxonne, à. la fois gothique et +renaissance, ses salons richement meublés, son hall grandiose, ses galeries de +tableaux, dans lesquelles les maîtres français tenaient la haute place, son +escalier à double révolution, son nombreux domestique, ses écuries, ses remises, +son jardin avec pelouses, grands arbres, fontaines jaillissantes, la tour qui +dominait l’ensemble des bâtiments, au sommet de laquelle la brise agitait le +pavillon bleu et or des Scorbitts!</P> +<P>Trois milles, oui! trois grands milles, au moins, séparaient l’hôtel de +New-Park de Balistic-Cottage. Mais un fil téléphonique spécial reliait les deux +habitations, et sur le « Allo! Allo! » qui demandait la communication entre +le cottage et l’hôtel, la conversation s’établissait. Si les causeurs ne +pouvaient se voir, ils pouvaient s’entendre. Ce qui n’étonnera personne, c’est +que Mrs Evangélina Scorbitt appelait plus souvent J.-T. Maston devant sa plaque +vibrante que J.-T. Maston n’appelait Mrs Evangélina Scorbitt devant la sienne. +Alors le calculateur quittait son travail non sans quelque dépit, il recevait un +bonjour amical, il y répondait par un grognement dont le courant électrique, il +faut le croire, adoucissait les peu galantes intonations, et il se remettait à +ses problèmes.</P> +<P>Ce fut dans la journée du 3 octobre, après une dernière et longue conférence, +que J.-T. Maston prit congé de ses collègues pour se mettre à la besogne. +Travail des plus important dont il s’était chargé, puisqu’il s’agissait de +calculer les procédés mécaniques qui donneraient accès au Pôle boréal et +permettraient d’exploiter les gisements enfouis sous ses glaces.</P> +<P>J.-T. Maston avait estimé à une huitaine de jours le temps exigé pour +accomplir sa besogne mystérieuse, véritablement compliquée et délicate, +nécessitant la résolution d’équations diverses, qui portaient sur la mécanique, +la géométrie analytique à trois dimensions, la géométrie polaire et la +trigonométrie.</P> +<P>Afin d’échapper à toute cause de trouble, il avait été convenu que le +secrétaire du Gun-Club, retiré dans son cottage, n’y serait dérangé par +personne. Un gros chagrin pour Mrs Evangélina Scorbitt; mais elle dut se +résigner. Aussi, en même temps que le président Barbicane, le capitaine Nicholl, +leurs collègues le fringant Bilsby, le colonel Bloomsberry, Tom Hunter aux +jambes de bois, était- elle venue, dans l’après-midi, faire une dernière visite +à J.-T. Maston.</P> +<P>« Vous réussirez, cher Maston! dit-elle, au moment où ils allaient se +séparer.</P> +<P>— Et surtout, ne commettez pas d’erreur! ajouta en souriant le président +Barbicane.</P> +<P>— Une erreur!… lui!… s’écria Mrs Evangélina Scorbitt.</P> +<P>— Pas plus que Dieu n’en a commis en combinant les lois de la mécanique +céleste! » répondit modestement le secrétaire du Gun-Club.</P> +<P>Puis, après une poignée de main des uns, après quelques soupirs de l’autre, +souhaits de réussite et recommandations de ne point se surmener, par un travail +excessif, chacun prit congé du calculateur. La porte de Balistic-Cottage se +ferma, et Fire-Fire eut ordre de ne la rouvrir à personne ­ fût-ce même au +président des États-Unis d’Amérique.</P> +<P>Pendant les deux premiers jours de réclusion, J.-T. Maston réfléchit de tête, +sans prendre la craie, au problème qui lui était posé. Il relut certains +ouvrages relatifs aux éléments, la Terre, sa masse, sa densité, son volume, sa +forme, ses mouvements de rotation sur son axe et de translation le long de son +orbite ­ éléments qui devaient former la base de ses calculs.</P> +<P>Voici les principales de ces données, qu’il est bon de remettre sous les yeux +du lecteur :</P> +<P>Forme de la Terre : un ellipsoïde de révolution, dont le plus long rayon est +de 6 377 398 mètres ou 1594 lieues de 4 kilomètres en nombres ronds +­ le plus court étant de 6 356 080 mètres ou de 1589 lieues. Cela +constitue pour les deux rayons, par suite de l’aplatissement de notre sphéroïde +aux Pôles, une différence de 21 318 mètres, environ 5 lieues.</P> +<P>Circonférence de la Terre à l’Équateur : 40 000 kilomètres, soit +10 000 lieues de 4 kilomètres.</P> +<P>Surface de la Terre ­ évaluation approximative : 510 millions de +kilomètres carrés.</P> +<P>Volume de la Terre : environ 1000 milliard de kilomètres cubes, c’est-à-dire +de cubes ayant chacun mille mètres en longueur, largeur et hauteur.</P> +<P>Densité de la Terre : à peu près cinq fois celle de l’eau, c’est-à-dire un +peu supérieure à la densité du spath pesant, presque celle de l’iode, ­ soit +5480 kilogrammes pour poids moyen d’un mètre cube de la Terre, supposée pesée +par morceaux successivement amenés à sa surface. C’est le nombre qu’a déduit +Cavendish au moyen de la balance inventée et construite par Mitchell, ou plus +rigoureusement 5670 kilogrammes, d’après les rectifications de Baily. MM. +Wilsing, Cornu, Baille, etc., ont depuis répété ces mesures.</P> +<P>Durée de translation de la Terre autour du soleil : 365 jours un quart, +constituant l’année solaire, ou plus exactement 365 jours 6 heures 9 minutes 10 +secondes 37 centièmes, ­ ce qui donne à notre sphéroïde ­ par seconde +­ une vitesse de 30 400 mètres ou 7 lieues 6 dixièmes.</P> +<P>Chemin parcouru dans la rotation de la Terre sur son axe par les points de sa +surface situés à l’Équateur : 463 mètres par seconde ou 417 lieues par +heure.</P> +<P>Voici, maintenant, quelles furent les unités de longueur, de force, de temps +et d’angle, que prit J.-T. Maston pour mesure dans ses calculs : le mètre, le +kilogramme, la seconde, et l’angle au centre qui intercepte dans un cercle +quelconque un arc égal au rayon.</P> +<P>Ce fut le 5 octobre, vers cinq heures de l’après-midi ­ il importe de +préciser quand il s’agit d’une oeuvre aussi mémorable ­ que J.-T. Maston, +après mûres réflexions, se mit au travail écrit. Et, tout d’abord, il attaqua +son problème par la base, c’est-à-dire par le nombre qui représente la +circonférence de la Terre à l’un de ses grands cercles, soit à l’Équateur.</P> +<P>Le tableau noir était là, dans un angle du cabinet, sur le chevalet de chêne +ciré, bien éclairé par l’une des fenêtres qui s’ouvrait du côté du jardin. De +petits bâtons de craie étaient rangés sur la planchette ajustée au bas du +tableau. L’éponge pour effacer se trouvait à portée de la main gauche du +calculateur. Quant à sa main droite ou plutôt son crochet postiche, il était +réservé pour le tracé des figures, des formules et des chiffres.</P> +<P>Au début, J.-T. Maston, décrivant un trait remarquablement circulaire, traça +une circonférence qui représentait le sphéroïde terrestre. À l’Équateur, la +courbure du globe fut marquée par une ligne pleine, représentant la partie +antérieure de la courbe, puis par une ligne ponctuée, indiquant la partie +postérieure ­ de manière à bien faire sentir la projection d’une figure +sphérique. Quant à l’axe sortant par les deux Pôles, ce fut un trait +perpendiculaire au plan de l’Équateur, que marquèrent les lettres N et S.</P> +<P>Puis, sur le coin à droite du tableau, fut inscrit ce nombre, qui représente +en mètres la circonférence de la Terre :</P> +<P class=center>40 000 000</P> +<P class=normal>Cela fait, J.-T. Maston se mit en posture pour commencer la +série de ses calculs.</P> +<P>Il était si préoccupé qu’il n’avait point observé l’état du ciel ­ lequel +s’était sensiblement modifié dans l’après-midi. Depuis une heure, montait un de +ces gros orages, dont l’influence affecte l’organisme de tous les êtres vivants. +Des nuages livides, sortes de flocons blanchâtres, accumulés sur un fond gris +mat, passaient pesamment au-dessus de la ville. Des roulements lointains se +répercutaient entre les cavités sonores de la Terre et de l’espace. Un ou deux +éclairs avaient déjà zébré l’atmosphère, où la tension électrique était portée +au plus haut point.</P> +<P>J.-T. Maston, de plus en plus absorbé, ne voyait rien, n’entendait rien.</P> +<P>Soudain, un timbre électrique troubla par ses tintements précipités le +silence du cabinet.</P> +<P>« Bon! s’écria J.-T. Maston. Quand ce n’est pas par la porte que viennent les +importuns, c’est par le fil téléphonique!… Une belle invention pour les gens qui +veulent rester en repos!… Je vais prendre la précaution d’interrompre le courant +pendant toute la durée de mon travail! »</P> +<P>Et, s’avançant vers la plaque :</P> +<P>« Que me veut-on? demanda-t-il.</P> +<P>— Entrer en communication pour quelques instants! répondit une voix +féminine.</P> +<P>— Et qui me parle?…</P> +<P>— Ne m’avez-vous pas reconnue, cher monsieur Maston? C’est moi… mistress +Scorbitt!</P> +<P>— Mistress Scorbitt!… Elle ne me laissera donc pas une minute de +tranquillité! »</P> +<P>Mais ces derniers mots ­ peu agréables pour l’aimable veuve ­ furent +prudemment murmurés à distance, de manière à ne pas impressionner la plaque de +l’appareil.</P> +<P>Puis J.-T. Maston, comprenant qu’il ne pouvait se dispenser de répondre, au +moins par une phrase polie, reprit :</P> +<P>« Ah! c’est vous, mistress Scorbitt?</P> +<P>— Moi, cher monsieur Maston!</P> +<P>— Et que me veut mistress Scorbitt?…</P> +<P>— Vous prévenir qu’un violent orage ne tardera pas à éclater au-dessus de la +ville!</P> +<P>— Eh bien, je ne puis l’empêcher…</P> +<P>— Non, mais je viens vous demander si vous avez eu soin de fermer vos +fenêtres… »</P> +<P>Mrs Evangélina Scorbitt avait à peine achevé cette phrase, qu’un formidable +coup de tonnerre emplissait l’espace. On eût dit qu’une immense pièce de soie se +déchirait sur une longueur infinie. La foudre était tombée dans le voisinage de +Balistic-Cottage, et le fluide, conduit par le fil du téléphone, venait +d’envahir le cabinet du calculateur avec une brutalité toute électrique.</P> +<P>J.-T. Maston, penché sur la plaque de l’appareil, reçut la plus belle gifle +voltaïque qui ait jamais été appliquée sur la joue d’un savant. Puis, +l’étincelle filant par son crochet de fer, il fut renversé comme un simple +capucin de carte. En même temps, le tableau noir, heurté par lui, vola dans un +coin de la chambre. Après quoi, la foudre, sortant par l’invisible trou d’une +vitre, gagna un tuyau de conduite et alla se perdre dans le sol.</P> +<P>Abasourdi ­ on le serait à moins ­ J.-T. Maston se releva, se frotta +les différentes parties du corps, s’assura qu’il n’était point blessé. Cela +fait, n’ayant rien perdu de son sang-froid, comme il convenait à un ancien +pointeur de Columbiad, il remit tout en ordre dans son cabinet, redressa son +chevalet, replaça son tableau, ramassa les bouts de craie éparpillés sur le +tapis, et vint reprendre son travail si brusquement interrompu.</P> +<P>Mais il s’aperçut alors que, par suite de la chute du tableau, l’inscription +qu’il avait tracée à droite, et qui représentait en mètres la circonférence +terrestre à l’Équateur, était partiellement effacée. Il commençait donc à la +rétablir, lorsque le timbre résonna de nouveau avec un titillement fébrile.</P> +<P>« Encore! » s’écria J.-T. Maston.</P> +<P>Et il alla se placer devant l’appareil.</P> +<P>« Qui est là?… demanda-t-il.</P> +<P>— Mistress Scorbitt.</P> +<P>— Et que me veut mistress Scorbitt?</P> +<P>— Est-ce que cet horrible tonnerre n’est pas tombé sur Balistic-Cottage?</P> +<P>— J’ai tout lieu de le croire!</P> +<P>— Ah! grand Dieu!… La foudre…</P> +<P>— Rassurez-vous, mistress Scorbitt!</P> +<P>— Vous n’avez pas eu de mal, cher monsieur Maston?</P> +<P>— Pas eu…</P> +<P>— Vous êtes bien certain de ne pas avoir été touché?…</P> +<P>— Je ne suis touché que de votre amitié pour moi, crut devoir répondre +galamment J.-T. Maston.</P> +<P>— Bonsoir, cher Maston!</P> +<P>— Bonsoir, chère mistress Scorbitt. »</P> +<P>Et il ajouta en retournant à sa place :</P> +<P>« Au diable soit-elle, cette excellente femme! Si elle ne m’avait pas si +maladroitement appelé au téléphone, je n’aurais pas couru le risque d’être +foudroyé! »</P> +<P>Cette fois, c’était bien fini. J.-T. Maston ne devait plus être dérangé au +cours de sa besogne. D’ailleurs, afin de mieux assurer le calme nécessaire à ses +travaux, il rendit son appareil complètement aphone, en interrompant la +communication électrique.</P> +<P>Reprenant pour base le nombre qu’il venait d’écrire, il en déduisit les +diverses formules, puis, finalement, une formule définitive, qu’il posa à gauche +sur le tableau, après avoir effacé tous les chiffres dont il l’avait tirée.</P> +<P>Et alors, il se lança dans une interminable série de signes algébriques…</P> +<HR> + +<P>Huit jours plus tard, le 11 octobre, ce magnifique calcul de mécanique était +résolu, et le secrétaire du Gun-Club apportait triomphalement à ses collègues la +solution du problème qu’ils attendaient avec une impatience bien naturelle.</P> +<P>Le moyen pratique d’arriver au Pôle nord pour en exploiter les houillères +était mathématiquement établi. Aussi, une Société fut-elle fondée sous le titre +de <I>North Polar Practical Association</I>, à laquelle le gouvernement de +Washington accordait la concession du domaine arctique pour le cas où +l’adjudication l’en rendrait propriétaire. On sait comment, l’adjudication ayant +été faite au profit des États-Unis d’Amérique, la nouvelle Société fit appel au +concours des capitalistes des deux Mondes.</P> +<H4>VII</H4> +<H4>Dans lequel le président Barbicane n’en dit<BR>pas plus qu’il ne lui +convient d’en dire.</H4> +<P>Le 22 décembre, les souscripteurs de Barbicane and Co furent convoqués en +assemblée générale. Il va sans dire que les salons du Gun-Club avaient été +choisis pour lieu de réunion dans l’hôtel d’Union-square. Et, en vérité, c’est à +peine si le square lui-même eût suffi à enfermer la foule empressée des +actionnaires. Mais le moyen de faire un meeting en plein air, à cette date, sur +l’une des places de Baltimore, lorsque la colonne mercurielle s’abaisse de dix +degrés centigrades au-dessous du zéro de la glace fondante.</P> +<P>Ordinairement, le vaste hall de Gun-Club ­ on ne l’a peut- être pas +oublié ­ était orné d’engins de toutes sortes empruntés à la noble +profession de ses membres. On eût dit un véritable musée d’artillerie. Les +meubles eux-mêmes, sièges et tables, fauteuils et divans, rappelaient, par leur +forme bizarre, ces engins meurtriers, qui avaient envoyé dans un monde meilleur +tant de braves gens dont le secret désir eût été de mourir de vieillesse.</P> +<P>Eh bien! ce jour-là, il avait fallu remiser cet encombrement. Ce n’était pas +une assemblée guerrière, c’était une assemblée industrielle et pacifique +qu’Impey Barbicane allait présider. Large place avait donc été faite aux +nombreux souscripteurs, accourus de tous les points des États-Unis. Dans le +hall, comme dans les salons y attenant, ils se pressaient, s’écrasaient, +s’étouffaient, sans compter l’interminable queue, dont les remous se +prolongeaient jusqu’au milieu d’Union-square.</P> +<P>Bien entendu, les membres du Gun-Club, ­ premiers souscripteurs des +actions de la nouvelle Société, ­ occupaient des places rapprochées du +bureau. On distinguait parmi eux, plus triomphants que jamais, le colonel +Bloomsberry, Tom Hunter aux jambes de bois et leur collègue le fringant Bilsby. +Très galamment, un confortable fauteuil avait été réservé à Mrs Evangélina +Scorbitt, qui aurait véritablement eu le droit, en sa qualité de plus forte +propriétaire de l’immeuble arctique, de siéger à côté du président Barbicane. +Nombre de femmes, d’ailleurs, appartenant à toutes les classes de la cité, +fleurissaient de leurs chapeaux aux bouquets assortis, aux plumes extravagantes, +aux rubans multicolores, la bruyante foule qui se pressait sous la coupole +vitrée du hall.</P> +<P>En somme, pour l’immense majorité, les actionnaires présents à cette +assemblée pouvaient être considérés, non seulement comme des partisans, mais +comme des amis personnels des membres du Conseil d’administration.</P> +<P>Une observation, cependant. Les délégués européens, suédois, danois, anglais, +hollandais et russe, occupaient des places spéciales, et, s’ils assistaient à +cette réunion, c’est que chacun d’eux avait souscrit le nombre d’actions qui +donnait droit à une voix délibérative. Après avoir été si parfaitement unis pour +acquérir, ils ne l’étaient pas moins, actuellement, pour dauber les acquéreurs. +On imagine aisément quelle intense curiosité. les poussait à connaître la +communication que le président Barbicane allait faire. Cette communication ­ +on n’en doutait pas ­ jetterait la lumière sur les procédés imaginés pour +atteindre le Pôle boréal. N’y avait-il pas là une difficulté plus grande encore +que d’en exploiter les houillères? S’il se présentait quelques objections à +produire, Éric Baldenak, Boris Karkof, Jacques Jansen, Jan Harald, ne se +gêneraient pas pour demander la parole. De son côté, le major Donellan, soufflé +par Dean Toodrink, était bien décidé à pousser son rival Impey Barbicane jusque +dans ses derniers retranchements.</P> +<P>Il était huit heures du soir. Le hall, les salons, les cours du Gun-Club +resplendissaient des lueurs que leur versaient les lustres Edison. Depuis +l’ouverture des portes assiégées par le public, un tumulte d’incessants murmures +se dégageait de l’assistance. Mais tout se tut, lorsque l’huissier annonça +l’entrée du Conseil d’administration.</P> +<P>La, sur une estrade drapée, devant une table à tapis noirâtre, en pleine +lumière, prirent place le président Barbicane, le secrétaire J.-T. Maston, leur +collègue le capitaine Nicholl. Un triple hurrah, ponctué de grognements et de +hips, éclata dans le hall et se déchaîna jusqu’aux rues adjacentes.</P> +<P>Solennellement, J.-T. Maston et le capitaine Nicholl s’étaient assis dans la +plénitude de leur célébrité.</P> +<P>Alors, le président Barbicane, qui était resté debout, mit sa main gauche +dans sa poche, sa main droite dans son gilet, et prit la parole en ses termes +:</P> +<P>« Souscripteurs et Souscriptrices,</P> +<P>« Le Conseil d’administration de la <I>North Polar Practical Association</I> +vous a réunis dans les salons du Gun-Club, afin de vous faire une importante +communication.</P> +<P>« Vous l’avez appris par les discussions des journaux, le but de notre +nouvelle Société est l’exploitation des houillères du Pôle arctique, dont la +concession nous a été faite par le gouvernement fédéral. Ce domaine, acquis +après vente publique, constitue l’apport de ses propriétaires dans l’affaire +dont il s’agit. Les fonds, mis à leur disposition par la souscription close le +11 décembre dernier, vont leur permettre d’organiser cette entreprise, dont le +rendement produira un taux d’intérêt inconnu jusqu’à ce jour en n’importe +quelles opérations commerciales ou industrielles. »</P> +<P>Ici, premiers murmures approbatifs, qui interrompirent un instant +l’orateur.</P> +<P>« Vous n’ignorez pas, reprit-il, comment nous avons été amenés à admettre +l’existence de riches gisements de houille, peut-être aussi d’ivoire fossile, +dans les régions circumpolaires. Les documents publiés par la presse du monde +entier [Note 14: Actuellement, le poids des journaux dépasse chaque année 300 +millions de kilogrammes.] ne peuvent laisser aucun doute sur l’existence de ces +charbonnages.</P> +<P>« Or, la houille est devenue la source de toute l’industrie moderne. Sans +parler du charbon ou du coke, utilisés pour le chauffage, de son emploi pour la +production de la vapeur ou de l’électricité, faut-il vous citer ses dérivés, les +couleurs de garance, d’orseille, d’indigo, de fuchsine, de carmin, les parfums +de vanille, d’amande amère, de reine des prés, de girofle, de winter-green, +d’anis, de camphre, de thymol et d’héliotropine, les picrates, l’acide +salicylique, le naphtol, le phénol, l’antipyrine, la benzine, la naphtaline, +l’acide pyrogallique, l’hydroquinone, le tannin, la saccharine, le goudron, +l’asphalte, le brai, les huiles de graissage, les vernis, le prussiate jaune de +potasse, le cyanure, les amers, etc., etc., etc. »</P> +<P>Et, après cette énumération, l’orateur respira comme un coureur époumoné qui +s’arrêta pour reprendre haleine. Puis, continuant, grâce à une longue +inspiration d’air :</P> +<P>« Il est donc certain, dit-il, que la houille, cette substance précieuse +entre toutes, s’épuisera en un temps assez limité par suite d’une consommation à +outrance. Avant cinq cents ans, les houillères en exploitation jusqu’à ce jour +seront vidées…</P> +<P>— Trois cents! s’écria un des assistants.</P> +<P>— Deux cents! répondit un autre.</P> +<P>— Disons dans un délai plus ou moins rapproché, reprit le président +Barbicane, et mettons-nous en mesure de découvrir quelques nouveaux lieux de +production, comme si la houille devait manquer avant la fin du dix-neuvième +siècle. »</P> +<P>Ici, une interruption pour permettre aux auditeurs de dresser leurs oreilles, +puis, une reprise on ces termes :</P> +<P>« C’est pourquoi, souscripteurs et souscriptrices, levez- vous, suivez-moi et +partons pour le Pôle! »</P> +<P>Et, de fait, tout le public s’ébranla, prêt à boucler ses malles, comme si le +président Barbicane eût montré un navire en partance pour les régions +arctiques.</P> +<P>Une observation, jetée d’une voix aigre et claire par le major Donellan, +arrêta net ce premier mouvement ­ aussi enthousiaste qu’inconsidéré.</P> +<P>« Avant de démarrer, demanda-t-il, je pose la question de savoir comment on +peut se rendre au Pôle? Avez-vous la prétention d’y aller par mer?</P> +<P>— Ni par mer, ni par terre, ni par air, » répliqua doucement le +président Barbicane.</P> +<P>Et l’assemblée se rassit, en proie à un sentiment de curiosité bien +compréhensible.</P> +<P>« Vous n’êtes pas sans connaître, reprit l’orateur, quelles tentatives ont +été faites pour atteindre ce point inaccessible du sphéroïde terrestre. +Cependant, il convient que je vous les rappelle sommairement. Ce sera rendre un +juste honneur aux hardis pionniers qui ont survécu, et à ceux qui ont succombé +dans ces expéditions surhumaines. »</P> +<P>Approbation unanime, qui courut à travers les auditeurs, quelle que fût leur +nationalité.</P> +<P>« En 1845, reprit le président Barbicane, l’anglais sir John Franklin, dans +un troisième voyage avec l’<I>Erebus</I> et le <I>Terror</I>, dont l’objectif +est de s’élever jusqu’au Pôle, s’enfonce à travers les parages septentrionaux, +et on n’entend plus parler de lui.</P> +<P>« En 1854, l’Américain Kane et son lieutenant Morton s’élancent à la +recherche de sir John Franklin, et, s’ils revinrent de leur expédition, leur +navire <I>Advance</I> ne revint pas.</P> +<P>« En 1859, l’anglais Mac Clintock découvre un document duquel il appert qu’il +ne reste pas un survivant de la campagne de l’<I>Erebus</I> et du +<I>Terror</I>.</P> +<P>« En 1860, l’Américain Hayes quitte Boston sur le schooner +<I>United-States</I>, dépasse le quatre-vingt-unième parallèle, et revient en +1862, sans avoir pu s’élever plus haut, malgré les héroïques efforts de ses +compagnons.</P> +<P>« En 1869, les capitaines Koldervey et Hegeman, Allemands tous deux, partent +de Bremerhaven, sur la <I>Hansa</I> et la <I>Germania</I>. La Hansa, écrasée par +les glaces, sombre un peu au-dessous du soixante et onzième degré de latitude, +et l’équipage ne doit son salut qu’à ses chaloupes qui lui permettent de +regagner le littoral du Groënland. Quant à la Germania, plus heureuse, elle +rentre au port de Bremerhaven, mais elle n’avait pu dépasser le +soixante-dix-septième parallèle.</P> +<P>« En 1871, le capitaine Hall s’embarque à New-York sur le steamer +<I>Polaris</I>. Quatre mois après, pendant un pénible hivernage, ce courageux +marin succombe aux fatigues. Un an plus tard, le Polaris, entraîné par les +icebergs, sans s’être élevé au quatre-vingt-deuxième degré de latitude, est +brisé au milieu des banquises en dérive. Dix-huit hommes de son bord, débarqués +sous les ordres du lieutenant Tyson, ne parviennent à regagner le continent +qu’en s’abandonnant sur un radeau de glace aux courants de la mer arctique, et +jamais on n’a retrouvé les treize hommes perdus avec le Polaris.</P> +<P>« En 1875, l’Anglais Nares quitte Portsmouth avec l’<I>Alerte</I> et la +<I>Découverte</I>. C’est dans cette campagne mémorable, où les équipages +établirent leur quartier d’hiver entre le quatre vingt-deuxième et le +quatre-vingt-troisième parallèle, que le capitaine Markham, après s’être avancé +dans la direction du nord, s’arrête à quatre cents milles [Note 15: 740 +kilomètres.] seulement du pôle arctique, dont personne ne s’était autant +rapproché avant lui.</P> +<P>« En 1879, notre grand citoyen Gordon Bennett… »</P> +<P>Ici trois hurrahs, poussés à pleine poitrine, acclamèrent le nom du « grand +citoyen », le directeur du <I>New-York Herald</I>.</P> +<P>« … arme la Jeannette qu’il confie au commandant De Long, appartenant à une +famille d’origine française. La Jeannette part de San Francisco avec +trente-trois hommes, franchit le détroit de Behring, est prise dans les glaces à +la hauteur de l’île Herald, sombre à la hauteur de l’île Bennett, à peu près sur +le soixante dix-septième parallèle. Ses hommes n’ont plus qu’une ressource : +c’est de se diriger vers le sud avec les canots qu’ils ont sauvés ou à la +surface des ice- fields. La misère les décime. De Long meurt en octobre. Nombre +de ses compagnons sont frappés comme lui, et douze seulement reviennent de cette +expédition.</P> +<P>« Enfin, en 1881, l’Américain Greely quitte le port Saint- Jean de +Terre-Neuve avec le steamer <I>Proteus</I>, afin d’aller établir une station à +la baie de lady Franklin, sur la terre de Grant, un peu au-dessous du +quatre-vingt-deuxième degré. En cet endroit est fondé le fort Conger. De là, les +hardis hiverneurs se portent vers l’ouest et vers le nord de la baie. Le +lieutenant Lockwood et son compagnon Brainard, en mai 1882, s’élèvent jusqu’à +quatre-vingt-trois degrés trente-cinq minutes, dépassant le capitaine Markham de +quelques milles.</P> +<P>« C’est le point extrême atteint jusqu’à ce jour! C’est l’<I>Ultima Thule</I> +de la cartographie circumpolaire! »</P> +<P>Ici, nouveaux hurrahs, panachés des hips réglementaires, en l’honneur des +découvreurs américains.</P> +<P>« Mais, reprit le président Barbicane, la campagne devait mal finir. Le +Proteus sombre. Ils sont là vingt-quatre colons arctiques, voués à des misères +épouvantables. Le docteur Pavy, un Français, et bien d’autres, sont atteints +mortellement. Greely, secouru par la <I>Thétis</I> en 1883, ne ramène que six de +ses compagnons. Et l’un des héros de la découverte, le lieutenant Lockwood, +succombe à son tour, ajoutant un nom de plus au douloureux martyrologe de ces +régions! »</P> +<P>Cette fois, ce fut un respectueux silence qui accueillit ces paroles du +président Barbicane, dont toute l’assistance partageait la légitime émotion.</P> +<P>Puis, il reprit d’une voix vibrante :</P> +<P>« Ainsi donc, malgré tant de dévouement et de courage, le +quatre-vingt-quatrième parallèle n’a jamais pu être dépassé. Et même, on peut +affirmer qu’il ne le sera jamais par les moyens qui ont été employés jusqu’à ce +jour, soit des navires pour atteindre la banquise, soit des radeaux pour +franchir les champs de glace. Il n’est pas permis à l’homme d’affronter de +pareils dangers, de supporter de tels abaissements de température. C’est donc +par d’autres voies qu’il faut marcher à la conquête du Pôle! »</P> +<P>On sentit, au frémissement des auditeurs, que là était le vif de la +communication, le secret cherché et convoité par tous.</P> +<P>« Et comment vous y prendrez-vous monsieur?… demanda le délégué de +l’Angleterre.</P> +<P>— Avant dix minutes, vous le saurez, major Donellan, répondit le président +Barbicane,[Note 16: Dans la nomenclature des découvreurs qui ont tenté de +s’élever jusqu’au Pôle, Barbicane a omis le nom du capitaine Hatteras, dont le +pavillon aurait flotté sur le quatre-vingt-dixième degré. Cela se comprend, +ledit capitaine n’étant, vraisemblablement, qu’un héros imaginaire. (Anglais au +pôle Nord et Désert de Glace, du même auteur).] et j’ajoute, en m’adressant à +tous nos actionnaires : Ayez confiance en nous, puisque les promoteurs de +l’affaire sont les mêmes hommes qui, s’embarquant dans un projectile +cylindro-conique…</P> +<P>— Cylindro-comique! s’écria Dean Toodrink.</P> +<P>— … ont osé s’aventurer jusqu’à la Lune…</P> +<P>— Et on voit bien qu’ils en sont revenus! » ajouta le secrétaire du +major Donellan, dont les observations malséantes provoquèrent de violentes +protestations. »</P> +<P>Mais le président Barbicane, haussant les épaules, reprit d’une voix ferme +:</P> +<P>« Oui, avant dix minutes, souscripteurs et souscriptrices, vous saurez à quoi +vous en tenir. »</P> +<P>Un murmure, fait de Oh! de Eh! et de Ah! prolongés, accueillit cette +réponse.</P> +<P>En vérité, il semblait que l’orateur venait de dire au public :</P> +<P>« Avant dix minutes, nous serons au Pôle! »</P> +<P>Il poursuivit en ces termes :</P> +<P>« Et d’abord, est-ce un continent qui forme la calotte arctique de la Terre? +N’est-ce point une mer, et le commandant Nares n’a-t-il pas eu raison de la +nommer « mer</P> +<P>Paléocrystique », c’est-à-dire mer des anciennes glaces? À cette +demande, je répondrai : Nous ne le pensons pas.</P> +<P>— Cela ne peut suffire! s’écria Éric Baldenak. Il ne s’agit pas de ne « point +penser », il s’agit d’être certain…</P> +<P>— Eh bien! nous le sommes, répandrai-je à mon bouillant interrupteur. Oui! +C’est un terrain solide, non un bassin liquide, dont la <I>North Polar Practical +Association</I> a fait l’acquisition, et qui, maintenant, appartient aux +États-Unis, sans qu’aucune Puissance européenne y puisse jamais +prétendre! »</P> +<P>Murmure au bancs des délégués du vieux Monde.</P> +<P>« Bah!… Un trou plein d’eau… une cuvette… que vous n’êtes pas capables de +vider! » s’écria de nouveau Dean Toodrink.</P> +<P>Et il eut l’approbation bruyante de ses collègues.</P> +<P>« Non, monsieur, répondit vivement le président Barbicane. Il y a là un +continent, un plateau qui s’élève ­ peut-être comme le désert de Gobi dans +l’Asie Centrale ­ à trois ou quatre kilomètres au-dessus du niveau de la +mer. Et cela a pu être facilement et logiquement déduit des observations faites +sur les contrées limitrophes, dont le domaine polaire n’est que le prolongement. +Ainsi, pendant leurs explorations, Nordenskiöld, Peary, Maaigaard, ont constaté +que le Groënland va toujours en montant dans la direction du nord. À cent +soixante kilomètres vers l’intérieur, en partant de l’île Diskö, son altitude +est déjà de deux mille trois cents mètres. Or, en tenant compte de ces +observations, des différents produits, animaux ou végétaux, trouvés dans leurs +carapaces de glaces séculaires, tels que carcasses de mastodontes, défenses et +dents d’ivoire, troncs de conifères, on peut affirmer que ce continent fut +autrefois une terre fertile, habitée par des animaux certainement, par des +hommes peut-être. Là furent ensevelies les épaisses forêts des époques +préhistoriques, qui ont formé les gisements de houille dont nous saurons +poursuivre l’exploitation! Oui! c’est un continent qui s’étend autour du Pôle, +un continent vierge de toute empreinte humaine, et sur lequel nous irons planter +le pavillon des États-Unis d’Amérique! »</P> +<P>Tonnerre d’applaudissements.</P> +<P>Lorsque les derniers roulements se furent éteints dans les lointaines +perspectives d’Union-square, on entendit glapir la voix cassante du major +Donellan. Il disait :</P> +<P>« Voilà déjà sept minutes d’écoulées sur les dix qui devaient nous suffire +pour atteindre le Pôle?…</P> +<P>— Nous y serons dans trois minutes, » répondit froidement le président +Barbicane.</P> +<P>Il reprit :</P> +<P>« Mais, si c’est un continent qui constitue notre nouvel immeuble, et si ce +continent est surélevé, comme nous avons lieu de le croire, il n’en est pas +moins obstrué par les glaces éternelles, recouvert d’ice-bergs et d’ice-fields, +et dans des conditions où l’exploitation en serait difficile…</P> +<P>— Impossible! dit Jan Harald, qui souligna cette affirmation d’un grand +geste.</P> +<P>— Impossible, je le veux bien, répondit Impey Barbicane. Aussi, est-ce à +vaincre cette impossibilité qu’ont tendu nos efforts. Non seulement, nous +n’aurons plus besoin de navires ni de traîneaux pour aller au Pôle; mais, grâce +à nos procédés, la fusion des glaces, anciennes ou nouvelles, s’opérera comme +par enchantement, et sans que cela nous coûte ni un dollar de notre capital, ni +une minute de notre travail! »</P> +<P>Ici un silence absolu. On touchait au moment « chicologique », suivant +l’élégante expression que murmura Dean Toodrink à l’oreille de Jacques +Jansen.</P> +<P>« Messieurs, reprit le président du Gun-Club, Archimède ne demandait qu’un +point d’appui pour soulever le monde. Eh bien! ce point d’appui, nous l’avons +trouvé. Un levier devait suffire au grand géomètre de Syracuse, et ce levier +nous le possédons. Nous sommes donc on mesure de déplacer le Pôle…</P> +<P>— Déplacer le Pôle!… s’écria Éric Baldenak.</P> +<P>— L’amener en Amérique!… » s’écria Jan Harald.</P> +<P>Sans doute, le président Barbicane ne voulait pas encore préciser, car il +continua, disant :</P> +<P>« Quant à ce point d’appui…</P> +<P>— Ne le dites pas!… Ne le dites pas! s’écria un des assistants d’une voix +formidable.</P> +<P>— Quant à ce levier…</P> +<P>— Gardez le secret!… Gardez-le!… s’écria la majorité des spectateurs.</P> +<P>— Nous le garderons! », répondit le président Barbicane.</P> +<P>Et si les délégués européens furent dépités de cette réponse, on peut le +croire. Mais, malgré leurs réclamations, l’orateur ne voulut rien faire +connaître de ses procédés. Il se contenta d’ajouter :</P> +<P>« Pour ce qui est des résultats du travail mécanique ­ travail sans +précédent dans les annales industrielles ­ que nous allons entreprendre et +mener à bonne fin, grâce au concours de vos capitaux, je vais vous en donner +immédiatement communication.</P> +<P>— Écoutez!… Écoutez! »</P> +<P>Et, si on écouta!</P> +<P>« Tout d’abord, reprit le président Barbicane, l’idée première de notre +oeuvre revient à l’un de nos plus savants, dévoués et illustres collègues. À lui +aussi, la gloire d’avoir établi les calculs qui permettent de faire passer cette +idée de la théorie à la pratique, car, si l’exploitation des houillères +arctiques n’est qu’un jeu, déplacer le Pôle était un problème que la mécanique +supérieure pouvait seule résoudre. Voilà pourquoi nous nous sommes adressés à +l’honorable secrétaire du Gun-Club, J.-T. Maston!</P> +<P>— Hurrah!… Hip!… hip!… hip! pour J.-T. Maston! » cria tout l’auditoire, +électrisé par la présence de cet éminent et extraordinaire personnage.</P> +<P>Ah! combien Mrs Evangélina Scorbitt fut émue des acclamations qui éclatèrent +autour du célèbre calculateur, et à quel point son coeur en fut délicieusement +remué!</P> +<P>Lui, modestement, se contenta de balancer doucement la tête à droite, puis à +gauche, et de saluer du bout de son crochet l’enthousiaste assistance.</P> +<P>« Déjà, chers souscripteurs, reprit le président Barbicane, lors du grand +meeting qui célébra l’arrivée du Français Michel Ardan en Amérique, quelques +mois avant notre départ pour la Lune… »</P> +<P>Et ce Yankee parlait aussi simplement de ce voyage que s’il eût été de +Baltimore à New-York!</P> +<P>« … J.-T. Maston s’était écrié : "Inventons des machines, trouvons un point +d’appui et redressons l’axe de la Terre!" Eh bien, vous tous qui m’écoutez, +sachez-le donc!… Les machines sont inventées, le point d’appui est trouvé, et +c’est au redressement de l’axe terrestre que nous allons appliquer nos +efforts! »</P> +<P>Ici, quelques minutes d’une stupéfaction qui, en France, se fût traduite par +cette expression populaire mais juste : « Elle est raide, celle-là! »</P> +<P>« Quoi!… Vous avez la prétention de redresser l’axe? s’écria le major +Donellan.</P> +<P>— Oui, monsieur, répondit le président Barbicane, ou, plutôt, nous avons le +moyen d’en créer un nouveau, sur lequel s’accomplira désormais la rotation +diurne…</P> +<P>— Modifier la rotation diurne!… répéta le colonel Karkof, dont les yeux +jetaient des éclairs.</P> +<P>— Absolument, et sans toucher à sa durée! répondit le président Barbicane. +Cette opération reportera le Pôle actuel à peu près sur le soixante-septième +parallèle, et, dans ces conditions, la Terre se comportera comme la planète +Jupiter, dont l’axe est presque perpendiculaire au plan de son orbite. Or, ce +déplacement de vingt-trois degrés vingt-huit minutes suffira pour que notre +immeuble polaire reçoive une quantité de chaleur suffisant à fondre les glaces +accumulées depuis des milliers de siècles! »</P> +<P>L’auditoire était haletant. Personne ne songeait à interrompre l’orateur +­ pas même à l’applaudir. Tous étaient subjugués par cette idée à la fois si +ingénieuse et si simple : modifier l’axe sur lequel se meut le sphéroïde +terrestre.</P> +<P>Quant aux délégués européens, ils étaient simplement abasourdis, aplatis, +annihilés, et ils restaient bouche close, au dernier degré de +l’ahurissement.</P> +<P>Mais les applaudissements éclatèrent à tout rompre, lorsque le président +Barbicane acheva son discours par cette conclusion sublime dans sa simplicité +:</P> +<P>« Donc, c’est le Soleil lui-même qui se chargera de fondre les ice-bergs et +les banquises, et de rendre facile l’accès du Pôle nord!</P> +<P>— Ainsi, demanda le major Donellan, puisque l’homme ne peut aller au Pôle, +c’est le Pôle qui viendra à lui?…</P> +<P>— Comme vous dites! » répliqua le président Barbicane.</P> +<H4>VIII</H4> +<H4>« Comme dans Jupiter? » a dit le<BR>président du Gun-Club.</H4> +<P>Oui! Comme dans Jupiter.</P> +<P>Et, lors de cette mémorable séance du meeting en l’honneur de Michel Ardan +­ fort à propos rappelée par l’orateur ­ si J.-T. Maston s’était +fougueusement écrié : « Redressons l’axe terrestre! », c’est que +l’audacieux et fantaisiste Français, l’un des héros du <I>Voyage de la Terre à +la Lune</I>, le compagnon du président Barbicane et du capitaine Nicholl, venait +d’entonner un hymne dithyrambique en l’honneur de la plus importante des +planètes de notre monde solaire. Dans son superbe panégyrique, il ne s’était pas +fait faute d’en célébrer les avantages spéciaux, tels qu’il vont être +sommairement rapportés.</P> +<P>Ainsi donc, d’après le problème résolu par le calculateur du Gun-Club, un +nouvel axe de rotation allait être substitué à l’ancien axe, sur lequel la Terre +tourne « depuis que le monde est monde », suivant l’adage vulgaire. En +outre, ce nouvel axe de rotation serait perpendiculaire au plan de son orbite. +Dans ces conditions, la situation climatérique de l’ancien Pôle nord serait +exactement égale à la situation actuelle de Trondjhem en Norvège au printemps. +Sa cuirasse paléocrystique fondrait donc naturellement sous les rayons du +Soleil. En même temps, les climats se distribueraient sur notre sphéroïde comme +à la surface de Jupiter.</P> +<P>En effet, l’inclinaison de l’axe de cette planète, ou, en d’autres termes, +l’angle que son axe de rotation fait avec le plan de son écliptique, est de +88°13’. Un degré et quarante- sept minutes de plus, cet axe serait absolument +perpendiculaire au plan de l’orbite qu’elle décrit autour du Soleil.</P> +<P>D’ailleurs, ­ il importe de bien le spécifier ­ l’effort que la +Société Barbicane and Co. allait tenter pour modifier les conditions actuelles +de la Terre, ne devait point tendre, à proprement parler, au redressement de son +axe. Mécaniquement, aucune force, si considérable qu’elle fût, ne saurait +produire un tel résultat. La Terre n’est pas comme une poularde à la broche, qui +tourne autour d’un axe matériel que l’on puisse prendre à la main et déplacer à +volonté. Mais, en somme, la création d’un nouvel axe était possible, ­ on +dira même facile à obtenir, ­ du moment que le point d’appui, rêvé par +Archimède, et le levier, imaginé par J.-T. Maston, étaient à la disposition de +ces audacieux ingénieurs.</P> +<P>Toutefois, puisqu’ils paraissaient décidés à tenir leur invention secrète +jusqu’à nouvel ordre, il fallait se borner à en étudier les conséquences.</P> +<P>C’est ce que firent tout d’abord les journaux et les revues, en rappelant aux +savants, en apprenant aux ignorants, ce qui résultait pour Jupiter de la +perpendicularité approximative de son axe sur le plan de son orbite.</P> +<P>Jupiter, qui fait partie du monde solaire, comme Mercure, Vénus, la Terre, +Mars, Saturne, Uranus et Neptune, circule à près de deux cents millions de +lieues du foyer commun, son volume étant environ treize cents fois celui de la +Terre.</P> +<P>Or, s’il existe une vie « jovienne », c’est-à-dire s’il y a des +habitants à la surface de Jupiter, voici quels sont les avantages certains que +leur offre ladite planète ­ avantages si fantaisistement mis en relief, lors +du mémorable meeting qui avait précédé le voyage à la Lune.</P> +<P>Et, en premier lieu, pendant la révolution diurne de Jupiter qui ne dure que +9 heures 55 minutes, les jours, sont constamment égaux aux nuits par n’importe +quelle latitude ­ soit 4 heures 77 minutes pour le jour, 4 heures 77 minutes +pour la nuit.</P> +<P>« Voilà, firent observer les partisans de l’existence des Joviens, voilà qui +convient aux gens d’habitudes régulières. Ils seront enchantés de se soumettre à +cette régularité! »</P> +<P>Eh bien! c’est ce qui se produirait sur la Terre, si le président Barbicane +accomplissait son oeuvre. Seulement, comme le mouvement de rotation sur le +nouvel axe terrestre ne serait ni accru ni amoindri, comme vingt-quatre heures +sépareraient toujours deux midis successifs, les nuits et les jours seraient +exactement de douze heures en n’importe quel point de notre sphéroïde. Les +crépuscules et les aubes allongeraient les jours d’une quantité toujours égale. +On vivrait au milieu d’un équinoxe perpétuel, tel qu’il se produit le 21 mars et +le 21 septembre sur toutes les latitudes du globe, lorsque l’astre radieux +décrit sa courbe apparente dans le plan de l’Équateur.</P> +<P>« Mais le phénomène climatérique le plus curieux, et non le moins +intéressant, ajoutaient avec raison les enthousiastes, ce sera l’absence de +saisons! »</P> +<P>En effet, c’est grâce à l’inclinaison de l’axe sur le plan de l’orbite, que +se produisent ces variations annuelles, connues sous les noms de printemps, +d’été, d’automne et d’hiver. Or, les Joviens ne connaissent rien de ces saisons. +Donc les Terrestriens ne les connaîtraient plus. Du moment que le nouvel axe +serait perpendiculaire à l’écliptique, il n’y aurait ni zones glaciales ni zones +torrides, mais toute la Terre jouirait d’une zone tempérée.</P> +<P>Voici pourquoi.</P> +<P>Qu’est-ce que c’est que la zone torride? C’est la partie de la surface du +globe comprise entre les Tropiques du Cancer et du Capricorne. Tous les points +de cette zone jouissent de la propriété de voir le Soleil deux fois par an à +leur zénith, tandis que pour les points des Tropiques, ce phénomène ne se +produit annuellement qu’une fois.</P> +<P>Qu’est-ce que c’est que la zone tempérée? C’est la partie qui comprend les +régions situées entre les Tropiques et les Cercles polaires, entre 23°28’ et +66°72’ de latitude, et pour lesquelles le Soleil ne s’élève jamais jusqu’au +zénith, mais paraît tous les jours au-dessus de l’horizon.</P> +<P>Qu’est-ce que c’est que la zone glaciale? C’est cette partie des régions +circumpolaires que le Soleil abandonne complètement pendant un laps de temps, +qui, pour le Pôle même, peut aller jusqu’à six mois.</P> +<P>On le comprend, une conséquence des diverses hauteurs que peut atteindre le +Soleil au-dessus de l’horizon, c’est qu’il en résulte une chaleur excessive pour +la zone torride ­ une chaleur modérée mais variable à mesure qu’on s’éloigne +des Tropiques pour la zone tempérée, ­ un froid excessif pour la zone +glaciale depuis les Cercles polaires jusqu’aux Pôles.</P> +<P>Eh bien, les choses ne se passeraient plus ainsi à la surface de la Terre, +par suite de la perpendicularité du nouvel axe. Le Soleil se maintiendrait +immuablement dans le plan de l’Équateur. Durant toute l’année, il tracerait +pendant douze heures sa course imperturbable, en montant jusqu’à une distance du +zénith égale à la latitude du lieu, par conséquent d’autant plus haut que le +point est plus voisin de l’Équateur. Ainsi, pour les pays situés par vingt +degrés de latitude, il s’élèverait chaque jour jusqu’à soixante-dix degrés +au-dessus de l’horizon, ­ pour les pays situés par quarante-neuf degrés, +jusqu’à quarante et un, ­ pour les points situés sur le soixante-septième +parallèle, jusqu’à vingt-trois degrés. Donc les jours conserveraient une +régularité parfaite, mesurés par le Soleil, qui se lèverait et se coucherait +toutes les douze heures au même point de l’horizon.</P> +<P>« Et voyez les avantages! répétaient les amis du président Barbicane. Chacun, +suivant son tempérament, pourra choisir le climat invariable qui conviendra à +ses rhumes ou à ses rhumatismes, sur un globe où l’on ne connaîtra plus les +variations de chaleur actuellement si regrettables! »</P> +<P>En résumé, Barbicane and Co, Titans modernes, allaient modifier l’état de +choses qui existait depuis l’époque où le sphéroïde terrestre, penché sur son +orbite, s’était concentré pour devenir la Terre telle qu’elle est.</P> +<P>À la vérité, l’observateur y perdrait quelques-unes des constellations ou +étoiles qu’il est habitué à voir sur le champ du ciel. Le poste n’aurait plus +les longues nuits d’hiver ni les longs jours d’été à encadrer dans ses rimes +modernes « avec la consonne d’appui. » Mais, en somme, quel profit pour la +généralité des humains!</P> +<P>« De plus, répétaient les journaux dévoués au président Barbicane, puisque +les productions du sol terrestre seront régularisées, l’agronome pourra +distribuer à chaque espèce végétale la température qui lui paraîtra +favorable.</P> +<P>— Bon! ripostaient les feuilles ennemies, est-ce qu’il n’y aura pas toujours +des pluies, des grêles, des tempêtes, des trombes, des orages, tous ces météores +qui parfois compromettent si gravement l’avenir des récoltes et la fortune des +cultivateurs?</P> +<P>— Sans doute, reprenait le choeur des amis, mais ces désastres seront +probablement plus rares par suite de la régularité climatérique qui empêchera +les troubles de l’atmosphère. Oui! l’humanité profitera grandement de ce nouvel +état de choses. Oui! ce sera la véritable transformation du globe terrestre. +Oui! Barbicane and Co auront rendu service aux générations présentes et futures, +en détruisant, avec l’inégalité des jours et des nuits, la diversité fâcheuse +des saisons. Oui! comme le disait Michel Ardan, notre sphéroïde, à la surface +duquel il fait toujours trop chaud ou trop froid, ne sera plus la planète aux +rhumes, aux coryzas, aux fluxions de poitrine. Il n’y aura d’enrhumés que ceux +qui le voudront bien, puisqu’il leur sera toujours loisible d’aller habiter un +pays convenable à leurs bronches. »</P> +<P>Et, dans son numéro du 27 décembre, le <I>Sun</I>, de New- York, termina le +plus éloquent des articles en s’écriant :</P> +<P>« Honneur au président Barbicane et à ses collègues! Non seulement ces +audacieux auront, pour ainsi dire, annexé une nouvelle province au continent +américain, et par là même agrandi le champ déjà si vaste de la Confédération, +mais ils auront rendu la Terre plus hygiéniquement habitable, et aussi plus +productive, puisqu’on pourra semer dès qu’on aura récolté, et que, le grain +germant sans retard, il n’y aura plus de temps perdu en hiver. Non seulement les +richesses houillères se seront accrues par l’exploitation de nouveaux gisements, +qui assureront la consommation de cette indispensable matière pendant de longues +années peut-être, mais les conditions climatériques de notre globe se seront +transformées à son avantage. Barbicane et ses collègues auront modifié, pour le +plus grand bien de leurs semblables, l’oeuvre du Créateur. Honneur à ces hommes, +qui prendront le premier rang parmi les bienfaiteurs de l’humanité! »</P> +<H4>IX</H4> +<H4>Dans lequel on sent apparaître un Deus ex<BR>Machina d’origine +française.</H4> +<P>Tels devaient donc être les profits dus à la modification apportée par le +président Barbicane à l’axe de rotation. On le sait, d’ailleurs, cette +modification ne devait affecter que dans une mesure insensible le mouvement de +translation de notre sphéroïde autour du Soleil. La Terre continuerait à décrire +son orbite immuable à travers l’espace, et les conditions de l’année solaire ne +seraient point altérées.</P> +<P>Lorsque les conséquences du changement de l’axe furent portées à la +connaissance du monde entier, elles eurent un retentissement extraordinaire. Et, +à la première heure, on fit un accueil enthousiaste à ce problème de haute +mécanique. La perspective d’avoir des saisons d’une égalité constante, et, +suivant la latitude, « au gré des consommateurs », était extrêmement +séduisante. On « s’emballait » sur cette pensée que tous les mortels +pourraient jouir de ce printemps perpétuel que le chantre de Télémaque accordait +à l’île de Calypso, et qu’ils auraient même le choix entre un printemps frais et +un printemps tiède. Quant à la position du nouvel axe sur lequel s’accomplirait +la rotation diurne, c’était un secret que ni le président Barbicane, ni le +capitaine Nicholl, ni J.-T. Maston ne semblaient vouloir livrer au public. Le +dévoileraient-ils avant, ou ne le connaîtrait-on qu’après l’expérience? Il n’en +fallait pas davantage pour que l’opinion commençât à s’inquiéter quelque +peu.</P> +<P>Une observation vint naturellement à l’esprit, et fut vivement commentée dans +les journaux. Par quel effort mécanique se produirait ce changement, qui +exigerait évidemment l’emploi d’une force énorme?</P> +<P>Le Forum, importante revue de New-York, fit justement remarquer ceci :</P> +<P>« Si la Terre n’eût pas tourné sur un axe, peut-être aurait- il suffi d’un +choc relativement faible pour lui donner un mouvement de rotation autour d’un +axe arbitrairement choisi, mais elle peut être assimilée à un énorme gyroscope, +se mouvant avec une assez grande rapidité, et une loi de la nature veut qu’un +semblable appareil ait une propension à tourner constamment autour du même axe. +Léon Foucault l’a démontré matériellement par des expériences célèbres. Il sera +donc très difficile, pour ne pas dire impossible, de l’en faire +dévier! »</P> +<P>Rien de plus juste. Aussi, après s’être demandé quel serait l’effort imaginé +par les ingénieurs de la <I>North Polar Practical Association</I>, il était non +moins intéressant de savoir si cet effort serait insensiblement ou brusquement +produit. Et, dans ce dernier cas, ne surviendrait-il pas des catastrophes +effrayantes à la surface du globe, au moment où le changement d’axe +s’effectuerait, grâce aux procédés de Barbicane and Co?</P> +<P>Il y avait là de quoi préoccuper aussi bien les savants que les ignorants des +deux Mondes. En somme, un choc est un choc, et il n’est jamais agréable d’en +ressentir le coup ou même le contrecoup. Il semblait, vraiment, que les +promoteurs de l’affaire ne s’étaient point préoccupés des bouleversements que +leur oeuvre pouvait provoquer sur notre infortuné globe pour n’en voir que les +avantages. Aussi, très adroitement, les délégués européens, plus que jamais +irrités de leur défaite et résolus à tirer parti de cette circonstance, +commencèrent-ils à soulever l’opinion publique contre le président du +Gun-Club.</P> +<P>On ne l’a pas oublié, la France, n’ayant fait valoir aucune prétention sur +les contrées circumpolaires, ne figurait point parmi les Puissances qui avaient +pris part à l’adjudication. Cependant, si elle s’était officiellement détachée +de la question, un Français, on l’a dit, avait eu la pensée de se rendre à +Baltimore, afin de suivre, pour son compte personnel et son agrément +particulier, les diverses phases de cette gigantesque entreprise.</P> +<P>C’était un ingénieur au corps des Mines, âgé de trente- cinq ans. Entré le +premier à l’École Polytechnique et sorti le premier, il est permis de le +présenter comme un mathématicien hors ligne, très probablement supérieur à J.-T. +Maston, qui, lui, s’il était un calculateur remarquable, n’était que calculateur +­ ce qu’eût été un Le Verrier auprès d’un Laplace ou d’un Newton.</P> +<P>Cet ingénieur ­ ce qui ne gâtait rien ­ était un homme d’esprit, un +fantaisiste, un original comme il s’en rencontre quelquefois dans les Ponts et +rarement dans les Mines. Il avait une manière à lui de dire les choses et +particulièrement amusante. Lorsqu’il causait avec ses intimes, même lorsqu’il +parlait science, il le faisait avec le laisser-aller d’un gamin de Paris. Il +aimait les mots de cette langue populaire, les expressions auxquelles la mode a +si rapidement donné droit de cité. Dans ses moments d’abandon, on eût dit que +son langage se serait très mal accommodé des formules académiques, et il ne s’y +résignait que lorsqu’il avait la plume à la main. C’était, en même temps, un +travailleur acharné, pouvant rester dix heures devant sa table, écrivant +couramment des pages d’algèbre comme on écrit une lettre. Son meilleur +délassement, après les travaux de hautes mathématiques de toute une journée, +c’était le whist, qu’il jouait médiocrement, bien qu’il en eût calculé toutes +les chances. Et, quand « la main était au mort », il fallait l’entendre +s’écrier dans ce latin de cuisine, cher aux pipots : « <I>Cadaveri poussandum +est!</I> »</P> +<P>Ce singulier personnage s’appelait Pierdeux (Alcide) et, dans sa manie +d’abréger ­ commune d’ailleurs à tous ses camarades ­ il signait +généralement APierd et même AP1, sans jamais mettre de point sur l’i. Il était +si ardent dans ses discussions, qu’on l’avait surnommé Alcide sulfurique. Non +seulement il était grand, mais il paraissait « haut ». Ses camarades +affirmaient que sa taille mesurait la cinq millionième partie du quart du +méridien, soit environ deux mètres, et ils ne se trompaient pas de beaucoup. +S’il avait la tête un peu petite pour son buste puissant et ses larges épaules, +comme il la remuait avec entrain, et quel vif regard s’échappait de ses yeux +bleus à travers son pince-nez! Ce qui le caractérisait, c’était une de ces +physionomies qui sont gaies, tout en étant graves, en dépit d’un crâne dépouillé +prématurément par l’abus des signes algébriques sous la lumière des « verres de +rosto », autrement dit les becs de gaz des salles d’études. Avec cela le +meilleur garçon dont on ait jamais conservé le souvenir à l’École, et sans +l’ombre de pose. Bien que son caractère fût assez indépendant, il s’était +toujours soumis aux prescriptions du code X, qui fait loi parmi les +Polytechniciens pour tout ce qui concerne la camaraderie et le respect de +l’uniforme. On l’appréciait aussi bien sous les arbres de la cour des « +Acas », ainsi nommée parce qu’elle n’a pas d’acacias, que dans les « +casers » ­ dortoirs où les rangements de son bahut, l’ordre qui régnait +dans son « coffin, » dénotaient un esprit absolument méthodique.</P> +<P>Mais que la tête d’Alcide Pierdeux parût un peu petite au sommet de son grand +corps, soit! En tous cas, elle était remplie jusqu’aux méninges, on peut le +croire. Avant tout, il était mathématicien comme tous ses camarades le sont ou +l’ont été; mais il ne faisait des mathématiques que pour les appliquer aux +sciences expérimentales, qui elles-mêmes n’avaient de charme à ses yeux que +parce qu’elles trouvaient leur emploi dans l’industrie. C’était là, il le +reconnaissait bien, un côté inférieur de sa nature. On n’est pas parfait. En +somme, sa spécialité, c’était l’étude de ces sciences qui, malgré leurs progrès +immenses, ont et auront toujours des secrets pour leurs adeptes.</P> +<P>Mentionnons, au passage, qu’Alcide Pierdeux était célibataire. Comme il le +disait volontiers, il était encore « égal à un, » bien que son plus vif +désir eût été de se doubler. Aussi, ses amis avaient-ils déjà pensé à le marier +avec une jeune fille charmante, gaie, spirituelle, une provençale de Martigues. +Malheureusement, il y avait un père qui répondit aux premières ouvertures par la +« martigalade » suivante :</P> +<P>« Non, votre Alcide est trop savant! Il tiendrait à ma pauvrette des +conversations inintelligibles pour elle!… »</P> +<P>Comme si tout vrai savant n’était pas modeste et simple!</P> +<P>C’est pourquoi, très dépité, notre ingénieur résolut de mettre une certaine +étendue de mer entre la Provence et lui. Il demanda un congé d’un an, il +l’obtint, et ne crut pas pouvoir le mieux employer qu’en allant suivre l’affaire +de la <I>North Polar Practical Association</I>. Et voilà pourquoi, à cette +époque, il se trouvait aux États-Unis.</P> +<P>Donc, depuis qu’Alcide Pierdeux était à Baltimore, cette grosse opération de +Barbicane and Co. ne laissait pas de le préoccuper. Que la Terre devint jovienne +par un changement d’axe, peu lui importait! Mais par quel moyen elle le pourrait +devenir, c’était là ce qui excitait sa curiosité de savant ­ non sans +raison.</P> +<P>Et, dans son langage pittoresque, il se disait : « Évidemment le président +Barbicane s’apprête à flanquer à notre boule un gnon de première catégorie!… +Comment et dans quel sens?… Tout est là!.. Pardieu! j’imagine bien qu’il va la +prendre « fin » comme une bille de billard, quand on veut faire un effet de +coté!… S’il la prenait « plein », elle irait se balader hors de son orbite, +et au diable les années actuelles, qui seraient changées de la belle façon! Non! +ces braves gens ne songent évidemment qu’à substituer un nouvel axe à l’ancien!… +Pas de doute là-dessus!… Mais je ne vois pas trop où ils iront prendre leur +point d’appui ni quelle secousse ils feront arriver de l’extérieur!… Ah! si le +mouvement diurne n’existait pas, une chiquenaude suffirait!… Or, il existe, le +mouvement diurne!… On ne peut pas le supprimer, le mouvement diurne! Et c’est +bien là le <I>canisdentum!</I> »</P> +<P>Il voulait dire le « chiendent », cet étonnant Pierdeux!</P> +<P>« En tout cas, ajouta-t-il, de quelque manière qu’ils s’y prennent, ce sera +un chambardement général! »</P> +<P>En fin de compte, notre savant avait beau « se décarcasser la boîte au +sel », il n’entrevoyait même pas quel serait le procédé imaginé par +Barbicane et Maston. Chose d’autant plus regrettable que, si ce procédé lui eût +été connu, il en aurait vite déduit les formules mécaniques.</P> +<P>Et c’est ce qui fait qu’à la date du 29 décembre, Alcide Pierdeux, ingénieur +au corps national des Mines de France, arpentait, du compas largement ouvert de +ses longues jambes, les rues mouvementées de Baltimore.</P> +<H4>X</H4> +<H4>Dans lequel diverses inquiétudes<BR>commencent à se faire jour.</H4> +<P>Cependant un mois venait de s’écouler depuis que l’assemblée générale s’était +tenue dans les salons du Gun- Club. Durant ce laps de temps, l’opinion publique +s’était très sensiblement modifiée. Les avantages du changement de l’axe de +rotation, oubliés! Les désavantages, on commençait à les voir fort +distinctement. Il n’était pas possible qu’une catastrophe ne s’ensuivît point, +car le changement serait vraisemblablement produit par une violente secousse. +Que serait au juste cette catastrophe, voilà ce qu’on ne pouvait dire. Quant à +l’amélioration des climats, était-elle si désirable? En vérité, il n’y aurait +que les Esquimaux, les Lapons, les Samoyèdes, les Tschoultchis, qui pourraient y +gagner, puisqu’ils n’avaient rien à y perdre.</P> +<P>Il fallait, maintenant, entendre les délégués européens déblatérer contre +l’oeuvre du président Barbicane! Et, pour commencer, ils avaient fait des +rapports à leurs gouvernements, ils avaient usé les fils sous-marins par +l’incessante circulation de leurs dépêches, ils avaient demandé, ils avaient +reçu des instructions… Or, ces instructions, on les connaît. Toujours clichées +selon les formules de l’art diplomatique avec ses amusantes réserves : « Montrez +beaucoup d’énergie, mais ne compromettez pas votre gouvernement! ­ Agissez +résolument, mais ne touchez pas au <I>statu quo!</I> »</P> +<P>Entre temps, le major Donellan et ses collègues ne cessaient de protester au +nom de leurs pays menacés ­ au nom de l’ancien Continent surtout.</P> +<P>« En effet, il est bien évident, disait le colonel Boris Karkof, que les +ingénieurs américains ont dû prendre leurs mesures pour épargner autant que +possible aux territoires des États-Unis les conséquences du choc!</P> +<P>— Mais le pouvaient-ils? répondait Jan Harald. Quand on secoue un olivier +pendant la récolte des olives, est-ce que toutes les branches n’en pâtissent +pas?</P> +<P>— Et lorsque vous recevez un coup de poing dans la poitrine, répétait Jacques +Jansen, est-ce que tout votre corps n’en est pas ébranlé?</P> +<P>— Voilà donc ce que signifiait la fameuse clause du document! s’écriait Dean +Toodrink. Voilà donc pourquoi elle visait certaines modifications géographiques +ou météorologiques à la surface du globe!</P> +<P>— Oui! disait Éric Baldenak, et ce que l’on peut d’abord craindre, c’est que +le changement de l’axe ne rejette les mers hors de leurs bassins naturels.</P> +<P>— Et si le niveau océanique s’abaisse en différents points, faisait observer +Jacques Jansen, n’arrivera-t-il pas que certains habitants se trouveront à de +telles hauteurs que toute communication sera impossible avec leurs +semblables?…</P> +<P>— Si même ils ne sont reportés dans des couches d’une densité si faible, +ajoutait Jan Harald, que l’air n’y suffira plus à la respiration!</P> +<P>— Voyez-vous Londres à la hauteur du Mont-Blanc! » s’écriait le major +Donellan.</P> +<P>Et, les jambes écartées, la tête rejetée en arrière, ce gentleman regardait +vers le zénith, comme si la capitale du Royaume-Uni eût été perdue dans les +nuages.</P> +<P>En somme, cela constituait un danger public, d’autant plus inquiétant qu’on +pressentait déjà quelles seraient les conséquences de la modification de l’axe +terrestre.</P> +<P>En effet, il ne s’agissait rien moins que d’un changement de vingt-trois +degrés vingt huit minutes, changement qui devait produire un déplacement +considérable des mers par suite de l’aplatissement de la Terre aux anciens +Pôles. La Terre était-elle donc menacée de bouleversements pareils à ceux que +l’on croit avoir récemment constatés à la surface de la planète Mars? Là, des +continents entiers, entre autres la Libye de Schiaparelli, ont été submergés, +­ ce qu’indique la teinte bleu foncé, substituée à la teinte rougeâtre. Là, +le lac Moeris a disparu. Là, six cent mille kilomètres carrés ont été modifiés +au nord, tandis qu’au sud, les océans ont abandonné les larges régions qu’ils +occupaient autrefois. Et, si quelques âmes charitables s’étaient inquiétées des +« inondés de Mars » et avaient proposé d’ouvrir des souscriptions en leur +faveur, que serait-ce lorsqu’il faudrait s’inquiéter des inondés de la +Terre?</P> +<P>Les protestations commencèrent donc à se faire entendre de toutes parts, et +le gouvernement des États-Unis fut mis en demeure d’aviser. À tout prendre, +mieux valait ne point tenter l’expérience que de s’exposer aux catastrophes +qu’elle réservait à coup sûr. Le Créateur avait bien fait les choses. Nulle +nécessité de porter une main téméraire sur son oeuvre.</P> +<P>Eh bien, le croirait-on? Il se trouvait des esprits assez légers pour +plaisanter de choses si graves!</P> +<P>« Voyez-vous ces Yankees! répétaient-ils. Embrocher la Terre sur un autre +axe! Si encore, à force de tourner sur celui- ci depuis des millions de siècles, +elle l’avait usé au frottement de ses tourillons, peut-être eût-il été opportun +de le changer comme on change l’essieu d’une poulie ou d’une roue! Mais n’est-il +donc pas en aussi bon état qu’aux premiers jours de la création? »</P> +<P>À cela que répondre?</P> +<P>Et, au milieu de toutes ces récriminations, Alcide Pierdeux cherchait à +deviner quels seraient la nature et la direction du choc imaginé par J.-T. +Maston, ainsi que le point précis du globe où il se produirait. Une fois maître +de ce secret, il saurait bien reconnaître quelles seraient les parties menacées +du sphéroïde terrestre.</P> +<P>Il a été mentionné ci-dessus que les terreurs de l’ancien Continent ne +pouvaient être partagées par le nouveau ­ du moins, dans cette portion +comprise sous le nom d’Amérique septentrionale, qui appartient plus spécialement +à la Confédération américaine. En effet, était-il admissible que le président +Barbicane, le capitaine Nicholl et J.-T. Maston, en leur qualité d’Américains, +n’eussent point songé à préserver les États-Unis des émersions ou immersions que +devait produire le changement de l’axe en divers points de l’Europe, de l’Asie, +de l’Afrique et de l’Océanie? On est Yankee ou on ne l’est pas, et ils l’étaient +tous trois, et à un rare degré ­ des Yankees « coulés d’un bloc » comme +on avait dit de Barbicane, quand il avait développé son projet de voyage à la +Lune.</P> +<P>Évidemment, la partie du nouveau Continent, entre les terres arctiques et le +golfe du Mexique, ne devait rien avoir à redouter du choc en perspective. Il est +probable même que l’Amérique profiterait d’un considérable accroissement de +territoire. En effet, sur les bassins abandonnés par les deux océans qui la +baignent actuellement, qui sait si elle ne trouverait pas à s’annexer autant de +nouvelles provinces que son pavillon déployait déjà d’étoiles sous les plis de +son étamine?</P> +<P>« Oui, sans doute! Mais, répétaient les esprits timorés ­ ceux qui ne +voient jamais que le côté périlleux des choses ­ est-on jamais sûr de rien +ici-bas? Et si J.-T. Maston s’était trompé dans ses calculs? Et si le président +Barbicane commettait une erreur, quand il les mettrait en pratique? Cela peut +arriver aux plus habiles artilleurs! Ils n’envoient pas toujours le boulet dans +la cible ni la bombe dans le tonneau! »</P> +<P>On le conçoit, ces inquiétudes étaient soigneusement entretenues par les +délégués des Puissances européennes. Le secrétaire Dean Toodrink publia nombre +d’articles en ce sens et des plus violents dans le <I>Standard</I>, Jan Harald +dans le journal suédois <I>Aftenbladet</I>, et le colonel Boris Karkof dans le +journal russe très répandu le <I>Novoié-Vrémia</I>. En Amérique même, les +opinions se divisèrent. Si les républicains, qui sont libéraux, restèrent +partisans du président Barbicane, les démocrates, qui sont conservateurs, se +déclarèrent contre lui. Une partie de la presse américaine, principalement le +<I>Journal de Boston</I>, la <I>Tribune</I> de New-York, etc., firent chorus +avec la presse européenne. Or, aux États-Unis, depuis l’organisation de +l’<I>Associated Press</I> et l’<I>United Press</I>, le journal est devenu un +agent formidable d’informations, puisque le prix des nouvelles locales ou +étrangères dépasse annuellement et de beaucoup le chiffre de vingt millions de +dollars.</P> +<P>En vain d’autres feuilles ­ non des moins répandues ­ voulurent-elles +riposter en faveur de la <I>North Polar Practical Association</I>! En vain Mrs +Evangélina Scorbitt paya-t-elle à dix dollars la ligne des articles de fond, des +articles de fantaisie, de spirituelles boutades, où il était fait justice de ces +périls que l’on traitait de chimériques! En vain cette ardente veuve +chercha-t-elle à démonter que, si jamais hypothèse était injustifiable, c’était +bien que J.-T. Maston eût pu commettre une erreur de calcul! Finalement, +l’Amérique, prise de peur, inclina peu à peu à se mettre presque tout entière à +l’unisson de l’Europe.</P> +<P>Du reste, ni le président Barbicane, ni le secrétaire du Gun-Club, ni même +les membres du Conseil d’administration, ne prenaient la peine de répondre. Ils +laissaient dire et n’avaient rien changé à leurs habitudes. Il ne semblait même +pas qu’ils fussent absorbés par les immenses préparatifs que devait nécessiter +une telle opération. Se préoccupaient-ils seulement du revirement de l’opinion +publique, de la désapprobation générale qui s’accentuait maintenant contre un +projet accueilli tout d’abord avec tant d’enthousiasme? Il n’y paraissait +guère.</P> +<P>Bientôt, malgré le dévouement de Mrs Evangélina Scorbitt, quelles que fussent +les sommes qu’elle consacra à leur défense, le président Barbicane, le capitaine +Nicholl et J.-T. Maston passèrent à l’état d’êtres dangereux pour la sécurité +des deux Mondes. Officiellement, le gouvernement fédéral fut sommé par les +Puissances européennes d’intervenir dans l’affaire et d’interroger ses +promoteurs. Ceux-ci devaient faire connaître ouvertement leurs moyens d’action, +déclarer par quel procédé ils comptaient substituer un nouvel axe à l’ancien +­ ce qui permettrait de déduire quelles en devaient être les conséquences au +point de vue de la sécurité générale ­ de désigner enfin quelles seraient +les parties du globe qui seraient directement menacées, en un mot, apprendre +tout ce que l’inquiétude publique ne savait pas, et tout ce que la prudence +voulait savoir.</P> +<P>Le gouvernement de Washington n’eut point à se faire prier. L’émotion, qui +avait gagné les États du nord, du centre et du sud de la République, ne lui +permettait pas une hésitation. Une Commission d’enquête, composée de +mécaniciens, d’ingénieurs, de mathématiciens, d’hydrographes et de géographes, +au nombre de cinquante, présidée par le célèbre John H. Prestice, fut instituée +par décret en date du 19 février, avec plein pouvoir pour se faire rendre compte +de l’opération et au besoin pour l’interdire.</P> +<P>Tout d’abord, le président Barbicane reçut avis de comparaître devant cette +Commission.</P> +<P>Le président Barbicane ne vint pas.</P> +<P>Des agents allèrent le chercher dans son habitation particulière, 95, +Cleveland-street, à Baltimore.</P> +<P>Le président Barbicane n’y était plus.</P> +<P>Où était-il?…</P> +<P>On l’ignorait.</P> +<P>Quand était-il parti?…</P> +<P>Depuis cinq semaines, depuis le 11 janvier, il avait quitté la grande cité du +Maryland et le Maryland lui-même en compagnie du capitaine Nicholl.</P> +<P>Où étaient-ils allés tous les deux?…</P> +<P>Personne ne put le dire.</P> +<P>Évidemment, les deux membres du Gun-Club faisaient route pour cette région +mystérieuse, où les préparatifs commenceraient sous leur direction.</P> +<P>Mais quel pouvait être ce lieu?…</P> +<P>On le comprend, il y avait un puissant intérêt à le savoir, si l’en voulait +briser dans l’oeuf le plan de ces dangereux ingénieurs, alors qu’il en était +temps encore.</P> +<P>La déception, produite par le départ du président Barbicane et du capitaine +Nicholl, fut énorme. Il se produisit bientôt un flux de colère qui monta comme +une marée d’équinoxe contre les administrateurs de la <I>North Polar Practical +Association</I>.</P> +<P>Mais un homme devait savoir où étaient allés le président Barbicane et son +collègue. Un homme pouvait péremptoirement répondre au gigantesque point +d’interrogation, qui se dressait à la surface du globe.</P> +<P>Cet homme, c’était J.-T. Maston.</P> +<P>J.-T. Maston fut mandé devant la Commission d’enquête par les soins de John +H. Prestice.</P> +<P>J.-T. Maston ne parut point.</P> +<P>Est-ce que, lui aussi, avait quitté Baltimore? Est-ce qu’il était allé +rejoindre ses collègues pour les aider dans cette oeuvre, dont le monde entier +attendait les résultats avec une si compréhensible épouvante?</P> +<P>Non! J.-T. Maston habitait toujours Balistic-Cottage, au numéro 109 de +Franklin-street, travaillant sans cesse, se délassant déjà dans d’autres +calculs, ne s’interrompant que pour quelques soirées passées dans les salons de +Mrs Evangélina Scorbitt, au somptueux hôtel de New-Park.</P> +<P>Un agent lui fut donc dépêché par le président de la Commission d’enquête +avec ordre de l’amener.</P> +<P>L’agent arriva au cottage, frappa à la porte, s’introduisit dans le +vestibule, fut assez mal reçu par le nègre Fire-Fire, plus mal encore par le +maître de la maison.</P> +<P>Cependant J.-T. Maston crut devoir se rendre à l’invitation, et, quand il fut +en présence des commissaires- enquêteurs, il ne dissimula pas qu’on l’ennuyait +fort en interrompant ses occupations habituelles.</P> +<P>Une première question lui fut adressée :</P> +<P>Le secrétaire du Gun-Club savait-il où se trouvaient actuellement le +président Barbicane et le capitaine Nicholl?</P> +<P>« Je le sais, répondit J.-T. Maston d’une voix ferme, mais je ne me crois +point autorisé à le dire. »</P> +<P>Seconde question :</P> +<P>Ses deux collègues s’occupaient-ils des préparatifs nécessaires à cette +opération du changement de l’axe terrestre?</P> +<P>« Cela, répondit J.-T. Maston, fait partie du secret que je suis tenu +d’observer, et je refuse de répondre. »</P> +<P>Voudrait-il donc communiquer son travail à la Commission d’enquête, qui +jugerait s’il était possible de laisser s’accomplir les projets de la +Société?</P> +<P>« Non, certes, je ne le communiquerai pas!… Je l’anéantirais plutôt!… C’est +mon droit de citoyen libre de la libre Amérique de ne communiquer à personne le +résultat de mes travaux!</P> +<P>— Mais, si c’est votre droit, monsieur Maston, dit le président John H. +Prestice d’une voix grave, comme s’il eût répondu au nom du monde entier, +peut-être est-ce votre devoir de parler en présence de l’émotion générale, afin +de mettre un terme à l’affolement des populations terrestres? »</P> +<P>J.-T. Maston ne croyait pas que ce fût son devoir. Il n’en avait qu’un, celui +de se taire : il se tairait.</P> +<P>Malgré leur insistance, leurs supplications, malgré leurs menaces, les +membres de la Commission d’enquête ne purent rien obtenir de l’homme au crochet +de fer. Jamais, non! jamais on n’aurait pu croire qu’un entêtement aussi tenace +se fût logé sous un crâne en gutta-percha!</P> +<P>J-T. Maston s’en alla donc comme il était venu, et, s’il fut félicité de sa +vaillante attitude par Mrs Evangélina Scorbitt, il est inutile d’y insister.</P> +<P>Lorsque l’on connut le résultat de la comparution de J.-T. Maston devant les +commissaires-enquêteurs, l’indignation publique prit des formes véritablement +alarmantes pour la sécurité de cet artilleur à la retraite. La pression ne tarda +pas à devenir telle sur les hauts représentants du gouvernement fédéral, si +violente fut l’intervention des délégués européens et de l’opinion publique, que +le ministre d’État, John S. Wright, dut demander à ses collègues l’autorisation +d’agir <I>manu militari</I>.</P> +<P>Un soir, le 13 mars, J.-T. Maston était dans le cabinet de Balistic-Cottage, +­ absorbé dans ses chiffres, quand le timbre du téléphone résonna +fébrilement.</P> +<P>« Allô!… Allô!… murmura la plaque, agitée d’un tremblotement qui dénonçait +une extrême inquiétude.</P> +<P>— Qui me parle? demanda J.-T. Maston.</P> +<P>— Mistress Scorbitt.</P> +<P>— Que veut mistress Scorbitt?</P> +<P>— Vous mettre sur vos gardes!… Je viens d’être informée que, ce soir +même… »</P> +<P>La phrase n’était pas encore entrée dans les oreilles de J.- T. Maston, que +la porte de Balistic-Cottage était rudement enfoncée à coups d’épaules.</P> +<P>Dans l’escalier qui conduisait au cabinet, extraordinaire tumulte. Une voix +objurguait. D’autres voix prétendaient la réduire au silence. Puis, bruit de la +chute d’un corps.</P> +<P>C’était le nègre Fire-Fire, qui roulait de marche en marche, après avoir en +vain tenté de défendre contre les assaillants le « home » de son +maître.</P> +<P>Un instant après, la porte du cabinet volait en éclats, et un constable +apparaissait, suivi d’une escouade d’agents.</P> +<P>Ce constable avait ordre de pratiquer une visite domiciliaire dans le +cottage, de s’emparer des papiers de J.-T. Maston, et de s’assurer de sa +personne.</P> +<P>Le bouillant secrétaire du Gun-Club saisit un revolver, et menaça l’escouade +d’une sextuple décharge.</P> +<P>En un instant, grâce au nombre, il était désarmé, et main basse fut faite sur +les papiers, couverts de formules et de chiffres, qui encombraient sa table.</P> +<P>Soudain, s’échappant par un écart brusque, J.-T. Maston parvint à s’emparer +d’un carnet, qui, vraisemblablement, renfermait l’ensemble de ses calculs.</P> +<P>Les agents s’élancèrent pour le lui arracher ­ avec la vie, s’il le +fallait…</P> +<P>Mais, prestement, J..T. Maston put l’ouvrir, en déchirer la dernière page, +et, plus prestement encore, avaler cette page comme une simple pilule.</P> +<P>« Maintenant, venez la prendre! » s’écria-t-il du ton de Léonidas aux +Thermopyles.</P> +<P>Une heure après, J.-T. Maston était incarcéré dans la prison de +Baltimore.</P> +<P>Et c’était sans doute ce qui pouvait lui arriver de plus heureux, car la +population se fût portée sur sa personne à des excès ­ regrettables pour lui +­ que la police eût été impuissante à prévenir.</P> +<H4>XI</H4> +<H4>Ce qui se trouve dans le carnet de J.-T.<BR>Maston, et ce qui ne s’y trouve +plus.</H4> +<P>Le carnet, saisi par les soins de la police de Baltimore, se composait d’une +trentaine de pages, zébrées de formules, d’équations, finalement de nombres +constituant l’ensemble des calculs de J.-T. Maston. C’était là un travail de +haute mécanique, qui ne pouvait être apprécié que par des mathématiciens. Là +figurait même l’équation des forces vives</P> +<P class=center>V<SUP>2</SUP> – V<SUP>0</SUP> = 2gr<SUP>2</SUP> (1/r – +1/r<SUB>0</SUB>)</P> +<P class=normal>qui se trouvait précisément dans le problème de la Terre à la +Lune, où elle contenait, en outre les expressions relatives à l’attraction +lunaire.</P> +<P>En somme, le vulgaire n’eût absolument rien compris à ce travail. Aussi +parut-il convenable de lui en faire connaître les données et les résultats, dont +le monde entier s’inquiétait si vivement depuis quelques semaines.</P> +<P>Et c’est ce qui fut livré à la publicité des journaux, dès que les savants de +la Commission d’enquête eurent pris connaissance des formules du célèbre +calculateur… C’est ce que toutes les feuilles publiques, sans distinction de +parti, portèrent à la connaissance des populations.</P> +<P>Et d’abord, pas de discussion possible sur le travail de J.- T. Maston. +Problème correctement énoncé, problème à demi résolu, dit-on, et, celui-ci +l’était remarquablement. D’ailleurs, les calculs avaient été faits avec trop de +précision pour que la Commission d’enquête eût songé à mettre en doute leur +exactitude et leurs conséquences. Si l’opération était menée jusqu’au bout, +l’axe terrestre serait immanquablement modifié, et les catastrophes prévues +s’accompliraient dans toute leur plénitude.</P> +<P><I>Note rédigée par les soins de la Commission d’enquête de Baltimore, pour +être communiquée aux journaux, revues et magazines des deux mondes.</I></P> +<P>« L’effet, poursuivi par le Conseil d’administration de la <I>North Polar +Practical Association</I>, et qui a pour but de substituer un nouvel axe de +rotation à l’ancien axe, est obtenu au moyen du recul d’un engin fixé en un +point déterminé de la Terre. Si l’âme de cet engin est irrésistiblement soudée +au sol, il n’est pas douteux qu’il communiquera son recul à la masse de toute +notre planète.</P> +<P>« L’engin, adopté par les ingénieurs de la Société, n’est autre qu’un canon +monstre, dont l’effet serait nul si l’on tirait verticalement. Pour produire +l’effet maximum, il faut le braquer horizontalement vers le nord ou vers le sud, +et c’est cette dernière direction qui a été choisie par Barbicane and Co. En ces +conditions, le recul produit un choc à la Terre vers le nord ­ choc +assimilable à celui d’une bille prise très fin. »</P> +<P>En vérité, c’est bien ce qu’avait pressenti ce perspicace Alcide +Pierdeux.</P> +<P>« Dès que le coup est tiré, le centre de la Terre se déplace suivant une +direction parallèle à celle du choc, ce qui pourra changer le plan de l’orbite +et par conséquent la durée de l’année, mais dans une mesure si faible qu’elle +doit être considérée comme absolument négligeable. En même temps, la Terre prend +un mouvement de rotation autour d’un axe situé dans le plan des l’Équateur, et +sa rotation s’accomplirait indéfiniment sur ce nouvel axe, si le mouvement +diurne n’eût pas existé antérieurement au choc.</P> +<P>« Or, ce mouvement, il existe autour de la ligne des Pôles, et, en se +combinant avec la rotation accessoire produite par le recul, il donne naissance +à un nouvel axe, dont le Pôle s’écarte de l’ancien d’une quantité x. En outre, +si le coup est tiré au moment où le point vernal ­ l’une des deux +intersections de l’Équateur et de l’écliptique ­ est au nadir du point de +tir, et si le recul est assez fort pour déplacer l’ancien Pôle de 23°28’, le +nouvel axe terrestre devient perpendiculaire au plan de son orbite ­ ainsi +que cela a lieu à peu près pour la planète Jupiter.</P> +<P>« On sait quelles seraient les conséquences de cette perpendicularité, que le +président Barbicane a cru devoir indiquer dans la séance du 22 décembre.</P> +<P>« Mais, étant donnée la masse de la Terre et la quantité de mouvement qu’elle +possède, peut-on concevoir une bouche à feu telle que son recul soit capable de +produire une modification dans l’emplacement du Pôle actuel, et surtout d’une +valeur de 23°28’?</P> +<P>« Oui, si un canon ou une série de canons sont construits avec les dimensions +exigées par les lois de la mécanique, ou, à défaut de ces dimensions, si les +inventeurs sont en possession d’un explosif d’une puissance assez considérable +pour qu’il imprime au projectile la vitesse nécessitée pour un tel +déplacement.</P> +<P>« Or, en prenant pour type le canon de vingt-sept centimètres de la marine +française (modèle 1875), qui lance un projectile de cent quatre-vingts +kilogrammes avec une vitesse de cinq cents mètres par seconde, en donnant à +cette bouche à feu des dimensions cent fois plus grandes, c’est-à- dire un +million de fois en volume, elle lancerait un projectile de cent quatre-vingt +mille tonnes. Si, en outre, la poudre avait une vitesse suffisante pour imprimer +au projectile une vitesse cinq mille six cents fois plus forte qu’avec la +vieille poudre à canon, le résultat cherché serait obtenu. En effet, avec une +vitesse de deux mille huit cents kilomètres par seconde, [Note 17: Vitesse qui +suffirait pour aller en une seconde de Paris à Pétersbourg.] il n’y a pas à +craindre que le choc du projectile, rencontrant de nouveau la Terre, remette les +choses dans l’état initial.</P> +<P>« Eh bien, par malheur pour la sécurité terrestre, si extraordinaire que cela +paraisse, J.-T. Maston et ses collègues ont précisément en leur possession cet +explosif d’une puissance presque infinie, et dont la poudre, employée pour +lancer le boulet de la Columbiad vers la Lune, ne saurait donner une idée. C’est +le capitaine Nicholl qui l’a découvert. Quelles sont les substances qui entrent +dans sa composition, on n’en trouve qu’imparfaitement trace dans le carnet de +J.-T. Maston, et il se borne à signaler cet explosif sous le nom de « +méli-mélonite. »</P> +<P>« Tout ce qu’on sait, c’est qu’elle est formée par la réaction d’un méli-mélo +de substances organiques et d’acide azotique. Un certain nombre de radicaux +monoatomiques se substituent au même nombre d’atomes d’hydrogène, et on obtient +une poudre qui, comme le fulmi-coton, est formée par la combinaison et non par +le simple mélange des principes comburants et combustibles.</P> +<P>« En somme, quel que soit cet explosif, avec la puissance qu’il possède, plus +que suffisante pour rejeter un projectile pesant cent quatre-vingt mille tonnes +hors de l’attraction terrestre, il est évident que le recul qu’il imprimera au +canon produira les effets suivants : changement de l’axe, déplacement du Pôle de +23°28’, perpendicularité du nouvel axe sur le plan de l’écliptique. De là, +toutes les catastrophes si justement redoutées par les habitants de la +Terre.</P> +<P>« Cependant, une chance reste à l’humanité d’échapper aux conséquences d’une +opération qui doit provoquer de telles modifications dans les conditions +géographiques et climatologiques du globe terrestre.</P> +<P>« Est-il possible de fabriquer un canon de dimensions telles qu’il soit un +million de fois en volume ce qu’est le canon de vingt-sept centimètres? Quels +que soient les progrès de l’industrie métallurgique, qui construit des ponts de +la Tay et du Forth, des viaducs de Garabit et des tours Eiffel, est-il +admissible que des ingénieurs puissent produire cet engin gigantesque, sans +parler du projectile de cent quatre-vingt mille tonnes qui devra être lancé dans +l’espace?</P> +<P>« Il est permis d’en douter. C’est là, évidemment, une des raisons pour +lesquelles la tentative de Barbicane and Co. a bien des raisons de ne point +réussir. Mais elle laisse encore le champ ouvert à nombre d’éventualités +particulièrement inquiétantes, puisqu’il semble que la nouvelle Société s’est +déjà mise à l’oeuvre.</P> +<P>« Qu’on le sache bien, lesdits Barbicane et Nicholl ont quitté Baltimore et +l’Amérique. Ils sont partis depuis plus de deux mois. Où sont-ils allés?… Très +certainement, en cet endroit inconnu du globe, où tout doit être disposé pour +tenter leur opération.</P> +<P>« Or, quel est cet endroit? On l’ignore, et, par conséquent, il est +impossible de se mettre à la poursuite des audacieux « malfaiteurs » (sic), +qui prétendent bouleverser le monde sous prétexte d’exploiter à leur profit des +houillères nouvelles.</P> +<P>« Évidemment, que ce lieu fût indiqué sur le carnet de J.- T. Maston, à la +dernière page qui résumait ses travaux, ce n’est que trop certain. Mais cette +dernière page a été déchiré sous la dent du complice d’Impey Barbicane, et ce +complice, incarcéré maintenant dans la prison de Baltimore, se refuse absolument +à parler.</P> +<P>« Telle est donc la situation. Si le président Barbicane parvient à fabriquer +son canon monstre et son projectile, en un mot, si son opération est faite dans +les conditions sus- énoncées, il modifiera l’ancien axe, et c’est dans six mois +que la Terre sera soumise aux conséquences de cette « impardonnable +tentative » (sic).</P> +<P>« En effet, une date a été choisie pour que le tir donne son plein et entier +effort, date à laquelle le choc, imprimé à l’ellipsoïde terrestre, produira son +maximum d’intensité.</P> +<P>« C’est le 22 septembre, douze heures après le passage du Soleil au méridien +du lieu x.</P> +<P>« Ces circonstances étant connues : 1° que le tir s’opérera avec un canon un +million de fois gros comme le canon de vingt-sept; 2° que ce canon sera chargé +d’un projectile de cent quatre-vingt mille tonnes; 3° que ce projectile sera +animé d’une vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres; 4° que le coup +sera tiré le 22 septembre, douze heures après le passage du Soleil au méridien +du lieu; ­ peut- on déduire de ces circonstances quel est le lieu x où se +fera l’opération?</P> +<P>« Évidemment non! ont répondu les commissaires- enquêteurs.</P> +<P>« Effectivement, rien ne peut permettre de calculer quel sera le point x, +puisque, dans le travail de J. T. Maston, rien n’indique en quel endroit du +globe passera le nouvel axe, en d’autres termes, en quel endroit seront situés +les nouveaux Pôles de la Terre. À 23°28’ de l’ancien, soit! Mais sur quel +méridien, c’est ce qu’il est absolument impossible d’établir.</P> +<P>« Donc, impossible de reconnaître quels seront les territoires abaissés ou +surélevés, par suite de la dénivellation des océans, quels seront les continents +transformés en mers et les mers transformés en continents.</P> +<P>« Et cependant, cette dénivellation sera très considérable, à s’en rapporter +aux calculs de J.-T. Maston. Après le choc, la surface de la mer prendra la +forme d’un ellipsoïde de révolution autour du nouvel axe polaire, et le niveau +de la couche liquide changera sur presque tous les points du globe.</P> +<P>« En effet, l’intersection du niveau de la mer ancien et du niveau de la mer +nouveau ­ deux surfaces de révolution égales dont les axes se rencontrent +­ se composera de deux courbes planes, dont les deux plans passeront par une +perpendiculaire au plan des deux axes polaires, et respectivement par les deux +bissectrices de l’angle des deux axes polaires. (<I>Texte même relevé sur le +carnet du calculateur</I>.)</P> +<P>« Il suit de là que les maxima de dénivellation peuvent atteindre une +surélévation ou un abaissement de 8415 mètres par rapport au niveau ancien, et +qu’en certains points du globe, divers territoires seront abaissés ou surélevés +de cette quantité par rapport au nouveau. Cette quantité diminuera graduellement +jusqu’aux lignes de démarcation partageant le globe en quatre segments, sur la +limite desquels la dénivellation deviendra nulle.</P> +<P>« Il est même à remarquer que l’ancien Pôle sera lui- même immergé sous plus +de 3000 mètres d’eau, puisqu’il se trouve à une moindre distance du centre de la +Terre par suite de l’aplatissement du sphéroïde. Donc, le domaine acquis par la +<I>North Polar Practical Association</I> devrait être noyé et par conséquent +inexploitable. Mais le cas a été prévu par Barbicane and Co. et des +considérations géographiques, déduites des dernières découvertes, permettent de +conclure à l’existence, au Pôle arctique, d’un plateau dont l’altitude est +supérieure à 3000 mètres.</P> +<P>« Quant aux points du globe où la dénivellation atteindra 8415 mètres, et par +conséquent, aux territoires qui en subiront les désastreuses conséquences, il ne +faut pas prétendre à les déterminer. Les calculateurs les plus ingénieux n’y +parviendraient pas. Il y a, dans cette équation, une inconnue que nulle formule +ne peut dégager. C’est la situation précise du point x où se produira le tir, +et, par suite, le choc… Or, cet x, est le secret des promoteurs de cette +déplorable affaire.</P> +<P>« Donc, pour résumer, les habitants de la Terre, sous n’importe quelle +latitude qu’ils vivent, sont directement intéressés à connaître ce secret, +puisqu’ils sont directement menacés par les agissements de Barbicane and Co.</P> +<P>« Aussi avis est-il donné aux habitants de l’Europe, de l’Afrique, de l’Asie, +de l’Amérique, de l’Australasie et de l’Océanie, de veiller à tous travaux de +balistique, tels que fonte de canons, fabrication de poudres ou de projectiles, +qui pourraient être entrepris sur leur territoire, d’observer également la +présence de tout étranger dont l’arrivée paraîtrait suspecte et d’en avertir +aussitôt les membres de la Commission d’enquête, à Baltimore, Maryland, USA.</P> +<P>« Fasse le ciel que cette révélation arrive avant le 22 septembre de la +présente année, qui menace de troubler l’ordre établi dans le système +terrestre. »</P> +<H4>XII</H4> +<H4>Dans lequel J.-T. Maston continue<BR>héroïquement à se taire.</H4> +<P>Ainsi, après le canon employé pour lancer un projectile de la Terre à la +Lune, le canon employé pour modifier l’axe terrestre! Le canon! Toujours le +canon! Mais ils n’ont donc pas autre chose en tête, ces artilleurs du Gun Club! +Ils sont donc pris de la folie du « canonisme intensif! » Ils font donc du +canon l’ultima ratio en ce monde! Ce brutal engin est-il donc le souverain de +l’univers? De même que le droit canon règle la théologie, le roi canon est-il le +suprême régulateur des lois industrielles et cosmologiques?</P> +<P>Oui! Il faut bien l’avouer, le canon, c’était l’engin qui devait s’imposer à +l’esprit du président Barbicane et de ses collègues. Ce n’est pas impunément +qu’on a consacré toute sa vie à la balistique. Après la Columbiad de la Floride, +ils devaient en arriver au canon monstre de… du lieu x. Et ne les entend-on pas +déjà crier d’une voix retentissante :</P> +<P>« Pointez sur la Lune!… Première pièce… Feu!</P> +<P>— Changez l’axe de la Terre… Deuxième pièce… Feu! »</P> +<P>En attendant ce commandement que l’univers avait si bonne envie de leur +lancer :</P> +<P>« À Charenton!… Troisième pièce… Feu!… »</P> +<P>En vérité, leur opération justifiait bien le titre de cet ouvrage. N’est-il +pas plus exactement intitulé <I>Sans dessus dessous</I> que <I>Sens dessus +dessous</I>, puisque il n’y aurait plus ni « dessous » ni « dessus » +et que, suivant l’expression d’Alcide Pierdeux, il s’ensuivrait « un +chambardement général! »</P> +<P>Quoi qu’il en fût, la publication de la note rédigée par la Commission +d’enquête produisit un effet dont rien ne saurait donner l’idée. Il faut en +convenir, ce qu’elle disait n’était pas fait pour rassurer. Des calculs de J.-T. +Maston, il résultait que le problème de mécanique avait été résolu dans toutes +ses données. L’opération, tentée par le président Barbicane et par le capitaine +Nicholl ­ cela n’était que trop clair ­ allait introduire une +modification des plus regrettables dans le mouvement de rotation diurne. Un +nouvel axe serait substitué à l’ancien… Et l’on sait quelles devaient être les +conséquences de cette substitution.</P> +<P>L’oeuvre de Barbicane and Co. fut donc définitivement jugée, maudite, +dénoncée à la réprobation générale. Dans l’ancien comme dans le nouveau +continent, les membres du conseil d’administration de la <I>North Polar +Practical Association</I> n’eurent plus que des adversaires. S’il leur restait +quelques partisans parmi les cerveaux brûlés des États-Unis, ils étaient +rares.</P> +<P>Vraiment, au point de vue de leur sécurité personnelle, le président +Barbicane et le capitaine Nicholl avaient sagement fait de quitter Baltimore et +l’Amérique. On est fondé à croire qu’il leur serait arrivé malheur. Ce n’est pas +impunément que l’on peut menacer en masse quatorze cents millions d’habitants, +bouleverser leurs habitudes par un changement apporté aux conditions +d’habitabilité de la Terre, et les inquiéter dans leur existence même, en +provoquant une catastrophe universelle.</P> +<P>Maintenant, comment les deux collègues du Gun-club avaient-ils disparu sans +laisser aucune trace? Comment le matériel et le personnel, nécessités par une +telle opération, avaient-ils pu partir sans que l’on s’en fût aperçu? Des +centaines de wagons, si c’était par railway, des centaines de navires, si +c’était par mer, n’auraient pas suffi à transporter les chargements de métal, de +charbon et de méli-mélonite. Il était tout à fait incompréhensible que ce départ +eût pu avoir lieu incognito. Cela était néanmoins. En outre, après sérieuse +enquête, on reconnut qu’aucune commande n’avait été envoyée ni aux usines +métallurgiques, ni aux fabriques de produits chimiques des deux Mondes. Que ce +fût inexplicable, soit! Cela s’expliquerait dans l’avenir… s’il y avait un +avenir!</P> +<P>Toutefois, si le président Barbicane et le capitaine Nicholl, mystérieusement +disparus, étaient à l’abri d’un danger immédiat, leur collègue J.-T. Maston, +congrûment mis sous clef, pouvait tout craindre des représailles publiques. Bah! +il ne s’en préoccupait guère! Quoi admirable têtu que ce calculateur! Il était +de fer, comme son avant-bras. Rien ne le ferait céder.</P> +<P>Du fond de la cellule qu’il occupait à la prison de Baltimore, le secrétaire +du Gun-Club s’absorbait de plus en plus dans la contemplation lointaine des +collègues qu’il n’avait pu suivre. Il évoquait la vision du président Barbicane +et du capitaine Nicholl, préparant leur opération gigantesque en ce point +inconnu du globe, où nul n’irait les troubler. Il les voyait fabriquant leur +énorme engin, combinant leur méli- mélonite, fondant le projectile que le Soleil +compterait bientôt au nombre de ses petites planètes. Ce nouvel astre porterait +le nom charmant de Scorbetta, témoignage de galanterie et d’estime envers la +riche capitaliste de New-Park. Et J.-T. Maston supputait les jours, trop courts +à son gré, qui le rapprochaient de la date fixée pour le tir.</P> +<P>On était déjà au commencement d’avril. Dans deux mois et demi, l’astre du +jour, après s’être arrêté au solstice sur le Tropique du Cancer, rétrograderait +vers le Tropique du Capricorne. Trois mois plus tard, il traverserait la ligne +équatoriale à l’équinoxe d’automne. Et alors, ce serait fini de ces saisons qui, +depuis des millions de siècles, alternaient si régulièrement et si « +bêtement » au cours de chaque année terrestre. Pour la dernière fois, en +l’an 189–, le sphéroïde aurait été soumis à cette inégalité des jours et des +nuits. Il n’y aurait plus qu’un même nombre d’heures entre le lever et le +coucher du Soleil sur n’importe quel horizon du globe.</P> +<P>En vérité, c’était là une oeuvre magnifique, surhumaine, divine. J.-T. Maston +en oubliait le domaine arctique et l’exploitation des houillères de l’ancien +Pôle, pour ne voir que les conséquences cosmographiques de l’opération. Le but +principal de la nouvelle Société s’effaçait au milieu des transformations qui +allaient changer la face du monde.</P> +<P>Mais voilà! le monde ne voulait pas changer de face. N’était-elle pas +toujours jeune, celle que Dieu lui avait donnée aux premières heures de la +création!</P> +<P>Quant à J.-T. Maston, seul et sans défense au fond de sa cellule, il ne +cessait de résister à toutes les pressions qu’on tentait d’exercer sur lui. Les +membres de la Commission d’enquête venaient journellement le visiter; ils n’en +pouvaient rien obtenir. C’est alors que John H. Prestice eut l’idée d’utiliser +une influence qui réussirait peut-être mieux que la leur ­ celle de Mrs +Evangélina Scorbitt. Personne n’ignorait de quel dévouement cette respectable +veuve était capable, quand il s’agissait des responsabilités de J.-T. Maston, et +quel intérêt sans bornes elle portait au célèbre calculateur.</P> +<P>Donc, après délibération des commissaires, Mrs Evangélina Scorbitt fut +autorisée à venir voir le prisonnier autant qu’elle le voudrait. N’était-elle +pas, elle-même, aussi menacée que les autres habitants du globe par le recul du +canon monstre? Est-ce que son hôtel de New-Park serait plus épargné dans la +catastrophe finale que la hutte du plus humble coureur des bois ou le wigwam de +l’Indien des Prairies? Est-ce qu’il n’y allait pas de son existence comme de +celle du dernier des Samoyèdes ou du plus obscur insulaire du Pacifique? Voilà +ce que le président de la Commission lui fit comprendre, voilà pourquoi elle fut +priée d’user de son influence sur l’esprit de J.-T. Maston.</P> +<P>Si celui-ci se décidait enfin à parler, s’il voulait dire en quel endroit le +président Barbicane et le capitaine Nicholl ­ et très certainement aussi le +nombreux personnel qu’ils avaient dû s’adjoindre ­ étaient occupés à leurs +préparatifs, il serait encore temps d’aller à leur recherche, de retrouver leurs +traces, de mettre fin aux affres, transes et épouvantes de l’humanité.</P> +<P>Mrs Evangélina Scorbitt eut donc accès dans la prison. Ce qu’elle désirait +par-dessus tout, c’était revoir J.-T. Maston, arraché par des mains policières +au bien-être de son cottage.</P> +<P>Mais c’était bien mal la connaître, l’énergique Evangélina, que de la croire +esclave des faiblesses humaines! Et, le 9 avril, si quelque oreille indiscrète +se fût collée à la porte de la cellule, la première fois que Mrs Scorbitt y +pénétra, voici ce que cette oreille aurait entendu ­ non sans quelque +surprise :</P> +<P>« Enfin, cher Maston, je vous revois!</P> +<P>— Vous, mistress Scorbitt?</P> +<P>— Oui, mon ami, après quatre semaines, quatre longues semaines de +séparation…</P> +<P>— Exactement vingt-huit jours, cinq heures et quarante-cinq minutes, répondit +J.-T. Maston, après avoir consulté sa montre.</P> +<P>— Enfin nous sommes réunis!…</P> +<P>— Mais comment vous ont-ils laissé pénétrer jusqu’à moi, chère mistress +Scorbitt?</P> +<P>— À la condition d’user de l’influence due à une affection sans bornes sur +celui qui en est l’objet!</P> +<P>— Quoi!… Evangélina! s’écria J.-T. Maston. Vous auriez consenti à me donner +de tels conseils!… Vous avez eu la pensée que je pourrais trahir nos +collègues!…</P> +<P>— Moi? cher Maston!… M’appréciez-vous donc si mal!… Moi!… vous prier de +sacrifier votre sécurité à votre honneur!… Moi?… vous pousser à un acte, qui +serait la honte d’une vie consacrée tout entière aux plus hautes spéculations de +la mécanique transcendante!</P> +<P>— À la bonne heure, mistress Scorbitt! Je retrouve bien en vous la généreuse +actionnaire de notre Société! Non!… je n’ai jamais douté de votre grand +coeur!</P> +<P>— Merci, cher Maston!</P> +<P>— Quant à moi, divulguer notre oeuvre, révéler en quel point du globe va +s’accomplir notre tir prodigieux, vendre pour ainsi dire ce secret que j’ai pu +heureusement cacher au plus profond de moi-même, permettre à ces barbares de se +lancer à la poursuite de nos amis, d’interrompre des travaux qui feront notre +profit et notre gloire!… Plutôt mourir!</P> +<P>— Sublime Maston! » répondit Mrs Evangélina Scorbitt.</P> +<P>En vérité, ces deux êtres, si étroitement unis par le même enthousiasme ­ +et aussi insensés l’un que l’autre, d’ailleurs ­ étaient bien faits pour se +comprendre.</P> +<P>« Non! jamais ils ne sauront le nom du pays que mes calculs ont désigné et +dont la célébrité va devenir immortelle! ajouta J.-T. Maston. Qu’ils me tuent, +s’ils le veulent, mais ils ne m’arracheront pas mon secret!</P> +<P>— Et qu’ils me tuent avec vous! s’écria Mrs Evangélina Scorbitt. Moi aussi, +je serai muette…</P> +<P>— Heureusement, chère Evangélina, ils ignorent que vous le possédez, ce +secret!</P> +<P>— Croyez-vous donc, cher Maston, que je serais capable de le livrer, parce +que je ne suis qu’une femme! Trahir nos collègues et vous!… Non, mon ami, non! +Que ces Philistins soulèvent contre vous la population des villes et des +campagnes, que le monde entier pénètre par la porte de cette cellule pour vous +en arracher, eh bien! je serai là, et nous aurons au moins cette consolation de +mourir ensemble… »</P> +<P>Et, si ce peut jamais être une consolation, J.-T. Maston pouvait-il en rêver +une plus douce que de mourir dans les bras de Mrs Evangélina Scorbitt!</P> +<P>Ainsi finissait la conversation toutes les fois que l’excellente dame venait +visiter le prisonnier.</P> +<P>Et, lorsque les commissaires-enquêteurs l’interrogeaient sur le résultat de +ses entrevues :</P> +<P>« Rien encore! disait-elle. Peut-être avec du temps obtiendrai-je +enfin… »</P> +<P>Ô astuce de femme!</P> +<P>Avec du temps! disait-elle. Mais, ce temps, il marchait à grands pas. Les +semaines s’écoulaient comme des jours, les jours comme des heures, les heures +comme des minutes.</P> +<P>On était en mai déjà. Mrs Evangélina Scorbitt n’avait rien obtenu de J.-T. +Maston, et là où cette femme si influente avait échoué, nul autre ne pouvait +avoir l’espoir de réussir. Faudrait-il donc se résigner à attendre le coup +terrible, sans qu’il se présentât une chance de l’empêcher?</P> +<P>Eh bien, non! En pareille occurrence, la résignation est inacceptable! Aussi +les délégués des Puissances européennes devinrent-ils plus obsédants que jamais. +Il y eut lutte de tous les instants entre eux et les membres de la Commission +d’enquête, lesquels furent directement pris à partie. Jusqu’au flegmatique +Jacques Jansen, qui, en dépit de sa placidité hollandaise, accablait les +commissaires de ses récriminations quotidiennes. Le colonel Boris Karkof eut +même un duel avec le secrétaire de ladite commission ­ duel dans lequel il +ne blessa que légèrement son adversaire. Quant au major Donellan, s’il ne se +battit ni à l’arme à feu ni à l’arme blanche, ­ ce qui est contraire aux +usages britanniques ­ du moins, assisté de son secrétaire Dean Toodrink, +échangea-t-il quelques douzaines de coups de poing dans une boxe en règle avec +William S. Forster, le flegmatique consignataire de morues, l’homme de paille de +la <I>North Polar Practical Association</I>, lequel, d’ailleurs, ne savait rien +de l’affaire.</P> +<P>En réalité, le monde entier se conjurait pour rendre les Américains des +États-Unis responsables des actes de l’un de leurs plus glorieux enfants, Impey +Barbicane. On ne parlait rien moins que de retirer les ambassadeurs et les +ministres plénipotentiaires accrédités près cet imprudent gouvernement de +Washington et de lui déclarer la guerre.</P> +<P>Pauvres États-Unis! Ils n’eussent pas mieux demandé que de mettre la main sur +Barbicane and Co. En vain répondaient- ils que les Puissances de l’Europe, de +l’Asie, de l’Afrique et de l’Océanie avaient carte blanche pour l’arrêter +partout où il se trouverait, on ne les écoutait même pas. Et jusqu’alors, +impossible de découvrir en quel lieu le président et son collègue s’occupaient à +préparer leur abominable opération.</P> +<P>À quoi, les Puissances étrangères répondaient :</P> +<P>« Vous avez J.-T. Maston, leur complice! Or, J.-T. Maston sait à quoi s’en +tenir sur le compte de Barbicane. Donc, faites parler J.-T. Maston. »</P> +<P>Faire parler J.-T. Maston! Autant eût valu arracher une parole de la bouche +d’Harpocrate, dieu du silence, ou au sourd-muet en chef de l’Institut de +New-York.</P> +<P>Et alors, l’exaspération croissant avec l’inquiétude universelle, quelques +esprits pratiques rappelèrent que la torture du moyen âge avait du bon, les +brodequins du maître- tourmenteur juré, le tenaillement aux mamelles, le plomb +fondu, si souverain pour délier les langues les plus rebelles, l’huile +bouillante, le chevalet, la question par l’eau, l’estrapade, etc. Pourquoi ne +pas se servir de ces moyens que la justice d’autrefois n’hésitait pas à employer +dans des circonstances infiniment moins graves, et pour des cas particuliers qui +n’intéressaient que fort indirectement les masses?</P> +<P>Mais, il faut bien le reconnaître, ces moyens que justifiaient les moeurs +d’autrefois, ne pouvaient plus être employés à la fin d’un siècle de douceur et +de tolérance, ­ d’un siècle aussi empreint d’humanité que ce +XIX<SUP>ème</SUP>, caractérisé par l’invention du fusil à répétition, des balles +de sept millimètres et des trajectoires d’une tension invraisemblable, ­ +d’un siècle qui admet dans les relations internationales l’emploi des obus à la +mélinite, à la roburite, à la bellite, à la panclastite, à la méganite et autres +substances en ite, qui ne sont rien, il est vrai, auprès de la +méli-mélonite.</P> +<P>J.-T. Maston n’avait donc point à redouter d’être soumis à la question +ordinaire ou extraordinaire. Tout ce qu’on pouvait espérer, c’est que, +comprenant enfin quelle était sa responsabilité, il se déciderait peut-être à +parler, ou s’il s’y refusait, que le hasard parlerait pour lui.</P> +<H4>XIII</H4> +<H4>La fin duquel J.-T. Maston fait une réponse<BR>véritablement épique.</H4> +<P>Le temps marchait, cependant, et très probablement aussi, marchaient les +travaux que le président Barbicane et le capitaine Nicholl accomplissaient dans +des conditions si surprenantes ­ on ne savait où.</P> +<P>Pourtant, comment se faisait-il qu’une opération, qui exigeait +l’établissement d’une usine considérable, la création de hauts fourneaux +capables de fondre un engin un million de fois gros comme le canon de vingt-sept +de la marine, et un projectile pesant 180 000 tonnes, qui nécessitait +l’embauchage de plusieurs milliers d’ouvriers, leur transport, leur aménagement, +oui! comment se faisait-il qu’une telle opération eût pu être soustraite à +l’attention des intéressés? En quelle partie de l’Ancien ou du Nouveau +Continent, Barbicane and Co. s’était-il si secrètement installé que l’éveil +n’eût jamais été donné aux peuplades voisines? Était-ce dans une île abandonnée +du Pacifique ou de l’océan Indien? Mais il n’y a plus d’îles désertes de nos +jours : les Anglais ont tout pris. À moins que la nouvelle Société n’en eût +découvert une tout exprès? Quant à penser que ce fût en un point des régions +arctiques ou antarctiques qu’elle eût établi des usines, non! cela eût été +anormal. N’était-ce pas précisément parce qu’on ne peut atteindre ces hautes +latitudes que la <I>North Polar Practical Association</I> tentait de les +déplacer?</P> +<P>D’ailleurs, chercher le président Barbicane et le capitaine Nicholl à travers +ces continents ou ces îles, ne fût-ce que dans leurs parties relativement +abordables, c’eût été perdre son temps. Le carnet, saisi chez le secrétaire du +Gun-Club ne mentionnait-il pas que le tir devait effectuer à peu près sur +l’Équateur? Or, là se trouvent des régions habitables, sinon habitées par des +hommes civilisés. Si donc c’était aux environs de la ligne équinoxiale que les +expérimentateurs avaient dû s’établir, ce ne pouvait être ni en Amérique, dans +toute l’étendue du Pérou et du Brésil, ni dans les îles de la Sonde, Sumatra, +Bornéo, ni dans les îles de la mer des Célèbes, ni dans la Nouvelle-Guinée, où +pareille opération n’eût pu être conduite sans que les populations en eussent +été informées. Très vraisemblablement aussi, elle n’aurait pu être tenue secrète +dans tout le centre de l’Afrique, à travers la région des grands lacs, traversée +par l’Équateur. Restaient, il est vrai, les Maldives dans la mer des Indes, les +îles de l’Amirauté, Gilbert, Christmas, Galapagos dans le Pacifique, San Pedro +dans l’Atlantique. Mais les informations, prises en ces divers lieux, n’avaient +donné aucun résultat. Aussi en était-on réduit à de vagues conjectures, peu +faites pour calmer les transes universelles.</P> +<P>Et que pensait de tout cela Alcide Pierdeux? Plus « sulfurique » que +jamais, il ne cessait de rêver aux diverses conséquences de ce problème. Que le +capitaine Nicholl eût inventé un explosif d’une telle puissance, qu’il eût +trouvé cette méli-mélonite, d’une expansion trois ou quatre mille fois plus +grande que celle des plus violents explosifs de guerre, et cinq mille six cents +fois plus forte que cette bonne vieille poudre à canon de nos ancêtres, c’était +déjà fort étonnant, « et même fort détonnant! » disait-il, mais enfin ce +n’était pas impossible. On ne sait guère ce que réserve l’avenir en ce genre de +progrès, qui permettra de démolir les armées à n’importe quelles distances. En +tout cas, le redressement de l’axe terrestre produit par le recul d’une bouche à +feu, ce n’était pas non plus pour surprendre l’ingénieur français. Aussi, +s’adressant in petto au promoteur de l’affaire :</P> +<P>« Il est bien évident, président Barbicane, disait-il, que, journellement, la +Terre attrape le contrecoup de tous les chocs qui se produisent à sa surface. Il +est certain que, lorsque des centaines de mille hommes s’amusent à s’envoyer des +milliers de projectiles pesant quelques kilogrammes, ou des millions de +projectiles pesant quelques grammes, et même, simplement, quand je marche ou +quand je saute, ou quand j’allonge le bras, ou lorsque un globule sanguin se +balade dans mes veines, cela agit sur la masse de notre sphéroïde. Donc, la +grande machine est de nature à produire la secousse demandée. Mais, nom d’une +intégrale! cette secousse sera-t-elle suffisante pour faire basculer la Terre? +Eh! c’est ce que les équations de cet animal de J.-T. Maston « +démonstrandent » péremptoirement, il faut bien le reconnaître! »</P> +<P>En effet, Alcide Pierdeux ne pouvait qu’admirer les ingénieux calculs du +secrétaire du Gun-Club, communiqués par les membres de la Commission d’enquête à +ceux des savants qui étaient en état de les comprendre. Et Alcide Pierdeux, qui +lisait l’algèbre comme on lit un journal, trouvait à cette lecture un charme +inexprimable.</P> +<P>Mais, si le chambardement avait lieu, que de catastrophes accumulées à la +surface du sphéroïde! Que de cataclysmes, cités renversées, montagnes ébranlées, +habitants détruits par millions, masses liquides projetées hors de leur lit et +provoquant d’épouvantables sinistres!</P> +<P>Ce serait comme un tremblement de terre d’une incomparable violence.</P> +<P>« Si encore, grommelait Alcide Pierdeux, si encore la sacrée poudre du +capitaine Nicholl était moins forte, on pourrait espérer que le projectile +viendrait de nouveau choquer la Terre, soit en avant du point de tir, soit même +en arrière, après avoir fait le tour du globe. Et alors, tout serait remis en +place au bout d’un temps relativement court ­ non sans avoir provoqué +quelques grands désastres cependant. Mais va te faire lanlaire! Grâce à leur +méli-mélonite, le boulet décrira une demi branche d’hyperbole, et il ne viendra +plus demander pardon à la Terre de l’avoir dérangée, en la remettant en +place! »</P> +<P>Et Alcide Pierdeux gesticulait comme un appareil sémaphorique, au risque de +tout briser dans un rayon de deux mètres.</P> +<P>Puis, il se répétait :</P> +<P>« Si, au moins, le lieu de tir était connu, j’aurais vite fait d’établir sur +quels grands cercles terrestres la dénivellation serait nulle, et aussi, les +points où elle atteindrait son maximum. On pourrait prévenir les gens de +déménager à temps, avant que leurs maisons ou leurs villes ne leur fussent +tombées sur la caboche. Mais comment le savoir? »</P> +<P>Après quoi, arrondissant sa main au-dessus des rares cheveux qui lui +garnissaient le crâne :</P> +<P>« Eh! j’y pense, ajoutait-il, les conséquences de la secousse peuvent être +plus compliquées qu’on ne l’imagine. Pourquoi les volcans ne profiteraient-ils +pas de l’occasion pour se livrer à des éruptions échevelées, pour vomir, comme +un passager qui a le mal de mer, les matières déplacées dans leurs entrailles? +Pourquoi une partie des océans surélevés ne se précipiterait-elle pas dans leurs +cratères? Le diable m’emporte! il peut survenir des explosions qui feront sauter +la machine tellurienne! Ah! ce satané Maston, qui s’obstine dans son mutisme! Le +voyez-vous, jonglant avec notre boule et faisant des effets de finesse sur le +billard de l’Univers! »</P> +<P>Ainsi raisonnait Alcide Pierdeux. Bientôt, ces effrayantes hypothèses furent +reprises et discutées par les journaux des deux Mondes. Auprès du bouleversement +qui résulterait de l’opération de Barbicane and Co., qu’étaient ces trombes, ces +raz de marée, ces déluges, qui, de loin en loin, dévastent quelque étroite +portion de la Terre? De telles catastrophes ne sont que partielles! Quelques +milliers d’habitants disparaissent, et c’est à peine si les innombrables +survivants se sentent troublés dans leur quiétude! Aussi, à mesure que +s’approchait la date fatale, l’épouvante gagnait-elle les plus braves. Les +prédicateurs avaient beau jeu pour prédire la fin du monde. On se serait cru à +cette effrayante période de l’an 1000, alors que les vivants s’imaginèrent +qu’ils allaient être précipités dans l’empire des morts.</P> +<P>Que l’on se souvienne de ce qui s’était passé à cette époque. D’après un +passage de l’Apocalypse, les populations furent fondées à croire que le jour du +jugement dernier était proche. Elles attendaient les signes de colère, prédits +par l’Écriture. Le fils de perdition, l’Antéchrist, allait se révéler.</P> +<P>« Dans la dernière année du X<SUP>ème</SUP> siècle, raconte H. Martin, tout +était interrompu, plaisirs, affaires, intérêts, tout, quasi jusqu’aux travaux de +la campagne. Pourquoi, se disait on, songer à un avenir qui ne sera pas? +Songeons à l’éternité qui commence demain! On se contentait de pourvoir aux +besoins les plus immédiats; on léguait ses terres, ses châteaux aux monastères +pour s’acquérir des protecteurs dans ce royaume des cieux où on allait entrer. +Beaucoup de chartes de donations aux églises débutent par ces mots : « La fin du +monde approchant, et sa ruine étant imminente… » Quand vint le terme fatal, +les populations s’entassèrent incessamment dans les basiliques, dans les +chapelles, dans les édifices consacrés à Dieu, et attendirent, transies +d’angoisses, que les sept trompettes des sept anges du jugement retentissent du +haut du ciel. »</P> +<P>On le sait, le premier jour de l’an 1000 s’acheva, sans que les lois de la +nature eussent été aucunement troublées. Mais, cette fois, il ne s’agissait pas +d’un bouleversement basé sur des textes d’une obscurité toute biblique. Il +s’agissait d’une modification apportée à l’équilibre de la Terre, reposant sur +des calculs indiscutés, indiscutables, et d’une tentative que les progrès des +sciences balistiques et mécaniques rendaient absolument réalisables. Cette fois, +ce ne serait pas la mer qui rendrait ses morts, ce seraient les vivants qu’elle +engloutirait par millions au fond de ses nouveaux abîmes.</P> +<P>Il résulta de là, que, tout en tenant compte des changements produits dans +les esprits par l’influence des idées modernes, l’épouvante n’en fut pas moins +poussée à ce point, que nombre des pratiques de l’an 1000 se reproduisirent avec +le même affolement. Jamais on ne fit avec un tel empressement ses préparatifs de +départ pour un monde meilleur! Jamais kyrielles de péchés ne se dévidèrent dans +les confessionnaux avec une telle abondance! Jamais tant d’absolutions ne furent +octroyées aux moribonds qui se repentaient in extremis! Il fut même question de +demander une absolution générale qu’un bref du pape aurait accordée à tous les +hommes de bonne volonté sur la Terre ­ et aussi de belle et bonne peur.</P> +<P>En ces conditions, la situation de J.-T. Maston devenait chaque jour de plus +en plus critique. Mrs Evangélina Scorbitt tremblait qu’il fût victime de la +vindicte universelle. Peut-être même eut-elle la pensée de lui donner le conseil +de prononcer ce mot qu’il s’obstinait à taire avec un entêtement sans exemple. +Mais elle n’osa pas et fit bien. C’eût été s’exposer à un refus catégorique.</P> +<P>Comme on le pense bien, même dans la cité de Baltimore, maintenant en proie à +la terreur, il devenait difficile de contenir la population, surexcitée par la +plupart des journaux de la Confédération, par les dépêches qui arrivaient « des +quatre angles de la Terre », pour employer le langage apocalyptique que +tenait saint Jean l’Évangéliste, au temps de Domitien. À coup sûr, si J.-T. +Maston eût vécu sous le règne de ce persécuteur, son affaire aurait été vite +réglée. On l’eût livré aux bêtes. Mais il se fût contenté de répondre :</P> +<P>« Je le suis déjà! »</P> +<P>Quoi qu’il en soit, l’inébranlable J.-T. Maston refusait de faire connaître +la situation du lieu x, comprenant bien que, s’il la dévoilait, le président +Barbicane et le capitaine Nicholl seraient mis dans l’impossibilité de continuer +leur oeuvre.</P> +<P>Après tout, c’était beau, cette lutte d’un homme seul contre le monde entier. +Cela grandissait encore J.-T. Maston dans l’esprit de Mrs Evangélina Scorbitt, +et aussi dans l’opinion de ses collègues du Gun-Club. Ces braves gens, il faut +bien le dire, entêtés comme des artilleurs à la retraite, tenaient quand même +pour les projets de Barbicane and Co. Le secrétaire du Gun-Club était arrivé à +un tel degré de célébrité, que nombre de personnes lui écrivaient déjà, comme +aux criminels de grande marque, pour avoir quelques lignes de cette main qui +allait bouleverser le monde.</P> +<P>Mais, si cela était beau, cela devenait de plus en plus dangereux. Le +populaire se portait jour et nuit autour de la prison de Baltimore. Là, grands +cris et grand tumulte. Les enragés voulaient lyncher J.-T. Maston <I>hic et +nunc</I>. La police voyait venir le moment où elle serait impuissante à le +défendre.</P> +<P>Désireux de donner satisfaction aux masses américaines, aussi bien qu’aux +masses étrangères, le gouvernement de Washington décida enfin de mettre J.-T. +Maston en accusation et de le traduire devant les Assises.</P> +<P>Avec des jurés, étreints déjà par les affres de l’épouvante, « son affaire ne +traînerait pas! » comme disait Alcide Pierdeux, qui, pour sa part, se +sentait pris d’une sorte de sympathie envers cette tenace nature de +calculateur.</P> +<P>Il suit de là que, dans la matinée du 5 septembre, le président de la +Commission d’enquête se transporta de sa personne à la cellule du +prisonnier.</P> +<P>Mrs Evangélina Scorbut, sur son instante demande, avait été autorisée à +l’accompagner. Peut-être, dans une dernière tentative, l’influence de cette +aimable dame finirait-elle par l’emporter?… Il ne fallait rien négliger. Tous +les moyens seraient bons, qui donneraient le dernier mot de l’énigme. Si l’on +n’y parvenait pas, on verrait.</P> +<P>« On verrait! répétaient les esprits perspicaces. Eh! la belle avance, quand +on aura pendu J.-T. Maston, si la catastrophe s’accomplit dans toute son +horreur! »</P> +<P>Donc, vers onze heures, J.-T. Maston se trouvait en présence de Mrs +Evangélina Scorbitt et de John H. Prestice, président de la Commission +d’enquête.</P> +<P>L’entrée en matière fut des plus simples. En cette conversation furent +échangées les demandes et les réponses suivantes, très raides d’une part, très +calmes de l’autre.</P> +<P>Et qui aurait jamais pu croire que des circonstances se présenteraient où le +calme serait du côté de J.-T. Maston!</P> +<P>« Une dernière fois, voulez-vous répondre?… demanda John H. Prestice.</P> +<P>— À quel propos?… fit observer ironiquement le secrétaire du Gun-Club.</P> +<P>— À propos de l’endroit où s’est transporté votre collègue Barbicane.</P> +<P>— Je vous l’ai déjà dit cent fois.</P> +<P>— Répétez-le une cent-unième.</P> +<P>— Il est là où s’effectuera le tir.</P> +<P>— Et où le tir s’effectuera-t-il?</P> +<P>— Là où est mon collègue Barbicane.</P> +<P>— Prenez garde, J.-T. Maston!</P> +<P>— À quoi?</P> +<P>— Aux conséquences de votre refus de répondre, lesquelles ont pour +résultat…</P> +<P>— De vous empêcher précisément d’apprendre ce que vous ne devez pas +savoir.</P> +<P>— Ce que nous avons le droit de connaître!</P> +<P>— Ce n’est pas mon avis.</P> +<P>— Nous allons vous traduire aux Assises!</P> +<P>— Traduisez.</P> +<P>— Et le jury vous condamnera!</P> +<P>— Ça le regarde.</P> +<P>— Et le jugement, sitôt rendu, sitôt exécuté!</P> +<P>— Soit!</P> +<P>— Cher Maston!… osa dire Mrs Evangélina Scorbitt, dont le coeur se troublait +sous ces menaces.</P> +<P>— Oh!… mistress! » fit J.-T. Maston.</P> +<P>Elle baissa la tête et se tut.</P> +<P>« Et voulez-vous savoir quel sera ce jugement? reprit le président John H. +Prestice.</P> +<P>— Si vous voulez bien, reprit J.-T. Maston.</P> +<P>— C’est que vous serez condamné à la peine capitale… comme vous le +méritez!</P> +<P>— Vraiment?</P> +<P>— Et vous serez pendu, aussi sûr, monsieur, que deux et deux font quatre.</P> +<P>— Alors, monsieur, j’ai encore des chances, répondit flegmatiquement J.-T. +Maston. Si vous étiez quelque peu mathématicien, vous ne diriez pas « aussi sûr +que deux et deux font quatre! » Qu’est-ce qui prouve que tous les +mathématiciens n’ont pas été fous jusqu’à ce jour, en affirmant que la somme de +deux nombres est égale à celle de leurs parties, c’est-à-dire que deux et deux +font exactement quatre?</P> +<P>— Monsieur!… s’écria le président, absolument interloqué.</P> +<P>— Ah! reprit J.-T. Maston, si vous disiez « aussi sûr qu’un et un font +deux », à la bonne heure! Cela est absolument évident, car ce n’est plus un +théorème, c’est une définition! »</P> +<P>Sur cette leçon d’arithmétique, le président de la Commission se retira, +tandis que Mrs Evangélina Scorbitt n’avait pas assez de flammes dans le regard +pour admirer l’extraordinaire calculateur de ses rêves!</P> +<H4>XIV</H4> +<H4>Très court, mais dans lequel l’<I>x</I> prend<BR>une valeur +géographique.</H4> +<P>Très heureusement pour J.-T. Maston, le gouvernement fédéral reçut le +télégramme suivant, envoyé par le consul américain, alors établi à Zanzibar +:</P> +<BLOCKQUOTE> + <P>« <I>À John S. Wright, ministre d’État</I>,</P> + <P> Washington, U. S. A. »</P> + <P class=center> + Zanzibar, 13 septembre,</P> + <P class=center> 5 heures + matin, heure du lieu.</P> + <P class=normal>« Grands travaux exécutés dans le Wamasai, au sud de la chaîne + du Kilimandjaro. Depuis huit mois, président Barbicane et capitaine Nicholl, + établis avec nombreux personnel noir, sous l’autorité du sultan Bâli-Bâli. + Ceci porté à la connaissance du gouvernement par son dévoué</P> + <P class=center> + RICHARD W. TRUST, consul. »</P></BLOCKQUOTE> +<P>Et voilà comment fut connu le secret de J.-T. Maston. Et voilà pourquoi, si +le secrétaire du Gun-Club fut maintenu en état d’incarcération, il ne fut pas +pendu.</P> +<P>Mais, plus tard, qui sait s’il n’aurait pas ce tardif regret de n’être point +mort dans toute la plénitude de sa gloire!</P> +<H4>XV</H4> +<H4>Qui contient quelques détails<BR>vraiment intéressants pour les<BR>habitants +du sphéroïde terrestre.</H4> +<P>Ainsi, le gouvernement de Washington savait maintenant en quel endroit allait +opérer Barbicane and Co. Douter de l’authenticité de cette dépêche, on ne le +pouvait. Le consul de Zanzibar était un agent trop sûr pour que son information +ne dût être acceptée que sous réserve. Elle fut confirmée d’ailleurs par des +télégrammes subséquents. C’était bien au centre de la région du Kilimandjaro, +dans le Wamasai africain, à une centaine de lieues à l’ouest du littoral, un peu +au-dessous de la ligne équatoriale, que les ingénieurs de la <I>North Polar +Practical Association</I> étaient sur le point d’achever leurs gigantesques +travaux.</P> +<P>Comment avaient-ils pu s’installer secrètement en cette contrée, au pied de +la célèbre montagne, reconnue en 1849 par les docteurs Rebviani et Krapf, puis +ascensionnée par les voyageurs Otto Ehlers et Abbot? Comment avaient-ils pu y +établir leurs ateliers, y créer une fonderie, y réunir un personnel suffisant? +Par quels moyens étaient-ils parvenus à se mettre en rapport avec les +dangereuses tribus du pays et leurs souverains non moins astucieux que cruels? +Cela, on ne le savait pas. Et peut-être ne le saurait-on jamais, puisqu’il ne +restait que quelques jours à courir avant cette date du 22 septembre.</P> +<P>Aussi, lorsque J.-T. Maston eut appris de Mrs Evangélina Scorbitt que le +mystère du Kilimandjaro venait d’être dévoilé par une dépêche expédiée de +Zanzibar :</P> +<P>« Pchutt!… fit-il, en traçant dans l’espace un mirifique zigzag avec son +crochet de fer. On ne voyage encore ni par le télégraphe ni par le téléphone, et +dans six jours… patarapatanboumboum!… l’affaire sera dans le sac! »</P> +<P>Et quiconque eût entendu le secrétaire du Gun-Club lancer cette onomatopée +retentissante, qui éclata comme un coup de Columbiad, se serait vraiment +émerveillé de ce qui reste parfois d’énergie vitale dans ces vieux +artilleurs.</P> +<P>Évidemment J.-T. Maston avait raison. Le temps nécessaire manquait pour que +l’on pût envoyer des agents jusqu’au Wamasai, avec mission d’arrêter le +président Barbicane. En admettant que ces agents, partis de l’Algérie ou de +l’Égypte, même d’Aden, de Massouah, de Madagascar ou de Zanzibar, eussent pu +rapidement se transporter sur la côte, il aurait fallu compter avec les +difficultés inhérentes au pays, les retards occasionnés par les obstacles d’un +cheminement à travers cette région montagneuse, et aussi peut-être la résistance +d’un personnel soutenu, sans doute, par les volontés intéressées d’un sultan +aussi autoritaire que nègre.</P> +<P>Il fallait donc renoncer à tout espoir d’empêcher l’opération en arrêtant +l’opérateur.</P> +<P>Mais, si cela était impossible, rien n’était plus aisé, maintenant, que d’en +déduire les rigoureuses conséquences, puisque l’on connaissait la situation +exacte du point de tir.</P> +<P>Pure affaire de calcul, ­ calcul assez compliqué évidemment, mais qui +n’était point au-dessus des capacités des algébristes en particulier et des +mathématiciens en général.</P> +<P>Comme la dépêche du consul de Zanzibar était arrivée directement à l’adresse +du ministre d’État à Washington, le gouvernement fédéral la tint d’abord +secrète. Il voulait ­ en même temps qu’il la répandrait ­ pouvoir +indiquer quels seraient les résultats du déplacement de l’axe au point de vue de +la dénivellation des mers. Les habitants du globe apprendraient en même temps +quel sort leur était réservé, suivant qu’ils occupaient tel ou tel segment du +sphéroïde terrestre.</P> +<P>Et que l’on juge s’ils attendaient avec impatience de savoir à quoi s’en +tenir sur cette éventualité!</P> +<P>Dès le 14 septembre, la dépêche fut expédiée au bureau des Longitudes de +Washington, avec mission d’en déduire les conséquences finales, au point de vue +balistique et géographique. Dès le surlendemain, la situation était nettement +établie. Ce travail fut aussitôt porté, par les fils sous-marins, à la +connaissance des Puissances du Nouveau et de l’Ancien Continent. Après avoir été +reproduit par des milliers de journaux, il fut hurlé dans les grandes cités sous +les titres les plus à effet par tous les camelots des deux Mondes.</P> +<P>« Que va-t-il arriver? »</P> +<P>C’était la question qui se posait en toutes langues en n’importe quel point +du globe.</P> +<P>Et voici ce qui fut répondu sous la garantie du bureau des Longitudes.</P> +<P class=center>AVIS PRESSANT</P> +<P>« L’expérience tentée par le président Barbicane et le capitaine Nicholl est +celle-ci : produire un recul, le 22 septembre à minuit du lieu, au moyen d’un +canon un million de fois gros en volume comme le canon de vingt-sept +centimètres, lançant un projectile de cent quatre-vingt mille tonnes, avec une +poudre donnant une vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres.</P> +<P>« Or; si ce tir est effectué un peu au-dessous de la ligne équinoxiale, à peu +près sur le trente-quatrième degré de longitude à l’est du méridien de Paris, à +la base de la chaîne du Kilimandjaro, et s’il est dirigé vers le sud, voici +quels seront ses effets mécaniques à la surface du sphéroïde terrestre :</P> +<P>« Instantanément, par suite du choc combiné avec le mouvement diurne, un +nouvel axe se formera, et, comme l’ancien axe se déplacera de 23°23’, d’après +les résultats obtenus par J.-T. Maston, le nouvel axe sera perpendiculaire au +plan de l’écliptique.</P> +<P>« Maintenant, par quels points sortira le nouvel axe? Le lieu du tir étant +connu, c’est ce qu’il était facile de calculer, et c’est ce qui a été fait.</P> +<P>« Au nord, l’extrémité du nouvel axe sera située entre le Groënland et la +terre de Grinnel, sur cette partie même de la mer de Baffin que coupe +actuellement le Cercle polaire arctique. Au sud, ce sera sur la limite du Cercle +antarctique, quelques degrés dans l’est de la terre Adélie.</P> +<P>« En ces conditions, un nouveau méridien zéro, partant du nouveau Pôle nord, +passera sensiblement par Dublin en Irlande, Paris en France, Palerme en Sicile, +le golfe de la Grande-Syrte sur la côte de la Tripolitaine, Obéïd dans le +Darfour, la chaîne du Kilimandjaro, Madagascar, l’île Kerguelen dans le +Pacifique méridional, le nouveau Pôle antarctique, les antipodes de Paris, les +îles de Cook et de la Société en Océanie, les îles Quadra et Vancouver sur le +littoral de la Colombie anglaise, les territoires de la Nouvelle- Bretagne à +travers le Nord-Amérique, et la presqu’île de Melville dans les régions +circumpolaires du nord.</P> +<P>« Par suite de la création de ce nouvel axe de rotation, émergeant de la mer +de Baffin au nord et de la terre Adélie au sud, il se formera un nouvel +Équateur, au-dessus duquel le Soleil tracera, sans jamais s’en écarter, sa +courbe diurne. Cette ligne équinoxiale traversera le Kilimandjaro au Wamasai, +l’océan Indien, Goa et Chicacola un peu au- dessous de Calcutta dans l’Inde, +Mangala dans le royaume de Siam, Kesho dans le Tonkin, Hong-Kong en Chine, l’île +Rasa, les îles Marshall, Gaspar-Rico, Walker dans le Pacifique, les Cordillères +dans la République Argentine, Rio- de-Janeiro au Brésil, les îles de la Trinité +et de Sainte-Hélène, dans l’Atlantique, Saint-Paul-de-Loanda au Congo, et enfin +il rejoindra les territoires du Wamasai au revers du Kilimandjaro.</P> +<P>« Ce nouvel Équateur étant ainsi déterminé par la création du nouvel axe, il +a été possible de traiter la question de dénivellation des mers, si grave pour +la sécurité des habitants de la Terre.</P> +<P>« Avant tout, il convient d’observer que les directeurs de la <I>North Polar +Practical Association</I> se sont préoccupés d’en atténuer les effets dans la +mesure du possible. En effet, si le tir se fût effectué vers le nord, les +conséquences en auraient été désastreuses pour les portions les plus civilisées +du globe. Au contraire, en tirant vers le sud, ces conséquences ne se feront +sentir que dans des parties moins peuplées et plus sauvages ­ au moins en ce +qui concerne les territoires submergés.</P> +<P>« Voici maintenant comment se distribueront les eaux projetées hors de leur +lit par suite de l’aplatissement du sphéroïde aux anciens Pôles.</P> +<P>« Le globe sera divisé par deux grands cercles, s’intersectant à angle droit +au Kilimandjaro et à ses antipodes dans l’Océan équinoxial. De là, formation de +quatre segments : deux dans l’hémisphère nord, deux dans l’hémisphère sud, +séparés par des lignes sur lesquelles la dénivellation sera nulle.</P> +<P>« 1° Hémisphère septentrional :</P> +<P>« Le premier segment, à l’ouest du Kilimandjaro, comprendra l’Afrique depuis +le Congo jusqu’à l’Égypte, l’Europe depuis la Turquie jusqu’au Groënland, +l’Amérique depuis la Colombie anglaise jusqu’au Pérou et jusqu’au Brésil à la +hauteur de San Salvador, ­ enfin tout l’océan Atlantique septentrional et la +plus grande partie de l’Atlantique équinoxial.</P> +<P>« Le deuxième segment, à l’est du Kilimandjaro, comprendra la majeure partie +de l’Europe depuis la mer Noire jusqu’à la Suède, la Russie d’Europe et la +Russie asiatique, l’Arabie, la presque totalité de l’Inde, la Perse, le</P> +<P>Béloutchistan, l’Afghanistan, le Turkestan, le Céleste- Empire, la Mongolie, +le Japon, la Corée, la mer Noire, la mer Caspienne, la partie supérieure du +Pacifique, et les territoires de l’Alaska dans le Nord-Amérique ­ et aussi +le domaine polaire si regrettablement concédé à la Société américaine <I>North +Polar Practical Association</I>.</P> +<P>« 2° Hémisphère méridional :</P> +<P>« Le troisième segment, à l’est du Kilimandjaro, contiendra Madagascar, les +îles Marion, les îles Kerguelen, Maurice, la Réunion, et toutes les îles de la +mer des Indes, l’Océan antarctique jusqu’au nouveau Pôle, la presqu’île de +Malacca, Java, Sumatra, Bornéo, les îles de la Sonde, les Philippines, +l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle- Guinée, la Nouvelle-Calédonie, +toute la partie méridionale du Pacifique et ses nombreux archipels, à peu près +jusqu’au cent soixantième méridien actuel.</P> +<P>« Le quatrième segment, à l’ouest du Kilimandjaro, englobera la partie sud de +l’Afrique, depuis le Congo et le canal de Mozambique jusqu’au cap de +Bonne-Espérance, l’océan Atlantique méridional jusqu’au quatre-vingtième +parallèle, tout le Sud-Amérique depuis Pernambouc et Lima, la Bolivie, le +Brésil, l’Uruguay, la République-Argentine, la Patagonie, la Terre-de-Feu, les +îles Malouines, Sandwich, Shetland, et la partie sud du Pacifique à l’est du +cent soixantième degré de longitude.</P> +<P>« Tels seront les quatre segments du globe, séparés par des lignes de nulle +dénivellation.</P> +<P>« Il s’agit maintenant, d’indiquer les effets produits à la surface de ces +quatre segments par suite du déplacement des mers.</P> +<P>« Sur chacun de ces quatre segments, il y a un point central où cet effet +sera maximum, soit que les mers s’y précipitent, soit qu’elles s’en +retirent.</P> +<P>« Or, il est établi avec une exactitude absolue par les calculs de J.-T. +Maston que ce maximum atteindra 8415 mètres à chacun des points, à partir +desquels la dénivellation ira en diminuant jusqu’aux lignes neutres formant la +limite des segments. C’est donc en ces points que les conséquences seront les +plus graves au point de vue de la sécurité générale, en raison de l’opération +tentée par le président Barbicane.</P> +<P>« Les deux effets sont à considérer dans chacune de leurs conséquences.</P> +<P>« Dans deux des segments, situés à l’opposé l’un de l’autre sur l’hémisphère +nord et sur l’hémisphère sud, les mers se retireront pour envahir les deux +autres segments, également opposés l’un à l’autre dans chaque hémisphère.</P> +<P>« Dans le premier segment : l’océan Atlantique se videra presque tout entier, +et le point maximum d’abaissement étant à peu près à la hauteur des Bermudes, le +fond apparaîtra, si la profondeur de la mer est inférieure en cet endroit à 8415 +mètres. Conséquemment, entre l’Amérique et l’Europe, se découvriront de vastes +territoires que les États-Unis, l’Angleterre, la France, l’Espagne et le +Portugal pourront s’annexer au prorata de leur étendue géographique, si ces +Puissances le jugent à propos. Mais il faut observer que par suite de +l’abaissement des eaux, la couche d’air s’abaissera d’autant. Donc, le littoral +de l’Europe et celui de l’Amérique seront surélevés d’une hauteur telle que les +villes situées même à vingt et trente degrés des points maximum, n’auront plus à +leur disposition que la quantité d’air qui se trouve actuellement à une hauteur +d’une lieue dans l’atmosphère. Telles, pour ne prendre que les principales, +New-York, Philadelphie, Charleston, Panama, Lisbonne, Madrid, Paris, Londres, +Édimbourg, Dublin, etc. Seules, le Caire, Constantinople, Dantzig, Stockholm, +d’un côté, et les villes du littoral ouest américain de l’autre, garderont leur +position normale par rapport au niveau général. Quant aux Bermudes, l’air y +manquera comme il manque aux aéronautes qui ont pu s’élever à 8,000 mètres +d’altitude, comme il manque aux sommets extrêmes de la chaîne du Tibet. Donc, +impossibilité absolue d’y vivre.</P> +<P>« Même effet dans le segment opposé, qui comprend l’océan Indien, l’Australie +et un quart de l’océan Pacifique, lequel se déversera en partie sur les parages +méridionaux de l’Australie. Là, le maximum de dénivellation se fera sentir aux +accores de la terre de Nuyts, et les villes d’Adélaïde et de Melbourne verront +le niveau océanien s’abaisser à près de huit kilomètres au-dessous d’elles. Que +la couche d’air dans laquelle elles seront alors plongées soit très pure, nul +doute à cet égard, mais elle ne sera plus assez dense pour fournir aux besoins +de la respiration.</P> +<P>« Telle est, en général, la modification que subiront les portions du globe +dans les deux segments où s’effectuera le surélèvement par rapport aux bassins +des mers plus ou moins vidés. Là apparaîtront, sans doute, de nouvelles îles, +formées par les cimes de montagnes sous-marines, dans les parties que la masse +liquide n’abandonnera pas totalement.</P> +<P>« Mais si la diminution de l’épaisseur des couches d’air ne laisse pas +d’avoir des inconvénients pour les parties des Continents surélevés dans les +hautes zones de l’atmosphère, que sera-ce donc pour celles que l’irruption des +mers doit recouvrir? On peut encore respirer sous une pression d’air inférieure +à la pression atmosphérique. Au contraire, sous quelques mètres d’eau, on ne +peut plus respirer du tout, et c’est bien le cas qui se présentera pour les deux +autres segments.</P> +<P>« Dans le segment au nord-est du Kilimandjaro, le point maximum sera +transporté à Yakoust, en pleine Sibérie. Depuis cette ville, immergée sous 8415 +mètres d’eau ­ moins son altitude actuelle ­ la couche liquide, tout en +diminuant, s’étendra jusqu’aux lignes neutres, noyant la plus grande partie de +la Russie asiatique et de l’Inde, la Chine, le Japon, l’Alaska américaine au +delà du détroit de Behring. Peut-être les monts Oural surgiront-ils sous la +forme d’îlots au-dessus de la portion orientale de l’Europe. Quant à +Pétersbourg, Moscou, d’un côté, Calcutta, Bangkok, Saïgon, Pékin, Hong- Kong, +Yeddo de l’autre, ces villes disparaîtront sous une couche d’eau d’épaisseur +variable, mais très suffisante pour noyer des Russes, des Indous, des Siamois, +des Cochinchinois, des Chinois et des Japonais, s’ils n’ont pas eu le temps +d’émigrer avant la catastrophe.</P> +<P>« Dans le segment, au sud-ouest du Kilimandjaro, les désastres seront moins +considérables, parce que ce segment est en grande partie recouvert par +l’Atlantique et le Pacifique, dont le niveau s’élèvera de 8415 mètres à +l’archipel des Malouines. Toutefois, de vastes territoires n’en disparaîtront +pas moins sous ce déluge artificiel, entre autres l’angle de l’Afrique +méridionale depuis la Guinée inférieure et le Kilimandjaro jusqu’au cap de +Bonne-Espérance, et ce triangle du Sud-Amérique, formé par le Pérou, le Brésil +central, le Chili et la République Argentine jusqu’à la Terre- de-Feu et au cap +Horn. Les Patagons, de si haute stature qu’ils soient, n’échapperont pas +l’immersion et n’auront pas même la ressource de se réfugier sur cette partie +des Cordillères, dont les derniers sommets n’émergeront point en cette partie du +globe.</P> +<P>« Tel doit être le résultat ­ abaissement au-dessous ou exhaussement +au-dessus de la nouvelle surface des mers ­ produit par la dénivellation, à +la surface du sphéroïde terrestre. Telles sont les éventualités contre +lesquelles les intéressés auront à se pourvoir, si le président Barbicane n’est +pas arrêté à temps dans sa criminelle tentative! »</P> +<H4>XVI</H4> +<H4>Dans lequel le choeur des mécontents va<BR><I>crescendo</I> et +<I>rinforzando</I>.</H4> +<P>D’après l’avis pressant, il y avait à pourvoir aux périls de la situation, à +les déjouer, ou du moins à les fuir, en se transportant sur les lignes neutres +où le danger serait nul.</P> +<P>Les gens menacés se divisaient en deux catégories : les asphyxiés et les +inondés.</P> +<P>L’effet de cette communication donna lieu à des appréciations très diverses, +mais qui tournèrent en protestations des plus violentes.</P> +<P>Du côté des asphyxiés, c’étaient des Américains des États-Unis, des Européens +de la France, de l’Angleterre, de l’Espagne, etc. Or, la perspective de +s’annexer les territoires du fond océanique n’était pas suffisante pour leur +faire accepter ces modifications. Ainsi, Paris, reporté à une distance du +nouveau Pôle à peu près égale à celle qui le sépare actuellement de l’ancien, ne +gagnerait pas au change. Il jouirait d’un printemps perpétuel, c’est vrai, mais +il perdrait sensiblement de sa couche d’air. Or, cela n’était pas pour donner +satisfaction aux Parisiens, qui ont l’habitude de consommer l’oxygène sans +compter, à défaut d’ozone… et encore!</P> +<P>Du côté des inondés, c’étaient des habitants de l’Amérique du Sud, puis des +Australiens, des Canadiens, des Indous, des Zélandais. Eh bien! la +Grande-Bretagne ne souffrirait pas que Barbicane and Co. la privât de ses +colonies les plus riches, où l’élément saxon tend à se substituer visiblement à +l’élément indigène. Évidemment, le golfe du Mexique se viderait pour former un +vaste royaume des Antilles, dont les Mexicains et les Yankees pourraient +revendiquer la possession en vertu de la doctrine de Munro. Évidemment, aussi le +bassin des îles de la Sonde, des Philippines, des Célèbes, mis à sec, laisserait +d’immenses territoires auxquels les Anglais et les Espagnols pourraient +prétendre. Compensation vaine! Cela ne balancerait pas la perte due à la +terrible inondation.</P> +<P>Ah! s’il n’y avait eu à disparaître sous les nouvelles mers que des Samoyèdes +ou des Lapons de Sibérie, des Fuéggiens, des Patagons, des Tartares même, des +Chinois, des Japonais ou quelques Argentins, peut-être les États civilisés +auraient- ils accepté ce sacrifice? Mais trop de Puissances avaient leur part de +la catastrophe pour ne pas protester.</P> +<P>En ce qui concerne plus spécialement l’Europe, bien que sa partie centrale +dût rester presque intacte, elle serait surélevée dans l’ouest, surbaissée dans +l’est, c’est-à-dire à demi asphyxiée d’un côté, à demi noyée de l’autre. Voilà +qui était inacceptable. En outre, la Méditerranée se viderait presque +totalement, et c’est ce que ne toléreraient ni les Français, ni les Italiens, ni +les Espagnols, ni les Grecs, ni les Turcs, ni les Égyptiens, auxquels leur +situation de riverains crée d’indiscutables droits sur cette mer. Et puis, à +quoi servirait le canal de Suez, qui était épargné par sa position sur la ligne +neutre? Comment utiliser les admirables travaux de M. de Lesseps, lorsqu’il n’y +aurait plus de Méditerranée d’un côté de l’isthme et très peu de mer Rouge de +l’autre ­ à moins de le prolonger sur des centaines de lieues?…</P> +<P>Enfin, jamais, non jamais! l’Angleterre ne consentirait à voir Gibraltar, +Malte et Chypre se transformer en cimes de montagnes, perdues dans les nuages, +auxquelles ses navires de guerre ne pourraient plus accoster. Non! elle ne se +déclarerait pas satisfaite par les accroissements de territoire qui lui seraient +attribués dans l’ancien bassin de l’Atlantique. Et cependant, le major Donellan, +avait déjà songé à retourner en Europe pour faire valoir les droits de son pays +sur ces nouveaux territoires, au cas où l’entreprise Barbicane and Co. +réussirait.</P> +<P>Il s’ensuit donc que les protestations arrivèrent de toutes parts, même des +États situés sur les lignes où la dénivellation serait nulle, car eux-mêmes +étaient plus ou moins touchés en d’autres points. Ces protestations furent +peut-être plus violentes encore, lorsque la dépêche de Zanzibar, qui faisait +connaître le point de tir, eut permis de rédiger l’avis peu rassurant ci-dessus +rapporté.</P> +<P>Bref, le président Barbicane, le capitaine Nicholl et J.-T. Maston furent mis +au ban de l’humanité.</P> +<P>Pourtant, quelle prospérité pour les journaux de toutes nuances! Quelles +demandes de numéros! Quels tirages supplémentaires! Ce fut la première fois, +peut-être, que l’on vit s’unir dans la même protestation des feuilles +généralement en désaccord sur toute autre question : les <I>Novisti</I>, le +<I>Novoïé-Vrémia</I>, le <I>Messager</I> de Kronstadt, la <I>Gazette</I> de +Moscou, le <I>Rouskoïé-Diélo</I>, le <I>Gradjanine</I>, le <I>Journal de +Carlscrona,</I> le <I>Handelsblad,</I> le <I>Vaderland,</I> la +<I>Fremdenblatt,</I> la <I>Neue Badische Landeszeitung,</I> la <I>Gazette</I> de +Magdebourg<I>,</I> la <I>Neue Freie-Presse,</I> le <I>Berliner Tagblatt,</I> +l’<I>Extrablatt,</I> le <I>Post,</I> le <I>Volksbladtt,</I> le +<I>Boersencourier,</I> la <I>Gazette de Sibérie,</I> la <I>Gazette de la +Croix,</I> la <I>Gazette de Voss,</I> le <I>Reichsanzeiger,</I> la +<I>Germania,</I> l’<I>Epoca,</I> le <I>Correo,</I> l’<I>Imparcial,</I> la +<I>Correspondencia,</I> l’<I>Iberia,</I> le <I>Temps,</I> le <I>Figaro,</I> +l’<I>Intransigeant,</I> le <I>Gaulois,</I> l’<I>Univers,</I> la <I>Justice,</I> +la <I>République Française,</I> l’<I>Autorité,</I> la <I>Presse,</I> le +<I>Matin,</I> le <I>XIXème Siècle,</I> la <I>Liberté,</I> l’<I>Illustration,</I> +le <I>Monde Illustré,</I> la <I>Revue des Deux-Mondes,</I> le <I>Cosmos,</I> la +<I>Revue Bleue,</I> la <I>Nature,</I> la <I>Tribuna,</I> l’<I>Osservatore +romano,</I> l’<I>Esercito romano,</I> le <I>Fanfulla,</I> le <I>Capitan +Fracassa,</I> la <I>Riforma,</I> le <I>Pester Lloyd,</I> l’<I>Ephymeris,</I> +l’<I>Acropolis,</I> le <I>Palingenesia,</I> le <I>Courrier</I> de Cuba, le +<I>Pionnier</I> d’Allahabad, le <I>Srpska Nezavinost,</I> l’<I>Indépendance +roumaine,</I> le <I>Nord,</I> l’<I>Indépendance belge,</I> le +<I>Sydney-Morning-Herald,</I> l’<I>Edinburgh-Review,</I> le +<I>Manchester-Guardian,</I> le <I>Scotsman,</I> le <I>Standard,</I> le +<I>Times,</I> le <I>Truth,</I> le <I>Sun,</I> le <I>Central-News,</I> la +<I>Pressa Argentina,</I> le <I>Romanul</I> de Bucharest, le <I>Courier</I> de +San Francisco, le <I>Commercial Gazette,</I> le <I>San Diego</I> de Californie, +le <I>Manitoba,</I> l’<I>Echo du Pacifique,</I> le <I>Scientifique +Américain,</I> le <I>Courrier</I> des États-Unis, le <I>New-York Herald,</I> le +<I>World</I> de New-York, le <I>Daily-Chronicle,</I> le <I>Buenos-Ayres +Herald,</I> le <I>Réveil du Maroc,</I> le <I>Hu-Pao,</I> le <I>Tching-Pao,</I> +le <I>Courrier de Haïphong,</I> le <I>Moniteur</I> de la République de Counani. +Jusqu’au <I>Mac Lane Express</I>, journal anglais, consacré aux questions +d’économie politique, et qui fit entrevoir la famine régnant sur les territoires +dévastés. Ce n’était pas l’équilibre européen qui risquait d’être rompu ­ il +s’agissait bien de cela, vraiment! ­ c’était l’équilibre universel. Que l’on +juge donc de l’effet, sur un monde devenu enragé, que l’excès du nervosisme, qui +fut sa caractéristique pendant la fin du XIX<SUP>ème</SUP> siècle, prédisposait +à toutes les insanités, à toutes les épilepsies! Ce fut une bombe tombant dans +une poudrière!</P> +<P>Quant à J.-T. Maston, on put croire que sa dernière heure était venue.</P> +<P>En effet, une foule délirante pénétra dans sa prison, le soir du 17 +septembre, avec l’intention de le lyncher, et, il faut bien le dire, les agents +de la police ne lui firent point obstacle.</P> +<P>La cellule de J.-T. Maston était vide. Avec le poids d’or de ce digne +artilleur, Mrs Evangélina Scorbitt était parvenue à le faire échapper. Le +geôlier s’était d’autant plus laissé séduire par l’appât d’une fortune, qu’il +comptait bien en jouir jusqu’aux dernières limites de la vieillesse. En effet, +Baltimore, comme Washington, New-York et autres principales cités du littoral +américain, était dans la catégorie des villes surélevées, mais auxquelles il +resterait assez d’air pour la consommation quotidienne de leurs habitants.</P> +<P>J.-T. Maston avait donc pu gagner une retraite mystérieuse et se dérober +ainsi aux fureurs de l’indignation publique. C’est ainsi que l’existence de ce +grand troubleur de mondes fut sauvée par le dévouement d’une femme aimante. Du +reste, plus que quatre jours à attendre ­ quatre jours! ­ avant que les +projets de Barbicane and Co. fussent à l’état de faits accomplis!</P> +<P>On le voit, l’avis pressant avait été entendu autant qu’il le pouvait être. +Si, au début, il y avait eu quelques sceptiques au sujet des catastrophes +prédites, il n’y en avait plus. Les gouvernements s’étaient hâtés de prévenir +ceux de leurs nationaux ­ en petit nombre relativement ­ qui allaient +être surélevés dans des zones d’air raréfié; puis, ceux, en nombre plus +considérable, dont le territoire serait envahi par les mers.</P> +<P>En conséquence de ces avis, transmis par télégrammes à travers les cinq +parties du monde, commença une émigration telle que jamais on n’en vit de +semblable ­ même à l’époque des migrations aryennes dans la direction de +l’est à l’ouest. Ce fut un exode comprenant en partie les rameaux des races +hottentotes, mélanésiennes, nègres, rouges, jaunes, brunes et blanches…</P> +<P>Malheureusement, le temps manquait. Les heures étaient comptées. Avec +quelques mois de répit, les Chinois auraient pu abandonner la Chine, les +Australiens l’Australie, les Patagons la Patagonie, les Sibériens les provinces +sibériennes, etc., etc.</P> +<P>Mais, comme le danger était localisé, maintenant que l’on connaissait les +points du globe à peu près indemnes, l’épouvante fut moins générale. Quelques +provinces, certains États même, commencèrent à se rassurer. En un mot, sauf dans +les régions menacées directement, il ne resta plus que cette appréhension bien +naturelle que ressent tout être humain à l’attente d’un effroyable choc.</P> +<P>Et, pendant ce temps, Alcide Pierdeux de se répéter en gesticulant comme un +télégraphe des anciens temps :</P> +<P>« Mais comment diable le président Barbicane parviendrait-il à fabriquer un +canon un million de fois gros comme le canon de vingt-sept? Satané Maston! Je +voudrais bien le rencontrer pour lui pousser une colle à ce sujet! Ça ne biche +avec rien de sensé, rien de raisonnable, et c’est par trop +catapultueux! »</P> +<P>Quoi qu’il en fût, l’insuccès de l’opération, c’était là l’unique chance que +certaines parties du globe terrestre eussent encore d’échapper à l’universelle +catastrophe!</P> +<H4>XVII</H4> +<H4>Ce qui s’est fait au Kilimandjaro pendant huit<BR>mois de cette année +mémorable.</H4> +<P>Le pays de Wamasai est situé dans la partie orientale de l’Afrique centrale, +entre la côte de Zanguebar et la région des grands lacs, où le Victoria-Nyanza +et le Tanganiyka forment autant de mers intérieures. Si on le connaît en partie, +c’est qu’il a été visité par l’anglais Johnston, le comte Tékéli et le docteur +allemand Meyer. Cette contrée montagneuse se trouve sous la souveraineté du +sultan Bâli-Bâli, dont le peuple est composé de trente à quarante mille +nègres.</P> +<P>À trois degrés au-dessous de l’Équateur, se dresse la chaîne du Kilimandjaro, +qui projette ses plus hautes cimes ­ entre autres celle du Kibo ­ à une +altitude de 5704 mètres [Note 18: Près de 1000 mètres de plus que le +Mont-Blanc.] Cet important massif domine, vers le sud, le nord et l’ouest, les +vastes et fertiles plaines du Wamasai, en se reliant avec le lac +Victoria-Nyanza, à travers les régions du Mozambique.</P> +<P>À quelques lieues au-dessous des premières rampes du Kilimandjaro, s’élève la +bourgade de Kisongo, résidence habituelle du sultan. Cette capitale n’est, à +vrai dire, qu’un grand village. Elle est occupée par une population très douée, +très intelligente, travaillant autant par elle-même que par ses esclaves, sous +le joug de fer que lui impose Bâli-Bâli.</P> +<P>Ce sultan passe à juste titre pour l’un des plus remarquables souverains de +ces peuplades de l’Afrique centrale, qui s’efforcent d’échapper à l’influence, +ou, pour être plus juste, à la domination anglaise.</P> +<P>C’est à Kisongo que le président Barbicane et le capitaine Nicholl, +uniquement accompagnés de dix contremaîtres dévoués à leur entreprise, +arrivèrent dès la première semaine du mois de janvier de la présente année.</P> +<P>En quittant les États-Unis ­ départ qui ne fut connu que de Mrs +Evangélina Scorbitt et de J.-T. Maston ­ ils s’étaient embarqués à New-York +pour le cap de Bonne-Espérance, d’où un navire les transporta à Zanzibar, dans +l’île de ce nom. Là, une barque, secrètement frétée, les conduisit au port de +Mombas, sur le littoral africain, de l’autre côté du canal. Une escorte, envoyée +par le sultan, les attendait dans ce port, et, après un voyage difficile pendant +une centaine de lieues à travers cette région tourmentée, obstruée de forêts, +coupée de rios, trouée de marécages, ils atteignirent la résidence royale.</P> +<P>Déjà, après avoir eu connaissance des calculs de J.-T. Maston, le président +Barbicane s’était mis en rapport avec Bâli-Bâli par l’entremise d’un explorateur +suédois, qui venait de passer quelques années dans cette partie de l’Afrique. +Devenu l’un de ses plus chauds partisans depuis le célèbre voyage du président +Barbicane autour de la Lune ­ voyage dont le retentissement s’était propagé +jusqu’en ces pays lointains ­ le sultan s’était pris d’amitié pour +l’audacieux Yankee. Sans dire dans quel but, Impey Barbicane avait aisément +obtenu du souverain du Wamasai l’autorisation d’entreprendre des travaux +importants à la base méridionale du Kilimandjaro. Moyennant une somme +considérable, évaluée à trois cent mille dollars, Bâli-Bâli s’était engagé à lui +fournir tout le personnel nécessaire. En outre, il l’autorisait à faire ce qu’il +voudrait du Kilimandjaro. Il pouvait disposer à sa fantaisie de l’énorme chaîne, +la raser, s’il en avait l’envie, l’emporter, s’il en avait le pouvoir. Par suite +d’engagements très sérieux, auxquels le sultan trouvait son compte, la <I>North +Polar Practical Association</I> était propriétaire de la montagne africaine au +même titre qu’elle l’était du domaine arctique.</P> +<P>L’accueil que le président Barbicane et son collègue reçurent à Kisongo fut +des plus sympathiques. Bâli-Bâli éprouvait une admiration voisine de l’adoration +pour ces deux illustres voyageurs, qui s’étaient lancés à travers l’espace, afin +d’atteindre les régions circumlunaires. En outre, il ressentait une +extraordinaire sympathie envers les auteurs des mystérieux travaux qui allaient +s’accomplir dans son royaume. Aussi promit-il aux Américains un secret absolu +­ tant de sa part que de celle de ses sujets, dont le concours leur était +assuré. Pas un seul des nègres qui travailleraient aux chantiers n’aurait droit +de les quitter même un jour, sous peine des plus raffinés supplices.</P> +<P>Voilà pourquoi l’opération fut enveloppée d’un mystère que les plus subtils +agents de l’Amérique et de l’Europe ne purent pénétrer. Si ce secret avait été +enfin découvert, c’est que le sultan s’était relâché de sa sévérité, après +l’achèvement des travaux, et qu’il y a partout des traîtres ou des bavards ­ +même chez les nègres. C’est de la sorte que Richard W. Trust, le consul de +Zanzibar, eut vent de ce qui se faisait au Kilimandjaro. Mais, alors, à cette +date du 13 septembre, il était trop tard pour arrêter le président Barbicane +dans l’accomplissement de ses projets.</P> +<P>Et, maintenant, pourquoi Barbicane and Co. avait-il choisi le Wamasai comme +théâtre de son opération? C’est d’abord parce que le pays lui convenait en +raison de sa situation en cette partie peu connue de l’Afrique et de son +éloignement des territoires habituellement visités par les voyageurs. Puis, le +massif du Kilimandjaro lui offrait toutes les qualités de solidité et +d’orientation nécessaires à son oeuvre. De plus, à la surface du pays, se +trouvaient les matières premières dont il avait précisément besoin, et dans des +conditions particulièrement pratiques d’exploitation.</P> +<P>Justement, quelques mois avant de quitter les États-Unis, le président +Barbicane avait appris de l’explorateur suédois qu’au pied de la chaîne du +Kilimandjaro, le fer et la houille étaient abondamment répandus à l’affleurement +du sol. Pas de mines à creuser, pas de gisements à rechercher à quelques +milliers de pieds dans l’écorce terrestre. Du fer et du charbon, il n’y avait +qu’à se baisser pour en prendre, et en quantités certainement supérieures à la +consommation prévue par les devis. En outre, il existait, dans le voisinage de +la montagne, d’énormes gisements de nitrate de soude et de pyrite de fer, +nécessaires à la fabrication de la méli-mélonite.</P> +<P>Le président Barbicane et le capitaine Nicholl n’avaient donc amené aucun +personnel avec eux, si ce n’est dix contremaîtres, dont ils étaient absolument +sûrs. Ceux-ci devaient diriger les dix mille nègres, mis à leur disposition par +Bâli-Bâli, auxquels incombait la tâche de fabriquer le canon monstre et son non +moins monstrueux projectile.</P> +<P>Deux semaines après l’arrivée du président Barbicane et de son collègue au +Wamasai, trois vastes chantiers étaient établis à la base méridionale du +Kilimandjaro, l’un pour la fonderie du canon, le second pour la fonderie du +projectile, le troisième pour la fabrication de la méli-mélonite.</P> +<P>Et d’abord, comment le président Barbicane avait-il résolu ce problème de +fondre un canon de dimensions aussi colossales? On va le voir, et l’on +comprendra, en même temps, que la dernière chance de salut, tirée de la +difficulté d’établir un pareil engin, échappait aux habitants des deux +Mondes.</P> +<P>En effet, fondre un canon égalant un million de fois en volume le canon de +vingt-sept, c’eût été un travail au-dessus des forces humaines. On a déjà de +sérieuses difficultés pour fabriquer les pièces de quarante-deux centimètres qui +lancent des projectiles de sept cent quatre-vingts kilos avec deux cent +soixante-quatorze kilogrammes de poudre. Aussi Barbicane et Nicholl n’y +avaient-ils point songé. Ce n’était pas un canon, pas même un mortier, qu’ils +prétendaient faire, mais tout simplement une galerie percée dans le massif +résistant du Kilimandjaro, un trou de mine, si l’on veut.</P> +<P>Évidemment, ce trou de mine, cette énorme fougasse, pouvait remplacer un +canon de métal, une Columbiad gigantesque, dont la fabrication eût été aussi +coûteuse que difficile, et à laquelle il aurait fallu donner une épaisseur +invraisemblable pour prévenir toute chance d’explosion. Barbicane and Co. avait +toujours eu la pensée d’opérer de cette façon, et, si le carnet de J.-T. Maston +mentionnait un canon, c’est que c’était le canon de vingt-sept qui avait été +pris pour base de ses calculs.</P> +<P>En conséquence un emplacement fut de prime abord choisi à une hauteur de cent +pieds sur le revers méridional de la chaîne, au bas de laquelle se développent +des plaines à perte de vue. Rien ne pourrait faire obstacle au projectile, quand +il s’élancerait hors de cette « âme » forée dans le massif du +Kilimandjaro.</P> +<P>Ce fut avec une précision extrême, et non sans un rude travail, que l’on +creusa cette galerie. Mais Barbicane put aisément construire des perforatrices, +qui sont des machines relativement simples, et les actionner au moyen de l’air +comprimé par les puissantes chutes d’eau de la montagne. Ensuite, les trous +percés par les forets des perforatrices furent chargés de méli-mélonite. Et il +ne fallait pas moins que ce violent explosif pour faire éclater la roche, car +c’était une sorte de syénite extrêmement dure, formée de feldspath orthose et +d’amphibole hornblende. Circonstance favorable, au surplus, puisque cette roche +aurait à résister à l’effroyable pression développée par l’expansion des gaz. +Mais la hauteur et l’épaisseur de la chaîne du Kilimandjaro suffisaient à +rassurer contre tout lézardement ou craquement extérieur.</P> +<P>Bref, les milliers de travailleurs, conduits par les dix contremaîtres, sous +la haute direction du président Barbicane, s’appliquèrent avec tant de zèle, +avec tant d’intelligence, que l’oeuvre fut menée à bonne fin en moins de six +mois.</P> +<P>La galerie mesurait vingt-sept mètres de diamètre sur six cents mètres de +profondeur. Comme il importait que le projectile pût glisser sur une paroi +parfaitement lisse, sans rien laisser perdre des gaz de la déflagration, +l’intérieur en fut blindé avec un étui de fonte parfaitement alésé.</P> +<P>En réalité, ce travail était autrement considérable que celui de la célèbre +Columbiad de Moon-City, qui avait envoyé le projectile d’aluminium autour de la +Lune. Mais qu’y a-t-il donc d’impossible aux ingénieurs du monde moderne?</P> +<P>Tandis que le forage s’accomplissait au flanc du Kilimandjaro, les ouvriers +ne chômaient pas au second chantier. En même temps que l’on construisait la +carapace métallique, on s’occupait de fabriquer l’énorme projectile.</P> +<P>Rien que pour cette fabrication, il s’agissait d’obtenir une masse de fonte +cylindro-conique, pesant cent quatre-vingt millions de kilogrammes, soit cent +quatre-vingt mille tonnes.</P> +<P>On le comprend, jamais il n’avait été question de fondre ce projectile d’un +seul morceau. Il devait être fabriqué par masses de mille tonnes chacune, qui +seraient hissées successivement à l’orifice de la galerie, et disposées contre +la chambre où serait préalablement entassée la méli-mélonite. Après avoir été +boulonnés entre eux, ces fragments ne formeraient qu’un tout compact, qui +glisserait sur les parois du tube intérieur.</P> +<P>Nécessité fut donc d’apporter au second chantier environ quatre cent mille +tonnes de minerai, soixante-dix mille tonnes de castine et quatre cent mille +tonnes de houille grasse, que l’on transforma d’abord en deux cent quatre-vingt +mille tonnes de coke dans des fours. Comme les gisements étaient voisins du +Kilimandjaro, ce ne fut presque qu’une affaire de charrois.</P> +<P>Quant à la construction des hauts fourneaux pour obtenir la transformation du +minerai en fonte, là surgit peut-être la plus grande difficulté. Toutefois, au +bout d’un mois, dix hauts fourneaux de trente mètres étaient en état de +fonctionner et de produire chacun cent quatre-vingts tonnes par jour. C’était +dix-huit cents tonnes pour vingt-quatre heures, cent quatre-vingt mille après +cent journées de travail.</P> +<P>Quant au troisième chantier, créé pour la fabrication de la méli-mélonite, le +travail s’y fit aisément, et dans des conditions de secret telles que la +composition de cet explosif n’a pu être encore définitivement déterminée.</P> +<P>Tout avait marché à souhait. On n’eût pas procédé avec plus de succès dans +les usines du Creusot, de Cail, d’Indret, de la Seyne, de Birkenhead, de +Woolwich ou de Cockerill. À peine comptait-on un accident par trois cent mille +francs de travaux.</P> +<P>On peut le croire, le sultan était ravi. Il suivait les opérations avec une +infatigable assiduité. Et on imagine aisément si la présence de sa redoutable +Majesté était de nature à stimuler le zèle de ses fidèles sujets!</P> +<P>Parfois, lorsque Bâli-Bâli demandait à quoi servirait toute cette besogne +:</P> +<P>« Il s’agit d’une oeuvre qui doit changer la face du monde! lui répondait le +président Barbicane.</P> +<P>— Une oeuvre qui assurera au sultan Bâli-Bâli, ajoutait le capitaine Nicholl, +une gloire ineffaçable entre tous les rois de l’Afrique orientale! »</P> +<P>Si le sultan en tressaillait dans son orgueil de souverain du Wamasai, +inutile d’insister.</P> +<P>À la date du 29 août, les travaux étaient entièrement terminés. La galerie, +forée au calibre voulu, était revêtue de son âme lisse sur une longueur de six +cents mètres. Au fond étaient entassées deux mille tonnes de méli-mélonite, en +communication avec la boîte au fulminate. Puis venait le projectile, long de +cent cinquante mètres. En défalquant la place occupée par la poudre et le +projectile, il resterait à celui-ci encore quatre cent quatre-vingt douze mètres +à parcourir jusqu’à la bouche, ce qui assurerait tout son effet utile à la +poussée produite par l’expansion des gaz.</P> +<P>Cela étant, une première question se posait ­ question de pure balistique +: le projectile dévierait-il de la trajectoire, qui lui était assignée par les +calculs de J.-T. Maston? En aucune façon. Les calculs étaient corrects. Ils +indiquaient dans quelle mesure le projectile devait dévier vers l’est du +méridien du Kilimandjaro, en vertu de la rotation de la Terre sur son axe, et +quelle était la forme de la courbe hyperbolique qu’il décrirait en vertu de son +énorme vitesse initiale.</P> +<P>Seconde question : Serait-il visible pendant son parcours? Non, car, au +sortir de la galerie, plongé dans l’ombre de la Terre, on ne pourrait +l’apercevoir, et, d’ailleurs, par suite de sa faible hauteur, il aurait une +vitesse angulaire très considérable. Une fois rentré dans la zone de lumière, la +faiblesse de son volume le déroberait aux plus puissantes lunettes, et, à plus +forte raison, quand, échappé aux chaînes de l’attraction terrestre, il +graviterait éternellement autour du soleil.</P> +<P>Certes, le président Barbicane et le capitaine Nicholl pouvaient être fiers +de l’opération qu’ils venaient de conduire ainsi jusqu’à son dernier terme.</P> +<P>Pourquoi J.-T. Maston n’était-il pas là pour admirer la bonne exécution des +travaux, digne de la précision des calculs qui les avaient inspirés?… Et, +surtout, pourquoi serait- il loin, bien loin, trop loin! quand cette formidable +détonation irait réveiller les échos jusqu’aux extrêmes horizons de +l’Afrique?</P> +<P>En songeant à lui, ses deux collègues ne se doutaient guère que le secrétaire +du Gun-Club avait dû fuir Balistic- Cottage, après s’être évadé de la prison de +Baltimore, et qu’il en était réduit à se cacher pour sauvegarder sa précieuse +existence. Ils ignoraient à quel degré l’opinion publique était montée contre +les ingénieurs de la <I>North Polar Practical Association</I>. Ils ne savaient +point qu’ils auraient été massacrés, écartelés, brûlés à petit feu, s’il avait +été possible de se saisir de leur personne, Vraiment, à l’instant où le coup +partirait, il était heureux qu’ils ne pussent être salués que par les cris d’une +peuplade de l’Afrique orientale!</P> +<P>« Enfin! dit le capitaine Nicholl au président Barbicane, lorsque, dans la +soirée du 22 septembre, tous deux se prélassaient devant leur oeuvre +parachevée.</P> +<P>— Oui!… enfin!… Et aussi : ouf! fit Impey Barbicane en poussant un soupir de +soulagement.</P> +<P>— Si c’était à recommencer…</P> +<P>— Bah!… Nous recommencerions!</P> +<P>— Quelle chance, dit le capitaine Nicholl, d’avoir eu à notre disposition +cette adorable méli-mélonite!…</P> +<P>— Qui suffirait à vous illustrer, Nicholl!</P> +<P>— Sans doute, Barbicane, répondit modestement le capitaine Nicholl. Mais +savez-vous combien il aurait fallu creuser de galeries dans les flancs du +Kilimandjaro pour obtenir le même résultat, si nous n’avions eu que du fulmi- +coton, pareil à celui qui a lancé notre projectile vers la Lune?</P> +<P>— Dites, Nicholl.</P> +<P>— Cent quatre-vingts galeries, Barbicane!</P> +<P>— Eh bien! nous les aurions creusées, capitaine!</P> +<P>— Et cent quatre-vingts projectiles de cent quatre-vingt mille tonnes!</P> +<P>— Nous les aurions fondus, Nicholl! »</P> +<P>Allez donc faire entendre raison à des hommes de cette trempe! Mais, quand +des artilleurs ont fait le tour de la Lune, de quoi ne seraient-ils pas +capables?</P> +<HR> + +<P>Et, le soir même, quelques heures seulement avant la minute précise indiquée +pour le tir, tandis que le président Barbicane et le capitaine Nicholl se +congratulaient ainsi, Alcide Pierdeux, renfermé dans son cabinet à Baltimore, +poussait le cri du Peau-Rouge en délire. Puis, se relevant brusquement de la +table où s’empilaient des feuilles couvertes de formules algébriques, il +s’écriait :</P> +<P>« Coquin de Maston!… Ah! l’animal!… M’aura-t-il fait potasser son problème!… +Et comment n’ai-je pas découvert cela plus tôt!… Nom d’un cosinus!… Si je savais +où il est en ce moment, j’irais l’inviter à souper, et nous boirions un verre de +champagne au moment même où tonnera sa machine à tout casser! »</P> +<P>Et, après un de ces hululements de sauvage, avec lesquels il accentuait ses +parties de whist :</P> +<P>« Le vieux maboul!… Bien sûr, il avait son coup de pulvérin, quand il a +calculé le canon du Kilimandjaro!… Et pourtant, c’était la condition sine quâ +non ­ ou sine canon, comme nous aurions dit à l’École! »</P> +<H4>XVIII</H4> +<H4>Dans lequel les populations du Wamasai<BR>attendent que le président +Barbicane crie feu!<BR>au capitaine Nicholl.</H4> +<P>On était au soir du 22 septembre, ­ date mémorable à laquelle l’opinion +publique assignait une influence aussi néfaste qu’à celle du 1er janvier de l’an +1000.</P> +<P>Douze heures après le passage du soleil au méridien du Kilimandjaro, +c’est-à-dire à minuit, le feu devait être mis au terrible engin par la main du +capitaine Nicholl.</P> +<P>Il convient de mentionner ici que le Kilimandjaro étant par trente-cinq +degrés à l’est du méridien de Paris, et Baltimore à soixante-dix-neuf degrés à +l’ouest dudit méridien, cela constitue une différence de cent quatorze degrés, +soit entre les deux lieux quatre cent cinquante-six minutes de temps, ou sept +heures vingt-six. Donc, au moment précis où s’effectuerait le tir, il serait +cinq heures vingt-quatre après midi dans la grande cité du Maryland.</P> +<P>Le temps était magnifique. Le soleil venait de se coucher sur les plaines du +Wamasai, derrière un horizon de toute pureté. On ne pouvait souhaiter une plus +belle nuit, ni plus calme, ni plus étoilée, pour lancer un projectile travers +l’espace. Pas un nuage ne se mélangerait aux vapeurs artificielles, développées +par la déflagration de la méli- mélonite.</P> +<P>Qui sait? Peut-être le président Barbicane et le capitaine Nicholl +regrettaient-ils de ne pouvoir prendre place dans le projectile. Dès la première +seconde, ils auraient franchi deux mille huit cents kilomètres. Après avoir +pénétré les mystères du monde sélénite, ils auraient pénétré les mystères du +monde solaire, et dans des conditions autrement intéressantes que ne l’avait +fait le Français Hector Servadac, emporté à la surface de la comète Gallia! +[Note 19: <I>Hector Servadac,</I> du même auteur.]</P> +<P>Le sultan Bâli-Bâli, les plus grands personnages de sa cour, c’est-à-dire son +ministre des finances et son exécuteur des hautes-oeuvres, puis le personnel +noir qui avait concouru au grand travail, étaient réunis pour suivre les +diverses phases du tir. Mais, par prudence, tout ce monde avait pris position à +trois kilomètres de la galerie forée dans le Kilimandjaro, de manière à n’avoir +rien à redouter de l’effroyable poussée des couches d’air.</P> +<P>Alentour, quelques milliers d’indigènes, venus de Kisongo et des bourgades +disséminées dans le sud de la province, s’étaient empressés ­ par ordre du +sultan Bâli-Bâli ­ d’assister à ce sublime spectacle.</P> +<P>Un fil, établi entre une batterie électrique et le détonateur de fulminate +placé au fond de la galerie, était prêt à lancer le courant qui ferait éclater +l’amorce et provoquerait la déflagration de la méli-mélonite.</P> +<P>Comme prélude, un excellent repas avait rassemblé à la même table le sultan, +ses hôtes américains et les notables de sa capitale ­ le tout aux frais de +Bâli-Bâli, qui fit d’autant mieux les choses que ces frais devaient lui être +remboursés par la caisse de la Société Barbicane and Co.</P> +<P>Il était onze heures lorsque ce festin, commencé à sept heures et demie, se +termina par un toast que le sultan porta aux ingénieurs de la <I>North Polar +Practical Association</I> et au succès de l’entreprise.</P> +<P>Encore une heure, et la modification des conditions géographiques et +climatologiques de la Terre serait un fait accompli.</P> +<P>Le président Barbicane, son collègue et les dix contremaîtres vinrent alors +se placer autour de la cabane à l’intérieur de laquelle était montée la batterie +électrique.</P> +<P>Barbicane, son chronomètre à la main, comptait les minutes ­ et jamais +elles ne lui parurent si longues ­ de ces minutes qui semblent, non des +années, mais des siècles!</P> +<P>À minuit moins dix, le capitaine Nicholl et lui s’approchèrent de l’appareil +que le fil mettait en communication avec la galerie du Kilimandjaro.</P> +<P>Le sultan, sa cour, la foule des indigènes, formaient un immense cercle +autour d’eux.</P> +<P>Il importait que le coup fût tiré au moment précis, indiqué par les calculs +de J.-T. Maston, c’est à dire à l’instant où le Soleil couperait cette ligne +équinoxiale qu’il ne quitterait plus désormais dans son orbite apparente autour +du sphéroïde terrestre.</P> +<P>Minuit moins cinq! ­ Moins quatre! ­ Moins trois! ­ Moins deux! +­ Moins une!…</P> +<P>Le président Barbicane suivait l’aiguille de sa montre, éclairée par une +lanterne que présentait un des contremaîtres, tandis que le capitaine Nicholl, +son doigt levé sur le bouton de l’appareil, se tenait prêt à fermer le circuit +du courant électrique.</P> +<P>Plus que vingt secondes! ­ Plus que dix! ­ Plus que cinq! ­ Plus +qu’une!…</P> +<P>On n’eût pas saisi le plus léger tremblement dans la main de cet impassible +Nicholl. Son collègue et lui n’étaient pas plus émus qu’au moment où ils +attendaient, enfermés dans leur projectile, que la Columbiad les envoyât dans +les régions lunaires!</P> +<P>« Feu!… » cria le président Barbicane.</P> +<P>Et l’index du capitaine Nicholl pressa le bouton.</P> +<P>Détonation effroyable, dont les échos propagèrent les roulements jusqu’aux +dernières limites de l’horizon du Wamasai. Sifflement suraigu d’une masse, qui +traversa la couche d’air sous la poussée de milliards de milliards de litres de +gaz, développés par la déflagration instantanée de deux mille tonnes de +méli-mélonite. On eût dit qu’il passait à la surface de la Terre un de ces +météores dans lesquels s’accumulent toutes les violences de la nature. Et +l’effet n’en eût pas été plus terrible quand tous les canons de toutes les +artilleries du globe se seraient joints à toutes les foudres du ciel pour tonner +ensemble!</P> +<H4>XIX</H4> +<H4>Dans lequel J.-T. Maston regrette peut-être le<BR>temps où la foule voulait +le lyncher.</H4> +<P>Les capitales des deux Mondes, et aussi les villes de quelque importance, et +jusqu’aux bourgades plus modestes, attendaient au milieu de l’épouvantement. +Grâce aux journaux répandus à profusion, à la surface du globe, chacun +connaissait l’heure précise, qui correspondait au minuit du Kilimandjaro, situé +par trente-cinq degrés est, suivant la différence des longitudes.</P> +<P>Pour ne citer que les principales villes ­ le Soleil parcourant un degré +par quatre minutes ­ c’était :</P> +<DIV style="MARGIN-LEFT: 2em"> +<TABLE cellSpacing=0 cellPadding=0 width="80%" border=0> + <TBODY> + <TR> + <TD vAlign=top width="30%"> + <P>À Paris…..</P></TD> + <TD vAlign=top> + <P>9h 40m. soir.</P></TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top> + <P>À Pétersbourg…..</P></TD> + <TD vAlign=top> + <P>11h 31m. soir.</P></TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top> + <P>À Londres…..</P></TD> + <TD vAlign=top> + <P>9h 30m. soir.</P></TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top> + <P>À Rome…..</P></TD> + <TD vAlign=top> + <P>10h 20m. soir.</P></TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top> + <P>À Madrid…..</P></TD> + <TD vAlign=top> + <P>9h 15m. soir.</P></TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top> + <P>À Berlin…..</P></TD> + <TD vAlign=top> + <P>11h 20m. soir.</P></TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top> + <P>À Constantinople…..</P></TD> + <TD vAlign=top> + <P>11h 26m. soir.</P></TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top> + <P>À Calcutta…..</P></TD> + <TD vAlign=top> + <P>3h 04m. matin.</P></TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top> + <P>À Nanking…..</P></TD> + <TD vAlign=top> + <P>5h 05m. matin.</P></TD></TR></TBODY></TABLE></DIV> +<P>À Baltimore, on l’a dit, douze heures après le passage du Soleil au méridien +du Kilimandjaro, il était 5h 24m du soir.</P> +<P>Inutile d’insister sur les affres qui se produisirent à cet instant. La plus +puissante des plumes modernes ne saurait les décrire ­ même avec le style de +l’école décadente et déliquescente.</P> +<P>Que les habitants de Baltimore ne courussent pas le danger d’être balayés par +le mascaret des mers déplacées, soit! Qu’il ne s’agît pour eux que de voir la +baie de la Cheasapeake se vider et le cap Hatteras, qui la termine, s’allonger +comme une crête de montagne au-dessus de l’Atlantique mis à soc, d’accord! Mais +la ville, comme tant d’autres non menacées d’émersion ou d’immersion, ne serait- +elle pas renversée par la secousse, ses monuments anéantis, ses quartiers +engloutis au fond des abîmes qui pouvaient s’ouvrir à la surface du sol? Et ces +craintes n’étaient-elles pas trop justifiées pour ces diverses parties du globe, +que ne devaient pas recouvrir les eaux dénivelées?</P> +<P>Si, évidemment.</P> +<P>Aussi, tout être humain sentait-il le frisson de l’épouvante se glisser +jusqu’à la moelle de ses os pendant cette minute fatale. Oui! tous tremblaient +­ un seul excepté : l’ingénieur Alcide Pierdeux. Le temps lui manquant pour +faire connaître ce qu’un dernier travail venait de lui révéler, il buvait un +verre de champagne dans un des meilleurs bars de la ville à la santé du vieux +Monde.</P> +<P>La vingt-quatrième minute après cinq heures, correspondant au minuit du +Kilimandjaro, s’écoula…</P> +<P>À Baltimore… rien!</P> +<P>À Londres, à Paris, à Rome, à Constantinople, à Berlin, rien!… Pas le moindre +choc!</P> +<P>M. John Milne, observant à la mine de houille de Takoshima (Japon) le +tromomètre [Note 20: Le tromomètre est une sorte de pendule dont les +oscillations dénotent les mouvements microsismiques de l’écorce terrestre. À +l’exemple du Japon, beaucoup d’autres pays ont installé de semblables appareils +près des mines grisouteuses. ] qu’il y avait installé ne remarqua pas le moindre +mouvement anormal dans l’écorce terrestre en cette partie du monde.</P> +<P>Enfin, à Baltimore, rien non plus. D’ailleurs, le ciel était nuageux et, la +nuit venue, il fut impossible de reconnaître si le mouvement apparent des +étoiles tendait à se modifier ­ ce qui eût indiqué un changement de l’axe +terrestre.</P> +<P>Quelle nuit passa J.-T. Maston dans sa retraite, inconnue de tous, sauf de +Mrs Evangélina Scorbitt! Il enrageait, le bouillant artilleur! Il ne pouvait +tenir en place! Qu’il lui tardait d’être plus âgé de quelques jours, afin de +voir si la courbe du Soleil était modifiée ­ preuve indiscutable de la +réussite de l’opération! Ce changement, en effet, n’aurait pu être constaté le +matin du 23 septembre, puisque, cette date, l’astre du jour se lève +invariablement à l’est pour tous les points du globe.</P> +<P>Le lendemain, le Soleil parut sur l’horizon comme il avait l’habitude de le +faire.</P> +<P>Les délégués européens étaient alors réunis sur la terrasse de leur hôtel. +Ils avaient à leur disposition des instruments d’une extrême précision qui leur +permettaient de constater si le Soleil décrivait rigoureusement sa courbe dans +le plan de l’Équateur.</P> +<P>Or, quelques minutes après son lever, le disque radieux inclinait déjà vers +l’hémisphère austral.</P> +<P>Rien n’était donc changé à sa marche apparente.</P> +<P>Le major Donellan et ses collègues saluèrent le flambeau céleste par des +hurrahs enthousiastes et lui firent « une entrée », comme on dit au +théâtre. Le ciel était superbe alors, l’horizon nettement dégagé des vapeurs de +la nuit, et jamais le grand acteur ne se présenta sur une plus belle scène, dans +de telles conditions de splendeur, devant un public émerveillé!</P> +<P>« Et à la place même marquée par les lois de l’astronomie!… s’écria Éric +Baldenak.</P> +<P>— De notre ancienne astronomie, fit observer Boris Karkof, et que ces +insensés prétendaient anéantir!</P> +<P>— Ils en seront pour leurs frais et leur honte! ajouta Jacques Jansen, par la +bouche duquel la Hollande semblait parler tout entière.</P> +<P>— Et le domaine arctique restera éternellement sous les glaces qui le +recouvrent! riposta le professeur Jan Harald.</P> +<P>— Hurrah pour le Soleil! s’écria le major Donellan. Tel il est, tel il suffit +au besoin du Monde!</P> +<P>— Hurrah!… Hurrah! » répétèrent d’une seule voix les représentants de la +vieille Europe.</P> +<P>C’est alors que Dean Toodrink, qui n’avait rien dit jusqu’alors, se signala +par cette observation assez judicieuse :</P> +<P>« Mais ils n’ont peut-être pas tiré?…</P> +<P>— Pas tiré?… s’exclama le major. Fasse le ciel qu’ils aient tiré, au +contraire, et plutôt deux fois qu’une! »</P> +<P>Et c’est précisément ce que se disaient J.-T. Maston et Mrs Evangélina +Scorbitt. C’est aussi ce que se demandaient les savants et les ignorants, unis +cette fois par la logique de la situation.</P> +<P>C’est même ce que se répétait Alcide Pierdeux, en ajoutant :</P> +<P>« Qu’ils aient tiré ou non, peu importe!… La Terre n’a pas cessé de valser +sur son vieil axe et de se balader comme d’habitude! »</P> +<P>En somme, on ignorait ce qui s’était passé au Kilimandjaro. Mais, avant la +fin de la journée, une réponse était faite à cette question que se posait +l’humanité.</P> +<P>Une dépêche arriva aux États-Unis, et voici ce que contenait cette dernière +dépêche, envoyée par Richard W. Trust, du consulat de Zanzibar :</P> +<BLOCKQUOTE>Zanzibar, 23 septembre,</BLOCKQUOTE> +<BLOCKQUOTE>Sept heures vingt-sept minutes du matin.</BLOCKQUOTE> +<BLOCKQUOTE>« <I>À John S. Wright, ministre d’État.</I></BLOCKQUOTE> +<BLOCKQUOTE>« Coup tiré hier soir minuit précis par engin foré dans revers + méridional du Kilimandjaro. Passage de projectile avec sifflements + épouvantables. Effroyable détonation. Province dévastée par trombe d’air. Mer + soulevée jusqu’au canal Mozambique. Nombreux navires désemparés et mis à la + côte. Bourgades et villages anéantis. Tout va bien.</BLOCKQUOTE> +<CENTER> +<BLOCKQUOTE> + « RICHARD W. TRUST. »</BLOCKQUOTE></CENTER> +<P>Oui! tout allait bien, puisque rien n’était changé à l’état de choses, sauf +les désastres produits dans le Wamasai, en partie rasé par cette trombe +artificielle, et les naufrages provoqués par le déplacement des couches +aériennes. Et n’en avait-il pas été ainsi, lorsque la fameuse Columbiad avait +lancé son projectile vers la Lune? La secousse, communiquée au sol de la +Floride, ne s’était-elle pas fait sentir dans un rayon de cent milles? Oui, +certes! et, cette fois, l’effet avait dû être centuplé.</P> +<P>Quoi qu’il en soit, la dépêche apprenait deux choses aux intéressés de +l’Ancien et du Nouveau Continent :</P> +<P>1° Que l’énorme engin avait pu être fabriqué dans les flancs mêmes du +Kilimandjaro.</P> +<P>2° Que le coup avait été tiré à l’heure dite.</P> +<P>Et, alors, le monde entier poussa un immense soupir de satisfaction, qui fut +suivi d’un immense éclat de rire.</P> +<P>La tentative de Barbicane and Co avait échoué piteusement! Les formules de +J.-T. Maston étaient bonnes à mettre au panier! La <I>North Polar Practical +Association</I> n’avait plus qu’à se déclarer en faillite!</P> +<P>Ah ça! est-ce que, par hasard, le secrétaire du Gun-Club se serait trompé +dans ses calculs?</P> +<P>« Je croirais plutôt m’être trompée dans l’affection qu’il m’inspire! » +se disait Mrs Evangélina Scorbitt.</P> +<P>Et, de tous, l’être humain le plus déconfit qui existât alors à la surface du +sphéroïde, c’était bien J.-T. Maston. En voyant que rien n’avait été changé aux +conditions dans lesquelles se mouvait la Terre depuis sa création, il s’était +bercé de l’espoir que quelque accident aurait pu retarder l’opération de ses +collègues Barbicane et Nicholl…</P> +<P>Mais, depuis la dépêche de Zanzibar, il lui fallait bien reconnaître que +l’opération avait échoué.</P> +<P>Échoué!… Et les équations, les formules, desquelles il avait conclu à la +réussite de l’entreprise! Est-ce donc qu’un engin, long de six cents mètres, +large de vingt-sept mètres, lançant un projectile de cent quatre-vingts millions +de kilogrammes sous la déflagration de deux mille de méli- mélonite avec une +vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres, était insuffisant pour +provoquer le déplacement des Pôles? Non!… Ce n’était pas admissible!</P> +<P>Et pourtant!…</P> +<P>Aussi, J.-T. Maston, en proie à une violente exaltation, déclara-t-il qu’il +voulait quitter sa retraite. Mrs Evangélina Scorbitt essaya vainement de l’en +empêcher. Non qu’elle eût à craindre pour sa vie désormais, puisque le danger +avait pris fin. Mais les plaisanteries qui seraient adressées au malencontreux +calculateur, les quolibets qu’on ne lui épargnerait guère, les lazzi qui +pleuvraient sur son oeuvre, elle eût voulu les lui épargner!</P> +<P>Et, chose plus grave, quel accueil lui feraient ses collègues du Gun-Club? Ne +s’en prendraient-ils pas à leur secrétaire d’un insuccès qui les couvrait de +ridicule? N’était- ce pas à lui, l’auteur des calculs, que remontait l’entière +responsabilité de cet échec?</P> +<P>J.-T. Maston ne voulut rien entendre. Il résista aux supplications comme aux +larmes de Mrs Evangélina Scorbitt. Il sortit de la maison où il se tenait caché. +Il parut dans les rues de Baltimore. Il fut reconnu, et ceux qu’il avait menacés +dans leur fortune et leur existence, dont il avait perpétué les transes par +l’obstination de son mutisme, se vengèrent en le bafouant, en le daubant de +mille manières.</P> +<P>Il fallait entendre ces gamins d’Amérique, qui en eussent remontré aux +gavroches parisiens!</P> +<P>« Eh! va donc, redresseur d’axe!</P> +<P>— Eh! va donc, rafistoleur d’horloges!</P> +<P>— Eh! va donc, rhabilleur de patraques! »</P> +<P>Bref, le déconfit, le houspillé secrétaire du Gun-Club fut contraint de +rentrer à l’hôtel de New-Park, où Mrs Evangélina Scorbitt épuisa tout le stock +de ses tendresses pour le consoler. Ce fut en vain. J.-T. Maston ­ à +l’exemple de Niobé ­ <I>noluit consolari</I>, parce que son canon n’avait +pas produit sur le sphéroïde terrestre plus d’effet qu’un simple pétard de la +Saint-Jean!</P> +<P>Quinze jours s’écoulèrent dans ces conditions, et le Monde, remis de ses +anciennes épouvantes, ne pensait déjà plus aux projets de la <I>North Polar +Practical Association</I>.</P> +<P>Quinze jours, et pas de nouvelles du président Barbicane ni du capitaine +Nicholl! Avaient-ils donc péri dans le contrecoup de l’explosion, lors des +ravages produits à la surface de Wamasai? Avaient-ils payé de leur vie la plus +immense mystification des temps modernes?</P> +<P>Non!</P> +<P>Après la détonation, renversés tous deux, culbutés en même temps que le +sultan, sa cour et quelques milliers d’indigènes, ils s’étaient relevés, sains +et saufs.</P> +<P>« Est-ce que cela a réussi?… demanda Bâli-Bâli, en se frottant les +épaules.</P> +<P>— En doutez-vous?</P> +<P>— Moi… douter!… Mais quand saurez-vous?…</P> +<P>— Dans quelques jours! » répondit le président Barbicane.</P> +<P>Avait-il compris que l’opération était manquée?… Peut- être! Mais jamais il +n’eût voulu en convenir devant le souverain du Wamasai.</P> +<P>Quarante-huit heures après, les deux collègues avaient pris congé de +Bâli-Bâli, non sans avoir payé une forte somme pour les désastres causés à la +surface de son royaume. Comme cette somme entra dans les caisses particulières +du sultan, et que ses sujets n’en reçurent pas un dollar, Sa Majesté n’eut point +lieu de regretter cette lucrative affaire.</P> +<P>Puis, les deux collègues, suivis de leurs contremaîtres, gagnèrent Zanzibar, +où se trouvait un navire en partance pour Suez. De là, sous de faux noms, le +paquebot des Messageries maritimes <I>Moeris</I> les transporta à Marseille, le +P.-L.-M. à Paris ­ sans déraillement ni collision ­ le chemin de fer de +l’ouest au Havre, et enfin le transatlantique <I>la Bourgogne</I> en +Amérique.</P> +<P>En vingt-deux jours, ils étaient venus du Wamasai à New- York, État de +New-York.</P> +<P>Et le 15 octobre, à trois heures après midi, tous deux frappaient à la porte +de l’hôtel de New-Park…</P> +<P>Un instant après, ils se trouvèrent en présence de Mrs Evangélina Scorbitt et +de J.-T. Maston.</P> +<H4>XX</H4> +<H4>Qui termine cette curieuse histoire aussi<BR>véridique +qu’invraisemblable.</H4> +<P>« Barbicane?… Nicholl?…</P> +<P>— Maston!</P> +<P>— Vous?…</P> +<P>— Nous! »</P> +<P>Et, dans ce pronom, lancé simultanément par les deux collègues d’un ton +singulier, on sentait tout ce qu’il y avait d’ironie et de reproches.</P> +<P>J.-T. Maston passa son crochet de fer sur son front. Puis, d’une voix qui +sifflait entre ses lèvres ­ comme celle d’un aspic, eût dit Ponson du +Terrail :</P> +<P>« Votre galerie du Kilimandjaro avait bien six cents mètres sur une largeur +de vingt-sept? demanda-t-il.</P> +<P>— Oui!</P> +<P>— Votre projectile pesait bien cent quatre-vingts millions de +kilogrammes?</P> +<P>— Oui!</P> +<P>— Et le tir s’est bien effectué avec deux mille tonnes de méli-mélonite?</P> +<P>—Oui! »</P> +<P>Ces trois oui tombèrent comme des coups de massue sur l’occiput de J.-T. +Maston.</P> +<P>« Alors je conclus… reprit-il.</P> +<P>— Comment?… demanda le président Barbicane.</P> +<P>— Comme ceci, répondit J.-T. Maston : Puisque l’opération n’a pas réussi, +c’est que la poudre n’a pas donné au projectile une vitesse initiale de deux +mille huit cents kilomètres!</P> +<P>— Vraiment!… fit le capitaine Nicholl.</P> +<P>— C’est que votre méli-mélonite n’est bonne qu’à charger des pistolets de +paille! »</P> +<P>Le capitaine Nicholl bondit à ce mot, qui se tournait pour lui en sanglante +injure.</P> +<P>« Maston! s’écria-t-il.</P> +<P>— Nicholl!</P> +<P>— Quand vous voudrez vous battre à la méli-mélonite…</P> +<P>— Non!… Au fulmi-coton!… C’est plus sûr! »</P> +<P>Mrs Evangélina Scorbitt dut intervenir pour calmer les deux irascibles +artilleurs.</P> +<P>« Messieurs!… messieurs! dit-elle. Entre collègues!… »</P> +<P>Et, alors, le président Barbicane prit la parole d’une voix plus calme, +disant :</P> +<P>« À quoi bon récriminer? Il est certain que les calculs de notre ami Maston +devaient être justes, comme il est certain que l’explosif de notre ami Nicholl +devait être suffisant! Oui!… Nous avons mis exactement en pratique les données +de la science!… Et, cependant, l’expérience a manqué! Pour quelles raisons?… +Peut-être ne le saura-t-on jamais?…</P> +<P>— Eh bien! s’écria le secrétaire du Gun-Club, nous la recommencerons!</P> +<P>— Et l’argent, qui a été dépensé en pure perte! fit observer le capitaine +Nicholl.</P> +<P>— Et l’opinion publique, ajouta Mrs Evangélina Scorbitt, qui ne vous +permettrait pas de risquer une seconde fois le sort du Monde!</P> +<P>— Que va devenir notre domaine circumpolaire? répliqua le capitaine +Nicholl.</P> +<P>— À quel taux vont tomber les actions de la <I>North Polar Practical +Association</I>? » s’écria le président Barbicane.</P> +<P>L’effondrement!… Il s’était produit déjà, et l’on offrait les titres par +paquet au prix du vieux papier.</P> +<P>Tel fut le résultat final de cette opération gigantesque. Tel fut le fiasco +mémorable, auquel aboutirent les projets surhumains de Barbicane and Co.</P> +<P>Si jamais la risée publique se donna libre carrière pour accabler de braves +ingénieurs mal inspirés, si jamais les articles fantaisistes des journaux, les +caricatures, les chansons, les parodies, eurent matière à s’exercer, on peut +affirmer que ce fut bien en cette occasion. Le président Barbicane, les +administrateurs de la nouvelle Société, leurs collègues du Club, furent +littéralement conspués. On les qualifia parfois de façon si… gauloise, que ces +qualifications ne sauraient être redites pas même en latin ­ pas même en +zolapük. L’Europe surtout s’abandonna à un déchaînement de plaisanteries tel que +les Yankees finirent par être scandalisés. Et, n’oubliant pas que Barbicane, +Nichol et Maston étaient d’origine américaine, qu’ils appartenaient à cette +célèbre association de Baltimore, peu s’en fallut qu’ils n’obligeassent le +gouvernement fédéral à déclarer la guerre à l’ancien Monde.</P> +<P>Enfin, le dernier coup fut porté par une chanson française que l’illustre +Paulus ­ il vivait encore à cette époque ­ mit à la mode. Cette machine +courut les cafés-concerts du monde entier.</P> +<P>Voici quel était l’un des couplets les plus applaudis :</P> +<BLOCKQUOTE>Pour modifier notre patraque,<BR>Dont l’ancien axe se + détraque,<BR>Ils ont fait un canon qu’on braque,<BR>Afin de mettra tout en + vrac!<BR>C’est bien pour vous flanquer le trac!<BR>Ordre est donné pour qu’on + les traque,<BR>Ces trois imbéciles!… Mais… crac!<BR>Le coup est parti… Rien ne + craque!<BR>Vive notre vieille patraque!</BLOCKQUOTE> +<P>Enfin, saurait-on jamais à quoi était dû l’insuccès de cette entreprise? Cet +insuccès prouvait-il que l’opération était impossible à réaliser, que les forces +dont disposent les hommes ne seront jamais suffisantes pour amener une +modification dans le mouvement diurne de la Terre, que jamais les territoires du +Pôle arctique ne pourront être déplacés en latitude pour être reportés au point +où les banquises et les glaces seraient naturellement fondues par les rayons +solaires?</P> +<P>On fut fixé à ce sujet, quelques jours après le retour du président Barbicane +et de son collègue aux États-Unis.</P> +<P>Une simple note parut dans le Temps du 17 octobre, et le journal de M. +Hébrard rendit au Monde le service de le renseigner sur ce point si intéressant +pour sa sécurité.</P> +<P>Cette note était ainsi conçue :</P> +<BLOCKQUOTE>« On sait quel a été le résultat nul de l’entreprise qui avait + pour but la création d’un nouvel axe. Cependant les calculs de J.-T. Maston, + reposant sur des données justes, auraient produit les résultats cherchés, si, + par suite d’une distraction inexplicable, ils n’eussent été entachés d’erreur + dès le début.</BLOCKQUOTE> +<BLOCKQUOTE>« En effet, lorsque le célèbre secrétaire du Gun-Club a pris pour + base la circonférence du sphéroïde terrestre, il l’a portée à <I>quarante + mille mètres</I> au lieu de <I>quarante mille kilomètres</I> ­ ce qui a + faussé la solution du problème.</BLOCKQUOTE> +<BLOCKQUOTE>« D’où a pu venir une pareille erreur?… Qui a pu la causer?… + Comment un aussi remarquable calculateur a-t-il pu la commettre?… On se perd + en vaines conjectures.</BLOCKQUOTE> +<BLOCKQUOTE>« Ce qui est certain, c’est que le problème de la modification de + l’axe terrestre étant correctement posé, il aurait dû être exactement résolu. + Mais cet oubli de trois zéros a produit une erreur de <I>douze zéros</I> au + résultat final.</BLOCKQUOTE> +<BLOCKQUOTE>« Ce n’est pas un canon un million de fois gros comme le canon de + vingt-sept, ce serait un trillion de ces canons, lançant un trillion de + projectiles de cent quatre-vingt mille tonnes, qu’il faudrait pour déplacer le + Pôle de 23°28’, en admettant que la méli-mélonite eût la puissance expansive + que lui attribue le capitaine Nicholl.</BLOCKQUOTE> +<BLOCKQUOTE>« En somme, l’unique coup, dans les conditions où il a été tiré au + Kilimandjaro, n’a déplacé le pôle que de trois microns (3 millièmes de + millimètre), et il n’a fait varier le niveau de la mer au maximum que de neuf + millièmes de microns.</BLOCKQUOTE> +<BLOCKQUOTE>« Quant au projectile, nouvelle petite planète, il appartient + désormais à notre système, où le retient l’attraction solaire.</BLOCKQUOTE> +<CENTER> +<BLOCKQUOTE> « + ALCIDE PIERDEUX »</BLOCKQUOTE></CENTER> +<P>Ainsi c’était une distraction de J.-T. Maston, une erreur de trois zéros au +début de ses calculs, qui avait produit ce résultat humiliant pour la nouvelle +Société!</P> +<P>Mais si ses collègues du Gun-Club se montrèrent furieux contre lui, s’ils +l’accablèrent de leurs malédictions, il se fit dans le public une réaction en +faveur du pauvre homme. Après tout, c’était cette faute qui avait été cause de +tout le mal ­ ou plutôt de tout le bien, puisqu’elle avait épargné au monde +la plus effroyable des catastrophes.</P> +<P>Il s’ensuit donc que les compliments arrivèrent de toutes parts, avec des +millions de lettres, qui félicitaient J.-T. Maston de s’être trompé de trois +zéros!</P> +<P>J.-T. Maston, plus déconfit, plus estomaqué que jamais, ne voulut rien +entendre du formidable hurrah que la Terre poussait en son honneur. Le président +Barbicane, le capitaine Nicholl, Tom Hunter aux jambes de bois, le colonel +Bloomsberry, le fringant Bilsby et leurs collègues ne lui pardonneraient +jamais…</P> +<P>Du moins, il lui restait Mrs Evangelina Scorbitt. Cette excellente femme ne +pouvait lui en vouloir.</P> +<P>Avant tout, J.-T. Maston avait tenu à refaire ses calculs, se refusant à +admettre qu’il eût été distrait à ce point.</P> +<P>Cela était pourtant. L’ingénieur Alcide Pierdeux ne s’était pas trompé. Et +voilà pourquoi, ayant reconnu l’erreur au dernier moment, lorsqu’il n’avait plus +le temps de rassurer ses semblables, cet original gardait un calme si parfait au +milieu des transes générales. Voilà pourquoi il portait un toast au vieux Monde, +à l’heure où partait le coup du Kilimandjaro.</P> +<P>Oui! Trois zéros oubliés dans la mesure de la circonférence terrestre!…</P> +<P>Subitement alors le souvenir revint à J.-T. Maston. C’était au début de son +travail, lorsqu’il venait de se renfermer dans son cabinet de Balistic-Cottage. +Il avait parfaitement écrit le nombre 40 000 000 sur le tableau +noir…</P> +<P>À ce moment, sonnerie précipitée du timbre téléphonique… J.-T. Maston se +dirige vers la plaque… Il échange quelques mots avec Mrs Evangélina Scorbitt… +Voilà qu’un coup de foudre le renverse et culbute son tableau… Il se relève… Il +commence à retracer le nombre à demi effacé dans la chute… Il avait à peine +écrit les chiffres 40 000… quand le timbre résonne une seconde fois… Et, +lorsqu’il se remet au travail, il oublie les trois derniers zéros du nombre qui +mesure la circonférence terrestre!</P> +<P>Eh bien! tout cela, c’était la faute à Mrs Evangélina Scorbitt! Si elle ne +l’eût pas dérangé, peut-être n’aurait-il pas reçu le contrecoup de la décharge +électrique! Peut-être le tonnerre ne lui aurait-il pas joué un de ces tours +pendables, qui suffisent à compromettre toute une existence de bons et honnêtes +calculs!</P> +<P>Quelle secousse reçut la malheureuse femme, lorsque J.- T. Maston dut lui +dire dans quelles circonstances s’était produite l’erreur!… Oui!… elle était la +cause de ce désastre!… C’était par elle que J.-T. Maston se voyait déshonoré +pour les longues années qui lui restaient à vivre, car on mourait généralement +centenaire dans la vénérable association du Gun-club!</P> +<P>Et, après cet entretien, J.-T. Maston avait fui l’hôtel de New-Park. Il était +rentré à Balistic-Cottage. Il arpentait son cabinet de travail, se répétant +:</P> +<P>« Maintenant je ne suis plus bon à rien en ce monde!…</P> +<P>— Pas même à vous marier?… » dit une voix que l’émotion rendait +déchirante.</P> +<P>C’était Mrs Evangélina Scorbitt. Éplorée, éperdue, elle avait suivi J.-T. +Maston…</P> +<P>« Cher Maston!… dit-elle.</P> +<P>— Eh bien! oui!… Mais à une condition… c’est que je ne ferai plus jamais de +mathématiques!</P> +<P>— Ami, je les ai en horreur! » répondit l’excellente veuve.</P> +<P>Et le secrétaire du Gun-Club fit de Mrs Evangélina Scorbitt Mrs J.-T. +Maston.</P> +<P>Quant à la note d’Alcide Pierdeux, quel honneur, quelle célébrité elle +apporta à cet ingénieur et aussi à « l’École » en sa personne! Traduite +dans toutes les langues, insérée dans tous les journaux, cette note répandit son +nom à travers le monde entier. Il arriva donc que le père de la jolie +Provençale, qui lui avait refusé la main de sa fille, « parce qu’il était trop +savant, » lut ladite note dans le <I>Petit Marseillais</I>. Aussi, après +être parvenu à en comprendre la signification sans aucun secours étranger, pris +de remords et en attendant mieux, envoya-t-il à son auteur une invitation à +dîner.</P> +<P>— De notre ancienne astronomie, fit observer Boris Karkof, et que ces +insensés prétendaient anéantir!</P> +<P>— Ils en seront pour leurs frais et leur honte! ajouta Jacques Jansen, par la +bouche duquel la Hollande semblait parler tout entière.</P> +<P>— Et le domaine arctique restera éternellement sous les glaces qui le +recouvrent! riposta le professeur Jan Harald.</P> +<P>— Hurrah pour le Soleil! s’écria le major Donellan. Tel il est, tel il suffit +au besoin du Monde!</P> +<P>— Hurrah!… Hurrah! » répétèrent d’une seule voix les représentants de la +vieille Europe.</P> +<H4>XXI</H4> +<H4>Très court, mais tout à fait rassurant pour<BR>l’avenir du monde.</H4> +<P>Et, désormais, que les habitants de la Terre se rassurent! Le président +Barbicane et le capitaine Nicholl ne reprendront point leur entreprise si +piteusement avortée. J.-T. Maston ne refera pas ses calculs, exempts d’erreur +cette fois. Ce serait inutile. La note de l’ingénieur Alcide Pierdeux a dit +vrai. Ce que démontre la mécanique, c’est que, pour produire un déplacement +d’axe de 23°28’, même avec la méli-mélonite, il faudrait un trillion de canons +semblables à l’engin qui a été creusé dans le massif du Kilimandjaro. Or, notre +sphéroïde ­ toute sa surface fût-elle solide ­ est trop petit pour les +contenir.</P> +<P>Il semble donc que les habitants du globe peuvent dormir en paix. Modifier +les conditions dans lesquelles se meut la Terre, cela est au-dessus des efforts +permis à l’humanité. Il n’appartient pas aux hommes de rien changer à l’ordre +établi par le Créateur dans le système de l’Univers.</P> +<H4>Table</H4> +<TABLE cellSpacing=0 cellPadding=4 width="85%" align=center border=0> + <TBODY> + <TR> + <TD vAlign=top width="15%">I.</TD> + <TD>Où la « <I>North Polar Practical Association</I> » lance un + document à travers les deux mondes.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>II.</TD> + <TD>Dans lequel les délégués anglais, hollandais, suédois, danois et russe + se présentent au lecteur.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>III.</TD> + <TD>Dans lequel se fait l’adjudication des régions du pôle arctique.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>IV.</TD> + <TD>Dans lequel reparaissent de vieilles connaissances de nos jeunes + lecteurs.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>V.</TD> + <TD>Et d’abord, peut-on admettre qu’il y ait des houillères près du Pôle + nord?</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>VI.</TD> + <TD>Dans lequel est interrompue une conversation téléphonique entre Mrs + Scorbitt et J.-T. Maston.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>VII.</TD> + <TD>Dans lequel le président Barbicane n’en dit pas plus qu’il ne lui + convient d’en dire.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>VIII.</TD> + <TD>« Comme dans Jupiter? » a dit le président du Gun-Club.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>IX.</TD> + <TD>Dans lequel on sent apparaître un Deux ex Machina d’origine + française.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>X.</TD> + <TD>Dans lequel diverses inquiétudes commencent à se faire jour.</TD></TR> + <TR> + <TD>XI.</TD> + <TD>Ce qui se trouve dans le carnet de J.-T. Maston, et ce qui ne s’y + trouve plus.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>XII.</TD> + <TD>Dans lequel J.-T. Maston continue héroïquement à se taire.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>XIII.</TD> + <TD>La fin duquel J.-T. Maston fait une réponse véritablement +épique.</TD></TR> + <TR> + <TD>XIV.</TD> + <TD>Très court, mais dans lequel l’<I>x</I> prend une valeur + géographique.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>XV.</TD> + <TD>Qui contient quelques détails vraiment intéressants pour les habitants + du sphéroïde terrestre.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>XVI.</TD> + <TD>Dans lequel le choeur des mécontents va crescendo et +rinforzando.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>XVII.</TD> + <TD>Ce qui s’est fait au Kilimandjaro pendant huit mois de cette année + mémorable.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>XVIII.</TD> + <TD>Dans lequel les populations du Wamasai attendent que le président + Barbicane crie feu! au capitaine Nicholl.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>XIX.</TD> + <TD>Dans lequel J.-T. Maston regrette peut-être le temps où la foule + voulait le lyncher.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>XX.</TD> + <TD>Qui termine cette curieuse histoire aussi véridique + qu’invraisemblable.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>XXI.</TD> + <TD>Très court, mais tout à fait rassurant pour l’avenir du + monde.</TD></TR></TBODY></TABLE> +<H4>Fin du Voyage Extraordinaire</H4> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12533 ***</div> +</BODY> +</HTML> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..43aabee --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #12533 (https://www.gutenberg.org/ebooks/12533) diff --git a/old/12533-0.txt b/old/12533-0.txt new file mode 100644 index 0000000..424272d --- /dev/null +++ b/old/12533-0.txt @@ -0,0 +1,6273 @@ +The Project Gutenberg EBook of Sans dessus dessous, by Jules Verne + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Sans dessus dessous + +Author: Jules Verne + +Release Date: June 6, 2004 [EBook #12533] +[Date last updated: July 2, 2005] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SANS DESSUS DESSOUS *** + + + + +Produced by Norm Wolcott + + + + + + + Sans dessus dessous by Jules Verne + +[Redactor’s Note: Texte établi à partir de la _troisième édition,_ par +Bibliothèque d'Education et de Récreation, J. Hetzel et Cie, Paris, 1889. ] + +-------------------------------------------------------------------------------- +_Couronnés par l'Académie française_ + +S A N S D E S S U S D E S S O U S + +PAR + +J U L E S V E R N E + +TROISIÈME ÉDITION + +BIBLIOTHÈQUE DE RÉCRÉATION + +J. HETZEL, ET CIE . 18, RUE JACOB + +P A R I S — 1 8 8 9 + +-------------------------------------------------------------------------------- +SANS DESSUS DESSOUS + +I + +Où la « _North Polar Practical Association_ » +lance un document à travers les deux mondes. + +« Ainsi, monsieur Maston, vous prétendez que jamais femme n’eût été capable de +faire progresser les sciences mathématiques ou expérimentales? + +— À mon extrême regret, j’y suis obligé, mistress Scorbitt, répondit J.-T. +Maston. Qu’il y ait eu ou qu’il y ait quelques remarquables mathématiciennes, +et particulièrement en Russie, j’en conviens très volontiers. Mais, étant +donnée sa conformation cérébrale, il n’est pas de femme qui puisse devenir une +Archimède et encore moins une Newton. + +— Oh! monsieur Maston, permettez-moi de protester au nom de notre sexe… + +— Sexe d’autant plus charmant, mistress Scorbitt, qu’il n’est point fait pour +s’adonner aux études transcendantes. + +— Ainsi, selon vous, monsieur Maston, en voyant tomber une pomme, aucune femme +n’eût pu découvrir les lois de la gravitation universelle, ainsi que l’a fait +l’illustre savant anglais à la fin du XVIIème siècle? + +— En voyant tomber une pomme, mistress Scorbitt, une femme n’aurait eu d’autre +idée… que de la manger… à l’exemple de notre mère Ève! + +— Allons, je vois bien que vous nous déniez toute aptitude pour les hautes +spéculations… + +— Toute aptitude?… Non, mistress Scorbitt. Et, cependant, je vous ferai +observer que, depuis qu’il y a des habitants sur la Terre et des femmes par +conséquent, il ne s’est pas encore trouvé un cerveau féminin auquel on doive +quelque découverte analogue à celles d’Aristote, d’Euclide, de Képler, de +Laplace, dans le domaine scientifique. + +— Est-ce donc une raison, et le passé engage-t-il irrévocablement l’avenir? + +— Hum! ce qui ne s’est point fait depuis des milliers d’années ne se fera +jamais… sans doute. + +— Alors je vois qu’il faut en prendre notre parti, monsieur Maston, et nous ne +sommes vraiment bonnes… + +— Qu’à être bonnes! » répondit J.-T. Maston. + +Et cela, il le dit avec cette aimable galanterie dont peut disposer un savant +bourré d’x. Mrs Evangélina Scorbitt était toute portée à s’en contenter, +d’ailleurs. + +« Eh bien! monsieur Maston, reprit-elle, à chacun son lot en ce monde. Restez +l’extraordinaire calculateur que vous êtes. Donnez-vous tout entier aux +problèmes de cette oeuvre immense à laquelle, vos amis et vous, allez vouer +votre existence. Moi, je serai la « bonne femme » que je dois être, en lui +apportant mon concours pécuniaire… + +— Ce dont nous vous aurons une éternelle reconnaissance, » répondit J.-T. +Maston. + +Mrs Evangélina Scorbitt rougit délicieusement, car elle éprouvait sinon pour +les savants en général du moins pour J.-T. Maston, une sympathie vraiment +singulière. Le coeur de la femme n’est-il pas un insondable abîme? + +Oeuvre immense, en vérité, à laquelle cette riche veuve américaine avait résolu +de consacrer d’importants capitaux. + +Voici quelle était cette oeuvre, quel était le but que ses promoteurs +prétendaient atteindre. + +Les terres arctiques proprement dites comprennent, d’après Maltebrun, Reclus, +Saint-Martin et les plus autorisés des géographes : + +1° Le Devon septentrional, c’est-à-dire les îles couvertes de glaces de la mer +de Baffin et du détroit de Lancastre; + +2° La Géorgie septentrionale, formée de la terre de Banks et de nombreuses +îles, telles que les îles Sabine, Byam-Martin, Griffith, Cornwallis et Bathurst; + +3° L’archipel de Baffin-Parry, comprenant diverses parties du continent +circumpolaire, appelées Cumberland, Southampton, James-Sommerset, +Boothia-Felix, Melville et autres à peu près inconnues. + +En cet ensemble, périmétré par le soixante-dix-huitième parallèle, les terres +s’étendent sur quatorze cent mille milles et les mers sur sept cent mille +milles carrés. + +Intérieurement à ce parallèle, d’intrépides découvreurs modernes sont parvenus +à s’avancer jusqu’aux abords du quatre vingt-quatrième degré de latitude, +relevant quelques côtes perdues derrière la haute chaîne des banquises, donnant +des noms aux caps, aux promontoires, aux golfes, aux baies de ces vastes +contrées, qui pourraient être appelées les Highlands arctiques. Mais, au delà +de ce vingt-quatrième parallèle, c’est le mystère, c’est l’irréalisable +desideratum des cartographes, et nul ne sait encore si ce sont des terres ou +des mers que cache, sur un espace de six degrés, l’infranchissable +amoncellement des glaces du Pôle boréal. + +Or, en cette année 189–, le gouvernement de États-Unis eut l’idée fort +inattendue de proposer la mise en adjudication des régions circumpolaires non +encore découvertes — régions dont une société américaine, qui venait de se +former en vue d’acquérir la calotte arctique, sollicitait la concession. + +Depuis quelques années, il est vrai, la conférence de Berlin avait formulé un +code spécial, à l’usage des grandes Puissances, qui désirent s’approprier le +bien d’autrui sous prétexte de colonisation ou d’ouverture de débouchés +commerciaux. Toutefois, il ne semblait pas que ce code fût applicable en cette +circonstance, le domaine polaire n’étant point habité. Néanmoins, comme ce qui +n’est à personne appartient également à tout le monde, la nouvelle Société ne +prétendait pas « prendre » mais « acquérir », afin d’éviter les réclamations +futures. + +Aux États-Unis, il n’est de projet si audacieux ou même à peu près +irréalisable qui ne trouve des gens pour en dégager les côtés pratiques et +des capitaux pour les mettre en oeuvre. On l’avait bien vu, quelques années +auparavant, lorsque le Gun-Club de Baltimore s’était donné la tâche d’envoyer +un projectile jusqu’à la Lune, dans l’espoir d’obtenir une communication +directe avec notre satellite. Or n’étaient-ce pas ces entreprenants Yankees, +qui avaient fourni les plus grosses sommes nécessitées par cette intéressante +tentative? Et, si elle fut réalisée, n’est-ce pas grâce à deux des membres +dudit club, qui osèrent affronter les risques de cette surhumaine expérience? + +Qu’un Lesseps propose quelque jour de creuser un canal à grande section à +travers l’Europe et l’Asie, depuis les rives de l’Atlantique jusqu’aux mers de +la Chine, qu’un puisatier de génie offre de forer la terre pour atteindre les +couches de silicates qui s’y trouvent à l’état fluide, au-dessus de la fonte en +fusion, afin de puiser au foyer même du feu central, qu’un entreprenant +électricien veuille réunir les courants disséminés à la surface du globe, pour +en former une inépuisable source de chaleur et de lumière, qu’un hardi +ingénieur ait l’idée d’emmagasiner dans de vastes récepteurs l’excès des +températures estivales pour le restituer pendant l’hiver aux zones éprouvées +par le froid, qu’un hydraulicien hors ligne essaie d’utiliser la force vive +des marées pour produire à volonté de la chaleur ou du travail que des +sociétés anonymes ou en commandite se fondent pour mener à bonne fin cent +projets de cette sorte! ce sont les Américains que l’on trouvera en tête des +souscripteurs, et des rivières de dollars se précipiteront dans les caisses +sociales, comme les grands fleuves du Nord-Amérique vont s’absorber au sein des +océans. + +Il est donc naturel d’admettre que l’opinion fût singulièrement surexcitée, +lorsque se répandit cette nouvelle au moins étrange que les contrées +arctiques allaient être mises en adjudication au profit du dernier et plus fort +enchérisseur. D’ailleurs, aucune souscription publique n’était ouverte en vue +de cette acquisition, dont les capitaux étaient faits d’avance. On verrait plus +tard, lorsqu’il s’agirait d’utiliser le domaine, devenu la propriété des +nouveaux acquéreurs. + +Utiliser le territoire arctique!… En vérité cela n’avait pu germer que dans des +cervelles de fous! + +Rien de plus sérieux que ce projet, cependant. + +En effet, un document fut adressé aux journaux des deux continents, aux +feuilles européennes, africaines, océaniennes, asiatiques, en même temps qu’aux +feuilles américaines. Il concluait à une demande d’enquête de commodo et +incommodo de la part des intéressés. Le New-York Herald avait eu la primeur de +ce document. Aussi, les innombrables abonnés de Gordon Bennett purent-ils lire +dans le numéro du 7 novembre la communication suivante communication qui +courut rapidement à travers le monde savant et industriel, où elle fut +appréciée de façons bien diverses. + +« Avis aux habitants du globe terrestre, + +« Les régions du Pôle nord, situées à l’intérieur du quatre-vingt-quatrième +degré de latitude septentrionale, n’ont pas encore pu être mises en +exploitation par l’excellente raison qu’elles n’ont pas été découvertes. + +« En effet, les points extrêmes, relevés par les navigateurs, de nationalités +différentes, sont les suivants en latitude : + +« 82°45’, atteint par l’Anglais Parry, en juillet 1847 sur le vingt-huitième +méridien ouest, dans le nord du Spitzberg; + +« 83°20’28”, atteint par Markham, de l’expédition anglaise de sir John Georges +Nares, en mai 1876, sur le cinquantième méridien ouest dans le nord de la terre +de Grinnel; + +« 83°35’, atteint par Lockwood et Brainard, de l’expédition américaine du +lieutenant Greely, en mai 1882, sur le quarante-deuxième méridien ouest, dans +le nord de la terre de Nares. + +« On peut donc considérer la région qui s’étend depuis le +quatre-vingt-quatrième parallèle jusqu’au Pôle, sur un espace de six degrés, +comme un domaine indivis entre les divers États du globe, et essentiellement +susceptible de se transformer en propriété privée, après adjudication publique. + +« Or, d’après les principes du droit, nul n’est tenu de demeurer dans +l’indivision. Aussi les États-Unis d’Amérique, s’appuyant sur ces principes, +ont-ils résolu de provoquer l’aliénation de ce domaine. + +« Une société s’est fondée à Baltimore, sous la raison sociale _North Polar +Practical Association_, représentant officiellement la confédération +américaine. Cette société se propose d’acquérir ladite région, suivant acte +régulièrement dressé, qui lui constituera un droit absolu de propriété sur les +continents, îles, îlots, rochers, mers, lacs, fleuves, rivières et cours d’eau +généralement quelconques, dont se compose actuellement l’immeuble arctique, +soit que d’éternelles glaces le recouvrent, soit que ces glaces s’en dégagent +pendant la saison d’été. + +« Il est bien spécifié que ce droit de propriété ne pourra être frappé de +caducité, même au cas où des modifications de quelque nature qu’elles soient + surviendraient dans l’état géographique et météorologique du globe terrestre. + +« Ceci étant porté à la connaissance des habitants des deux Mondes, toutes les +Puissances seront admises à participer à l’adjudication, qui sera faite au +profit du plus offrant et dernier enchérisseur. + +« La date de l’adjudication est indiquée pour le 3 décembre de la présente +année, en la salle des « Auctions », à Baltimore, Maryland, États-Unis +d’Amérique. + +« S’adresser pour renseignements à William S. Forster, agent provisoire de la +_North Polar Practical Association_, 93, High-street, Baltimore. » + +Que cette communication pût être considérée comme insensée, soit! En tout cas, +pour sa netteté et sa franchise, elle ne laissait rien à désirer, on en +conviendra. D’ailleurs, ce qui la rendait très sérieuse, c’est que le +gouvernement fédéral avait d’ores et déjà fait concession des territoires +arctiques, pour le cas où l’adjudication l’en rendrait définitivement +propriétaire. + +En somme, les opinions furent partagées. Les uns ne voulurent voir là qu’un de +ces prodigieux « humbugs » américains, qui dépasseraient les limites du +puffisme, si la badauderie humaine n’était infinie. Les autres pensèrent que +cette proposition méritait d’être accueillie sérieusement. Et ceux-ci +insistaient précisément sur ce que la nouvelle Société ne faisait nullement +appel à la bourse du public. C’était avec ses seuls capitaux qu’elle prétendait +se rendre acquéreur de ces régions boréales. Elle ne cherchait donc point à +drainer les dollars, les bank-notes, l’or et l’argent des gogos pour emplir ses +caisses. Non! Elle ne demandait qu’à payer sur ses propres fonds l’immeuble +circumpolaire. + +Aux gens qui savent compter, il semblait que ladite Société n’aurait eu qu’à +exciper tout simplement du droit de premier occupant, en allant prendre +possession de cette contrée dont elle provoquait la mise en vente. Mais là +était précisément la difficulté, puisque, jusqu’à ce jour, l’accès du Pôle +paraissait être interdit à l’homme. Aussi, pour le cas où les États-Unis +deviendraient acquéreurs de ce domaine, les concessionnaires voulaient-ils +avoir un contrat en règle, afin que personne ne vînt plus tard contester leur +droit. Il eût été injuste de les en blâmer. Ils opéraient avec prudence, et, +lorsqu’il s’agit de contracter des engagements dans une affaire de ce genre, on +ne peut prendre trop de précautions légales. + +D’ailleurs, le document portait une clause, qui réservait les aléas de +l’avenir. Cette clause devait donner lieu à bien des interprétations +contradictoires, car son sens précis échappait, aux esprits les plus subtils. +C’était la dernière : elle stipulait que « le droit de propriété ne pourrait +être frappé de caducité, même au cas où des modifications de quelque nature +qu’elles fussent, surviendraient dans l’état géographique et météorologique +du globe terrestre. » + +Que signifiait cette phrase? Quelle éventualité voulait-elle prévoir? Comment +la Terre pourrait-elle jamais subir une modification dont la géographie ou la +météorologie aurait à tenir compte surtout en ce qui concernait les +territoires mis en adjudication? + +« Évidemment, disaient les esprits avisés, il doit y avoir quelque chose +là-dessous! » + +Les interprétations eurent donc beau jeu, et cela était bien fait pour exercer +la perspicacité des uns ou la curiosité des autres. + +Un journal, le _Ledger_, de Philadelphie, publia tout d’abord cette note +plaisante : + +« Des calculs ont sans doute appris aux futurs acquéreurs des contrées +arctiques qu’une comète à noyau dur choquera prochainement la Terre dans des +conditions telles que son choc produira les changements géographiques et +météorologiques, dont se préoccupe ladite clause. » + +La phrase était un peu longue, comme il convient à une phrase qui se prétend +scientifique, mais elle n’éclaircissait rien. D’ailleurs, la probabilité d’un +choc avec une comète de ce genre ne pouvait être acceptée par des esprits +sérieux. En tout cas, il était inadmissible que les concessionnaires se fussent +préoccupés d’une éventualité aussi hypothétique. + +« Est-ce que, par hasard, dit le _Delta_, de la Nouvelle-Orléans, la nouvelle +Société s’imagine que la précession des équinoxes pourra jamais produire des +modifications favorables à l’exploitation de son domaine? + +— Et pourquoi pas, puisque ce mouvement modifie le parallélisme de l’axe de +notre sphéroïde? fit observer le _Hamburger-Correspondent_. + +— En effet, répondit la _Revue Scientifique_, de Paris. Adhémar n’a-t-il pas +avancé dans son livre sur _Les révolutions de la mer_, que la précession des +équinoxes, combinée avec le mouvement séculaire du grand axe de l’orbite +terrestre, serait de nature à apporter une modification à longue période dans +la température moyenne des différents points de la Terre et dans les quantités +de glaces accumulées à ses deux Pôles? + +— Cela n’est pas certain, répliqua la _Revue d’Édimbourg_. Et, lors même que +cela serait, ne faut-il pas un laps de douze mille ans pour que Véga devienne +notre étoile polaire par suite dudit phénomène, et que la situation des +territoires arctiques soit changée au point de vue climatérique? + +— Eh bien, riposta le _Dagblad_, de Copenhague, dans douze mille ans, il sera +temps de verser les fonds. Mais, avant cette époque, risquer un « krone », +jamais! » + +Toutefois, s’il était possible que la _Revue Scientifique_ eût raison avec +Adhémar, il était bien probable que la _North Polar Practical Association_ +n’avait jamais compté sur cette modification due à la précession des équinoxes. + +En fait, personne n’arrivait à savoir ce que signifiait cette clause du fameux +document, ni quel changement cosmique elle visait dans l’avenir. + +Pour le savoir, peut-être eût-il suffi de s’adresser au Conseil +d’administration de la nouvelle Société, et plus spécialement à son président. +Mais le président, inconnu! Inconnus, également, le secrétaire et les membres +dudit Conseil. On ignorait même de qui émanait le document. Il avait été +apporté aux bureaux du _New-York Herald_ par un certain William S. Forster, de +Baltimore, honorable consignataire de morues pour le compte de la maison +Ardrinell and Co, de Terre-Neuve évidemment un homme de paille. Aussi muet +sur ce sujet que les produits consignés dans ses magasins, ni les plus curieux +ni les plus adroits reporters n’en purent jamais rien tirer. Bref, cette _North +Polar Practical Association_ était tellement anonyme qu’on ne pouvait mettre en +avant aucun nom. C’est bien là le dernier mot de l’anonymat. + +Cependant, si les promoteurs de cette opération industrielle persistaient à +maintenir leur personnalité dans un absolu mystère, leur but était aussi +nettement que clairement indiqué par le document porté à la connaissance du +public des deux Mondes. + +En effet, il s’agissait bien d’acquérir en toute propriété la partie des +régions arctiques, délimitée circulairement par le quatre-vingt-quatrième degré +de latitude, et dont le Pôle nord occupe le point central. + +Rien de plus exact, d’ailleurs, que parmi les découvreurs modernes, ceux qui +s’étaient le plus rapprochés de ce point inaccessible, Parry, Marckham, +Lockwood et Brainard, fussent restés en deçà de ce parallèle. Quant aux autres +navigateurs des mers boréales, ils s’étaient arrêtés à des latitudes +sensiblement inférieures, tels : Payez, en 1874, par 82°15’, au nord de la +terre François-Joseph et de la Nouvelle-Zemble; Leout, en 1870, par 72°47’, +au-dessus de la Sibérie; De Long, dans l’expédition de la _Jeannette_, en 1879, +par 78°45’, sur les parages des îles qui portent son nom. Les autres, dépassant +la Nouvelle-Sibérie et le Groënland, à la hauteur du cap Bismarck, n’avaient +pas franchi les soixante-seizième, soixante-dix-septième et +soixante-dix-neuvième degrés de latitude. Donc, en laissant un écart de +vingt-cinq minutes d’arc, entre le point soit 83°35’ où Lockwood et +Brainard avaient mis le pied, et le quatre-vingt-quatrième parallèle, ainsi que +l’indiquait le document, la _North Polar Practical Association_ n’empiétait pas +sur les découvertes antérieures. Son projet comprenait un terrain absolument +vierge de toute empreinte humaine. + +Voici quelle est l’étendue de cette portion du globe, circonscrite par le +quatre-vingt-quatrième parallèle : + +De 84° à 90°, on compte six degrés, lesquels, à soixante milles chaque, donnent +un rayon de trois cent soixante milles et un diamètre de sept cent vingt +milles. La circonférence est donc de deux mille deux cent soixante milles, et +la surface de quatre cent sept mille milles carrés en chiffres ronds. [Note 1: +Soit 70 650 lieues carrées de 25 au degré, c’est-à-dire un peu plus de deux +fois la surface de la France, qui est de 54 000 000 d’hectares.] + +C’était à peu près la dixième partie de l’Europe entière un morceau de belle +dimension! + +Le document, on l’a vu, posait aussi en principe que ces régions, non encore +reconnues géographiquement, n’appartenant à personne, appartenaient à tout le +monde. Que la plupart des Puissances ne songeassent point à rien revendiquer de +ce chef, c’était supposable. Mais il était à prévoir que les États limitrophes + du moins voudraient considérer ces régions comme le prolongement de leurs +possessions vers le nord et, par conséquent, se prévaudraient d’un droit de +propriété. Et, d’ailleurs, leurs prétentions seraient d’autant mieux justifiées +que les découvertes, opérées dans l’ensemble des contrées arctiques, avaient +été plus particulièrement dues à l’audace de leurs nationaux. Aussi le +gouvernement fédéral, représenté par la nouvelle Société, les mettait-il en +demeure de faire valoir leurs droits, et prétendait-il les indemniser avec le +prix de l’acquisition. Quoi qu’il en fût, les partisans de la _North Polar +Practical Association_ ne cessaient de le répéter : la propriété était +indivise, et, personne n’étant forcé de demeurer dans l’indivision, nul ne +pourrait s’opposer à la licitation de ce vaste domaine. + +Les États, dont les droits étaient absolument indiscutables, en tant que +limitrophes, étaient au nombre de six : l’Amérique, l’Angleterre, le Danemark, +la Suède-Norvège, la Hollande, la Russie. Mais d’autres États pouvaient arguer +des découvertes opérées par leurs marins et leurs voyageurs. + +Ainsi, la France aurait pu intervenir, puisque quelques- uns de ses enfants +avaient pris part aux expéditions qui eurent pour objectif la conquête des +territoires circumpolaires. Ne peut-on citer, entre autres, ce courageux +Bellot, mort en 1853, dans les parages de l’île de Beechey, pendant la campagne +du Phénix, envoyé à la recherche de John Franklin? Doit-on oublier le docteur +Octave Pavy, mort en 1884, près du cap Sabine, durant le séjour de la mission +Greely au fort Conger? Et cette expédition qui, en 1838-39, avait entraîné +jusqu’aux mers du Spitzberg, Charles Martins, Marmier, Bravais et leurs +audacieux compagnons, ne serait-il pas injuste de la laisser dans l’oubli? +Malgré cela, la France ne jugea point à propos de se mêler à cette entreprise +plus industrielle que scientifique, et elle abandonna sa part du gâteau +polaire, où les autres Puissances risquaient de se casser les dents. Peut-être +eût-elle raison et fit-elle bien. + +De même, l’Allemagne. Elle avait à son actif, dès 1671, la campagne du +Hambourgeois Frédéric Martens au Spitzberg, et, en 1869-70, les expéditions de +la _Germania_ et de la _Hansa_, commandées par Koldervey et Hegeman, qui +s’élevèrent jusqu’au cap Bismarck, en longeant la côte du Groënland. Mais, +malgré ce passé de brillantes découvertes, elle ne crut point devoir accroître +d’un morceau du Pôle l’empire germanique. + +Il en fut ainsi pour l’Autriche-Hongrie, bien qu’elle fût déjà propriétaire des +terres de François-Joseph, situées dans le nord du littoral sibérien. + +Quant à l’Italie, n’ayant aucun droit à intervenir, elle n’intervint pas +quelque invraisemblable que cela puisse paraître. + +Il avait bien aussi les Samoyèdes de la Sibérie asiatique, les Esquimaux, qui +sont plus particulièrement répandus sur les territoires de l’Amérique +septentrionale, les indigènes du Groënland, du Labrador, de l’archipel +Baffin-Parry, des îles Aléoutiennes, groupées entre l’Asie et l’Amérique, enfin +ceux qui, sous l’appellation de Tchouktchis, habitent l’ancienne Alaska russe, +devenue américaine depuis l’année 1867. Mais ces peuplades en somme les +véritables naturels, les indiscutables autochtones des régions du nord ne +devaient point avoir voix au chapitre. Et puis, comment ces pauvres diables +auraient-ils pu mettre une enchère, si minime qu’elle fût, lors de la vente +provoquée par la _North Polar Practical Association_? Et comment ces pauvres +gens auraient-ils payé? En coquillages, en dents de morses ou en huile de +phoque? Pourtant, il leur appartenait un peu, par droit de premier occupant, ce +domaine qui allait être mis en adjudication! Mais, des Esquimaux, des +Tchouktchis, des Samoyèdes!… On ne les consulta même pas. + +Ainsi va le monde! + +II + +Dans lequel les délégués anglais, hollandais, +suédois, danois et russe se présentent au +lecteur. + +Le document méritait une réponse. En effet, si la nouvelle association +acquérait les régions boréales, ces régions deviendraient propriété définitive +de l’Amérique, ou pour mieux dire, des États-Unis, dont la vivace confédération +tend sans cesse à s’accroître. Déjà, depuis quelques années, la cession des +territoires du nord-ouest, faite par la Russie depuis la Cordillère +septentrionale jusqu’au détroit de Behring, venait de lui adjoindre un bon +morceau du Nouveau-Monde. Il était donc admissible que les autres Puissances ne +verraient pas volontiers cette annexion des contrées arctiques à la république +fédérale. + +Cependant, ainsi qu’il a été dit, les divers États de l’Europe et de l’Asie +non limitrophes de ces régions refusèrent de prendre part à cette +adjudication singulière, tant les résultats leur en semblaient problématiques. +Seules, les Puissances, dont le littoral se rapproche du quatre-vingt- +quatrième degré, résolurent de faire valoir leurs droits par l’intervention de +délégués officiels. On le verra, du reste : elles ne prétendaient pas acheter +au delà d’un prix relativement modique, car il s’agissait d’un domaine dont il +serait peut-être impossible de prendre possession. Toutefois l’insatiable +Angleterre crut devoir ouvrir à son agent un crédit de quelque importance. +Hâtons-nous de le dire : la cession des contrées circumpolaires ne menaçait +aucunement l’équilibre européen, et il ne devait en résulter aucune +complication internationale. M. de Bismarck le grand chancelier vivait encore +à cette époque ne fronça même pas son épais sourcil de Jupiter allemand. + +Restaient donc en présence l’Angleterre, le Danemark, la Suède-Norvège, la +Hollande, la Russie, qui allaient être admises à lancer leurs enchères +par-devant le commissaire- priseur de Baltimore, contradictoirement avec les +États-Unis. Ce serait au plus offrant qu’appartiendrait cette calotte glacée du +Pôle, dont la valeur marchande était au moins très contestable. + +Voici, au surplus, les raisons personnelles pour lesquelles les cinq États +européens désiraient assez rationnellement que l’adjudication fût faite à leur +profit. + +La Suède-Norvège, propriétaire du cap Nord, situé au delà du soixante-dixième +parallèle, ne cacha point qu’elle se considérait comme ayant des droits sur les +vastes espaces qui s’étendent jusqu’au Spitzberg, et, par delà, jusqu’au Pôle +même. En effet, le norvégien Kheilhau, le célèbre suédois Nordenskiöld, +n’avaient-ils pas contribué aux progrès géographiques dans ces parages? +Incontestablement. + +Le Danemark disait ceci : c’est qu’il était déjà maître de l’Islande et des +îles Feroë, à peu près sur la ligne du Cercle polaire, que les colonies, +fondées le plus au nord des régions arctiques, lui appartenaient, tels l’île +Diskö dans le détroit de Davis, les établissements d’Holsteinborg, de Proven, +de Godhavn, d’Upernavik dans la mer de Baffin et sur la côte occidentale du +Groënland. En outre, le fameux navigateur Behring, d’origine danoise, bien +qu’il fût alors au service de la Russie, n’avait-il pas, dès l’année 1728, +franchi le détroit auquel son nom est resté, avant d’aller, treize ans plus +tard, mourir misérablement, avec trente hommes de son équipage, sur le littoral +d’une île qui porte aussi son nom? Antérieurement, en l’an 1619, est-ce que le +navigateur Jean Munk n’avait pas exploré la côte orientale du Groënland, et +relevé plusieurs points totalement inconnus avant lui? Le Danemark avait donc +des droits sérieux à se rendre acquéreur. + +Pour la Hollande, c’étaient ses marins, Barentz et Heemskerk, qui avaient +visité le Spitzberg et la Nouvelle- Zemble, dès la fin du XVIème siècle. +C’était l’un de ses enfants, Jean Mayen, dont l’audacieuse campagne vers le +nord, en 1611, avait valu à son pays la possession de l’île de ce nom, située +au delà du soixante et onzième degré de latitude. Donc, son passé l’engageait. + +Quant aux Russes, avec Alexis Tschirikof, ayant Behring sous ses ordres, avec +Paulutski, dont l’expédition, en 1751, s’avança au delà des limites de la mer +Glaciale, avec le capitaine Martin Spanberg et le lieutenant William Walton, +qui s’aventurèrent sur ces parages inconnus en 1739, ils avaient pris une part +notable aux recherches faites à travers le détroit qui sépare l’Asie de +l’Amérique. De plus, par la disposition des territoires sibériens, étendus sur +cent vingt degrés jusqu’aux limites extrêmes du Kamtchatka, le long de ce vaste +littoral asiatique, où vivent Samoyèdes, Yakoutes, Tchouktchis et autres +peuplades soumises à leur autorité, ne dominent-ils pas une moitié de l’océan +Boréal? Puis, sur le soixante-quinzième parallèle, à moins de neuf cents milles +du pôle, ne possèdent-ils pas les îles et les îlots de la Nouvelle- Sibérie, +cet archipel des Liatkow, découvert au commencement du XVIIIème siècle? Enfin, +dès 1764, avant les Anglais, avant les Américains, avant les Suédois, le +navigateur Tschitschagoff n’avait-il pas cherché un passage du nord, afin +d’abréger les itinéraires entre les deux continents? + +Cependant, tout compte fait, il semblait que les Américains fussent plus +particulièrement intéressés à devenir propriétaires de ce point inaccessible du +globe terrestre. Eux aussi, ils avaient souvent tenté de l’atteindre, tout en +se dévouant à la recherche de sir John Franklin, avec Grinnel, avec Kane, avec +Hayes, avec Greely, avec De Long et autres hardis navigateurs. Eux aussi +pouvaient exciper de la situation géographique de leur pays, qui se développe +au delà du Cercle polaire, depuis le détroit de Behring jusqu’à la baie +d’Hudson. Toutes ces terres, toutes ces îles, Wollaston, Prince-Albert, +Victoria, Roi-Guillaume, Melville, Cockburne, Banks, Baffin, sans compter les +mille îlots de cet archipel, n’étaient-elles pas comme la rallonge qui les +reliait au quatre- vingt-dixième degré? Et puis, si le Pôle nord se rattache +par une ligne presque ininterrompue de territoires à l’un des grands continents +du globe, n’est-ce pas plutôt à l’Amérique qu’aux prolongements de l`Asie ou de +l’Europe? Donc rien de plus naturel que la proposition de l’acquérir eût été +faite par le gouvernement fédéral au profit d’une Société américaine, et, si +une Puissance avait les droits les moins discutables à posséder le domaine +polaire, c’étaient bien les États-Unis d’Amérique. + +Il faut le reconnaître toutefois, le Royaume-Uni, qui possédait le Canada et la +Colombie anglaise, dont les nombreux marins s’étaient distingués dans les +campagnes arctiques, donnait également de solides raisons pour vouloir annexer +cette partie du globe à son vaste empire colonial. Aussi, ses journaux +discutèrent-ils longuement et passionnément. + +« Oui! sans doute, répondit le grand géographe anglais Kliptringan, dans un +article du _Times_, qui fit sensation, oui! les Suédois, les Danois, les +Hollandais, les Russes et les Américains peuvent se prévaloir de leurs droits. +Mais l’Angleterre ne saurait, sans déchoir, laisser ce domaine lui échapper. La +partie nord du nouveau continent ne lui appartient-elle pas déjà? Ces terres, +ces îles, qui la composent, n’ont-elles pas été conquises par ses propres +découvreurs, depuis Willoughi, qui visita le Spitzberg et la Nouvelle-Zemble en +1739 jusqu’à Mac Clure, dont le navire a franchi en 1853 le passage du +nord-ouest? + +« Et puis, déclara le _Standard_ par la plume de l’amiral Fizé, est-ce que +Frobisher, Davis, Hall, Weymouth, Hudson, Baffin, Cook, Ross, Parry, Bechey, +Belcher, Franklin, Mulgrave, Scoresby, Mac Clintock, Kennedy, Nares, Collinson, +Archer, n’étaient pas d’origine anglo-saxonne, et quel pays pourrait exercer +une plus juste revendication sur la portion des régions arctiques que ces +navigateurs n’avaient encore pu atteindre? + +« Soit! riposta le _Courrier de San-Diego_ (Californie), plaçons l’affaire sur +son véritable terrain, et, puisqu’il y a une question d’amour-propre entre les +États-Unis et l’Angleterre, nous dirons : Si l’Anglais Markham, de l’expédition +Nares, s’est élevé jusqu’à 83°20’ de latitude septentrionale, les Américains +Lockwood et Brainard, de l’expédition Greely, le dépassant de quinze minutes de +degré, ont fait scintiller les trente-huit étoiles du pavillon des États-Unis +par 83°35’. À eux l’honneur de s’être le plus rapprochés du Pôle nord! ». + +Voilà quelles furent les attaques et quelles furent les ripostes. + +Enfin, inaugurant la série des navigateurs qui s’aventurèrent au milieu des +régions arctiques, il convient de citer encore le Vénitien Cabot 1498 et le +Portugais Corteréal 1500 qui découvrirent le Groënland et le Labrador. Mais +ni l’Italie ni le Portugal, n’avaient eu la pensée de prendre part à +l’adjudication projetée, s’inquiétant peu de l’État qui en aurait le bénéfice. + +On pouvait le prévoir, la lutte ne serait très vivement soutenue à coups de +dollars ou de livres sterling que par l’Angleterre et l’Amérique. + +Cependant, à la proposition formulée par la _North Polar Practical +Association_, les pays limitrophes des contrées boréales s’étaient consultés +par l’entremise de congrès commerciaux et scientifiques. Après débats, ils +avaient résolu d’intervenir aux enchères, dont l’ouverture était fixée à la +date du 3 décembre à Baltimore, en affectant à leurs délégués respectifs un +crédit qui ne pourrait être dépassé. Quant à la somme produite par la vente, +elle serait partagée entre les cinq États non adjudicataires, qui la +toucheraient comme indemnité, en renonçant à tous droits dans l’avenir. + +Si cela n’alla pas sans quelques discussions, l’affaire finit par s’arranger. +Les États intéressés acceptèrent, d’ailleurs, que l’adjudication fût faite à +Baltimore, ainsi que l’avait indiqué le gouvernement fédéral, Les délégués, +munis de leurs lettres de crédit, quittèrent Londres, La Haye, Stockholm, +Copenhague, Pétersbourg, et arrivèrent aux États- Unis, trois semaines avant le +jour fixé pour la mise en vente. + +À cette époque, l’Amérique n’était encore représentée que par l’homme de la +_North Polar Practical Association_, ce William S. Forster, dont le nom +figurait seul au document du 7 novembre, paru dans le _New-York Herald_. + +Quant aux délégués des États européens, voici ceux qui avaient été choisis et +qu’il convient d’indiquer spécialement par quelque trait. + +Pour la Hollande : Jacques Jansen, ancien conseiller des Indes néerlandaises, +cinquante-trois ans, gros, court, tout en buste, petits bras, petites jambes +arquées, tête à lunettes d’aluminium, face ronde et colorée, chevelure en +nimbe, favoris grisonnants un brave homme, quelque peu incrédule au sujet +d’une entreprise dont les conséquences pratiques lui échappaient. + +Pour le Danemark : Eric Baldenak, ex-sous-gouverneur des possessions +groënlandaises, taille moyenne, un peu inégal d’épaules, gaster bedonnant, tête +énorme et roulante, myope à user le bout de son nez sur ses cahiers et ses +livres, n’entendant guère raison en ce qui concernait les droits de son pays +qu’il considérait comme le légitime propriétaire des régions du nord. + +Pour la Suède-Norvège : Jan Harald, professeur de cosmographie à Christiania, +qui avait été l’un des plus chauds partisans de l’expédition Nordenskiöld, un +vrai type des hommes du Nord, figure rougeaude, barbe et chevelure d’un blond +qui rappelait celui des blés trop mûrs, tenant pour certain que la calotte +polaire, n’étant occupée que par la mer Paléocrystique, n’avait aucune valeur. +Donc, assez désintéressé dans la question, et ne venant là qu’au nom des +principes. + +Pour la Russie : le colonel Boris Karkof, moitié militaire, moitié diplomate, +grand, raide, chevelu, barbu, moustachu, tout d’une pièce, semblant gêné sous +son vêtement civil, et cherchant inconsciemment la poignée de l’épée qu’il +portait autrefois, très intrigué surtout de savoir ce que cachait la +proposition de la _North Polar Practical Association_, et si ce ne serait point +dans l’avenir une cause de difficultés internationales. + +Pour l’Angleterre enfin : le major Donellan et son secrétaire Dean Toodrink. +Ces derniers représentaient à eux deux tous les appétits, toutes les +aspirations du Royaume- Uni, ses instincts commerciaux et industriels, ses +aptitudes à considérer comme siens, d’après une loi de nature, les territoires +septentrionaux, méridionaux ou équatoriaux qui n’appartenaient à personne. + +Un Anglais, s’il en fut jamais, ce major Donellan, grand, maigre, osseux, +nerveux, anguleux, avec un cou de bécassine, une tête à la Palmerston sur des +épaules fuyantes, des jambes d’échassier, très vert sous ses soixante ans, +infatigable et il l’avait bien montré, lorsqu’il travaillait à la +délimitation des frontières de l’Inde sur la limite de la Birmanie, Il ne riait +jamais et peut-être même n’avait-il jamais ri. À quoi bon?… Est-ce qu’on a +jamais vu rire une locomotive, une machine élévatoire ou un steamer? + +En cela, le major différait essentiellement de son secrétaire Dean Toodrink +un garçon loquace, plaisant, la tête forte, des cheveux jouant sur le front, de +petits yeux plissés. Il était écossais de naissance, très connu dans la « +Vieille Enfumée » pour ses propos joyeux et son goût pour les calembredaines. +Mais, si enjoué qu’il fût, il ne se montrait pas moins personnel, exclusif, +intransigeant, que le major Donellan, lorsqu’il s’agissait des revendications +les moins justifiables de la Grande-Bretagne. + +Ces deux délégués allaient évidemment être les plus acharnés adversaires de la +Société américaine. Le Pôle nord était à eux : il leur appartenait dès les +temps préhistoriques, comme si c’était aux Anglais que le Créateur avait donné +mission d’assurer la rotation de la Terre sur son axe, et ils sauraient bien +l’empêcher de passer entre des mains étrangères. + +Il convient de faire observer que, si la France n’avait pas jugé à propos +d’envoyer de délégué ni officiel ni officieux, un ingénieur français était venu +« pour l’amour de l’art » suivre de très près cette curieuse affaire. On le +verra apparaître à son heure. + +Les représentants des puissances septentrionales de l’Europe étaient donc +arrivés à Baltimore, et par des paquebots différents, comme des gens qui ne +tiennent à ne point s’influencer. C’étaient des rivaux. Chacun d’eux avait en +poche le crédit nécessaire pour combattre. Mais c’est bien le cas de dire +qu’ils n’allaient point combattre à armes égales. Celui-ci pouvait disposer +d’une somme qui n’atteignait pas le million, celui-là d’une somme qui le +dépassait. Et, en vérité, pour acquérir un morceau de notre sphéroïde, où il +semblait impossible de mettre le pied, cela devait paraître encore trop cher! +En réalité, le mieux partagé sous ce rapport, c’était le délégué anglais, +auquel le Royaume-Uni avait ouvert un crédit assez considérable. Grâce à ce +crédit, le major Donellan n’aurait pas grand’peine à vaincre ses adversaires +suédois, danois, hollandais et russe. Quant à l’Amérique, c’était autre chose : +il serait moins facile de la battre sur le terrain des dollars. En effet, il +était au moins probable que la mystérieuse Société devait avoir des fonds +considérables à sa disposition. La lutte à coups de millions se localiserait +vraisemblablement entre les États-Unis et la Grande-Bretagne. + +Avec le débarquement des délégués européens, l’opinion publique commença à se +passionner davantage. Les racontars les plus singuliers coururent à travers les +journaux. D’étranges hypothèses s’établirent sur cette acquisition du Pôle +nord. Qu’en voulait-on faire? Et qu’en pouvait-on faire? Rien à moins que ce +ne fût pour entretenir les glacières du Nouveau et de l’Ancien-Monde! Il y eut +même un journal de Paris, le Figaro, qui soutint plaisamment cette opinion. +Mais encore aurait-il fallu pouvoir franchir le quatre-vingt- quatrième +parallèle. + +Cependant, les délégués, s’ils s’étaient évités pendant leur voyage +transatlantique, commencèrent à se rapprocher, lorsqu’ils furent arrivés à +Baltimore. + +Voici pour quelles raisons : + +Dès le début, chacun d’eux avait essayé de se mettre en rapport avec la _North +Polar Practical Association_, séparément, à l’insu les uns aux autres. Ce +qu’ils cherchaient à savoir pour en profiter, le cas échéant, c’étaient les +motifs cachés au fond de cette affaire, et quel profit la Société espérait en +tirer. Or, jusqu’à ce moment, rien n’indiquait qu’elle eût installé un office à +Baltimore. Pas de bureaux, pas d’employés. Pour renseignement, s’adresser à +William S. Forster, de High-street. Et il ne semblait pas que l’honnête +consignataire de morues en sût plus long à cet égard que le dernier portefaix +de la ville. + +Les délégués ne purent dès lors rien apprendre. Ils en furent réduits aux +conjectures plus ou moins absurdes que propageaient les divagations publiques. +Le secret de la Société devait-il donc rester impénétrable, tant qu’elle ne +l’aurait pas fait connaître? On se le demandait. Sans doute, elle ne se +départirait de son silence qu’après acquisition faite. + +Il suit de là que les délégués finirent par se rencontrer, se rendre visite, se +tâter, et finalement entrer en communication peut-être avec l’arrière-pensée +de former une ligue contre l’ennemi commun, autrement dit la Compagnie +américaine. + +Et, un jour, dans la soirée du 22 novembre, ils se trouvèrent en train de +conférer à l’hôtel _Wolesley_, dans l’appartement occupé par le major Donellan +et son secrétaire Dean Toodrink. En fait, cette tendance à une commune entente +était principalement due aux habiles agissements du colonel Boris Karkof, le +fin diplomate que l’on sait. + +Tout d’abord, la conversation s’engagea sur les conséquences commerciales ou +industrielles que la Société prétendait tirer de l’acquisition du domaine +arctique. Le professeur Jan Harald demanda si l’un ou l’antre de ses collègues +avait pu se procurer quelque renseignement à cet égard. Et, tous, peu à peu, +convinrent qu’ils avaient tenté des démarches près de William S. Forster, +auquel, d’après le document, les communications devaient être adressées. + +« Mais, j’ai échoué, dit Éric Baldenak. + +— Et je n’ai point réussi, ajouta Jacques Jansen. + +— Quant à moi, répondit Dean Toodrink, lorsque je me suis présenté au nom du +major Donellan dans les magasins de High-street, j’ai trouvé un gros homme en +habit noir, coiffé d’un chapeau de haute forme, drapé d’un tablier blanc qui +lui montait des bottes au menton. Et, lorsque je lui ai demandé des +renseignements sur l’affaire, il m’a répondu que le _South-Star_ venait +d’arriver de Terre-Neuve à pleine cargaison, et qu’il était en mesure de me +livrer un fort stock de morues fraîches pour le compte de la maison Ardrinell +and Co. + +— Eh! eh! riposta l’ancien conseiller des Indes néerlandaises, toujours un peu +sceptique, mieux vaudrait acheter une cargaison de morues que de jeter son +argent dans les profondeurs de l’océan Glacial! + +— Là n’est point la question, dit alors le major Donellan, d’une voix brève et +hautaine. Il ne s’agit pas d’un stock de morues, mais de la calotte polaire… + +— Que l’Amérique voudrait bien se mettre sur la tête! ajouta Dean Toodrink, en +riant de sa répartie. + +— Ça l’enrhumerait, dit finement le colonel Karkof. + +— Là n’est pas la question, reprit le major Donellan, et je ne sais ce que +cette éventualité. de coryzas vient faire au milieu de notre conférence. Ce qui +est certain, c’est que pour une raison ou pour une autre, l’Amérique, +représentée par la _North Polar Practical Association_, remarquez le mot « +practical », messieurs, veut acheter une surface de quatre cent sept mille +milles carrés autour du Pôle arctique, surface circonscrite actuellement, — +remarquez le mot « actuellement », messieurs, par le quatre-vingt-quatrième +degré de latitude boréale… + +— Nous le savons, major Donellan, repartit Jan Harald, et de reste! Mais ce que +nous ne savons pas, c’est comment ladite Société entend exploiter ces +territoires, si ce sont des territoires, ou ces mers, si ce sont des mers, au +point de vue industriel… + +— La n’est pas la question, répondit une troisième fois le major Donellan. Un +État veut, en payant, s’approprier une portion du globe, qui, par sa situation +géographique, semble plus spécialement appartenir à l’Angleterre… + +— À la Russie, dit le colonel Karkof. + +— À la Hollande, dit Jacques Jansen. + +— À la Suède-Norvège, dit Jan Harald. + +— Au Danemark », dit Éric Baldenak. + +Les cinq délégués s’étaient redressés sur leurs ergots, et l’entretien risquait +de tourner aux propos malsonnants, lorsque Dean Toodrink essaya d’intervenir +une première fois: + +« Messieurs, dit-il d’un ton conciliant, là n’est point la question, suivant +l’expression dont mon chef, le major Donellan, fait le plus volontiers usage. +Puisqu’il est décidé en principe que les régions circumpolaires seront mises en +vente, elles appartiendront nécessairement à celui des États représentés par +vous, qui mettra à cette acquisition l’enchère la plus élevée. Donc, puisque la +Suède-Norvège, la Russie, le Danemark, la Hollande et l’Angleterre ont ouvert +des crédits à leurs délégués, ne vaudrait-il pas mieux que ceux-ci formassent +un syndicat, ce qui leur permettrait de disposer d’une somme telle que la +Société américaine ne pourrait lutter contre eux? » + +Les délégués s’entre-regardèrent. Ce Dean Toodrink avait peut-être trouvé le +joint. Un syndicat… De notre temps, ce mot répond à tout. On se syndique, comme +on respire, comme on boit, comme on mange, comme on dort. Rien de plus moderne + en politique aussi bien qu’en affaires. + +Toutefois, une objection ou plutôt une explication fut nécessaire, et Jacques +Jansen interpréta les sentiments de ses collègues, lorsqu’il dit : + +« Et après?… » + +Oui!… Après l’acquisition faite par le syndicat? + +« Mais il me semble que l’Angleterre!… dit le major d’un ton raide.. + +— Et la Russie!… dit le colonel, dont les sourcils se froncèrent terriblement. + +— Et la Hollande!… dit le conseiller. + +— Lorsque Dieu a donné le Danemark aux Danois… fit observer Éric Baldenak. + +— Pardon, s’écria Dean Toodrink, il n’y a qu’un pays qui ait été donné par +Dieu! C’est l’Écosse aux Écossais! + +— Et pourquoi?… fit le délégué suédois. + +— Le poète n’a-t-il pas dit : + + « _Deus nobis Ecotia fecit_ » + +riposta ce farceur en traduisant à sa façon l’hoec otia du sixième vers de la +première églogue de Virgile. + +Tous se mirent à rire excepté le major Donellan et cela enraya une seconde +fois la discussion, qui menaçait de finir assez mal. + +Et alors Dean Toodrink put ajouter : + +« Ne nous querellons pas, messieurs!… À quoi bon?… Formons plutôt nôtre +syndicat… + +— Et après?… reprit Jan Harald. + +— Après? répondit Dean Toodrink. Rien de plus simple, messieurs. Lorsque vous +l’aurez achetée, ou la propriété du domaine polaire restera indivise entre +vous, ou, moyennant une juste indemnité, vous la transporterez à l’un des États +coacquéreurs. Mais le but principal aura été préalablement atteint, qui est +d’éliminer définitivement les représentants de l’Amérique! » + +Elle avait du bon, cette proposition du moins pour l’heure présente car, +dans un avenir rapproché, les délégués ne manqueraient pas de se prendre aux +cheveux, et on sait s’ils étaient chevelus! lorsqu’il s’agirait de choisir +l’acquéreur définitif de cet immeuble aussi disputé qu’inutile. De toute façon, +ainsi que l’avait si intelligemment marqué Dean Toodrink, les États-Unis +seraient absolument hors concours. + +« Voilà qui me paraît sensé, dit Éric Baldenak. + +— Habile, dit le colonel Karkof. + +— Adroit, dit Jan Harald. + +— Malin, dit Jacques Jansen. + +— Bien anglais! » dit le major Donellan. + +Chacun avait lancé son mot, avec l’espoir de jouer plus tard ses estimables +collègues. + +« Ainsi, messieurs, reprit Boris Karkof, il est parfaitement entendu que, si +nous nous syndiquons, les droits de chaque État seront entièrement réservés +pour l’avenir?… » + +C’était entendu. + +Il ne restait plus qu’à savoir quels crédits ces divers États avaient mis à la +disposition de leurs délégués. On totaliserait ces crédits, et il n’était pas +douteux que ce total présenterait une somme si importante que les ressources de +la _North Polar Practical Association_ ne lui permettraient pas de la dépasser. + +La question fut donc posée par Dean Toodrink. + +Mais alors, autre chose. Silence complet. Personne ne voulait répondre. Montrer +son porte-monnaie? Vider ses poches dans la caisse du syndicat? Faire connaître +par avance jusqu’où chacun comptait pousser les enchères?… Nul empressement à +cela! Et si quelque désaccord survenait plus tard entre les nouveaux +syndiqués?… Et si les circonstances les obligeaient à prendre part à la lutte +chacun pour soi?… Et si le diplomate Karkof se blessait des finasseries de +Jacques Jansen, qui s’offenserait des menées sourdes d’Éric Baldenak, qui +s’irriterait des roublardises de Jan Harald, qui se refuserait à supporter les +prétentions hautaines du major Donellan, qui, lui, ne se gênerait guère pour +intriguer contre chacun de ses collègues? Enfin, déclarer ses crédits, c’était +montrer son jeu, quand il était nécessaire de poitriner. + +Véritablement, il n’y avait que deux manières de répondre à la juste mais +indiscrète demande de Dean Toodrink. Ou exagérer les crédits ce qui eût été +très embarrassant, lorsqu’il se serait agi d’en opérer le versement, ou les +diminuer d’une façon tellement dérisoire, que cela dégénérât en plaisanterie et +qu’il ne fût point donné suite à la proposition. + +Cette idée vint d’abord à l’ex-conseiller des Indes néerlandaises, qui, il faut +en convenir, n’était pas sérieux, et tous ses collègues lui emboîtèrent le pas. + +« Messieurs, dit la Hollande par sa voix, je le regrette, mais, pour +l’acquisition du domaine arctique, je ne puis disposer que de cinquante +rixdalers. + +— Et moi, que de trente-cinq roubles, dit la Russie. + +— Et moi, que de vingt kronors, dit la Suède-Norvège. + +— Et moi, que de quinze krones, dit le Danemark. + +— Eh bien, répondit le major Donellan, d’un ton dans lequel on sentait toute +cette dédaigneuse attitude si naturelle à la Grande-Bretagne, ce sera donc à +votre profit que l’acquisition sera faite, messieurs, car l’Angleterre ne peut +y mettre plus d’un shilling six pence! » [Note 2: Le rixdaler = 5 fr. 21; le +rouble = 3 fr. 92; le kronor = 1 fr. 32; le krone = 1 fr. 32; le shilling = 1 +fr. 15.] + +Et, sur cette déclaration ironique, finit la conférence des délégués de la +vieille Europe. + +III + +Dans lequel se fait l’adjudication des régions +du pôle arctique. + +Pourquoi cette vente allait-elle s’effectuer, le 3 décembre, dans la salle +ordinaire des Auctions, où, d’habitude, on ne vendait que des objets mobiliers, +meubles, ustensiles, outils, instruments, etc., ou des objets d’art, tableaux, +statues, médailles, antiquités? Pourquoi, puisqu’il s’agissait d’une licitation +immobilière, n’était-elle pas faite soit par-devant notaire, soit à la barre du +tribunal, institué pour ce genre d’opération? Enfin, pourquoi l’intervention +d’un commissaire-priseur, lorsqu’on poursuivait la mise en vente d’une partie +du globe terrestre? Est-ce que ce morceau de sphéroïde pouvait être assimilé à +quelque meuble meublant, et n’était-ce pas tout ce qu’il y avait de plus +immeuble au monde? + +En effet, cela paraissait illogique. Pourtant, il en serait ainsi. L’ensemble +des régions arctiques devait être vendu dans ces conditions, et le contrat n’en +serait pas moins valable. Et, au fait, cela n’indiquait-il pas que, dans la +pensée de la _North Polar Practical Association_, l’immeuble en question tenait +également du meuble, comme s’il eût été possible de le déplacer. Aussi, cette +singularité ne laissait-elle pas d’intriguer certains esprits éminemment +perspicaces très rares, même aux États-Unis. + +D’ailleurs, il existait un précédent. Déjà une portion de notre planète avait +été adjugée dans une salle des Auctions, par l’entremise d’un +commissaire-priseur aux enchères publiques. En Amérique précisément. + +En effet, quelques années avant, à San Francisco de Californie, une île de +l’Océan Pacifique, l’île Spencer, [Note 3: Voir L’École des Robinsons du même +auteur.] fut vendue au riche William W. Kolderup, battant de cinq cent mille +dollars son concurrent J. R. Taskinar, de Stockton. Cette île Spencer avait été +payée quatre millions de dollars. Il est vrai, c’était une île habitable, +située à quelques degrés seulement de la côte californienne, avec forêts, cours +d’eau, sol productif et solide, champs et prairies susceptibles d’être mis en +culture, et non une région vague, peut-être une mer couverte de glaces +éternelles, défendue par d’infranchissables banquises, et que très probablement +personne ne pourrait jamais occuper. Il était donc à supposer que l’incertain +domaine du Pôle, mis en adjudication, n’atteindrait jamais un prix aussi +considérable. + +Néanmoins, ce jour-là, l’étrangeté de l’affaire avait attiré, sinon beaucoup +d’amateurs sérieux, du moins un grand nombre de curieux, avides d’en connaître +le dénouement. La lutte, en somme, ne pouvait être que très intéressante. + +Au surplus, depuis leur arrivée à Baltimore, les délégués européens avaient été +très entourés, très recherchés et, bien entendu, très interviewés. Comme cela +se passait en Amérique, rien d’étonnant que l’opinion publique fût surexcitée +au plus haut point. De là, des paris insensés forme la plus ordinaire sous +laquelle se produit cette surexcitation aux États-Unis, dont l’Europe commence +à suivre volontiers le contagieux exemple. Si les citoyens de la Confédération +américaine, aussi bien ceux de la Nouvelle- Angleterre que ceux des États du +centre, de l’ouest et du sud, se divisaient en groupes d’opinions différentes, +tous, évidemment, faisaient des voeux pour leur pays. Ils espéraient bien que +le Pôle nord s’abriterait sous les plis du pavillon aux trente-huit étoiles. +Et, cependant, ils n’étaient pas sans éprouver quelque inquiétude. Ce n’était +ni la Russie, ni la Suède-Norvège, ni le Danemark, ni la Hollande, dont ils +redoutaient les chances peu sérieuses. Mais le Royaume-Uni était là avec ses +ambitions territoriales, sa tendance à tout absorber, sa ténacité trop connue, +ses bank-notes trop envahissantes. Aussi de fortes sommes furent-elles +engagées. On pariait sur _America_ et sur _Great-Britain_ comme on l’eût fait +sur des chevaux de course, et à peu près à égalité. Quant à _Danemark, Sweden, +Holland et Russia,_ bien qu’on les offrît à 12 et 13½, ils ne trouvaient guère +preneurs. + +La vente était annoncée pour midi. Dès le matin, l’encombrement des curieux +interceptait la circulation dans Bolton-street. L’opinion avait été extrêmement +soulevée depuis la veille. Par le fil transatlantique, les journaux venaient +d’être informés que la plupart des paris, proposés par les Américains, étaient +tenus par les Anglais, et Dean Toodrink avait fait immédiatement afficher cette +cote dans la salle des Auctions. Le gouvernement de la Grande-Bretagne, +disait-on, avait mis des fonds considérables à la disposition du major +Donellan… À l’Admiralty-Office, faisait observer le _New-York Herald_, les +lords de l’Amirauté poussaient à l’acquisition des terres arctiques, désignées +par avance pour figurer dans la nomenclature des colonies anglaises, etc. + +Qu’y avait-il de vrai dans ces nouvelles, de probable dans ces racontars? on ne +savait. Mais, ce jour-là, à Baltimore, les gens réfléchis pensaient que, si la +_North Polar Practical Association_ était abandonnée à ses seules ressources, +la lutte pourrait bien se terminer au profit de l’Angleterre. De là, une +pression que les plus ardents Yankees cherchaient à opérer sur le gouvernement +de Washington. Au milieu de cette effervescence, la Société nouvelle, incarnée +dans la modeste personne de son agent, William S. Forster, ne paraissait pas +s’inquiéter de cet emballement général, comme si elle eût été sans conteste +assurée du succès. + +À mesure que l’heure approchait, la foule se massait le long de Bolton-street. +Trois heures avant l’ouverture des portes, il n’était plus possible d’arriver à +la salle de vente. Déjà tout l’espace réservé au public était rempli à faire +éclater les murs. Seulement, un certain nombre de places, entourées d’une +barrière, avaient été gardées pour les délégués européens. C’était bien le +moins qu’ils eussent la possibilité de suivre les phases de l’adjudication et +de pousser à propos leurs enchères. + +Là étaient Éric Baldenak, Boris Karkof, Jacques Jansen, Jan Harald, le major +Donellan et son secrétaire Dean Toodrink. Ils formaient un groupe compact qui +se serrait les coudes, comme des soldats formés en colonne d’assaut. Et on eût +dit, en vérité, qu’ils allaient s’élancer à l’assaut du Pôle nord! + +Du côté de l’Amérique, personne ne s’était présenté, si ce n’est le +consignataire de morues, dont le visage vulgaire exprimait la plus parfaite +indifférence. À coup sûr, il paraissait le moins ému de toute l’assistance, et +ne songeait sans doute qu’au placement des cargaisons qu’il attendait par les +navires en partance de Terre-Neuve. Quels étaient donc les capitalistes +représentés par ce bonhomme, qui allait peut- être mettre en branle des +millions de dollars? Cela était de nature à piquer vivement la curiosité +publique. + +Et, en effet, nul ne devait se douter que J.-T. Maston et Mrs Evangélina +Scorbitt fussent pour quelque chose dans l’affaire. Et comment l’aurait-on pu +deviner? Tous deux se trouvaient là, cependant, mais perdus dans la foule, sans +place spéciale, environnés de quelques-uns des principaux membres du Gun-Club, +les collègues de J.-T. Maston. Simples spectateurs, en apparence, ils +semblaient être parfaitement désintéressés. William S. Forster lui-même n’avait +pas l’air de les connaître. + +Il va sans dire, que, contrairement aux usages établis dans les salles +d’Auctions, il n’y aurait pas lieu de tenir l’objet de la vente à la +disposition du public. On ne pouvait se passer de main en main le Pôle nord, ni +l’examiner sur toutes ses faces, ni le regarder à la loupe, ni le frotter du +doigt pour constater si la patine en était réelle ou artificielle comme pour un +bibelot antique. Et, antique, il l’était pourtant antérieur à l’âge de fer, à +l’âge de bronze, à l’âge de pierre, c’est-à-dire aux époques préhistoriques, +puisqu’il datait du commencement du monde! + +Cependant, si le Pôle ne figurait pas sur le bureau du commissaire-priseur, une +large carte, bien en vue des intéressés, indiquait par ses teintes tranchées la +configuration des régions arctiques. À dix-sept degrés au-dessus du Cercle +polaire, un trait rouge, très apparent, tracé sur le quatre-vingt- quatrième +parallèle, circonscrivait la partie du globe dont la _North Polar Practical +Association_ avait provoqué la mise en vente. Il semblait bien que cette région +devait âtre occupée par une mer, couverte d’une carapace glacée d’épaisseur +considérable. Mais, cela, c’était l’affaire des acquéreurs. Du moins, ils +n’auraient pas été trompés sur la nature de la marchandise. + +À midi sonnant, le commissaire-priseur, Andrew R. Gilmour, entra par une petite +porte, percée dans la boiserie du fond, et vint prendre place devant son +bureau. Déjà le crieur Flint, à la voix tonnante, se promenait lourdement, avec +des déhanchements d’ours en cage, le long de la barrière qui contenait le +public. Tous deux se réjouissaient à cette pensée que la vacation leur +procurerait un énorme tant pour cent qu’ils n’auraient aucun déplaisir à +encaisser. Il va de soi que cette vente était faite au comptant, « cash » +suivant la formule américaine. Quant à la somme, si importante qu’elle fût, +elle serait intégralement versée entre les mains des délégués, pour le compte +des États qui ne seraient pas adjudicataires. + +En ce moment, la cloche de la salle, sonnant à toute volée, annonça au dehors +c’est le cas de dire _urbi et orbi_ que les enchères allaient s’ouvrir. + +Quel moment solennel! Tous les coeurs palpitaient dans le quartier comme dans +la ville. De Bolton-street et des rues adjacentes, une longue rumeur, se +propageant à travers les remous du public, pénétra dans la salle. + +Andrew R. Gilmour dut attendre que ce murmure de houle et de foule se fût à peu +près calmé pour prendre la parole. + +Alors il se leva et promena un regard circulaire sur l’assistance. Puis, +laissant retomber son binocle sur sa poitrine, il dit d’une voix légèrement +émue : + +« Messieurs, sur la proposition du gouvernement fédéral, et grâce à +l’acquiescement donné à cette proposition par les divers États du Nouveau Monde +et même de l’Ancien Continent, nous allons mettre en vente un lot d’immeubles, +situés autour du Pôle nord, tel qu’il se poursuit et comporte dans les limites +actuelles du quatre-vingt-quatrième parallèle, en continents, mers, détroits, +îles, îlots, banquises, parties solides ou liquides généralement quelconques. » + +Puis, dirigeant son doigt vers le mur : + +« Veuillez jeter un coup d’oeil sur la carte, qui a été tracée d’après les +découvertes les plus récentes. Vous verrez que la surface de ce lot comprend +très approximativement quatre cent sept mille milles carrés d’un seul tenant. +Aussi, pour la facilité de la vente, a-t-il été décidé que les enchères ne +s’appliqueraient qu’à chaque mille carré. Un cent [Note 4: Centième partie d’un +dollar soit un sol environ.] vaudra donc, en chiffres ronds, quatre cent sept +mille cents, et un dollar quatre cent sept mille dollars. Un peu de silence, +messieurs! » + +La recommandation n’était pas superflue, car les impatiences du public se +traduisaient par un tumulte que le bruit des enchères aurait quelque peine à +dominer. + +Lorsqu’un demi-silence se fut établi, grâce surtout à l’intervention du crieur +Flint, qui mugissait comme une sirène d’alarme en temps de brumes, Andrew R. +Gilmour reprit en ces termes. + +« Avant de commencer, je dois rappeler encore une des clauses de l’adjudication +: c’est que l’immeuble polaire sera définitivement acquis et sa propriété hors +de toute contestation de la part des vendeurs, tel qu’il est actuellement +circonscrit par le quatre-vingt-quatrième degré de latitude septentrionale, et +quelles que soient les modifications géographiques ou météorologiques qui +pourraient se produire dans l’avenir! » + +Toujours cette disposition singulière, insérée au document, et qui, si elle +excitait les plaisanteries des uns, éveillait l’attention des autres. + +« Les enchères sont ouvertes! » dit le commissaire-priseur d’une voix vibrante. + +Et, tandis que son marteau d’ivoire tremblotait dans sa main, entraîné par ses +habitudes d’argot en matière de vente publique, il ajouta d’un ton nasillard : + +« Nous avons marchand à dix cents le mille carré! » + +Dix _cents_, ou un dixième de dollar, [Note 5: 50 centimes.] cela faisait une +somme de quarante mille sept cents dollars pour la totalité [Note 6: 203 500 +francs.] de l’immeuble arctique. + +Que le commissaire Andrew R. Gilmour eût ou non marchand à ce prix, son enchère +fut aussitôt couverte pour le compte du gouvernement danois par Éric Baldenak. + +« Vingt _cents!_ dit-il. + +— Trente _cents!_ dit Jacques Jansen pour le compte de la Hollande. + +— Trente-cinq, dit Jan Harald, pour le compte de la Suède- Norvège. + +— Quarante, dit le colonel Boris Karkof, pour le compte de toutes les Russies. » + +Cela représentait déjà une somme de cent soixante-deux mille huit cents +dollars, [Note 7: 814 000 francs.] et, pourtant, les enchères ne faisaient que +commencer! + +Il convient de faire observer que le représentant de la Grande-Bretagne n’avait +pas encore ouvert la bouche ni même desserré ses lèvres qu’il pinçait +étroitement. + +De son côté, William S. Forster, le consignataire de morues, gardait un mutisme +impénétrable. Et même, en ce moment, il paraissait absorbé dans la lecture du +_Mercurial of New-Found-Land_, qui lui donnait les arrivages et les cours du +jour sur les marchés de l’Amérique. + +« À quarante _cents_, le mille carré, répéta Flint d’une voix qui finissait en +une sorte de rossignolade, à quarante _cents!_ » + +Les quatre collègues du major Donellan se regardèrent. Avaient-ils donc épuisé +leur crédit dès le début de la lutte? Étaient-ils déjà réduits à se taire? + +« Allons, messieurs, reprit Andrew R. Gilmour, à quarante _cents!_ Qui met +au-dessus?… Quarante _cents!_… Cela vaut mieux que ça, la calotte polaire… » + +On crut qu’il allait ajouter : + +« … garantie pure glace. » + +Mais, le délégué danois venait de dire : + +« Cinquante _cents!_ » + +Et le délégué hollandais de surenchérir de dix cents. + +« À soixante _cents_ le mille carré! cria Flint. À soixante _cents?_… Personne +ne dit mot? » + +Ces soixante _cents_ faisaient déjà la respectable somme de deux cent +quarante-quatre mille deux cents dollars. [Note 8: 221 000 francs.] + +Il arriva donc que l’assistance accueillit l’enchère de la Hollande avec un +murmure de satisfaction.. Chose bizarre et bien humaine, les misérables cokneys +sans le sou qui étaient là, les pauvres diables qui n’avaient rien dans leur +poche, semblaient être le plus intéressés par cette lutte à coups de dollars. + +Cependant, après l’intervention de Jacques Jansen, le major Donellan, levant la +tête, avait regardé son secrétaire Dean Toodrink. Mais, sur un imperceptible +signe négatif de celui-ci, il était resté bouche close. + +Pour William S. Forster, toujours profondément plongé dans la lecture de ses +mercuriales, il prenait en marge quelques notes au crayon. + +Quant à J.-T. Maston, il répondait par un petit hochement de tête aux sourires +de Mrs Evangélina Scorbitt. + +« Allons, messieurs, un peu d’entrain!… Nous languissons!… C’est mou!… C’est +mou!… reprit Andrew R. Gilmour. Voyons!… On ne dit plus rien!…. Nous allons +adjuger?… » + +Et son marteau s’abaissait et se relevait comme un goupillon entre les doigts +d’un bedeau de paroisse. + +« Soixante-dix _cents!_ » dit le professeur Jan Harald d’une voix qui tremblait +un peu. + +— Quatre-vingts! riposta presque immédiatement le colonel Boris Karkof. + +— Allons!… Quatre-vingts _cents!_ » cria Flint, dont les gros yeux ronds +s’allumaient au feu des enchères. + +Un geste de Dean Toodrink fit lever comme un diable à ressort le major Donellan. + +« Cent _cents!_ » dit d’un ton bref le représentant de la Grande-Bretagne. + +Ce seul mot engageait l’Angleterre de quatre cent sept mille dollars. [Note 9: +2 035 000 francs.] + +Les parieurs pour le Royaume-Uni poussèrent un hurrah, qu’une partie du public +renvoya comme un écho. + +Les parieurs pour l’Amérique se regardèrent, assez désappointés. Quatre cent +sept mille dollars? C’était déjà un gros chiffre pour cette fantaisiste région +du Pôle nord. Quatre cent sept mille dollars d’ice-bergs, d’ice-fields et de +banquises! + +Et l’homme de la _North Polar Practical Association_ qui ne soufflait mot, qui +ne relevait même pas la tête! Est-ce qu’il ne se déciderait point à lancer +enfin une surenchère? S’il avait voulu attendre que les délégués danois, +suédois, hollandais et russe eussent épuisé leur crédit, il semblait bien que +le moment fût arrivé. En effet, leur attitude indiquait que devant le « cent +_cents_ » du major Donellan, ils se décidaient à abandonner le champ de +bataille. + +« À cent _cents_ le mille carré! reprit par deux fois le commissaire-priseur. + +— Cent _cents!_… Cent cents!… Cent _cents!_ répéta le crieur Flint, en se +faisant un porte-voix de sa main à demi fermée. + +— Personne ne met au-dessus? reprit Andrew R. Gilmour? C’est entendu?… C’est +bien convenu?… Pas de regrets?… On va adjuger?… » + +Et il arrondissait le bras qui agitait son marteau, en promenant un regard +provocateur sur l’assistance, dont les murmures s’apaisèrent dans un silence +émouvant. + +« Une fois?… Deux fois?… reprit-il. + +— Cent vingt _cents_, dit tranquillement William S. Forster, sans même lever +les yeux, après avoir tourné la page de son journal. + +— Hip!… hip!… hip! » crièrent les parieurs, qui avaient tenu les plus hautes +cotes pour les États-Unis d’Amérique. + +Le major Donellan s’était redressé à son tour. Son long cou pivotait +mécaniquement à l’angle formé par les deux épaules, et ses lèvres +s’allongeaient comme un bec. Il foudroyait du regard l’impassible représentant +de la Compagnie américaine, mais sans parvenir à s’attirer une riposte même +d’oeil à oeil. Ce diable de William S. Forster ne bougeait pas. + +« Cent quarante, dit le major Donellan. + +— Cent soixante, dit Forster. + +— Cent quatre-vingts, clama le major. + +— Cent quatre-vingt-dix, murmura Forster. + +— Cent quatre-vingt-quinze _cents!_ » hurla le délégué de la Grande-Bretagne. + +Sur ce, croisant les bras, il sembla jeter un défi aux trente- huit États de la +Confédération. + +On aurait entendu marcher une fourmi, nager une ablette, voler un papillon, +ramper un vermisseau, remuer un microbe. Tous les coeurs battaient. Toutes les +vies étaient suspendues à la bouche du major Donellan. Sa tête, si mobile +d’ordinaire, ne remuait plus. Quant à Dean Toodrink, il se grattait l’occiput à +s’arracher le cuir chevelu. + +Andrew R. Gilmour laissa passer quelques instants qui parurent « longs comme +des siècles. » Le consignataire de morues continuait à lire son journal, et à +crayonner des chiffres qui n’avaient évidemment aucun rapport avec l’affaire en +question. Est-ce que, lui aussi, était au bout de son crédit? Est-ce qu’il +renonçait à mettre une dernière surenchère? Est-ce que cette somme de cent +quatre-vingt- quinze _cents_ le mille carré, ou plus de sept cent quatre-vingt- +treize mille dollars pour la totalité de l’immeuble, lui paraissait avoir +atteint les dernières limites de l’absurde? + +« Cent quatre-vingt-quinze _cents!_ reprit le commissaire- priseur. Nous allons +adjuger… » + +Et son marteau était prêt à retomber sur la table. + +« Cent quatre-vingt-quinze _cents!_ répéta le crieur. + +— Adjugez!… Adjugez! » + +Cette injonction fut lancée par plusieurs spectateurs impatients, comme un +blâme jeté aux hésitations d’Andrew R. Gilmour. + +« Une fois… deux fois!… » cria-t-il. + +Et tous les regards étaient dirigés sur le représentant de la _North Polar +Practical Association_. + +Eh bien! cet homme surprenant était en train de se moucher, longuement, dans un +large foulard à carreaux, qui comprimait violemment l’orifice de ses fosses +nasales. + +Pourtant, les regards de J.-.T. Maston étaient dardés sur lui, tandis que les +yeux de Mrs Evangélina Scorbitt suivaient la même direction. Et l’on eût pu +reconnaître à la décoloration de leur figure combien était violente l’émotion +qu’ils cherchaient à maîtriser. Pourquoi William S. Forster hésitait-il à +surenchérir sur le major Donellan? + +William S. Forster se moucha une seconde fois, puis une troisième fois, avec le +bruit d’une véritable pétarade d’artifice. Mais, entre les deux derniers coups +de nez, il avait murmuré d’une voix douce et modeste : + +« Deux cents _cents!_ » + +Un long frisson courut à travers la salle. Puis, les hips américains +retentirent à faire grelotter les vitres. + +Le major Donellan, accablé, écrasé, aplati, était retombé près de Dean +Toodrink, non moins démonté que lui. À ce prix du mille carré, cela faisait +l’énorme somme de huit cent quatorze mille dollars, [Note 10: 4 070 000 +francs.] et il était visible que le crédit britannique ne permettait pas de la +dépasser. + +« Deux cents _cents!_ répéta Andrew R. Gilmour. + +— Deux cents _cents!_ vociféra Flint. + +— Une fois… deux fois! reprit le commissaire-priseur. Personne ne met +au-dessus?… » + +Le major Donellan, mu par un mouvement involontaire, se releva de nouveau, +regarda les autres délégués. Ceux-ci n’avaient d’espoir qu’en lui pour empêcher +que la propriété du Pôle nord échappât aux Puissances européennes. Mais cet +effort fut le dernier. Le major ouvrit la bouche, la referma, et, en sa +personne, l’Angleterre s’affaissa sur son banc. + +« Adjugé! cria Andrew Gilmour, en frappant la table du bout de son marteau +d’ivoire. + +— Hip!… hip!… hip! pour les États-Unis! » hurlèrent les gagnants de la +victorieuse Amérique. + +En un instant, la nouvelle de l’acquisition se répandit à travers les quartiers +de Baltimore, puis, par les fils aériens, à la surface de toute la +Confédération; puis, par les fils sous- marins, elle fit irruption dans +l’Ancien Monde. + +C’était la _North Polar Practical Association_, qui, par l’entremise de son +homme de paille, William S. Forster, devenait propriétaire du domaine arctique, +compris à l’intérieur du quatre-vingt-quatrième parallèle. + +Et, le lendemain, lorsque William S. Forster alla faire la déclaration de +command, le nom qu’il donna fut celui d’Impey Barbicane, en qui s’incarnait +ladite compagnie sous la raison sociale : Barbicane and Co. + +IV + +Dans lequel reparaissent de vieilles +connaissances de nos jeunes lecteurs. + +Barbicane and Co!… Le président d’un cercle d’artilleurs!… En vérité, que +venaient faire des artilleurs dans une opération de ce genre?… On va le voir. + +Est-il bien nécessaire de présenter officiellement Impey Barbicane, président +du Gun-Club, de Baltimore, et le capitaine Nicholl, et J.-T. Maston, et Tom +Hunter aux jambes de bois, et le fringant Bilsby, et le colonel Bloomsberry, et +leurs autres collègues? Non! Si ces bizarres personnages ont quelque vingt ans +de plus depuis l’époque où l’attention du monde entier fut attirée sur eux, ils +sont restés les mêmes, toujours aussi incomplets corporellement, mais toujours +aussi bruyants, aussi audacieux, « aussi emballés », quand il s’agit de se +lancer dans quelque aventure extraordinaire. Le temps n’a pas eu prise sur +cette légion d’artilleurs à la retraite. Il les a respectés, comme il respecte +les canons hors d’usage, qui meublent les musées des anciens arsenaux. + +Si le Gun-Club comptait dix-huit cent trente trois membres lors de sa fondation + il s’agit des personnes et non des membres, tels que bras ou jambes, dont la +plupart d’entre eux étaient déjà privés, si trente mille cinq cent soixante- +quinze correspondants s’enorgueillissaient du lien qui les rattachait audit +club, ces chiffres n’avaient point diminué. Au contraire. Et même, grâce à +l’invraisemblable tentative qu’il avait faite pour établir une communication +directe entre la Terre et la Lune, [Note 11: Du même auteur, De la Terre à la +Lune et Autour de la Lune.] sa célébrité s’était accrue dans une proportion +énorme. + +On n’a point oublié quel retentissement avait eu cette mémorable expérience +qu’il convient de résumer en peu de lignes. + +Quelques années après la guerre de sécession, certains membres du Gun-Club, +ennuyés de leur oisiveté, s’étaient proposé d’envoyer un projectile jusqu’à la +Lune au moyen d’une Columbiad monstre. Un canon, long de neuf cents pieds, +large de neuf à l’âme, avait été solennellement coulé à City-Moon, dans le sol +de la presqu’île floridienne, puis chargé de quatre cent mille livres de +fulmi-coton. Lancé par ce canon, un obus cylindro-conique en aluminium s’était +envolé vers l’astre des nuits sous la poussée de six milliards de litres de +gaz. Après en avoir fait le tour par suite d’une déviation de sa trajectoire, +il était retombé vers la Terre pour s’engouffrer dans le Pacifique, par 27°7’ +de latitude nord et 41°37’ de longitude ouest. C’était dans ces parages que la +frégate _Susquehanna_, de la marine fédérale, l’avait repêché à la surface de +l’Océan, au grand profit de ses hôtes. + +Des hôtes, en effet! Deux membres du Gun-Club, son président Impey Barbicane et +le capitaine Nicholl, accompagnés d’un Français, très connu pour ses audaces de +casse-cou, avaient pris place dans ce wagon-projectile. Tous trois étaient +revenus de ce voyage sains et saufs. Mais, si les deux Américains étaient +toujours là, prêts à se risquer en quelque nouvelle aventure, le Français +Michel Ardan n’y était plus. De retour en Europe, il avait fait fortune, +paraît-il, ce qui ne laissa pas de surprendre bien des gens, et, +maintenant, il plantait ses choux, il les mangeait, il les digérait même, s’il +faut en croire les reporters les mieux informés. + +Après ce coup de tonnerre, Impey Barbicane et Nicholl avaient vécu sur leur +célébrité dans un repos relatif. Toujours impatients des grandes choses, ils +rêvaient de quelque autre opération de ce genre. L’argent ne leur manquait pas. +Il en restait de leur dernière affaire près de deux cent mille dollars sur +les cinq millions et demi que leur avait fournis la souscription publique, +ouverte dans le Nouveau et l’Ancien Monde. En outre, rien qu’à s’exhiber à +travers les États-Unis dans leur projectile d’aluminium comme des phénomènes +dans une cage, ils avaient encore réalisé de belles recettes, et recueilli +toute la gloire que peut comporter la plus exigeante des ambitions humaines. + +Impey Barbicane et le capitaine Nicholl auraient donc pu se tenir tranquilles, +si l’ennui ne les eût rongés. Et, c’est pour sortir de leur inaction, sans +doute, qu’ils venaient d’acheter ce lot de régions arctiques. + +Pourtant, qu’on ne l’oublie pas, si cette acquisition avait pu être faite au +prix de huit cent mille dollars et plus, c’est que Mrs Evangélina Scorbitt +avait mis dans l’affaire l’appoint qui lui manquait. Grâce à cette femme +généreuse, l’Europe avait été vaincue par l’Amérique. + +Voici à quoi tenait cette générosité : + +Depuis leur retour, si le président Barbicane et le capitaine Nicholl +jouissaient d’une incomparable célébrité, il était un homme qui en avait sa +bonne part. On l’a deviné, il s’agit de J.-T. Maston, le bouillant secrétaire +du Gun-Club. N’était-ce pas à cet habile calculateur que l’on devait les +formules mathématiques qui avaient permis de tenter la grande expérience citée +plus haut? S’il n’avait pas accompagné ses deux collègues lors de leur voyage +extra- terrestre, ce n’était pas par peur, nom d’un boulet! Mais le digne +artilleur, manchot du bras droit, était pourvu d’un crâne en gutta-percha, à la +suite d’un de ces accidents trop communs à la guerre. Et, vraiment, en le +montrant aux Sélénites, c’eût été leur donner une piteuse idée des habitants de +la Terre, dont la Lune, après tout, n’est que l’humble satellite. + +À son profond regret, J.-T. Maston avait donc dû se résigner à ne point partir. +Toutefois, il n’était pas resté oisif. Après avoir procédé à la construction +d’un immense télescope, qui fut dressé sur le sommet de Long’s Peak, l’un des +plus hauts sommets de la chaîne des montagnes Rocheuses, il s’y était +transporté de sa personne. Puis, dès que le projectile eut été signalé, +décrivant sur le ciel sa majestueuse trajectoire, il n’avait plus quitté son +poste d’observation. Là, devant l’oculaire du gigantesque instrument, il +s’était donné pour tâche de chercher à suivre ses amis, dont le véhicule aérien +filait à travers l’espace. + +On devait les croire à jamais perdus pour la Terre, les audacieux voyageurs. En +effet, ne pouvait-on craindre que le projectile, maintenu dans une nouvelle +orbite par l’attraction lunaire, fût astreint à graviter éternellement auteur +de l’astre des nuits comme un sous-satellite? Mais non! Une déviation, que l’on +pourrait appeler providentielle, avait modifié la direction du projectile. +Après avoir fait le tour de la Lune au lieu de l’atteindre, entraîné dans une +chute progressivement accélérée, il était revenu vers notre sphéroïde avec une +vitesse qui égalait cinquante sept mille six cents lieues à l’heure, au moment +où il s’engloutissait dans les abîmes de la mer. + +Heureusement, les masses liquides du Pacifique avaient amorti la chute, qui +avait eu pour témoin la frégate américaine _Susquehanna_. Aussitôt la nouvelle +en fut transmise à J.-T. Maston. Le secrétaire du Gun-Club revint en toute hâte +de l’observatoire de Long’s Peak, afin d’opérer le sauvetage. Des sondages +furent poursuivis dans les parages où s’était abîmé le projectile, et le dévoué +J.-T. Maston n’hésita pas à revêtir l’habit du scaphandrier pour retrouver ses +amis. + +En réalité, il n’aurait pas été nécessaire de se donner tant de peine. Le +projectile d’aluminium, déplaçant une quantité d’eau supérieure à son propre +poids, était remonté au niveau du Pacifique, après avoir fait un superbe +plongeon. Et c’est dans ces conditions que le président Barbicane, le capitaine +Nicholl et Michel Ardan furent rencontrés à la surface de l’Océan : ils +jouaient aux dominos dans leur prison flottante. + +Maintenant, pour en revenir à J.-T. Maston, il faut dire que la part prise par +lui à ces extraordinaires aventures l’avait mis très en relief. + +Certes, J.-T. Maston n’était pas beau avec son crâne postiche et son avant-bras +droit, emmanché d’un crochet métallique. Il n’était pas jeune, non plus, ayant +cinquante-huit ans sonnés et carillonnés à l’époque où commence ce récit. Mais +l’originalité de son caractère, la vivacité de son intelligence, le feu qui +animait son regard, l’ardeur qu’il apportait en toutes choses, en avaient fait +un type idéal aux yeux de Mrs Evangélina Scorbitt. Enfin, son cerveau, +soigneusement emmagasiné sous sa calotte de gutta-percha, était intact, et il +passait encore, à juste titre, pour un des plus remarquables calculateurs de +son temps. + +Or, Mrs Evangélina Scorbitt bien que le moindre calcul lui donnât la migraine + avait du goût pour les mathématiciens, si elle n’en avait pas pour les +mathématiques. Elle les considérait comme des êtres d’une espèce particulière +et supérieure. Songez donc! Des têtes où les x ballottent comme des noix dans +un sac, des cerveaux qui se jouent avec les signes algébriques, des mains qui +jonglent avec les intégrales triples, comme un équilibriste avec ses verres et +ses bouteilles, des intelligences qui comprennent quelque chose à des formules +de ce genre : + + ∫ ∫ ∫ φ( x y z ) dx dy dz. + +Oui! Ces savants lui paraissaient dignes de toutes les admirations et bienfaits +pour qu’une femme se sentît attirée vers eux proportionnellement aux masses et +en raison inverse du carré des distances. Et précisément, J.-T. Maston était +assez corpulent pour exercer sur elle une attraction irrésistible, et, quant à +la distance, elle serait absolument nulle, s’ils pouvaient jamais être l’un à +l’autre. + +Cela, nous l’avouerons, ne laissait pas d’inquiéter le secrétaire du Gun-Club, +qui n’avait jamais cherché le bonheur dans des unions si étroites. D’ailleurs, +Mrs Evangélina Scorbitt n’était plus de la première jeunesse ni même de la +seconde avec ses quarante-cinq ans, ses cheveux plaqués sur ses tempes, comme +une étoffe teinte et reteinte, sa bouche trop meublée de dents trop longues +dont elle n’avait pas perdu une seule, sa taille sans profil, sa démarche sans +grâce. Bref, l’apparence d’une vieille fille, bien qu’elle eût été mariée +quelques années à peine, il est vrai. Mais c’était une excellente personne, à +laquelle rien n’aurait manqué des joies terrestres, si elle avait pu se faire +annoncer dans les salons de Baltimore sous le nom de Mrs J.- T. Maston. + +La fortune de cette veuve était très considérable. Non qu’elle fût riche comme +les Gould, comme les Mackay, les Vanderbilt, les Gordon Bennett, dont la +fortune dépasse le milliard, et qui pourraient faire l’aumône à un Rothschild! +Non qu’elle possédât trois cents millions comme Mrs Moses Carper, deux cents +millions comme Mrs Stewart, quatre- vingts millions comme Mrs Crocker, trois +veuves, qu’on se le dise! ni qu’elle fût riche comme Mrs Hammersley, Mrs +Helly Green, Mrs Maffitt, Mrs Marshall, Mrs Para Stevens, Mrs Mintury et +quelques autres! Toutefois, elle aurait eu le droit de prendre place à ce +mémorable festin de Fifth-Avenue Hôtel, à New-York, où l’on n’admettait que des +convives cinq fois millionnaires. En réalité, Mrs Evangélina Scorbitt disposait +de quatre bons millions de dollars, soit vingt millions de francs, qui lui +venaient de John P. Scorbitt, enrichi dans le double commerce des articles de +mode et des porcs salés. Eh bien! cette fortune, la généreuse veuve eût été +heureuse de l’utiliser au profit de J.-T. Maston, auquel elle apporterait un +trésor de tendresse plus inépuisable encore. + +Et, en attendant, sur la demande de J.-T. Maston, Mrs Evangélina Scorbitt avait +volontiers consenti à mettre quelques centaines de mille dollars dans l’affaire +de la _North Polar Practical Association_, sans même savoir ce dont il +s’agissait. Il est vrai, avec J.-T. Maston, elle était assurée que l’oeuvre ne +pouvait être que grandiose, sublime, surhumaine. Le passé du secrétaire du +Gun-Club lui répondait de l’avenir. + +On juge si, après l’adjudication, lorsque la déclaration de command lui eut +appris que le Conseil d’administration de la nouvelle Société allait être +présidé par le président du Gun- Club, sous la raison sociale Barbicane and Co, +elle dut avoir toute confiance. Du moment que J.-T. Maston faisait partie de « +l’and Co », ne devait-elle pas s’applaudir d’en être la plus forte actionnaire? + +Ainsi, Mrs Evangélina Scorbitt se trouvait propriétaire pour la plus grosse +part de cette portion des régions boréales, circonscrites par le +quatre-vingt-quatrième parallèle. Rien de mieux! Mais qu’en ferait-elle, ou +plutôt, comment la Société prétendait-elle tirer un profit quelconque de cet +inaccessible domaine? + +C’était toujours la question, et si, au point de vue de ses intérêts +pécuniaires, elle intéressait très sérieusement Mrs Evangélina Scorbitt, elle +intéressait le monde entier au point de vue de la curiosité générale. + +Cette femme excellente très discrètement d’ailleurs avait bien tenté de +pressentir J.-T. Maston à ce sujet, avant de mettre des fonds à la disposition +des promoteurs de l’affaire. Mais J.-T. Maston s’était invariablement tenu sur +la plus grande réserve. Mrs Evangélina Scorbitt saurait bientôt de quoi il « +retournait », mais pas avant que l’heure fût venue d’étonner l’univers en lui +faisant connaître le but de la nouvelle Société!… + +Sans doute, dans sa pensée, il s’agissait d’une entreprise, qui, comme a dit +Jean Jacques, « n’eut jamais d’exemple et qui n’aura point d’imitateurs, » +d’une oeuvre destinée à laisser loin derrière elle la tentative faite par les +membres du Gun-Club pour entrer en communication directe avec le satellite +terrestre. + +Insistait-elle, J.-T. Maston, mettant son crochet sur ses lèvres à +demi-fermées, se bornait à dire : + +« Chère mistress Scorbitt, ayez confiance! » + +Et, si Mrs Evangélina Scorbitt avait eu confiance « avant », quelle immense +joie éprouvât-elle « après », lorsque le bouillant secrétaire lui eut attribué +le triomphe des États-Unis d’Amérique et la défaite de l’Europe septentrionale. + +« Mais ne puis-je enfin savoir maintenant?… demanda-t- elle en souriant à +l’éminent calculateur. + +— Vous saurez bientôt! » répondit J.-T. Maston, qui secoua vigoureusement la +main de sa coassociée à l’américaine. + +Cette secousse eut pour effet immédiat de calmer les impatiences de Mrs +Evangélina Scorbitt. + +Quelques jours plus tard, l’Ancien et le Nouveau Monde ne furent pas moins +secoués, sans parler de la secousse qui les attendait dans l’avenir lorsque +l’on connut le projet absolument insensé, pour la réalisation duquel la _North +Polar Practical Association_ allait faire appel à une souscription publique. + +Effectivement, si la Société avait acquis cette portion des régions +circumpolaires, c’était dans le but d’exploiter… les houillères du pôle boréal! + +V + +Et d’abord, peut-on admettre qu’il y ait des +houillères près du Pôle nord? + +Telle fut la première question qui se présenta à l’esprit des gens doués de +quelques logique. + +« Pourquoi y aurait-il des gisements de houille aux environs du Pôle? dirent +les uns. + +— Pourquoi n’y en aurait-il pas? » répondirent les autres. + +On le sait, les couches de charbon, qui sont répandues sur de nombreux points +de la surface du globe, abondent en diverses contrées de l’Europe. Quant aux +deux Amériques, elles en possèdent de considérables, et peut-être les États- +Unis en sont-ils le plus richement pourvus. Ces couches ne manquent d’ailleurs +ni à l’Afrique, ni à l’Asie, ni à l’Océanie. + +À mesure que la reconnaissance des territoires du globe est poussée plus avant, +on découvre de ces gisements à tous les étages géologiques, l’anthracite dans +les terrains les plus anciens, la houille dans les terrains carbonifères +supérieurs, le stipite dans les terrains secondaires, le lignite dans les +terrains tertiaires. Le combustible minéral ne fera pas défaut avant un temps +qui se chiffre par des centaines d’années. + +Et pourtant, l’extraction du charbon, dont l’Angleterre produit à elle seule +cent soixante millions de tonnes, est annuellement de quatre cent millions de +tonnes dans le monde entier. Or, cette consommation ne semble pas devoir cesser +de s’accroître avec les besoins de l’industrie, qui vont toujours en +s’augmentant. Que l’électricité se substitue à la vapeur comme force motrice, +ce sera toujours une dépense égale de houille pour la production de cette +force. L’estomac industriel ne vit que de charbon, il ne mange pas autre chose. +L’industrie est un animal « carbonivore »; il faut bien le nourrir. + +Et puis, ce charbon, ce n’est pas seulement un combustible, c’est aussi la +substance tellurique, dont la science tire actuellement le plus de produits et +de sous- produits pour tant d’usages divers. Avec les transformations qu’il +subit dans les creusets du laboratoire, on peut teindre, sucrer, aromatiser, +vaporiser, purifier, chauffer, éclairer, orner en produisant du diamant. Il est +aussi utile que le fer : il l’est même plus. + +Très heureusement, ce dernier métal, il n’est pas à craindre que l’on puisse +jamais l’épuiser; c’est la composition même du globe terrestre. + +En réalité, la Terre doit être considérée comme une masse de fer plus ou moins +carburé à l’état de fluidité ignée, recouverte de silicates liquides, sorte de +laitier que surmontent les roches solides et l’eau. Les autres métaux, aussi +bien que l’eau et la pierre, n’entrent que pour une part extrêmement réduite +dans la composition de notre sphéroïde. + +Mais, si la consommation du fer est assurée jusqu’à la fin des siècles, celle +de la houille ne l’est pas. Loin de là. Les, gens avisés, qui se préoccupent de +l’avenir, même quand il se chiffre par plusieurs centaines d’années, doivent +donc rechercher les charbonnages partout où la prévoyante nature les a formés +aux époques géologiques. + +« Parfait! » répondaient les opposants. + +Et, aux États-Unis comme ailleurs, il se rencontre des gens qui, par envie ou +haine, aiment à dénigrer, sans compter ceux qui contredisent pour le plaisir de +contredire. + +« Parfait! disaient ces opposants. Mais, pourquoi y aurait- il du charbon au +Pôle nord? + +— Pourquoi? répondaient les partisans du président Barbicane. Parce que, très +vraisemblablement, à l’époque des formations géologiques, le volume du Soleil +était tel, d’après la théorie de M. Blandet, que la différence de la +température de l’Équateur et des Pôles n’était pas appréciable. Alors +d’immenses forêts couvraient les régions septentrionales du globe, bien avant +l’apparition de l’homme, lorsque notre planète était soumise à l’action +permanente de la chaleur et de l’humidité. » + +Et, c’est ce que les journaux, les revues, les magazines, à la dévotion de la +Société, établissaient dans mille articles variés, tantôt sous la forme +plaisante, tantôt sous la forme scientifique. Or, ces forêts, enlisées au temps +des énormes convulsions qui ébranlaient le globe avant qu’il n’eût pris son +assise définitive, avaient certainement dû se transformer en houillères, sous +l’action du temps, des eaux et de la chaleur interne. Donc, rien de plus +admissible que cette hypothèse, d’après laquelle le domaine polaire serait +riche en gisements de houille, prêts à s’ouvrir sous la rivelaine du mineur. + +De plus, il y avait des faits des faits indéniables. Ces esprits positifs, +qui ne veulent point tabler sur de simples probabilités, ne pouvaient les +mettre en doute, et ils étaient de nature à autoriser la recherche des +différentes variétés de charbon à la surface des régions boréales. + +Et c’est là précisément ce dont le major Donellan et son secrétaire +s’entretenaient ensemble, quelques jours après, dans le plus sombre recoin de +la taverne des _Two Friends_. + +« Eh! disait Dean Toodrink, est-ce que ce Barbicane que Berry pende un jour +aurait raison? + +— C’est probable, répondit le major Donellan, et j’ajouterai même que cela doit +être certain. + +— Mais, alors, il y aurait des fortunes à gagner en exploitant les régions +polaires! + +— Assurément! répondit le major. Si l’Amérique du Nord possède de vastes +gisements de combustible minéral, si on en signale fréquemment de nouveaux, il +n’est pas douteux qu’il en reste encore de très importants à découvrir, +monsieur Toodrink. Or, les terres arctiques paraissent être une annexe de ce +continent américain. Identité de formation et d’aspect. Plus particulièrement, +le Groënland est un prolongement du Nouveau-Monde, et il est certain que le +Groënland tient à l’Amérique… + +— Comme une tête de cheval, dont il a la forme, tient au corps de l’animal, fit +observer le secrétaire du major Donellan. + +— J’ajoute, reprit celui-ci, que, lors de ses explorations sur le territoire +groënlandais, le professeur Nordenskiöld a reconnu des formations +sédimentaires, constituées par des grès et des schistes avec des intercalations +de lignite, qui renferment une quantité considérable de plantes fossiles. Rien +que dans le district de Diskô, le danois Stoënstrup a reconnu soixante et onze +gisements, où abondent les empreintes végétales, indiscutables vestiges de +cette puissante végétation, qui se groupait autrefois avec une extraordinaire +intensité autour de l’axe polaire. + +— Mais plus haut?… demanda Dean Toodrink. + +— Plus haut, ou plus loin, dans la direction du nord, répliqua le major, la +présence de la houille s’est affirmée matériellement, et il semble qu’il n’y +ait qu’à se baisser pour en prendre. Donc, si le charbon est ainsi répandu à la +surface de ces contrées, ne peut-on en conclure presque avec certitude que les +gisements s’enfoncent jusque dans les profondeurs de la croûte terrestre? » + +Il avait raison, le major Donellan. Comme il connaissait à fond la question des +formations géologiques au Pôle boréal, c’était là ce qui faisait de lui le plus +irritable de tous les Anglais en cette circonstance. Et peut-être eût-il +longtemps parlé sur ce sujet, s’il ne se fût aperçu que les habitués de la +taverne cherchaient à l’écouter. Aussi, Dean Toodrink et lui jugèrent-ils +prudent de se tenir sur la réserve, après que ledit Toodrink eut fait cette +dernière observation : + +« N’êtes-vous pas surpris d’une chose, major Donellan? + +— Et de laquelle? + +— C’est que, dans cette affaire où l’on devait s’attendre à voir figurer des +ingénieurs ou tout au moins des navigateurs, puisqu’il s’agit du Pôle et de ses +houillères, ce soient des artilleurs qui la dirigent! + +— Juste, répondit le major, et cela est bien fait pour surprendre! » + +Cependant, chaque matin, les journaux revenaient à la rescousse à propos de ces +gisements… + +« Des gisements? Et lesquels? demanda la _Pall Mall Gazette_, dans des articles +furibonds, inspirés par le haut commerce anglais, qui déblatérait contre les +arguments de la _North Polar Practical Association_. + +— Lesquels? répondirent les rédacteurs du _Daily-News_, de Charleston, +partisans déterminés du président Barbicane. Mais, tout d’abord, ceux qui ont +été reconnus par le capitaine Nares, en 1875-76, sur la limite du +quatre-vingt-deuxième degré de latitude en même temps que des strates qui +indiquent l’existence d’une flore miocène, riche en peupliers, hêtres, viornes, +noisetiers et conifères. + +— Et, en 1881-1884, ajoutait le chroniqueur scientifique du _New-York Witness_, +durant l’expédition du lieutenant Greely à la baie de lady Franklin, une couche +de charbon n’a-t-elle pas été découverte par nos nationaux, à peu de distance +du fort Conger, à la crique Watercourse? Et le docteur Pavy n’a-t-il pas pu +soutenir avec raison, que ces contrées ne sont point dépourvues de dépôts +carbonifères, vraisemblablement destinés par la prévoyante nature à combattre +un jour le froid de ces régions désolées? » + +On le comprend, lorsque des faits aussi probants étaient cités sous l’autorité +des hardis découvreurs américains, les adversaires du président Barbicane ne +savaient plus que répondre. Aussi les partisans du « pourquoi y en aurait-il, +des gisements? » commençaient à baisser pavillon devant les partisans du « +pourquoi n’y en aurait-il pas? » Oui! Il y en avait et probablement de très +considérables. Le sol circumpolaire recelait des masses du précieux +combustible, précisément enfoui dans les entrailles de ces régions où la +végétation fût autrefois luxuriante. + +Mais, si le terrain leur manquait sur la question des houillères dont +l’existence n’était plus douteuse au sein des contrées arctiques, les +détracteurs prenaient leur revanche en examinant la question sous un autre +aspect. + +« Soit! dit un jour le major Donellan, lors d’une discussion orale qu’il +provoqua dans la salle même du Gun- Club, et au cours de laquelle il interpella +le président Barbicane d’homme à homme. Soit! Je l’admets, je l’affirme même. +Il y a des houillères dans le domaine acquis par votre Société. Mais allez donc +les exploiter!… + +— C’est ce que nous ferons, répondit tranquillement Impey Barbicane. + +— Dépassez donc le quatre-vingt-quatrième parallèle, au delà duquel aucun +explorateur n’a pu s’élever encore! + +— Nous le dépasserons. + +— Atteignez donc le Pôle même! + +— Nous l’atteindrons. » + +Et, à entendre le président du Gun-Club répondre avec tant de sang-froid, avec +tant d’assurance, à voir cette opinion si hautement, si nettement affirmée, les +plus obstinés se déclaraient hésitants. Ils se sentaient en présence d’un homme +qui n’avait rien perdu de ses qualités d’autrefois, calme, froid, d’un esprit +éminemment sérieux et concentré, exact comme un chronomètre, aventureux, mais +apportant des idées pratiques jusque dans ses entreprises les plus téméraires… + +Si le major Donellan avait une furieuse envie d’étrangler son adversaire, on +peut en croire ceux qui ont approché cet estimable mais tempétueux gentleman. +Bah! il était solide, le président Barbicane, moralement et physiquement, « +ayant un grand tirant d’eau » pour employer une métaphore de Napoléon, et, par +suite, capable de tenir contre vent et marée. Ses ennemis, ses rivaux, ses +envieux, ne le savaient, que trop! + +Toutefois, comme on ne peut empêcher les mauvais plaisants de se répandre en +mauvaises plaisanteries, ce fut sous cette forme que l’irritation se déchaîna +contre la nouvelle Société. On prêta au président du Gun-Club les projets les +plus saugrenus. La caricature s’en mêla, surtout en Europe, et plus +particulièrement dans le Royaume-Uni, qui ne pouvait digérer son insuccès, lors +de cette bataille où les dollars avaient vaincu les pounds sterlings. + +Ah! ce Yankee avait affirmé qu’il atteindrait le Pôle boréal! Ah! il mettrait +le pied là où aucun être humain ne l’avait pu mettre encore! Ah! il planterait +le pavillon des États-Unis sur le seul point du globe terrestre qui reste +éternellement immobile, lorsque les autres sont emportés dans le mouvement +diurne! + +Et alors, les caricaturistes de se donner libre carrière. + +Aux vitrines des principaux libraires et des kiosques des grandes villes de +l’Europe, aussi bien que dans les importantes cités de la Confédération ce +pays libre par excellence apparaissaient croquis et dessins, montrant le +président Barbicane à la recherche des moyens les plus extravagants pour +atteindre le Pôle. + +Ici, l’audacieux Américain, aidé de tous les membres du Gun-Club, la pioche à +la main, creusait un tunnel sous-marin à travers la masse des glaces immergées +depuis les premières banquises jusqu’au quatre-vingt-dixième degré de latitude +septentrionale, afin de déboucher à la pointe même de l’axe. + +La, Impey Barbicane, accompagné de J.-T. Maston très ressemblant et du +capitaine Nicholl, descendait en ballon sur ce lieu tant désiré, et, après une +tentative effrayante, au prix de mille dangers, tous trois conquéraient, un +morceau de charbon… pesant une demi-livre. C’était tout ce que contenait le +fameux gisement des régions circumpolaires. + +On « croquait » aussi, dans un numéro du _Punch_, journal anglais, J.-T. +Maston, non moins visé que son chef par les caricaturistes. Après avoir été +saisi en vertu de l’attraction du Pôle magnétique, le secrétaire du Gun-Club +était irrésistiblement rivé au sol par son crochet de métal. + +Mentionnons, à ce propos, que le célèbre calculateur était d’un tempérament +trop vif pour prendre par son côté risible cette plaisanterie qui l’attaquait +dans sa conformation personnelle. Il en fut extrêmement indigné, et Mrs +Evangélina Scorbitt, on l’imagine aisément, ne fut pas la dernière à partager +sa juste indignation. + +Un autre croquis, dans la _Lanterne magique_, de Bruxelles, représentait, Impey +Barbicane et les membres du Conseil d’administration de la Société, opérant au +milieu des flammes, comme autant d’incombustibles salamandres. Pour fondre les +glaces de l’océan Paléocrystique, n’avaient-ils pas eu l’idée de répandre à sa +surface toute une mer d’alcool, puis d’enflammer cette mer ce qui +convertissait le bassin polaire en un immense bol de punch? Et, jouant sur ce +mot punch, le dessinateur belge n’avait-il pas poussé l’irrévérence jusqu’à +représenter le président du Gun-Club sous la figure d’un ridicule polichinelle? +[Note 12: _Punch_ en anglais signifie polichinelle.] + +Mais, de toutes ces caricatures, celle qui obtint le plus de succès fut publiée +par le journal français _Charivari_ sous la signature du dessinateur Stop. Dans +un estomac de baleine, confortablement meublé et capitonné, Impey Barbicane et +J.- T. Maston, attablés, jouaient aux échecs, en attendant leur arrivée à bon +bort. Nouveaux Jonas, le président et son secrétaire n’avaient pas hésité à se +faire avaler par un énorme mammifère marin, et c’était par ce nouveau mode de +locomotion, après avoir passé sous les banquises, qu’ils comptaient atteindre +l’inaccessible Pôle du globe. + +Au fond, le flegmatique directeur de la Société nouvelle s’inquiétait peu de +cette intempérance de plume et de crayon. Il laissait dire, chanter, parodier, +caricaturer. Il n’en poursuivait pas moins son oeuvre. + +En effet, après décision prise en conseil, la Société, définitivement maîtresse +d’exploiter le domaine polaire dont la concession lui avait été attribuée par +le gouvernement fédéral, venait de faire appel à une souscription publique pour +la somme de quinze millions de dollars. Les actions émises à cent dollars +devaient être libérées par un unique versement. Eh bien! tel était le crédit de +Barbicane and Co que les souscripteurs affluèrent. Mais il faut bien le dire, +ils appartenaient en presque totalité aux trente-huit États de la Confédération. + +« Tant mieux! s’écrièrent les partisans de la _North Polar Practical +Association_. L’oeuvre n’en sera que plus américaine! » + +Bref, la « surface » que présentait Barbicane and Co était si bien établie, les +spéculateurs croyaient avec tant de ténacité à la réalisation de ses promesses +industrielles, ils admettaient si imperturbablement l’existence des houillères +du Pôle boréal et la possibilité de les exploiter, que le capital de la +nouvelle Société fut souscrit trois fois. + +Les souscriptions durent donc être réduites des deux tiers, et, à la date du 16 +décembre, le capital social fut définitivement constitué par un encaisse de +quinze millions de dollars. + +C’était environ trois fois plus que la somme souscrite au profit du Gun-Club, +lors de la grande expérience du projectile envoyé de la Terre à la Lune. + +VI + +Dans lequel est interrompue une +conversation téléphonique entre Mrs +Scorbitt et J.-T. Maston. + +Non seulement le président Barbicane avait affirmé qu’il atteindrait son but, +et maintenant le capital dont il disposait lui permettait d’y arriver sans se +heurter à aucun obstacle mais il n’aurait certainement pas eu l’audace de +faire appel aux capitaux, s’il n’eût été certain du succès. + +Le Pôle nord allait enfin être conquis par l’audacieux génie de l’homme. + +C’était avéré, le président Barbicane et son Conseil administration avaient les +moyens de réussir là où tant d’autres avaient échoué. Ils feraient ce que +n’avaient pu faire ni les Franklin, ni les Kane, ni les De Long, ni les Nares, +ni les Greely. Ils franchiraient le quatre-vingt-quatrième parallèle, ils +prendraient possession de la vaste portion du globe acquise par leur dernière +enchère, ils ajouteraient au pavillon américain la trente-neuvième étoile du +trente-neuvième État annexé à la Confédération américaine. + +« Fumistes! » ne cessaient de répéter les délégués européens et leurs partisans +de l’Ancien Monde. + +Rien n’était plus vrai pourtant, et ce moyen pratique, logique, indiscutable, +de conquérir le Pôle nord, moyen d’une simplicité que l’on pourrait dire +enfantine, c’était J.- T. Maston qui le leur avait suggéré. C’était de ce +cerveau, où les idées cuisaient dans une matière cérébrale en perpétuelle +ébullition, que s’était dégagé le projet de cette grande oeuvre géographique, +et la manière de la conduire à bonne fin. + +On ne saurait trop le répéter, le secrétaire du Gun-Club était un remarquable +calculateur nous dirions « émérite », si ce mot n’avait pas une signification +diamétralement opposée à celle que le vulgaire lui prête. Ce n’était qu’un jeu +pour lui de résoudre les problèmes les plus compliqués des sciences +mathématiques. Il se riait des difficultés, aussi bien dans la science des +grandeurs, qui est l’algèbre, que dans la science des nombres, qui est +l’arithmétique. Aussi fallait-il le voir manier les symboles, les signes +conventionnels qui forment la notation algébrique, soit que lettres de +l’alphabet elles représentent les quantités ou grandeurs, soit que lignes +accouplées ou croisées elles indiquent les rapports que l’on peut établir +entre les quantités et les opérations auxquelles on les soumet. + +Ah! les coefficients, les exposants, les radicaux, les indices et autres +dispositions adoptées dans cette langue! Comme tous ces signes voltigeaient +sous sa plume, ou plutôt sous le morceau de craie qui frétillait au bout de son +crochet de fer, car il aimait à travailler au tableau noir! Et là, sur cette +surface de dix mètres carrés, il n’en fallait pas moins à J.-T. Maston il +se livrait à l’ardeur de son tempérament d’algébriste. Ce n’étaient point des +chiffres minuscules qu’il employait dans ses calculs, non! c’étaient des +chiffres fantaisistes, gigantesques, tracés d’une main fougueuse. Ses 2 et ses +3 s’arrondissaient comme des cocotes de papier; ses 7 se dessinaient comme des +potences, et il n’y manquait qu’un pendu; ses 8 se recourbaient comme de larges +paires de lunettes; ses 6 et ses 9 se paraphaient de queues interminables. + +Et les lettres avec lesquelles il établissait ses formules, les premières de +l'alphabet, _a, b, c_, qui lui servaient à représenter les quantités connues ou +données, et les dernières, _x, y, z_, dont il se servait pour les quantités +inconnues ou à déterminer, comme elles étaient accusées d'un trait plein, sans +déliés, et plus particulièrement ses _z_, qui se contorsionnaient en zigzags +fulgurants! Et quelle tournure, ses lettres grecques, les π , les λ , les +ω , etc., dont un Archimède ou un Euclide eussent été fiers! + +Quant aux signes, tracés d'une craie pure et sans tache, c'était tout +simplement merveilleux. Ses + montraient bien que ce signe marque l'addition de +deux quantités. Ses –, s'ils étaient plus humbles, faisaient encore bonne +figure. Ses x se dressaient comme des croix de Saint-André. Quant à ses = , +leurs deux traits, rigoureusement égaux, indiquaient, vraiment, que J.-T. +Maston était d'un pays où l'égalité n'est pas une vaine formule, du moins entre +types de race blanche. Même grandiose de facture pour ses < , pour ses > , pour +ses >< , dessinés dans des proportions extraordinaires. Quant au signe √ , +qui indique la racine d'un nombre ou d'une quantité, c'était son triomphe, et, +lorsqu'il le complétait de la barre horizontale sous cette forme : + + √¯¯¯¯¯ + +il semblait que ce bras indicateur, dépassant la limite du tableau noir, +menaçait le monde entier de le soumettre à ses équations furibondes! + +Et ne croyez pas que l’intelligence mathématiques de J.-T. Maston se bornât à +l’horizon de l’algèbre élémentaire! Non! Ni le calcul différentiel, ni le +calcul intégral, ni le calcul des variations, ne lui étaient étrangers, et +c’est d’une main sûre qu’il traçait ce fameux signe de l’intégration, cette +lettre, effrayante dans sa simplicité, + + ∫ + +somme d’une infinité d’éléments infiniment petits! + +Il en était de même du signe Σ , qui représente la somme d'un nombre fini +d'éléments finis, du signe ∞ par lequel les mathématiciens désignent +l'infini, et de tous les symboles mystérieux qu'emploie cette langue +incompréhensible du commun des mortels. + +Enfin, cet homme étonnant eût été capable de s’élever jusqu’aux derniers +échelons des hautes mathématiques. + +Voilà ce qu’était J.-T. Maston! Voilà pourquoi ses collègues pouvaient avoir +toute confiance, lorsqu’il se chargeait de résoudre les plus abracadabrants +calculs posés par leurs audacieuses cervelles! Voilà ce qui avait amené le +Gun-Club à lui confier le problème d’un projectile à lancer de la Terre à la +Lune! Enfin, voilà pourquoi Mrs. Evangélina Scorbitt, enivrée de sa gloire, +avait pour lui une admiration qui confinait à l’amour. + +Du reste, dans le cas considéré c’est à dire la résolution de ce problème de +la conquête du Pôle boréal J.-T. Maston n’aurait point à s’envoler dans les +régions sublimes de l’analyse. Pour permettre aux nouveaux concessionnaires du +domaine arctique de l’exploiter, le secrétaire du Gun-Club ne se trouverait +qu’en face d’un problème de mécanique à résoudre, problème compliqué sans +doute, qui exigerait des formules ingénieuses, nouvelles peut-être, mais dont +il se tirerait à son avantage. + +Oui! on pouvait se fier à J.-T. Maston, bien que la moindre faute eût été de +nature à entraîner la perte de millions. Jamais, depuis l’âge où sa tête +d’enfant s’était exercée aux premières notions de l’arithmétique, il n’avait +commis une erreur même d’un millième de micron, [Note 13: Le micron mesure +usuelle en optique égale un millième de millimètre.] lorsque ses calculs +avaient pour objet la mesure d’une longueur. S’il se fût trompé rien que d’une +vingtième décimale, il n’aurait pas hésité à faire sauter son crâne de +gutta-percha. + +Il importait d’insister sur cette aptitude si remarquable de J.-T. Maston. Cela +est fait. Maintenant, il s’agit de le montrer en fonction, et, à ce propos, il +est indispensable de revenir à quelques semaines en arrière. + +C’était un mois environ avant la publication du document adressé aux habitants +des deux Mondes, que J.-T. Maston s’était chargé de chiffrer les éléments du +projet dont il avait suggéré à ses collègues les merveilleuses conséquences. + +Depuis nombre d’années, J.-T. Maston demeurait au numéro 179 de +Franklin-street, une des rues les plus tranquilles de Baltimore, loin du +quartier des affaires, auxquelles il n’entendait rien, loin du bruit de la +foule qui lui répugnait. + +Là, il occupait une modeste habitation, connue sous le nom de Balistic-Cottage, +n’ayant pour toute fortune que sa retraite d’officier d’artillerie et le +traitement qu’il touchait comme secrétaire du Gun-Club. Il vivait seul, servi +par son nègre Fire-Fire Feu-Feu! sobriquet digne du valet d’un artilleur. +Ce nègre n’était pas un serviteur, c’était un servant, un premier servant, et +il servait son maître comme il eût servi sa pièce. + +J.-T. Maston était un célibataire convaincu, ayant cette idée que le célibat +est encore la seule situation qui soit acceptable en ce monde sublunaire. Il +connaissait le proverbe slave : « Une femme tire plus avec un seul cheveu que +quatre boeufs à la charrue! » et il se défiait. + +Et pourtant, s’il occupait solitairement Balistic-Cottage, c’était parce qu’il +le voulait bien. On le sait, il n’aurait eu qu’un geste à faire pour changer sa +solitude à un en solitude à deux, et la médiocrité de sa fortune pour les +richesses d’un millionnaire. Il n’en pouvait douter : Mrs Evangelina Scorbitt +eût été heureuse de… Mais, jusqu’ici du moins, J.-T. Maston n’eût pas été +heureux de… Et il semblait certain que ces deux êtres, si bien faits l’un pour +l’autre c’était du moins l’opinion de la tendre veuve n’arriveraient jamais +à opérer cette transformation. + +Le cottage était très simple. Un rez-de-chaussée à véranda et un étage +au-dessus. Petit salon et petite salle à manger, en bas, avec la cuisine et +l’office, contenus dans un bâtiment annexé en retour du jardinet. En haut, +chambre à coucher sur la rue, cabinet de travail sur le jardin, où rien +n’arrivait des tumultes de l’extérieur. _Buen retiro_ du savant et du sage, +entre les murs duquel s’étaient résolus tant de calculs, et qu’auraient envié +Newton, Laplace ou Cauchy. + +Quelle différence avec l’hôtel de Mrs Evangélina Scorbitt, élevé dans le riche +quartier de New-Park, avec sa façade à balcons, revêtue des fantaisies +sculpturales de l’architecture anglo-saxonne, à. la fois gothique et +renaissance, ses salons richement meublés, son hall grandiose, ses galeries de +tableaux, dans lesquelles les maîtres français tenaient la haute place, son +escalier à double révolution, son nombreux domestique, ses écuries, ses +remises, son jardin avec pelouses, grands arbres, fontaines jaillissantes, la +tour qui dominait l’ensemble des bâtiments, au sommet de laquelle la brise +agitait le pavillon bleu et or des Scorbitts! + +Trois milles, oui! trois grands milles, au moins, séparaient l’hôtel de +New-Park de Balistic-Cottage. Mais un fil téléphonique spécial reliait les deux +habitations, et sur le « Allo! Allo! » qui demandait la communication entre le +cottage et l’hôtel, la conversation s’établissait. Si les causeurs ne pouvaient +se voir, ils pouvaient s’entendre. Ce qui n’étonnera personne, c’est que Mrs +Evangélina Scorbitt appelait plus souvent J.-T. Maston devant sa plaque +vibrante que J.-T. Maston n’appelait Mrs Evangélina Scorbitt devant la sienne. +Alors le calculateur quittait son travail non sans quelque dépit, il recevait +un bonjour amical, il y répondait par un grognement dont le courant électrique, +il faut le croire, adoucissait les peu galantes intonations, et il se remettait +à ses problèmes. + +Ce fut dans la journée du 3 octobre, après une dernière et longue conférence, +que J.-T. Maston prit congé de ses collègues pour se mettre à la besogne. +Travail des plus important dont il s’était chargé, puisqu’il s’agissait de +calculer les procédés mécaniques qui donneraient accès au Pôle boréal et +permettraient d’exploiter les gisements enfouis sous ses glaces. + +J.-T. Maston avait estimé à une huitaine de jours le temps exigé pour accomplir +sa besogne mystérieuse, véritablement compliquée et délicate, nécessitant la +résolution d’équations diverses, qui portaient sur la mécanique, la géométrie +analytique à trois dimensions, la géométrie polaire et la trigonométrie. + +Afin d’échapper à toute cause de trouble, il avait été convenu que le +secrétaire du Gun-Club, retiré dans son cottage, n’y serait dérangé par +personne. Un gros chagrin pour Mrs Evangélina Scorbitt; mais elle dut se +résigner. Aussi, en même temps que le président Barbicane, le capitaine +Nicholl, leurs collègues le fringant Bilsby, le colonel Bloomsberry, Tom Hunter +aux jambes de bois, était- elle venue, dans l’après-midi, faire une dernière +visite à J.-T. Maston. + +« Vous réussirez, cher Maston! dit-elle, au moment où ils allaient se séparer. + +— Et surtout, ne commettez pas d’erreur! ajouta en souriant le président +Barbicane. + +— Une erreur!… lui!… s’écria Mrs Evangélina Scorbitt. + +— Pas plus que Dieu n’en a commis en combinant les lois de la mécanique +céleste! » répondit modestement le secrétaire du Gun-Club. + +Puis, après une poignée de main des uns, après quelques soupirs de l’autre, +souhaits de réussite et recommandations de ne point se surmener, par un travail +excessif, chacun prit congé du calculateur. La porte de Balistic-Cottage se +ferma, et Fire-Fire eut ordre de ne la rouvrir à personne fût-ce même au +président des États-Unis d’Amérique. + +Pendant les deux premiers jours de réclusion, J.-T. Maston réfléchit de tête, +sans prendre la craie, au problème qui lui était posé. Il relut certains +ouvrages relatifs aux éléments, la Terre, sa masse, sa densité, son volume, sa +forme, ses mouvements de rotation sur son axe et de translation le long de son +orbite éléments qui devaient former la base de ses calculs. + +Voici les principales de ces données, qu’il est bon de remettre sous les yeux +du lecteur : + +Forme de la Terre : un ellipsoïde de révolution, dont le plus long rayon est de +6 377 398 mètres ou 1594 lieues de 4 kilomètres en nombres ronds le plus +court étant de 6 356 080 mètres ou de 1589 lieues. Cela constitue pour les deux +rayons, par suite de l’aplatissement de notre sphéroïde aux Pôles, une +différence de 21 318 mètres, environ 5 lieues. + +Circonférence de la Terre à l’Équateur : 40 000 kilomètres, soit 10 000 lieues +de 4 kilomètres. + +Surface de la Terre évaluation approximative : 510 millions de kilomètres +carrés. + +Volume de la Terre : environ 1000 milliard de kilomètres cubes, c’est-à-dire de +cubes ayant chacun mille mètres en longueur, largeur et hauteur. + +Densité de la Terre : à peu près cinq fois celle de l’eau, c’est-à-dire un peu +supérieure à la densité du spath pesant, presque celle de l’iode, soit 5480 +kilogrammes pour poids moyen d’un mètre cube de la Terre, supposée pesée par +morceaux successivement amenés à sa surface. C’est le nombre qu’a déduit +Cavendish au moyen de la balance inventée et construite par Mitchell, ou plus +rigoureusement 5670 kilogrammes, d’après les rectifications de Baily. MM. +Wilsing, Cornu, Baille, etc., ont depuis répété ces mesures. + +Durée de translation de la Terre autour du soleil : 365 jours un quart, +constituant l’année solaire, ou plus exactement 365 jours 6 heures 9 minutes 10 +secondes 37 centièmes, ce qui donne à notre sphéroïde par seconde une +vitesse de 30 400 mètres ou 7 lieues 6 dixièmes. + +Chemin parcouru dans la rotation de la Terre sur son axe par les points de sa +surface situés à l’Équateur : 463 mètres par seconde ou 417 lieues par heure. + +Voici, maintenant, quelles furent les unités de longueur, de force, de temps et +d’angle, que prit J.-T. Maston pour mesure dans ses calculs : le mètre, le +kilogramme, la seconde, et l’angle au centre qui intercepte dans un cercle +quelconque un arc égal au rayon. + +Ce fut le 5 octobre, vers cinq heures de l’après-midi il importe de préciser +quand il s’agit d’une oeuvre aussi mémorable que J.-T. Maston, après mûres +réflexions, se mit au travail écrit. Et, tout d’abord, il attaqua son problème +par la base, c’est-à-dire par le nombre qui représente la circonférence de la +Terre à l’un de ses grands cercles, soit à l’Équateur. + +Le tableau noir était là, dans un angle du cabinet, sur le chevalet de chêne +ciré, bien éclairé par l’une des fenêtres qui s’ouvrait du côté du jardin. De +petits bâtons de craie étaient rangés sur la planchette ajustée au bas du +tableau. L’éponge pour effacer se trouvait à portée de la main gauche du +calculateur. Quant à sa main droite ou plutôt son crochet postiche, il était +réservé pour le tracé des figures, des formules et des chiffres. + +Au début, J.-T. Maston, décrivant un trait remarquablement circulaire, traça +une circonférence qui représentait le sphéroïde terrestre. À l’Équateur, la +courbure du globe fut marquée par une ligne pleine, représentant la partie +antérieure de la courbe, puis par une ligne ponctuée, indiquant la partie +postérieure de manière à bien faire sentir la projection d’une figure +sphérique. Quant à l’axe sortant par les deux Pôles, ce fut un trait +perpendiculaire au plan de l’Équateur, que marquèrent les lettres N et S. + +Puis, sur le coin à droite du tableau, fut inscrit ce nombre, qui représente en +mètres la circonférence de la Terre : + +40 000 000 + +Cela fait, J.-T. Maston se mit en posture pour commencer la série de ses +calculs. + +Il était si préoccupé qu’il n’avait point observé l’état du ciel lequel +s’était sensiblement modifié dans l’après-midi. Depuis une heure, montait un de +ces gros orages, dont l’influence affecte l’organisme de tous les êtres +vivants. Des nuages livides, sortes de flocons blanchâtres, accumulés sur un +fond gris mat, passaient pesamment au-dessus de la ville. Des roulements +lointains se répercutaient entre les cavités sonores de la Terre et de +l’espace. Un ou deux éclairs avaient déjà zébré l’atmosphère, où la tension +électrique était portée au plus haut point. + +J.-T. Maston, de plus en plus absorbé, ne voyait rien, n’entendait rien. + +Soudain, un timbre électrique troubla par ses tintements précipités le silence +du cabinet. + +« Bon! s’écria J.-T. Maston. Quand ce n’est pas par la porte que viennent les +importuns, c’est par le fil téléphonique!… Une belle invention pour les gens +qui veulent rester en repos!… Je vais prendre la précaution d’interrompre le +courant pendant toute la durée de mon travail! » + +Et, s’avançant vers la plaque : + +« Que me veut-on? demanda-t-il. + +— Entrer en communication pour quelques instants! répondit une voix féminine. + +— Et qui me parle?… + +— Ne m’avez-vous pas reconnue, cher monsieur Maston? C’est moi… mistress +Scorbitt! + +— Mistress Scorbitt!… Elle ne me laissera donc pas une minute de tranquillité! » + +Mais ces derniers mots peu agréables pour l’aimable veuve furent prudemment +murmurés à distance, de manière à ne pas impressionner la plaque de l’appareil. + +Puis J.-T. Maston, comprenant qu’il ne pouvait se dispenser de répondre, au +moins par une phrase polie, reprit : + +« Ah! c’est vous, mistress Scorbitt? + +— Moi, cher monsieur Maston! + +— Et que me veut mistress Scorbitt?… + +— Vous prévenir qu’un violent orage ne tardera pas à éclater au-dessus de la +ville! + +— Eh bien, je ne puis l’empêcher… + +— Non, mais je viens vous demander si vous avez eu soin de fermer vos fenêtres… +» + +Mrs Evangélina Scorbitt avait à peine achevé cette phrase, qu’un formidable +coup de tonnerre emplissait l’espace. On eût dit qu’une immense pièce de soie +se déchirait sur une longueur infinie. La foudre était tombée dans le voisinage +de Balistic-Cottage, et le fluide, conduit par le fil du téléphone, venait +d’envahir le cabinet du calculateur avec une brutalité toute électrique. + +J.-T. Maston, penché sur la plaque de l’appareil, reçut la plus belle gifle +voltaïque qui ait jamais été appliquée sur la joue d’un savant. Puis, +l’étincelle filant par son crochet de fer, il fut renversé comme un simple +capucin de carte. En même temps, le tableau noir, heurté par lui, vola dans un +coin de la chambre. Après quoi, la foudre, sortant par l’invisible trou d’une +vitre, gagna un tuyau de conduite et alla se perdre dans le sol. + +Abasourdi on le serait à moins J.-T. Maston se releva, se frotta les +différentes parties du corps, s’assura qu’il n’était point blessé. Cela fait, +n’ayant rien perdu de son sang-froid, comme il convenait à un ancien pointeur +de Columbiad, il remit tout en ordre dans son cabinet, redressa son chevalet, +replaça son tableau, ramassa les bouts de craie éparpillés sur le tapis, et +vint reprendre son travail si brusquement interrompu. + +Mais il s’aperçut alors que, par suite de la chute du tableau, l’inscription +qu’il avait tracée à droite, et qui représentait en mètres la circonférence +terrestre à l’Équateur, était partiellement effacée. Il commençait donc à la +rétablir, lorsque le timbre résonna de nouveau avec un titillement fébrile. + +« Encore! » s’écria J.-T. Maston. + +Et il alla se placer devant l’appareil. + +« Qui est là?… demanda-t-il. + +— Mistress Scorbitt. + +— Et que me veut mistress Scorbitt? + +— Est-ce que cet horrible tonnerre n’est pas tombé sur Balistic-Cottage? + +— J’ai tout lieu de le croire! + +— Ah! grand Dieu!… La foudre… + +— Rassurez-vous, mistress Scorbitt! + +— Vous n’avez pas eu de mal, cher monsieur Maston? + +— Pas eu… + +— Vous êtes bien certain de ne pas avoir été touché?… + +— Je ne suis touché que de votre amitié pour moi, crut devoir répondre +galamment J.-T. Maston. + +— Bonsoir, cher Maston! + +— Bonsoir, chère mistress Scorbitt. » + +Et il ajouta en retournant à sa place : + +« Au diable soit-elle, cette excellente femme! Si elle ne m’avait pas si +maladroitement appelé au téléphone, je n’aurais pas couru le risque d’être +foudroyé! » + +Cette fois, c’était bien fini. J.-T. Maston ne devait plus être dérangé au +cours de sa besogne. D’ailleurs, afin de mieux assurer le calme nécessaire à +ses travaux, il rendit son appareil complètement aphone, en interrompant la +communication électrique. + +Reprenant pour base le nombre qu’il venait d’écrire, il en déduisit les +diverses formules, puis, finalement, une formule définitive, qu’il posa à +gauche sur le tableau, après avoir effacé tous les chiffres dont il l’avait +tirée. + +Et alors, il se lança dans une interminable série de signes algébriques… + +-------------------------------------------------------------------------------- +Huit jours plus tard, le 11 octobre, ce magnifique calcul de mécanique était +résolu, et le secrétaire du Gun-Club apportait triomphalement à ses collègues +la solution du problème qu’ils attendaient avec une impatience bien naturelle. + +Le moyen pratique d’arriver au Pôle nord pour en exploiter les houillères était +mathématiquement établi. Aussi, une Société fut-elle fondée sous le titre de +_North Polar Practical Association_, à laquelle le gouvernement de Washington +accordait la concession du domaine arctique pour le cas où l’adjudication l’en +rendrait propriétaire. On sait comment, l’adjudication ayant été faite au +profit des États-Unis d’Amérique, la nouvelle Société fit appel au concours des +capitalistes des deux Mondes. + +VII + +Dans lequel le président Barbicane n’en dit +pas plus qu’il ne lui convient d’en dire. + +Le 22 décembre, les souscripteurs de Barbicane and Co furent convoqués en +assemblée générale. Il va sans dire que les salons du Gun-Club avaient été +choisis pour lieu de réunion dans l’hôtel d’Union-square. Et, en vérité, c’est +à peine si le square lui-même eût suffi à enfermer la foule empressée des +actionnaires. Mais le moyen de faire un meeting en plein air, à cette date, sur +l’une des places de Baltimore, lorsque la colonne mercurielle s’abaisse de dix +degrés centigrades au-dessous du zéro de la glace fondante. + +Ordinairement, le vaste hall de Gun-Club on ne l’a peut- être pas oublié +était orné d’engins de toutes sortes empruntés à la noble profession de ses +membres. On eût dit un véritable musée d’artillerie. Les meubles eux-mêmes, +sièges et tables, fauteuils et divans, rappelaient, par leur forme bizarre, ces +engins meurtriers, qui avaient envoyé dans un monde meilleur tant de braves +gens dont le secret désir eût été de mourir de vieillesse. + +Eh bien! ce jour-là, il avait fallu remiser cet encombrement. Ce n’était pas +une assemblée guerrière, c’était une assemblée industrielle et pacifique +qu’Impey Barbicane allait présider. Large place avait donc été faite aux +nombreux souscripteurs, accourus de tous les points des États-Unis. Dans le +hall, comme dans les salons y attenant, ils se pressaient, s’écrasaient, +s’étouffaient, sans compter l’interminable queue, dont les remous se +prolongeaient jusqu’au milieu d’Union-square. + +Bien entendu, les membres du Gun-Club, premiers souscripteurs des actions de +la nouvelle Société, occupaient des places rapprochées du bureau. On +distinguait parmi eux, plus triomphants que jamais, le colonel Bloomsberry, Tom +Hunter aux jambes de bois et leur collègue le fringant Bilsby. Très galamment, +un confortable fauteuil avait été réservé à Mrs Evangélina Scorbitt, qui aurait +véritablement eu le droit, en sa qualité de plus forte propriétaire de +l’immeuble arctique, de siéger à côté du président Barbicane. Nombre de femmes, +d’ailleurs, appartenant à toutes les classes de la cité, fleurissaient de leurs +chapeaux aux bouquets assortis, aux plumes extravagantes, aux rubans +multicolores, la bruyante foule qui se pressait sous la coupole vitrée du hall. + +En somme, pour l’immense majorité, les actionnaires présents à cette assemblée +pouvaient être considérés, non seulement comme des partisans, mais comme des +amis personnels des membres du Conseil d’administration. + +Une observation, cependant. Les délégués européens, suédois, danois, anglais, +hollandais et russe, occupaient des places spéciales, et, s’ils assistaient à +cette réunion, c’est que chacun d’eux avait souscrit le nombre d’actions qui +donnait droit à une voix délibérative. Après avoir été si parfaitement unis +pour acquérir, ils ne l’étaient pas moins, actuellement, pour dauber les +acquéreurs. On imagine aisément quelle intense curiosité. les poussait à +connaître la communication que le président Barbicane allait faire. Cette +communication on n’en doutait pas jetterait la lumière sur les procédés +imaginés pour atteindre le Pôle boréal. N’y avait-il pas là une difficulté plus +grande encore que d’en exploiter les houillères? S’il se présentait quelques +objections à produire, Éric Baldenak, Boris Karkof, Jacques Jansen, Jan Harald, +ne se gêneraient pas pour demander la parole. De son côté, le major Donellan, +soufflé par Dean Toodrink, était bien décidé à pousser son rival Impey +Barbicane jusque dans ses derniers retranchements. + +Il était huit heures du soir. Le hall, les salons, les cours du Gun-Club +resplendissaient des lueurs que leur versaient les lustres Edison. Depuis +l’ouverture des portes assiégées par le public, un tumulte d’incessants +murmures se dégageait de l’assistance. Mais tout se tut, lorsque l’huissier +annonça l’entrée du Conseil d’administration. + +La, sur une estrade drapée, devant une table à tapis noirâtre, en pleine +lumière, prirent place le président Barbicane, le secrétaire J.-T. Maston, leur +collègue le capitaine Nicholl. Un triple hurrah, ponctué de grognements et de +hips, éclata dans le hall et se déchaîna jusqu’aux rues adjacentes. + +Solennellement, J.-T. Maston et le capitaine Nicholl s’étaient assis dans la +plénitude de leur célébrité. + +Alors, le président Barbicane, qui était resté debout, mit sa main gauche dans +sa poche, sa main droite dans son gilet, et prit la parole en ses termes : + +« Souscripteurs et Souscriptrices, + +« Le Conseil d’administration de la _North Polar Practical Association_ vous a +réunis dans les salons du Gun-Club, afin de vous faire une importante +communication. + +« Vous l’avez appris par les discussions des journaux, le but de notre nouvelle +Société est l’exploitation des houillères du Pôle arctique, dont la concession +nous a été faite par le gouvernement fédéral. Ce domaine, acquis après vente +publique, constitue l’apport de ses propriétaires dans l’affaire dont il +s’agit. Les fonds, mis à leur disposition par la souscription close le 11 +décembre dernier, vont leur permettre d’organiser cette entreprise, dont le +rendement produira un taux d’intérêt inconnu jusqu’à ce jour en n’importe +quelles opérations commerciales ou industrielles. » + +Ici, premiers murmures approbatifs, qui interrompirent un instant l’orateur. + +« Vous n’ignorez pas, reprit-il, comment nous avons été amenés à admettre +l’existence de riches gisements de houille, peut-être aussi d’ivoire fossile, +dans les régions circumpolaires. Les documents publiés par la presse du monde +entier [Note 14: Actuellement, le poids des journaux dépasse chaque année 300 +millions de kilogrammes.] ne peuvent laisser aucun doute sur l’existence de ces +charbonnages. + +« Or, la houille est devenue la source de toute l’industrie moderne. Sans +parler du charbon ou du coke, utilisés pour le chauffage, de son emploi pour la +production de la vapeur ou de l’électricité, faut-il vous citer ses dérivés, +les couleurs de garance, d’orseille, d’indigo, de fuchsine, de carmin, les +parfums de vanille, d’amande amère, de reine des prés, de girofle, de +winter-green, d’anis, de camphre, de thymol et d’héliotropine, les picrates, +l’acide salicylique, le naphtol, le phénol, l’antipyrine, la benzine, la +naphtaline, l’acide pyrogallique, l’hydroquinone, le tannin, la saccharine, le +goudron, l’asphalte, le brai, les huiles de graissage, les vernis, le prussiate +jaune de potasse, le cyanure, les amers, etc., etc., etc. » + +Et, après cette énumération, l’orateur respira comme un coureur époumoné qui +s’arrêta pour reprendre haleine. Puis, continuant, grâce à une longue +inspiration d’air : + +« Il est donc certain, dit-il, que la houille, cette substance précieuse entre +toutes, s’épuisera en un temps assez limité par suite d’une consommation à +outrance. Avant cinq cents ans, les houillères en exploitation jusqu’à ce jour +seront vidées… + +— Trois cents! s’écria un des assistants. + +— Deux cents! répondit un autre. + +— Disons dans un délai plus ou moins rapproché, reprit le président Barbicane, +et mettons-nous en mesure de découvrir quelques nouveaux lieux de production, +comme si la houille devait manquer avant la fin du dix-neuvième siècle. » + +Ici, une interruption pour permettre aux auditeurs de dresser leurs oreilles, +puis, une reprise on ces termes : + +« C’est pourquoi, souscripteurs et souscriptrices, levez- vous, suivez-moi et +partons pour le Pôle! » + +Et, de fait, tout le public s’ébranla, prêt à boucler ses malles, comme si le +président Barbicane eût montré un navire en partance pour les régions arctiques. + +Une observation, jetée d’une voix aigre et claire par le major Donellan, arrêta +net ce premier mouvement aussi enthousiaste qu’inconsidéré. + +« Avant de démarrer, demanda-t-il, je pose la question de savoir comment on +peut se rendre au Pôle? Avez-vous la prétention d’y aller par mer? + +— Ni par mer, ni par terre, ni par air, » répliqua doucement le président +Barbicane. + +Et l’assemblée se rassit, en proie à un sentiment de curiosité bien +compréhensible. + +« Vous n’êtes pas sans connaître, reprit l’orateur, quelles tentatives ont été +faites pour atteindre ce point inaccessible du sphéroïde terrestre. Cependant, +il convient que je vous les rappelle sommairement. Ce sera rendre un juste +honneur aux hardis pionniers qui ont survécu, et à ceux qui ont succombé dans +ces expéditions surhumaines. » + +Approbation unanime, qui courut à travers les auditeurs, quelle que fût leur +nationalité. + +« En 1845, reprit le président Barbicane, l’anglais sir John Franklin, dans un +troisième voyage avec l’_Erebus_ et le _Terror_, dont l’objectif est de +s’élever jusqu’au Pôle, s’enfonce à travers les parages septentrionaux, et on +n’entend plus parler de lui. + +« En 1854, l’Américain Kane et son lieutenant Morton s’élancent à la recherche +de sir John Franklin, et, s’ils revinrent de leur expédition, leur navire +_Advance_ ne revint pas. + +« En 1859, l’anglais Mac Clintock découvre un document duquel il appert qu’il +ne reste pas un survivant de la campagne de l’_Erebus_ et du _Terror_. + +« En 1860, l’Américain Hayes quitte Boston sur le schooner _United-States_, +dépasse le quatre-vingt-unième parallèle, et revient en 1862, sans avoir pu +s’élever plus haut, malgré les héroïques efforts de ses compagnons. + +« En 1869, les capitaines Koldervey et Hegeman, Allemands tous deux, partent de +Bremerhaven, sur la _Hansa_ et la _Germania_. La Hansa, écrasée par les glaces, +sombre un peu au-dessous du soixante et onzième degré de latitude, et +l’équipage ne doit son salut qu’à ses chaloupes qui lui permettent de regagner +le littoral du Groënland. Quant à la Germania, plus heureuse, elle rentre au +port de Bremerhaven, mais elle n’avait pu dépasser le soixante-dix-septième +parallèle. + +« En 1871, le capitaine Hall s’embarque à New-York sur le steamer _Polaris_. +Quatre mois après, pendant un pénible hivernage, ce courageux marin succombe +aux fatigues. Un an plus tard, le Polaris, entraîné par les icebergs, sans +s’être élevé au quatre-vingt-deuxième degré de latitude, est brisé au milieu +des banquises en dérive. Dix-huit hommes de son bord, débarqués sous les ordres +du lieutenant Tyson, ne parviennent à regagner le continent qu’en s’abandonnant +sur un radeau de glace aux courants de la mer arctique, et jamais on n’a +retrouvé les treize hommes perdus avec le Polaris. + +« En 1875, l’Anglais Nares quitte Portsmouth avec l’_Alerte_ et la +_Découverte_. C’est dans cette campagne mémorable, où les équipages établirent +leur quartier d’hiver entre le quatre vingt-deuxième et le +quatre-vingt-troisième parallèle, que le capitaine Markham, après s’être avancé +dans la direction du nord, s’arrête à quatre cents milles [Note 15: 740 +kilomètres.] seulement du pôle arctique, dont personne ne s’était autant +rapproché avant lui. + +« En 1879, notre grand citoyen Gordon Bennett… » + +Ici trois hurrahs, poussés à pleine poitrine, acclamèrent le nom du « grand +citoyen », le directeur du _New-York Herald_. + +« … arme la Jeannette qu’il confie au commandant De Long, appartenant à une +famille d’origine française. La Jeannette part de San Francisco avec +trente-trois hommes, franchit le détroit de Behring, est prise dans les glaces +à la hauteur de l’île Herald, sombre à la hauteur de l’île Bennett, à peu près +sur le soixante dix-septième parallèle. Ses hommes n’ont plus qu’une ressource +: c’est de se diriger vers le sud avec les canots qu’ils ont sauvés ou à la +surface des ice- fields. La misère les décime. De Long meurt en octobre. Nombre +de ses compagnons sont frappés comme lui, et douze seulement reviennent de +cette expédition. + +« Enfin, en 1881, l’Américain Greely quitte le port Saint- Jean de Terre-Neuve +avec le steamer _Proteus_, afin d’aller établir une station à la baie de lady +Franklin, sur la terre de Grant, un peu au-dessous du quatre-vingt-deuxième +degré. En cet endroit est fondé le fort Conger. De là, les hardis hiverneurs se +portent vers l’ouest et vers le nord de la baie. Le lieutenant Lockwood et son +compagnon Brainard, en mai 1882, s’élèvent jusqu’à quatre-vingt-trois degrés +trente-cinq minutes, dépassant le capitaine Markham de quelques milles. + +« C’est le point extrême atteint jusqu’à ce jour! C’est l’_Ultima Thule_ de la +cartographie circumpolaire! » + +Ici, nouveaux hurrahs, panachés des hips réglementaires, en l’honneur des +découvreurs américains. + +« Mais, reprit le président Barbicane, la campagne devait mal finir. Le Proteus +sombre. Ils sont là vingt-quatre colons arctiques, voués à des misères +épouvantables. Le docteur Pavy, un Français, et bien d’autres, sont atteints +mortellement. Greely, secouru par la _Thétis_ en 1883, ne ramène que six de ses +compagnons. Et l’un des héros de la découverte, le lieutenant Lockwood, +succombe à son tour, ajoutant un nom de plus au douloureux martyrologe de ces +régions! » + +Cette fois, ce fut un respectueux silence qui accueillit ces paroles du +président Barbicane, dont toute l’assistance partageait la légitime émotion. + +Puis, il reprit d’une voix vibrante : + +« Ainsi donc, malgré tant de dévouement et de courage, le +quatre-vingt-quatrième parallèle n’a jamais pu être dépassé. Et même, on peut +affirmer qu’il ne le sera jamais par les moyens qui ont été employés jusqu’à ce +jour, soit des navires pour atteindre la banquise, soit des radeaux pour +franchir les champs de glace. Il n’est pas permis à l’homme d’affronter de +pareils dangers, de supporter de tels abaissements de température. C’est donc +par d’autres voies qu’il faut marcher à la conquête du Pôle! » + +On sentit, au frémissement des auditeurs, que là était le vif de la +communication, le secret cherché et convoité par tous. + +« Et comment vous y prendrez-vous monsieur?… demanda le délégué de l’Angleterre. + +— Avant dix minutes, vous le saurez, major Donellan, répondit le président +Barbicane,[Note 16: Dans la nomenclature des découvreurs qui ont tenté de +s’élever jusqu’au Pôle, Barbicane a omis le nom du capitaine Hatteras, dont le +pavillon aurait flotté sur le quatre-vingt-dixième degré. Cela se comprend, +ledit capitaine n’étant, vraisemblablement, qu’un héros imaginaire. (Anglais au +pôle Nord et Désert de Glace, du même auteur).] et j’ajoute, en m’adressant à +tous nos actionnaires : Ayez confiance en nous, puisque les promoteurs de +l’affaire sont les mêmes hommes qui, s’embarquant dans un projectile +cylindro-conique… + +— Cylindro-comique! s’écria Dean Toodrink. + +— … ont osé s’aventurer jusqu’à la Lune… + +— Et on voit bien qu’ils en sont revenus! » ajouta le secrétaire du major +Donellan, dont les observations malséantes provoquèrent de violentes +protestations. » + +Mais le président Barbicane, haussant les épaules, reprit d’une voix ferme : + +« Oui, avant dix minutes, souscripteurs et souscriptrices, vous saurez à quoi +vous en tenir. » + +Un murmure, fait de Oh! de Eh! et de Ah! prolongés, accueillit cette réponse. + +En vérité, il semblait que l’orateur venait de dire au public : + +« Avant dix minutes, nous serons au Pôle! » + +Il poursuivit en ces termes : + +« Et d’abord, est-ce un continent qui forme la calotte arctique de la Terre? +N’est-ce point une mer, et le commandant Nares n’a-t-il pas eu raison de la +nommer « mer + +Paléocrystique », c’est-à-dire mer des anciennes glaces? À cette demande, je +répondrai : Nous ne le pensons pas. + +— Cela ne peut suffire! s’écria Éric Baldenak. Il ne s’agit pas de ne « point +penser », il s’agit d’être certain… + +— Eh bien! nous le sommes, répandrai-je à mon bouillant interrupteur. Oui! +C’est un terrain solide, non un bassin liquide, dont la _North Polar Practical +Association_ a fait l’acquisition, et qui, maintenant, appartient aux +États-Unis, sans qu’aucune Puissance européenne y puisse jamais prétendre! » + +Murmure au bancs des délégués du vieux Monde. + +« Bah!… Un trou plein d’eau… une cuvette… que vous n’êtes pas capables de +vider! » s’écria de nouveau Dean Toodrink. + +Et il eut l’approbation bruyante de ses collègues. + +« Non, monsieur, répondit vivement le président Barbicane. Il y a là un +continent, un plateau qui s’élève peut-être comme le désert de Gobi dans +l’Asie Centrale à trois ou quatre kilomètres au-dessus du niveau de la mer. +Et cela a pu être facilement et logiquement déduit des observations faites sur +les contrées limitrophes, dont le domaine polaire n’est que le prolongement. +Ainsi, pendant leurs explorations, Nordenskiöld, Peary, Maaigaard, ont constaté +que le Groënland va toujours en montant dans la direction du nord. À cent +soixante kilomètres vers l’intérieur, en partant de l’île Diskö, son altitude +est déjà de deux mille trois cents mètres. Or, en tenant compte de ces +observations, des différents produits, animaux ou végétaux, trouvés dans leurs +carapaces de glaces séculaires, tels que carcasses de mastodontes, défenses et +dents d’ivoire, troncs de conifères, on peut affirmer que ce continent fut +autrefois une terre fertile, habitée par des animaux certainement, par des +hommes peut-être. Là furent ensevelies les épaisses forêts des époques +préhistoriques, qui ont formé les gisements de houille dont nous saurons +poursuivre l’exploitation! Oui! c’est un continent qui s’étend autour du Pôle, +un continent vierge de toute empreinte humaine, et sur lequel nous irons +planter le pavillon des États-Unis d’Amérique! » + +Tonnerre d’applaudissements. + +Lorsque les derniers roulements se furent éteints dans les lointaines +perspectives d’Union-square, on entendit glapir la voix cassante du major +Donellan. Il disait : + +« Voilà déjà sept minutes d’écoulées sur les dix qui devaient nous suffire pour +atteindre le Pôle?… + +— Nous y serons dans trois minutes, » répondit froidement le président +Barbicane. + +Il reprit : + +« Mais, si c’est un continent qui constitue notre nouvel immeuble, et si ce +continent est surélevé, comme nous avons lieu de le croire, il n’en est pas +moins obstrué par les glaces éternelles, recouvert d’ice-bergs et d’ice-fields, +et dans des conditions où l’exploitation en serait difficile… + +— Impossible! dit Jan Harald, qui souligna cette affirmation d’un grand geste. + +— Impossible, je le veux bien, répondit Impey Barbicane. Aussi, est-ce à +vaincre cette impossibilité qu’ont tendu nos efforts. Non seulement, nous +n’aurons plus besoin de navires ni de traîneaux pour aller au Pôle; mais, grâce +à nos procédés, la fusion des glaces, anciennes ou nouvelles, s’opérera comme +par enchantement, et sans que cela nous coûte ni un dollar de notre capital, ni +une minute de notre travail! » + +Ici un silence absolu. On touchait au moment « chicologique », suivant +l’élégante expression que murmura Dean Toodrink à l’oreille de Jacques Jansen. + +« Messieurs, reprit le président du Gun-Club, Archimède ne demandait qu’un +point d’appui pour soulever le monde. Eh bien! ce point d’appui, nous l’avons +trouvé. Un levier devait suffire au grand géomètre de Syracuse, et ce levier +nous le possédons. Nous sommes donc on mesure de déplacer le Pôle… + +— Déplacer le Pôle!… s’écria Éric Baldenak. + +— L’amener en Amérique!… » s’écria Jan Harald. + +Sans doute, le président Barbicane ne voulait pas encore préciser, car il +continua, disant : + +« Quant à ce point d’appui… + +— Ne le dites pas!… Ne le dites pas! s’écria un des assistants d’une voix +formidable. + +— Quant à ce levier… + +— Gardez le secret!… Gardez-le!… s’écria la majorité des spectateurs. + +— Nous le garderons! », répondit le président Barbicane. + +Et si les délégués européens furent dépités de cette réponse, on peut le +croire. Mais, malgré leurs réclamations, l’orateur ne voulut rien faire +connaître de ses procédés. Il se contenta d’ajouter : + +« Pour ce qui est des résultats du travail mécanique travail sans précédent +dans les annales industrielles que nous allons entreprendre et mener à bonne +fin, grâce au concours de vos capitaux, je vais vous en donner immédiatement +communication. + +— Écoutez!… Écoutez! » + +Et, si on écouta! + +« Tout d’abord, reprit le président Barbicane, l’idée première de notre oeuvre +revient à l’un de nos plus savants, dévoués et illustres collègues. À lui +aussi, la gloire d’avoir établi les calculs qui permettent de faire passer +cette idée de la théorie à la pratique, car, si l’exploitation des houillères +arctiques n’est qu’un jeu, déplacer le Pôle était un problème que la mécanique +supérieure pouvait seule résoudre. Voilà pourquoi nous nous sommes adressés à +l’honorable secrétaire du Gun-Club, J.-T. Maston! + +— Hurrah!… Hip!… hip!… hip! pour J.-T. Maston! » cria tout l’auditoire, +électrisé par la présence de cet éminent et extraordinaire personnage. + +Ah! combien Mrs Evangélina Scorbitt fut émue des acclamations qui éclatèrent +autour du célèbre calculateur, et à quel point son coeur en fut délicieusement +remué! + +Lui, modestement, se contenta de balancer doucement la tête à droite, puis à +gauche, et de saluer du bout de son crochet l’enthousiaste assistance. + +« Déjà, chers souscripteurs, reprit le président Barbicane, lors du grand +meeting qui célébra l’arrivée du Français Michel Ardan en Amérique, quelques +mois avant notre départ pour la Lune… » + +Et ce Yankee parlait aussi simplement de ce voyage que s’il eût été de +Baltimore à New-York! + +« … J.-T. Maston s’était écrié : "Inventons des machines, trouvons un point +d’appui et redressons l’axe de la Terre!" Eh bien, vous tous qui m’écoutez, +sachez-le donc!… Les machines sont inventées, le point d’appui est trouvé, et +c’est au redressement de l’axe terrestre que nous allons appliquer nos efforts! +» + +Ici, quelques minutes d’une stupéfaction qui, en France, se fût traduite par +cette expression populaire mais juste : « Elle est raide, celle-là! » + +« Quoi!… Vous avez la prétention de redresser l’axe? s’écria le major Donellan. + +— Oui, monsieur, répondit le président Barbicane, ou, plutôt, nous avons le +moyen d’en créer un nouveau, sur lequel s’accomplira désormais la rotation +diurne… + +— Modifier la rotation diurne!… répéta le colonel Karkof, dont les yeux +jetaient des éclairs. + +— Absolument, et sans toucher à sa durée! répondit le président Barbicane. +Cette opération reportera le Pôle actuel à peu près sur le soixante-septième +parallèle, et, dans ces conditions, la Terre se comportera comme la planète +Jupiter, dont l’axe est presque perpendiculaire au plan de son orbite. Or, ce +déplacement de vingt-trois degrés vingt-huit minutes suffira pour que notre +immeuble polaire reçoive une quantité de chaleur suffisant à fondre les glaces +accumulées depuis des milliers de siècles! » + +L’auditoire était haletant. Personne ne songeait à interrompre l’orateur pas +même à l’applaudir. Tous étaient subjugués par cette idée à la fois si +ingénieuse et si simple : modifier l’axe sur lequel se meut le sphéroïde +terrestre. + +Quant aux délégués européens, ils étaient simplement abasourdis, aplatis, +annihilés, et ils restaient bouche close, au dernier degré de l’ahurissement. + +Mais les applaudissements éclatèrent à tout rompre, lorsque le président +Barbicane acheva son discours par cette conclusion sublime dans sa simplicité : + +« Donc, c’est le Soleil lui-même qui se chargera de fondre les ice-bergs et les +banquises, et de rendre facile l’accès du Pôle nord! + +— Ainsi, demanda le major Donellan, puisque l’homme ne peut aller au Pôle, +c’est le Pôle qui viendra à lui?… + +— Comme vous dites! » répliqua le président Barbicane. + +VIII + +« Comme dans Jupiter? » a dit le +président du Gun-Club. + +Oui! Comme dans Jupiter. + +Et, lors de cette mémorable séance du meeting en l’honneur de Michel Ardan +fort à propos rappelée par l’orateur si J.-T. Maston s’était fougueusement +écrié : « Redressons l’axe terrestre! », c’est que l’audacieux et fantaisiste +Français, l’un des héros du _Voyage de la Terre à la Lune_, le compagnon du +président Barbicane et du capitaine Nicholl, venait d’entonner un hymne +dithyrambique en l’honneur de la plus importante des planètes de notre monde +solaire. Dans son superbe panégyrique, il ne s’était pas fait faute d’en +célébrer les avantages spéciaux, tels qu’il vont être sommairement rapportés. + +Ainsi donc, d’après le problème résolu par le calculateur du Gun-Club, un +nouvel axe de rotation allait être substitué à l’ancien axe, sur lequel la +Terre tourne « depuis que le monde est monde », suivant l’adage vulgaire. En +outre, ce nouvel axe de rotation serait perpendiculaire au plan de son orbite. +Dans ces conditions, la situation climatérique de l’ancien Pôle nord serait +exactement égale à la situation actuelle de Trondjhem en Norvège au printemps. +Sa cuirasse paléocrystique fondrait donc naturellement sous les rayons du +Soleil. En même temps, les climats se distribueraient sur notre sphéroïde comme +à la surface de Jupiter. + +En effet, l’inclinaison de l’axe de cette planète, ou, en d’autres termes, +l’angle que son axe de rotation fait avec le plan de son écliptique, est de +88°13’. Un degré et quarante- sept minutes de plus, cet axe serait absolument +perpendiculaire au plan de l’orbite qu’elle décrit autour du Soleil. + +D’ailleurs, il importe de bien le spécifier l’effort que la Société +Barbicane and Co. allait tenter pour modifier les conditions actuelles de la +Terre, ne devait point tendre, à proprement parler, au redressement de son axe. +Mécaniquement, aucune force, si considérable qu’elle fût, ne saurait produire +un tel résultat. La Terre n’est pas comme une poularde à la broche, qui tourne +autour d’un axe matériel que l’on puisse prendre à la main et déplacer à +volonté. Mais, en somme, la création d’un nouvel axe était possible, on dira +même facile à obtenir, du moment que le point d’appui, rêvé par Archimède, et +le levier, imaginé par J.-T. Maston, étaient à la disposition de ces audacieux +ingénieurs. + +Toutefois, puisqu’ils paraissaient décidés à tenir leur invention secrète +jusqu’à nouvel ordre, il fallait se borner à en étudier les conséquences. + +C’est ce que firent tout d’abord les journaux et les revues, en rappelant aux +savants, en apprenant aux ignorants, ce qui résultait pour Jupiter de la +perpendicularité approximative de son axe sur le plan de son orbite. + +Jupiter, qui fait partie du monde solaire, comme Mercure, Vénus, la Terre, +Mars, Saturne, Uranus et Neptune, circule à près de deux cents millions de +lieues du foyer commun, son volume étant environ treize cents fois celui de la +Terre. + +Or, s’il existe une vie « jovienne », c’est-à-dire s’il y a des habitants à la +surface de Jupiter, voici quels sont les avantages certains que leur offre +ladite planète avantages si fantaisistement mis en relief, lors du mémorable +meeting qui avait précédé le voyage à la Lune. + +Et, en premier lieu, pendant la révolution diurne de Jupiter qui ne dure que 9 +heures 55 minutes, les jours, sont constamment égaux aux nuits par n’importe +quelle latitude soit 4 heures 77 minutes pour le jour, 4 heures 77 minutes +pour la nuit. + +« Voilà, firent observer les partisans de l’existence des Joviens, voilà qui +convient aux gens d’habitudes régulières. Ils seront enchantés de se soumettre +à cette régularité! » + +Eh bien! c’est ce qui se produirait sur la Terre, si le président Barbicane +accomplissait son oeuvre. Seulement, comme le mouvement de rotation sur le +nouvel axe terrestre ne serait ni accru ni amoindri, comme vingt-quatre heures +sépareraient toujours deux midis successifs, les nuits et les jours seraient +exactement de douze heures en n’importe quel point de notre sphéroïde. Les +crépuscules et les aubes allongeraient les jours d’une quantité toujours égale. +On vivrait au milieu d’un équinoxe perpétuel, tel qu’il se produit le 21 mars +et le 21 septembre sur toutes les latitudes du globe, lorsque l’astre radieux +décrit sa courbe apparente dans le plan de l’Équateur. + +« Mais le phénomène climatérique le plus curieux, et non le moins intéressant, +ajoutaient avec raison les enthousiastes, ce sera l’absence de saisons! » + +En effet, c’est grâce à l’inclinaison de l’axe sur le plan de l’orbite, que se +produisent ces variations annuelles, connues sous les noms de printemps, d’été, +d’automne et d’hiver. Or, les Joviens ne connaissent rien de ces saisons. Donc +les Terrestriens ne les connaîtraient plus. Du moment que le nouvel axe serait +perpendiculaire à l’écliptique, il n’y aurait ni zones glaciales ni zones +torrides, mais toute la Terre jouirait d’une zone tempérée. + +Voici pourquoi. + +Qu’est-ce que c’est que la zone torride? C’est la partie de la surface du globe +comprise entre les Tropiques du Cancer et du Capricorne. Tous les points de +cette zone jouissent de la propriété de voir le Soleil deux fois par an à leur +zénith, tandis que pour les points des Tropiques, ce phénomène ne se produit +annuellement qu’une fois. + +Qu’est-ce que c’est que la zone tempérée? C’est la partie qui comprend les +régions situées entre les Tropiques et les Cercles polaires, entre 23°28’ et +66°72’ de latitude, et pour lesquelles le Soleil ne s’élève jamais jusqu’au +zénith, mais paraît tous les jours au-dessus de l’horizon. + +Qu’est-ce que c’est que la zone glaciale? C’est cette partie des régions +circumpolaires que le Soleil abandonne complètement pendant un laps de temps, +qui, pour le Pôle même, peut aller jusqu’à six mois. + +On le comprend, une conséquence des diverses hauteurs que peut atteindre le +Soleil au-dessus de l’horizon, c’est qu’il en résulte une chaleur excessive +pour la zone torride une chaleur modérée mais variable à mesure qu’on +s’éloigne des Tropiques pour la zone tempérée, un froid excessif pour la zone +glaciale depuis les Cercles polaires jusqu’aux Pôles. + +Eh bien, les choses ne se passeraient plus ainsi à la surface de la Terre, par +suite de la perpendicularité du nouvel axe. Le Soleil se maintiendrait +immuablement dans le plan de l’Équateur. Durant toute l’année, il tracerait +pendant douze heures sa course imperturbable, en montant jusqu’à une distance +du zénith égale à la latitude du lieu, par conséquent d’autant plus haut que le +point est plus voisin de l’Équateur. Ainsi, pour les pays situés par vingt +degrés de latitude, il s’élèverait chaque jour jusqu’à soixante-dix degrés +au-dessus de l’horizon, pour les pays situés par quarante-neuf degrés, +jusqu’à quarante et un, pour les points situés sur le soixante-septième +parallèle, jusqu’à vingt-trois degrés. Donc les jours conserveraient une +régularité parfaite, mesurés par le Soleil, qui se lèverait et se coucherait +toutes les douze heures au même point de l’horizon. + +« Et voyez les avantages! répétaient les amis du président Barbicane. Chacun, +suivant son tempérament, pourra choisir le climat invariable qui conviendra à +ses rhumes ou à ses rhumatismes, sur un globe où l’on ne connaîtra plus les +variations de chaleur actuellement si regrettables! » + +En résumé, Barbicane and Co, Titans modernes, allaient modifier l’état de +choses qui existait depuis l’époque où le sphéroïde terrestre, penché sur son +orbite, s’était concentré pour devenir la Terre telle qu’elle est. + +À la vérité, l’observateur y perdrait quelques-unes des constellations ou +étoiles qu’il est habitué à voir sur le champ du ciel. Le poste n’aurait plus +les longues nuits d’hiver ni les longs jours d’été à encadrer dans ses rimes +modernes « avec la consonne d’appui. » Mais, en somme, quel profit pour la +généralité des humains! + +« De plus, répétaient les journaux dévoués au président Barbicane, puisque les +productions du sol terrestre seront régularisées, l’agronome pourra distribuer +à chaque espèce végétale la température qui lui paraîtra favorable. + +— Bon! ripostaient les feuilles ennemies, est-ce qu’il n’y aura pas toujours +des pluies, des grêles, des tempêtes, des trombes, des orages, tous ces +météores qui parfois compromettent si gravement l’avenir des récoltes et la +fortune des cultivateurs? + +— Sans doute, reprenait le choeur des amis, mais ces désastres seront +probablement plus rares par suite de la régularité climatérique qui empêchera +les troubles de l’atmosphère. Oui! l’humanité profitera grandement de ce nouvel +état de choses. Oui! ce sera la véritable transformation du globe terrestre. +Oui! Barbicane and Co auront rendu service aux générations présentes et +futures, en détruisant, avec l’inégalité des jours et des nuits, la diversité +fâcheuse des saisons. Oui! comme le disait Michel Ardan, notre sphéroïde, à la +surface duquel il fait toujours trop chaud ou trop froid, ne sera plus la +planète aux rhumes, aux coryzas, aux fluxions de poitrine. Il n’y aura +d’enrhumés que ceux qui le voudront bien, puisqu’il leur sera toujours loisible +d’aller habiter un pays convenable à leurs bronches. » + +Et, dans son numéro du 27 décembre, le _Sun_, de New- York, termina le plus +éloquent des articles en s’écriant : + +« Honneur au président Barbicane et à ses collègues! Non seulement ces +audacieux auront, pour ainsi dire, annexé une nouvelle province au continent +américain, et par là même agrandi le champ déjà si vaste de la Confédération, +mais ils auront rendu la Terre plus hygiéniquement habitable, et aussi plus +productive, puisqu’on pourra semer dès qu’on aura récolté, et que, le grain +germant sans retard, il n’y aura plus de temps perdu en hiver. Non seulement +les richesses houillères se seront accrues par l’exploitation de nouveaux +gisements, qui assureront la consommation de cette indispensable matière +pendant de longues années peut-être, mais les conditions climatériques de notre +globe se seront transformées à son avantage. Barbicane et ses collègues auront +modifié, pour le plus grand bien de leurs semblables, l’oeuvre du Créateur. +Honneur à ces hommes, qui prendront le premier rang parmi les bienfaiteurs de +l’humanité! » + +IX + +Dans lequel on sent apparaître un Deus ex +Machina d’origine française. + +Tels devaient donc être les profits dus à la modification apportée par le +président Barbicane à l’axe de rotation. On le sait, d’ailleurs, cette +modification ne devait affecter que dans une mesure insensible le mouvement de +translation de notre sphéroïde autour du Soleil. La Terre continuerait à +décrire son orbite immuable à travers l’espace, et les conditions de l’année +solaire ne seraient point altérées. + +Lorsque les conséquences du changement de l’axe furent portées à la +connaissance du monde entier, elles eurent un retentissement extraordinaire. +Et, à la première heure, on fit un accueil enthousiaste à ce problème de haute +mécanique. La perspective d’avoir des saisons d’une égalité constante, et, +suivant la latitude, « au gré des consommateurs », était extrêmement +séduisante. On « s’emballait » sur cette pensée que tous les mortels pourraient +jouir de ce printemps perpétuel que le chantre de Télémaque accordait à l’île +de Calypso, et qu’ils auraient même le choix entre un printemps frais et un +printemps tiède. Quant à la position du nouvel axe sur lequel s’accomplirait la +rotation diurne, c’était un secret que ni le président Barbicane, ni le +capitaine Nicholl, ni J.-T. Maston ne semblaient vouloir livrer au public. Le +dévoileraient-ils avant, ou ne le connaîtrait-on qu’après l’expérience? Il n’en +fallait pas davantage pour que l’opinion commençât à s’inquiéter quelque peu. + +Une observation vint naturellement à l’esprit, et fut vivement commentée dans +les journaux. Par quel effort mécanique se produirait ce changement, qui +exigerait évidemment l’emploi d’une force énorme? + +Le Forum, importante revue de New-York, fit justement remarquer ceci : + +« Si la Terre n’eût pas tourné sur un axe, peut-être aurait- il suffi d’un choc +relativement faible pour lui donner un mouvement de rotation autour d’un axe +arbitrairement choisi, mais elle peut être assimilée à un énorme gyroscope, se +mouvant avec une assez grande rapidité, et une loi de la nature veut qu’un +semblable appareil ait une propension à tourner constamment autour du même axe. +Léon Foucault l’a démontré matériellement par des expériences célèbres. Il sera +donc très difficile, pour ne pas dire impossible, de l’en faire dévier! » + +Rien de plus juste. Aussi, après s’être demandé quel serait l’effort imaginé +par les ingénieurs de la _North Polar Practical Association_, il était non +moins intéressant de savoir si cet effort serait insensiblement ou brusquement +produit. Et, dans ce dernier cas, ne surviendrait-il pas des catastrophes +effrayantes à la surface du globe, au moment où le changement d’axe +s’effectuerait, grâce aux procédés de Barbicane and Co? + +Il y avait là de quoi préoccuper aussi bien les savants que les ignorants des +deux Mondes. En somme, un choc est un choc, et il n’est jamais agréable d’en +ressentir le coup ou même le contrecoup. Il semblait, vraiment, que les +promoteurs de l’affaire ne s’étaient point préoccupés des bouleversements que +leur oeuvre pouvait provoquer sur notre infortuné globe pour n’en voir que les +avantages. Aussi, très adroitement, les délégués européens, plus que jamais +irrités de leur défaite et résolus à tirer parti de cette circonstance, +commencèrent-ils à soulever l’opinion publique contre le président du Gun-Club. + +On ne l’a pas oublié, la France, n’ayant fait valoir aucune prétention sur les +contrées circumpolaires, ne figurait point parmi les Puissances qui avaient +pris part à l’adjudication. Cependant, si elle s’était officiellement détachée +de la question, un Français, on l’a dit, avait eu la pensée de se rendre à +Baltimore, afin de suivre, pour son compte personnel et son agrément +particulier, les diverses phases de cette gigantesque entreprise. + +C’était un ingénieur au corps des Mines, âgé de trente- cinq ans. Entré le +premier à l’École Polytechnique et sorti le premier, il est permis de le +présenter comme un mathématicien hors ligne, très probablement supérieur à +J.-T. Maston, qui, lui, s’il était un calculateur remarquable, n’était que +calculateur ce qu’eût été un Le Verrier auprès d’un Laplace ou d’un Newton. + +Cet ingénieur ce qui ne gâtait rien était un homme d’esprit, un +fantaisiste, un original comme il s’en rencontre quelquefois dans les Ponts et +rarement dans les Mines. Il avait une manière à lui de dire les choses et +particulièrement amusante. Lorsqu’il causait avec ses intimes, même lorsqu’il +parlait science, il le faisait avec le laisser-aller d’un gamin de Paris. Il +aimait les mots de cette langue populaire, les expressions auxquelles la mode a +si rapidement donné droit de cité. Dans ses moments d’abandon, on eût dit que +son langage se serait très mal accommodé des formules académiques, et il ne s’y +résignait que lorsqu’il avait la plume à la main. C’était, en même temps, un +travailleur acharné, pouvant rester dix heures devant sa table, écrivant +couramment des pages d’algèbre comme on écrit une lettre. Son meilleur +délassement, après les travaux de hautes mathématiques de toute une journée, +c’était le whist, qu’il jouait médiocrement, bien qu’il en eût calculé toutes +les chances. Et, quand « la main était au mort », il fallait l’entendre +s’écrier dans ce latin de cuisine, cher aux pipots : « _Cadaveri poussandum +est!_ » + +Ce singulier personnage s’appelait Pierdeux (Alcide) et, dans sa manie +d’abréger commune d’ailleurs à tous ses camarades il signait généralement +APierd et même AP1, sans jamais mettre de point sur l’i. Il était si ardent +dans ses discussions, qu’on l’avait surnommé Alcide sulfurique. Non seulement +il était grand, mais il paraissait « haut ». Ses camarades affirmaient que sa +taille mesurait la cinq millionième partie du quart du méridien, soit environ +deux mètres, et ils ne se trompaient pas de beaucoup. S’il avait la tête un peu +petite pour son buste puissant et ses larges épaules, comme il la remuait avec +entrain, et quel vif regard s’échappait de ses yeux bleus à travers son +pince-nez! Ce qui le caractérisait, c’était une de ces physionomies qui sont +gaies, tout en étant graves, en dépit d’un crâne dépouillé prématurément par +l’abus des signes algébriques sous la lumière des « verres de rosto », +autrement dit les becs de gaz des salles d’études. Avec cela le meilleur garçon +dont on ait jamais conservé le souvenir à l’École, et sans l’ombre de pose. +Bien que son caractère fût assez indépendant, il s’était toujours soumis aux +prescriptions du code X, qui fait loi parmi les Polytechniciens pour tout ce +qui concerne la camaraderie et le respect de l’uniforme. On l’appréciait aussi +bien sous les arbres de la cour des « Acas », ainsi nommée parce qu’elle n’a +pas d’acacias, que dans les « casers » dortoirs où les rangements de son +bahut, l’ordre qui régnait dans son « coffin, » dénotaient un esprit absolument +méthodique. + +Mais que la tête d’Alcide Pierdeux parût un peu petite au sommet de son grand +corps, soit! En tous cas, elle était remplie jusqu’aux méninges, on peut le +croire. Avant tout, il était mathématicien comme tous ses camarades le sont ou +l’ont été; mais il ne faisait des mathématiques que pour les appliquer aux +sciences expérimentales, qui elles-mêmes n’avaient de charme à ses yeux que +parce qu’elles trouvaient leur emploi dans l’industrie. C’était là, il le +reconnaissait bien, un côté inférieur de sa nature. On n’est pas parfait. En +somme, sa spécialité, c’était l’étude de ces sciences qui, malgré leurs progrès +immenses, ont et auront toujours des secrets pour leurs adeptes. + +Mentionnons, au passage, qu’Alcide Pierdeux était célibataire. Comme il le +disait volontiers, il était encore « égal à un, » bien que son plus vif désir +eût été de se doubler. Aussi, ses amis avaient-ils déjà pensé à le marier avec +une jeune fille charmante, gaie, spirituelle, une provençale de Martigues. +Malheureusement, il y avait un père qui répondit aux premières ouvertures par +la « martigalade » suivante : + +« Non, votre Alcide est trop savant! Il tiendrait à ma pauvrette des +conversations inintelligibles pour elle!… » + +Comme si tout vrai savant n’était pas modeste et simple! + +C’est pourquoi, très dépité, notre ingénieur résolut de mettre une certaine +étendue de mer entre la Provence et lui. Il demanda un congé d’un an, il +l’obtint, et ne crut pas pouvoir le mieux employer qu’en allant suivre +l’affaire de la _North Polar Practical Association_. Et voilà pourquoi, à cette +époque, il se trouvait aux États-Unis. + +Donc, depuis qu’Alcide Pierdeux était à Baltimore, cette grosse opération de +Barbicane and Co. ne laissait pas de le préoccuper. Que la Terre devint +jovienne par un changement d’axe, peu lui importait! Mais par quel moyen elle +le pourrait devenir, c’était là ce qui excitait sa curiosité de savant non +sans raison. + +Et, dans son langage pittoresque, il se disait : « Évidemment le président +Barbicane s’apprête à flanquer à notre boule un gnon de première catégorie!… +Comment et dans quel sens?… Tout est là!.. Pardieu! j’imagine bien qu’il va la +prendre « fin » comme une bille de billard, quand on veut faire un effet de +coté!… S’il la prenait « plein », elle irait se balader hors de son orbite, et +au diable les années actuelles, qui seraient changées de la belle façon! Non! +ces braves gens ne songent évidemment qu’à substituer un nouvel axe à +l’ancien!… Pas de doute là-dessus!… Mais je ne vois pas trop où ils iront +prendre leur point d’appui ni quelle secousse ils feront arriver de +l’extérieur!… Ah! si le mouvement diurne n’existait pas, une chiquenaude +suffirait!… Or, il existe, le mouvement diurne!… On ne peut pas le supprimer, +le mouvement diurne! Et c’est bien là le _canisdentum!_ » + +Il voulait dire le « chiendent », cet étonnant Pierdeux! + +« En tout cas, ajouta-t-il, de quelque manière qu’ils s’y prennent, ce sera un +chambardement général! » + +En fin de compte, notre savant avait beau « se décarcasser la boîte au sel », +il n’entrevoyait même pas quel serait le procédé imaginé par Barbicane et +Maston. Chose d’autant plus regrettable que, si ce procédé lui eût été connu, +il en aurait vite déduit les formules mécaniques. + +Et c’est ce qui fait qu’à la date du 29 décembre, Alcide Pierdeux, ingénieur au +corps national des Mines de France, arpentait, du compas largement ouvert de +ses longues jambes, les rues mouvementées de Baltimore. + +X + +Dans lequel diverses inquiétudes +commencent à se faire jour. + +Cependant un mois venait de s’écouler depuis que l’assemblée générale s’était +tenue dans les salons du Gun- Club. Durant ce laps de temps, l’opinion publique +s’était très sensiblement modifiée. Les avantages du changement de l’axe de +rotation, oubliés! Les désavantages, on commençait à les voir fort +distinctement. Il n’était pas possible qu’une catastrophe ne s’ensuivît point, +car le changement serait vraisemblablement produit par une violente secousse. +Que serait au juste cette catastrophe, voilà ce qu’on ne pouvait dire. Quant à +l’amélioration des climats, était-elle si désirable? En vérité, il n’y aurait +que les Esquimaux, les Lapons, les Samoyèdes, les Tschoultchis, qui pourraient +y gagner, puisqu’ils n’avaient rien à y perdre. + +Il fallait, maintenant, entendre les délégués européens déblatérer contre +l’oeuvre du président Barbicane! Et, pour commencer, ils avaient fait des +rapports à leurs gouvernements, ils avaient usé les fils sous-marins par +l’incessante circulation de leurs dépêches, ils avaient demandé, ils avaient +reçu des instructions… Or, ces instructions, on les connaît. Toujours clichées +selon les formules de l’art diplomatique avec ses amusantes réserves : « +Montrez beaucoup d’énergie, mais ne compromettez pas votre gouvernement! +Agissez résolument, mais ne touchez pas au _statu quo!_ » + +Entre temps, le major Donellan et ses collègues ne cessaient de protester au +nom de leurs pays menacés au nom de l’ancien Continent surtout. + +« En effet, il est bien évident, disait le colonel Boris Karkof, que les +ingénieurs américains ont dû prendre leurs mesures pour épargner autant que +possible aux territoires des États-Unis les conséquences du choc! + +— Mais le pouvaient-ils? répondait Jan Harald. Quand on secoue un olivier +pendant la récolte des olives, est-ce que toutes les branches n’en pâtissent +pas? + +— Et lorsque vous recevez un coup de poing dans la poitrine, répétait Jacques +Jansen, est-ce que tout votre corps n’en est pas ébranlé? + +— Voilà donc ce que signifiait la fameuse clause du document! s’écriait Dean +Toodrink. Voilà donc pourquoi elle visait certaines modifications géographiques +ou météorologiques à la surface du globe! + +— Oui! disait Éric Baldenak, et ce que l’on peut d’abord craindre, c’est que le +changement de l’axe ne rejette les mers hors de leurs bassins naturels. + +— Et si le niveau océanique s’abaisse en différents points, faisait observer +Jacques Jansen, n’arrivera-t-il pas que certains habitants se trouveront à de +telles hauteurs que toute communication sera impossible avec leurs semblables?… + +— Si même ils ne sont reportés dans des couches d’une densité si faible, +ajoutait Jan Harald, que l’air n’y suffira plus à la respiration! + +— Voyez-vous Londres à la hauteur du Mont-Blanc! » s’écriait le major Donellan. + +Et, les jambes écartées, la tête rejetée en arrière, ce gentleman regardait +vers le zénith, comme si la capitale du Royaume-Uni eût été perdue dans les +nuages. + +En somme, cela constituait un danger public, d’autant plus inquiétant qu’on +pressentait déjà quelles seraient les conséquences de la modification de l’axe +terrestre. + +En effet, il ne s’agissait rien moins que d’un changement de vingt-trois degrés +vingt huit minutes, changement qui devait produire un déplacement considérable +des mers par suite de l’aplatissement de la Terre aux anciens Pôles. La Terre +était-elle donc menacée de bouleversements pareils à ceux que l’on croit avoir +récemment constatés à la surface de la planète Mars? Là, des continents +entiers, entre autres la Libye de Schiaparelli, ont été submergés, ce +qu’indique la teinte bleu foncé, substituée à la teinte rougeâtre. Là, le lac +Moeris a disparu. Là, six cent mille kilomètres carrés ont été modifiés au +nord, tandis qu’au sud, les océans ont abandonné les larges régions qu’ils +occupaient autrefois. Et, si quelques âmes charitables s’étaient inquiétées des +« inondés de Mars » et avaient proposé d’ouvrir des souscriptions en leur +faveur, que serait-ce lorsqu’il faudrait s’inquiéter des inondés de la Terre? + +Les protestations commencèrent donc à se faire entendre de toutes parts, et le +gouvernement des États-Unis fut mis en demeure d’aviser. À tout prendre, mieux +valait ne point tenter l’expérience que de s’exposer aux catastrophes qu’elle +réservait à coup sûr. Le Créateur avait bien fait les choses. Nulle nécessité +de porter une main téméraire sur son oeuvre. + +Eh bien, le croirait-on? Il se trouvait des esprits assez légers pour +plaisanter de choses si graves! + +« Voyez-vous ces Yankees! répétaient-ils. Embrocher la Terre sur un autre axe! +Si encore, à force de tourner sur celui- ci depuis des millions de siècles, +elle l’avait usé au frottement de ses tourillons, peut-être eût-il été opportun +de le changer comme on change l’essieu d’une poulie ou d’une roue! Mais +n’est-il donc pas en aussi bon état qu’aux premiers jours de la création? » + +À cela que répondre? + +Et, au milieu de toutes ces récriminations, Alcide Pierdeux cherchait à deviner +quels seraient la nature et la direction du choc imaginé par J.-T. Maston, +ainsi que le point précis du globe où il se produirait. Une fois maître de ce +secret, il saurait bien reconnaître quelles seraient les parties menacées du +sphéroïde terrestre. + +Il a été mentionné ci-dessus que les terreurs de l’ancien Continent ne +pouvaient être partagées par le nouveau du moins, dans cette portion comprise +sous le nom d’Amérique septentrionale, qui appartient plus spécialement à la +Confédération américaine. En effet, était-il admissible que le président +Barbicane, le capitaine Nicholl et J.-T. Maston, en leur qualité d’Américains, +n’eussent point songé à préserver les États-Unis des émersions ou immersions +que devait produire le changement de l’axe en divers points de l’Europe, de +l’Asie, de l’Afrique et de l’Océanie? On est Yankee ou on ne l’est pas, et ils +l’étaient tous trois, et à un rare degré des Yankees « coulés d’un bloc » +comme on avait dit de Barbicane, quand il avait développé son projet de voyage +à la Lune. + +Évidemment, la partie du nouveau Continent, entre les terres arctiques et le +golfe du Mexique, ne devait rien avoir à redouter du choc en perspective. Il +est probable même que l’Amérique profiterait d’un considérable accroissement de +territoire. En effet, sur les bassins abandonnés par les deux océans qui la +baignent actuellement, qui sait si elle ne trouverait pas à s’annexer autant de +nouvelles provinces que son pavillon déployait déjà d’étoiles sous les plis de +son étamine? + +« Oui, sans doute! Mais, répétaient les esprits timorés ceux qui ne voient +jamais que le côté périlleux des choses est-on jamais sûr de rien ici-bas? Et +si J.-T. Maston s’était trompé dans ses calculs? Et si le président Barbicane +commettait une erreur, quand il les mettrait en pratique? Cela peut arriver aux +plus habiles artilleurs! Ils n’envoient pas toujours le boulet dans la cible ni +la bombe dans le tonneau! » + +On le conçoit, ces inquiétudes étaient soigneusement entretenues par les +délégués des Puissances européennes. Le secrétaire Dean Toodrink publia nombre +d’articles en ce sens et des plus violents dans le _Standard_, Jan Harald dans +le journal suédois _Aftenbladet_, et le colonel Boris Karkof dans le journal +russe très répandu le _Novoié-Vrémia_. En Amérique même, les opinions se +divisèrent. Si les républicains, qui sont libéraux, restèrent partisans du +président Barbicane, les démocrates, qui sont conservateurs, se déclarèrent +contre lui. Une partie de la presse américaine, principalement le _Journal de +Boston_, la _Tribune_ de New-York, etc., firent chorus avec la presse +européenne. Or, aux États-Unis, depuis l’organisation de l’_Associated Press_ +et l’_United Press_, le journal est devenu un agent formidable d’informations, +puisque le prix des nouvelles locales ou étrangères dépasse annuellement et de +beaucoup le chiffre de vingt millions de dollars. + +En vain d’autres feuilles non des moins répandues voulurent-elles riposter +en faveur de la _North Polar Practical Association_! En vain Mrs Evangélina +Scorbitt paya-t-elle à dix dollars la ligne des articles de fond, des articles +de fantaisie, de spirituelles boutades, où il était fait justice de ces périls +que l’on traitait de chimériques! En vain cette ardente veuve chercha-t-elle à +démonter que, si jamais hypothèse était injustifiable, c’était bien que J.-T. +Maston eût pu commettre une erreur de calcul! Finalement, l’Amérique, prise de +peur, inclina peu à peu à se mettre presque tout entière à l’unisson de +l’Europe. + +Du reste, ni le président Barbicane, ni le secrétaire du Gun-Club, ni même les +membres du Conseil d’administration, ne prenaient la peine de répondre. Ils +laissaient dire et n’avaient rien changé à leurs habitudes. Il ne semblait même +pas qu’ils fussent absorbés par les immenses préparatifs que devait nécessiter +une telle opération. Se préoccupaient-ils seulement du revirement de l’opinion +publique, de la désapprobation générale qui s’accentuait maintenant contre un +projet accueilli tout d’abord avec tant d’enthousiasme? Il n’y paraissait guère. + +Bientôt, malgré le dévouement de Mrs Evangélina Scorbitt, quelles que fussent +les sommes qu’elle consacra à leur défense, le président Barbicane, le +capitaine Nicholl et J.-T. Maston passèrent à l’état d’êtres dangereux pour la +sécurité des deux Mondes. Officiellement, le gouvernement fédéral fut sommé par +les Puissances européennes d’intervenir dans l’affaire et d’interroger ses +promoteurs. Ceux-ci devaient faire connaître ouvertement leurs moyens d’action, +déclarer par quel procédé ils comptaient substituer un nouvel axe à l’ancien +ce qui permettrait de déduire quelles en devaient être les conséquences au +point de vue de la sécurité générale de désigner enfin quelles seraient les +parties du globe qui seraient directement menacées, en un mot, apprendre tout +ce que l’inquiétude publique ne savait pas, et tout ce que la prudence voulait +savoir. + +Le gouvernement de Washington n’eut point à se faire prier. L’émotion, qui +avait gagné les États du nord, du centre et du sud de la République, ne lui +permettait pas une hésitation. Une Commission d’enquête, composée de +mécaniciens, d’ingénieurs, de mathématiciens, d’hydrographes et de géographes, +au nombre de cinquante, présidée par le célèbre John H. Prestice, fut instituée +par décret en date du 19 février, avec plein pouvoir pour se faire rendre +compte de l’opération et au besoin pour l’interdire. + +Tout d’abord, le président Barbicane reçut avis de comparaître devant cette +Commission. + +Le président Barbicane ne vint pas. + +Des agents allèrent le chercher dans son habitation particulière, 95, +Cleveland-street, à Baltimore. + +Le président Barbicane n’y était plus. + +Où était-il?… + +On l’ignorait. + +Quand était-il parti?… + +Depuis cinq semaines, depuis le 11 janvier, il avait quitté la grande cité du +Maryland et le Maryland lui-même en compagnie du capitaine Nicholl. + +Où étaient-ils allés tous les deux?… + +Personne ne put le dire. + +Évidemment, les deux membres du Gun-Club faisaient route pour cette région +mystérieuse, où les préparatifs commenceraient sous leur direction. + +Mais quel pouvait être ce lieu?… + +On le comprend, il y avait un puissant intérêt à le savoir, si l’en voulait +briser dans l’oeuf le plan de ces dangereux ingénieurs, alors qu’il en était +temps encore. + +La déception, produite par le départ du président Barbicane et du capitaine +Nicholl, fut énorme. Il se produisit bientôt un flux de colère qui monta comme +une marée d’équinoxe contre les administrateurs de la _North Polar Practical +Association_. + +Mais un homme devait savoir où étaient allés le président Barbicane et son +collègue. Un homme pouvait péremptoirement répondre au gigantesque point +d’interrogation, qui se dressait à la surface du globe. + +Cet homme, c’était J.-T. Maston. + +J.-T. Maston fut mandé devant la Commission d’enquête par les soins de John H. +Prestice. + +J.-T. Maston ne parut point. + +Est-ce que, lui aussi, avait quitté Baltimore? Est-ce qu’il était allé +rejoindre ses collègues pour les aider dans cette oeuvre, dont le monde entier +attendait les résultats avec une si compréhensible épouvante? + +Non! J.-T. Maston habitait toujours Balistic-Cottage, au numéro 109 de +Franklin-street, travaillant sans cesse, se délassant déjà dans d’autres +calculs, ne s’interrompant que pour quelques soirées passées dans les salons de +Mrs Evangélina Scorbitt, au somptueux hôtel de New-Park. + +Un agent lui fut donc dépêché par le président de la Commission d’enquête avec +ordre de l’amener. + +L’agent arriva au cottage, frappa à la porte, s’introduisit dans le vestibule, +fut assez mal reçu par le nègre Fire-Fire, plus mal encore par le maître de la +maison. + +Cependant J.-T. Maston crut devoir se rendre à l’invitation, et, quand il fut +en présence des commissaires- enquêteurs, il ne dissimula pas qu’on l’ennuyait +fort en interrompant ses occupations habituelles. + +Une première question lui fut adressée : + +Le secrétaire du Gun-Club savait-il où se trouvaient actuellement le président +Barbicane et le capitaine Nicholl? + +« Je le sais, répondit J.-T. Maston d’une voix ferme, mais je ne me crois point +autorisé à le dire. » + +Seconde question : + +Ses deux collègues s’occupaient-ils des préparatifs nécessaires à cette +opération du changement de l’axe terrestre? + +« Cela, répondit J.-T. Maston, fait partie du secret que je suis tenu +d’observer, et je refuse de répondre. » + +Voudrait-il donc communiquer son travail à la Commission d’enquête, qui +jugerait s’il était possible de laisser s’accomplir les projets de la Société? + +« Non, certes, je ne le communiquerai pas!… Je l’anéantirais plutôt!… C’est mon +droit de citoyen libre de la libre Amérique de ne communiquer à personne le +résultat de mes travaux! + +— Mais, si c’est votre droit, monsieur Maston, dit le président John H. +Prestice d’une voix grave, comme s’il eût répondu au nom du monde entier, +peut-être est-ce votre devoir de parler en présence de l’émotion générale, afin +de mettre un terme à l’affolement des populations terrestres? » + +J.-T. Maston ne croyait pas que ce fût son devoir. Il n’en avait qu’un, celui +de se taire : il se tairait. + +Malgré leur insistance, leurs supplications, malgré leurs menaces, les membres +de la Commission d’enquête ne purent rien obtenir de l’homme au crochet de fer. +Jamais, non! jamais on n’aurait pu croire qu’un entêtement aussi tenace se fût +logé sous un crâne en gutta-percha! + +J-T. Maston s’en alla donc comme il était venu, et, s’il fut félicité de sa +vaillante attitude par Mrs Evangélina Scorbitt, il est inutile d’y insister. + +Lorsque l’on connut le résultat de la comparution de J.-T. Maston devant les +commissaires-enquêteurs, l’indignation publique prit des formes véritablement +alarmantes pour la sécurité de cet artilleur à la retraite. La pression ne +tarda pas à devenir telle sur les hauts représentants du gouvernement fédéral, +si violente fut l’intervention des délégués européens et de l’opinion publique, +que le ministre d’État, John S. Wright, dut demander à ses collègues +l’autorisation d’agir _manu militari_. + +Un soir, le 13 mars, J.-T. Maston était dans le cabinet de Balistic-Cottage, +absorbé dans ses chiffres, quand le timbre du téléphone résonna fébrilement. + +« Allô!… Allô!… murmura la plaque, agitée d’un tremblotement qui dénonçait une +extrême inquiétude. + +— Qui me parle? demanda J.-T. Maston. + +— Mistress Scorbitt. + +— Que veut mistress Scorbitt? + +— Vous mettre sur vos gardes!… Je viens d’être informée que, ce soir même… » + +La phrase n’était pas encore entrée dans les oreilles de J.- T. Maston, que la +porte de Balistic-Cottage était rudement enfoncée à coups d’épaules. + +Dans l’escalier qui conduisait au cabinet, extraordinaire tumulte. Une voix +objurguait. D’autres voix prétendaient la réduire au silence. Puis, bruit de la +chute d’un corps. + +C’était le nègre Fire-Fire, qui roulait de marche en marche, après avoir en +vain tenté de défendre contre les assaillants le « home » de son maître. + +Un instant après, la porte du cabinet volait en éclats, et un constable +apparaissait, suivi d’une escouade d’agents. + +Ce constable avait ordre de pratiquer une visite domiciliaire dans le cottage, +de s’emparer des papiers de J.-T. Maston, et de s’assurer de sa personne. + +Le bouillant secrétaire du Gun-Club saisit un revolver, et menaça l’escouade +d’une sextuple décharge. + +En un instant, grâce au nombre, il était désarmé, et main basse fut faite sur +les papiers, couverts de formules et de chiffres, qui encombraient sa table. + +Soudain, s’échappant par un écart brusque, J.-T. Maston parvint à s’emparer +d’un carnet, qui, vraisemblablement, renfermait l’ensemble de ses calculs. + +Les agents s’élancèrent pour le lui arracher avec la vie, s’il le fallait… + +Mais, prestement, J..T. Maston put l’ouvrir, en déchirer la dernière page, et, +plus prestement encore, avaler cette page comme une simple pilule. + +« Maintenant, venez la prendre! » s’écria-t-il du ton de Léonidas aux +Thermopyles. + +Une heure après, J.-T. Maston était incarcéré dans la prison de Baltimore. + +Et c’était sans doute ce qui pouvait lui arriver de plus heureux, car la +population se fût portée sur sa personne à des excès regrettables pour lui +que la police eût été impuissante à prévenir. + +XI + +Ce qui se trouve dans le carnet de J.-T. +Maston, et ce qui ne s’y trouve plus. + +Le carnet, saisi par les soins de la police de Baltimore, se composait d’une +trentaine de pages, zébrées de formules, d’équations, finalement de nombres +constituant l’ensemble des calculs de J.-T. Maston. C’était là un travail de +haute mécanique, qui ne pouvait être apprécié que par des mathématiciens. Là +figurait même l’équation des forces vives + +V^2 – V0^2 = 2gr0^2 (1/r – 1/r0) + +qui se trouvait précisément dans le problème de la Terre à la Lune, où elle +contenait, en outre les expressions relatives à l’attraction lunaire. + +En somme, le vulgaire n’eût absolument rien compris à ce travail. Aussi +parut-il convenable de lui en faire connaître les données et les résultats, +dont le monde entier s’inquiétait si vivement depuis quelques semaines. + +Et c’est ce qui fut livré à la publicité des journaux, dès que les savants de +la Commission d’enquête eurent pris connaissance des formules du célèbre +calculateur… C’est ce que toutes les feuilles publiques, sans distinction de +parti, portèrent à la connaissance des populations. + +Et d’abord, pas de discussion possible sur le travail de J.- T. Maston. +Problème correctement énoncé, problème à demi résolu, dit-on, et, celui-ci +l’était remarquablement. D’ailleurs, les calculs avaient été faits avec trop de +précision pour que la Commission d’enquête eût songé à mettre en doute leur +exactitude et leurs conséquences. Si l’opération était menée jusqu’au bout, +l’axe terrestre serait immanquablement modifié, et les catastrophes prévues +s’accompliraient dans toute leur plénitude. + +_Note rédigée par les soins de la Commission d’enquête de Baltimore, pour être +communiquée aux journaux, revues et magazines des deux mondes._ + +« L’effet, poursuivi par le Conseil d’administration de la _North Polar +Practical Association_, et qui a pour but de substituer un nouvel axe de +rotation à l’ancien axe, est obtenu au moyen du recul d’un engin fixé en un +point déterminé de la Terre. Si l’âme de cet engin est irrésistiblement soudée +au sol, il n’est pas douteux qu’il communiquera son recul à la masse de toute +notre planète. + +« L’engin, adopté par les ingénieurs de la Société, n’est autre qu’un canon +monstre, dont l’effet serait nul si l’on tirait verticalement. Pour produire +l’effet maximum, il faut le braquer horizontalement vers le nord ou vers le +sud, et c’est cette dernière direction qui a été choisie par Barbicane and Co. +En ces conditions, le recul produit un choc à la Terre vers le nord choc +assimilable à celui d’une bille prise très fin. » + +En vérité, c’est bien ce qu’avait pressenti ce perspicace Alcide Pierdeux. + +« Dès que le coup est tiré, le centre de la Terre se déplace suivant une +direction parallèle à celle du choc, ce qui pourra changer le plan de l’orbite +et par conséquent la durée de l’année, mais dans une mesure si faible qu’elle +doit être considérée comme absolument négligeable. En même temps, la Terre +prend un mouvement de rotation autour d’un axe situé dans le plan des +l’Équateur, et sa rotation s’accomplirait indéfiniment sur ce nouvel axe, si le +mouvement diurne n’eût pas existé antérieurement au choc. + +« Or, ce mouvement, il existe autour de la ligne des Pôles, et, en se combinant +avec la rotation accessoire produite par le recul, il donne naissance à un +nouvel axe, dont le Pôle s’écarte de l’ancien d’une quantité x. En outre, si le +coup est tiré au moment où le point vernal l’une des deux intersections de +l’Équateur et de l’écliptique est au nadir du point de tir, et si le recul +est assez fort pour déplacer l’ancien Pôle de 23°28’, le nouvel axe terrestre +devient perpendiculaire au plan de son orbite ainsi que cela a lieu à peu +près pour la planète Jupiter. + +« On sait quelles seraient les conséquences de cette perpendicularité, que le +président Barbicane a cru devoir indiquer dans la séance du 22 décembre. + +« Mais, étant donnée la masse de la Terre et la quantité de mouvement qu’elle +possède, peut-on concevoir une bouche à feu telle que son recul soit capable de +produire une modification dans l’emplacement du Pôle actuel, et surtout d’une +valeur de 23°28’? + +« Oui, si un canon ou une série de canons sont construits avec les dimensions +exigées par les lois de la mécanique, ou, à défaut de ces dimensions, si les +inventeurs sont en possession d’un explosif d’une puissance assez considérable +pour qu’il imprime au projectile la vitesse nécessitée pour un tel déplacement. + +« Or, en prenant pour type le canon de vingt-sept centimètres de la marine +française (modèle 1875), qui lance un projectile de cent quatre-vingts +kilogrammes avec une vitesse de cinq cents mètres par seconde, en donnant à +cette bouche à feu des dimensions cent fois plus grandes, c’est-à- dire un +million de fois en volume, elle lancerait un projectile de cent quatre-vingt +mille tonnes. Si, en outre, la poudre avait une vitesse suffisante pour +imprimer au projectile une vitesse cinq mille six cents fois plus forte qu’avec +la vieille poudre à canon, le résultat cherché serait obtenu. En effet, avec +une vitesse de deux mille huit cents kilomètres par seconde, [Note 17: Vitesse +qui suffirait pour aller en une seconde de Paris à Pétersbourg.] il n’y a pas à +craindre que le choc du projectile, rencontrant de nouveau la Terre, remette +les choses dans l’état initial. + +« Eh bien, par malheur pour la sécurité terrestre, si extraordinaire que cela +paraisse, J.-T. Maston et ses collègues ont précisément en leur possession cet +explosif d’une puissance presque infinie, et dont la poudre, employée pour +lancer le boulet de la Columbiad vers la Lune, ne saurait donner une idée. +C’est le capitaine Nicholl qui l’a découvert. Quelles sont les substances qui +entrent dans sa composition, on n’en trouve qu’imparfaitement trace dans le +carnet de J.-T. Maston, et il se borne à signaler cet explosif sous le nom de « +méli-mélonite. » + +« Tout ce qu’on sait, c’est qu’elle est formée par la réaction d’un méli-mélo +de substances organiques et d’acide azotique. Un certain nombre de radicaux +monoatomiques se substituent au même nombre d’atomes d’hydrogène, et on obtient +une poudre qui, comme le fulmi-coton, est formée par la combinaison et non par +le simple mélange des principes comburants et combustibles. + +« En somme, quel que soit cet explosif, avec la puissance qu’il possède, plus +que suffisante pour rejeter un projectile pesant cent quatre-vingt mille tonnes +hors de l’attraction terrestre, il est évident que le recul qu’il imprimera au +canon produira les effets suivants : changement de l’axe, déplacement du Pôle +de 23°28’, perpendicularité du nouvel axe sur le plan de l’écliptique. De là, +toutes les catastrophes si justement redoutées par les habitants de la Terre. + +« Cependant, une chance reste à l’humanité d’échapper aux conséquences d’une +opération qui doit provoquer de telles modifications dans les conditions +géographiques et climatologiques du globe terrestre. + +« Est-il possible de fabriquer un canon de dimensions telles qu’il soit un +million de fois en volume ce qu’est le canon de vingt-sept centimètres? Quels +que soient les progrès de l’industrie métallurgique, qui construit des ponts de +la Tay et du Forth, des viaducs de Garabit et des tours Eiffel, est-il +admissible que des ingénieurs puissent produire cet engin gigantesque, sans +parler du projectile de cent quatre-vingt mille tonnes qui devra être lancé +dans l’espace? + +« Il est permis d’en douter. C’est là, évidemment, une des raisons pour +lesquelles la tentative de Barbicane and Co. a bien des raisons de ne point +réussir. Mais elle laisse encore le champ ouvert à nombre d’éventualités +particulièrement inquiétantes, puisqu’il semble que la nouvelle Société s’est +déjà mise à l’oeuvre. + +« Qu’on le sache bien, lesdits Barbicane et Nicholl ont quitté Baltimore et +l’Amérique. Ils sont partis depuis plus de deux mois. Où sont-ils allés?… Très +certainement, en cet endroit inconnu du globe, où tout doit être disposé pour +tenter leur opération. + +« Or, quel est cet endroit? On l’ignore, et, par conséquent, il est impossible +de se mettre à la poursuite des audacieux « malfaiteurs » (sic), qui prétendent +bouleverser le monde sous prétexte d’exploiter à leur profit des houillères +nouvelles. + +« Évidemment, que ce lieu fût indiqué sur le carnet de J.- T. Maston, à la +dernière page qui résumait ses travaux, ce n’est que trop certain. Mais cette +dernière page a été déchiré sous la dent du complice d’Impey Barbicane, et ce +complice, incarcéré maintenant dans la prison de Baltimore, se refuse +absolument à parler. + +« Telle est donc la situation. Si le président Barbicane parvient à fabriquer +son canon monstre et son projectile, en un mot, si son opération est faite dans +les conditions sus- énoncées, il modifiera l’ancien axe, et c’est dans six mois +que la Terre sera soumise aux conséquences de cette « impardonnable tentative » +(sic). + +« En effet, une date a été choisie pour que le tir donne son plein et entier +effort, date à laquelle le choc, imprimé à l’ellipsoïde terrestre, produira son +maximum d’intensité. + +« C’est le 22 septembre, douze heures après le passage du Soleil au méridien du +lieu x. + +« Ces circonstances étant connues : 1° que le tir s’opérera avec un canon un +million de fois gros comme le canon de vingt-sept; 2° que ce canon sera chargé +d’un projectile de cent quatre-vingt mille tonnes; 3° que ce projectile sera +animé d’une vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres; 4° que le +coup sera tiré le 22 septembre, douze heures après le passage du Soleil au +méridien du lieu; peut- on déduire de ces circonstances quel est le lieu x où +se fera l’opération? + +« Évidemment non! ont répondu les commissaires- enquêteurs. + +« Effectivement, rien ne peut permettre de calculer quel sera le point x, +puisque, dans le travail de J. T. Maston, rien n’indique en quel endroit du +globe passera le nouvel axe, en d’autres termes, en quel endroit seront situés +les nouveaux Pôles de la Terre. À 23°28’ de l’ancien, soit! Mais sur quel +méridien, c’est ce qu’il est absolument impossible d’établir. + +« Donc, impossible de reconnaître quels seront les territoires abaissés ou +surélevés, par suite de la dénivellation des océans, quels seront les +continents transformés en mers et les mers transformés en continents. + +« Et cependant, cette dénivellation sera très considérable, à s’en rapporter +aux calculs de J.-T. Maston. Après le choc, la surface de la mer prendra la +forme d’un ellipsoïde de révolution autour du nouvel axe polaire, et le niveau +de la couche liquide changera sur presque tous les points du globe. + +« En effet, l’intersection du niveau de la mer ancien et du niveau de la mer +nouveau deux surfaces de révolution égales dont les axes se rencontrent se +composera de deux courbes planes, dont les deux plans passeront par une +perpendiculaire au plan des deux axes polaires, et respectivement par les deux +bissectrices de l’angle des deux axes polaires. (_Texte même relevé sur le +carnet du calculateur_.) + +« Il suit de là que les maxima de dénivellation peuvent atteindre une +surélévation ou un abaissement de 8415 mètres par rapport au niveau ancien, et +qu’en certains points du globe, divers territoires seront abaissés ou surélevés +de cette quantité par rapport au nouveau. Cette quantité diminuera +graduellement jusqu’aux lignes de démarcation partageant le globe en quatre +segments, sur la limite desquels la dénivellation deviendra nulle. + +« Il est même à remarquer que l’ancien Pôle sera lui- même immergé sous plus de +3000 mètres d’eau, puisqu’il se trouve à une moindre distance du centre de la +Terre par suite de l’aplatissement du sphéroïde. Donc, le domaine acquis par la +_North Polar Practical Association_ devrait être noyé et par conséquent +inexploitable. Mais le cas a été prévu par Barbicane and Co. et des +considérations géographiques, déduites des dernières découvertes, permettent de +conclure à l’existence, au Pôle arctique, d’un plateau dont l’altitude est +supérieure à 3000 mètres. + +« Quant aux points du globe où la dénivellation atteindra 8415 mètres, et par +conséquent, aux territoires qui en subiront les désastreuses conséquences, il +ne faut pas prétendre à les déterminer. Les calculateurs les plus ingénieux n’y +parviendraient pas. Il y a, dans cette équation, une inconnue que nulle formule +ne peut dégager. C’est la situation précise du point x où se produira le tir, +et, par suite, le choc… Or, cet x, est le secret des promoteurs de cette +déplorable affaire. + +« Donc, pour résumer, les habitants de la Terre, sous n’importe quelle latitude +qu’ils vivent, sont directement intéressés à connaître ce secret, puisqu’ils +sont directement menacés par les agissements de Barbicane and Co. + +« Aussi avis est-il donné aux habitants de l’Europe, de l’Afrique, de l’Asie, +de l’Amérique, de l’Australasie et de l’Océanie, de veiller à tous travaux de +balistique, tels que fonte de canons, fabrication de poudres ou de projectiles, +qui pourraient être entrepris sur leur territoire, d’observer également la +présence de tout étranger dont l’arrivée paraîtrait suspecte et d’en avertir +aussitôt les membres de la Commission d’enquête, à Baltimore, Maryland, USA. + +« Fasse le ciel que cette révélation arrive avant le 22 septembre de la +présente année, qui menace de troubler l’ordre établi dans le système +terrestre. » + +XII + +Dans lequel J.-T. Maston continue +héroïquement à se taire. + +Ainsi, après le canon employé pour lancer un projectile de la Terre à la Lune, +le canon employé pour modifier l’axe terrestre! Le canon! Toujours le canon! +Mais ils n’ont donc pas autre chose en tête, ces artilleurs du Gun Club! Ils +sont donc pris de la folie du « canonisme intensif! » Ils font donc du canon +l’ultima ratio en ce monde! Ce brutal engin est-il donc le souverain de +l’univers? De même que le droit canon règle la théologie, le roi canon est-il +le suprême régulateur des lois industrielles et cosmologiques? + +Oui! Il faut bien l’avouer, le canon, c’était l’engin qui devait s’imposer à +l’esprit du président Barbicane et de ses collègues. Ce n’est pas impunément +qu’on a consacré toute sa vie à la balistique. Après la Columbiad de la +Floride, ils devaient en arriver au canon monstre de… du lieu x. Et ne les +entend-on pas déjà crier d’une voix retentissante : + +« Pointez sur la Lune!… Première pièce… Feu! + +— Changez l’axe de la Terre… Deuxième pièce… Feu! » + +En attendant ce commandement que l’univers avait si bonne envie de leur lancer : + +« À Charenton!… Troisième pièce… Feu!… » + +En vérité, leur opération justifiait bien le titre de cet ouvrage. N’est-il pas +plus exactement intitulé _Sans dessus dessous_ que _Sens dessus dessous_, +puisque il n’y aurait plus ni « dessous » ni « dessus » et que, suivant +l’expression d’Alcide Pierdeux, il s’ensuivrait « un chambardement général! » + +Quoi qu’il en fût, la publication de la note rédigée par la Commission +d’enquête produisit un effet dont rien ne saurait donner l’idée. Il faut en +convenir, ce qu’elle disait n’était pas fait pour rassurer. Des calculs de +J.-T. Maston, il résultait que le problème de mécanique avait été résolu dans +toutes ses données. L’opération, tentée par le président Barbicane et par le +capitaine Nicholl cela n’était que trop clair allait introduire une +modification des plus regrettables dans le mouvement de rotation diurne. Un +nouvel axe serait substitué à l’ancien… Et l’on sait quelles devaient être les +conséquences de cette substitution. + +L’oeuvre de Barbicane and Co. fut donc définitivement jugée, maudite, dénoncée +à la réprobation générale. Dans l’ancien comme dans le nouveau continent, les +membres du conseil d’administration de la _North Polar Practical Association_ +n’eurent plus que des adversaires. S’il leur restait quelques partisans parmi +les cerveaux brûlés des États-Unis, ils étaient rares. + +Vraiment, au point de vue de leur sécurité personnelle, le président Barbicane +et le capitaine Nicholl avaient sagement fait de quitter Baltimore et +l’Amérique. On est fondé à croire qu’il leur serait arrivé malheur. Ce n’est +pas impunément que l’on peut menacer en masse quatorze cents millions +d’habitants, bouleverser leurs habitudes par un changement apporté aux +conditions d’habitabilité de la Terre, et les inquiéter dans leur existence +même, en provoquant une catastrophe universelle. + +Maintenant, comment les deux collègues du Gun-club avaient-ils disparu sans +laisser aucune trace? Comment le matériel et le personnel, nécessités par une +telle opération, avaient-ils pu partir sans que l’on s’en fût aperçu? Des +centaines de wagons, si c’était par railway, des centaines de navires, si +c’était par mer, n’auraient pas suffi à transporter les chargements de métal, +de charbon et de méli-mélonite. Il était tout à fait incompréhensible que ce +départ eût pu avoir lieu incognito. Cela était néanmoins. En outre, après +sérieuse enquête, on reconnut qu’aucune commande n’avait été envoyée ni aux +usines métallurgiques, ni aux fabriques de produits chimiques des deux Mondes. +Que ce fût inexplicable, soit! Cela s’expliquerait dans l’avenir… s’il y avait +un avenir! + +Toutefois, si le président Barbicane et le capitaine Nicholl, mystérieusement +disparus, étaient à l’abri d’un danger immédiat, leur collègue J.-T. Maston, +congrûment mis sous clef, pouvait tout craindre des représailles publiques. +Bah! il ne s’en préoccupait guère! Quoi admirable têtu que ce calculateur! Il +était de fer, comme son avant-bras. Rien ne le ferait céder. + +Du fond de la cellule qu’il occupait à la prison de Baltimore, le secrétaire du +Gun-Club s’absorbait de plus en plus dans la contemplation lointaine des +collègues qu’il n’avait pu suivre. Il évoquait la vision du président Barbicane +et du capitaine Nicholl, préparant leur opération gigantesque en ce point +inconnu du globe, où nul n’irait les troubler. Il les voyait fabriquant leur +énorme engin, combinant leur méli- mélonite, fondant le projectile que le +Soleil compterait bientôt au nombre de ses petites planètes. Ce nouvel astre +porterait le nom charmant de Scorbetta, témoignage de galanterie et d’estime +envers la riche capitaliste de New-Park. Et J.-T. Maston supputait les jours, +trop courts à son gré, qui le rapprochaient de la date fixée pour le tir. + +On était déjà au commencement d’avril. Dans deux mois et demi, l’astre du jour, +après s’être arrêté au solstice sur le Tropique du Cancer, rétrograderait vers +le Tropique du Capricorne. Trois mois plus tard, il traverserait la ligne +équatoriale à l’équinoxe d’automne. Et alors, ce serait fini de ces saisons +qui, depuis des millions de siècles, alternaient si régulièrement et si « +bêtement » au cours de chaque année terrestre. Pour la dernière fois, en l’an +189–, le sphéroïde aurait été soumis à cette inégalité des jours et des nuits. +Il n’y aurait plus qu’un même nombre d’heures entre le lever et le coucher du +Soleil sur n’importe quel horizon du globe. + +En vérité, c’était là une oeuvre magnifique, surhumaine, divine. J.-T. Maston +en oubliait le domaine arctique et l’exploitation des houillères de l’ancien +Pôle, pour ne voir que les conséquences cosmographiques de l’opération. Le but +principal de la nouvelle Société s’effaçait au milieu des transformations qui +allaient changer la face du monde. + +Mais voilà! le monde ne voulait pas changer de face. N’était-elle pas toujours +jeune, celle que Dieu lui avait donnée aux premières heures de la création! + +Quant à J.-T. Maston, seul et sans défense au fond de sa cellule, il ne cessait +de résister à toutes les pressions qu’on tentait d’exercer sur lui. Les membres +de la Commission d’enquête venaient journellement le visiter; ils n’en +pouvaient rien obtenir. C’est alors que John H. Prestice eut l’idée d’utiliser +une influence qui réussirait peut-être mieux que la leur celle de Mrs +Evangélina Scorbitt. Personne n’ignorait de quel dévouement cette respectable +veuve était capable, quand il s’agissait des responsabilités de J.-T. Maston, +et quel intérêt sans bornes elle portait au célèbre calculateur. + +Donc, après délibération des commissaires, Mrs Evangélina Scorbitt fut +autorisée à venir voir le prisonnier autant qu’elle le voudrait. N’était-elle +pas, elle-même, aussi menacée que les autres habitants du globe par le recul du +canon monstre? Est-ce que son hôtel de New-Park serait plus épargné dans la +catastrophe finale que la hutte du plus humble coureur des bois ou le wigwam de +l’Indien des Prairies? Est-ce qu’il n’y allait pas de son existence comme de +celle du dernier des Samoyèdes ou du plus obscur insulaire du Pacifique? Voilà +ce que le président de la Commission lui fit comprendre, voilà pourquoi elle +fut priée d’user de son influence sur l’esprit de J.-T. Maston. + +Si celui-ci se décidait enfin à parler, s’il voulait dire en quel endroit le +président Barbicane et le capitaine Nicholl et très certainement aussi le +nombreux personnel qu’ils avaient dû s’adjoindre étaient occupés à leurs +préparatifs, il serait encore temps d’aller à leur recherche, de retrouver +leurs traces, de mettre fin aux affres, transes et épouvantes de l’humanité. + +Mrs Evangélina Scorbitt eut donc accès dans la prison. Ce qu’elle désirait +par-dessus tout, c’était revoir J.-T. Maston, arraché par des mains policières +au bien-être de son cottage. + +Mais c’était bien mal la connaître, l’énergique Evangélina, que de la croire +esclave des faiblesses humaines! Et, le 9 avril, si quelque oreille indiscrète +se fût collée à la porte de la cellule, la première fois que Mrs Scorbitt y +pénétra, voici ce que cette oreille aurait entendu non sans quelque surprise : + +« Enfin, cher Maston, je vous revois! + +— Vous, mistress Scorbitt? + +— Oui, mon ami, après quatre semaines, quatre longues semaines de séparation… + +— Exactement vingt-huit jours, cinq heures et quarante-cinq minutes, répondit +J.-T. Maston, après avoir consulté sa montre. + +— Enfin nous sommes réunis!… + +— Mais comment vous ont-ils laissé pénétrer jusqu’à moi, chère mistress +Scorbitt? + +— À la condition d’user de l’influence due à une affection sans bornes sur +celui qui en est l’objet! + +— Quoi!… Evangélina! s’écria J.-T. Maston. Vous auriez consenti à me donner de +tels conseils!… Vous avez eu la pensée que je pourrais trahir nos collègues!… + +— Moi? cher Maston!… M’appréciez-vous donc si mal!… Moi!… vous prier de +sacrifier votre sécurité à votre honneur!… Moi?… vous pousser à un acte, qui +serait la honte d’une vie consacrée tout entière aux plus hautes spéculations +de la mécanique transcendante! + +— À la bonne heure, mistress Scorbitt! Je retrouve bien en vous la généreuse +actionnaire de notre Société! Non!… je n’ai jamais douté de votre grand coeur! + +— Merci, cher Maston! + +— Quant à moi, divulguer notre oeuvre, révéler en quel point du globe va +s’accomplir notre tir prodigieux, vendre pour ainsi dire ce secret que j’ai pu +heureusement cacher au plus profond de moi-même, permettre à ces barbares de se +lancer à la poursuite de nos amis, d’interrompre des travaux qui feront notre +profit et notre gloire!… Plutôt mourir! + +— Sublime Maston! » répondit Mrs Evangélina Scorbitt. + +En vérité, ces deux êtres, si étroitement unis par le même enthousiasme et +aussi insensés l’un que l’autre, d’ailleurs étaient bien faits pour se +comprendre. + +« Non! jamais ils ne sauront le nom du pays que mes calculs ont désigné et dont +la célébrité va devenir immortelle! ajouta J.-T. Maston. Qu’ils me tuent, s’ils +le veulent, mais ils ne m’arracheront pas mon secret! + +— Et qu’ils me tuent avec vous! s’écria Mrs Evangélina Scorbitt. Moi aussi, je +serai muette… + +— Heureusement, chère Evangélina, ils ignorent que vous le possédez, ce secret! + +— Croyez-vous donc, cher Maston, que je serais capable de le livrer, parce que +je ne suis qu’une femme! Trahir nos collègues et vous!… Non, mon ami, non! Que +ces Philistins soulèvent contre vous la population des villes et des campagnes, +que le monde entier pénètre par la porte de cette cellule pour vous en +arracher, eh bien! je serai là, et nous aurons au moins cette consolation de +mourir ensemble… » + +Et, si ce peut jamais être une consolation, J.-T. Maston pouvait-il en rêver +une plus douce que de mourir dans les bras de Mrs Evangélina Scorbitt! + +Ainsi finissait la conversation toutes les fois que l’excellente dame venait +visiter le prisonnier. + +Et, lorsque les commissaires-enquêteurs l’interrogeaient sur le résultat de ses +entrevues : + +« Rien encore! disait-elle. Peut-être avec du temps obtiendrai-je enfin… » + +Ô astuce de femme! + +Avec du temps! disait-elle. Mais, ce temps, il marchait à grands pas. Les +semaines s’écoulaient comme des jours, les jours comme des heures, les heures +comme des minutes. + +On était en mai déjà. Mrs Evangélina Scorbitt n’avait rien obtenu de J.-T. +Maston, et là où cette femme si influente avait échoué, nul autre ne pouvait +avoir l’espoir de réussir. Faudrait-il donc se résigner à attendre le coup +terrible, sans qu’il se présentât une chance de l’empêcher? + +Eh bien, non! En pareille occurrence, la résignation est inacceptable! Aussi +les délégués des Puissances européennes devinrent-ils plus obsédants que +jamais. Il y eut lutte de tous les instants entre eux et les membres de la +Commission d’enquête, lesquels furent directement pris à partie. Jusqu’au +flegmatique Jacques Jansen, qui, en dépit de sa placidité hollandaise, +accablait les commissaires de ses récriminations quotidiennes. Le colonel Boris +Karkof eut même un duel avec le secrétaire de ladite commission duel dans +lequel il ne blessa que légèrement son adversaire. Quant au major Donellan, +s’il ne se battit ni à l’arme à feu ni à l’arme blanche, ce qui est contraire +aux usages britanniques du moins, assisté de son secrétaire Dean Toodrink, +échangea-t-il quelques douzaines de coups de poing dans une boxe en règle avec +William S. Forster, le flegmatique consignataire de morues, l’homme de paille +de la _North Polar Practical Association_, lequel, d’ailleurs, ne savait rien +de l’affaire. + +En réalité, le monde entier se conjurait pour rendre les Américains des +États-Unis responsables des actes de l’un de leurs plus glorieux enfants, Impey +Barbicane. On ne parlait rien moins que de retirer les ambassadeurs et les +ministres plénipotentiaires accrédités près cet imprudent gouvernement de +Washington et de lui déclarer la guerre. + +Pauvres États-Unis! Ils n’eussent pas mieux demandé que de mettre la main sur +Barbicane and Co. En vain répondaient- ils que les Puissances de l’Europe, de +l’Asie, de l’Afrique et de l’Océanie avaient carte blanche pour l’arrêter +partout où il se trouverait, on ne les écoutait même pas. Et jusqu’alors, +impossible de découvrir en quel lieu le président et son collègue s’occupaient +à préparer leur abominable opération. + +À quoi, les Puissances étrangères répondaient : + +« Vous avez J.-T. Maston, leur complice! Or, J.-T. Maston sait à quoi s’en +tenir sur le compte de Barbicane. Donc, faites parler J.-T. Maston. » + +Faire parler J.-T. Maston! Autant eût valu arracher une parole de la bouche +d’Harpocrate, dieu du silence, ou au sourd-muet en chef de l’Institut de +New-York. + +Et alors, l’exaspération croissant avec l’inquiétude universelle, quelques +esprits pratiques rappelèrent que la torture du moyen âge avait du bon, les +brodequins du maître- tourmenteur juré, le tenaillement aux mamelles, le plomb +fondu, si souverain pour délier les langues les plus rebelles, l’huile +bouillante, le chevalet, la question par l’eau, l’estrapade, etc. Pourquoi ne +pas se servir de ces moyens que la justice d’autrefois n’hésitait pas à +employer dans des circonstances infiniment moins graves, et pour des cas +particuliers qui n’intéressaient que fort indirectement les masses? + +Mais, il faut bien le reconnaître, ces moyens que justifiaient les moeurs +d’autrefois, ne pouvaient plus être employés à la fin d’un siècle de douceur et +de tolérance, d’un siècle aussi empreint d’humanité que ce XIXème, +caractérisé par l’invention du fusil à répétition, des balles de sept +millimètres et des trajectoires d’une tension invraisemblable, d’un siècle +qui admet dans les relations internationales l’emploi des obus à la mélinite, à +la roburite, à la bellite, à la panclastite, à la méganite et autres substances +en ite, qui ne sont rien, il est vrai, auprès de la méli-mélonite. + +J.-T. Maston n’avait donc point à redouter d’être soumis à la question +ordinaire ou extraordinaire. Tout ce qu’on pouvait espérer, c’est que, +comprenant enfin quelle était sa responsabilité, il se déciderait peut-être à +parler, ou s’il s’y refusait, que le hasard parlerait pour lui. + +XIII + +La fin duquel J.-T. Maston fait une réponse +véritablement épique. + +Le temps marchait, cependant, et très probablement aussi, marchaient les +travaux que le président Barbicane et le capitaine Nicholl accomplissaient dans +des conditions si surprenantes on ne savait où. + +Pourtant, comment se faisait-il qu’une opération, qui exigeait l’établissement +d’une usine considérable, la création de hauts fourneaux capables de fondre un +engin un million de fois gros comme le canon de vingt-sept de la marine, et un +projectile pesant 180 000 tonnes, qui nécessitait l’embauchage de plusieurs +milliers d’ouvriers, leur transport, leur aménagement, oui! comment se +faisait-il qu’une telle opération eût pu être soustraite à l’attention des +intéressés? En quelle partie de l’Ancien ou du Nouveau Continent, Barbicane and +Co. s’était-il si secrètement installé que l’éveil n’eût jamais été donné aux +peuplades voisines? Était-ce dans une île abandonnée du Pacifique ou de l’océan +Indien? Mais il n’y a plus d’îles désertes de nos jours : les Anglais ont tout +pris. À moins que la nouvelle Société n’en eût découvert une tout exprès? Quant +à penser que ce fût en un point des régions arctiques ou antarctiques qu’elle +eût établi des usines, non! cela eût été anormal. N’était-ce pas précisément +parce qu’on ne peut atteindre ces hautes latitudes que la _North Polar +Practical Association_ tentait de les déplacer? + +D’ailleurs, chercher le président Barbicane et le capitaine Nicholl à travers +ces continents ou ces îles, ne fût-ce que dans leurs parties relativement +abordables, c’eût été perdre son temps. Le carnet, saisi chez le secrétaire du +Gun-Club ne mentionnait-il pas que le tir devait effectuer à peu près sur +l’Équateur? Or, là se trouvent des régions habitables, sinon habitées par des +hommes civilisés. Si donc c’était aux environs de la ligne équinoxiale que les +expérimentateurs avaient dû s’établir, ce ne pouvait être ni en Amérique, dans +toute l’étendue du Pérou et du Brésil, ni dans les îles de la Sonde, Sumatra, +Bornéo, ni dans les îles de la mer des Célèbes, ni dans la Nouvelle-Guinée, où +pareille opération n’eût pu être conduite sans que les populations en eussent +été informées. Très vraisemblablement aussi, elle n’aurait pu être tenue +secrète dans tout le centre de l’Afrique, à travers la région des grands lacs, +traversée par l’Équateur. Restaient, il est vrai, les Maldives dans la mer des +Indes, les îles de l’Amirauté, Gilbert, Christmas, Galapagos dans le Pacifique, +San Pedro dans l’Atlantique. Mais les informations, prises en ces divers lieux, +n’avaient donné aucun résultat. Aussi en était-on réduit à de vagues +conjectures, peu faites pour calmer les transes universelles. + +Et que pensait de tout cela Alcide Pierdeux? Plus « sulfurique » que jamais, il +ne cessait de rêver aux diverses conséquences de ce problème. Que le capitaine +Nicholl eût inventé un explosif d’une telle puissance, qu’il eût trouvé cette +méli-mélonite, d’une expansion trois ou quatre mille fois plus grande que celle +des plus violents explosifs de guerre, et cinq mille six cents fois plus forte +que cette bonne vieille poudre à canon de nos ancêtres, c’était déjà fort +étonnant, « et même fort détonnant! » disait-il, mais enfin ce n’était pas +impossible. On ne sait guère ce que réserve l’avenir en ce genre de progrès, +qui permettra de démolir les armées à n’importe quelles distances. En tout cas, +le redressement de l’axe terrestre produit par le recul d’une bouche à feu, ce +n’était pas non plus pour surprendre l’ingénieur français. Aussi, s’adressant +in petto au promoteur de l’affaire : + +« Il est bien évident, président Barbicane, disait-il, que, journellement, la +Terre attrape le contrecoup de tous les chocs qui se produisent à sa surface. +Il est certain que, lorsque des centaines de mille hommes s’amusent à s’envoyer +des milliers de projectiles pesant quelques kilogrammes, ou des millions de +projectiles pesant quelques grammes, et même, simplement, quand je marche ou +quand je saute, ou quand j’allonge le bras, ou lorsque un globule sanguin se +balade dans mes veines, cela agit sur la masse de notre sphéroïde. Donc, la +grande machine est de nature à produire la secousse demandée. Mais, nom d’une +intégrale! cette secousse sera-t-elle suffisante pour faire basculer la Terre? +Eh! c’est ce que les équations de cet animal de J.-T. Maston « démonstrandent » +péremptoirement, il faut bien le reconnaître! » + +En effet, Alcide Pierdeux ne pouvait qu’admirer les ingénieux calculs du +secrétaire du Gun-Club, communiqués par les membres de la Commission d’enquête +à ceux des savants qui étaient en état de les comprendre. Et Alcide Pierdeux, +qui lisait l’algèbre comme on lit un journal, trouvait à cette lecture un +charme inexprimable. + +Mais, si le chambardement avait lieu, que de catastrophes accumulées à la +surface du sphéroïde! Que de cataclysmes, cités renversées, montagnes +ébranlées, habitants détruits par millions, masses liquides projetées hors de +leur lit et provoquant d’épouvantables sinistres! + +Ce serait comme un tremblement de terre d’une incomparable violence. + +« Si encore, grommelait Alcide Pierdeux, si encore la sacrée poudre du +capitaine Nicholl était moins forte, on pourrait espérer que le projectile +viendrait de nouveau choquer la Terre, soit en avant du point de tir, soit même +en arrière, après avoir fait le tour du globe. Et alors, tout serait remis en +place au bout d’un temps relativement court non sans avoir provoqué quelques +grands désastres cependant. Mais va te faire lanlaire! Grâce à leur +méli-mélonite, le boulet décrira une demi branche d’hyperbole, et il ne viendra +plus demander pardon à la Terre de l’avoir dérangée, en la remettant en place! » + +Et Alcide Pierdeux gesticulait comme un appareil sémaphorique, au risque de +tout briser dans un rayon de deux mètres. + +Puis, il se répétait : + +« Si, au moins, le lieu de tir était connu, j’aurais vite fait d’établir sur +quels grands cercles terrestres la dénivellation serait nulle, et aussi, les +points où elle atteindrait son maximum. On pourrait prévenir les gens de +déménager à temps, avant que leurs maisons ou leurs villes ne leur fussent +tombées sur la caboche. Mais comment le savoir? » + +Après quoi, arrondissant sa main au-dessus des rares cheveux qui lui +garnissaient le crâne : + +« Eh! j’y pense, ajoutait-il, les conséquences de la secousse peuvent être plus +compliquées qu’on ne l’imagine. Pourquoi les volcans ne profiteraient-ils pas +de l’occasion pour se livrer à des éruptions échevelées, pour vomir, comme un +passager qui a le mal de mer, les matières déplacées dans leurs entrailles? +Pourquoi une partie des océans surélevés ne se précipiterait-elle pas dans +leurs cratères? Le diable m’emporte! il peut survenir des explosions qui feront +sauter la machine tellurienne! Ah! ce satané Maston, qui s’obstine dans son +mutisme! Le voyez-vous, jonglant avec notre boule et faisant des effets de +finesse sur le billard de l’Univers! » + +Ainsi raisonnait Alcide Pierdeux. Bientôt, ces effrayantes hypothèses furent +reprises et discutées par les journaux des deux Mondes. Auprès du +bouleversement qui résulterait de l’opération de Barbicane and Co., qu’étaient +ces trombes, ces raz de marée, ces déluges, qui, de loin en loin, dévastent +quelque étroite portion de la Terre? De telles catastrophes ne sont que +partielles! Quelques milliers d’habitants disparaissent, et c’est à peine si +les innombrables survivants se sentent troublés dans leur quiétude! Aussi, à +mesure que s’approchait la date fatale, l’épouvante gagnait-elle les plus +braves. Les prédicateurs avaient beau jeu pour prédire la fin du monde. On se +serait cru à cette effrayante période de l’an 1000, alors que les vivants +s’imaginèrent qu’ils allaient être précipités dans l’empire des morts. + +Que l’on se souvienne de ce qui s’était passé à cette époque. D’après un +passage de l’Apocalypse, les populations furent fondées à croire que le jour du +jugement dernier était proche. Elles attendaient les signes de colère, prédits +par l’Écriture. Le fils de perdition, l’Antéchrist, allait se révéler. + +« Dans la dernière année du Xème siècle, raconte H. Martin, tout était +interrompu, plaisirs, affaires, intérêts, tout, quasi jusqu’aux travaux de la +campagne. Pourquoi, se disait on, songer à un avenir qui ne sera pas? Songeons +à l’éternité qui commence demain! On se contentait de pourvoir aux besoins les +plus immédiats; on léguait ses terres, ses châteaux aux monastères pour +s’acquérir des protecteurs dans ce royaume des cieux où on allait entrer. +Beaucoup de chartes de donations aux églises débutent par ces mots : « La fin +du monde approchant, et sa ruine étant imminente… » Quand vint le terme fatal, +les populations s’entassèrent incessamment dans les basiliques, dans les +chapelles, dans les édifices consacrés à Dieu, et attendirent, transies +d’angoisses, que les sept trompettes des sept anges du jugement retentissent du +haut du ciel. » + +On le sait, le premier jour de l’an 1000 s’acheva, sans que les lois de la +nature eussent été aucunement troublées. Mais, cette fois, il ne s’agissait pas +d’un bouleversement basé sur des textes d’une obscurité toute biblique. Il +s’agissait d’une modification apportée à l’équilibre de la Terre, reposant sur +des calculs indiscutés, indiscutables, et d’une tentative que les progrès des +sciences balistiques et mécaniques rendaient absolument réalisables. Cette +fois, ce ne serait pas la mer qui rendrait ses morts, ce seraient les vivants +qu’elle engloutirait par millions au fond de ses nouveaux abîmes. + +Il résulta de là, que, tout en tenant compte des changements produits dans les +esprits par l’influence des idées modernes, l’épouvante n’en fut pas moins +poussée à ce point, que nombre des pratiques de l’an 1000 se reproduisirent +avec le même affolement. Jamais on ne fit avec un tel empressement ses +préparatifs de départ pour un monde meilleur! Jamais kyrielles de péchés ne se +dévidèrent dans les confessionnaux avec une telle abondance! Jamais tant +d’absolutions ne furent octroyées aux moribonds qui se repentaient in extremis! +Il fut même question de demander une absolution générale qu’un bref du pape +aurait accordée à tous les hommes de bonne volonté sur la Terre et aussi de +belle et bonne peur. + +En ces conditions, la situation de J.-T. Maston devenait chaque jour de plus en +plus critique. Mrs Evangélina Scorbitt tremblait qu’il fût victime de la +vindicte universelle. Peut-être même eut-elle la pensée de lui donner le +conseil de prononcer ce mot qu’il s’obstinait à taire avec un entêtement sans +exemple. Mais elle n’osa pas et fit bien. C’eût été s’exposer à un refus +catégorique. + +Comme on le pense bien, même dans la cité de Baltimore, maintenant en proie à +la terreur, il devenait difficile de contenir la population, surexcitée par la +plupart des journaux de la Confédération, par les dépêches qui arrivaient « des +quatre angles de la Terre », pour employer le langage apocalyptique que tenait +saint Jean l’Évangéliste, au temps de Domitien. À coup sûr, si J.-T. Maston eût +vécu sous le règne de ce persécuteur, son affaire aurait été vite réglée. On +l’eût livré aux bêtes. Mais il se fût contenté de répondre : + +« Je le suis déjà! » + +Quoi qu’il en soit, l’inébranlable J.-T. Maston refusait de faire connaître la +situation du lieu x, comprenant bien que, s’il la dévoilait, le président +Barbicane et le capitaine Nicholl seraient mis dans l’impossibilité de +continuer leur oeuvre. + +Après tout, c’était beau, cette lutte d’un homme seul contre le monde entier. +Cela grandissait encore J.-T. Maston dans l’esprit de Mrs Evangélina Scorbitt, +et aussi dans l’opinion de ses collègues du Gun-Club. Ces braves gens, il faut +bien le dire, entêtés comme des artilleurs à la retraite, tenaient quand même +pour les projets de Barbicane and Co. Le secrétaire du Gun-Club était arrivé à +un tel degré de célébrité, que nombre de personnes lui écrivaient déjà, comme +aux criminels de grande marque, pour avoir quelques lignes de cette main qui +allait bouleverser le monde. + +Mais, si cela était beau, cela devenait de plus en plus dangereux. Le populaire +se portait jour et nuit autour de la prison de Baltimore. Là, grands cris et +grand tumulte. Les enragés voulaient lyncher J.-T. Maston _hic et nunc_. La +police voyait venir le moment où elle serait impuissante à le défendre. + +Désireux de donner satisfaction aux masses américaines, aussi bien qu’aux +masses étrangères, le gouvernement de Washington décida enfin de mettre J.-T. +Maston en accusation et de le traduire devant les Assises. + +Avec des jurés, étreints déjà par les affres de l’épouvante, « son affaire ne +traînerait pas! » comme disait Alcide Pierdeux, qui, pour sa part, se sentait +pris d’une sorte de sympathie envers cette tenace nature de calculateur. + +Il suit de là que, dans la matinée du 5 septembre, le président de la +Commission d’enquête se transporta de sa personne à la cellule du prisonnier. + +Mrs Evangélina Scorbut, sur son instante demande, avait été autorisée à +l’accompagner. Peut-être, dans une dernière tentative, l’influence de cette +aimable dame finirait-elle par l’emporter?… Il ne fallait rien négliger. Tous +les moyens seraient bons, qui donneraient le dernier mot de l’énigme. Si l’on +n’y parvenait pas, on verrait. + +« On verrait! répétaient les esprits perspicaces. Eh! la belle avance, quand on +aura pendu J.-T. Maston, si la catastrophe s’accomplit dans toute son horreur! » + +Donc, vers onze heures, J.-T. Maston se trouvait en présence de Mrs Evangélina +Scorbitt et de John H. Prestice, président de la Commission d’enquête. + +L’entrée en matière fut des plus simples. En cette conversation furent +échangées les demandes et les réponses suivantes, très raides d’une part, très +calmes de l’autre. + +Et qui aurait jamais pu croire que des circonstances se présenteraient où le +calme serait du côté de J.-T. Maston! + +« Une dernière fois, voulez-vous répondre?… demanda John H. Prestice. + +— À quel propos?… fit observer ironiquement le secrétaire du Gun-Club. + +— À propos de l’endroit où s’est transporté votre collègue Barbicane. + +— Je vous l’ai déjà dit cent fois. + +— Répétez-le une cent-unième. + +— Il est là où s’effectuera le tir. + +— Et où le tir s’effectuera-t-il? + +— Là où est mon collègue Barbicane. + +— Prenez garde, J.-T. Maston! + +— À quoi? + +— Aux conséquences de votre refus de répondre, lesquelles ont pour résultat… + +— De vous empêcher précisément d’apprendre ce que vous ne devez pas savoir. + +— Ce que nous avons le droit de connaître! + +— Ce n’est pas mon avis. + +— Nous allons vous traduire aux Assises! + +— Traduisez. + +— Et le jury vous condamnera! + +— Ça le regarde. + +— Et le jugement, sitôt rendu, sitôt exécuté! + +— Soit! + +— Cher Maston!… osa dire Mrs Evangélina Scorbitt, dont le coeur se troublait +sous ces menaces. + +— Oh!… mistress! » fit J.-T. Maston. + +Elle baissa la tête et se tut. + +« Et voulez-vous savoir quel sera ce jugement? reprit le président John H. +Prestice. + +— Si vous voulez bien, reprit J.-T. Maston. + +— C’est que vous serez condamné à la peine capitale… comme vous le méritez! + +— Vraiment? + +— Et vous serez pendu, aussi sûr, monsieur, que deux et deux font quatre. + +— Alors, monsieur, j’ai encore des chances, répondit flegmatiquement J.-T. +Maston. Si vous étiez quelque peu mathématicien, vous ne diriez pas « aussi sûr +que deux et deux font quatre! » Qu’est-ce qui prouve que tous les +mathématiciens n’ont pas été fous jusqu’à ce jour, en affirmant que la somme de +deux nombres est égale à celle de leurs parties, c’est-à-dire que deux et deux +font exactement quatre? + +— Monsieur!… s’écria le président, absolument interloqué. + +— Ah! reprit J.-T. Maston, si vous disiez « aussi sûr qu’un et un font deux », +à la bonne heure! Cela est absolument évident, car ce n’est plus un théorème, +c’est une définition! » + +Sur cette leçon d’arithmétique, le président de la Commission se retira, tandis +que Mrs Evangélina Scorbitt n’avait pas assez de flammes dans le regard pour +admirer l’extraordinaire calculateur de ses rêves! + +XIV + +Très court, mais dans lequel l’_x_ prend +une valeur géographique. + +Très heureusement pour J.-T. Maston, le gouvernement fédéral reçut le +télégramme suivant, envoyé par le consul américain, alors établi à Zanzibar : + + « _À John S. Wright, ministre d’État_, + + Washington, U. S. A. » + + Zanzibar, 13 septembre, + + 5 heures matin, heure du lieu. + + « Grands travaux exécutés dans le Wamasai, au sud de la chaîne du + Kilimandjaro. Depuis huit mois, président Barbicane et capitaine + Nicholl, établi avec nombreux personnel noir, sous l’autorité du + sultan Bâli-Bâli. Ceci porté à la connaissance du gouvernement par + son dévoué + + RICHARD W. TRUST, consul. » + +Et voilà comment fut connu le secret de J.-T. Maston. Et voilà pourquoi, si le +secrétaire du Gun-Club fut maintenu en état d’incarcération, il ne fut pas +pendu. + +Mais, plus tard, qui sait s’il n’aurait pas ce tardif regret de n’être point +mort dans toute la plénitude de sa gloire! + +XV + +Qui contient quelques détails +vraiment intéressants pour les +habitants du sphéroïde terrestre. + +Ainsi, le gouvernement de Washington savait maintenant en quel endroit allait +opérer Barbicane and Co. Douter de l’authenticité de cette dépêche, on ne le +pouvait. Le consul de Zanzibar était un agent trop sûr pour que son information +ne dût être acceptée que sous réserve. Elle fut confirmée d’ailleurs par des +télégrammes subséquents. C’était bien au centre de la région du Kilimandjaro, +dans le Wamasai africain, à une centaine de lieues à l’ouest du littoral, un +peu au-dessous de la ligne équatoriale, que les ingénieurs de la _North Polar +Practical Association_ étaient sur le point d’achever leurs gigantesques +travaux. + +Comment avaient-ils pu s’installer secrètement en cette contrée, au pied de la +célèbre montagne, reconnue en 1849 par les docteurs Rebviani et Krapf, puis +ascensionnée par les voyageurs Otto Ehlers et Abbot? Comment avaient-ils pu y +établir leurs ateliers, y créer une fonderie, y réunir un personnel suffisant? +Par quels moyens étaient-ils parvenus à se mettre en rapport avec les +dangereuses tribus du pays et leurs souverains non moins astucieux que cruels? +Cela, on ne le savait pas. Et peut-être ne le saurait-on jamais, puisqu’il ne +restait que quelques jours à courir avant cette date du 22 septembre. + +Aussi, lorsque J.-T. Maston eut appris de Mrs Evangélina Scorbitt que le +mystère du Kilimandjaro venait d’être dévoilé par une dépêche expédiée de +Zanzibar : + +« Pchutt!… fit-il, en traçant dans l’espace un mirifique zigzag avec son +crochet de fer. On ne voyage encore ni par le télégraphe ni par le téléphone, +et dans six jours… patarapatanboumboum!… l’affaire sera dans le sac! » + +Et quiconque eût entendu le secrétaire du Gun-Club lancer cette onomatopée +retentissante, qui éclata comme un coup de Columbiad, se serait vraiment +émerveillé de ce qui reste parfois d’énergie vitale dans ces vieux artilleurs. + +Évidemment J.-T. Maston avait raison. Le temps nécessaire manquait pour que +l’on pût envoyer des agents jusqu’au Wamasai, avec mission d’arrêter le +président Barbicane. En admettant que ces agents, partis de l’Algérie ou de +l’Égypte, même d’Aden, de Massouah, de Madagascar ou de Zanzibar, eussent pu +rapidement se transporter sur la côte, il aurait fallu compter avec les +difficultés inhérentes au pays, les retards occasionnés par les obstacles d’un +cheminement à travers cette région montagneuse, et aussi peut-être la +résistance d’un personnel soutenu, sans doute, par les volontés intéressées +d’un sultan aussi autoritaire que nègre. + +Il fallait donc renoncer à tout espoir d’empêcher l’opération en arrêtant +l’opérateur. + +Mais, si cela était impossible, rien n’était plus aisé, maintenant, que d’en +déduire les rigoureuses conséquences, puisque l’on connaissait la situation +exacte du point de tir. + +Pure affaire de calcul, calcul assez compliqué évidemment, mais qui n’était +point au-dessus des capacités des algébristes en particulier et des +mathématiciens en général. + +Comme la dépêche du consul de Zanzibar était arrivée directement à l’adresse du +ministre d’État à Washington, le gouvernement fédéral la tint d’abord secrète. +Il voulait en même temps qu’il la répandrait pouvoir indiquer quels +seraient les résultats du déplacement de l’axe au point de vue de la +dénivellation des mers. Les habitants du globe apprendraient en même temps quel +sort leur était réservé, suivant qu’ils occupaient tel ou tel segment du +sphéroïde terrestre. + +Et que l’on juge s’ils attendaient avec impatience de savoir à quoi s’en tenir +sur cette éventualité! + +Dès le 14 septembre, la dépêche fut expédiée au bureau des Longitudes de +Washington, avec mission d’en déduire les conséquences finales, au point de vue +balistique et géographique. Dès le surlendemain, la situation était nettement +établie. Ce travail fut aussitôt porté, par les fils sous-marins, à la +connaissance des Puissances du Nouveau et de l’Ancien Continent. Après avoir +été reproduit par des milliers de journaux, il fut hurlé dans les grandes cités +sous les titres les plus à effet par tous les camelots des deux Mondes. + +« Que va-t-il arriver? » + +C’était la question qui se posait en toutes langues en n’importe quel point du +globe. + +Et voici ce qui fut répondu sous la garantie du bureau des Longitudes. + +AVIS PRESSANT + +« L’expérience tentée par le président Barbicane et le capitaine Nicholl est +celle-ci : produire un recul, le 22 septembre à minuit du lieu, au moyen d’un +canon un million de fois gros en volume comme le canon de vingt-sept +centimètres, lançant un projectile de cent quatre-vingt mille tonnes, avec une +poudre donnant une vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres. + +« Or; si ce tir est effectué un peu au-dessous de la ligne équinoxiale, à peu +près sur le trente-quatrième degré de longitude à l’est du méridien de Paris, à +la base de la chaîne du Kilimandjaro, et s’il est dirigé vers le sud, voici +quels seront ses effets mécaniques à la surface du sphéroïde terrestre : + +« Instantanément, par suite du choc combiné avec le mouvement diurne, un nouvel +axe se formera, et, comme l’ancien axe se déplacera de 23°23’, d’après les +résultats obtenus par J.-T. Maston, le nouvel axe sera perpendiculaire au plan +de l’écliptique. + +« Maintenant, par quels points sortira le nouvel axe? Le lieu du tir étant +connu, c’est ce qu’il était facile de calculer, et c’est ce qui a été fait. + +« Au nord, l’extrémité du nouvel axe sera située entre le Groënland et la terre +de Grinnel, sur cette partie même de la mer de Baffin que coupe actuellement le +Cercle polaire arctique. Au sud, ce sera sur la limite du Cercle antarctique, +quelques degrés dans l’est de la terre Adélie. + +« En ces conditions, un nouveau méridien zéro, partant du nouveau Pôle nord, +passera sensiblement par Dublin en Irlande, Paris en France, Palerme en Sicile, +le golfe de la Grande-Syrte sur la côte de la Tripolitaine, Obéïd dans le +Darfour, la chaîne du Kilimandjaro, Madagascar, l’île Kerguelen dans le +Pacifique méridional, le nouveau Pôle antarctique, les antipodes de Paris, les +îles de Cook et de la Société en Océanie, les îles Quadra et Vancouver sur le +littoral de la Colombie anglaise, les territoires de la Nouvelle- Bretagne à +travers le Nord-Amérique, et la presqu’île de Melville dans les régions +circumpolaires du nord. + +« Par suite de la création de ce nouvel axe de rotation, émergeant de la mer de +Baffin au nord et de la terre Adélie au sud, il se formera un nouvel Équateur, +au-dessus duquel le Soleil tracera, sans jamais s’en écarter, sa courbe diurne. +Cette ligne équinoxiale traversera le Kilimandjaro au Wamasai, l’océan Indien, +Goa et Chicacola un peu au- dessous de Calcutta dans l’Inde, Mangala dans le +royaume de Siam, Kesho dans le Tonkin, Hong-Kong en Chine, l’île Rasa, les îles +Marshall, Gaspar-Rico, Walker dans le Pacifique, les Cordillères dans la +République Argentine, Rio- de-Janeiro au Brésil, les îles de la Trinité et de +Sainte-Hélène, dans l’Atlantique, Saint-Paul-de-Loanda au Congo, et enfin il +rejoindra les territoires du Wamasai au revers du Kilimandjaro. + +« Ce nouvel Équateur étant ainsi déterminé par la création du nouvel axe, il a +été possible de traiter la question de dénivellation des mers, si grave pour la +sécurité des habitants de la Terre. + +« Avant tout, il convient d’observer que les directeurs de la _North Polar +Practical Association_ se sont préoccupés d’en atténuer les effets dans la +mesure du possible. En effet, si le tir se fût effectué vers le nord, les +conséquences en auraient été désastreuses pour les portions les plus civilisées +du globe. Au contraire, en tirant vers le sud, ces conséquences ne se feront +sentir que dans des parties moins peuplées et plus sauvages au moins en ce +qui concerne les territoires submergés. + +« Voici maintenant comment se distribueront les eaux projetées hors de leur lit +par suite de l’aplatissement du sphéroïde aux anciens Pôles. + +« Le globe sera divisé par deux grands cercles, s’intersectant à angle droit au +Kilimandjaro et à ses antipodes dans l’Océan équinoxial. De là, formation de +quatre segments : deux dans l’hémisphère nord, deux dans l’hémisphère sud, +séparés par des lignes sur lesquelles la dénivellation sera nulle. + +« 1° Hémisphère septentrional : + +« Le premier segment, à l’ouest du Kilimandjaro, comprendra l’Afrique depuis le +Congo jusqu’à l’Égypte, l’Europe depuis la Turquie jusqu’au Groënland, +l’Amérique depuis la Colombie anglaise jusqu’au Pérou et jusqu’au Brésil à la +hauteur de San Salvador, enfin tout l’océan Atlantique septentrional et la +plus grande partie de l’Atlantique équinoxial. + +« Le deuxième segment, à l’est du Kilimandjaro, comprendra la majeure partie de +l’Europe depuis la mer Noire jusqu’à la Suède, la Russie d’Europe et la Russie +asiatique, l’Arabie, la presque totalité de l’Inde, la Perse, le + +Béloutchistan, l’Afghanistan, le Turkestan, le Céleste- Empire, la Mongolie, le +Japon, la Corée, la mer Noire, la mer Caspienne, la partie supérieure du +Pacifique, et les territoires de l’Alaska dans le Nord-Amérique et aussi le +domaine polaire si regrettablement concédé à la Société américaine _North Polar +Practical Association_. + +« 2° Hémisphère méridional : + +« Le troisième segment, à l’est du Kilimandjaro, contiendra Madagascar, les +îles Marion, les îles Kerguelen, Maurice, la Réunion, et toutes les îles de la +mer des Indes, l’Océan antarctique jusqu’au nouveau Pôle, la presqu’île de +Malacca, Java, Sumatra, Bornéo, les îles de la Sonde, les Philippines, +l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle- Guinée, la Nouvelle-Calédonie, +toute la partie méridionale du Pacifique et ses nombreux archipels, à peu près +jusqu’au cent soixantième méridien actuel. + +« Le quatrième segment, à l’ouest du Kilimandjaro, englobera la partie sud de +l’Afrique, depuis le Congo et le canal de Mozambique jusqu’au cap de +Bonne-Espérance, l’océan Atlantique méridional jusqu’au quatre-vingtième +parallèle, tout le Sud-Amérique depuis Pernambouc et Lima, la Bolivie, le +Brésil, l’Uruguay, la République-Argentine, la Patagonie, la Terre-de-Feu, les +îles Malouines, Sandwich, Shetland, et la partie sud du Pacifique à l’est du +cent soixantième degré de longitude. + +« Tels seront les quatre segments du globe, séparés par des lignes de nulle +dénivellation. + +« Il s’agit maintenant, d’indiquer les effets produits à la surface de ces +quatre segments par suite du déplacement des mers. + +« Sur chacun de ces quatre segments, il y a un point central où cet effet sera +maximum, soit que les mers s’y précipitent, soit qu’elles s’en retirent. + +« Or, il est établi avec une exactitude absolue par les calculs de J.-T. Maston +que ce maximum atteindra 8415 mètres à chacun des points, à partir desquels la +dénivellation ira en diminuant jusqu’aux lignes neutres formant la limite des +segments. C’est donc en ces points que les conséquences seront les plus graves +au point de vue de la sécurité générale, en raison de l’opération tentée par le +président Barbicane. + +« Les deux effets sont à considérer dans chacune de leurs conséquences. + +« Dans deux des segments, situés à l’opposé l’un de l’autre sur l’hémisphère +nord et sur l’hémisphère sud, les mers se retireront pour envahir les deux +autres segments, également opposés l’un à l’autre dans chaque hémisphère. + +« Dans le premier segment : l’océan Atlantique se videra presque tout entier, +et le point maximum d’abaissement étant à peu près à la hauteur des Bermudes, +le fond apparaîtra, si la profondeur de la mer est inférieure en cet endroit à +8415 mètres. Conséquemment, entre l’Amérique et l’Europe, se découvriront de +vastes territoires que les États-Unis, l’Angleterre, la France, l’Espagne et le +Portugal pourront s’annexer au prorata de leur étendue géographique, si ces +Puissances le jugent à propos. Mais il faut observer que par suite de +l’abaissement des eaux, la couche d’air s’abaissera d’autant. Donc, le littoral +de l’Europe et celui de l’Amérique seront surélevés d’une hauteur telle que les +villes situées même à vingt et trente degrés des points maximum, n’auront plus +à leur disposition que la quantité d’air qui se trouve actuellement à une +hauteur d’une lieue dans l’atmosphère. Telles, pour ne prendre que les +principales, New-York, Philadelphie, Charleston, Panama, Lisbonne, Madrid, +Paris, Londres, Édimbourg, Dublin, etc. Seules, le Caire, Constantinople, +Dantzig, Stockholm, d’un côté, et les villes du littoral ouest américain de +l’autre, garderont leur position normale par rapport au niveau général. Quant +aux Bermudes, l’air y manquera comme il manque aux aéronautes qui ont pu +s’élever à 8,000 mètres d’altitude, comme il manque aux sommets extrêmes de la +chaîne du Tibet. Donc, impossibilité absolue d’y vivre. + +« Même effet dans le segment opposé, qui comprend l’océan Indien, l’Australie +et un quart de l’océan Pacifique, lequel se déversera en partie sur les parages +méridionaux de l’Australie. Là, le maximum de dénivellation se fera sentir aux +accores de la terre de Nuyts, et les villes d’Adélaïde et de Melbourne verront +le niveau océanien s’abaisser à près de huit kilomètres au-dessous d’elles. Que +la couche d’air dans laquelle elles seront alors plongées soit très pure, nul +doute à cet égard, mais elle ne sera plus assez dense pour fournir aux besoins +de la respiration. + +« Telle est, en général, la modification que subiront les portions du globe +dans les deux segments où s’effectuera le surélèvement par rapport aux bassins +des mers plus ou moins vidés. Là apparaîtront, sans doute, de nouvelles îles, +formées par les cimes de montagnes sous-marines, dans les parties que la masse +liquide n’abandonnera pas totalement. + +« Mais si la diminution de l’épaisseur des couches d’air ne laisse pas d’avoir +des inconvénients pour les parties des Continents surélevés dans les hautes +zones de l’atmosphère, que sera-ce donc pour celles que l’irruption des mers +doit recouvrir? On peut encore respirer sous une pression d’air inférieure à la +pression atmosphérique. Au contraire, sous quelques mètres d’eau, on ne peut +plus respirer du tout, et c’est bien le cas qui se présentera pour les deux +autres segments. + +« Dans le segment au nord-est du Kilimandjaro, le point maximum sera transporté +à Yakoust, en pleine Sibérie. Depuis cette ville, immergée sous 8415 mètres +d’eau moins son altitude actuelle la couche liquide, tout en diminuant, +s’étendra jusqu’aux lignes neutres, noyant la plus grande partie de la Russie +asiatique et de l’Inde, la Chine, le Japon, l’Alaska américaine au delà du +détroit de Behring. Peut-être les monts Oural surgiront-ils sous la forme +d’îlots au-dessus de la portion orientale de l’Europe. Quant à Pétersbourg, +Moscou, d’un côté, Calcutta, Bangkok, Saïgon, Pékin, Hong- Kong, Yeddo de +l’autre, ces villes disparaîtront sous une couche d’eau d’épaisseur variable, +mais très suffisante pour noyer des Russes, des Indous, des Siamois, des +Cochinchinois, des Chinois et des Japonais, s’ils n’ont pas eu le temps +d’émigrer avant la catastrophe. + +« Dans le segment, au sud-ouest du Kilimandjaro, les désastres seront moins +considérables, parce que ce segment est en grande partie recouvert par +l’Atlantique et le Pacifique, dont le niveau s’élèvera de 8415 mètres à +l’archipel des Malouines. Toutefois, de vastes territoires n’en disparaîtront +pas moins sous ce déluge artificiel, entre autres l’angle de l’Afrique +méridionale depuis la Guinée inférieure et le Kilimandjaro jusqu’au cap de +Bonne-Espérance, et ce triangle du Sud-Amérique, formé par le Pérou, le Brésil +central, le Chili et la République Argentine jusqu’à la Terre- de-Feu et au cap +Horn. Les Patagons, de si haute stature qu’ils soient, n’échapperont pas +l’immersion et n’auront pas même la ressource de se réfugier sur cette partie +des Cordillères, dont les derniers sommets n’émergeront point en cette partie +du globe. + +« Tel doit être le résultat abaissement au-dessous ou exhaussement au-dessus +de la nouvelle surface des mers produit par la dénivellation, à la surface du +sphéroïde terrestre. Telles sont les éventualités contre lesquelles les +intéressés auront à se pourvoir, si le président Barbicane n’est pas arrêté à +temps dans sa criminelle tentative! » + +XVI + +Dans lequel le choeur des mécontents va +_crescendo_ et _rinforzando_. + +D’après l’avis pressant, il y avait à pourvoir aux périls de la situation, à +les déjouer, ou du moins à les fuir, en se transportant sur les lignes neutres +où le danger serait nul. + +Les gens menacés se divisaient en deux catégories : les asphyxiés et les +inondés. + +L’effet de cette communication donna lieu à des appréciations très diverses, +mais qui tournèrent en protestations des plus violentes. + +Du côté des asphyxiés, c’étaient des Américains des États-Unis, des Européens +de la France, de l’Angleterre, de l’Espagne, etc. Or, la perspective de +s’annexer les territoires du fond océanique n’était pas suffisante pour leur +faire accepter ces modifications. Ainsi, Paris, reporté à une distance du +nouveau Pôle à peu près égale à celle qui le sépare actuellement de l’ancien, +ne gagnerait pas au change. Il jouirait d’un printemps perpétuel, c’est vrai, +mais il perdrait sensiblement de sa couche d’air. Or, cela n’était pas pour +donner satisfaction aux Parisiens, qui ont l’habitude de consommer l’oxygène +sans compter, à défaut d’ozone… et encore! + +Du côté des inondés, c’étaient des habitants de l’Amérique du Sud, puis des +Australiens, des Canadiens, des Indous, des Zélandais. Eh bien! la +Grande-Bretagne ne souffrirait pas que Barbicane and Co. la privât de ses +colonies les plus riches, où l’élément saxon tend à se substituer visiblement à +l’élément indigène. Évidemment, le golfe du Mexique se viderait pour former un +vaste royaume des Antilles, dont les Mexicains et les Yankees pourraient +revendiquer la possession en vertu de la doctrine de Munro. Évidemment, aussi +le bassin des îles de la Sonde, des Philippines, des Célèbes, mis à sec, +laisserait d’immenses territoires auxquels les Anglais et les Espagnols +pourraient prétendre. Compensation vaine! Cela ne balancerait pas la perte due +à la terrible inondation. + +Ah! s’il n’y avait eu à disparaître sous les nouvelles mers que des Samoyèdes +ou des Lapons de Sibérie, des Fuéggiens, des Patagons, des Tartares même, des +Chinois, des Japonais ou quelques Argentins, peut-être les États civilisés +auraient- ils accepté ce sacrifice? Mais trop de Puissances avaient leur part +de la catastrophe pour ne pas protester. + +En ce qui concerne plus spécialement l’Europe, bien que sa partie centrale dût +rester presque intacte, elle serait surélevée dans l’ouest, surbaissée dans +l’est, c’est-à-dire à demi asphyxiée d’un côté, à demi noyée de l’autre. Voilà +qui était inacceptable. En outre, la Méditerranée se viderait presque +totalement, et c’est ce que ne toléreraient ni les Français, ni les Italiens, +ni les Espagnols, ni les Grecs, ni les Turcs, ni les Égyptiens, auxquels leur +situation de riverains crée d’indiscutables droits sur cette mer. Et puis, à +quoi servirait le canal de Suez, qui était épargné par sa position sur la ligne +neutre? Comment utiliser les admirables travaux de M. de Lesseps, lorsqu’il n’y +aurait plus de Méditerranée d’un côté de l’isthme et très peu de mer Rouge de +l’autre à moins de le prolonger sur des centaines de lieues?… + +Enfin, jamais, non jamais! l’Angleterre ne consentirait à voir Gibraltar, Malte +et Chypre se transformer en cimes de montagnes, perdues dans les nuages, +auxquelles ses navires de guerre ne pourraient plus accoster. Non! elle ne se +déclarerait pas satisfaite par les accroissements de territoire qui lui +seraient attribués dans l’ancien bassin de l’Atlantique. Et cependant, le major +Donellan, avait déjà songé à retourner en Europe pour faire valoir les droits +de son pays sur ces nouveaux territoires, au cas où l’entreprise Barbicane and +Co. réussirait. + +Il s’ensuit donc que les protestations arrivèrent de toutes parts, même des +États situés sur les lignes où la dénivellation serait nulle, car eux-mêmes +étaient plus ou moins touchés en d’autres points. Ces protestations furent +peut-être plus violentes encore, lorsque la dépêche de Zanzibar, qui faisait +connaître le point de tir, eut permis de rédiger l’avis peu rassurant ci-dessus +rapporté. + +Bref, le président Barbicane, le capitaine Nicholl et J.-T. Maston furent mis +au ban de l’humanité. + +Pourtant, quelle prospérité pour les journaux de toutes nuances! Quelles +demandes de numéros! Quels tirages supplémentaires! Ce fut la première fois, +peut-être, que l’on vit s’unir dans la même protestation des feuilles +généralement en désaccord sur toute autre question : les _Novisti_, le +_Novoïé-Vrémia_, le _Messager_ de Kronstadt, la _Gazette_ de Moscou, le +_Rouskoïé-Diélo_, le _Gradjanine_, le _Journal de Carlscrona,_ le _Handelsblad,_ +le _Vaderland,_ la _Fremdenblatt,_ la _Neue Badische Landeszeitung,_ la +_Gazette_ de Magdebourg_,_ la _Neue Freie-Presse,_ le _Berliner Tagblatt,_ +l’_Extrablatt,_ le _Post,_ le _Volksbladtt,_ le _Boersencourier,_ la _Gazette +de Sibérie,_ la _Gazette de la Croix,_ la _Gazette de Voss,_ le +_Reichsanzeiger,_ la _Germania,_ l’_Epoca,_ le _Correo,_ l’_Imparcial,_ la +_Correspondencia,_ l’_Iberia,_ le _Temps,_ le _Figaro,_ l’_Intransigeant,_ le +_Gaulois,_ l’_Univers,_ la _Justice,_ la _République Française,_ l’_Autorité,_ +la _Presse,_ le _Matin,_ le _XIXème Siècle,_ la _Liberté,_ l’_Illustration,_ le +_Monde Illustré,_ la _Revue des Deux-Mondes,_ le _Cosmos,_ la _Revue Bleue,_ la +_Nature,_ la _Tribuna,_ l’_Osservatore romano,_ l’_Esercito romano,_ le +_Fanfulla,_ le _Capitan Fracassa,_ la _Riforma,_ le _Pester Lloyd,_ +l’_Ephymeris,_ l’_Acropolis,_ le _Palingenesia,_ le _Courrier_ de Cuba, le +_Pionnier_ d’Allahabad, le _Srpska Nezavinost,_ l’_Indépendance roumaine,_ le +_Nord,_ l’_Indépendance belge,_ le _Sydney-Morning-Herald,_ +l’_Edinburgh-Review,_ le _Manchester-Guardian,_ le _Scotsman,_ le _Standard,_ +le _Times,_ le _Truth,_ le _Sun,_ le _Central-News,_ la _Pressa Argentina,_ le +_Romanul_ de Bucharest, le _Courier_ de San Francisco, le _Commercial Gazette,_ +le _San Diego_ de Californie, le _Manitoba,_ l’_Echo du Pacifique,_ le +_Scientifique Américain,_ le _Courrier_ des États-Unis, le _New-York Herald,_ +le _World_ de New-York, le _Daily-Chronicle,_ le _Buenos-Ayres Herald,_ le +_Réveil du Maroc,_ le _Hu-Pao,_ le _Tching-Pao,_ le _Courrier de Haïphong,_ le +_Moniteur_ de la République de Counani. Jusqu’au _Mac Lane Express_, journal +anglais, consacré aux questions d’économie politique, et qui fit entrevoir la +famine régnant sur les territoires dévastés. Ce n’était pas l’équilibre +européen qui risquait d’être rompu il s’agissait bien de cela, vraiment! +c’était l’équilibre universel. Que l’on juge donc de l’effet, sur un monde +devenu enragé, que l’excès du nervosisme, qui fut sa caractéristique pendant la +fin du XIXème siècle, prédisposait à toutes les insanités, à toutes les +épilepsies! Ce fut une bombe tombant dans une poudrière! + +Quant à J.-T. Maston, on put croire que sa dernière heure était venue. + +En effet, une foule délirante pénétra dans sa prison, le soir du 17 septembre, +avec l’intention de le lyncher, et, il faut bien le dire, les agents de la +police ne lui firent point obstacle. + +La cellule de J.-T. Maston était vide. Avec le poids d’or de ce digne +artilleur, Mrs Evangélina Scorbitt était parvenue à le faire échapper. Le +geôlier s’était d’autant plus laissé séduire par l’appât d’une fortune, qu’il +comptait bien en jouir jusqu’aux dernières limites de la vieillesse. En effet, +Baltimore, comme Washington, New-York et autres principales cités du littoral +américain, était dans la catégorie des villes surélevées, mais auxquelles il +resterait assez d’air pour la consommation quotidienne de leurs habitants. + +J.-T. Maston avait donc pu gagner une retraite mystérieuse et se dérober ainsi +aux fureurs de l’indignation publique. C’est ainsi que l’existence de ce grand +troubleur de mondes fut sauvée par le dévouement d’une femme aimante. Du reste, +plus que quatre jours à attendre quatre jours! avant que les projets de +Barbicane and Co. fussent à l’état de faits accomplis! + +On le voit, l’avis pressant avait été entendu autant qu’il le pouvait être. Si, +au début, il y avait eu quelques sceptiques au sujet des catastrophes prédites, +il n’y en avait plus. Les gouvernements s’étaient hâtés de prévenir ceux de +leurs nationaux en petit nombre relativement qui allaient être surélevés +dans des zones d’air raréfié; puis, ceux, en nombre plus considérable, dont le +territoire serait envahi par les mers. + +En conséquence de ces avis, transmis par télégrammes à travers les cinq parties +du monde, commença une émigration telle que jamais on n’en vit de semblable +même à l’époque des migrations aryennes dans la direction de l’est à l’ouest. +Ce fut un exode comprenant en partie les rameaux des races hottentotes, +mélanésiennes, nègres, rouges, jaunes, brunes et blanches… + +Malheureusement, le temps manquait. Les heures étaient comptées. Avec quelques +mois de répit, les Chinois auraient pu abandonner la Chine, les Australiens +l’Australie, les Patagons la Patagonie, les Sibériens les provinces +sibériennes, etc., etc. + +Mais, comme le danger était localisé, maintenant que l’on connaissait les +points du globe à peu près indemnes, l’épouvante fut moins générale. Quelques +provinces, certains États même, commencèrent à se rassurer. En un mot, sauf +dans les régions menacées directement, il ne resta plus que cette appréhension +bien naturelle que ressent tout être humain à l’attente d’un effroyable choc. + +Et, pendant ce temps, Alcide Pierdeux de se répéter en gesticulant comme un +télégraphe des anciens temps : + +« Mais comment diable le président Barbicane parviendrait-il à fabriquer un +canon un million de fois gros comme le canon de vingt-sept? Satané Maston! Je +voudrais bien le rencontrer pour lui pousser une colle à ce sujet! Ça ne biche +avec rien de sensé, rien de raisonnable, et c’est par trop catapultueux! » + +Quoi qu’il en fût, l’insuccès de l’opération, c’était là l’unique chance que +certaines parties du globe terrestre eussent encore d’échapper à l’universelle +catastrophe! + +XVII + +Ce qui s’est fait au Kilimandjaro pendant huit +mois de cette année mémorable. + +Le pays de Wamasai est situé dans la partie orientale de l’Afrique centrale, +entre la côte de Zanguebar et la région des grands lacs, où le Victoria-Nyanza +et le Tanganiyka forment autant de mers intérieures. Si on le connaît en +partie, c’est qu’il a été visité par l’anglais Johnston, le comte Tékéli et le +docteur allemand Meyer. Cette contrée montagneuse se trouve sous la +souveraineté du sultan Bâli-Bâli, dont le peuple est composé de trente à +quarante mille nègres. + +À trois degrés au-dessous de l’Équateur, se dresse la chaîne du Kilimandjaro, +qui projette ses plus hautes cimes entre autres celle du Kibo à une +altitude de 5704 mètres [Note 18: Près de 1000 mètres de plus que le +Mont-Blanc.] Cet important massif domine, vers le sud, le nord et l’ouest, les +vastes et fertiles plaines du Wamasai, en se reliant avec le lac +Victoria-Nyanza, à travers les régions du Mozambique. + +À quelques lieues au-dessous des premières rampes du Kilimandjaro, s’élève la +bourgade de Kisongo, résidence habituelle du sultan. Cette capitale n’est, à +vrai dire, qu’un grand village. Elle est occupée par une population très douée, +très intelligente, travaillant autant par elle-même que par ses esclaves, sous +le joug de fer que lui impose Bâli-Bâli. + +Ce sultan passe à juste titre pour l’un des plus remarquables souverains de ces +peuplades de l’Afrique centrale, qui s’efforcent d’échapper à l’influence, ou, +pour être plus juste, à la domination anglaise. + +C’est à Kisongo que le président Barbicane et le capitaine Nicholl, uniquement +accompagnés de dix contremaîtres dévoués à leur entreprise, arrivèrent dès la +première semaine du mois de janvier de la présente année. + +En quittant les États-Unis départ qui ne fut connu que de Mrs Evangélina +Scorbitt et de J.-T. Maston ils s’étaient embarqués à New-York pour le cap de +Bonne-Espérance, d’où un navire les transporta à Zanzibar, dans l’île de ce +nom. Là, une barque, secrètement frétée, les conduisit au port de Mombas, sur +le littoral africain, de l’autre côté du canal. Une escorte, envoyée par le +sultan, les attendait dans ce port, et, après un voyage difficile pendant une +centaine de lieues à travers cette région tourmentée, obstruée de forêts, +coupée de rios, trouée de marécages, ils atteignirent la résidence royale. + +Déjà, après avoir eu connaissance des calculs de J.-T. Maston, le président +Barbicane s’était mis en rapport avec Bâli-Bâli par l’entremise d’un +explorateur suédois, qui venait de passer quelques années dans cette partie de +l’Afrique. Devenu l’un de ses plus chauds partisans depuis le célèbre voyage du +président Barbicane autour de la Lune voyage dont le retentissement s’était +propagé jusqu’en ces pays lointains le sultan s’était pris d’amitié pour +l’audacieux Yankee. Sans dire dans quel but, Impey Barbicane avait aisément +obtenu du souverain du Wamasai l’autorisation d’entreprendre des travaux +importants à la base méridionale du Kilimandjaro. Moyennant une somme +considérable, évaluée à trois cent mille dollars, Bâli-Bâli s’était engagé à +lui fournir tout le personnel nécessaire. En outre, il l’autorisait à faire ce +qu’il voudrait du Kilimandjaro. Il pouvait disposer à sa fantaisie de l’énorme +chaîne, la raser, s’il en avait l’envie, l’emporter, s’il en avait le pouvoir. +Par suite d’engagements très sérieux, auxquels le sultan trouvait son compte, +la _North Polar Practical Association_ était propriétaire de la montagne +africaine au même titre qu’elle l’était du domaine arctique. + +L’accueil que le président Barbicane et son collègue reçurent à Kisongo fut des +plus sympathiques. Bâli-Bâli éprouvait une admiration voisine de l’adoration +pour ces deux illustres voyageurs, qui s’étaient lancés à travers l’espace, +afin d’atteindre les régions circumlunaires. En outre, il ressentait une +extraordinaire sympathie envers les auteurs des mystérieux travaux qui allaient +s’accomplir dans son royaume. Aussi promit-il aux Américains un secret absolu +tant de sa part que de celle de ses sujets, dont le concours leur était assuré. +Pas un seul des nègres qui travailleraient aux chantiers n’aurait droit de les +quitter même un jour, sous peine des plus raffinés supplices. + +Voilà pourquoi l’opération fut enveloppée d’un mystère que les plus subtils +agents de l’Amérique et de l’Europe ne purent pénétrer. Si ce secret avait été +enfin découvert, c’est que le sultan s’était relâché de sa sévérité, après +l’achèvement des travaux, et qu’il y a partout des traîtres ou des bavards +même chez les nègres. C’est de la sorte que Richard W. Trust, le consul de +Zanzibar, eut vent de ce qui se faisait au Kilimandjaro. Mais, alors, à cette +date du 13 septembre, il était trop tard pour arrêter le président Barbicane +dans l’accomplissement de ses projets. + +Et, maintenant, pourquoi Barbicane and Co. avait-il choisi le Wamasai comme +théâtre de son opération? C’est d’abord parce que le pays lui convenait en +raison de sa situation en cette partie peu connue de l’Afrique et de son +éloignement des territoires habituellement visités par les voyageurs. Puis, le +massif du Kilimandjaro lui offrait toutes les qualités de solidité et +d’orientation nécessaires à son oeuvre. De plus, à la surface du pays, se +trouvaient les matières premières dont il avait précisément besoin, et dans des +conditions particulièrement pratiques d’exploitation. + +Justement, quelques mois avant de quitter les États-Unis, le président +Barbicane avait appris de l’explorateur suédois qu’au pied de la chaîne du +Kilimandjaro, le fer et la houille étaient abondamment répandus à +l’affleurement du sol. Pas de mines à creuser, pas de gisements à rechercher à +quelques milliers de pieds dans l’écorce terrestre. Du fer et du charbon, il +n’y avait qu’à se baisser pour en prendre, et en quantités certainement +supérieures à la consommation prévue par les devis. En outre, il existait, dans +le voisinage de la montagne, d’énormes gisements de nitrate de soude et de +pyrite de fer, nécessaires à la fabrication de la méli-mélonite. + +Le président Barbicane et le capitaine Nicholl n’avaient donc amené aucun +personnel avec eux, si ce n’est dix contremaîtres, dont ils étaient absolument +sûrs. Ceux-ci devaient diriger les dix mille nègres, mis à leur disposition par +Bâli-Bâli, auxquels incombait la tâche de fabriquer le canon monstre et son non +moins monstrueux projectile. + +Deux semaines après l’arrivée du président Barbicane et de son collègue au +Wamasai, trois vastes chantiers étaient établis à la base méridionale du +Kilimandjaro, l’un pour la fonderie du canon, le second pour la fonderie du +projectile, le troisième pour la fabrication de la méli-mélonite. + +Et d’abord, comment le président Barbicane avait-il résolu ce problème de +fondre un canon de dimensions aussi colossales? On va le voir, et l’on +comprendra, en même temps, que la dernière chance de salut, tirée de la +difficulté d’établir un pareil engin, échappait aux habitants des deux Mondes. + +En effet, fondre un canon égalant un million de fois en volume le canon de +vingt-sept, c’eût été un travail au-dessus des forces humaines. On a déjà de +sérieuses difficultés pour fabriquer les pièces de quarante-deux centimètres +qui lancent des projectiles de sept cent quatre-vingts kilos avec deux cent +soixante-quatorze kilogrammes de poudre. Aussi Barbicane et Nicholl n’y +avaient-ils point songé. Ce n’était pas un canon, pas même un mortier, qu’ils +prétendaient faire, mais tout simplement une galerie percée dans le massif +résistant du Kilimandjaro, un trou de mine, si l’on veut. + +Évidemment, ce trou de mine, cette énorme fougasse, pouvait remplacer un canon +de métal, une Columbiad gigantesque, dont la fabrication eût été aussi coûteuse +que difficile, et à laquelle il aurait fallu donner une épaisseur +invraisemblable pour prévenir toute chance d’explosion. Barbicane and Co. avait +toujours eu la pensée d’opérer de cette façon, et, si le carnet de J.-T. Maston +mentionnait un canon, c’est que c’était le canon de vingt-sept qui avait été +pris pour base de ses calculs. + +En conséquence un emplacement fut de prime abord choisi à une hauteur de cent +pieds sur le revers méridional de la chaîne, au bas de laquelle se développent +des plaines à perte de vue. Rien ne pourrait faire obstacle au projectile, +quand il s’élancerait hors de cette « âme » forée dans le massif du +Kilimandjaro. + +Ce fut avec une précision extrême, et non sans un rude travail, que l’on creusa +cette galerie. Mais Barbicane put aisément construire des perforatrices, qui +sont des machines relativement simples, et les actionner au moyen de l’air +comprimé par les puissantes chutes d’eau de la montagne. Ensuite, les trous +percés par les forets des perforatrices furent chargés de méli-mélonite. Et il +ne fallait pas moins que ce violent explosif pour faire éclater la roche, car +c’était une sorte de syénite extrêmement dure, formée de feldspath orthose et +d’amphibole hornblende. Circonstance favorable, au surplus, puisque cette roche +aurait à résister à l’effroyable pression développée par l’expansion des gaz. +Mais la hauteur et l’épaisseur de la chaîne du Kilimandjaro suffisaient à +rassurer contre tout lézardement ou craquement extérieur. + +Bref, les milliers de travailleurs, conduits par les dix contremaîtres, sous la +haute direction du président Barbicane, s’appliquèrent avec tant de zèle, avec +tant d’intelligence, que l’oeuvre fut menée à bonne fin en moins de six mois. + +La galerie mesurait vingt-sept mètres de diamètre sur six cents mètres de +profondeur. Comme il importait que le projectile pût glisser sur une paroi +parfaitement lisse, sans rien laisser perdre des gaz de la déflagration, +l’intérieur en fut blindé avec un étui de fonte parfaitement alésé. + +En réalité, ce travail était autrement considérable que celui de la célèbre +Columbiad de Moon-City, qui avait envoyé le projectile d’aluminium autour de la +Lune. Mais qu’y a-t-il donc d’impossible aux ingénieurs du monde moderne? + +Tandis que le forage s’accomplissait au flanc du Kilimandjaro, les ouvriers ne +chômaient pas au second chantier. En même temps que l’on construisait la +carapace métallique, on s’occupait de fabriquer l’énorme projectile. + +Rien que pour cette fabrication, il s’agissait d’obtenir une masse de fonte +cylindro-conique, pesant cent quatre-vingt millions de kilogrammes, soit cent +quatre-vingt mille tonnes. + +On le comprend, jamais il n’avait été question de fondre ce projectile d’un +seul morceau. Il devait être fabriqué par masses de mille tonnes chacune, qui +seraient hissées successivement à l’orifice de la galerie, et disposées contre +la chambre où serait préalablement entassée la méli-mélonite. Après avoir été +boulonnés entre eux, ces fragments ne formeraient qu’un tout compact, qui +glisserait sur les parois du tube intérieur. + +Nécessité fut donc d’apporter au second chantier environ quatre cent mille +tonnes de minerai, soixante-dix mille tonnes de castine et quatre cent mille +tonnes de houille grasse, que l’on transforma d’abord en deux cent quatre-vingt +mille tonnes de coke dans des fours. Comme les gisements étaient voisins du +Kilimandjaro, ce ne fut presque qu’une affaire de charrois. + +Quant à la construction des hauts fourneaux pour obtenir la transformation du +minerai en fonte, là surgit peut-être la plus grande difficulté. Toutefois, au +bout d’un mois, dix hauts fourneaux de trente mètres étaient en état de +fonctionner et de produire chacun cent quatre-vingts tonnes par jour. C’était +dix-huit cents tonnes pour vingt-quatre heures, cent quatre-vingt mille après +cent journées de travail. + +Quant au troisième chantier, créé pour la fabrication de la méli-mélonite, le +travail s’y fit aisément, et dans des conditions de secret telles que la +composition de cet explosif n’a pu être encore définitivement déterminée. + +Tout avait marché à souhait. On n’eût pas procédé avec plus de succès dans les +usines du Creusot, de Cail, d’Indret, de la Seyne, de Birkenhead, de Woolwich +ou de Cockerill. À peine comptait-on un accident par trois cent mille francs de +travaux. + +On peut le croire, le sultan était ravi. Il suivait les opérations avec une +infatigable assiduité. Et on imagine aisément si la présence de sa redoutable +Majesté était de nature à stimuler le zèle de ses fidèles sujets! + +Parfois, lorsque Bâli-Bâli demandait à quoi servirait toute cette besogne : + +« Il s’agit d’une oeuvre qui doit changer la face du monde! lui répondait le +président Barbicane. + +— Une oeuvre qui assurera au sultan Bâli-Bâli, ajoutait le capitaine Nicholl, +une gloire ineffaçable entre tous les rois de l’Afrique orientale! » + +Si le sultan en tressaillait dans son orgueil de souverain du Wamasai, inutile +d’insister. + +À la date du 29 août, les travaux étaient entièrement terminés. La galerie, +forée au calibre voulu, était revêtue de son âme lisse sur une longueur de six +cents mètres. Au fond étaient entassées deux mille tonnes de méli-mélonite, en +communication avec la boîte au fulminate. Puis venait le projectile, long de +cent cinquante mètres. En défalquant la place occupée par la poudre et le +projectile, il resterait à celui-ci encore quatre cent quatre-vingt douze +mètres à parcourir jusqu’à la bouche, ce qui assurerait tout son effet utile à +la poussée produite par l’expansion des gaz. + +Cela étant, une première question se posait question de pure balistique : le +projectile dévierait-il de la trajectoire, qui lui était assignée par les +calculs de J.-T. Maston? En aucune façon. Les calculs étaient corrects. Ils +indiquaient dans quelle mesure le projectile devait dévier vers l’est du +méridien du Kilimandjaro, en vertu de la rotation de la Terre sur son axe, et +quelle était la forme de la courbe hyperbolique qu’il décrirait en vertu de son +énorme vitesse initiale. + +Seconde question : Serait-il visible pendant son parcours? Non, car, au sortir +de la galerie, plongé dans l’ombre de la Terre, on ne pourrait l’apercevoir, +et, d’ailleurs, par suite de sa faible hauteur, il aurait une vitesse angulaire +très considérable. Une fois rentré dans la zone de lumière, la faiblesse de son +volume le déroberait aux plus puissantes lunettes, et, à plus forte raison, +quand, échappé aux chaînes de l’attraction terrestre, il graviterait +éternellement autour du soleil. + +Certes, le président Barbicane et le capitaine Nicholl pouvaient être fiers de +l’opération qu’ils venaient de conduire ainsi jusqu’à son dernier terme. + +Pourquoi J.-T. Maston n’était-il pas là pour admirer la bonne exécution des +travaux, digne de la précision des calculs qui les avaient inspirés?… Et, +surtout, pourquoi serait- il loin, bien loin, trop loin! quand cette formidable +détonation irait réveiller les échos jusqu’aux extrêmes horizons de l’Afrique? + +En songeant à lui, ses deux collègues ne se doutaient guère que le secrétaire +du Gun-Club avait dû fuir Balistic- Cottage, après s’être évadé de la prison de +Baltimore, et qu’il en était réduit à se cacher pour sauvegarder sa précieuse +existence. Ils ignoraient à quel degré l’opinion publique était montée contre +les ingénieurs de la _North Polar Practical Association_. Ils ne savaient point +qu’ils auraient été massacrés, écartelés, brûlés à petit feu, s’il avait été +possible de se saisir de leur personne, Vraiment, à l’instant où le coup +partirait, il était heureux qu’ils ne pussent être salués que par les cris +d’une peuplade de l’Afrique orientale! + +« Enfin! dit le capitaine Nicholl au président Barbicane, lorsque, dans la +soirée du 22 septembre, tous deux se prélassaient devant leur oeuvre parachevée. + +— Oui!… enfin!… Et aussi : ouf! fit Impey Barbicane en poussant un soupir de +soulagement. + +— Si c’était à recommencer… + +— Bah!… Nous recommencerions! + +— Quelle chance, dit le capitaine Nicholl, d’avoir eu à notre disposition cette +adorable méli-mélonite!… + +— Qui suffirait à vous illustrer, Nicholl! + +— Sans doute, Barbicane, répondit modestement le capitaine Nicholl. Mais +savez-vous combien il aurait fallu creuser de galeries dans les flancs du +Kilimandjaro pour obtenir le même résultat, si nous n’avions eu que du fulmi- +coton, pareil à celui qui a lancé notre projectile vers la Lune? + +— Dites, Nicholl. + +— Cent quatre-vingts galeries, Barbicane! + +— Eh bien! nous les aurions creusées, capitaine! + +— Et cent quatre-vingts projectiles de cent quatre-vingt mille tonnes! + +— Nous les aurions fondus, Nicholl! » + +Allez donc faire entendre raison à des hommes de cette trempe! Mais, quand des +artilleurs ont fait le tour de la Lune, de quoi ne seraient-ils pas capables? + +-------------------------------------------------------------------------------- +Et, le soir même, quelques heures seulement avant la minute précise indiquée +pour le tir, tandis que le président Barbicane et le capitaine Nicholl se +congratulaient ainsi, Alcide Pierdeux, renfermé dans son cabinet à Baltimore, +poussait le cri du Peau-Rouge en délire. Puis, se relevant brusquement de la +table où s’empilaient des feuilles couvertes de formules algébriques, il +s’écriait : + +« Coquin de Maston!… Ah! l’animal!… M’aura-t-il fait potasser son problème!… Et +comment n’ai-je pas découvert cela plus tôt!… Nom d’un cosinus!… Si je savais +où il est en ce moment, j’irais l’inviter à souper, et nous boirions un verre +de champagne au moment même où tonnera sa machine à tout casser! » + +Et, après un de ces hululements de sauvage, avec lesquels il accentuait ses +parties de whist : + +« Le vieux maboul!… Bien sûr, il avait son coup de pulvérin, quand il a calculé +le canon du Kilimandjaro!… Et pourtant, c’était la condition sine quâ non ou +sine canon, comme nous aurions dit à l’École! » + +XVIII + +Dans lequel les populations du Wamasai +attendent que le président Barbicane crie feu! +au capitaine Nicholl. + +On était au soir du 22 septembre, date mémorable à laquelle l’opinion +publique assignait une influence aussi néfaste qu’à celle du 1er janvier de +l’an 1000. + +Douze heures après le passage du soleil au méridien du Kilimandjaro, +c’est-à-dire à minuit, le feu devait être mis au terrible engin par la main du +capitaine Nicholl. + +Il convient de mentionner ici que le Kilimandjaro étant par trente-cinq degrés +à l’est du méridien de Paris, et Baltimore à soixante-dix-neuf degrés à l’ouest +dudit méridien, cela constitue une différence de cent quatorze degrés, soit +entre les deux lieux quatre cent cinquante-six minutes de temps, ou sept heures +vingt-six. Donc, au moment précis où s’effectuerait le tir, il serait cinq +heures vingt-quatre après midi dans la grande cité du Maryland. + +Le temps était magnifique. Le soleil venait de se coucher sur les plaines du +Wamasai, derrière un horizon de toute pureté. On ne pouvait souhaiter une plus +belle nuit, ni plus calme, ni plus étoilée, pour lancer un projectile travers +l’espace. Pas un nuage ne se mélangerait aux vapeurs artificielles, développées +par la déflagration de la méli- mélonite. + +Qui sait? Peut-être le président Barbicane et le capitaine Nicholl +regrettaient-ils de ne pouvoir prendre place dans le projectile. Dès la +première seconde, ils auraient franchi deux mille huit cents kilomètres. Après +avoir pénétré les mystères du monde sélénite, ils auraient pénétré les mystères +du monde solaire, et dans des conditions autrement intéressantes que ne l’avait +fait le Français Hector Servadac, emporté à la surface de la comète Gallia! +[Note 19: _Hector Servadac,_ du même auteur.] + +Le sultan Bâli-Bâli, les plus grands personnages de sa cour, c’est-à-dire son +ministre des finances et son exécuteur des hautes-oeuvres, puis le personnel +noir qui avait concouru au grand travail, étaient réunis pour suivre les +diverses phases du tir. Mais, par prudence, tout ce monde avait pris position à +trois kilomètres de la galerie forée dans le Kilimandjaro, de manière à n’avoir +rien à redouter de l’effroyable poussée des couches d’air. + +Alentour, quelques milliers d’indigènes, venus de Kisongo et des bourgades +disséminées dans le sud de la province, s’étaient empressés par ordre du +sultan Bâli-Bâli d’assister à ce sublime spectacle. + +Un fil, établi entre une batterie électrique et le détonateur de fulminate +placé au fond de la galerie, était prêt à lancer le courant qui ferait éclater +l’amorce et provoquerait la déflagration de la méli-mélonite. + +Comme prélude, un excellent repas avait rassemblé à la même table le sultan, +ses hôtes américains et les notables de sa capitale le tout aux frais de +Bâli-Bâli, qui fit d’autant mieux les choses que ces frais devaient lui être +remboursés par la caisse de la Société Barbicane and Co. + +Il était onze heures lorsque ce festin, commencé à sept heures et demie, se +termina par un toast que le sultan porta aux ingénieurs de la _North Polar +Practical Association_ et au succès de l’entreprise. + +Encore une heure, et la modification des conditions géographiques et +climatologiques de la Terre serait un fait accompli. + +Le président Barbicane, son collègue et les dix contremaîtres vinrent alors se +placer autour de la cabane à l’intérieur de laquelle était montée la batterie +électrique. + +Barbicane, son chronomètre à la main, comptait les minutes et jamais elles ne +lui parurent si longues de ces minutes qui semblent, non des années, mais des +siècles! + +À minuit moins dix, le capitaine Nicholl et lui s’approchèrent de l’appareil +que le fil mettait en communication avec la galerie du Kilimandjaro. + +Le sultan, sa cour, la foule des indigènes, formaient un immense cercle autour +d’eux. + +Il importait que le coup fût tiré au moment précis, indiqué par les calculs de +J.-T. Maston, c’est à dire à l’instant où le Soleil couperait cette ligne +équinoxiale qu’il ne quitterait plus désormais dans son orbite apparente autour +du sphéroïde terrestre. + +Minuit moins cinq! Moins quatre! Moins trois! Moins deux! Moins une!… + +Le président Barbicane suivait l’aiguille de sa montre, éclairée par une +lanterne que présentait un des contremaîtres, tandis que le capitaine Nicholl, +son doigt levé sur le bouton de l’appareil, se tenait prêt à fermer le circuit +du courant électrique. + +Plus que vingt secondes! Plus que dix! Plus que cinq! Plus qu’une!… + +On n’eût pas saisi le plus léger tremblement dans la main de cet impassible +Nicholl. Son collègue et lui n’étaient pas plus émus qu’au moment où ils +attendaient, enfermés dans leur projectile, que la Columbiad les envoyât dans +les régions lunaires! + +« Feu!… » cria le président Barbicane. + +Et l’index du capitaine Nicholl pressa le bouton. + +Détonation effroyable, dont les échos propagèrent les roulements jusqu’aux +dernières limites de l’horizon du Wamasai. Sifflement suraigu d’une masse, qui +traversa la couche d’air sous la poussée de milliards de milliards de litres de +gaz, développés par la déflagration instantanée de deux mille tonnes de +méli-mélonite. On eût dit qu’il passait à la surface de la Terre un de ces +météores dans lesquels s’accumulent toutes les violences de la nature. Et +l’effet n’en eût pas été plus terrible quand tous les canons de toutes les +artilleries du globe se seraient joints à toutes les foudres du ciel pour +tonner ensemble! + +XIX + +Dans lequel J.-T. Maston regrette peut-être le +temps où la foule voulait le lyncher. + +Les capitales des deux Mondes, et aussi les villes de quelque importance, et +jusqu’aux bourgades plus modestes, attendaient au milieu de l’épouvantement. +Grâce aux journaux répandus à profusion, à la surface du globe, chacun +connaissait l’heure précise, qui correspondait au minuit du Kilimandjaro, situé +par trente-cinq degrés est, suivant la différence des longitudes. + +Pour ne citer que les principales villes le Soleil parcourant un degré par +quatre minutes c’était : + + +---------------------+----------------+ + | À Paris….. | 9h 40m. soir. | + +---------------------+----------------+ + | À Pétersbourg….. | 11h 31m. soir. | + +---------------------+----------------+ + | À Londres….. | 9h 30m. soir. | + +---------------------+----------------+ + | À Rome….. | 10h 20m. soir. | + +---------------------+----------------+ + | À Madrid….. | 9h 15m. soir. | + +---------------------+----------------+ + | À Berlin….. | 11h 20m. soir. | + +---------------------+----------------+ + | À Constantinople….. | 11h 26m. soir. | + +---------------------+----------------+ + | À Calcutta….. | 3h 04m. matin. | + +---------------------+----------------+ + | À Nanking….. | 5h 05m. matin. | + +---------------------+----------------+ +À Baltimore, on l’a dit, douze heures après le passage du Soleil au méridien du +Kilimandjaro, il était 5h 24m du soir. + +Inutile d’insister sur les affres qui se produisirent à cet instant. La plus +puissante des plumes modernes ne saurait les décrire même avec le style de +l’école décadente et déliquescente. + +Que les habitants de Baltimore ne courussent pas le danger d’être balayés par +le mascaret des mers déplacées, soit! Qu’il ne s’agît pour eux que de voir la +baie de la Cheasapeake se vider et le cap Hatteras, qui la termine, s’allonger +comme une crête de montagne au-dessus de l’Atlantique mis à soc, d’accord! Mais +la ville, comme tant d’autres non menacées d’émersion ou d’immersion, ne +serait- elle pas renversée par la secousse, ses monuments anéantis, ses +quartiers engloutis au fond des abîmes qui pouvaient s’ouvrir à la surface du +sol? Et ces craintes n’étaient-elles pas trop justifiées pour ces diverses +parties du globe, que ne devaient pas recouvrir les eaux dénivelées? + +Si, évidemment. + +Aussi, tout être humain sentait-il le frisson de l’épouvante se glisser jusqu’à +la moelle de ses os pendant cette minute fatale. Oui! tous tremblaient un +seul excepté : l’ingénieur Alcide Pierdeux. Le temps lui manquant pour faire +connaître ce qu’un dernier travail venait de lui révéler, il buvait un verre de +champagne dans un des meilleurs bars de la ville à la santé du vieux Monde. + +La vingt-quatrième minute après cinq heures, correspondant au minuit du +Kilimandjaro, s’écoula… + +À Baltimore… rien! + +À Londres, à Paris, à Rome, à Constantinople, à Berlin, rien!… Pas le moindre +choc! + +M. John Milne, observant à la mine de houille de Takoshima (Japon) le +tromomètre [Note 20: Le tromomètre est une sorte de pendule dont les +oscillations dénotent les mouvements microsismiques de l’écorce terrestre. À +l’exemple du Japon, beaucoup d’autres pays ont installé de semblables appareils +près des mines grisouteuses. ] qu’il y avait installé ne remarqua pas le +moindre mouvement anormal dans l’écorce terrestre en cette partie du monde. + +Enfin, à Baltimore, rien non plus. D’ailleurs, le ciel était nuageux et, la +nuit venue, il fut impossible de reconnaître si le mouvement apparent des +étoiles tendait à se modifier ce qui eût indiqué un changement de l’axe +terrestre. + +Quelle nuit passa J.-T. Maston dans sa retraite, inconnue de tous, sauf de Mrs +Evangélina Scorbitt! Il enrageait, le bouillant artilleur! Il ne pouvait tenir +en place! Qu’il lui tardait d’être plus âgé de quelques jours, afin de voir si +la courbe du Soleil était modifiée preuve indiscutable de la réussite de +l’opération! Ce changement, en effet, n’aurait pu être constaté le matin du 23 +septembre, puisque, cette date, l’astre du jour se lève invariablement à l’est +pour tous les points du globe. + +Le lendemain, le Soleil parut sur l’horizon comme il avait l’habitude de le +faire. + +Les délégués européens étaient alors réunis sur la terrasse de leur hôtel. Ils +avaient à leur disposition des instruments d’une extrême précision qui leur +permettaient de constater si le Soleil décrivait rigoureusement sa courbe dans +le plan de l’Équateur. + +Or, quelques minutes après son lever, le disque radieux inclinait déjà vers +l’hémisphère austral. + +Rien n’était donc changé à sa marche apparente. + +Le major Donellan et ses collègues saluèrent le flambeau céleste par des +hurrahs enthousiastes et lui firent « une entrée », comme on dit au théâtre. Le +ciel était superbe alors, l’horizon nettement dégagé des vapeurs de la nuit, et +jamais le grand acteur ne se présenta sur une plus belle scène, dans de telles +conditions de splendeur, devant un public émerveillé! + +« Et à la place même marquée par les lois de l’astronomie!… s’écria Éric +Baldenak. + +— De notre ancienne astronomie, fit observer Boris Karkof, et que ces insensés +prétendaient anéantir! + +— Ils en seront pour leurs frais et leur honte! ajouta Jacques Jansen, par la +bouche duquel la Hollande semblait parler tout entière. + +— Et le domaine arctique restera éternellement sous les glaces qui le +recouvrent! riposta le professeur Jan Harald. + +— Hurrah pour le Soleil! s’écria le major Donellan. Tel il est, tel il suffit +au besoin du Monde! + +— Hurrah!… Hurrah! » répétèrent d’une seule voix les représentants de la +vieille Europe. + +C’est alors que Dean Toodrink, qui n’avait rien dit jusqu’alors, se signala par +cette observation assez judicieuse : + +« Mais ils n’ont peut-être pas tiré?… + +— Pas tiré?… s’exclama le major. Fasse le ciel qu’ils aient tiré, au contraire, +et plutôt deux fois qu’une! » + +Et c’est précisément ce que se disaient J.-T. Maston et Mrs Evangélina +Scorbitt. C’est aussi ce que se demandaient les savants et les ignorants, unis +cette fois par la logique de la situation. + +C’est même ce que se répétait Alcide Pierdeux, en ajoutant : + +« Qu’ils aient tiré ou non, peu importe!… La Terre n’a pas cessé de valser sur +son vieil axe et de se balader comme d’habitude! » + +En somme, on ignorait ce qui s’était passé au Kilimandjaro. Mais, avant la fin +de la journée, une réponse était faite à cette question que se posait +l’humanité. + +Une dépêche arriva aux États-Unis, et voici ce que contenait cette dernière +dépêche, envoyée par Richard W. Trust, du consulat de Zanzibar : + + Zanzibar, 23 septembre, + Sept heures vingt-sept minutes du matin. + « _À John S. Wright, ministre d’État._ + « Coup tiré hier soir minuit précis par engin foré dans revers + méridional du Kilimandjaro. Passage de projectile avec sifflements + épouvantables. Effroyable détonation. Province dévastée par trombe + d’air. Mer soulevée jusqu’au canal Mozambique. Nombreux navires + désemparés et mis à la côte. Bourgades et villages anéantis. Tout va + bien. + « RICHARD W. TRUST. » + +Oui! tout allait bien, puisque rien n’était changé à l’état de choses, sauf les +désastres produits dans le Wamasai, en partie rasé par cette trombe +artificielle, et les naufrages provoqués par le déplacement des couches +aériennes. Et n’en avait-il pas été ainsi, lorsque la fameuse Columbiad avait +lancé son projectile vers la Lune? La secousse, communiquée au sol de la +Floride, ne s’était-elle pas fait sentir dans un rayon de cent milles? Oui, +certes! et, cette fois, l’effet avait dû être centuplé. + +Quoi qu’il en soit, la dépêche apprenait deux choses aux intéressés de l’Ancien +et du Nouveau Continent : + +1° Que l’énorme engin avait pu être fabriqué dans les flancs mêmes du +Kilimandjaro. + +2° Que le coup avait été tiré à l’heure dite. + +Et, alors, le monde entier poussa un immense soupir de satisfaction, qui fut +suivi d’un immense éclat de rire. + +La tentative de Barbicane and Co avait échoué piteusement! Les formules de +J.-T. Maston étaient bonnes à mettre au panier! La _North Polar Practical +Association_ n’avait plus qu’à se déclarer en faillite! + +Ah ça! est-ce que, par hasard, le secrétaire du Gun-Club se serait trompé dans +ses calculs? + +« Je croirais plutôt m’être trompée dans l’affection qu’il m’inspire! » se +disait Mrs Evangélina Scorbitt. + +Et, de tous, l’être humain le plus déconfit qui existât alors à la surface du +sphéroïde, c’était bien J.-T. Maston. En voyant que rien n’avait été changé aux +conditions dans lesquelles se mouvait la Terre depuis sa création, il s’était +bercé de l’espoir que quelque accident aurait pu retarder l’opération de ses +collègues Barbicane et Nicholl… + +Mais, depuis la dépêche de Zanzibar, il lui fallait bien reconnaître que +l’opération avait échoué. + +Échoué!… Et les équations, les formules, desquelles il avait conclu à la +réussite de l’entreprise! Est-ce donc qu’un engin, long de six cents mètres, +large de vingt-sept mètres, lançant un projectile de cent quatre-vingts +millions de kilogrammes sous la déflagration de deux mille de méli- mélonite +avec une vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres, était +insuffisant pour provoquer le déplacement des Pôles? Non!… Ce n’était pas +admissible! + +Et pourtant!… + +Aussi, J.-T. Maston, en proie à une violente exaltation, déclara-t-il qu’il +voulait quitter sa retraite. Mrs Evangélina Scorbitt essaya vainement de l’en +empêcher. Non qu’elle eût à craindre pour sa vie désormais, puisque le danger +avait pris fin. Mais les plaisanteries qui seraient adressées au malencontreux +calculateur, les quolibets qu’on ne lui épargnerait guère, les lazzi qui +pleuvraient sur son oeuvre, elle eût voulu les lui épargner! + +Et, chose plus grave, quel accueil lui feraient ses collègues du Gun-Club? Ne +s’en prendraient-ils pas à leur secrétaire d’un insuccès qui les couvrait de +ridicule? N’était- ce pas à lui, l’auteur des calculs, que remontait l’entière +responsabilité de cet échec? + +J.-T. Maston ne voulut rien entendre. Il résista aux supplications comme aux +larmes de Mrs Evangélina Scorbitt. Il sortit de la maison où il se tenait +caché. Il parut dans les rues de Baltimore. Il fut reconnu, et ceux qu’il avait +menacés dans leur fortune et leur existence, dont il avait perpétué les transes +par l’obstination de son mutisme, se vengèrent en le bafouant, en le daubant de +mille manières. + +Il fallait entendre ces gamins d’Amérique, qui en eussent remontré aux +gavroches parisiens! + +« Eh! va donc, redresseur d’axe! + +— Eh! va donc, rafistoleur d’horloges! + +— Eh! va donc, rhabilleur de patraques! » + +Bref, le déconfit, le houspillé secrétaire du Gun-Club fut contraint de rentrer +à l’hôtel de New-Park, où Mrs Evangélina Scorbitt épuisa tout le stock de ses +tendresses pour le consoler. Ce fut en vain. J.-T. Maston à l’exemple de +Niobé _noluit consolari_, parce que son canon n’avait pas produit sur le +sphéroïde terrestre plus d’effet qu’un simple pétard de la Saint-Jean! + +Quinze jours s’écoulèrent dans ces conditions, et le Monde, remis de ses +anciennes épouvantes, ne pensait déjà plus aux projets de la _North Polar +Practical Association_. + +Quinze jours, et pas de nouvelles du président Barbicane ni du capitaine +Nicholl! Avaient-ils donc péri dans le contrecoup de l’explosion, lors des +ravages produits à la surface de Wamasai? Avaient-ils payé de leur vie la plus +immense mystification des temps modernes? + +Non! + +Après la détonation, renversés tous deux, culbutés en même temps que le sultan, +sa cour et quelques milliers d’indigènes, ils s’étaient relevés, sains et saufs. + +« Est-ce que cela a réussi?… demanda Bâli-Bâli, en se frottant les épaules. + +— En doutez-vous? + +— Moi… douter!… Mais quand saurez-vous?… + +— Dans quelques jours! » répondit le président Barbicane. + +Avait-il compris que l’opération était manquée?… Peut- être! Mais jamais il +n’eût voulu en convenir devant le souverain du Wamasai. + +Quarante-huit heures après, les deux collègues avaient pris congé de Bâli-Bâli, +non sans avoir payé une forte somme pour les désastres causés à la surface de +son royaume. Comme cette somme entra dans les caisses particulières du sultan, +et que ses sujets n’en reçurent pas un dollar, Sa Majesté n’eut point lieu de +regretter cette lucrative affaire. + +Puis, les deux collègues, suivis de leurs contremaîtres, gagnèrent Zanzibar, où +se trouvait un navire en partance pour Suez. De là, sous de faux noms, le +paquebot des Messageries maritimes _Moeris_ les transporta à Marseille, le +P.-L.-M. à Paris sans déraillement ni collision le chemin de fer de l’ouest +au Havre, et enfin le transatlantique _la Bourgogne_ en Amérique. + +En vingt-deux jours, ils étaient venus du Wamasai à New- York, État de New-York. + +Et le 15 octobre, à trois heures après midi, tous deux frappaient à la porte de +l’hôtel de New-Park… + +Un instant après, ils se trouvèrent en présence de Mrs Evangélina Scorbitt et +de J.-T. Maston. + +XX + +Qui termine cette curieuse histoire aussi +véridique qu’invraisemblable. + +« Barbicane?… Nicholl?… + +— Maston! + +— Vous?… + +— Nous! » + +Et, dans ce pronom, lancé simultanément par les deux collègues d’un ton +singulier, on sentait tout ce qu’il y avait d’ironie et de reproches. + +J.-T. Maston passa son crochet de fer sur son front. Puis, d’une voix qui +sifflait entre ses lèvres comme celle d’un aspic, eût dit Ponson du Terrail : + +« Votre galerie du Kilimandjaro avait bien six cents mètres sur une largeur de +vingt-sept? demanda-t-il. + +— Oui! + +— Votre projectile pesait bien cent quatre-vingts millions de kilogrammes? + +— Oui! + +— Et le tir s’est bien effectué avec deux mille tonnes de méli-mélonite? + +—Oui! » + +Ces trois oui tombèrent comme des coups de massue sur l’occiput de J.-T. Maston. + +« Alors je conclus… reprit-il. + +— Comment?… demanda le président Barbicane. + +— Comme ceci, répondit J.-T. Maston : Puisque l’opération n’a pas réussi, c’est +que la poudre n’a pas donné au projectile une vitesse initiale de deux mille +huit cents kilomètres! + +— Vraiment!… fit le capitaine Nicholl. + +— C’est que votre méli-mélonite n’est bonne qu’à charger des pistolets de +paille! » + +Le capitaine Nicholl bondit à ce mot, qui se tournait pour lui en sanglante +injure. + +« Maston! s’écria-t-il. + +— Nicholl! + +— Quand vous voudrez vous battre à la méli-mélonite… + +— Non!… Au fulmi-coton!… C’est plus sûr! » + +Mrs Evangélina Scorbitt dut intervenir pour calmer les deux irascibles +artilleurs. + +« Messieurs!… messieurs! dit-elle. Entre collègues!… » + +Et, alors, le président Barbicane prit la parole d’une voix plus calme, disant : + +« À quoi bon récriminer? Il est certain que les calculs de notre ami Maston +devaient être justes, comme il est certain que l’explosif de notre ami Nicholl +devait être suffisant! Oui!… Nous avons mis exactement en pratique les données +de la science!… Et, cependant, l’expérience a manqué! Pour quelles raisons?… +Peut-être ne le saura-t-on jamais?… + +— Eh bien! s’écria le secrétaire du Gun-Club, nous la recommencerons! + +— Et l’argent, qui a été dépensé en pure perte! fit observer le capitaine +Nicholl. + +— Et l’opinion publique, ajouta Mrs Evangélina Scorbitt, qui ne vous +permettrait pas de risquer une seconde fois le sort du Monde! + +— Que va devenir notre domaine circumpolaire? répliqua le capitaine Nicholl. + +— À quel taux vont tomber les actions de la _North Polar Practical +Association_? » s’écria le président Barbicane. + +L’effondrement!… Il s’était produit déjà, et l’on offrait les titres par paquet +au prix du vieux papier. + +Tel fut le résultat final de cette opération gigantesque. Tel fut le fiasco +mémorable, auquel aboutirent les projets surhumains de Barbicane and Co. + +Si jamais la risée publique se donna libre carrière pour accabler de braves +ingénieurs mal inspirés, si jamais les articles fantaisistes des journaux, les +caricatures, les chansons, les parodies, eurent matière à s’exercer, on peut +affirmer que ce fut bien en cette occasion. Le président Barbicane, les +administrateurs de la nouvelle Société, leurs collègues du Club, furent +littéralement conspués. On les qualifia parfois de façon si… gauloise, que ces +qualifications ne sauraient être redites pas même en latin pas même en +zolapük. L’Europe surtout s’abandonna à un déchaînement de plaisanteries tel +que les Yankees finirent par être scandalisés. Et, n’oubliant pas que +Barbicane, Nichol et Maston étaient d’origine américaine, qu’ils appartenaient +à cette célèbre association de Baltimore, peu s’en fallut qu’ils n’obligeassent +le gouvernement fédéral à déclarer la guerre à l’ancien Monde. + +Enfin, le dernier coup fut porté par une chanson française que l’illustre +Paulus il vivait encore à cette époque mit à la mode. Cette machine courut +les cafés-concerts du monde entier. + +Voici quel était l’un des couplets les plus applaudis : + + Pour modifier notre patraque, + Dont l’ancien axe se détraque, + Ils ont fait un canon qu’on braque, + Afin de mettra tout en vrac! + C’est bien pour vous flanquer le trac! + Ordre est donné pour qu’on les traque, + Ces trois imbéciles!… Mais… crac! + Le coup est parti… Rien ne craque! + Vive notre vieille patraque! + +Enfin, saurait-on jamais à quoi était dû l’insuccès de cette entreprise? Cet +insuccès prouvait-il que l’opération était impossible à réaliser, que les +forces dont disposent les hommes ne seront jamais suffisantes pour amener une +modification dans le mouvement diurne de la Terre, que jamais les territoires +du Pôle arctique ne pourront être déplacés en latitude pour être reportés au +point où les banquises et les glaces seraient naturellement fondues par les +rayons solaires? + +On fut fixé à ce sujet, quelques jours après le retour du président Barbicane +et de son collègue aux États-Unis. + +Une simple note parut dans le Temps du 17 octobre, et le journal de M. Hébrard +rendit au Monde le service de le renseigner sur ce point si intéressant pour sa +sécurité. + +Cette note était ainsi conçue : + + « On sait quel a été le résultat nul de l’entreprise qui avait pour + but la création d’un nouvel axe. Cependant les calculs de J.-T. + Maston, reposant sur des données justes, auraient produit les + résultats cherchés, si, par suite d’une distraction inexplicable, ils + n’eussent été entachés d’erreur dès le début. + « En effet, lorsque le célèbre secrétaire du Gun-Club a pris pour + base la circonférence du sphéroïde terrestre, il l’a portée à + _quarante mille mètres_ au lieu de _quarante mille kilomètres_ ce + qui a faussé la solution du problème. + « D’où a pu venir une pareille erreur?… Qui a pu la causer?… Comment + un aussi remarquable calculateur a-t-il pu la commettre?… On se perd + en vaines conjectures. + « Ce qui est certain, c’est que le problème de la modification de + l’axe terrestre étant correctement posé, il aurait dû être exactement + résolu. Mais cet oubli de trois zéros a produit une erreur de _douze + zéros_ au résultat final. + « Ce n’est pas un canon un million de fois gros comme le canon de + vingt-sept, ce serait un trillion de ces canons, lançant un trillion + de projectiles de cent quatre-vingt mille tonnes, qu’il faudrait pour + déplacer le Pôle de 23°28’, en admettant que la méli-mélonite eût la + puissance expansive que lui attribue le capitaine Nicholl. + « En somme, l’unique coup, dans les conditions où il a été tiré au + Kilimandjaro, n’a déplacé le pôle que de trois microns (3 millièmes + de millimètre), et il n’a fait varier le niveau de la mer au maximum + que de neuf millièmes de microns. + « Quant au projectile, nouvelle petite planète, il appartient + désormais à notre système, où le retient l’attraction solaire. + « ALCIDE PIERDEUX » + +Ainsi c’était une distraction de J.-T. Maston, une erreur de trois zéros au +début de ses calculs, qui avait produit ce résultat humiliant pour la nouvelle +Société! + +Mais si ses collègues du Gun-Club se montrèrent furieux contre lui, s’ils +l’accablèrent de leurs malédictions, il se fit dans le public une réaction en +faveur du pauvre homme. Après tout, c’était cette faute qui avait été cause de +tout le mal ou plutôt de tout le bien, puisqu’elle avait épargné au monde la +plus effroyable des catastrophes. + +Il s’ensuit donc que les compliments arrivèrent de toutes parts, avec des +millions de lettres, qui félicitaient J.-T. Maston de s’être trompé de trois +zéros! + +J.-T. Maston, plus déconfit, plus estomaqué que jamais, ne voulut rien entendre +du formidable hurrah que la Terre poussait en son honneur. Le président +Barbicane, le capitaine Nicholl, Tom Hunter aux jambes de bois, le colonel +Bloomsberry, le fringant Bilsby et leurs collègues ne lui pardonneraient jamais… + +Du moins, il lui restait Mrs Evangelina Scorbitt. Cette excellente femme ne +pouvait lui en vouloir. + +Avant tout, J.-T. Maston avait tenu à refaire ses calculs, se refusant à +admettre qu’il eût été distrait à ce point. + +Cela était pourtant. L’ingénieur Alcide Pierdeux ne s’était pas trompé. Et +voilà pourquoi, ayant reconnu l’erreur au dernier moment, lorsqu’il n’avait +plus le temps de rassurer ses semblables, cet original gardait un calme si +parfait au milieu des transes générales. Voilà pourquoi il portait un toast au +vieux Monde, à l’heure où partait le coup du Kilimandjaro. + +Oui! Trois zéros oubliés dans la mesure de la circonférence terrestre!… + +Subitement alors le souvenir revint à J.-T. Maston. C’était au début de son +travail, lorsqu’il venait de se renfermer dans son cabinet de Balistic-Cottage. +Il avait parfaitement écrit le nombre 40 000 000 sur le tableau noir… + +À ce moment, sonnerie précipitée du timbre téléphonique… J.-T. Maston se dirige +vers la plaque… Il échange quelques mots avec Mrs Evangélina Scorbitt… Voilà +qu’un coup de foudre le renverse et culbute son tableau… Il se relève… Il +commence à retracer le nombre à demi effacé dans la chute… Il avait à peine +écrit les chiffres 40 000… quand le timbre résonne une seconde fois… Et, +lorsqu’il se remet au travail, il oublie les trois derniers zéros du nombre qui +mesure la circonférence terrestre! + +Eh bien! tout cela, c’était la faute à Mrs Evangélina Scorbitt! Si elle ne +l’eût pas dérangé, peut-être n’aurait-il pas reçu le contrecoup de la décharge +électrique! Peut-être le tonnerre ne lui aurait-il pas joué un de ces tours +pendables, qui suffisent à compromettre toute une existence de bons et honnêtes +calculs! + +Quelle secousse reçut la malheureuse femme, lorsque J.- T. Maston dut lui dire +dans quelles circonstances s’était produite l’erreur!… Oui!… elle était la +cause de ce désastre!… C’était par elle que J.-T. Maston se voyait déshonoré +pour les longues années qui lui restaient à vivre, car on mourait généralement +centenaire dans la vénérable association du Gun-club! + +Et, après cet entretien, J.-T. Maston avait fui l’hôtel de New-Park. Il était +rentré à Balistic-Cottage. Il arpentait son cabinet de travail, se répétant : + +« Maintenant je ne suis plus bon à rien en ce monde!… + +— Pas même à vous marier?… » dit une voix que l’émotion rendait déchirante. + +C’était Mrs Evangélina Scorbitt. Éplorée, éperdue, elle avait suivi J.-T. +Maston… + +« Cher Maston!… dit-elle. + +— Eh bien! oui!… Mais à une condition… c’est que je ne ferai plus jamais de +mathématiques! + +— Ami, je les ai en horreur! » répondit l’excellente veuve. + +Et le secrétaire du Gun-Club fit de Mrs Evangélina Scorbitt Mrs J.-T. Maston. + +Quant à la note d’Alcide Pierdeux, quel honneur, quelle célébrité elle apporta +à cet ingénieur et aussi à « l’École » en sa personne! Traduite dans toutes les +langues, insérée dans tous les journaux, cette note répandit son nom à travers +le monde entier. Il arriva donc que le père de la jolie Provençale, qui lui +avait refusé la main de sa fille, « parce qu’il était trop savant, » lut ladite +note dans le _Petit Marseillais_. Aussi, après être parvenu à en comprendre la +signification sans aucun secours étranger, pris de remords et en attendant +mieux, envoya-t-il à son auteur une invitation à dîner. + +— De notre ancienne astronomie, fit observer Boris Karkof, et que ces insensés +prétendaient anéantir! + +— Ils en seront pour leurs frais et leur honte! ajouta Jacques Jansen, par la +bouche duquel la Hollande semblait parler tout entière. + +— Et le domaine arctique restera éternellement sous les glaces qui le +recouvrent! riposta le professeur Jan Harald. + +— Hurrah pour le Soleil! s’écria le major Donellan. Tel il est, tel il suffit +au besoin du Monde! + +— Hurrah!… Hurrah! » répétèrent d’une seule voix les représentants de la +vieille Europe. + +XXI + +Très court, mais tout à fait rassurant pour +l’avenir du monde. + +Et, désormais, que les habitants de la Terre se rassurent! Le président +Barbicane et le capitaine Nicholl ne reprendront point leur entreprise si +piteusement avortée. J.-T. Maston ne refera pas ses calculs, exempts d’erreur +cette fois. Ce serait inutile. La note de l’ingénieur Alcide Pierdeux a dit +vrai. Ce que démontre la mécanique, c’est que, pour produire un déplacement +d’axe de 23°28’, même avec la méli-mélonite, il faudrait un trillion de canons +semblables à l’engin qui a été creusé dans le massif du Kilimandjaro. Or, notre +sphéroïde toute sa surface fût-elle solide est trop petit pour les contenir. + +Il semble donc que les habitants du globe peuvent dormir en paix. Modifier les +conditions dans lesquelles se meut la Terre, cela est au-dessus des efforts +permis à l’humanité. Il n’appartient pas aux hommes de rien changer à l’ordre +établi par le Créateur dans le système de l’Univers. + +Table + ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| I. | Où la « _North Polar Practical Association_ » lance un document à | +| | travers les deux mondes. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| II. | Dans lequel les délégués anglais, hollandais, suédois, danois et | +| | russe se présentent au lecteur. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| III. | Dans lequel se fait l’adjudication des régions du pôle arctique. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| IV. | Dans lequel reparaissent de vieilles connaissances de nos jeunes | +| | lecteurs. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| V. | Et d’abord, peut-on admettre qu’il y ait des houillères près du | +| | Pôle nord? | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| VI. | Dans lequel est interrompue une conversation téléphonique entre | +| | Mrs Scorbitt et J.-T. Maston. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| VII. | Dans lequel le président Barbicane n’en dit pas plus qu’il ne lui | +| | convient d’en dire. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| VIII. | « Comme dans Jupiter? » a dit le président du Gun-Club. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| IX. | Dans lequel on sent apparaître un Deux ex Machina d’origine | +| | française. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| X. | Dans lequel diverses inquiétudes commencent à se faire jour. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| XI. | Ce qui se trouve dans le carnet de J.-T. Maston, et ce qui ne s’y | +| | trouve plus. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| XII. | Dans lequel J.-T. Maston continue héroïquement à se taire. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| XIII. | La fin duquel J.-T. Maston fait une réponse véritablement épique. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| XIV. | Très court, mais dans lequel l’_x_ prend une valeur géographique. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| XV. | Qui contient quelques détails vraiment intéressants pour les | +| | habitants du sphéroïde terrestre. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| XVI. | Dans lequel le choeur des mécontents va crescendo et rinforzando. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| XVII. | Ce qui s’est fait au Kilimandjaro pendant huit mois de cette année | +| | mémorable. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| XVIII. | Dans lequel les populations du Wamasai attendent que le président | +| | Barbicane crie feu! au capitaine Nicholl. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| XIX. | Dans lequel J.-T. Maston regrette peut-être le temps où la foule | +| | voulait le lyncher. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| XX. | Qui termine cette curieuse histoire aussi véridique | +| | qu’invraisemblable. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +| XXI. | Très court, mais tout à fait rassurant pour l’avenir du monde. | ++--------+---------------------------------------------------------------------+ +Fin du Voyage Extraordinaire + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Sans dessus dessous, by Jules Verne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SANS DESSUS DESSOUS *** + +***** This file should be named 12533-0.txt or 12533-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/5/3/12533/ + +Produced by Norm Wolcott + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Sans dessus dessous + +Author: Jules Verne + +Release Date: June 6, 2004 [EBook #12533] +[Date last updated: July 2, 2005] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SANS DESSUS DESSOUS *** + + + + +Produced by Norm Wolcott + + + + + +</pre> + + +<H4>Sans dessus dessous by Jules Verne</H4> +<P class=normal><B>[Redactor’s Note:</B> Texte établi à partir de la +<I>troisième édition,</I> par Bibliothèque d'Education et de Récreation, J. +Hetzel et Cie, Paris, 1889. <B>]</B></P> +<HR> + +<P class=CENTER><I>Couronnés par l'Académie française</I></P> +<P class=center>S A N S D E S S U S D E S S O U S</P> +<P> </P> +<P class=center>PAR</P> +<P class=center>J U L E S + V E R N E</P> +<P> </P> +<P class=center>TROISIÈME ÉDITION</P> +<P> </P> +<P class=center>BIBLIOTHÈQUE DE RÉCRÉATION</P> +<P class=center>J. HETZEL, ET C<FONT size=-2><SUP>IE</SUP></FONT> . 18, RUE +JACOB</P> +<P> </P> +<P +class=center>P A R I S — 1 8 8 9</P> +<HR> + +<H2>SANS DESSUS DESSOUS</H2> +<P> </P> +<H4>I</H4> +<H4>Où la « <I>North Polar Practical Association</I> »<BR>lance un document +à travers les deux mondes.</H4> +<P>« Ainsi, monsieur Maston, vous prétendez que jamais femme n’eût été capable +de faire progresser les sciences mathématiques ou expérimentales?</P> +<P>— À mon extrême regret, j’y suis obligé, mistress Scorbitt, répondit J.-T. +Maston. Qu’il y ait eu ou qu’il y ait quelques remarquables mathématiciennes, et +particulièrement en Russie, j’en conviens très volontiers. Mais, étant donnée sa +conformation cérébrale, il n’est pas de femme qui puisse devenir une Archimède +et encore moins une Newton.</P> +<P>— Oh! monsieur Maston, permettez-moi de protester au nom de notre sexe…</P> +<P>— Sexe d’autant plus charmant, mistress Scorbitt, qu’il n’est point fait pour +s’adonner aux études transcendantes.</P> +<P>— Ainsi, selon vous, monsieur Maston, en voyant tomber une pomme, aucune +femme n’eût pu découvrir les lois de la gravitation universelle, ainsi que l’a +fait l’illustre savant anglais à la fin du XVII<SUP>ème</SUP> siècle?</P> +<P>— En voyant tomber une pomme, mistress Scorbitt, une femme n’aurait eu +d’autre idée… que de la manger… à l’exemple de notre mère Ève!</P> +<P>— Allons, je vois bien que vous nous déniez toute aptitude pour les hautes +spéculations…</P> +<P>— Toute aptitude?… Non, mistress Scorbitt. Et, cependant, je vous ferai +observer que, depuis qu’il y a des habitants sur la Terre et des femmes par +conséquent, il ne s’est pas encore trouvé un cerveau féminin auquel on doive +quelque découverte analogue à celles d’Aristote, d’Euclide, de Képler, de +Laplace, dans le domaine scientifique.</P> +<P>— Est-ce donc une raison, et le passé engage-t-il irrévocablement +l’avenir?</P> +<P>— Hum! ce qui ne s’est point fait depuis des milliers d’années ne se fera +jamais… sans doute.</P> +<P>— Alors je vois qu’il faut en prendre notre parti, monsieur Maston, et nous +ne sommes vraiment bonnes…</P> +<P>— Qu’à être bonnes! » répondit J.-T. Maston.</P> +<P>Et cela, il le dit avec cette aimable galanterie dont peut disposer un savant +bourré d’x. Mrs Evangélina Scorbitt était toute portée à s’en contenter, +d’ailleurs.</P> +<P>« Eh bien! monsieur Maston, reprit-elle, à chacun son lot en ce monde. Restez +l’extraordinaire calculateur que vous êtes. Donnez-vous tout entier aux +problèmes de cette oeuvre immense à laquelle, vos amis et vous, allez vouer +votre existence. Moi, je serai la « bonne femme » que je dois être, en lui +apportant mon concours pécuniaire…</P> +<P>— Ce dont nous vous aurons une éternelle reconnaissance, » répondit +J.-T. Maston.</P> +<P>Mrs Evangélina Scorbitt rougit délicieusement, car elle éprouvait ­ sinon +pour les savants en général ­ du moins pour J.-T. Maston, une sympathie +vraiment singulière. Le coeur de la femme n’est-il pas un insondable abîme?</P> +<P>Oeuvre immense, en vérité, à laquelle cette riche veuve américaine avait +résolu de consacrer d’importants capitaux.</P> +<P>Voici quelle était cette oeuvre, quel était le but que ses promoteurs +prétendaient atteindre.</P> +<P>Les terres arctiques proprement dites comprennent, d’après Maltebrun, Reclus, +Saint-Martin et les plus autorisés des géographes :</P> +<P>1° Le Devon septentrional, c’est-à-dire les îles couvertes de glaces de la +mer de Baffin et du détroit de Lancastre;</P> +<P>2° La Géorgie septentrionale, formée de la terre de Banks et de nombreuses +îles, telles que les îles Sabine, Byam-Martin, Griffith, Cornwallis et +Bathurst;</P> +<P>3° L’archipel de Baffin-Parry, comprenant diverses parties du continent +circumpolaire, appelées Cumberland, Southampton, James-Sommerset, Boothia-Felix, +Melville et autres à peu près inconnues.</P> +<P>En cet ensemble, périmétré par le soixante-dix-huitième parallèle, les terres +s’étendent sur quatorze cent mille milles et les mers sur sept cent mille milles +carrés.</P> +<P>Intérieurement à ce parallèle, d’intrépides découvreurs modernes sont +parvenus à s’avancer jusqu’aux abords du quatre vingt-quatrième degré de +latitude, relevant quelques côtes perdues derrière la haute chaîne des +banquises, donnant des noms aux caps, aux promontoires, aux golfes, aux baies de +ces vastes contrées, qui pourraient être appelées les Highlands arctiques. Mais, +au delà de ce vingt-quatrième parallèle, c’est le mystère, c’est l’irréalisable +desideratum des cartographes, et nul ne sait encore si ce sont des terres ou des +mers que cache, sur un espace de six degrés, l’infranchissable amoncellement des +glaces du Pôle boréal.</P> +<P>Or, en cette année 189–, le gouvernement de États-Unis eut l’idée fort +inattendue de proposer la mise en adjudication des régions circumpolaires non +encore découvertes — régions dont une société américaine, qui venait de se +former en vue d’acquérir la calotte arctique, sollicitait la concession.</P> +<P>Depuis quelques années, il est vrai, la conférence de Berlin avait formulé un +code spécial, à l’usage des grandes Puissances, qui désirent s’approprier le +bien d’autrui sous prétexte de colonisation ou d’ouverture de débouchés +commerciaux. Toutefois, il ne semblait pas que ce code fût applicable en cette +circonstance, le domaine polaire n’étant point habité. Néanmoins, comme ce qui +n’est à personne appartient également à tout le monde, la nouvelle Société ne +prétendait pas « prendre » mais « acquérir », afin d’éviter les +réclamations futures.</P> +<P>Aux États-Unis, il n’est de projet si audacieux ­ ou même à peu près +irréalisable ­ qui ne trouve des gens pour en dégager les côtés pratiques et +des capitaux pour les mettre en oeuvre. On l’avait bien vu, quelques années +auparavant, lorsque le Gun-Club de Baltimore s’était donné la tâche d’envoyer un +projectile jusqu’à la Lune, dans l’espoir d’obtenir une communication directe +avec notre satellite. Or n’étaient-ce pas ces entreprenants Yankees, qui avaient +fourni les plus grosses sommes nécessitées par cette intéressante tentative? Et, +si elle fut réalisée, n’est-ce pas grâce à deux des membres dudit club, qui +osèrent affronter les risques de cette surhumaine expérience?</P> +<P>Qu’un Lesseps propose quelque jour de creuser un canal à grande section à +travers l’Europe et l’Asie, depuis les rives de l’Atlantique jusqu’aux mers de +la Chine, ­ qu’un puisatier de génie offre de forer la terre pour atteindre +les couches de silicates qui s’y trouvent à l’état fluide, au-dessus de la fonte +en fusion, afin de puiser au foyer même du feu central, ­ qu’un entreprenant +électricien veuille réunir les courants disséminés à la surface du globe, pour +en former une inépuisable source de chaleur et de lumière, ­ qu’un hardi +ingénieur ait l’idée d’emmagasiner dans de vastes récepteurs l’excès des +températures estivales pour le restituer pendant l’hiver aux zones éprouvées par +le froid, ­ qu’un hydraulicien hors ligne essaie d’utiliser la force vive +des marées pour produire à volonté de la chaleur ou du travail ­ que des +sociétés anonymes ou en commandite se fondent pour mener à bonne fin cent +projets de cette sorte! ­ ce sont les Américains que l’on trouvera en tête +des souscripteurs, et des rivières de dollars se précipiteront dans les caisses +sociales, comme les grands fleuves du Nord-Amérique vont s’absorber au sein des +océans.</P> +<P>Il est donc naturel d’admettre que l’opinion fût singulièrement surexcitée, +lorsque se répandit cette nouvelle ­ au moins étrange ­ que les contrées +arctiques allaient être mises en adjudication au profit du dernier et plus fort +enchérisseur. D’ailleurs, aucune souscription publique n’était ouverte en vue de +cette acquisition, dont les capitaux étaient faits d’avance. On verrait plus +tard, lorsqu’il s’agirait d’utiliser le domaine, devenu la propriété des +nouveaux acquéreurs.</P> +<P>Utiliser le territoire arctique!… En vérité cela n’avait pu germer que dans +des cervelles de fous!</P> +<P>Rien de plus sérieux que ce projet, cependant.</P> +<P>En effet, un document fut adressé aux journaux des deux continents, aux +feuilles européennes, africaines, océaniennes, asiatiques, en même temps qu’aux +feuilles américaines. Il concluait à une demande d’enquête de commodo et +incommodo de la part des intéressés. Le New-York Herald avait eu la primeur de +ce document. Aussi, les innombrables abonnés de Gordon Bennett purent-ils lire +dans le numéro du 7 novembre la communication suivante ­ communication qui +courut rapidement à travers le monde savant et industriel, où elle fut appréciée +de façons bien diverses.</P> +<P>« Avis aux habitants du globe terrestre,</P> +<P>« Les régions du Pôle nord, situées à l’intérieur du quatre-vingt-quatrième +degré de latitude septentrionale, n’ont pas encore pu être mises en exploitation +par l’excellente raison qu’elles n’ont pas été découvertes.</P> +<P>« En effet, les points extrêmes, relevés par les navigateurs, de nationalités +différentes, sont les suivants en latitude :</P> +<P>« 82°45’, atteint par l’Anglais Parry, en juillet 1847 sur le vingt-huitième +méridien ouest, dans le nord du Spitzberg;</P> +<P>« 83°20’28”, atteint par Markham, de l’expédition anglaise de sir John +Georges Nares, en mai 1876, sur le cinquantième méridien ouest dans le nord de +la terre de Grinnel;</P> +<P>« 83°35’, atteint par Lockwood et Brainard, de l’expédition américaine du +lieutenant Greely, en mai 1882, sur le quarante-deuxième méridien ouest, dans le +nord de la terre de Nares.</P> +<P>« On peut donc considérer la région qui s’étend depuis le +quatre-vingt-quatrième parallèle jusqu’au Pôle, sur un espace de six degrés, +comme un domaine indivis entre les divers États du globe, et essentiellement +susceptible de se transformer en propriété privée, après adjudication +publique.</P> +<P>« Or, d’après les principes du droit, nul n’est tenu de demeurer dans +l’indivision. Aussi les États-Unis d’Amérique, s’appuyant sur ces principes, +ont-ils résolu de provoquer l’aliénation de ce domaine.</P> +<P>« Une société s’est fondée à Baltimore, sous la raison sociale <I>North Polar +Practical Association</I>, représentant officiellement la confédération +américaine. Cette société se propose d’acquérir ladite région, suivant acte +régulièrement dressé, qui lui constituera un droit absolu de propriété sur les +continents, îles, îlots, rochers, mers, lacs, fleuves, rivières et cours d’eau +généralement quelconques, dont se compose actuellement l’immeuble arctique, soit +que d’éternelles glaces le recouvrent, soit que ces glaces s’en dégagent pendant +la saison d’été.</P> +<P>« Il est bien spécifié que ce droit de propriété ne pourra être frappé de +caducité, même au cas où des modifications ­ de quelque nature qu’elles +soient ­ surviendraient dans l’état géographique et météorologique du globe +terrestre.</P> +<P>« Ceci étant porté à la connaissance des habitants des deux Mondes, toutes +les Puissances seront admises à participer à l’adjudication, qui sera faite au +profit du plus offrant et dernier enchérisseur.</P> +<P>« La date de l’adjudication est indiquée pour le 3 décembre de la présente +année, en la salle des « Auctions », à Baltimore, Maryland, États-Unis +d’Amérique.</P> +<P>« S’adresser pour renseignements à William S. Forster, agent provisoire de la +<I>North Polar Practical Association</I>, 93, High-street, Baltimore. »</P> +<P>Que cette communication pût être considérée comme insensée, soit! En tout +cas, pour sa netteté et sa franchise, elle ne laissait rien à désirer, on en +conviendra. D’ailleurs, ce qui la rendait très sérieuse, c’est que le +gouvernement fédéral avait d’ores et déjà fait concession des territoires +arctiques, pour le cas où l’adjudication l’en rendrait définitivement +propriétaire.</P> +<P>En somme, les opinions furent partagées. Les uns ne voulurent voir là qu’un +de ces prodigieux « humbugs » américains, qui dépasseraient les limites du +puffisme, si la badauderie humaine n’était infinie. Les autres pensèrent que +cette proposition méritait d’être accueillie sérieusement. Et ceux-ci +insistaient précisément sur ce que la nouvelle Société ne faisait nullement +appel à la bourse du public. C’était avec ses seuls capitaux qu’elle prétendait +se rendre acquéreur de ces régions boréales. Elle ne cherchait donc point à +drainer les dollars, les bank-notes, l’or et l’argent des gogos pour emplir ses +caisses. Non! Elle ne demandait qu’à payer sur ses propres fonds l’immeuble +circumpolaire.</P> +<P>Aux gens qui savent compter, il semblait que ladite Société n’aurait eu qu’à +exciper tout simplement du droit de premier occupant, en allant prendre +possession de cette contrée dont elle provoquait la mise en vente. Mais là était +précisément la difficulté, puisque, jusqu’à ce jour, l’accès du Pôle paraissait +être interdit à l’homme. Aussi, pour le cas où les États-Unis deviendraient +acquéreurs de ce domaine, les concessionnaires voulaient-ils avoir un contrat en +règle, afin que personne ne vînt plus tard contester leur droit. Il eût été +injuste de les en blâmer. Ils opéraient avec prudence, et, lorsqu’il s’agit de +contracter des engagements dans une affaire de ce genre, on ne peut prendre trop +de précautions légales.</P> +<P>D’ailleurs, le document portait une clause, qui réservait les aléas de +l’avenir. Cette clause devait donner lieu à bien des interprétations +contradictoires, car son sens précis échappait, aux esprits les plus subtils. +C’était la dernière : elle stipulait que « le droit de propriété ne pourrait +être frappé de caducité, même au cas où des modifications ­ de quelque +nature qu’elles fussent, ­ surviendraient dans l’état géographique et +météorologique du globe terrestre. »</P> +<P>Que signifiait cette phrase? Quelle éventualité voulait-elle prévoir? Comment +la Terre pourrait-elle jamais subir une modification dont la géographie ou la +météorologie aurait à tenir compte ­ surtout en ce qui concernait les +territoires mis en adjudication?</P> +<P>« Évidemment, disaient les esprits avisés, il doit y avoir quelque chose +là-dessous! »</P> +<P>Les interprétations eurent donc beau jeu, et cela était bien fait pour +exercer la perspicacité des uns ou la curiosité des autres.</P> +<P>Un journal, le <I>Ledger</I>, de Philadelphie, publia tout d’abord cette note +plaisante :</P> +<P>« Des calculs ont sans doute appris aux futurs acquéreurs des contrées +arctiques qu’une comète à noyau dur choquera prochainement la Terre dans des +conditions telles que son choc produira les changements géographiques et +météorologiques, dont se préoccupe ladite clause. »</P> +<P>La phrase était un peu longue, comme il convient à une phrase qui se prétend +scientifique, mais elle n’éclaircissait rien. D’ailleurs, la probabilité d’un +choc avec une comète de ce genre ne pouvait être acceptée par des esprits +sérieux. En tout cas, il était inadmissible que les concessionnaires se fussent +préoccupés d’une éventualité aussi hypothétique.</P> +<P>« Est-ce que, par hasard, dit le <I>Delta</I>, de la Nouvelle-Orléans, la +nouvelle Société s’imagine que la précession des équinoxes pourra jamais +produire des modifications favorables à l’exploitation de son domaine?</P> +<P>— Et pourquoi pas, puisque ce mouvement modifie le parallélisme de l’axe de +notre sphéroïde? fit observer le <I>Hamburger-Correspondent</I>.</P> +<P>— En effet, répondit la <I>Revue Scientifique</I>, de Paris. Adhémar n’a-t-il +pas avancé dans son livre sur <I>Les révolutions de la mer</I>, que la +précession des équinoxes, combinée avec le mouvement séculaire du grand axe de +l’orbite terrestre, serait de nature à apporter une modification à longue +période dans la température moyenne des différents points de la Terre et dans +les quantités de glaces accumulées à ses deux Pôles?</P> +<P>— Cela n’est pas certain, répliqua la <I>Revue d’Édimbourg</I>. Et, lors même +que cela serait, ne faut-il pas un laps de douze mille ans pour que Véga +devienne notre étoile polaire par suite dudit phénomène, et que la situation des +territoires arctiques soit changée au point de vue climatérique?</P> +<P>— Eh bien, riposta le <I>Dagblad</I>, de Copenhague, dans douze mille ans, il +sera temps de verser les fonds. Mais, avant cette époque, risquer un « +krone », jamais! »</P> +<P>Toutefois, s’il était possible que la <I>Revue Scientifique</I> eût raison +avec Adhémar, il était bien probable que la <I>North Polar Practical +Association</I> n’avait jamais compté sur cette modification due à la précession +des équinoxes.</P> +<P>En fait, personne n’arrivait à savoir ce que signifiait cette clause du +fameux document, ni quel changement cosmique elle visait dans l’avenir.</P> +<P>Pour le savoir, peut-être eût-il suffi de s’adresser au Conseil +d’administration de la nouvelle Société, et plus spécialement à son président. +Mais le président, inconnu! Inconnus, également, le secrétaire et les membres +dudit Conseil. On ignorait même de qui émanait le document. Il avait été apporté +aux bureaux du <I>New-York Herald</I> par un certain William S. Forster, de +Baltimore, honorable consignataire de morues pour le compte de la maison +Ardrinell and Co, de Terre-Neuve ­ évidemment un homme de paille. Aussi muet +sur ce sujet que les produits consignés dans ses magasins, ni les plus curieux +ni les plus adroits reporters n’en purent jamais rien tirer. Bref, cette +<I>North Polar Practical Association</I> était tellement anonyme qu’on ne +pouvait mettre en avant aucun nom. C’est bien là le dernier mot de +l’anonymat.</P> +<P>Cependant, si les promoteurs de cette opération industrielle persistaient à +maintenir leur personnalité dans un absolu mystère, leur but était aussi +nettement que clairement indiqué par le document porté à la connaissance du +public des deux Mondes.</P> +<P>En effet, il s’agissait bien d’acquérir en toute propriété la partie des +régions arctiques, délimitée circulairement par le quatre-vingt-quatrième degré +de latitude, et dont le Pôle nord occupe le point central.</P> +<P>Rien de plus exact, d’ailleurs, que parmi les découvreurs modernes, ceux qui +s’étaient le plus rapprochés de ce point inaccessible, Parry, Marckham, Lockwood +et Brainard, fussent restés en deçà de ce parallèle. Quant aux autres +navigateurs des mers boréales, ils s’étaient arrêtés à des latitudes +sensiblement inférieures, tels : Payez, en 1874, par 82°15’, au nord de la terre +François-Joseph et de la Nouvelle-Zemble; Leout, en 1870, par 72°47’, au-dessus +de la Sibérie; De Long, dans l’expédition de la <I>Jeannette</I>, en 1879, par +78°45’, sur les parages des îles qui portent son nom. Les autres, dépassant la +Nouvelle-Sibérie et le Groënland, à la hauteur du cap Bismarck, n’avaient pas +franchi les soixante-seizième, soixante-dix-septième et soixante-dix-neuvième +degrés de latitude. Donc, en laissant un écart de vingt-cinq minutes d’arc, +entre le point ­ soit 83°35’ ­ où Lockwood et Brainard avaient mis le +pied, et le quatre-vingt-quatrième parallèle, ainsi que l’indiquait le document, +la <I>North Polar Practical Association</I> n’empiétait pas sur les découvertes +antérieures. Son projet comprenait un terrain absolument vierge de toute +empreinte humaine.</P> +<P>Voici quelle est l’étendue de cette portion du globe, circonscrite par le +quatre-vingt-quatrième parallèle :</P> +<P>De 84° à 90°, on compte six degrés, lesquels, à soixante milles chaque, +donnent un rayon de trois cent soixante milles et un diamètre de sept cent vingt +milles. La circonférence est donc de deux mille deux cent soixante milles, et la +surface de quatre cent sept mille milles carrés en chiffres ronds. [Note 1: Soit +70 650 lieues carrées de 25 au degré, c’est-à-dire un peu plus de deux fois la +surface de la France, qui est de 54 000 000 d’hectares.]</P> +<P>C’était à peu près la dixième partie de l’Europe entière ­ un morceau de +belle dimension!</P> +<P>Le document, on l’a vu, posait aussi en principe que ces régions, non encore +reconnues géographiquement, n’appartenant à personne, appartenaient à tout le +monde. Que la plupart des Puissances ne songeassent point à rien revendiquer de +ce chef, c’était supposable. Mais il était à prévoir que les États limitrophes +­ du moins ­ voudraient considérer ces régions comme le prolongement de +leurs possessions vers le nord et, par conséquent, se prévaudraient d’un droit +de propriété. Et, d’ailleurs, leurs prétentions seraient d’autant mieux +justifiées que les découvertes, opérées dans l’ensemble des contrées arctiques, +avaient été plus particulièrement dues à l’audace de leurs nationaux. Aussi le +gouvernement fédéral, représenté par la nouvelle Société, les mettait-il en +demeure de faire valoir leurs droits, et prétendait-il les indemniser avec le +prix de l’acquisition. Quoi qu’il en fût, les partisans de la <I>North Polar +Practical Association</I> ne cessaient de le répéter : la propriété était +indivise, et, personne n’étant forcé de demeurer dans l’indivision, nul ne +pourrait s’opposer à la licitation de ce vaste domaine.</P> +<P>Les États, dont les droits étaient absolument indiscutables, en tant que +limitrophes, étaient au nombre de six : l’Amérique, l’Angleterre, le Danemark, +la Suède-Norvège, la Hollande, la Russie. Mais d’autres États pouvaient arguer +des découvertes opérées par leurs marins et leurs voyageurs.</P> +<P>Ainsi, la France aurait pu intervenir, puisque quelques- uns de ses enfants +avaient pris part aux expéditions qui eurent pour objectif la conquête des +territoires circumpolaires. Ne peut-on citer, entre autres, ce courageux Bellot, +mort en 1853, dans les parages de l’île de Beechey, pendant la campagne du +Phénix, envoyé à la recherche de John Franklin? Doit-on oublier le docteur +Octave Pavy, mort en 1884, près du cap Sabine, durant le séjour de la mission +Greely au fort Conger? Et cette expédition qui, en 1838-39, avait entraîné +jusqu’aux mers du Spitzberg, Charles Martins, Marmier, Bravais et leurs +audacieux compagnons, ne serait-il pas injuste de la laisser dans l’oubli? +Malgré cela, la France ne jugea point à propos de se mêler à cette entreprise +plus industrielle que scientifique, et elle abandonna sa part du gâteau polaire, +où les autres Puissances risquaient de se casser les dents. Peut-être eût-elle +raison et fit-elle bien.</P> +<P>De même, l’Allemagne. Elle avait à son actif, dès 1671, la campagne du +Hambourgeois Frédéric Martens au Spitzberg, et, en 1869-70, les expéditions de +la <I>Germania</I> et de la <I>Hansa</I>, commandées par Koldervey et Hegeman, +qui s’élevèrent jusqu’au cap Bismarck, en longeant la côte du Groënland. Mais, +malgré ce passé de brillantes découvertes, elle ne crut point devoir accroître +d’un morceau du Pôle l’empire germanique.</P> +<P>Il en fut ainsi pour l’Autriche-Hongrie, bien qu’elle fût déjà propriétaire +des terres de François-Joseph, situées dans le nord du littoral sibérien.</P> +<P>Quant à l’Italie, n’ayant aucun droit à intervenir, elle n’intervint pas +­ quelque invraisemblable que cela puisse paraître.</P> +<P>Il avait bien aussi les Samoyèdes de la Sibérie asiatique, les Esquimaux, qui +sont plus particulièrement répandus sur les territoires de l’Amérique +septentrionale, les indigènes du Groënland, du Labrador, de l’archipel +Baffin-Parry, des îles Aléoutiennes, groupées entre l’Asie et l’Amérique, enfin +ceux qui, sous l’appellation de Tchouktchis, habitent l’ancienne Alaska russe, +devenue américaine depuis l’année 1867. Mais ces peuplades ­ en somme les +véritables naturels, les indiscutables autochtones des régions du nord ­ ne +devaient point avoir voix au chapitre. Et puis, comment ces pauvres diables +auraient-ils pu mettre une enchère, si minime qu’elle fût, lors de la vente +provoquée par la <I>North Polar Practical Association</I>? Et comment ces +pauvres gens auraient-ils payé? En coquillages, en dents de morses ou en huile +de phoque? Pourtant, il leur appartenait un peu, par droit de premier occupant, +ce domaine qui allait être mis en adjudication! Mais, des Esquimaux, des +Tchouktchis, des Samoyèdes!… On ne les consulta même pas.</P> +<P>Ainsi va le monde!</P> +<H4>II</H4> +<H4>Dans lequel les délégués anglais, hollandais,<BR>suédois, danois et russe se +présentent au<BR>lecteur.</H4> +<P>Le document méritait une réponse. En effet, si la nouvelle association +acquérait les régions boréales, ces régions deviendraient propriété définitive +de l’Amérique, ou pour mieux dire, des États-Unis, dont la vivace confédération +tend sans cesse à s’accroître. Déjà, depuis quelques années, la cession des +territoires du nord-ouest, faite par la Russie depuis la Cordillère +septentrionale jusqu’au détroit de Behring, venait de lui adjoindre un bon +morceau du Nouveau-Monde. Il était donc admissible que les autres Puissances ne +verraient pas volontiers cette annexion des contrées arctiques à la république +fédérale.</P> +<P>Cependant, ainsi qu’il a été dit, les divers États de l’Europe et de l’Asie +­ non limitrophes de ces régions ­ refusèrent de prendre part à cette +adjudication singulière, tant les résultats leur en semblaient problématiques. +Seules, les Puissances, dont le littoral se rapproche du quatre-vingt- quatrième +degré, résolurent de faire valoir leurs droits par l’intervention de délégués +officiels. On le verra, du reste : elles ne prétendaient pas acheter au delà +d’un prix relativement modique, car il s’agissait d’un domaine dont il serait +peut-être impossible de prendre possession. Toutefois l’insatiable Angleterre +crut devoir ouvrir à son agent un crédit de quelque importance. Hâtons-nous de +le dire : la cession des contrées circumpolaires ne menaçait aucunement +l’équilibre européen, et il ne devait en résulter aucune complication +internationale. M. de Bismarck ­ le grand chancelier vivait encore à cette +époque ­ ne fronça même pas son épais sourcil de Jupiter allemand.</P> +<P>Restaient donc en présence l’Angleterre, le Danemark, la Suède-Norvège, la +Hollande, la Russie, qui allaient être admises à lancer leurs enchères +par-devant le commissaire- priseur de Baltimore, contradictoirement avec les +États-Unis. Ce serait au plus offrant qu’appartiendrait cette calotte glacée du +Pôle, dont la valeur marchande était au moins très contestable.</P> +<P>Voici, au surplus, les raisons personnelles pour lesquelles les cinq États +européens désiraient assez rationnellement que l’adjudication fût faite à leur +profit.</P> +<P>La Suède-Norvège, propriétaire du cap Nord, situé au delà du soixante-dixième +parallèle, ne cacha point qu’elle se considérait comme ayant des droits sur les +vastes espaces qui s’étendent jusqu’au Spitzberg, et, par delà, jusqu’au Pôle +même. En effet, le norvégien Kheilhau, le célèbre suédois Nordenskiöld, +n’avaient-ils pas contribué aux progrès géographiques dans ces parages? +Incontestablement.</P> +<P>Le Danemark disait ceci : c’est qu’il était déjà maître de l’Islande et des +îles Feroë, à peu près sur la ligne du Cercle polaire, que les colonies, fondées +le plus au nord des régions arctiques, lui appartenaient, tels l’île Diskö dans +le détroit de Davis, les établissements d’Holsteinborg, de Proven, de Godhavn, +d’Upernavik dans la mer de Baffin et sur la côte occidentale du Groënland. En +outre, le fameux navigateur Behring, d’origine danoise, bien qu’il fût alors au +service de la Russie, n’avait-il pas, dès l’année 1728, franchi le détroit +auquel son nom est resté, avant d’aller, treize ans plus tard, mourir +misérablement, avec trente hommes de son équipage, sur le littoral d’une île qui +porte aussi son nom? Antérieurement, en l’an 1619, est-ce que le navigateur Jean +Munk n’avait pas exploré la côte orientale du Groënland, et relevé plusieurs +points totalement inconnus avant lui? Le Danemark avait donc des droits sérieux +à se rendre acquéreur.</P> +<P>Pour la Hollande, c’étaient ses marins, Barentz et Heemskerk, qui avaient +visité le Spitzberg et la Nouvelle- Zemble, dès la fin du XVI<SUP>ème</SUP> +siècle. C’était l’un de ses enfants, Jean Mayen, dont l’audacieuse campagne vers +le nord, en 1611, avait valu à son pays la possession de l’île de ce nom, située +au delà du soixante et onzième degré de latitude. Donc, son passé +l’engageait.</P> +<P>Quant aux Russes, avec Alexis Tschirikof, ayant Behring sous ses ordres, avec +Paulutski, dont l’expédition, en 1751, s’avança au delà des limites de la mer +Glaciale, avec le capitaine Martin Spanberg et le lieutenant William Walton, qui +s’aventurèrent sur ces parages inconnus en 1739, ils avaient pris une part +notable aux recherches faites à travers le détroit qui sépare l’Asie de +l’Amérique. De plus, par la disposition des territoires sibériens, étendus sur +cent vingt degrés jusqu’aux limites extrêmes du Kamtchatka, le long de ce vaste +littoral asiatique, où vivent Samoyèdes, Yakoutes, Tchouktchis et autres +peuplades soumises à leur autorité, ne dominent-ils pas une moitié de l’océan +Boréal? Puis, sur le soixante-quinzième parallèle, à moins de neuf cents milles +du pôle, ne possèdent-ils pas les îles et les îlots de la Nouvelle- Sibérie, cet +archipel des Liatkow, découvert au commencement du XVIII<SUP>ème</SUP> siècle? +Enfin, dès 1764, avant les Anglais, avant les Américains, avant les Suédois, le +navigateur Tschitschagoff n’avait-il pas cherché un passage du nord, afin +d’abréger les itinéraires entre les deux continents?</P> +<P>Cependant, tout compte fait, il semblait que les Américains fussent plus +particulièrement intéressés à devenir propriétaires de ce point inaccessible du +globe terrestre. Eux aussi, ils avaient souvent tenté de l’atteindre, tout en se +dévouant à la recherche de sir John Franklin, avec Grinnel, avec Kane, avec +Hayes, avec Greely, avec De Long et autres hardis navigateurs. Eux aussi +pouvaient exciper de la situation géographique de leur pays, qui se développe au +delà du Cercle polaire, depuis le détroit de Behring jusqu’à la baie d’Hudson. +Toutes ces terres, toutes ces îles, Wollaston, Prince-Albert, Victoria, +Roi-Guillaume, Melville, Cockburne, Banks, Baffin, sans compter les mille îlots +de cet archipel, n’étaient-elles pas comme la rallonge qui les reliait au +quatre- vingt-dixième degré? Et puis, si le Pôle nord se rattache par une ligne +presque ininterrompue de territoires à l’un des grands continents du globe, +n’est-ce pas plutôt à l’Amérique qu’aux prolongements de l`Asie ou de l’Europe? +Donc rien de plus naturel que la proposition de l’acquérir eût été faite par le +gouvernement fédéral au profit d’une Société américaine, et, si une Puissance +avait les droits les moins discutables à posséder le domaine polaire, c’étaient +bien les États-Unis d’Amérique.</P> +<P>Il faut le reconnaître toutefois, le Royaume-Uni, qui possédait le Canada et +la Colombie anglaise, dont les nombreux marins s’étaient distingués dans les +campagnes arctiques, donnait également de solides raisons pour vouloir annexer +cette partie du globe à son vaste empire colonial. Aussi, ses journaux +discutèrent-ils longuement et passionnément.</P> +<P>« Oui! sans doute, répondit le grand géographe anglais Kliptringan, dans un +article du <I>Times</I>, qui fit sensation, oui! les Suédois, les Danois, les +Hollandais, les Russes et les Américains peuvent se prévaloir de leurs droits. +Mais l’Angleterre ne saurait, sans déchoir, laisser ce domaine lui échapper. La +partie nord du nouveau continent ne lui appartient-elle pas déjà? Ces terres, +ces îles, qui la composent, n’ont-elles pas été conquises par ses propres +découvreurs, depuis Willoughi, qui visita le Spitzberg et la Nouvelle-Zemble en +1739 jusqu’à Mac Clure, dont le navire a franchi en 1853 le passage du +nord-ouest?</P> +<P>« Et puis, déclara le <I>Standard</I> par la plume de l’amiral Fizé, est-ce +que Frobisher, Davis, Hall, Weymouth, Hudson, Baffin, Cook, Ross, Parry, Bechey, +Belcher, Franklin, Mulgrave, Scoresby, Mac Clintock, Kennedy, Nares, Collinson, +Archer, n’étaient pas d’origine anglo-saxonne, et quel pays pourrait exercer une +plus juste revendication sur la portion des régions arctiques que ces +navigateurs n’avaient encore pu atteindre?</P> +<P>« Soit! riposta le <I>Courrier de San-Diego</I> (Californie), plaçons +l’affaire sur son véritable terrain, et, puisqu’il y a une question +d’amour-propre entre les États-Unis et l’Angleterre, nous dirons : Si l’Anglais +Markham, de l’expédition Nares, s’est élevé jusqu’à 83°20’ de latitude +septentrionale, les Américains Lockwood et Brainard, de l’expédition Greely, le +dépassant de quinze minutes de degré, ont fait scintiller les trente-huit +étoiles du pavillon des États-Unis par 83°35’. À eux l’honneur de s’être le plus +rapprochés du Pôle nord! ».</P> +<P>Voilà quelles furent les attaques et quelles furent les ripostes.</P> +<P>Enfin, inaugurant la série des navigateurs qui s’aventurèrent au milieu des +régions arctiques, il convient de citer encore le Vénitien Cabot ­ 1498 +­ et le Portugais Corteréal ­ 1500 ­ qui découvrirent le Groënland +et le Labrador. Mais ni l’Italie ni le Portugal, n’avaient eu la pensée de +prendre part à l’adjudication projetée, s’inquiétant peu de l’État qui en aurait +le bénéfice.</P> +<P>On pouvait le prévoir, la lutte ne serait très vivement soutenue à coups de +dollars ou de livres sterling que par l’Angleterre et l’Amérique.</P> +<P>Cependant, à la proposition formulée par la <I>North Polar Practical +Association</I>, les pays limitrophes des contrées boréales s’étaient consultés +par l’entremise de congrès commerciaux et scientifiques. Après débats, ils +avaient résolu d’intervenir aux enchères, dont l’ouverture était fixée à la date +du 3 décembre à Baltimore, en affectant à leurs délégués respectifs un crédit +qui ne pourrait être dépassé. Quant à la somme produite par la vente, elle +serait partagée entre les cinq États non adjudicataires, qui la toucheraient +comme indemnité, en renonçant à tous droits dans l’avenir.</P> +<P>Si cela n’alla pas sans quelques discussions, l’affaire finit par s’arranger. +Les États intéressés acceptèrent, d’ailleurs, que l’adjudication fût faite à +Baltimore, ainsi que l’avait indiqué le gouvernement fédéral, Les délégués, +munis de leurs lettres de crédit, quittèrent Londres, La Haye, Stockholm, +Copenhague, Pétersbourg, et arrivèrent aux États- Unis, trois semaines avant le +jour fixé pour la mise en vente.</P> +<P>À cette époque, l’Amérique n’était encore représentée que par l’homme de la +<I>North Polar Practical Association</I>, ce William S. Forster, dont le nom +figurait seul au document du 7 novembre, paru dans le <I>New-York +Herald</I>.</P> +<P>Quant aux délégués des États européens, voici ceux qui avaient été choisis et +qu’il convient d’indiquer spécialement par quelque trait.</P> +<P>Pour la Hollande : Jacques Jansen, ancien conseiller des Indes néerlandaises, +cinquante-trois ans, gros, court, tout en buste, petits bras, petites jambes +arquées, tête à lunettes d’aluminium, face ronde et colorée, chevelure en nimbe, +favoris grisonnants ­ un brave homme, quelque peu incrédule au sujet d’une +entreprise dont les conséquences pratiques lui échappaient.</P> +<P>Pour le Danemark : Eric Baldenak, ex-sous-gouverneur des possessions +groënlandaises, taille moyenne, un peu inégal d’épaules, gaster bedonnant, tête +énorme et roulante, myope à user le bout de son nez sur ses cahiers et ses +livres, n’entendant guère raison en ce qui concernait les droits de son pays +qu’il considérait comme le légitime propriétaire des régions du nord.</P> +<P>Pour la Suède-Norvège : Jan Harald, professeur de cosmographie à Christiania, +qui avait été l’un des plus chauds partisans de l’expédition Nordenskiöld, un +vrai type des hommes du Nord, figure rougeaude, barbe et chevelure d’un blond +qui rappelait celui des blés trop mûrs, ­ tenant pour certain que la calotte +polaire, n’étant occupée que par la mer Paléocrystique, n’avait aucune valeur. +Donc, assez désintéressé dans la question, et ne venant là qu’au nom des +principes.</P> +<P>Pour la Russie : le colonel Boris Karkof, moitié militaire, moitié diplomate, +grand, raide, chevelu, barbu, moustachu, tout d’une pièce, semblant gêné sous +son vêtement civil, et cherchant inconsciemment la poignée de l’épée qu’il +portait autrefois, ­ très intrigué surtout de savoir ce que cachait la +proposition de la <I>North Polar Practical Association</I>, et si ce ne serait +point dans l’avenir une cause de difficultés internationales.</P> +<P>Pour l’Angleterre enfin : le major Donellan et son secrétaire Dean Toodrink. +Ces derniers représentaient à eux deux tous les appétits, toutes les aspirations +du Royaume- Uni, ses instincts commerciaux et industriels, ses aptitudes à +considérer comme siens, d’après une loi de nature, les territoires +septentrionaux, méridionaux ou équatoriaux qui n’appartenaient à personne.</P> +<P>Un Anglais, s’il en fut jamais, ce major Donellan, grand, maigre, osseux, +nerveux, anguleux, avec un cou de bécassine, une tête à la Palmerston sur des +épaules fuyantes, des jambes d’échassier, très vert sous ses soixante ans, +infatigable ­ et il l’avait bien montré, lorsqu’il travaillait à la +délimitation des frontières de l’Inde sur la limite de la Birmanie, Il ne riait +jamais et peut-être même n’avait-il jamais ri. À quoi bon?… Est-ce qu’on a +jamais vu rire une locomotive, une machine élévatoire ou un steamer?</P> +<P>En cela, le major différait essentiellement de son secrétaire Dean Toodrink +­ un garçon loquace, plaisant, la tête forte, des cheveux jouant sur le +front, de petits yeux plissés. Il était écossais de naissance, très connu dans +la « Vieille Enfumée » pour ses propos joyeux et son goût pour les +calembredaines. Mais, si enjoué qu’il fût, il ne se montrait pas moins +personnel, exclusif, intransigeant, que le major Donellan, lorsqu’il s’agissait +des revendications les moins justifiables de la Grande-Bretagne.</P> +<P>Ces deux délégués allaient évidemment être les plus acharnés adversaires de +la Société américaine. Le Pôle nord était à eux : il leur appartenait dès les +temps préhistoriques, comme si c’était aux Anglais que le Créateur avait donné +mission d’assurer la rotation de la Terre sur son axe, et ils sauraient bien +l’empêcher de passer entre des mains étrangères.</P> +<P>Il convient de faire observer que, si la France n’avait pas jugé à propos +d’envoyer de délégué ni officiel ni officieux, un ingénieur français était venu +« pour l’amour de l’art » suivre de très près cette curieuse affaire. On le +verra apparaître à son heure.</P> +<P>Les représentants des puissances septentrionales de l’Europe étaient donc +arrivés à Baltimore, et par des paquebots différents, comme des gens qui ne +tiennent à ne point s’influencer. C’étaient des rivaux. Chacun d’eux avait en +poche le crédit nécessaire pour combattre. Mais c’est bien le cas de dire qu’ils +n’allaient point combattre à armes égales. Celui-ci pouvait disposer d’une somme +qui n’atteignait pas le million, celui-là d’une somme qui le dépassait. Et, en +vérité, pour acquérir un morceau de notre sphéroïde, où il semblait impossible +de mettre le pied, cela devait paraître encore trop cher! En réalité, le mieux +partagé sous ce rapport, c’était le délégué anglais, auquel le Royaume-Uni avait +ouvert un crédit assez considérable. Grâce à ce crédit, le major Donellan +n’aurait pas grand’peine à vaincre ses adversaires suédois, danois, hollandais +et russe. Quant à l’Amérique, c’était autre chose : il serait moins facile de la +battre sur le terrain des dollars. En effet, il était au moins probable que la +mystérieuse Société devait avoir des fonds considérables à sa disposition. La +lutte à coups de millions se localiserait vraisemblablement entre les États-Unis +et la Grande-Bretagne.</P> +<P>Avec le débarquement des délégués européens, l’opinion publique commença à se +passionner davantage. Les racontars les plus singuliers coururent à travers les +journaux. D’étranges hypothèses s’établirent sur cette acquisition du Pôle nord. +Qu’en voulait-on faire? Et qu’en pouvait-on faire? Rien ­ à moins que ce ne +fût pour entretenir les glacières du Nouveau et de l’Ancien-Monde! Il y eut même +un journal de Paris, le Figaro, qui soutint plaisamment cette opinion. Mais +encore aurait-il fallu pouvoir franchir le quatre-vingt- quatrième +parallèle.</P> +<P>Cependant, les délégués, s’ils s’étaient évités pendant leur voyage +transatlantique, commencèrent à se rapprocher, lorsqu’ils furent arrivés à +Baltimore.</P> +<P>Voici pour quelles raisons :</P> +<P>Dès le début, chacun d’eux avait essayé de se mettre en rapport avec la +<I>North Polar Practical Association</I>, séparément, à l’insu les uns aux +autres. Ce qu’ils cherchaient à savoir pour en profiter, le cas échéant, +c’étaient les motifs cachés au fond de cette affaire, et quel profit la Société +espérait en tirer. Or, jusqu’à ce moment, rien n’indiquait qu’elle eût installé +un office à Baltimore. Pas de bureaux, pas d’employés. Pour renseignement, +s’adresser à William S. Forster, de High-street. Et il ne semblait pas que +l’honnête consignataire de morues en sût plus long à cet égard que le dernier +portefaix de la ville.</P> +<P>Les délégués ne purent dès lors rien apprendre. Ils en furent réduits aux +conjectures plus ou moins absurdes que propageaient les divagations publiques. +Le secret de la Société devait-il donc rester impénétrable, tant qu’elle ne +l’aurait pas fait connaître? On se le demandait. Sans doute, elle ne se +départirait de son silence qu’après acquisition faite.</P> +<P>Il suit de là que les délégués finirent par se rencontrer, se rendre visite, +se tâter, et finalement entrer en communication ­ peut-être avec +l’arrière-pensée de former une ligue contre l’ennemi commun, autrement dit la +Compagnie américaine.</P> +<P>Et, un jour, dans la soirée du 22 novembre, ils se trouvèrent en train de +conférer à l’hôtel <I>Wolesley</I>, dans l’appartement occupé par le major +Donellan et son secrétaire Dean Toodrink. En fait, cette tendance à une commune +entente était principalement due aux habiles agissements du colonel Boris +Karkof, le fin diplomate que l’on sait.</P> +<P>Tout d’abord, la conversation s’engagea sur les conséquences commerciales ou +industrielles que la Société prétendait tirer de l’acquisition du domaine +arctique. Le professeur Jan Harald demanda si l’un ou l’autre de ses collègues +avait pu se procurer quelque renseignement à cet égard. Et, tous, peu à peu, +convinrent qu’ils avaient tenté des démarches près de William S. Forster, +auquel, d’après le document, les communications devaient être adressées.</P> +<P>« Mais, j’ai échoué, dit Éric Baldenak.</P> +<P>— Et je n’ai point réussi, ajouta Jacques Jansen.</P> +<P>— Quant à moi, répondit Dean Toodrink, lorsque je me suis présenté au nom du +major Donellan dans les magasins de High-street, j’ai trouvé un gros homme en +habit noir, coiffé d’un chapeau de haute forme, drapé d’un tablier blanc qui lui +montait des bottes au menton. Et, lorsque je lui ai demandé des renseignements +sur l’affaire, il m’a répondu que le <I>South-Star</I> venait d’arriver de +Terre-Neuve à pleine cargaison, et qu’il était en mesure de me livrer un fort +stock de morues fraîches pour le compte de la maison Ardrinell and Co.</P> +<P>— Eh! eh! riposta l’ancien conseiller des Indes néerlandaises, toujours un +peu sceptique, mieux vaudrait acheter une cargaison de morues que de jeter son +argent dans les profondeurs de l’océan Glacial!</P> +<P>— Là n’est point la question, dit alors le major Donellan, d’une voix brève +et hautaine. Il ne s’agit pas d’un stock de morues, mais de la calotte +polaire…</P> +<P>— Que l’Amérique voudrait bien se mettre sur la tête! ajouta Dean Toodrink, +en riant de sa répartie.</P> +<P>— Ça l’enrhumerait, dit finement le colonel Karkof.</P> +<P>— Là n’est pas la question, reprit le major Donellan, et je ne sais ce que +cette éventualité. de coryzas vient faire au milieu de notre conférence. Ce qui +est certain, c’est que pour une raison ou pour une autre, l’Amérique, +représentée par la <I>North Polar Practical Association</I>, ­ remarquez le +mot « practical », messieurs, ­ veut acheter une surface de quatre cent +sept mille milles carrés autour du Pôle arctique, surface circonscrite +actuellement, — remarquez le mot « actuellement », messieurs, ­ par le +quatre-vingt-quatrième degré de latitude boréale…</P> +<P>— Nous le savons, major Donellan, repartit Jan Harald, et de reste! Mais ce +que nous ne savons pas, c’est comment ladite Société entend exploiter ces +territoires, si ce sont des territoires, ou ces mers, si ce sont des mers, au +point de vue industriel…</P> +<P>— La n’est pas la question, répondit une troisième fois le major Donellan. Un +État veut, en payant, s’approprier une portion du globe, qui, par sa situation +géographique, semble plus spécialement appartenir à l’Angleterre…</P> +<P>— À la Russie, dit le colonel Karkof.</P> +<P>— À la Hollande, dit Jacques Jansen.</P> +<P>— À la Suède-Norvège, dit Jan Harald.</P> +<P>— Au Danemark », dit Éric Baldenak.</P> +<P>Les cinq délégués s’étaient redressés sur leurs ergots, et l’entretien +risquait de tourner aux propos malsonnants, lorsque Dean Toodrink essaya +d’intervenir une première fois:</P> +<P>« Messieurs, dit-il d’un ton conciliant, là n’est point la question, suivant +l’expression dont mon chef, le major Donellan, fait le plus volontiers usage. +Puisqu’il est décidé en principe que les régions circumpolaires seront mises en +vente, elles appartiendront nécessairement à celui des États représentés par +vous, qui mettra à cette acquisition l’enchère la plus élevée. Donc, puisque la +Suède-Norvège, la Russie, le Danemark, la Hollande et l’Angleterre ont ouvert +des crédits à leurs délégués, ne vaudrait-il pas mieux que ceux-ci formassent un +syndicat, ce qui leur permettrait de disposer d’une somme telle que la Société +américaine ne pourrait lutter contre eux? »</P> +<P>Les délégués s’entre-regardèrent. Ce Dean Toodrink avait peut-être trouvé le +joint. Un syndicat… De notre temps, ce mot répond à tout. On se syndique, comme +on respire, comme on boit, comme on mange, comme on dort. Rien de plus moderne +­ en politique aussi bien qu’en affaires.</P> +<P>Toutefois, une objection ou plutôt une explication fut nécessaire, et Jacques +Jansen interpréta les sentiments de ses collègues, lorsqu’il dit :</P> +<P>« Et après?… »</P> +<P>Oui!… Après l’acquisition faite par le syndicat?</P> +<P>« Mais il me semble que l’Angleterre!… dit le major d’un ton raide..</P> +<P>— Et la Russie!… dit le colonel, dont les sourcils se froncèrent +terriblement.</P> +<P>— Et la Hollande!… dit le conseiller.</P> +<P>— Lorsque Dieu a donné le Danemark aux Danois… fit observer Éric +Baldenak.</P> +<P>— Pardon, s’écria Dean Toodrink, il n’y a qu’un pays qui ait été donné par +Dieu! C’est l’Écosse aux Écossais!</P> +<P>— Et pourquoi?… fit le délégué suédois.</P> +<P>— Le poète n’a-t-il pas dit :</P> +<CENTER> +<BLOCKQUOTE>« <I>Deus nobis Ecotia fecit</I> »</BLOCKQUOTE></CENTER> +<P class=normal>riposta ce farceur en traduisant à sa façon l’hoec otia du +sixième vers de la première églogue de Virgile.</P> +<P>Tous se mirent à rire ­ excepté le major Donellan ­ et cela enraya +une seconde fois la discussion, qui menaçait de finir assez mal.</P> +<P>Et alors Dean Toodrink put ajouter :</P> +<P>« Ne nous querellons pas, messieurs!… À quoi bon?… Formons plutôt nôtre +syndicat…</P> +<P>— Et après?… reprit Jan Harald.</P> +<P>— Après? répondit Dean Toodrink. Rien de plus simple, messieurs. Lorsque vous +l’aurez achetée, ou la propriété du domaine polaire restera indivise entre vous, +ou, moyennant une juste indemnité, vous la transporterez à l’un des États +coacquéreurs. Mais le but principal aura été préalablement atteint, qui est +d’éliminer définitivement les représentants de l’Amérique! »</P> +<P>Elle avait du bon, cette proposition ­ du moins pour l’heure présente +­ car, dans un avenir rapproché, les délégués ne manqueraient pas de se +prendre aux cheveux, et on sait s’ils étaient chevelus! lorsqu’il s’agirait de +choisir l’acquéreur définitif de cet immeuble aussi disputé qu’inutile. De toute +façon, ainsi que l’avait si intelligemment marqué Dean Toodrink, les États-Unis +seraient absolument hors concours.</P> +<P>« Voilà qui me paraît sensé, dit Éric Baldenak.</P> +<P>— Habile, dit le colonel Karkof.</P> +<P>— Adroit, dit Jan Harald.</P> +<P>— Malin, dit Jacques Jansen.</P> +<P>— Bien anglais! » dit le major Donellan.</P> +<P>Chacun avait lancé son mot, avec l’espoir de jouer plus tard ses estimables +collègues.</P> +<P>« Ainsi, messieurs, reprit Boris Karkof, il est parfaitement entendu que, si +nous nous syndiquons, les droits de chaque État seront entièrement réservés pour +l’avenir?… »</P> +<P>C’était entendu.</P> +<P>Il ne restait plus qu’à savoir quels crédits ces divers États avaient mis à +la disposition de leurs délégués. On totaliserait ces crédits, et il n’était pas +douteux que ce total présenterait une somme si importante que les ressources de +la <I>North Polar Practical Association</I> ne lui permettraient pas de la +dépasser.</P> +<P>La question fut donc posée par Dean Toodrink.</P> +<P>Mais alors, autre chose. Silence complet. Personne ne voulait répondre. +Montrer son porte-monnaie? Vider ses poches dans la caisse du syndicat? Faire +connaître par avance jusqu’où chacun comptait pousser les enchères?… Nul +empressement à cela! Et si quelque désaccord survenait plus tard entre les +nouveaux syndiqués?… Et si les circonstances les obligeaient à prendre part à la +lutte chacun pour soi?… Et si le diplomate Karkof se blessait des finasseries de +Jacques Jansen, qui s’offenserait des menées sourdes d’Éric Baldenak, qui +s’irriterait des roublardises de Jan Harald, qui se refuserait à supporter les +prétentions hautaines du major Donellan, qui, lui, ne se gênerait guère pour +intriguer contre chacun de ses collègues? Enfin, déclarer ses crédits, c’était +montrer son jeu, quand il était nécessaire de poitriner.</P> +<P>Véritablement, il n’y avait que deux manières de répondre à la juste mais +indiscrète demande de Dean Toodrink. Ou exagérer les crédits ­ ce qui eût +été très embarrassant, lorsqu’il se serait agi d’en opérer le versement, ­ +ou les diminuer d’une façon tellement dérisoire, que cela dégénérât en +plaisanterie et qu’il ne fût point donné suite à la proposition.</P> +<P>Cette idée vint d’abord à l’ex-conseiller des Indes néerlandaises, qui, il +faut en convenir, n’était pas sérieux, et tous ses collègues lui emboîtèrent le +pas.</P> +<P>« Messieurs, dit la Hollande par sa voix, je le regrette, mais, pour +l’acquisition du domaine arctique, je ne puis disposer que de cinquante +rixdalers.</P> +<P>— Et moi, que de trente-cinq roubles, dit la Russie.</P> +<P>— Et moi, que de vingt kronors, dit la Suède-Norvège.</P> +<P>— Et moi, que de quinze krones, dit le Danemark.</P> +<P>— Eh bien, répondit le major Donellan, d’un ton dans lequel on sentait toute +cette dédaigneuse attitude si naturelle à la Grande-Bretagne, ce sera donc à +votre profit que l’acquisition sera faite, messieurs, car l’Angleterre ne peut y +mettre plus d’un shilling six pence! » [Note 2: Le rixdaler = 5 fr. 21; le +rouble = 3 fr. 92; le kronor = 1 fr. 32; le krone = 1 fr. 32; le shilling = 1 +fr. 15.]</P> +<P>Et, sur cette déclaration ironique, finit la conférence des délégués de la +vieille Europe.</P> +<H4>III</H4> +<H4>Dans lequel se fait l’adjudication des régions<BR>du pôle arctique.</H4> +<P>Pourquoi cette vente allait-elle s’effectuer, le 3 décembre, dans la salle +ordinaire des Auctions, où, d’habitude, on ne vendait que des objets mobiliers, +meubles, ustensiles, outils, instruments, etc., ou des objets d’art, tableaux, +statues, médailles, antiquités? Pourquoi, puisqu’il s’agissait d’une licitation +immobilière, n’était-elle pas faite soit par-devant notaire, soit à la barre du +tribunal, institué pour ce genre d’opération? Enfin, pourquoi l’intervention +d’un commissaire-priseur, lorsqu’on poursuivait la mise en vente d’une partie du +globe terrestre? Est-ce que ce morceau de sphéroïde pouvait être assimilé à +quelque meuble meublant, et n’était-ce pas tout ce qu’il y avait de plus +immeuble au monde?</P> +<P>En effet, cela paraissait illogique. Pourtant, il en serait ainsi. L’ensemble +des régions arctiques devait être vendu dans ces conditions, et le contrat n’en +serait pas moins valable. Et, au fait, cela n’indiquait-il pas que, dans la +pensée de la <I>North Polar Practical Association</I>, l’immeuble en question +tenait également du meuble, comme s’il eût été possible de le déplacer. Aussi, +cette singularité ne laissait-elle pas d’intriguer certains esprits éminemment +perspicaces ­ très rares, même aux États-Unis.</P> +<P>D’ailleurs, il existait un précédent. Déjà une portion de notre planète avait +été adjugée dans une salle des Auctions, par l’entremise d’un +commissaire-priseur aux enchères publiques. En Amérique précisément.</P> +<P>En effet, quelques années avant, à San Francisco de Californie, une île de +l’Océan Pacifique, l’île Spencer, [Note 3: Voir L’École des Robinsons du même +auteur.] fut vendue au riche William W. Kolderup, battant de cinq cent mille +dollars son concurrent J. R. Taskinar, de Stockton. Cette île Spencer avait été +payée quatre millions de dollars. Il est vrai, c’était une île habitable, située +à quelques degrés seulement de la côte californienne, avec forêts, cours d’eau, +sol productif et solide, champs et prairies susceptibles d’être mis en culture, +et non une région vague, peut-être une mer couverte de glaces éternelles, +défendue par d’infranchissables banquises, et que très probablement personne ne +pourrait jamais occuper. Il était donc à supposer que l’incertain domaine du +Pôle, mis en adjudication, n’atteindrait jamais un prix aussi considérable.</P> +<P>Néanmoins, ce jour-là, l’étrangeté de l’affaire avait attiré, sinon beaucoup +d’amateurs sérieux, du moins un grand nombre de curieux, avides d’en connaître +le dénouement. La lutte, en somme, ne pouvait être que très intéressante.</P> +<P>Au surplus, depuis leur arrivée à Baltimore, les délégués européens avaient +été très entourés, très recherchés ­ et, bien entendu, très interviewés. +Comme cela se passait en Amérique, rien d’étonnant que l’opinion publique fût +surexcitée au plus haut point. De là, des paris insensés ­ forme la plus +ordinaire sous laquelle se produit cette surexcitation aux États-Unis, dont +l’Europe commence à suivre volontiers le contagieux exemple. Si les citoyens de +la Confédération américaine, aussi bien ceux de la Nouvelle- Angleterre que ceux +des États du centre, de l’ouest et du sud, se divisaient en groupes d’opinions +différentes, tous, évidemment, faisaient des voeux pour leur pays. Ils +espéraient bien que le Pôle nord s’abriterait sous les plis du pavillon aux +trente-huit étoiles. Et, cependant, ils n’étaient pas sans éprouver quelque +inquiétude. Ce n’était ni la Russie, ni la Suède-Norvège, ni le Danemark, ni la +Hollande, dont ils redoutaient les chances peu sérieuses. Mais le Royaume-Uni +était là avec ses ambitions territoriales, sa tendance à tout absorber, sa +ténacité trop connue, ses bank-notes trop envahissantes. Aussi de fortes sommes +furent-elles engagées. On pariait sur <I>America</I> et sur <I>Great-Britain</I> +comme on l’eût fait sur des chevaux de course, et à peu près à égalité. Quant à +<I>Danemark, Sweden, Holland et Russia,</I> bien qu’on les offrît à 12 et 13½, +ils ne trouvaient guère preneurs.</P> +<P>La vente était annoncée pour midi. Dès le matin, l’encombrement des curieux +interceptait la circulation dans Bolton-street. L’opinion avait été extrêmement +soulevée depuis la veille. Par le fil transatlantique, les journaux venaient +d’être informés que la plupart des paris, proposés par les Américains, étaient +tenus par les Anglais, et Dean Toodrink avait fait immédiatement afficher cette +cote dans la salle des Auctions. Le gouvernement de la Grande-Bretagne, +disait-on, avait mis des fonds considérables à la disposition du major Donellan… +À l’Admiralty-Office, faisait observer le <I>New-York Herald</I>, les lords de +l’Amirauté poussaient à l’acquisition des terres arctiques, désignées par avance +pour figurer dans la nomenclature des colonies anglaises, etc.</P> +<P>Qu’y avait-il de vrai dans ces nouvelles, de probable dans ces racontars? on +ne savait. Mais, ce jour-là, à Baltimore, les gens réfléchis pensaient que, si +la <I>North Polar Practical Association</I> était abandonnée à ses seules +ressources, la lutte pourrait bien se terminer au profit de l’Angleterre. De là, +une pression que les plus ardents Yankees cherchaient à opérer sur le +gouvernement de Washington. Au milieu de cette effervescence, la Société +nouvelle, incarnée dans la modeste personne de son agent, William S. Forster, ne +paraissait pas s’inquiéter de cet emballement général, comme si elle eût été +sans conteste assurée du succès.</P> +<P>À mesure que l’heure approchait, la foule se massait le long de +Bolton-street. Trois heures avant l’ouverture des portes, il n’était plus +possible d’arriver à la salle de vente. Déjà tout l’espace réservé au public +était rempli à faire éclater les murs. Seulement, un certain nombre de places, +entourées d’une barrière, avaient été gardées pour les délégués européens. +C’était bien le moins qu’ils eussent la possibilité de suivre les phases de +l’adjudication et de pousser à propos leurs enchères.</P> +<P>Là étaient Éric Baldenak, Boris Karkof, Jacques Jansen, Jan Harald, le major +Donellan et son secrétaire Dean Toodrink. Ils formaient un groupe compact qui se +serrait les coudes, comme des soldats formés en colonne d’assaut. Et on eût dit, +en vérité, qu’ils allaient s’élancer à l’assaut du Pôle nord!</P> +<P>Du côté de l’Amérique, personne ne s’était présenté, si ce n’est le +consignataire de morues, dont le visage vulgaire exprimait la plus parfaite +indifférence. À coup sûr, il paraissait le moins ému de toute l’assistance, et +ne songeait sans doute qu’au placement des cargaisons qu’il attendait par les +navires en partance de Terre-Neuve. Quels étaient donc les capitalistes +représentés par ce bonhomme, qui allait peut- être mettre en branle des millions +de dollars? Cela était de nature à piquer vivement la curiosité publique.</P> +<P>Et, en effet, nul ne devait se douter que J.-T. Maston et Mrs Evangélina +Scorbitt fussent pour quelque chose dans l’affaire. Et comment l’aurait-on pu +deviner? Tous deux se trouvaient là, cependant, mais perdus dans la foule, sans +place spéciale, environnés de quelques-uns des principaux membres du Gun-Club, +les collègues de J.-T. Maston. Simples spectateurs, en apparence, ils semblaient +être parfaitement désintéressés. William S. Forster lui-même n’avait pas l’air +de les connaître.</P> +<P>Il va sans dire, que, contrairement aux usages établis dans les salles +d’Auctions, il n’y aurait pas lieu de tenir l’objet de la vente à la disposition +du public. On ne pouvait se passer de main en main le Pôle nord, ni l’examiner +sur toutes ses faces, ni le regarder à la loupe, ni le frotter du doigt pour +constater si la patine en était réelle ou artificielle comme pour un bibelot +antique. Et, antique, il l’était pourtant ­ antérieur à l’âge de fer, à +l’âge de bronze, à l’âge de pierre, c’est-à-dire aux époques préhistoriques, +puisqu’il datait du commencement du monde!</P> +<P>Cependant, si le Pôle ne figurait pas sur le bureau du commissaire-priseur, +une large carte, bien en vue des intéressés, indiquait par ses teintes tranchées +la configuration des régions arctiques. À dix-sept degrés au-dessus du Cercle +polaire, un trait rouge, très apparent, tracé sur le quatre-vingt- quatrième +parallèle, circonscrivait la partie du globe dont la <I>North Polar Practical +Association</I> avait provoqué la mise en vente. Il semblait bien que cette +région devait âtre occupée par une mer, couverte d’une carapace glacée +d’épaisseur considérable. Mais, cela, c’était l’affaire des acquéreurs. Du +moins, ils n’auraient pas été trompés sur la nature de la marchandise.</P> +<P>À midi sonnant, le commissaire-priseur, Andrew R. Gilmour, entra par une +petite porte, percée dans la boiserie du fond, et vint prendre place devant son +bureau. Déjà le crieur Flint, à la voix tonnante, se promenait lourdement, avec +des déhanchements d’ours en cage, le long de la barrière qui contenait le +public. Tous deux se réjouissaient à cette pensée que la vacation leur +procurerait un énorme tant pour cent qu’ils n’auraient aucun déplaisir à +encaisser. Il va de soi que cette vente était faite au comptant, « cash » +suivant la formule américaine. Quant à la somme, si importante qu’elle fût, elle +serait intégralement versée entre les mains des délégués, pour le compte des +États qui ne seraient pas adjudicataires.</P> +<P>En ce moment, la cloche de la salle, sonnant à toute volée, annonça au dehors +­ c’est le cas de dire <I>urbi et orbi</I> ­ que les enchères allaient +s’ouvrir.</P> +<P>Quel moment solennel! Tous les coeurs palpitaient dans le quartier comme dans +la ville. De Bolton-street et des rues adjacentes, une longue rumeur, se +propageant à travers les remous du public, pénétra dans la salle.</P> +<P>Andrew R. Gilmour dut attendre que ce murmure de houle et de foule se fût à +peu près calmé pour prendre la parole.</P> +<P>Alors il se leva et promena un regard circulaire sur l’assistance. Puis, +laissant retomber son binocle sur sa poitrine, il dit d’une voix légèrement émue +:</P> +<P>« Messieurs, sur la proposition du gouvernement fédéral, et grâce à +l’acquiescement donné à cette proposition par les divers États du Nouveau Monde +et même de l’Ancien Continent, nous allons mettre en vente un lot d’immeubles, +situés autour du Pôle nord, tel qu’il se poursuit et comporte dans les limites +actuelles du quatre-vingt-quatrième parallèle, en continents, mers, détroits, +îles, îlots, banquises, parties solides ou liquides généralement +quelconques. »</P> +<P>Puis, dirigeant son doigt vers le mur :</P> +<P>« Veuillez jeter un coup d’oeil sur la carte, qui a été tracée d’après les +découvertes les plus récentes. Vous verrez que la surface de ce lot comprend +très approximativement quatre cent sept mille milles carrés d’un seul tenant. +Aussi, pour la facilité de la vente, a-t-il été décidé que les enchères ne +s’appliqueraient qu’à chaque mille carré. Un cent [Note 4: Centième partie d’un +dollar ­ soit un sol environ.] vaudra donc, en chiffres ronds, quatre cent +sept mille cents, et un dollar quatre cent sept mille dollars. ­ Un peu de +silence, messieurs! »</P> +<P>La recommandation n’était pas superflue, car les impatiences du public se +traduisaient par un tumulte que le bruit des enchères aurait quelque peine à +dominer.</P> +<P>Lorsqu’un demi-silence se fut établi, grâce surtout à l’intervention du +crieur Flint, qui mugissait comme une sirène d’alarme en temps de brumes, Andrew +R. Gilmour reprit en ces termes.</P> +<P>« Avant de commencer, je dois rappeler encore une des clauses de +l’adjudication : c’est que l’immeuble polaire sera définitivement acquis et sa +propriété hors de toute contestation de la part des vendeurs, tel qu’il est +actuellement circonscrit par le quatre-vingt-quatrième degré de latitude +septentrionale, et quelles que soient les modifications géographiques ou +météorologiques qui pourraient se produire dans l’avenir! »</P> +<P>Toujours cette disposition singulière, insérée au document, et qui, si elle +excitait les plaisanteries des uns, éveillait l’attention des autres.</P> +<P>« Les enchères sont ouvertes! » dit le commissaire-priseur d’une voix +vibrante.</P> +<P>Et, tandis que son marteau d’ivoire tremblotait dans sa main, entraîné par +ses habitudes d’argot en matière de vente publique, il ajouta d’un ton nasillard +:</P> +<P>« Nous avons marchand à dix cents le mille carré! »</P> +<P>Dix <I>cents</I>, ou un dixième de dollar, [Note 5: 50 centimes.] cela +faisait une somme de quarante mille sept cents dollars pour la totalité [Note 6: +203 500 francs.] de l’immeuble arctique.</P> +<P>Que le commissaire Andrew R. Gilmour eût ou non marchand à ce prix, son +enchère fut aussitôt couverte pour le compte du gouvernement danois par Éric +Baldenak.</P> +<P>« Vingt <I>cents!</I> dit-il.</P> +<P>— Trente <I>cents!</I> dit Jacques Jansen pour le compte de la Hollande.</P> +<P>— Trente-cinq, dit Jan Harald, pour le compte de la Suède- Norvège.</P> +<P>— Quarante, dit le colonel Boris Karkof, pour le compte de toutes les +Russies. »</P> +<P>Cela représentait déjà une somme de cent soixante-deux mille huit cents +dollars, [Note 7: 814 000 francs.] et, pourtant, les enchères ne faisaient que +commencer!</P> +<P>Il convient de faire observer que le représentant de la Grande-Bretagne +n’avait pas encore ouvert la bouche ni même desserré ses lèvres qu’il pinçait +étroitement.</P> +<P>De son côté, William S. Forster, le consignataire de morues, gardait un +mutisme impénétrable. Et même, en ce moment, il paraissait absorbé dans la +lecture du <I>Mercurial of New-Found-Land</I>, qui lui donnait les arrivages et +les cours du jour sur les marchés de l’Amérique.</P> +<P>« À quarante <I>cents</I>, le mille carré, répéta Flint d’une voix qui +finissait en une sorte de rossignolade, à quarante <I>cents!</I> »</P> +<P>Les quatre collègues du major Donellan se regardèrent. Avaient-ils donc +épuisé leur crédit dès le début de la lutte? Étaient-ils déjà réduits à se +taire?</P> +<P>« Allons, messieurs, reprit Andrew R. Gilmour, à quarante <I>cents!</I> Qui +met au-dessus?… Quarante <I>cents!</I>… Cela vaut mieux que ça, la calotte +polaire… »</P> +<P>On crut qu’il allait ajouter :</P> +<P>« … garantie pure glace. »</P> +<P>Mais, le délégué danois venait de dire :</P> +<P>« Cinquante <I>cents!</I> »</P> +<P>Et le délégué hollandais de surenchérir de dix cents.</P> +<P>« À soixante <I>cents</I> le mille carré! cria Flint. À soixante +<I>cents?</I>… Personne ne dit mot? »</P> +<P>Ces soixante <I>cents</I> faisaient déjà la respectable somme de deux cent +quarante-quatre mille deux cents dollars. [Note 8: 221 000 francs.]</P> +<P>Il arriva donc que l’assistance accueillit l’enchère de la Hollande avec un +murmure de satisfaction.. Chose bizarre et bien humaine, les misérables cokneys +sans le sou qui étaient là, les pauvres diables qui n’avaient rien dans leur +poche, semblaient être le plus intéressés par cette lutte à coups de +dollars.</P> +<P>Cependant, après l’intervention de Jacques Jansen, le major Donellan, levant +la tête, avait regardé son secrétaire Dean Toodrink. Mais, sur un imperceptible +signe négatif de celui-ci, il était resté bouche close.</P> +<P>Pour William S. Forster, toujours profondément plongé dans la lecture de ses +mercuriales, il prenait en marge quelques notes au crayon.</P> +<P>Quant à J.-T. Maston, il répondait par un petit hochement de tête aux +sourires de Mrs Evangélina Scorbitt.</P> +<P>« Allons, messieurs, un peu d’entrain!… Nous languissons!… C’est mou!… C’est +mou!… reprit Andrew R. Gilmour. Voyons!… On ne dit plus rien!…. Nous allons +adjuger?… »</P> +<P>Et son marteau s’abaissait et se relevait comme un goupillon entre les doigts +d’un bedeau de paroisse.</P> +<P>« Soixante-dix <I>cents!</I> » dit le professeur Jan Harald d’une voix +qui tremblait un peu.</P> +<P>— Quatre-vingts! riposta presque immédiatement le colonel Boris Karkof.</P> +<P>— Allons!… Quatre-vingts <I>cents!</I> » cria Flint, dont les gros yeux +ronds s’allumaient au feu des enchères.</P> +<P>Un geste de Dean Toodrink fit lever comme un diable à ressort le major +Donellan.</P> +<P>« Cent <I>cents!</I> » dit d’un ton bref le représentant de la +Grande-Bretagne.</P> +<P>Ce seul mot engageait l’Angleterre de quatre cent sept mille dollars. [Note +9: 2 035 000 francs.]</P> +<P>Les parieurs pour le Royaume-Uni poussèrent un hurrah, qu’une partie du +public renvoya comme un écho.</P> +<P>Les parieurs pour l’Amérique se regardèrent, assez désappointés. Quatre cent +sept mille dollars? C’était déjà un gros chiffre pour cette fantaisiste région +du Pôle nord. Quatre cent sept mille dollars d’ice-bergs, d’ice-fields et de +banquises!</P> +<P>Et l’homme de la <I>North Polar Practical Association</I> qui ne soufflait +mot, qui ne relevait même pas la tête! Est-ce qu’il ne se déciderait point à +lancer enfin une surenchère? S’il avait voulu attendre que les délégués danois, +suédois, hollandais et russe eussent épuisé leur crédit, il semblait bien que le +moment fût arrivé. En effet, leur attitude indiquait que devant le « cent +<I>cents</I> » du major Donellan, ils se décidaient à abandonner le champ +de bataille.</P> +<P>« À cent <I>cents</I> le mille carré! reprit par deux fois le +commissaire-priseur.</P> +<P>— Cent <I>cents!</I>… Cent cents!… Cent <I>cents!</I> répéta le crieur Flint, +en se faisant un porte-voix de sa main à demi fermée.</P> +<P>— Personne ne met au-dessus? reprit Andrew R. Gilmour? C’est entendu?… C’est +bien convenu?… Pas de regrets?… On va adjuger?… »</P> +<P>Et il arrondissait le bras qui agitait son marteau, en promenant un regard +provocateur sur l’assistance, dont les murmures s’apaisèrent dans un silence +émouvant.</P> +<P>« Une fois?… Deux fois?… reprit-il.</P> +<P>— Cent vingt <I>cents</I>, dit tranquillement William S. Forster, sans même +lever les yeux, après avoir tourné la page de son journal.</P> +<P>— Hip!… hip!… hip! » crièrent les parieurs, qui avaient tenu les plus +hautes cotes pour les États-Unis d’Amérique.</P> +<P>Le major Donellan s’était redressé à son tour. Son long cou pivotait +mécaniquement à l’angle formé par les deux épaules, et ses lèvres s’allongeaient +comme un bec. Il foudroyait du regard l’impassible représentant de la Compagnie +américaine, mais sans parvenir à s’attirer une riposte ­ même d’oeil à oeil. +Ce diable de William S. Forster ne bougeait pas.</P> +<P>« Cent quarante, dit le major Donellan.</P> +<P>— Cent soixante, dit Forster.</P> +<P>— Cent quatre-vingts, clama le major.</P> +<P>— Cent quatre-vingt-dix, murmura Forster.</P> +<P>— Cent quatre-vingt-quinze <I>cents!</I> » hurla le délégué de la +Grande-Bretagne.</P> +<P>Sur ce, croisant les bras, il sembla jeter un défi aux trente- huit États de +la Confédération.</P> +<P>On aurait entendu marcher une fourmi, nager une ablette, voler un papillon, +ramper un vermisseau, remuer un microbe. Tous les coeurs battaient. Toutes les +vies étaient suspendues à la bouche du major Donellan. Sa tête, si mobile +d’ordinaire, ne remuait plus. Quant à Dean Toodrink, il se grattait l’occiput à +s’arracher le cuir chevelu.</P> +<P>Andrew R. Gilmour laissa passer quelques instants qui parurent « longs comme +des siècles. » Le consignataire de morues continuait à lire son journal, et +à crayonner des chiffres qui n’avaient évidemment aucun rapport avec l’affaire +en question. Est-ce que, lui aussi, était au bout de son crédit? Est-ce qu’il +renonçait à mettre une dernière surenchère? Est-ce que cette somme de cent +quatre-vingt- quinze <I>cents</I> le mille carré, ou plus de sept cent +quatre-vingt- treize mille dollars pour la totalité de l’immeuble, lui +paraissait avoir atteint les dernières limites de l’absurde?</P> +<P>« Cent quatre-vingt-quinze <I>cents!</I> reprit le commissaire- priseur. Nous +allons adjuger… »</P> +<P>Et son marteau était prêt à retomber sur la table.</P> +<P>« Cent quatre-vingt-quinze <I>cents!</I> répéta le crieur.</P> +<P>— Adjugez!… Adjugez! »</P> +<P>Cette injonction fut lancée par plusieurs spectateurs impatients, comme un +blâme jeté aux hésitations d’Andrew R. Gilmour.</P> +<P>« Une fois… deux fois!… » cria-t-il.</P> +<P>Et tous les regards étaient dirigés sur le représentant de la <I>North Polar +Practical Association</I>.</P> +<P>Eh bien! cet homme surprenant était en train de se moucher, longuement, dans +un large foulard à carreaux, qui comprimait violemment l’orifice de ses fosses +nasales.</P> +<P>Pourtant, les regards de J.-.T. Maston étaient dardés sur lui, tandis que les +yeux de Mrs Evangélina Scorbitt suivaient la même direction. Et l’on eût pu +reconnaître à la décoloration de leur figure combien était violente l’émotion +qu’ils cherchaient à maîtriser. Pourquoi William S. Forster hésitait-il à +surenchérir sur le major Donellan?</P> +<P>William S. Forster se moucha une seconde fois, puis une troisième fois, avec +le bruit d’une véritable pétarade d’artifice. Mais, entre les deux derniers +coups de nez, il avait murmuré d’une voix douce et modeste :</P> +<P>« Deux cents <I>cents!</I> »</P> +<P>Un long frisson courut à travers la salle. Puis, les hips américains +retentirent à faire grelotter les vitres.</P> +<P>Le major Donellan, accablé, écrasé, aplati, était retombé près de Dean +Toodrink, non moins démonté que lui. À ce prix du mille carré, cela faisait +l’énorme somme de huit cent quatorze mille dollars, [Note 10: +4 070 000 francs.] et il était visible que le crédit britannique ne +permettait pas de la dépasser.</P> +<P>« Deux cents <I>cents!</I> répéta Andrew R. Gilmour.</P> +<P>— Deux cents <I>cents!</I> vociféra Flint.</P> +<P>— Une fois… deux fois! reprit le commissaire-priseur. Personne ne met +au-dessus?… »</P> +<P>Le major Donellan, mu par un mouvement involontaire, se releva de nouveau, +regarda les autres délégués. Ceux-ci n’avaient d’espoir qu’en lui pour empêcher +que la propriété du Pôle nord échappât aux Puissances européennes. Mais cet +effort fut le dernier. Le major ouvrit la bouche, la referma, et, en sa +personne, l’Angleterre s’affaissa sur son banc.</P> +<P>« Adjugé! cria Andrew Gilmour, en frappant la table du bout de son marteau +d’ivoire.</P> +<P>— Hip!… hip!… hip! pour les États-Unis! » hurlèrent les gagnants de la +victorieuse Amérique.</P> +<P>En un instant, la nouvelle de l’acquisition se répandit à travers les +quartiers de Baltimore, puis, par les fils aériens, à la surface de toute la +Confédération; puis, par les fils sous- marins, elle fit irruption dans l’Ancien +Monde.</P> +<P>C’était la <I>North Polar Practical Association</I>, qui, par l’entremise de +son homme de paille, William S. Forster, devenait propriétaire du domaine +arctique, compris à l’intérieur du quatre-vingt-quatrième parallèle.</P> +<P>Et, le lendemain, lorsque William S. Forster alla faire la déclaration de +command, le nom qu’il donna fut celui d’Impey Barbicane, en qui s’incarnait +ladite compagnie sous la raison sociale : Barbicane and Co.</P> +<H4>IV</H4> +<H4>Dans lequel reparaissent de vieilles<BR>connaissances de nos jeunes +lecteurs.</H4> +<P>Barbicane and Co!… Le président d’un cercle d’artilleurs!… En vérité, que +venaient faire des artilleurs dans une opération de ce genre?… On va le +voir.</P> +<P>Est-il bien nécessaire de présenter officiellement Impey Barbicane, président +du Gun-Club, de Baltimore, et le capitaine Nicholl, et J.-T. Maston, et Tom +Hunter aux jambes de bois, et le fringant Bilsby, et le colonel Bloomsberry, et +leurs autres collègues? Non! Si ces bizarres personnages ont quelque vingt ans +de plus depuis l’époque où l’attention du monde entier fut attirée sur eux, ils +sont restés les mêmes, toujours aussi incomplets corporellement, mais toujours +aussi bruyants, aussi audacieux, « aussi emballés », quand il s’agit de se +lancer dans quelque aventure extraordinaire. Le temps n’a pas eu prise sur cette +légion d’artilleurs à la retraite. Il les a respectés, comme il respecte les +canons hors d’usage, qui meublent les musées des anciens arsenaux.</P> +<P>Si le Gun-Club comptait dix-huit cent trente trois membres lors de sa +fondation ­ il s’agit des personnes et non des membres, tels que bras ou +jambes, dont la plupart d’entre eux étaient déjà privés, ­ si trente mille +cinq cent soixante- quinze correspondants s’enorgueillissaient du lien qui les +rattachait audit club, ces chiffres n’avaient point diminué. Au contraire. Et +même, grâce à l’invraisemblable tentative qu’il avait faite pour établir une +communication directe entre la Terre et la Lune, [Note 11: Du même auteur, De la +Terre à la Lune et Autour de la Lune.] sa célébrité s’était accrue dans une +proportion énorme.</P> +<P>On n’a point oublié quel retentissement avait eu cette mémorable expérience +qu’il convient de résumer en peu de lignes.</P> +<P>Quelques années après la guerre de sécession, certains membres du Gun-Club, +ennuyés de leur oisiveté, s’étaient proposé d’envoyer un projectile jusqu’à la +Lune au moyen d’une Columbiad monstre. Un canon, long de neuf cents pieds, large +de neuf à l’âme, avait été solennellement coulé à City-Moon, dans le sol de la +presqu’île floridienne, puis chargé de quatre cent mille livres de fulmi-coton. +Lancé par ce canon, un obus cylindro-conique en aluminium s’était envolé vers +l’astre des nuits sous la poussée de six milliards de litres de gaz. Après en +avoir fait le tour par suite d’une déviation de sa trajectoire, il était retombé +vers la Terre pour s’engouffrer dans le Pacifique, par 27°7’ de latitude nord et +41°37’ de longitude ouest. C’était dans ces parages que la frégate +<I>Susquehanna</I>, de la marine fédérale, l’avait repêché à la surface de +l’Océan, au grand profit de ses hôtes.</P> +<P>Des hôtes, en effet! Deux membres du Gun-Club, son président Impey Barbicane +et le capitaine Nicholl, accompagnés d’un Français, très connu pour ses audaces +de casse-cou, avaient pris place dans ce wagon-projectile. Tous trois étaient +revenus de ce voyage sains et saufs. Mais, si les deux Américains étaient +toujours là, prêts à se risquer en quelque nouvelle aventure, le Français Michel +Ardan n’y était plus. De retour en Europe, il avait fait fortune, paraît-il, +­ ce qui ne laissa pas de surprendre bien des gens, ­ et, maintenant, il +plantait ses choux, il les mangeait, il les digérait même, s’il faut en croire +les reporters les mieux informés.</P> +<P>Après ce coup de tonnerre, Impey Barbicane et Nicholl avaient vécu sur leur +célébrité dans un repos relatif. Toujours impatients des grandes choses, ils +rêvaient de quelque autre opération de ce genre. L’argent ne leur manquait pas. +Il en restait de leur dernière affaire ­ près de deux cent mille dollars sur +les cinq millions et demi que leur avait fournis la souscription publique, +ouverte dans le Nouveau et l’Ancien Monde. En outre, rien qu’à s’exhiber à +travers les États-Unis dans leur projectile d’aluminium comme des phénomènes +dans une cage, ils avaient encore réalisé de belles recettes, et recueilli toute +la gloire que peut comporter la plus exigeante des ambitions humaines.</P> +<P>Impey Barbicane et le capitaine Nicholl auraient donc pu se tenir +tranquilles, si l’ennui ne les eût rongés. Et, c’est pour sortir de leur +inaction, sans doute, qu’ils venaient d’acheter ce lot de régions arctiques.</P> +<P>Pourtant, qu’on ne l’oublie pas, si cette acquisition avait pu être faite au +prix de huit cent mille dollars et plus, c’est que Mrs Evangélina Scorbitt avait +mis dans l’affaire l’appoint qui lui manquait. Grâce à cette femme généreuse, +l’Europe avait été vaincue par l’Amérique.</P> +<P>Voici à quoi tenait cette générosité :</P> +<P>Depuis leur retour, si le président Barbicane et le capitaine Nicholl +jouissaient d’une incomparable célébrité, il était un homme qui en avait sa +bonne part. On l’a deviné, il s’agit de J.-T. Maston, le bouillant secrétaire du +Gun-Club. N’était-ce pas à cet habile calculateur que l’on devait les formules +mathématiques qui avaient permis de tenter la grande expérience citée plus haut? +S’il n’avait pas accompagné ses deux collègues lors de leur voyage extra- +terrestre, ce n’était pas par peur, nom d’un boulet! Mais le digne artilleur, +manchot du bras droit, était pourvu d’un crâne en gutta-percha, à la suite d’un +de ces accidents trop communs à la guerre. Et, vraiment, en le montrant aux +Sélénites, c’eût été leur donner une piteuse idée des habitants de la Terre, +dont la Lune, après tout, n’est que l’humble satellite.</P> +<P>À son profond regret, J.-T. Maston avait donc dû se résigner à ne point +partir. Toutefois, il n’était pas resté oisif. Après avoir procédé à la +construction d’un immense télescope, qui fut dressé sur le sommet de Long’s +Peak, l’un des plus hauts sommets de la chaîne des montagnes Rocheuses, il s’y +était transporté de sa personne. Puis, dès que le projectile eut été signalé, +décrivant sur le ciel sa majestueuse trajectoire, il n’avait plus quitté son +poste d’observation. Là, devant l’oculaire du gigantesque instrument, il s’était +donné pour tâche de chercher à suivre ses amis, dont le véhicule aérien filait à +travers l’espace.</P> +<P>On devait les croire à jamais perdus pour la Terre, les audacieux voyageurs. +En effet, ne pouvait-on craindre que le projectile, maintenu dans une nouvelle +orbite par l’attraction lunaire, fût astreint à graviter éternellement auteur de +l’astre des nuits comme un sous-satellite? Mais non! Une déviation, que l’on +pourrait appeler providentielle, avait modifié la direction du projectile. Après +avoir fait le tour de la Lune au lieu de l’atteindre, entraîné dans une chute +progressivement accélérée, il était revenu vers notre sphéroïde avec une vitesse +qui égalait cinquante sept mille six cents lieues à l’heure, au moment où il +s’engloutissait dans les abîmes de la mer.</P> +<P>Heureusement, les masses liquides du Pacifique avaient amorti la chute, qui +avait eu pour témoin la frégate américaine <I>Susquehanna</I>. Aussitôt la +nouvelle en fut transmise à J.-T. Maston. Le secrétaire du Gun-Club revint en +toute hâte de l’observatoire de Long’s Peak, afin d’opérer le sauvetage. Des +sondages furent poursuivis dans les parages où s’était abîmé le projectile, et +le dévoué J.-T. Maston n’hésita pas à revêtir l’habit du scaphandrier pour +retrouver ses amis.</P> +<P>En réalité, il n’aurait pas été nécessaire de se donner tant de peine. Le +projectile d’aluminium, déplaçant une quantité d’eau supérieure à son propre +poids, était remonté au niveau du Pacifique, après avoir fait un superbe +plongeon. Et c’est dans ces conditions que le président Barbicane, le capitaine +Nicholl et Michel Ardan furent rencontrés à la surface de l’Océan : ils jouaient +aux dominos dans leur prison flottante.</P> +<P>Maintenant, pour en revenir à J.-T. Maston, il faut dire que la part prise +par lui à ces extraordinaires aventures l’avait mis très en relief.</P> +<P>Certes, J.-T. Maston n’était pas beau avec son crâne postiche et son +avant-bras droit, emmanché d’un crochet métallique. Il n’était pas jeune, non +plus, ayant cinquante-huit ans sonnés et carillonnés à l’époque où commence ce +récit. Mais l’originalité de son caractère, la vivacité de son intelligence, le +feu qui animait son regard, l’ardeur qu’il apportait en toutes choses, en +avaient fait un type idéal aux yeux de Mrs Evangélina Scorbitt. Enfin, son +cerveau, soigneusement emmagasiné sous sa calotte de gutta-percha, était intact, +et il passait encore, à juste titre, pour un des plus remarquables calculateurs +de son temps.</P> +<P>Or, Mrs Evangélina Scorbitt ­ bien que le moindre calcul lui donnât la +migraine ­ avait du goût pour les mathématiciens, si elle n’en avait pas +pour les mathématiques. Elle les considérait comme des êtres d’une espèce +particulière et supérieure. Songez donc! Des têtes où les x ballottent comme des +noix dans un sac, des cerveaux qui se jouent avec les signes algébriques, des +mains qui jonglent avec les intégrales triples, comme un équilibriste avec ses +verres et ses bouteilles, des intelligences qui comprennent quelque chose à des +formules de ce genre :</P> +<P class=center>∫ ∫ ∫ φ( x y z ) dx dy dz.</P> +<P>Oui! Ces savants lui paraissaient dignes de toutes les admirations et +bienfaits pour qu’une femme se sentît attirée vers eux proportionnellement aux +masses et en raison inverse du carré des distances. Et précisément, J.-T. Maston +était assez corpulent pour exercer sur elle une attraction irrésistible, et, +quant à la distance, elle serait absolument nulle, s’ils pouvaient jamais être +l’un à l’autre.</P> +<P>Cela, nous l’avouerons, ne laissait pas d’inquiéter le secrétaire du +Gun-Club, qui n’avait jamais cherché le bonheur dans des unions si étroites. +D’ailleurs, Mrs Evangélina Scorbitt n’était plus de la première jeunesse ­ +ni même de la seconde ­ avec ses quarante-cinq ans, ses cheveux plaqués sur +ses tempes, comme une étoffe teinte et reteinte, sa bouche trop meublée de dents +trop longues dont elle n’avait pas perdu une seule, sa taille sans profil, sa +démarche sans grâce. Bref, l’apparence d’une vieille fille, bien qu’elle eût été +mariée ­ quelques années à peine, il est vrai. Mais c’était une excellente +personne, à laquelle rien n’aurait manqué des joies terrestres, si elle avait pu +se faire annoncer dans les salons de Baltimore sous le nom de Mrs J.- T. +Maston.</P> +<P>La fortune de cette veuve était très considérable. Non qu’elle fût riche +comme les Gould, comme les Mackay, les Vanderbilt, les Gordon Bennett, dont la +fortune dépasse le milliard, et qui pourraient faire l’aumône à un Rothschild! +Non qu’elle possédât trois cents millions comme Mrs Moses Carper, deux cents +millions comme Mrs Stewart, quatre- vingts millions comme Mrs Crocker, ­ +trois veuves, qu’on se le dise! ­ ni qu’elle fût riche comme Mrs Hammersley, +Mrs Helly Green, Mrs Maffitt, Mrs Marshall, Mrs Para Stevens, Mrs Mintury et +quelques autres! Toutefois, elle aurait eu le droit de prendre place à ce +mémorable festin de Fifth-Avenue Hôtel, à New-York, où l’on n’admettait que des +convives cinq fois millionnaires. En réalité, Mrs Evangélina Scorbitt disposait +de quatre bons millions de dollars, soit vingt millions de francs, qui lui +venaient de John P. Scorbitt, enrichi dans le double commerce des articles de +mode et des porcs salés. Eh bien! cette fortune, la généreuse veuve eût été +heureuse de l’utiliser au profit de J.-T. Maston, auquel elle apporterait un +trésor de tendresse plus inépuisable encore.</P> +<P>Et, en attendant, sur la demande de J.-T. Maston, Mrs Evangélina Scorbitt +avait volontiers consenti à mettre quelques centaines de mille dollars dans +l’affaire de la <I>North Polar Practical Association</I>, sans même savoir ce +dont il s’agissait. Il est vrai, avec J.-T. Maston, elle était assurée que +l’oeuvre ne pouvait être que grandiose, sublime, surhumaine. Le passé du +secrétaire du Gun-Club lui répondait de l’avenir.</P> +<P>On juge si, après l’adjudication, lorsque la déclaration de command lui eut +appris que le Conseil d’administration de la nouvelle Société allait être +présidé par le président du Gun- Club, sous la raison sociale Barbicane and Co, +elle dut avoir toute confiance. Du moment que J.-T. Maston faisait partie de « +l’and Co », ne devait-elle pas s’applaudir d’en être la plus forte +actionnaire?</P> +<P>Ainsi, Mrs Evangélina Scorbitt se trouvait propriétaire ­ pour la plus +grosse part ­ de cette portion des régions boréales, circonscrites par le +quatre-vingt-quatrième parallèle. Rien de mieux! Mais qu’en ferait-elle, ou +plutôt, comment la Société prétendait-elle tirer un profit quelconque de cet +inaccessible domaine?</P> +<P>C’était toujours la question, et si, au point de vue de ses intérêts +pécuniaires, elle intéressait très sérieusement Mrs Evangélina Scorbitt, elle +intéressait le monde entier au point de vue de la curiosité générale.</P> +<P>Cette femme excellente ­ très discrètement d’ailleurs ­ avait bien +tenté de pressentir J.-T. Maston à ce sujet, avant de mettre des fonds à la +disposition des promoteurs de l’affaire. Mais J.-T. Maston s’était +invariablement tenu sur la plus grande réserve. Mrs Evangélina Scorbitt saurait +bientôt de quoi il « retournait », mais pas avant que l’heure fût venue +d’étonner l’univers en lui faisant connaître le but de la nouvelle Société!…</P> +<P>Sans doute, dans sa pensée, il s’agissait d’une entreprise, qui, comme a dit +Jean Jacques, « n’eut jamais d’exemple et qui n’aura point d’imitateurs, » +d’une oeuvre destinée à laisser loin derrière elle la tentative faite par les +membres du Gun-Club pour entrer en communication directe avec le satellite +terrestre.</P> +<P>Insistait-elle, J.-T. Maston, mettant son crochet sur ses lèvres à +demi-fermées, se bornait à dire :</P> +<P>« Chère mistress Scorbitt, ayez confiance! »</P> +<P>Et, si Mrs Evangélina Scorbitt avait eu confiance « avant », quelle +immense joie éprouvât-elle « après », lorsque le bouillant secrétaire lui +eut attribué le triomphe des États-Unis d’Amérique et la défaite de l’Europe +septentrionale.</P> +<P>« Mais ne puis-je enfin savoir maintenant?… demanda-t- elle en souriant à +l’éminent calculateur.</P> +<P>— Vous saurez bientôt! » répondit J.-T. Maston, qui secoua +vigoureusement la main de sa coassociée ­ à l’américaine.</P> +<P>Cette secousse eut pour effet immédiat de calmer les impatiences de Mrs +Evangélina Scorbitt.</P> +<P>Quelques jours plus tard, l’Ancien et le Nouveau Monde ne furent pas moins +secoués, ­ sans parler de la secousse qui les attendait dans l’avenir ­ +lorsque l’on connut le projet absolument insensé, pour la réalisation duquel la +<I>North Polar Practical Association</I> allait faire appel à une souscription +publique.</P> +<P>Effectivement, si la Société avait acquis cette portion des régions +circumpolaires, c’était dans le but d’exploiter… les houillères du pôle +boréal!</P> +<H4>V</H4> +<H4>Et d’abord, peut-on admettre qu’il y ait des<BR>houillères près du Pôle +nord?</H4> +<P>Telle fut la première question qui se présenta à l’esprit des gens doués de +quelques logique.</P> +<P>« Pourquoi y aurait-il des gisements de houille aux environs du Pôle? dirent +les uns.</P> +<P>— Pourquoi n’y en aurait-il pas? » répondirent les autres.</P> +<P>On le sait, les couches de charbon, qui sont répandues sur de nombreux points +de la surface du globe, abondent en diverses contrées de l’Europe. Quant aux +deux Amériques, elles en possèdent de considérables, et peut-être les États- +Unis en sont-ils le plus richement pourvus. Ces couches ne manquent d’ailleurs +ni à l’Afrique, ni à l’Asie, ni à l’Océanie.</P> +<P>À mesure que la reconnaissance des territoires du globe est poussée plus +avant, on découvre de ces gisements à tous les étages géologiques, l’anthracite +dans les terrains les plus anciens, la houille dans les terrains carbonifères +supérieurs, le stipite dans les terrains secondaires, le lignite dans les +terrains tertiaires. Le combustible minéral ne fera pas défaut avant un temps +qui se chiffre par des centaines d’années.</P> +<P>Et pourtant, l’extraction du charbon, dont l’Angleterre produit à elle seule +cent soixante millions de tonnes, est annuellement de quatre cent millions de +tonnes dans le monde entier. Or, cette consommation ne semble pas devoir cesser +de s’accroître avec les besoins de l’industrie, qui vont toujours en +s’augmentant. Que l’électricité se substitue à la vapeur comme force motrice, ce +sera toujours une dépense égale de houille pour la production de cette force. +L’estomac industriel ne vit que de charbon, il ne mange pas autre chose. +L’industrie est un animal « carbonivore »; il faut bien le nourrir.</P> +<P>Et puis, ce charbon, ce n’est pas seulement un combustible, c’est aussi la +substance tellurique, dont la science tire actuellement le plus de produits et +de sous- produits pour tant d’usages divers. Avec les transformations qu’il +subit dans les creusets du laboratoire, on peut teindre, sucrer, aromatiser, +vaporiser, purifier, chauffer, éclairer, orner en produisant du diamant. Il est +aussi utile que le fer : il l’est même plus.</P> +<P>Très heureusement, ce dernier métal, il n’est pas à craindre que l’on puisse +jamais l’épuiser; c’est la composition même du globe terrestre.</P> +<P>En réalité, la Terre doit être considérée comme une masse de fer plus ou +moins carburé à l’état de fluidité ignée, recouverte de silicates liquides, +sorte de laitier que surmontent les roches solides et l’eau. Les autres métaux, +aussi bien que l’eau et la pierre, n’entrent que pour une part extrêmement +réduite dans la composition de notre sphéroïde.</P> +<P>Mais, si la consommation du fer est assurée jusqu’à la fin des siècles, celle +de la houille ne l’est pas. Loin de là. Les, gens avisés, qui se préoccupent de +l’avenir, même quand il se chiffre par plusieurs centaines d’années, doivent +donc rechercher les charbonnages partout où la prévoyante nature les a formés +aux époques géologiques.</P> +<P>« Parfait! » répondaient les opposants.</P> +<P>Et, aux États-Unis comme ailleurs, il se rencontre des gens qui, par envie ou +haine, aiment à dénigrer, sans compter ceux qui contredisent pour le plaisir de +contredire.</P> +<P>« Parfait! disaient ces opposants. Mais, pourquoi y aurait- il du charbon au +Pôle nord?</P> +<P>— Pourquoi? répondaient les partisans du président Barbicane. Parce que, très +vraisemblablement, à l’époque des formations géologiques, le volume du Soleil +était tel, d’après la théorie de M. Blandet, que la différence de la température +de l’Équateur et des Pôles n’était pas appréciable. Alors d’immenses forêts +couvraient les régions septentrionales du globe, bien avant l’apparition de +l’homme, lorsque notre planète était soumise à l’action permanente de la chaleur +et de l’humidité. »</P> +<P>Et, c’est ce que les journaux, les revues, les magazines, à la dévotion de la +Société, établissaient dans mille articles variés, tantôt sous la forme +plaisante, tantôt sous la forme scientifique. Or, ces forêts, enlisées au temps +des énormes convulsions qui ébranlaient le globe avant qu’il n’eût pris son +assise définitive, avaient certainement dû se transformer en houillères, sous +l’action du temps, des eaux et de la chaleur interne. Donc, rien de plus +admissible que cette hypothèse, d’après laquelle le domaine polaire serait riche +en gisements de houille, prêts à s’ouvrir sous la rivelaine du mineur.</P> +<P>De plus, il y avait des faits ­ des faits indéniables. Ces esprits +positifs, qui ne veulent point tabler sur de simples probabilités, ne pouvaient +les mettre en doute, et ils étaient de nature à autoriser la recherche des +différentes variétés de charbon à la surface des régions boréales.</P> +<P>Et c’est là précisément ce dont le major Donellan et son secrétaire +s’entretenaient ensemble, quelques jours après, dans le plus sombre recoin de la +taverne des <I>Two Friends</I>.</P> +<P>« Eh! disait Dean Toodrink, est-ce que ce Barbicane ­ que Berry pende un +jour ­ aurait raison?</P> +<P>— C’est probable, répondit le major Donellan, et j’ajouterai même que cela +doit être certain.</P> +<P>— Mais, alors, il y aurait des fortunes à gagner en exploitant les régions +polaires!</P> +<P>— Assurément! répondit le major. Si l’Amérique du Nord possède de vastes +gisements de combustible minéral, si on en signale fréquemment de nouveaux, il +n’est pas douteux qu’il en reste encore de très importants à découvrir, monsieur +Toodrink. Or, les terres arctiques paraissent être une annexe de ce continent +américain. Identité de formation et d’aspect. Plus particulièrement, le +Groënland est un prolongement du Nouveau-Monde, et il est certain que le +Groënland tient à l’Amérique…</P> +<P>— Comme une tête de cheval, dont il a la forme, tient au corps de l’animal, +fit observer le secrétaire du major Donellan.</P> +<P>— J’ajoute, reprit celui-ci, que, lors de ses explorations sur le territoire +groënlandais, le professeur Nordenskiöld a reconnu des formations sédimentaires, +constituées par des grès et des schistes avec des intercalations de lignite, qui +renferment une quantité considérable de plantes fossiles. Rien que dans le +district de Diskô, le danois Stoënstrup a reconnu soixante et onze gisements, où +abondent les empreintes végétales, indiscutables vestiges de cette puissante +végétation, qui se groupait autrefois avec une extraordinaire intensité autour +de l’axe polaire.</P> +<P>— Mais plus haut?… demanda Dean Toodrink.</P> +<P>— Plus haut, ou plus loin, dans la direction du nord, répliqua le major, la +présence de la houille s’est affirmée matériellement, et il semble qu’il n’y ait +qu’à se baisser pour en prendre. Donc, si le charbon est ainsi répandu à la +surface de ces contrées, ne peut-on en conclure presque avec certitude que les +gisements s’enfoncent jusque dans les profondeurs de la croûte +terrestre? »</P> +<P>Il avait raison, le major Donellan. Comme il connaissait à fond la question +des formations géologiques au Pôle boréal, c’était là ce qui faisait de lui le +plus irritable de tous les Anglais en cette circonstance. Et peut-être eût-il +longtemps parlé sur ce sujet, s’il ne se fût aperçu que les habitués de la +taverne cherchaient à l’écouter. Aussi, Dean Toodrink et lui jugèrent-ils +prudent de se tenir sur la réserve, après que ledit Toodrink eut fait cette +dernière observation :</P> +<P>« N’êtes-vous pas surpris d’une chose, major Donellan?</P> +<P>— Et de laquelle?</P> +<P>— C’est que, dans cette affaire où l’on devait s’attendre à voir figurer des +ingénieurs ou tout au moins des navigateurs, puisqu’il s’agit du Pôle et de ses +houillères, ce soient des artilleurs qui la dirigent!</P> +<P>— Juste, répondit le major, et cela est bien fait pour surprendre! »</P> +<P>Cependant, chaque matin, les journaux revenaient à la rescousse à propos de +ces gisements…</P> +<P>« Des gisements? Et lesquels? demanda la <I>Pall Mall Gazette</I>, dans des +articles furibonds, inspirés par le haut commerce anglais, qui déblatérait +contre les arguments de la <I>North Polar Practical Association</I>.</P> +<P>— Lesquels? répondirent les rédacteurs du <I>Daily-News</I>, de Charleston, +partisans déterminés du président Barbicane. Mais, tout d’abord, ceux qui ont +été reconnus par le capitaine Nares, en 1875-76, sur la limite du +quatre-vingt-deuxième degré de latitude en même temps que des strates qui +indiquent l’existence d’une flore miocène, riche en peupliers, hêtres, viornes, +noisetiers et conifères.</P> +<P>— Et, en 1881-1884, ajoutait le chroniqueur scientifique du <I>New-York +Witness</I>, durant l’expédition du lieutenant Greely à la baie de lady +Franklin, une couche de charbon n’a-t-elle pas été découverte par nos nationaux, +à peu de distance du fort Conger, à la crique Watercourse? Et le docteur Pavy +n’a-t-il pas pu soutenir avec raison, que ces contrées ne sont point dépourvues +de dépôts carbonifères, vraisemblablement destinés par la prévoyante nature à +combattre un jour le froid de ces régions désolées? »</P> +<P>On le comprend, lorsque des faits aussi probants étaient cités sous +l’autorité des hardis découvreurs américains, les adversaires du président +Barbicane ne savaient plus que répondre. Aussi les partisans du « pourquoi y en +aurait-il, des gisements? » commençaient à baisser pavillon devant les +partisans du « pourquoi n’y en aurait-il pas? » Oui! Il y en avait ­ et +probablement de très considérables. Le sol circumpolaire recelait des masses du +précieux combustible, précisément enfoui dans les entrailles de ces régions où +la végétation fût autrefois luxuriante.</P> +<P>Mais, si le terrain leur manquait sur la question des houillères dont +l’existence n’était plus douteuse au sein des contrées arctiques, les +détracteurs prenaient leur revanche en examinant la question sous un autre +aspect.</P> +<P>« Soit! dit un jour le major Donellan, lors d’une discussion orale qu’il +provoqua dans la salle même du Gun- Club, et au cours de laquelle il interpella +le président Barbicane d’homme à homme. Soit! Je l’admets, je l’affirme même. Il +y a des houillères dans le domaine acquis par votre Société. Mais allez donc les +exploiter!…</P> +<P>— C’est ce que nous ferons, répondit tranquillement Impey Barbicane.</P> +<P>— Dépassez donc le quatre-vingt-quatrième parallèle, au delà duquel aucun +explorateur n’a pu s’élever encore!</P> +<P>— Nous le dépasserons.</P> +<P>— Atteignez donc le Pôle même!</P> +<P>— Nous l’atteindrons. »</P> +<P>Et, à entendre le président du Gun-Club répondre avec tant de sang-froid, +avec tant d’assurance, à voir cette opinion si hautement, si nettement affirmée, +les plus obstinés se déclaraient hésitants. Ils se sentaient en présence d’un +homme qui n’avait rien perdu de ses qualités d’autrefois, calme, froid, d’un +esprit éminemment sérieux et concentré, exact comme un chronomètre, aventureux, +mais apportant des idées pratiques jusque dans ses entreprises les plus +téméraires…</P> +<P>Si le major Donellan avait une furieuse envie d’étrangler son adversaire, on +peut en croire ceux qui ont approché cet estimable mais tempétueux gentleman. +Bah! il était solide, le président Barbicane, moralement et physiquement, « +ayant un grand tirant d’eau » pour employer une métaphore de Napoléon, et, +par suite, capable de tenir contre vent et marée. Ses ennemis, ses rivaux, ses +envieux, ne le savaient, que trop!</P> +<P>Toutefois, comme on ne peut empêcher les mauvais plaisants de se répandre en +mauvaises plaisanteries, ce fut sous cette forme que l’irritation se déchaîna +contre la nouvelle Société. On prêta au président du Gun-Club les projets les +plus saugrenus. La caricature s’en mêla, surtout en Europe, et plus +particulièrement dans le Royaume-Uni, qui ne pouvait digérer son insuccès, lors +de cette bataille où les dollars avaient vaincu les pounds sterlings.</P> +<P>Ah! ce Yankee avait affirmé qu’il atteindrait le Pôle boréal! Ah! il mettrait +le pied là où aucun être humain ne l’avait pu mettre encore! Ah! il planterait +le pavillon des États-Unis sur le seul point du globe terrestre qui reste +éternellement immobile, lorsque les autres sont emportés dans le mouvement +diurne!</P> +<P>Et alors, les caricaturistes de se donner libre carrière.</P> +<P>Aux vitrines des principaux libraires et des kiosques des grandes villes de +l’Europe, aussi bien que dans les importantes cités de la Confédération ­ ce +pays libre par excellence ­ apparaissaient croquis et dessins, montrant le +président Barbicane à la recherche des moyens les plus extravagants pour +atteindre le Pôle.</P> +<P>Ici, l’audacieux Américain, aidé de tous les membres du Gun-Club, la pioche à +la main, creusait un tunnel sous-marin à travers la masse des glaces immergées +depuis les premières banquises jusqu’au quatre-vingt-dixième degré de latitude +septentrionale, afin de déboucher à la pointe même de l’axe.</P> +<P>La, Impey Barbicane, accompagné de J.-T. Maston ­ très ressemblant ­ +et du capitaine Nicholl, descendait en ballon sur ce lieu tant désiré, et, après +une tentative effrayante, au prix de mille dangers, tous trois conquéraient, un +morceau de charbon… pesant une demi-livre. C’était tout ce que contenait le +fameux gisement des régions circumpolaires.</P> +<P>On « croquait » aussi, dans un numéro du <I>Punch</I>, journal anglais, +J.-T. Maston, non moins visé que son chef par les caricaturistes. Après avoir +été saisi en vertu de l’attraction du Pôle magnétique, le secrétaire du Gun-Club +était irrésistiblement rivé au sol par son crochet de métal.</P> +<P>Mentionnons, à ce propos, que le célèbre calculateur était d’un tempérament +trop vif pour prendre par son côté risible cette plaisanterie qui l’attaquait +dans sa conformation personnelle. Il en fut extrêmement indigné, et Mrs +Evangélina Scorbitt, on l’imagine aisément, ne fut pas la dernière à partager sa +juste indignation.</P> +<P>Un autre croquis, dans la <I>Lanterne magique</I>, de Bruxelles, +représentait, Impey Barbicane et les membres du Conseil d’administration de la +Société, opérant au milieu des flammes, comme autant d’incombustibles +salamandres. Pour fondre les glaces de l’océan Paléocrystique, n’avaient-ils pas +eu l’idée de répandre à sa surface toute une mer d’alcool, puis d’enflammer +cette mer ­ ce qui convertissait le bassin polaire en un immense bol de +punch? Et, jouant sur ce mot punch, le dessinateur belge n’avait-il pas poussé +l’irrévérence jusqu’à représenter le président du Gun-Club sous la figure d’un +ridicule polichinelle? [Note 12: <I>Punch</I> en anglais signifie +polichinelle.]</P> +<P>Mais, de toutes ces caricatures, celle qui obtint le plus de succès fut +publiée par le journal français <I>Charivari</I> sous la signature du +dessinateur Stop. Dans un estomac de baleine, confortablement meublé et +capitonné, Impey Barbicane et J.- T. Maston, attablés, jouaient aux échecs, en +attendant leur arrivée à bon bort. Nouveaux Jonas, le président et son +secrétaire n’avaient pas hésité à se faire avaler par un énorme mammifère marin, +et c’était par ce nouveau mode de locomotion, après avoir passé sous les +banquises, qu’ils comptaient atteindre l’inaccessible Pôle du globe.</P> +<P>Au fond, le flegmatique directeur de la Société nouvelle s’inquiétait peu de +cette intempérance de plume et de crayon. Il laissait dire, chanter, parodier, +caricaturer. Il n’en poursuivait pas moins son oeuvre.</P> +<P>En effet, après décision prise en conseil, la Société, définitivement +maîtresse d’exploiter le domaine polaire dont la concession lui avait été +attribuée par le gouvernement fédéral, venait de faire appel à une souscription +publique pour la somme de quinze millions de dollars. Les actions émises à cent +dollars devaient être libérées par un unique versement. Eh bien! tel était le +crédit de Barbicane and Co que les souscripteurs affluèrent. Mais il faut bien +le dire, ils appartenaient en presque totalité aux trente-huit États de la +Confédération.</P> +<P>« Tant mieux! s’écrièrent les partisans de la <I>North Polar Practical +Association</I>. L’oeuvre n’en sera que plus américaine! »</P> +<P>Bref, la « surface » que présentait Barbicane and Co était si bien +établie, les spéculateurs croyaient avec tant de ténacité à la réalisation de +ses promesses industrielles, ils admettaient si imperturbablement l’existence +des houillères du Pôle boréal et la possibilité de les exploiter, que le capital +de la nouvelle Société fut souscrit trois fois.</P> +<P>Les souscriptions durent donc être réduites des deux tiers, et, à la date du +16 décembre, le capital social fut définitivement constitué par un encaisse de +quinze millions de dollars.</P> +<P>C’était environ trois fois plus que la somme souscrite au profit du Gun-Club, +lors de la grande expérience du projectile envoyé de la Terre à la Lune.</P> +<H4>VI</H4> +<H4>Dans lequel est interrompue une<BR>conversation téléphonique entre +Mrs<BR>Scorbitt et J.-T. Maston.</H4> +<P>Non seulement le président Barbicane avait affirmé qu’il atteindrait son but, +­ et maintenant le capital dont il disposait lui permettait d’y arriver sans +se heurter à aucun obstacle ­ mais il n’aurait certainement pas eu l’audace +de faire appel aux capitaux, s’il n’eût été certain du succès.</P> +<P>Le Pôle nord allait enfin être conquis par l’audacieux génie de l’homme.</P> +<P>C’était avéré, le président Barbicane et son Conseil administration avaient +les moyens de réussir là où tant d’autres avaient échoué. Ils feraient ce que +n’avaient pu faire ni les Franklin, ni les Kane, ni les De Long, ni les Nares, +ni les Greely. Ils franchiraient le quatre-vingt-quatrième parallèle, ils +prendraient possession de la vaste portion du globe acquise par leur dernière +enchère, ils ajouteraient au pavillon américain la trente-neuvième étoile du +trente-neuvième État annexé à la Confédération américaine.</P> +<P>« Fumistes! » ne cessaient de répéter les délégués européens et leurs +partisans de l’Ancien Monde.</P> +<P>Rien n’était plus vrai pourtant, et ce moyen pratique, logique, indiscutable, +de conquérir le Pôle nord, ­ moyen d’une simplicité que l’on pourrait dire +enfantine, ­ c’était J.- T. Maston qui le leur avait suggéré. C’était de ce +cerveau, où les idées cuisaient dans une matière cérébrale en perpétuelle +ébullition, que s’était dégagé le projet de cette grande oeuvre géographique, et +la manière de la conduire à bonne fin.</P> +<P>On ne saurait trop le répéter, le secrétaire du Gun-Club était un remarquable +calculateur ­ nous dirions « émérite », si ce mot n’avait pas une +signification diamétralement opposée à celle que le vulgaire lui prête. Ce +n’était qu’un jeu pour lui de résoudre les problèmes les plus compliqués des +sciences mathématiques. Il se riait des difficultés, aussi bien dans la science +des grandeurs, qui est l’algèbre, que dans la science des nombres, qui est +l’arithmétique. Aussi fallait-il le voir manier les symboles, les signes +conventionnels qui forment la notation algébrique, soit que ­ lettres de +l’alphabet ­ elles représentent les quantités ou grandeurs, soit que ­ +lignes accouplées ou croisées ­ elles indiquent les rapports que l’on peut +établir entre les quantités et les opérations auxquelles on les soumet.</P> +<P>Ah! les coefficients, les exposants, les radicaux, les indices et autres +dispositions adoptées dans cette langue! Comme tous ces signes voltigeaient sous +sa plume, ou plutôt sous le morceau de craie qui frétillait au bout de son +crochet de fer, car il aimait à travailler au tableau noir! Et là, sur cette +surface de dix mètres carrés, ­ il n’en fallait pas moins à J.-T. Maston +­ il se livrait à l’ardeur de son tempérament d’algébriste. Ce n’étaient +point des chiffres minuscules qu’il employait dans ses calculs, non! c’étaient +des chiffres fantaisistes, gigantesques, tracés d’une main fougueuse. Ses 2 et +ses 3 s’arrondissaient comme des cocotes de papier; ses 7 se dessinaient comme +des potences, et il n’y manquait qu’un pendu; ses 8 se recourbaient comme de +larges paires de lunettes; ses 6 et ses 9 se paraphaient de queues +interminables.</P> +<P>Et les lettres avec lesquelles il établissait ses formules, les premières de +l'alphabet, <I>a, b, c</I>, qui lui servaient à représenter les quantités +connues ou données, et les dernières, <I>x, y, z</I>, dont il se servait pour +les quantités inconnues ou à déterminer, comme elles étaient accusées d'un trait +plein, sans déliés, et plus particulièrement ses <I>z</I>, qui se +contorsionnaient en zigzags fulgurants! Et quelle tournure, ses lettres +grecques, les π, les λ, les ω, etc., dont un Archimède ou un Euclide eussent été +fiers!</P> +<P>Quant aux signes, tracés d'une craie pure et sans tache, c'était tout +simplement merveilleux. Ses + montraient bien que ce signe marque l'addition de +deux quantités. Ses –, s'ils étaient plus humbles, faisaient encore bonne +figure. Ses x se dressaient comme des croix de Saint-André. Quant à ses = , +leurs deux traits, rigoureusement égaux, indiquaient, vraiment, que J.-T. Maston +était d'un pays où l'égalité n'est pas une vaine formule, du moins entre types +de race blanche. Même grandiose de facture pour ses < , pour ses > , pour +ses >< , dessinés dans des proportions extraordinaires. Quant au signe √ , +qui indique la racine d'un nombre ou d'une quantité, c'était son triomphe, et, +lorsqu'il le complétait de la barre horizontale sous cette forme :</P> +<P> </P> +<P class=center><FONT size=6>√<SUP>¯¯¯¯¯</SUP></FONT></P> +<P> </P> +<P class=normal>il semblait que ce bras indicateur, dépassant la limite du +tableau noir, menaçait le monde entier de le soumettre à ses équations +furibondes!</P> +<P>Et ne croyez pas que l’intelligence mathématiques de J.-T. Maston se bornât à +l’horizon de l’algèbre élémentaire! Non! Ni le calcul différentiel, ni le calcul +intégral, ni le calcul des variations, ne lui étaient étrangers, et c’est d’une +main sûre qu’il traçait ce fameux signe de l’intégration, cette lettre, +effrayante dans sa simplicité,</P> +<P class=center><FONT size=6>∫</FONT></P> +<P class=normal>somme d’une infinité d’éléments infiniment petits!</P> +<P>Il en était de même du signe Σ, qui représente la somme d'un nombre fini +d'éléments finis, du signe ∞ par lequel les mathématiciens désignent l'infini, +et de tous les symboles mystérieux qu'emploie cette langue incompréhensible du +commun des mortels.</P> +<P>Enfin, cet homme étonnant eût été capable de s’élever jusqu’aux derniers +échelons des hautes mathématiques.</P> +<P>Voilà ce qu’était J.-T. Maston! Voilà pourquoi ses collègues pouvaient avoir +toute confiance, lorsqu’il se chargeait de résoudre les plus abracadabrants +calculs posés par leurs audacieuses cervelles! Voilà ce qui avait amené le +Gun-Club à lui confier le problème d’un projectile à lancer de la Terre à la +Lune! Enfin, voilà pourquoi Mrs. Evangélina Scorbitt, enivrée de sa gloire, +avait pour lui une admiration qui confinait à l’amour.</P> +<P>Du reste, dans le cas considéré ­ c’est à dire la résolution de ce +problème de la conquête du Pôle boréal ­ J.-T. Maston n’aurait point à +s’envoler dans les régions sublimes de l’analyse. Pour permettre aux nouveaux +concessionnaires du domaine arctique de l’exploiter, le secrétaire du Gun-Club +ne se trouverait qu’en face d’un problème de mécanique à résoudre, ­ +problème compliqué sans doute, qui exigerait des formules ingénieuses, nouvelles +peut-être, mais dont il se tirerait à son avantage.</P> +<P>Oui! on pouvait se fier à J.-T. Maston, bien que la moindre faute eût été de +nature à entraîner la perte de millions. Jamais, depuis l’âge où sa tête +d’enfant s’était exercée aux premières notions de l’arithmétique, il n’avait +commis une erreur ­ même d’un millième de micron, [Note 13: Le micron ­ +mesure usuelle en optique ­ égale un millième de millimètre.] lorsque ses +calculs avaient pour objet la mesure d’une longueur. S’il se fût trompé rien que +d’une vingtième décimale, il n’aurait pas hésité à faire sauter son crâne de +gutta-percha.</P> +<P>Il importait d’insister sur cette aptitude si remarquable de J.-T. Maston. +Cela est fait. Maintenant, il s’agit de le montrer en fonction, et, à ce propos, +il est indispensable de revenir à quelques semaines en arrière.</P> +<P>C’était un mois environ avant la publication du document adressé aux +habitants des deux Mondes, que J.-T. Maston s’était chargé de chiffrer les +éléments du projet dont il avait suggéré à ses collègues les merveilleuses +conséquences.</P> +<P>Depuis nombre d’années, J.-T. Maston demeurait au numéro 179 de +Franklin-street, une des rues les plus tranquilles de Baltimore, loin du +quartier des affaires, auxquelles il n’entendait rien, loin du bruit de la foule +qui lui répugnait.</P> +<P>Là, il occupait une modeste habitation, connue sous le nom de +Balistic-Cottage, n’ayant pour toute fortune que sa retraite d’officier +d’artillerie et le traitement qu’il touchait comme secrétaire du Gun-Club. Il +vivait seul, servi par son nègre Fire-Fire ­ Feu-Feu! ­ sobriquet digne +du valet d’un artilleur. Ce nègre n’était pas un serviteur, c’était un servant, +un premier servant, et il servait son maître comme il eût servi sa pièce.</P> +<P>J.-T. Maston était un célibataire convaincu, ayant cette idée que le célibat +est encore la seule situation qui soit acceptable en ce monde sublunaire. Il +connaissait le proverbe slave : « Une femme tire plus avec un seul cheveu que +quatre boeufs à la charrue! » et il se défiait.</P> +<P>Et pourtant, s’il occupait solitairement Balistic-Cottage, c’était parce +qu’il le voulait bien. On le sait, il n’aurait eu qu’un geste à faire pour +changer sa solitude à un en solitude à deux, et la médiocrité de sa fortune pour +les richesses d’un millionnaire. Il n’en pouvait douter : Mrs Evangelina +Scorbitt eût été heureuse de… Mais, jusqu’ici du moins, J.-T. Maston n’eût pas +été heureux de… Et il semblait certain que ces deux êtres, si bien faits l’un +pour l’autre ­ c’était du moins l’opinion de la tendre veuve ­ +n’arriveraient jamais à opérer cette transformation.</P> +<P>Le cottage était très simple. Un rez-de-chaussée à véranda et un étage +au-dessus. Petit salon et petite salle à manger, en bas, avec la cuisine et +l’office, contenus dans un bâtiment annexé en retour du jardinet. En haut, +chambre à coucher sur la rue, cabinet de travail sur le jardin, où rien +n’arrivait des tumultes de l’extérieur. <I>Buen retiro</I> du savant et du sage, +entre les murs duquel s’étaient résolus tant de calculs, et qu’auraient envié +Newton, Laplace ou Cauchy.</P> +<P>Quelle différence avec l’hôtel de Mrs Evangélina Scorbitt, élevé dans le +riche quartier de New-Park, avec sa façade à balcons, revêtue des fantaisies +sculpturales de l’architecture anglo-saxonne, à. la fois gothique et +renaissance, ses salons richement meublés, son hall grandiose, ses galeries de +tableaux, dans lesquelles les maîtres français tenaient la haute place, son +escalier à double révolution, son nombreux domestique, ses écuries, ses remises, +son jardin avec pelouses, grands arbres, fontaines jaillissantes, la tour qui +dominait l’ensemble des bâtiments, au sommet de laquelle la brise agitait le +pavillon bleu et or des Scorbitts!</P> +<P>Trois milles, oui! trois grands milles, au moins, séparaient l’hôtel de +New-Park de Balistic-Cottage. Mais un fil téléphonique spécial reliait les deux +habitations, et sur le « Allo! Allo! » qui demandait la communication entre +le cottage et l’hôtel, la conversation s’établissait. Si les causeurs ne +pouvaient se voir, ils pouvaient s’entendre. Ce qui n’étonnera personne, c’est +que Mrs Evangélina Scorbitt appelait plus souvent J.-T. Maston devant sa plaque +vibrante que J.-T. Maston n’appelait Mrs Evangélina Scorbitt devant la sienne. +Alors le calculateur quittait son travail non sans quelque dépit, il recevait un +bonjour amical, il y répondait par un grognement dont le courant électrique, il +faut le croire, adoucissait les peu galantes intonations, et il se remettait à +ses problèmes.</P> +<P>Ce fut dans la journée du 3 octobre, après une dernière et longue conférence, +que J.-T. Maston prit congé de ses collègues pour se mettre à la besogne. +Travail des plus important dont il s’était chargé, puisqu’il s’agissait de +calculer les procédés mécaniques qui donneraient accès au Pôle boréal et +permettraient d’exploiter les gisements enfouis sous ses glaces.</P> +<P>J.-T. Maston avait estimé à une huitaine de jours le temps exigé pour +accomplir sa besogne mystérieuse, véritablement compliquée et délicate, +nécessitant la résolution d’équations diverses, qui portaient sur la mécanique, +la géométrie analytique à trois dimensions, la géométrie polaire et la +trigonométrie.</P> +<P>Afin d’échapper à toute cause de trouble, il avait été convenu que le +secrétaire du Gun-Club, retiré dans son cottage, n’y serait dérangé par +personne. Un gros chagrin pour Mrs Evangélina Scorbitt; mais elle dut se +résigner. Aussi, en même temps que le président Barbicane, le capitaine Nicholl, +leurs collègues le fringant Bilsby, le colonel Bloomsberry, Tom Hunter aux +jambes de bois, était- elle venue, dans l’après-midi, faire une dernière visite +à J.-T. Maston.</P> +<P>« Vous réussirez, cher Maston! dit-elle, au moment où ils allaient se +séparer.</P> +<P>— Et surtout, ne commettez pas d’erreur! ajouta en souriant le président +Barbicane.</P> +<P>— Une erreur!… lui!… s’écria Mrs Evangélina Scorbitt.</P> +<P>— Pas plus que Dieu n’en a commis en combinant les lois de la mécanique +céleste! » répondit modestement le secrétaire du Gun-Club.</P> +<P>Puis, après une poignée de main des uns, après quelques soupirs de l’autre, +souhaits de réussite et recommandations de ne point se surmener, par un travail +excessif, chacun prit congé du calculateur. La porte de Balistic-Cottage se +ferma, et Fire-Fire eut ordre de ne la rouvrir à personne ­ fût-ce même au +président des États-Unis d’Amérique.</P> +<P>Pendant les deux premiers jours de réclusion, J.-T. Maston réfléchit de tête, +sans prendre la craie, au problème qui lui était posé. Il relut certains +ouvrages relatifs aux éléments, la Terre, sa masse, sa densité, son volume, sa +forme, ses mouvements de rotation sur son axe et de translation le long de son +orbite ­ éléments qui devaient former la base de ses calculs.</P> +<P>Voici les principales de ces données, qu’il est bon de remettre sous les yeux +du lecteur :</P> +<P>Forme de la Terre : un ellipsoïde de révolution, dont le plus long rayon est +de 6 377 398 mètres ou 1594 lieues de 4 kilomètres en nombres ronds +­ le plus court étant de 6 356 080 mètres ou de 1589 lieues. Cela +constitue pour les deux rayons, par suite de l’aplatissement de notre sphéroïde +aux Pôles, une différence de 21 318 mètres, environ 5 lieues.</P> +<P>Circonférence de la Terre à l’Équateur : 40 000 kilomètres, soit +10 000 lieues de 4 kilomètres.</P> +<P>Surface de la Terre ­ évaluation approximative : 510 millions de +kilomètres carrés.</P> +<P>Volume de la Terre : environ 1000 milliard de kilomètres cubes, c’est-à-dire +de cubes ayant chacun mille mètres en longueur, largeur et hauteur.</P> +<P>Densité de la Terre : à peu près cinq fois celle de l’eau, c’est-à-dire un +peu supérieure à la densité du spath pesant, presque celle de l’iode, ­ soit +5480 kilogrammes pour poids moyen d’un mètre cube de la Terre, supposée pesée +par morceaux successivement amenés à sa surface. C’est le nombre qu’a déduit +Cavendish au moyen de la balance inventée et construite par Mitchell, ou plus +rigoureusement 5670 kilogrammes, d’après les rectifications de Baily. MM. +Wilsing, Cornu, Baille, etc., ont depuis répété ces mesures.</P> +<P>Durée de translation de la Terre autour du soleil : 365 jours un quart, +constituant l’année solaire, ou plus exactement 365 jours 6 heures 9 minutes 10 +secondes 37 centièmes, ­ ce qui donne à notre sphéroïde ­ par seconde +­ une vitesse de 30 400 mètres ou 7 lieues 6 dixièmes.</P> +<P>Chemin parcouru dans la rotation de la Terre sur son axe par les points de sa +surface situés à l’Équateur : 463 mètres par seconde ou 417 lieues par +heure.</P> +<P>Voici, maintenant, quelles furent les unités de longueur, de force, de temps +et d’angle, que prit J.-T. Maston pour mesure dans ses calculs : le mètre, le +kilogramme, la seconde, et l’angle au centre qui intercepte dans un cercle +quelconque un arc égal au rayon.</P> +<P>Ce fut le 5 octobre, vers cinq heures de l’après-midi ­ il importe de +préciser quand il s’agit d’une oeuvre aussi mémorable ­ que J.-T. Maston, +après mûres réflexions, se mit au travail écrit. Et, tout d’abord, il attaqua +son problème par la base, c’est-à-dire par le nombre qui représente la +circonférence de la Terre à l’un de ses grands cercles, soit à l’Équateur.</P> +<P>Le tableau noir était là, dans un angle du cabinet, sur le chevalet de chêne +ciré, bien éclairé par l’une des fenêtres qui s’ouvrait du côté du jardin. De +petits bâtons de craie étaient rangés sur la planchette ajustée au bas du +tableau. L’éponge pour effacer se trouvait à portée de la main gauche du +calculateur. Quant à sa main droite ou plutôt son crochet postiche, il était +réservé pour le tracé des figures, des formules et des chiffres.</P> +<P>Au début, J.-T. Maston, décrivant un trait remarquablement circulaire, traça +une circonférence qui représentait le sphéroïde terrestre. À l’Équateur, la +courbure du globe fut marquée par une ligne pleine, représentant la partie +antérieure de la courbe, puis par une ligne ponctuée, indiquant la partie +postérieure ­ de manière à bien faire sentir la projection d’une figure +sphérique. Quant à l’axe sortant par les deux Pôles, ce fut un trait +perpendiculaire au plan de l’Équateur, que marquèrent les lettres N et S.</P> +<P>Puis, sur le coin à droite du tableau, fut inscrit ce nombre, qui représente +en mètres la circonférence de la Terre :</P> +<P class=center>40 000 000</P> +<P class=normal>Cela fait, J.-T. Maston se mit en posture pour commencer la +série de ses calculs.</P> +<P>Il était si préoccupé qu’il n’avait point observé l’état du ciel ­ lequel +s’était sensiblement modifié dans l’après-midi. Depuis une heure, montait un de +ces gros orages, dont l’influence affecte l’organisme de tous les êtres vivants. +Des nuages livides, sortes de flocons blanchâtres, accumulés sur un fond gris +mat, passaient pesamment au-dessus de la ville. Des roulements lointains se +répercutaient entre les cavités sonores de la Terre et de l’espace. Un ou deux +éclairs avaient déjà zébré l’atmosphère, où la tension électrique était portée +au plus haut point.</P> +<P>J.-T. Maston, de plus en plus absorbé, ne voyait rien, n’entendait rien.</P> +<P>Soudain, un timbre électrique troubla par ses tintements précipités le +silence du cabinet.</P> +<P>« Bon! s’écria J.-T. Maston. Quand ce n’est pas par la porte que viennent les +importuns, c’est par le fil téléphonique!… Une belle invention pour les gens qui +veulent rester en repos!… Je vais prendre la précaution d’interrompre le courant +pendant toute la durée de mon travail! »</P> +<P>Et, s’avançant vers la plaque :</P> +<P>« Que me veut-on? demanda-t-il.</P> +<P>— Entrer en communication pour quelques instants! répondit une voix +féminine.</P> +<P>— Et qui me parle?…</P> +<P>— Ne m’avez-vous pas reconnue, cher monsieur Maston? C’est moi… mistress +Scorbitt!</P> +<P>— Mistress Scorbitt!… Elle ne me laissera donc pas une minute de +tranquillité! »</P> +<P>Mais ces derniers mots ­ peu agréables pour l’aimable veuve ­ furent +prudemment murmurés à distance, de manière à ne pas impressionner la plaque de +l’appareil.</P> +<P>Puis J.-T. Maston, comprenant qu’il ne pouvait se dispenser de répondre, au +moins par une phrase polie, reprit :</P> +<P>« Ah! c’est vous, mistress Scorbitt?</P> +<P>— Moi, cher monsieur Maston!</P> +<P>— Et que me veut mistress Scorbitt?…</P> +<P>— Vous prévenir qu’un violent orage ne tardera pas à éclater au-dessus de la +ville!</P> +<P>— Eh bien, je ne puis l’empêcher…</P> +<P>— Non, mais je viens vous demander si vous avez eu soin de fermer vos +fenêtres… »</P> +<P>Mrs Evangélina Scorbitt avait à peine achevé cette phrase, qu’un formidable +coup de tonnerre emplissait l’espace. On eût dit qu’une immense pièce de soie se +déchirait sur une longueur infinie. La foudre était tombée dans le voisinage de +Balistic-Cottage, et le fluide, conduit par le fil du téléphone, venait +d’envahir le cabinet du calculateur avec une brutalité toute électrique.</P> +<P>J.-T. Maston, penché sur la plaque de l’appareil, reçut la plus belle gifle +voltaïque qui ait jamais été appliquée sur la joue d’un savant. Puis, +l’étincelle filant par son crochet de fer, il fut renversé comme un simple +capucin de carte. En même temps, le tableau noir, heurté par lui, vola dans un +coin de la chambre. Après quoi, la foudre, sortant par l’invisible trou d’une +vitre, gagna un tuyau de conduite et alla se perdre dans le sol.</P> +<P>Abasourdi ­ on le serait à moins ­ J.-T. Maston se releva, se frotta +les différentes parties du corps, s’assura qu’il n’était point blessé. Cela +fait, n’ayant rien perdu de son sang-froid, comme il convenait à un ancien +pointeur de Columbiad, il remit tout en ordre dans son cabinet, redressa son +chevalet, replaça son tableau, ramassa les bouts de craie éparpillés sur le +tapis, et vint reprendre son travail si brusquement interrompu.</P> +<P>Mais il s’aperçut alors que, par suite de la chute du tableau, l’inscription +qu’il avait tracée à droite, et qui représentait en mètres la circonférence +terrestre à l’Équateur, était partiellement effacée. Il commençait donc à la +rétablir, lorsque le timbre résonna de nouveau avec un titillement fébrile.</P> +<P>« Encore! » s’écria J.-T. Maston.</P> +<P>Et il alla se placer devant l’appareil.</P> +<P>« Qui est là?… demanda-t-il.</P> +<P>— Mistress Scorbitt.</P> +<P>— Et que me veut mistress Scorbitt?</P> +<P>— Est-ce que cet horrible tonnerre n’est pas tombé sur Balistic-Cottage?</P> +<P>— J’ai tout lieu de le croire!</P> +<P>— Ah! grand Dieu!… La foudre…</P> +<P>— Rassurez-vous, mistress Scorbitt!</P> +<P>— Vous n’avez pas eu de mal, cher monsieur Maston?</P> +<P>— Pas eu…</P> +<P>— Vous êtes bien certain de ne pas avoir été touché?…</P> +<P>— Je ne suis touché que de votre amitié pour moi, crut devoir répondre +galamment J.-T. Maston.</P> +<P>— Bonsoir, cher Maston!</P> +<P>— Bonsoir, chère mistress Scorbitt. »</P> +<P>Et il ajouta en retournant à sa place :</P> +<P>« Au diable soit-elle, cette excellente femme! Si elle ne m’avait pas si +maladroitement appelé au téléphone, je n’aurais pas couru le risque d’être +foudroyé! »</P> +<P>Cette fois, c’était bien fini. J.-T. Maston ne devait plus être dérangé au +cours de sa besogne. D’ailleurs, afin de mieux assurer le calme nécessaire à ses +travaux, il rendit son appareil complètement aphone, en interrompant la +communication électrique.</P> +<P>Reprenant pour base le nombre qu’il venait d’écrire, il en déduisit les +diverses formules, puis, finalement, une formule définitive, qu’il posa à gauche +sur le tableau, après avoir effacé tous les chiffres dont il l’avait tirée.</P> +<P>Et alors, il se lança dans une interminable série de signes algébriques…</P> +<HR> + +<P>Huit jours plus tard, le 11 octobre, ce magnifique calcul de mécanique était +résolu, et le secrétaire du Gun-Club apportait triomphalement à ses collègues la +solution du problème qu’ils attendaient avec une impatience bien naturelle.</P> +<P>Le moyen pratique d’arriver au Pôle nord pour en exploiter les houillères +était mathématiquement établi. Aussi, une Société fut-elle fondée sous le titre +de <I>North Polar Practical Association</I>, à laquelle le gouvernement de +Washington accordait la concession du domaine arctique pour le cas où +l’adjudication l’en rendrait propriétaire. On sait comment, l’adjudication ayant +été faite au profit des États-Unis d’Amérique, la nouvelle Société fit appel au +concours des capitalistes des deux Mondes.</P> +<H4>VII</H4> +<H4>Dans lequel le président Barbicane n’en dit<BR>pas plus qu’il ne lui +convient d’en dire.</H4> +<P>Le 22 décembre, les souscripteurs de Barbicane and Co furent convoqués en +assemblée générale. Il va sans dire que les salons du Gun-Club avaient été +choisis pour lieu de réunion dans l’hôtel d’Union-square. Et, en vérité, c’est à +peine si le square lui-même eût suffi à enfermer la foule empressée des +actionnaires. Mais le moyen de faire un meeting en plein air, à cette date, sur +l’une des places de Baltimore, lorsque la colonne mercurielle s’abaisse de dix +degrés centigrades au-dessous du zéro de la glace fondante.</P> +<P>Ordinairement, le vaste hall de Gun-Club ­ on ne l’a peut- être pas +oublié ­ était orné d’engins de toutes sortes empruntés à la noble +profession de ses membres. On eût dit un véritable musée d’artillerie. Les +meubles eux-mêmes, sièges et tables, fauteuils et divans, rappelaient, par leur +forme bizarre, ces engins meurtriers, qui avaient envoyé dans un monde meilleur +tant de braves gens dont le secret désir eût été de mourir de vieillesse.</P> +<P>Eh bien! ce jour-là, il avait fallu remiser cet encombrement. Ce n’était pas +une assemblée guerrière, c’était une assemblée industrielle et pacifique +qu’Impey Barbicane allait présider. Large place avait donc été faite aux +nombreux souscripteurs, accourus de tous les points des États-Unis. Dans le +hall, comme dans les salons y attenant, ils se pressaient, s’écrasaient, +s’étouffaient, sans compter l’interminable queue, dont les remous se +prolongeaient jusqu’au milieu d’Union-square.</P> +<P>Bien entendu, les membres du Gun-Club, ­ premiers souscripteurs des +actions de la nouvelle Société, ­ occupaient des places rapprochées du +bureau. On distinguait parmi eux, plus triomphants que jamais, le colonel +Bloomsberry, Tom Hunter aux jambes de bois et leur collègue le fringant Bilsby. +Très galamment, un confortable fauteuil avait été réservé à Mrs Evangélina +Scorbitt, qui aurait véritablement eu le droit, en sa qualité de plus forte +propriétaire de l’immeuble arctique, de siéger à côté du président Barbicane. +Nombre de femmes, d’ailleurs, appartenant à toutes les classes de la cité, +fleurissaient de leurs chapeaux aux bouquets assortis, aux plumes extravagantes, +aux rubans multicolores, la bruyante foule qui se pressait sous la coupole +vitrée du hall.</P> +<P>En somme, pour l’immense majorité, les actionnaires présents à cette +assemblée pouvaient être considérés, non seulement comme des partisans, mais +comme des amis personnels des membres du Conseil d’administration.</P> +<P>Une observation, cependant. Les délégués européens, suédois, danois, anglais, +hollandais et russe, occupaient des places spéciales, et, s’ils assistaient à +cette réunion, c’est que chacun d’eux avait souscrit le nombre d’actions qui +donnait droit à une voix délibérative. Après avoir été si parfaitement unis pour +acquérir, ils ne l’étaient pas moins, actuellement, pour dauber les acquéreurs. +On imagine aisément quelle intense curiosité. les poussait à connaître la +communication que le président Barbicane allait faire. Cette communication ­ +on n’en doutait pas ­ jetterait la lumière sur les procédés imaginés pour +atteindre le Pôle boréal. N’y avait-il pas là une difficulté plus grande encore +que d’en exploiter les houillères? S’il se présentait quelques objections à +produire, Éric Baldenak, Boris Karkof, Jacques Jansen, Jan Harald, ne se +gêneraient pas pour demander la parole. De son côté, le major Donellan, soufflé +par Dean Toodrink, était bien décidé à pousser son rival Impey Barbicane jusque +dans ses derniers retranchements.</P> +<P>Il était huit heures du soir. Le hall, les salons, les cours du Gun-Club +resplendissaient des lueurs que leur versaient les lustres Edison. Depuis +l’ouverture des portes assiégées par le public, un tumulte d’incessants murmures +se dégageait de l’assistance. Mais tout se tut, lorsque l’huissier annonça +l’entrée du Conseil d’administration.</P> +<P>La, sur une estrade drapée, devant une table à tapis noirâtre, en pleine +lumière, prirent place le président Barbicane, le secrétaire J.-T. Maston, leur +collègue le capitaine Nicholl. Un triple hurrah, ponctué de grognements et de +hips, éclata dans le hall et se déchaîna jusqu’aux rues adjacentes.</P> +<P>Solennellement, J.-T. Maston et le capitaine Nicholl s’étaient assis dans la +plénitude de leur célébrité.</P> +<P>Alors, le président Barbicane, qui était resté debout, mit sa main gauche +dans sa poche, sa main droite dans son gilet, et prit la parole en ses termes +:</P> +<P>« Souscripteurs et Souscriptrices,</P> +<P>« Le Conseil d’administration de la <I>North Polar Practical Association</I> +vous a réunis dans les salons du Gun-Club, afin de vous faire une importante +communication.</P> +<P>« Vous l’avez appris par les discussions des journaux, le but de notre +nouvelle Société est l’exploitation des houillères du Pôle arctique, dont la +concession nous a été faite par le gouvernement fédéral. Ce domaine, acquis +après vente publique, constitue l’apport de ses propriétaires dans l’affaire +dont il s’agit. Les fonds, mis à leur disposition par la souscription close le +11 décembre dernier, vont leur permettre d’organiser cette entreprise, dont le +rendement produira un taux d’intérêt inconnu jusqu’à ce jour en n’importe +quelles opérations commerciales ou industrielles. »</P> +<P>Ici, premiers murmures approbatifs, qui interrompirent un instant +l’orateur.</P> +<P>« Vous n’ignorez pas, reprit-il, comment nous avons été amenés à admettre +l’existence de riches gisements de houille, peut-être aussi d’ivoire fossile, +dans les régions circumpolaires. Les documents publiés par la presse du monde +entier [Note 14: Actuellement, le poids des journaux dépasse chaque année 300 +millions de kilogrammes.] ne peuvent laisser aucun doute sur l’existence de ces +charbonnages.</P> +<P>« Or, la houille est devenue la source de toute l’industrie moderne. Sans +parler du charbon ou du coke, utilisés pour le chauffage, de son emploi pour la +production de la vapeur ou de l’électricité, faut-il vous citer ses dérivés, les +couleurs de garance, d’orseille, d’indigo, de fuchsine, de carmin, les parfums +de vanille, d’amande amère, de reine des prés, de girofle, de winter-green, +d’anis, de camphre, de thymol et d’héliotropine, les picrates, l’acide +salicylique, le naphtol, le phénol, l’antipyrine, la benzine, la naphtaline, +l’acide pyrogallique, l’hydroquinone, le tannin, la saccharine, le goudron, +l’asphalte, le brai, les huiles de graissage, les vernis, le prussiate jaune de +potasse, le cyanure, les amers, etc., etc., etc. »</P> +<P>Et, après cette énumération, l’orateur respira comme un coureur époumoné qui +s’arrêta pour reprendre haleine. Puis, continuant, grâce à une longue +inspiration d’air :</P> +<P>« Il est donc certain, dit-il, que la houille, cette substance précieuse +entre toutes, s’épuisera en un temps assez limité par suite d’une consommation à +outrance. Avant cinq cents ans, les houillères en exploitation jusqu’à ce jour +seront vidées…</P> +<P>— Trois cents! s’écria un des assistants.</P> +<P>— Deux cents! répondit un autre.</P> +<P>— Disons dans un délai plus ou moins rapproché, reprit le président +Barbicane, et mettons-nous en mesure de découvrir quelques nouveaux lieux de +production, comme si la houille devait manquer avant la fin du dix-neuvième +siècle. »</P> +<P>Ici, une interruption pour permettre aux auditeurs de dresser leurs oreilles, +puis, une reprise on ces termes :</P> +<P>« C’est pourquoi, souscripteurs et souscriptrices, levez- vous, suivez-moi et +partons pour le Pôle! »</P> +<P>Et, de fait, tout le public s’ébranla, prêt à boucler ses malles, comme si le +président Barbicane eût montré un navire en partance pour les régions +arctiques.</P> +<P>Une observation, jetée d’une voix aigre et claire par le major Donellan, +arrêta net ce premier mouvement ­ aussi enthousiaste qu’inconsidéré.</P> +<P>« Avant de démarrer, demanda-t-il, je pose la question de savoir comment on +peut se rendre au Pôle? Avez-vous la prétention d’y aller par mer?</P> +<P>— Ni par mer, ni par terre, ni par air, » répliqua doucement le +président Barbicane.</P> +<P>Et l’assemblée se rassit, en proie à un sentiment de curiosité bien +compréhensible.</P> +<P>« Vous n’êtes pas sans connaître, reprit l’orateur, quelles tentatives ont +été faites pour atteindre ce point inaccessible du sphéroïde terrestre. +Cependant, il convient que je vous les rappelle sommairement. Ce sera rendre un +juste honneur aux hardis pionniers qui ont survécu, et à ceux qui ont succombé +dans ces expéditions surhumaines. »</P> +<P>Approbation unanime, qui courut à travers les auditeurs, quelle que fût leur +nationalité.</P> +<P>« En 1845, reprit le président Barbicane, l’anglais sir John Franklin, dans +un troisième voyage avec l’<I>Erebus</I> et le <I>Terror</I>, dont l’objectif +est de s’élever jusqu’au Pôle, s’enfonce à travers les parages septentrionaux, +et on n’entend plus parler de lui.</P> +<P>« En 1854, l’Américain Kane et son lieutenant Morton s’élancent à la +recherche de sir John Franklin, et, s’ils revinrent de leur expédition, leur +navire <I>Advance</I> ne revint pas.</P> +<P>« En 1859, l’anglais Mac Clintock découvre un document duquel il appert qu’il +ne reste pas un survivant de la campagne de l’<I>Erebus</I> et du +<I>Terror</I>.</P> +<P>« En 1860, l’Américain Hayes quitte Boston sur le schooner +<I>United-States</I>, dépasse le quatre-vingt-unième parallèle, et revient en +1862, sans avoir pu s’élever plus haut, malgré les héroïques efforts de ses +compagnons.</P> +<P>« En 1869, les capitaines Koldervey et Hegeman, Allemands tous deux, partent +de Bremerhaven, sur la <I>Hansa</I> et la <I>Germania</I>. La Hansa, écrasée par +les glaces, sombre un peu au-dessous du soixante et onzième degré de latitude, +et l’équipage ne doit son salut qu’à ses chaloupes qui lui permettent de +regagner le littoral du Groënland. Quant à la Germania, plus heureuse, elle +rentre au port de Bremerhaven, mais elle n’avait pu dépasser le +soixante-dix-septième parallèle.</P> +<P>« En 1871, le capitaine Hall s’embarque à New-York sur le steamer +<I>Polaris</I>. Quatre mois après, pendant un pénible hivernage, ce courageux +marin succombe aux fatigues. Un an plus tard, le Polaris, entraîné par les +icebergs, sans s’être élevé au quatre-vingt-deuxième degré de latitude, est +brisé au milieu des banquises en dérive. Dix-huit hommes de son bord, débarqués +sous les ordres du lieutenant Tyson, ne parviennent à regagner le continent +qu’en s’abandonnant sur un radeau de glace aux courants de la mer arctique, et +jamais on n’a retrouvé les treize hommes perdus avec le Polaris.</P> +<P>« En 1875, l’Anglais Nares quitte Portsmouth avec l’<I>Alerte</I> et la +<I>Découverte</I>. C’est dans cette campagne mémorable, où les équipages +établirent leur quartier d’hiver entre le quatre vingt-deuxième et le +quatre-vingt-troisième parallèle, que le capitaine Markham, après s’être avancé +dans la direction du nord, s’arrête à quatre cents milles [Note 15: 740 +kilomètres.] seulement du pôle arctique, dont personne ne s’était autant +rapproché avant lui.</P> +<P>« En 1879, notre grand citoyen Gordon Bennett… »</P> +<P>Ici trois hurrahs, poussés à pleine poitrine, acclamèrent le nom du « grand +citoyen », le directeur du <I>New-York Herald</I>.</P> +<P>« … arme la Jeannette qu’il confie au commandant De Long, appartenant à une +famille d’origine française. La Jeannette part de San Francisco avec +trente-trois hommes, franchit le détroit de Behring, est prise dans les glaces à +la hauteur de l’île Herald, sombre à la hauteur de l’île Bennett, à peu près sur +le soixante dix-septième parallèle. Ses hommes n’ont plus qu’une ressource : +c’est de se diriger vers le sud avec les canots qu’ils ont sauvés ou à la +surface des ice- fields. La misère les décime. De Long meurt en octobre. Nombre +de ses compagnons sont frappés comme lui, et douze seulement reviennent de cette +expédition.</P> +<P>« Enfin, en 1881, l’Américain Greely quitte le port Saint- Jean de +Terre-Neuve avec le steamer <I>Proteus</I>, afin d’aller établir une station à +la baie de lady Franklin, sur la terre de Grant, un peu au-dessous du +quatre-vingt-deuxième degré. En cet endroit est fondé le fort Conger. De là, les +hardis hiverneurs se portent vers l’ouest et vers le nord de la baie. Le +lieutenant Lockwood et son compagnon Brainard, en mai 1882, s’élèvent jusqu’à +quatre-vingt-trois degrés trente-cinq minutes, dépassant le capitaine Markham de +quelques milles.</P> +<P>« C’est le point extrême atteint jusqu’à ce jour! C’est l’<I>Ultima Thule</I> +de la cartographie circumpolaire! »</P> +<P>Ici, nouveaux hurrahs, panachés des hips réglementaires, en l’honneur des +découvreurs américains.</P> +<P>« Mais, reprit le président Barbicane, la campagne devait mal finir. Le +Proteus sombre. Ils sont là vingt-quatre colons arctiques, voués à des misères +épouvantables. Le docteur Pavy, un Français, et bien d’autres, sont atteints +mortellement. Greely, secouru par la <I>Thétis</I> en 1883, ne ramène que six de +ses compagnons. Et l’un des héros de la découverte, le lieutenant Lockwood, +succombe à son tour, ajoutant un nom de plus au douloureux martyrologe de ces +régions! »</P> +<P>Cette fois, ce fut un respectueux silence qui accueillit ces paroles du +président Barbicane, dont toute l’assistance partageait la légitime émotion.</P> +<P>Puis, il reprit d’une voix vibrante :</P> +<P>« Ainsi donc, malgré tant de dévouement et de courage, le +quatre-vingt-quatrième parallèle n’a jamais pu être dépassé. Et même, on peut +affirmer qu’il ne le sera jamais par les moyens qui ont été employés jusqu’à ce +jour, soit des navires pour atteindre la banquise, soit des radeaux pour +franchir les champs de glace. Il n’est pas permis à l’homme d’affronter de +pareils dangers, de supporter de tels abaissements de température. C’est donc +par d’autres voies qu’il faut marcher à la conquête du Pôle! »</P> +<P>On sentit, au frémissement des auditeurs, que là était le vif de la +communication, le secret cherché et convoité par tous.</P> +<P>« Et comment vous y prendrez-vous monsieur?… demanda le délégué de +l’Angleterre.</P> +<P>— Avant dix minutes, vous le saurez, major Donellan, répondit le président +Barbicane,[Note 16: Dans la nomenclature des découvreurs qui ont tenté de +s’élever jusqu’au Pôle, Barbicane a omis le nom du capitaine Hatteras, dont le +pavillon aurait flotté sur le quatre-vingt-dixième degré. Cela se comprend, +ledit capitaine n’étant, vraisemblablement, qu’un héros imaginaire. (Anglais au +pôle Nord et Désert de Glace, du même auteur).] et j’ajoute, en m’adressant à +tous nos actionnaires : Ayez confiance en nous, puisque les promoteurs de +l’affaire sont les mêmes hommes qui, s’embarquant dans un projectile +cylindro-conique…</P> +<P>— Cylindro-comique! s’écria Dean Toodrink.</P> +<P>— … ont osé s’aventurer jusqu’à la Lune…</P> +<P>— Et on voit bien qu’ils en sont revenus! » ajouta le secrétaire du +major Donellan, dont les observations malséantes provoquèrent de violentes +protestations. »</P> +<P>Mais le président Barbicane, haussant les épaules, reprit d’une voix ferme +:</P> +<P>« Oui, avant dix minutes, souscripteurs et souscriptrices, vous saurez à quoi +vous en tenir. »</P> +<P>Un murmure, fait de Oh! de Eh! et de Ah! prolongés, accueillit cette +réponse.</P> +<P>En vérité, il semblait que l’orateur venait de dire au public :</P> +<P>« Avant dix minutes, nous serons au Pôle! »</P> +<P>Il poursuivit en ces termes :</P> +<P>« Et d’abord, est-ce un continent qui forme la calotte arctique de la Terre? +N’est-ce point une mer, et le commandant Nares n’a-t-il pas eu raison de la +nommer « mer</P> +<P>Paléocrystique », c’est-à-dire mer des anciennes glaces? À cette +demande, je répondrai : Nous ne le pensons pas.</P> +<P>— Cela ne peut suffire! s’écria Éric Baldenak. Il ne s’agit pas de ne « point +penser », il s’agit d’être certain…</P> +<P>— Eh bien! nous le sommes, répandrai-je à mon bouillant interrupteur. Oui! +C’est un terrain solide, non un bassin liquide, dont la <I>North Polar Practical +Association</I> a fait l’acquisition, et qui, maintenant, appartient aux +États-Unis, sans qu’aucune Puissance européenne y puisse jamais +prétendre! »</P> +<P>Murmure au bancs des délégués du vieux Monde.</P> +<P>« Bah!… Un trou plein d’eau… une cuvette… que vous n’êtes pas capables de +vider! » s’écria de nouveau Dean Toodrink.</P> +<P>Et il eut l’approbation bruyante de ses collègues.</P> +<P>« Non, monsieur, répondit vivement le président Barbicane. Il y a là un +continent, un plateau qui s’élève ­ peut-être comme le désert de Gobi dans +l’Asie Centrale ­ à trois ou quatre kilomètres au-dessus du niveau de la +mer. Et cela a pu être facilement et logiquement déduit des observations faites +sur les contrées limitrophes, dont le domaine polaire n’est que le prolongement. +Ainsi, pendant leurs explorations, Nordenskiöld, Peary, Maaigaard, ont constaté +que le Groënland va toujours en montant dans la direction du nord. À cent +soixante kilomètres vers l’intérieur, en partant de l’île Diskö, son altitude +est déjà de deux mille trois cents mètres. Or, en tenant compte de ces +observations, des différents produits, animaux ou végétaux, trouvés dans leurs +carapaces de glaces séculaires, tels que carcasses de mastodontes, défenses et +dents d’ivoire, troncs de conifères, on peut affirmer que ce continent fut +autrefois une terre fertile, habitée par des animaux certainement, par des +hommes peut-être. Là furent ensevelies les épaisses forêts des époques +préhistoriques, qui ont formé les gisements de houille dont nous saurons +poursuivre l’exploitation! Oui! c’est un continent qui s’étend autour du Pôle, +un continent vierge de toute empreinte humaine, et sur lequel nous irons planter +le pavillon des États-Unis d’Amérique! »</P> +<P>Tonnerre d’applaudissements.</P> +<P>Lorsque les derniers roulements se furent éteints dans les lointaines +perspectives d’Union-square, on entendit glapir la voix cassante du major +Donellan. Il disait :</P> +<P>« Voilà déjà sept minutes d’écoulées sur les dix qui devaient nous suffire +pour atteindre le Pôle?…</P> +<P>— Nous y serons dans trois minutes, » répondit froidement le président +Barbicane.</P> +<P>Il reprit :</P> +<P>« Mais, si c’est un continent qui constitue notre nouvel immeuble, et si ce +continent est surélevé, comme nous avons lieu de le croire, il n’en est pas +moins obstrué par les glaces éternelles, recouvert d’ice-bergs et d’ice-fields, +et dans des conditions où l’exploitation en serait difficile…</P> +<P>— Impossible! dit Jan Harald, qui souligna cette affirmation d’un grand +geste.</P> +<P>— Impossible, je le veux bien, répondit Impey Barbicane. Aussi, est-ce à +vaincre cette impossibilité qu’ont tendu nos efforts. Non seulement, nous +n’aurons plus besoin de navires ni de traîneaux pour aller au Pôle; mais, grâce +à nos procédés, la fusion des glaces, anciennes ou nouvelles, s’opérera comme +par enchantement, et sans que cela nous coûte ni un dollar de notre capital, ni +une minute de notre travail! »</P> +<P>Ici un silence absolu. On touchait au moment « chicologique », suivant +l’élégante expression que murmura Dean Toodrink à l’oreille de Jacques +Jansen.</P> +<P>« Messieurs, reprit le président du Gun-Club, Archimède ne demandait qu’un +point d’appui pour soulever le monde. Eh bien! ce point d’appui, nous l’avons +trouvé. Un levier devait suffire au grand géomètre de Syracuse, et ce levier +nous le possédons. Nous sommes donc on mesure de déplacer le Pôle…</P> +<P>— Déplacer le Pôle!… s’écria Éric Baldenak.</P> +<P>— L’amener en Amérique!… » s’écria Jan Harald.</P> +<P>Sans doute, le président Barbicane ne voulait pas encore préciser, car il +continua, disant :</P> +<P>« Quant à ce point d’appui…</P> +<P>— Ne le dites pas!… Ne le dites pas! s’écria un des assistants d’une voix +formidable.</P> +<P>— Quant à ce levier…</P> +<P>— Gardez le secret!… Gardez-le!… s’écria la majorité des spectateurs.</P> +<P>— Nous le garderons! », répondit le président Barbicane.</P> +<P>Et si les délégués européens furent dépités de cette réponse, on peut le +croire. Mais, malgré leurs réclamations, l’orateur ne voulut rien faire +connaître de ses procédés. Il se contenta d’ajouter :</P> +<P>« Pour ce qui est des résultats du travail mécanique ­ travail sans +précédent dans les annales industrielles ­ que nous allons entreprendre et +mener à bonne fin, grâce au concours de vos capitaux, je vais vous en donner +immédiatement communication.</P> +<P>— Écoutez!… Écoutez! »</P> +<P>Et, si on écouta!</P> +<P>« Tout d’abord, reprit le président Barbicane, l’idée première de notre +oeuvre revient à l’un de nos plus savants, dévoués et illustres collègues. À lui +aussi, la gloire d’avoir établi les calculs qui permettent de faire passer cette +idée de la théorie à la pratique, car, si l’exploitation des houillères +arctiques n’est qu’un jeu, déplacer le Pôle était un problème que la mécanique +supérieure pouvait seule résoudre. Voilà pourquoi nous nous sommes adressés à +l’honorable secrétaire du Gun-Club, J.-T. Maston!</P> +<P>— Hurrah!… Hip!… hip!… hip! pour J.-T. Maston! » cria tout l’auditoire, +électrisé par la présence de cet éminent et extraordinaire personnage.</P> +<P>Ah! combien Mrs Evangélina Scorbitt fut émue des acclamations qui éclatèrent +autour du célèbre calculateur, et à quel point son coeur en fut délicieusement +remué!</P> +<P>Lui, modestement, se contenta de balancer doucement la tête à droite, puis à +gauche, et de saluer du bout de son crochet l’enthousiaste assistance.</P> +<P>« Déjà, chers souscripteurs, reprit le président Barbicane, lors du grand +meeting qui célébra l’arrivée du Français Michel Ardan en Amérique, quelques +mois avant notre départ pour la Lune… »</P> +<P>Et ce Yankee parlait aussi simplement de ce voyage que s’il eût été de +Baltimore à New-York!</P> +<P>« … J.-T. Maston s’était écrié : "Inventons des machines, trouvons un point +d’appui et redressons l’axe de la Terre!" Eh bien, vous tous qui m’écoutez, +sachez-le donc!… Les machines sont inventées, le point d’appui est trouvé, et +c’est au redressement de l’axe terrestre que nous allons appliquer nos +efforts! »</P> +<P>Ici, quelques minutes d’une stupéfaction qui, en France, se fût traduite par +cette expression populaire mais juste : « Elle est raide, celle-là! »</P> +<P>« Quoi!… Vous avez la prétention de redresser l’axe? s’écria le major +Donellan.</P> +<P>— Oui, monsieur, répondit le président Barbicane, ou, plutôt, nous avons le +moyen d’en créer un nouveau, sur lequel s’accomplira désormais la rotation +diurne…</P> +<P>— Modifier la rotation diurne!… répéta le colonel Karkof, dont les yeux +jetaient des éclairs.</P> +<P>— Absolument, et sans toucher à sa durée! répondit le président Barbicane. +Cette opération reportera le Pôle actuel à peu près sur le soixante-septième +parallèle, et, dans ces conditions, la Terre se comportera comme la planète +Jupiter, dont l’axe est presque perpendiculaire au plan de son orbite. Or, ce +déplacement de vingt-trois degrés vingt-huit minutes suffira pour que notre +immeuble polaire reçoive une quantité de chaleur suffisant à fondre les glaces +accumulées depuis des milliers de siècles! »</P> +<P>L’auditoire était haletant. Personne ne songeait à interrompre l’orateur +­ pas même à l’applaudir. Tous étaient subjugués par cette idée à la fois si +ingénieuse et si simple : modifier l’axe sur lequel se meut le sphéroïde +terrestre.</P> +<P>Quant aux délégués européens, ils étaient simplement abasourdis, aplatis, +annihilés, et ils restaient bouche close, au dernier degré de +l’ahurissement.</P> +<P>Mais les applaudissements éclatèrent à tout rompre, lorsque le président +Barbicane acheva son discours par cette conclusion sublime dans sa simplicité +:</P> +<P>« Donc, c’est le Soleil lui-même qui se chargera de fondre les ice-bergs et +les banquises, et de rendre facile l’accès du Pôle nord!</P> +<P>— Ainsi, demanda le major Donellan, puisque l’homme ne peut aller au Pôle, +c’est le Pôle qui viendra à lui?…</P> +<P>— Comme vous dites! » répliqua le président Barbicane.</P> +<H4>VIII</H4> +<H4>« Comme dans Jupiter? » a dit le<BR>président du Gun-Club.</H4> +<P>Oui! Comme dans Jupiter.</P> +<P>Et, lors de cette mémorable séance du meeting en l’honneur de Michel Ardan +­ fort à propos rappelée par l’orateur ­ si J.-T. Maston s’était +fougueusement écrié : « Redressons l’axe terrestre! », c’est que +l’audacieux et fantaisiste Français, l’un des héros du <I>Voyage de la Terre à +la Lune</I>, le compagnon du président Barbicane et du capitaine Nicholl, venait +d’entonner un hymne dithyrambique en l’honneur de la plus importante des +planètes de notre monde solaire. Dans son superbe panégyrique, il ne s’était pas +fait faute d’en célébrer les avantages spéciaux, tels qu’il vont être +sommairement rapportés.</P> +<P>Ainsi donc, d’après le problème résolu par le calculateur du Gun-Club, un +nouvel axe de rotation allait être substitué à l’ancien axe, sur lequel la Terre +tourne « depuis que le monde est monde », suivant l’adage vulgaire. En +outre, ce nouvel axe de rotation serait perpendiculaire au plan de son orbite. +Dans ces conditions, la situation climatérique de l’ancien Pôle nord serait +exactement égale à la situation actuelle de Trondjhem en Norvège au printemps. +Sa cuirasse paléocrystique fondrait donc naturellement sous les rayons du +Soleil. En même temps, les climats se distribueraient sur notre sphéroïde comme +à la surface de Jupiter.</P> +<P>En effet, l’inclinaison de l’axe de cette planète, ou, en d’autres termes, +l’angle que son axe de rotation fait avec le plan de son écliptique, est de +88°13’. Un degré et quarante- sept minutes de plus, cet axe serait absolument +perpendiculaire au plan de l’orbite qu’elle décrit autour du Soleil.</P> +<P>D’ailleurs, ­ il importe de bien le spécifier ­ l’effort que la +Société Barbicane and Co. allait tenter pour modifier les conditions actuelles +de la Terre, ne devait point tendre, à proprement parler, au redressement de son +axe. Mécaniquement, aucune force, si considérable qu’elle fût, ne saurait +produire un tel résultat. La Terre n’est pas comme une poularde à la broche, qui +tourne autour d’un axe matériel que l’on puisse prendre à la main et déplacer à +volonté. Mais, en somme, la création d’un nouvel axe était possible, ­ on +dira même facile à obtenir, ­ du moment que le point d’appui, rêvé par +Archimède, et le levier, imaginé par J.-T. Maston, étaient à la disposition de +ces audacieux ingénieurs.</P> +<P>Toutefois, puisqu’ils paraissaient décidés à tenir leur invention secrète +jusqu’à nouvel ordre, il fallait se borner à en étudier les conséquences.</P> +<P>C’est ce que firent tout d’abord les journaux et les revues, en rappelant aux +savants, en apprenant aux ignorants, ce qui résultait pour Jupiter de la +perpendicularité approximative de son axe sur le plan de son orbite.</P> +<P>Jupiter, qui fait partie du monde solaire, comme Mercure, Vénus, la Terre, +Mars, Saturne, Uranus et Neptune, circule à près de deux cents millions de +lieues du foyer commun, son volume étant environ treize cents fois celui de la +Terre.</P> +<P>Or, s’il existe une vie « jovienne », c’est-à-dire s’il y a des +habitants à la surface de Jupiter, voici quels sont les avantages certains que +leur offre ladite planète ­ avantages si fantaisistement mis en relief, lors +du mémorable meeting qui avait précédé le voyage à la Lune.</P> +<P>Et, en premier lieu, pendant la révolution diurne de Jupiter qui ne dure que +9 heures 55 minutes, les jours, sont constamment égaux aux nuits par n’importe +quelle latitude ­ soit 4 heures 77 minutes pour le jour, 4 heures 77 minutes +pour la nuit.</P> +<P>« Voilà, firent observer les partisans de l’existence des Joviens, voilà qui +convient aux gens d’habitudes régulières. Ils seront enchantés de se soumettre à +cette régularité! »</P> +<P>Eh bien! c’est ce qui se produirait sur la Terre, si le président Barbicane +accomplissait son oeuvre. Seulement, comme le mouvement de rotation sur le +nouvel axe terrestre ne serait ni accru ni amoindri, comme vingt-quatre heures +sépareraient toujours deux midis successifs, les nuits et les jours seraient +exactement de douze heures en n’importe quel point de notre sphéroïde. Les +crépuscules et les aubes allongeraient les jours d’une quantité toujours égale. +On vivrait au milieu d’un équinoxe perpétuel, tel qu’il se produit le 21 mars et +le 21 septembre sur toutes les latitudes du globe, lorsque l’astre radieux +décrit sa courbe apparente dans le plan de l’Équateur.</P> +<P>« Mais le phénomène climatérique le plus curieux, et non le moins +intéressant, ajoutaient avec raison les enthousiastes, ce sera l’absence de +saisons! »</P> +<P>En effet, c’est grâce à l’inclinaison de l’axe sur le plan de l’orbite, que +se produisent ces variations annuelles, connues sous les noms de printemps, +d’été, d’automne et d’hiver. Or, les Joviens ne connaissent rien de ces saisons. +Donc les Terrestriens ne les connaîtraient plus. Du moment que le nouvel axe +serait perpendiculaire à l’écliptique, il n’y aurait ni zones glaciales ni zones +torrides, mais toute la Terre jouirait d’une zone tempérée.</P> +<P>Voici pourquoi.</P> +<P>Qu’est-ce que c’est que la zone torride? C’est la partie de la surface du +globe comprise entre les Tropiques du Cancer et du Capricorne. Tous les points +de cette zone jouissent de la propriété de voir le Soleil deux fois par an à +leur zénith, tandis que pour les points des Tropiques, ce phénomène ne se +produit annuellement qu’une fois.</P> +<P>Qu’est-ce que c’est que la zone tempérée? C’est la partie qui comprend les +régions situées entre les Tropiques et les Cercles polaires, entre 23°28’ et +66°72’ de latitude, et pour lesquelles le Soleil ne s’élève jamais jusqu’au +zénith, mais paraît tous les jours au-dessus de l’horizon.</P> +<P>Qu’est-ce que c’est que la zone glaciale? C’est cette partie des régions +circumpolaires que le Soleil abandonne complètement pendant un laps de temps, +qui, pour le Pôle même, peut aller jusqu’à six mois.</P> +<P>On le comprend, une conséquence des diverses hauteurs que peut atteindre le +Soleil au-dessus de l’horizon, c’est qu’il en résulte une chaleur excessive pour +la zone torride ­ une chaleur modérée mais variable à mesure qu’on s’éloigne +des Tropiques pour la zone tempérée, ­ un froid excessif pour la zone +glaciale depuis les Cercles polaires jusqu’aux Pôles.</P> +<P>Eh bien, les choses ne se passeraient plus ainsi à la surface de la Terre, +par suite de la perpendicularité du nouvel axe. Le Soleil se maintiendrait +immuablement dans le plan de l’Équateur. Durant toute l’année, il tracerait +pendant douze heures sa course imperturbable, en montant jusqu’à une distance du +zénith égale à la latitude du lieu, par conséquent d’autant plus haut que le +point est plus voisin de l’Équateur. Ainsi, pour les pays situés par vingt +degrés de latitude, il s’élèverait chaque jour jusqu’à soixante-dix degrés +au-dessus de l’horizon, ­ pour les pays situés par quarante-neuf degrés, +jusqu’à quarante et un, ­ pour les points situés sur le soixante-septième +parallèle, jusqu’à vingt-trois degrés. Donc les jours conserveraient une +régularité parfaite, mesurés par le Soleil, qui se lèverait et se coucherait +toutes les douze heures au même point de l’horizon.</P> +<P>« Et voyez les avantages! répétaient les amis du président Barbicane. Chacun, +suivant son tempérament, pourra choisir le climat invariable qui conviendra à +ses rhumes ou à ses rhumatismes, sur un globe où l’on ne connaîtra plus les +variations de chaleur actuellement si regrettables! »</P> +<P>En résumé, Barbicane and Co, Titans modernes, allaient modifier l’état de +choses qui existait depuis l’époque où le sphéroïde terrestre, penché sur son +orbite, s’était concentré pour devenir la Terre telle qu’elle est.</P> +<P>À la vérité, l’observateur y perdrait quelques-unes des constellations ou +étoiles qu’il est habitué à voir sur le champ du ciel. Le poste n’aurait plus +les longues nuits d’hiver ni les longs jours d’été à encadrer dans ses rimes +modernes « avec la consonne d’appui. » Mais, en somme, quel profit pour la +généralité des humains!</P> +<P>« De plus, répétaient les journaux dévoués au président Barbicane, puisque +les productions du sol terrestre seront régularisées, l’agronome pourra +distribuer à chaque espèce végétale la température qui lui paraîtra +favorable.</P> +<P>— Bon! ripostaient les feuilles ennemies, est-ce qu’il n’y aura pas toujours +des pluies, des grêles, des tempêtes, des trombes, des orages, tous ces météores +qui parfois compromettent si gravement l’avenir des récoltes et la fortune des +cultivateurs?</P> +<P>— Sans doute, reprenait le choeur des amis, mais ces désastres seront +probablement plus rares par suite de la régularité climatérique qui empêchera +les troubles de l’atmosphère. Oui! l’humanité profitera grandement de ce nouvel +état de choses. Oui! ce sera la véritable transformation du globe terrestre. +Oui! Barbicane and Co auront rendu service aux générations présentes et futures, +en détruisant, avec l’inégalité des jours et des nuits, la diversité fâcheuse +des saisons. Oui! comme le disait Michel Ardan, notre sphéroïde, à la surface +duquel il fait toujours trop chaud ou trop froid, ne sera plus la planète aux +rhumes, aux coryzas, aux fluxions de poitrine. Il n’y aura d’enrhumés que ceux +qui le voudront bien, puisqu’il leur sera toujours loisible d’aller habiter un +pays convenable à leurs bronches. »</P> +<P>Et, dans son numéro du 27 décembre, le <I>Sun</I>, de New- York, termina le +plus éloquent des articles en s’écriant :</P> +<P>« Honneur au président Barbicane et à ses collègues! Non seulement ces +audacieux auront, pour ainsi dire, annexé une nouvelle province au continent +américain, et par là même agrandi le champ déjà si vaste de la Confédération, +mais ils auront rendu la Terre plus hygiéniquement habitable, et aussi plus +productive, puisqu’on pourra semer dès qu’on aura récolté, et que, le grain +germant sans retard, il n’y aura plus de temps perdu en hiver. Non seulement les +richesses houillères se seront accrues par l’exploitation de nouveaux gisements, +qui assureront la consommation de cette indispensable matière pendant de longues +années peut-être, mais les conditions climatériques de notre globe se seront +transformées à son avantage. Barbicane et ses collègues auront modifié, pour le +plus grand bien de leurs semblables, l’oeuvre du Créateur. Honneur à ces hommes, +qui prendront le premier rang parmi les bienfaiteurs de l’humanité! »</P> +<H4>IX</H4> +<H4>Dans lequel on sent apparaître un Deus ex<BR>Machina d’origine +française.</H4> +<P>Tels devaient donc être les profits dus à la modification apportée par le +président Barbicane à l’axe de rotation. On le sait, d’ailleurs, cette +modification ne devait affecter que dans une mesure insensible le mouvement de +translation de notre sphéroïde autour du Soleil. La Terre continuerait à décrire +son orbite immuable à travers l’espace, et les conditions de l’année solaire ne +seraient point altérées.</P> +<P>Lorsque les conséquences du changement de l’axe furent portées à la +connaissance du monde entier, elles eurent un retentissement extraordinaire. Et, +à la première heure, on fit un accueil enthousiaste à ce problème de haute +mécanique. La perspective d’avoir des saisons d’une égalité constante, et, +suivant la latitude, « au gré des consommateurs », était extrêmement +séduisante. On « s’emballait » sur cette pensée que tous les mortels +pourraient jouir de ce printemps perpétuel que le chantre de Télémaque accordait +à l’île de Calypso, et qu’ils auraient même le choix entre un printemps frais et +un printemps tiède. Quant à la position du nouvel axe sur lequel s’accomplirait +la rotation diurne, c’était un secret que ni le président Barbicane, ni le +capitaine Nicholl, ni J.-T. Maston ne semblaient vouloir livrer au public. Le +dévoileraient-ils avant, ou ne le connaîtrait-on qu’après l’expérience? Il n’en +fallait pas davantage pour que l’opinion commençât à s’inquiéter quelque +peu.</P> +<P>Une observation vint naturellement à l’esprit, et fut vivement commentée dans +les journaux. Par quel effort mécanique se produirait ce changement, qui +exigerait évidemment l’emploi d’une force énorme?</P> +<P>Le Forum, importante revue de New-York, fit justement remarquer ceci :</P> +<P>« Si la Terre n’eût pas tourné sur un axe, peut-être aurait- il suffi d’un +choc relativement faible pour lui donner un mouvement de rotation autour d’un +axe arbitrairement choisi, mais elle peut être assimilée à un énorme gyroscope, +se mouvant avec une assez grande rapidité, et une loi de la nature veut qu’un +semblable appareil ait une propension à tourner constamment autour du même axe. +Léon Foucault l’a démontré matériellement par des expériences célèbres. Il sera +donc très difficile, pour ne pas dire impossible, de l’en faire +dévier! »</P> +<P>Rien de plus juste. Aussi, après s’être demandé quel serait l’effort imaginé +par les ingénieurs de la <I>North Polar Practical Association</I>, il était non +moins intéressant de savoir si cet effort serait insensiblement ou brusquement +produit. Et, dans ce dernier cas, ne surviendrait-il pas des catastrophes +effrayantes à la surface du globe, au moment où le changement d’axe +s’effectuerait, grâce aux procédés de Barbicane and Co?</P> +<P>Il y avait là de quoi préoccuper aussi bien les savants que les ignorants des +deux Mondes. En somme, un choc est un choc, et il n’est jamais agréable d’en +ressentir le coup ou même le contrecoup. Il semblait, vraiment, que les +promoteurs de l’affaire ne s’étaient point préoccupés des bouleversements que +leur oeuvre pouvait provoquer sur notre infortuné globe pour n’en voir que les +avantages. Aussi, très adroitement, les délégués européens, plus que jamais +irrités de leur défaite et résolus à tirer parti de cette circonstance, +commencèrent-ils à soulever l’opinion publique contre le président du +Gun-Club.</P> +<P>On ne l’a pas oublié, la France, n’ayant fait valoir aucune prétention sur +les contrées circumpolaires, ne figurait point parmi les Puissances qui avaient +pris part à l’adjudication. Cependant, si elle s’était officiellement détachée +de la question, un Français, on l’a dit, avait eu la pensée de se rendre à +Baltimore, afin de suivre, pour son compte personnel et son agrément +particulier, les diverses phases de cette gigantesque entreprise.</P> +<P>C’était un ingénieur au corps des Mines, âgé de trente- cinq ans. Entré le +premier à l’École Polytechnique et sorti le premier, il est permis de le +présenter comme un mathématicien hors ligne, très probablement supérieur à J.-T. +Maston, qui, lui, s’il était un calculateur remarquable, n’était que calculateur +­ ce qu’eût été un Le Verrier auprès d’un Laplace ou d’un Newton.</P> +<P>Cet ingénieur ­ ce qui ne gâtait rien ­ était un homme d’esprit, un +fantaisiste, un original comme il s’en rencontre quelquefois dans les Ponts et +rarement dans les Mines. Il avait une manière à lui de dire les choses et +particulièrement amusante. Lorsqu’il causait avec ses intimes, même lorsqu’il +parlait science, il le faisait avec le laisser-aller d’un gamin de Paris. Il +aimait les mots de cette langue populaire, les expressions auxquelles la mode a +si rapidement donné droit de cité. Dans ses moments d’abandon, on eût dit que +son langage se serait très mal accommodé des formules académiques, et il ne s’y +résignait que lorsqu’il avait la plume à la main. C’était, en même temps, un +travailleur acharné, pouvant rester dix heures devant sa table, écrivant +couramment des pages d’algèbre comme on écrit une lettre. Son meilleur +délassement, après les travaux de hautes mathématiques de toute une journée, +c’était le whist, qu’il jouait médiocrement, bien qu’il en eût calculé toutes +les chances. Et, quand « la main était au mort », il fallait l’entendre +s’écrier dans ce latin de cuisine, cher aux pipots : « <I>Cadaveri poussandum +est!</I> »</P> +<P>Ce singulier personnage s’appelait Pierdeux (Alcide) et, dans sa manie +d’abréger ­ commune d’ailleurs à tous ses camarades ­ il signait +généralement APierd et même AP1, sans jamais mettre de point sur l’i. Il était +si ardent dans ses discussions, qu’on l’avait surnommé Alcide sulfurique. Non +seulement il était grand, mais il paraissait « haut ». Ses camarades +affirmaient que sa taille mesurait la cinq millionième partie du quart du +méridien, soit environ deux mètres, et ils ne se trompaient pas de beaucoup. +S’il avait la tête un peu petite pour son buste puissant et ses larges épaules, +comme il la remuait avec entrain, et quel vif regard s’échappait de ses yeux +bleus à travers son pince-nez! Ce qui le caractérisait, c’était une de ces +physionomies qui sont gaies, tout en étant graves, en dépit d’un crâne dépouillé +prématurément par l’abus des signes algébriques sous la lumière des « verres de +rosto », autrement dit les becs de gaz des salles d’études. Avec cela le +meilleur garçon dont on ait jamais conservé le souvenir à l’École, et sans +l’ombre de pose. Bien que son caractère fût assez indépendant, il s’était +toujours soumis aux prescriptions du code X, qui fait loi parmi les +Polytechniciens pour tout ce qui concerne la camaraderie et le respect de +l’uniforme. On l’appréciait aussi bien sous les arbres de la cour des « +Acas », ainsi nommée parce qu’elle n’a pas d’acacias, que dans les « +casers » ­ dortoirs où les rangements de son bahut, l’ordre qui régnait +dans son « coffin, » dénotaient un esprit absolument méthodique.</P> +<P>Mais que la tête d’Alcide Pierdeux parût un peu petite au sommet de son grand +corps, soit! En tous cas, elle était remplie jusqu’aux méninges, on peut le +croire. Avant tout, il était mathématicien comme tous ses camarades le sont ou +l’ont été; mais il ne faisait des mathématiques que pour les appliquer aux +sciences expérimentales, qui elles-mêmes n’avaient de charme à ses yeux que +parce qu’elles trouvaient leur emploi dans l’industrie. C’était là, il le +reconnaissait bien, un côté inférieur de sa nature. On n’est pas parfait. En +somme, sa spécialité, c’était l’étude de ces sciences qui, malgré leurs progrès +immenses, ont et auront toujours des secrets pour leurs adeptes.</P> +<P>Mentionnons, au passage, qu’Alcide Pierdeux était célibataire. Comme il le +disait volontiers, il était encore « égal à un, » bien que son plus vif +désir eût été de se doubler. Aussi, ses amis avaient-ils déjà pensé à le marier +avec une jeune fille charmante, gaie, spirituelle, une provençale de Martigues. +Malheureusement, il y avait un père qui répondit aux premières ouvertures par la +« martigalade » suivante :</P> +<P>« Non, votre Alcide est trop savant! Il tiendrait à ma pauvrette des +conversations inintelligibles pour elle!… »</P> +<P>Comme si tout vrai savant n’était pas modeste et simple!</P> +<P>C’est pourquoi, très dépité, notre ingénieur résolut de mettre une certaine +étendue de mer entre la Provence et lui. Il demanda un congé d’un an, il +l’obtint, et ne crut pas pouvoir le mieux employer qu’en allant suivre l’affaire +de la <I>North Polar Practical Association</I>. Et voilà pourquoi, à cette +époque, il se trouvait aux États-Unis.</P> +<P>Donc, depuis qu’Alcide Pierdeux était à Baltimore, cette grosse opération de +Barbicane and Co. ne laissait pas de le préoccuper. Que la Terre devint jovienne +par un changement d’axe, peu lui importait! Mais par quel moyen elle le pourrait +devenir, c’était là ce qui excitait sa curiosité de savant ­ non sans +raison.</P> +<P>Et, dans son langage pittoresque, il se disait : « Évidemment le président +Barbicane s’apprête à flanquer à notre boule un gnon de première catégorie!… +Comment et dans quel sens?… Tout est là!.. Pardieu! j’imagine bien qu’il va la +prendre « fin » comme une bille de billard, quand on veut faire un effet de +coté!… S’il la prenait « plein », elle irait se balader hors de son orbite, +et au diable les années actuelles, qui seraient changées de la belle façon! Non! +ces braves gens ne songent évidemment qu’à substituer un nouvel axe à l’ancien!… +Pas de doute là-dessus!… Mais je ne vois pas trop où ils iront prendre leur +point d’appui ni quelle secousse ils feront arriver de l’extérieur!… Ah! si le +mouvement diurne n’existait pas, une chiquenaude suffirait!… Or, il existe, le +mouvement diurne!… On ne peut pas le supprimer, le mouvement diurne! Et c’est +bien là le <I>canisdentum!</I> »</P> +<P>Il voulait dire le « chiendent », cet étonnant Pierdeux!</P> +<P>« En tout cas, ajouta-t-il, de quelque manière qu’ils s’y prennent, ce sera +un chambardement général! »</P> +<P>En fin de compte, notre savant avait beau « se décarcasser la boîte au +sel », il n’entrevoyait même pas quel serait le procédé imaginé par +Barbicane et Maston. Chose d’autant plus regrettable que, si ce procédé lui eût +été connu, il en aurait vite déduit les formules mécaniques.</P> +<P>Et c’est ce qui fait qu’à la date du 29 décembre, Alcide Pierdeux, ingénieur +au corps national des Mines de France, arpentait, du compas largement ouvert de +ses longues jambes, les rues mouvementées de Baltimore.</P> +<H4>X</H4> +<H4>Dans lequel diverses inquiétudes<BR>commencent à se faire jour.</H4> +<P>Cependant un mois venait de s’écouler depuis que l’assemblée générale s’était +tenue dans les salons du Gun- Club. Durant ce laps de temps, l’opinion publique +s’était très sensiblement modifiée. Les avantages du changement de l’axe de +rotation, oubliés! Les désavantages, on commençait à les voir fort +distinctement. Il n’était pas possible qu’une catastrophe ne s’ensuivît point, +car le changement serait vraisemblablement produit par une violente secousse. +Que serait au juste cette catastrophe, voilà ce qu’on ne pouvait dire. Quant à +l’amélioration des climats, était-elle si désirable? En vérité, il n’y aurait +que les Esquimaux, les Lapons, les Samoyèdes, les Tschoultchis, qui pourraient y +gagner, puisqu’ils n’avaient rien à y perdre.</P> +<P>Il fallait, maintenant, entendre les délégués européens déblatérer contre +l’oeuvre du président Barbicane! Et, pour commencer, ils avaient fait des +rapports à leurs gouvernements, ils avaient usé les fils sous-marins par +l’incessante circulation de leurs dépêches, ils avaient demandé, ils avaient +reçu des instructions… Or, ces instructions, on les connaît. Toujours clichées +selon les formules de l’art diplomatique avec ses amusantes réserves : « Montrez +beaucoup d’énergie, mais ne compromettez pas votre gouvernement! ­ Agissez +résolument, mais ne touchez pas au <I>statu quo!</I> »</P> +<P>Entre temps, le major Donellan et ses collègues ne cessaient de protester au +nom de leurs pays menacés ­ au nom de l’ancien Continent surtout.</P> +<P>« En effet, il est bien évident, disait le colonel Boris Karkof, que les +ingénieurs américains ont dû prendre leurs mesures pour épargner autant que +possible aux territoires des États-Unis les conséquences du choc!</P> +<P>— Mais le pouvaient-ils? répondait Jan Harald. Quand on secoue un olivier +pendant la récolte des olives, est-ce que toutes les branches n’en pâtissent +pas?</P> +<P>— Et lorsque vous recevez un coup de poing dans la poitrine, répétait Jacques +Jansen, est-ce que tout votre corps n’en est pas ébranlé?</P> +<P>— Voilà donc ce que signifiait la fameuse clause du document! s’écriait Dean +Toodrink. Voilà donc pourquoi elle visait certaines modifications géographiques +ou météorologiques à la surface du globe!</P> +<P>— Oui! disait Éric Baldenak, et ce que l’on peut d’abord craindre, c’est que +le changement de l’axe ne rejette les mers hors de leurs bassins naturels.</P> +<P>— Et si le niveau océanique s’abaisse en différents points, faisait observer +Jacques Jansen, n’arrivera-t-il pas que certains habitants se trouveront à de +telles hauteurs que toute communication sera impossible avec leurs +semblables?…</P> +<P>— Si même ils ne sont reportés dans des couches d’une densité si faible, +ajoutait Jan Harald, que l’air n’y suffira plus à la respiration!</P> +<P>— Voyez-vous Londres à la hauteur du Mont-Blanc! » s’écriait le major +Donellan.</P> +<P>Et, les jambes écartées, la tête rejetée en arrière, ce gentleman regardait +vers le zénith, comme si la capitale du Royaume-Uni eût été perdue dans les +nuages.</P> +<P>En somme, cela constituait un danger public, d’autant plus inquiétant qu’on +pressentait déjà quelles seraient les conséquences de la modification de l’axe +terrestre.</P> +<P>En effet, il ne s’agissait rien moins que d’un changement de vingt-trois +degrés vingt huit minutes, changement qui devait produire un déplacement +considérable des mers par suite de l’aplatissement de la Terre aux anciens +Pôles. La Terre était-elle donc menacée de bouleversements pareils à ceux que +l’on croit avoir récemment constatés à la surface de la planète Mars? Là, des +continents entiers, entre autres la Libye de Schiaparelli, ont été submergés, +­ ce qu’indique la teinte bleu foncé, substituée à la teinte rougeâtre. Là, +le lac Moeris a disparu. Là, six cent mille kilomètres carrés ont été modifiés +au nord, tandis qu’au sud, les océans ont abandonné les larges régions qu’ils +occupaient autrefois. Et, si quelques âmes charitables s’étaient inquiétées des +« inondés de Mars » et avaient proposé d’ouvrir des souscriptions en leur +faveur, que serait-ce lorsqu’il faudrait s’inquiéter des inondés de la +Terre?</P> +<P>Les protestations commencèrent donc à se faire entendre de toutes parts, et +le gouvernement des États-Unis fut mis en demeure d’aviser. À tout prendre, +mieux valait ne point tenter l’expérience que de s’exposer aux catastrophes +qu’elle réservait à coup sûr. Le Créateur avait bien fait les choses. Nulle +nécessité de porter une main téméraire sur son oeuvre.</P> +<P>Eh bien, le croirait-on? Il se trouvait des esprits assez légers pour +plaisanter de choses si graves!</P> +<P>« Voyez-vous ces Yankees! répétaient-ils. Embrocher la Terre sur un autre +axe! Si encore, à force de tourner sur celui- ci depuis des millions de siècles, +elle l’avait usé au frottement de ses tourillons, peut-être eût-il été opportun +de le changer comme on change l’essieu d’une poulie ou d’une roue! Mais n’est-il +donc pas en aussi bon état qu’aux premiers jours de la création? »</P> +<P>À cela que répondre?</P> +<P>Et, au milieu de toutes ces récriminations, Alcide Pierdeux cherchait à +deviner quels seraient la nature et la direction du choc imaginé par J.-T. +Maston, ainsi que le point précis du globe où il se produirait. Une fois maître +de ce secret, il saurait bien reconnaître quelles seraient les parties menacées +du sphéroïde terrestre.</P> +<P>Il a été mentionné ci-dessus que les terreurs de l’ancien Continent ne +pouvaient être partagées par le nouveau ­ du moins, dans cette portion +comprise sous le nom d’Amérique septentrionale, qui appartient plus spécialement +à la Confédération américaine. En effet, était-il admissible que le président +Barbicane, le capitaine Nicholl et J.-T. Maston, en leur qualité d’Américains, +n’eussent point songé à préserver les États-Unis des émersions ou immersions que +devait produire le changement de l’axe en divers points de l’Europe, de l’Asie, +de l’Afrique et de l’Océanie? On est Yankee ou on ne l’est pas, et ils l’étaient +tous trois, et à un rare degré ­ des Yankees « coulés d’un bloc » comme +on avait dit de Barbicane, quand il avait développé son projet de voyage à la +Lune.</P> +<P>Évidemment, la partie du nouveau Continent, entre les terres arctiques et le +golfe du Mexique, ne devait rien avoir à redouter du choc en perspective. Il est +probable même que l’Amérique profiterait d’un considérable accroissement de +territoire. En effet, sur les bassins abandonnés par les deux océans qui la +baignent actuellement, qui sait si elle ne trouverait pas à s’annexer autant de +nouvelles provinces que son pavillon déployait déjà d’étoiles sous les plis de +son étamine?</P> +<P>« Oui, sans doute! Mais, répétaient les esprits timorés ­ ceux qui ne +voient jamais que le côté périlleux des choses ­ est-on jamais sûr de rien +ici-bas? Et si J.-T. Maston s’était trompé dans ses calculs? Et si le président +Barbicane commettait une erreur, quand il les mettrait en pratique? Cela peut +arriver aux plus habiles artilleurs! Ils n’envoient pas toujours le boulet dans +la cible ni la bombe dans le tonneau! »</P> +<P>On le conçoit, ces inquiétudes étaient soigneusement entretenues par les +délégués des Puissances européennes. Le secrétaire Dean Toodrink publia nombre +d’articles en ce sens et des plus violents dans le <I>Standard</I>, Jan Harald +dans le journal suédois <I>Aftenbladet</I>, et le colonel Boris Karkof dans le +journal russe très répandu le <I>Novoié-Vrémia</I>. En Amérique même, les +opinions se divisèrent. Si les républicains, qui sont libéraux, restèrent +partisans du président Barbicane, les démocrates, qui sont conservateurs, se +déclarèrent contre lui. Une partie de la presse américaine, principalement le +<I>Journal de Boston</I>, la <I>Tribune</I> de New-York, etc., firent chorus +avec la presse européenne. Or, aux États-Unis, depuis l’organisation de +l’<I>Associated Press</I> et l’<I>United Press</I>, le journal est devenu un +agent formidable d’informations, puisque le prix des nouvelles locales ou +étrangères dépasse annuellement et de beaucoup le chiffre de vingt millions de +dollars.</P> +<P>En vain d’autres feuilles ­ non des moins répandues ­ voulurent-elles +riposter en faveur de la <I>North Polar Practical Association</I>! En vain Mrs +Evangélina Scorbitt paya-t-elle à dix dollars la ligne des articles de fond, des +articles de fantaisie, de spirituelles boutades, où il était fait justice de ces +périls que l’on traitait de chimériques! En vain cette ardente veuve +chercha-t-elle à démonter que, si jamais hypothèse était injustifiable, c’était +bien que J.-T. Maston eût pu commettre une erreur de calcul! Finalement, +l’Amérique, prise de peur, inclina peu à peu à se mettre presque tout entière à +l’unisson de l’Europe.</P> +<P>Du reste, ni le président Barbicane, ni le secrétaire du Gun-Club, ni même +les membres du Conseil d’administration, ne prenaient la peine de répondre. Ils +laissaient dire et n’avaient rien changé à leurs habitudes. Il ne semblait même +pas qu’ils fussent absorbés par les immenses préparatifs que devait nécessiter +une telle opération. Se préoccupaient-ils seulement du revirement de l’opinion +publique, de la désapprobation générale qui s’accentuait maintenant contre un +projet accueilli tout d’abord avec tant d’enthousiasme? Il n’y paraissait +guère.</P> +<P>Bientôt, malgré le dévouement de Mrs Evangélina Scorbitt, quelles que fussent +les sommes qu’elle consacra à leur défense, le président Barbicane, le capitaine +Nicholl et J.-T. Maston passèrent à l’état d’êtres dangereux pour la sécurité +des deux Mondes. Officiellement, le gouvernement fédéral fut sommé par les +Puissances européennes d’intervenir dans l’affaire et d’interroger ses +promoteurs. Ceux-ci devaient faire connaître ouvertement leurs moyens d’action, +déclarer par quel procédé ils comptaient substituer un nouvel axe à l’ancien +­ ce qui permettrait de déduire quelles en devaient être les conséquences au +point de vue de la sécurité générale ­ de désigner enfin quelles seraient +les parties du globe qui seraient directement menacées, en un mot, apprendre +tout ce que l’inquiétude publique ne savait pas, et tout ce que la prudence +voulait savoir.</P> +<P>Le gouvernement de Washington n’eut point à se faire prier. L’émotion, qui +avait gagné les États du nord, du centre et du sud de la République, ne lui +permettait pas une hésitation. Une Commission d’enquête, composée de +mécaniciens, d’ingénieurs, de mathématiciens, d’hydrographes et de géographes, +au nombre de cinquante, présidée par le célèbre John H. Prestice, fut instituée +par décret en date du 19 février, avec plein pouvoir pour se faire rendre compte +de l’opération et au besoin pour l’interdire.</P> +<P>Tout d’abord, le président Barbicane reçut avis de comparaître devant cette +Commission.</P> +<P>Le président Barbicane ne vint pas.</P> +<P>Des agents allèrent le chercher dans son habitation particulière, 95, +Cleveland-street, à Baltimore.</P> +<P>Le président Barbicane n’y était plus.</P> +<P>Où était-il?…</P> +<P>On l’ignorait.</P> +<P>Quand était-il parti?…</P> +<P>Depuis cinq semaines, depuis le 11 janvier, il avait quitté la grande cité du +Maryland et le Maryland lui-même en compagnie du capitaine Nicholl.</P> +<P>Où étaient-ils allés tous les deux?…</P> +<P>Personne ne put le dire.</P> +<P>Évidemment, les deux membres du Gun-Club faisaient route pour cette région +mystérieuse, où les préparatifs commenceraient sous leur direction.</P> +<P>Mais quel pouvait être ce lieu?…</P> +<P>On le comprend, il y avait un puissant intérêt à le savoir, si l’en voulait +briser dans l’oeuf le plan de ces dangereux ingénieurs, alors qu’il en était +temps encore.</P> +<P>La déception, produite par le départ du président Barbicane et du capitaine +Nicholl, fut énorme. Il se produisit bientôt un flux de colère qui monta comme +une marée d’équinoxe contre les administrateurs de la <I>North Polar Practical +Association</I>.</P> +<P>Mais un homme devait savoir où étaient allés le président Barbicane et son +collègue. Un homme pouvait péremptoirement répondre au gigantesque point +d’interrogation, qui se dressait à la surface du globe.</P> +<P>Cet homme, c’était J.-T. Maston.</P> +<P>J.-T. Maston fut mandé devant la Commission d’enquête par les soins de John +H. Prestice.</P> +<P>J.-T. Maston ne parut point.</P> +<P>Est-ce que, lui aussi, avait quitté Baltimore? Est-ce qu’il était allé +rejoindre ses collègues pour les aider dans cette oeuvre, dont le monde entier +attendait les résultats avec une si compréhensible épouvante?</P> +<P>Non! J.-T. Maston habitait toujours Balistic-Cottage, au numéro 109 de +Franklin-street, travaillant sans cesse, se délassant déjà dans d’autres +calculs, ne s’interrompant que pour quelques soirées passées dans les salons de +Mrs Evangélina Scorbitt, au somptueux hôtel de New-Park.</P> +<P>Un agent lui fut donc dépêché par le président de la Commission d’enquête +avec ordre de l’amener.</P> +<P>L’agent arriva au cottage, frappa à la porte, s’introduisit dans le +vestibule, fut assez mal reçu par le nègre Fire-Fire, plus mal encore par le +maître de la maison.</P> +<P>Cependant J.-T. Maston crut devoir se rendre à l’invitation, et, quand il fut +en présence des commissaires- enquêteurs, il ne dissimula pas qu’on l’ennuyait +fort en interrompant ses occupations habituelles.</P> +<P>Une première question lui fut adressée :</P> +<P>Le secrétaire du Gun-Club savait-il où se trouvaient actuellement le +président Barbicane et le capitaine Nicholl?</P> +<P>« Je le sais, répondit J.-T. Maston d’une voix ferme, mais je ne me crois +point autorisé à le dire. »</P> +<P>Seconde question :</P> +<P>Ses deux collègues s’occupaient-ils des préparatifs nécessaires à cette +opération du changement de l’axe terrestre?</P> +<P>« Cela, répondit J.-T. Maston, fait partie du secret que je suis tenu +d’observer, et je refuse de répondre. »</P> +<P>Voudrait-il donc communiquer son travail à la Commission d’enquête, qui +jugerait s’il était possible de laisser s’accomplir les projets de la +Société?</P> +<P>« Non, certes, je ne le communiquerai pas!… Je l’anéantirais plutôt!… C’est +mon droit de citoyen libre de la libre Amérique de ne communiquer à personne le +résultat de mes travaux!</P> +<P>— Mais, si c’est votre droit, monsieur Maston, dit le président John H. +Prestice d’une voix grave, comme s’il eût répondu au nom du monde entier, +peut-être est-ce votre devoir de parler en présence de l’émotion générale, afin +de mettre un terme à l’affolement des populations terrestres? »</P> +<P>J.-T. Maston ne croyait pas que ce fût son devoir. Il n’en avait qu’un, celui +de se taire : il se tairait.</P> +<P>Malgré leur insistance, leurs supplications, malgré leurs menaces, les +membres de la Commission d’enquête ne purent rien obtenir de l’homme au crochet +de fer. Jamais, non! jamais on n’aurait pu croire qu’un entêtement aussi tenace +se fût logé sous un crâne en gutta-percha!</P> +<P>J-T. Maston s’en alla donc comme il était venu, et, s’il fut félicité de sa +vaillante attitude par Mrs Evangélina Scorbitt, il est inutile d’y insister.</P> +<P>Lorsque l’on connut le résultat de la comparution de J.-T. Maston devant les +commissaires-enquêteurs, l’indignation publique prit des formes véritablement +alarmantes pour la sécurité de cet artilleur à la retraite. La pression ne tarda +pas à devenir telle sur les hauts représentants du gouvernement fédéral, si +violente fut l’intervention des délégués européens et de l’opinion publique, que +le ministre d’État, John S. Wright, dut demander à ses collègues l’autorisation +d’agir <I>manu militari</I>.</P> +<P>Un soir, le 13 mars, J.-T. Maston était dans le cabinet de Balistic-Cottage, +­ absorbé dans ses chiffres, quand le timbre du téléphone résonna +fébrilement.</P> +<P>« Allô!… Allô!… murmura la plaque, agitée d’un tremblotement qui dénonçait +une extrême inquiétude.</P> +<P>— Qui me parle? demanda J.-T. Maston.</P> +<P>— Mistress Scorbitt.</P> +<P>— Que veut mistress Scorbitt?</P> +<P>— Vous mettre sur vos gardes!… Je viens d’être informée que, ce soir +même… »</P> +<P>La phrase n’était pas encore entrée dans les oreilles de J.- T. Maston, que +la porte de Balistic-Cottage était rudement enfoncée à coups d’épaules.</P> +<P>Dans l’escalier qui conduisait au cabinet, extraordinaire tumulte. Une voix +objurguait. D’autres voix prétendaient la réduire au silence. Puis, bruit de la +chute d’un corps.</P> +<P>C’était le nègre Fire-Fire, qui roulait de marche en marche, après avoir en +vain tenté de défendre contre les assaillants le « home » de son +maître.</P> +<P>Un instant après, la porte du cabinet volait en éclats, et un constable +apparaissait, suivi d’une escouade d’agents.</P> +<P>Ce constable avait ordre de pratiquer une visite domiciliaire dans le +cottage, de s’emparer des papiers de J.-T. Maston, et de s’assurer de sa +personne.</P> +<P>Le bouillant secrétaire du Gun-Club saisit un revolver, et menaça l’escouade +d’une sextuple décharge.</P> +<P>En un instant, grâce au nombre, il était désarmé, et main basse fut faite sur +les papiers, couverts de formules et de chiffres, qui encombraient sa table.</P> +<P>Soudain, s’échappant par un écart brusque, J.-T. Maston parvint à s’emparer +d’un carnet, qui, vraisemblablement, renfermait l’ensemble de ses calculs.</P> +<P>Les agents s’élancèrent pour le lui arracher ­ avec la vie, s’il le +fallait…</P> +<P>Mais, prestement, J..T. Maston put l’ouvrir, en déchirer la dernière page, +et, plus prestement encore, avaler cette page comme une simple pilule.</P> +<P>« Maintenant, venez la prendre! » s’écria-t-il du ton de Léonidas aux +Thermopyles.</P> +<P>Une heure après, J.-T. Maston était incarcéré dans la prison de +Baltimore.</P> +<P>Et c’était sans doute ce qui pouvait lui arriver de plus heureux, car la +population se fût portée sur sa personne à des excès ­ regrettables pour lui +­ que la police eût été impuissante à prévenir.</P> +<H4>XI</H4> +<H4>Ce qui se trouve dans le carnet de J.-T.<BR>Maston, et ce qui ne s’y trouve +plus.</H4> +<P>Le carnet, saisi par les soins de la police de Baltimore, se composait d’une +trentaine de pages, zébrées de formules, d’équations, finalement de nombres +constituant l’ensemble des calculs de J.-T. Maston. C’était là un travail de +haute mécanique, qui ne pouvait être apprécié que par des mathématiciens. Là +figurait même l’équation des forces vives</P> +<P class=center>V<SUP>2</SUP> – V<SUP>0</SUP> = 2gr<SUP>2</SUP> (1/r – +1/r<SUB>0</SUB>)</P> +<P class=normal>qui se trouvait précisément dans le problème de la Terre à la +Lune, où elle contenait, en outre les expressions relatives à l’attraction +lunaire.</P> +<P>En somme, le vulgaire n’eût absolument rien compris à ce travail. Aussi +parut-il convenable de lui en faire connaître les données et les résultats, dont +le monde entier s’inquiétait si vivement depuis quelques semaines.</P> +<P>Et c’est ce qui fut livré à la publicité des journaux, dès que les savants de +la Commission d’enquête eurent pris connaissance des formules du célèbre +calculateur… C’est ce que toutes les feuilles publiques, sans distinction de +parti, portèrent à la connaissance des populations.</P> +<P>Et d’abord, pas de discussion possible sur le travail de J.- T. Maston. +Problème correctement énoncé, problème à demi résolu, dit-on, et, celui-ci +l’était remarquablement. D’ailleurs, les calculs avaient été faits avec trop de +précision pour que la Commission d’enquête eût songé à mettre en doute leur +exactitude et leurs conséquences. Si l’opération était menée jusqu’au bout, +l’axe terrestre serait immanquablement modifié, et les catastrophes prévues +s’accompliraient dans toute leur plénitude.</P> +<P><I>Note rédigée par les soins de la Commission d’enquête de Baltimore, pour +être communiquée aux journaux, revues et magazines des deux mondes.</I></P> +<P>« L’effet, poursuivi par le Conseil d’administration de la <I>North Polar +Practical Association</I>, et qui a pour but de substituer un nouvel axe de +rotation à l’ancien axe, est obtenu au moyen du recul d’un engin fixé en un +point déterminé de la Terre. Si l’âme de cet engin est irrésistiblement soudée +au sol, il n’est pas douteux qu’il communiquera son recul à la masse de toute +notre planète.</P> +<P>« L’engin, adopté par les ingénieurs de la Société, n’est autre qu’un canon +monstre, dont l’effet serait nul si l’on tirait verticalement. Pour produire +l’effet maximum, il faut le braquer horizontalement vers le nord ou vers le sud, +et c’est cette dernière direction qui a été choisie par Barbicane and Co. En ces +conditions, le recul produit un choc à la Terre vers le nord ­ choc +assimilable à celui d’une bille prise très fin. »</P> +<P>En vérité, c’est bien ce qu’avait pressenti ce perspicace Alcide +Pierdeux.</P> +<P>« Dès que le coup est tiré, le centre de la Terre se déplace suivant une +direction parallèle à celle du choc, ce qui pourra changer le plan de l’orbite +et par conséquent la durée de l’année, mais dans une mesure si faible qu’elle +doit être considérée comme absolument négligeable. En même temps, la Terre prend +un mouvement de rotation autour d’un axe situé dans le plan des l’Équateur, et +sa rotation s’accomplirait indéfiniment sur ce nouvel axe, si le mouvement +diurne n’eût pas existé antérieurement au choc.</P> +<P>« Or, ce mouvement, il existe autour de la ligne des Pôles, et, en se +combinant avec la rotation accessoire produite par le recul, il donne naissance +à un nouvel axe, dont le Pôle s’écarte de l’ancien d’une quantité x. En outre, +si le coup est tiré au moment où le point vernal ­ l’une des deux +intersections de l’Équateur et de l’écliptique ­ est au nadir du point de +tir, et si le recul est assez fort pour déplacer l’ancien Pôle de 23°28’, le +nouvel axe terrestre devient perpendiculaire au plan de son orbite ­ ainsi +que cela a lieu à peu près pour la planète Jupiter.</P> +<P>« On sait quelles seraient les conséquences de cette perpendicularité, que le +président Barbicane a cru devoir indiquer dans la séance du 22 décembre.</P> +<P>« Mais, étant donnée la masse de la Terre et la quantité de mouvement qu’elle +possède, peut-on concevoir une bouche à feu telle que son recul soit capable de +produire une modification dans l’emplacement du Pôle actuel, et surtout d’une +valeur de 23°28’?</P> +<P>« Oui, si un canon ou une série de canons sont construits avec les dimensions +exigées par les lois de la mécanique, ou, à défaut de ces dimensions, si les +inventeurs sont en possession d’un explosif d’une puissance assez considérable +pour qu’il imprime au projectile la vitesse nécessitée pour un tel +déplacement.</P> +<P>« Or, en prenant pour type le canon de vingt-sept centimètres de la marine +française (modèle 1875), qui lance un projectile de cent quatre-vingts +kilogrammes avec une vitesse de cinq cents mètres par seconde, en donnant à +cette bouche à feu des dimensions cent fois plus grandes, c’est-à- dire un +million de fois en volume, elle lancerait un projectile de cent quatre-vingt +mille tonnes. Si, en outre, la poudre avait une vitesse suffisante pour imprimer +au projectile une vitesse cinq mille six cents fois plus forte qu’avec la +vieille poudre à canon, le résultat cherché serait obtenu. En effet, avec une +vitesse de deux mille huit cents kilomètres par seconde, [Note 17: Vitesse qui +suffirait pour aller en une seconde de Paris à Pétersbourg.] il n’y a pas à +craindre que le choc du projectile, rencontrant de nouveau la Terre, remette les +choses dans l’état initial.</P> +<P>« Eh bien, par malheur pour la sécurité terrestre, si extraordinaire que cela +paraisse, J.-T. Maston et ses collègues ont précisément en leur possession cet +explosif d’une puissance presque infinie, et dont la poudre, employée pour +lancer le boulet de la Columbiad vers la Lune, ne saurait donner une idée. C’est +le capitaine Nicholl qui l’a découvert. Quelles sont les substances qui entrent +dans sa composition, on n’en trouve qu’imparfaitement trace dans le carnet de +J.-T. Maston, et il se borne à signaler cet explosif sous le nom de « +méli-mélonite. »</P> +<P>« Tout ce qu’on sait, c’est qu’elle est formée par la réaction d’un méli-mélo +de substances organiques et d’acide azotique. Un certain nombre de radicaux +monoatomiques se substituent au même nombre d’atomes d’hydrogène, et on obtient +une poudre qui, comme le fulmi-coton, est formée par la combinaison et non par +le simple mélange des principes comburants et combustibles.</P> +<P>« En somme, quel que soit cet explosif, avec la puissance qu’il possède, plus +que suffisante pour rejeter un projectile pesant cent quatre-vingt mille tonnes +hors de l’attraction terrestre, il est évident que le recul qu’il imprimera au +canon produira les effets suivants : changement de l’axe, déplacement du Pôle de +23°28’, perpendicularité du nouvel axe sur le plan de l’écliptique. De là, +toutes les catastrophes si justement redoutées par les habitants de la +Terre.</P> +<P>« Cependant, une chance reste à l’humanité d’échapper aux conséquences d’une +opération qui doit provoquer de telles modifications dans les conditions +géographiques et climatologiques du globe terrestre.</P> +<P>« Est-il possible de fabriquer un canon de dimensions telles qu’il soit un +million de fois en volume ce qu’est le canon de vingt-sept centimètres? Quels +que soient les progrès de l’industrie métallurgique, qui construit des ponts de +la Tay et du Forth, des viaducs de Garabit et des tours Eiffel, est-il +admissible que des ingénieurs puissent produire cet engin gigantesque, sans +parler du projectile de cent quatre-vingt mille tonnes qui devra être lancé dans +l’espace?</P> +<P>« Il est permis d’en douter. C’est là, évidemment, une des raisons pour +lesquelles la tentative de Barbicane and Co. a bien des raisons de ne point +réussir. Mais elle laisse encore le champ ouvert à nombre d’éventualités +particulièrement inquiétantes, puisqu’il semble que la nouvelle Société s’est +déjà mise à l’oeuvre.</P> +<P>« Qu’on le sache bien, lesdits Barbicane et Nicholl ont quitté Baltimore et +l’Amérique. Ils sont partis depuis plus de deux mois. Où sont-ils allés?… Très +certainement, en cet endroit inconnu du globe, où tout doit être disposé pour +tenter leur opération.</P> +<P>« Or, quel est cet endroit? On l’ignore, et, par conséquent, il est +impossible de se mettre à la poursuite des audacieux « malfaiteurs » (sic), +qui prétendent bouleverser le monde sous prétexte d’exploiter à leur profit des +houillères nouvelles.</P> +<P>« Évidemment, que ce lieu fût indiqué sur le carnet de J.- T. Maston, à la +dernière page qui résumait ses travaux, ce n’est que trop certain. Mais cette +dernière page a été déchiré sous la dent du complice d’Impey Barbicane, et ce +complice, incarcéré maintenant dans la prison de Baltimore, se refuse absolument +à parler.</P> +<P>« Telle est donc la situation. Si le président Barbicane parvient à fabriquer +son canon monstre et son projectile, en un mot, si son opération est faite dans +les conditions sus- énoncées, il modifiera l’ancien axe, et c’est dans six mois +que la Terre sera soumise aux conséquences de cette « impardonnable +tentative » (sic).</P> +<P>« En effet, une date a été choisie pour que le tir donne son plein et entier +effort, date à laquelle le choc, imprimé à l’ellipsoïde terrestre, produira son +maximum d’intensité.</P> +<P>« C’est le 22 septembre, douze heures après le passage du Soleil au méridien +du lieu x.</P> +<P>« Ces circonstances étant connues : 1° que le tir s’opérera avec un canon un +million de fois gros comme le canon de vingt-sept; 2° que ce canon sera chargé +d’un projectile de cent quatre-vingt mille tonnes; 3° que ce projectile sera +animé d’une vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres; 4° que le coup +sera tiré le 22 septembre, douze heures après le passage du Soleil au méridien +du lieu; ­ peut- on déduire de ces circonstances quel est le lieu x où se +fera l’opération?</P> +<P>« Évidemment non! ont répondu les commissaires- enquêteurs.</P> +<P>« Effectivement, rien ne peut permettre de calculer quel sera le point x, +puisque, dans le travail de J. T. Maston, rien n’indique en quel endroit du +globe passera le nouvel axe, en d’autres termes, en quel endroit seront situés +les nouveaux Pôles de la Terre. À 23°28’ de l’ancien, soit! Mais sur quel +méridien, c’est ce qu’il est absolument impossible d’établir.</P> +<P>« Donc, impossible de reconnaître quels seront les territoires abaissés ou +surélevés, par suite de la dénivellation des océans, quels seront les continents +transformés en mers et les mers transformés en continents.</P> +<P>« Et cependant, cette dénivellation sera très considérable, à s’en rapporter +aux calculs de J.-T. Maston. Après le choc, la surface de la mer prendra la +forme d’un ellipsoïde de révolution autour du nouvel axe polaire, et le niveau +de la couche liquide changera sur presque tous les points du globe.</P> +<P>« En effet, l’intersection du niveau de la mer ancien et du niveau de la mer +nouveau ­ deux surfaces de révolution égales dont les axes se rencontrent +­ se composera de deux courbes planes, dont les deux plans passeront par une +perpendiculaire au plan des deux axes polaires, et respectivement par les deux +bissectrices de l’angle des deux axes polaires. (<I>Texte même relevé sur le +carnet du calculateur</I>.)</P> +<P>« Il suit de là que les maxima de dénivellation peuvent atteindre une +surélévation ou un abaissement de 8415 mètres par rapport au niveau ancien, et +qu’en certains points du globe, divers territoires seront abaissés ou surélevés +de cette quantité par rapport au nouveau. Cette quantité diminuera graduellement +jusqu’aux lignes de démarcation partageant le globe en quatre segments, sur la +limite desquels la dénivellation deviendra nulle.</P> +<P>« Il est même à remarquer que l’ancien Pôle sera lui- même immergé sous plus +de 3000 mètres d’eau, puisqu’il se trouve à une moindre distance du centre de la +Terre par suite de l’aplatissement du sphéroïde. Donc, le domaine acquis par la +<I>North Polar Practical Association</I> devrait être noyé et par conséquent +inexploitable. Mais le cas a été prévu par Barbicane and Co. et des +considérations géographiques, déduites des dernières découvertes, permettent de +conclure à l’existence, au Pôle arctique, d’un plateau dont l’altitude est +supérieure à 3000 mètres.</P> +<P>« Quant aux points du globe où la dénivellation atteindra 8415 mètres, et par +conséquent, aux territoires qui en subiront les désastreuses conséquences, il ne +faut pas prétendre à les déterminer. Les calculateurs les plus ingénieux n’y +parviendraient pas. Il y a, dans cette équation, une inconnue que nulle formule +ne peut dégager. C’est la situation précise du point x où se produira le tir, +et, par suite, le choc… Or, cet x, est le secret des promoteurs de cette +déplorable affaire.</P> +<P>« Donc, pour résumer, les habitants de la Terre, sous n’importe quelle +latitude qu’ils vivent, sont directement intéressés à connaître ce secret, +puisqu’ils sont directement menacés par les agissements de Barbicane and Co.</P> +<P>« Aussi avis est-il donné aux habitants de l’Europe, de l’Afrique, de l’Asie, +de l’Amérique, de l’Australasie et de l’Océanie, de veiller à tous travaux de +balistique, tels que fonte de canons, fabrication de poudres ou de projectiles, +qui pourraient être entrepris sur leur territoire, d’observer également la +présence de tout étranger dont l’arrivée paraîtrait suspecte et d’en avertir +aussitôt les membres de la Commission d’enquête, à Baltimore, Maryland, USA.</P> +<P>« Fasse le ciel que cette révélation arrive avant le 22 septembre de la +présente année, qui menace de troubler l’ordre établi dans le système +terrestre. »</P> +<H4>XII</H4> +<H4>Dans lequel J.-T. Maston continue<BR>héroïquement à se taire.</H4> +<P>Ainsi, après le canon employé pour lancer un projectile de la Terre à la +Lune, le canon employé pour modifier l’axe terrestre! Le canon! Toujours le +canon! Mais ils n’ont donc pas autre chose en tête, ces artilleurs du Gun Club! +Ils sont donc pris de la folie du « canonisme intensif! » Ils font donc du +canon l’ultima ratio en ce monde! Ce brutal engin est-il donc le souverain de +l’univers? De même que le droit canon règle la théologie, le roi canon est-il le +suprême régulateur des lois industrielles et cosmologiques?</P> +<P>Oui! Il faut bien l’avouer, le canon, c’était l’engin qui devait s’imposer à +l’esprit du président Barbicane et de ses collègues. Ce n’est pas impunément +qu’on a consacré toute sa vie à la balistique. Après la Columbiad de la Floride, +ils devaient en arriver au canon monstre de… du lieu x. Et ne les entend-on pas +déjà crier d’une voix retentissante :</P> +<P>« Pointez sur la Lune!… Première pièce… Feu!</P> +<P>— Changez l’axe de la Terre… Deuxième pièce… Feu! »</P> +<P>En attendant ce commandement que l’univers avait si bonne envie de leur +lancer :</P> +<P>« À Charenton!… Troisième pièce… Feu!… »</P> +<P>En vérité, leur opération justifiait bien le titre de cet ouvrage. N’est-il +pas plus exactement intitulé <I>Sans dessus dessous</I> que <I>Sens dessus +dessous</I>, puisque il n’y aurait plus ni « dessous » ni « dessus » +et que, suivant l’expression d’Alcide Pierdeux, il s’ensuivrait « un +chambardement général! »</P> +<P>Quoi qu’il en fût, la publication de la note rédigée par la Commission +d’enquête produisit un effet dont rien ne saurait donner l’idée. Il faut en +convenir, ce qu’elle disait n’était pas fait pour rassurer. Des calculs de J.-T. +Maston, il résultait que le problème de mécanique avait été résolu dans toutes +ses données. L’opération, tentée par le président Barbicane et par le capitaine +Nicholl ­ cela n’était que trop clair ­ allait introduire une +modification des plus regrettables dans le mouvement de rotation diurne. Un +nouvel axe serait substitué à l’ancien… Et l’on sait quelles devaient être les +conséquences de cette substitution.</P> +<P>L’oeuvre de Barbicane and Co. fut donc définitivement jugée, maudite, +dénoncée à la réprobation générale. Dans l’ancien comme dans le nouveau +continent, les membres du conseil d’administration de la <I>North Polar +Practical Association</I> n’eurent plus que des adversaires. S’il leur restait +quelques partisans parmi les cerveaux brûlés des États-Unis, ils étaient +rares.</P> +<P>Vraiment, au point de vue de leur sécurité personnelle, le président +Barbicane et le capitaine Nicholl avaient sagement fait de quitter Baltimore et +l’Amérique. On est fondé à croire qu’il leur serait arrivé malheur. Ce n’est pas +impunément que l’on peut menacer en masse quatorze cents millions d’habitants, +bouleverser leurs habitudes par un changement apporté aux conditions +d’habitabilité de la Terre, et les inquiéter dans leur existence même, en +provoquant une catastrophe universelle.</P> +<P>Maintenant, comment les deux collègues du Gun-club avaient-ils disparu sans +laisser aucune trace? Comment le matériel et le personnel, nécessités par une +telle opération, avaient-ils pu partir sans que l’on s’en fût aperçu? Des +centaines de wagons, si c’était par railway, des centaines de navires, si +c’était par mer, n’auraient pas suffi à transporter les chargements de métal, de +charbon et de méli-mélonite. Il était tout à fait incompréhensible que ce départ +eût pu avoir lieu incognito. Cela était néanmoins. En outre, après sérieuse +enquête, on reconnut qu’aucune commande n’avait été envoyée ni aux usines +métallurgiques, ni aux fabriques de produits chimiques des deux Mondes. Que ce +fût inexplicable, soit! Cela s’expliquerait dans l’avenir… s’il y avait un +avenir!</P> +<P>Toutefois, si le président Barbicane et le capitaine Nicholl, mystérieusement +disparus, étaient à l’abri d’un danger immédiat, leur collègue J.-T. Maston, +congrûment mis sous clef, pouvait tout craindre des représailles publiques. Bah! +il ne s’en préoccupait guère! Quoi admirable têtu que ce calculateur! Il était +de fer, comme son avant-bras. Rien ne le ferait céder.</P> +<P>Du fond de la cellule qu’il occupait à la prison de Baltimore, le secrétaire +du Gun-Club s’absorbait de plus en plus dans la contemplation lointaine des +collègues qu’il n’avait pu suivre. Il évoquait la vision du président Barbicane +et du capitaine Nicholl, préparant leur opération gigantesque en ce point +inconnu du globe, où nul n’irait les troubler. Il les voyait fabriquant leur +énorme engin, combinant leur méli- mélonite, fondant le projectile que le Soleil +compterait bientôt au nombre de ses petites planètes. Ce nouvel astre porterait +le nom charmant de Scorbetta, témoignage de galanterie et d’estime envers la +riche capitaliste de New-Park. Et J.-T. Maston supputait les jours, trop courts +à son gré, qui le rapprochaient de la date fixée pour le tir.</P> +<P>On était déjà au commencement d’avril. Dans deux mois et demi, l’astre du +jour, après s’être arrêté au solstice sur le Tropique du Cancer, rétrograderait +vers le Tropique du Capricorne. Trois mois plus tard, il traverserait la ligne +équatoriale à l’équinoxe d’automne. Et alors, ce serait fini de ces saisons qui, +depuis des millions de siècles, alternaient si régulièrement et si « +bêtement » au cours de chaque année terrestre. Pour la dernière fois, en +l’an 189–, le sphéroïde aurait été soumis à cette inégalité des jours et des +nuits. Il n’y aurait plus qu’un même nombre d’heures entre le lever et le +coucher du Soleil sur n’importe quel horizon du globe.</P> +<P>En vérité, c’était là une oeuvre magnifique, surhumaine, divine. J.-T. Maston +en oubliait le domaine arctique et l’exploitation des houillères de l’ancien +Pôle, pour ne voir que les conséquences cosmographiques de l’opération. Le but +principal de la nouvelle Société s’effaçait au milieu des transformations qui +allaient changer la face du monde.</P> +<P>Mais voilà! le monde ne voulait pas changer de face. N’était-elle pas +toujours jeune, celle que Dieu lui avait donnée aux premières heures de la +création!</P> +<P>Quant à J.-T. Maston, seul et sans défense au fond de sa cellule, il ne +cessait de résister à toutes les pressions qu’on tentait d’exercer sur lui. Les +membres de la Commission d’enquête venaient journellement le visiter; ils n’en +pouvaient rien obtenir. C’est alors que John H. Prestice eut l’idée d’utiliser +une influence qui réussirait peut-être mieux que la leur ­ celle de Mrs +Evangélina Scorbitt. Personne n’ignorait de quel dévouement cette respectable +veuve était capable, quand il s’agissait des responsabilités de J.-T. Maston, et +quel intérêt sans bornes elle portait au célèbre calculateur.</P> +<P>Donc, après délibération des commissaires, Mrs Evangélina Scorbitt fut +autorisée à venir voir le prisonnier autant qu’elle le voudrait. N’était-elle +pas, elle-même, aussi menacée que les autres habitants du globe par le recul du +canon monstre? Est-ce que son hôtel de New-Park serait plus épargné dans la +catastrophe finale que la hutte du plus humble coureur des bois ou le wigwam de +l’Indien des Prairies? Est-ce qu’il n’y allait pas de son existence comme de +celle du dernier des Samoyèdes ou du plus obscur insulaire du Pacifique? Voilà +ce que le président de la Commission lui fit comprendre, voilà pourquoi elle fut +priée d’user de son influence sur l’esprit de J.-T. Maston.</P> +<P>Si celui-ci se décidait enfin à parler, s’il voulait dire en quel endroit le +président Barbicane et le capitaine Nicholl ­ et très certainement aussi le +nombreux personnel qu’ils avaient dû s’adjoindre ­ étaient occupés à leurs +préparatifs, il serait encore temps d’aller à leur recherche, de retrouver leurs +traces, de mettre fin aux affres, transes et épouvantes de l’humanité.</P> +<P>Mrs Evangélina Scorbitt eut donc accès dans la prison. Ce qu’elle désirait +par-dessus tout, c’était revoir J.-T. Maston, arraché par des mains policières +au bien-être de son cottage.</P> +<P>Mais c’était bien mal la connaître, l’énergique Evangélina, que de la croire +esclave des faiblesses humaines! Et, le 9 avril, si quelque oreille indiscrète +se fût collée à la porte de la cellule, la première fois que Mrs Scorbitt y +pénétra, voici ce que cette oreille aurait entendu ­ non sans quelque +surprise :</P> +<P>« Enfin, cher Maston, je vous revois!</P> +<P>— Vous, mistress Scorbitt?</P> +<P>— Oui, mon ami, après quatre semaines, quatre longues semaines de +séparation…</P> +<P>— Exactement vingt-huit jours, cinq heures et quarante-cinq minutes, répondit +J.-T. Maston, après avoir consulté sa montre.</P> +<P>— Enfin nous sommes réunis!…</P> +<P>— Mais comment vous ont-ils laissé pénétrer jusqu’à moi, chère mistress +Scorbitt?</P> +<P>— À la condition d’user de l’influence due à une affection sans bornes sur +celui qui en est l’objet!</P> +<P>— Quoi!… Evangélina! s’écria J.-T. Maston. Vous auriez consenti à me donner +de tels conseils!… Vous avez eu la pensée que je pourrais trahir nos +collègues!…</P> +<P>— Moi? cher Maston!… M’appréciez-vous donc si mal!… Moi!… vous prier de +sacrifier votre sécurité à votre honneur!… Moi?… vous pousser à un acte, qui +serait la honte d’une vie consacrée tout entière aux plus hautes spéculations de +la mécanique transcendante!</P> +<P>— À la bonne heure, mistress Scorbitt! Je retrouve bien en vous la généreuse +actionnaire de notre Société! Non!… je n’ai jamais douté de votre grand +coeur!</P> +<P>— Merci, cher Maston!</P> +<P>— Quant à moi, divulguer notre oeuvre, révéler en quel point du globe va +s’accomplir notre tir prodigieux, vendre pour ainsi dire ce secret que j’ai pu +heureusement cacher au plus profond de moi-même, permettre à ces barbares de se +lancer à la poursuite de nos amis, d’interrompre des travaux qui feront notre +profit et notre gloire!… Plutôt mourir!</P> +<P>— Sublime Maston! » répondit Mrs Evangélina Scorbitt.</P> +<P>En vérité, ces deux êtres, si étroitement unis par le même enthousiasme ­ +et aussi insensés l’un que l’autre, d’ailleurs ­ étaient bien faits pour se +comprendre.</P> +<P>« Non! jamais ils ne sauront le nom du pays que mes calculs ont désigné et +dont la célébrité va devenir immortelle! ajouta J.-T. Maston. Qu’ils me tuent, +s’ils le veulent, mais ils ne m’arracheront pas mon secret!</P> +<P>— Et qu’ils me tuent avec vous! s’écria Mrs Evangélina Scorbitt. Moi aussi, +je serai muette…</P> +<P>— Heureusement, chère Evangélina, ils ignorent que vous le possédez, ce +secret!</P> +<P>— Croyez-vous donc, cher Maston, que je serais capable de le livrer, parce +que je ne suis qu’une femme! Trahir nos collègues et vous!… Non, mon ami, non! +Que ces Philistins soulèvent contre vous la population des villes et des +campagnes, que le monde entier pénètre par la porte de cette cellule pour vous +en arracher, eh bien! je serai là, et nous aurons au moins cette consolation de +mourir ensemble… »</P> +<P>Et, si ce peut jamais être une consolation, J.-T. Maston pouvait-il en rêver +une plus douce que de mourir dans les bras de Mrs Evangélina Scorbitt!</P> +<P>Ainsi finissait la conversation toutes les fois que l’excellente dame venait +visiter le prisonnier.</P> +<P>Et, lorsque les commissaires-enquêteurs l’interrogeaient sur le résultat de +ses entrevues :</P> +<P>« Rien encore! disait-elle. Peut-être avec du temps obtiendrai-je +enfin… »</P> +<P>Ô astuce de femme!</P> +<P>Avec du temps! disait-elle. Mais, ce temps, il marchait à grands pas. Les +semaines s’écoulaient comme des jours, les jours comme des heures, les heures +comme des minutes.</P> +<P>On était en mai déjà. Mrs Evangélina Scorbitt n’avait rien obtenu de J.-T. +Maston, et là où cette femme si influente avait échoué, nul autre ne pouvait +avoir l’espoir de réussir. Faudrait-il donc se résigner à attendre le coup +terrible, sans qu’il se présentât une chance de l’empêcher?</P> +<P>Eh bien, non! En pareille occurrence, la résignation est inacceptable! Aussi +les délégués des Puissances européennes devinrent-ils plus obsédants que jamais. +Il y eut lutte de tous les instants entre eux et les membres de la Commission +d’enquête, lesquels furent directement pris à partie. Jusqu’au flegmatique +Jacques Jansen, qui, en dépit de sa placidité hollandaise, accablait les +commissaires de ses récriminations quotidiennes. Le colonel Boris Karkof eut +même un duel avec le secrétaire de ladite commission ­ duel dans lequel il +ne blessa que légèrement son adversaire. Quant au major Donellan, s’il ne se +battit ni à l’arme à feu ni à l’arme blanche, ­ ce qui est contraire aux +usages britanniques ­ du moins, assisté de son secrétaire Dean Toodrink, +échangea-t-il quelques douzaines de coups de poing dans une boxe en règle avec +William S. Forster, le flegmatique consignataire de morues, l’homme de paille de +la <I>North Polar Practical Association</I>, lequel, d’ailleurs, ne savait rien +de l’affaire.</P> +<P>En réalité, le monde entier se conjurait pour rendre les Américains des +États-Unis responsables des actes de l’un de leurs plus glorieux enfants, Impey +Barbicane. On ne parlait rien moins que de retirer les ambassadeurs et les +ministres plénipotentiaires accrédités près cet imprudent gouvernement de +Washington et de lui déclarer la guerre.</P> +<P>Pauvres États-Unis! Ils n’eussent pas mieux demandé que de mettre la main sur +Barbicane and Co. En vain répondaient- ils que les Puissances de l’Europe, de +l’Asie, de l’Afrique et de l’Océanie avaient carte blanche pour l’arrêter +partout où il se trouverait, on ne les écoutait même pas. Et jusqu’alors, +impossible de découvrir en quel lieu le président et son collègue s’occupaient à +préparer leur abominable opération.</P> +<P>À quoi, les Puissances étrangères répondaient :</P> +<P>« Vous avez J.-T. Maston, leur complice! Or, J.-T. Maston sait à quoi s’en +tenir sur le compte de Barbicane. Donc, faites parler J.-T. Maston. »</P> +<P>Faire parler J.-T. Maston! Autant eût valu arracher une parole de la bouche +d’Harpocrate, dieu du silence, ou au sourd-muet en chef de l’Institut de +New-York.</P> +<P>Et alors, l’exaspération croissant avec l’inquiétude universelle, quelques +esprits pratiques rappelèrent que la torture du moyen âge avait du bon, les +brodequins du maître- tourmenteur juré, le tenaillement aux mamelles, le plomb +fondu, si souverain pour délier les langues les plus rebelles, l’huile +bouillante, le chevalet, la question par l’eau, l’estrapade, etc. Pourquoi ne +pas se servir de ces moyens que la justice d’autrefois n’hésitait pas à employer +dans des circonstances infiniment moins graves, et pour des cas particuliers qui +n’intéressaient que fort indirectement les masses?</P> +<P>Mais, il faut bien le reconnaître, ces moyens que justifiaient les moeurs +d’autrefois, ne pouvaient plus être employés à la fin d’un siècle de douceur et +de tolérance, ­ d’un siècle aussi empreint d’humanité que ce +XIX<SUP>ème</SUP>, caractérisé par l’invention du fusil à répétition, des balles +de sept millimètres et des trajectoires d’une tension invraisemblable, ­ +d’un siècle qui admet dans les relations internationales l’emploi des obus à la +mélinite, à la roburite, à la bellite, à la panclastite, à la méganite et autres +substances en ite, qui ne sont rien, il est vrai, auprès de la +méli-mélonite.</P> +<P>J.-T. Maston n’avait donc point à redouter d’être soumis à la question +ordinaire ou extraordinaire. Tout ce qu’on pouvait espérer, c’est que, +comprenant enfin quelle était sa responsabilité, il se déciderait peut-être à +parler, ou s’il s’y refusait, que le hasard parlerait pour lui.</P> +<H4>XIII</H4> +<H4>La fin duquel J.-T. Maston fait une réponse<BR>véritablement épique.</H4> +<P>Le temps marchait, cependant, et très probablement aussi, marchaient les +travaux que le président Barbicane et le capitaine Nicholl accomplissaient dans +des conditions si surprenantes ­ on ne savait où.</P> +<P>Pourtant, comment se faisait-il qu’une opération, qui exigeait +l’établissement d’une usine considérable, la création de hauts fourneaux +capables de fondre un engin un million de fois gros comme le canon de vingt-sept +de la marine, et un projectile pesant 180 000 tonnes, qui nécessitait +l’embauchage de plusieurs milliers d’ouvriers, leur transport, leur aménagement, +oui! comment se faisait-il qu’une telle opération eût pu être soustraite à +l’attention des intéressés? En quelle partie de l’Ancien ou du Nouveau +Continent, Barbicane and Co. s’était-il si secrètement installé que l’éveil +n’eût jamais été donné aux peuplades voisines? Était-ce dans une île abandonnée +du Pacifique ou de l’océan Indien? Mais il n’y a plus d’îles désertes de nos +jours : les Anglais ont tout pris. À moins que la nouvelle Société n’en eût +découvert une tout exprès? Quant à penser que ce fût en un point des régions +arctiques ou antarctiques qu’elle eût établi des usines, non! cela eût été +anormal. N’était-ce pas précisément parce qu’on ne peut atteindre ces hautes +latitudes que la <I>North Polar Practical Association</I> tentait de les +déplacer?</P> +<P>D’ailleurs, chercher le président Barbicane et le capitaine Nicholl à travers +ces continents ou ces îles, ne fût-ce que dans leurs parties relativement +abordables, c’eût été perdre son temps. Le carnet, saisi chez le secrétaire du +Gun-Club ne mentionnait-il pas que le tir devait effectuer à peu près sur +l’Équateur? Or, là se trouvent des régions habitables, sinon habitées par des +hommes civilisés. Si donc c’était aux environs de la ligne équinoxiale que les +expérimentateurs avaient dû s’établir, ce ne pouvait être ni en Amérique, dans +toute l’étendue du Pérou et du Brésil, ni dans les îles de la Sonde, Sumatra, +Bornéo, ni dans les îles de la mer des Célèbes, ni dans la Nouvelle-Guinée, où +pareille opération n’eût pu être conduite sans que les populations en eussent +été informées. Très vraisemblablement aussi, elle n’aurait pu être tenue secrète +dans tout le centre de l’Afrique, à travers la région des grands lacs, traversée +par l’Équateur. Restaient, il est vrai, les Maldives dans la mer des Indes, les +îles de l’Amirauté, Gilbert, Christmas, Galapagos dans le Pacifique, San Pedro +dans l’Atlantique. Mais les informations, prises en ces divers lieux, n’avaient +donné aucun résultat. Aussi en était-on réduit à de vagues conjectures, peu +faites pour calmer les transes universelles.</P> +<P>Et que pensait de tout cela Alcide Pierdeux? Plus « sulfurique » que +jamais, il ne cessait de rêver aux diverses conséquences de ce problème. Que le +capitaine Nicholl eût inventé un explosif d’une telle puissance, qu’il eût +trouvé cette méli-mélonite, d’une expansion trois ou quatre mille fois plus +grande que celle des plus violents explosifs de guerre, et cinq mille six cents +fois plus forte que cette bonne vieille poudre à canon de nos ancêtres, c’était +déjà fort étonnant, « et même fort détonnant! » disait-il, mais enfin ce +n’était pas impossible. On ne sait guère ce que réserve l’avenir en ce genre de +progrès, qui permettra de démolir les armées à n’importe quelles distances. En +tout cas, le redressement de l’axe terrestre produit par le recul d’une bouche à +feu, ce n’était pas non plus pour surprendre l’ingénieur français. Aussi, +s’adressant in petto au promoteur de l’affaire :</P> +<P>« Il est bien évident, président Barbicane, disait-il, que, journellement, la +Terre attrape le contrecoup de tous les chocs qui se produisent à sa surface. Il +est certain que, lorsque des centaines de mille hommes s’amusent à s’envoyer des +milliers de projectiles pesant quelques kilogrammes, ou des millions de +projectiles pesant quelques grammes, et même, simplement, quand je marche ou +quand je saute, ou quand j’allonge le bras, ou lorsque un globule sanguin se +balade dans mes veines, cela agit sur la masse de notre sphéroïde. Donc, la +grande machine est de nature à produire la secousse demandée. Mais, nom d’une +intégrale! cette secousse sera-t-elle suffisante pour faire basculer la Terre? +Eh! c’est ce que les équations de cet animal de J.-T. Maston « +démonstrandent » péremptoirement, il faut bien le reconnaître! »</P> +<P>En effet, Alcide Pierdeux ne pouvait qu’admirer les ingénieux calculs du +secrétaire du Gun-Club, communiqués par les membres de la Commission d’enquête à +ceux des savants qui étaient en état de les comprendre. Et Alcide Pierdeux, qui +lisait l’algèbre comme on lit un journal, trouvait à cette lecture un charme +inexprimable.</P> +<P>Mais, si le chambardement avait lieu, que de catastrophes accumulées à la +surface du sphéroïde! Que de cataclysmes, cités renversées, montagnes ébranlées, +habitants détruits par millions, masses liquides projetées hors de leur lit et +provoquant d’épouvantables sinistres!</P> +<P>Ce serait comme un tremblement de terre d’une incomparable violence.</P> +<P>« Si encore, grommelait Alcide Pierdeux, si encore la sacrée poudre du +capitaine Nicholl était moins forte, on pourrait espérer que le projectile +viendrait de nouveau choquer la Terre, soit en avant du point de tir, soit même +en arrière, après avoir fait le tour du globe. Et alors, tout serait remis en +place au bout d’un temps relativement court ­ non sans avoir provoqué +quelques grands désastres cependant. Mais va te faire lanlaire! Grâce à leur +méli-mélonite, le boulet décrira une demi branche d’hyperbole, et il ne viendra +plus demander pardon à la Terre de l’avoir dérangée, en la remettant en +place! »</P> +<P>Et Alcide Pierdeux gesticulait comme un appareil sémaphorique, au risque de +tout briser dans un rayon de deux mètres.</P> +<P>Puis, il se répétait :</P> +<P>« Si, au moins, le lieu de tir était connu, j’aurais vite fait d’établir sur +quels grands cercles terrestres la dénivellation serait nulle, et aussi, les +points où elle atteindrait son maximum. On pourrait prévenir les gens de +déménager à temps, avant que leurs maisons ou leurs villes ne leur fussent +tombées sur la caboche. Mais comment le savoir? »</P> +<P>Après quoi, arrondissant sa main au-dessus des rares cheveux qui lui +garnissaient le crâne :</P> +<P>« Eh! j’y pense, ajoutait-il, les conséquences de la secousse peuvent être +plus compliquées qu’on ne l’imagine. Pourquoi les volcans ne profiteraient-ils +pas de l’occasion pour se livrer à des éruptions échevelées, pour vomir, comme +un passager qui a le mal de mer, les matières déplacées dans leurs entrailles? +Pourquoi une partie des océans surélevés ne se précipiterait-elle pas dans leurs +cratères? Le diable m’emporte! il peut survenir des explosions qui feront sauter +la machine tellurienne! Ah! ce satané Maston, qui s’obstine dans son mutisme! Le +voyez-vous, jonglant avec notre boule et faisant des effets de finesse sur le +billard de l’Univers! »</P> +<P>Ainsi raisonnait Alcide Pierdeux. Bientôt, ces effrayantes hypothèses furent +reprises et discutées par les journaux des deux Mondes. Auprès du bouleversement +qui résulterait de l’opération de Barbicane and Co., qu’étaient ces trombes, ces +raz de marée, ces déluges, qui, de loin en loin, dévastent quelque étroite +portion de la Terre? De telles catastrophes ne sont que partielles! Quelques +milliers d’habitants disparaissent, et c’est à peine si les innombrables +survivants se sentent troublés dans leur quiétude! Aussi, à mesure que +s’approchait la date fatale, l’épouvante gagnait-elle les plus braves. Les +prédicateurs avaient beau jeu pour prédire la fin du monde. On se serait cru à +cette effrayante période de l’an 1000, alors que les vivants s’imaginèrent +qu’ils allaient être précipités dans l’empire des morts.</P> +<P>Que l’on se souvienne de ce qui s’était passé à cette époque. D’après un +passage de l’Apocalypse, les populations furent fondées à croire que le jour du +jugement dernier était proche. Elles attendaient les signes de colère, prédits +par l’Écriture. Le fils de perdition, l’Antéchrist, allait se révéler.</P> +<P>« Dans la dernière année du X<SUP>ème</SUP> siècle, raconte H. Martin, tout +était interrompu, plaisirs, affaires, intérêts, tout, quasi jusqu’aux travaux de +la campagne. Pourquoi, se disait on, songer à un avenir qui ne sera pas? +Songeons à l’éternité qui commence demain! On se contentait de pourvoir aux +besoins les plus immédiats; on léguait ses terres, ses châteaux aux monastères +pour s’acquérir des protecteurs dans ce royaume des cieux où on allait entrer. +Beaucoup de chartes de donations aux églises débutent par ces mots : « La fin du +monde approchant, et sa ruine étant imminente… » Quand vint le terme fatal, +les populations s’entassèrent incessamment dans les basiliques, dans les +chapelles, dans les édifices consacrés à Dieu, et attendirent, transies +d’angoisses, que les sept trompettes des sept anges du jugement retentissent du +haut du ciel. »</P> +<P>On le sait, le premier jour de l’an 1000 s’acheva, sans que les lois de la +nature eussent été aucunement troublées. Mais, cette fois, il ne s’agissait pas +d’un bouleversement basé sur des textes d’une obscurité toute biblique. Il +s’agissait d’une modification apportée à l’équilibre de la Terre, reposant sur +des calculs indiscutés, indiscutables, et d’une tentative que les progrès des +sciences balistiques et mécaniques rendaient absolument réalisables. Cette fois, +ce ne serait pas la mer qui rendrait ses morts, ce seraient les vivants qu’elle +engloutirait par millions au fond de ses nouveaux abîmes.</P> +<P>Il résulta de là, que, tout en tenant compte des changements produits dans +les esprits par l’influence des idées modernes, l’épouvante n’en fut pas moins +poussée à ce point, que nombre des pratiques de l’an 1000 se reproduisirent avec +le même affolement. Jamais on ne fit avec un tel empressement ses préparatifs de +départ pour un monde meilleur! Jamais kyrielles de péchés ne se dévidèrent dans +les confessionnaux avec une telle abondance! Jamais tant d’absolutions ne furent +octroyées aux moribonds qui se repentaient in extremis! Il fut même question de +demander une absolution générale qu’un bref du pape aurait accordée à tous les +hommes de bonne volonté sur la Terre ­ et aussi de belle et bonne peur.</P> +<P>En ces conditions, la situation de J.-T. Maston devenait chaque jour de plus +en plus critique. Mrs Evangélina Scorbitt tremblait qu’il fût victime de la +vindicte universelle. Peut-être même eut-elle la pensée de lui donner le conseil +de prononcer ce mot qu’il s’obstinait à taire avec un entêtement sans exemple. +Mais elle n’osa pas et fit bien. C’eût été s’exposer à un refus catégorique.</P> +<P>Comme on le pense bien, même dans la cité de Baltimore, maintenant en proie à +la terreur, il devenait difficile de contenir la population, surexcitée par la +plupart des journaux de la Confédération, par les dépêches qui arrivaient « des +quatre angles de la Terre », pour employer le langage apocalyptique que +tenait saint Jean l’Évangéliste, au temps de Domitien. À coup sûr, si J.-T. +Maston eût vécu sous le règne de ce persécuteur, son affaire aurait été vite +réglée. On l’eût livré aux bêtes. Mais il se fût contenté de répondre :</P> +<P>« Je le suis déjà! »</P> +<P>Quoi qu’il en soit, l’inébranlable J.-T. Maston refusait de faire connaître +la situation du lieu x, comprenant bien que, s’il la dévoilait, le président +Barbicane et le capitaine Nicholl seraient mis dans l’impossibilité de continuer +leur oeuvre.</P> +<P>Après tout, c’était beau, cette lutte d’un homme seul contre le monde entier. +Cela grandissait encore J.-T. Maston dans l’esprit de Mrs Evangélina Scorbitt, +et aussi dans l’opinion de ses collègues du Gun-Club. Ces braves gens, il faut +bien le dire, entêtés comme des artilleurs à la retraite, tenaient quand même +pour les projets de Barbicane and Co. Le secrétaire du Gun-Club était arrivé à +un tel degré de célébrité, que nombre de personnes lui écrivaient déjà, comme +aux criminels de grande marque, pour avoir quelques lignes de cette main qui +allait bouleverser le monde.</P> +<P>Mais, si cela était beau, cela devenait de plus en plus dangereux. Le +populaire se portait jour et nuit autour de la prison de Baltimore. Là, grands +cris et grand tumulte. Les enragés voulaient lyncher J.-T. Maston <I>hic et +nunc</I>. La police voyait venir le moment où elle serait impuissante à le +défendre.</P> +<P>Désireux de donner satisfaction aux masses américaines, aussi bien qu’aux +masses étrangères, le gouvernement de Washington décida enfin de mettre J.-T. +Maston en accusation et de le traduire devant les Assises.</P> +<P>Avec des jurés, étreints déjà par les affres de l’épouvante, « son affaire ne +traînerait pas! » comme disait Alcide Pierdeux, qui, pour sa part, se +sentait pris d’une sorte de sympathie envers cette tenace nature de +calculateur.</P> +<P>Il suit de là que, dans la matinée du 5 septembre, le président de la +Commission d’enquête se transporta de sa personne à la cellule du +prisonnier.</P> +<P>Mrs Evangélina Scorbut, sur son instante demande, avait été autorisée à +l’accompagner. Peut-être, dans une dernière tentative, l’influence de cette +aimable dame finirait-elle par l’emporter?… Il ne fallait rien négliger. Tous +les moyens seraient bons, qui donneraient le dernier mot de l’énigme. Si l’on +n’y parvenait pas, on verrait.</P> +<P>« On verrait! répétaient les esprits perspicaces. Eh! la belle avance, quand +on aura pendu J.-T. Maston, si la catastrophe s’accomplit dans toute son +horreur! »</P> +<P>Donc, vers onze heures, J.-T. Maston se trouvait en présence de Mrs +Evangélina Scorbitt et de John H. Prestice, président de la Commission +d’enquête.</P> +<P>L’entrée en matière fut des plus simples. En cette conversation furent +échangées les demandes et les réponses suivantes, très raides d’une part, très +calmes de l’autre.</P> +<P>Et qui aurait jamais pu croire que des circonstances se présenteraient où le +calme serait du côté de J.-T. Maston!</P> +<P>« Une dernière fois, voulez-vous répondre?… demanda John H. Prestice.</P> +<P>— À quel propos?… fit observer ironiquement le secrétaire du Gun-Club.</P> +<P>— À propos de l’endroit où s’est transporté votre collègue Barbicane.</P> +<P>— Je vous l’ai déjà dit cent fois.</P> +<P>— Répétez-le une cent-unième.</P> +<P>— Il est là où s’effectuera le tir.</P> +<P>— Et où le tir s’effectuera-t-il?</P> +<P>— Là où est mon collègue Barbicane.</P> +<P>— Prenez garde, J.-T. Maston!</P> +<P>— À quoi?</P> +<P>— Aux conséquences de votre refus de répondre, lesquelles ont pour +résultat…</P> +<P>— De vous empêcher précisément d’apprendre ce que vous ne devez pas +savoir.</P> +<P>— Ce que nous avons le droit de connaître!</P> +<P>— Ce n’est pas mon avis.</P> +<P>— Nous allons vous traduire aux Assises!</P> +<P>— Traduisez.</P> +<P>— Et le jury vous condamnera!</P> +<P>— Ça le regarde.</P> +<P>— Et le jugement, sitôt rendu, sitôt exécuté!</P> +<P>— Soit!</P> +<P>— Cher Maston!… osa dire Mrs Evangélina Scorbitt, dont le coeur se troublait +sous ces menaces.</P> +<P>— Oh!… mistress! » fit J.-T. Maston.</P> +<P>Elle baissa la tête et se tut.</P> +<P>« Et voulez-vous savoir quel sera ce jugement? reprit le président John H. +Prestice.</P> +<P>— Si vous voulez bien, reprit J.-T. Maston.</P> +<P>— C’est que vous serez condamné à la peine capitale… comme vous le +méritez!</P> +<P>— Vraiment?</P> +<P>— Et vous serez pendu, aussi sûr, monsieur, que deux et deux font quatre.</P> +<P>— Alors, monsieur, j’ai encore des chances, répondit flegmatiquement J.-T. +Maston. Si vous étiez quelque peu mathématicien, vous ne diriez pas « aussi sûr +que deux et deux font quatre! » Qu’est-ce qui prouve que tous les +mathématiciens n’ont pas été fous jusqu’à ce jour, en affirmant que la somme de +deux nombres est égale à celle de leurs parties, c’est-à-dire que deux et deux +font exactement quatre?</P> +<P>— Monsieur!… s’écria le président, absolument interloqué.</P> +<P>— Ah! reprit J.-T. Maston, si vous disiez « aussi sûr qu’un et un font +deux », à la bonne heure! Cela est absolument évident, car ce n’est plus un +théorème, c’est une définition! »</P> +<P>Sur cette leçon d’arithmétique, le président de la Commission se retira, +tandis que Mrs Evangélina Scorbitt n’avait pas assez de flammes dans le regard +pour admirer l’extraordinaire calculateur de ses rêves!</P> +<H4>XIV</H4> +<H4>Très court, mais dans lequel l’<I>x</I> prend<BR>une valeur +géographique.</H4> +<P>Très heureusement pour J.-T. Maston, le gouvernement fédéral reçut le +télégramme suivant, envoyé par le consul américain, alors établi à Zanzibar +:</P> +<BLOCKQUOTE> + <P>« <I>À John S. Wright, ministre d’État</I>,</P> + <P> Washington, U. S. A. »</P> + <P class=center> + Zanzibar, 13 septembre,</P> + <P class=center> 5 heures + matin, heure du lieu.</P> + <P class=normal>« Grands travaux exécutés dans le Wamasai, au sud de la chaîne + du Kilimandjaro. Depuis huit mois, président Barbicane et capitaine Nicholl, + établis avec nombreux personnel noir, sous l’autorité du sultan Bâli-Bâli. + Ceci porté à la connaissance du gouvernement par son dévoué</P> + <P class=center> + RICHARD W. TRUST, consul. »</P></BLOCKQUOTE> +<P>Et voilà comment fut connu le secret de J.-T. Maston. Et voilà pourquoi, si +le secrétaire du Gun-Club fut maintenu en état d’incarcération, il ne fut pas +pendu.</P> +<P>Mais, plus tard, qui sait s’il n’aurait pas ce tardif regret de n’être point +mort dans toute la plénitude de sa gloire!</P> +<H4>XV</H4> +<H4>Qui contient quelques détails<BR>vraiment intéressants pour les<BR>habitants +du sphéroïde terrestre.</H4> +<P>Ainsi, le gouvernement de Washington savait maintenant en quel endroit allait +opérer Barbicane and Co. Douter de l’authenticité de cette dépêche, on ne le +pouvait. Le consul de Zanzibar était un agent trop sûr pour que son information +ne dût être acceptée que sous réserve. Elle fut confirmée d’ailleurs par des +télégrammes subséquents. C’était bien au centre de la région du Kilimandjaro, +dans le Wamasai africain, à une centaine de lieues à l’ouest du littoral, un peu +au-dessous de la ligne équatoriale, que les ingénieurs de la <I>North Polar +Practical Association</I> étaient sur le point d’achever leurs gigantesques +travaux.</P> +<P>Comment avaient-ils pu s’installer secrètement en cette contrée, au pied de +la célèbre montagne, reconnue en 1849 par les docteurs Rebviani et Krapf, puis +ascensionnée par les voyageurs Otto Ehlers et Abbot? Comment avaient-ils pu y +établir leurs ateliers, y créer une fonderie, y réunir un personnel suffisant? +Par quels moyens étaient-ils parvenus à se mettre en rapport avec les +dangereuses tribus du pays et leurs souverains non moins astucieux que cruels? +Cela, on ne le savait pas. Et peut-être ne le saurait-on jamais, puisqu’il ne +restait que quelques jours à courir avant cette date du 22 septembre.</P> +<P>Aussi, lorsque J.-T. Maston eut appris de Mrs Evangélina Scorbitt que le +mystère du Kilimandjaro venait d’être dévoilé par une dépêche expédiée de +Zanzibar :</P> +<P>« Pchutt!… fit-il, en traçant dans l’espace un mirifique zigzag avec son +crochet de fer. On ne voyage encore ni par le télégraphe ni par le téléphone, et +dans six jours… patarapatanboumboum!… l’affaire sera dans le sac! »</P> +<P>Et quiconque eût entendu le secrétaire du Gun-Club lancer cette onomatopée +retentissante, qui éclata comme un coup de Columbiad, se serait vraiment +émerveillé de ce qui reste parfois d’énergie vitale dans ces vieux +artilleurs.</P> +<P>Évidemment J.-T. Maston avait raison. Le temps nécessaire manquait pour que +l’on pût envoyer des agents jusqu’au Wamasai, avec mission d’arrêter le +président Barbicane. En admettant que ces agents, partis de l’Algérie ou de +l’Égypte, même d’Aden, de Massouah, de Madagascar ou de Zanzibar, eussent pu +rapidement se transporter sur la côte, il aurait fallu compter avec les +difficultés inhérentes au pays, les retards occasionnés par les obstacles d’un +cheminement à travers cette région montagneuse, et aussi peut-être la résistance +d’un personnel soutenu, sans doute, par les volontés intéressées d’un sultan +aussi autoritaire que nègre.</P> +<P>Il fallait donc renoncer à tout espoir d’empêcher l’opération en arrêtant +l’opérateur.</P> +<P>Mais, si cela était impossible, rien n’était plus aisé, maintenant, que d’en +déduire les rigoureuses conséquences, puisque l’on connaissait la situation +exacte du point de tir.</P> +<P>Pure affaire de calcul, ­ calcul assez compliqué évidemment, mais qui +n’était point au-dessus des capacités des algébristes en particulier et des +mathématiciens en général.</P> +<P>Comme la dépêche du consul de Zanzibar était arrivée directement à l’adresse +du ministre d’État à Washington, le gouvernement fédéral la tint d’abord +secrète. Il voulait ­ en même temps qu’il la répandrait ­ pouvoir +indiquer quels seraient les résultats du déplacement de l’axe au point de vue de +la dénivellation des mers. Les habitants du globe apprendraient en même temps +quel sort leur était réservé, suivant qu’ils occupaient tel ou tel segment du +sphéroïde terrestre.</P> +<P>Et que l’on juge s’ils attendaient avec impatience de savoir à quoi s’en +tenir sur cette éventualité!</P> +<P>Dès le 14 septembre, la dépêche fut expédiée au bureau des Longitudes de +Washington, avec mission d’en déduire les conséquences finales, au point de vue +balistique et géographique. Dès le surlendemain, la situation était nettement +établie. Ce travail fut aussitôt porté, par les fils sous-marins, à la +connaissance des Puissances du Nouveau et de l’Ancien Continent. Après avoir été +reproduit par des milliers de journaux, il fut hurlé dans les grandes cités sous +les titres les plus à effet par tous les camelots des deux Mondes.</P> +<P>« Que va-t-il arriver? »</P> +<P>C’était la question qui se posait en toutes langues en n’importe quel point +du globe.</P> +<P>Et voici ce qui fut répondu sous la garantie du bureau des Longitudes.</P> +<P class=center>AVIS PRESSANT</P> +<P>« L’expérience tentée par le président Barbicane et le capitaine Nicholl est +celle-ci : produire un recul, le 22 septembre à minuit du lieu, au moyen d’un +canon un million de fois gros en volume comme le canon de vingt-sept +centimètres, lançant un projectile de cent quatre-vingt mille tonnes, avec une +poudre donnant une vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres.</P> +<P>« Or; si ce tir est effectué un peu au-dessous de la ligne équinoxiale, à peu +près sur le trente-quatrième degré de longitude à l’est du méridien de Paris, à +la base de la chaîne du Kilimandjaro, et s’il est dirigé vers le sud, voici +quels seront ses effets mécaniques à la surface du sphéroïde terrestre :</P> +<P>« Instantanément, par suite du choc combiné avec le mouvement diurne, un +nouvel axe se formera, et, comme l’ancien axe se déplacera de 23°23’, d’après +les résultats obtenus par J.-T. Maston, le nouvel axe sera perpendiculaire au +plan de l’écliptique.</P> +<P>« Maintenant, par quels points sortira le nouvel axe? Le lieu du tir étant +connu, c’est ce qu’il était facile de calculer, et c’est ce qui a été fait.</P> +<P>« Au nord, l’extrémité du nouvel axe sera située entre le Groënland et la +terre de Grinnel, sur cette partie même de la mer de Baffin que coupe +actuellement le Cercle polaire arctique. Au sud, ce sera sur la limite du Cercle +antarctique, quelques degrés dans l’est de la terre Adélie.</P> +<P>« En ces conditions, un nouveau méridien zéro, partant du nouveau Pôle nord, +passera sensiblement par Dublin en Irlande, Paris en France, Palerme en Sicile, +le golfe de la Grande-Syrte sur la côte de la Tripolitaine, Obéïd dans le +Darfour, la chaîne du Kilimandjaro, Madagascar, l’île Kerguelen dans le +Pacifique méridional, le nouveau Pôle antarctique, les antipodes de Paris, les +îles de Cook et de la Société en Océanie, les îles Quadra et Vancouver sur le +littoral de la Colombie anglaise, les territoires de la Nouvelle- Bretagne à +travers le Nord-Amérique, et la presqu’île de Melville dans les régions +circumpolaires du nord.</P> +<P>« Par suite de la création de ce nouvel axe de rotation, émergeant de la mer +de Baffin au nord et de la terre Adélie au sud, il se formera un nouvel +Équateur, au-dessus duquel le Soleil tracera, sans jamais s’en écarter, sa +courbe diurne. Cette ligne équinoxiale traversera le Kilimandjaro au Wamasai, +l’océan Indien, Goa et Chicacola un peu au- dessous de Calcutta dans l’Inde, +Mangala dans le royaume de Siam, Kesho dans le Tonkin, Hong-Kong en Chine, l’île +Rasa, les îles Marshall, Gaspar-Rico, Walker dans le Pacifique, les Cordillères +dans la République Argentine, Rio- de-Janeiro au Brésil, les îles de la Trinité +et de Sainte-Hélène, dans l’Atlantique, Saint-Paul-de-Loanda au Congo, et enfin +il rejoindra les territoires du Wamasai au revers du Kilimandjaro.</P> +<P>« Ce nouvel Équateur étant ainsi déterminé par la création du nouvel axe, il +a été possible de traiter la question de dénivellation des mers, si grave pour +la sécurité des habitants de la Terre.</P> +<P>« Avant tout, il convient d’observer que les directeurs de la <I>North Polar +Practical Association</I> se sont préoccupés d’en atténuer les effets dans la +mesure du possible. En effet, si le tir se fût effectué vers le nord, les +conséquences en auraient été désastreuses pour les portions les plus civilisées +du globe. Au contraire, en tirant vers le sud, ces conséquences ne se feront +sentir que dans des parties moins peuplées et plus sauvages ­ au moins en ce +qui concerne les territoires submergés.</P> +<P>« Voici maintenant comment se distribueront les eaux projetées hors de leur +lit par suite de l’aplatissement du sphéroïde aux anciens Pôles.</P> +<P>« Le globe sera divisé par deux grands cercles, s’intersectant à angle droit +au Kilimandjaro et à ses antipodes dans l’Océan équinoxial. De là, formation de +quatre segments : deux dans l’hémisphère nord, deux dans l’hémisphère sud, +séparés par des lignes sur lesquelles la dénivellation sera nulle.</P> +<P>« 1° Hémisphère septentrional :</P> +<P>« Le premier segment, à l’ouest du Kilimandjaro, comprendra l’Afrique depuis +le Congo jusqu’à l’Égypte, l’Europe depuis la Turquie jusqu’au Groënland, +l’Amérique depuis la Colombie anglaise jusqu’au Pérou et jusqu’au Brésil à la +hauteur de San Salvador, ­ enfin tout l’océan Atlantique septentrional et la +plus grande partie de l’Atlantique équinoxial.</P> +<P>« Le deuxième segment, à l’est du Kilimandjaro, comprendra la majeure partie +de l’Europe depuis la mer Noire jusqu’à la Suède, la Russie d’Europe et la +Russie asiatique, l’Arabie, la presque totalité de l’Inde, la Perse, le</P> +<P>Béloutchistan, l’Afghanistan, le Turkestan, le Céleste- Empire, la Mongolie, +le Japon, la Corée, la mer Noire, la mer Caspienne, la partie supérieure du +Pacifique, et les territoires de l’Alaska dans le Nord-Amérique ­ et aussi +le domaine polaire si regrettablement concédé à la Société américaine <I>North +Polar Practical Association</I>.</P> +<P>« 2° Hémisphère méridional :</P> +<P>« Le troisième segment, à l’est du Kilimandjaro, contiendra Madagascar, les +îles Marion, les îles Kerguelen, Maurice, la Réunion, et toutes les îles de la +mer des Indes, l’Océan antarctique jusqu’au nouveau Pôle, la presqu’île de +Malacca, Java, Sumatra, Bornéo, les îles de la Sonde, les Philippines, +l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle- Guinée, la Nouvelle-Calédonie, +toute la partie méridionale du Pacifique et ses nombreux archipels, à peu près +jusqu’au cent soixantième méridien actuel.</P> +<P>« Le quatrième segment, à l’ouest du Kilimandjaro, englobera la partie sud de +l’Afrique, depuis le Congo et le canal de Mozambique jusqu’au cap de +Bonne-Espérance, l’océan Atlantique méridional jusqu’au quatre-vingtième +parallèle, tout le Sud-Amérique depuis Pernambouc et Lima, la Bolivie, le +Brésil, l’Uruguay, la République-Argentine, la Patagonie, la Terre-de-Feu, les +îles Malouines, Sandwich, Shetland, et la partie sud du Pacifique à l’est du +cent soixantième degré de longitude.</P> +<P>« Tels seront les quatre segments du globe, séparés par des lignes de nulle +dénivellation.</P> +<P>« Il s’agit maintenant, d’indiquer les effets produits à la surface de ces +quatre segments par suite du déplacement des mers.</P> +<P>« Sur chacun de ces quatre segments, il y a un point central où cet effet +sera maximum, soit que les mers s’y précipitent, soit qu’elles s’en +retirent.</P> +<P>« Or, il est établi avec une exactitude absolue par les calculs de J.-T. +Maston que ce maximum atteindra 8415 mètres à chacun des points, à partir +desquels la dénivellation ira en diminuant jusqu’aux lignes neutres formant la +limite des segments. C’est donc en ces points que les conséquences seront les +plus graves au point de vue de la sécurité générale, en raison de l’opération +tentée par le président Barbicane.</P> +<P>« Les deux effets sont à considérer dans chacune de leurs conséquences.</P> +<P>« Dans deux des segments, situés à l’opposé l’un de l’autre sur l’hémisphère +nord et sur l’hémisphère sud, les mers se retireront pour envahir les deux +autres segments, également opposés l’un à l’autre dans chaque hémisphère.</P> +<P>« Dans le premier segment : l’océan Atlantique se videra presque tout entier, +et le point maximum d’abaissement étant à peu près à la hauteur des Bermudes, le +fond apparaîtra, si la profondeur de la mer est inférieure en cet endroit à 8415 +mètres. Conséquemment, entre l’Amérique et l’Europe, se découvriront de vastes +territoires que les États-Unis, l’Angleterre, la France, l’Espagne et le +Portugal pourront s’annexer au prorata de leur étendue géographique, si ces +Puissances le jugent à propos. Mais il faut observer que par suite de +l’abaissement des eaux, la couche d’air s’abaissera d’autant. Donc, le littoral +de l’Europe et celui de l’Amérique seront surélevés d’une hauteur telle que les +villes situées même à vingt et trente degrés des points maximum, n’auront plus à +leur disposition que la quantité d’air qui se trouve actuellement à une hauteur +d’une lieue dans l’atmosphère. Telles, pour ne prendre que les principales, +New-York, Philadelphie, Charleston, Panama, Lisbonne, Madrid, Paris, Londres, +Édimbourg, Dublin, etc. Seules, le Caire, Constantinople, Dantzig, Stockholm, +d’un côté, et les villes du littoral ouest américain de l’autre, garderont leur +position normale par rapport au niveau général. Quant aux Bermudes, l’air y +manquera comme il manque aux aéronautes qui ont pu s’élever à 8,000 mètres +d’altitude, comme il manque aux sommets extrêmes de la chaîne du Tibet. Donc, +impossibilité absolue d’y vivre.</P> +<P>« Même effet dans le segment opposé, qui comprend l’océan Indien, l’Australie +et un quart de l’océan Pacifique, lequel se déversera en partie sur les parages +méridionaux de l’Australie. Là, le maximum de dénivellation se fera sentir aux +accores de la terre de Nuyts, et les villes d’Adélaïde et de Melbourne verront +le niveau océanien s’abaisser à près de huit kilomètres au-dessous d’elles. Que +la couche d’air dans laquelle elles seront alors plongées soit très pure, nul +doute à cet égard, mais elle ne sera plus assez dense pour fournir aux besoins +de la respiration.</P> +<P>« Telle est, en général, la modification que subiront les portions du globe +dans les deux segments où s’effectuera le surélèvement par rapport aux bassins +des mers plus ou moins vidés. Là apparaîtront, sans doute, de nouvelles îles, +formées par les cimes de montagnes sous-marines, dans les parties que la masse +liquide n’abandonnera pas totalement.</P> +<P>« Mais si la diminution de l’épaisseur des couches d’air ne laisse pas +d’avoir des inconvénients pour les parties des Continents surélevés dans les +hautes zones de l’atmosphère, que sera-ce donc pour celles que l’irruption des +mers doit recouvrir? On peut encore respirer sous une pression d’air inférieure +à la pression atmosphérique. Au contraire, sous quelques mètres d’eau, on ne +peut plus respirer du tout, et c’est bien le cas qui se présentera pour les deux +autres segments.</P> +<P>« Dans le segment au nord-est du Kilimandjaro, le point maximum sera +transporté à Yakoust, en pleine Sibérie. Depuis cette ville, immergée sous 8415 +mètres d’eau ­ moins son altitude actuelle ­ la couche liquide, tout en +diminuant, s’étendra jusqu’aux lignes neutres, noyant la plus grande partie de +la Russie asiatique et de l’Inde, la Chine, le Japon, l’Alaska américaine au +delà du détroit de Behring. Peut-être les monts Oural surgiront-ils sous la +forme d’îlots au-dessus de la portion orientale de l’Europe. Quant à +Pétersbourg, Moscou, d’un côté, Calcutta, Bangkok, Saïgon, Pékin, Hong- Kong, +Yeddo de l’autre, ces villes disparaîtront sous une couche d’eau d’épaisseur +variable, mais très suffisante pour noyer des Russes, des Indous, des Siamois, +des Cochinchinois, des Chinois et des Japonais, s’ils n’ont pas eu le temps +d’émigrer avant la catastrophe.</P> +<P>« Dans le segment, au sud-ouest du Kilimandjaro, les désastres seront moins +considérables, parce que ce segment est en grande partie recouvert par +l’Atlantique et le Pacifique, dont le niveau s’élèvera de 8415 mètres à +l’archipel des Malouines. Toutefois, de vastes territoires n’en disparaîtront +pas moins sous ce déluge artificiel, entre autres l’angle de l’Afrique +méridionale depuis la Guinée inférieure et le Kilimandjaro jusqu’au cap de +Bonne-Espérance, et ce triangle du Sud-Amérique, formé par le Pérou, le Brésil +central, le Chili et la République Argentine jusqu’à la Terre- de-Feu et au cap +Horn. Les Patagons, de si haute stature qu’ils soient, n’échapperont pas +l’immersion et n’auront pas même la ressource de se réfugier sur cette partie +des Cordillères, dont les derniers sommets n’émergeront point en cette partie du +globe.</P> +<P>« Tel doit être le résultat ­ abaissement au-dessous ou exhaussement +au-dessus de la nouvelle surface des mers ­ produit par la dénivellation, à +la surface du sphéroïde terrestre. Telles sont les éventualités contre +lesquelles les intéressés auront à se pourvoir, si le président Barbicane n’est +pas arrêté à temps dans sa criminelle tentative! »</P> +<H4>XVI</H4> +<H4>Dans lequel le choeur des mécontents va<BR><I>crescendo</I> et +<I>rinforzando</I>.</H4> +<P>D’après l’avis pressant, il y avait à pourvoir aux périls de la situation, à +les déjouer, ou du moins à les fuir, en se transportant sur les lignes neutres +où le danger serait nul.</P> +<P>Les gens menacés se divisaient en deux catégories : les asphyxiés et les +inondés.</P> +<P>L’effet de cette communication donna lieu à des appréciations très diverses, +mais qui tournèrent en protestations des plus violentes.</P> +<P>Du côté des asphyxiés, c’étaient des Américains des États-Unis, des Européens +de la France, de l’Angleterre, de l’Espagne, etc. Or, la perspective de +s’annexer les territoires du fond océanique n’était pas suffisante pour leur +faire accepter ces modifications. Ainsi, Paris, reporté à une distance du +nouveau Pôle à peu près égale à celle qui le sépare actuellement de l’ancien, ne +gagnerait pas au change. Il jouirait d’un printemps perpétuel, c’est vrai, mais +il perdrait sensiblement de sa couche d’air. Or, cela n’était pas pour donner +satisfaction aux Parisiens, qui ont l’habitude de consommer l’oxygène sans +compter, à défaut d’ozone… et encore!</P> +<P>Du côté des inondés, c’étaient des habitants de l’Amérique du Sud, puis des +Australiens, des Canadiens, des Indous, des Zélandais. Eh bien! la +Grande-Bretagne ne souffrirait pas que Barbicane and Co. la privât de ses +colonies les plus riches, où l’élément saxon tend à se substituer visiblement à +l’élément indigène. Évidemment, le golfe du Mexique se viderait pour former un +vaste royaume des Antilles, dont les Mexicains et les Yankees pourraient +revendiquer la possession en vertu de la doctrine de Munro. Évidemment, aussi le +bassin des îles de la Sonde, des Philippines, des Célèbes, mis à sec, laisserait +d’immenses territoires auxquels les Anglais et les Espagnols pourraient +prétendre. Compensation vaine! Cela ne balancerait pas la perte due à la +terrible inondation.</P> +<P>Ah! s’il n’y avait eu à disparaître sous les nouvelles mers que des Samoyèdes +ou des Lapons de Sibérie, des Fuéggiens, des Patagons, des Tartares même, des +Chinois, des Japonais ou quelques Argentins, peut-être les États civilisés +auraient- ils accepté ce sacrifice? Mais trop de Puissances avaient leur part de +la catastrophe pour ne pas protester.</P> +<P>En ce qui concerne plus spécialement l’Europe, bien que sa partie centrale +dût rester presque intacte, elle serait surélevée dans l’ouest, surbaissée dans +l’est, c’est-à-dire à demi asphyxiée d’un côté, à demi noyée de l’autre. Voilà +qui était inacceptable. En outre, la Méditerranée se viderait presque +totalement, et c’est ce que ne toléreraient ni les Français, ni les Italiens, ni +les Espagnols, ni les Grecs, ni les Turcs, ni les Égyptiens, auxquels leur +situation de riverains crée d’indiscutables droits sur cette mer. Et puis, à +quoi servirait le canal de Suez, qui était épargné par sa position sur la ligne +neutre? Comment utiliser les admirables travaux de M. de Lesseps, lorsqu’il n’y +aurait plus de Méditerranée d’un côté de l’isthme et très peu de mer Rouge de +l’autre ­ à moins de le prolonger sur des centaines de lieues?…</P> +<P>Enfin, jamais, non jamais! l’Angleterre ne consentirait à voir Gibraltar, +Malte et Chypre se transformer en cimes de montagnes, perdues dans les nuages, +auxquelles ses navires de guerre ne pourraient plus accoster. Non! elle ne se +déclarerait pas satisfaite par les accroissements de territoire qui lui seraient +attribués dans l’ancien bassin de l’Atlantique. Et cependant, le major Donellan, +avait déjà songé à retourner en Europe pour faire valoir les droits de son pays +sur ces nouveaux territoires, au cas où l’entreprise Barbicane and Co. +réussirait.</P> +<P>Il s’ensuit donc que les protestations arrivèrent de toutes parts, même des +États situés sur les lignes où la dénivellation serait nulle, car eux-mêmes +étaient plus ou moins touchés en d’autres points. Ces protestations furent +peut-être plus violentes encore, lorsque la dépêche de Zanzibar, qui faisait +connaître le point de tir, eut permis de rédiger l’avis peu rassurant ci-dessus +rapporté.</P> +<P>Bref, le président Barbicane, le capitaine Nicholl et J.-T. Maston furent mis +au ban de l’humanité.</P> +<P>Pourtant, quelle prospérité pour les journaux de toutes nuances! Quelles +demandes de numéros! Quels tirages supplémentaires! Ce fut la première fois, +peut-être, que l’on vit s’unir dans la même protestation des feuilles +généralement en désaccord sur toute autre question : les <I>Novisti</I>, le +<I>Novoïé-Vrémia</I>, le <I>Messager</I> de Kronstadt, la <I>Gazette</I> de +Moscou, le <I>Rouskoïé-Diélo</I>, le <I>Gradjanine</I>, le <I>Journal de +Carlscrona,</I> le <I>Handelsblad,</I> le <I>Vaderland,</I> la +<I>Fremdenblatt,</I> la <I>Neue Badische Landeszeitung,</I> la <I>Gazette</I> de +Magdebourg<I>,</I> la <I>Neue Freie-Presse,</I> le <I>Berliner Tagblatt,</I> +l’<I>Extrablatt,</I> le <I>Post,</I> le <I>Volksbladtt,</I> le +<I>Boersencourier,</I> la <I>Gazette de Sibérie,</I> la <I>Gazette de la +Croix,</I> la <I>Gazette de Voss,</I> le <I>Reichsanzeiger,</I> la +<I>Germania,</I> l’<I>Epoca,</I> le <I>Correo,</I> l’<I>Imparcial,</I> la +<I>Correspondencia,</I> l’<I>Iberia,</I> le <I>Temps,</I> le <I>Figaro,</I> +l’<I>Intransigeant,</I> le <I>Gaulois,</I> l’<I>Univers,</I> la <I>Justice,</I> +la <I>République Française,</I> l’<I>Autorité,</I> la <I>Presse,</I> le +<I>Matin,</I> le <I>XIXème Siècle,</I> la <I>Liberté,</I> l’<I>Illustration,</I> +le <I>Monde Illustré,</I> la <I>Revue des Deux-Mondes,</I> le <I>Cosmos,</I> la +<I>Revue Bleue,</I> la <I>Nature,</I> la <I>Tribuna,</I> l’<I>Osservatore +romano,</I> l’<I>Esercito romano,</I> le <I>Fanfulla,</I> le <I>Capitan +Fracassa,</I> la <I>Riforma,</I> le <I>Pester Lloyd,</I> l’<I>Ephymeris,</I> +l’<I>Acropolis,</I> le <I>Palingenesia,</I> le <I>Courrier</I> de Cuba, le +<I>Pionnier</I> d’Allahabad, le <I>Srpska Nezavinost,</I> l’<I>Indépendance +roumaine,</I> le <I>Nord,</I> l’<I>Indépendance belge,</I> le +<I>Sydney-Morning-Herald,</I> l’<I>Edinburgh-Review,</I> le +<I>Manchester-Guardian,</I> le <I>Scotsman,</I> le <I>Standard,</I> le +<I>Times,</I> le <I>Truth,</I> le <I>Sun,</I> le <I>Central-News,</I> la +<I>Pressa Argentina,</I> le <I>Romanul</I> de Bucharest, le <I>Courier</I> de +San Francisco, le <I>Commercial Gazette,</I> le <I>San Diego</I> de Californie, +le <I>Manitoba,</I> l’<I>Echo du Pacifique,</I> le <I>Scientifique +Américain,</I> le <I>Courrier</I> des États-Unis, le <I>New-York Herald,</I> le +<I>World</I> de New-York, le <I>Daily-Chronicle,</I> le <I>Buenos-Ayres +Herald,</I> le <I>Réveil du Maroc,</I> le <I>Hu-Pao,</I> le <I>Tching-Pao,</I> +le <I>Courrier de Haïphong,</I> le <I>Moniteur</I> de la République de Counani. +Jusqu’au <I>Mac Lane Express</I>, journal anglais, consacré aux questions +d’économie politique, et qui fit entrevoir la famine régnant sur les territoires +dévastés. Ce n’était pas l’équilibre européen qui risquait d’être rompu ­ il +s’agissait bien de cela, vraiment! ­ c’était l’équilibre universel. Que l’on +juge donc de l’effet, sur un monde devenu enragé, que l’excès du nervosisme, qui +fut sa caractéristique pendant la fin du XIX<SUP>ème</SUP> siècle, prédisposait +à toutes les insanités, à toutes les épilepsies! Ce fut une bombe tombant dans +une poudrière!</P> +<P>Quant à J.-T. Maston, on put croire que sa dernière heure était venue.</P> +<P>En effet, une foule délirante pénétra dans sa prison, le soir du 17 +septembre, avec l’intention de le lyncher, et, il faut bien le dire, les agents +de la police ne lui firent point obstacle.</P> +<P>La cellule de J.-T. Maston était vide. Avec le poids d’or de ce digne +artilleur, Mrs Evangélina Scorbitt était parvenue à le faire échapper. Le +geôlier s’était d’autant plus laissé séduire par l’appât d’une fortune, qu’il +comptait bien en jouir jusqu’aux dernières limites de la vieillesse. En effet, +Baltimore, comme Washington, New-York et autres principales cités du littoral +américain, était dans la catégorie des villes surélevées, mais auxquelles il +resterait assez d’air pour la consommation quotidienne de leurs habitants.</P> +<P>J.-T. Maston avait donc pu gagner une retraite mystérieuse et se dérober +ainsi aux fureurs de l’indignation publique. C’est ainsi que l’existence de ce +grand troubleur de mondes fut sauvée par le dévouement d’une femme aimante. Du +reste, plus que quatre jours à attendre ­ quatre jours! ­ avant que les +projets de Barbicane and Co. fussent à l’état de faits accomplis!</P> +<P>On le voit, l’avis pressant avait été entendu autant qu’il le pouvait être. +Si, au début, il y avait eu quelques sceptiques au sujet des catastrophes +prédites, il n’y en avait plus. Les gouvernements s’étaient hâtés de prévenir +ceux de leurs nationaux ­ en petit nombre relativement ­ qui allaient +être surélevés dans des zones d’air raréfié; puis, ceux, en nombre plus +considérable, dont le territoire serait envahi par les mers.</P> +<P>En conséquence de ces avis, transmis par télégrammes à travers les cinq +parties du monde, commença une émigration telle que jamais on n’en vit de +semblable ­ même à l’époque des migrations aryennes dans la direction de +l’est à l’ouest. Ce fut un exode comprenant en partie les rameaux des races +hottentotes, mélanésiennes, nègres, rouges, jaunes, brunes et blanches…</P> +<P>Malheureusement, le temps manquait. Les heures étaient comptées. Avec +quelques mois de répit, les Chinois auraient pu abandonner la Chine, les +Australiens l’Australie, les Patagons la Patagonie, les Sibériens les provinces +sibériennes, etc., etc.</P> +<P>Mais, comme le danger était localisé, maintenant que l’on connaissait les +points du globe à peu près indemnes, l’épouvante fut moins générale. Quelques +provinces, certains États même, commencèrent à se rassurer. En un mot, sauf dans +les régions menacées directement, il ne resta plus que cette appréhension bien +naturelle que ressent tout être humain à l’attente d’un effroyable choc.</P> +<P>Et, pendant ce temps, Alcide Pierdeux de se répéter en gesticulant comme un +télégraphe des anciens temps :</P> +<P>« Mais comment diable le président Barbicane parviendrait-il à fabriquer un +canon un million de fois gros comme le canon de vingt-sept? Satané Maston! Je +voudrais bien le rencontrer pour lui pousser une colle à ce sujet! Ça ne biche +avec rien de sensé, rien de raisonnable, et c’est par trop +catapultueux! »</P> +<P>Quoi qu’il en fût, l’insuccès de l’opération, c’était là l’unique chance que +certaines parties du globe terrestre eussent encore d’échapper à l’universelle +catastrophe!</P> +<H4>XVII</H4> +<H4>Ce qui s’est fait au Kilimandjaro pendant huit<BR>mois de cette année +mémorable.</H4> +<P>Le pays de Wamasai est situé dans la partie orientale de l’Afrique centrale, +entre la côte de Zanguebar et la région des grands lacs, où le Victoria-Nyanza +et le Tanganiyka forment autant de mers intérieures. Si on le connaît en partie, +c’est qu’il a été visité par l’anglais Johnston, le comte Tékéli et le docteur +allemand Meyer. Cette contrée montagneuse se trouve sous la souveraineté du +sultan Bâli-Bâli, dont le peuple est composé de trente à quarante mille +nègres.</P> +<P>À trois degrés au-dessous de l’Équateur, se dresse la chaîne du Kilimandjaro, +qui projette ses plus hautes cimes ­ entre autres celle du Kibo ­ à une +altitude de 5704 mètres [Note 18: Près de 1000 mètres de plus que le +Mont-Blanc.] Cet important massif domine, vers le sud, le nord et l’ouest, les +vastes et fertiles plaines du Wamasai, en se reliant avec le lac +Victoria-Nyanza, à travers les régions du Mozambique.</P> +<P>À quelques lieues au-dessous des premières rampes du Kilimandjaro, s’élève la +bourgade de Kisongo, résidence habituelle du sultan. Cette capitale n’est, à +vrai dire, qu’un grand village. Elle est occupée par une population très douée, +très intelligente, travaillant autant par elle-même que par ses esclaves, sous +le joug de fer que lui impose Bâli-Bâli.</P> +<P>Ce sultan passe à juste titre pour l’un des plus remarquables souverains de +ces peuplades de l’Afrique centrale, qui s’efforcent d’échapper à l’influence, +ou, pour être plus juste, à la domination anglaise.</P> +<P>C’est à Kisongo que le président Barbicane et le capitaine Nicholl, +uniquement accompagnés de dix contremaîtres dévoués à leur entreprise, +arrivèrent dès la première semaine du mois de janvier de la présente année.</P> +<P>En quittant les États-Unis ­ départ qui ne fut connu que de Mrs +Evangélina Scorbitt et de J.-T. Maston ­ ils s’étaient embarqués à New-York +pour le cap de Bonne-Espérance, d’où un navire les transporta à Zanzibar, dans +l’île de ce nom. Là, une barque, secrètement frétée, les conduisit au port de +Mombas, sur le littoral africain, de l’autre côté du canal. Une escorte, envoyée +par le sultan, les attendait dans ce port, et, après un voyage difficile pendant +une centaine de lieues à travers cette région tourmentée, obstruée de forêts, +coupée de rios, trouée de marécages, ils atteignirent la résidence royale.</P> +<P>Déjà, après avoir eu connaissance des calculs de J.-T. Maston, le président +Barbicane s’était mis en rapport avec Bâli-Bâli par l’entremise d’un explorateur +suédois, qui venait de passer quelques années dans cette partie de l’Afrique. +Devenu l’un de ses plus chauds partisans depuis le célèbre voyage du président +Barbicane autour de la Lune ­ voyage dont le retentissement s’était propagé +jusqu’en ces pays lointains ­ le sultan s’était pris d’amitié pour +l’audacieux Yankee. Sans dire dans quel but, Impey Barbicane avait aisément +obtenu du souverain du Wamasai l’autorisation d’entreprendre des travaux +importants à la base méridionale du Kilimandjaro. Moyennant une somme +considérable, évaluée à trois cent mille dollars, Bâli-Bâli s’était engagé à lui +fournir tout le personnel nécessaire. En outre, il l’autorisait à faire ce qu’il +voudrait du Kilimandjaro. Il pouvait disposer à sa fantaisie de l’énorme chaîne, +la raser, s’il en avait l’envie, l’emporter, s’il en avait le pouvoir. Par suite +d’engagements très sérieux, auxquels le sultan trouvait son compte, la <I>North +Polar Practical Association</I> était propriétaire de la montagne africaine au +même titre qu’elle l’était du domaine arctique.</P> +<P>L’accueil que le président Barbicane et son collègue reçurent à Kisongo fut +des plus sympathiques. Bâli-Bâli éprouvait une admiration voisine de l’adoration +pour ces deux illustres voyageurs, qui s’étaient lancés à travers l’espace, afin +d’atteindre les régions circumlunaires. En outre, il ressentait une +extraordinaire sympathie envers les auteurs des mystérieux travaux qui allaient +s’accomplir dans son royaume. Aussi promit-il aux Américains un secret absolu +­ tant de sa part que de celle de ses sujets, dont le concours leur était +assuré. Pas un seul des nègres qui travailleraient aux chantiers n’aurait droit +de les quitter même un jour, sous peine des plus raffinés supplices.</P> +<P>Voilà pourquoi l’opération fut enveloppée d’un mystère que les plus subtils +agents de l’Amérique et de l’Europe ne purent pénétrer. Si ce secret avait été +enfin découvert, c’est que le sultan s’était relâché de sa sévérité, après +l’achèvement des travaux, et qu’il y a partout des traîtres ou des bavards ­ +même chez les nègres. C’est de la sorte que Richard W. Trust, le consul de +Zanzibar, eut vent de ce qui se faisait au Kilimandjaro. Mais, alors, à cette +date du 13 septembre, il était trop tard pour arrêter le président Barbicane +dans l’accomplissement de ses projets.</P> +<P>Et, maintenant, pourquoi Barbicane and Co. avait-il choisi le Wamasai comme +théâtre de son opération? C’est d’abord parce que le pays lui convenait en +raison de sa situation en cette partie peu connue de l’Afrique et de son +éloignement des territoires habituellement visités par les voyageurs. Puis, le +massif du Kilimandjaro lui offrait toutes les qualités de solidité et +d’orientation nécessaires à son oeuvre. De plus, à la surface du pays, se +trouvaient les matières premières dont il avait précisément besoin, et dans des +conditions particulièrement pratiques d’exploitation.</P> +<P>Justement, quelques mois avant de quitter les États-Unis, le président +Barbicane avait appris de l’explorateur suédois qu’au pied de la chaîne du +Kilimandjaro, le fer et la houille étaient abondamment répandus à l’affleurement +du sol. Pas de mines à creuser, pas de gisements à rechercher à quelques +milliers de pieds dans l’écorce terrestre. Du fer et du charbon, il n’y avait +qu’à se baisser pour en prendre, et en quantités certainement supérieures à la +consommation prévue par les devis. En outre, il existait, dans le voisinage de +la montagne, d’énormes gisements de nitrate de soude et de pyrite de fer, +nécessaires à la fabrication de la méli-mélonite.</P> +<P>Le président Barbicane et le capitaine Nicholl n’avaient donc amené aucun +personnel avec eux, si ce n’est dix contremaîtres, dont ils étaient absolument +sûrs. Ceux-ci devaient diriger les dix mille nègres, mis à leur disposition par +Bâli-Bâli, auxquels incombait la tâche de fabriquer le canon monstre et son non +moins monstrueux projectile.</P> +<P>Deux semaines après l’arrivée du président Barbicane et de son collègue au +Wamasai, trois vastes chantiers étaient établis à la base méridionale du +Kilimandjaro, l’un pour la fonderie du canon, le second pour la fonderie du +projectile, le troisième pour la fabrication de la méli-mélonite.</P> +<P>Et d’abord, comment le président Barbicane avait-il résolu ce problème de +fondre un canon de dimensions aussi colossales? On va le voir, et l’on +comprendra, en même temps, que la dernière chance de salut, tirée de la +difficulté d’établir un pareil engin, échappait aux habitants des deux +Mondes.</P> +<P>En effet, fondre un canon égalant un million de fois en volume le canon de +vingt-sept, c’eût été un travail au-dessus des forces humaines. On a déjà de +sérieuses difficultés pour fabriquer les pièces de quarante-deux centimètres qui +lancent des projectiles de sept cent quatre-vingts kilos avec deux cent +soixante-quatorze kilogrammes de poudre. Aussi Barbicane et Nicholl n’y +avaient-ils point songé. Ce n’était pas un canon, pas même un mortier, qu’ils +prétendaient faire, mais tout simplement une galerie percée dans le massif +résistant du Kilimandjaro, un trou de mine, si l’on veut.</P> +<P>Évidemment, ce trou de mine, cette énorme fougasse, pouvait remplacer un +canon de métal, une Columbiad gigantesque, dont la fabrication eût été aussi +coûteuse que difficile, et à laquelle il aurait fallu donner une épaisseur +invraisemblable pour prévenir toute chance d’explosion. Barbicane and Co. avait +toujours eu la pensée d’opérer de cette façon, et, si le carnet de J.-T. Maston +mentionnait un canon, c’est que c’était le canon de vingt-sept qui avait été +pris pour base de ses calculs.</P> +<P>En conséquence un emplacement fut de prime abord choisi à une hauteur de cent +pieds sur le revers méridional de la chaîne, au bas de laquelle se développent +des plaines à perte de vue. Rien ne pourrait faire obstacle au projectile, quand +il s’élancerait hors de cette « âme » forée dans le massif du +Kilimandjaro.</P> +<P>Ce fut avec une précision extrême, et non sans un rude travail, que l’on +creusa cette galerie. Mais Barbicane put aisément construire des perforatrices, +qui sont des machines relativement simples, et les actionner au moyen de l’air +comprimé par les puissantes chutes d’eau de la montagne. Ensuite, les trous +percés par les forets des perforatrices furent chargés de méli-mélonite. Et il +ne fallait pas moins que ce violent explosif pour faire éclater la roche, car +c’était une sorte de syénite extrêmement dure, formée de feldspath orthose et +d’amphibole hornblende. Circonstance favorable, au surplus, puisque cette roche +aurait à résister à l’effroyable pression développée par l’expansion des gaz. +Mais la hauteur et l’épaisseur de la chaîne du Kilimandjaro suffisaient à +rassurer contre tout lézardement ou craquement extérieur.</P> +<P>Bref, les milliers de travailleurs, conduits par les dix contremaîtres, sous +la haute direction du président Barbicane, s’appliquèrent avec tant de zèle, +avec tant d’intelligence, que l’oeuvre fut menée à bonne fin en moins de six +mois.</P> +<P>La galerie mesurait vingt-sept mètres de diamètre sur six cents mètres de +profondeur. Comme il importait que le projectile pût glisser sur une paroi +parfaitement lisse, sans rien laisser perdre des gaz de la déflagration, +l’intérieur en fut blindé avec un étui de fonte parfaitement alésé.</P> +<P>En réalité, ce travail était autrement considérable que celui de la célèbre +Columbiad de Moon-City, qui avait envoyé le projectile d’aluminium autour de la +Lune. Mais qu’y a-t-il donc d’impossible aux ingénieurs du monde moderne?</P> +<P>Tandis que le forage s’accomplissait au flanc du Kilimandjaro, les ouvriers +ne chômaient pas au second chantier. En même temps que l’on construisait la +carapace métallique, on s’occupait de fabriquer l’énorme projectile.</P> +<P>Rien que pour cette fabrication, il s’agissait d’obtenir une masse de fonte +cylindro-conique, pesant cent quatre-vingt millions de kilogrammes, soit cent +quatre-vingt mille tonnes.</P> +<P>On le comprend, jamais il n’avait été question de fondre ce projectile d’un +seul morceau. Il devait être fabriqué par masses de mille tonnes chacune, qui +seraient hissées successivement à l’orifice de la galerie, et disposées contre +la chambre où serait préalablement entassée la méli-mélonite. Après avoir été +boulonnés entre eux, ces fragments ne formeraient qu’un tout compact, qui +glisserait sur les parois du tube intérieur.</P> +<P>Nécessité fut donc d’apporter au second chantier environ quatre cent mille +tonnes de minerai, soixante-dix mille tonnes de castine et quatre cent mille +tonnes de houille grasse, que l’on transforma d’abord en deux cent quatre-vingt +mille tonnes de coke dans des fours. Comme les gisements étaient voisins du +Kilimandjaro, ce ne fut presque qu’une affaire de charrois.</P> +<P>Quant à la construction des hauts fourneaux pour obtenir la transformation du +minerai en fonte, là surgit peut-être la plus grande difficulté. Toutefois, au +bout d’un mois, dix hauts fourneaux de trente mètres étaient en état de +fonctionner et de produire chacun cent quatre-vingts tonnes par jour. C’était +dix-huit cents tonnes pour vingt-quatre heures, cent quatre-vingt mille après +cent journées de travail.</P> +<P>Quant au troisième chantier, créé pour la fabrication de la méli-mélonite, le +travail s’y fit aisément, et dans des conditions de secret telles que la +composition de cet explosif n’a pu être encore définitivement déterminée.</P> +<P>Tout avait marché à souhait. On n’eût pas procédé avec plus de succès dans +les usines du Creusot, de Cail, d’Indret, de la Seyne, de Birkenhead, de +Woolwich ou de Cockerill. À peine comptait-on un accident par trois cent mille +francs de travaux.</P> +<P>On peut le croire, le sultan était ravi. Il suivait les opérations avec une +infatigable assiduité. Et on imagine aisément si la présence de sa redoutable +Majesté était de nature à stimuler le zèle de ses fidèles sujets!</P> +<P>Parfois, lorsque Bâli-Bâli demandait à quoi servirait toute cette besogne +:</P> +<P>« Il s’agit d’une oeuvre qui doit changer la face du monde! lui répondait le +président Barbicane.</P> +<P>— Une oeuvre qui assurera au sultan Bâli-Bâli, ajoutait le capitaine Nicholl, +une gloire ineffaçable entre tous les rois de l’Afrique orientale! »</P> +<P>Si le sultan en tressaillait dans son orgueil de souverain du Wamasai, +inutile d’insister.</P> +<P>À la date du 29 août, les travaux étaient entièrement terminés. La galerie, +forée au calibre voulu, était revêtue de son âme lisse sur une longueur de six +cents mètres. Au fond étaient entassées deux mille tonnes de méli-mélonite, en +communication avec la boîte au fulminate. Puis venait le projectile, long de +cent cinquante mètres. En défalquant la place occupée par la poudre et le +projectile, il resterait à celui-ci encore quatre cent quatre-vingt douze mètres +à parcourir jusqu’à la bouche, ce qui assurerait tout son effet utile à la +poussée produite par l’expansion des gaz.</P> +<P>Cela étant, une première question se posait ­ question de pure balistique +: le projectile dévierait-il de la trajectoire, qui lui était assignée par les +calculs de J.-T. Maston? En aucune façon. Les calculs étaient corrects. Ils +indiquaient dans quelle mesure le projectile devait dévier vers l’est du +méridien du Kilimandjaro, en vertu de la rotation de la Terre sur son axe, et +quelle était la forme de la courbe hyperbolique qu’il décrirait en vertu de son +énorme vitesse initiale.</P> +<P>Seconde question : Serait-il visible pendant son parcours? Non, car, au +sortir de la galerie, plongé dans l’ombre de la Terre, on ne pourrait +l’apercevoir, et, d’ailleurs, par suite de sa faible hauteur, il aurait une +vitesse angulaire très considérable. Une fois rentré dans la zone de lumière, la +faiblesse de son volume le déroberait aux plus puissantes lunettes, et, à plus +forte raison, quand, échappé aux chaînes de l’attraction terrestre, il +graviterait éternellement autour du soleil.</P> +<P>Certes, le président Barbicane et le capitaine Nicholl pouvaient être fiers +de l’opération qu’ils venaient de conduire ainsi jusqu’à son dernier terme.</P> +<P>Pourquoi J.-T. Maston n’était-il pas là pour admirer la bonne exécution des +travaux, digne de la précision des calculs qui les avaient inspirés?… Et, +surtout, pourquoi serait- il loin, bien loin, trop loin! quand cette formidable +détonation irait réveiller les échos jusqu’aux extrêmes horizons de +l’Afrique?</P> +<P>En songeant à lui, ses deux collègues ne se doutaient guère que le secrétaire +du Gun-Club avait dû fuir Balistic- Cottage, après s’être évadé de la prison de +Baltimore, et qu’il en était réduit à se cacher pour sauvegarder sa précieuse +existence. Ils ignoraient à quel degré l’opinion publique était montée contre +les ingénieurs de la <I>North Polar Practical Association</I>. Ils ne savaient +point qu’ils auraient été massacrés, écartelés, brûlés à petit feu, s’il avait +été possible de se saisir de leur personne, Vraiment, à l’instant où le coup +partirait, il était heureux qu’ils ne pussent être salués que par les cris d’une +peuplade de l’Afrique orientale!</P> +<P>« Enfin! dit le capitaine Nicholl au président Barbicane, lorsque, dans la +soirée du 22 septembre, tous deux se prélassaient devant leur oeuvre +parachevée.</P> +<P>— Oui!… enfin!… Et aussi : ouf! fit Impey Barbicane en poussant un soupir de +soulagement.</P> +<P>— Si c’était à recommencer…</P> +<P>— Bah!… Nous recommencerions!</P> +<P>— Quelle chance, dit le capitaine Nicholl, d’avoir eu à notre disposition +cette adorable méli-mélonite!…</P> +<P>— Qui suffirait à vous illustrer, Nicholl!</P> +<P>— Sans doute, Barbicane, répondit modestement le capitaine Nicholl. Mais +savez-vous combien il aurait fallu creuser de galeries dans les flancs du +Kilimandjaro pour obtenir le même résultat, si nous n’avions eu que du fulmi- +coton, pareil à celui qui a lancé notre projectile vers la Lune?</P> +<P>— Dites, Nicholl.</P> +<P>— Cent quatre-vingts galeries, Barbicane!</P> +<P>— Eh bien! nous les aurions creusées, capitaine!</P> +<P>— Et cent quatre-vingts projectiles de cent quatre-vingt mille tonnes!</P> +<P>— Nous les aurions fondus, Nicholl! »</P> +<P>Allez donc faire entendre raison à des hommes de cette trempe! Mais, quand +des artilleurs ont fait le tour de la Lune, de quoi ne seraient-ils pas +capables?</P> +<HR> + +<P>Et, le soir même, quelques heures seulement avant la minute précise indiquée +pour le tir, tandis que le président Barbicane et le capitaine Nicholl se +congratulaient ainsi, Alcide Pierdeux, renfermé dans son cabinet à Baltimore, +poussait le cri du Peau-Rouge en délire. Puis, se relevant brusquement de la +table où s’empilaient des feuilles couvertes de formules algébriques, il +s’écriait :</P> +<P>« Coquin de Maston!… Ah! l’animal!… M’aura-t-il fait potasser son problème!… +Et comment n’ai-je pas découvert cela plus tôt!… Nom d’un cosinus!… Si je savais +où il est en ce moment, j’irais l’inviter à souper, et nous boirions un verre de +champagne au moment même où tonnera sa machine à tout casser! »</P> +<P>Et, après un de ces hululements de sauvage, avec lesquels il accentuait ses +parties de whist :</P> +<P>« Le vieux maboul!… Bien sûr, il avait son coup de pulvérin, quand il a +calculé le canon du Kilimandjaro!… Et pourtant, c’était la condition sine quâ +non ­ ou sine canon, comme nous aurions dit à l’École! »</P> +<H4>XVIII</H4> +<H4>Dans lequel les populations du Wamasai<BR>attendent que le président +Barbicane crie feu!<BR>au capitaine Nicholl.</H4> +<P>On était au soir du 22 septembre, ­ date mémorable à laquelle l’opinion +publique assignait une influence aussi néfaste qu’à celle du 1er janvier de l’an +1000.</P> +<P>Douze heures après le passage du soleil au méridien du Kilimandjaro, +c’est-à-dire à minuit, le feu devait être mis au terrible engin par la main du +capitaine Nicholl.</P> +<P>Il convient de mentionner ici que le Kilimandjaro étant par trente-cinq +degrés à l’est du méridien de Paris, et Baltimore à soixante-dix-neuf degrés à +l’ouest dudit méridien, cela constitue une différence de cent quatorze degrés, +soit entre les deux lieux quatre cent cinquante-six minutes de temps, ou sept +heures vingt-six. Donc, au moment précis où s’effectuerait le tir, il serait +cinq heures vingt-quatre après midi dans la grande cité du Maryland.</P> +<P>Le temps était magnifique. Le soleil venait de se coucher sur les plaines du +Wamasai, derrière un horizon de toute pureté. On ne pouvait souhaiter une plus +belle nuit, ni plus calme, ni plus étoilée, pour lancer un projectile travers +l’espace. Pas un nuage ne se mélangerait aux vapeurs artificielles, développées +par la déflagration de la méli- mélonite.</P> +<P>Qui sait? Peut-être le président Barbicane et le capitaine Nicholl +regrettaient-ils de ne pouvoir prendre place dans le projectile. Dès la première +seconde, ils auraient franchi deux mille huit cents kilomètres. Après avoir +pénétré les mystères du monde sélénite, ils auraient pénétré les mystères du +monde solaire, et dans des conditions autrement intéressantes que ne l’avait +fait le Français Hector Servadac, emporté à la surface de la comète Gallia! +[Note 19: <I>Hector Servadac,</I> du même auteur.]</P> +<P>Le sultan Bâli-Bâli, les plus grands personnages de sa cour, c’est-à-dire son +ministre des finances et son exécuteur des hautes-oeuvres, puis le personnel +noir qui avait concouru au grand travail, étaient réunis pour suivre les +diverses phases du tir. Mais, par prudence, tout ce monde avait pris position à +trois kilomètres de la galerie forée dans le Kilimandjaro, de manière à n’avoir +rien à redouter de l’effroyable poussée des couches d’air.</P> +<P>Alentour, quelques milliers d’indigènes, venus de Kisongo et des bourgades +disséminées dans le sud de la province, s’étaient empressés ­ par ordre du +sultan Bâli-Bâli ­ d’assister à ce sublime spectacle.</P> +<P>Un fil, établi entre une batterie électrique et le détonateur de fulminate +placé au fond de la galerie, était prêt à lancer le courant qui ferait éclater +l’amorce et provoquerait la déflagration de la méli-mélonite.</P> +<P>Comme prélude, un excellent repas avait rassemblé à la même table le sultan, +ses hôtes américains et les notables de sa capitale ­ le tout aux frais de +Bâli-Bâli, qui fit d’autant mieux les choses que ces frais devaient lui être +remboursés par la caisse de la Société Barbicane and Co.</P> +<P>Il était onze heures lorsque ce festin, commencé à sept heures et demie, se +termina par un toast que le sultan porta aux ingénieurs de la <I>North Polar +Practical Association</I> et au succès de l’entreprise.</P> +<P>Encore une heure, et la modification des conditions géographiques et +climatologiques de la Terre serait un fait accompli.</P> +<P>Le président Barbicane, son collègue et les dix contremaîtres vinrent alors +se placer autour de la cabane à l’intérieur de laquelle était montée la batterie +électrique.</P> +<P>Barbicane, son chronomètre à la main, comptait les minutes ­ et jamais +elles ne lui parurent si longues ­ de ces minutes qui semblent, non des +années, mais des siècles!</P> +<P>À minuit moins dix, le capitaine Nicholl et lui s’approchèrent de l’appareil +que le fil mettait en communication avec la galerie du Kilimandjaro.</P> +<P>Le sultan, sa cour, la foule des indigènes, formaient un immense cercle +autour d’eux.</P> +<P>Il importait que le coup fût tiré au moment précis, indiqué par les calculs +de J.-T. Maston, c’est à dire à l’instant où le Soleil couperait cette ligne +équinoxiale qu’il ne quitterait plus désormais dans son orbite apparente autour +du sphéroïde terrestre.</P> +<P>Minuit moins cinq! ­ Moins quatre! ­ Moins trois! ­ Moins deux! +­ Moins une!…</P> +<P>Le président Barbicane suivait l’aiguille de sa montre, éclairée par une +lanterne que présentait un des contremaîtres, tandis que le capitaine Nicholl, +son doigt levé sur le bouton de l’appareil, se tenait prêt à fermer le circuit +du courant électrique.</P> +<P>Plus que vingt secondes! ­ Plus que dix! ­ Plus que cinq! ­ Plus +qu’une!…</P> +<P>On n’eût pas saisi le plus léger tremblement dans la main de cet impassible +Nicholl. Son collègue et lui n’étaient pas plus émus qu’au moment où ils +attendaient, enfermés dans leur projectile, que la Columbiad les envoyât dans +les régions lunaires!</P> +<P>« Feu!… » cria le président Barbicane.</P> +<P>Et l’index du capitaine Nicholl pressa le bouton.</P> +<P>Détonation effroyable, dont les échos propagèrent les roulements jusqu’aux +dernières limites de l’horizon du Wamasai. Sifflement suraigu d’une masse, qui +traversa la couche d’air sous la poussée de milliards de milliards de litres de +gaz, développés par la déflagration instantanée de deux mille tonnes de +méli-mélonite. On eût dit qu’il passait à la surface de la Terre un de ces +météores dans lesquels s’accumulent toutes les violences de la nature. Et +l’effet n’en eût pas été plus terrible quand tous les canons de toutes les +artilleries du globe se seraient joints à toutes les foudres du ciel pour tonner +ensemble!</P> +<H4>XIX</H4> +<H4>Dans lequel J.-T. Maston regrette peut-être le<BR>temps où la foule voulait +le lyncher.</H4> +<P>Les capitales des deux Mondes, et aussi les villes de quelque importance, et +jusqu’aux bourgades plus modestes, attendaient au milieu de l’épouvantement. +Grâce aux journaux répandus à profusion, à la surface du globe, chacun +connaissait l’heure précise, qui correspondait au minuit du Kilimandjaro, situé +par trente-cinq degrés est, suivant la différence des longitudes.</P> +<P>Pour ne citer que les principales villes ­ le Soleil parcourant un degré +par quatre minutes ­ c’était :</P> +<DIV style="MARGIN-LEFT: 2em"> +<TABLE cellSpacing=0 cellPadding=0 width="80%" border=0> + <TBODY> + <TR> + <TD vAlign=top width="30%"> + <P>À Paris…..</P></TD> + <TD vAlign=top> + <P>9h 40m. soir.</P></TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top> + <P>À Pétersbourg…..</P></TD> + <TD vAlign=top> + <P>11h 31m. soir.</P></TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top> + <P>À Londres…..</P></TD> + <TD vAlign=top> + <P>9h 30m. soir.</P></TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top> + <P>À Rome…..</P></TD> + <TD vAlign=top> + <P>10h 20m. soir.</P></TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top> + <P>À Madrid…..</P></TD> + <TD vAlign=top> + <P>9h 15m. soir.</P></TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top> + <P>À Berlin…..</P></TD> + <TD vAlign=top> + <P>11h 20m. soir.</P></TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top> + <P>À Constantinople…..</P></TD> + <TD vAlign=top> + <P>11h 26m. soir.</P></TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top> + <P>À Calcutta…..</P></TD> + <TD vAlign=top> + <P>3h 04m. matin.</P></TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top> + <P>À Nanking…..</P></TD> + <TD vAlign=top> + <P>5h 05m. matin.</P></TD></TR></TBODY></TABLE></DIV> +<P>À Baltimore, on l’a dit, douze heures après le passage du Soleil au méridien +du Kilimandjaro, il était 5h 24m du soir.</P> +<P>Inutile d’insister sur les affres qui se produisirent à cet instant. La plus +puissante des plumes modernes ne saurait les décrire ­ même avec le style de +l’école décadente et déliquescente.</P> +<P>Que les habitants de Baltimore ne courussent pas le danger d’être balayés par +le mascaret des mers déplacées, soit! Qu’il ne s’agît pour eux que de voir la +baie de la Cheasapeake se vider et le cap Hatteras, qui la termine, s’allonger +comme une crête de montagne au-dessus de l’Atlantique mis à soc, d’accord! Mais +la ville, comme tant d’autres non menacées d’émersion ou d’immersion, ne serait- +elle pas renversée par la secousse, ses monuments anéantis, ses quartiers +engloutis au fond des abîmes qui pouvaient s’ouvrir à la surface du sol? Et ces +craintes n’étaient-elles pas trop justifiées pour ces diverses parties du globe, +que ne devaient pas recouvrir les eaux dénivelées?</P> +<P>Si, évidemment.</P> +<P>Aussi, tout être humain sentait-il le frisson de l’épouvante se glisser +jusqu’à la moelle de ses os pendant cette minute fatale. Oui! tous tremblaient +­ un seul excepté : l’ingénieur Alcide Pierdeux. Le temps lui manquant pour +faire connaître ce qu’un dernier travail venait de lui révéler, il buvait un +verre de champagne dans un des meilleurs bars de la ville à la santé du vieux +Monde.</P> +<P>La vingt-quatrième minute après cinq heures, correspondant au minuit du +Kilimandjaro, s’écoula…</P> +<P>À Baltimore… rien!</P> +<P>À Londres, à Paris, à Rome, à Constantinople, à Berlin, rien!… Pas le moindre +choc!</P> +<P>M. John Milne, observant à la mine de houille de Takoshima (Japon) le +tromomètre [Note 20: Le tromomètre est une sorte de pendule dont les +oscillations dénotent les mouvements microsismiques de l’écorce terrestre. À +l’exemple du Japon, beaucoup d’autres pays ont installé de semblables appareils +près des mines grisouteuses. ] qu’il y avait installé ne remarqua pas le moindre +mouvement anormal dans l’écorce terrestre en cette partie du monde.</P> +<P>Enfin, à Baltimore, rien non plus. D’ailleurs, le ciel était nuageux et, la +nuit venue, il fut impossible de reconnaître si le mouvement apparent des +étoiles tendait à se modifier ­ ce qui eût indiqué un changement de l’axe +terrestre.</P> +<P>Quelle nuit passa J.-T. Maston dans sa retraite, inconnue de tous, sauf de +Mrs Evangélina Scorbitt! Il enrageait, le bouillant artilleur! Il ne pouvait +tenir en place! Qu’il lui tardait d’être plus âgé de quelques jours, afin de +voir si la courbe du Soleil était modifiée ­ preuve indiscutable de la +réussite de l’opération! Ce changement, en effet, n’aurait pu être constaté le +matin du 23 septembre, puisque, cette date, l’astre du jour se lève +invariablement à l’est pour tous les points du globe.</P> +<P>Le lendemain, le Soleil parut sur l’horizon comme il avait l’habitude de le +faire.</P> +<P>Les délégués européens étaient alors réunis sur la terrasse de leur hôtel. +Ils avaient à leur disposition des instruments d’une extrême précision qui leur +permettaient de constater si le Soleil décrivait rigoureusement sa courbe dans +le plan de l’Équateur.</P> +<P>Or, quelques minutes après son lever, le disque radieux inclinait déjà vers +l’hémisphère austral.</P> +<P>Rien n’était donc changé à sa marche apparente.</P> +<P>Le major Donellan et ses collègues saluèrent le flambeau céleste par des +hurrahs enthousiastes et lui firent « une entrée », comme on dit au +théâtre. Le ciel était superbe alors, l’horizon nettement dégagé des vapeurs de +la nuit, et jamais le grand acteur ne se présenta sur une plus belle scène, dans +de telles conditions de splendeur, devant un public émerveillé!</P> +<P>« Et à la place même marquée par les lois de l’astronomie!… s’écria Éric +Baldenak.</P> +<P>— De notre ancienne astronomie, fit observer Boris Karkof, et que ces +insensés prétendaient anéantir!</P> +<P>— Ils en seront pour leurs frais et leur honte! ajouta Jacques Jansen, par la +bouche duquel la Hollande semblait parler tout entière.</P> +<P>— Et le domaine arctique restera éternellement sous les glaces qui le +recouvrent! riposta le professeur Jan Harald.</P> +<P>— Hurrah pour le Soleil! s’écria le major Donellan. Tel il est, tel il suffit +au besoin du Monde!</P> +<P>— Hurrah!… Hurrah! » répétèrent d’une seule voix les représentants de la +vieille Europe.</P> +<P>C’est alors que Dean Toodrink, qui n’avait rien dit jusqu’alors, se signala +par cette observation assez judicieuse :</P> +<P>« Mais ils n’ont peut-être pas tiré?…</P> +<P>— Pas tiré?… s’exclama le major. Fasse le ciel qu’ils aient tiré, au +contraire, et plutôt deux fois qu’une! »</P> +<P>Et c’est précisément ce que se disaient J.-T. Maston et Mrs Evangélina +Scorbitt. C’est aussi ce que se demandaient les savants et les ignorants, unis +cette fois par la logique de la situation.</P> +<P>C’est même ce que se répétait Alcide Pierdeux, en ajoutant :</P> +<P>« Qu’ils aient tiré ou non, peu importe!… La Terre n’a pas cessé de valser +sur son vieil axe et de se balader comme d’habitude! »</P> +<P>En somme, on ignorait ce qui s’était passé au Kilimandjaro. Mais, avant la +fin de la journée, une réponse était faite à cette question que se posait +l’humanité.</P> +<P>Une dépêche arriva aux États-Unis, et voici ce que contenait cette dernière +dépêche, envoyée par Richard W. Trust, du consulat de Zanzibar :</P> +<BLOCKQUOTE>Zanzibar, 23 septembre,</BLOCKQUOTE> +<BLOCKQUOTE>Sept heures vingt-sept minutes du matin.</BLOCKQUOTE> +<BLOCKQUOTE>« <I>À John S. Wright, ministre d’État.</I></BLOCKQUOTE> +<BLOCKQUOTE>« Coup tiré hier soir minuit précis par engin foré dans revers + méridional du Kilimandjaro. Passage de projectile avec sifflements + épouvantables. Effroyable détonation. Province dévastée par trombe d’air. Mer + soulevée jusqu’au canal Mozambique. Nombreux navires désemparés et mis à la + côte. Bourgades et villages anéantis. Tout va bien.</BLOCKQUOTE> +<CENTER> +<BLOCKQUOTE> + « RICHARD W. TRUST. »</BLOCKQUOTE></CENTER> +<P>Oui! tout allait bien, puisque rien n’était changé à l’état de choses, sauf +les désastres produits dans le Wamasai, en partie rasé par cette trombe +artificielle, et les naufrages provoqués par le déplacement des couches +aériennes. Et n’en avait-il pas été ainsi, lorsque la fameuse Columbiad avait +lancé son projectile vers la Lune? La secousse, communiquée au sol de la +Floride, ne s’était-elle pas fait sentir dans un rayon de cent milles? Oui, +certes! et, cette fois, l’effet avait dû être centuplé.</P> +<P>Quoi qu’il en soit, la dépêche apprenait deux choses aux intéressés de +l’Ancien et du Nouveau Continent :</P> +<P>1° Que l’énorme engin avait pu être fabriqué dans les flancs mêmes du +Kilimandjaro.</P> +<P>2° Que le coup avait été tiré à l’heure dite.</P> +<P>Et, alors, le monde entier poussa un immense soupir de satisfaction, qui fut +suivi d’un immense éclat de rire.</P> +<P>La tentative de Barbicane and Co avait échoué piteusement! Les formules de +J.-T. Maston étaient bonnes à mettre au panier! La <I>North Polar Practical +Association</I> n’avait plus qu’à se déclarer en faillite!</P> +<P>Ah ça! est-ce que, par hasard, le secrétaire du Gun-Club se serait trompé +dans ses calculs?</P> +<P>« Je croirais plutôt m’être trompée dans l’affection qu’il m’inspire! » +se disait Mrs Evangélina Scorbitt.</P> +<P>Et, de tous, l’être humain le plus déconfit qui existât alors à la surface du +sphéroïde, c’était bien J.-T. Maston. En voyant que rien n’avait été changé aux +conditions dans lesquelles se mouvait la Terre depuis sa création, il s’était +bercé de l’espoir que quelque accident aurait pu retarder l’opération de ses +collègues Barbicane et Nicholl…</P> +<P>Mais, depuis la dépêche de Zanzibar, il lui fallait bien reconnaître que +l’opération avait échoué.</P> +<P>Échoué!… Et les équations, les formules, desquelles il avait conclu à la +réussite de l’entreprise! Est-ce donc qu’un engin, long de six cents mètres, +large de vingt-sept mètres, lançant un projectile de cent quatre-vingts millions +de kilogrammes sous la déflagration de deux mille de méli- mélonite avec une +vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres, était insuffisant pour +provoquer le déplacement des Pôles? Non!… Ce n’était pas admissible!</P> +<P>Et pourtant!…</P> +<P>Aussi, J.-T. Maston, en proie à une violente exaltation, déclara-t-il qu’il +voulait quitter sa retraite. Mrs Evangélina Scorbitt essaya vainement de l’en +empêcher. Non qu’elle eût à craindre pour sa vie désormais, puisque le danger +avait pris fin. Mais les plaisanteries qui seraient adressées au malencontreux +calculateur, les quolibets qu’on ne lui épargnerait guère, les lazzi qui +pleuvraient sur son oeuvre, elle eût voulu les lui épargner!</P> +<P>Et, chose plus grave, quel accueil lui feraient ses collègues du Gun-Club? Ne +s’en prendraient-ils pas à leur secrétaire d’un insuccès qui les couvrait de +ridicule? N’était- ce pas à lui, l’auteur des calculs, que remontait l’entière +responsabilité de cet échec?</P> +<P>J.-T. Maston ne voulut rien entendre. Il résista aux supplications comme aux +larmes de Mrs Evangélina Scorbitt. Il sortit de la maison où il se tenait caché. +Il parut dans les rues de Baltimore. Il fut reconnu, et ceux qu’il avait menacés +dans leur fortune et leur existence, dont il avait perpétué les transes par +l’obstination de son mutisme, se vengèrent en le bafouant, en le daubant de +mille manières.</P> +<P>Il fallait entendre ces gamins d’Amérique, qui en eussent remontré aux +gavroches parisiens!</P> +<P>« Eh! va donc, redresseur d’axe!</P> +<P>— Eh! va donc, rafistoleur d’horloges!</P> +<P>— Eh! va donc, rhabilleur de patraques! »</P> +<P>Bref, le déconfit, le houspillé secrétaire du Gun-Club fut contraint de +rentrer à l’hôtel de New-Park, où Mrs Evangélina Scorbitt épuisa tout le stock +de ses tendresses pour le consoler. Ce fut en vain. J.-T. Maston ­ à +l’exemple de Niobé ­ <I>noluit consolari</I>, parce que son canon n’avait +pas produit sur le sphéroïde terrestre plus d’effet qu’un simple pétard de la +Saint-Jean!</P> +<P>Quinze jours s’écoulèrent dans ces conditions, et le Monde, remis de ses +anciennes épouvantes, ne pensait déjà plus aux projets de la <I>North Polar +Practical Association</I>.</P> +<P>Quinze jours, et pas de nouvelles du président Barbicane ni du capitaine +Nicholl! Avaient-ils donc péri dans le contrecoup de l’explosion, lors des +ravages produits à la surface de Wamasai? Avaient-ils payé de leur vie la plus +immense mystification des temps modernes?</P> +<P>Non!</P> +<P>Après la détonation, renversés tous deux, culbutés en même temps que le +sultan, sa cour et quelques milliers d’indigènes, ils s’étaient relevés, sains +et saufs.</P> +<P>« Est-ce que cela a réussi?… demanda Bâli-Bâli, en se frottant les +épaules.</P> +<P>— En doutez-vous?</P> +<P>— Moi… douter!… Mais quand saurez-vous?…</P> +<P>— Dans quelques jours! » répondit le président Barbicane.</P> +<P>Avait-il compris que l’opération était manquée?… Peut- être! Mais jamais il +n’eût voulu en convenir devant le souverain du Wamasai.</P> +<P>Quarante-huit heures après, les deux collègues avaient pris congé de +Bâli-Bâli, non sans avoir payé une forte somme pour les désastres causés à la +surface de son royaume. Comme cette somme entra dans les caisses particulières +du sultan, et que ses sujets n’en reçurent pas un dollar, Sa Majesté n’eut point +lieu de regretter cette lucrative affaire.</P> +<P>Puis, les deux collègues, suivis de leurs contremaîtres, gagnèrent Zanzibar, +où se trouvait un navire en partance pour Suez. De là, sous de faux noms, le +paquebot des Messageries maritimes <I>Moeris</I> les transporta à Marseille, le +P.-L.-M. à Paris ­ sans déraillement ni collision ­ le chemin de fer de +l’ouest au Havre, et enfin le transatlantique <I>la Bourgogne</I> en +Amérique.</P> +<P>En vingt-deux jours, ils étaient venus du Wamasai à New- York, État de +New-York.</P> +<P>Et le 15 octobre, à trois heures après midi, tous deux frappaient à la porte +de l’hôtel de New-Park…</P> +<P>Un instant après, ils se trouvèrent en présence de Mrs Evangélina Scorbitt et +de J.-T. Maston.</P> +<H4>XX</H4> +<H4>Qui termine cette curieuse histoire aussi<BR>véridique +qu’invraisemblable.</H4> +<P>« Barbicane?… Nicholl?…</P> +<P>— Maston!</P> +<P>— Vous?…</P> +<P>— Nous! »</P> +<P>Et, dans ce pronom, lancé simultanément par les deux collègues d’un ton +singulier, on sentait tout ce qu’il y avait d’ironie et de reproches.</P> +<P>J.-T. Maston passa son crochet de fer sur son front. Puis, d’une voix qui +sifflait entre ses lèvres ­ comme celle d’un aspic, eût dit Ponson du +Terrail :</P> +<P>« Votre galerie du Kilimandjaro avait bien six cents mètres sur une largeur +de vingt-sept? demanda-t-il.</P> +<P>— Oui!</P> +<P>— Votre projectile pesait bien cent quatre-vingts millions de +kilogrammes?</P> +<P>— Oui!</P> +<P>— Et le tir s’est bien effectué avec deux mille tonnes de méli-mélonite?</P> +<P>—Oui! »</P> +<P>Ces trois oui tombèrent comme des coups de massue sur l’occiput de J.-T. +Maston.</P> +<P>« Alors je conclus… reprit-il.</P> +<P>— Comment?… demanda le président Barbicane.</P> +<P>— Comme ceci, répondit J.-T. Maston : Puisque l’opération n’a pas réussi, +c’est que la poudre n’a pas donné au projectile une vitesse initiale de deux +mille huit cents kilomètres!</P> +<P>— Vraiment!… fit le capitaine Nicholl.</P> +<P>— C’est que votre méli-mélonite n’est bonne qu’à charger des pistolets de +paille! »</P> +<P>Le capitaine Nicholl bondit à ce mot, qui se tournait pour lui en sanglante +injure.</P> +<P>« Maston! s’écria-t-il.</P> +<P>— Nicholl!</P> +<P>— Quand vous voudrez vous battre à la méli-mélonite…</P> +<P>— Non!… Au fulmi-coton!… C’est plus sûr! »</P> +<P>Mrs Evangélina Scorbitt dut intervenir pour calmer les deux irascibles +artilleurs.</P> +<P>« Messieurs!… messieurs! dit-elle. Entre collègues!… »</P> +<P>Et, alors, le président Barbicane prit la parole d’une voix plus calme, +disant :</P> +<P>« À quoi bon récriminer? Il est certain que les calculs de notre ami Maston +devaient être justes, comme il est certain que l’explosif de notre ami Nicholl +devait être suffisant! Oui!… Nous avons mis exactement en pratique les données +de la science!… Et, cependant, l’expérience a manqué! Pour quelles raisons?… +Peut-être ne le saura-t-on jamais?…</P> +<P>— Eh bien! s’écria le secrétaire du Gun-Club, nous la recommencerons!</P> +<P>— Et l’argent, qui a été dépensé en pure perte! fit observer le capitaine +Nicholl.</P> +<P>— Et l’opinion publique, ajouta Mrs Evangélina Scorbitt, qui ne vous +permettrait pas de risquer une seconde fois le sort du Monde!</P> +<P>— Que va devenir notre domaine circumpolaire? répliqua le capitaine +Nicholl.</P> +<P>— À quel taux vont tomber les actions de la <I>North Polar Practical +Association</I>? » s’écria le président Barbicane.</P> +<P>L’effondrement!… Il s’était produit déjà, et l’on offrait les titres par +paquet au prix du vieux papier.</P> +<P>Tel fut le résultat final de cette opération gigantesque. Tel fut le fiasco +mémorable, auquel aboutirent les projets surhumains de Barbicane and Co.</P> +<P>Si jamais la risée publique se donna libre carrière pour accabler de braves +ingénieurs mal inspirés, si jamais les articles fantaisistes des journaux, les +caricatures, les chansons, les parodies, eurent matière à s’exercer, on peut +affirmer que ce fut bien en cette occasion. Le président Barbicane, les +administrateurs de la nouvelle Société, leurs collègues du Club, furent +littéralement conspués. On les qualifia parfois de façon si… gauloise, que ces +qualifications ne sauraient être redites pas même en latin ­ pas même en +zolapük. L’Europe surtout s’abandonna à un déchaînement de plaisanteries tel que +les Yankees finirent par être scandalisés. Et, n’oubliant pas que Barbicane, +Nichol et Maston étaient d’origine américaine, qu’ils appartenaient à cette +célèbre association de Baltimore, peu s’en fallut qu’ils n’obligeassent le +gouvernement fédéral à déclarer la guerre à l’ancien Monde.</P> +<P>Enfin, le dernier coup fut porté par une chanson française que l’illustre +Paulus ­ il vivait encore à cette époque ­ mit à la mode. Cette machine +courut les cafés-concerts du monde entier.</P> +<P>Voici quel était l’un des couplets les plus applaudis :</P> +<BLOCKQUOTE>Pour modifier notre patraque,<BR>Dont l’ancien axe se + détraque,<BR>Ils ont fait un canon qu’on braque,<BR>Afin de mettra tout en + vrac!<BR>C’est bien pour vous flanquer le trac!<BR>Ordre est donné pour qu’on + les traque,<BR>Ces trois imbéciles!… Mais… crac!<BR>Le coup est parti… Rien ne + craque!<BR>Vive notre vieille patraque!</BLOCKQUOTE> +<P>Enfin, saurait-on jamais à quoi était dû l’insuccès de cette entreprise? Cet +insuccès prouvait-il que l’opération était impossible à réaliser, que les forces +dont disposent les hommes ne seront jamais suffisantes pour amener une +modification dans le mouvement diurne de la Terre, que jamais les territoires du +Pôle arctique ne pourront être déplacés en latitude pour être reportés au point +où les banquises et les glaces seraient naturellement fondues par les rayons +solaires?</P> +<P>On fut fixé à ce sujet, quelques jours après le retour du président Barbicane +et de son collègue aux États-Unis.</P> +<P>Une simple note parut dans le Temps du 17 octobre, et le journal de M. +Hébrard rendit au Monde le service de le renseigner sur ce point si intéressant +pour sa sécurité.</P> +<P>Cette note était ainsi conçue :</P> +<BLOCKQUOTE>« On sait quel a été le résultat nul de l’entreprise qui avait + pour but la création d’un nouvel axe. Cependant les calculs de J.-T. Maston, + reposant sur des données justes, auraient produit les résultats cherchés, si, + par suite d’une distraction inexplicable, ils n’eussent été entachés d’erreur + dès le début.</BLOCKQUOTE> +<BLOCKQUOTE>« En effet, lorsque le célèbre secrétaire du Gun-Club a pris pour + base la circonférence du sphéroïde terrestre, il l’a portée à <I>quarante + mille mètres</I> au lieu de <I>quarante mille kilomètres</I> ­ ce qui a + faussé la solution du problème.</BLOCKQUOTE> +<BLOCKQUOTE>« D’où a pu venir une pareille erreur?… Qui a pu la causer?… + Comment un aussi remarquable calculateur a-t-il pu la commettre?… On se perd + en vaines conjectures.</BLOCKQUOTE> +<BLOCKQUOTE>« Ce qui est certain, c’est que le problème de la modification de + l’axe terrestre étant correctement posé, il aurait dû être exactement résolu. + Mais cet oubli de trois zéros a produit une erreur de <I>douze zéros</I> au + résultat final.</BLOCKQUOTE> +<BLOCKQUOTE>« Ce n’est pas un canon un million de fois gros comme le canon de + vingt-sept, ce serait un trillion de ces canons, lançant un trillion de + projectiles de cent quatre-vingt mille tonnes, qu’il faudrait pour déplacer le + Pôle de 23°28’, en admettant que la méli-mélonite eût la puissance expansive + que lui attribue le capitaine Nicholl.</BLOCKQUOTE> +<BLOCKQUOTE>« En somme, l’unique coup, dans les conditions où il a été tiré au + Kilimandjaro, n’a déplacé le pôle que de trois microns (3 millièmes de + millimètre), et il n’a fait varier le niveau de la mer au maximum que de neuf + millièmes de microns.</BLOCKQUOTE> +<BLOCKQUOTE>« Quant au projectile, nouvelle petite planète, il appartient + désormais à notre système, où le retient l’attraction solaire.</BLOCKQUOTE> +<CENTER> +<BLOCKQUOTE> « + ALCIDE PIERDEUX »</BLOCKQUOTE></CENTER> +<P>Ainsi c’était une distraction de J.-T. Maston, une erreur de trois zéros au +début de ses calculs, qui avait produit ce résultat humiliant pour la nouvelle +Société!</P> +<P>Mais si ses collègues du Gun-Club se montrèrent furieux contre lui, s’ils +l’accablèrent de leurs malédictions, il se fit dans le public une réaction en +faveur du pauvre homme. Après tout, c’était cette faute qui avait été cause de +tout le mal ­ ou plutôt de tout le bien, puisqu’elle avait épargné au monde +la plus effroyable des catastrophes.</P> +<P>Il s’ensuit donc que les compliments arrivèrent de toutes parts, avec des +millions de lettres, qui félicitaient J.-T. Maston de s’être trompé de trois +zéros!</P> +<P>J.-T. Maston, plus déconfit, plus estomaqué que jamais, ne voulut rien +entendre du formidable hurrah que la Terre poussait en son honneur. Le président +Barbicane, le capitaine Nicholl, Tom Hunter aux jambes de bois, le colonel +Bloomsberry, le fringant Bilsby et leurs collègues ne lui pardonneraient +jamais…</P> +<P>Du moins, il lui restait Mrs Evangelina Scorbitt. Cette excellente femme ne +pouvait lui en vouloir.</P> +<P>Avant tout, J.-T. Maston avait tenu à refaire ses calculs, se refusant à +admettre qu’il eût été distrait à ce point.</P> +<P>Cela était pourtant. L’ingénieur Alcide Pierdeux ne s’était pas trompé. Et +voilà pourquoi, ayant reconnu l’erreur au dernier moment, lorsqu’il n’avait plus +le temps de rassurer ses semblables, cet original gardait un calme si parfait au +milieu des transes générales. Voilà pourquoi il portait un toast au vieux Monde, +à l’heure où partait le coup du Kilimandjaro.</P> +<P>Oui! Trois zéros oubliés dans la mesure de la circonférence terrestre!…</P> +<P>Subitement alors le souvenir revint à J.-T. Maston. C’était au début de son +travail, lorsqu’il venait de se renfermer dans son cabinet de Balistic-Cottage. +Il avait parfaitement écrit le nombre 40 000 000 sur le tableau +noir…</P> +<P>À ce moment, sonnerie précipitée du timbre téléphonique… J.-T. Maston se +dirige vers la plaque… Il échange quelques mots avec Mrs Evangélina Scorbitt… +Voilà qu’un coup de foudre le renverse et culbute son tableau… Il se relève… Il +commence à retracer le nombre à demi effacé dans la chute… Il avait à peine +écrit les chiffres 40 000… quand le timbre résonne une seconde fois… Et, +lorsqu’il se remet au travail, il oublie les trois derniers zéros du nombre qui +mesure la circonférence terrestre!</P> +<P>Eh bien! tout cela, c’était la faute à Mrs Evangélina Scorbitt! Si elle ne +l’eût pas dérangé, peut-être n’aurait-il pas reçu le contrecoup de la décharge +électrique! Peut-être le tonnerre ne lui aurait-il pas joué un de ces tours +pendables, qui suffisent à compromettre toute une existence de bons et honnêtes +calculs!</P> +<P>Quelle secousse reçut la malheureuse femme, lorsque J.- T. Maston dut lui +dire dans quelles circonstances s’était produite l’erreur!… Oui!… elle était la +cause de ce désastre!… C’était par elle que J.-T. Maston se voyait déshonoré +pour les longues années qui lui restaient à vivre, car on mourait généralement +centenaire dans la vénérable association du Gun-club!</P> +<P>Et, après cet entretien, J.-T. Maston avait fui l’hôtel de New-Park. Il était +rentré à Balistic-Cottage. Il arpentait son cabinet de travail, se répétant +:</P> +<P>« Maintenant je ne suis plus bon à rien en ce monde!…</P> +<P>— Pas même à vous marier?… » dit une voix que l’émotion rendait +déchirante.</P> +<P>C’était Mrs Evangélina Scorbitt. Éplorée, éperdue, elle avait suivi J.-T. +Maston…</P> +<P>« Cher Maston!… dit-elle.</P> +<P>— Eh bien! oui!… Mais à une condition… c’est que je ne ferai plus jamais de +mathématiques!</P> +<P>— Ami, je les ai en horreur! » répondit l’excellente veuve.</P> +<P>Et le secrétaire du Gun-Club fit de Mrs Evangélina Scorbitt Mrs J.-T. +Maston.</P> +<P>Quant à la note d’Alcide Pierdeux, quel honneur, quelle célébrité elle +apporta à cet ingénieur et aussi à « l’École » en sa personne! Traduite +dans toutes les langues, insérée dans tous les journaux, cette note répandit son +nom à travers le monde entier. Il arriva donc que le père de la jolie +Provençale, qui lui avait refusé la main de sa fille, « parce qu’il était trop +savant, » lut ladite note dans le <I>Petit Marseillais</I>. Aussi, après +être parvenu à en comprendre la signification sans aucun secours étranger, pris +de remords et en attendant mieux, envoya-t-il à son auteur une invitation à +dîner.</P> +<P>— De notre ancienne astronomie, fit observer Boris Karkof, et que ces +insensés prétendaient anéantir!</P> +<P>— Ils en seront pour leurs frais et leur honte! ajouta Jacques Jansen, par la +bouche duquel la Hollande semblait parler tout entière.</P> +<P>— Et le domaine arctique restera éternellement sous les glaces qui le +recouvrent! riposta le professeur Jan Harald.</P> +<P>— Hurrah pour le Soleil! s’écria le major Donellan. Tel il est, tel il suffit +au besoin du Monde!</P> +<P>— Hurrah!… Hurrah! » répétèrent d’une seule voix les représentants de la +vieille Europe.</P> +<H4>XXI</H4> +<H4>Très court, mais tout à fait rassurant pour<BR>l’avenir du monde.</H4> +<P>Et, désormais, que les habitants de la Terre se rassurent! Le président +Barbicane et le capitaine Nicholl ne reprendront point leur entreprise si +piteusement avortée. J.-T. Maston ne refera pas ses calculs, exempts d’erreur +cette fois. Ce serait inutile. La note de l’ingénieur Alcide Pierdeux a dit +vrai. Ce que démontre la mécanique, c’est que, pour produire un déplacement +d’axe de 23°28’, même avec la méli-mélonite, il faudrait un trillion de canons +semblables à l’engin qui a été creusé dans le massif du Kilimandjaro. Or, notre +sphéroïde ­ toute sa surface fût-elle solide ­ est trop petit pour les +contenir.</P> +<P>Il semble donc que les habitants du globe peuvent dormir en paix. Modifier +les conditions dans lesquelles se meut la Terre, cela est au-dessus des efforts +permis à l’humanité. Il n’appartient pas aux hommes de rien changer à l’ordre +établi par le Créateur dans le système de l’Univers.</P> +<H4>Table</H4> +<TABLE cellSpacing=0 cellPadding=4 width="85%" align=center border=0> + <TBODY> + <TR> + <TD vAlign=top width="15%">I.</TD> + <TD>Où la « <I>North Polar Practical Association</I> » lance un + document à travers les deux mondes.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>II.</TD> + <TD>Dans lequel les délégués anglais, hollandais, suédois, danois et russe + se présentent au lecteur.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>III.</TD> + <TD>Dans lequel se fait l’adjudication des régions du pôle arctique.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>IV.</TD> + <TD>Dans lequel reparaissent de vieilles connaissances de nos jeunes + lecteurs.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>V.</TD> + <TD>Et d’abord, peut-on admettre qu’il y ait des houillères près du Pôle + nord?</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>VI.</TD> + <TD>Dans lequel est interrompue une conversation téléphonique entre Mrs + Scorbitt et J.-T. Maston.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>VII.</TD> + <TD>Dans lequel le président Barbicane n’en dit pas plus qu’il ne lui + convient d’en dire.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>VIII.</TD> + <TD>« Comme dans Jupiter? » a dit le président du Gun-Club.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>IX.</TD> + <TD>Dans lequel on sent apparaître un Deux ex Machina d’origine + française.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>X.</TD> + <TD>Dans lequel diverses inquiétudes commencent à se faire jour.</TD></TR> + <TR> + <TD>XI.</TD> + <TD>Ce qui se trouve dans le carnet de J.-T. Maston, et ce qui ne s’y + trouve plus.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>XII.</TD> + <TD>Dans lequel J.-T. Maston continue héroïquement à se taire.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>XIII.</TD> + <TD>La fin duquel J.-T. Maston fait une réponse véritablement +épique.</TD></TR> + <TR> + <TD>XIV.</TD> + <TD>Très court, mais dans lequel l’<I>x</I> prend une valeur + géographique.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>XV.</TD> + <TD>Qui contient quelques détails vraiment intéressants pour les habitants + du sphéroïde terrestre.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>XVI.</TD> + <TD>Dans lequel le choeur des mécontents va crescendo et +rinforzando.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>XVII.</TD> + <TD>Ce qui s’est fait au Kilimandjaro pendant huit mois de cette année + mémorable.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>XVIII.</TD> + <TD>Dans lequel les populations du Wamasai attendent que le président + Barbicane crie feu! au capitaine Nicholl.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>XIX.</TD> + <TD>Dans lequel J.-T. Maston regrette peut-être le temps où la foule + voulait le lyncher.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>XX.</TD> + <TD>Qui termine cette curieuse histoire aussi véridique + qu’invraisemblable.</TD></TR> + <TR> + <TD vAlign=top>XXI.</TD> + <TD>Très court, mais tout à fait rassurant pour l’avenir du + monde.</TD></TR></TBODY></TABLE> +<H4>Fin du Voyage Extraordinaire</H4> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Sans dessus dessous, by Jules Verne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SANS DESSUS DESSOUS *** + +***** This file should be named 12533-h.htm or 12533-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/5/3/12533/ + +Produced by Norm Wolcott + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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