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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:40:12 -0700
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12533 ***
+
+ Sans dessus dessous by Jules Verne
+
+[Redactor’s Note: Texte établi à partir de la _troisième édition,_ par
+Bibliothèque d'Education et de Récreation, J. Hetzel et Cie, Paris, 1889. ]
+
+--------------------------------------------------------------------------------
+_Couronnés par l'Académie française_
+
+S A N S D E S S U S D E S S O U S
+
+PAR
+
+J U L E S V E R N E
+
+TROISIÈME ÉDITION
+
+BIBLIOTHÈQUE DE RÉCRÉATION
+
+J. HETZEL, ET CIE . 18, RUE JACOB
+
+P A R I S — 1 8 8 9
+
+--------------------------------------------------------------------------------
+SANS DESSUS DESSOUS
+
+I
+
+Où la « _North Polar Practical Association_ »
+lance un document à travers les deux mondes.
+
+« Ainsi, monsieur Maston, vous prétendez que jamais femme n’eût été capable de
+faire progresser les sciences mathématiques ou expérimentales?
+
+— À mon extrême regret, j’y suis obligé, mistress Scorbitt, répondit J.-T.
+Maston. Qu’il y ait eu ou qu’il y ait quelques remarquables mathématiciennes,
+et particulièrement en Russie, j’en conviens très volontiers. Mais, étant
+donnée sa conformation cérébrale, il n’est pas de femme qui puisse devenir une
+Archimède et encore moins une Newton.
+
+— Oh! monsieur Maston, permettez-moi de protester au nom de notre sexe…
+
+— Sexe d’autant plus charmant, mistress Scorbitt, qu’il n’est point fait pour
+s’adonner aux études transcendantes.
+
+— Ainsi, selon vous, monsieur Maston, en voyant tomber une pomme, aucune femme
+n’eût pu découvrir les lois de la gravitation universelle, ainsi que l’a fait
+l’illustre savant anglais à la fin du XVIIème siècle?
+
+— En voyant tomber une pomme, mistress Scorbitt, une femme n’aurait eu d’autre
+idée… que de la manger… à l’exemple de notre mère Ève!
+
+— Allons, je vois bien que vous nous déniez toute aptitude pour les hautes
+spéculations…
+
+— Toute aptitude?… Non, mistress Scorbitt. Et, cependant, je vous ferai
+observer que, depuis qu’il y a des habitants sur la Terre et des femmes par
+conséquent, il ne s’est pas encore trouvé un cerveau féminin auquel on doive
+quelque découverte analogue à celles d’Aristote, d’Euclide, de Képler, de
+Laplace, dans le domaine scientifique.
+
+— Est-ce donc une raison, et le passé engage-t-il irrévocablement l’avenir?
+
+— Hum! ce qui ne s’est point fait depuis des milliers d’années ne se fera
+jamais… sans doute.
+
+— Alors je vois qu’il faut en prendre notre parti, monsieur Maston, et nous ne
+sommes vraiment bonnes…
+
+— Qu’à être bonnes! » répondit J.-T. Maston.
+
+Et cela, il le dit avec cette aimable galanterie dont peut disposer un savant
+bourré d’x. Mrs Evangélina Scorbitt était toute portée à s’en contenter,
+d’ailleurs.
+
+« Eh bien! monsieur Maston, reprit-elle, à chacun son lot en ce monde. Restez
+l’extraordinaire calculateur que vous êtes. Donnez-vous tout entier aux
+problèmes de cette oeuvre immense à laquelle, vos amis et vous, allez vouer
+votre existence. Moi, je serai la « bonne femme » que je dois être, en lui
+apportant mon concours pécuniaire…
+
+— Ce dont nous vous aurons une éternelle reconnaissance, » répondit J.-T.
+Maston.
+
+Mrs Evangélina Scorbitt rougit délicieusement, car elle éprouvait ­ sinon pour
+les savants en général ­ du moins pour J.-T. Maston, une sympathie vraiment
+singulière. Le coeur de la femme n’est-il pas un insondable abîme?
+
+Oeuvre immense, en vérité, à laquelle cette riche veuve américaine avait résolu
+de consacrer d’importants capitaux.
+
+Voici quelle était cette oeuvre, quel était le but que ses promoteurs
+prétendaient atteindre.
+
+Les terres arctiques proprement dites comprennent, d’après Maltebrun, Reclus,
+Saint-Martin et les plus autorisés des géographes :
+
+1° Le Devon septentrional, c’est-à-dire les îles couvertes de glaces de la mer
+de Baffin et du détroit de Lancastre;
+
+2° La Géorgie septentrionale, formée de la terre de Banks et de nombreuses
+îles, telles que les îles Sabine, Byam-Martin, Griffith, Cornwallis et Bathurst;
+
+3° L’archipel de Baffin-Parry, comprenant diverses parties du continent
+circumpolaire, appelées Cumberland, Southampton, James-Sommerset,
+Boothia-Felix, Melville et autres à peu près inconnues.
+
+En cet ensemble, périmétré par le soixante-dix-huitième parallèle, les terres
+s’étendent sur quatorze cent mille milles et les mers sur sept cent mille
+milles carrés.
+
+Intérieurement à ce parallèle, d’intrépides découvreurs modernes sont parvenus
+à s’avancer jusqu’aux abords du quatre vingt-quatrième degré de latitude,
+relevant quelques côtes perdues derrière la haute chaîne des banquises, donnant
+des noms aux caps, aux promontoires, aux golfes, aux baies de ces vastes
+contrées, qui pourraient être appelées les Highlands arctiques. Mais, au delà
+de ce vingt-quatrième parallèle, c’est le mystère, c’est l’irréalisable
+desideratum des cartographes, et nul ne sait encore si ce sont des terres ou
+des mers que cache, sur un espace de six degrés, l’infranchissable
+amoncellement des glaces du Pôle boréal.
+
+Or, en cette année 189–, le gouvernement de États-Unis eut l’idée fort
+inattendue de proposer la mise en adjudication des régions circumpolaires non
+encore découvertes — régions dont une société américaine, qui venait de se
+former en vue d’acquérir la calotte arctique, sollicitait la concession.
+
+Depuis quelques années, il est vrai, la conférence de Berlin avait formulé un
+code spécial, à l’usage des grandes Puissances, qui désirent s’approprier le
+bien d’autrui sous prétexte de colonisation ou d’ouverture de débouchés
+commerciaux. Toutefois, il ne semblait pas que ce code fût applicable en cette
+circonstance, le domaine polaire n’étant point habité. Néanmoins, comme ce qui
+n’est à personne appartient également à tout le monde, la nouvelle Société ne
+prétendait pas « prendre » mais « acquérir », afin d’éviter les réclamations
+futures.
+
+Aux États-Unis, il n’est de projet si audacieux ­ ou même à peu près
+irréalisable ­ qui ne trouve des gens pour en dégager les côtés pratiques et
+des capitaux pour les mettre en oeuvre. On l’avait bien vu, quelques années
+auparavant, lorsque le Gun-Club de Baltimore s’était donné la tâche d’envoyer
+un projectile jusqu’à la Lune, dans l’espoir d’obtenir une communication
+directe avec notre satellite. Or n’étaient-ce pas ces entreprenants Yankees,
+qui avaient fourni les plus grosses sommes nécessitées par cette intéressante
+tentative? Et, si elle fut réalisée, n’est-ce pas grâce à deux des membres
+dudit club, qui osèrent affronter les risques de cette surhumaine expérience?
+
+Qu’un Lesseps propose quelque jour de creuser un canal à grande section à
+travers l’Europe et l’Asie, depuis les rives de l’Atlantique jusqu’aux mers de
+la Chine, ­ qu’un puisatier de génie offre de forer la terre pour atteindre les
+couches de silicates qui s’y trouvent à l’état fluide, au-dessus de la fonte en
+fusion, afin de puiser au foyer même du feu central, ­ qu’un entreprenant
+électricien veuille réunir les courants disséminés à la surface du globe, pour
+en former une inépuisable source de chaleur et de lumière, ­ qu’un hardi
+ingénieur ait l’idée d’emmagasiner dans de vastes récepteurs l’excès des
+températures estivales pour le restituer pendant l’hiver aux zones éprouvées
+par le froid, ­ qu’un hydraulicien hors ligne essaie d’utiliser la force vive
+des marées pour produire à volonté de la chaleur ou du travail ­ que des
+sociétés anonymes ou en commandite se fondent pour mener à bonne fin cent
+projets de cette sorte! ­ ce sont les Américains que l’on trouvera en tête des
+souscripteurs, et des rivières de dollars se précipiteront dans les caisses
+sociales, comme les grands fleuves du Nord-Amérique vont s’absorber au sein des
+océans.
+
+Il est donc naturel d’admettre que l’opinion fût singulièrement surexcitée,
+lorsque se répandit cette nouvelle ­ au moins étrange ­ que les contrées
+arctiques allaient être mises en adjudication au profit du dernier et plus fort
+enchérisseur. D’ailleurs, aucune souscription publique n’était ouverte en vue
+de cette acquisition, dont les capitaux étaient faits d’avance. On verrait plus
+tard, lorsqu’il s’agirait d’utiliser le domaine, devenu la propriété des
+nouveaux acquéreurs.
+
+Utiliser le territoire arctique!… En vérité cela n’avait pu germer que dans des
+cervelles de fous!
+
+Rien de plus sérieux que ce projet, cependant.
+
+En effet, un document fut adressé aux journaux des deux continents, aux
+feuilles européennes, africaines, océaniennes, asiatiques, en même temps qu’aux
+feuilles américaines. Il concluait à une demande d’enquête de commodo et
+incommodo de la part des intéressés. Le New-York Herald avait eu la primeur de
+ce document. Aussi, les innombrables abonnés de Gordon Bennett purent-ils lire
+dans le numéro du 7 novembre la communication suivante ­ communication qui
+courut rapidement à travers le monde savant et industriel, où elle fut
+appréciée de façons bien diverses.
+
+« Avis aux habitants du globe terrestre,
+
+« Les régions du Pôle nord, situées à l’intérieur du quatre-vingt-quatrième
+degré de latitude septentrionale, n’ont pas encore pu être mises en
+exploitation par l’excellente raison qu’elles n’ont pas été découvertes.
+
+« En effet, les points extrêmes, relevés par les navigateurs, de nationalités
+différentes, sont les suivants en latitude :
+
+« 82°45’, atteint par l’Anglais Parry, en juillet 1847 sur le vingt-huitième
+méridien ouest, dans le nord du Spitzberg;
+
+« 83°20’28”, atteint par Markham, de l’expédition anglaise de sir John Georges
+Nares, en mai 1876, sur le cinquantième méridien ouest dans le nord de la terre
+de Grinnel;
+
+« 83°35’, atteint par Lockwood et Brainard, de l’expédition américaine du
+lieutenant Greely, en mai 1882, sur le quarante-deuxième méridien ouest, dans
+le nord de la terre de Nares.
+
+« On peut donc considérer la région qui s’étend depuis le
+quatre-vingt-quatrième parallèle jusqu’au Pôle, sur un espace de six degrés,
+comme un domaine indivis entre les divers États du globe, et essentiellement
+susceptible de se transformer en propriété privée, après adjudication publique.
+
+« Or, d’après les principes du droit, nul n’est tenu de demeurer dans
+l’indivision. Aussi les États-Unis d’Amérique, s’appuyant sur ces principes,
+ont-ils résolu de provoquer l’aliénation de ce domaine.
+
+« Une société s’est fondée à Baltimore, sous la raison sociale _North Polar
+Practical Association_, représentant officiellement la confédération
+américaine. Cette société se propose d’acquérir ladite région, suivant acte
+régulièrement dressé, qui lui constituera un droit absolu de propriété sur les
+continents, îles, îlots, rochers, mers, lacs, fleuves, rivières et cours d’eau
+généralement quelconques, dont se compose actuellement l’immeuble arctique,
+soit que d’éternelles glaces le recouvrent, soit que ces glaces s’en dégagent
+pendant la saison d’été.
+
+« Il est bien spécifié que ce droit de propriété ne pourra être frappé de
+caducité, même au cas où des modifications ­ de quelque nature qu’elles soient
+­ surviendraient dans l’état géographique et météorologique du globe terrestre.
+
+« Ceci étant porté à la connaissance des habitants des deux Mondes, toutes les
+Puissances seront admises à participer à l’adjudication, qui sera faite au
+profit du plus offrant et dernier enchérisseur.
+
+« La date de l’adjudication est indiquée pour le 3 décembre de la présente
+année, en la salle des « Auctions », à Baltimore, Maryland, États-Unis
+d’Amérique.
+
+« S’adresser pour renseignements à William S. Forster, agent provisoire de la
+_North Polar Practical Association_, 93, High-street, Baltimore. »
+
+Que cette communication pût être considérée comme insensée, soit! En tout cas,
+pour sa netteté et sa franchise, elle ne laissait rien à désirer, on en
+conviendra. D’ailleurs, ce qui la rendait très sérieuse, c’est que le
+gouvernement fédéral avait d’ores et déjà fait concession des territoires
+arctiques, pour le cas où l’adjudication l’en rendrait définitivement
+propriétaire.
+
+En somme, les opinions furent partagées. Les uns ne voulurent voir là qu’un de
+ces prodigieux « humbugs » américains, qui dépasseraient les limites du
+puffisme, si la badauderie humaine n’était infinie. Les autres pensèrent que
+cette proposition méritait d’être accueillie sérieusement. Et ceux-ci
+insistaient précisément sur ce que la nouvelle Société ne faisait nullement
+appel à la bourse du public. C’était avec ses seuls capitaux qu’elle prétendait
+se rendre acquéreur de ces régions boréales. Elle ne cherchait donc point à
+drainer les dollars, les bank-notes, l’or et l’argent des gogos pour emplir ses
+caisses. Non! Elle ne demandait qu’à payer sur ses propres fonds l’immeuble
+circumpolaire.
+
+Aux gens qui savent compter, il semblait que ladite Société n’aurait eu qu’à
+exciper tout simplement du droit de premier occupant, en allant prendre
+possession de cette contrée dont elle provoquait la mise en vente. Mais là
+était précisément la difficulté, puisque, jusqu’à ce jour, l’accès du Pôle
+paraissait être interdit à l’homme. Aussi, pour le cas où les États-Unis
+deviendraient acquéreurs de ce domaine, les concessionnaires voulaient-ils
+avoir un contrat en règle, afin que personne ne vînt plus tard contester leur
+droit. Il eût été injuste de les en blâmer. Ils opéraient avec prudence, et,
+lorsqu’il s’agit de contracter des engagements dans une affaire de ce genre, on
+ne peut prendre trop de précautions légales.
+
+D’ailleurs, le document portait une clause, qui réservait les aléas de
+l’avenir. Cette clause devait donner lieu à bien des interprétations
+contradictoires, car son sens précis échappait, aux esprits les plus subtils.
+C’était la dernière : elle stipulait que « le droit de propriété ne pourrait
+être frappé de caducité, même au cas où des modifications ­ de quelque nature
+qu’elles fussent, ­ surviendraient dans l’état géographique et météorologique
+du globe terrestre. »
+
+Que signifiait cette phrase? Quelle éventualité voulait-elle prévoir? Comment
+la Terre pourrait-elle jamais subir une modification dont la géographie ou la
+météorologie aurait à tenir compte ­ surtout en ce qui concernait les
+territoires mis en adjudication?
+
+« Évidemment, disaient les esprits avisés, il doit y avoir quelque chose
+là-dessous! »
+
+Les interprétations eurent donc beau jeu, et cela était bien fait pour exercer
+la perspicacité des uns ou la curiosité des autres.
+
+Un journal, le _Ledger_, de Philadelphie, publia tout d’abord cette note
+plaisante :
+
+« Des calculs ont sans doute appris aux futurs acquéreurs des contrées
+arctiques qu’une comète à noyau dur choquera prochainement la Terre dans des
+conditions telles que son choc produira les changements géographiques et
+météorologiques, dont se préoccupe ladite clause. »
+
+La phrase était un peu longue, comme il convient à une phrase qui se prétend
+scientifique, mais elle n’éclaircissait rien. D’ailleurs, la probabilité d’un
+choc avec une comète de ce genre ne pouvait être acceptée par des esprits
+sérieux. En tout cas, il était inadmissible que les concessionnaires se fussent
+préoccupés d’une éventualité aussi hypothétique.
+
+« Est-ce que, par hasard, dit le _Delta_, de la Nouvelle-Orléans, la nouvelle
+Société s’imagine que la précession des équinoxes pourra jamais produire des
+modifications favorables à l’exploitation de son domaine?
+
+— Et pourquoi pas, puisque ce mouvement modifie le parallélisme de l’axe de
+notre sphéroïde? fit observer le _Hamburger-Correspondent_.
+
+— En effet, répondit la _Revue Scientifique_, de Paris. Adhémar n’a-t-il pas
+avancé dans son livre sur _Les révolutions de la mer_, que la précession des
+équinoxes, combinée avec le mouvement séculaire du grand axe de l’orbite
+terrestre, serait de nature à apporter une modification à longue période dans
+la température moyenne des différents points de la Terre et dans les quantités
+de glaces accumulées à ses deux Pôles?
+
+— Cela n’est pas certain, répliqua la _Revue d’Édimbourg_. Et, lors même que
+cela serait, ne faut-il pas un laps de douze mille ans pour que Véga devienne
+notre étoile polaire par suite dudit phénomène, et que la situation des
+territoires arctiques soit changée au point de vue climatérique?
+
+— Eh bien, riposta le _Dagblad_, de Copenhague, dans douze mille ans, il sera
+temps de verser les fonds. Mais, avant cette époque, risquer un « krone »,
+jamais! »
+
+Toutefois, s’il était possible que la _Revue Scientifique_ eût raison avec
+Adhémar, il était bien probable que la _North Polar Practical Association_
+n’avait jamais compté sur cette modification due à la précession des équinoxes.
+
+En fait, personne n’arrivait à savoir ce que signifiait cette clause du fameux
+document, ni quel changement cosmique elle visait dans l’avenir.
+
+Pour le savoir, peut-être eût-il suffi de s’adresser au Conseil
+d’administration de la nouvelle Société, et plus spécialement à son président.
+Mais le président, inconnu! Inconnus, également, le secrétaire et les membres
+dudit Conseil. On ignorait même de qui émanait le document. Il avait été
+apporté aux bureaux du _New-York Herald_ par un certain William S. Forster, de
+Baltimore, honorable consignataire de morues pour le compte de la maison
+Ardrinell and Co, de Terre-Neuve ­ évidemment un homme de paille. Aussi muet
+sur ce sujet que les produits consignés dans ses magasins, ni les plus curieux
+ni les plus adroits reporters n’en purent jamais rien tirer. Bref, cette _North
+Polar Practical Association_ était tellement anonyme qu’on ne pouvait mettre en
+avant aucun nom. C’est bien là le dernier mot de l’anonymat.
+
+Cependant, si les promoteurs de cette opération industrielle persistaient à
+maintenir leur personnalité dans un absolu mystère, leur but était aussi
+nettement que clairement indiqué par le document porté à la connaissance du
+public des deux Mondes.
+
+En effet, il s’agissait bien d’acquérir en toute propriété la partie des
+régions arctiques, délimitée circulairement par le quatre-vingt-quatrième degré
+de latitude, et dont le Pôle nord occupe le point central.
+
+Rien de plus exact, d’ailleurs, que parmi les découvreurs modernes, ceux qui
+s’étaient le plus rapprochés de ce point inaccessible, Parry, Marckham,
+Lockwood et Brainard, fussent restés en deçà de ce parallèle. Quant aux autres
+navigateurs des mers boréales, ils s’étaient arrêtés à des latitudes
+sensiblement inférieures, tels : Payez, en 1874, par 82°15’, au nord de la
+terre François-Joseph et de la Nouvelle-Zemble; Leout, en 1870, par 72°47’,
+au-dessus de la Sibérie; De Long, dans l’expédition de la _Jeannette_, en 1879,
+par 78°45’, sur les parages des îles qui portent son nom. Les autres, dépassant
+la Nouvelle-Sibérie et le Groënland, à la hauteur du cap Bismarck, n’avaient
+pas franchi les soixante-seizième, soixante-dix-septième et
+soixante-dix-neuvième degrés de latitude. Donc, en laissant un écart de
+vingt-cinq minutes d’arc, entre le point ­ soit 83°35’ ­ où Lockwood et
+Brainard avaient mis le pied, et le quatre-vingt-quatrième parallèle, ainsi que
+l’indiquait le document, la _North Polar Practical Association_ n’empiétait pas
+sur les découvertes antérieures. Son projet comprenait un terrain absolument
+vierge de toute empreinte humaine.
+
+Voici quelle est l’étendue de cette portion du globe, circonscrite par le
+quatre-vingt-quatrième parallèle :
+
+De 84° à 90°, on compte six degrés, lesquels, à soixante milles chaque, donnent
+un rayon de trois cent soixante milles et un diamètre de sept cent vingt
+milles. La circonférence est donc de deux mille deux cent soixante milles, et
+la surface de quatre cent sept mille milles carrés en chiffres ronds. [Note 1:
+Soit 70 650 lieues carrées de 25 au degré, c’est-à-dire un peu plus de deux
+fois la surface de la France, qui est de 54 000 000 d’hectares.]
+
+C’était à peu près la dixième partie de l’Europe entière ­ un morceau de belle
+dimension!
+
+Le document, on l’a vu, posait aussi en principe que ces régions, non encore
+reconnues géographiquement, n’appartenant à personne, appartenaient à tout le
+monde. Que la plupart des Puissances ne songeassent point à rien revendiquer de
+ce chef, c’était supposable. Mais il était à prévoir que les États limitrophes
+­ du moins ­ voudraient considérer ces régions comme le prolongement de leurs
+possessions vers le nord et, par conséquent, se prévaudraient d’un droit de
+propriété. Et, d’ailleurs, leurs prétentions seraient d’autant mieux justifiées
+que les découvertes, opérées dans l’ensemble des contrées arctiques, avaient
+été plus particulièrement dues à l’audace de leurs nationaux. Aussi le
+gouvernement fédéral, représenté par la nouvelle Société, les mettait-il en
+demeure de faire valoir leurs droits, et prétendait-il les indemniser avec le
+prix de l’acquisition. Quoi qu’il en fût, les partisans de la _North Polar
+Practical Association_ ne cessaient de le répéter : la propriété était
+indivise, et, personne n’étant forcé de demeurer dans l’indivision, nul ne
+pourrait s’opposer à la licitation de ce vaste domaine.
+
+Les États, dont les droits étaient absolument indiscutables, en tant que
+limitrophes, étaient au nombre de six : l’Amérique, l’Angleterre, le Danemark,
+la Suède-Norvège, la Hollande, la Russie. Mais d’autres États pouvaient arguer
+des découvertes opérées par leurs marins et leurs voyageurs.
+
+Ainsi, la France aurait pu intervenir, puisque quelques- uns de ses enfants
+avaient pris part aux expéditions qui eurent pour objectif la conquête des
+territoires circumpolaires. Ne peut-on citer, entre autres, ce courageux
+Bellot, mort en 1853, dans les parages de l’île de Beechey, pendant la campagne
+du Phénix, envoyé à la recherche de John Franklin? Doit-on oublier le docteur
+Octave Pavy, mort en 1884, près du cap Sabine, durant le séjour de la mission
+Greely au fort Conger? Et cette expédition qui, en 1838-39, avait entraîné
+jusqu’aux mers du Spitzberg, Charles Martins, Marmier, Bravais et leurs
+audacieux compagnons, ne serait-il pas injuste de la laisser dans l’oubli?
+Malgré cela, la France ne jugea point à propos de se mêler à cette entreprise
+plus industrielle que scientifique, et elle abandonna sa part du gâteau
+polaire, où les autres Puissances risquaient de se casser les dents. Peut-être
+eût-elle raison et fit-elle bien.
+
+De même, l’Allemagne. Elle avait à son actif, dès 1671, la campagne du
+Hambourgeois Frédéric Martens au Spitzberg, et, en 1869-70, les expéditions de
+la _Germania_ et de la _Hansa_, commandées par Koldervey et Hegeman, qui
+s’élevèrent jusqu’au cap Bismarck, en longeant la côte du Groënland. Mais,
+malgré ce passé de brillantes découvertes, elle ne crut point devoir accroître
+d’un morceau du Pôle l’empire germanique.
+
+Il en fut ainsi pour l’Autriche-Hongrie, bien qu’elle fût déjà propriétaire des
+terres de François-Joseph, situées dans le nord du littoral sibérien.
+
+Quant à l’Italie, n’ayant aucun droit à intervenir, elle n’intervint pas ­
+quelque invraisemblable que cela puisse paraître.
+
+Il avait bien aussi les Samoyèdes de la Sibérie asiatique, les Esquimaux, qui
+sont plus particulièrement répandus sur les territoires de l’Amérique
+septentrionale, les indigènes du Groënland, du Labrador, de l’archipel
+Baffin-Parry, des îles Aléoutiennes, groupées entre l’Asie et l’Amérique, enfin
+ceux qui, sous l’appellation de Tchouktchis, habitent l’ancienne Alaska russe,
+devenue américaine depuis l’année 1867. Mais ces peuplades ­ en somme les
+véritables naturels, les indiscutables autochtones des régions du nord ­ ne
+devaient point avoir voix au chapitre. Et puis, comment ces pauvres diables
+auraient-ils pu mettre une enchère, si minime qu’elle fût, lors de la vente
+provoquée par la _North Polar Practical Association_? Et comment ces pauvres
+gens auraient-ils payé? En coquillages, en dents de morses ou en huile de
+phoque? Pourtant, il leur appartenait un peu, par droit de premier occupant, ce
+domaine qui allait être mis en adjudication! Mais, des Esquimaux, des
+Tchouktchis, des Samoyèdes!… On ne les consulta même pas.
+
+Ainsi va le monde!
+
+II
+
+Dans lequel les délégués anglais, hollandais,
+suédois, danois et russe se présentent au
+lecteur.
+
+Le document méritait une réponse. En effet, si la nouvelle association
+acquérait les régions boréales, ces régions deviendraient propriété définitive
+de l’Amérique, ou pour mieux dire, des États-Unis, dont la vivace confédération
+tend sans cesse à s’accroître. Déjà, depuis quelques années, la cession des
+territoires du nord-ouest, faite par la Russie depuis la Cordillère
+septentrionale jusqu’au détroit de Behring, venait de lui adjoindre un bon
+morceau du Nouveau-Monde. Il était donc admissible que les autres Puissances ne
+verraient pas volontiers cette annexion des contrées arctiques à la république
+fédérale.
+
+Cependant, ainsi qu’il a été dit, les divers États de l’Europe et de l’Asie ­
+non limitrophes de ces régions ­ refusèrent de prendre part à cette
+adjudication singulière, tant les résultats leur en semblaient problématiques.
+Seules, les Puissances, dont le littoral se rapproche du quatre-vingt-
+quatrième degré, résolurent de faire valoir leurs droits par l’intervention de
+délégués officiels. On le verra, du reste : elles ne prétendaient pas acheter
+au delà d’un prix relativement modique, car il s’agissait d’un domaine dont il
+serait peut-être impossible de prendre possession. Toutefois l’insatiable
+Angleterre crut devoir ouvrir à son agent un crédit de quelque importance.
+Hâtons-nous de le dire : la cession des contrées circumpolaires ne menaçait
+aucunement l’équilibre européen, et il ne devait en résulter aucune
+complication internationale. M. de Bismarck ­ le grand chancelier vivait encore
+à cette époque ­ ne fronça même pas son épais sourcil de Jupiter allemand.
+
+Restaient donc en présence l’Angleterre, le Danemark, la Suède-Norvège, la
+Hollande, la Russie, qui allaient être admises à lancer leurs enchères
+par-devant le commissaire- priseur de Baltimore, contradictoirement avec les
+États-Unis. Ce serait au plus offrant qu’appartiendrait cette calotte glacée du
+Pôle, dont la valeur marchande était au moins très contestable.
+
+Voici, au surplus, les raisons personnelles pour lesquelles les cinq États
+européens désiraient assez rationnellement que l’adjudication fût faite à leur
+profit.
+
+La Suède-Norvège, propriétaire du cap Nord, situé au delà du soixante-dixième
+parallèle, ne cacha point qu’elle se considérait comme ayant des droits sur les
+vastes espaces qui s’étendent jusqu’au Spitzberg, et, par delà, jusqu’au Pôle
+même. En effet, le norvégien Kheilhau, le célèbre suédois Nordenskiöld,
+n’avaient-ils pas contribué aux progrès géographiques dans ces parages?
+Incontestablement.
+
+Le Danemark disait ceci : c’est qu’il était déjà maître de l’Islande et des
+îles Feroë, à peu près sur la ligne du Cercle polaire, que les colonies,
+fondées le plus au nord des régions arctiques, lui appartenaient, tels l’île
+Diskö dans le détroit de Davis, les établissements d’Holsteinborg, de Proven,
+de Godhavn, d’Upernavik dans la mer de Baffin et sur la côte occidentale du
+Groënland. En outre, le fameux navigateur Behring, d’origine danoise, bien
+qu’il fût alors au service de la Russie, n’avait-il pas, dès l’année 1728,
+franchi le détroit auquel son nom est resté, avant d’aller, treize ans plus
+tard, mourir misérablement, avec trente hommes de son équipage, sur le littoral
+d’une île qui porte aussi son nom? Antérieurement, en l’an 1619, est-ce que le
+navigateur Jean Munk n’avait pas exploré la côte orientale du Groënland, et
+relevé plusieurs points totalement inconnus avant lui? Le Danemark avait donc
+des droits sérieux à se rendre acquéreur.
+
+Pour la Hollande, c’étaient ses marins, Barentz et Heemskerk, qui avaient
+visité le Spitzberg et la Nouvelle- Zemble, dès la fin du XVIème siècle.
+C’était l’un de ses enfants, Jean Mayen, dont l’audacieuse campagne vers le
+nord, en 1611, avait valu à son pays la possession de l’île de ce nom, située
+au delà du soixante et onzième degré de latitude. Donc, son passé l’engageait.
+
+Quant aux Russes, avec Alexis Tschirikof, ayant Behring sous ses ordres, avec
+Paulutski, dont l’expédition, en 1751, s’avança au delà des limites de la mer
+Glaciale, avec le capitaine Martin Spanberg et le lieutenant William Walton,
+qui s’aventurèrent sur ces parages inconnus en 1739, ils avaient pris une part
+notable aux recherches faites à travers le détroit qui sépare l’Asie de
+l’Amérique. De plus, par la disposition des territoires sibériens, étendus sur
+cent vingt degrés jusqu’aux limites extrêmes du Kamtchatka, le long de ce vaste
+littoral asiatique, où vivent Samoyèdes, Yakoutes, Tchouktchis et autres
+peuplades soumises à leur autorité, ne dominent-ils pas une moitié de l’océan
+Boréal? Puis, sur le soixante-quinzième parallèle, à moins de neuf cents milles
+du pôle, ne possèdent-ils pas les îles et les îlots de la Nouvelle- Sibérie,
+cet archipel des Liatkow, découvert au commencement du XVIIIème siècle? Enfin,
+dès 1764, avant les Anglais, avant les Américains, avant les Suédois, le
+navigateur Tschitschagoff n’avait-il pas cherché un passage du nord, afin
+d’abréger les itinéraires entre les deux continents?
+
+Cependant, tout compte fait, il semblait que les Américains fussent plus
+particulièrement intéressés à devenir propriétaires de ce point inaccessible du
+globe terrestre. Eux aussi, ils avaient souvent tenté de l’atteindre, tout en
+se dévouant à la recherche de sir John Franklin, avec Grinnel, avec Kane, avec
+Hayes, avec Greely, avec De Long et autres hardis navigateurs. Eux aussi
+pouvaient exciper de la situation géographique de leur pays, qui se développe
+au delà du Cercle polaire, depuis le détroit de Behring jusqu’à la baie
+d’Hudson. Toutes ces terres, toutes ces îles, Wollaston, Prince-Albert,
+Victoria, Roi-Guillaume, Melville, Cockburne, Banks, Baffin, sans compter les
+mille îlots de cet archipel, n’étaient-elles pas comme la rallonge qui les
+reliait au quatre- vingt-dixième degré? Et puis, si le Pôle nord se rattache
+par une ligne presque ininterrompue de territoires à l’un des grands continents
+du globe, n’est-ce pas plutôt à l’Amérique qu’aux prolongements de l`Asie ou de
+l’Europe? Donc rien de plus naturel que la proposition de l’acquérir eût été
+faite par le gouvernement fédéral au profit d’une Société américaine, et, si
+une Puissance avait les droits les moins discutables à posséder le domaine
+polaire, c’étaient bien les États-Unis d’Amérique.
+
+Il faut le reconnaître toutefois, le Royaume-Uni, qui possédait le Canada et la
+Colombie anglaise, dont les nombreux marins s’étaient distingués dans les
+campagnes arctiques, donnait également de solides raisons pour vouloir annexer
+cette partie du globe à son vaste empire colonial. Aussi, ses journaux
+discutèrent-ils longuement et passionnément.
+
+« Oui! sans doute, répondit le grand géographe anglais Kliptringan, dans un
+article du _Times_, qui fit sensation, oui! les Suédois, les Danois, les
+Hollandais, les Russes et les Américains peuvent se prévaloir de leurs droits.
+Mais l’Angleterre ne saurait, sans déchoir, laisser ce domaine lui échapper. La
+partie nord du nouveau continent ne lui appartient-elle pas déjà? Ces terres,
+ces îles, qui la composent, n’ont-elles pas été conquises par ses propres
+découvreurs, depuis Willoughi, qui visita le Spitzberg et la Nouvelle-Zemble en
+1739 jusqu’à Mac Clure, dont le navire a franchi en 1853 le passage du
+nord-ouest?
+
+« Et puis, déclara le _Standard_ par la plume de l’amiral Fizé, est-ce que
+Frobisher, Davis, Hall, Weymouth, Hudson, Baffin, Cook, Ross, Parry, Bechey,
+Belcher, Franklin, Mulgrave, Scoresby, Mac Clintock, Kennedy, Nares, Collinson,
+Archer, n’étaient pas d’origine anglo-saxonne, et quel pays pourrait exercer
+une plus juste revendication sur la portion des régions arctiques que ces
+navigateurs n’avaient encore pu atteindre?
+
+« Soit! riposta le _Courrier de San-Diego_ (Californie), plaçons l’affaire sur
+son véritable terrain, et, puisqu’il y a une question d’amour-propre entre les
+États-Unis et l’Angleterre, nous dirons : Si l’Anglais Markham, de l’expédition
+Nares, s’est élevé jusqu’à 83°20’ de latitude septentrionale, les Américains
+Lockwood et Brainard, de l’expédition Greely, le dépassant de quinze minutes de
+degré, ont fait scintiller les trente-huit étoiles du pavillon des États-Unis
+par 83°35’. À eux l’honneur de s’être le plus rapprochés du Pôle nord! ».
+
+Voilà quelles furent les attaques et quelles furent les ripostes.
+
+Enfin, inaugurant la série des navigateurs qui s’aventurèrent au milieu des
+régions arctiques, il convient de citer encore le Vénitien Cabot ­ 1498 ­ et le
+Portugais Corteréal ­ 1500 ­ qui découvrirent le Groënland et le Labrador. Mais
+ni l’Italie ni le Portugal, n’avaient eu la pensée de prendre part à
+l’adjudication projetée, s’inquiétant peu de l’État qui en aurait le bénéfice.
+
+On pouvait le prévoir, la lutte ne serait très vivement soutenue à coups de
+dollars ou de livres sterling que par l’Angleterre et l’Amérique.
+
+Cependant, à la proposition formulée par la _North Polar Practical
+Association_, les pays limitrophes des contrées boréales s’étaient consultés
+par l’entremise de congrès commerciaux et scientifiques. Après débats, ils
+avaient résolu d’intervenir aux enchères, dont l’ouverture était fixée à la
+date du 3 décembre à Baltimore, en affectant à leurs délégués respectifs un
+crédit qui ne pourrait être dépassé. Quant à la somme produite par la vente,
+elle serait partagée entre les cinq États non adjudicataires, qui la
+toucheraient comme indemnité, en renonçant à tous droits dans l’avenir.
+
+Si cela n’alla pas sans quelques discussions, l’affaire finit par s’arranger.
+Les États intéressés acceptèrent, d’ailleurs, que l’adjudication fût faite à
+Baltimore, ainsi que l’avait indiqué le gouvernement fédéral, Les délégués,
+munis de leurs lettres de crédit, quittèrent Londres, La Haye, Stockholm,
+Copenhague, Pétersbourg, et arrivèrent aux États- Unis, trois semaines avant le
+jour fixé pour la mise en vente.
+
+À cette époque, l’Amérique n’était encore représentée que par l’homme de la
+_North Polar Practical Association_, ce William S. Forster, dont le nom
+figurait seul au document du 7 novembre, paru dans le _New-York Herald_.
+
+Quant aux délégués des États européens, voici ceux qui avaient été choisis et
+qu’il convient d’indiquer spécialement par quelque trait.
+
+Pour la Hollande : Jacques Jansen, ancien conseiller des Indes néerlandaises,
+cinquante-trois ans, gros, court, tout en buste, petits bras, petites jambes
+arquées, tête à lunettes d’aluminium, face ronde et colorée, chevelure en
+nimbe, favoris grisonnants ­ un brave homme, quelque peu incrédule au sujet
+d’une entreprise dont les conséquences pratiques lui échappaient.
+
+Pour le Danemark : Eric Baldenak, ex-sous-gouverneur des possessions
+groënlandaises, taille moyenne, un peu inégal d’épaules, gaster bedonnant, tête
+énorme et roulante, myope à user le bout de son nez sur ses cahiers et ses
+livres, n’entendant guère raison en ce qui concernait les droits de son pays
+qu’il considérait comme le légitime propriétaire des régions du nord.
+
+Pour la Suède-Norvège : Jan Harald, professeur de cosmographie à Christiania,
+qui avait été l’un des plus chauds partisans de l’expédition Nordenskiöld, un
+vrai type des hommes du Nord, figure rougeaude, barbe et chevelure d’un blond
+qui rappelait celui des blés trop mûrs, ­ tenant pour certain que la calotte
+polaire, n’étant occupée que par la mer Paléocrystique, n’avait aucune valeur.
+Donc, assez désintéressé dans la question, et ne venant là qu’au nom des
+principes.
+
+Pour la Russie : le colonel Boris Karkof, moitié militaire, moitié diplomate,
+grand, raide, chevelu, barbu, moustachu, tout d’une pièce, semblant gêné sous
+son vêtement civil, et cherchant inconsciemment la poignée de l’épée qu’il
+portait autrefois, ­ très intrigué surtout de savoir ce que cachait la
+proposition de la _North Polar Practical Association_, et si ce ne serait point
+dans l’avenir une cause de difficultés internationales.
+
+Pour l’Angleterre enfin : le major Donellan et son secrétaire Dean Toodrink.
+Ces derniers représentaient à eux deux tous les appétits, toutes les
+aspirations du Royaume- Uni, ses instincts commerciaux et industriels, ses
+aptitudes à considérer comme siens, d’après une loi de nature, les territoires
+septentrionaux, méridionaux ou équatoriaux qui n’appartenaient à personne.
+
+Un Anglais, s’il en fut jamais, ce major Donellan, grand, maigre, osseux,
+nerveux, anguleux, avec un cou de bécassine, une tête à la Palmerston sur des
+épaules fuyantes, des jambes d’échassier, très vert sous ses soixante ans,
+infatigable ­ et il l’avait bien montré, lorsqu’il travaillait à la
+délimitation des frontières de l’Inde sur la limite de la Birmanie, Il ne riait
+jamais et peut-être même n’avait-il jamais ri. À quoi bon?… Est-ce qu’on a
+jamais vu rire une locomotive, une machine élévatoire ou un steamer?
+
+En cela, le major différait essentiellement de son secrétaire Dean Toodrink ­
+un garçon loquace, plaisant, la tête forte, des cheveux jouant sur le front, de
+petits yeux plissés. Il était écossais de naissance, très connu dans la «
+Vieille Enfumée » pour ses propos joyeux et son goût pour les calembredaines.
+Mais, si enjoué qu’il fût, il ne se montrait pas moins personnel, exclusif,
+intransigeant, que le major Donellan, lorsqu’il s’agissait des revendications
+les moins justifiables de la Grande-Bretagne.
+
+Ces deux délégués allaient évidemment être les plus acharnés adversaires de la
+Société américaine. Le Pôle nord était à eux : il leur appartenait dès les
+temps préhistoriques, comme si c’était aux Anglais que le Créateur avait donné
+mission d’assurer la rotation de la Terre sur son axe, et ils sauraient bien
+l’empêcher de passer entre des mains étrangères.
+
+Il convient de faire observer que, si la France n’avait pas jugé à propos
+d’envoyer de délégué ni officiel ni officieux, un ingénieur français était venu
+« pour l’amour de l’art » suivre de très près cette curieuse affaire. On le
+verra apparaître à son heure.
+
+Les représentants des puissances septentrionales de l’Europe étaient donc
+arrivés à Baltimore, et par des paquebots différents, comme des gens qui ne
+tiennent à ne point s’influencer. C’étaient des rivaux. Chacun d’eux avait en
+poche le crédit nécessaire pour combattre. Mais c’est bien le cas de dire
+qu’ils n’allaient point combattre à armes égales. Celui-ci pouvait disposer
+d’une somme qui n’atteignait pas le million, celui-là d’une somme qui le
+dépassait. Et, en vérité, pour acquérir un morceau de notre sphéroïde, où il
+semblait impossible de mettre le pied, cela devait paraître encore trop cher!
+En réalité, le mieux partagé sous ce rapport, c’était le délégué anglais,
+auquel le Royaume-Uni avait ouvert un crédit assez considérable. Grâce à ce
+crédit, le major Donellan n’aurait pas grand’peine à vaincre ses adversaires
+suédois, danois, hollandais et russe. Quant à l’Amérique, c’était autre chose :
+il serait moins facile de la battre sur le terrain des dollars. En effet, il
+était au moins probable que la mystérieuse Société devait avoir des fonds
+considérables à sa disposition. La lutte à coups de millions se localiserait
+vraisemblablement entre les États-Unis et la Grande-Bretagne.
+
+Avec le débarquement des délégués européens, l’opinion publique commença à se
+passionner davantage. Les racontars les plus singuliers coururent à travers les
+journaux. D’étranges hypothèses s’établirent sur cette acquisition du Pôle
+nord. Qu’en voulait-on faire? Et qu’en pouvait-on faire? Rien ­ à moins que ce
+ne fût pour entretenir les glacières du Nouveau et de l’Ancien-Monde! Il y eut
+même un journal de Paris, le Figaro, qui soutint plaisamment cette opinion.
+Mais encore aurait-il fallu pouvoir franchir le quatre-vingt- quatrième
+parallèle.
+
+Cependant, les délégués, s’ils s’étaient évités pendant leur voyage
+transatlantique, commencèrent à se rapprocher, lorsqu’ils furent arrivés à
+Baltimore.
+
+Voici pour quelles raisons :
+
+Dès le début, chacun d’eux avait essayé de se mettre en rapport avec la _North
+Polar Practical Association_, séparément, à l’insu les uns aux autres. Ce
+qu’ils cherchaient à savoir pour en profiter, le cas échéant, c’étaient les
+motifs cachés au fond de cette affaire, et quel profit la Société espérait en
+tirer. Or, jusqu’à ce moment, rien n’indiquait qu’elle eût installé un office à
+Baltimore. Pas de bureaux, pas d’employés. Pour renseignement, s’adresser à
+William S. Forster, de High-street. Et il ne semblait pas que l’honnête
+consignataire de morues en sût plus long à cet égard que le dernier portefaix
+de la ville.
+
+Les délégués ne purent dès lors rien apprendre. Ils en furent réduits aux
+conjectures plus ou moins absurdes que propageaient les divagations publiques.
+Le secret de la Société devait-il donc rester impénétrable, tant qu’elle ne
+l’aurait pas fait connaître? On se le demandait. Sans doute, elle ne se
+départirait de son silence qu’après acquisition faite.
+
+Il suit de là que les délégués finirent par se rencontrer, se rendre visite, se
+tâter, et finalement entrer en communication ­ peut-être avec l’arrière-pensée
+de former une ligue contre l’ennemi commun, autrement dit la Compagnie
+américaine.
+
+Et, un jour, dans la soirée du 22 novembre, ils se trouvèrent en train de
+conférer à l’hôtel _Wolesley_, dans l’appartement occupé par le major Donellan
+et son secrétaire Dean Toodrink. En fait, cette tendance à une commune entente
+était principalement due aux habiles agissements du colonel Boris Karkof, le
+fin diplomate que l’on sait.
+
+Tout d’abord, la conversation s’engagea sur les conséquences commerciales ou
+industrielles que la Société prétendait tirer de l’acquisition du domaine
+arctique. Le professeur Jan Harald demanda si l’un ou l’antre de ses collègues
+avait pu se procurer quelque renseignement à cet égard. Et, tous, peu à peu,
+convinrent qu’ils avaient tenté des démarches près de William S. Forster,
+auquel, d’après le document, les communications devaient être adressées.
+
+« Mais, j’ai échoué, dit Éric Baldenak.
+
+— Et je n’ai point réussi, ajouta Jacques Jansen.
+
+— Quant à moi, répondit Dean Toodrink, lorsque je me suis présenté au nom du
+major Donellan dans les magasins de High-street, j’ai trouvé un gros homme en
+habit noir, coiffé d’un chapeau de haute forme, drapé d’un tablier blanc qui
+lui montait des bottes au menton. Et, lorsque je lui ai demandé des
+renseignements sur l’affaire, il m’a répondu que le _South-Star_ venait
+d’arriver de Terre-Neuve à pleine cargaison, et qu’il était en mesure de me
+livrer un fort stock de morues fraîches pour le compte de la maison Ardrinell
+and Co.
+
+— Eh! eh! riposta l’ancien conseiller des Indes néerlandaises, toujours un peu
+sceptique, mieux vaudrait acheter une cargaison de morues que de jeter son
+argent dans les profondeurs de l’océan Glacial!
+
+— Là n’est point la question, dit alors le major Donellan, d’une voix brève et
+hautaine. Il ne s’agit pas d’un stock de morues, mais de la calotte polaire…
+
+— Que l’Amérique voudrait bien se mettre sur la tête! ajouta Dean Toodrink, en
+riant de sa répartie.
+
+— Ça l’enrhumerait, dit finement le colonel Karkof.
+
+— Là n’est pas la question, reprit le major Donellan, et je ne sais ce que
+cette éventualité. de coryzas vient faire au milieu de notre conférence. Ce qui
+est certain, c’est que pour une raison ou pour une autre, l’Amérique,
+représentée par la _North Polar Practical Association_, ­ remarquez le mot «
+practical », messieurs, ­ veut acheter une surface de quatre cent sept mille
+milles carrés autour du Pôle arctique, surface circonscrite actuellement, —
+remarquez le mot « actuellement », messieurs, ­ par le quatre-vingt-quatrième
+degré de latitude boréale…
+
+— Nous le savons, major Donellan, repartit Jan Harald, et de reste! Mais ce que
+nous ne savons pas, c’est comment ladite Société entend exploiter ces
+territoires, si ce sont des territoires, ou ces mers, si ce sont des mers, au
+point de vue industriel…
+
+— La n’est pas la question, répondit une troisième fois le major Donellan. Un
+État veut, en payant, s’approprier une portion du globe, qui, par sa situation
+géographique, semble plus spécialement appartenir à l’Angleterre…
+
+— À la Russie, dit le colonel Karkof.
+
+— À la Hollande, dit Jacques Jansen.
+
+— À la Suède-Norvège, dit Jan Harald.
+
+— Au Danemark », dit Éric Baldenak.
+
+Les cinq délégués s’étaient redressés sur leurs ergots, et l’entretien risquait
+de tourner aux propos malsonnants, lorsque Dean Toodrink essaya d’intervenir
+une première fois:
+
+« Messieurs, dit-il d’un ton conciliant, là n’est point la question, suivant
+l’expression dont mon chef, le major Donellan, fait le plus volontiers usage.
+Puisqu’il est décidé en principe que les régions circumpolaires seront mises en
+vente, elles appartiendront nécessairement à celui des États représentés par
+vous, qui mettra à cette acquisition l’enchère la plus élevée. Donc, puisque la
+Suède-Norvège, la Russie, le Danemark, la Hollande et l’Angleterre ont ouvert
+des crédits à leurs délégués, ne vaudrait-il pas mieux que ceux-ci formassent
+un syndicat, ce qui leur permettrait de disposer d’une somme telle que la
+Société américaine ne pourrait lutter contre eux? »
+
+Les délégués s’entre-regardèrent. Ce Dean Toodrink avait peut-être trouvé le
+joint. Un syndicat… De notre temps, ce mot répond à tout. On se syndique, comme
+on respire, comme on boit, comme on mange, comme on dort. Rien de plus moderne
+­ en politique aussi bien qu’en affaires.
+
+Toutefois, une objection ou plutôt une explication fut nécessaire, et Jacques
+Jansen interpréta les sentiments de ses collègues, lorsqu’il dit :
+
+« Et après?… »
+
+Oui!… Après l’acquisition faite par le syndicat?
+
+« Mais il me semble que l’Angleterre!… dit le major d’un ton raide..
+
+— Et la Russie!… dit le colonel, dont les sourcils se froncèrent terriblement.
+
+— Et la Hollande!… dit le conseiller.
+
+— Lorsque Dieu a donné le Danemark aux Danois… fit observer Éric Baldenak.
+
+— Pardon, s’écria Dean Toodrink, il n’y a qu’un pays qui ait été donné par
+Dieu! C’est l’Écosse aux Écossais!
+
+— Et pourquoi?… fit le délégué suédois.
+
+— Le poète n’a-t-il pas dit :
+
+ « _Deus nobis Ecotia fecit_ »
+
+riposta ce farceur en traduisant à sa façon l’hoec otia du sixième vers de la
+première églogue de Virgile.
+
+Tous se mirent à rire ­ excepté le major Donellan ­ et cela enraya une seconde
+fois la discussion, qui menaçait de finir assez mal.
+
+Et alors Dean Toodrink put ajouter :
+
+« Ne nous querellons pas, messieurs!… À quoi bon?… Formons plutôt nôtre
+syndicat…
+
+— Et après?… reprit Jan Harald.
+
+— Après? répondit Dean Toodrink. Rien de plus simple, messieurs. Lorsque vous
+l’aurez achetée, ou la propriété du domaine polaire restera indivise entre
+vous, ou, moyennant une juste indemnité, vous la transporterez à l’un des États
+coacquéreurs. Mais le but principal aura été préalablement atteint, qui est
+d’éliminer définitivement les représentants de l’Amérique! »
+
+Elle avait du bon, cette proposition ­ du moins pour l’heure présente ­ car,
+dans un avenir rapproché, les délégués ne manqueraient pas de se prendre aux
+cheveux, et on sait s’ils étaient chevelus! lorsqu’il s’agirait de choisir
+l’acquéreur définitif de cet immeuble aussi disputé qu’inutile. De toute façon,
+ainsi que l’avait si intelligemment marqué Dean Toodrink, les États-Unis
+seraient absolument hors concours.
+
+« Voilà qui me paraît sensé, dit Éric Baldenak.
+
+— Habile, dit le colonel Karkof.
+
+— Adroit, dit Jan Harald.
+
+— Malin, dit Jacques Jansen.
+
+— Bien anglais! » dit le major Donellan.
+
+Chacun avait lancé son mot, avec l’espoir de jouer plus tard ses estimables
+collègues.
+
+« Ainsi, messieurs, reprit Boris Karkof, il est parfaitement entendu que, si
+nous nous syndiquons, les droits de chaque État seront entièrement réservés
+pour l’avenir?… »
+
+C’était entendu.
+
+Il ne restait plus qu’à savoir quels crédits ces divers États avaient mis à la
+disposition de leurs délégués. On totaliserait ces crédits, et il n’était pas
+douteux que ce total présenterait une somme si importante que les ressources de
+la _North Polar Practical Association_ ne lui permettraient pas de la dépasser.
+
+La question fut donc posée par Dean Toodrink.
+
+Mais alors, autre chose. Silence complet. Personne ne voulait répondre. Montrer
+son porte-monnaie? Vider ses poches dans la caisse du syndicat? Faire connaître
+par avance jusqu’où chacun comptait pousser les enchères?… Nul empressement à
+cela! Et si quelque désaccord survenait plus tard entre les nouveaux
+syndiqués?… Et si les circonstances les obligeaient à prendre part à la lutte
+chacun pour soi?… Et si le diplomate Karkof se blessait des finasseries de
+Jacques Jansen, qui s’offenserait des menées sourdes d’Éric Baldenak, qui
+s’irriterait des roublardises de Jan Harald, qui se refuserait à supporter les
+prétentions hautaines du major Donellan, qui, lui, ne se gênerait guère pour
+intriguer contre chacun de ses collègues? Enfin, déclarer ses crédits, c’était
+montrer son jeu, quand il était nécessaire de poitriner.
+
+Véritablement, il n’y avait que deux manières de répondre à la juste mais
+indiscrète demande de Dean Toodrink. Ou exagérer les crédits ­ ce qui eût été
+très embarrassant, lorsqu’il se serait agi d’en opérer le versement, ­ ou les
+diminuer d’une façon tellement dérisoire, que cela dégénérât en plaisanterie et
+qu’il ne fût point donné suite à la proposition.
+
+Cette idée vint d’abord à l’ex-conseiller des Indes néerlandaises, qui, il faut
+en convenir, n’était pas sérieux, et tous ses collègues lui emboîtèrent le pas.
+
+« Messieurs, dit la Hollande par sa voix, je le regrette, mais, pour
+l’acquisition du domaine arctique, je ne puis disposer que de cinquante
+rixdalers.
+
+— Et moi, que de trente-cinq roubles, dit la Russie.
+
+— Et moi, que de vingt kronors, dit la Suède-Norvège.
+
+— Et moi, que de quinze krones, dit le Danemark.
+
+— Eh bien, répondit le major Donellan, d’un ton dans lequel on sentait toute
+cette dédaigneuse attitude si naturelle à la Grande-Bretagne, ce sera donc à
+votre profit que l’acquisition sera faite, messieurs, car l’Angleterre ne peut
+y mettre plus d’un shilling six pence! » [Note 2: Le rixdaler = 5 fr. 21; le
+rouble = 3 fr. 92; le kronor = 1 fr. 32; le krone = 1 fr. 32; le shilling = 1
+fr. 15.]
+
+Et, sur cette déclaration ironique, finit la conférence des délégués de la
+vieille Europe.
+
+III
+
+Dans lequel se fait l’adjudication des régions
+du pôle arctique.
+
+Pourquoi cette vente allait-elle s’effectuer, le 3 décembre, dans la salle
+ordinaire des Auctions, où, d’habitude, on ne vendait que des objets mobiliers,
+meubles, ustensiles, outils, instruments, etc., ou des objets d’art, tableaux,
+statues, médailles, antiquités? Pourquoi, puisqu’il s’agissait d’une licitation
+immobilière, n’était-elle pas faite soit par-devant notaire, soit à la barre du
+tribunal, institué pour ce genre d’opération? Enfin, pourquoi l’intervention
+d’un commissaire-priseur, lorsqu’on poursuivait la mise en vente d’une partie
+du globe terrestre? Est-ce que ce morceau de sphéroïde pouvait être assimilé à
+quelque meuble meublant, et n’était-ce pas tout ce qu’il y avait de plus
+immeuble au monde?
+
+En effet, cela paraissait illogique. Pourtant, il en serait ainsi. L’ensemble
+des régions arctiques devait être vendu dans ces conditions, et le contrat n’en
+serait pas moins valable. Et, au fait, cela n’indiquait-il pas que, dans la
+pensée de la _North Polar Practical Association_, l’immeuble en question tenait
+également du meuble, comme s’il eût été possible de le déplacer. Aussi, cette
+singularité ne laissait-elle pas d’intriguer certains esprits éminemment
+perspicaces ­ très rares, même aux États-Unis.
+
+D’ailleurs, il existait un précédent. Déjà une portion de notre planète avait
+été adjugée dans une salle des Auctions, par l’entremise d’un
+commissaire-priseur aux enchères publiques. En Amérique précisément.
+
+En effet, quelques années avant, à San Francisco de Californie, une île de
+l’Océan Pacifique, l’île Spencer, [Note 3: Voir L’École des Robinsons du même
+auteur.] fut vendue au riche William W. Kolderup, battant de cinq cent mille
+dollars son concurrent J. R. Taskinar, de Stockton. Cette île Spencer avait été
+payée quatre millions de dollars. Il est vrai, c’était une île habitable,
+située à quelques degrés seulement de la côte californienne, avec forêts, cours
+d’eau, sol productif et solide, champs et prairies susceptibles d’être mis en
+culture, et non une région vague, peut-être une mer couverte de glaces
+éternelles, défendue par d’infranchissables banquises, et que très probablement
+personne ne pourrait jamais occuper. Il était donc à supposer que l’incertain
+domaine du Pôle, mis en adjudication, n’atteindrait jamais un prix aussi
+considérable.
+
+Néanmoins, ce jour-là, l’étrangeté de l’affaire avait attiré, sinon beaucoup
+d’amateurs sérieux, du moins un grand nombre de curieux, avides d’en connaître
+le dénouement. La lutte, en somme, ne pouvait être que très intéressante.
+
+Au surplus, depuis leur arrivée à Baltimore, les délégués européens avaient été
+très entourés, très recherchés ­ et, bien entendu, très interviewés. Comme cela
+se passait en Amérique, rien d’étonnant que l’opinion publique fût surexcitée
+au plus haut point. De là, des paris insensés ­ forme la plus ordinaire sous
+laquelle se produit cette surexcitation aux États-Unis, dont l’Europe commence
+à suivre volontiers le contagieux exemple. Si les citoyens de la Confédération
+américaine, aussi bien ceux de la Nouvelle- Angleterre que ceux des États du
+centre, de l’ouest et du sud, se divisaient en groupes d’opinions différentes,
+tous, évidemment, faisaient des voeux pour leur pays. Ils espéraient bien que
+le Pôle nord s’abriterait sous les plis du pavillon aux trente-huit étoiles.
+Et, cependant, ils n’étaient pas sans éprouver quelque inquiétude. Ce n’était
+ni la Russie, ni la Suède-Norvège, ni le Danemark, ni la Hollande, dont ils
+redoutaient les chances peu sérieuses. Mais le Royaume-Uni était là avec ses
+ambitions territoriales, sa tendance à tout absorber, sa ténacité trop connue,
+ses bank-notes trop envahissantes. Aussi de fortes sommes furent-elles
+engagées. On pariait sur _America_ et sur _Great-Britain_ comme on l’eût fait
+sur des chevaux de course, et à peu près à égalité. Quant à _Danemark, Sweden,
+Holland et Russia,_ bien qu’on les offrît à 12 et 13½, ils ne trouvaient guère
+preneurs.
+
+La vente était annoncée pour midi. Dès le matin, l’encombrement des curieux
+interceptait la circulation dans Bolton-street. L’opinion avait été extrêmement
+soulevée depuis la veille. Par le fil transatlantique, les journaux venaient
+d’être informés que la plupart des paris, proposés par les Américains, étaient
+tenus par les Anglais, et Dean Toodrink avait fait immédiatement afficher cette
+cote dans la salle des Auctions. Le gouvernement de la Grande-Bretagne,
+disait-on, avait mis des fonds considérables à la disposition du major
+Donellan… À l’Admiralty-Office, faisait observer le _New-York Herald_, les
+lords de l’Amirauté poussaient à l’acquisition des terres arctiques, désignées
+par avance pour figurer dans la nomenclature des colonies anglaises, etc.
+
+Qu’y avait-il de vrai dans ces nouvelles, de probable dans ces racontars? on ne
+savait. Mais, ce jour-là, à Baltimore, les gens réfléchis pensaient que, si la
+_North Polar Practical Association_ était abandonnée à ses seules ressources,
+la lutte pourrait bien se terminer au profit de l’Angleterre. De là, une
+pression que les plus ardents Yankees cherchaient à opérer sur le gouvernement
+de Washington. Au milieu de cette effervescence, la Société nouvelle, incarnée
+dans la modeste personne de son agent, William S. Forster, ne paraissait pas
+s’inquiéter de cet emballement général, comme si elle eût été sans conteste
+assurée du succès.
+
+À mesure que l’heure approchait, la foule se massait le long de Bolton-street.
+Trois heures avant l’ouverture des portes, il n’était plus possible d’arriver à
+la salle de vente. Déjà tout l’espace réservé au public était rempli à faire
+éclater les murs. Seulement, un certain nombre de places, entourées d’une
+barrière, avaient été gardées pour les délégués européens. C’était bien le
+moins qu’ils eussent la possibilité de suivre les phases de l’adjudication et
+de pousser à propos leurs enchères.
+
+Là étaient Éric Baldenak, Boris Karkof, Jacques Jansen, Jan Harald, le major
+Donellan et son secrétaire Dean Toodrink. Ils formaient un groupe compact qui
+se serrait les coudes, comme des soldats formés en colonne d’assaut. Et on eût
+dit, en vérité, qu’ils allaient s’élancer à l’assaut du Pôle nord!
+
+Du côté de l’Amérique, personne ne s’était présenté, si ce n’est le
+consignataire de morues, dont le visage vulgaire exprimait la plus parfaite
+indifférence. À coup sûr, il paraissait le moins ému de toute l’assistance, et
+ne songeait sans doute qu’au placement des cargaisons qu’il attendait par les
+navires en partance de Terre-Neuve. Quels étaient donc les capitalistes
+représentés par ce bonhomme, qui allait peut- être mettre en branle des
+millions de dollars? Cela était de nature à piquer vivement la curiosité
+publique.
+
+Et, en effet, nul ne devait se douter que J.-T. Maston et Mrs Evangélina
+Scorbitt fussent pour quelque chose dans l’affaire. Et comment l’aurait-on pu
+deviner? Tous deux se trouvaient là, cependant, mais perdus dans la foule, sans
+place spéciale, environnés de quelques-uns des principaux membres du Gun-Club,
+les collègues de J.-T. Maston. Simples spectateurs, en apparence, ils
+semblaient être parfaitement désintéressés. William S. Forster lui-même n’avait
+pas l’air de les connaître.
+
+Il va sans dire, que, contrairement aux usages établis dans les salles
+d’Auctions, il n’y aurait pas lieu de tenir l’objet de la vente à la
+disposition du public. On ne pouvait se passer de main en main le Pôle nord, ni
+l’examiner sur toutes ses faces, ni le regarder à la loupe, ni le frotter du
+doigt pour constater si la patine en était réelle ou artificielle comme pour un
+bibelot antique. Et, antique, il l’était pourtant ­ antérieur à l’âge de fer, à
+l’âge de bronze, à l’âge de pierre, c’est-à-dire aux époques préhistoriques,
+puisqu’il datait du commencement du monde!
+
+Cependant, si le Pôle ne figurait pas sur le bureau du commissaire-priseur, une
+large carte, bien en vue des intéressés, indiquait par ses teintes tranchées la
+configuration des régions arctiques. À dix-sept degrés au-dessus du Cercle
+polaire, un trait rouge, très apparent, tracé sur le quatre-vingt- quatrième
+parallèle, circonscrivait la partie du globe dont la _North Polar Practical
+Association_ avait provoqué la mise en vente. Il semblait bien que cette région
+devait âtre occupée par une mer, couverte d’une carapace glacée d’épaisseur
+considérable. Mais, cela, c’était l’affaire des acquéreurs. Du moins, ils
+n’auraient pas été trompés sur la nature de la marchandise.
+
+À midi sonnant, le commissaire-priseur, Andrew R. Gilmour, entra par une petite
+porte, percée dans la boiserie du fond, et vint prendre place devant son
+bureau. Déjà le crieur Flint, à la voix tonnante, se promenait lourdement, avec
+des déhanchements d’ours en cage, le long de la barrière qui contenait le
+public. Tous deux se réjouissaient à cette pensée que la vacation leur
+procurerait un énorme tant pour cent qu’ils n’auraient aucun déplaisir à
+encaisser. Il va de soi que cette vente était faite au comptant, « cash »
+suivant la formule américaine. Quant à la somme, si importante qu’elle fût,
+elle serait intégralement versée entre les mains des délégués, pour le compte
+des États qui ne seraient pas adjudicataires.
+
+En ce moment, la cloche de la salle, sonnant à toute volée, annonça au dehors ­
+c’est le cas de dire _urbi et orbi_ ­ que les enchères allaient s’ouvrir.
+
+Quel moment solennel! Tous les coeurs palpitaient dans le quartier comme dans
+la ville. De Bolton-street et des rues adjacentes, une longue rumeur, se
+propageant à travers les remous du public, pénétra dans la salle.
+
+Andrew R. Gilmour dut attendre que ce murmure de houle et de foule se fût à peu
+près calmé pour prendre la parole.
+
+Alors il se leva et promena un regard circulaire sur l’assistance. Puis,
+laissant retomber son binocle sur sa poitrine, il dit d’une voix légèrement
+émue :
+
+« Messieurs, sur la proposition du gouvernement fédéral, et grâce à
+l’acquiescement donné à cette proposition par les divers États du Nouveau Monde
+et même de l’Ancien Continent, nous allons mettre en vente un lot d’immeubles,
+situés autour du Pôle nord, tel qu’il se poursuit et comporte dans les limites
+actuelles du quatre-vingt-quatrième parallèle, en continents, mers, détroits,
+îles, îlots, banquises, parties solides ou liquides généralement quelconques. »
+
+Puis, dirigeant son doigt vers le mur :
+
+« Veuillez jeter un coup d’oeil sur la carte, qui a été tracée d’après les
+découvertes les plus récentes. Vous verrez que la surface de ce lot comprend
+très approximativement quatre cent sept mille milles carrés d’un seul tenant.
+Aussi, pour la facilité de la vente, a-t-il été décidé que les enchères ne
+s’appliqueraient qu’à chaque mille carré. Un cent [Note 4: Centième partie d’un
+dollar ­ soit un sol environ.] vaudra donc, en chiffres ronds, quatre cent sept
+mille cents, et un dollar quatre cent sept mille dollars. ­ Un peu de silence,
+messieurs! »
+
+La recommandation n’était pas superflue, car les impatiences du public se
+traduisaient par un tumulte que le bruit des enchères aurait quelque peine à
+dominer.
+
+Lorsqu’un demi-silence se fut établi, grâce surtout à l’intervention du crieur
+Flint, qui mugissait comme une sirène d’alarme en temps de brumes, Andrew R.
+Gilmour reprit en ces termes.
+
+« Avant de commencer, je dois rappeler encore une des clauses de l’adjudication
+: c’est que l’immeuble polaire sera définitivement acquis et sa propriété hors
+de toute contestation de la part des vendeurs, tel qu’il est actuellement
+circonscrit par le quatre-vingt-quatrième degré de latitude septentrionale, et
+quelles que soient les modifications géographiques ou météorologiques qui
+pourraient se produire dans l’avenir! »
+
+Toujours cette disposition singulière, insérée au document, et qui, si elle
+excitait les plaisanteries des uns, éveillait l’attention des autres.
+
+« Les enchères sont ouvertes! » dit le commissaire-priseur d’une voix vibrante.
+
+Et, tandis que son marteau d’ivoire tremblotait dans sa main, entraîné par ses
+habitudes d’argot en matière de vente publique, il ajouta d’un ton nasillard :
+
+« Nous avons marchand à dix cents le mille carré! »
+
+Dix _cents_, ou un dixième de dollar, [Note 5: 50 centimes.] cela faisait une
+somme de quarante mille sept cents dollars pour la totalité [Note 6: 203 500
+francs.] de l’immeuble arctique.
+
+Que le commissaire Andrew R. Gilmour eût ou non marchand à ce prix, son enchère
+fut aussitôt couverte pour le compte du gouvernement danois par Éric Baldenak.
+
+« Vingt _cents!_ dit-il.
+
+— Trente _cents!_ dit Jacques Jansen pour le compte de la Hollande.
+
+— Trente-cinq, dit Jan Harald, pour le compte de la Suède- Norvège.
+
+— Quarante, dit le colonel Boris Karkof, pour le compte de toutes les Russies. »
+
+Cela représentait déjà une somme de cent soixante-deux mille huit cents
+dollars, [Note 7: 814 000 francs.] et, pourtant, les enchères ne faisaient que
+commencer!
+
+Il convient de faire observer que le représentant de la Grande-Bretagne n’avait
+pas encore ouvert la bouche ni même desserré ses lèvres qu’il pinçait
+étroitement.
+
+De son côté, William S. Forster, le consignataire de morues, gardait un mutisme
+impénétrable. Et même, en ce moment, il paraissait absorbé dans la lecture du
+_Mercurial of New-Found-Land_, qui lui donnait les arrivages et les cours du
+jour sur les marchés de l’Amérique.
+
+« À quarante _cents_, le mille carré, répéta Flint d’une voix qui finissait en
+une sorte de rossignolade, à quarante _cents!_ »
+
+Les quatre collègues du major Donellan se regardèrent. Avaient-ils donc épuisé
+leur crédit dès le début de la lutte? Étaient-ils déjà réduits à se taire?
+
+« Allons, messieurs, reprit Andrew R. Gilmour, à quarante _cents!_ Qui met
+au-dessus?… Quarante _cents!_… Cela vaut mieux que ça, la calotte polaire… »
+
+On crut qu’il allait ajouter :
+
+« … garantie pure glace. »
+
+Mais, le délégué danois venait de dire :
+
+« Cinquante _cents!_ »
+
+Et le délégué hollandais de surenchérir de dix cents.
+
+« À soixante _cents_ le mille carré! cria Flint. À soixante _cents?_… Personne
+ne dit mot? »
+
+Ces soixante _cents_ faisaient déjà la respectable somme de deux cent
+quarante-quatre mille deux cents dollars. [Note 8: 221 000 francs.]
+
+Il arriva donc que l’assistance accueillit l’enchère de la Hollande avec un
+murmure de satisfaction.. Chose bizarre et bien humaine, les misérables cokneys
+sans le sou qui étaient là, les pauvres diables qui n’avaient rien dans leur
+poche, semblaient être le plus intéressés par cette lutte à coups de dollars.
+
+Cependant, après l’intervention de Jacques Jansen, le major Donellan, levant la
+tête, avait regardé son secrétaire Dean Toodrink. Mais, sur un imperceptible
+signe négatif de celui-ci, il était resté bouche close.
+
+Pour William S. Forster, toujours profondément plongé dans la lecture de ses
+mercuriales, il prenait en marge quelques notes au crayon.
+
+Quant à J.-T. Maston, il répondait par un petit hochement de tête aux sourires
+de Mrs Evangélina Scorbitt.
+
+« Allons, messieurs, un peu d’entrain!… Nous languissons!… C’est mou!… C’est
+mou!… reprit Andrew R. Gilmour. Voyons!… On ne dit plus rien!…. Nous allons
+adjuger?… »
+
+Et son marteau s’abaissait et se relevait comme un goupillon entre les doigts
+d’un bedeau de paroisse.
+
+« Soixante-dix _cents!_ » dit le professeur Jan Harald d’une voix qui tremblait
+un peu.
+
+— Quatre-vingts! riposta presque immédiatement le colonel Boris Karkof.
+
+— Allons!… Quatre-vingts _cents!_ » cria Flint, dont les gros yeux ronds
+s’allumaient au feu des enchères.
+
+Un geste de Dean Toodrink fit lever comme un diable à ressort le major Donellan.
+
+« Cent _cents!_ » dit d’un ton bref le représentant de la Grande-Bretagne.
+
+Ce seul mot engageait l’Angleterre de quatre cent sept mille dollars. [Note 9:
+2 035 000 francs.]
+
+Les parieurs pour le Royaume-Uni poussèrent un hurrah, qu’une partie du public
+renvoya comme un écho.
+
+Les parieurs pour l’Amérique se regardèrent, assez désappointés. Quatre cent
+sept mille dollars? C’était déjà un gros chiffre pour cette fantaisiste région
+du Pôle nord. Quatre cent sept mille dollars d’ice-bergs, d’ice-fields et de
+banquises!
+
+Et l’homme de la _North Polar Practical Association_ qui ne soufflait mot, qui
+ne relevait même pas la tête! Est-ce qu’il ne se déciderait point à lancer
+enfin une surenchère? S’il avait voulu attendre que les délégués danois,
+suédois, hollandais et russe eussent épuisé leur crédit, il semblait bien que
+le moment fût arrivé. En effet, leur attitude indiquait que devant le « cent
+_cents_ » du major Donellan, ils se décidaient à abandonner le champ de
+bataille.
+
+« À cent _cents_ le mille carré! reprit par deux fois le commissaire-priseur.
+
+— Cent _cents!_… Cent cents!… Cent _cents!_ répéta le crieur Flint, en se
+faisant un porte-voix de sa main à demi fermée.
+
+— Personne ne met au-dessus? reprit Andrew R. Gilmour? C’est entendu?… C’est
+bien convenu?… Pas de regrets?… On va adjuger?… »
+
+Et il arrondissait le bras qui agitait son marteau, en promenant un regard
+provocateur sur l’assistance, dont les murmures s’apaisèrent dans un silence
+émouvant.
+
+« Une fois?… Deux fois?… reprit-il.
+
+— Cent vingt _cents_, dit tranquillement William S. Forster, sans même lever
+les yeux, après avoir tourné la page de son journal.
+
+— Hip!… hip!… hip! » crièrent les parieurs, qui avaient tenu les plus hautes
+cotes pour les États-Unis d’Amérique.
+
+Le major Donellan s’était redressé à son tour. Son long cou pivotait
+mécaniquement à l’angle formé par les deux épaules, et ses lèvres
+s’allongeaient comme un bec. Il foudroyait du regard l’impassible représentant
+de la Compagnie américaine, mais sans parvenir à s’attirer une riposte ­ même
+d’oeil à oeil. Ce diable de William S. Forster ne bougeait pas.
+
+« Cent quarante, dit le major Donellan.
+
+— Cent soixante, dit Forster.
+
+— Cent quatre-vingts, clama le major.
+
+— Cent quatre-vingt-dix, murmura Forster.
+
+— Cent quatre-vingt-quinze _cents!_ » hurla le délégué de la Grande-Bretagne.
+
+Sur ce, croisant les bras, il sembla jeter un défi aux trente- huit États de la
+Confédération.
+
+On aurait entendu marcher une fourmi, nager une ablette, voler un papillon,
+ramper un vermisseau, remuer un microbe. Tous les coeurs battaient. Toutes les
+vies étaient suspendues à la bouche du major Donellan. Sa tête, si mobile
+d’ordinaire, ne remuait plus. Quant à Dean Toodrink, il se grattait l’occiput à
+s’arracher le cuir chevelu.
+
+Andrew R. Gilmour laissa passer quelques instants qui parurent « longs comme
+des siècles. » Le consignataire de morues continuait à lire son journal, et à
+crayonner des chiffres qui n’avaient évidemment aucun rapport avec l’affaire en
+question. Est-ce que, lui aussi, était au bout de son crédit? Est-ce qu’il
+renonçait à mettre une dernière surenchère? Est-ce que cette somme de cent
+quatre-vingt- quinze _cents_ le mille carré, ou plus de sept cent quatre-vingt-
+treize mille dollars pour la totalité de l’immeuble, lui paraissait avoir
+atteint les dernières limites de l’absurde?
+
+« Cent quatre-vingt-quinze _cents!_ reprit le commissaire- priseur. Nous allons
+adjuger… »
+
+Et son marteau était prêt à retomber sur la table.
+
+« Cent quatre-vingt-quinze _cents!_ répéta le crieur.
+
+— Adjugez!… Adjugez! »
+
+Cette injonction fut lancée par plusieurs spectateurs impatients, comme un
+blâme jeté aux hésitations d’Andrew R. Gilmour.
+
+« Une fois… deux fois!… » cria-t-il.
+
+Et tous les regards étaient dirigés sur le représentant de la _North Polar
+Practical Association_.
+
+Eh bien! cet homme surprenant était en train de se moucher, longuement, dans un
+large foulard à carreaux, qui comprimait violemment l’orifice de ses fosses
+nasales.
+
+Pourtant, les regards de J.-.T. Maston étaient dardés sur lui, tandis que les
+yeux de Mrs Evangélina Scorbitt suivaient la même direction. Et l’on eût pu
+reconnaître à la décoloration de leur figure combien était violente l’émotion
+qu’ils cherchaient à maîtriser. Pourquoi William S. Forster hésitait-il à
+surenchérir sur le major Donellan?
+
+William S. Forster se moucha une seconde fois, puis une troisième fois, avec le
+bruit d’une véritable pétarade d’artifice. Mais, entre les deux derniers coups
+de nez, il avait murmuré d’une voix douce et modeste :
+
+« Deux cents _cents!_ »
+
+Un long frisson courut à travers la salle. Puis, les hips américains
+retentirent à faire grelotter les vitres.
+
+Le major Donellan, accablé, écrasé, aplati, était retombé près de Dean
+Toodrink, non moins démonté que lui. À ce prix du mille carré, cela faisait
+l’énorme somme de huit cent quatorze mille dollars, [Note 10: 4 070 000
+francs.] et il était visible que le crédit britannique ne permettait pas de la
+dépasser.
+
+« Deux cents _cents!_ répéta Andrew R. Gilmour.
+
+— Deux cents _cents!_ vociféra Flint.
+
+— Une fois… deux fois! reprit le commissaire-priseur. Personne ne met
+au-dessus?… »
+
+Le major Donellan, mu par un mouvement involontaire, se releva de nouveau,
+regarda les autres délégués. Ceux-ci n’avaient d’espoir qu’en lui pour empêcher
+que la propriété du Pôle nord échappât aux Puissances européennes. Mais cet
+effort fut le dernier. Le major ouvrit la bouche, la referma, et, en sa
+personne, l’Angleterre s’affaissa sur son banc.
+
+« Adjugé! cria Andrew Gilmour, en frappant la table du bout de son marteau
+d’ivoire.
+
+— Hip!… hip!… hip! pour les États-Unis! » hurlèrent les gagnants de la
+victorieuse Amérique.
+
+En un instant, la nouvelle de l’acquisition se répandit à travers les quartiers
+de Baltimore, puis, par les fils aériens, à la surface de toute la
+Confédération; puis, par les fils sous- marins, elle fit irruption dans
+l’Ancien Monde.
+
+C’était la _North Polar Practical Association_, qui, par l’entremise de son
+homme de paille, William S. Forster, devenait propriétaire du domaine arctique,
+compris à l’intérieur du quatre-vingt-quatrième parallèle.
+
+Et, le lendemain, lorsque William S. Forster alla faire la déclaration de
+command, le nom qu’il donna fut celui d’Impey Barbicane, en qui s’incarnait
+ladite compagnie sous la raison sociale : Barbicane and Co.
+
+IV
+
+Dans lequel reparaissent de vieilles
+connaissances de nos jeunes lecteurs.
+
+Barbicane and Co!… Le président d’un cercle d’artilleurs!… En vérité, que
+venaient faire des artilleurs dans une opération de ce genre?… On va le voir.
+
+Est-il bien nécessaire de présenter officiellement Impey Barbicane, président
+du Gun-Club, de Baltimore, et le capitaine Nicholl, et J.-T. Maston, et Tom
+Hunter aux jambes de bois, et le fringant Bilsby, et le colonel Bloomsberry, et
+leurs autres collègues? Non! Si ces bizarres personnages ont quelque vingt ans
+de plus depuis l’époque où l’attention du monde entier fut attirée sur eux, ils
+sont restés les mêmes, toujours aussi incomplets corporellement, mais toujours
+aussi bruyants, aussi audacieux, « aussi emballés », quand il s’agit de se
+lancer dans quelque aventure extraordinaire. Le temps n’a pas eu prise sur
+cette légion d’artilleurs à la retraite. Il les a respectés, comme il respecte
+les canons hors d’usage, qui meublent les musées des anciens arsenaux.
+
+Si le Gun-Club comptait dix-huit cent trente trois membres lors de sa fondation
+­ il s’agit des personnes et non des membres, tels que bras ou jambes, dont la
+plupart d’entre eux étaient déjà privés, ­ si trente mille cinq cent soixante-
+quinze correspondants s’enorgueillissaient du lien qui les rattachait audit
+club, ces chiffres n’avaient point diminué. Au contraire. Et même, grâce à
+l’invraisemblable tentative qu’il avait faite pour établir une communication
+directe entre la Terre et la Lune, [Note 11: Du même auteur, De la Terre à la
+Lune et Autour de la Lune.] sa célébrité s’était accrue dans une proportion
+énorme.
+
+On n’a point oublié quel retentissement avait eu cette mémorable expérience
+qu’il convient de résumer en peu de lignes.
+
+Quelques années après la guerre de sécession, certains membres du Gun-Club,
+ennuyés de leur oisiveté, s’étaient proposé d’envoyer un projectile jusqu’à la
+Lune au moyen d’une Columbiad monstre. Un canon, long de neuf cents pieds,
+large de neuf à l’âme, avait été solennellement coulé à City-Moon, dans le sol
+de la presqu’île floridienne, puis chargé de quatre cent mille livres de
+fulmi-coton. Lancé par ce canon, un obus cylindro-conique en aluminium s’était
+envolé vers l’astre des nuits sous la poussée de six milliards de litres de
+gaz. Après en avoir fait le tour par suite d’une déviation de sa trajectoire,
+il était retombé vers la Terre pour s’engouffrer dans le Pacifique, par 27°7’
+de latitude nord et 41°37’ de longitude ouest. C’était dans ces parages que la
+frégate _Susquehanna_, de la marine fédérale, l’avait repêché à la surface de
+l’Océan, au grand profit de ses hôtes.
+
+Des hôtes, en effet! Deux membres du Gun-Club, son président Impey Barbicane et
+le capitaine Nicholl, accompagnés d’un Français, très connu pour ses audaces de
+casse-cou, avaient pris place dans ce wagon-projectile. Tous trois étaient
+revenus de ce voyage sains et saufs. Mais, si les deux Américains étaient
+toujours là, prêts à se risquer en quelque nouvelle aventure, le Français
+Michel Ardan n’y était plus. De retour en Europe, il avait fait fortune,
+paraît-il, ­ ce qui ne laissa pas de surprendre bien des gens, ­ et,
+maintenant, il plantait ses choux, il les mangeait, il les digérait même, s’il
+faut en croire les reporters les mieux informés.
+
+Après ce coup de tonnerre, Impey Barbicane et Nicholl avaient vécu sur leur
+célébrité dans un repos relatif. Toujours impatients des grandes choses, ils
+rêvaient de quelque autre opération de ce genre. L’argent ne leur manquait pas.
+Il en restait de leur dernière affaire ­ près de deux cent mille dollars sur
+les cinq millions et demi que leur avait fournis la souscription publique,
+ouverte dans le Nouveau et l’Ancien Monde. En outre, rien qu’à s’exhiber à
+travers les États-Unis dans leur projectile d’aluminium comme des phénomènes
+dans une cage, ils avaient encore réalisé de belles recettes, et recueilli
+toute la gloire que peut comporter la plus exigeante des ambitions humaines.
+
+Impey Barbicane et le capitaine Nicholl auraient donc pu se tenir tranquilles,
+si l’ennui ne les eût rongés. Et, c’est pour sortir de leur inaction, sans
+doute, qu’ils venaient d’acheter ce lot de régions arctiques.
+
+Pourtant, qu’on ne l’oublie pas, si cette acquisition avait pu être faite au
+prix de huit cent mille dollars et plus, c’est que Mrs Evangélina Scorbitt
+avait mis dans l’affaire l’appoint qui lui manquait. Grâce à cette femme
+généreuse, l’Europe avait été vaincue par l’Amérique.
+
+Voici à quoi tenait cette générosité :
+
+Depuis leur retour, si le président Barbicane et le capitaine Nicholl
+jouissaient d’une incomparable célébrité, il était un homme qui en avait sa
+bonne part. On l’a deviné, il s’agit de J.-T. Maston, le bouillant secrétaire
+du Gun-Club. N’était-ce pas à cet habile calculateur que l’on devait les
+formules mathématiques qui avaient permis de tenter la grande expérience citée
+plus haut? S’il n’avait pas accompagné ses deux collègues lors de leur voyage
+extra- terrestre, ce n’était pas par peur, nom d’un boulet! Mais le digne
+artilleur, manchot du bras droit, était pourvu d’un crâne en gutta-percha, à la
+suite d’un de ces accidents trop communs à la guerre. Et, vraiment, en le
+montrant aux Sélénites, c’eût été leur donner une piteuse idée des habitants de
+la Terre, dont la Lune, après tout, n’est que l’humble satellite.
+
+À son profond regret, J.-T. Maston avait donc dû se résigner à ne point partir.
+Toutefois, il n’était pas resté oisif. Après avoir procédé à la construction
+d’un immense télescope, qui fut dressé sur le sommet de Long’s Peak, l’un des
+plus hauts sommets de la chaîne des montagnes Rocheuses, il s’y était
+transporté de sa personne. Puis, dès que le projectile eut été signalé,
+décrivant sur le ciel sa majestueuse trajectoire, il n’avait plus quitté son
+poste d’observation. Là, devant l’oculaire du gigantesque instrument, il
+s’était donné pour tâche de chercher à suivre ses amis, dont le véhicule aérien
+filait à travers l’espace.
+
+On devait les croire à jamais perdus pour la Terre, les audacieux voyageurs. En
+effet, ne pouvait-on craindre que le projectile, maintenu dans une nouvelle
+orbite par l’attraction lunaire, fût astreint à graviter éternellement auteur
+de l’astre des nuits comme un sous-satellite? Mais non! Une déviation, que l’on
+pourrait appeler providentielle, avait modifié la direction du projectile.
+Après avoir fait le tour de la Lune au lieu de l’atteindre, entraîné dans une
+chute progressivement accélérée, il était revenu vers notre sphéroïde avec une
+vitesse qui égalait cinquante sept mille six cents lieues à l’heure, au moment
+où il s’engloutissait dans les abîmes de la mer.
+
+Heureusement, les masses liquides du Pacifique avaient amorti la chute, qui
+avait eu pour témoin la frégate américaine _Susquehanna_. Aussitôt la nouvelle
+en fut transmise à J.-T. Maston. Le secrétaire du Gun-Club revint en toute hâte
+de l’observatoire de Long’s Peak, afin d’opérer le sauvetage. Des sondages
+furent poursuivis dans les parages où s’était abîmé le projectile, et le dévoué
+J.-T. Maston n’hésita pas à revêtir l’habit du scaphandrier pour retrouver ses
+amis.
+
+En réalité, il n’aurait pas été nécessaire de se donner tant de peine. Le
+projectile d’aluminium, déplaçant une quantité d’eau supérieure à son propre
+poids, était remonté au niveau du Pacifique, après avoir fait un superbe
+plongeon. Et c’est dans ces conditions que le président Barbicane, le capitaine
+Nicholl et Michel Ardan furent rencontrés à la surface de l’Océan : ils
+jouaient aux dominos dans leur prison flottante.
+
+Maintenant, pour en revenir à J.-T. Maston, il faut dire que la part prise par
+lui à ces extraordinaires aventures l’avait mis très en relief.
+
+Certes, J.-T. Maston n’était pas beau avec son crâne postiche et son avant-bras
+droit, emmanché d’un crochet métallique. Il n’était pas jeune, non plus, ayant
+cinquante-huit ans sonnés et carillonnés à l’époque où commence ce récit. Mais
+l’originalité de son caractère, la vivacité de son intelligence, le feu qui
+animait son regard, l’ardeur qu’il apportait en toutes choses, en avaient fait
+un type idéal aux yeux de Mrs Evangélina Scorbitt. Enfin, son cerveau,
+soigneusement emmagasiné sous sa calotte de gutta-percha, était intact, et il
+passait encore, à juste titre, pour un des plus remarquables calculateurs de
+son temps.
+
+Or, Mrs Evangélina Scorbitt ­ bien que le moindre calcul lui donnât la migraine
+­ avait du goût pour les mathématiciens, si elle n’en avait pas pour les
+mathématiques. Elle les considérait comme des êtres d’une espèce particulière
+et supérieure. Songez donc! Des têtes où les x ballottent comme des noix dans
+un sac, des cerveaux qui se jouent avec les signes algébriques, des mains qui
+jonglent avec les intégrales triples, comme un équilibriste avec ses verres et
+ses bouteilles, des intelligences qui comprennent quelque chose à des formules
+de ce genre :
+
+ ∫ ∫ ∫ φ( x y z ) dx dy dz.
+
+Oui! Ces savants lui paraissaient dignes de toutes les admirations et bienfaits
+pour qu’une femme se sentît attirée vers eux proportionnellement aux masses et
+en raison inverse du carré des distances. Et précisément, J.-T. Maston était
+assez corpulent pour exercer sur elle une attraction irrésistible, et, quant à
+la distance, elle serait absolument nulle, s’ils pouvaient jamais être l’un à
+l’autre.
+
+Cela, nous l’avouerons, ne laissait pas d’inquiéter le secrétaire du Gun-Club,
+qui n’avait jamais cherché le bonheur dans des unions si étroites. D’ailleurs,
+Mrs Evangélina Scorbitt n’était plus de la première jeunesse ­ ni même de la
+seconde ­ avec ses quarante-cinq ans, ses cheveux plaqués sur ses tempes, comme
+une étoffe teinte et reteinte, sa bouche trop meublée de dents trop longues
+dont elle n’avait pas perdu une seule, sa taille sans profil, sa démarche sans
+grâce. Bref, l’apparence d’une vieille fille, bien qu’elle eût été mariée ­
+quelques années à peine, il est vrai. Mais c’était une excellente personne, à
+laquelle rien n’aurait manqué des joies terrestres, si elle avait pu se faire
+annoncer dans les salons de Baltimore sous le nom de Mrs J.- T. Maston.
+
+La fortune de cette veuve était très considérable. Non qu’elle fût riche comme
+les Gould, comme les Mackay, les Vanderbilt, les Gordon Bennett, dont la
+fortune dépasse le milliard, et qui pourraient faire l’aumône à un Rothschild!
+Non qu’elle possédât trois cents millions comme Mrs Moses Carper, deux cents
+millions comme Mrs Stewart, quatre- vingts millions comme Mrs Crocker, ­ trois
+veuves, qu’on se le dise! ­ ni qu’elle fût riche comme Mrs Hammersley, Mrs
+Helly Green, Mrs Maffitt, Mrs Marshall, Mrs Para Stevens, Mrs Mintury et
+quelques autres! Toutefois, elle aurait eu le droit de prendre place à ce
+mémorable festin de Fifth-Avenue Hôtel, à New-York, où l’on n’admettait que des
+convives cinq fois millionnaires. En réalité, Mrs Evangélina Scorbitt disposait
+de quatre bons millions de dollars, soit vingt millions de francs, qui lui
+venaient de John P. Scorbitt, enrichi dans le double commerce des articles de
+mode et des porcs salés. Eh bien! cette fortune, la généreuse veuve eût été
+heureuse de l’utiliser au profit de J.-T. Maston, auquel elle apporterait un
+trésor de tendresse plus inépuisable encore.
+
+Et, en attendant, sur la demande de J.-T. Maston, Mrs Evangélina Scorbitt avait
+volontiers consenti à mettre quelques centaines de mille dollars dans l’affaire
+de la _North Polar Practical Association_, sans même savoir ce dont il
+s’agissait. Il est vrai, avec J.-T. Maston, elle était assurée que l’oeuvre ne
+pouvait être que grandiose, sublime, surhumaine. Le passé du secrétaire du
+Gun-Club lui répondait de l’avenir.
+
+On juge si, après l’adjudication, lorsque la déclaration de command lui eut
+appris que le Conseil d’administration de la nouvelle Société allait être
+présidé par le président du Gun- Club, sous la raison sociale Barbicane and Co,
+elle dut avoir toute confiance. Du moment que J.-T. Maston faisait partie de «
+l’and Co », ne devait-elle pas s’applaudir d’en être la plus forte actionnaire?
+
+Ainsi, Mrs Evangélina Scorbitt se trouvait propriétaire ­ pour la plus grosse
+part ­ de cette portion des régions boréales, circonscrites par le
+quatre-vingt-quatrième parallèle. Rien de mieux! Mais qu’en ferait-elle, ou
+plutôt, comment la Société prétendait-elle tirer un profit quelconque de cet
+inaccessible domaine?
+
+C’était toujours la question, et si, au point de vue de ses intérêts
+pécuniaires, elle intéressait très sérieusement Mrs Evangélina Scorbitt, elle
+intéressait le monde entier au point de vue de la curiosité générale.
+
+Cette femme excellente ­ très discrètement d’ailleurs ­ avait bien tenté de
+pressentir J.-T. Maston à ce sujet, avant de mettre des fonds à la disposition
+des promoteurs de l’affaire. Mais J.-T. Maston s’était invariablement tenu sur
+la plus grande réserve. Mrs Evangélina Scorbitt saurait bientôt de quoi il «
+retournait », mais pas avant que l’heure fût venue d’étonner l’univers en lui
+faisant connaître le but de la nouvelle Société!…
+
+Sans doute, dans sa pensée, il s’agissait d’une entreprise, qui, comme a dit
+Jean Jacques, « n’eut jamais d’exemple et qui n’aura point d’imitateurs, »
+d’une oeuvre destinée à laisser loin derrière elle la tentative faite par les
+membres du Gun-Club pour entrer en communication directe avec le satellite
+terrestre.
+
+Insistait-elle, J.-T. Maston, mettant son crochet sur ses lèvres à
+demi-fermées, se bornait à dire :
+
+« Chère mistress Scorbitt, ayez confiance! »
+
+Et, si Mrs Evangélina Scorbitt avait eu confiance « avant », quelle immense
+joie éprouvât-elle « après », lorsque le bouillant secrétaire lui eut attribué
+le triomphe des États-Unis d’Amérique et la défaite de l’Europe septentrionale.
+
+« Mais ne puis-je enfin savoir maintenant?… demanda-t- elle en souriant à
+l’éminent calculateur.
+
+— Vous saurez bientôt! » répondit J.-T. Maston, qui secoua vigoureusement la
+main de sa coassociée ­ à l’américaine.
+
+Cette secousse eut pour effet immédiat de calmer les impatiences de Mrs
+Evangélina Scorbitt.
+
+Quelques jours plus tard, l’Ancien et le Nouveau Monde ne furent pas moins
+secoués, ­ sans parler de la secousse qui les attendait dans l’avenir ­ lorsque
+l’on connut le projet absolument insensé, pour la réalisation duquel la _North
+Polar Practical Association_ allait faire appel à une souscription publique.
+
+Effectivement, si la Société avait acquis cette portion des régions
+circumpolaires, c’était dans le but d’exploiter… les houillères du pôle boréal!
+
+V
+
+Et d’abord, peut-on admettre qu’il y ait des
+houillères près du Pôle nord?
+
+Telle fut la première question qui se présenta à l’esprit des gens doués de
+quelques logique.
+
+« Pourquoi y aurait-il des gisements de houille aux environs du Pôle? dirent
+les uns.
+
+— Pourquoi n’y en aurait-il pas? » répondirent les autres.
+
+On le sait, les couches de charbon, qui sont répandues sur de nombreux points
+de la surface du globe, abondent en diverses contrées de l’Europe. Quant aux
+deux Amériques, elles en possèdent de considérables, et peut-être les États-
+Unis en sont-ils le plus richement pourvus. Ces couches ne manquent d’ailleurs
+ni à l’Afrique, ni à l’Asie, ni à l’Océanie.
+
+À mesure que la reconnaissance des territoires du globe est poussée plus avant,
+on découvre de ces gisements à tous les étages géologiques, l’anthracite dans
+les terrains les plus anciens, la houille dans les terrains carbonifères
+supérieurs, le stipite dans les terrains secondaires, le lignite dans les
+terrains tertiaires. Le combustible minéral ne fera pas défaut avant un temps
+qui se chiffre par des centaines d’années.
+
+Et pourtant, l’extraction du charbon, dont l’Angleterre produit à elle seule
+cent soixante millions de tonnes, est annuellement de quatre cent millions de
+tonnes dans le monde entier. Or, cette consommation ne semble pas devoir cesser
+de s’accroître avec les besoins de l’industrie, qui vont toujours en
+s’augmentant. Que l’électricité se substitue à la vapeur comme force motrice,
+ce sera toujours une dépense égale de houille pour la production de cette
+force. L’estomac industriel ne vit que de charbon, il ne mange pas autre chose.
+L’industrie est un animal « carbonivore »; il faut bien le nourrir.
+
+Et puis, ce charbon, ce n’est pas seulement un combustible, c’est aussi la
+substance tellurique, dont la science tire actuellement le plus de produits et
+de sous- produits pour tant d’usages divers. Avec les transformations qu’il
+subit dans les creusets du laboratoire, on peut teindre, sucrer, aromatiser,
+vaporiser, purifier, chauffer, éclairer, orner en produisant du diamant. Il est
+aussi utile que le fer : il l’est même plus.
+
+Très heureusement, ce dernier métal, il n’est pas à craindre que l’on puisse
+jamais l’épuiser; c’est la composition même du globe terrestre.
+
+En réalité, la Terre doit être considérée comme une masse de fer plus ou moins
+carburé à l’état de fluidité ignée, recouverte de silicates liquides, sorte de
+laitier que surmontent les roches solides et l’eau. Les autres métaux, aussi
+bien que l’eau et la pierre, n’entrent que pour une part extrêmement réduite
+dans la composition de notre sphéroïde.
+
+Mais, si la consommation du fer est assurée jusqu’à la fin des siècles, celle
+de la houille ne l’est pas. Loin de là. Les, gens avisés, qui se préoccupent de
+l’avenir, même quand il se chiffre par plusieurs centaines d’années, doivent
+donc rechercher les charbonnages partout où la prévoyante nature les a formés
+aux époques géologiques.
+
+« Parfait! » répondaient les opposants.
+
+Et, aux États-Unis comme ailleurs, il se rencontre des gens qui, par envie ou
+haine, aiment à dénigrer, sans compter ceux qui contredisent pour le plaisir de
+contredire.
+
+« Parfait! disaient ces opposants. Mais, pourquoi y aurait- il du charbon au
+Pôle nord?
+
+— Pourquoi? répondaient les partisans du président Barbicane. Parce que, très
+vraisemblablement, à l’époque des formations géologiques, le volume du Soleil
+était tel, d’après la théorie de M. Blandet, que la différence de la
+température de l’Équateur et des Pôles n’était pas appréciable. Alors
+d’immenses forêts couvraient les régions septentrionales du globe, bien avant
+l’apparition de l’homme, lorsque notre planète était soumise à l’action
+permanente de la chaleur et de l’humidité. »
+
+Et, c’est ce que les journaux, les revues, les magazines, à la dévotion de la
+Société, établissaient dans mille articles variés, tantôt sous la forme
+plaisante, tantôt sous la forme scientifique. Or, ces forêts, enlisées au temps
+des énormes convulsions qui ébranlaient le globe avant qu’il n’eût pris son
+assise définitive, avaient certainement dû se transformer en houillères, sous
+l’action du temps, des eaux et de la chaleur interne. Donc, rien de plus
+admissible que cette hypothèse, d’après laquelle le domaine polaire serait
+riche en gisements de houille, prêts à s’ouvrir sous la rivelaine du mineur.
+
+De plus, il y avait des faits ­ des faits indéniables. Ces esprits positifs,
+qui ne veulent point tabler sur de simples probabilités, ne pouvaient les
+mettre en doute, et ils étaient de nature à autoriser la recherche des
+différentes variétés de charbon à la surface des régions boréales.
+
+Et c’est là précisément ce dont le major Donellan et son secrétaire
+s’entretenaient ensemble, quelques jours après, dans le plus sombre recoin de
+la taverne des _Two Friends_.
+
+« Eh! disait Dean Toodrink, est-ce que ce Barbicane ­ que Berry pende un jour ­
+aurait raison?
+
+— C’est probable, répondit le major Donellan, et j’ajouterai même que cela doit
+être certain.
+
+— Mais, alors, il y aurait des fortunes à gagner en exploitant les régions
+polaires!
+
+— Assurément! répondit le major. Si l’Amérique du Nord possède de vastes
+gisements de combustible minéral, si on en signale fréquemment de nouveaux, il
+n’est pas douteux qu’il en reste encore de très importants à découvrir,
+monsieur Toodrink. Or, les terres arctiques paraissent être une annexe de ce
+continent américain. Identité de formation et d’aspect. Plus particulièrement,
+le Groënland est un prolongement du Nouveau-Monde, et il est certain que le
+Groënland tient à l’Amérique…
+
+— Comme une tête de cheval, dont il a la forme, tient au corps de l’animal, fit
+observer le secrétaire du major Donellan.
+
+— J’ajoute, reprit celui-ci, que, lors de ses explorations sur le territoire
+groënlandais, le professeur Nordenskiöld a reconnu des formations
+sédimentaires, constituées par des grès et des schistes avec des intercalations
+de lignite, qui renferment une quantité considérable de plantes fossiles. Rien
+que dans le district de Diskô, le danois Stoënstrup a reconnu soixante et onze
+gisements, où abondent les empreintes végétales, indiscutables vestiges de
+cette puissante végétation, qui se groupait autrefois avec une extraordinaire
+intensité autour de l’axe polaire.
+
+— Mais plus haut?… demanda Dean Toodrink.
+
+— Plus haut, ou plus loin, dans la direction du nord, répliqua le major, la
+présence de la houille s’est affirmée matériellement, et il semble qu’il n’y
+ait qu’à se baisser pour en prendre. Donc, si le charbon est ainsi répandu à la
+surface de ces contrées, ne peut-on en conclure presque avec certitude que les
+gisements s’enfoncent jusque dans les profondeurs de la croûte terrestre? »
+
+Il avait raison, le major Donellan. Comme il connaissait à fond la question des
+formations géologiques au Pôle boréal, c’était là ce qui faisait de lui le plus
+irritable de tous les Anglais en cette circonstance. Et peut-être eût-il
+longtemps parlé sur ce sujet, s’il ne se fût aperçu que les habitués de la
+taverne cherchaient à l’écouter. Aussi, Dean Toodrink et lui jugèrent-ils
+prudent de se tenir sur la réserve, après que ledit Toodrink eut fait cette
+dernière observation :
+
+« N’êtes-vous pas surpris d’une chose, major Donellan?
+
+— Et de laquelle?
+
+— C’est que, dans cette affaire où l’on devait s’attendre à voir figurer des
+ingénieurs ou tout au moins des navigateurs, puisqu’il s’agit du Pôle et de ses
+houillères, ce soient des artilleurs qui la dirigent!
+
+— Juste, répondit le major, et cela est bien fait pour surprendre! »
+
+Cependant, chaque matin, les journaux revenaient à la rescousse à propos de ces
+gisements…
+
+« Des gisements? Et lesquels? demanda la _Pall Mall Gazette_, dans des articles
+furibonds, inspirés par le haut commerce anglais, qui déblatérait contre les
+arguments de la _North Polar Practical Association_.
+
+— Lesquels? répondirent les rédacteurs du _Daily-News_, de Charleston,
+partisans déterminés du président Barbicane. Mais, tout d’abord, ceux qui ont
+été reconnus par le capitaine Nares, en 1875-76, sur la limite du
+quatre-vingt-deuxième degré de latitude en même temps que des strates qui
+indiquent l’existence d’une flore miocène, riche en peupliers, hêtres, viornes,
+noisetiers et conifères.
+
+— Et, en 1881-1884, ajoutait le chroniqueur scientifique du _New-York Witness_,
+durant l’expédition du lieutenant Greely à la baie de lady Franklin, une couche
+de charbon n’a-t-elle pas été découverte par nos nationaux, à peu de distance
+du fort Conger, à la crique Watercourse? Et le docteur Pavy n’a-t-il pas pu
+soutenir avec raison, que ces contrées ne sont point dépourvues de dépôts
+carbonifères, vraisemblablement destinés par la prévoyante nature à combattre
+un jour le froid de ces régions désolées? »
+
+On le comprend, lorsque des faits aussi probants étaient cités sous l’autorité
+des hardis découvreurs américains, les adversaires du président Barbicane ne
+savaient plus que répondre. Aussi les partisans du « pourquoi y en aurait-il,
+des gisements? » commençaient à baisser pavillon devant les partisans du «
+pourquoi n’y en aurait-il pas? » Oui! Il y en avait ­ et probablement de très
+considérables. Le sol circumpolaire recelait des masses du précieux
+combustible, précisément enfoui dans les entrailles de ces régions où la
+végétation fût autrefois luxuriante.
+
+Mais, si le terrain leur manquait sur la question des houillères dont
+l’existence n’était plus douteuse au sein des contrées arctiques, les
+détracteurs prenaient leur revanche en examinant la question sous un autre
+aspect.
+
+« Soit! dit un jour le major Donellan, lors d’une discussion orale qu’il
+provoqua dans la salle même du Gun- Club, et au cours de laquelle il interpella
+le président Barbicane d’homme à homme. Soit! Je l’admets, je l’affirme même.
+Il y a des houillères dans le domaine acquis par votre Société. Mais allez donc
+les exploiter!…
+
+— C’est ce que nous ferons, répondit tranquillement Impey Barbicane.
+
+— Dépassez donc le quatre-vingt-quatrième parallèle, au delà duquel aucun
+explorateur n’a pu s’élever encore!
+
+— Nous le dépasserons.
+
+— Atteignez donc le Pôle même!
+
+— Nous l’atteindrons. »
+
+Et, à entendre le président du Gun-Club répondre avec tant de sang-froid, avec
+tant d’assurance, à voir cette opinion si hautement, si nettement affirmée, les
+plus obstinés se déclaraient hésitants. Ils se sentaient en présence d’un homme
+qui n’avait rien perdu de ses qualités d’autrefois, calme, froid, d’un esprit
+éminemment sérieux et concentré, exact comme un chronomètre, aventureux, mais
+apportant des idées pratiques jusque dans ses entreprises les plus téméraires…
+
+Si le major Donellan avait une furieuse envie d’étrangler son adversaire, on
+peut en croire ceux qui ont approché cet estimable mais tempétueux gentleman.
+Bah! il était solide, le président Barbicane, moralement et physiquement, «
+ayant un grand tirant d’eau » pour employer une métaphore de Napoléon, et, par
+suite, capable de tenir contre vent et marée. Ses ennemis, ses rivaux, ses
+envieux, ne le savaient, que trop!
+
+Toutefois, comme on ne peut empêcher les mauvais plaisants de se répandre en
+mauvaises plaisanteries, ce fut sous cette forme que l’irritation se déchaîna
+contre la nouvelle Société. On prêta au président du Gun-Club les projets les
+plus saugrenus. La caricature s’en mêla, surtout en Europe, et plus
+particulièrement dans le Royaume-Uni, qui ne pouvait digérer son insuccès, lors
+de cette bataille où les dollars avaient vaincu les pounds sterlings.
+
+Ah! ce Yankee avait affirmé qu’il atteindrait le Pôle boréal! Ah! il mettrait
+le pied là où aucun être humain ne l’avait pu mettre encore! Ah! il planterait
+le pavillon des États-Unis sur le seul point du globe terrestre qui reste
+éternellement immobile, lorsque les autres sont emportés dans le mouvement
+diurne!
+
+Et alors, les caricaturistes de se donner libre carrière.
+
+Aux vitrines des principaux libraires et des kiosques des grandes villes de
+l’Europe, aussi bien que dans les importantes cités de la Confédération ­ ce
+pays libre par excellence ­ apparaissaient croquis et dessins, montrant le
+président Barbicane à la recherche des moyens les plus extravagants pour
+atteindre le Pôle.
+
+Ici, l’audacieux Américain, aidé de tous les membres du Gun-Club, la pioche à
+la main, creusait un tunnel sous-marin à travers la masse des glaces immergées
+depuis les premières banquises jusqu’au quatre-vingt-dixième degré de latitude
+septentrionale, afin de déboucher à la pointe même de l’axe.
+
+La, Impey Barbicane, accompagné de J.-T. Maston ­ très ressemblant ­ et du
+capitaine Nicholl, descendait en ballon sur ce lieu tant désiré, et, après une
+tentative effrayante, au prix de mille dangers, tous trois conquéraient, un
+morceau de charbon… pesant une demi-livre. C’était tout ce que contenait le
+fameux gisement des régions circumpolaires.
+
+On « croquait » aussi, dans un numéro du _Punch_, journal anglais, J.-T.
+Maston, non moins visé que son chef par les caricaturistes. Après avoir été
+saisi en vertu de l’attraction du Pôle magnétique, le secrétaire du Gun-Club
+était irrésistiblement rivé au sol par son crochet de métal.
+
+Mentionnons, à ce propos, que le célèbre calculateur était d’un tempérament
+trop vif pour prendre par son côté risible cette plaisanterie qui l’attaquait
+dans sa conformation personnelle. Il en fut extrêmement indigné, et Mrs
+Evangélina Scorbitt, on l’imagine aisément, ne fut pas la dernière à partager
+sa juste indignation.
+
+Un autre croquis, dans la _Lanterne magique_, de Bruxelles, représentait, Impey
+Barbicane et les membres du Conseil d’administration de la Société, opérant au
+milieu des flammes, comme autant d’incombustibles salamandres. Pour fondre les
+glaces de l’océan Paléocrystique, n’avaient-ils pas eu l’idée de répandre à sa
+surface toute une mer d’alcool, puis d’enflammer cette mer ­ ce qui
+convertissait le bassin polaire en un immense bol de punch? Et, jouant sur ce
+mot punch, le dessinateur belge n’avait-il pas poussé l’irrévérence jusqu’à
+représenter le président du Gun-Club sous la figure d’un ridicule polichinelle?
+[Note 12: _Punch_ en anglais signifie polichinelle.]
+
+Mais, de toutes ces caricatures, celle qui obtint le plus de succès fut publiée
+par le journal français _Charivari_ sous la signature du dessinateur Stop. Dans
+un estomac de baleine, confortablement meublé et capitonné, Impey Barbicane et
+J.- T. Maston, attablés, jouaient aux échecs, en attendant leur arrivée à bon
+bort. Nouveaux Jonas, le président et son secrétaire n’avaient pas hésité à se
+faire avaler par un énorme mammifère marin, et c’était par ce nouveau mode de
+locomotion, après avoir passé sous les banquises, qu’ils comptaient atteindre
+l’inaccessible Pôle du globe.
+
+Au fond, le flegmatique directeur de la Société nouvelle s’inquiétait peu de
+cette intempérance de plume et de crayon. Il laissait dire, chanter, parodier,
+caricaturer. Il n’en poursuivait pas moins son oeuvre.
+
+En effet, après décision prise en conseil, la Société, définitivement maîtresse
+d’exploiter le domaine polaire dont la concession lui avait été attribuée par
+le gouvernement fédéral, venait de faire appel à une souscription publique pour
+la somme de quinze millions de dollars. Les actions émises à cent dollars
+devaient être libérées par un unique versement. Eh bien! tel était le crédit de
+Barbicane and Co que les souscripteurs affluèrent. Mais il faut bien le dire,
+ils appartenaient en presque totalité aux trente-huit États de la Confédération.
+
+« Tant mieux! s’écrièrent les partisans de la _North Polar Practical
+Association_. L’oeuvre n’en sera que plus américaine! »
+
+Bref, la « surface » que présentait Barbicane and Co était si bien établie, les
+spéculateurs croyaient avec tant de ténacité à la réalisation de ses promesses
+industrielles, ils admettaient si imperturbablement l’existence des houillères
+du Pôle boréal et la possibilité de les exploiter, que le capital de la
+nouvelle Société fut souscrit trois fois.
+
+Les souscriptions durent donc être réduites des deux tiers, et, à la date du 16
+décembre, le capital social fut définitivement constitué par un encaisse de
+quinze millions de dollars.
+
+C’était environ trois fois plus que la somme souscrite au profit du Gun-Club,
+lors de la grande expérience du projectile envoyé de la Terre à la Lune.
+
+VI
+
+Dans lequel est interrompue une
+conversation téléphonique entre Mrs
+Scorbitt et J.-T. Maston.
+
+Non seulement le président Barbicane avait affirmé qu’il atteindrait son but, ­
+et maintenant le capital dont il disposait lui permettait d’y arriver sans se
+heurter à aucun obstacle ­ mais il n’aurait certainement pas eu l’audace de
+faire appel aux capitaux, s’il n’eût été certain du succès.
+
+Le Pôle nord allait enfin être conquis par l’audacieux génie de l’homme.
+
+C’était avéré, le président Barbicane et son Conseil administration avaient les
+moyens de réussir là où tant d’autres avaient échoué. Ils feraient ce que
+n’avaient pu faire ni les Franklin, ni les Kane, ni les De Long, ni les Nares,
+ni les Greely. Ils franchiraient le quatre-vingt-quatrième parallèle, ils
+prendraient possession de la vaste portion du globe acquise par leur dernière
+enchère, ils ajouteraient au pavillon américain la trente-neuvième étoile du
+trente-neuvième État annexé à la Confédération américaine.
+
+« Fumistes! » ne cessaient de répéter les délégués européens et leurs partisans
+de l’Ancien Monde.
+
+Rien n’était plus vrai pourtant, et ce moyen pratique, logique, indiscutable,
+de conquérir le Pôle nord, ­ moyen d’une simplicité que l’on pourrait dire
+enfantine, ­ c’était J.- T. Maston qui le leur avait suggéré. C’était de ce
+cerveau, où les idées cuisaient dans une matière cérébrale en perpétuelle
+ébullition, que s’était dégagé le projet de cette grande oeuvre géographique,
+et la manière de la conduire à bonne fin.
+
+On ne saurait trop le répéter, le secrétaire du Gun-Club était un remarquable
+calculateur ­ nous dirions « émérite », si ce mot n’avait pas une signification
+diamétralement opposée à celle que le vulgaire lui prête. Ce n’était qu’un jeu
+pour lui de résoudre les problèmes les plus compliqués des sciences
+mathématiques. Il se riait des difficultés, aussi bien dans la science des
+grandeurs, qui est l’algèbre, que dans la science des nombres, qui est
+l’arithmétique. Aussi fallait-il le voir manier les symboles, les signes
+conventionnels qui forment la notation algébrique, soit que ­ lettres de
+l’alphabet ­ elles représentent les quantités ou grandeurs, soit que ­ lignes
+accouplées ou croisées ­ elles indiquent les rapports que l’on peut établir
+entre les quantités et les opérations auxquelles on les soumet.
+
+Ah! les coefficients, les exposants, les radicaux, les indices et autres
+dispositions adoptées dans cette langue! Comme tous ces signes voltigeaient
+sous sa plume, ou plutôt sous le morceau de craie qui frétillait au bout de son
+crochet de fer, car il aimait à travailler au tableau noir! Et là, sur cette
+surface de dix mètres carrés, ­ il n’en fallait pas moins à J.-T. Maston ­ il
+se livrait à l’ardeur de son tempérament d’algébriste. Ce n’étaient point des
+chiffres minuscules qu’il employait dans ses calculs, non! c’étaient des
+chiffres fantaisistes, gigantesques, tracés d’une main fougueuse. Ses 2 et ses
+3 s’arrondissaient comme des cocotes de papier; ses 7 se dessinaient comme des
+potences, et il n’y manquait qu’un pendu; ses 8 se recourbaient comme de larges
+paires de lunettes; ses 6 et ses 9 se paraphaient de queues interminables.
+
+Et les lettres avec lesquelles il établissait ses formules, les premières de
+l'alphabet, _a, b, c_, qui lui servaient à représenter les quantités connues ou
+données, et les dernières, _x, y, z_, dont il se servait pour les quantités
+inconnues ou à déterminer, comme elles étaient accusées d'un trait plein, sans
+déliés, et plus particulièrement ses _z_, qui se contorsionnaient en zigzags
+fulgurants! Et quelle tournure, ses lettres grecques, les π , les λ , les
+ω , etc., dont un Archimède ou un Euclide eussent été fiers!
+
+Quant aux signes, tracés d'une craie pure et sans tache, c'était tout
+simplement merveilleux. Ses + montraient bien que ce signe marque l'addition de
+deux quantités. Ses –, s'ils étaient plus humbles, faisaient encore bonne
+figure. Ses x se dressaient comme des croix de Saint-André. Quant à ses = ,
+leurs deux traits, rigoureusement égaux, indiquaient, vraiment, que J.-T.
+Maston était d'un pays où l'égalité n'est pas une vaine formule, du moins entre
+types de race blanche. Même grandiose de facture pour ses < , pour ses > , pour
+ses >< , dessinés dans des proportions extraordinaires. Quant au signe √ ,
+qui indique la racine d'un nombre ou d'une quantité, c'était son triomphe, et,
+lorsqu'il le complétait de la barre horizontale sous cette forme :
+
+ √¯¯¯¯¯
+
+il semblait que ce bras indicateur, dépassant la limite du tableau noir,
+menaçait le monde entier de le soumettre à ses équations furibondes!
+
+Et ne croyez pas que l’intelligence mathématiques de J.-T. Maston se bornât à
+l’horizon de l’algèbre élémentaire! Non! Ni le calcul différentiel, ni le
+calcul intégral, ni le calcul des variations, ne lui étaient étrangers, et
+c’est d’une main sûre qu’il traçait ce fameux signe de l’intégration, cette
+lettre, effrayante dans sa simplicité,
+
+ ∫
+
+somme d’une infinité d’éléments infiniment petits!
+
+Il en était de même du signe Σ , qui représente la somme d'un nombre fini
+d'éléments finis, du signe ∞ par lequel les mathématiciens désignent
+l'infini, et de tous les symboles mystérieux qu'emploie cette langue
+incompréhensible du commun des mortels.
+
+Enfin, cet homme étonnant eût été capable de s’élever jusqu’aux derniers
+échelons des hautes mathématiques.
+
+Voilà ce qu’était J.-T. Maston! Voilà pourquoi ses collègues pouvaient avoir
+toute confiance, lorsqu’il se chargeait de résoudre les plus abracadabrants
+calculs posés par leurs audacieuses cervelles! Voilà ce qui avait amené le
+Gun-Club à lui confier le problème d’un projectile à lancer de la Terre à la
+Lune! Enfin, voilà pourquoi Mrs. Evangélina Scorbitt, enivrée de sa gloire,
+avait pour lui une admiration qui confinait à l’amour.
+
+Du reste, dans le cas considéré ­ c’est à dire la résolution de ce problème de
+la conquête du Pôle boréal ­ J.-T. Maston n’aurait point à s’envoler dans les
+régions sublimes de l’analyse. Pour permettre aux nouveaux concessionnaires du
+domaine arctique de l’exploiter, le secrétaire du Gun-Club ne se trouverait
+qu’en face d’un problème de mécanique à résoudre, ­ problème compliqué sans
+doute, qui exigerait des formules ingénieuses, nouvelles peut-être, mais dont
+il se tirerait à son avantage.
+
+Oui! on pouvait se fier à J.-T. Maston, bien que la moindre faute eût été de
+nature à entraîner la perte de millions. Jamais, depuis l’âge où sa tête
+d’enfant s’était exercée aux premières notions de l’arithmétique, il n’avait
+commis une erreur ­ même d’un millième de micron, [Note 13: Le micron ­ mesure
+usuelle en optique ­ égale un millième de millimètre.] lorsque ses calculs
+avaient pour objet la mesure d’une longueur. S’il se fût trompé rien que d’une
+vingtième décimale, il n’aurait pas hésité à faire sauter son crâne de
+gutta-percha.
+
+Il importait d’insister sur cette aptitude si remarquable de J.-T. Maston. Cela
+est fait. Maintenant, il s’agit de le montrer en fonction, et, à ce propos, il
+est indispensable de revenir à quelques semaines en arrière.
+
+C’était un mois environ avant la publication du document adressé aux habitants
+des deux Mondes, que J.-T. Maston s’était chargé de chiffrer les éléments du
+projet dont il avait suggéré à ses collègues les merveilleuses conséquences.
+
+Depuis nombre d’années, J.-T. Maston demeurait au numéro 179 de
+Franklin-street, une des rues les plus tranquilles de Baltimore, loin du
+quartier des affaires, auxquelles il n’entendait rien, loin du bruit de la
+foule qui lui répugnait.
+
+Là, il occupait une modeste habitation, connue sous le nom de Balistic-Cottage,
+n’ayant pour toute fortune que sa retraite d’officier d’artillerie et le
+traitement qu’il touchait comme secrétaire du Gun-Club. Il vivait seul, servi
+par son nègre Fire-Fire ­ Feu-Feu! ­ sobriquet digne du valet d’un artilleur.
+Ce nègre n’était pas un serviteur, c’était un servant, un premier servant, et
+il servait son maître comme il eût servi sa pièce.
+
+J.-T. Maston était un célibataire convaincu, ayant cette idée que le célibat
+est encore la seule situation qui soit acceptable en ce monde sublunaire. Il
+connaissait le proverbe slave : « Une femme tire plus avec un seul cheveu que
+quatre boeufs à la charrue! » et il se défiait.
+
+Et pourtant, s’il occupait solitairement Balistic-Cottage, c’était parce qu’il
+le voulait bien. On le sait, il n’aurait eu qu’un geste à faire pour changer sa
+solitude à un en solitude à deux, et la médiocrité de sa fortune pour les
+richesses d’un millionnaire. Il n’en pouvait douter : Mrs Evangelina Scorbitt
+eût été heureuse de… Mais, jusqu’ici du moins, J.-T. Maston n’eût pas été
+heureux de… Et il semblait certain que ces deux êtres, si bien faits l’un pour
+l’autre ­ c’était du moins l’opinion de la tendre veuve ­ n’arriveraient jamais
+à opérer cette transformation.
+
+Le cottage était très simple. Un rez-de-chaussée à véranda et un étage
+au-dessus. Petit salon et petite salle à manger, en bas, avec la cuisine et
+l’office, contenus dans un bâtiment annexé en retour du jardinet. En haut,
+chambre à coucher sur la rue, cabinet de travail sur le jardin, où rien
+n’arrivait des tumultes de l’extérieur. _Buen retiro_ du savant et du sage,
+entre les murs duquel s’étaient résolus tant de calculs, et qu’auraient envié
+Newton, Laplace ou Cauchy.
+
+Quelle différence avec l’hôtel de Mrs Evangélina Scorbitt, élevé dans le riche
+quartier de New-Park, avec sa façade à balcons, revêtue des fantaisies
+sculpturales de l’architecture anglo-saxonne, à. la fois gothique et
+renaissance, ses salons richement meublés, son hall grandiose, ses galeries de
+tableaux, dans lesquelles les maîtres français tenaient la haute place, son
+escalier à double révolution, son nombreux domestique, ses écuries, ses
+remises, son jardin avec pelouses, grands arbres, fontaines jaillissantes, la
+tour qui dominait l’ensemble des bâtiments, au sommet de laquelle la brise
+agitait le pavillon bleu et or des Scorbitts!
+
+Trois milles, oui! trois grands milles, au moins, séparaient l’hôtel de
+New-Park de Balistic-Cottage. Mais un fil téléphonique spécial reliait les deux
+habitations, et sur le « Allo! Allo! » qui demandait la communication entre le
+cottage et l’hôtel, la conversation s’établissait. Si les causeurs ne pouvaient
+se voir, ils pouvaient s’entendre. Ce qui n’étonnera personne, c’est que Mrs
+Evangélina Scorbitt appelait plus souvent J.-T. Maston devant sa plaque
+vibrante que J.-T. Maston n’appelait Mrs Evangélina Scorbitt devant la sienne.
+Alors le calculateur quittait son travail non sans quelque dépit, il recevait
+un bonjour amical, il y répondait par un grognement dont le courant électrique,
+il faut le croire, adoucissait les peu galantes intonations, et il se remettait
+à ses problèmes.
+
+Ce fut dans la journée du 3 octobre, après une dernière et longue conférence,
+que J.-T. Maston prit congé de ses collègues pour se mettre à la besogne.
+Travail des plus important dont il s’était chargé, puisqu’il s’agissait de
+calculer les procédés mécaniques qui donneraient accès au Pôle boréal et
+permettraient d’exploiter les gisements enfouis sous ses glaces.
+
+J.-T. Maston avait estimé à une huitaine de jours le temps exigé pour accomplir
+sa besogne mystérieuse, véritablement compliquée et délicate, nécessitant la
+résolution d’équations diverses, qui portaient sur la mécanique, la géométrie
+analytique à trois dimensions, la géométrie polaire et la trigonométrie.
+
+Afin d’échapper à toute cause de trouble, il avait été convenu que le
+secrétaire du Gun-Club, retiré dans son cottage, n’y serait dérangé par
+personne. Un gros chagrin pour Mrs Evangélina Scorbitt; mais elle dut se
+résigner. Aussi, en même temps que le président Barbicane, le capitaine
+Nicholl, leurs collègues le fringant Bilsby, le colonel Bloomsberry, Tom Hunter
+aux jambes de bois, était- elle venue, dans l’après-midi, faire une dernière
+visite à J.-T. Maston.
+
+« Vous réussirez, cher Maston! dit-elle, au moment où ils allaient se séparer.
+
+— Et surtout, ne commettez pas d’erreur! ajouta en souriant le président
+Barbicane.
+
+— Une erreur!… lui!… s’écria Mrs Evangélina Scorbitt.
+
+— Pas plus que Dieu n’en a commis en combinant les lois de la mécanique
+céleste! » répondit modestement le secrétaire du Gun-Club.
+
+Puis, après une poignée de main des uns, après quelques soupirs de l’autre,
+souhaits de réussite et recommandations de ne point se surmener, par un travail
+excessif, chacun prit congé du calculateur. La porte de Balistic-Cottage se
+ferma, et Fire-Fire eut ordre de ne la rouvrir à personne ­ fût-ce même au
+président des États-Unis d’Amérique.
+
+Pendant les deux premiers jours de réclusion, J.-T. Maston réfléchit de tête,
+sans prendre la craie, au problème qui lui était posé. Il relut certains
+ouvrages relatifs aux éléments, la Terre, sa masse, sa densité, son volume, sa
+forme, ses mouvements de rotation sur son axe et de translation le long de son
+orbite ­ éléments qui devaient former la base de ses calculs.
+
+Voici les principales de ces données, qu’il est bon de remettre sous les yeux
+du lecteur :
+
+Forme de la Terre : un ellipsoïde de révolution, dont le plus long rayon est de
+6 377 398 mètres ou 1594 lieues de 4 kilomètres en nombres ronds ­ le plus
+court étant de 6 356 080 mètres ou de 1589 lieues. Cela constitue pour les deux
+rayons, par suite de l’aplatissement de notre sphéroïde aux Pôles, une
+différence de 21 318 mètres, environ 5 lieues.
+
+Circonférence de la Terre à l’Équateur : 40 000 kilomètres, soit 10 000 lieues
+de 4 kilomètres.
+
+Surface de la Terre ­ évaluation approximative : 510 millions de kilomètres
+carrés.
+
+Volume de la Terre : environ 1000 milliard de kilomètres cubes, c’est-à-dire de
+cubes ayant chacun mille mètres en longueur, largeur et hauteur.
+
+Densité de la Terre : à peu près cinq fois celle de l’eau, c’est-à-dire un peu
+supérieure à la densité du spath pesant, presque celle de l’iode, ­ soit 5480
+kilogrammes pour poids moyen d’un mètre cube de la Terre, supposée pesée par
+morceaux successivement amenés à sa surface. C’est le nombre qu’a déduit
+Cavendish au moyen de la balance inventée et construite par Mitchell, ou plus
+rigoureusement 5670 kilogrammes, d’après les rectifications de Baily. MM.
+Wilsing, Cornu, Baille, etc., ont depuis répété ces mesures.
+
+Durée de translation de la Terre autour du soleil : 365 jours un quart,
+constituant l’année solaire, ou plus exactement 365 jours 6 heures 9 minutes 10
+secondes 37 centièmes, ­ ce qui donne à notre sphéroïde ­ par seconde ­ une
+vitesse de 30 400 mètres ou 7 lieues 6 dixièmes.
+
+Chemin parcouru dans la rotation de la Terre sur son axe par les points de sa
+surface situés à l’Équateur : 463 mètres par seconde ou 417 lieues par heure.
+
+Voici, maintenant, quelles furent les unités de longueur, de force, de temps et
+d’angle, que prit J.-T. Maston pour mesure dans ses calculs : le mètre, le
+kilogramme, la seconde, et l’angle au centre qui intercepte dans un cercle
+quelconque un arc égal au rayon.
+
+Ce fut le 5 octobre, vers cinq heures de l’après-midi ­ il importe de préciser
+quand il s’agit d’une oeuvre aussi mémorable ­ que J.-T. Maston, après mûres
+réflexions, se mit au travail écrit. Et, tout d’abord, il attaqua son problème
+par la base, c’est-à-dire par le nombre qui représente la circonférence de la
+Terre à l’un de ses grands cercles, soit à l’Équateur.
+
+Le tableau noir était là, dans un angle du cabinet, sur le chevalet de chêne
+ciré, bien éclairé par l’une des fenêtres qui s’ouvrait du côté du jardin. De
+petits bâtons de craie étaient rangés sur la planchette ajustée au bas du
+tableau. L’éponge pour effacer se trouvait à portée de la main gauche du
+calculateur. Quant à sa main droite ou plutôt son crochet postiche, il était
+réservé pour le tracé des figures, des formules et des chiffres.
+
+Au début, J.-T. Maston, décrivant un trait remarquablement circulaire, traça
+une circonférence qui représentait le sphéroïde terrestre. À l’Équateur, la
+courbure du globe fut marquée par une ligne pleine, représentant la partie
+antérieure de la courbe, puis par une ligne ponctuée, indiquant la partie
+postérieure ­ de manière à bien faire sentir la projection d’une figure
+sphérique. Quant à l’axe sortant par les deux Pôles, ce fut un trait
+perpendiculaire au plan de l’Équateur, que marquèrent les lettres N et S.
+
+Puis, sur le coin à droite du tableau, fut inscrit ce nombre, qui représente en
+mètres la circonférence de la Terre :
+
+40 000 000
+
+Cela fait, J.-T. Maston se mit en posture pour commencer la série de ses
+calculs.
+
+Il était si préoccupé qu’il n’avait point observé l’état du ciel ­ lequel
+s’était sensiblement modifié dans l’après-midi. Depuis une heure, montait un de
+ces gros orages, dont l’influence affecte l’organisme de tous les êtres
+vivants. Des nuages livides, sortes de flocons blanchâtres, accumulés sur un
+fond gris mat, passaient pesamment au-dessus de la ville. Des roulements
+lointains se répercutaient entre les cavités sonores de la Terre et de
+l’espace. Un ou deux éclairs avaient déjà zébré l’atmosphère, où la tension
+électrique était portée au plus haut point.
+
+J.-T. Maston, de plus en plus absorbé, ne voyait rien, n’entendait rien.
+
+Soudain, un timbre électrique troubla par ses tintements précipités le silence
+du cabinet.
+
+« Bon! s’écria J.-T. Maston. Quand ce n’est pas par la porte que viennent les
+importuns, c’est par le fil téléphonique!… Une belle invention pour les gens
+qui veulent rester en repos!… Je vais prendre la précaution d’interrompre le
+courant pendant toute la durée de mon travail! »
+
+Et, s’avançant vers la plaque :
+
+« Que me veut-on? demanda-t-il.
+
+— Entrer en communication pour quelques instants! répondit une voix féminine.
+
+— Et qui me parle?…
+
+— Ne m’avez-vous pas reconnue, cher monsieur Maston? C’est moi… mistress
+Scorbitt!
+
+— Mistress Scorbitt!… Elle ne me laissera donc pas une minute de tranquillité! »
+
+Mais ces derniers mots ­ peu agréables pour l’aimable veuve ­ furent prudemment
+murmurés à distance, de manière à ne pas impressionner la plaque de l’appareil.
+
+Puis J.-T. Maston, comprenant qu’il ne pouvait se dispenser de répondre, au
+moins par une phrase polie, reprit :
+
+« Ah! c’est vous, mistress Scorbitt?
+
+— Moi, cher monsieur Maston!
+
+— Et que me veut mistress Scorbitt?…
+
+— Vous prévenir qu’un violent orage ne tardera pas à éclater au-dessus de la
+ville!
+
+— Eh bien, je ne puis l’empêcher…
+
+— Non, mais je viens vous demander si vous avez eu soin de fermer vos fenêtres…
+
+Mrs Evangélina Scorbitt avait à peine achevé cette phrase, qu’un formidable
+coup de tonnerre emplissait l’espace. On eût dit qu’une immense pièce de soie
+se déchirait sur une longueur infinie. La foudre était tombée dans le voisinage
+de Balistic-Cottage, et le fluide, conduit par le fil du téléphone, venait
+d’envahir le cabinet du calculateur avec une brutalité toute électrique.
+
+J.-T. Maston, penché sur la plaque de l’appareil, reçut la plus belle gifle
+voltaïque qui ait jamais été appliquée sur la joue d’un savant. Puis,
+l’étincelle filant par son crochet de fer, il fut renversé comme un simple
+capucin de carte. En même temps, le tableau noir, heurté par lui, vola dans un
+coin de la chambre. Après quoi, la foudre, sortant par l’invisible trou d’une
+vitre, gagna un tuyau de conduite et alla se perdre dans le sol.
+
+Abasourdi ­ on le serait à moins ­ J.-T. Maston se releva, se frotta les
+différentes parties du corps, s’assura qu’il n’était point blessé. Cela fait,
+n’ayant rien perdu de son sang-froid, comme il convenait à un ancien pointeur
+de Columbiad, il remit tout en ordre dans son cabinet, redressa son chevalet,
+replaça son tableau, ramassa les bouts de craie éparpillés sur le tapis, et
+vint reprendre son travail si brusquement interrompu.
+
+Mais il s’aperçut alors que, par suite de la chute du tableau, l’inscription
+qu’il avait tracée à droite, et qui représentait en mètres la circonférence
+terrestre à l’Équateur, était partiellement effacée. Il commençait donc à la
+rétablir, lorsque le timbre résonna de nouveau avec un titillement fébrile.
+
+« Encore! » s’écria J.-T. Maston.
+
+Et il alla se placer devant l’appareil.
+
+« Qui est là?… demanda-t-il.
+
+— Mistress Scorbitt.
+
+— Et que me veut mistress Scorbitt?
+
+— Est-ce que cet horrible tonnerre n’est pas tombé sur Balistic-Cottage?
+
+— J’ai tout lieu de le croire!
+
+— Ah! grand Dieu!… La foudre…
+
+— Rassurez-vous, mistress Scorbitt!
+
+— Vous n’avez pas eu de mal, cher monsieur Maston?
+
+— Pas eu…
+
+— Vous êtes bien certain de ne pas avoir été touché?…
+
+— Je ne suis touché que de votre amitié pour moi, crut devoir répondre
+galamment J.-T. Maston.
+
+— Bonsoir, cher Maston!
+
+— Bonsoir, chère mistress Scorbitt. »
+
+Et il ajouta en retournant à sa place :
+
+« Au diable soit-elle, cette excellente femme! Si elle ne m’avait pas si
+maladroitement appelé au téléphone, je n’aurais pas couru le risque d’être
+foudroyé! »
+
+Cette fois, c’était bien fini. J.-T. Maston ne devait plus être dérangé au
+cours de sa besogne. D’ailleurs, afin de mieux assurer le calme nécessaire à
+ses travaux, il rendit son appareil complètement aphone, en interrompant la
+communication électrique.
+
+Reprenant pour base le nombre qu’il venait d’écrire, il en déduisit les
+diverses formules, puis, finalement, une formule définitive, qu’il posa à
+gauche sur le tableau, après avoir effacé tous les chiffres dont il l’avait
+tirée.
+
+Et alors, il se lança dans une interminable série de signes algébriques…
+
+--------------------------------------------------------------------------------
+Huit jours plus tard, le 11 octobre, ce magnifique calcul de mécanique était
+résolu, et le secrétaire du Gun-Club apportait triomphalement à ses collègues
+la solution du problème qu’ils attendaient avec une impatience bien naturelle.
+
+Le moyen pratique d’arriver au Pôle nord pour en exploiter les houillères était
+mathématiquement établi. Aussi, une Société fut-elle fondée sous le titre de
+_North Polar Practical Association_, à laquelle le gouvernement de Washington
+accordait la concession du domaine arctique pour le cas où l’adjudication l’en
+rendrait propriétaire. On sait comment, l’adjudication ayant été faite au
+profit des États-Unis d’Amérique, la nouvelle Société fit appel au concours des
+capitalistes des deux Mondes.
+
+VII
+
+Dans lequel le président Barbicane n’en dit
+pas plus qu’il ne lui convient d’en dire.
+
+Le 22 décembre, les souscripteurs de Barbicane and Co furent convoqués en
+assemblée générale. Il va sans dire que les salons du Gun-Club avaient été
+choisis pour lieu de réunion dans l’hôtel d’Union-square. Et, en vérité, c’est
+à peine si le square lui-même eût suffi à enfermer la foule empressée des
+actionnaires. Mais le moyen de faire un meeting en plein air, à cette date, sur
+l’une des places de Baltimore, lorsque la colonne mercurielle s’abaisse de dix
+degrés centigrades au-dessous du zéro de la glace fondante.
+
+Ordinairement, le vaste hall de Gun-Club ­ on ne l’a peut- être pas oublié ­
+était orné d’engins de toutes sortes empruntés à la noble profession de ses
+membres. On eût dit un véritable musée d’artillerie. Les meubles eux-mêmes,
+sièges et tables, fauteuils et divans, rappelaient, par leur forme bizarre, ces
+engins meurtriers, qui avaient envoyé dans un monde meilleur tant de braves
+gens dont le secret désir eût été de mourir de vieillesse.
+
+Eh bien! ce jour-là, il avait fallu remiser cet encombrement. Ce n’était pas
+une assemblée guerrière, c’était une assemblée industrielle et pacifique
+qu’Impey Barbicane allait présider. Large place avait donc été faite aux
+nombreux souscripteurs, accourus de tous les points des États-Unis. Dans le
+hall, comme dans les salons y attenant, ils se pressaient, s’écrasaient,
+s’étouffaient, sans compter l’interminable queue, dont les remous se
+prolongeaient jusqu’au milieu d’Union-square.
+
+Bien entendu, les membres du Gun-Club, ­ premiers souscripteurs des actions de
+la nouvelle Société, ­ occupaient des places rapprochées du bureau. On
+distinguait parmi eux, plus triomphants que jamais, le colonel Bloomsberry, Tom
+Hunter aux jambes de bois et leur collègue le fringant Bilsby. Très galamment,
+un confortable fauteuil avait été réservé à Mrs Evangélina Scorbitt, qui aurait
+véritablement eu le droit, en sa qualité de plus forte propriétaire de
+l’immeuble arctique, de siéger à côté du président Barbicane. Nombre de femmes,
+d’ailleurs, appartenant à toutes les classes de la cité, fleurissaient de leurs
+chapeaux aux bouquets assortis, aux plumes extravagantes, aux rubans
+multicolores, la bruyante foule qui se pressait sous la coupole vitrée du hall.
+
+En somme, pour l’immense majorité, les actionnaires présents à cette assemblée
+pouvaient être considérés, non seulement comme des partisans, mais comme des
+amis personnels des membres du Conseil d’administration.
+
+Une observation, cependant. Les délégués européens, suédois, danois, anglais,
+hollandais et russe, occupaient des places spéciales, et, s’ils assistaient à
+cette réunion, c’est que chacun d’eux avait souscrit le nombre d’actions qui
+donnait droit à une voix délibérative. Après avoir été si parfaitement unis
+pour acquérir, ils ne l’étaient pas moins, actuellement, pour dauber les
+acquéreurs. On imagine aisément quelle intense curiosité. les poussait à
+connaître la communication que le président Barbicane allait faire. Cette
+communication ­ on n’en doutait pas ­ jetterait la lumière sur les procédés
+imaginés pour atteindre le Pôle boréal. N’y avait-il pas là une difficulté plus
+grande encore que d’en exploiter les houillères? S’il se présentait quelques
+objections à produire, Éric Baldenak, Boris Karkof, Jacques Jansen, Jan Harald,
+ne se gêneraient pas pour demander la parole. De son côté, le major Donellan,
+soufflé par Dean Toodrink, était bien décidé à pousser son rival Impey
+Barbicane jusque dans ses derniers retranchements.
+
+Il était huit heures du soir. Le hall, les salons, les cours du Gun-Club
+resplendissaient des lueurs que leur versaient les lustres Edison. Depuis
+l’ouverture des portes assiégées par le public, un tumulte d’incessants
+murmures se dégageait de l’assistance. Mais tout se tut, lorsque l’huissier
+annonça l’entrée du Conseil d’administration.
+
+La, sur une estrade drapée, devant une table à tapis noirâtre, en pleine
+lumière, prirent place le président Barbicane, le secrétaire J.-T. Maston, leur
+collègue le capitaine Nicholl. Un triple hurrah, ponctué de grognements et de
+hips, éclata dans le hall et se déchaîna jusqu’aux rues adjacentes.
+
+Solennellement, J.-T. Maston et le capitaine Nicholl s’étaient assis dans la
+plénitude de leur célébrité.
+
+Alors, le président Barbicane, qui était resté debout, mit sa main gauche dans
+sa poche, sa main droite dans son gilet, et prit la parole en ses termes :
+
+« Souscripteurs et Souscriptrices,
+
+« Le Conseil d’administration de la _North Polar Practical Association_ vous a
+réunis dans les salons du Gun-Club, afin de vous faire une importante
+communication.
+
+« Vous l’avez appris par les discussions des journaux, le but de notre nouvelle
+Société est l’exploitation des houillères du Pôle arctique, dont la concession
+nous a été faite par le gouvernement fédéral. Ce domaine, acquis après vente
+publique, constitue l’apport de ses propriétaires dans l’affaire dont il
+s’agit. Les fonds, mis à leur disposition par la souscription close le 11
+décembre dernier, vont leur permettre d’organiser cette entreprise, dont le
+rendement produira un taux d’intérêt inconnu jusqu’à ce jour en n’importe
+quelles opérations commerciales ou industrielles. »
+
+Ici, premiers murmures approbatifs, qui interrompirent un instant l’orateur.
+
+« Vous n’ignorez pas, reprit-il, comment nous avons été amenés à admettre
+l’existence de riches gisements de houille, peut-être aussi d’ivoire fossile,
+dans les régions circumpolaires. Les documents publiés par la presse du monde
+entier [Note 14: Actuellement, le poids des journaux dépasse chaque année 300
+millions de kilogrammes.] ne peuvent laisser aucun doute sur l’existence de ces
+charbonnages.
+
+« Or, la houille est devenue la source de toute l’industrie moderne. Sans
+parler du charbon ou du coke, utilisés pour le chauffage, de son emploi pour la
+production de la vapeur ou de l’électricité, faut-il vous citer ses dérivés,
+les couleurs de garance, d’orseille, d’indigo, de fuchsine, de carmin, les
+parfums de vanille, d’amande amère, de reine des prés, de girofle, de
+winter-green, d’anis, de camphre, de thymol et d’héliotropine, les picrates,
+l’acide salicylique, le naphtol, le phénol, l’antipyrine, la benzine, la
+naphtaline, l’acide pyrogallique, l’hydroquinone, le tannin, la saccharine, le
+goudron, l’asphalte, le brai, les huiles de graissage, les vernis, le prussiate
+jaune de potasse, le cyanure, les amers, etc., etc., etc. »
+
+Et, après cette énumération, l’orateur respira comme un coureur époumoné qui
+s’arrêta pour reprendre haleine. Puis, continuant, grâce à une longue
+inspiration d’air :
+
+« Il est donc certain, dit-il, que la houille, cette substance précieuse entre
+toutes, s’épuisera en un temps assez limité par suite d’une consommation à
+outrance. Avant cinq cents ans, les houillères en exploitation jusqu’à ce jour
+seront vidées…
+
+— Trois cents! s’écria un des assistants.
+
+— Deux cents! répondit un autre.
+
+— Disons dans un délai plus ou moins rapproché, reprit le président Barbicane,
+et mettons-nous en mesure de découvrir quelques nouveaux lieux de production,
+comme si la houille devait manquer avant la fin du dix-neuvième siècle. »
+
+Ici, une interruption pour permettre aux auditeurs de dresser leurs oreilles,
+puis, une reprise on ces termes :
+
+« C’est pourquoi, souscripteurs et souscriptrices, levez- vous, suivez-moi et
+partons pour le Pôle! »
+
+Et, de fait, tout le public s’ébranla, prêt à boucler ses malles, comme si le
+président Barbicane eût montré un navire en partance pour les régions arctiques.
+
+Une observation, jetée d’une voix aigre et claire par le major Donellan, arrêta
+net ce premier mouvement ­ aussi enthousiaste qu’inconsidéré.
+
+« Avant de démarrer, demanda-t-il, je pose la question de savoir comment on
+peut se rendre au Pôle? Avez-vous la prétention d’y aller par mer?
+
+— Ni par mer, ni par terre, ni par air, » répliqua doucement le président
+Barbicane.
+
+Et l’assemblée se rassit, en proie à un sentiment de curiosité bien
+compréhensible.
+
+« Vous n’êtes pas sans connaître, reprit l’orateur, quelles tentatives ont été
+faites pour atteindre ce point inaccessible du sphéroïde terrestre. Cependant,
+il convient que je vous les rappelle sommairement. Ce sera rendre un juste
+honneur aux hardis pionniers qui ont survécu, et à ceux qui ont succombé dans
+ces expéditions surhumaines. »
+
+Approbation unanime, qui courut à travers les auditeurs, quelle que fût leur
+nationalité.
+
+« En 1845, reprit le président Barbicane, l’anglais sir John Franklin, dans un
+troisième voyage avec l’_Erebus_ et le _Terror_, dont l’objectif est de
+s’élever jusqu’au Pôle, s’enfonce à travers les parages septentrionaux, et on
+n’entend plus parler de lui.
+
+« En 1854, l’Américain Kane et son lieutenant Morton s’élancent à la recherche
+de sir John Franklin, et, s’ils revinrent de leur expédition, leur navire
+_Advance_ ne revint pas.
+
+« En 1859, l’anglais Mac Clintock découvre un document duquel il appert qu’il
+ne reste pas un survivant de la campagne de l’_Erebus_ et du _Terror_.
+
+« En 1860, l’Américain Hayes quitte Boston sur le schooner _United-States_,
+dépasse le quatre-vingt-unième parallèle, et revient en 1862, sans avoir pu
+s’élever plus haut, malgré les héroïques efforts de ses compagnons.
+
+« En 1869, les capitaines Koldervey et Hegeman, Allemands tous deux, partent de
+Bremerhaven, sur la _Hansa_ et la _Germania_. La Hansa, écrasée par les glaces,
+sombre un peu au-dessous du soixante et onzième degré de latitude, et
+l’équipage ne doit son salut qu’à ses chaloupes qui lui permettent de regagner
+le littoral du Groënland. Quant à la Germania, plus heureuse, elle rentre au
+port de Bremerhaven, mais elle n’avait pu dépasser le soixante-dix-septième
+parallèle.
+
+« En 1871, le capitaine Hall s’embarque à New-York sur le steamer _Polaris_.
+Quatre mois après, pendant un pénible hivernage, ce courageux marin succombe
+aux fatigues. Un an plus tard, le Polaris, entraîné par les icebergs, sans
+s’être élevé au quatre-vingt-deuxième degré de latitude, est brisé au milieu
+des banquises en dérive. Dix-huit hommes de son bord, débarqués sous les ordres
+du lieutenant Tyson, ne parviennent à regagner le continent qu’en s’abandonnant
+sur un radeau de glace aux courants de la mer arctique, et jamais on n’a
+retrouvé les treize hommes perdus avec le Polaris.
+
+« En 1875, l’Anglais Nares quitte Portsmouth avec l’_Alerte_ et la
+_Découverte_. C’est dans cette campagne mémorable, où les équipages établirent
+leur quartier d’hiver entre le quatre vingt-deuxième et le
+quatre-vingt-troisième parallèle, que le capitaine Markham, après s’être avancé
+dans la direction du nord, s’arrête à quatre cents milles [Note 15: 740
+kilomètres.] seulement du pôle arctique, dont personne ne s’était autant
+rapproché avant lui.
+
+« En 1879, notre grand citoyen Gordon Bennett… »
+
+Ici trois hurrahs, poussés à pleine poitrine, acclamèrent le nom du « grand
+citoyen », le directeur du _New-York Herald_.
+
+« … arme la Jeannette qu’il confie au commandant De Long, appartenant à une
+famille d’origine française. La Jeannette part de San Francisco avec
+trente-trois hommes, franchit le détroit de Behring, est prise dans les glaces
+à la hauteur de l’île Herald, sombre à la hauteur de l’île Bennett, à peu près
+sur le soixante dix-septième parallèle. Ses hommes n’ont plus qu’une ressource
+: c’est de se diriger vers le sud avec les canots qu’ils ont sauvés ou à la
+surface des ice- fields. La misère les décime. De Long meurt en octobre. Nombre
+de ses compagnons sont frappés comme lui, et douze seulement reviennent de
+cette expédition.
+
+« Enfin, en 1881, l’Américain Greely quitte le port Saint- Jean de Terre-Neuve
+avec le steamer _Proteus_, afin d’aller établir une station à la baie de lady
+Franklin, sur la terre de Grant, un peu au-dessous du quatre-vingt-deuxième
+degré. En cet endroit est fondé le fort Conger. De là, les hardis hiverneurs se
+portent vers l’ouest et vers le nord de la baie. Le lieutenant Lockwood et son
+compagnon Brainard, en mai 1882, s’élèvent jusqu’à quatre-vingt-trois degrés
+trente-cinq minutes, dépassant le capitaine Markham de quelques milles.
+
+« C’est le point extrême atteint jusqu’à ce jour! C’est l’_Ultima Thule_ de la
+cartographie circumpolaire! »
+
+Ici, nouveaux hurrahs, panachés des hips réglementaires, en l’honneur des
+découvreurs américains.
+
+« Mais, reprit le président Barbicane, la campagne devait mal finir. Le Proteus
+sombre. Ils sont là vingt-quatre colons arctiques, voués à des misères
+épouvantables. Le docteur Pavy, un Français, et bien d’autres, sont atteints
+mortellement. Greely, secouru par la _Thétis_ en 1883, ne ramène que six de ses
+compagnons. Et l’un des héros de la découverte, le lieutenant Lockwood,
+succombe à son tour, ajoutant un nom de plus au douloureux martyrologe de ces
+régions! »
+
+Cette fois, ce fut un respectueux silence qui accueillit ces paroles du
+président Barbicane, dont toute l’assistance partageait la légitime émotion.
+
+Puis, il reprit d’une voix vibrante :
+
+« Ainsi donc, malgré tant de dévouement et de courage, le
+quatre-vingt-quatrième parallèle n’a jamais pu être dépassé. Et même, on peut
+affirmer qu’il ne le sera jamais par les moyens qui ont été employés jusqu’à ce
+jour, soit des navires pour atteindre la banquise, soit des radeaux pour
+franchir les champs de glace. Il n’est pas permis à l’homme d’affronter de
+pareils dangers, de supporter de tels abaissements de température. C’est donc
+par d’autres voies qu’il faut marcher à la conquête du Pôle! »
+
+On sentit, au frémissement des auditeurs, que là était le vif de la
+communication, le secret cherché et convoité par tous.
+
+« Et comment vous y prendrez-vous monsieur?… demanda le délégué de l’Angleterre.
+
+— Avant dix minutes, vous le saurez, major Donellan, répondit le président
+Barbicane,[Note 16: Dans la nomenclature des découvreurs qui ont tenté de
+s’élever jusqu’au Pôle, Barbicane a omis le nom du capitaine Hatteras, dont le
+pavillon aurait flotté sur le quatre-vingt-dixième degré. Cela se comprend,
+ledit capitaine n’étant, vraisemblablement, qu’un héros imaginaire. (Anglais au
+pôle Nord et Désert de Glace, du même auteur).] et j’ajoute, en m’adressant à
+tous nos actionnaires : Ayez confiance en nous, puisque les promoteurs de
+l’affaire sont les mêmes hommes qui, s’embarquant dans un projectile
+cylindro-conique…
+
+— Cylindro-comique! s’écria Dean Toodrink.
+
+— … ont osé s’aventurer jusqu’à la Lune…
+
+— Et on voit bien qu’ils en sont revenus! » ajouta le secrétaire du major
+Donellan, dont les observations malséantes provoquèrent de violentes
+protestations. »
+
+Mais le président Barbicane, haussant les épaules, reprit d’une voix ferme :
+
+« Oui, avant dix minutes, souscripteurs et souscriptrices, vous saurez à quoi
+vous en tenir. »
+
+Un murmure, fait de Oh! de Eh! et de Ah! prolongés, accueillit cette réponse.
+
+En vérité, il semblait que l’orateur venait de dire au public :
+
+« Avant dix minutes, nous serons au Pôle! »
+
+Il poursuivit en ces termes :
+
+« Et d’abord, est-ce un continent qui forme la calotte arctique de la Terre?
+N’est-ce point une mer, et le commandant Nares n’a-t-il pas eu raison de la
+nommer « mer
+
+Paléocrystique », c’est-à-dire mer des anciennes glaces? À cette demande, je
+répondrai : Nous ne le pensons pas.
+
+— Cela ne peut suffire! s’écria Éric Baldenak. Il ne s’agit pas de ne « point
+penser », il s’agit d’être certain…
+
+— Eh bien! nous le sommes, répandrai-je à mon bouillant interrupteur. Oui!
+C’est un terrain solide, non un bassin liquide, dont la _North Polar Practical
+Association_ a fait l’acquisition, et qui, maintenant, appartient aux
+États-Unis, sans qu’aucune Puissance européenne y puisse jamais prétendre! »
+
+Murmure au bancs des délégués du vieux Monde.
+
+« Bah!… Un trou plein d’eau… une cuvette… que vous n’êtes pas capables de
+vider! » s’écria de nouveau Dean Toodrink.
+
+Et il eut l’approbation bruyante de ses collègues.
+
+« Non, monsieur, répondit vivement le président Barbicane. Il y a là un
+continent, un plateau qui s’élève ­ peut-être comme le désert de Gobi dans
+l’Asie Centrale ­ à trois ou quatre kilomètres au-dessus du niveau de la mer.
+Et cela a pu être facilement et logiquement déduit des observations faites sur
+les contrées limitrophes, dont le domaine polaire n’est que le prolongement.
+Ainsi, pendant leurs explorations, Nordenskiöld, Peary, Maaigaard, ont constaté
+que le Groënland va toujours en montant dans la direction du nord. À cent
+soixante kilomètres vers l’intérieur, en partant de l’île Diskö, son altitude
+est déjà de deux mille trois cents mètres. Or, en tenant compte de ces
+observations, des différents produits, animaux ou végétaux, trouvés dans leurs
+carapaces de glaces séculaires, tels que carcasses de mastodontes, défenses et
+dents d’ivoire, troncs de conifères, on peut affirmer que ce continent fut
+autrefois une terre fertile, habitée par des animaux certainement, par des
+hommes peut-être. Là furent ensevelies les épaisses forêts des époques
+préhistoriques, qui ont formé les gisements de houille dont nous saurons
+poursuivre l’exploitation! Oui! c’est un continent qui s’étend autour du Pôle,
+un continent vierge de toute empreinte humaine, et sur lequel nous irons
+planter le pavillon des États-Unis d’Amérique! »
+
+Tonnerre d’applaudissements.
+
+Lorsque les derniers roulements se furent éteints dans les lointaines
+perspectives d’Union-square, on entendit glapir la voix cassante du major
+Donellan. Il disait :
+
+« Voilà déjà sept minutes d’écoulées sur les dix qui devaient nous suffire pour
+atteindre le Pôle?…
+
+— Nous y serons dans trois minutes, » répondit froidement le président
+Barbicane.
+
+Il reprit :
+
+« Mais, si c’est un continent qui constitue notre nouvel immeuble, et si ce
+continent est surélevé, comme nous avons lieu de le croire, il n’en est pas
+moins obstrué par les glaces éternelles, recouvert d’ice-bergs et d’ice-fields,
+et dans des conditions où l’exploitation en serait difficile…
+
+— Impossible! dit Jan Harald, qui souligna cette affirmation d’un grand geste.
+
+— Impossible, je le veux bien, répondit Impey Barbicane. Aussi, est-ce à
+vaincre cette impossibilité qu’ont tendu nos efforts. Non seulement, nous
+n’aurons plus besoin de navires ni de traîneaux pour aller au Pôle; mais, grâce
+à nos procédés, la fusion des glaces, anciennes ou nouvelles, s’opérera comme
+par enchantement, et sans que cela nous coûte ni un dollar de notre capital, ni
+une minute de notre travail! »
+
+Ici un silence absolu. On touchait au moment « chicologique », suivant
+l’élégante expression que murmura Dean Toodrink à l’oreille de Jacques Jansen.
+
+« Messieurs, reprit le président du Gun-Club, Archimède ne demandait qu’un
+point d’appui pour soulever le monde. Eh bien! ce point d’appui, nous l’avons
+trouvé. Un levier devait suffire au grand géomètre de Syracuse, et ce levier
+nous le possédons. Nous sommes donc on mesure de déplacer le Pôle…
+
+— Déplacer le Pôle!… s’écria Éric Baldenak.
+
+— L’amener en Amérique!… » s’écria Jan Harald.
+
+Sans doute, le président Barbicane ne voulait pas encore préciser, car il
+continua, disant :
+
+« Quant à ce point d’appui…
+
+— Ne le dites pas!… Ne le dites pas! s’écria un des assistants d’une voix
+formidable.
+
+— Quant à ce levier…
+
+— Gardez le secret!… Gardez-le!… s’écria la majorité des spectateurs.
+
+— Nous le garderons! », répondit le président Barbicane.
+
+Et si les délégués européens furent dépités de cette réponse, on peut le
+croire. Mais, malgré leurs réclamations, l’orateur ne voulut rien faire
+connaître de ses procédés. Il se contenta d’ajouter :
+
+« Pour ce qui est des résultats du travail mécanique ­ travail sans précédent
+dans les annales industrielles ­ que nous allons entreprendre et mener à bonne
+fin, grâce au concours de vos capitaux, je vais vous en donner immédiatement
+communication.
+
+— Écoutez!… Écoutez! »
+
+Et, si on écouta!
+
+« Tout d’abord, reprit le président Barbicane, l’idée première de notre oeuvre
+revient à l’un de nos plus savants, dévoués et illustres collègues. À lui
+aussi, la gloire d’avoir établi les calculs qui permettent de faire passer
+cette idée de la théorie à la pratique, car, si l’exploitation des houillères
+arctiques n’est qu’un jeu, déplacer le Pôle était un problème que la mécanique
+supérieure pouvait seule résoudre. Voilà pourquoi nous nous sommes adressés à
+l’honorable secrétaire du Gun-Club, J.-T. Maston!
+
+— Hurrah!… Hip!… hip!… hip! pour J.-T. Maston! » cria tout l’auditoire,
+électrisé par la présence de cet éminent et extraordinaire personnage.
+
+Ah! combien Mrs Evangélina Scorbitt fut émue des acclamations qui éclatèrent
+autour du célèbre calculateur, et à quel point son coeur en fut délicieusement
+remué!
+
+Lui, modestement, se contenta de balancer doucement la tête à droite, puis à
+gauche, et de saluer du bout de son crochet l’enthousiaste assistance.
+
+« Déjà, chers souscripteurs, reprit le président Barbicane, lors du grand
+meeting qui célébra l’arrivée du Français Michel Ardan en Amérique, quelques
+mois avant notre départ pour la Lune… »
+
+Et ce Yankee parlait aussi simplement de ce voyage que s’il eût été de
+Baltimore à New-York!
+
+« … J.-T. Maston s’était écrié : "Inventons des machines, trouvons un point
+d’appui et redressons l’axe de la Terre!" Eh bien, vous tous qui m’écoutez,
+sachez-le donc!… Les machines sont inventées, le point d’appui est trouvé, et
+c’est au redressement de l’axe terrestre que nous allons appliquer nos efforts!
+
+Ici, quelques minutes d’une stupéfaction qui, en France, se fût traduite par
+cette expression populaire mais juste : « Elle est raide, celle-là! »
+
+« Quoi!… Vous avez la prétention de redresser l’axe? s’écria le major Donellan.
+
+— Oui, monsieur, répondit le président Barbicane, ou, plutôt, nous avons le
+moyen d’en créer un nouveau, sur lequel s’accomplira désormais la rotation
+diurne…
+
+— Modifier la rotation diurne!… répéta le colonel Karkof, dont les yeux
+jetaient des éclairs.
+
+— Absolument, et sans toucher à sa durée! répondit le président Barbicane.
+Cette opération reportera le Pôle actuel à peu près sur le soixante-septième
+parallèle, et, dans ces conditions, la Terre se comportera comme la planète
+Jupiter, dont l’axe est presque perpendiculaire au plan de son orbite. Or, ce
+déplacement de vingt-trois degrés vingt-huit minutes suffira pour que notre
+immeuble polaire reçoive une quantité de chaleur suffisant à fondre les glaces
+accumulées depuis des milliers de siècles! »
+
+L’auditoire était haletant. Personne ne songeait à interrompre l’orateur ­ pas
+même à l’applaudir. Tous étaient subjugués par cette idée à la fois si
+ingénieuse et si simple : modifier l’axe sur lequel se meut le sphéroïde
+terrestre.
+
+Quant aux délégués européens, ils étaient simplement abasourdis, aplatis,
+annihilés, et ils restaient bouche close, au dernier degré de l’ahurissement.
+
+Mais les applaudissements éclatèrent à tout rompre, lorsque le président
+Barbicane acheva son discours par cette conclusion sublime dans sa simplicité :
+
+« Donc, c’est le Soleil lui-même qui se chargera de fondre les ice-bergs et les
+banquises, et de rendre facile l’accès du Pôle nord!
+
+— Ainsi, demanda le major Donellan, puisque l’homme ne peut aller au Pôle,
+c’est le Pôle qui viendra à lui?…
+
+— Comme vous dites! » répliqua le président Barbicane.
+
+VIII
+
+« Comme dans Jupiter? » a dit le
+président du Gun-Club.
+
+Oui! Comme dans Jupiter.
+
+Et, lors de cette mémorable séance du meeting en l’honneur de Michel Ardan ­
+fort à propos rappelée par l’orateur ­ si J.-T. Maston s’était fougueusement
+écrié : « Redressons l’axe terrestre! », c’est que l’audacieux et fantaisiste
+Français, l’un des héros du _Voyage de la Terre à la Lune_, le compagnon du
+président Barbicane et du capitaine Nicholl, venait d’entonner un hymne
+dithyrambique en l’honneur de la plus importante des planètes de notre monde
+solaire. Dans son superbe panégyrique, il ne s’était pas fait faute d’en
+célébrer les avantages spéciaux, tels qu’il vont être sommairement rapportés.
+
+Ainsi donc, d’après le problème résolu par le calculateur du Gun-Club, un
+nouvel axe de rotation allait être substitué à l’ancien axe, sur lequel la
+Terre tourne « depuis que le monde est monde », suivant l’adage vulgaire. En
+outre, ce nouvel axe de rotation serait perpendiculaire au plan de son orbite.
+Dans ces conditions, la situation climatérique de l’ancien Pôle nord serait
+exactement égale à la situation actuelle de Trondjhem en Norvège au printemps.
+Sa cuirasse paléocrystique fondrait donc naturellement sous les rayons du
+Soleil. En même temps, les climats se distribueraient sur notre sphéroïde comme
+à la surface de Jupiter.
+
+En effet, l’inclinaison de l’axe de cette planète, ou, en d’autres termes,
+l’angle que son axe de rotation fait avec le plan de son écliptique, est de
+88°13’. Un degré et quarante- sept minutes de plus, cet axe serait absolument
+perpendiculaire au plan de l’orbite qu’elle décrit autour du Soleil.
+
+D’ailleurs, ­ il importe de bien le spécifier ­ l’effort que la Société
+Barbicane and Co. allait tenter pour modifier les conditions actuelles de la
+Terre, ne devait point tendre, à proprement parler, au redressement de son axe.
+Mécaniquement, aucune force, si considérable qu’elle fût, ne saurait produire
+un tel résultat. La Terre n’est pas comme une poularde à la broche, qui tourne
+autour d’un axe matériel que l’on puisse prendre à la main et déplacer à
+volonté. Mais, en somme, la création d’un nouvel axe était possible, ­ on dira
+même facile à obtenir, ­ du moment que le point d’appui, rêvé par Archimède, et
+le levier, imaginé par J.-T. Maston, étaient à la disposition de ces audacieux
+ingénieurs.
+
+Toutefois, puisqu’ils paraissaient décidés à tenir leur invention secrète
+jusqu’à nouvel ordre, il fallait se borner à en étudier les conséquences.
+
+C’est ce que firent tout d’abord les journaux et les revues, en rappelant aux
+savants, en apprenant aux ignorants, ce qui résultait pour Jupiter de la
+perpendicularité approximative de son axe sur le plan de son orbite.
+
+Jupiter, qui fait partie du monde solaire, comme Mercure, Vénus, la Terre,
+Mars, Saturne, Uranus et Neptune, circule à près de deux cents millions de
+lieues du foyer commun, son volume étant environ treize cents fois celui de la
+Terre.
+
+Or, s’il existe une vie « jovienne », c’est-à-dire s’il y a des habitants à la
+surface de Jupiter, voici quels sont les avantages certains que leur offre
+ladite planète ­ avantages si fantaisistement mis en relief, lors du mémorable
+meeting qui avait précédé le voyage à la Lune.
+
+Et, en premier lieu, pendant la révolution diurne de Jupiter qui ne dure que 9
+heures 55 minutes, les jours, sont constamment égaux aux nuits par n’importe
+quelle latitude ­ soit 4 heures 77 minutes pour le jour, 4 heures 77 minutes
+pour la nuit.
+
+« Voilà, firent observer les partisans de l’existence des Joviens, voilà qui
+convient aux gens d’habitudes régulières. Ils seront enchantés de se soumettre
+à cette régularité! »
+
+Eh bien! c’est ce qui se produirait sur la Terre, si le président Barbicane
+accomplissait son oeuvre. Seulement, comme le mouvement de rotation sur le
+nouvel axe terrestre ne serait ni accru ni amoindri, comme vingt-quatre heures
+sépareraient toujours deux midis successifs, les nuits et les jours seraient
+exactement de douze heures en n’importe quel point de notre sphéroïde. Les
+crépuscules et les aubes allongeraient les jours d’une quantité toujours égale.
+On vivrait au milieu d’un équinoxe perpétuel, tel qu’il se produit le 21 mars
+et le 21 septembre sur toutes les latitudes du globe, lorsque l’astre radieux
+décrit sa courbe apparente dans le plan de l’Équateur.
+
+« Mais le phénomène climatérique le plus curieux, et non le moins intéressant,
+ajoutaient avec raison les enthousiastes, ce sera l’absence de saisons! »
+
+En effet, c’est grâce à l’inclinaison de l’axe sur le plan de l’orbite, que se
+produisent ces variations annuelles, connues sous les noms de printemps, d’été,
+d’automne et d’hiver. Or, les Joviens ne connaissent rien de ces saisons. Donc
+les Terrestriens ne les connaîtraient plus. Du moment que le nouvel axe serait
+perpendiculaire à l’écliptique, il n’y aurait ni zones glaciales ni zones
+torrides, mais toute la Terre jouirait d’une zone tempérée.
+
+Voici pourquoi.
+
+Qu’est-ce que c’est que la zone torride? C’est la partie de la surface du globe
+comprise entre les Tropiques du Cancer et du Capricorne. Tous les points de
+cette zone jouissent de la propriété de voir le Soleil deux fois par an à leur
+zénith, tandis que pour les points des Tropiques, ce phénomène ne se produit
+annuellement qu’une fois.
+
+Qu’est-ce que c’est que la zone tempérée? C’est la partie qui comprend les
+régions situées entre les Tropiques et les Cercles polaires, entre 23°28’ et
+66°72’ de latitude, et pour lesquelles le Soleil ne s’élève jamais jusqu’au
+zénith, mais paraît tous les jours au-dessus de l’horizon.
+
+Qu’est-ce que c’est que la zone glaciale? C’est cette partie des régions
+circumpolaires que le Soleil abandonne complètement pendant un laps de temps,
+qui, pour le Pôle même, peut aller jusqu’à six mois.
+
+On le comprend, une conséquence des diverses hauteurs que peut atteindre le
+Soleil au-dessus de l’horizon, c’est qu’il en résulte une chaleur excessive
+pour la zone torride ­ une chaleur modérée mais variable à mesure qu’on
+s’éloigne des Tropiques pour la zone tempérée, ­ un froid excessif pour la zone
+glaciale depuis les Cercles polaires jusqu’aux Pôles.
+
+Eh bien, les choses ne se passeraient plus ainsi à la surface de la Terre, par
+suite de la perpendicularité du nouvel axe. Le Soleil se maintiendrait
+immuablement dans le plan de l’Équateur. Durant toute l’année, il tracerait
+pendant douze heures sa course imperturbable, en montant jusqu’à une distance
+du zénith égale à la latitude du lieu, par conséquent d’autant plus haut que le
+point est plus voisin de l’Équateur. Ainsi, pour les pays situés par vingt
+degrés de latitude, il s’élèverait chaque jour jusqu’à soixante-dix degrés
+au-dessus de l’horizon, ­ pour les pays situés par quarante-neuf degrés,
+jusqu’à quarante et un, ­ pour les points situés sur le soixante-septième
+parallèle, jusqu’à vingt-trois degrés. Donc les jours conserveraient une
+régularité parfaite, mesurés par le Soleil, qui se lèverait et se coucherait
+toutes les douze heures au même point de l’horizon.
+
+« Et voyez les avantages! répétaient les amis du président Barbicane. Chacun,
+suivant son tempérament, pourra choisir le climat invariable qui conviendra à
+ses rhumes ou à ses rhumatismes, sur un globe où l’on ne connaîtra plus les
+variations de chaleur actuellement si regrettables! »
+
+En résumé, Barbicane and Co, Titans modernes, allaient modifier l’état de
+choses qui existait depuis l’époque où le sphéroïde terrestre, penché sur son
+orbite, s’était concentré pour devenir la Terre telle qu’elle est.
+
+À la vérité, l’observateur y perdrait quelques-unes des constellations ou
+étoiles qu’il est habitué à voir sur le champ du ciel. Le poste n’aurait plus
+les longues nuits d’hiver ni les longs jours d’été à encadrer dans ses rimes
+modernes « avec la consonne d’appui. » Mais, en somme, quel profit pour la
+généralité des humains!
+
+« De plus, répétaient les journaux dévoués au président Barbicane, puisque les
+productions du sol terrestre seront régularisées, l’agronome pourra distribuer
+à chaque espèce végétale la température qui lui paraîtra favorable.
+
+— Bon! ripostaient les feuilles ennemies, est-ce qu’il n’y aura pas toujours
+des pluies, des grêles, des tempêtes, des trombes, des orages, tous ces
+météores qui parfois compromettent si gravement l’avenir des récoltes et la
+fortune des cultivateurs?
+
+— Sans doute, reprenait le choeur des amis, mais ces désastres seront
+probablement plus rares par suite de la régularité climatérique qui empêchera
+les troubles de l’atmosphère. Oui! l’humanité profitera grandement de ce nouvel
+état de choses. Oui! ce sera la véritable transformation du globe terrestre.
+Oui! Barbicane and Co auront rendu service aux générations présentes et
+futures, en détruisant, avec l’inégalité des jours et des nuits, la diversité
+fâcheuse des saisons. Oui! comme le disait Michel Ardan, notre sphéroïde, à la
+surface duquel il fait toujours trop chaud ou trop froid, ne sera plus la
+planète aux rhumes, aux coryzas, aux fluxions de poitrine. Il n’y aura
+d’enrhumés que ceux qui le voudront bien, puisqu’il leur sera toujours loisible
+d’aller habiter un pays convenable à leurs bronches. »
+
+Et, dans son numéro du 27 décembre, le _Sun_, de New- York, termina le plus
+éloquent des articles en s’écriant :
+
+« Honneur au président Barbicane et à ses collègues! Non seulement ces
+audacieux auront, pour ainsi dire, annexé une nouvelle province au continent
+américain, et par là même agrandi le champ déjà si vaste de la Confédération,
+mais ils auront rendu la Terre plus hygiéniquement habitable, et aussi plus
+productive, puisqu’on pourra semer dès qu’on aura récolté, et que, le grain
+germant sans retard, il n’y aura plus de temps perdu en hiver. Non seulement
+les richesses houillères se seront accrues par l’exploitation de nouveaux
+gisements, qui assureront la consommation de cette indispensable matière
+pendant de longues années peut-être, mais les conditions climatériques de notre
+globe se seront transformées à son avantage. Barbicane et ses collègues auront
+modifié, pour le plus grand bien de leurs semblables, l’oeuvre du Créateur.
+Honneur à ces hommes, qui prendront le premier rang parmi les bienfaiteurs de
+l’humanité! »
+
+IX
+
+Dans lequel on sent apparaître un Deus ex
+Machina d’origine française.
+
+Tels devaient donc être les profits dus à la modification apportée par le
+président Barbicane à l’axe de rotation. On le sait, d’ailleurs, cette
+modification ne devait affecter que dans une mesure insensible le mouvement de
+translation de notre sphéroïde autour du Soleil. La Terre continuerait à
+décrire son orbite immuable à travers l’espace, et les conditions de l’année
+solaire ne seraient point altérées.
+
+Lorsque les conséquences du changement de l’axe furent portées à la
+connaissance du monde entier, elles eurent un retentissement extraordinaire.
+Et, à la première heure, on fit un accueil enthousiaste à ce problème de haute
+mécanique. La perspective d’avoir des saisons d’une égalité constante, et,
+suivant la latitude, « au gré des consommateurs », était extrêmement
+séduisante. On « s’emballait » sur cette pensée que tous les mortels pourraient
+jouir de ce printemps perpétuel que le chantre de Télémaque accordait à l’île
+de Calypso, et qu’ils auraient même le choix entre un printemps frais et un
+printemps tiède. Quant à la position du nouvel axe sur lequel s’accomplirait la
+rotation diurne, c’était un secret que ni le président Barbicane, ni le
+capitaine Nicholl, ni J.-T. Maston ne semblaient vouloir livrer au public. Le
+dévoileraient-ils avant, ou ne le connaîtrait-on qu’après l’expérience? Il n’en
+fallait pas davantage pour que l’opinion commençât à s’inquiéter quelque peu.
+
+Une observation vint naturellement à l’esprit, et fut vivement commentée dans
+les journaux. Par quel effort mécanique se produirait ce changement, qui
+exigerait évidemment l’emploi d’une force énorme?
+
+Le Forum, importante revue de New-York, fit justement remarquer ceci :
+
+« Si la Terre n’eût pas tourné sur un axe, peut-être aurait- il suffi d’un choc
+relativement faible pour lui donner un mouvement de rotation autour d’un axe
+arbitrairement choisi, mais elle peut être assimilée à un énorme gyroscope, se
+mouvant avec une assez grande rapidité, et une loi de la nature veut qu’un
+semblable appareil ait une propension à tourner constamment autour du même axe.
+Léon Foucault l’a démontré matériellement par des expériences célèbres. Il sera
+donc très difficile, pour ne pas dire impossible, de l’en faire dévier! »
+
+Rien de plus juste. Aussi, après s’être demandé quel serait l’effort imaginé
+par les ingénieurs de la _North Polar Practical Association_, il était non
+moins intéressant de savoir si cet effort serait insensiblement ou brusquement
+produit. Et, dans ce dernier cas, ne surviendrait-il pas des catastrophes
+effrayantes à la surface du globe, au moment où le changement d’axe
+s’effectuerait, grâce aux procédés de Barbicane and Co?
+
+Il y avait là de quoi préoccuper aussi bien les savants que les ignorants des
+deux Mondes. En somme, un choc est un choc, et il n’est jamais agréable d’en
+ressentir le coup ou même le contrecoup. Il semblait, vraiment, que les
+promoteurs de l’affaire ne s’étaient point préoccupés des bouleversements que
+leur oeuvre pouvait provoquer sur notre infortuné globe pour n’en voir que les
+avantages. Aussi, très adroitement, les délégués européens, plus que jamais
+irrités de leur défaite et résolus à tirer parti de cette circonstance,
+commencèrent-ils à soulever l’opinion publique contre le président du Gun-Club.
+
+On ne l’a pas oublié, la France, n’ayant fait valoir aucune prétention sur les
+contrées circumpolaires, ne figurait point parmi les Puissances qui avaient
+pris part à l’adjudication. Cependant, si elle s’était officiellement détachée
+de la question, un Français, on l’a dit, avait eu la pensée de se rendre à
+Baltimore, afin de suivre, pour son compte personnel et son agrément
+particulier, les diverses phases de cette gigantesque entreprise.
+
+C’était un ingénieur au corps des Mines, âgé de trente- cinq ans. Entré le
+premier à l’École Polytechnique et sorti le premier, il est permis de le
+présenter comme un mathématicien hors ligne, très probablement supérieur à
+J.-T. Maston, qui, lui, s’il était un calculateur remarquable, n’était que
+calculateur ­ ce qu’eût été un Le Verrier auprès d’un Laplace ou d’un Newton.
+
+Cet ingénieur ­ ce qui ne gâtait rien ­ était un homme d’esprit, un
+fantaisiste, un original comme il s’en rencontre quelquefois dans les Ponts et
+rarement dans les Mines. Il avait une manière à lui de dire les choses et
+particulièrement amusante. Lorsqu’il causait avec ses intimes, même lorsqu’il
+parlait science, il le faisait avec le laisser-aller d’un gamin de Paris. Il
+aimait les mots de cette langue populaire, les expressions auxquelles la mode a
+si rapidement donné droit de cité. Dans ses moments d’abandon, on eût dit que
+son langage se serait très mal accommodé des formules académiques, et il ne s’y
+résignait que lorsqu’il avait la plume à la main. C’était, en même temps, un
+travailleur acharné, pouvant rester dix heures devant sa table, écrivant
+couramment des pages d’algèbre comme on écrit une lettre. Son meilleur
+délassement, après les travaux de hautes mathématiques de toute une journée,
+c’était le whist, qu’il jouait médiocrement, bien qu’il en eût calculé toutes
+les chances. Et, quand « la main était au mort », il fallait l’entendre
+s’écrier dans ce latin de cuisine, cher aux pipots : « _Cadaveri poussandum
+est!_ »
+
+Ce singulier personnage s’appelait Pierdeux (Alcide) et, dans sa manie
+d’abréger ­ commune d’ailleurs à tous ses camarades ­ il signait généralement
+APierd et même AP1, sans jamais mettre de point sur l’i. Il était si ardent
+dans ses discussions, qu’on l’avait surnommé Alcide sulfurique. Non seulement
+il était grand, mais il paraissait « haut ». Ses camarades affirmaient que sa
+taille mesurait la cinq millionième partie du quart du méridien, soit environ
+deux mètres, et ils ne se trompaient pas de beaucoup. S’il avait la tête un peu
+petite pour son buste puissant et ses larges épaules, comme il la remuait avec
+entrain, et quel vif regard s’échappait de ses yeux bleus à travers son
+pince-nez! Ce qui le caractérisait, c’était une de ces physionomies qui sont
+gaies, tout en étant graves, en dépit d’un crâne dépouillé prématurément par
+l’abus des signes algébriques sous la lumière des « verres de rosto »,
+autrement dit les becs de gaz des salles d’études. Avec cela le meilleur garçon
+dont on ait jamais conservé le souvenir à l’École, et sans l’ombre de pose.
+Bien que son caractère fût assez indépendant, il s’était toujours soumis aux
+prescriptions du code X, qui fait loi parmi les Polytechniciens pour tout ce
+qui concerne la camaraderie et le respect de l’uniforme. On l’appréciait aussi
+bien sous les arbres de la cour des « Acas », ainsi nommée parce qu’elle n’a
+pas d’acacias, que dans les « casers » ­ dortoirs où les rangements de son
+bahut, l’ordre qui régnait dans son « coffin, » dénotaient un esprit absolument
+méthodique.
+
+Mais que la tête d’Alcide Pierdeux parût un peu petite au sommet de son grand
+corps, soit! En tous cas, elle était remplie jusqu’aux méninges, on peut le
+croire. Avant tout, il était mathématicien comme tous ses camarades le sont ou
+l’ont été; mais il ne faisait des mathématiques que pour les appliquer aux
+sciences expérimentales, qui elles-mêmes n’avaient de charme à ses yeux que
+parce qu’elles trouvaient leur emploi dans l’industrie. C’était là, il le
+reconnaissait bien, un côté inférieur de sa nature. On n’est pas parfait. En
+somme, sa spécialité, c’était l’étude de ces sciences qui, malgré leurs progrès
+immenses, ont et auront toujours des secrets pour leurs adeptes.
+
+Mentionnons, au passage, qu’Alcide Pierdeux était célibataire. Comme il le
+disait volontiers, il était encore « égal à un, » bien que son plus vif désir
+eût été de se doubler. Aussi, ses amis avaient-ils déjà pensé à le marier avec
+une jeune fille charmante, gaie, spirituelle, une provençale de Martigues.
+Malheureusement, il y avait un père qui répondit aux premières ouvertures par
+la « martigalade » suivante :
+
+« Non, votre Alcide est trop savant! Il tiendrait à ma pauvrette des
+conversations inintelligibles pour elle!… »
+
+Comme si tout vrai savant n’était pas modeste et simple!
+
+C’est pourquoi, très dépité, notre ingénieur résolut de mettre une certaine
+étendue de mer entre la Provence et lui. Il demanda un congé d’un an, il
+l’obtint, et ne crut pas pouvoir le mieux employer qu’en allant suivre
+l’affaire de la _North Polar Practical Association_. Et voilà pourquoi, à cette
+époque, il se trouvait aux États-Unis.
+
+Donc, depuis qu’Alcide Pierdeux était à Baltimore, cette grosse opération de
+Barbicane and Co. ne laissait pas de le préoccuper. Que la Terre devint
+jovienne par un changement d’axe, peu lui importait! Mais par quel moyen elle
+le pourrait devenir, c’était là ce qui excitait sa curiosité de savant ­ non
+sans raison.
+
+Et, dans son langage pittoresque, il se disait : « Évidemment le président
+Barbicane s’apprête à flanquer à notre boule un gnon de première catégorie!…
+Comment et dans quel sens?… Tout est là!.. Pardieu! j’imagine bien qu’il va la
+prendre « fin » comme une bille de billard, quand on veut faire un effet de
+coté!… S’il la prenait « plein », elle irait se balader hors de son orbite, et
+au diable les années actuelles, qui seraient changées de la belle façon! Non!
+ces braves gens ne songent évidemment qu’à substituer un nouvel axe à
+l’ancien!… Pas de doute là-dessus!… Mais je ne vois pas trop où ils iront
+prendre leur point d’appui ni quelle secousse ils feront arriver de
+l’extérieur!… Ah! si le mouvement diurne n’existait pas, une chiquenaude
+suffirait!… Or, il existe, le mouvement diurne!… On ne peut pas le supprimer,
+le mouvement diurne! Et c’est bien là le _canisdentum!_ »
+
+Il voulait dire le « chiendent », cet étonnant Pierdeux!
+
+« En tout cas, ajouta-t-il, de quelque manière qu’ils s’y prennent, ce sera un
+chambardement général! »
+
+En fin de compte, notre savant avait beau « se décarcasser la boîte au sel »,
+il n’entrevoyait même pas quel serait le procédé imaginé par Barbicane et
+Maston. Chose d’autant plus regrettable que, si ce procédé lui eût été connu,
+il en aurait vite déduit les formules mécaniques.
+
+Et c’est ce qui fait qu’à la date du 29 décembre, Alcide Pierdeux, ingénieur au
+corps national des Mines de France, arpentait, du compas largement ouvert de
+ses longues jambes, les rues mouvementées de Baltimore.
+
+X
+
+Dans lequel diverses inquiétudes
+commencent à se faire jour.
+
+Cependant un mois venait de s’écouler depuis que l’assemblée générale s’était
+tenue dans les salons du Gun- Club. Durant ce laps de temps, l’opinion publique
+s’était très sensiblement modifiée. Les avantages du changement de l’axe de
+rotation, oubliés! Les désavantages, on commençait à les voir fort
+distinctement. Il n’était pas possible qu’une catastrophe ne s’ensuivît point,
+car le changement serait vraisemblablement produit par une violente secousse.
+Que serait au juste cette catastrophe, voilà ce qu’on ne pouvait dire. Quant à
+l’amélioration des climats, était-elle si désirable? En vérité, il n’y aurait
+que les Esquimaux, les Lapons, les Samoyèdes, les Tschoultchis, qui pourraient
+y gagner, puisqu’ils n’avaient rien à y perdre.
+
+Il fallait, maintenant, entendre les délégués européens déblatérer contre
+l’oeuvre du président Barbicane! Et, pour commencer, ils avaient fait des
+rapports à leurs gouvernements, ils avaient usé les fils sous-marins par
+l’incessante circulation de leurs dépêches, ils avaient demandé, ils avaient
+reçu des instructions… Or, ces instructions, on les connaît. Toujours clichées
+selon les formules de l’art diplomatique avec ses amusantes réserves : «
+Montrez beaucoup d’énergie, mais ne compromettez pas votre gouvernement! ­
+Agissez résolument, mais ne touchez pas au _statu quo!_ »
+
+Entre temps, le major Donellan et ses collègues ne cessaient de protester au
+nom de leurs pays menacés ­ au nom de l’ancien Continent surtout.
+
+« En effet, il est bien évident, disait le colonel Boris Karkof, que les
+ingénieurs américains ont dû prendre leurs mesures pour épargner autant que
+possible aux territoires des États-Unis les conséquences du choc!
+
+— Mais le pouvaient-ils? répondait Jan Harald. Quand on secoue un olivier
+pendant la récolte des olives, est-ce que toutes les branches n’en pâtissent
+pas?
+
+— Et lorsque vous recevez un coup de poing dans la poitrine, répétait Jacques
+Jansen, est-ce que tout votre corps n’en est pas ébranlé?
+
+— Voilà donc ce que signifiait la fameuse clause du document! s’écriait Dean
+Toodrink. Voilà donc pourquoi elle visait certaines modifications géographiques
+ou météorologiques à la surface du globe!
+
+— Oui! disait Éric Baldenak, et ce que l’on peut d’abord craindre, c’est que le
+changement de l’axe ne rejette les mers hors de leurs bassins naturels.
+
+— Et si le niveau océanique s’abaisse en différents points, faisait observer
+Jacques Jansen, n’arrivera-t-il pas que certains habitants se trouveront à de
+telles hauteurs que toute communication sera impossible avec leurs semblables?…
+
+— Si même ils ne sont reportés dans des couches d’une densité si faible,
+ajoutait Jan Harald, que l’air n’y suffira plus à la respiration!
+
+— Voyez-vous Londres à la hauteur du Mont-Blanc! » s’écriait le major Donellan.
+
+Et, les jambes écartées, la tête rejetée en arrière, ce gentleman regardait
+vers le zénith, comme si la capitale du Royaume-Uni eût été perdue dans les
+nuages.
+
+En somme, cela constituait un danger public, d’autant plus inquiétant qu’on
+pressentait déjà quelles seraient les conséquences de la modification de l’axe
+terrestre.
+
+En effet, il ne s’agissait rien moins que d’un changement de vingt-trois degrés
+vingt huit minutes, changement qui devait produire un déplacement considérable
+des mers par suite de l’aplatissement de la Terre aux anciens Pôles. La Terre
+était-elle donc menacée de bouleversements pareils à ceux que l’on croit avoir
+récemment constatés à la surface de la planète Mars? Là, des continents
+entiers, entre autres la Libye de Schiaparelli, ont été submergés, ­ ce
+qu’indique la teinte bleu foncé, substituée à la teinte rougeâtre. Là, le lac
+Moeris a disparu. Là, six cent mille kilomètres carrés ont été modifiés au
+nord, tandis qu’au sud, les océans ont abandonné les larges régions qu’ils
+occupaient autrefois. Et, si quelques âmes charitables s’étaient inquiétées des
+« inondés de Mars » et avaient proposé d’ouvrir des souscriptions en leur
+faveur, que serait-ce lorsqu’il faudrait s’inquiéter des inondés de la Terre?
+
+Les protestations commencèrent donc à se faire entendre de toutes parts, et le
+gouvernement des États-Unis fut mis en demeure d’aviser. À tout prendre, mieux
+valait ne point tenter l’expérience que de s’exposer aux catastrophes qu’elle
+réservait à coup sûr. Le Créateur avait bien fait les choses. Nulle nécessité
+de porter une main téméraire sur son oeuvre.
+
+Eh bien, le croirait-on? Il se trouvait des esprits assez légers pour
+plaisanter de choses si graves!
+
+« Voyez-vous ces Yankees! répétaient-ils. Embrocher la Terre sur un autre axe!
+Si encore, à force de tourner sur celui- ci depuis des millions de siècles,
+elle l’avait usé au frottement de ses tourillons, peut-être eût-il été opportun
+de le changer comme on change l’essieu d’une poulie ou d’une roue! Mais
+n’est-il donc pas en aussi bon état qu’aux premiers jours de la création? »
+
+À cela que répondre?
+
+Et, au milieu de toutes ces récriminations, Alcide Pierdeux cherchait à deviner
+quels seraient la nature et la direction du choc imaginé par J.-T. Maston,
+ainsi que le point précis du globe où il se produirait. Une fois maître de ce
+secret, il saurait bien reconnaître quelles seraient les parties menacées du
+sphéroïde terrestre.
+
+Il a été mentionné ci-dessus que les terreurs de l’ancien Continent ne
+pouvaient être partagées par le nouveau ­ du moins, dans cette portion comprise
+sous le nom d’Amérique septentrionale, qui appartient plus spécialement à la
+Confédération américaine. En effet, était-il admissible que le président
+Barbicane, le capitaine Nicholl et J.-T. Maston, en leur qualité d’Américains,
+n’eussent point songé à préserver les États-Unis des émersions ou immersions
+que devait produire le changement de l’axe en divers points de l’Europe, de
+l’Asie, de l’Afrique et de l’Océanie? On est Yankee ou on ne l’est pas, et ils
+l’étaient tous trois, et à un rare degré ­ des Yankees « coulés d’un bloc »
+comme on avait dit de Barbicane, quand il avait développé son projet de voyage
+à la Lune.
+
+Évidemment, la partie du nouveau Continent, entre les terres arctiques et le
+golfe du Mexique, ne devait rien avoir à redouter du choc en perspective. Il
+est probable même que l’Amérique profiterait d’un considérable accroissement de
+territoire. En effet, sur les bassins abandonnés par les deux océans qui la
+baignent actuellement, qui sait si elle ne trouverait pas à s’annexer autant de
+nouvelles provinces que son pavillon déployait déjà d’étoiles sous les plis de
+son étamine?
+
+« Oui, sans doute! Mais, répétaient les esprits timorés ­ ceux qui ne voient
+jamais que le côté périlleux des choses ­ est-on jamais sûr de rien ici-bas? Et
+si J.-T. Maston s’était trompé dans ses calculs? Et si le président Barbicane
+commettait une erreur, quand il les mettrait en pratique? Cela peut arriver aux
+plus habiles artilleurs! Ils n’envoient pas toujours le boulet dans la cible ni
+la bombe dans le tonneau! »
+
+On le conçoit, ces inquiétudes étaient soigneusement entretenues par les
+délégués des Puissances européennes. Le secrétaire Dean Toodrink publia nombre
+d’articles en ce sens et des plus violents dans le _Standard_, Jan Harald dans
+le journal suédois _Aftenbladet_, et le colonel Boris Karkof dans le journal
+russe très répandu le _Novoié-Vrémia_. En Amérique même, les opinions se
+divisèrent. Si les républicains, qui sont libéraux, restèrent partisans du
+président Barbicane, les démocrates, qui sont conservateurs, se déclarèrent
+contre lui. Une partie de la presse américaine, principalement le _Journal de
+Boston_, la _Tribune_ de New-York, etc., firent chorus avec la presse
+européenne. Or, aux États-Unis, depuis l’organisation de l’_Associated Press_
+et l’_United Press_, le journal est devenu un agent formidable d’informations,
+puisque le prix des nouvelles locales ou étrangères dépasse annuellement et de
+beaucoup le chiffre de vingt millions de dollars.
+
+En vain d’autres feuilles ­ non des moins répandues ­ voulurent-elles riposter
+en faveur de la _North Polar Practical Association_! En vain Mrs Evangélina
+Scorbitt paya-t-elle à dix dollars la ligne des articles de fond, des articles
+de fantaisie, de spirituelles boutades, où il était fait justice de ces périls
+que l’on traitait de chimériques! En vain cette ardente veuve chercha-t-elle à
+démonter que, si jamais hypothèse était injustifiable, c’était bien que J.-T.
+Maston eût pu commettre une erreur de calcul! Finalement, l’Amérique, prise de
+peur, inclina peu à peu à se mettre presque tout entière à l’unisson de
+l’Europe.
+
+Du reste, ni le président Barbicane, ni le secrétaire du Gun-Club, ni même les
+membres du Conseil d’administration, ne prenaient la peine de répondre. Ils
+laissaient dire et n’avaient rien changé à leurs habitudes. Il ne semblait même
+pas qu’ils fussent absorbés par les immenses préparatifs que devait nécessiter
+une telle opération. Se préoccupaient-ils seulement du revirement de l’opinion
+publique, de la désapprobation générale qui s’accentuait maintenant contre un
+projet accueilli tout d’abord avec tant d’enthousiasme? Il n’y paraissait guère.
+
+Bientôt, malgré le dévouement de Mrs Evangélina Scorbitt, quelles que fussent
+les sommes qu’elle consacra à leur défense, le président Barbicane, le
+capitaine Nicholl et J.-T. Maston passèrent à l’état d’êtres dangereux pour la
+sécurité des deux Mondes. Officiellement, le gouvernement fédéral fut sommé par
+les Puissances européennes d’intervenir dans l’affaire et d’interroger ses
+promoteurs. Ceux-ci devaient faire connaître ouvertement leurs moyens d’action,
+déclarer par quel procédé ils comptaient substituer un nouvel axe à l’ancien ­
+ce qui permettrait de déduire quelles en devaient être les conséquences au
+point de vue de la sécurité générale ­ de désigner enfin quelles seraient les
+parties du globe qui seraient directement menacées, en un mot, apprendre tout
+ce que l’inquiétude publique ne savait pas, et tout ce que la prudence voulait
+savoir.
+
+Le gouvernement de Washington n’eut point à se faire prier. L’émotion, qui
+avait gagné les États du nord, du centre et du sud de la République, ne lui
+permettait pas une hésitation. Une Commission d’enquête, composée de
+mécaniciens, d’ingénieurs, de mathématiciens, d’hydrographes et de géographes,
+au nombre de cinquante, présidée par le célèbre John H. Prestice, fut instituée
+par décret en date du 19 février, avec plein pouvoir pour se faire rendre
+compte de l’opération et au besoin pour l’interdire.
+
+Tout d’abord, le président Barbicane reçut avis de comparaître devant cette
+Commission.
+
+Le président Barbicane ne vint pas.
+
+Des agents allèrent le chercher dans son habitation particulière, 95,
+Cleveland-street, à Baltimore.
+
+Le président Barbicane n’y était plus.
+
+Où était-il?…
+
+On l’ignorait.
+
+Quand était-il parti?…
+
+Depuis cinq semaines, depuis le 11 janvier, il avait quitté la grande cité du
+Maryland et le Maryland lui-même en compagnie du capitaine Nicholl.
+
+Où étaient-ils allés tous les deux?…
+
+Personne ne put le dire.
+
+Évidemment, les deux membres du Gun-Club faisaient route pour cette région
+mystérieuse, où les préparatifs commenceraient sous leur direction.
+
+Mais quel pouvait être ce lieu?…
+
+On le comprend, il y avait un puissant intérêt à le savoir, si l’en voulait
+briser dans l’oeuf le plan de ces dangereux ingénieurs, alors qu’il en était
+temps encore.
+
+La déception, produite par le départ du président Barbicane et du capitaine
+Nicholl, fut énorme. Il se produisit bientôt un flux de colère qui monta comme
+une marée d’équinoxe contre les administrateurs de la _North Polar Practical
+Association_.
+
+Mais un homme devait savoir où étaient allés le président Barbicane et son
+collègue. Un homme pouvait péremptoirement répondre au gigantesque point
+d’interrogation, qui se dressait à la surface du globe.
+
+Cet homme, c’était J.-T. Maston.
+
+J.-T. Maston fut mandé devant la Commission d’enquête par les soins de John H.
+Prestice.
+
+J.-T. Maston ne parut point.
+
+Est-ce que, lui aussi, avait quitté Baltimore? Est-ce qu’il était allé
+rejoindre ses collègues pour les aider dans cette oeuvre, dont le monde entier
+attendait les résultats avec une si compréhensible épouvante?
+
+Non! J.-T. Maston habitait toujours Balistic-Cottage, au numéro 109 de
+Franklin-street, travaillant sans cesse, se délassant déjà dans d’autres
+calculs, ne s’interrompant que pour quelques soirées passées dans les salons de
+Mrs Evangélina Scorbitt, au somptueux hôtel de New-Park.
+
+Un agent lui fut donc dépêché par le président de la Commission d’enquête avec
+ordre de l’amener.
+
+L’agent arriva au cottage, frappa à la porte, s’introduisit dans le vestibule,
+fut assez mal reçu par le nègre Fire-Fire, plus mal encore par le maître de la
+maison.
+
+Cependant J.-T. Maston crut devoir se rendre à l’invitation, et, quand il fut
+en présence des commissaires- enquêteurs, il ne dissimula pas qu’on l’ennuyait
+fort en interrompant ses occupations habituelles.
+
+Une première question lui fut adressée :
+
+Le secrétaire du Gun-Club savait-il où se trouvaient actuellement le président
+Barbicane et le capitaine Nicholl?
+
+« Je le sais, répondit J.-T. Maston d’une voix ferme, mais je ne me crois point
+autorisé à le dire. »
+
+Seconde question :
+
+Ses deux collègues s’occupaient-ils des préparatifs nécessaires à cette
+opération du changement de l’axe terrestre?
+
+« Cela, répondit J.-T. Maston, fait partie du secret que je suis tenu
+d’observer, et je refuse de répondre. »
+
+Voudrait-il donc communiquer son travail à la Commission d’enquête, qui
+jugerait s’il était possible de laisser s’accomplir les projets de la Société?
+
+« Non, certes, je ne le communiquerai pas!… Je l’anéantirais plutôt!… C’est mon
+droit de citoyen libre de la libre Amérique de ne communiquer à personne le
+résultat de mes travaux!
+
+— Mais, si c’est votre droit, monsieur Maston, dit le président John H.
+Prestice d’une voix grave, comme s’il eût répondu au nom du monde entier,
+peut-être est-ce votre devoir de parler en présence de l’émotion générale, afin
+de mettre un terme à l’affolement des populations terrestres? »
+
+J.-T. Maston ne croyait pas que ce fût son devoir. Il n’en avait qu’un, celui
+de se taire : il se tairait.
+
+Malgré leur insistance, leurs supplications, malgré leurs menaces, les membres
+de la Commission d’enquête ne purent rien obtenir de l’homme au crochet de fer.
+Jamais, non! jamais on n’aurait pu croire qu’un entêtement aussi tenace se fût
+logé sous un crâne en gutta-percha!
+
+J-T. Maston s’en alla donc comme il était venu, et, s’il fut félicité de sa
+vaillante attitude par Mrs Evangélina Scorbitt, il est inutile d’y insister.
+
+Lorsque l’on connut le résultat de la comparution de J.-T. Maston devant les
+commissaires-enquêteurs, l’indignation publique prit des formes véritablement
+alarmantes pour la sécurité de cet artilleur à la retraite. La pression ne
+tarda pas à devenir telle sur les hauts représentants du gouvernement fédéral,
+si violente fut l’intervention des délégués européens et de l’opinion publique,
+que le ministre d’État, John S. Wright, dut demander à ses collègues
+l’autorisation d’agir _manu militari_.
+
+Un soir, le 13 mars, J.-T. Maston était dans le cabinet de Balistic-Cottage, ­
+absorbé dans ses chiffres, quand le timbre du téléphone résonna fébrilement.
+
+« Allô!… Allô!… murmura la plaque, agitée d’un tremblotement qui dénonçait une
+extrême inquiétude.
+
+— Qui me parle? demanda J.-T. Maston.
+
+— Mistress Scorbitt.
+
+— Que veut mistress Scorbitt?
+
+— Vous mettre sur vos gardes!… Je viens d’être informée que, ce soir même… »
+
+La phrase n’était pas encore entrée dans les oreilles de J.- T. Maston, que la
+porte de Balistic-Cottage était rudement enfoncée à coups d’épaules.
+
+Dans l’escalier qui conduisait au cabinet, extraordinaire tumulte. Une voix
+objurguait. D’autres voix prétendaient la réduire au silence. Puis, bruit de la
+chute d’un corps.
+
+C’était le nègre Fire-Fire, qui roulait de marche en marche, après avoir en
+vain tenté de défendre contre les assaillants le « home » de son maître.
+
+Un instant après, la porte du cabinet volait en éclats, et un constable
+apparaissait, suivi d’une escouade d’agents.
+
+Ce constable avait ordre de pratiquer une visite domiciliaire dans le cottage,
+de s’emparer des papiers de J.-T. Maston, et de s’assurer de sa personne.
+
+Le bouillant secrétaire du Gun-Club saisit un revolver, et menaça l’escouade
+d’une sextuple décharge.
+
+En un instant, grâce au nombre, il était désarmé, et main basse fut faite sur
+les papiers, couverts de formules et de chiffres, qui encombraient sa table.
+
+Soudain, s’échappant par un écart brusque, J.-T. Maston parvint à s’emparer
+d’un carnet, qui, vraisemblablement, renfermait l’ensemble de ses calculs.
+
+Les agents s’élancèrent pour le lui arracher ­ avec la vie, s’il le fallait…
+
+Mais, prestement, J..T. Maston put l’ouvrir, en déchirer la dernière page, et,
+plus prestement encore, avaler cette page comme une simple pilule.
+
+« Maintenant, venez la prendre! » s’écria-t-il du ton de Léonidas aux
+Thermopyles.
+
+Une heure après, J.-T. Maston était incarcéré dans la prison de Baltimore.
+
+Et c’était sans doute ce qui pouvait lui arriver de plus heureux, car la
+population se fût portée sur sa personne à des excès ­ regrettables pour lui ­
+que la police eût été impuissante à prévenir.
+
+XI
+
+Ce qui se trouve dans le carnet de J.-T.
+Maston, et ce qui ne s’y trouve plus.
+
+Le carnet, saisi par les soins de la police de Baltimore, se composait d’une
+trentaine de pages, zébrées de formules, d’équations, finalement de nombres
+constituant l’ensemble des calculs de J.-T. Maston. C’était là un travail de
+haute mécanique, qui ne pouvait être apprécié que par des mathématiciens. Là
+figurait même l’équation des forces vives
+
+V^2 – V0^2 = 2gr0^2 (1/r – 1/r0)
+
+qui se trouvait précisément dans le problème de la Terre à la Lune, où elle
+contenait, en outre les expressions relatives à l’attraction lunaire.
+
+En somme, le vulgaire n’eût absolument rien compris à ce travail. Aussi
+parut-il convenable de lui en faire connaître les données et les résultats,
+dont le monde entier s’inquiétait si vivement depuis quelques semaines.
+
+Et c’est ce qui fut livré à la publicité des journaux, dès que les savants de
+la Commission d’enquête eurent pris connaissance des formules du célèbre
+calculateur… C’est ce que toutes les feuilles publiques, sans distinction de
+parti, portèrent à la connaissance des populations.
+
+Et d’abord, pas de discussion possible sur le travail de J.- T. Maston.
+Problème correctement énoncé, problème à demi résolu, dit-on, et, celui-ci
+l’était remarquablement. D’ailleurs, les calculs avaient été faits avec trop de
+précision pour que la Commission d’enquête eût songé à mettre en doute leur
+exactitude et leurs conséquences. Si l’opération était menée jusqu’au bout,
+l’axe terrestre serait immanquablement modifié, et les catastrophes prévues
+s’accompliraient dans toute leur plénitude.
+
+_Note rédigée par les soins de la Commission d’enquête de Baltimore, pour être
+communiquée aux journaux, revues et magazines des deux mondes._
+
+« L’effet, poursuivi par le Conseil d’administration de la _North Polar
+Practical Association_, et qui a pour but de substituer un nouvel axe de
+rotation à l’ancien axe, est obtenu au moyen du recul d’un engin fixé en un
+point déterminé de la Terre. Si l’âme de cet engin est irrésistiblement soudée
+au sol, il n’est pas douteux qu’il communiquera son recul à la masse de toute
+notre planète.
+
+« L’engin, adopté par les ingénieurs de la Société, n’est autre qu’un canon
+monstre, dont l’effet serait nul si l’on tirait verticalement. Pour produire
+l’effet maximum, il faut le braquer horizontalement vers le nord ou vers le
+sud, et c’est cette dernière direction qui a été choisie par Barbicane and Co.
+En ces conditions, le recul produit un choc à la Terre vers le nord ­ choc
+assimilable à celui d’une bille prise très fin. »
+
+En vérité, c’est bien ce qu’avait pressenti ce perspicace Alcide Pierdeux.
+
+« Dès que le coup est tiré, le centre de la Terre se déplace suivant une
+direction parallèle à celle du choc, ce qui pourra changer le plan de l’orbite
+et par conséquent la durée de l’année, mais dans une mesure si faible qu’elle
+doit être considérée comme absolument négligeable. En même temps, la Terre
+prend un mouvement de rotation autour d’un axe situé dans le plan des
+l’Équateur, et sa rotation s’accomplirait indéfiniment sur ce nouvel axe, si le
+mouvement diurne n’eût pas existé antérieurement au choc.
+
+« Or, ce mouvement, il existe autour de la ligne des Pôles, et, en se combinant
+avec la rotation accessoire produite par le recul, il donne naissance à un
+nouvel axe, dont le Pôle s’écarte de l’ancien d’une quantité x. En outre, si le
+coup est tiré au moment où le point vernal ­ l’une des deux intersections de
+l’Équateur et de l’écliptique ­ est au nadir du point de tir, et si le recul
+est assez fort pour déplacer l’ancien Pôle de 23°28’, le nouvel axe terrestre
+devient perpendiculaire au plan de son orbite ­ ainsi que cela a lieu à peu
+près pour la planète Jupiter.
+
+« On sait quelles seraient les conséquences de cette perpendicularité, que le
+président Barbicane a cru devoir indiquer dans la séance du 22 décembre.
+
+« Mais, étant donnée la masse de la Terre et la quantité de mouvement qu’elle
+possède, peut-on concevoir une bouche à feu telle que son recul soit capable de
+produire une modification dans l’emplacement du Pôle actuel, et surtout d’une
+valeur de 23°28’?
+
+« Oui, si un canon ou une série de canons sont construits avec les dimensions
+exigées par les lois de la mécanique, ou, à défaut de ces dimensions, si les
+inventeurs sont en possession d’un explosif d’une puissance assez considérable
+pour qu’il imprime au projectile la vitesse nécessitée pour un tel déplacement.
+
+« Or, en prenant pour type le canon de vingt-sept centimètres de la marine
+française (modèle 1875), qui lance un projectile de cent quatre-vingts
+kilogrammes avec une vitesse de cinq cents mètres par seconde, en donnant à
+cette bouche à feu des dimensions cent fois plus grandes, c’est-à- dire un
+million de fois en volume, elle lancerait un projectile de cent quatre-vingt
+mille tonnes. Si, en outre, la poudre avait une vitesse suffisante pour
+imprimer au projectile une vitesse cinq mille six cents fois plus forte qu’avec
+la vieille poudre à canon, le résultat cherché serait obtenu. En effet, avec
+une vitesse de deux mille huit cents kilomètres par seconde, [Note 17: Vitesse
+qui suffirait pour aller en une seconde de Paris à Pétersbourg.] il n’y a pas à
+craindre que le choc du projectile, rencontrant de nouveau la Terre, remette
+les choses dans l’état initial.
+
+« Eh bien, par malheur pour la sécurité terrestre, si extraordinaire que cela
+paraisse, J.-T. Maston et ses collègues ont précisément en leur possession cet
+explosif d’une puissance presque infinie, et dont la poudre, employée pour
+lancer le boulet de la Columbiad vers la Lune, ne saurait donner une idée.
+C’est le capitaine Nicholl qui l’a découvert. Quelles sont les substances qui
+entrent dans sa composition, on n’en trouve qu’imparfaitement trace dans le
+carnet de J.-T. Maston, et il se borne à signaler cet explosif sous le nom de «
+méli-mélonite. »
+
+« Tout ce qu’on sait, c’est qu’elle est formée par la réaction d’un méli-mélo
+de substances organiques et d’acide azotique. Un certain nombre de radicaux
+monoatomiques se substituent au même nombre d’atomes d’hydrogène, et on obtient
+une poudre qui, comme le fulmi-coton, est formée par la combinaison et non par
+le simple mélange des principes comburants et combustibles.
+
+« En somme, quel que soit cet explosif, avec la puissance qu’il possède, plus
+que suffisante pour rejeter un projectile pesant cent quatre-vingt mille tonnes
+hors de l’attraction terrestre, il est évident que le recul qu’il imprimera au
+canon produira les effets suivants : changement de l’axe, déplacement du Pôle
+de 23°28’, perpendicularité du nouvel axe sur le plan de l’écliptique. De là,
+toutes les catastrophes si justement redoutées par les habitants de la Terre.
+
+« Cependant, une chance reste à l’humanité d’échapper aux conséquences d’une
+opération qui doit provoquer de telles modifications dans les conditions
+géographiques et climatologiques du globe terrestre.
+
+« Est-il possible de fabriquer un canon de dimensions telles qu’il soit un
+million de fois en volume ce qu’est le canon de vingt-sept centimètres? Quels
+que soient les progrès de l’industrie métallurgique, qui construit des ponts de
+la Tay et du Forth, des viaducs de Garabit et des tours Eiffel, est-il
+admissible que des ingénieurs puissent produire cet engin gigantesque, sans
+parler du projectile de cent quatre-vingt mille tonnes qui devra être lancé
+dans l’espace?
+
+« Il est permis d’en douter. C’est là, évidemment, une des raisons pour
+lesquelles la tentative de Barbicane and Co. a bien des raisons de ne point
+réussir. Mais elle laisse encore le champ ouvert à nombre d’éventualités
+particulièrement inquiétantes, puisqu’il semble que la nouvelle Société s’est
+déjà mise à l’oeuvre.
+
+« Qu’on le sache bien, lesdits Barbicane et Nicholl ont quitté Baltimore et
+l’Amérique. Ils sont partis depuis plus de deux mois. Où sont-ils allés?… Très
+certainement, en cet endroit inconnu du globe, où tout doit être disposé pour
+tenter leur opération.
+
+« Or, quel est cet endroit? On l’ignore, et, par conséquent, il est impossible
+de se mettre à la poursuite des audacieux « malfaiteurs » (sic), qui prétendent
+bouleverser le monde sous prétexte d’exploiter à leur profit des houillères
+nouvelles.
+
+« Évidemment, que ce lieu fût indiqué sur le carnet de J.- T. Maston, à la
+dernière page qui résumait ses travaux, ce n’est que trop certain. Mais cette
+dernière page a été déchiré sous la dent du complice d’Impey Barbicane, et ce
+complice, incarcéré maintenant dans la prison de Baltimore, se refuse
+absolument à parler.
+
+« Telle est donc la situation. Si le président Barbicane parvient à fabriquer
+son canon monstre et son projectile, en un mot, si son opération est faite dans
+les conditions sus- énoncées, il modifiera l’ancien axe, et c’est dans six mois
+que la Terre sera soumise aux conséquences de cette « impardonnable tentative »
+(sic).
+
+« En effet, une date a été choisie pour que le tir donne son plein et entier
+effort, date à laquelle le choc, imprimé à l’ellipsoïde terrestre, produira son
+maximum d’intensité.
+
+« C’est le 22 septembre, douze heures après le passage du Soleil au méridien du
+lieu x.
+
+« Ces circonstances étant connues : 1° que le tir s’opérera avec un canon un
+million de fois gros comme le canon de vingt-sept; 2° que ce canon sera chargé
+d’un projectile de cent quatre-vingt mille tonnes; 3° que ce projectile sera
+animé d’une vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres; 4° que le
+coup sera tiré le 22 septembre, douze heures après le passage du Soleil au
+méridien du lieu; ­ peut- on déduire de ces circonstances quel est le lieu x où
+se fera l’opération?
+
+« Évidemment non! ont répondu les commissaires- enquêteurs.
+
+« Effectivement, rien ne peut permettre de calculer quel sera le point x,
+puisque, dans le travail de J. T. Maston, rien n’indique en quel endroit du
+globe passera le nouvel axe, en d’autres termes, en quel endroit seront situés
+les nouveaux Pôles de la Terre. À 23°28’ de l’ancien, soit! Mais sur quel
+méridien, c’est ce qu’il est absolument impossible d’établir.
+
+« Donc, impossible de reconnaître quels seront les territoires abaissés ou
+surélevés, par suite de la dénivellation des océans, quels seront les
+continents transformés en mers et les mers transformés en continents.
+
+« Et cependant, cette dénivellation sera très considérable, à s’en rapporter
+aux calculs de J.-T. Maston. Après le choc, la surface de la mer prendra la
+forme d’un ellipsoïde de révolution autour du nouvel axe polaire, et le niveau
+de la couche liquide changera sur presque tous les points du globe.
+
+« En effet, l’intersection du niveau de la mer ancien et du niveau de la mer
+nouveau ­ deux surfaces de révolution égales dont les axes se rencontrent ­ se
+composera de deux courbes planes, dont les deux plans passeront par une
+perpendiculaire au plan des deux axes polaires, et respectivement par les deux
+bissectrices de l’angle des deux axes polaires. (_Texte même relevé sur le
+carnet du calculateur_.)
+
+« Il suit de là que les maxima de dénivellation peuvent atteindre une
+surélévation ou un abaissement de 8415 mètres par rapport au niveau ancien, et
+qu’en certains points du globe, divers territoires seront abaissés ou surélevés
+de cette quantité par rapport au nouveau. Cette quantité diminuera
+graduellement jusqu’aux lignes de démarcation partageant le globe en quatre
+segments, sur la limite desquels la dénivellation deviendra nulle.
+
+« Il est même à remarquer que l’ancien Pôle sera lui- même immergé sous plus de
+3000 mètres d’eau, puisqu’il se trouve à une moindre distance du centre de la
+Terre par suite de l’aplatissement du sphéroïde. Donc, le domaine acquis par la
+_North Polar Practical Association_ devrait être noyé et par conséquent
+inexploitable. Mais le cas a été prévu par Barbicane and Co. et des
+considérations géographiques, déduites des dernières découvertes, permettent de
+conclure à l’existence, au Pôle arctique, d’un plateau dont l’altitude est
+supérieure à 3000 mètres.
+
+« Quant aux points du globe où la dénivellation atteindra 8415 mètres, et par
+conséquent, aux territoires qui en subiront les désastreuses conséquences, il
+ne faut pas prétendre à les déterminer. Les calculateurs les plus ingénieux n’y
+parviendraient pas. Il y a, dans cette équation, une inconnue que nulle formule
+ne peut dégager. C’est la situation précise du point x où se produira le tir,
+et, par suite, le choc… Or, cet x, est le secret des promoteurs de cette
+déplorable affaire.
+
+« Donc, pour résumer, les habitants de la Terre, sous n’importe quelle latitude
+qu’ils vivent, sont directement intéressés à connaître ce secret, puisqu’ils
+sont directement menacés par les agissements de Barbicane and Co.
+
+« Aussi avis est-il donné aux habitants de l’Europe, de l’Afrique, de l’Asie,
+de l’Amérique, de l’Australasie et de l’Océanie, de veiller à tous travaux de
+balistique, tels que fonte de canons, fabrication de poudres ou de projectiles,
+qui pourraient être entrepris sur leur territoire, d’observer également la
+présence de tout étranger dont l’arrivée paraîtrait suspecte et d’en avertir
+aussitôt les membres de la Commission d’enquête, à Baltimore, Maryland, USA.
+
+« Fasse le ciel que cette révélation arrive avant le 22 septembre de la
+présente année, qui menace de troubler l’ordre établi dans le système
+terrestre. »
+
+XII
+
+Dans lequel J.-T. Maston continue
+héroïquement à se taire.
+
+Ainsi, après le canon employé pour lancer un projectile de la Terre à la Lune,
+le canon employé pour modifier l’axe terrestre! Le canon! Toujours le canon!
+Mais ils n’ont donc pas autre chose en tête, ces artilleurs du Gun Club! Ils
+sont donc pris de la folie du « canonisme intensif! » Ils font donc du canon
+l’ultima ratio en ce monde! Ce brutal engin est-il donc le souverain de
+l’univers? De même que le droit canon règle la théologie, le roi canon est-il
+le suprême régulateur des lois industrielles et cosmologiques?
+
+Oui! Il faut bien l’avouer, le canon, c’était l’engin qui devait s’imposer à
+l’esprit du président Barbicane et de ses collègues. Ce n’est pas impunément
+qu’on a consacré toute sa vie à la balistique. Après la Columbiad de la
+Floride, ils devaient en arriver au canon monstre de… du lieu x. Et ne les
+entend-on pas déjà crier d’une voix retentissante :
+
+« Pointez sur la Lune!… Première pièce… Feu!
+
+— Changez l’axe de la Terre… Deuxième pièce… Feu! »
+
+En attendant ce commandement que l’univers avait si bonne envie de leur lancer :
+
+« À Charenton!… Troisième pièce… Feu!… »
+
+En vérité, leur opération justifiait bien le titre de cet ouvrage. N’est-il pas
+plus exactement intitulé _Sans dessus dessous_ que _Sens dessus dessous_,
+puisque il n’y aurait plus ni « dessous » ni « dessus » et que, suivant
+l’expression d’Alcide Pierdeux, il s’ensuivrait « un chambardement général! »
+
+Quoi qu’il en fût, la publication de la note rédigée par la Commission
+d’enquête produisit un effet dont rien ne saurait donner l’idée. Il faut en
+convenir, ce qu’elle disait n’était pas fait pour rassurer. Des calculs de
+J.-T. Maston, il résultait que le problème de mécanique avait été résolu dans
+toutes ses données. L’opération, tentée par le président Barbicane et par le
+capitaine Nicholl ­ cela n’était que trop clair ­ allait introduire une
+modification des plus regrettables dans le mouvement de rotation diurne. Un
+nouvel axe serait substitué à l’ancien… Et l’on sait quelles devaient être les
+conséquences de cette substitution.
+
+L’oeuvre de Barbicane and Co. fut donc définitivement jugée, maudite, dénoncée
+à la réprobation générale. Dans l’ancien comme dans le nouveau continent, les
+membres du conseil d’administration de la _North Polar Practical Association_
+n’eurent plus que des adversaires. S’il leur restait quelques partisans parmi
+les cerveaux brûlés des États-Unis, ils étaient rares.
+
+Vraiment, au point de vue de leur sécurité personnelle, le président Barbicane
+et le capitaine Nicholl avaient sagement fait de quitter Baltimore et
+l’Amérique. On est fondé à croire qu’il leur serait arrivé malheur. Ce n’est
+pas impunément que l’on peut menacer en masse quatorze cents millions
+d’habitants, bouleverser leurs habitudes par un changement apporté aux
+conditions d’habitabilité de la Terre, et les inquiéter dans leur existence
+même, en provoquant une catastrophe universelle.
+
+Maintenant, comment les deux collègues du Gun-club avaient-ils disparu sans
+laisser aucune trace? Comment le matériel et le personnel, nécessités par une
+telle opération, avaient-ils pu partir sans que l’on s’en fût aperçu? Des
+centaines de wagons, si c’était par railway, des centaines de navires, si
+c’était par mer, n’auraient pas suffi à transporter les chargements de métal,
+de charbon et de méli-mélonite. Il était tout à fait incompréhensible que ce
+départ eût pu avoir lieu incognito. Cela était néanmoins. En outre, après
+sérieuse enquête, on reconnut qu’aucune commande n’avait été envoyée ni aux
+usines métallurgiques, ni aux fabriques de produits chimiques des deux Mondes.
+Que ce fût inexplicable, soit! Cela s’expliquerait dans l’avenir… s’il y avait
+un avenir!
+
+Toutefois, si le président Barbicane et le capitaine Nicholl, mystérieusement
+disparus, étaient à l’abri d’un danger immédiat, leur collègue J.-T. Maston,
+congrûment mis sous clef, pouvait tout craindre des représailles publiques.
+Bah! il ne s’en préoccupait guère! Quoi admirable têtu que ce calculateur! Il
+était de fer, comme son avant-bras. Rien ne le ferait céder.
+
+Du fond de la cellule qu’il occupait à la prison de Baltimore, le secrétaire du
+Gun-Club s’absorbait de plus en plus dans la contemplation lointaine des
+collègues qu’il n’avait pu suivre. Il évoquait la vision du président Barbicane
+et du capitaine Nicholl, préparant leur opération gigantesque en ce point
+inconnu du globe, où nul n’irait les troubler. Il les voyait fabriquant leur
+énorme engin, combinant leur méli- mélonite, fondant le projectile que le
+Soleil compterait bientôt au nombre de ses petites planètes. Ce nouvel astre
+porterait le nom charmant de Scorbetta, témoignage de galanterie et d’estime
+envers la riche capitaliste de New-Park. Et J.-T. Maston supputait les jours,
+trop courts à son gré, qui le rapprochaient de la date fixée pour le tir.
+
+On était déjà au commencement d’avril. Dans deux mois et demi, l’astre du jour,
+après s’être arrêté au solstice sur le Tropique du Cancer, rétrograderait vers
+le Tropique du Capricorne. Trois mois plus tard, il traverserait la ligne
+équatoriale à l’équinoxe d’automne. Et alors, ce serait fini de ces saisons
+qui, depuis des millions de siècles, alternaient si régulièrement et si «
+bêtement » au cours de chaque année terrestre. Pour la dernière fois, en l’an
+189–, le sphéroïde aurait été soumis à cette inégalité des jours et des nuits.
+Il n’y aurait plus qu’un même nombre d’heures entre le lever et le coucher du
+Soleil sur n’importe quel horizon du globe.
+
+En vérité, c’était là une oeuvre magnifique, surhumaine, divine. J.-T. Maston
+en oubliait le domaine arctique et l’exploitation des houillères de l’ancien
+Pôle, pour ne voir que les conséquences cosmographiques de l’opération. Le but
+principal de la nouvelle Société s’effaçait au milieu des transformations qui
+allaient changer la face du monde.
+
+Mais voilà! le monde ne voulait pas changer de face. N’était-elle pas toujours
+jeune, celle que Dieu lui avait donnée aux premières heures de la création!
+
+Quant à J.-T. Maston, seul et sans défense au fond de sa cellule, il ne cessait
+de résister à toutes les pressions qu’on tentait d’exercer sur lui. Les membres
+de la Commission d’enquête venaient journellement le visiter; ils n’en
+pouvaient rien obtenir. C’est alors que John H. Prestice eut l’idée d’utiliser
+une influence qui réussirait peut-être mieux que la leur ­ celle de Mrs
+Evangélina Scorbitt. Personne n’ignorait de quel dévouement cette respectable
+veuve était capable, quand il s’agissait des responsabilités de J.-T. Maston,
+et quel intérêt sans bornes elle portait au célèbre calculateur.
+
+Donc, après délibération des commissaires, Mrs Evangélina Scorbitt fut
+autorisée à venir voir le prisonnier autant qu’elle le voudrait. N’était-elle
+pas, elle-même, aussi menacée que les autres habitants du globe par le recul du
+canon monstre? Est-ce que son hôtel de New-Park serait plus épargné dans la
+catastrophe finale que la hutte du plus humble coureur des bois ou le wigwam de
+l’Indien des Prairies? Est-ce qu’il n’y allait pas de son existence comme de
+celle du dernier des Samoyèdes ou du plus obscur insulaire du Pacifique? Voilà
+ce que le président de la Commission lui fit comprendre, voilà pourquoi elle
+fut priée d’user de son influence sur l’esprit de J.-T. Maston.
+
+Si celui-ci se décidait enfin à parler, s’il voulait dire en quel endroit le
+président Barbicane et le capitaine Nicholl ­ et très certainement aussi le
+nombreux personnel qu’ils avaient dû s’adjoindre ­ étaient occupés à leurs
+préparatifs, il serait encore temps d’aller à leur recherche, de retrouver
+leurs traces, de mettre fin aux affres, transes et épouvantes de l’humanité.
+
+Mrs Evangélina Scorbitt eut donc accès dans la prison. Ce qu’elle désirait
+par-dessus tout, c’était revoir J.-T. Maston, arraché par des mains policières
+au bien-être de son cottage.
+
+Mais c’était bien mal la connaître, l’énergique Evangélina, que de la croire
+esclave des faiblesses humaines! Et, le 9 avril, si quelque oreille indiscrète
+se fût collée à la porte de la cellule, la première fois que Mrs Scorbitt y
+pénétra, voici ce que cette oreille aurait entendu ­ non sans quelque surprise :
+
+« Enfin, cher Maston, je vous revois!
+
+— Vous, mistress Scorbitt?
+
+— Oui, mon ami, après quatre semaines, quatre longues semaines de séparation…
+
+— Exactement vingt-huit jours, cinq heures et quarante-cinq minutes, répondit
+J.-T. Maston, après avoir consulté sa montre.
+
+— Enfin nous sommes réunis!…
+
+— Mais comment vous ont-ils laissé pénétrer jusqu’à moi, chère mistress
+Scorbitt?
+
+— À la condition d’user de l’influence due à une affection sans bornes sur
+celui qui en est l’objet!
+
+— Quoi!… Evangélina! s’écria J.-T. Maston. Vous auriez consenti à me donner de
+tels conseils!… Vous avez eu la pensée que je pourrais trahir nos collègues!…
+
+— Moi? cher Maston!… M’appréciez-vous donc si mal!… Moi!… vous prier de
+sacrifier votre sécurité à votre honneur!… Moi?… vous pousser à un acte, qui
+serait la honte d’une vie consacrée tout entière aux plus hautes spéculations
+de la mécanique transcendante!
+
+— À la bonne heure, mistress Scorbitt! Je retrouve bien en vous la généreuse
+actionnaire de notre Société! Non!… je n’ai jamais douté de votre grand coeur!
+
+— Merci, cher Maston!
+
+— Quant à moi, divulguer notre oeuvre, révéler en quel point du globe va
+s’accomplir notre tir prodigieux, vendre pour ainsi dire ce secret que j’ai pu
+heureusement cacher au plus profond de moi-même, permettre à ces barbares de se
+lancer à la poursuite de nos amis, d’interrompre des travaux qui feront notre
+profit et notre gloire!… Plutôt mourir!
+
+— Sublime Maston! » répondit Mrs Evangélina Scorbitt.
+
+En vérité, ces deux êtres, si étroitement unis par le même enthousiasme ­ et
+aussi insensés l’un que l’autre, d’ailleurs ­ étaient bien faits pour se
+comprendre.
+
+« Non! jamais ils ne sauront le nom du pays que mes calculs ont désigné et dont
+la célébrité va devenir immortelle! ajouta J.-T. Maston. Qu’ils me tuent, s’ils
+le veulent, mais ils ne m’arracheront pas mon secret!
+
+— Et qu’ils me tuent avec vous! s’écria Mrs Evangélina Scorbitt. Moi aussi, je
+serai muette…
+
+— Heureusement, chère Evangélina, ils ignorent que vous le possédez, ce secret!
+
+— Croyez-vous donc, cher Maston, que je serais capable de le livrer, parce que
+je ne suis qu’une femme! Trahir nos collègues et vous!… Non, mon ami, non! Que
+ces Philistins soulèvent contre vous la population des villes et des campagnes,
+que le monde entier pénètre par la porte de cette cellule pour vous en
+arracher, eh bien! je serai là, et nous aurons au moins cette consolation de
+mourir ensemble… »
+
+Et, si ce peut jamais être une consolation, J.-T. Maston pouvait-il en rêver
+une plus douce que de mourir dans les bras de Mrs Evangélina Scorbitt!
+
+Ainsi finissait la conversation toutes les fois que l’excellente dame venait
+visiter le prisonnier.
+
+Et, lorsque les commissaires-enquêteurs l’interrogeaient sur le résultat de ses
+entrevues :
+
+« Rien encore! disait-elle. Peut-être avec du temps obtiendrai-je enfin… »
+
+Ô astuce de femme!
+
+Avec du temps! disait-elle. Mais, ce temps, il marchait à grands pas. Les
+semaines s’écoulaient comme des jours, les jours comme des heures, les heures
+comme des minutes.
+
+On était en mai déjà. Mrs Evangélina Scorbitt n’avait rien obtenu de J.-T.
+Maston, et là où cette femme si influente avait échoué, nul autre ne pouvait
+avoir l’espoir de réussir. Faudrait-il donc se résigner à attendre le coup
+terrible, sans qu’il se présentât une chance de l’empêcher?
+
+Eh bien, non! En pareille occurrence, la résignation est inacceptable! Aussi
+les délégués des Puissances européennes devinrent-ils plus obsédants que
+jamais. Il y eut lutte de tous les instants entre eux et les membres de la
+Commission d’enquête, lesquels furent directement pris à partie. Jusqu’au
+flegmatique Jacques Jansen, qui, en dépit de sa placidité hollandaise,
+accablait les commissaires de ses récriminations quotidiennes. Le colonel Boris
+Karkof eut même un duel avec le secrétaire de ladite commission ­ duel dans
+lequel il ne blessa que légèrement son adversaire. Quant au major Donellan,
+s’il ne se battit ni à l’arme à feu ni à l’arme blanche, ­ ce qui est contraire
+aux usages britanniques ­ du moins, assisté de son secrétaire Dean Toodrink,
+échangea-t-il quelques douzaines de coups de poing dans une boxe en règle avec
+William S. Forster, le flegmatique consignataire de morues, l’homme de paille
+de la _North Polar Practical Association_, lequel, d’ailleurs, ne savait rien
+de l’affaire.
+
+En réalité, le monde entier se conjurait pour rendre les Américains des
+États-Unis responsables des actes de l’un de leurs plus glorieux enfants, Impey
+Barbicane. On ne parlait rien moins que de retirer les ambassadeurs et les
+ministres plénipotentiaires accrédités près cet imprudent gouvernement de
+Washington et de lui déclarer la guerre.
+
+Pauvres États-Unis! Ils n’eussent pas mieux demandé que de mettre la main sur
+Barbicane and Co. En vain répondaient- ils que les Puissances de l’Europe, de
+l’Asie, de l’Afrique et de l’Océanie avaient carte blanche pour l’arrêter
+partout où il se trouverait, on ne les écoutait même pas. Et jusqu’alors,
+impossible de découvrir en quel lieu le président et son collègue s’occupaient
+à préparer leur abominable opération.
+
+À quoi, les Puissances étrangères répondaient :
+
+« Vous avez J.-T. Maston, leur complice! Or, J.-T. Maston sait à quoi s’en
+tenir sur le compte de Barbicane. Donc, faites parler J.-T. Maston. »
+
+Faire parler J.-T. Maston! Autant eût valu arracher une parole de la bouche
+d’Harpocrate, dieu du silence, ou au sourd-muet en chef de l’Institut de
+New-York.
+
+Et alors, l’exaspération croissant avec l’inquiétude universelle, quelques
+esprits pratiques rappelèrent que la torture du moyen âge avait du bon, les
+brodequins du maître- tourmenteur juré, le tenaillement aux mamelles, le plomb
+fondu, si souverain pour délier les langues les plus rebelles, l’huile
+bouillante, le chevalet, la question par l’eau, l’estrapade, etc. Pourquoi ne
+pas se servir de ces moyens que la justice d’autrefois n’hésitait pas à
+employer dans des circonstances infiniment moins graves, et pour des cas
+particuliers qui n’intéressaient que fort indirectement les masses?
+
+Mais, il faut bien le reconnaître, ces moyens que justifiaient les moeurs
+d’autrefois, ne pouvaient plus être employés à la fin d’un siècle de douceur et
+de tolérance, ­ d’un siècle aussi empreint d’humanité que ce XIXème,
+caractérisé par l’invention du fusil à répétition, des balles de sept
+millimètres et des trajectoires d’une tension invraisemblable, ­ d’un siècle
+qui admet dans les relations internationales l’emploi des obus à la mélinite, à
+la roburite, à la bellite, à la panclastite, à la méganite et autres substances
+en ite, qui ne sont rien, il est vrai, auprès de la méli-mélonite.
+
+J.-T. Maston n’avait donc point à redouter d’être soumis à la question
+ordinaire ou extraordinaire. Tout ce qu’on pouvait espérer, c’est que,
+comprenant enfin quelle était sa responsabilité, il se déciderait peut-être à
+parler, ou s’il s’y refusait, que le hasard parlerait pour lui.
+
+XIII
+
+La fin duquel J.-T. Maston fait une réponse
+véritablement épique.
+
+Le temps marchait, cependant, et très probablement aussi, marchaient les
+travaux que le président Barbicane et le capitaine Nicholl accomplissaient dans
+des conditions si surprenantes ­ on ne savait où.
+
+Pourtant, comment se faisait-il qu’une opération, qui exigeait l’établissement
+d’une usine considérable, la création de hauts fourneaux capables de fondre un
+engin un million de fois gros comme le canon de vingt-sept de la marine, et un
+projectile pesant 180 000 tonnes, qui nécessitait l’embauchage de plusieurs
+milliers d’ouvriers, leur transport, leur aménagement, oui! comment se
+faisait-il qu’une telle opération eût pu être soustraite à l’attention des
+intéressés? En quelle partie de l’Ancien ou du Nouveau Continent, Barbicane and
+Co. s’était-il si secrètement installé que l’éveil n’eût jamais été donné aux
+peuplades voisines? Était-ce dans une île abandonnée du Pacifique ou de l’océan
+Indien? Mais il n’y a plus d’îles désertes de nos jours : les Anglais ont tout
+pris. À moins que la nouvelle Société n’en eût découvert une tout exprès? Quant
+à penser que ce fût en un point des régions arctiques ou antarctiques qu’elle
+eût établi des usines, non! cela eût été anormal. N’était-ce pas précisément
+parce qu’on ne peut atteindre ces hautes latitudes que la _North Polar
+Practical Association_ tentait de les déplacer?
+
+D’ailleurs, chercher le président Barbicane et le capitaine Nicholl à travers
+ces continents ou ces îles, ne fût-ce que dans leurs parties relativement
+abordables, c’eût été perdre son temps. Le carnet, saisi chez le secrétaire du
+Gun-Club ne mentionnait-il pas que le tir devait effectuer à peu près sur
+l’Équateur? Or, là se trouvent des régions habitables, sinon habitées par des
+hommes civilisés. Si donc c’était aux environs de la ligne équinoxiale que les
+expérimentateurs avaient dû s’établir, ce ne pouvait être ni en Amérique, dans
+toute l’étendue du Pérou et du Brésil, ni dans les îles de la Sonde, Sumatra,
+Bornéo, ni dans les îles de la mer des Célèbes, ni dans la Nouvelle-Guinée, où
+pareille opération n’eût pu être conduite sans que les populations en eussent
+été informées. Très vraisemblablement aussi, elle n’aurait pu être tenue
+secrète dans tout le centre de l’Afrique, à travers la région des grands lacs,
+traversée par l’Équateur. Restaient, il est vrai, les Maldives dans la mer des
+Indes, les îles de l’Amirauté, Gilbert, Christmas, Galapagos dans le Pacifique,
+San Pedro dans l’Atlantique. Mais les informations, prises en ces divers lieux,
+n’avaient donné aucun résultat. Aussi en était-on réduit à de vagues
+conjectures, peu faites pour calmer les transes universelles.
+
+Et que pensait de tout cela Alcide Pierdeux? Plus « sulfurique » que jamais, il
+ne cessait de rêver aux diverses conséquences de ce problème. Que le capitaine
+Nicholl eût inventé un explosif d’une telle puissance, qu’il eût trouvé cette
+méli-mélonite, d’une expansion trois ou quatre mille fois plus grande que celle
+des plus violents explosifs de guerre, et cinq mille six cents fois plus forte
+que cette bonne vieille poudre à canon de nos ancêtres, c’était déjà fort
+étonnant, « et même fort détonnant! » disait-il, mais enfin ce n’était pas
+impossible. On ne sait guère ce que réserve l’avenir en ce genre de progrès,
+qui permettra de démolir les armées à n’importe quelles distances. En tout cas,
+le redressement de l’axe terrestre produit par le recul d’une bouche à feu, ce
+n’était pas non plus pour surprendre l’ingénieur français. Aussi, s’adressant
+in petto au promoteur de l’affaire :
+
+« Il est bien évident, président Barbicane, disait-il, que, journellement, la
+Terre attrape le contrecoup de tous les chocs qui se produisent à sa surface.
+Il est certain que, lorsque des centaines de mille hommes s’amusent à s’envoyer
+des milliers de projectiles pesant quelques kilogrammes, ou des millions de
+projectiles pesant quelques grammes, et même, simplement, quand je marche ou
+quand je saute, ou quand j’allonge le bras, ou lorsque un globule sanguin se
+balade dans mes veines, cela agit sur la masse de notre sphéroïde. Donc, la
+grande machine est de nature à produire la secousse demandée. Mais, nom d’une
+intégrale! cette secousse sera-t-elle suffisante pour faire basculer la Terre?
+Eh! c’est ce que les équations de cet animal de J.-T. Maston « démonstrandent »
+péremptoirement, il faut bien le reconnaître! »
+
+En effet, Alcide Pierdeux ne pouvait qu’admirer les ingénieux calculs du
+secrétaire du Gun-Club, communiqués par les membres de la Commission d’enquête
+à ceux des savants qui étaient en état de les comprendre. Et Alcide Pierdeux,
+qui lisait l’algèbre comme on lit un journal, trouvait à cette lecture un
+charme inexprimable.
+
+Mais, si le chambardement avait lieu, que de catastrophes accumulées à la
+surface du sphéroïde! Que de cataclysmes, cités renversées, montagnes
+ébranlées, habitants détruits par millions, masses liquides projetées hors de
+leur lit et provoquant d’épouvantables sinistres!
+
+Ce serait comme un tremblement de terre d’une incomparable violence.
+
+« Si encore, grommelait Alcide Pierdeux, si encore la sacrée poudre du
+capitaine Nicholl était moins forte, on pourrait espérer que le projectile
+viendrait de nouveau choquer la Terre, soit en avant du point de tir, soit même
+en arrière, après avoir fait le tour du globe. Et alors, tout serait remis en
+place au bout d’un temps relativement court ­ non sans avoir provoqué quelques
+grands désastres cependant. Mais va te faire lanlaire! Grâce à leur
+méli-mélonite, le boulet décrira une demi branche d’hyperbole, et il ne viendra
+plus demander pardon à la Terre de l’avoir dérangée, en la remettant en place! »
+
+Et Alcide Pierdeux gesticulait comme un appareil sémaphorique, au risque de
+tout briser dans un rayon de deux mètres.
+
+Puis, il se répétait :
+
+« Si, au moins, le lieu de tir était connu, j’aurais vite fait d’établir sur
+quels grands cercles terrestres la dénivellation serait nulle, et aussi, les
+points où elle atteindrait son maximum. On pourrait prévenir les gens de
+déménager à temps, avant que leurs maisons ou leurs villes ne leur fussent
+tombées sur la caboche. Mais comment le savoir? »
+
+Après quoi, arrondissant sa main au-dessus des rares cheveux qui lui
+garnissaient le crâne :
+
+« Eh! j’y pense, ajoutait-il, les conséquences de la secousse peuvent être plus
+compliquées qu’on ne l’imagine. Pourquoi les volcans ne profiteraient-ils pas
+de l’occasion pour se livrer à des éruptions échevelées, pour vomir, comme un
+passager qui a le mal de mer, les matières déplacées dans leurs entrailles?
+Pourquoi une partie des océans surélevés ne se précipiterait-elle pas dans
+leurs cratères? Le diable m’emporte! il peut survenir des explosions qui feront
+sauter la machine tellurienne! Ah! ce satané Maston, qui s’obstine dans son
+mutisme! Le voyez-vous, jonglant avec notre boule et faisant des effets de
+finesse sur le billard de l’Univers! »
+
+Ainsi raisonnait Alcide Pierdeux. Bientôt, ces effrayantes hypothèses furent
+reprises et discutées par les journaux des deux Mondes. Auprès du
+bouleversement qui résulterait de l’opération de Barbicane and Co., qu’étaient
+ces trombes, ces raz de marée, ces déluges, qui, de loin en loin, dévastent
+quelque étroite portion de la Terre? De telles catastrophes ne sont que
+partielles! Quelques milliers d’habitants disparaissent, et c’est à peine si
+les innombrables survivants se sentent troublés dans leur quiétude! Aussi, à
+mesure que s’approchait la date fatale, l’épouvante gagnait-elle les plus
+braves. Les prédicateurs avaient beau jeu pour prédire la fin du monde. On se
+serait cru à cette effrayante période de l’an 1000, alors que les vivants
+s’imaginèrent qu’ils allaient être précipités dans l’empire des morts.
+
+Que l’on se souvienne de ce qui s’était passé à cette époque. D’après un
+passage de l’Apocalypse, les populations furent fondées à croire que le jour du
+jugement dernier était proche. Elles attendaient les signes de colère, prédits
+par l’Écriture. Le fils de perdition, l’Antéchrist, allait se révéler.
+
+« Dans la dernière année du Xème siècle, raconte H. Martin, tout était
+interrompu, plaisirs, affaires, intérêts, tout, quasi jusqu’aux travaux de la
+campagne. Pourquoi, se disait on, songer à un avenir qui ne sera pas? Songeons
+à l’éternité qui commence demain! On se contentait de pourvoir aux besoins les
+plus immédiats; on léguait ses terres, ses châteaux aux monastères pour
+s’acquérir des protecteurs dans ce royaume des cieux où on allait entrer.
+Beaucoup de chartes de donations aux églises débutent par ces mots : « La fin
+du monde approchant, et sa ruine étant imminente… » Quand vint le terme fatal,
+les populations s’entassèrent incessamment dans les basiliques, dans les
+chapelles, dans les édifices consacrés à Dieu, et attendirent, transies
+d’angoisses, que les sept trompettes des sept anges du jugement retentissent du
+haut du ciel. »
+
+On le sait, le premier jour de l’an 1000 s’acheva, sans que les lois de la
+nature eussent été aucunement troublées. Mais, cette fois, il ne s’agissait pas
+d’un bouleversement basé sur des textes d’une obscurité toute biblique. Il
+s’agissait d’une modification apportée à l’équilibre de la Terre, reposant sur
+des calculs indiscutés, indiscutables, et d’une tentative que les progrès des
+sciences balistiques et mécaniques rendaient absolument réalisables. Cette
+fois, ce ne serait pas la mer qui rendrait ses morts, ce seraient les vivants
+qu’elle engloutirait par millions au fond de ses nouveaux abîmes.
+
+Il résulta de là, que, tout en tenant compte des changements produits dans les
+esprits par l’influence des idées modernes, l’épouvante n’en fut pas moins
+poussée à ce point, que nombre des pratiques de l’an 1000 se reproduisirent
+avec le même affolement. Jamais on ne fit avec un tel empressement ses
+préparatifs de départ pour un monde meilleur! Jamais kyrielles de péchés ne se
+dévidèrent dans les confessionnaux avec une telle abondance! Jamais tant
+d’absolutions ne furent octroyées aux moribonds qui se repentaient in extremis!
+Il fut même question de demander une absolution générale qu’un bref du pape
+aurait accordée à tous les hommes de bonne volonté sur la Terre ­ et aussi de
+belle et bonne peur.
+
+En ces conditions, la situation de J.-T. Maston devenait chaque jour de plus en
+plus critique. Mrs Evangélina Scorbitt tremblait qu’il fût victime de la
+vindicte universelle. Peut-être même eut-elle la pensée de lui donner le
+conseil de prononcer ce mot qu’il s’obstinait à taire avec un entêtement sans
+exemple. Mais elle n’osa pas et fit bien. C’eût été s’exposer à un refus
+catégorique.
+
+Comme on le pense bien, même dans la cité de Baltimore, maintenant en proie à
+la terreur, il devenait difficile de contenir la population, surexcitée par la
+plupart des journaux de la Confédération, par les dépêches qui arrivaient « des
+quatre angles de la Terre », pour employer le langage apocalyptique que tenait
+saint Jean l’Évangéliste, au temps de Domitien. À coup sûr, si J.-T. Maston eût
+vécu sous le règne de ce persécuteur, son affaire aurait été vite réglée. On
+l’eût livré aux bêtes. Mais il se fût contenté de répondre :
+
+« Je le suis déjà! »
+
+Quoi qu’il en soit, l’inébranlable J.-T. Maston refusait de faire connaître la
+situation du lieu x, comprenant bien que, s’il la dévoilait, le président
+Barbicane et le capitaine Nicholl seraient mis dans l’impossibilité de
+continuer leur oeuvre.
+
+Après tout, c’était beau, cette lutte d’un homme seul contre le monde entier.
+Cela grandissait encore J.-T. Maston dans l’esprit de Mrs Evangélina Scorbitt,
+et aussi dans l’opinion de ses collègues du Gun-Club. Ces braves gens, il faut
+bien le dire, entêtés comme des artilleurs à la retraite, tenaient quand même
+pour les projets de Barbicane and Co. Le secrétaire du Gun-Club était arrivé à
+un tel degré de célébrité, que nombre de personnes lui écrivaient déjà, comme
+aux criminels de grande marque, pour avoir quelques lignes de cette main qui
+allait bouleverser le monde.
+
+Mais, si cela était beau, cela devenait de plus en plus dangereux. Le populaire
+se portait jour et nuit autour de la prison de Baltimore. Là, grands cris et
+grand tumulte. Les enragés voulaient lyncher J.-T. Maston _hic et nunc_. La
+police voyait venir le moment où elle serait impuissante à le défendre.
+
+Désireux de donner satisfaction aux masses américaines, aussi bien qu’aux
+masses étrangères, le gouvernement de Washington décida enfin de mettre J.-T.
+Maston en accusation et de le traduire devant les Assises.
+
+Avec des jurés, étreints déjà par les affres de l’épouvante, « son affaire ne
+traînerait pas! » comme disait Alcide Pierdeux, qui, pour sa part, se sentait
+pris d’une sorte de sympathie envers cette tenace nature de calculateur.
+
+Il suit de là que, dans la matinée du 5 septembre, le président de la
+Commission d’enquête se transporta de sa personne à la cellule du prisonnier.
+
+Mrs Evangélina Scorbut, sur son instante demande, avait été autorisée à
+l’accompagner. Peut-être, dans une dernière tentative, l’influence de cette
+aimable dame finirait-elle par l’emporter?… Il ne fallait rien négliger. Tous
+les moyens seraient bons, qui donneraient le dernier mot de l’énigme. Si l’on
+n’y parvenait pas, on verrait.
+
+« On verrait! répétaient les esprits perspicaces. Eh! la belle avance, quand on
+aura pendu J.-T. Maston, si la catastrophe s’accomplit dans toute son horreur! »
+
+Donc, vers onze heures, J.-T. Maston se trouvait en présence de Mrs Evangélina
+Scorbitt et de John H. Prestice, président de la Commission d’enquête.
+
+L’entrée en matière fut des plus simples. En cette conversation furent
+échangées les demandes et les réponses suivantes, très raides d’une part, très
+calmes de l’autre.
+
+Et qui aurait jamais pu croire que des circonstances se présenteraient où le
+calme serait du côté de J.-T. Maston!
+
+« Une dernière fois, voulez-vous répondre?… demanda John H. Prestice.
+
+— À quel propos?… fit observer ironiquement le secrétaire du Gun-Club.
+
+— À propos de l’endroit où s’est transporté votre collègue Barbicane.
+
+— Je vous l’ai déjà dit cent fois.
+
+— Répétez-le une cent-unième.
+
+— Il est là où s’effectuera le tir.
+
+— Et où le tir s’effectuera-t-il?
+
+— Là où est mon collègue Barbicane.
+
+— Prenez garde, J.-T. Maston!
+
+— À quoi?
+
+— Aux conséquences de votre refus de répondre, lesquelles ont pour résultat…
+
+— De vous empêcher précisément d’apprendre ce que vous ne devez pas savoir.
+
+— Ce que nous avons le droit de connaître!
+
+— Ce n’est pas mon avis.
+
+— Nous allons vous traduire aux Assises!
+
+— Traduisez.
+
+— Et le jury vous condamnera!
+
+— Ça le regarde.
+
+— Et le jugement, sitôt rendu, sitôt exécuté!
+
+— Soit!
+
+— Cher Maston!… osa dire Mrs Evangélina Scorbitt, dont le coeur se troublait
+sous ces menaces.
+
+— Oh!… mistress! » fit J.-T. Maston.
+
+Elle baissa la tête et se tut.
+
+« Et voulez-vous savoir quel sera ce jugement? reprit le président John H.
+Prestice.
+
+— Si vous voulez bien, reprit J.-T. Maston.
+
+— C’est que vous serez condamné à la peine capitale… comme vous le méritez!
+
+— Vraiment?
+
+— Et vous serez pendu, aussi sûr, monsieur, que deux et deux font quatre.
+
+— Alors, monsieur, j’ai encore des chances, répondit flegmatiquement J.-T.
+Maston. Si vous étiez quelque peu mathématicien, vous ne diriez pas « aussi sûr
+que deux et deux font quatre! » Qu’est-ce qui prouve que tous les
+mathématiciens n’ont pas été fous jusqu’à ce jour, en affirmant que la somme de
+deux nombres est égale à celle de leurs parties, c’est-à-dire que deux et deux
+font exactement quatre?
+
+— Monsieur!… s’écria le président, absolument interloqué.
+
+— Ah! reprit J.-T. Maston, si vous disiez « aussi sûr qu’un et un font deux »,
+à la bonne heure! Cela est absolument évident, car ce n’est plus un théorème,
+c’est une définition! »
+
+Sur cette leçon d’arithmétique, le président de la Commission se retira, tandis
+que Mrs Evangélina Scorbitt n’avait pas assez de flammes dans le regard pour
+admirer l’extraordinaire calculateur de ses rêves!
+
+XIV
+
+Très court, mais dans lequel l’_x_ prend
+une valeur géographique.
+
+Très heureusement pour J.-T. Maston, le gouvernement fédéral reçut le
+télégramme suivant, envoyé par le consul américain, alors établi à Zanzibar :
+
+ « _À John S. Wright, ministre d’État_,
+
+ Washington, U. S. A. »
+
+ Zanzibar, 13 septembre,
+
+ 5 heures matin, heure du lieu.
+
+ « Grands travaux exécutés dans le Wamasai, au sud de la chaîne du
+ Kilimandjaro. Depuis huit mois, président Barbicane et capitaine
+ Nicholl, établi avec nombreux personnel noir, sous l’autorité du
+ sultan Bâli-Bâli. Ceci porté à la connaissance du gouvernement par
+ son dévoué
+
+ RICHARD W. TRUST, consul. »
+
+Et voilà comment fut connu le secret de J.-T. Maston. Et voilà pourquoi, si le
+secrétaire du Gun-Club fut maintenu en état d’incarcération, il ne fut pas
+pendu.
+
+Mais, plus tard, qui sait s’il n’aurait pas ce tardif regret de n’être point
+mort dans toute la plénitude de sa gloire!
+
+XV
+
+Qui contient quelques détails
+vraiment intéressants pour les
+habitants du sphéroïde terrestre.
+
+Ainsi, le gouvernement de Washington savait maintenant en quel endroit allait
+opérer Barbicane and Co. Douter de l’authenticité de cette dépêche, on ne le
+pouvait. Le consul de Zanzibar était un agent trop sûr pour que son information
+ne dût être acceptée que sous réserve. Elle fut confirmée d’ailleurs par des
+télégrammes subséquents. C’était bien au centre de la région du Kilimandjaro,
+dans le Wamasai africain, à une centaine de lieues à l’ouest du littoral, un
+peu au-dessous de la ligne équatoriale, que les ingénieurs de la _North Polar
+Practical Association_ étaient sur le point d’achever leurs gigantesques
+travaux.
+
+Comment avaient-ils pu s’installer secrètement en cette contrée, au pied de la
+célèbre montagne, reconnue en 1849 par les docteurs Rebviani et Krapf, puis
+ascensionnée par les voyageurs Otto Ehlers et Abbot? Comment avaient-ils pu y
+établir leurs ateliers, y créer une fonderie, y réunir un personnel suffisant?
+Par quels moyens étaient-ils parvenus à se mettre en rapport avec les
+dangereuses tribus du pays et leurs souverains non moins astucieux que cruels?
+Cela, on ne le savait pas. Et peut-être ne le saurait-on jamais, puisqu’il ne
+restait que quelques jours à courir avant cette date du 22 septembre.
+
+Aussi, lorsque J.-T. Maston eut appris de Mrs Evangélina Scorbitt que le
+mystère du Kilimandjaro venait d’être dévoilé par une dépêche expédiée de
+Zanzibar :
+
+« Pchutt!… fit-il, en traçant dans l’espace un mirifique zigzag avec son
+crochet de fer. On ne voyage encore ni par le télégraphe ni par le téléphone,
+et dans six jours… patarapatanboumboum!… l’affaire sera dans le sac! »
+
+Et quiconque eût entendu le secrétaire du Gun-Club lancer cette onomatopée
+retentissante, qui éclata comme un coup de Columbiad, se serait vraiment
+émerveillé de ce qui reste parfois d’énergie vitale dans ces vieux artilleurs.
+
+Évidemment J.-T. Maston avait raison. Le temps nécessaire manquait pour que
+l’on pût envoyer des agents jusqu’au Wamasai, avec mission d’arrêter le
+président Barbicane. En admettant que ces agents, partis de l’Algérie ou de
+l’Égypte, même d’Aden, de Massouah, de Madagascar ou de Zanzibar, eussent pu
+rapidement se transporter sur la côte, il aurait fallu compter avec les
+difficultés inhérentes au pays, les retards occasionnés par les obstacles d’un
+cheminement à travers cette région montagneuse, et aussi peut-être la
+résistance d’un personnel soutenu, sans doute, par les volontés intéressées
+d’un sultan aussi autoritaire que nègre.
+
+Il fallait donc renoncer à tout espoir d’empêcher l’opération en arrêtant
+l’opérateur.
+
+Mais, si cela était impossible, rien n’était plus aisé, maintenant, que d’en
+déduire les rigoureuses conséquences, puisque l’on connaissait la situation
+exacte du point de tir.
+
+Pure affaire de calcul, ­ calcul assez compliqué évidemment, mais qui n’était
+point au-dessus des capacités des algébristes en particulier et des
+mathématiciens en général.
+
+Comme la dépêche du consul de Zanzibar était arrivée directement à l’adresse du
+ministre d’État à Washington, le gouvernement fédéral la tint d’abord secrète.
+Il voulait ­ en même temps qu’il la répandrait ­ pouvoir indiquer quels
+seraient les résultats du déplacement de l’axe au point de vue de la
+dénivellation des mers. Les habitants du globe apprendraient en même temps quel
+sort leur était réservé, suivant qu’ils occupaient tel ou tel segment du
+sphéroïde terrestre.
+
+Et que l’on juge s’ils attendaient avec impatience de savoir à quoi s’en tenir
+sur cette éventualité!
+
+Dès le 14 septembre, la dépêche fut expédiée au bureau des Longitudes de
+Washington, avec mission d’en déduire les conséquences finales, au point de vue
+balistique et géographique. Dès le surlendemain, la situation était nettement
+établie. Ce travail fut aussitôt porté, par les fils sous-marins, à la
+connaissance des Puissances du Nouveau et de l’Ancien Continent. Après avoir
+été reproduit par des milliers de journaux, il fut hurlé dans les grandes cités
+sous les titres les plus à effet par tous les camelots des deux Mondes.
+
+« Que va-t-il arriver? »
+
+C’était la question qui se posait en toutes langues en n’importe quel point du
+globe.
+
+Et voici ce qui fut répondu sous la garantie du bureau des Longitudes.
+
+AVIS PRESSANT
+
+« L’expérience tentée par le président Barbicane et le capitaine Nicholl est
+celle-ci : produire un recul, le 22 septembre à minuit du lieu, au moyen d’un
+canon un million de fois gros en volume comme le canon de vingt-sept
+centimètres, lançant un projectile de cent quatre-vingt mille tonnes, avec une
+poudre donnant une vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres.
+
+« Or; si ce tir est effectué un peu au-dessous de la ligne équinoxiale, à peu
+près sur le trente-quatrième degré de longitude à l’est du méridien de Paris, à
+la base de la chaîne du Kilimandjaro, et s’il est dirigé vers le sud, voici
+quels seront ses effets mécaniques à la surface du sphéroïde terrestre :
+
+« Instantanément, par suite du choc combiné avec le mouvement diurne, un nouvel
+axe se formera, et, comme l’ancien axe se déplacera de 23°23’, d’après les
+résultats obtenus par J.-T. Maston, le nouvel axe sera perpendiculaire au plan
+de l’écliptique.
+
+« Maintenant, par quels points sortira le nouvel axe? Le lieu du tir étant
+connu, c’est ce qu’il était facile de calculer, et c’est ce qui a été fait.
+
+« Au nord, l’extrémité du nouvel axe sera située entre le Groënland et la terre
+de Grinnel, sur cette partie même de la mer de Baffin que coupe actuellement le
+Cercle polaire arctique. Au sud, ce sera sur la limite du Cercle antarctique,
+quelques degrés dans l’est de la terre Adélie.
+
+« En ces conditions, un nouveau méridien zéro, partant du nouveau Pôle nord,
+passera sensiblement par Dublin en Irlande, Paris en France, Palerme en Sicile,
+le golfe de la Grande-Syrte sur la côte de la Tripolitaine, Obéïd dans le
+Darfour, la chaîne du Kilimandjaro, Madagascar, l’île Kerguelen dans le
+Pacifique méridional, le nouveau Pôle antarctique, les antipodes de Paris, les
+îles de Cook et de la Société en Océanie, les îles Quadra et Vancouver sur le
+littoral de la Colombie anglaise, les territoires de la Nouvelle- Bretagne à
+travers le Nord-Amérique, et la presqu’île de Melville dans les régions
+circumpolaires du nord.
+
+« Par suite de la création de ce nouvel axe de rotation, émergeant de la mer de
+Baffin au nord et de la terre Adélie au sud, il se formera un nouvel Équateur,
+au-dessus duquel le Soleil tracera, sans jamais s’en écarter, sa courbe diurne.
+Cette ligne équinoxiale traversera le Kilimandjaro au Wamasai, l’océan Indien,
+Goa et Chicacola un peu au- dessous de Calcutta dans l’Inde, Mangala dans le
+royaume de Siam, Kesho dans le Tonkin, Hong-Kong en Chine, l’île Rasa, les îles
+Marshall, Gaspar-Rico, Walker dans le Pacifique, les Cordillères dans la
+République Argentine, Rio- de-Janeiro au Brésil, les îles de la Trinité et de
+Sainte-Hélène, dans l’Atlantique, Saint-Paul-de-Loanda au Congo, et enfin il
+rejoindra les territoires du Wamasai au revers du Kilimandjaro.
+
+« Ce nouvel Équateur étant ainsi déterminé par la création du nouvel axe, il a
+été possible de traiter la question de dénivellation des mers, si grave pour la
+sécurité des habitants de la Terre.
+
+« Avant tout, il convient d’observer que les directeurs de la _North Polar
+Practical Association_ se sont préoccupés d’en atténuer les effets dans la
+mesure du possible. En effet, si le tir se fût effectué vers le nord, les
+conséquences en auraient été désastreuses pour les portions les plus civilisées
+du globe. Au contraire, en tirant vers le sud, ces conséquences ne se feront
+sentir que dans des parties moins peuplées et plus sauvages ­ au moins en ce
+qui concerne les territoires submergés.
+
+« Voici maintenant comment se distribueront les eaux projetées hors de leur lit
+par suite de l’aplatissement du sphéroïde aux anciens Pôles.
+
+« Le globe sera divisé par deux grands cercles, s’intersectant à angle droit au
+Kilimandjaro et à ses antipodes dans l’Océan équinoxial. De là, formation de
+quatre segments : deux dans l’hémisphère nord, deux dans l’hémisphère sud,
+séparés par des lignes sur lesquelles la dénivellation sera nulle.
+
+« 1° Hémisphère septentrional :
+
+« Le premier segment, à l’ouest du Kilimandjaro, comprendra l’Afrique depuis le
+Congo jusqu’à l’Égypte, l’Europe depuis la Turquie jusqu’au Groënland,
+l’Amérique depuis la Colombie anglaise jusqu’au Pérou et jusqu’au Brésil à la
+hauteur de San Salvador, ­ enfin tout l’océan Atlantique septentrional et la
+plus grande partie de l’Atlantique équinoxial.
+
+« Le deuxième segment, à l’est du Kilimandjaro, comprendra la majeure partie de
+l’Europe depuis la mer Noire jusqu’à la Suède, la Russie d’Europe et la Russie
+asiatique, l’Arabie, la presque totalité de l’Inde, la Perse, le
+
+Béloutchistan, l’Afghanistan, le Turkestan, le Céleste- Empire, la Mongolie, le
+Japon, la Corée, la mer Noire, la mer Caspienne, la partie supérieure du
+Pacifique, et les territoires de l’Alaska dans le Nord-Amérique ­ et aussi le
+domaine polaire si regrettablement concédé à la Société américaine _North Polar
+Practical Association_.
+
+« 2° Hémisphère méridional :
+
+« Le troisième segment, à l’est du Kilimandjaro, contiendra Madagascar, les
+îles Marion, les îles Kerguelen, Maurice, la Réunion, et toutes les îles de la
+mer des Indes, l’Océan antarctique jusqu’au nouveau Pôle, la presqu’île de
+Malacca, Java, Sumatra, Bornéo, les îles de la Sonde, les Philippines,
+l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle- Guinée, la Nouvelle-Calédonie,
+toute la partie méridionale du Pacifique et ses nombreux archipels, à peu près
+jusqu’au cent soixantième méridien actuel.
+
+« Le quatrième segment, à l’ouest du Kilimandjaro, englobera la partie sud de
+l’Afrique, depuis le Congo et le canal de Mozambique jusqu’au cap de
+Bonne-Espérance, l’océan Atlantique méridional jusqu’au quatre-vingtième
+parallèle, tout le Sud-Amérique depuis Pernambouc et Lima, la Bolivie, le
+Brésil, l’Uruguay, la République-Argentine, la Patagonie, la Terre-de-Feu, les
+îles Malouines, Sandwich, Shetland, et la partie sud du Pacifique à l’est du
+cent soixantième degré de longitude.
+
+« Tels seront les quatre segments du globe, séparés par des lignes de nulle
+dénivellation.
+
+« Il s’agit maintenant, d’indiquer les effets produits à la surface de ces
+quatre segments par suite du déplacement des mers.
+
+« Sur chacun de ces quatre segments, il y a un point central où cet effet sera
+maximum, soit que les mers s’y précipitent, soit qu’elles s’en retirent.
+
+« Or, il est établi avec une exactitude absolue par les calculs de J.-T. Maston
+que ce maximum atteindra 8415 mètres à chacun des points, à partir desquels la
+dénivellation ira en diminuant jusqu’aux lignes neutres formant la limite des
+segments. C’est donc en ces points que les conséquences seront les plus graves
+au point de vue de la sécurité générale, en raison de l’opération tentée par le
+président Barbicane.
+
+« Les deux effets sont à considérer dans chacune de leurs conséquences.
+
+« Dans deux des segments, situés à l’opposé l’un de l’autre sur l’hémisphère
+nord et sur l’hémisphère sud, les mers se retireront pour envahir les deux
+autres segments, également opposés l’un à l’autre dans chaque hémisphère.
+
+« Dans le premier segment : l’océan Atlantique se videra presque tout entier,
+et le point maximum d’abaissement étant à peu près à la hauteur des Bermudes,
+le fond apparaîtra, si la profondeur de la mer est inférieure en cet endroit à
+8415 mètres. Conséquemment, entre l’Amérique et l’Europe, se découvriront de
+vastes territoires que les États-Unis, l’Angleterre, la France, l’Espagne et le
+Portugal pourront s’annexer au prorata de leur étendue géographique, si ces
+Puissances le jugent à propos. Mais il faut observer que par suite de
+l’abaissement des eaux, la couche d’air s’abaissera d’autant. Donc, le littoral
+de l’Europe et celui de l’Amérique seront surélevés d’une hauteur telle que les
+villes situées même à vingt et trente degrés des points maximum, n’auront plus
+à leur disposition que la quantité d’air qui se trouve actuellement à une
+hauteur d’une lieue dans l’atmosphère. Telles, pour ne prendre que les
+principales, New-York, Philadelphie, Charleston, Panama, Lisbonne, Madrid,
+Paris, Londres, Édimbourg, Dublin, etc. Seules, le Caire, Constantinople,
+Dantzig, Stockholm, d’un côté, et les villes du littoral ouest américain de
+l’autre, garderont leur position normale par rapport au niveau général. Quant
+aux Bermudes, l’air y manquera comme il manque aux aéronautes qui ont pu
+s’élever à 8,000 mètres d’altitude, comme il manque aux sommets extrêmes de la
+chaîne du Tibet. Donc, impossibilité absolue d’y vivre.
+
+« Même effet dans le segment opposé, qui comprend l’océan Indien, l’Australie
+et un quart de l’océan Pacifique, lequel se déversera en partie sur les parages
+méridionaux de l’Australie. Là, le maximum de dénivellation se fera sentir aux
+accores de la terre de Nuyts, et les villes d’Adélaïde et de Melbourne verront
+le niveau océanien s’abaisser à près de huit kilomètres au-dessous d’elles. Que
+la couche d’air dans laquelle elles seront alors plongées soit très pure, nul
+doute à cet égard, mais elle ne sera plus assez dense pour fournir aux besoins
+de la respiration.
+
+« Telle est, en général, la modification que subiront les portions du globe
+dans les deux segments où s’effectuera le surélèvement par rapport aux bassins
+des mers plus ou moins vidés. Là apparaîtront, sans doute, de nouvelles îles,
+formées par les cimes de montagnes sous-marines, dans les parties que la masse
+liquide n’abandonnera pas totalement.
+
+« Mais si la diminution de l’épaisseur des couches d’air ne laisse pas d’avoir
+des inconvénients pour les parties des Continents surélevés dans les hautes
+zones de l’atmosphère, que sera-ce donc pour celles que l’irruption des mers
+doit recouvrir? On peut encore respirer sous une pression d’air inférieure à la
+pression atmosphérique. Au contraire, sous quelques mètres d’eau, on ne peut
+plus respirer du tout, et c’est bien le cas qui se présentera pour les deux
+autres segments.
+
+« Dans le segment au nord-est du Kilimandjaro, le point maximum sera transporté
+à Yakoust, en pleine Sibérie. Depuis cette ville, immergée sous 8415 mètres
+d’eau ­ moins son altitude actuelle ­ la couche liquide, tout en diminuant,
+s’étendra jusqu’aux lignes neutres, noyant la plus grande partie de la Russie
+asiatique et de l’Inde, la Chine, le Japon, l’Alaska américaine au delà du
+détroit de Behring. Peut-être les monts Oural surgiront-ils sous la forme
+d’îlots au-dessus de la portion orientale de l’Europe. Quant à Pétersbourg,
+Moscou, d’un côté, Calcutta, Bangkok, Saïgon, Pékin, Hong- Kong, Yeddo de
+l’autre, ces villes disparaîtront sous une couche d’eau d’épaisseur variable,
+mais très suffisante pour noyer des Russes, des Indous, des Siamois, des
+Cochinchinois, des Chinois et des Japonais, s’ils n’ont pas eu le temps
+d’émigrer avant la catastrophe.
+
+« Dans le segment, au sud-ouest du Kilimandjaro, les désastres seront moins
+considérables, parce que ce segment est en grande partie recouvert par
+l’Atlantique et le Pacifique, dont le niveau s’élèvera de 8415 mètres à
+l’archipel des Malouines. Toutefois, de vastes territoires n’en disparaîtront
+pas moins sous ce déluge artificiel, entre autres l’angle de l’Afrique
+méridionale depuis la Guinée inférieure et le Kilimandjaro jusqu’au cap de
+Bonne-Espérance, et ce triangle du Sud-Amérique, formé par le Pérou, le Brésil
+central, le Chili et la République Argentine jusqu’à la Terre- de-Feu et au cap
+Horn. Les Patagons, de si haute stature qu’ils soient, n’échapperont pas
+l’immersion et n’auront pas même la ressource de se réfugier sur cette partie
+des Cordillères, dont les derniers sommets n’émergeront point en cette partie
+du globe.
+
+« Tel doit être le résultat ­ abaissement au-dessous ou exhaussement au-dessus
+de la nouvelle surface des mers ­ produit par la dénivellation, à la surface du
+sphéroïde terrestre. Telles sont les éventualités contre lesquelles les
+intéressés auront à se pourvoir, si le président Barbicane n’est pas arrêté à
+temps dans sa criminelle tentative! »
+
+XVI
+
+Dans lequel le choeur des mécontents va
+_crescendo_ et _rinforzando_.
+
+D’après l’avis pressant, il y avait à pourvoir aux périls de la situation, à
+les déjouer, ou du moins à les fuir, en se transportant sur les lignes neutres
+où le danger serait nul.
+
+Les gens menacés se divisaient en deux catégories : les asphyxiés et les
+inondés.
+
+L’effet de cette communication donna lieu à des appréciations très diverses,
+mais qui tournèrent en protestations des plus violentes.
+
+Du côté des asphyxiés, c’étaient des Américains des États-Unis, des Européens
+de la France, de l’Angleterre, de l’Espagne, etc. Or, la perspective de
+s’annexer les territoires du fond océanique n’était pas suffisante pour leur
+faire accepter ces modifications. Ainsi, Paris, reporté à une distance du
+nouveau Pôle à peu près égale à celle qui le sépare actuellement de l’ancien,
+ne gagnerait pas au change. Il jouirait d’un printemps perpétuel, c’est vrai,
+mais il perdrait sensiblement de sa couche d’air. Or, cela n’était pas pour
+donner satisfaction aux Parisiens, qui ont l’habitude de consommer l’oxygène
+sans compter, à défaut d’ozone… et encore!
+
+Du côté des inondés, c’étaient des habitants de l’Amérique du Sud, puis des
+Australiens, des Canadiens, des Indous, des Zélandais. Eh bien! la
+Grande-Bretagne ne souffrirait pas que Barbicane and Co. la privât de ses
+colonies les plus riches, où l’élément saxon tend à se substituer visiblement à
+l’élément indigène. Évidemment, le golfe du Mexique se viderait pour former un
+vaste royaume des Antilles, dont les Mexicains et les Yankees pourraient
+revendiquer la possession en vertu de la doctrine de Munro. Évidemment, aussi
+le bassin des îles de la Sonde, des Philippines, des Célèbes, mis à sec,
+laisserait d’immenses territoires auxquels les Anglais et les Espagnols
+pourraient prétendre. Compensation vaine! Cela ne balancerait pas la perte due
+à la terrible inondation.
+
+Ah! s’il n’y avait eu à disparaître sous les nouvelles mers que des Samoyèdes
+ou des Lapons de Sibérie, des Fuéggiens, des Patagons, des Tartares même, des
+Chinois, des Japonais ou quelques Argentins, peut-être les États civilisés
+auraient- ils accepté ce sacrifice? Mais trop de Puissances avaient leur part
+de la catastrophe pour ne pas protester.
+
+En ce qui concerne plus spécialement l’Europe, bien que sa partie centrale dût
+rester presque intacte, elle serait surélevée dans l’ouest, surbaissée dans
+l’est, c’est-à-dire à demi asphyxiée d’un côté, à demi noyée de l’autre. Voilà
+qui était inacceptable. En outre, la Méditerranée se viderait presque
+totalement, et c’est ce que ne toléreraient ni les Français, ni les Italiens,
+ni les Espagnols, ni les Grecs, ni les Turcs, ni les Égyptiens, auxquels leur
+situation de riverains crée d’indiscutables droits sur cette mer. Et puis, à
+quoi servirait le canal de Suez, qui était épargné par sa position sur la ligne
+neutre? Comment utiliser les admirables travaux de M. de Lesseps, lorsqu’il n’y
+aurait plus de Méditerranée d’un côté de l’isthme et très peu de mer Rouge de
+l’autre ­ à moins de le prolonger sur des centaines de lieues?…
+
+Enfin, jamais, non jamais! l’Angleterre ne consentirait à voir Gibraltar, Malte
+et Chypre se transformer en cimes de montagnes, perdues dans les nuages,
+auxquelles ses navires de guerre ne pourraient plus accoster. Non! elle ne se
+déclarerait pas satisfaite par les accroissements de territoire qui lui
+seraient attribués dans l’ancien bassin de l’Atlantique. Et cependant, le major
+Donellan, avait déjà songé à retourner en Europe pour faire valoir les droits
+de son pays sur ces nouveaux territoires, au cas où l’entreprise Barbicane and
+Co. réussirait.
+
+Il s’ensuit donc que les protestations arrivèrent de toutes parts, même des
+États situés sur les lignes où la dénivellation serait nulle, car eux-mêmes
+étaient plus ou moins touchés en d’autres points. Ces protestations furent
+peut-être plus violentes encore, lorsque la dépêche de Zanzibar, qui faisait
+connaître le point de tir, eut permis de rédiger l’avis peu rassurant ci-dessus
+rapporté.
+
+Bref, le président Barbicane, le capitaine Nicholl et J.-T. Maston furent mis
+au ban de l’humanité.
+
+Pourtant, quelle prospérité pour les journaux de toutes nuances! Quelles
+demandes de numéros! Quels tirages supplémentaires! Ce fut la première fois,
+peut-être, que l’on vit s’unir dans la même protestation des feuilles
+généralement en désaccord sur toute autre question : les _Novisti_, le
+_Novoïé-Vrémia_, le _Messager_ de Kronstadt, la _Gazette_ de Moscou, le
+_Rouskoïé-Diélo_, le _Gradjanine_, le _Journal de Carlscrona,_ le _Handelsblad,_
+le _Vaderland,_ la _Fremdenblatt,_ la _Neue Badische Landeszeitung,_ la
+_Gazette_ de Magdebourg_,_ la _Neue Freie-Presse,_ le _Berliner Tagblatt,_
+l’_Extrablatt,_ le _Post,_ le _Volksbladtt,_ le _Boersencourier,_ la _Gazette
+de Sibérie,_ la _Gazette de la Croix,_ la _Gazette de Voss,_ le
+_Reichsanzeiger,_ la _Germania,_ l’_Epoca,_ le _Correo,_ l’_Imparcial,_ la
+_Correspondencia,_ l’_Iberia,_ le _Temps,_ le _Figaro,_ l’_Intransigeant,_ le
+_Gaulois,_ l’_Univers,_ la _Justice,_ la _République Française,_ l’_Autorité,_
+la _Presse,_ le _Matin,_ le _XIXème Siècle,_ la _Liberté,_ l’_Illustration,_ le
+_Monde Illustré,_ la _Revue des Deux-Mondes,_ le _Cosmos,_ la _Revue Bleue,_ la
+_Nature,_ la _Tribuna,_ l’_Osservatore romano,_ l’_Esercito romano,_ le
+_Fanfulla,_ le _Capitan Fracassa,_ la _Riforma,_ le _Pester Lloyd,_
+l’_Ephymeris,_ l’_Acropolis,_ le _Palingenesia,_ le _Courrier_ de Cuba, le
+_Pionnier_ d’Allahabad, le _Srpska Nezavinost,_ l’_Indépendance roumaine,_ le
+_Nord,_ l’_Indépendance belge,_ le _Sydney-Morning-Herald,_
+l’_Edinburgh-Review,_ le _Manchester-Guardian,_ le _Scotsman,_ le _Standard,_
+le _Times,_ le _Truth,_ le _Sun,_ le _Central-News,_ la _Pressa Argentina,_ le
+_Romanul_ de Bucharest, le _Courier_ de San Francisco, le _Commercial Gazette,_
+le _San Diego_ de Californie, le _Manitoba,_ l’_Echo du Pacifique,_ le
+_Scientifique Américain,_ le _Courrier_ des États-Unis, le _New-York Herald,_
+le _World_ de New-York, le _Daily-Chronicle,_ le _Buenos-Ayres Herald,_ le
+_Réveil du Maroc,_ le _Hu-Pao,_ le _Tching-Pao,_ le _Courrier de Haïphong,_ le
+_Moniteur_ de la République de Counani. Jusqu’au _Mac Lane Express_, journal
+anglais, consacré aux questions d’économie politique, et qui fit entrevoir la
+famine régnant sur les territoires dévastés. Ce n’était pas l’équilibre
+européen qui risquait d’être rompu ­ il s’agissait bien de cela, vraiment! ­
+c’était l’équilibre universel. Que l’on juge donc de l’effet, sur un monde
+devenu enragé, que l’excès du nervosisme, qui fut sa caractéristique pendant la
+fin du XIXème siècle, prédisposait à toutes les insanités, à toutes les
+épilepsies! Ce fut une bombe tombant dans une poudrière!
+
+Quant à J.-T. Maston, on put croire que sa dernière heure était venue.
+
+En effet, une foule délirante pénétra dans sa prison, le soir du 17 septembre,
+avec l’intention de le lyncher, et, il faut bien le dire, les agents de la
+police ne lui firent point obstacle.
+
+La cellule de J.-T. Maston était vide. Avec le poids d’or de ce digne
+artilleur, Mrs Evangélina Scorbitt était parvenue à le faire échapper. Le
+geôlier s’était d’autant plus laissé séduire par l’appât d’une fortune, qu’il
+comptait bien en jouir jusqu’aux dernières limites de la vieillesse. En effet,
+Baltimore, comme Washington, New-York et autres principales cités du littoral
+américain, était dans la catégorie des villes surélevées, mais auxquelles il
+resterait assez d’air pour la consommation quotidienne de leurs habitants.
+
+J.-T. Maston avait donc pu gagner une retraite mystérieuse et se dérober ainsi
+aux fureurs de l’indignation publique. C’est ainsi que l’existence de ce grand
+troubleur de mondes fut sauvée par le dévouement d’une femme aimante. Du reste,
+plus que quatre jours à attendre ­ quatre jours! ­ avant que les projets de
+Barbicane and Co. fussent à l’état de faits accomplis!
+
+On le voit, l’avis pressant avait été entendu autant qu’il le pouvait être. Si,
+au début, il y avait eu quelques sceptiques au sujet des catastrophes prédites,
+il n’y en avait plus. Les gouvernements s’étaient hâtés de prévenir ceux de
+leurs nationaux ­ en petit nombre relativement ­ qui allaient être surélevés
+dans des zones d’air raréfié; puis, ceux, en nombre plus considérable, dont le
+territoire serait envahi par les mers.
+
+En conséquence de ces avis, transmis par télégrammes à travers les cinq parties
+du monde, commença une émigration telle que jamais on n’en vit de semblable ­
+même à l’époque des migrations aryennes dans la direction de l’est à l’ouest.
+Ce fut un exode comprenant en partie les rameaux des races hottentotes,
+mélanésiennes, nègres, rouges, jaunes, brunes et blanches…
+
+Malheureusement, le temps manquait. Les heures étaient comptées. Avec quelques
+mois de répit, les Chinois auraient pu abandonner la Chine, les Australiens
+l’Australie, les Patagons la Patagonie, les Sibériens les provinces
+sibériennes, etc., etc.
+
+Mais, comme le danger était localisé, maintenant que l’on connaissait les
+points du globe à peu près indemnes, l’épouvante fut moins générale. Quelques
+provinces, certains États même, commencèrent à se rassurer. En un mot, sauf
+dans les régions menacées directement, il ne resta plus que cette appréhension
+bien naturelle que ressent tout être humain à l’attente d’un effroyable choc.
+
+Et, pendant ce temps, Alcide Pierdeux de se répéter en gesticulant comme un
+télégraphe des anciens temps :
+
+« Mais comment diable le président Barbicane parviendrait-il à fabriquer un
+canon un million de fois gros comme le canon de vingt-sept? Satané Maston! Je
+voudrais bien le rencontrer pour lui pousser une colle à ce sujet! Ça ne biche
+avec rien de sensé, rien de raisonnable, et c’est par trop catapultueux! »
+
+Quoi qu’il en fût, l’insuccès de l’opération, c’était là l’unique chance que
+certaines parties du globe terrestre eussent encore d’échapper à l’universelle
+catastrophe!
+
+XVII
+
+Ce qui s’est fait au Kilimandjaro pendant huit
+mois de cette année mémorable.
+
+Le pays de Wamasai est situé dans la partie orientale de l’Afrique centrale,
+entre la côte de Zanguebar et la région des grands lacs, où le Victoria-Nyanza
+et le Tanganiyka forment autant de mers intérieures. Si on le connaît en
+partie, c’est qu’il a été visité par l’anglais Johnston, le comte Tékéli et le
+docteur allemand Meyer. Cette contrée montagneuse se trouve sous la
+souveraineté du sultan Bâli-Bâli, dont le peuple est composé de trente à
+quarante mille nègres.
+
+À trois degrés au-dessous de l’Équateur, se dresse la chaîne du Kilimandjaro,
+qui projette ses plus hautes cimes ­ entre autres celle du Kibo ­ à une
+altitude de 5704 mètres [Note 18: Près de 1000 mètres de plus que le
+Mont-Blanc.] Cet important massif domine, vers le sud, le nord et l’ouest, les
+vastes et fertiles plaines du Wamasai, en se reliant avec le lac
+Victoria-Nyanza, à travers les régions du Mozambique.
+
+À quelques lieues au-dessous des premières rampes du Kilimandjaro, s’élève la
+bourgade de Kisongo, résidence habituelle du sultan. Cette capitale n’est, à
+vrai dire, qu’un grand village. Elle est occupée par une population très douée,
+très intelligente, travaillant autant par elle-même que par ses esclaves, sous
+le joug de fer que lui impose Bâli-Bâli.
+
+Ce sultan passe à juste titre pour l’un des plus remarquables souverains de ces
+peuplades de l’Afrique centrale, qui s’efforcent d’échapper à l’influence, ou,
+pour être plus juste, à la domination anglaise.
+
+C’est à Kisongo que le président Barbicane et le capitaine Nicholl, uniquement
+accompagnés de dix contremaîtres dévoués à leur entreprise, arrivèrent dès la
+première semaine du mois de janvier de la présente année.
+
+En quittant les États-Unis ­ départ qui ne fut connu que de Mrs Evangélina
+Scorbitt et de J.-T. Maston ­ ils s’étaient embarqués à New-York pour le cap de
+Bonne-Espérance, d’où un navire les transporta à Zanzibar, dans l’île de ce
+nom. Là, une barque, secrètement frétée, les conduisit au port de Mombas, sur
+le littoral africain, de l’autre côté du canal. Une escorte, envoyée par le
+sultan, les attendait dans ce port, et, après un voyage difficile pendant une
+centaine de lieues à travers cette région tourmentée, obstruée de forêts,
+coupée de rios, trouée de marécages, ils atteignirent la résidence royale.
+
+Déjà, après avoir eu connaissance des calculs de J.-T. Maston, le président
+Barbicane s’était mis en rapport avec Bâli-Bâli par l’entremise d’un
+explorateur suédois, qui venait de passer quelques années dans cette partie de
+l’Afrique. Devenu l’un de ses plus chauds partisans depuis le célèbre voyage du
+président Barbicane autour de la Lune ­ voyage dont le retentissement s’était
+propagé jusqu’en ces pays lointains ­ le sultan s’était pris d’amitié pour
+l’audacieux Yankee. Sans dire dans quel but, Impey Barbicane avait aisément
+obtenu du souverain du Wamasai l’autorisation d’entreprendre des travaux
+importants à la base méridionale du Kilimandjaro. Moyennant une somme
+considérable, évaluée à trois cent mille dollars, Bâli-Bâli s’était engagé à
+lui fournir tout le personnel nécessaire. En outre, il l’autorisait à faire ce
+qu’il voudrait du Kilimandjaro. Il pouvait disposer à sa fantaisie de l’énorme
+chaîne, la raser, s’il en avait l’envie, l’emporter, s’il en avait le pouvoir.
+Par suite d’engagements très sérieux, auxquels le sultan trouvait son compte,
+la _North Polar Practical Association_ était propriétaire de la montagne
+africaine au même titre qu’elle l’était du domaine arctique.
+
+L’accueil que le président Barbicane et son collègue reçurent à Kisongo fut des
+plus sympathiques. Bâli-Bâli éprouvait une admiration voisine de l’adoration
+pour ces deux illustres voyageurs, qui s’étaient lancés à travers l’espace,
+afin d’atteindre les régions circumlunaires. En outre, il ressentait une
+extraordinaire sympathie envers les auteurs des mystérieux travaux qui allaient
+s’accomplir dans son royaume. Aussi promit-il aux Américains un secret absolu ­
+tant de sa part que de celle de ses sujets, dont le concours leur était assuré.
+Pas un seul des nègres qui travailleraient aux chantiers n’aurait droit de les
+quitter même un jour, sous peine des plus raffinés supplices.
+
+Voilà pourquoi l’opération fut enveloppée d’un mystère que les plus subtils
+agents de l’Amérique et de l’Europe ne purent pénétrer. Si ce secret avait été
+enfin découvert, c’est que le sultan s’était relâché de sa sévérité, après
+l’achèvement des travaux, et qu’il y a partout des traîtres ou des bavards ­
+même chez les nègres. C’est de la sorte que Richard W. Trust, le consul de
+Zanzibar, eut vent de ce qui se faisait au Kilimandjaro. Mais, alors, à cette
+date du 13 septembre, il était trop tard pour arrêter le président Barbicane
+dans l’accomplissement de ses projets.
+
+Et, maintenant, pourquoi Barbicane and Co. avait-il choisi le Wamasai comme
+théâtre de son opération? C’est d’abord parce que le pays lui convenait en
+raison de sa situation en cette partie peu connue de l’Afrique et de son
+éloignement des territoires habituellement visités par les voyageurs. Puis, le
+massif du Kilimandjaro lui offrait toutes les qualités de solidité et
+d’orientation nécessaires à son oeuvre. De plus, à la surface du pays, se
+trouvaient les matières premières dont il avait précisément besoin, et dans des
+conditions particulièrement pratiques d’exploitation.
+
+Justement, quelques mois avant de quitter les États-Unis, le président
+Barbicane avait appris de l’explorateur suédois qu’au pied de la chaîne du
+Kilimandjaro, le fer et la houille étaient abondamment répandus à
+l’affleurement du sol. Pas de mines à creuser, pas de gisements à rechercher à
+quelques milliers de pieds dans l’écorce terrestre. Du fer et du charbon, il
+n’y avait qu’à se baisser pour en prendre, et en quantités certainement
+supérieures à la consommation prévue par les devis. En outre, il existait, dans
+le voisinage de la montagne, d’énormes gisements de nitrate de soude et de
+pyrite de fer, nécessaires à la fabrication de la méli-mélonite.
+
+Le président Barbicane et le capitaine Nicholl n’avaient donc amené aucun
+personnel avec eux, si ce n’est dix contremaîtres, dont ils étaient absolument
+sûrs. Ceux-ci devaient diriger les dix mille nègres, mis à leur disposition par
+Bâli-Bâli, auxquels incombait la tâche de fabriquer le canon monstre et son non
+moins monstrueux projectile.
+
+Deux semaines après l’arrivée du président Barbicane et de son collègue au
+Wamasai, trois vastes chantiers étaient établis à la base méridionale du
+Kilimandjaro, l’un pour la fonderie du canon, le second pour la fonderie du
+projectile, le troisième pour la fabrication de la méli-mélonite.
+
+Et d’abord, comment le président Barbicane avait-il résolu ce problème de
+fondre un canon de dimensions aussi colossales? On va le voir, et l’on
+comprendra, en même temps, que la dernière chance de salut, tirée de la
+difficulté d’établir un pareil engin, échappait aux habitants des deux Mondes.
+
+En effet, fondre un canon égalant un million de fois en volume le canon de
+vingt-sept, c’eût été un travail au-dessus des forces humaines. On a déjà de
+sérieuses difficultés pour fabriquer les pièces de quarante-deux centimètres
+qui lancent des projectiles de sept cent quatre-vingts kilos avec deux cent
+soixante-quatorze kilogrammes de poudre. Aussi Barbicane et Nicholl n’y
+avaient-ils point songé. Ce n’était pas un canon, pas même un mortier, qu’ils
+prétendaient faire, mais tout simplement une galerie percée dans le massif
+résistant du Kilimandjaro, un trou de mine, si l’on veut.
+
+Évidemment, ce trou de mine, cette énorme fougasse, pouvait remplacer un canon
+de métal, une Columbiad gigantesque, dont la fabrication eût été aussi coûteuse
+que difficile, et à laquelle il aurait fallu donner une épaisseur
+invraisemblable pour prévenir toute chance d’explosion. Barbicane and Co. avait
+toujours eu la pensée d’opérer de cette façon, et, si le carnet de J.-T. Maston
+mentionnait un canon, c’est que c’était le canon de vingt-sept qui avait été
+pris pour base de ses calculs.
+
+En conséquence un emplacement fut de prime abord choisi à une hauteur de cent
+pieds sur le revers méridional de la chaîne, au bas de laquelle se développent
+des plaines à perte de vue. Rien ne pourrait faire obstacle au projectile,
+quand il s’élancerait hors de cette « âme » forée dans le massif du
+Kilimandjaro.
+
+Ce fut avec une précision extrême, et non sans un rude travail, que l’on creusa
+cette galerie. Mais Barbicane put aisément construire des perforatrices, qui
+sont des machines relativement simples, et les actionner au moyen de l’air
+comprimé par les puissantes chutes d’eau de la montagne. Ensuite, les trous
+percés par les forets des perforatrices furent chargés de méli-mélonite. Et il
+ne fallait pas moins que ce violent explosif pour faire éclater la roche, car
+c’était une sorte de syénite extrêmement dure, formée de feldspath orthose et
+d’amphibole hornblende. Circonstance favorable, au surplus, puisque cette roche
+aurait à résister à l’effroyable pression développée par l’expansion des gaz.
+Mais la hauteur et l’épaisseur de la chaîne du Kilimandjaro suffisaient à
+rassurer contre tout lézardement ou craquement extérieur.
+
+Bref, les milliers de travailleurs, conduits par les dix contremaîtres, sous la
+haute direction du président Barbicane, s’appliquèrent avec tant de zèle, avec
+tant d’intelligence, que l’oeuvre fut menée à bonne fin en moins de six mois.
+
+La galerie mesurait vingt-sept mètres de diamètre sur six cents mètres de
+profondeur. Comme il importait que le projectile pût glisser sur une paroi
+parfaitement lisse, sans rien laisser perdre des gaz de la déflagration,
+l’intérieur en fut blindé avec un étui de fonte parfaitement alésé.
+
+En réalité, ce travail était autrement considérable que celui de la célèbre
+Columbiad de Moon-City, qui avait envoyé le projectile d’aluminium autour de la
+Lune. Mais qu’y a-t-il donc d’impossible aux ingénieurs du monde moderne?
+
+Tandis que le forage s’accomplissait au flanc du Kilimandjaro, les ouvriers ne
+chômaient pas au second chantier. En même temps que l’on construisait la
+carapace métallique, on s’occupait de fabriquer l’énorme projectile.
+
+Rien que pour cette fabrication, il s’agissait d’obtenir une masse de fonte
+cylindro-conique, pesant cent quatre-vingt millions de kilogrammes, soit cent
+quatre-vingt mille tonnes.
+
+On le comprend, jamais il n’avait été question de fondre ce projectile d’un
+seul morceau. Il devait être fabriqué par masses de mille tonnes chacune, qui
+seraient hissées successivement à l’orifice de la galerie, et disposées contre
+la chambre où serait préalablement entassée la méli-mélonite. Après avoir été
+boulonnés entre eux, ces fragments ne formeraient qu’un tout compact, qui
+glisserait sur les parois du tube intérieur.
+
+Nécessité fut donc d’apporter au second chantier environ quatre cent mille
+tonnes de minerai, soixante-dix mille tonnes de castine et quatre cent mille
+tonnes de houille grasse, que l’on transforma d’abord en deux cent quatre-vingt
+mille tonnes de coke dans des fours. Comme les gisements étaient voisins du
+Kilimandjaro, ce ne fut presque qu’une affaire de charrois.
+
+Quant à la construction des hauts fourneaux pour obtenir la transformation du
+minerai en fonte, là surgit peut-être la plus grande difficulté. Toutefois, au
+bout d’un mois, dix hauts fourneaux de trente mètres étaient en état de
+fonctionner et de produire chacun cent quatre-vingts tonnes par jour. C’était
+dix-huit cents tonnes pour vingt-quatre heures, cent quatre-vingt mille après
+cent journées de travail.
+
+Quant au troisième chantier, créé pour la fabrication de la méli-mélonite, le
+travail s’y fit aisément, et dans des conditions de secret telles que la
+composition de cet explosif n’a pu être encore définitivement déterminée.
+
+Tout avait marché à souhait. On n’eût pas procédé avec plus de succès dans les
+usines du Creusot, de Cail, d’Indret, de la Seyne, de Birkenhead, de Woolwich
+ou de Cockerill. À peine comptait-on un accident par trois cent mille francs de
+travaux.
+
+On peut le croire, le sultan était ravi. Il suivait les opérations avec une
+infatigable assiduité. Et on imagine aisément si la présence de sa redoutable
+Majesté était de nature à stimuler le zèle de ses fidèles sujets!
+
+Parfois, lorsque Bâli-Bâli demandait à quoi servirait toute cette besogne :
+
+« Il s’agit d’une oeuvre qui doit changer la face du monde! lui répondait le
+président Barbicane.
+
+— Une oeuvre qui assurera au sultan Bâli-Bâli, ajoutait le capitaine Nicholl,
+une gloire ineffaçable entre tous les rois de l’Afrique orientale! »
+
+Si le sultan en tressaillait dans son orgueil de souverain du Wamasai, inutile
+d’insister.
+
+À la date du 29 août, les travaux étaient entièrement terminés. La galerie,
+forée au calibre voulu, était revêtue de son âme lisse sur une longueur de six
+cents mètres. Au fond étaient entassées deux mille tonnes de méli-mélonite, en
+communication avec la boîte au fulminate. Puis venait le projectile, long de
+cent cinquante mètres. En défalquant la place occupée par la poudre et le
+projectile, il resterait à celui-ci encore quatre cent quatre-vingt douze
+mètres à parcourir jusqu’à la bouche, ce qui assurerait tout son effet utile à
+la poussée produite par l’expansion des gaz.
+
+Cela étant, une première question se posait ­ question de pure balistique : le
+projectile dévierait-il de la trajectoire, qui lui était assignée par les
+calculs de J.-T. Maston? En aucune façon. Les calculs étaient corrects. Ils
+indiquaient dans quelle mesure le projectile devait dévier vers l’est du
+méridien du Kilimandjaro, en vertu de la rotation de la Terre sur son axe, et
+quelle était la forme de la courbe hyperbolique qu’il décrirait en vertu de son
+énorme vitesse initiale.
+
+Seconde question : Serait-il visible pendant son parcours? Non, car, au sortir
+de la galerie, plongé dans l’ombre de la Terre, on ne pourrait l’apercevoir,
+et, d’ailleurs, par suite de sa faible hauteur, il aurait une vitesse angulaire
+très considérable. Une fois rentré dans la zone de lumière, la faiblesse de son
+volume le déroberait aux plus puissantes lunettes, et, à plus forte raison,
+quand, échappé aux chaînes de l’attraction terrestre, il graviterait
+éternellement autour du soleil.
+
+Certes, le président Barbicane et le capitaine Nicholl pouvaient être fiers de
+l’opération qu’ils venaient de conduire ainsi jusqu’à son dernier terme.
+
+Pourquoi J.-T. Maston n’était-il pas là pour admirer la bonne exécution des
+travaux, digne de la précision des calculs qui les avaient inspirés?… Et,
+surtout, pourquoi serait- il loin, bien loin, trop loin! quand cette formidable
+détonation irait réveiller les échos jusqu’aux extrêmes horizons de l’Afrique?
+
+En songeant à lui, ses deux collègues ne se doutaient guère que le secrétaire
+du Gun-Club avait dû fuir Balistic- Cottage, après s’être évadé de la prison de
+Baltimore, et qu’il en était réduit à se cacher pour sauvegarder sa précieuse
+existence. Ils ignoraient à quel degré l’opinion publique était montée contre
+les ingénieurs de la _North Polar Practical Association_. Ils ne savaient point
+qu’ils auraient été massacrés, écartelés, brûlés à petit feu, s’il avait été
+possible de se saisir de leur personne, Vraiment, à l’instant où le coup
+partirait, il était heureux qu’ils ne pussent être salués que par les cris
+d’une peuplade de l’Afrique orientale!
+
+« Enfin! dit le capitaine Nicholl au président Barbicane, lorsque, dans la
+soirée du 22 septembre, tous deux se prélassaient devant leur oeuvre parachevée.
+
+— Oui!… enfin!… Et aussi : ouf! fit Impey Barbicane en poussant un soupir de
+soulagement.
+
+— Si c’était à recommencer…
+
+— Bah!… Nous recommencerions!
+
+— Quelle chance, dit le capitaine Nicholl, d’avoir eu à notre disposition cette
+adorable méli-mélonite!…
+
+— Qui suffirait à vous illustrer, Nicholl!
+
+— Sans doute, Barbicane, répondit modestement le capitaine Nicholl. Mais
+savez-vous combien il aurait fallu creuser de galeries dans les flancs du
+Kilimandjaro pour obtenir le même résultat, si nous n’avions eu que du fulmi-
+coton, pareil à celui qui a lancé notre projectile vers la Lune?
+
+— Dites, Nicholl.
+
+— Cent quatre-vingts galeries, Barbicane!
+
+— Eh bien! nous les aurions creusées, capitaine!
+
+— Et cent quatre-vingts projectiles de cent quatre-vingt mille tonnes!
+
+— Nous les aurions fondus, Nicholl! »
+
+Allez donc faire entendre raison à des hommes de cette trempe! Mais, quand des
+artilleurs ont fait le tour de la Lune, de quoi ne seraient-ils pas capables?
+
+--------------------------------------------------------------------------------
+Et, le soir même, quelques heures seulement avant la minute précise indiquée
+pour le tir, tandis que le président Barbicane et le capitaine Nicholl se
+congratulaient ainsi, Alcide Pierdeux, renfermé dans son cabinet à Baltimore,
+poussait le cri du Peau-Rouge en délire. Puis, se relevant brusquement de la
+table où s’empilaient des feuilles couvertes de formules algébriques, il
+s’écriait :
+
+« Coquin de Maston!… Ah! l’animal!… M’aura-t-il fait potasser son problème!… Et
+comment n’ai-je pas découvert cela plus tôt!… Nom d’un cosinus!… Si je savais
+où il est en ce moment, j’irais l’inviter à souper, et nous boirions un verre
+de champagne au moment même où tonnera sa machine à tout casser! »
+
+Et, après un de ces hululements de sauvage, avec lesquels il accentuait ses
+parties de whist :
+
+« Le vieux maboul!… Bien sûr, il avait son coup de pulvérin, quand il a calculé
+le canon du Kilimandjaro!… Et pourtant, c’était la condition sine quâ non ­ ou
+sine canon, comme nous aurions dit à l’École! »
+
+XVIII
+
+Dans lequel les populations du Wamasai
+attendent que le président Barbicane crie feu!
+au capitaine Nicholl.
+
+On était au soir du 22 septembre, ­ date mémorable à laquelle l’opinion
+publique assignait une influence aussi néfaste qu’à celle du 1er janvier de
+l’an 1000.
+
+Douze heures après le passage du soleil au méridien du Kilimandjaro,
+c’est-à-dire à minuit, le feu devait être mis au terrible engin par la main du
+capitaine Nicholl.
+
+Il convient de mentionner ici que le Kilimandjaro étant par trente-cinq degrés
+à l’est du méridien de Paris, et Baltimore à soixante-dix-neuf degrés à l’ouest
+dudit méridien, cela constitue une différence de cent quatorze degrés, soit
+entre les deux lieux quatre cent cinquante-six minutes de temps, ou sept heures
+vingt-six. Donc, au moment précis où s’effectuerait le tir, il serait cinq
+heures vingt-quatre après midi dans la grande cité du Maryland.
+
+Le temps était magnifique. Le soleil venait de se coucher sur les plaines du
+Wamasai, derrière un horizon de toute pureté. On ne pouvait souhaiter une plus
+belle nuit, ni plus calme, ni plus étoilée, pour lancer un projectile travers
+l’espace. Pas un nuage ne se mélangerait aux vapeurs artificielles, développées
+par la déflagration de la méli- mélonite.
+
+Qui sait? Peut-être le président Barbicane et le capitaine Nicholl
+regrettaient-ils de ne pouvoir prendre place dans le projectile. Dès la
+première seconde, ils auraient franchi deux mille huit cents kilomètres. Après
+avoir pénétré les mystères du monde sélénite, ils auraient pénétré les mystères
+du monde solaire, et dans des conditions autrement intéressantes que ne l’avait
+fait le Français Hector Servadac, emporté à la surface de la comète Gallia!
+[Note 19: _Hector Servadac,_ du même auteur.]
+
+Le sultan Bâli-Bâli, les plus grands personnages de sa cour, c’est-à-dire son
+ministre des finances et son exécuteur des hautes-oeuvres, puis le personnel
+noir qui avait concouru au grand travail, étaient réunis pour suivre les
+diverses phases du tir. Mais, par prudence, tout ce monde avait pris position à
+trois kilomètres de la galerie forée dans le Kilimandjaro, de manière à n’avoir
+rien à redouter de l’effroyable poussée des couches d’air.
+
+Alentour, quelques milliers d’indigènes, venus de Kisongo et des bourgades
+disséminées dans le sud de la province, s’étaient empressés ­ par ordre du
+sultan Bâli-Bâli ­ d’assister à ce sublime spectacle.
+
+Un fil, établi entre une batterie électrique et le détonateur de fulminate
+placé au fond de la galerie, était prêt à lancer le courant qui ferait éclater
+l’amorce et provoquerait la déflagration de la méli-mélonite.
+
+Comme prélude, un excellent repas avait rassemblé à la même table le sultan,
+ses hôtes américains et les notables de sa capitale ­ le tout aux frais de
+Bâli-Bâli, qui fit d’autant mieux les choses que ces frais devaient lui être
+remboursés par la caisse de la Société Barbicane and Co.
+
+Il était onze heures lorsque ce festin, commencé à sept heures et demie, se
+termina par un toast que le sultan porta aux ingénieurs de la _North Polar
+Practical Association_ et au succès de l’entreprise.
+
+Encore une heure, et la modification des conditions géographiques et
+climatologiques de la Terre serait un fait accompli.
+
+Le président Barbicane, son collègue et les dix contremaîtres vinrent alors se
+placer autour de la cabane à l’intérieur de laquelle était montée la batterie
+électrique.
+
+Barbicane, son chronomètre à la main, comptait les minutes ­ et jamais elles ne
+lui parurent si longues ­ de ces minutes qui semblent, non des années, mais des
+siècles!
+
+À minuit moins dix, le capitaine Nicholl et lui s’approchèrent de l’appareil
+que le fil mettait en communication avec la galerie du Kilimandjaro.
+
+Le sultan, sa cour, la foule des indigènes, formaient un immense cercle autour
+d’eux.
+
+Il importait que le coup fût tiré au moment précis, indiqué par les calculs de
+J.-T. Maston, c’est à dire à l’instant où le Soleil couperait cette ligne
+équinoxiale qu’il ne quitterait plus désormais dans son orbite apparente autour
+du sphéroïde terrestre.
+
+Minuit moins cinq! ­ Moins quatre! ­ Moins trois! ­ Moins deux! ­ Moins une!…
+
+Le président Barbicane suivait l’aiguille de sa montre, éclairée par une
+lanterne que présentait un des contremaîtres, tandis que le capitaine Nicholl,
+son doigt levé sur le bouton de l’appareil, se tenait prêt à fermer le circuit
+du courant électrique.
+
+Plus que vingt secondes! ­ Plus que dix! ­ Plus que cinq! ­ Plus qu’une!…
+
+On n’eût pas saisi le plus léger tremblement dans la main de cet impassible
+Nicholl. Son collègue et lui n’étaient pas plus émus qu’au moment où ils
+attendaient, enfermés dans leur projectile, que la Columbiad les envoyât dans
+les régions lunaires!
+
+« Feu!… » cria le président Barbicane.
+
+Et l’index du capitaine Nicholl pressa le bouton.
+
+Détonation effroyable, dont les échos propagèrent les roulements jusqu’aux
+dernières limites de l’horizon du Wamasai. Sifflement suraigu d’une masse, qui
+traversa la couche d’air sous la poussée de milliards de milliards de litres de
+gaz, développés par la déflagration instantanée de deux mille tonnes de
+méli-mélonite. On eût dit qu’il passait à la surface de la Terre un de ces
+météores dans lesquels s’accumulent toutes les violences de la nature. Et
+l’effet n’en eût pas été plus terrible quand tous les canons de toutes les
+artilleries du globe se seraient joints à toutes les foudres du ciel pour
+tonner ensemble!
+
+XIX
+
+Dans lequel J.-T. Maston regrette peut-être le
+temps où la foule voulait le lyncher.
+
+Les capitales des deux Mondes, et aussi les villes de quelque importance, et
+jusqu’aux bourgades plus modestes, attendaient au milieu de l’épouvantement.
+Grâce aux journaux répandus à profusion, à la surface du globe, chacun
+connaissait l’heure précise, qui correspondait au minuit du Kilimandjaro, situé
+par trente-cinq degrés est, suivant la différence des longitudes.
+
+Pour ne citer que les principales villes ­ le Soleil parcourant un degré par
+quatre minutes ­ c’était :
+
+ +---------------------+----------------+
+ | À Paris….. | 9h 40m. soir. |
+ +---------------------+----------------+
+ | À Pétersbourg….. | 11h 31m. soir. |
+ +---------------------+----------------+
+ | À Londres….. | 9h 30m. soir. |
+ +---------------------+----------------+
+ | À Rome….. | 10h 20m. soir. |
+ +---------------------+----------------+
+ | À Madrid….. | 9h 15m. soir. |
+ +---------------------+----------------+
+ | À Berlin….. | 11h 20m. soir. |
+ +---------------------+----------------+
+ | À Constantinople….. | 11h 26m. soir. |
+ +---------------------+----------------+
+ | À Calcutta….. | 3h 04m. matin. |
+ +---------------------+----------------+
+ | À Nanking….. | 5h 05m. matin. |
+ +---------------------+----------------+
+À Baltimore, on l’a dit, douze heures après le passage du Soleil au méridien du
+Kilimandjaro, il était 5h 24m du soir.
+
+Inutile d’insister sur les affres qui se produisirent à cet instant. La plus
+puissante des plumes modernes ne saurait les décrire ­ même avec le style de
+l’école décadente et déliquescente.
+
+Que les habitants de Baltimore ne courussent pas le danger d’être balayés par
+le mascaret des mers déplacées, soit! Qu’il ne s’agît pour eux que de voir la
+baie de la Cheasapeake se vider et le cap Hatteras, qui la termine, s’allonger
+comme une crête de montagne au-dessus de l’Atlantique mis à soc, d’accord! Mais
+la ville, comme tant d’autres non menacées d’émersion ou d’immersion, ne
+serait- elle pas renversée par la secousse, ses monuments anéantis, ses
+quartiers engloutis au fond des abîmes qui pouvaient s’ouvrir à la surface du
+sol? Et ces craintes n’étaient-elles pas trop justifiées pour ces diverses
+parties du globe, que ne devaient pas recouvrir les eaux dénivelées?
+
+Si, évidemment.
+
+Aussi, tout être humain sentait-il le frisson de l’épouvante se glisser jusqu’à
+la moelle de ses os pendant cette minute fatale. Oui! tous tremblaient ­ un
+seul excepté : l’ingénieur Alcide Pierdeux. Le temps lui manquant pour faire
+connaître ce qu’un dernier travail venait de lui révéler, il buvait un verre de
+champagne dans un des meilleurs bars de la ville à la santé du vieux Monde.
+
+La vingt-quatrième minute après cinq heures, correspondant au minuit du
+Kilimandjaro, s’écoula…
+
+À Baltimore… rien!
+
+À Londres, à Paris, à Rome, à Constantinople, à Berlin, rien!… Pas le moindre
+choc!
+
+M. John Milne, observant à la mine de houille de Takoshima (Japon) le
+tromomètre [Note 20: Le tromomètre est une sorte de pendule dont les
+oscillations dénotent les mouvements microsismiques de l’écorce terrestre. À
+l’exemple du Japon, beaucoup d’autres pays ont installé de semblables appareils
+près des mines grisouteuses. ] qu’il y avait installé ne remarqua pas le
+moindre mouvement anormal dans l’écorce terrestre en cette partie du monde.
+
+Enfin, à Baltimore, rien non plus. D’ailleurs, le ciel était nuageux et, la
+nuit venue, il fut impossible de reconnaître si le mouvement apparent des
+étoiles tendait à se modifier ­ ce qui eût indiqué un changement de l’axe
+terrestre.
+
+Quelle nuit passa J.-T. Maston dans sa retraite, inconnue de tous, sauf de Mrs
+Evangélina Scorbitt! Il enrageait, le bouillant artilleur! Il ne pouvait tenir
+en place! Qu’il lui tardait d’être plus âgé de quelques jours, afin de voir si
+la courbe du Soleil était modifiée ­ preuve indiscutable de la réussite de
+l’opération! Ce changement, en effet, n’aurait pu être constaté le matin du 23
+septembre, puisque, cette date, l’astre du jour se lève invariablement à l’est
+pour tous les points du globe.
+
+Le lendemain, le Soleil parut sur l’horizon comme il avait l’habitude de le
+faire.
+
+Les délégués européens étaient alors réunis sur la terrasse de leur hôtel. Ils
+avaient à leur disposition des instruments d’une extrême précision qui leur
+permettaient de constater si le Soleil décrivait rigoureusement sa courbe dans
+le plan de l’Équateur.
+
+Or, quelques minutes après son lever, le disque radieux inclinait déjà vers
+l’hémisphère austral.
+
+Rien n’était donc changé à sa marche apparente.
+
+Le major Donellan et ses collègues saluèrent le flambeau céleste par des
+hurrahs enthousiastes et lui firent « une entrée », comme on dit au théâtre. Le
+ciel était superbe alors, l’horizon nettement dégagé des vapeurs de la nuit, et
+jamais le grand acteur ne se présenta sur une plus belle scène, dans de telles
+conditions de splendeur, devant un public émerveillé!
+
+« Et à la place même marquée par les lois de l’astronomie!… s’écria Éric
+Baldenak.
+
+— De notre ancienne astronomie, fit observer Boris Karkof, et que ces insensés
+prétendaient anéantir!
+
+— Ils en seront pour leurs frais et leur honte! ajouta Jacques Jansen, par la
+bouche duquel la Hollande semblait parler tout entière.
+
+— Et le domaine arctique restera éternellement sous les glaces qui le
+recouvrent! riposta le professeur Jan Harald.
+
+— Hurrah pour le Soleil! s’écria le major Donellan. Tel il est, tel il suffit
+au besoin du Monde!
+
+— Hurrah!… Hurrah! » répétèrent d’une seule voix les représentants de la
+vieille Europe.
+
+C’est alors que Dean Toodrink, qui n’avait rien dit jusqu’alors, se signala par
+cette observation assez judicieuse :
+
+« Mais ils n’ont peut-être pas tiré?…
+
+— Pas tiré?… s’exclama le major. Fasse le ciel qu’ils aient tiré, au contraire,
+et plutôt deux fois qu’une! »
+
+Et c’est précisément ce que se disaient J.-T. Maston et Mrs Evangélina
+Scorbitt. C’est aussi ce que se demandaient les savants et les ignorants, unis
+cette fois par la logique de la situation.
+
+C’est même ce que se répétait Alcide Pierdeux, en ajoutant :
+
+« Qu’ils aient tiré ou non, peu importe!… La Terre n’a pas cessé de valser sur
+son vieil axe et de se balader comme d’habitude! »
+
+En somme, on ignorait ce qui s’était passé au Kilimandjaro. Mais, avant la fin
+de la journée, une réponse était faite à cette question que se posait
+l’humanité.
+
+Une dépêche arriva aux États-Unis, et voici ce que contenait cette dernière
+dépêche, envoyée par Richard W. Trust, du consulat de Zanzibar :
+
+ Zanzibar, 23 septembre,
+ Sept heures vingt-sept minutes du matin.
+ « _À John S. Wright, ministre d’État._
+ « Coup tiré hier soir minuit précis par engin foré dans revers
+ méridional du Kilimandjaro. Passage de projectile avec sifflements
+ épouvantables. Effroyable détonation. Province dévastée par trombe
+ d’air. Mer soulevée jusqu’au canal Mozambique. Nombreux navires
+ désemparés et mis à la côte. Bourgades et villages anéantis. Tout va
+ bien.
+ « RICHARD W. TRUST. »
+
+Oui! tout allait bien, puisque rien n’était changé à l’état de choses, sauf les
+désastres produits dans le Wamasai, en partie rasé par cette trombe
+artificielle, et les naufrages provoqués par le déplacement des couches
+aériennes. Et n’en avait-il pas été ainsi, lorsque la fameuse Columbiad avait
+lancé son projectile vers la Lune? La secousse, communiquée au sol de la
+Floride, ne s’était-elle pas fait sentir dans un rayon de cent milles? Oui,
+certes! et, cette fois, l’effet avait dû être centuplé.
+
+Quoi qu’il en soit, la dépêche apprenait deux choses aux intéressés de l’Ancien
+et du Nouveau Continent :
+
+1° Que l’énorme engin avait pu être fabriqué dans les flancs mêmes du
+Kilimandjaro.
+
+2° Que le coup avait été tiré à l’heure dite.
+
+Et, alors, le monde entier poussa un immense soupir de satisfaction, qui fut
+suivi d’un immense éclat de rire.
+
+La tentative de Barbicane and Co avait échoué piteusement! Les formules de
+J.-T. Maston étaient bonnes à mettre au panier! La _North Polar Practical
+Association_ n’avait plus qu’à se déclarer en faillite!
+
+Ah ça! est-ce que, par hasard, le secrétaire du Gun-Club se serait trompé dans
+ses calculs?
+
+« Je croirais plutôt m’être trompée dans l’affection qu’il m’inspire! » se
+disait Mrs Evangélina Scorbitt.
+
+Et, de tous, l’être humain le plus déconfit qui existât alors à la surface du
+sphéroïde, c’était bien J.-T. Maston. En voyant que rien n’avait été changé aux
+conditions dans lesquelles se mouvait la Terre depuis sa création, il s’était
+bercé de l’espoir que quelque accident aurait pu retarder l’opération de ses
+collègues Barbicane et Nicholl…
+
+Mais, depuis la dépêche de Zanzibar, il lui fallait bien reconnaître que
+l’opération avait échoué.
+
+Échoué!… Et les équations, les formules, desquelles il avait conclu à la
+réussite de l’entreprise! Est-ce donc qu’un engin, long de six cents mètres,
+large de vingt-sept mètres, lançant un projectile de cent quatre-vingts
+millions de kilogrammes sous la déflagration de deux mille de méli- mélonite
+avec une vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres, était
+insuffisant pour provoquer le déplacement des Pôles? Non!… Ce n’était pas
+admissible!
+
+Et pourtant!…
+
+Aussi, J.-T. Maston, en proie à une violente exaltation, déclara-t-il qu’il
+voulait quitter sa retraite. Mrs Evangélina Scorbitt essaya vainement de l’en
+empêcher. Non qu’elle eût à craindre pour sa vie désormais, puisque le danger
+avait pris fin. Mais les plaisanteries qui seraient adressées au malencontreux
+calculateur, les quolibets qu’on ne lui épargnerait guère, les lazzi qui
+pleuvraient sur son oeuvre, elle eût voulu les lui épargner!
+
+Et, chose plus grave, quel accueil lui feraient ses collègues du Gun-Club? Ne
+s’en prendraient-ils pas à leur secrétaire d’un insuccès qui les couvrait de
+ridicule? N’était- ce pas à lui, l’auteur des calculs, que remontait l’entière
+responsabilité de cet échec?
+
+J.-T. Maston ne voulut rien entendre. Il résista aux supplications comme aux
+larmes de Mrs Evangélina Scorbitt. Il sortit de la maison où il se tenait
+caché. Il parut dans les rues de Baltimore. Il fut reconnu, et ceux qu’il avait
+menacés dans leur fortune et leur existence, dont il avait perpétué les transes
+par l’obstination de son mutisme, se vengèrent en le bafouant, en le daubant de
+mille manières.
+
+Il fallait entendre ces gamins d’Amérique, qui en eussent remontré aux
+gavroches parisiens!
+
+« Eh! va donc, redresseur d’axe!
+
+— Eh! va donc, rafistoleur d’horloges!
+
+— Eh! va donc, rhabilleur de patraques! »
+
+Bref, le déconfit, le houspillé secrétaire du Gun-Club fut contraint de rentrer
+à l’hôtel de New-Park, où Mrs Evangélina Scorbitt épuisa tout le stock de ses
+tendresses pour le consoler. Ce fut en vain. J.-T. Maston ­ à l’exemple de
+Niobé ­ _noluit consolari_, parce que son canon n’avait pas produit sur le
+sphéroïde terrestre plus d’effet qu’un simple pétard de la Saint-Jean!
+
+Quinze jours s’écoulèrent dans ces conditions, et le Monde, remis de ses
+anciennes épouvantes, ne pensait déjà plus aux projets de la _North Polar
+Practical Association_.
+
+Quinze jours, et pas de nouvelles du président Barbicane ni du capitaine
+Nicholl! Avaient-ils donc péri dans le contrecoup de l’explosion, lors des
+ravages produits à la surface de Wamasai? Avaient-ils payé de leur vie la plus
+immense mystification des temps modernes?
+
+Non!
+
+Après la détonation, renversés tous deux, culbutés en même temps que le sultan,
+sa cour et quelques milliers d’indigènes, ils s’étaient relevés, sains et saufs.
+
+« Est-ce que cela a réussi?… demanda Bâli-Bâli, en se frottant les épaules.
+
+— En doutez-vous?
+
+— Moi… douter!… Mais quand saurez-vous?…
+
+— Dans quelques jours! » répondit le président Barbicane.
+
+Avait-il compris que l’opération était manquée?… Peut- être! Mais jamais il
+n’eût voulu en convenir devant le souverain du Wamasai.
+
+Quarante-huit heures après, les deux collègues avaient pris congé de Bâli-Bâli,
+non sans avoir payé une forte somme pour les désastres causés à la surface de
+son royaume. Comme cette somme entra dans les caisses particulières du sultan,
+et que ses sujets n’en reçurent pas un dollar, Sa Majesté n’eut point lieu de
+regretter cette lucrative affaire.
+
+Puis, les deux collègues, suivis de leurs contremaîtres, gagnèrent Zanzibar, où
+se trouvait un navire en partance pour Suez. De là, sous de faux noms, le
+paquebot des Messageries maritimes _Moeris_ les transporta à Marseille, le
+P.-L.-M. à Paris ­ sans déraillement ni collision ­ le chemin de fer de l’ouest
+au Havre, et enfin le transatlantique _la Bourgogne_ en Amérique.
+
+En vingt-deux jours, ils étaient venus du Wamasai à New- York, État de New-York.
+
+Et le 15 octobre, à trois heures après midi, tous deux frappaient à la porte de
+l’hôtel de New-Park…
+
+Un instant après, ils se trouvèrent en présence de Mrs Evangélina Scorbitt et
+de J.-T. Maston.
+
+XX
+
+Qui termine cette curieuse histoire aussi
+véridique qu’invraisemblable.
+
+« Barbicane?… Nicholl?…
+
+— Maston!
+
+— Vous?…
+
+— Nous! »
+
+Et, dans ce pronom, lancé simultanément par les deux collègues d’un ton
+singulier, on sentait tout ce qu’il y avait d’ironie et de reproches.
+
+J.-T. Maston passa son crochet de fer sur son front. Puis, d’une voix qui
+sifflait entre ses lèvres ­ comme celle d’un aspic, eût dit Ponson du Terrail :
+
+« Votre galerie du Kilimandjaro avait bien six cents mètres sur une largeur de
+vingt-sept? demanda-t-il.
+
+— Oui!
+
+— Votre projectile pesait bien cent quatre-vingts millions de kilogrammes?
+
+— Oui!
+
+— Et le tir s’est bien effectué avec deux mille tonnes de méli-mélonite?
+
+—Oui! »
+
+Ces trois oui tombèrent comme des coups de massue sur l’occiput de J.-T. Maston.
+
+« Alors je conclus… reprit-il.
+
+— Comment?… demanda le président Barbicane.
+
+— Comme ceci, répondit J.-T. Maston : Puisque l’opération n’a pas réussi, c’est
+que la poudre n’a pas donné au projectile une vitesse initiale de deux mille
+huit cents kilomètres!
+
+— Vraiment!… fit le capitaine Nicholl.
+
+— C’est que votre méli-mélonite n’est bonne qu’à charger des pistolets de
+paille! »
+
+Le capitaine Nicholl bondit à ce mot, qui se tournait pour lui en sanglante
+injure.
+
+« Maston! s’écria-t-il.
+
+— Nicholl!
+
+— Quand vous voudrez vous battre à la méli-mélonite…
+
+— Non!… Au fulmi-coton!… C’est plus sûr! »
+
+Mrs Evangélina Scorbitt dut intervenir pour calmer les deux irascibles
+artilleurs.
+
+« Messieurs!… messieurs! dit-elle. Entre collègues!… »
+
+Et, alors, le président Barbicane prit la parole d’une voix plus calme, disant :
+
+« À quoi bon récriminer? Il est certain que les calculs de notre ami Maston
+devaient être justes, comme il est certain que l’explosif de notre ami Nicholl
+devait être suffisant! Oui!… Nous avons mis exactement en pratique les données
+de la science!… Et, cependant, l’expérience a manqué! Pour quelles raisons?…
+Peut-être ne le saura-t-on jamais?…
+
+— Eh bien! s’écria le secrétaire du Gun-Club, nous la recommencerons!
+
+— Et l’argent, qui a été dépensé en pure perte! fit observer le capitaine
+Nicholl.
+
+— Et l’opinion publique, ajouta Mrs Evangélina Scorbitt, qui ne vous
+permettrait pas de risquer une seconde fois le sort du Monde!
+
+— Que va devenir notre domaine circumpolaire? répliqua le capitaine Nicholl.
+
+— À quel taux vont tomber les actions de la _North Polar Practical
+Association_? » s’écria le président Barbicane.
+
+L’effondrement!… Il s’était produit déjà, et l’on offrait les titres par paquet
+au prix du vieux papier.
+
+Tel fut le résultat final de cette opération gigantesque. Tel fut le fiasco
+mémorable, auquel aboutirent les projets surhumains de Barbicane and Co.
+
+Si jamais la risée publique se donna libre carrière pour accabler de braves
+ingénieurs mal inspirés, si jamais les articles fantaisistes des journaux, les
+caricatures, les chansons, les parodies, eurent matière à s’exercer, on peut
+affirmer que ce fut bien en cette occasion. Le président Barbicane, les
+administrateurs de la nouvelle Société, leurs collègues du Club, furent
+littéralement conspués. On les qualifia parfois de façon si… gauloise, que ces
+qualifications ne sauraient être redites pas même en latin ­ pas même en
+zolapük. L’Europe surtout s’abandonna à un déchaînement de plaisanteries tel
+que les Yankees finirent par être scandalisés. Et, n’oubliant pas que
+Barbicane, Nichol et Maston étaient d’origine américaine, qu’ils appartenaient
+à cette célèbre association de Baltimore, peu s’en fallut qu’ils n’obligeassent
+le gouvernement fédéral à déclarer la guerre à l’ancien Monde.
+
+Enfin, le dernier coup fut porté par une chanson française que l’illustre
+Paulus ­ il vivait encore à cette époque ­ mit à la mode. Cette machine courut
+les cafés-concerts du monde entier.
+
+Voici quel était l’un des couplets les plus applaudis :
+
+ Pour modifier notre patraque,
+ Dont l’ancien axe se détraque,
+ Ils ont fait un canon qu’on braque,
+ Afin de mettra tout en vrac!
+ C’est bien pour vous flanquer le trac!
+ Ordre est donné pour qu’on les traque,
+ Ces trois imbéciles!… Mais… crac!
+ Le coup est parti… Rien ne craque!
+ Vive notre vieille patraque!
+
+Enfin, saurait-on jamais à quoi était dû l’insuccès de cette entreprise? Cet
+insuccès prouvait-il que l’opération était impossible à réaliser, que les
+forces dont disposent les hommes ne seront jamais suffisantes pour amener une
+modification dans le mouvement diurne de la Terre, que jamais les territoires
+du Pôle arctique ne pourront être déplacés en latitude pour être reportés au
+point où les banquises et les glaces seraient naturellement fondues par les
+rayons solaires?
+
+On fut fixé à ce sujet, quelques jours après le retour du président Barbicane
+et de son collègue aux États-Unis.
+
+Une simple note parut dans le Temps du 17 octobre, et le journal de M. Hébrard
+rendit au Monde le service de le renseigner sur ce point si intéressant pour sa
+sécurité.
+
+Cette note était ainsi conçue :
+
+ « On sait quel a été le résultat nul de l’entreprise qui avait pour
+ but la création d’un nouvel axe. Cependant les calculs de J.-T.
+ Maston, reposant sur des données justes, auraient produit les
+ résultats cherchés, si, par suite d’une distraction inexplicable, ils
+ n’eussent été entachés d’erreur dès le début.
+ « En effet, lorsque le célèbre secrétaire du Gun-Club a pris pour
+ base la circonférence du sphéroïde terrestre, il l’a portée à
+ _quarante mille mètres_ au lieu de _quarante mille kilomètres_ ­ ce
+ qui a faussé la solution du problème.
+ « D’où a pu venir une pareille erreur?… Qui a pu la causer?… Comment
+ un aussi remarquable calculateur a-t-il pu la commettre?… On se perd
+ en vaines conjectures.
+ « Ce qui est certain, c’est que le problème de la modification de
+ l’axe terrestre étant correctement posé, il aurait dû être exactement
+ résolu. Mais cet oubli de trois zéros a produit une erreur de _douze
+ zéros_ au résultat final.
+ « Ce n’est pas un canon un million de fois gros comme le canon de
+ vingt-sept, ce serait un trillion de ces canons, lançant un trillion
+ de projectiles de cent quatre-vingt mille tonnes, qu’il faudrait pour
+ déplacer le Pôle de 23°28’, en admettant que la méli-mélonite eût la
+ puissance expansive que lui attribue le capitaine Nicholl.
+ « En somme, l’unique coup, dans les conditions où il a été tiré au
+ Kilimandjaro, n’a déplacé le pôle que de trois microns (3 millièmes
+ de millimètre), et il n’a fait varier le niveau de la mer au maximum
+ que de neuf millièmes de microns.
+ « Quant au projectile, nouvelle petite planète, il appartient
+ désormais à notre système, où le retient l’attraction solaire.
+ « ALCIDE PIERDEUX »
+
+Ainsi c’était une distraction de J.-T. Maston, une erreur de trois zéros au
+début de ses calculs, qui avait produit ce résultat humiliant pour la nouvelle
+Société!
+
+Mais si ses collègues du Gun-Club se montrèrent furieux contre lui, s’ils
+l’accablèrent de leurs malédictions, il se fit dans le public une réaction en
+faveur du pauvre homme. Après tout, c’était cette faute qui avait été cause de
+tout le mal ­ ou plutôt de tout le bien, puisqu’elle avait épargné au monde la
+plus effroyable des catastrophes.
+
+Il s’ensuit donc que les compliments arrivèrent de toutes parts, avec des
+millions de lettres, qui félicitaient J.-T. Maston de s’être trompé de trois
+zéros!
+
+J.-T. Maston, plus déconfit, plus estomaqué que jamais, ne voulut rien entendre
+du formidable hurrah que la Terre poussait en son honneur. Le président
+Barbicane, le capitaine Nicholl, Tom Hunter aux jambes de bois, le colonel
+Bloomsberry, le fringant Bilsby et leurs collègues ne lui pardonneraient jamais…
+
+Du moins, il lui restait Mrs Evangelina Scorbitt. Cette excellente femme ne
+pouvait lui en vouloir.
+
+Avant tout, J.-T. Maston avait tenu à refaire ses calculs, se refusant à
+admettre qu’il eût été distrait à ce point.
+
+Cela était pourtant. L’ingénieur Alcide Pierdeux ne s’était pas trompé. Et
+voilà pourquoi, ayant reconnu l’erreur au dernier moment, lorsqu’il n’avait
+plus le temps de rassurer ses semblables, cet original gardait un calme si
+parfait au milieu des transes générales. Voilà pourquoi il portait un toast au
+vieux Monde, à l’heure où partait le coup du Kilimandjaro.
+
+Oui! Trois zéros oubliés dans la mesure de la circonférence terrestre!…
+
+Subitement alors le souvenir revint à J.-T. Maston. C’était au début de son
+travail, lorsqu’il venait de se renfermer dans son cabinet de Balistic-Cottage.
+Il avait parfaitement écrit le nombre 40 000 000 sur le tableau noir…
+
+À ce moment, sonnerie précipitée du timbre téléphonique… J.-T. Maston se dirige
+vers la plaque… Il échange quelques mots avec Mrs Evangélina Scorbitt… Voilà
+qu’un coup de foudre le renverse et culbute son tableau… Il se relève… Il
+commence à retracer le nombre à demi effacé dans la chute… Il avait à peine
+écrit les chiffres 40 000… quand le timbre résonne une seconde fois… Et,
+lorsqu’il se remet au travail, il oublie les trois derniers zéros du nombre qui
+mesure la circonférence terrestre!
+
+Eh bien! tout cela, c’était la faute à Mrs Evangélina Scorbitt! Si elle ne
+l’eût pas dérangé, peut-être n’aurait-il pas reçu le contrecoup de la décharge
+électrique! Peut-être le tonnerre ne lui aurait-il pas joué un de ces tours
+pendables, qui suffisent à compromettre toute une existence de bons et honnêtes
+calculs!
+
+Quelle secousse reçut la malheureuse femme, lorsque J.- T. Maston dut lui dire
+dans quelles circonstances s’était produite l’erreur!… Oui!… elle était la
+cause de ce désastre!… C’était par elle que J.-T. Maston se voyait déshonoré
+pour les longues années qui lui restaient à vivre, car on mourait généralement
+centenaire dans la vénérable association du Gun-club!
+
+Et, après cet entretien, J.-T. Maston avait fui l’hôtel de New-Park. Il était
+rentré à Balistic-Cottage. Il arpentait son cabinet de travail, se répétant :
+
+« Maintenant je ne suis plus bon à rien en ce monde!…
+
+— Pas même à vous marier?… » dit une voix que l’émotion rendait déchirante.
+
+C’était Mrs Evangélina Scorbitt. Éplorée, éperdue, elle avait suivi J.-T.
+Maston…
+
+« Cher Maston!… dit-elle.
+
+— Eh bien! oui!… Mais à une condition… c’est que je ne ferai plus jamais de
+mathématiques!
+
+— Ami, je les ai en horreur! » répondit l’excellente veuve.
+
+Et le secrétaire du Gun-Club fit de Mrs Evangélina Scorbitt Mrs J.-T. Maston.
+
+Quant à la note d’Alcide Pierdeux, quel honneur, quelle célébrité elle apporta
+à cet ingénieur et aussi à « l’École » en sa personne! Traduite dans toutes les
+langues, insérée dans tous les journaux, cette note répandit son nom à travers
+le monde entier. Il arriva donc que le père de la jolie Provençale, qui lui
+avait refusé la main de sa fille, « parce qu’il était trop savant, » lut ladite
+note dans le _Petit Marseillais_. Aussi, après être parvenu à en comprendre la
+signification sans aucun secours étranger, pris de remords et en attendant
+mieux, envoya-t-il à son auteur une invitation à dîner.
+
+— De notre ancienne astronomie, fit observer Boris Karkof, et que ces insensés
+prétendaient anéantir!
+
+— Ils en seront pour leurs frais et leur honte! ajouta Jacques Jansen, par la
+bouche duquel la Hollande semblait parler tout entière.
+
+— Et le domaine arctique restera éternellement sous les glaces qui le
+recouvrent! riposta le professeur Jan Harald.
+
+— Hurrah pour le Soleil! s’écria le major Donellan. Tel il est, tel il suffit
+au besoin du Monde!
+
+— Hurrah!… Hurrah! » répétèrent d’une seule voix les représentants de la
+vieille Europe.
+
+XXI
+
+Très court, mais tout à fait rassurant pour
+l’avenir du monde.
+
+Et, désormais, que les habitants de la Terre se rassurent! Le président
+Barbicane et le capitaine Nicholl ne reprendront point leur entreprise si
+piteusement avortée. J.-T. Maston ne refera pas ses calculs, exempts d’erreur
+cette fois. Ce serait inutile. La note de l’ingénieur Alcide Pierdeux a dit
+vrai. Ce que démontre la mécanique, c’est que, pour produire un déplacement
+d’axe de 23°28’, même avec la méli-mélonite, il faudrait un trillion de canons
+semblables à l’engin qui a été creusé dans le massif du Kilimandjaro. Or, notre
+sphéroïde ­ toute sa surface fût-elle solide ­ est trop petit pour les contenir.
+
+Il semble donc que les habitants du globe peuvent dormir en paix. Modifier les
+conditions dans lesquelles se meut la Terre, cela est au-dessus des efforts
+permis à l’humanité. Il n’appartient pas aux hommes de rien changer à l’ordre
+établi par le Créateur dans le système de l’Univers.
+
+Table
+
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| I. | Où la « _North Polar Practical Association_ » lance un document à |
+| | travers les deux mondes. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| II. | Dans lequel les délégués anglais, hollandais, suédois, danois et |
+| | russe se présentent au lecteur. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| III. | Dans lequel se fait l’adjudication des régions du pôle arctique. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| IV. | Dans lequel reparaissent de vieilles connaissances de nos jeunes |
+| | lecteurs. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| V. | Et d’abord, peut-on admettre qu’il y ait des houillères près du |
+| | Pôle nord? |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| VI. | Dans lequel est interrompue une conversation téléphonique entre |
+| | Mrs Scorbitt et J.-T. Maston. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| VII. | Dans lequel le président Barbicane n’en dit pas plus qu’il ne lui |
+| | convient d’en dire. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| VIII. | « Comme dans Jupiter? » a dit le président du Gun-Club. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| IX. | Dans lequel on sent apparaître un Deux ex Machina d’origine |
+| | française. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| X. | Dans lequel diverses inquiétudes commencent à se faire jour. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| XI. | Ce qui se trouve dans le carnet de J.-T. Maston, et ce qui ne s’y |
+| | trouve plus. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| XII. | Dans lequel J.-T. Maston continue héroïquement à se taire. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| XIII. | La fin duquel J.-T. Maston fait une réponse véritablement épique. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| XIV. | Très court, mais dans lequel l’_x_ prend une valeur géographique. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| XV. | Qui contient quelques détails vraiment intéressants pour les |
+| | habitants du sphéroïde terrestre. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| XVI. | Dans lequel le choeur des mécontents va crescendo et rinforzando. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| XVII. | Ce qui s’est fait au Kilimandjaro pendant huit mois de cette année |
+| | mémorable. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| XVIII. | Dans lequel les populations du Wamasai attendent que le président |
+| | Barbicane crie feu! au capitaine Nicholl. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| XIX. | Dans lequel J.-T. Maston regrette peut-être le temps où la foule |
+| | voulait le lyncher. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| XX. | Qui termine cette curieuse histoire aussi véridique |
+| | qu’invraisemblable. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| XXI. | Très court, mais tout à fait rassurant pour l’avenir du monde. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+Fin du Voyage Extraordinaire
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Sans dessus dessous, by Jules Verne
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12533 ***
diff --git a/12533-h/12533-h.htm b/12533-h/12533-h.htm
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+<HTML><HEAD><TITLE>Sans dessus dessous by Jules Verne</TITLE>
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+<H4>Sans dessus dessous by Jules Verne</H4>
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+Hetzel et Cie, Paris, 1889. <B>]</B></P>
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+<P class=CENTER><I>Couronnés par l'Académie française</I></P>
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+<P class=center>PAR</P>
+<P class=center>J&nbsp;U&nbsp;L&nbsp;E&nbsp;S
+&nbsp;&nbsp;V&nbsp;E&nbsp;R&nbsp;N&nbsp;E</P>
+<P>&nbsp;</P>
+<P class=center>TROISIÈME ÉDITION</P>
+<P>&nbsp;</P>
+<P class=center>BIBLIOTHÈQUE DE RÉCRÉATION</P>
+<P class=center>J. HETZEL, ET C<FONT size=-2><SUP>IE</SUP></FONT> . 18, RUE
+JACOB</P>
+<P>&nbsp;</P>
+<P
+class=center>P&nbsp;A&nbsp;R&nbsp;I&nbsp;S&nbsp;&nbsp;—&nbsp;&nbsp;1&nbsp;8&nbsp;8&nbsp;9</P>
+<HR>
+
+<H2>SANS DESSUS DESSOUS</H2>
+<P>&nbsp;</P>
+<H4>I</H4>
+<H4>Où la « <I>North Polar Practical Association</I>&nbsp;»<BR>lance un document
+à travers les deux mondes.</H4>
+<P>« Ainsi, monsieur Maston, vous prétendez que jamais femme n’eût été capable
+de faire progresser les sciences mathématiques ou expérimentales?</P>
+<P>— À mon extrême regret, j’y suis obligé, mistress Scorbitt, répondit J.-T.
+Maston. Qu’il y ait eu ou qu’il y ait quelques remarquables mathématiciennes, et
+particulièrement en Russie, j’en conviens très volontiers. Mais, étant donnée sa
+conformation cérébrale, il n’est pas de femme qui puisse devenir une Archimède
+et encore moins une Newton.</P>
+<P>— Oh! monsieur Maston, permettez-moi de protester au nom de notre sexe…</P>
+<P>— Sexe d’autant plus charmant, mistress Scorbitt, qu’il n’est point fait pour
+s’adonner aux études transcendantes.</P>
+<P>— Ainsi, selon vous, monsieur Maston, en voyant tomber une pomme, aucune
+femme n’eût pu découvrir les lois de la gravitation universelle, ainsi que l’a
+fait l’illustre savant anglais à la fin du XVII<SUP>ème</SUP> siècle?</P>
+<P>— En voyant tomber une pomme, mistress Scorbitt, une femme n’aurait eu
+d’autre idée… que de la manger… à l’exemple de notre mère Ève!</P>
+<P>— Allons, je vois bien que vous nous déniez toute aptitude pour les hautes
+spéculations…</P>
+<P>— Toute aptitude?… Non, mistress Scorbitt. Et, cependant, je vous ferai
+observer que, depuis qu’il y a des habitants sur la Terre et des femmes par
+conséquent, il ne s’est pas encore trouvé un cerveau féminin auquel on doive
+quelque découverte analogue à celles d’Aristote, d’Euclide, de Képler, de
+Laplace, dans le domaine scientifique.</P>
+<P>— Est-ce donc une raison, et le passé engage-t-il irrévocablement
+l’avenir?</P>
+<P>— Hum! ce qui ne s’est point fait depuis des milliers d’années ne se fera
+jamais… sans doute.</P>
+<P>— Alors je vois qu’il faut en prendre notre parti, monsieur Maston, et nous
+ne sommes vraiment bonnes…</P>
+<P>— Qu’à être bonnes!&nbsp;» répondit J.-T. Maston.</P>
+<P>Et cela, il le dit avec cette aimable galanterie dont peut disposer un savant
+bourré d’x. Mrs Evangélina Scorbitt était toute portée à s’en contenter,
+d’ailleurs.</P>
+<P>« Eh bien! monsieur Maston, reprit-elle, à chacun son lot en ce monde. Restez
+l’extraordinaire calculateur que vous êtes. Donnez-vous tout entier aux
+problèmes de cette oeuvre immense à laquelle, vos amis et vous, allez vouer
+votre existence. Moi, je serai la « bonne femme&nbsp;» que je dois être, en lui
+apportant mon concours pécuniaire…</P>
+<P>— Ce dont nous vous aurons une éternelle reconnaissance,&nbsp;» répondit
+J.-T. Maston.</P>
+<P>Mrs Evangélina Scorbitt rougit délicieusement, car elle éprouvait &shy; sinon
+pour les savants en général &shy; du moins pour J.-T. Maston, une sympathie
+vraiment singulière. Le coeur de la femme n’est-il pas un insondable abîme?</P>
+<P>Oeuvre immense, en vérité, à laquelle cette riche veuve américaine avait
+résolu de consacrer d’importants capitaux.</P>
+<P>Voici quelle était cette oeuvre, quel était le but que ses promoteurs
+prétendaient atteindre.</P>
+<P>Les terres arctiques proprement dites comprennent, d’après Maltebrun, Reclus,
+Saint-Martin et les plus autorisés des géographes :</P>
+<P>1° Le Devon septentrional, c’est-à-dire les îles couvertes de glaces de la
+mer de Baffin et du détroit de Lancastre;</P>
+<P>2° La Géorgie septentrionale, formée de la terre de Banks et de nombreuses
+îles, telles que les îles Sabine, Byam-Martin, Griffith, Cornwallis et
+Bathurst;</P>
+<P>3° L’archipel de Baffin-Parry, comprenant diverses parties du continent
+circumpolaire, appelées Cumberland, Southampton, James-Sommerset, Boothia-Felix,
+Melville et autres à peu près inconnues.</P>
+<P>En cet ensemble, périmétré par le soixante-dix-huitième parallèle, les terres
+s’étendent sur quatorze cent mille milles et les mers sur sept cent mille milles
+carrés.</P>
+<P>Intérieurement à ce parallèle, d’intrépides découvreurs modernes sont
+parvenus à s’avancer jusqu’aux abords du quatre vingt-quatrième degré de
+latitude, relevant quelques côtes perdues derrière la haute chaîne des
+banquises, donnant des noms aux caps, aux promontoires, aux golfes, aux baies de
+ces vastes contrées, qui pourraient être appelées les Highlands arctiques. Mais,
+au delà de ce vingt-quatrième parallèle, c’est le mystère, c’est l’irréalisable
+desideratum des cartographes, et nul ne sait encore si ce sont des terres ou des
+mers que cache, sur un espace de six degrés, l’infranchissable amoncellement des
+glaces du Pôle boréal.</P>
+<P>Or, en cette année 189–, le gouvernement de États-Unis eut l’idée fort
+inattendue de proposer la mise en adjudication des régions circumpolaires non
+encore découvertes — régions dont une société américaine, qui venait de se
+former en vue d’acquérir la calotte arctique, sollicitait la concession.</P>
+<P>Depuis quelques années, il est vrai, la conférence de Berlin avait formulé un
+code spécial, à l’usage des grandes Puissances, qui désirent s’approprier le
+bien d’autrui sous prétexte de colonisation ou d’ouverture de débouchés
+commerciaux. Toutefois, il ne semblait pas que ce code fût applicable en cette
+circonstance, le domaine polaire n’étant point habité. Néanmoins, comme ce qui
+n’est à personne appartient également à tout le monde, la nouvelle Société ne
+prétendait pas « prendre&nbsp;» mais « acquérir&nbsp;», afin d’éviter les
+réclamations futures.</P>
+<P>Aux États-Unis, il n’est de projet si audacieux &shy; ou même à peu près
+irréalisable &shy; qui ne trouve des gens pour en dégager les côtés pratiques et
+des capitaux pour les mettre en oeuvre. On l’avait bien vu, quelques années
+auparavant, lorsque le Gun-Club de Baltimore s’était donné la tâche d’envoyer un
+projectile jusqu’à la Lune, dans l’espoir d’obtenir une communication directe
+avec notre satellite. Or n’étaient-ce pas ces entreprenants Yankees, qui avaient
+fourni les plus grosses sommes nécessitées par cette intéressante tentative? Et,
+si elle fut réalisée, n’est-ce pas grâce à deux des membres dudit club, qui
+osèrent affronter les risques de cette surhumaine expérience?</P>
+<P>Qu’un Lesseps propose quelque jour de creuser un canal à grande section à
+travers l’Europe et l’Asie, depuis les rives de l’Atlantique jusqu’aux mers de
+la Chine, &shy; qu’un puisatier de génie offre de forer la terre pour atteindre
+les couches de silicates qui s’y trouvent à l’état fluide, au-dessus de la fonte
+en fusion, afin de puiser au foyer même du feu central, &shy; qu’un entreprenant
+électricien veuille réunir les courants disséminés à la surface du globe, pour
+en former une inépuisable source de chaleur et de lumière, &shy; qu’un hardi
+ingénieur ait l’idée d’emmagasiner dans de vastes récepteurs l’excès des
+températures estivales pour le restituer pendant l’hiver aux zones éprouvées par
+le froid, &shy; qu’un hydraulicien hors ligne essaie d’utiliser la force vive
+des marées pour produire à volonté de la chaleur ou du travail &shy; que des
+sociétés anonymes ou en commandite se fondent pour mener à bonne fin cent
+projets de cette sorte! &shy; ce sont les Américains que l’on trouvera en tête
+des souscripteurs, et des rivières de dollars se précipiteront dans les caisses
+sociales, comme les grands fleuves du Nord-Amérique vont s’absorber au sein des
+océans.</P>
+<P>Il est donc naturel d’admettre que l’opinion fût singulièrement surexcitée,
+lorsque se répandit cette nouvelle &shy; au moins étrange &shy; que les contrées
+arctiques allaient être mises en adjudication au profit du dernier et plus fort
+enchérisseur. D’ailleurs, aucune souscription publique n’était ouverte en vue de
+cette acquisition, dont les capitaux étaient faits d’avance. On verrait plus
+tard, lorsqu’il s’agirait d’utiliser le domaine, devenu la propriété des
+nouveaux acquéreurs.</P>
+<P>Utiliser le territoire arctique!… En vérité cela n’avait pu germer que dans
+des cervelles de fous!</P>
+<P>Rien de plus sérieux que ce projet, cependant.</P>
+<P>En effet, un document fut adressé aux journaux des deux continents, aux
+feuilles européennes, africaines, océaniennes, asiatiques, en même temps qu’aux
+feuilles américaines. Il concluait à une demande d’enquête de commodo et
+incommodo de la part des intéressés. Le New-York Herald avait eu la primeur de
+ce document. Aussi, les innombrables abonnés de Gordon Bennett purent-ils lire
+dans le numéro du 7 novembre la communication suivante &shy; communication qui
+courut rapidement à travers le monde savant et industriel, où elle fut appréciée
+de façons bien diverses.</P>
+<P>« Avis aux habitants du globe terrestre,</P>
+<P>« Les régions du Pôle nord, situées à l’intérieur du quatre-vingt-quatrième
+degré de latitude septentrionale, n’ont pas encore pu être mises en exploitation
+par l’excellente raison qu’elles n’ont pas été découvertes.</P>
+<P>« En effet, les points extrêmes, relevés par les navigateurs, de nationalités
+différentes, sont les suivants en latitude :</P>
+<P>« 82°45’, atteint par l’Anglais Parry, en juillet 1847 sur le vingt-huitième
+méridien ouest, dans le nord du Spitzberg;</P>
+<P>« 83°20’28”, atteint par Markham, de l’expédition anglaise de sir John
+Georges Nares, en mai 1876, sur le cinquantième méridien ouest dans le nord de
+la terre de Grinnel;</P>
+<P>« 83°35’, atteint par Lockwood et Brainard, de l’expédition américaine du
+lieutenant Greely, en mai 1882, sur le quarante-deuxième méridien ouest, dans le
+nord de la terre de Nares.</P>
+<P>« On peut donc considérer la région qui s’étend depuis le
+quatre-vingt-quatrième parallèle jusqu’au Pôle, sur un espace de six degrés,
+comme un domaine indivis entre les divers États du globe, et essentiellement
+susceptible de se transformer en propriété privée, après adjudication
+publique.</P>
+<P>« Or, d’après les principes du droit, nul n’est tenu de demeurer dans
+l’indivision. Aussi les États-Unis d’Amérique, s’appuyant sur ces principes,
+ont-ils résolu de provoquer l’aliénation de ce domaine.</P>
+<P>« Une société s’est fondée à Baltimore, sous la raison sociale <I>North Polar
+Practical Association</I>, représentant officiellement la confédération
+américaine. Cette société se propose d’acquérir ladite région, suivant acte
+régulièrement dressé, qui lui constituera un droit absolu de propriété sur les
+continents, îles, îlots, rochers, mers, lacs, fleuves, rivières et cours d’eau
+généralement quelconques, dont se compose actuellement l’immeuble arctique, soit
+que d’éternelles glaces le recouvrent, soit que ces glaces s’en dégagent pendant
+la saison d’été.</P>
+<P>« Il est bien spécifié que ce droit de propriété ne pourra être frappé de
+caducité, même au cas où des modifications &shy; de quelque nature qu’elles
+soient &shy; surviendraient dans l’état géographique et météorologique du globe
+terrestre.</P>
+<P>« Ceci étant porté à la connaissance des habitants des deux Mondes, toutes
+les Puissances seront admises à participer à l’adjudication, qui sera faite au
+profit du plus offrant et dernier enchérisseur.</P>
+<P>« La date de l’adjudication est indiquée pour le 3 décembre de la présente
+année, en la salle des « Auctions&nbsp;», à Baltimore, Maryland, États-Unis
+d’Amérique.</P>
+<P>« S’adresser pour renseignements à William S. Forster, agent provisoire de la
+<I>North Polar Practical Association</I>, 93, High-street, Baltimore.&nbsp;»</P>
+<P>Que cette communication pût être considérée comme insensée, soit! En tout
+cas, pour sa netteté et sa franchise, elle ne laissait rien à désirer, on en
+conviendra. D’ailleurs, ce qui la rendait très sérieuse, c’est que le
+gouvernement fédéral avait d’ores et déjà fait concession des territoires
+arctiques, pour le cas où l’adjudication l’en rendrait définitivement
+propriétaire.</P>
+<P>En somme, les opinions furent partagées. Les uns ne voulurent voir là qu’un
+de ces prodigieux « humbugs&nbsp;» américains, qui dépasseraient les limites du
+puffisme, si la badauderie humaine n’était infinie. Les autres pensèrent que
+cette proposition méritait d’être accueillie sérieusement. Et ceux-ci
+insistaient précisément sur ce que la nouvelle Société ne faisait nullement
+appel à la bourse du public. C’était avec ses seuls capitaux qu’elle prétendait
+se rendre acquéreur de ces régions boréales. Elle ne cherchait donc point à
+drainer les dollars, les bank-notes, l’or et l’argent des gogos pour emplir ses
+caisses. Non! Elle ne demandait qu’à payer sur ses propres fonds l’immeuble
+circumpolaire.</P>
+<P>Aux gens qui savent compter, il semblait que ladite Société n’aurait eu qu’à
+exciper tout simplement du droit de premier occupant, en allant prendre
+possession de cette contrée dont elle provoquait la mise en vente. Mais là était
+précisément la difficulté, puisque, jusqu’à ce jour, l’accès du Pôle paraissait
+être interdit à l’homme. Aussi, pour le cas où les États-Unis deviendraient
+acquéreurs de ce domaine, les concessionnaires voulaient-ils avoir un contrat en
+règle, afin que personne ne vînt plus tard contester leur droit. Il eût été
+injuste de les en blâmer. Ils opéraient avec prudence, et, lorsqu’il s’agit de
+contracter des engagements dans une affaire de ce genre, on ne peut prendre trop
+de précautions légales.</P>
+<P>D’ailleurs, le document portait une clause, qui réservait les aléas de
+l’avenir. Cette clause devait donner lieu à bien des interprétations
+contradictoires, car son sens précis échappait, aux esprits les plus subtils.
+C’était la dernière : elle stipulait que « le droit de propriété ne pourrait
+être frappé de caducité, même au cas où des modifications &shy; de quelque
+nature qu’elles fussent, &shy; surviendraient dans l’état géographique et
+météorologique du globe terrestre.&nbsp;»</P>
+<P>Que signifiait cette phrase? Quelle éventualité voulait-elle prévoir? Comment
+la Terre pourrait-elle jamais subir une modification dont la géographie ou la
+météorologie aurait à tenir compte &shy; surtout en ce qui concernait les
+territoires mis en adjudication?</P>
+<P>« Évidemment, disaient les esprits avisés, il doit y avoir quelque chose
+là-dessous!&nbsp;»</P>
+<P>Les interprétations eurent donc beau jeu, et cela était bien fait pour
+exercer la perspicacité des uns ou la curiosité des autres.</P>
+<P>Un journal, le <I>Ledger</I>, de Philadelphie, publia tout d’abord cette note
+plaisante :</P>
+<P>« Des calculs ont sans doute appris aux futurs acquéreurs des contrées
+arctiques qu’une comète à noyau dur choquera prochainement la Terre dans des
+conditions telles que son choc produira les changements géographiques et
+météorologiques, dont se préoccupe ladite clause.&nbsp;»</P>
+<P>La phrase était un peu longue, comme il convient à une phrase qui se prétend
+scientifique, mais elle n’éclaircissait rien. D’ailleurs, la probabilité d’un
+choc avec une comète de ce genre ne pouvait être acceptée par des esprits
+sérieux. En tout cas, il était inadmissible que les concessionnaires se fussent
+préoccupés d’une éventualité aussi hypothétique.</P>
+<P>« Est-ce que, par hasard, dit le <I>Delta</I>, de la Nouvelle-Orléans, la
+nouvelle Société s’imagine que la précession des équinoxes pourra jamais
+produire des modifications favorables à l’exploitation de son domaine?</P>
+<P>— Et pourquoi pas, puisque ce mouvement modifie le parallélisme de l’axe de
+notre sphéroïde? fit observer le <I>Hamburger-Correspondent</I>.</P>
+<P>— En effet, répondit la <I>Revue Scientifique</I>, de Paris. Adhémar n’a-t-il
+pas avancé dans son livre sur <I>Les révolutions de la mer</I>, que la
+précession des équinoxes, combinée avec le mouvement séculaire du grand axe de
+l’orbite terrestre, serait de nature à apporter une modification à longue
+période dans la température moyenne des différents points de la Terre et dans
+les quantités de glaces accumulées à ses deux Pôles?</P>
+<P>— Cela n’est pas certain, répliqua la <I>Revue d’Édimbourg</I>. Et, lors même
+que cela serait, ne faut-il pas un laps de douze mille ans pour que Véga
+devienne notre étoile polaire par suite dudit phénomène, et que la situation des
+territoires arctiques soit changée au point de vue climatérique?</P>
+<P>— Eh bien, riposta le <I>Dagblad</I>, de Copenhague, dans douze mille ans, il
+sera temps de verser les fonds. Mais, avant cette époque, risquer un «
+krone&nbsp;», jamais!&nbsp;»</P>
+<P>Toutefois, s’il était possible que la <I>Revue Scientifique</I> eût raison
+avec Adhémar, il était bien probable que la <I>North Polar Practical
+Association</I> n’avait jamais compté sur cette modification due à la précession
+des équinoxes.</P>
+<P>En fait, personne n’arrivait à savoir ce que signifiait cette clause du
+fameux document, ni quel changement cosmique elle visait dans l’avenir.</P>
+<P>Pour le savoir, peut-être eût-il suffi de s’adresser au Conseil
+d’administration de la nouvelle Société, et plus spécialement à son président.
+Mais le président, inconnu! Inconnus, également, le secrétaire et les membres
+dudit Conseil. On ignorait même de qui émanait le document. Il avait été apporté
+aux bureaux du <I>New-York Herald</I> par un certain William S. Forster, de
+Baltimore, honorable consignataire de morues pour le compte de la maison
+Ardrinell and Co, de Terre-Neuve &shy; évidemment un homme de paille. Aussi muet
+sur ce sujet que les produits consignés dans ses magasins, ni les plus curieux
+ni les plus adroits reporters n’en purent jamais rien tirer. Bref, cette
+<I>North Polar Practical Association</I> était tellement anonyme qu’on ne
+pouvait mettre en avant aucun nom. C’est bien là le dernier mot de
+l’anonymat.</P>
+<P>Cependant, si les promoteurs de cette opération industrielle persistaient à
+maintenir leur personnalité dans un absolu mystère, leur but était aussi
+nettement que clairement indiqué par le document porté à la connaissance du
+public des deux Mondes.</P>
+<P>En effet, il s’agissait bien d’acquérir en toute propriété la partie des
+régions arctiques, délimitée circulairement par le quatre-vingt-quatrième degré
+de latitude, et dont le Pôle nord occupe le point central.</P>
+<P>Rien de plus exact, d’ailleurs, que parmi les découvreurs modernes, ceux qui
+s’étaient le plus rapprochés de ce point inaccessible, Parry, Marckham, Lockwood
+et Brainard, fussent restés en deçà de ce parallèle. Quant aux autres
+navigateurs des mers boréales, ils s’étaient arrêtés à des latitudes
+sensiblement inférieures, tels : Payez, en 1874, par 82°15’, au nord de la terre
+François-Joseph et de la Nouvelle-Zemble; Leout, en 1870, par 72°47’, au-dessus
+de la Sibérie; De Long, dans l’expédition de la <I>Jeannette</I>, en 1879, par
+78°45’, sur les parages des îles qui portent son nom. Les autres, dépassant la
+Nouvelle-Sibérie et le Groënland, à la hauteur du cap Bismarck, n’avaient pas
+franchi les soixante-seizième, soixante-dix-septième et soixante-dix-neuvième
+degrés de latitude. Donc, en laissant un écart de vingt-cinq minutes d’arc,
+entre le point &shy; soit 83°35’ &shy; où Lockwood et Brainard avaient mis le
+pied, et le quatre-vingt-quatrième parallèle, ainsi que l’indiquait le document,
+la <I>North Polar Practical Association</I> n’empiétait pas sur les découvertes
+antérieures. Son projet comprenait un terrain absolument vierge de toute
+empreinte humaine.</P>
+<P>Voici quelle est l’étendue de cette portion du globe, circonscrite par le
+quatre-vingt-quatrième parallèle :</P>
+<P>De 84° à 90°, on compte six degrés, lesquels, à soixante milles chaque,
+donnent un rayon de trois cent soixante milles et un diamètre de sept cent vingt
+milles. La circonférence est donc de deux mille deux cent soixante milles, et la
+surface de quatre cent sept mille milles carrés en chiffres ronds. [Note 1: Soit
+70 650 lieues carrées de 25 au degré, c’est-à-dire un peu plus de deux fois la
+surface de la France, qui est de 54 000 000 d’hectares.]</P>
+<P>C’était à peu près la dixième partie de l’Europe entière &shy; un morceau de
+belle dimension!</P>
+<P>Le document, on l’a vu, posait aussi en principe que ces régions, non encore
+reconnues géographiquement, n’appartenant à personne, appartenaient à tout le
+monde. Que la plupart des Puissances ne songeassent point à rien revendiquer de
+ce chef, c’était supposable. Mais il était à prévoir que les États limitrophes
+&shy; du moins &shy; voudraient considérer ces régions comme le prolongement de
+leurs possessions vers le nord et, par conséquent, se prévaudraient d’un droit
+de propriété. Et, d’ailleurs, leurs prétentions seraient d’autant mieux
+justifiées que les découvertes, opérées dans l’ensemble des contrées arctiques,
+avaient été plus particulièrement dues à l’audace de leurs nationaux. Aussi le
+gouvernement fédéral, représenté par la nouvelle Société, les mettait-il en
+demeure de faire valoir leurs droits, et prétendait-il les indemniser avec le
+prix de l’acquisition. Quoi qu’il en fût, les partisans de la <I>North Polar
+Practical Association</I> ne cessaient de le répéter : la propriété était
+indivise, et, personne n’étant forcé de demeurer dans l’indivision, nul ne
+pourrait s’opposer à la licitation de ce vaste domaine.</P>
+<P>Les États, dont les droits étaient absolument indiscutables, en tant que
+limitrophes, étaient au nombre de six : l’Amérique, l’Angleterre, le Danemark,
+la Suède-Norvège, la Hollande, la Russie. Mais d’autres États pouvaient arguer
+des découvertes opérées par leurs marins et leurs voyageurs.</P>
+<P>Ainsi, la France aurait pu intervenir, puisque quelques- uns de ses enfants
+avaient pris part aux expéditions qui eurent pour objectif la conquête des
+territoires circumpolaires. Ne peut-on citer, entre autres, ce courageux Bellot,
+mort en 1853, dans les parages de l’île de Beechey, pendant la campagne du
+Phénix, envoyé à la recherche de John Franklin? Doit-on oublier le docteur
+Octave Pavy, mort en 1884, près du cap Sabine, durant le séjour de la mission
+Greely au fort Conger? Et cette expédition qui, en 1838-39, avait entraîné
+jusqu’aux mers du Spitzberg, Charles Martins, Marmier, Bravais et leurs
+audacieux compagnons, ne serait-il pas injuste de la laisser dans l’oubli?
+Malgré cela, la France ne jugea point à propos de se mêler à cette entreprise
+plus industrielle que scientifique, et elle abandonna sa part du gâteau polaire,
+où les autres Puissances risquaient de se casser les dents. Peut-être eût-elle
+raison et fit-elle bien.</P>
+<P>De même, l’Allemagne. Elle avait à son actif, dès 1671, la campagne du
+Hambourgeois Frédéric Martens au Spitzberg, et, en 1869-70, les expéditions de
+la <I>Germania</I> et de la <I>Hansa</I>, commandées par Koldervey et Hegeman,
+qui s’élevèrent jusqu’au cap Bismarck, en longeant la côte du Groënland. Mais,
+malgré ce passé de brillantes découvertes, elle ne crut point devoir accroître
+d’un morceau du Pôle l’empire germanique.</P>
+<P>Il en fut ainsi pour l’Autriche-Hongrie, bien qu’elle fût déjà propriétaire
+des terres de François-Joseph, situées dans le nord du littoral sibérien.</P>
+<P>Quant à l’Italie, n’ayant aucun droit à intervenir, elle n’intervint pas
+&shy; quelque invraisemblable que cela puisse paraître.</P>
+<P>Il avait bien aussi les Samoyèdes de la Sibérie asiatique, les Esquimaux, qui
+sont plus particulièrement répandus sur les territoires de l’Amérique
+septentrionale, les indigènes du Groënland, du Labrador, de l’archipel
+Baffin-Parry, des îles Aléoutiennes, groupées entre l’Asie et l’Amérique, enfin
+ceux qui, sous l’appellation de Tchouktchis, habitent l’ancienne Alaska russe,
+devenue américaine depuis l’année 1867. Mais ces peuplades &shy; en somme les
+véritables naturels, les indiscutables autochtones des régions du nord &shy; ne
+devaient point avoir voix au chapitre. Et puis, comment ces pauvres diables
+auraient-ils pu mettre une enchère, si minime qu’elle fût, lors de la vente
+provoquée par la <I>North Polar Practical Association</I>? Et comment ces
+pauvres gens auraient-ils payé? En coquillages, en dents de morses ou en huile
+de phoque? Pourtant, il leur appartenait un peu, par droit de premier occupant,
+ce domaine qui allait être mis en adjudication! Mais, des Esquimaux, des
+Tchouktchis, des Samoyèdes!… On ne les consulta même pas.</P>
+<P>Ainsi va le monde!</P>
+<H4>II</H4>
+<H4>Dans lequel les délégués anglais, hollandais,<BR>suédois, danois et russe se
+présentent au<BR>lecteur.</H4>
+<P>Le document méritait une réponse. En effet, si la nouvelle association
+acquérait les régions boréales, ces régions deviendraient propriété définitive
+de l’Amérique, ou pour mieux dire, des États-Unis, dont la vivace confédération
+tend sans cesse à s’accroître. Déjà, depuis quelques années, la cession des
+territoires du nord-ouest, faite par la Russie depuis la Cordillère
+septentrionale jusqu’au détroit de Behring, venait de lui adjoindre un bon
+morceau du Nouveau-Monde. Il était donc admissible que les autres Puissances ne
+verraient pas volontiers cette annexion des contrées arctiques à la république
+fédérale.</P>
+<P>Cependant, ainsi qu’il a été dit, les divers États de l’Europe et de l’Asie
+&shy; non limitrophes de ces régions &shy; refusèrent de prendre part à cette
+adjudication singulière, tant les résultats leur en semblaient problématiques.
+Seules, les Puissances, dont le littoral se rapproche du quatre-vingt- quatrième
+degré, résolurent de faire valoir leurs droits par l’intervention de délégués
+officiels. On le verra, du reste : elles ne prétendaient pas acheter au delà
+d’un prix relativement modique, car il s’agissait d’un domaine dont il serait
+peut-être impossible de prendre possession. Toutefois l’insatiable Angleterre
+crut devoir ouvrir à son agent un crédit de quelque importance. Hâtons-nous de
+le dire : la cession des contrées circumpolaires ne menaçait aucunement
+l’équilibre européen, et il ne devait en résulter aucune complication
+internationale. M. de Bismarck &shy; le grand chancelier vivait encore à cette
+époque &shy; ne fronça même pas son épais sourcil de Jupiter allemand.</P>
+<P>Restaient donc en présence l’Angleterre, le Danemark, la Suède-Norvège, la
+Hollande, la Russie, qui allaient être admises à lancer leurs enchères
+par-devant le commissaire- priseur de Baltimore, contradictoirement avec les
+États-Unis. Ce serait au plus offrant qu’appartiendrait cette calotte glacée du
+Pôle, dont la valeur marchande était au moins très contestable.</P>
+<P>Voici, au surplus, les raisons personnelles pour lesquelles les cinq États
+européens désiraient assez rationnellement que l’adjudication fût faite à leur
+profit.</P>
+<P>La Suède-Norvège, propriétaire du cap Nord, situé au delà du soixante-dixième
+parallèle, ne cacha point qu’elle se considérait comme ayant des droits sur les
+vastes espaces qui s’étendent jusqu’au Spitzberg, et, par delà, jusqu’au Pôle
+même. En effet, le norvégien Kheilhau, le célèbre suédois Nordenskiöld,
+n’avaient-ils pas contribué aux progrès géographiques dans ces parages?
+Incontestablement.</P>
+<P>Le Danemark disait ceci : c’est qu’il était déjà maître de l’Islande et des
+îles Feroë, à peu près sur la ligne du Cercle polaire, que les colonies, fondées
+le plus au nord des régions arctiques, lui appartenaient, tels l’île Diskö dans
+le détroit de Davis, les établissements d’Holsteinborg, de Proven, de Godhavn,
+d’Upernavik dans la mer de Baffin et sur la côte occidentale du Groënland. En
+outre, le fameux navigateur Behring, d’origine danoise, bien qu’il fût alors au
+service de la Russie, n’avait-il pas, dès l’année 1728, franchi le détroit
+auquel son nom est resté, avant d’aller, treize ans plus tard, mourir
+misérablement, avec trente hommes de son équipage, sur le littoral d’une île qui
+porte aussi son nom? Antérieurement, en l’an 1619, est-ce que le navigateur Jean
+Munk n’avait pas exploré la côte orientale du Groënland, et relevé plusieurs
+points totalement inconnus avant lui? Le Danemark avait donc des droits sérieux
+à se rendre acquéreur.</P>
+<P>Pour la Hollande, c’étaient ses marins, Barentz et Heemskerk, qui avaient
+visité le Spitzberg et la Nouvelle- Zemble, dès la fin du XVI<SUP>ème</SUP>
+siècle. C’était l’un de ses enfants, Jean Mayen, dont l’audacieuse campagne vers
+le nord, en 1611, avait valu à son pays la possession de l’île de ce nom, située
+au delà du soixante et onzième degré de latitude. Donc, son passé
+l’engageait.</P>
+<P>Quant aux Russes, avec Alexis Tschirikof, ayant Behring sous ses ordres, avec
+Paulutski, dont l’expédition, en 1751, s’avança au delà des limites de la mer
+Glaciale, avec le capitaine Martin Spanberg et le lieutenant William Walton, qui
+s’aventurèrent sur ces parages inconnus en 1739, ils avaient pris une part
+notable aux recherches faites à travers le détroit qui sépare l’Asie de
+l’Amérique. De plus, par la disposition des territoires sibériens, étendus sur
+cent vingt degrés jusqu’aux limites extrêmes du Kamtchatka, le long de ce vaste
+littoral asiatique, où vivent Samoyèdes, Yakoutes, Tchouktchis et autres
+peuplades soumises à leur autorité, ne dominent-ils pas une moitié de l’océan
+Boréal? Puis, sur le soixante-quinzième parallèle, à moins de neuf cents milles
+du pôle, ne possèdent-ils pas les îles et les îlots de la Nouvelle- Sibérie, cet
+archipel des Liatkow, découvert au commencement du XVIII<SUP>ème</SUP> siècle?
+Enfin, dès 1764, avant les Anglais, avant les Américains, avant les Suédois, le
+navigateur Tschitschagoff n’avait-il pas cherché un passage du nord, afin
+d’abréger les itinéraires entre les deux continents?</P>
+<P>Cependant, tout compte fait, il semblait que les Américains fussent plus
+particulièrement intéressés à devenir propriétaires de ce point inaccessible du
+globe terrestre. Eux aussi, ils avaient souvent tenté de l’atteindre, tout en se
+dévouant à la recherche de sir John Franklin, avec Grinnel, avec Kane, avec
+Hayes, avec Greely, avec De Long et autres hardis navigateurs. Eux aussi
+pouvaient exciper de la situation géographique de leur pays, qui se développe au
+delà du Cercle polaire, depuis le détroit de Behring jusqu’à la baie d’Hudson.
+Toutes ces terres, toutes ces îles, Wollaston, Prince-Albert, Victoria,
+Roi-Guillaume, Melville, Cockburne, Banks, Baffin, sans compter les mille îlots
+de cet archipel, n’étaient-elles pas comme la rallonge qui les reliait au
+quatre- vingt-dixième degré? Et puis, si le Pôle nord se rattache par une ligne
+presque ininterrompue de territoires à l’un des grands continents du globe,
+n’est-ce pas plutôt à l’Amérique qu’aux prolongements de l`Asie ou de l’Europe?
+Donc rien de plus naturel que la proposition de l’acquérir eût été faite par le
+gouvernement fédéral au profit d’une Société américaine, et, si une Puissance
+avait les droits les moins discutables à posséder le domaine polaire, c’étaient
+bien les États-Unis d’Amérique.</P>
+<P>Il faut le reconnaître toutefois, le Royaume-Uni, qui possédait le Canada et
+la Colombie anglaise, dont les nombreux marins s’étaient distingués dans les
+campagnes arctiques, donnait également de solides raisons pour vouloir annexer
+cette partie du globe à son vaste empire colonial. Aussi, ses journaux
+discutèrent-ils longuement et passionnément.</P>
+<P>« Oui! sans doute, répondit le grand géographe anglais Kliptringan, dans un
+article du <I>Times</I>, qui fit sensation, oui! les Suédois, les Danois, les
+Hollandais, les Russes et les Américains peuvent se prévaloir de leurs droits.
+Mais l’Angleterre ne saurait, sans déchoir, laisser ce domaine lui échapper. La
+partie nord du nouveau continent ne lui appartient-elle pas déjà? Ces terres,
+ces îles, qui la composent, n’ont-elles pas été conquises par ses propres
+découvreurs, depuis Willoughi, qui visita le Spitzberg et la Nouvelle-Zemble en
+1739 jusqu’à Mac Clure, dont le navire a franchi en 1853 le passage du
+nord-ouest?</P>
+<P>« Et puis, déclara le <I>Standard</I> par la plume de l’amiral Fizé, est-ce
+que Frobisher, Davis, Hall, Weymouth, Hudson, Baffin, Cook, Ross, Parry, Bechey,
+Belcher, Franklin, Mulgrave, Scoresby, Mac Clintock, Kennedy, Nares, Collinson,
+Archer, n’étaient pas d’origine anglo-saxonne, et quel pays pourrait exercer une
+plus juste revendication sur la portion des régions arctiques que ces
+navigateurs n’avaient encore pu atteindre?</P>
+<P>« Soit! riposta le <I>Courrier de San-Diego</I> (Californie), plaçons
+l’affaire sur son véritable terrain, et, puisqu’il y a une question
+d’amour-propre entre les États-Unis et l’Angleterre, nous dirons : Si l’Anglais
+Markham, de l’expédition Nares, s’est élevé jusqu’à 83°20’ de latitude
+septentrionale, les Américains Lockwood et Brainard, de l’expédition Greely, le
+dépassant de quinze minutes de degré, ont fait scintiller les trente-huit
+étoiles du pavillon des États-Unis par 83°35’. À eux l’honneur de s’être le plus
+rapprochés du Pôle nord!&nbsp;».</P>
+<P>Voilà quelles furent les attaques et quelles furent les ripostes.</P>
+<P>Enfin, inaugurant la série des navigateurs qui s’aventurèrent au milieu des
+régions arctiques, il convient de citer encore le Vénitien Cabot &shy; 1498
+&shy; et le Portugais Corteréal &shy; 1500 &shy; qui découvrirent le Groënland
+et le Labrador. Mais ni l’Italie ni le Portugal, n’avaient eu la pensée de
+prendre part à l’adjudication projetée, s’inquiétant peu de l’État qui en aurait
+le bénéfice.</P>
+<P>On pouvait le prévoir, la lutte ne serait très vivement soutenue à coups de
+dollars ou de livres sterling que par l’Angleterre et l’Amérique.</P>
+<P>Cependant, à la proposition formulée par la <I>North Polar Practical
+Association</I>, les pays limitrophes des contrées boréales s’étaient consultés
+par l’entremise de congrès commerciaux et scientifiques. Après débats, ils
+avaient résolu d’intervenir aux enchères, dont l’ouverture était fixée à la date
+du 3 décembre à Baltimore, en affectant à leurs délégués respectifs un crédit
+qui ne pourrait être dépassé. Quant à la somme produite par la vente, elle
+serait partagée entre les cinq États non adjudicataires, qui la toucheraient
+comme indemnité, en renonçant à tous droits dans l’avenir.</P>
+<P>Si cela n’alla pas sans quelques discussions, l’affaire finit par s’arranger.
+Les États intéressés acceptèrent, d’ailleurs, que l’adjudication fût faite à
+Baltimore, ainsi que l’avait indiqué le gouvernement fédéral, Les délégués,
+munis de leurs lettres de crédit, quittèrent Londres, La Haye, Stockholm,
+Copenhague, Pétersbourg, et arrivèrent aux États- Unis, trois semaines avant le
+jour fixé pour la mise en vente.</P>
+<P>À cette époque, l’Amérique n’était encore représentée que par l’homme de la
+<I>North Polar Practical Association</I>, ce William S. Forster, dont le nom
+figurait seul au document du 7 novembre, paru dans le <I>New-York
+Herald</I>.</P>
+<P>Quant aux délégués des États européens, voici ceux qui avaient été choisis et
+qu’il convient d’indiquer spécialement par quelque trait.</P>
+<P>Pour la Hollande : Jacques Jansen, ancien conseiller des Indes néerlandaises,
+cinquante-trois ans, gros, court, tout en buste, petits bras, petites jambes
+arquées, tête à lunettes d’aluminium, face ronde et colorée, chevelure en nimbe,
+favoris grisonnants &shy; un brave homme, quelque peu incrédule au sujet d’une
+entreprise dont les conséquences pratiques lui échappaient.</P>
+<P>Pour le Danemark : Eric Baldenak, ex-sous-gouverneur des possessions
+groënlandaises, taille moyenne, un peu inégal d’épaules, gaster bedonnant, tête
+énorme et roulante, myope à user le bout de son nez sur ses cahiers et ses
+livres, n’entendant guère raison en ce qui concernait les droits de son pays
+qu’il considérait comme le légitime propriétaire des régions du nord.</P>
+<P>Pour la Suède-Norvège : Jan Harald, professeur de cosmographie à Christiania,
+qui avait été l’un des plus chauds partisans de l’expédition Nordenskiöld, un
+vrai type des hommes du Nord, figure rougeaude, barbe et chevelure d’un blond
+qui rappelait celui des blés trop mûrs, &shy; tenant pour certain que la calotte
+polaire, n’étant occupée que par la mer Paléocrystique, n’avait aucune valeur.
+Donc, assez désintéressé dans la question, et ne venant là qu’au nom des
+principes.</P>
+<P>Pour la Russie : le colonel Boris Karkof, moitié militaire, moitié diplomate,
+grand, raide, chevelu, barbu, moustachu, tout d’une pièce, semblant gêné sous
+son vêtement civil, et cherchant inconsciemment la poignée de l’épée qu’il
+portait autrefois, &shy; très intrigué surtout de savoir ce que cachait la
+proposition de la <I>North Polar Practical Association</I>, et si ce ne serait
+point dans l’avenir une cause de difficultés internationales.</P>
+<P>Pour l’Angleterre enfin : le major Donellan et son secrétaire Dean Toodrink.
+Ces derniers représentaient à eux deux tous les appétits, toutes les aspirations
+du Royaume- Uni, ses instincts commerciaux et industriels, ses aptitudes à
+considérer comme siens, d’après une loi de nature, les territoires
+septentrionaux, méridionaux ou équatoriaux qui n’appartenaient à personne.</P>
+<P>Un Anglais, s’il en fut jamais, ce major Donellan, grand, maigre, osseux,
+nerveux, anguleux, avec un cou de bécassine, une tête à la Palmerston sur des
+épaules fuyantes, des jambes d’échassier, très vert sous ses soixante ans,
+infatigable &shy; et il l’avait bien montré, lorsqu’il travaillait à la
+délimitation des frontières de l’Inde sur la limite de la Birmanie, Il ne riait
+jamais et peut-être même n’avait-il jamais ri. À quoi bon?… Est-ce qu’on a
+jamais vu rire une locomotive, une machine élévatoire ou un steamer?</P>
+<P>En cela, le major différait essentiellement de son secrétaire Dean Toodrink
+&shy; un garçon loquace, plaisant, la tête forte, des cheveux jouant sur le
+front, de petits yeux plissés. Il était écossais de naissance, très connu dans
+la « Vieille Enfumée&nbsp;» pour ses propos joyeux et son goût pour les
+calembredaines. Mais, si enjoué qu’il fût, il ne se montrait pas moins
+personnel, exclusif, intransigeant, que le major Donellan, lorsqu’il s’agissait
+des revendications les moins justifiables de la Grande-Bretagne.</P>
+<P>Ces deux délégués allaient évidemment être les plus acharnés adversaires de
+la Société américaine. Le Pôle nord était à eux : il leur appartenait dès les
+temps préhistoriques, comme si c’était aux Anglais que le Créateur avait donné
+mission d’assurer la rotation de la Terre sur son axe, et ils sauraient bien
+l’empêcher de passer entre des mains étrangères.</P>
+<P>Il convient de faire observer que, si la France n’avait pas jugé à propos
+d’envoyer de délégué ni officiel ni officieux, un ingénieur français était venu
+« pour l’amour de l’art&nbsp;» suivre de très près cette curieuse affaire. On le
+verra apparaître à son heure.</P>
+<P>Les représentants des puissances septentrionales de l’Europe étaient donc
+arrivés à Baltimore, et par des paquebots différents, comme des gens qui ne
+tiennent à ne point s’influencer. C’étaient des rivaux. Chacun d’eux avait en
+poche le crédit nécessaire pour combattre. Mais c’est bien le cas de dire qu’ils
+n’allaient point combattre à armes égales. Celui-ci pouvait disposer d’une somme
+qui n’atteignait pas le million, celui-là d’une somme qui le dépassait. Et, en
+vérité, pour acquérir un morceau de notre sphéroïde, où il semblait impossible
+de mettre le pied, cela devait paraître encore trop cher! En réalité, le mieux
+partagé sous ce rapport, c’était le délégué anglais, auquel le Royaume-Uni avait
+ouvert un crédit assez considérable. Grâce à ce crédit, le major Donellan
+n’aurait pas grand’peine à vaincre ses adversaires suédois, danois, hollandais
+et russe. Quant à l’Amérique, c’était autre chose : il serait moins facile de la
+battre sur le terrain des dollars. En effet, il était au moins probable que la
+mystérieuse Société devait avoir des fonds considérables à sa disposition. La
+lutte à coups de millions se localiserait vraisemblablement entre les États-Unis
+et la Grande-Bretagne.</P>
+<P>Avec le débarquement des délégués européens, l’opinion publique commença à se
+passionner davantage. Les racontars les plus singuliers coururent à travers les
+journaux. D’étranges hypothèses s’établirent sur cette acquisition du Pôle nord.
+Qu’en voulait-on faire? Et qu’en pouvait-on faire? Rien &shy; à moins que ce ne
+fût pour entretenir les glacières du Nouveau et de l’Ancien-Monde! Il y eut même
+un journal de Paris, le Figaro, qui soutint plaisamment cette opinion. Mais
+encore aurait-il fallu pouvoir franchir le quatre-vingt- quatrième
+parallèle.</P>
+<P>Cependant, les délégués, s’ils s’étaient évités pendant leur voyage
+transatlantique, commencèrent à se rapprocher, lorsqu’ils furent arrivés à
+Baltimore.</P>
+<P>Voici pour quelles raisons :</P>
+<P>Dès le début, chacun d’eux avait essayé de se mettre en rapport avec la
+<I>North Polar Practical Association</I>, séparément, à l’insu les uns aux
+autres. Ce qu’ils cherchaient à savoir pour en profiter, le cas échéant,
+c’étaient les motifs cachés au fond de cette affaire, et quel profit la Société
+espérait en tirer. Or, jusqu’à ce moment, rien n’indiquait qu’elle eût installé
+un office à Baltimore. Pas de bureaux, pas d’employés. Pour renseignement,
+s’adresser à William S. Forster, de High-street. Et il ne semblait pas que
+l’honnête consignataire de morues en sût plus long à cet égard que le dernier
+portefaix de la ville.</P>
+<P>Les délégués ne purent dès lors rien apprendre. Ils en furent réduits aux
+conjectures plus ou moins absurdes que propageaient les divagations publiques.
+Le secret de la Société devait-il donc rester impénétrable, tant qu’elle ne
+l’aurait pas fait connaître? On se le demandait. Sans doute, elle ne se
+départirait de son silence qu’après acquisition faite.</P>
+<P>Il suit de là que les délégués finirent par se rencontrer, se rendre visite,
+se tâter, et finalement entrer en communication &shy; peut-être avec
+l’arrière-pensée de former une ligue contre l’ennemi commun, autrement dit la
+Compagnie américaine.</P>
+<P>Et, un jour, dans la soirée du 22 novembre, ils se trouvèrent en train de
+conférer à l’hôtel <I>Wolesley</I>, dans l’appartement occupé par le major
+Donellan et son secrétaire Dean Toodrink. En fait, cette tendance à une commune
+entente était principalement due aux habiles agissements du colonel Boris
+Karkof, le fin diplomate que l’on sait.</P>
+<P>Tout d’abord, la conversation s’engagea sur les conséquences commerciales ou
+industrielles que la Société prétendait tirer de l’acquisition du domaine
+arctique. Le professeur Jan Harald demanda si l’un ou l’autre de ses collègues
+avait pu se procurer quelque renseignement à cet égard. Et, tous, peu à peu,
+convinrent qu’ils avaient tenté des démarches près de William S. Forster,
+auquel, d’après le document, les communications devaient être adressées.</P>
+<P>« Mais, j’ai échoué, dit Éric Baldenak.</P>
+<P>— Et je n’ai point réussi, ajouta Jacques Jansen.</P>
+<P>— Quant à moi, répondit Dean Toodrink, lorsque je me suis présenté au nom du
+major Donellan dans les magasins de High-street, j’ai trouvé un gros homme en
+habit noir, coiffé d’un chapeau de haute forme, drapé d’un tablier blanc qui lui
+montait des bottes au menton. Et, lorsque je lui ai demandé des renseignements
+sur l’affaire, il m’a répondu que le <I>South-Star</I> venait d’arriver de
+Terre-Neuve à pleine cargaison, et qu’il était en mesure de me livrer un fort
+stock de morues fraîches pour le compte de la maison Ardrinell and Co.</P>
+<P>— Eh! eh! riposta l’ancien conseiller des Indes néerlandaises, toujours un
+peu sceptique, mieux vaudrait acheter une cargaison de morues que de jeter son
+argent dans les profondeurs de l’océan Glacial!</P>
+<P>— Là n’est point la question, dit alors le major Donellan, d’une voix brève
+et hautaine. Il ne s’agit pas d’un stock de morues, mais de la calotte
+polaire…</P>
+<P>— Que l’Amérique voudrait bien se mettre sur la tête! ajouta Dean Toodrink,
+en riant de sa répartie.</P>
+<P>— Ça l’enrhumerait, dit finement le colonel Karkof.</P>
+<P>— Là n’est pas la question, reprit le major Donellan, et je ne sais ce que
+cette éventualité. de coryzas vient faire au milieu de notre conférence. Ce qui
+est certain, c’est que pour une raison ou pour une autre, l’Amérique,
+représentée par la <I>North Polar Practical Association</I>, &shy; remarquez le
+mot « practical&nbsp;», messieurs, &shy; veut acheter une surface de quatre cent
+sept mille milles carrés autour du Pôle arctique, surface circonscrite
+actuellement, — remarquez le mot « actuellement&nbsp;», messieurs, &shy; par le
+quatre-vingt-quatrième degré de latitude boréale…</P>
+<P>— Nous le savons, major Donellan, repartit Jan Harald, et de reste! Mais ce
+que nous ne savons pas, c’est comment ladite Société entend exploiter ces
+territoires, si ce sont des territoires, ou ces mers, si ce sont des mers, au
+point de vue industriel…</P>
+<P>— La n’est pas la question, répondit une troisième fois le major Donellan. Un
+État veut, en payant, s’approprier une portion du globe, qui, par sa situation
+géographique, semble plus spécialement appartenir à l’Angleterre…</P>
+<P>— À la Russie, dit le colonel Karkof.</P>
+<P>— À la Hollande, dit Jacques Jansen.</P>
+<P>— À la Suède-Norvège, dit Jan Harald.</P>
+<P>— Au Danemark&nbsp;», dit Éric Baldenak.</P>
+<P>Les cinq délégués s’étaient redressés sur leurs ergots, et l’entretien
+risquait de tourner aux propos malsonnants, lorsque Dean Toodrink essaya
+d’intervenir une première fois:</P>
+<P>« Messieurs, dit-il d’un ton conciliant, là n’est point la question, suivant
+l’expression dont mon chef, le major Donellan, fait le plus volontiers usage.
+Puisqu’il est décidé en principe que les régions circumpolaires seront mises en
+vente, elles appartiendront nécessairement à celui des États représentés par
+vous, qui mettra à cette acquisition l’enchère la plus élevée. Donc, puisque la
+Suède-Norvège, la Russie, le Danemark, la Hollande et l’Angleterre ont ouvert
+des crédits à leurs délégués, ne vaudrait-il pas mieux que ceux-ci formassent un
+syndicat, ce qui leur permettrait de disposer d’une somme telle que la Société
+américaine ne pourrait lutter contre eux?&nbsp;»</P>
+<P>Les délégués s’entre-regardèrent. Ce Dean Toodrink avait peut-être trouvé le
+joint. Un syndicat… De notre temps, ce mot répond à tout. On se syndique, comme
+on respire, comme on boit, comme on mange, comme on dort. Rien de plus moderne
+&shy; en politique aussi bien qu’en affaires.</P>
+<P>Toutefois, une objection ou plutôt une explication fut nécessaire, et Jacques
+Jansen interpréta les sentiments de ses collègues, lorsqu’il dit :</P>
+<P>« Et après?…&nbsp;»</P>
+<P>Oui!… Après l’acquisition faite par le syndicat?</P>
+<P>« Mais il me semble que l’Angleterre!… dit le major d’un ton raide..</P>
+<P>— Et la Russie!… dit le colonel, dont les sourcils se froncèrent
+terriblement.</P>
+<P>— Et la Hollande!… dit le conseiller.</P>
+<P>— Lorsque Dieu a donné le Danemark aux Danois… fit observer Éric
+Baldenak.</P>
+<P>— Pardon, s’écria Dean Toodrink, il n’y a qu’un pays qui ait été donné par
+Dieu! C’est l’Écosse aux Écossais!</P>
+<P>— Et pourquoi?… fit le délégué suédois.</P>
+<P>— Le poète n’a-t-il pas dit :</P>
+<CENTER>
+<BLOCKQUOTE>« <I>Deus nobis Ecotia fecit</I>&nbsp;»</BLOCKQUOTE></CENTER>
+<P class=normal>riposta ce farceur en traduisant à sa façon l’hoec otia du
+sixième vers de la première églogue de Virgile.</P>
+<P>Tous se mirent à rire &shy; excepté le major Donellan &shy; et cela enraya
+une seconde fois la discussion, qui menaçait de finir assez mal.</P>
+<P>Et alors Dean Toodrink put ajouter :</P>
+<P>« Ne nous querellons pas, messieurs!… À quoi bon?… Formons plutôt nôtre
+syndicat…</P>
+<P>— Et après?… reprit Jan Harald.</P>
+<P>— Après? répondit Dean Toodrink. Rien de plus simple, messieurs. Lorsque vous
+l’aurez achetée, ou la propriété du domaine polaire restera indivise entre vous,
+ou, moyennant une juste indemnité, vous la transporterez à l’un des États
+coacquéreurs. Mais le but principal aura été préalablement atteint, qui est
+d’éliminer définitivement les représentants de l’Amérique!&nbsp;»</P>
+<P>Elle avait du bon, cette proposition &shy; du moins pour l’heure présente
+&shy; car, dans un avenir rapproché, les délégués ne manqueraient pas de se
+prendre aux cheveux, et on sait s’ils étaient chevelus! lorsqu’il s’agirait de
+choisir l’acquéreur définitif de cet immeuble aussi disputé qu’inutile. De toute
+façon, ainsi que l’avait si intelligemment marqué Dean Toodrink, les États-Unis
+seraient absolument hors concours.</P>
+<P>« Voilà qui me paraît sensé, dit Éric Baldenak.</P>
+<P>— Habile, dit le colonel Karkof.</P>
+<P>— Adroit, dit Jan Harald.</P>
+<P>— Malin, dit Jacques Jansen.</P>
+<P>— Bien anglais!&nbsp;» dit le major Donellan.</P>
+<P>Chacun avait lancé son mot, avec l’espoir de jouer plus tard ses estimables
+collègues.</P>
+<P>« Ainsi, messieurs, reprit Boris Karkof, il est parfaitement entendu que, si
+nous nous syndiquons, les droits de chaque État seront entièrement réservés pour
+l’avenir?…&nbsp;»</P>
+<P>C’était entendu.</P>
+<P>Il ne restait plus qu’à savoir quels crédits ces divers États avaient mis à
+la disposition de leurs délégués. On totaliserait ces crédits, et il n’était pas
+douteux que ce total présenterait une somme si importante que les ressources de
+la <I>North Polar Practical Association</I> ne lui permettraient pas de la
+dépasser.</P>
+<P>La question fut donc posée par Dean Toodrink.</P>
+<P>Mais alors, autre chose. Silence complet. Personne ne voulait répondre.
+Montrer son porte-monnaie? Vider ses poches dans la caisse du syndicat? Faire
+connaître par avance jusqu’où chacun comptait pousser les enchères?… Nul
+empressement à cela! Et si quelque désaccord survenait plus tard entre les
+nouveaux syndiqués?… Et si les circonstances les obligeaient à prendre part à la
+lutte chacun pour soi?… Et si le diplomate Karkof se blessait des finasseries de
+Jacques Jansen, qui s’offenserait des menées sourdes d’Éric Baldenak, qui
+s’irriterait des roublardises de Jan Harald, qui se refuserait à supporter les
+prétentions hautaines du major Donellan, qui, lui, ne se gênerait guère pour
+intriguer contre chacun de ses collègues? Enfin, déclarer ses crédits, c’était
+montrer son jeu, quand il était nécessaire de poitriner.</P>
+<P>Véritablement, il n’y avait que deux manières de répondre à la juste mais
+indiscrète demande de Dean Toodrink. Ou exagérer les crédits &shy; ce qui eût
+été très embarrassant, lorsqu’il se serait agi d’en opérer le versement, &shy;
+ou les diminuer d’une façon tellement dérisoire, que cela dégénérât en
+plaisanterie et qu’il ne fût point donné suite à la proposition.</P>
+<P>Cette idée vint d’abord à l’ex-conseiller des Indes néerlandaises, qui, il
+faut en convenir, n’était pas sérieux, et tous ses collègues lui emboîtèrent le
+pas.</P>
+<P>« Messieurs, dit la Hollande par sa voix, je le regrette, mais, pour
+l’acquisition du domaine arctique, je ne puis disposer que de cinquante
+rixdalers.</P>
+<P>— Et moi, que de trente-cinq roubles, dit la Russie.</P>
+<P>— Et moi, que de vingt kronors, dit la Suède-Norvège.</P>
+<P>— Et moi, que de quinze krones, dit le Danemark.</P>
+<P>— Eh bien, répondit le major Donellan, d’un ton dans lequel on sentait toute
+cette dédaigneuse attitude si naturelle à la Grande-Bretagne, ce sera donc à
+votre profit que l’acquisition sera faite, messieurs, car l’Angleterre ne peut y
+mettre plus d’un shilling six pence!&nbsp;» [Note 2: Le rixdaler = 5 fr. 21; le
+rouble = 3 fr. 92; le kronor = 1 fr. 32; le krone = 1 fr. 32; le shilling = 1
+fr. 15.]</P>
+<P>Et, sur cette déclaration ironique, finit la conférence des délégués de la
+vieille Europe.</P>
+<H4>III</H4>
+<H4>Dans lequel se fait l’adjudication des régions<BR>du pôle arctique.</H4>
+<P>Pourquoi cette vente allait-elle s’effectuer, le 3 décembre, dans la salle
+ordinaire des Auctions, où, d’habitude, on ne vendait que des objets mobiliers,
+meubles, ustensiles, outils, instruments, etc., ou des objets d’art, tableaux,
+statues, médailles, antiquités? Pourquoi, puisqu’il s’agissait d’une licitation
+immobilière, n’était-elle pas faite soit par-devant notaire, soit à la barre du
+tribunal, institué pour ce genre d’opération? Enfin, pourquoi l’intervention
+d’un commissaire-priseur, lorsqu’on poursuivait la mise en vente d’une partie du
+globe terrestre? Est-ce que ce morceau de sphéroïde pouvait être assimilé à
+quelque meuble meublant, et n’était-ce pas tout ce qu’il y avait de plus
+immeuble au monde?</P>
+<P>En effet, cela paraissait illogique. Pourtant, il en serait ainsi. L’ensemble
+des régions arctiques devait être vendu dans ces conditions, et le contrat n’en
+serait pas moins valable. Et, au fait, cela n’indiquait-il pas que, dans la
+pensée de la <I>North Polar Practical Association</I>, l’immeuble en question
+tenait également du meuble, comme s’il eût été possible de le déplacer. Aussi,
+cette singularité ne laissait-elle pas d’intriguer certains esprits éminemment
+perspicaces &shy; très rares, même aux États-Unis.</P>
+<P>D’ailleurs, il existait un précédent. Déjà une portion de notre planète avait
+été adjugée dans une salle des Auctions, par l’entremise d’un
+commissaire-priseur aux enchères publiques. En Amérique précisément.</P>
+<P>En effet, quelques années avant, à San Francisco de Californie, une île de
+l’Océan Pacifique, l’île Spencer, [Note 3: Voir L’École des Robinsons du même
+auteur.] fut vendue au riche William W. Kolderup, battant de cinq cent mille
+dollars son concurrent J. R. Taskinar, de Stockton. Cette île Spencer avait été
+payée quatre millions de dollars. Il est vrai, c’était une île habitable, située
+à quelques degrés seulement de la côte californienne, avec forêts, cours d’eau,
+sol productif et solide, champs et prairies susceptibles d’être mis en culture,
+et non une région vague, peut-être une mer couverte de glaces éternelles,
+défendue par d’infranchissables banquises, et que très probablement personne ne
+pourrait jamais occuper. Il était donc à supposer que l’incertain domaine du
+Pôle, mis en adjudication, n’atteindrait jamais un prix aussi considérable.</P>
+<P>Néanmoins, ce jour-là, l’étrangeté de l’affaire avait attiré, sinon beaucoup
+d’amateurs sérieux, du moins un grand nombre de curieux, avides d’en connaître
+le dénouement. La lutte, en somme, ne pouvait être que très intéressante.</P>
+<P>Au surplus, depuis leur arrivée à Baltimore, les délégués européens avaient
+été très entourés, très recherchés &shy; et, bien entendu, très interviewés.
+Comme cela se passait en Amérique, rien d’étonnant que l’opinion publique fût
+surexcitée au plus haut point. De là, des paris insensés &shy; forme la plus
+ordinaire sous laquelle se produit cette surexcitation aux États-Unis, dont
+l’Europe commence à suivre volontiers le contagieux exemple. Si les citoyens de
+la Confédération américaine, aussi bien ceux de la Nouvelle- Angleterre que ceux
+des États du centre, de l’ouest et du sud, se divisaient en groupes d’opinions
+différentes, tous, évidemment, faisaient des voeux pour leur pays. Ils
+espéraient bien que le Pôle nord s’abriterait sous les plis du pavillon aux
+trente-huit étoiles. Et, cependant, ils n’étaient pas sans éprouver quelque
+inquiétude. Ce n’était ni la Russie, ni la Suède-Norvège, ni le Danemark, ni la
+Hollande, dont ils redoutaient les chances peu sérieuses. Mais le Royaume-Uni
+était là avec ses ambitions territoriales, sa tendance à tout absorber, sa
+ténacité trop connue, ses bank-notes trop envahissantes. Aussi de fortes sommes
+furent-elles engagées. On pariait sur <I>America</I> et sur <I>Great-Britain</I>
+comme on l’eût fait sur des chevaux de course, et à peu près à égalité. Quant à
+<I>Danemark, Sweden, Holland et Russia,</I> bien qu’on les offrît à 12 et 13½,
+ils ne trouvaient guère preneurs.</P>
+<P>La vente était annoncée pour midi. Dès le matin, l’encombrement des curieux
+interceptait la circulation dans Bolton-street. L’opinion avait été extrêmement
+soulevée depuis la veille. Par le fil transatlantique, les journaux venaient
+d’être informés que la plupart des paris, proposés par les Américains, étaient
+tenus par les Anglais, et Dean Toodrink avait fait immédiatement afficher cette
+cote dans la salle des Auctions. Le gouvernement de la Grande-Bretagne,
+disait-on, avait mis des fonds considérables à la disposition du major Donellan…
+À l’Admiralty-Office, faisait observer le <I>New-York Herald</I>, les lords de
+l’Amirauté poussaient à l’acquisition des terres arctiques, désignées par avance
+pour figurer dans la nomenclature des colonies anglaises, etc.</P>
+<P>Qu’y avait-il de vrai dans ces nouvelles, de probable dans ces racontars? on
+ne savait. Mais, ce jour-là, à Baltimore, les gens réfléchis pensaient que, si
+la <I>North Polar Practical Association</I> était abandonnée à ses seules
+ressources, la lutte pourrait bien se terminer au profit de l’Angleterre. De là,
+une pression que les plus ardents Yankees cherchaient à opérer sur le
+gouvernement de Washington. Au milieu de cette effervescence, la Société
+nouvelle, incarnée dans la modeste personne de son agent, William S. Forster, ne
+paraissait pas s’inquiéter de cet emballement général, comme si elle eût été
+sans conteste assurée du succès.</P>
+<P>À mesure que l’heure approchait, la foule se massait le long de
+Bolton-street. Trois heures avant l’ouverture des portes, il n’était plus
+possible d’arriver à la salle de vente. Déjà tout l’espace réservé au public
+était rempli à faire éclater les murs. Seulement, un certain nombre de places,
+entourées d’une barrière, avaient été gardées pour les délégués européens.
+C’était bien le moins qu’ils eussent la possibilité de suivre les phases de
+l’adjudication et de pousser à propos leurs enchères.</P>
+<P>Là étaient Éric Baldenak, Boris Karkof, Jacques Jansen, Jan Harald, le major
+Donellan et son secrétaire Dean Toodrink. Ils formaient un groupe compact qui se
+serrait les coudes, comme des soldats formés en colonne d’assaut. Et on eût dit,
+en vérité, qu’ils allaient s’élancer à l’assaut du Pôle nord!</P>
+<P>Du côté de l’Amérique, personne ne s’était présenté, si ce n’est le
+consignataire de morues, dont le visage vulgaire exprimait la plus parfaite
+indifférence. À coup sûr, il paraissait le moins ému de toute l’assistance, et
+ne songeait sans doute qu’au placement des cargaisons qu’il attendait par les
+navires en partance de Terre-Neuve. Quels étaient donc les capitalistes
+représentés par ce bonhomme, qui allait peut- être mettre en branle des millions
+de dollars? Cela était de nature à piquer vivement la curiosité publique.</P>
+<P>Et, en effet, nul ne devait se douter que J.-T. Maston et Mrs Evangélina
+Scorbitt fussent pour quelque chose dans l’affaire. Et comment l’aurait-on pu
+deviner? Tous deux se trouvaient là, cependant, mais perdus dans la foule, sans
+place spéciale, environnés de quelques-uns des principaux membres du Gun-Club,
+les collègues de J.-T. Maston. Simples spectateurs, en apparence, ils semblaient
+être parfaitement désintéressés. William S. Forster lui-même n’avait pas l’air
+de les connaître.</P>
+<P>Il va sans dire, que, contrairement aux usages établis dans les salles
+d’Auctions, il n’y aurait pas lieu de tenir l’objet de la vente à la disposition
+du public. On ne pouvait se passer de main en main le Pôle nord, ni l’examiner
+sur toutes ses faces, ni le regarder à la loupe, ni le frotter du doigt pour
+constater si la patine en était réelle ou artificielle comme pour un bibelot
+antique. Et, antique, il l’était pourtant &shy; antérieur à l’âge de fer, à
+l’âge de bronze, à l’âge de pierre, c’est-à-dire aux époques préhistoriques,
+puisqu’il datait du commencement du monde!</P>
+<P>Cependant, si le Pôle ne figurait pas sur le bureau du commissaire-priseur,
+une large carte, bien en vue des intéressés, indiquait par ses teintes tranchées
+la configuration des régions arctiques. À dix-sept degrés au-dessus du Cercle
+polaire, un trait rouge, très apparent, tracé sur le quatre-vingt- quatrième
+parallèle, circonscrivait la partie du globe dont la <I>North Polar Practical
+Association</I> avait provoqué la mise en vente. Il semblait bien que cette
+région devait âtre occupée par une mer, couverte d’une carapace glacée
+d’épaisseur considérable. Mais, cela, c’était l’affaire des acquéreurs. Du
+moins, ils n’auraient pas été trompés sur la nature de la marchandise.</P>
+<P>À midi sonnant, le commissaire-priseur, Andrew R. Gilmour, entra par une
+petite porte, percée dans la boiserie du fond, et vint prendre place devant son
+bureau. Déjà le crieur Flint, à la voix tonnante, se promenait lourdement, avec
+des déhanchements d’ours en cage, le long de la barrière qui contenait le
+public. Tous deux se réjouissaient à cette pensée que la vacation leur
+procurerait un énorme tant pour cent qu’ils n’auraient aucun déplaisir à
+encaisser. Il va de soi que cette vente était faite au comptant, « cash&nbsp;»
+suivant la formule américaine. Quant à la somme, si importante qu’elle fût, elle
+serait intégralement versée entre les mains des délégués, pour le compte des
+États qui ne seraient pas adjudicataires.</P>
+<P>En ce moment, la cloche de la salle, sonnant à toute volée, annonça au dehors
+&shy; c’est le cas de dire <I>urbi et orbi</I> &shy; que les enchères allaient
+s’ouvrir.</P>
+<P>Quel moment solennel! Tous les coeurs palpitaient dans le quartier comme dans
+la ville. De Bolton-street et des rues adjacentes, une longue rumeur, se
+propageant à travers les remous du public, pénétra dans la salle.</P>
+<P>Andrew R. Gilmour dut attendre que ce murmure de houle et de foule se fût à
+peu près calmé pour prendre la parole.</P>
+<P>Alors il se leva et promena un regard circulaire sur l’assistance. Puis,
+laissant retomber son binocle sur sa poitrine, il dit d’une voix légèrement émue
+:</P>
+<P>« Messieurs, sur la proposition du gouvernement fédéral, et grâce à
+l’acquiescement donné à cette proposition par les divers États du Nouveau Monde
+et même de l’Ancien Continent, nous allons mettre en vente un lot d’immeubles,
+situés autour du Pôle nord, tel qu’il se poursuit et comporte dans les limites
+actuelles du quatre-vingt-quatrième parallèle, en continents, mers, détroits,
+îles, îlots, banquises, parties solides ou liquides généralement
+quelconques.&nbsp;»</P>
+<P>Puis, dirigeant son doigt vers le mur :</P>
+<P>« Veuillez jeter un coup d’oeil sur la carte, qui a été tracée d’après les
+découvertes les plus récentes. Vous verrez que la surface de ce lot comprend
+très approximativement quatre cent sept mille milles carrés d’un seul tenant.
+Aussi, pour la facilité de la vente, a-t-il été décidé que les enchères ne
+s’appliqueraient qu’à chaque mille carré. Un cent [Note 4: Centième partie d’un
+dollar &shy; soit un sol environ.] vaudra donc, en chiffres ronds, quatre cent
+sept mille cents, et un dollar quatre cent sept mille dollars. &shy; Un peu de
+silence, messieurs!&nbsp;»</P>
+<P>La recommandation n’était pas superflue, car les impatiences du public se
+traduisaient par un tumulte que le bruit des enchères aurait quelque peine à
+dominer.</P>
+<P>Lorsqu’un demi-silence se fut établi, grâce surtout à l’intervention du
+crieur Flint, qui mugissait comme une sirène d’alarme en temps de brumes, Andrew
+R. Gilmour reprit en ces termes.</P>
+<P>« Avant de commencer, je dois rappeler encore une des clauses de
+l’adjudication : c’est que l’immeuble polaire sera définitivement acquis et sa
+propriété hors de toute contestation de la part des vendeurs, tel qu’il est
+actuellement circonscrit par le quatre-vingt-quatrième degré de latitude
+septentrionale, et quelles que soient les modifications géographiques ou
+météorologiques qui pourraient se produire dans l’avenir!&nbsp;»</P>
+<P>Toujours cette disposition singulière, insérée au document, et qui, si elle
+excitait les plaisanteries des uns, éveillait l’attention des autres.</P>
+<P>« Les enchères sont ouvertes!&nbsp;» dit le commissaire-priseur d’une voix
+vibrante.</P>
+<P>Et, tandis que son marteau d’ivoire tremblotait dans sa main, entraîné par
+ses habitudes d’argot en matière de vente publique, il ajouta d’un ton nasillard
+:</P>
+<P>« Nous avons marchand à dix cents le mille carré!&nbsp;»</P>
+<P>Dix <I>cents</I>, ou un dixième de dollar, [Note 5: 50 centimes.] cela
+faisait une somme de quarante mille sept cents dollars pour la totalité [Note 6:
+203 500 francs.] de l’immeuble arctique.</P>
+<P>Que le commissaire Andrew R. Gilmour eût ou non marchand à ce prix, son
+enchère fut aussitôt couverte pour le compte du gouvernement danois par Éric
+Baldenak.</P>
+<P>« Vingt <I>cents!</I> dit-il.</P>
+<P>— Trente <I>cents!</I> dit Jacques Jansen pour le compte de la Hollande.</P>
+<P>— Trente-cinq, dit Jan Harald, pour le compte de la Suède- Norvège.</P>
+<P>— Quarante, dit le colonel Boris Karkof, pour le compte de toutes les
+Russies.&nbsp;»</P>
+<P>Cela représentait déjà une somme de cent soixante-deux mille huit cents
+dollars, [Note 7: 814 000 francs.] et, pourtant, les enchères ne faisaient que
+commencer!</P>
+<P>Il convient de faire observer que le représentant de la Grande-Bretagne
+n’avait pas encore ouvert la bouche ni même desserré ses lèvres qu’il pinçait
+étroitement.</P>
+<P>De son côté, William S. Forster, le consignataire de morues, gardait un
+mutisme impénétrable. Et même, en ce moment, il paraissait absorbé dans la
+lecture du <I>Mercurial of New-Found-Land</I>, qui lui donnait les arrivages et
+les cours du jour sur les marchés de l’Amérique.</P>
+<P>« À quarante <I>cents</I>, le mille carré, répéta Flint d’une voix qui
+finissait en une sorte de rossignolade, à quarante <I>cents!</I>&nbsp;»</P>
+<P>Les quatre collègues du major Donellan se regardèrent. Avaient-ils donc
+épuisé leur crédit dès le début de la lutte? Étaient-ils déjà réduits à se
+taire?</P>
+<P>« Allons, messieurs, reprit Andrew R. Gilmour, à quarante <I>cents!</I> Qui
+met au-dessus?… Quarante <I>cents!</I>… Cela vaut mieux que ça, la calotte
+polaire…&nbsp;»</P>
+<P>On crut qu’il allait ajouter :</P>
+<P>« … garantie pure glace.&nbsp;»</P>
+<P>Mais, le délégué danois venait de dire :</P>
+<P>« Cinquante <I>cents!</I>&nbsp;»</P>
+<P>Et le délégué hollandais de surenchérir de dix cents.</P>
+<P>« À soixante <I>cents</I> le mille carré! cria Flint. À soixante
+<I>cents?</I>… Personne ne dit mot?&nbsp;»</P>
+<P>Ces soixante <I>cents</I> faisaient déjà la respectable somme de deux cent
+quarante-quatre mille deux cents dollars. [Note 8: 221 000 francs.]</P>
+<P>Il arriva donc que l’assistance accueillit l’enchère de la Hollande avec un
+murmure de satisfaction.. Chose bizarre et bien humaine, les misérables cokneys
+sans le sou qui étaient là, les pauvres diables qui n’avaient rien dans leur
+poche, semblaient être le plus intéressés par cette lutte à coups de
+dollars.</P>
+<P>Cependant, après l’intervention de Jacques Jansen, le major Donellan, levant
+la tête, avait regardé son secrétaire Dean Toodrink. Mais, sur un imperceptible
+signe négatif de celui-ci, il était resté bouche close.</P>
+<P>Pour William S. Forster, toujours profondément plongé dans la lecture de ses
+mercuriales, il prenait en marge quelques notes au crayon.</P>
+<P>Quant à J.-T. Maston, il répondait par un petit hochement de tête aux
+sourires de Mrs Evangélina Scorbitt.</P>
+<P>« Allons, messieurs, un peu d’entrain!… Nous languissons!… C’est mou!… C’est
+mou!… reprit Andrew R. Gilmour. Voyons!… On ne dit plus rien!…. Nous allons
+adjuger?…&nbsp;»</P>
+<P>Et son marteau s’abaissait et se relevait comme un goupillon entre les doigts
+d’un bedeau de paroisse.</P>
+<P>« Soixante-dix <I>cents!</I>&nbsp;» dit le professeur Jan Harald d’une voix
+qui tremblait un peu.</P>
+<P>— Quatre-vingts! riposta presque immédiatement le colonel Boris Karkof.</P>
+<P>— Allons!… Quatre-vingts <I>cents!</I>&nbsp;» cria Flint, dont les gros yeux
+ronds s’allumaient au feu des enchères.</P>
+<P>Un geste de Dean Toodrink fit lever comme un diable à ressort le major
+Donellan.</P>
+<P>« Cent <I>cents!</I>&nbsp;» dit d’un ton bref le représentant de la
+Grande-Bretagne.</P>
+<P>Ce seul mot engageait l’Angleterre de quatre cent sept mille dollars. [Note
+9: 2&nbsp;035&nbsp;000 francs.]</P>
+<P>Les parieurs pour le Royaume-Uni poussèrent un hurrah, qu’une partie du
+public renvoya comme un écho.</P>
+<P>Les parieurs pour l’Amérique se regardèrent, assez désappointés. Quatre cent
+sept mille dollars? C’était déjà un gros chiffre pour cette fantaisiste région
+du Pôle nord. Quatre cent sept mille dollars d’ice-bergs, d’ice-fields et de
+banquises!</P>
+<P>Et l’homme de la <I>North Polar Practical Association</I> qui ne soufflait
+mot, qui ne relevait même pas la tête! Est-ce qu’il ne se déciderait point à
+lancer enfin une surenchère? S’il avait voulu attendre que les délégués danois,
+suédois, hollandais et russe eussent épuisé leur crédit, il semblait bien que le
+moment fût arrivé. En effet, leur attitude indiquait que devant le « cent
+<I>cents</I>&nbsp;» du major Donellan, ils se décidaient à abandonner le champ
+de bataille.</P>
+<P>« À cent <I>cents</I> le mille carré! reprit par deux fois le
+commissaire-priseur.</P>
+<P>— Cent <I>cents!</I>… Cent cents!… Cent <I>cents!</I> répéta le crieur Flint,
+en se faisant un porte-voix de sa main à demi fermée.</P>
+<P>— Personne ne met au-dessus? reprit Andrew R. Gilmour? C’est entendu?… C’est
+bien convenu?… Pas de regrets?… On va adjuger?…&nbsp;»</P>
+<P>Et il arrondissait le bras qui agitait son marteau, en promenant un regard
+provocateur sur l’assistance, dont les murmures s’apaisèrent dans un silence
+émouvant.</P>
+<P>« Une fois?… Deux fois?… reprit-il.</P>
+<P>— Cent vingt <I>cents</I>, dit tranquillement William S. Forster, sans même
+lever les yeux, après avoir tourné la page de son journal.</P>
+<P>— Hip!… hip!… hip!&nbsp;» crièrent les parieurs, qui avaient tenu les plus
+hautes cotes pour les États-Unis d’Amérique.</P>
+<P>Le major Donellan s’était redressé à son tour. Son long cou pivotait
+mécaniquement à l’angle formé par les deux épaules, et ses lèvres s’allongeaient
+comme un bec. Il foudroyait du regard l’impassible représentant de la Compagnie
+américaine, mais sans parvenir à s’attirer une riposte &shy; même d’oeil à oeil.
+Ce diable de William S. Forster ne bougeait pas.</P>
+<P>« Cent quarante, dit le major Donellan.</P>
+<P>— Cent soixante, dit Forster.</P>
+<P>— Cent quatre-vingts, clama le major.</P>
+<P>— Cent quatre-vingt-dix, murmura Forster.</P>
+<P>— Cent quatre-vingt-quinze <I>cents!</I>&nbsp;» hurla le délégué de la
+Grande-Bretagne.</P>
+<P>Sur ce, croisant les bras, il sembla jeter un défi aux trente- huit États de
+la Confédération.</P>
+<P>On aurait entendu marcher une fourmi, nager une ablette, voler un papillon,
+ramper un vermisseau, remuer un microbe. Tous les coeurs battaient. Toutes les
+vies étaient suspendues à la bouche du major Donellan. Sa tête, si mobile
+d’ordinaire, ne remuait plus. Quant à Dean Toodrink, il se grattait l’occiput à
+s’arracher le cuir chevelu.</P>
+<P>Andrew R. Gilmour laissa passer quelques instants qui parurent « longs comme
+des siècles.&nbsp;» Le consignataire de morues continuait à lire son journal, et
+à crayonner des chiffres qui n’avaient évidemment aucun rapport avec l’affaire
+en question. Est-ce que, lui aussi, était au bout de son crédit? Est-ce qu’il
+renonçait à mettre une dernière surenchère? Est-ce que cette somme de cent
+quatre-vingt- quinze <I>cents</I> le mille carré, ou plus de sept cent
+quatre-vingt- treize mille dollars pour la totalité de l’immeuble, lui
+paraissait avoir atteint les dernières limites de l’absurde?</P>
+<P>« Cent quatre-vingt-quinze <I>cents!</I> reprit le commissaire- priseur. Nous
+allons adjuger…&nbsp;»</P>
+<P>Et son marteau était prêt à retomber sur la table.</P>
+<P>« Cent quatre-vingt-quinze <I>cents!</I> répéta le crieur.</P>
+<P>— Adjugez!… Adjugez!&nbsp;»</P>
+<P>Cette injonction fut lancée par plusieurs spectateurs impatients, comme un
+blâme jeté aux hésitations d’Andrew R. Gilmour.</P>
+<P>« Une fois… deux fois!…&nbsp;» cria-t-il.</P>
+<P>Et tous les regards étaient dirigés sur le représentant de la <I>North Polar
+Practical Association</I>.</P>
+<P>Eh bien! cet homme surprenant était en train de se moucher, longuement, dans
+un large foulard à carreaux, qui comprimait violemment l’orifice de ses fosses
+nasales.</P>
+<P>Pourtant, les regards de J.-.T. Maston étaient dardés sur lui, tandis que les
+yeux de Mrs Evangélina Scorbitt suivaient la même direction. Et l’on eût pu
+reconnaître à la décoloration de leur figure combien était violente l’émotion
+qu’ils cherchaient à maîtriser. Pourquoi William S. Forster hésitait-il à
+surenchérir sur le major Donellan?</P>
+<P>William S. Forster se moucha une seconde fois, puis une troisième fois, avec
+le bruit d’une véritable pétarade d’artifice. Mais, entre les deux derniers
+coups de nez, il avait murmuré d’une voix douce et modeste :</P>
+<P>« Deux cents <I>cents!</I>&nbsp;»</P>
+<P>Un long frisson courut à travers la salle. Puis, les hips américains
+retentirent à faire grelotter les vitres.</P>
+<P>Le major Donellan, accablé, écrasé, aplati, était retombé près de Dean
+Toodrink, non moins démonté que lui. À ce prix du mille carré, cela faisait
+l’énorme somme de huit cent quatorze mille dollars, [Note 10:
+4&nbsp;070&nbsp;000 francs.] et il était visible que le crédit britannique ne
+permettait pas de la dépasser.</P>
+<P>« Deux cents <I>cents!</I> répéta Andrew R. Gilmour.</P>
+<P>— Deux cents <I>cents!</I> vociféra Flint.</P>
+<P>— Une fois… deux fois! reprit le commissaire-priseur. Personne ne met
+au-dessus?…&nbsp;»</P>
+<P>Le major Donellan, mu par un mouvement involontaire, se releva de nouveau,
+regarda les autres délégués. Ceux-ci n’avaient d’espoir qu’en lui pour empêcher
+que la propriété du Pôle nord échappât aux Puissances européennes. Mais cet
+effort fut le dernier. Le major ouvrit la bouche, la referma, et, en sa
+personne, l’Angleterre s’affaissa sur son banc.</P>
+<P>« Adjugé! cria Andrew Gilmour, en frappant la table du bout de son marteau
+d’ivoire.</P>
+<P>— Hip!… hip!… hip! pour les États-Unis!&nbsp;» hurlèrent les gagnants de la
+victorieuse Amérique.</P>
+<P>En un instant, la nouvelle de l’acquisition se répandit à travers les
+quartiers de Baltimore, puis, par les fils aériens, à la surface de toute la
+Confédération; puis, par les fils sous- marins, elle fit irruption dans l’Ancien
+Monde.</P>
+<P>C’était la <I>North Polar Practical Association</I>, qui, par l’entremise de
+son homme de paille, William S. Forster, devenait propriétaire du domaine
+arctique, compris à l’intérieur du quatre-vingt-quatrième parallèle.</P>
+<P>Et, le lendemain, lorsque William S. Forster alla faire la déclaration de
+command, le nom qu’il donna fut celui d’Impey Barbicane, en qui s’incarnait
+ladite compagnie sous la raison sociale : Barbicane and Co.</P>
+<H4>IV</H4>
+<H4>Dans lequel reparaissent de vieilles<BR>connaissances de nos jeunes
+lecteurs.</H4>
+<P>Barbicane and Co!… Le président d’un cercle d’artilleurs!… En vérité, que
+venaient faire des artilleurs dans une opération de ce genre?… On va le
+voir.</P>
+<P>Est-il bien nécessaire de présenter officiellement Impey Barbicane, président
+du Gun-Club, de Baltimore, et le capitaine Nicholl, et J.-T. Maston, et Tom
+Hunter aux jambes de bois, et le fringant Bilsby, et le colonel Bloomsberry, et
+leurs autres collègues? Non! Si ces bizarres personnages ont quelque vingt ans
+de plus depuis l’époque où l’attention du monde entier fut attirée sur eux, ils
+sont restés les mêmes, toujours aussi incomplets corporellement, mais toujours
+aussi bruyants, aussi audacieux, « aussi emballés&nbsp;», quand il s’agit de se
+lancer dans quelque aventure extraordinaire. Le temps n’a pas eu prise sur cette
+légion d’artilleurs à la retraite. Il les a respectés, comme il respecte les
+canons hors d’usage, qui meublent les musées des anciens arsenaux.</P>
+<P>Si le Gun-Club comptait dix-huit cent trente trois membres lors de sa
+fondation &shy; il s’agit des personnes et non des membres, tels que bras ou
+jambes, dont la plupart d’entre eux étaient déjà privés, &shy; si trente mille
+cinq cent soixante- quinze correspondants s’enorgueillissaient du lien qui les
+rattachait audit club, ces chiffres n’avaient point diminué. Au contraire. Et
+même, grâce à l’invraisemblable tentative qu’il avait faite pour établir une
+communication directe entre la Terre et la Lune, [Note 11: Du même auteur, De la
+Terre à la Lune et Autour de la Lune.] sa célébrité s’était accrue dans une
+proportion énorme.</P>
+<P>On n’a point oublié quel retentissement avait eu cette mémorable expérience
+qu’il convient de résumer en peu de lignes.</P>
+<P>Quelques années après la guerre de sécession, certains membres du Gun-Club,
+ennuyés de leur oisiveté, s’étaient proposé d’envoyer un projectile jusqu’à la
+Lune au moyen d’une Columbiad monstre. Un canon, long de neuf cents pieds, large
+de neuf à l’âme, avait été solennellement coulé à City-Moon, dans le sol de la
+presqu’île floridienne, puis chargé de quatre cent mille livres de fulmi-coton.
+Lancé par ce canon, un obus cylindro-conique en aluminium s’était envolé vers
+l’astre des nuits sous la poussée de six milliards de litres de gaz. Après en
+avoir fait le tour par suite d’une déviation de sa trajectoire, il était retombé
+vers la Terre pour s’engouffrer dans le Pacifique, par 27°7’ de latitude nord et
+41°37’ de longitude ouest. C’était dans ces parages que la frégate
+<I>Susquehanna</I>, de la marine fédérale, l’avait repêché à la surface de
+l’Océan, au grand profit de ses hôtes.</P>
+<P>Des hôtes, en effet! Deux membres du Gun-Club, son président Impey Barbicane
+et le capitaine Nicholl, accompagnés d’un Français, très connu pour ses audaces
+de casse-cou, avaient pris place dans ce wagon-projectile. Tous trois étaient
+revenus de ce voyage sains et saufs. Mais, si les deux Américains étaient
+toujours là, prêts à se risquer en quelque nouvelle aventure, le Français Michel
+Ardan n’y était plus. De retour en Europe, il avait fait fortune, paraît-il,
+&shy; ce qui ne laissa pas de surprendre bien des gens, &shy; et, maintenant, il
+plantait ses choux, il les mangeait, il les digérait même, s’il faut en croire
+les reporters les mieux informés.</P>
+<P>Après ce coup de tonnerre, Impey Barbicane et Nicholl avaient vécu sur leur
+célébrité dans un repos relatif. Toujours impatients des grandes choses, ils
+rêvaient de quelque autre opération de ce genre. L’argent ne leur manquait pas.
+Il en restait de leur dernière affaire &shy; près de deux cent mille dollars sur
+les cinq millions et demi que leur avait fournis la souscription publique,
+ouverte dans le Nouveau et l’Ancien Monde. En outre, rien qu’à s’exhiber à
+travers les États-Unis dans leur projectile d’aluminium comme des phénomènes
+dans une cage, ils avaient encore réalisé de belles recettes, et recueilli toute
+la gloire que peut comporter la plus exigeante des ambitions humaines.</P>
+<P>Impey Barbicane et le capitaine Nicholl auraient donc pu se tenir
+tranquilles, si l’ennui ne les eût rongés. Et, c’est pour sortir de leur
+inaction, sans doute, qu’ils venaient d’acheter ce lot de régions arctiques.</P>
+<P>Pourtant, qu’on ne l’oublie pas, si cette acquisition avait pu être faite au
+prix de huit cent mille dollars et plus, c’est que Mrs Evangélina Scorbitt avait
+mis dans l’affaire l’appoint qui lui manquait. Grâce à cette femme généreuse,
+l’Europe avait été vaincue par l’Amérique.</P>
+<P>Voici à quoi tenait cette générosité :</P>
+<P>Depuis leur retour, si le président Barbicane et le capitaine Nicholl
+jouissaient d’une incomparable célébrité, il était un homme qui en avait sa
+bonne part. On l’a deviné, il s’agit de J.-T. Maston, le bouillant secrétaire du
+Gun-Club. N’était-ce pas à cet habile calculateur que l’on devait les formules
+mathématiques qui avaient permis de tenter la grande expérience citée plus haut?
+S’il n’avait pas accompagné ses deux collègues lors de leur voyage extra-
+terrestre, ce n’était pas par peur, nom d’un boulet! Mais le digne artilleur,
+manchot du bras droit, était pourvu d’un crâne en gutta-percha, à la suite d’un
+de ces accidents trop communs à la guerre. Et, vraiment, en le montrant aux
+Sélénites, c’eût été leur donner une piteuse idée des habitants de la Terre,
+dont la Lune, après tout, n’est que l’humble satellite.</P>
+<P>À son profond regret, J.-T. Maston avait donc dû se résigner à ne point
+partir. Toutefois, il n’était pas resté oisif. Après avoir procédé à la
+construction d’un immense télescope, qui fut dressé sur le sommet de Long’s
+Peak, l’un des plus hauts sommets de la chaîne des montagnes Rocheuses, il s’y
+était transporté de sa personne. Puis, dès que le projectile eut été signalé,
+décrivant sur le ciel sa majestueuse trajectoire, il n’avait plus quitté son
+poste d’observation. Là, devant l’oculaire du gigantesque instrument, il s’était
+donné pour tâche de chercher à suivre ses amis, dont le véhicule aérien filait à
+travers l’espace.</P>
+<P>On devait les croire à jamais perdus pour la Terre, les audacieux voyageurs.
+En effet, ne pouvait-on craindre que le projectile, maintenu dans une nouvelle
+orbite par l’attraction lunaire, fût astreint à graviter éternellement auteur de
+l’astre des nuits comme un sous-satellite? Mais non! Une déviation, que l’on
+pourrait appeler providentielle, avait modifié la direction du projectile. Après
+avoir fait le tour de la Lune au lieu de l’atteindre, entraîné dans une chute
+progressivement accélérée, il était revenu vers notre sphéroïde avec une vitesse
+qui égalait cinquante sept mille six cents lieues à l’heure, au moment où il
+s’engloutissait dans les abîmes de la mer.</P>
+<P>Heureusement, les masses liquides du Pacifique avaient amorti la chute, qui
+avait eu pour témoin la frégate américaine <I>Susquehanna</I>. Aussitôt la
+nouvelle en fut transmise à J.-T. Maston. Le secrétaire du Gun-Club revint en
+toute hâte de l’observatoire de Long’s Peak, afin d’opérer le sauvetage. Des
+sondages furent poursuivis dans les parages où s’était abîmé le projectile, et
+le dévoué J.-T. Maston n’hésita pas à revêtir l’habit du scaphandrier pour
+retrouver ses amis.</P>
+<P>En réalité, il n’aurait pas été nécessaire de se donner tant de peine. Le
+projectile d’aluminium, déplaçant une quantité d’eau supérieure à son propre
+poids, était remonté au niveau du Pacifique, après avoir fait un superbe
+plongeon. Et c’est dans ces conditions que le président Barbicane, le capitaine
+Nicholl et Michel Ardan furent rencontrés à la surface de l’Océan : ils jouaient
+aux dominos dans leur prison flottante.</P>
+<P>Maintenant, pour en revenir à J.-T. Maston, il faut dire que la part prise
+par lui à ces extraordinaires aventures l’avait mis très en relief.</P>
+<P>Certes, J.-T. Maston n’était pas beau avec son crâne postiche et son
+avant-bras droit, emmanché d’un crochet métallique. Il n’était pas jeune, non
+plus, ayant cinquante-huit ans sonnés et carillonnés à l’époque où commence ce
+récit. Mais l’originalité de son caractère, la vivacité de son intelligence, le
+feu qui animait son regard, l’ardeur qu’il apportait en toutes choses, en
+avaient fait un type idéal aux yeux de Mrs Evangélina Scorbitt. Enfin, son
+cerveau, soigneusement emmagasiné sous sa calotte de gutta-percha, était intact,
+et il passait encore, à juste titre, pour un des plus remarquables calculateurs
+de son temps.</P>
+<P>Or, Mrs Evangélina Scorbitt &shy; bien que le moindre calcul lui donnât la
+migraine &shy; avait du goût pour les mathématiciens, si elle n’en avait pas
+pour les mathématiques. Elle les considérait comme des êtres d’une espèce
+particulière et supérieure. Songez donc! Des têtes où les x ballottent comme des
+noix dans un sac, des cerveaux qui se jouent avec les signes algébriques, des
+mains qui jonglent avec les intégrales triples, comme un équilibriste avec ses
+verres et ses bouteilles, des intelligences qui comprennent quelque chose à des
+formules de ce genre :</P>
+<P class=center>∫ ∫ ∫ φ( x y z ) dx dy dz.</P>
+<P>Oui! Ces savants lui paraissaient dignes de toutes les admirations et
+bienfaits pour qu’une femme se sentît attirée vers eux proportionnellement aux
+masses et en raison inverse du carré des distances. Et précisément, J.-T. Maston
+était assez corpulent pour exercer sur elle une attraction irrésistible, et,
+quant à la distance, elle serait absolument nulle, s’ils pouvaient jamais être
+l’un à l’autre.</P>
+<P>Cela, nous l’avouerons, ne laissait pas d’inquiéter le secrétaire du
+Gun-Club, qui n’avait jamais cherché le bonheur dans des unions si étroites.
+D’ailleurs, Mrs Evangélina Scorbitt n’était plus de la première jeunesse &shy;
+ni même de la seconde &shy; avec ses quarante-cinq ans, ses cheveux plaqués sur
+ses tempes, comme une étoffe teinte et reteinte, sa bouche trop meublée de dents
+trop longues dont elle n’avait pas perdu une seule, sa taille sans profil, sa
+démarche sans grâce. Bref, l’apparence d’une vieille fille, bien qu’elle eût été
+mariée &shy; quelques années à peine, il est vrai. Mais c’était une excellente
+personne, à laquelle rien n’aurait manqué des joies terrestres, si elle avait pu
+se faire annoncer dans les salons de Baltimore sous le nom de Mrs J.- T.
+Maston.</P>
+<P>La fortune de cette veuve était très considérable. Non qu’elle fût riche
+comme les Gould, comme les Mackay, les Vanderbilt, les Gordon Bennett, dont la
+fortune dépasse le milliard, et qui pourraient faire l’aumône à un Rothschild!
+Non qu’elle possédât trois cents millions comme Mrs Moses Carper, deux cents
+millions comme Mrs Stewart, quatre- vingts millions comme Mrs Crocker, &shy;
+trois veuves, qu’on se le dise! &shy; ni qu’elle fût riche comme Mrs Hammersley,
+Mrs Helly Green, Mrs Maffitt, Mrs Marshall, Mrs Para Stevens, Mrs Mintury et
+quelques autres! Toutefois, elle aurait eu le droit de prendre place à ce
+mémorable festin de Fifth-Avenue Hôtel, à New-York, où l’on n’admettait que des
+convives cinq fois millionnaires. En réalité, Mrs Evangélina Scorbitt disposait
+de quatre bons millions de dollars, soit vingt millions de francs, qui lui
+venaient de John P. Scorbitt, enrichi dans le double commerce des articles de
+mode et des porcs salés. Eh bien! cette fortune, la généreuse veuve eût été
+heureuse de l’utiliser au profit de J.-T. Maston, auquel elle apporterait un
+trésor de tendresse plus inépuisable encore.</P>
+<P>Et, en attendant, sur la demande de J.-T. Maston, Mrs Evangélina Scorbitt
+avait volontiers consenti à mettre quelques centaines de mille dollars dans
+l’affaire de la <I>North Polar Practical Association</I>, sans même savoir ce
+dont il s’agissait. Il est vrai, avec J.-T. Maston, elle était assurée que
+l’oeuvre ne pouvait être que grandiose, sublime, surhumaine. Le passé du
+secrétaire du Gun-Club lui répondait de l’avenir.</P>
+<P>On juge si, après l’adjudication, lorsque la déclaration de command lui eut
+appris que le Conseil d’administration de la nouvelle Société allait être
+présidé par le président du Gun- Club, sous la raison sociale Barbicane and Co,
+elle dut avoir toute confiance. Du moment que J.-T. Maston faisait partie de «
+l’and Co&nbsp;», ne devait-elle pas s’applaudir d’en être la plus forte
+actionnaire?</P>
+<P>Ainsi, Mrs Evangélina Scorbitt se trouvait propriétaire &shy; pour la plus
+grosse part &shy; de cette portion des régions boréales, circonscrites par le
+quatre-vingt-quatrième parallèle. Rien de mieux! Mais qu’en ferait-elle, ou
+plutôt, comment la Société prétendait-elle tirer un profit quelconque de cet
+inaccessible domaine?</P>
+<P>C’était toujours la question, et si, au point de vue de ses intérêts
+pécuniaires, elle intéressait très sérieusement Mrs Evangélina Scorbitt, elle
+intéressait le monde entier au point de vue de la curiosité générale.</P>
+<P>Cette femme excellente &shy; très discrètement d’ailleurs &shy; avait bien
+tenté de pressentir J.-T. Maston à ce sujet, avant de mettre des fonds à la
+disposition des promoteurs de l’affaire. Mais J.-T. Maston s’était
+invariablement tenu sur la plus grande réserve. Mrs Evangélina Scorbitt saurait
+bientôt de quoi il « retournait&nbsp;», mais pas avant que l’heure fût venue
+d’étonner l’univers en lui faisant connaître le but de la nouvelle Société!…</P>
+<P>Sans doute, dans sa pensée, il s’agissait d’une entreprise, qui, comme a dit
+Jean Jacques, « n’eut jamais d’exemple et qui n’aura point d’imitateurs,&nbsp;»
+d’une oeuvre destinée à laisser loin derrière elle la tentative faite par les
+membres du Gun-Club pour entrer en communication directe avec le satellite
+terrestre.</P>
+<P>Insistait-elle, J.-T. Maston, mettant son crochet sur ses lèvres à
+demi-fermées, se bornait à dire :</P>
+<P>« Chère mistress Scorbitt, ayez confiance!&nbsp;»</P>
+<P>Et, si Mrs Evangélina Scorbitt avait eu confiance « avant&nbsp;», quelle
+immense joie éprouvât-elle « après&nbsp;», lorsque le bouillant secrétaire lui
+eut attribué le triomphe des États-Unis d’Amérique et la défaite de l’Europe
+septentrionale.</P>
+<P>« Mais ne puis-je enfin savoir maintenant?… demanda-t- elle en souriant à
+l’éminent calculateur.</P>
+<P>— Vous saurez bientôt!&nbsp;» répondit J.-T. Maston, qui secoua
+vigoureusement la main de sa coassociée &shy; à l’américaine.</P>
+<P>Cette secousse eut pour effet immédiat de calmer les impatiences de Mrs
+Evangélina Scorbitt.</P>
+<P>Quelques jours plus tard, l’Ancien et le Nouveau Monde ne furent pas moins
+secoués, &shy; sans parler de la secousse qui les attendait dans l’avenir &shy;
+lorsque l’on connut le projet absolument insensé, pour la réalisation duquel la
+<I>North Polar Practical Association</I> allait faire appel à une souscription
+publique.</P>
+<P>Effectivement, si la Société avait acquis cette portion des régions
+circumpolaires, c’était dans le but d’exploiter… les houillères du pôle
+boréal!</P>
+<H4>V</H4>
+<H4>Et d’abord, peut-on admettre qu’il y ait des<BR>houillères près du Pôle
+nord?</H4>
+<P>Telle fut la première question qui se présenta à l’esprit des gens doués de
+quelques logique.</P>
+<P>« Pourquoi y aurait-il des gisements de houille aux environs du Pôle? dirent
+les uns.</P>
+<P>— Pourquoi n’y en aurait-il pas?&nbsp;» répondirent les autres.</P>
+<P>On le sait, les couches de charbon, qui sont répandues sur de nombreux points
+de la surface du globe, abondent en diverses contrées de l’Europe. Quant aux
+deux Amériques, elles en possèdent de considérables, et peut-être les États-
+Unis en sont-ils le plus richement pourvus. Ces couches ne manquent d’ailleurs
+ni à l’Afrique, ni à l’Asie, ni à l’Océanie.</P>
+<P>À mesure que la reconnaissance des territoires du globe est poussée plus
+avant, on découvre de ces gisements à tous les étages géologiques, l’anthracite
+dans les terrains les plus anciens, la houille dans les terrains carbonifères
+supérieurs, le stipite dans les terrains secondaires, le lignite dans les
+terrains tertiaires. Le combustible minéral ne fera pas défaut avant un temps
+qui se chiffre par des centaines d’années.</P>
+<P>Et pourtant, l’extraction du charbon, dont l’Angleterre produit à elle seule
+cent soixante millions de tonnes, est annuellement de quatre cent millions de
+tonnes dans le monde entier. Or, cette consommation ne semble pas devoir cesser
+de s’accroître avec les besoins de l’industrie, qui vont toujours en
+s’augmentant. Que l’électricité se substitue à la vapeur comme force motrice, ce
+sera toujours une dépense égale de houille pour la production de cette force.
+L’estomac industriel ne vit que de charbon, il ne mange pas autre chose.
+L’industrie est un animal « carbonivore&nbsp;»; il faut bien le nourrir.</P>
+<P>Et puis, ce charbon, ce n’est pas seulement un combustible, c’est aussi la
+substance tellurique, dont la science tire actuellement le plus de produits et
+de sous- produits pour tant d’usages divers. Avec les transformations qu’il
+subit dans les creusets du laboratoire, on peut teindre, sucrer, aromatiser,
+vaporiser, purifier, chauffer, éclairer, orner en produisant du diamant. Il est
+aussi utile que le fer : il l’est même plus.</P>
+<P>Très heureusement, ce dernier métal, il n’est pas à craindre que l’on puisse
+jamais l’épuiser; c’est la composition même du globe terrestre.</P>
+<P>En réalité, la Terre doit être considérée comme une masse de fer plus ou
+moins carburé à l’état de fluidité ignée, recouverte de silicates liquides,
+sorte de laitier que surmontent les roches solides et l’eau. Les autres métaux,
+aussi bien que l’eau et la pierre, n’entrent que pour une part extrêmement
+réduite dans la composition de notre sphéroïde.</P>
+<P>Mais, si la consommation du fer est assurée jusqu’à la fin des siècles, celle
+de la houille ne l’est pas. Loin de là. Les, gens avisés, qui se préoccupent de
+l’avenir, même quand il se chiffre par plusieurs centaines d’années, doivent
+donc rechercher les charbonnages partout où la prévoyante nature les a formés
+aux époques géologiques.</P>
+<P>« Parfait!&nbsp;» répondaient les opposants.</P>
+<P>Et, aux États-Unis comme ailleurs, il se rencontre des gens qui, par envie ou
+haine, aiment à dénigrer, sans compter ceux qui contredisent pour le plaisir de
+contredire.</P>
+<P>« Parfait! disaient ces opposants. Mais, pourquoi y aurait- il du charbon au
+Pôle nord?</P>
+<P>— Pourquoi? répondaient les partisans du président Barbicane. Parce que, très
+vraisemblablement, à l’époque des formations géologiques, le volume du Soleil
+était tel, d’après la théorie de M. Blandet, que la différence de la température
+de l’Équateur et des Pôles n’était pas appréciable. Alors d’immenses forêts
+couvraient les régions septentrionales du globe, bien avant l’apparition de
+l’homme, lorsque notre planète était soumise à l’action permanente de la chaleur
+et de l’humidité.&nbsp;»</P>
+<P>Et, c’est ce que les journaux, les revues, les magazines, à la dévotion de la
+Société, établissaient dans mille articles variés, tantôt sous la forme
+plaisante, tantôt sous la forme scientifique. Or, ces forêts, enlisées au temps
+des énormes convulsions qui ébranlaient le globe avant qu’il n’eût pris son
+assise définitive, avaient certainement dû se transformer en houillères, sous
+l’action du temps, des eaux et de la chaleur interne. Donc, rien de plus
+admissible que cette hypothèse, d’après laquelle le domaine polaire serait riche
+en gisements de houille, prêts à s’ouvrir sous la rivelaine du mineur.</P>
+<P>De plus, il y avait des faits &shy; des faits indéniables. Ces esprits
+positifs, qui ne veulent point tabler sur de simples probabilités, ne pouvaient
+les mettre en doute, et ils étaient de nature à autoriser la recherche des
+différentes variétés de charbon à la surface des régions boréales.</P>
+<P>Et c’est là précisément ce dont le major Donellan et son secrétaire
+s’entretenaient ensemble, quelques jours après, dans le plus sombre recoin de la
+taverne des <I>Two Friends</I>.</P>
+<P>« Eh! disait Dean Toodrink, est-ce que ce Barbicane &shy; que Berry pende un
+jour &shy; aurait raison?</P>
+<P>— C’est probable, répondit le major Donellan, et j’ajouterai même que cela
+doit être certain.</P>
+<P>— Mais, alors, il y aurait des fortunes à gagner en exploitant les régions
+polaires!</P>
+<P>— Assurément! répondit le major. Si l’Amérique du Nord possède de vastes
+gisements de combustible minéral, si on en signale fréquemment de nouveaux, il
+n’est pas douteux qu’il en reste encore de très importants à découvrir, monsieur
+Toodrink. Or, les terres arctiques paraissent être une annexe de ce continent
+américain. Identité de formation et d’aspect. Plus particulièrement, le
+Groënland est un prolongement du Nouveau-Monde, et il est certain que le
+Groënland tient à l’Amérique…</P>
+<P>— Comme une tête de cheval, dont il a la forme, tient au corps de l’animal,
+fit observer le secrétaire du major Donellan.</P>
+<P>— J’ajoute, reprit celui-ci, que, lors de ses explorations sur le territoire
+groënlandais, le professeur Nordenskiöld a reconnu des formations sédimentaires,
+constituées par des grès et des schistes avec des intercalations de lignite, qui
+renferment une quantité considérable de plantes fossiles. Rien que dans le
+district de Diskô, le danois Stoënstrup a reconnu soixante et onze gisements, où
+abondent les empreintes végétales, indiscutables vestiges de cette puissante
+végétation, qui se groupait autrefois avec une extraordinaire intensité autour
+de l’axe polaire.</P>
+<P>— Mais plus haut?… demanda Dean Toodrink.</P>
+<P>— Plus haut, ou plus loin, dans la direction du nord, répliqua le major, la
+présence de la houille s’est affirmée matériellement, et il semble qu’il n’y ait
+qu’à se baisser pour en prendre. Donc, si le charbon est ainsi répandu à la
+surface de ces contrées, ne peut-on en conclure presque avec certitude que les
+gisements s’enfoncent jusque dans les profondeurs de la croûte
+terrestre?&nbsp;»</P>
+<P>Il avait raison, le major Donellan. Comme il connaissait à fond la question
+des formations géologiques au Pôle boréal, c’était là ce qui faisait de lui le
+plus irritable de tous les Anglais en cette circonstance. Et peut-être eût-il
+longtemps parlé sur ce sujet, s’il ne se fût aperçu que les habitués de la
+taverne cherchaient à l’écouter. Aussi, Dean Toodrink et lui jugèrent-ils
+prudent de se tenir sur la réserve, après que ledit Toodrink eut fait cette
+dernière observation :</P>
+<P>« N’êtes-vous pas surpris d’une chose, major Donellan?</P>
+<P>— Et de laquelle?</P>
+<P>— C’est que, dans cette affaire où l’on devait s’attendre à voir figurer des
+ingénieurs ou tout au moins des navigateurs, puisqu’il s’agit du Pôle et de ses
+houillères, ce soient des artilleurs qui la dirigent!</P>
+<P>— Juste, répondit le major, et cela est bien fait pour surprendre!&nbsp;»</P>
+<P>Cependant, chaque matin, les journaux revenaient à la rescousse à propos de
+ces gisements…</P>
+<P>« Des gisements? Et lesquels? demanda la <I>Pall Mall Gazette</I>, dans des
+articles furibonds, inspirés par le haut commerce anglais, qui déblatérait
+contre les arguments de la <I>North Polar Practical Association</I>.</P>
+<P>— Lesquels? répondirent les rédacteurs du <I>Daily-News</I>, de Charleston,
+partisans déterminés du président Barbicane. Mais, tout d’abord, ceux qui ont
+été reconnus par le capitaine Nares, en 1875-76, sur la limite du
+quatre-vingt-deuxième degré de latitude en même temps que des strates qui
+indiquent l’existence d’une flore miocène, riche en peupliers, hêtres, viornes,
+noisetiers et conifères.</P>
+<P>— Et, en 1881-1884, ajoutait le chroniqueur scientifique du <I>New-York
+Witness</I>, durant l’expédition du lieutenant Greely à la baie de lady
+Franklin, une couche de charbon n’a-t-elle pas été découverte par nos nationaux,
+à peu de distance du fort Conger, à la crique Watercourse? Et le docteur Pavy
+n’a-t-il pas pu soutenir avec raison, que ces contrées ne sont point dépourvues
+de dépôts carbonifères, vraisemblablement destinés par la prévoyante nature à
+combattre un jour le froid de ces régions désolées?&nbsp;»</P>
+<P>On le comprend, lorsque des faits aussi probants étaient cités sous
+l’autorité des hardis découvreurs américains, les adversaires du président
+Barbicane ne savaient plus que répondre. Aussi les partisans du « pourquoi y en
+aurait-il, des gisements?&nbsp;» commençaient à baisser pavillon devant les
+partisans du « pourquoi n’y en aurait-il pas?&nbsp;» Oui! Il y en avait &shy; et
+probablement de très considérables. Le sol circumpolaire recelait des masses du
+précieux combustible, précisément enfoui dans les entrailles de ces régions où
+la végétation fût autrefois luxuriante.</P>
+<P>Mais, si le terrain leur manquait sur la question des houillères dont
+l’existence n’était plus douteuse au sein des contrées arctiques, les
+détracteurs prenaient leur revanche en examinant la question sous un autre
+aspect.</P>
+<P>« Soit! dit un jour le major Donellan, lors d’une discussion orale qu’il
+provoqua dans la salle même du Gun- Club, et au cours de laquelle il interpella
+le président Barbicane d’homme à homme. Soit! Je l’admets, je l’affirme même. Il
+y a des houillères dans le domaine acquis par votre Société. Mais allez donc les
+exploiter!…</P>
+<P>— C’est ce que nous ferons, répondit tranquillement Impey Barbicane.</P>
+<P>— Dépassez donc le quatre-vingt-quatrième parallèle, au delà duquel aucun
+explorateur n’a pu s’élever encore!</P>
+<P>— Nous le dépasserons.</P>
+<P>— Atteignez donc le Pôle même!</P>
+<P>— Nous l’atteindrons.&nbsp;»</P>
+<P>Et, à entendre le président du Gun-Club répondre avec tant de sang-froid,
+avec tant d’assurance, à voir cette opinion si hautement, si nettement affirmée,
+les plus obstinés se déclaraient hésitants. Ils se sentaient en présence d’un
+homme qui n’avait rien perdu de ses qualités d’autrefois, calme, froid, d’un
+esprit éminemment sérieux et concentré, exact comme un chronomètre, aventureux,
+mais apportant des idées pratiques jusque dans ses entreprises les plus
+téméraires…</P>
+<P>Si le major Donellan avait une furieuse envie d’étrangler son adversaire, on
+peut en croire ceux qui ont approché cet estimable mais tempétueux gentleman.
+Bah! il était solide, le président Barbicane, moralement et physiquement, «
+ayant un grand tirant d’eau&nbsp;» pour employer une métaphore de Napoléon, et,
+par suite, capable de tenir contre vent et marée. Ses ennemis, ses rivaux, ses
+envieux, ne le savaient, que trop!</P>
+<P>Toutefois, comme on ne peut empêcher les mauvais plaisants de se répandre en
+mauvaises plaisanteries, ce fut sous cette forme que l’irritation se déchaîna
+contre la nouvelle Société. On prêta au président du Gun-Club les projets les
+plus saugrenus. La caricature s’en mêla, surtout en Europe, et plus
+particulièrement dans le Royaume-Uni, qui ne pouvait digérer son insuccès, lors
+de cette bataille où les dollars avaient vaincu les pounds sterlings.</P>
+<P>Ah! ce Yankee avait affirmé qu’il atteindrait le Pôle boréal! Ah! il mettrait
+le pied là où aucun être humain ne l’avait pu mettre encore! Ah! il planterait
+le pavillon des États-Unis sur le seul point du globe terrestre qui reste
+éternellement immobile, lorsque les autres sont emportés dans le mouvement
+diurne!</P>
+<P>Et alors, les caricaturistes de se donner libre carrière.</P>
+<P>Aux vitrines des principaux libraires et des kiosques des grandes villes de
+l’Europe, aussi bien que dans les importantes cités de la Confédération &shy; ce
+pays libre par excellence &shy; apparaissaient croquis et dessins, montrant le
+président Barbicane à la recherche des moyens les plus extravagants pour
+atteindre le Pôle.</P>
+<P>Ici, l’audacieux Américain, aidé de tous les membres du Gun-Club, la pioche à
+la main, creusait un tunnel sous-marin à travers la masse des glaces immergées
+depuis les premières banquises jusqu’au quatre-vingt-dixième degré de latitude
+septentrionale, afin de déboucher à la pointe même de l’axe.</P>
+<P>La, Impey Barbicane, accompagné de J.-T. Maston &shy; très ressemblant &shy;
+et du capitaine Nicholl, descendait en ballon sur ce lieu tant désiré, et, après
+une tentative effrayante, au prix de mille dangers, tous trois conquéraient, un
+morceau de charbon… pesant une demi-livre. C’était tout ce que contenait le
+fameux gisement des régions circumpolaires.</P>
+<P>On « croquait&nbsp;» aussi, dans un numéro du <I>Punch</I>, journal anglais,
+J.-T. Maston, non moins visé que son chef par les caricaturistes. Après avoir
+été saisi en vertu de l’attraction du Pôle magnétique, le secrétaire du Gun-Club
+était irrésistiblement rivé au sol par son crochet de métal.</P>
+<P>Mentionnons, à ce propos, que le célèbre calculateur était d’un tempérament
+trop vif pour prendre par son côté risible cette plaisanterie qui l’attaquait
+dans sa conformation personnelle. Il en fut extrêmement indigné, et Mrs
+Evangélina Scorbitt, on l’imagine aisément, ne fut pas la dernière à partager sa
+juste indignation.</P>
+<P>Un autre croquis, dans la <I>Lanterne magique</I>, de Bruxelles,
+représentait, Impey Barbicane et les membres du Conseil d’administration de la
+Société, opérant au milieu des flammes, comme autant d’incombustibles
+salamandres. Pour fondre les glaces de l’océan Paléocrystique, n’avaient-ils pas
+eu l’idée de répandre à sa surface toute une mer d’alcool, puis d’enflammer
+cette mer &shy; ce qui convertissait le bassin polaire en un immense bol de
+punch? Et, jouant sur ce mot punch, le dessinateur belge n’avait-il pas poussé
+l’irrévérence jusqu’à représenter le président du Gun-Club sous la figure d’un
+ridicule polichinelle? [Note 12: <I>Punch</I> en anglais signifie
+polichinelle.]</P>
+<P>Mais, de toutes ces caricatures, celle qui obtint le plus de succès fut
+publiée par le journal français <I>Charivari</I> sous la signature du
+dessinateur Stop. Dans un estomac de baleine, confortablement meublé et
+capitonné, Impey Barbicane et J.- T. Maston, attablés, jouaient aux échecs, en
+attendant leur arrivée à bon bort. Nouveaux Jonas, le président et son
+secrétaire n’avaient pas hésité à se faire avaler par un énorme mammifère marin,
+et c’était par ce nouveau mode de locomotion, après avoir passé sous les
+banquises, qu’ils comptaient atteindre l’inaccessible Pôle du globe.</P>
+<P>Au fond, le flegmatique directeur de la Société nouvelle s’inquiétait peu de
+cette intempérance de plume et de crayon. Il laissait dire, chanter, parodier,
+caricaturer. Il n’en poursuivait pas moins son oeuvre.</P>
+<P>En effet, après décision prise en conseil, la Société, définitivement
+maîtresse d’exploiter le domaine polaire dont la concession lui avait été
+attribuée par le gouvernement fédéral, venait de faire appel à une souscription
+publique pour la somme de quinze millions de dollars. Les actions émises à cent
+dollars devaient être libérées par un unique versement. Eh bien! tel était le
+crédit de Barbicane and Co que les souscripteurs affluèrent. Mais il faut bien
+le dire, ils appartenaient en presque totalité aux trente-huit États de la
+Confédération.</P>
+<P>« Tant mieux! s’écrièrent les partisans de la <I>North Polar Practical
+Association</I>. L’oeuvre n’en sera que plus américaine!&nbsp;»</P>
+<P>Bref, la « surface&nbsp;» que présentait Barbicane and Co était si bien
+établie, les spéculateurs croyaient avec tant de ténacité à la réalisation de
+ses promesses industrielles, ils admettaient si imperturbablement l’existence
+des houillères du Pôle boréal et la possibilité de les exploiter, que le capital
+de la nouvelle Société fut souscrit trois fois.</P>
+<P>Les souscriptions durent donc être réduites des deux tiers, et, à la date du
+16 décembre, le capital social fut définitivement constitué par un encaisse de
+quinze millions de dollars.</P>
+<P>C’était environ trois fois plus que la somme souscrite au profit du Gun-Club,
+lors de la grande expérience du projectile envoyé de la Terre à la Lune.</P>
+<H4>VI</H4>
+<H4>Dans lequel est interrompue une<BR>conversation téléphonique entre
+Mrs<BR>Scorbitt et J.-T. Maston.</H4>
+<P>Non seulement le président Barbicane avait affirmé qu’il atteindrait son but,
+&shy; et maintenant le capital dont il disposait lui permettait d’y arriver sans
+se heurter à aucun obstacle &shy; mais il n’aurait certainement pas eu l’audace
+de faire appel aux capitaux, s’il n’eût été certain du succès.</P>
+<P>Le Pôle nord allait enfin être conquis par l’audacieux génie de l’homme.</P>
+<P>C’était avéré, le président Barbicane et son Conseil administration avaient
+les moyens de réussir là où tant d’autres avaient échoué. Ils feraient ce que
+n’avaient pu faire ni les Franklin, ni les Kane, ni les De Long, ni les Nares,
+ni les Greely. Ils franchiraient le quatre-vingt-quatrième parallèle, ils
+prendraient possession de la vaste portion du globe acquise par leur dernière
+enchère, ils ajouteraient au pavillon américain la trente-neuvième étoile du
+trente-neuvième État annexé à la Confédération américaine.</P>
+<P>« Fumistes!&nbsp;» ne cessaient de répéter les délégués européens et leurs
+partisans de l’Ancien Monde.</P>
+<P>Rien n’était plus vrai pourtant, et ce moyen pratique, logique, indiscutable,
+de conquérir le Pôle nord, &shy; moyen d’une simplicité que l’on pourrait dire
+enfantine, &shy; c’était J.- T. Maston qui le leur avait suggéré. C’était de ce
+cerveau, où les idées cuisaient dans une matière cérébrale en perpétuelle
+ébullition, que s’était dégagé le projet de cette grande oeuvre géographique, et
+la manière de la conduire à bonne fin.</P>
+<P>On ne saurait trop le répéter, le secrétaire du Gun-Club était un remarquable
+calculateur &shy; nous dirions « émérite&nbsp;», si ce mot n’avait pas une
+signification diamétralement opposée à celle que le vulgaire lui prête. Ce
+n’était qu’un jeu pour lui de résoudre les problèmes les plus compliqués des
+sciences mathématiques. Il se riait des difficultés, aussi bien dans la science
+des grandeurs, qui est l’algèbre, que dans la science des nombres, qui est
+l’arithmétique. Aussi fallait-il le voir manier les symboles, les signes
+conventionnels qui forment la notation algébrique, soit que &shy; lettres de
+l’alphabet &shy; elles représentent les quantités ou grandeurs, soit que &shy;
+lignes accouplées ou croisées &shy; elles indiquent les rapports que l’on peut
+établir entre les quantités et les opérations auxquelles on les soumet.</P>
+<P>Ah! les coefficients, les exposants, les radicaux, les indices et autres
+dispositions adoptées dans cette langue! Comme tous ces signes voltigeaient sous
+sa plume, ou plutôt sous le morceau de craie qui frétillait au bout de son
+crochet de fer, car il aimait à travailler au tableau noir! Et là, sur cette
+surface de dix mètres carrés, &shy; il n’en fallait pas moins à J.-T. Maston
+&shy; il se livrait à l’ardeur de son tempérament d’algébriste. Ce n’étaient
+point des chiffres minuscules qu’il employait dans ses calculs, non! c’étaient
+des chiffres fantaisistes, gigantesques, tracés d’une main fougueuse. Ses 2 et
+ses 3 s’arrondissaient comme des cocotes de papier; ses 7 se dessinaient comme
+des potences, et il n’y manquait qu’un pendu; ses 8 se recourbaient comme de
+larges paires de lunettes; ses 6 et ses 9 se paraphaient de queues
+interminables.</P>
+<P>Et les lettres avec lesquelles il établissait ses formules, les premières de
+l'alphabet, <I>a, b, c</I>, qui lui servaient à représenter les quantités
+connues ou données, et les dernières, <I>x, y, z</I>, dont il se servait pour
+les quantités inconnues ou à déterminer, comme elles étaient accusées d'un trait
+plein, sans déliés, et plus particulièrement ses <I>z</I>, qui se
+contorsionnaient en zigzags fulgurants! Et quelle tournure, ses lettres
+grecques, les π, les λ, les ω, etc., dont un Archimède ou un Euclide eussent été
+fiers!</P>
+<P>Quant aux signes, tracés d'une craie pure et sans tache, c'était tout
+simplement merveilleux. Ses + montraient bien que ce signe marque l'addition de
+deux quantités. Ses –, s'ils étaient plus humbles, faisaient encore bonne
+figure. Ses x se dressaient comme des croix de Saint-André. Quant à ses = ,
+leurs deux traits, rigoureusement égaux, indiquaient, vraiment, que J.-T. Maston
+était d'un pays où l'égalité n'est pas une vaine formule, du moins entre types
+de race blanche. Même grandiose de facture pour ses &lt; , pour ses &gt; , pour
+ses &gt;&lt; , dessinés dans des proportions extraordinaires. Quant au signe √ ,
+qui indique la racine d'un nombre ou d'une quantité, c'était son triomphe, et,
+lorsqu'il le complétait de la barre horizontale sous cette forme :</P>
+<P>&nbsp;</P>
+<P class=center><FONT size=6>√<SUP>¯¯¯¯¯</SUP></FONT></P>
+<P>&nbsp;</P>
+<P class=normal>il semblait que ce bras indicateur, dépassant la limite du
+tableau noir, menaçait le monde entier de le soumettre à ses équations
+furibondes!</P>
+<P>Et ne croyez pas que l’intelligence mathématiques de J.-T. Maston se bornât à
+l’horizon de l’algèbre élémentaire! Non! Ni le calcul différentiel, ni le calcul
+intégral, ni le calcul des variations, ne lui étaient étrangers, et c’est d’une
+main sûre qu’il traçait ce fameux signe de l’intégration, cette lettre,
+effrayante dans sa simplicité,</P>
+<P class=center><FONT size=6>∫</FONT></P>
+<P class=normal>somme d’une infinité d’éléments infiniment petits!</P>
+<P>Il en était de même du signe Σ, qui représente la somme d'un nombre fini
+d'éléments finis, du signe ∞ par lequel les mathématiciens désignent l'infini,
+et de tous les symboles mystérieux qu'emploie cette langue incompréhensible du
+commun des mortels.</P>
+<P>Enfin, cet homme étonnant eût été capable de s’élever jusqu’aux derniers
+échelons des hautes mathématiques.</P>
+<P>Voilà ce qu’était J.-T. Maston! Voilà pourquoi ses collègues pouvaient avoir
+toute confiance, lorsqu’il se chargeait de résoudre les plus abracadabrants
+calculs posés par leurs audacieuses cervelles! Voilà ce qui avait amené le
+Gun-Club à lui confier le problème d’un projectile à lancer de la Terre à la
+Lune! Enfin, voilà pourquoi Mrs. Evangélina Scorbitt, enivrée de sa gloire,
+avait pour lui une admiration qui confinait à l’amour.</P>
+<P>Du reste, dans le cas considéré &shy; c’est à dire la résolution de ce
+problème de la conquête du Pôle boréal &shy; J.-T. Maston n’aurait point à
+s’envoler dans les régions sublimes de l’analyse. Pour permettre aux nouveaux
+concessionnaires du domaine arctique de l’exploiter, le secrétaire du Gun-Club
+ne se trouverait qu’en face d’un problème de mécanique à résoudre, &shy;
+problème compliqué sans doute, qui exigerait des formules ingénieuses, nouvelles
+peut-être, mais dont il se tirerait à son avantage.</P>
+<P>Oui! on pouvait se fier à J.-T. Maston, bien que la moindre faute eût été de
+nature à entraîner la perte de millions. Jamais, depuis l’âge où sa tête
+d’enfant s’était exercée aux premières notions de l’arithmétique, il n’avait
+commis une erreur &shy; même d’un millième de micron, [Note 13: Le micron &shy;
+mesure usuelle en optique &shy; égale un millième de millimètre.] lorsque ses
+calculs avaient pour objet la mesure d’une longueur. S’il se fût trompé rien que
+d’une vingtième décimale, il n’aurait pas hésité à faire sauter son crâne de
+gutta-percha.</P>
+<P>Il importait d’insister sur cette aptitude si remarquable de J.-T. Maston.
+Cela est fait. Maintenant, il s’agit de le montrer en fonction, et, à ce propos,
+il est indispensable de revenir à quelques semaines en arrière.</P>
+<P>C’était un mois environ avant la publication du document adressé aux
+habitants des deux Mondes, que J.-T. Maston s’était chargé de chiffrer les
+éléments du projet dont il avait suggéré à ses collègues les merveilleuses
+conséquences.</P>
+<P>Depuis nombre d’années, J.-T. Maston demeurait au numéro 179 de
+Franklin-street, une des rues les plus tranquilles de Baltimore, loin du
+quartier des affaires, auxquelles il n’entendait rien, loin du bruit de la foule
+qui lui répugnait.</P>
+<P>Là, il occupait une modeste habitation, connue sous le nom de
+Balistic-Cottage, n’ayant pour toute fortune que sa retraite d’officier
+d’artillerie et le traitement qu’il touchait comme secrétaire du Gun-Club. Il
+vivait seul, servi par son nègre Fire-Fire &shy; Feu-Feu! &shy; sobriquet digne
+du valet d’un artilleur. Ce nègre n’était pas un serviteur, c’était un servant,
+un premier servant, et il servait son maître comme il eût servi sa pièce.</P>
+<P>J.-T. Maston était un célibataire convaincu, ayant cette idée que le célibat
+est encore la seule situation qui soit acceptable en ce monde sublunaire. Il
+connaissait le proverbe slave : « Une femme tire plus avec un seul cheveu que
+quatre boeufs à la charrue!&nbsp;» et il se défiait.</P>
+<P>Et pourtant, s’il occupait solitairement Balistic-Cottage, c’était parce
+qu’il le voulait bien. On le sait, il n’aurait eu qu’un geste à faire pour
+changer sa solitude à un en solitude à deux, et la médiocrité de sa fortune pour
+les richesses d’un millionnaire. Il n’en pouvait douter : Mrs Evangelina
+Scorbitt eût été heureuse de… Mais, jusqu’ici du moins, J.-T. Maston n’eût pas
+été heureux de… Et il semblait certain que ces deux êtres, si bien faits l’un
+pour l’autre &shy; c’était du moins l’opinion de la tendre veuve &shy;
+n’arriveraient jamais à opérer cette transformation.</P>
+<P>Le cottage était très simple. Un rez-de-chaussée à véranda et un étage
+au-dessus. Petit salon et petite salle à manger, en bas, avec la cuisine et
+l’office, contenus dans un bâtiment annexé en retour du jardinet. En haut,
+chambre à coucher sur la rue, cabinet de travail sur le jardin, où rien
+n’arrivait des tumultes de l’extérieur. <I>Buen retiro</I> du savant et du sage,
+entre les murs duquel s’étaient résolus tant de calculs, et qu’auraient envié
+Newton, Laplace ou Cauchy.</P>
+<P>Quelle différence avec l’hôtel de Mrs Evangélina Scorbitt, élevé dans le
+riche quartier de New-Park, avec sa façade à balcons, revêtue des fantaisies
+sculpturales de l’architecture anglo-saxonne, à. la fois gothique et
+renaissance, ses salons richement meublés, son hall grandiose, ses galeries de
+tableaux, dans lesquelles les maîtres français tenaient la haute place, son
+escalier à double révolution, son nombreux domestique, ses écuries, ses remises,
+son jardin avec pelouses, grands arbres, fontaines jaillissantes, la tour qui
+dominait l’ensemble des bâtiments, au sommet de laquelle la brise agitait le
+pavillon bleu et or des Scorbitts!</P>
+<P>Trois milles, oui! trois grands milles, au moins, séparaient l’hôtel de
+New-Park de Balistic-Cottage. Mais un fil téléphonique spécial reliait les deux
+habitations, et sur le « Allo! Allo!&nbsp;» qui demandait la communication entre
+le cottage et l’hôtel, la conversation s’établissait. Si les causeurs ne
+pouvaient se voir, ils pouvaient s’entendre. Ce qui n’étonnera personne, c’est
+que Mrs Evangélina Scorbitt appelait plus souvent J.-T. Maston devant sa plaque
+vibrante que J.-T. Maston n’appelait Mrs Evangélina Scorbitt devant la sienne.
+Alors le calculateur quittait son travail non sans quelque dépit, il recevait un
+bonjour amical, il y répondait par un grognement dont le courant électrique, il
+faut le croire, adoucissait les peu galantes intonations, et il se remettait à
+ses problèmes.</P>
+<P>Ce fut dans la journée du 3 octobre, après une dernière et longue conférence,
+que J.-T. Maston prit congé de ses collègues pour se mettre à la besogne.
+Travail des plus important dont il s’était chargé, puisqu’il s’agissait de
+calculer les procédés mécaniques qui donneraient accès au Pôle boréal et
+permettraient d’exploiter les gisements enfouis sous ses glaces.</P>
+<P>J.-T. Maston avait estimé à une huitaine de jours le temps exigé pour
+accomplir sa besogne mystérieuse, véritablement compliquée et délicate,
+nécessitant la résolution d’équations diverses, qui portaient sur la mécanique,
+la géométrie analytique à trois dimensions, la géométrie polaire et la
+trigonométrie.</P>
+<P>Afin d’échapper à toute cause de trouble, il avait été convenu que le
+secrétaire du Gun-Club, retiré dans son cottage, n’y serait dérangé par
+personne. Un gros chagrin pour Mrs Evangélina Scorbitt; mais elle dut se
+résigner. Aussi, en même temps que le président Barbicane, le capitaine Nicholl,
+leurs collègues le fringant Bilsby, le colonel Bloomsberry, Tom Hunter aux
+jambes de bois, était- elle venue, dans l’après-midi, faire une dernière visite
+à J.-T. Maston.</P>
+<P>« Vous réussirez, cher Maston! dit-elle, au moment où ils allaient se
+séparer.</P>
+<P>— Et surtout, ne commettez pas d’erreur! ajouta en souriant le président
+Barbicane.</P>
+<P>— Une erreur!… lui!… s’écria Mrs Evangélina Scorbitt.</P>
+<P>— Pas plus que Dieu n’en a commis en combinant les lois de la mécanique
+céleste!&nbsp;» répondit modestement le secrétaire du Gun-Club.</P>
+<P>Puis, après une poignée de main des uns, après quelques soupirs de l’autre,
+souhaits de réussite et recommandations de ne point se surmener, par un travail
+excessif, chacun prit congé du calculateur. La porte de Balistic-Cottage se
+ferma, et Fire-Fire eut ordre de ne la rouvrir à personne &shy; fût-ce même au
+président des États-Unis d’Amérique.</P>
+<P>Pendant les deux premiers jours de réclusion, J.-T. Maston réfléchit de tête,
+sans prendre la craie, au problème qui lui était posé. Il relut certains
+ouvrages relatifs aux éléments, la Terre, sa masse, sa densité, son volume, sa
+forme, ses mouvements de rotation sur son axe et de translation le long de son
+orbite &shy; éléments qui devaient former la base de ses calculs.</P>
+<P>Voici les principales de ces données, qu’il est bon de remettre sous les yeux
+du lecteur :</P>
+<P>Forme de la Terre : un ellipsoïde de révolution, dont le plus long rayon est
+de 6&nbsp;377&nbsp;398 mètres ou 1594 lieues de 4 kilomètres en nombres ronds
+&shy; le plus court étant de 6&nbsp;356&nbsp;080 mètres ou de 1589 lieues. Cela
+constitue pour les deux rayons, par suite de l’aplatissement de notre sphéroïde
+aux Pôles, une différence de 21&nbsp;318 mètres, environ 5 lieues.</P>
+<P>Circonférence de la Terre à l’Équateur : 40&nbsp;000 kilomètres, soit
+10&nbsp;000 lieues de 4 kilomètres.</P>
+<P>Surface de la Terre &shy; évaluation approximative : 510 millions de
+kilomètres carrés.</P>
+<P>Volume de la Terre : environ 1000 milliard de kilomètres cubes, c’est-à-dire
+de cubes ayant chacun mille mètres en longueur, largeur et hauteur.</P>
+<P>Densité de la Terre : à peu près cinq fois celle de l’eau, c’est-à-dire un
+peu supérieure à la densité du spath pesant, presque celle de l’iode, &shy; soit
+5480 kilogrammes pour poids moyen d’un mètre cube de la Terre, supposée pesée
+par morceaux successivement amenés à sa surface. C’est le nombre qu’a déduit
+Cavendish au moyen de la balance inventée et construite par Mitchell, ou plus
+rigoureusement 5670 kilogrammes, d’après les rectifications de Baily. MM.
+Wilsing, Cornu, Baille, etc., ont depuis répété ces mesures.</P>
+<P>Durée de translation de la Terre autour du soleil : 365 jours un quart,
+constituant l’année solaire, ou plus exactement 365 jours 6 heures 9 minutes 10
+secondes 37 centièmes, &shy; ce qui donne à notre sphéroïde &shy; par seconde
+&shy; une vitesse de 30&nbsp;400 mètres ou 7 lieues 6 dixièmes.</P>
+<P>Chemin parcouru dans la rotation de la Terre sur son axe par les points de sa
+surface situés à l’Équateur : 463 mètres par seconde ou 417 lieues par
+heure.</P>
+<P>Voici, maintenant, quelles furent les unités de longueur, de force, de temps
+et d’angle, que prit J.-T. Maston pour mesure dans ses calculs : le mètre, le
+kilogramme, la seconde, et l’angle au centre qui intercepte dans un cercle
+quelconque un arc égal au rayon.</P>
+<P>Ce fut le 5 octobre, vers cinq heures de l’après-midi &shy; il importe de
+préciser quand il s’agit d’une oeuvre aussi mémorable &shy; que J.-T. Maston,
+après mûres réflexions, se mit au travail écrit. Et, tout d’abord, il attaqua
+son problème par la base, c’est-à-dire par le nombre qui représente la
+circonférence de la Terre à l’un de ses grands cercles, soit à l’Équateur.</P>
+<P>Le tableau noir était là, dans un angle du cabinet, sur le chevalet de chêne
+ciré, bien éclairé par l’une des fenêtres qui s’ouvrait du côté du jardin. De
+petits bâtons de craie étaient rangés sur la planchette ajustée au bas du
+tableau. L’éponge pour effacer se trouvait à portée de la main gauche du
+calculateur. Quant à sa main droite ou plutôt son crochet postiche, il était
+réservé pour le tracé des figures, des formules et des chiffres.</P>
+<P>Au début, J.-T. Maston, décrivant un trait remarquablement circulaire, traça
+une circonférence qui représentait le sphéroïde terrestre. À l’Équateur, la
+courbure du globe fut marquée par une ligne pleine, représentant la partie
+antérieure de la courbe, puis par une ligne ponctuée, indiquant la partie
+postérieure &shy; de manière à bien faire sentir la projection d’une figure
+sphérique. Quant à l’axe sortant par les deux Pôles, ce fut un trait
+perpendiculaire au plan de l’Équateur, que marquèrent les lettres N et S.</P>
+<P>Puis, sur le coin à droite du tableau, fut inscrit ce nombre, qui représente
+en mètres la circonférence de la Terre :</P>
+<P class=center>40&nbsp;000&nbsp;000</P>
+<P class=normal>Cela fait, J.-T. Maston se mit en posture pour commencer la
+série de ses calculs.</P>
+<P>Il était si préoccupé qu’il n’avait point observé l’état du ciel &shy; lequel
+s’était sensiblement modifié dans l’après-midi. Depuis une heure, montait un de
+ces gros orages, dont l’influence affecte l’organisme de tous les êtres vivants.
+Des nuages livides, sortes de flocons blanchâtres, accumulés sur un fond gris
+mat, passaient pesamment au-dessus de la ville. Des roulements lointains se
+répercutaient entre les cavités sonores de la Terre et de l’espace. Un ou deux
+éclairs avaient déjà zébré l’atmosphère, où la tension électrique était portée
+au plus haut point.</P>
+<P>J.-T. Maston, de plus en plus absorbé, ne voyait rien, n’entendait rien.</P>
+<P>Soudain, un timbre électrique troubla par ses tintements précipités le
+silence du cabinet.</P>
+<P>« Bon! s’écria J.-T. Maston. Quand ce n’est pas par la porte que viennent les
+importuns, c’est par le fil téléphonique!… Une belle invention pour les gens qui
+veulent rester en repos!… Je vais prendre la précaution d’interrompre le courant
+pendant toute la durée de mon travail!&nbsp;»</P>
+<P>Et, s’avançant vers la plaque :</P>
+<P>« Que me veut-on? demanda-t-il.</P>
+<P>— Entrer en communication pour quelques instants! répondit une voix
+féminine.</P>
+<P>— Et qui me parle?…</P>
+<P>— Ne m’avez-vous pas reconnue, cher monsieur Maston? C’est moi… mistress
+Scorbitt!</P>
+<P>— Mistress Scorbitt!… Elle ne me laissera donc pas une minute de
+tranquillité!&nbsp;»</P>
+<P>Mais ces derniers mots &shy; peu agréables pour l’aimable veuve &shy; furent
+prudemment murmurés à distance, de manière à ne pas impressionner la plaque de
+l’appareil.</P>
+<P>Puis J.-T. Maston, comprenant qu’il ne pouvait se dispenser de répondre, au
+moins par une phrase polie, reprit :</P>
+<P>« Ah! c’est vous, mistress Scorbitt?</P>
+<P>— Moi, cher monsieur Maston!</P>
+<P>— Et que me veut mistress Scorbitt?…</P>
+<P>— Vous prévenir qu’un violent orage ne tardera pas à éclater au-dessus de la
+ville!</P>
+<P>— Eh bien, je ne puis l’empêcher…</P>
+<P>— Non, mais je viens vous demander si vous avez eu soin de fermer vos
+fenêtres…&nbsp;»</P>
+<P>Mrs Evangélina Scorbitt avait à peine achevé cette phrase, qu’un formidable
+coup de tonnerre emplissait l’espace. On eût dit qu’une immense pièce de soie se
+déchirait sur une longueur infinie. La foudre était tombée dans le voisinage de
+Balistic-Cottage, et le fluide, conduit par le fil du téléphone, venait
+d’envahir le cabinet du calculateur avec une brutalité toute électrique.</P>
+<P>J.-T. Maston, penché sur la plaque de l’appareil, reçut la plus belle gifle
+voltaïque qui ait jamais été appliquée sur la joue d’un savant. Puis,
+l’étincelle filant par son crochet de fer, il fut renversé comme un simple
+capucin de carte. En même temps, le tableau noir, heurté par lui, vola dans un
+coin de la chambre. Après quoi, la foudre, sortant par l’invisible trou d’une
+vitre, gagna un tuyau de conduite et alla se perdre dans le sol.</P>
+<P>Abasourdi &shy; on le serait à moins &shy; J.-T. Maston se releva, se frotta
+les différentes parties du corps, s’assura qu’il n’était point blessé. Cela
+fait, n’ayant rien perdu de son sang-froid, comme il convenait à un ancien
+pointeur de Columbiad, il remit tout en ordre dans son cabinet, redressa son
+chevalet, replaça son tableau, ramassa les bouts de craie éparpillés sur le
+tapis, et vint reprendre son travail si brusquement interrompu.</P>
+<P>Mais il s’aperçut alors que, par suite de la chute du tableau, l’inscription
+qu’il avait tracée à droite, et qui représentait en mètres la circonférence
+terrestre à l’Équateur, était partiellement effacée. Il commençait donc à la
+rétablir, lorsque le timbre résonna de nouveau avec un titillement fébrile.</P>
+<P>« Encore!&nbsp;» s’écria J.-T. Maston.</P>
+<P>Et il alla se placer devant l’appareil.</P>
+<P>« Qui est là?… demanda-t-il.</P>
+<P>— Mistress Scorbitt.</P>
+<P>— Et que me veut mistress Scorbitt?</P>
+<P>— Est-ce que cet horrible tonnerre n’est pas tombé sur Balistic-Cottage?</P>
+<P>— J’ai tout lieu de le croire!</P>
+<P>— Ah! grand Dieu!… La foudre…</P>
+<P>— Rassurez-vous, mistress Scorbitt!</P>
+<P>— Vous n’avez pas eu de mal, cher monsieur Maston?</P>
+<P>— Pas eu…</P>
+<P>— Vous êtes bien certain de ne pas avoir été touché?…</P>
+<P>— Je ne suis touché que de votre amitié pour moi, crut devoir répondre
+galamment J.-T. Maston.</P>
+<P>— Bonsoir, cher Maston!</P>
+<P>— Bonsoir, chère mistress Scorbitt.&nbsp;»</P>
+<P>Et il ajouta en retournant à sa place :</P>
+<P>« Au diable soit-elle, cette excellente femme! Si elle ne m’avait pas si
+maladroitement appelé au téléphone, je n’aurais pas couru le risque d’être
+foudroyé!&nbsp;»</P>
+<P>Cette fois, c’était bien fini. J.-T. Maston ne devait plus être dérangé au
+cours de sa besogne. D’ailleurs, afin de mieux assurer le calme nécessaire à ses
+travaux, il rendit son appareil complètement aphone, en interrompant la
+communication électrique.</P>
+<P>Reprenant pour base le nombre qu’il venait d’écrire, il en déduisit les
+diverses formules, puis, finalement, une formule définitive, qu’il posa à gauche
+sur le tableau, après avoir effacé tous les chiffres dont il l’avait tirée.</P>
+<P>Et alors, il se lança dans une interminable série de signes algébriques…</P>
+<HR>
+
+<P>Huit jours plus tard, le 11 octobre, ce magnifique calcul de mécanique était
+résolu, et le secrétaire du Gun-Club apportait triomphalement à ses collègues la
+solution du problème qu’ils attendaient avec une impatience bien naturelle.</P>
+<P>Le moyen pratique d’arriver au Pôle nord pour en exploiter les houillères
+était mathématiquement établi. Aussi, une Société fut-elle fondée sous le titre
+de <I>North Polar Practical Association</I>, à laquelle le gouvernement de
+Washington accordait la concession du domaine arctique pour le cas où
+l’adjudication l’en rendrait propriétaire. On sait comment, l’adjudication ayant
+été faite au profit des États-Unis d’Amérique, la nouvelle Société fit appel au
+concours des capitalistes des deux Mondes.</P>
+<H4>VII</H4>
+<H4>Dans lequel le président Barbicane n’en dit<BR>pas plus qu’il ne lui
+convient d’en dire.</H4>
+<P>Le 22 décembre, les souscripteurs de Barbicane and Co furent convoqués en
+assemblée générale. Il va sans dire que les salons du Gun-Club avaient été
+choisis pour lieu de réunion dans l’hôtel d’Union-square. Et, en vérité, c’est à
+peine si le square lui-même eût suffi à enfermer la foule empressée des
+actionnaires. Mais le moyen de faire un meeting en plein air, à cette date, sur
+l’une des places de Baltimore, lorsque la colonne mercurielle s’abaisse de dix
+degrés centigrades au-dessous du zéro de la glace fondante.</P>
+<P>Ordinairement, le vaste hall de Gun-Club &shy; on ne l’a peut- être pas
+oublié &shy; était orné d’engins de toutes sortes empruntés à la noble
+profession de ses membres. On eût dit un véritable musée d’artillerie. Les
+meubles eux-mêmes, sièges et tables, fauteuils et divans, rappelaient, par leur
+forme bizarre, ces engins meurtriers, qui avaient envoyé dans un monde meilleur
+tant de braves gens dont le secret désir eût été de mourir de vieillesse.</P>
+<P>Eh bien! ce jour-là, il avait fallu remiser cet encombrement. Ce n’était pas
+une assemblée guerrière, c’était une assemblée industrielle et pacifique
+qu’Impey Barbicane allait présider. Large place avait donc été faite aux
+nombreux souscripteurs, accourus de tous les points des États-Unis. Dans le
+hall, comme dans les salons y attenant, ils se pressaient, s’écrasaient,
+s’étouffaient, sans compter l’interminable queue, dont les remous se
+prolongeaient jusqu’au milieu d’Union-square.</P>
+<P>Bien entendu, les membres du Gun-Club, &shy; premiers souscripteurs des
+actions de la nouvelle Société, &shy; occupaient des places rapprochées du
+bureau. On distinguait parmi eux, plus triomphants que jamais, le colonel
+Bloomsberry, Tom Hunter aux jambes de bois et leur collègue le fringant Bilsby.
+Très galamment, un confortable fauteuil avait été réservé à Mrs Evangélina
+Scorbitt, qui aurait véritablement eu le droit, en sa qualité de plus forte
+propriétaire de l’immeuble arctique, de siéger à côté du président Barbicane.
+Nombre de femmes, d’ailleurs, appartenant à toutes les classes de la cité,
+fleurissaient de leurs chapeaux aux bouquets assortis, aux plumes extravagantes,
+aux rubans multicolores, la bruyante foule qui se pressait sous la coupole
+vitrée du hall.</P>
+<P>En somme, pour l’immense majorité, les actionnaires présents à cette
+assemblée pouvaient être considérés, non seulement comme des partisans, mais
+comme des amis personnels des membres du Conseil d’administration.</P>
+<P>Une observation, cependant. Les délégués européens, suédois, danois, anglais,
+hollandais et russe, occupaient des places spéciales, et, s’ils assistaient à
+cette réunion, c’est que chacun d’eux avait souscrit le nombre d’actions qui
+donnait droit à une voix délibérative. Après avoir été si parfaitement unis pour
+acquérir, ils ne l’étaient pas moins, actuellement, pour dauber les acquéreurs.
+On imagine aisément quelle intense curiosité. les poussait à connaître la
+communication que le président Barbicane allait faire. Cette communication &shy;
+on n’en doutait pas &shy; jetterait la lumière sur les procédés imaginés pour
+atteindre le Pôle boréal. N’y avait-il pas là une difficulté plus grande encore
+que d’en exploiter les houillères? S’il se présentait quelques objections à
+produire, Éric Baldenak, Boris Karkof, Jacques Jansen, Jan Harald, ne se
+gêneraient pas pour demander la parole. De son côté, le major Donellan, soufflé
+par Dean Toodrink, était bien décidé à pousser son rival Impey Barbicane jusque
+dans ses derniers retranchements.</P>
+<P>Il était huit heures du soir. Le hall, les salons, les cours du Gun-Club
+resplendissaient des lueurs que leur versaient les lustres Edison. Depuis
+l’ouverture des portes assiégées par le public, un tumulte d’incessants murmures
+se dégageait de l’assistance. Mais tout se tut, lorsque l’huissier annonça
+l’entrée du Conseil d’administration.</P>
+<P>La, sur une estrade drapée, devant une table à tapis noirâtre, en pleine
+lumière, prirent place le président Barbicane, le secrétaire J.-T. Maston, leur
+collègue le capitaine Nicholl. Un triple hurrah, ponctué de grognements et de
+hips, éclata dans le hall et se déchaîna jusqu’aux rues adjacentes.</P>
+<P>Solennellement, J.-T. Maston et le capitaine Nicholl s’étaient assis dans la
+plénitude de leur célébrité.</P>
+<P>Alors, le président Barbicane, qui était resté debout, mit sa main gauche
+dans sa poche, sa main droite dans son gilet, et prit la parole en ses termes
+:</P>
+<P>« Souscripteurs et Souscriptrices,</P>
+<P>« Le Conseil d’administration de la <I>North Polar Practical Association</I>
+vous a réunis dans les salons du Gun-Club, afin de vous faire une importante
+communication.</P>
+<P>« Vous l’avez appris par les discussions des journaux, le but de notre
+nouvelle Société est l’exploitation des houillères du Pôle arctique, dont la
+concession nous a été faite par le gouvernement fédéral. Ce domaine, acquis
+après vente publique, constitue l’apport de ses propriétaires dans l’affaire
+dont il s’agit. Les fonds, mis à leur disposition par la souscription close le
+11 décembre dernier, vont leur permettre d’organiser cette entreprise, dont le
+rendement produira un taux d’intérêt inconnu jusqu’à ce jour en n’importe
+quelles opérations commerciales ou industrielles.&nbsp;»</P>
+<P>Ici, premiers murmures approbatifs, qui interrompirent un instant
+l’orateur.</P>
+<P>« Vous n’ignorez pas, reprit-il, comment nous avons été amenés à admettre
+l’existence de riches gisements de houille, peut-être aussi d’ivoire fossile,
+dans les régions circumpolaires. Les documents publiés par la presse du monde
+entier [Note 14: Actuellement, le poids des journaux dépasse chaque année 300
+millions de kilogrammes.] ne peuvent laisser aucun doute sur l’existence de ces
+charbonnages.</P>
+<P>« Or, la houille est devenue la source de toute l’industrie moderne. Sans
+parler du charbon ou du coke, utilisés pour le chauffage, de son emploi pour la
+production de la vapeur ou de l’électricité, faut-il vous citer ses dérivés, les
+couleurs de garance, d’orseille, d’indigo, de fuchsine, de carmin, les parfums
+de vanille, d’amande amère, de reine des prés, de girofle, de winter-green,
+d’anis, de camphre, de thymol et d’héliotropine, les picrates, l’acide
+salicylique, le naphtol, le phénol, l’antipyrine, la benzine, la naphtaline,
+l’acide pyrogallique, l’hydroquinone, le tannin, la saccharine, le goudron,
+l’asphalte, le brai, les huiles de graissage, les vernis, le prussiate jaune de
+potasse, le cyanure, les amers, etc., etc., etc.&nbsp;»</P>
+<P>Et, après cette énumération, l’orateur respira comme un coureur époumoné qui
+s’arrêta pour reprendre haleine. Puis, continuant, grâce à une longue
+inspiration d’air :</P>
+<P>« Il est donc certain, dit-il, que la houille, cette substance précieuse
+entre toutes, s’épuisera en un temps assez limité par suite d’une consommation à
+outrance. Avant cinq cents ans, les houillères en exploitation jusqu’à ce jour
+seront vidées…</P>
+<P>— Trois cents! s’écria un des assistants.</P>
+<P>— Deux cents! répondit un autre.</P>
+<P>— Disons dans un délai plus ou moins rapproché, reprit le président
+Barbicane, et mettons-nous en mesure de découvrir quelques nouveaux lieux de
+production, comme si la houille devait manquer avant la fin du dix-neuvième
+siècle.&nbsp;»</P>
+<P>Ici, une interruption pour permettre aux auditeurs de dresser leurs oreilles,
+puis, une reprise on ces termes :</P>
+<P>« C’est pourquoi, souscripteurs et souscriptrices, levez- vous, suivez-moi et
+partons pour le Pôle!&nbsp;»</P>
+<P>Et, de fait, tout le public s’ébranla, prêt à boucler ses malles, comme si le
+président Barbicane eût montré un navire en partance pour les régions
+arctiques.</P>
+<P>Une observation, jetée d’une voix aigre et claire par le major Donellan,
+arrêta net ce premier mouvement &shy; aussi enthousiaste qu’inconsidéré.</P>
+<P>« Avant de démarrer, demanda-t-il, je pose la question de savoir comment on
+peut se rendre au Pôle? Avez-vous la prétention d’y aller par mer?</P>
+<P>— Ni par mer, ni par terre, ni par air,&nbsp;» répliqua doucement le
+président Barbicane.</P>
+<P>Et l’assemblée se rassit, en proie à un sentiment de curiosité bien
+compréhensible.</P>
+<P>« Vous n’êtes pas sans connaître, reprit l’orateur, quelles tentatives ont
+été faites pour atteindre ce point inaccessible du sphéroïde terrestre.
+Cependant, il convient que je vous les rappelle sommairement. Ce sera rendre un
+juste honneur aux hardis pionniers qui ont survécu, et à ceux qui ont succombé
+dans ces expéditions surhumaines.&nbsp;»</P>
+<P>Approbation unanime, qui courut à travers les auditeurs, quelle que fût leur
+nationalité.</P>
+<P>« En 1845, reprit le président Barbicane, l’anglais sir John Franklin, dans
+un troisième voyage avec l’<I>Erebus</I> et le <I>Terror</I>, dont l’objectif
+est de s’élever jusqu’au Pôle, s’enfonce à travers les parages septentrionaux,
+et on n’entend plus parler de lui.</P>
+<P>« En 1854, l’Américain Kane et son lieutenant Morton s’élancent à la
+recherche de sir John Franklin, et, s’ils revinrent de leur expédition, leur
+navire <I>Advance</I> ne revint pas.</P>
+<P>« En 1859, l’anglais Mac Clintock découvre un document duquel il appert qu’il
+ne reste pas un survivant de la campagne de l’<I>Erebus</I> et du
+<I>Terror</I>.</P>
+<P>« En 1860, l’Américain Hayes quitte Boston sur le schooner
+<I>United-States</I>, dépasse le quatre-vingt-unième parallèle, et revient en
+1862, sans avoir pu s’élever plus haut, malgré les héroïques efforts de ses
+compagnons.</P>
+<P>« En 1869, les capitaines Koldervey et Hegeman, Allemands tous deux, partent
+de Bremerhaven, sur la <I>Hansa</I> et la <I>Germania</I>. La Hansa, écrasée par
+les glaces, sombre un peu au-dessous du soixante et onzième degré de latitude,
+et l’équipage ne doit son salut qu’à ses chaloupes qui lui permettent de
+regagner le littoral du Groënland. Quant à la Germania, plus heureuse, elle
+rentre au port de Bremerhaven, mais elle n’avait pu dépasser le
+soixante-dix-septième parallèle.</P>
+<P>« En 1871, le capitaine Hall s’embarque à New-York sur le steamer
+<I>Polaris</I>. Quatre mois après, pendant un pénible hivernage, ce courageux
+marin succombe aux fatigues. Un an plus tard, le Polaris, entraîné par les
+icebergs, sans s’être élevé au quatre-vingt-deuxième degré de latitude, est
+brisé au milieu des banquises en dérive. Dix-huit hommes de son bord, débarqués
+sous les ordres du lieutenant Tyson, ne parviennent à regagner le continent
+qu’en s’abandonnant sur un radeau de glace aux courants de la mer arctique, et
+jamais on n’a retrouvé les treize hommes perdus avec le Polaris.</P>
+<P>« En 1875, l’Anglais Nares quitte Portsmouth avec l’<I>Alerte</I> et la
+<I>Découverte</I>. C’est dans cette campagne mémorable, où les équipages
+établirent leur quartier d’hiver entre le quatre vingt-deuxième et le
+quatre-vingt-troisième parallèle, que le capitaine Markham, après s’être avancé
+dans la direction du nord, s’arrête à quatre cents milles [Note 15: 740
+kilomètres.] seulement du pôle arctique, dont personne ne s’était autant
+rapproché avant lui.</P>
+<P>« En 1879, notre grand citoyen Gordon Bennett…&nbsp;»</P>
+<P>Ici trois hurrahs, poussés à pleine poitrine, acclamèrent le nom du « grand
+citoyen&nbsp;», le directeur du <I>New-York Herald</I>.</P>
+<P>« … arme la Jeannette qu’il confie au commandant De Long, appartenant à une
+famille d’origine française. La Jeannette part de San Francisco avec
+trente-trois hommes, franchit le détroit de Behring, est prise dans les glaces à
+la hauteur de l’île Herald, sombre à la hauteur de l’île Bennett, à peu près sur
+le soixante dix-septième parallèle. Ses hommes n’ont plus qu’une ressource :
+c’est de se diriger vers le sud avec les canots qu’ils ont sauvés ou à la
+surface des ice- fields. La misère les décime. De Long meurt en octobre. Nombre
+de ses compagnons sont frappés comme lui, et douze seulement reviennent de cette
+expédition.</P>
+<P>« Enfin, en 1881, l’Américain Greely quitte le port Saint- Jean de
+Terre-Neuve avec le steamer <I>Proteus</I>, afin d’aller établir une station à
+la baie de lady Franklin, sur la terre de Grant, un peu au-dessous du
+quatre-vingt-deuxième degré. En cet endroit est fondé le fort Conger. De là, les
+hardis hiverneurs se portent vers l’ouest et vers le nord de la baie. Le
+lieutenant Lockwood et son compagnon Brainard, en mai 1882, s’élèvent jusqu’à
+quatre-vingt-trois degrés trente-cinq minutes, dépassant le capitaine Markham de
+quelques milles.</P>
+<P>« C’est le point extrême atteint jusqu’à ce jour! C’est l’<I>Ultima Thule</I>
+de la cartographie circumpolaire!&nbsp;»</P>
+<P>Ici, nouveaux hurrahs, panachés des hips réglementaires, en l’honneur des
+découvreurs américains.</P>
+<P>« Mais, reprit le président Barbicane, la campagne devait mal finir. Le
+Proteus sombre. Ils sont là vingt-quatre colons arctiques, voués à des misères
+épouvantables. Le docteur Pavy, un Français, et bien d’autres, sont atteints
+mortellement. Greely, secouru par la <I>Thétis</I> en 1883, ne ramène que six de
+ses compagnons. Et l’un des héros de la découverte, le lieutenant Lockwood,
+succombe à son tour, ajoutant un nom de plus au douloureux martyrologe de ces
+régions!&nbsp;»</P>
+<P>Cette fois, ce fut un respectueux silence qui accueillit ces paroles du
+président Barbicane, dont toute l’assistance partageait la légitime émotion.</P>
+<P>Puis, il reprit d’une voix vibrante :</P>
+<P>« Ainsi donc, malgré tant de dévouement et de courage, le
+quatre-vingt-quatrième parallèle n’a jamais pu être dépassé. Et même, on peut
+affirmer qu’il ne le sera jamais par les moyens qui ont été employés jusqu’à ce
+jour, soit des navires pour atteindre la banquise, soit des radeaux pour
+franchir les champs de glace. Il n’est pas permis à l’homme d’affronter de
+pareils dangers, de supporter de tels abaissements de température. C’est donc
+par d’autres voies qu’il faut marcher à la conquête du Pôle!&nbsp;»</P>
+<P>On sentit, au frémissement des auditeurs, que là était le vif de la
+communication, le secret cherché et convoité par tous.</P>
+<P>« Et comment vous y prendrez-vous monsieur?… demanda le délégué de
+l’Angleterre.</P>
+<P>— Avant dix minutes, vous le saurez, major Donellan, répondit le président
+Barbicane,[Note 16: Dans la nomenclature des découvreurs qui ont tenté de
+s’élever jusqu’au Pôle, Barbicane a omis le nom du capitaine Hatteras, dont le
+pavillon aurait flotté sur le quatre-vingt-dixième degré. Cela se comprend,
+ledit capitaine n’étant, vraisemblablement, qu’un héros imaginaire. (Anglais au
+pôle Nord et Désert de Glace, du même auteur).] et j’ajoute, en m’adressant à
+tous nos actionnaires : Ayez confiance en nous, puisque les promoteurs de
+l’affaire sont les mêmes hommes qui, s’embarquant dans un projectile
+cylindro-conique…</P>
+<P>— Cylindro-comique! s’écria Dean Toodrink.</P>
+<P>— … ont osé s’aventurer jusqu’à la Lune…</P>
+<P>— Et on voit bien qu’ils en sont revenus!&nbsp;» ajouta le secrétaire du
+major Donellan, dont les observations malséantes provoquèrent de violentes
+protestations.&nbsp;»</P>
+<P>Mais le président Barbicane, haussant les épaules, reprit d’une voix ferme
+:</P>
+<P>« Oui, avant dix minutes, souscripteurs et souscriptrices, vous saurez à quoi
+vous en tenir.&nbsp;»</P>
+<P>Un murmure, fait de Oh! de Eh! et de Ah! prolongés, accueillit cette
+réponse.</P>
+<P>En vérité, il semblait que l’orateur venait de dire au public :</P>
+<P>« Avant dix minutes, nous serons au Pôle!&nbsp;»</P>
+<P>Il poursuivit en ces termes :</P>
+<P>« Et d’abord, est-ce un continent qui forme la calotte arctique de la Terre?
+N’est-ce point une mer, et le commandant Nares n’a-t-il pas eu raison de la
+nommer « mer</P>
+<P>Paléocrystique&nbsp;», c’est-à-dire mer des anciennes glaces? À cette
+demande, je répondrai : Nous ne le pensons pas.</P>
+<P>— Cela ne peut suffire! s’écria Éric Baldenak. Il ne s’agit pas de ne « point
+penser&nbsp;», il s’agit d’être certain…</P>
+<P>— Eh bien! nous le sommes, répandrai-je à mon bouillant interrupteur. Oui!
+C’est un terrain solide, non un bassin liquide, dont la <I>North Polar Practical
+Association</I> a fait l’acquisition, et qui, maintenant, appartient aux
+États-Unis, sans qu’aucune Puissance européenne y puisse jamais
+prétendre!&nbsp;»</P>
+<P>Murmure au bancs des délégués du vieux Monde.</P>
+<P>« Bah!… Un trou plein d’eau… une cuvette… que vous n’êtes pas capables de
+vider!&nbsp;» s’écria de nouveau Dean Toodrink.</P>
+<P>Et il eut l’approbation bruyante de ses collègues.</P>
+<P>« Non, monsieur, répondit vivement le président Barbicane. Il y a là un
+continent, un plateau qui s’élève &shy; peut-être comme le désert de Gobi dans
+l’Asie Centrale &shy; à trois ou quatre kilomètres au-dessus du niveau de la
+mer. Et cela a pu être facilement et logiquement déduit des observations faites
+sur les contrées limitrophes, dont le domaine polaire n’est que le prolongement.
+Ainsi, pendant leurs explorations, Nordenskiöld, Peary, Maaigaard, ont constaté
+que le Groënland va toujours en montant dans la direction du nord. À cent
+soixante kilomètres vers l’intérieur, en partant de l’île Diskö, son altitude
+est déjà de deux mille trois cents mètres. Or, en tenant compte de ces
+observations, des différents produits, animaux ou végétaux, trouvés dans leurs
+carapaces de glaces séculaires, tels que carcasses de mastodontes, défenses et
+dents d’ivoire, troncs de conifères, on peut affirmer que ce continent fut
+autrefois une terre fertile, habitée par des animaux certainement, par des
+hommes peut-être. Là furent ensevelies les épaisses forêts des époques
+préhistoriques, qui ont formé les gisements de houille dont nous saurons
+poursuivre l’exploitation! Oui! c’est un continent qui s’étend autour du Pôle,
+un continent vierge de toute empreinte humaine, et sur lequel nous irons planter
+le pavillon des États-Unis d’Amérique!&nbsp;»</P>
+<P>Tonnerre d’applaudissements.</P>
+<P>Lorsque les derniers roulements se furent éteints dans les lointaines
+perspectives d’Union-square, on entendit glapir la voix cassante du major
+Donellan. Il disait :</P>
+<P>« Voilà déjà sept minutes d’écoulées sur les dix qui devaient nous suffire
+pour atteindre le Pôle?…</P>
+<P>— Nous y serons dans trois minutes,&nbsp;» répondit froidement le président
+Barbicane.</P>
+<P>Il reprit :</P>
+<P>« Mais, si c’est un continent qui constitue notre nouvel immeuble, et si ce
+continent est surélevé, comme nous avons lieu de le croire, il n’en est pas
+moins obstrué par les glaces éternelles, recouvert d’ice-bergs et d’ice-fields,
+et dans des conditions où l’exploitation en serait difficile…</P>
+<P>— Impossible! dit Jan Harald, qui souligna cette affirmation d’un grand
+geste.</P>
+<P>— Impossible, je le veux bien, répondit Impey Barbicane. Aussi, est-ce à
+vaincre cette impossibilité qu’ont tendu nos efforts. Non seulement, nous
+n’aurons plus besoin de navires ni de traîneaux pour aller au Pôle; mais, grâce
+à nos procédés, la fusion des glaces, anciennes ou nouvelles, s’opérera comme
+par enchantement, et sans que cela nous coûte ni un dollar de notre capital, ni
+une minute de notre travail!&nbsp;»</P>
+<P>Ici un silence absolu. On touchait au moment « chicologique&nbsp;», suivant
+l’élégante expression que murmura Dean Toodrink à l’oreille de Jacques
+Jansen.</P>
+<P>« Messieurs, reprit le président du Gun-Club, Archimède ne demandait qu’un
+point d’appui pour soulever le monde. Eh bien! ce point d’appui, nous l’avons
+trouvé. Un levier devait suffire au grand géomètre de Syracuse, et ce levier
+nous le possédons. Nous sommes donc on mesure de déplacer le Pôle…</P>
+<P>— Déplacer le Pôle!… s’écria Éric Baldenak.</P>
+<P>— L’amener en Amérique!…&nbsp;» s’écria Jan Harald.</P>
+<P>Sans doute, le président Barbicane ne voulait pas encore préciser, car il
+continua, disant :</P>
+<P>« Quant à ce point d’appui…</P>
+<P>— Ne le dites pas!… Ne le dites pas! s’écria un des assistants d’une voix
+formidable.</P>
+<P>— Quant à ce levier…</P>
+<P>— Gardez le secret!… Gardez-le!… s’écria la majorité des spectateurs.</P>
+<P>— Nous le garderons!&nbsp;», répondit le président Barbicane.</P>
+<P>Et si les délégués européens furent dépités de cette réponse, on peut le
+croire. Mais, malgré leurs réclamations, l’orateur ne voulut rien faire
+connaître de ses procédés. Il se contenta d’ajouter :</P>
+<P>« Pour ce qui est des résultats du travail mécanique &shy; travail sans
+précédent dans les annales industrielles &shy; que nous allons entreprendre et
+mener à bonne fin, grâce au concours de vos capitaux, je vais vous en donner
+immédiatement communication.</P>
+<P>— Écoutez!… Écoutez!&nbsp;»</P>
+<P>Et, si on écouta!</P>
+<P>« Tout d’abord, reprit le président Barbicane, l’idée première de notre
+oeuvre revient à l’un de nos plus savants, dévoués et illustres collègues. À lui
+aussi, la gloire d’avoir établi les calculs qui permettent de faire passer cette
+idée de la théorie à la pratique, car, si l’exploitation des houillères
+arctiques n’est qu’un jeu, déplacer le Pôle était un problème que la mécanique
+supérieure pouvait seule résoudre. Voilà pourquoi nous nous sommes adressés à
+l’honorable secrétaire du Gun-Club, J.-T. Maston!</P>
+<P>— Hurrah!… Hip!… hip!… hip! pour J.-T. Maston!&nbsp;» cria tout l’auditoire,
+électrisé par la présence de cet éminent et extraordinaire personnage.</P>
+<P>Ah! combien Mrs Evangélina Scorbitt fut émue des acclamations qui éclatèrent
+autour du célèbre calculateur, et à quel point son coeur en fut délicieusement
+remué!</P>
+<P>Lui, modestement, se contenta de balancer doucement la tête à droite, puis à
+gauche, et de saluer du bout de son crochet l’enthousiaste assistance.</P>
+<P>« Déjà, chers souscripteurs, reprit le président Barbicane, lors du grand
+meeting qui célébra l’arrivée du Français Michel Ardan en Amérique, quelques
+mois avant notre départ pour la Lune…&nbsp;»</P>
+<P>Et ce Yankee parlait aussi simplement de ce voyage que s’il eût été de
+Baltimore à New-York!</P>
+<P>« … J.-T. Maston s’était écrié : "Inventons des machines, trouvons un point
+d’appui et redressons l’axe de la Terre!" Eh bien, vous tous qui m’écoutez,
+sachez-le donc!… Les machines sont inventées, le point d’appui est trouvé, et
+c’est au redressement de l’axe terrestre que nous allons appliquer nos
+efforts!&nbsp;»</P>
+<P>Ici, quelques minutes d’une stupéfaction qui, en France, se fût traduite par
+cette expression populaire mais juste : « Elle est raide, celle-là!&nbsp;»</P>
+<P>« Quoi!… Vous avez la prétention de redresser l’axe? s’écria le major
+Donellan.</P>
+<P>— Oui, monsieur, répondit le président Barbicane, ou, plutôt, nous avons le
+moyen d’en créer un nouveau, sur lequel s’accomplira désormais la rotation
+diurne…</P>
+<P>— Modifier la rotation diurne!… répéta le colonel Karkof, dont les yeux
+jetaient des éclairs.</P>
+<P>— Absolument, et sans toucher à sa durée! répondit le président Barbicane.
+Cette opération reportera le Pôle actuel à peu près sur le soixante-septième
+parallèle, et, dans ces conditions, la Terre se comportera comme la planète
+Jupiter, dont l’axe est presque perpendiculaire au plan de son orbite. Or, ce
+déplacement de vingt-trois degrés vingt-huit minutes suffira pour que notre
+immeuble polaire reçoive une quantité de chaleur suffisant à fondre les glaces
+accumulées depuis des milliers de siècles!&nbsp;»</P>
+<P>L’auditoire était haletant. Personne ne songeait à interrompre l’orateur
+&shy; pas même à l’applaudir. Tous étaient subjugués par cette idée à la fois si
+ingénieuse et si simple : modifier l’axe sur lequel se meut le sphéroïde
+terrestre.</P>
+<P>Quant aux délégués européens, ils étaient simplement abasourdis, aplatis,
+annihilés, et ils restaient bouche close, au dernier degré de
+l’ahurissement.</P>
+<P>Mais les applaudissements éclatèrent à tout rompre, lorsque le président
+Barbicane acheva son discours par cette conclusion sublime dans sa simplicité
+:</P>
+<P>« Donc, c’est le Soleil lui-même qui se chargera de fondre les ice-bergs et
+les banquises, et de rendre facile l’accès du Pôle nord!</P>
+<P>— Ainsi, demanda le major Donellan, puisque l’homme ne peut aller au Pôle,
+c’est le Pôle qui viendra à lui?…</P>
+<P>— Comme vous dites!&nbsp;» répliqua le président Barbicane.</P>
+<H4>VIII</H4>
+<H4>« Comme dans Jupiter?&nbsp;» a dit le<BR>président du Gun-Club.</H4>
+<P>Oui! Comme dans Jupiter.</P>
+<P>Et, lors de cette mémorable séance du meeting en l’honneur de Michel Ardan
+&shy; fort à propos rappelée par l’orateur &shy; si J.-T. Maston s’était
+fougueusement écrié : « Redressons l’axe terrestre!&nbsp;», c’est que
+l’audacieux et fantaisiste Français, l’un des héros du <I>Voyage de la Terre à
+la Lune</I>, le compagnon du président Barbicane et du capitaine Nicholl, venait
+d’entonner un hymne dithyrambique en l’honneur de la plus importante des
+planètes de notre monde solaire. Dans son superbe panégyrique, il ne s’était pas
+fait faute d’en célébrer les avantages spéciaux, tels qu’il vont être
+sommairement rapportés.</P>
+<P>Ainsi donc, d’après le problème résolu par le calculateur du Gun-Club, un
+nouvel axe de rotation allait être substitué à l’ancien axe, sur lequel la Terre
+tourne « depuis que le monde est monde&nbsp;», suivant l’adage vulgaire. En
+outre, ce nouvel axe de rotation serait perpendiculaire au plan de son orbite.
+Dans ces conditions, la situation climatérique de l’ancien Pôle nord serait
+exactement égale à la situation actuelle de Trondjhem en Norvège au printemps.
+Sa cuirasse paléocrystique fondrait donc naturellement sous les rayons du
+Soleil. En même temps, les climats se distribueraient sur notre sphéroïde comme
+à la surface de Jupiter.</P>
+<P>En effet, l’inclinaison de l’axe de cette planète, ou, en d’autres termes,
+l’angle que son axe de rotation fait avec le plan de son écliptique, est de
+88°13’. Un degré et quarante- sept minutes de plus, cet axe serait absolument
+perpendiculaire au plan de l’orbite qu’elle décrit autour du Soleil.</P>
+<P>D’ailleurs, &shy; il importe de bien le spécifier &shy; l’effort que la
+Société Barbicane and Co. allait tenter pour modifier les conditions actuelles
+de la Terre, ne devait point tendre, à proprement parler, au redressement de son
+axe. Mécaniquement, aucune force, si considérable qu’elle fût, ne saurait
+produire un tel résultat. La Terre n’est pas comme une poularde à la broche, qui
+tourne autour d’un axe matériel que l’on puisse prendre à la main et déplacer à
+volonté. Mais, en somme, la création d’un nouvel axe était possible, &shy; on
+dira même facile à obtenir, &shy; du moment que le point d’appui, rêvé par
+Archimède, et le levier, imaginé par J.-T. Maston, étaient à la disposition de
+ces audacieux ingénieurs.</P>
+<P>Toutefois, puisqu’ils paraissaient décidés à tenir leur invention secrète
+jusqu’à nouvel ordre, il fallait se borner à en étudier les conséquences.</P>
+<P>C’est ce que firent tout d’abord les journaux et les revues, en rappelant aux
+savants, en apprenant aux ignorants, ce qui résultait pour Jupiter de la
+perpendicularité approximative de son axe sur le plan de son orbite.</P>
+<P>Jupiter, qui fait partie du monde solaire, comme Mercure, Vénus, la Terre,
+Mars, Saturne, Uranus et Neptune, circule à près de deux cents millions de
+lieues du foyer commun, son volume étant environ treize cents fois celui de la
+Terre.</P>
+<P>Or, s’il existe une vie « jovienne&nbsp;», c’est-à-dire s’il y a des
+habitants à la surface de Jupiter, voici quels sont les avantages certains que
+leur offre ladite planète &shy; avantages si fantaisistement mis en relief, lors
+du mémorable meeting qui avait précédé le voyage à la Lune.</P>
+<P>Et, en premier lieu, pendant la révolution diurne de Jupiter qui ne dure que
+9 heures 55 minutes, les jours, sont constamment égaux aux nuits par n’importe
+quelle latitude &shy; soit 4 heures 77 minutes pour le jour, 4 heures 77 minutes
+pour la nuit.</P>
+<P>« Voilà, firent observer les partisans de l’existence des Joviens, voilà qui
+convient aux gens d’habitudes régulières. Ils seront enchantés de se soumettre à
+cette régularité!&nbsp;»</P>
+<P>Eh bien! c’est ce qui se produirait sur la Terre, si le président Barbicane
+accomplissait son oeuvre. Seulement, comme le mouvement de rotation sur le
+nouvel axe terrestre ne serait ni accru ni amoindri, comme vingt-quatre heures
+sépareraient toujours deux midis successifs, les nuits et les jours seraient
+exactement de douze heures en n’importe quel point de notre sphéroïde. Les
+crépuscules et les aubes allongeraient les jours d’une quantité toujours égale.
+On vivrait au milieu d’un équinoxe perpétuel, tel qu’il se produit le 21 mars et
+le 21 septembre sur toutes les latitudes du globe, lorsque l’astre radieux
+décrit sa courbe apparente dans le plan de l’Équateur.</P>
+<P>« Mais le phénomène climatérique le plus curieux, et non le moins
+intéressant, ajoutaient avec raison les enthousiastes, ce sera l’absence de
+saisons!&nbsp;»</P>
+<P>En effet, c’est grâce à l’inclinaison de l’axe sur le plan de l’orbite, que
+se produisent ces variations annuelles, connues sous les noms de printemps,
+d’été, d’automne et d’hiver. Or, les Joviens ne connaissent rien de ces saisons.
+Donc les Terrestriens ne les connaîtraient plus. Du moment que le nouvel axe
+serait perpendiculaire à l’écliptique, il n’y aurait ni zones glaciales ni zones
+torrides, mais toute la Terre jouirait d’une zone tempérée.</P>
+<P>Voici pourquoi.</P>
+<P>Qu’est-ce que c’est que la zone torride? C’est la partie de la surface du
+globe comprise entre les Tropiques du Cancer et du Capricorne. Tous les points
+de cette zone jouissent de la propriété de voir le Soleil deux fois par an à
+leur zénith, tandis que pour les points des Tropiques, ce phénomène ne se
+produit annuellement qu’une fois.</P>
+<P>Qu’est-ce que c’est que la zone tempérée? C’est la partie qui comprend les
+régions situées entre les Tropiques et les Cercles polaires, entre 23°28’ et
+66°72’ de latitude, et pour lesquelles le Soleil ne s’élève jamais jusqu’au
+zénith, mais paraît tous les jours au-dessus de l’horizon.</P>
+<P>Qu’est-ce que c’est que la zone glaciale? C’est cette partie des régions
+circumpolaires que le Soleil abandonne complètement pendant un laps de temps,
+qui, pour le Pôle même, peut aller jusqu’à six mois.</P>
+<P>On le comprend, une conséquence des diverses hauteurs que peut atteindre le
+Soleil au-dessus de l’horizon, c’est qu’il en résulte une chaleur excessive pour
+la zone torride &shy; une chaleur modérée mais variable à mesure qu’on s’éloigne
+des Tropiques pour la zone tempérée, &shy; un froid excessif pour la zone
+glaciale depuis les Cercles polaires jusqu’aux Pôles.</P>
+<P>Eh bien, les choses ne se passeraient plus ainsi à la surface de la Terre,
+par suite de la perpendicularité du nouvel axe. Le Soleil se maintiendrait
+immuablement dans le plan de l’Équateur. Durant toute l’année, il tracerait
+pendant douze heures sa course imperturbable, en montant jusqu’à une distance du
+zénith égale à la latitude du lieu, par conséquent d’autant plus haut que le
+point est plus voisin de l’Équateur. Ainsi, pour les pays situés par vingt
+degrés de latitude, il s’élèverait chaque jour jusqu’à soixante-dix degrés
+au-dessus de l’horizon, &shy; pour les pays situés par quarante-neuf degrés,
+jusqu’à quarante et un, &shy; pour les points situés sur le soixante-septième
+parallèle, jusqu’à vingt-trois degrés. Donc les jours conserveraient une
+régularité parfaite, mesurés par le Soleil, qui se lèverait et se coucherait
+toutes les douze heures au même point de l’horizon.</P>
+<P>« Et voyez les avantages! répétaient les amis du président Barbicane. Chacun,
+suivant son tempérament, pourra choisir le climat invariable qui conviendra à
+ses rhumes ou à ses rhumatismes, sur un globe où l’on ne connaîtra plus les
+variations de chaleur actuellement si regrettables!&nbsp;»</P>
+<P>En résumé, Barbicane and Co, Titans modernes, allaient modifier l’état de
+choses qui existait depuis l’époque où le sphéroïde terrestre, penché sur son
+orbite, s’était concentré pour devenir la Terre telle qu’elle est.</P>
+<P>À la vérité, l’observateur y perdrait quelques-unes des constellations ou
+étoiles qu’il est habitué à voir sur le champ du ciel. Le poste n’aurait plus
+les longues nuits d’hiver ni les longs jours d’été à encadrer dans ses rimes
+modernes « avec la consonne d’appui.&nbsp;» Mais, en somme, quel profit pour la
+généralité des humains!</P>
+<P>« De plus, répétaient les journaux dévoués au président Barbicane, puisque
+les productions du sol terrestre seront régularisées, l’agronome pourra
+distribuer à chaque espèce végétale la température qui lui paraîtra
+favorable.</P>
+<P>— Bon! ripostaient les feuilles ennemies, est-ce qu’il n’y aura pas toujours
+des pluies, des grêles, des tempêtes, des trombes, des orages, tous ces météores
+qui parfois compromettent si gravement l’avenir des récoltes et la fortune des
+cultivateurs?</P>
+<P>— Sans doute, reprenait le choeur des amis, mais ces désastres seront
+probablement plus rares par suite de la régularité climatérique qui empêchera
+les troubles de l’atmosphère. Oui! l’humanité profitera grandement de ce nouvel
+état de choses. Oui! ce sera la véritable transformation du globe terrestre.
+Oui! Barbicane and Co auront rendu service aux générations présentes et futures,
+en détruisant, avec l’inégalité des jours et des nuits, la diversité fâcheuse
+des saisons. Oui! comme le disait Michel Ardan, notre sphéroïde, à la surface
+duquel il fait toujours trop chaud ou trop froid, ne sera plus la planète aux
+rhumes, aux coryzas, aux fluxions de poitrine. Il n’y aura d’enrhumés que ceux
+qui le voudront bien, puisqu’il leur sera toujours loisible d’aller habiter un
+pays convenable à leurs bronches.&nbsp;»</P>
+<P>Et, dans son numéro du 27 décembre, le <I>Sun</I>, de New- York, termina le
+plus éloquent des articles en s’écriant :</P>
+<P>« Honneur au président Barbicane et à ses collègues! Non seulement ces
+audacieux auront, pour ainsi dire, annexé une nouvelle province au continent
+américain, et par là même agrandi le champ déjà si vaste de la Confédération,
+mais ils auront rendu la Terre plus hygiéniquement habitable, et aussi plus
+productive, puisqu’on pourra semer dès qu’on aura récolté, et que, le grain
+germant sans retard, il n’y aura plus de temps perdu en hiver. Non seulement les
+richesses houillères se seront accrues par l’exploitation de nouveaux gisements,
+qui assureront la consommation de cette indispensable matière pendant de longues
+années peut-être, mais les conditions climatériques de notre globe se seront
+transformées à son avantage. Barbicane et ses collègues auront modifié, pour le
+plus grand bien de leurs semblables, l’oeuvre du Créateur. Honneur à ces hommes,
+qui prendront le premier rang parmi les bienfaiteurs de l’humanité!&nbsp;»</P>
+<H4>IX</H4>
+<H4>Dans lequel on sent apparaître un Deus ex<BR>Machina d’origine
+française.</H4>
+<P>Tels devaient donc être les profits dus à la modification apportée par le
+président Barbicane à l’axe de rotation. On le sait, d’ailleurs, cette
+modification ne devait affecter que dans une mesure insensible le mouvement de
+translation de notre sphéroïde autour du Soleil. La Terre continuerait à décrire
+son orbite immuable à travers l’espace, et les conditions de l’année solaire ne
+seraient point altérées.</P>
+<P>Lorsque les conséquences du changement de l’axe furent portées à la
+connaissance du monde entier, elles eurent un retentissement extraordinaire. Et,
+à la première heure, on fit un accueil enthousiaste à ce problème de haute
+mécanique. La perspective d’avoir des saisons d’une égalité constante, et,
+suivant la latitude, « au gré des consommateurs&nbsp;», était extrêmement
+séduisante. On « s’emballait&nbsp;» sur cette pensée que tous les mortels
+pourraient jouir de ce printemps perpétuel que le chantre de Télémaque accordait
+à l’île de Calypso, et qu’ils auraient même le choix entre un printemps frais et
+un printemps tiède. Quant à la position du nouvel axe sur lequel s’accomplirait
+la rotation diurne, c’était un secret que ni le président Barbicane, ni le
+capitaine Nicholl, ni J.-T. Maston ne semblaient vouloir livrer au public. Le
+dévoileraient-ils avant, ou ne le connaîtrait-on qu’après l’expérience? Il n’en
+fallait pas davantage pour que l’opinion commençât à s’inquiéter quelque
+peu.</P>
+<P>Une observation vint naturellement à l’esprit, et fut vivement commentée dans
+les journaux. Par quel effort mécanique se produirait ce changement, qui
+exigerait évidemment l’emploi d’une force énorme?</P>
+<P>Le Forum, importante revue de New-York, fit justement remarquer ceci :</P>
+<P>« Si la Terre n’eût pas tourné sur un axe, peut-être aurait- il suffi d’un
+choc relativement faible pour lui donner un mouvement de rotation autour d’un
+axe arbitrairement choisi, mais elle peut être assimilée à un énorme gyroscope,
+se mouvant avec une assez grande rapidité, et une loi de la nature veut qu’un
+semblable appareil ait une propension à tourner constamment autour du même axe.
+Léon Foucault l’a démontré matériellement par des expériences célèbres. Il sera
+donc très difficile, pour ne pas dire impossible, de l’en faire
+dévier!&nbsp;»</P>
+<P>Rien de plus juste. Aussi, après s’être demandé quel serait l’effort imaginé
+par les ingénieurs de la <I>North Polar Practical Association</I>, il était non
+moins intéressant de savoir si cet effort serait insensiblement ou brusquement
+produit. Et, dans ce dernier cas, ne surviendrait-il pas des catastrophes
+effrayantes à la surface du globe, au moment où le changement d’axe
+s’effectuerait, grâce aux procédés de Barbicane and Co?</P>
+<P>Il y avait là de quoi préoccuper aussi bien les savants que les ignorants des
+deux Mondes. En somme, un choc est un choc, et il n’est jamais agréable d’en
+ressentir le coup ou même le contrecoup. Il semblait, vraiment, que les
+promoteurs de l’affaire ne s’étaient point préoccupés des bouleversements que
+leur oeuvre pouvait provoquer sur notre infortuné globe pour n’en voir que les
+avantages. Aussi, très adroitement, les délégués européens, plus que jamais
+irrités de leur défaite et résolus à tirer parti de cette circonstance,
+commencèrent-ils à soulever l’opinion publique contre le président du
+Gun-Club.</P>
+<P>On ne l’a pas oublié, la France, n’ayant fait valoir aucune prétention sur
+les contrées circumpolaires, ne figurait point parmi les Puissances qui avaient
+pris part à l’adjudication. Cependant, si elle s’était officiellement détachée
+de la question, un Français, on l’a dit, avait eu la pensée de se rendre à
+Baltimore, afin de suivre, pour son compte personnel et son agrément
+particulier, les diverses phases de cette gigantesque entreprise.</P>
+<P>C’était un ingénieur au corps des Mines, âgé de trente- cinq ans. Entré le
+premier à l’École Polytechnique et sorti le premier, il est permis de le
+présenter comme un mathématicien hors ligne, très probablement supérieur à J.-T.
+Maston, qui, lui, s’il était un calculateur remarquable, n’était que calculateur
+&shy; ce qu’eût été un Le Verrier auprès d’un Laplace ou d’un Newton.</P>
+<P>Cet ingénieur &shy; ce qui ne gâtait rien &shy; était un homme d’esprit, un
+fantaisiste, un original comme il s’en rencontre quelquefois dans les Ponts et
+rarement dans les Mines. Il avait une manière à lui de dire les choses et
+particulièrement amusante. Lorsqu’il causait avec ses intimes, même lorsqu’il
+parlait science, il le faisait avec le laisser-aller d’un gamin de Paris. Il
+aimait les mots de cette langue populaire, les expressions auxquelles la mode a
+si rapidement donné droit de cité. Dans ses moments d’abandon, on eût dit que
+son langage se serait très mal accommodé des formules académiques, et il ne s’y
+résignait que lorsqu’il avait la plume à la main. C’était, en même temps, un
+travailleur acharné, pouvant rester dix heures devant sa table, écrivant
+couramment des pages d’algèbre comme on écrit une lettre. Son meilleur
+délassement, après les travaux de hautes mathématiques de toute une journée,
+c’était le whist, qu’il jouait médiocrement, bien qu’il en eût calculé toutes
+les chances. Et, quand « la main était au mort&nbsp;», il fallait l’entendre
+s’écrier dans ce latin de cuisine, cher aux pipots : « <I>Cadaveri poussandum
+est!</I>&nbsp;»</P>
+<P>Ce singulier personnage s’appelait Pierdeux (Alcide) et, dans sa manie
+d’abréger &shy; commune d’ailleurs à tous ses camarades &shy; il signait
+généralement APierd et même AP1, sans jamais mettre de point sur l’i. Il était
+si ardent dans ses discussions, qu’on l’avait surnommé Alcide sulfurique. Non
+seulement il était grand, mais il paraissait « haut&nbsp;». Ses camarades
+affirmaient que sa taille mesurait la cinq millionième partie du quart du
+méridien, soit environ deux mètres, et ils ne se trompaient pas de beaucoup.
+S’il avait la tête un peu petite pour son buste puissant et ses larges épaules,
+comme il la remuait avec entrain, et quel vif regard s’échappait de ses yeux
+bleus à travers son pince-nez! Ce qui le caractérisait, c’était une de ces
+physionomies qui sont gaies, tout en étant graves, en dépit d’un crâne dépouillé
+prématurément par l’abus des signes algébriques sous la lumière des « verres de
+rosto&nbsp;», autrement dit les becs de gaz des salles d’études. Avec cela le
+meilleur garçon dont on ait jamais conservé le souvenir à l’École, et sans
+l’ombre de pose. Bien que son caractère fût assez indépendant, il s’était
+toujours soumis aux prescriptions du code X, qui fait loi parmi les
+Polytechniciens pour tout ce qui concerne la camaraderie et le respect de
+l’uniforme. On l’appréciait aussi bien sous les arbres de la cour des «
+Acas&nbsp;», ainsi nommée parce qu’elle n’a pas d’acacias, que dans les «
+casers&nbsp;» &shy; dortoirs où les rangements de son bahut, l’ordre qui régnait
+dans son « coffin,&nbsp;» dénotaient un esprit absolument méthodique.</P>
+<P>Mais que la tête d’Alcide Pierdeux parût un peu petite au sommet de son grand
+corps, soit! En tous cas, elle était remplie jusqu’aux méninges, on peut le
+croire. Avant tout, il était mathématicien comme tous ses camarades le sont ou
+l’ont été; mais il ne faisait des mathématiques que pour les appliquer aux
+sciences expérimentales, qui elles-mêmes n’avaient de charme à ses yeux que
+parce qu’elles trouvaient leur emploi dans l’industrie. C’était là, il le
+reconnaissait bien, un côté inférieur de sa nature. On n’est pas parfait. En
+somme, sa spécialité, c’était l’étude de ces sciences qui, malgré leurs progrès
+immenses, ont et auront toujours des secrets pour leurs adeptes.</P>
+<P>Mentionnons, au passage, qu’Alcide Pierdeux était célibataire. Comme il le
+disait volontiers, il était encore « égal à un,&nbsp;» bien que son plus vif
+désir eût été de se doubler. Aussi, ses amis avaient-ils déjà pensé à le marier
+avec une jeune fille charmante, gaie, spirituelle, une provençale de Martigues.
+Malheureusement, il y avait un père qui répondit aux premières ouvertures par la
+« martigalade&nbsp;» suivante :</P>
+<P>« Non, votre Alcide est trop savant! Il tiendrait à ma pauvrette des
+conversations inintelligibles pour elle!…&nbsp;»</P>
+<P>Comme si tout vrai savant n’était pas modeste et simple!</P>
+<P>C’est pourquoi, très dépité, notre ingénieur résolut de mettre une certaine
+étendue de mer entre la Provence et lui. Il demanda un congé d’un an, il
+l’obtint, et ne crut pas pouvoir le mieux employer qu’en allant suivre l’affaire
+de la <I>North Polar Practical Association</I>. Et voilà pourquoi, à cette
+époque, il se trouvait aux États-Unis.</P>
+<P>Donc, depuis qu’Alcide Pierdeux était à Baltimore, cette grosse opération de
+Barbicane and Co. ne laissait pas de le préoccuper. Que la Terre devint jovienne
+par un changement d’axe, peu lui importait! Mais par quel moyen elle le pourrait
+devenir, c’était là ce qui excitait sa curiosité de savant &shy; non sans
+raison.</P>
+<P>Et, dans son langage pittoresque, il se disait : « Évidemment le président
+Barbicane s’apprête à flanquer à notre boule un gnon de première catégorie!…
+Comment et dans quel sens?… Tout est là!.. Pardieu! j’imagine bien qu’il va la
+prendre « fin&nbsp;» comme une bille de billard, quand on veut faire un effet de
+coté!… S’il la prenait « plein&nbsp;», elle irait se balader hors de son orbite,
+et au diable les années actuelles, qui seraient changées de la belle façon! Non!
+ces braves gens ne songent évidemment qu’à substituer un nouvel axe à l’ancien!…
+Pas de doute là-dessus!… Mais je ne vois pas trop où ils iront prendre leur
+point d’appui ni quelle secousse ils feront arriver de l’extérieur!… Ah! si le
+mouvement diurne n’existait pas, une chiquenaude suffirait!… Or, il existe, le
+mouvement diurne!… On ne peut pas le supprimer, le mouvement diurne! Et c’est
+bien là le <I>canisdentum!</I>&nbsp;»</P>
+<P>Il voulait dire le « chiendent&nbsp;», cet étonnant Pierdeux!</P>
+<P>« En tout cas, ajouta-t-il, de quelque manière qu’ils s’y prennent, ce sera
+un chambardement général!&nbsp;»</P>
+<P>En fin de compte, notre savant avait beau « se décarcasser la boîte au
+sel&nbsp;», il n’entrevoyait même pas quel serait le procédé imaginé par
+Barbicane et Maston. Chose d’autant plus regrettable que, si ce procédé lui eût
+été connu, il en aurait vite déduit les formules mécaniques.</P>
+<P>Et c’est ce qui fait qu’à la date du 29 décembre, Alcide Pierdeux, ingénieur
+au corps national des Mines de France, arpentait, du compas largement ouvert de
+ses longues jambes, les rues mouvementées de Baltimore.</P>
+<H4>X</H4>
+<H4>Dans lequel diverses inquiétudes<BR>commencent à se faire jour.</H4>
+<P>Cependant un mois venait de s’écouler depuis que l’assemblée générale s’était
+tenue dans les salons du Gun- Club. Durant ce laps de temps, l’opinion publique
+s’était très sensiblement modifiée. Les avantages du changement de l’axe de
+rotation, oubliés! Les désavantages, on commençait à les voir fort
+distinctement. Il n’était pas possible qu’une catastrophe ne s’ensuivît point,
+car le changement serait vraisemblablement produit par une violente secousse.
+Que serait au juste cette catastrophe, voilà ce qu’on ne pouvait dire. Quant à
+l’amélioration des climats, était-elle si désirable? En vérité, il n’y aurait
+que les Esquimaux, les Lapons, les Samoyèdes, les Tschoultchis, qui pourraient y
+gagner, puisqu’ils n’avaient rien à y perdre.</P>
+<P>Il fallait, maintenant, entendre les délégués européens déblatérer contre
+l’oeuvre du président Barbicane! Et, pour commencer, ils avaient fait des
+rapports à leurs gouvernements, ils avaient usé les fils sous-marins par
+l’incessante circulation de leurs dépêches, ils avaient demandé, ils avaient
+reçu des instructions… Or, ces instructions, on les connaît. Toujours clichées
+selon les formules de l’art diplomatique avec ses amusantes réserves : « Montrez
+beaucoup d’énergie, mais ne compromettez pas votre gouvernement! &shy; Agissez
+résolument, mais ne touchez pas au <I>statu quo!</I>&nbsp;»</P>
+<P>Entre temps, le major Donellan et ses collègues ne cessaient de protester au
+nom de leurs pays menacés &shy; au nom de l’ancien Continent surtout.</P>
+<P>« En effet, il est bien évident, disait le colonel Boris Karkof, que les
+ingénieurs américains ont dû prendre leurs mesures pour épargner autant que
+possible aux territoires des États-Unis les conséquences du choc!</P>
+<P>— Mais le pouvaient-ils? répondait Jan Harald. Quand on secoue un olivier
+pendant la récolte des olives, est-ce que toutes les branches n’en pâtissent
+pas?</P>
+<P>— Et lorsque vous recevez un coup de poing dans la poitrine, répétait Jacques
+Jansen, est-ce que tout votre corps n’en est pas ébranlé?</P>
+<P>— Voilà donc ce que signifiait la fameuse clause du document! s’écriait Dean
+Toodrink. Voilà donc pourquoi elle visait certaines modifications géographiques
+ou météorologiques à la surface du globe!</P>
+<P>— Oui! disait Éric Baldenak, et ce que l’on peut d’abord craindre, c’est que
+le changement de l’axe ne rejette les mers hors de leurs bassins naturels.</P>
+<P>— Et si le niveau océanique s’abaisse en différents points, faisait observer
+Jacques Jansen, n’arrivera-t-il pas que certains habitants se trouveront à de
+telles hauteurs que toute communication sera impossible avec leurs
+semblables?…</P>
+<P>— Si même ils ne sont reportés dans des couches d’une densité si faible,
+ajoutait Jan Harald, que l’air n’y suffira plus à la respiration!</P>
+<P>— Voyez-vous Londres à la hauteur du Mont-Blanc!&nbsp;» s’écriait le major
+Donellan.</P>
+<P>Et, les jambes écartées, la tête rejetée en arrière, ce gentleman regardait
+vers le zénith, comme si la capitale du Royaume-Uni eût été perdue dans les
+nuages.</P>
+<P>En somme, cela constituait un danger public, d’autant plus inquiétant qu’on
+pressentait déjà quelles seraient les conséquences de la modification de l’axe
+terrestre.</P>
+<P>En effet, il ne s’agissait rien moins que d’un changement de vingt-trois
+degrés vingt huit minutes, changement qui devait produire un déplacement
+considérable des mers par suite de l’aplatissement de la Terre aux anciens
+Pôles. La Terre était-elle donc menacée de bouleversements pareils à ceux que
+l’on croit avoir récemment constatés à la surface de la planète Mars? Là, des
+continents entiers, entre autres la Libye de Schiaparelli, ont été submergés,
+&shy; ce qu’indique la teinte bleu foncé, substituée à la teinte rougeâtre. Là,
+le lac Moeris a disparu. Là, six cent mille kilomètres carrés ont été modifiés
+au nord, tandis qu’au sud, les océans ont abandonné les larges régions qu’ils
+occupaient autrefois. Et, si quelques âmes charitables s’étaient inquiétées des
+« inondés de Mars&nbsp;» et avaient proposé d’ouvrir des souscriptions en leur
+faveur, que serait-ce lorsqu’il faudrait s’inquiéter des inondés de la
+Terre?</P>
+<P>Les protestations commencèrent donc à se faire entendre de toutes parts, et
+le gouvernement des États-Unis fut mis en demeure d’aviser. À tout prendre,
+mieux valait ne point tenter l’expérience que de s’exposer aux catastrophes
+qu’elle réservait à coup sûr. Le Créateur avait bien fait les choses. Nulle
+nécessité de porter une main téméraire sur son oeuvre.</P>
+<P>Eh bien, le croirait-on? Il se trouvait des esprits assez légers pour
+plaisanter de choses si graves!</P>
+<P>« Voyez-vous ces Yankees! répétaient-ils. Embrocher la Terre sur un autre
+axe! Si encore, à force de tourner sur celui- ci depuis des millions de siècles,
+elle l’avait usé au frottement de ses tourillons, peut-être eût-il été opportun
+de le changer comme on change l’essieu d’une poulie ou d’une roue! Mais n’est-il
+donc pas en aussi bon état qu’aux premiers jours de la création?&nbsp;»</P>
+<P>À cela que répondre?</P>
+<P>Et, au milieu de toutes ces récriminations, Alcide Pierdeux cherchait à
+deviner quels seraient la nature et la direction du choc imaginé par J.-T.
+Maston, ainsi que le point précis du globe où il se produirait. Une fois maître
+de ce secret, il saurait bien reconnaître quelles seraient les parties menacées
+du sphéroïde terrestre.</P>
+<P>Il a été mentionné ci-dessus que les terreurs de l’ancien Continent ne
+pouvaient être partagées par le nouveau &shy; du moins, dans cette portion
+comprise sous le nom d’Amérique septentrionale, qui appartient plus spécialement
+à la Confédération américaine. En effet, était-il admissible que le président
+Barbicane, le capitaine Nicholl et J.-T. Maston, en leur qualité d’Américains,
+n’eussent point songé à préserver les États-Unis des émersions ou immersions que
+devait produire le changement de l’axe en divers points de l’Europe, de l’Asie,
+de l’Afrique et de l’Océanie? On est Yankee ou on ne l’est pas, et ils l’étaient
+tous trois, et à un rare degré &shy; des Yankees « coulés d’un bloc&nbsp;» comme
+on avait dit de Barbicane, quand il avait développé son projet de voyage à la
+Lune.</P>
+<P>Évidemment, la partie du nouveau Continent, entre les terres arctiques et le
+golfe du Mexique, ne devait rien avoir à redouter du choc en perspective. Il est
+probable même que l’Amérique profiterait d’un considérable accroissement de
+territoire. En effet, sur les bassins abandonnés par les deux océans qui la
+baignent actuellement, qui sait si elle ne trouverait pas à s’annexer autant de
+nouvelles provinces que son pavillon déployait déjà d’étoiles sous les plis de
+son étamine?</P>
+<P>« Oui, sans doute! Mais, répétaient les esprits timorés &shy; ceux qui ne
+voient jamais que le côté périlleux des choses &shy; est-on jamais sûr de rien
+ici-bas? Et si J.-T. Maston s’était trompé dans ses calculs? Et si le président
+Barbicane commettait une erreur, quand il les mettrait en pratique? Cela peut
+arriver aux plus habiles artilleurs! Ils n’envoient pas toujours le boulet dans
+la cible ni la bombe dans le tonneau!&nbsp;»</P>
+<P>On le conçoit, ces inquiétudes étaient soigneusement entretenues par les
+délégués des Puissances européennes. Le secrétaire Dean Toodrink publia nombre
+d’articles en ce sens et des plus violents dans le <I>Standard</I>, Jan Harald
+dans le journal suédois <I>Aftenbladet</I>, et le colonel Boris Karkof dans le
+journal russe très répandu le <I>Novoié-Vrémia</I>. En Amérique même, les
+opinions se divisèrent. Si les républicains, qui sont libéraux, restèrent
+partisans du président Barbicane, les démocrates, qui sont conservateurs, se
+déclarèrent contre lui. Une partie de la presse américaine, principalement le
+<I>Journal de Boston</I>, la <I>Tribune</I> de New-York, etc., firent chorus
+avec la presse européenne. Or, aux États-Unis, depuis l’organisation de
+l’<I>Associated Press</I> et l’<I>United Press</I>, le journal est devenu un
+agent formidable d’informations, puisque le prix des nouvelles locales ou
+étrangères dépasse annuellement et de beaucoup le chiffre de vingt millions de
+dollars.</P>
+<P>En vain d’autres feuilles &shy; non des moins répandues &shy; voulurent-elles
+riposter en faveur de la <I>North Polar Practical Association</I>! En vain Mrs
+Evangélina Scorbitt paya-t-elle à dix dollars la ligne des articles de fond, des
+articles de fantaisie, de spirituelles boutades, où il était fait justice de ces
+périls que l’on traitait de chimériques! En vain cette ardente veuve
+chercha-t-elle à démonter que, si jamais hypothèse était injustifiable, c’était
+bien que J.-T. Maston eût pu commettre une erreur de calcul! Finalement,
+l’Amérique, prise de peur, inclina peu à peu à se mettre presque tout entière à
+l’unisson de l’Europe.</P>
+<P>Du reste, ni le président Barbicane, ni le secrétaire du Gun-Club, ni même
+les membres du Conseil d’administration, ne prenaient la peine de répondre. Ils
+laissaient dire et n’avaient rien changé à leurs habitudes. Il ne semblait même
+pas qu’ils fussent absorbés par les immenses préparatifs que devait nécessiter
+une telle opération. Se préoccupaient-ils seulement du revirement de l’opinion
+publique, de la désapprobation générale qui s’accentuait maintenant contre un
+projet accueilli tout d’abord avec tant d’enthousiasme? Il n’y paraissait
+guère.</P>
+<P>Bientôt, malgré le dévouement de Mrs Evangélina Scorbitt, quelles que fussent
+les sommes qu’elle consacra à leur défense, le président Barbicane, le capitaine
+Nicholl et J.-T. Maston passèrent à l’état d’êtres dangereux pour la sécurité
+des deux Mondes. Officiellement, le gouvernement fédéral fut sommé par les
+Puissances européennes d’intervenir dans l’affaire et d’interroger ses
+promoteurs. Ceux-ci devaient faire connaître ouvertement leurs moyens d’action,
+déclarer par quel procédé ils comptaient substituer un nouvel axe à l’ancien
+&shy; ce qui permettrait de déduire quelles en devaient être les conséquences au
+point de vue de la sécurité générale &shy; de désigner enfin quelles seraient
+les parties du globe qui seraient directement menacées, en un mot, apprendre
+tout ce que l’inquiétude publique ne savait pas, et tout ce que la prudence
+voulait savoir.</P>
+<P>Le gouvernement de Washington n’eut point à se faire prier. L’émotion, qui
+avait gagné les États du nord, du centre et du sud de la République, ne lui
+permettait pas une hésitation. Une Commission d’enquête, composée de
+mécaniciens, d’ingénieurs, de mathématiciens, d’hydrographes et de géographes,
+au nombre de cinquante, présidée par le célèbre John H. Prestice, fut instituée
+par décret en date du 19 février, avec plein pouvoir pour se faire rendre compte
+de l’opération et au besoin pour l’interdire.</P>
+<P>Tout d’abord, le président Barbicane reçut avis de comparaître devant cette
+Commission.</P>
+<P>Le président Barbicane ne vint pas.</P>
+<P>Des agents allèrent le chercher dans son habitation particulière, 95,
+Cleveland-street, à Baltimore.</P>
+<P>Le président Barbicane n’y était plus.</P>
+<P>Où était-il?…</P>
+<P>On l’ignorait.</P>
+<P>Quand était-il parti?…</P>
+<P>Depuis cinq semaines, depuis le 11 janvier, il avait quitté la grande cité du
+Maryland et le Maryland lui-même en compagnie du capitaine Nicholl.</P>
+<P>Où étaient-ils allés tous les deux?…</P>
+<P>Personne ne put le dire.</P>
+<P>Évidemment, les deux membres du Gun-Club faisaient route pour cette région
+mystérieuse, où les préparatifs commenceraient sous leur direction.</P>
+<P>Mais quel pouvait être ce lieu?…</P>
+<P>On le comprend, il y avait un puissant intérêt à le savoir, si l’en voulait
+briser dans l’oeuf le plan de ces dangereux ingénieurs, alors qu’il en était
+temps encore.</P>
+<P>La déception, produite par le départ du président Barbicane et du capitaine
+Nicholl, fut énorme. Il se produisit bientôt un flux de colère qui monta comme
+une marée d’équinoxe contre les administrateurs de la <I>North Polar Practical
+Association</I>.</P>
+<P>Mais un homme devait savoir où étaient allés le président Barbicane et son
+collègue. Un homme pouvait péremptoirement répondre au gigantesque point
+d’interrogation, qui se dressait à la surface du globe.</P>
+<P>Cet homme, c’était J.-T. Maston.</P>
+<P>J.-T. Maston fut mandé devant la Commission d’enquête par les soins de John
+H. Prestice.</P>
+<P>J.-T. Maston ne parut point.</P>
+<P>Est-ce que, lui aussi, avait quitté Baltimore? Est-ce qu’il était allé
+rejoindre ses collègues pour les aider dans cette oeuvre, dont le monde entier
+attendait les résultats avec une si compréhensible épouvante?</P>
+<P>Non! J.-T. Maston habitait toujours Balistic-Cottage, au numéro 109 de
+Franklin-street, travaillant sans cesse, se délassant déjà dans d’autres
+calculs, ne s’interrompant que pour quelques soirées passées dans les salons de
+Mrs Evangélina Scorbitt, au somptueux hôtel de New-Park.</P>
+<P>Un agent lui fut donc dépêché par le président de la Commission d’enquête
+avec ordre de l’amener.</P>
+<P>L’agent arriva au cottage, frappa à la porte, s’introduisit dans le
+vestibule, fut assez mal reçu par le nègre Fire-Fire, plus mal encore par le
+maître de la maison.</P>
+<P>Cependant J.-T. Maston crut devoir se rendre à l’invitation, et, quand il fut
+en présence des commissaires- enquêteurs, il ne dissimula pas qu’on l’ennuyait
+fort en interrompant ses occupations habituelles.</P>
+<P>Une première question lui fut adressée :</P>
+<P>Le secrétaire du Gun-Club savait-il où se trouvaient actuellement le
+président Barbicane et le capitaine Nicholl?</P>
+<P>« Je le sais, répondit J.-T. Maston d’une voix ferme, mais je ne me crois
+point autorisé à le dire.&nbsp;»</P>
+<P>Seconde question :</P>
+<P>Ses deux collègues s’occupaient-ils des préparatifs nécessaires à cette
+opération du changement de l’axe terrestre?</P>
+<P>« Cela, répondit J.-T. Maston, fait partie du secret que je suis tenu
+d’observer, et je refuse de répondre.&nbsp;»</P>
+<P>Voudrait-il donc communiquer son travail à la Commission d’enquête, qui
+jugerait s’il était possible de laisser s’accomplir les projets de la
+Société?</P>
+<P>« Non, certes, je ne le communiquerai pas!… Je l’anéantirais plutôt!… C’est
+mon droit de citoyen libre de la libre Amérique de ne communiquer à personne le
+résultat de mes travaux!</P>
+<P>— Mais, si c’est votre droit, monsieur Maston, dit le président John H.
+Prestice d’une voix grave, comme s’il eût répondu au nom du monde entier,
+peut-être est-ce votre devoir de parler en présence de l’émotion générale, afin
+de mettre un terme à l’affolement des populations terrestres?&nbsp;»</P>
+<P>J.-T. Maston ne croyait pas que ce fût son devoir. Il n’en avait qu’un, celui
+de se taire : il se tairait.</P>
+<P>Malgré leur insistance, leurs supplications, malgré leurs menaces, les
+membres de la Commission d’enquête ne purent rien obtenir de l’homme au crochet
+de fer. Jamais, non! jamais on n’aurait pu croire qu’un entêtement aussi tenace
+se fût logé sous un crâne en gutta-percha!</P>
+<P>J-T. Maston s’en alla donc comme il était venu, et, s’il fut félicité de sa
+vaillante attitude par Mrs Evangélina Scorbitt, il est inutile d’y insister.</P>
+<P>Lorsque l’on connut le résultat de la comparution de J.-T. Maston devant les
+commissaires-enquêteurs, l’indignation publique prit des formes véritablement
+alarmantes pour la sécurité de cet artilleur à la retraite. La pression ne tarda
+pas à devenir telle sur les hauts représentants du gouvernement fédéral, si
+violente fut l’intervention des délégués européens et de l’opinion publique, que
+le ministre d’État, John S. Wright, dut demander à ses collègues l’autorisation
+d’agir <I>manu militari</I>.</P>
+<P>Un soir, le 13 mars, J.-T. Maston était dans le cabinet de Balistic-Cottage,
+&shy; absorbé dans ses chiffres, quand le timbre du téléphone résonna
+fébrilement.</P>
+<P>« Allô!… Allô!… murmura la plaque, agitée d’un tremblotement qui dénonçait
+une extrême inquiétude.</P>
+<P>— Qui me parle? demanda J.-T. Maston.</P>
+<P>— Mistress Scorbitt.</P>
+<P>— Que veut mistress Scorbitt?</P>
+<P>— Vous mettre sur vos gardes!… Je viens d’être informée que, ce soir
+même…&nbsp;»</P>
+<P>La phrase n’était pas encore entrée dans les oreilles de J.- T. Maston, que
+la porte de Balistic-Cottage était rudement enfoncée à coups d’épaules.</P>
+<P>Dans l’escalier qui conduisait au cabinet, extraordinaire tumulte. Une voix
+objurguait. D’autres voix prétendaient la réduire au silence. Puis, bruit de la
+chute d’un corps.</P>
+<P>C’était le nègre Fire-Fire, qui roulait de marche en marche, après avoir en
+vain tenté de défendre contre les assaillants le « home&nbsp;» de son
+maître.</P>
+<P>Un instant après, la porte du cabinet volait en éclats, et un constable
+apparaissait, suivi d’une escouade d’agents.</P>
+<P>Ce constable avait ordre de pratiquer une visite domiciliaire dans le
+cottage, de s’emparer des papiers de J.-T. Maston, et de s’assurer de sa
+personne.</P>
+<P>Le bouillant secrétaire du Gun-Club saisit un revolver, et menaça l’escouade
+d’une sextuple décharge.</P>
+<P>En un instant, grâce au nombre, il était désarmé, et main basse fut faite sur
+les papiers, couverts de formules et de chiffres, qui encombraient sa table.</P>
+<P>Soudain, s’échappant par un écart brusque, J.-T. Maston parvint à s’emparer
+d’un carnet, qui, vraisemblablement, renfermait l’ensemble de ses calculs.</P>
+<P>Les agents s’élancèrent pour le lui arracher &shy; avec la vie, s’il le
+fallait…</P>
+<P>Mais, prestement, J..T. Maston put l’ouvrir, en déchirer la dernière page,
+et, plus prestement encore, avaler cette page comme une simple pilule.</P>
+<P>« Maintenant, venez la prendre!&nbsp;» s’écria-t-il du ton de Léonidas aux
+Thermopyles.</P>
+<P>Une heure après, J.-T. Maston était incarcéré dans la prison de
+Baltimore.</P>
+<P>Et c’était sans doute ce qui pouvait lui arriver de plus heureux, car la
+population se fût portée sur sa personne à des excès &shy; regrettables pour lui
+&shy; que la police eût été impuissante à prévenir.</P>
+<H4>XI</H4>
+<H4>Ce qui se trouve dans le carnet de J.-T.<BR>Maston, et ce qui ne s’y trouve
+plus.</H4>
+<P>Le carnet, saisi par les soins de la police de Baltimore, se composait d’une
+trentaine de pages, zébrées de formules, d’équations, finalement de nombres
+constituant l’ensemble des calculs de J.-T. Maston. C’était là un travail de
+haute mécanique, qui ne pouvait être apprécié que par des mathématiciens. Là
+figurait même l’équation des forces vives</P>
+<P class=center>V<SUP>2</SUP> – V<SUP>0</SUP> = 2gr<SUP>2</SUP> (1/r –
+1/r<SUB>0</SUB>)</P>
+<P class=normal>qui se trouvait précisément dans le problème de la Terre à la
+Lune, où elle contenait, en outre les expressions relatives à l’attraction
+lunaire.</P>
+<P>En somme, le vulgaire n’eût absolument rien compris à ce travail. Aussi
+parut-il convenable de lui en faire connaître les données et les résultats, dont
+le monde entier s’inquiétait si vivement depuis quelques semaines.</P>
+<P>Et c’est ce qui fut livré à la publicité des journaux, dès que les savants de
+la Commission d’enquête eurent pris connaissance des formules du célèbre
+calculateur… C’est ce que toutes les feuilles publiques, sans distinction de
+parti, portèrent à la connaissance des populations.</P>
+<P>Et d’abord, pas de discussion possible sur le travail de J.- T. Maston.
+Problème correctement énoncé, problème à demi résolu, dit-on, et, celui-ci
+l’était remarquablement. D’ailleurs, les calculs avaient été faits avec trop de
+précision pour que la Commission d’enquête eût songé à mettre en doute leur
+exactitude et leurs conséquences. Si l’opération était menée jusqu’au bout,
+l’axe terrestre serait immanquablement modifié, et les catastrophes prévues
+s’accompliraient dans toute leur plénitude.</P>
+<P><I>Note rédigée par les soins de la Commission d’enquête de Baltimore, pour
+être communiquée aux journaux, revues et magazines des deux mondes.</I></P>
+<P>« L’effet, poursuivi par le Conseil d’administration de la <I>North Polar
+Practical Association</I>, et qui a pour but de substituer un nouvel axe de
+rotation à l’ancien axe, est obtenu au moyen du recul d’un engin fixé en un
+point déterminé de la Terre. Si l’âme de cet engin est irrésistiblement soudée
+au sol, il n’est pas douteux qu’il communiquera son recul à la masse de toute
+notre planète.</P>
+<P>« L’engin, adopté par les ingénieurs de la Société, n’est autre qu’un canon
+monstre, dont l’effet serait nul si l’on tirait verticalement. Pour produire
+l’effet maximum, il faut le braquer horizontalement vers le nord ou vers le sud,
+et c’est cette dernière direction qui a été choisie par Barbicane and Co. En ces
+conditions, le recul produit un choc à la Terre vers le nord &shy; choc
+assimilable à celui d’une bille prise très fin.&nbsp;»</P>
+<P>En vérité, c’est bien ce qu’avait pressenti ce perspicace Alcide
+Pierdeux.</P>
+<P>« Dès que le coup est tiré, le centre de la Terre se déplace suivant une
+direction parallèle à celle du choc, ce qui pourra changer le plan de l’orbite
+et par conséquent la durée de l’année, mais dans une mesure si faible qu’elle
+doit être considérée comme absolument négligeable. En même temps, la Terre prend
+un mouvement de rotation autour d’un axe situé dans le plan des l’Équateur, et
+sa rotation s’accomplirait indéfiniment sur ce nouvel axe, si le mouvement
+diurne n’eût pas existé antérieurement au choc.</P>
+<P>« Or, ce mouvement, il existe autour de la ligne des Pôles, et, en se
+combinant avec la rotation accessoire produite par le recul, il donne naissance
+à un nouvel axe, dont le Pôle s’écarte de l’ancien d’une quantité x. En outre,
+si le coup est tiré au moment où le point vernal &shy; l’une des deux
+intersections de l’Équateur et de l’écliptique &shy; est au nadir du point de
+tir, et si le recul est assez fort pour déplacer l’ancien Pôle de 23°28’, le
+nouvel axe terrestre devient perpendiculaire au plan de son orbite &shy; ainsi
+que cela a lieu à peu près pour la planète Jupiter.</P>
+<P>« On sait quelles seraient les conséquences de cette perpendicularité, que le
+président Barbicane a cru devoir indiquer dans la séance du 22 décembre.</P>
+<P>« Mais, étant donnée la masse de la Terre et la quantité de mouvement qu’elle
+possède, peut-on concevoir une bouche à feu telle que son recul soit capable de
+produire une modification dans l’emplacement du Pôle actuel, et surtout d’une
+valeur de 23°28’?</P>
+<P>« Oui, si un canon ou une série de canons sont construits avec les dimensions
+exigées par les lois de la mécanique, ou, à défaut de ces dimensions, si les
+inventeurs sont en possession d’un explosif d’une puissance assez considérable
+pour qu’il imprime au projectile la vitesse nécessitée pour un tel
+déplacement.</P>
+<P>« Or, en prenant pour type le canon de vingt-sept centimètres de la marine
+française (modèle 1875), qui lance un projectile de cent quatre-vingts
+kilogrammes avec une vitesse de cinq cents mètres par seconde, en donnant à
+cette bouche à feu des dimensions cent fois plus grandes, c’est-à- dire un
+million de fois en volume, elle lancerait un projectile de cent quatre-vingt
+mille tonnes. Si, en outre, la poudre avait une vitesse suffisante pour imprimer
+au projectile une vitesse cinq mille six cents fois plus forte qu’avec la
+vieille poudre à canon, le résultat cherché serait obtenu. En effet, avec une
+vitesse de deux mille huit cents kilomètres par seconde, [Note 17: Vitesse qui
+suffirait pour aller en une seconde de Paris à Pétersbourg.] il n’y a pas à
+craindre que le choc du projectile, rencontrant de nouveau la Terre, remette les
+choses dans l’état initial.</P>
+<P>« Eh bien, par malheur pour la sécurité terrestre, si extraordinaire que cela
+paraisse, J.-T. Maston et ses collègues ont précisément en leur possession cet
+explosif d’une puissance presque infinie, et dont la poudre, employée pour
+lancer le boulet de la Columbiad vers la Lune, ne saurait donner une idée. C’est
+le capitaine Nicholl qui l’a découvert. Quelles sont les substances qui entrent
+dans sa composition, on n’en trouve qu’imparfaitement trace dans le carnet de
+J.-T. Maston, et il se borne à signaler cet explosif sous le nom de «
+méli-mélonite.&nbsp;»</P>
+<P>« Tout ce qu’on sait, c’est qu’elle est formée par la réaction d’un méli-mélo
+de substances organiques et d’acide azotique. Un certain nombre de radicaux
+monoatomiques se substituent au même nombre d’atomes d’hydrogène, et on obtient
+une poudre qui, comme le fulmi-coton, est formée par la combinaison et non par
+le simple mélange des principes comburants et combustibles.</P>
+<P>« En somme, quel que soit cet explosif, avec la puissance qu’il possède, plus
+que suffisante pour rejeter un projectile pesant cent quatre-vingt mille tonnes
+hors de l’attraction terrestre, il est évident que le recul qu’il imprimera au
+canon produira les effets suivants : changement de l’axe, déplacement du Pôle de
+23°28’, perpendicularité du nouvel axe sur le plan de l’écliptique. De là,
+toutes les catastrophes si justement redoutées par les habitants de la
+Terre.</P>
+<P>« Cependant, une chance reste à l’humanité d’échapper aux conséquences d’une
+opération qui doit provoquer de telles modifications dans les conditions
+géographiques et climatologiques du globe terrestre.</P>
+<P>« Est-il possible de fabriquer un canon de dimensions telles qu’il soit un
+million de fois en volume ce qu’est le canon de vingt-sept centimètres? Quels
+que soient les progrès de l’industrie métallurgique, qui construit des ponts de
+la Tay et du Forth, des viaducs de Garabit et des tours Eiffel, est-il
+admissible que des ingénieurs puissent produire cet engin gigantesque, sans
+parler du projectile de cent quatre-vingt mille tonnes qui devra être lancé dans
+l’espace?</P>
+<P>« Il est permis d’en douter. C’est là, évidemment, une des raisons pour
+lesquelles la tentative de Barbicane and Co. a bien des raisons de ne point
+réussir. Mais elle laisse encore le champ ouvert à nombre d’éventualités
+particulièrement inquiétantes, puisqu’il semble que la nouvelle Société s’est
+déjà mise à l’oeuvre.</P>
+<P>« Qu’on le sache bien, lesdits Barbicane et Nicholl ont quitté Baltimore et
+l’Amérique. Ils sont partis depuis plus de deux mois. Où sont-ils allés?… Très
+certainement, en cet endroit inconnu du globe, où tout doit être disposé pour
+tenter leur opération.</P>
+<P>« Or, quel est cet endroit? On l’ignore, et, par conséquent, il est
+impossible de se mettre à la poursuite des audacieux « malfaiteurs&nbsp;» (sic),
+qui prétendent bouleverser le monde sous prétexte d’exploiter à leur profit des
+houillères nouvelles.</P>
+<P>« Évidemment, que ce lieu fût indiqué sur le carnet de J.- T. Maston, à la
+dernière page qui résumait ses travaux, ce n’est que trop certain. Mais cette
+dernière page a été déchiré sous la dent du complice d’Impey Barbicane, et ce
+complice, incarcéré maintenant dans la prison de Baltimore, se refuse absolument
+à parler.</P>
+<P>« Telle est donc la situation. Si le président Barbicane parvient à fabriquer
+son canon monstre et son projectile, en un mot, si son opération est faite dans
+les conditions sus- énoncées, il modifiera l’ancien axe, et c’est dans six mois
+que la Terre sera soumise aux conséquences de cette « impardonnable
+tentative&nbsp;» (sic).</P>
+<P>« En effet, une date a été choisie pour que le tir donne son plein et entier
+effort, date à laquelle le choc, imprimé à l’ellipsoïde terrestre, produira son
+maximum d’intensité.</P>
+<P>« C’est le 22 septembre, douze heures après le passage du Soleil au méridien
+du lieu x.</P>
+<P>« Ces circonstances étant connues : 1° que le tir s’opérera avec un canon un
+million de fois gros comme le canon de vingt-sept; 2° que ce canon sera chargé
+d’un projectile de cent quatre-vingt mille tonnes; 3° que ce projectile sera
+animé d’une vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres; 4° que le coup
+sera tiré le 22 septembre, douze heures après le passage du Soleil au méridien
+du lieu; &shy; peut- on déduire de ces circonstances quel est le lieu x où se
+fera l’opération?</P>
+<P>« Évidemment non! ont répondu les commissaires- enquêteurs.</P>
+<P>« Effectivement, rien ne peut permettre de calculer quel sera le point x,
+puisque, dans le travail de J. T. Maston, rien n’indique en quel endroit du
+globe passera le nouvel axe, en d’autres termes, en quel endroit seront situés
+les nouveaux Pôles de la Terre. À 23°28’ de l’ancien, soit! Mais sur quel
+méridien, c’est ce qu’il est absolument impossible d’établir.</P>
+<P>« Donc, impossible de reconnaître quels seront les territoires abaissés ou
+surélevés, par suite de la dénivellation des océans, quels seront les continents
+transformés en mers et les mers transformés en continents.</P>
+<P>« Et cependant, cette dénivellation sera très considérable, à s’en rapporter
+aux calculs de J.-T. Maston. Après le choc, la surface de la mer prendra la
+forme d’un ellipsoïde de révolution autour du nouvel axe polaire, et le niveau
+de la couche liquide changera sur presque tous les points du globe.</P>
+<P>« En effet, l’intersection du niveau de la mer ancien et du niveau de la mer
+nouveau &shy; deux surfaces de révolution égales dont les axes se rencontrent
+&shy; se composera de deux courbes planes, dont les deux plans passeront par une
+perpendiculaire au plan des deux axes polaires, et respectivement par les deux
+bissectrices de l’angle des deux axes polaires. (<I>Texte même relevé sur le
+carnet du calculateur</I>.)</P>
+<P>« Il suit de là que les maxima de dénivellation peuvent atteindre une
+surélévation ou un abaissement de 8415 mètres par rapport au niveau ancien, et
+qu’en certains points du globe, divers territoires seront abaissés ou surélevés
+de cette quantité par rapport au nouveau. Cette quantité diminuera graduellement
+jusqu’aux lignes de démarcation partageant le globe en quatre segments, sur la
+limite desquels la dénivellation deviendra nulle.</P>
+<P>« Il est même à remarquer que l’ancien Pôle sera lui- même immergé sous plus
+de 3000 mètres d’eau, puisqu’il se trouve à une moindre distance du centre de la
+Terre par suite de l’aplatissement du sphéroïde. Donc, le domaine acquis par la
+<I>North Polar Practical Association</I> devrait être noyé et par conséquent
+inexploitable. Mais le cas a été prévu par Barbicane and Co. et des
+considérations géographiques, déduites des dernières découvertes, permettent de
+conclure à l’existence, au Pôle arctique, d’un plateau dont l’altitude est
+supérieure à 3000 mètres.</P>
+<P>« Quant aux points du globe où la dénivellation atteindra 8415 mètres, et par
+conséquent, aux territoires qui en subiront les désastreuses conséquences, il ne
+faut pas prétendre à les déterminer. Les calculateurs les plus ingénieux n’y
+parviendraient pas. Il y a, dans cette équation, une inconnue que nulle formule
+ne peut dégager. C’est la situation précise du point x où se produira le tir,
+et, par suite, le choc… Or, cet x, est le secret des promoteurs de cette
+déplorable affaire.</P>
+<P>« Donc, pour résumer, les habitants de la Terre, sous n’importe quelle
+latitude qu’ils vivent, sont directement intéressés à connaître ce secret,
+puisqu’ils sont directement menacés par les agissements de Barbicane and Co.</P>
+<P>« Aussi avis est-il donné aux habitants de l’Europe, de l’Afrique, de l’Asie,
+de l’Amérique, de l’Australasie et de l’Océanie, de veiller à tous travaux de
+balistique, tels que fonte de canons, fabrication de poudres ou de projectiles,
+qui pourraient être entrepris sur leur territoire, d’observer également la
+présence de tout étranger dont l’arrivée paraîtrait suspecte et d’en avertir
+aussitôt les membres de la Commission d’enquête, à Baltimore, Maryland, USA.</P>
+<P>« Fasse le ciel que cette révélation arrive avant le 22 septembre de la
+présente année, qui menace de troubler l’ordre établi dans le système
+terrestre.&nbsp;»</P>
+<H4>XII</H4>
+<H4>Dans lequel J.-T. Maston continue<BR>héroïquement à se taire.</H4>
+<P>Ainsi, après le canon employé pour lancer un projectile de la Terre à la
+Lune, le canon employé pour modifier l’axe terrestre! Le canon! Toujours le
+canon! Mais ils n’ont donc pas autre chose en tête, ces artilleurs du Gun Club!
+Ils sont donc pris de la folie du « canonisme intensif!&nbsp;» Ils font donc du
+canon l’ultima ratio en ce monde! Ce brutal engin est-il donc le souverain de
+l’univers? De même que le droit canon règle la théologie, le roi canon est-il le
+suprême régulateur des lois industrielles et cosmologiques?</P>
+<P>Oui! Il faut bien l’avouer, le canon, c’était l’engin qui devait s’imposer à
+l’esprit du président Barbicane et de ses collègues. Ce n’est pas impunément
+qu’on a consacré toute sa vie à la balistique. Après la Columbiad de la Floride,
+ils devaient en arriver au canon monstre de… du lieu x. Et ne les entend-on pas
+déjà crier d’une voix retentissante :</P>
+<P>« Pointez sur la Lune!… Première pièce… Feu!</P>
+<P>— Changez l’axe de la Terre… Deuxième pièce… Feu!&nbsp;»</P>
+<P>En attendant ce commandement que l’univers avait si bonne envie de leur
+lancer :</P>
+<P>« À Charenton!… Troisième pièce… Feu!…&nbsp;»</P>
+<P>En vérité, leur opération justifiait bien le titre de cet ouvrage. N’est-il
+pas plus exactement intitulé <I>Sans dessus dessous</I> que <I>Sens dessus
+dessous</I>, puisque il n’y aurait plus ni « dessous&nbsp;» ni « dessus&nbsp;»
+et que, suivant l’expression d’Alcide Pierdeux, il s’ensuivrait « un
+chambardement général!&nbsp;»</P>
+<P>Quoi qu’il en fût, la publication de la note rédigée par la Commission
+d’enquête produisit un effet dont rien ne saurait donner l’idée. Il faut en
+convenir, ce qu’elle disait n’était pas fait pour rassurer. Des calculs de J.-T.
+Maston, il résultait que le problème de mécanique avait été résolu dans toutes
+ses données. L’opération, tentée par le président Barbicane et par le capitaine
+Nicholl &shy; cela n’était que trop clair &shy; allait introduire une
+modification des plus regrettables dans le mouvement de rotation diurne. Un
+nouvel axe serait substitué à l’ancien… Et l’on sait quelles devaient être les
+conséquences de cette substitution.</P>
+<P>L’oeuvre de Barbicane and Co. fut donc définitivement jugée, maudite,
+dénoncée à la réprobation générale. Dans l’ancien comme dans le nouveau
+continent, les membres du conseil d’administration de la <I>North Polar
+Practical Association</I> n’eurent plus que des adversaires. S’il leur restait
+quelques partisans parmi les cerveaux brûlés des États-Unis, ils étaient
+rares.</P>
+<P>Vraiment, au point de vue de leur sécurité personnelle, le président
+Barbicane et le capitaine Nicholl avaient sagement fait de quitter Baltimore et
+l’Amérique. On est fondé à croire qu’il leur serait arrivé malheur. Ce n’est pas
+impunément que l’on peut menacer en masse quatorze cents millions d’habitants,
+bouleverser leurs habitudes par un changement apporté aux conditions
+d’habitabilité de la Terre, et les inquiéter dans leur existence même, en
+provoquant une catastrophe universelle.</P>
+<P>Maintenant, comment les deux collègues du Gun-club avaient-ils disparu sans
+laisser aucune trace? Comment le matériel et le personnel, nécessités par une
+telle opération, avaient-ils pu partir sans que l’on s’en fût aperçu? Des
+centaines de wagons, si c’était par railway, des centaines de navires, si
+c’était par mer, n’auraient pas suffi à transporter les chargements de métal, de
+charbon et de méli-mélonite. Il était tout à fait incompréhensible que ce départ
+eût pu avoir lieu incognito. Cela était néanmoins. En outre, après sérieuse
+enquête, on reconnut qu’aucune commande n’avait été envoyée ni aux usines
+métallurgiques, ni aux fabriques de produits chimiques des deux Mondes. Que ce
+fût inexplicable, soit! Cela s’expliquerait dans l’avenir… s’il y avait un
+avenir!</P>
+<P>Toutefois, si le président Barbicane et le capitaine Nicholl, mystérieusement
+disparus, étaient à l’abri d’un danger immédiat, leur collègue J.-T. Maston,
+congrûment mis sous clef, pouvait tout craindre des représailles publiques. Bah!
+il ne s’en préoccupait guère! Quoi admirable têtu que ce calculateur! Il était
+de fer, comme son avant-bras. Rien ne le ferait céder.</P>
+<P>Du fond de la cellule qu’il occupait à la prison de Baltimore, le secrétaire
+du Gun-Club s’absorbait de plus en plus dans la contemplation lointaine des
+collègues qu’il n’avait pu suivre. Il évoquait la vision du président Barbicane
+et du capitaine Nicholl, préparant leur opération gigantesque en ce point
+inconnu du globe, où nul n’irait les troubler. Il les voyait fabriquant leur
+énorme engin, combinant leur méli- mélonite, fondant le projectile que le Soleil
+compterait bientôt au nombre de ses petites planètes. Ce nouvel astre porterait
+le nom charmant de Scorbetta, témoignage de galanterie et d’estime envers la
+riche capitaliste de New-Park. Et J.-T. Maston supputait les jours, trop courts
+à son gré, qui le rapprochaient de la date fixée pour le tir.</P>
+<P>On était déjà au commencement d’avril. Dans deux mois et demi, l’astre du
+jour, après s’être arrêté au solstice sur le Tropique du Cancer, rétrograderait
+vers le Tropique du Capricorne. Trois mois plus tard, il traverserait la ligne
+équatoriale à l’équinoxe d’automne. Et alors, ce serait fini de ces saisons qui,
+depuis des millions de siècles, alternaient si régulièrement et si «
+bêtement&nbsp;» au cours de chaque année terrestre. Pour la dernière fois, en
+l’an 189–, le sphéroïde aurait été soumis à cette inégalité des jours et des
+nuits. Il n’y aurait plus qu’un même nombre d’heures entre le lever et le
+coucher du Soleil sur n’importe quel horizon du globe.</P>
+<P>En vérité, c’était là une oeuvre magnifique, surhumaine, divine. J.-T. Maston
+en oubliait le domaine arctique et l’exploitation des houillères de l’ancien
+Pôle, pour ne voir que les conséquences cosmographiques de l’opération. Le but
+principal de la nouvelle Société s’effaçait au milieu des transformations qui
+allaient changer la face du monde.</P>
+<P>Mais voilà! le monde ne voulait pas changer de face. N’était-elle pas
+toujours jeune, celle que Dieu lui avait donnée aux premières heures de la
+création!</P>
+<P>Quant à J.-T. Maston, seul et sans défense au fond de sa cellule, il ne
+cessait de résister à toutes les pressions qu’on tentait d’exercer sur lui. Les
+membres de la Commission d’enquête venaient journellement le visiter; ils n’en
+pouvaient rien obtenir. C’est alors que John H. Prestice eut l’idée d’utiliser
+une influence qui réussirait peut-être mieux que la leur &shy; celle de Mrs
+Evangélina Scorbitt. Personne n’ignorait de quel dévouement cette respectable
+veuve était capable, quand il s’agissait des responsabilités de J.-T. Maston, et
+quel intérêt sans bornes elle portait au célèbre calculateur.</P>
+<P>Donc, après délibération des commissaires, Mrs Evangélina Scorbitt fut
+autorisée à venir voir le prisonnier autant qu’elle le voudrait. N’était-elle
+pas, elle-même, aussi menacée que les autres habitants du globe par le recul du
+canon monstre? Est-ce que son hôtel de New-Park serait plus épargné dans la
+catastrophe finale que la hutte du plus humble coureur des bois ou le wigwam de
+l’Indien des Prairies? Est-ce qu’il n’y allait pas de son existence comme de
+celle du dernier des Samoyèdes ou du plus obscur insulaire du Pacifique? Voilà
+ce que le président de la Commission lui fit comprendre, voilà pourquoi elle fut
+priée d’user de son influence sur l’esprit de J.-T. Maston.</P>
+<P>Si celui-ci se décidait enfin à parler, s’il voulait dire en quel endroit le
+président Barbicane et le capitaine Nicholl &shy; et très certainement aussi le
+nombreux personnel qu’ils avaient dû s’adjoindre &shy; étaient occupés à leurs
+préparatifs, il serait encore temps d’aller à leur recherche, de retrouver leurs
+traces, de mettre fin aux affres, transes et épouvantes de l’humanité.</P>
+<P>Mrs Evangélina Scorbitt eut donc accès dans la prison. Ce qu’elle désirait
+par-dessus tout, c’était revoir J.-T. Maston, arraché par des mains policières
+au bien-être de son cottage.</P>
+<P>Mais c’était bien mal la connaître, l’énergique Evangélina, que de la croire
+esclave des faiblesses humaines! Et, le 9 avril, si quelque oreille indiscrète
+se fût collée à la porte de la cellule, la première fois que Mrs Scorbitt y
+pénétra, voici ce que cette oreille aurait entendu &shy; non sans quelque
+surprise :</P>
+<P>« Enfin, cher Maston, je vous revois!</P>
+<P>— Vous, mistress Scorbitt?</P>
+<P>— Oui, mon ami, après quatre semaines, quatre longues semaines de
+séparation…</P>
+<P>— Exactement vingt-huit jours, cinq heures et quarante-cinq minutes, répondit
+J.-T. Maston, après avoir consulté sa montre.</P>
+<P>— Enfin nous sommes réunis!…</P>
+<P>— Mais comment vous ont-ils laissé pénétrer jusqu’à moi, chère mistress
+Scorbitt?</P>
+<P>— À la condition d’user de l’influence due à une affection sans bornes sur
+celui qui en est l’objet!</P>
+<P>— Quoi!… Evangélina! s’écria J.-T. Maston. Vous auriez consenti à me donner
+de tels conseils!… Vous avez eu la pensée que je pourrais trahir nos
+collègues!…</P>
+<P>— Moi? cher Maston!… M’appréciez-vous donc si mal!… Moi!… vous prier de
+sacrifier votre sécurité à votre honneur!… Moi?… vous pousser à un acte, qui
+serait la honte d’une vie consacrée tout entière aux plus hautes spéculations de
+la mécanique transcendante!</P>
+<P>— À la bonne heure, mistress Scorbitt! Je retrouve bien en vous la généreuse
+actionnaire de notre Société! Non!… je n’ai jamais douté de votre grand
+coeur!</P>
+<P>— Merci, cher Maston!</P>
+<P>— Quant à moi, divulguer notre oeuvre, révéler en quel point du globe va
+s’accomplir notre tir prodigieux, vendre pour ainsi dire ce secret que j’ai pu
+heureusement cacher au plus profond de moi-même, permettre à ces barbares de se
+lancer à la poursuite de nos amis, d’interrompre des travaux qui feront notre
+profit et notre gloire!… Plutôt mourir!</P>
+<P>— Sublime Maston!&nbsp;» répondit Mrs Evangélina Scorbitt.</P>
+<P>En vérité, ces deux êtres, si étroitement unis par le même enthousiasme &shy;
+et aussi insensés l’un que l’autre, d’ailleurs &shy; étaient bien faits pour se
+comprendre.</P>
+<P>« Non! jamais ils ne sauront le nom du pays que mes calculs ont désigné et
+dont la célébrité va devenir immortelle! ajouta J.-T. Maston. Qu’ils me tuent,
+s’ils le veulent, mais ils ne m’arracheront pas mon secret!</P>
+<P>— Et qu’ils me tuent avec vous! s’écria Mrs Evangélina Scorbitt. Moi aussi,
+je serai muette…</P>
+<P>— Heureusement, chère Evangélina, ils ignorent que vous le possédez, ce
+secret!</P>
+<P>— Croyez-vous donc, cher Maston, que je serais capable de le livrer, parce
+que je ne suis qu’une femme! Trahir nos collègues et vous!… Non, mon ami, non!
+Que ces Philistins soulèvent contre vous la population des villes et des
+campagnes, que le monde entier pénètre par la porte de cette cellule pour vous
+en arracher, eh bien! je serai là, et nous aurons au moins cette consolation de
+mourir ensemble…&nbsp;»</P>
+<P>Et, si ce peut jamais être une consolation, J.-T. Maston pouvait-il en rêver
+une plus douce que de mourir dans les bras de Mrs Evangélina Scorbitt!</P>
+<P>Ainsi finissait la conversation toutes les fois que l’excellente dame venait
+visiter le prisonnier.</P>
+<P>Et, lorsque les commissaires-enquêteurs l’interrogeaient sur le résultat de
+ses entrevues :</P>
+<P>« Rien encore! disait-elle. Peut-être avec du temps obtiendrai-je
+enfin…&nbsp;»</P>
+<P>Ô astuce de femme!</P>
+<P>Avec du temps! disait-elle. Mais, ce temps, il marchait à grands pas. Les
+semaines s’écoulaient comme des jours, les jours comme des heures, les heures
+comme des minutes.</P>
+<P>On était en mai déjà. Mrs Evangélina Scorbitt n’avait rien obtenu de J.-T.
+Maston, et là où cette femme si influente avait échoué, nul autre ne pouvait
+avoir l’espoir de réussir. Faudrait-il donc se résigner à attendre le coup
+terrible, sans qu’il se présentât une chance de l’empêcher?</P>
+<P>Eh bien, non! En pareille occurrence, la résignation est inacceptable! Aussi
+les délégués des Puissances européennes devinrent-ils plus obsédants que jamais.
+Il y eut lutte de tous les instants entre eux et les membres de la Commission
+d’enquête, lesquels furent directement pris à partie. Jusqu’au flegmatique
+Jacques Jansen, qui, en dépit de sa placidité hollandaise, accablait les
+commissaires de ses récriminations quotidiennes. Le colonel Boris Karkof eut
+même un duel avec le secrétaire de ladite commission &shy; duel dans lequel il
+ne blessa que légèrement son adversaire. Quant au major Donellan, s’il ne se
+battit ni à l’arme à feu ni à l’arme blanche, &shy; ce qui est contraire aux
+usages britanniques &shy; du moins, assisté de son secrétaire Dean Toodrink,
+échangea-t-il quelques douzaines de coups de poing dans une boxe en règle avec
+William S. Forster, le flegmatique consignataire de morues, l’homme de paille de
+la <I>North Polar Practical Association</I>, lequel, d’ailleurs, ne savait rien
+de l’affaire.</P>
+<P>En réalité, le monde entier se conjurait pour rendre les Américains des
+États-Unis responsables des actes de l’un de leurs plus glorieux enfants, Impey
+Barbicane. On ne parlait rien moins que de retirer les ambassadeurs et les
+ministres plénipotentiaires accrédités près cet imprudent gouvernement de
+Washington et de lui déclarer la guerre.</P>
+<P>Pauvres États-Unis! Ils n’eussent pas mieux demandé que de mettre la main sur
+Barbicane and Co. En vain répondaient- ils que les Puissances de l’Europe, de
+l’Asie, de l’Afrique et de l’Océanie avaient carte blanche pour l’arrêter
+partout où il se trouverait, on ne les écoutait même pas. Et jusqu’alors,
+impossible de découvrir en quel lieu le président et son collègue s’occupaient à
+préparer leur abominable opération.</P>
+<P>À quoi, les Puissances étrangères répondaient :</P>
+<P>« Vous avez J.-T. Maston, leur complice! Or, J.-T. Maston sait à quoi s’en
+tenir sur le compte de Barbicane. Donc, faites parler J.-T. Maston.&nbsp;»</P>
+<P>Faire parler J.-T. Maston! Autant eût valu arracher une parole de la bouche
+d’Harpocrate, dieu du silence, ou au sourd-muet en chef de l’Institut de
+New-York.</P>
+<P>Et alors, l’exaspération croissant avec l’inquiétude universelle, quelques
+esprits pratiques rappelèrent que la torture du moyen âge avait du bon, les
+brodequins du maître- tourmenteur juré, le tenaillement aux mamelles, le plomb
+fondu, si souverain pour délier les langues les plus rebelles, l’huile
+bouillante, le chevalet, la question par l’eau, l’estrapade, etc. Pourquoi ne
+pas se servir de ces moyens que la justice d’autrefois n’hésitait pas à employer
+dans des circonstances infiniment moins graves, et pour des cas particuliers qui
+n’intéressaient que fort indirectement les masses?</P>
+<P>Mais, il faut bien le reconnaître, ces moyens que justifiaient les moeurs
+d’autrefois, ne pouvaient plus être employés à la fin d’un siècle de douceur et
+de tolérance, &shy; d’un siècle aussi empreint d’humanité que ce
+XIX<SUP>ème</SUP>, caractérisé par l’invention du fusil à répétition, des balles
+de sept millimètres et des trajectoires d’une tension invraisemblable, &shy;
+d’un siècle qui admet dans les relations internationales l’emploi des obus à la
+mélinite, à la roburite, à la bellite, à la panclastite, à la méganite et autres
+substances en ite, qui ne sont rien, il est vrai, auprès de la
+méli-mélonite.</P>
+<P>J.-T. Maston n’avait donc point à redouter d’être soumis à la question
+ordinaire ou extraordinaire. Tout ce qu’on pouvait espérer, c’est que,
+comprenant enfin quelle était sa responsabilité, il se déciderait peut-être à
+parler, ou s’il s’y refusait, que le hasard parlerait pour lui.</P>
+<H4>XIII</H4>
+<H4>La fin duquel J.-T. Maston fait une réponse<BR>véritablement épique.</H4>
+<P>Le temps marchait, cependant, et très probablement aussi, marchaient les
+travaux que le président Barbicane et le capitaine Nicholl accomplissaient dans
+des conditions si surprenantes &shy; on ne savait où.</P>
+<P>Pourtant, comment se faisait-il qu’une opération, qui exigeait
+l’établissement d’une usine considérable, la création de hauts fourneaux
+capables de fondre un engin un million de fois gros comme le canon de vingt-sept
+de la marine, et un projectile pesant 180&nbsp;000 tonnes, qui nécessitait
+l’embauchage de plusieurs milliers d’ouvriers, leur transport, leur aménagement,
+oui! comment se faisait-il qu’une telle opération eût pu être soustraite à
+l’attention des intéressés? En quelle partie de l’Ancien ou du Nouveau
+Continent, Barbicane and Co. s’était-il si secrètement installé que l’éveil
+n’eût jamais été donné aux peuplades voisines? Était-ce dans une île abandonnée
+du Pacifique ou de l’océan Indien? Mais il n’y a plus d’îles désertes de nos
+jours : les Anglais ont tout pris. À moins que la nouvelle Société n’en eût
+découvert une tout exprès? Quant à penser que ce fût en un point des régions
+arctiques ou antarctiques qu’elle eût établi des usines, non! cela eût été
+anormal. N’était-ce pas précisément parce qu’on ne peut atteindre ces hautes
+latitudes que la <I>North Polar Practical Association</I> tentait de les
+déplacer?</P>
+<P>D’ailleurs, chercher le président Barbicane et le capitaine Nicholl à travers
+ces continents ou ces îles, ne fût-ce que dans leurs parties relativement
+abordables, c’eût été perdre son temps. Le carnet, saisi chez le secrétaire du
+Gun-Club ne mentionnait-il pas que le tir devait effectuer à peu près sur
+l’Équateur? Or, là se trouvent des régions habitables, sinon habitées par des
+hommes civilisés. Si donc c’était aux environs de la ligne équinoxiale que les
+expérimentateurs avaient dû s’établir, ce ne pouvait être ni en Amérique, dans
+toute l’étendue du Pérou et du Brésil, ni dans les îles de la Sonde, Sumatra,
+Bornéo, ni dans les îles de la mer des Célèbes, ni dans la Nouvelle-Guinée, où
+pareille opération n’eût pu être conduite sans que les populations en eussent
+été informées. Très vraisemblablement aussi, elle n’aurait pu être tenue secrète
+dans tout le centre de l’Afrique, à travers la région des grands lacs, traversée
+par l’Équateur. Restaient, il est vrai, les Maldives dans la mer des Indes, les
+îles de l’Amirauté, Gilbert, Christmas, Galapagos dans le Pacifique, San Pedro
+dans l’Atlantique. Mais les informations, prises en ces divers lieux, n’avaient
+donné aucun résultat. Aussi en était-on réduit à de vagues conjectures, peu
+faites pour calmer les transes universelles.</P>
+<P>Et que pensait de tout cela Alcide Pierdeux? Plus « sulfurique&nbsp;» que
+jamais, il ne cessait de rêver aux diverses conséquences de ce problème. Que le
+capitaine Nicholl eût inventé un explosif d’une telle puissance, qu’il eût
+trouvé cette méli-mélonite, d’une expansion trois ou quatre mille fois plus
+grande que celle des plus violents explosifs de guerre, et cinq mille six cents
+fois plus forte que cette bonne vieille poudre à canon de nos ancêtres, c’était
+déjà fort étonnant, « et même fort détonnant!&nbsp;» disait-il, mais enfin ce
+n’était pas impossible. On ne sait guère ce que réserve l’avenir en ce genre de
+progrès, qui permettra de démolir les armées à n’importe quelles distances. En
+tout cas, le redressement de l’axe terrestre produit par le recul d’une bouche à
+feu, ce n’était pas non plus pour surprendre l’ingénieur français. Aussi,
+s’adressant in petto au promoteur de l’affaire :</P>
+<P>« Il est bien évident, président Barbicane, disait-il, que, journellement, la
+Terre attrape le contrecoup de tous les chocs qui se produisent à sa surface. Il
+est certain que, lorsque des centaines de mille hommes s’amusent à s’envoyer des
+milliers de projectiles pesant quelques kilogrammes, ou des millions de
+projectiles pesant quelques grammes, et même, simplement, quand je marche ou
+quand je saute, ou quand j’allonge le bras, ou lorsque un globule sanguin se
+balade dans mes veines, cela agit sur la masse de notre sphéroïde. Donc, la
+grande machine est de nature à produire la secousse demandée. Mais, nom d’une
+intégrale! cette secousse sera-t-elle suffisante pour faire basculer la Terre?
+Eh! c’est ce que les équations de cet animal de J.-T. Maston «
+démonstrandent&nbsp;» péremptoirement, il faut bien le reconnaître!&nbsp;»</P>
+<P>En effet, Alcide Pierdeux ne pouvait qu’admirer les ingénieux calculs du
+secrétaire du Gun-Club, communiqués par les membres de la Commission d’enquête à
+ceux des savants qui étaient en état de les comprendre. Et Alcide Pierdeux, qui
+lisait l’algèbre comme on lit un journal, trouvait à cette lecture un charme
+inexprimable.</P>
+<P>Mais, si le chambardement avait lieu, que de catastrophes accumulées à la
+surface du sphéroïde! Que de cataclysmes, cités renversées, montagnes ébranlées,
+habitants détruits par millions, masses liquides projetées hors de leur lit et
+provoquant d’épouvantables sinistres!</P>
+<P>Ce serait comme un tremblement de terre d’une incomparable violence.</P>
+<P>« Si encore, grommelait Alcide Pierdeux, si encore la sacrée poudre du
+capitaine Nicholl était moins forte, on pourrait espérer que le projectile
+viendrait de nouveau choquer la Terre, soit en avant du point de tir, soit même
+en arrière, après avoir fait le tour du globe. Et alors, tout serait remis en
+place au bout d’un temps relativement court &shy; non sans avoir provoqué
+quelques grands désastres cependant. Mais va te faire lanlaire! Grâce à leur
+méli-mélonite, le boulet décrira une demi branche d’hyperbole, et il ne viendra
+plus demander pardon à la Terre de l’avoir dérangée, en la remettant en
+place!&nbsp;»</P>
+<P>Et Alcide Pierdeux gesticulait comme un appareil sémaphorique, au risque de
+tout briser dans un rayon de deux mètres.</P>
+<P>Puis, il se répétait :</P>
+<P>« Si, au moins, le lieu de tir était connu, j’aurais vite fait d’établir sur
+quels grands cercles terrestres la dénivellation serait nulle, et aussi, les
+points où elle atteindrait son maximum. On pourrait prévenir les gens de
+déménager à temps, avant que leurs maisons ou leurs villes ne leur fussent
+tombées sur la caboche. Mais comment le savoir?&nbsp;»</P>
+<P>Après quoi, arrondissant sa main au-dessus des rares cheveux qui lui
+garnissaient le crâne :</P>
+<P>« Eh! j’y pense, ajoutait-il, les conséquences de la secousse peuvent être
+plus compliquées qu’on ne l’imagine. Pourquoi les volcans ne profiteraient-ils
+pas de l’occasion pour se livrer à des éruptions échevelées, pour vomir, comme
+un passager qui a le mal de mer, les matières déplacées dans leurs entrailles?
+Pourquoi une partie des océans surélevés ne se précipiterait-elle pas dans leurs
+cratères? Le diable m’emporte! il peut survenir des explosions qui feront sauter
+la machine tellurienne! Ah! ce satané Maston, qui s’obstine dans son mutisme! Le
+voyez-vous, jonglant avec notre boule et faisant des effets de finesse sur le
+billard de l’Univers!&nbsp;»</P>
+<P>Ainsi raisonnait Alcide Pierdeux. Bientôt, ces effrayantes hypothèses furent
+reprises et discutées par les journaux des deux Mondes. Auprès du bouleversement
+qui résulterait de l’opération de Barbicane and Co., qu’étaient ces trombes, ces
+raz de marée, ces déluges, qui, de loin en loin, dévastent quelque étroite
+portion de la Terre? De telles catastrophes ne sont que partielles! Quelques
+milliers d’habitants disparaissent, et c’est à peine si les innombrables
+survivants se sentent troublés dans leur quiétude! Aussi, à mesure que
+s’approchait la date fatale, l’épouvante gagnait-elle les plus braves. Les
+prédicateurs avaient beau jeu pour prédire la fin du monde. On se serait cru à
+cette effrayante période de l’an 1000, alors que les vivants s’imaginèrent
+qu’ils allaient être précipités dans l’empire des morts.</P>
+<P>Que l’on se souvienne de ce qui s’était passé à cette époque. D’après un
+passage de l’Apocalypse, les populations furent fondées à croire que le jour du
+jugement dernier était proche. Elles attendaient les signes de colère, prédits
+par l’Écriture. Le fils de perdition, l’Antéchrist, allait se révéler.</P>
+<P>« Dans la dernière année du X<SUP>ème</SUP> siècle, raconte H. Martin, tout
+était interrompu, plaisirs, affaires, intérêts, tout, quasi jusqu’aux travaux de
+la campagne. Pourquoi, se disait on, songer à un avenir qui ne sera pas?
+Songeons à l’éternité qui commence demain! On se contentait de pourvoir aux
+besoins les plus immédiats; on léguait ses terres, ses châteaux aux monastères
+pour s’acquérir des protecteurs dans ce royaume des cieux où on allait entrer.
+Beaucoup de chartes de donations aux églises débutent par ces mots : « La fin du
+monde approchant, et sa ruine étant imminente…&nbsp;» Quand vint le terme fatal,
+les populations s’entassèrent incessamment dans les basiliques, dans les
+chapelles, dans les édifices consacrés à Dieu, et attendirent, transies
+d’angoisses, que les sept trompettes des sept anges du jugement retentissent du
+haut du ciel.&nbsp;»</P>
+<P>On le sait, le premier jour de l’an 1000 s’acheva, sans que les lois de la
+nature eussent été aucunement troublées. Mais, cette fois, il ne s’agissait pas
+d’un bouleversement basé sur des textes d’une obscurité toute biblique. Il
+s’agissait d’une modification apportée à l’équilibre de la Terre, reposant sur
+des calculs indiscutés, indiscutables, et d’une tentative que les progrès des
+sciences balistiques et mécaniques rendaient absolument réalisables. Cette fois,
+ce ne serait pas la mer qui rendrait ses morts, ce seraient les vivants qu’elle
+engloutirait par millions au fond de ses nouveaux abîmes.</P>
+<P>Il résulta de là, que, tout en tenant compte des changements produits dans
+les esprits par l’influence des idées modernes, l’épouvante n’en fut pas moins
+poussée à ce point, que nombre des pratiques de l’an 1000 se reproduisirent avec
+le même affolement. Jamais on ne fit avec un tel empressement ses préparatifs de
+départ pour un monde meilleur! Jamais kyrielles de péchés ne se dévidèrent dans
+les confessionnaux avec une telle abondance! Jamais tant d’absolutions ne furent
+octroyées aux moribonds qui se repentaient in extremis! Il fut même question de
+demander une absolution générale qu’un bref du pape aurait accordée à tous les
+hommes de bonne volonté sur la Terre &shy; et aussi de belle et bonne peur.</P>
+<P>En ces conditions, la situation de J.-T. Maston devenait chaque jour de plus
+en plus critique. Mrs Evangélina Scorbitt tremblait qu’il fût victime de la
+vindicte universelle. Peut-être même eut-elle la pensée de lui donner le conseil
+de prononcer ce mot qu’il s’obstinait à taire avec un entêtement sans exemple.
+Mais elle n’osa pas et fit bien. C’eût été s’exposer à un refus catégorique.</P>
+<P>Comme on le pense bien, même dans la cité de Baltimore, maintenant en proie à
+la terreur, il devenait difficile de contenir la population, surexcitée par la
+plupart des journaux de la Confédération, par les dépêches qui arrivaient « des
+quatre angles de la Terre&nbsp;», pour employer le langage apocalyptique que
+tenait saint Jean l’Évangéliste, au temps de Domitien. À coup sûr, si J.-T.
+Maston eût vécu sous le règne de ce persécuteur, son affaire aurait été vite
+réglée. On l’eût livré aux bêtes. Mais il se fût contenté de répondre :</P>
+<P>« Je le suis déjà!&nbsp;»</P>
+<P>Quoi qu’il en soit, l’inébranlable J.-T. Maston refusait de faire connaître
+la situation du lieu x, comprenant bien que, s’il la dévoilait, le président
+Barbicane et le capitaine Nicholl seraient mis dans l’impossibilité de continuer
+leur oeuvre.</P>
+<P>Après tout, c’était beau, cette lutte d’un homme seul contre le monde entier.
+Cela grandissait encore J.-T. Maston dans l’esprit de Mrs Evangélina Scorbitt,
+et aussi dans l’opinion de ses collègues du Gun-Club. Ces braves gens, il faut
+bien le dire, entêtés comme des artilleurs à la retraite, tenaient quand même
+pour les projets de Barbicane and Co. Le secrétaire du Gun-Club était arrivé à
+un tel degré de célébrité, que nombre de personnes lui écrivaient déjà, comme
+aux criminels de grande marque, pour avoir quelques lignes de cette main qui
+allait bouleverser le monde.</P>
+<P>Mais, si cela était beau, cela devenait de plus en plus dangereux. Le
+populaire se portait jour et nuit autour de la prison de Baltimore. Là, grands
+cris et grand tumulte. Les enragés voulaient lyncher J.-T. Maston <I>hic et
+nunc</I>. La police voyait venir le moment où elle serait impuissante à le
+défendre.</P>
+<P>Désireux de donner satisfaction aux masses américaines, aussi bien qu’aux
+masses étrangères, le gouvernement de Washington décida enfin de mettre J.-T.
+Maston en accusation et de le traduire devant les Assises.</P>
+<P>Avec des jurés, étreints déjà par les affres de l’épouvante, « son affaire ne
+traînerait pas!&nbsp;» comme disait Alcide Pierdeux, qui, pour sa part, se
+sentait pris d’une sorte de sympathie envers cette tenace nature de
+calculateur.</P>
+<P>Il suit de là que, dans la matinée du 5 septembre, le président de la
+Commission d’enquête se transporta de sa personne à la cellule du
+prisonnier.</P>
+<P>Mrs Evangélina Scorbut, sur son instante demande, avait été autorisée à
+l’accompagner. Peut-être, dans une dernière tentative, l’influence de cette
+aimable dame finirait-elle par l’emporter?… Il ne fallait rien négliger. Tous
+les moyens seraient bons, qui donneraient le dernier mot de l’énigme. Si l’on
+n’y parvenait pas, on verrait.</P>
+<P>« On verrait! répétaient les esprits perspicaces. Eh! la belle avance, quand
+on aura pendu J.-T. Maston, si la catastrophe s’accomplit dans toute son
+horreur!&nbsp;»</P>
+<P>Donc, vers onze heures, J.-T. Maston se trouvait en présence de Mrs
+Evangélina Scorbitt et de John H. Prestice, président de la Commission
+d’enquête.</P>
+<P>L’entrée en matière fut des plus simples. En cette conversation furent
+échangées les demandes et les réponses suivantes, très raides d’une part, très
+calmes de l’autre.</P>
+<P>Et qui aurait jamais pu croire que des circonstances se présenteraient où le
+calme serait du côté de J.-T. Maston!</P>
+<P>« Une dernière fois, voulez-vous répondre?… demanda John H. Prestice.</P>
+<P>— À quel propos?… fit observer ironiquement le secrétaire du Gun-Club.</P>
+<P>— À propos de l’endroit où s’est transporté votre collègue Barbicane.</P>
+<P>— Je vous l’ai déjà dit cent fois.</P>
+<P>— Répétez-le une cent-unième.</P>
+<P>— Il est là où s’effectuera le tir.</P>
+<P>— Et où le tir s’effectuera-t-il?</P>
+<P>— Là où est mon collègue Barbicane.</P>
+<P>— Prenez garde, J.-T. Maston!</P>
+<P>— À quoi?</P>
+<P>— Aux conséquences de votre refus de répondre, lesquelles ont pour
+résultat…</P>
+<P>— De vous empêcher précisément d’apprendre ce que vous ne devez pas
+savoir.</P>
+<P>— Ce que nous avons le droit de connaître!</P>
+<P>— Ce n’est pas mon avis.</P>
+<P>— Nous allons vous traduire aux Assises!</P>
+<P>— Traduisez.</P>
+<P>— Et le jury vous condamnera!</P>
+<P>— Ça le regarde.</P>
+<P>— Et le jugement, sitôt rendu, sitôt exécuté!</P>
+<P>— Soit!</P>
+<P>— Cher Maston!… osa dire Mrs Evangélina Scorbitt, dont le coeur se troublait
+sous ces menaces.</P>
+<P>— Oh!… mistress!&nbsp;» fit J.-T. Maston.</P>
+<P>Elle baissa la tête et se tut.</P>
+<P>« Et voulez-vous savoir quel sera ce jugement? reprit le président John H.
+Prestice.</P>
+<P>— Si vous voulez bien, reprit J.-T. Maston.</P>
+<P>— C’est que vous serez condamné à la peine capitale… comme vous le
+méritez!</P>
+<P>— Vraiment?</P>
+<P>— Et vous serez pendu, aussi sûr, monsieur, que deux et deux font quatre.</P>
+<P>— Alors, monsieur, j’ai encore des chances, répondit flegmatiquement J.-T.
+Maston. Si vous étiez quelque peu mathématicien, vous ne diriez pas « aussi sûr
+que deux et deux font quatre!&nbsp;» Qu’est-ce qui prouve que tous les
+mathématiciens n’ont pas été fous jusqu’à ce jour, en affirmant que la somme de
+deux nombres est égale à celle de leurs parties, c’est-à-dire que deux et deux
+font exactement quatre?</P>
+<P>— Monsieur!… s’écria le président, absolument interloqué.</P>
+<P>— Ah! reprit J.-T. Maston, si vous disiez « aussi sûr qu’un et un font
+deux&nbsp;», à la bonne heure! Cela est absolument évident, car ce n’est plus un
+théorème, c’est une définition!&nbsp;»</P>
+<P>Sur cette leçon d’arithmétique, le président de la Commission se retira,
+tandis que Mrs Evangélina Scorbitt n’avait pas assez de flammes dans le regard
+pour admirer l’extraordinaire calculateur de ses rêves!</P>
+<H4>XIV</H4>
+<H4>Très court, mais dans lequel l’<I>x</I> prend<BR>une valeur
+géographique.</H4>
+<P>Très heureusement pour J.-T. Maston, le gouvernement fédéral reçut le
+télégramme suivant, envoyé par le consul américain, alors établi à Zanzibar
+:</P>
+<BLOCKQUOTE>
+ <P>« <I>À John S. Wright, ministre d’État</I>,</P>
+ <P>&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; Washington, U. S. A.&nbsp;»</P>
+ <P class=center>&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;
+ &nbsp; Zanzibar, 13 septembre,</P>
+ <P class=center>&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; 5 heures
+ matin, heure du lieu.</P>
+ <P class=normal>« Grands travaux exécutés dans le Wamasai, au sud de la chaîne
+ du Kilimandjaro. Depuis huit mois, président Barbicane et capitaine Nicholl,
+ établis avec nombreux personnel noir, sous l’autorité du sultan Bâli-Bâli.
+ Ceci porté à la connaissance du gouvernement par son dévoué</P>
+ <P class=center>&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;
+ &nbsp; RICHARD W. TRUST, consul.&nbsp;»</P></BLOCKQUOTE>
+<P>Et voilà comment fut connu le secret de J.-T. Maston. Et voilà pourquoi, si
+le secrétaire du Gun-Club fut maintenu en état d’incarcération, il ne fut pas
+pendu.</P>
+<P>Mais, plus tard, qui sait s’il n’aurait pas ce tardif regret de n’être point
+mort dans toute la plénitude de sa gloire!</P>
+<H4>XV</H4>
+<H4>Qui contient quelques détails<BR>vraiment intéressants pour les<BR>habitants
+du sphéroïde terrestre.</H4>
+<P>Ainsi, le gouvernement de Washington savait maintenant en quel endroit allait
+opérer Barbicane and Co. Douter de l’authenticité de cette dépêche, on ne le
+pouvait. Le consul de Zanzibar était un agent trop sûr pour que son information
+ne dût être acceptée que sous réserve. Elle fut confirmée d’ailleurs par des
+télégrammes subséquents. C’était bien au centre de la région du Kilimandjaro,
+dans le Wamasai africain, à une centaine de lieues à l’ouest du littoral, un peu
+au-dessous de la ligne équatoriale, que les ingénieurs de la <I>North Polar
+Practical Association</I> étaient sur le point d’achever leurs gigantesques
+travaux.</P>
+<P>Comment avaient-ils pu s’installer secrètement en cette contrée, au pied de
+la célèbre montagne, reconnue en 1849 par les docteurs Rebviani et Krapf, puis
+ascensionnée par les voyageurs Otto Ehlers et Abbot? Comment avaient-ils pu y
+établir leurs ateliers, y créer une fonderie, y réunir un personnel suffisant?
+Par quels moyens étaient-ils parvenus à se mettre en rapport avec les
+dangereuses tribus du pays et leurs souverains non moins astucieux que cruels?
+Cela, on ne le savait pas. Et peut-être ne le saurait-on jamais, puisqu’il ne
+restait que quelques jours à courir avant cette date du 22 septembre.</P>
+<P>Aussi, lorsque J.-T. Maston eut appris de Mrs Evangélina Scorbitt que le
+mystère du Kilimandjaro venait d’être dévoilé par une dépêche expédiée de
+Zanzibar :</P>
+<P>« Pchutt!… fit-il, en traçant dans l’espace un mirifique zigzag avec son
+crochet de fer. On ne voyage encore ni par le télégraphe ni par le téléphone, et
+dans six jours… patarapatanboumboum!… l’affaire sera dans le sac!&nbsp;»</P>
+<P>Et quiconque eût entendu le secrétaire du Gun-Club lancer cette onomatopée
+retentissante, qui éclata comme un coup de Columbiad, se serait vraiment
+émerveillé de ce qui reste parfois d’énergie vitale dans ces vieux
+artilleurs.</P>
+<P>Évidemment J.-T. Maston avait raison. Le temps nécessaire manquait pour que
+l’on pût envoyer des agents jusqu’au Wamasai, avec mission d’arrêter le
+président Barbicane. En admettant que ces agents, partis de l’Algérie ou de
+l’Égypte, même d’Aden, de Massouah, de Madagascar ou de Zanzibar, eussent pu
+rapidement se transporter sur la côte, il aurait fallu compter avec les
+difficultés inhérentes au pays, les retards occasionnés par les obstacles d’un
+cheminement à travers cette région montagneuse, et aussi peut-être la résistance
+d’un personnel soutenu, sans doute, par les volontés intéressées d’un sultan
+aussi autoritaire que nègre.</P>
+<P>Il fallait donc renoncer à tout espoir d’empêcher l’opération en arrêtant
+l’opérateur.</P>
+<P>Mais, si cela était impossible, rien n’était plus aisé, maintenant, que d’en
+déduire les rigoureuses conséquences, puisque l’on connaissait la situation
+exacte du point de tir.</P>
+<P>Pure affaire de calcul, &shy; calcul assez compliqué évidemment, mais qui
+n’était point au-dessus des capacités des algébristes en particulier et des
+mathématiciens en général.</P>
+<P>Comme la dépêche du consul de Zanzibar était arrivée directement à l’adresse
+du ministre d’État à Washington, le gouvernement fédéral la tint d’abord
+secrète. Il voulait &shy; en même temps qu’il la répandrait &shy; pouvoir
+indiquer quels seraient les résultats du déplacement de l’axe au point de vue de
+la dénivellation des mers. Les habitants du globe apprendraient en même temps
+quel sort leur était réservé, suivant qu’ils occupaient tel ou tel segment du
+sphéroïde terrestre.</P>
+<P>Et que l’on juge s’ils attendaient avec impatience de savoir à quoi s’en
+tenir sur cette éventualité!</P>
+<P>Dès le 14 septembre, la dépêche fut expédiée au bureau des Longitudes de
+Washington, avec mission d’en déduire les conséquences finales, au point de vue
+balistique et géographique. Dès le surlendemain, la situation était nettement
+établie. Ce travail fut aussitôt porté, par les fils sous-marins, à la
+connaissance des Puissances du Nouveau et de l’Ancien Continent. Après avoir été
+reproduit par des milliers de journaux, il fut hurlé dans les grandes cités sous
+les titres les plus à effet par tous les camelots des deux Mondes.</P>
+<P>« Que va-t-il arriver?&nbsp;»</P>
+<P>C’était la question qui se posait en toutes langues en n’importe quel point
+du globe.</P>
+<P>Et voici ce qui fut répondu sous la garantie du bureau des Longitudes.</P>
+<P class=center>AVIS PRESSANT</P>
+<P>« L’expérience tentée par le président Barbicane et le capitaine Nicholl est
+celle-ci : produire un recul, le 22 septembre à minuit du lieu, au moyen d’un
+canon un million de fois gros en volume comme le canon de vingt-sept
+centimètres, lançant un projectile de cent quatre-vingt mille tonnes, avec une
+poudre donnant une vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres.</P>
+<P>« Or; si ce tir est effectué un peu au-dessous de la ligne équinoxiale, à peu
+près sur le trente-quatrième degré de longitude à l’est du méridien de Paris, à
+la base de la chaîne du Kilimandjaro, et s’il est dirigé vers le sud, voici
+quels seront ses effets mécaniques à la surface du sphéroïde terrestre :</P>
+<P>« Instantanément, par suite du choc combiné avec le mouvement diurne, un
+nouvel axe se formera, et, comme l’ancien axe se déplacera de 23°23’, d’après
+les résultats obtenus par J.-T. Maston, le nouvel axe sera perpendiculaire au
+plan de l’écliptique.</P>
+<P>« Maintenant, par quels points sortira le nouvel axe? Le lieu du tir étant
+connu, c’est ce qu’il était facile de calculer, et c’est ce qui a été fait.</P>
+<P>« Au nord, l’extrémité du nouvel axe sera située entre le Groënland et la
+terre de Grinnel, sur cette partie même de la mer de Baffin que coupe
+actuellement le Cercle polaire arctique. Au sud, ce sera sur la limite du Cercle
+antarctique, quelques degrés dans l’est de la terre Adélie.</P>
+<P>« En ces conditions, un nouveau méridien zéro, partant du nouveau Pôle nord,
+passera sensiblement par Dublin en Irlande, Paris en France, Palerme en Sicile,
+le golfe de la Grande-Syrte sur la côte de la Tripolitaine, Obéïd dans le
+Darfour, la chaîne du Kilimandjaro, Madagascar, l’île Kerguelen dans le
+Pacifique méridional, le nouveau Pôle antarctique, les antipodes de Paris, les
+îles de Cook et de la Société en Océanie, les îles Quadra et Vancouver sur le
+littoral de la Colombie anglaise, les territoires de la Nouvelle- Bretagne à
+travers le Nord-Amérique, et la presqu’île de Melville dans les régions
+circumpolaires du nord.</P>
+<P>« Par suite de la création de ce nouvel axe de rotation, émergeant de la mer
+de Baffin au nord et de la terre Adélie au sud, il se formera un nouvel
+Équateur, au-dessus duquel le Soleil tracera, sans jamais s’en écarter, sa
+courbe diurne. Cette ligne équinoxiale traversera le Kilimandjaro au Wamasai,
+l’océan Indien, Goa et Chicacola un peu au- dessous de Calcutta dans l’Inde,
+Mangala dans le royaume de Siam, Kesho dans le Tonkin, Hong-Kong en Chine, l’île
+Rasa, les îles Marshall, Gaspar-Rico, Walker dans le Pacifique, les Cordillères
+dans la République Argentine, Rio- de-Janeiro au Brésil, les îles de la Trinité
+et de Sainte-Hélène, dans l’Atlantique, Saint-Paul-de-Loanda au Congo, et enfin
+il rejoindra les territoires du Wamasai au revers du Kilimandjaro.</P>
+<P>« Ce nouvel Équateur étant ainsi déterminé par la création du nouvel axe, il
+a été possible de traiter la question de dénivellation des mers, si grave pour
+la sécurité des habitants de la Terre.</P>
+<P>« Avant tout, il convient d’observer que les directeurs de la <I>North Polar
+Practical Association</I> se sont préoccupés d’en atténuer les effets dans la
+mesure du possible. En effet, si le tir se fût effectué vers le nord, les
+conséquences en auraient été désastreuses pour les portions les plus civilisées
+du globe. Au contraire, en tirant vers le sud, ces conséquences ne se feront
+sentir que dans des parties moins peuplées et plus sauvages &shy; au moins en ce
+qui concerne les territoires submergés.</P>
+<P>« Voici maintenant comment se distribueront les eaux projetées hors de leur
+lit par suite de l’aplatissement du sphéroïde aux anciens Pôles.</P>
+<P>« Le globe sera divisé par deux grands cercles, s’intersectant à angle droit
+au Kilimandjaro et à ses antipodes dans l’Océan équinoxial. De là, formation de
+quatre segments : deux dans l’hémisphère nord, deux dans l’hémisphère sud,
+séparés par des lignes sur lesquelles la dénivellation sera nulle.</P>
+<P>« 1° Hémisphère septentrional :</P>
+<P>« Le premier segment, à l’ouest du Kilimandjaro, comprendra l’Afrique depuis
+le Congo jusqu’à l’Égypte, l’Europe depuis la Turquie jusqu’au Groënland,
+l’Amérique depuis la Colombie anglaise jusqu’au Pérou et jusqu’au Brésil à la
+hauteur de San Salvador, &shy; enfin tout l’océan Atlantique septentrional et la
+plus grande partie de l’Atlantique équinoxial.</P>
+<P>« Le deuxième segment, à l’est du Kilimandjaro, comprendra la majeure partie
+de l’Europe depuis la mer Noire jusqu’à la Suède, la Russie d’Europe et la
+Russie asiatique, l’Arabie, la presque totalité de l’Inde, la Perse, le</P>
+<P>Béloutchistan, l’Afghanistan, le Turkestan, le Céleste- Empire, la Mongolie,
+le Japon, la Corée, la mer Noire, la mer Caspienne, la partie supérieure du
+Pacifique, et les territoires de l’Alaska dans le Nord-Amérique &shy; et aussi
+le domaine polaire si regrettablement concédé à la Société américaine <I>North
+Polar Practical Association</I>.</P>
+<P>« 2° Hémisphère méridional :</P>
+<P>« Le troisième segment, à l’est du Kilimandjaro, contiendra Madagascar, les
+îles Marion, les îles Kerguelen, Maurice, la Réunion, et toutes les îles de la
+mer des Indes, l’Océan antarctique jusqu’au nouveau Pôle, la presqu’île de
+Malacca, Java, Sumatra, Bornéo, les îles de la Sonde, les Philippines,
+l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle- Guinée, la Nouvelle-Calédonie,
+toute la partie méridionale du Pacifique et ses nombreux archipels, à peu près
+jusqu’au cent soixantième méridien actuel.</P>
+<P>« Le quatrième segment, à l’ouest du Kilimandjaro, englobera la partie sud de
+l’Afrique, depuis le Congo et le canal de Mozambique jusqu’au cap de
+Bonne-Espérance, l’océan Atlantique méridional jusqu’au quatre-vingtième
+parallèle, tout le Sud-Amérique depuis Pernambouc et Lima, la Bolivie, le
+Brésil, l’Uruguay, la République-Argentine, la Patagonie, la Terre-de-Feu, les
+îles Malouines, Sandwich, Shetland, et la partie sud du Pacifique à l’est du
+cent soixantième degré de longitude.</P>
+<P>« Tels seront les quatre segments du globe, séparés par des lignes de nulle
+dénivellation.</P>
+<P>« Il s’agit maintenant, d’indiquer les effets produits à la surface de ces
+quatre segments par suite du déplacement des mers.</P>
+<P>« Sur chacun de ces quatre segments, il y a un point central où cet effet
+sera maximum, soit que les mers s’y précipitent, soit qu’elles s’en
+retirent.</P>
+<P>« Or, il est établi avec une exactitude absolue par les calculs de J.-T.
+Maston que ce maximum atteindra 8415 mètres à chacun des points, à partir
+desquels la dénivellation ira en diminuant jusqu’aux lignes neutres formant la
+limite des segments. C’est donc en ces points que les conséquences seront les
+plus graves au point de vue de la sécurité générale, en raison de l’opération
+tentée par le président Barbicane.</P>
+<P>« Les deux effets sont à considérer dans chacune de leurs conséquences.</P>
+<P>« Dans deux des segments, situés à l’opposé l’un de l’autre sur l’hémisphère
+nord et sur l’hémisphère sud, les mers se retireront pour envahir les deux
+autres segments, également opposés l’un à l’autre dans chaque hémisphère.</P>
+<P>« Dans le premier segment : l’océan Atlantique se videra presque tout entier,
+et le point maximum d’abaissement étant à peu près à la hauteur des Bermudes, le
+fond apparaîtra, si la profondeur de la mer est inférieure en cet endroit à 8415
+mètres. Conséquemment, entre l’Amérique et l’Europe, se découvriront de vastes
+territoires que les États-Unis, l’Angleterre, la France, l’Espagne et le
+Portugal pourront s’annexer au prorata de leur étendue géographique, si ces
+Puissances le jugent à propos. Mais il faut observer que par suite de
+l’abaissement des eaux, la couche d’air s’abaissera d’autant. Donc, le littoral
+de l’Europe et celui de l’Amérique seront surélevés d’une hauteur telle que les
+villes situées même à vingt et trente degrés des points maximum, n’auront plus à
+leur disposition que la quantité d’air qui se trouve actuellement à une hauteur
+d’une lieue dans l’atmosphère. Telles, pour ne prendre que les principales,
+New-York, Philadelphie, Charleston, Panama, Lisbonne, Madrid, Paris, Londres,
+Édimbourg, Dublin, etc. Seules, le Caire, Constantinople, Dantzig, Stockholm,
+d’un côté, et les villes du littoral ouest américain de l’autre, garderont leur
+position normale par rapport au niveau général. Quant aux Bermudes, l’air y
+manquera comme il manque aux aéronautes qui ont pu s’élever à 8,000 mètres
+d’altitude, comme il manque aux sommets extrêmes de la chaîne du Tibet. Donc,
+impossibilité absolue d’y vivre.</P>
+<P>« Même effet dans le segment opposé, qui comprend l’océan Indien, l’Australie
+et un quart de l’océan Pacifique, lequel se déversera en partie sur les parages
+méridionaux de l’Australie. Là, le maximum de dénivellation se fera sentir aux
+accores de la terre de Nuyts, et les villes d’Adélaïde et de Melbourne verront
+le niveau océanien s’abaisser à près de huit kilomètres au-dessous d’elles. Que
+la couche d’air dans laquelle elles seront alors plongées soit très pure, nul
+doute à cet égard, mais elle ne sera plus assez dense pour fournir aux besoins
+de la respiration.</P>
+<P>« Telle est, en général, la modification que subiront les portions du globe
+dans les deux segments où s’effectuera le surélèvement par rapport aux bassins
+des mers plus ou moins vidés. Là apparaîtront, sans doute, de nouvelles îles,
+formées par les cimes de montagnes sous-marines, dans les parties que la masse
+liquide n’abandonnera pas totalement.</P>
+<P>« Mais si la diminution de l’épaisseur des couches d’air ne laisse pas
+d’avoir des inconvénients pour les parties des Continents surélevés dans les
+hautes zones de l’atmosphère, que sera-ce donc pour celles que l’irruption des
+mers doit recouvrir? On peut encore respirer sous une pression d’air inférieure
+à la pression atmosphérique. Au contraire, sous quelques mètres d’eau, on ne
+peut plus respirer du tout, et c’est bien le cas qui se présentera pour les deux
+autres segments.</P>
+<P>« Dans le segment au nord-est du Kilimandjaro, le point maximum sera
+transporté à Yakoust, en pleine Sibérie. Depuis cette ville, immergée sous 8415
+mètres d’eau &shy; moins son altitude actuelle &shy; la couche liquide, tout en
+diminuant, s’étendra jusqu’aux lignes neutres, noyant la plus grande partie de
+la Russie asiatique et de l’Inde, la Chine, le Japon, l’Alaska américaine au
+delà du détroit de Behring. Peut-être les monts Oural surgiront-ils sous la
+forme d’îlots au-dessus de la portion orientale de l’Europe. Quant à
+Pétersbourg, Moscou, d’un côté, Calcutta, Bangkok, Saïgon, Pékin, Hong- Kong,
+Yeddo de l’autre, ces villes disparaîtront sous une couche d’eau d’épaisseur
+variable, mais très suffisante pour noyer des Russes, des Indous, des Siamois,
+des Cochinchinois, des Chinois et des Japonais, s’ils n’ont pas eu le temps
+d’émigrer avant la catastrophe.</P>
+<P>« Dans le segment, au sud-ouest du Kilimandjaro, les désastres seront moins
+considérables, parce que ce segment est en grande partie recouvert par
+l’Atlantique et le Pacifique, dont le niveau s’élèvera de 8415 mètres à
+l’archipel des Malouines. Toutefois, de vastes territoires n’en disparaîtront
+pas moins sous ce déluge artificiel, entre autres l’angle de l’Afrique
+méridionale depuis la Guinée inférieure et le Kilimandjaro jusqu’au cap de
+Bonne-Espérance, et ce triangle du Sud-Amérique, formé par le Pérou, le Brésil
+central, le Chili et la République Argentine jusqu’à la Terre- de-Feu et au cap
+Horn. Les Patagons, de si haute stature qu’ils soient, n’échapperont pas
+l’immersion et n’auront pas même la ressource de se réfugier sur cette partie
+des Cordillères, dont les derniers sommets n’émergeront point en cette partie du
+globe.</P>
+<P>« Tel doit être le résultat &shy; abaissement au-dessous ou exhaussement
+au-dessus de la nouvelle surface des mers &shy; produit par la dénivellation, à
+la surface du sphéroïde terrestre. Telles sont les éventualités contre
+lesquelles les intéressés auront à se pourvoir, si le président Barbicane n’est
+pas arrêté à temps dans sa criminelle tentative!&nbsp;»</P>
+<H4>XVI</H4>
+<H4>Dans lequel le choeur des mécontents va<BR><I>crescendo</I> et
+<I>rinforzando</I>.</H4>
+<P>D’après l’avis pressant, il y avait à pourvoir aux périls de la situation, à
+les déjouer, ou du moins à les fuir, en se transportant sur les lignes neutres
+où le danger serait nul.</P>
+<P>Les gens menacés se divisaient en deux catégories : les asphyxiés et les
+inondés.</P>
+<P>L’effet de cette communication donna lieu à des appréciations très diverses,
+mais qui tournèrent en protestations des plus violentes.</P>
+<P>Du côté des asphyxiés, c’étaient des Américains des États-Unis, des Européens
+de la France, de l’Angleterre, de l’Espagne, etc. Or, la perspective de
+s’annexer les territoires du fond océanique n’était pas suffisante pour leur
+faire accepter ces modifications. Ainsi, Paris, reporté à une distance du
+nouveau Pôle à peu près égale à celle qui le sépare actuellement de l’ancien, ne
+gagnerait pas au change. Il jouirait d’un printemps perpétuel, c’est vrai, mais
+il perdrait sensiblement de sa couche d’air. Or, cela n’était pas pour donner
+satisfaction aux Parisiens, qui ont l’habitude de consommer l’oxygène sans
+compter, à défaut d’ozone… et encore!</P>
+<P>Du côté des inondés, c’étaient des habitants de l’Amérique du Sud, puis des
+Australiens, des Canadiens, des Indous, des Zélandais. Eh bien! la
+Grande-Bretagne ne souffrirait pas que Barbicane and Co. la privât de ses
+colonies les plus riches, où l’élément saxon tend à se substituer visiblement à
+l’élément indigène. Évidemment, le golfe du Mexique se viderait pour former un
+vaste royaume des Antilles, dont les Mexicains et les Yankees pourraient
+revendiquer la possession en vertu de la doctrine de Munro. Évidemment, aussi le
+bassin des îles de la Sonde, des Philippines, des Célèbes, mis à sec, laisserait
+d’immenses territoires auxquels les Anglais et les Espagnols pourraient
+prétendre. Compensation vaine! Cela ne balancerait pas la perte due à la
+terrible inondation.</P>
+<P>Ah! s’il n’y avait eu à disparaître sous les nouvelles mers que des Samoyèdes
+ou des Lapons de Sibérie, des Fuéggiens, des Patagons, des Tartares même, des
+Chinois, des Japonais ou quelques Argentins, peut-être les États civilisés
+auraient- ils accepté ce sacrifice? Mais trop de Puissances avaient leur part de
+la catastrophe pour ne pas protester.</P>
+<P>En ce qui concerne plus spécialement l’Europe, bien que sa partie centrale
+dût rester presque intacte, elle serait surélevée dans l’ouest, surbaissée dans
+l’est, c’est-à-dire à demi asphyxiée d’un côté, à demi noyée de l’autre. Voilà
+qui était inacceptable. En outre, la Méditerranée se viderait presque
+totalement, et c’est ce que ne toléreraient ni les Français, ni les Italiens, ni
+les Espagnols, ni les Grecs, ni les Turcs, ni les Égyptiens, auxquels leur
+situation de riverains crée d’indiscutables droits sur cette mer. Et puis, à
+quoi servirait le canal de Suez, qui était épargné par sa position sur la ligne
+neutre? Comment utiliser les admirables travaux de M. de Lesseps, lorsqu’il n’y
+aurait plus de Méditerranée d’un côté de l’isthme et très peu de mer Rouge de
+l’autre &shy; à moins de le prolonger sur des centaines de lieues?…</P>
+<P>Enfin, jamais, non jamais! l’Angleterre ne consentirait à voir Gibraltar,
+Malte et Chypre se transformer en cimes de montagnes, perdues dans les nuages,
+auxquelles ses navires de guerre ne pourraient plus accoster. Non! elle ne se
+déclarerait pas satisfaite par les accroissements de territoire qui lui seraient
+attribués dans l’ancien bassin de l’Atlantique. Et cependant, le major Donellan,
+avait déjà songé à retourner en Europe pour faire valoir les droits de son pays
+sur ces nouveaux territoires, au cas où l’entreprise Barbicane and Co.
+réussirait.</P>
+<P>Il s’ensuit donc que les protestations arrivèrent de toutes parts, même des
+États situés sur les lignes où la dénivellation serait nulle, car eux-mêmes
+étaient plus ou moins touchés en d’autres points. Ces protestations furent
+peut-être plus violentes encore, lorsque la dépêche de Zanzibar, qui faisait
+connaître le point de tir, eut permis de rédiger l’avis peu rassurant ci-dessus
+rapporté.</P>
+<P>Bref, le président Barbicane, le capitaine Nicholl et J.-T. Maston furent mis
+au ban de l’humanité.</P>
+<P>Pourtant, quelle prospérité pour les journaux de toutes nuances! Quelles
+demandes de numéros! Quels tirages supplémentaires! Ce fut la première fois,
+peut-être, que l’on vit s’unir dans la même protestation des feuilles
+généralement en désaccord sur toute autre question : les <I>Novisti</I>, le
+<I>Novoïé-Vrémia</I>, le <I>Messager</I> de Kronstadt, la <I>Gazette</I> de
+Moscou, le <I>Rouskoïé-Diélo</I>, le <I>Gradjanine</I>, le <I>Journal de
+Carlscrona,</I> le <I>Handelsblad,</I> le <I>Vaderland,</I> la
+<I>Fremdenblatt,</I> la <I>Neue Badische Landeszeitung,</I> la <I>Gazette</I> de
+Magdebourg<I>,</I> la <I>Neue Freie-Presse,</I> le <I>Berliner Tagblatt,</I>
+l’<I>Extrablatt,</I> le <I>Post,</I> le <I>Volksbladtt,</I> le
+<I>Boersencourier,</I> la <I>Gazette de Sibérie,</I> la <I>Gazette de la
+Croix,</I> la <I>Gazette de Voss,</I> le <I>Reichsanzeiger,</I> la
+<I>Germania,</I> l’<I>Epoca,</I> le <I>Correo,</I> l’<I>Imparcial,</I> la
+<I>Correspondencia,</I> l’<I>Iberia,</I> le <I>Temps,</I> le <I>Figaro,</I>
+l’<I>Intransigeant,</I> le <I>Gaulois,</I> l’<I>Univers,</I> la <I>Justice,</I>
+la <I>République Française,</I> l’<I>Autorité,</I> la <I>Presse,</I> le
+<I>Matin,</I> le <I>XIXème Siècle,</I> la <I>Liberté,</I> l’<I>Illustration,</I>
+le <I>Monde Illustré,</I> la <I>Revue des Deux-Mondes,</I> le <I>Cosmos,</I> la
+<I>Revue Bleue,</I> la <I>Nature,</I> la <I>Tribuna,</I> l’<I>Osservatore
+romano,</I> l’<I>Esercito romano,</I> le <I>Fanfulla,</I> le <I>Capitan
+Fracassa,</I> la <I>Riforma,</I> le <I>Pester Lloyd,</I> l’<I>Ephymeris,</I>
+l’<I>Acropolis,</I> le <I>Palingenesia,</I> le <I>Courrier</I> de Cuba, le
+<I>Pionnier</I> d’Allahabad, le <I>Srpska Nezavinost,</I> l’<I>Indépendance
+roumaine,</I> le <I>Nord,</I> l’<I>Indépendance belge,</I> le
+<I>Sydney-Morning-Herald,</I> l’<I>Edinburgh-Review,</I> le
+<I>Manchester-Guardian,</I> le <I>Scotsman,</I> le <I>Standard,</I> le
+<I>Times,</I> le <I>Truth,</I> le <I>Sun,</I> le <I>Central-News,</I> la
+<I>Pressa Argentina,</I> le <I>Romanul</I> de Bucharest, le <I>Courier</I> de
+San Francisco, le <I>Commercial Gazette,</I> le <I>San Diego</I> de Californie,
+le <I>Manitoba,</I> l’<I>Echo du Pacifique,</I> le <I>Scientifique
+Américain,</I> le <I>Courrier</I> des États-Unis, le <I>New-York Herald,</I> le
+<I>World</I> de New-York, le <I>Daily-Chronicle,</I> le <I>Buenos-Ayres
+Herald,</I> le <I>Réveil du Maroc,</I> le <I>Hu-Pao,</I> le <I>Tching-Pao,</I>
+le <I>Courrier de Haïphong,</I> le <I>Moniteur</I> de la République de Counani.
+Jusqu’au <I>Mac Lane Express</I>, journal anglais, consacré aux questions
+d’économie politique, et qui fit entrevoir la famine régnant sur les territoires
+dévastés. Ce n’était pas l’équilibre européen qui risquait d’être rompu &shy; il
+s’agissait bien de cela, vraiment! &shy; c’était l’équilibre universel. Que l’on
+juge donc de l’effet, sur un monde devenu enragé, que l’excès du nervosisme, qui
+fut sa caractéristique pendant la fin du XIX<SUP>ème</SUP> siècle, prédisposait
+à toutes les insanités, à toutes les épilepsies! Ce fut une bombe tombant dans
+une poudrière!</P>
+<P>Quant à J.-T. Maston, on put croire que sa dernière heure était venue.</P>
+<P>En effet, une foule délirante pénétra dans sa prison, le soir du 17
+septembre, avec l’intention de le lyncher, et, il faut bien le dire, les agents
+de la police ne lui firent point obstacle.</P>
+<P>La cellule de J.-T. Maston était vide. Avec le poids d’or de ce digne
+artilleur, Mrs Evangélina Scorbitt était parvenue à le faire échapper. Le
+geôlier s’était d’autant plus laissé séduire par l’appât d’une fortune, qu’il
+comptait bien en jouir jusqu’aux dernières limites de la vieillesse. En effet,
+Baltimore, comme Washington, New-York et autres principales cités du littoral
+américain, était dans la catégorie des villes surélevées, mais auxquelles il
+resterait assez d’air pour la consommation quotidienne de leurs habitants.</P>
+<P>J.-T. Maston avait donc pu gagner une retraite mystérieuse et se dérober
+ainsi aux fureurs de l’indignation publique. C’est ainsi que l’existence de ce
+grand troubleur de mondes fut sauvée par le dévouement d’une femme aimante. Du
+reste, plus que quatre jours à attendre &shy; quatre jours! &shy; avant que les
+projets de Barbicane and Co. fussent à l’état de faits accomplis!</P>
+<P>On le voit, l’avis pressant avait été entendu autant qu’il le pouvait être.
+Si, au début, il y avait eu quelques sceptiques au sujet des catastrophes
+prédites, il n’y en avait plus. Les gouvernements s’étaient hâtés de prévenir
+ceux de leurs nationaux &shy; en petit nombre relativement &shy; qui allaient
+être surélevés dans des zones d’air raréfié; puis, ceux, en nombre plus
+considérable, dont le territoire serait envahi par les mers.</P>
+<P>En conséquence de ces avis, transmis par télégrammes à travers les cinq
+parties du monde, commença une émigration telle que jamais on n’en vit de
+semblable &shy; même à l’époque des migrations aryennes dans la direction de
+l’est à l’ouest. Ce fut un exode comprenant en partie les rameaux des races
+hottentotes, mélanésiennes, nègres, rouges, jaunes, brunes et blanches…</P>
+<P>Malheureusement, le temps manquait. Les heures étaient comptées. Avec
+quelques mois de répit, les Chinois auraient pu abandonner la Chine, les
+Australiens l’Australie, les Patagons la Patagonie, les Sibériens les provinces
+sibériennes, etc., etc.</P>
+<P>Mais, comme le danger était localisé, maintenant que l’on connaissait les
+points du globe à peu près indemnes, l’épouvante fut moins générale. Quelques
+provinces, certains États même, commencèrent à se rassurer. En un mot, sauf dans
+les régions menacées directement, il ne resta plus que cette appréhension bien
+naturelle que ressent tout être humain à l’attente d’un effroyable choc.</P>
+<P>Et, pendant ce temps, Alcide Pierdeux de se répéter en gesticulant comme un
+télégraphe des anciens temps :</P>
+<P>« Mais comment diable le président Barbicane parviendrait-il à fabriquer un
+canon un million de fois gros comme le canon de vingt-sept? Satané Maston! Je
+voudrais bien le rencontrer pour lui pousser une colle à ce sujet! Ça ne biche
+avec rien de sensé, rien de raisonnable, et c’est par trop
+catapultueux!&nbsp;»</P>
+<P>Quoi qu’il en fût, l’insuccès de l’opération, c’était là l’unique chance que
+certaines parties du globe terrestre eussent encore d’échapper à l’universelle
+catastrophe!</P>
+<H4>XVII</H4>
+<H4>Ce qui s’est fait au Kilimandjaro pendant huit<BR>mois de cette année
+mémorable.</H4>
+<P>Le pays de Wamasai est situé dans la partie orientale de l’Afrique centrale,
+entre la côte de Zanguebar et la région des grands lacs, où le Victoria-Nyanza
+et le Tanganiyka forment autant de mers intérieures. Si on le connaît en partie,
+c’est qu’il a été visité par l’anglais Johnston, le comte Tékéli et le docteur
+allemand Meyer. Cette contrée montagneuse se trouve sous la souveraineté du
+sultan Bâli-Bâli, dont le peuple est composé de trente à quarante mille
+nègres.</P>
+<P>À trois degrés au-dessous de l’Équateur, se dresse la chaîne du Kilimandjaro,
+qui projette ses plus hautes cimes &shy; entre autres celle du Kibo &shy; à une
+altitude de 5704 mètres [Note 18: Près de 1000 mètres de plus que le
+Mont-Blanc.] Cet important massif domine, vers le sud, le nord et l’ouest, les
+vastes et fertiles plaines du Wamasai, en se reliant avec le lac
+Victoria-Nyanza, à travers les régions du Mozambique.</P>
+<P>À quelques lieues au-dessous des premières rampes du Kilimandjaro, s’élève la
+bourgade de Kisongo, résidence habituelle du sultan. Cette capitale n’est, à
+vrai dire, qu’un grand village. Elle est occupée par une population très douée,
+très intelligente, travaillant autant par elle-même que par ses esclaves, sous
+le joug de fer que lui impose Bâli-Bâli.</P>
+<P>Ce sultan passe à juste titre pour l’un des plus remarquables souverains de
+ces peuplades de l’Afrique centrale, qui s’efforcent d’échapper à l’influence,
+ou, pour être plus juste, à la domination anglaise.</P>
+<P>C’est à Kisongo que le président Barbicane et le capitaine Nicholl,
+uniquement accompagnés de dix contremaîtres dévoués à leur entreprise,
+arrivèrent dès la première semaine du mois de janvier de la présente année.</P>
+<P>En quittant les États-Unis &shy; départ qui ne fut connu que de Mrs
+Evangélina Scorbitt et de J.-T. Maston &shy; ils s’étaient embarqués à New-York
+pour le cap de Bonne-Espérance, d’où un navire les transporta à Zanzibar, dans
+l’île de ce nom. Là, une barque, secrètement frétée, les conduisit au port de
+Mombas, sur le littoral africain, de l’autre côté du canal. Une escorte, envoyée
+par le sultan, les attendait dans ce port, et, après un voyage difficile pendant
+une centaine de lieues à travers cette région tourmentée, obstruée de forêts,
+coupée de rios, trouée de marécages, ils atteignirent la résidence royale.</P>
+<P>Déjà, après avoir eu connaissance des calculs de J.-T. Maston, le président
+Barbicane s’était mis en rapport avec Bâli-Bâli par l’entremise d’un explorateur
+suédois, qui venait de passer quelques années dans cette partie de l’Afrique.
+Devenu l’un de ses plus chauds partisans depuis le célèbre voyage du président
+Barbicane autour de la Lune &shy; voyage dont le retentissement s’était propagé
+jusqu’en ces pays lointains &shy; le sultan s’était pris d’amitié pour
+l’audacieux Yankee. Sans dire dans quel but, Impey Barbicane avait aisément
+obtenu du souverain du Wamasai l’autorisation d’entreprendre des travaux
+importants à la base méridionale du Kilimandjaro. Moyennant une somme
+considérable, évaluée à trois cent mille dollars, Bâli-Bâli s’était engagé à lui
+fournir tout le personnel nécessaire. En outre, il l’autorisait à faire ce qu’il
+voudrait du Kilimandjaro. Il pouvait disposer à sa fantaisie de l’énorme chaîne,
+la raser, s’il en avait l’envie, l’emporter, s’il en avait le pouvoir. Par suite
+d’engagements très sérieux, auxquels le sultan trouvait son compte, la <I>North
+Polar Practical Association</I> était propriétaire de la montagne africaine au
+même titre qu’elle l’était du domaine arctique.</P>
+<P>L’accueil que le président Barbicane et son collègue reçurent à Kisongo fut
+des plus sympathiques. Bâli-Bâli éprouvait une admiration voisine de l’adoration
+pour ces deux illustres voyageurs, qui s’étaient lancés à travers l’espace, afin
+d’atteindre les régions circumlunaires. En outre, il ressentait une
+extraordinaire sympathie envers les auteurs des mystérieux travaux qui allaient
+s’accomplir dans son royaume. Aussi promit-il aux Américains un secret absolu
+&shy; tant de sa part que de celle de ses sujets, dont le concours leur était
+assuré. Pas un seul des nègres qui travailleraient aux chantiers n’aurait droit
+de les quitter même un jour, sous peine des plus raffinés supplices.</P>
+<P>Voilà pourquoi l’opération fut enveloppée d’un mystère que les plus subtils
+agents de l’Amérique et de l’Europe ne purent pénétrer. Si ce secret avait été
+enfin découvert, c’est que le sultan s’était relâché de sa sévérité, après
+l’achèvement des travaux, et qu’il y a partout des traîtres ou des bavards &shy;
+même chez les nègres. C’est de la sorte que Richard W. Trust, le consul de
+Zanzibar, eut vent de ce qui se faisait au Kilimandjaro. Mais, alors, à cette
+date du 13 septembre, il était trop tard pour arrêter le président Barbicane
+dans l’accomplissement de ses projets.</P>
+<P>Et, maintenant, pourquoi Barbicane and Co. avait-il choisi le Wamasai comme
+théâtre de son opération? C’est d’abord parce que le pays lui convenait en
+raison de sa situation en cette partie peu connue de l’Afrique et de son
+éloignement des territoires habituellement visités par les voyageurs. Puis, le
+massif du Kilimandjaro lui offrait toutes les qualités de solidité et
+d’orientation nécessaires à son oeuvre. De plus, à la surface du pays, se
+trouvaient les matières premières dont il avait précisément besoin, et dans des
+conditions particulièrement pratiques d’exploitation.</P>
+<P>Justement, quelques mois avant de quitter les États-Unis, le président
+Barbicane avait appris de l’explorateur suédois qu’au pied de la chaîne du
+Kilimandjaro, le fer et la houille étaient abondamment répandus à l’affleurement
+du sol. Pas de mines à creuser, pas de gisements à rechercher à quelques
+milliers de pieds dans l’écorce terrestre. Du fer et du charbon, il n’y avait
+qu’à se baisser pour en prendre, et en quantités certainement supérieures à la
+consommation prévue par les devis. En outre, il existait, dans le voisinage de
+la montagne, d’énormes gisements de nitrate de soude et de pyrite de fer,
+nécessaires à la fabrication de la méli-mélonite.</P>
+<P>Le président Barbicane et le capitaine Nicholl n’avaient donc amené aucun
+personnel avec eux, si ce n’est dix contremaîtres, dont ils étaient absolument
+sûrs. Ceux-ci devaient diriger les dix mille nègres, mis à leur disposition par
+Bâli-Bâli, auxquels incombait la tâche de fabriquer le canon monstre et son non
+moins monstrueux projectile.</P>
+<P>Deux semaines après l’arrivée du président Barbicane et de son collègue au
+Wamasai, trois vastes chantiers étaient établis à la base méridionale du
+Kilimandjaro, l’un pour la fonderie du canon, le second pour la fonderie du
+projectile, le troisième pour la fabrication de la méli-mélonite.</P>
+<P>Et d’abord, comment le président Barbicane avait-il résolu ce problème de
+fondre un canon de dimensions aussi colossales? On va le voir, et l’on
+comprendra, en même temps, que la dernière chance de salut, tirée de la
+difficulté d’établir un pareil engin, échappait aux habitants des deux
+Mondes.</P>
+<P>En effet, fondre un canon égalant un million de fois en volume le canon de
+vingt-sept, c’eût été un travail au-dessus des forces humaines. On a déjà de
+sérieuses difficultés pour fabriquer les pièces de quarante-deux centimètres qui
+lancent des projectiles de sept cent quatre-vingts kilos avec deux cent
+soixante-quatorze kilogrammes de poudre. Aussi Barbicane et Nicholl n’y
+avaient-ils point songé. Ce n’était pas un canon, pas même un mortier, qu’ils
+prétendaient faire, mais tout simplement une galerie percée dans le massif
+résistant du Kilimandjaro, un trou de mine, si l’on veut.</P>
+<P>Évidemment, ce trou de mine, cette énorme fougasse, pouvait remplacer un
+canon de métal, une Columbiad gigantesque, dont la fabrication eût été aussi
+coûteuse que difficile, et à laquelle il aurait fallu donner une épaisseur
+invraisemblable pour prévenir toute chance d’explosion. Barbicane and Co. avait
+toujours eu la pensée d’opérer de cette façon, et, si le carnet de J.-T. Maston
+mentionnait un canon, c’est que c’était le canon de vingt-sept qui avait été
+pris pour base de ses calculs.</P>
+<P>En conséquence un emplacement fut de prime abord choisi à une hauteur de cent
+pieds sur le revers méridional de la chaîne, au bas de laquelle se développent
+des plaines à perte de vue. Rien ne pourrait faire obstacle au projectile, quand
+il s’élancerait hors de cette « âme&nbsp;» forée dans le massif du
+Kilimandjaro.</P>
+<P>Ce fut avec une précision extrême, et non sans un rude travail, que l’on
+creusa cette galerie. Mais Barbicane put aisément construire des perforatrices,
+qui sont des machines relativement simples, et les actionner au moyen de l’air
+comprimé par les puissantes chutes d’eau de la montagne. Ensuite, les trous
+percés par les forets des perforatrices furent chargés de méli-mélonite. Et il
+ne fallait pas moins que ce violent explosif pour faire éclater la roche, car
+c’était une sorte de syénite extrêmement dure, formée de feldspath orthose et
+d’amphibole hornblende. Circonstance favorable, au surplus, puisque cette roche
+aurait à résister à l’effroyable pression développée par l’expansion des gaz.
+Mais la hauteur et l’épaisseur de la chaîne du Kilimandjaro suffisaient à
+rassurer contre tout lézardement ou craquement extérieur.</P>
+<P>Bref, les milliers de travailleurs, conduits par les dix contremaîtres, sous
+la haute direction du président Barbicane, s’appliquèrent avec tant de zèle,
+avec tant d’intelligence, que l’oeuvre fut menée à bonne fin en moins de six
+mois.</P>
+<P>La galerie mesurait vingt-sept mètres de diamètre sur six cents mètres de
+profondeur. Comme il importait que le projectile pût glisser sur une paroi
+parfaitement lisse, sans rien laisser perdre des gaz de la déflagration,
+l’intérieur en fut blindé avec un étui de fonte parfaitement alésé.</P>
+<P>En réalité, ce travail était autrement considérable que celui de la célèbre
+Columbiad de Moon-City, qui avait envoyé le projectile d’aluminium autour de la
+Lune. Mais qu’y a-t-il donc d’impossible aux ingénieurs du monde moderne?</P>
+<P>Tandis que le forage s’accomplissait au flanc du Kilimandjaro, les ouvriers
+ne chômaient pas au second chantier. En même temps que l’on construisait la
+carapace métallique, on s’occupait de fabriquer l’énorme projectile.</P>
+<P>Rien que pour cette fabrication, il s’agissait d’obtenir une masse de fonte
+cylindro-conique, pesant cent quatre-vingt millions de kilogrammes, soit cent
+quatre-vingt mille tonnes.</P>
+<P>On le comprend, jamais il n’avait été question de fondre ce projectile d’un
+seul morceau. Il devait être fabriqué par masses de mille tonnes chacune, qui
+seraient hissées successivement à l’orifice de la galerie, et disposées contre
+la chambre où serait préalablement entassée la méli-mélonite. Après avoir été
+boulonnés entre eux, ces fragments ne formeraient qu’un tout compact, qui
+glisserait sur les parois du tube intérieur.</P>
+<P>Nécessité fut donc d’apporter au second chantier environ quatre cent mille
+tonnes de minerai, soixante-dix mille tonnes de castine et quatre cent mille
+tonnes de houille grasse, que l’on transforma d’abord en deux cent quatre-vingt
+mille tonnes de coke dans des fours. Comme les gisements étaient voisins du
+Kilimandjaro, ce ne fut presque qu’une affaire de charrois.</P>
+<P>Quant à la construction des hauts fourneaux pour obtenir la transformation du
+minerai en fonte, là surgit peut-être la plus grande difficulté. Toutefois, au
+bout d’un mois, dix hauts fourneaux de trente mètres étaient en état de
+fonctionner et de produire chacun cent quatre-vingts tonnes par jour. C’était
+dix-huit cents tonnes pour vingt-quatre heures, cent quatre-vingt mille après
+cent journées de travail.</P>
+<P>Quant au troisième chantier, créé pour la fabrication de la méli-mélonite, le
+travail s’y fit aisément, et dans des conditions de secret telles que la
+composition de cet explosif n’a pu être encore définitivement déterminée.</P>
+<P>Tout avait marché à souhait. On n’eût pas procédé avec plus de succès dans
+les usines du Creusot, de Cail, d’Indret, de la Seyne, de Birkenhead, de
+Woolwich ou de Cockerill. À peine comptait-on un accident par trois cent mille
+francs de travaux.</P>
+<P>On peut le croire, le sultan était ravi. Il suivait les opérations avec une
+infatigable assiduité. Et on imagine aisément si la présence de sa redoutable
+Majesté était de nature à stimuler le zèle de ses fidèles sujets!</P>
+<P>Parfois, lorsque Bâli-Bâli demandait à quoi servirait toute cette besogne
+:</P>
+<P>« Il s’agit d’une oeuvre qui doit changer la face du monde! lui répondait le
+président Barbicane.</P>
+<P>— Une oeuvre qui assurera au sultan Bâli-Bâli, ajoutait le capitaine Nicholl,
+une gloire ineffaçable entre tous les rois de l’Afrique orientale!&nbsp;»</P>
+<P>Si le sultan en tressaillait dans son orgueil de souverain du Wamasai,
+inutile d’insister.</P>
+<P>À la date du 29 août, les travaux étaient entièrement terminés. La galerie,
+forée au calibre voulu, était revêtue de son âme lisse sur une longueur de six
+cents mètres. Au fond étaient entassées deux mille tonnes de méli-mélonite, en
+communication avec la boîte au fulminate. Puis venait le projectile, long de
+cent cinquante mètres. En défalquant la place occupée par la poudre et le
+projectile, il resterait à celui-ci encore quatre cent quatre-vingt douze mètres
+à parcourir jusqu’à la bouche, ce qui assurerait tout son effet utile à la
+poussée produite par l’expansion des gaz.</P>
+<P>Cela étant, une première question se posait &shy; question de pure balistique
+: le projectile dévierait-il de la trajectoire, qui lui était assignée par les
+calculs de J.-T. Maston? En aucune façon. Les calculs étaient corrects. Ils
+indiquaient dans quelle mesure le projectile devait dévier vers l’est du
+méridien du Kilimandjaro, en vertu de la rotation de la Terre sur son axe, et
+quelle était la forme de la courbe hyperbolique qu’il décrirait en vertu de son
+énorme vitesse initiale.</P>
+<P>Seconde question : Serait-il visible pendant son parcours? Non, car, au
+sortir de la galerie, plongé dans l’ombre de la Terre, on ne pourrait
+l’apercevoir, et, d’ailleurs, par suite de sa faible hauteur, il aurait une
+vitesse angulaire très considérable. Une fois rentré dans la zone de lumière, la
+faiblesse de son volume le déroberait aux plus puissantes lunettes, et, à plus
+forte raison, quand, échappé aux chaînes de l’attraction terrestre, il
+graviterait éternellement autour du soleil.</P>
+<P>Certes, le président Barbicane et le capitaine Nicholl pouvaient être fiers
+de l’opération qu’ils venaient de conduire ainsi jusqu’à son dernier terme.</P>
+<P>Pourquoi J.-T. Maston n’était-il pas là pour admirer la bonne exécution des
+travaux, digne de la précision des calculs qui les avaient inspirés?… Et,
+surtout, pourquoi serait- il loin, bien loin, trop loin! quand cette formidable
+détonation irait réveiller les échos jusqu’aux extrêmes horizons de
+l’Afrique?</P>
+<P>En songeant à lui, ses deux collègues ne se doutaient guère que le secrétaire
+du Gun-Club avait dû fuir Balistic- Cottage, après s’être évadé de la prison de
+Baltimore, et qu’il en était réduit à se cacher pour sauvegarder sa précieuse
+existence. Ils ignoraient à quel degré l’opinion publique était montée contre
+les ingénieurs de la <I>North Polar Practical Association</I>. Ils ne savaient
+point qu’ils auraient été massacrés, écartelés, brûlés à petit feu, s’il avait
+été possible de se saisir de leur personne, Vraiment, à l’instant où le coup
+partirait, il était heureux qu’ils ne pussent être salués que par les cris d’une
+peuplade de l’Afrique orientale!</P>
+<P>« Enfin! dit le capitaine Nicholl au président Barbicane, lorsque, dans la
+soirée du 22 septembre, tous deux se prélassaient devant leur oeuvre
+parachevée.</P>
+<P>— Oui!… enfin!… Et aussi : ouf! fit Impey Barbicane en poussant un soupir de
+soulagement.</P>
+<P>— Si c’était à recommencer…</P>
+<P>— Bah!… Nous recommencerions!</P>
+<P>— Quelle chance, dit le capitaine Nicholl, d’avoir eu à notre disposition
+cette adorable méli-mélonite!…</P>
+<P>— Qui suffirait à vous illustrer, Nicholl!</P>
+<P>— Sans doute, Barbicane, répondit modestement le capitaine Nicholl. Mais
+savez-vous combien il aurait fallu creuser de galeries dans les flancs du
+Kilimandjaro pour obtenir le même résultat, si nous n’avions eu que du fulmi-
+coton, pareil à celui qui a lancé notre projectile vers la Lune?</P>
+<P>— Dites, Nicholl.</P>
+<P>— Cent quatre-vingts galeries, Barbicane!</P>
+<P>— Eh bien! nous les aurions creusées, capitaine!</P>
+<P>— Et cent quatre-vingts projectiles de cent quatre-vingt mille tonnes!</P>
+<P>— Nous les aurions fondus, Nicholl!&nbsp;»</P>
+<P>Allez donc faire entendre raison à des hommes de cette trempe! Mais, quand
+des artilleurs ont fait le tour de la Lune, de quoi ne seraient-ils pas
+capables?</P>
+<HR>
+
+<P>Et, le soir même, quelques heures seulement avant la minute précise indiquée
+pour le tir, tandis que le président Barbicane et le capitaine Nicholl se
+congratulaient ainsi, Alcide Pierdeux, renfermé dans son cabinet à Baltimore,
+poussait le cri du Peau-Rouge en délire. Puis, se relevant brusquement de la
+table où s’empilaient des feuilles couvertes de formules algébriques, il
+s’écriait :</P>
+<P>« Coquin de Maston!… Ah! l’animal!… M’aura-t-il fait potasser son problème!…
+Et comment n’ai-je pas découvert cela plus tôt!… Nom d’un cosinus!… Si je savais
+où il est en ce moment, j’irais l’inviter à souper, et nous boirions un verre de
+champagne au moment même où tonnera sa machine à tout casser!&nbsp;»</P>
+<P>Et, après un de ces hululements de sauvage, avec lesquels il accentuait ses
+parties de whist :</P>
+<P>« Le vieux maboul!… Bien sûr, il avait son coup de pulvérin, quand il a
+calculé le canon du Kilimandjaro!… Et pourtant, c’était la condition sine quâ
+non &shy; ou sine canon, comme nous aurions dit à l’École!&nbsp;»</P>
+<H4>XVIII</H4>
+<H4>Dans lequel les populations du Wamasai<BR>attendent que le président
+Barbicane crie feu!<BR>au capitaine Nicholl.</H4>
+<P>On était au soir du 22 septembre, &shy; date mémorable à laquelle l’opinion
+publique assignait une influence aussi néfaste qu’à celle du 1er janvier de l’an
+1000.</P>
+<P>Douze heures après le passage du soleil au méridien du Kilimandjaro,
+c’est-à-dire à minuit, le feu devait être mis au terrible engin par la main du
+capitaine Nicholl.</P>
+<P>Il convient de mentionner ici que le Kilimandjaro étant par trente-cinq
+degrés à l’est du méridien de Paris, et Baltimore à soixante-dix-neuf degrés à
+l’ouest dudit méridien, cela constitue une différence de cent quatorze degrés,
+soit entre les deux lieux quatre cent cinquante-six minutes de temps, ou sept
+heures vingt-six. Donc, au moment précis où s’effectuerait le tir, il serait
+cinq heures vingt-quatre après midi dans la grande cité du Maryland.</P>
+<P>Le temps était magnifique. Le soleil venait de se coucher sur les plaines du
+Wamasai, derrière un horizon de toute pureté. On ne pouvait souhaiter une plus
+belle nuit, ni plus calme, ni plus étoilée, pour lancer un projectile travers
+l’espace. Pas un nuage ne se mélangerait aux vapeurs artificielles, développées
+par la déflagration de la méli- mélonite.</P>
+<P>Qui sait? Peut-être le président Barbicane et le capitaine Nicholl
+regrettaient-ils de ne pouvoir prendre place dans le projectile. Dès la première
+seconde, ils auraient franchi deux mille huit cents kilomètres. Après avoir
+pénétré les mystères du monde sélénite, ils auraient pénétré les mystères du
+monde solaire, et dans des conditions autrement intéressantes que ne l’avait
+fait le Français Hector Servadac, emporté à la surface de la comète Gallia!
+[Note 19: <I>Hector Servadac,</I> du même auteur.]</P>
+<P>Le sultan Bâli-Bâli, les plus grands personnages de sa cour, c’est-à-dire son
+ministre des finances et son exécuteur des hautes-oeuvres, puis le personnel
+noir qui avait concouru au grand travail, étaient réunis pour suivre les
+diverses phases du tir. Mais, par prudence, tout ce monde avait pris position à
+trois kilomètres de la galerie forée dans le Kilimandjaro, de manière à n’avoir
+rien à redouter de l’effroyable poussée des couches d’air.</P>
+<P>Alentour, quelques milliers d’indigènes, venus de Kisongo et des bourgades
+disséminées dans le sud de la province, s’étaient empressés &shy; par ordre du
+sultan Bâli-Bâli &shy; d’assister à ce sublime spectacle.</P>
+<P>Un fil, établi entre une batterie électrique et le détonateur de fulminate
+placé au fond de la galerie, était prêt à lancer le courant qui ferait éclater
+l’amorce et provoquerait la déflagration de la méli-mélonite.</P>
+<P>Comme prélude, un excellent repas avait rassemblé à la même table le sultan,
+ses hôtes américains et les notables de sa capitale &shy; le tout aux frais de
+Bâli-Bâli, qui fit d’autant mieux les choses que ces frais devaient lui être
+remboursés par la caisse de la Société Barbicane and Co.</P>
+<P>Il était onze heures lorsque ce festin, commencé à sept heures et demie, se
+termina par un toast que le sultan porta aux ingénieurs de la <I>North Polar
+Practical Association</I> et au succès de l’entreprise.</P>
+<P>Encore une heure, et la modification des conditions géographiques et
+climatologiques de la Terre serait un fait accompli.</P>
+<P>Le président Barbicane, son collègue et les dix contremaîtres vinrent alors
+se placer autour de la cabane à l’intérieur de laquelle était montée la batterie
+électrique.</P>
+<P>Barbicane, son chronomètre à la main, comptait les minutes &shy; et jamais
+elles ne lui parurent si longues &shy; de ces minutes qui semblent, non des
+années, mais des siècles!</P>
+<P>À minuit moins dix, le capitaine Nicholl et lui s’approchèrent de l’appareil
+que le fil mettait en communication avec la galerie du Kilimandjaro.</P>
+<P>Le sultan, sa cour, la foule des indigènes, formaient un immense cercle
+autour d’eux.</P>
+<P>Il importait que le coup fût tiré au moment précis, indiqué par les calculs
+de J.-T. Maston, c’est à dire à l’instant où le Soleil couperait cette ligne
+équinoxiale qu’il ne quitterait plus désormais dans son orbite apparente autour
+du sphéroïde terrestre.</P>
+<P>Minuit moins cinq! &shy; Moins quatre! &shy; Moins trois! &shy; Moins deux!
+&shy; Moins une!…</P>
+<P>Le président Barbicane suivait l’aiguille de sa montre, éclairée par une
+lanterne que présentait un des contremaîtres, tandis que le capitaine Nicholl,
+son doigt levé sur le bouton de l’appareil, se tenait prêt à fermer le circuit
+du courant électrique.</P>
+<P>Plus que vingt secondes! &shy; Plus que dix! &shy; Plus que cinq! &shy; Plus
+qu’une!…</P>
+<P>On n’eût pas saisi le plus léger tremblement dans la main de cet impassible
+Nicholl. Son collègue et lui n’étaient pas plus émus qu’au moment où ils
+attendaient, enfermés dans leur projectile, que la Columbiad les envoyât dans
+les régions lunaires!</P>
+<P>« Feu!…&nbsp;» cria le président Barbicane.</P>
+<P>Et l’index du capitaine Nicholl pressa le bouton.</P>
+<P>Détonation effroyable, dont les échos propagèrent les roulements jusqu’aux
+dernières limites de l’horizon du Wamasai. Sifflement suraigu d’une masse, qui
+traversa la couche d’air sous la poussée de milliards de milliards de litres de
+gaz, développés par la déflagration instantanée de deux mille tonnes de
+méli-mélonite. On eût dit qu’il passait à la surface de la Terre un de ces
+météores dans lesquels s’accumulent toutes les violences de la nature. Et
+l’effet n’en eût pas été plus terrible quand tous les canons de toutes les
+artilleries du globe se seraient joints à toutes les foudres du ciel pour tonner
+ensemble!</P>
+<H4>XIX</H4>
+<H4>Dans lequel J.-T. Maston regrette peut-être le<BR>temps où la foule voulait
+le lyncher.</H4>
+<P>Les capitales des deux Mondes, et aussi les villes de quelque importance, et
+jusqu’aux bourgades plus modestes, attendaient au milieu de l’épouvantement.
+Grâce aux journaux répandus à profusion, à la surface du globe, chacun
+connaissait l’heure précise, qui correspondait au minuit du Kilimandjaro, situé
+par trente-cinq degrés est, suivant la différence des longitudes.</P>
+<P>Pour ne citer que les principales villes &shy; le Soleil parcourant un degré
+par quatre minutes &shy; c’était :</P>
+<DIV style="MARGIN-LEFT: 2em">
+<TABLE cellSpacing=0 cellPadding=0 width="80%" border=0>
+ <TBODY>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top width="30%">
+ <P>À Paris…..</P></TD>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>9h 40m. soir.</P></TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>À Pétersbourg…..</P></TD>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>11h 31m. soir.</P></TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>À Londres…..</P></TD>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>9h 30m. soir.</P></TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>À Rome…..</P></TD>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>10h 20m. soir.</P></TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>À Madrid…..</P></TD>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>9h 15m. soir.</P></TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>À Berlin…..</P></TD>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>11h 20m. soir.</P></TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>À Constantinople…..</P></TD>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>11h 26m. soir.</P></TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>À Calcutta…..</P></TD>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>3h 04m. matin.</P></TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>À Nanking…..</P></TD>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>5h 05m. matin.</P></TD></TR></TBODY></TABLE></DIV>
+<P>À Baltimore, on l’a dit, douze heures après le passage du Soleil au méridien
+du Kilimandjaro, il était 5h 24m du soir.</P>
+<P>Inutile d’insister sur les affres qui se produisirent à cet instant. La plus
+puissante des plumes modernes ne saurait les décrire &shy; même avec le style de
+l’école décadente et déliquescente.</P>
+<P>Que les habitants de Baltimore ne courussent pas le danger d’être balayés par
+le mascaret des mers déplacées, soit! Qu’il ne s’agît pour eux que de voir la
+baie de la Cheasapeake se vider et le cap Hatteras, qui la termine, s’allonger
+comme une crête de montagne au-dessus de l’Atlantique mis à soc, d’accord! Mais
+la ville, comme tant d’autres non menacées d’émersion ou d’immersion, ne serait-
+elle pas renversée par la secousse, ses monuments anéantis, ses quartiers
+engloutis au fond des abîmes qui pouvaient s’ouvrir à la surface du sol? Et ces
+craintes n’étaient-elles pas trop justifiées pour ces diverses parties du globe,
+que ne devaient pas recouvrir les eaux dénivelées?</P>
+<P>Si, évidemment.</P>
+<P>Aussi, tout être humain sentait-il le frisson de l’épouvante se glisser
+jusqu’à la moelle de ses os pendant cette minute fatale. Oui! tous tremblaient
+&shy; un seul excepté : l’ingénieur Alcide Pierdeux. Le temps lui manquant pour
+faire connaître ce qu’un dernier travail venait de lui révéler, il buvait un
+verre de champagne dans un des meilleurs bars de la ville à la santé du vieux
+Monde.</P>
+<P>La vingt-quatrième minute après cinq heures, correspondant au minuit du
+Kilimandjaro, s’écoula…</P>
+<P>À Baltimore… rien!</P>
+<P>À Londres, à Paris, à Rome, à Constantinople, à Berlin, rien!… Pas le moindre
+choc!</P>
+<P>M. John Milne, observant à la mine de houille de Takoshima (Japon) le
+tromomètre [Note 20: Le tromomètre est une sorte de pendule dont les
+oscillations dénotent les mouvements microsismiques de l’écorce terrestre. À
+l’exemple du Japon, beaucoup d’autres pays ont installé de semblables appareils
+près des mines grisouteuses. ] qu’il y avait installé ne remarqua pas le moindre
+mouvement anormal dans l’écorce terrestre en cette partie du monde.</P>
+<P>Enfin, à Baltimore, rien non plus. D’ailleurs, le ciel était nuageux et, la
+nuit venue, il fut impossible de reconnaître si le mouvement apparent des
+étoiles tendait à se modifier &shy; ce qui eût indiqué un changement de l’axe
+terrestre.</P>
+<P>Quelle nuit passa J.-T. Maston dans sa retraite, inconnue de tous, sauf de
+Mrs Evangélina Scorbitt! Il enrageait, le bouillant artilleur! Il ne pouvait
+tenir en place! Qu’il lui tardait d’être plus âgé de quelques jours, afin de
+voir si la courbe du Soleil était modifiée &shy; preuve indiscutable de la
+réussite de l’opération! Ce changement, en effet, n’aurait pu être constaté le
+matin du 23 septembre, puisque, cette date, l’astre du jour se lève
+invariablement à l’est pour tous les points du globe.</P>
+<P>Le lendemain, le Soleil parut sur l’horizon comme il avait l’habitude de le
+faire.</P>
+<P>Les délégués européens étaient alors réunis sur la terrasse de leur hôtel.
+Ils avaient à leur disposition des instruments d’une extrême précision qui leur
+permettaient de constater si le Soleil décrivait rigoureusement sa courbe dans
+le plan de l’Équateur.</P>
+<P>Or, quelques minutes après son lever, le disque radieux inclinait déjà vers
+l’hémisphère austral.</P>
+<P>Rien n’était donc changé à sa marche apparente.</P>
+<P>Le major Donellan et ses collègues saluèrent le flambeau céleste par des
+hurrahs enthousiastes et lui firent « une entrée&nbsp;», comme on dit au
+théâtre. Le ciel était superbe alors, l’horizon nettement dégagé des vapeurs de
+la nuit, et jamais le grand acteur ne se présenta sur une plus belle scène, dans
+de telles conditions de splendeur, devant un public émerveillé!</P>
+<P>« Et à la place même marquée par les lois de l’astronomie!… s’écria Éric
+Baldenak.</P>
+<P>— De notre ancienne astronomie, fit observer Boris Karkof, et que ces
+insensés prétendaient anéantir!</P>
+<P>— Ils en seront pour leurs frais et leur honte! ajouta Jacques Jansen, par la
+bouche duquel la Hollande semblait parler tout entière.</P>
+<P>— Et le domaine arctique restera éternellement sous les glaces qui le
+recouvrent! riposta le professeur Jan Harald.</P>
+<P>— Hurrah pour le Soleil! s’écria le major Donellan. Tel il est, tel il suffit
+au besoin du Monde!</P>
+<P>— Hurrah!… Hurrah!&nbsp;» répétèrent d’une seule voix les représentants de la
+vieille Europe.</P>
+<P>C’est alors que Dean Toodrink, qui n’avait rien dit jusqu’alors, se signala
+par cette observation assez judicieuse :</P>
+<P>« Mais ils n’ont peut-être pas tiré?…</P>
+<P>— Pas tiré?… s’exclama le major. Fasse le ciel qu’ils aient tiré, au
+contraire, et plutôt deux fois qu’une!&nbsp;»</P>
+<P>Et c’est précisément ce que se disaient J.-T. Maston et Mrs Evangélina
+Scorbitt. C’est aussi ce que se demandaient les savants et les ignorants, unis
+cette fois par la logique de la situation.</P>
+<P>C’est même ce que se répétait Alcide Pierdeux, en ajoutant :</P>
+<P>« Qu’ils aient tiré ou non, peu importe!… La Terre n’a pas cessé de valser
+sur son vieil axe et de se balader comme d’habitude!&nbsp;»</P>
+<P>En somme, on ignorait ce qui s’était passé au Kilimandjaro. Mais, avant la
+fin de la journée, une réponse était faite à cette question que se posait
+l’humanité.</P>
+<P>Une dépêche arriva aux États-Unis, et voici ce que contenait cette dernière
+dépêche, envoyée par Richard W. Trust, du consulat de Zanzibar :</P>
+<BLOCKQUOTE>Zanzibar, 23 septembre,</BLOCKQUOTE>
+<BLOCKQUOTE>Sept heures vingt-sept minutes du matin.</BLOCKQUOTE>
+<BLOCKQUOTE>« <I>À John S. Wright, ministre d’État.</I></BLOCKQUOTE>
+<BLOCKQUOTE>« Coup tiré hier soir minuit précis par engin foré dans revers
+ méridional du Kilimandjaro. Passage de projectile avec sifflements
+ épouvantables. Effroyable détonation. Province dévastée par trombe d’air. Mer
+ soulevée jusqu’au canal Mozambique. Nombreux navires désemparés et mis à la
+ côte. Bourgades et villages anéantis. Tout va bien.</BLOCKQUOTE>
+<CENTER>
+<BLOCKQUOTE>&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;
+ &nbsp; &nbsp; « RICHARD W. TRUST.&nbsp;»</BLOCKQUOTE></CENTER>
+<P>Oui! tout allait bien, puisque rien n’était changé à l’état de choses, sauf
+les désastres produits dans le Wamasai, en partie rasé par cette trombe
+artificielle, et les naufrages provoqués par le déplacement des couches
+aériennes. Et n’en avait-il pas été ainsi, lorsque la fameuse Columbiad avait
+lancé son projectile vers la Lune? La secousse, communiquée au sol de la
+Floride, ne s’était-elle pas fait sentir dans un rayon de cent milles? Oui,
+certes! et, cette fois, l’effet avait dû être centuplé.</P>
+<P>Quoi qu’il en soit, la dépêche apprenait deux choses aux intéressés de
+l’Ancien et du Nouveau Continent :</P>
+<P>1° Que l’énorme engin avait pu être fabriqué dans les flancs mêmes du
+Kilimandjaro.</P>
+<P>2° Que le coup avait été tiré à l’heure dite.</P>
+<P>Et, alors, le monde entier poussa un immense soupir de satisfaction, qui fut
+suivi d’un immense éclat de rire.</P>
+<P>La tentative de Barbicane and Co avait échoué piteusement! Les formules de
+J.-T. Maston étaient bonnes à mettre au panier! La <I>North Polar Practical
+Association</I> n’avait plus qu’à se déclarer en faillite!</P>
+<P>Ah ça! est-ce que, par hasard, le secrétaire du Gun-Club se serait trompé
+dans ses calculs?</P>
+<P>« Je croirais plutôt m’être trompée dans l’affection qu’il m’inspire!&nbsp;»
+se disait Mrs Evangélina Scorbitt.</P>
+<P>Et, de tous, l’être humain le plus déconfit qui existât alors à la surface du
+sphéroïde, c’était bien J.-T. Maston. En voyant que rien n’avait été changé aux
+conditions dans lesquelles se mouvait la Terre depuis sa création, il s’était
+bercé de l’espoir que quelque accident aurait pu retarder l’opération de ses
+collègues Barbicane et Nicholl…</P>
+<P>Mais, depuis la dépêche de Zanzibar, il lui fallait bien reconnaître que
+l’opération avait échoué.</P>
+<P>Échoué!… Et les équations, les formules, desquelles il avait conclu à la
+réussite de l’entreprise! Est-ce donc qu’un engin, long de six cents mètres,
+large de vingt-sept mètres, lançant un projectile de cent quatre-vingts millions
+de kilogrammes sous la déflagration de deux mille de méli- mélonite avec une
+vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres, était insuffisant pour
+provoquer le déplacement des Pôles? Non!… Ce n’était pas admissible!</P>
+<P>Et pourtant!…</P>
+<P>Aussi, J.-T. Maston, en proie à une violente exaltation, déclara-t-il qu’il
+voulait quitter sa retraite. Mrs Evangélina Scorbitt essaya vainement de l’en
+empêcher. Non qu’elle eût à craindre pour sa vie désormais, puisque le danger
+avait pris fin. Mais les plaisanteries qui seraient adressées au malencontreux
+calculateur, les quolibets qu’on ne lui épargnerait guère, les lazzi qui
+pleuvraient sur son oeuvre, elle eût voulu les lui épargner!</P>
+<P>Et, chose plus grave, quel accueil lui feraient ses collègues du Gun-Club? Ne
+s’en prendraient-ils pas à leur secrétaire d’un insuccès qui les couvrait de
+ridicule? N’était- ce pas à lui, l’auteur des calculs, que remontait l’entière
+responsabilité de cet échec?</P>
+<P>J.-T. Maston ne voulut rien entendre. Il résista aux supplications comme aux
+larmes de Mrs Evangélina Scorbitt. Il sortit de la maison où il se tenait caché.
+Il parut dans les rues de Baltimore. Il fut reconnu, et ceux qu’il avait menacés
+dans leur fortune et leur existence, dont il avait perpétué les transes par
+l’obstination de son mutisme, se vengèrent en le bafouant, en le daubant de
+mille manières.</P>
+<P>Il fallait entendre ces gamins d’Amérique, qui en eussent remontré aux
+gavroches parisiens!</P>
+<P>« Eh! va donc, redresseur d’axe!</P>
+<P>— Eh! va donc, rafistoleur d’horloges!</P>
+<P>— Eh! va donc, rhabilleur de patraques!&nbsp;»</P>
+<P>Bref, le déconfit, le houspillé secrétaire du Gun-Club fut contraint de
+rentrer à l’hôtel de New-Park, où Mrs Evangélina Scorbitt épuisa tout le stock
+de ses tendresses pour le consoler. Ce fut en vain. J.-T. Maston &shy; à
+l’exemple de Niobé &shy; <I>noluit consolari</I>, parce que son canon n’avait
+pas produit sur le sphéroïde terrestre plus d’effet qu’un simple pétard de la
+Saint-Jean!</P>
+<P>Quinze jours s’écoulèrent dans ces conditions, et le Monde, remis de ses
+anciennes épouvantes, ne pensait déjà plus aux projets de la <I>North Polar
+Practical Association</I>.</P>
+<P>Quinze jours, et pas de nouvelles du président Barbicane ni du capitaine
+Nicholl! Avaient-ils donc péri dans le contrecoup de l’explosion, lors des
+ravages produits à la surface de Wamasai? Avaient-ils payé de leur vie la plus
+immense mystification des temps modernes?</P>
+<P>Non!</P>
+<P>Après la détonation, renversés tous deux, culbutés en même temps que le
+sultan, sa cour et quelques milliers d’indigènes, ils s’étaient relevés, sains
+et saufs.</P>
+<P>« Est-ce que cela a réussi?… demanda Bâli-Bâli, en se frottant les
+épaules.</P>
+<P>— En doutez-vous?</P>
+<P>— Moi… douter!… Mais quand saurez-vous?…</P>
+<P>— Dans quelques jours!&nbsp;» répondit le président Barbicane.</P>
+<P>Avait-il compris que l’opération était manquée?… Peut- être! Mais jamais il
+n’eût voulu en convenir devant le souverain du Wamasai.</P>
+<P>Quarante-huit heures après, les deux collègues avaient pris congé de
+Bâli-Bâli, non sans avoir payé une forte somme pour les désastres causés à la
+surface de son royaume. Comme cette somme entra dans les caisses particulières
+du sultan, et que ses sujets n’en reçurent pas un dollar, Sa Majesté n’eut point
+lieu de regretter cette lucrative affaire.</P>
+<P>Puis, les deux collègues, suivis de leurs contremaîtres, gagnèrent Zanzibar,
+où se trouvait un navire en partance pour Suez. De là, sous de faux noms, le
+paquebot des Messageries maritimes <I>Moeris</I> les transporta à Marseille, le
+P.-L.-M. à Paris &shy; sans déraillement ni collision &shy; le chemin de fer de
+l’ouest au Havre, et enfin le transatlantique <I>la Bourgogne</I> en
+Amérique.</P>
+<P>En vingt-deux jours, ils étaient venus du Wamasai à New- York, État de
+New-York.</P>
+<P>Et le 15 octobre, à trois heures après midi, tous deux frappaient à la porte
+de l’hôtel de New-Park…</P>
+<P>Un instant après, ils se trouvèrent en présence de Mrs Evangélina Scorbitt et
+de J.-T. Maston.</P>
+<H4>XX</H4>
+<H4>Qui termine cette curieuse histoire aussi<BR>véridique
+qu’invraisemblable.</H4>
+<P>« Barbicane?… Nicholl?…</P>
+<P>— Maston!</P>
+<P>— Vous?…</P>
+<P>— Nous!&nbsp;»</P>
+<P>Et, dans ce pronom, lancé simultanément par les deux collègues d’un ton
+singulier, on sentait tout ce qu’il y avait d’ironie et de reproches.</P>
+<P>J.-T. Maston passa son crochet de fer sur son front. Puis, d’une voix qui
+sifflait entre ses lèvres &shy; comme celle d’un aspic, eût dit Ponson du
+Terrail :</P>
+<P>« Votre galerie du Kilimandjaro avait bien six cents mètres sur une largeur
+de vingt-sept? demanda-t-il.</P>
+<P>— Oui!</P>
+<P>— Votre projectile pesait bien cent quatre-vingts millions de
+kilogrammes?</P>
+<P>— Oui!</P>
+<P>— Et le tir s’est bien effectué avec deux mille tonnes de méli-mélonite?</P>
+<P>—Oui!&nbsp;»</P>
+<P>Ces trois oui tombèrent comme des coups de massue sur l’occiput de J.-T.
+Maston.</P>
+<P>« Alors je conclus… reprit-il.</P>
+<P>— Comment?… demanda le président Barbicane.</P>
+<P>— Comme ceci, répondit J.-T. Maston : Puisque l’opération n’a pas réussi,
+c’est que la poudre n’a pas donné au projectile une vitesse initiale de deux
+mille huit cents kilomètres!</P>
+<P>— Vraiment!… fit le capitaine Nicholl.</P>
+<P>— C’est que votre méli-mélonite n’est bonne qu’à charger des pistolets de
+paille!&nbsp;»</P>
+<P>Le capitaine Nicholl bondit à ce mot, qui se tournait pour lui en sanglante
+injure.</P>
+<P>« Maston! s’écria-t-il.</P>
+<P>— Nicholl!</P>
+<P>— Quand vous voudrez vous battre à la méli-mélonite…</P>
+<P>— Non!… Au fulmi-coton!… C’est plus sûr!&nbsp;»</P>
+<P>Mrs Evangélina Scorbitt dut intervenir pour calmer les deux irascibles
+artilleurs.</P>
+<P>« Messieurs!… messieurs! dit-elle. Entre collègues!…&nbsp;»</P>
+<P>Et, alors, le président Barbicane prit la parole d’une voix plus calme,
+disant :</P>
+<P>« À quoi bon récriminer? Il est certain que les calculs de notre ami Maston
+devaient être justes, comme il est certain que l’explosif de notre ami Nicholl
+devait être suffisant! Oui!… Nous avons mis exactement en pratique les données
+de la science!… Et, cependant, l’expérience a manqué! Pour quelles raisons?…
+Peut-être ne le saura-t-on jamais?…</P>
+<P>— Eh bien! s’écria le secrétaire du Gun-Club, nous la recommencerons!</P>
+<P>— Et l’argent, qui a été dépensé en pure perte! fit observer le capitaine
+Nicholl.</P>
+<P>— Et l’opinion publique, ajouta Mrs Evangélina Scorbitt, qui ne vous
+permettrait pas de risquer une seconde fois le sort du Monde!</P>
+<P>— Que va devenir notre domaine circumpolaire? répliqua le capitaine
+Nicholl.</P>
+<P>— À quel taux vont tomber les actions de la <I>North Polar Practical
+Association</I>?&nbsp;» s’écria le président Barbicane.</P>
+<P>L’effondrement!… Il s’était produit déjà, et l’on offrait les titres par
+paquet au prix du vieux papier.</P>
+<P>Tel fut le résultat final de cette opération gigantesque. Tel fut le fiasco
+mémorable, auquel aboutirent les projets surhumains de Barbicane and Co.</P>
+<P>Si jamais la risée publique se donna libre carrière pour accabler de braves
+ingénieurs mal inspirés, si jamais les articles fantaisistes des journaux, les
+caricatures, les chansons, les parodies, eurent matière à s’exercer, on peut
+affirmer que ce fut bien en cette occasion. Le président Barbicane, les
+administrateurs de la nouvelle Société, leurs collègues du Club, furent
+littéralement conspués. On les qualifia parfois de façon si… gauloise, que ces
+qualifications ne sauraient être redites pas même en latin &shy; pas même en
+zolapük. L’Europe surtout s’abandonna à un déchaînement de plaisanteries tel que
+les Yankees finirent par être scandalisés. Et, n’oubliant pas que Barbicane,
+Nichol et Maston étaient d’origine américaine, qu’ils appartenaient à cette
+célèbre association de Baltimore, peu s’en fallut qu’ils n’obligeassent le
+gouvernement fédéral à déclarer la guerre à l’ancien Monde.</P>
+<P>Enfin, le dernier coup fut porté par une chanson française que l’illustre
+Paulus &shy; il vivait encore à cette époque &shy; mit à la mode. Cette machine
+courut les cafés-concerts du monde entier.</P>
+<P>Voici quel était l’un des couplets les plus applaudis :</P>
+<BLOCKQUOTE>Pour modifier notre patraque,<BR>Dont l’ancien axe se
+ détraque,<BR>Ils ont fait un canon qu’on braque,<BR>Afin de mettra tout en
+ vrac!<BR>C’est bien pour vous flanquer le trac!<BR>Ordre est donné pour qu’on
+ les traque,<BR>Ces trois imbéciles!… Mais… crac!<BR>Le coup est parti… Rien ne
+ craque!<BR>Vive notre vieille patraque!</BLOCKQUOTE>
+<P>Enfin, saurait-on jamais à quoi était dû l’insuccès de cette entreprise? Cet
+insuccès prouvait-il que l’opération était impossible à réaliser, que les forces
+dont disposent les hommes ne seront jamais suffisantes pour amener une
+modification dans le mouvement diurne de la Terre, que jamais les territoires du
+Pôle arctique ne pourront être déplacés en latitude pour être reportés au point
+où les banquises et les glaces seraient naturellement fondues par les rayons
+solaires?</P>
+<P>On fut fixé à ce sujet, quelques jours après le retour du président Barbicane
+et de son collègue aux États-Unis.</P>
+<P>Une simple note parut dans le Temps du 17 octobre, et le journal de M.
+Hébrard rendit au Monde le service de le renseigner sur ce point si intéressant
+pour sa sécurité.</P>
+<P>Cette note était ainsi conçue :</P>
+<BLOCKQUOTE>« On sait quel a été le résultat nul de l’entreprise qui avait
+ pour but la création d’un nouvel axe. Cependant les calculs de J.-T. Maston,
+ reposant sur des données justes, auraient produit les résultats cherchés, si,
+ par suite d’une distraction inexplicable, ils n’eussent été entachés d’erreur
+ dès le début.</BLOCKQUOTE>
+<BLOCKQUOTE>« En effet, lorsque le célèbre secrétaire du Gun-Club a pris pour
+ base la circonférence du sphéroïde terrestre, il l’a portée à <I>quarante
+ mille mètres</I> au lieu de <I>quarante mille kilomètres</I> &shy; ce qui a
+ faussé la solution du problème.</BLOCKQUOTE>
+<BLOCKQUOTE>« D’où a pu venir une pareille erreur?… Qui a pu la causer?…
+ Comment un aussi remarquable calculateur a-t-il pu la commettre?… On se perd
+ en vaines conjectures.</BLOCKQUOTE>
+<BLOCKQUOTE>« Ce qui est certain, c’est que le problème de la modification de
+ l’axe terrestre étant correctement posé, il aurait dû être exactement résolu.
+ Mais cet oubli de trois zéros a produit une erreur de <I>douze zéros</I> au
+ résultat final.</BLOCKQUOTE>
+<BLOCKQUOTE>« Ce n’est pas un canon un million de fois gros comme le canon de
+ vingt-sept, ce serait un trillion de ces canons, lançant un trillion de
+ projectiles de cent quatre-vingt mille tonnes, qu’il faudrait pour déplacer le
+ Pôle de 23°28’, en admettant que la méli-mélonite eût la puissance expansive
+ que lui attribue le capitaine Nicholl.</BLOCKQUOTE>
+<BLOCKQUOTE>« En somme, l’unique coup, dans les conditions où il a été tiré au
+ Kilimandjaro, n’a déplacé le pôle que de trois microns (3 millièmes de
+ millimètre), et il n’a fait varier le niveau de la mer au maximum que de neuf
+ millièmes de microns.</BLOCKQUOTE>
+<BLOCKQUOTE>« Quant au projectile, nouvelle petite planète, il appartient
+ désormais à notre système, où le retient l’attraction solaire.</BLOCKQUOTE>
+<CENTER>
+<BLOCKQUOTE>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;«
+ ALCIDE PIERDEUX&nbsp;»</BLOCKQUOTE></CENTER>
+<P>Ainsi c’était une distraction de J.-T. Maston, une erreur de trois zéros au
+début de ses calculs, qui avait produit ce résultat humiliant pour la nouvelle
+Société!</P>
+<P>Mais si ses collègues du Gun-Club se montrèrent furieux contre lui, s’ils
+l’accablèrent de leurs malédictions, il se fit dans le public une réaction en
+faveur du pauvre homme. Après tout, c’était cette faute qui avait été cause de
+tout le mal &shy; ou plutôt de tout le bien, puisqu’elle avait épargné au monde
+la plus effroyable des catastrophes.</P>
+<P>Il s’ensuit donc que les compliments arrivèrent de toutes parts, avec des
+millions de lettres, qui félicitaient J.-T. Maston de s’être trompé de trois
+zéros!</P>
+<P>J.-T. Maston, plus déconfit, plus estomaqué que jamais, ne voulut rien
+entendre du formidable hurrah que la Terre poussait en son honneur. Le président
+Barbicane, le capitaine Nicholl, Tom Hunter aux jambes de bois, le colonel
+Bloomsberry, le fringant Bilsby et leurs collègues ne lui pardonneraient
+jamais…</P>
+<P>Du moins, il lui restait Mrs Evangelina Scorbitt. Cette excellente femme ne
+pouvait lui en vouloir.</P>
+<P>Avant tout, J.-T. Maston avait tenu à refaire ses calculs, se refusant à
+admettre qu’il eût été distrait à ce point.</P>
+<P>Cela était pourtant. L’ingénieur Alcide Pierdeux ne s’était pas trompé. Et
+voilà pourquoi, ayant reconnu l’erreur au dernier moment, lorsqu’il n’avait plus
+le temps de rassurer ses semblables, cet original gardait un calme si parfait au
+milieu des transes générales. Voilà pourquoi il portait un toast au vieux Monde,
+à l’heure où partait le coup du Kilimandjaro.</P>
+<P>Oui! Trois zéros oubliés dans la mesure de la circonférence terrestre!…</P>
+<P>Subitement alors le souvenir revint à J.-T. Maston. C’était au début de son
+travail, lorsqu’il venait de se renfermer dans son cabinet de Balistic-Cottage.
+Il avait parfaitement écrit le nombre 40&nbsp;000&nbsp;000 sur le tableau
+noir…</P>
+<P>À ce moment, sonnerie précipitée du timbre téléphonique… J.-T. Maston se
+dirige vers la plaque… Il échange quelques mots avec Mrs Evangélina Scorbitt…
+Voilà qu’un coup de foudre le renverse et culbute son tableau… Il se relève… Il
+commence à retracer le nombre à demi effacé dans la chute… Il avait à peine
+écrit les chiffres 40&nbsp;000… quand le timbre résonne une seconde fois… Et,
+lorsqu’il se remet au travail, il oublie les trois derniers zéros du nombre qui
+mesure la circonférence terrestre!</P>
+<P>Eh bien! tout cela, c’était la faute à Mrs Evangélina Scorbitt! Si elle ne
+l’eût pas dérangé, peut-être n’aurait-il pas reçu le contrecoup de la décharge
+électrique! Peut-être le tonnerre ne lui aurait-il pas joué un de ces tours
+pendables, qui suffisent à compromettre toute une existence de bons et honnêtes
+calculs!</P>
+<P>Quelle secousse reçut la malheureuse femme, lorsque J.- T. Maston dut lui
+dire dans quelles circonstances s’était produite l’erreur!… Oui!… elle était la
+cause de ce désastre!… C’était par elle que J.-T. Maston se voyait déshonoré
+pour les longues années qui lui restaient à vivre, car on mourait généralement
+centenaire dans la vénérable association du Gun-club!</P>
+<P>Et, après cet entretien, J.-T. Maston avait fui l’hôtel de New-Park. Il était
+rentré à Balistic-Cottage. Il arpentait son cabinet de travail, se répétant
+:</P>
+<P>« Maintenant je ne suis plus bon à rien en ce monde!…</P>
+<P>— Pas même à vous marier?…&nbsp;» dit une voix que l’émotion rendait
+déchirante.</P>
+<P>C’était Mrs Evangélina Scorbitt. Éplorée, éperdue, elle avait suivi J.-T.
+Maston…</P>
+<P>« Cher Maston!… dit-elle.</P>
+<P>— Eh bien! oui!… Mais à une condition… c’est que je ne ferai plus jamais de
+mathématiques!</P>
+<P>— Ami, je les ai en horreur!&nbsp;» répondit l’excellente veuve.</P>
+<P>Et le secrétaire du Gun-Club fit de Mrs Evangélina Scorbitt Mrs J.-T.
+Maston.</P>
+<P>Quant à la note d’Alcide Pierdeux, quel honneur, quelle célébrité elle
+apporta à cet ingénieur et aussi à « l’École&nbsp;» en sa personne! Traduite
+dans toutes les langues, insérée dans tous les journaux, cette note répandit son
+nom à travers le monde entier. Il arriva donc que le père de la jolie
+Provençale, qui lui avait refusé la main de sa fille, « parce qu’il était trop
+savant,&nbsp;» lut ladite note dans le <I>Petit Marseillais</I>. Aussi, après
+être parvenu à en comprendre la signification sans aucun secours étranger, pris
+de remords et en attendant mieux, envoya-t-il à son auteur une invitation à
+dîner.</P>
+<P>— De notre ancienne astronomie, fit observer Boris Karkof, et que ces
+insensés prétendaient anéantir!</P>
+<P>— Ils en seront pour leurs frais et leur honte! ajouta Jacques Jansen, par la
+bouche duquel la Hollande semblait parler tout entière.</P>
+<P>— Et le domaine arctique restera éternellement sous les glaces qui le
+recouvrent! riposta le professeur Jan Harald.</P>
+<P>— Hurrah pour le Soleil! s’écria le major Donellan. Tel il est, tel il suffit
+au besoin du Monde!</P>
+<P>— Hurrah!… Hurrah!&nbsp;» répétèrent d’une seule voix les représentants de la
+vieille Europe.</P>
+<H4>XXI</H4>
+<H4>Très court, mais tout à fait rassurant pour<BR>l’avenir du monde.</H4>
+<P>Et, désormais, que les habitants de la Terre se rassurent! Le président
+Barbicane et le capitaine Nicholl ne reprendront point leur entreprise si
+piteusement avortée. J.-T. Maston ne refera pas ses calculs, exempts d’erreur
+cette fois. Ce serait inutile. La note de l’ingénieur Alcide Pierdeux a dit
+vrai. Ce que démontre la mécanique, c’est que, pour produire un déplacement
+d’axe de 23°28’, même avec la méli-mélonite, il faudrait un trillion de canons
+semblables à l’engin qui a été creusé dans le massif du Kilimandjaro. Or, notre
+sphéroïde &shy; toute sa surface fût-elle solide &shy; est trop petit pour les
+contenir.</P>
+<P>Il semble donc que les habitants du globe peuvent dormir en paix. Modifier
+les conditions dans lesquelles se meut la Terre, cela est au-dessus des efforts
+permis à l’humanité. Il n’appartient pas aux hommes de rien changer à l’ordre
+établi par le Créateur dans le système de l’Univers.</P>
+<H4>Table</H4>
+<TABLE cellSpacing=0 cellPadding=4 width="85%" align=center border=0>
+ <TBODY>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top width="15%">I.</TD>
+ <TD>Où la « <I>North Polar Practical Association</I>&nbsp;» lance un
+ document à travers les deux mondes.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>II.</TD>
+ <TD>Dans lequel les délégués anglais, hollandais, suédois, danois et russe
+ se présentent au lecteur.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>III.</TD>
+ <TD>Dans lequel se fait l’adjudication des régions du pôle arctique.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>IV.</TD>
+ <TD>Dans lequel reparaissent de vieilles connaissances de nos jeunes
+ lecteurs.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>V.</TD>
+ <TD>Et d’abord, peut-on admettre qu’il y ait des houillères près du Pôle
+ nord?</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>VI.</TD>
+ <TD>Dans lequel est interrompue une conversation téléphonique entre Mrs
+ Scorbitt et J.-T. Maston.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>VII.</TD>
+ <TD>Dans lequel le président Barbicane n’en dit pas plus qu’il ne lui
+ convient d’en dire.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>VIII.</TD>
+ <TD>« Comme dans Jupiter?&nbsp;» a dit le président du Gun-Club.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>IX.</TD>
+ <TD>Dans lequel on sent apparaître un Deux ex Machina d’origine
+ française.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>X.</TD>
+ <TD>Dans lequel diverses inquiétudes commencent à se faire jour.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD>XI.</TD>
+ <TD>Ce qui se trouve dans le carnet de J.-T. Maston, et ce qui ne s’y
+ trouve plus.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>XII.</TD>
+ <TD>Dans lequel J.-T. Maston continue héroïquement à se taire.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>XIII.</TD>
+ <TD>La fin duquel J.-T. Maston fait une réponse véritablement
+épique.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD>XIV.</TD>
+ <TD>Très court, mais dans lequel l’<I>x</I> prend une valeur
+ géographique.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>XV.</TD>
+ <TD>Qui contient quelques détails vraiment intéressants pour les habitants
+ du sphéroïde terrestre.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>XVI.</TD>
+ <TD>Dans lequel le choeur des mécontents va crescendo et
+rinforzando.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>XVII.</TD>
+ <TD>Ce qui s’est fait au Kilimandjaro pendant huit mois de cette année
+ mémorable.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>XVIII.</TD>
+ <TD>Dans lequel les populations du Wamasai attendent que le président
+ Barbicane crie feu! au capitaine Nicholl.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>XIX.</TD>
+ <TD>Dans lequel J.-T. Maston regrette peut-être le temps où la foule
+ voulait le lyncher.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>XX.</TD>
+ <TD>Qui termine cette curieuse histoire aussi véridique
+ qu’invraisemblable.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>XXI.</TD>
+ <TD>Très court, mais tout à fait rassurant pour l’avenir du
+ monde.</TD></TR></TBODY></TABLE>
+<H4>Fin du Voyage Extraordinaire</H4>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12533 ***</div>
+</BODY>
+</HTML>
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #12533 (https://www.gutenberg.org/ebooks/12533)
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@@ -0,0 +1,6273 @@
+The Project Gutenberg EBook of Sans dessus dessous, by Jules Verne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Sans dessus dessous
+
+Author: Jules Verne
+
+Release Date: June 6, 2004 [EBook #12533]
+[Date last updated: July 2, 2005]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SANS DESSUS DESSOUS ***
+
+
+
+
+Produced by Norm Wolcott
+
+
+
+
+
+
+ Sans dessus dessous by Jules Verne
+
+[Redactor’s Note: Texte établi à partir de la _troisième édition,_ par
+Bibliothèque d'Education et de Récreation, J. Hetzel et Cie, Paris, 1889. ]
+
+--------------------------------------------------------------------------------
+_Couronnés par l'Académie française_
+
+S A N S D E S S U S D E S S O U S
+
+PAR
+
+J U L E S V E R N E
+
+TROISIÈME ÉDITION
+
+BIBLIOTHÈQUE DE RÉCRÉATION
+
+J. HETZEL, ET CIE . 18, RUE JACOB
+
+P A R I S — 1 8 8 9
+
+--------------------------------------------------------------------------------
+SANS DESSUS DESSOUS
+
+I
+
+Où la « _North Polar Practical Association_ »
+lance un document à travers les deux mondes.
+
+« Ainsi, monsieur Maston, vous prétendez que jamais femme n’eût été capable de
+faire progresser les sciences mathématiques ou expérimentales?
+
+— À mon extrême regret, j’y suis obligé, mistress Scorbitt, répondit J.-T.
+Maston. Qu’il y ait eu ou qu’il y ait quelques remarquables mathématiciennes,
+et particulièrement en Russie, j’en conviens très volontiers. Mais, étant
+donnée sa conformation cérébrale, il n’est pas de femme qui puisse devenir une
+Archimède et encore moins une Newton.
+
+— Oh! monsieur Maston, permettez-moi de protester au nom de notre sexe…
+
+— Sexe d’autant plus charmant, mistress Scorbitt, qu’il n’est point fait pour
+s’adonner aux études transcendantes.
+
+— Ainsi, selon vous, monsieur Maston, en voyant tomber une pomme, aucune femme
+n’eût pu découvrir les lois de la gravitation universelle, ainsi que l’a fait
+l’illustre savant anglais à la fin du XVIIème siècle?
+
+— En voyant tomber une pomme, mistress Scorbitt, une femme n’aurait eu d’autre
+idée… que de la manger… à l’exemple de notre mère Ève!
+
+— Allons, je vois bien que vous nous déniez toute aptitude pour les hautes
+spéculations…
+
+— Toute aptitude?… Non, mistress Scorbitt. Et, cependant, je vous ferai
+observer que, depuis qu’il y a des habitants sur la Terre et des femmes par
+conséquent, il ne s’est pas encore trouvé un cerveau féminin auquel on doive
+quelque découverte analogue à celles d’Aristote, d’Euclide, de Képler, de
+Laplace, dans le domaine scientifique.
+
+— Est-ce donc une raison, et le passé engage-t-il irrévocablement l’avenir?
+
+— Hum! ce qui ne s’est point fait depuis des milliers d’années ne se fera
+jamais… sans doute.
+
+— Alors je vois qu’il faut en prendre notre parti, monsieur Maston, et nous ne
+sommes vraiment bonnes…
+
+— Qu’à être bonnes! » répondit J.-T. Maston.
+
+Et cela, il le dit avec cette aimable galanterie dont peut disposer un savant
+bourré d’x. Mrs Evangélina Scorbitt était toute portée à s’en contenter,
+d’ailleurs.
+
+« Eh bien! monsieur Maston, reprit-elle, à chacun son lot en ce monde. Restez
+l’extraordinaire calculateur que vous êtes. Donnez-vous tout entier aux
+problèmes de cette oeuvre immense à laquelle, vos amis et vous, allez vouer
+votre existence. Moi, je serai la « bonne femme » que je dois être, en lui
+apportant mon concours pécuniaire…
+
+— Ce dont nous vous aurons une éternelle reconnaissance, » répondit J.-T.
+Maston.
+
+Mrs Evangélina Scorbitt rougit délicieusement, car elle éprouvait ­ sinon pour
+les savants en général ­ du moins pour J.-T. Maston, une sympathie vraiment
+singulière. Le coeur de la femme n’est-il pas un insondable abîme?
+
+Oeuvre immense, en vérité, à laquelle cette riche veuve américaine avait résolu
+de consacrer d’importants capitaux.
+
+Voici quelle était cette oeuvre, quel était le but que ses promoteurs
+prétendaient atteindre.
+
+Les terres arctiques proprement dites comprennent, d’après Maltebrun, Reclus,
+Saint-Martin et les plus autorisés des géographes :
+
+1° Le Devon septentrional, c’est-à-dire les îles couvertes de glaces de la mer
+de Baffin et du détroit de Lancastre;
+
+2° La Géorgie septentrionale, formée de la terre de Banks et de nombreuses
+îles, telles que les îles Sabine, Byam-Martin, Griffith, Cornwallis et Bathurst;
+
+3° L’archipel de Baffin-Parry, comprenant diverses parties du continent
+circumpolaire, appelées Cumberland, Southampton, James-Sommerset,
+Boothia-Felix, Melville et autres à peu près inconnues.
+
+En cet ensemble, périmétré par le soixante-dix-huitième parallèle, les terres
+s’étendent sur quatorze cent mille milles et les mers sur sept cent mille
+milles carrés.
+
+Intérieurement à ce parallèle, d’intrépides découvreurs modernes sont parvenus
+à s’avancer jusqu’aux abords du quatre vingt-quatrième degré de latitude,
+relevant quelques côtes perdues derrière la haute chaîne des banquises, donnant
+des noms aux caps, aux promontoires, aux golfes, aux baies de ces vastes
+contrées, qui pourraient être appelées les Highlands arctiques. Mais, au delà
+de ce vingt-quatrième parallèle, c’est le mystère, c’est l’irréalisable
+desideratum des cartographes, et nul ne sait encore si ce sont des terres ou
+des mers que cache, sur un espace de six degrés, l’infranchissable
+amoncellement des glaces du Pôle boréal.
+
+Or, en cette année 189–, le gouvernement de États-Unis eut l’idée fort
+inattendue de proposer la mise en adjudication des régions circumpolaires non
+encore découvertes — régions dont une société américaine, qui venait de se
+former en vue d’acquérir la calotte arctique, sollicitait la concession.
+
+Depuis quelques années, il est vrai, la conférence de Berlin avait formulé un
+code spécial, à l’usage des grandes Puissances, qui désirent s’approprier le
+bien d’autrui sous prétexte de colonisation ou d’ouverture de débouchés
+commerciaux. Toutefois, il ne semblait pas que ce code fût applicable en cette
+circonstance, le domaine polaire n’étant point habité. Néanmoins, comme ce qui
+n’est à personne appartient également à tout le monde, la nouvelle Société ne
+prétendait pas « prendre » mais « acquérir », afin d’éviter les réclamations
+futures.
+
+Aux États-Unis, il n’est de projet si audacieux ­ ou même à peu près
+irréalisable ­ qui ne trouve des gens pour en dégager les côtés pratiques et
+des capitaux pour les mettre en oeuvre. On l’avait bien vu, quelques années
+auparavant, lorsque le Gun-Club de Baltimore s’était donné la tâche d’envoyer
+un projectile jusqu’à la Lune, dans l’espoir d’obtenir une communication
+directe avec notre satellite. Or n’étaient-ce pas ces entreprenants Yankees,
+qui avaient fourni les plus grosses sommes nécessitées par cette intéressante
+tentative? Et, si elle fut réalisée, n’est-ce pas grâce à deux des membres
+dudit club, qui osèrent affronter les risques de cette surhumaine expérience?
+
+Qu’un Lesseps propose quelque jour de creuser un canal à grande section à
+travers l’Europe et l’Asie, depuis les rives de l’Atlantique jusqu’aux mers de
+la Chine, ­ qu’un puisatier de génie offre de forer la terre pour atteindre les
+couches de silicates qui s’y trouvent à l’état fluide, au-dessus de la fonte en
+fusion, afin de puiser au foyer même du feu central, ­ qu’un entreprenant
+électricien veuille réunir les courants disséminés à la surface du globe, pour
+en former une inépuisable source de chaleur et de lumière, ­ qu’un hardi
+ingénieur ait l’idée d’emmagasiner dans de vastes récepteurs l’excès des
+températures estivales pour le restituer pendant l’hiver aux zones éprouvées
+par le froid, ­ qu’un hydraulicien hors ligne essaie d’utiliser la force vive
+des marées pour produire à volonté de la chaleur ou du travail ­ que des
+sociétés anonymes ou en commandite se fondent pour mener à bonne fin cent
+projets de cette sorte! ­ ce sont les Américains que l’on trouvera en tête des
+souscripteurs, et des rivières de dollars se précipiteront dans les caisses
+sociales, comme les grands fleuves du Nord-Amérique vont s’absorber au sein des
+océans.
+
+Il est donc naturel d’admettre que l’opinion fût singulièrement surexcitée,
+lorsque se répandit cette nouvelle ­ au moins étrange ­ que les contrées
+arctiques allaient être mises en adjudication au profit du dernier et plus fort
+enchérisseur. D’ailleurs, aucune souscription publique n’était ouverte en vue
+de cette acquisition, dont les capitaux étaient faits d’avance. On verrait plus
+tard, lorsqu’il s’agirait d’utiliser le domaine, devenu la propriété des
+nouveaux acquéreurs.
+
+Utiliser le territoire arctique!… En vérité cela n’avait pu germer que dans des
+cervelles de fous!
+
+Rien de plus sérieux que ce projet, cependant.
+
+En effet, un document fut adressé aux journaux des deux continents, aux
+feuilles européennes, africaines, océaniennes, asiatiques, en même temps qu’aux
+feuilles américaines. Il concluait à une demande d’enquête de commodo et
+incommodo de la part des intéressés. Le New-York Herald avait eu la primeur de
+ce document. Aussi, les innombrables abonnés de Gordon Bennett purent-ils lire
+dans le numéro du 7 novembre la communication suivante ­ communication qui
+courut rapidement à travers le monde savant et industriel, où elle fut
+appréciée de façons bien diverses.
+
+« Avis aux habitants du globe terrestre,
+
+« Les régions du Pôle nord, situées à l’intérieur du quatre-vingt-quatrième
+degré de latitude septentrionale, n’ont pas encore pu être mises en
+exploitation par l’excellente raison qu’elles n’ont pas été découvertes.
+
+« En effet, les points extrêmes, relevés par les navigateurs, de nationalités
+différentes, sont les suivants en latitude :
+
+« 82°45’, atteint par l’Anglais Parry, en juillet 1847 sur le vingt-huitième
+méridien ouest, dans le nord du Spitzberg;
+
+« 83°20’28”, atteint par Markham, de l’expédition anglaise de sir John Georges
+Nares, en mai 1876, sur le cinquantième méridien ouest dans le nord de la terre
+de Grinnel;
+
+« 83°35’, atteint par Lockwood et Brainard, de l’expédition américaine du
+lieutenant Greely, en mai 1882, sur le quarante-deuxième méridien ouest, dans
+le nord de la terre de Nares.
+
+« On peut donc considérer la région qui s’étend depuis le
+quatre-vingt-quatrième parallèle jusqu’au Pôle, sur un espace de six degrés,
+comme un domaine indivis entre les divers États du globe, et essentiellement
+susceptible de se transformer en propriété privée, après adjudication publique.
+
+« Or, d’après les principes du droit, nul n’est tenu de demeurer dans
+l’indivision. Aussi les États-Unis d’Amérique, s’appuyant sur ces principes,
+ont-ils résolu de provoquer l’aliénation de ce domaine.
+
+« Une société s’est fondée à Baltimore, sous la raison sociale _North Polar
+Practical Association_, représentant officiellement la confédération
+américaine. Cette société se propose d’acquérir ladite région, suivant acte
+régulièrement dressé, qui lui constituera un droit absolu de propriété sur les
+continents, îles, îlots, rochers, mers, lacs, fleuves, rivières et cours d’eau
+généralement quelconques, dont se compose actuellement l’immeuble arctique,
+soit que d’éternelles glaces le recouvrent, soit que ces glaces s’en dégagent
+pendant la saison d’été.
+
+« Il est bien spécifié que ce droit de propriété ne pourra être frappé de
+caducité, même au cas où des modifications ­ de quelque nature qu’elles soient
+­ surviendraient dans l’état géographique et météorologique du globe terrestre.
+
+« Ceci étant porté à la connaissance des habitants des deux Mondes, toutes les
+Puissances seront admises à participer à l’adjudication, qui sera faite au
+profit du plus offrant et dernier enchérisseur.
+
+« La date de l’adjudication est indiquée pour le 3 décembre de la présente
+année, en la salle des « Auctions », à Baltimore, Maryland, États-Unis
+d’Amérique.
+
+« S’adresser pour renseignements à William S. Forster, agent provisoire de la
+_North Polar Practical Association_, 93, High-street, Baltimore. »
+
+Que cette communication pût être considérée comme insensée, soit! En tout cas,
+pour sa netteté et sa franchise, elle ne laissait rien à désirer, on en
+conviendra. D’ailleurs, ce qui la rendait très sérieuse, c’est que le
+gouvernement fédéral avait d’ores et déjà fait concession des territoires
+arctiques, pour le cas où l’adjudication l’en rendrait définitivement
+propriétaire.
+
+En somme, les opinions furent partagées. Les uns ne voulurent voir là qu’un de
+ces prodigieux « humbugs » américains, qui dépasseraient les limites du
+puffisme, si la badauderie humaine n’était infinie. Les autres pensèrent que
+cette proposition méritait d’être accueillie sérieusement. Et ceux-ci
+insistaient précisément sur ce que la nouvelle Société ne faisait nullement
+appel à la bourse du public. C’était avec ses seuls capitaux qu’elle prétendait
+se rendre acquéreur de ces régions boréales. Elle ne cherchait donc point à
+drainer les dollars, les bank-notes, l’or et l’argent des gogos pour emplir ses
+caisses. Non! Elle ne demandait qu’à payer sur ses propres fonds l’immeuble
+circumpolaire.
+
+Aux gens qui savent compter, il semblait que ladite Société n’aurait eu qu’à
+exciper tout simplement du droit de premier occupant, en allant prendre
+possession de cette contrée dont elle provoquait la mise en vente. Mais là
+était précisément la difficulté, puisque, jusqu’à ce jour, l’accès du Pôle
+paraissait être interdit à l’homme. Aussi, pour le cas où les États-Unis
+deviendraient acquéreurs de ce domaine, les concessionnaires voulaient-ils
+avoir un contrat en règle, afin que personne ne vînt plus tard contester leur
+droit. Il eût été injuste de les en blâmer. Ils opéraient avec prudence, et,
+lorsqu’il s’agit de contracter des engagements dans une affaire de ce genre, on
+ne peut prendre trop de précautions légales.
+
+D’ailleurs, le document portait une clause, qui réservait les aléas de
+l’avenir. Cette clause devait donner lieu à bien des interprétations
+contradictoires, car son sens précis échappait, aux esprits les plus subtils.
+C’était la dernière : elle stipulait que « le droit de propriété ne pourrait
+être frappé de caducité, même au cas où des modifications ­ de quelque nature
+qu’elles fussent, ­ surviendraient dans l’état géographique et météorologique
+du globe terrestre. »
+
+Que signifiait cette phrase? Quelle éventualité voulait-elle prévoir? Comment
+la Terre pourrait-elle jamais subir une modification dont la géographie ou la
+météorologie aurait à tenir compte ­ surtout en ce qui concernait les
+territoires mis en adjudication?
+
+« Évidemment, disaient les esprits avisés, il doit y avoir quelque chose
+là-dessous! »
+
+Les interprétations eurent donc beau jeu, et cela était bien fait pour exercer
+la perspicacité des uns ou la curiosité des autres.
+
+Un journal, le _Ledger_, de Philadelphie, publia tout d’abord cette note
+plaisante :
+
+« Des calculs ont sans doute appris aux futurs acquéreurs des contrées
+arctiques qu’une comète à noyau dur choquera prochainement la Terre dans des
+conditions telles que son choc produira les changements géographiques et
+météorologiques, dont se préoccupe ladite clause. »
+
+La phrase était un peu longue, comme il convient à une phrase qui se prétend
+scientifique, mais elle n’éclaircissait rien. D’ailleurs, la probabilité d’un
+choc avec une comète de ce genre ne pouvait être acceptée par des esprits
+sérieux. En tout cas, il était inadmissible que les concessionnaires se fussent
+préoccupés d’une éventualité aussi hypothétique.
+
+« Est-ce que, par hasard, dit le _Delta_, de la Nouvelle-Orléans, la nouvelle
+Société s’imagine que la précession des équinoxes pourra jamais produire des
+modifications favorables à l’exploitation de son domaine?
+
+— Et pourquoi pas, puisque ce mouvement modifie le parallélisme de l’axe de
+notre sphéroïde? fit observer le _Hamburger-Correspondent_.
+
+— En effet, répondit la _Revue Scientifique_, de Paris. Adhémar n’a-t-il pas
+avancé dans son livre sur _Les révolutions de la mer_, que la précession des
+équinoxes, combinée avec le mouvement séculaire du grand axe de l’orbite
+terrestre, serait de nature à apporter une modification à longue période dans
+la température moyenne des différents points de la Terre et dans les quantités
+de glaces accumulées à ses deux Pôles?
+
+— Cela n’est pas certain, répliqua la _Revue d’Édimbourg_. Et, lors même que
+cela serait, ne faut-il pas un laps de douze mille ans pour que Véga devienne
+notre étoile polaire par suite dudit phénomène, et que la situation des
+territoires arctiques soit changée au point de vue climatérique?
+
+— Eh bien, riposta le _Dagblad_, de Copenhague, dans douze mille ans, il sera
+temps de verser les fonds. Mais, avant cette époque, risquer un « krone »,
+jamais! »
+
+Toutefois, s’il était possible que la _Revue Scientifique_ eût raison avec
+Adhémar, il était bien probable que la _North Polar Practical Association_
+n’avait jamais compté sur cette modification due à la précession des équinoxes.
+
+En fait, personne n’arrivait à savoir ce que signifiait cette clause du fameux
+document, ni quel changement cosmique elle visait dans l’avenir.
+
+Pour le savoir, peut-être eût-il suffi de s’adresser au Conseil
+d’administration de la nouvelle Société, et plus spécialement à son président.
+Mais le président, inconnu! Inconnus, également, le secrétaire et les membres
+dudit Conseil. On ignorait même de qui émanait le document. Il avait été
+apporté aux bureaux du _New-York Herald_ par un certain William S. Forster, de
+Baltimore, honorable consignataire de morues pour le compte de la maison
+Ardrinell and Co, de Terre-Neuve ­ évidemment un homme de paille. Aussi muet
+sur ce sujet que les produits consignés dans ses magasins, ni les plus curieux
+ni les plus adroits reporters n’en purent jamais rien tirer. Bref, cette _North
+Polar Practical Association_ était tellement anonyme qu’on ne pouvait mettre en
+avant aucun nom. C’est bien là le dernier mot de l’anonymat.
+
+Cependant, si les promoteurs de cette opération industrielle persistaient à
+maintenir leur personnalité dans un absolu mystère, leur but était aussi
+nettement que clairement indiqué par le document porté à la connaissance du
+public des deux Mondes.
+
+En effet, il s’agissait bien d’acquérir en toute propriété la partie des
+régions arctiques, délimitée circulairement par le quatre-vingt-quatrième degré
+de latitude, et dont le Pôle nord occupe le point central.
+
+Rien de plus exact, d’ailleurs, que parmi les découvreurs modernes, ceux qui
+s’étaient le plus rapprochés de ce point inaccessible, Parry, Marckham,
+Lockwood et Brainard, fussent restés en deçà de ce parallèle. Quant aux autres
+navigateurs des mers boréales, ils s’étaient arrêtés à des latitudes
+sensiblement inférieures, tels : Payez, en 1874, par 82°15’, au nord de la
+terre François-Joseph et de la Nouvelle-Zemble; Leout, en 1870, par 72°47’,
+au-dessus de la Sibérie; De Long, dans l’expédition de la _Jeannette_, en 1879,
+par 78°45’, sur les parages des îles qui portent son nom. Les autres, dépassant
+la Nouvelle-Sibérie et le Groënland, à la hauteur du cap Bismarck, n’avaient
+pas franchi les soixante-seizième, soixante-dix-septième et
+soixante-dix-neuvième degrés de latitude. Donc, en laissant un écart de
+vingt-cinq minutes d’arc, entre le point ­ soit 83°35’ ­ où Lockwood et
+Brainard avaient mis le pied, et le quatre-vingt-quatrième parallèle, ainsi que
+l’indiquait le document, la _North Polar Practical Association_ n’empiétait pas
+sur les découvertes antérieures. Son projet comprenait un terrain absolument
+vierge de toute empreinte humaine.
+
+Voici quelle est l’étendue de cette portion du globe, circonscrite par le
+quatre-vingt-quatrième parallèle :
+
+De 84° à 90°, on compte six degrés, lesquels, à soixante milles chaque, donnent
+un rayon de trois cent soixante milles et un diamètre de sept cent vingt
+milles. La circonférence est donc de deux mille deux cent soixante milles, et
+la surface de quatre cent sept mille milles carrés en chiffres ronds. [Note 1:
+Soit 70 650 lieues carrées de 25 au degré, c’est-à-dire un peu plus de deux
+fois la surface de la France, qui est de 54 000 000 d’hectares.]
+
+C’était à peu près la dixième partie de l’Europe entière ­ un morceau de belle
+dimension!
+
+Le document, on l’a vu, posait aussi en principe que ces régions, non encore
+reconnues géographiquement, n’appartenant à personne, appartenaient à tout le
+monde. Que la plupart des Puissances ne songeassent point à rien revendiquer de
+ce chef, c’était supposable. Mais il était à prévoir que les États limitrophes
+­ du moins ­ voudraient considérer ces régions comme le prolongement de leurs
+possessions vers le nord et, par conséquent, se prévaudraient d’un droit de
+propriété. Et, d’ailleurs, leurs prétentions seraient d’autant mieux justifiées
+que les découvertes, opérées dans l’ensemble des contrées arctiques, avaient
+été plus particulièrement dues à l’audace de leurs nationaux. Aussi le
+gouvernement fédéral, représenté par la nouvelle Société, les mettait-il en
+demeure de faire valoir leurs droits, et prétendait-il les indemniser avec le
+prix de l’acquisition. Quoi qu’il en fût, les partisans de la _North Polar
+Practical Association_ ne cessaient de le répéter : la propriété était
+indivise, et, personne n’étant forcé de demeurer dans l’indivision, nul ne
+pourrait s’opposer à la licitation de ce vaste domaine.
+
+Les États, dont les droits étaient absolument indiscutables, en tant que
+limitrophes, étaient au nombre de six : l’Amérique, l’Angleterre, le Danemark,
+la Suède-Norvège, la Hollande, la Russie. Mais d’autres États pouvaient arguer
+des découvertes opérées par leurs marins et leurs voyageurs.
+
+Ainsi, la France aurait pu intervenir, puisque quelques- uns de ses enfants
+avaient pris part aux expéditions qui eurent pour objectif la conquête des
+territoires circumpolaires. Ne peut-on citer, entre autres, ce courageux
+Bellot, mort en 1853, dans les parages de l’île de Beechey, pendant la campagne
+du Phénix, envoyé à la recherche de John Franklin? Doit-on oublier le docteur
+Octave Pavy, mort en 1884, près du cap Sabine, durant le séjour de la mission
+Greely au fort Conger? Et cette expédition qui, en 1838-39, avait entraîné
+jusqu’aux mers du Spitzberg, Charles Martins, Marmier, Bravais et leurs
+audacieux compagnons, ne serait-il pas injuste de la laisser dans l’oubli?
+Malgré cela, la France ne jugea point à propos de se mêler à cette entreprise
+plus industrielle que scientifique, et elle abandonna sa part du gâteau
+polaire, où les autres Puissances risquaient de se casser les dents. Peut-être
+eût-elle raison et fit-elle bien.
+
+De même, l’Allemagne. Elle avait à son actif, dès 1671, la campagne du
+Hambourgeois Frédéric Martens au Spitzberg, et, en 1869-70, les expéditions de
+la _Germania_ et de la _Hansa_, commandées par Koldervey et Hegeman, qui
+s’élevèrent jusqu’au cap Bismarck, en longeant la côte du Groënland. Mais,
+malgré ce passé de brillantes découvertes, elle ne crut point devoir accroître
+d’un morceau du Pôle l’empire germanique.
+
+Il en fut ainsi pour l’Autriche-Hongrie, bien qu’elle fût déjà propriétaire des
+terres de François-Joseph, situées dans le nord du littoral sibérien.
+
+Quant à l’Italie, n’ayant aucun droit à intervenir, elle n’intervint pas ­
+quelque invraisemblable que cela puisse paraître.
+
+Il avait bien aussi les Samoyèdes de la Sibérie asiatique, les Esquimaux, qui
+sont plus particulièrement répandus sur les territoires de l’Amérique
+septentrionale, les indigènes du Groënland, du Labrador, de l’archipel
+Baffin-Parry, des îles Aléoutiennes, groupées entre l’Asie et l’Amérique, enfin
+ceux qui, sous l’appellation de Tchouktchis, habitent l’ancienne Alaska russe,
+devenue américaine depuis l’année 1867. Mais ces peuplades ­ en somme les
+véritables naturels, les indiscutables autochtones des régions du nord ­ ne
+devaient point avoir voix au chapitre. Et puis, comment ces pauvres diables
+auraient-ils pu mettre une enchère, si minime qu’elle fût, lors de la vente
+provoquée par la _North Polar Practical Association_? Et comment ces pauvres
+gens auraient-ils payé? En coquillages, en dents de morses ou en huile de
+phoque? Pourtant, il leur appartenait un peu, par droit de premier occupant, ce
+domaine qui allait être mis en adjudication! Mais, des Esquimaux, des
+Tchouktchis, des Samoyèdes!… On ne les consulta même pas.
+
+Ainsi va le monde!
+
+II
+
+Dans lequel les délégués anglais, hollandais,
+suédois, danois et russe se présentent au
+lecteur.
+
+Le document méritait une réponse. En effet, si la nouvelle association
+acquérait les régions boréales, ces régions deviendraient propriété définitive
+de l’Amérique, ou pour mieux dire, des États-Unis, dont la vivace confédération
+tend sans cesse à s’accroître. Déjà, depuis quelques années, la cession des
+territoires du nord-ouest, faite par la Russie depuis la Cordillère
+septentrionale jusqu’au détroit de Behring, venait de lui adjoindre un bon
+morceau du Nouveau-Monde. Il était donc admissible que les autres Puissances ne
+verraient pas volontiers cette annexion des contrées arctiques à la république
+fédérale.
+
+Cependant, ainsi qu’il a été dit, les divers États de l’Europe et de l’Asie ­
+non limitrophes de ces régions ­ refusèrent de prendre part à cette
+adjudication singulière, tant les résultats leur en semblaient problématiques.
+Seules, les Puissances, dont le littoral se rapproche du quatre-vingt-
+quatrième degré, résolurent de faire valoir leurs droits par l’intervention de
+délégués officiels. On le verra, du reste : elles ne prétendaient pas acheter
+au delà d’un prix relativement modique, car il s’agissait d’un domaine dont il
+serait peut-être impossible de prendre possession. Toutefois l’insatiable
+Angleterre crut devoir ouvrir à son agent un crédit de quelque importance.
+Hâtons-nous de le dire : la cession des contrées circumpolaires ne menaçait
+aucunement l’équilibre européen, et il ne devait en résulter aucune
+complication internationale. M. de Bismarck ­ le grand chancelier vivait encore
+à cette époque ­ ne fronça même pas son épais sourcil de Jupiter allemand.
+
+Restaient donc en présence l’Angleterre, le Danemark, la Suède-Norvège, la
+Hollande, la Russie, qui allaient être admises à lancer leurs enchères
+par-devant le commissaire- priseur de Baltimore, contradictoirement avec les
+États-Unis. Ce serait au plus offrant qu’appartiendrait cette calotte glacée du
+Pôle, dont la valeur marchande était au moins très contestable.
+
+Voici, au surplus, les raisons personnelles pour lesquelles les cinq États
+européens désiraient assez rationnellement que l’adjudication fût faite à leur
+profit.
+
+La Suède-Norvège, propriétaire du cap Nord, situé au delà du soixante-dixième
+parallèle, ne cacha point qu’elle se considérait comme ayant des droits sur les
+vastes espaces qui s’étendent jusqu’au Spitzberg, et, par delà, jusqu’au Pôle
+même. En effet, le norvégien Kheilhau, le célèbre suédois Nordenskiöld,
+n’avaient-ils pas contribué aux progrès géographiques dans ces parages?
+Incontestablement.
+
+Le Danemark disait ceci : c’est qu’il était déjà maître de l’Islande et des
+îles Feroë, à peu près sur la ligne du Cercle polaire, que les colonies,
+fondées le plus au nord des régions arctiques, lui appartenaient, tels l’île
+Diskö dans le détroit de Davis, les établissements d’Holsteinborg, de Proven,
+de Godhavn, d’Upernavik dans la mer de Baffin et sur la côte occidentale du
+Groënland. En outre, le fameux navigateur Behring, d’origine danoise, bien
+qu’il fût alors au service de la Russie, n’avait-il pas, dès l’année 1728,
+franchi le détroit auquel son nom est resté, avant d’aller, treize ans plus
+tard, mourir misérablement, avec trente hommes de son équipage, sur le littoral
+d’une île qui porte aussi son nom? Antérieurement, en l’an 1619, est-ce que le
+navigateur Jean Munk n’avait pas exploré la côte orientale du Groënland, et
+relevé plusieurs points totalement inconnus avant lui? Le Danemark avait donc
+des droits sérieux à se rendre acquéreur.
+
+Pour la Hollande, c’étaient ses marins, Barentz et Heemskerk, qui avaient
+visité le Spitzberg et la Nouvelle- Zemble, dès la fin du XVIème siècle.
+C’était l’un de ses enfants, Jean Mayen, dont l’audacieuse campagne vers le
+nord, en 1611, avait valu à son pays la possession de l’île de ce nom, située
+au delà du soixante et onzième degré de latitude. Donc, son passé l’engageait.
+
+Quant aux Russes, avec Alexis Tschirikof, ayant Behring sous ses ordres, avec
+Paulutski, dont l’expédition, en 1751, s’avança au delà des limites de la mer
+Glaciale, avec le capitaine Martin Spanberg et le lieutenant William Walton,
+qui s’aventurèrent sur ces parages inconnus en 1739, ils avaient pris une part
+notable aux recherches faites à travers le détroit qui sépare l’Asie de
+l’Amérique. De plus, par la disposition des territoires sibériens, étendus sur
+cent vingt degrés jusqu’aux limites extrêmes du Kamtchatka, le long de ce vaste
+littoral asiatique, où vivent Samoyèdes, Yakoutes, Tchouktchis et autres
+peuplades soumises à leur autorité, ne dominent-ils pas une moitié de l’océan
+Boréal? Puis, sur le soixante-quinzième parallèle, à moins de neuf cents milles
+du pôle, ne possèdent-ils pas les îles et les îlots de la Nouvelle- Sibérie,
+cet archipel des Liatkow, découvert au commencement du XVIIIème siècle? Enfin,
+dès 1764, avant les Anglais, avant les Américains, avant les Suédois, le
+navigateur Tschitschagoff n’avait-il pas cherché un passage du nord, afin
+d’abréger les itinéraires entre les deux continents?
+
+Cependant, tout compte fait, il semblait que les Américains fussent plus
+particulièrement intéressés à devenir propriétaires de ce point inaccessible du
+globe terrestre. Eux aussi, ils avaient souvent tenté de l’atteindre, tout en
+se dévouant à la recherche de sir John Franklin, avec Grinnel, avec Kane, avec
+Hayes, avec Greely, avec De Long et autres hardis navigateurs. Eux aussi
+pouvaient exciper de la situation géographique de leur pays, qui se développe
+au delà du Cercle polaire, depuis le détroit de Behring jusqu’à la baie
+d’Hudson. Toutes ces terres, toutes ces îles, Wollaston, Prince-Albert,
+Victoria, Roi-Guillaume, Melville, Cockburne, Banks, Baffin, sans compter les
+mille îlots de cet archipel, n’étaient-elles pas comme la rallonge qui les
+reliait au quatre- vingt-dixième degré? Et puis, si le Pôle nord se rattache
+par une ligne presque ininterrompue de territoires à l’un des grands continents
+du globe, n’est-ce pas plutôt à l’Amérique qu’aux prolongements de l`Asie ou de
+l’Europe? Donc rien de plus naturel que la proposition de l’acquérir eût été
+faite par le gouvernement fédéral au profit d’une Société américaine, et, si
+une Puissance avait les droits les moins discutables à posséder le domaine
+polaire, c’étaient bien les États-Unis d’Amérique.
+
+Il faut le reconnaître toutefois, le Royaume-Uni, qui possédait le Canada et la
+Colombie anglaise, dont les nombreux marins s’étaient distingués dans les
+campagnes arctiques, donnait également de solides raisons pour vouloir annexer
+cette partie du globe à son vaste empire colonial. Aussi, ses journaux
+discutèrent-ils longuement et passionnément.
+
+« Oui! sans doute, répondit le grand géographe anglais Kliptringan, dans un
+article du _Times_, qui fit sensation, oui! les Suédois, les Danois, les
+Hollandais, les Russes et les Américains peuvent se prévaloir de leurs droits.
+Mais l’Angleterre ne saurait, sans déchoir, laisser ce domaine lui échapper. La
+partie nord du nouveau continent ne lui appartient-elle pas déjà? Ces terres,
+ces îles, qui la composent, n’ont-elles pas été conquises par ses propres
+découvreurs, depuis Willoughi, qui visita le Spitzberg et la Nouvelle-Zemble en
+1739 jusqu’à Mac Clure, dont le navire a franchi en 1853 le passage du
+nord-ouest?
+
+« Et puis, déclara le _Standard_ par la plume de l’amiral Fizé, est-ce que
+Frobisher, Davis, Hall, Weymouth, Hudson, Baffin, Cook, Ross, Parry, Bechey,
+Belcher, Franklin, Mulgrave, Scoresby, Mac Clintock, Kennedy, Nares, Collinson,
+Archer, n’étaient pas d’origine anglo-saxonne, et quel pays pourrait exercer
+une plus juste revendication sur la portion des régions arctiques que ces
+navigateurs n’avaient encore pu atteindre?
+
+« Soit! riposta le _Courrier de San-Diego_ (Californie), plaçons l’affaire sur
+son véritable terrain, et, puisqu’il y a une question d’amour-propre entre les
+États-Unis et l’Angleterre, nous dirons : Si l’Anglais Markham, de l’expédition
+Nares, s’est élevé jusqu’à 83°20’ de latitude septentrionale, les Américains
+Lockwood et Brainard, de l’expédition Greely, le dépassant de quinze minutes de
+degré, ont fait scintiller les trente-huit étoiles du pavillon des États-Unis
+par 83°35’. À eux l’honneur de s’être le plus rapprochés du Pôle nord! ».
+
+Voilà quelles furent les attaques et quelles furent les ripostes.
+
+Enfin, inaugurant la série des navigateurs qui s’aventurèrent au milieu des
+régions arctiques, il convient de citer encore le Vénitien Cabot ­ 1498 ­ et le
+Portugais Corteréal ­ 1500 ­ qui découvrirent le Groënland et le Labrador. Mais
+ni l’Italie ni le Portugal, n’avaient eu la pensée de prendre part à
+l’adjudication projetée, s’inquiétant peu de l’État qui en aurait le bénéfice.
+
+On pouvait le prévoir, la lutte ne serait très vivement soutenue à coups de
+dollars ou de livres sterling que par l’Angleterre et l’Amérique.
+
+Cependant, à la proposition formulée par la _North Polar Practical
+Association_, les pays limitrophes des contrées boréales s’étaient consultés
+par l’entremise de congrès commerciaux et scientifiques. Après débats, ils
+avaient résolu d’intervenir aux enchères, dont l’ouverture était fixée à la
+date du 3 décembre à Baltimore, en affectant à leurs délégués respectifs un
+crédit qui ne pourrait être dépassé. Quant à la somme produite par la vente,
+elle serait partagée entre les cinq États non adjudicataires, qui la
+toucheraient comme indemnité, en renonçant à tous droits dans l’avenir.
+
+Si cela n’alla pas sans quelques discussions, l’affaire finit par s’arranger.
+Les États intéressés acceptèrent, d’ailleurs, que l’adjudication fût faite à
+Baltimore, ainsi que l’avait indiqué le gouvernement fédéral, Les délégués,
+munis de leurs lettres de crédit, quittèrent Londres, La Haye, Stockholm,
+Copenhague, Pétersbourg, et arrivèrent aux États- Unis, trois semaines avant le
+jour fixé pour la mise en vente.
+
+À cette époque, l’Amérique n’était encore représentée que par l’homme de la
+_North Polar Practical Association_, ce William S. Forster, dont le nom
+figurait seul au document du 7 novembre, paru dans le _New-York Herald_.
+
+Quant aux délégués des États européens, voici ceux qui avaient été choisis et
+qu’il convient d’indiquer spécialement par quelque trait.
+
+Pour la Hollande : Jacques Jansen, ancien conseiller des Indes néerlandaises,
+cinquante-trois ans, gros, court, tout en buste, petits bras, petites jambes
+arquées, tête à lunettes d’aluminium, face ronde et colorée, chevelure en
+nimbe, favoris grisonnants ­ un brave homme, quelque peu incrédule au sujet
+d’une entreprise dont les conséquences pratiques lui échappaient.
+
+Pour le Danemark : Eric Baldenak, ex-sous-gouverneur des possessions
+groënlandaises, taille moyenne, un peu inégal d’épaules, gaster bedonnant, tête
+énorme et roulante, myope à user le bout de son nez sur ses cahiers et ses
+livres, n’entendant guère raison en ce qui concernait les droits de son pays
+qu’il considérait comme le légitime propriétaire des régions du nord.
+
+Pour la Suède-Norvège : Jan Harald, professeur de cosmographie à Christiania,
+qui avait été l’un des plus chauds partisans de l’expédition Nordenskiöld, un
+vrai type des hommes du Nord, figure rougeaude, barbe et chevelure d’un blond
+qui rappelait celui des blés trop mûrs, ­ tenant pour certain que la calotte
+polaire, n’étant occupée que par la mer Paléocrystique, n’avait aucune valeur.
+Donc, assez désintéressé dans la question, et ne venant là qu’au nom des
+principes.
+
+Pour la Russie : le colonel Boris Karkof, moitié militaire, moitié diplomate,
+grand, raide, chevelu, barbu, moustachu, tout d’une pièce, semblant gêné sous
+son vêtement civil, et cherchant inconsciemment la poignée de l’épée qu’il
+portait autrefois, ­ très intrigué surtout de savoir ce que cachait la
+proposition de la _North Polar Practical Association_, et si ce ne serait point
+dans l’avenir une cause de difficultés internationales.
+
+Pour l’Angleterre enfin : le major Donellan et son secrétaire Dean Toodrink.
+Ces derniers représentaient à eux deux tous les appétits, toutes les
+aspirations du Royaume- Uni, ses instincts commerciaux et industriels, ses
+aptitudes à considérer comme siens, d’après une loi de nature, les territoires
+septentrionaux, méridionaux ou équatoriaux qui n’appartenaient à personne.
+
+Un Anglais, s’il en fut jamais, ce major Donellan, grand, maigre, osseux,
+nerveux, anguleux, avec un cou de bécassine, une tête à la Palmerston sur des
+épaules fuyantes, des jambes d’échassier, très vert sous ses soixante ans,
+infatigable ­ et il l’avait bien montré, lorsqu’il travaillait à la
+délimitation des frontières de l’Inde sur la limite de la Birmanie, Il ne riait
+jamais et peut-être même n’avait-il jamais ri. À quoi bon?… Est-ce qu’on a
+jamais vu rire une locomotive, une machine élévatoire ou un steamer?
+
+En cela, le major différait essentiellement de son secrétaire Dean Toodrink ­
+un garçon loquace, plaisant, la tête forte, des cheveux jouant sur le front, de
+petits yeux plissés. Il était écossais de naissance, très connu dans la «
+Vieille Enfumée » pour ses propos joyeux et son goût pour les calembredaines.
+Mais, si enjoué qu’il fût, il ne se montrait pas moins personnel, exclusif,
+intransigeant, que le major Donellan, lorsqu’il s’agissait des revendications
+les moins justifiables de la Grande-Bretagne.
+
+Ces deux délégués allaient évidemment être les plus acharnés adversaires de la
+Société américaine. Le Pôle nord était à eux : il leur appartenait dès les
+temps préhistoriques, comme si c’était aux Anglais que le Créateur avait donné
+mission d’assurer la rotation de la Terre sur son axe, et ils sauraient bien
+l’empêcher de passer entre des mains étrangères.
+
+Il convient de faire observer que, si la France n’avait pas jugé à propos
+d’envoyer de délégué ni officiel ni officieux, un ingénieur français était venu
+« pour l’amour de l’art » suivre de très près cette curieuse affaire. On le
+verra apparaître à son heure.
+
+Les représentants des puissances septentrionales de l’Europe étaient donc
+arrivés à Baltimore, et par des paquebots différents, comme des gens qui ne
+tiennent à ne point s’influencer. C’étaient des rivaux. Chacun d’eux avait en
+poche le crédit nécessaire pour combattre. Mais c’est bien le cas de dire
+qu’ils n’allaient point combattre à armes égales. Celui-ci pouvait disposer
+d’une somme qui n’atteignait pas le million, celui-là d’une somme qui le
+dépassait. Et, en vérité, pour acquérir un morceau de notre sphéroïde, où il
+semblait impossible de mettre le pied, cela devait paraître encore trop cher!
+En réalité, le mieux partagé sous ce rapport, c’était le délégué anglais,
+auquel le Royaume-Uni avait ouvert un crédit assez considérable. Grâce à ce
+crédit, le major Donellan n’aurait pas grand’peine à vaincre ses adversaires
+suédois, danois, hollandais et russe. Quant à l’Amérique, c’était autre chose :
+il serait moins facile de la battre sur le terrain des dollars. En effet, il
+était au moins probable que la mystérieuse Société devait avoir des fonds
+considérables à sa disposition. La lutte à coups de millions se localiserait
+vraisemblablement entre les États-Unis et la Grande-Bretagne.
+
+Avec le débarquement des délégués européens, l’opinion publique commença à se
+passionner davantage. Les racontars les plus singuliers coururent à travers les
+journaux. D’étranges hypothèses s’établirent sur cette acquisition du Pôle
+nord. Qu’en voulait-on faire? Et qu’en pouvait-on faire? Rien ­ à moins que ce
+ne fût pour entretenir les glacières du Nouveau et de l’Ancien-Monde! Il y eut
+même un journal de Paris, le Figaro, qui soutint plaisamment cette opinion.
+Mais encore aurait-il fallu pouvoir franchir le quatre-vingt- quatrième
+parallèle.
+
+Cependant, les délégués, s’ils s’étaient évités pendant leur voyage
+transatlantique, commencèrent à se rapprocher, lorsqu’ils furent arrivés à
+Baltimore.
+
+Voici pour quelles raisons :
+
+Dès le début, chacun d’eux avait essayé de se mettre en rapport avec la _North
+Polar Practical Association_, séparément, à l’insu les uns aux autres. Ce
+qu’ils cherchaient à savoir pour en profiter, le cas échéant, c’étaient les
+motifs cachés au fond de cette affaire, et quel profit la Société espérait en
+tirer. Or, jusqu’à ce moment, rien n’indiquait qu’elle eût installé un office à
+Baltimore. Pas de bureaux, pas d’employés. Pour renseignement, s’adresser à
+William S. Forster, de High-street. Et il ne semblait pas que l’honnête
+consignataire de morues en sût plus long à cet égard que le dernier portefaix
+de la ville.
+
+Les délégués ne purent dès lors rien apprendre. Ils en furent réduits aux
+conjectures plus ou moins absurdes que propageaient les divagations publiques.
+Le secret de la Société devait-il donc rester impénétrable, tant qu’elle ne
+l’aurait pas fait connaître? On se le demandait. Sans doute, elle ne se
+départirait de son silence qu’après acquisition faite.
+
+Il suit de là que les délégués finirent par se rencontrer, se rendre visite, se
+tâter, et finalement entrer en communication ­ peut-être avec l’arrière-pensée
+de former une ligue contre l’ennemi commun, autrement dit la Compagnie
+américaine.
+
+Et, un jour, dans la soirée du 22 novembre, ils se trouvèrent en train de
+conférer à l’hôtel _Wolesley_, dans l’appartement occupé par le major Donellan
+et son secrétaire Dean Toodrink. En fait, cette tendance à une commune entente
+était principalement due aux habiles agissements du colonel Boris Karkof, le
+fin diplomate que l’on sait.
+
+Tout d’abord, la conversation s’engagea sur les conséquences commerciales ou
+industrielles que la Société prétendait tirer de l’acquisition du domaine
+arctique. Le professeur Jan Harald demanda si l’un ou l’antre de ses collègues
+avait pu se procurer quelque renseignement à cet égard. Et, tous, peu à peu,
+convinrent qu’ils avaient tenté des démarches près de William S. Forster,
+auquel, d’après le document, les communications devaient être adressées.
+
+« Mais, j’ai échoué, dit Éric Baldenak.
+
+— Et je n’ai point réussi, ajouta Jacques Jansen.
+
+— Quant à moi, répondit Dean Toodrink, lorsque je me suis présenté au nom du
+major Donellan dans les magasins de High-street, j’ai trouvé un gros homme en
+habit noir, coiffé d’un chapeau de haute forme, drapé d’un tablier blanc qui
+lui montait des bottes au menton. Et, lorsque je lui ai demandé des
+renseignements sur l’affaire, il m’a répondu que le _South-Star_ venait
+d’arriver de Terre-Neuve à pleine cargaison, et qu’il était en mesure de me
+livrer un fort stock de morues fraîches pour le compte de la maison Ardrinell
+and Co.
+
+— Eh! eh! riposta l’ancien conseiller des Indes néerlandaises, toujours un peu
+sceptique, mieux vaudrait acheter une cargaison de morues que de jeter son
+argent dans les profondeurs de l’océan Glacial!
+
+— Là n’est point la question, dit alors le major Donellan, d’une voix brève et
+hautaine. Il ne s’agit pas d’un stock de morues, mais de la calotte polaire…
+
+— Que l’Amérique voudrait bien se mettre sur la tête! ajouta Dean Toodrink, en
+riant de sa répartie.
+
+— Ça l’enrhumerait, dit finement le colonel Karkof.
+
+— Là n’est pas la question, reprit le major Donellan, et je ne sais ce que
+cette éventualité. de coryzas vient faire au milieu de notre conférence. Ce qui
+est certain, c’est que pour une raison ou pour une autre, l’Amérique,
+représentée par la _North Polar Practical Association_, ­ remarquez le mot «
+practical », messieurs, ­ veut acheter une surface de quatre cent sept mille
+milles carrés autour du Pôle arctique, surface circonscrite actuellement, —
+remarquez le mot « actuellement », messieurs, ­ par le quatre-vingt-quatrième
+degré de latitude boréale…
+
+— Nous le savons, major Donellan, repartit Jan Harald, et de reste! Mais ce que
+nous ne savons pas, c’est comment ladite Société entend exploiter ces
+territoires, si ce sont des territoires, ou ces mers, si ce sont des mers, au
+point de vue industriel…
+
+— La n’est pas la question, répondit une troisième fois le major Donellan. Un
+État veut, en payant, s’approprier une portion du globe, qui, par sa situation
+géographique, semble plus spécialement appartenir à l’Angleterre…
+
+— À la Russie, dit le colonel Karkof.
+
+— À la Hollande, dit Jacques Jansen.
+
+— À la Suède-Norvège, dit Jan Harald.
+
+— Au Danemark », dit Éric Baldenak.
+
+Les cinq délégués s’étaient redressés sur leurs ergots, et l’entretien risquait
+de tourner aux propos malsonnants, lorsque Dean Toodrink essaya d’intervenir
+une première fois:
+
+« Messieurs, dit-il d’un ton conciliant, là n’est point la question, suivant
+l’expression dont mon chef, le major Donellan, fait le plus volontiers usage.
+Puisqu’il est décidé en principe que les régions circumpolaires seront mises en
+vente, elles appartiendront nécessairement à celui des États représentés par
+vous, qui mettra à cette acquisition l’enchère la plus élevée. Donc, puisque la
+Suède-Norvège, la Russie, le Danemark, la Hollande et l’Angleterre ont ouvert
+des crédits à leurs délégués, ne vaudrait-il pas mieux que ceux-ci formassent
+un syndicat, ce qui leur permettrait de disposer d’une somme telle que la
+Société américaine ne pourrait lutter contre eux? »
+
+Les délégués s’entre-regardèrent. Ce Dean Toodrink avait peut-être trouvé le
+joint. Un syndicat… De notre temps, ce mot répond à tout. On se syndique, comme
+on respire, comme on boit, comme on mange, comme on dort. Rien de plus moderne
+­ en politique aussi bien qu’en affaires.
+
+Toutefois, une objection ou plutôt une explication fut nécessaire, et Jacques
+Jansen interpréta les sentiments de ses collègues, lorsqu’il dit :
+
+« Et après?… »
+
+Oui!… Après l’acquisition faite par le syndicat?
+
+« Mais il me semble que l’Angleterre!… dit le major d’un ton raide..
+
+— Et la Russie!… dit le colonel, dont les sourcils se froncèrent terriblement.
+
+— Et la Hollande!… dit le conseiller.
+
+— Lorsque Dieu a donné le Danemark aux Danois… fit observer Éric Baldenak.
+
+— Pardon, s’écria Dean Toodrink, il n’y a qu’un pays qui ait été donné par
+Dieu! C’est l’Écosse aux Écossais!
+
+— Et pourquoi?… fit le délégué suédois.
+
+— Le poète n’a-t-il pas dit :
+
+ « _Deus nobis Ecotia fecit_ »
+
+riposta ce farceur en traduisant à sa façon l’hoec otia du sixième vers de la
+première églogue de Virgile.
+
+Tous se mirent à rire ­ excepté le major Donellan ­ et cela enraya une seconde
+fois la discussion, qui menaçait de finir assez mal.
+
+Et alors Dean Toodrink put ajouter :
+
+« Ne nous querellons pas, messieurs!… À quoi bon?… Formons plutôt nôtre
+syndicat…
+
+— Et après?… reprit Jan Harald.
+
+— Après? répondit Dean Toodrink. Rien de plus simple, messieurs. Lorsque vous
+l’aurez achetée, ou la propriété du domaine polaire restera indivise entre
+vous, ou, moyennant une juste indemnité, vous la transporterez à l’un des États
+coacquéreurs. Mais le but principal aura été préalablement atteint, qui est
+d’éliminer définitivement les représentants de l’Amérique! »
+
+Elle avait du bon, cette proposition ­ du moins pour l’heure présente ­ car,
+dans un avenir rapproché, les délégués ne manqueraient pas de se prendre aux
+cheveux, et on sait s’ils étaient chevelus! lorsqu’il s’agirait de choisir
+l’acquéreur définitif de cet immeuble aussi disputé qu’inutile. De toute façon,
+ainsi que l’avait si intelligemment marqué Dean Toodrink, les États-Unis
+seraient absolument hors concours.
+
+« Voilà qui me paraît sensé, dit Éric Baldenak.
+
+— Habile, dit le colonel Karkof.
+
+— Adroit, dit Jan Harald.
+
+— Malin, dit Jacques Jansen.
+
+— Bien anglais! » dit le major Donellan.
+
+Chacun avait lancé son mot, avec l’espoir de jouer plus tard ses estimables
+collègues.
+
+« Ainsi, messieurs, reprit Boris Karkof, il est parfaitement entendu que, si
+nous nous syndiquons, les droits de chaque État seront entièrement réservés
+pour l’avenir?… »
+
+C’était entendu.
+
+Il ne restait plus qu’à savoir quels crédits ces divers États avaient mis à la
+disposition de leurs délégués. On totaliserait ces crédits, et il n’était pas
+douteux que ce total présenterait une somme si importante que les ressources de
+la _North Polar Practical Association_ ne lui permettraient pas de la dépasser.
+
+La question fut donc posée par Dean Toodrink.
+
+Mais alors, autre chose. Silence complet. Personne ne voulait répondre. Montrer
+son porte-monnaie? Vider ses poches dans la caisse du syndicat? Faire connaître
+par avance jusqu’où chacun comptait pousser les enchères?… Nul empressement à
+cela! Et si quelque désaccord survenait plus tard entre les nouveaux
+syndiqués?… Et si les circonstances les obligeaient à prendre part à la lutte
+chacun pour soi?… Et si le diplomate Karkof se blessait des finasseries de
+Jacques Jansen, qui s’offenserait des menées sourdes d’Éric Baldenak, qui
+s’irriterait des roublardises de Jan Harald, qui se refuserait à supporter les
+prétentions hautaines du major Donellan, qui, lui, ne se gênerait guère pour
+intriguer contre chacun de ses collègues? Enfin, déclarer ses crédits, c’était
+montrer son jeu, quand il était nécessaire de poitriner.
+
+Véritablement, il n’y avait que deux manières de répondre à la juste mais
+indiscrète demande de Dean Toodrink. Ou exagérer les crédits ­ ce qui eût été
+très embarrassant, lorsqu’il se serait agi d’en opérer le versement, ­ ou les
+diminuer d’une façon tellement dérisoire, que cela dégénérât en plaisanterie et
+qu’il ne fût point donné suite à la proposition.
+
+Cette idée vint d’abord à l’ex-conseiller des Indes néerlandaises, qui, il faut
+en convenir, n’était pas sérieux, et tous ses collègues lui emboîtèrent le pas.
+
+« Messieurs, dit la Hollande par sa voix, je le regrette, mais, pour
+l’acquisition du domaine arctique, je ne puis disposer que de cinquante
+rixdalers.
+
+— Et moi, que de trente-cinq roubles, dit la Russie.
+
+— Et moi, que de vingt kronors, dit la Suède-Norvège.
+
+— Et moi, que de quinze krones, dit le Danemark.
+
+— Eh bien, répondit le major Donellan, d’un ton dans lequel on sentait toute
+cette dédaigneuse attitude si naturelle à la Grande-Bretagne, ce sera donc à
+votre profit que l’acquisition sera faite, messieurs, car l’Angleterre ne peut
+y mettre plus d’un shilling six pence! » [Note 2: Le rixdaler = 5 fr. 21; le
+rouble = 3 fr. 92; le kronor = 1 fr. 32; le krone = 1 fr. 32; le shilling = 1
+fr. 15.]
+
+Et, sur cette déclaration ironique, finit la conférence des délégués de la
+vieille Europe.
+
+III
+
+Dans lequel se fait l’adjudication des régions
+du pôle arctique.
+
+Pourquoi cette vente allait-elle s’effectuer, le 3 décembre, dans la salle
+ordinaire des Auctions, où, d’habitude, on ne vendait que des objets mobiliers,
+meubles, ustensiles, outils, instruments, etc., ou des objets d’art, tableaux,
+statues, médailles, antiquités? Pourquoi, puisqu’il s’agissait d’une licitation
+immobilière, n’était-elle pas faite soit par-devant notaire, soit à la barre du
+tribunal, institué pour ce genre d’opération? Enfin, pourquoi l’intervention
+d’un commissaire-priseur, lorsqu’on poursuivait la mise en vente d’une partie
+du globe terrestre? Est-ce que ce morceau de sphéroïde pouvait être assimilé à
+quelque meuble meublant, et n’était-ce pas tout ce qu’il y avait de plus
+immeuble au monde?
+
+En effet, cela paraissait illogique. Pourtant, il en serait ainsi. L’ensemble
+des régions arctiques devait être vendu dans ces conditions, et le contrat n’en
+serait pas moins valable. Et, au fait, cela n’indiquait-il pas que, dans la
+pensée de la _North Polar Practical Association_, l’immeuble en question tenait
+également du meuble, comme s’il eût été possible de le déplacer. Aussi, cette
+singularité ne laissait-elle pas d’intriguer certains esprits éminemment
+perspicaces ­ très rares, même aux États-Unis.
+
+D’ailleurs, il existait un précédent. Déjà une portion de notre planète avait
+été adjugée dans une salle des Auctions, par l’entremise d’un
+commissaire-priseur aux enchères publiques. En Amérique précisément.
+
+En effet, quelques années avant, à San Francisco de Californie, une île de
+l’Océan Pacifique, l’île Spencer, [Note 3: Voir L’École des Robinsons du même
+auteur.] fut vendue au riche William W. Kolderup, battant de cinq cent mille
+dollars son concurrent J. R. Taskinar, de Stockton. Cette île Spencer avait été
+payée quatre millions de dollars. Il est vrai, c’était une île habitable,
+située à quelques degrés seulement de la côte californienne, avec forêts, cours
+d’eau, sol productif et solide, champs et prairies susceptibles d’être mis en
+culture, et non une région vague, peut-être une mer couverte de glaces
+éternelles, défendue par d’infranchissables banquises, et que très probablement
+personne ne pourrait jamais occuper. Il était donc à supposer que l’incertain
+domaine du Pôle, mis en adjudication, n’atteindrait jamais un prix aussi
+considérable.
+
+Néanmoins, ce jour-là, l’étrangeté de l’affaire avait attiré, sinon beaucoup
+d’amateurs sérieux, du moins un grand nombre de curieux, avides d’en connaître
+le dénouement. La lutte, en somme, ne pouvait être que très intéressante.
+
+Au surplus, depuis leur arrivée à Baltimore, les délégués européens avaient été
+très entourés, très recherchés ­ et, bien entendu, très interviewés. Comme cela
+se passait en Amérique, rien d’étonnant que l’opinion publique fût surexcitée
+au plus haut point. De là, des paris insensés ­ forme la plus ordinaire sous
+laquelle se produit cette surexcitation aux États-Unis, dont l’Europe commence
+à suivre volontiers le contagieux exemple. Si les citoyens de la Confédération
+américaine, aussi bien ceux de la Nouvelle- Angleterre que ceux des États du
+centre, de l’ouest et du sud, se divisaient en groupes d’opinions différentes,
+tous, évidemment, faisaient des voeux pour leur pays. Ils espéraient bien que
+le Pôle nord s’abriterait sous les plis du pavillon aux trente-huit étoiles.
+Et, cependant, ils n’étaient pas sans éprouver quelque inquiétude. Ce n’était
+ni la Russie, ni la Suède-Norvège, ni le Danemark, ni la Hollande, dont ils
+redoutaient les chances peu sérieuses. Mais le Royaume-Uni était là avec ses
+ambitions territoriales, sa tendance à tout absorber, sa ténacité trop connue,
+ses bank-notes trop envahissantes. Aussi de fortes sommes furent-elles
+engagées. On pariait sur _America_ et sur _Great-Britain_ comme on l’eût fait
+sur des chevaux de course, et à peu près à égalité. Quant à _Danemark, Sweden,
+Holland et Russia,_ bien qu’on les offrît à 12 et 13½, ils ne trouvaient guère
+preneurs.
+
+La vente était annoncée pour midi. Dès le matin, l’encombrement des curieux
+interceptait la circulation dans Bolton-street. L’opinion avait été extrêmement
+soulevée depuis la veille. Par le fil transatlantique, les journaux venaient
+d’être informés que la plupart des paris, proposés par les Américains, étaient
+tenus par les Anglais, et Dean Toodrink avait fait immédiatement afficher cette
+cote dans la salle des Auctions. Le gouvernement de la Grande-Bretagne,
+disait-on, avait mis des fonds considérables à la disposition du major
+Donellan… À l’Admiralty-Office, faisait observer le _New-York Herald_, les
+lords de l’Amirauté poussaient à l’acquisition des terres arctiques, désignées
+par avance pour figurer dans la nomenclature des colonies anglaises, etc.
+
+Qu’y avait-il de vrai dans ces nouvelles, de probable dans ces racontars? on ne
+savait. Mais, ce jour-là, à Baltimore, les gens réfléchis pensaient que, si la
+_North Polar Practical Association_ était abandonnée à ses seules ressources,
+la lutte pourrait bien se terminer au profit de l’Angleterre. De là, une
+pression que les plus ardents Yankees cherchaient à opérer sur le gouvernement
+de Washington. Au milieu de cette effervescence, la Société nouvelle, incarnée
+dans la modeste personne de son agent, William S. Forster, ne paraissait pas
+s’inquiéter de cet emballement général, comme si elle eût été sans conteste
+assurée du succès.
+
+À mesure que l’heure approchait, la foule se massait le long de Bolton-street.
+Trois heures avant l’ouverture des portes, il n’était plus possible d’arriver à
+la salle de vente. Déjà tout l’espace réservé au public était rempli à faire
+éclater les murs. Seulement, un certain nombre de places, entourées d’une
+barrière, avaient été gardées pour les délégués européens. C’était bien le
+moins qu’ils eussent la possibilité de suivre les phases de l’adjudication et
+de pousser à propos leurs enchères.
+
+Là étaient Éric Baldenak, Boris Karkof, Jacques Jansen, Jan Harald, le major
+Donellan et son secrétaire Dean Toodrink. Ils formaient un groupe compact qui
+se serrait les coudes, comme des soldats formés en colonne d’assaut. Et on eût
+dit, en vérité, qu’ils allaient s’élancer à l’assaut du Pôle nord!
+
+Du côté de l’Amérique, personne ne s’était présenté, si ce n’est le
+consignataire de morues, dont le visage vulgaire exprimait la plus parfaite
+indifférence. À coup sûr, il paraissait le moins ému de toute l’assistance, et
+ne songeait sans doute qu’au placement des cargaisons qu’il attendait par les
+navires en partance de Terre-Neuve. Quels étaient donc les capitalistes
+représentés par ce bonhomme, qui allait peut- être mettre en branle des
+millions de dollars? Cela était de nature à piquer vivement la curiosité
+publique.
+
+Et, en effet, nul ne devait se douter que J.-T. Maston et Mrs Evangélina
+Scorbitt fussent pour quelque chose dans l’affaire. Et comment l’aurait-on pu
+deviner? Tous deux se trouvaient là, cependant, mais perdus dans la foule, sans
+place spéciale, environnés de quelques-uns des principaux membres du Gun-Club,
+les collègues de J.-T. Maston. Simples spectateurs, en apparence, ils
+semblaient être parfaitement désintéressés. William S. Forster lui-même n’avait
+pas l’air de les connaître.
+
+Il va sans dire, que, contrairement aux usages établis dans les salles
+d’Auctions, il n’y aurait pas lieu de tenir l’objet de la vente à la
+disposition du public. On ne pouvait se passer de main en main le Pôle nord, ni
+l’examiner sur toutes ses faces, ni le regarder à la loupe, ni le frotter du
+doigt pour constater si la patine en était réelle ou artificielle comme pour un
+bibelot antique. Et, antique, il l’était pourtant ­ antérieur à l’âge de fer, à
+l’âge de bronze, à l’âge de pierre, c’est-à-dire aux époques préhistoriques,
+puisqu’il datait du commencement du monde!
+
+Cependant, si le Pôle ne figurait pas sur le bureau du commissaire-priseur, une
+large carte, bien en vue des intéressés, indiquait par ses teintes tranchées la
+configuration des régions arctiques. À dix-sept degrés au-dessus du Cercle
+polaire, un trait rouge, très apparent, tracé sur le quatre-vingt- quatrième
+parallèle, circonscrivait la partie du globe dont la _North Polar Practical
+Association_ avait provoqué la mise en vente. Il semblait bien que cette région
+devait âtre occupée par une mer, couverte d’une carapace glacée d’épaisseur
+considérable. Mais, cela, c’était l’affaire des acquéreurs. Du moins, ils
+n’auraient pas été trompés sur la nature de la marchandise.
+
+À midi sonnant, le commissaire-priseur, Andrew R. Gilmour, entra par une petite
+porte, percée dans la boiserie du fond, et vint prendre place devant son
+bureau. Déjà le crieur Flint, à la voix tonnante, se promenait lourdement, avec
+des déhanchements d’ours en cage, le long de la barrière qui contenait le
+public. Tous deux se réjouissaient à cette pensée que la vacation leur
+procurerait un énorme tant pour cent qu’ils n’auraient aucun déplaisir à
+encaisser. Il va de soi que cette vente était faite au comptant, « cash »
+suivant la formule américaine. Quant à la somme, si importante qu’elle fût,
+elle serait intégralement versée entre les mains des délégués, pour le compte
+des États qui ne seraient pas adjudicataires.
+
+En ce moment, la cloche de la salle, sonnant à toute volée, annonça au dehors ­
+c’est le cas de dire _urbi et orbi_ ­ que les enchères allaient s’ouvrir.
+
+Quel moment solennel! Tous les coeurs palpitaient dans le quartier comme dans
+la ville. De Bolton-street et des rues adjacentes, une longue rumeur, se
+propageant à travers les remous du public, pénétra dans la salle.
+
+Andrew R. Gilmour dut attendre que ce murmure de houle et de foule se fût à peu
+près calmé pour prendre la parole.
+
+Alors il se leva et promena un regard circulaire sur l’assistance. Puis,
+laissant retomber son binocle sur sa poitrine, il dit d’une voix légèrement
+émue :
+
+« Messieurs, sur la proposition du gouvernement fédéral, et grâce à
+l’acquiescement donné à cette proposition par les divers États du Nouveau Monde
+et même de l’Ancien Continent, nous allons mettre en vente un lot d’immeubles,
+situés autour du Pôle nord, tel qu’il se poursuit et comporte dans les limites
+actuelles du quatre-vingt-quatrième parallèle, en continents, mers, détroits,
+îles, îlots, banquises, parties solides ou liquides généralement quelconques. »
+
+Puis, dirigeant son doigt vers le mur :
+
+« Veuillez jeter un coup d’oeil sur la carte, qui a été tracée d’après les
+découvertes les plus récentes. Vous verrez que la surface de ce lot comprend
+très approximativement quatre cent sept mille milles carrés d’un seul tenant.
+Aussi, pour la facilité de la vente, a-t-il été décidé que les enchères ne
+s’appliqueraient qu’à chaque mille carré. Un cent [Note 4: Centième partie d’un
+dollar ­ soit un sol environ.] vaudra donc, en chiffres ronds, quatre cent sept
+mille cents, et un dollar quatre cent sept mille dollars. ­ Un peu de silence,
+messieurs! »
+
+La recommandation n’était pas superflue, car les impatiences du public se
+traduisaient par un tumulte que le bruit des enchères aurait quelque peine à
+dominer.
+
+Lorsqu’un demi-silence se fut établi, grâce surtout à l’intervention du crieur
+Flint, qui mugissait comme une sirène d’alarme en temps de brumes, Andrew R.
+Gilmour reprit en ces termes.
+
+« Avant de commencer, je dois rappeler encore une des clauses de l’adjudication
+: c’est que l’immeuble polaire sera définitivement acquis et sa propriété hors
+de toute contestation de la part des vendeurs, tel qu’il est actuellement
+circonscrit par le quatre-vingt-quatrième degré de latitude septentrionale, et
+quelles que soient les modifications géographiques ou météorologiques qui
+pourraient se produire dans l’avenir! »
+
+Toujours cette disposition singulière, insérée au document, et qui, si elle
+excitait les plaisanteries des uns, éveillait l’attention des autres.
+
+« Les enchères sont ouvertes! » dit le commissaire-priseur d’une voix vibrante.
+
+Et, tandis que son marteau d’ivoire tremblotait dans sa main, entraîné par ses
+habitudes d’argot en matière de vente publique, il ajouta d’un ton nasillard :
+
+« Nous avons marchand à dix cents le mille carré! »
+
+Dix _cents_, ou un dixième de dollar, [Note 5: 50 centimes.] cela faisait une
+somme de quarante mille sept cents dollars pour la totalité [Note 6: 203 500
+francs.] de l’immeuble arctique.
+
+Que le commissaire Andrew R. Gilmour eût ou non marchand à ce prix, son enchère
+fut aussitôt couverte pour le compte du gouvernement danois par Éric Baldenak.
+
+« Vingt _cents!_ dit-il.
+
+— Trente _cents!_ dit Jacques Jansen pour le compte de la Hollande.
+
+— Trente-cinq, dit Jan Harald, pour le compte de la Suède- Norvège.
+
+— Quarante, dit le colonel Boris Karkof, pour le compte de toutes les Russies. »
+
+Cela représentait déjà une somme de cent soixante-deux mille huit cents
+dollars, [Note 7: 814 000 francs.] et, pourtant, les enchères ne faisaient que
+commencer!
+
+Il convient de faire observer que le représentant de la Grande-Bretagne n’avait
+pas encore ouvert la bouche ni même desserré ses lèvres qu’il pinçait
+étroitement.
+
+De son côté, William S. Forster, le consignataire de morues, gardait un mutisme
+impénétrable. Et même, en ce moment, il paraissait absorbé dans la lecture du
+_Mercurial of New-Found-Land_, qui lui donnait les arrivages et les cours du
+jour sur les marchés de l’Amérique.
+
+« À quarante _cents_, le mille carré, répéta Flint d’une voix qui finissait en
+une sorte de rossignolade, à quarante _cents!_ »
+
+Les quatre collègues du major Donellan se regardèrent. Avaient-ils donc épuisé
+leur crédit dès le début de la lutte? Étaient-ils déjà réduits à se taire?
+
+« Allons, messieurs, reprit Andrew R. Gilmour, à quarante _cents!_ Qui met
+au-dessus?… Quarante _cents!_… Cela vaut mieux que ça, la calotte polaire… »
+
+On crut qu’il allait ajouter :
+
+« … garantie pure glace. »
+
+Mais, le délégué danois venait de dire :
+
+« Cinquante _cents!_ »
+
+Et le délégué hollandais de surenchérir de dix cents.
+
+« À soixante _cents_ le mille carré! cria Flint. À soixante _cents?_… Personne
+ne dit mot? »
+
+Ces soixante _cents_ faisaient déjà la respectable somme de deux cent
+quarante-quatre mille deux cents dollars. [Note 8: 221 000 francs.]
+
+Il arriva donc que l’assistance accueillit l’enchère de la Hollande avec un
+murmure de satisfaction.. Chose bizarre et bien humaine, les misérables cokneys
+sans le sou qui étaient là, les pauvres diables qui n’avaient rien dans leur
+poche, semblaient être le plus intéressés par cette lutte à coups de dollars.
+
+Cependant, après l’intervention de Jacques Jansen, le major Donellan, levant la
+tête, avait regardé son secrétaire Dean Toodrink. Mais, sur un imperceptible
+signe négatif de celui-ci, il était resté bouche close.
+
+Pour William S. Forster, toujours profondément plongé dans la lecture de ses
+mercuriales, il prenait en marge quelques notes au crayon.
+
+Quant à J.-T. Maston, il répondait par un petit hochement de tête aux sourires
+de Mrs Evangélina Scorbitt.
+
+« Allons, messieurs, un peu d’entrain!… Nous languissons!… C’est mou!… C’est
+mou!… reprit Andrew R. Gilmour. Voyons!… On ne dit plus rien!…. Nous allons
+adjuger?… »
+
+Et son marteau s’abaissait et se relevait comme un goupillon entre les doigts
+d’un bedeau de paroisse.
+
+« Soixante-dix _cents!_ » dit le professeur Jan Harald d’une voix qui tremblait
+un peu.
+
+— Quatre-vingts! riposta presque immédiatement le colonel Boris Karkof.
+
+— Allons!… Quatre-vingts _cents!_ » cria Flint, dont les gros yeux ronds
+s’allumaient au feu des enchères.
+
+Un geste de Dean Toodrink fit lever comme un diable à ressort le major Donellan.
+
+« Cent _cents!_ » dit d’un ton bref le représentant de la Grande-Bretagne.
+
+Ce seul mot engageait l’Angleterre de quatre cent sept mille dollars. [Note 9:
+2 035 000 francs.]
+
+Les parieurs pour le Royaume-Uni poussèrent un hurrah, qu’une partie du public
+renvoya comme un écho.
+
+Les parieurs pour l’Amérique se regardèrent, assez désappointés. Quatre cent
+sept mille dollars? C’était déjà un gros chiffre pour cette fantaisiste région
+du Pôle nord. Quatre cent sept mille dollars d’ice-bergs, d’ice-fields et de
+banquises!
+
+Et l’homme de la _North Polar Practical Association_ qui ne soufflait mot, qui
+ne relevait même pas la tête! Est-ce qu’il ne se déciderait point à lancer
+enfin une surenchère? S’il avait voulu attendre que les délégués danois,
+suédois, hollandais et russe eussent épuisé leur crédit, il semblait bien que
+le moment fût arrivé. En effet, leur attitude indiquait que devant le « cent
+_cents_ » du major Donellan, ils se décidaient à abandonner le champ de
+bataille.
+
+« À cent _cents_ le mille carré! reprit par deux fois le commissaire-priseur.
+
+— Cent _cents!_… Cent cents!… Cent _cents!_ répéta le crieur Flint, en se
+faisant un porte-voix de sa main à demi fermée.
+
+— Personne ne met au-dessus? reprit Andrew R. Gilmour? C’est entendu?… C’est
+bien convenu?… Pas de regrets?… On va adjuger?… »
+
+Et il arrondissait le bras qui agitait son marteau, en promenant un regard
+provocateur sur l’assistance, dont les murmures s’apaisèrent dans un silence
+émouvant.
+
+« Une fois?… Deux fois?… reprit-il.
+
+— Cent vingt _cents_, dit tranquillement William S. Forster, sans même lever
+les yeux, après avoir tourné la page de son journal.
+
+— Hip!… hip!… hip! » crièrent les parieurs, qui avaient tenu les plus hautes
+cotes pour les États-Unis d’Amérique.
+
+Le major Donellan s’était redressé à son tour. Son long cou pivotait
+mécaniquement à l’angle formé par les deux épaules, et ses lèvres
+s’allongeaient comme un bec. Il foudroyait du regard l’impassible représentant
+de la Compagnie américaine, mais sans parvenir à s’attirer une riposte ­ même
+d’oeil à oeil. Ce diable de William S. Forster ne bougeait pas.
+
+« Cent quarante, dit le major Donellan.
+
+— Cent soixante, dit Forster.
+
+— Cent quatre-vingts, clama le major.
+
+— Cent quatre-vingt-dix, murmura Forster.
+
+— Cent quatre-vingt-quinze _cents!_ » hurla le délégué de la Grande-Bretagne.
+
+Sur ce, croisant les bras, il sembla jeter un défi aux trente- huit États de la
+Confédération.
+
+On aurait entendu marcher une fourmi, nager une ablette, voler un papillon,
+ramper un vermisseau, remuer un microbe. Tous les coeurs battaient. Toutes les
+vies étaient suspendues à la bouche du major Donellan. Sa tête, si mobile
+d’ordinaire, ne remuait plus. Quant à Dean Toodrink, il se grattait l’occiput à
+s’arracher le cuir chevelu.
+
+Andrew R. Gilmour laissa passer quelques instants qui parurent « longs comme
+des siècles. » Le consignataire de morues continuait à lire son journal, et à
+crayonner des chiffres qui n’avaient évidemment aucun rapport avec l’affaire en
+question. Est-ce que, lui aussi, était au bout de son crédit? Est-ce qu’il
+renonçait à mettre une dernière surenchère? Est-ce que cette somme de cent
+quatre-vingt- quinze _cents_ le mille carré, ou plus de sept cent quatre-vingt-
+treize mille dollars pour la totalité de l’immeuble, lui paraissait avoir
+atteint les dernières limites de l’absurde?
+
+« Cent quatre-vingt-quinze _cents!_ reprit le commissaire- priseur. Nous allons
+adjuger… »
+
+Et son marteau était prêt à retomber sur la table.
+
+« Cent quatre-vingt-quinze _cents!_ répéta le crieur.
+
+— Adjugez!… Adjugez! »
+
+Cette injonction fut lancée par plusieurs spectateurs impatients, comme un
+blâme jeté aux hésitations d’Andrew R. Gilmour.
+
+« Une fois… deux fois!… » cria-t-il.
+
+Et tous les regards étaient dirigés sur le représentant de la _North Polar
+Practical Association_.
+
+Eh bien! cet homme surprenant était en train de se moucher, longuement, dans un
+large foulard à carreaux, qui comprimait violemment l’orifice de ses fosses
+nasales.
+
+Pourtant, les regards de J.-.T. Maston étaient dardés sur lui, tandis que les
+yeux de Mrs Evangélina Scorbitt suivaient la même direction. Et l’on eût pu
+reconnaître à la décoloration de leur figure combien était violente l’émotion
+qu’ils cherchaient à maîtriser. Pourquoi William S. Forster hésitait-il à
+surenchérir sur le major Donellan?
+
+William S. Forster se moucha une seconde fois, puis une troisième fois, avec le
+bruit d’une véritable pétarade d’artifice. Mais, entre les deux derniers coups
+de nez, il avait murmuré d’une voix douce et modeste :
+
+« Deux cents _cents!_ »
+
+Un long frisson courut à travers la salle. Puis, les hips américains
+retentirent à faire grelotter les vitres.
+
+Le major Donellan, accablé, écrasé, aplati, était retombé près de Dean
+Toodrink, non moins démonté que lui. À ce prix du mille carré, cela faisait
+l’énorme somme de huit cent quatorze mille dollars, [Note 10: 4 070 000
+francs.] et il était visible que le crédit britannique ne permettait pas de la
+dépasser.
+
+« Deux cents _cents!_ répéta Andrew R. Gilmour.
+
+— Deux cents _cents!_ vociféra Flint.
+
+— Une fois… deux fois! reprit le commissaire-priseur. Personne ne met
+au-dessus?… »
+
+Le major Donellan, mu par un mouvement involontaire, se releva de nouveau,
+regarda les autres délégués. Ceux-ci n’avaient d’espoir qu’en lui pour empêcher
+que la propriété du Pôle nord échappât aux Puissances européennes. Mais cet
+effort fut le dernier. Le major ouvrit la bouche, la referma, et, en sa
+personne, l’Angleterre s’affaissa sur son banc.
+
+« Adjugé! cria Andrew Gilmour, en frappant la table du bout de son marteau
+d’ivoire.
+
+— Hip!… hip!… hip! pour les États-Unis! » hurlèrent les gagnants de la
+victorieuse Amérique.
+
+En un instant, la nouvelle de l’acquisition se répandit à travers les quartiers
+de Baltimore, puis, par les fils aériens, à la surface de toute la
+Confédération; puis, par les fils sous- marins, elle fit irruption dans
+l’Ancien Monde.
+
+C’était la _North Polar Practical Association_, qui, par l’entremise de son
+homme de paille, William S. Forster, devenait propriétaire du domaine arctique,
+compris à l’intérieur du quatre-vingt-quatrième parallèle.
+
+Et, le lendemain, lorsque William S. Forster alla faire la déclaration de
+command, le nom qu’il donna fut celui d’Impey Barbicane, en qui s’incarnait
+ladite compagnie sous la raison sociale : Barbicane and Co.
+
+IV
+
+Dans lequel reparaissent de vieilles
+connaissances de nos jeunes lecteurs.
+
+Barbicane and Co!… Le président d’un cercle d’artilleurs!… En vérité, que
+venaient faire des artilleurs dans une opération de ce genre?… On va le voir.
+
+Est-il bien nécessaire de présenter officiellement Impey Barbicane, président
+du Gun-Club, de Baltimore, et le capitaine Nicholl, et J.-T. Maston, et Tom
+Hunter aux jambes de bois, et le fringant Bilsby, et le colonel Bloomsberry, et
+leurs autres collègues? Non! Si ces bizarres personnages ont quelque vingt ans
+de plus depuis l’époque où l’attention du monde entier fut attirée sur eux, ils
+sont restés les mêmes, toujours aussi incomplets corporellement, mais toujours
+aussi bruyants, aussi audacieux, « aussi emballés », quand il s’agit de se
+lancer dans quelque aventure extraordinaire. Le temps n’a pas eu prise sur
+cette légion d’artilleurs à la retraite. Il les a respectés, comme il respecte
+les canons hors d’usage, qui meublent les musées des anciens arsenaux.
+
+Si le Gun-Club comptait dix-huit cent trente trois membres lors de sa fondation
+­ il s’agit des personnes et non des membres, tels que bras ou jambes, dont la
+plupart d’entre eux étaient déjà privés, ­ si trente mille cinq cent soixante-
+quinze correspondants s’enorgueillissaient du lien qui les rattachait audit
+club, ces chiffres n’avaient point diminué. Au contraire. Et même, grâce à
+l’invraisemblable tentative qu’il avait faite pour établir une communication
+directe entre la Terre et la Lune, [Note 11: Du même auteur, De la Terre à la
+Lune et Autour de la Lune.] sa célébrité s’était accrue dans une proportion
+énorme.
+
+On n’a point oublié quel retentissement avait eu cette mémorable expérience
+qu’il convient de résumer en peu de lignes.
+
+Quelques années après la guerre de sécession, certains membres du Gun-Club,
+ennuyés de leur oisiveté, s’étaient proposé d’envoyer un projectile jusqu’à la
+Lune au moyen d’une Columbiad monstre. Un canon, long de neuf cents pieds,
+large de neuf à l’âme, avait été solennellement coulé à City-Moon, dans le sol
+de la presqu’île floridienne, puis chargé de quatre cent mille livres de
+fulmi-coton. Lancé par ce canon, un obus cylindro-conique en aluminium s’était
+envolé vers l’astre des nuits sous la poussée de six milliards de litres de
+gaz. Après en avoir fait le tour par suite d’une déviation de sa trajectoire,
+il était retombé vers la Terre pour s’engouffrer dans le Pacifique, par 27°7’
+de latitude nord et 41°37’ de longitude ouest. C’était dans ces parages que la
+frégate _Susquehanna_, de la marine fédérale, l’avait repêché à la surface de
+l’Océan, au grand profit de ses hôtes.
+
+Des hôtes, en effet! Deux membres du Gun-Club, son président Impey Barbicane et
+le capitaine Nicholl, accompagnés d’un Français, très connu pour ses audaces de
+casse-cou, avaient pris place dans ce wagon-projectile. Tous trois étaient
+revenus de ce voyage sains et saufs. Mais, si les deux Américains étaient
+toujours là, prêts à se risquer en quelque nouvelle aventure, le Français
+Michel Ardan n’y était plus. De retour en Europe, il avait fait fortune,
+paraît-il, ­ ce qui ne laissa pas de surprendre bien des gens, ­ et,
+maintenant, il plantait ses choux, il les mangeait, il les digérait même, s’il
+faut en croire les reporters les mieux informés.
+
+Après ce coup de tonnerre, Impey Barbicane et Nicholl avaient vécu sur leur
+célébrité dans un repos relatif. Toujours impatients des grandes choses, ils
+rêvaient de quelque autre opération de ce genre. L’argent ne leur manquait pas.
+Il en restait de leur dernière affaire ­ près de deux cent mille dollars sur
+les cinq millions et demi que leur avait fournis la souscription publique,
+ouverte dans le Nouveau et l’Ancien Monde. En outre, rien qu’à s’exhiber à
+travers les États-Unis dans leur projectile d’aluminium comme des phénomènes
+dans une cage, ils avaient encore réalisé de belles recettes, et recueilli
+toute la gloire que peut comporter la plus exigeante des ambitions humaines.
+
+Impey Barbicane et le capitaine Nicholl auraient donc pu se tenir tranquilles,
+si l’ennui ne les eût rongés. Et, c’est pour sortir de leur inaction, sans
+doute, qu’ils venaient d’acheter ce lot de régions arctiques.
+
+Pourtant, qu’on ne l’oublie pas, si cette acquisition avait pu être faite au
+prix de huit cent mille dollars et plus, c’est que Mrs Evangélina Scorbitt
+avait mis dans l’affaire l’appoint qui lui manquait. Grâce à cette femme
+généreuse, l’Europe avait été vaincue par l’Amérique.
+
+Voici à quoi tenait cette générosité :
+
+Depuis leur retour, si le président Barbicane et le capitaine Nicholl
+jouissaient d’une incomparable célébrité, il était un homme qui en avait sa
+bonne part. On l’a deviné, il s’agit de J.-T. Maston, le bouillant secrétaire
+du Gun-Club. N’était-ce pas à cet habile calculateur que l’on devait les
+formules mathématiques qui avaient permis de tenter la grande expérience citée
+plus haut? S’il n’avait pas accompagné ses deux collègues lors de leur voyage
+extra- terrestre, ce n’était pas par peur, nom d’un boulet! Mais le digne
+artilleur, manchot du bras droit, était pourvu d’un crâne en gutta-percha, à la
+suite d’un de ces accidents trop communs à la guerre. Et, vraiment, en le
+montrant aux Sélénites, c’eût été leur donner une piteuse idée des habitants de
+la Terre, dont la Lune, après tout, n’est que l’humble satellite.
+
+À son profond regret, J.-T. Maston avait donc dû se résigner à ne point partir.
+Toutefois, il n’était pas resté oisif. Après avoir procédé à la construction
+d’un immense télescope, qui fut dressé sur le sommet de Long’s Peak, l’un des
+plus hauts sommets de la chaîne des montagnes Rocheuses, il s’y était
+transporté de sa personne. Puis, dès que le projectile eut été signalé,
+décrivant sur le ciel sa majestueuse trajectoire, il n’avait plus quitté son
+poste d’observation. Là, devant l’oculaire du gigantesque instrument, il
+s’était donné pour tâche de chercher à suivre ses amis, dont le véhicule aérien
+filait à travers l’espace.
+
+On devait les croire à jamais perdus pour la Terre, les audacieux voyageurs. En
+effet, ne pouvait-on craindre que le projectile, maintenu dans une nouvelle
+orbite par l’attraction lunaire, fût astreint à graviter éternellement auteur
+de l’astre des nuits comme un sous-satellite? Mais non! Une déviation, que l’on
+pourrait appeler providentielle, avait modifié la direction du projectile.
+Après avoir fait le tour de la Lune au lieu de l’atteindre, entraîné dans une
+chute progressivement accélérée, il était revenu vers notre sphéroïde avec une
+vitesse qui égalait cinquante sept mille six cents lieues à l’heure, au moment
+où il s’engloutissait dans les abîmes de la mer.
+
+Heureusement, les masses liquides du Pacifique avaient amorti la chute, qui
+avait eu pour témoin la frégate américaine _Susquehanna_. Aussitôt la nouvelle
+en fut transmise à J.-T. Maston. Le secrétaire du Gun-Club revint en toute hâte
+de l’observatoire de Long’s Peak, afin d’opérer le sauvetage. Des sondages
+furent poursuivis dans les parages où s’était abîmé le projectile, et le dévoué
+J.-T. Maston n’hésita pas à revêtir l’habit du scaphandrier pour retrouver ses
+amis.
+
+En réalité, il n’aurait pas été nécessaire de se donner tant de peine. Le
+projectile d’aluminium, déplaçant une quantité d’eau supérieure à son propre
+poids, était remonté au niveau du Pacifique, après avoir fait un superbe
+plongeon. Et c’est dans ces conditions que le président Barbicane, le capitaine
+Nicholl et Michel Ardan furent rencontrés à la surface de l’Océan : ils
+jouaient aux dominos dans leur prison flottante.
+
+Maintenant, pour en revenir à J.-T. Maston, il faut dire que la part prise par
+lui à ces extraordinaires aventures l’avait mis très en relief.
+
+Certes, J.-T. Maston n’était pas beau avec son crâne postiche et son avant-bras
+droit, emmanché d’un crochet métallique. Il n’était pas jeune, non plus, ayant
+cinquante-huit ans sonnés et carillonnés à l’époque où commence ce récit. Mais
+l’originalité de son caractère, la vivacité de son intelligence, le feu qui
+animait son regard, l’ardeur qu’il apportait en toutes choses, en avaient fait
+un type idéal aux yeux de Mrs Evangélina Scorbitt. Enfin, son cerveau,
+soigneusement emmagasiné sous sa calotte de gutta-percha, était intact, et il
+passait encore, à juste titre, pour un des plus remarquables calculateurs de
+son temps.
+
+Or, Mrs Evangélina Scorbitt ­ bien que le moindre calcul lui donnât la migraine
+­ avait du goût pour les mathématiciens, si elle n’en avait pas pour les
+mathématiques. Elle les considérait comme des êtres d’une espèce particulière
+et supérieure. Songez donc! Des têtes où les x ballottent comme des noix dans
+un sac, des cerveaux qui se jouent avec les signes algébriques, des mains qui
+jonglent avec les intégrales triples, comme un équilibriste avec ses verres et
+ses bouteilles, des intelligences qui comprennent quelque chose à des formules
+de ce genre :
+
+ ∫ ∫ ∫ φ( x y z ) dx dy dz.
+
+Oui! Ces savants lui paraissaient dignes de toutes les admirations et bienfaits
+pour qu’une femme se sentît attirée vers eux proportionnellement aux masses et
+en raison inverse du carré des distances. Et précisément, J.-T. Maston était
+assez corpulent pour exercer sur elle une attraction irrésistible, et, quant à
+la distance, elle serait absolument nulle, s’ils pouvaient jamais être l’un à
+l’autre.
+
+Cela, nous l’avouerons, ne laissait pas d’inquiéter le secrétaire du Gun-Club,
+qui n’avait jamais cherché le bonheur dans des unions si étroites. D’ailleurs,
+Mrs Evangélina Scorbitt n’était plus de la première jeunesse ­ ni même de la
+seconde ­ avec ses quarante-cinq ans, ses cheveux plaqués sur ses tempes, comme
+une étoffe teinte et reteinte, sa bouche trop meublée de dents trop longues
+dont elle n’avait pas perdu une seule, sa taille sans profil, sa démarche sans
+grâce. Bref, l’apparence d’une vieille fille, bien qu’elle eût été mariée ­
+quelques années à peine, il est vrai. Mais c’était une excellente personne, à
+laquelle rien n’aurait manqué des joies terrestres, si elle avait pu se faire
+annoncer dans les salons de Baltimore sous le nom de Mrs J.- T. Maston.
+
+La fortune de cette veuve était très considérable. Non qu’elle fût riche comme
+les Gould, comme les Mackay, les Vanderbilt, les Gordon Bennett, dont la
+fortune dépasse le milliard, et qui pourraient faire l’aumône à un Rothschild!
+Non qu’elle possédât trois cents millions comme Mrs Moses Carper, deux cents
+millions comme Mrs Stewart, quatre- vingts millions comme Mrs Crocker, ­ trois
+veuves, qu’on se le dise! ­ ni qu’elle fût riche comme Mrs Hammersley, Mrs
+Helly Green, Mrs Maffitt, Mrs Marshall, Mrs Para Stevens, Mrs Mintury et
+quelques autres! Toutefois, elle aurait eu le droit de prendre place à ce
+mémorable festin de Fifth-Avenue Hôtel, à New-York, où l’on n’admettait que des
+convives cinq fois millionnaires. En réalité, Mrs Evangélina Scorbitt disposait
+de quatre bons millions de dollars, soit vingt millions de francs, qui lui
+venaient de John P. Scorbitt, enrichi dans le double commerce des articles de
+mode et des porcs salés. Eh bien! cette fortune, la généreuse veuve eût été
+heureuse de l’utiliser au profit de J.-T. Maston, auquel elle apporterait un
+trésor de tendresse plus inépuisable encore.
+
+Et, en attendant, sur la demande de J.-T. Maston, Mrs Evangélina Scorbitt avait
+volontiers consenti à mettre quelques centaines de mille dollars dans l’affaire
+de la _North Polar Practical Association_, sans même savoir ce dont il
+s’agissait. Il est vrai, avec J.-T. Maston, elle était assurée que l’oeuvre ne
+pouvait être que grandiose, sublime, surhumaine. Le passé du secrétaire du
+Gun-Club lui répondait de l’avenir.
+
+On juge si, après l’adjudication, lorsque la déclaration de command lui eut
+appris que le Conseil d’administration de la nouvelle Société allait être
+présidé par le président du Gun- Club, sous la raison sociale Barbicane and Co,
+elle dut avoir toute confiance. Du moment que J.-T. Maston faisait partie de «
+l’and Co », ne devait-elle pas s’applaudir d’en être la plus forte actionnaire?
+
+Ainsi, Mrs Evangélina Scorbitt se trouvait propriétaire ­ pour la plus grosse
+part ­ de cette portion des régions boréales, circonscrites par le
+quatre-vingt-quatrième parallèle. Rien de mieux! Mais qu’en ferait-elle, ou
+plutôt, comment la Société prétendait-elle tirer un profit quelconque de cet
+inaccessible domaine?
+
+C’était toujours la question, et si, au point de vue de ses intérêts
+pécuniaires, elle intéressait très sérieusement Mrs Evangélina Scorbitt, elle
+intéressait le monde entier au point de vue de la curiosité générale.
+
+Cette femme excellente ­ très discrètement d’ailleurs ­ avait bien tenté de
+pressentir J.-T. Maston à ce sujet, avant de mettre des fonds à la disposition
+des promoteurs de l’affaire. Mais J.-T. Maston s’était invariablement tenu sur
+la plus grande réserve. Mrs Evangélina Scorbitt saurait bientôt de quoi il «
+retournait », mais pas avant que l’heure fût venue d’étonner l’univers en lui
+faisant connaître le but de la nouvelle Société!…
+
+Sans doute, dans sa pensée, il s’agissait d’une entreprise, qui, comme a dit
+Jean Jacques, « n’eut jamais d’exemple et qui n’aura point d’imitateurs, »
+d’une oeuvre destinée à laisser loin derrière elle la tentative faite par les
+membres du Gun-Club pour entrer en communication directe avec le satellite
+terrestre.
+
+Insistait-elle, J.-T. Maston, mettant son crochet sur ses lèvres à
+demi-fermées, se bornait à dire :
+
+« Chère mistress Scorbitt, ayez confiance! »
+
+Et, si Mrs Evangélina Scorbitt avait eu confiance « avant », quelle immense
+joie éprouvât-elle « après », lorsque le bouillant secrétaire lui eut attribué
+le triomphe des États-Unis d’Amérique et la défaite de l’Europe septentrionale.
+
+« Mais ne puis-je enfin savoir maintenant?… demanda-t- elle en souriant à
+l’éminent calculateur.
+
+— Vous saurez bientôt! » répondit J.-T. Maston, qui secoua vigoureusement la
+main de sa coassociée ­ à l’américaine.
+
+Cette secousse eut pour effet immédiat de calmer les impatiences de Mrs
+Evangélina Scorbitt.
+
+Quelques jours plus tard, l’Ancien et le Nouveau Monde ne furent pas moins
+secoués, ­ sans parler de la secousse qui les attendait dans l’avenir ­ lorsque
+l’on connut le projet absolument insensé, pour la réalisation duquel la _North
+Polar Practical Association_ allait faire appel à une souscription publique.
+
+Effectivement, si la Société avait acquis cette portion des régions
+circumpolaires, c’était dans le but d’exploiter… les houillères du pôle boréal!
+
+V
+
+Et d’abord, peut-on admettre qu’il y ait des
+houillères près du Pôle nord?
+
+Telle fut la première question qui se présenta à l’esprit des gens doués de
+quelques logique.
+
+« Pourquoi y aurait-il des gisements de houille aux environs du Pôle? dirent
+les uns.
+
+— Pourquoi n’y en aurait-il pas? » répondirent les autres.
+
+On le sait, les couches de charbon, qui sont répandues sur de nombreux points
+de la surface du globe, abondent en diverses contrées de l’Europe. Quant aux
+deux Amériques, elles en possèdent de considérables, et peut-être les États-
+Unis en sont-ils le plus richement pourvus. Ces couches ne manquent d’ailleurs
+ni à l’Afrique, ni à l’Asie, ni à l’Océanie.
+
+À mesure que la reconnaissance des territoires du globe est poussée plus avant,
+on découvre de ces gisements à tous les étages géologiques, l’anthracite dans
+les terrains les plus anciens, la houille dans les terrains carbonifères
+supérieurs, le stipite dans les terrains secondaires, le lignite dans les
+terrains tertiaires. Le combustible minéral ne fera pas défaut avant un temps
+qui se chiffre par des centaines d’années.
+
+Et pourtant, l’extraction du charbon, dont l’Angleterre produit à elle seule
+cent soixante millions de tonnes, est annuellement de quatre cent millions de
+tonnes dans le monde entier. Or, cette consommation ne semble pas devoir cesser
+de s’accroître avec les besoins de l’industrie, qui vont toujours en
+s’augmentant. Que l’électricité se substitue à la vapeur comme force motrice,
+ce sera toujours une dépense égale de houille pour la production de cette
+force. L’estomac industriel ne vit que de charbon, il ne mange pas autre chose.
+L’industrie est un animal « carbonivore »; il faut bien le nourrir.
+
+Et puis, ce charbon, ce n’est pas seulement un combustible, c’est aussi la
+substance tellurique, dont la science tire actuellement le plus de produits et
+de sous- produits pour tant d’usages divers. Avec les transformations qu’il
+subit dans les creusets du laboratoire, on peut teindre, sucrer, aromatiser,
+vaporiser, purifier, chauffer, éclairer, orner en produisant du diamant. Il est
+aussi utile que le fer : il l’est même plus.
+
+Très heureusement, ce dernier métal, il n’est pas à craindre que l’on puisse
+jamais l’épuiser; c’est la composition même du globe terrestre.
+
+En réalité, la Terre doit être considérée comme une masse de fer plus ou moins
+carburé à l’état de fluidité ignée, recouverte de silicates liquides, sorte de
+laitier que surmontent les roches solides et l’eau. Les autres métaux, aussi
+bien que l’eau et la pierre, n’entrent que pour une part extrêmement réduite
+dans la composition de notre sphéroïde.
+
+Mais, si la consommation du fer est assurée jusqu’à la fin des siècles, celle
+de la houille ne l’est pas. Loin de là. Les, gens avisés, qui se préoccupent de
+l’avenir, même quand il se chiffre par plusieurs centaines d’années, doivent
+donc rechercher les charbonnages partout où la prévoyante nature les a formés
+aux époques géologiques.
+
+« Parfait! » répondaient les opposants.
+
+Et, aux États-Unis comme ailleurs, il se rencontre des gens qui, par envie ou
+haine, aiment à dénigrer, sans compter ceux qui contredisent pour le plaisir de
+contredire.
+
+« Parfait! disaient ces opposants. Mais, pourquoi y aurait- il du charbon au
+Pôle nord?
+
+— Pourquoi? répondaient les partisans du président Barbicane. Parce que, très
+vraisemblablement, à l’époque des formations géologiques, le volume du Soleil
+était tel, d’après la théorie de M. Blandet, que la différence de la
+température de l’Équateur et des Pôles n’était pas appréciable. Alors
+d’immenses forêts couvraient les régions septentrionales du globe, bien avant
+l’apparition de l’homme, lorsque notre planète était soumise à l’action
+permanente de la chaleur et de l’humidité. »
+
+Et, c’est ce que les journaux, les revues, les magazines, à la dévotion de la
+Société, établissaient dans mille articles variés, tantôt sous la forme
+plaisante, tantôt sous la forme scientifique. Or, ces forêts, enlisées au temps
+des énormes convulsions qui ébranlaient le globe avant qu’il n’eût pris son
+assise définitive, avaient certainement dû se transformer en houillères, sous
+l’action du temps, des eaux et de la chaleur interne. Donc, rien de plus
+admissible que cette hypothèse, d’après laquelle le domaine polaire serait
+riche en gisements de houille, prêts à s’ouvrir sous la rivelaine du mineur.
+
+De plus, il y avait des faits ­ des faits indéniables. Ces esprits positifs,
+qui ne veulent point tabler sur de simples probabilités, ne pouvaient les
+mettre en doute, et ils étaient de nature à autoriser la recherche des
+différentes variétés de charbon à la surface des régions boréales.
+
+Et c’est là précisément ce dont le major Donellan et son secrétaire
+s’entretenaient ensemble, quelques jours après, dans le plus sombre recoin de
+la taverne des _Two Friends_.
+
+« Eh! disait Dean Toodrink, est-ce que ce Barbicane ­ que Berry pende un jour ­
+aurait raison?
+
+— C’est probable, répondit le major Donellan, et j’ajouterai même que cela doit
+être certain.
+
+— Mais, alors, il y aurait des fortunes à gagner en exploitant les régions
+polaires!
+
+— Assurément! répondit le major. Si l’Amérique du Nord possède de vastes
+gisements de combustible minéral, si on en signale fréquemment de nouveaux, il
+n’est pas douteux qu’il en reste encore de très importants à découvrir,
+monsieur Toodrink. Or, les terres arctiques paraissent être une annexe de ce
+continent américain. Identité de formation et d’aspect. Plus particulièrement,
+le Groënland est un prolongement du Nouveau-Monde, et il est certain que le
+Groënland tient à l’Amérique…
+
+— Comme une tête de cheval, dont il a la forme, tient au corps de l’animal, fit
+observer le secrétaire du major Donellan.
+
+— J’ajoute, reprit celui-ci, que, lors de ses explorations sur le territoire
+groënlandais, le professeur Nordenskiöld a reconnu des formations
+sédimentaires, constituées par des grès et des schistes avec des intercalations
+de lignite, qui renferment une quantité considérable de plantes fossiles. Rien
+que dans le district de Diskô, le danois Stoënstrup a reconnu soixante et onze
+gisements, où abondent les empreintes végétales, indiscutables vestiges de
+cette puissante végétation, qui se groupait autrefois avec une extraordinaire
+intensité autour de l’axe polaire.
+
+— Mais plus haut?… demanda Dean Toodrink.
+
+— Plus haut, ou plus loin, dans la direction du nord, répliqua le major, la
+présence de la houille s’est affirmée matériellement, et il semble qu’il n’y
+ait qu’à se baisser pour en prendre. Donc, si le charbon est ainsi répandu à la
+surface de ces contrées, ne peut-on en conclure presque avec certitude que les
+gisements s’enfoncent jusque dans les profondeurs de la croûte terrestre? »
+
+Il avait raison, le major Donellan. Comme il connaissait à fond la question des
+formations géologiques au Pôle boréal, c’était là ce qui faisait de lui le plus
+irritable de tous les Anglais en cette circonstance. Et peut-être eût-il
+longtemps parlé sur ce sujet, s’il ne se fût aperçu que les habitués de la
+taverne cherchaient à l’écouter. Aussi, Dean Toodrink et lui jugèrent-ils
+prudent de se tenir sur la réserve, après que ledit Toodrink eut fait cette
+dernière observation :
+
+« N’êtes-vous pas surpris d’une chose, major Donellan?
+
+— Et de laquelle?
+
+— C’est que, dans cette affaire où l’on devait s’attendre à voir figurer des
+ingénieurs ou tout au moins des navigateurs, puisqu’il s’agit du Pôle et de ses
+houillères, ce soient des artilleurs qui la dirigent!
+
+— Juste, répondit le major, et cela est bien fait pour surprendre! »
+
+Cependant, chaque matin, les journaux revenaient à la rescousse à propos de ces
+gisements…
+
+« Des gisements? Et lesquels? demanda la _Pall Mall Gazette_, dans des articles
+furibonds, inspirés par le haut commerce anglais, qui déblatérait contre les
+arguments de la _North Polar Practical Association_.
+
+— Lesquels? répondirent les rédacteurs du _Daily-News_, de Charleston,
+partisans déterminés du président Barbicane. Mais, tout d’abord, ceux qui ont
+été reconnus par le capitaine Nares, en 1875-76, sur la limite du
+quatre-vingt-deuxième degré de latitude en même temps que des strates qui
+indiquent l’existence d’une flore miocène, riche en peupliers, hêtres, viornes,
+noisetiers et conifères.
+
+— Et, en 1881-1884, ajoutait le chroniqueur scientifique du _New-York Witness_,
+durant l’expédition du lieutenant Greely à la baie de lady Franklin, une couche
+de charbon n’a-t-elle pas été découverte par nos nationaux, à peu de distance
+du fort Conger, à la crique Watercourse? Et le docteur Pavy n’a-t-il pas pu
+soutenir avec raison, que ces contrées ne sont point dépourvues de dépôts
+carbonifères, vraisemblablement destinés par la prévoyante nature à combattre
+un jour le froid de ces régions désolées? »
+
+On le comprend, lorsque des faits aussi probants étaient cités sous l’autorité
+des hardis découvreurs américains, les adversaires du président Barbicane ne
+savaient plus que répondre. Aussi les partisans du « pourquoi y en aurait-il,
+des gisements? » commençaient à baisser pavillon devant les partisans du «
+pourquoi n’y en aurait-il pas? » Oui! Il y en avait ­ et probablement de très
+considérables. Le sol circumpolaire recelait des masses du précieux
+combustible, précisément enfoui dans les entrailles de ces régions où la
+végétation fût autrefois luxuriante.
+
+Mais, si le terrain leur manquait sur la question des houillères dont
+l’existence n’était plus douteuse au sein des contrées arctiques, les
+détracteurs prenaient leur revanche en examinant la question sous un autre
+aspect.
+
+« Soit! dit un jour le major Donellan, lors d’une discussion orale qu’il
+provoqua dans la salle même du Gun- Club, et au cours de laquelle il interpella
+le président Barbicane d’homme à homme. Soit! Je l’admets, je l’affirme même.
+Il y a des houillères dans le domaine acquis par votre Société. Mais allez donc
+les exploiter!…
+
+— C’est ce que nous ferons, répondit tranquillement Impey Barbicane.
+
+— Dépassez donc le quatre-vingt-quatrième parallèle, au delà duquel aucun
+explorateur n’a pu s’élever encore!
+
+— Nous le dépasserons.
+
+— Atteignez donc le Pôle même!
+
+— Nous l’atteindrons. »
+
+Et, à entendre le président du Gun-Club répondre avec tant de sang-froid, avec
+tant d’assurance, à voir cette opinion si hautement, si nettement affirmée, les
+plus obstinés se déclaraient hésitants. Ils se sentaient en présence d’un homme
+qui n’avait rien perdu de ses qualités d’autrefois, calme, froid, d’un esprit
+éminemment sérieux et concentré, exact comme un chronomètre, aventureux, mais
+apportant des idées pratiques jusque dans ses entreprises les plus téméraires…
+
+Si le major Donellan avait une furieuse envie d’étrangler son adversaire, on
+peut en croire ceux qui ont approché cet estimable mais tempétueux gentleman.
+Bah! il était solide, le président Barbicane, moralement et physiquement, «
+ayant un grand tirant d’eau » pour employer une métaphore de Napoléon, et, par
+suite, capable de tenir contre vent et marée. Ses ennemis, ses rivaux, ses
+envieux, ne le savaient, que trop!
+
+Toutefois, comme on ne peut empêcher les mauvais plaisants de se répandre en
+mauvaises plaisanteries, ce fut sous cette forme que l’irritation se déchaîna
+contre la nouvelle Société. On prêta au président du Gun-Club les projets les
+plus saugrenus. La caricature s’en mêla, surtout en Europe, et plus
+particulièrement dans le Royaume-Uni, qui ne pouvait digérer son insuccès, lors
+de cette bataille où les dollars avaient vaincu les pounds sterlings.
+
+Ah! ce Yankee avait affirmé qu’il atteindrait le Pôle boréal! Ah! il mettrait
+le pied là où aucun être humain ne l’avait pu mettre encore! Ah! il planterait
+le pavillon des États-Unis sur le seul point du globe terrestre qui reste
+éternellement immobile, lorsque les autres sont emportés dans le mouvement
+diurne!
+
+Et alors, les caricaturistes de se donner libre carrière.
+
+Aux vitrines des principaux libraires et des kiosques des grandes villes de
+l’Europe, aussi bien que dans les importantes cités de la Confédération ­ ce
+pays libre par excellence ­ apparaissaient croquis et dessins, montrant le
+président Barbicane à la recherche des moyens les plus extravagants pour
+atteindre le Pôle.
+
+Ici, l’audacieux Américain, aidé de tous les membres du Gun-Club, la pioche à
+la main, creusait un tunnel sous-marin à travers la masse des glaces immergées
+depuis les premières banquises jusqu’au quatre-vingt-dixième degré de latitude
+septentrionale, afin de déboucher à la pointe même de l’axe.
+
+La, Impey Barbicane, accompagné de J.-T. Maston ­ très ressemblant ­ et du
+capitaine Nicholl, descendait en ballon sur ce lieu tant désiré, et, après une
+tentative effrayante, au prix de mille dangers, tous trois conquéraient, un
+morceau de charbon… pesant une demi-livre. C’était tout ce que contenait le
+fameux gisement des régions circumpolaires.
+
+On « croquait » aussi, dans un numéro du _Punch_, journal anglais, J.-T.
+Maston, non moins visé que son chef par les caricaturistes. Après avoir été
+saisi en vertu de l’attraction du Pôle magnétique, le secrétaire du Gun-Club
+était irrésistiblement rivé au sol par son crochet de métal.
+
+Mentionnons, à ce propos, que le célèbre calculateur était d’un tempérament
+trop vif pour prendre par son côté risible cette plaisanterie qui l’attaquait
+dans sa conformation personnelle. Il en fut extrêmement indigné, et Mrs
+Evangélina Scorbitt, on l’imagine aisément, ne fut pas la dernière à partager
+sa juste indignation.
+
+Un autre croquis, dans la _Lanterne magique_, de Bruxelles, représentait, Impey
+Barbicane et les membres du Conseil d’administration de la Société, opérant au
+milieu des flammes, comme autant d’incombustibles salamandres. Pour fondre les
+glaces de l’océan Paléocrystique, n’avaient-ils pas eu l’idée de répandre à sa
+surface toute une mer d’alcool, puis d’enflammer cette mer ­ ce qui
+convertissait le bassin polaire en un immense bol de punch? Et, jouant sur ce
+mot punch, le dessinateur belge n’avait-il pas poussé l’irrévérence jusqu’à
+représenter le président du Gun-Club sous la figure d’un ridicule polichinelle?
+[Note 12: _Punch_ en anglais signifie polichinelle.]
+
+Mais, de toutes ces caricatures, celle qui obtint le plus de succès fut publiée
+par le journal français _Charivari_ sous la signature du dessinateur Stop. Dans
+un estomac de baleine, confortablement meublé et capitonné, Impey Barbicane et
+J.- T. Maston, attablés, jouaient aux échecs, en attendant leur arrivée à bon
+bort. Nouveaux Jonas, le président et son secrétaire n’avaient pas hésité à se
+faire avaler par un énorme mammifère marin, et c’était par ce nouveau mode de
+locomotion, après avoir passé sous les banquises, qu’ils comptaient atteindre
+l’inaccessible Pôle du globe.
+
+Au fond, le flegmatique directeur de la Société nouvelle s’inquiétait peu de
+cette intempérance de plume et de crayon. Il laissait dire, chanter, parodier,
+caricaturer. Il n’en poursuivait pas moins son oeuvre.
+
+En effet, après décision prise en conseil, la Société, définitivement maîtresse
+d’exploiter le domaine polaire dont la concession lui avait été attribuée par
+le gouvernement fédéral, venait de faire appel à une souscription publique pour
+la somme de quinze millions de dollars. Les actions émises à cent dollars
+devaient être libérées par un unique versement. Eh bien! tel était le crédit de
+Barbicane and Co que les souscripteurs affluèrent. Mais il faut bien le dire,
+ils appartenaient en presque totalité aux trente-huit États de la Confédération.
+
+« Tant mieux! s’écrièrent les partisans de la _North Polar Practical
+Association_. L’oeuvre n’en sera que plus américaine! »
+
+Bref, la « surface » que présentait Barbicane and Co était si bien établie, les
+spéculateurs croyaient avec tant de ténacité à la réalisation de ses promesses
+industrielles, ils admettaient si imperturbablement l’existence des houillères
+du Pôle boréal et la possibilité de les exploiter, que le capital de la
+nouvelle Société fut souscrit trois fois.
+
+Les souscriptions durent donc être réduites des deux tiers, et, à la date du 16
+décembre, le capital social fut définitivement constitué par un encaisse de
+quinze millions de dollars.
+
+C’était environ trois fois plus que la somme souscrite au profit du Gun-Club,
+lors de la grande expérience du projectile envoyé de la Terre à la Lune.
+
+VI
+
+Dans lequel est interrompue une
+conversation téléphonique entre Mrs
+Scorbitt et J.-T. Maston.
+
+Non seulement le président Barbicane avait affirmé qu’il atteindrait son but, ­
+et maintenant le capital dont il disposait lui permettait d’y arriver sans se
+heurter à aucun obstacle ­ mais il n’aurait certainement pas eu l’audace de
+faire appel aux capitaux, s’il n’eût été certain du succès.
+
+Le Pôle nord allait enfin être conquis par l’audacieux génie de l’homme.
+
+C’était avéré, le président Barbicane et son Conseil administration avaient les
+moyens de réussir là où tant d’autres avaient échoué. Ils feraient ce que
+n’avaient pu faire ni les Franklin, ni les Kane, ni les De Long, ni les Nares,
+ni les Greely. Ils franchiraient le quatre-vingt-quatrième parallèle, ils
+prendraient possession de la vaste portion du globe acquise par leur dernière
+enchère, ils ajouteraient au pavillon américain la trente-neuvième étoile du
+trente-neuvième État annexé à la Confédération américaine.
+
+« Fumistes! » ne cessaient de répéter les délégués européens et leurs partisans
+de l’Ancien Monde.
+
+Rien n’était plus vrai pourtant, et ce moyen pratique, logique, indiscutable,
+de conquérir le Pôle nord, ­ moyen d’une simplicité que l’on pourrait dire
+enfantine, ­ c’était J.- T. Maston qui le leur avait suggéré. C’était de ce
+cerveau, où les idées cuisaient dans une matière cérébrale en perpétuelle
+ébullition, que s’était dégagé le projet de cette grande oeuvre géographique,
+et la manière de la conduire à bonne fin.
+
+On ne saurait trop le répéter, le secrétaire du Gun-Club était un remarquable
+calculateur ­ nous dirions « émérite », si ce mot n’avait pas une signification
+diamétralement opposée à celle que le vulgaire lui prête. Ce n’était qu’un jeu
+pour lui de résoudre les problèmes les plus compliqués des sciences
+mathématiques. Il se riait des difficultés, aussi bien dans la science des
+grandeurs, qui est l’algèbre, que dans la science des nombres, qui est
+l’arithmétique. Aussi fallait-il le voir manier les symboles, les signes
+conventionnels qui forment la notation algébrique, soit que ­ lettres de
+l’alphabet ­ elles représentent les quantités ou grandeurs, soit que ­ lignes
+accouplées ou croisées ­ elles indiquent les rapports que l’on peut établir
+entre les quantités et les opérations auxquelles on les soumet.
+
+Ah! les coefficients, les exposants, les radicaux, les indices et autres
+dispositions adoptées dans cette langue! Comme tous ces signes voltigeaient
+sous sa plume, ou plutôt sous le morceau de craie qui frétillait au bout de son
+crochet de fer, car il aimait à travailler au tableau noir! Et là, sur cette
+surface de dix mètres carrés, ­ il n’en fallait pas moins à J.-T. Maston ­ il
+se livrait à l’ardeur de son tempérament d’algébriste. Ce n’étaient point des
+chiffres minuscules qu’il employait dans ses calculs, non! c’étaient des
+chiffres fantaisistes, gigantesques, tracés d’une main fougueuse. Ses 2 et ses
+3 s’arrondissaient comme des cocotes de papier; ses 7 se dessinaient comme des
+potences, et il n’y manquait qu’un pendu; ses 8 se recourbaient comme de larges
+paires de lunettes; ses 6 et ses 9 se paraphaient de queues interminables.
+
+Et les lettres avec lesquelles il établissait ses formules, les premières de
+l'alphabet, _a, b, c_, qui lui servaient à représenter les quantités connues ou
+données, et les dernières, _x, y, z_, dont il se servait pour les quantités
+inconnues ou à déterminer, comme elles étaient accusées d'un trait plein, sans
+déliés, et plus particulièrement ses _z_, qui se contorsionnaient en zigzags
+fulgurants! Et quelle tournure, ses lettres grecques, les π , les λ , les
+ω , etc., dont un Archimède ou un Euclide eussent été fiers!
+
+Quant aux signes, tracés d'une craie pure et sans tache, c'était tout
+simplement merveilleux. Ses + montraient bien que ce signe marque l'addition de
+deux quantités. Ses –, s'ils étaient plus humbles, faisaient encore bonne
+figure. Ses x se dressaient comme des croix de Saint-André. Quant à ses = ,
+leurs deux traits, rigoureusement égaux, indiquaient, vraiment, que J.-T.
+Maston était d'un pays où l'égalité n'est pas une vaine formule, du moins entre
+types de race blanche. Même grandiose de facture pour ses < , pour ses > , pour
+ses >< , dessinés dans des proportions extraordinaires. Quant au signe √ ,
+qui indique la racine d'un nombre ou d'une quantité, c'était son triomphe, et,
+lorsqu'il le complétait de la barre horizontale sous cette forme :
+
+ √¯¯¯¯¯
+
+il semblait que ce bras indicateur, dépassant la limite du tableau noir,
+menaçait le monde entier de le soumettre à ses équations furibondes!
+
+Et ne croyez pas que l’intelligence mathématiques de J.-T. Maston se bornât à
+l’horizon de l’algèbre élémentaire! Non! Ni le calcul différentiel, ni le
+calcul intégral, ni le calcul des variations, ne lui étaient étrangers, et
+c’est d’une main sûre qu’il traçait ce fameux signe de l’intégration, cette
+lettre, effrayante dans sa simplicité,
+
+ ∫
+
+somme d’une infinité d’éléments infiniment petits!
+
+Il en était de même du signe Σ , qui représente la somme d'un nombre fini
+d'éléments finis, du signe ∞ par lequel les mathématiciens désignent
+l'infini, et de tous les symboles mystérieux qu'emploie cette langue
+incompréhensible du commun des mortels.
+
+Enfin, cet homme étonnant eût été capable de s’élever jusqu’aux derniers
+échelons des hautes mathématiques.
+
+Voilà ce qu’était J.-T. Maston! Voilà pourquoi ses collègues pouvaient avoir
+toute confiance, lorsqu’il se chargeait de résoudre les plus abracadabrants
+calculs posés par leurs audacieuses cervelles! Voilà ce qui avait amené le
+Gun-Club à lui confier le problème d’un projectile à lancer de la Terre à la
+Lune! Enfin, voilà pourquoi Mrs. Evangélina Scorbitt, enivrée de sa gloire,
+avait pour lui une admiration qui confinait à l’amour.
+
+Du reste, dans le cas considéré ­ c’est à dire la résolution de ce problème de
+la conquête du Pôle boréal ­ J.-T. Maston n’aurait point à s’envoler dans les
+régions sublimes de l’analyse. Pour permettre aux nouveaux concessionnaires du
+domaine arctique de l’exploiter, le secrétaire du Gun-Club ne se trouverait
+qu’en face d’un problème de mécanique à résoudre, ­ problème compliqué sans
+doute, qui exigerait des formules ingénieuses, nouvelles peut-être, mais dont
+il se tirerait à son avantage.
+
+Oui! on pouvait se fier à J.-T. Maston, bien que la moindre faute eût été de
+nature à entraîner la perte de millions. Jamais, depuis l’âge où sa tête
+d’enfant s’était exercée aux premières notions de l’arithmétique, il n’avait
+commis une erreur ­ même d’un millième de micron, [Note 13: Le micron ­ mesure
+usuelle en optique ­ égale un millième de millimètre.] lorsque ses calculs
+avaient pour objet la mesure d’une longueur. S’il se fût trompé rien que d’une
+vingtième décimale, il n’aurait pas hésité à faire sauter son crâne de
+gutta-percha.
+
+Il importait d’insister sur cette aptitude si remarquable de J.-T. Maston. Cela
+est fait. Maintenant, il s’agit de le montrer en fonction, et, à ce propos, il
+est indispensable de revenir à quelques semaines en arrière.
+
+C’était un mois environ avant la publication du document adressé aux habitants
+des deux Mondes, que J.-T. Maston s’était chargé de chiffrer les éléments du
+projet dont il avait suggéré à ses collègues les merveilleuses conséquences.
+
+Depuis nombre d’années, J.-T. Maston demeurait au numéro 179 de
+Franklin-street, une des rues les plus tranquilles de Baltimore, loin du
+quartier des affaires, auxquelles il n’entendait rien, loin du bruit de la
+foule qui lui répugnait.
+
+Là, il occupait une modeste habitation, connue sous le nom de Balistic-Cottage,
+n’ayant pour toute fortune que sa retraite d’officier d’artillerie et le
+traitement qu’il touchait comme secrétaire du Gun-Club. Il vivait seul, servi
+par son nègre Fire-Fire ­ Feu-Feu! ­ sobriquet digne du valet d’un artilleur.
+Ce nègre n’était pas un serviteur, c’était un servant, un premier servant, et
+il servait son maître comme il eût servi sa pièce.
+
+J.-T. Maston était un célibataire convaincu, ayant cette idée que le célibat
+est encore la seule situation qui soit acceptable en ce monde sublunaire. Il
+connaissait le proverbe slave : « Une femme tire plus avec un seul cheveu que
+quatre boeufs à la charrue! » et il se défiait.
+
+Et pourtant, s’il occupait solitairement Balistic-Cottage, c’était parce qu’il
+le voulait bien. On le sait, il n’aurait eu qu’un geste à faire pour changer sa
+solitude à un en solitude à deux, et la médiocrité de sa fortune pour les
+richesses d’un millionnaire. Il n’en pouvait douter : Mrs Evangelina Scorbitt
+eût été heureuse de… Mais, jusqu’ici du moins, J.-T. Maston n’eût pas été
+heureux de… Et il semblait certain que ces deux êtres, si bien faits l’un pour
+l’autre ­ c’était du moins l’opinion de la tendre veuve ­ n’arriveraient jamais
+à opérer cette transformation.
+
+Le cottage était très simple. Un rez-de-chaussée à véranda et un étage
+au-dessus. Petit salon et petite salle à manger, en bas, avec la cuisine et
+l’office, contenus dans un bâtiment annexé en retour du jardinet. En haut,
+chambre à coucher sur la rue, cabinet de travail sur le jardin, où rien
+n’arrivait des tumultes de l’extérieur. _Buen retiro_ du savant et du sage,
+entre les murs duquel s’étaient résolus tant de calculs, et qu’auraient envié
+Newton, Laplace ou Cauchy.
+
+Quelle différence avec l’hôtel de Mrs Evangélina Scorbitt, élevé dans le riche
+quartier de New-Park, avec sa façade à balcons, revêtue des fantaisies
+sculpturales de l’architecture anglo-saxonne, à. la fois gothique et
+renaissance, ses salons richement meublés, son hall grandiose, ses galeries de
+tableaux, dans lesquelles les maîtres français tenaient la haute place, son
+escalier à double révolution, son nombreux domestique, ses écuries, ses
+remises, son jardin avec pelouses, grands arbres, fontaines jaillissantes, la
+tour qui dominait l’ensemble des bâtiments, au sommet de laquelle la brise
+agitait le pavillon bleu et or des Scorbitts!
+
+Trois milles, oui! trois grands milles, au moins, séparaient l’hôtel de
+New-Park de Balistic-Cottage. Mais un fil téléphonique spécial reliait les deux
+habitations, et sur le « Allo! Allo! » qui demandait la communication entre le
+cottage et l’hôtel, la conversation s’établissait. Si les causeurs ne pouvaient
+se voir, ils pouvaient s’entendre. Ce qui n’étonnera personne, c’est que Mrs
+Evangélina Scorbitt appelait plus souvent J.-T. Maston devant sa plaque
+vibrante que J.-T. Maston n’appelait Mrs Evangélina Scorbitt devant la sienne.
+Alors le calculateur quittait son travail non sans quelque dépit, il recevait
+un bonjour amical, il y répondait par un grognement dont le courant électrique,
+il faut le croire, adoucissait les peu galantes intonations, et il se remettait
+à ses problèmes.
+
+Ce fut dans la journée du 3 octobre, après une dernière et longue conférence,
+que J.-T. Maston prit congé de ses collègues pour se mettre à la besogne.
+Travail des plus important dont il s’était chargé, puisqu’il s’agissait de
+calculer les procédés mécaniques qui donneraient accès au Pôle boréal et
+permettraient d’exploiter les gisements enfouis sous ses glaces.
+
+J.-T. Maston avait estimé à une huitaine de jours le temps exigé pour accomplir
+sa besogne mystérieuse, véritablement compliquée et délicate, nécessitant la
+résolution d’équations diverses, qui portaient sur la mécanique, la géométrie
+analytique à trois dimensions, la géométrie polaire et la trigonométrie.
+
+Afin d’échapper à toute cause de trouble, il avait été convenu que le
+secrétaire du Gun-Club, retiré dans son cottage, n’y serait dérangé par
+personne. Un gros chagrin pour Mrs Evangélina Scorbitt; mais elle dut se
+résigner. Aussi, en même temps que le président Barbicane, le capitaine
+Nicholl, leurs collègues le fringant Bilsby, le colonel Bloomsberry, Tom Hunter
+aux jambes de bois, était- elle venue, dans l’après-midi, faire une dernière
+visite à J.-T. Maston.
+
+« Vous réussirez, cher Maston! dit-elle, au moment où ils allaient se séparer.
+
+— Et surtout, ne commettez pas d’erreur! ajouta en souriant le président
+Barbicane.
+
+— Une erreur!… lui!… s’écria Mrs Evangélina Scorbitt.
+
+— Pas plus que Dieu n’en a commis en combinant les lois de la mécanique
+céleste! » répondit modestement le secrétaire du Gun-Club.
+
+Puis, après une poignée de main des uns, après quelques soupirs de l’autre,
+souhaits de réussite et recommandations de ne point se surmener, par un travail
+excessif, chacun prit congé du calculateur. La porte de Balistic-Cottage se
+ferma, et Fire-Fire eut ordre de ne la rouvrir à personne ­ fût-ce même au
+président des États-Unis d’Amérique.
+
+Pendant les deux premiers jours de réclusion, J.-T. Maston réfléchit de tête,
+sans prendre la craie, au problème qui lui était posé. Il relut certains
+ouvrages relatifs aux éléments, la Terre, sa masse, sa densité, son volume, sa
+forme, ses mouvements de rotation sur son axe et de translation le long de son
+orbite ­ éléments qui devaient former la base de ses calculs.
+
+Voici les principales de ces données, qu’il est bon de remettre sous les yeux
+du lecteur :
+
+Forme de la Terre : un ellipsoïde de révolution, dont le plus long rayon est de
+6 377 398 mètres ou 1594 lieues de 4 kilomètres en nombres ronds ­ le plus
+court étant de 6 356 080 mètres ou de 1589 lieues. Cela constitue pour les deux
+rayons, par suite de l’aplatissement de notre sphéroïde aux Pôles, une
+différence de 21 318 mètres, environ 5 lieues.
+
+Circonférence de la Terre à l’Équateur : 40 000 kilomètres, soit 10 000 lieues
+de 4 kilomètres.
+
+Surface de la Terre ­ évaluation approximative : 510 millions de kilomètres
+carrés.
+
+Volume de la Terre : environ 1000 milliard de kilomètres cubes, c’est-à-dire de
+cubes ayant chacun mille mètres en longueur, largeur et hauteur.
+
+Densité de la Terre : à peu près cinq fois celle de l’eau, c’est-à-dire un peu
+supérieure à la densité du spath pesant, presque celle de l’iode, ­ soit 5480
+kilogrammes pour poids moyen d’un mètre cube de la Terre, supposée pesée par
+morceaux successivement amenés à sa surface. C’est le nombre qu’a déduit
+Cavendish au moyen de la balance inventée et construite par Mitchell, ou plus
+rigoureusement 5670 kilogrammes, d’après les rectifications de Baily. MM.
+Wilsing, Cornu, Baille, etc., ont depuis répété ces mesures.
+
+Durée de translation de la Terre autour du soleil : 365 jours un quart,
+constituant l’année solaire, ou plus exactement 365 jours 6 heures 9 minutes 10
+secondes 37 centièmes, ­ ce qui donne à notre sphéroïde ­ par seconde ­ une
+vitesse de 30 400 mètres ou 7 lieues 6 dixièmes.
+
+Chemin parcouru dans la rotation de la Terre sur son axe par les points de sa
+surface situés à l’Équateur : 463 mètres par seconde ou 417 lieues par heure.
+
+Voici, maintenant, quelles furent les unités de longueur, de force, de temps et
+d’angle, que prit J.-T. Maston pour mesure dans ses calculs : le mètre, le
+kilogramme, la seconde, et l’angle au centre qui intercepte dans un cercle
+quelconque un arc égal au rayon.
+
+Ce fut le 5 octobre, vers cinq heures de l’après-midi ­ il importe de préciser
+quand il s’agit d’une oeuvre aussi mémorable ­ que J.-T. Maston, après mûres
+réflexions, se mit au travail écrit. Et, tout d’abord, il attaqua son problème
+par la base, c’est-à-dire par le nombre qui représente la circonférence de la
+Terre à l’un de ses grands cercles, soit à l’Équateur.
+
+Le tableau noir était là, dans un angle du cabinet, sur le chevalet de chêne
+ciré, bien éclairé par l’une des fenêtres qui s’ouvrait du côté du jardin. De
+petits bâtons de craie étaient rangés sur la planchette ajustée au bas du
+tableau. L’éponge pour effacer se trouvait à portée de la main gauche du
+calculateur. Quant à sa main droite ou plutôt son crochet postiche, il était
+réservé pour le tracé des figures, des formules et des chiffres.
+
+Au début, J.-T. Maston, décrivant un trait remarquablement circulaire, traça
+une circonférence qui représentait le sphéroïde terrestre. À l’Équateur, la
+courbure du globe fut marquée par une ligne pleine, représentant la partie
+antérieure de la courbe, puis par une ligne ponctuée, indiquant la partie
+postérieure ­ de manière à bien faire sentir la projection d’une figure
+sphérique. Quant à l’axe sortant par les deux Pôles, ce fut un trait
+perpendiculaire au plan de l’Équateur, que marquèrent les lettres N et S.
+
+Puis, sur le coin à droite du tableau, fut inscrit ce nombre, qui représente en
+mètres la circonférence de la Terre :
+
+40 000 000
+
+Cela fait, J.-T. Maston se mit en posture pour commencer la série de ses
+calculs.
+
+Il était si préoccupé qu’il n’avait point observé l’état du ciel ­ lequel
+s’était sensiblement modifié dans l’après-midi. Depuis une heure, montait un de
+ces gros orages, dont l’influence affecte l’organisme de tous les êtres
+vivants. Des nuages livides, sortes de flocons blanchâtres, accumulés sur un
+fond gris mat, passaient pesamment au-dessus de la ville. Des roulements
+lointains se répercutaient entre les cavités sonores de la Terre et de
+l’espace. Un ou deux éclairs avaient déjà zébré l’atmosphère, où la tension
+électrique était portée au plus haut point.
+
+J.-T. Maston, de plus en plus absorbé, ne voyait rien, n’entendait rien.
+
+Soudain, un timbre électrique troubla par ses tintements précipités le silence
+du cabinet.
+
+« Bon! s’écria J.-T. Maston. Quand ce n’est pas par la porte que viennent les
+importuns, c’est par le fil téléphonique!… Une belle invention pour les gens
+qui veulent rester en repos!… Je vais prendre la précaution d’interrompre le
+courant pendant toute la durée de mon travail! »
+
+Et, s’avançant vers la plaque :
+
+« Que me veut-on? demanda-t-il.
+
+— Entrer en communication pour quelques instants! répondit une voix féminine.
+
+— Et qui me parle?…
+
+— Ne m’avez-vous pas reconnue, cher monsieur Maston? C’est moi… mistress
+Scorbitt!
+
+— Mistress Scorbitt!… Elle ne me laissera donc pas une minute de tranquillité! »
+
+Mais ces derniers mots ­ peu agréables pour l’aimable veuve ­ furent prudemment
+murmurés à distance, de manière à ne pas impressionner la plaque de l’appareil.
+
+Puis J.-T. Maston, comprenant qu’il ne pouvait se dispenser de répondre, au
+moins par une phrase polie, reprit :
+
+« Ah! c’est vous, mistress Scorbitt?
+
+— Moi, cher monsieur Maston!
+
+— Et que me veut mistress Scorbitt?…
+
+— Vous prévenir qu’un violent orage ne tardera pas à éclater au-dessus de la
+ville!
+
+— Eh bien, je ne puis l’empêcher…
+
+— Non, mais je viens vous demander si vous avez eu soin de fermer vos fenêtres…
+
+Mrs Evangélina Scorbitt avait à peine achevé cette phrase, qu’un formidable
+coup de tonnerre emplissait l’espace. On eût dit qu’une immense pièce de soie
+se déchirait sur une longueur infinie. La foudre était tombée dans le voisinage
+de Balistic-Cottage, et le fluide, conduit par le fil du téléphone, venait
+d’envahir le cabinet du calculateur avec une brutalité toute électrique.
+
+J.-T. Maston, penché sur la plaque de l’appareil, reçut la plus belle gifle
+voltaïque qui ait jamais été appliquée sur la joue d’un savant. Puis,
+l’étincelle filant par son crochet de fer, il fut renversé comme un simple
+capucin de carte. En même temps, le tableau noir, heurté par lui, vola dans un
+coin de la chambre. Après quoi, la foudre, sortant par l’invisible trou d’une
+vitre, gagna un tuyau de conduite et alla se perdre dans le sol.
+
+Abasourdi ­ on le serait à moins ­ J.-T. Maston se releva, se frotta les
+différentes parties du corps, s’assura qu’il n’était point blessé. Cela fait,
+n’ayant rien perdu de son sang-froid, comme il convenait à un ancien pointeur
+de Columbiad, il remit tout en ordre dans son cabinet, redressa son chevalet,
+replaça son tableau, ramassa les bouts de craie éparpillés sur le tapis, et
+vint reprendre son travail si brusquement interrompu.
+
+Mais il s’aperçut alors que, par suite de la chute du tableau, l’inscription
+qu’il avait tracée à droite, et qui représentait en mètres la circonférence
+terrestre à l’Équateur, était partiellement effacée. Il commençait donc à la
+rétablir, lorsque le timbre résonna de nouveau avec un titillement fébrile.
+
+« Encore! » s’écria J.-T. Maston.
+
+Et il alla se placer devant l’appareil.
+
+« Qui est là?… demanda-t-il.
+
+— Mistress Scorbitt.
+
+— Et que me veut mistress Scorbitt?
+
+— Est-ce que cet horrible tonnerre n’est pas tombé sur Balistic-Cottage?
+
+— J’ai tout lieu de le croire!
+
+— Ah! grand Dieu!… La foudre…
+
+— Rassurez-vous, mistress Scorbitt!
+
+— Vous n’avez pas eu de mal, cher monsieur Maston?
+
+— Pas eu…
+
+— Vous êtes bien certain de ne pas avoir été touché?…
+
+— Je ne suis touché que de votre amitié pour moi, crut devoir répondre
+galamment J.-T. Maston.
+
+— Bonsoir, cher Maston!
+
+— Bonsoir, chère mistress Scorbitt. »
+
+Et il ajouta en retournant à sa place :
+
+« Au diable soit-elle, cette excellente femme! Si elle ne m’avait pas si
+maladroitement appelé au téléphone, je n’aurais pas couru le risque d’être
+foudroyé! »
+
+Cette fois, c’était bien fini. J.-T. Maston ne devait plus être dérangé au
+cours de sa besogne. D’ailleurs, afin de mieux assurer le calme nécessaire à
+ses travaux, il rendit son appareil complètement aphone, en interrompant la
+communication électrique.
+
+Reprenant pour base le nombre qu’il venait d’écrire, il en déduisit les
+diverses formules, puis, finalement, une formule définitive, qu’il posa à
+gauche sur le tableau, après avoir effacé tous les chiffres dont il l’avait
+tirée.
+
+Et alors, il se lança dans une interminable série de signes algébriques…
+
+--------------------------------------------------------------------------------
+Huit jours plus tard, le 11 octobre, ce magnifique calcul de mécanique était
+résolu, et le secrétaire du Gun-Club apportait triomphalement à ses collègues
+la solution du problème qu’ils attendaient avec une impatience bien naturelle.
+
+Le moyen pratique d’arriver au Pôle nord pour en exploiter les houillères était
+mathématiquement établi. Aussi, une Société fut-elle fondée sous le titre de
+_North Polar Practical Association_, à laquelle le gouvernement de Washington
+accordait la concession du domaine arctique pour le cas où l’adjudication l’en
+rendrait propriétaire. On sait comment, l’adjudication ayant été faite au
+profit des États-Unis d’Amérique, la nouvelle Société fit appel au concours des
+capitalistes des deux Mondes.
+
+VII
+
+Dans lequel le président Barbicane n’en dit
+pas plus qu’il ne lui convient d’en dire.
+
+Le 22 décembre, les souscripteurs de Barbicane and Co furent convoqués en
+assemblée générale. Il va sans dire que les salons du Gun-Club avaient été
+choisis pour lieu de réunion dans l’hôtel d’Union-square. Et, en vérité, c’est
+à peine si le square lui-même eût suffi à enfermer la foule empressée des
+actionnaires. Mais le moyen de faire un meeting en plein air, à cette date, sur
+l’une des places de Baltimore, lorsque la colonne mercurielle s’abaisse de dix
+degrés centigrades au-dessous du zéro de la glace fondante.
+
+Ordinairement, le vaste hall de Gun-Club ­ on ne l’a peut- être pas oublié ­
+était orné d’engins de toutes sortes empruntés à la noble profession de ses
+membres. On eût dit un véritable musée d’artillerie. Les meubles eux-mêmes,
+sièges et tables, fauteuils et divans, rappelaient, par leur forme bizarre, ces
+engins meurtriers, qui avaient envoyé dans un monde meilleur tant de braves
+gens dont le secret désir eût été de mourir de vieillesse.
+
+Eh bien! ce jour-là, il avait fallu remiser cet encombrement. Ce n’était pas
+une assemblée guerrière, c’était une assemblée industrielle et pacifique
+qu’Impey Barbicane allait présider. Large place avait donc été faite aux
+nombreux souscripteurs, accourus de tous les points des États-Unis. Dans le
+hall, comme dans les salons y attenant, ils se pressaient, s’écrasaient,
+s’étouffaient, sans compter l’interminable queue, dont les remous se
+prolongeaient jusqu’au milieu d’Union-square.
+
+Bien entendu, les membres du Gun-Club, ­ premiers souscripteurs des actions de
+la nouvelle Société, ­ occupaient des places rapprochées du bureau. On
+distinguait parmi eux, plus triomphants que jamais, le colonel Bloomsberry, Tom
+Hunter aux jambes de bois et leur collègue le fringant Bilsby. Très galamment,
+un confortable fauteuil avait été réservé à Mrs Evangélina Scorbitt, qui aurait
+véritablement eu le droit, en sa qualité de plus forte propriétaire de
+l’immeuble arctique, de siéger à côté du président Barbicane. Nombre de femmes,
+d’ailleurs, appartenant à toutes les classes de la cité, fleurissaient de leurs
+chapeaux aux bouquets assortis, aux plumes extravagantes, aux rubans
+multicolores, la bruyante foule qui se pressait sous la coupole vitrée du hall.
+
+En somme, pour l’immense majorité, les actionnaires présents à cette assemblée
+pouvaient être considérés, non seulement comme des partisans, mais comme des
+amis personnels des membres du Conseil d’administration.
+
+Une observation, cependant. Les délégués européens, suédois, danois, anglais,
+hollandais et russe, occupaient des places spéciales, et, s’ils assistaient à
+cette réunion, c’est que chacun d’eux avait souscrit le nombre d’actions qui
+donnait droit à une voix délibérative. Après avoir été si parfaitement unis
+pour acquérir, ils ne l’étaient pas moins, actuellement, pour dauber les
+acquéreurs. On imagine aisément quelle intense curiosité. les poussait à
+connaître la communication que le président Barbicane allait faire. Cette
+communication ­ on n’en doutait pas ­ jetterait la lumière sur les procédés
+imaginés pour atteindre le Pôle boréal. N’y avait-il pas là une difficulté plus
+grande encore que d’en exploiter les houillères? S’il se présentait quelques
+objections à produire, Éric Baldenak, Boris Karkof, Jacques Jansen, Jan Harald,
+ne se gêneraient pas pour demander la parole. De son côté, le major Donellan,
+soufflé par Dean Toodrink, était bien décidé à pousser son rival Impey
+Barbicane jusque dans ses derniers retranchements.
+
+Il était huit heures du soir. Le hall, les salons, les cours du Gun-Club
+resplendissaient des lueurs que leur versaient les lustres Edison. Depuis
+l’ouverture des portes assiégées par le public, un tumulte d’incessants
+murmures se dégageait de l’assistance. Mais tout se tut, lorsque l’huissier
+annonça l’entrée du Conseil d’administration.
+
+La, sur une estrade drapée, devant une table à tapis noirâtre, en pleine
+lumière, prirent place le président Barbicane, le secrétaire J.-T. Maston, leur
+collègue le capitaine Nicholl. Un triple hurrah, ponctué de grognements et de
+hips, éclata dans le hall et se déchaîna jusqu’aux rues adjacentes.
+
+Solennellement, J.-T. Maston et le capitaine Nicholl s’étaient assis dans la
+plénitude de leur célébrité.
+
+Alors, le président Barbicane, qui était resté debout, mit sa main gauche dans
+sa poche, sa main droite dans son gilet, et prit la parole en ses termes :
+
+« Souscripteurs et Souscriptrices,
+
+« Le Conseil d’administration de la _North Polar Practical Association_ vous a
+réunis dans les salons du Gun-Club, afin de vous faire une importante
+communication.
+
+« Vous l’avez appris par les discussions des journaux, le but de notre nouvelle
+Société est l’exploitation des houillères du Pôle arctique, dont la concession
+nous a été faite par le gouvernement fédéral. Ce domaine, acquis après vente
+publique, constitue l’apport de ses propriétaires dans l’affaire dont il
+s’agit. Les fonds, mis à leur disposition par la souscription close le 11
+décembre dernier, vont leur permettre d’organiser cette entreprise, dont le
+rendement produira un taux d’intérêt inconnu jusqu’à ce jour en n’importe
+quelles opérations commerciales ou industrielles. »
+
+Ici, premiers murmures approbatifs, qui interrompirent un instant l’orateur.
+
+« Vous n’ignorez pas, reprit-il, comment nous avons été amenés à admettre
+l’existence de riches gisements de houille, peut-être aussi d’ivoire fossile,
+dans les régions circumpolaires. Les documents publiés par la presse du monde
+entier [Note 14: Actuellement, le poids des journaux dépasse chaque année 300
+millions de kilogrammes.] ne peuvent laisser aucun doute sur l’existence de ces
+charbonnages.
+
+« Or, la houille est devenue la source de toute l’industrie moderne. Sans
+parler du charbon ou du coke, utilisés pour le chauffage, de son emploi pour la
+production de la vapeur ou de l’électricité, faut-il vous citer ses dérivés,
+les couleurs de garance, d’orseille, d’indigo, de fuchsine, de carmin, les
+parfums de vanille, d’amande amère, de reine des prés, de girofle, de
+winter-green, d’anis, de camphre, de thymol et d’héliotropine, les picrates,
+l’acide salicylique, le naphtol, le phénol, l’antipyrine, la benzine, la
+naphtaline, l’acide pyrogallique, l’hydroquinone, le tannin, la saccharine, le
+goudron, l’asphalte, le brai, les huiles de graissage, les vernis, le prussiate
+jaune de potasse, le cyanure, les amers, etc., etc., etc. »
+
+Et, après cette énumération, l’orateur respira comme un coureur époumoné qui
+s’arrêta pour reprendre haleine. Puis, continuant, grâce à une longue
+inspiration d’air :
+
+« Il est donc certain, dit-il, que la houille, cette substance précieuse entre
+toutes, s’épuisera en un temps assez limité par suite d’une consommation à
+outrance. Avant cinq cents ans, les houillères en exploitation jusqu’à ce jour
+seront vidées…
+
+— Trois cents! s’écria un des assistants.
+
+— Deux cents! répondit un autre.
+
+— Disons dans un délai plus ou moins rapproché, reprit le président Barbicane,
+et mettons-nous en mesure de découvrir quelques nouveaux lieux de production,
+comme si la houille devait manquer avant la fin du dix-neuvième siècle. »
+
+Ici, une interruption pour permettre aux auditeurs de dresser leurs oreilles,
+puis, une reprise on ces termes :
+
+« C’est pourquoi, souscripteurs et souscriptrices, levez- vous, suivez-moi et
+partons pour le Pôle! »
+
+Et, de fait, tout le public s’ébranla, prêt à boucler ses malles, comme si le
+président Barbicane eût montré un navire en partance pour les régions arctiques.
+
+Une observation, jetée d’une voix aigre et claire par le major Donellan, arrêta
+net ce premier mouvement ­ aussi enthousiaste qu’inconsidéré.
+
+« Avant de démarrer, demanda-t-il, je pose la question de savoir comment on
+peut se rendre au Pôle? Avez-vous la prétention d’y aller par mer?
+
+— Ni par mer, ni par terre, ni par air, » répliqua doucement le président
+Barbicane.
+
+Et l’assemblée se rassit, en proie à un sentiment de curiosité bien
+compréhensible.
+
+« Vous n’êtes pas sans connaître, reprit l’orateur, quelles tentatives ont été
+faites pour atteindre ce point inaccessible du sphéroïde terrestre. Cependant,
+il convient que je vous les rappelle sommairement. Ce sera rendre un juste
+honneur aux hardis pionniers qui ont survécu, et à ceux qui ont succombé dans
+ces expéditions surhumaines. »
+
+Approbation unanime, qui courut à travers les auditeurs, quelle que fût leur
+nationalité.
+
+« En 1845, reprit le président Barbicane, l’anglais sir John Franklin, dans un
+troisième voyage avec l’_Erebus_ et le _Terror_, dont l’objectif est de
+s’élever jusqu’au Pôle, s’enfonce à travers les parages septentrionaux, et on
+n’entend plus parler de lui.
+
+« En 1854, l’Américain Kane et son lieutenant Morton s’élancent à la recherche
+de sir John Franklin, et, s’ils revinrent de leur expédition, leur navire
+_Advance_ ne revint pas.
+
+« En 1859, l’anglais Mac Clintock découvre un document duquel il appert qu’il
+ne reste pas un survivant de la campagne de l’_Erebus_ et du _Terror_.
+
+« En 1860, l’Américain Hayes quitte Boston sur le schooner _United-States_,
+dépasse le quatre-vingt-unième parallèle, et revient en 1862, sans avoir pu
+s’élever plus haut, malgré les héroïques efforts de ses compagnons.
+
+« En 1869, les capitaines Koldervey et Hegeman, Allemands tous deux, partent de
+Bremerhaven, sur la _Hansa_ et la _Germania_. La Hansa, écrasée par les glaces,
+sombre un peu au-dessous du soixante et onzième degré de latitude, et
+l’équipage ne doit son salut qu’à ses chaloupes qui lui permettent de regagner
+le littoral du Groënland. Quant à la Germania, plus heureuse, elle rentre au
+port de Bremerhaven, mais elle n’avait pu dépasser le soixante-dix-septième
+parallèle.
+
+« En 1871, le capitaine Hall s’embarque à New-York sur le steamer _Polaris_.
+Quatre mois après, pendant un pénible hivernage, ce courageux marin succombe
+aux fatigues. Un an plus tard, le Polaris, entraîné par les icebergs, sans
+s’être élevé au quatre-vingt-deuxième degré de latitude, est brisé au milieu
+des banquises en dérive. Dix-huit hommes de son bord, débarqués sous les ordres
+du lieutenant Tyson, ne parviennent à regagner le continent qu’en s’abandonnant
+sur un radeau de glace aux courants de la mer arctique, et jamais on n’a
+retrouvé les treize hommes perdus avec le Polaris.
+
+« En 1875, l’Anglais Nares quitte Portsmouth avec l’_Alerte_ et la
+_Découverte_. C’est dans cette campagne mémorable, où les équipages établirent
+leur quartier d’hiver entre le quatre vingt-deuxième et le
+quatre-vingt-troisième parallèle, que le capitaine Markham, après s’être avancé
+dans la direction du nord, s’arrête à quatre cents milles [Note 15: 740
+kilomètres.] seulement du pôle arctique, dont personne ne s’était autant
+rapproché avant lui.
+
+« En 1879, notre grand citoyen Gordon Bennett… »
+
+Ici trois hurrahs, poussés à pleine poitrine, acclamèrent le nom du « grand
+citoyen », le directeur du _New-York Herald_.
+
+« … arme la Jeannette qu’il confie au commandant De Long, appartenant à une
+famille d’origine française. La Jeannette part de San Francisco avec
+trente-trois hommes, franchit le détroit de Behring, est prise dans les glaces
+à la hauteur de l’île Herald, sombre à la hauteur de l’île Bennett, à peu près
+sur le soixante dix-septième parallèle. Ses hommes n’ont plus qu’une ressource
+: c’est de se diriger vers le sud avec les canots qu’ils ont sauvés ou à la
+surface des ice- fields. La misère les décime. De Long meurt en octobre. Nombre
+de ses compagnons sont frappés comme lui, et douze seulement reviennent de
+cette expédition.
+
+« Enfin, en 1881, l’Américain Greely quitte le port Saint- Jean de Terre-Neuve
+avec le steamer _Proteus_, afin d’aller établir une station à la baie de lady
+Franklin, sur la terre de Grant, un peu au-dessous du quatre-vingt-deuxième
+degré. En cet endroit est fondé le fort Conger. De là, les hardis hiverneurs se
+portent vers l’ouest et vers le nord de la baie. Le lieutenant Lockwood et son
+compagnon Brainard, en mai 1882, s’élèvent jusqu’à quatre-vingt-trois degrés
+trente-cinq minutes, dépassant le capitaine Markham de quelques milles.
+
+« C’est le point extrême atteint jusqu’à ce jour! C’est l’_Ultima Thule_ de la
+cartographie circumpolaire! »
+
+Ici, nouveaux hurrahs, panachés des hips réglementaires, en l’honneur des
+découvreurs américains.
+
+« Mais, reprit le président Barbicane, la campagne devait mal finir. Le Proteus
+sombre. Ils sont là vingt-quatre colons arctiques, voués à des misères
+épouvantables. Le docteur Pavy, un Français, et bien d’autres, sont atteints
+mortellement. Greely, secouru par la _Thétis_ en 1883, ne ramène que six de ses
+compagnons. Et l’un des héros de la découverte, le lieutenant Lockwood,
+succombe à son tour, ajoutant un nom de plus au douloureux martyrologe de ces
+régions! »
+
+Cette fois, ce fut un respectueux silence qui accueillit ces paroles du
+président Barbicane, dont toute l’assistance partageait la légitime émotion.
+
+Puis, il reprit d’une voix vibrante :
+
+« Ainsi donc, malgré tant de dévouement et de courage, le
+quatre-vingt-quatrième parallèle n’a jamais pu être dépassé. Et même, on peut
+affirmer qu’il ne le sera jamais par les moyens qui ont été employés jusqu’à ce
+jour, soit des navires pour atteindre la banquise, soit des radeaux pour
+franchir les champs de glace. Il n’est pas permis à l’homme d’affronter de
+pareils dangers, de supporter de tels abaissements de température. C’est donc
+par d’autres voies qu’il faut marcher à la conquête du Pôle! »
+
+On sentit, au frémissement des auditeurs, que là était le vif de la
+communication, le secret cherché et convoité par tous.
+
+« Et comment vous y prendrez-vous monsieur?… demanda le délégué de l’Angleterre.
+
+— Avant dix minutes, vous le saurez, major Donellan, répondit le président
+Barbicane,[Note 16: Dans la nomenclature des découvreurs qui ont tenté de
+s’élever jusqu’au Pôle, Barbicane a omis le nom du capitaine Hatteras, dont le
+pavillon aurait flotté sur le quatre-vingt-dixième degré. Cela se comprend,
+ledit capitaine n’étant, vraisemblablement, qu’un héros imaginaire. (Anglais au
+pôle Nord et Désert de Glace, du même auteur).] et j’ajoute, en m’adressant à
+tous nos actionnaires : Ayez confiance en nous, puisque les promoteurs de
+l’affaire sont les mêmes hommes qui, s’embarquant dans un projectile
+cylindro-conique…
+
+— Cylindro-comique! s’écria Dean Toodrink.
+
+— … ont osé s’aventurer jusqu’à la Lune…
+
+— Et on voit bien qu’ils en sont revenus! » ajouta le secrétaire du major
+Donellan, dont les observations malséantes provoquèrent de violentes
+protestations. »
+
+Mais le président Barbicane, haussant les épaules, reprit d’une voix ferme :
+
+« Oui, avant dix minutes, souscripteurs et souscriptrices, vous saurez à quoi
+vous en tenir. »
+
+Un murmure, fait de Oh! de Eh! et de Ah! prolongés, accueillit cette réponse.
+
+En vérité, il semblait que l’orateur venait de dire au public :
+
+« Avant dix minutes, nous serons au Pôle! »
+
+Il poursuivit en ces termes :
+
+« Et d’abord, est-ce un continent qui forme la calotte arctique de la Terre?
+N’est-ce point une mer, et le commandant Nares n’a-t-il pas eu raison de la
+nommer « mer
+
+Paléocrystique », c’est-à-dire mer des anciennes glaces? À cette demande, je
+répondrai : Nous ne le pensons pas.
+
+— Cela ne peut suffire! s’écria Éric Baldenak. Il ne s’agit pas de ne « point
+penser », il s’agit d’être certain…
+
+— Eh bien! nous le sommes, répandrai-je à mon bouillant interrupteur. Oui!
+C’est un terrain solide, non un bassin liquide, dont la _North Polar Practical
+Association_ a fait l’acquisition, et qui, maintenant, appartient aux
+États-Unis, sans qu’aucune Puissance européenne y puisse jamais prétendre! »
+
+Murmure au bancs des délégués du vieux Monde.
+
+« Bah!… Un trou plein d’eau… une cuvette… que vous n’êtes pas capables de
+vider! » s’écria de nouveau Dean Toodrink.
+
+Et il eut l’approbation bruyante de ses collègues.
+
+« Non, monsieur, répondit vivement le président Barbicane. Il y a là un
+continent, un plateau qui s’élève ­ peut-être comme le désert de Gobi dans
+l’Asie Centrale ­ à trois ou quatre kilomètres au-dessus du niveau de la mer.
+Et cela a pu être facilement et logiquement déduit des observations faites sur
+les contrées limitrophes, dont le domaine polaire n’est que le prolongement.
+Ainsi, pendant leurs explorations, Nordenskiöld, Peary, Maaigaard, ont constaté
+que le Groënland va toujours en montant dans la direction du nord. À cent
+soixante kilomètres vers l’intérieur, en partant de l’île Diskö, son altitude
+est déjà de deux mille trois cents mètres. Or, en tenant compte de ces
+observations, des différents produits, animaux ou végétaux, trouvés dans leurs
+carapaces de glaces séculaires, tels que carcasses de mastodontes, défenses et
+dents d’ivoire, troncs de conifères, on peut affirmer que ce continent fut
+autrefois une terre fertile, habitée par des animaux certainement, par des
+hommes peut-être. Là furent ensevelies les épaisses forêts des époques
+préhistoriques, qui ont formé les gisements de houille dont nous saurons
+poursuivre l’exploitation! Oui! c’est un continent qui s’étend autour du Pôle,
+un continent vierge de toute empreinte humaine, et sur lequel nous irons
+planter le pavillon des États-Unis d’Amérique! »
+
+Tonnerre d’applaudissements.
+
+Lorsque les derniers roulements se furent éteints dans les lointaines
+perspectives d’Union-square, on entendit glapir la voix cassante du major
+Donellan. Il disait :
+
+« Voilà déjà sept minutes d’écoulées sur les dix qui devaient nous suffire pour
+atteindre le Pôle?…
+
+— Nous y serons dans trois minutes, » répondit froidement le président
+Barbicane.
+
+Il reprit :
+
+« Mais, si c’est un continent qui constitue notre nouvel immeuble, et si ce
+continent est surélevé, comme nous avons lieu de le croire, il n’en est pas
+moins obstrué par les glaces éternelles, recouvert d’ice-bergs et d’ice-fields,
+et dans des conditions où l’exploitation en serait difficile…
+
+— Impossible! dit Jan Harald, qui souligna cette affirmation d’un grand geste.
+
+— Impossible, je le veux bien, répondit Impey Barbicane. Aussi, est-ce à
+vaincre cette impossibilité qu’ont tendu nos efforts. Non seulement, nous
+n’aurons plus besoin de navires ni de traîneaux pour aller au Pôle; mais, grâce
+à nos procédés, la fusion des glaces, anciennes ou nouvelles, s’opérera comme
+par enchantement, et sans que cela nous coûte ni un dollar de notre capital, ni
+une minute de notre travail! »
+
+Ici un silence absolu. On touchait au moment « chicologique », suivant
+l’élégante expression que murmura Dean Toodrink à l’oreille de Jacques Jansen.
+
+« Messieurs, reprit le président du Gun-Club, Archimède ne demandait qu’un
+point d’appui pour soulever le monde. Eh bien! ce point d’appui, nous l’avons
+trouvé. Un levier devait suffire au grand géomètre de Syracuse, et ce levier
+nous le possédons. Nous sommes donc on mesure de déplacer le Pôle…
+
+— Déplacer le Pôle!… s’écria Éric Baldenak.
+
+— L’amener en Amérique!… » s’écria Jan Harald.
+
+Sans doute, le président Barbicane ne voulait pas encore préciser, car il
+continua, disant :
+
+« Quant à ce point d’appui…
+
+— Ne le dites pas!… Ne le dites pas! s’écria un des assistants d’une voix
+formidable.
+
+— Quant à ce levier…
+
+— Gardez le secret!… Gardez-le!… s’écria la majorité des spectateurs.
+
+— Nous le garderons! », répondit le président Barbicane.
+
+Et si les délégués européens furent dépités de cette réponse, on peut le
+croire. Mais, malgré leurs réclamations, l’orateur ne voulut rien faire
+connaître de ses procédés. Il se contenta d’ajouter :
+
+« Pour ce qui est des résultats du travail mécanique ­ travail sans précédent
+dans les annales industrielles ­ que nous allons entreprendre et mener à bonne
+fin, grâce au concours de vos capitaux, je vais vous en donner immédiatement
+communication.
+
+— Écoutez!… Écoutez! »
+
+Et, si on écouta!
+
+« Tout d’abord, reprit le président Barbicane, l’idée première de notre oeuvre
+revient à l’un de nos plus savants, dévoués et illustres collègues. À lui
+aussi, la gloire d’avoir établi les calculs qui permettent de faire passer
+cette idée de la théorie à la pratique, car, si l’exploitation des houillères
+arctiques n’est qu’un jeu, déplacer le Pôle était un problème que la mécanique
+supérieure pouvait seule résoudre. Voilà pourquoi nous nous sommes adressés à
+l’honorable secrétaire du Gun-Club, J.-T. Maston!
+
+— Hurrah!… Hip!… hip!… hip! pour J.-T. Maston! » cria tout l’auditoire,
+électrisé par la présence de cet éminent et extraordinaire personnage.
+
+Ah! combien Mrs Evangélina Scorbitt fut émue des acclamations qui éclatèrent
+autour du célèbre calculateur, et à quel point son coeur en fut délicieusement
+remué!
+
+Lui, modestement, se contenta de balancer doucement la tête à droite, puis à
+gauche, et de saluer du bout de son crochet l’enthousiaste assistance.
+
+« Déjà, chers souscripteurs, reprit le président Barbicane, lors du grand
+meeting qui célébra l’arrivée du Français Michel Ardan en Amérique, quelques
+mois avant notre départ pour la Lune… »
+
+Et ce Yankee parlait aussi simplement de ce voyage que s’il eût été de
+Baltimore à New-York!
+
+« … J.-T. Maston s’était écrié : "Inventons des machines, trouvons un point
+d’appui et redressons l’axe de la Terre!" Eh bien, vous tous qui m’écoutez,
+sachez-le donc!… Les machines sont inventées, le point d’appui est trouvé, et
+c’est au redressement de l’axe terrestre que nous allons appliquer nos efforts!
+
+Ici, quelques minutes d’une stupéfaction qui, en France, se fût traduite par
+cette expression populaire mais juste : « Elle est raide, celle-là! »
+
+« Quoi!… Vous avez la prétention de redresser l’axe? s’écria le major Donellan.
+
+— Oui, monsieur, répondit le président Barbicane, ou, plutôt, nous avons le
+moyen d’en créer un nouveau, sur lequel s’accomplira désormais la rotation
+diurne…
+
+— Modifier la rotation diurne!… répéta le colonel Karkof, dont les yeux
+jetaient des éclairs.
+
+— Absolument, et sans toucher à sa durée! répondit le président Barbicane.
+Cette opération reportera le Pôle actuel à peu près sur le soixante-septième
+parallèle, et, dans ces conditions, la Terre se comportera comme la planète
+Jupiter, dont l’axe est presque perpendiculaire au plan de son orbite. Or, ce
+déplacement de vingt-trois degrés vingt-huit minutes suffira pour que notre
+immeuble polaire reçoive une quantité de chaleur suffisant à fondre les glaces
+accumulées depuis des milliers de siècles! »
+
+L’auditoire était haletant. Personne ne songeait à interrompre l’orateur ­ pas
+même à l’applaudir. Tous étaient subjugués par cette idée à la fois si
+ingénieuse et si simple : modifier l’axe sur lequel se meut le sphéroïde
+terrestre.
+
+Quant aux délégués européens, ils étaient simplement abasourdis, aplatis,
+annihilés, et ils restaient bouche close, au dernier degré de l’ahurissement.
+
+Mais les applaudissements éclatèrent à tout rompre, lorsque le président
+Barbicane acheva son discours par cette conclusion sublime dans sa simplicité :
+
+« Donc, c’est le Soleil lui-même qui se chargera de fondre les ice-bergs et les
+banquises, et de rendre facile l’accès du Pôle nord!
+
+— Ainsi, demanda le major Donellan, puisque l’homme ne peut aller au Pôle,
+c’est le Pôle qui viendra à lui?…
+
+— Comme vous dites! » répliqua le président Barbicane.
+
+VIII
+
+« Comme dans Jupiter? » a dit le
+président du Gun-Club.
+
+Oui! Comme dans Jupiter.
+
+Et, lors de cette mémorable séance du meeting en l’honneur de Michel Ardan ­
+fort à propos rappelée par l’orateur ­ si J.-T. Maston s’était fougueusement
+écrié : « Redressons l’axe terrestre! », c’est que l’audacieux et fantaisiste
+Français, l’un des héros du _Voyage de la Terre à la Lune_, le compagnon du
+président Barbicane et du capitaine Nicholl, venait d’entonner un hymne
+dithyrambique en l’honneur de la plus importante des planètes de notre monde
+solaire. Dans son superbe panégyrique, il ne s’était pas fait faute d’en
+célébrer les avantages spéciaux, tels qu’il vont être sommairement rapportés.
+
+Ainsi donc, d’après le problème résolu par le calculateur du Gun-Club, un
+nouvel axe de rotation allait être substitué à l’ancien axe, sur lequel la
+Terre tourne « depuis que le monde est monde », suivant l’adage vulgaire. En
+outre, ce nouvel axe de rotation serait perpendiculaire au plan de son orbite.
+Dans ces conditions, la situation climatérique de l’ancien Pôle nord serait
+exactement égale à la situation actuelle de Trondjhem en Norvège au printemps.
+Sa cuirasse paléocrystique fondrait donc naturellement sous les rayons du
+Soleil. En même temps, les climats se distribueraient sur notre sphéroïde comme
+à la surface de Jupiter.
+
+En effet, l’inclinaison de l’axe de cette planète, ou, en d’autres termes,
+l’angle que son axe de rotation fait avec le plan de son écliptique, est de
+88°13’. Un degré et quarante- sept minutes de plus, cet axe serait absolument
+perpendiculaire au plan de l’orbite qu’elle décrit autour du Soleil.
+
+D’ailleurs, ­ il importe de bien le spécifier ­ l’effort que la Société
+Barbicane and Co. allait tenter pour modifier les conditions actuelles de la
+Terre, ne devait point tendre, à proprement parler, au redressement de son axe.
+Mécaniquement, aucune force, si considérable qu’elle fût, ne saurait produire
+un tel résultat. La Terre n’est pas comme une poularde à la broche, qui tourne
+autour d’un axe matériel que l’on puisse prendre à la main et déplacer à
+volonté. Mais, en somme, la création d’un nouvel axe était possible, ­ on dira
+même facile à obtenir, ­ du moment que le point d’appui, rêvé par Archimède, et
+le levier, imaginé par J.-T. Maston, étaient à la disposition de ces audacieux
+ingénieurs.
+
+Toutefois, puisqu’ils paraissaient décidés à tenir leur invention secrète
+jusqu’à nouvel ordre, il fallait se borner à en étudier les conséquences.
+
+C’est ce que firent tout d’abord les journaux et les revues, en rappelant aux
+savants, en apprenant aux ignorants, ce qui résultait pour Jupiter de la
+perpendicularité approximative de son axe sur le plan de son orbite.
+
+Jupiter, qui fait partie du monde solaire, comme Mercure, Vénus, la Terre,
+Mars, Saturne, Uranus et Neptune, circule à près de deux cents millions de
+lieues du foyer commun, son volume étant environ treize cents fois celui de la
+Terre.
+
+Or, s’il existe une vie « jovienne », c’est-à-dire s’il y a des habitants à la
+surface de Jupiter, voici quels sont les avantages certains que leur offre
+ladite planète ­ avantages si fantaisistement mis en relief, lors du mémorable
+meeting qui avait précédé le voyage à la Lune.
+
+Et, en premier lieu, pendant la révolution diurne de Jupiter qui ne dure que 9
+heures 55 minutes, les jours, sont constamment égaux aux nuits par n’importe
+quelle latitude ­ soit 4 heures 77 minutes pour le jour, 4 heures 77 minutes
+pour la nuit.
+
+« Voilà, firent observer les partisans de l’existence des Joviens, voilà qui
+convient aux gens d’habitudes régulières. Ils seront enchantés de se soumettre
+à cette régularité! »
+
+Eh bien! c’est ce qui se produirait sur la Terre, si le président Barbicane
+accomplissait son oeuvre. Seulement, comme le mouvement de rotation sur le
+nouvel axe terrestre ne serait ni accru ni amoindri, comme vingt-quatre heures
+sépareraient toujours deux midis successifs, les nuits et les jours seraient
+exactement de douze heures en n’importe quel point de notre sphéroïde. Les
+crépuscules et les aubes allongeraient les jours d’une quantité toujours égale.
+On vivrait au milieu d’un équinoxe perpétuel, tel qu’il se produit le 21 mars
+et le 21 septembre sur toutes les latitudes du globe, lorsque l’astre radieux
+décrit sa courbe apparente dans le plan de l’Équateur.
+
+« Mais le phénomène climatérique le plus curieux, et non le moins intéressant,
+ajoutaient avec raison les enthousiastes, ce sera l’absence de saisons! »
+
+En effet, c’est grâce à l’inclinaison de l’axe sur le plan de l’orbite, que se
+produisent ces variations annuelles, connues sous les noms de printemps, d’été,
+d’automne et d’hiver. Or, les Joviens ne connaissent rien de ces saisons. Donc
+les Terrestriens ne les connaîtraient plus. Du moment que le nouvel axe serait
+perpendiculaire à l’écliptique, il n’y aurait ni zones glaciales ni zones
+torrides, mais toute la Terre jouirait d’une zone tempérée.
+
+Voici pourquoi.
+
+Qu’est-ce que c’est que la zone torride? C’est la partie de la surface du globe
+comprise entre les Tropiques du Cancer et du Capricorne. Tous les points de
+cette zone jouissent de la propriété de voir le Soleil deux fois par an à leur
+zénith, tandis que pour les points des Tropiques, ce phénomène ne se produit
+annuellement qu’une fois.
+
+Qu’est-ce que c’est que la zone tempérée? C’est la partie qui comprend les
+régions situées entre les Tropiques et les Cercles polaires, entre 23°28’ et
+66°72’ de latitude, et pour lesquelles le Soleil ne s’élève jamais jusqu’au
+zénith, mais paraît tous les jours au-dessus de l’horizon.
+
+Qu’est-ce que c’est que la zone glaciale? C’est cette partie des régions
+circumpolaires que le Soleil abandonne complètement pendant un laps de temps,
+qui, pour le Pôle même, peut aller jusqu’à six mois.
+
+On le comprend, une conséquence des diverses hauteurs que peut atteindre le
+Soleil au-dessus de l’horizon, c’est qu’il en résulte une chaleur excessive
+pour la zone torride ­ une chaleur modérée mais variable à mesure qu’on
+s’éloigne des Tropiques pour la zone tempérée, ­ un froid excessif pour la zone
+glaciale depuis les Cercles polaires jusqu’aux Pôles.
+
+Eh bien, les choses ne se passeraient plus ainsi à la surface de la Terre, par
+suite de la perpendicularité du nouvel axe. Le Soleil se maintiendrait
+immuablement dans le plan de l’Équateur. Durant toute l’année, il tracerait
+pendant douze heures sa course imperturbable, en montant jusqu’à une distance
+du zénith égale à la latitude du lieu, par conséquent d’autant plus haut que le
+point est plus voisin de l’Équateur. Ainsi, pour les pays situés par vingt
+degrés de latitude, il s’élèverait chaque jour jusqu’à soixante-dix degrés
+au-dessus de l’horizon, ­ pour les pays situés par quarante-neuf degrés,
+jusqu’à quarante et un, ­ pour les points situés sur le soixante-septième
+parallèle, jusqu’à vingt-trois degrés. Donc les jours conserveraient une
+régularité parfaite, mesurés par le Soleil, qui se lèverait et se coucherait
+toutes les douze heures au même point de l’horizon.
+
+« Et voyez les avantages! répétaient les amis du président Barbicane. Chacun,
+suivant son tempérament, pourra choisir le climat invariable qui conviendra à
+ses rhumes ou à ses rhumatismes, sur un globe où l’on ne connaîtra plus les
+variations de chaleur actuellement si regrettables! »
+
+En résumé, Barbicane and Co, Titans modernes, allaient modifier l’état de
+choses qui existait depuis l’époque où le sphéroïde terrestre, penché sur son
+orbite, s’était concentré pour devenir la Terre telle qu’elle est.
+
+À la vérité, l’observateur y perdrait quelques-unes des constellations ou
+étoiles qu’il est habitué à voir sur le champ du ciel. Le poste n’aurait plus
+les longues nuits d’hiver ni les longs jours d’été à encadrer dans ses rimes
+modernes « avec la consonne d’appui. » Mais, en somme, quel profit pour la
+généralité des humains!
+
+« De plus, répétaient les journaux dévoués au président Barbicane, puisque les
+productions du sol terrestre seront régularisées, l’agronome pourra distribuer
+à chaque espèce végétale la température qui lui paraîtra favorable.
+
+— Bon! ripostaient les feuilles ennemies, est-ce qu’il n’y aura pas toujours
+des pluies, des grêles, des tempêtes, des trombes, des orages, tous ces
+météores qui parfois compromettent si gravement l’avenir des récoltes et la
+fortune des cultivateurs?
+
+— Sans doute, reprenait le choeur des amis, mais ces désastres seront
+probablement plus rares par suite de la régularité climatérique qui empêchera
+les troubles de l’atmosphère. Oui! l’humanité profitera grandement de ce nouvel
+état de choses. Oui! ce sera la véritable transformation du globe terrestre.
+Oui! Barbicane and Co auront rendu service aux générations présentes et
+futures, en détruisant, avec l’inégalité des jours et des nuits, la diversité
+fâcheuse des saisons. Oui! comme le disait Michel Ardan, notre sphéroïde, à la
+surface duquel il fait toujours trop chaud ou trop froid, ne sera plus la
+planète aux rhumes, aux coryzas, aux fluxions de poitrine. Il n’y aura
+d’enrhumés que ceux qui le voudront bien, puisqu’il leur sera toujours loisible
+d’aller habiter un pays convenable à leurs bronches. »
+
+Et, dans son numéro du 27 décembre, le _Sun_, de New- York, termina le plus
+éloquent des articles en s’écriant :
+
+« Honneur au président Barbicane et à ses collègues! Non seulement ces
+audacieux auront, pour ainsi dire, annexé une nouvelle province au continent
+américain, et par là même agrandi le champ déjà si vaste de la Confédération,
+mais ils auront rendu la Terre plus hygiéniquement habitable, et aussi plus
+productive, puisqu’on pourra semer dès qu’on aura récolté, et que, le grain
+germant sans retard, il n’y aura plus de temps perdu en hiver. Non seulement
+les richesses houillères se seront accrues par l’exploitation de nouveaux
+gisements, qui assureront la consommation de cette indispensable matière
+pendant de longues années peut-être, mais les conditions climatériques de notre
+globe se seront transformées à son avantage. Barbicane et ses collègues auront
+modifié, pour le plus grand bien de leurs semblables, l’oeuvre du Créateur.
+Honneur à ces hommes, qui prendront le premier rang parmi les bienfaiteurs de
+l’humanité! »
+
+IX
+
+Dans lequel on sent apparaître un Deus ex
+Machina d’origine française.
+
+Tels devaient donc être les profits dus à la modification apportée par le
+président Barbicane à l’axe de rotation. On le sait, d’ailleurs, cette
+modification ne devait affecter que dans une mesure insensible le mouvement de
+translation de notre sphéroïde autour du Soleil. La Terre continuerait à
+décrire son orbite immuable à travers l’espace, et les conditions de l’année
+solaire ne seraient point altérées.
+
+Lorsque les conséquences du changement de l’axe furent portées à la
+connaissance du monde entier, elles eurent un retentissement extraordinaire.
+Et, à la première heure, on fit un accueil enthousiaste à ce problème de haute
+mécanique. La perspective d’avoir des saisons d’une égalité constante, et,
+suivant la latitude, « au gré des consommateurs », était extrêmement
+séduisante. On « s’emballait » sur cette pensée que tous les mortels pourraient
+jouir de ce printemps perpétuel que le chantre de Télémaque accordait à l’île
+de Calypso, et qu’ils auraient même le choix entre un printemps frais et un
+printemps tiède. Quant à la position du nouvel axe sur lequel s’accomplirait la
+rotation diurne, c’était un secret que ni le président Barbicane, ni le
+capitaine Nicholl, ni J.-T. Maston ne semblaient vouloir livrer au public. Le
+dévoileraient-ils avant, ou ne le connaîtrait-on qu’après l’expérience? Il n’en
+fallait pas davantage pour que l’opinion commençât à s’inquiéter quelque peu.
+
+Une observation vint naturellement à l’esprit, et fut vivement commentée dans
+les journaux. Par quel effort mécanique se produirait ce changement, qui
+exigerait évidemment l’emploi d’une force énorme?
+
+Le Forum, importante revue de New-York, fit justement remarquer ceci :
+
+« Si la Terre n’eût pas tourné sur un axe, peut-être aurait- il suffi d’un choc
+relativement faible pour lui donner un mouvement de rotation autour d’un axe
+arbitrairement choisi, mais elle peut être assimilée à un énorme gyroscope, se
+mouvant avec une assez grande rapidité, et une loi de la nature veut qu’un
+semblable appareil ait une propension à tourner constamment autour du même axe.
+Léon Foucault l’a démontré matériellement par des expériences célèbres. Il sera
+donc très difficile, pour ne pas dire impossible, de l’en faire dévier! »
+
+Rien de plus juste. Aussi, après s’être demandé quel serait l’effort imaginé
+par les ingénieurs de la _North Polar Practical Association_, il était non
+moins intéressant de savoir si cet effort serait insensiblement ou brusquement
+produit. Et, dans ce dernier cas, ne surviendrait-il pas des catastrophes
+effrayantes à la surface du globe, au moment où le changement d’axe
+s’effectuerait, grâce aux procédés de Barbicane and Co?
+
+Il y avait là de quoi préoccuper aussi bien les savants que les ignorants des
+deux Mondes. En somme, un choc est un choc, et il n’est jamais agréable d’en
+ressentir le coup ou même le contrecoup. Il semblait, vraiment, que les
+promoteurs de l’affaire ne s’étaient point préoccupés des bouleversements que
+leur oeuvre pouvait provoquer sur notre infortuné globe pour n’en voir que les
+avantages. Aussi, très adroitement, les délégués européens, plus que jamais
+irrités de leur défaite et résolus à tirer parti de cette circonstance,
+commencèrent-ils à soulever l’opinion publique contre le président du Gun-Club.
+
+On ne l’a pas oublié, la France, n’ayant fait valoir aucune prétention sur les
+contrées circumpolaires, ne figurait point parmi les Puissances qui avaient
+pris part à l’adjudication. Cependant, si elle s’était officiellement détachée
+de la question, un Français, on l’a dit, avait eu la pensée de se rendre à
+Baltimore, afin de suivre, pour son compte personnel et son agrément
+particulier, les diverses phases de cette gigantesque entreprise.
+
+C’était un ingénieur au corps des Mines, âgé de trente- cinq ans. Entré le
+premier à l’École Polytechnique et sorti le premier, il est permis de le
+présenter comme un mathématicien hors ligne, très probablement supérieur à
+J.-T. Maston, qui, lui, s’il était un calculateur remarquable, n’était que
+calculateur ­ ce qu’eût été un Le Verrier auprès d’un Laplace ou d’un Newton.
+
+Cet ingénieur ­ ce qui ne gâtait rien ­ était un homme d’esprit, un
+fantaisiste, un original comme il s’en rencontre quelquefois dans les Ponts et
+rarement dans les Mines. Il avait une manière à lui de dire les choses et
+particulièrement amusante. Lorsqu’il causait avec ses intimes, même lorsqu’il
+parlait science, il le faisait avec le laisser-aller d’un gamin de Paris. Il
+aimait les mots de cette langue populaire, les expressions auxquelles la mode a
+si rapidement donné droit de cité. Dans ses moments d’abandon, on eût dit que
+son langage se serait très mal accommodé des formules académiques, et il ne s’y
+résignait que lorsqu’il avait la plume à la main. C’était, en même temps, un
+travailleur acharné, pouvant rester dix heures devant sa table, écrivant
+couramment des pages d’algèbre comme on écrit une lettre. Son meilleur
+délassement, après les travaux de hautes mathématiques de toute une journée,
+c’était le whist, qu’il jouait médiocrement, bien qu’il en eût calculé toutes
+les chances. Et, quand « la main était au mort », il fallait l’entendre
+s’écrier dans ce latin de cuisine, cher aux pipots : « _Cadaveri poussandum
+est!_ »
+
+Ce singulier personnage s’appelait Pierdeux (Alcide) et, dans sa manie
+d’abréger ­ commune d’ailleurs à tous ses camarades ­ il signait généralement
+APierd et même AP1, sans jamais mettre de point sur l’i. Il était si ardent
+dans ses discussions, qu’on l’avait surnommé Alcide sulfurique. Non seulement
+il était grand, mais il paraissait « haut ». Ses camarades affirmaient que sa
+taille mesurait la cinq millionième partie du quart du méridien, soit environ
+deux mètres, et ils ne se trompaient pas de beaucoup. S’il avait la tête un peu
+petite pour son buste puissant et ses larges épaules, comme il la remuait avec
+entrain, et quel vif regard s’échappait de ses yeux bleus à travers son
+pince-nez! Ce qui le caractérisait, c’était une de ces physionomies qui sont
+gaies, tout en étant graves, en dépit d’un crâne dépouillé prématurément par
+l’abus des signes algébriques sous la lumière des « verres de rosto »,
+autrement dit les becs de gaz des salles d’études. Avec cela le meilleur garçon
+dont on ait jamais conservé le souvenir à l’École, et sans l’ombre de pose.
+Bien que son caractère fût assez indépendant, il s’était toujours soumis aux
+prescriptions du code X, qui fait loi parmi les Polytechniciens pour tout ce
+qui concerne la camaraderie et le respect de l’uniforme. On l’appréciait aussi
+bien sous les arbres de la cour des « Acas », ainsi nommée parce qu’elle n’a
+pas d’acacias, que dans les « casers » ­ dortoirs où les rangements de son
+bahut, l’ordre qui régnait dans son « coffin, » dénotaient un esprit absolument
+méthodique.
+
+Mais que la tête d’Alcide Pierdeux parût un peu petite au sommet de son grand
+corps, soit! En tous cas, elle était remplie jusqu’aux méninges, on peut le
+croire. Avant tout, il était mathématicien comme tous ses camarades le sont ou
+l’ont été; mais il ne faisait des mathématiques que pour les appliquer aux
+sciences expérimentales, qui elles-mêmes n’avaient de charme à ses yeux que
+parce qu’elles trouvaient leur emploi dans l’industrie. C’était là, il le
+reconnaissait bien, un côté inférieur de sa nature. On n’est pas parfait. En
+somme, sa spécialité, c’était l’étude de ces sciences qui, malgré leurs progrès
+immenses, ont et auront toujours des secrets pour leurs adeptes.
+
+Mentionnons, au passage, qu’Alcide Pierdeux était célibataire. Comme il le
+disait volontiers, il était encore « égal à un, » bien que son plus vif désir
+eût été de se doubler. Aussi, ses amis avaient-ils déjà pensé à le marier avec
+une jeune fille charmante, gaie, spirituelle, une provençale de Martigues.
+Malheureusement, il y avait un père qui répondit aux premières ouvertures par
+la « martigalade » suivante :
+
+« Non, votre Alcide est trop savant! Il tiendrait à ma pauvrette des
+conversations inintelligibles pour elle!… »
+
+Comme si tout vrai savant n’était pas modeste et simple!
+
+C’est pourquoi, très dépité, notre ingénieur résolut de mettre une certaine
+étendue de mer entre la Provence et lui. Il demanda un congé d’un an, il
+l’obtint, et ne crut pas pouvoir le mieux employer qu’en allant suivre
+l’affaire de la _North Polar Practical Association_. Et voilà pourquoi, à cette
+époque, il se trouvait aux États-Unis.
+
+Donc, depuis qu’Alcide Pierdeux était à Baltimore, cette grosse opération de
+Barbicane and Co. ne laissait pas de le préoccuper. Que la Terre devint
+jovienne par un changement d’axe, peu lui importait! Mais par quel moyen elle
+le pourrait devenir, c’était là ce qui excitait sa curiosité de savant ­ non
+sans raison.
+
+Et, dans son langage pittoresque, il se disait : « Évidemment le président
+Barbicane s’apprête à flanquer à notre boule un gnon de première catégorie!…
+Comment et dans quel sens?… Tout est là!.. Pardieu! j’imagine bien qu’il va la
+prendre « fin » comme une bille de billard, quand on veut faire un effet de
+coté!… S’il la prenait « plein », elle irait se balader hors de son orbite, et
+au diable les années actuelles, qui seraient changées de la belle façon! Non!
+ces braves gens ne songent évidemment qu’à substituer un nouvel axe à
+l’ancien!… Pas de doute là-dessus!… Mais je ne vois pas trop où ils iront
+prendre leur point d’appui ni quelle secousse ils feront arriver de
+l’extérieur!… Ah! si le mouvement diurne n’existait pas, une chiquenaude
+suffirait!… Or, il existe, le mouvement diurne!… On ne peut pas le supprimer,
+le mouvement diurne! Et c’est bien là le _canisdentum!_ »
+
+Il voulait dire le « chiendent », cet étonnant Pierdeux!
+
+« En tout cas, ajouta-t-il, de quelque manière qu’ils s’y prennent, ce sera un
+chambardement général! »
+
+En fin de compte, notre savant avait beau « se décarcasser la boîte au sel »,
+il n’entrevoyait même pas quel serait le procédé imaginé par Barbicane et
+Maston. Chose d’autant plus regrettable que, si ce procédé lui eût été connu,
+il en aurait vite déduit les formules mécaniques.
+
+Et c’est ce qui fait qu’à la date du 29 décembre, Alcide Pierdeux, ingénieur au
+corps national des Mines de France, arpentait, du compas largement ouvert de
+ses longues jambes, les rues mouvementées de Baltimore.
+
+X
+
+Dans lequel diverses inquiétudes
+commencent à se faire jour.
+
+Cependant un mois venait de s’écouler depuis que l’assemblée générale s’était
+tenue dans les salons du Gun- Club. Durant ce laps de temps, l’opinion publique
+s’était très sensiblement modifiée. Les avantages du changement de l’axe de
+rotation, oubliés! Les désavantages, on commençait à les voir fort
+distinctement. Il n’était pas possible qu’une catastrophe ne s’ensuivît point,
+car le changement serait vraisemblablement produit par une violente secousse.
+Que serait au juste cette catastrophe, voilà ce qu’on ne pouvait dire. Quant à
+l’amélioration des climats, était-elle si désirable? En vérité, il n’y aurait
+que les Esquimaux, les Lapons, les Samoyèdes, les Tschoultchis, qui pourraient
+y gagner, puisqu’ils n’avaient rien à y perdre.
+
+Il fallait, maintenant, entendre les délégués européens déblatérer contre
+l’oeuvre du président Barbicane! Et, pour commencer, ils avaient fait des
+rapports à leurs gouvernements, ils avaient usé les fils sous-marins par
+l’incessante circulation de leurs dépêches, ils avaient demandé, ils avaient
+reçu des instructions… Or, ces instructions, on les connaît. Toujours clichées
+selon les formules de l’art diplomatique avec ses amusantes réserves : «
+Montrez beaucoup d’énergie, mais ne compromettez pas votre gouvernement! ­
+Agissez résolument, mais ne touchez pas au _statu quo!_ »
+
+Entre temps, le major Donellan et ses collègues ne cessaient de protester au
+nom de leurs pays menacés ­ au nom de l’ancien Continent surtout.
+
+« En effet, il est bien évident, disait le colonel Boris Karkof, que les
+ingénieurs américains ont dû prendre leurs mesures pour épargner autant que
+possible aux territoires des États-Unis les conséquences du choc!
+
+— Mais le pouvaient-ils? répondait Jan Harald. Quand on secoue un olivier
+pendant la récolte des olives, est-ce que toutes les branches n’en pâtissent
+pas?
+
+— Et lorsque vous recevez un coup de poing dans la poitrine, répétait Jacques
+Jansen, est-ce que tout votre corps n’en est pas ébranlé?
+
+— Voilà donc ce que signifiait la fameuse clause du document! s’écriait Dean
+Toodrink. Voilà donc pourquoi elle visait certaines modifications géographiques
+ou météorologiques à la surface du globe!
+
+— Oui! disait Éric Baldenak, et ce que l’on peut d’abord craindre, c’est que le
+changement de l’axe ne rejette les mers hors de leurs bassins naturels.
+
+— Et si le niveau océanique s’abaisse en différents points, faisait observer
+Jacques Jansen, n’arrivera-t-il pas que certains habitants se trouveront à de
+telles hauteurs que toute communication sera impossible avec leurs semblables?…
+
+— Si même ils ne sont reportés dans des couches d’une densité si faible,
+ajoutait Jan Harald, que l’air n’y suffira plus à la respiration!
+
+— Voyez-vous Londres à la hauteur du Mont-Blanc! » s’écriait le major Donellan.
+
+Et, les jambes écartées, la tête rejetée en arrière, ce gentleman regardait
+vers le zénith, comme si la capitale du Royaume-Uni eût été perdue dans les
+nuages.
+
+En somme, cela constituait un danger public, d’autant plus inquiétant qu’on
+pressentait déjà quelles seraient les conséquences de la modification de l’axe
+terrestre.
+
+En effet, il ne s’agissait rien moins que d’un changement de vingt-trois degrés
+vingt huit minutes, changement qui devait produire un déplacement considérable
+des mers par suite de l’aplatissement de la Terre aux anciens Pôles. La Terre
+était-elle donc menacée de bouleversements pareils à ceux que l’on croit avoir
+récemment constatés à la surface de la planète Mars? Là, des continents
+entiers, entre autres la Libye de Schiaparelli, ont été submergés, ­ ce
+qu’indique la teinte bleu foncé, substituée à la teinte rougeâtre. Là, le lac
+Moeris a disparu. Là, six cent mille kilomètres carrés ont été modifiés au
+nord, tandis qu’au sud, les océans ont abandonné les larges régions qu’ils
+occupaient autrefois. Et, si quelques âmes charitables s’étaient inquiétées des
+« inondés de Mars » et avaient proposé d’ouvrir des souscriptions en leur
+faveur, que serait-ce lorsqu’il faudrait s’inquiéter des inondés de la Terre?
+
+Les protestations commencèrent donc à se faire entendre de toutes parts, et le
+gouvernement des États-Unis fut mis en demeure d’aviser. À tout prendre, mieux
+valait ne point tenter l’expérience que de s’exposer aux catastrophes qu’elle
+réservait à coup sûr. Le Créateur avait bien fait les choses. Nulle nécessité
+de porter une main téméraire sur son oeuvre.
+
+Eh bien, le croirait-on? Il se trouvait des esprits assez légers pour
+plaisanter de choses si graves!
+
+« Voyez-vous ces Yankees! répétaient-ils. Embrocher la Terre sur un autre axe!
+Si encore, à force de tourner sur celui- ci depuis des millions de siècles,
+elle l’avait usé au frottement de ses tourillons, peut-être eût-il été opportun
+de le changer comme on change l’essieu d’une poulie ou d’une roue! Mais
+n’est-il donc pas en aussi bon état qu’aux premiers jours de la création? »
+
+À cela que répondre?
+
+Et, au milieu de toutes ces récriminations, Alcide Pierdeux cherchait à deviner
+quels seraient la nature et la direction du choc imaginé par J.-T. Maston,
+ainsi que le point précis du globe où il se produirait. Une fois maître de ce
+secret, il saurait bien reconnaître quelles seraient les parties menacées du
+sphéroïde terrestre.
+
+Il a été mentionné ci-dessus que les terreurs de l’ancien Continent ne
+pouvaient être partagées par le nouveau ­ du moins, dans cette portion comprise
+sous le nom d’Amérique septentrionale, qui appartient plus spécialement à la
+Confédération américaine. En effet, était-il admissible que le président
+Barbicane, le capitaine Nicholl et J.-T. Maston, en leur qualité d’Américains,
+n’eussent point songé à préserver les États-Unis des émersions ou immersions
+que devait produire le changement de l’axe en divers points de l’Europe, de
+l’Asie, de l’Afrique et de l’Océanie? On est Yankee ou on ne l’est pas, et ils
+l’étaient tous trois, et à un rare degré ­ des Yankees « coulés d’un bloc »
+comme on avait dit de Barbicane, quand il avait développé son projet de voyage
+à la Lune.
+
+Évidemment, la partie du nouveau Continent, entre les terres arctiques et le
+golfe du Mexique, ne devait rien avoir à redouter du choc en perspective. Il
+est probable même que l’Amérique profiterait d’un considérable accroissement de
+territoire. En effet, sur les bassins abandonnés par les deux océans qui la
+baignent actuellement, qui sait si elle ne trouverait pas à s’annexer autant de
+nouvelles provinces que son pavillon déployait déjà d’étoiles sous les plis de
+son étamine?
+
+« Oui, sans doute! Mais, répétaient les esprits timorés ­ ceux qui ne voient
+jamais que le côté périlleux des choses ­ est-on jamais sûr de rien ici-bas? Et
+si J.-T. Maston s’était trompé dans ses calculs? Et si le président Barbicane
+commettait une erreur, quand il les mettrait en pratique? Cela peut arriver aux
+plus habiles artilleurs! Ils n’envoient pas toujours le boulet dans la cible ni
+la bombe dans le tonneau! »
+
+On le conçoit, ces inquiétudes étaient soigneusement entretenues par les
+délégués des Puissances européennes. Le secrétaire Dean Toodrink publia nombre
+d’articles en ce sens et des plus violents dans le _Standard_, Jan Harald dans
+le journal suédois _Aftenbladet_, et le colonel Boris Karkof dans le journal
+russe très répandu le _Novoié-Vrémia_. En Amérique même, les opinions se
+divisèrent. Si les républicains, qui sont libéraux, restèrent partisans du
+président Barbicane, les démocrates, qui sont conservateurs, se déclarèrent
+contre lui. Une partie de la presse américaine, principalement le _Journal de
+Boston_, la _Tribune_ de New-York, etc., firent chorus avec la presse
+européenne. Or, aux États-Unis, depuis l’organisation de l’_Associated Press_
+et l’_United Press_, le journal est devenu un agent formidable d’informations,
+puisque le prix des nouvelles locales ou étrangères dépasse annuellement et de
+beaucoup le chiffre de vingt millions de dollars.
+
+En vain d’autres feuilles ­ non des moins répandues ­ voulurent-elles riposter
+en faveur de la _North Polar Practical Association_! En vain Mrs Evangélina
+Scorbitt paya-t-elle à dix dollars la ligne des articles de fond, des articles
+de fantaisie, de spirituelles boutades, où il était fait justice de ces périls
+que l’on traitait de chimériques! En vain cette ardente veuve chercha-t-elle à
+démonter que, si jamais hypothèse était injustifiable, c’était bien que J.-T.
+Maston eût pu commettre une erreur de calcul! Finalement, l’Amérique, prise de
+peur, inclina peu à peu à se mettre presque tout entière à l’unisson de
+l’Europe.
+
+Du reste, ni le président Barbicane, ni le secrétaire du Gun-Club, ni même les
+membres du Conseil d’administration, ne prenaient la peine de répondre. Ils
+laissaient dire et n’avaient rien changé à leurs habitudes. Il ne semblait même
+pas qu’ils fussent absorbés par les immenses préparatifs que devait nécessiter
+une telle opération. Se préoccupaient-ils seulement du revirement de l’opinion
+publique, de la désapprobation générale qui s’accentuait maintenant contre un
+projet accueilli tout d’abord avec tant d’enthousiasme? Il n’y paraissait guère.
+
+Bientôt, malgré le dévouement de Mrs Evangélina Scorbitt, quelles que fussent
+les sommes qu’elle consacra à leur défense, le président Barbicane, le
+capitaine Nicholl et J.-T. Maston passèrent à l’état d’êtres dangereux pour la
+sécurité des deux Mondes. Officiellement, le gouvernement fédéral fut sommé par
+les Puissances européennes d’intervenir dans l’affaire et d’interroger ses
+promoteurs. Ceux-ci devaient faire connaître ouvertement leurs moyens d’action,
+déclarer par quel procédé ils comptaient substituer un nouvel axe à l’ancien ­
+ce qui permettrait de déduire quelles en devaient être les conséquences au
+point de vue de la sécurité générale ­ de désigner enfin quelles seraient les
+parties du globe qui seraient directement menacées, en un mot, apprendre tout
+ce que l’inquiétude publique ne savait pas, et tout ce que la prudence voulait
+savoir.
+
+Le gouvernement de Washington n’eut point à se faire prier. L’émotion, qui
+avait gagné les États du nord, du centre et du sud de la République, ne lui
+permettait pas une hésitation. Une Commission d’enquête, composée de
+mécaniciens, d’ingénieurs, de mathématiciens, d’hydrographes et de géographes,
+au nombre de cinquante, présidée par le célèbre John H. Prestice, fut instituée
+par décret en date du 19 février, avec plein pouvoir pour se faire rendre
+compte de l’opération et au besoin pour l’interdire.
+
+Tout d’abord, le président Barbicane reçut avis de comparaître devant cette
+Commission.
+
+Le président Barbicane ne vint pas.
+
+Des agents allèrent le chercher dans son habitation particulière, 95,
+Cleveland-street, à Baltimore.
+
+Le président Barbicane n’y était plus.
+
+Où était-il?…
+
+On l’ignorait.
+
+Quand était-il parti?…
+
+Depuis cinq semaines, depuis le 11 janvier, il avait quitté la grande cité du
+Maryland et le Maryland lui-même en compagnie du capitaine Nicholl.
+
+Où étaient-ils allés tous les deux?…
+
+Personne ne put le dire.
+
+Évidemment, les deux membres du Gun-Club faisaient route pour cette région
+mystérieuse, où les préparatifs commenceraient sous leur direction.
+
+Mais quel pouvait être ce lieu?…
+
+On le comprend, il y avait un puissant intérêt à le savoir, si l’en voulait
+briser dans l’oeuf le plan de ces dangereux ingénieurs, alors qu’il en était
+temps encore.
+
+La déception, produite par le départ du président Barbicane et du capitaine
+Nicholl, fut énorme. Il se produisit bientôt un flux de colère qui monta comme
+une marée d’équinoxe contre les administrateurs de la _North Polar Practical
+Association_.
+
+Mais un homme devait savoir où étaient allés le président Barbicane et son
+collègue. Un homme pouvait péremptoirement répondre au gigantesque point
+d’interrogation, qui se dressait à la surface du globe.
+
+Cet homme, c’était J.-T. Maston.
+
+J.-T. Maston fut mandé devant la Commission d’enquête par les soins de John H.
+Prestice.
+
+J.-T. Maston ne parut point.
+
+Est-ce que, lui aussi, avait quitté Baltimore? Est-ce qu’il était allé
+rejoindre ses collègues pour les aider dans cette oeuvre, dont le monde entier
+attendait les résultats avec une si compréhensible épouvante?
+
+Non! J.-T. Maston habitait toujours Balistic-Cottage, au numéro 109 de
+Franklin-street, travaillant sans cesse, se délassant déjà dans d’autres
+calculs, ne s’interrompant que pour quelques soirées passées dans les salons de
+Mrs Evangélina Scorbitt, au somptueux hôtel de New-Park.
+
+Un agent lui fut donc dépêché par le président de la Commission d’enquête avec
+ordre de l’amener.
+
+L’agent arriva au cottage, frappa à la porte, s’introduisit dans le vestibule,
+fut assez mal reçu par le nègre Fire-Fire, plus mal encore par le maître de la
+maison.
+
+Cependant J.-T. Maston crut devoir se rendre à l’invitation, et, quand il fut
+en présence des commissaires- enquêteurs, il ne dissimula pas qu’on l’ennuyait
+fort en interrompant ses occupations habituelles.
+
+Une première question lui fut adressée :
+
+Le secrétaire du Gun-Club savait-il où se trouvaient actuellement le président
+Barbicane et le capitaine Nicholl?
+
+« Je le sais, répondit J.-T. Maston d’une voix ferme, mais je ne me crois point
+autorisé à le dire. »
+
+Seconde question :
+
+Ses deux collègues s’occupaient-ils des préparatifs nécessaires à cette
+opération du changement de l’axe terrestre?
+
+« Cela, répondit J.-T. Maston, fait partie du secret que je suis tenu
+d’observer, et je refuse de répondre. »
+
+Voudrait-il donc communiquer son travail à la Commission d’enquête, qui
+jugerait s’il était possible de laisser s’accomplir les projets de la Société?
+
+« Non, certes, je ne le communiquerai pas!… Je l’anéantirais plutôt!… C’est mon
+droit de citoyen libre de la libre Amérique de ne communiquer à personne le
+résultat de mes travaux!
+
+— Mais, si c’est votre droit, monsieur Maston, dit le président John H.
+Prestice d’une voix grave, comme s’il eût répondu au nom du monde entier,
+peut-être est-ce votre devoir de parler en présence de l’émotion générale, afin
+de mettre un terme à l’affolement des populations terrestres? »
+
+J.-T. Maston ne croyait pas que ce fût son devoir. Il n’en avait qu’un, celui
+de se taire : il se tairait.
+
+Malgré leur insistance, leurs supplications, malgré leurs menaces, les membres
+de la Commission d’enquête ne purent rien obtenir de l’homme au crochet de fer.
+Jamais, non! jamais on n’aurait pu croire qu’un entêtement aussi tenace se fût
+logé sous un crâne en gutta-percha!
+
+J-T. Maston s’en alla donc comme il était venu, et, s’il fut félicité de sa
+vaillante attitude par Mrs Evangélina Scorbitt, il est inutile d’y insister.
+
+Lorsque l’on connut le résultat de la comparution de J.-T. Maston devant les
+commissaires-enquêteurs, l’indignation publique prit des formes véritablement
+alarmantes pour la sécurité de cet artilleur à la retraite. La pression ne
+tarda pas à devenir telle sur les hauts représentants du gouvernement fédéral,
+si violente fut l’intervention des délégués européens et de l’opinion publique,
+que le ministre d’État, John S. Wright, dut demander à ses collègues
+l’autorisation d’agir _manu militari_.
+
+Un soir, le 13 mars, J.-T. Maston était dans le cabinet de Balistic-Cottage, ­
+absorbé dans ses chiffres, quand le timbre du téléphone résonna fébrilement.
+
+« Allô!… Allô!… murmura la plaque, agitée d’un tremblotement qui dénonçait une
+extrême inquiétude.
+
+— Qui me parle? demanda J.-T. Maston.
+
+— Mistress Scorbitt.
+
+— Que veut mistress Scorbitt?
+
+— Vous mettre sur vos gardes!… Je viens d’être informée que, ce soir même… »
+
+La phrase n’était pas encore entrée dans les oreilles de J.- T. Maston, que la
+porte de Balistic-Cottage était rudement enfoncée à coups d’épaules.
+
+Dans l’escalier qui conduisait au cabinet, extraordinaire tumulte. Une voix
+objurguait. D’autres voix prétendaient la réduire au silence. Puis, bruit de la
+chute d’un corps.
+
+C’était le nègre Fire-Fire, qui roulait de marche en marche, après avoir en
+vain tenté de défendre contre les assaillants le « home » de son maître.
+
+Un instant après, la porte du cabinet volait en éclats, et un constable
+apparaissait, suivi d’une escouade d’agents.
+
+Ce constable avait ordre de pratiquer une visite domiciliaire dans le cottage,
+de s’emparer des papiers de J.-T. Maston, et de s’assurer de sa personne.
+
+Le bouillant secrétaire du Gun-Club saisit un revolver, et menaça l’escouade
+d’une sextuple décharge.
+
+En un instant, grâce au nombre, il était désarmé, et main basse fut faite sur
+les papiers, couverts de formules et de chiffres, qui encombraient sa table.
+
+Soudain, s’échappant par un écart brusque, J.-T. Maston parvint à s’emparer
+d’un carnet, qui, vraisemblablement, renfermait l’ensemble de ses calculs.
+
+Les agents s’élancèrent pour le lui arracher ­ avec la vie, s’il le fallait…
+
+Mais, prestement, J..T. Maston put l’ouvrir, en déchirer la dernière page, et,
+plus prestement encore, avaler cette page comme une simple pilule.
+
+« Maintenant, venez la prendre! » s’écria-t-il du ton de Léonidas aux
+Thermopyles.
+
+Une heure après, J.-T. Maston était incarcéré dans la prison de Baltimore.
+
+Et c’était sans doute ce qui pouvait lui arriver de plus heureux, car la
+population se fût portée sur sa personne à des excès ­ regrettables pour lui ­
+que la police eût été impuissante à prévenir.
+
+XI
+
+Ce qui se trouve dans le carnet de J.-T.
+Maston, et ce qui ne s’y trouve plus.
+
+Le carnet, saisi par les soins de la police de Baltimore, se composait d’une
+trentaine de pages, zébrées de formules, d’équations, finalement de nombres
+constituant l’ensemble des calculs de J.-T. Maston. C’était là un travail de
+haute mécanique, qui ne pouvait être apprécié que par des mathématiciens. Là
+figurait même l’équation des forces vives
+
+V^2 – V0^2 = 2gr0^2 (1/r – 1/r0)
+
+qui se trouvait précisément dans le problème de la Terre à la Lune, où elle
+contenait, en outre les expressions relatives à l’attraction lunaire.
+
+En somme, le vulgaire n’eût absolument rien compris à ce travail. Aussi
+parut-il convenable de lui en faire connaître les données et les résultats,
+dont le monde entier s’inquiétait si vivement depuis quelques semaines.
+
+Et c’est ce qui fut livré à la publicité des journaux, dès que les savants de
+la Commission d’enquête eurent pris connaissance des formules du célèbre
+calculateur… C’est ce que toutes les feuilles publiques, sans distinction de
+parti, portèrent à la connaissance des populations.
+
+Et d’abord, pas de discussion possible sur le travail de J.- T. Maston.
+Problème correctement énoncé, problème à demi résolu, dit-on, et, celui-ci
+l’était remarquablement. D’ailleurs, les calculs avaient été faits avec trop de
+précision pour que la Commission d’enquête eût songé à mettre en doute leur
+exactitude et leurs conséquences. Si l’opération était menée jusqu’au bout,
+l’axe terrestre serait immanquablement modifié, et les catastrophes prévues
+s’accompliraient dans toute leur plénitude.
+
+_Note rédigée par les soins de la Commission d’enquête de Baltimore, pour être
+communiquée aux journaux, revues et magazines des deux mondes._
+
+« L’effet, poursuivi par le Conseil d’administration de la _North Polar
+Practical Association_, et qui a pour but de substituer un nouvel axe de
+rotation à l’ancien axe, est obtenu au moyen du recul d’un engin fixé en un
+point déterminé de la Terre. Si l’âme de cet engin est irrésistiblement soudée
+au sol, il n’est pas douteux qu’il communiquera son recul à la masse de toute
+notre planète.
+
+« L’engin, adopté par les ingénieurs de la Société, n’est autre qu’un canon
+monstre, dont l’effet serait nul si l’on tirait verticalement. Pour produire
+l’effet maximum, il faut le braquer horizontalement vers le nord ou vers le
+sud, et c’est cette dernière direction qui a été choisie par Barbicane and Co.
+En ces conditions, le recul produit un choc à la Terre vers le nord ­ choc
+assimilable à celui d’une bille prise très fin. »
+
+En vérité, c’est bien ce qu’avait pressenti ce perspicace Alcide Pierdeux.
+
+« Dès que le coup est tiré, le centre de la Terre se déplace suivant une
+direction parallèle à celle du choc, ce qui pourra changer le plan de l’orbite
+et par conséquent la durée de l’année, mais dans une mesure si faible qu’elle
+doit être considérée comme absolument négligeable. En même temps, la Terre
+prend un mouvement de rotation autour d’un axe situé dans le plan des
+l’Équateur, et sa rotation s’accomplirait indéfiniment sur ce nouvel axe, si le
+mouvement diurne n’eût pas existé antérieurement au choc.
+
+« Or, ce mouvement, il existe autour de la ligne des Pôles, et, en se combinant
+avec la rotation accessoire produite par le recul, il donne naissance à un
+nouvel axe, dont le Pôle s’écarte de l’ancien d’une quantité x. En outre, si le
+coup est tiré au moment où le point vernal ­ l’une des deux intersections de
+l’Équateur et de l’écliptique ­ est au nadir du point de tir, et si le recul
+est assez fort pour déplacer l’ancien Pôle de 23°28’, le nouvel axe terrestre
+devient perpendiculaire au plan de son orbite ­ ainsi que cela a lieu à peu
+près pour la planète Jupiter.
+
+« On sait quelles seraient les conséquences de cette perpendicularité, que le
+président Barbicane a cru devoir indiquer dans la séance du 22 décembre.
+
+« Mais, étant donnée la masse de la Terre et la quantité de mouvement qu’elle
+possède, peut-on concevoir une bouche à feu telle que son recul soit capable de
+produire une modification dans l’emplacement du Pôle actuel, et surtout d’une
+valeur de 23°28’?
+
+« Oui, si un canon ou une série de canons sont construits avec les dimensions
+exigées par les lois de la mécanique, ou, à défaut de ces dimensions, si les
+inventeurs sont en possession d’un explosif d’une puissance assez considérable
+pour qu’il imprime au projectile la vitesse nécessitée pour un tel déplacement.
+
+« Or, en prenant pour type le canon de vingt-sept centimètres de la marine
+française (modèle 1875), qui lance un projectile de cent quatre-vingts
+kilogrammes avec une vitesse de cinq cents mètres par seconde, en donnant à
+cette bouche à feu des dimensions cent fois plus grandes, c’est-à- dire un
+million de fois en volume, elle lancerait un projectile de cent quatre-vingt
+mille tonnes. Si, en outre, la poudre avait une vitesse suffisante pour
+imprimer au projectile une vitesse cinq mille six cents fois plus forte qu’avec
+la vieille poudre à canon, le résultat cherché serait obtenu. En effet, avec
+une vitesse de deux mille huit cents kilomètres par seconde, [Note 17: Vitesse
+qui suffirait pour aller en une seconde de Paris à Pétersbourg.] il n’y a pas à
+craindre que le choc du projectile, rencontrant de nouveau la Terre, remette
+les choses dans l’état initial.
+
+« Eh bien, par malheur pour la sécurité terrestre, si extraordinaire que cela
+paraisse, J.-T. Maston et ses collègues ont précisément en leur possession cet
+explosif d’une puissance presque infinie, et dont la poudre, employée pour
+lancer le boulet de la Columbiad vers la Lune, ne saurait donner une idée.
+C’est le capitaine Nicholl qui l’a découvert. Quelles sont les substances qui
+entrent dans sa composition, on n’en trouve qu’imparfaitement trace dans le
+carnet de J.-T. Maston, et il se borne à signaler cet explosif sous le nom de «
+méli-mélonite. »
+
+« Tout ce qu’on sait, c’est qu’elle est formée par la réaction d’un méli-mélo
+de substances organiques et d’acide azotique. Un certain nombre de radicaux
+monoatomiques se substituent au même nombre d’atomes d’hydrogène, et on obtient
+une poudre qui, comme le fulmi-coton, est formée par la combinaison et non par
+le simple mélange des principes comburants et combustibles.
+
+« En somme, quel que soit cet explosif, avec la puissance qu’il possède, plus
+que suffisante pour rejeter un projectile pesant cent quatre-vingt mille tonnes
+hors de l’attraction terrestre, il est évident que le recul qu’il imprimera au
+canon produira les effets suivants : changement de l’axe, déplacement du Pôle
+de 23°28’, perpendicularité du nouvel axe sur le plan de l’écliptique. De là,
+toutes les catastrophes si justement redoutées par les habitants de la Terre.
+
+« Cependant, une chance reste à l’humanité d’échapper aux conséquences d’une
+opération qui doit provoquer de telles modifications dans les conditions
+géographiques et climatologiques du globe terrestre.
+
+« Est-il possible de fabriquer un canon de dimensions telles qu’il soit un
+million de fois en volume ce qu’est le canon de vingt-sept centimètres? Quels
+que soient les progrès de l’industrie métallurgique, qui construit des ponts de
+la Tay et du Forth, des viaducs de Garabit et des tours Eiffel, est-il
+admissible que des ingénieurs puissent produire cet engin gigantesque, sans
+parler du projectile de cent quatre-vingt mille tonnes qui devra être lancé
+dans l’espace?
+
+« Il est permis d’en douter. C’est là, évidemment, une des raisons pour
+lesquelles la tentative de Barbicane and Co. a bien des raisons de ne point
+réussir. Mais elle laisse encore le champ ouvert à nombre d’éventualités
+particulièrement inquiétantes, puisqu’il semble que la nouvelle Société s’est
+déjà mise à l’oeuvre.
+
+« Qu’on le sache bien, lesdits Barbicane et Nicholl ont quitté Baltimore et
+l’Amérique. Ils sont partis depuis plus de deux mois. Où sont-ils allés?… Très
+certainement, en cet endroit inconnu du globe, où tout doit être disposé pour
+tenter leur opération.
+
+« Or, quel est cet endroit? On l’ignore, et, par conséquent, il est impossible
+de se mettre à la poursuite des audacieux « malfaiteurs » (sic), qui prétendent
+bouleverser le monde sous prétexte d’exploiter à leur profit des houillères
+nouvelles.
+
+« Évidemment, que ce lieu fût indiqué sur le carnet de J.- T. Maston, à la
+dernière page qui résumait ses travaux, ce n’est que trop certain. Mais cette
+dernière page a été déchiré sous la dent du complice d’Impey Barbicane, et ce
+complice, incarcéré maintenant dans la prison de Baltimore, se refuse
+absolument à parler.
+
+« Telle est donc la situation. Si le président Barbicane parvient à fabriquer
+son canon monstre et son projectile, en un mot, si son opération est faite dans
+les conditions sus- énoncées, il modifiera l’ancien axe, et c’est dans six mois
+que la Terre sera soumise aux conséquences de cette « impardonnable tentative »
+(sic).
+
+« En effet, une date a été choisie pour que le tir donne son plein et entier
+effort, date à laquelle le choc, imprimé à l’ellipsoïde terrestre, produira son
+maximum d’intensité.
+
+« C’est le 22 septembre, douze heures après le passage du Soleil au méridien du
+lieu x.
+
+« Ces circonstances étant connues : 1° que le tir s’opérera avec un canon un
+million de fois gros comme le canon de vingt-sept; 2° que ce canon sera chargé
+d’un projectile de cent quatre-vingt mille tonnes; 3° que ce projectile sera
+animé d’une vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres; 4° que le
+coup sera tiré le 22 septembre, douze heures après le passage du Soleil au
+méridien du lieu; ­ peut- on déduire de ces circonstances quel est le lieu x où
+se fera l’opération?
+
+« Évidemment non! ont répondu les commissaires- enquêteurs.
+
+« Effectivement, rien ne peut permettre de calculer quel sera le point x,
+puisque, dans le travail de J. T. Maston, rien n’indique en quel endroit du
+globe passera le nouvel axe, en d’autres termes, en quel endroit seront situés
+les nouveaux Pôles de la Terre. À 23°28’ de l’ancien, soit! Mais sur quel
+méridien, c’est ce qu’il est absolument impossible d’établir.
+
+« Donc, impossible de reconnaître quels seront les territoires abaissés ou
+surélevés, par suite de la dénivellation des océans, quels seront les
+continents transformés en mers et les mers transformés en continents.
+
+« Et cependant, cette dénivellation sera très considérable, à s’en rapporter
+aux calculs de J.-T. Maston. Après le choc, la surface de la mer prendra la
+forme d’un ellipsoïde de révolution autour du nouvel axe polaire, et le niveau
+de la couche liquide changera sur presque tous les points du globe.
+
+« En effet, l’intersection du niveau de la mer ancien et du niveau de la mer
+nouveau ­ deux surfaces de révolution égales dont les axes se rencontrent ­ se
+composera de deux courbes planes, dont les deux plans passeront par une
+perpendiculaire au plan des deux axes polaires, et respectivement par les deux
+bissectrices de l’angle des deux axes polaires. (_Texte même relevé sur le
+carnet du calculateur_.)
+
+« Il suit de là que les maxima de dénivellation peuvent atteindre une
+surélévation ou un abaissement de 8415 mètres par rapport au niveau ancien, et
+qu’en certains points du globe, divers territoires seront abaissés ou surélevés
+de cette quantité par rapport au nouveau. Cette quantité diminuera
+graduellement jusqu’aux lignes de démarcation partageant le globe en quatre
+segments, sur la limite desquels la dénivellation deviendra nulle.
+
+« Il est même à remarquer que l’ancien Pôle sera lui- même immergé sous plus de
+3000 mètres d’eau, puisqu’il se trouve à une moindre distance du centre de la
+Terre par suite de l’aplatissement du sphéroïde. Donc, le domaine acquis par la
+_North Polar Practical Association_ devrait être noyé et par conséquent
+inexploitable. Mais le cas a été prévu par Barbicane and Co. et des
+considérations géographiques, déduites des dernières découvertes, permettent de
+conclure à l’existence, au Pôle arctique, d’un plateau dont l’altitude est
+supérieure à 3000 mètres.
+
+« Quant aux points du globe où la dénivellation atteindra 8415 mètres, et par
+conséquent, aux territoires qui en subiront les désastreuses conséquences, il
+ne faut pas prétendre à les déterminer. Les calculateurs les plus ingénieux n’y
+parviendraient pas. Il y a, dans cette équation, une inconnue que nulle formule
+ne peut dégager. C’est la situation précise du point x où se produira le tir,
+et, par suite, le choc… Or, cet x, est le secret des promoteurs de cette
+déplorable affaire.
+
+« Donc, pour résumer, les habitants de la Terre, sous n’importe quelle latitude
+qu’ils vivent, sont directement intéressés à connaître ce secret, puisqu’ils
+sont directement menacés par les agissements de Barbicane and Co.
+
+« Aussi avis est-il donné aux habitants de l’Europe, de l’Afrique, de l’Asie,
+de l’Amérique, de l’Australasie et de l’Océanie, de veiller à tous travaux de
+balistique, tels que fonte de canons, fabrication de poudres ou de projectiles,
+qui pourraient être entrepris sur leur territoire, d’observer également la
+présence de tout étranger dont l’arrivée paraîtrait suspecte et d’en avertir
+aussitôt les membres de la Commission d’enquête, à Baltimore, Maryland, USA.
+
+« Fasse le ciel que cette révélation arrive avant le 22 septembre de la
+présente année, qui menace de troubler l’ordre établi dans le système
+terrestre. »
+
+XII
+
+Dans lequel J.-T. Maston continue
+héroïquement à se taire.
+
+Ainsi, après le canon employé pour lancer un projectile de la Terre à la Lune,
+le canon employé pour modifier l’axe terrestre! Le canon! Toujours le canon!
+Mais ils n’ont donc pas autre chose en tête, ces artilleurs du Gun Club! Ils
+sont donc pris de la folie du « canonisme intensif! » Ils font donc du canon
+l’ultima ratio en ce monde! Ce brutal engin est-il donc le souverain de
+l’univers? De même que le droit canon règle la théologie, le roi canon est-il
+le suprême régulateur des lois industrielles et cosmologiques?
+
+Oui! Il faut bien l’avouer, le canon, c’était l’engin qui devait s’imposer à
+l’esprit du président Barbicane et de ses collègues. Ce n’est pas impunément
+qu’on a consacré toute sa vie à la balistique. Après la Columbiad de la
+Floride, ils devaient en arriver au canon monstre de… du lieu x. Et ne les
+entend-on pas déjà crier d’une voix retentissante :
+
+« Pointez sur la Lune!… Première pièce… Feu!
+
+— Changez l’axe de la Terre… Deuxième pièce… Feu! »
+
+En attendant ce commandement que l’univers avait si bonne envie de leur lancer :
+
+« À Charenton!… Troisième pièce… Feu!… »
+
+En vérité, leur opération justifiait bien le titre de cet ouvrage. N’est-il pas
+plus exactement intitulé _Sans dessus dessous_ que _Sens dessus dessous_,
+puisque il n’y aurait plus ni « dessous » ni « dessus » et que, suivant
+l’expression d’Alcide Pierdeux, il s’ensuivrait « un chambardement général! »
+
+Quoi qu’il en fût, la publication de la note rédigée par la Commission
+d’enquête produisit un effet dont rien ne saurait donner l’idée. Il faut en
+convenir, ce qu’elle disait n’était pas fait pour rassurer. Des calculs de
+J.-T. Maston, il résultait que le problème de mécanique avait été résolu dans
+toutes ses données. L’opération, tentée par le président Barbicane et par le
+capitaine Nicholl ­ cela n’était que trop clair ­ allait introduire une
+modification des plus regrettables dans le mouvement de rotation diurne. Un
+nouvel axe serait substitué à l’ancien… Et l’on sait quelles devaient être les
+conséquences de cette substitution.
+
+L’oeuvre de Barbicane and Co. fut donc définitivement jugée, maudite, dénoncée
+à la réprobation générale. Dans l’ancien comme dans le nouveau continent, les
+membres du conseil d’administration de la _North Polar Practical Association_
+n’eurent plus que des adversaires. S’il leur restait quelques partisans parmi
+les cerveaux brûlés des États-Unis, ils étaient rares.
+
+Vraiment, au point de vue de leur sécurité personnelle, le président Barbicane
+et le capitaine Nicholl avaient sagement fait de quitter Baltimore et
+l’Amérique. On est fondé à croire qu’il leur serait arrivé malheur. Ce n’est
+pas impunément que l’on peut menacer en masse quatorze cents millions
+d’habitants, bouleverser leurs habitudes par un changement apporté aux
+conditions d’habitabilité de la Terre, et les inquiéter dans leur existence
+même, en provoquant une catastrophe universelle.
+
+Maintenant, comment les deux collègues du Gun-club avaient-ils disparu sans
+laisser aucune trace? Comment le matériel et le personnel, nécessités par une
+telle opération, avaient-ils pu partir sans que l’on s’en fût aperçu? Des
+centaines de wagons, si c’était par railway, des centaines de navires, si
+c’était par mer, n’auraient pas suffi à transporter les chargements de métal,
+de charbon et de méli-mélonite. Il était tout à fait incompréhensible que ce
+départ eût pu avoir lieu incognito. Cela était néanmoins. En outre, après
+sérieuse enquête, on reconnut qu’aucune commande n’avait été envoyée ni aux
+usines métallurgiques, ni aux fabriques de produits chimiques des deux Mondes.
+Que ce fût inexplicable, soit! Cela s’expliquerait dans l’avenir… s’il y avait
+un avenir!
+
+Toutefois, si le président Barbicane et le capitaine Nicholl, mystérieusement
+disparus, étaient à l’abri d’un danger immédiat, leur collègue J.-T. Maston,
+congrûment mis sous clef, pouvait tout craindre des représailles publiques.
+Bah! il ne s’en préoccupait guère! Quoi admirable têtu que ce calculateur! Il
+était de fer, comme son avant-bras. Rien ne le ferait céder.
+
+Du fond de la cellule qu’il occupait à la prison de Baltimore, le secrétaire du
+Gun-Club s’absorbait de plus en plus dans la contemplation lointaine des
+collègues qu’il n’avait pu suivre. Il évoquait la vision du président Barbicane
+et du capitaine Nicholl, préparant leur opération gigantesque en ce point
+inconnu du globe, où nul n’irait les troubler. Il les voyait fabriquant leur
+énorme engin, combinant leur méli- mélonite, fondant le projectile que le
+Soleil compterait bientôt au nombre de ses petites planètes. Ce nouvel astre
+porterait le nom charmant de Scorbetta, témoignage de galanterie et d’estime
+envers la riche capitaliste de New-Park. Et J.-T. Maston supputait les jours,
+trop courts à son gré, qui le rapprochaient de la date fixée pour le tir.
+
+On était déjà au commencement d’avril. Dans deux mois et demi, l’astre du jour,
+après s’être arrêté au solstice sur le Tropique du Cancer, rétrograderait vers
+le Tropique du Capricorne. Trois mois plus tard, il traverserait la ligne
+équatoriale à l’équinoxe d’automne. Et alors, ce serait fini de ces saisons
+qui, depuis des millions de siècles, alternaient si régulièrement et si «
+bêtement » au cours de chaque année terrestre. Pour la dernière fois, en l’an
+189–, le sphéroïde aurait été soumis à cette inégalité des jours et des nuits.
+Il n’y aurait plus qu’un même nombre d’heures entre le lever et le coucher du
+Soleil sur n’importe quel horizon du globe.
+
+En vérité, c’était là une oeuvre magnifique, surhumaine, divine. J.-T. Maston
+en oubliait le domaine arctique et l’exploitation des houillères de l’ancien
+Pôle, pour ne voir que les conséquences cosmographiques de l’opération. Le but
+principal de la nouvelle Société s’effaçait au milieu des transformations qui
+allaient changer la face du monde.
+
+Mais voilà! le monde ne voulait pas changer de face. N’était-elle pas toujours
+jeune, celle que Dieu lui avait donnée aux premières heures de la création!
+
+Quant à J.-T. Maston, seul et sans défense au fond de sa cellule, il ne cessait
+de résister à toutes les pressions qu’on tentait d’exercer sur lui. Les membres
+de la Commission d’enquête venaient journellement le visiter; ils n’en
+pouvaient rien obtenir. C’est alors que John H. Prestice eut l’idée d’utiliser
+une influence qui réussirait peut-être mieux que la leur ­ celle de Mrs
+Evangélina Scorbitt. Personne n’ignorait de quel dévouement cette respectable
+veuve était capable, quand il s’agissait des responsabilités de J.-T. Maston,
+et quel intérêt sans bornes elle portait au célèbre calculateur.
+
+Donc, après délibération des commissaires, Mrs Evangélina Scorbitt fut
+autorisée à venir voir le prisonnier autant qu’elle le voudrait. N’était-elle
+pas, elle-même, aussi menacée que les autres habitants du globe par le recul du
+canon monstre? Est-ce que son hôtel de New-Park serait plus épargné dans la
+catastrophe finale que la hutte du plus humble coureur des bois ou le wigwam de
+l’Indien des Prairies? Est-ce qu’il n’y allait pas de son existence comme de
+celle du dernier des Samoyèdes ou du plus obscur insulaire du Pacifique? Voilà
+ce que le président de la Commission lui fit comprendre, voilà pourquoi elle
+fut priée d’user de son influence sur l’esprit de J.-T. Maston.
+
+Si celui-ci se décidait enfin à parler, s’il voulait dire en quel endroit le
+président Barbicane et le capitaine Nicholl ­ et très certainement aussi le
+nombreux personnel qu’ils avaient dû s’adjoindre ­ étaient occupés à leurs
+préparatifs, il serait encore temps d’aller à leur recherche, de retrouver
+leurs traces, de mettre fin aux affres, transes et épouvantes de l’humanité.
+
+Mrs Evangélina Scorbitt eut donc accès dans la prison. Ce qu’elle désirait
+par-dessus tout, c’était revoir J.-T. Maston, arraché par des mains policières
+au bien-être de son cottage.
+
+Mais c’était bien mal la connaître, l’énergique Evangélina, que de la croire
+esclave des faiblesses humaines! Et, le 9 avril, si quelque oreille indiscrète
+se fût collée à la porte de la cellule, la première fois que Mrs Scorbitt y
+pénétra, voici ce que cette oreille aurait entendu ­ non sans quelque surprise :
+
+« Enfin, cher Maston, je vous revois!
+
+— Vous, mistress Scorbitt?
+
+— Oui, mon ami, après quatre semaines, quatre longues semaines de séparation…
+
+— Exactement vingt-huit jours, cinq heures et quarante-cinq minutes, répondit
+J.-T. Maston, après avoir consulté sa montre.
+
+— Enfin nous sommes réunis!…
+
+— Mais comment vous ont-ils laissé pénétrer jusqu’à moi, chère mistress
+Scorbitt?
+
+— À la condition d’user de l’influence due à une affection sans bornes sur
+celui qui en est l’objet!
+
+— Quoi!… Evangélina! s’écria J.-T. Maston. Vous auriez consenti à me donner de
+tels conseils!… Vous avez eu la pensée que je pourrais trahir nos collègues!…
+
+— Moi? cher Maston!… M’appréciez-vous donc si mal!… Moi!… vous prier de
+sacrifier votre sécurité à votre honneur!… Moi?… vous pousser à un acte, qui
+serait la honte d’une vie consacrée tout entière aux plus hautes spéculations
+de la mécanique transcendante!
+
+— À la bonne heure, mistress Scorbitt! Je retrouve bien en vous la généreuse
+actionnaire de notre Société! Non!… je n’ai jamais douté de votre grand coeur!
+
+— Merci, cher Maston!
+
+— Quant à moi, divulguer notre oeuvre, révéler en quel point du globe va
+s’accomplir notre tir prodigieux, vendre pour ainsi dire ce secret que j’ai pu
+heureusement cacher au plus profond de moi-même, permettre à ces barbares de se
+lancer à la poursuite de nos amis, d’interrompre des travaux qui feront notre
+profit et notre gloire!… Plutôt mourir!
+
+— Sublime Maston! » répondit Mrs Evangélina Scorbitt.
+
+En vérité, ces deux êtres, si étroitement unis par le même enthousiasme ­ et
+aussi insensés l’un que l’autre, d’ailleurs ­ étaient bien faits pour se
+comprendre.
+
+« Non! jamais ils ne sauront le nom du pays que mes calculs ont désigné et dont
+la célébrité va devenir immortelle! ajouta J.-T. Maston. Qu’ils me tuent, s’ils
+le veulent, mais ils ne m’arracheront pas mon secret!
+
+— Et qu’ils me tuent avec vous! s’écria Mrs Evangélina Scorbitt. Moi aussi, je
+serai muette…
+
+— Heureusement, chère Evangélina, ils ignorent que vous le possédez, ce secret!
+
+— Croyez-vous donc, cher Maston, que je serais capable de le livrer, parce que
+je ne suis qu’une femme! Trahir nos collègues et vous!… Non, mon ami, non! Que
+ces Philistins soulèvent contre vous la population des villes et des campagnes,
+que le monde entier pénètre par la porte de cette cellule pour vous en
+arracher, eh bien! je serai là, et nous aurons au moins cette consolation de
+mourir ensemble… »
+
+Et, si ce peut jamais être une consolation, J.-T. Maston pouvait-il en rêver
+une plus douce que de mourir dans les bras de Mrs Evangélina Scorbitt!
+
+Ainsi finissait la conversation toutes les fois que l’excellente dame venait
+visiter le prisonnier.
+
+Et, lorsque les commissaires-enquêteurs l’interrogeaient sur le résultat de ses
+entrevues :
+
+« Rien encore! disait-elle. Peut-être avec du temps obtiendrai-je enfin… »
+
+Ô astuce de femme!
+
+Avec du temps! disait-elle. Mais, ce temps, il marchait à grands pas. Les
+semaines s’écoulaient comme des jours, les jours comme des heures, les heures
+comme des minutes.
+
+On était en mai déjà. Mrs Evangélina Scorbitt n’avait rien obtenu de J.-T.
+Maston, et là où cette femme si influente avait échoué, nul autre ne pouvait
+avoir l’espoir de réussir. Faudrait-il donc se résigner à attendre le coup
+terrible, sans qu’il se présentât une chance de l’empêcher?
+
+Eh bien, non! En pareille occurrence, la résignation est inacceptable! Aussi
+les délégués des Puissances européennes devinrent-ils plus obsédants que
+jamais. Il y eut lutte de tous les instants entre eux et les membres de la
+Commission d’enquête, lesquels furent directement pris à partie. Jusqu’au
+flegmatique Jacques Jansen, qui, en dépit de sa placidité hollandaise,
+accablait les commissaires de ses récriminations quotidiennes. Le colonel Boris
+Karkof eut même un duel avec le secrétaire de ladite commission ­ duel dans
+lequel il ne blessa que légèrement son adversaire. Quant au major Donellan,
+s’il ne se battit ni à l’arme à feu ni à l’arme blanche, ­ ce qui est contraire
+aux usages britanniques ­ du moins, assisté de son secrétaire Dean Toodrink,
+échangea-t-il quelques douzaines de coups de poing dans une boxe en règle avec
+William S. Forster, le flegmatique consignataire de morues, l’homme de paille
+de la _North Polar Practical Association_, lequel, d’ailleurs, ne savait rien
+de l’affaire.
+
+En réalité, le monde entier se conjurait pour rendre les Américains des
+États-Unis responsables des actes de l’un de leurs plus glorieux enfants, Impey
+Barbicane. On ne parlait rien moins que de retirer les ambassadeurs et les
+ministres plénipotentiaires accrédités près cet imprudent gouvernement de
+Washington et de lui déclarer la guerre.
+
+Pauvres États-Unis! Ils n’eussent pas mieux demandé que de mettre la main sur
+Barbicane and Co. En vain répondaient- ils que les Puissances de l’Europe, de
+l’Asie, de l’Afrique et de l’Océanie avaient carte blanche pour l’arrêter
+partout où il se trouverait, on ne les écoutait même pas. Et jusqu’alors,
+impossible de découvrir en quel lieu le président et son collègue s’occupaient
+à préparer leur abominable opération.
+
+À quoi, les Puissances étrangères répondaient :
+
+« Vous avez J.-T. Maston, leur complice! Or, J.-T. Maston sait à quoi s’en
+tenir sur le compte de Barbicane. Donc, faites parler J.-T. Maston. »
+
+Faire parler J.-T. Maston! Autant eût valu arracher une parole de la bouche
+d’Harpocrate, dieu du silence, ou au sourd-muet en chef de l’Institut de
+New-York.
+
+Et alors, l’exaspération croissant avec l’inquiétude universelle, quelques
+esprits pratiques rappelèrent que la torture du moyen âge avait du bon, les
+brodequins du maître- tourmenteur juré, le tenaillement aux mamelles, le plomb
+fondu, si souverain pour délier les langues les plus rebelles, l’huile
+bouillante, le chevalet, la question par l’eau, l’estrapade, etc. Pourquoi ne
+pas se servir de ces moyens que la justice d’autrefois n’hésitait pas à
+employer dans des circonstances infiniment moins graves, et pour des cas
+particuliers qui n’intéressaient que fort indirectement les masses?
+
+Mais, il faut bien le reconnaître, ces moyens que justifiaient les moeurs
+d’autrefois, ne pouvaient plus être employés à la fin d’un siècle de douceur et
+de tolérance, ­ d’un siècle aussi empreint d’humanité que ce XIXème,
+caractérisé par l’invention du fusil à répétition, des balles de sept
+millimètres et des trajectoires d’une tension invraisemblable, ­ d’un siècle
+qui admet dans les relations internationales l’emploi des obus à la mélinite, à
+la roburite, à la bellite, à la panclastite, à la méganite et autres substances
+en ite, qui ne sont rien, il est vrai, auprès de la méli-mélonite.
+
+J.-T. Maston n’avait donc point à redouter d’être soumis à la question
+ordinaire ou extraordinaire. Tout ce qu’on pouvait espérer, c’est que,
+comprenant enfin quelle était sa responsabilité, il se déciderait peut-être à
+parler, ou s’il s’y refusait, que le hasard parlerait pour lui.
+
+XIII
+
+La fin duquel J.-T. Maston fait une réponse
+véritablement épique.
+
+Le temps marchait, cependant, et très probablement aussi, marchaient les
+travaux que le président Barbicane et le capitaine Nicholl accomplissaient dans
+des conditions si surprenantes ­ on ne savait où.
+
+Pourtant, comment se faisait-il qu’une opération, qui exigeait l’établissement
+d’une usine considérable, la création de hauts fourneaux capables de fondre un
+engin un million de fois gros comme le canon de vingt-sept de la marine, et un
+projectile pesant 180 000 tonnes, qui nécessitait l’embauchage de plusieurs
+milliers d’ouvriers, leur transport, leur aménagement, oui! comment se
+faisait-il qu’une telle opération eût pu être soustraite à l’attention des
+intéressés? En quelle partie de l’Ancien ou du Nouveau Continent, Barbicane and
+Co. s’était-il si secrètement installé que l’éveil n’eût jamais été donné aux
+peuplades voisines? Était-ce dans une île abandonnée du Pacifique ou de l’océan
+Indien? Mais il n’y a plus d’îles désertes de nos jours : les Anglais ont tout
+pris. À moins que la nouvelle Société n’en eût découvert une tout exprès? Quant
+à penser que ce fût en un point des régions arctiques ou antarctiques qu’elle
+eût établi des usines, non! cela eût été anormal. N’était-ce pas précisément
+parce qu’on ne peut atteindre ces hautes latitudes que la _North Polar
+Practical Association_ tentait de les déplacer?
+
+D’ailleurs, chercher le président Barbicane et le capitaine Nicholl à travers
+ces continents ou ces îles, ne fût-ce que dans leurs parties relativement
+abordables, c’eût été perdre son temps. Le carnet, saisi chez le secrétaire du
+Gun-Club ne mentionnait-il pas que le tir devait effectuer à peu près sur
+l’Équateur? Or, là se trouvent des régions habitables, sinon habitées par des
+hommes civilisés. Si donc c’était aux environs de la ligne équinoxiale que les
+expérimentateurs avaient dû s’établir, ce ne pouvait être ni en Amérique, dans
+toute l’étendue du Pérou et du Brésil, ni dans les îles de la Sonde, Sumatra,
+Bornéo, ni dans les îles de la mer des Célèbes, ni dans la Nouvelle-Guinée, où
+pareille opération n’eût pu être conduite sans que les populations en eussent
+été informées. Très vraisemblablement aussi, elle n’aurait pu être tenue
+secrète dans tout le centre de l’Afrique, à travers la région des grands lacs,
+traversée par l’Équateur. Restaient, il est vrai, les Maldives dans la mer des
+Indes, les îles de l’Amirauté, Gilbert, Christmas, Galapagos dans le Pacifique,
+San Pedro dans l’Atlantique. Mais les informations, prises en ces divers lieux,
+n’avaient donné aucun résultat. Aussi en était-on réduit à de vagues
+conjectures, peu faites pour calmer les transes universelles.
+
+Et que pensait de tout cela Alcide Pierdeux? Plus « sulfurique » que jamais, il
+ne cessait de rêver aux diverses conséquences de ce problème. Que le capitaine
+Nicholl eût inventé un explosif d’une telle puissance, qu’il eût trouvé cette
+méli-mélonite, d’une expansion trois ou quatre mille fois plus grande que celle
+des plus violents explosifs de guerre, et cinq mille six cents fois plus forte
+que cette bonne vieille poudre à canon de nos ancêtres, c’était déjà fort
+étonnant, « et même fort détonnant! » disait-il, mais enfin ce n’était pas
+impossible. On ne sait guère ce que réserve l’avenir en ce genre de progrès,
+qui permettra de démolir les armées à n’importe quelles distances. En tout cas,
+le redressement de l’axe terrestre produit par le recul d’une bouche à feu, ce
+n’était pas non plus pour surprendre l’ingénieur français. Aussi, s’adressant
+in petto au promoteur de l’affaire :
+
+« Il est bien évident, président Barbicane, disait-il, que, journellement, la
+Terre attrape le contrecoup de tous les chocs qui se produisent à sa surface.
+Il est certain que, lorsque des centaines de mille hommes s’amusent à s’envoyer
+des milliers de projectiles pesant quelques kilogrammes, ou des millions de
+projectiles pesant quelques grammes, et même, simplement, quand je marche ou
+quand je saute, ou quand j’allonge le bras, ou lorsque un globule sanguin se
+balade dans mes veines, cela agit sur la masse de notre sphéroïde. Donc, la
+grande machine est de nature à produire la secousse demandée. Mais, nom d’une
+intégrale! cette secousse sera-t-elle suffisante pour faire basculer la Terre?
+Eh! c’est ce que les équations de cet animal de J.-T. Maston « démonstrandent »
+péremptoirement, il faut bien le reconnaître! »
+
+En effet, Alcide Pierdeux ne pouvait qu’admirer les ingénieux calculs du
+secrétaire du Gun-Club, communiqués par les membres de la Commission d’enquête
+à ceux des savants qui étaient en état de les comprendre. Et Alcide Pierdeux,
+qui lisait l’algèbre comme on lit un journal, trouvait à cette lecture un
+charme inexprimable.
+
+Mais, si le chambardement avait lieu, que de catastrophes accumulées à la
+surface du sphéroïde! Que de cataclysmes, cités renversées, montagnes
+ébranlées, habitants détruits par millions, masses liquides projetées hors de
+leur lit et provoquant d’épouvantables sinistres!
+
+Ce serait comme un tremblement de terre d’une incomparable violence.
+
+« Si encore, grommelait Alcide Pierdeux, si encore la sacrée poudre du
+capitaine Nicholl était moins forte, on pourrait espérer que le projectile
+viendrait de nouveau choquer la Terre, soit en avant du point de tir, soit même
+en arrière, après avoir fait le tour du globe. Et alors, tout serait remis en
+place au bout d’un temps relativement court ­ non sans avoir provoqué quelques
+grands désastres cependant. Mais va te faire lanlaire! Grâce à leur
+méli-mélonite, le boulet décrira une demi branche d’hyperbole, et il ne viendra
+plus demander pardon à la Terre de l’avoir dérangée, en la remettant en place! »
+
+Et Alcide Pierdeux gesticulait comme un appareil sémaphorique, au risque de
+tout briser dans un rayon de deux mètres.
+
+Puis, il se répétait :
+
+« Si, au moins, le lieu de tir était connu, j’aurais vite fait d’établir sur
+quels grands cercles terrestres la dénivellation serait nulle, et aussi, les
+points où elle atteindrait son maximum. On pourrait prévenir les gens de
+déménager à temps, avant que leurs maisons ou leurs villes ne leur fussent
+tombées sur la caboche. Mais comment le savoir? »
+
+Après quoi, arrondissant sa main au-dessus des rares cheveux qui lui
+garnissaient le crâne :
+
+« Eh! j’y pense, ajoutait-il, les conséquences de la secousse peuvent être plus
+compliquées qu’on ne l’imagine. Pourquoi les volcans ne profiteraient-ils pas
+de l’occasion pour se livrer à des éruptions échevelées, pour vomir, comme un
+passager qui a le mal de mer, les matières déplacées dans leurs entrailles?
+Pourquoi une partie des océans surélevés ne se précipiterait-elle pas dans
+leurs cratères? Le diable m’emporte! il peut survenir des explosions qui feront
+sauter la machine tellurienne! Ah! ce satané Maston, qui s’obstine dans son
+mutisme! Le voyez-vous, jonglant avec notre boule et faisant des effets de
+finesse sur le billard de l’Univers! »
+
+Ainsi raisonnait Alcide Pierdeux. Bientôt, ces effrayantes hypothèses furent
+reprises et discutées par les journaux des deux Mondes. Auprès du
+bouleversement qui résulterait de l’opération de Barbicane and Co., qu’étaient
+ces trombes, ces raz de marée, ces déluges, qui, de loin en loin, dévastent
+quelque étroite portion de la Terre? De telles catastrophes ne sont que
+partielles! Quelques milliers d’habitants disparaissent, et c’est à peine si
+les innombrables survivants se sentent troublés dans leur quiétude! Aussi, à
+mesure que s’approchait la date fatale, l’épouvante gagnait-elle les plus
+braves. Les prédicateurs avaient beau jeu pour prédire la fin du monde. On se
+serait cru à cette effrayante période de l’an 1000, alors que les vivants
+s’imaginèrent qu’ils allaient être précipités dans l’empire des morts.
+
+Que l’on se souvienne de ce qui s’était passé à cette époque. D’après un
+passage de l’Apocalypse, les populations furent fondées à croire que le jour du
+jugement dernier était proche. Elles attendaient les signes de colère, prédits
+par l’Écriture. Le fils de perdition, l’Antéchrist, allait se révéler.
+
+« Dans la dernière année du Xème siècle, raconte H. Martin, tout était
+interrompu, plaisirs, affaires, intérêts, tout, quasi jusqu’aux travaux de la
+campagne. Pourquoi, se disait on, songer à un avenir qui ne sera pas? Songeons
+à l’éternité qui commence demain! On se contentait de pourvoir aux besoins les
+plus immédiats; on léguait ses terres, ses châteaux aux monastères pour
+s’acquérir des protecteurs dans ce royaume des cieux où on allait entrer.
+Beaucoup de chartes de donations aux églises débutent par ces mots : « La fin
+du monde approchant, et sa ruine étant imminente… » Quand vint le terme fatal,
+les populations s’entassèrent incessamment dans les basiliques, dans les
+chapelles, dans les édifices consacrés à Dieu, et attendirent, transies
+d’angoisses, que les sept trompettes des sept anges du jugement retentissent du
+haut du ciel. »
+
+On le sait, le premier jour de l’an 1000 s’acheva, sans que les lois de la
+nature eussent été aucunement troublées. Mais, cette fois, il ne s’agissait pas
+d’un bouleversement basé sur des textes d’une obscurité toute biblique. Il
+s’agissait d’une modification apportée à l’équilibre de la Terre, reposant sur
+des calculs indiscutés, indiscutables, et d’une tentative que les progrès des
+sciences balistiques et mécaniques rendaient absolument réalisables. Cette
+fois, ce ne serait pas la mer qui rendrait ses morts, ce seraient les vivants
+qu’elle engloutirait par millions au fond de ses nouveaux abîmes.
+
+Il résulta de là, que, tout en tenant compte des changements produits dans les
+esprits par l’influence des idées modernes, l’épouvante n’en fut pas moins
+poussée à ce point, que nombre des pratiques de l’an 1000 se reproduisirent
+avec le même affolement. Jamais on ne fit avec un tel empressement ses
+préparatifs de départ pour un monde meilleur! Jamais kyrielles de péchés ne se
+dévidèrent dans les confessionnaux avec une telle abondance! Jamais tant
+d’absolutions ne furent octroyées aux moribonds qui se repentaient in extremis!
+Il fut même question de demander une absolution générale qu’un bref du pape
+aurait accordée à tous les hommes de bonne volonté sur la Terre ­ et aussi de
+belle et bonne peur.
+
+En ces conditions, la situation de J.-T. Maston devenait chaque jour de plus en
+plus critique. Mrs Evangélina Scorbitt tremblait qu’il fût victime de la
+vindicte universelle. Peut-être même eut-elle la pensée de lui donner le
+conseil de prononcer ce mot qu’il s’obstinait à taire avec un entêtement sans
+exemple. Mais elle n’osa pas et fit bien. C’eût été s’exposer à un refus
+catégorique.
+
+Comme on le pense bien, même dans la cité de Baltimore, maintenant en proie à
+la terreur, il devenait difficile de contenir la population, surexcitée par la
+plupart des journaux de la Confédération, par les dépêches qui arrivaient « des
+quatre angles de la Terre », pour employer le langage apocalyptique que tenait
+saint Jean l’Évangéliste, au temps de Domitien. À coup sûr, si J.-T. Maston eût
+vécu sous le règne de ce persécuteur, son affaire aurait été vite réglée. On
+l’eût livré aux bêtes. Mais il se fût contenté de répondre :
+
+« Je le suis déjà! »
+
+Quoi qu’il en soit, l’inébranlable J.-T. Maston refusait de faire connaître la
+situation du lieu x, comprenant bien que, s’il la dévoilait, le président
+Barbicane et le capitaine Nicholl seraient mis dans l’impossibilité de
+continuer leur oeuvre.
+
+Après tout, c’était beau, cette lutte d’un homme seul contre le monde entier.
+Cela grandissait encore J.-T. Maston dans l’esprit de Mrs Evangélina Scorbitt,
+et aussi dans l’opinion de ses collègues du Gun-Club. Ces braves gens, il faut
+bien le dire, entêtés comme des artilleurs à la retraite, tenaient quand même
+pour les projets de Barbicane and Co. Le secrétaire du Gun-Club était arrivé à
+un tel degré de célébrité, que nombre de personnes lui écrivaient déjà, comme
+aux criminels de grande marque, pour avoir quelques lignes de cette main qui
+allait bouleverser le monde.
+
+Mais, si cela était beau, cela devenait de plus en plus dangereux. Le populaire
+se portait jour et nuit autour de la prison de Baltimore. Là, grands cris et
+grand tumulte. Les enragés voulaient lyncher J.-T. Maston _hic et nunc_. La
+police voyait venir le moment où elle serait impuissante à le défendre.
+
+Désireux de donner satisfaction aux masses américaines, aussi bien qu’aux
+masses étrangères, le gouvernement de Washington décida enfin de mettre J.-T.
+Maston en accusation et de le traduire devant les Assises.
+
+Avec des jurés, étreints déjà par les affres de l’épouvante, « son affaire ne
+traînerait pas! » comme disait Alcide Pierdeux, qui, pour sa part, se sentait
+pris d’une sorte de sympathie envers cette tenace nature de calculateur.
+
+Il suit de là que, dans la matinée du 5 septembre, le président de la
+Commission d’enquête se transporta de sa personne à la cellule du prisonnier.
+
+Mrs Evangélina Scorbut, sur son instante demande, avait été autorisée à
+l’accompagner. Peut-être, dans une dernière tentative, l’influence de cette
+aimable dame finirait-elle par l’emporter?… Il ne fallait rien négliger. Tous
+les moyens seraient bons, qui donneraient le dernier mot de l’énigme. Si l’on
+n’y parvenait pas, on verrait.
+
+« On verrait! répétaient les esprits perspicaces. Eh! la belle avance, quand on
+aura pendu J.-T. Maston, si la catastrophe s’accomplit dans toute son horreur! »
+
+Donc, vers onze heures, J.-T. Maston se trouvait en présence de Mrs Evangélina
+Scorbitt et de John H. Prestice, président de la Commission d’enquête.
+
+L’entrée en matière fut des plus simples. En cette conversation furent
+échangées les demandes et les réponses suivantes, très raides d’une part, très
+calmes de l’autre.
+
+Et qui aurait jamais pu croire que des circonstances se présenteraient où le
+calme serait du côté de J.-T. Maston!
+
+« Une dernière fois, voulez-vous répondre?… demanda John H. Prestice.
+
+— À quel propos?… fit observer ironiquement le secrétaire du Gun-Club.
+
+— À propos de l’endroit où s’est transporté votre collègue Barbicane.
+
+— Je vous l’ai déjà dit cent fois.
+
+— Répétez-le une cent-unième.
+
+— Il est là où s’effectuera le tir.
+
+— Et où le tir s’effectuera-t-il?
+
+— Là où est mon collègue Barbicane.
+
+— Prenez garde, J.-T. Maston!
+
+— À quoi?
+
+— Aux conséquences de votre refus de répondre, lesquelles ont pour résultat…
+
+— De vous empêcher précisément d’apprendre ce que vous ne devez pas savoir.
+
+— Ce que nous avons le droit de connaître!
+
+— Ce n’est pas mon avis.
+
+— Nous allons vous traduire aux Assises!
+
+— Traduisez.
+
+— Et le jury vous condamnera!
+
+— Ça le regarde.
+
+— Et le jugement, sitôt rendu, sitôt exécuté!
+
+— Soit!
+
+— Cher Maston!… osa dire Mrs Evangélina Scorbitt, dont le coeur se troublait
+sous ces menaces.
+
+— Oh!… mistress! » fit J.-T. Maston.
+
+Elle baissa la tête et se tut.
+
+« Et voulez-vous savoir quel sera ce jugement? reprit le président John H.
+Prestice.
+
+— Si vous voulez bien, reprit J.-T. Maston.
+
+— C’est que vous serez condamné à la peine capitale… comme vous le méritez!
+
+— Vraiment?
+
+— Et vous serez pendu, aussi sûr, monsieur, que deux et deux font quatre.
+
+— Alors, monsieur, j’ai encore des chances, répondit flegmatiquement J.-T.
+Maston. Si vous étiez quelque peu mathématicien, vous ne diriez pas « aussi sûr
+que deux et deux font quatre! » Qu’est-ce qui prouve que tous les
+mathématiciens n’ont pas été fous jusqu’à ce jour, en affirmant que la somme de
+deux nombres est égale à celle de leurs parties, c’est-à-dire que deux et deux
+font exactement quatre?
+
+— Monsieur!… s’écria le président, absolument interloqué.
+
+— Ah! reprit J.-T. Maston, si vous disiez « aussi sûr qu’un et un font deux »,
+à la bonne heure! Cela est absolument évident, car ce n’est plus un théorème,
+c’est une définition! »
+
+Sur cette leçon d’arithmétique, le président de la Commission se retira, tandis
+que Mrs Evangélina Scorbitt n’avait pas assez de flammes dans le regard pour
+admirer l’extraordinaire calculateur de ses rêves!
+
+XIV
+
+Très court, mais dans lequel l’_x_ prend
+une valeur géographique.
+
+Très heureusement pour J.-T. Maston, le gouvernement fédéral reçut le
+télégramme suivant, envoyé par le consul américain, alors établi à Zanzibar :
+
+ « _À John S. Wright, ministre d’État_,
+
+ Washington, U. S. A. »
+
+ Zanzibar, 13 septembre,
+
+ 5 heures matin, heure du lieu.
+
+ « Grands travaux exécutés dans le Wamasai, au sud de la chaîne du
+ Kilimandjaro. Depuis huit mois, président Barbicane et capitaine
+ Nicholl, établi avec nombreux personnel noir, sous l’autorité du
+ sultan Bâli-Bâli. Ceci porté à la connaissance du gouvernement par
+ son dévoué
+
+ RICHARD W. TRUST, consul. »
+
+Et voilà comment fut connu le secret de J.-T. Maston. Et voilà pourquoi, si le
+secrétaire du Gun-Club fut maintenu en état d’incarcération, il ne fut pas
+pendu.
+
+Mais, plus tard, qui sait s’il n’aurait pas ce tardif regret de n’être point
+mort dans toute la plénitude de sa gloire!
+
+XV
+
+Qui contient quelques détails
+vraiment intéressants pour les
+habitants du sphéroïde terrestre.
+
+Ainsi, le gouvernement de Washington savait maintenant en quel endroit allait
+opérer Barbicane and Co. Douter de l’authenticité de cette dépêche, on ne le
+pouvait. Le consul de Zanzibar était un agent trop sûr pour que son information
+ne dût être acceptée que sous réserve. Elle fut confirmée d’ailleurs par des
+télégrammes subséquents. C’était bien au centre de la région du Kilimandjaro,
+dans le Wamasai africain, à une centaine de lieues à l’ouest du littoral, un
+peu au-dessous de la ligne équatoriale, que les ingénieurs de la _North Polar
+Practical Association_ étaient sur le point d’achever leurs gigantesques
+travaux.
+
+Comment avaient-ils pu s’installer secrètement en cette contrée, au pied de la
+célèbre montagne, reconnue en 1849 par les docteurs Rebviani et Krapf, puis
+ascensionnée par les voyageurs Otto Ehlers et Abbot? Comment avaient-ils pu y
+établir leurs ateliers, y créer une fonderie, y réunir un personnel suffisant?
+Par quels moyens étaient-ils parvenus à se mettre en rapport avec les
+dangereuses tribus du pays et leurs souverains non moins astucieux que cruels?
+Cela, on ne le savait pas. Et peut-être ne le saurait-on jamais, puisqu’il ne
+restait que quelques jours à courir avant cette date du 22 septembre.
+
+Aussi, lorsque J.-T. Maston eut appris de Mrs Evangélina Scorbitt que le
+mystère du Kilimandjaro venait d’être dévoilé par une dépêche expédiée de
+Zanzibar :
+
+« Pchutt!… fit-il, en traçant dans l’espace un mirifique zigzag avec son
+crochet de fer. On ne voyage encore ni par le télégraphe ni par le téléphone,
+et dans six jours… patarapatanboumboum!… l’affaire sera dans le sac! »
+
+Et quiconque eût entendu le secrétaire du Gun-Club lancer cette onomatopée
+retentissante, qui éclata comme un coup de Columbiad, se serait vraiment
+émerveillé de ce qui reste parfois d’énergie vitale dans ces vieux artilleurs.
+
+Évidemment J.-T. Maston avait raison. Le temps nécessaire manquait pour que
+l’on pût envoyer des agents jusqu’au Wamasai, avec mission d’arrêter le
+président Barbicane. En admettant que ces agents, partis de l’Algérie ou de
+l’Égypte, même d’Aden, de Massouah, de Madagascar ou de Zanzibar, eussent pu
+rapidement se transporter sur la côte, il aurait fallu compter avec les
+difficultés inhérentes au pays, les retards occasionnés par les obstacles d’un
+cheminement à travers cette région montagneuse, et aussi peut-être la
+résistance d’un personnel soutenu, sans doute, par les volontés intéressées
+d’un sultan aussi autoritaire que nègre.
+
+Il fallait donc renoncer à tout espoir d’empêcher l’opération en arrêtant
+l’opérateur.
+
+Mais, si cela était impossible, rien n’était plus aisé, maintenant, que d’en
+déduire les rigoureuses conséquences, puisque l’on connaissait la situation
+exacte du point de tir.
+
+Pure affaire de calcul, ­ calcul assez compliqué évidemment, mais qui n’était
+point au-dessus des capacités des algébristes en particulier et des
+mathématiciens en général.
+
+Comme la dépêche du consul de Zanzibar était arrivée directement à l’adresse du
+ministre d’État à Washington, le gouvernement fédéral la tint d’abord secrète.
+Il voulait ­ en même temps qu’il la répandrait ­ pouvoir indiquer quels
+seraient les résultats du déplacement de l’axe au point de vue de la
+dénivellation des mers. Les habitants du globe apprendraient en même temps quel
+sort leur était réservé, suivant qu’ils occupaient tel ou tel segment du
+sphéroïde terrestre.
+
+Et que l’on juge s’ils attendaient avec impatience de savoir à quoi s’en tenir
+sur cette éventualité!
+
+Dès le 14 septembre, la dépêche fut expédiée au bureau des Longitudes de
+Washington, avec mission d’en déduire les conséquences finales, au point de vue
+balistique et géographique. Dès le surlendemain, la situation était nettement
+établie. Ce travail fut aussitôt porté, par les fils sous-marins, à la
+connaissance des Puissances du Nouveau et de l’Ancien Continent. Après avoir
+été reproduit par des milliers de journaux, il fut hurlé dans les grandes cités
+sous les titres les plus à effet par tous les camelots des deux Mondes.
+
+« Que va-t-il arriver? »
+
+C’était la question qui se posait en toutes langues en n’importe quel point du
+globe.
+
+Et voici ce qui fut répondu sous la garantie du bureau des Longitudes.
+
+AVIS PRESSANT
+
+« L’expérience tentée par le président Barbicane et le capitaine Nicholl est
+celle-ci : produire un recul, le 22 septembre à minuit du lieu, au moyen d’un
+canon un million de fois gros en volume comme le canon de vingt-sept
+centimètres, lançant un projectile de cent quatre-vingt mille tonnes, avec une
+poudre donnant une vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres.
+
+« Or; si ce tir est effectué un peu au-dessous de la ligne équinoxiale, à peu
+près sur le trente-quatrième degré de longitude à l’est du méridien de Paris, à
+la base de la chaîne du Kilimandjaro, et s’il est dirigé vers le sud, voici
+quels seront ses effets mécaniques à la surface du sphéroïde terrestre :
+
+« Instantanément, par suite du choc combiné avec le mouvement diurne, un nouvel
+axe se formera, et, comme l’ancien axe se déplacera de 23°23’, d’après les
+résultats obtenus par J.-T. Maston, le nouvel axe sera perpendiculaire au plan
+de l’écliptique.
+
+« Maintenant, par quels points sortira le nouvel axe? Le lieu du tir étant
+connu, c’est ce qu’il était facile de calculer, et c’est ce qui a été fait.
+
+« Au nord, l’extrémité du nouvel axe sera située entre le Groënland et la terre
+de Grinnel, sur cette partie même de la mer de Baffin que coupe actuellement le
+Cercle polaire arctique. Au sud, ce sera sur la limite du Cercle antarctique,
+quelques degrés dans l’est de la terre Adélie.
+
+« En ces conditions, un nouveau méridien zéro, partant du nouveau Pôle nord,
+passera sensiblement par Dublin en Irlande, Paris en France, Palerme en Sicile,
+le golfe de la Grande-Syrte sur la côte de la Tripolitaine, Obéïd dans le
+Darfour, la chaîne du Kilimandjaro, Madagascar, l’île Kerguelen dans le
+Pacifique méridional, le nouveau Pôle antarctique, les antipodes de Paris, les
+îles de Cook et de la Société en Océanie, les îles Quadra et Vancouver sur le
+littoral de la Colombie anglaise, les territoires de la Nouvelle- Bretagne à
+travers le Nord-Amérique, et la presqu’île de Melville dans les régions
+circumpolaires du nord.
+
+« Par suite de la création de ce nouvel axe de rotation, émergeant de la mer de
+Baffin au nord et de la terre Adélie au sud, il se formera un nouvel Équateur,
+au-dessus duquel le Soleil tracera, sans jamais s’en écarter, sa courbe diurne.
+Cette ligne équinoxiale traversera le Kilimandjaro au Wamasai, l’océan Indien,
+Goa et Chicacola un peu au- dessous de Calcutta dans l’Inde, Mangala dans le
+royaume de Siam, Kesho dans le Tonkin, Hong-Kong en Chine, l’île Rasa, les îles
+Marshall, Gaspar-Rico, Walker dans le Pacifique, les Cordillères dans la
+République Argentine, Rio- de-Janeiro au Brésil, les îles de la Trinité et de
+Sainte-Hélène, dans l’Atlantique, Saint-Paul-de-Loanda au Congo, et enfin il
+rejoindra les territoires du Wamasai au revers du Kilimandjaro.
+
+« Ce nouvel Équateur étant ainsi déterminé par la création du nouvel axe, il a
+été possible de traiter la question de dénivellation des mers, si grave pour la
+sécurité des habitants de la Terre.
+
+« Avant tout, il convient d’observer que les directeurs de la _North Polar
+Practical Association_ se sont préoccupés d’en atténuer les effets dans la
+mesure du possible. En effet, si le tir se fût effectué vers le nord, les
+conséquences en auraient été désastreuses pour les portions les plus civilisées
+du globe. Au contraire, en tirant vers le sud, ces conséquences ne se feront
+sentir que dans des parties moins peuplées et plus sauvages ­ au moins en ce
+qui concerne les territoires submergés.
+
+« Voici maintenant comment se distribueront les eaux projetées hors de leur lit
+par suite de l’aplatissement du sphéroïde aux anciens Pôles.
+
+« Le globe sera divisé par deux grands cercles, s’intersectant à angle droit au
+Kilimandjaro et à ses antipodes dans l’Océan équinoxial. De là, formation de
+quatre segments : deux dans l’hémisphère nord, deux dans l’hémisphère sud,
+séparés par des lignes sur lesquelles la dénivellation sera nulle.
+
+« 1° Hémisphère septentrional :
+
+« Le premier segment, à l’ouest du Kilimandjaro, comprendra l’Afrique depuis le
+Congo jusqu’à l’Égypte, l’Europe depuis la Turquie jusqu’au Groënland,
+l’Amérique depuis la Colombie anglaise jusqu’au Pérou et jusqu’au Brésil à la
+hauteur de San Salvador, ­ enfin tout l’océan Atlantique septentrional et la
+plus grande partie de l’Atlantique équinoxial.
+
+« Le deuxième segment, à l’est du Kilimandjaro, comprendra la majeure partie de
+l’Europe depuis la mer Noire jusqu’à la Suède, la Russie d’Europe et la Russie
+asiatique, l’Arabie, la presque totalité de l’Inde, la Perse, le
+
+Béloutchistan, l’Afghanistan, le Turkestan, le Céleste- Empire, la Mongolie, le
+Japon, la Corée, la mer Noire, la mer Caspienne, la partie supérieure du
+Pacifique, et les territoires de l’Alaska dans le Nord-Amérique ­ et aussi le
+domaine polaire si regrettablement concédé à la Société américaine _North Polar
+Practical Association_.
+
+« 2° Hémisphère méridional :
+
+« Le troisième segment, à l’est du Kilimandjaro, contiendra Madagascar, les
+îles Marion, les îles Kerguelen, Maurice, la Réunion, et toutes les îles de la
+mer des Indes, l’Océan antarctique jusqu’au nouveau Pôle, la presqu’île de
+Malacca, Java, Sumatra, Bornéo, les îles de la Sonde, les Philippines,
+l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle- Guinée, la Nouvelle-Calédonie,
+toute la partie méridionale du Pacifique et ses nombreux archipels, à peu près
+jusqu’au cent soixantième méridien actuel.
+
+« Le quatrième segment, à l’ouest du Kilimandjaro, englobera la partie sud de
+l’Afrique, depuis le Congo et le canal de Mozambique jusqu’au cap de
+Bonne-Espérance, l’océan Atlantique méridional jusqu’au quatre-vingtième
+parallèle, tout le Sud-Amérique depuis Pernambouc et Lima, la Bolivie, le
+Brésil, l’Uruguay, la République-Argentine, la Patagonie, la Terre-de-Feu, les
+îles Malouines, Sandwich, Shetland, et la partie sud du Pacifique à l’est du
+cent soixantième degré de longitude.
+
+« Tels seront les quatre segments du globe, séparés par des lignes de nulle
+dénivellation.
+
+« Il s’agit maintenant, d’indiquer les effets produits à la surface de ces
+quatre segments par suite du déplacement des mers.
+
+« Sur chacun de ces quatre segments, il y a un point central où cet effet sera
+maximum, soit que les mers s’y précipitent, soit qu’elles s’en retirent.
+
+« Or, il est établi avec une exactitude absolue par les calculs de J.-T. Maston
+que ce maximum atteindra 8415 mètres à chacun des points, à partir desquels la
+dénivellation ira en diminuant jusqu’aux lignes neutres formant la limite des
+segments. C’est donc en ces points que les conséquences seront les plus graves
+au point de vue de la sécurité générale, en raison de l’opération tentée par le
+président Barbicane.
+
+« Les deux effets sont à considérer dans chacune de leurs conséquences.
+
+« Dans deux des segments, situés à l’opposé l’un de l’autre sur l’hémisphère
+nord et sur l’hémisphère sud, les mers se retireront pour envahir les deux
+autres segments, également opposés l’un à l’autre dans chaque hémisphère.
+
+« Dans le premier segment : l’océan Atlantique se videra presque tout entier,
+et le point maximum d’abaissement étant à peu près à la hauteur des Bermudes,
+le fond apparaîtra, si la profondeur de la mer est inférieure en cet endroit à
+8415 mètres. Conséquemment, entre l’Amérique et l’Europe, se découvriront de
+vastes territoires que les États-Unis, l’Angleterre, la France, l’Espagne et le
+Portugal pourront s’annexer au prorata de leur étendue géographique, si ces
+Puissances le jugent à propos. Mais il faut observer que par suite de
+l’abaissement des eaux, la couche d’air s’abaissera d’autant. Donc, le littoral
+de l’Europe et celui de l’Amérique seront surélevés d’une hauteur telle que les
+villes situées même à vingt et trente degrés des points maximum, n’auront plus
+à leur disposition que la quantité d’air qui se trouve actuellement à une
+hauteur d’une lieue dans l’atmosphère. Telles, pour ne prendre que les
+principales, New-York, Philadelphie, Charleston, Panama, Lisbonne, Madrid,
+Paris, Londres, Édimbourg, Dublin, etc. Seules, le Caire, Constantinople,
+Dantzig, Stockholm, d’un côté, et les villes du littoral ouest américain de
+l’autre, garderont leur position normale par rapport au niveau général. Quant
+aux Bermudes, l’air y manquera comme il manque aux aéronautes qui ont pu
+s’élever à 8,000 mètres d’altitude, comme il manque aux sommets extrêmes de la
+chaîne du Tibet. Donc, impossibilité absolue d’y vivre.
+
+« Même effet dans le segment opposé, qui comprend l’océan Indien, l’Australie
+et un quart de l’océan Pacifique, lequel se déversera en partie sur les parages
+méridionaux de l’Australie. Là, le maximum de dénivellation se fera sentir aux
+accores de la terre de Nuyts, et les villes d’Adélaïde et de Melbourne verront
+le niveau océanien s’abaisser à près de huit kilomètres au-dessous d’elles. Que
+la couche d’air dans laquelle elles seront alors plongées soit très pure, nul
+doute à cet égard, mais elle ne sera plus assez dense pour fournir aux besoins
+de la respiration.
+
+« Telle est, en général, la modification que subiront les portions du globe
+dans les deux segments où s’effectuera le surélèvement par rapport aux bassins
+des mers plus ou moins vidés. Là apparaîtront, sans doute, de nouvelles îles,
+formées par les cimes de montagnes sous-marines, dans les parties que la masse
+liquide n’abandonnera pas totalement.
+
+« Mais si la diminution de l’épaisseur des couches d’air ne laisse pas d’avoir
+des inconvénients pour les parties des Continents surélevés dans les hautes
+zones de l’atmosphère, que sera-ce donc pour celles que l’irruption des mers
+doit recouvrir? On peut encore respirer sous une pression d’air inférieure à la
+pression atmosphérique. Au contraire, sous quelques mètres d’eau, on ne peut
+plus respirer du tout, et c’est bien le cas qui se présentera pour les deux
+autres segments.
+
+« Dans le segment au nord-est du Kilimandjaro, le point maximum sera transporté
+à Yakoust, en pleine Sibérie. Depuis cette ville, immergée sous 8415 mètres
+d’eau ­ moins son altitude actuelle ­ la couche liquide, tout en diminuant,
+s’étendra jusqu’aux lignes neutres, noyant la plus grande partie de la Russie
+asiatique et de l’Inde, la Chine, le Japon, l’Alaska américaine au delà du
+détroit de Behring. Peut-être les monts Oural surgiront-ils sous la forme
+d’îlots au-dessus de la portion orientale de l’Europe. Quant à Pétersbourg,
+Moscou, d’un côté, Calcutta, Bangkok, Saïgon, Pékin, Hong- Kong, Yeddo de
+l’autre, ces villes disparaîtront sous une couche d’eau d’épaisseur variable,
+mais très suffisante pour noyer des Russes, des Indous, des Siamois, des
+Cochinchinois, des Chinois et des Japonais, s’ils n’ont pas eu le temps
+d’émigrer avant la catastrophe.
+
+« Dans le segment, au sud-ouest du Kilimandjaro, les désastres seront moins
+considérables, parce que ce segment est en grande partie recouvert par
+l’Atlantique et le Pacifique, dont le niveau s’élèvera de 8415 mètres à
+l’archipel des Malouines. Toutefois, de vastes territoires n’en disparaîtront
+pas moins sous ce déluge artificiel, entre autres l’angle de l’Afrique
+méridionale depuis la Guinée inférieure et le Kilimandjaro jusqu’au cap de
+Bonne-Espérance, et ce triangle du Sud-Amérique, formé par le Pérou, le Brésil
+central, le Chili et la République Argentine jusqu’à la Terre- de-Feu et au cap
+Horn. Les Patagons, de si haute stature qu’ils soient, n’échapperont pas
+l’immersion et n’auront pas même la ressource de se réfugier sur cette partie
+des Cordillères, dont les derniers sommets n’émergeront point en cette partie
+du globe.
+
+« Tel doit être le résultat ­ abaissement au-dessous ou exhaussement au-dessus
+de la nouvelle surface des mers ­ produit par la dénivellation, à la surface du
+sphéroïde terrestre. Telles sont les éventualités contre lesquelles les
+intéressés auront à se pourvoir, si le président Barbicane n’est pas arrêté à
+temps dans sa criminelle tentative! »
+
+XVI
+
+Dans lequel le choeur des mécontents va
+_crescendo_ et _rinforzando_.
+
+D’après l’avis pressant, il y avait à pourvoir aux périls de la situation, à
+les déjouer, ou du moins à les fuir, en se transportant sur les lignes neutres
+où le danger serait nul.
+
+Les gens menacés se divisaient en deux catégories : les asphyxiés et les
+inondés.
+
+L’effet de cette communication donna lieu à des appréciations très diverses,
+mais qui tournèrent en protestations des plus violentes.
+
+Du côté des asphyxiés, c’étaient des Américains des États-Unis, des Européens
+de la France, de l’Angleterre, de l’Espagne, etc. Or, la perspective de
+s’annexer les territoires du fond océanique n’était pas suffisante pour leur
+faire accepter ces modifications. Ainsi, Paris, reporté à une distance du
+nouveau Pôle à peu près égale à celle qui le sépare actuellement de l’ancien,
+ne gagnerait pas au change. Il jouirait d’un printemps perpétuel, c’est vrai,
+mais il perdrait sensiblement de sa couche d’air. Or, cela n’était pas pour
+donner satisfaction aux Parisiens, qui ont l’habitude de consommer l’oxygène
+sans compter, à défaut d’ozone… et encore!
+
+Du côté des inondés, c’étaient des habitants de l’Amérique du Sud, puis des
+Australiens, des Canadiens, des Indous, des Zélandais. Eh bien! la
+Grande-Bretagne ne souffrirait pas que Barbicane and Co. la privât de ses
+colonies les plus riches, où l’élément saxon tend à se substituer visiblement à
+l’élément indigène. Évidemment, le golfe du Mexique se viderait pour former un
+vaste royaume des Antilles, dont les Mexicains et les Yankees pourraient
+revendiquer la possession en vertu de la doctrine de Munro. Évidemment, aussi
+le bassin des îles de la Sonde, des Philippines, des Célèbes, mis à sec,
+laisserait d’immenses territoires auxquels les Anglais et les Espagnols
+pourraient prétendre. Compensation vaine! Cela ne balancerait pas la perte due
+à la terrible inondation.
+
+Ah! s’il n’y avait eu à disparaître sous les nouvelles mers que des Samoyèdes
+ou des Lapons de Sibérie, des Fuéggiens, des Patagons, des Tartares même, des
+Chinois, des Japonais ou quelques Argentins, peut-être les États civilisés
+auraient- ils accepté ce sacrifice? Mais trop de Puissances avaient leur part
+de la catastrophe pour ne pas protester.
+
+En ce qui concerne plus spécialement l’Europe, bien que sa partie centrale dût
+rester presque intacte, elle serait surélevée dans l’ouest, surbaissée dans
+l’est, c’est-à-dire à demi asphyxiée d’un côté, à demi noyée de l’autre. Voilà
+qui était inacceptable. En outre, la Méditerranée se viderait presque
+totalement, et c’est ce que ne toléreraient ni les Français, ni les Italiens,
+ni les Espagnols, ni les Grecs, ni les Turcs, ni les Égyptiens, auxquels leur
+situation de riverains crée d’indiscutables droits sur cette mer. Et puis, à
+quoi servirait le canal de Suez, qui était épargné par sa position sur la ligne
+neutre? Comment utiliser les admirables travaux de M. de Lesseps, lorsqu’il n’y
+aurait plus de Méditerranée d’un côté de l’isthme et très peu de mer Rouge de
+l’autre ­ à moins de le prolonger sur des centaines de lieues?…
+
+Enfin, jamais, non jamais! l’Angleterre ne consentirait à voir Gibraltar, Malte
+et Chypre se transformer en cimes de montagnes, perdues dans les nuages,
+auxquelles ses navires de guerre ne pourraient plus accoster. Non! elle ne se
+déclarerait pas satisfaite par les accroissements de territoire qui lui
+seraient attribués dans l’ancien bassin de l’Atlantique. Et cependant, le major
+Donellan, avait déjà songé à retourner en Europe pour faire valoir les droits
+de son pays sur ces nouveaux territoires, au cas où l’entreprise Barbicane and
+Co. réussirait.
+
+Il s’ensuit donc que les protestations arrivèrent de toutes parts, même des
+États situés sur les lignes où la dénivellation serait nulle, car eux-mêmes
+étaient plus ou moins touchés en d’autres points. Ces protestations furent
+peut-être plus violentes encore, lorsque la dépêche de Zanzibar, qui faisait
+connaître le point de tir, eut permis de rédiger l’avis peu rassurant ci-dessus
+rapporté.
+
+Bref, le président Barbicane, le capitaine Nicholl et J.-T. Maston furent mis
+au ban de l’humanité.
+
+Pourtant, quelle prospérité pour les journaux de toutes nuances! Quelles
+demandes de numéros! Quels tirages supplémentaires! Ce fut la première fois,
+peut-être, que l’on vit s’unir dans la même protestation des feuilles
+généralement en désaccord sur toute autre question : les _Novisti_, le
+_Novoïé-Vrémia_, le _Messager_ de Kronstadt, la _Gazette_ de Moscou, le
+_Rouskoïé-Diélo_, le _Gradjanine_, le _Journal de Carlscrona,_ le _Handelsblad,_
+le _Vaderland,_ la _Fremdenblatt,_ la _Neue Badische Landeszeitung,_ la
+_Gazette_ de Magdebourg_,_ la _Neue Freie-Presse,_ le _Berliner Tagblatt,_
+l’_Extrablatt,_ le _Post,_ le _Volksbladtt,_ le _Boersencourier,_ la _Gazette
+de Sibérie,_ la _Gazette de la Croix,_ la _Gazette de Voss,_ le
+_Reichsanzeiger,_ la _Germania,_ l’_Epoca,_ le _Correo,_ l’_Imparcial,_ la
+_Correspondencia,_ l’_Iberia,_ le _Temps,_ le _Figaro,_ l’_Intransigeant,_ le
+_Gaulois,_ l’_Univers,_ la _Justice,_ la _République Française,_ l’_Autorité,_
+la _Presse,_ le _Matin,_ le _XIXème Siècle,_ la _Liberté,_ l’_Illustration,_ le
+_Monde Illustré,_ la _Revue des Deux-Mondes,_ le _Cosmos,_ la _Revue Bleue,_ la
+_Nature,_ la _Tribuna,_ l’_Osservatore romano,_ l’_Esercito romano,_ le
+_Fanfulla,_ le _Capitan Fracassa,_ la _Riforma,_ le _Pester Lloyd,_
+l’_Ephymeris,_ l’_Acropolis,_ le _Palingenesia,_ le _Courrier_ de Cuba, le
+_Pionnier_ d’Allahabad, le _Srpska Nezavinost,_ l’_Indépendance roumaine,_ le
+_Nord,_ l’_Indépendance belge,_ le _Sydney-Morning-Herald,_
+l’_Edinburgh-Review,_ le _Manchester-Guardian,_ le _Scotsman,_ le _Standard,_
+le _Times,_ le _Truth,_ le _Sun,_ le _Central-News,_ la _Pressa Argentina,_ le
+_Romanul_ de Bucharest, le _Courier_ de San Francisco, le _Commercial Gazette,_
+le _San Diego_ de Californie, le _Manitoba,_ l’_Echo du Pacifique,_ le
+_Scientifique Américain,_ le _Courrier_ des États-Unis, le _New-York Herald,_
+le _World_ de New-York, le _Daily-Chronicle,_ le _Buenos-Ayres Herald,_ le
+_Réveil du Maroc,_ le _Hu-Pao,_ le _Tching-Pao,_ le _Courrier de Haïphong,_ le
+_Moniteur_ de la République de Counani. Jusqu’au _Mac Lane Express_, journal
+anglais, consacré aux questions d’économie politique, et qui fit entrevoir la
+famine régnant sur les territoires dévastés. Ce n’était pas l’équilibre
+européen qui risquait d’être rompu ­ il s’agissait bien de cela, vraiment! ­
+c’était l’équilibre universel. Que l’on juge donc de l’effet, sur un monde
+devenu enragé, que l’excès du nervosisme, qui fut sa caractéristique pendant la
+fin du XIXème siècle, prédisposait à toutes les insanités, à toutes les
+épilepsies! Ce fut une bombe tombant dans une poudrière!
+
+Quant à J.-T. Maston, on put croire que sa dernière heure était venue.
+
+En effet, une foule délirante pénétra dans sa prison, le soir du 17 septembre,
+avec l’intention de le lyncher, et, il faut bien le dire, les agents de la
+police ne lui firent point obstacle.
+
+La cellule de J.-T. Maston était vide. Avec le poids d’or de ce digne
+artilleur, Mrs Evangélina Scorbitt était parvenue à le faire échapper. Le
+geôlier s’était d’autant plus laissé séduire par l’appât d’une fortune, qu’il
+comptait bien en jouir jusqu’aux dernières limites de la vieillesse. En effet,
+Baltimore, comme Washington, New-York et autres principales cités du littoral
+américain, était dans la catégorie des villes surélevées, mais auxquelles il
+resterait assez d’air pour la consommation quotidienne de leurs habitants.
+
+J.-T. Maston avait donc pu gagner une retraite mystérieuse et se dérober ainsi
+aux fureurs de l’indignation publique. C’est ainsi que l’existence de ce grand
+troubleur de mondes fut sauvée par le dévouement d’une femme aimante. Du reste,
+plus que quatre jours à attendre ­ quatre jours! ­ avant que les projets de
+Barbicane and Co. fussent à l’état de faits accomplis!
+
+On le voit, l’avis pressant avait été entendu autant qu’il le pouvait être. Si,
+au début, il y avait eu quelques sceptiques au sujet des catastrophes prédites,
+il n’y en avait plus. Les gouvernements s’étaient hâtés de prévenir ceux de
+leurs nationaux ­ en petit nombre relativement ­ qui allaient être surélevés
+dans des zones d’air raréfié; puis, ceux, en nombre plus considérable, dont le
+territoire serait envahi par les mers.
+
+En conséquence de ces avis, transmis par télégrammes à travers les cinq parties
+du monde, commença une émigration telle que jamais on n’en vit de semblable ­
+même à l’époque des migrations aryennes dans la direction de l’est à l’ouest.
+Ce fut un exode comprenant en partie les rameaux des races hottentotes,
+mélanésiennes, nègres, rouges, jaunes, brunes et blanches…
+
+Malheureusement, le temps manquait. Les heures étaient comptées. Avec quelques
+mois de répit, les Chinois auraient pu abandonner la Chine, les Australiens
+l’Australie, les Patagons la Patagonie, les Sibériens les provinces
+sibériennes, etc., etc.
+
+Mais, comme le danger était localisé, maintenant que l’on connaissait les
+points du globe à peu près indemnes, l’épouvante fut moins générale. Quelques
+provinces, certains États même, commencèrent à se rassurer. En un mot, sauf
+dans les régions menacées directement, il ne resta plus que cette appréhension
+bien naturelle que ressent tout être humain à l’attente d’un effroyable choc.
+
+Et, pendant ce temps, Alcide Pierdeux de se répéter en gesticulant comme un
+télégraphe des anciens temps :
+
+« Mais comment diable le président Barbicane parviendrait-il à fabriquer un
+canon un million de fois gros comme le canon de vingt-sept? Satané Maston! Je
+voudrais bien le rencontrer pour lui pousser une colle à ce sujet! Ça ne biche
+avec rien de sensé, rien de raisonnable, et c’est par trop catapultueux! »
+
+Quoi qu’il en fût, l’insuccès de l’opération, c’était là l’unique chance que
+certaines parties du globe terrestre eussent encore d’échapper à l’universelle
+catastrophe!
+
+XVII
+
+Ce qui s’est fait au Kilimandjaro pendant huit
+mois de cette année mémorable.
+
+Le pays de Wamasai est situé dans la partie orientale de l’Afrique centrale,
+entre la côte de Zanguebar et la région des grands lacs, où le Victoria-Nyanza
+et le Tanganiyka forment autant de mers intérieures. Si on le connaît en
+partie, c’est qu’il a été visité par l’anglais Johnston, le comte Tékéli et le
+docteur allemand Meyer. Cette contrée montagneuse se trouve sous la
+souveraineté du sultan Bâli-Bâli, dont le peuple est composé de trente à
+quarante mille nègres.
+
+À trois degrés au-dessous de l’Équateur, se dresse la chaîne du Kilimandjaro,
+qui projette ses plus hautes cimes ­ entre autres celle du Kibo ­ à une
+altitude de 5704 mètres [Note 18: Près de 1000 mètres de plus que le
+Mont-Blanc.] Cet important massif domine, vers le sud, le nord et l’ouest, les
+vastes et fertiles plaines du Wamasai, en se reliant avec le lac
+Victoria-Nyanza, à travers les régions du Mozambique.
+
+À quelques lieues au-dessous des premières rampes du Kilimandjaro, s’élève la
+bourgade de Kisongo, résidence habituelle du sultan. Cette capitale n’est, à
+vrai dire, qu’un grand village. Elle est occupée par une population très douée,
+très intelligente, travaillant autant par elle-même que par ses esclaves, sous
+le joug de fer que lui impose Bâli-Bâli.
+
+Ce sultan passe à juste titre pour l’un des plus remarquables souverains de ces
+peuplades de l’Afrique centrale, qui s’efforcent d’échapper à l’influence, ou,
+pour être plus juste, à la domination anglaise.
+
+C’est à Kisongo que le président Barbicane et le capitaine Nicholl, uniquement
+accompagnés de dix contremaîtres dévoués à leur entreprise, arrivèrent dès la
+première semaine du mois de janvier de la présente année.
+
+En quittant les États-Unis ­ départ qui ne fut connu que de Mrs Evangélina
+Scorbitt et de J.-T. Maston ­ ils s’étaient embarqués à New-York pour le cap de
+Bonne-Espérance, d’où un navire les transporta à Zanzibar, dans l’île de ce
+nom. Là, une barque, secrètement frétée, les conduisit au port de Mombas, sur
+le littoral africain, de l’autre côté du canal. Une escorte, envoyée par le
+sultan, les attendait dans ce port, et, après un voyage difficile pendant une
+centaine de lieues à travers cette région tourmentée, obstruée de forêts,
+coupée de rios, trouée de marécages, ils atteignirent la résidence royale.
+
+Déjà, après avoir eu connaissance des calculs de J.-T. Maston, le président
+Barbicane s’était mis en rapport avec Bâli-Bâli par l’entremise d’un
+explorateur suédois, qui venait de passer quelques années dans cette partie de
+l’Afrique. Devenu l’un de ses plus chauds partisans depuis le célèbre voyage du
+président Barbicane autour de la Lune ­ voyage dont le retentissement s’était
+propagé jusqu’en ces pays lointains ­ le sultan s’était pris d’amitié pour
+l’audacieux Yankee. Sans dire dans quel but, Impey Barbicane avait aisément
+obtenu du souverain du Wamasai l’autorisation d’entreprendre des travaux
+importants à la base méridionale du Kilimandjaro. Moyennant une somme
+considérable, évaluée à trois cent mille dollars, Bâli-Bâli s’était engagé à
+lui fournir tout le personnel nécessaire. En outre, il l’autorisait à faire ce
+qu’il voudrait du Kilimandjaro. Il pouvait disposer à sa fantaisie de l’énorme
+chaîne, la raser, s’il en avait l’envie, l’emporter, s’il en avait le pouvoir.
+Par suite d’engagements très sérieux, auxquels le sultan trouvait son compte,
+la _North Polar Practical Association_ était propriétaire de la montagne
+africaine au même titre qu’elle l’était du domaine arctique.
+
+L’accueil que le président Barbicane et son collègue reçurent à Kisongo fut des
+plus sympathiques. Bâli-Bâli éprouvait une admiration voisine de l’adoration
+pour ces deux illustres voyageurs, qui s’étaient lancés à travers l’espace,
+afin d’atteindre les régions circumlunaires. En outre, il ressentait une
+extraordinaire sympathie envers les auteurs des mystérieux travaux qui allaient
+s’accomplir dans son royaume. Aussi promit-il aux Américains un secret absolu ­
+tant de sa part que de celle de ses sujets, dont le concours leur était assuré.
+Pas un seul des nègres qui travailleraient aux chantiers n’aurait droit de les
+quitter même un jour, sous peine des plus raffinés supplices.
+
+Voilà pourquoi l’opération fut enveloppée d’un mystère que les plus subtils
+agents de l’Amérique et de l’Europe ne purent pénétrer. Si ce secret avait été
+enfin découvert, c’est que le sultan s’était relâché de sa sévérité, après
+l’achèvement des travaux, et qu’il y a partout des traîtres ou des bavards ­
+même chez les nègres. C’est de la sorte que Richard W. Trust, le consul de
+Zanzibar, eut vent de ce qui se faisait au Kilimandjaro. Mais, alors, à cette
+date du 13 septembre, il était trop tard pour arrêter le président Barbicane
+dans l’accomplissement de ses projets.
+
+Et, maintenant, pourquoi Barbicane and Co. avait-il choisi le Wamasai comme
+théâtre de son opération? C’est d’abord parce que le pays lui convenait en
+raison de sa situation en cette partie peu connue de l’Afrique et de son
+éloignement des territoires habituellement visités par les voyageurs. Puis, le
+massif du Kilimandjaro lui offrait toutes les qualités de solidité et
+d’orientation nécessaires à son oeuvre. De plus, à la surface du pays, se
+trouvaient les matières premières dont il avait précisément besoin, et dans des
+conditions particulièrement pratiques d’exploitation.
+
+Justement, quelques mois avant de quitter les États-Unis, le président
+Barbicane avait appris de l’explorateur suédois qu’au pied de la chaîne du
+Kilimandjaro, le fer et la houille étaient abondamment répandus à
+l’affleurement du sol. Pas de mines à creuser, pas de gisements à rechercher à
+quelques milliers de pieds dans l’écorce terrestre. Du fer et du charbon, il
+n’y avait qu’à se baisser pour en prendre, et en quantités certainement
+supérieures à la consommation prévue par les devis. En outre, il existait, dans
+le voisinage de la montagne, d’énormes gisements de nitrate de soude et de
+pyrite de fer, nécessaires à la fabrication de la méli-mélonite.
+
+Le président Barbicane et le capitaine Nicholl n’avaient donc amené aucun
+personnel avec eux, si ce n’est dix contremaîtres, dont ils étaient absolument
+sûrs. Ceux-ci devaient diriger les dix mille nègres, mis à leur disposition par
+Bâli-Bâli, auxquels incombait la tâche de fabriquer le canon monstre et son non
+moins monstrueux projectile.
+
+Deux semaines après l’arrivée du président Barbicane et de son collègue au
+Wamasai, trois vastes chantiers étaient établis à la base méridionale du
+Kilimandjaro, l’un pour la fonderie du canon, le second pour la fonderie du
+projectile, le troisième pour la fabrication de la méli-mélonite.
+
+Et d’abord, comment le président Barbicane avait-il résolu ce problème de
+fondre un canon de dimensions aussi colossales? On va le voir, et l’on
+comprendra, en même temps, que la dernière chance de salut, tirée de la
+difficulté d’établir un pareil engin, échappait aux habitants des deux Mondes.
+
+En effet, fondre un canon égalant un million de fois en volume le canon de
+vingt-sept, c’eût été un travail au-dessus des forces humaines. On a déjà de
+sérieuses difficultés pour fabriquer les pièces de quarante-deux centimètres
+qui lancent des projectiles de sept cent quatre-vingts kilos avec deux cent
+soixante-quatorze kilogrammes de poudre. Aussi Barbicane et Nicholl n’y
+avaient-ils point songé. Ce n’était pas un canon, pas même un mortier, qu’ils
+prétendaient faire, mais tout simplement une galerie percée dans le massif
+résistant du Kilimandjaro, un trou de mine, si l’on veut.
+
+Évidemment, ce trou de mine, cette énorme fougasse, pouvait remplacer un canon
+de métal, une Columbiad gigantesque, dont la fabrication eût été aussi coûteuse
+que difficile, et à laquelle il aurait fallu donner une épaisseur
+invraisemblable pour prévenir toute chance d’explosion. Barbicane and Co. avait
+toujours eu la pensée d’opérer de cette façon, et, si le carnet de J.-T. Maston
+mentionnait un canon, c’est que c’était le canon de vingt-sept qui avait été
+pris pour base de ses calculs.
+
+En conséquence un emplacement fut de prime abord choisi à une hauteur de cent
+pieds sur le revers méridional de la chaîne, au bas de laquelle se développent
+des plaines à perte de vue. Rien ne pourrait faire obstacle au projectile,
+quand il s’élancerait hors de cette « âme » forée dans le massif du
+Kilimandjaro.
+
+Ce fut avec une précision extrême, et non sans un rude travail, que l’on creusa
+cette galerie. Mais Barbicane put aisément construire des perforatrices, qui
+sont des machines relativement simples, et les actionner au moyen de l’air
+comprimé par les puissantes chutes d’eau de la montagne. Ensuite, les trous
+percés par les forets des perforatrices furent chargés de méli-mélonite. Et il
+ne fallait pas moins que ce violent explosif pour faire éclater la roche, car
+c’était une sorte de syénite extrêmement dure, formée de feldspath orthose et
+d’amphibole hornblende. Circonstance favorable, au surplus, puisque cette roche
+aurait à résister à l’effroyable pression développée par l’expansion des gaz.
+Mais la hauteur et l’épaisseur de la chaîne du Kilimandjaro suffisaient à
+rassurer contre tout lézardement ou craquement extérieur.
+
+Bref, les milliers de travailleurs, conduits par les dix contremaîtres, sous la
+haute direction du président Barbicane, s’appliquèrent avec tant de zèle, avec
+tant d’intelligence, que l’oeuvre fut menée à bonne fin en moins de six mois.
+
+La galerie mesurait vingt-sept mètres de diamètre sur six cents mètres de
+profondeur. Comme il importait que le projectile pût glisser sur une paroi
+parfaitement lisse, sans rien laisser perdre des gaz de la déflagration,
+l’intérieur en fut blindé avec un étui de fonte parfaitement alésé.
+
+En réalité, ce travail était autrement considérable que celui de la célèbre
+Columbiad de Moon-City, qui avait envoyé le projectile d’aluminium autour de la
+Lune. Mais qu’y a-t-il donc d’impossible aux ingénieurs du monde moderne?
+
+Tandis que le forage s’accomplissait au flanc du Kilimandjaro, les ouvriers ne
+chômaient pas au second chantier. En même temps que l’on construisait la
+carapace métallique, on s’occupait de fabriquer l’énorme projectile.
+
+Rien que pour cette fabrication, il s’agissait d’obtenir une masse de fonte
+cylindro-conique, pesant cent quatre-vingt millions de kilogrammes, soit cent
+quatre-vingt mille tonnes.
+
+On le comprend, jamais il n’avait été question de fondre ce projectile d’un
+seul morceau. Il devait être fabriqué par masses de mille tonnes chacune, qui
+seraient hissées successivement à l’orifice de la galerie, et disposées contre
+la chambre où serait préalablement entassée la méli-mélonite. Après avoir été
+boulonnés entre eux, ces fragments ne formeraient qu’un tout compact, qui
+glisserait sur les parois du tube intérieur.
+
+Nécessité fut donc d’apporter au second chantier environ quatre cent mille
+tonnes de minerai, soixante-dix mille tonnes de castine et quatre cent mille
+tonnes de houille grasse, que l’on transforma d’abord en deux cent quatre-vingt
+mille tonnes de coke dans des fours. Comme les gisements étaient voisins du
+Kilimandjaro, ce ne fut presque qu’une affaire de charrois.
+
+Quant à la construction des hauts fourneaux pour obtenir la transformation du
+minerai en fonte, là surgit peut-être la plus grande difficulté. Toutefois, au
+bout d’un mois, dix hauts fourneaux de trente mètres étaient en état de
+fonctionner et de produire chacun cent quatre-vingts tonnes par jour. C’était
+dix-huit cents tonnes pour vingt-quatre heures, cent quatre-vingt mille après
+cent journées de travail.
+
+Quant au troisième chantier, créé pour la fabrication de la méli-mélonite, le
+travail s’y fit aisément, et dans des conditions de secret telles que la
+composition de cet explosif n’a pu être encore définitivement déterminée.
+
+Tout avait marché à souhait. On n’eût pas procédé avec plus de succès dans les
+usines du Creusot, de Cail, d’Indret, de la Seyne, de Birkenhead, de Woolwich
+ou de Cockerill. À peine comptait-on un accident par trois cent mille francs de
+travaux.
+
+On peut le croire, le sultan était ravi. Il suivait les opérations avec une
+infatigable assiduité. Et on imagine aisément si la présence de sa redoutable
+Majesté était de nature à stimuler le zèle de ses fidèles sujets!
+
+Parfois, lorsque Bâli-Bâli demandait à quoi servirait toute cette besogne :
+
+« Il s’agit d’une oeuvre qui doit changer la face du monde! lui répondait le
+président Barbicane.
+
+— Une oeuvre qui assurera au sultan Bâli-Bâli, ajoutait le capitaine Nicholl,
+une gloire ineffaçable entre tous les rois de l’Afrique orientale! »
+
+Si le sultan en tressaillait dans son orgueil de souverain du Wamasai, inutile
+d’insister.
+
+À la date du 29 août, les travaux étaient entièrement terminés. La galerie,
+forée au calibre voulu, était revêtue de son âme lisse sur une longueur de six
+cents mètres. Au fond étaient entassées deux mille tonnes de méli-mélonite, en
+communication avec la boîte au fulminate. Puis venait le projectile, long de
+cent cinquante mètres. En défalquant la place occupée par la poudre et le
+projectile, il resterait à celui-ci encore quatre cent quatre-vingt douze
+mètres à parcourir jusqu’à la bouche, ce qui assurerait tout son effet utile à
+la poussée produite par l’expansion des gaz.
+
+Cela étant, une première question se posait ­ question de pure balistique : le
+projectile dévierait-il de la trajectoire, qui lui était assignée par les
+calculs de J.-T. Maston? En aucune façon. Les calculs étaient corrects. Ils
+indiquaient dans quelle mesure le projectile devait dévier vers l’est du
+méridien du Kilimandjaro, en vertu de la rotation de la Terre sur son axe, et
+quelle était la forme de la courbe hyperbolique qu’il décrirait en vertu de son
+énorme vitesse initiale.
+
+Seconde question : Serait-il visible pendant son parcours? Non, car, au sortir
+de la galerie, plongé dans l’ombre de la Terre, on ne pourrait l’apercevoir,
+et, d’ailleurs, par suite de sa faible hauteur, il aurait une vitesse angulaire
+très considérable. Une fois rentré dans la zone de lumière, la faiblesse de son
+volume le déroberait aux plus puissantes lunettes, et, à plus forte raison,
+quand, échappé aux chaînes de l’attraction terrestre, il graviterait
+éternellement autour du soleil.
+
+Certes, le président Barbicane et le capitaine Nicholl pouvaient être fiers de
+l’opération qu’ils venaient de conduire ainsi jusqu’à son dernier terme.
+
+Pourquoi J.-T. Maston n’était-il pas là pour admirer la bonne exécution des
+travaux, digne de la précision des calculs qui les avaient inspirés?… Et,
+surtout, pourquoi serait- il loin, bien loin, trop loin! quand cette formidable
+détonation irait réveiller les échos jusqu’aux extrêmes horizons de l’Afrique?
+
+En songeant à lui, ses deux collègues ne se doutaient guère que le secrétaire
+du Gun-Club avait dû fuir Balistic- Cottage, après s’être évadé de la prison de
+Baltimore, et qu’il en était réduit à se cacher pour sauvegarder sa précieuse
+existence. Ils ignoraient à quel degré l’opinion publique était montée contre
+les ingénieurs de la _North Polar Practical Association_. Ils ne savaient point
+qu’ils auraient été massacrés, écartelés, brûlés à petit feu, s’il avait été
+possible de se saisir de leur personne, Vraiment, à l’instant où le coup
+partirait, il était heureux qu’ils ne pussent être salués que par les cris
+d’une peuplade de l’Afrique orientale!
+
+« Enfin! dit le capitaine Nicholl au président Barbicane, lorsque, dans la
+soirée du 22 septembre, tous deux se prélassaient devant leur oeuvre parachevée.
+
+— Oui!… enfin!… Et aussi : ouf! fit Impey Barbicane en poussant un soupir de
+soulagement.
+
+— Si c’était à recommencer…
+
+— Bah!… Nous recommencerions!
+
+— Quelle chance, dit le capitaine Nicholl, d’avoir eu à notre disposition cette
+adorable méli-mélonite!…
+
+— Qui suffirait à vous illustrer, Nicholl!
+
+— Sans doute, Barbicane, répondit modestement le capitaine Nicholl. Mais
+savez-vous combien il aurait fallu creuser de galeries dans les flancs du
+Kilimandjaro pour obtenir le même résultat, si nous n’avions eu que du fulmi-
+coton, pareil à celui qui a lancé notre projectile vers la Lune?
+
+— Dites, Nicholl.
+
+— Cent quatre-vingts galeries, Barbicane!
+
+— Eh bien! nous les aurions creusées, capitaine!
+
+— Et cent quatre-vingts projectiles de cent quatre-vingt mille tonnes!
+
+— Nous les aurions fondus, Nicholl! »
+
+Allez donc faire entendre raison à des hommes de cette trempe! Mais, quand des
+artilleurs ont fait le tour de la Lune, de quoi ne seraient-ils pas capables?
+
+--------------------------------------------------------------------------------
+Et, le soir même, quelques heures seulement avant la minute précise indiquée
+pour le tir, tandis que le président Barbicane et le capitaine Nicholl se
+congratulaient ainsi, Alcide Pierdeux, renfermé dans son cabinet à Baltimore,
+poussait le cri du Peau-Rouge en délire. Puis, se relevant brusquement de la
+table où s’empilaient des feuilles couvertes de formules algébriques, il
+s’écriait :
+
+« Coquin de Maston!… Ah! l’animal!… M’aura-t-il fait potasser son problème!… Et
+comment n’ai-je pas découvert cela plus tôt!… Nom d’un cosinus!… Si je savais
+où il est en ce moment, j’irais l’inviter à souper, et nous boirions un verre
+de champagne au moment même où tonnera sa machine à tout casser! »
+
+Et, après un de ces hululements de sauvage, avec lesquels il accentuait ses
+parties de whist :
+
+« Le vieux maboul!… Bien sûr, il avait son coup de pulvérin, quand il a calculé
+le canon du Kilimandjaro!… Et pourtant, c’était la condition sine quâ non ­ ou
+sine canon, comme nous aurions dit à l’École! »
+
+XVIII
+
+Dans lequel les populations du Wamasai
+attendent que le président Barbicane crie feu!
+au capitaine Nicholl.
+
+On était au soir du 22 septembre, ­ date mémorable à laquelle l’opinion
+publique assignait une influence aussi néfaste qu’à celle du 1er janvier de
+l’an 1000.
+
+Douze heures après le passage du soleil au méridien du Kilimandjaro,
+c’est-à-dire à minuit, le feu devait être mis au terrible engin par la main du
+capitaine Nicholl.
+
+Il convient de mentionner ici que le Kilimandjaro étant par trente-cinq degrés
+à l’est du méridien de Paris, et Baltimore à soixante-dix-neuf degrés à l’ouest
+dudit méridien, cela constitue une différence de cent quatorze degrés, soit
+entre les deux lieux quatre cent cinquante-six minutes de temps, ou sept heures
+vingt-six. Donc, au moment précis où s’effectuerait le tir, il serait cinq
+heures vingt-quatre après midi dans la grande cité du Maryland.
+
+Le temps était magnifique. Le soleil venait de se coucher sur les plaines du
+Wamasai, derrière un horizon de toute pureté. On ne pouvait souhaiter une plus
+belle nuit, ni plus calme, ni plus étoilée, pour lancer un projectile travers
+l’espace. Pas un nuage ne se mélangerait aux vapeurs artificielles, développées
+par la déflagration de la méli- mélonite.
+
+Qui sait? Peut-être le président Barbicane et le capitaine Nicholl
+regrettaient-ils de ne pouvoir prendre place dans le projectile. Dès la
+première seconde, ils auraient franchi deux mille huit cents kilomètres. Après
+avoir pénétré les mystères du monde sélénite, ils auraient pénétré les mystères
+du monde solaire, et dans des conditions autrement intéressantes que ne l’avait
+fait le Français Hector Servadac, emporté à la surface de la comète Gallia!
+[Note 19: _Hector Servadac,_ du même auteur.]
+
+Le sultan Bâli-Bâli, les plus grands personnages de sa cour, c’est-à-dire son
+ministre des finances et son exécuteur des hautes-oeuvres, puis le personnel
+noir qui avait concouru au grand travail, étaient réunis pour suivre les
+diverses phases du tir. Mais, par prudence, tout ce monde avait pris position à
+trois kilomètres de la galerie forée dans le Kilimandjaro, de manière à n’avoir
+rien à redouter de l’effroyable poussée des couches d’air.
+
+Alentour, quelques milliers d’indigènes, venus de Kisongo et des bourgades
+disséminées dans le sud de la province, s’étaient empressés ­ par ordre du
+sultan Bâli-Bâli ­ d’assister à ce sublime spectacle.
+
+Un fil, établi entre une batterie électrique et le détonateur de fulminate
+placé au fond de la galerie, était prêt à lancer le courant qui ferait éclater
+l’amorce et provoquerait la déflagration de la méli-mélonite.
+
+Comme prélude, un excellent repas avait rassemblé à la même table le sultan,
+ses hôtes américains et les notables de sa capitale ­ le tout aux frais de
+Bâli-Bâli, qui fit d’autant mieux les choses que ces frais devaient lui être
+remboursés par la caisse de la Société Barbicane and Co.
+
+Il était onze heures lorsque ce festin, commencé à sept heures et demie, se
+termina par un toast que le sultan porta aux ingénieurs de la _North Polar
+Practical Association_ et au succès de l’entreprise.
+
+Encore une heure, et la modification des conditions géographiques et
+climatologiques de la Terre serait un fait accompli.
+
+Le président Barbicane, son collègue et les dix contremaîtres vinrent alors se
+placer autour de la cabane à l’intérieur de laquelle était montée la batterie
+électrique.
+
+Barbicane, son chronomètre à la main, comptait les minutes ­ et jamais elles ne
+lui parurent si longues ­ de ces minutes qui semblent, non des années, mais des
+siècles!
+
+À minuit moins dix, le capitaine Nicholl et lui s’approchèrent de l’appareil
+que le fil mettait en communication avec la galerie du Kilimandjaro.
+
+Le sultan, sa cour, la foule des indigènes, formaient un immense cercle autour
+d’eux.
+
+Il importait que le coup fût tiré au moment précis, indiqué par les calculs de
+J.-T. Maston, c’est à dire à l’instant où le Soleil couperait cette ligne
+équinoxiale qu’il ne quitterait plus désormais dans son orbite apparente autour
+du sphéroïde terrestre.
+
+Minuit moins cinq! ­ Moins quatre! ­ Moins trois! ­ Moins deux! ­ Moins une!…
+
+Le président Barbicane suivait l’aiguille de sa montre, éclairée par une
+lanterne que présentait un des contremaîtres, tandis que le capitaine Nicholl,
+son doigt levé sur le bouton de l’appareil, se tenait prêt à fermer le circuit
+du courant électrique.
+
+Plus que vingt secondes! ­ Plus que dix! ­ Plus que cinq! ­ Plus qu’une!…
+
+On n’eût pas saisi le plus léger tremblement dans la main de cet impassible
+Nicholl. Son collègue et lui n’étaient pas plus émus qu’au moment où ils
+attendaient, enfermés dans leur projectile, que la Columbiad les envoyât dans
+les régions lunaires!
+
+« Feu!… » cria le président Barbicane.
+
+Et l’index du capitaine Nicholl pressa le bouton.
+
+Détonation effroyable, dont les échos propagèrent les roulements jusqu’aux
+dernières limites de l’horizon du Wamasai. Sifflement suraigu d’une masse, qui
+traversa la couche d’air sous la poussée de milliards de milliards de litres de
+gaz, développés par la déflagration instantanée de deux mille tonnes de
+méli-mélonite. On eût dit qu’il passait à la surface de la Terre un de ces
+météores dans lesquels s’accumulent toutes les violences de la nature. Et
+l’effet n’en eût pas été plus terrible quand tous les canons de toutes les
+artilleries du globe se seraient joints à toutes les foudres du ciel pour
+tonner ensemble!
+
+XIX
+
+Dans lequel J.-T. Maston regrette peut-être le
+temps où la foule voulait le lyncher.
+
+Les capitales des deux Mondes, et aussi les villes de quelque importance, et
+jusqu’aux bourgades plus modestes, attendaient au milieu de l’épouvantement.
+Grâce aux journaux répandus à profusion, à la surface du globe, chacun
+connaissait l’heure précise, qui correspondait au minuit du Kilimandjaro, situé
+par trente-cinq degrés est, suivant la différence des longitudes.
+
+Pour ne citer que les principales villes ­ le Soleil parcourant un degré par
+quatre minutes ­ c’était :
+
+ +---------------------+----------------+
+ | À Paris….. | 9h 40m. soir. |
+ +---------------------+----------------+
+ | À Pétersbourg….. | 11h 31m. soir. |
+ +---------------------+----------------+
+ | À Londres….. | 9h 30m. soir. |
+ +---------------------+----------------+
+ | À Rome….. | 10h 20m. soir. |
+ +---------------------+----------------+
+ | À Madrid….. | 9h 15m. soir. |
+ +---------------------+----------------+
+ | À Berlin….. | 11h 20m. soir. |
+ +---------------------+----------------+
+ | À Constantinople….. | 11h 26m. soir. |
+ +---------------------+----------------+
+ | À Calcutta….. | 3h 04m. matin. |
+ +---------------------+----------------+
+ | À Nanking….. | 5h 05m. matin. |
+ +---------------------+----------------+
+À Baltimore, on l’a dit, douze heures après le passage du Soleil au méridien du
+Kilimandjaro, il était 5h 24m du soir.
+
+Inutile d’insister sur les affres qui se produisirent à cet instant. La plus
+puissante des plumes modernes ne saurait les décrire ­ même avec le style de
+l’école décadente et déliquescente.
+
+Que les habitants de Baltimore ne courussent pas le danger d’être balayés par
+le mascaret des mers déplacées, soit! Qu’il ne s’agît pour eux que de voir la
+baie de la Cheasapeake se vider et le cap Hatteras, qui la termine, s’allonger
+comme une crête de montagne au-dessus de l’Atlantique mis à soc, d’accord! Mais
+la ville, comme tant d’autres non menacées d’émersion ou d’immersion, ne
+serait- elle pas renversée par la secousse, ses monuments anéantis, ses
+quartiers engloutis au fond des abîmes qui pouvaient s’ouvrir à la surface du
+sol? Et ces craintes n’étaient-elles pas trop justifiées pour ces diverses
+parties du globe, que ne devaient pas recouvrir les eaux dénivelées?
+
+Si, évidemment.
+
+Aussi, tout être humain sentait-il le frisson de l’épouvante se glisser jusqu’à
+la moelle de ses os pendant cette minute fatale. Oui! tous tremblaient ­ un
+seul excepté : l’ingénieur Alcide Pierdeux. Le temps lui manquant pour faire
+connaître ce qu’un dernier travail venait de lui révéler, il buvait un verre de
+champagne dans un des meilleurs bars de la ville à la santé du vieux Monde.
+
+La vingt-quatrième minute après cinq heures, correspondant au minuit du
+Kilimandjaro, s’écoula…
+
+À Baltimore… rien!
+
+À Londres, à Paris, à Rome, à Constantinople, à Berlin, rien!… Pas le moindre
+choc!
+
+M. John Milne, observant à la mine de houille de Takoshima (Japon) le
+tromomètre [Note 20: Le tromomètre est une sorte de pendule dont les
+oscillations dénotent les mouvements microsismiques de l’écorce terrestre. À
+l’exemple du Japon, beaucoup d’autres pays ont installé de semblables appareils
+près des mines grisouteuses. ] qu’il y avait installé ne remarqua pas le
+moindre mouvement anormal dans l’écorce terrestre en cette partie du monde.
+
+Enfin, à Baltimore, rien non plus. D’ailleurs, le ciel était nuageux et, la
+nuit venue, il fut impossible de reconnaître si le mouvement apparent des
+étoiles tendait à se modifier ­ ce qui eût indiqué un changement de l’axe
+terrestre.
+
+Quelle nuit passa J.-T. Maston dans sa retraite, inconnue de tous, sauf de Mrs
+Evangélina Scorbitt! Il enrageait, le bouillant artilleur! Il ne pouvait tenir
+en place! Qu’il lui tardait d’être plus âgé de quelques jours, afin de voir si
+la courbe du Soleil était modifiée ­ preuve indiscutable de la réussite de
+l’opération! Ce changement, en effet, n’aurait pu être constaté le matin du 23
+septembre, puisque, cette date, l’astre du jour se lève invariablement à l’est
+pour tous les points du globe.
+
+Le lendemain, le Soleil parut sur l’horizon comme il avait l’habitude de le
+faire.
+
+Les délégués européens étaient alors réunis sur la terrasse de leur hôtel. Ils
+avaient à leur disposition des instruments d’une extrême précision qui leur
+permettaient de constater si le Soleil décrivait rigoureusement sa courbe dans
+le plan de l’Équateur.
+
+Or, quelques minutes après son lever, le disque radieux inclinait déjà vers
+l’hémisphère austral.
+
+Rien n’était donc changé à sa marche apparente.
+
+Le major Donellan et ses collègues saluèrent le flambeau céleste par des
+hurrahs enthousiastes et lui firent « une entrée », comme on dit au théâtre. Le
+ciel était superbe alors, l’horizon nettement dégagé des vapeurs de la nuit, et
+jamais le grand acteur ne se présenta sur une plus belle scène, dans de telles
+conditions de splendeur, devant un public émerveillé!
+
+« Et à la place même marquée par les lois de l’astronomie!… s’écria Éric
+Baldenak.
+
+— De notre ancienne astronomie, fit observer Boris Karkof, et que ces insensés
+prétendaient anéantir!
+
+— Ils en seront pour leurs frais et leur honte! ajouta Jacques Jansen, par la
+bouche duquel la Hollande semblait parler tout entière.
+
+— Et le domaine arctique restera éternellement sous les glaces qui le
+recouvrent! riposta le professeur Jan Harald.
+
+— Hurrah pour le Soleil! s’écria le major Donellan. Tel il est, tel il suffit
+au besoin du Monde!
+
+— Hurrah!… Hurrah! » répétèrent d’une seule voix les représentants de la
+vieille Europe.
+
+C’est alors que Dean Toodrink, qui n’avait rien dit jusqu’alors, se signala par
+cette observation assez judicieuse :
+
+« Mais ils n’ont peut-être pas tiré?…
+
+— Pas tiré?… s’exclama le major. Fasse le ciel qu’ils aient tiré, au contraire,
+et plutôt deux fois qu’une! »
+
+Et c’est précisément ce que se disaient J.-T. Maston et Mrs Evangélina
+Scorbitt. C’est aussi ce que se demandaient les savants et les ignorants, unis
+cette fois par la logique de la situation.
+
+C’est même ce que se répétait Alcide Pierdeux, en ajoutant :
+
+« Qu’ils aient tiré ou non, peu importe!… La Terre n’a pas cessé de valser sur
+son vieil axe et de se balader comme d’habitude! »
+
+En somme, on ignorait ce qui s’était passé au Kilimandjaro. Mais, avant la fin
+de la journée, une réponse était faite à cette question que se posait
+l’humanité.
+
+Une dépêche arriva aux États-Unis, et voici ce que contenait cette dernière
+dépêche, envoyée par Richard W. Trust, du consulat de Zanzibar :
+
+ Zanzibar, 23 septembre,
+ Sept heures vingt-sept minutes du matin.
+ « _À John S. Wright, ministre d’État._
+ « Coup tiré hier soir minuit précis par engin foré dans revers
+ méridional du Kilimandjaro. Passage de projectile avec sifflements
+ épouvantables. Effroyable détonation. Province dévastée par trombe
+ d’air. Mer soulevée jusqu’au canal Mozambique. Nombreux navires
+ désemparés et mis à la côte. Bourgades et villages anéantis. Tout va
+ bien.
+ « RICHARD W. TRUST. »
+
+Oui! tout allait bien, puisque rien n’était changé à l’état de choses, sauf les
+désastres produits dans le Wamasai, en partie rasé par cette trombe
+artificielle, et les naufrages provoqués par le déplacement des couches
+aériennes. Et n’en avait-il pas été ainsi, lorsque la fameuse Columbiad avait
+lancé son projectile vers la Lune? La secousse, communiquée au sol de la
+Floride, ne s’était-elle pas fait sentir dans un rayon de cent milles? Oui,
+certes! et, cette fois, l’effet avait dû être centuplé.
+
+Quoi qu’il en soit, la dépêche apprenait deux choses aux intéressés de l’Ancien
+et du Nouveau Continent :
+
+1° Que l’énorme engin avait pu être fabriqué dans les flancs mêmes du
+Kilimandjaro.
+
+2° Que le coup avait été tiré à l’heure dite.
+
+Et, alors, le monde entier poussa un immense soupir de satisfaction, qui fut
+suivi d’un immense éclat de rire.
+
+La tentative de Barbicane and Co avait échoué piteusement! Les formules de
+J.-T. Maston étaient bonnes à mettre au panier! La _North Polar Practical
+Association_ n’avait plus qu’à se déclarer en faillite!
+
+Ah ça! est-ce que, par hasard, le secrétaire du Gun-Club se serait trompé dans
+ses calculs?
+
+« Je croirais plutôt m’être trompée dans l’affection qu’il m’inspire! » se
+disait Mrs Evangélina Scorbitt.
+
+Et, de tous, l’être humain le plus déconfit qui existât alors à la surface du
+sphéroïde, c’était bien J.-T. Maston. En voyant que rien n’avait été changé aux
+conditions dans lesquelles se mouvait la Terre depuis sa création, il s’était
+bercé de l’espoir que quelque accident aurait pu retarder l’opération de ses
+collègues Barbicane et Nicholl…
+
+Mais, depuis la dépêche de Zanzibar, il lui fallait bien reconnaître que
+l’opération avait échoué.
+
+Échoué!… Et les équations, les formules, desquelles il avait conclu à la
+réussite de l’entreprise! Est-ce donc qu’un engin, long de six cents mètres,
+large de vingt-sept mètres, lançant un projectile de cent quatre-vingts
+millions de kilogrammes sous la déflagration de deux mille de méli- mélonite
+avec une vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres, était
+insuffisant pour provoquer le déplacement des Pôles? Non!… Ce n’était pas
+admissible!
+
+Et pourtant!…
+
+Aussi, J.-T. Maston, en proie à une violente exaltation, déclara-t-il qu’il
+voulait quitter sa retraite. Mrs Evangélina Scorbitt essaya vainement de l’en
+empêcher. Non qu’elle eût à craindre pour sa vie désormais, puisque le danger
+avait pris fin. Mais les plaisanteries qui seraient adressées au malencontreux
+calculateur, les quolibets qu’on ne lui épargnerait guère, les lazzi qui
+pleuvraient sur son oeuvre, elle eût voulu les lui épargner!
+
+Et, chose plus grave, quel accueil lui feraient ses collègues du Gun-Club? Ne
+s’en prendraient-ils pas à leur secrétaire d’un insuccès qui les couvrait de
+ridicule? N’était- ce pas à lui, l’auteur des calculs, que remontait l’entière
+responsabilité de cet échec?
+
+J.-T. Maston ne voulut rien entendre. Il résista aux supplications comme aux
+larmes de Mrs Evangélina Scorbitt. Il sortit de la maison où il se tenait
+caché. Il parut dans les rues de Baltimore. Il fut reconnu, et ceux qu’il avait
+menacés dans leur fortune et leur existence, dont il avait perpétué les transes
+par l’obstination de son mutisme, se vengèrent en le bafouant, en le daubant de
+mille manières.
+
+Il fallait entendre ces gamins d’Amérique, qui en eussent remontré aux
+gavroches parisiens!
+
+« Eh! va donc, redresseur d’axe!
+
+— Eh! va donc, rafistoleur d’horloges!
+
+— Eh! va donc, rhabilleur de patraques! »
+
+Bref, le déconfit, le houspillé secrétaire du Gun-Club fut contraint de rentrer
+à l’hôtel de New-Park, où Mrs Evangélina Scorbitt épuisa tout le stock de ses
+tendresses pour le consoler. Ce fut en vain. J.-T. Maston ­ à l’exemple de
+Niobé ­ _noluit consolari_, parce que son canon n’avait pas produit sur le
+sphéroïde terrestre plus d’effet qu’un simple pétard de la Saint-Jean!
+
+Quinze jours s’écoulèrent dans ces conditions, et le Monde, remis de ses
+anciennes épouvantes, ne pensait déjà plus aux projets de la _North Polar
+Practical Association_.
+
+Quinze jours, et pas de nouvelles du président Barbicane ni du capitaine
+Nicholl! Avaient-ils donc péri dans le contrecoup de l’explosion, lors des
+ravages produits à la surface de Wamasai? Avaient-ils payé de leur vie la plus
+immense mystification des temps modernes?
+
+Non!
+
+Après la détonation, renversés tous deux, culbutés en même temps que le sultan,
+sa cour et quelques milliers d’indigènes, ils s’étaient relevés, sains et saufs.
+
+« Est-ce que cela a réussi?… demanda Bâli-Bâli, en se frottant les épaules.
+
+— En doutez-vous?
+
+— Moi… douter!… Mais quand saurez-vous?…
+
+— Dans quelques jours! » répondit le président Barbicane.
+
+Avait-il compris que l’opération était manquée?… Peut- être! Mais jamais il
+n’eût voulu en convenir devant le souverain du Wamasai.
+
+Quarante-huit heures après, les deux collègues avaient pris congé de Bâli-Bâli,
+non sans avoir payé une forte somme pour les désastres causés à la surface de
+son royaume. Comme cette somme entra dans les caisses particulières du sultan,
+et que ses sujets n’en reçurent pas un dollar, Sa Majesté n’eut point lieu de
+regretter cette lucrative affaire.
+
+Puis, les deux collègues, suivis de leurs contremaîtres, gagnèrent Zanzibar, où
+se trouvait un navire en partance pour Suez. De là, sous de faux noms, le
+paquebot des Messageries maritimes _Moeris_ les transporta à Marseille, le
+P.-L.-M. à Paris ­ sans déraillement ni collision ­ le chemin de fer de l’ouest
+au Havre, et enfin le transatlantique _la Bourgogne_ en Amérique.
+
+En vingt-deux jours, ils étaient venus du Wamasai à New- York, État de New-York.
+
+Et le 15 octobre, à trois heures après midi, tous deux frappaient à la porte de
+l’hôtel de New-Park…
+
+Un instant après, ils se trouvèrent en présence de Mrs Evangélina Scorbitt et
+de J.-T. Maston.
+
+XX
+
+Qui termine cette curieuse histoire aussi
+véridique qu’invraisemblable.
+
+« Barbicane?… Nicholl?…
+
+— Maston!
+
+— Vous?…
+
+— Nous! »
+
+Et, dans ce pronom, lancé simultanément par les deux collègues d’un ton
+singulier, on sentait tout ce qu’il y avait d’ironie et de reproches.
+
+J.-T. Maston passa son crochet de fer sur son front. Puis, d’une voix qui
+sifflait entre ses lèvres ­ comme celle d’un aspic, eût dit Ponson du Terrail :
+
+« Votre galerie du Kilimandjaro avait bien six cents mètres sur une largeur de
+vingt-sept? demanda-t-il.
+
+— Oui!
+
+— Votre projectile pesait bien cent quatre-vingts millions de kilogrammes?
+
+— Oui!
+
+— Et le tir s’est bien effectué avec deux mille tonnes de méli-mélonite?
+
+—Oui! »
+
+Ces trois oui tombèrent comme des coups de massue sur l’occiput de J.-T. Maston.
+
+« Alors je conclus… reprit-il.
+
+— Comment?… demanda le président Barbicane.
+
+— Comme ceci, répondit J.-T. Maston : Puisque l’opération n’a pas réussi, c’est
+que la poudre n’a pas donné au projectile une vitesse initiale de deux mille
+huit cents kilomètres!
+
+— Vraiment!… fit le capitaine Nicholl.
+
+— C’est que votre méli-mélonite n’est bonne qu’à charger des pistolets de
+paille! »
+
+Le capitaine Nicholl bondit à ce mot, qui se tournait pour lui en sanglante
+injure.
+
+« Maston! s’écria-t-il.
+
+— Nicholl!
+
+— Quand vous voudrez vous battre à la méli-mélonite…
+
+— Non!… Au fulmi-coton!… C’est plus sûr! »
+
+Mrs Evangélina Scorbitt dut intervenir pour calmer les deux irascibles
+artilleurs.
+
+« Messieurs!… messieurs! dit-elle. Entre collègues!… »
+
+Et, alors, le président Barbicane prit la parole d’une voix plus calme, disant :
+
+« À quoi bon récriminer? Il est certain que les calculs de notre ami Maston
+devaient être justes, comme il est certain que l’explosif de notre ami Nicholl
+devait être suffisant! Oui!… Nous avons mis exactement en pratique les données
+de la science!… Et, cependant, l’expérience a manqué! Pour quelles raisons?…
+Peut-être ne le saura-t-on jamais?…
+
+— Eh bien! s’écria le secrétaire du Gun-Club, nous la recommencerons!
+
+— Et l’argent, qui a été dépensé en pure perte! fit observer le capitaine
+Nicholl.
+
+— Et l’opinion publique, ajouta Mrs Evangélina Scorbitt, qui ne vous
+permettrait pas de risquer une seconde fois le sort du Monde!
+
+— Que va devenir notre domaine circumpolaire? répliqua le capitaine Nicholl.
+
+— À quel taux vont tomber les actions de la _North Polar Practical
+Association_? » s’écria le président Barbicane.
+
+L’effondrement!… Il s’était produit déjà, et l’on offrait les titres par paquet
+au prix du vieux papier.
+
+Tel fut le résultat final de cette opération gigantesque. Tel fut le fiasco
+mémorable, auquel aboutirent les projets surhumains de Barbicane and Co.
+
+Si jamais la risée publique se donna libre carrière pour accabler de braves
+ingénieurs mal inspirés, si jamais les articles fantaisistes des journaux, les
+caricatures, les chansons, les parodies, eurent matière à s’exercer, on peut
+affirmer que ce fut bien en cette occasion. Le président Barbicane, les
+administrateurs de la nouvelle Société, leurs collègues du Club, furent
+littéralement conspués. On les qualifia parfois de façon si… gauloise, que ces
+qualifications ne sauraient être redites pas même en latin ­ pas même en
+zolapük. L’Europe surtout s’abandonna à un déchaînement de plaisanteries tel
+que les Yankees finirent par être scandalisés. Et, n’oubliant pas que
+Barbicane, Nichol et Maston étaient d’origine américaine, qu’ils appartenaient
+à cette célèbre association de Baltimore, peu s’en fallut qu’ils n’obligeassent
+le gouvernement fédéral à déclarer la guerre à l’ancien Monde.
+
+Enfin, le dernier coup fut porté par une chanson française que l’illustre
+Paulus ­ il vivait encore à cette époque ­ mit à la mode. Cette machine courut
+les cafés-concerts du monde entier.
+
+Voici quel était l’un des couplets les plus applaudis :
+
+ Pour modifier notre patraque,
+ Dont l’ancien axe se détraque,
+ Ils ont fait un canon qu’on braque,
+ Afin de mettra tout en vrac!
+ C’est bien pour vous flanquer le trac!
+ Ordre est donné pour qu’on les traque,
+ Ces trois imbéciles!… Mais… crac!
+ Le coup est parti… Rien ne craque!
+ Vive notre vieille patraque!
+
+Enfin, saurait-on jamais à quoi était dû l’insuccès de cette entreprise? Cet
+insuccès prouvait-il que l’opération était impossible à réaliser, que les
+forces dont disposent les hommes ne seront jamais suffisantes pour amener une
+modification dans le mouvement diurne de la Terre, que jamais les territoires
+du Pôle arctique ne pourront être déplacés en latitude pour être reportés au
+point où les banquises et les glaces seraient naturellement fondues par les
+rayons solaires?
+
+On fut fixé à ce sujet, quelques jours après le retour du président Barbicane
+et de son collègue aux États-Unis.
+
+Une simple note parut dans le Temps du 17 octobre, et le journal de M. Hébrard
+rendit au Monde le service de le renseigner sur ce point si intéressant pour sa
+sécurité.
+
+Cette note était ainsi conçue :
+
+ « On sait quel a été le résultat nul de l’entreprise qui avait pour
+ but la création d’un nouvel axe. Cependant les calculs de J.-T.
+ Maston, reposant sur des données justes, auraient produit les
+ résultats cherchés, si, par suite d’une distraction inexplicable, ils
+ n’eussent été entachés d’erreur dès le début.
+ « En effet, lorsque le célèbre secrétaire du Gun-Club a pris pour
+ base la circonférence du sphéroïde terrestre, il l’a portée à
+ _quarante mille mètres_ au lieu de _quarante mille kilomètres_ ­ ce
+ qui a faussé la solution du problème.
+ « D’où a pu venir une pareille erreur?… Qui a pu la causer?… Comment
+ un aussi remarquable calculateur a-t-il pu la commettre?… On se perd
+ en vaines conjectures.
+ « Ce qui est certain, c’est que le problème de la modification de
+ l’axe terrestre étant correctement posé, il aurait dû être exactement
+ résolu. Mais cet oubli de trois zéros a produit une erreur de _douze
+ zéros_ au résultat final.
+ « Ce n’est pas un canon un million de fois gros comme le canon de
+ vingt-sept, ce serait un trillion de ces canons, lançant un trillion
+ de projectiles de cent quatre-vingt mille tonnes, qu’il faudrait pour
+ déplacer le Pôle de 23°28’, en admettant que la méli-mélonite eût la
+ puissance expansive que lui attribue le capitaine Nicholl.
+ « En somme, l’unique coup, dans les conditions où il a été tiré au
+ Kilimandjaro, n’a déplacé le pôle que de trois microns (3 millièmes
+ de millimètre), et il n’a fait varier le niveau de la mer au maximum
+ que de neuf millièmes de microns.
+ « Quant au projectile, nouvelle petite planète, il appartient
+ désormais à notre système, où le retient l’attraction solaire.
+ « ALCIDE PIERDEUX »
+
+Ainsi c’était une distraction de J.-T. Maston, une erreur de trois zéros au
+début de ses calculs, qui avait produit ce résultat humiliant pour la nouvelle
+Société!
+
+Mais si ses collègues du Gun-Club se montrèrent furieux contre lui, s’ils
+l’accablèrent de leurs malédictions, il se fit dans le public une réaction en
+faveur du pauvre homme. Après tout, c’était cette faute qui avait été cause de
+tout le mal ­ ou plutôt de tout le bien, puisqu’elle avait épargné au monde la
+plus effroyable des catastrophes.
+
+Il s’ensuit donc que les compliments arrivèrent de toutes parts, avec des
+millions de lettres, qui félicitaient J.-T. Maston de s’être trompé de trois
+zéros!
+
+J.-T. Maston, plus déconfit, plus estomaqué que jamais, ne voulut rien entendre
+du formidable hurrah que la Terre poussait en son honneur. Le président
+Barbicane, le capitaine Nicholl, Tom Hunter aux jambes de bois, le colonel
+Bloomsberry, le fringant Bilsby et leurs collègues ne lui pardonneraient jamais…
+
+Du moins, il lui restait Mrs Evangelina Scorbitt. Cette excellente femme ne
+pouvait lui en vouloir.
+
+Avant tout, J.-T. Maston avait tenu à refaire ses calculs, se refusant à
+admettre qu’il eût été distrait à ce point.
+
+Cela était pourtant. L’ingénieur Alcide Pierdeux ne s’était pas trompé. Et
+voilà pourquoi, ayant reconnu l’erreur au dernier moment, lorsqu’il n’avait
+plus le temps de rassurer ses semblables, cet original gardait un calme si
+parfait au milieu des transes générales. Voilà pourquoi il portait un toast au
+vieux Monde, à l’heure où partait le coup du Kilimandjaro.
+
+Oui! Trois zéros oubliés dans la mesure de la circonférence terrestre!…
+
+Subitement alors le souvenir revint à J.-T. Maston. C’était au début de son
+travail, lorsqu’il venait de se renfermer dans son cabinet de Balistic-Cottage.
+Il avait parfaitement écrit le nombre 40 000 000 sur le tableau noir…
+
+À ce moment, sonnerie précipitée du timbre téléphonique… J.-T. Maston se dirige
+vers la plaque… Il échange quelques mots avec Mrs Evangélina Scorbitt… Voilà
+qu’un coup de foudre le renverse et culbute son tableau… Il se relève… Il
+commence à retracer le nombre à demi effacé dans la chute… Il avait à peine
+écrit les chiffres 40 000… quand le timbre résonne une seconde fois… Et,
+lorsqu’il se remet au travail, il oublie les trois derniers zéros du nombre qui
+mesure la circonférence terrestre!
+
+Eh bien! tout cela, c’était la faute à Mrs Evangélina Scorbitt! Si elle ne
+l’eût pas dérangé, peut-être n’aurait-il pas reçu le contrecoup de la décharge
+électrique! Peut-être le tonnerre ne lui aurait-il pas joué un de ces tours
+pendables, qui suffisent à compromettre toute une existence de bons et honnêtes
+calculs!
+
+Quelle secousse reçut la malheureuse femme, lorsque J.- T. Maston dut lui dire
+dans quelles circonstances s’était produite l’erreur!… Oui!… elle était la
+cause de ce désastre!… C’était par elle que J.-T. Maston se voyait déshonoré
+pour les longues années qui lui restaient à vivre, car on mourait généralement
+centenaire dans la vénérable association du Gun-club!
+
+Et, après cet entretien, J.-T. Maston avait fui l’hôtel de New-Park. Il était
+rentré à Balistic-Cottage. Il arpentait son cabinet de travail, se répétant :
+
+« Maintenant je ne suis plus bon à rien en ce monde!…
+
+— Pas même à vous marier?… » dit une voix que l’émotion rendait déchirante.
+
+C’était Mrs Evangélina Scorbitt. Éplorée, éperdue, elle avait suivi J.-T.
+Maston…
+
+« Cher Maston!… dit-elle.
+
+— Eh bien! oui!… Mais à une condition… c’est que je ne ferai plus jamais de
+mathématiques!
+
+— Ami, je les ai en horreur! » répondit l’excellente veuve.
+
+Et le secrétaire du Gun-Club fit de Mrs Evangélina Scorbitt Mrs J.-T. Maston.
+
+Quant à la note d’Alcide Pierdeux, quel honneur, quelle célébrité elle apporta
+à cet ingénieur et aussi à « l’École » en sa personne! Traduite dans toutes les
+langues, insérée dans tous les journaux, cette note répandit son nom à travers
+le monde entier. Il arriva donc que le père de la jolie Provençale, qui lui
+avait refusé la main de sa fille, « parce qu’il était trop savant, » lut ladite
+note dans le _Petit Marseillais_. Aussi, après être parvenu à en comprendre la
+signification sans aucun secours étranger, pris de remords et en attendant
+mieux, envoya-t-il à son auteur une invitation à dîner.
+
+— De notre ancienne astronomie, fit observer Boris Karkof, et que ces insensés
+prétendaient anéantir!
+
+— Ils en seront pour leurs frais et leur honte! ajouta Jacques Jansen, par la
+bouche duquel la Hollande semblait parler tout entière.
+
+— Et le domaine arctique restera éternellement sous les glaces qui le
+recouvrent! riposta le professeur Jan Harald.
+
+— Hurrah pour le Soleil! s’écria le major Donellan. Tel il est, tel il suffit
+au besoin du Monde!
+
+— Hurrah!… Hurrah! » répétèrent d’une seule voix les représentants de la
+vieille Europe.
+
+XXI
+
+Très court, mais tout à fait rassurant pour
+l’avenir du monde.
+
+Et, désormais, que les habitants de la Terre se rassurent! Le président
+Barbicane et le capitaine Nicholl ne reprendront point leur entreprise si
+piteusement avortée. J.-T. Maston ne refera pas ses calculs, exempts d’erreur
+cette fois. Ce serait inutile. La note de l’ingénieur Alcide Pierdeux a dit
+vrai. Ce que démontre la mécanique, c’est que, pour produire un déplacement
+d’axe de 23°28’, même avec la méli-mélonite, il faudrait un trillion de canons
+semblables à l’engin qui a été creusé dans le massif du Kilimandjaro. Or, notre
+sphéroïde ­ toute sa surface fût-elle solide ­ est trop petit pour les contenir.
+
+Il semble donc que les habitants du globe peuvent dormir en paix. Modifier les
+conditions dans lesquelles se meut la Terre, cela est au-dessus des efforts
+permis à l’humanité. Il n’appartient pas aux hommes de rien changer à l’ordre
+établi par le Créateur dans le système de l’Univers.
+
+Table
+
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| I. | Où la « _North Polar Practical Association_ » lance un document à |
+| | travers les deux mondes. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| II. | Dans lequel les délégués anglais, hollandais, suédois, danois et |
+| | russe se présentent au lecteur. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| III. | Dans lequel se fait l’adjudication des régions du pôle arctique. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| IV. | Dans lequel reparaissent de vieilles connaissances de nos jeunes |
+| | lecteurs. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| V. | Et d’abord, peut-on admettre qu’il y ait des houillères près du |
+| | Pôle nord? |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| VI. | Dans lequel est interrompue une conversation téléphonique entre |
+| | Mrs Scorbitt et J.-T. Maston. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| VII. | Dans lequel le président Barbicane n’en dit pas plus qu’il ne lui |
+| | convient d’en dire. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| VIII. | « Comme dans Jupiter? » a dit le président du Gun-Club. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| IX. | Dans lequel on sent apparaître un Deux ex Machina d’origine |
+| | française. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| X. | Dans lequel diverses inquiétudes commencent à se faire jour. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| XI. | Ce qui se trouve dans le carnet de J.-T. Maston, et ce qui ne s’y |
+| | trouve plus. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| XII. | Dans lequel J.-T. Maston continue héroïquement à se taire. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| XIII. | La fin duquel J.-T. Maston fait une réponse véritablement épique. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| XIV. | Très court, mais dans lequel l’_x_ prend une valeur géographique. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| XV. | Qui contient quelques détails vraiment intéressants pour les |
+| | habitants du sphéroïde terrestre. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| XVI. | Dans lequel le choeur des mécontents va crescendo et rinforzando. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| XVII. | Ce qui s’est fait au Kilimandjaro pendant huit mois de cette année |
+| | mémorable. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| XVIII. | Dans lequel les populations du Wamasai attendent que le président |
+| | Barbicane crie feu! au capitaine Nicholl. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| XIX. | Dans lequel J.-T. Maston regrette peut-être le temps où la foule |
+| | voulait le lyncher. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| XX. | Qui termine cette curieuse histoire aussi véridique |
+| | qu’invraisemblable. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+| XXI. | Très court, mais tout à fait rassurant pour l’avenir du monde. |
++--------+---------------------------------------------------------------------+
+Fin du Voyage Extraordinaire
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Sans dessus dessous, by Jules Verne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SANS DESSUS DESSOUS ***
+
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+
+Produced by Norm Wolcott
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+
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+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
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+
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+
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+
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+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
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+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+
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+
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+
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+
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+
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+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
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+<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.0 Transitional//EN">
+<HTML><HEAD><TITLE>Sans dessus dessous by Jules Verne</TITLE>
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+The Project Gutenberg EBook of Sans dessus dessous, by Jules Verne
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Sans dessus dessous
+
+Author: Jules Verne
+
+Release Date: June 6, 2004 [EBook #12533]
+[Date last updated: July 2, 2005]
+
+Language: French
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+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SANS DESSUS DESSOUS ***
+
+
+
+
+Produced by Norm Wolcott
+
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+</pre>
+
+
+<H4>Sans dessus dessous by Jules Verne</H4>
+<P class=normal><B>[Redactor’s Note:</B> Texte établi à partir de la
+<I>troisième édition,</I> par Bibliothèque d'Education et de Récreation, J.
+Hetzel et Cie, Paris, 1889. <B>]</B></P>
+<HR>
+
+<P class=CENTER><I>Couronnés par l'Académie française</I></P>
+<P class=center>S A N S&nbsp;&nbsp;D E S S U S&nbsp;&nbsp;D E S S O U S</P>
+<P>&nbsp;</P>
+<P class=center>PAR</P>
+<P class=center>J&nbsp;U&nbsp;L&nbsp;E&nbsp;S
+&nbsp;&nbsp;V&nbsp;E&nbsp;R&nbsp;N&nbsp;E</P>
+<P>&nbsp;</P>
+<P class=center>TROISIÈME ÉDITION</P>
+<P>&nbsp;</P>
+<P class=center>BIBLIOTHÈQUE DE RÉCRÉATION</P>
+<P class=center>J. HETZEL, ET C<FONT size=-2><SUP>IE</SUP></FONT> . 18, RUE
+JACOB</P>
+<P>&nbsp;</P>
+<P
+class=center>P&nbsp;A&nbsp;R&nbsp;I&nbsp;S&nbsp;&nbsp;—&nbsp;&nbsp;1&nbsp;8&nbsp;8&nbsp;9</P>
+<HR>
+
+<H2>SANS DESSUS DESSOUS</H2>
+<P>&nbsp;</P>
+<H4>I</H4>
+<H4>Où la « <I>North Polar Practical Association</I>&nbsp;»<BR>lance un document
+à travers les deux mondes.</H4>
+<P>« Ainsi, monsieur Maston, vous prétendez que jamais femme n’eût été capable
+de faire progresser les sciences mathématiques ou expérimentales?</P>
+<P>— À mon extrême regret, j’y suis obligé, mistress Scorbitt, répondit J.-T.
+Maston. Qu’il y ait eu ou qu’il y ait quelques remarquables mathématiciennes, et
+particulièrement en Russie, j’en conviens très volontiers. Mais, étant donnée sa
+conformation cérébrale, il n’est pas de femme qui puisse devenir une Archimède
+et encore moins une Newton.</P>
+<P>— Oh! monsieur Maston, permettez-moi de protester au nom de notre sexe…</P>
+<P>— Sexe d’autant plus charmant, mistress Scorbitt, qu’il n’est point fait pour
+s’adonner aux études transcendantes.</P>
+<P>— Ainsi, selon vous, monsieur Maston, en voyant tomber une pomme, aucune
+femme n’eût pu découvrir les lois de la gravitation universelle, ainsi que l’a
+fait l’illustre savant anglais à la fin du XVII<SUP>ème</SUP> siècle?</P>
+<P>— En voyant tomber une pomme, mistress Scorbitt, une femme n’aurait eu
+d’autre idée… que de la manger… à l’exemple de notre mère Ève!</P>
+<P>— Allons, je vois bien que vous nous déniez toute aptitude pour les hautes
+spéculations…</P>
+<P>— Toute aptitude?… Non, mistress Scorbitt. Et, cependant, je vous ferai
+observer que, depuis qu’il y a des habitants sur la Terre et des femmes par
+conséquent, il ne s’est pas encore trouvé un cerveau féminin auquel on doive
+quelque découverte analogue à celles d’Aristote, d’Euclide, de Képler, de
+Laplace, dans le domaine scientifique.</P>
+<P>— Est-ce donc une raison, et le passé engage-t-il irrévocablement
+l’avenir?</P>
+<P>— Hum! ce qui ne s’est point fait depuis des milliers d’années ne se fera
+jamais… sans doute.</P>
+<P>— Alors je vois qu’il faut en prendre notre parti, monsieur Maston, et nous
+ne sommes vraiment bonnes…</P>
+<P>— Qu’à être bonnes!&nbsp;» répondit J.-T. Maston.</P>
+<P>Et cela, il le dit avec cette aimable galanterie dont peut disposer un savant
+bourré d’x. Mrs Evangélina Scorbitt était toute portée à s’en contenter,
+d’ailleurs.</P>
+<P>« Eh bien! monsieur Maston, reprit-elle, à chacun son lot en ce monde. Restez
+l’extraordinaire calculateur que vous êtes. Donnez-vous tout entier aux
+problèmes de cette oeuvre immense à laquelle, vos amis et vous, allez vouer
+votre existence. Moi, je serai la « bonne femme&nbsp;» que je dois être, en lui
+apportant mon concours pécuniaire…</P>
+<P>— Ce dont nous vous aurons une éternelle reconnaissance,&nbsp;» répondit
+J.-T. Maston.</P>
+<P>Mrs Evangélina Scorbitt rougit délicieusement, car elle éprouvait &shy; sinon
+pour les savants en général &shy; du moins pour J.-T. Maston, une sympathie
+vraiment singulière. Le coeur de la femme n’est-il pas un insondable abîme?</P>
+<P>Oeuvre immense, en vérité, à laquelle cette riche veuve américaine avait
+résolu de consacrer d’importants capitaux.</P>
+<P>Voici quelle était cette oeuvre, quel était le but que ses promoteurs
+prétendaient atteindre.</P>
+<P>Les terres arctiques proprement dites comprennent, d’après Maltebrun, Reclus,
+Saint-Martin et les plus autorisés des géographes :</P>
+<P>1° Le Devon septentrional, c’est-à-dire les îles couvertes de glaces de la
+mer de Baffin et du détroit de Lancastre;</P>
+<P>2° La Géorgie septentrionale, formée de la terre de Banks et de nombreuses
+îles, telles que les îles Sabine, Byam-Martin, Griffith, Cornwallis et
+Bathurst;</P>
+<P>3° L’archipel de Baffin-Parry, comprenant diverses parties du continent
+circumpolaire, appelées Cumberland, Southampton, James-Sommerset, Boothia-Felix,
+Melville et autres à peu près inconnues.</P>
+<P>En cet ensemble, périmétré par le soixante-dix-huitième parallèle, les terres
+s’étendent sur quatorze cent mille milles et les mers sur sept cent mille milles
+carrés.</P>
+<P>Intérieurement à ce parallèle, d’intrépides découvreurs modernes sont
+parvenus à s’avancer jusqu’aux abords du quatre vingt-quatrième degré de
+latitude, relevant quelques côtes perdues derrière la haute chaîne des
+banquises, donnant des noms aux caps, aux promontoires, aux golfes, aux baies de
+ces vastes contrées, qui pourraient être appelées les Highlands arctiques. Mais,
+au delà de ce vingt-quatrième parallèle, c’est le mystère, c’est l’irréalisable
+desideratum des cartographes, et nul ne sait encore si ce sont des terres ou des
+mers que cache, sur un espace de six degrés, l’infranchissable amoncellement des
+glaces du Pôle boréal.</P>
+<P>Or, en cette année 189–, le gouvernement de États-Unis eut l’idée fort
+inattendue de proposer la mise en adjudication des régions circumpolaires non
+encore découvertes — régions dont une société américaine, qui venait de se
+former en vue d’acquérir la calotte arctique, sollicitait la concession.</P>
+<P>Depuis quelques années, il est vrai, la conférence de Berlin avait formulé un
+code spécial, à l’usage des grandes Puissances, qui désirent s’approprier le
+bien d’autrui sous prétexte de colonisation ou d’ouverture de débouchés
+commerciaux. Toutefois, il ne semblait pas que ce code fût applicable en cette
+circonstance, le domaine polaire n’étant point habité. Néanmoins, comme ce qui
+n’est à personne appartient également à tout le monde, la nouvelle Société ne
+prétendait pas « prendre&nbsp;» mais « acquérir&nbsp;», afin d’éviter les
+réclamations futures.</P>
+<P>Aux États-Unis, il n’est de projet si audacieux &shy; ou même à peu près
+irréalisable &shy; qui ne trouve des gens pour en dégager les côtés pratiques et
+des capitaux pour les mettre en oeuvre. On l’avait bien vu, quelques années
+auparavant, lorsque le Gun-Club de Baltimore s’était donné la tâche d’envoyer un
+projectile jusqu’à la Lune, dans l’espoir d’obtenir une communication directe
+avec notre satellite. Or n’étaient-ce pas ces entreprenants Yankees, qui avaient
+fourni les plus grosses sommes nécessitées par cette intéressante tentative? Et,
+si elle fut réalisée, n’est-ce pas grâce à deux des membres dudit club, qui
+osèrent affronter les risques de cette surhumaine expérience?</P>
+<P>Qu’un Lesseps propose quelque jour de creuser un canal à grande section à
+travers l’Europe et l’Asie, depuis les rives de l’Atlantique jusqu’aux mers de
+la Chine, &shy; qu’un puisatier de génie offre de forer la terre pour atteindre
+les couches de silicates qui s’y trouvent à l’état fluide, au-dessus de la fonte
+en fusion, afin de puiser au foyer même du feu central, &shy; qu’un entreprenant
+électricien veuille réunir les courants disséminés à la surface du globe, pour
+en former une inépuisable source de chaleur et de lumière, &shy; qu’un hardi
+ingénieur ait l’idée d’emmagasiner dans de vastes récepteurs l’excès des
+températures estivales pour le restituer pendant l’hiver aux zones éprouvées par
+le froid, &shy; qu’un hydraulicien hors ligne essaie d’utiliser la force vive
+des marées pour produire à volonté de la chaleur ou du travail &shy; que des
+sociétés anonymes ou en commandite se fondent pour mener à bonne fin cent
+projets de cette sorte! &shy; ce sont les Américains que l’on trouvera en tête
+des souscripteurs, et des rivières de dollars se précipiteront dans les caisses
+sociales, comme les grands fleuves du Nord-Amérique vont s’absorber au sein des
+océans.</P>
+<P>Il est donc naturel d’admettre que l’opinion fût singulièrement surexcitée,
+lorsque se répandit cette nouvelle &shy; au moins étrange &shy; que les contrées
+arctiques allaient être mises en adjudication au profit du dernier et plus fort
+enchérisseur. D’ailleurs, aucune souscription publique n’était ouverte en vue de
+cette acquisition, dont les capitaux étaient faits d’avance. On verrait plus
+tard, lorsqu’il s’agirait d’utiliser le domaine, devenu la propriété des
+nouveaux acquéreurs.</P>
+<P>Utiliser le territoire arctique!… En vérité cela n’avait pu germer que dans
+des cervelles de fous!</P>
+<P>Rien de plus sérieux que ce projet, cependant.</P>
+<P>En effet, un document fut adressé aux journaux des deux continents, aux
+feuilles européennes, africaines, océaniennes, asiatiques, en même temps qu’aux
+feuilles américaines. Il concluait à une demande d’enquête de commodo et
+incommodo de la part des intéressés. Le New-York Herald avait eu la primeur de
+ce document. Aussi, les innombrables abonnés de Gordon Bennett purent-ils lire
+dans le numéro du 7 novembre la communication suivante &shy; communication qui
+courut rapidement à travers le monde savant et industriel, où elle fut appréciée
+de façons bien diverses.</P>
+<P>« Avis aux habitants du globe terrestre,</P>
+<P>« Les régions du Pôle nord, situées à l’intérieur du quatre-vingt-quatrième
+degré de latitude septentrionale, n’ont pas encore pu être mises en exploitation
+par l’excellente raison qu’elles n’ont pas été découvertes.</P>
+<P>« En effet, les points extrêmes, relevés par les navigateurs, de nationalités
+différentes, sont les suivants en latitude :</P>
+<P>« 82°45’, atteint par l’Anglais Parry, en juillet 1847 sur le vingt-huitième
+méridien ouest, dans le nord du Spitzberg;</P>
+<P>« 83°20’28”, atteint par Markham, de l’expédition anglaise de sir John
+Georges Nares, en mai 1876, sur le cinquantième méridien ouest dans le nord de
+la terre de Grinnel;</P>
+<P>« 83°35’, atteint par Lockwood et Brainard, de l’expédition américaine du
+lieutenant Greely, en mai 1882, sur le quarante-deuxième méridien ouest, dans le
+nord de la terre de Nares.</P>
+<P>« On peut donc considérer la région qui s’étend depuis le
+quatre-vingt-quatrième parallèle jusqu’au Pôle, sur un espace de six degrés,
+comme un domaine indivis entre les divers États du globe, et essentiellement
+susceptible de se transformer en propriété privée, après adjudication
+publique.</P>
+<P>« Or, d’après les principes du droit, nul n’est tenu de demeurer dans
+l’indivision. Aussi les États-Unis d’Amérique, s’appuyant sur ces principes,
+ont-ils résolu de provoquer l’aliénation de ce domaine.</P>
+<P>« Une société s’est fondée à Baltimore, sous la raison sociale <I>North Polar
+Practical Association</I>, représentant officiellement la confédération
+américaine. Cette société se propose d’acquérir ladite région, suivant acte
+régulièrement dressé, qui lui constituera un droit absolu de propriété sur les
+continents, îles, îlots, rochers, mers, lacs, fleuves, rivières et cours d’eau
+généralement quelconques, dont se compose actuellement l’immeuble arctique, soit
+que d’éternelles glaces le recouvrent, soit que ces glaces s’en dégagent pendant
+la saison d’été.</P>
+<P>« Il est bien spécifié que ce droit de propriété ne pourra être frappé de
+caducité, même au cas où des modifications &shy; de quelque nature qu’elles
+soient &shy; surviendraient dans l’état géographique et météorologique du globe
+terrestre.</P>
+<P>« Ceci étant porté à la connaissance des habitants des deux Mondes, toutes
+les Puissances seront admises à participer à l’adjudication, qui sera faite au
+profit du plus offrant et dernier enchérisseur.</P>
+<P>« La date de l’adjudication est indiquée pour le 3 décembre de la présente
+année, en la salle des « Auctions&nbsp;», à Baltimore, Maryland, États-Unis
+d’Amérique.</P>
+<P>« S’adresser pour renseignements à William S. Forster, agent provisoire de la
+<I>North Polar Practical Association</I>, 93, High-street, Baltimore.&nbsp;»</P>
+<P>Que cette communication pût être considérée comme insensée, soit! En tout
+cas, pour sa netteté et sa franchise, elle ne laissait rien à désirer, on en
+conviendra. D’ailleurs, ce qui la rendait très sérieuse, c’est que le
+gouvernement fédéral avait d’ores et déjà fait concession des territoires
+arctiques, pour le cas où l’adjudication l’en rendrait définitivement
+propriétaire.</P>
+<P>En somme, les opinions furent partagées. Les uns ne voulurent voir là qu’un
+de ces prodigieux « humbugs&nbsp;» américains, qui dépasseraient les limites du
+puffisme, si la badauderie humaine n’était infinie. Les autres pensèrent que
+cette proposition méritait d’être accueillie sérieusement. Et ceux-ci
+insistaient précisément sur ce que la nouvelle Société ne faisait nullement
+appel à la bourse du public. C’était avec ses seuls capitaux qu’elle prétendait
+se rendre acquéreur de ces régions boréales. Elle ne cherchait donc point à
+drainer les dollars, les bank-notes, l’or et l’argent des gogos pour emplir ses
+caisses. Non! Elle ne demandait qu’à payer sur ses propres fonds l’immeuble
+circumpolaire.</P>
+<P>Aux gens qui savent compter, il semblait que ladite Société n’aurait eu qu’à
+exciper tout simplement du droit de premier occupant, en allant prendre
+possession de cette contrée dont elle provoquait la mise en vente. Mais là était
+précisément la difficulté, puisque, jusqu’à ce jour, l’accès du Pôle paraissait
+être interdit à l’homme. Aussi, pour le cas où les États-Unis deviendraient
+acquéreurs de ce domaine, les concessionnaires voulaient-ils avoir un contrat en
+règle, afin que personne ne vînt plus tard contester leur droit. Il eût été
+injuste de les en blâmer. Ils opéraient avec prudence, et, lorsqu’il s’agit de
+contracter des engagements dans une affaire de ce genre, on ne peut prendre trop
+de précautions légales.</P>
+<P>D’ailleurs, le document portait une clause, qui réservait les aléas de
+l’avenir. Cette clause devait donner lieu à bien des interprétations
+contradictoires, car son sens précis échappait, aux esprits les plus subtils.
+C’était la dernière : elle stipulait que « le droit de propriété ne pourrait
+être frappé de caducité, même au cas où des modifications &shy; de quelque
+nature qu’elles fussent, &shy; surviendraient dans l’état géographique et
+météorologique du globe terrestre.&nbsp;»</P>
+<P>Que signifiait cette phrase? Quelle éventualité voulait-elle prévoir? Comment
+la Terre pourrait-elle jamais subir une modification dont la géographie ou la
+météorologie aurait à tenir compte &shy; surtout en ce qui concernait les
+territoires mis en adjudication?</P>
+<P>« Évidemment, disaient les esprits avisés, il doit y avoir quelque chose
+là-dessous!&nbsp;»</P>
+<P>Les interprétations eurent donc beau jeu, et cela était bien fait pour
+exercer la perspicacité des uns ou la curiosité des autres.</P>
+<P>Un journal, le <I>Ledger</I>, de Philadelphie, publia tout d’abord cette note
+plaisante :</P>
+<P>« Des calculs ont sans doute appris aux futurs acquéreurs des contrées
+arctiques qu’une comète à noyau dur choquera prochainement la Terre dans des
+conditions telles que son choc produira les changements géographiques et
+météorologiques, dont se préoccupe ladite clause.&nbsp;»</P>
+<P>La phrase était un peu longue, comme il convient à une phrase qui se prétend
+scientifique, mais elle n’éclaircissait rien. D’ailleurs, la probabilité d’un
+choc avec une comète de ce genre ne pouvait être acceptée par des esprits
+sérieux. En tout cas, il était inadmissible que les concessionnaires se fussent
+préoccupés d’une éventualité aussi hypothétique.</P>
+<P>« Est-ce que, par hasard, dit le <I>Delta</I>, de la Nouvelle-Orléans, la
+nouvelle Société s’imagine que la précession des équinoxes pourra jamais
+produire des modifications favorables à l’exploitation de son domaine?</P>
+<P>— Et pourquoi pas, puisque ce mouvement modifie le parallélisme de l’axe de
+notre sphéroïde? fit observer le <I>Hamburger-Correspondent</I>.</P>
+<P>— En effet, répondit la <I>Revue Scientifique</I>, de Paris. Adhémar n’a-t-il
+pas avancé dans son livre sur <I>Les révolutions de la mer</I>, que la
+précession des équinoxes, combinée avec le mouvement séculaire du grand axe de
+l’orbite terrestre, serait de nature à apporter une modification à longue
+période dans la température moyenne des différents points de la Terre et dans
+les quantités de glaces accumulées à ses deux Pôles?</P>
+<P>— Cela n’est pas certain, répliqua la <I>Revue d’Édimbourg</I>. Et, lors même
+que cela serait, ne faut-il pas un laps de douze mille ans pour que Véga
+devienne notre étoile polaire par suite dudit phénomène, et que la situation des
+territoires arctiques soit changée au point de vue climatérique?</P>
+<P>— Eh bien, riposta le <I>Dagblad</I>, de Copenhague, dans douze mille ans, il
+sera temps de verser les fonds. Mais, avant cette époque, risquer un «
+krone&nbsp;», jamais!&nbsp;»</P>
+<P>Toutefois, s’il était possible que la <I>Revue Scientifique</I> eût raison
+avec Adhémar, il était bien probable que la <I>North Polar Practical
+Association</I> n’avait jamais compté sur cette modification due à la précession
+des équinoxes.</P>
+<P>En fait, personne n’arrivait à savoir ce que signifiait cette clause du
+fameux document, ni quel changement cosmique elle visait dans l’avenir.</P>
+<P>Pour le savoir, peut-être eût-il suffi de s’adresser au Conseil
+d’administration de la nouvelle Société, et plus spécialement à son président.
+Mais le président, inconnu! Inconnus, également, le secrétaire et les membres
+dudit Conseil. On ignorait même de qui émanait le document. Il avait été apporté
+aux bureaux du <I>New-York Herald</I> par un certain William S. Forster, de
+Baltimore, honorable consignataire de morues pour le compte de la maison
+Ardrinell and Co, de Terre-Neuve &shy; évidemment un homme de paille. Aussi muet
+sur ce sujet que les produits consignés dans ses magasins, ni les plus curieux
+ni les plus adroits reporters n’en purent jamais rien tirer. Bref, cette
+<I>North Polar Practical Association</I> était tellement anonyme qu’on ne
+pouvait mettre en avant aucun nom. C’est bien là le dernier mot de
+l’anonymat.</P>
+<P>Cependant, si les promoteurs de cette opération industrielle persistaient à
+maintenir leur personnalité dans un absolu mystère, leur but était aussi
+nettement que clairement indiqué par le document porté à la connaissance du
+public des deux Mondes.</P>
+<P>En effet, il s’agissait bien d’acquérir en toute propriété la partie des
+régions arctiques, délimitée circulairement par le quatre-vingt-quatrième degré
+de latitude, et dont le Pôle nord occupe le point central.</P>
+<P>Rien de plus exact, d’ailleurs, que parmi les découvreurs modernes, ceux qui
+s’étaient le plus rapprochés de ce point inaccessible, Parry, Marckham, Lockwood
+et Brainard, fussent restés en deçà de ce parallèle. Quant aux autres
+navigateurs des mers boréales, ils s’étaient arrêtés à des latitudes
+sensiblement inférieures, tels : Payez, en 1874, par 82°15’, au nord de la terre
+François-Joseph et de la Nouvelle-Zemble; Leout, en 1870, par 72°47’, au-dessus
+de la Sibérie; De Long, dans l’expédition de la <I>Jeannette</I>, en 1879, par
+78°45’, sur les parages des îles qui portent son nom. Les autres, dépassant la
+Nouvelle-Sibérie et le Groënland, à la hauteur du cap Bismarck, n’avaient pas
+franchi les soixante-seizième, soixante-dix-septième et soixante-dix-neuvième
+degrés de latitude. Donc, en laissant un écart de vingt-cinq minutes d’arc,
+entre le point &shy; soit 83°35’ &shy; où Lockwood et Brainard avaient mis le
+pied, et le quatre-vingt-quatrième parallèle, ainsi que l’indiquait le document,
+la <I>North Polar Practical Association</I> n’empiétait pas sur les découvertes
+antérieures. Son projet comprenait un terrain absolument vierge de toute
+empreinte humaine.</P>
+<P>Voici quelle est l’étendue de cette portion du globe, circonscrite par le
+quatre-vingt-quatrième parallèle :</P>
+<P>De 84° à 90°, on compte six degrés, lesquels, à soixante milles chaque,
+donnent un rayon de trois cent soixante milles et un diamètre de sept cent vingt
+milles. La circonférence est donc de deux mille deux cent soixante milles, et la
+surface de quatre cent sept mille milles carrés en chiffres ronds. [Note 1: Soit
+70 650 lieues carrées de 25 au degré, c’est-à-dire un peu plus de deux fois la
+surface de la France, qui est de 54 000 000 d’hectares.]</P>
+<P>C’était à peu près la dixième partie de l’Europe entière &shy; un morceau de
+belle dimension!</P>
+<P>Le document, on l’a vu, posait aussi en principe que ces régions, non encore
+reconnues géographiquement, n’appartenant à personne, appartenaient à tout le
+monde. Que la plupart des Puissances ne songeassent point à rien revendiquer de
+ce chef, c’était supposable. Mais il était à prévoir que les États limitrophes
+&shy; du moins &shy; voudraient considérer ces régions comme le prolongement de
+leurs possessions vers le nord et, par conséquent, se prévaudraient d’un droit
+de propriété. Et, d’ailleurs, leurs prétentions seraient d’autant mieux
+justifiées que les découvertes, opérées dans l’ensemble des contrées arctiques,
+avaient été plus particulièrement dues à l’audace de leurs nationaux. Aussi le
+gouvernement fédéral, représenté par la nouvelle Société, les mettait-il en
+demeure de faire valoir leurs droits, et prétendait-il les indemniser avec le
+prix de l’acquisition. Quoi qu’il en fût, les partisans de la <I>North Polar
+Practical Association</I> ne cessaient de le répéter : la propriété était
+indivise, et, personne n’étant forcé de demeurer dans l’indivision, nul ne
+pourrait s’opposer à la licitation de ce vaste domaine.</P>
+<P>Les États, dont les droits étaient absolument indiscutables, en tant que
+limitrophes, étaient au nombre de six : l’Amérique, l’Angleterre, le Danemark,
+la Suède-Norvège, la Hollande, la Russie. Mais d’autres États pouvaient arguer
+des découvertes opérées par leurs marins et leurs voyageurs.</P>
+<P>Ainsi, la France aurait pu intervenir, puisque quelques- uns de ses enfants
+avaient pris part aux expéditions qui eurent pour objectif la conquête des
+territoires circumpolaires. Ne peut-on citer, entre autres, ce courageux Bellot,
+mort en 1853, dans les parages de l’île de Beechey, pendant la campagne du
+Phénix, envoyé à la recherche de John Franklin? Doit-on oublier le docteur
+Octave Pavy, mort en 1884, près du cap Sabine, durant le séjour de la mission
+Greely au fort Conger? Et cette expédition qui, en 1838-39, avait entraîné
+jusqu’aux mers du Spitzberg, Charles Martins, Marmier, Bravais et leurs
+audacieux compagnons, ne serait-il pas injuste de la laisser dans l’oubli?
+Malgré cela, la France ne jugea point à propos de se mêler à cette entreprise
+plus industrielle que scientifique, et elle abandonna sa part du gâteau polaire,
+où les autres Puissances risquaient de se casser les dents. Peut-être eût-elle
+raison et fit-elle bien.</P>
+<P>De même, l’Allemagne. Elle avait à son actif, dès 1671, la campagne du
+Hambourgeois Frédéric Martens au Spitzberg, et, en 1869-70, les expéditions de
+la <I>Germania</I> et de la <I>Hansa</I>, commandées par Koldervey et Hegeman,
+qui s’élevèrent jusqu’au cap Bismarck, en longeant la côte du Groënland. Mais,
+malgré ce passé de brillantes découvertes, elle ne crut point devoir accroître
+d’un morceau du Pôle l’empire germanique.</P>
+<P>Il en fut ainsi pour l’Autriche-Hongrie, bien qu’elle fût déjà propriétaire
+des terres de François-Joseph, situées dans le nord du littoral sibérien.</P>
+<P>Quant à l’Italie, n’ayant aucun droit à intervenir, elle n’intervint pas
+&shy; quelque invraisemblable que cela puisse paraître.</P>
+<P>Il avait bien aussi les Samoyèdes de la Sibérie asiatique, les Esquimaux, qui
+sont plus particulièrement répandus sur les territoires de l’Amérique
+septentrionale, les indigènes du Groënland, du Labrador, de l’archipel
+Baffin-Parry, des îles Aléoutiennes, groupées entre l’Asie et l’Amérique, enfin
+ceux qui, sous l’appellation de Tchouktchis, habitent l’ancienne Alaska russe,
+devenue américaine depuis l’année 1867. Mais ces peuplades &shy; en somme les
+véritables naturels, les indiscutables autochtones des régions du nord &shy; ne
+devaient point avoir voix au chapitre. Et puis, comment ces pauvres diables
+auraient-ils pu mettre une enchère, si minime qu’elle fût, lors de la vente
+provoquée par la <I>North Polar Practical Association</I>? Et comment ces
+pauvres gens auraient-ils payé? En coquillages, en dents de morses ou en huile
+de phoque? Pourtant, il leur appartenait un peu, par droit de premier occupant,
+ce domaine qui allait être mis en adjudication! Mais, des Esquimaux, des
+Tchouktchis, des Samoyèdes!… On ne les consulta même pas.</P>
+<P>Ainsi va le monde!</P>
+<H4>II</H4>
+<H4>Dans lequel les délégués anglais, hollandais,<BR>suédois, danois et russe se
+présentent au<BR>lecteur.</H4>
+<P>Le document méritait une réponse. En effet, si la nouvelle association
+acquérait les régions boréales, ces régions deviendraient propriété définitive
+de l’Amérique, ou pour mieux dire, des États-Unis, dont la vivace confédération
+tend sans cesse à s’accroître. Déjà, depuis quelques années, la cession des
+territoires du nord-ouest, faite par la Russie depuis la Cordillère
+septentrionale jusqu’au détroit de Behring, venait de lui adjoindre un bon
+morceau du Nouveau-Monde. Il était donc admissible que les autres Puissances ne
+verraient pas volontiers cette annexion des contrées arctiques à la république
+fédérale.</P>
+<P>Cependant, ainsi qu’il a été dit, les divers États de l’Europe et de l’Asie
+&shy; non limitrophes de ces régions &shy; refusèrent de prendre part à cette
+adjudication singulière, tant les résultats leur en semblaient problématiques.
+Seules, les Puissances, dont le littoral se rapproche du quatre-vingt- quatrième
+degré, résolurent de faire valoir leurs droits par l’intervention de délégués
+officiels. On le verra, du reste : elles ne prétendaient pas acheter au delà
+d’un prix relativement modique, car il s’agissait d’un domaine dont il serait
+peut-être impossible de prendre possession. Toutefois l’insatiable Angleterre
+crut devoir ouvrir à son agent un crédit de quelque importance. Hâtons-nous de
+le dire : la cession des contrées circumpolaires ne menaçait aucunement
+l’équilibre européen, et il ne devait en résulter aucune complication
+internationale. M. de Bismarck &shy; le grand chancelier vivait encore à cette
+époque &shy; ne fronça même pas son épais sourcil de Jupiter allemand.</P>
+<P>Restaient donc en présence l’Angleterre, le Danemark, la Suède-Norvège, la
+Hollande, la Russie, qui allaient être admises à lancer leurs enchères
+par-devant le commissaire- priseur de Baltimore, contradictoirement avec les
+États-Unis. Ce serait au plus offrant qu’appartiendrait cette calotte glacée du
+Pôle, dont la valeur marchande était au moins très contestable.</P>
+<P>Voici, au surplus, les raisons personnelles pour lesquelles les cinq États
+européens désiraient assez rationnellement que l’adjudication fût faite à leur
+profit.</P>
+<P>La Suède-Norvège, propriétaire du cap Nord, situé au delà du soixante-dixième
+parallèle, ne cacha point qu’elle se considérait comme ayant des droits sur les
+vastes espaces qui s’étendent jusqu’au Spitzberg, et, par delà, jusqu’au Pôle
+même. En effet, le norvégien Kheilhau, le célèbre suédois Nordenskiöld,
+n’avaient-ils pas contribué aux progrès géographiques dans ces parages?
+Incontestablement.</P>
+<P>Le Danemark disait ceci : c’est qu’il était déjà maître de l’Islande et des
+îles Feroë, à peu près sur la ligne du Cercle polaire, que les colonies, fondées
+le plus au nord des régions arctiques, lui appartenaient, tels l’île Diskö dans
+le détroit de Davis, les établissements d’Holsteinborg, de Proven, de Godhavn,
+d’Upernavik dans la mer de Baffin et sur la côte occidentale du Groënland. En
+outre, le fameux navigateur Behring, d’origine danoise, bien qu’il fût alors au
+service de la Russie, n’avait-il pas, dès l’année 1728, franchi le détroit
+auquel son nom est resté, avant d’aller, treize ans plus tard, mourir
+misérablement, avec trente hommes de son équipage, sur le littoral d’une île qui
+porte aussi son nom? Antérieurement, en l’an 1619, est-ce que le navigateur Jean
+Munk n’avait pas exploré la côte orientale du Groënland, et relevé plusieurs
+points totalement inconnus avant lui? Le Danemark avait donc des droits sérieux
+à se rendre acquéreur.</P>
+<P>Pour la Hollande, c’étaient ses marins, Barentz et Heemskerk, qui avaient
+visité le Spitzberg et la Nouvelle- Zemble, dès la fin du XVI<SUP>ème</SUP>
+siècle. C’était l’un de ses enfants, Jean Mayen, dont l’audacieuse campagne vers
+le nord, en 1611, avait valu à son pays la possession de l’île de ce nom, située
+au delà du soixante et onzième degré de latitude. Donc, son passé
+l’engageait.</P>
+<P>Quant aux Russes, avec Alexis Tschirikof, ayant Behring sous ses ordres, avec
+Paulutski, dont l’expédition, en 1751, s’avança au delà des limites de la mer
+Glaciale, avec le capitaine Martin Spanberg et le lieutenant William Walton, qui
+s’aventurèrent sur ces parages inconnus en 1739, ils avaient pris une part
+notable aux recherches faites à travers le détroit qui sépare l’Asie de
+l’Amérique. De plus, par la disposition des territoires sibériens, étendus sur
+cent vingt degrés jusqu’aux limites extrêmes du Kamtchatka, le long de ce vaste
+littoral asiatique, où vivent Samoyèdes, Yakoutes, Tchouktchis et autres
+peuplades soumises à leur autorité, ne dominent-ils pas une moitié de l’océan
+Boréal? Puis, sur le soixante-quinzième parallèle, à moins de neuf cents milles
+du pôle, ne possèdent-ils pas les îles et les îlots de la Nouvelle- Sibérie, cet
+archipel des Liatkow, découvert au commencement du XVIII<SUP>ème</SUP> siècle?
+Enfin, dès 1764, avant les Anglais, avant les Américains, avant les Suédois, le
+navigateur Tschitschagoff n’avait-il pas cherché un passage du nord, afin
+d’abréger les itinéraires entre les deux continents?</P>
+<P>Cependant, tout compte fait, il semblait que les Américains fussent plus
+particulièrement intéressés à devenir propriétaires de ce point inaccessible du
+globe terrestre. Eux aussi, ils avaient souvent tenté de l’atteindre, tout en se
+dévouant à la recherche de sir John Franklin, avec Grinnel, avec Kane, avec
+Hayes, avec Greely, avec De Long et autres hardis navigateurs. Eux aussi
+pouvaient exciper de la situation géographique de leur pays, qui se développe au
+delà du Cercle polaire, depuis le détroit de Behring jusqu’à la baie d’Hudson.
+Toutes ces terres, toutes ces îles, Wollaston, Prince-Albert, Victoria,
+Roi-Guillaume, Melville, Cockburne, Banks, Baffin, sans compter les mille îlots
+de cet archipel, n’étaient-elles pas comme la rallonge qui les reliait au
+quatre- vingt-dixième degré? Et puis, si le Pôle nord se rattache par une ligne
+presque ininterrompue de territoires à l’un des grands continents du globe,
+n’est-ce pas plutôt à l’Amérique qu’aux prolongements de l`Asie ou de l’Europe?
+Donc rien de plus naturel que la proposition de l’acquérir eût été faite par le
+gouvernement fédéral au profit d’une Société américaine, et, si une Puissance
+avait les droits les moins discutables à posséder le domaine polaire, c’étaient
+bien les États-Unis d’Amérique.</P>
+<P>Il faut le reconnaître toutefois, le Royaume-Uni, qui possédait le Canada et
+la Colombie anglaise, dont les nombreux marins s’étaient distingués dans les
+campagnes arctiques, donnait également de solides raisons pour vouloir annexer
+cette partie du globe à son vaste empire colonial. Aussi, ses journaux
+discutèrent-ils longuement et passionnément.</P>
+<P>« Oui! sans doute, répondit le grand géographe anglais Kliptringan, dans un
+article du <I>Times</I>, qui fit sensation, oui! les Suédois, les Danois, les
+Hollandais, les Russes et les Américains peuvent se prévaloir de leurs droits.
+Mais l’Angleterre ne saurait, sans déchoir, laisser ce domaine lui échapper. La
+partie nord du nouveau continent ne lui appartient-elle pas déjà? Ces terres,
+ces îles, qui la composent, n’ont-elles pas été conquises par ses propres
+découvreurs, depuis Willoughi, qui visita le Spitzberg et la Nouvelle-Zemble en
+1739 jusqu’à Mac Clure, dont le navire a franchi en 1853 le passage du
+nord-ouest?</P>
+<P>« Et puis, déclara le <I>Standard</I> par la plume de l’amiral Fizé, est-ce
+que Frobisher, Davis, Hall, Weymouth, Hudson, Baffin, Cook, Ross, Parry, Bechey,
+Belcher, Franklin, Mulgrave, Scoresby, Mac Clintock, Kennedy, Nares, Collinson,
+Archer, n’étaient pas d’origine anglo-saxonne, et quel pays pourrait exercer une
+plus juste revendication sur la portion des régions arctiques que ces
+navigateurs n’avaient encore pu atteindre?</P>
+<P>« Soit! riposta le <I>Courrier de San-Diego</I> (Californie), plaçons
+l’affaire sur son véritable terrain, et, puisqu’il y a une question
+d’amour-propre entre les États-Unis et l’Angleterre, nous dirons : Si l’Anglais
+Markham, de l’expédition Nares, s’est élevé jusqu’à 83°20’ de latitude
+septentrionale, les Américains Lockwood et Brainard, de l’expédition Greely, le
+dépassant de quinze minutes de degré, ont fait scintiller les trente-huit
+étoiles du pavillon des États-Unis par 83°35’. À eux l’honneur de s’être le plus
+rapprochés du Pôle nord!&nbsp;».</P>
+<P>Voilà quelles furent les attaques et quelles furent les ripostes.</P>
+<P>Enfin, inaugurant la série des navigateurs qui s’aventurèrent au milieu des
+régions arctiques, il convient de citer encore le Vénitien Cabot &shy; 1498
+&shy; et le Portugais Corteréal &shy; 1500 &shy; qui découvrirent le Groënland
+et le Labrador. Mais ni l’Italie ni le Portugal, n’avaient eu la pensée de
+prendre part à l’adjudication projetée, s’inquiétant peu de l’État qui en aurait
+le bénéfice.</P>
+<P>On pouvait le prévoir, la lutte ne serait très vivement soutenue à coups de
+dollars ou de livres sterling que par l’Angleterre et l’Amérique.</P>
+<P>Cependant, à la proposition formulée par la <I>North Polar Practical
+Association</I>, les pays limitrophes des contrées boréales s’étaient consultés
+par l’entremise de congrès commerciaux et scientifiques. Après débats, ils
+avaient résolu d’intervenir aux enchères, dont l’ouverture était fixée à la date
+du 3 décembre à Baltimore, en affectant à leurs délégués respectifs un crédit
+qui ne pourrait être dépassé. Quant à la somme produite par la vente, elle
+serait partagée entre les cinq États non adjudicataires, qui la toucheraient
+comme indemnité, en renonçant à tous droits dans l’avenir.</P>
+<P>Si cela n’alla pas sans quelques discussions, l’affaire finit par s’arranger.
+Les États intéressés acceptèrent, d’ailleurs, que l’adjudication fût faite à
+Baltimore, ainsi que l’avait indiqué le gouvernement fédéral, Les délégués,
+munis de leurs lettres de crédit, quittèrent Londres, La Haye, Stockholm,
+Copenhague, Pétersbourg, et arrivèrent aux États- Unis, trois semaines avant le
+jour fixé pour la mise en vente.</P>
+<P>À cette époque, l’Amérique n’était encore représentée que par l’homme de la
+<I>North Polar Practical Association</I>, ce William S. Forster, dont le nom
+figurait seul au document du 7 novembre, paru dans le <I>New-York
+Herald</I>.</P>
+<P>Quant aux délégués des États européens, voici ceux qui avaient été choisis et
+qu’il convient d’indiquer spécialement par quelque trait.</P>
+<P>Pour la Hollande : Jacques Jansen, ancien conseiller des Indes néerlandaises,
+cinquante-trois ans, gros, court, tout en buste, petits bras, petites jambes
+arquées, tête à lunettes d’aluminium, face ronde et colorée, chevelure en nimbe,
+favoris grisonnants &shy; un brave homme, quelque peu incrédule au sujet d’une
+entreprise dont les conséquences pratiques lui échappaient.</P>
+<P>Pour le Danemark : Eric Baldenak, ex-sous-gouverneur des possessions
+groënlandaises, taille moyenne, un peu inégal d’épaules, gaster bedonnant, tête
+énorme et roulante, myope à user le bout de son nez sur ses cahiers et ses
+livres, n’entendant guère raison en ce qui concernait les droits de son pays
+qu’il considérait comme le légitime propriétaire des régions du nord.</P>
+<P>Pour la Suède-Norvège : Jan Harald, professeur de cosmographie à Christiania,
+qui avait été l’un des plus chauds partisans de l’expédition Nordenskiöld, un
+vrai type des hommes du Nord, figure rougeaude, barbe et chevelure d’un blond
+qui rappelait celui des blés trop mûrs, &shy; tenant pour certain que la calotte
+polaire, n’étant occupée que par la mer Paléocrystique, n’avait aucune valeur.
+Donc, assez désintéressé dans la question, et ne venant là qu’au nom des
+principes.</P>
+<P>Pour la Russie : le colonel Boris Karkof, moitié militaire, moitié diplomate,
+grand, raide, chevelu, barbu, moustachu, tout d’une pièce, semblant gêné sous
+son vêtement civil, et cherchant inconsciemment la poignée de l’épée qu’il
+portait autrefois, &shy; très intrigué surtout de savoir ce que cachait la
+proposition de la <I>North Polar Practical Association</I>, et si ce ne serait
+point dans l’avenir une cause de difficultés internationales.</P>
+<P>Pour l’Angleterre enfin : le major Donellan et son secrétaire Dean Toodrink.
+Ces derniers représentaient à eux deux tous les appétits, toutes les aspirations
+du Royaume- Uni, ses instincts commerciaux et industriels, ses aptitudes à
+considérer comme siens, d’après une loi de nature, les territoires
+septentrionaux, méridionaux ou équatoriaux qui n’appartenaient à personne.</P>
+<P>Un Anglais, s’il en fut jamais, ce major Donellan, grand, maigre, osseux,
+nerveux, anguleux, avec un cou de bécassine, une tête à la Palmerston sur des
+épaules fuyantes, des jambes d’échassier, très vert sous ses soixante ans,
+infatigable &shy; et il l’avait bien montré, lorsqu’il travaillait à la
+délimitation des frontières de l’Inde sur la limite de la Birmanie, Il ne riait
+jamais et peut-être même n’avait-il jamais ri. À quoi bon?… Est-ce qu’on a
+jamais vu rire une locomotive, une machine élévatoire ou un steamer?</P>
+<P>En cela, le major différait essentiellement de son secrétaire Dean Toodrink
+&shy; un garçon loquace, plaisant, la tête forte, des cheveux jouant sur le
+front, de petits yeux plissés. Il était écossais de naissance, très connu dans
+la « Vieille Enfumée&nbsp;» pour ses propos joyeux et son goût pour les
+calembredaines. Mais, si enjoué qu’il fût, il ne se montrait pas moins
+personnel, exclusif, intransigeant, que le major Donellan, lorsqu’il s’agissait
+des revendications les moins justifiables de la Grande-Bretagne.</P>
+<P>Ces deux délégués allaient évidemment être les plus acharnés adversaires de
+la Société américaine. Le Pôle nord était à eux : il leur appartenait dès les
+temps préhistoriques, comme si c’était aux Anglais que le Créateur avait donné
+mission d’assurer la rotation de la Terre sur son axe, et ils sauraient bien
+l’empêcher de passer entre des mains étrangères.</P>
+<P>Il convient de faire observer que, si la France n’avait pas jugé à propos
+d’envoyer de délégué ni officiel ni officieux, un ingénieur français était venu
+« pour l’amour de l’art&nbsp;» suivre de très près cette curieuse affaire. On le
+verra apparaître à son heure.</P>
+<P>Les représentants des puissances septentrionales de l’Europe étaient donc
+arrivés à Baltimore, et par des paquebots différents, comme des gens qui ne
+tiennent à ne point s’influencer. C’étaient des rivaux. Chacun d’eux avait en
+poche le crédit nécessaire pour combattre. Mais c’est bien le cas de dire qu’ils
+n’allaient point combattre à armes égales. Celui-ci pouvait disposer d’une somme
+qui n’atteignait pas le million, celui-là d’une somme qui le dépassait. Et, en
+vérité, pour acquérir un morceau de notre sphéroïde, où il semblait impossible
+de mettre le pied, cela devait paraître encore trop cher! En réalité, le mieux
+partagé sous ce rapport, c’était le délégué anglais, auquel le Royaume-Uni avait
+ouvert un crédit assez considérable. Grâce à ce crédit, le major Donellan
+n’aurait pas grand’peine à vaincre ses adversaires suédois, danois, hollandais
+et russe. Quant à l’Amérique, c’était autre chose : il serait moins facile de la
+battre sur le terrain des dollars. En effet, il était au moins probable que la
+mystérieuse Société devait avoir des fonds considérables à sa disposition. La
+lutte à coups de millions se localiserait vraisemblablement entre les États-Unis
+et la Grande-Bretagne.</P>
+<P>Avec le débarquement des délégués européens, l’opinion publique commença à se
+passionner davantage. Les racontars les plus singuliers coururent à travers les
+journaux. D’étranges hypothèses s’établirent sur cette acquisition du Pôle nord.
+Qu’en voulait-on faire? Et qu’en pouvait-on faire? Rien &shy; à moins que ce ne
+fût pour entretenir les glacières du Nouveau et de l’Ancien-Monde! Il y eut même
+un journal de Paris, le Figaro, qui soutint plaisamment cette opinion. Mais
+encore aurait-il fallu pouvoir franchir le quatre-vingt- quatrième
+parallèle.</P>
+<P>Cependant, les délégués, s’ils s’étaient évités pendant leur voyage
+transatlantique, commencèrent à se rapprocher, lorsqu’ils furent arrivés à
+Baltimore.</P>
+<P>Voici pour quelles raisons :</P>
+<P>Dès le début, chacun d’eux avait essayé de se mettre en rapport avec la
+<I>North Polar Practical Association</I>, séparément, à l’insu les uns aux
+autres. Ce qu’ils cherchaient à savoir pour en profiter, le cas échéant,
+c’étaient les motifs cachés au fond de cette affaire, et quel profit la Société
+espérait en tirer. Or, jusqu’à ce moment, rien n’indiquait qu’elle eût installé
+un office à Baltimore. Pas de bureaux, pas d’employés. Pour renseignement,
+s’adresser à William S. Forster, de High-street. Et il ne semblait pas que
+l’honnête consignataire de morues en sût plus long à cet égard que le dernier
+portefaix de la ville.</P>
+<P>Les délégués ne purent dès lors rien apprendre. Ils en furent réduits aux
+conjectures plus ou moins absurdes que propageaient les divagations publiques.
+Le secret de la Société devait-il donc rester impénétrable, tant qu’elle ne
+l’aurait pas fait connaître? On se le demandait. Sans doute, elle ne se
+départirait de son silence qu’après acquisition faite.</P>
+<P>Il suit de là que les délégués finirent par se rencontrer, se rendre visite,
+se tâter, et finalement entrer en communication &shy; peut-être avec
+l’arrière-pensée de former une ligue contre l’ennemi commun, autrement dit la
+Compagnie américaine.</P>
+<P>Et, un jour, dans la soirée du 22 novembre, ils se trouvèrent en train de
+conférer à l’hôtel <I>Wolesley</I>, dans l’appartement occupé par le major
+Donellan et son secrétaire Dean Toodrink. En fait, cette tendance à une commune
+entente était principalement due aux habiles agissements du colonel Boris
+Karkof, le fin diplomate que l’on sait.</P>
+<P>Tout d’abord, la conversation s’engagea sur les conséquences commerciales ou
+industrielles que la Société prétendait tirer de l’acquisition du domaine
+arctique. Le professeur Jan Harald demanda si l’un ou l’autre de ses collègues
+avait pu se procurer quelque renseignement à cet égard. Et, tous, peu à peu,
+convinrent qu’ils avaient tenté des démarches près de William S. Forster,
+auquel, d’après le document, les communications devaient être adressées.</P>
+<P>« Mais, j’ai échoué, dit Éric Baldenak.</P>
+<P>— Et je n’ai point réussi, ajouta Jacques Jansen.</P>
+<P>— Quant à moi, répondit Dean Toodrink, lorsque je me suis présenté au nom du
+major Donellan dans les magasins de High-street, j’ai trouvé un gros homme en
+habit noir, coiffé d’un chapeau de haute forme, drapé d’un tablier blanc qui lui
+montait des bottes au menton. Et, lorsque je lui ai demandé des renseignements
+sur l’affaire, il m’a répondu que le <I>South-Star</I> venait d’arriver de
+Terre-Neuve à pleine cargaison, et qu’il était en mesure de me livrer un fort
+stock de morues fraîches pour le compte de la maison Ardrinell and Co.</P>
+<P>— Eh! eh! riposta l’ancien conseiller des Indes néerlandaises, toujours un
+peu sceptique, mieux vaudrait acheter une cargaison de morues que de jeter son
+argent dans les profondeurs de l’océan Glacial!</P>
+<P>— Là n’est point la question, dit alors le major Donellan, d’une voix brève
+et hautaine. Il ne s’agit pas d’un stock de morues, mais de la calotte
+polaire…</P>
+<P>— Que l’Amérique voudrait bien se mettre sur la tête! ajouta Dean Toodrink,
+en riant de sa répartie.</P>
+<P>— Ça l’enrhumerait, dit finement le colonel Karkof.</P>
+<P>— Là n’est pas la question, reprit le major Donellan, et je ne sais ce que
+cette éventualité. de coryzas vient faire au milieu de notre conférence. Ce qui
+est certain, c’est que pour une raison ou pour une autre, l’Amérique,
+représentée par la <I>North Polar Practical Association</I>, &shy; remarquez le
+mot « practical&nbsp;», messieurs, &shy; veut acheter une surface de quatre cent
+sept mille milles carrés autour du Pôle arctique, surface circonscrite
+actuellement, — remarquez le mot « actuellement&nbsp;», messieurs, &shy; par le
+quatre-vingt-quatrième degré de latitude boréale…</P>
+<P>— Nous le savons, major Donellan, repartit Jan Harald, et de reste! Mais ce
+que nous ne savons pas, c’est comment ladite Société entend exploiter ces
+territoires, si ce sont des territoires, ou ces mers, si ce sont des mers, au
+point de vue industriel…</P>
+<P>— La n’est pas la question, répondit une troisième fois le major Donellan. Un
+État veut, en payant, s’approprier une portion du globe, qui, par sa situation
+géographique, semble plus spécialement appartenir à l’Angleterre…</P>
+<P>— À la Russie, dit le colonel Karkof.</P>
+<P>— À la Hollande, dit Jacques Jansen.</P>
+<P>— À la Suède-Norvège, dit Jan Harald.</P>
+<P>— Au Danemark&nbsp;», dit Éric Baldenak.</P>
+<P>Les cinq délégués s’étaient redressés sur leurs ergots, et l’entretien
+risquait de tourner aux propos malsonnants, lorsque Dean Toodrink essaya
+d’intervenir une première fois:</P>
+<P>« Messieurs, dit-il d’un ton conciliant, là n’est point la question, suivant
+l’expression dont mon chef, le major Donellan, fait le plus volontiers usage.
+Puisqu’il est décidé en principe que les régions circumpolaires seront mises en
+vente, elles appartiendront nécessairement à celui des États représentés par
+vous, qui mettra à cette acquisition l’enchère la plus élevée. Donc, puisque la
+Suède-Norvège, la Russie, le Danemark, la Hollande et l’Angleterre ont ouvert
+des crédits à leurs délégués, ne vaudrait-il pas mieux que ceux-ci formassent un
+syndicat, ce qui leur permettrait de disposer d’une somme telle que la Société
+américaine ne pourrait lutter contre eux?&nbsp;»</P>
+<P>Les délégués s’entre-regardèrent. Ce Dean Toodrink avait peut-être trouvé le
+joint. Un syndicat… De notre temps, ce mot répond à tout. On se syndique, comme
+on respire, comme on boit, comme on mange, comme on dort. Rien de plus moderne
+&shy; en politique aussi bien qu’en affaires.</P>
+<P>Toutefois, une objection ou plutôt une explication fut nécessaire, et Jacques
+Jansen interpréta les sentiments de ses collègues, lorsqu’il dit :</P>
+<P>« Et après?…&nbsp;»</P>
+<P>Oui!… Après l’acquisition faite par le syndicat?</P>
+<P>« Mais il me semble que l’Angleterre!… dit le major d’un ton raide..</P>
+<P>— Et la Russie!… dit le colonel, dont les sourcils se froncèrent
+terriblement.</P>
+<P>— Et la Hollande!… dit le conseiller.</P>
+<P>— Lorsque Dieu a donné le Danemark aux Danois… fit observer Éric
+Baldenak.</P>
+<P>— Pardon, s’écria Dean Toodrink, il n’y a qu’un pays qui ait été donné par
+Dieu! C’est l’Écosse aux Écossais!</P>
+<P>— Et pourquoi?… fit le délégué suédois.</P>
+<P>— Le poète n’a-t-il pas dit :</P>
+<CENTER>
+<BLOCKQUOTE>« <I>Deus nobis Ecotia fecit</I>&nbsp;»</BLOCKQUOTE></CENTER>
+<P class=normal>riposta ce farceur en traduisant à sa façon l’hoec otia du
+sixième vers de la première églogue de Virgile.</P>
+<P>Tous se mirent à rire &shy; excepté le major Donellan &shy; et cela enraya
+une seconde fois la discussion, qui menaçait de finir assez mal.</P>
+<P>Et alors Dean Toodrink put ajouter :</P>
+<P>« Ne nous querellons pas, messieurs!… À quoi bon?… Formons plutôt nôtre
+syndicat…</P>
+<P>— Et après?… reprit Jan Harald.</P>
+<P>— Après? répondit Dean Toodrink. Rien de plus simple, messieurs. Lorsque vous
+l’aurez achetée, ou la propriété du domaine polaire restera indivise entre vous,
+ou, moyennant une juste indemnité, vous la transporterez à l’un des États
+coacquéreurs. Mais le but principal aura été préalablement atteint, qui est
+d’éliminer définitivement les représentants de l’Amérique!&nbsp;»</P>
+<P>Elle avait du bon, cette proposition &shy; du moins pour l’heure présente
+&shy; car, dans un avenir rapproché, les délégués ne manqueraient pas de se
+prendre aux cheveux, et on sait s’ils étaient chevelus! lorsqu’il s’agirait de
+choisir l’acquéreur définitif de cet immeuble aussi disputé qu’inutile. De toute
+façon, ainsi que l’avait si intelligemment marqué Dean Toodrink, les États-Unis
+seraient absolument hors concours.</P>
+<P>« Voilà qui me paraît sensé, dit Éric Baldenak.</P>
+<P>— Habile, dit le colonel Karkof.</P>
+<P>— Adroit, dit Jan Harald.</P>
+<P>— Malin, dit Jacques Jansen.</P>
+<P>— Bien anglais!&nbsp;» dit le major Donellan.</P>
+<P>Chacun avait lancé son mot, avec l’espoir de jouer plus tard ses estimables
+collègues.</P>
+<P>« Ainsi, messieurs, reprit Boris Karkof, il est parfaitement entendu que, si
+nous nous syndiquons, les droits de chaque État seront entièrement réservés pour
+l’avenir?…&nbsp;»</P>
+<P>C’était entendu.</P>
+<P>Il ne restait plus qu’à savoir quels crédits ces divers États avaient mis à
+la disposition de leurs délégués. On totaliserait ces crédits, et il n’était pas
+douteux que ce total présenterait une somme si importante que les ressources de
+la <I>North Polar Practical Association</I> ne lui permettraient pas de la
+dépasser.</P>
+<P>La question fut donc posée par Dean Toodrink.</P>
+<P>Mais alors, autre chose. Silence complet. Personne ne voulait répondre.
+Montrer son porte-monnaie? Vider ses poches dans la caisse du syndicat? Faire
+connaître par avance jusqu’où chacun comptait pousser les enchères?… Nul
+empressement à cela! Et si quelque désaccord survenait plus tard entre les
+nouveaux syndiqués?… Et si les circonstances les obligeaient à prendre part à la
+lutte chacun pour soi?… Et si le diplomate Karkof se blessait des finasseries de
+Jacques Jansen, qui s’offenserait des menées sourdes d’Éric Baldenak, qui
+s’irriterait des roublardises de Jan Harald, qui se refuserait à supporter les
+prétentions hautaines du major Donellan, qui, lui, ne se gênerait guère pour
+intriguer contre chacun de ses collègues? Enfin, déclarer ses crédits, c’était
+montrer son jeu, quand il était nécessaire de poitriner.</P>
+<P>Véritablement, il n’y avait que deux manières de répondre à la juste mais
+indiscrète demande de Dean Toodrink. Ou exagérer les crédits &shy; ce qui eût
+été très embarrassant, lorsqu’il se serait agi d’en opérer le versement, &shy;
+ou les diminuer d’une façon tellement dérisoire, que cela dégénérât en
+plaisanterie et qu’il ne fût point donné suite à la proposition.</P>
+<P>Cette idée vint d’abord à l’ex-conseiller des Indes néerlandaises, qui, il
+faut en convenir, n’était pas sérieux, et tous ses collègues lui emboîtèrent le
+pas.</P>
+<P>« Messieurs, dit la Hollande par sa voix, je le regrette, mais, pour
+l’acquisition du domaine arctique, je ne puis disposer que de cinquante
+rixdalers.</P>
+<P>— Et moi, que de trente-cinq roubles, dit la Russie.</P>
+<P>— Et moi, que de vingt kronors, dit la Suède-Norvège.</P>
+<P>— Et moi, que de quinze krones, dit le Danemark.</P>
+<P>— Eh bien, répondit le major Donellan, d’un ton dans lequel on sentait toute
+cette dédaigneuse attitude si naturelle à la Grande-Bretagne, ce sera donc à
+votre profit que l’acquisition sera faite, messieurs, car l’Angleterre ne peut y
+mettre plus d’un shilling six pence!&nbsp;» [Note 2: Le rixdaler = 5 fr. 21; le
+rouble = 3 fr. 92; le kronor = 1 fr. 32; le krone = 1 fr. 32; le shilling = 1
+fr. 15.]</P>
+<P>Et, sur cette déclaration ironique, finit la conférence des délégués de la
+vieille Europe.</P>
+<H4>III</H4>
+<H4>Dans lequel se fait l’adjudication des régions<BR>du pôle arctique.</H4>
+<P>Pourquoi cette vente allait-elle s’effectuer, le 3 décembre, dans la salle
+ordinaire des Auctions, où, d’habitude, on ne vendait que des objets mobiliers,
+meubles, ustensiles, outils, instruments, etc., ou des objets d’art, tableaux,
+statues, médailles, antiquités? Pourquoi, puisqu’il s’agissait d’une licitation
+immobilière, n’était-elle pas faite soit par-devant notaire, soit à la barre du
+tribunal, institué pour ce genre d’opération? Enfin, pourquoi l’intervention
+d’un commissaire-priseur, lorsqu’on poursuivait la mise en vente d’une partie du
+globe terrestre? Est-ce que ce morceau de sphéroïde pouvait être assimilé à
+quelque meuble meublant, et n’était-ce pas tout ce qu’il y avait de plus
+immeuble au monde?</P>
+<P>En effet, cela paraissait illogique. Pourtant, il en serait ainsi. L’ensemble
+des régions arctiques devait être vendu dans ces conditions, et le contrat n’en
+serait pas moins valable. Et, au fait, cela n’indiquait-il pas que, dans la
+pensée de la <I>North Polar Practical Association</I>, l’immeuble en question
+tenait également du meuble, comme s’il eût été possible de le déplacer. Aussi,
+cette singularité ne laissait-elle pas d’intriguer certains esprits éminemment
+perspicaces &shy; très rares, même aux États-Unis.</P>
+<P>D’ailleurs, il existait un précédent. Déjà une portion de notre planète avait
+été adjugée dans une salle des Auctions, par l’entremise d’un
+commissaire-priseur aux enchères publiques. En Amérique précisément.</P>
+<P>En effet, quelques années avant, à San Francisco de Californie, une île de
+l’Océan Pacifique, l’île Spencer, [Note 3: Voir L’École des Robinsons du même
+auteur.] fut vendue au riche William W. Kolderup, battant de cinq cent mille
+dollars son concurrent J. R. Taskinar, de Stockton. Cette île Spencer avait été
+payée quatre millions de dollars. Il est vrai, c’était une île habitable, située
+à quelques degrés seulement de la côte californienne, avec forêts, cours d’eau,
+sol productif et solide, champs et prairies susceptibles d’être mis en culture,
+et non une région vague, peut-être une mer couverte de glaces éternelles,
+défendue par d’infranchissables banquises, et que très probablement personne ne
+pourrait jamais occuper. Il était donc à supposer que l’incertain domaine du
+Pôle, mis en adjudication, n’atteindrait jamais un prix aussi considérable.</P>
+<P>Néanmoins, ce jour-là, l’étrangeté de l’affaire avait attiré, sinon beaucoup
+d’amateurs sérieux, du moins un grand nombre de curieux, avides d’en connaître
+le dénouement. La lutte, en somme, ne pouvait être que très intéressante.</P>
+<P>Au surplus, depuis leur arrivée à Baltimore, les délégués européens avaient
+été très entourés, très recherchés &shy; et, bien entendu, très interviewés.
+Comme cela se passait en Amérique, rien d’étonnant que l’opinion publique fût
+surexcitée au plus haut point. De là, des paris insensés &shy; forme la plus
+ordinaire sous laquelle se produit cette surexcitation aux États-Unis, dont
+l’Europe commence à suivre volontiers le contagieux exemple. Si les citoyens de
+la Confédération américaine, aussi bien ceux de la Nouvelle- Angleterre que ceux
+des États du centre, de l’ouest et du sud, se divisaient en groupes d’opinions
+différentes, tous, évidemment, faisaient des voeux pour leur pays. Ils
+espéraient bien que le Pôle nord s’abriterait sous les plis du pavillon aux
+trente-huit étoiles. Et, cependant, ils n’étaient pas sans éprouver quelque
+inquiétude. Ce n’était ni la Russie, ni la Suède-Norvège, ni le Danemark, ni la
+Hollande, dont ils redoutaient les chances peu sérieuses. Mais le Royaume-Uni
+était là avec ses ambitions territoriales, sa tendance à tout absorber, sa
+ténacité trop connue, ses bank-notes trop envahissantes. Aussi de fortes sommes
+furent-elles engagées. On pariait sur <I>America</I> et sur <I>Great-Britain</I>
+comme on l’eût fait sur des chevaux de course, et à peu près à égalité. Quant à
+<I>Danemark, Sweden, Holland et Russia,</I> bien qu’on les offrît à 12 et 13½,
+ils ne trouvaient guère preneurs.</P>
+<P>La vente était annoncée pour midi. Dès le matin, l’encombrement des curieux
+interceptait la circulation dans Bolton-street. L’opinion avait été extrêmement
+soulevée depuis la veille. Par le fil transatlantique, les journaux venaient
+d’être informés que la plupart des paris, proposés par les Américains, étaient
+tenus par les Anglais, et Dean Toodrink avait fait immédiatement afficher cette
+cote dans la salle des Auctions. Le gouvernement de la Grande-Bretagne,
+disait-on, avait mis des fonds considérables à la disposition du major Donellan…
+À l’Admiralty-Office, faisait observer le <I>New-York Herald</I>, les lords de
+l’Amirauté poussaient à l’acquisition des terres arctiques, désignées par avance
+pour figurer dans la nomenclature des colonies anglaises, etc.</P>
+<P>Qu’y avait-il de vrai dans ces nouvelles, de probable dans ces racontars? on
+ne savait. Mais, ce jour-là, à Baltimore, les gens réfléchis pensaient que, si
+la <I>North Polar Practical Association</I> était abandonnée à ses seules
+ressources, la lutte pourrait bien se terminer au profit de l’Angleterre. De là,
+une pression que les plus ardents Yankees cherchaient à opérer sur le
+gouvernement de Washington. Au milieu de cette effervescence, la Société
+nouvelle, incarnée dans la modeste personne de son agent, William S. Forster, ne
+paraissait pas s’inquiéter de cet emballement général, comme si elle eût été
+sans conteste assurée du succès.</P>
+<P>À mesure que l’heure approchait, la foule se massait le long de
+Bolton-street. Trois heures avant l’ouverture des portes, il n’était plus
+possible d’arriver à la salle de vente. Déjà tout l’espace réservé au public
+était rempli à faire éclater les murs. Seulement, un certain nombre de places,
+entourées d’une barrière, avaient été gardées pour les délégués européens.
+C’était bien le moins qu’ils eussent la possibilité de suivre les phases de
+l’adjudication et de pousser à propos leurs enchères.</P>
+<P>Là étaient Éric Baldenak, Boris Karkof, Jacques Jansen, Jan Harald, le major
+Donellan et son secrétaire Dean Toodrink. Ils formaient un groupe compact qui se
+serrait les coudes, comme des soldats formés en colonne d’assaut. Et on eût dit,
+en vérité, qu’ils allaient s’élancer à l’assaut du Pôle nord!</P>
+<P>Du côté de l’Amérique, personne ne s’était présenté, si ce n’est le
+consignataire de morues, dont le visage vulgaire exprimait la plus parfaite
+indifférence. À coup sûr, il paraissait le moins ému de toute l’assistance, et
+ne songeait sans doute qu’au placement des cargaisons qu’il attendait par les
+navires en partance de Terre-Neuve. Quels étaient donc les capitalistes
+représentés par ce bonhomme, qui allait peut- être mettre en branle des millions
+de dollars? Cela était de nature à piquer vivement la curiosité publique.</P>
+<P>Et, en effet, nul ne devait se douter que J.-T. Maston et Mrs Evangélina
+Scorbitt fussent pour quelque chose dans l’affaire. Et comment l’aurait-on pu
+deviner? Tous deux se trouvaient là, cependant, mais perdus dans la foule, sans
+place spéciale, environnés de quelques-uns des principaux membres du Gun-Club,
+les collègues de J.-T. Maston. Simples spectateurs, en apparence, ils semblaient
+être parfaitement désintéressés. William S. Forster lui-même n’avait pas l’air
+de les connaître.</P>
+<P>Il va sans dire, que, contrairement aux usages établis dans les salles
+d’Auctions, il n’y aurait pas lieu de tenir l’objet de la vente à la disposition
+du public. On ne pouvait se passer de main en main le Pôle nord, ni l’examiner
+sur toutes ses faces, ni le regarder à la loupe, ni le frotter du doigt pour
+constater si la patine en était réelle ou artificielle comme pour un bibelot
+antique. Et, antique, il l’était pourtant &shy; antérieur à l’âge de fer, à
+l’âge de bronze, à l’âge de pierre, c’est-à-dire aux époques préhistoriques,
+puisqu’il datait du commencement du monde!</P>
+<P>Cependant, si le Pôle ne figurait pas sur le bureau du commissaire-priseur,
+une large carte, bien en vue des intéressés, indiquait par ses teintes tranchées
+la configuration des régions arctiques. À dix-sept degrés au-dessus du Cercle
+polaire, un trait rouge, très apparent, tracé sur le quatre-vingt- quatrième
+parallèle, circonscrivait la partie du globe dont la <I>North Polar Practical
+Association</I> avait provoqué la mise en vente. Il semblait bien que cette
+région devait âtre occupée par une mer, couverte d’une carapace glacée
+d’épaisseur considérable. Mais, cela, c’était l’affaire des acquéreurs. Du
+moins, ils n’auraient pas été trompés sur la nature de la marchandise.</P>
+<P>À midi sonnant, le commissaire-priseur, Andrew R. Gilmour, entra par une
+petite porte, percée dans la boiserie du fond, et vint prendre place devant son
+bureau. Déjà le crieur Flint, à la voix tonnante, se promenait lourdement, avec
+des déhanchements d’ours en cage, le long de la barrière qui contenait le
+public. Tous deux se réjouissaient à cette pensée que la vacation leur
+procurerait un énorme tant pour cent qu’ils n’auraient aucun déplaisir à
+encaisser. Il va de soi que cette vente était faite au comptant, « cash&nbsp;»
+suivant la formule américaine. Quant à la somme, si importante qu’elle fût, elle
+serait intégralement versée entre les mains des délégués, pour le compte des
+États qui ne seraient pas adjudicataires.</P>
+<P>En ce moment, la cloche de la salle, sonnant à toute volée, annonça au dehors
+&shy; c’est le cas de dire <I>urbi et orbi</I> &shy; que les enchères allaient
+s’ouvrir.</P>
+<P>Quel moment solennel! Tous les coeurs palpitaient dans le quartier comme dans
+la ville. De Bolton-street et des rues adjacentes, une longue rumeur, se
+propageant à travers les remous du public, pénétra dans la salle.</P>
+<P>Andrew R. Gilmour dut attendre que ce murmure de houle et de foule se fût à
+peu près calmé pour prendre la parole.</P>
+<P>Alors il se leva et promena un regard circulaire sur l’assistance. Puis,
+laissant retomber son binocle sur sa poitrine, il dit d’une voix légèrement émue
+:</P>
+<P>« Messieurs, sur la proposition du gouvernement fédéral, et grâce à
+l’acquiescement donné à cette proposition par les divers États du Nouveau Monde
+et même de l’Ancien Continent, nous allons mettre en vente un lot d’immeubles,
+situés autour du Pôle nord, tel qu’il se poursuit et comporte dans les limites
+actuelles du quatre-vingt-quatrième parallèle, en continents, mers, détroits,
+îles, îlots, banquises, parties solides ou liquides généralement
+quelconques.&nbsp;»</P>
+<P>Puis, dirigeant son doigt vers le mur :</P>
+<P>« Veuillez jeter un coup d’oeil sur la carte, qui a été tracée d’après les
+découvertes les plus récentes. Vous verrez que la surface de ce lot comprend
+très approximativement quatre cent sept mille milles carrés d’un seul tenant.
+Aussi, pour la facilité de la vente, a-t-il été décidé que les enchères ne
+s’appliqueraient qu’à chaque mille carré. Un cent [Note 4: Centième partie d’un
+dollar &shy; soit un sol environ.] vaudra donc, en chiffres ronds, quatre cent
+sept mille cents, et un dollar quatre cent sept mille dollars. &shy; Un peu de
+silence, messieurs!&nbsp;»</P>
+<P>La recommandation n’était pas superflue, car les impatiences du public se
+traduisaient par un tumulte que le bruit des enchères aurait quelque peine à
+dominer.</P>
+<P>Lorsqu’un demi-silence se fut établi, grâce surtout à l’intervention du
+crieur Flint, qui mugissait comme une sirène d’alarme en temps de brumes, Andrew
+R. Gilmour reprit en ces termes.</P>
+<P>« Avant de commencer, je dois rappeler encore une des clauses de
+l’adjudication : c’est que l’immeuble polaire sera définitivement acquis et sa
+propriété hors de toute contestation de la part des vendeurs, tel qu’il est
+actuellement circonscrit par le quatre-vingt-quatrième degré de latitude
+septentrionale, et quelles que soient les modifications géographiques ou
+météorologiques qui pourraient se produire dans l’avenir!&nbsp;»</P>
+<P>Toujours cette disposition singulière, insérée au document, et qui, si elle
+excitait les plaisanteries des uns, éveillait l’attention des autres.</P>
+<P>« Les enchères sont ouvertes!&nbsp;» dit le commissaire-priseur d’une voix
+vibrante.</P>
+<P>Et, tandis que son marteau d’ivoire tremblotait dans sa main, entraîné par
+ses habitudes d’argot en matière de vente publique, il ajouta d’un ton nasillard
+:</P>
+<P>« Nous avons marchand à dix cents le mille carré!&nbsp;»</P>
+<P>Dix <I>cents</I>, ou un dixième de dollar, [Note 5: 50 centimes.] cela
+faisait une somme de quarante mille sept cents dollars pour la totalité [Note 6:
+203 500 francs.] de l’immeuble arctique.</P>
+<P>Que le commissaire Andrew R. Gilmour eût ou non marchand à ce prix, son
+enchère fut aussitôt couverte pour le compte du gouvernement danois par Éric
+Baldenak.</P>
+<P>« Vingt <I>cents!</I> dit-il.</P>
+<P>— Trente <I>cents!</I> dit Jacques Jansen pour le compte de la Hollande.</P>
+<P>— Trente-cinq, dit Jan Harald, pour le compte de la Suède- Norvège.</P>
+<P>— Quarante, dit le colonel Boris Karkof, pour le compte de toutes les
+Russies.&nbsp;»</P>
+<P>Cela représentait déjà une somme de cent soixante-deux mille huit cents
+dollars, [Note 7: 814 000 francs.] et, pourtant, les enchères ne faisaient que
+commencer!</P>
+<P>Il convient de faire observer que le représentant de la Grande-Bretagne
+n’avait pas encore ouvert la bouche ni même desserré ses lèvres qu’il pinçait
+étroitement.</P>
+<P>De son côté, William S. Forster, le consignataire de morues, gardait un
+mutisme impénétrable. Et même, en ce moment, il paraissait absorbé dans la
+lecture du <I>Mercurial of New-Found-Land</I>, qui lui donnait les arrivages et
+les cours du jour sur les marchés de l’Amérique.</P>
+<P>« À quarante <I>cents</I>, le mille carré, répéta Flint d’une voix qui
+finissait en une sorte de rossignolade, à quarante <I>cents!</I>&nbsp;»</P>
+<P>Les quatre collègues du major Donellan se regardèrent. Avaient-ils donc
+épuisé leur crédit dès le début de la lutte? Étaient-ils déjà réduits à se
+taire?</P>
+<P>« Allons, messieurs, reprit Andrew R. Gilmour, à quarante <I>cents!</I> Qui
+met au-dessus?… Quarante <I>cents!</I>… Cela vaut mieux que ça, la calotte
+polaire…&nbsp;»</P>
+<P>On crut qu’il allait ajouter :</P>
+<P>« … garantie pure glace.&nbsp;»</P>
+<P>Mais, le délégué danois venait de dire :</P>
+<P>« Cinquante <I>cents!</I>&nbsp;»</P>
+<P>Et le délégué hollandais de surenchérir de dix cents.</P>
+<P>« À soixante <I>cents</I> le mille carré! cria Flint. À soixante
+<I>cents?</I>… Personne ne dit mot?&nbsp;»</P>
+<P>Ces soixante <I>cents</I> faisaient déjà la respectable somme de deux cent
+quarante-quatre mille deux cents dollars. [Note 8: 221 000 francs.]</P>
+<P>Il arriva donc que l’assistance accueillit l’enchère de la Hollande avec un
+murmure de satisfaction.. Chose bizarre et bien humaine, les misérables cokneys
+sans le sou qui étaient là, les pauvres diables qui n’avaient rien dans leur
+poche, semblaient être le plus intéressés par cette lutte à coups de
+dollars.</P>
+<P>Cependant, après l’intervention de Jacques Jansen, le major Donellan, levant
+la tête, avait regardé son secrétaire Dean Toodrink. Mais, sur un imperceptible
+signe négatif de celui-ci, il était resté bouche close.</P>
+<P>Pour William S. Forster, toujours profondément plongé dans la lecture de ses
+mercuriales, il prenait en marge quelques notes au crayon.</P>
+<P>Quant à J.-T. Maston, il répondait par un petit hochement de tête aux
+sourires de Mrs Evangélina Scorbitt.</P>
+<P>« Allons, messieurs, un peu d’entrain!… Nous languissons!… C’est mou!… C’est
+mou!… reprit Andrew R. Gilmour. Voyons!… On ne dit plus rien!…. Nous allons
+adjuger?…&nbsp;»</P>
+<P>Et son marteau s’abaissait et se relevait comme un goupillon entre les doigts
+d’un bedeau de paroisse.</P>
+<P>« Soixante-dix <I>cents!</I>&nbsp;» dit le professeur Jan Harald d’une voix
+qui tremblait un peu.</P>
+<P>— Quatre-vingts! riposta presque immédiatement le colonel Boris Karkof.</P>
+<P>— Allons!… Quatre-vingts <I>cents!</I>&nbsp;» cria Flint, dont les gros yeux
+ronds s’allumaient au feu des enchères.</P>
+<P>Un geste de Dean Toodrink fit lever comme un diable à ressort le major
+Donellan.</P>
+<P>« Cent <I>cents!</I>&nbsp;» dit d’un ton bref le représentant de la
+Grande-Bretagne.</P>
+<P>Ce seul mot engageait l’Angleterre de quatre cent sept mille dollars. [Note
+9: 2&nbsp;035&nbsp;000 francs.]</P>
+<P>Les parieurs pour le Royaume-Uni poussèrent un hurrah, qu’une partie du
+public renvoya comme un écho.</P>
+<P>Les parieurs pour l’Amérique se regardèrent, assez désappointés. Quatre cent
+sept mille dollars? C’était déjà un gros chiffre pour cette fantaisiste région
+du Pôle nord. Quatre cent sept mille dollars d’ice-bergs, d’ice-fields et de
+banquises!</P>
+<P>Et l’homme de la <I>North Polar Practical Association</I> qui ne soufflait
+mot, qui ne relevait même pas la tête! Est-ce qu’il ne se déciderait point à
+lancer enfin une surenchère? S’il avait voulu attendre que les délégués danois,
+suédois, hollandais et russe eussent épuisé leur crédit, il semblait bien que le
+moment fût arrivé. En effet, leur attitude indiquait que devant le « cent
+<I>cents</I>&nbsp;» du major Donellan, ils se décidaient à abandonner le champ
+de bataille.</P>
+<P>« À cent <I>cents</I> le mille carré! reprit par deux fois le
+commissaire-priseur.</P>
+<P>— Cent <I>cents!</I>… Cent cents!… Cent <I>cents!</I> répéta le crieur Flint,
+en se faisant un porte-voix de sa main à demi fermée.</P>
+<P>— Personne ne met au-dessus? reprit Andrew R. Gilmour? C’est entendu?… C’est
+bien convenu?… Pas de regrets?… On va adjuger?…&nbsp;»</P>
+<P>Et il arrondissait le bras qui agitait son marteau, en promenant un regard
+provocateur sur l’assistance, dont les murmures s’apaisèrent dans un silence
+émouvant.</P>
+<P>« Une fois?… Deux fois?… reprit-il.</P>
+<P>— Cent vingt <I>cents</I>, dit tranquillement William S. Forster, sans même
+lever les yeux, après avoir tourné la page de son journal.</P>
+<P>— Hip!… hip!… hip!&nbsp;» crièrent les parieurs, qui avaient tenu les plus
+hautes cotes pour les États-Unis d’Amérique.</P>
+<P>Le major Donellan s’était redressé à son tour. Son long cou pivotait
+mécaniquement à l’angle formé par les deux épaules, et ses lèvres s’allongeaient
+comme un bec. Il foudroyait du regard l’impassible représentant de la Compagnie
+américaine, mais sans parvenir à s’attirer une riposte &shy; même d’oeil à oeil.
+Ce diable de William S. Forster ne bougeait pas.</P>
+<P>« Cent quarante, dit le major Donellan.</P>
+<P>— Cent soixante, dit Forster.</P>
+<P>— Cent quatre-vingts, clama le major.</P>
+<P>— Cent quatre-vingt-dix, murmura Forster.</P>
+<P>— Cent quatre-vingt-quinze <I>cents!</I>&nbsp;» hurla le délégué de la
+Grande-Bretagne.</P>
+<P>Sur ce, croisant les bras, il sembla jeter un défi aux trente- huit États de
+la Confédération.</P>
+<P>On aurait entendu marcher une fourmi, nager une ablette, voler un papillon,
+ramper un vermisseau, remuer un microbe. Tous les coeurs battaient. Toutes les
+vies étaient suspendues à la bouche du major Donellan. Sa tête, si mobile
+d’ordinaire, ne remuait plus. Quant à Dean Toodrink, il se grattait l’occiput à
+s’arracher le cuir chevelu.</P>
+<P>Andrew R. Gilmour laissa passer quelques instants qui parurent « longs comme
+des siècles.&nbsp;» Le consignataire de morues continuait à lire son journal, et
+à crayonner des chiffres qui n’avaient évidemment aucun rapport avec l’affaire
+en question. Est-ce que, lui aussi, était au bout de son crédit? Est-ce qu’il
+renonçait à mettre une dernière surenchère? Est-ce que cette somme de cent
+quatre-vingt- quinze <I>cents</I> le mille carré, ou plus de sept cent
+quatre-vingt- treize mille dollars pour la totalité de l’immeuble, lui
+paraissait avoir atteint les dernières limites de l’absurde?</P>
+<P>« Cent quatre-vingt-quinze <I>cents!</I> reprit le commissaire- priseur. Nous
+allons adjuger…&nbsp;»</P>
+<P>Et son marteau était prêt à retomber sur la table.</P>
+<P>« Cent quatre-vingt-quinze <I>cents!</I> répéta le crieur.</P>
+<P>— Adjugez!… Adjugez!&nbsp;»</P>
+<P>Cette injonction fut lancée par plusieurs spectateurs impatients, comme un
+blâme jeté aux hésitations d’Andrew R. Gilmour.</P>
+<P>« Une fois… deux fois!…&nbsp;» cria-t-il.</P>
+<P>Et tous les regards étaient dirigés sur le représentant de la <I>North Polar
+Practical Association</I>.</P>
+<P>Eh bien! cet homme surprenant était en train de se moucher, longuement, dans
+un large foulard à carreaux, qui comprimait violemment l’orifice de ses fosses
+nasales.</P>
+<P>Pourtant, les regards de J.-.T. Maston étaient dardés sur lui, tandis que les
+yeux de Mrs Evangélina Scorbitt suivaient la même direction. Et l’on eût pu
+reconnaître à la décoloration de leur figure combien était violente l’émotion
+qu’ils cherchaient à maîtriser. Pourquoi William S. Forster hésitait-il à
+surenchérir sur le major Donellan?</P>
+<P>William S. Forster se moucha une seconde fois, puis une troisième fois, avec
+le bruit d’une véritable pétarade d’artifice. Mais, entre les deux derniers
+coups de nez, il avait murmuré d’une voix douce et modeste :</P>
+<P>« Deux cents <I>cents!</I>&nbsp;»</P>
+<P>Un long frisson courut à travers la salle. Puis, les hips américains
+retentirent à faire grelotter les vitres.</P>
+<P>Le major Donellan, accablé, écrasé, aplati, était retombé près de Dean
+Toodrink, non moins démonté que lui. À ce prix du mille carré, cela faisait
+l’énorme somme de huit cent quatorze mille dollars, [Note 10:
+4&nbsp;070&nbsp;000 francs.] et il était visible que le crédit britannique ne
+permettait pas de la dépasser.</P>
+<P>« Deux cents <I>cents!</I> répéta Andrew R. Gilmour.</P>
+<P>— Deux cents <I>cents!</I> vociféra Flint.</P>
+<P>— Une fois… deux fois! reprit le commissaire-priseur. Personne ne met
+au-dessus?…&nbsp;»</P>
+<P>Le major Donellan, mu par un mouvement involontaire, se releva de nouveau,
+regarda les autres délégués. Ceux-ci n’avaient d’espoir qu’en lui pour empêcher
+que la propriété du Pôle nord échappât aux Puissances européennes. Mais cet
+effort fut le dernier. Le major ouvrit la bouche, la referma, et, en sa
+personne, l’Angleterre s’affaissa sur son banc.</P>
+<P>« Adjugé! cria Andrew Gilmour, en frappant la table du bout de son marteau
+d’ivoire.</P>
+<P>— Hip!… hip!… hip! pour les États-Unis!&nbsp;» hurlèrent les gagnants de la
+victorieuse Amérique.</P>
+<P>En un instant, la nouvelle de l’acquisition se répandit à travers les
+quartiers de Baltimore, puis, par les fils aériens, à la surface de toute la
+Confédération; puis, par les fils sous- marins, elle fit irruption dans l’Ancien
+Monde.</P>
+<P>C’était la <I>North Polar Practical Association</I>, qui, par l’entremise de
+son homme de paille, William S. Forster, devenait propriétaire du domaine
+arctique, compris à l’intérieur du quatre-vingt-quatrième parallèle.</P>
+<P>Et, le lendemain, lorsque William S. Forster alla faire la déclaration de
+command, le nom qu’il donna fut celui d’Impey Barbicane, en qui s’incarnait
+ladite compagnie sous la raison sociale : Barbicane and Co.</P>
+<H4>IV</H4>
+<H4>Dans lequel reparaissent de vieilles<BR>connaissances de nos jeunes
+lecteurs.</H4>
+<P>Barbicane and Co!… Le président d’un cercle d’artilleurs!… En vérité, que
+venaient faire des artilleurs dans une opération de ce genre?… On va le
+voir.</P>
+<P>Est-il bien nécessaire de présenter officiellement Impey Barbicane, président
+du Gun-Club, de Baltimore, et le capitaine Nicholl, et J.-T. Maston, et Tom
+Hunter aux jambes de bois, et le fringant Bilsby, et le colonel Bloomsberry, et
+leurs autres collègues? Non! Si ces bizarres personnages ont quelque vingt ans
+de plus depuis l’époque où l’attention du monde entier fut attirée sur eux, ils
+sont restés les mêmes, toujours aussi incomplets corporellement, mais toujours
+aussi bruyants, aussi audacieux, « aussi emballés&nbsp;», quand il s’agit de se
+lancer dans quelque aventure extraordinaire. Le temps n’a pas eu prise sur cette
+légion d’artilleurs à la retraite. Il les a respectés, comme il respecte les
+canons hors d’usage, qui meublent les musées des anciens arsenaux.</P>
+<P>Si le Gun-Club comptait dix-huit cent trente trois membres lors de sa
+fondation &shy; il s’agit des personnes et non des membres, tels que bras ou
+jambes, dont la plupart d’entre eux étaient déjà privés, &shy; si trente mille
+cinq cent soixante- quinze correspondants s’enorgueillissaient du lien qui les
+rattachait audit club, ces chiffres n’avaient point diminué. Au contraire. Et
+même, grâce à l’invraisemblable tentative qu’il avait faite pour établir une
+communication directe entre la Terre et la Lune, [Note 11: Du même auteur, De la
+Terre à la Lune et Autour de la Lune.] sa célébrité s’était accrue dans une
+proportion énorme.</P>
+<P>On n’a point oublié quel retentissement avait eu cette mémorable expérience
+qu’il convient de résumer en peu de lignes.</P>
+<P>Quelques années après la guerre de sécession, certains membres du Gun-Club,
+ennuyés de leur oisiveté, s’étaient proposé d’envoyer un projectile jusqu’à la
+Lune au moyen d’une Columbiad monstre. Un canon, long de neuf cents pieds, large
+de neuf à l’âme, avait été solennellement coulé à City-Moon, dans le sol de la
+presqu’île floridienne, puis chargé de quatre cent mille livres de fulmi-coton.
+Lancé par ce canon, un obus cylindro-conique en aluminium s’était envolé vers
+l’astre des nuits sous la poussée de six milliards de litres de gaz. Après en
+avoir fait le tour par suite d’une déviation de sa trajectoire, il était retombé
+vers la Terre pour s’engouffrer dans le Pacifique, par 27°7’ de latitude nord et
+41°37’ de longitude ouest. C’était dans ces parages que la frégate
+<I>Susquehanna</I>, de la marine fédérale, l’avait repêché à la surface de
+l’Océan, au grand profit de ses hôtes.</P>
+<P>Des hôtes, en effet! Deux membres du Gun-Club, son président Impey Barbicane
+et le capitaine Nicholl, accompagnés d’un Français, très connu pour ses audaces
+de casse-cou, avaient pris place dans ce wagon-projectile. Tous trois étaient
+revenus de ce voyage sains et saufs. Mais, si les deux Américains étaient
+toujours là, prêts à se risquer en quelque nouvelle aventure, le Français Michel
+Ardan n’y était plus. De retour en Europe, il avait fait fortune, paraît-il,
+&shy; ce qui ne laissa pas de surprendre bien des gens, &shy; et, maintenant, il
+plantait ses choux, il les mangeait, il les digérait même, s’il faut en croire
+les reporters les mieux informés.</P>
+<P>Après ce coup de tonnerre, Impey Barbicane et Nicholl avaient vécu sur leur
+célébrité dans un repos relatif. Toujours impatients des grandes choses, ils
+rêvaient de quelque autre opération de ce genre. L’argent ne leur manquait pas.
+Il en restait de leur dernière affaire &shy; près de deux cent mille dollars sur
+les cinq millions et demi que leur avait fournis la souscription publique,
+ouverte dans le Nouveau et l’Ancien Monde. En outre, rien qu’à s’exhiber à
+travers les États-Unis dans leur projectile d’aluminium comme des phénomènes
+dans une cage, ils avaient encore réalisé de belles recettes, et recueilli toute
+la gloire que peut comporter la plus exigeante des ambitions humaines.</P>
+<P>Impey Barbicane et le capitaine Nicholl auraient donc pu se tenir
+tranquilles, si l’ennui ne les eût rongés. Et, c’est pour sortir de leur
+inaction, sans doute, qu’ils venaient d’acheter ce lot de régions arctiques.</P>
+<P>Pourtant, qu’on ne l’oublie pas, si cette acquisition avait pu être faite au
+prix de huit cent mille dollars et plus, c’est que Mrs Evangélina Scorbitt avait
+mis dans l’affaire l’appoint qui lui manquait. Grâce à cette femme généreuse,
+l’Europe avait été vaincue par l’Amérique.</P>
+<P>Voici à quoi tenait cette générosité :</P>
+<P>Depuis leur retour, si le président Barbicane et le capitaine Nicholl
+jouissaient d’une incomparable célébrité, il était un homme qui en avait sa
+bonne part. On l’a deviné, il s’agit de J.-T. Maston, le bouillant secrétaire du
+Gun-Club. N’était-ce pas à cet habile calculateur que l’on devait les formules
+mathématiques qui avaient permis de tenter la grande expérience citée plus haut?
+S’il n’avait pas accompagné ses deux collègues lors de leur voyage extra-
+terrestre, ce n’était pas par peur, nom d’un boulet! Mais le digne artilleur,
+manchot du bras droit, était pourvu d’un crâne en gutta-percha, à la suite d’un
+de ces accidents trop communs à la guerre. Et, vraiment, en le montrant aux
+Sélénites, c’eût été leur donner une piteuse idée des habitants de la Terre,
+dont la Lune, après tout, n’est que l’humble satellite.</P>
+<P>À son profond regret, J.-T. Maston avait donc dû se résigner à ne point
+partir. Toutefois, il n’était pas resté oisif. Après avoir procédé à la
+construction d’un immense télescope, qui fut dressé sur le sommet de Long’s
+Peak, l’un des plus hauts sommets de la chaîne des montagnes Rocheuses, il s’y
+était transporté de sa personne. Puis, dès que le projectile eut été signalé,
+décrivant sur le ciel sa majestueuse trajectoire, il n’avait plus quitté son
+poste d’observation. Là, devant l’oculaire du gigantesque instrument, il s’était
+donné pour tâche de chercher à suivre ses amis, dont le véhicule aérien filait à
+travers l’espace.</P>
+<P>On devait les croire à jamais perdus pour la Terre, les audacieux voyageurs.
+En effet, ne pouvait-on craindre que le projectile, maintenu dans une nouvelle
+orbite par l’attraction lunaire, fût astreint à graviter éternellement auteur de
+l’astre des nuits comme un sous-satellite? Mais non! Une déviation, que l’on
+pourrait appeler providentielle, avait modifié la direction du projectile. Après
+avoir fait le tour de la Lune au lieu de l’atteindre, entraîné dans une chute
+progressivement accélérée, il était revenu vers notre sphéroïde avec une vitesse
+qui égalait cinquante sept mille six cents lieues à l’heure, au moment où il
+s’engloutissait dans les abîmes de la mer.</P>
+<P>Heureusement, les masses liquides du Pacifique avaient amorti la chute, qui
+avait eu pour témoin la frégate américaine <I>Susquehanna</I>. Aussitôt la
+nouvelle en fut transmise à J.-T. Maston. Le secrétaire du Gun-Club revint en
+toute hâte de l’observatoire de Long’s Peak, afin d’opérer le sauvetage. Des
+sondages furent poursuivis dans les parages où s’était abîmé le projectile, et
+le dévoué J.-T. Maston n’hésita pas à revêtir l’habit du scaphandrier pour
+retrouver ses amis.</P>
+<P>En réalité, il n’aurait pas été nécessaire de se donner tant de peine. Le
+projectile d’aluminium, déplaçant une quantité d’eau supérieure à son propre
+poids, était remonté au niveau du Pacifique, après avoir fait un superbe
+plongeon. Et c’est dans ces conditions que le président Barbicane, le capitaine
+Nicholl et Michel Ardan furent rencontrés à la surface de l’Océan : ils jouaient
+aux dominos dans leur prison flottante.</P>
+<P>Maintenant, pour en revenir à J.-T. Maston, il faut dire que la part prise
+par lui à ces extraordinaires aventures l’avait mis très en relief.</P>
+<P>Certes, J.-T. Maston n’était pas beau avec son crâne postiche et son
+avant-bras droit, emmanché d’un crochet métallique. Il n’était pas jeune, non
+plus, ayant cinquante-huit ans sonnés et carillonnés à l’époque où commence ce
+récit. Mais l’originalité de son caractère, la vivacité de son intelligence, le
+feu qui animait son regard, l’ardeur qu’il apportait en toutes choses, en
+avaient fait un type idéal aux yeux de Mrs Evangélina Scorbitt. Enfin, son
+cerveau, soigneusement emmagasiné sous sa calotte de gutta-percha, était intact,
+et il passait encore, à juste titre, pour un des plus remarquables calculateurs
+de son temps.</P>
+<P>Or, Mrs Evangélina Scorbitt &shy; bien que le moindre calcul lui donnât la
+migraine &shy; avait du goût pour les mathématiciens, si elle n’en avait pas
+pour les mathématiques. Elle les considérait comme des êtres d’une espèce
+particulière et supérieure. Songez donc! Des têtes où les x ballottent comme des
+noix dans un sac, des cerveaux qui se jouent avec les signes algébriques, des
+mains qui jonglent avec les intégrales triples, comme un équilibriste avec ses
+verres et ses bouteilles, des intelligences qui comprennent quelque chose à des
+formules de ce genre :</P>
+<P class=center>∫ ∫ ∫ φ( x y z ) dx dy dz.</P>
+<P>Oui! Ces savants lui paraissaient dignes de toutes les admirations et
+bienfaits pour qu’une femme se sentît attirée vers eux proportionnellement aux
+masses et en raison inverse du carré des distances. Et précisément, J.-T. Maston
+était assez corpulent pour exercer sur elle une attraction irrésistible, et,
+quant à la distance, elle serait absolument nulle, s’ils pouvaient jamais être
+l’un à l’autre.</P>
+<P>Cela, nous l’avouerons, ne laissait pas d’inquiéter le secrétaire du
+Gun-Club, qui n’avait jamais cherché le bonheur dans des unions si étroites.
+D’ailleurs, Mrs Evangélina Scorbitt n’était plus de la première jeunesse &shy;
+ni même de la seconde &shy; avec ses quarante-cinq ans, ses cheveux plaqués sur
+ses tempes, comme une étoffe teinte et reteinte, sa bouche trop meublée de dents
+trop longues dont elle n’avait pas perdu une seule, sa taille sans profil, sa
+démarche sans grâce. Bref, l’apparence d’une vieille fille, bien qu’elle eût été
+mariée &shy; quelques années à peine, il est vrai. Mais c’était une excellente
+personne, à laquelle rien n’aurait manqué des joies terrestres, si elle avait pu
+se faire annoncer dans les salons de Baltimore sous le nom de Mrs J.- T.
+Maston.</P>
+<P>La fortune de cette veuve était très considérable. Non qu’elle fût riche
+comme les Gould, comme les Mackay, les Vanderbilt, les Gordon Bennett, dont la
+fortune dépasse le milliard, et qui pourraient faire l’aumône à un Rothschild!
+Non qu’elle possédât trois cents millions comme Mrs Moses Carper, deux cents
+millions comme Mrs Stewart, quatre- vingts millions comme Mrs Crocker, &shy;
+trois veuves, qu’on se le dise! &shy; ni qu’elle fût riche comme Mrs Hammersley,
+Mrs Helly Green, Mrs Maffitt, Mrs Marshall, Mrs Para Stevens, Mrs Mintury et
+quelques autres! Toutefois, elle aurait eu le droit de prendre place à ce
+mémorable festin de Fifth-Avenue Hôtel, à New-York, où l’on n’admettait que des
+convives cinq fois millionnaires. En réalité, Mrs Evangélina Scorbitt disposait
+de quatre bons millions de dollars, soit vingt millions de francs, qui lui
+venaient de John P. Scorbitt, enrichi dans le double commerce des articles de
+mode et des porcs salés. Eh bien! cette fortune, la généreuse veuve eût été
+heureuse de l’utiliser au profit de J.-T. Maston, auquel elle apporterait un
+trésor de tendresse plus inépuisable encore.</P>
+<P>Et, en attendant, sur la demande de J.-T. Maston, Mrs Evangélina Scorbitt
+avait volontiers consenti à mettre quelques centaines de mille dollars dans
+l’affaire de la <I>North Polar Practical Association</I>, sans même savoir ce
+dont il s’agissait. Il est vrai, avec J.-T. Maston, elle était assurée que
+l’oeuvre ne pouvait être que grandiose, sublime, surhumaine. Le passé du
+secrétaire du Gun-Club lui répondait de l’avenir.</P>
+<P>On juge si, après l’adjudication, lorsque la déclaration de command lui eut
+appris que le Conseil d’administration de la nouvelle Société allait être
+présidé par le président du Gun- Club, sous la raison sociale Barbicane and Co,
+elle dut avoir toute confiance. Du moment que J.-T. Maston faisait partie de «
+l’and Co&nbsp;», ne devait-elle pas s’applaudir d’en être la plus forte
+actionnaire?</P>
+<P>Ainsi, Mrs Evangélina Scorbitt se trouvait propriétaire &shy; pour la plus
+grosse part &shy; de cette portion des régions boréales, circonscrites par le
+quatre-vingt-quatrième parallèle. Rien de mieux! Mais qu’en ferait-elle, ou
+plutôt, comment la Société prétendait-elle tirer un profit quelconque de cet
+inaccessible domaine?</P>
+<P>C’était toujours la question, et si, au point de vue de ses intérêts
+pécuniaires, elle intéressait très sérieusement Mrs Evangélina Scorbitt, elle
+intéressait le monde entier au point de vue de la curiosité générale.</P>
+<P>Cette femme excellente &shy; très discrètement d’ailleurs &shy; avait bien
+tenté de pressentir J.-T. Maston à ce sujet, avant de mettre des fonds à la
+disposition des promoteurs de l’affaire. Mais J.-T. Maston s’était
+invariablement tenu sur la plus grande réserve. Mrs Evangélina Scorbitt saurait
+bientôt de quoi il « retournait&nbsp;», mais pas avant que l’heure fût venue
+d’étonner l’univers en lui faisant connaître le but de la nouvelle Société!…</P>
+<P>Sans doute, dans sa pensée, il s’agissait d’une entreprise, qui, comme a dit
+Jean Jacques, « n’eut jamais d’exemple et qui n’aura point d’imitateurs,&nbsp;»
+d’une oeuvre destinée à laisser loin derrière elle la tentative faite par les
+membres du Gun-Club pour entrer en communication directe avec le satellite
+terrestre.</P>
+<P>Insistait-elle, J.-T. Maston, mettant son crochet sur ses lèvres à
+demi-fermées, se bornait à dire :</P>
+<P>« Chère mistress Scorbitt, ayez confiance!&nbsp;»</P>
+<P>Et, si Mrs Evangélina Scorbitt avait eu confiance « avant&nbsp;», quelle
+immense joie éprouvât-elle « après&nbsp;», lorsque le bouillant secrétaire lui
+eut attribué le triomphe des États-Unis d’Amérique et la défaite de l’Europe
+septentrionale.</P>
+<P>« Mais ne puis-je enfin savoir maintenant?… demanda-t- elle en souriant à
+l’éminent calculateur.</P>
+<P>— Vous saurez bientôt!&nbsp;» répondit J.-T. Maston, qui secoua
+vigoureusement la main de sa coassociée &shy; à l’américaine.</P>
+<P>Cette secousse eut pour effet immédiat de calmer les impatiences de Mrs
+Evangélina Scorbitt.</P>
+<P>Quelques jours plus tard, l’Ancien et le Nouveau Monde ne furent pas moins
+secoués, &shy; sans parler de la secousse qui les attendait dans l’avenir &shy;
+lorsque l’on connut le projet absolument insensé, pour la réalisation duquel la
+<I>North Polar Practical Association</I> allait faire appel à une souscription
+publique.</P>
+<P>Effectivement, si la Société avait acquis cette portion des régions
+circumpolaires, c’était dans le but d’exploiter… les houillères du pôle
+boréal!</P>
+<H4>V</H4>
+<H4>Et d’abord, peut-on admettre qu’il y ait des<BR>houillères près du Pôle
+nord?</H4>
+<P>Telle fut la première question qui se présenta à l’esprit des gens doués de
+quelques logique.</P>
+<P>« Pourquoi y aurait-il des gisements de houille aux environs du Pôle? dirent
+les uns.</P>
+<P>— Pourquoi n’y en aurait-il pas?&nbsp;» répondirent les autres.</P>
+<P>On le sait, les couches de charbon, qui sont répandues sur de nombreux points
+de la surface du globe, abondent en diverses contrées de l’Europe. Quant aux
+deux Amériques, elles en possèdent de considérables, et peut-être les États-
+Unis en sont-ils le plus richement pourvus. Ces couches ne manquent d’ailleurs
+ni à l’Afrique, ni à l’Asie, ni à l’Océanie.</P>
+<P>À mesure que la reconnaissance des territoires du globe est poussée plus
+avant, on découvre de ces gisements à tous les étages géologiques, l’anthracite
+dans les terrains les plus anciens, la houille dans les terrains carbonifères
+supérieurs, le stipite dans les terrains secondaires, le lignite dans les
+terrains tertiaires. Le combustible minéral ne fera pas défaut avant un temps
+qui se chiffre par des centaines d’années.</P>
+<P>Et pourtant, l’extraction du charbon, dont l’Angleterre produit à elle seule
+cent soixante millions de tonnes, est annuellement de quatre cent millions de
+tonnes dans le monde entier. Or, cette consommation ne semble pas devoir cesser
+de s’accroître avec les besoins de l’industrie, qui vont toujours en
+s’augmentant. Que l’électricité se substitue à la vapeur comme force motrice, ce
+sera toujours une dépense égale de houille pour la production de cette force.
+L’estomac industriel ne vit que de charbon, il ne mange pas autre chose.
+L’industrie est un animal « carbonivore&nbsp;»; il faut bien le nourrir.</P>
+<P>Et puis, ce charbon, ce n’est pas seulement un combustible, c’est aussi la
+substance tellurique, dont la science tire actuellement le plus de produits et
+de sous- produits pour tant d’usages divers. Avec les transformations qu’il
+subit dans les creusets du laboratoire, on peut teindre, sucrer, aromatiser,
+vaporiser, purifier, chauffer, éclairer, orner en produisant du diamant. Il est
+aussi utile que le fer : il l’est même plus.</P>
+<P>Très heureusement, ce dernier métal, il n’est pas à craindre que l’on puisse
+jamais l’épuiser; c’est la composition même du globe terrestre.</P>
+<P>En réalité, la Terre doit être considérée comme une masse de fer plus ou
+moins carburé à l’état de fluidité ignée, recouverte de silicates liquides,
+sorte de laitier que surmontent les roches solides et l’eau. Les autres métaux,
+aussi bien que l’eau et la pierre, n’entrent que pour une part extrêmement
+réduite dans la composition de notre sphéroïde.</P>
+<P>Mais, si la consommation du fer est assurée jusqu’à la fin des siècles, celle
+de la houille ne l’est pas. Loin de là. Les, gens avisés, qui se préoccupent de
+l’avenir, même quand il se chiffre par plusieurs centaines d’années, doivent
+donc rechercher les charbonnages partout où la prévoyante nature les a formés
+aux époques géologiques.</P>
+<P>« Parfait!&nbsp;» répondaient les opposants.</P>
+<P>Et, aux États-Unis comme ailleurs, il se rencontre des gens qui, par envie ou
+haine, aiment à dénigrer, sans compter ceux qui contredisent pour le plaisir de
+contredire.</P>
+<P>« Parfait! disaient ces opposants. Mais, pourquoi y aurait- il du charbon au
+Pôle nord?</P>
+<P>— Pourquoi? répondaient les partisans du président Barbicane. Parce que, très
+vraisemblablement, à l’époque des formations géologiques, le volume du Soleil
+était tel, d’après la théorie de M. Blandet, que la différence de la température
+de l’Équateur et des Pôles n’était pas appréciable. Alors d’immenses forêts
+couvraient les régions septentrionales du globe, bien avant l’apparition de
+l’homme, lorsque notre planète était soumise à l’action permanente de la chaleur
+et de l’humidité.&nbsp;»</P>
+<P>Et, c’est ce que les journaux, les revues, les magazines, à la dévotion de la
+Société, établissaient dans mille articles variés, tantôt sous la forme
+plaisante, tantôt sous la forme scientifique. Or, ces forêts, enlisées au temps
+des énormes convulsions qui ébranlaient le globe avant qu’il n’eût pris son
+assise définitive, avaient certainement dû se transformer en houillères, sous
+l’action du temps, des eaux et de la chaleur interne. Donc, rien de plus
+admissible que cette hypothèse, d’après laquelle le domaine polaire serait riche
+en gisements de houille, prêts à s’ouvrir sous la rivelaine du mineur.</P>
+<P>De plus, il y avait des faits &shy; des faits indéniables. Ces esprits
+positifs, qui ne veulent point tabler sur de simples probabilités, ne pouvaient
+les mettre en doute, et ils étaient de nature à autoriser la recherche des
+différentes variétés de charbon à la surface des régions boréales.</P>
+<P>Et c’est là précisément ce dont le major Donellan et son secrétaire
+s’entretenaient ensemble, quelques jours après, dans le plus sombre recoin de la
+taverne des <I>Two Friends</I>.</P>
+<P>« Eh! disait Dean Toodrink, est-ce que ce Barbicane &shy; que Berry pende un
+jour &shy; aurait raison?</P>
+<P>— C’est probable, répondit le major Donellan, et j’ajouterai même que cela
+doit être certain.</P>
+<P>— Mais, alors, il y aurait des fortunes à gagner en exploitant les régions
+polaires!</P>
+<P>— Assurément! répondit le major. Si l’Amérique du Nord possède de vastes
+gisements de combustible minéral, si on en signale fréquemment de nouveaux, il
+n’est pas douteux qu’il en reste encore de très importants à découvrir, monsieur
+Toodrink. Or, les terres arctiques paraissent être une annexe de ce continent
+américain. Identité de formation et d’aspect. Plus particulièrement, le
+Groënland est un prolongement du Nouveau-Monde, et il est certain que le
+Groënland tient à l’Amérique…</P>
+<P>— Comme une tête de cheval, dont il a la forme, tient au corps de l’animal,
+fit observer le secrétaire du major Donellan.</P>
+<P>— J’ajoute, reprit celui-ci, que, lors de ses explorations sur le territoire
+groënlandais, le professeur Nordenskiöld a reconnu des formations sédimentaires,
+constituées par des grès et des schistes avec des intercalations de lignite, qui
+renferment une quantité considérable de plantes fossiles. Rien que dans le
+district de Diskô, le danois Stoënstrup a reconnu soixante et onze gisements, où
+abondent les empreintes végétales, indiscutables vestiges de cette puissante
+végétation, qui se groupait autrefois avec une extraordinaire intensité autour
+de l’axe polaire.</P>
+<P>— Mais plus haut?… demanda Dean Toodrink.</P>
+<P>— Plus haut, ou plus loin, dans la direction du nord, répliqua le major, la
+présence de la houille s’est affirmée matériellement, et il semble qu’il n’y ait
+qu’à se baisser pour en prendre. Donc, si le charbon est ainsi répandu à la
+surface de ces contrées, ne peut-on en conclure presque avec certitude que les
+gisements s’enfoncent jusque dans les profondeurs de la croûte
+terrestre?&nbsp;»</P>
+<P>Il avait raison, le major Donellan. Comme il connaissait à fond la question
+des formations géologiques au Pôle boréal, c’était là ce qui faisait de lui le
+plus irritable de tous les Anglais en cette circonstance. Et peut-être eût-il
+longtemps parlé sur ce sujet, s’il ne se fût aperçu que les habitués de la
+taverne cherchaient à l’écouter. Aussi, Dean Toodrink et lui jugèrent-ils
+prudent de se tenir sur la réserve, après que ledit Toodrink eut fait cette
+dernière observation :</P>
+<P>« N’êtes-vous pas surpris d’une chose, major Donellan?</P>
+<P>— Et de laquelle?</P>
+<P>— C’est que, dans cette affaire où l’on devait s’attendre à voir figurer des
+ingénieurs ou tout au moins des navigateurs, puisqu’il s’agit du Pôle et de ses
+houillères, ce soient des artilleurs qui la dirigent!</P>
+<P>— Juste, répondit le major, et cela est bien fait pour surprendre!&nbsp;»</P>
+<P>Cependant, chaque matin, les journaux revenaient à la rescousse à propos de
+ces gisements…</P>
+<P>« Des gisements? Et lesquels? demanda la <I>Pall Mall Gazette</I>, dans des
+articles furibonds, inspirés par le haut commerce anglais, qui déblatérait
+contre les arguments de la <I>North Polar Practical Association</I>.</P>
+<P>— Lesquels? répondirent les rédacteurs du <I>Daily-News</I>, de Charleston,
+partisans déterminés du président Barbicane. Mais, tout d’abord, ceux qui ont
+été reconnus par le capitaine Nares, en 1875-76, sur la limite du
+quatre-vingt-deuxième degré de latitude en même temps que des strates qui
+indiquent l’existence d’une flore miocène, riche en peupliers, hêtres, viornes,
+noisetiers et conifères.</P>
+<P>— Et, en 1881-1884, ajoutait le chroniqueur scientifique du <I>New-York
+Witness</I>, durant l’expédition du lieutenant Greely à la baie de lady
+Franklin, une couche de charbon n’a-t-elle pas été découverte par nos nationaux,
+à peu de distance du fort Conger, à la crique Watercourse? Et le docteur Pavy
+n’a-t-il pas pu soutenir avec raison, que ces contrées ne sont point dépourvues
+de dépôts carbonifères, vraisemblablement destinés par la prévoyante nature à
+combattre un jour le froid de ces régions désolées?&nbsp;»</P>
+<P>On le comprend, lorsque des faits aussi probants étaient cités sous
+l’autorité des hardis découvreurs américains, les adversaires du président
+Barbicane ne savaient plus que répondre. Aussi les partisans du « pourquoi y en
+aurait-il, des gisements?&nbsp;» commençaient à baisser pavillon devant les
+partisans du « pourquoi n’y en aurait-il pas?&nbsp;» Oui! Il y en avait &shy; et
+probablement de très considérables. Le sol circumpolaire recelait des masses du
+précieux combustible, précisément enfoui dans les entrailles de ces régions où
+la végétation fût autrefois luxuriante.</P>
+<P>Mais, si le terrain leur manquait sur la question des houillères dont
+l’existence n’était plus douteuse au sein des contrées arctiques, les
+détracteurs prenaient leur revanche en examinant la question sous un autre
+aspect.</P>
+<P>« Soit! dit un jour le major Donellan, lors d’une discussion orale qu’il
+provoqua dans la salle même du Gun- Club, et au cours de laquelle il interpella
+le président Barbicane d’homme à homme. Soit! Je l’admets, je l’affirme même. Il
+y a des houillères dans le domaine acquis par votre Société. Mais allez donc les
+exploiter!…</P>
+<P>— C’est ce que nous ferons, répondit tranquillement Impey Barbicane.</P>
+<P>— Dépassez donc le quatre-vingt-quatrième parallèle, au delà duquel aucun
+explorateur n’a pu s’élever encore!</P>
+<P>— Nous le dépasserons.</P>
+<P>— Atteignez donc le Pôle même!</P>
+<P>— Nous l’atteindrons.&nbsp;»</P>
+<P>Et, à entendre le président du Gun-Club répondre avec tant de sang-froid,
+avec tant d’assurance, à voir cette opinion si hautement, si nettement affirmée,
+les plus obstinés se déclaraient hésitants. Ils se sentaient en présence d’un
+homme qui n’avait rien perdu de ses qualités d’autrefois, calme, froid, d’un
+esprit éminemment sérieux et concentré, exact comme un chronomètre, aventureux,
+mais apportant des idées pratiques jusque dans ses entreprises les plus
+téméraires…</P>
+<P>Si le major Donellan avait une furieuse envie d’étrangler son adversaire, on
+peut en croire ceux qui ont approché cet estimable mais tempétueux gentleman.
+Bah! il était solide, le président Barbicane, moralement et physiquement, «
+ayant un grand tirant d’eau&nbsp;» pour employer une métaphore de Napoléon, et,
+par suite, capable de tenir contre vent et marée. Ses ennemis, ses rivaux, ses
+envieux, ne le savaient, que trop!</P>
+<P>Toutefois, comme on ne peut empêcher les mauvais plaisants de se répandre en
+mauvaises plaisanteries, ce fut sous cette forme que l’irritation se déchaîna
+contre la nouvelle Société. On prêta au président du Gun-Club les projets les
+plus saugrenus. La caricature s’en mêla, surtout en Europe, et plus
+particulièrement dans le Royaume-Uni, qui ne pouvait digérer son insuccès, lors
+de cette bataille où les dollars avaient vaincu les pounds sterlings.</P>
+<P>Ah! ce Yankee avait affirmé qu’il atteindrait le Pôle boréal! Ah! il mettrait
+le pied là où aucun être humain ne l’avait pu mettre encore! Ah! il planterait
+le pavillon des États-Unis sur le seul point du globe terrestre qui reste
+éternellement immobile, lorsque les autres sont emportés dans le mouvement
+diurne!</P>
+<P>Et alors, les caricaturistes de se donner libre carrière.</P>
+<P>Aux vitrines des principaux libraires et des kiosques des grandes villes de
+l’Europe, aussi bien que dans les importantes cités de la Confédération &shy; ce
+pays libre par excellence &shy; apparaissaient croquis et dessins, montrant le
+président Barbicane à la recherche des moyens les plus extravagants pour
+atteindre le Pôle.</P>
+<P>Ici, l’audacieux Américain, aidé de tous les membres du Gun-Club, la pioche à
+la main, creusait un tunnel sous-marin à travers la masse des glaces immergées
+depuis les premières banquises jusqu’au quatre-vingt-dixième degré de latitude
+septentrionale, afin de déboucher à la pointe même de l’axe.</P>
+<P>La, Impey Barbicane, accompagné de J.-T. Maston &shy; très ressemblant &shy;
+et du capitaine Nicholl, descendait en ballon sur ce lieu tant désiré, et, après
+une tentative effrayante, au prix de mille dangers, tous trois conquéraient, un
+morceau de charbon… pesant une demi-livre. C’était tout ce que contenait le
+fameux gisement des régions circumpolaires.</P>
+<P>On « croquait&nbsp;» aussi, dans un numéro du <I>Punch</I>, journal anglais,
+J.-T. Maston, non moins visé que son chef par les caricaturistes. Après avoir
+été saisi en vertu de l’attraction du Pôle magnétique, le secrétaire du Gun-Club
+était irrésistiblement rivé au sol par son crochet de métal.</P>
+<P>Mentionnons, à ce propos, que le célèbre calculateur était d’un tempérament
+trop vif pour prendre par son côté risible cette plaisanterie qui l’attaquait
+dans sa conformation personnelle. Il en fut extrêmement indigné, et Mrs
+Evangélina Scorbitt, on l’imagine aisément, ne fut pas la dernière à partager sa
+juste indignation.</P>
+<P>Un autre croquis, dans la <I>Lanterne magique</I>, de Bruxelles,
+représentait, Impey Barbicane et les membres du Conseil d’administration de la
+Société, opérant au milieu des flammes, comme autant d’incombustibles
+salamandres. Pour fondre les glaces de l’océan Paléocrystique, n’avaient-ils pas
+eu l’idée de répandre à sa surface toute une mer d’alcool, puis d’enflammer
+cette mer &shy; ce qui convertissait le bassin polaire en un immense bol de
+punch? Et, jouant sur ce mot punch, le dessinateur belge n’avait-il pas poussé
+l’irrévérence jusqu’à représenter le président du Gun-Club sous la figure d’un
+ridicule polichinelle? [Note 12: <I>Punch</I> en anglais signifie
+polichinelle.]</P>
+<P>Mais, de toutes ces caricatures, celle qui obtint le plus de succès fut
+publiée par le journal français <I>Charivari</I> sous la signature du
+dessinateur Stop. Dans un estomac de baleine, confortablement meublé et
+capitonné, Impey Barbicane et J.- T. Maston, attablés, jouaient aux échecs, en
+attendant leur arrivée à bon bort. Nouveaux Jonas, le président et son
+secrétaire n’avaient pas hésité à se faire avaler par un énorme mammifère marin,
+et c’était par ce nouveau mode de locomotion, après avoir passé sous les
+banquises, qu’ils comptaient atteindre l’inaccessible Pôle du globe.</P>
+<P>Au fond, le flegmatique directeur de la Société nouvelle s’inquiétait peu de
+cette intempérance de plume et de crayon. Il laissait dire, chanter, parodier,
+caricaturer. Il n’en poursuivait pas moins son oeuvre.</P>
+<P>En effet, après décision prise en conseil, la Société, définitivement
+maîtresse d’exploiter le domaine polaire dont la concession lui avait été
+attribuée par le gouvernement fédéral, venait de faire appel à une souscription
+publique pour la somme de quinze millions de dollars. Les actions émises à cent
+dollars devaient être libérées par un unique versement. Eh bien! tel était le
+crédit de Barbicane and Co que les souscripteurs affluèrent. Mais il faut bien
+le dire, ils appartenaient en presque totalité aux trente-huit États de la
+Confédération.</P>
+<P>« Tant mieux! s’écrièrent les partisans de la <I>North Polar Practical
+Association</I>. L’oeuvre n’en sera que plus américaine!&nbsp;»</P>
+<P>Bref, la « surface&nbsp;» que présentait Barbicane and Co était si bien
+établie, les spéculateurs croyaient avec tant de ténacité à la réalisation de
+ses promesses industrielles, ils admettaient si imperturbablement l’existence
+des houillères du Pôle boréal et la possibilité de les exploiter, que le capital
+de la nouvelle Société fut souscrit trois fois.</P>
+<P>Les souscriptions durent donc être réduites des deux tiers, et, à la date du
+16 décembre, le capital social fut définitivement constitué par un encaisse de
+quinze millions de dollars.</P>
+<P>C’était environ trois fois plus que la somme souscrite au profit du Gun-Club,
+lors de la grande expérience du projectile envoyé de la Terre à la Lune.</P>
+<H4>VI</H4>
+<H4>Dans lequel est interrompue une<BR>conversation téléphonique entre
+Mrs<BR>Scorbitt et J.-T. Maston.</H4>
+<P>Non seulement le président Barbicane avait affirmé qu’il atteindrait son but,
+&shy; et maintenant le capital dont il disposait lui permettait d’y arriver sans
+se heurter à aucun obstacle &shy; mais il n’aurait certainement pas eu l’audace
+de faire appel aux capitaux, s’il n’eût été certain du succès.</P>
+<P>Le Pôle nord allait enfin être conquis par l’audacieux génie de l’homme.</P>
+<P>C’était avéré, le président Barbicane et son Conseil administration avaient
+les moyens de réussir là où tant d’autres avaient échoué. Ils feraient ce que
+n’avaient pu faire ni les Franklin, ni les Kane, ni les De Long, ni les Nares,
+ni les Greely. Ils franchiraient le quatre-vingt-quatrième parallèle, ils
+prendraient possession de la vaste portion du globe acquise par leur dernière
+enchère, ils ajouteraient au pavillon américain la trente-neuvième étoile du
+trente-neuvième État annexé à la Confédération américaine.</P>
+<P>« Fumistes!&nbsp;» ne cessaient de répéter les délégués européens et leurs
+partisans de l’Ancien Monde.</P>
+<P>Rien n’était plus vrai pourtant, et ce moyen pratique, logique, indiscutable,
+de conquérir le Pôle nord, &shy; moyen d’une simplicité que l’on pourrait dire
+enfantine, &shy; c’était J.- T. Maston qui le leur avait suggéré. C’était de ce
+cerveau, où les idées cuisaient dans une matière cérébrale en perpétuelle
+ébullition, que s’était dégagé le projet de cette grande oeuvre géographique, et
+la manière de la conduire à bonne fin.</P>
+<P>On ne saurait trop le répéter, le secrétaire du Gun-Club était un remarquable
+calculateur &shy; nous dirions « émérite&nbsp;», si ce mot n’avait pas une
+signification diamétralement opposée à celle que le vulgaire lui prête. Ce
+n’était qu’un jeu pour lui de résoudre les problèmes les plus compliqués des
+sciences mathématiques. Il se riait des difficultés, aussi bien dans la science
+des grandeurs, qui est l’algèbre, que dans la science des nombres, qui est
+l’arithmétique. Aussi fallait-il le voir manier les symboles, les signes
+conventionnels qui forment la notation algébrique, soit que &shy; lettres de
+l’alphabet &shy; elles représentent les quantités ou grandeurs, soit que &shy;
+lignes accouplées ou croisées &shy; elles indiquent les rapports que l’on peut
+établir entre les quantités et les opérations auxquelles on les soumet.</P>
+<P>Ah! les coefficients, les exposants, les radicaux, les indices et autres
+dispositions adoptées dans cette langue! Comme tous ces signes voltigeaient sous
+sa plume, ou plutôt sous le morceau de craie qui frétillait au bout de son
+crochet de fer, car il aimait à travailler au tableau noir! Et là, sur cette
+surface de dix mètres carrés, &shy; il n’en fallait pas moins à J.-T. Maston
+&shy; il se livrait à l’ardeur de son tempérament d’algébriste. Ce n’étaient
+point des chiffres minuscules qu’il employait dans ses calculs, non! c’étaient
+des chiffres fantaisistes, gigantesques, tracés d’une main fougueuse. Ses 2 et
+ses 3 s’arrondissaient comme des cocotes de papier; ses 7 se dessinaient comme
+des potences, et il n’y manquait qu’un pendu; ses 8 se recourbaient comme de
+larges paires de lunettes; ses 6 et ses 9 se paraphaient de queues
+interminables.</P>
+<P>Et les lettres avec lesquelles il établissait ses formules, les premières de
+l'alphabet, <I>a, b, c</I>, qui lui servaient à représenter les quantités
+connues ou données, et les dernières, <I>x, y, z</I>, dont il se servait pour
+les quantités inconnues ou à déterminer, comme elles étaient accusées d'un trait
+plein, sans déliés, et plus particulièrement ses <I>z</I>, qui se
+contorsionnaient en zigzags fulgurants! Et quelle tournure, ses lettres
+grecques, les π, les λ, les ω, etc., dont un Archimède ou un Euclide eussent été
+fiers!</P>
+<P>Quant aux signes, tracés d'une craie pure et sans tache, c'était tout
+simplement merveilleux. Ses + montraient bien que ce signe marque l'addition de
+deux quantités. Ses –, s'ils étaient plus humbles, faisaient encore bonne
+figure. Ses x se dressaient comme des croix de Saint-André. Quant à ses = ,
+leurs deux traits, rigoureusement égaux, indiquaient, vraiment, que J.-T. Maston
+était d'un pays où l'égalité n'est pas une vaine formule, du moins entre types
+de race blanche. Même grandiose de facture pour ses &lt; , pour ses &gt; , pour
+ses &gt;&lt; , dessinés dans des proportions extraordinaires. Quant au signe √ ,
+qui indique la racine d'un nombre ou d'une quantité, c'était son triomphe, et,
+lorsqu'il le complétait de la barre horizontale sous cette forme :</P>
+<P>&nbsp;</P>
+<P class=center><FONT size=6>√<SUP>¯¯¯¯¯</SUP></FONT></P>
+<P>&nbsp;</P>
+<P class=normal>il semblait que ce bras indicateur, dépassant la limite du
+tableau noir, menaçait le monde entier de le soumettre à ses équations
+furibondes!</P>
+<P>Et ne croyez pas que l’intelligence mathématiques de J.-T. Maston se bornât à
+l’horizon de l’algèbre élémentaire! Non! Ni le calcul différentiel, ni le calcul
+intégral, ni le calcul des variations, ne lui étaient étrangers, et c’est d’une
+main sûre qu’il traçait ce fameux signe de l’intégration, cette lettre,
+effrayante dans sa simplicité,</P>
+<P class=center><FONT size=6>∫</FONT></P>
+<P class=normal>somme d’une infinité d’éléments infiniment petits!</P>
+<P>Il en était de même du signe Σ, qui représente la somme d'un nombre fini
+d'éléments finis, du signe ∞ par lequel les mathématiciens désignent l'infini,
+et de tous les symboles mystérieux qu'emploie cette langue incompréhensible du
+commun des mortels.</P>
+<P>Enfin, cet homme étonnant eût été capable de s’élever jusqu’aux derniers
+échelons des hautes mathématiques.</P>
+<P>Voilà ce qu’était J.-T. Maston! Voilà pourquoi ses collègues pouvaient avoir
+toute confiance, lorsqu’il se chargeait de résoudre les plus abracadabrants
+calculs posés par leurs audacieuses cervelles! Voilà ce qui avait amené le
+Gun-Club à lui confier le problème d’un projectile à lancer de la Terre à la
+Lune! Enfin, voilà pourquoi Mrs. Evangélina Scorbitt, enivrée de sa gloire,
+avait pour lui une admiration qui confinait à l’amour.</P>
+<P>Du reste, dans le cas considéré &shy; c’est à dire la résolution de ce
+problème de la conquête du Pôle boréal &shy; J.-T. Maston n’aurait point à
+s’envoler dans les régions sublimes de l’analyse. Pour permettre aux nouveaux
+concessionnaires du domaine arctique de l’exploiter, le secrétaire du Gun-Club
+ne se trouverait qu’en face d’un problème de mécanique à résoudre, &shy;
+problème compliqué sans doute, qui exigerait des formules ingénieuses, nouvelles
+peut-être, mais dont il se tirerait à son avantage.</P>
+<P>Oui! on pouvait se fier à J.-T. Maston, bien que la moindre faute eût été de
+nature à entraîner la perte de millions. Jamais, depuis l’âge où sa tête
+d’enfant s’était exercée aux premières notions de l’arithmétique, il n’avait
+commis une erreur &shy; même d’un millième de micron, [Note 13: Le micron &shy;
+mesure usuelle en optique &shy; égale un millième de millimètre.] lorsque ses
+calculs avaient pour objet la mesure d’une longueur. S’il se fût trompé rien que
+d’une vingtième décimale, il n’aurait pas hésité à faire sauter son crâne de
+gutta-percha.</P>
+<P>Il importait d’insister sur cette aptitude si remarquable de J.-T. Maston.
+Cela est fait. Maintenant, il s’agit de le montrer en fonction, et, à ce propos,
+il est indispensable de revenir à quelques semaines en arrière.</P>
+<P>C’était un mois environ avant la publication du document adressé aux
+habitants des deux Mondes, que J.-T. Maston s’était chargé de chiffrer les
+éléments du projet dont il avait suggéré à ses collègues les merveilleuses
+conséquences.</P>
+<P>Depuis nombre d’années, J.-T. Maston demeurait au numéro 179 de
+Franklin-street, une des rues les plus tranquilles de Baltimore, loin du
+quartier des affaires, auxquelles il n’entendait rien, loin du bruit de la foule
+qui lui répugnait.</P>
+<P>Là, il occupait une modeste habitation, connue sous le nom de
+Balistic-Cottage, n’ayant pour toute fortune que sa retraite d’officier
+d’artillerie et le traitement qu’il touchait comme secrétaire du Gun-Club. Il
+vivait seul, servi par son nègre Fire-Fire &shy; Feu-Feu! &shy; sobriquet digne
+du valet d’un artilleur. Ce nègre n’était pas un serviteur, c’était un servant,
+un premier servant, et il servait son maître comme il eût servi sa pièce.</P>
+<P>J.-T. Maston était un célibataire convaincu, ayant cette idée que le célibat
+est encore la seule situation qui soit acceptable en ce monde sublunaire. Il
+connaissait le proverbe slave : « Une femme tire plus avec un seul cheveu que
+quatre boeufs à la charrue!&nbsp;» et il se défiait.</P>
+<P>Et pourtant, s’il occupait solitairement Balistic-Cottage, c’était parce
+qu’il le voulait bien. On le sait, il n’aurait eu qu’un geste à faire pour
+changer sa solitude à un en solitude à deux, et la médiocrité de sa fortune pour
+les richesses d’un millionnaire. Il n’en pouvait douter : Mrs Evangelina
+Scorbitt eût été heureuse de… Mais, jusqu’ici du moins, J.-T. Maston n’eût pas
+été heureux de… Et il semblait certain que ces deux êtres, si bien faits l’un
+pour l’autre &shy; c’était du moins l’opinion de la tendre veuve &shy;
+n’arriveraient jamais à opérer cette transformation.</P>
+<P>Le cottage était très simple. Un rez-de-chaussée à véranda et un étage
+au-dessus. Petit salon et petite salle à manger, en bas, avec la cuisine et
+l’office, contenus dans un bâtiment annexé en retour du jardinet. En haut,
+chambre à coucher sur la rue, cabinet de travail sur le jardin, où rien
+n’arrivait des tumultes de l’extérieur. <I>Buen retiro</I> du savant et du sage,
+entre les murs duquel s’étaient résolus tant de calculs, et qu’auraient envié
+Newton, Laplace ou Cauchy.</P>
+<P>Quelle différence avec l’hôtel de Mrs Evangélina Scorbitt, élevé dans le
+riche quartier de New-Park, avec sa façade à balcons, revêtue des fantaisies
+sculpturales de l’architecture anglo-saxonne, à. la fois gothique et
+renaissance, ses salons richement meublés, son hall grandiose, ses galeries de
+tableaux, dans lesquelles les maîtres français tenaient la haute place, son
+escalier à double révolution, son nombreux domestique, ses écuries, ses remises,
+son jardin avec pelouses, grands arbres, fontaines jaillissantes, la tour qui
+dominait l’ensemble des bâtiments, au sommet de laquelle la brise agitait le
+pavillon bleu et or des Scorbitts!</P>
+<P>Trois milles, oui! trois grands milles, au moins, séparaient l’hôtel de
+New-Park de Balistic-Cottage. Mais un fil téléphonique spécial reliait les deux
+habitations, et sur le « Allo! Allo!&nbsp;» qui demandait la communication entre
+le cottage et l’hôtel, la conversation s’établissait. Si les causeurs ne
+pouvaient se voir, ils pouvaient s’entendre. Ce qui n’étonnera personne, c’est
+que Mrs Evangélina Scorbitt appelait plus souvent J.-T. Maston devant sa plaque
+vibrante que J.-T. Maston n’appelait Mrs Evangélina Scorbitt devant la sienne.
+Alors le calculateur quittait son travail non sans quelque dépit, il recevait un
+bonjour amical, il y répondait par un grognement dont le courant électrique, il
+faut le croire, adoucissait les peu galantes intonations, et il se remettait à
+ses problèmes.</P>
+<P>Ce fut dans la journée du 3 octobre, après une dernière et longue conférence,
+que J.-T. Maston prit congé de ses collègues pour se mettre à la besogne.
+Travail des plus important dont il s’était chargé, puisqu’il s’agissait de
+calculer les procédés mécaniques qui donneraient accès au Pôle boréal et
+permettraient d’exploiter les gisements enfouis sous ses glaces.</P>
+<P>J.-T. Maston avait estimé à une huitaine de jours le temps exigé pour
+accomplir sa besogne mystérieuse, véritablement compliquée et délicate,
+nécessitant la résolution d’équations diverses, qui portaient sur la mécanique,
+la géométrie analytique à trois dimensions, la géométrie polaire et la
+trigonométrie.</P>
+<P>Afin d’échapper à toute cause de trouble, il avait été convenu que le
+secrétaire du Gun-Club, retiré dans son cottage, n’y serait dérangé par
+personne. Un gros chagrin pour Mrs Evangélina Scorbitt; mais elle dut se
+résigner. Aussi, en même temps que le président Barbicane, le capitaine Nicholl,
+leurs collègues le fringant Bilsby, le colonel Bloomsberry, Tom Hunter aux
+jambes de bois, était- elle venue, dans l’après-midi, faire une dernière visite
+à J.-T. Maston.</P>
+<P>« Vous réussirez, cher Maston! dit-elle, au moment où ils allaient se
+séparer.</P>
+<P>— Et surtout, ne commettez pas d’erreur! ajouta en souriant le président
+Barbicane.</P>
+<P>— Une erreur!… lui!… s’écria Mrs Evangélina Scorbitt.</P>
+<P>— Pas plus que Dieu n’en a commis en combinant les lois de la mécanique
+céleste!&nbsp;» répondit modestement le secrétaire du Gun-Club.</P>
+<P>Puis, après une poignée de main des uns, après quelques soupirs de l’autre,
+souhaits de réussite et recommandations de ne point se surmener, par un travail
+excessif, chacun prit congé du calculateur. La porte de Balistic-Cottage se
+ferma, et Fire-Fire eut ordre de ne la rouvrir à personne &shy; fût-ce même au
+président des États-Unis d’Amérique.</P>
+<P>Pendant les deux premiers jours de réclusion, J.-T. Maston réfléchit de tête,
+sans prendre la craie, au problème qui lui était posé. Il relut certains
+ouvrages relatifs aux éléments, la Terre, sa masse, sa densité, son volume, sa
+forme, ses mouvements de rotation sur son axe et de translation le long de son
+orbite &shy; éléments qui devaient former la base de ses calculs.</P>
+<P>Voici les principales de ces données, qu’il est bon de remettre sous les yeux
+du lecteur :</P>
+<P>Forme de la Terre : un ellipsoïde de révolution, dont le plus long rayon est
+de 6&nbsp;377&nbsp;398 mètres ou 1594 lieues de 4 kilomètres en nombres ronds
+&shy; le plus court étant de 6&nbsp;356&nbsp;080 mètres ou de 1589 lieues. Cela
+constitue pour les deux rayons, par suite de l’aplatissement de notre sphéroïde
+aux Pôles, une différence de 21&nbsp;318 mètres, environ 5 lieues.</P>
+<P>Circonférence de la Terre à l’Équateur : 40&nbsp;000 kilomètres, soit
+10&nbsp;000 lieues de 4 kilomètres.</P>
+<P>Surface de la Terre &shy; évaluation approximative : 510 millions de
+kilomètres carrés.</P>
+<P>Volume de la Terre : environ 1000 milliard de kilomètres cubes, c’est-à-dire
+de cubes ayant chacun mille mètres en longueur, largeur et hauteur.</P>
+<P>Densité de la Terre : à peu près cinq fois celle de l’eau, c’est-à-dire un
+peu supérieure à la densité du spath pesant, presque celle de l’iode, &shy; soit
+5480 kilogrammes pour poids moyen d’un mètre cube de la Terre, supposée pesée
+par morceaux successivement amenés à sa surface. C’est le nombre qu’a déduit
+Cavendish au moyen de la balance inventée et construite par Mitchell, ou plus
+rigoureusement 5670 kilogrammes, d’après les rectifications de Baily. MM.
+Wilsing, Cornu, Baille, etc., ont depuis répété ces mesures.</P>
+<P>Durée de translation de la Terre autour du soleil : 365 jours un quart,
+constituant l’année solaire, ou plus exactement 365 jours 6 heures 9 minutes 10
+secondes 37 centièmes, &shy; ce qui donne à notre sphéroïde &shy; par seconde
+&shy; une vitesse de 30&nbsp;400 mètres ou 7 lieues 6 dixièmes.</P>
+<P>Chemin parcouru dans la rotation de la Terre sur son axe par les points de sa
+surface situés à l’Équateur : 463 mètres par seconde ou 417 lieues par
+heure.</P>
+<P>Voici, maintenant, quelles furent les unités de longueur, de force, de temps
+et d’angle, que prit J.-T. Maston pour mesure dans ses calculs : le mètre, le
+kilogramme, la seconde, et l’angle au centre qui intercepte dans un cercle
+quelconque un arc égal au rayon.</P>
+<P>Ce fut le 5 octobre, vers cinq heures de l’après-midi &shy; il importe de
+préciser quand il s’agit d’une oeuvre aussi mémorable &shy; que J.-T. Maston,
+après mûres réflexions, se mit au travail écrit. Et, tout d’abord, il attaqua
+son problème par la base, c’est-à-dire par le nombre qui représente la
+circonférence de la Terre à l’un de ses grands cercles, soit à l’Équateur.</P>
+<P>Le tableau noir était là, dans un angle du cabinet, sur le chevalet de chêne
+ciré, bien éclairé par l’une des fenêtres qui s’ouvrait du côté du jardin. De
+petits bâtons de craie étaient rangés sur la planchette ajustée au bas du
+tableau. L’éponge pour effacer se trouvait à portée de la main gauche du
+calculateur. Quant à sa main droite ou plutôt son crochet postiche, il était
+réservé pour le tracé des figures, des formules et des chiffres.</P>
+<P>Au début, J.-T. Maston, décrivant un trait remarquablement circulaire, traça
+une circonférence qui représentait le sphéroïde terrestre. À l’Équateur, la
+courbure du globe fut marquée par une ligne pleine, représentant la partie
+antérieure de la courbe, puis par une ligne ponctuée, indiquant la partie
+postérieure &shy; de manière à bien faire sentir la projection d’une figure
+sphérique. Quant à l’axe sortant par les deux Pôles, ce fut un trait
+perpendiculaire au plan de l’Équateur, que marquèrent les lettres N et S.</P>
+<P>Puis, sur le coin à droite du tableau, fut inscrit ce nombre, qui représente
+en mètres la circonférence de la Terre :</P>
+<P class=center>40&nbsp;000&nbsp;000</P>
+<P class=normal>Cela fait, J.-T. Maston se mit en posture pour commencer la
+série de ses calculs.</P>
+<P>Il était si préoccupé qu’il n’avait point observé l’état du ciel &shy; lequel
+s’était sensiblement modifié dans l’après-midi. Depuis une heure, montait un de
+ces gros orages, dont l’influence affecte l’organisme de tous les êtres vivants.
+Des nuages livides, sortes de flocons blanchâtres, accumulés sur un fond gris
+mat, passaient pesamment au-dessus de la ville. Des roulements lointains se
+répercutaient entre les cavités sonores de la Terre et de l’espace. Un ou deux
+éclairs avaient déjà zébré l’atmosphère, où la tension électrique était portée
+au plus haut point.</P>
+<P>J.-T. Maston, de plus en plus absorbé, ne voyait rien, n’entendait rien.</P>
+<P>Soudain, un timbre électrique troubla par ses tintements précipités le
+silence du cabinet.</P>
+<P>« Bon! s’écria J.-T. Maston. Quand ce n’est pas par la porte que viennent les
+importuns, c’est par le fil téléphonique!… Une belle invention pour les gens qui
+veulent rester en repos!… Je vais prendre la précaution d’interrompre le courant
+pendant toute la durée de mon travail!&nbsp;»</P>
+<P>Et, s’avançant vers la plaque :</P>
+<P>« Que me veut-on? demanda-t-il.</P>
+<P>— Entrer en communication pour quelques instants! répondit une voix
+féminine.</P>
+<P>— Et qui me parle?…</P>
+<P>— Ne m’avez-vous pas reconnue, cher monsieur Maston? C’est moi… mistress
+Scorbitt!</P>
+<P>— Mistress Scorbitt!… Elle ne me laissera donc pas une minute de
+tranquillité!&nbsp;»</P>
+<P>Mais ces derniers mots &shy; peu agréables pour l’aimable veuve &shy; furent
+prudemment murmurés à distance, de manière à ne pas impressionner la plaque de
+l’appareil.</P>
+<P>Puis J.-T. Maston, comprenant qu’il ne pouvait se dispenser de répondre, au
+moins par une phrase polie, reprit :</P>
+<P>« Ah! c’est vous, mistress Scorbitt?</P>
+<P>— Moi, cher monsieur Maston!</P>
+<P>— Et que me veut mistress Scorbitt?…</P>
+<P>— Vous prévenir qu’un violent orage ne tardera pas à éclater au-dessus de la
+ville!</P>
+<P>— Eh bien, je ne puis l’empêcher…</P>
+<P>— Non, mais je viens vous demander si vous avez eu soin de fermer vos
+fenêtres…&nbsp;»</P>
+<P>Mrs Evangélina Scorbitt avait à peine achevé cette phrase, qu’un formidable
+coup de tonnerre emplissait l’espace. On eût dit qu’une immense pièce de soie se
+déchirait sur une longueur infinie. La foudre était tombée dans le voisinage de
+Balistic-Cottage, et le fluide, conduit par le fil du téléphone, venait
+d’envahir le cabinet du calculateur avec une brutalité toute électrique.</P>
+<P>J.-T. Maston, penché sur la plaque de l’appareil, reçut la plus belle gifle
+voltaïque qui ait jamais été appliquée sur la joue d’un savant. Puis,
+l’étincelle filant par son crochet de fer, il fut renversé comme un simple
+capucin de carte. En même temps, le tableau noir, heurté par lui, vola dans un
+coin de la chambre. Après quoi, la foudre, sortant par l’invisible trou d’une
+vitre, gagna un tuyau de conduite et alla se perdre dans le sol.</P>
+<P>Abasourdi &shy; on le serait à moins &shy; J.-T. Maston se releva, se frotta
+les différentes parties du corps, s’assura qu’il n’était point blessé. Cela
+fait, n’ayant rien perdu de son sang-froid, comme il convenait à un ancien
+pointeur de Columbiad, il remit tout en ordre dans son cabinet, redressa son
+chevalet, replaça son tableau, ramassa les bouts de craie éparpillés sur le
+tapis, et vint reprendre son travail si brusquement interrompu.</P>
+<P>Mais il s’aperçut alors que, par suite de la chute du tableau, l’inscription
+qu’il avait tracée à droite, et qui représentait en mètres la circonférence
+terrestre à l’Équateur, était partiellement effacée. Il commençait donc à la
+rétablir, lorsque le timbre résonna de nouveau avec un titillement fébrile.</P>
+<P>« Encore!&nbsp;» s’écria J.-T. Maston.</P>
+<P>Et il alla se placer devant l’appareil.</P>
+<P>« Qui est là?… demanda-t-il.</P>
+<P>— Mistress Scorbitt.</P>
+<P>— Et que me veut mistress Scorbitt?</P>
+<P>— Est-ce que cet horrible tonnerre n’est pas tombé sur Balistic-Cottage?</P>
+<P>— J’ai tout lieu de le croire!</P>
+<P>— Ah! grand Dieu!… La foudre…</P>
+<P>— Rassurez-vous, mistress Scorbitt!</P>
+<P>— Vous n’avez pas eu de mal, cher monsieur Maston?</P>
+<P>— Pas eu…</P>
+<P>— Vous êtes bien certain de ne pas avoir été touché?…</P>
+<P>— Je ne suis touché que de votre amitié pour moi, crut devoir répondre
+galamment J.-T. Maston.</P>
+<P>— Bonsoir, cher Maston!</P>
+<P>— Bonsoir, chère mistress Scorbitt.&nbsp;»</P>
+<P>Et il ajouta en retournant à sa place :</P>
+<P>« Au diable soit-elle, cette excellente femme! Si elle ne m’avait pas si
+maladroitement appelé au téléphone, je n’aurais pas couru le risque d’être
+foudroyé!&nbsp;»</P>
+<P>Cette fois, c’était bien fini. J.-T. Maston ne devait plus être dérangé au
+cours de sa besogne. D’ailleurs, afin de mieux assurer le calme nécessaire à ses
+travaux, il rendit son appareil complètement aphone, en interrompant la
+communication électrique.</P>
+<P>Reprenant pour base le nombre qu’il venait d’écrire, il en déduisit les
+diverses formules, puis, finalement, une formule définitive, qu’il posa à gauche
+sur le tableau, après avoir effacé tous les chiffres dont il l’avait tirée.</P>
+<P>Et alors, il se lança dans une interminable série de signes algébriques…</P>
+<HR>
+
+<P>Huit jours plus tard, le 11 octobre, ce magnifique calcul de mécanique était
+résolu, et le secrétaire du Gun-Club apportait triomphalement à ses collègues la
+solution du problème qu’ils attendaient avec une impatience bien naturelle.</P>
+<P>Le moyen pratique d’arriver au Pôle nord pour en exploiter les houillères
+était mathématiquement établi. Aussi, une Société fut-elle fondée sous le titre
+de <I>North Polar Practical Association</I>, à laquelle le gouvernement de
+Washington accordait la concession du domaine arctique pour le cas où
+l’adjudication l’en rendrait propriétaire. On sait comment, l’adjudication ayant
+été faite au profit des États-Unis d’Amérique, la nouvelle Société fit appel au
+concours des capitalistes des deux Mondes.</P>
+<H4>VII</H4>
+<H4>Dans lequel le président Barbicane n’en dit<BR>pas plus qu’il ne lui
+convient d’en dire.</H4>
+<P>Le 22 décembre, les souscripteurs de Barbicane and Co furent convoqués en
+assemblée générale. Il va sans dire que les salons du Gun-Club avaient été
+choisis pour lieu de réunion dans l’hôtel d’Union-square. Et, en vérité, c’est à
+peine si le square lui-même eût suffi à enfermer la foule empressée des
+actionnaires. Mais le moyen de faire un meeting en plein air, à cette date, sur
+l’une des places de Baltimore, lorsque la colonne mercurielle s’abaisse de dix
+degrés centigrades au-dessous du zéro de la glace fondante.</P>
+<P>Ordinairement, le vaste hall de Gun-Club &shy; on ne l’a peut- être pas
+oublié &shy; était orné d’engins de toutes sortes empruntés à la noble
+profession de ses membres. On eût dit un véritable musée d’artillerie. Les
+meubles eux-mêmes, sièges et tables, fauteuils et divans, rappelaient, par leur
+forme bizarre, ces engins meurtriers, qui avaient envoyé dans un monde meilleur
+tant de braves gens dont le secret désir eût été de mourir de vieillesse.</P>
+<P>Eh bien! ce jour-là, il avait fallu remiser cet encombrement. Ce n’était pas
+une assemblée guerrière, c’était une assemblée industrielle et pacifique
+qu’Impey Barbicane allait présider. Large place avait donc été faite aux
+nombreux souscripteurs, accourus de tous les points des États-Unis. Dans le
+hall, comme dans les salons y attenant, ils se pressaient, s’écrasaient,
+s’étouffaient, sans compter l’interminable queue, dont les remous se
+prolongeaient jusqu’au milieu d’Union-square.</P>
+<P>Bien entendu, les membres du Gun-Club, &shy; premiers souscripteurs des
+actions de la nouvelle Société, &shy; occupaient des places rapprochées du
+bureau. On distinguait parmi eux, plus triomphants que jamais, le colonel
+Bloomsberry, Tom Hunter aux jambes de bois et leur collègue le fringant Bilsby.
+Très galamment, un confortable fauteuil avait été réservé à Mrs Evangélina
+Scorbitt, qui aurait véritablement eu le droit, en sa qualité de plus forte
+propriétaire de l’immeuble arctique, de siéger à côté du président Barbicane.
+Nombre de femmes, d’ailleurs, appartenant à toutes les classes de la cité,
+fleurissaient de leurs chapeaux aux bouquets assortis, aux plumes extravagantes,
+aux rubans multicolores, la bruyante foule qui se pressait sous la coupole
+vitrée du hall.</P>
+<P>En somme, pour l’immense majorité, les actionnaires présents à cette
+assemblée pouvaient être considérés, non seulement comme des partisans, mais
+comme des amis personnels des membres du Conseil d’administration.</P>
+<P>Une observation, cependant. Les délégués européens, suédois, danois, anglais,
+hollandais et russe, occupaient des places spéciales, et, s’ils assistaient à
+cette réunion, c’est que chacun d’eux avait souscrit le nombre d’actions qui
+donnait droit à une voix délibérative. Après avoir été si parfaitement unis pour
+acquérir, ils ne l’étaient pas moins, actuellement, pour dauber les acquéreurs.
+On imagine aisément quelle intense curiosité. les poussait à connaître la
+communication que le président Barbicane allait faire. Cette communication &shy;
+on n’en doutait pas &shy; jetterait la lumière sur les procédés imaginés pour
+atteindre le Pôle boréal. N’y avait-il pas là une difficulté plus grande encore
+que d’en exploiter les houillères? S’il se présentait quelques objections à
+produire, Éric Baldenak, Boris Karkof, Jacques Jansen, Jan Harald, ne se
+gêneraient pas pour demander la parole. De son côté, le major Donellan, soufflé
+par Dean Toodrink, était bien décidé à pousser son rival Impey Barbicane jusque
+dans ses derniers retranchements.</P>
+<P>Il était huit heures du soir. Le hall, les salons, les cours du Gun-Club
+resplendissaient des lueurs que leur versaient les lustres Edison. Depuis
+l’ouverture des portes assiégées par le public, un tumulte d’incessants murmures
+se dégageait de l’assistance. Mais tout se tut, lorsque l’huissier annonça
+l’entrée du Conseil d’administration.</P>
+<P>La, sur une estrade drapée, devant une table à tapis noirâtre, en pleine
+lumière, prirent place le président Barbicane, le secrétaire J.-T. Maston, leur
+collègue le capitaine Nicholl. Un triple hurrah, ponctué de grognements et de
+hips, éclata dans le hall et se déchaîna jusqu’aux rues adjacentes.</P>
+<P>Solennellement, J.-T. Maston et le capitaine Nicholl s’étaient assis dans la
+plénitude de leur célébrité.</P>
+<P>Alors, le président Barbicane, qui était resté debout, mit sa main gauche
+dans sa poche, sa main droite dans son gilet, et prit la parole en ses termes
+:</P>
+<P>« Souscripteurs et Souscriptrices,</P>
+<P>« Le Conseil d’administration de la <I>North Polar Practical Association</I>
+vous a réunis dans les salons du Gun-Club, afin de vous faire une importante
+communication.</P>
+<P>« Vous l’avez appris par les discussions des journaux, le but de notre
+nouvelle Société est l’exploitation des houillères du Pôle arctique, dont la
+concession nous a été faite par le gouvernement fédéral. Ce domaine, acquis
+après vente publique, constitue l’apport de ses propriétaires dans l’affaire
+dont il s’agit. Les fonds, mis à leur disposition par la souscription close le
+11 décembre dernier, vont leur permettre d’organiser cette entreprise, dont le
+rendement produira un taux d’intérêt inconnu jusqu’à ce jour en n’importe
+quelles opérations commerciales ou industrielles.&nbsp;»</P>
+<P>Ici, premiers murmures approbatifs, qui interrompirent un instant
+l’orateur.</P>
+<P>« Vous n’ignorez pas, reprit-il, comment nous avons été amenés à admettre
+l’existence de riches gisements de houille, peut-être aussi d’ivoire fossile,
+dans les régions circumpolaires. Les documents publiés par la presse du monde
+entier [Note 14: Actuellement, le poids des journaux dépasse chaque année 300
+millions de kilogrammes.] ne peuvent laisser aucun doute sur l’existence de ces
+charbonnages.</P>
+<P>« Or, la houille est devenue la source de toute l’industrie moderne. Sans
+parler du charbon ou du coke, utilisés pour le chauffage, de son emploi pour la
+production de la vapeur ou de l’électricité, faut-il vous citer ses dérivés, les
+couleurs de garance, d’orseille, d’indigo, de fuchsine, de carmin, les parfums
+de vanille, d’amande amère, de reine des prés, de girofle, de winter-green,
+d’anis, de camphre, de thymol et d’héliotropine, les picrates, l’acide
+salicylique, le naphtol, le phénol, l’antipyrine, la benzine, la naphtaline,
+l’acide pyrogallique, l’hydroquinone, le tannin, la saccharine, le goudron,
+l’asphalte, le brai, les huiles de graissage, les vernis, le prussiate jaune de
+potasse, le cyanure, les amers, etc., etc., etc.&nbsp;»</P>
+<P>Et, après cette énumération, l’orateur respira comme un coureur époumoné qui
+s’arrêta pour reprendre haleine. Puis, continuant, grâce à une longue
+inspiration d’air :</P>
+<P>« Il est donc certain, dit-il, que la houille, cette substance précieuse
+entre toutes, s’épuisera en un temps assez limité par suite d’une consommation à
+outrance. Avant cinq cents ans, les houillères en exploitation jusqu’à ce jour
+seront vidées…</P>
+<P>— Trois cents! s’écria un des assistants.</P>
+<P>— Deux cents! répondit un autre.</P>
+<P>— Disons dans un délai plus ou moins rapproché, reprit le président
+Barbicane, et mettons-nous en mesure de découvrir quelques nouveaux lieux de
+production, comme si la houille devait manquer avant la fin du dix-neuvième
+siècle.&nbsp;»</P>
+<P>Ici, une interruption pour permettre aux auditeurs de dresser leurs oreilles,
+puis, une reprise on ces termes :</P>
+<P>« C’est pourquoi, souscripteurs et souscriptrices, levez- vous, suivez-moi et
+partons pour le Pôle!&nbsp;»</P>
+<P>Et, de fait, tout le public s’ébranla, prêt à boucler ses malles, comme si le
+président Barbicane eût montré un navire en partance pour les régions
+arctiques.</P>
+<P>Une observation, jetée d’une voix aigre et claire par le major Donellan,
+arrêta net ce premier mouvement &shy; aussi enthousiaste qu’inconsidéré.</P>
+<P>« Avant de démarrer, demanda-t-il, je pose la question de savoir comment on
+peut se rendre au Pôle? Avez-vous la prétention d’y aller par mer?</P>
+<P>— Ni par mer, ni par terre, ni par air,&nbsp;» répliqua doucement le
+président Barbicane.</P>
+<P>Et l’assemblée se rassit, en proie à un sentiment de curiosité bien
+compréhensible.</P>
+<P>« Vous n’êtes pas sans connaître, reprit l’orateur, quelles tentatives ont
+été faites pour atteindre ce point inaccessible du sphéroïde terrestre.
+Cependant, il convient que je vous les rappelle sommairement. Ce sera rendre un
+juste honneur aux hardis pionniers qui ont survécu, et à ceux qui ont succombé
+dans ces expéditions surhumaines.&nbsp;»</P>
+<P>Approbation unanime, qui courut à travers les auditeurs, quelle que fût leur
+nationalité.</P>
+<P>« En 1845, reprit le président Barbicane, l’anglais sir John Franklin, dans
+un troisième voyage avec l’<I>Erebus</I> et le <I>Terror</I>, dont l’objectif
+est de s’élever jusqu’au Pôle, s’enfonce à travers les parages septentrionaux,
+et on n’entend plus parler de lui.</P>
+<P>« En 1854, l’Américain Kane et son lieutenant Morton s’élancent à la
+recherche de sir John Franklin, et, s’ils revinrent de leur expédition, leur
+navire <I>Advance</I> ne revint pas.</P>
+<P>« En 1859, l’anglais Mac Clintock découvre un document duquel il appert qu’il
+ne reste pas un survivant de la campagne de l’<I>Erebus</I> et du
+<I>Terror</I>.</P>
+<P>« En 1860, l’Américain Hayes quitte Boston sur le schooner
+<I>United-States</I>, dépasse le quatre-vingt-unième parallèle, et revient en
+1862, sans avoir pu s’élever plus haut, malgré les héroïques efforts de ses
+compagnons.</P>
+<P>« En 1869, les capitaines Koldervey et Hegeman, Allemands tous deux, partent
+de Bremerhaven, sur la <I>Hansa</I> et la <I>Germania</I>. La Hansa, écrasée par
+les glaces, sombre un peu au-dessous du soixante et onzième degré de latitude,
+et l’équipage ne doit son salut qu’à ses chaloupes qui lui permettent de
+regagner le littoral du Groënland. Quant à la Germania, plus heureuse, elle
+rentre au port de Bremerhaven, mais elle n’avait pu dépasser le
+soixante-dix-septième parallèle.</P>
+<P>« En 1871, le capitaine Hall s’embarque à New-York sur le steamer
+<I>Polaris</I>. Quatre mois après, pendant un pénible hivernage, ce courageux
+marin succombe aux fatigues. Un an plus tard, le Polaris, entraîné par les
+icebergs, sans s’être élevé au quatre-vingt-deuxième degré de latitude, est
+brisé au milieu des banquises en dérive. Dix-huit hommes de son bord, débarqués
+sous les ordres du lieutenant Tyson, ne parviennent à regagner le continent
+qu’en s’abandonnant sur un radeau de glace aux courants de la mer arctique, et
+jamais on n’a retrouvé les treize hommes perdus avec le Polaris.</P>
+<P>« En 1875, l’Anglais Nares quitte Portsmouth avec l’<I>Alerte</I> et la
+<I>Découverte</I>. C’est dans cette campagne mémorable, où les équipages
+établirent leur quartier d’hiver entre le quatre vingt-deuxième et le
+quatre-vingt-troisième parallèle, que le capitaine Markham, après s’être avancé
+dans la direction du nord, s’arrête à quatre cents milles [Note 15: 740
+kilomètres.] seulement du pôle arctique, dont personne ne s’était autant
+rapproché avant lui.</P>
+<P>« En 1879, notre grand citoyen Gordon Bennett…&nbsp;»</P>
+<P>Ici trois hurrahs, poussés à pleine poitrine, acclamèrent le nom du « grand
+citoyen&nbsp;», le directeur du <I>New-York Herald</I>.</P>
+<P>« … arme la Jeannette qu’il confie au commandant De Long, appartenant à une
+famille d’origine française. La Jeannette part de San Francisco avec
+trente-trois hommes, franchit le détroit de Behring, est prise dans les glaces à
+la hauteur de l’île Herald, sombre à la hauteur de l’île Bennett, à peu près sur
+le soixante dix-septième parallèle. Ses hommes n’ont plus qu’une ressource :
+c’est de se diriger vers le sud avec les canots qu’ils ont sauvés ou à la
+surface des ice- fields. La misère les décime. De Long meurt en octobre. Nombre
+de ses compagnons sont frappés comme lui, et douze seulement reviennent de cette
+expédition.</P>
+<P>« Enfin, en 1881, l’Américain Greely quitte le port Saint- Jean de
+Terre-Neuve avec le steamer <I>Proteus</I>, afin d’aller établir une station à
+la baie de lady Franklin, sur la terre de Grant, un peu au-dessous du
+quatre-vingt-deuxième degré. En cet endroit est fondé le fort Conger. De là, les
+hardis hiverneurs se portent vers l’ouest et vers le nord de la baie. Le
+lieutenant Lockwood et son compagnon Brainard, en mai 1882, s’élèvent jusqu’à
+quatre-vingt-trois degrés trente-cinq minutes, dépassant le capitaine Markham de
+quelques milles.</P>
+<P>« C’est le point extrême atteint jusqu’à ce jour! C’est l’<I>Ultima Thule</I>
+de la cartographie circumpolaire!&nbsp;»</P>
+<P>Ici, nouveaux hurrahs, panachés des hips réglementaires, en l’honneur des
+découvreurs américains.</P>
+<P>« Mais, reprit le président Barbicane, la campagne devait mal finir. Le
+Proteus sombre. Ils sont là vingt-quatre colons arctiques, voués à des misères
+épouvantables. Le docteur Pavy, un Français, et bien d’autres, sont atteints
+mortellement. Greely, secouru par la <I>Thétis</I> en 1883, ne ramène que six de
+ses compagnons. Et l’un des héros de la découverte, le lieutenant Lockwood,
+succombe à son tour, ajoutant un nom de plus au douloureux martyrologe de ces
+régions!&nbsp;»</P>
+<P>Cette fois, ce fut un respectueux silence qui accueillit ces paroles du
+président Barbicane, dont toute l’assistance partageait la légitime émotion.</P>
+<P>Puis, il reprit d’une voix vibrante :</P>
+<P>« Ainsi donc, malgré tant de dévouement et de courage, le
+quatre-vingt-quatrième parallèle n’a jamais pu être dépassé. Et même, on peut
+affirmer qu’il ne le sera jamais par les moyens qui ont été employés jusqu’à ce
+jour, soit des navires pour atteindre la banquise, soit des radeaux pour
+franchir les champs de glace. Il n’est pas permis à l’homme d’affronter de
+pareils dangers, de supporter de tels abaissements de température. C’est donc
+par d’autres voies qu’il faut marcher à la conquête du Pôle!&nbsp;»</P>
+<P>On sentit, au frémissement des auditeurs, que là était le vif de la
+communication, le secret cherché et convoité par tous.</P>
+<P>« Et comment vous y prendrez-vous monsieur?… demanda le délégué de
+l’Angleterre.</P>
+<P>— Avant dix minutes, vous le saurez, major Donellan, répondit le président
+Barbicane,[Note 16: Dans la nomenclature des découvreurs qui ont tenté de
+s’élever jusqu’au Pôle, Barbicane a omis le nom du capitaine Hatteras, dont le
+pavillon aurait flotté sur le quatre-vingt-dixième degré. Cela se comprend,
+ledit capitaine n’étant, vraisemblablement, qu’un héros imaginaire. (Anglais au
+pôle Nord et Désert de Glace, du même auteur).] et j’ajoute, en m’adressant à
+tous nos actionnaires : Ayez confiance en nous, puisque les promoteurs de
+l’affaire sont les mêmes hommes qui, s’embarquant dans un projectile
+cylindro-conique…</P>
+<P>— Cylindro-comique! s’écria Dean Toodrink.</P>
+<P>— … ont osé s’aventurer jusqu’à la Lune…</P>
+<P>— Et on voit bien qu’ils en sont revenus!&nbsp;» ajouta le secrétaire du
+major Donellan, dont les observations malséantes provoquèrent de violentes
+protestations.&nbsp;»</P>
+<P>Mais le président Barbicane, haussant les épaules, reprit d’une voix ferme
+:</P>
+<P>« Oui, avant dix minutes, souscripteurs et souscriptrices, vous saurez à quoi
+vous en tenir.&nbsp;»</P>
+<P>Un murmure, fait de Oh! de Eh! et de Ah! prolongés, accueillit cette
+réponse.</P>
+<P>En vérité, il semblait que l’orateur venait de dire au public :</P>
+<P>« Avant dix minutes, nous serons au Pôle!&nbsp;»</P>
+<P>Il poursuivit en ces termes :</P>
+<P>« Et d’abord, est-ce un continent qui forme la calotte arctique de la Terre?
+N’est-ce point une mer, et le commandant Nares n’a-t-il pas eu raison de la
+nommer « mer</P>
+<P>Paléocrystique&nbsp;», c’est-à-dire mer des anciennes glaces? À cette
+demande, je répondrai : Nous ne le pensons pas.</P>
+<P>— Cela ne peut suffire! s’écria Éric Baldenak. Il ne s’agit pas de ne « point
+penser&nbsp;», il s’agit d’être certain…</P>
+<P>— Eh bien! nous le sommes, répandrai-je à mon bouillant interrupteur. Oui!
+C’est un terrain solide, non un bassin liquide, dont la <I>North Polar Practical
+Association</I> a fait l’acquisition, et qui, maintenant, appartient aux
+États-Unis, sans qu’aucune Puissance européenne y puisse jamais
+prétendre!&nbsp;»</P>
+<P>Murmure au bancs des délégués du vieux Monde.</P>
+<P>« Bah!… Un trou plein d’eau… une cuvette… que vous n’êtes pas capables de
+vider!&nbsp;» s’écria de nouveau Dean Toodrink.</P>
+<P>Et il eut l’approbation bruyante de ses collègues.</P>
+<P>« Non, monsieur, répondit vivement le président Barbicane. Il y a là un
+continent, un plateau qui s’élève &shy; peut-être comme le désert de Gobi dans
+l’Asie Centrale &shy; à trois ou quatre kilomètres au-dessus du niveau de la
+mer. Et cela a pu être facilement et logiquement déduit des observations faites
+sur les contrées limitrophes, dont le domaine polaire n’est que le prolongement.
+Ainsi, pendant leurs explorations, Nordenskiöld, Peary, Maaigaard, ont constaté
+que le Groënland va toujours en montant dans la direction du nord. À cent
+soixante kilomètres vers l’intérieur, en partant de l’île Diskö, son altitude
+est déjà de deux mille trois cents mètres. Or, en tenant compte de ces
+observations, des différents produits, animaux ou végétaux, trouvés dans leurs
+carapaces de glaces séculaires, tels que carcasses de mastodontes, défenses et
+dents d’ivoire, troncs de conifères, on peut affirmer que ce continent fut
+autrefois une terre fertile, habitée par des animaux certainement, par des
+hommes peut-être. Là furent ensevelies les épaisses forêts des époques
+préhistoriques, qui ont formé les gisements de houille dont nous saurons
+poursuivre l’exploitation! Oui! c’est un continent qui s’étend autour du Pôle,
+un continent vierge de toute empreinte humaine, et sur lequel nous irons planter
+le pavillon des États-Unis d’Amérique!&nbsp;»</P>
+<P>Tonnerre d’applaudissements.</P>
+<P>Lorsque les derniers roulements se furent éteints dans les lointaines
+perspectives d’Union-square, on entendit glapir la voix cassante du major
+Donellan. Il disait :</P>
+<P>« Voilà déjà sept minutes d’écoulées sur les dix qui devaient nous suffire
+pour atteindre le Pôle?…</P>
+<P>— Nous y serons dans trois minutes,&nbsp;» répondit froidement le président
+Barbicane.</P>
+<P>Il reprit :</P>
+<P>« Mais, si c’est un continent qui constitue notre nouvel immeuble, et si ce
+continent est surélevé, comme nous avons lieu de le croire, il n’en est pas
+moins obstrué par les glaces éternelles, recouvert d’ice-bergs et d’ice-fields,
+et dans des conditions où l’exploitation en serait difficile…</P>
+<P>— Impossible! dit Jan Harald, qui souligna cette affirmation d’un grand
+geste.</P>
+<P>— Impossible, je le veux bien, répondit Impey Barbicane. Aussi, est-ce à
+vaincre cette impossibilité qu’ont tendu nos efforts. Non seulement, nous
+n’aurons plus besoin de navires ni de traîneaux pour aller au Pôle; mais, grâce
+à nos procédés, la fusion des glaces, anciennes ou nouvelles, s’opérera comme
+par enchantement, et sans que cela nous coûte ni un dollar de notre capital, ni
+une minute de notre travail!&nbsp;»</P>
+<P>Ici un silence absolu. On touchait au moment « chicologique&nbsp;», suivant
+l’élégante expression que murmura Dean Toodrink à l’oreille de Jacques
+Jansen.</P>
+<P>« Messieurs, reprit le président du Gun-Club, Archimède ne demandait qu’un
+point d’appui pour soulever le monde. Eh bien! ce point d’appui, nous l’avons
+trouvé. Un levier devait suffire au grand géomètre de Syracuse, et ce levier
+nous le possédons. Nous sommes donc on mesure de déplacer le Pôle…</P>
+<P>— Déplacer le Pôle!… s’écria Éric Baldenak.</P>
+<P>— L’amener en Amérique!…&nbsp;» s’écria Jan Harald.</P>
+<P>Sans doute, le président Barbicane ne voulait pas encore préciser, car il
+continua, disant :</P>
+<P>« Quant à ce point d’appui…</P>
+<P>— Ne le dites pas!… Ne le dites pas! s’écria un des assistants d’une voix
+formidable.</P>
+<P>— Quant à ce levier…</P>
+<P>— Gardez le secret!… Gardez-le!… s’écria la majorité des spectateurs.</P>
+<P>— Nous le garderons!&nbsp;», répondit le président Barbicane.</P>
+<P>Et si les délégués européens furent dépités de cette réponse, on peut le
+croire. Mais, malgré leurs réclamations, l’orateur ne voulut rien faire
+connaître de ses procédés. Il se contenta d’ajouter :</P>
+<P>« Pour ce qui est des résultats du travail mécanique &shy; travail sans
+précédent dans les annales industrielles &shy; que nous allons entreprendre et
+mener à bonne fin, grâce au concours de vos capitaux, je vais vous en donner
+immédiatement communication.</P>
+<P>— Écoutez!… Écoutez!&nbsp;»</P>
+<P>Et, si on écouta!</P>
+<P>« Tout d’abord, reprit le président Barbicane, l’idée première de notre
+oeuvre revient à l’un de nos plus savants, dévoués et illustres collègues. À lui
+aussi, la gloire d’avoir établi les calculs qui permettent de faire passer cette
+idée de la théorie à la pratique, car, si l’exploitation des houillères
+arctiques n’est qu’un jeu, déplacer le Pôle était un problème que la mécanique
+supérieure pouvait seule résoudre. Voilà pourquoi nous nous sommes adressés à
+l’honorable secrétaire du Gun-Club, J.-T. Maston!</P>
+<P>— Hurrah!… Hip!… hip!… hip! pour J.-T. Maston!&nbsp;» cria tout l’auditoire,
+électrisé par la présence de cet éminent et extraordinaire personnage.</P>
+<P>Ah! combien Mrs Evangélina Scorbitt fut émue des acclamations qui éclatèrent
+autour du célèbre calculateur, et à quel point son coeur en fut délicieusement
+remué!</P>
+<P>Lui, modestement, se contenta de balancer doucement la tête à droite, puis à
+gauche, et de saluer du bout de son crochet l’enthousiaste assistance.</P>
+<P>« Déjà, chers souscripteurs, reprit le président Barbicane, lors du grand
+meeting qui célébra l’arrivée du Français Michel Ardan en Amérique, quelques
+mois avant notre départ pour la Lune…&nbsp;»</P>
+<P>Et ce Yankee parlait aussi simplement de ce voyage que s’il eût été de
+Baltimore à New-York!</P>
+<P>« … J.-T. Maston s’était écrié : "Inventons des machines, trouvons un point
+d’appui et redressons l’axe de la Terre!" Eh bien, vous tous qui m’écoutez,
+sachez-le donc!… Les machines sont inventées, le point d’appui est trouvé, et
+c’est au redressement de l’axe terrestre que nous allons appliquer nos
+efforts!&nbsp;»</P>
+<P>Ici, quelques minutes d’une stupéfaction qui, en France, se fût traduite par
+cette expression populaire mais juste : « Elle est raide, celle-là!&nbsp;»</P>
+<P>« Quoi!… Vous avez la prétention de redresser l’axe? s’écria le major
+Donellan.</P>
+<P>— Oui, monsieur, répondit le président Barbicane, ou, plutôt, nous avons le
+moyen d’en créer un nouveau, sur lequel s’accomplira désormais la rotation
+diurne…</P>
+<P>— Modifier la rotation diurne!… répéta le colonel Karkof, dont les yeux
+jetaient des éclairs.</P>
+<P>— Absolument, et sans toucher à sa durée! répondit le président Barbicane.
+Cette opération reportera le Pôle actuel à peu près sur le soixante-septième
+parallèle, et, dans ces conditions, la Terre se comportera comme la planète
+Jupiter, dont l’axe est presque perpendiculaire au plan de son orbite. Or, ce
+déplacement de vingt-trois degrés vingt-huit minutes suffira pour que notre
+immeuble polaire reçoive une quantité de chaleur suffisant à fondre les glaces
+accumulées depuis des milliers de siècles!&nbsp;»</P>
+<P>L’auditoire était haletant. Personne ne songeait à interrompre l’orateur
+&shy; pas même à l’applaudir. Tous étaient subjugués par cette idée à la fois si
+ingénieuse et si simple : modifier l’axe sur lequel se meut le sphéroïde
+terrestre.</P>
+<P>Quant aux délégués européens, ils étaient simplement abasourdis, aplatis,
+annihilés, et ils restaient bouche close, au dernier degré de
+l’ahurissement.</P>
+<P>Mais les applaudissements éclatèrent à tout rompre, lorsque le président
+Barbicane acheva son discours par cette conclusion sublime dans sa simplicité
+:</P>
+<P>« Donc, c’est le Soleil lui-même qui se chargera de fondre les ice-bergs et
+les banquises, et de rendre facile l’accès du Pôle nord!</P>
+<P>— Ainsi, demanda le major Donellan, puisque l’homme ne peut aller au Pôle,
+c’est le Pôle qui viendra à lui?…</P>
+<P>— Comme vous dites!&nbsp;» répliqua le président Barbicane.</P>
+<H4>VIII</H4>
+<H4>« Comme dans Jupiter?&nbsp;» a dit le<BR>président du Gun-Club.</H4>
+<P>Oui! Comme dans Jupiter.</P>
+<P>Et, lors de cette mémorable séance du meeting en l’honneur de Michel Ardan
+&shy; fort à propos rappelée par l’orateur &shy; si J.-T. Maston s’était
+fougueusement écrié : « Redressons l’axe terrestre!&nbsp;», c’est que
+l’audacieux et fantaisiste Français, l’un des héros du <I>Voyage de la Terre à
+la Lune</I>, le compagnon du président Barbicane et du capitaine Nicholl, venait
+d’entonner un hymne dithyrambique en l’honneur de la plus importante des
+planètes de notre monde solaire. Dans son superbe panégyrique, il ne s’était pas
+fait faute d’en célébrer les avantages spéciaux, tels qu’il vont être
+sommairement rapportés.</P>
+<P>Ainsi donc, d’après le problème résolu par le calculateur du Gun-Club, un
+nouvel axe de rotation allait être substitué à l’ancien axe, sur lequel la Terre
+tourne « depuis que le monde est monde&nbsp;», suivant l’adage vulgaire. En
+outre, ce nouvel axe de rotation serait perpendiculaire au plan de son orbite.
+Dans ces conditions, la situation climatérique de l’ancien Pôle nord serait
+exactement égale à la situation actuelle de Trondjhem en Norvège au printemps.
+Sa cuirasse paléocrystique fondrait donc naturellement sous les rayons du
+Soleil. En même temps, les climats se distribueraient sur notre sphéroïde comme
+à la surface de Jupiter.</P>
+<P>En effet, l’inclinaison de l’axe de cette planète, ou, en d’autres termes,
+l’angle que son axe de rotation fait avec le plan de son écliptique, est de
+88°13’. Un degré et quarante- sept minutes de plus, cet axe serait absolument
+perpendiculaire au plan de l’orbite qu’elle décrit autour du Soleil.</P>
+<P>D’ailleurs, &shy; il importe de bien le spécifier &shy; l’effort que la
+Société Barbicane and Co. allait tenter pour modifier les conditions actuelles
+de la Terre, ne devait point tendre, à proprement parler, au redressement de son
+axe. Mécaniquement, aucune force, si considérable qu’elle fût, ne saurait
+produire un tel résultat. La Terre n’est pas comme une poularde à la broche, qui
+tourne autour d’un axe matériel que l’on puisse prendre à la main et déplacer à
+volonté. Mais, en somme, la création d’un nouvel axe était possible, &shy; on
+dira même facile à obtenir, &shy; du moment que le point d’appui, rêvé par
+Archimède, et le levier, imaginé par J.-T. Maston, étaient à la disposition de
+ces audacieux ingénieurs.</P>
+<P>Toutefois, puisqu’ils paraissaient décidés à tenir leur invention secrète
+jusqu’à nouvel ordre, il fallait se borner à en étudier les conséquences.</P>
+<P>C’est ce que firent tout d’abord les journaux et les revues, en rappelant aux
+savants, en apprenant aux ignorants, ce qui résultait pour Jupiter de la
+perpendicularité approximative de son axe sur le plan de son orbite.</P>
+<P>Jupiter, qui fait partie du monde solaire, comme Mercure, Vénus, la Terre,
+Mars, Saturne, Uranus et Neptune, circule à près de deux cents millions de
+lieues du foyer commun, son volume étant environ treize cents fois celui de la
+Terre.</P>
+<P>Or, s’il existe une vie « jovienne&nbsp;», c’est-à-dire s’il y a des
+habitants à la surface de Jupiter, voici quels sont les avantages certains que
+leur offre ladite planète &shy; avantages si fantaisistement mis en relief, lors
+du mémorable meeting qui avait précédé le voyage à la Lune.</P>
+<P>Et, en premier lieu, pendant la révolution diurne de Jupiter qui ne dure que
+9 heures 55 minutes, les jours, sont constamment égaux aux nuits par n’importe
+quelle latitude &shy; soit 4 heures 77 minutes pour le jour, 4 heures 77 minutes
+pour la nuit.</P>
+<P>« Voilà, firent observer les partisans de l’existence des Joviens, voilà qui
+convient aux gens d’habitudes régulières. Ils seront enchantés de se soumettre à
+cette régularité!&nbsp;»</P>
+<P>Eh bien! c’est ce qui se produirait sur la Terre, si le président Barbicane
+accomplissait son oeuvre. Seulement, comme le mouvement de rotation sur le
+nouvel axe terrestre ne serait ni accru ni amoindri, comme vingt-quatre heures
+sépareraient toujours deux midis successifs, les nuits et les jours seraient
+exactement de douze heures en n’importe quel point de notre sphéroïde. Les
+crépuscules et les aubes allongeraient les jours d’une quantité toujours égale.
+On vivrait au milieu d’un équinoxe perpétuel, tel qu’il se produit le 21 mars et
+le 21 septembre sur toutes les latitudes du globe, lorsque l’astre radieux
+décrit sa courbe apparente dans le plan de l’Équateur.</P>
+<P>« Mais le phénomène climatérique le plus curieux, et non le moins
+intéressant, ajoutaient avec raison les enthousiastes, ce sera l’absence de
+saisons!&nbsp;»</P>
+<P>En effet, c’est grâce à l’inclinaison de l’axe sur le plan de l’orbite, que
+se produisent ces variations annuelles, connues sous les noms de printemps,
+d’été, d’automne et d’hiver. Or, les Joviens ne connaissent rien de ces saisons.
+Donc les Terrestriens ne les connaîtraient plus. Du moment que le nouvel axe
+serait perpendiculaire à l’écliptique, il n’y aurait ni zones glaciales ni zones
+torrides, mais toute la Terre jouirait d’une zone tempérée.</P>
+<P>Voici pourquoi.</P>
+<P>Qu’est-ce que c’est que la zone torride? C’est la partie de la surface du
+globe comprise entre les Tropiques du Cancer et du Capricorne. Tous les points
+de cette zone jouissent de la propriété de voir le Soleil deux fois par an à
+leur zénith, tandis que pour les points des Tropiques, ce phénomène ne se
+produit annuellement qu’une fois.</P>
+<P>Qu’est-ce que c’est que la zone tempérée? C’est la partie qui comprend les
+régions situées entre les Tropiques et les Cercles polaires, entre 23°28’ et
+66°72’ de latitude, et pour lesquelles le Soleil ne s’élève jamais jusqu’au
+zénith, mais paraît tous les jours au-dessus de l’horizon.</P>
+<P>Qu’est-ce que c’est que la zone glaciale? C’est cette partie des régions
+circumpolaires que le Soleil abandonne complètement pendant un laps de temps,
+qui, pour le Pôle même, peut aller jusqu’à six mois.</P>
+<P>On le comprend, une conséquence des diverses hauteurs que peut atteindre le
+Soleil au-dessus de l’horizon, c’est qu’il en résulte une chaleur excessive pour
+la zone torride &shy; une chaleur modérée mais variable à mesure qu’on s’éloigne
+des Tropiques pour la zone tempérée, &shy; un froid excessif pour la zone
+glaciale depuis les Cercles polaires jusqu’aux Pôles.</P>
+<P>Eh bien, les choses ne se passeraient plus ainsi à la surface de la Terre,
+par suite de la perpendicularité du nouvel axe. Le Soleil se maintiendrait
+immuablement dans le plan de l’Équateur. Durant toute l’année, il tracerait
+pendant douze heures sa course imperturbable, en montant jusqu’à une distance du
+zénith égale à la latitude du lieu, par conséquent d’autant plus haut que le
+point est plus voisin de l’Équateur. Ainsi, pour les pays situés par vingt
+degrés de latitude, il s’élèverait chaque jour jusqu’à soixante-dix degrés
+au-dessus de l’horizon, &shy; pour les pays situés par quarante-neuf degrés,
+jusqu’à quarante et un, &shy; pour les points situés sur le soixante-septième
+parallèle, jusqu’à vingt-trois degrés. Donc les jours conserveraient une
+régularité parfaite, mesurés par le Soleil, qui se lèverait et se coucherait
+toutes les douze heures au même point de l’horizon.</P>
+<P>« Et voyez les avantages! répétaient les amis du président Barbicane. Chacun,
+suivant son tempérament, pourra choisir le climat invariable qui conviendra à
+ses rhumes ou à ses rhumatismes, sur un globe où l’on ne connaîtra plus les
+variations de chaleur actuellement si regrettables!&nbsp;»</P>
+<P>En résumé, Barbicane and Co, Titans modernes, allaient modifier l’état de
+choses qui existait depuis l’époque où le sphéroïde terrestre, penché sur son
+orbite, s’était concentré pour devenir la Terre telle qu’elle est.</P>
+<P>À la vérité, l’observateur y perdrait quelques-unes des constellations ou
+étoiles qu’il est habitué à voir sur le champ du ciel. Le poste n’aurait plus
+les longues nuits d’hiver ni les longs jours d’été à encadrer dans ses rimes
+modernes « avec la consonne d’appui.&nbsp;» Mais, en somme, quel profit pour la
+généralité des humains!</P>
+<P>« De plus, répétaient les journaux dévoués au président Barbicane, puisque
+les productions du sol terrestre seront régularisées, l’agronome pourra
+distribuer à chaque espèce végétale la température qui lui paraîtra
+favorable.</P>
+<P>— Bon! ripostaient les feuilles ennemies, est-ce qu’il n’y aura pas toujours
+des pluies, des grêles, des tempêtes, des trombes, des orages, tous ces météores
+qui parfois compromettent si gravement l’avenir des récoltes et la fortune des
+cultivateurs?</P>
+<P>— Sans doute, reprenait le choeur des amis, mais ces désastres seront
+probablement plus rares par suite de la régularité climatérique qui empêchera
+les troubles de l’atmosphère. Oui! l’humanité profitera grandement de ce nouvel
+état de choses. Oui! ce sera la véritable transformation du globe terrestre.
+Oui! Barbicane and Co auront rendu service aux générations présentes et futures,
+en détruisant, avec l’inégalité des jours et des nuits, la diversité fâcheuse
+des saisons. Oui! comme le disait Michel Ardan, notre sphéroïde, à la surface
+duquel il fait toujours trop chaud ou trop froid, ne sera plus la planète aux
+rhumes, aux coryzas, aux fluxions de poitrine. Il n’y aura d’enrhumés que ceux
+qui le voudront bien, puisqu’il leur sera toujours loisible d’aller habiter un
+pays convenable à leurs bronches.&nbsp;»</P>
+<P>Et, dans son numéro du 27 décembre, le <I>Sun</I>, de New- York, termina le
+plus éloquent des articles en s’écriant :</P>
+<P>« Honneur au président Barbicane et à ses collègues! Non seulement ces
+audacieux auront, pour ainsi dire, annexé une nouvelle province au continent
+américain, et par là même agrandi le champ déjà si vaste de la Confédération,
+mais ils auront rendu la Terre plus hygiéniquement habitable, et aussi plus
+productive, puisqu’on pourra semer dès qu’on aura récolté, et que, le grain
+germant sans retard, il n’y aura plus de temps perdu en hiver. Non seulement les
+richesses houillères se seront accrues par l’exploitation de nouveaux gisements,
+qui assureront la consommation de cette indispensable matière pendant de longues
+années peut-être, mais les conditions climatériques de notre globe se seront
+transformées à son avantage. Barbicane et ses collègues auront modifié, pour le
+plus grand bien de leurs semblables, l’oeuvre du Créateur. Honneur à ces hommes,
+qui prendront le premier rang parmi les bienfaiteurs de l’humanité!&nbsp;»</P>
+<H4>IX</H4>
+<H4>Dans lequel on sent apparaître un Deus ex<BR>Machina d’origine
+française.</H4>
+<P>Tels devaient donc être les profits dus à la modification apportée par le
+président Barbicane à l’axe de rotation. On le sait, d’ailleurs, cette
+modification ne devait affecter que dans une mesure insensible le mouvement de
+translation de notre sphéroïde autour du Soleil. La Terre continuerait à décrire
+son orbite immuable à travers l’espace, et les conditions de l’année solaire ne
+seraient point altérées.</P>
+<P>Lorsque les conséquences du changement de l’axe furent portées à la
+connaissance du monde entier, elles eurent un retentissement extraordinaire. Et,
+à la première heure, on fit un accueil enthousiaste à ce problème de haute
+mécanique. La perspective d’avoir des saisons d’une égalité constante, et,
+suivant la latitude, « au gré des consommateurs&nbsp;», était extrêmement
+séduisante. On « s’emballait&nbsp;» sur cette pensée que tous les mortels
+pourraient jouir de ce printemps perpétuel que le chantre de Télémaque accordait
+à l’île de Calypso, et qu’ils auraient même le choix entre un printemps frais et
+un printemps tiède. Quant à la position du nouvel axe sur lequel s’accomplirait
+la rotation diurne, c’était un secret que ni le président Barbicane, ni le
+capitaine Nicholl, ni J.-T. Maston ne semblaient vouloir livrer au public. Le
+dévoileraient-ils avant, ou ne le connaîtrait-on qu’après l’expérience? Il n’en
+fallait pas davantage pour que l’opinion commençât à s’inquiéter quelque
+peu.</P>
+<P>Une observation vint naturellement à l’esprit, et fut vivement commentée dans
+les journaux. Par quel effort mécanique se produirait ce changement, qui
+exigerait évidemment l’emploi d’une force énorme?</P>
+<P>Le Forum, importante revue de New-York, fit justement remarquer ceci :</P>
+<P>« Si la Terre n’eût pas tourné sur un axe, peut-être aurait- il suffi d’un
+choc relativement faible pour lui donner un mouvement de rotation autour d’un
+axe arbitrairement choisi, mais elle peut être assimilée à un énorme gyroscope,
+se mouvant avec une assez grande rapidité, et une loi de la nature veut qu’un
+semblable appareil ait une propension à tourner constamment autour du même axe.
+Léon Foucault l’a démontré matériellement par des expériences célèbres. Il sera
+donc très difficile, pour ne pas dire impossible, de l’en faire
+dévier!&nbsp;»</P>
+<P>Rien de plus juste. Aussi, après s’être demandé quel serait l’effort imaginé
+par les ingénieurs de la <I>North Polar Practical Association</I>, il était non
+moins intéressant de savoir si cet effort serait insensiblement ou brusquement
+produit. Et, dans ce dernier cas, ne surviendrait-il pas des catastrophes
+effrayantes à la surface du globe, au moment où le changement d’axe
+s’effectuerait, grâce aux procédés de Barbicane and Co?</P>
+<P>Il y avait là de quoi préoccuper aussi bien les savants que les ignorants des
+deux Mondes. En somme, un choc est un choc, et il n’est jamais agréable d’en
+ressentir le coup ou même le contrecoup. Il semblait, vraiment, que les
+promoteurs de l’affaire ne s’étaient point préoccupés des bouleversements que
+leur oeuvre pouvait provoquer sur notre infortuné globe pour n’en voir que les
+avantages. Aussi, très adroitement, les délégués européens, plus que jamais
+irrités de leur défaite et résolus à tirer parti de cette circonstance,
+commencèrent-ils à soulever l’opinion publique contre le président du
+Gun-Club.</P>
+<P>On ne l’a pas oublié, la France, n’ayant fait valoir aucune prétention sur
+les contrées circumpolaires, ne figurait point parmi les Puissances qui avaient
+pris part à l’adjudication. Cependant, si elle s’était officiellement détachée
+de la question, un Français, on l’a dit, avait eu la pensée de se rendre à
+Baltimore, afin de suivre, pour son compte personnel et son agrément
+particulier, les diverses phases de cette gigantesque entreprise.</P>
+<P>C’était un ingénieur au corps des Mines, âgé de trente- cinq ans. Entré le
+premier à l’École Polytechnique et sorti le premier, il est permis de le
+présenter comme un mathématicien hors ligne, très probablement supérieur à J.-T.
+Maston, qui, lui, s’il était un calculateur remarquable, n’était que calculateur
+&shy; ce qu’eût été un Le Verrier auprès d’un Laplace ou d’un Newton.</P>
+<P>Cet ingénieur &shy; ce qui ne gâtait rien &shy; était un homme d’esprit, un
+fantaisiste, un original comme il s’en rencontre quelquefois dans les Ponts et
+rarement dans les Mines. Il avait une manière à lui de dire les choses et
+particulièrement amusante. Lorsqu’il causait avec ses intimes, même lorsqu’il
+parlait science, il le faisait avec le laisser-aller d’un gamin de Paris. Il
+aimait les mots de cette langue populaire, les expressions auxquelles la mode a
+si rapidement donné droit de cité. Dans ses moments d’abandon, on eût dit que
+son langage se serait très mal accommodé des formules académiques, et il ne s’y
+résignait que lorsqu’il avait la plume à la main. C’était, en même temps, un
+travailleur acharné, pouvant rester dix heures devant sa table, écrivant
+couramment des pages d’algèbre comme on écrit une lettre. Son meilleur
+délassement, après les travaux de hautes mathématiques de toute une journée,
+c’était le whist, qu’il jouait médiocrement, bien qu’il en eût calculé toutes
+les chances. Et, quand « la main était au mort&nbsp;», il fallait l’entendre
+s’écrier dans ce latin de cuisine, cher aux pipots : « <I>Cadaveri poussandum
+est!</I>&nbsp;»</P>
+<P>Ce singulier personnage s’appelait Pierdeux (Alcide) et, dans sa manie
+d’abréger &shy; commune d’ailleurs à tous ses camarades &shy; il signait
+généralement APierd et même AP1, sans jamais mettre de point sur l’i. Il était
+si ardent dans ses discussions, qu’on l’avait surnommé Alcide sulfurique. Non
+seulement il était grand, mais il paraissait « haut&nbsp;». Ses camarades
+affirmaient que sa taille mesurait la cinq millionième partie du quart du
+méridien, soit environ deux mètres, et ils ne se trompaient pas de beaucoup.
+S’il avait la tête un peu petite pour son buste puissant et ses larges épaules,
+comme il la remuait avec entrain, et quel vif regard s’échappait de ses yeux
+bleus à travers son pince-nez! Ce qui le caractérisait, c’était une de ces
+physionomies qui sont gaies, tout en étant graves, en dépit d’un crâne dépouillé
+prématurément par l’abus des signes algébriques sous la lumière des « verres de
+rosto&nbsp;», autrement dit les becs de gaz des salles d’études. Avec cela le
+meilleur garçon dont on ait jamais conservé le souvenir à l’École, et sans
+l’ombre de pose. Bien que son caractère fût assez indépendant, il s’était
+toujours soumis aux prescriptions du code X, qui fait loi parmi les
+Polytechniciens pour tout ce qui concerne la camaraderie et le respect de
+l’uniforme. On l’appréciait aussi bien sous les arbres de la cour des «
+Acas&nbsp;», ainsi nommée parce qu’elle n’a pas d’acacias, que dans les «
+casers&nbsp;» &shy; dortoirs où les rangements de son bahut, l’ordre qui régnait
+dans son « coffin,&nbsp;» dénotaient un esprit absolument méthodique.</P>
+<P>Mais que la tête d’Alcide Pierdeux parût un peu petite au sommet de son grand
+corps, soit! En tous cas, elle était remplie jusqu’aux méninges, on peut le
+croire. Avant tout, il était mathématicien comme tous ses camarades le sont ou
+l’ont été; mais il ne faisait des mathématiques que pour les appliquer aux
+sciences expérimentales, qui elles-mêmes n’avaient de charme à ses yeux que
+parce qu’elles trouvaient leur emploi dans l’industrie. C’était là, il le
+reconnaissait bien, un côté inférieur de sa nature. On n’est pas parfait. En
+somme, sa spécialité, c’était l’étude de ces sciences qui, malgré leurs progrès
+immenses, ont et auront toujours des secrets pour leurs adeptes.</P>
+<P>Mentionnons, au passage, qu’Alcide Pierdeux était célibataire. Comme il le
+disait volontiers, il était encore « égal à un,&nbsp;» bien que son plus vif
+désir eût été de se doubler. Aussi, ses amis avaient-ils déjà pensé à le marier
+avec une jeune fille charmante, gaie, spirituelle, une provençale de Martigues.
+Malheureusement, il y avait un père qui répondit aux premières ouvertures par la
+« martigalade&nbsp;» suivante :</P>
+<P>« Non, votre Alcide est trop savant! Il tiendrait à ma pauvrette des
+conversations inintelligibles pour elle!…&nbsp;»</P>
+<P>Comme si tout vrai savant n’était pas modeste et simple!</P>
+<P>C’est pourquoi, très dépité, notre ingénieur résolut de mettre une certaine
+étendue de mer entre la Provence et lui. Il demanda un congé d’un an, il
+l’obtint, et ne crut pas pouvoir le mieux employer qu’en allant suivre l’affaire
+de la <I>North Polar Practical Association</I>. Et voilà pourquoi, à cette
+époque, il se trouvait aux États-Unis.</P>
+<P>Donc, depuis qu’Alcide Pierdeux était à Baltimore, cette grosse opération de
+Barbicane and Co. ne laissait pas de le préoccuper. Que la Terre devint jovienne
+par un changement d’axe, peu lui importait! Mais par quel moyen elle le pourrait
+devenir, c’était là ce qui excitait sa curiosité de savant &shy; non sans
+raison.</P>
+<P>Et, dans son langage pittoresque, il se disait : « Évidemment le président
+Barbicane s’apprête à flanquer à notre boule un gnon de première catégorie!…
+Comment et dans quel sens?… Tout est là!.. Pardieu! j’imagine bien qu’il va la
+prendre « fin&nbsp;» comme une bille de billard, quand on veut faire un effet de
+coté!… S’il la prenait « plein&nbsp;», elle irait se balader hors de son orbite,
+et au diable les années actuelles, qui seraient changées de la belle façon! Non!
+ces braves gens ne songent évidemment qu’à substituer un nouvel axe à l’ancien!…
+Pas de doute là-dessus!… Mais je ne vois pas trop où ils iront prendre leur
+point d’appui ni quelle secousse ils feront arriver de l’extérieur!… Ah! si le
+mouvement diurne n’existait pas, une chiquenaude suffirait!… Or, il existe, le
+mouvement diurne!… On ne peut pas le supprimer, le mouvement diurne! Et c’est
+bien là le <I>canisdentum!</I>&nbsp;»</P>
+<P>Il voulait dire le « chiendent&nbsp;», cet étonnant Pierdeux!</P>
+<P>« En tout cas, ajouta-t-il, de quelque manière qu’ils s’y prennent, ce sera
+un chambardement général!&nbsp;»</P>
+<P>En fin de compte, notre savant avait beau « se décarcasser la boîte au
+sel&nbsp;», il n’entrevoyait même pas quel serait le procédé imaginé par
+Barbicane et Maston. Chose d’autant plus regrettable que, si ce procédé lui eût
+été connu, il en aurait vite déduit les formules mécaniques.</P>
+<P>Et c’est ce qui fait qu’à la date du 29 décembre, Alcide Pierdeux, ingénieur
+au corps national des Mines de France, arpentait, du compas largement ouvert de
+ses longues jambes, les rues mouvementées de Baltimore.</P>
+<H4>X</H4>
+<H4>Dans lequel diverses inquiétudes<BR>commencent à se faire jour.</H4>
+<P>Cependant un mois venait de s’écouler depuis que l’assemblée générale s’était
+tenue dans les salons du Gun- Club. Durant ce laps de temps, l’opinion publique
+s’était très sensiblement modifiée. Les avantages du changement de l’axe de
+rotation, oubliés! Les désavantages, on commençait à les voir fort
+distinctement. Il n’était pas possible qu’une catastrophe ne s’ensuivît point,
+car le changement serait vraisemblablement produit par une violente secousse.
+Que serait au juste cette catastrophe, voilà ce qu’on ne pouvait dire. Quant à
+l’amélioration des climats, était-elle si désirable? En vérité, il n’y aurait
+que les Esquimaux, les Lapons, les Samoyèdes, les Tschoultchis, qui pourraient y
+gagner, puisqu’ils n’avaient rien à y perdre.</P>
+<P>Il fallait, maintenant, entendre les délégués européens déblatérer contre
+l’oeuvre du président Barbicane! Et, pour commencer, ils avaient fait des
+rapports à leurs gouvernements, ils avaient usé les fils sous-marins par
+l’incessante circulation de leurs dépêches, ils avaient demandé, ils avaient
+reçu des instructions… Or, ces instructions, on les connaît. Toujours clichées
+selon les formules de l’art diplomatique avec ses amusantes réserves : « Montrez
+beaucoup d’énergie, mais ne compromettez pas votre gouvernement! &shy; Agissez
+résolument, mais ne touchez pas au <I>statu quo!</I>&nbsp;»</P>
+<P>Entre temps, le major Donellan et ses collègues ne cessaient de protester au
+nom de leurs pays menacés &shy; au nom de l’ancien Continent surtout.</P>
+<P>« En effet, il est bien évident, disait le colonel Boris Karkof, que les
+ingénieurs américains ont dû prendre leurs mesures pour épargner autant que
+possible aux territoires des États-Unis les conséquences du choc!</P>
+<P>— Mais le pouvaient-ils? répondait Jan Harald. Quand on secoue un olivier
+pendant la récolte des olives, est-ce que toutes les branches n’en pâtissent
+pas?</P>
+<P>— Et lorsque vous recevez un coup de poing dans la poitrine, répétait Jacques
+Jansen, est-ce que tout votre corps n’en est pas ébranlé?</P>
+<P>— Voilà donc ce que signifiait la fameuse clause du document! s’écriait Dean
+Toodrink. Voilà donc pourquoi elle visait certaines modifications géographiques
+ou météorologiques à la surface du globe!</P>
+<P>— Oui! disait Éric Baldenak, et ce que l’on peut d’abord craindre, c’est que
+le changement de l’axe ne rejette les mers hors de leurs bassins naturels.</P>
+<P>— Et si le niveau océanique s’abaisse en différents points, faisait observer
+Jacques Jansen, n’arrivera-t-il pas que certains habitants se trouveront à de
+telles hauteurs que toute communication sera impossible avec leurs
+semblables?…</P>
+<P>— Si même ils ne sont reportés dans des couches d’une densité si faible,
+ajoutait Jan Harald, que l’air n’y suffira plus à la respiration!</P>
+<P>— Voyez-vous Londres à la hauteur du Mont-Blanc!&nbsp;» s’écriait le major
+Donellan.</P>
+<P>Et, les jambes écartées, la tête rejetée en arrière, ce gentleman regardait
+vers le zénith, comme si la capitale du Royaume-Uni eût été perdue dans les
+nuages.</P>
+<P>En somme, cela constituait un danger public, d’autant plus inquiétant qu’on
+pressentait déjà quelles seraient les conséquences de la modification de l’axe
+terrestre.</P>
+<P>En effet, il ne s’agissait rien moins que d’un changement de vingt-trois
+degrés vingt huit minutes, changement qui devait produire un déplacement
+considérable des mers par suite de l’aplatissement de la Terre aux anciens
+Pôles. La Terre était-elle donc menacée de bouleversements pareils à ceux que
+l’on croit avoir récemment constatés à la surface de la planète Mars? Là, des
+continents entiers, entre autres la Libye de Schiaparelli, ont été submergés,
+&shy; ce qu’indique la teinte bleu foncé, substituée à la teinte rougeâtre. Là,
+le lac Moeris a disparu. Là, six cent mille kilomètres carrés ont été modifiés
+au nord, tandis qu’au sud, les océans ont abandonné les larges régions qu’ils
+occupaient autrefois. Et, si quelques âmes charitables s’étaient inquiétées des
+« inondés de Mars&nbsp;» et avaient proposé d’ouvrir des souscriptions en leur
+faveur, que serait-ce lorsqu’il faudrait s’inquiéter des inondés de la
+Terre?</P>
+<P>Les protestations commencèrent donc à se faire entendre de toutes parts, et
+le gouvernement des États-Unis fut mis en demeure d’aviser. À tout prendre,
+mieux valait ne point tenter l’expérience que de s’exposer aux catastrophes
+qu’elle réservait à coup sûr. Le Créateur avait bien fait les choses. Nulle
+nécessité de porter une main téméraire sur son oeuvre.</P>
+<P>Eh bien, le croirait-on? Il se trouvait des esprits assez légers pour
+plaisanter de choses si graves!</P>
+<P>« Voyez-vous ces Yankees! répétaient-ils. Embrocher la Terre sur un autre
+axe! Si encore, à force de tourner sur celui- ci depuis des millions de siècles,
+elle l’avait usé au frottement de ses tourillons, peut-être eût-il été opportun
+de le changer comme on change l’essieu d’une poulie ou d’une roue! Mais n’est-il
+donc pas en aussi bon état qu’aux premiers jours de la création?&nbsp;»</P>
+<P>À cela que répondre?</P>
+<P>Et, au milieu de toutes ces récriminations, Alcide Pierdeux cherchait à
+deviner quels seraient la nature et la direction du choc imaginé par J.-T.
+Maston, ainsi que le point précis du globe où il se produirait. Une fois maître
+de ce secret, il saurait bien reconnaître quelles seraient les parties menacées
+du sphéroïde terrestre.</P>
+<P>Il a été mentionné ci-dessus que les terreurs de l’ancien Continent ne
+pouvaient être partagées par le nouveau &shy; du moins, dans cette portion
+comprise sous le nom d’Amérique septentrionale, qui appartient plus spécialement
+à la Confédération américaine. En effet, était-il admissible que le président
+Barbicane, le capitaine Nicholl et J.-T. Maston, en leur qualité d’Américains,
+n’eussent point songé à préserver les États-Unis des émersions ou immersions que
+devait produire le changement de l’axe en divers points de l’Europe, de l’Asie,
+de l’Afrique et de l’Océanie? On est Yankee ou on ne l’est pas, et ils l’étaient
+tous trois, et à un rare degré &shy; des Yankees « coulés d’un bloc&nbsp;» comme
+on avait dit de Barbicane, quand il avait développé son projet de voyage à la
+Lune.</P>
+<P>Évidemment, la partie du nouveau Continent, entre les terres arctiques et le
+golfe du Mexique, ne devait rien avoir à redouter du choc en perspective. Il est
+probable même que l’Amérique profiterait d’un considérable accroissement de
+territoire. En effet, sur les bassins abandonnés par les deux océans qui la
+baignent actuellement, qui sait si elle ne trouverait pas à s’annexer autant de
+nouvelles provinces que son pavillon déployait déjà d’étoiles sous les plis de
+son étamine?</P>
+<P>« Oui, sans doute! Mais, répétaient les esprits timorés &shy; ceux qui ne
+voient jamais que le côté périlleux des choses &shy; est-on jamais sûr de rien
+ici-bas? Et si J.-T. Maston s’était trompé dans ses calculs? Et si le président
+Barbicane commettait une erreur, quand il les mettrait en pratique? Cela peut
+arriver aux plus habiles artilleurs! Ils n’envoient pas toujours le boulet dans
+la cible ni la bombe dans le tonneau!&nbsp;»</P>
+<P>On le conçoit, ces inquiétudes étaient soigneusement entretenues par les
+délégués des Puissances européennes. Le secrétaire Dean Toodrink publia nombre
+d’articles en ce sens et des plus violents dans le <I>Standard</I>, Jan Harald
+dans le journal suédois <I>Aftenbladet</I>, et le colonel Boris Karkof dans le
+journal russe très répandu le <I>Novoié-Vrémia</I>. En Amérique même, les
+opinions se divisèrent. Si les républicains, qui sont libéraux, restèrent
+partisans du président Barbicane, les démocrates, qui sont conservateurs, se
+déclarèrent contre lui. Une partie de la presse américaine, principalement le
+<I>Journal de Boston</I>, la <I>Tribune</I> de New-York, etc., firent chorus
+avec la presse européenne. Or, aux États-Unis, depuis l’organisation de
+l’<I>Associated Press</I> et l’<I>United Press</I>, le journal est devenu un
+agent formidable d’informations, puisque le prix des nouvelles locales ou
+étrangères dépasse annuellement et de beaucoup le chiffre de vingt millions de
+dollars.</P>
+<P>En vain d’autres feuilles &shy; non des moins répandues &shy; voulurent-elles
+riposter en faveur de la <I>North Polar Practical Association</I>! En vain Mrs
+Evangélina Scorbitt paya-t-elle à dix dollars la ligne des articles de fond, des
+articles de fantaisie, de spirituelles boutades, où il était fait justice de ces
+périls que l’on traitait de chimériques! En vain cette ardente veuve
+chercha-t-elle à démonter que, si jamais hypothèse était injustifiable, c’était
+bien que J.-T. Maston eût pu commettre une erreur de calcul! Finalement,
+l’Amérique, prise de peur, inclina peu à peu à se mettre presque tout entière à
+l’unisson de l’Europe.</P>
+<P>Du reste, ni le président Barbicane, ni le secrétaire du Gun-Club, ni même
+les membres du Conseil d’administration, ne prenaient la peine de répondre. Ils
+laissaient dire et n’avaient rien changé à leurs habitudes. Il ne semblait même
+pas qu’ils fussent absorbés par les immenses préparatifs que devait nécessiter
+une telle opération. Se préoccupaient-ils seulement du revirement de l’opinion
+publique, de la désapprobation générale qui s’accentuait maintenant contre un
+projet accueilli tout d’abord avec tant d’enthousiasme? Il n’y paraissait
+guère.</P>
+<P>Bientôt, malgré le dévouement de Mrs Evangélina Scorbitt, quelles que fussent
+les sommes qu’elle consacra à leur défense, le président Barbicane, le capitaine
+Nicholl et J.-T. Maston passèrent à l’état d’êtres dangereux pour la sécurité
+des deux Mondes. Officiellement, le gouvernement fédéral fut sommé par les
+Puissances européennes d’intervenir dans l’affaire et d’interroger ses
+promoteurs. Ceux-ci devaient faire connaître ouvertement leurs moyens d’action,
+déclarer par quel procédé ils comptaient substituer un nouvel axe à l’ancien
+&shy; ce qui permettrait de déduire quelles en devaient être les conséquences au
+point de vue de la sécurité générale &shy; de désigner enfin quelles seraient
+les parties du globe qui seraient directement menacées, en un mot, apprendre
+tout ce que l’inquiétude publique ne savait pas, et tout ce que la prudence
+voulait savoir.</P>
+<P>Le gouvernement de Washington n’eut point à se faire prier. L’émotion, qui
+avait gagné les États du nord, du centre et du sud de la République, ne lui
+permettait pas une hésitation. Une Commission d’enquête, composée de
+mécaniciens, d’ingénieurs, de mathématiciens, d’hydrographes et de géographes,
+au nombre de cinquante, présidée par le célèbre John H. Prestice, fut instituée
+par décret en date du 19 février, avec plein pouvoir pour se faire rendre compte
+de l’opération et au besoin pour l’interdire.</P>
+<P>Tout d’abord, le président Barbicane reçut avis de comparaître devant cette
+Commission.</P>
+<P>Le président Barbicane ne vint pas.</P>
+<P>Des agents allèrent le chercher dans son habitation particulière, 95,
+Cleveland-street, à Baltimore.</P>
+<P>Le président Barbicane n’y était plus.</P>
+<P>Où était-il?…</P>
+<P>On l’ignorait.</P>
+<P>Quand était-il parti?…</P>
+<P>Depuis cinq semaines, depuis le 11 janvier, il avait quitté la grande cité du
+Maryland et le Maryland lui-même en compagnie du capitaine Nicholl.</P>
+<P>Où étaient-ils allés tous les deux?…</P>
+<P>Personne ne put le dire.</P>
+<P>Évidemment, les deux membres du Gun-Club faisaient route pour cette région
+mystérieuse, où les préparatifs commenceraient sous leur direction.</P>
+<P>Mais quel pouvait être ce lieu?…</P>
+<P>On le comprend, il y avait un puissant intérêt à le savoir, si l’en voulait
+briser dans l’oeuf le plan de ces dangereux ingénieurs, alors qu’il en était
+temps encore.</P>
+<P>La déception, produite par le départ du président Barbicane et du capitaine
+Nicholl, fut énorme. Il se produisit bientôt un flux de colère qui monta comme
+une marée d’équinoxe contre les administrateurs de la <I>North Polar Practical
+Association</I>.</P>
+<P>Mais un homme devait savoir où étaient allés le président Barbicane et son
+collègue. Un homme pouvait péremptoirement répondre au gigantesque point
+d’interrogation, qui se dressait à la surface du globe.</P>
+<P>Cet homme, c’était J.-T. Maston.</P>
+<P>J.-T. Maston fut mandé devant la Commission d’enquête par les soins de John
+H. Prestice.</P>
+<P>J.-T. Maston ne parut point.</P>
+<P>Est-ce que, lui aussi, avait quitté Baltimore? Est-ce qu’il était allé
+rejoindre ses collègues pour les aider dans cette oeuvre, dont le monde entier
+attendait les résultats avec une si compréhensible épouvante?</P>
+<P>Non! J.-T. Maston habitait toujours Balistic-Cottage, au numéro 109 de
+Franklin-street, travaillant sans cesse, se délassant déjà dans d’autres
+calculs, ne s’interrompant que pour quelques soirées passées dans les salons de
+Mrs Evangélina Scorbitt, au somptueux hôtel de New-Park.</P>
+<P>Un agent lui fut donc dépêché par le président de la Commission d’enquête
+avec ordre de l’amener.</P>
+<P>L’agent arriva au cottage, frappa à la porte, s’introduisit dans le
+vestibule, fut assez mal reçu par le nègre Fire-Fire, plus mal encore par le
+maître de la maison.</P>
+<P>Cependant J.-T. Maston crut devoir se rendre à l’invitation, et, quand il fut
+en présence des commissaires- enquêteurs, il ne dissimula pas qu’on l’ennuyait
+fort en interrompant ses occupations habituelles.</P>
+<P>Une première question lui fut adressée :</P>
+<P>Le secrétaire du Gun-Club savait-il où se trouvaient actuellement le
+président Barbicane et le capitaine Nicholl?</P>
+<P>« Je le sais, répondit J.-T. Maston d’une voix ferme, mais je ne me crois
+point autorisé à le dire.&nbsp;»</P>
+<P>Seconde question :</P>
+<P>Ses deux collègues s’occupaient-ils des préparatifs nécessaires à cette
+opération du changement de l’axe terrestre?</P>
+<P>« Cela, répondit J.-T. Maston, fait partie du secret que je suis tenu
+d’observer, et je refuse de répondre.&nbsp;»</P>
+<P>Voudrait-il donc communiquer son travail à la Commission d’enquête, qui
+jugerait s’il était possible de laisser s’accomplir les projets de la
+Société?</P>
+<P>« Non, certes, je ne le communiquerai pas!… Je l’anéantirais plutôt!… C’est
+mon droit de citoyen libre de la libre Amérique de ne communiquer à personne le
+résultat de mes travaux!</P>
+<P>— Mais, si c’est votre droit, monsieur Maston, dit le président John H.
+Prestice d’une voix grave, comme s’il eût répondu au nom du monde entier,
+peut-être est-ce votre devoir de parler en présence de l’émotion générale, afin
+de mettre un terme à l’affolement des populations terrestres?&nbsp;»</P>
+<P>J.-T. Maston ne croyait pas que ce fût son devoir. Il n’en avait qu’un, celui
+de se taire : il se tairait.</P>
+<P>Malgré leur insistance, leurs supplications, malgré leurs menaces, les
+membres de la Commission d’enquête ne purent rien obtenir de l’homme au crochet
+de fer. Jamais, non! jamais on n’aurait pu croire qu’un entêtement aussi tenace
+se fût logé sous un crâne en gutta-percha!</P>
+<P>J-T. Maston s’en alla donc comme il était venu, et, s’il fut félicité de sa
+vaillante attitude par Mrs Evangélina Scorbitt, il est inutile d’y insister.</P>
+<P>Lorsque l’on connut le résultat de la comparution de J.-T. Maston devant les
+commissaires-enquêteurs, l’indignation publique prit des formes véritablement
+alarmantes pour la sécurité de cet artilleur à la retraite. La pression ne tarda
+pas à devenir telle sur les hauts représentants du gouvernement fédéral, si
+violente fut l’intervention des délégués européens et de l’opinion publique, que
+le ministre d’État, John S. Wright, dut demander à ses collègues l’autorisation
+d’agir <I>manu militari</I>.</P>
+<P>Un soir, le 13 mars, J.-T. Maston était dans le cabinet de Balistic-Cottage,
+&shy; absorbé dans ses chiffres, quand le timbre du téléphone résonna
+fébrilement.</P>
+<P>« Allô!… Allô!… murmura la plaque, agitée d’un tremblotement qui dénonçait
+une extrême inquiétude.</P>
+<P>— Qui me parle? demanda J.-T. Maston.</P>
+<P>— Mistress Scorbitt.</P>
+<P>— Que veut mistress Scorbitt?</P>
+<P>— Vous mettre sur vos gardes!… Je viens d’être informée que, ce soir
+même…&nbsp;»</P>
+<P>La phrase n’était pas encore entrée dans les oreilles de J.- T. Maston, que
+la porte de Balistic-Cottage était rudement enfoncée à coups d’épaules.</P>
+<P>Dans l’escalier qui conduisait au cabinet, extraordinaire tumulte. Une voix
+objurguait. D’autres voix prétendaient la réduire au silence. Puis, bruit de la
+chute d’un corps.</P>
+<P>C’était le nègre Fire-Fire, qui roulait de marche en marche, après avoir en
+vain tenté de défendre contre les assaillants le « home&nbsp;» de son
+maître.</P>
+<P>Un instant après, la porte du cabinet volait en éclats, et un constable
+apparaissait, suivi d’une escouade d’agents.</P>
+<P>Ce constable avait ordre de pratiquer une visite domiciliaire dans le
+cottage, de s’emparer des papiers de J.-T. Maston, et de s’assurer de sa
+personne.</P>
+<P>Le bouillant secrétaire du Gun-Club saisit un revolver, et menaça l’escouade
+d’une sextuple décharge.</P>
+<P>En un instant, grâce au nombre, il était désarmé, et main basse fut faite sur
+les papiers, couverts de formules et de chiffres, qui encombraient sa table.</P>
+<P>Soudain, s’échappant par un écart brusque, J.-T. Maston parvint à s’emparer
+d’un carnet, qui, vraisemblablement, renfermait l’ensemble de ses calculs.</P>
+<P>Les agents s’élancèrent pour le lui arracher &shy; avec la vie, s’il le
+fallait…</P>
+<P>Mais, prestement, J..T. Maston put l’ouvrir, en déchirer la dernière page,
+et, plus prestement encore, avaler cette page comme une simple pilule.</P>
+<P>« Maintenant, venez la prendre!&nbsp;» s’écria-t-il du ton de Léonidas aux
+Thermopyles.</P>
+<P>Une heure après, J.-T. Maston était incarcéré dans la prison de
+Baltimore.</P>
+<P>Et c’était sans doute ce qui pouvait lui arriver de plus heureux, car la
+population se fût portée sur sa personne à des excès &shy; regrettables pour lui
+&shy; que la police eût été impuissante à prévenir.</P>
+<H4>XI</H4>
+<H4>Ce qui se trouve dans le carnet de J.-T.<BR>Maston, et ce qui ne s’y trouve
+plus.</H4>
+<P>Le carnet, saisi par les soins de la police de Baltimore, se composait d’une
+trentaine de pages, zébrées de formules, d’équations, finalement de nombres
+constituant l’ensemble des calculs de J.-T. Maston. C’était là un travail de
+haute mécanique, qui ne pouvait être apprécié que par des mathématiciens. Là
+figurait même l’équation des forces vives</P>
+<P class=center>V<SUP>2</SUP> – V<SUP>0</SUP> = 2gr<SUP>2</SUP> (1/r –
+1/r<SUB>0</SUB>)</P>
+<P class=normal>qui se trouvait précisément dans le problème de la Terre à la
+Lune, où elle contenait, en outre les expressions relatives à l’attraction
+lunaire.</P>
+<P>En somme, le vulgaire n’eût absolument rien compris à ce travail. Aussi
+parut-il convenable de lui en faire connaître les données et les résultats, dont
+le monde entier s’inquiétait si vivement depuis quelques semaines.</P>
+<P>Et c’est ce qui fut livré à la publicité des journaux, dès que les savants de
+la Commission d’enquête eurent pris connaissance des formules du célèbre
+calculateur… C’est ce que toutes les feuilles publiques, sans distinction de
+parti, portèrent à la connaissance des populations.</P>
+<P>Et d’abord, pas de discussion possible sur le travail de J.- T. Maston.
+Problème correctement énoncé, problème à demi résolu, dit-on, et, celui-ci
+l’était remarquablement. D’ailleurs, les calculs avaient été faits avec trop de
+précision pour que la Commission d’enquête eût songé à mettre en doute leur
+exactitude et leurs conséquences. Si l’opération était menée jusqu’au bout,
+l’axe terrestre serait immanquablement modifié, et les catastrophes prévues
+s’accompliraient dans toute leur plénitude.</P>
+<P><I>Note rédigée par les soins de la Commission d’enquête de Baltimore, pour
+être communiquée aux journaux, revues et magazines des deux mondes.</I></P>
+<P>« L’effet, poursuivi par le Conseil d’administration de la <I>North Polar
+Practical Association</I>, et qui a pour but de substituer un nouvel axe de
+rotation à l’ancien axe, est obtenu au moyen du recul d’un engin fixé en un
+point déterminé de la Terre. Si l’âme de cet engin est irrésistiblement soudée
+au sol, il n’est pas douteux qu’il communiquera son recul à la masse de toute
+notre planète.</P>
+<P>« L’engin, adopté par les ingénieurs de la Société, n’est autre qu’un canon
+monstre, dont l’effet serait nul si l’on tirait verticalement. Pour produire
+l’effet maximum, il faut le braquer horizontalement vers le nord ou vers le sud,
+et c’est cette dernière direction qui a été choisie par Barbicane and Co. En ces
+conditions, le recul produit un choc à la Terre vers le nord &shy; choc
+assimilable à celui d’une bille prise très fin.&nbsp;»</P>
+<P>En vérité, c’est bien ce qu’avait pressenti ce perspicace Alcide
+Pierdeux.</P>
+<P>« Dès que le coup est tiré, le centre de la Terre se déplace suivant une
+direction parallèle à celle du choc, ce qui pourra changer le plan de l’orbite
+et par conséquent la durée de l’année, mais dans une mesure si faible qu’elle
+doit être considérée comme absolument négligeable. En même temps, la Terre prend
+un mouvement de rotation autour d’un axe situé dans le plan des l’Équateur, et
+sa rotation s’accomplirait indéfiniment sur ce nouvel axe, si le mouvement
+diurne n’eût pas existé antérieurement au choc.</P>
+<P>« Or, ce mouvement, il existe autour de la ligne des Pôles, et, en se
+combinant avec la rotation accessoire produite par le recul, il donne naissance
+à un nouvel axe, dont le Pôle s’écarte de l’ancien d’une quantité x. En outre,
+si le coup est tiré au moment où le point vernal &shy; l’une des deux
+intersections de l’Équateur et de l’écliptique &shy; est au nadir du point de
+tir, et si le recul est assez fort pour déplacer l’ancien Pôle de 23°28’, le
+nouvel axe terrestre devient perpendiculaire au plan de son orbite &shy; ainsi
+que cela a lieu à peu près pour la planète Jupiter.</P>
+<P>« On sait quelles seraient les conséquences de cette perpendicularité, que le
+président Barbicane a cru devoir indiquer dans la séance du 22 décembre.</P>
+<P>« Mais, étant donnée la masse de la Terre et la quantité de mouvement qu’elle
+possède, peut-on concevoir une bouche à feu telle que son recul soit capable de
+produire une modification dans l’emplacement du Pôle actuel, et surtout d’une
+valeur de 23°28’?</P>
+<P>« Oui, si un canon ou une série de canons sont construits avec les dimensions
+exigées par les lois de la mécanique, ou, à défaut de ces dimensions, si les
+inventeurs sont en possession d’un explosif d’une puissance assez considérable
+pour qu’il imprime au projectile la vitesse nécessitée pour un tel
+déplacement.</P>
+<P>« Or, en prenant pour type le canon de vingt-sept centimètres de la marine
+française (modèle 1875), qui lance un projectile de cent quatre-vingts
+kilogrammes avec une vitesse de cinq cents mètres par seconde, en donnant à
+cette bouche à feu des dimensions cent fois plus grandes, c’est-à- dire un
+million de fois en volume, elle lancerait un projectile de cent quatre-vingt
+mille tonnes. Si, en outre, la poudre avait une vitesse suffisante pour imprimer
+au projectile une vitesse cinq mille six cents fois plus forte qu’avec la
+vieille poudre à canon, le résultat cherché serait obtenu. En effet, avec une
+vitesse de deux mille huit cents kilomètres par seconde, [Note 17: Vitesse qui
+suffirait pour aller en une seconde de Paris à Pétersbourg.] il n’y a pas à
+craindre que le choc du projectile, rencontrant de nouveau la Terre, remette les
+choses dans l’état initial.</P>
+<P>« Eh bien, par malheur pour la sécurité terrestre, si extraordinaire que cela
+paraisse, J.-T. Maston et ses collègues ont précisément en leur possession cet
+explosif d’une puissance presque infinie, et dont la poudre, employée pour
+lancer le boulet de la Columbiad vers la Lune, ne saurait donner une idée. C’est
+le capitaine Nicholl qui l’a découvert. Quelles sont les substances qui entrent
+dans sa composition, on n’en trouve qu’imparfaitement trace dans le carnet de
+J.-T. Maston, et il se borne à signaler cet explosif sous le nom de «
+méli-mélonite.&nbsp;»</P>
+<P>« Tout ce qu’on sait, c’est qu’elle est formée par la réaction d’un méli-mélo
+de substances organiques et d’acide azotique. Un certain nombre de radicaux
+monoatomiques se substituent au même nombre d’atomes d’hydrogène, et on obtient
+une poudre qui, comme le fulmi-coton, est formée par la combinaison et non par
+le simple mélange des principes comburants et combustibles.</P>
+<P>« En somme, quel que soit cet explosif, avec la puissance qu’il possède, plus
+que suffisante pour rejeter un projectile pesant cent quatre-vingt mille tonnes
+hors de l’attraction terrestre, il est évident que le recul qu’il imprimera au
+canon produira les effets suivants : changement de l’axe, déplacement du Pôle de
+23°28’, perpendicularité du nouvel axe sur le plan de l’écliptique. De là,
+toutes les catastrophes si justement redoutées par les habitants de la
+Terre.</P>
+<P>« Cependant, une chance reste à l’humanité d’échapper aux conséquences d’une
+opération qui doit provoquer de telles modifications dans les conditions
+géographiques et climatologiques du globe terrestre.</P>
+<P>« Est-il possible de fabriquer un canon de dimensions telles qu’il soit un
+million de fois en volume ce qu’est le canon de vingt-sept centimètres? Quels
+que soient les progrès de l’industrie métallurgique, qui construit des ponts de
+la Tay et du Forth, des viaducs de Garabit et des tours Eiffel, est-il
+admissible que des ingénieurs puissent produire cet engin gigantesque, sans
+parler du projectile de cent quatre-vingt mille tonnes qui devra être lancé dans
+l’espace?</P>
+<P>« Il est permis d’en douter. C’est là, évidemment, une des raisons pour
+lesquelles la tentative de Barbicane and Co. a bien des raisons de ne point
+réussir. Mais elle laisse encore le champ ouvert à nombre d’éventualités
+particulièrement inquiétantes, puisqu’il semble que la nouvelle Société s’est
+déjà mise à l’oeuvre.</P>
+<P>« Qu’on le sache bien, lesdits Barbicane et Nicholl ont quitté Baltimore et
+l’Amérique. Ils sont partis depuis plus de deux mois. Où sont-ils allés?… Très
+certainement, en cet endroit inconnu du globe, où tout doit être disposé pour
+tenter leur opération.</P>
+<P>« Or, quel est cet endroit? On l’ignore, et, par conséquent, il est
+impossible de se mettre à la poursuite des audacieux « malfaiteurs&nbsp;» (sic),
+qui prétendent bouleverser le monde sous prétexte d’exploiter à leur profit des
+houillères nouvelles.</P>
+<P>« Évidemment, que ce lieu fût indiqué sur le carnet de J.- T. Maston, à la
+dernière page qui résumait ses travaux, ce n’est que trop certain. Mais cette
+dernière page a été déchiré sous la dent du complice d’Impey Barbicane, et ce
+complice, incarcéré maintenant dans la prison de Baltimore, se refuse absolument
+à parler.</P>
+<P>« Telle est donc la situation. Si le président Barbicane parvient à fabriquer
+son canon monstre et son projectile, en un mot, si son opération est faite dans
+les conditions sus- énoncées, il modifiera l’ancien axe, et c’est dans six mois
+que la Terre sera soumise aux conséquences de cette « impardonnable
+tentative&nbsp;» (sic).</P>
+<P>« En effet, une date a été choisie pour que le tir donne son plein et entier
+effort, date à laquelle le choc, imprimé à l’ellipsoïde terrestre, produira son
+maximum d’intensité.</P>
+<P>« C’est le 22 septembre, douze heures après le passage du Soleil au méridien
+du lieu x.</P>
+<P>« Ces circonstances étant connues : 1° que le tir s’opérera avec un canon un
+million de fois gros comme le canon de vingt-sept; 2° que ce canon sera chargé
+d’un projectile de cent quatre-vingt mille tonnes; 3° que ce projectile sera
+animé d’une vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres; 4° que le coup
+sera tiré le 22 septembre, douze heures après le passage du Soleil au méridien
+du lieu; &shy; peut- on déduire de ces circonstances quel est le lieu x où se
+fera l’opération?</P>
+<P>« Évidemment non! ont répondu les commissaires- enquêteurs.</P>
+<P>« Effectivement, rien ne peut permettre de calculer quel sera le point x,
+puisque, dans le travail de J. T. Maston, rien n’indique en quel endroit du
+globe passera le nouvel axe, en d’autres termes, en quel endroit seront situés
+les nouveaux Pôles de la Terre. À 23°28’ de l’ancien, soit! Mais sur quel
+méridien, c’est ce qu’il est absolument impossible d’établir.</P>
+<P>« Donc, impossible de reconnaître quels seront les territoires abaissés ou
+surélevés, par suite de la dénivellation des océans, quels seront les continents
+transformés en mers et les mers transformés en continents.</P>
+<P>« Et cependant, cette dénivellation sera très considérable, à s’en rapporter
+aux calculs de J.-T. Maston. Après le choc, la surface de la mer prendra la
+forme d’un ellipsoïde de révolution autour du nouvel axe polaire, et le niveau
+de la couche liquide changera sur presque tous les points du globe.</P>
+<P>« En effet, l’intersection du niveau de la mer ancien et du niveau de la mer
+nouveau &shy; deux surfaces de révolution égales dont les axes se rencontrent
+&shy; se composera de deux courbes planes, dont les deux plans passeront par une
+perpendiculaire au plan des deux axes polaires, et respectivement par les deux
+bissectrices de l’angle des deux axes polaires. (<I>Texte même relevé sur le
+carnet du calculateur</I>.)</P>
+<P>« Il suit de là que les maxima de dénivellation peuvent atteindre une
+surélévation ou un abaissement de 8415 mètres par rapport au niveau ancien, et
+qu’en certains points du globe, divers territoires seront abaissés ou surélevés
+de cette quantité par rapport au nouveau. Cette quantité diminuera graduellement
+jusqu’aux lignes de démarcation partageant le globe en quatre segments, sur la
+limite desquels la dénivellation deviendra nulle.</P>
+<P>« Il est même à remarquer que l’ancien Pôle sera lui- même immergé sous plus
+de 3000 mètres d’eau, puisqu’il se trouve à une moindre distance du centre de la
+Terre par suite de l’aplatissement du sphéroïde. Donc, le domaine acquis par la
+<I>North Polar Practical Association</I> devrait être noyé et par conséquent
+inexploitable. Mais le cas a été prévu par Barbicane and Co. et des
+considérations géographiques, déduites des dernières découvertes, permettent de
+conclure à l’existence, au Pôle arctique, d’un plateau dont l’altitude est
+supérieure à 3000 mètres.</P>
+<P>« Quant aux points du globe où la dénivellation atteindra 8415 mètres, et par
+conséquent, aux territoires qui en subiront les désastreuses conséquences, il ne
+faut pas prétendre à les déterminer. Les calculateurs les plus ingénieux n’y
+parviendraient pas. Il y a, dans cette équation, une inconnue que nulle formule
+ne peut dégager. C’est la situation précise du point x où se produira le tir,
+et, par suite, le choc… Or, cet x, est le secret des promoteurs de cette
+déplorable affaire.</P>
+<P>« Donc, pour résumer, les habitants de la Terre, sous n’importe quelle
+latitude qu’ils vivent, sont directement intéressés à connaître ce secret,
+puisqu’ils sont directement menacés par les agissements de Barbicane and Co.</P>
+<P>« Aussi avis est-il donné aux habitants de l’Europe, de l’Afrique, de l’Asie,
+de l’Amérique, de l’Australasie et de l’Océanie, de veiller à tous travaux de
+balistique, tels que fonte de canons, fabrication de poudres ou de projectiles,
+qui pourraient être entrepris sur leur territoire, d’observer également la
+présence de tout étranger dont l’arrivée paraîtrait suspecte et d’en avertir
+aussitôt les membres de la Commission d’enquête, à Baltimore, Maryland, USA.</P>
+<P>« Fasse le ciel que cette révélation arrive avant le 22 septembre de la
+présente année, qui menace de troubler l’ordre établi dans le système
+terrestre.&nbsp;»</P>
+<H4>XII</H4>
+<H4>Dans lequel J.-T. Maston continue<BR>héroïquement à se taire.</H4>
+<P>Ainsi, après le canon employé pour lancer un projectile de la Terre à la
+Lune, le canon employé pour modifier l’axe terrestre! Le canon! Toujours le
+canon! Mais ils n’ont donc pas autre chose en tête, ces artilleurs du Gun Club!
+Ils sont donc pris de la folie du « canonisme intensif!&nbsp;» Ils font donc du
+canon l’ultima ratio en ce monde! Ce brutal engin est-il donc le souverain de
+l’univers? De même que le droit canon règle la théologie, le roi canon est-il le
+suprême régulateur des lois industrielles et cosmologiques?</P>
+<P>Oui! Il faut bien l’avouer, le canon, c’était l’engin qui devait s’imposer à
+l’esprit du président Barbicane et de ses collègues. Ce n’est pas impunément
+qu’on a consacré toute sa vie à la balistique. Après la Columbiad de la Floride,
+ils devaient en arriver au canon monstre de… du lieu x. Et ne les entend-on pas
+déjà crier d’une voix retentissante :</P>
+<P>« Pointez sur la Lune!… Première pièce… Feu!</P>
+<P>— Changez l’axe de la Terre… Deuxième pièce… Feu!&nbsp;»</P>
+<P>En attendant ce commandement que l’univers avait si bonne envie de leur
+lancer :</P>
+<P>« À Charenton!… Troisième pièce… Feu!…&nbsp;»</P>
+<P>En vérité, leur opération justifiait bien le titre de cet ouvrage. N’est-il
+pas plus exactement intitulé <I>Sans dessus dessous</I> que <I>Sens dessus
+dessous</I>, puisque il n’y aurait plus ni « dessous&nbsp;» ni « dessus&nbsp;»
+et que, suivant l’expression d’Alcide Pierdeux, il s’ensuivrait « un
+chambardement général!&nbsp;»</P>
+<P>Quoi qu’il en fût, la publication de la note rédigée par la Commission
+d’enquête produisit un effet dont rien ne saurait donner l’idée. Il faut en
+convenir, ce qu’elle disait n’était pas fait pour rassurer. Des calculs de J.-T.
+Maston, il résultait que le problème de mécanique avait été résolu dans toutes
+ses données. L’opération, tentée par le président Barbicane et par le capitaine
+Nicholl &shy; cela n’était que trop clair &shy; allait introduire une
+modification des plus regrettables dans le mouvement de rotation diurne. Un
+nouvel axe serait substitué à l’ancien… Et l’on sait quelles devaient être les
+conséquences de cette substitution.</P>
+<P>L’oeuvre de Barbicane and Co. fut donc définitivement jugée, maudite,
+dénoncée à la réprobation générale. Dans l’ancien comme dans le nouveau
+continent, les membres du conseil d’administration de la <I>North Polar
+Practical Association</I> n’eurent plus que des adversaires. S’il leur restait
+quelques partisans parmi les cerveaux brûlés des États-Unis, ils étaient
+rares.</P>
+<P>Vraiment, au point de vue de leur sécurité personnelle, le président
+Barbicane et le capitaine Nicholl avaient sagement fait de quitter Baltimore et
+l’Amérique. On est fondé à croire qu’il leur serait arrivé malheur. Ce n’est pas
+impunément que l’on peut menacer en masse quatorze cents millions d’habitants,
+bouleverser leurs habitudes par un changement apporté aux conditions
+d’habitabilité de la Terre, et les inquiéter dans leur existence même, en
+provoquant une catastrophe universelle.</P>
+<P>Maintenant, comment les deux collègues du Gun-club avaient-ils disparu sans
+laisser aucune trace? Comment le matériel et le personnel, nécessités par une
+telle opération, avaient-ils pu partir sans que l’on s’en fût aperçu? Des
+centaines de wagons, si c’était par railway, des centaines de navires, si
+c’était par mer, n’auraient pas suffi à transporter les chargements de métal, de
+charbon et de méli-mélonite. Il était tout à fait incompréhensible que ce départ
+eût pu avoir lieu incognito. Cela était néanmoins. En outre, après sérieuse
+enquête, on reconnut qu’aucune commande n’avait été envoyée ni aux usines
+métallurgiques, ni aux fabriques de produits chimiques des deux Mondes. Que ce
+fût inexplicable, soit! Cela s’expliquerait dans l’avenir… s’il y avait un
+avenir!</P>
+<P>Toutefois, si le président Barbicane et le capitaine Nicholl, mystérieusement
+disparus, étaient à l’abri d’un danger immédiat, leur collègue J.-T. Maston,
+congrûment mis sous clef, pouvait tout craindre des représailles publiques. Bah!
+il ne s’en préoccupait guère! Quoi admirable têtu que ce calculateur! Il était
+de fer, comme son avant-bras. Rien ne le ferait céder.</P>
+<P>Du fond de la cellule qu’il occupait à la prison de Baltimore, le secrétaire
+du Gun-Club s’absorbait de plus en plus dans la contemplation lointaine des
+collègues qu’il n’avait pu suivre. Il évoquait la vision du président Barbicane
+et du capitaine Nicholl, préparant leur opération gigantesque en ce point
+inconnu du globe, où nul n’irait les troubler. Il les voyait fabriquant leur
+énorme engin, combinant leur méli- mélonite, fondant le projectile que le Soleil
+compterait bientôt au nombre de ses petites planètes. Ce nouvel astre porterait
+le nom charmant de Scorbetta, témoignage de galanterie et d’estime envers la
+riche capitaliste de New-Park. Et J.-T. Maston supputait les jours, trop courts
+à son gré, qui le rapprochaient de la date fixée pour le tir.</P>
+<P>On était déjà au commencement d’avril. Dans deux mois et demi, l’astre du
+jour, après s’être arrêté au solstice sur le Tropique du Cancer, rétrograderait
+vers le Tropique du Capricorne. Trois mois plus tard, il traverserait la ligne
+équatoriale à l’équinoxe d’automne. Et alors, ce serait fini de ces saisons qui,
+depuis des millions de siècles, alternaient si régulièrement et si «
+bêtement&nbsp;» au cours de chaque année terrestre. Pour la dernière fois, en
+l’an 189–, le sphéroïde aurait été soumis à cette inégalité des jours et des
+nuits. Il n’y aurait plus qu’un même nombre d’heures entre le lever et le
+coucher du Soleil sur n’importe quel horizon du globe.</P>
+<P>En vérité, c’était là une oeuvre magnifique, surhumaine, divine. J.-T. Maston
+en oubliait le domaine arctique et l’exploitation des houillères de l’ancien
+Pôle, pour ne voir que les conséquences cosmographiques de l’opération. Le but
+principal de la nouvelle Société s’effaçait au milieu des transformations qui
+allaient changer la face du monde.</P>
+<P>Mais voilà! le monde ne voulait pas changer de face. N’était-elle pas
+toujours jeune, celle que Dieu lui avait donnée aux premières heures de la
+création!</P>
+<P>Quant à J.-T. Maston, seul et sans défense au fond de sa cellule, il ne
+cessait de résister à toutes les pressions qu’on tentait d’exercer sur lui. Les
+membres de la Commission d’enquête venaient journellement le visiter; ils n’en
+pouvaient rien obtenir. C’est alors que John H. Prestice eut l’idée d’utiliser
+une influence qui réussirait peut-être mieux que la leur &shy; celle de Mrs
+Evangélina Scorbitt. Personne n’ignorait de quel dévouement cette respectable
+veuve était capable, quand il s’agissait des responsabilités de J.-T. Maston, et
+quel intérêt sans bornes elle portait au célèbre calculateur.</P>
+<P>Donc, après délibération des commissaires, Mrs Evangélina Scorbitt fut
+autorisée à venir voir le prisonnier autant qu’elle le voudrait. N’était-elle
+pas, elle-même, aussi menacée que les autres habitants du globe par le recul du
+canon monstre? Est-ce que son hôtel de New-Park serait plus épargné dans la
+catastrophe finale que la hutte du plus humble coureur des bois ou le wigwam de
+l’Indien des Prairies? Est-ce qu’il n’y allait pas de son existence comme de
+celle du dernier des Samoyèdes ou du plus obscur insulaire du Pacifique? Voilà
+ce que le président de la Commission lui fit comprendre, voilà pourquoi elle fut
+priée d’user de son influence sur l’esprit de J.-T. Maston.</P>
+<P>Si celui-ci se décidait enfin à parler, s’il voulait dire en quel endroit le
+président Barbicane et le capitaine Nicholl &shy; et très certainement aussi le
+nombreux personnel qu’ils avaient dû s’adjoindre &shy; étaient occupés à leurs
+préparatifs, il serait encore temps d’aller à leur recherche, de retrouver leurs
+traces, de mettre fin aux affres, transes et épouvantes de l’humanité.</P>
+<P>Mrs Evangélina Scorbitt eut donc accès dans la prison. Ce qu’elle désirait
+par-dessus tout, c’était revoir J.-T. Maston, arraché par des mains policières
+au bien-être de son cottage.</P>
+<P>Mais c’était bien mal la connaître, l’énergique Evangélina, que de la croire
+esclave des faiblesses humaines! Et, le 9 avril, si quelque oreille indiscrète
+se fût collée à la porte de la cellule, la première fois que Mrs Scorbitt y
+pénétra, voici ce que cette oreille aurait entendu &shy; non sans quelque
+surprise :</P>
+<P>« Enfin, cher Maston, je vous revois!</P>
+<P>— Vous, mistress Scorbitt?</P>
+<P>— Oui, mon ami, après quatre semaines, quatre longues semaines de
+séparation…</P>
+<P>— Exactement vingt-huit jours, cinq heures et quarante-cinq minutes, répondit
+J.-T. Maston, après avoir consulté sa montre.</P>
+<P>— Enfin nous sommes réunis!…</P>
+<P>— Mais comment vous ont-ils laissé pénétrer jusqu’à moi, chère mistress
+Scorbitt?</P>
+<P>— À la condition d’user de l’influence due à une affection sans bornes sur
+celui qui en est l’objet!</P>
+<P>— Quoi!… Evangélina! s’écria J.-T. Maston. Vous auriez consenti à me donner
+de tels conseils!… Vous avez eu la pensée que je pourrais trahir nos
+collègues!…</P>
+<P>— Moi? cher Maston!… M’appréciez-vous donc si mal!… Moi!… vous prier de
+sacrifier votre sécurité à votre honneur!… Moi?… vous pousser à un acte, qui
+serait la honte d’une vie consacrée tout entière aux plus hautes spéculations de
+la mécanique transcendante!</P>
+<P>— À la bonne heure, mistress Scorbitt! Je retrouve bien en vous la généreuse
+actionnaire de notre Société! Non!… je n’ai jamais douté de votre grand
+coeur!</P>
+<P>— Merci, cher Maston!</P>
+<P>— Quant à moi, divulguer notre oeuvre, révéler en quel point du globe va
+s’accomplir notre tir prodigieux, vendre pour ainsi dire ce secret que j’ai pu
+heureusement cacher au plus profond de moi-même, permettre à ces barbares de se
+lancer à la poursuite de nos amis, d’interrompre des travaux qui feront notre
+profit et notre gloire!… Plutôt mourir!</P>
+<P>— Sublime Maston!&nbsp;» répondit Mrs Evangélina Scorbitt.</P>
+<P>En vérité, ces deux êtres, si étroitement unis par le même enthousiasme &shy;
+et aussi insensés l’un que l’autre, d’ailleurs &shy; étaient bien faits pour se
+comprendre.</P>
+<P>« Non! jamais ils ne sauront le nom du pays que mes calculs ont désigné et
+dont la célébrité va devenir immortelle! ajouta J.-T. Maston. Qu’ils me tuent,
+s’ils le veulent, mais ils ne m’arracheront pas mon secret!</P>
+<P>— Et qu’ils me tuent avec vous! s’écria Mrs Evangélina Scorbitt. Moi aussi,
+je serai muette…</P>
+<P>— Heureusement, chère Evangélina, ils ignorent que vous le possédez, ce
+secret!</P>
+<P>— Croyez-vous donc, cher Maston, que je serais capable de le livrer, parce
+que je ne suis qu’une femme! Trahir nos collègues et vous!… Non, mon ami, non!
+Que ces Philistins soulèvent contre vous la population des villes et des
+campagnes, que le monde entier pénètre par la porte de cette cellule pour vous
+en arracher, eh bien! je serai là, et nous aurons au moins cette consolation de
+mourir ensemble…&nbsp;»</P>
+<P>Et, si ce peut jamais être une consolation, J.-T. Maston pouvait-il en rêver
+une plus douce que de mourir dans les bras de Mrs Evangélina Scorbitt!</P>
+<P>Ainsi finissait la conversation toutes les fois que l’excellente dame venait
+visiter le prisonnier.</P>
+<P>Et, lorsque les commissaires-enquêteurs l’interrogeaient sur le résultat de
+ses entrevues :</P>
+<P>« Rien encore! disait-elle. Peut-être avec du temps obtiendrai-je
+enfin…&nbsp;»</P>
+<P>Ô astuce de femme!</P>
+<P>Avec du temps! disait-elle. Mais, ce temps, il marchait à grands pas. Les
+semaines s’écoulaient comme des jours, les jours comme des heures, les heures
+comme des minutes.</P>
+<P>On était en mai déjà. Mrs Evangélina Scorbitt n’avait rien obtenu de J.-T.
+Maston, et là où cette femme si influente avait échoué, nul autre ne pouvait
+avoir l’espoir de réussir. Faudrait-il donc se résigner à attendre le coup
+terrible, sans qu’il se présentât une chance de l’empêcher?</P>
+<P>Eh bien, non! En pareille occurrence, la résignation est inacceptable! Aussi
+les délégués des Puissances européennes devinrent-ils plus obsédants que jamais.
+Il y eut lutte de tous les instants entre eux et les membres de la Commission
+d’enquête, lesquels furent directement pris à partie. Jusqu’au flegmatique
+Jacques Jansen, qui, en dépit de sa placidité hollandaise, accablait les
+commissaires de ses récriminations quotidiennes. Le colonel Boris Karkof eut
+même un duel avec le secrétaire de ladite commission &shy; duel dans lequel il
+ne blessa que légèrement son adversaire. Quant au major Donellan, s’il ne se
+battit ni à l’arme à feu ni à l’arme blanche, &shy; ce qui est contraire aux
+usages britanniques &shy; du moins, assisté de son secrétaire Dean Toodrink,
+échangea-t-il quelques douzaines de coups de poing dans une boxe en règle avec
+William S. Forster, le flegmatique consignataire de morues, l’homme de paille de
+la <I>North Polar Practical Association</I>, lequel, d’ailleurs, ne savait rien
+de l’affaire.</P>
+<P>En réalité, le monde entier se conjurait pour rendre les Américains des
+États-Unis responsables des actes de l’un de leurs plus glorieux enfants, Impey
+Barbicane. On ne parlait rien moins que de retirer les ambassadeurs et les
+ministres plénipotentiaires accrédités près cet imprudent gouvernement de
+Washington et de lui déclarer la guerre.</P>
+<P>Pauvres États-Unis! Ils n’eussent pas mieux demandé que de mettre la main sur
+Barbicane and Co. En vain répondaient- ils que les Puissances de l’Europe, de
+l’Asie, de l’Afrique et de l’Océanie avaient carte blanche pour l’arrêter
+partout où il se trouverait, on ne les écoutait même pas. Et jusqu’alors,
+impossible de découvrir en quel lieu le président et son collègue s’occupaient à
+préparer leur abominable opération.</P>
+<P>À quoi, les Puissances étrangères répondaient :</P>
+<P>« Vous avez J.-T. Maston, leur complice! Or, J.-T. Maston sait à quoi s’en
+tenir sur le compte de Barbicane. Donc, faites parler J.-T. Maston.&nbsp;»</P>
+<P>Faire parler J.-T. Maston! Autant eût valu arracher une parole de la bouche
+d’Harpocrate, dieu du silence, ou au sourd-muet en chef de l’Institut de
+New-York.</P>
+<P>Et alors, l’exaspération croissant avec l’inquiétude universelle, quelques
+esprits pratiques rappelèrent que la torture du moyen âge avait du bon, les
+brodequins du maître- tourmenteur juré, le tenaillement aux mamelles, le plomb
+fondu, si souverain pour délier les langues les plus rebelles, l’huile
+bouillante, le chevalet, la question par l’eau, l’estrapade, etc. Pourquoi ne
+pas se servir de ces moyens que la justice d’autrefois n’hésitait pas à employer
+dans des circonstances infiniment moins graves, et pour des cas particuliers qui
+n’intéressaient que fort indirectement les masses?</P>
+<P>Mais, il faut bien le reconnaître, ces moyens que justifiaient les moeurs
+d’autrefois, ne pouvaient plus être employés à la fin d’un siècle de douceur et
+de tolérance, &shy; d’un siècle aussi empreint d’humanité que ce
+XIX<SUP>ème</SUP>, caractérisé par l’invention du fusil à répétition, des balles
+de sept millimètres et des trajectoires d’une tension invraisemblable, &shy;
+d’un siècle qui admet dans les relations internationales l’emploi des obus à la
+mélinite, à la roburite, à la bellite, à la panclastite, à la méganite et autres
+substances en ite, qui ne sont rien, il est vrai, auprès de la
+méli-mélonite.</P>
+<P>J.-T. Maston n’avait donc point à redouter d’être soumis à la question
+ordinaire ou extraordinaire. Tout ce qu’on pouvait espérer, c’est que,
+comprenant enfin quelle était sa responsabilité, il se déciderait peut-être à
+parler, ou s’il s’y refusait, que le hasard parlerait pour lui.</P>
+<H4>XIII</H4>
+<H4>La fin duquel J.-T. Maston fait une réponse<BR>véritablement épique.</H4>
+<P>Le temps marchait, cependant, et très probablement aussi, marchaient les
+travaux que le président Barbicane et le capitaine Nicholl accomplissaient dans
+des conditions si surprenantes &shy; on ne savait où.</P>
+<P>Pourtant, comment se faisait-il qu’une opération, qui exigeait
+l’établissement d’une usine considérable, la création de hauts fourneaux
+capables de fondre un engin un million de fois gros comme le canon de vingt-sept
+de la marine, et un projectile pesant 180&nbsp;000 tonnes, qui nécessitait
+l’embauchage de plusieurs milliers d’ouvriers, leur transport, leur aménagement,
+oui! comment se faisait-il qu’une telle opération eût pu être soustraite à
+l’attention des intéressés? En quelle partie de l’Ancien ou du Nouveau
+Continent, Barbicane and Co. s’était-il si secrètement installé que l’éveil
+n’eût jamais été donné aux peuplades voisines? Était-ce dans une île abandonnée
+du Pacifique ou de l’océan Indien? Mais il n’y a plus d’îles désertes de nos
+jours : les Anglais ont tout pris. À moins que la nouvelle Société n’en eût
+découvert une tout exprès? Quant à penser que ce fût en un point des régions
+arctiques ou antarctiques qu’elle eût établi des usines, non! cela eût été
+anormal. N’était-ce pas précisément parce qu’on ne peut atteindre ces hautes
+latitudes que la <I>North Polar Practical Association</I> tentait de les
+déplacer?</P>
+<P>D’ailleurs, chercher le président Barbicane et le capitaine Nicholl à travers
+ces continents ou ces îles, ne fût-ce que dans leurs parties relativement
+abordables, c’eût été perdre son temps. Le carnet, saisi chez le secrétaire du
+Gun-Club ne mentionnait-il pas que le tir devait effectuer à peu près sur
+l’Équateur? Or, là se trouvent des régions habitables, sinon habitées par des
+hommes civilisés. Si donc c’était aux environs de la ligne équinoxiale que les
+expérimentateurs avaient dû s’établir, ce ne pouvait être ni en Amérique, dans
+toute l’étendue du Pérou et du Brésil, ni dans les îles de la Sonde, Sumatra,
+Bornéo, ni dans les îles de la mer des Célèbes, ni dans la Nouvelle-Guinée, où
+pareille opération n’eût pu être conduite sans que les populations en eussent
+été informées. Très vraisemblablement aussi, elle n’aurait pu être tenue secrète
+dans tout le centre de l’Afrique, à travers la région des grands lacs, traversée
+par l’Équateur. Restaient, il est vrai, les Maldives dans la mer des Indes, les
+îles de l’Amirauté, Gilbert, Christmas, Galapagos dans le Pacifique, San Pedro
+dans l’Atlantique. Mais les informations, prises en ces divers lieux, n’avaient
+donné aucun résultat. Aussi en était-on réduit à de vagues conjectures, peu
+faites pour calmer les transes universelles.</P>
+<P>Et que pensait de tout cela Alcide Pierdeux? Plus « sulfurique&nbsp;» que
+jamais, il ne cessait de rêver aux diverses conséquences de ce problème. Que le
+capitaine Nicholl eût inventé un explosif d’une telle puissance, qu’il eût
+trouvé cette méli-mélonite, d’une expansion trois ou quatre mille fois plus
+grande que celle des plus violents explosifs de guerre, et cinq mille six cents
+fois plus forte que cette bonne vieille poudre à canon de nos ancêtres, c’était
+déjà fort étonnant, « et même fort détonnant!&nbsp;» disait-il, mais enfin ce
+n’était pas impossible. On ne sait guère ce que réserve l’avenir en ce genre de
+progrès, qui permettra de démolir les armées à n’importe quelles distances. En
+tout cas, le redressement de l’axe terrestre produit par le recul d’une bouche à
+feu, ce n’était pas non plus pour surprendre l’ingénieur français. Aussi,
+s’adressant in petto au promoteur de l’affaire :</P>
+<P>« Il est bien évident, président Barbicane, disait-il, que, journellement, la
+Terre attrape le contrecoup de tous les chocs qui se produisent à sa surface. Il
+est certain que, lorsque des centaines de mille hommes s’amusent à s’envoyer des
+milliers de projectiles pesant quelques kilogrammes, ou des millions de
+projectiles pesant quelques grammes, et même, simplement, quand je marche ou
+quand je saute, ou quand j’allonge le bras, ou lorsque un globule sanguin se
+balade dans mes veines, cela agit sur la masse de notre sphéroïde. Donc, la
+grande machine est de nature à produire la secousse demandée. Mais, nom d’une
+intégrale! cette secousse sera-t-elle suffisante pour faire basculer la Terre?
+Eh! c’est ce que les équations de cet animal de J.-T. Maston «
+démonstrandent&nbsp;» péremptoirement, il faut bien le reconnaître!&nbsp;»</P>
+<P>En effet, Alcide Pierdeux ne pouvait qu’admirer les ingénieux calculs du
+secrétaire du Gun-Club, communiqués par les membres de la Commission d’enquête à
+ceux des savants qui étaient en état de les comprendre. Et Alcide Pierdeux, qui
+lisait l’algèbre comme on lit un journal, trouvait à cette lecture un charme
+inexprimable.</P>
+<P>Mais, si le chambardement avait lieu, que de catastrophes accumulées à la
+surface du sphéroïde! Que de cataclysmes, cités renversées, montagnes ébranlées,
+habitants détruits par millions, masses liquides projetées hors de leur lit et
+provoquant d’épouvantables sinistres!</P>
+<P>Ce serait comme un tremblement de terre d’une incomparable violence.</P>
+<P>« Si encore, grommelait Alcide Pierdeux, si encore la sacrée poudre du
+capitaine Nicholl était moins forte, on pourrait espérer que le projectile
+viendrait de nouveau choquer la Terre, soit en avant du point de tir, soit même
+en arrière, après avoir fait le tour du globe. Et alors, tout serait remis en
+place au bout d’un temps relativement court &shy; non sans avoir provoqué
+quelques grands désastres cependant. Mais va te faire lanlaire! Grâce à leur
+méli-mélonite, le boulet décrira une demi branche d’hyperbole, et il ne viendra
+plus demander pardon à la Terre de l’avoir dérangée, en la remettant en
+place!&nbsp;»</P>
+<P>Et Alcide Pierdeux gesticulait comme un appareil sémaphorique, au risque de
+tout briser dans un rayon de deux mètres.</P>
+<P>Puis, il se répétait :</P>
+<P>« Si, au moins, le lieu de tir était connu, j’aurais vite fait d’établir sur
+quels grands cercles terrestres la dénivellation serait nulle, et aussi, les
+points où elle atteindrait son maximum. On pourrait prévenir les gens de
+déménager à temps, avant que leurs maisons ou leurs villes ne leur fussent
+tombées sur la caboche. Mais comment le savoir?&nbsp;»</P>
+<P>Après quoi, arrondissant sa main au-dessus des rares cheveux qui lui
+garnissaient le crâne :</P>
+<P>« Eh! j’y pense, ajoutait-il, les conséquences de la secousse peuvent être
+plus compliquées qu’on ne l’imagine. Pourquoi les volcans ne profiteraient-ils
+pas de l’occasion pour se livrer à des éruptions échevelées, pour vomir, comme
+un passager qui a le mal de mer, les matières déplacées dans leurs entrailles?
+Pourquoi une partie des océans surélevés ne se précipiterait-elle pas dans leurs
+cratères? Le diable m’emporte! il peut survenir des explosions qui feront sauter
+la machine tellurienne! Ah! ce satané Maston, qui s’obstine dans son mutisme! Le
+voyez-vous, jonglant avec notre boule et faisant des effets de finesse sur le
+billard de l’Univers!&nbsp;»</P>
+<P>Ainsi raisonnait Alcide Pierdeux. Bientôt, ces effrayantes hypothèses furent
+reprises et discutées par les journaux des deux Mondes. Auprès du bouleversement
+qui résulterait de l’opération de Barbicane and Co., qu’étaient ces trombes, ces
+raz de marée, ces déluges, qui, de loin en loin, dévastent quelque étroite
+portion de la Terre? De telles catastrophes ne sont que partielles! Quelques
+milliers d’habitants disparaissent, et c’est à peine si les innombrables
+survivants se sentent troublés dans leur quiétude! Aussi, à mesure que
+s’approchait la date fatale, l’épouvante gagnait-elle les plus braves. Les
+prédicateurs avaient beau jeu pour prédire la fin du monde. On se serait cru à
+cette effrayante période de l’an 1000, alors que les vivants s’imaginèrent
+qu’ils allaient être précipités dans l’empire des morts.</P>
+<P>Que l’on se souvienne de ce qui s’était passé à cette époque. D’après un
+passage de l’Apocalypse, les populations furent fondées à croire que le jour du
+jugement dernier était proche. Elles attendaient les signes de colère, prédits
+par l’Écriture. Le fils de perdition, l’Antéchrist, allait se révéler.</P>
+<P>« Dans la dernière année du X<SUP>ème</SUP> siècle, raconte H. Martin, tout
+était interrompu, plaisirs, affaires, intérêts, tout, quasi jusqu’aux travaux de
+la campagne. Pourquoi, se disait on, songer à un avenir qui ne sera pas?
+Songeons à l’éternité qui commence demain! On se contentait de pourvoir aux
+besoins les plus immédiats; on léguait ses terres, ses châteaux aux monastères
+pour s’acquérir des protecteurs dans ce royaume des cieux où on allait entrer.
+Beaucoup de chartes de donations aux églises débutent par ces mots : « La fin du
+monde approchant, et sa ruine étant imminente…&nbsp;» Quand vint le terme fatal,
+les populations s’entassèrent incessamment dans les basiliques, dans les
+chapelles, dans les édifices consacrés à Dieu, et attendirent, transies
+d’angoisses, que les sept trompettes des sept anges du jugement retentissent du
+haut du ciel.&nbsp;»</P>
+<P>On le sait, le premier jour de l’an 1000 s’acheva, sans que les lois de la
+nature eussent été aucunement troublées. Mais, cette fois, il ne s’agissait pas
+d’un bouleversement basé sur des textes d’une obscurité toute biblique. Il
+s’agissait d’une modification apportée à l’équilibre de la Terre, reposant sur
+des calculs indiscutés, indiscutables, et d’une tentative que les progrès des
+sciences balistiques et mécaniques rendaient absolument réalisables. Cette fois,
+ce ne serait pas la mer qui rendrait ses morts, ce seraient les vivants qu’elle
+engloutirait par millions au fond de ses nouveaux abîmes.</P>
+<P>Il résulta de là, que, tout en tenant compte des changements produits dans
+les esprits par l’influence des idées modernes, l’épouvante n’en fut pas moins
+poussée à ce point, que nombre des pratiques de l’an 1000 se reproduisirent avec
+le même affolement. Jamais on ne fit avec un tel empressement ses préparatifs de
+départ pour un monde meilleur! Jamais kyrielles de péchés ne se dévidèrent dans
+les confessionnaux avec une telle abondance! Jamais tant d’absolutions ne furent
+octroyées aux moribonds qui se repentaient in extremis! Il fut même question de
+demander une absolution générale qu’un bref du pape aurait accordée à tous les
+hommes de bonne volonté sur la Terre &shy; et aussi de belle et bonne peur.</P>
+<P>En ces conditions, la situation de J.-T. Maston devenait chaque jour de plus
+en plus critique. Mrs Evangélina Scorbitt tremblait qu’il fût victime de la
+vindicte universelle. Peut-être même eut-elle la pensée de lui donner le conseil
+de prononcer ce mot qu’il s’obstinait à taire avec un entêtement sans exemple.
+Mais elle n’osa pas et fit bien. C’eût été s’exposer à un refus catégorique.</P>
+<P>Comme on le pense bien, même dans la cité de Baltimore, maintenant en proie à
+la terreur, il devenait difficile de contenir la population, surexcitée par la
+plupart des journaux de la Confédération, par les dépêches qui arrivaient « des
+quatre angles de la Terre&nbsp;», pour employer le langage apocalyptique que
+tenait saint Jean l’Évangéliste, au temps de Domitien. À coup sûr, si J.-T.
+Maston eût vécu sous le règne de ce persécuteur, son affaire aurait été vite
+réglée. On l’eût livré aux bêtes. Mais il se fût contenté de répondre :</P>
+<P>« Je le suis déjà!&nbsp;»</P>
+<P>Quoi qu’il en soit, l’inébranlable J.-T. Maston refusait de faire connaître
+la situation du lieu x, comprenant bien que, s’il la dévoilait, le président
+Barbicane et le capitaine Nicholl seraient mis dans l’impossibilité de continuer
+leur oeuvre.</P>
+<P>Après tout, c’était beau, cette lutte d’un homme seul contre le monde entier.
+Cela grandissait encore J.-T. Maston dans l’esprit de Mrs Evangélina Scorbitt,
+et aussi dans l’opinion de ses collègues du Gun-Club. Ces braves gens, il faut
+bien le dire, entêtés comme des artilleurs à la retraite, tenaient quand même
+pour les projets de Barbicane and Co. Le secrétaire du Gun-Club était arrivé à
+un tel degré de célébrité, que nombre de personnes lui écrivaient déjà, comme
+aux criminels de grande marque, pour avoir quelques lignes de cette main qui
+allait bouleverser le monde.</P>
+<P>Mais, si cela était beau, cela devenait de plus en plus dangereux. Le
+populaire se portait jour et nuit autour de la prison de Baltimore. Là, grands
+cris et grand tumulte. Les enragés voulaient lyncher J.-T. Maston <I>hic et
+nunc</I>. La police voyait venir le moment où elle serait impuissante à le
+défendre.</P>
+<P>Désireux de donner satisfaction aux masses américaines, aussi bien qu’aux
+masses étrangères, le gouvernement de Washington décida enfin de mettre J.-T.
+Maston en accusation et de le traduire devant les Assises.</P>
+<P>Avec des jurés, étreints déjà par les affres de l’épouvante, « son affaire ne
+traînerait pas!&nbsp;» comme disait Alcide Pierdeux, qui, pour sa part, se
+sentait pris d’une sorte de sympathie envers cette tenace nature de
+calculateur.</P>
+<P>Il suit de là que, dans la matinée du 5 septembre, le président de la
+Commission d’enquête se transporta de sa personne à la cellule du
+prisonnier.</P>
+<P>Mrs Evangélina Scorbut, sur son instante demande, avait été autorisée à
+l’accompagner. Peut-être, dans une dernière tentative, l’influence de cette
+aimable dame finirait-elle par l’emporter?… Il ne fallait rien négliger. Tous
+les moyens seraient bons, qui donneraient le dernier mot de l’énigme. Si l’on
+n’y parvenait pas, on verrait.</P>
+<P>« On verrait! répétaient les esprits perspicaces. Eh! la belle avance, quand
+on aura pendu J.-T. Maston, si la catastrophe s’accomplit dans toute son
+horreur!&nbsp;»</P>
+<P>Donc, vers onze heures, J.-T. Maston se trouvait en présence de Mrs
+Evangélina Scorbitt et de John H. Prestice, président de la Commission
+d’enquête.</P>
+<P>L’entrée en matière fut des plus simples. En cette conversation furent
+échangées les demandes et les réponses suivantes, très raides d’une part, très
+calmes de l’autre.</P>
+<P>Et qui aurait jamais pu croire que des circonstances se présenteraient où le
+calme serait du côté de J.-T. Maston!</P>
+<P>« Une dernière fois, voulez-vous répondre?… demanda John H. Prestice.</P>
+<P>— À quel propos?… fit observer ironiquement le secrétaire du Gun-Club.</P>
+<P>— À propos de l’endroit où s’est transporté votre collègue Barbicane.</P>
+<P>— Je vous l’ai déjà dit cent fois.</P>
+<P>— Répétez-le une cent-unième.</P>
+<P>— Il est là où s’effectuera le tir.</P>
+<P>— Et où le tir s’effectuera-t-il?</P>
+<P>— Là où est mon collègue Barbicane.</P>
+<P>— Prenez garde, J.-T. Maston!</P>
+<P>— À quoi?</P>
+<P>— Aux conséquences de votre refus de répondre, lesquelles ont pour
+résultat…</P>
+<P>— De vous empêcher précisément d’apprendre ce que vous ne devez pas
+savoir.</P>
+<P>— Ce que nous avons le droit de connaître!</P>
+<P>— Ce n’est pas mon avis.</P>
+<P>— Nous allons vous traduire aux Assises!</P>
+<P>— Traduisez.</P>
+<P>— Et le jury vous condamnera!</P>
+<P>— Ça le regarde.</P>
+<P>— Et le jugement, sitôt rendu, sitôt exécuté!</P>
+<P>— Soit!</P>
+<P>— Cher Maston!… osa dire Mrs Evangélina Scorbitt, dont le coeur se troublait
+sous ces menaces.</P>
+<P>— Oh!… mistress!&nbsp;» fit J.-T. Maston.</P>
+<P>Elle baissa la tête et se tut.</P>
+<P>« Et voulez-vous savoir quel sera ce jugement? reprit le président John H.
+Prestice.</P>
+<P>— Si vous voulez bien, reprit J.-T. Maston.</P>
+<P>— C’est que vous serez condamné à la peine capitale… comme vous le
+méritez!</P>
+<P>— Vraiment?</P>
+<P>— Et vous serez pendu, aussi sûr, monsieur, que deux et deux font quatre.</P>
+<P>— Alors, monsieur, j’ai encore des chances, répondit flegmatiquement J.-T.
+Maston. Si vous étiez quelque peu mathématicien, vous ne diriez pas « aussi sûr
+que deux et deux font quatre!&nbsp;» Qu’est-ce qui prouve que tous les
+mathématiciens n’ont pas été fous jusqu’à ce jour, en affirmant que la somme de
+deux nombres est égale à celle de leurs parties, c’est-à-dire que deux et deux
+font exactement quatre?</P>
+<P>— Monsieur!… s’écria le président, absolument interloqué.</P>
+<P>— Ah! reprit J.-T. Maston, si vous disiez « aussi sûr qu’un et un font
+deux&nbsp;», à la bonne heure! Cela est absolument évident, car ce n’est plus un
+théorème, c’est une définition!&nbsp;»</P>
+<P>Sur cette leçon d’arithmétique, le président de la Commission se retira,
+tandis que Mrs Evangélina Scorbitt n’avait pas assez de flammes dans le regard
+pour admirer l’extraordinaire calculateur de ses rêves!</P>
+<H4>XIV</H4>
+<H4>Très court, mais dans lequel l’<I>x</I> prend<BR>une valeur
+géographique.</H4>
+<P>Très heureusement pour J.-T. Maston, le gouvernement fédéral reçut le
+télégramme suivant, envoyé par le consul américain, alors établi à Zanzibar
+:</P>
+<BLOCKQUOTE>
+ <P>« <I>À John S. Wright, ministre d’État</I>,</P>
+ <P>&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; Washington, U. S. A.&nbsp;»</P>
+ <P class=center>&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;
+ &nbsp; Zanzibar, 13 septembre,</P>
+ <P class=center>&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; 5 heures
+ matin, heure du lieu.</P>
+ <P class=normal>« Grands travaux exécutés dans le Wamasai, au sud de la chaîne
+ du Kilimandjaro. Depuis huit mois, président Barbicane et capitaine Nicholl,
+ établis avec nombreux personnel noir, sous l’autorité du sultan Bâli-Bâli.
+ Ceci porté à la connaissance du gouvernement par son dévoué</P>
+ <P class=center>&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;
+ &nbsp; RICHARD W. TRUST, consul.&nbsp;»</P></BLOCKQUOTE>
+<P>Et voilà comment fut connu le secret de J.-T. Maston. Et voilà pourquoi, si
+le secrétaire du Gun-Club fut maintenu en état d’incarcération, il ne fut pas
+pendu.</P>
+<P>Mais, plus tard, qui sait s’il n’aurait pas ce tardif regret de n’être point
+mort dans toute la plénitude de sa gloire!</P>
+<H4>XV</H4>
+<H4>Qui contient quelques détails<BR>vraiment intéressants pour les<BR>habitants
+du sphéroïde terrestre.</H4>
+<P>Ainsi, le gouvernement de Washington savait maintenant en quel endroit allait
+opérer Barbicane and Co. Douter de l’authenticité de cette dépêche, on ne le
+pouvait. Le consul de Zanzibar était un agent trop sûr pour que son information
+ne dût être acceptée que sous réserve. Elle fut confirmée d’ailleurs par des
+télégrammes subséquents. C’était bien au centre de la région du Kilimandjaro,
+dans le Wamasai africain, à une centaine de lieues à l’ouest du littoral, un peu
+au-dessous de la ligne équatoriale, que les ingénieurs de la <I>North Polar
+Practical Association</I> étaient sur le point d’achever leurs gigantesques
+travaux.</P>
+<P>Comment avaient-ils pu s’installer secrètement en cette contrée, au pied de
+la célèbre montagne, reconnue en 1849 par les docteurs Rebviani et Krapf, puis
+ascensionnée par les voyageurs Otto Ehlers et Abbot? Comment avaient-ils pu y
+établir leurs ateliers, y créer une fonderie, y réunir un personnel suffisant?
+Par quels moyens étaient-ils parvenus à se mettre en rapport avec les
+dangereuses tribus du pays et leurs souverains non moins astucieux que cruels?
+Cela, on ne le savait pas. Et peut-être ne le saurait-on jamais, puisqu’il ne
+restait que quelques jours à courir avant cette date du 22 septembre.</P>
+<P>Aussi, lorsque J.-T. Maston eut appris de Mrs Evangélina Scorbitt que le
+mystère du Kilimandjaro venait d’être dévoilé par une dépêche expédiée de
+Zanzibar :</P>
+<P>« Pchutt!… fit-il, en traçant dans l’espace un mirifique zigzag avec son
+crochet de fer. On ne voyage encore ni par le télégraphe ni par le téléphone, et
+dans six jours… patarapatanboumboum!… l’affaire sera dans le sac!&nbsp;»</P>
+<P>Et quiconque eût entendu le secrétaire du Gun-Club lancer cette onomatopée
+retentissante, qui éclata comme un coup de Columbiad, se serait vraiment
+émerveillé de ce qui reste parfois d’énergie vitale dans ces vieux
+artilleurs.</P>
+<P>Évidemment J.-T. Maston avait raison. Le temps nécessaire manquait pour que
+l’on pût envoyer des agents jusqu’au Wamasai, avec mission d’arrêter le
+président Barbicane. En admettant que ces agents, partis de l’Algérie ou de
+l’Égypte, même d’Aden, de Massouah, de Madagascar ou de Zanzibar, eussent pu
+rapidement se transporter sur la côte, il aurait fallu compter avec les
+difficultés inhérentes au pays, les retards occasionnés par les obstacles d’un
+cheminement à travers cette région montagneuse, et aussi peut-être la résistance
+d’un personnel soutenu, sans doute, par les volontés intéressées d’un sultan
+aussi autoritaire que nègre.</P>
+<P>Il fallait donc renoncer à tout espoir d’empêcher l’opération en arrêtant
+l’opérateur.</P>
+<P>Mais, si cela était impossible, rien n’était plus aisé, maintenant, que d’en
+déduire les rigoureuses conséquences, puisque l’on connaissait la situation
+exacte du point de tir.</P>
+<P>Pure affaire de calcul, &shy; calcul assez compliqué évidemment, mais qui
+n’était point au-dessus des capacités des algébristes en particulier et des
+mathématiciens en général.</P>
+<P>Comme la dépêche du consul de Zanzibar était arrivée directement à l’adresse
+du ministre d’État à Washington, le gouvernement fédéral la tint d’abord
+secrète. Il voulait &shy; en même temps qu’il la répandrait &shy; pouvoir
+indiquer quels seraient les résultats du déplacement de l’axe au point de vue de
+la dénivellation des mers. Les habitants du globe apprendraient en même temps
+quel sort leur était réservé, suivant qu’ils occupaient tel ou tel segment du
+sphéroïde terrestre.</P>
+<P>Et que l’on juge s’ils attendaient avec impatience de savoir à quoi s’en
+tenir sur cette éventualité!</P>
+<P>Dès le 14 septembre, la dépêche fut expédiée au bureau des Longitudes de
+Washington, avec mission d’en déduire les conséquences finales, au point de vue
+balistique et géographique. Dès le surlendemain, la situation était nettement
+établie. Ce travail fut aussitôt porté, par les fils sous-marins, à la
+connaissance des Puissances du Nouveau et de l’Ancien Continent. Après avoir été
+reproduit par des milliers de journaux, il fut hurlé dans les grandes cités sous
+les titres les plus à effet par tous les camelots des deux Mondes.</P>
+<P>« Que va-t-il arriver?&nbsp;»</P>
+<P>C’était la question qui se posait en toutes langues en n’importe quel point
+du globe.</P>
+<P>Et voici ce qui fut répondu sous la garantie du bureau des Longitudes.</P>
+<P class=center>AVIS PRESSANT</P>
+<P>« L’expérience tentée par le président Barbicane et le capitaine Nicholl est
+celle-ci : produire un recul, le 22 septembre à minuit du lieu, au moyen d’un
+canon un million de fois gros en volume comme le canon de vingt-sept
+centimètres, lançant un projectile de cent quatre-vingt mille tonnes, avec une
+poudre donnant une vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres.</P>
+<P>« Or; si ce tir est effectué un peu au-dessous de la ligne équinoxiale, à peu
+près sur le trente-quatrième degré de longitude à l’est du méridien de Paris, à
+la base de la chaîne du Kilimandjaro, et s’il est dirigé vers le sud, voici
+quels seront ses effets mécaniques à la surface du sphéroïde terrestre :</P>
+<P>« Instantanément, par suite du choc combiné avec le mouvement diurne, un
+nouvel axe se formera, et, comme l’ancien axe se déplacera de 23°23’, d’après
+les résultats obtenus par J.-T. Maston, le nouvel axe sera perpendiculaire au
+plan de l’écliptique.</P>
+<P>« Maintenant, par quels points sortira le nouvel axe? Le lieu du tir étant
+connu, c’est ce qu’il était facile de calculer, et c’est ce qui a été fait.</P>
+<P>« Au nord, l’extrémité du nouvel axe sera située entre le Groënland et la
+terre de Grinnel, sur cette partie même de la mer de Baffin que coupe
+actuellement le Cercle polaire arctique. Au sud, ce sera sur la limite du Cercle
+antarctique, quelques degrés dans l’est de la terre Adélie.</P>
+<P>« En ces conditions, un nouveau méridien zéro, partant du nouveau Pôle nord,
+passera sensiblement par Dublin en Irlande, Paris en France, Palerme en Sicile,
+le golfe de la Grande-Syrte sur la côte de la Tripolitaine, Obéïd dans le
+Darfour, la chaîne du Kilimandjaro, Madagascar, l’île Kerguelen dans le
+Pacifique méridional, le nouveau Pôle antarctique, les antipodes de Paris, les
+îles de Cook et de la Société en Océanie, les îles Quadra et Vancouver sur le
+littoral de la Colombie anglaise, les territoires de la Nouvelle- Bretagne à
+travers le Nord-Amérique, et la presqu’île de Melville dans les régions
+circumpolaires du nord.</P>
+<P>« Par suite de la création de ce nouvel axe de rotation, émergeant de la mer
+de Baffin au nord et de la terre Adélie au sud, il se formera un nouvel
+Équateur, au-dessus duquel le Soleil tracera, sans jamais s’en écarter, sa
+courbe diurne. Cette ligne équinoxiale traversera le Kilimandjaro au Wamasai,
+l’océan Indien, Goa et Chicacola un peu au- dessous de Calcutta dans l’Inde,
+Mangala dans le royaume de Siam, Kesho dans le Tonkin, Hong-Kong en Chine, l’île
+Rasa, les îles Marshall, Gaspar-Rico, Walker dans le Pacifique, les Cordillères
+dans la République Argentine, Rio- de-Janeiro au Brésil, les îles de la Trinité
+et de Sainte-Hélène, dans l’Atlantique, Saint-Paul-de-Loanda au Congo, et enfin
+il rejoindra les territoires du Wamasai au revers du Kilimandjaro.</P>
+<P>« Ce nouvel Équateur étant ainsi déterminé par la création du nouvel axe, il
+a été possible de traiter la question de dénivellation des mers, si grave pour
+la sécurité des habitants de la Terre.</P>
+<P>« Avant tout, il convient d’observer que les directeurs de la <I>North Polar
+Practical Association</I> se sont préoccupés d’en atténuer les effets dans la
+mesure du possible. En effet, si le tir se fût effectué vers le nord, les
+conséquences en auraient été désastreuses pour les portions les plus civilisées
+du globe. Au contraire, en tirant vers le sud, ces conséquences ne se feront
+sentir que dans des parties moins peuplées et plus sauvages &shy; au moins en ce
+qui concerne les territoires submergés.</P>
+<P>« Voici maintenant comment se distribueront les eaux projetées hors de leur
+lit par suite de l’aplatissement du sphéroïde aux anciens Pôles.</P>
+<P>« Le globe sera divisé par deux grands cercles, s’intersectant à angle droit
+au Kilimandjaro et à ses antipodes dans l’Océan équinoxial. De là, formation de
+quatre segments : deux dans l’hémisphère nord, deux dans l’hémisphère sud,
+séparés par des lignes sur lesquelles la dénivellation sera nulle.</P>
+<P>« 1° Hémisphère septentrional :</P>
+<P>« Le premier segment, à l’ouest du Kilimandjaro, comprendra l’Afrique depuis
+le Congo jusqu’à l’Égypte, l’Europe depuis la Turquie jusqu’au Groënland,
+l’Amérique depuis la Colombie anglaise jusqu’au Pérou et jusqu’au Brésil à la
+hauteur de San Salvador, &shy; enfin tout l’océan Atlantique septentrional et la
+plus grande partie de l’Atlantique équinoxial.</P>
+<P>« Le deuxième segment, à l’est du Kilimandjaro, comprendra la majeure partie
+de l’Europe depuis la mer Noire jusqu’à la Suède, la Russie d’Europe et la
+Russie asiatique, l’Arabie, la presque totalité de l’Inde, la Perse, le</P>
+<P>Béloutchistan, l’Afghanistan, le Turkestan, le Céleste- Empire, la Mongolie,
+le Japon, la Corée, la mer Noire, la mer Caspienne, la partie supérieure du
+Pacifique, et les territoires de l’Alaska dans le Nord-Amérique &shy; et aussi
+le domaine polaire si regrettablement concédé à la Société américaine <I>North
+Polar Practical Association</I>.</P>
+<P>« 2° Hémisphère méridional :</P>
+<P>« Le troisième segment, à l’est du Kilimandjaro, contiendra Madagascar, les
+îles Marion, les îles Kerguelen, Maurice, la Réunion, et toutes les îles de la
+mer des Indes, l’Océan antarctique jusqu’au nouveau Pôle, la presqu’île de
+Malacca, Java, Sumatra, Bornéo, les îles de la Sonde, les Philippines,
+l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle- Guinée, la Nouvelle-Calédonie,
+toute la partie méridionale du Pacifique et ses nombreux archipels, à peu près
+jusqu’au cent soixantième méridien actuel.</P>
+<P>« Le quatrième segment, à l’ouest du Kilimandjaro, englobera la partie sud de
+l’Afrique, depuis le Congo et le canal de Mozambique jusqu’au cap de
+Bonne-Espérance, l’océan Atlantique méridional jusqu’au quatre-vingtième
+parallèle, tout le Sud-Amérique depuis Pernambouc et Lima, la Bolivie, le
+Brésil, l’Uruguay, la République-Argentine, la Patagonie, la Terre-de-Feu, les
+îles Malouines, Sandwich, Shetland, et la partie sud du Pacifique à l’est du
+cent soixantième degré de longitude.</P>
+<P>« Tels seront les quatre segments du globe, séparés par des lignes de nulle
+dénivellation.</P>
+<P>« Il s’agit maintenant, d’indiquer les effets produits à la surface de ces
+quatre segments par suite du déplacement des mers.</P>
+<P>« Sur chacun de ces quatre segments, il y a un point central où cet effet
+sera maximum, soit que les mers s’y précipitent, soit qu’elles s’en
+retirent.</P>
+<P>« Or, il est établi avec une exactitude absolue par les calculs de J.-T.
+Maston que ce maximum atteindra 8415 mètres à chacun des points, à partir
+desquels la dénivellation ira en diminuant jusqu’aux lignes neutres formant la
+limite des segments. C’est donc en ces points que les conséquences seront les
+plus graves au point de vue de la sécurité générale, en raison de l’opération
+tentée par le président Barbicane.</P>
+<P>« Les deux effets sont à considérer dans chacune de leurs conséquences.</P>
+<P>« Dans deux des segments, situés à l’opposé l’un de l’autre sur l’hémisphère
+nord et sur l’hémisphère sud, les mers se retireront pour envahir les deux
+autres segments, également opposés l’un à l’autre dans chaque hémisphère.</P>
+<P>« Dans le premier segment : l’océan Atlantique se videra presque tout entier,
+et le point maximum d’abaissement étant à peu près à la hauteur des Bermudes, le
+fond apparaîtra, si la profondeur de la mer est inférieure en cet endroit à 8415
+mètres. Conséquemment, entre l’Amérique et l’Europe, se découvriront de vastes
+territoires que les États-Unis, l’Angleterre, la France, l’Espagne et le
+Portugal pourront s’annexer au prorata de leur étendue géographique, si ces
+Puissances le jugent à propos. Mais il faut observer que par suite de
+l’abaissement des eaux, la couche d’air s’abaissera d’autant. Donc, le littoral
+de l’Europe et celui de l’Amérique seront surélevés d’une hauteur telle que les
+villes situées même à vingt et trente degrés des points maximum, n’auront plus à
+leur disposition que la quantité d’air qui se trouve actuellement à une hauteur
+d’une lieue dans l’atmosphère. Telles, pour ne prendre que les principales,
+New-York, Philadelphie, Charleston, Panama, Lisbonne, Madrid, Paris, Londres,
+Édimbourg, Dublin, etc. Seules, le Caire, Constantinople, Dantzig, Stockholm,
+d’un côté, et les villes du littoral ouest américain de l’autre, garderont leur
+position normale par rapport au niveau général. Quant aux Bermudes, l’air y
+manquera comme il manque aux aéronautes qui ont pu s’élever à 8,000 mètres
+d’altitude, comme il manque aux sommets extrêmes de la chaîne du Tibet. Donc,
+impossibilité absolue d’y vivre.</P>
+<P>« Même effet dans le segment opposé, qui comprend l’océan Indien, l’Australie
+et un quart de l’océan Pacifique, lequel se déversera en partie sur les parages
+méridionaux de l’Australie. Là, le maximum de dénivellation se fera sentir aux
+accores de la terre de Nuyts, et les villes d’Adélaïde et de Melbourne verront
+le niveau océanien s’abaisser à près de huit kilomètres au-dessous d’elles. Que
+la couche d’air dans laquelle elles seront alors plongées soit très pure, nul
+doute à cet égard, mais elle ne sera plus assez dense pour fournir aux besoins
+de la respiration.</P>
+<P>« Telle est, en général, la modification que subiront les portions du globe
+dans les deux segments où s’effectuera le surélèvement par rapport aux bassins
+des mers plus ou moins vidés. Là apparaîtront, sans doute, de nouvelles îles,
+formées par les cimes de montagnes sous-marines, dans les parties que la masse
+liquide n’abandonnera pas totalement.</P>
+<P>« Mais si la diminution de l’épaisseur des couches d’air ne laisse pas
+d’avoir des inconvénients pour les parties des Continents surélevés dans les
+hautes zones de l’atmosphère, que sera-ce donc pour celles que l’irruption des
+mers doit recouvrir? On peut encore respirer sous une pression d’air inférieure
+à la pression atmosphérique. Au contraire, sous quelques mètres d’eau, on ne
+peut plus respirer du tout, et c’est bien le cas qui se présentera pour les deux
+autres segments.</P>
+<P>« Dans le segment au nord-est du Kilimandjaro, le point maximum sera
+transporté à Yakoust, en pleine Sibérie. Depuis cette ville, immergée sous 8415
+mètres d’eau &shy; moins son altitude actuelle &shy; la couche liquide, tout en
+diminuant, s’étendra jusqu’aux lignes neutres, noyant la plus grande partie de
+la Russie asiatique et de l’Inde, la Chine, le Japon, l’Alaska américaine au
+delà du détroit de Behring. Peut-être les monts Oural surgiront-ils sous la
+forme d’îlots au-dessus de la portion orientale de l’Europe. Quant à
+Pétersbourg, Moscou, d’un côté, Calcutta, Bangkok, Saïgon, Pékin, Hong- Kong,
+Yeddo de l’autre, ces villes disparaîtront sous une couche d’eau d’épaisseur
+variable, mais très suffisante pour noyer des Russes, des Indous, des Siamois,
+des Cochinchinois, des Chinois et des Japonais, s’ils n’ont pas eu le temps
+d’émigrer avant la catastrophe.</P>
+<P>« Dans le segment, au sud-ouest du Kilimandjaro, les désastres seront moins
+considérables, parce que ce segment est en grande partie recouvert par
+l’Atlantique et le Pacifique, dont le niveau s’élèvera de 8415 mètres à
+l’archipel des Malouines. Toutefois, de vastes territoires n’en disparaîtront
+pas moins sous ce déluge artificiel, entre autres l’angle de l’Afrique
+méridionale depuis la Guinée inférieure et le Kilimandjaro jusqu’au cap de
+Bonne-Espérance, et ce triangle du Sud-Amérique, formé par le Pérou, le Brésil
+central, le Chili et la République Argentine jusqu’à la Terre- de-Feu et au cap
+Horn. Les Patagons, de si haute stature qu’ils soient, n’échapperont pas
+l’immersion et n’auront pas même la ressource de se réfugier sur cette partie
+des Cordillères, dont les derniers sommets n’émergeront point en cette partie du
+globe.</P>
+<P>« Tel doit être le résultat &shy; abaissement au-dessous ou exhaussement
+au-dessus de la nouvelle surface des mers &shy; produit par la dénivellation, à
+la surface du sphéroïde terrestre. Telles sont les éventualités contre
+lesquelles les intéressés auront à se pourvoir, si le président Barbicane n’est
+pas arrêté à temps dans sa criminelle tentative!&nbsp;»</P>
+<H4>XVI</H4>
+<H4>Dans lequel le choeur des mécontents va<BR><I>crescendo</I> et
+<I>rinforzando</I>.</H4>
+<P>D’après l’avis pressant, il y avait à pourvoir aux périls de la situation, à
+les déjouer, ou du moins à les fuir, en se transportant sur les lignes neutres
+où le danger serait nul.</P>
+<P>Les gens menacés se divisaient en deux catégories : les asphyxiés et les
+inondés.</P>
+<P>L’effet de cette communication donna lieu à des appréciations très diverses,
+mais qui tournèrent en protestations des plus violentes.</P>
+<P>Du côté des asphyxiés, c’étaient des Américains des États-Unis, des Européens
+de la France, de l’Angleterre, de l’Espagne, etc. Or, la perspective de
+s’annexer les territoires du fond océanique n’était pas suffisante pour leur
+faire accepter ces modifications. Ainsi, Paris, reporté à une distance du
+nouveau Pôle à peu près égale à celle qui le sépare actuellement de l’ancien, ne
+gagnerait pas au change. Il jouirait d’un printemps perpétuel, c’est vrai, mais
+il perdrait sensiblement de sa couche d’air. Or, cela n’était pas pour donner
+satisfaction aux Parisiens, qui ont l’habitude de consommer l’oxygène sans
+compter, à défaut d’ozone… et encore!</P>
+<P>Du côté des inondés, c’étaient des habitants de l’Amérique du Sud, puis des
+Australiens, des Canadiens, des Indous, des Zélandais. Eh bien! la
+Grande-Bretagne ne souffrirait pas que Barbicane and Co. la privât de ses
+colonies les plus riches, où l’élément saxon tend à se substituer visiblement à
+l’élément indigène. Évidemment, le golfe du Mexique se viderait pour former un
+vaste royaume des Antilles, dont les Mexicains et les Yankees pourraient
+revendiquer la possession en vertu de la doctrine de Munro. Évidemment, aussi le
+bassin des îles de la Sonde, des Philippines, des Célèbes, mis à sec, laisserait
+d’immenses territoires auxquels les Anglais et les Espagnols pourraient
+prétendre. Compensation vaine! Cela ne balancerait pas la perte due à la
+terrible inondation.</P>
+<P>Ah! s’il n’y avait eu à disparaître sous les nouvelles mers que des Samoyèdes
+ou des Lapons de Sibérie, des Fuéggiens, des Patagons, des Tartares même, des
+Chinois, des Japonais ou quelques Argentins, peut-être les États civilisés
+auraient- ils accepté ce sacrifice? Mais trop de Puissances avaient leur part de
+la catastrophe pour ne pas protester.</P>
+<P>En ce qui concerne plus spécialement l’Europe, bien que sa partie centrale
+dût rester presque intacte, elle serait surélevée dans l’ouest, surbaissée dans
+l’est, c’est-à-dire à demi asphyxiée d’un côté, à demi noyée de l’autre. Voilà
+qui était inacceptable. En outre, la Méditerranée se viderait presque
+totalement, et c’est ce que ne toléreraient ni les Français, ni les Italiens, ni
+les Espagnols, ni les Grecs, ni les Turcs, ni les Égyptiens, auxquels leur
+situation de riverains crée d’indiscutables droits sur cette mer. Et puis, à
+quoi servirait le canal de Suez, qui était épargné par sa position sur la ligne
+neutre? Comment utiliser les admirables travaux de M. de Lesseps, lorsqu’il n’y
+aurait plus de Méditerranée d’un côté de l’isthme et très peu de mer Rouge de
+l’autre &shy; à moins de le prolonger sur des centaines de lieues?…</P>
+<P>Enfin, jamais, non jamais! l’Angleterre ne consentirait à voir Gibraltar,
+Malte et Chypre se transformer en cimes de montagnes, perdues dans les nuages,
+auxquelles ses navires de guerre ne pourraient plus accoster. Non! elle ne se
+déclarerait pas satisfaite par les accroissements de territoire qui lui seraient
+attribués dans l’ancien bassin de l’Atlantique. Et cependant, le major Donellan,
+avait déjà songé à retourner en Europe pour faire valoir les droits de son pays
+sur ces nouveaux territoires, au cas où l’entreprise Barbicane and Co.
+réussirait.</P>
+<P>Il s’ensuit donc que les protestations arrivèrent de toutes parts, même des
+États situés sur les lignes où la dénivellation serait nulle, car eux-mêmes
+étaient plus ou moins touchés en d’autres points. Ces protestations furent
+peut-être plus violentes encore, lorsque la dépêche de Zanzibar, qui faisait
+connaître le point de tir, eut permis de rédiger l’avis peu rassurant ci-dessus
+rapporté.</P>
+<P>Bref, le président Barbicane, le capitaine Nicholl et J.-T. Maston furent mis
+au ban de l’humanité.</P>
+<P>Pourtant, quelle prospérité pour les journaux de toutes nuances! Quelles
+demandes de numéros! Quels tirages supplémentaires! Ce fut la première fois,
+peut-être, que l’on vit s’unir dans la même protestation des feuilles
+généralement en désaccord sur toute autre question : les <I>Novisti</I>, le
+<I>Novoïé-Vrémia</I>, le <I>Messager</I> de Kronstadt, la <I>Gazette</I> de
+Moscou, le <I>Rouskoïé-Diélo</I>, le <I>Gradjanine</I>, le <I>Journal de
+Carlscrona,</I> le <I>Handelsblad,</I> le <I>Vaderland,</I> la
+<I>Fremdenblatt,</I> la <I>Neue Badische Landeszeitung,</I> la <I>Gazette</I> de
+Magdebourg<I>,</I> la <I>Neue Freie-Presse,</I> le <I>Berliner Tagblatt,</I>
+l’<I>Extrablatt,</I> le <I>Post,</I> le <I>Volksbladtt,</I> le
+<I>Boersencourier,</I> la <I>Gazette de Sibérie,</I> la <I>Gazette de la
+Croix,</I> la <I>Gazette de Voss,</I> le <I>Reichsanzeiger,</I> la
+<I>Germania,</I> l’<I>Epoca,</I> le <I>Correo,</I> l’<I>Imparcial,</I> la
+<I>Correspondencia,</I> l’<I>Iberia,</I> le <I>Temps,</I> le <I>Figaro,</I>
+l’<I>Intransigeant,</I> le <I>Gaulois,</I> l’<I>Univers,</I> la <I>Justice,</I>
+la <I>République Française,</I> l’<I>Autorité,</I> la <I>Presse,</I> le
+<I>Matin,</I> le <I>XIXème Siècle,</I> la <I>Liberté,</I> l’<I>Illustration,</I>
+le <I>Monde Illustré,</I> la <I>Revue des Deux-Mondes,</I> le <I>Cosmos,</I> la
+<I>Revue Bleue,</I> la <I>Nature,</I> la <I>Tribuna,</I> l’<I>Osservatore
+romano,</I> l’<I>Esercito romano,</I> le <I>Fanfulla,</I> le <I>Capitan
+Fracassa,</I> la <I>Riforma,</I> le <I>Pester Lloyd,</I> l’<I>Ephymeris,</I>
+l’<I>Acropolis,</I> le <I>Palingenesia,</I> le <I>Courrier</I> de Cuba, le
+<I>Pionnier</I> d’Allahabad, le <I>Srpska Nezavinost,</I> l’<I>Indépendance
+roumaine,</I> le <I>Nord,</I> l’<I>Indépendance belge,</I> le
+<I>Sydney-Morning-Herald,</I> l’<I>Edinburgh-Review,</I> le
+<I>Manchester-Guardian,</I> le <I>Scotsman,</I> le <I>Standard,</I> le
+<I>Times,</I> le <I>Truth,</I> le <I>Sun,</I> le <I>Central-News,</I> la
+<I>Pressa Argentina,</I> le <I>Romanul</I> de Bucharest, le <I>Courier</I> de
+San Francisco, le <I>Commercial Gazette,</I> le <I>San Diego</I> de Californie,
+le <I>Manitoba,</I> l’<I>Echo du Pacifique,</I> le <I>Scientifique
+Américain,</I> le <I>Courrier</I> des États-Unis, le <I>New-York Herald,</I> le
+<I>World</I> de New-York, le <I>Daily-Chronicle,</I> le <I>Buenos-Ayres
+Herald,</I> le <I>Réveil du Maroc,</I> le <I>Hu-Pao,</I> le <I>Tching-Pao,</I>
+le <I>Courrier de Haïphong,</I> le <I>Moniteur</I> de la République de Counani.
+Jusqu’au <I>Mac Lane Express</I>, journal anglais, consacré aux questions
+d’économie politique, et qui fit entrevoir la famine régnant sur les territoires
+dévastés. Ce n’était pas l’équilibre européen qui risquait d’être rompu &shy; il
+s’agissait bien de cela, vraiment! &shy; c’était l’équilibre universel. Que l’on
+juge donc de l’effet, sur un monde devenu enragé, que l’excès du nervosisme, qui
+fut sa caractéristique pendant la fin du XIX<SUP>ème</SUP> siècle, prédisposait
+à toutes les insanités, à toutes les épilepsies! Ce fut une bombe tombant dans
+une poudrière!</P>
+<P>Quant à J.-T. Maston, on put croire que sa dernière heure était venue.</P>
+<P>En effet, une foule délirante pénétra dans sa prison, le soir du 17
+septembre, avec l’intention de le lyncher, et, il faut bien le dire, les agents
+de la police ne lui firent point obstacle.</P>
+<P>La cellule de J.-T. Maston était vide. Avec le poids d’or de ce digne
+artilleur, Mrs Evangélina Scorbitt était parvenue à le faire échapper. Le
+geôlier s’était d’autant plus laissé séduire par l’appât d’une fortune, qu’il
+comptait bien en jouir jusqu’aux dernières limites de la vieillesse. En effet,
+Baltimore, comme Washington, New-York et autres principales cités du littoral
+américain, était dans la catégorie des villes surélevées, mais auxquelles il
+resterait assez d’air pour la consommation quotidienne de leurs habitants.</P>
+<P>J.-T. Maston avait donc pu gagner une retraite mystérieuse et se dérober
+ainsi aux fureurs de l’indignation publique. C’est ainsi que l’existence de ce
+grand troubleur de mondes fut sauvée par le dévouement d’une femme aimante. Du
+reste, plus que quatre jours à attendre &shy; quatre jours! &shy; avant que les
+projets de Barbicane and Co. fussent à l’état de faits accomplis!</P>
+<P>On le voit, l’avis pressant avait été entendu autant qu’il le pouvait être.
+Si, au début, il y avait eu quelques sceptiques au sujet des catastrophes
+prédites, il n’y en avait plus. Les gouvernements s’étaient hâtés de prévenir
+ceux de leurs nationaux &shy; en petit nombre relativement &shy; qui allaient
+être surélevés dans des zones d’air raréfié; puis, ceux, en nombre plus
+considérable, dont le territoire serait envahi par les mers.</P>
+<P>En conséquence de ces avis, transmis par télégrammes à travers les cinq
+parties du monde, commença une émigration telle que jamais on n’en vit de
+semblable &shy; même à l’époque des migrations aryennes dans la direction de
+l’est à l’ouest. Ce fut un exode comprenant en partie les rameaux des races
+hottentotes, mélanésiennes, nègres, rouges, jaunes, brunes et blanches…</P>
+<P>Malheureusement, le temps manquait. Les heures étaient comptées. Avec
+quelques mois de répit, les Chinois auraient pu abandonner la Chine, les
+Australiens l’Australie, les Patagons la Patagonie, les Sibériens les provinces
+sibériennes, etc., etc.</P>
+<P>Mais, comme le danger était localisé, maintenant que l’on connaissait les
+points du globe à peu près indemnes, l’épouvante fut moins générale. Quelques
+provinces, certains États même, commencèrent à se rassurer. En un mot, sauf dans
+les régions menacées directement, il ne resta plus que cette appréhension bien
+naturelle que ressent tout être humain à l’attente d’un effroyable choc.</P>
+<P>Et, pendant ce temps, Alcide Pierdeux de se répéter en gesticulant comme un
+télégraphe des anciens temps :</P>
+<P>« Mais comment diable le président Barbicane parviendrait-il à fabriquer un
+canon un million de fois gros comme le canon de vingt-sept? Satané Maston! Je
+voudrais bien le rencontrer pour lui pousser une colle à ce sujet! Ça ne biche
+avec rien de sensé, rien de raisonnable, et c’est par trop
+catapultueux!&nbsp;»</P>
+<P>Quoi qu’il en fût, l’insuccès de l’opération, c’était là l’unique chance que
+certaines parties du globe terrestre eussent encore d’échapper à l’universelle
+catastrophe!</P>
+<H4>XVII</H4>
+<H4>Ce qui s’est fait au Kilimandjaro pendant huit<BR>mois de cette année
+mémorable.</H4>
+<P>Le pays de Wamasai est situé dans la partie orientale de l’Afrique centrale,
+entre la côte de Zanguebar et la région des grands lacs, où le Victoria-Nyanza
+et le Tanganiyka forment autant de mers intérieures. Si on le connaît en partie,
+c’est qu’il a été visité par l’anglais Johnston, le comte Tékéli et le docteur
+allemand Meyer. Cette contrée montagneuse se trouve sous la souveraineté du
+sultan Bâli-Bâli, dont le peuple est composé de trente à quarante mille
+nègres.</P>
+<P>À trois degrés au-dessous de l’Équateur, se dresse la chaîne du Kilimandjaro,
+qui projette ses plus hautes cimes &shy; entre autres celle du Kibo &shy; à une
+altitude de 5704 mètres [Note 18: Près de 1000 mètres de plus que le
+Mont-Blanc.] Cet important massif domine, vers le sud, le nord et l’ouest, les
+vastes et fertiles plaines du Wamasai, en se reliant avec le lac
+Victoria-Nyanza, à travers les régions du Mozambique.</P>
+<P>À quelques lieues au-dessous des premières rampes du Kilimandjaro, s’élève la
+bourgade de Kisongo, résidence habituelle du sultan. Cette capitale n’est, à
+vrai dire, qu’un grand village. Elle est occupée par une population très douée,
+très intelligente, travaillant autant par elle-même que par ses esclaves, sous
+le joug de fer que lui impose Bâli-Bâli.</P>
+<P>Ce sultan passe à juste titre pour l’un des plus remarquables souverains de
+ces peuplades de l’Afrique centrale, qui s’efforcent d’échapper à l’influence,
+ou, pour être plus juste, à la domination anglaise.</P>
+<P>C’est à Kisongo que le président Barbicane et le capitaine Nicholl,
+uniquement accompagnés de dix contremaîtres dévoués à leur entreprise,
+arrivèrent dès la première semaine du mois de janvier de la présente année.</P>
+<P>En quittant les États-Unis &shy; départ qui ne fut connu que de Mrs
+Evangélina Scorbitt et de J.-T. Maston &shy; ils s’étaient embarqués à New-York
+pour le cap de Bonne-Espérance, d’où un navire les transporta à Zanzibar, dans
+l’île de ce nom. Là, une barque, secrètement frétée, les conduisit au port de
+Mombas, sur le littoral africain, de l’autre côté du canal. Une escorte, envoyée
+par le sultan, les attendait dans ce port, et, après un voyage difficile pendant
+une centaine de lieues à travers cette région tourmentée, obstruée de forêts,
+coupée de rios, trouée de marécages, ils atteignirent la résidence royale.</P>
+<P>Déjà, après avoir eu connaissance des calculs de J.-T. Maston, le président
+Barbicane s’était mis en rapport avec Bâli-Bâli par l’entremise d’un explorateur
+suédois, qui venait de passer quelques années dans cette partie de l’Afrique.
+Devenu l’un de ses plus chauds partisans depuis le célèbre voyage du président
+Barbicane autour de la Lune &shy; voyage dont le retentissement s’était propagé
+jusqu’en ces pays lointains &shy; le sultan s’était pris d’amitié pour
+l’audacieux Yankee. Sans dire dans quel but, Impey Barbicane avait aisément
+obtenu du souverain du Wamasai l’autorisation d’entreprendre des travaux
+importants à la base méridionale du Kilimandjaro. Moyennant une somme
+considérable, évaluée à trois cent mille dollars, Bâli-Bâli s’était engagé à lui
+fournir tout le personnel nécessaire. En outre, il l’autorisait à faire ce qu’il
+voudrait du Kilimandjaro. Il pouvait disposer à sa fantaisie de l’énorme chaîne,
+la raser, s’il en avait l’envie, l’emporter, s’il en avait le pouvoir. Par suite
+d’engagements très sérieux, auxquels le sultan trouvait son compte, la <I>North
+Polar Practical Association</I> était propriétaire de la montagne africaine au
+même titre qu’elle l’était du domaine arctique.</P>
+<P>L’accueil que le président Barbicane et son collègue reçurent à Kisongo fut
+des plus sympathiques. Bâli-Bâli éprouvait une admiration voisine de l’adoration
+pour ces deux illustres voyageurs, qui s’étaient lancés à travers l’espace, afin
+d’atteindre les régions circumlunaires. En outre, il ressentait une
+extraordinaire sympathie envers les auteurs des mystérieux travaux qui allaient
+s’accomplir dans son royaume. Aussi promit-il aux Américains un secret absolu
+&shy; tant de sa part que de celle de ses sujets, dont le concours leur était
+assuré. Pas un seul des nègres qui travailleraient aux chantiers n’aurait droit
+de les quitter même un jour, sous peine des plus raffinés supplices.</P>
+<P>Voilà pourquoi l’opération fut enveloppée d’un mystère que les plus subtils
+agents de l’Amérique et de l’Europe ne purent pénétrer. Si ce secret avait été
+enfin découvert, c’est que le sultan s’était relâché de sa sévérité, après
+l’achèvement des travaux, et qu’il y a partout des traîtres ou des bavards &shy;
+même chez les nègres. C’est de la sorte que Richard W. Trust, le consul de
+Zanzibar, eut vent de ce qui se faisait au Kilimandjaro. Mais, alors, à cette
+date du 13 septembre, il était trop tard pour arrêter le président Barbicane
+dans l’accomplissement de ses projets.</P>
+<P>Et, maintenant, pourquoi Barbicane and Co. avait-il choisi le Wamasai comme
+théâtre de son opération? C’est d’abord parce que le pays lui convenait en
+raison de sa situation en cette partie peu connue de l’Afrique et de son
+éloignement des territoires habituellement visités par les voyageurs. Puis, le
+massif du Kilimandjaro lui offrait toutes les qualités de solidité et
+d’orientation nécessaires à son oeuvre. De plus, à la surface du pays, se
+trouvaient les matières premières dont il avait précisément besoin, et dans des
+conditions particulièrement pratiques d’exploitation.</P>
+<P>Justement, quelques mois avant de quitter les États-Unis, le président
+Barbicane avait appris de l’explorateur suédois qu’au pied de la chaîne du
+Kilimandjaro, le fer et la houille étaient abondamment répandus à l’affleurement
+du sol. Pas de mines à creuser, pas de gisements à rechercher à quelques
+milliers de pieds dans l’écorce terrestre. Du fer et du charbon, il n’y avait
+qu’à se baisser pour en prendre, et en quantités certainement supérieures à la
+consommation prévue par les devis. En outre, il existait, dans le voisinage de
+la montagne, d’énormes gisements de nitrate de soude et de pyrite de fer,
+nécessaires à la fabrication de la méli-mélonite.</P>
+<P>Le président Barbicane et le capitaine Nicholl n’avaient donc amené aucun
+personnel avec eux, si ce n’est dix contremaîtres, dont ils étaient absolument
+sûrs. Ceux-ci devaient diriger les dix mille nègres, mis à leur disposition par
+Bâli-Bâli, auxquels incombait la tâche de fabriquer le canon monstre et son non
+moins monstrueux projectile.</P>
+<P>Deux semaines après l’arrivée du président Barbicane et de son collègue au
+Wamasai, trois vastes chantiers étaient établis à la base méridionale du
+Kilimandjaro, l’un pour la fonderie du canon, le second pour la fonderie du
+projectile, le troisième pour la fabrication de la méli-mélonite.</P>
+<P>Et d’abord, comment le président Barbicane avait-il résolu ce problème de
+fondre un canon de dimensions aussi colossales? On va le voir, et l’on
+comprendra, en même temps, que la dernière chance de salut, tirée de la
+difficulté d’établir un pareil engin, échappait aux habitants des deux
+Mondes.</P>
+<P>En effet, fondre un canon égalant un million de fois en volume le canon de
+vingt-sept, c’eût été un travail au-dessus des forces humaines. On a déjà de
+sérieuses difficultés pour fabriquer les pièces de quarante-deux centimètres qui
+lancent des projectiles de sept cent quatre-vingts kilos avec deux cent
+soixante-quatorze kilogrammes de poudre. Aussi Barbicane et Nicholl n’y
+avaient-ils point songé. Ce n’était pas un canon, pas même un mortier, qu’ils
+prétendaient faire, mais tout simplement une galerie percée dans le massif
+résistant du Kilimandjaro, un trou de mine, si l’on veut.</P>
+<P>Évidemment, ce trou de mine, cette énorme fougasse, pouvait remplacer un
+canon de métal, une Columbiad gigantesque, dont la fabrication eût été aussi
+coûteuse que difficile, et à laquelle il aurait fallu donner une épaisseur
+invraisemblable pour prévenir toute chance d’explosion. Barbicane and Co. avait
+toujours eu la pensée d’opérer de cette façon, et, si le carnet de J.-T. Maston
+mentionnait un canon, c’est que c’était le canon de vingt-sept qui avait été
+pris pour base de ses calculs.</P>
+<P>En conséquence un emplacement fut de prime abord choisi à une hauteur de cent
+pieds sur le revers méridional de la chaîne, au bas de laquelle se développent
+des plaines à perte de vue. Rien ne pourrait faire obstacle au projectile, quand
+il s’élancerait hors de cette « âme&nbsp;» forée dans le massif du
+Kilimandjaro.</P>
+<P>Ce fut avec une précision extrême, et non sans un rude travail, que l’on
+creusa cette galerie. Mais Barbicane put aisément construire des perforatrices,
+qui sont des machines relativement simples, et les actionner au moyen de l’air
+comprimé par les puissantes chutes d’eau de la montagne. Ensuite, les trous
+percés par les forets des perforatrices furent chargés de méli-mélonite. Et il
+ne fallait pas moins que ce violent explosif pour faire éclater la roche, car
+c’était une sorte de syénite extrêmement dure, formée de feldspath orthose et
+d’amphibole hornblende. Circonstance favorable, au surplus, puisque cette roche
+aurait à résister à l’effroyable pression développée par l’expansion des gaz.
+Mais la hauteur et l’épaisseur de la chaîne du Kilimandjaro suffisaient à
+rassurer contre tout lézardement ou craquement extérieur.</P>
+<P>Bref, les milliers de travailleurs, conduits par les dix contremaîtres, sous
+la haute direction du président Barbicane, s’appliquèrent avec tant de zèle,
+avec tant d’intelligence, que l’oeuvre fut menée à bonne fin en moins de six
+mois.</P>
+<P>La galerie mesurait vingt-sept mètres de diamètre sur six cents mètres de
+profondeur. Comme il importait que le projectile pût glisser sur une paroi
+parfaitement lisse, sans rien laisser perdre des gaz de la déflagration,
+l’intérieur en fut blindé avec un étui de fonte parfaitement alésé.</P>
+<P>En réalité, ce travail était autrement considérable que celui de la célèbre
+Columbiad de Moon-City, qui avait envoyé le projectile d’aluminium autour de la
+Lune. Mais qu’y a-t-il donc d’impossible aux ingénieurs du monde moderne?</P>
+<P>Tandis que le forage s’accomplissait au flanc du Kilimandjaro, les ouvriers
+ne chômaient pas au second chantier. En même temps que l’on construisait la
+carapace métallique, on s’occupait de fabriquer l’énorme projectile.</P>
+<P>Rien que pour cette fabrication, il s’agissait d’obtenir une masse de fonte
+cylindro-conique, pesant cent quatre-vingt millions de kilogrammes, soit cent
+quatre-vingt mille tonnes.</P>
+<P>On le comprend, jamais il n’avait été question de fondre ce projectile d’un
+seul morceau. Il devait être fabriqué par masses de mille tonnes chacune, qui
+seraient hissées successivement à l’orifice de la galerie, et disposées contre
+la chambre où serait préalablement entassée la méli-mélonite. Après avoir été
+boulonnés entre eux, ces fragments ne formeraient qu’un tout compact, qui
+glisserait sur les parois du tube intérieur.</P>
+<P>Nécessité fut donc d’apporter au second chantier environ quatre cent mille
+tonnes de minerai, soixante-dix mille tonnes de castine et quatre cent mille
+tonnes de houille grasse, que l’on transforma d’abord en deux cent quatre-vingt
+mille tonnes de coke dans des fours. Comme les gisements étaient voisins du
+Kilimandjaro, ce ne fut presque qu’une affaire de charrois.</P>
+<P>Quant à la construction des hauts fourneaux pour obtenir la transformation du
+minerai en fonte, là surgit peut-être la plus grande difficulté. Toutefois, au
+bout d’un mois, dix hauts fourneaux de trente mètres étaient en état de
+fonctionner et de produire chacun cent quatre-vingts tonnes par jour. C’était
+dix-huit cents tonnes pour vingt-quatre heures, cent quatre-vingt mille après
+cent journées de travail.</P>
+<P>Quant au troisième chantier, créé pour la fabrication de la méli-mélonite, le
+travail s’y fit aisément, et dans des conditions de secret telles que la
+composition de cet explosif n’a pu être encore définitivement déterminée.</P>
+<P>Tout avait marché à souhait. On n’eût pas procédé avec plus de succès dans
+les usines du Creusot, de Cail, d’Indret, de la Seyne, de Birkenhead, de
+Woolwich ou de Cockerill. À peine comptait-on un accident par trois cent mille
+francs de travaux.</P>
+<P>On peut le croire, le sultan était ravi. Il suivait les opérations avec une
+infatigable assiduité. Et on imagine aisément si la présence de sa redoutable
+Majesté était de nature à stimuler le zèle de ses fidèles sujets!</P>
+<P>Parfois, lorsque Bâli-Bâli demandait à quoi servirait toute cette besogne
+:</P>
+<P>« Il s’agit d’une oeuvre qui doit changer la face du monde! lui répondait le
+président Barbicane.</P>
+<P>— Une oeuvre qui assurera au sultan Bâli-Bâli, ajoutait le capitaine Nicholl,
+une gloire ineffaçable entre tous les rois de l’Afrique orientale!&nbsp;»</P>
+<P>Si le sultan en tressaillait dans son orgueil de souverain du Wamasai,
+inutile d’insister.</P>
+<P>À la date du 29 août, les travaux étaient entièrement terminés. La galerie,
+forée au calibre voulu, était revêtue de son âme lisse sur une longueur de six
+cents mètres. Au fond étaient entassées deux mille tonnes de méli-mélonite, en
+communication avec la boîte au fulminate. Puis venait le projectile, long de
+cent cinquante mètres. En défalquant la place occupée par la poudre et le
+projectile, il resterait à celui-ci encore quatre cent quatre-vingt douze mètres
+à parcourir jusqu’à la bouche, ce qui assurerait tout son effet utile à la
+poussée produite par l’expansion des gaz.</P>
+<P>Cela étant, une première question se posait &shy; question de pure balistique
+: le projectile dévierait-il de la trajectoire, qui lui était assignée par les
+calculs de J.-T. Maston? En aucune façon. Les calculs étaient corrects. Ils
+indiquaient dans quelle mesure le projectile devait dévier vers l’est du
+méridien du Kilimandjaro, en vertu de la rotation de la Terre sur son axe, et
+quelle était la forme de la courbe hyperbolique qu’il décrirait en vertu de son
+énorme vitesse initiale.</P>
+<P>Seconde question : Serait-il visible pendant son parcours? Non, car, au
+sortir de la galerie, plongé dans l’ombre de la Terre, on ne pourrait
+l’apercevoir, et, d’ailleurs, par suite de sa faible hauteur, il aurait une
+vitesse angulaire très considérable. Une fois rentré dans la zone de lumière, la
+faiblesse de son volume le déroberait aux plus puissantes lunettes, et, à plus
+forte raison, quand, échappé aux chaînes de l’attraction terrestre, il
+graviterait éternellement autour du soleil.</P>
+<P>Certes, le président Barbicane et le capitaine Nicholl pouvaient être fiers
+de l’opération qu’ils venaient de conduire ainsi jusqu’à son dernier terme.</P>
+<P>Pourquoi J.-T. Maston n’était-il pas là pour admirer la bonne exécution des
+travaux, digne de la précision des calculs qui les avaient inspirés?… Et,
+surtout, pourquoi serait- il loin, bien loin, trop loin! quand cette formidable
+détonation irait réveiller les échos jusqu’aux extrêmes horizons de
+l’Afrique?</P>
+<P>En songeant à lui, ses deux collègues ne se doutaient guère que le secrétaire
+du Gun-Club avait dû fuir Balistic- Cottage, après s’être évadé de la prison de
+Baltimore, et qu’il en était réduit à se cacher pour sauvegarder sa précieuse
+existence. Ils ignoraient à quel degré l’opinion publique était montée contre
+les ingénieurs de la <I>North Polar Practical Association</I>. Ils ne savaient
+point qu’ils auraient été massacrés, écartelés, brûlés à petit feu, s’il avait
+été possible de se saisir de leur personne, Vraiment, à l’instant où le coup
+partirait, il était heureux qu’ils ne pussent être salués que par les cris d’une
+peuplade de l’Afrique orientale!</P>
+<P>« Enfin! dit le capitaine Nicholl au président Barbicane, lorsque, dans la
+soirée du 22 septembre, tous deux se prélassaient devant leur oeuvre
+parachevée.</P>
+<P>— Oui!… enfin!… Et aussi : ouf! fit Impey Barbicane en poussant un soupir de
+soulagement.</P>
+<P>— Si c’était à recommencer…</P>
+<P>— Bah!… Nous recommencerions!</P>
+<P>— Quelle chance, dit le capitaine Nicholl, d’avoir eu à notre disposition
+cette adorable méli-mélonite!…</P>
+<P>— Qui suffirait à vous illustrer, Nicholl!</P>
+<P>— Sans doute, Barbicane, répondit modestement le capitaine Nicholl. Mais
+savez-vous combien il aurait fallu creuser de galeries dans les flancs du
+Kilimandjaro pour obtenir le même résultat, si nous n’avions eu que du fulmi-
+coton, pareil à celui qui a lancé notre projectile vers la Lune?</P>
+<P>— Dites, Nicholl.</P>
+<P>— Cent quatre-vingts galeries, Barbicane!</P>
+<P>— Eh bien! nous les aurions creusées, capitaine!</P>
+<P>— Et cent quatre-vingts projectiles de cent quatre-vingt mille tonnes!</P>
+<P>— Nous les aurions fondus, Nicholl!&nbsp;»</P>
+<P>Allez donc faire entendre raison à des hommes de cette trempe! Mais, quand
+des artilleurs ont fait le tour de la Lune, de quoi ne seraient-ils pas
+capables?</P>
+<HR>
+
+<P>Et, le soir même, quelques heures seulement avant la minute précise indiquée
+pour le tir, tandis que le président Barbicane et le capitaine Nicholl se
+congratulaient ainsi, Alcide Pierdeux, renfermé dans son cabinet à Baltimore,
+poussait le cri du Peau-Rouge en délire. Puis, se relevant brusquement de la
+table où s’empilaient des feuilles couvertes de formules algébriques, il
+s’écriait :</P>
+<P>« Coquin de Maston!… Ah! l’animal!… M’aura-t-il fait potasser son problème!…
+Et comment n’ai-je pas découvert cela plus tôt!… Nom d’un cosinus!… Si je savais
+où il est en ce moment, j’irais l’inviter à souper, et nous boirions un verre de
+champagne au moment même où tonnera sa machine à tout casser!&nbsp;»</P>
+<P>Et, après un de ces hululements de sauvage, avec lesquels il accentuait ses
+parties de whist :</P>
+<P>« Le vieux maboul!… Bien sûr, il avait son coup de pulvérin, quand il a
+calculé le canon du Kilimandjaro!… Et pourtant, c’était la condition sine quâ
+non &shy; ou sine canon, comme nous aurions dit à l’École!&nbsp;»</P>
+<H4>XVIII</H4>
+<H4>Dans lequel les populations du Wamasai<BR>attendent que le président
+Barbicane crie feu!<BR>au capitaine Nicholl.</H4>
+<P>On était au soir du 22 septembre, &shy; date mémorable à laquelle l’opinion
+publique assignait une influence aussi néfaste qu’à celle du 1er janvier de l’an
+1000.</P>
+<P>Douze heures après le passage du soleil au méridien du Kilimandjaro,
+c’est-à-dire à minuit, le feu devait être mis au terrible engin par la main du
+capitaine Nicholl.</P>
+<P>Il convient de mentionner ici que le Kilimandjaro étant par trente-cinq
+degrés à l’est du méridien de Paris, et Baltimore à soixante-dix-neuf degrés à
+l’ouest dudit méridien, cela constitue une différence de cent quatorze degrés,
+soit entre les deux lieux quatre cent cinquante-six minutes de temps, ou sept
+heures vingt-six. Donc, au moment précis où s’effectuerait le tir, il serait
+cinq heures vingt-quatre après midi dans la grande cité du Maryland.</P>
+<P>Le temps était magnifique. Le soleil venait de se coucher sur les plaines du
+Wamasai, derrière un horizon de toute pureté. On ne pouvait souhaiter une plus
+belle nuit, ni plus calme, ni plus étoilée, pour lancer un projectile travers
+l’espace. Pas un nuage ne se mélangerait aux vapeurs artificielles, développées
+par la déflagration de la méli- mélonite.</P>
+<P>Qui sait? Peut-être le président Barbicane et le capitaine Nicholl
+regrettaient-ils de ne pouvoir prendre place dans le projectile. Dès la première
+seconde, ils auraient franchi deux mille huit cents kilomètres. Après avoir
+pénétré les mystères du monde sélénite, ils auraient pénétré les mystères du
+monde solaire, et dans des conditions autrement intéressantes que ne l’avait
+fait le Français Hector Servadac, emporté à la surface de la comète Gallia!
+[Note 19: <I>Hector Servadac,</I> du même auteur.]</P>
+<P>Le sultan Bâli-Bâli, les plus grands personnages de sa cour, c’est-à-dire son
+ministre des finances et son exécuteur des hautes-oeuvres, puis le personnel
+noir qui avait concouru au grand travail, étaient réunis pour suivre les
+diverses phases du tir. Mais, par prudence, tout ce monde avait pris position à
+trois kilomètres de la galerie forée dans le Kilimandjaro, de manière à n’avoir
+rien à redouter de l’effroyable poussée des couches d’air.</P>
+<P>Alentour, quelques milliers d’indigènes, venus de Kisongo et des bourgades
+disséminées dans le sud de la province, s’étaient empressés &shy; par ordre du
+sultan Bâli-Bâli &shy; d’assister à ce sublime spectacle.</P>
+<P>Un fil, établi entre une batterie électrique et le détonateur de fulminate
+placé au fond de la galerie, était prêt à lancer le courant qui ferait éclater
+l’amorce et provoquerait la déflagration de la méli-mélonite.</P>
+<P>Comme prélude, un excellent repas avait rassemblé à la même table le sultan,
+ses hôtes américains et les notables de sa capitale &shy; le tout aux frais de
+Bâli-Bâli, qui fit d’autant mieux les choses que ces frais devaient lui être
+remboursés par la caisse de la Société Barbicane and Co.</P>
+<P>Il était onze heures lorsque ce festin, commencé à sept heures et demie, se
+termina par un toast que le sultan porta aux ingénieurs de la <I>North Polar
+Practical Association</I> et au succès de l’entreprise.</P>
+<P>Encore une heure, et la modification des conditions géographiques et
+climatologiques de la Terre serait un fait accompli.</P>
+<P>Le président Barbicane, son collègue et les dix contremaîtres vinrent alors
+se placer autour de la cabane à l’intérieur de laquelle était montée la batterie
+électrique.</P>
+<P>Barbicane, son chronomètre à la main, comptait les minutes &shy; et jamais
+elles ne lui parurent si longues &shy; de ces minutes qui semblent, non des
+années, mais des siècles!</P>
+<P>À minuit moins dix, le capitaine Nicholl et lui s’approchèrent de l’appareil
+que le fil mettait en communication avec la galerie du Kilimandjaro.</P>
+<P>Le sultan, sa cour, la foule des indigènes, formaient un immense cercle
+autour d’eux.</P>
+<P>Il importait que le coup fût tiré au moment précis, indiqué par les calculs
+de J.-T. Maston, c’est à dire à l’instant où le Soleil couperait cette ligne
+équinoxiale qu’il ne quitterait plus désormais dans son orbite apparente autour
+du sphéroïde terrestre.</P>
+<P>Minuit moins cinq! &shy; Moins quatre! &shy; Moins trois! &shy; Moins deux!
+&shy; Moins une!…</P>
+<P>Le président Barbicane suivait l’aiguille de sa montre, éclairée par une
+lanterne que présentait un des contremaîtres, tandis que le capitaine Nicholl,
+son doigt levé sur le bouton de l’appareil, se tenait prêt à fermer le circuit
+du courant électrique.</P>
+<P>Plus que vingt secondes! &shy; Plus que dix! &shy; Plus que cinq! &shy; Plus
+qu’une!…</P>
+<P>On n’eût pas saisi le plus léger tremblement dans la main de cet impassible
+Nicholl. Son collègue et lui n’étaient pas plus émus qu’au moment où ils
+attendaient, enfermés dans leur projectile, que la Columbiad les envoyât dans
+les régions lunaires!</P>
+<P>« Feu!…&nbsp;» cria le président Barbicane.</P>
+<P>Et l’index du capitaine Nicholl pressa le bouton.</P>
+<P>Détonation effroyable, dont les échos propagèrent les roulements jusqu’aux
+dernières limites de l’horizon du Wamasai. Sifflement suraigu d’une masse, qui
+traversa la couche d’air sous la poussée de milliards de milliards de litres de
+gaz, développés par la déflagration instantanée de deux mille tonnes de
+méli-mélonite. On eût dit qu’il passait à la surface de la Terre un de ces
+météores dans lesquels s’accumulent toutes les violences de la nature. Et
+l’effet n’en eût pas été plus terrible quand tous les canons de toutes les
+artilleries du globe se seraient joints à toutes les foudres du ciel pour tonner
+ensemble!</P>
+<H4>XIX</H4>
+<H4>Dans lequel J.-T. Maston regrette peut-être le<BR>temps où la foule voulait
+le lyncher.</H4>
+<P>Les capitales des deux Mondes, et aussi les villes de quelque importance, et
+jusqu’aux bourgades plus modestes, attendaient au milieu de l’épouvantement.
+Grâce aux journaux répandus à profusion, à la surface du globe, chacun
+connaissait l’heure précise, qui correspondait au minuit du Kilimandjaro, situé
+par trente-cinq degrés est, suivant la différence des longitudes.</P>
+<P>Pour ne citer que les principales villes &shy; le Soleil parcourant un degré
+par quatre minutes &shy; c’était :</P>
+<DIV style="MARGIN-LEFT: 2em">
+<TABLE cellSpacing=0 cellPadding=0 width="80%" border=0>
+ <TBODY>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top width="30%">
+ <P>À Paris…..</P></TD>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>9h 40m. soir.</P></TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>À Pétersbourg…..</P></TD>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>11h 31m. soir.</P></TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>À Londres…..</P></TD>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>9h 30m. soir.</P></TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>À Rome…..</P></TD>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>10h 20m. soir.</P></TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>À Madrid…..</P></TD>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>9h 15m. soir.</P></TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>À Berlin…..</P></TD>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>11h 20m. soir.</P></TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>À Constantinople…..</P></TD>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>11h 26m. soir.</P></TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>À Calcutta…..</P></TD>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>3h 04m. matin.</P></TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>À Nanking…..</P></TD>
+ <TD vAlign=top>
+ <P>5h 05m. matin.</P></TD></TR></TBODY></TABLE></DIV>
+<P>À Baltimore, on l’a dit, douze heures après le passage du Soleil au méridien
+du Kilimandjaro, il était 5h 24m du soir.</P>
+<P>Inutile d’insister sur les affres qui se produisirent à cet instant. La plus
+puissante des plumes modernes ne saurait les décrire &shy; même avec le style de
+l’école décadente et déliquescente.</P>
+<P>Que les habitants de Baltimore ne courussent pas le danger d’être balayés par
+le mascaret des mers déplacées, soit! Qu’il ne s’agît pour eux que de voir la
+baie de la Cheasapeake se vider et le cap Hatteras, qui la termine, s’allonger
+comme une crête de montagne au-dessus de l’Atlantique mis à soc, d’accord! Mais
+la ville, comme tant d’autres non menacées d’émersion ou d’immersion, ne serait-
+elle pas renversée par la secousse, ses monuments anéantis, ses quartiers
+engloutis au fond des abîmes qui pouvaient s’ouvrir à la surface du sol? Et ces
+craintes n’étaient-elles pas trop justifiées pour ces diverses parties du globe,
+que ne devaient pas recouvrir les eaux dénivelées?</P>
+<P>Si, évidemment.</P>
+<P>Aussi, tout être humain sentait-il le frisson de l’épouvante se glisser
+jusqu’à la moelle de ses os pendant cette minute fatale. Oui! tous tremblaient
+&shy; un seul excepté : l’ingénieur Alcide Pierdeux. Le temps lui manquant pour
+faire connaître ce qu’un dernier travail venait de lui révéler, il buvait un
+verre de champagne dans un des meilleurs bars de la ville à la santé du vieux
+Monde.</P>
+<P>La vingt-quatrième minute après cinq heures, correspondant au minuit du
+Kilimandjaro, s’écoula…</P>
+<P>À Baltimore… rien!</P>
+<P>À Londres, à Paris, à Rome, à Constantinople, à Berlin, rien!… Pas le moindre
+choc!</P>
+<P>M. John Milne, observant à la mine de houille de Takoshima (Japon) le
+tromomètre [Note 20: Le tromomètre est une sorte de pendule dont les
+oscillations dénotent les mouvements microsismiques de l’écorce terrestre. À
+l’exemple du Japon, beaucoup d’autres pays ont installé de semblables appareils
+près des mines grisouteuses. ] qu’il y avait installé ne remarqua pas le moindre
+mouvement anormal dans l’écorce terrestre en cette partie du monde.</P>
+<P>Enfin, à Baltimore, rien non plus. D’ailleurs, le ciel était nuageux et, la
+nuit venue, il fut impossible de reconnaître si le mouvement apparent des
+étoiles tendait à se modifier &shy; ce qui eût indiqué un changement de l’axe
+terrestre.</P>
+<P>Quelle nuit passa J.-T. Maston dans sa retraite, inconnue de tous, sauf de
+Mrs Evangélina Scorbitt! Il enrageait, le bouillant artilleur! Il ne pouvait
+tenir en place! Qu’il lui tardait d’être plus âgé de quelques jours, afin de
+voir si la courbe du Soleil était modifiée &shy; preuve indiscutable de la
+réussite de l’opération! Ce changement, en effet, n’aurait pu être constaté le
+matin du 23 septembre, puisque, cette date, l’astre du jour se lève
+invariablement à l’est pour tous les points du globe.</P>
+<P>Le lendemain, le Soleil parut sur l’horizon comme il avait l’habitude de le
+faire.</P>
+<P>Les délégués européens étaient alors réunis sur la terrasse de leur hôtel.
+Ils avaient à leur disposition des instruments d’une extrême précision qui leur
+permettaient de constater si le Soleil décrivait rigoureusement sa courbe dans
+le plan de l’Équateur.</P>
+<P>Or, quelques minutes après son lever, le disque radieux inclinait déjà vers
+l’hémisphère austral.</P>
+<P>Rien n’était donc changé à sa marche apparente.</P>
+<P>Le major Donellan et ses collègues saluèrent le flambeau céleste par des
+hurrahs enthousiastes et lui firent « une entrée&nbsp;», comme on dit au
+théâtre. Le ciel était superbe alors, l’horizon nettement dégagé des vapeurs de
+la nuit, et jamais le grand acteur ne se présenta sur une plus belle scène, dans
+de telles conditions de splendeur, devant un public émerveillé!</P>
+<P>« Et à la place même marquée par les lois de l’astronomie!… s’écria Éric
+Baldenak.</P>
+<P>— De notre ancienne astronomie, fit observer Boris Karkof, et que ces
+insensés prétendaient anéantir!</P>
+<P>— Ils en seront pour leurs frais et leur honte! ajouta Jacques Jansen, par la
+bouche duquel la Hollande semblait parler tout entière.</P>
+<P>— Et le domaine arctique restera éternellement sous les glaces qui le
+recouvrent! riposta le professeur Jan Harald.</P>
+<P>— Hurrah pour le Soleil! s’écria le major Donellan. Tel il est, tel il suffit
+au besoin du Monde!</P>
+<P>— Hurrah!… Hurrah!&nbsp;» répétèrent d’une seule voix les représentants de la
+vieille Europe.</P>
+<P>C’est alors que Dean Toodrink, qui n’avait rien dit jusqu’alors, se signala
+par cette observation assez judicieuse :</P>
+<P>« Mais ils n’ont peut-être pas tiré?…</P>
+<P>— Pas tiré?… s’exclama le major. Fasse le ciel qu’ils aient tiré, au
+contraire, et plutôt deux fois qu’une!&nbsp;»</P>
+<P>Et c’est précisément ce que se disaient J.-T. Maston et Mrs Evangélina
+Scorbitt. C’est aussi ce que se demandaient les savants et les ignorants, unis
+cette fois par la logique de la situation.</P>
+<P>C’est même ce que se répétait Alcide Pierdeux, en ajoutant :</P>
+<P>« Qu’ils aient tiré ou non, peu importe!… La Terre n’a pas cessé de valser
+sur son vieil axe et de se balader comme d’habitude!&nbsp;»</P>
+<P>En somme, on ignorait ce qui s’était passé au Kilimandjaro. Mais, avant la
+fin de la journée, une réponse était faite à cette question que se posait
+l’humanité.</P>
+<P>Une dépêche arriva aux États-Unis, et voici ce que contenait cette dernière
+dépêche, envoyée par Richard W. Trust, du consulat de Zanzibar :</P>
+<BLOCKQUOTE>Zanzibar, 23 septembre,</BLOCKQUOTE>
+<BLOCKQUOTE>Sept heures vingt-sept minutes du matin.</BLOCKQUOTE>
+<BLOCKQUOTE>« <I>À John S. Wright, ministre d’État.</I></BLOCKQUOTE>
+<BLOCKQUOTE>« Coup tiré hier soir minuit précis par engin foré dans revers
+ méridional du Kilimandjaro. Passage de projectile avec sifflements
+ épouvantables. Effroyable détonation. Province dévastée par trombe d’air. Mer
+ soulevée jusqu’au canal Mozambique. Nombreux navires désemparés et mis à la
+ côte. Bourgades et villages anéantis. Tout va bien.</BLOCKQUOTE>
+<CENTER>
+<BLOCKQUOTE>&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;
+ &nbsp; &nbsp; « RICHARD W. TRUST.&nbsp;»</BLOCKQUOTE></CENTER>
+<P>Oui! tout allait bien, puisque rien n’était changé à l’état de choses, sauf
+les désastres produits dans le Wamasai, en partie rasé par cette trombe
+artificielle, et les naufrages provoqués par le déplacement des couches
+aériennes. Et n’en avait-il pas été ainsi, lorsque la fameuse Columbiad avait
+lancé son projectile vers la Lune? La secousse, communiquée au sol de la
+Floride, ne s’était-elle pas fait sentir dans un rayon de cent milles? Oui,
+certes! et, cette fois, l’effet avait dû être centuplé.</P>
+<P>Quoi qu’il en soit, la dépêche apprenait deux choses aux intéressés de
+l’Ancien et du Nouveau Continent :</P>
+<P>1° Que l’énorme engin avait pu être fabriqué dans les flancs mêmes du
+Kilimandjaro.</P>
+<P>2° Que le coup avait été tiré à l’heure dite.</P>
+<P>Et, alors, le monde entier poussa un immense soupir de satisfaction, qui fut
+suivi d’un immense éclat de rire.</P>
+<P>La tentative de Barbicane and Co avait échoué piteusement! Les formules de
+J.-T. Maston étaient bonnes à mettre au panier! La <I>North Polar Practical
+Association</I> n’avait plus qu’à se déclarer en faillite!</P>
+<P>Ah ça! est-ce que, par hasard, le secrétaire du Gun-Club se serait trompé
+dans ses calculs?</P>
+<P>« Je croirais plutôt m’être trompée dans l’affection qu’il m’inspire!&nbsp;»
+se disait Mrs Evangélina Scorbitt.</P>
+<P>Et, de tous, l’être humain le plus déconfit qui existât alors à la surface du
+sphéroïde, c’était bien J.-T. Maston. En voyant que rien n’avait été changé aux
+conditions dans lesquelles se mouvait la Terre depuis sa création, il s’était
+bercé de l’espoir que quelque accident aurait pu retarder l’opération de ses
+collègues Barbicane et Nicholl…</P>
+<P>Mais, depuis la dépêche de Zanzibar, il lui fallait bien reconnaître que
+l’opération avait échoué.</P>
+<P>Échoué!… Et les équations, les formules, desquelles il avait conclu à la
+réussite de l’entreprise! Est-ce donc qu’un engin, long de six cents mètres,
+large de vingt-sept mètres, lançant un projectile de cent quatre-vingts millions
+de kilogrammes sous la déflagration de deux mille de méli- mélonite avec une
+vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres, était insuffisant pour
+provoquer le déplacement des Pôles? Non!… Ce n’était pas admissible!</P>
+<P>Et pourtant!…</P>
+<P>Aussi, J.-T. Maston, en proie à une violente exaltation, déclara-t-il qu’il
+voulait quitter sa retraite. Mrs Evangélina Scorbitt essaya vainement de l’en
+empêcher. Non qu’elle eût à craindre pour sa vie désormais, puisque le danger
+avait pris fin. Mais les plaisanteries qui seraient adressées au malencontreux
+calculateur, les quolibets qu’on ne lui épargnerait guère, les lazzi qui
+pleuvraient sur son oeuvre, elle eût voulu les lui épargner!</P>
+<P>Et, chose plus grave, quel accueil lui feraient ses collègues du Gun-Club? Ne
+s’en prendraient-ils pas à leur secrétaire d’un insuccès qui les couvrait de
+ridicule? N’était- ce pas à lui, l’auteur des calculs, que remontait l’entière
+responsabilité de cet échec?</P>
+<P>J.-T. Maston ne voulut rien entendre. Il résista aux supplications comme aux
+larmes de Mrs Evangélina Scorbitt. Il sortit de la maison où il se tenait caché.
+Il parut dans les rues de Baltimore. Il fut reconnu, et ceux qu’il avait menacés
+dans leur fortune et leur existence, dont il avait perpétué les transes par
+l’obstination de son mutisme, se vengèrent en le bafouant, en le daubant de
+mille manières.</P>
+<P>Il fallait entendre ces gamins d’Amérique, qui en eussent remontré aux
+gavroches parisiens!</P>
+<P>« Eh! va donc, redresseur d’axe!</P>
+<P>— Eh! va donc, rafistoleur d’horloges!</P>
+<P>— Eh! va donc, rhabilleur de patraques!&nbsp;»</P>
+<P>Bref, le déconfit, le houspillé secrétaire du Gun-Club fut contraint de
+rentrer à l’hôtel de New-Park, où Mrs Evangélina Scorbitt épuisa tout le stock
+de ses tendresses pour le consoler. Ce fut en vain. J.-T. Maston &shy; à
+l’exemple de Niobé &shy; <I>noluit consolari</I>, parce que son canon n’avait
+pas produit sur le sphéroïde terrestre plus d’effet qu’un simple pétard de la
+Saint-Jean!</P>
+<P>Quinze jours s’écoulèrent dans ces conditions, et le Monde, remis de ses
+anciennes épouvantes, ne pensait déjà plus aux projets de la <I>North Polar
+Practical Association</I>.</P>
+<P>Quinze jours, et pas de nouvelles du président Barbicane ni du capitaine
+Nicholl! Avaient-ils donc péri dans le contrecoup de l’explosion, lors des
+ravages produits à la surface de Wamasai? Avaient-ils payé de leur vie la plus
+immense mystification des temps modernes?</P>
+<P>Non!</P>
+<P>Après la détonation, renversés tous deux, culbutés en même temps que le
+sultan, sa cour et quelques milliers d’indigènes, ils s’étaient relevés, sains
+et saufs.</P>
+<P>« Est-ce que cela a réussi?… demanda Bâli-Bâli, en se frottant les
+épaules.</P>
+<P>— En doutez-vous?</P>
+<P>— Moi… douter!… Mais quand saurez-vous?…</P>
+<P>— Dans quelques jours!&nbsp;» répondit le président Barbicane.</P>
+<P>Avait-il compris que l’opération était manquée?… Peut- être! Mais jamais il
+n’eût voulu en convenir devant le souverain du Wamasai.</P>
+<P>Quarante-huit heures après, les deux collègues avaient pris congé de
+Bâli-Bâli, non sans avoir payé une forte somme pour les désastres causés à la
+surface de son royaume. Comme cette somme entra dans les caisses particulières
+du sultan, et que ses sujets n’en reçurent pas un dollar, Sa Majesté n’eut point
+lieu de regretter cette lucrative affaire.</P>
+<P>Puis, les deux collègues, suivis de leurs contremaîtres, gagnèrent Zanzibar,
+où se trouvait un navire en partance pour Suez. De là, sous de faux noms, le
+paquebot des Messageries maritimes <I>Moeris</I> les transporta à Marseille, le
+P.-L.-M. à Paris &shy; sans déraillement ni collision &shy; le chemin de fer de
+l’ouest au Havre, et enfin le transatlantique <I>la Bourgogne</I> en
+Amérique.</P>
+<P>En vingt-deux jours, ils étaient venus du Wamasai à New- York, État de
+New-York.</P>
+<P>Et le 15 octobre, à trois heures après midi, tous deux frappaient à la porte
+de l’hôtel de New-Park…</P>
+<P>Un instant après, ils se trouvèrent en présence de Mrs Evangélina Scorbitt et
+de J.-T. Maston.</P>
+<H4>XX</H4>
+<H4>Qui termine cette curieuse histoire aussi<BR>véridique
+qu’invraisemblable.</H4>
+<P>« Barbicane?… Nicholl?…</P>
+<P>— Maston!</P>
+<P>— Vous?…</P>
+<P>— Nous!&nbsp;»</P>
+<P>Et, dans ce pronom, lancé simultanément par les deux collègues d’un ton
+singulier, on sentait tout ce qu’il y avait d’ironie et de reproches.</P>
+<P>J.-T. Maston passa son crochet de fer sur son front. Puis, d’une voix qui
+sifflait entre ses lèvres &shy; comme celle d’un aspic, eût dit Ponson du
+Terrail :</P>
+<P>« Votre galerie du Kilimandjaro avait bien six cents mètres sur une largeur
+de vingt-sept? demanda-t-il.</P>
+<P>— Oui!</P>
+<P>— Votre projectile pesait bien cent quatre-vingts millions de
+kilogrammes?</P>
+<P>— Oui!</P>
+<P>— Et le tir s’est bien effectué avec deux mille tonnes de méli-mélonite?</P>
+<P>—Oui!&nbsp;»</P>
+<P>Ces trois oui tombèrent comme des coups de massue sur l’occiput de J.-T.
+Maston.</P>
+<P>« Alors je conclus… reprit-il.</P>
+<P>— Comment?… demanda le président Barbicane.</P>
+<P>— Comme ceci, répondit J.-T. Maston : Puisque l’opération n’a pas réussi,
+c’est que la poudre n’a pas donné au projectile une vitesse initiale de deux
+mille huit cents kilomètres!</P>
+<P>— Vraiment!… fit le capitaine Nicholl.</P>
+<P>— C’est que votre méli-mélonite n’est bonne qu’à charger des pistolets de
+paille!&nbsp;»</P>
+<P>Le capitaine Nicholl bondit à ce mot, qui se tournait pour lui en sanglante
+injure.</P>
+<P>« Maston! s’écria-t-il.</P>
+<P>— Nicholl!</P>
+<P>— Quand vous voudrez vous battre à la méli-mélonite…</P>
+<P>— Non!… Au fulmi-coton!… C’est plus sûr!&nbsp;»</P>
+<P>Mrs Evangélina Scorbitt dut intervenir pour calmer les deux irascibles
+artilleurs.</P>
+<P>« Messieurs!… messieurs! dit-elle. Entre collègues!…&nbsp;»</P>
+<P>Et, alors, le président Barbicane prit la parole d’une voix plus calme,
+disant :</P>
+<P>« À quoi bon récriminer? Il est certain que les calculs de notre ami Maston
+devaient être justes, comme il est certain que l’explosif de notre ami Nicholl
+devait être suffisant! Oui!… Nous avons mis exactement en pratique les données
+de la science!… Et, cependant, l’expérience a manqué! Pour quelles raisons?…
+Peut-être ne le saura-t-on jamais?…</P>
+<P>— Eh bien! s’écria le secrétaire du Gun-Club, nous la recommencerons!</P>
+<P>— Et l’argent, qui a été dépensé en pure perte! fit observer le capitaine
+Nicholl.</P>
+<P>— Et l’opinion publique, ajouta Mrs Evangélina Scorbitt, qui ne vous
+permettrait pas de risquer une seconde fois le sort du Monde!</P>
+<P>— Que va devenir notre domaine circumpolaire? répliqua le capitaine
+Nicholl.</P>
+<P>— À quel taux vont tomber les actions de la <I>North Polar Practical
+Association</I>?&nbsp;» s’écria le président Barbicane.</P>
+<P>L’effondrement!… Il s’était produit déjà, et l’on offrait les titres par
+paquet au prix du vieux papier.</P>
+<P>Tel fut le résultat final de cette opération gigantesque. Tel fut le fiasco
+mémorable, auquel aboutirent les projets surhumains de Barbicane and Co.</P>
+<P>Si jamais la risée publique se donna libre carrière pour accabler de braves
+ingénieurs mal inspirés, si jamais les articles fantaisistes des journaux, les
+caricatures, les chansons, les parodies, eurent matière à s’exercer, on peut
+affirmer que ce fut bien en cette occasion. Le président Barbicane, les
+administrateurs de la nouvelle Société, leurs collègues du Club, furent
+littéralement conspués. On les qualifia parfois de façon si… gauloise, que ces
+qualifications ne sauraient être redites pas même en latin &shy; pas même en
+zolapük. L’Europe surtout s’abandonna à un déchaînement de plaisanteries tel que
+les Yankees finirent par être scandalisés. Et, n’oubliant pas que Barbicane,
+Nichol et Maston étaient d’origine américaine, qu’ils appartenaient à cette
+célèbre association de Baltimore, peu s’en fallut qu’ils n’obligeassent le
+gouvernement fédéral à déclarer la guerre à l’ancien Monde.</P>
+<P>Enfin, le dernier coup fut porté par une chanson française que l’illustre
+Paulus &shy; il vivait encore à cette époque &shy; mit à la mode. Cette machine
+courut les cafés-concerts du monde entier.</P>
+<P>Voici quel était l’un des couplets les plus applaudis :</P>
+<BLOCKQUOTE>Pour modifier notre patraque,<BR>Dont l’ancien axe se
+ détraque,<BR>Ils ont fait un canon qu’on braque,<BR>Afin de mettra tout en
+ vrac!<BR>C’est bien pour vous flanquer le trac!<BR>Ordre est donné pour qu’on
+ les traque,<BR>Ces trois imbéciles!… Mais… crac!<BR>Le coup est parti… Rien ne
+ craque!<BR>Vive notre vieille patraque!</BLOCKQUOTE>
+<P>Enfin, saurait-on jamais à quoi était dû l’insuccès de cette entreprise? Cet
+insuccès prouvait-il que l’opération était impossible à réaliser, que les forces
+dont disposent les hommes ne seront jamais suffisantes pour amener une
+modification dans le mouvement diurne de la Terre, que jamais les territoires du
+Pôle arctique ne pourront être déplacés en latitude pour être reportés au point
+où les banquises et les glaces seraient naturellement fondues par les rayons
+solaires?</P>
+<P>On fut fixé à ce sujet, quelques jours après le retour du président Barbicane
+et de son collègue aux États-Unis.</P>
+<P>Une simple note parut dans le Temps du 17 octobre, et le journal de M.
+Hébrard rendit au Monde le service de le renseigner sur ce point si intéressant
+pour sa sécurité.</P>
+<P>Cette note était ainsi conçue :</P>
+<BLOCKQUOTE>« On sait quel a été le résultat nul de l’entreprise qui avait
+ pour but la création d’un nouvel axe. Cependant les calculs de J.-T. Maston,
+ reposant sur des données justes, auraient produit les résultats cherchés, si,
+ par suite d’une distraction inexplicable, ils n’eussent été entachés d’erreur
+ dès le début.</BLOCKQUOTE>
+<BLOCKQUOTE>« En effet, lorsque le célèbre secrétaire du Gun-Club a pris pour
+ base la circonférence du sphéroïde terrestre, il l’a portée à <I>quarante
+ mille mètres</I> au lieu de <I>quarante mille kilomètres</I> &shy; ce qui a
+ faussé la solution du problème.</BLOCKQUOTE>
+<BLOCKQUOTE>« D’où a pu venir une pareille erreur?… Qui a pu la causer?…
+ Comment un aussi remarquable calculateur a-t-il pu la commettre?… On se perd
+ en vaines conjectures.</BLOCKQUOTE>
+<BLOCKQUOTE>« Ce qui est certain, c’est que le problème de la modification de
+ l’axe terrestre étant correctement posé, il aurait dû être exactement résolu.
+ Mais cet oubli de trois zéros a produit une erreur de <I>douze zéros</I> au
+ résultat final.</BLOCKQUOTE>
+<BLOCKQUOTE>« Ce n’est pas un canon un million de fois gros comme le canon de
+ vingt-sept, ce serait un trillion de ces canons, lançant un trillion de
+ projectiles de cent quatre-vingt mille tonnes, qu’il faudrait pour déplacer le
+ Pôle de 23°28’, en admettant que la méli-mélonite eût la puissance expansive
+ que lui attribue le capitaine Nicholl.</BLOCKQUOTE>
+<BLOCKQUOTE>« En somme, l’unique coup, dans les conditions où il a été tiré au
+ Kilimandjaro, n’a déplacé le pôle que de trois microns (3 millièmes de
+ millimètre), et il n’a fait varier le niveau de la mer au maximum que de neuf
+ millièmes de microns.</BLOCKQUOTE>
+<BLOCKQUOTE>« Quant au projectile, nouvelle petite planète, il appartient
+ désormais à notre système, où le retient l’attraction solaire.</BLOCKQUOTE>
+<CENTER>
+<BLOCKQUOTE>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;«
+ ALCIDE PIERDEUX&nbsp;»</BLOCKQUOTE></CENTER>
+<P>Ainsi c’était une distraction de J.-T. Maston, une erreur de trois zéros au
+début de ses calculs, qui avait produit ce résultat humiliant pour la nouvelle
+Société!</P>
+<P>Mais si ses collègues du Gun-Club se montrèrent furieux contre lui, s’ils
+l’accablèrent de leurs malédictions, il se fit dans le public une réaction en
+faveur du pauvre homme. Après tout, c’était cette faute qui avait été cause de
+tout le mal &shy; ou plutôt de tout le bien, puisqu’elle avait épargné au monde
+la plus effroyable des catastrophes.</P>
+<P>Il s’ensuit donc que les compliments arrivèrent de toutes parts, avec des
+millions de lettres, qui félicitaient J.-T. Maston de s’être trompé de trois
+zéros!</P>
+<P>J.-T. Maston, plus déconfit, plus estomaqué que jamais, ne voulut rien
+entendre du formidable hurrah que la Terre poussait en son honneur. Le président
+Barbicane, le capitaine Nicholl, Tom Hunter aux jambes de bois, le colonel
+Bloomsberry, le fringant Bilsby et leurs collègues ne lui pardonneraient
+jamais…</P>
+<P>Du moins, il lui restait Mrs Evangelina Scorbitt. Cette excellente femme ne
+pouvait lui en vouloir.</P>
+<P>Avant tout, J.-T. Maston avait tenu à refaire ses calculs, se refusant à
+admettre qu’il eût été distrait à ce point.</P>
+<P>Cela était pourtant. L’ingénieur Alcide Pierdeux ne s’était pas trompé. Et
+voilà pourquoi, ayant reconnu l’erreur au dernier moment, lorsqu’il n’avait plus
+le temps de rassurer ses semblables, cet original gardait un calme si parfait au
+milieu des transes générales. Voilà pourquoi il portait un toast au vieux Monde,
+à l’heure où partait le coup du Kilimandjaro.</P>
+<P>Oui! Trois zéros oubliés dans la mesure de la circonférence terrestre!…</P>
+<P>Subitement alors le souvenir revint à J.-T. Maston. C’était au début de son
+travail, lorsqu’il venait de se renfermer dans son cabinet de Balistic-Cottage.
+Il avait parfaitement écrit le nombre 40&nbsp;000&nbsp;000 sur le tableau
+noir…</P>
+<P>À ce moment, sonnerie précipitée du timbre téléphonique… J.-T. Maston se
+dirige vers la plaque… Il échange quelques mots avec Mrs Evangélina Scorbitt…
+Voilà qu’un coup de foudre le renverse et culbute son tableau… Il se relève… Il
+commence à retracer le nombre à demi effacé dans la chute… Il avait à peine
+écrit les chiffres 40&nbsp;000… quand le timbre résonne une seconde fois… Et,
+lorsqu’il se remet au travail, il oublie les trois derniers zéros du nombre qui
+mesure la circonférence terrestre!</P>
+<P>Eh bien! tout cela, c’était la faute à Mrs Evangélina Scorbitt! Si elle ne
+l’eût pas dérangé, peut-être n’aurait-il pas reçu le contrecoup de la décharge
+électrique! Peut-être le tonnerre ne lui aurait-il pas joué un de ces tours
+pendables, qui suffisent à compromettre toute une existence de bons et honnêtes
+calculs!</P>
+<P>Quelle secousse reçut la malheureuse femme, lorsque J.- T. Maston dut lui
+dire dans quelles circonstances s’était produite l’erreur!… Oui!… elle était la
+cause de ce désastre!… C’était par elle que J.-T. Maston se voyait déshonoré
+pour les longues années qui lui restaient à vivre, car on mourait généralement
+centenaire dans la vénérable association du Gun-club!</P>
+<P>Et, après cet entretien, J.-T. Maston avait fui l’hôtel de New-Park. Il était
+rentré à Balistic-Cottage. Il arpentait son cabinet de travail, se répétant
+:</P>
+<P>« Maintenant je ne suis plus bon à rien en ce monde!…</P>
+<P>— Pas même à vous marier?…&nbsp;» dit une voix que l’émotion rendait
+déchirante.</P>
+<P>C’était Mrs Evangélina Scorbitt. Éplorée, éperdue, elle avait suivi J.-T.
+Maston…</P>
+<P>« Cher Maston!… dit-elle.</P>
+<P>— Eh bien! oui!… Mais à une condition… c’est que je ne ferai plus jamais de
+mathématiques!</P>
+<P>— Ami, je les ai en horreur!&nbsp;» répondit l’excellente veuve.</P>
+<P>Et le secrétaire du Gun-Club fit de Mrs Evangélina Scorbitt Mrs J.-T.
+Maston.</P>
+<P>Quant à la note d’Alcide Pierdeux, quel honneur, quelle célébrité elle
+apporta à cet ingénieur et aussi à « l’École&nbsp;» en sa personne! Traduite
+dans toutes les langues, insérée dans tous les journaux, cette note répandit son
+nom à travers le monde entier. Il arriva donc que le père de la jolie
+Provençale, qui lui avait refusé la main de sa fille, « parce qu’il était trop
+savant,&nbsp;» lut ladite note dans le <I>Petit Marseillais</I>. Aussi, après
+être parvenu à en comprendre la signification sans aucun secours étranger, pris
+de remords et en attendant mieux, envoya-t-il à son auteur une invitation à
+dîner.</P>
+<P>— De notre ancienne astronomie, fit observer Boris Karkof, et que ces
+insensés prétendaient anéantir!</P>
+<P>— Ils en seront pour leurs frais et leur honte! ajouta Jacques Jansen, par la
+bouche duquel la Hollande semblait parler tout entière.</P>
+<P>— Et le domaine arctique restera éternellement sous les glaces qui le
+recouvrent! riposta le professeur Jan Harald.</P>
+<P>— Hurrah pour le Soleil! s’écria le major Donellan. Tel il est, tel il suffit
+au besoin du Monde!</P>
+<P>— Hurrah!… Hurrah!&nbsp;» répétèrent d’une seule voix les représentants de la
+vieille Europe.</P>
+<H4>XXI</H4>
+<H4>Très court, mais tout à fait rassurant pour<BR>l’avenir du monde.</H4>
+<P>Et, désormais, que les habitants de la Terre se rassurent! Le président
+Barbicane et le capitaine Nicholl ne reprendront point leur entreprise si
+piteusement avortée. J.-T. Maston ne refera pas ses calculs, exempts d’erreur
+cette fois. Ce serait inutile. La note de l’ingénieur Alcide Pierdeux a dit
+vrai. Ce que démontre la mécanique, c’est que, pour produire un déplacement
+d’axe de 23°28’, même avec la méli-mélonite, il faudrait un trillion de canons
+semblables à l’engin qui a été creusé dans le massif du Kilimandjaro. Or, notre
+sphéroïde &shy; toute sa surface fût-elle solide &shy; est trop petit pour les
+contenir.</P>
+<P>Il semble donc que les habitants du globe peuvent dormir en paix. Modifier
+les conditions dans lesquelles se meut la Terre, cela est au-dessus des efforts
+permis à l’humanité. Il n’appartient pas aux hommes de rien changer à l’ordre
+établi par le Créateur dans le système de l’Univers.</P>
+<H4>Table</H4>
+<TABLE cellSpacing=0 cellPadding=4 width="85%" align=center border=0>
+ <TBODY>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top width="15%">I.</TD>
+ <TD>Où la « <I>North Polar Practical Association</I>&nbsp;» lance un
+ document à travers les deux mondes.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>II.</TD>
+ <TD>Dans lequel les délégués anglais, hollandais, suédois, danois et russe
+ se présentent au lecteur.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>III.</TD>
+ <TD>Dans lequel se fait l’adjudication des régions du pôle arctique.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>IV.</TD>
+ <TD>Dans lequel reparaissent de vieilles connaissances de nos jeunes
+ lecteurs.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>V.</TD>
+ <TD>Et d’abord, peut-on admettre qu’il y ait des houillères près du Pôle
+ nord?</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>VI.</TD>
+ <TD>Dans lequel est interrompue une conversation téléphonique entre Mrs
+ Scorbitt et J.-T. Maston.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>VII.</TD>
+ <TD>Dans lequel le président Barbicane n’en dit pas plus qu’il ne lui
+ convient d’en dire.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>VIII.</TD>
+ <TD>« Comme dans Jupiter?&nbsp;» a dit le président du Gun-Club.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>IX.</TD>
+ <TD>Dans lequel on sent apparaître un Deux ex Machina d’origine
+ française.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>X.</TD>
+ <TD>Dans lequel diverses inquiétudes commencent à se faire jour.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD>XI.</TD>
+ <TD>Ce qui se trouve dans le carnet de J.-T. Maston, et ce qui ne s’y
+ trouve plus.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>XII.</TD>
+ <TD>Dans lequel J.-T. Maston continue héroïquement à se taire.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>XIII.</TD>
+ <TD>La fin duquel J.-T. Maston fait une réponse véritablement
+épique.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD>XIV.</TD>
+ <TD>Très court, mais dans lequel l’<I>x</I> prend une valeur
+ géographique.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>XV.</TD>
+ <TD>Qui contient quelques détails vraiment intéressants pour les habitants
+ du sphéroïde terrestre.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>XVI.</TD>
+ <TD>Dans lequel le choeur des mécontents va crescendo et
+rinforzando.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>XVII.</TD>
+ <TD>Ce qui s’est fait au Kilimandjaro pendant huit mois de cette année
+ mémorable.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>XVIII.</TD>
+ <TD>Dans lequel les populations du Wamasai attendent que le président
+ Barbicane crie feu! au capitaine Nicholl.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>XIX.</TD>
+ <TD>Dans lequel J.-T. Maston regrette peut-être le temps où la foule
+ voulait le lyncher.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>XX.</TD>
+ <TD>Qui termine cette curieuse histoire aussi véridique
+ qu’invraisemblable.</TD></TR>
+ <TR>
+ <TD vAlign=top>XXI.</TD>
+ <TD>Très court, mais tout à fait rassurant pour l’avenir du
+ monde.</TD></TR></TBODY></TABLE>
+<H4>Fin du Voyage Extraordinaire</H4>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Sans dessus dessous, by Jules Verne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SANS DESSUS DESSOUS ***
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
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+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
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+
+or filename 24689 would be found at:
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+An alternative method of locating eBooks:
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