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+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8">
+ <title>L'ART DE LA MISE EN SCÈNE</title>
+ <meta name="author" content="L. BECQ DE FOUQUIÈRES">
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12489 ***</div>
+
+<h3>L. BECQ DE FOUQUIÈRES</h3>
+
+<h1>L'ART
+DE LA
+MISE EN SCÈNE</h1>
+
+<h3>ESSAI D'ESTHÉTIQUE THÉATRALE</h3>
+<br><br>
+<p>PARIS<br>
+G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS<br>
+1884</p>
+<br><br>
+<h3>PRÉFACE</h3>
+<br>
+
+<p>Il n'existe pas d'ouvrage d'ensemble sur la
+mise en scène; c'est donc sans fausse modestie
+que j'ai donné le titre d'<i>Essai</i> à cette
+étude. Ceux qui, après moi, s'intéresseront à ce
+sujet et voudront le traiter de nouveau auront
+sans doute à combler quelques lacunes, à compléter
+ou à rectifier quelques-unes des théories
+exposées et peut-être à pousser plus loin et en
+différents sens leurs investigations.</p>
+
+<p>Au premier abord, le sujet paraît simple et
+très limité; mais plus on y réfléchit, plus il apparaît
+tel qu'il est en réalité, complexe et d'une
+étendue infinie. Pour beaucoup de personnes
+il se résume dans une question toute matérielle;
+et la mise en scène se réduit au plus ou moins
+de splendeur apportée à la représentation d'un
+ouvrage dramatique, au plus ou moins de richesse
+des costumes et à une plus ou moins
+nombreuse figuration. Ce ne sont là cependant
+que les dehors les plus apparents du sujet, car,
+en y regardant bien, la mise en scène se confond
+presque avec l'art dramatique, et c'est
+dans le cerveau même du poète qu'il faudrait en
+commencer l'étude.</p>
+
+<p>Toutefois, il y a là une ligne de partage assez
+nettement tracée: d'un côté, l'art dramatique,
+c'est-à-dire tout ce qui est l'oeuvre propre du
+poète; de l'autre, la mise en scène, c'est-à-dire
+ce qui est l'oeuvre commune de tous ceux qui,
+à un degré quelconque, concourent à la représentation.
+Sans doute ces deux arts se pénètrent
+réciproquement. Quand le poète se préoccupe
+de dispositions scéniques, qui ne se déduisent
+pas nécessairement des caractères et des passions,
+il fait de l'art théâtral; quand un comédien
+met en relief certains sentiments auxquels
+l'auteur n'avait pas tout d'abord accordé une
+importance suffisante, il fait de l'art dramatique.
+Cependant, comme il est nécessaire que tout sujet
+soit délimité, je maintiendrai la distinction
+au moins apparente qui sépare l'art dramatique
+de l'art théâtral. Cette étude commence donc au
+moment où le poète a terminé son oeuvre.</p>
+
+<p>Ainsi limitée, elle est encore fort complexe;
+elle comprend la recherche de l'effet général que
+doit produire la représentation et la détermination
+des effets particuliers des actes et des tableaux,
+dans lesquels se décomposent la pièce. Il faut donc
+arrêter le caractère pittoresque de la décoration,
+son plus ou moins de relief et de profondeur,
+etc. L'artiste chargé d'exécuter une décoration
+en trace d'abord une vue d'ensemble sur
+un plan vertical, qu'il suppose place dans l'encadrement
+de la scène à la place du rideau.
+Ensuite il exécute la maquette, c'est-à-dire une
+réduction du décor tel qu'il doit être disposé sur
+le plan géométral. Le public a pu voir dans
+plusieurs expositions quelques maquettes célèbres,
+conservées à la bibliothèque de l'Opéra.
+Pendant que les peintres préparent et brossent
+les décors, on monte la pièce. L'opération préliminaire,
+qui est la distribution des rôles, est
+peut-être la plus importante, car le succès définitif
+en dépend. Une fois les rôles distribués,
+chaque acteur apprend le sien. La conception
+et la composition d'un rôle imposent à l'acteur
+qui en est chargé un labeur considérable et un
+grand effort subjectif. Quand tous les rôles sont
+sus, on les assemble; alors commence le travail
+long et minutieux des répétitions, car on se
+propose d'arriver à une harmonie générale et à
+un ensemble, qui souvent, à défaut d'acteurs de
+premier ordre, suffisent à assurer le succès. Tel
+rôle doit être éteint, tel autre doit être au contraire
+plus accentué. En même temps, on étudie les
+mouvements scéniques; on détermine les places
+successives que les personnages doivent occuper
+les uns par rapport aux autres ou par rapport
+à la décoration; on règle les entrées et les
+sorties, ce qui exige parfois des remaniements
+dans le texte de la pièce. Puis vient la composition
+de la figuration, et son instruction orchestrique,
+s'il y a lieu. Pendant le temps des répétitions,
+on confectionne les costumes, dont les
+dessins exigent beaucoup de goût et demandent
+souvent de longues recherches. Bientôt, aux
+répétitions partielles succèdent les répétitions
+d'ensemble, où tous les accessoires jouent le
+rôle qui leur est assigné. La répétition générale
+a lieu en costume: c'est une première anticipée.
+Enfin arrive le jour de la première
+représentation, qui délivre tout le personnel du
+théâtre de l'anxiété finale et libère auteur,
+directeur et acteurs d'un labeur où commençaient
+à s'user les meilleures volontés.</p>
+
+<p>Telle est l'esquisse sommaire du sujet complexe
+dont j'ai entrepris l'étude. Si celle-ci
+devait être poussée à fond, elle exigerait plusieurs
+volumes, car elle comprendrait: l'architecture
+théâtrale, la peinture décorative, la
+science très compliquée de la perspective, la
+mécanique particulière des machines, les applications
+de l'électricité, la description des dessous,
+du cintre et des coulisses, le rôle de ces
+différentes parties, la plantation des décors,
+la composition et l'examen des magasins d'accessoires,
+puis les sciences de l'optique et de
+l'acoustique, et enfin l'art sans limites précises
+du comédien, etc.</p>
+
+<p>De tout ce vaste ensemble, je ne retiendrai que
+l'ESTHÉTIQUE THÉATRALE, c'est-à-dire l'étude
+des principes et des lois générales ou particulières
+qui régissent la représentation des oeuvres
+dramatiques et concourent à la production du
+pathétique et du beau.</p>
+
+<p>Pour la composition de cet ouvrage, la division
+du sujet et la répartition des matières, j'avais
+le choix entre l'ordre historique et l'ordre esthétique.
+Le premier exigeait que je suivisse pas à
+pas le travail de la mise en scène, à partir
+du moment où l'auteur dépose son manuscrit
+jusqu'au moment où le rideau se lève pour la
+première représentation. J'ai préféré le second,
+qui va du général au particulier et qui, des principes
+généraux, déduit les lois particulières. Le
+premier aurait été préférable si cet ouvrage
+avait dû être anecdotique.</p>
+
+<p>Quant à la méthode de travail qui a présidé à
+l'élaboration de cette étude, je crois devoir en
+dire ici quelques mots. La méthode érudite
+consiste à suivre chaque jour le mouvement
+littéraire, à noter les faits à mesure qu'ils éveillent
+l'attention du public et les discussions critiques
+auxquelles ils donnent lieu dans les journaux
+et dans les revues; à extraire des ouvrages
+spéciaux les remarques utiles à l'éclaircissement
+du sujet; puis à classer les notes innombrables
+ainsi accumulées, a les répartir en un certain
+nombre de chapitres et à relier le tout au moyen
+des idées générales qui naissent du groupement
+des faits. Cette méthode implique l'indication de
+tous les emprunts qu'on a pu faire, et la citation,
+de tous les auteurs dont on reproduit intégralement
+les idées.</p>
+
+<p>Il suffira au lecteur de feuilleter cet ouvrage
+sans notes et sans références pour conclure que
+je n'ai pas employé cette méthode. Il a été écrit
+en effet d'un bout à l'autre sans le secours d'aucune
+note et d'aucun livre, par la simple méthode
+spéculative. Chacune des deux méthodes
+que j'oppose l'une à l'autre a ses vertus et ses
+défauts: ce n'est pas ici le lieu de les comparer
+entre elles. Si j'ai cru devoir indiquer celle que
+j'ai suivie, c'est uniquement pour expliquer
+l'absence absolue de citations et afin qu'on ne
+l'attribuât pas à un dédain, qui ne serait nullement
+justifié, pour les travaux de tous ceux qui,
+avant moi, ont étudié en artistes ou en critiques
+l'art de la mise en scène. Pour être accessible
+à un pareil sentiment, il faudrait ne pas être
+convaincu comme je le suis que l'esprit de
+l'homme doit la majeure et la meilleure partie
+de ses créations en apparence les plus originales
+à une collaboration incessante, quoique souvent
+insaisissable et secrète. Pour moi, j'éprouve le
+plus vif plaisir à avouer ici la double dette de
+reconnaissance que j'ai contractée.</p>
+
+<p>Suivant assidûment les représentations de la
+Comédie-Française, j'y puise un enseignement
+dont le prix augmente chaque jour à mes yeux.
+Depuis que mon attention s'est arrêtée sur la
+mise en scène, j'ai pu admirer la science et le
+goût qui président à la composition artistique
+des décorations, à la recherche des effets pittoresques
+ou grandioses, au choix étudié des costumes,
+à la juste somptuosité des ameublements,
+à l'instruction orchestrique de la figuration et
+à la merveilleuse précision des jeux de scène.
+C'est cet art exquis, joint au labeur consciencieux
+et à l'incomparable talent des comédiens,
+qui fait de la Comédie-Française la première
+école dramatique et théâtrale de l'Europe, c'est-à-dire
+du monde entier. Or, ce goût irréprochable
+et cette science, qui s'appuie sur une longue
+expérience, sont les deux qualités maîtresses de
+son administrateur actuel. Je suis donc heureux
+de saluer ici M. Émile Perrin comme un des
+maîtres de la mise en scène moderne. Si cet
+ouvrage a quelque mérite, il lui en est redevable
+en grande partie, car c'est devant ses belles
+conceptions théâtrales que j'ai pu apprécier la
+portée artistique de la mise en scène et le rôle
+important qu'elle est appelée à jouer dans l'art
+dramatique moderne.</p>
+
+<p>Par une rencontre piquante, c'est précisément
+à un adversaire de M. Perrin que je me sens le
+devoir de payer ma seconde dette de reconnaissance.
+On se rappelle la discussion récente qui,
+dans un tournoi littéraire, a armé l'un contre l'autre
+M. Sarcey et l'administrateur de la Comédie-Française,
+tous deux, au fond, amoureux du
+même objet, Tournoi heureusement sans fin,
+sans vainqueur ni vaincu, et dont après tout
+l'art fait son profit, car, à la lumière qui jaillit
+du choc de tels esprits, la vérité trouve mieux
+son chemin qu'au milieu du silence et de la
+nuit.</p>
+
+<p>Mais je ne puis taire que si M. Sarcey rédige
+depuis plus de quinze ans le feuilleton dramatique
+du <i>Temps</i>, je le lis assidûment depuis le
+même nombre d'années. Or, s'il m'eût été impossible
+de désigner avec précision les idées que
+j'ai pu directement lui emprunter, j'ai la conscience
+de beaucoup lui devoir, et d'avoir souvent,
+en le lisant, senti ma pensée s'agiter à
+l'agitation intellectuelle de la sienne. J'ai donc
+contracté vis-à-vis de lui une dette, dont je ne
+saurais méconnaître la valeur; et il m'est
+agréable d'avouer hautement l'influence qu'a pu
+avoir sur mon oeuvre un des maîtres incontestés
+de la critique contemporaine.</p>
+
+<p>Je n'ai plus à ajouter que quelques mots explicatifs,
+pour clore cette préface. Ayant senti
+la nécessité d'appuyer d'un certain nombre
+d'exemples l'exposition de mes idées, j'ai cru
+cependant devoir me restreindre à ceux que je
+pouvais tirer des ouvrages modernes représentés
+depuis peu, ou des oeuvres classiques jouées le
+plus récemment. Il était nécessaire, en effet, que
+le public eût encore présents à la mémoire les
+faits sur lesquels j'attire son attention.</p>
+
+<p>J'ai souvent employé l'expression de <i>metteur
+en scène</i>; mais la plupart du temps c'est pour
+moi une expression complexe qui ne répond
+pas à une personnalité distincte et à une fonction
+réelle. En parlant du travail théâtral, des
+décors, des jeux et des combinaisons scéniques,
+j'ai d'ailleurs évité de me servir d'expressions
+techniques peu familières aux lecteurs. Par
+contre, chaque fois que j'ai dû me servir de
+mots appartenant à la langue esthétique ou
+psychologique, je me suis efforcé d'atteindre à
+la clarté par l'exactitude et la propriété des
+termes.</p>
+
+<p>Enfin, dirai-je pour terminer, j'ai rencontré
+comme cela était fatal, la théorie réaliste ou
+naturaliste. Je ne me suis pas dérobé à l'obligation
+de la soumettre à l'analyse critique. Je
+l'ai fait sans idée préconçue et sans aucun parti
+pris d'hostilité. On pourra trouver, je crois, que
+le jugement que je porte sur cette école, sans
+être complaisant, n'est ni rigoureux ni injuste.
+Je n'ai eu d'ailleurs à examiner ses théories
+qu'au point de vue particulier du théâtre.</p>
+<br><br>
+<h2>L'ART DE LA MISE EN SCÈNE</h2>
+
+
+
+
+<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
+
+<p>Le succès n'est pas la mesure de la valeur intrinsèque d'une
+oeuvre dramatique.&mdash;Les variations de l'art correspondent
+aux variations de l'esprit.</p>
+<br>
+
+<p>J'examinerai tout d'abord la question de la mise en
+scène dans ses termes les plus généraux, ce qui me
+permettra de formuler des lois générales d'où il sera
+ensuite plus facile de déduire les règles particulières.
+Je commencerai par rappeler cette vérité universellement
+admise et acceptée couramment comme un lieu
+commun: la valeur intrinsèque d'une oeuvre dramatique
+n'a pas toujours pour mesure la valeur que lui
+attribuent les contemporains.</p>
+
+<p>Cette proposition ne peut rencontrer beaucoup de
+contradicteurs. Il suffit de rappeler l'engouement peu
+justifié du public, à toutes les époques, pour tel poète
+ou pour telle oeuvre dramatique. Les exemples que
+l'on pourrait citer sont innombrables. Si l'on dressait
+la liste de tous les auteurs ayant joui d'une grande
+réputation de leur vivant et ayant remporté de très
+vifs succès au théâtre, on pourrait constater qu'il
+en est quelques-uns dont les noms ont disparu de la
+mémoire des hommes, et que la plupart ne nous sont
+aujourd'hui connus que par les titres de pièces qu'on
+ne lit plus. Comme toute chose ici-bas, les oeuvres
+d'art se plient aux caprices passagers de la mode et
+aux perversions momentanées du goût. Une élite peu
+nombreuse porte seule des jugements certains que ratifie
+l'avenir, tandis que la foule se complaît dans le
+plaisir qu'elle éprouve à sentir caresser ses passions
+et favoriser ses penchants. Elle s'admire dans les
+oeuvres qui flattent ses goûts, comme le fat devant un
+miroir qui reflète son air à la mode. Chaque pas du
+temps fait des hécatombes d'oeuvres dramatiques; et
+la grande réputation d'une oeuvre passée n'a souvent
+d'égal que l'étonnement plein de tristesse et de désenchantement
+que nous cause sa reprise. Qui ne sait
+même, à un point de vue plus général encore, combien
+nous sommes exposés à gâter nos plus chers souvenirs,
+quand dans l'âge mûr nous avons la faiblesse
+de rouvrir les livres qui nous ont ravi dans notre jeunesse.
+En pareil cas, on se console naïvement en disant
+que l'oeuvre a vieilli, tandis que c'est tout le contraire
+qui est le vrai: l'oeuvre a gardé son âge, et nous seuls
+nous avons vieilli.</p>
+
+<p>Or, ce qui se passe dans la vie d'un homme se
+passe dans la vie d'une nation et dans celle de l'humanité.
+Les jugements des hommes sont soumis à des
+transformations perpétuelles, car les éléments de leur
+esprit se combinent de mille manières selon leur nombre
+et leur nature. Il est à croire que ces combinaisons
+donnent lieu, comme en chimie, à des composés dont
+les uns sont très stables et les autres particulièrement
+instables. Quand les oeuvres littéraires correspondent
+aux premiers, ils vivent dans la même estime aussi
+longtemps que la combinaison persiste; quand elles se
+rapportent aux seconds, elles ne plaisent qu'un jour,
+et tout ce que l'on peut espérer pour elles c'est que
+la même combinaison, venant à se reproduire fortuitement,
+leur ramène momentanément la fortune. Il
+est, au contraire, quelques oeuvres privilégiées qui correspondent
+à des combinaisons indissolubles: elles
+sont immortelles; et l'esprit en savourera sans fin la
+beauté et la vérité éternelle, de même que le corps
+humain puisera la vie, jusqu'à la consommation des
+temps, dans l'air immuable qui l'enveloppe.</p>
+
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+
+<p>La valeur d'une pièce ne dépend pas de son effet représentatif.
+&mdash;Ce n'est pas l'effet représentatif qui a assuré la renommée
+du théâtre des Grecs, non plus que des théâtres étrangers et
+de notre théâtre classique.</p>
+<br>
+<p>Nous ferons un pas de plus dans la connaissance du
+sujet en émettant cette seconde proposition: la valeur
+intrinsèque d'une oeuvre dramatique ne dépend pas
+de son effet représentatif. Si nous n'avions en vue que
+l'effet représentatif produit sur des contemporains à
+une époque donnée, il est clair que cette proposition
+rentrerait dans la précédente: Mais il s'agit ici de l'effet
+représentatif absolu, et à ce titre elle mérite de nous
+arrêter.</p>
+
+<p>Je remarquerai d'abord, au sujet des oeuvres appartenant
+aux littératures anciennes ou étrangères, que
+si la représentation d'une oeuvre dramatique a servi à
+la mettre en lumière, ce qui n'est pas niable, elle n'a
+pas suffi à lui assurer la renommée durable qui en a
+perpétué le souvenir dans la postérité. L'effet représentatif est
+dans ce cas sans influence sur le jugement
+que nous portons de la valeur d'une oeuvre dramatique.
+En effet, si nous considérons le théâtre des Grecs,
+nous pouvons dire que nous n'avons aucune idée, ou
+tout au moins que des idées excessivement confuses,
+de ce que pouvait être la représentation des tragédies
+d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide, ou celle des
+comédies d'Aristophane. C'est uniquement par leur
+valeur intrinsèque qu'elles s'imposent à notre admiration,
+et c'est avec raison que nous les considérons
+comme des modèles presque inimitables, sans que
+nous ayons besoin de tenir compte d'un effet représentatif
+que nous ne pouvons imaginer qu'à grand
+renfort d'érudition, sans jamais pouvoir être sûr de
+l'apprécier à sa juste valeur.</p>
+
+<p>Il en est à peu près de même du théâtre des Espagnols,
+aussi bien que de celui des Anglais et des Allemands.
+Bien que les sujets en soient pris dans un
+monde en tout moins éloigné du nôtre et qui est celui
+où se meuvent souvent encore nos personnages de
+théâtre, ce n'est nullement dans leur effet représentatif
+que nous cherchons et que nous trouvons les
+justes motifs de leur renommée. Nous n'en sommes
+que très rarement les spectateurs, et c'est uniquement
+comme lecteurs que nous apprenons à les connaître
+et que nous les jugeons. C'est bien dans ce cas l'esprit
+seul qui en goûte la poésie, sans que nos yeux
+soient dupes des séductions de la mise en scène. Le
+théâtre français lui-même n'échappe pas au même
+phénomène. La représentation l'amoindrit presque
+toujours, en atténue les proportions psychologiques et
+en rapetisse sensiblement les héros. Que serait-ce si
+nous tenions compte du maigre appareil dont, jusqu'à
+la fin du XVIIIe siècle, on entourait la représentation
+de notre théâtre classique! L'effet représentatif des
+tragédies de Corneille et de Racine n'a donc que peu
+d'influence sur l'admiration que nous éprouvons pour
+elles. Bien au contraire, la représentation nous apporte
+souvent un désenchantement en quelque sorte prévu.
+Cette remarque ne tend pas à en proscrire la représentation,
+qu'en rendent, au contraire, nécessaire et désirable
+d'autres raisons que nous exposerons plus loin.</p>
+
+<p>On a souvent voulu transporter les théâtres étrangers
+sur la scène française, notamment les drames de
+Shakspeare. Toujours l'effet a été inférieur à celui
+qu'on en attendait, ce qui pourtant n'a jamais diminué
+l'admiration que nous ressentons pour le grand
+poète anglais. Il serait d'ailleurs puéril d'en rechercher
+la cause dans le changement de langue que nécessite
+la translation de ses oeuvres sur notre théâtre,
+car c'est par la traduction seule qu'un grand nombre
+de lecteurs français connaissent Shakspeare et apprennent
+à l'aimer et à l'apprécier. La traduction d'une
+oeuvre ancienne ou étrangère, loin de lui nuire, la
+rajeunit souvent en atténuant ou en modifiant des
+idées ou des images qui seraient de nature à choquer
+notre goût actuel; elle tient forcément compte, rien
+que par l'emploi de la langue dont elle se sert, de la
+différence des temps, des lieux et des transformations
+de l'esprit. C'est une nouvelle mise au point, qui
+dégage ce qu'il y a dans toute oeuvre d'essentiellement
+humain et d'éternellement beau.</p>
+
+<p>D'ailleurs, à un autre point de vue, il suffit d'un
+moment de réflexion pour s'apercevoir que l'effet représentatif
+n'est pas la mesure de la valeur intrinsèque
+d'une oeuvre dramatique. Si nous comparons entre
+eux le <i>Guillaume Tell</i> et les <i>Brigands</i> de Schiller,
+l'<i>Iphigénie</i> et l'<i>Egmont</i> de Goethe, le <i>Polyeucte</i> et <i>le
+Cid</i> de Corneille, le <i>Misanthrope</i> et le <i>Tartufe</i> de Molière,
+il est certain que de toutes ces pièces les premières
+ont une valeur intrinsèque au moins aussi
+grande, si ce n'est plus grande, que les secondes,
+tandis que celles-ci ont un effet représentatif beaucoup
+plus grand. C'est que la valeur représentative et
+la valeur poétique d'une oeuvre dramatique ne se composent
+pas des mêmes éléments, et par conséquent
+n'ont pas de commune mesure. Si les contemporains
+se trompent souvent sur la valeur d'une pièce, c'est
+que dans leurs jugements ils tiennent compte de l'effet
+représentatif qui précisément s'adapte à leur goût actuel.
+La postérité, au contraire, fait abstraction de
+cet effet et souvent n'en a pas même l'idée; c'est pourquoi
+son jugement, portant uniquement sur la valeur
+poétique de l'oeuvre, est plus durable. Négligeant ce
+qui est variable et passager, elle ne fonde son jugement
+que sur ce qui est invariable et constant.</p>
+
+<p>Ce n'est pas, en résumé, dans l'effet représentatif
+d'une oeuvre dramatique qu'il faut chercher la
+raison supérieure de l'appréciation qu'en a portée la
+postérité. Ce n'est donc pas en augmentant, par la
+mise en scène, l'effet représentatif d'une oeuvre dramatique
+que l'on ajoute à sa valeur intrinsèque.</p>
+
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+
+<p>De l'effet représentatif idéal dans un esprit cultivé.&mdash;Imperfections
+de la mise en scène réelle.&mdash;Sa nécessité pour les
+esprits peu cultivés.&mdash;La mise en scène idéale est le modèle
+et le point de départ de la mise en scène réelle.</p>
+<br>
+
+<p>L'effet représentatif, on le conçoit, n'est pas créé
+de toutes pièces par la mise en scène. Toute oeuvre
+dramatique possède par elle-même une valeur poétique
+et une valeur représentative. Seulement, dans
+l'imagination du poète, elles sont souvent dans une
+relation inverse de ce qu'elles nous paraissent sur un
+théâtre, où la mise en scène modifie et parfois renverse
+la proportion: on peut dire que la mise en scène
+est l'épanouissement, rendu visible, d'un germe idéal.
+C'est ce dont il est facile de se rendre compte.</p>
+
+<p>Nous ne sommes à l'aurore ni de l'humanité, ni de
+l'histoire, ni de la littérature. Nous sommes, bien qu'à
+différents degrés, les produits d'une éducation poursuivie
+pendant des siècles à travers un grand nombre
+de générations. Modifiés par l'hérédité, par une somme
+sans cesse croissante de connaissances transmises ou
+acquises, nous avons passé par des états de conscience
+inconnus aux hommes que n'a pas visités la civilisation.
+Il est certain qu'un sauvage ne comprendrait
+rien à la lecture d'une tragédie de Racine ou d'un
+drame de Shakspeare, si même par impossible il pouvait
+saisir le sens des mots; il ne serait nullement dans
+les conditions nécessaires d'instruction et d'éducation
+intellectuelles et morales.</p>
+
+<p>Que se passe-t-il donc en nous quand nous lisons
+une oeuvre dramatique? Il est clair qu'elle ne pénètre
+pas dans un esprit vierge de toute impression similaire.
+Nous avons tous vu des théâtres de formes les
+plus diverses, les uns ouverts, les autres fermés, souvent
+chez différents peuples; nous avons assisté à de
+nombreuses représentations dramatiques; nous possédons
+dans notre imagination une ample collection,
+un peu confuse, mais très riche, de costumes de tous
+les âges; nous connaissons plus ou moins les moeurs
+des nations anciennes et modernes ayant joué un rôle
+important dans l'histoire; enfin, nous sommes familiers
+avec les légendes héroïques, les mythologies,
+souvent même avec les langues des pays étrangers.
+Une foule innombrable d'objets se sont présentés à
+notre esprit et se trouvent enregistrés dans notre mémoire,
+où ils restent d'ordinaire à l'état latent. Mais
+aussitôt qu'une lecture en ravive le souvenir, il se
+fait dans notre esprit une représentation subjective de
+tous les objets dont nous avons conservé les images.
+Et cette représentation illustre immédiatement notre
+lecture et lui sert de mise en scène idéale: mise en
+scène toujours discrète, qui paraît, s'efface, disparaît
+et reparaît sans s'imposer à notre esprit, sans le
+distraire; décor mobile où tout reste à son plan et qui
+se rapproche ou s'éloigne au gré de notre imagination.
+Dans cette mise en scène idéale, tout se réduit
+souvent à des signes purement idéographiques; c'est
+un fond toujours un peu effacé, semé d'images confuses,
+qui s'évanouissent dès qu'on veut les considérer
+avec fixité, mais sur lequel l'oeuvre poétique
+s'enlève en pleine lumière, comme une belle pièce
+d'orfèvrerie se détache sur une tapisserie usée par le
+temps. Ce fond s'harmonise merveilleusement avec
+le texte poétique. Des images, diffuses ou instables,
+semblent venir du lointain le plus reculé et forment
+cette mise en scène idéale que nous projetons objectivement
+dans l'espace incertain. C'est sur ce fond
+propice que se détachent les héros du drame: ils ont
+la stature, le regard, le geste, la voix qu'ils doivent
+avoir. Dans cette jouissance un peu extatique rien ne
+vient contrarier le pathétique des situations, rien ne
+distrait de la beauté des vers, de la logique de l'action,
+de la justesse des pensées, de l'effet émotionnel des
+passions; et c'est alors que nous ressentons l'émotion
+esthétique, non la plus forte, ni la plus profonde, ni
+la plus complète, mais la plus pure de tout alliage,
+qu'il nous soit donné d'éprouver.</p>
+
+<p>Combien l'effet représentatif réel est violent par
+rapport à cet effet représentatif idéal! La main souvent
+brutale du décorateur ou du metteur en scène
+immobilise tout ce qui précisément avait une grâce
+mobile et fugitive; elle fait une sorte de trompe-l'oeil
+de ce qui n'était qu'un jeu de notre imagination. Au
+milieu d'une nature de carton peint, sous une lumière
+invraisemblable, s'accumulent alors des imperfections
+de toutes sortes, imperfections de décors, de costumes,
+de mouvements, de gestes, de diction, qui sont autant
+d'outrages à la beauté poétique. Ce sont là, en effet,
+les conditions désastreuses dans lesquelles une oeuvre
+dramatique paraît sur le théâtre. Mais, hâtons-nous
+de le dire, il faut s'y résigner. Pour un homme qui a
+assez de loisir, de goût, de délicatesse et d'imagination
+pour s'abandonner sans réserve à ce jeu de l'esprit
+qu'on appelle l'art, qui se laisse tout entier attendrir
+et subjuguer par les accents pathétiques d'Iphigénie
+ou par la mélancolique chanson d'Ophélie, combien y
+a-t-il d'hommes dont le cerveau n'est peuplé que des
+images cruelles de la réalité vivante, qui n'ont ni
+l'heur ni le loisir de s'essayer ainsi sur la flûte des
+dieux, et qui le soir, las et meurtris d'un labeur avilissant,
+ont besoin qu'un coup de baguette magique les
+transporte dans un monde nouveau, réveille leur imagination
+engourdie et les ravisse à eux-mêmes et à
+la bassesse de leurs travaux journaliers! Pour ces
+hommes, le plaisir de l'esprit n'est jamais pur; il s'y
+mêle toujours un plaisir des sens. C'est donc précisément
+par ses défauts mêmes que la mise en scène
+agit plus puissamment sur leur organisme.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, l'effet représentatif idéal sera
+toujours le modèle que le metteur en scène devra se
+proposer de réaliser, en tenant compte des nécessités
+psychologiques, intellectuelles et morales que lui impose
+la composition particulière de la foule des spectateurs
+à laquelle il s'adresse. Nous ajouterons, ce qui
+résulte des idées déjà exposées et sur lesquelles nous
+reviendrons, qu'on doit dans la mise en scène se rapprocher
+de la sobriété et de la discrétion de la mise
+en scène idéale, dans la proportion où l'oeuvre représentée
+s'approche de la perfection.</p>
+
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+
+<p>Rapports de la mise en scène avec la valeur d'une oeuvre dramatique.
+&mdash;Le peu d'appareil des théâtres de province favorisait
+l'art dramatique.&mdash;L'excès de mise en scène lui est
+nuisible.</p>
+<br>
+
+<p>Puisqu'il n'y a pas équation entre l'effet représentatif
+d'une oeuvre dramatique et sa valeur intrinsèque,
+nous pouvons en conclure qu'en augmentant son effet
+représentatif on n'ajoute rien à sa valeur intrinsèque,
+et que les valeurs relatives de deux oeuvres dramatiques
+ne sont pas entre elles comme leurs effets représentatifs.
+Mais, dans la généralité des cas, le plaisir
+que l'on cherche à procurer au spectateur est un
+plaisir général et total qui se compose de la somme
+de toutes ses sensations et de toutes ses émotions, de
+quelque nature qu'elles soient. Il suit de là, premièrement,
+que la mise en scène pourra être souvent
+considérée comme un correctif à la faiblesse d'une
+oeuvre dramatique; deuxièmement, que la mise en
+scène peut par son excès être un dérivatif à l'attention
+que mériterait la valeur intrinsèque d'une oeuvre dramatique.
+C'est à peine si la première proposition mérite que
+nous nous y arrêtions. Tout le monde sait qu'un certain
+nombre des théâtres de Paris ne vivent que par la
+mise en scène. Les ouvrages médiocres qu'ils montent
+ne réussissent la plupart du temps à captiver le public
+que par le pittoresque des décors, la richesse des
+costumes, l'ampleur de la figuration, ou même par les
+exhibitions les plus excentriques. L'art dramatique ramené
+ainsi à n'être que de l'art théâtral devient un
+art tout à fait inférieur.</p>
+
+<p>Toutefois, si la première proposition ne demande
+que quelques mots d'explication, elle est cependant
+importante par une des conclusions qu'on en peut tirer
+et qui nous offre la résolution d'un problème intéressant.
+Jadis, quand il y avait des théâtres en province
+et des troupes qui s'y établissaient à demeure pour la
+saison d'hiver, les directeurs, n'ayant en général à
+leur disposition qu'un très maigre appareil représentatif,
+avaient à se préoccuper dans une certaine mesure
+de la valeur des pièces qu'ils montaient. Ces
+théâtres étaient ainsi favorables au progrès de l'art
+dramatique. Aujourd'hui, un autre système a prévalu.
+Une troupe part de Paris, avec armes et bagages, et
+s'en va de ville en ville, montant partout l'unique
+pièce qui compose son répertoire et pour laquelle elle
+a pu faire les dépenses d'un appareil représentatif,
+très supérieur à celui qu'aurait eu à sa disposition un
+directeur de province. Or, à la faveur de cet appareil
+et grâce au prestige de quelques acteurs en renom,
+on parvient à imposer aux applaudissements de la
+province des pièces d'une valeur intrinsèque inférieure.
+C'est ainsi que les nouvelles moeurs théâtrales
+et que ces troupes de voyage sont contraires au progrès
+de l'art dramatique. Ici, je n'ai pas d'ailleurs à
+examiner cette question dans les détails infinis qu'elle
+comporterait: je l'ai ramenée à sa plus simple expression.
+Je ne puis cependant résister au désir de signaler,
+comme la conséquence, la plus grave peut-être, du
+système actuel, l'anéantissement du répertoire classique.</p>
+
+<p>L'examen de la seconde proposition nous conduira
+à une conclusion identique. L'abus ou l'excès de la
+mise en scène détourne le jugement du spectateur de
+l'objet qui devrait faire sa préoccupation principale,
+par suite abaisse son goût, et en même temps pousse
+les auteurs, qui peuvent compter sur l'effet d'un
+puissant appareil représentatif, à se contenter d'un
+succès plus facile à obtenir et à négliger la conception
+de leur oeuvre et la conduite de l'action. L'abus ou
+l'excès de la mise en scène est donc ainsi contraire
+aux progrès de l'art dramatique.</p>
+
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+
+<p>Recherche d'un principe physiologique auquel puissent se rattacher
+les lois de la mise eu scène.&mdash;Les impressions intellectuelles
+et les sensations organiques s'annihilent réciproquement.</p>
+<br>
+
+<p>On a pu m'accorder les propositions émises précédemment
+et en reconnaître la justesse. En effet, elles
+résultent de la constatation de faits que chacun a pu
+observer. Mais il me paraît nécessaire de les rattacher
+à un point fixe et de chercher, en dehors du
+théâtre, une méthode de démonstration.</p>
+
+<p>Or, en physiologie, ou en psychologie, comme on
+voudra, on admet, en se basant sur des séries d'expériences
+pour ainsi dire quotidiennes, et que chacun
+peut contrôler par ses propres observations, que notre
+attention, ordinairement diffuse et mobile, peut, en
+se concentrant sur des impressions reçues par notre
+esprit ou sur des sensations éprouvées par un de nos
+organes, nous rendre insensibles à tout ce qui ne se
+rapporte pas exclusivement soit à ces impressions
+intellectuelles, soit à ces sensations organiques. En
+d'autres termes, sous l'influence de préoccupations
+spéciales, un groupe de sensations, d'images ou
+d'idées, s'impose à nous à l'exclusion de tous les
+autres qui restent alors inaperçus. On pourrait dire,
+en quelque sorte, que la sensibilité énergiquement
+surexcitée d'un de nos organes anesthésie momentanément
+nos autres organes.</p>
+
+<p>Les exemples sont nombreux et bien connus. Une
+personne absorbée par une pensée regarde fixement
+sans les voir les autres personnes qui sont devant
+elle; ou bien, captivée par un spectacle, elle n'entendra
+pas qu'on lui parle. Un soldat, au milieu de la
+mêlée, n'a pas immédiatement conscience d'une
+blessure qu'il vient de recevoir; il ne s'en aperçoit
+que lorsque le sang qui coule attire son attention.
+Pascal domptait la douleur par le travail, et Archimède,
+occupé de la résolution d'un problème, ne percevait
+pas le bruit du combat qui se livrait dans les
+rues de Syracuse. La vue des images divines, qui
+hantaient l'esprit des martyrs, les absorbait souvent
+à tel point qu'ils ne sentaient ni le fer ni le feu qui
+torturaient leurs chairs. Mais, pour prendre un exemple
+moins tragique et d'observation plus aisée, tout le
+monde sait que, lorsque nous voulons concentrer
+notre esprit sur une idée, nous fermons instinctivement
+les yeux, ou bien que nous fixons nos regards
+sur quelque angle banal et obscur de la chambre;
+que l'enfant, pour apprendre ses leçons, se bouche
+les oreilles de ses deux mains, et que le collégien
+qui regarde les mouches voler ne profite pas beaucoup
+des démonstrations du professeur. C'est à l'infini
+qu'on pourrait recueillir des faits semblables.
+Tantôt, c'est la préoccupation de l'esprit qui empêche
+nos regards de percevoir les formes et les couleurs
+ou nos oreilles de percevoir les sons, tantôt ce sont
+des images optiques ou des sons qui s'opposent à
+toute autre association d'idées.</p>
+
+<p>A cette observation d'ordre physiologique on objectera,
+qu'en réalité il nous est possible dans le
+même moment d'écouter, de regarder et de penser.
+En effet, c'est là le cours perpétuel de la vie; mais,
+dans ce cas, les impressions auditives, optiques et
+intellectuelles doivent être assez faibles pour pouvoir
+être perçues toutes à la fois, car, si l'équilibre entre
+ces impressions également faibles vient à se rompre,
+la loi physiologique s'impose. Nous pouvons donc dire
+que, pour être perçues à la fois, des impressions auditives,
+optiques et intellectuelles doivent, premièrement,
+être très faibles ou avoir un rapport commun,
+et, deuxièmement, conserver entre elles la proportion
+d'intensité qui leur a permis de se manifester dans le
+même moment.</p>
+
+<h3>CHAPITRE VI</h3>
+
+<p>De la fin que se proposent les beaux-arts.&mdash;L'excès de la mise
+en scène nuit à l'intégrité du plaisir de l'esprit.&mdash;La lecture
+est la pierre de touche des oeuvres dramatiques.&mdash;La mise
+en scène est tantôt une question de goût, tantôt une question
+d'habileté.</p>
+<br>
+
+<p>Les arts (et pour plus de simplicité, je ne considérerai
+ici que la poésie, la peinture et la musique),
+les arts, dis-je, n'ont d'autre but que de nous fournir
+des impressions auditives, optiques et intellectuelles.
+Ils se proposent, pour fin unique: la poésie,
+le plaisir de l'esprit; la peinture, celui des yeux et la
+musique celui de l'oreille. Tant qu'un de ces trois
+arts borne son ambition à nous procurer, dans toute
+son intégrité, le plaisir particulier pour lequel il a été
+créé, il se maintient dans la sphère élevée qui lui est
+propre; il déchoit dès qu'il empiète sur le domaine
+des deux autres. Telles sont la musique descriptive et
+pittoresque, et la peinture spirituelle ou philosophique,
+genres bâtards, auxquels ne se laissent
+jamais entraîner les véritables artistes.</p>
+
+<p>Le cas de la poésie est plus complexe, parce que
+rien ne parvient à notre esprit que par l'intermédiaire
+obligé de nos organes; mais la poésie elle-même
+déchoit si, au lieu de considérer le plaisir des
+yeux et de l'oreille comme subordonné à celui de
+l'esprit, elle emploie, pour captiver l'esprit, le prestige
+de la peinture ou la séduction de la musique.</p>
+
+<p>La poésie dramatique, que sa nature même placerait
+dans une sphère inférieure à la poésie épique
+et à la poésie lyrique, reprend cependant sa place
+élevée lorsque, dans la lecture, par exemple, rien
+ne vient distraire notre esprit du plaisir idéal qu'elle
+nous procure, et que notre imagination seule fait tous
+les frais de la mise en scène. L'art dramatique est
+donc sur une pente toujours dangereuse, sur laquelle
+il lui est malheureusement trop facile de se laisser
+glisser. </p>
+
+<p>Dans la représentation d'une oeuvre dramatique,
+tout ce qu'au delà d'une certaine limite un directeur
+ajoute, pour le plaisir des yeux ou pour celui de
+l'oreille, détruit l'intégrité d'un plaisir qui n'aurait dû
+être destiné qu'à l'esprit. Le spectateur, dont les magnificences
+de la mise en scène captivent les yeux,
+n'est plus dans un état de conscience susceptible de
+goûter, soit la beauté littéraire de l'oeuvre représentée,
+soit la profondeur et la vérité psychologique
+des passions qu'elle met en jeu. L'attention est détournée
+de son objet principal, et, dans ce cas, le
+plaisir que nous goûtons, véritable plaisir des sens,
+est inférieur à celui que nous aurions dû ressentir. On
+peut donc affirmer, sans crainte de se tromper, que
+l'abus et l'excès de la mise en scène tendent à la décadence
+de l'art dramatique.</p>
+
+<p>A un autre point de vue, il est juste de dire que la
+nécessité de la mise en scène s'impose d'autant plus
+que l'oeuvre est plus faible. Sans le secours des décors,
+des costumes, d'une nombreuse figuration, combien
+de pièces, privées de ces moyens artificiels de détourner
+notre attention, n'oseraient ou ne pourraient
+affronter le jugement intégral de notre esprit. Sans
+doute c'est un mérite, et même un grand mérite,
+d'amuser les spectateurs, et nous nous plaisons souvent
+à nous laisser duper par de brillantes images;
+cela nous évite un effort intellectuel, et quand nous
+arrivons fatigués au théâtre, nous sommes reconnaissants
+envers un auteur de son habileté à nous procurer
+une délectation facile et à ménager la paresse
+de notre esprit. Mais combien souvent le lendemain
+nous nous vengeons cruellement de cette duperie, dont
+cependant nous nous sommes faits les complices; car,
+tout en avouant le plaisir que nous avons goûté, nous
+condamnons la pièce en déclarant qu'elle ne supporte
+pas la lecture. Aucun jugement critique ne dépasse
+celui-là, en rigueur et en vérité tout à la fois, car il
+est porté par l'esprit, dégagé des séductions de la
+mise en scène et soustrait aux complaisances faciles de
+nos organes.</p>
+
+<p>La lecture infirme ou confirme donc le jugement
+porté par le spectateur après la représentation. La
+plupart des pièces dont le comique touche à l'extravagance
+nous paraissent en effet, dès qu'elles sont
+imprimées, d'une telle platitude que nous avons peine
+à comprendre le plaisir que nous avons pu y prendre.
+Au contraire, la lecture des comédies de M. Labiche,
+même des plus folles, ajoute encore à leur valeur en
+mettant en relief la finesse et la justesse d'observation
+de l'auteur. La lecture est donc la véritable pierre
+de touche des oeuvres dramatiques.</p>
+
+<p>Ainsi, nous revenons, par un autre chemin et en
+nous appuyant de l'expérience physiologique et psychologique,
+aux propositions que nous avons émises
+précédemment. L'art dramatique ne peut se soustraire
+aux lois qui dominent notre être tout entier.
+Quand nous sommes sollicités à la fois par un plaisir
+de l'esprit et par un plaisir des sens, nous ne pouvons
+nous dédoubler et jouir intégralement et également
+de l'un et de l'autre; nous nous abandonnons, à
+celui qui s'impose avec le plus de force, de même que
+de deux douleurs, la plus forte éteint la plus faible.
+Il y a donc dans l'art théâtral une juste balance à
+tenir, un état d'équilibre à observer. Pour monter
+telle pièce, c'est faire acte de goût que de tempérer
+l'éclat de la mise en scène; pour monter telle autre
+pièce, c'est faire acte d'habileté que de détourner
+l'attention du spectateur en agitant un lambeau de
+pourpre à ses yeux.</p>
+
+<h3>CHAPITRE VII</h3>
+
+<p>Compétence littéraire nécessaire à un directeur de théâtre.&mdash;Établissement
+théorique des frais généraux de mise eu scène.&mdash;L'art
+dramatique exigerait des vues à longue portée.</p>
+<br>
+
+<p>Nous avons jusqu'à présent insisté sur ce fait que
+l'effet représentatif, obtenu par la mise en scène,
+devait être inversement proportionnel à la valeur intrinsèque
+de l'oeuvre dramatique. En un mot, il faut
+contre-balancer, par l'emploi des arts accessoires, ce
+que l'effet direct de la poésie sur l'esprit du spectateur
+serait impuissant à obtenir. Ainsi il arrive assez
+souvent que dans une pièce ayant une valeur intrinsèque
+incontestable, mais dont les différents actes ont
+une puissance dramatique inégale, on est obligé de
+masquer la langueur momentanée de l'action par un
+habile déploiement de mise en scène. Ce qui domine
+donc tout d'abord la mise en scène d'une oeuvre dramatique,
+c'est le jugement littéraire qu'en porte le
+directeur chargé des soins et de la responsabilité de la
+représentation. Un directeur incapable de formuler un
+jugement sur une pièce n'est qu'un entrepreneur de
+spectacles. En dehors de ce cas, il est clair que l'intérêt
+même de l'exploitation est lié à la sûreté de jugement
+du directeur; car, s'il parvient à tirer quelque
+profit d'une oeuvre faible au moyen de quelques dépenses
+de mise en scène, d'un autre côté, ce serait
+une dépense perdue et par là inintelligente que de se
+résoudre aux mêmes frais pour une pièce qui ne
+l'exigerait pas.</p>
+
+<p>Chaque fois qu'on met un train de chemin de fer en
+marche, le nombre des wagons que la machine doit
+tirer est calculé sur le nombre présumé des voyageurs;
+et le poids du train détermine la force que doit produire
+la machine et par suite la dépense qu'occasionnera
+la traction. Que dirait-on du chef d'exploitation
+qui ferait une grande dépense de combustible pour
+mettre en marche un train toujours composé d'un
+même nombre de wagons, quel que soit le nombre des
+voyageurs? Que dirait-on d'un mécanicien qui ne
+saurait pas profiter de la déclivité du sol et de la
+vitesse déterminée par le seul poids du train pour
+diminuer la force de traction et par suite la dépense
+de combustible? On pourrait ainsi rassembler un
+grand nombre d'exemples ayant tous un rapport plus
+ou moins prochain avec les devoirs et les préoccupations
+d'un directeur de théâtre. Tous conduiraient à
+la même conclusion: à savoir que les frais de mise en
+scène doivent être en raison inverse de la valeur
+propre de l'oeuvre représentée. L'idéal pour un directeur,
+serait de n'avoir à monter que des pièces qu'on
+pût représenter dans un décor banal.</p>
+
+<p>Ainsi donc, la direction d'un théâtre exige deux
+conditions de celui qui assume la responsabilité d'une
+pareille entreprise. La première est qu'il soit en état
+de porter un jugement sur la valeur intrinsèque des
+oeuvres dramatiques; la seconde, qu'il ait la sagesse
+de faire dépendre les frais de mise en scène du jugement
+qu'il a porté. Je ne sais si beaucoup de directeurs
+remplissent ces deux conditions. En tout cas, ce qu'on
+voit fréquemment, ce sont des pièces, que la critique
+qualifie d'ineptes, rapporter de grosses sommes d'argent
+à la faveur d'une éblouissante mise en scène. On
+peut donc croire que les directeurs remplissent la seconde
+condition, au moins chaque fois qu'il ne s'agit
+que d'exagérer la mise en scène. La première condition
+paraît beaucoup plus rare; elle exige non seulement
+une compétence spéciale, mais encore un labeur
+quotidien et persévérant, sans lequel la direction d'un
+théâtre n'est pas très différente d'une simple partie
+de baccarat. Les directeurs se plaignent de ne pas
+rencontrer de chefs-d'oeuvre; mais ont-ils la conscience
+de faire tout ce qu'il faut pour trouver, non des
+chefs-d'oeuvre qui sont toujours choses rares, mais
+seulement des pièces véritablement estimables? Malheureusement,
+la direction d'un théâtre n'est trop souvent
+qu'une entreprise financière dont les gains doivent
+être immédiats, ce qui ne se concilie pas avec
+des vues à longue portée. Un directeur avisé et prévoyant
+serait celui qui monterait une pièce, même
+médiocre, s'il devinait dans son auteur un sens dramatique
+capable de produire un chef-d'oeuvre dans
+dix ans. Faute de cette prévision d'avenir, que leur
+interdit la nécessité d'un gain immédiat, les directeurs
+forcent les auteurs à rester de jeunes auteurs jusqu'à
+soixante ans. C'est ainsi que les directeurs, qui se
+plaignent, contribuent plus que tout autre à la décadence
+de l'art dramatique et à la ruine de ceux qui
+leur succéderont.</p>
+
+<h3>CHAPITRE VIII</h3>
+
+<p>La mise en scène est conditionnée par le nombre probable de
+spectateurs.&mdash;Grossissement par les acteurs des effets représentatifs.&mdash;Les
+actrices moins portées à exagérer les effets.&mdash;<i>Le
+Monde où l'on s'ennuie.</i>&mdash;Nécessité actuelle de plaire
+à la foule.&mdash;Abaissement de l'idéal.&mdash;Compensation.&mdash;Utilité
+et devoir des théâtres subventionnés.</p>
+<br>
+
+<p>Les deux conditions que nous venons d'énumérer
+ne sont pas les seules que doit remplir un directeur
+de théâtre. Une troisième condition indispensable
+est la connaissance des milieux: la même oeuvre qui
+réussit rue Richelieu ne réussira pas boulevard du
+Temple. Cette question du milieu est connexe à celle
+du nombre. Étant donnée une oeuvre dramatique d'une
+certaine valeur intrinsèque, si une mise en scène judicieuse
+et modérée lui fait produire un effet représentatif
+suffisant pour trente mille personnes, ce même
+effet représentatif sera insuffisant pour deux cent
+mille. La prévision du nombre possible de spectateurs
+entre donc dans les calculs préalables d'un directeur.</p>
+
+<p>Une fois la pièce lancée, l'ensemble de la mise en
+scène n'est plus modifiable, mais il arrive presque
+toujours que, lorsqu'une pièce reste longtemps sur
+l'affiche, les acteurs cèdent à la tentation d'exagérer
+l'effet représentatif de leurs rôles; et ils y sont encouragés
+par les applaudissements du public, qui devient
+moins délicat, à mesure qu'augmente le nombre des
+représentations. Mais tous les rôles ne possédant pas
+un effet représentatif susceptible d'un égal grossissement,
+et les acteurs cédant inégalement à la tentation
+des applaudissements, il en résulte ce fait
+remarquable que la pièce, à mesure que s'accroît le
+nombre des représentations, perd sa physionomie
+première en même temps que l'équilibre primitif
+résultant de l'accord entre sa valeur intrinsèque et
+son effet représentatif. C'est, en un mot, l'oeuvre représentée
+qui perd à cette transformation insensible; et
+si la direction du théâtre y gagne quelque profit actuel,
+c'est, il faut l'avouer, au détriment de la direction
+future et de l'art dramatique lui-même.</p>
+
+<p>En général, les hommes se laissent aller beaucoup
+plus facilement que les femmes à grossir l'effet représentatif
+de leur rôle; cela tient sans doute à ce que
+les femmes possèdent à un plus haut degré la faculté
+d'imitation et d'assimilation, tandis que les hommes
+sont poussés par une puissance d'agir, difficile à contenir,
+à forcer leurs premiers effets et à en essayer
+de nouveaux. Je citerai comme un exemple remarquable
+<i>le Monde où l'on s'ennuie</i>, qui a tenu l'affiche
+pendant deux cent cinquante représentations. Les
+hommes se sont visiblement fatigués; les premiers
+acteurs ont été remplacés par d'autres, qui se sont
+eux-mêmes lassés, ce dont je suis bien loin de leur
+faire un crime; mais les actrices qui avaient créé les
+rôles les ont conservés sans interruption jusqu'à la
+fin, et non seulement elles ont résisté à la tentation
+de grossir des effets faciles à exagérer, mais encore
+elles ont eu le mérite peu commun de nous conserver
+jusque dans les dernières représentations la perfection
+de jeu et de diction qu'elles avaient atteinte dès les
+premières.</p>
+
+<p>Un directeur attentif s'aperçoit sans doute de la tendance
+qu'ont les acteurs d'une pièce à grossir l'effet
+représentatif de leur rôle; mais, outre qu'il est assez
+difficile d'enrayer un mouvement qui ne s'accélère
+qu'insensiblement, il faut reconnaître que la résolution
+à prendre dans ces cas-là, de la part du directeur,
+est souvent aussi délicate que difficile et complexe.
+D'un côté, c'est manquer à ce que l'on doit au génie
+d'un poète que de laisser altérer si peu que ce soit la
+physionomie de son oeuvre; d'un autre, sacrifier à
+l'effet représentatif, c'est augmenter l'attrait et la
+séduction que peut exercer une pièce et attirer à la
+connaissance et à l'estime des belles oeuvres un public
+de plus en plus nombreux.</p>
+
+<p>Il semble qu'il y ait là une sorte de compensation,
+bien difficile à ne pas accepter dans l'état actuel de
+la société française. La Révolution a brisé les barrières
+qui séparaient les classes les unes des autres. La
+France est aujourd'hui une démocratie. Les plus humbles
+veulent jouir des mêmes plaisirs que les plus fortunés;
+aussi, depuis la fin du siècle dernier, on peut
+dire que le public qui suit les représentations dramatiques
+a presque centuplé. Il faut non seulement un
+plus grand nombre de théâtres pour satisfaire à tous
+ses goûts; mais encore une pièce qui, jadis, eût été
+arrêtée de la vingt-cinquième à la cinquantième représentation
+atteint facilement aujourd'hui la centième,
+la deux-centième même et souvent après un nombre
+pareil de représentations n'a épuisé que momentanément
+son succès. </p>
+
+<p>La nécessité de plaire à la foule s'impose donc, mais
+impose du même coup à l'art un sacrifice pénible;
+car l'idéal s'abaisse sensiblement à mesure qu'augmente
+en nombre le public dont on sollicite les applaudissements.
+Il n'y a relativement qu'un petit nombre
+d'esprits délicats et cultivés qui soient capables de
+sentir la beauté sévère d'une oeuvre d'art. En revanche,
+en attirant la foule, fût-ce au prix de quelques
+concessions, en la sollicitant, par l'attrait d'un plaisir
+facile, à goûter à son tour le charme des belles oeuvres,
+on rehausse et on purifie si peu que ce soit son idéal.
+Si donc la cime de l'art s'abaisse, la culture générale
+de l'esprit s'étend, s'élève même, et là encore il y a
+compensation. Or, dans une société démocratique,
+c'est une compensation qu'il n'est pas permis de négliger
+et qu'on serait même coupable de ne pas rechercher.
+Mais, si nous pouvons nous consoler de l'abaissement
+fatal de l'art par la compensation que nous
+trouvons dans la culture du plus grand nombre, c'est
+à la condition que nous ne perdions pas de vue le
+sommet auquel il s'est élevé et vers lequel il doit
+tendre à remonter, par un autre chemin peut-être,
+afin que nous ayons toujours conscience de l'effort
+qu'il nous faudrait faire pour l'atteindre.</p>
+
+<p>C'est pourquoi, s'il est pardonnable à la plupart des
+directeurs de sacrifier à la moindre culture du plus
+grand nombre, il est du devoir de quelques directeurs
+privilégiés de maintenir, autant que possible, l'art
+dans toute son intégrité et de résister au désir de
+trop flatter les instincts moins délicats d'un public
+plus nombreux. Or, s'ils remplissent ce devoir, c'est
+à la condition de se résigner à une perte de gain possible,
+sacrifice qui trouve sa compensation dans les
+subventions de l'État. Un directeur privilégié et garanti
+par l'État contre des pertes trop sensibles a pour devoir
+de ne pas sacrifier l'art à un désir de gain immodéré.
+Il doit s'appliquer à mettre en lumière la valeur
+intrinsèque des ouvrages qu'il met en scène; à amener
+à son point de perfection leur effet représentatif, sans
+permettre qu'il puisse détourner l'esprit des spectateurs
+de ce qui doit être l'objet principal de son
+attention. Il doit, en outre, interdire aux comédiens de
+troubler l'harmonie générale de l'oeuvre en grossissant
+trop sensiblement l'effet représentatif de leur rôle.
+Il doit, en un mot, s'efforcer de mériter les applaudissements
+du public, mais se montrer sévère sur les
+moyens de les lui arracher. C'est son honneur et sa
+gloire de monter parfois des oeuvres qui ne soient
+susceptibles de plaire qu'à un public restreint, mais
+délicat et lettré. Car cette élite plus éclairée, que
+toute nation possède en elle-même, est destinée à
+voir peu à peu grossir ses rangs par l'adjonction de
+ceux qu'élèvent jusqu'à elle l'instruction et l'éducation
+de jour en jour plus répandues. Travailler pour
+cette élite, c'est donc travailler pour tous, c'est conspirer
+contre l'ignorance et le mauvais goût, en éveillant
+les meilleurs instincts de la foule, en la conviant
+à la jouissance d'un idéal supérieur.</p>
+
+<p>Malheureusement, le devoir qui incombe à un théâtre
+subventionné est rarement bien compris de la
+foule. Un grand nombre de spectateurs s'imaginent
+qu'une subvention impose au théâtre qui la reçoit la
+préoccupation constante d'une mise en scène luxueuse.
+Or, c'est précisément tout le contraire, comme nous
+l'avons fait voir dans ce chapitre. Ce qui rend donc
+difficile la position d'un directeur subventionné, c'est
+la nécessité de réagir contre ce préjugé de la foule,
+sans être assuré que ses intentions seront bien comprises,
+et qu'on ne blâmera pas tout ce qui, dans sa
+conduite, mériterait précisément l'éloge.</p>
+
+<h3>CHAPITRE IX</h3>
+
+<p>La mise en scène ne doit par pécher par défaut.&mdash;De la contention
+d'esprit du spectateur.&mdash;La mise en scène ne doit pas
+proposer à l'esprit de coordinations contradictoires.</p>
+<br>
+
+<p>Nous avons insisté sur l'accord qui devait régner
+entre l'effet représentatif d'une oeuvre dramatique et
+sa valeur intrinsèque, et nous avons surtout montré
+que tout ce qui s'ajoutait inutilement à cet effet représentatif
+était nuisible à l'oeuvre elle-même, en distrayant
+l'esprit de ce qui devait être sa principale et
+quelquefois son unique préoccupation. Mais il est évident
+que, pour réaliser cet accord, s'il convient de ne
+rien ajouter à la juste mise en scène, il ne faut pas
+non plus en rien retrancher. De même que la mise en
+scène peut pécher par excès, elle peut aussi pécher
+par défaut. L'esprit est toujours frappé fortement par
+un contraste. Le décor, les costumes, les jeux de
+scène, la figuration, doivent donc convenir au texte
+poétique; c'est ce que jadis on aurait exprimé en
+disant que la mise en scène doit être décente. Elle ne
+le serait pas si, par exemple, on jouait <i>le Misanthrope</i>
+dans le même décor que les <i>Femmes savantes</i>; elle
+ne l'est pas quand l'aspect de la figuration répugne à
+l'idée avantageuse qu'en fait naître le texte de la pièce.</p>
+
+<p>Pour suivre avec profit une oeuvre dramatique,
+forte et bien liée dans toutes ses parties, il faut une
+grande contention d'esprit, dont en général on n'apprécie
+pas assez la puissance. On en aura une idée
+approximative quand on se sera rendu compte que
+l'esprit est occupé à la coordination d'un nombre
+considérable d'impressions auditives, visuelles et intellectuelles,
+dont les éléments changent constamment,
+se compliquent, se croisent, s'ajoutent ou se retranchent
+dans un mouvement incessant. Il faudrait
+une longue analyse pour décomposer ce travail, dont
+on aura une mesure bien affaiblie si nous disons que
+l'esprit coordonne d'abord, non seulement son état
+de conscience présent, mais encore ses états de
+conscience antérieurs, avec les lieux, les costumes et
+le langage des personnages; ensuite qu'il coordonne
+entre eux les mouvements, les attitudes, les gestes,
+la physionomie, les regards, les mots, les phrases, la
+hauteur des sons, leurs relations, leur intensité, le
+rythme, et enfin les idées, qui se dérobent sous une
+foule d'images, faibles ou vives, souvent lointaines,
+et qu'il calcule encore leurs rapports avec toute la succession
+des faits écoulés et des faits possibles, etc.</p>
+
+<p>Il faut à l'esprit, pour suffire à cette coordination
+presque incommensurable, un influx constant de
+force nerveuse dont rien ne doit venir troubler ou détourner
+le cours. On doit donc se garder de soumettre
+à l'esprit des coordinations contradictoires. C'est
+bien assez qu'il ait à résoudre les contradictions qui
+résultent du jeu ou de la diction imparfaite des acteurs,
+ou de tant d'autres causes qui proviennent
+souvent, du poète lui-même. Il faut éviter les contradictions
+qui pourraient naître de la mise en scène,
+telles que les détails du décor qui ne répondraient à
+aucune des circonstances du poème; les costumes
+qui ne conviendraient pas à la condition des personnages
+ou à leur situation actuelle, le désaccord entre
+la figuration et les exigences du drame. Il suffit souvent
+d'une négligence de détail, telle par exemple
+que le mouvement intempestif d'un figurant au milieu
+d'une scène pathétique, pour détourner le cours
+de l'influx nerveux, que l'esprit emploie immédiatement
+à des coordinations tout à fait étrangères à
+l'oeuvre représentée sous nos yeux, ou pour que
+cette force nerveuse se dissipe brusquement en se
+jetant sur les muscles du rire. Les contrastes qui ne
+résultent ni de l'action ni des péripéties du drame
+sont au nombre des causes les plus puissantes qui
+détournent fatalement l'attention du spectateur.</p>
+
+<p>Nous nous en tiendrons à ces considérations générales,
+en évitant d'entrer dans les détails d'une analyse
+qui nous entraînerait trop loin, sans beaucoup
+de profit. Ce que nous avons dit suffit pour démontrer
+que la mise en scène ne doit jamais contredire le
+texte poétique ou l'idée qu'on peut se faire des lieux,
+de l'époque, des costumes, de l'attitude et du langage
+des personnages.</p>
+
+<h3>CHAPITRE X</h3>
+
+
+<p>De la perspective théâtrale.&mdash;Contradiction du personnage
+humain avec la perspective des décors.&mdash;Précautions à
+prendre par le décorateur et par le metteur en scène.</p>
+<br>
+
+<p>Il peut être utile de comparer l'art de la peinture à
+l'art de la décoration théâtrale, en se tenant à un
+point de vue général et en laissant de côté toute explication
+mathématique. La perspective d'un tableau
+se rapporte à un unique plan vertical. Il n'en est pas
+de même sur un théâtre, où les acteurs se meuvent
+sur un plan supposé horizontal, terminé par un plan
+vertical qui forme le décor du fond. En réalité, le
+plan sur lequel marchent les acteurs est incliné et
+forme approximativement un angle de trois degrés
+avec le plan horizontal. Le but de cette inclinaison
+est de faire fuir la perspective plus vite que dans la
+nature et de faire paraître ainsi la scène plus profonde
+qu'elle ne l'est véritablement. On rapproche
+ainsi les acteurs de l'avant-scène et on évite que la
+voix aille se perdre dans le cintre et dans les dessous,
+ce qui arriverait inévitablement si on jouait
+sur des scènes profondes. La perspective d'un décor
+doit être considérée comme rationnelle, par rapport
+du moins à une rangée de spectateurs. Quand l'acteur
+est sur l'avant-scène il est à son plan; mais à
+mesure qu'il s'avance vers le fond de la scène, il
+monte, et, par conséquent, loin de diminuer dans la
+proportion exigée par la perspective du décor, il
+semble au contraire grandir et n'est plus en rapport
+avec les objets dont les dimensions sont calculées
+d'après le plan qu'ils occupent dans la perspective
+fuyante de la scène.</p>
+
+<p>C'est un contraste qu'on ne peut entièrement éviter,
+mais qu'il ne faut pas rechercher de parti pris.
+Aussi la mise en scène, qui se rapproche un peu par
+là de l'art du bas-relief, doit autant que possible
+maintenir les acteurs sur les premiers plans et ne pas
+laisser les jeux de scène, surtout ceux auxquels participent
+les personnages principaux, se prolonger
+inutilement le long et près de la toile du fond. En résumé,
+il y a contradiction entre la perspective trompeuse
+du décor et la perspective véritable à laquelle
+se soumet naturellement l'acteur. Celui-ci, en parcourant
+la scène dans le sens de la profondeur, détruit
+donc toujours plus ou moins l'illusion habilement
+produite par le décor. Dans un tableau, cette
+contradiction serait absolument choquante et constituerait
+une faute grossière. Au théâtre, des considérations
+de premier ordre font passer par-dessus cette
+anomalie. Le spectateur l'accepte, et quand le personnage
+en scène captive son attention, il aperçoit
+vaguement l'incohérence mathématique qu'il y a
+entre la décoration et les personnages, mais il concentre
+ses regards sur ceux-ci et n'accorde qu'une
+importance secondaire au milieu fictif qui les entoure.
+Toutefois, on conçoit que, dans la mesure
+du possible, il soit nécessaire d'atténuer la disproportion
+qui existe entre les acteurs et les objets
+figurés.</p>
+
+<p>Il ressort de là que le décorateur doit éviter dans
+les derniers plans la représentation d'objets à dimensions
+déterminées, attirant, d'une manière trop
+spéciale l'oeil du spectateur; car il peut arriver un
+moment où cet objet se trouve en réalité sur le même
+plan qu'un des acteurs, bien qu'il soit censé appartenir
+à un plan beaucoup plus éloigné, effet de contraste qui
+soumettrait à l'esprit une coordination contradictoire.
+C'est là d'ailleurs, empressons-nous de l'ajouter, un
+de ces détails techniques qui ne sont de la compétence
+ni de la direction, ni du metteur en scène; ils rentrent
+dans l'art spécial du décorateur, exercé en général
+par des perspecteurs très habiles, qui usent de
+différents procédés pour masquer les contacts entre
+les personnages et les décors trop lointains.</p>
+
+<p>Toutefois, comme cet art présente des difficultés
+quelquefois insurmontables, il est nécessaire que le
+metteur en scène aide le décorateur à éviter à l'oeil
+du spectateur la nécessité d'une coordination impossible.
+Dans les cas où cette conjonction de perspectives
+se produit, on remarquera combien l'acteur, tout
+en se trouvant démesurément grandi, perd en importance
+dramatique. L'illusion qui nous faisait voir en
+lui un personnage du drame, faisant corps avec le milieu
+figuré, créé par le poète et le décorateur, s'évanouit
+en un instant, et nous n'avons plus devant les
+yeux qu'une marionnette trop grande, se promenant
+dans un théâtre d'enfant.</p>
+
+<p>Tous les spectateurs ont souvent remarqué combien
+est maigre l'effet représentatif d'objets qui, appartenant
+censément à l'un des plans représentés en
+peinture sur la toile de fond, semblent s'en détacher
+et viennent jouer un rôle sur le plan horizontal de la
+scène. Je citerai surtout les navires dont les proportions
+sont toujours ridicules par rapport aux personnages
+qui s'approchent d'eux. Ce sont là de ces
+contradictions scéniques qu'on doit considérer comme
+absolument mauvaises: c'est de l'art incohérent. De
+même sont les chevaux qui entrent sur la scène en
+longeant la toile de fond; ils font l'effet grotesque
+d'animaux démesurés. D'ailleurs, pour d'autres raisons
+qui tiennent à l'essence même de l'art dramatique,
+l'exhibition d'animaux quelconques sur la scène
+est absolument antiartistique.</p>
+
+<p>Les conditions scientifiques de la mise en scène et
+de la décoration n'admettent donc pas toutes les possibilités
+réelles; comme tous les arts, c'est un art qui
+a ses limites. Souvent un théâtre se met en grands frais
+pour retomber dans un art absolument enfantin, où
+se coudoient le réel et l'imaginaire. En se plaçant à
+un point de vue littéraire, on peut dire que, dès que le
+poète, par ses inventions déréglées, impose une mise
+en scène inconciliable avec les lois pourtant complaisantes
+de la perspective théâtrale, il fait oeuvre de
+poète épique, pour lequel la distance n'existe pas, et
+non de poète dramatique, qui doit se renfermer dans
+le lieu immédiat de l'action.</p>
+
+<h3>CHAPITRE XI</h3>
+
+<p>La décoration doit avoir une valeur générale et non particulière
+à un moment déterminé.&mdash;Modération dans l'emploi des
+moyens accessoires.</p>
+
+<br>
+<p>La comparaison entre la peinture et la décoration
+théâtrale peut encore nous suggérer quelques réflexions
+importantes. Un tableau ne représente jamais
+qu'un moment d'une action, tandis que la mise en
+scène doit s'adapter à des moments successifs. Mais,
+pour un même moment, le peintre et le décorateur ne
+peuvent de la même manière associer la nature à des
+actes humains. Le premier peut saisir la nature dans
+un mouvement qui ne s'achève pas, tandis que le
+décorateur sera obligé d'achever le mouvement, ce
+qui est incompatible avec l'immobilité décorative.
+Ainsi le Titien, dans un de ses plus beaux tableaux,
+aujourd'hui détruit par un incendie, a représenté un
+arbre tordu par le vent et aux pieds duquel un dominicain
+succombe sous le poignard d'un assassin. Le
+peintre a ainsi associé une tourmente de la nature à
+un acte criminel. La représentation n'en serait pas
+possible au théâtre par les mêmes moyens; car la
+nature y est immobile et le vent n'y courbe pas les
+arbres. C'est par le sifflement du vent et le bruit du
+tonnerre que le metteur en scène arriverait à produire
+un effet analogue. L'effet obtenu, qu'augmenterait
+encore l'assombrissement du jour et le mouvement
+des nuages sur le disque lunaire, obtenu par
+l'électricité, dépasserait peut-être en intensité d'impression
+l'effet obtenu par le peintre; mais, qu'on le
+remarque, il serait produit par un appareil étranger
+à la scène. Les arbres de la décoration, quelque fort
+que soit le sifflement du vent, ne resteront pas moins
+immobiles, et que ce soit avant, pendant ou après la
+tempête, ils seront toujours identiques, à eux-mêmes.</p>
+
+<p>Aussi, comme la décoration ne peut varier ses effets
+selon les moments successifs d'une action, elle doit
+être, soit dans le mouvement, soit dans le ton des
+choses inanimées, en relation générale avec l'action
+et non en relation spéciale avec un des moments particuliers
+de cette action. Un décorateur qui voudrait
+associer sa toile avec un instant unique exercerait
+une impression préventive et détruirait par avance
+l'effet qu'il aurait voulu obtenir; et si l'effet persistait
+après l'achèvement de l'acte associé, il redeviendrait
+contradictoire comme il l'était antérieurement au
+moment choisi. C'est donc une impression générale
+que doit s'attacher à produire le décorateur; et cette
+loi n'est pas sans créer des obligations semblables au
+metteur en scène.</p>
+
+<p>Celui-ci sans doute peut à son gré déchaîner le vent
+et le tonnerre; il a sous la main, dans son magasin
+d'accessoires, l'outre d'Éole et le foudre de Jupiter;
+mais, pour peu qu'il ait conscience des conditions particulières
+de son art, il se gardera bien d'abuser de
+pareils effets. Outre qu'il serait absurde de couvrir la
+voix de l'acteur, il sait qu'il ne produira d'illusion que
+pendant un temps relativement court, à la condition
+qu'il ne fera que déterminer chez le spectateur une
+sensation rapide, destinée à s'associer à l'action, et
+qu'il ne détournera pas l'attention de celui-ci sur ses
+imitations approximatives des phénomènes de la nature.
+Quand bien même d'ailleurs celles-ci seraient
+parfaites, leur persistance forcerait l'esprit du spectateur
+à une coordination tout à fait contradictoire, l'immobilité
+de l'air et de la nature peinte s'associant fort
+mal au grondement perpétuel de la foudre et au bruit
+ininterrompu du vent. Il est toujours maladroit de rappeler
+au spectateur, quand le pathétique du drame
+le lui fait oublier, la contradiction et l'impuissance de
+la mise en scène. Tout est faux dans la nature peinte
+qui enveloppe les acteurs; il est donc inutile de faire
+ressortir ce défaut inhérent aux représentations
+théâtrales, tandis que tout est vrai, absolument vrai,
+ou doit le paraître, dans les passions qui animent les
+personnages du drame.</p>
+
+<p>La mise en scène doit donc respecter la vérité
+dramatique, la laisser se produire dans toute son
+intégrité et ne pas maladroitement détruire le courant
+sympathique qui va de l'âme du spectateur à
+ceux des personnages du drame. L'art du metteur en
+scène demande beaucoup plus de précaution que d'audace.
+Il doit mettre tous ses soins à ne diriger sur les
+yeux attentifs des spectateurs que des faisceaux d'impressions
+visuelles nécessaires, et surtout à éteindre
+ou à atténuer les rayons trop brillants. Par cette
+harmonie, dans laquelle il maintient tout l'appareil
+objectif de la scène, il se rapproche du peintre qui
+n'obtient un effet réellement puissant qu'en sachant
+se décider à une foule de sacrifices nécessaires.</p>
+
+<h3>CHAPITRE XII</h3>
+
+<p>La mise en scène est conditionnée par la logique de l'esprit.&mdash;De
+la décoration peinte et du matériel figuratif.&mdash;Leurs
+relations avec le drame.&mdash;Leur action différente sur l'esprit
+du spectateur.</p>
+<br>
+
+<p>En peinture, l'art de la composition est en grande
+partie fondé sur l'association des idées et sur la logique
+de l'esprit. Socrate, assis sur un lit, s'entretient
+avec ses disciples; tout en parlant, il tend la main
+vers une coupe que lui présente le serviteur des
+Onze: ce tableau représente la mort de Socrate. L'esprit
+du spectateur achève le mouvement commencé
+de Socrate; et le sujet ainsi présenté est beaucoup
+plus dramatique parce que la mort, au lieu d'être un
+fait accompli, est instante, et que l'attente tragique
+agit éternellement sur l'âme du spectateur. Il en est
+de même de la mort de Jane Grey. L'esprit achève le
+mouvement de la victime, qui, les yeux bandés tend
+la main vers le billot, tandis que le bourreau se tient
+à côté, appuyé sur sa hache. Le spectateur souffre de
+l'angoisse des derniers instants, plus terribles que la
+mort elle-même. La composition de ces tableaux est
+donc fondée sur la fatalité de l'événement; et tous
+deux, par suite de la logique rigoureuse de l'esprit,
+représentent la mort de Socrate et celle de Jane Grey
+aussi sûrement que si les cadavres des deux victimes
+étaient étalés à nos yeux.</p>
+
+<p>Cette loi, qui ouvre un champ fécond à l'imagination
+du peintre, domine l'art de la mise en scène. Sous
+aucun prétexte il n'est permis de s'y soustraire. En
+peinture, quand-il ne s'agit pas d'un événement historique,
+et que la nécessité d'une fin ne s'impose pas,
+le peintre choisit souvent les attitudes et les gestes
+de ses personnages pour le charme et le pittoresque
+de leur mouvement, et non pour déterminer l'esprit à
+envisager un événement subséquent, dont la possibilité
+n'est pas en cause. La peinture se renferme alors
+dans une pure actualité; et l'oeil est ici le seul juge
+compétent, car c'est à lui procurer un plaisir spécial
+et sans mélange que le génie du peintre conspire.</p>
+
+<p>Dans la mise en scène, il n'en est pas de même: là,
+rien n'est suspendu, tout se précipite irrévocablement
+à sa fin; les moments se succèdent nécessairement,
+et l'esprit, par le double moyen de la déduction et de
+l'induction, devance l'action même dans la voie où
+elle s'avance vers un dénouement fatal. Tandis que
+l'oeil du spectateur enveloppe la scène, interroge tous
+les objets témoins de l'action qui va se dérouler,
+scrute jusqu'au moindre détail de la décoration, suit
+les personnages dans leurs mouvements, dans leurs
+attitudes, dans leurs gestes, son oreille est suspendue
+aux lèvres des acteurs, analyse toutes les impressions
+sonores qu'elle reçoit; et ces deux organes fournissent
+incessamment à l'esprit les éléments qu'il va successivement
+coordonner avec les faits ainsi qu'avec les
+caractères et les passions des personnages. L'auteur
+et le metteur en scène ne doivent jamais oublier que,
+depuis le moment où le rideau se lève, jusqu'à celui
+où il retombe, ils vont se trouver aux prises avec la
+logique inexorable de l'esprit.</p>
+
+<p>Cette nécessité inéluctable de ne pas blesser la raison
+du spectateur, de ne pas l'induire à de faux jugements,
+de ne pas l'égarer sur de fausses pistes, a
+fait imaginer de classer tout ce qui, en dehors des
+acteurs, se rapporte à la mise en scène du drame en
+deux catégories distinctes, la première feinte et immobile,
+la seconde réelle et mobile. Tout ce qui doit
+faire partie de la première catégorie est peint et fait
+corps avec les panneaux décoratifs et avec la toile du
+fond; tout ce qui doit être compris dans la seconde,
+prend place en réalité sur la scène et compose le matériel
+figuratif. Les objets de mise en scène de la première
+catégorie n'ont qu'un rapport général avec
+l'action, tandis que ceux de la seconde ont avec elle
+un rapport particulier, plus ou moins étroit. C'est cette
+différence qui tout d'abord frappe l'esprit du spectateur
+dès que la toile se lève et avant même que l'action
+commence. Tout ce que son oeil juge peint et
+sans réalité n'a qu'une influence générale et faible sur
+son esprit; il ne lui accorde, avec raison, qu'une
+attention de surface. Il n'y a là rien de plus que la
+constatation du milieu où va se dérouler la suite des
+événements. Tous les objets qui font corps avec la décoration
+ne sont que des caractéristiques de ce milieu,
+et le spectateur n'est pas entraîné à chercher une relation,
+qu'il sait devoir être impossible, entre ces
+objets sans réalité et un moment quelconque de l'action.
+Si, par exemple, une porte est peinte sur un des
+panneaux, le spectateur sait bien que personne ne la
+poussera.</p>
+
+<p>Mais, au contraire, tout ce que son oeil juge réel et
+voit détaché de la décoration éveille son attention, et
+il devine un rapport particulier entre tel ou tel objet
+et l'action du drame. Ce sera un secrétaire, une bibliothèque,
+une table chargée de papiers ou un trophée
+d'armes, dont la vue détermine dans l'esprit soit
+une possibilité, soit une probabilité. Le spectateur se
+trouve ainsi préparé à telle évolution du drame, à tel
+acte tragique d'un personnage, à tel dénouement. Le
+drame commence donc par une entente tacite entre
+le spectateur et le poète; celui-ci est certain qu'au
+moment voulu l'esprit du public prendra telle direction,
+appellera et par suite acceptera telle péripétie
+qui, sans cette sorte de complicité préalable, aurait
+peut-être paru inutile ou contraire à la logique, et
+qui, en tout cas, à un moment inopportun, aurait
+compliqué l'action d'un élément nouveau et distrait
+l'attention du public en exigeant de lui une coordination
+immédiate et inattendue.</p>
+
+<p>Au surplus, je ferai remarquer que dans tout ce
+qui précède il ne s'agit nullement de conventions esthétiques
+plus ou moins fondées. La mise en scène
+est conditionnée par la logique de l'esprit, qui est
+exactement la même au théâtre que dans la vie réelle.
+Supposez, par exemple, qu'une violente querelle,
+s'élève entre deux hommes irascibles et que vous eu
+soyez les témoins, ne frémirez-vous pas si vous apercevez
+un couteau placé sur une table à portée de ces
+deux hommes? Eh bien, le spectateur est un témoin
+qui calcule les conséquences fatales d'un fait; et que
+ce soit au théâtre ou dans la vie réelle, la vue du couteau
+déterminera la même émotion, qui dans les deux
+cas sera identique, en qualité sinon en quantité.</p>
+
+<p>Concluons donc que les conditions de la mise en
+scène ne sont pas soumises aux vues plus ou moins
+arbitraires d'une école, mais dépendent uniquement
+des lois mêmes de l'esprit humain.</p>
+
+<h3>CHAPITRE XIII</h3>
+
+<p>De la fin nécessaire des objets composant le matériel figuratif.&mdash;<i>Le
+Misanthrope</i> et <i>les Femmes savantes</i>.&mdash;Le hasard n'est
+pas un ressort dramatique.</p>
+<br>
+
+<p>Nous pouvons tirer quelques conclusions des idées
+exposées dans le chapitre précédent. Puisque le décor
+ne doit avoir qu'une influence générale sur l'esprit
+du spectateur, il est nécessaire qu'il soit traité avec
+une grande modération de tons et une grande simplicité
+de détails; il ne doit pas trop attirer les yeux, et,
+si ceux-ci s'y reposent, il ne doit leur présenter aucun
+trait susceptible de produire sur l'esprit une excitation
+spéciale. Quant aux objets représentés, qui par
+leur nature auraient pu faire partie du matériel figuratif,
+il est important qu'ils soient peints largement,
+sans aucune recherche du trompe-l'oeil. Agir autrement
+serait une grande faute; car, puisqu'on a jugé
+que tel objet, inutile à l'action, ne devait pas figurer
+en réalité sur la scène, il ne faut pas donner à cet
+objet peint la valeur de l'objet réel. Il est à peine
+besoin de signaler le cas où un objet figurant réellement
+doit avoir un pendant similaire: il est clair que
+ce pendant doit être réel et non peint. Dans un cabinet
+de travail, à gauche et à droite de la porte du
+milieu, sont placées deux bibliothèques; il faut de
+toute évidence qu'elles soient peintes toutes deux, ou
+que, si l'une est utile à l'action, elles soient toutes
+deux réelles. Il est inutile d'insister sur d'aussi simples
+détails.</p>
+
+<p>Si les détails du décor ne doivent pas affecter outre
+mesure l'esprit du spectateur, on conçoit combien,
+par contraste, le matériel figuratif prendra d'importance
+aux yeux du public et s'imposera à son attention.
+Ainsi, par le seul effet de cette double loi, le
+poète agit d'une façon certaine sur la direction de nos
+pensées. En faisant apparaître certains objets à nos
+yeux, il nous prépare tacitement à une évolution du
+drame. Puisque nous avons dit que le matériel figuratif,
+avait un rapport particulier avec l'action, il suit de
+là qu'aucun des objets réels qui le composent ne peut
+être indifférent. C'est donc une loi absolue de la mise
+en scène qu'aucun objet réel, prédestiné par sa nature
+ou par sa place à attirer l'attention du spectateur,
+ne peut être mis sous nos yeux à moins qu'il
+n'ait un rapport certain avec la marche du drame.
+Chacun d'eux joue donc un rôle, plus ou moins important,
+et à un moment donné aide au développement
+du drame et souvent concourt à une de ses évolutions.
+Dans <i>Tartufe</i>, la table couverte d'un tapis et sous
+laquelle se cache Orgon remplit un rôle de premier
+ordre. La vue d'une table sur la scène est donc
+loin d'être indifférente, et on peut en dire autant de
+tout le matériel figuratif. Naturellement, il y a toujours
+un certain nombre d'objets réels qui peuvent
+figurer dans la décoration sans attirer notre attention.
+Par exemple, si la mise en scène comporte une cheminée,
+on y joindra une garniture, pendule, vases,
+flambeaux, etc., sans que cela tire à conséquence,
+puisque cela forme pour l'oeil un ensemble auquel il
+est habitué. D'ailleurs, il est clair que certains objets
+sont plus caractéristiques que d'autres. Il est inutile
+d'insister: il y a dans tous les arts des règles de
+détail qui ne relèvent que du bon sens. En outre,
+l'apparition d'objets, même caractéristiques, perd de
+son importance si elle se rattache à une méthode
+générale de mise en scène, et si l'amplification porte
+sur tout l'ensemble du matériel figuratif.</p>
+
+<p>Dans la vie, les objets n'ont qu'une importance contingente;
+dans une oeuvre dramatique, ils sont liés
+d'une façon nécessaire à l'action qui va se développer
+sous nos yeux. Dans un salon, par exemple, où une femme
+reçoit à certain jour des visites, le nombre de
+sièges formant cercle autour de la cheminée est invariable
+et en général supérieur au nombre de personnes
+présentes. Un peintre, choisissant une scène de visites
+pour sujet d'un tableau de genre, sera naturellement
+vrai en reproduisant la réalité, et il ne viendra à l'esprit
+d'aucun spectateur du tableau de comparer le
+nombre des visiteurs à celui des sièges. C'est qu'en
+effet la suite de cette scène a la contingence de la
+vie: il pourra venir d'autres visiteurs, comme il pourra
+n'en pas venir. Dans cette oeuvre d'art, la représentation
+est à elle-même sa propre fin. L'esprit
+n'est sollicité en rien à chercher un rapport entre
+cette scène et une scène subséquente qui ne viendra
+jamais.</p>
+
+<p>Transportons-nous dans le salon de Célimène au
+deuxième acte du <i>Misanthrope</i>. Lorsque Basque
+avance des sièges sur l'ordre de sa maîtresse, il pourrait
+lui arriver, sur le théâtre comme dans la vie
+réelle, d'approcher un nombre de sièges supérieur à
+celui des personnages. Supposez que cela se produisît
+sur la scène, et imaginez qu'au milieu d'Éliante, de
+Philinte, d'Acaste, de Clitandre, d'Alceste et de Célimène,
+tous assis, il restât un siège vide: quelle importance
+ce détail ne prendrait-il pas aux yeux des
+spectateurs! Ce siège vide intriguerait le public et
+distrairait l'esprit d'une des plus belles scènes de l'ouvrage,
+car il serait là comme un siège d'attente et
+semblerait annoncer un nouveau personnage, et par
+suite une péripétie que notre esprit serait déçu de
+ne point voir se produire.</p>
+
+<p>Cette observation pourra paraître subtile. Pour comprendre
+toute son importance, il nous suffira de nous
+reporter à la mise en scène des <i>Femmes savantes</i>. A
+la seconde scène de l'acte III, lorsque le valet approche
+les sièges sur lesquels prennent place Henriette, Philaminte,
+Trissotin, Bélise et Armande, il dispose, sur
+le premier plan, six sièges, dont cinq seulement sont
+occupés par les personnages en scène, tandis que le
+sixième reste vide. Voilà bien ce siège d'attente dont
+nous parlions; or, ici, il annonce une scène subséquente
+dont le public est ainsi averti, qu'il attend, et
+qui se produira en effet. Pendant tout le temps que
+dure la scène où Trissotin lit ses vers, ce siège vide
+est un témoin muet; sa présence est déjà une protestation
+contre les méchants vers de Trissotin, et le
+public se dit qu'il annonce nécessairement un autre
+personnage qui vengera le bon sens outragé. Et ce
+vengeur, en effet, c'est un autre pédant, Vadius, qui,
+tout pédant qu'il est lui-même, fera entendre à Trissotin
+de dures, mais justes vérités. On voit par cet
+exemple comment la mise en scène conspire à l'évolution
+de l'action dramatique, en fondant ses dispositions
+quelquefois les plus simples sur la logique rigoureuse
+qui régit l'esprit du spectateur.</p>
+
+<p>Il n'est pas jusqu'aux objets non visibles qu'il soit
+permis de produire sans préparation et sans précaution.
+Tous les jours, nous croisons dans la rue des
+personnes qui portent un revolver sur elles et auxquelles
+il pourrait arriver d'être en situation de le
+tirer de leur poche. Sur la scène, un personnage ne
+peut impunément tirer à l'improviste un revolver de
+sa poche; il faut, ou que le public soit averti de la
+présence d'une arme dans la poche de tel personnage,
+ou que tout au moins il soit prédisposé à voir cette
+arme apparaître. Il ne serait pas non plus permis à
+un personnage de parler d'un pistolet qu'il porte sur
+lui, l'occasion même serait-elle naturelle, si cette
+arme ne devait point jouer un rôle subséquent. Mais
+ces deux derniers exemples ont trait aux fautes de
+mise en scène qui peuvent être commises, non par la
+direction du théâtre, mais par l'auteur lui-même.</p>
+
+<p>Le hasard, en résumé, ne peut jamais être un ressort
+dramatique, et la raison en est simple: le mot
+<i>hasard</i> et le mot <i>art</i> s'excluent mutuellement, le premier
+impliquant une rencontre fortuite, le second un
+arrangement préalable. Si donc, par impossible, le
+hasard montait sur la scène, l'art en descendrait. Il
+n'y a pas là une question d'appréciation que des écoles
+opposées puissent résoudre différemment. La signification
+exacte du mot <i>art</i> entraîne nécessairement
+l'idée que nous devons nous faire d'une oeuvre artistique,
+dont toutes les parties doivent être articulées,
+et dont le moindre objet doit être un article nécessaire.
+Si des personnes pensaient différemment, il
+faudrait, au préalable, qu'elles cherchassent d'autres
+mots qui correspondissent à leurs manières de voir.
+Au théâtre, toute péripétie doit avoir été antérieurement
+à l'état de possibilité, et dans les dénouements,
+par exemple, le grand art consiste à surprendre le
+spectateur par un trait ou un acte final, qu'il a la satisfaction
+de déduire immédiatement ou du caractère
+du personnage tel qu'il a été exposé, ou d'une situation
+antérieure, opération mentale rapide comme l'éclair
+et qui est l'épanouissement du plaisir esthétique.</p>
+
+<h3>CHAPITRE XIV</h3>
+
+<p>De la sensualité et de l'individualité dans le goût actuel.&mdash;Dérogations
+aux principes.&mdash;Rapports de la mise en scène
+avec le milieu théâtral.&mdash;Caractère d'un théâtre, de son
+répertoire et du public qui le fréquente.</p>
+
+<br>
+<p>Les principes que nous venons d'exposer dominent
+l'art de la mise en scène et ne sont pas impunément
+violés en ce qu'ils ont d'essentiel. Cependant, on ne
+peut nier que notre époque n'ait une tendance à en
+atténuer la rigueur. Nous inclinons, à ce qu'il semble,
+à goûter les arts par leurs côtés sensualistes, et nous
+apportons au théâtre cette tendance qui nous prédispose
+à tenir un grand compte du plaisir de nos
+yeux dans le charme qu'exercent sur nous les ouvrages
+dramatiques.</p>
+
+<p>En outre, dans la vie moderne, l'individualité des
+goûts suppose un rapport plus étroit entre le sujet et
+les objets qui l'entourent, et crée en quelque sorte
+pour chaque homme un milieu individuel dont nous ne
+pouvons l'abstraire absolument. En peinture, on se
+préoccupe à juste titre de la coloration et de l'intensité
+des reflets; il en sera de même au théâtre, et
+puisque notre tournure d'esprit elle-même se reflète
+sur les objets dont nous meublons notre vie, l'auteur
+et le metteur en scène devront s'attacher à satisfaire
+la prédisposition qu'ont les spectateurs modernes à
+chercher dans les objets le reflet des qualités morales
+ou intellectuelles du sujet.</p>
+
+<p>Les théâtres sont donc amenés presque fatalement,
+pour ces diverses raisons, à apporter à la mise en
+scène des soins de plus en plus minutieux, et à descendre
+du général au particulier dans la représentation
+de la réalité. En outre, ils ont dû obéir à la nécessité
+d'augmenter l'effet représentatif des pièces
+qu'ils remontent ou qu'ils exposent pour la première
+fois devant les yeux du public. Il est donc intéressant
+d'examiner dans quelle mesure les principes
+peuvent s'infléchir et s'accommoder à notre goût
+actuel.</p>
+
+<p>Après avoir étudié les principes de la mise en scène
+en ce qu'ils ont d'absolu, il nous faut donc les étudier
+dans ce qu'ils ont de relatif. Nous allons passer en
+revue le plus rapidement possible les modifications
+dont est susceptible la mise en scène, selon qu'on
+l'étudié dans ses rapports soit avec le milieu théâtral,
+soit avec le milieu dramatique, soit avec le milieu
+social.</p>
+
+<p>Occupons-nous d'abord du milieu théâtral. Il est
+certain que nous n'allons pas à la Comédie-Française,
+à l'Ambigu ou au Châtelet dans les mêmes dispositions
+d'esprit, et que selon le milieu théâtral nous inclinons
+à rechercher tantôt un plaisir où l'esprit aura la plus
+grande part, tantôt un plaisir plus ou moins fortement
+imprégné de sensualisme. Dans le premier cas, nous
+serons moins exposés à subir l'influence de nos yeux,
+et l'attention de notre esprit sera une force subjective
+très résistante à toutes les causes objectives de distraction,
+tandis que dans le second notre esprit, mobile
+et flottant, ouvert aux impressions du dehors, sera
+disposé à se laisser séduire par le charme des images
+optiques. En outre, le choix même du théâtre a été
+ordinairement déterminé par le caractère particulier
+de son répertoire habituel. Nous savons qu'en général
+ici la crise dramatique éclatera par suite du conflit
+probable de passions plus ou moins fortes ou par suite
+du choc inévitable de caractères dissemblables; tandis
+que là l'intérêt pourra naître du concours des événements
+et de l'influence qu'exercera sur eux, comme
+dans la vie réelle, la contingence inévitable des choses.
+Dans le premier cas, le monde intérieur de l'âme nous
+enveloppe en quelque sorte tout entier et nous protège
+contre toute influence étrangère; dans le second,
+le monde extérieur nous sollicite avec l'extrême diversité
+des sensations qui nous attendent de tous les
+côtés. Donc, ici, à la Comédie-Française, par exemple,
+un peu d'excès dans la mise en scène ne modifiera
+pas sensiblement le caractère général qu'elle doit
+conserver, et nous ne serons pas tentés de scruter les
+rapports spéciaux que le matériel figuratif, un peu
+trop amplifié, pourrait avoir avec la marche du drame,
+tandis que là, au Châtelet par exemple, chacun des
+détails du matériel figuratif nous attirera par le rapport
+probable que nous le soupçonnerons d'avoir avec
+la suite du drame. Ainsi, à la Comédie-Française,
+tel meuble, inutile à l'action, ne sera <i>à priori</i> qu'un
+témoignage de confortable ou de somptuosité, tandis
+qu'au Châtelet, nous serons tentés, <i>à priori</i>, de
+regarder ce même meuble comme indispensable à
+l'action ou même comme une boîte à surprise possible.</p>
+
+<p>Donc, suivant le milieu théâtral, des effets de mise
+en scène, d'intensité égale, n'auront pas une portée
+identique. Plus le répertoire habituel d'un théâtre est
+intellectuellement relevé, moins l'accroissement de
+l'effet représentatif aura d'influence fâcheuse, à la
+condition cependant que tout le matériel figuratif soit
+soumis à la même proportion d'intensité, et qu'aucun
+détail n'éveille en nous une attention particulière.
+C'est pourquoi, à la Comédie-Française, on pourra
+apporter des soins presque excessifs à la composition des
+ameublements sans crainte de jeter l'esprit
+du spectateur sur de fausses pistes. Le goût plus
+délicat du public habituel en sera satisfait, et la mise
+en scène s'associera ainsi aux habitudes sociales du
+monde auquel appartiennent les spectateurs et les
+personnages de la plupart des pièces qu'on représente
+à ce théâtre. Au Châtelet, comme à la Gaîté ou
+à l'Ambigu, c'est au contraire au décor peint qu'il faudra
+uniquement demander un accroissement de mise
+en scène; car on ne peut modifier le matériel figuratif
+sans changer l'effet spécial qu'en attend le
+spectateur. En résumé, lorsque pour des raisons supérieures
+on croira nécessaire d'augmenter l'effet représentatif
+d'une oeuvre dramatique, la dérogation aux
+principes essentiels de la mise en scène trouvera dans
+le milieu théâtral soit des circonstances atténuantes,
+soit des circonstances aggravantes.</p>
+
+<h3>CHAPITRE XV</h3>
+
+<p>Rapports de la mise en scène avec le milieu dramatique.&mdash;Pièces
+où domine l'imagination.&mdash;Le théâtre de Scribe.&mdash;Le
+théâtre de Victor Hugo.&mdash;Effet curieux observé dans
+<i>Quatre-vingt-treize</i>.</p>
+<br>
+
+<p>Le milieu dramatique est très différent du milieu
+théâtral, puisque le milieu dramatique peut varier
+dans un même milieu théâtral. Nous écartons tout
+d'abord les oeuvres classiques qui méritent une étude
+spéciale. Mais il est encore nécessaire de restreindre
+notre sujet; car il ne tendrait à rien moins qu'à passer
+en revue tous les genres de la littérature dramatique,
+tels que le drame héroïque, historique, romantique
+ou bourgeois, et la comédie d'intrigue, de caractère
+ou de sentiment. Nous croyons plus profitable de considérer
+le milieu dramatique dans ses rapports avec
+l'imagination, le sentiment et la fantaisie.</p>
+
+<p>La nature de l'imagination dépend de la nature de
+l'esprit; elle varie suivant l'attrait que l'esprit éprouve
+pour telle qualité, tel caractère, telle forme ou telle
+coloration des images remémorées et associées. En se
+plaçant à un point de vue très général, on peut dire
+qu'il y a deux sortes d'imaginations; premièrement,
+celle qui est surtout séduite par les contours et les
+formes, les rapports des formes entre elles, leur agencement,
+les qualités extérieures et superficielles des
+objets; deuxièmement, celle qui se laisse charmer par
+la couleur, les effets d'ombre et de lumière, les rapports
+de nature entre les objets, leurs qualités substantielles
+et leur agencement pittoresque dans les
+profondeurs de l'espace. Quand il s'agit d'oeuvres
+théâtrales, la mise en scène devra naturellement
+varier selon la nature particulière de l'imagination du
+poète.</p>
+
+<p>Scribe, on ne peut le nier, avait une imagination
+féconde, mais celle-ci avait un caractère superficiel
+et était uniquement théâtrale. Pour lui, le monde extérieur
+n'était qu'un décor et les hommes n'étaient que
+des comédiens. Il n'y avait en quelque sorte aucun
+lien sympathique entre son âme et l'âme des êtres et
+des choses. Son regard ne pénètre pas plus profondément
+que sa pensée; l'un et l'autre s'arrêtent aux
+surfaces et son génie se complaît dans les apparences.
+Aussi serait-ce une faute, quand il s'agit des oeuvres
+de Scribe, de détacher l'action sur un décor trop étudié,
+trop nature en quelque sorte; il leur faut une
+décoration un peu banale, qui ne fasse pas trop illusion,
+qui soit bien du carton et du papier peints, et
+derrière laquelle notre esprit devine la coulisse. De
+même, les acteurs devront craindre de paraître trop
+humains et de trop se rapprocher de la nature, car ils
+se mettraient en contradiction avec le génie particulier
+de l'auteur; ils doivent s'attacher à rester comédiens.
+Aux yeux de Scribe, l'art est destiné à nous
+procurer une délectation facile, sans secousse violente;
+et dans la représentation de ses pièces tout doit conserver
+ce caractère tempéré. La décoration ne doit
+exercer sur nos yeux qu'une illusion facile à s'évaporer,
+comme ces brillantes bulles de savon qu'un souffle
+fait évanouir; de même, l'action et la diction des acteurs,
+les péripéties tristes ou gaies par lesquelles passent
+les personnages doivent garder le caractère aimable
+d'un jeu d'esprit, comme il sied à une société d'où la
+belle humeur a proscrit les passions troublantes. En
+un mot, rien ne doit avoir la prétention d'affecter trop
+profondément notre âme. C'est pourquoi il ne faut rien
+de trop riche dans la décoration, rien d'inutile dans
+le matériel figuratif, rien de trop vrai surtout: des
+apparences de tableaux, des apparences de pendules,
+des apparences de meubles; des costumes sentant le
+théâtre et des accessoires sortant ostensiblement du
+magasin. C'est là que les fourchettes piquent des morceaux
+chimériques dans des pâtés de carton et que
+les verres ne s'emplissent que du vide des bouteilles.</p>
+
+<p>Transportons maintenant ces procédés de mise en
+scène dans un autre milieu dramatique, dans le théâtre
+de Victor Hugo, par exemple, nous n'obtiendrons souvent
+par ces mêmes moyens que des effets disparates.
+C'est que toute autre est l'imagination substantielle et
+pittoresque du poète; elle est une représentation embellie,
+agrandie et en quelque sorte outrée de la nature,
+et l'être humain s'y montre toujours à l'état héroïque,
+ou grandiose ou grotesque, sous une lumière
+intense qui rend les ombres plus profondes.</p>
+
+<p>Ce grand effet de clair-obscur, que le poète projette
+sur les êtres et sur les choses, leur donne un relief
+saisissant. Lui-même, dans les indications de mise
+en scène qu'il joint à son oeuvre, fouille les détails,
+décrit les ameublements et les costumes, sculpte les
+bahuts et cisèle les armes. Dans ses vers, pas plus
+que dans ses indications scéniques, il ne se contente
+de l'à peu près théâtral: il touche et façonne les objets
+du pouce de Michel-Ange et les revêt de la couleur du
+Titien. Il faut à ses personnages des pourpoints de
+velours et de soie, des épées brillantes et souples;
+il faut à ses heureux interprètes un visage majestueux
+ou farouche, une parole caressante ou hautaine,
+un jeu de proportion héroïque, de façon que,
+laissant bien loin d'eux le comédien, ils dépassent un
+peu le personnage lui-même. A ses drames conviennent
+les décorations splendides, les ameublements
+somptueux, les foules innombrables de la figuration;
+car partout et toujours, derrière la décoration, derrière
+les personnages, comme un dieu impalpable
+derrière un héros de l'Iliade, on devine la grande
+ombre du poète dont la volonté puissante assemble les
+choses ou pousse et fait mouvoir ses personnages à
+nos yeux. Génie essentiellement lyrique, bien plutôt
+que dramatique, qui jamais n'abstrait son oeuvre de
+lui-même, et qui se sent à l'étroit sur les planches et
+entre les coulisses d'un théâtre. La véritable scène où
+se meuvent les personnages du drame, c'est le cerveau
+même du poète: c'est là qu'il faut chercher les
+mobiles secrets de ses héros, qui obéissent bien plus
+à la volonté expresse de leur créateur qu'à la logique
+de leurs propres passions; et c'est là seulement que
+peuvent entièrement se réaliser ses conceptions scéniques
+et décoratives souvent à peu près irréalisables,
+comme dans <i>le Roi s'amuse</i>.</p>
+
+<p>Dans tous les drames de Victor Hugo, l'imagination
+est tellement instante et puissante, à tous les moments
+de l'action, qu'un jour, fait inouï dans les annales
+dramatiques, dans un tableau qui ouvre un des actes
+de <i>Quatre-Vingt-Treize</i>, le poète a soudain supprimé
+décors et acteurs, et, sans autre intermédiaire que l'orchestre
+et des comparses derrière la toile baissée, a
+fait assister toute une salle de théâtre à un drame
+sanglant, faisant ainsi passer directement de son imagination
+dans celle du spectateur une série d'images
+émouvantes, sans l'interposition nécessaire d'images
+sensibles et réelles. Quand je dis toute la salle, je me
+trompe, car tandis qu'une partie de l'orchestre s'associait
+à l'émotion esthétique du poète, des hauteurs du
+théâtre on réclamait à grands cris le lever du rideau.
+Là haut, ils voulaient voir ce qui n'existait pas, et
+ils réclamaient la vue directe d'un drame dont leur
+imagination était incapable de leur fournir une image
+subjective! Il leur aurait tout au moins fallu le récit
+classique que justifie donc, dans certains cas, le procédé
+du maître moderne.</p>
+
+<p>La mise en scène d'un tel poète sera toujours difficile
+à réaliser. Elle devra souvent être d'ordre composite,
+associant le faux et le vrai, poursuivant souvent
+l'impossible, découpant ou étageant la scène, tantôt
+étalant au premier plan les pauvretés maladroites de
+ses décors peints, tantôt se lançant dans le luxe exagéré
+des décorations d'opéra.</p>
+
+<h3>CHAPITRE XVI</h3>
+
+<p>Des pièces où domine le sentiment.&mdash;Cas où les causes de
+l'émotion sont subjectives.&mdash;<i>Le Mariage de Victorine.</i>&mdash;Cas
+où les causes de l'émotion sont objectives.&mdash;<i>L'Ami Fritz.</i></p>
+
+<br>
+<p>Dans les pièces fondées sur le sentiment, les ressorts
+principaux de l'action sont les émotions morales,
+tendres ou tristes, dont sont agités les personnages.
+Ce sont des mouvements de l'âme qui déterminent le
+mouvement scénique. L'auteur cherche à nous intéresser
+à ces émotions en éveillant sympathiquement
+notre sensibilité, c'est-à-dire notre susceptibilité à
+l'impression des choses morales. Ce que nous devons
+considérer, c'est la source d'où jaillit l'émotion,
+c'est-à-dire la cause d'où naît le sentiment qui
+agite les personnages et qui de leur âme passe
+sympathiquement dans la nôtre. Il est donc nécessaire,
+dans l'étude des oeuvres dramatiques fondées
+sur le développement psychologique des sentiments,
+de distinguer celles où les émotions découlent de
+causes subjectives de celles où elles proviennent de
+causes objectives. C'est la distinction qui importe et
+d'où se déduisent les conditions de la mise en scène.
+Pour éclaircir cette question, il convient d'examiner
+à ce point de vue deux oeuvres dramatiques dans
+lesquelles les émotions de tristesse ou de joie sont
+précisément fondées, dans l'une, sur des causes subjectives,
+dans l'autre, sur des causes objectives.</p>
+
+<p>Dans <i>le Mariage de Victorine</i>, de George Sand,
+nous assistons à un drame émouvant qui se joue
+dans le coeur d'un père et dans celui de sa fille. Celle-ci,
+sans oser se l'avouer, aime le fils du maître et du
+bienfaiteur de son père. Celui-ci, qui voit naître cette
+aveugle passion, veut la combattre en mariant sa fille
+à un des commis de son maître. La grandeur d'âme
+du père et de la fille, la pureté de leur conscience
+morale, leur respect pour les hiérarchies sociales, le
+soin de leur propre dignité, l'estime qu'ils ont d'eux-mêmes,
+la fierté qui relève jusqu'à l'héroïsme le sentiment
+de leur devoir, font un spectacle poignant et
+douloureux de la lutte généreuse qui se livre dans le
+coeur du père entre son amour paternel et le respect
+qu'il a pour son bienfaiteur, dans le coeur de la fille
+entre son amour et son affection filiale. Le drame auquel
+nous assistons se joue réellement dans ces deux
+âmes, et la nôtre en suit les péripéties avec une sympathie
+douloureuse. Nous sentons combien sont intimes
+et subjectives toutes les causes de leur détermination,
+et combien dans ce drame psychologique sont de peu
+de prix tous les attraits du monde extérieur. Rien aux
+yeux de ce père et de cette jeune fille, comme à ceux
+du spectateur, n'est digne d'exercer une influence
+quelconque sur leur résolution morale, ni le luxe des
+appartements, ni les richesses qui s'entassent dans les
+coffres de banquier, ni la beauté des costumes, rien
+enfin de ce qui est la marque de la position plus
+haute à laquelle leur position plus humble leur défend
+d'aspirer. Aussi tout ce qui, dans la décoration et
+dans la mise en scène, attirerait les regards à ce point de
+vue rendrait presque impossible le dénouement
+que le public attend et désire, et en tous cas en dénaturerait
+la grandeur morale. La mise en scène doit
+être humble, modeste, presque effacée, pauvre de détails,
+car rien n'y a d'intérêt pour nous; les costumes
+simples et un peu austères, le jeu des acteurs contenu,
+leurs gestes et leur diction sans emphase. Il faut,
+en un mot, resserrer l'action, la maintenir et la dénouer
+dans, un milieu purement moral, sans qu'aucun
+détail de la mise en scène vienne de sa pointe
+trop brillante déchirer le voile de larmes que le drame
+a fait descendre sur les regards des spectateurs.</p>
+
+<p>Combien seront différents les effets que l'on devra
+se proposer d'obtenir dans la représentation de <i>l'Ami
+Fritz</i>, de MM. Erckmann-Chatrian. Dans ce drame; les
+causes immédiates sont toutes objectives. Fritz est un
+homme jeune, bien portant, égoïste et heureux. Tout
+lui sourit dans la vie, et il possède ce qui à ses yeux
+compose le véritable bonheur ici-bas, une maison
+bien ensoleillée, des buffets bien garnis d'argenterie
+et de beau linge, une gouvernante qui prévient ses
+moindres désirs, et un estomac capable de tenir tête
+aux amis qu'il rassemble à sa table et avec lesquels
+il sable les vins de la Moselle et du Rhin ou savoure,
+en fumant, la bonne bière d'Alsace. Tout ce qui a sur
+le caractère de Fritz une influence si heureuse
+compose précisément tous les éléments de la mise en
+scène. Ici, il faut que les regards du spectateur se reposent
+avec plaisir, comme ceux de Fritz, sur les
+moindres détails de l'ameublement, sur le service de
+table et sur le linge que la gouvernante étale avec
+orgueil et complaisance. Le repas lui-même auquel il
+convie ses amis ne peut avoir la simplicité sommaire
+des repas de théâtres, car c'est là un des facteurs
+principaux du seul bonheur qu'il a connu jusqu'ici.
+Quand l'amour s'insinue dans son coeur, c'est encore
+par les côtés sensuels de sa nature qu'il se laisse
+séduire: c'est la bonne odeur de la fenaison, la voix
+pure de Sûzel, qui s'unit à celles des faucheurs, les
+cerises, toutes glacées de la rosée du matin, que du
+haut de l'arbre lui jette en riant la jeune fille, les
+beignets succulents qu'elle a confectionnés de ses
+blanches mains, les oeufs frais dont elle lui donne le
+désir, et les belles truites qu'elle lui permet d'espérer.</p>
+
+<p>Avec quel soin un directeur ne composera-t-il pas
+celte mise en scène, dont chaque détail est destiné à
+produire un effet psychologique! Ici, il ne faut plus
+que tous les accessoires sentent trop le théâtre; il y
+faut un certain naturel qui puisse faire quelque illusion
+à l'oeil complaisant du spectateur, et le séduire
+lui-même à cette bonne vie matérielle de Fritz. Plus
+tard, quand tout ce bonheur se sera abîmé dans la
+détresse de son coeur, toute cette mise en scène servira
+encore, par contraste, à accuser plus fortement
+la désespérance de Fritz.</p>
+
+<p>Mais j'en ai dit assez, il me semble; pour faire saisir
+la différence essentielle qu'il y a entre la mise en
+scène d'une pièce fondée sur un sentiment subjectif
+et celle d'une oeuvre où domine, dans les sentiments,
+la puissance objective des choses. J'ajouterai,
+afin qu'on ne se méprenne pas sur ma pensée, que
+cette différence peut être considérée comme le fondement
+du jugement littéraire. De deux oeuvres, dissemblables
+par la nature des sentiments, un goût
+éclairé préférera toujours celle qui aura nécessité un moins
+grand appareil de mise en scène. Un mouvement
+généreux de l'âme vaut par lui-même, et c'est
+en diminuer le mérite que de le faire dépendre de
+causes matérielles et accidentelles. Nous en revenons
+à ce que nous avons exposé dans les premières pages
+de cet ouvrage, sur le rapport inverse qu'il y a entre
+la richesse de la mise en scène et la valeur intrinsèque
+d'une oeuvre dramatique.</p>
+
+<h3>CHAPITRE XVII</h3>
+
+<p>Des pièces où domine la fantaisie.&mdash;Caractère de la fantaisie.&mdash;Le
+théâtre de M. Labiche et de M. Meilhac.&mdash;Limites de la
+fantaisie.&mdash;De la convenance dans la fantaisie.&mdash;<i>Lili</i>.&mdash;Pièces
+d'ordre composite.&mdash;<i>Ma Camarade</i>.&mdash;Les féeries.</p>
+
+<br>
+<p>Nous examinerons, dans ce chapitre, les rapports
+de la mise en scène avec ce que nous avons
+appelé la fantaisie. Une première difficulté se présente,
+c'est de définir la fantaisie et de la distinguer
+de l'imagination. A ne considérer que le sens premier
+des mots, il n'y a guère de différence entre elles; cependant
+on ne peut contester qu'il n'y en ait une notable
+si nous considérons l'emploi que nous faisons de
+ces deux mots, quand nous les appliquons à des ouvrages
+dramatiques. L'imagination est la faculté que
+nous avons d'évoquer des images et des séries associées
+d'images, auxquelles correspondent des idées et
+des séries associées d'idées, et qui toutes sont reliées
+par un lien de contiguïté sérielle, sinon immédiate, au
+moins saisissable et certaine. La fantaisie, au contraire,
+associe entre elles des images qui n'appartiennent
+pas à une même série et n'ont par conséquent
+pas entre elles de rapport nécessaire et prochain.
+Le contraste apparent des images associées
+est donc la première loi de la fantaisie; mais la
+seconde loi est que ces images associées doivent présenter
+immédiatement à l'esprit un rapport inattendu,
+qui, bien que lointain et inaccoutumé, mette en relation
+des idées qu'on aurait pu croire absolument
+disparates. C'est en même temps l'étrangeté et la vérité
+relative de ce rapprochement qui en constitue le
+piquant et l'originalité. En un mot, on pourrait dire
+que la fantaisie, c'est de l'esprit dans l'imagination.
+Il y a quelque chose de cela dans ce que les Anglais
+appellent l'<i>humour</i>.</p>
+
+<p>Par exemple, on peut, je crois, trouver que dans
+les oeuvres de M. Alexandre Dumas fils il y a plus
+d'esprit que de fantaisie, tandis que dans certaines
+oeuvres d'Alfred de Musset il y a plus de fantaisie
+que d'esprit. Dans les pièces de M. Meilhac et de
+M. Labiche, il y a tantôt de l'esprit, et du plus fin,
+tantôt de la fantaisie, et de la plus originale. Cette
+association de l'esprit et de la fantaisie est, en effet,
+le propre des oeuvres comiques, car les lois de l'esprit
+et de la fantaisie semblent être identiques à celles
+de la gaieté et du rire, et consister dans le rapport
+soudain que l'auteur nous fait apercevoir entre deux
+objets les plus disparates d'apparence. A mesure que
+décroît le nombre des parties justement associées dans
+les images mises en présence, la fantaisie perd de son
+prix, n'est bientôt qu'une sorte d'imagination vagabonde
+et déréglée, devient enfin grossière et tombe
+dans ce qu'on appelle familièrement la bêtise, qui
+n'est autre chose qu'une contradiction irrémédiable
+entre deux images conjuguées. La bêtise est donc
+encore susceptible d'exciter le rire par l'inattendu
+burlesque de la contradiction qu'elle propose à l'esprit.</p>
+
+<p>Si nous avons réussi à présenter une idée juste de
+ce que nous entendons par fantaisie, on doit comprendre
+combien les oeuvres dramatiques qui sont des
+créations de la fantaisie, telles que <i>la Cagnotte, le
+Chapeau de paille d'Italie, la Grande-Duchesse, la
+Cigale</i>, etc., s'éloignent à chaque instant de la réalité
+des actes et des contingences possibles de la vie. Les
+comédiens qui traduisent sur la scène ces combinaisons
+originales et fantaisistes doivent s'y sentir dégagés
+du monde réel, sans quoi ils se trouveraient aussi
+mal à l'aise sur la scène que nous pourrions nous
+trouver gênés de nous voir en habit d'Arlequin dans
+la compagnie de gens graves et sérieux. La mise en
+scène ne doit avoir qu'un but, c'est de fournir un fond
+suffisant sur lequel se détachent en pleine lumière
+ces créations de la fantaisie. Elle doit donc être sommaire
+et pourvoir uniquement aux nécessités scéniques.
+Les costumes surtout demandent une appropriation
+heureuse, aussi éloignée de la correction que
+de l'excentricité banale. Il y faut conserver un certain
+rapport avec la vérité. Aussi ce sont les artistes les
+mieux doués sous le rapport de l'observation qui
+trouvent les costumes les plus comiques; car, en déformant
+la réalité, ils ne la perdent cependant pas de
+vue et font saillir aux yeux des spectateurs des
+rapprochements aussi piquants qu'inattendus. La
+diction et les gestes doivent, eux aussi, concourir au
+même effet général, s'écarter de la logique dans les
+limites du compréhensible, et présenter toujours un
+rapport, amusant pour l'esprit, entre la fiction et la
+réalité.</p>
+
+<p>Il est encore une limite que ne doit pas dépasser la
+fantaisie, c'est celle des convenances. Je ne parle pas
+seulement des convenances banales qui consistent
+à ne pas outrager les bonnes moeurs. Mais un exemple
+fera mieux comprendre la portée de cette observation.
+Quand un auteur veut traduire sur la scène, pour
+en tirer des effets comiques, des personnages de la vie
+réelle, auxquels nous attachons des idées, factices
+peut-être, mais très puissantes, de dignité, de fierté
+morale, et qui dans notre esprit sont associés à des
+sentiments extrêmement délicats, il ne peut le faire,
+sans nous blesser, qu'en exagérant ce qui est précisément
+chez eux une qualité essentielle. C'est pourquoi
+dans <i>Lili</i>, le rôle du Commandant était si amusant,
+tandis que ceux des autres officiers mêlés à la
+même action étaient si choquants. C'est qu'en effet
+c'est une qualité chez un militaire d'être bref, énergique,
+et d'avoir en même temps le coeur bon et sensible,
+et que par conséquent on peut rire des exagérations
+burlesques de ces mêmes qualités. La fantaisie
+conserve un rapport certain entre les images
+associées, et quand nous redescendons de la fantaisie
+au réel, nous ne trouvons rien que de respectable
+dans l'idée éveillée en nous par l'auteur. Notre rire
+ne se trouve pas en désaccord formel avec ce qui
+compose notre sentiment. Au contraire, une sentimentalité
+de goguette, la fréquentation d'un monde interlope,
+la trivialité du goût et des habitudes nous choqueront
+chez un militaire, auquel nous attachons des
+idées d'honorabilité, de rigidité même, de droiture et
+de dignité; et c'est pourquoi nous n'acceptons pas sur
+la scène, quand il s'agit de militaires, la représentation
+de ces défauts bien qu'ils soient humains. La
+fantaisie ne fera qu'exagérer notre répugnance, car il
+y aura une contradiction choquante entre l'image
+qu'on nous présente et l'image réelle que nous évoquons
+en nous: et nous nous sentirons d'autant plus
+blessés que l'image qui nous est chère repose sur
+une idée acquise, laborieusement fondée par nécessité
+sociale et soigneusement entretenue par amour-propre
+national.</p>
+
+<p>Pour en revenir à la mise en scène, si l'on faisait
+une étude comparative des pièces d'observation
+pure et des pièces qui sont fondées sur la fantaisie,
+on remarquerait que les premières demandent plus
+de vérité que les secondes dans l'effet représentatif,
+et surtout plus de soin dans la composition du matériel
+figuratif. Dans une pièce où un acte d'observation
+se mêlerait à plusieurs actes de fantaisie, on
+verrait de même la nécessité de modifier les conditions
+de la mise en scène, et tandis que dans celui-là
+elle serait d'une grande exactitude jusque dans les
+moindres détails, dans ceux-ci au contraire elle
+devrait rester sommaire et restreinte aux nécessités
+scéniques. On en a un exemple frappant dans <i>Ma
+Camarade</i>, où un acte d'observation et de fine comédie
+s'intercale entre deux actes de pure fantaisie.
+Tandis que dans ceux-ci la mise en scène reste sommaire
+et tout à fait approximative, elle est traitée
+dans celui-là avec les plus grands soins, tant dans
+l'ensemble de la décoration que dans tous les détails
+du matériel figuratif.</p>
+
+<p>Est-il besoin qu'en terminant ce chapitre j'aborde
+la mise en scène des féeries? Je ne le crois pas: il
+n'y a pas de conditions dans le domaine de l'impossible.
+Cependant il est même une limite à l'éblouissement
+des yeux et à l'effet produit sur nous par le
+nombre et par un mouvement même vertigineux. Ce
+n'est donc ni dans l'intensité croissante de la lumière
+ni dans l'exagération du nombre et du mouvement
+qu'on trouvera des effets nouveaux et amusants,
+mais en cherchant dans des séries d'images de plus
+en plus éloignées quelque rapport apparent entre le
+possible et l'impossible. La féerie est de la fantaisie
+hyperbolique; mais, comme telle, elle ne doit pas
+violer trop ouvertement les lois de la fantaisie.</p>
+
+<h3>CHAPITRE XVIII</h3>
+
+<p>Rapports de la mise en scène avec le milieu social.&mdash;La mise
+en scène se modifie comme la société.&mdash;Types généraux de
+l'ancienne comédie.&mdash;Le <i>Tartufe</i>.&mdash;Complexité et hétérogénéité
+de la société actuelle.&mdash;Plasticité nécessaire de la
+mise en scène.&mdash;Vieillissement rapide du théâtre moderne.</p>
+<br>
+
+<p>Les rapports de la mise en scène avec le milieu
+social sont très importants, eu égard à nos idées
+actuelles. Mais, pour plus de clarté et ne pouvant tout
+dire à la fois, nous nous réservons d'examiner plus
+loin tout ce que le temps et la distance amènent de
+modifications dans ces rapports.</p>
+
+<p>Nous poserons ce principe, qui n'a pas, il semble,
+besoin de démonstration: l'a mise en scène doit correspondre
+exactement au milieu social, c'est-à-dire
+doit convenir à l'état social des personnages mis en
+scène et s'adapter à leurs moeurs et à leurs usages.
+Toutefois, et c'est ici le point intéressant, ce n'est
+qu'à une époque relativement récente que la mise en
+scène a conquis un rôle de plus en plus prépondérant.
+Autrefois, on aurait pu concevoir uniquement trois
+décorations, autrement dit trois milieux, un milieu
+grand seigneur, un milieu bourgeois et un milieu populaire.
+Et encore c'est théoriquement que je compte
+ce dernier qui en fait n'existait pas et dont par conséquent
+la décoration correspondante serait restée d'une
+parfaite inutilité. Ce qui en tenait lieu, c'était le milieu
+villageois ou autrement dit le milieu pastoral.
+Jadis les classes étaient nettement séparées les unes
+des autres et ne se confondaient jamais. <i>Le Bourgeois
+gentilhomme</i> est là pour nous montrer combien était
+ridicule un bourgeois voulant trancher du grand seigneur.
+En fait, un grand seigneur, riche ou pauvre,
+était toujours un grand seigneur, tandis qu'un bourgeois,
+riche ou pauvre, n'était jamais qu'un bourgeois.
+C'était la naissance seule qui importait; on s'inquiétait
+fort peu de la fonction et du mérite social.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, malgré tout ce qui peut subsister de
+notre ancienne division sociale, nous ne sommes plus
+répartis selon les règles étroites d'une hiérarchie immuable.
+Les rangs sont confondus. C'est en général le
+talent et l'argent qui, bien plus que la naissance, assurent
+une haute position sociale. C'est pourquoi, au
+théâtre, l'ancienne unité décorative ne correspondrait
+plus en rien à nos idées actuelles. Tandis qu'il n'y
+avait jadis qu'un petit nombre de divisions générales,
+il y en a aujourd'hui une infinité, et nous assimilons
+à nos fonctions, à nos goûts, à nos moeurs, tout ce qui
+nous entoure et participe à notre existence. En un
+mot, ainsi que nous l'avons déjà dit plus haut, notre
+personnalité morale se reflète autour de nous jusque
+sur les moindres objets. De là le rôle de la mise en
+scène dans les pièces modernes, ou du moins dans
+celles qui s'ingénient à traduire sur le théâtre la société
+française actuelle, et la nécessité d'en accorder
+tous les éléments avec la personnalité morale des
+personnages représentés.</p>
+
+<p>C'est donc par une conséquence logique que le décorateur
+et le metteur en scène se sont faits tapissiers
+et en quelque sorte bibelotiers, et qu'ils ont dû chercher
+à donner au matériel figuratif cette physionomie
+personnelle qui est la caractéristique de la mise en
+scène moderne. L'intérieur d'un jeune homme riche
+variera selon le monde au milieu duquel il vit, monde
+de cheval ou de galanterie. Le cabinet d'un financier
+ne sera pas celui d'un diplomate. Le salon d'une
+femme du monde n'aura pas le même aspect que celui
+d'une demi-mondaine, et celui-ci ne ressemblera
+pas à celui d'une femme galante. Dans l'effet général,
+qui est celui que doivent produire la décoration et la
+mise en scène, l'esthétique moderne a introduit une
+foule de spécialisations nécessaires. Nos pièces actuelles
+exigent une adaptation perpétuellement nouvelle
+de la mise en scène; c'est peut-être ce qui les
+fera vieillir assez vite, et, au bout d'un certain nombre
+d'années, rendra leur reprise très difficile.</p>
+
+<p>Mais la mise en scène est bien obligée de suivre en
+cela l'esthétique, qui ne se contente plus des types
+généraux de l'humanité. Dans les comédies de Molière,
+les personnages sont le moins possible de leur
+temps, ou du moins ils ne le sont que dans la mesure
+nécessaire; c'est l'homme que peint Molière plutôt
+que tel ou tel homme. Dans les pièces modernes, au
+contraire, dans les pièces de M. Emile Augier ou de
+M. Alexandre Dumas fils, par exemple, les personnages
+sont le plus possible de leur temps; et ce n'est
+plus l'homme en général qu'ils s'ingénient à nous
+peindre, mais l'homme plastiquement et moralement
+conformé ou déformé, selon le milieu social particulier
+où s'exerce son caractère et où s'agitent ses passions.</p>
+
+<p>Dans <i>Tartufe</i>, par exemple, il nous serait tout à
+fait impossible de deviner quelle est la fonction sociale
+de chaque personnage, et, à ce point de vue, Tartufe
+lui-même est un grand embarras pour notre manière
+de voir toute moderne. C'est un dévot, mais ce n'est
+là que sa fonction psychologique. Qu'est-il, socialement
+parlant? Appartient-il ou non à un ordre, à une
+confrérie? A-t-il une fonction religieuse? Quelle est
+sa position dans la société? Quels sont ses antécédents?
+Ces questions ne recevront jamais de réponse;
+de telle sorte qu'aujourd'hui le costume de Tartufe
+est un problème insoluble. Dans une pièce moderne,
+au contraire, ce qu'on établit tout d'abord, c'est la
+fonction sociale des personnages, leur position dans le
+monde: l'un est député, l'autre banquier, celui-ci
+est militaire, celui-là est avocat, procureur général,
+magistrat, etc. Nos auteurs modernes partent d'une
+idée, qui n'est assurément pas fausse, et qui est en
+tout cas féconde: c'est que l'expression de nos passions
+varie suivant le milieu où nous vivons et suivant
+les idées transmises ou acquises, dont chacun de nous
+est en quelque sorte un recueil différent. Ils s'intéressent
+à l'humanité en détail et tiennent compte d'une
+foule de différenciations, dont autrefois on ne s'inquiétait
+nullement, parce qu'en somme elles étaient
+moins visibles.</p>
+
+<p>Cette révolution esthétique s'accorde d'ailleurs avec
+nos idées métaphysiques, psychologiques et physiologiques
+actuelles. Comme le monde, comme les sociétés,
+comme toutes les sciences, l'esthétique a crû en
+complexité et en hétérogénéité, et nous ne sommes pas
+sans doute encore au bout des transformations que
+l'avenir lui imposera. La mise en scène ne peut pas
+s'isoler et se séparer de l'esthétique, dont elle n'est
+qu'une partie subordonnée; elle ne doit pas obéir à
+des principes différents. C'est pourquoi l'évolution de
+la mise en scène n'est pas le résultat d'un parti pris,
+mais au contraire résulte d'une transformation insensible
+de l'esthétique dramatique et de la société moderne.
+La mise en scène a ainsi acquis une plasticité
+qu'elle n'avait pas autrefois, et sur ce point semble se
+soumettre ou tout au moins se prêter aux théories de
+l'école réaliste ou naturaliste, dont le plus grand tort
+est de vouloir précipiter une évolution, qui, ainsi que
+nous le verrons plus loin, amènerait fatalement une
+déchéance de l'art, si elle n'était modifiée et retardée
+par une lente diffusion de la culture générale de l'esprit
+et par un relèvement graduel de l'idéal artistique.</p>
+
+<p>Toutefois, cette physionomie particulière de la mise
+en scène pourrait être un obstacle à la reprise future
+de nos pièces modernes; car ce qui nous parait aujourd'hui
+un trait de jeunesse sera un jour une ride
+d'autant plus marquée que le trait aura été plus précis.
+Toutefois, une réflexion s'impose, qui nous permet
+de ne pas tenir grand compte de ce vieillissement
+certain: c'est que, dans une oeuvre dramatique, la
+mise en scène est la partie essentiellement destructible.
+Au bout d'un petit nombre d'années, les décorations
+d'une pièce et son matériel figuratif n'existent
+plus. Par conséquent, une reprise nécessite une mise
+en oeuvre nouvelle, qui devra être sensiblement différente
+de la mise en oeuvre primitive, ainsi que nous
+le ferons voir plus loin. Ici, il nous suffira de dire
+que l'appareil décoratif et figuratif, mis de nouveau
+en concordance, d'une part avec la pièce, et d'autre
+part avec le goût actuel, n'aura nécessairement que
+les rides que lui infligera l'oeuvre dramatique elle-même.
+Malheureusement, elles seront nombreuses si
+l'art continue, comme la société, à croître en complexité
+et en hétérogénéité.</p>
+
+<h3>CHAPITRE XIX</h3>
+
+<p>Lois restrictives de la mise en scène.&mdash;De la loi de proportion&mdash;Plans
+d'importance scénique.&mdash;<i>L'Ami Fritz.</i>&mdash;Des repas
+de théâtre.&mdash;Application de la loi au matériel figuratif.</p>
+<br>
+
+<p>Après avoir établi les lois générales de la mise en
+scène, nous avons, dans les chapitres précédents,
+examiné les causes diverses qui peuvent les infléchir.
+Nous avons vu que toutes ces déviations, quelle qu'en
+fût l'importance, dérivaient de principes esthétiques,
+et qu'elles étaient en réalité comme les résultantes de
+plusieurs forces composées. Pour les légitimer, on ne
+peut jamais invoquer le caprice et le goût de l'art
+pour l'art. La mise en scène n'a pas sa fin en elle-même;
+la cause finale du drame est la cause formelle
+de la mise en scène. En partant du texte d'une oeuvre
+dramatique, on arrive aisément à établir le minimum
+de mise en scène nécessaire. Mais, quand on veut
+tenir compte de toutes les conditions de nature, de
+genre, d'époque et de milieu, qui peuvent entraîner à
+de larges accroissements de mise en scène, tant sous
+le rapport du personnel que sous celui du matériel
+figuratif, on peut légitimement se demander s'il n'y a
+pas des lois qui imposent une limite à cette extension;
+si, en d'autres termes, il n'y a pas, dans chaque cas,
+un maximum de mise en scène qu'il n'est pas permis
+artistiquement de dépasser. On sent combien serait
+salutaire l'application de telles lois somptuaires, à
+une époque où le luxe de la mise en scène atteint des
+proportions véritablement ruineuses. Or, ces lois semblent
+en effet exister. Il en est deux surtout qu'il paraît
+facile d'établir théoriquement et qu'observent
+d'ailleurs, par une intuition très sûre, les théâtres
+encore soucieux de la question artistique. Ces deux
+lois essentielles sont: la première, la loi de proportion,
+que nous étudierons dans le présent chapitre; la
+seconde, la loi d'apparence, dont nous réservons l'examen
+au chapitre suivant.</p>
+
+<p>Si nous regardons d'abord avec attention un
+paysage, nous nous apercevrons que la distance a pour
+effet, dans la nature, de rendre de moins en moins
+visibles les nombreux détails de chaque objet et
+d'éteindre de plus eu plus l'éclat de leurs couleurs par
+l'épaississement progressif de la couche d'atmosphère;
+si ensuite nous examinons un tableau, nous
+verrons que les peintres produisent l'illusion de
+l'éloignement, d'une part, par l'effacement des traits
+particuliers, et, d'autre part, par la dégradation des
+tons. Mais, si nous transportions cette loi telle quelle
+dans la mise en scène, elle ne s'appliquerait qu'aux
+décorations, où elle est en effet très habilement
+observée par les peintres qui cultivent cette branche
+de l'art. Pour en faire utilement l'application à la
+mise en scène, il est nécessaire de la transformer.
+Nous ne considérerons plus, comme dans la peinture,
+des plans de distance, mais des plans d'importance
+scénique. Et nous dirons que, dans la mise en scène,
+le fini et la perfection d'imitation des objets qui composent
+le matériel figuratif doivent être proportionnels
+à leur importance hiérarchique.</p>
+
+<p>Je prendrai un exemple dans <i>l'Ami Fritz</i>. Le repas
+que l'on sert au premier acte nécessite un grand
+nombre d'accessoires, qui ont chacun une certaine
+importance, les uns parce qu'ils ont un rapport avec le
+texte, les autres parce qu'ils servent à des combinaisons
+scéniques. Il faut donc observer la loi de proportion.
+La nappe, sur laquelle l'attention des spectateurs
+est formellement appelée, doit être d'une
+imitation beaucoup plus parfaite que les autres parties
+du service. Les détails du repas ne doivent pas être
+traités tous avec le même soin, ni atteindre le même
+degré de fini, car ils ne sont pas tous destinés à faire
+également illusion. La fumée qui s'échappe de la soupière
+répond par la perfection d'imitation au jeu de
+scène qui ouvre le repas et sur lequel l'attention du
+spectateur est appelée et maintenue pendant un certain
+temps. Mais, après la soupe, toute la suite du repas
+est composée d'accessoires de théâtre, qui sont
+bientôt relégués au deuxième et troisième plan d'importance
+par la marche de l'action théâtrale. Si nous
+nous transportons dans un autre théâtre, à la Gaîté,
+par exemple, nous verrons qu'au premier tableau de
+<i>la Charbonnière</i>, pièce dans laquelle la mise en scène
+occupait le premier rang, la loi de proportion était
+cependant observée et exactement de la même façon,
+dans la disposition du banquet des fiançailles. La
+règle est générale et on en trouvera l'application dans
+toute mise en scène bien conçue. C'est ainsi que sont
+réglés le repas de don César au quatrième acte de
+<i>Ruy Blas</i>, celui d'Annibal et de Fabrice dans <i>l'Aventurière</i>,
+et celui de l'oncle et du neveu dans <i>Il ne
+faut jurer de rien</i>. Si j'ai choisi comme exemple un
+repas de théâtre, c'est que la mise en scène en est
+toujours périlleuse. Il ne faut insister que sur les
+détails qui ont un lien étroit avec l'action; dès que
+l'attention du public se détourne vers quelque autre
+objet, il faut que le repas s'efface et prenne fin. D'ailleurs
+l'observation du temps exact n'est jamais nécessaire
+au théâtre. Comme dans la vie réelle, le
+spectateur perd la notion du temps dès que son attention
+est détournée; il perd alors de vue ce concept
+abstrait pour lequel il ne possède pas d'unité de mesure
+absolue.</p>
+
+<p>C'est cette loi de proportion qui permet de simplifier
+le matériel figuratif, en ne se préoccupant que
+des principaux objets qui le composent et en traitant
+les autres beaucoup plus sommairement et même en
+les reléguant parmi la partie décorative. Ainsi, si
+quelques livres d'une bibliothèque sont destinés à
+jouer un rôle spécial, à être déplacés et replacés, ils
+devront réellement figurer sur un rayon, mais il ne
+sera pas nécessaire que les autres parties de la
+bibliothèque soient composées de livres véritables. Des
+dos de volumes peints sur des rayons également
+peints constitueront une imitation suffisante. C'est ce
+que beaucoup de spectateurs ont pu observer au
+second acte du <i>Marquis de Villemer</i>. Dans un trophée
+d'armes, toutes n'auront pas besoin d'être réelles,
+si toutes ne doivent pas éveiller une égale attention
+dans l'esprit du public.</p>
+
+<p>Cette loi de proportion est souvent difficile à appliquer
+avec sagacité et montre avec quel soin préalable
+il faut faire le départ de tout ce que doit comprendre
+la partie décorative et de tous les objets qui
+doivent composer le matériel figuratif. Cette loi empêche
+la mise en scène de dégénérer en une exhibition
+inutile ou encombrante et maintient les yeux du
+spectateur sur les objets qui ont une réelle importance.
+Un habile directeur de théâtre arrive ainsi à
+produire une illusion parfaite en ne cherchant la perfection
+d'imitation que pour les objets qui doivent
+fixer l'attention du spectateur. Quand, par exemple,
+on examine à ce point de vue la décoration du premier
+acte des <i>Rantzau</i>, on remarque tout d'abord une
+grande abondance dans l'ensemble décoratif. L'impression
+de l'intérieur du vieil instituteur alsacien est
+très vive; rien n'y manque de ce qui peut nous raconter
+l'histoire de sa vie de famille et de travail,
+depuis le berceau jusqu'à la bibliothèque et aux collections
+de papillons. Mais ce n'est là qu'une impression
+générale due au premier aspect. Sitôt que l'oeil
+examine la mise en scène pour en tirer une induction
+sur le développement de l'action, tout rentre dans la
+décoration peinte; et le matériel figuratif ne se trouve
+en réalité composé que d'un très petit nombre d'objets.
+L'exécution des décorations est donc précédée
+d'un travail très délicat où le goût et la science de
+composition ont également leur part.</p>
+
+<h3>CHAPITRE XX</h3>
+
+<p>De la loi d'apparence.&mdash;De l'usage des lorgnettes.&mdash;Au théâtre,
+le sens du toucher ne s'exerce jamais.&mdash;Seules les sensations
+optiques sont directes.&mdash;Le théâtre ne nous doit que des
+apparences.&mdash;Des costumes et des toilettes des actrices.</p>
+
+<br>
+<p>La loi d'apparence est d'un genre différent et a une
+portée tout autre. Elle est basée sur ce fait important
+que, dans les beaux-arts, sur les cinq sens que
+nous possédons, deux ne sont jamais exercés, ce sont
+le goût et l'odorat, et qu'au théâtre sur les trois sens
+artistiques, la vue, l'ouïe et le toucher, deux seulement
+sont appelés à jouer un rôle. Les sensations
+tactiles ne figurent que comme des sensations ordinairement
+associées à des sensations optiques, et la
+sûreté de nos appréciations est au théâtre constamment
+mise en défaut par la distance. Sans doute la
+plupart des spectateurs sont armés de lorgnettes qui
+comblent en partie cette distance, mais il n'y a pas à
+s'arrêter à cette objection; car, s'il y a un fait certain,
+c'est que la lorgnette est destructive du plaisir
+théâtral, puisqu'elle a pour effet de rompre l'illusion
+que l'on a eu quelquefois tant de peine à produire. La
+lorgnette est nécessaire pour corriger une infirmité
+de la vue et même de l'ouïe; pour satisfaire un goût
+plastique, s'il s'agit de la beauté des actrices, ou, à
+un point de vue plus spécial, pour étudier les jeux de
+physionomie d'un acteur. En dehors de ces quelques
+cas, je considère la lorgnette comme essentiellement
+contraire au plaisir purement artistique que nous
+allons chercher au théâtre. Ce point écarté, je reviens
+à la loi d'apparence.</p>
+
+<p>Si nous étalons devant nos yeux, à une distance
+assez faible pour que nous puissions saisir les détails
+des objets, un morceau de marbre, de pierre, d'ivoire,
+de bois, de carton ou de toile, de soie, de velours,
+nous remarquerons que la vue de ces différents objets
+éveille en nous une foule de sensations tactiles qui,
+même sans que nous les éprouvions directement, nous
+sont absolument indispensables pour formuler un jugement
+sur la nature réelle des objets. Il semble que
+nous les touchions, et si nous les touchions réellement
+les sensations éprouvées seraient plus fortes,
+mais nullement différentes de celles que la vue avait
+suffi à déterminer en nous. Or, au théâtre, le tact ne
+peut pas s'exercer, et la distance est toujours assez
+grande pour que les sensations tactiles associées aux
+sensations optiques soient excessivement faibles, car
+ce ne sont que des réminiscences. La distance, en
+effet, ne nous permet pas d'apprécier le poli du marbre,
+la transparence de l'ivoire, la qualité fibreuse du
+bois, la trame soyeuse des étoffes, non plus que l'habileté
+du tissage ou du brochage. Nos sensations
+optiques se réduisent au coloris des objets, aux relations
+de tons entre les ombres et les lumières et à la
+nature plus ou moins brillante ou mate des reflets.</p>
+
+<p>Nous ne jugeons donc, au théâtre, des objets que
+par leur aspect extérieur. Par conséquent, pour que
+notre illusion soit suffisante, le théâtre ne nous doit
+que des apparences. A quoi servirait-il de nous montrer
+une colonne de marbre, si une colonne de carton
+peint nous produit l'effet du marbre? A quoi bon recouvrir
+des meubles d'une étoffe coûteuse, si une
+étoffe plus grossière produit un effet analogue? Du
+bois blanc habilement peint ne suffira-t-il pas à représenter
+à nos yeux le meuble le plus précieux?
+Qu'on le remarque, ce n'est pas là le résultat d'une
+convention préalable, conclue entre le décorateur et
+le public. Le théâtre nous donne absolument tout ce
+qu'il nous doit, des sensations optiques exactes; et
+comme nous ne pouvons contrôler ces sensations par
+le toucher, il n'a pas à se préoccuper d'une éventualité
+qui ne se produira pas. Un directeur inintelligent
+pourrait seul avoir la fantaisie de satisfaire un sens
+qui au théâtre ne s'exerce jamais. On en a vu des
+exemples, et jamais l'effet n'a répondu à l'attente.
+Seule, la ruine est au bout de ces essais aussi inutiles
+qu'extravagants. D'ailleurs, c'est précisément
+parce que la mise en scène est une fiction qu'elle est
+un art.</p>
+
+<p>Les costumes, eux aussi, devraient obéir à la loi
+d'apparence. On en tient compte, sans doute, dans
+une certaine mesure, les hommes surtout, car les
+femmes y résistent ou plutôt se révoltent contre elle.
+Mais est-ce bien aux actrices qu'il faut reprocher leurs
+excès de toilette? N'y a-t-il pas de la faute du public?
+Voyez dans une salle de spectacle toutes les lorgnettes
+se diriger sur l'actrice qui entre en scène, l'environner,
+la dévisager, la passer en revue dans toutes les
+parties de sa personne, examiner les mille détails de
+sa toilette, signer sa robe du nom du plus habile faiseur,
+faire l'inventaire et l'estimation de ses diamants
+et de ses dentelles. Du moment que le spectateur modifie
+les conditions de l'optique théâtral, l'actrice est-elle
+bien coupable de violer la loi d'apparence? Notez
+que ces superbes toilettes, si véritablement belles et
+luxueuses quand on les détaille au grossissement de
+la lorgnette, sont très souvent d'un très médiocre effet
+quand on les regarde à l'oeil nu, c'est-à-dire quand on
+les replace dans les conditions optiques qui conviennent
+au théâtre. C'est que l'art de la toilette à la ville
+obéit à de tout autres lois que l'art de la toilette à la
+scène. La toilette de ville est soumise de très près à
+la vue et à la possibilité du toucher; la toilette de
+théâtre n'est faite que pour nous procurer une satisfaction
+du sens de la vue, affaibli par la distance. En
+sculpture et en peinture, une oeuvre destinée à être
+regardée à une distance de trente mètres est d'un travail
+absolument différent de celle qui doit être vue à
+une distance de trois ou quatre mètres. Il en est de
+même de la toilette des actrices: un costume de théâtre
+doit, pour produire le même effet qu'un costume
+de ville, être traité différemment et exige des étoffes
+différentes qui fassent des plis plus larges et plus amples,
+et qui par conséquent soient d'une autre qualité.
+En outre, les tons doivent être plus francs et
+choisis en vue de l'éclairage spécial des théâtres; les
+ornements doivent être d'un dessin plus simple et
+d'une plus grande sobriété de détails. C'est souvent
+par des moyens contraires qu'on obtient des effets
+analogues. La même toilette ne peut également plaire
+le jour dans le monde et le soir au théâtre; elle ne
+peut non plus satisfaire également deux spectateurs
+dont l'un la détaille à l'aide de la lorgnette et l'isole
+ainsi de l'ensemble de la mise en scène, et dont l'autre
+se contente de la regarder dans la perspective
+théâtrale. Une actrice intelligente ne saurait hésiter.
+Mais le moyen le plus sûr de soumettre les actrices
+aux conditions esthétiques de l'art de la mise en scène
+serait de ne pas leur faire supporter les frais de leur
+toilette. Elles y gagneraient assurément, ainsi que les
+convenances artistiques. La différence que l'on a établie
+entre ce qu'on appelle le costume de théâtre et
+la toilette de ville est absurde et contraire à la vérité
+artistique. Au théâtre, il n'y a pas de toilettes de
+ville, il n'y a que des costumes de théâtre. Si la direction
+ne consent pas à payer tous les costumes, au
+même titre qu'elle fait les frais des décors et des accessoires,
+c'est elle qui est en partie responsable des fantaisies
+ruineuses que se permettent les actrices.
+Toutefois, parmi les causes de ce luxe exagéré, une
+des plus difficiles à détruire est précisément le goût
+de la société actuelle, je ne dirai pas pour la toilette,
+ce qui a existé de tout temps, mais pour la diversité
+de la toilette. Dans chaque mode générale chaque
+femme se taille une mode particulière; et les femmes
+de théâtre, dans la position en vue qu'elles occupent,
+sont excusables de chercher à faire preuve d'un goût
+personnel dont les spectatrices cherchent à découvrir
+la caractéristique, souvent dans un but avoué d'imitation.</p>
+
+<h3>CHAPITRE XXI</h3>
+
+<p>Rapports de la mise en scène avec l'espace et le temps,&mdash;<i>Les
+Danicheff</i> et <i>l'Oncle Sam</i>.&mdash;Du vrai et du vraisemblable.&mdash;De
+la couleur locale.&mdash;Prédominance des traits généraux.&mdash;Les
+romantiques.&mdash;<i>Le Cid</i> et <i>Bajazet</i>.&mdash;Le théâtre de
+Victor Hugo.</p>
+<br>
+
+<p>L'esprit est relativement au temps dans les mêmes
+conditions que la vue relativement à la distance. L'espace
+et le temps sont d'ailleurs deux concepts corrélatifs
+qui ne peuvent s'expliquer l'un sans l'autre. On
+peut donc dire qu'une pièce dont l'action se déroule
+dans un milieu très éloigné de celui où nous vivons,
+présente les mêmes difficultés de représentation
+qu'une pièce dont l'action a été placée à une époque
+de beaucoup antérieure à la nôtre. Néanmoins, il ne
+serait pas juste de dire simplement que dans ces deux
+cas la difficulté est multipliée par la distance ou par le
+temps. Il est, en effet, nécessaire de tenir compte de la
+connaissance que nous avons de ce milieu ou de cette
+époque, et des rapports que les idées, les moeurs,
+les costumes peuvent avoir avec les nôtres. Les États-Unis,
+par exemple, quoique plus distants de nous que
+certains pays des bords du Danube, nous offriraient
+des difficultés de mise en scène beaucoup moins
+grandes. De même l'histoire, les idées, les moeurs de
+l'Athènes de Périclès nous sont plus familières que
+celles des premiers siècles de notre ère, et même que
+celles de nos ancêtres directs.</p>
+
+<p>Il n'y a donc rien d'absolu dans les difficultés que
+le temps ou la distance offre à la mise en scène. C'est
+le plus ou moins d'instruction du spectateur, l'étendue
+de son savoir et l'ampleur de ses informations qui indiquent
+le point de vraisemblance auquel nous devons
+nous efforcer d'atteindre. Depuis un certain nombre
+d'années, les oeuvres traduites des romanciers russes
+nous ont fait connaître dans leurs détails les moeurs de
+la Russie, et nous ont initiés à des idées assez différentes
+des nôtres; aussi a-t-on pu, dans <i>les Danicheff</i>,
+intéresser le public français à un drame dont l'action
+n'aurait pu se dérouler dans le milieu où nous sommes
+habitués de vivre, et l'on a pu arriver à une représentation
+suffisamment exacte de moeurs, d'idées et de sentiments
+dans lesquels nous ne serions pas entrés il y a
+cinquante ans. Dans <i>l'Oncle Sam</i>, c'est la vie et, disons
+le mot, l'excentricité américaine qui ont été produites
+sur le théâtre, et la mise en scène a pu se rapprocher
+de la vérité relative par la connaissance que possède
+ou que croit posséder le public français de ce caractère
+américain qui est celui d'un type nouveau dans l'humanité
+moderne. Mais qu'il s'agisse de monter un
+drame dont l'action se déroulerait en Turquie, on
+éprouvera des difficultés presque insurmontables. Ce
+qu'on appelle la couleur locale serait dans ce cas-là
+beaucoup plus nuisible qu'utile, car elle serait sans
+doute en opposition avec l'idée que le public en général
+se forme des moeurs turques et du mystère qui entoure
+la vie privée des femmes. Tout le travail d'approximation
+que serait tenté de faire l'auteur laisserait le
+public froid et incrédule.</p>
+
+<p>Ce que nous cherchons dans le théâtre, en dépit de
+l'école réaliste, qui a absolument tort sur ce point,
+c'est une image des idées acquises et enregistrées par
+notre esprit; c'est le spectacle de passions analogues
+à celles qui pourraient nous agiter. Le théâtre est
+donc en quelque sorte fondé sur le transport de nos
+propres états de conscience dans les personnages du
+drame. Tout ce qui n'est pas concevable pour nous-mêmes
+n'est ni vrai ni vraisemblable à nos yeux.
+Tout le monde sait combien il nous est difficile, pour
+ne pas dire impossible, de concevoir des êtres ayant un
+sixième, un septième, un huitième sens, ou des corps
+ayant moins ou plus de trois dimensions. Il en est de
+même des idées: il nous est impossible de concevoir
+chez un autre des idées que nous ne concevons pas
+en nous. On peut en donner un exemple historique
+frappant. Supposons qu'un poète nous représente Périclès
+pleurant sur le tombeau du dernier de ses fils.
+Certes ce sera un spectacle touchant si nous ne voyons
+en lui qu'un père, en tout semblable à nous, se lamentant
+sur la perte d'un fils bien-aimé. Mais si l'auteur
+s'avise de faire de l'archéologie morale et veut nous
+intéresser au chagrin particulier qu'a ressenti Périclès
+à la pensée que son tombeau et ceux de tous les Alcméonides
+seraient désormais privés des honneurs et
+des rites héréditaires, il est certain que le chagrin de
+ce grand homme, démesurément grossi d'un trouble
+superstitieux que nous ne concevons plus, nous paraîtra
+purement oratoire et ne nous inspirera aucune
+sympathie, par la raison bien simple que ce sont des
+sentiments qui se sont éteints en se transformant et
+qui n'ont aujourd'hui aucune prise sur notre coeur.</p>
+
+<p>Ce que nous venons de dire des sentiments et des
+idées exprimées par le drame est également vrai de
+la mise en scène. Oserait-on, par exemple, dans la
+représentation d'un drame oriental, étaler à nos yeux
+cet amalgame étrange d'objets européens et d'objets
+asiatiques qui dépare la vie des plus grands seigneurs,
+ce mélange bizarre des modes séculaires de Constantinople
+et des modes les plus vulgaires de Paris? De
+pareilles disparates, qui sont fréquentes dans la vie
+orientale telle que l'a faite le cosmopolitisme moderne,
+nous choqueraient à ce point que nous ne pourrions
+en supporter la vue. Elles seraient, en effet, en contradiction
+avec la représentation que notre imagination
+nous fait de la vie orientale, et c'est cette représentation-là
+que nous doit le metteur en scène. La couleur
+locale n'a de prix que lorsque c'est celle-là même que
+peut imaginer le spectateur. Si on s'ingéniait à monter
+un drame chinois, se déroulant par exemple à
+Pékin, il est clair que ce qu'il y aurait de plus simple
+serait de nous montrer des kiosques, des arbres, des
+Chinois et des Chinoises de paravent, car ce sont
+ceux-là seulement que nous connaissons et qui ont
+à nos yeux le plus pur caractère chinois. Or, tout ce
+qui nous est étranger est, à un degré quelconque, un
+peu chinois pour nous.</p>
+
+<p>Si donc on se demande quelle est la règle générale
+qui doit présider à la mise en scène d'une pièce dont
+la difficulté de représentation provient de la distance
+ou du temps, nous dirons que cette règle consiste
+dans la prédominance des traits généraux sur les
+traits particuliers, aussi bien dans les idées et dans
+le langage, ce qui est du domaine du poète, que dans
+la décoration, dans le matériel figuratif et dans les
+costumes, ce qui rentre dans le domaine du metteur
+en scène. Quelle que soit la distance ou quel que soit
+le temps, d'ailleurs, on descend du général au particulier
+en proportion de la connaissance que nous possédons
+du milieu représenté. En tout cas, il faut avoir
+le courage de répudier toute manifestation inutile et
+par conséquent inopportune de la couleur locale. Le
+romantisme en a singulièrement abusé, et c'est précisément
+cet abus qui est cause que les pièces d'il y a
+cinquante ans ont si vite vieilli et sont aujourd'hui
+singulièrement démodées. C'est que précisément ce
+qu'on appelle la couleur locale est plus qu'on ne pense
+une question de point de vue. Nous n'avons jamais
+qu'une notion imparfaite de ce qui est éloigné de nous
+par le temps ou par la distance, et ce que nous croyons
+être une vérité absolue n'est jamais qu'une vérité relative,
+fondée précisément sur nos goûts, sur nos idées,
+sur nos vues actuelles. On a abusé à un certain moment
+du moyen âge et de la chevalerie; or, ce qu'en
+1830 on croyait être, soit le langage, soit l'esprit du
+moyen âge, n'est aujourd'hui à nos yeux que le langage
+et l'esprit de 1830. Nous voyons le passé sous
+un angle différent. Si donc, à cette époque, on s'était
+contenté de marquer le moyen âge de traits généraux,
+ceux-ci auraient conservé le privilège de nous le rendre
+à peu près tel que nous pouvons encore le concevoir
+aujourd'hui; mais ce sont les traits particuliers
+qui ont gâté le portrait et lui donnent maintenant un
+certain air de caricature.</p>
+
+<p>N'est-ce pas, en effet, ce défaut, joint à l'abus du
+pittoresque et de l'antithèse, qui déjà, du vivant
+même de Victor Hugo, nuit à l'oeuvre dramatique du
+poète, en dépit de l'imagination poétique qu'on admire
+dans <i>Hernani</i>, cette oeuvre rayonnante de jeunesse
+et de passion, en dépit de la perfection littéraire à
+laquelle atteint le style de <i>Ruy Blas</i>. Au contraire,
+<i>le Cid</i> et <i>Bajazet</i> ont-ils vieilli? Ils n'ont pas aujourd'hui
+une ride de plus qu'au jour où ils ont paru sur
+la scène. <i>Le Cid</i> a par lui-même un effet représentatif
+considérable, mais Corneille ne s'est pas abandonné
+à la couleur locale; ses héros sont marqués de traits
+humains plus que particulièrement espagnols, sauf en
+ce qui concerne l'honneur. Sans doute l'enflure du
+style cornélien ne correspond plus à notre goût actuel,
+mais elle est corrigée par la franchise de l'accent et
+par la beauté morale des situations, sur laquelle la
+recherche du pittoresque n'empiète jamais. Quant à
+<i>Bajazet</i>, qui ne devrait jamais quitter pour longtemps
+le répertoire de la Comédie-Française, et que je ne puis
+jamais relire sans une profonde émotion esthétique,
+il devra son éternelle jeunesse à la prédominance des
+traits généraux sur les traits particuliers, ce qui est
+remarquable dans un sujet qui aurait comporté facilement
+un abus d'effets représentatifs, tirés de la vie
+orientale et des mystères qui planent sur les drames
+des harems, abus dans lequel ne manquerait peut-être
+pas de tomber un auteur moderne.</p>
+
+<p>Quelle que soit la prédilection que j'éprouve personnellement
+pour Racine, je ne crois cependant pas
+que l'on puisse dire que Corneille et Racine aient été
+de plus grands poètes que Victor Hugo. Si donc ce
+n'est pas dans l'inégalité de leur génie poétique que
+gît la différence de vitalité de leurs oeuvres dramatiques,
+il faut en faire remonter la cause à un excès
+de richesse dans l'imagination de Victor Hugo, qui l'a
+entraîné à un abus perpétuel d'effets uniquement
+représentatifs et à une recherche purement épique du
+pittoresque et de la couleur locale. Dans les préfaces
+ou les notes qui accompagnent ses pièces imprimées,
+Victor Hugo se fait un mérite d'avoir puisé une
+foule de traits particuliers, peu connus, dans tel ou
+tel auteur espagnol ou anglais; ce serait, en effet, un
+mérite pour un historien, mais ce n'en est pas un
+pour un poète dramatique. Ce que celui-ci doit au
+public, ce sont des êtres purement humains, uniquement
+revêtus, s'ils sont étrangers, de traits généraux
+suffisants à les faire reconnaître pour tels. Ajoutons
+d'ailleurs, pour être juste, qu'une aussi vaste imagination,
+nuisible au poète dramatique, est l'essence
+même du génie du poète épique; et Victor Hugo en
+est encore ici un illustre exemple, car le livre de <i>la
+Légende des siècles</i> est un chef-d'oeuvre, auquel rien
+ne peut être comparé dans la littérature française non
+plus que dans les littératures étrangères.</p>
+
+<p>Si donc, pour en revenir à l'objet de ce chapitre, il
+s'agit de représenter un milieu éloigné du nôtre par
+la distance ou le temps, il sera toujours sage de se
+renfermer dans une mise en scène sobre et très simple,
+de se contenter d'une couleur locale discrète et
+modérée, d'éviter la recherche des effets trop spéciaux
+au milieu représenté, enfin de ne marquer l'oeuvre
+que des traits particuliers nécessités formellement
+par le texte lui-même. Les costumes doivent produire
+un effet d'ensemble, avoir ce caractère commun que
+nous attribuons soit à un pays, soit à une époque,
+ne pas présenter de recherches inutiles d'originalité;
+car le public n'entre que très difficilement dans les
+raisons des modes des anciens ou des étrangers, puisque
+ses goûts sont aujourd'hui totalement différents.
+Mais nous touchons là à un autre ordre d'idées qui a
+besoin de quelques développements.</p>
+
+<h3>CHAPITRE XXII</h3>
+
+<p>Vanité de toute recherche archéologique.&mdash;Des différents styles.&mdash;Les
+costumes du <i>Misanthrope</i>.&mdash;Le temps efface les traits
+particuliers.&mdash;Formation des types artistiques.&mdash;Destructibilité
+de la mise en scène.&mdash;Nécessité de démonter les
+oeuvres classiques.&mdash;Des reprises.&mdash;<i>Antony</i>.&mdash;La mise en
+scène est une création artistique.&mdash;Erreur de l'école réaliste.</p>
+<br>
+
+<p>Tout ce qu'il y a de spécial et de circonstanciel
+dans les milieux différents de celui où nous vivons
+nous échappe à peu près complètement. Si, pour
+prendre un exemple frappant, nous revenons un
+instant à la Chine, qui est par excellence un pays excentrique
+par rapport à l'Europe, on peut affirmer que
+nos yeux ne sont pas formés à remarquer les différences
+d'usages, de moeurs et de costumes qui caractérisent
+les diverses époques de son histoire. De telle
+sorte que, sur un million de spectateurs, il n'y en aurait
+probablement pas un qui fût susceptible de saisir,
+à mille ans près, des différences dans les modes chinoises.
+Un tel exemple est de nature, il semble, à
+nous rendre légèrement sceptiques relativement à la
+valeur de la couleur locale. Et, en y réfléchissant, on
+peut se demander si nos connaissances sont beaucoup
+plus étendues en ce qui concerne toute l'Asie,
+l'Afrique, l'Égypte, la Grèce elle-même, ainsi que
+Rome et surtout les premiers siècles de notre propre
+histoire.</p>
+
+<p>Tout ce qui s'éloigne de notre expérience actuelle
+perd peu à peu toute précision, et même de sa vraisemblance,
+tellement que si on faisait passer devant les
+yeux d'un homme de soixante ans une suite chronologique
+de gravures représentant les modes qu'ont depuis
+sa naissance successivement adoptées ses contemporains,
+il ne les reconnaîtrait pas pour la plupart et
+en regarderait quelques-unes comme imaginées après
+coup et tout à fait invraisemblables. C'est pourquoi,
+dans la mise en scène d'une pièce dont l'action se déroule
+dans un autre temps, toute recherche trop précise
+d'archéologie, c'est-à-dire portant sur un trop
+grand nombre de détails, est non seulement inutile,
+mais contraire à la vraisemblance, et n'a pas par conséquent
+un caractère incontestable de vérité. Sans
+doute, s'il s'agit du passé de notre propre race, nous
+posséderons un ensemble de connaissances plus certaines
+que s'il s'agissait d'un peuple étranger, même
+contemporain. Un grand nombre de spectateurs sont
+aptes à distinguer entre eux, tant sous le rapport de
+la décoration et de l'ameublement que sous celui des
+costumes, les styles Louis XIII, Louis XIV, Louis XV et
+Louis XVI; mais combien peu sauraient établir des
+différences dans les modes diverses qui ont pu régner
+pendant le cours de ces grandes époques. Le public ne
+se choque pas de différences qui, pour des contemporains,
+eussent été monstrueuses. C'est ainsi qu'en
+1878, à la Comédie-Française, on a repris <i>le Misanthrope</i>
+avec les costumes faits en 1837 pour une représentation
+de gala à Versailles et qui sont à la mode
+de la minorité de Louis XIV, bien que <i>le Misanthrope</i>,
+qui date de 1666, eût toujours été joué jusqu'alors
+en habits carrés de la seconde moitié du
+siècle. Nous, hommes du XIXe siècle, qui nous piquons
+d'exactitude, souvent plus que de raison, en sommes-nous
+choqués? Et d'ailleurs, combien de spectateurs
+songent à comparer la date des costumes avec celle
+de la pièce? La plupart ignorent sans doute que les
+costumes du <i>Misanthrope</i> peuvent faire question.</p>
+
+<p>Mais bien mieux, pendant qu'à la Comédie-Française,
+on joue <i>le Misanthrope</i> en manteaux courts, on
+continue à le jouer à l'Odéon en habits carrés. Toutefois,
+comme l'exemple est contagieux, un des acteurs
+a eu l'idée de jouer le rôle d'Acaste en manteau,
+comme rue de Richelieu, tandis que tous les autres
+personnages conservent l'habit carré. Or, bien peu de
+spectateurs s'aperçoivent de ce qu'il y a de disparate
+dans ce mélange de modes qui ne sont point de la
+même époque. Cependant, nous serions choqués si
+on introduisait dans une comédie contemporaine en
+habits noirs un personnage habillé à la mode de 1830.
+C'est qu'avec le temps, on ne s'attache qu'aux caractères
+généraux et qu'on néglige les différences, pourtant
+considérables, qui naissent de la comparaison
+des traits particuliers.</p>
+
+<p>Il va de soi que l'idée qui se forme en nous des
+costumes d'une époque est d'autant plus générale
+qu'elle repose sur un plus grand nombre d'exemplaires
+pris, soit dans un même temps, soit dans des
+temps successifs. Cette idée, d'ailleurs, naît en nous,
+comme toute idée, par la réunion des caractères
+communs qui nous frappent dans ce grand nombre
+d'exemplaires. Il suit de là que l'idée que nous avons
+du style d'une époque, que nous avons traversée, est
+générale et non particulière, et que, lorsqu'il s'agit de
+mise en scène, nous devons réaliser dans la décoration,
+dans l'ameublement et dans les costumes cette idée
+générale qui est seule intelligible pour notre esprit
+et qui, seule, est pour nous la vérité. En outre, on
+peut remarquer que les idées particulières des contemporains,
+se changeant peu à peu en idées de plus
+en plus générales à mesure que leur point de départ
+s'enfonce dans les brumes du passé, il arrive un moment
+où elles se fixent dans des types généraux
+désormais invariables, au moins dans les prévisions
+actuelles, et auxquels nous devons rapporter tout ce
+que nous créons aujourd'hui dans le but de représenter
+telle ou telle époque passée. Ce sont donc, dans
+ce cas, ces types généraux et invariablement fixés dont
+le théâtre nous doit la représentation fidèle, puisque
+eux seuls répondent aux formes que le temps a imposées
+à nos idées. Il y a donc un degré d'exactitude
+au delà duquel la mise en scène deviendrait non seulement
+antithéàtrale, mais même antiartistique. Une
+pièce qu'on exhumerait au bout de cinquante ans,
+dans les mêmes décorations et avec les mêmes costumes
+qu'à sa première représentation, nous ferait
+l'effet d'une véritable caricature; car, en bien des
+points, elle pourrait se trouver en contradiction avec
+les types que le temps aurait formés dans notre esprit.</p>
+
+<p>Ce qui précède nous amène donc à deux conséquences
+importantes. La première est que, lorsqu'une
+pièce a fourni sa carrière et qu'on n'en peut prévoir
+une reprise prochaine, il est désirable de détruire la
+mise en scène. C'est d'ailleurs, lorsqu'une pièce quitte
+l'affiche après avoir épuisé son succès, l'effet de l'usure
+naturelle des choses. On ne peut emmagasiner à l'infini
+des décors dont on ne prévoit pas l'utilité prochaine,
+et dont quelques-uns peuvent être fatigués et
+détériorés par l'usage. Il en est de même des costumes.
+La mise en scène se trouve donc détruite <i>ipso facto</i>.
+La seconde conséquence est que, lorsqu'on reprend
+une pièce depuis longtemps disparue de l'affiche, il
+n'y a pas lieu de reproduire identiquement la mise
+en scène primitive.</p>
+
+<p>Sur le premier point, on pourrait s'imaginer que la
+règle ne s'impose point au répertoire classique, tragédies
+et comédies, que la mise en scène en est immuable
+et si bien établie qu'on n'y puisse espérer faire
+aucun changement. Ce serait une erreur de penser
+ainsi d'autant que, par suite de la révolution qui,
+vers la fin du siècle dernier, a modifié l'art des décorations
+et des costumes, la mise en scène de nos chefs-d'oeuvre
+classiques est toute moderne. Elle a pu varier
+et, en effet, elle a souvent varié et variera encore. S'il
+s'agit de pièces grecques ou romaines, il est d'ailleurs
+évident que le point de vue d'où on a successivement
+jugé l'antiquité s'est fréquemment déplacé, et que la
+même représentation ne pourrait satisfaire les spectateurs
+actuels, après avoir satisfait ceux des deux derniers
+siècles. Si donc il y a des traditions en ce qui
+concerne le jeu et la diction des acteurs, il n'en saurait
+être de même des décorations et des costumes.
+En outre, les changements d'acteurs finissent par
+nécessiter une nouvelle mise au point. Le goût du
+public, variable d'une génération à l'autre, se lasse
+peu à peu du même spectacle, et il lui semble, à
+tort ou à raison, qu'en introduisant quelque variété
+dans l'appareil théâtral, on pourra se rapprocher d'un
+idéal qu'en fait on n'atteint jamais.</p>
+
+<p>Ces diverses raisons font donc une loi de ne pas
+laisser les oeuvres classiques s'éterniser dans le même
+état représentatif. Après les avoir fait figurer un an
+ou deux au répertoire courant, il est bon de les démonter
+complètement pour la plupart, et d'attendre
+quelque temps avant d'en faire une reprise.</p>
+
+<p>D'ailleurs le procédé qui consiste à renouveler, les
+rôles un à un, soit par le moyen de doublures, soit
+en utilisant les nouvelles acquisitions du théâtre, est
+utile s'il ne s'agit que de remédier à un accident imprévu
+ou de favoriser les débuts d'un acteur; mais en
+soi il est mauvais, parce qu'il porte le trouble dans un
+ensemble habilement combiné, et parce qu'il ne permet
+pas de plus larges corrections qu'autorise seule
+une nouvelle mise en scène. C'est ainsi qu'à l'heure
+actuelle il me paraît nécessaire de retirer <i>Phèdre</i> du
+répertoire de la Comédie-Française (nous en verrons
+plus loin les raisons), et d'attendre un certain temps
+avant d'en faire une reprise étudiée.</p>
+
+<p>S'il s'agit, non plus de pièces grecques ou romaines,
+mais d'une oeuvre dramatique dont le sujet a été pris
+dans le monde contemporain de l'époque où elle a
+paru pour la première fois à la scène, il faut distinguer
+si l'oeuvre est ancienne ou moderne. Les pièces
+qui datent d'une époque de l'histoire pour laquelle le
+temps a fait son office, en créant des types généraux
+qui sont aujourd'hui à peu près fixes, sont plus faciles
+à monter parce que déjà ces types ont été réalisés sur
+la scène et que d'autres arts, la peinture, la gravure
+et la sculpture, en ont en quelque sorte vulgarisé la
+connaissance. On a vu cependant, par l'exemple que
+nous avons cité du <i>Misanthrope</i>, qu'il y a place, même
+dans ces cas-là, pour des écarts considérables.</p>
+
+<p>La difficulté est quelquefois plus grande pour des
+oeuvres modernes, dans lesquelles il faut précisément
+réaliser pour la première fois des types qui commencent
+à se former dans notre esprit, et dans lesquels
+il y a encore prédominance de traits particuliers,
+variables dans la mémoire de chacun de nous. Cette
+question a été justement agitée, récemment à propos
+de la reprise <i>d'Antony</i>. C'est le cas de remarquer
+combien il est heureux que toute mise en scène soit
+de sa nature destructible; car si par impossible on
+avait conservé celle <i>d'Antony</i> et qu'on nous l'eût remise
+aujourd'hui sous les yeux, on aurait pu sans
+doute espérer piquer jusqu'à un certain point la curiosité
+d'une partie du public, mais très certainement elle
+aurait produit un effet définitif désastreux et aurait
+été contre le but qu'on s'était proposé et qui ne pouvait
+être que celui de nous toucher et de nous émouvoir.
+Il nous aurait été impossible de prendre au sérieux
+une gravure de mode surannée; et le ridicule du
+spectacle aurait été en nous un obstacle insurmontable
+à l'épanouissement de la sympathie.</p>
+
+<p>Mais en fait la mise en scène d'<i>Antony</i> n'existait
+plus et il a fallu la recréer de toutes pièces. La difficulté
+était précisément dans le grand nombre de traits
+précis et particuliers dont, relativement à cette époque
+peu éloignée de nous, notre imagination est encore
+encombrée. Il fallait, pour le costume d'<i>Antony</i>, éviter
+le ridicule auquel il ne prêtait pas jadis et auquel il
+ne devait pas non plus prêter aujourd'hui. Il fallait
+créer, comme cela s'est fait, de soi-même et insensiblement,
+pour des époques plus anciennes, un type
+général qui eût le caractère du temps sans être le personnage
+à la mode de telle ou telle année. On devait
+donc avoir grand soin de ne pas feuilleter les gravures
+de modes, les journaux illustrés, mais de s'inspirer
+de portraits, de bustes, de gravures, c'est-à-dire, en
+un mot, d'oeuvres d'art. Leur examen collectif devait
+offrir un certain nombre de caractères communs et
+fournir les traits généraux du type à réaliser. En tout
+cas, ce dont il fallait bien se pénétrer, c'est que le costume
+d'Antony ne devait être ni une copie ni une réminiscence,
+mais une création au sens artistique du mot.</p>
+
+<p>A l'Odéon, on n'a pas fait une étude suffisamment
+artistique de la mise en scène. On a tout simplement
+modernisé le costume d'Antony en modifiant la forme
+de ses collets, de ses cols et de sa cravate; on a été
+jusqu'à lui permettre le gant Derby; on a de même
+modernisé la coiffure des femmes et trop allongé leurs
+robes. Toutefois, je reconnais qu'on a réussi à éviter
+le ridicule que n'eût pas manqué d'exciter une résurrection
+exacte des costumes de 1830. Seulement on
+n'a pas réussi, ce qui demandait un effort artistique,
+à constituer le type théâtral d'Antony.</p>
+
+<p>Ajoutons d'ailleurs que pour cette pièce tous les
+détails de mise en scène n'ont qu'une importance très
+secondaire, par la raison qu'<i>Antony</i> est un chef-d'oeuvre,
+qui restera tel au milieu des transformations
+scéniques que lui imposera le goût des générations
+successives. La postérité commence seulement pour
+cette oeuvre extraordinaire, qui est destinée tôt ou tard
+à faire partie du répertoire courant de la Comédie-Française.
+Les types et les costumes se fixeront d'eux-mêmes,
+sans qu'il soit besoin d'un travail critique
+réfléchi. Ce drame, pathétique et humain, rajeunira de
+lui-même à mesure que la société française vieillira.</p>
+
+<p>En résumé, la mise en scène est un art qui n'échappe
+pas aux conditions auxquelles sont soumis les autres
+arts. C'est une imitation visible et non déguisée de la
+nature, mais libre et synthétique, et partant créatrice,
+et qui est, par rapport aux choses et aux êtres pris
+comme modèles, ce que sont toutes nos idées par rapport
+aux objets ou aux phénomènes souvent innombrables
+qui ont contribué à les former en nous. Faire
+de la mise en scène une copie servile de la réalité
+serait d'abord une impossibilité matérielle, et ensuite,
+quand le temps est un des facteurs de la question, un non-sens
+artistique, puisqu'elle serait en perpétuelle
+contradiction avec les lentes, mais inéluctables transformations
+que les lois de l'esprit imposent à toutes
+nos idées. Enfin il faudrait que chaque objet du monde
+extérieur eût une représentation identique dans
+chaque cerveau humain. Quelques auteurs modernes
+qui se piquent d'une exactitude scrupuleuse se leurrent
+eux-mêmes, parce qu'ils ne se rendent pas compte
+que ce qu'ils prennent pour la réalité n'est qu'une
+image et qu'une interprétation de la nature, modifiable
+suivant le tempérament, la constitution physique
+et l'adaptation physiologique de chacun de nous.</p>
+
+<p>Il faut reconnaître que la réalité est en soi quelque
+chose qui échappe à la certitude humaine, et que
+pour un même objet il y a autant d'images différentes
+de cet objet que d'observateurs. Et, en effet, ce que
+nous appelons réalité n'est en fait qu'une oeuvre d'art
+qui a pour auteur l'artiste que la nature a caché au
+fond de chacun de nous. La prétention qu'a l'école
+réaliste d'être plus vraie que l'école idéaliste n'est,
+chez beaucoup de ses adeptes, qu'une infirmité intellectuelle
+qui consiste à croire les images qui se
+forment dans notre oeil plus ressemblantes que celles
+qui se forment dans l'oeil de nos semblables. Où la
+théorie réaliste ou naturaliste reprend de sa valeur et
+de son importance, c'est lorsqu'elle nous fait une loi
+de substituer la vue directe et immédiate des objets à
+leur vue indirecte et médiate, c'est-à-dire de repousser
+l'interposition, entre la nature et nous, de tempéraments
+artistiques différents de notre propre tempérament.</p>
+
+<p>Ajoutons que beaucoup de personnes restreignent
+la vérité à la particularité. Or une idée générale n'est
+pas moins vraie qu'une idée particulière; l'une s'applique
+à un plus grand nombre d'objets, l'autre à un
+plus petit nombre, voilà tout. Un décor représentant
+un paysage ne sera pas en contradiction avec la vérité
+parce qu'il laissera de côté un nombre plus ou moins
+grand de détails particuliers faciles à constater dans
+tel ou tel paysage réel. Seulement, il est une oeuvre
+artistique et correspond exactement, par son degré
+de généralité, à ce qu'est une idée dans l'ordre intellectuel.
+De même un costume de théâtre doit être une
+oeuvre d'art et nous donner l'idée du costume d'une
+époque, ce à quoi il parviendra sans être tel ou tel
+costume particulier de cette époque. C'est d'ailleurs
+là un sujet que des pages ajoutées à des pages n'épuiseraient
+pas. En ces matières, il est inutile de chercher
+à convaincre ceux qui ne se sont pas rendu
+compte de la manière synthétique dont se forment les
+idées dans leur esprit. Nous y reviendrons au surplus
+dans la suite, quand nous nous occuperons plus particulièrement
+de la mise en scène des personnages
+de théâtre.</p>
+
+<h3>CHAPITRE XXIII</h3>
+
+<p>De la représentation des oeuvres classiques.&mdash;Du plaisir théâtral.&mdash;De
+la sensation du beau.&mdash;Analyse de cette sensation.</p>
+<br>
+
+<p>J'aborde un sujet dont l'intérêt ne le cède pas à
+l'importance: la mise en scène des chefs-d'oeuvre classiques
+de la littérature française. Sujet vaste, qu'il faut
+s'empresser de limiter, en écartant autant que possible
+tout ce qui dans l'étude esthétique de ces oeuvres
+dramatiques ne se rapporte pas à la mise en scène.
+Dès les premières pages de ce volume, nous avons dit
+l'intérêt supérieur qui s'attache à la représentation
+des oeuvres classiques. Elles marquent le niveau supérieur
+où s'est élevé le génie français, ou mieux le
+point culminant qu'a pu atteindre en France l'art dramatique,
+sous sa forme la plus simple et la plus sévère.
+Pour les poètes, c'est un exemple toujours présent,
+qui domine leurs efforts, ne les laisse jamais satisfaits
+de leurs propres ouvrages et les pousse dans la voie
+indéfinie du progrès. Corneille, Racine et Molière servent
+de conscience, soyons-en sûrs, à ceux-là mêmes
+qu'enivre la popularité, et que semble aveugler le
+contentement de soi-même.</p>
+
+<p>Ces représentations ne sont pas moins salutaires
+au public; et n'auraient-elles que le mérite de former
+et de purifier son goût, d'élever et d'agrandir son
+esprit, qu'elles contribueraient ainsi à la culture générale
+des lettres, au maintien des bonnes moeurs et aux
+insensibles progrès de la civilisation. C'est surtout en
+se demandant comment les représentations classiques
+forment et épurent le goût qu'on met en évidence
+l'attrait qu'elles ont seules le privilège d'exercer et la
+raison secrète de l'empire qu'elles prennent sur ceux
+qui ont une fois senti le plaisir particulier qu'elles
+procurent. Depuis plusieurs années j'ai assisté à un
+très grand nombre de ces représentations, et c'est un
+point que je me suis efforcé d'éclaircir, en analysant
+mes propres impressions et en les comparant avec
+celles que me semblait éprouver la salle tout entière.</p>
+
+<p>Il est certain que les hommes ne vont chercher au
+théâtre que des sensations, ce qu'en un mot nous
+appelons du plaisir. Personne n'entre à la Comédie-Française
+avec la prétention de se rendre meilleur,
+de former son goût, d'élever son esprit. A cet égard
+notre amour-propre, qui souvent se contente de peu,
+nous fait juger notre esprit assez élevé, notre goût
+suffisamment délicat et nous entretient dans l'estime
+de nous-mêmes. Les salles de théâtre seraient vides
+si elles ne devaient se remplir que de personnes qu'y
+amèneraient des motifs aussi louables. Non, le mobile
+qui nous pousse au théâtre n'est pas aussi désintéressé
+qu'on le pense; nous voulons y goûter du plaisir
+dans toute la force du terme et y éprouver des sensations
+réelles, qui mettent en émoi notre organisme
+tout entier. On se tromperait d'ailleurs si on croyait
+que nous sommes ici en contradiction avec ce que
+nous avons dit dans le commencement de cet ouvrage,
+car il y a un ordre de sensations auxquelles on ne
+parvient que par un effort constant et une puissante
+application de l'esprit, et que par conséquent la
+moindre distraction empêcherait de naître en nous.</p>
+
+<p>Tous les jours il peut nous arriver d'assister à des
+comédies plus spirituelles ou plus amusantes que les
+comédies de Molière, à des drames plus intéressants
+ou plus poignants que les tragédies de Corneille et de
+Racine. On outrepasserait la vérité en voulant prouver
+que toutes les pièces le cèdent en gaieté ou en force
+dramatique aux oeuvres classiques: ce n'est pas vrai.
+Pour moi, j'avoue très humblement, m'être souvent
+beaucoup plus amusé à certaines pièces du Palais-Royal,
+du Vaudeville ou des Variétés qu'à la représentation
+des <i>Femmes savantes</i> ou du <i>Misanthrope</i>; et
+en dépit d'une rhétorique froide et gourmée il faut
+reconnaître que le rire, le fou rire même, est un plaisir
+que nous recherchons et dont il ne faut pas rabaisser
+la valeur. De même, à des drames de l'Ambigu ou
+de la Porte-Saint-Martin, j'ai éprouvé des sensations
+de pitié, de terreur ou d'anxiété beaucoup plus fortes
+que celles que m'ont jamais causées les héros ou les
+héroïnes des plus belles tragédies; et ces impressions
+ont pour nous des voluptés auxquelles nous goûtons
+avidement et qui nous arrachent des applaudissements
+et des cris. Or ce qu'il faut bien comprendre, c'est
+que les sensations que nous font éprouver les oeuvres
+classiques sont tout aussi réelles, mais qu'elles sont
+d'un autre ordre, et d'un ordre supérieur. C'est donc
+précisément leur réalité qu'il faut mettre en évidence,
+car c'est par leur réalité que ces jouissances artistiques
+ont du prix pour les hommes, les attirent et
+les sollicitent avec une force qu'elles n'auraient pas
+si elles n'avaient à leur offrir qu'un semblant de
+plaisir idéal et platonique. Or, à l'égard de cette réalité,
+il n'y a pas de doute à avoir.</p>
+
+<p>Quand commence une représentation tragique les
+spectateurs sont d'abord simplement attentifs, les uns
+parce qu'ils se disposent à un plaisir ineffable qu'ils
+connaissent, les autres par l'intuition qu'ils ont de ce
+plaisir, un certain nombre enfin par respect, par convenance
+ou même seulement par imitation. La plupart
+n'entrent que très peu dans les raisons longuement
+déduites de l'exposition et ne s'attachent que médiocrement
+aux préliminaires de l'action. Mais peu à peu
+l'intérêt s'accroît, à mesure que la passion se dégage
+et que sous le personnage historique ou légendaire
+apparaît le type humain créé et mis en scène par le
+poète, c'est-à-dire à mesure que l'art se manifeste et
+que le génie du poète, s'essayant à un jeu divin, infuse
+dans les fantômes qu'il évoque à nos yeux la vie et
+toutes les passions qui en font le charme ou l'horreur.
+Alors, pour peu que la décoration soit décente, que le jeu
+et la déclamation des acteurs s'accordent avec le texte
+poétique, il arrive un moment, une scène, une situation
+où l'art se manifeste sous sa plus parfaite expression,
+où tous les moyens si patiemment combinés, où
+tous les efforts si longuement accumulés aboutissent
+enfin, et où l'idée, arrachée de l'esprit, de l'âme et des
+entrailles du poète, se dégage de ses langes et se dresse
+à nos yeux, éclatante de vérité et toute palpitante de
+vie, belle dans sa nudité sans défauts comme l'Anadyomène
+antique. A ce moment un trouble profond et
+délicieux envahit notre être tout entier, une angoisse
+inquiète, haletante nous étreint, pareille à l'émotion
+de l'amant qui surprend un signe adoré; un
+besoin d'air et d'espace infini semble nous soulever,
+comme ces rêves qui nous donnent des ailes; puis
+à cette volupté étrange et rapide succède un attendrissement
+qui se résout en larmes, et bientôt la lassitude
+qui suit ce moment de plaisir suprême nous
+permet de mesurer la puissance de la commotion dont
+tout notre être a été ébranlé. Or cette sensation, ce
+n'est pas la pitié que nous inspire Iphigénie qui nous
+la donne, ni la double anxiété de Chimène, ni l'enthousiasme
+contagieux de Pauline, ni la rage d'Hermione;
+non, cette sensation, dont le dieu nous secoue
+après avoir secoué le poète, n'est autre chose que la
+sensation du beau, c'est-à-dire ce trouble presque superstitieux
+de stupéfaction et d'admiration qui s'empare
+de nous, lorsque nous voyons une ébauche faite
+de main d'homme se revêtir soudain des signes supérieurs
+de la vie dont la volonté divine a marqué le
+front de ses créatures.</p>
+
+<p>Cela est si vrai que cette sensation pourtant si forte
+peut être éprouvée, identique dans tous ses effets,
+aussi bien à la représentation d'une comédie de Molière
+qu'à la représentation d'une tragédie de Corneille
+ou de Racine, ce qui ne se concevrait pas si on devait
+en chercher la source dans le pathétique des
+situations, au lieu d'y voir un effet de la puissance de la
+poésie et du jaillissement de la vie, en un mot une
+manifestation du beau idéal, c'est-à-dire du beau
+conçu par l'esprit et enfermé par l'artiste dans un
+simulacre humain. C'est donc en résumé cette sensation
+réelle et tout organique qui constitue le plaisir
+particulier que nous allons demander aux oeuvres
+classiques. Si elle paraît plus intense à la représentation
+des oeuvres tragiques, c'est que celles-ci exaltent
+notre sensibilité, et, comme d'une corde plus tendue,
+nous arrachent des tressaillements plus aigus.</p>
+
+<p>Cette sensation ne se produit pas toujours, soit par
+suite de nos dispositions personnelles, soit par suite
+de celles des comédiens. Mais quand une fois on l'a
+ressentie, on en conserve un souvenir impérissable;
+on constate en soi ce goût des grandes oeuvres dont
+nombre de personnes parlent sans le connaître, et on
+se sent en possession d'un plaisir ineffable qui surpasse
+de beaucoup celui que pourraient nous procurer
+les situations dramatiques les plus émouvantes. Quand
+on s'efforce d'élever et de purifier le goût des jeunes
+gens, de leur ouvrir l'esprit, de leur faciliter l'accès
+des oeuvres immortelles qui sont la gloire de l'esprit
+humain, on travaille en définitive (que n'en sont-ils
+persuadés!) à leur procurer des plaisirs réels, des
+émotions aussi vraies, moralement et physiquement,
+que toutes celles auxquelles ils aspirent et enfin cette
+sensation du beau, qui est la jouissance suprême de
+l'être humain et la raison dernière de l'art.</p>
+
+<p>Mais les hommes, ai-je besoin de l'ajouter, sont de
+complexion différente. Aux uns, c'est la poésie qui
+procure seule cette sensation du beau; aux autres,
+c'est la peinture, à ceux-ci c'est la musique, à ceux-là
+c'est la nature. Dans le domaine littéraire, on peut la
+ressentir à l'audition ou à la lecture des oeuvres les
+plus diverses, et elle est d'ailleurs variable d'intensité.
+Si je n'ai parlé que des chefs-d'oeuvre classiques,
+c'est d'abord qu'eux seuls nous font éprouver cette
+sensation dans toute son intégrité et qu'ensuite je n'ai
+pas la prétention de juger sommairement les écrivains
+et les poètes de mon époque. Il me sera permis toutefois
+d'ajouter que j'ai éprouvé cette sensation du beau
+à la représentation (pour m'en tenir au théâtre) de la
+plupart des oeuvres d'Alfred de Musset, dont le génie
+sait découvrir et ouvrir cette source de vie dont le
+jaillissement inonde notre âme.</p>
+
+<p>Pour conclure, je dirai que c'est cette sensation du
+beau qui est la raison des représentations classiques,
+et la justification des subventions que l'État accorde
+à l'Odéon et à la Comédie-Française. Est-il un but
+plus noble que celui de convier à un plaisir aussi parfait
+et aussi pur un peuple récemment affranchi, mais
+libre, hélas! pour le mal comme pour le bien, échappé
+à la discipline avant la fin de son éducation intellectuelle
+et morale, et porté naturellement à toutes les
+satisfactions des sens? N'est-il pas à espérer que
+parmi ce peuple, ceux qui auront une fois goûté et
+apprécié un plaisir si délicat se sentiront moins entraînés
+vers des plaisirs grossiers? C'est là qu'est la
+moralité de l'art et la raison de son influence sur la
+destinée humaine et sur la marche de la civilisation.</p>
+
+<h3>CHAPITRE XXIV</h3>
+
+<p>De la mise en scène tragique.&mdash;Ce qu'elle était jadis en France.&mdash;Ce
+qu'elle était chez les Grecs.&mdash;Notre imagination seule
+crée la mise en scène tragique.&mdash;Du caractère général de la
+décoration et des costumes.&mdash;La mise en scène n'est pas
+immuable.</p>
+<br>
+
+<p>Nous savons maintenant à quoi tendent les représentations
+classiques, le but qu'elles poursuivent et
+la sensation suprême qu'elles s'efforcent de faire
+éprouver à tous les spectateurs. Sans doute, tous ne
+sentent pas le beau avec une force égale, et ne
+sont pas d'ailleurs disposés ou préparés à subir le
+joug du poète; mais par l'effet physiologique de la
+contagion, qui se produit dans toute foule humaine,
+les plus indécis et les plus tièdes sont ébranlés par le
+spectacle de l'émotion que leur donnent les plus ardents,
+et bientôt il s'établit, entre ces spectateurs de
+tout âge et de toute condition, une sorte de communion
+émotionnelle, qui fait qu'une salle tout entière fond
+en larmes au même instant ou éclate en applaudissements.</p>
+
+<p>Il y a dans toute oeuvre dramatique un ou plusieurs
+moments psychologiques où doit se produire cette commotion,
+qu'il ne faut pas confondre avec celle qui est
+due au pathétique des situations. Elle se fait souvent
+sentir dès le second acte, et il suffit d'une idée, d'un
+vers, d'un mot, d'un geste, d'un regard, pour déterminer
+ce jaillissement de vérité et de vie qui nous
+atteint en pleine âme. Mais, dans les belles oeuvres,
+ces deux commotions du pathétique et du beau se
+résolvent enfin en une seule, qui se fait sentir, en
+général, au quatrième acte, après lequel il ne reste
+plus au poète qu'à apaiser l'émotion soulevée dans
+l'âme du spectateur, à ramener l'équilibre dans son
+esprit, et à lui laisser du spectacle tragique une impression
+complète en soi, dont le souvenir est destiné
+à s'associer avec une idée de plaisir organique et de
+joie morale. Ce double souvenir, qui retentit longtemps
+au fond de nous-mêmes, nous dispose à venir de nouveau
+savourer cette sensation exquise; et cette disposition
+est précisément la marque d'un goût qui s'aiguise
+au souvenir et à l'espoir d'un plaisir, dans lequel
+se combinent également l'intelligence et la sensibilité.</p>
+
+<p>Les moments psychologiques déterminés, et ils ne
+le sont guère d'une façon certaine qu'après une suite
+de représentations, à moins que des reprises antérieures
+ne les aient traditionnellement fixés, tout doit
+concourir à faire produire au drame son plein et entier
+effet. Il arrive assez souvent que les effets attendus
+et prévus ne se manifestent pas, soit par suite de la
+défaillance d'un ou de plusieurs acteurs, soit par suite
+des dispositions du public ou de la composition de
+la salle. D'autres fois, il y a déplacement dans les
+points de plus grande intensité, par suite de la prépondérance
+inattendue que le jeu d'un acteur donne à
+l'un des personnages. En dehors du succès personnel
+que recueille cet acteur, il n'y a pas généralement
+lieu de s'en féliciter; car, si on admettait de pareilles
+transpositions, le succès des représentations serait
+abandonné au hasard. Le théâtre ne peut véritablement
+s'applaudir que lorsqu'aux moments précis les
+effets attendus se manifestent dans toute leur intégrité.
+Dans ce cas, assez fréquent d'ailleurs dans une
+troupe d'élite comme celle de la Comédie-Française,
+on sent longtemps d'avance se dessiner le succès; il
+suffit au commencement de la représentation d'une
+intonation particulièrement juste, d'un geste d'une
+saisissante précision, pour établir entre la scène et la
+salle ce courant sympathique qui électrise en même
+temps les acteurs et les spectateurs. Le jeu des acteurs
+s'assure et s'harmonise, leur voix prend des intonations
+chaudes et puissantes; ils semblent possédés du
+génie du poète dont les pensées et les vers franchissent
+incessamment la rampe; les spectateurs, de leur
+côté, sentent leur esprit se tendre sans fatigue, leurs
+sens devenir plus subtils, et leur coeur prêt à battre
+plus rapidement sous l'étreinte du poète. A mesure
+que la sensibilité des spectateurs s'accentue, les
+acteurs, tout en sentant leur être vibrer avec plus
+d'intensité, deviennent plus sûrs et plus maîtres d'eux-mêmes;
+ils se possèdent d'autant mieux que le public
+se possède moins; et, dans ces moments décisifs,
+quand les spectateurs sont en quelque sorte emportés
+hors d'eux-mêmes, c'est à la puissance sur soi-même
+que se reconnaissent précisément les grands acteurs.</p>
+
+<p>Mais on conçoit que pour faire produire à la représentation
+d'une oeuvre classique tout ce qu'elle doit
+donner, il faut une savante et minutieuse préparation.
+Or existe-t-il ou a-t-il existé quelque part un modèle
+que nous devions nous efforcer de reproduire dans la
+mise en scène tragique? Voilà, il semble, la question
+dont la réponse déterminera la direction de nos efforts
+dans la préparation d'une représentation théâtrale.
+Eh bien, on peut affirmer que ce modèle n'existe et
+n'a jamais existé que dans notre imagination. Tout
+d'abord, si nous remontons le cours de notre propre
+histoire littéraire, nous verrons comment ce modèle
+imaginé a été long à se former en nous. La mise en
+scène s'est bien lentement perfectionnée et nos idées
+sur le costume datent à peu près de la fin du siècle
+dernier. Le costume tragique était jadis de pure fantaisie,
+un mélange d'éléments modernes et anciens,
+un composé de plumes, de velours, de soie, le tout
+s'agençant en forme de tunique à l'antique, retombant
+sur des cnémides resplendissantes. Quant à la décoration
+et à la mise en scène, elles étaient ce qu'elles
+pouvaient au milieu des spectateurs privilégiés qui
+encombraient la scène. Ce n'est donc pas sur notre
+propre théâtre que nous pourrions trouver le modèle
+que nous cherchons. Pouvons-nous espérer, en remontant
+le cours du temps, le rencontrer sur la scène tragique
+elle-même où furent représentés les drames
+de Sophocle et d'Euripide? Nos recherches ne seraient
+pas couronnées de ce côté de plus de succès.</p>
+
+<p>Nous n'avons que des idées assez confuses sur l'organisation
+des théâtres antiques; et le peu que nous
+en savons suffit pour nous démontrer que dans
+l'antiquité la décoration et le costume des acteurs
+étaient en partie fantaisistes et en partie hiératiques.
+Quant à ce que nous appelons la couleur locale et la
+vérité historique, les anciens ne s'en préoccupaient
+nullement. D'ailleurs leurs personnages tragiques
+appartenaient à un passé purement légendaire et
+épique, et étaient en réalité des créations de leur
+imagination. En pouvait-il être autrement? C'est précisément
+le caractère de l'art d'être un jeu, et c'est
+par là qu'il mérite de charmer et d'embellir la vie.
+Comment donc ces mêmes personnages, qui composent
+encore aujourd'hui notre personnel tragique,
+prendraient-ils à nos yeux une consistance historique
+qu'ils n'ont jamais eue? Ce qui nous trompe, et
+ce qui en cela fait le plus grand honneur à l'art, c'est
+la vérité et la puissance des passions auxquelles les
+acteurs prêtent l'apparence matérielle de leurs corps.
+Il ne faut donc pas s'y méprendre: il n'y a pas et il
+n'y a jamais eu de milieu historique concordant expressément
+avec ces figures tragiques. La mise en scène
+doit se composer non pas avec ce qui a été ou
+ce qui a pu être, mais avec les images qui, dans notre
+imagination, forment et composent le monde antique.
+Quelque parti que nous prenions, quelles que
+soient les recherches savantes et archéologiques dont
+nous nous fassions guider, jamais notre scène, avec
+ses personnages de création toute poétique, ne nous
+offrira un tableau véritable de la vie antique; pas
+plus d'ailleurs que les personnages héroïques qu'ont
+peints Homère et Eschyle n'ont jamais ressemblé
+aux êtres historiques dont un savant moderne, dans
+sa foi ardente, exhume les restes à Mycènes et à
+Troie. Les Grecs contemporains de Sophocle ne reconnaîtraient
+certainement pas la tragédie du plus
+grand de leur poète dans l'<i>Oedipe roi</i> qu'on joue
+actuellement à la Comédie-Française. Elle est pourtant
+une traduction aussi fidèle que possible, et la
+mise en scène en a été réglée avec un goût parfait.
+Ils seraient choqués de voir les héros et les rois
+descendus de leurs cothurnes et ramenés à la taille
+des marchands d'Athènes, et de les entendre parler
+sans masques d'une façon aussi simple et aussi peu
+mélodique. Quant aux choeurs, ils se demanderaient
+par quelle aberration du goût on ose leur faire déclamer
+des strophes sur une musique qui ne s'y adapte
+pas métriquement. C'est que les Grecs concevaient de
+leur propre antiquité une image toute différente de
+celle que nous nous en formons, et avaient sur l'art
+tragique des idées très différentes des nôtres. Maintenant
+qu'ils sont devenus eux-mêmes l'antiquité, ce
+sont eux qui nous intéressent, et, à la distance où
+nous sommes d'eux, nous les confondons volontiers
+avec leurs héros et avec leurs dieux mêmes, ce qui
+prouve bien que ce monde mythologique, héroïque
+et historique n'existe à l'état décoratif que dans
+notre propre imagination. Cela n'empêche pas d'ailleurs
+que la tragédie grecque et la tragédie française
+n'obéissent au même principe essentiel, qui est la
+caractéristique du théâtre grec et du théâtre français,
+à savoir la prédominance constante de l'idée
+sur le fait et du développement moral sur l'acte
+matériel.</p>
+
+<p>Dans la mise en scène d'une oeuvre tragique, il
+est donc sage d'abandonner toute prétention à une
+restauration antique, inutile et impossible. On se perdrait
+immanquablement dans des essais aussi vains
+que puérils. Ce que l'on prend d'ailleurs souvent pour
+des restaurations ne sont que des caricatures décoratives:
+c'est ainsi qu'il y a quelques années on
+avait une tendance générale à jouer dans des décors
+de style pompéien les tragédies dont l'action nous
+reporte au delà des temps historiques de la Grèce. Il
+faut donc s'efforcer d'effacer les traits particuliers
+et s'en tenir aux grandes lignes générales, se contenter
+d'une architecture simple et grande tout à la
+fois, de hauts et sévères portiques, peu surchargés
+d'ornements. Le vaste espace est de tous les milieux
+celui qui convient le mieux à la grandeur tragique.
+Quant aux costumes, il faut non sans doute s'en tenir à
+ceux dont se contente la statuaire, qui est l'art du
+nu par excellence, mais ne pas s'en écarter de parti
+pris, et s'en inspirer, dans le choix des tissus, auxquels
+on doit demander de beaux plis sculpturals.
+Tout en évitant la monotonie dans les couleurs et la
+constante uniformité des vêtements blancs, on ne
+doit pas rechercher des contrastes trop accentués,
+ni ce bariolage de tons crus auxquels il faut la brillante
+lumière de l'implacable soleil. L'éclairage plus
+que médiocre de nos scènes modernes n'admet pas
+l'abus du style polychrome.</p>
+
+<p>En un mot, c'est nous, hommes du XIXe siècle,
+qui créons tout cet appareil théâtral par la puissance
+de notre imagination; nous projetons au dehors
+de nous et nous objectivons les images du monde antique
+qui se sont formées lentement en nous par la
+contemplation des statues, des vases, des médailles,
+des oeuvres des peintres de toutes les écoles et de tous
+les temps, par le souvenir de tout ce qui nous a été
+fourni par l'enseignement et par la lecture. L'idée du
+monde antique est en nous le résultat d'une synthèse
+qui a combiné en types généraux tous les éléments
+divers qui se sont tour à tour enregistrés en nous.
+Mais, puisque tout cet appareil théâtral n'est que le
+produit de notre imagination actuelle, il en résulte
+que la mise en scène de nos oeuvres classiques
+n'est pas en soi immuable, et qu'elle est susceptible
+de changer comme change de génération en génération
+l'image que les hommes se font du monde antique.
+Chacune de ces oeuvres doit donc, après un
+certain temps, être retirée du répertoire, pour y reparaître
+plus tard dans un nouvel état, plus conforme
+aux idées nouvelles.</p>
+
+<p>Nous dirons de plus, au sujet des costumes, que,
+quelle que soit la vérité présumée de ceux que l'on
+choisit, ils ne peuvent être jugés et considérés à
+part de la personne même de l'acteur ou de l'actrice.
+Il est, en effet, à penser qu'une modification du costume
+sera nécessaire chaque fois que le rôle changera
+de titulaire; car la première loi du costume de théâtre,
+c'est d'être en rapport avec l'âge, la stature et
+l'air de la personne qui doit le porter. Pour produire
+un effet d'une puissance égale, il est nécessaire que
+le costume change suivant l'apparence de l'acteur.
+Le point fixe, immuable, c'est l'effet à produire; ce
+qui est mobile et changeant, c'est le moyen de produire
+cet effet. N'est-ce pas d'ailleurs la loi naturelle?
+Les femmes qui veulent plaire n'ajustent-elles pas
+leurs toilettes à l'air de leur visage? Les acteurs et
+les actrices sont soumis à la même loi. La première
+condition de tel costume est de donner à celui qui le
+porte un air majestueux, et non d'être <i>à priori</i> de
+telle forme et de telle couleur. D'ailleurs, au théâtre,
+un acteur ne se substitue pas à un autre, il lui succède;
+et il y a toujours au moins dans l'ajustement
+du costume quelque détail à modifier. Je ne parle
+bien entendu que des rôles importants, et je ne
+tiens pas compte des cas fortuits ou de force majeure.</p>
+
+<p>Mais je me hâte d'abandonner les généralités, car
+je crois plus profitable de prendre un exemple particulier,
+qui me fournira l'occasion d'agiter plusieurs
+questions intéressantes et importantes pour l'art de
+la mise en scène. Je vais donc passer en revue la
+mise en scène de la <i>Phèdre</i> de Racine, telle qu'elle
+est réglée actuellement à la Comédie-Française.</p>
+
+<h3>CHAPITRE XXV</h3>
+
+<p>Étude de la mise en scène de <i>Phèdre</i>.&mdash;Le décor.&mdash;Comparaison
+avec les théâtres des anciens.&mdash;De l'ornementation.&mdash;Du
+matériel figuratif.&mdash;Son influence sur la composition du
+rôle de Thésée.</p><br>
+
+
+<p>Si j'ai choisi <i>Phèdre</i>, ce n'est pas que cette tragédie
+offre une occasion exceptionnelle d'étude et fournisse
+une plus riche moisson d'exemples que toute autre;
+c'est uniquement qu'au moment même où je m'occupais
+de la mise en scène j'ai pu assister à plusieurs
+représentations de cette tragédie. Si toute autre, au
+lieu de <i>Phèdre</i>, eût fait partie du répertoire courant
+c'est celle-là que j'eusse choisie. J'en profiterai
+pour agiter quelques questions générales à mesure
+qu'elles se présenteront. Pour mettre un certain ordre
+dans l'ensemble des faits que nous devons passer
+en revue, j'examinerai successivement le décor, le
+matériel figuratif, les costumes et les dispositions
+scéniques; et ce que je chercherai surtout à mettre
+en lumière, c'est le rapport direct qu'a la mise en
+scène avec l'interprétation du drame, c'est-à-dire
+son influence sur le jeu et la diction des acteurs, et
+par conséquent sur le résultat final et total de la
+représentation.</p>
+
+<p>Nous commencerons par examiner la décoration.
+«La scène est à Trézène, ville du Péloponèse.» Telle
+est la seule indication portée par Racine en tête de
+<i>Phèdre</i>. Le théâtre représente le péristyle du palais
+de Thésée, entouré d'un portique à colonnes élevées.
+L'aspect du décor a de la grandeur et convient à
+l'action héroïque du drame. A travers la colonnade
+du fond, on aperçoit une haute colline que couronnent
+trois temples. Comme nous n'avons que des idées fort
+confuses sur ce que pouvait être la demeure d'un Thésée,
+je ne ferai aucune difficulté d'accepter l'architecture
+du décor, bien qu'elle pût convenir à toute
+autre tragédie grecque et même à une tragédie
+romaine. Mais je fais peu de cas d'une exactitude
+archéologique qui n'est pas vérifiable; et si l'on joue
+d'autres tragédies dans ce même décor, je n'y trouve
+rien à blâmer. Les Grecs, qui étaient des artistes,
+jouaient en général leurs drames devant la façade d'un
+palais à trois portes, décor banal et toujours le même;
+la porte du milieu donnait accès dans l'appartement
+du roi ou du maître du palais, celle de droite dans
+l'appartement consacré aux hôtes et aux étrangers,
+celle de gauche dans la partie du palais réservée aux
+femmes. Cette disposition éclairait immédiatement le
+public sur le rang et le rôle du personnage qui
+paraissait. Nos décorations ont perdu cet avantage.
+Dans <i>Phèdre</i>, les portes de gauche et de droite donnent
+accès dans les appartements. Celui de Phèdre
+est à gauche et celui d'Aricie à droite. Je ne ferai à
+cela aucune chicane archéologique, bien que dans
+les maisons antiques l'appartement réservé aux
+femmes ait dû être dans une même partie de la
+maison.</p>
+
+<p>Si l'architecture me paraît heureusement appropriée,
+je ne saurais en dire autant de la toile du fond,
+qui, en définitive, représente l'acropole d'Athènes,
+ou une colline sainte qui lui ressemble à s'y méprendre.
+Trézène, comme toutes les villes grecques, avait
+son acropole bâtie sur une éminence qui dominait la
+ville. Le décor n'est donc pas fautif en soi, mais il
+peut dérouter le spectateur en éveillant dans son
+imagination le souvenir de l'acropole par excellence,
+qui est celle d'Athènes. Sans doute le lieu de l'action
+est clairement indiqué dès le début de la tragédie:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2">Le dessein en est pris: je pars, cher Théramène,</p>
+<p class="i2">Et quitte le séjour de l'aimable Trézène,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>dit Hippolyte en entrant. Mais précisément ces deux
+vers et la toile du fond offrent au spectateur des
+associations d'idées contradictoires. Il y a donc là une
+modification nécessaire à faire, d'autant plus que dans
+la pièce on parle d'Athènes à différentes reprises, et
+que par suite cette toile de fond doit légèrement brouiller
+les idées d'un certain nombre de personnes.</p>
+
+<p>L'ornementation du décor consiste principalement
+en statues dont une seule serait utile, celle de Neptune.
+Comme grandeur elle est, il est vrai, la principale;
+malheureusement elle est mal placée, reléguée
+qu'elle est au fond à droite, sur un plan reculé. Il
+serait donc désirable qu'on la changeât de place, et
+qu'on la mît, par exemple, au premier plan, à droite.
+De la sorte, lorsque Thésée invoque Neptune, l'acteur
+pourrait s'adresser directement au simulacre du dieu,
+et ne serait pas contraint de lui tourner le dos, comme
+cela a lieu actuellement, étant admis qu'il est plus
+poli de tourner le dos à un dieu qu'au public. Ce
+déplacement aurait en outre l'avantage de forcer à l'enlèvement
+d'un hémicycle dont nous parlerons plus loin.
+Dans nos pièces modernes, chaque fois qu'un personnage
+s'adresse à la divinité, il se tourne vers son image,
+si celle-ci figure dans la décoration. Il n'y a qu'un
+cas où l'acteur peut tourner le dos à celui qu'il évoque
+ou qu'il invoque, c'est lorsque celui-ci est un fantôme
+qui n'a de réalité que dans l'imagination du personnage.
+C'est alors pour le public qu'on objective une
+apparition qui est entièrement subjective pour le
+personnage. Mais chaque cas doit d'ailleurs être étudié
+en lui-même. Je ne ferai pas d'autre observation en
+ce qui concerne la décoration et je passe au matériel
+figuratif.</p>
+
+<p>On sait ce qu'un homme d'esprit disait d'un distique
+qu'on venait de lui lire: il est fort joli, mais il y a
+des longueurs! Eh bien, le matériel figuratif consiste
+en trois sièges et l'on peut dire qu'il est excessif. A
+gauche on a placé un fauteuil, à droite un tabouret
+et un banc en forme d'hémicycle. Le premier siège
+est indispensable, car c'est lui que les suivantes de
+Phèdre approchent de leur maîtresse, lorsque, à son
+entrée, au premier acte, elle est près de défaillir. Le
+second peut être admis; et c'est lui qui servira à
+Thésée, si l'on croit, ce qui est pour moi un point
+douteux, qu'il soit nécessaire à celui-ci de s'asseoir.
+Mais c'est, à mon avis, une faute de mise en scène
+que d'avoir installé à droite, au premier plan, un
+banc en forme d'hémicycle. On pourrait tout d'abord
+insister sur le peu de convenance architecturale de
+cet hémicycle, attendu qu'il n'est pas nécessité par
+une forme particulière du mur du péristyle. Il n'est
+pas probable qu'un hémicycle ait jamais été placé de
+la sorte sous un portique. Mais toutes les raisons
+qu'on pourrait faire valoir dans cet ordre d'idées ne
+seraient que des raisons d'architecte ou d'archéologue,
+et par conséquent seraient les plus vaines du monde,
+si cet hémicycle était imposé par la mise en scène et
+favorisait, soit le développement de l'action, soit le
+jeu des acteurs.</p>
+
+<p>Or, et c'est là la seule raison valable en fait de
+mise en scène, cet hémicycle, non seulement est
+inutile au développement de l'action, mais encore
+nuit au jeu des acteurs et a la plus funeste influence
+sur l'attitude de Thésée. L'acteur, en effet, supposant
+qu'un siège est fait pour s'en servir, a la malencontreuse
+idée de s'asseoir sur cet hémicycle. Malheureusement
+la forme semi-circulaire n'est pas favorable
+à la sévérité de l'attitude et favorise au contraire
+une certaine, nonchalance qui manque de grandeur au
+théâtre et nuit au caractère majestueux que doit conserver
+Thésée aux yeux des spectateurs. En outre, en
+offrant ainsi au héros un siège aussi défavorable, le
+metteur en scène devient en partie responsable de
+l'interprétation défectueuse du rôle. En dehors du
+cinquième acte, où Thésée écoute le récit de Théramène,
+accablé et par conséquent assis, il n'y a qu'un
+moment dans la tragédie où l'on puisse supposer que
+Thésée prenne un siège; c'est au commencement du
+quatrième acte. Quand la toile se lève, Thésée est assis
+(pour cela le siège sans bras suffit); et cette attitude
+résulte du sentiment qu'éprouve le héros. Il vient
+d'entendre l'accusation portée par Oenone, et il interroge
+celle-ci, méditant sur la cruauté de ce coup du
+destin qui l'attendait à son retour dans son palais.
+Toute cette première partie de l'acte a un caractère
+délibératif qui permet à Thésée d'être assis. L'agitation
+du héros est interne et ne deviendra en quelque
+sorte externe que lorsque le sentiment qui l'anime,
+de délibératif qu'il était, deviendra résolutif. Or, le
+discours de Thésée prend décidément le caractère
+actif et résolutif aux premiers mots que lui adresse
+Hippolyte. Le héros se dresse alors et jette à son fils
+ce vers qui l'accable: </p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2">Perfide! oses-tu bien te montrer devant moi?</p>
+ </div> </div>
+
+<p>A partir de ce moment, jusqu'à celui où Thésée
+tombe sur son siège en apprenant la mort de son fils,
+jamais il ne doit plus s'asseoir. Le courroux aveugle
+qui s'est emparé de lui, l'exaspération nerveuse qui
+l'agite et qui s'échappe au dehors, comme une flamme
+d'une fournaise ardente, a pour premier effet une
+très forte tension musculaire qui s'oppose au fléchissement
+nécessaire à l'action de s'asseoir. Prendre un
+siège c'est, pour l'acteur qui joue le rôle de Thésée,
+mettre son état physique en contradiction avec l'état
+moral du personnage, car ce serait l'indice d'une
+détente dans la colère du héros. Si Thésée s'asseyait,
+c'est qu'il réfléchirait; et s'il réfléchissait, il suspendrait
+les imprécations qu'il lance contre Hippolyte. Si
+au quatrième acte il ne s'assied point, c'est qu'à la
+colère a succédé l'inquiétude, nouveau sentiment qui
+maintient son agitation et appelle encore de nouvelles
+décharges nerveuses sur le système musculaire.</p>
+
+<p>Au lieu de ce jeu naturel, dicté par l'état physiologique
+de Thésée, l'acteur qui remplit ce rôle a le tort,
+pendant une partie de la scène avec Hippolyte, tantôt
+de s'asseoir sur l'hémicycle, qui le force à une attitude
+abandonnée, absolument contradictoire, tantôt de
+jouer debout sur la marche de l'hémicycle: or Thésée,
+dans l'état d'agitation où il se trouve, ne pourrait supporter
+d'être ainsi rivé à un aussi étroit espace. Concluons
+donc que si on avait pensé que cet hémicycle
+ne pût servir on ne l'aurait pas placé au premier plan;
+il dénote, par conséquent, une fausse conception du
+rôle de Thésée, et c'est ainsi que la mise en scène
+pousse un acteur à une fâcheuse interprétation de
+son rôle.</p>
+
+<p>Cet exemple est de nature, il me semble, à faire
+saisir toute l'importance de la mise en scène. Un objet,
+insignifiant à première vue, prend souvent une valeur
+considérable et agit alors fatalement sur le jeu des
+acteurs et sur l'effet général du drame. Les quelques
+réflexions que nous inspirera l'examen des costumes
+nous conduira à la même conclusion.</p>
+
+<h3>CHAPITRE XXVI</h3>
+
+<p>Du costume tragique.&mdash;Accord du costume avec les péripéties
+du drame.&mdash;Du costume de Théramène.&mdash;L'uniformité de
+costume concorde avec l'unité passionnelle d'un rôle.&mdash;Du
+costume de Thésée.&mdash;Les accessoires doivent convenir au
+texte et à l'action.&mdash;Du costume d'Hippolyte.</p>
+<br>
+
+<p>La réforme du costume tragique commencée par
+Lekain et Mlle Clairon a été achevée par Talma. Aujourd'hui,
+toute tragédie est jouée avec des costumes qui
+sont censés reproduire ceux de l'époque à laquelle se
+passe l'action. Il ne faut pas toutefois, ainsi que nous
+l'avons déjà dit, s'exagérer la vérité de ces costumes,
+qui n'est jamais que relative. On atteint une vraisemblance
+et une exactitude suffisantes quand les images
+que l'on produit aux yeux des spectateurs s'accordent
+avec les types qui se sont formés dans l'imagination
+de la plupart des hommes de notre temps. Toute
+recherche d'archéologie est vaine si elle contrarie
+l'idée que nous avons des costumes de telle ou telle
+époque. Les documents sur lesquels on peut s'appuyer,
+tels que statues, vases, camées, médailles,
+bas-reliefs, peintures, etc., sont déjà des oeuvres d'art,
+c'est-à-dire qu'ils ne nous offrent qu'une vérité idéale
+et des combinaisons purement imaginatives. Si par
+impossible on pouvait arriver à une vérité absolue et
+nous représenter nos tragédies dans les véritables
+costumes des contemporains de Thésée ou de Périclès,
+de Tarquin ou d'Auguste, nous ne les trouverions
+nullement ressemblants à ceux que nous propose notre
+imagination, et l'artiste en nous réclamerait avec
+raison contre ce mépris et cet oubli de l'idéal.</p>
+
+<p>Qu'on ait encore et toujours à faire quelques progrès
+dans la composition et dans le port de ces costumes
+de théâtre, cela se conçoit, surtout si on ne perd
+pas de vue l'essentiel, c'est-à-dire l'harmonie générale.
+On peut dire toutefois qu'à notre époque l'art du
+costume a atteint un très haut degré de perfection, et
+que s'il se commet quelques fautes de goût ce n'est
+jamais que dans des cas isolés. Ce ne sont donc pas
+les costumes en eux-mêmes qui nous offrent un sujet
+d'étude intéressant, mais le rapport du costume à
+l'action et à la situation des personnages et son influence
+sur le jeu des acteurs. En se plaçant à ce
+point de vue, on s'aperçoit bien vite que l'art du costume
+tragique a encore un progrès nécessaire à faire
+pour que la réforme soit complète et que la mise en
+scène s'accorde avec les conceptions dramatiques.</p>
+
+<p>C'est précisément ce que nous allons voir en examinant
+les costumes de <i>Phèdre</i>. Il est admis que les
+costumes de confidents sont faits d'étoffes de couleur,
+et généralement de tons bruns ou jaunes. Le blanc
+sied aux grands rôles et la pourpre est particulièrement
+réservée aux rois. Dans <i>Phèdre</i>, Oenone et Théramène
+ont des costumes appropriés à leurs conditions.
+Toutefois celui de Théramène a un aspect un peu
+biblique, qui conviendrait mieux à un apôtre qu'au
+gouverneur d'un prince grec. Théramène paraît descendre
+d'une toile de Poussin. Mais ce n'est là qu'une
+critique peu importante. Le point plus intéressant
+sur lequel je crois devoir appeler l'attention, c'est sur
+la modification de costume qui s'impose à Théramène
+au cinquième acte. Est-ce vraiment dans cet accoutrement
+flottant, sans chapeau et sans armes, que
+Théramène accompagnait Hippolyte? Il semble qu'il
+vienne de faire une promenade idyllique autour du lac
+de Génésareth. Si on ne croit pas devoir adjoindre à
+son costume un chapeau de voyage et des armes, il
+est au moins essentiel que, lorsque bouleversé et
+atterré il reparaît aux yeux de Thésée, il porte son
+long et ample vêtement de dessus relevé et serré à la
+ceinture. Cette modification de costume (celle que j'indique
+ou toute autre produisant un effet analogue)
+concorderait avec la série des actes accomplis par
+Théramène; et, lorsqu'il se présente devant les spectateurs,
+son aspect seul indiquerait qu'il n'est pas
+demeuré dans le palais, et que, parti avec Hippolyte,
+il a précipité son retour pour apprendre à Thésée la
+mort de son malheureux fils. Voilà donc une modification
+de costume qui résulte des péripéties de la
+pièce; car il est nécessaire que Théramène porte et
+conserve ainsi la trace de l'événement tragique auquel
+il a été mêlé directement.</p>
+
+<p>Si nous passons à l'examen du costume de Thésée,
+nous verrons la marche de l'action exiger, au contraire,
+une uniformité absolue, sans modification aucune.
+En soi, ce costume ne me paraît approprié ni à
+la situation ni au caractère du héros grec. Quand il
+entre en scène, on est frappé de l'aspect magnifique
+de son costume, surtout de ses cnémides brillantes et
+de son casque à cimier que surmonte un panache éclatant.
+L'aspect n'est pas tel qu'il devrait être. Si on
+nous représentait Thésée au cours d'un de ses exploits
+amoureux, il ne saurait être trop magnifiquement
+vêtu; mais ici il nous apparaît comme un émule d'Hercule,
+un coureur d'aventures héroïques, un rude
+guerrier, à peine échappé des prisons d'Épire. L'aspect
+de Thésée doit être fruste et farouche, et ne pas
+éveiller en nous l'idée d'un Agamemnon majestueux
+et glorieux; il ne nous apparaît pas au milieu d'un
+camp, entouré de son peuple et escorté de héros, mais
+accompagné de quelques compagnons rudes comme
+lui, portant la trace des revers qu'il vient d'essuyer.
+Rien dans son costume ne doit sentir la parade. Son
+casque doit être sans panache ni cimier; ses armes,
+ses cnémides, fortes, d'un aspect plus solide que brillant.
+Par-dessus sa tunique, j'aimerais lui voir une
+casaque de guerre, sur laquelle pourrait alors flotter
+le royal manteau de pourpre. Surtout ce manteau
+devrait être taillé dans un tissu un peu épais, afin
+d'avoir l'aspect d'un vêtement de campement, propre
+aux embuscades et aux nuits passées dans les gorges
+sauvages des montagnes. Mais tel qu'il apparaît au
+début de la pièce, tel il doit rester jusqu'au dénouement.
+Une tragédie domestique l'attend au seuil de
+son palais; et l'inceste se dresse devant lui, sans lui
+laisser le temps de la réflexion. Son aspect farouche
+doit d'ailleurs imprimer dans l'esprit des spectateurs
+une idée de rudesse inexorable; or modifier quoi que
+ce soit dans le costume sous lequel il nous apparaît,
+substituer à ce vêtement de soldat un plus riche costume
+de roi, ce serait en quelque sorte laisser planer
+l'espoir d'une magnanimité qui n'est pas dans son
+caractère entier et violent. La marche de l'action
+exige donc l'uniformité dans le costume de Thésée,
+ce qui est admis d'ailleurs, mais réclame qu'on en
+éteigne tous les éclats.</p>
+
+<p>Le costume d'Hippolyte ne me paraît pas prêter à
+la critique; il est ce qu'il doit être, jeune et élégant
+dans sa simplicité. Il consiste uniquement dans une
+tunique de laine blanche. Mais il est un détail sur
+lequel j'appellerai l'attention de l'acteur chargé de ce
+rôle, et dont je dois parler, puisqu'il se rapporte précisément
+à la mise en scène. Hippolyte paraît deux fois,
+son arc à la main, notamment dans la première scène,
+lorsqu'il ouvre la tragédie avec ce vers:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2">Le dessein en est pris, je pars, cher Théramène.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>C'est même sans doute ce vers qui est cause de l'erreur.
+Hippolyte fait part à Théramène du dessein qu'il
+a formé de partir à la recherche de son père, et de
+partir sans délai, voulant se soustraire aux charmes
+de la jeune Aricie; mais son char n'est pas disposé, ses
+chevaux ne sont point attelés, ses gardes ne sont point
+prêts à l'accompagner: tous ces soins regarderaient
+précisément Théramène, son gouverneur. D'ailleurs
+Hippolyte n'a point revêtu le costume de voyage.
+Pourquoi dès lors tient-il son arc à la main, ses armes
+étant la dernière chose qu'il ceindra ou qu'il prendra
+avant de monter sur son char? J'ajouterai que cet arc
+est plutôt une arme de chasse qu'une arme de guerre
+et se trouve par suite en contradiction avec ce vers
+de la tragédie:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2">Mon arc, mes javelots, mon char, tout m'importune.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>C'est donc une faute de mise en scène que de faire
+paraître Hippolyle un arc à la main. Si on voulait nous
+le montrer en tenue de départ (ce qui est contraire à
+la situation), il aurait fallu lui mettre à la main une
+de ces lances que les vases grecs donnent aux héros,
+aux Ajax et aux Diomède.</p>
+
+<h3>CHAPITRE XXVII</h3>
+
+<p>Rapport du costume avec la personnalité.&mdash;Le costume doit
+s'accorder avec les états psychologiques d'un personnage.&mdash;Du
+costume de Phèdre.&mdash;Influence du costume sur le jeu et
+sur la diction.&mdash;Les costumes d'<i>Iphigénie</i>.</p>
+<br>
+
+<p>Nous arrivons à l'examen du costume le plus important
+de la tragédie, celui de Phèdre elle-même. Nous
+avons vu, à propos du rôle de Théramène et de celui
+de Thésée, que la variété ou l'uniformité de costume
+dépend d'une loi qui a sa raison d'être dans le développement
+de l'action dramatique. Le rôle de Phèdre
+nous montrera, avec bien plus de force encore, la nécessité
+d'achever la réforme du costume tragique, en
+l'associant en quelque sorte plus étroitement aux
+mouvements des passions.</p>
+
+<p>Dans le monde, aussi bien que sur le théâtre, le
+costume est une partie visible de nous-même; c'est
+lui qui, avec notre figure et nos mains, compose notre
+aspect extérieur. C'est ainsi, les mains et la figure
+nues, mais couverts de leurs vêtements habituels ou
+de costumes de circonstance, que se fixent dans notre
+souvenir toutes les personnes qui appartiennent à
+notre vie intime, à celle de notre âme. Nous ne les
+voyons jamais dans leur nudité sculpturale; le nu est
+un état sous lequel nous ne les connaissons pour ainsi
+dire jamais et sous lequel, le cas échéant, nous ne les
+reconnaîtrions pas. Chez tous les peuples civilisés, qui
+ne vivent point sous des climats brûlants, le costume
+s'est superposé au corps, nous en voile les formes, un
+grand nombre de mouvements, et se substitue à lui dans
+les images qui se forment d'une façon durable dans notre
+esprit. Il est donc impossible que le costume n'ait point
+part à toutes les modifications physiques et morales
+auxquelles nous sommes soumis incessamment.</p>
+
+<p>Et de fait il en est ainsi. Un homme vif, actif, ne
+s'habille pas ou ne porte pas ses vêtements comme
+un homme lent et paresseux. Une femme parée de
+sa dignité mondaine n'a pas le même aspect extérieur
+que la même femme, sous les mêmes vêtements, prête
+à s'abandonner dans l'intimité à l'entraînement de son
+coeur. Son corps, auquel sa fierté donnait une sorte
+de rigidité, ploie et assouplit ces mêmes vêtements
+sous l'effort du mouvement passionné qui l'agite. Voici
+un homme, il y a quelques heures correct dans sa
+tenue d'homme du monde, dont une nuit de jeu a pâli
+et bouleversé les traits: est-ce que ses vêtements ne
+porteront pas la trace de son anxiété fiévreuse et ne
+prendront pas, comme son visage, un aspect dévasté?
+A plus forte raison la femme languissante et malade
+ne s'habillera pas comme la femme qui recherche l'admiration
+des hommes et brave la jalousie des autres
+femmes.</p>
+
+<p>Il est inutile d'insister, car ce sont là en quelque
+sorte des lieux communs. Il me reste à faire remarquer
+que, précisément, notre théâtre contemporain
+tient grand compte, même parfois avec excès, de ces
+nuances psychologiques de costume. A la scène, les
+comédiens modifient leur costume selon les différents
+actes de la vie; et les femmes, soit qu'elles recherchent
+un effet de similitude ou de contraste, ajustent
+les couleurs de leurs robes à celles de leurs pensées.
+Aussi les personnages y prennent un caractère remarquable
+de vérité et de naturel. Comment se fait-il que
+dans la tragédie on n'ait pas davantage senti la nécessité
+d'ajuster l'aspect des personnages aux divers
+états psychologiques qu'ils traversent? Sans doute, il
+faut le faire avec une grande sobriété et ne pas se
+laisser entraîner à l'unique représentation de faits
+matériels qui jouent un rôle très restreint dans la
+tragédie; mais quand un état moral est de nature à
+agir sur tout l'être, l'unité absolue de costume peut
+être parfois un contresens et avoir une influence
+funeste sur la composition d'un rôle.</p>
+
+<p>Dans la tragédie de Racine, telle qu'on la représente,
+Phèdre est vêtue d'une simple tunique rattachée
+sur l'épaule par des agrafes, serrée à la taille par une
+ceinture et tombant jusqu'aux talons. Phèdre est à
+demi décolletée et ses bras sont nus jusqu'aux épaules.
+Au premier acte, un simple voile de gaze est fixé sur
+sa tête. Sauf le voile, c'est le vêtement qu'elle conserve
+pendant tout le cours de la représentation. En
+soi, le costume est heureusement combiné, gracieux
+et en même temps d'une élégante sévérité. Mais, néanmoins,
+l'aspect de Phèdre, lorsqu'elle paraît sur la
+scène, n'est pas tel qu'il devrait être. Lorsque son
+chagrin inquiet l'arrache de son lit, est-ce bien là le
+costume d'une femme mourante et qui cherche à mourir?
+Phèdre, surexcitée par la pensée qui l'obsède sans
+trêve, agitée par la fièvre qui la dévore, a voulu quitter
+sa couche, revoir la lumière du jour, peut-être
+retrouver quelques traces fatales de cet Hippolyte dont
+le fantôme habite sa pensée. Ses femmes obéissent à
+ce caprice impérieux d'une malade; elles la lèvent,
+rattachent ses cheveux avec des épingles d'or, lui
+passent une large et chaude tunique qui couvre son
+cou, ses épaules et ses bras, et elles l'enveloppent
+d'une étoffe de laine ample et moelleuse qui la couvre
+entièrement. C'est même cette pièce d'étoffe qui devrait
+remplacer le voile, et que Phèdre devrait avoir
+ramené sur son front. Cette ample pièce d'étoffe, d'un
+caractère bien antique, ne joue pas, dans la mise en
+scène de nos tragédies, le rôle qui devrait lui appartenir.
+Les actrices trouveraient, dans le maniement
+de cette draperie toujours libre, flottante ou serrée à
+leur gré, l'occasion de beaux plis ou de gracieux enveloppements.
+Mais il faudrait apprendre à s'en servir
+et faire du port du costume antique une étude
+attentive.</p>
+
+<p>Pour en revenir à Phèdre, c'est ainsi qu'elle doit
+sortir de son appartement, pâle et enveloppée de la
+tête aux pieds, succombant dans sa faiblesse sous le
+poids de sa coiffure et de ses vêtements. L'importance
+de ce costume de Phèdre est beaucoup plus grande
+qu'un examen superficiel ne permettrait de le croire.
+Dans un autre ouvrage, dans le <i>Traité de Diction</i>
+que j'ai publié il y a deux ans, j'ai insisté sur la
+nécessité pour un acteur de se composer un extérieur
+physique en rapport avec le sentiment moral du personnage
+qu'il représente. Or, nous avons dit que le
+costume fait partie de notre aspect extérieur; il
+faut donc le composer de manière qu'il réagisse,
+comme les traits du visage, sur la diction et sur le
+jeu qui conviennent au personnage. Dans son costume
+actuel, Phèdre nous apparaît, sous ses couleurs naturelles,
+le cou et les bras nus, vêtue d'une tunique légère
+qui ne pèse d'aucun poids sur ses épaules: or,
+il est certain que l'actrice qui remplit ce rôle ne se
+sentira gênée ou retenue dans ses mouvements par
+aucun obstacle, et que cet affranchissement de toute
+entrave matérielle laissera à sa personne, et par suite
+à ses gestes et à sa voix, une liberté qui formera contraste
+avec la triste réalité de la situation décrite par
+le poète. Si, au contraire, l'actrice sent le poids de sa
+coiffure, si ses bras ont quelque peine à soulever les
+plis du pallium qui l'enveloppe, relevé sur le sommet
+de la tête comme un voile; si ses pas traînent avec un
+certain effort la longue tunique qui descend jusqu'à
+ses pieds, alors elle laissera naturellement retomber
+sa tête; sa démarche trahira la lassitude qui l'accable;
+ses bras appesantis chercheront un appui sur les
+femmes qui l'accompagnent; ses gestes seront lents
+et languissants, et sa voix, sa diction prendront le
+caractère corrélatif de cet état physique qu'elle aura
+incliné vers celui qui convient au personnage de
+Phèdre.</p>
+
+<p>Avec un costume mieux approprié à la situation,
+l'actrice jouera plus facilement son rôle et le jouera
+mieux. Ses gestes seront plus rares, car le petit effort
+qu'il lui faudra faire sera un obstacle suffisant à la
+plupart de ceux qui ne sont pas le fait d'une volonté
+déterminée, et ceux qu'elle aura la résolution d'achever
+seront d'un effet beaucoup plus saisissant, parce
+qu'ils trahiront l'effort.</p>
+
+<p>Dans tout le premier acte, Phèdre est sous l'empire
+du mal qui la tue, et l'actrice en exprimera facilement
+tous les sentiments, si elle a en quelque sorte revêtu
+l'aspect extérieur du personnage. Mais à la fin du premier
+acte, combien change la situation! En apprenant
+la mort de Thésée, Phèdre reste saisie, immobile,
+silencieuse, ouvrant l'oreille aux perfides conseils
+d'Oenone, qui ne vont que trop au-devant du coupable
+espoir qui lui fait horreur. Au second acte, elle n'est
+plus la femme mourante, qui, tout à l'heure, se traînait
+sur le seuil de son appartement. L'animation de
+la vie a de nouveau coloré ses joues. Sa tête ne ploie
+plus sous les tresses savantes d'une chevelure que
+serre une bandelette d'or. Elle a quitté le pallium qui
+l'enveloppait et elle paraît sur la scène couverte seulement
+de cette tunique légère qui laisse voir son cou
+et ses bras, nus jusqu'aux épaules. Ici, le costume de
+Phèdre, tel qu'il est composé à la Comédie-Française,
+a bien le caractère qui lui convient. Il décèle, chez
+la femme, l'espoir inavoué de toucher peut-être le
+farouche Hippolyte. Le contraste entre ce costume et
+celui du premier acte prépare la scène entre Phèdre
+et Hippolyte, et le jeu comme la diction de l'actrice
+en reçoivent une animation immédiate. En revêtant ce
+nouvel aspect, elle en prend le caractère. Ses gestes
+ne sont plus désormais emprisonnés dans ses voiles,
+et c'est avec toute la furie d'une femme embrasée des
+feux de Vénus, qu'après avoir fait au fils de son époux
+l'aveu de sa coupable passion, ramenée à l'horrible
+réalité, elle saisira le glaive d'Hippolyte pour le tourner
+contre elle-même.</p>
+
+<p>Il est étonnant qu'on n'ait pas dès longtemps senti
+la nécessité des modifications qui s'imposent dans le
+costume de Phèdre, au premier et au second acte. La
+raison en est certainement dans une fausse conception
+du costume tragique. En voulant pousser trop loin
+l'unité de costume, on crée, comme à plaisir, des contradictions
+entre l'aspect extérieur des personnages
+et les sentiments qui les font agir. Or, au point de vue
+théâtral, de telles contradictions entraînent une diction
+défectueuse et des gestes qui ne sont pas en
+situation. Entre l'aspect et le moral d'un personnage,
+il y a un lien qu'il n'est pas permis de briser; car, au
+théâtre, prendre l'aspect physique d'un être humain
+c'est, pour un acteur, disposer son âme à avoir le sentiment
+de l'état moral du personnage et se rendre capable
+d'exprimer les passions qui l'agitent.</p>
+
+<p>Si nous nous sommes étendu sur <i>Phèdre</i>, cette
+tragédie n'est cependant qu'un exemple entre beaucoup
+d'autres, qui nous a permis de mettre en lumière
+une loi générale de la mise en scène, relative au costume.
+<i>Iphigénie en Aulide</i> se fût aisément prêtée à
+des remarques non moins importantes. La mise en
+scène de cette tragédie, telle qu'elle est actuellement
+réglée à la Comédie-Française, exigerait de nombreuses
+corrections. Laissant de côté les dispositions scéniques,
+qui ne sont pas toujours irréprochables, je
+ne dirai que quelques mots des costumes, qu'on a
+tort de ne pas mettre d'accord avec la marche de l'action
+et avec la situation des personnages.</p>
+
+<p>Au second acte, Clytemnestre et Iphigénie doivent
+porter des costumes simples; mais, si Clytemnestre,
+qui ne quitte pas la tente d'Agamemnon, conserve
+jusqu'à la fin le même vêtement, il ne doit pas en être
+de même d'Iphigénie, qui au troisième acte doit paraître
+le front couronné de fleurs et enveloppée jusqu'aux
+pieds d'un voile d'une éblouissante blancheur,
+dont au cinquième acte, en s'abandonnant aux mains
+des soldats, elle se couvrira le visage.</p>
+
+<p>Plus importantes encore sont les modifications
+qu'exigerait le costume d'Agamemnon. On peut, au
+premier acte, admettre et conserver celui qu'il porte
+actuellement. C'est la nuit, tout dort dans le camp des
+Grecs. Seul, Agamemnon veille dans sa tente, en proie
+à l'insomnie; il a débouclé sa cuirasse et déposé son
+casque et ses armes. Loin des yeux des soldats, il est
+redevenu père, et s'abandonne aux mouvements généreux
+de son âme. Mais, au second acte, le jour s'est
+levé; Agamemnon va paraître aux regards de l'armée,
+et il ne le fera que sous l'appareil imposant qui convient
+à celui que les Grecs ont nommé le roi des rois.
+Autour de ses jambes sont attachées de riches cnémides
+que maintiennent des agrafes d'argent. Sa poitrine
+est couverte d'une cuirasse, formée de bandes
+de métal, alternativement d'or et d'acier bruni. Trois
+dragons d'azur rayonnent jusqu'au col. Son glaive,
+brillant de clous d'or, est renfermé dans un fourreau
+d'argent, que soutient un baudrier tissu d'or. Sur son
+front se pose un casque étincelant: d'abondantes crinières
+s'échappent des quatre cimiers, et l'aigrette
+qui le surmonte s'agite en ondulations terribles. Sur
+ses épaules flotte la pourpre des rois. Voilà le costume
+homérique sous lequel doit apparaître aux spectateurs
+le chef suprême des Grecs. Ce costume, splendide
+et majestueux, amortirait heureusement le trop
+juvénile éclat de celui d'Achille. Dans la superbe scène
+du quatrième acte, où les deux héros se mesurent, on
+aurait devant les yeux une scène digne de l'<i>Iliade</i>.
+Sous les dehors trompeurs d'une querelle de famille,
+on verrait apparaître une rivalité guerrière, prélude
+des longues dissensions des Grecs sous les murs de
+Troie. Cet appareil formidable hausserait le génie tragique
+de l'acteur; et le spectateur aurait alors la sensation
+nécessaire de l'ambition démesurée et de l'indomptable
+orgueil d'Agamemnon.</p>
+
+<p>Après cette courte digression, je reviens à <i>Phèdre</i>,
+dont il me reste à examiner quelques-unes des dispositions
+scéniques, en les rattachant à une étude
+générale.</p>
+
+<h3>CHAPITRE XXVIII</h3>
+
+<p>Des salles de spectacle.&mdash;De la scène.&mdash;Des zones invisibles.&mdash;De
+la ligne optique.&mdash;Du lieu optique.&mdash;Éléments de statique
+théâtrale.&mdash;Exemples.&mdash;Des mouvements scéniques
+dans <i>Phèdre</i>.</p>
+<br>
+
+<p>Nos salles de spectacle sont extrêmement défectueuses.
+Les théâtres des anciens leur étaient sans
+doute inférieurs sous le rapport de l'acoustique, mais
+ils étaient construits dans des conditions optiques
+très supérieures, attendu que le centre de convergence
+optique coïncidait presque avec le centre de
+figure. Dans nos théâtres, si tous les spectateurs
+étaient assis et dirigeaient leurs regards, comme cela
+serait désirable, normalement aux courbes parallèles
+des galeries et des loges, il y aurait un grand nombre
+d'entre eux qui n'apercevraient même pas la
+scène. Si l'on suppose une ligne horizontale, perpendiculaire
+à la rampe et passant par le trou du souffleur,
+et si l'on mène, par supposition, un plan vertical
+passant par ce grand axe du théâtre, ce plan sera
+dit le plan de symétrie optique. C'est sur ce plan
+que se trouveront les points d'intersection des regards
+des spectateurs de droite et de gauche, tandis que les
+regards des spectateurs faisant face à la scène lui
+seront parallèles. Mais en fait une partie des spectateurs
+prend une position oblique et tous ceux qui
+occupent le second rang des loges sont obligés de se
+lever et de se pencher d'une façon très sensible et
+très fatigante. Il est impossible que la mise en scène
+ne tienne pas compte de la disposition de nos salles
+de théâtre et des conditions optiques défectueuses dans
+lesquelles sont placés les spectateurs.</p>
+
+<p>La scène est un trapèze à peu près invariable dans
+le sens de la largeur, mais très variable dans le sens
+de la hauteur et de la profondeur. A gauche et à
+droite sont deux zones, qui sont plus ou moins invisibles,
+celle de gauche à un certain nombre de
+spectateurs placés du côté gauche, celle de droite
+à un certain nombre de spectateurs placés du côté
+droit. Ce qui diminue toutefois un peu l'étendue de
+ces zones, c'est l'obliquité qu'on donne aux décors et
+le fréquent usage des pans coupés. Le point de l'axe
+du théâtre situé devant le trou du souffleur est par
+excellence le point de convergence optique. Quant
+aux spectateurs placés de face, ils échappent aux conditions
+médiocres ou mauvaises dont se plaignent
+ceux de gauche ou de droite. Pour eux toutefois le
+point de convergence optique représente encore une
+moyenne de distance et d'obliquité. Ces dispositions
+étant reconnues, supposons qu'un acteur, placé au
+point de convergence optique, s'éloigne dans le sens
+de l'axe du théâtre: chaque pas l'éloignera des spectateurs
+et le soustraira de plus en plus à la lumière
+de la rampe; si, au contraire, il marche, soit à gauche,
+soit à droite, parallèlement à la rampe, à mesure
+qu'il s'avancera il se soustraira aux regards d'un
+nombre toujours croissant de spectateurs, selon
+qu'il se rapprochera de la zone invisible de gauche
+ou de droite; s'il s'éloigne obliquement, les deux effets
+se composeront. Tous les jeux de scène qui auront
+lieu sur un même plan parallèle à la rampe seront
+pareillement éclairés, tandis que ceux qui auront lieu
+sur des plans de plus en plus reculés recevront une
+lumière proportionnellement dégradée, ou passeront
+de la lumière de la rampe, qui les éclaire de bas en
+haut, sous une gerbe de lumière tombant du cintre
+sous un angle de 45 degrés.</p>
+
+<p>Il résulte donc des dispositions de la scène et des
+effets qui en sont la conséquence que la mise en scène
+doit établir un rapport de valeur entre l'importance
+d'un jeu de scène et l'endroit du théâtre où il faut
+l'exécuter, et que dans une scène, et par suite dans
+un acte, les positions relatives des personnages sont
+liées à l'importance qu'ils prennent alternativement
+dans le développement de l'action. Dans la plupart
+des cas, l'intuition, le goût, l'habitude suffisent pour
+décider si telle ou telle disposition fait bien ou mal;
+mais souvent la question mériterait d'être étudiée et
+soumise au raisonnement. Pour abréger, je donnerai
+à la ligne de convergence optique le nom plus
+court de ligne optique. Quant au point de convergence
+optique, c'est un point mathématique situé
+à l'intersection de l'axe du théâtre et d'une ligne
+perpendiculaire à cet axe, passant devant le trou du
+souffleur. Ce point est le centre d'un cercle, auquel
+je donnerai le nom de lieu optique, qui a à peu près
+pour diamètre le tiers de la largeur de la scène, et
+dont tous les points également éclairés sont facilement
+accessibles aux regards de tous les spectateurs. C'est
+le lieu scénique par excellence, d'où l'acteur tient le
+public sous son empire et d'où sa voix porte sans
+effort jusque dans les profondeurs de la salle.</p>
+
+<p>Posons maintenant quelques principes généraux de
+statique théâtrale. Dans toute péripétie ou dans tout
+dénouement, le personnage en qui se résume l'intérêt
+doit être placé dans le lieu optique, le plus près
+possible du centre optique, ou tout au moins sur la
+ligne optique si l'action l'exige. Ainsi, dans le dénouement
+de l'<i>Aventurière</i>, Clorinde est sur la ligne optique,
+tandis que les autres personnages sont placés à
+droite et à gauche de la porte par laquelle elle va
+sortir. Au deuxième acte du <i>Misanthrope</i>, dans la
+scène des portraits, Célimène occupe le centre optique;
+mais au dénouement, au cinquième acte, c'est
+Alceste qui prend cette place, tandis que Célimène est
+à gauche, correspondant au groupe de Philinte et
+d'Eliante qui occupe la droite. Dans <i>l'Ami Fritz</i>, c'est
+sur la ligne optique que Sûzel vient se jeter dans les
+bras de Fritz. Dans <i>les Rantzau</i>, les deux frères vont
+au-devant l'un de l'autre et s'embrassent au centre
+optique. C'est encore sur la ligne optique que les soldats
+déposent le lit de Mithridate mourant, etc.</p>
+
+<p>Quand il y a dualité de personnages, les deux personnages
+ou les deux groupes s'équilibrent, placés à
+peu près à la même distance de la ligne optique. Au
+troisième acte du <i>Marquis de Villemer</i>, celui-ci est
+à droite évanoui sur le canapé, et Mlle de Saint-Geneix
+est à gauche devant la table de travail et le regarde.
+La toile tombe sur ce tableau qui est ainsi très bien
+pondéré. Dans ces cas de dualité, il y a quelques précautions à
+prendre. Ainsi, si l'on voulait représenter
+la mort du duc de Guise, et que l'on s'appliquât à
+reproduire le tableau de Paul Delaroche, la mise en
+scène serait très défectueuse par la raison que le corps
+du duc de Guise à droite, et surtout le roi qui soulève
+la tapisserie à gauche seraient dans les zones invisibles.
+Au théâtre, on serait obligé de disposer la scène
+autrement, soit qu'on rapprochât les deux groupes de
+la ligne optique, soit qu'on obliquât la scène en
+plaçant dans un pan coupé la porte dont le roi soulèverait
+la portière.</p>
+
+<p>En résumé, il y a toujours une raison esthétique
+qui dans les dénouements rapproche ou écarte plus ou
+moins les personnages de la ligne ou du centre optique.
+Il en est de même dans les scènes successives;
+car chacune d'elles a en quelque sorte ses péripéties et
+son dénouement. On voit ainsi que le rythme scénique
+suit dans tous ses mouvements le rythme esthétique,
+et que les déplacements des personnages ne
+sont pas arbitraires. Il faut naturellement tenir compte
+des rapports qui enchaînent les personnages à des
+objets fixes, placés à droite ou à gauche, tels qu'un
+bosquet, une table, un canapé, un autel, etc. Toutefois,
+dans ces cas-là, il faut user d'artifice autant que possible
+dans la disposition et dans la plantation du décor.
+Dans <i>Il ne faut jurer de rien</i>, la scène charmante du
+dernier acte entre Valentin et Cécile se passe sur un
+banc, au pied d'une charmille placée malheureusement
+un peu trop près de la zone invisible de gauche. Il
+serait désirable que l'on pût tant soit peu rapprocher
+la charmille du lieu optique. Dans le dernier acte
+du <i>Monde où l'on s'ennuie</i>, très habilement mis en
+scène, les deux bosquets de droite et de gauche sont
+le lieu de scènes épisodiques qui s'équilibrent; mais
+la scène entre Roger et Suzanne se noue et se dénoue
+dans le lieu optique. Il y a là une heureuse hiérarchie
+dans les effets.</p>
+
+<p>Je ne puis, on le comprendra, qu'effleurer un sujet
+très complexe dans lequel chaque cas demanderait à
+être étudié en lui-même, ce qui serait d'un détail
+infini. Mais le peu que j'ai pu dire suffit à montrer
+que le mouvement scénique, la disposition et le balancement
+des groupes, les modifications successives des
+plans qu'occupent les personnages constituent un
+art qui s'appuie sur la connaissance psychologique du
+sujet. Il arrive souvent qu'une disposition scénique se
+trouve en contradiction avec la valeur relative des
+personnages: dans ce cas, l'effet sur lequel on comptait
+ne se produit pas, parce que la mise en scène a
+contrarié et amoindri l'effet dramatique. C'est pourquoi
+le sens particulier que les poètes ont de leur
+oeuvre leur donne une autorité dont il ne faut pas
+s'affranchir légèrement quand il s'agit de régler la
+mise en scène; et c'est pourquoi l'instinct dramatique
+est de toutes les qualités celle qui est la plus précieuse
+dans un metteur en scène.</p>
+
+<p>Je reviens maintenant, avant de clore ce chapitre,
+à la mise en scène de <i>Phèdre</i>, qui me fournira l'occasion
+de présenter une application des principes de
+statique théâtrale. La disposition scénique du premier
+acte ne me paraît pas heureusement conçue. La place
+qu'occupe Phèdre, à gauche de la scène et non loin
+de la zone invisible, n'est nullement en rapport avec
+l'importance psychologique et dramatique du personnage
+dans cet acte. C'est d'ailleurs une faute, à mon
+sens, que de faire entrer Phèdre par la gauche et de
+la faire asseoir du même côté, de telle sorte que l'acte
+s'achève sans que le personnage principal, non seulement
+de cet acte, mais encore du drame tout entier, ait
+mis le pied sur le centre optique. Cette place à gauche
+est celle qui lui conviendra au cinquième acte, lorsqu'elle
+sort mourante de ses appartements. Les moments
+lui sont précieux, c'est pourquoi Phèdre, soutenue
+par ses femmes, s'affaisse sur le premier siège
+à gauche qui se trouve à sa portée. Au surplus à ce
+moment, et par le fait seul qu'elle meurt et que, sinon
+son corps, son âme et son esprit du moins quittent la
+scène, tout le poids du drame retombe sur Thésée qui
+alors occupe justement le centre optique.</p>
+
+<p>Mais la situation est absolument différente au premier
+acte. Si d'ailleurs mes souvenirs me servent
+bien, il me semble que jadis Rachel venait occuper
+précisément le centre, optique, qui est la place psychologique
+de Phèdre, et celle qui s'offre à elle le plus
+naturellement. En effet, Phèdre sort de ses appartements
+et veut revoir la lumière du jour; mais à peine
+a-t-elle fait quelques pas, soutenue par ses femmes,
+que ses forces l'abandonnent. C'est sur la ligne
+optique, qu'épuisée et ne se soutenant plus, elle s'arrête
+soudain et refuse d'aller plus loin. Dès lors, il est
+inadmissible que ses femmes la traînent jusqu'à ce
+siège qui est à gauche, lorsqu'il leur est si facile et si
+naturel de l'approcher. Alors Phèdre se laisse aller
+sur ce siège vers lequel elle n'aurait pas eu la force
+de marcher; et c'est ainsi, par le jeu de scène le plus
+simple, que Phèdre se trouve assise au centre optique,
+concentrant sur elle tous les regards des spectateurs
+de même qu'elle concentre sur elle tout l'intérêt du
+drame.</p>
+
+<p>Comme on a pu s'en rendre compte, une grande
+partie de la science de la mise en scène consiste dans
+l'oscillation des jeux de scène autour du centre optique
+ou à droite et à gauche de la ligne optique. C'est une
+science comparable à celle qui préside à la composition
+et à la disposition d'un tableau. Quand il s'agit
+d'une scène complexe à plusieurs personnages, auxquels
+s'ajoute une figuration nombreuse, il faut déterminer
+le centre de gravité de la scène, si je puis me
+servir de cette expression, de façon qu'il se trouve le
+plus rapproché possible du centre optique. On sent
+bien d'ailleurs qu'il ne s'agit point ici d'équilibre
+entre des nombres, non plus que d'une sorte d'équilibre
+visuel, mais d'un équilibre moral et dramatique.
+La mise en scène, considérée à ce point de vue, est
+non seulement un art, mais une science dont le fondement
+est pour ainsi dire mathématique. Tous les arts
+se rejoignent et ont pour point de départ commun les
+lois mêmes de la nature. Un metteur en scène et un
+directeur de théâtre doivent donc posséder une connaissance
+étendue des principes des arts et surtout
+de leurs fondements scientifiques, car ceux-ci sont
+dans l'art théâtral et particulièrement dans la mise en
+scène d'une application constante. Pour terminer par
+un exemple qui illustre la théorie, je ferai observer
+que la Comédie-Française doit certainement à la
+compétence artistique de son administrateur actuel
+la perfection de mise en scène qui depuis plusieurs
+années fait l'admiration du public.</p>
+
+<h3>CHAPITRE XXIX</h3>
+
+<p>De la figuration.&mdash;De son rôle actif.&mdash;<i>Athalie</i>.&mdash;De son rôle
+passif.&mdash;<i>Oedipe roi</i>.&mdash;Des mouvements orchestriques.&mdash;Des
+figurants de tragédie.&mdash;Règles à observer.</p>
+<br>
+
+<p>A un point de vue général, la figuration est soumise
+aux lois qui règlent la disposition hiérarchique des
+personnages sur la scène. Elle entre dans le rythme
+scénique et concourt à la composition du tableau dont
+presque toujours elle occupe les derniers plans. Il faut
+donc la traiter comme un peintre traite les masses,
+c'est-à-dire sacrifier le détail particulier à l'ensemble.
+Si le metteur en scène se préoccupe à juste titre des
+places relatives que doivent occuper individuellement
+les personnages du drame, il a aussi à s'occuper de
+grouper la figuration, de la diviser en parties harmoniques,
+de telle sorte qu'elle produise un effet général
+où s'efface toute individualité. Sur la scène de l'Opéra,
+ce qui régit la composition des groupes, c'est la répartition
+des voix; mais, dans une oeuvre dramatique,
+il y a lieu de se préoccuper de l'effet optique, de l'importance
+des groupes par rapport à la situation et à la
+marche de l'action, et surtout du rôle qui est dévolu
+à la figuration à laquelle je donnerai souvent le nom
+de <i>choeur</i>, qu'elle avait chez les anciens.</p>
+
+<p>Le rôle du choeur, en effet, est tantôt actif, tantôt
+passif. Il est actif quand la présence du choeur est un
+élément de l'action dramatique, quand il agit sur les
+personnages du drame et qu'il impose une direction
+aux sentiments moraux et aux passions qui les agitent.
+Dans ce cas, il faut obtenir de la figuration une grande
+sobriété de mouvements, de gestes et d'attitudes; car
+pour le public l'intérêt n'est pas dans le choeur lui-même,
+mais dans le personnage et dans son évolution
+morale à laquelle nous assistons et à laquelle nous
+participons. On peut citer comme exemple le rôle de
+la figuration au cinquième acte d'<i>Athalie</i>. Au moment
+où Joad s'écrie:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2">Soldats du Dieu vivant, défendez votre roi,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>le fond du théâtre s'ouvre. On aperçoit l'intérieur du
+temple et les lévites armés s'avancent sur la scène.
+On a tort, à la Comédie-Française, de ne pas exécuter
+entièrement cette mise en scène. Le fond du théâtre
+devrait s'ouvrir derrière le trône où est placé Joas; et
+le public devrait apercevoir, jusque dans les derniers
+plans du théâtre, les masses nombreuses des lévites
+armés. Au lieu de cela, on voit simplement entrer
+par les côtés un certain nombre de lévites tenant un
+glaive à la main. Cette figuration manque de grandeur
+et n'est pas de nature à faire sentir au public le poids
+dont la sainte armée devrait peser sur l'orgueil et sur
+la colère d'Athalie. Et ici ce sont bien les sentiments
+par lesquels passe Athalie qu'il faut nous faire comprendre
+et partager. Un glaive à la main des lévites
+ne suffit pas; il faudrait un appareil plus formidable,
+et surtout éviter l'entrée successive des lévites par les
+bas côtés. Au moment où le fond du théâtre s'ouvre
+et où l'on aperçoit les rangs pressés des lévites hérissés
+d'armes, le mouvement orchestrique devrait consister
+en une marche d'ensemble, de deux ou trois pas
+seulement, de toute cette troupe armée, divisée en
+deux groupes, l'un à gauche, l'autre à droite du trône.
+Cette double poussée imposante agirait avec une puissance
+que doublerait l'ensemble du mouvement; et
+nous participerions au sentiment de surprise et d'effroi
+qui s'empare de l'esprit d'Athalie. On peut d'ailleurs
+juger de la puissance d'effet que possède un mouvement
+d'ensemble par les ballets italiens dont c'est à
+peu près le seul mérite.</p>
+
+<p>Quand le choeur est appelé à jouer un rôle passif, ce
+qui avait lieu en général chez les anciens, la mise en
+scène demande plus de soins encore et plus de science;
+car, dans ce cas, c'est le choeur lui-même qui devient
+le personnage complexe auquel nous nous intéressons
+et avec lequel nous sympathisons. Il exprime
+alors les sentiments divers qui doivent passer dans
+notre âme et nous agiter comme lui-même. Tout le
+public participe à la situation du choeur, et le triomphe
+du poète est de réussir à troubler l'âme du spectateur
+des mêmes émotions qui sont censées troubler l'âme
+des personnages qui composent la figuration. On en
+a un exemple saisissant dans l'<i>Oedipe roi</i>, tel qu'on
+le joue à la Comédie-Française où il est admirablement
+mis en scène.</p>
+
+<p>Au lever du rideau, le peuple est à genoux, tendant
+ses mains suppliantes vers le palais d'Oedipe. Les sentiments
+qu'il exprime et qui l'agitent sont ceux-là
+mêmes qui doivent pénétrer dans notre âme. C'est donc
+de l'attitude de la figuration que dépend l'impression
+que recevra le public. Cela demande une préparation
+savante, et une très grande sévérité de discipline. La
+difficulté est d'ailleurs moins grande quand le choeur
+est en majorité composé de femmes; car la femme a
+une faculté d'assimilation et d'imitation très supérieure
+à celle de l'homme. Le premier soin est de déterminer
+l'attitude du corps, le mouvement des bras,
+des mains, et d'exiger que les regards ne quittent pas
+le point fixe sur lequel ils sont dirigés. On obtient
+de la sorte l'attitude suppliante, qui détermine chez
+les femmes agenouillées une disposition morale conforme
+à leur aspect physique. A son tour, cette disposition
+morale se réfléchit et donne à leur attitude celle
+ressemblance frappante avec la nature qui agit sur
+nous par une sorte d'influence identique. Il s'établit
+ainsi, chez les femmes agenouillées, un double courant
+qui va du physique au moral et qui retourne du moral
+au physique, double courant dont il ne faut qu'aucune
+distraction vienne interrompre le circuit. Le public
+subit, comme nous l'avons dit, l'influence du tableau
+qu'on compose pour ses yeux, et ses dispositions morales
+se conforment à celles que les figurantes doivent
+à leur propre attitude. On voit que la science de la
+mise en scène a là un point de contact remarquable
+avec la physiologie.</p>
+
+<p>Au dernier acte d'<i>Oedipe roi</i>, le rôle du choeur est
+plus important encore. Il est réglé à la Comédie-Française
+d'une manière tout à fait remarquable, et les
+mouvements de la figuration peuvent s'y comparer
+aux évolutions savantes et mesurées des choeurs antiques.
+Le peuple de Thèbes est groupé au fond du
+théâtre, devant le palais d'Oedipe. Il vient d'apprendre
+la mort violente de Jocaste et d'entendre le récit lamentable
+de l'attentat d'Oedipe sur lui-même. Le misérable,
+en effet, s'est enfoncé dans les yeux une
+épingle d'or arrachée au cadavre de la reine. Mais
+l'infortuné s'approche. Alors le choeur s'ébranle, entraîné
+par ce mouvement de poignante curiosité qui
+pousse les foules au-devant des spectacles tragiques.
+Dans une suite de mouvements successifs, en quelque
+sorte musicalement mesurés, le choeur monte et envahit
+les marches du palais. Soudain l'effroi s'empare
+de cette foule dès qu'elle aperçoit le malheureux que
+le public ne voit point encore, et un mouvement de
+recul se dessine, harmonieusement mesuré. Le peuple
+alors, marche à marche et en des temps égaux,
+redescend les degrés du palais, s'écartant devant un
+spectacle horrible; et c'est lorsque le public a participé
+à ce double sentiment de curiosité anxieuse et
+d'effroi qu'apparaît le spectre aux yeux sanglants.
+Spectacle véritablement tragique, mais qui n'est si
+grand que parce que notre douloureuse sympathie a
+été préalablement éveillée par les angoisses du choeur
+qui se sont répercutées dans notre âme. Voilà de la véritable
+science de mise en scène. Élevée à ce degré, la
+mise en scène est un art qui n'a rien à envier à l'orchestrique
+des anciens, et la Comédie-Française est en cela
+égale, si ce n'est supérieure, aux théâtres d'Athènes.</p>
+
+<p>Chez les anciens, le rôle du choeur était bien plus
+considérable que ne l'est jamais chez les modernes
+la figuration. Le choeur fut d'abord le personnage
+principal et pour ainsi dire unique du drame; après
+Eschyle, à l'époque de Sophocle, d'Euripide et d'Aristophane,
+il conserva encore, sinon sa prépondérance
+dramatique, au moins toute sa magnificence et toute
+sa puissance poétique. Ce fut en lui que se résuma
+toujours la beauté du spectacle, qui en fit l'attrait et
+qui constituait la difficulté de la représentation. C'était,
+en effet, dans les évolutions du choeur que consistait
+presque toute la mise en scène. Écrites suivant les
+lois et les mètres de la poésie lyrique, les strophes
+étaient dansées, mimées et chantées; ou du moins,
+pour être plus exact, tandis qu'on les récitait sur un
+rythme musical, on marchait en mesure en appuyant
+le récit lyrique de gestes appropriés. On conçoit que
+la formation d'un choeur, son instruction musicale et
+orchestrique exigeaient de longues études et de nombreuses
+répétitions. Aujourd'hui, c'est tout le contraire;
+le choeur n'est qu'un accessoire, et parfois
+même on le supprime sans beaucoup de façons. C'est
+ainsi que dernièrement, à l'Odéon, à une représentation
+d'<i>Andromaque</i>, j'ai vu supprimer la figuration
+dans la dernière scène du cinquième acte, ce qui est
+absolument contraire au texte de Racine, ce qui nuit
+à l'effet représentatif de cette suprême scène et ce
+qui en outre entraîne la suppression des quatre derniers
+vers de la tragédie.</p>
+
+<p>C'est, en général, quand la pièce est sue et prête à
+être jouée que l'on forme et que l'on façonne la figuration.
+Les figurants, il est vrai, n'ont plus à réciter
+les choeurs de Sophocle, d'Euripide et d'Aristophane,
+qui comptent parmi les plus beaux morceaux que nous
+ait laissés la poésie lyrique. Aussi le dommage est-il
+moindre. Cependant pendant longtemps les figurants
+ont déparé la tragédie française. Jadis, on faisait généralement
+avancer les soldats, grecs et les licteurs romains
+en une sorte de file indienne; puis ils faisaient
+front, face au public, comme nos conscrits sur le terrain
+d'exercice. Or une marche de flanc est aussi
+dangereuse au théâtre qu'à la guerre, car le ridicule
+tue aussi bien et aussi sûrement qu'un boulet de canon.
+Et de fait, le public accueillait presque toujours
+ces pauvres licteurs d'un rire moqueur qui avait
+pour premier inconvénient de détruire son propre
+plaisir. Aujourd'hui, la tragédie est dans son ensemble
+beaucoup mieux jouée qu'autrefois, même que du
+temps de Rachel, que nous n'avons plus, hélas! La
+raison en est dans le soin que l'on prend de ne confier
+les rôles secondaires qu'à des acteurs capables de les
+tenir dignement et aux précautions qu'on prend pour
+éviter aux figurants leur antique mésaventure.</p>
+
+<p>Voici à ce sujet les deux prescriptions les plus importantes.
+Dans la tragédie, premièrement, les soldats,
+les gardes, les licteurs doivent se présenter sur la
+scène en groupe irrégulièrement serré, en ayant soin
+d'éviter toute disposition pouvant présenter l'apparence
+de files ou de rangs; deuxièmement, ils ne
+doivent jamais exécuter un mouvement ayant une apparence
+de manoeuvre. Au surplus, on n'aurait eu, pour
+découvrir cette règle bien simple, qu'à regarder les
+médailles antiques, qui sont des objets d'art, et comme
+tels en laissent apercevoir les procédés. Or toujours,
+dès qu'il y est figuré des soldats à pied ou à cheval,
+que ce soient des licteurs, des porte-étendards, des
+archers ou autres, ils sont formés en groupes irréguliers,
+présentant une disposition artistique bien plus
+que militaire. C'est là ce qu'il fallait imiter, et ce
+qu'on s'est décidé à faire par intuition peut-être plutôt
+que conduit par le raisonnement. Quand un groupe
+de figurants, soldats ou licteurs, arrive sur la scène,
+il doit se présenter vivement, en ayant l'attention de
+ne pas prendre l'allure cadencée du pas militaire, et
+s'arrêter franchement sans se préoccuper de la régularisation
+des rangs; s'il entre par le fond et s'il doit
+faire face au public, il faut que le mouvement soit un
+et jamais décomposé en deux mouvements. Si le
+choeur a défilé de flanc sous les yeux des spectateurs,
+il doit, en s'arrêtant, conserver, si c'est possible, cette
+position et ne pas exécuter le mouvement de front.
+Si l'on ne peut éviter ce mouvement, il faut qu'il soit
+accompli librement et vivement par chaque figurant,
+sans que son allure semble liée à celle de son voisin.
+Moyennant ces quelques précautions, on évitera ce que
+jadis l'entrée de ces figurants avait toujours de ridicule.</p>
+
+<p>Il restera encore de grandes difficultés à faire manoeuvrer
+un personnel nombreux, surtout à présenter
+décemment au public une image de ce qu'on appelle
+le monde, et à figurer par exemple une soirée ou un
+bal. On se heurte en quelque sorte à des impossibilités,
+car on n'a pas la faculté de donner à ses figurants
+la jeunesse, la beauté et la distinction des
+manières. On relègue bien la figuration dans les derniers
+plans; on en masque autant que possible la vue,
+en ne la montrant que par échappées; mais il faut
+que le texte se prête à ces subterfuges. On peut donc
+désirer que les poètes n'abusent pas de ces représentations
+qui sont de nature à nuire à leurs oeuvres.
+Dans les théâtres comiques, on prend résolument le
+taureau par les cornes, et l'on figure le bal le plus
+élégant au moyen de six ou huit figurants piètrement
+habillés. Le public se contente ici d'un signe abrégé,
+ce qui est possible dans un genre où l'on ne recherche
+la vérité que dans l'humour et dans l'esprit du dialogue.</p>
+
+<h3>CHAPITRE XXX</h3>
+
+<p>Des actes et des tableaux.&mdash;Confusion fréquente.&mdash;Unité dramatique
+des actes.&mdash;Du théâtre espagnol, anglais, allemand.&mdash;Les
+changements de tableaux impliquent des changements
+à vue.</p>
+<br>
+
+<p>Dans les cinquante dernières années, l'esthétique
+dramatique s'est modifiée. Jadis l'action devait être
+une, se dérouler dans le même lieu pendant l'unité
+de temps qui est le jour de vingt-quatre heures. L'action
+se divisait en général en cinq actes qui représentaient
+cinq moments successifs. Toutefois, la règle
+des trois unités, qui a fait couler des flots d'encre, n'a
+jamais été respectée que chez les Français. Chez les
+Espagnols, chez les Anglais, et enfin chez les Allemands,
+les poètes ne s'en sont jamais préoccupés.
+Entraînés par leur exemple, les Français à leur tour
+ont brisé cette triple entrave, ou plutôt ils n'en ont
+conservé qu'une seule, l'unité d'action. On a si bien
+transgressé l'unité de temps que parfois, en dépit de
+Boileau qui le reprochait au théâtre étranger, un personnage,
+enfant au premier acte, est barbon au dernier.
+Quant à l'unité de lieu, non seulement le lieu
+a pu changer d'acte en acte, mais encore, à l'exemple,
+de ce qui a lieu dans Shakspeare, les différentes
+scènes d'un acte se passent la plupart du temps dans
+des lieux différents. Je ne m'arrêterai pas à discuter
+les lois de cette esthétique nouvelle et à en peser les
+avantages et le mérite: cela est complètement en
+dehors du sujet que je traite. Je n'ai à m'occuper que
+de la mise en scène, et en particulier de la représentation
+des drames empruntés au théâtre des Anglais,
+des Espagnols et des Allemands.</p>
+
+<p>Sur nos affiches, nous voyons à chaque instant
+annoncé un drame en cinq actes et douze tableaux.
+Je dis <i>douze</i> pour prendre un exemple quelconque.
+Conformément aux principes de l'esthétique, les douze
+tableaux devraient se répartir dans les cinq actes, de
+telle sorte que la représentation mît en lumière et
+imposât à l'esprit des spectateurs les rapports que
+doivent avoir entre eux les tableaux renfermés dans
+un même acte. Or, en général, il n'en est absolument
+rien, et il est facile de constater que si les spectateurs
+savent à tout instant à quel tableau en est la pièce,
+ils perdent rapidement la notion des actes et sont
+dans l'impossibilité de dire à quel acte appartient tel
+ou tel tableau. Cela tient à ce que les tableaux sont
+presque toujours séparés les uns des autres par des
+entr'actes, absolument comme s'ils étaient des actes.
+Il n'y a que demi-mal quand il s'agit de pièces modernes,
+où le mot <i>acte</i> et le mot <i>tableau</i> sont si fréquemment
+confondus, et où l'expression de <i>cinq actes</i>
+n'est qu'une phraséologie de convention. Dans ce cas,
+il faudrait mieux indiquer simplement le nombre des
+tableaux, comme dans <i>Nana Sahib</i>, qui était dénommé
+par son auteur <i>drame en sept tableaux</i>. Mais,
+alors, pourquoi pas <i>drame en sept actes</i>? C'est un
+hommage tacite rendu à l'antique division dramatique.</p>
+
+<p>Ainsi nous constatons une confusion constante
+entre les actes et les tableaux, et il est manifeste que
+parfois on emploie le mot <i>tableau</i> uniquement parce
+que la durée paraît un peu petite pour un acte, ce qui
+est une très mauvaise raison, un acte n'ayant pas en
+soi de durée déterminée. D'un autre côté, la même
+confusion éclate quand il s'agit de la représentation
+des chefs-d'oeuvre étrangers. <i>Hamlet</i> est un drame
+en cinq actes et vingt tableaux; <i>Othello</i>, un drame en
+cinq actes et quinze tableaux. Or, pour les adapter à
+la scène française, ou modifie la physionomie de ces
+oeuvres par la préoccupation qu'on a de diminuer le
+nombre des tableaux et d'éviter ainsi des frais et des
+difficultés de mise en scène. C'est ainsi que l'<i>Othello</i>
+de M. de Gramont, représenté il y a deux ans à l'Odéon,
+est dénommé drame en cinq actes, huit tableaux.
+On a fait une économie de sept tableaux, qui sont, il
+est vrai, les moins importants; mais, ce qui est
+plus grave, c'est que l'on a modifié la division de
+l'action dramatique, de telle sorte l'<i>Othello</i> est devenu
+une pièce en huit actes. Il est clair ici que je
+ne m'en prends pas à l'auteur qui n'a fait en somme
+que se plier aux exigences théâtrales. C'est donc à
+la mise en scène que j'en ai.</p>
+
+<p>Un acte est une division dramatique qui doit avoir
+un commencement et une fin, dont toutes les parties
+sont indissolubles, et dont par conséquent la représentation
+ne doit pas offrir de solution de continuité pour
+les yeux, puisqu'elle n'en offre pas pour l'esprit. Dans
+un entr'acte, si court qu'il soit, un poète peut faire
+tenir un temps quelconque si grand qu'il soit. En généralisant
+le phénomène, on peut dire que dans un
+temps réel infiniment petit nous pouvons faire tenir
+un temps imaginaire infiniment grand. On en a une
+preuve dans ce fait que dans une seconde de sommeil
+le rêve fait entrer une suite considérable d'événements.
+La durée des entr'actes est donc sans rapports avec
+le temps supposé écoulé par le poète et avec le nombre
+d'événements qu'il imagine s'être passés entre
+deux actes. Donc, en allongeant un entr'acte, nous ne
+rendons nullement plus plausible l'intervalle plus ou
+moins grand de temps, supposé écoulé entre les deux
+moments de l'action au milieu desquels il s'intercale.
+La durée d'un entr'acte n'est pas proportionnelle à l'accroissement
+du temps. Voilà une des faces du phénomène;
+examinons l'autre.</p>
+
+<p>Quand le rideau tombe, l'esprit du spectateur, dégagé
+de l'étreinte du poète, redevient immédiatement
+libre. Il y a dans cette chute du rideau, dans cette
+disparition absolue du spectacle, un signe manifeste
+de l'interruption de l'action dramatique. Une partie
+de cette action est dès lors accomplie, et l'esprit du
+spectateur est prêt à franchir l'espace de temps que
+voudra le poète, mais non à accepter, quand le rideau
+se relèvera, une contiguïté entre les deux tableaux, et
+une continuation, après interruption, du moment précédent
+de l'action. Un acte représente une suite de
+sensations étroitement associées; si donc, entre deux
+tableaux appartenant à un même acte, on intercale
+un entr'acte, on brise un anneau de la chaîne des sensations,
+qui doivent se succéder sans interruption pour
+se fondre dans une sensation générale et totale. L'esprit
+du spectateur est donc obligé de reconstruire rétrospectivement
+la suite interrompue de ses sensations,
+de revenir de lui-même sur l'idée de fin qui s'était
+formée en lui: au lieu d'un mouvement en avant, il
+éprouve donc, non seulement un temps d'arrêt, mais
+encore un mouvement de recul. L'action du drame,
+au lieu d'avancer, rétrograde, et l'impression de ralentissement
+se fait sentir à notre esprit, bien qu'elle ne
+résulte pas des dispositions imaginées par le poète.
+C'est par conséquent, dans ce cas, la mise en scène
+qui est responsable de ce sentiment de lenteur qui
+nous fait juger sous un jour faux l'action ininterrompue
+tracée par le poète.</p>
+
+<p>C'est une impression que, sans pouvoir l'expliquer,
+j'avais souvent éprouvée, quand de temps à autre on
+remontait sur une scène française un des drames de
+Shakspeare. Il me semblait que par moments l'action
+ne marchait pas et je n'étais pas loin d'en accuser le
+génie dramatique du poète. Cependant la lecture me
+donnait une impression tout autre. Mais, dès que
+mon attention se porta sur la mise en scène, je ne fus
+pas long à découvrir que l'ennui, provenant d'une
+action qui semblait trop lente ou stagnante, avait pour
+véritable cause les procédés de notre mise en scène
+appliqués aux drames de Shakspeare. Le rythme et la
+mesure de l'oeuvre se trouvaient altérés, absolument
+comme si dans une phrase musicale on eût intercalé
+mal à propos un temps de silence. Je n'ignore pas que
+la division en actes des drames de Shakspeare est postérieure
+au poète. A cela on peut toutefois répondre
+que la représentation devait forcément opérer la division
+des tableaux, dont la répartition en cinq actes a
+été le résultat d'un travail critique réfléchi, peu de
+temps après la mort de Shakspeare, et à laquelle il
+est assez raisonnable de nous tenir. En tout cas, il ne
+peut y avoir plusieurs manières également bonnes
+d'opérer cette division. Au surplus, à défaut de l'exemple
+de Shakspeare, il resterait celui de Goethe et de
+Schiller, et celui de Sheridan dans le théâtre anglais.</p>
+
+<p>Pour conclure, je crois que l'on pourrait procurer
+un plaisir dramatique très vif aux spectateurs français,
+en montant sur nos scènes les plus belles oeuvres
+des théâtres étrangers, espagnols, anglais et allemands,
+à la condition qu'on respectât la division générale
+et qu'on n'altérât pas l'intégrité de chaque acte
+par l'introduction d'entr'actes entre les divers tableaux
+qui le composent. Il faudrait dans ce but prendre le
+parti d'une mise en scène spéciale et sommaire qui
+permît de faire à vue, entre les tableaux d'un même
+acte, tous les changements de décorations nécessités
+par les changements de lieux. Grâce à la continuité
+du spectacle, ces drames conserveraient leur physionomie
+propre, l'action son allure réelle et les différents
+moments de cette action leur marche ininterrompue.
+Dans ce système, il faudrait renoncer à toute
+somptuosité de mise en scène, autre que celle qui résulterait
+des décorations peintes. Je ne vois pas où
+serait l'inconvénient, ces drames ayant presque tous par
+eux-mêmes une puissance représentative très grande.</p>
+
+<p>Quant à nos pièces modernes, il me paraît nécessaire
+que les auteurs mettent un terme à la confusion
+qui dure depuis trop longtemps entre les actes et les
+tableaux, et qu'ils réservent le nom d'<i>acte</i> à toute
+suite de scènes formant un tout dramatique partiel,
+terminé par cette interruption du spectacle qu'on
+appelle un entr'acte. Dans ce système, qui est le seul
+logique, il faudrait faire abnégation de toute mise en
+scène exigeant entre les tableaux un entr'acte pour la
+plantation du décor.</p>
+
+<p>La vérité dramatique et la logique de l'action opposent
+donc des bornes naturelles à l'exagération de la
+mise en scène. C'est un fait important à constater,
+puisqu'il nous montre que les progrès de l'art dramatique
+sont loin d'exiger un luxe disproportionné de
+mise en scène, et que souvent c'est en s'effaçant modestement
+que la mise en scène mérite le nom d'art.
+Ce qui entraîne souvent les poètes, c'est que les changements
+les plus compliqués n'exigent d'eux qu'un
+trait de plume; et que leur imagination élève ou renverse
+des palais avec une rapidité telle qu'elle n'altère
+en rien la contiguïté des différents moments d'une
+action partielle qui pour leur esprit reste une et indissoluble.
+L'art pour eux n'est qu'un jeu de leur imagination;
+et de même qu'ils ne nous doivent que l'apparence
+des êtres, de même ils ne nous doivent que
+l'apparence des choses. Mais alors il ne faut pas que
+la mise en scène s'attarde à remuer d'énormes machines;
+il faut qu'elle se fasse alerte et quelque peu
+féerique pour répondre aux coups d'aile de l'imagination
+poétique.</p>
+
+<p>J'ajouterai une remarque générale pour clore ce
+chapitre. Les directeurs ont le défaut de faire les entr'actes
+trop longs. La plupart du temps sans doute
+le spectateur n'éprouve qu'un ennui que dissipe le
+lever du rideau; mais quelquefois la longueur de l'entr'acte
+nuit à l'effet dramatique. Je citerai comme
+exemple le drame d'<i>Antony</i>. Si, entre le second et le
+troisième acte, ainsi qu'entre le quatrième et le cinquième,
+on n'intercalait qu'un entr'acte d'une ou deux
+minutes, juste le temps de changer les décors par des
+procédés rapides, on doublerait la puissance du drame
+en ne laissant pas au spectateur le temps de recouvrer
+son sang-froid et de se dégager de l'étreinte du
+poète. Mais, objectera-t-on, au lieu de finir à minuit
+le spectacle finirait à onze heures: on me permettra,
+je pense, de mépriser absolument cette objection. Au
+surplus, quand je dis qu'entre deux actes, liés par le
+pathétique d'une même situation, l'entr'acte doit être
+réduit à la plus petite durée possible, ce n'est pas un
+conseil discutable que je donne, mais une règle indiscutable
+que j'énonce et qui s'impose au nom de principes
+artistiques qui ne souffrent pas d'objections.</p>
+
+<h3>CHAPITRE XXXI</h3>
+
+<p>De l'imitation de la nature.&mdash;De la présentation et de la représentation
+d'un phénomène.&mdash;De la représentation de la
+mort.&mdash;Toute représentation est conditionnée par l'imagination
+du spectateur.&mdash;Le jugement du public est subordonné
+à l'idée qu'il se fait de la réalité.</p>
+<br>
+
+<p>L'auteur, dans la mise en scène qu'il imagine, le
+décorateur et le metteur en scène, dans celle qu'ils
+réalisent, les comédiens dans leur diction et dans leur
+jeu ainsi que dans leurs costumes, ont nécessairement
+pour légitime ambition d'arriver à une ressemblance
+frappante avec la nature qui est leur modèle.
+Tout le monde en convient; mais alors ne semble-t-il
+pas que cette direction imprimée à tant d'efforts
+divers soit contradictoire avec le jugement défavorable
+que l'on se croit en droit de porter sur la
+théorie réaliste? Ou bien y aurait-il un degré d'approximation
+que l'art ne doive pas franchir? Nous
+touchons là à l'éternelle question sur la nature et
+sur le but de l'art, question que je crois fort inutile
+de relever dans ce petit ouvrage où elle ne pourrait
+occuper qu'une place incidente. Je la ramènerai à
+des proportions plus modestes, et je la limiterai au
+sujet spécial que je traite. Je vais donc m'occuper de
+rechercher jusqu'à quel point le metteur en scène et
+l'acteur peuvent pousser la perfection de l'imitation,
+et si, dans les efforts qu'ils font pour y atteindre, ils
+ne doivent pas être dirigés par une méthode générale
+et un ensemble de règles suffisamment précises.</p>
+
+<p>Ce problème est dominé par un mot dont il faut
+bien comprendre le sens et la portée; c'est le mot
+<i>représentation</i>. Tous les faits quelconques dont nous
+sommes chaque jour les témoins oculaires se présentent
+à nous; tandis que, lorsque le souvenir de ces
+mêmes faits nous revient à la mémoire, ceux-ci se
+représentent à notre esprit. Or, entre la présentation
+et la représentation d'un fait, il existe une différence
+qui consiste en ce qu'un nombre variable de détails
+d'importance diverse, plus ou moins bien observés
+dans la présentation, ne se retrouvent plus dans la
+représentation. En outre, si un même fait se présente
+à nous à différentes reprises, offrant chaque fois
+quelque variété dans l'ordre ou l'intensité des phénomènes,
+il est clair que les représentations successives
+que nous aurons eues de ces faits semblables varieront
+dans leurs caractères particuliers, mais se
+ressembleront dans leurs caractères généraux. Par
+suite, la synthèse de ces diverses représentations
+offrira donc à notre esprit une nouvelle représentation,
+rassemblant et fixant les caractères communs de
+toutes les représentations antérieures et laissant dans
+le vague une masse flottante, indécise de traits particuliers.
+Cette nouvelle représentation n'est autre
+chose que l'idée que nous avons acquise d'un certain
+ordre de faits.</p>
+
+<p>Prenons pour exemple la représentation de la mort,
+qui est le phénomène naturel dont le théâtre nous
+offre le plus fréquemment la représentation. Il est
+peu de personnes qui n'aient assisté à la mort d'un
+être quelconque: l'un a vu mourir un vieillard, l'autre
+un enfant ou une femme; celui-ci a vu tomber des
+soldats sur le champ de bataille, celui-là a assisté à
+l'agonie de malades dans un hôpital; les uns ont observé
+la mort lente ou violente d'animaux, les autres
+la leur ont causée volontairement; tous enfin ont
+vu les mêmes phénomènes généraux se reproduire
+dans des conditions extrêmement variables. Si l'on
+ajoute à ce nombre plus ou moins grand d'expériences
+personnelles la description si souvent faite
+de ce même phénomène, on comprendra comment
+il s'est formé dans l'esprit de chacun de nous une
+idée de la mort, idée qui se compose des caractères
+communs à toutes les présentations de ce phénomène
+suprême, et qui pour chacun de nous est la même
+dans ses traits généraux et ne peut différer que
+par un certain nombre de traits particuliers d'importance
+secondaire. Or, c'est uniquement cette idée,
+ou cette image (ce qui revient au même), qui est
+seule artistiquement représentable.</p>
+
+<p>Transportons-nous dans une salle de théâtre où
+nous assisterons à un drame dans lequel un acteur
+ou une actrice doit nous donner le spectacle de la
+mort, et examinons bien les conditions du problème
+scénique à résoudre. L'acteur doit produire l'apparence
+de la mort, et son art consiste à atteindre un
+degré frappant de ressemblance. Mais de ressemblance
+avec quoi? Avec la mort d'un parent à laquelle
+il aura assisté dans sa famille ou d'un moribond
+d'hôpital dont il aura par scrupule été étudier l'agonie?
+Nullement; mais de ressemblance avec l'idée
+de la mort que possèdent les quinze cents spectateurs
+qu'il a devant lui. Si l'image qu'il évoque devant
+toute une salle est semblable dans ses caractères
+généraux à l'idée que chacun se fait de la mort, les
+quinze cents spectateurs déclareront à l'unanimité que
+le jeu de cet acteur est admirable de vérité, ce qui
+sera exact puisque l'art de l'acteur consiste précisément
+à objectiver devant les yeux du spectateur
+l'image ou l'idée que celui-ci a dans l'esprit. Et son
+jeu, qu'on le remarque, sera d'autant plus vrai qu'il
+sera moins réel, c'est-à-dire moins compliqué de
+détails particuliers et spéciaux, non observés par la
+majorité des spectateurs.</p>
+
+<p>Si, en effet, un acteur s'ingéniait à reproduire trait
+pour trait telle façon extraordinaire de mourir, observée
+par lui-même, il s'exposerait, tout en étant plus
+réel, à paraître moins vrai, car l'image qu'il offrirait
+serait dissemblable à celle qu'ont dans l'esprit
+la plupart des quinze cents spectateurs. Nous pouvons
+donc conclure que, si le réel est le vrai dans
+la présentation des phénomènes, il n'est pas toujours
+le vrai dans la représentation de ces mêmes phénomènes.
+Or comme au théâtre il ne s'agit jamais que
+de la représentation de la vie et de tous les actes qui
+la composent, ni l'auteur, ni le metteur en scène, ni
+les acteurs ne doivent s'attacher à reproduire la
+réalité, mais seulement l'image qui est la représentation
+idéale du réel.</p>
+
+<p>Un acteur doit donc être un observateur de la
+nature, non pour transporter servilement ses observations
+sur la scène, mais pour enregistrer en lui
+tous les traits communs dont se compose synthétiquement
+l'idée ou l'image qu'il s'efforcera de reproduire.
+C'est pour cela que dans la carrière du comédien
+l'intuition lui est d'un si grand secours; car, après le
+travail inconscient de généralisation qui se produit
+en lui, cette faculté d'introspection lui permet d'avoir
+une vue très nette de l'image intérieure qui s'est
+formée dans son esprit; et c'est précisément cette
+vue très claire des idées qui fait les grands comédiens.
+Si l'un d'eux doit représenter une scène de
+folie, ira-t-il à Bicêtre étudier un fou particulier dont
+il s'efforcera de reproduire identiquement les airs,
+les gestes et toutes les manies? Non pas; mais il
+cherchera dans une visite générale à rassembler dans
+sa mémoire les traits communs qui se retrouvent dans
+tous les fous d'une même catégorie; surtout il
+s'efforcera, par une attention toute subjective, de
+tirer des ténèbres de son esprit l'idée qu'il se fait
+d'un fou et de bien se pénétrer, pour les reproduire,
+des traits qui composent cette image idéale. C'est
+précisément dans la fixation de cette image subjective
+et dans la difficulté de la transformer en une image
+objective que les comédiens ont toujours quelques
+progrès à faire. C'est cette image qui est le modèle
+dont le théâtre nous doit la plus frappante copie.</p>
+
+<p>Autrement, s'il s'agissait au théâtre de réalité,
+comment le public serait-il apte à juger de la vérité,
+lui qui la plupart du temps n'a pas directement
+observé cette réalité? Au contraire, transportez-le au
+milieu de civilisations éteintes ou étrangères, dans
+un milieu populaire, bourgeois ou aristocratique,
+étalez devant ses yeux les crimes les plus monstrueux,
+les actes vertueux les plus rares, il s'écriera ingénument:
+comme c'est nature! comme c'est vrai! et
+vous, poètes et comédiens, vous savourerez cette
+manifestation de son admiration, et c'est pour mériter
+cet éloge que vous donnez toutes vos forces à un travail
+qui souvent vous tue. Or, d'où le public tiendrait-il
+cette compétence que vous lui reconnaissez,
+s'il ne devait formuler son jugement que d'après
+l'observation personnelle et directe du phénomène?
+S'il a le droit de porter ainsi l'éloge ou le blâme sur
+vos travaux, sur vos conceptions et sur les résultats
+de vos longues et pénibles études, c'est qu'il rapporte
+la représentation que vous lui offrez à l'idée qu'il se
+fait du phénomène et à l'image qu'il possède en lui-même;
+et ce qu'il applaudit, ce n'est pas la reproduction
+d'une réalité qu'il ne lui a pas été donné d'observer
+directement, mais le degré de ressemblance de
+l'image que vous dessinez à ses yeux avec l'idée qu'il
+s'est formée du fait représenté.</p>
+
+<h3>CHAPITRE XXXII</h3>
+
+<p>De l'acteur.&mdash;De la formation subjective des images.&mdash;Rapport
+de la création de l'acteur avec l'idéal du public.&mdash;Toute évolution
+idéale implique une modification dans l'image représentée.&mdash;C'est
+la généralité d'un phénomène qui justifie sa
+représentation.&mdash;<i>Smilis</i>.&mdash;L'acteur doit éviter l'accidentel.</p><br>
+
+
+<p>Le metteur en scène et l'acteur doivent donc s'attacher
+à bien déterminer les traits généraux des êtres
+dont ils doivent exposer aux yeux du public la représentation
+théâtrale, et les caractères communs de tous
+les phénomènes particuliers qui composent l'idée
+qu'ils veulent rendre sensible et visible. Dans toute
+nouvelle création, leur mérite consiste, surtout pour
+l'acteur, dont l'art est plus fécond et plus personnel, à
+amener la représentation scénique à son point de perfection,
+c'est-à-dire à déterminer jusqu'où ils peuvent
+pousser la réalisation de l'idée dont ils possèdent en
+eux l'image subjective. A mesure que le temps s'écoule,
+que les générations se succèdent, il y a des images
+qui s'affaiblissent et d'autres qui, au contraire, s'éclaircissent
+et se précisent. Les idées qui flottent dans l'imagination
+des hommes sont semblables aux images
+que nous tenons dans le champ de notre lorgnette et
+qui, selon les dispositions relatives que nous donnons
+aux foyers des lentilles, se rapprochent et se précisent
+ou s'éloignent en se diffusant. Le comédien doit donc
+s'efforcer de bien discerner les traits dont se composent
+les idées des spectateurs; et son ambition
+constante est de découvrir quelques-uns des caractères
+communs, si faibles qu'ils soient, que ses prédécesseurs
+ont négligé de mettre en évidence; enfin de se
+rendre compte des modifications que le temps ou des
+circonstances particulières ont apporté à ces idées.
+C'est en ce sens que le comédien doit toujours étudier
+la nature; car il est nécessaire qu'il compare, le plus
+souvent possible, la présentation et la représentation
+des phénomènes, afin de discerner si les traits dont il
+revêt ses imitations ont bien tous le caractère général
+qui sera pour tous les spectateurs la marque de la
+vérité, et de découvrir peut-être quelque trait nouveau
+qui soit de nature à rendre la ressemblance
+plus parfaite.</p>
+
+<p>Si, par suite de circonstances fortuites, les hommes
+d'une génération ont été à même d'observer plus souvent
+ou mieux que ceux qui les ont précédés un certain
+ordre de faits, l'idée qu'ils en conçoivent sera
+sensiblement différente de celle qu'en possédaient les
+générations antérieures; et le comédien, s'il a de l'intuition
+et de la pénétration, ne se contentera plus
+pour les représenter des traditions de métier, mais
+modifiera son jeu de manière à reproduire l'image
+actuelle et à trouver sa ressemblance exacte. Supposons
+qu'une actrice, ayant créé il y a vingt ans le rôle
+d'une convulsionnaire, dût de nouveau en créer un
+semblable aujourd'hui, devrait-elle se contenter de
+reproduire identiquement le jeu de scène qui lui a
+valu jadis un succès? Nullement, car les idées que
+nous avons aujourd'hui sur les névroses sont sensiblement
+différentes de celles que nous avions il y a
+vingt ans. On s'est beaucoup occupé de cette question;
+les journaux l'ont agitée, ont rendu compte avec force
+détails des nombreuses expériences faites avec éclat
+sur l'hystérie; et l'idée que nous nous faisons actuellement
+d'une convulsionnaire a des formes plus nettes
+et plus accusées. L'actrice devra donc procéder à une
+nouvelle mise au point, ajouter à son jeu d'autrefois
+et le mettre en harmonie avec l'idée actuelle des
+spectateurs, avec discernement, d'ailleurs, et sans
+exagération, car les idées humaines n'ont que de
+lentes évolutions. Mais enfin tel trait qui, dans son
+jeu, eût paru extravagant il y a vingt ans, paraîtrait
+aujourd'hui vrai et naturel. Ce n'est pas la réalité
+cependant qui a changé, mais l'image idéale qu'en possède
+l'esprit des spectateurs. On voit en quels sens
+divers le talent d'un comédien peut toujours progresser
+par l'observation; c'est un art qui n'est jamais
+immobile, mais qui se renouvelle constamment et qui,
+dans son évolution, suit les évolutions des idées humaines.</p>
+
+<p>La méthode de travail du comédien se résume donc
+en deux points: premièrement, détermination des
+traits généraux de l'image qui est la synthèse idéale
+d'un ensemble de phénomènes particuliers et réels;
+deuxièmement, retour fréquent à l'observation de la
+nature, afin de découvrir si l'examen comparé des
+phénomènes ne lui fournira pas quelque caractère
+commun jusqu'ici négligé ou inaperçu, ou si, dans
+les présentations fortuitement fréquentes d'un phénomène,
+la réapparition d'un trait particulier ne
+l'élève pas à l'importance d'un trait général. Ce
+deuxième point est extrêmement délicat, car il est
+toujours tentant d'ajouter quelque chose au jeu de ses
+prédécesseurs ou de ses émules; et c'est presque toujours
+par excès que pèchent les comédiens, par suite
+de l'attention que plus que tout autre ils apportent à
+l'observation des phénomènes. Quand, dans le jeu d'un
+comédien, un trait paraît contraire à la nature, on
+peut presque toujours être certain que ce trait a cependant
+été observé et pris sur la nature par le comédien,
+dont l'erreur a uniquement consisté à lui attribuer
+un caractère général qu'il n'avait pas, et par
+conséquent à évoquer aux yeux des spectateurs une
+image différant par excès de l'idée qui a pu se former
+dans l'esprit du plus grand nombre d'entre eux.</p>
+
+<p>Voici entre autres un exemple. Dans un drame intitulé
+<i>Smilis</i>, joué récemment à la Comédie-Française,
+on voyait, au premier acte, deux vieux amis, l'un
+amiral, l'autre commandant, se retrouvant après une
+longue séparation, tomber dans les bras l'un de l'autre.
+Or les acteurs avaient cru devoir ajouter le baiser
+à l'accolade, baiser franchement donné et reçu, et
+entendu de tous les spectateurs qui ne pouvaient
+réprimer un sourire, témoignage instinctif de leur
+étonnement. C'est qu'en effet c'était une faute de
+mise en scène de la part des deux excellents comédiens,
+provenant précisément d'une judicieuse et réelle
+observation: beaucoup de personnes savent que les
+militaires et les marins ont l'inoffensive habitude de
+s'embrasser fraternellement quand ils se retrouvent
+dans leur carrière aventureuse. Mais les comédiens
+avaient eu le tort de relever un trait particulier ne
+s'accordant pas avec l'idée générale que se forme le
+public de deux hommes qui se jettent dans les bras
+l'un de l'autre. L'embrassade, en effet, n'admet, dans
+la vie réelle, que le simulacre du baiser, qui aux
+yeux de la plupart des hommes est un acte entaché
+d'un peu de ridicule. Voilà donc une légère faute de
+mise en scène qui a précisément pour cause l'observation
+exacte de la nature dans certains cas particuliers;
+et la faute a consisté dans la substitution d'une
+image particulière à l'image générale qui seule répondait
+à l'idée que se faisaient du fait représenté les
+dix-huit cents spectateurs.</p>
+
+<p>A un autre point de vue, d'ailleurs, on peut dire
+qu'au théâtre, en dehors de certains cas particuliers,
+comme par exemple dans l'expression du sentiment
+filial, le baiser n'est toléré que s'il est donné ou reçu
+par une femme. En général, les acteurs n'en doivent
+jamais faire que le simulacre. <i>Le Mariage de Figaro</i>
+nous facilite la détermination de la limite au delà de
+laquelle on choquerait la bienséance. Au cinquième
+acte, lorsque Chérubin, croyant embrasser Suzanne,
+embrasse le comte Almaviva, tout spectateur attentif
+à ses propres impressions s'apercevra que la réalité
+du baiser serait choquante si le rôle de Chérubin était
+rempli par un homme, et que si elle ne l'est pas, c'est
+qu'il sait que sous les traits et sous le costume du
+page c'est une femme qui donne ce baiser à l'acteur
+qui joue le rôle du comte.</p>
+
+<p>La loi que nous avons cherché à élucider sur la
+représentation des idées nous permet d'expliquer certains
+jeux de scène dont la portée soi-disant conventionnelle
+dépasse de beaucoup la portée absolue. Le
+mot de convention, dans ces cas-là, ne me paraît
+cependant juste que si on lui donne uniquement sa
+signification véritable, qui est celle d'accord entre les
+manières de voir, et que si on n'y attache pas une idée
+d'arbitraire. Or, l'accord entre les manières de voir
+n'est autre chose que la possession commune d'une
+image générale identique. Dans le code du monde,
+par exemple, un homme est considéré comme outragé
+si un adversaire ou un ennemi ose lever la main sur
+lui et il se battra pour venger son honneur. Voilà l'idée
+générale. Cependant il y aura des hommes qui ne se
+sentiront outragés et qui ne se battront que s'ils ont
+reçu réellement le soufflet. Voilà l'idée particulière.
+Or le théâtre ne peut en toute sûreté aborder que la
+représentation de l'idée générale, de telle sorte que,
+si le cas particulier devait être représenté, il faudrait
+de la part de l'auteur beaucoup d'habileté et de préparation
+pour le faire admettre par le public. Quand
+nous apprenons qu'un mari a trouvé un homme aux
+pieds de sa femme, ou qu'au moment où il est entré
+il a surpris cet homme embrassant la main de sa
+femme, nous concluons avec certitude que cette femme
+trahissait son mari, le plus ou le moins étant sans
+valeur relativement à la conclusion morale. On se sert
+souvent, dans ce cas, du mot assez curieux de conversation
+criminelle, euphémisme qui n'est en somme
+qu'une idée générale, très suffisante dans l'espèce,
+et qui répond par conséquent à l'image générale, la
+seule dont le théâtre nous doive la représentation.
+Dans la réalité, au moment où le mari apparaît,
+l'amant a pu être surpris se livrant à tels ou tels actes
+plus ou moins caractéristiques; mais ce sont là des
+cas particuliers et des circonstances accidentelles qui
+n'ajoutent rien au fait fondamental, qui est la trahison
+de la femme. Ce n'est donc pas sans y avoir profondément
+réfléchi qu'un acteur pourra se croire permis
+d'ajouter quelque trait particulier à l'acte simple qui
+est la représentation de l'idée générale.</p>
+
+<p>On pourrait citer un plus grand nombre d'exemples.
+Ainsi, dans la comédie, quand une jeune fille pleure
+elle porte son mouchoir à ses yeux, et son air ainsi
+que le mouvement de sa poitrine suffisent à dessiner
+l'image du chagrin, parce que ces différents traits
+sont généraux et se retrouvent à peu près dans l'expression
+de toutes les douleurs de l'âme. Dans la
+réalité cependant que de traits particuliers et variables
+viennent s'y joindre, selon la nature de chacun,
+l'abondance des sanglots et des pleurs, les cris de
+timbres différents, les mouvements souvent désordonnés,
+l'abandon de soi-même, etc. On ferait également
+de semblables remarques au sujet de l'expression
+de la joie, où l'image générale suffit, sans qu'on
+y ajoute les images disgracieuses qui déparent souvent
+les plus jolis visages.</p>
+
+<p>Mais il est inutile de multiplier ces exemples; les
+deux que nous avons choisis plus haut suffisent. Il
+faut mieux donner à réfléchir que de tout dire. Il est
+juste d'ajouter que, dans beaucoup de cas, la dignité
+personnelle du comédien doit entrer en ligne de
+compte; mais c'est là une raison de sentiment qui
+me semble secondaire. Les raisons que nous avons
+présentées sont artistiques et comme telles de plus
+grande valeur.</p>
+
+<h3>CHAPITRE XXXIII</h3>
+
+<p>De la composition d'un rôle.&mdash;Des traditions.&mdash;De l'intuition
+et de l'introspection.&mdash;Développement des images initiales.&mdash;Rapport
+ou contraste entre les images initiales de différents
+rôles.&mdash;<i>Le Demi-Monde</i>.&mdash;<i>Le Gendre de M.
+Poirier</i>.&mdash;<i>Mademoiselle de Belle-Isle</i>.</p>
+<br>
+
+<p>Dans les chapitres précédents, nous avons parlé du
+jeu de scène, en le considérant comme un acte isolé,
+détaché d'un ensemble dramatique ou comique. Nous
+avons pris l'action dans un moment particulier. Nous
+devons maintenant examiner, au moins succinctement,
+la mise en scène d'un rôle et son rapport avec le développement
+de l'action, mais en nous préoccupant
+exclusivement de l'aspect du rôle et en laissant de
+côté tout ce qui touche à la déclamation.</p>
+
+<p>Il n'y a, dans les arts, qu'un petit nombre de principes;
+nous ne devons donc pas ici rechercher et rencontrer
+de lois esthétiques différentes de celles que
+nous avons déjà mises en lumière. Ce qui, d'ailleurs,
+fait l'excellence d'une règle, c'est de ne pas être restreinte
+à un fait spécial: l'exiguïté du cercle où se
+meut une règle est un signe certain d'empirisme; et,
+dans ce cas, la règle prend le nom de procédé. Les
+procédés, je l'accorde, ont leur utilité et même leur
+prix, surtout lorsqu'ils portent ce beau nom de traditions,
+usité à la Comédie-Française. Dès qu'une pièce
+a fourni une longue carrière, et lorsque des acteurs
+ont particulièrement brillé dans certains rôles, il est
+très compréhensible que les nouveaux venus, qui
+plus tard sont chargés de reprendre ces rôles, s'ingénient
+à reproduire les effets qui ont si bien réussi à
+leurs prédécesseurs. La façon de dire ces rôles et
+d'exécuter tel ou tel jeu de scène, de faire tel geste,
+de prendre telle attitude, de faire même telle correction
+au texte, etc., donne donc lieu à ce qu'on appelle
+des traditions, soit que ces procédés aient été scrupuleusement
+notés, soit que le nouveau venu ait pu se
+rendre compte par lui-même du jeu de son prédécesseur,
+soit qu'ils se soient uniquement transmis de
+mémoire. Il y a, à la Comédie-Française, un assez
+grand nombre de jeux de scène qui n'ont pas d'autre
+raison d'être, et dont on se contente de dire pour les
+justifier qu'ils sont de tradition. En résumé, la tradition
+est une expérience accumulée dont il faut tenir
+grand compte. Il y a certaines façons exquises de dire,
+certains gestes empreints d'une éloquente grandeur,
+qui sont tout ce qui nous reste des grands artistes du
+passé. Toutefois, il ne faut pas que la tradition soit
+un esclavage, car nous avons vu précisément que
+quelques rôles peuvent changer d'aspect avec le temps
+dans la mesure où les idées elles-mêmes des spectateurs
+se modifient sous l'influence de circonstances
+fatales ou fortuites. Il faut donc maintenir la tradition
+au-dessous de la règle, et se dégager du procédé dès
+qu'on vient à s'apercevoir qu'il est en contradiction
+avec l'idée actuelle. C'est donc ici la règle qui nous
+importe, et ce sont uniquement les principes qui doivent
+nous arrêter. Un ouvrage spécial sur les traditions
+conservées à la Comédie-Française serait d'un
+très grand intérêt; mais il ne pourrait être entrepris
+que par quelque esprit attentif, appartenant depuis
+longtemps à la maison de Molière. On pourrait y joindre
+un assez grand nombre de faits extraits de mémoires
+ou conservés dans les ouvrages qui concernent
+l'art dramatique. Je serais, quant à moi, absolument
+incompétent en pareille matière. C'est donc là un
+sujet que je dois écarter de ma route; et je reviens à
+l'examen des principes, auquel d'ailleurs doit seul
+s'attacher un ouvrage théorique.</p>
+
+<p>Si nous passons d'un jeu de scène particulier au
+rôle qui le contient, nous ne faisons que remonter de
+l'examen de la partie à celui du tout, et un moment
+de réflexion suffit pour conclure que tous les jeux de
+scène, toutes les attitudes, tous les gestes, toutes les
+inflexions doivent être dans le caractère du rôle. A
+cinquante ans, on n'aime pas comme à vingt-cinq, ou,
+si on est affecté de la même complexion amoureuse,
+on est qualifié différemment. Il y a telle occurrence où
+un magistrat ne se conduira pas comme un militaire.
+L'éducation, l'instruction, le commerce avec nos semblables
+nous inculquent certaines façons de penser,
+de dire, d'agir, qui varient suivant le milieu où nous
+avons vécu. Il y a donc dans tout rôle un aspect
+permanent et persistant dont le comédien doit se
+pénétrer.</p>
+
+<p>C'est ici que l'intuition, au sens exact et étymologique
+du mot, prend une importance de premier
+ordre. Si le comédien est bien doué, il possède en lui-même
+une riche collection d'observations, souvent
+inconscientes, suites et séries d'images qui peuplent
+son imagination. A la première connaissance qu'il
+prend du rôle, il obéit à un mouvement naturel tout
+subjectif: il regarde en lui-même, et de cet examen
+intuitif résulte une image initiale, sur laquelle il concentre
+alors son esprit de toute la force de son attention.
+C'est là son modèle; il s'efforce d'en bien concevoir
+les formes lumineuses, qui se dessineront dans la
+chambre noire de sa pensée. De la clarté de l'image
+dépendent la netteté et la sérénité du jeu. Quelquefois
+l'image est lente à se former, surtout à se compléter,
+et quelques acteurs ont en quelque sorte besoin de
+l'objectiver; il leur faut plusieurs répétitions pour en
+porter la représentation au point de perfection qu'ils
+sont capables d'atteindre. Quelquefois, au contraire,
+elle jaillit du cerveau sans effort, et, dans ce cas, l'artiste
+se sent dès le premier jour absolument maître
+de son rôle. Mais cette première phase intuitive d'un
+rôle est suivie d'une seconde phase plus laborieuse;
+car l'image apparue à l'esprit de l'artiste n'est, si je
+puis m'exprimer ainsi, qu'une image centrale, autour
+de laquelle oscillent un certain nombre d'images similaires,
+correspondant aux différents moments de l'action.
+C'est la variété qu'il s'agit dès lors d'introduire
+dans le rôle sans en détruire l'unité.</p>
+
+<p>Tous les jeux de scène, toutes les attitudes, tous
+les gestes, toutes les inflexions de voix ne sont et ne
+doivent être que des idées secondaires, dérivées de
+l'idée première, ou autrement des images en rapport
+de ressemblance avec l'image initiale. Tout cela, bien
+que ne présentant aucune difficulté, se comprendra
+mieux encore au moyen d'un exemple. Dans <i>le Demi-Monde</i>,
+si nous mêlions en regard le rôle d'Olivier de
+Jalin et celui de Raymond, l'un homme du monde,
+l'autre militaire, il est clair que les comédiens chargés
+de ces deux rôles ont immédiatement vu surgir à leurs
+yeux, des profondeurs de leur esprit, les images initiales
+de ces deux personnages. C'est alors que pour
+tous deux a commencé un travail de détail très difficile
+et très minutieux, consistant à déduire de cette
+image intuitive toute une série d'images secondaires
+reproduisant toujours la même personnalité. Ils n'auront
+jamais une attitude identique, Olivier s'abandonnant
+sans effort à une aisance familière, Raymond
+gardant toujours une certaine rectitude de maintien;
+ils ne feront pas un geste semblable, ni dans le même
+mouvement; ils ne s'assoiront pas, ne se lèveront
+pas, ne marcheront pas de même, et ils ne parleront
+pas sur des rythmes similaires.</p>
+
+<p>Dans toutes les pièces, tous les rôles ont ainsi leur
+physionomie propre que l'acteur ne doit jamais perdre
+de vue. Cela paraît tout simple au spectateur qui ne
+paraît nullement s'en étonner, et qui n'y voit probablement
+aucune difficulté. Sans doute, la composition
+du rôle est relativement facile quand la personnalité
+des personnages est nettement déterminée, comme
+dans l'exemple que j'ai choisi; mais que le lendemain
+les deux mêmes comédiens aient à remplir les rôles
+de Montmeyran et du marquis de Presle, dans <i>le Gendre
+de M. Poirier</i>, la transition, pour ne pas
+être brusque, n'en sera que plus délicate; et le spectateur,
+s'il y pense, pourra commencer à s'apercevoir
+de toute la difficulté qui préside à la mise en scène
+d'un rôle. Montmeyran est un militaire comme Raymond;
+mais le second a fourni une image initiale aux
+contours un peu secs et tranchants, tandis que le premier
+se révèle sous les traits d'une image aux angles
+adoucis. La ressemblance entre les deux sera surtout
+dans une certaine rectitude morale. Le marquis de
+Presle est un homme du monde comme Olivier de Jalin,
+mais avec un peu plus de morgue et de hauteur; il
+s'est moins usé à tous les contacts de la vie, et il a
+gardé la part de préjugés qu'Olivier a, dès longtemps,
+échangés contre une aimable philosophie. Eh bien, ces
+nuances qui différencient les images initiales de ces
+rôles, il faut ne pas les laisser perdre; elles doivent
+se retrouver à tous les moments de l'action, dans toutes
+les attitudes, dans les moindres gestes, dans la façon
+d'entrer et de sortir. Que le surlendemain les deux
+mêmes acteurs reparaissent dans <i>Mademoiselle de
+Belle-Isle</i>, sous les traits du duc de Richelieu et du
+chevalier d'Aubigny, voilà encore des images initiales
+qui sont dans un certain rapport, d'une part, avec le
+marquis de Presle et Olivier de Jalin, d'autre part, avec
+Montmeyran et Raymond, mais qui se distinguent
+cependant par des nuances multiples d'une grande
+importance, auxquelles s'ajoute la différence des
+époques, des costumes, des milieux, des caractères
+historiques, etc. On comprendra, dès lors, que si l'intuition
+fournit aisément aux comédiens les images
+initiales de chacun de ces rôles, la réflexion, l'étude,
+la comparaison leur seront nécessaires pour arriver
+laborieusement à fixer toutes les images dérivées, dans
+lesquelles le spectateur doit toujours retrouver l'image
+initiale.</p>
+
+<p>Il semble résulter de ce que nous venons de dire,
+sur la façon dont on procède à la composition d'un
+rôle, que la première qualité pour un comédien est
+l'imagination; accompagnée de cette faculté d'introspection
+qui lui permet d'apercevoir et de dégager les
+images subjectives inconsciemment accumulées dans
+son esprit. Viennent ensuite l'intelligence et le travail,
+au moyen desquels il pousse la représentation de ces
+images au degré désirable de fini et de ressemblance.
+Un jeune homme ou une jeune fille peuvent avoir en
+partage un physique heureux, une voix enchanteresse,
+une intelligence très fine, et faire présager un comédien
+ou une comédienne de talent; mais ils ne posséderont
+pas de véritable génie dramatique s'ils n'ont
+pas d'imagination et si par conséquent ils ne possèdent
+pas cette faculté d'intuition qui en découle. C'est pourquoi
+les débuts sont si souvent trompeurs; on y fait
+montre de qualités charmantes et même supérieures,
+mais le véritable comédien ne se révèle que le jour
+où, abandonné de ses maîtres, seul vis-à-vis de lui-même,
+il aborde la création d'un rôle. C'est là que la
+faculté maîtresse se dévoile ou se montre décidément
+absente. On ne serait pas embarrassé de citer grand
+nombre d'acteurs qui ont parcouru une carrière honorable,
+qui se sont même distingués dans leur emploi,
+mais qui en réalité n'étaient pas fatalement destinés
+à être comédiens, et qui n'ont réussi que grâce à la
+mise en oeuvre de qualités très estimables, mais secondaires
+au point de vue de l'art et qui auraient pu
+trouver leur emploi dans toute autre carrière. Ces
+acteurs tiennent cependant une grande place et une
+place méritée dans l'histoire dramatique; car instruits,
+attentifs, scrupuleux et toujours égaux à eux-mêmes,
+ils sont les gardiens les plus fidèles des traditions
+et forment ensuite les meilleurs professeurs.</p>
+
+<h3>CHAPITRE XXXIV</h3>
+
+<p>Aptitude à jouer certains rôles.&mdash;De la personnalité scénique
+de l'acteur.&mdash;Complexité et hétérogénéité des rôles modernes.&mdash;Leur
+influence sur l'art dramatique et sur l'art théâtral.&mdash;Déformation
+du talent de l'acteur.</p>
+<br>
+
+<p>Si on examine un certain nombre de rôles avec
+quelque attention, on s'apercevra que les uns et les
+autres sont à quelque degré semblables ou dissemblables
+entre eux, et qu'ils peuvent se répartir en
+diverses classes plus ou moins séparées les unes des
+autres. Ainsi, si nous revenons aux exemples que
+nous avons cités dans le chapitre précédent, nous
+trouverons que les rôles d'Olivier de Jalin, de Gaston
+de Presle et du duc de Richelieu forment une certaine
+classe et que ceux de Raymond de Nanjac, de Montmeyran
+et du chevalier d'Aubigny en forment une
+autre. Dans chaque classe, les rôles ont entre eux
+quelque analogie, quelque rapport plus ou moins
+proche, quelque affinité secrète, tandis que d'une
+classe à l'autre ce sont des dissemblances qui s'affirmeront,
+des oppositions plus ou moins fortes et plus
+ou moins saillantes. Par conséquent, toutes les images
+initiales, qui sont les points de départ des rôles d'une
+même classe ayant quelques caractères communs, dériveront
+toutes d'une même image plus lointaine, plus
+générale, hiérarchie d'images absolument semblable
+à la hiérarchie des idées. Ces images générales constituent
+en quelque sorte des personnalités complexes.</p>
+
+<p>De même on pourrait diviser une agglomération
+d'hommes en groupes plus ou moins nombreux, constituant
+des personnalités complexes, et dont tous les
+membres auraient entre eux un certain air de parentage.
+Eu faisant encore un pas, on pourrait dès lors
+établir une correspondance entre ces groupes d'êtres
+humains et ces classes dans lesquelles nous avons dit
+que se répartissaient tous les rôles; et l'on verrait que
+le comédien, en tant qu'homme, appartenant à quelque
+groupe, porte en lui l'air de cette personnalité
+complexe à laquelle se rattache la sienne propre, et
+que par conséquent son aspect, son image a quelque
+rapport avec l'image générale de laquelle se déduisent
+les images initiales d'une série plus ou moins nombreuse
+de personnages de théâtre.</p>
+
+<p>Un acteur possède donc par lui-même une aptitude
+particulière à remplir certains rôles. C'est cette aptitude,
+cette conformité naturelle que consultent surtout
+les auteurs et les directeurs de théâtre quand il s'agit
+de distribuer les rôles d'une pièce; et l'importance en
+est tellement grande pour le résultat final, qu'il arrive
+à chaque instant aux auteurs, en concevant et en
+écrivant leurs pièces, de se composer une troupe idéale
+de comédiens connus, et, bien mieux encore, de conformer
+l'image du rôle qu'ils dessinent à l'image personnelle
+de tel ou tel artiste. Bien entendu il ne faudrait
+pas restreindre cette concordance entre un artiste
+et un groupe de rôles à de simples similitudes physiques.
+Sans doute le physique n'est pas sans importance,
+mais en tout cas il ne peut s'agir que du physique
+tel qu'il est modifié par les conditions scéniques, et
+vu à la lumière de la rampe, dans la perspective du
+décor. Il est des acteurs que la scène grandit, d'autres
+qu'elle rapetisse; mais c'est surtout la physionomie
+que l'optique théâtrale modifie profondément, ce qui
+se conçoit aisément, puisque la lumière du jour et celle
+de la rampe avivent les mêmes traits en sens inverse.
+Mais cette concordance tient, en outre, à la prédisposition
+nerveuse qui est la source de la sensibilité, à
+l'inclination morale, à la qualité et au timbre de la
+voix, à l'expression du regard et à la plasticité générale.
+Dans la mise en scène, la distribution des rôles
+est donc d'une importance capitale. Une faute dans
+cette distribution est en tout point semblable à celle
+que commettrait un musicien qui se tromperait sur le
+caractère physiologique des instruments et ferait exprimer
+par les hautbois ce qui ne peut l'être que par
+les trompettes, ou voudrait forcer les clarinettes à
+nous faire éprouver les mêmes sentiments que les
+violoncelles.</p>
+
+<p>C'est cette même concordance entre la personnalité
+scénique d'un acteur et les rôles du répertoire qu'il
+est si important de découvrir quand il s'agit d'un début.
+On se trompe souvent, soit que l'acteur ne donne pas
+tout ce qu'il promettait, soit que la scène modifie
+complètement son image théâtrale. Quand il s'agit de
+discerner le meilleur emploi qu'il sera possible de
+faire de qualités moyennes et tempérées, il vaut
+mieux choisir de modestes rôles de début, afin de
+laisser le tempérament de l'artiste se révéler et s'affirmer
+peu à peu. Quand on croit avoir affaire à un tempérament
+personnel d'une certaine valeur, il est préférable
+de mettre l'artiste aux prises avec un grand
+rôle, dût ce premier essai ne pas être couronné de succès,
+car le contraste même, entre le rôle qu'il remplit
+et sa personnalité scénique, mettra celle-ci en
+pleine lumière et lui permettra de s'affirmer au grand
+jour de la rampe. Dans ce cas, même après un début
+malheureux, un directeur avisé aura la certitude
+d'avoir mis la main sur un artiste hors ligne et il aura
+du même coup déterminé vers quels rôles l'incline
+son tempérament.</p>
+
+<p>Une troupe, quelque nombreuse qu'elle soit, présente
+toujours des lacunes, ce qu'on comprendra aisément
+après les explications qui précèdent. C'est pourquoi
+il se présente dans l'histoire d'un théâtre des
+périodes pendant lesquelles telle pièce ne produit pas
+tout l'effet qu'on en devrait attendre et quelquefois ne
+peut absolument pas être reprise. Souvent il se passe
+dix ans, vingt ans même, pendant lesquels un groupe
+de pièces ne peut être remonté avec succès, par suite
+du manque d'un acteur d'un certain tempérament.
+Cela se fait surtout sentir dans les pièces modernes,
+et cela tient à l'hétérogénéité des rôles qui tend et
+tendra à s'accuser de plus en plus. L'art dramatique
+suit en cela l'évolution de la vie moderne, et de même
+que dans le monde chacun prend une personnalité de
+plus en plus distincte, de même dans le théâtre qui
+reflète le monde les rôles augmentent en nombre à
+mesure qu'ils se différencient les uns des autres. Et
+même, c'est par une sorte de tendance philosophique
+instinctive que les auteurs se laissent si facilement
+aller à composer des pièces entières pour tel acteur
+ou pour telle actrice. Ils profitent habilement d'une
+personnalité distincte et très particulière que leur offre
+bénévolement la nature, qu'ils s'ingénient à développer
+et à pousser dans ses différents sens, et ils composent
+toutes leurs pièces en vue d'une personnalité
+théâtrale que le hasard probablement ne leur offrira
+pas une seconde fois. C'est surtout dans les théâtres
+de genre que ce système tend à prévaloir, et on arrive
+réellement à produire sur le public des impressions
+piquantes et originales; mais le danger est dans la
+répétition trop souvent renouvelée du même procédé.
+Pour arriver à satisfaire le public et pour prévenir en
+lui la satiété, il faudrait un peu plus souvent casser
+et remplacer le joujou dont on l'amuse.</p>
+
+<p>Cette hétérogénéité de l'art a pour conséquence une
+différenciation de plus en plus grande entre les images
+initiales des personnages du théâtre moderne; et, par
+suite, un acteur devient de moins en moins apte à
+remplir avec succès un grand nombre de rôles: son
+image s'associe avec des groupes de rôles de plus en
+plus restreints. D'où résulterait la nécessité d'accroître
+indéfiniment le nombre d'acteurs composant une
+troupe de théâtre. Cette nécessité a pour conséquence
+immédiate: premièrement, la disparition des troupes
+de province; deuxièmement, la fusion en une seule
+de toutes les troupes existant à Paris; troisièmement,
+l'exploitation des théâtres de province par les
+troupes de Paris. La première conséquence s'est aujourd'hui
+entièrement réalisée: les quelques troupes
+qui résistent encore se ruinent ou se ruineront. Le
+moment approche où il n'y aura plus un seul théâtre
+de province vivant de sa vie propre. La seconde
+conséquence se fait déjà sentir. Les acteurs, pour la
+plupart, ne contractent plus que des engagements
+temporaires, qui se restreignent souvent à l'exploitation
+d'une pièce. Les acteurs passent d'un théâtre à
+l'autre sans se fixer définitivement. Les directeurs
+font des emprunts quotidiens aux troupes de leurs
+confrères: d'où naît une tendance naturelle à mettre
+en commun leurs ressources, c'est-à-dire leurs théâtres,
+leurs capitaux, leurs acteurs, leurs décors et leur
+matériel. La troisième conséquence a porté tous ses
+fruits: troupes d'hiver, troupes d'été, troupes de villes
+d'eau ou de villes de jeu, toutes s'organisent à Paris
+au moyen des disponibilités existantes en personnel
+et en matériel.</p>
+
+<p>Quelles sont maintenant les conséquences de cette
+hétérogénéité sur l'art théâtral. Produit de l'analyse,
+elle pousse les artistes dans la voie de l'analyse. Les
+images ou idées, de générales qu'elles étaient, se décomposent
+en images ou idées particulières; celles-ci
+se différencient les unes des autres par des caractères
+qui, négligés jadis ou habilement fondus dans l'ensemble,
+s'accusent et prennent un relief inattendu.
+De là un travail incessant des comédiens pour mettre
+en saillie ces traits particuliers et spéciaux; de là, la
+recherche du détail et par suite l'introduction de plus
+en plus fréquente du réel. Dans la comédie de Molière,
+pour prendre un exemple, l'argent ne s'est pas
+encore incarné dans un personnage spécial; mais au
+XVIIIe siècle nous voyons se dessiner l'image du financier.
+Aujourd'hui cette image, beaucoup trop générale
+pour nous, s'est décomposée et nous fournit les
+images du banquier, de l'agent de change, du quart
+d'agent de change, du boursier, du coulissier, etc.
+Ce qui distingue ces personnalités, issues d'une personnalité
+plus générale, ce sont, non des différences
+essentielles, mais des différences de surface, des
+détails pris sur le vif de la société actuelle, des traits
+de moeurs particulières. L'esprit d'analyse du comédien
+est obligé de s'affiner; il creuse ses personnages,
+se met en observation, à l'affût des types particuliers
+qui se croisent sous ses yeux; et, quand il monte sur
+la scène, il ressemble souvent à tel que nous venons
+de coudoyer une heure avant d'entrer au théâtre. Ce
+n'est plus le portrait à l'huile, peint largement, qui
+doit la flamme de la vie au tempérament de l'artiste:
+c'est l'implacable photographie qui fouille les rides,
+exagère les défauts et grossit les plus charmants
+détails.</p>
+
+<p>De là, pour le comédien, naît une certaine tendance
+à devenir caricaturiste, tendance qui s'affirme
+surtout dans les théâtres de genre. En outre, comme
+le nombre de représentations des pièces à succès a
+décuplé, et que telle qu'on aurait jouée autrefois une
+cinquantaine de fois arrive souvent aujourd'hui à la
+trois-centième représentation, il s'ensuit que cette
+répétition forcée des mêmes rôles tend à déformer le
+talent de l'artiste et à transformer en traits permanents
+des traits qui ne devraient être que passagers.
+Le comédien, malgré lui, sans d'ailleurs qu'il en ait
+conscience, est la proie d'une personnalité qu'il revêt
+trop souvent et dont la nature composée se substitue
+peu à peu par l'habitude à sa propre nature. Il arrive
+même un moment où l'acteur a perdu toute faculté
+de création nouvelle, et semble absorbé dans un rôle
+unique dont il ne pourra désormais se débarrasser,
+car il en a pris définitivement la ressemblance, la
+voix, le port, les allures, les manières et jusqu'aux
+tics particuliers. C'est la vengeance de l'art.</p>
+
+<h3>CHAPITRE XXXV</h3>
+
+<p>Complexité de la mise en scène moderne.&mdash;<i>L'Avocat Patelin;
+Bertrand et Raton; Pot-Bouille; la Charbonnière.</i>&mdash;Invasion
+du réel.&mdash;Du procédé.&mdash;Retour nécessaire au répertoire
+classique.&mdash;Son influence sur le talent des acteurs.&mdash;Nécessité
+des théâtres subventionnés.</p><br>
+
+<p>L'hétérogénéité, il faut en faire l'aveu, conspire en
+faveur de l'école réaliste. Je ne sais si celle-ci se rend
+bien compte de l'arme puissante que les révolutions
+de l'esprit remettent entre ses mains. On peut le
+croire, car elle pousse furieusement à l'envahissement
+de la scène par le réel, et elle n'y réussit que trop bien.
+Cette année, on a remonté à la Comédie-Française
+<i>Bertrand et Raton</i>, dont un des actes se passe dans le
+modeste magasin de soieries de Raton Burgenstaf.
+Une décoration peinte suffit à l'amoncellement modéré
+des étoffes, un comptoir de chêne s'étale sans orgueil,
+un escalier de bois conduit au logement du gros
+marchand de la Cour, et dans la boutique même
+s'ouvre la porte de la cave: mise en scène très justement
+appropriée au théâtre de Scribe. Que nous
+sommes déjà loin cependant des tréteaux sur lesquels,
+dans l'<i>Avocat Patelin</i>, maître Guillaume vient étaler
+ses pièces de draps! Or la veille du jour où vous avez
+vu <i>Bertrand et Raton</i>, vous aviez pu voir <i>Pot-Bouille</i>
+à l'Ambigu et admirer le magasin des Vabre avec son
+élégant escalier en spirale, avec ses commis, ses
+acheteuses qu'un équipage réel attend à la porte; et
+le lendemain vous avez peut-être vu <i>la Charbonnière</i>
+à la Gaîté. Là se trouvait transplanté et formant décor
+l'escalier monumental d'un des plus grands magasins
+de Paris, spectacle extraordinaire pour les yeux, présentant
+l'encombrement et l'affolement d'un grand
+jour de vente, la presse des acheteurs, la foule des
+commis, un étalage savamment fait dans les règles
+du genre, les comptoirs, les caisses, et, dans l'angle
+de la décoration, un ascenseur, inutile à l'action, mais
+montant et descendant alternativement dans sa lente
+majesté, et semblant être l'organe respiratoire de ce
+mastodonte industriel.</p>
+
+<p>On se demande, non sans inquiétude, où s'arrêtera
+la mise en scène? Sans doute, il y a des limites qu'elle
+ne pourra franchir, mais elle continuera à empiéter
+de plus en plus sur le domaine littéraire et déjà l'action
+qui relie tous les tableaux d'un drame est ténue
+et bien fugitive. Un obstacle qu'il lui faudra tourner
+est précisément la grandeur de la scène. En faisant
+monter les humbles et les déshérités sur le théâtre,
+en étalant à nos yeux les misères physiques et
+morales des dernières classes de la société, elle ne
+pourra rapetisser la scène à la taille d'une mansarde
+ou d'un bouge. Quoi qu'elle fasse, la chambrette de
+Jenny ou la hutte du chiffonnier sera toujours plus
+grande que le salon d'un ministre. Toutefois la complaisance
+du public est admirable, et son imagination,
+dont l'école réaliste sera forcée d'accepter le secours,
+consentira à ramener la grandeur de la scène aux
+proportions que désirera l'auteur: l'espace et le temps
+resteront toujours au théâtre forcément conventionnels.</p>
+
+<p>Mais l'hétérogénéité des rôles continuera à s'accentuer,
+et c'est là qu'est le danger croissant de l'art
+dramatique; car, si l'on veut appliquer sa pensée à
+suivre cette progression ininterrompue, on verra peu
+à peu l'art descendre des hauteurs morales où règnent
+les idées générales, s'abaisser de plus en plus à
+mesure que les images se revêtiront de caractères
+plus particuliers, s'étendre à toutes les réalités, s'émanciper
+de toutes les conditions de règle, de choix,
+d'élection, et aller finalement s'absorber et disparaître
+dans la vie elle-même. C'est qu'en effet la croissance
+constante de l'hétérogénéité a pour limite extrême
+l'anéantissement de l'art. D'autres plus complaisants
+diront que ce sera la vie qui, en absorbant l'art, en
+recevra une beauté nouvelle. C'est bien loin pour
+décider. Mais d'ici là, quoi qu'il arrive, l'art dramatique
+aura ses jours d'épreuve. En ressortira-t-il rajeuni?
+C'est une grave question que nous examinerons
+dans les derniers chapitres de cet ouvrage.</p>
+
+<p>Nous entrons à peine dans la voie fatale, et c'est
+d'hier que l'antique homogénéité se désagrège: elle
+n'est pas encore réduite à l'état de poussière dramatique.
+D'ailleurs, si l'art nouveau est plein de dangers,
+il n'est pas toujours sans charmes, et nous nous laissons
+volontiers séduire de plus en plus par tous les
+traits, si exigus qu'ils soient, qui portent l'empreinte
+de la vérité. Nous-même, nous nous apercevons que
+notre esprit est moins homogène que celui de nos
+pères et qu'il est en proie à l'esprit d'analyse. Nous
+goûtons donc un art que nos pères n'auraient pas
+apprécié, et, en dépit de son infériorité, nous éprouvons
+des charmes secrets à pénétrer dans les replis
+des êtres et des choses. Malheureusement l'apparent
+et le matériel nous distraient de l'âme humaine: à
+trop partager son coeur, on abaisse l'idée que l'on se
+faisait de l'amitié. Au théâtre, l'artiste vise un but
+moins élevé; il a mis l'idéal à sa portée. Mêlé à la
+foule, il imite Malherbe qui allait étudier sa langue au
+port au foin, et, à la poursuite du réel, il saisit la
+vérité partout où il la rencontre, dans les assommoirs
+aussi bien que dans les alcôves des femmes perdues.
+Certes il y fait des trouvailles originales; et il met en
+saillie les caractéristiques de tous ces personnages
+nouveaux dans le monde de l'art et jusqu'à celles
+même des métiers les moins avouables. Je ne méprise
+nullement l'effort de l'artiste en quelque sens qu'il
+s'exerce; cet effort n'est ni vain ni puéril, mais c'est
+l'histoire des chercheurs d'or: après avoir épuisé les
+mines aux filons éblouissants, ils tamisent la poussière
+d'or mêlée au limon que charrient les fleuves.</p>
+
+<p>Peu à peu le métier dramatique s'encombre de formules
+qui vont en se compliquant de plus en plus, et
+les règles d'autrefois se réduisent à une foule sans
+cesse grossissante de procédés. C'est là qu'est le danger
+immédiat; car l'homme est l'esclave des choses
+plus qu'il ne le croit. Son physique et jusqu'à son
+moral, jusqu'à son intelligence, sont des matières plastiques
+qui prennent aisément la forme des moules où
+il les enferme. Le réel des pièces modernes disloque
+le talent des comédiens; et quelques-uns gardent à
+perpétuité une souplesse d'acrobate. Dans l'intérêt
+de l'art moderne, dans l'intérêt même des plaisirs du
+spectateur, il est nécessaire de mettre un frein à cette
+poursuite aveugle du réel, et surtout à son influence
+sur le théâtre. Or il y a un remède efficace à la dégénérescence
+théâtrale qui nous menace; et ce remède
+c'est le retour fréquent au répertoire classique. Nous
+avons parlé plus haut de son influence sur le goût
+public, de son importance au point de vue du plaisir
+le plus pur qu'il nous soit donné d'éprouver au théâtre.
+Nous n'y reviendrons pas; mais il nous reste à dire
+un mot de son influence sur le talent des comédiens
+et de son importance au point de vue du métier
+dramatique.</p>
+
+<p>Si le lecteur a suivi avec quelque attention ce que
+nous avons dit sur la manière dont l'acteur procède à
+la composition d'un rôle, sur l'image initiale qui se
+dresse dans son esprit et sur toute la série d'images
+associées, il se rappellera que ces images seront d'autant
+plus marquées de traits particuliers que le personnage
+dont il revêt la personnalité est un type moins
+général. En suivant le développement historique du
+théâtre, qui se conforme aux révolutions sociales, on
+voit les types de théâtre se multiplier et se compliquer
+à mesure qu'on s'approche de l'époque actuelle, et
+au contraire diminuer et se simplifier à mesure qu'on
+remonte dans le passé. Plus les types sont généraux,
+et c'est le cas de la tragédie et de l'ancienne comédie,
+plus les images initiales sont générales. Pour traduire
+sur la scène les personnages classiques, le comédien
+doit donc éviter de marquer son attitude, son jeu, sa
+diction de trop de détails particuliers et caractéristiques,
+car il n'a que fort rarement à tenir compte des
+rapports du physique ou du moral avec une fonction
+sociale, une profession déterminée, une manière particulière
+de vivre. Tout le matériel, tout l'accidentel
+et le circonstanciel de la vie réelle n'entrent que pour
+fort peu de chose dans la représentation des personnages
+classiques. Ce sont surtout des passions héroïques
+ou criminelles et de grandes infortunes dans la
+tragédie, des vices et des travers généraux dans la
+comédie, qui demandent à être traitées synthétiquement,
+tandis que le théâtre moderne exige du comédien
+un esprit d'analyse toujours en éveil. La tragédie
+de Corneille et de Racine et la comédie de Molière
+commandent donc, sans appuyer ici sur l'étude psychologique
+des rôles, une grande largeur de diction,
+une élocution très nette dégagée des à peu près de la
+conversation courante, une science du geste d'autant
+plus grande qu'il est plus rare et qu'il a un rapport
+plus étroit avec le texte poétique, une attitude qui n'a
+jamais le droit d'être vulgaire ou qui, dans l'emportement
+même des passions, ne doit jamais manquer de
+dignité. Les acteurs qui abordent ces rôles sont obligés
+d'exercer sur eux une contrainte sévère, de maîtriser
+tout mouvement qui pourrait trahir leur personnalité
+moderne, de tenir enfin leur être tout entier sous la
+dépendance de la passion dont ils prennent le langage
+ou du caractère général aux impulsions duquel se
+plie l'action dramatique.</p>
+
+<p>Largeur, simplicité, sobriété, mais précision dans
+les effets, telle est la loi de composition de tous les
+rôles classiques. Il n'y a pas de meilleure école pour
+les comédiens; et c'est l'influence permanente de l'ancien
+répertoire qui fait la supériorité incontestable
+de la Comédie-Française sur tous les autres théâtres.
+Tour à tour, entre les représentations d'une pièce moderne
+qui doit garder l'affiche pendant trois ou quatre
+mois, chaque sociétaire reprend la tunique d'Hippolyte
+ou les rubans verts d'Alceste, reforme son corps,
+son attitude, sa démarche, ses gestes à la sévérité
+sculpturale de l'antique ou à l'aisance aristocratique
+du grand siècle, et accorde de nouveau son oreille aux
+harmonies du vers de Racine ou aux larges mouvements
+aisément cadencés de la prose de Molière.
+Les comédiens qui passent par ces épreuves se corrigent
+ainsi incessamment du maniéré, du cherché, des
+gestes inconscients et des défauts de diction inhérents
+à la conversation courante. Quand ils abordent
+les rôles du théâtre moderne, ils en élargissent les
+effets, les haussent en quelque sorte d'un ton, et ne
+sont pas sans influence sur les auteurs qui écrivent
+pour eux et qui par suite élèvent leur idéal et celui
+même de la foule qui les applaudit.</p>
+
+<p>C'est par le commerce qu'elle entretient avec les
+grands écrivains du XVIIe siècle que la Comédie-Française
+maintient dans sa troupe d'élite les belles traditions
+et les principes les plus élevés de l'art dramatique,
+qu'elle agit à son tour sur les productions de
+l'esprit, et qu'elle exerce une influence intellectuelle
+et morale, non seulement sur la société française,
+mais encore sur l'Europe entière et sur tout le monde
+civilisé. C'est presque toujours à son école, au moins
+indirectement, que se sont formés les comédiens qui
+vont secouer le rire sur notre triste univers, et prouver
+par leur présence sur tous les points du globe l'universalité
+de la langue française et le charme encore
+triomphant de l'esprit français.</p>
+
+<p>Concluons donc que dans notre société démocratique,
+où le nombre tuera l'idéal, s'il n'est conquis
+par lui, le maintien du répertoire classique à l'Odéon
+et à la Comédie-Française (joint à une réformation urgente
+de l'enseignement du Conservatoire) est en
+quelque sorte une mesure de rénovation sociale, de
+relèvement intellectuel et moral et de salut artistique.
+Mais ce n'est que par de larges subventions qu'on
+peut leur imposer le maintien de ce répertoire, qui
+exige des sacrifices permanents et d'incessants labeurs.
+Le jour où le Corps législatif, dans un esprit
+d'ignorance ou d'aveuglement, supprimerait ou diminuerait
+seulement ces subventions, il porterait du
+même vote un coup funeste à l'art français; il assurerait
+à bref délai l'envahissement de tous les théâtres
+par les adeptes les moins scrupuleux de l'école,
+réaliste et tarirait à l'avance dans les yeux de nos
+enfants la source des plus douces larmes qui se puissent
+verser ici-bas.</p>
+
+<p>Abandonnons cette perspective heureusement lointaine
+et reprenons pied sur la scène. Rappelons que,
+parmi les acteurs qui, en dehors de la Comédie-Française,
+forcent l'admiration du public, les meilleurs
+sont ceux qui, au Conservatoire ou à l'Odéon, ont eu
+le bonheur de traverser le répertoire classique. Que
+ne peuvent-ils aller de temps à autre s'y retremper
+librement, y refaire leurs forces, s'y perfectionner dans
+l'art de bien dire; et, après avoir trop longtemps joué
+un personnage laid et vulgaire, que ne peuvent-ils,
+comme Mercure, s'en aller au ciel, avec de l'ambroisie,
+s'en débarbouiller tout à fait!</p>
+
+<h3>CHAPITRE XXXVI</h3>
+
+<p>Du rôle de la musique au théâtre.&mdash;La puissance musicale.&mdash;Le
+mélodrame.&mdash;Le vaudeville.&mdash;Évolution de l'art dramatique.&mdash;La
+musique devenue un personnage dramatique.</p>
+<br>
+
+<p>Dans ce chapitre et le suivant je voudrais, au point
+de vue de l'esthétique et de la mise en scène, dire
+quelques mots du rôle de la musique dans les représentations
+théâtrales. La musique est en soi un art
+complet, absolu, comme la poésie et comme la peinture,
+et ce n'est pas naturellement de cet art, considéré
+dans son ensemble, dont je puis avoir à m'occuper
+ici, non plus que des productions de cet art qui sont
+fondées sur le plaisir propre de l'oreille. Mais la musique
+tient dans son empire l'expression des sentiments,
+et en dehors du charme qu'elle exerce sur
+l'oreille, ou conjointement avec lui, elle provoque dans
+tout notre être, toujours par l'intermédiaire de l'oreille,
+un ébranlement qui se propage dans tout le système
+nerveux, et qui détermine en nous des états généraux
+identiques à ceux que nous éprouvons dans la tristesse,
+dans la joie, dans l'enthousiasme, dans la langueur,
+dans l'attendrissement, etc. Associée en nous-mêmes
+avec tous les sentiments que notre âme est
+capable d'éprouver, elle a le merveilleux pouvoir, en
+nous replaçant dans les mêmes conditions d'ébranlement
+nerveux, de les rappeler, de les faire renaître
+en nous, de troubler et de bouleverser tout notre être
+par le mouvement qu'elle imprime aux ondes nerveuses
+qui le parcourent. Bien des conditions contribuent
+à l'effet que produit sur nous la musique: la
+qualité des sons, leur hauteur, leur timbre, les rapports
+mélodiques des sons successifs, les rapports
+harmoniques des sons simultanés, le mouvement, le
+rythme, etc. Mais ne considérons ici que la hauteur
+des sons; le reste s'y ajoute naturellement et multiplie
+ou affaiblit, en tout cas modifie profondément
+l'effet produit par la hauteur.</p>
+
+<p>Quand nous parlons, les syllabes successives que
+nous prononçons sont à des hauteurs diverses; pour
+y monter ou pour en descendre, notre voix se traîne
+rapidement de l'une à l'autre, et, ne franchissant pas
+d'un bond les intervalles qui les séparent, ne se fixant
+d'ailleurs à aucune des hauteurs qu'elle effleure, ne
+nous fait éprouver que des sensations sonores, mais
+non musicales, aucun des sons émis ne pouvant se
+rapporter exactement à une gamme quelconque. Sans
+doute certaines voix nous semblent et sont en effet
+plus musicales que d'autres; sans doute dans le langage
+d'un acteur, et surtout d'une actrice, il passe
+instantanément des syllabes qui ont une réelle puissance
+musicale et nous font tressaillir comme un coup
+d'archet; mais nous devons voir ici le phénomène
+dans sa généralité et nous sommes fondés à dire que,
+dans le langage parlé, les sons, en dehors des idées
+qu'ils expriment, ne nous causent que des sensations
+musicales très légères, et par conséquent ne déterminent
+en nous que des sentiments très fugitifs. Au contraire,
+dans le chant, l'effort que fait le chanteur pour
+tenir le son à une hauteur exactement musicale détermine
+en nous un ébranlement nerveux identique et
+correspondant et fait vibrer notre être à l'unisson de
+celui du chanteur. Ainsi quand la voix passe du langage
+parlé au chant, l'auditeur passe d'états non persistants
+et très légèrement sentis à des états persistants
+et profondément sentis.</p>
+
+<p>Cela étant bien compris, voyons quel était jadis le
+rôle de la musique dans les représentations dramatiques.
+Deux genres faisaient alors un emploi constant
+de la musique, c'était le mélodrame et le vaudeville.
+Le mélodrame est un drame dont les situations pathétiques
+sont annoncées, soutenues et renforcées par la
+musique. C'est l'orchestre seul qui fait ici l'office de
+multiplicateur. Quand la situation est de nature à faire
+éprouver au spectateur un sentiment quelconque, l'orchestre
+s'en empare, ajoute à la sensation éprouvée
+toute la puissance musicale, détermine dans l'être du
+spectateur un ébranlement nerveux, jette l'âme dans
+un trouble profond et la tient sous l'empire d'un sentiment
+assez intense pour qu'elle ne puisse se soulager
+que par les larmes du poids qui l'oppresse. Telle est
+l'esthétique du mélodrame. La musique y vient donc
+en aide au pathétique; mais, point important à noter,
+elle reste complètement en dehors de l'action. C'est
+un moyen d'agir sur le système nerveux du spectateur,
+qui ne fait pas partie intégrante du drame; et
+si, par impossible, on pouvait concevoir un rapport
+entre un courant électrique et les ondulations nerveuses
+corrélatives de nos sentiments, on pourrait
+parfaitement dans les mélodrames remplacer l'orchestre
+par une pile électrique.</p>
+
+<p>Dans le vaudeville, l'union de la musique et de l'action
+est plus intime. Un vaudeville, est une comédie
+mêlée de couplets. La musique y fait encore, comme
+dans le mélodrame, office de multiplicateur et d'amplificateur.
+L'orchestre souligne les situations qui
+tournent au sentiment, facilite aux acteurs le passage
+du langage parlé au chant, et en les accompagnant
+renforce leur puissance d'action sur l'âme du
+spectateur. Quant aux personnages, lorsque la situation
+détermine en eux l'apparition d'un sentiment de
+tristesse ou de joie, le chant qui succède chez eux au
+langage parlé donne à leur voix une qualité musicale
+corrélative de nos sentiments, et ajoute à la valeur de
+l'idée, exprimée par le couplet, l'expression intense
+qu'un genre aussi léger ne comporterait pas et que la
+musique ajoute sans transition, sans effort, par l'effet
+seul de sa puissance propre. Dans le vaudeville, la
+musique est donc un multiplicateur du sentiment
+qu'éprouvent ou qu'expriment les personnages. Mais,
+qu'on le remarque, elle n'a aucun pouvoir sur eux-mêmes;
+c'est un procédé accessoire d'expression
+qu'emploie l'auteur, aidé du musicien, pour donner à
+ses personnages plus d'action sur l'âme des spectateurs.
+Si la musique n'est plus ici, comme dans le mélodrame,
+en dehors du spectacle, elle n'en reste pas
+moins en dehors de l'action dramatique.</p>
+
+<p>L'ancien vaudeville était presque toujours une pièce
+gaie, aimable, dans laquelle çà et là une pointe de
+sentiment, née de l'action, était habilement saisie par
+l'auteur, qui fixait ce sentiment dans un couplet et au
+moyen de la musique en multipliait l'effet. Puis le
+dialogue vif, alerte reprenait, et le vaudeville continuait
+sans grande ambition littéraire, éveillant ainsi
+de temps à autre la sensibilité du public. Spectacle
+aimable, sans fatigue, plaisir mêlé d'un attendrissement
+délicat et modéré, comme il sied à un public
+qui n'a pas besoin d'être violemment secoué. La vie
+était alors plus facile et plus unie; le spectacle était
+une récréation qu'on goûtait innocemment, un jeu
+dont on connaissait l'artifice et auquel on s'abandonnait
+sans arrière-pensée, pour le plaisir du jeu lui-même.
+Tous les hommes qui sont au déclin de leur
+vie ont connu le vaudeville dans toute sa gloire, surtout
+s'ils ont commencé de bonne heure à aller au
+théâtre, et ont conservé un souvenir ineffaçable des
+douces émotions qu'il leur a fait éprouver. Et cependant
+sa gloire aussi a passé. Aujourd'hui, le vaudeville
+est mort à jamais, et ses quelques soubresauts
+sont ceux d'une agonie qui se prolonge. Les hommes
+de ma génération le regrettent, mais c'est en vain
+qu'ils espèrent pour lui un retour de fortune. Ce ne
+pourrait être que le résultat d'une mode passagère.
+Le vaudeville a vécu; et il ne ressuscitera pas plus
+que le génie dramatique de Scribe.</p>
+
+<p>Mais d'où vient la disparition de ce genre particulier
+de la littérature dramatique? Est-elle due au
+hasard? Est-elle le fait de la volonté déterminée de
+quelques auteurs? Est-ce par caprice ou par ennui
+que le public s'en est détourné? Je crois peu au hasard
+dans la destinée des choses et très peu à l'influence
+des hommes sur l'évolution de leurs idées et les modifications
+de leur goût. Nous nous développons sous
+l'empire de causes et de lois qui nous échappent, et
+nous savons aujourd'hui, par exemple, que nos langues,
+quels que soient les efforts souvent contraires
+des savants, naissent, se développent, s'épanouissent
+et meurent suivant des lois inéluctables. C'est dans ce
+cas l'ignorant qui est l'instrument inconscient de la
+nature, et tout ce que nous pouvons savoir ou deviner,
+c'est que les races humaines, leurs idées, leurs langues
+et leurs arts obéissent comme tous les êtres,
+comme les plantes elles-mêmes, dans leur lente évolution,
+aux mêmes causes premières et présentent
+aussi leur époque de germination, de croissance, de
+floraison et de mort. Mais nulle part ici-bas la mort
+n'est un anéantissement dans le sens exact du mot;
+c'est une dissolution de parties, une désagrégation
+suivie d'une redistribution des éléments suivant de
+nouvelles combinaisons, en un mot, une transformation
+de matière et un transport de forces. Si donc le
+vaudeville a disparu, il faut y voir non une perte absolue,
+définitive, mais une transformation dans la matière
+plastique du drame et un transport ainsi qu'une
+redistribution nouvelle de la force émotionnelle.</p>
+
+<p>Et en effet, le vaudeville a disparu dans une évolution
+de l'art dramatique moderne, évolution qui a
+consisté en ce que la musique, d'extérieure et d'étrangère
+qu'elle était, est montée à son tour sur la scène
+et est devenue un personnage du drame. Jadis la
+musique était une puissance que le poète conservait
+dans la main, qu'il déchaînait directement sur le spectateur,
+renforçant ainsi les moyens dramatiques, et
+qu'il employait comme un résonateur destiné à amplifier
+et à multiplier le pathétique. C'était toujours
+par rapport au drame une puissance objective. Aujourd'hui,
+la musique est devenue une puissance subjective;
+elle fait partie intégrante de l'action dramatique,
+et le point où s'applique directement cette force émotionnelle
+n'est plus dans l'âme du spectateur, mais
+dans l'âme même des personnages du drame. Art plus
+profond et plus élevé, puisque l'émotion que provoque
+en nous la musique n'est plus étrangère à l'action,
+mais au contraire naît en nous sympathiquement du
+trouble qu'éprouve l'être même du personnage et de
+l'état psychologique de son âme.</p>
+
+<p>Il y a sans doute à cette révolution de l'art une
+cause profonde, qui semble être la nécessité d'une
+imitation plus transcendante de la vie et de l'être
+humain, au sein duquel s'opère la fusion de toutes les
+forces physiques, intellectuelles et morales. L'art
+dramatique avait jusqu'alors soustrait ses personnages
+à toutes les forces naturelles qui assiègent l'homme
+et les avait uniquement soumis à l'empire des idées. La
+musique les soumet à l'empire des sensations. La
+révolution qui s'est opérée insensiblement et qui a fait
+pénétrer la puissance émotionnelle des sons dans le
+drame littéraire semble de même ordre que celle qui
+a fait pénétrer la puissance imaginative des idées
+dans le drame musical. De telles révolutions sont
+lentes et ne se font pas par de brusques changements
+à vue. Dans la nature, il en est de même: chaque
+goutte d'eau qui tombe ne laisse pas de trace visible,
+mais au bout d'un certain temps on s'aperçoit que le
+roc le plus dur s'est creusé sous l'effort incessant des
+gouttes d'eau. Dans l'art, on ne peut suivre pas à pas
+les progrès d'une évolution, mais on peut périodiquement
+mesurer le chemin parcouru. Aujourd'hui, on en
+sera frappé pour peu que l'on porte son attention sur
+ce point, il est incontestable que la musique joue un
+rôle considérable dans nos pièces de théâtre, et qu'elle
+y apparaît avec sa puissance propre. Tantôt elle agit
+directement sur l'esprit d'un personnage, tantôt elle
+prête sa voix à son âme émue et muette; quelquefois,
+acteur elle-même dans le drame, elle évoque et dessine
+à nos yeux une image avec une puissance et une
+précision véritablement magiques et que n'atteindrait
+pas un récit littéraire. En un mot, la musique est
+devenue une puissance dramatique; et, comme telle,
+elle s'associe à l'action, y contribue par l'émotion
+qu'elle développe dans le héros du drame, et transporte;
+en nous l'émotion à laquelle il est en proie et
+que sa voix serait lente ou impuissante à exprimer.
+Mais toujours elle fait partie intégrante du sujet; elle
+en est en quelque sorte un personnage impalpable et
+invisible. C'est donc la façon dont les auteurs modernes
+comprennent la mise en scène de ce nouveau
+et poétique personnage qu'il nous faut éclaircir autant
+que possible par des exemples.</p>
+
+<h3>CHAPITRE XXXVII</h3>
+
+<p>De l'exécution musicale.&mdash;Des rapports de la musique avec
+l'action dramatique.&mdash;<i>Le Monde où l'on s'ennuie.</i>&mdash;Le
+théâtre de Victor Hugo.&mdash;<i>Lucrèce Borgia.</i>&mdash;<i>Ruy Blas.</i>&mdash;
+<i>L'Ami Fritz.</i>&mdash;Transport d'effet: <i>les Rantzau.</i>&mdash;<i>Les Rois
+en exil.</i></p>
+<br>
+
+<p>Le premier résultat de cette révolution esthétique a
+été de proscrire l'orchestre des théâtres. Aujourd'hui,
+il a complètement disparu de la Comédie-Française,
+de l'Odéon, du Vaudeville et du Gymnase. Il n'a gardé
+sa place que dans les théâtres voués encore au mélodrame
+et dans ceux où l'on cultive les genres mixtes
+qui tiennent de l'opérette et de l'ancien vaudeville. La
+disparition de l'orchestre entraîne cette conséquence
+que, lorsque la musique doit jouer un rôle dans une
+pièce, ce sont les personnages eux-mêmes qui sont
+les exécutants, soit qu'ils chantent avec ou sans
+accompagnement, soit qu'ils jouent d'un ou de plusieurs
+instruments. Quand je dis que les personnages
+sont les exécutants, il faut ajouter que souvent ils ne
+sont que les exécutants apparents, ce qui suffit naturellement
+si l'acteur, qui est censé chanter ou jouer,
+n'est pas sur la scène, mais ce qui aujourd'hui ne
+serait guère admis quand l'acteur est en scène. On le
+tolère encore quand il s'agit d'un instrument à cordes,
+lorsque, par exemple, dans le <i>Mariage de Figaro</i>,
+Suzanne accompagne sur la guitare la romance que
+chante le page; mais une actrice qui ne serait pas
+musicienne ne saurait en général prendre un rôle
+comportant l'exécution d'un morceau de piano, tel
+que celui de Mlle de Saint-Geneix dans <i>le Marquis
+de Villemer</i>. Dans <i>Barberine</i>, le rôle peut être
+tenu par une actrice n'ayant pas de voix, puisque
+Barberine chante hors de la scène et peut être remplacée
+par une cantatrice. Il en est à peu près de
+même du rôle de François Ier dans <i>le Roi s'amuse</i>.</p>
+
+<p>Le rôle de la musique dans l'action dramatique est
+multiple, mais tend toujours à produire un effet d'accord
+ou de contraste, et à mettre en évidence les sentiments
+les plus secrets et les plus profonds de l'âme
+humaine. Nous allons passer en revue quelques
+exemples qui feront ressortir clairement l'emploi que
+les auteurs modernes ont fait de la musique, soit dans
+le drame, soit dans la comédie. Prenons les effets
+les plus simples, d'abord, ceux qui résultent uniquement
+du caractère de la musique, et de son
+rapport avec le sentiment d'un personnage. Au premier
+acte du <i>Monde où l'on s'ennuie</i>, lorsque le sous-préfet
+et sa femme sont introduits et se trouvent seuls
+dans le salon de la duchesse de Réville, la jeune sous-préfète
+s'approche du piano ouvert et se met à jouer
+un air d'opérette. Cet air est représentatif, par son
+caractère, de l'humeur enjouée de la jeune femme et
+de la gaieté du nouveau ménage. Survient un domestique:
+au moment d'être surprise, la sous-préfète
+passe habilement de ce motif léger à un thème de
+musique classique, qui est, lui, représentatif du
+sérieux affecté que tous deux croient devoir garder
+dans le monde où ils font leur entrée. Voilà donc immédiatement
+les deux personnages connus du public
+pour ce qu'ils sont et pour ce qu'ils veulent paraître,
+en même temps qu'est parfaitement déterminé le
+caractère du monde où va se nouer et se dénouer l'intrigue
+de la comédie. La musique est donc ici chargée
+de l'exposition dramatique et élevée au rang de
+confident. Elle facilite singulièrement à l'auteur la
+mise en marche de l'action, et évite aux personnages
+l'ennui de faire et au public celui d'entendre l'exposé
+de leurs sentiments les plus intimes. C'est d'ailleurs
+là un des rôles les plus fréquents et des moins complexes
+de la musique. Dans la même pièce, la jeune
+fille, jalouse et nerveuse, raye le piano d'un geste sec
+et fiévreux; et les sentiments qui l'agitent se dévoilent
+instantanément. Ici l'intervention musicale passe
+au rôle d'excitateur dramatique, puisque c'est elle
+qui dévoile aux autres personnages le trouble profond
+de la jeune fille. Si nous nous transportons au
+cinquième acte d'<i>Hernani</i>, au moment où doña Sol
+voudrait entendre s'élever le chant du rossignol au
+milieu de cette belle nuit nuptiale, c'est le son inattendu
+du cor qui résonne au milieu de la solitude
+de la nuit et vient rappeler à Hernani qu'il est l'heure
+de mourir. Ici le cor a une signification exacte et déterminée:
+c'est la voix même de Ruy Gomez, dont il
+évoque l'image menaçante aux yeux des spectateurs.
+C'est le cor qui déchaîne la mort dans cette nuit promise
+à l'amour et qui précipite le dénouement tragique.
+Mais on peut à peine dire que dans ce dernier
+cas il s'agisse d'une intervention musicale, car celle-ci
+est réduite à un son. Les cas précédents sont beaucoup
+plus nombreux au théâtre, et se ramènent tous
+à une jeune fille ou à une jeune femme révélant au public
+l'état de son âme par le choix de la musique
+qu'elle joue ou de la romance qu'elle chante. Les
+exemples que l'on pourrait citer sont innombrables.
+Dans tous les cas, la musique n'a pas d'influence
+directe sur le spectateur; elle puise sa puissance émotionnelle
+dans l'âme du personnage qu'elle traverse
+avant d'arriver à celle du spectateur.</p>
+
+<p>Victor Hugo a eu dès longtemps l'intuition du rôle
+nouveau qu'est appelée à jouer la musique au théâtre
+et l'a souvent introduite dans ses oeuvres dramatiques.
+Qui ne se souvient de l'effet saisissant du <i>De
+profundis</i> qui glace d'effroi Gennaro et ses compagnons,
+à la fin du festin où Lucrèce Borgia vient de leur
+faire verser du poison? Au premier et au second acte
+de <i>Marie Tudor</i>, la même romance chantée par
+Fabiani, qui s'accompagne sur une guitare, est
+employée comme une poétique formule d'amour. La
+musique est ici la caractéristique de la passion qui a
+jeté Fabiani aux pieds de la reine. Mais dans cet exemple
+la romance de Fabiani, quoiqu'elle résulte physiologiquement
+de l'état d'un coeur qui éprouve le
+besoin, d'épancher son bonheur, ne joue que le rôle
+d'un <i>aparté</i> musical et n'est en quelque sorte qu'une
+confidence faite directement au public. Dans <i>Lucrèce
+Borgia</i>, au contraire, le <i>De profundis</i> ne nous émeut
+si profondément que parce qu'il terrifie les personnages
+du drame. Voilà le véritable emploi de la
+musique au théâtre. Nous éprouvons sympathiquement
+l'effroi de Gennaro, mais c'est sur lui que tombe
+directement la sensation musicale: c'est dans son
+âme que se joue le drame affreux dont nous attendons,
+haletants, la péripétie suprême; et c'est, les
+yeux fixés sur lui et participant à toutes les poignantes
+émotions qui le traversent, que nous suivons
+d'une oreille attentive les versets du chant lugubre
+qui se rapproche.</p>
+
+<p><i>Ruy Blas</i>, au second acte, nous offre encore un
+bel exemple d'intervention musicale. Au moment où
+la reine, émue d'un amour inconnu qu'elle sent
+monter jusqu'à elle, exhale en tristes plaintes l'ennui
+que lui causent sa solitude et son royal esclavage,
+des lavandières passent en chantant dans les bruyères
+et leurs voix qui meurent en s'éloignant jettent dans
+son âme des paroles enflammées d'amour. Considéré
+en dehors de l'action dramatique, le chant des lavandières
+n'aurait pour le public que le charme d'une
+poésie pleine de délicatesse et de fraîcheur et ne lui
+apporterait qu'un plaisir purement poétique et musical,
+mais il devient d'une ineffable tristesse en passant
+par l'âme de la reine. C'est sa propre émotion, croissant
+pendant tout le temps que dure la chanson des
+lavandières, qui se communique à nous sympathiquement.
+Ce n'est pas la musique qui fait couler nos
+larmes, ce sont celles qui tombent goutte à goutte
+des yeux et du coeur de la reine.</p>
+
+<p>Nous pouvons déjà remarquer que la meilleure
+manière de mettre en scène la musique, c'est d'en
+masquer l'exécution et de soustraire les exécutants
+aux yeux du public. Il ne faut pas, en effet, que l'exécution
+musicale puisse nous distraire de l'émotion
+que la puissance des sons musicaux n'est que médiatement
+destinée à faire naître en nous. Et cela se
+conçoit, puisque l'intérêt n'est pas, en ce cas, dans
+le personnage qui chante, mais dans le personnage
+dont les sentiments s'épanouissent au contact de la
+sensation musicale.</p>
+
+<p><i>L'Ami Fritz</i> nous offrira encore un exemple remarquable
+de l'emploi de la musique au théâtre, emploi
+trois fois renouvelé et chaque fois d'une manière
+différente. Au commencement du deuxième acte, au
+moment du départ des moissonneurs pour les champs,
+se place la chanson de Sûzel, dont le choeur reprend
+le dernier vers:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2">Ils ne se verront plus!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Le chant de Sûzel se trouve amené naturellement
+dans la pièce, et cependant, en dehors de l'effet
+touchant qu'il prépare pour la fin de l'acte, il n'offre
+guère que l'intérêt de l'exécution musicale, puisque
+Sûzel est en scène; et à la Comédie-Française cet
+intérêt est, il est vrai, très vif parce que l'actrice qui
+remplit ce rôle a une remarquable diction, aussi large
+et aussi pure quand elle chante, même sans accompagnement,
+que lorsqu'elle parle. Néanmoins, cette
+première scène de l'acte prépare surtout la dernière.
+En effet, quand Sûzel aperçoit de loin la voiture qui
+emporte Fritz, Fritz qui fuit éperdu, croyant guérir
+ainsi son inguérissable blessure, elle tombe anéantie
+sur un banc, et au même moment le choeur des
+moissonneurs, qui regagnent lentement la ferme, fait
+entendre de nouveau le dernier vers de la chanson
+de Sûzel, qui est ici d'une indicible mélancolie:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2">Ils ne se verront plus!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ce choeur entendu dans le lointain semble le gémissement
+de la nature entière, qui pleure le coeur brisé
+de la pauvre fille et son bonheur détruit. Que pourrait
+dire Sûzel et quelles paroles vaudraient l'éloquence
+de cette phrase musicale, qui arrive au public grossie
+de tous les sanglots qui gonflent le coeur de l'abandonnée?
+C'est là une belle fin dramatique, où, il est
+vrai, le sentiment l'emporte sur l'idée, mais qui est
+conforme à l'esthétique du drame moderne.</p>
+
+<p>Le premier acte de l'<i>Ami Fritz</i> présente un emploi
+de la musique plus remarquable encore, parce qu'il
+est plus rare: il s'agit de l'émotion produite uniquement
+par un morceau de musique instrumentale.
+Après une minutieuse exposition, dont tous les détails
+font ressortir l'épicurisme de Fritz et son égoïsme de
+vieux garçon, on s'est mis à table, et ce repas de
+gourmand, digne couronnement de toute cette exposition,
+un instant interrompu par l'arrivée de Sûzel,
+se continue, les vins les plus fumeux succédant aux
+plats les plus succulents, lorsque soudain résonne un
+coup d'archet: c'est le violon du bohémien Joseph,
+qui tous les ans, le jour de la fête de Fritz, vient
+avec quelques-uns de ses compagnons exécuter un morceau
+sous les fenêtres de son ami. Les trois convives
+s'arrêtent, lèvent la tête et prêtent l'oreille à la voix
+vibrante des instruments à cordes. A ce moment, les
+dix-huit cents spectateurs qui emplissent la salle
+sentent l'âme de Fritz s'ouvrir aux accents pathétiques
+des instruments à voix humaine, et tout ce qu'il
+a fait de bien, de bon, de juste dans sa vie remonter
+à son coeur, et le réparer de sa beauté morale au
+milieu de cette scène de vulgaire sensualité. En même
+temps, l'âme de Fritz, soustraite soudain aux liens
+matériels de son existence, s'élève et s'unit, dans une
+commune émotion, avec celle de Sûzel que la belle
+musique fait toujours pleurer. L'attendrissement
+qu'éprouve le public ne lui vient pas directement
+des instruments, mais de la profonde émotion dont
+ceux-ci troublent l'âme de Fritz et celle de Sûzel.
+C'est là un très bel exemple du rôle pathétique que
+peuvent remplir des instruments à cordes dans le
+drame ou dans la comédie.</p>
+
+<p>Une autre pièce des mêmes auteurs, <i>les Rantzau</i>,
+présente un curieux exemple de la musique employée
+comme ressort dramatique; mais cette fois l'exemple
+est bizarre, plus peut-être qu'il n'est heureux. La
+musique, en effet, y joue un rôle ingrat et n'a d'autre
+mérite, aux yeux de Jean Rantzau chez qui se donne
+un petit concert improvisé, que celui d'être un bruit
+désagréable et agaçant pour Jacques Rantzau. Jean
+insiste sur le but qu'il se propose et qu'il atteint, car
+soudain la colère de Jacques se traduit par le vacarme
+de sa batteuse qu'il fait mettre en mouvement. Les
+auteurs se sont trompés sur la mise en oeuvre du
+ressort musical. Sans me préoccuper de l'action du
+drame, je dirai que c'est le tableau contraire qu'ils
+auraient dû présenter. L'intérêt dramatique de la
+scène aurait dû être dans la colère de Jacques Rantzau,
+et c'est le concert que lui donne son frère Jean
+qui aurait dû être placé hors de la scène. Il y a eu
+transposition d'effets. C'est à l'agacement progressif
+de Jacques que le public aurait dû participer, et non
+pas au concert qui n'a par lui-même aucun charme
+musical et qui n'est qu'un ressort ayant précisément
+le défaut d'être trop apparent. Ce qui doit toujours
+être mis au premier rang, sous les regards des spectateurs,
+c'est le personnage sur qui doit s'exercer
+l'action musicale.</p>
+
+<p>Je ne puis résister au désir de citer un bel et dernier
+exemple, tiré d'une pièce toute moderne et essentiellement
+parisienne, <i>les Rois en exil</i>, que des
+susceptibilités politiques ont arrêtée trop tôt pour
+le plaisir de ceux qui sentent l'intérêt artistique
+qu'offrent tous les ouvrages de M. Daudet. C'est jour
+de grande soirée chez la reine d'Illyrie; sous l'apparence
+d'un bal, il s'agit d'une réunion politique où
+vont se prendre des résolutions viriles. On attend le
+roi, celui en qui se résume les espérances de tout un
+parti. Soudain sur l'escalier d'honneur, supposé en
+dehors de la scène, éclate la marche nationale illyrienne.
+Au son de cette musique guerrière, tous les
+courages s'affermissent; les coeurs se haussent et volent
+au-devant de ce roi qui s'apprête à tirer l'épée
+pour ressaisir sa couronne. C'est l'entrée triomphale
+d'un héros, d'un conquérant, du représentant et du
+sauveur de la monarchie. Tout ce que les accents de
+cet hymne national remuent chez la reine et chez ses
+fidèles de beau, de patriotique, de chevaleresque
+évoque dans l'imagination des spectateurs une figure
+noble et sans tache, une sorte d'archange royal prêt
+à couper les sept têtes de la Révolution de son épée
+flamboyante. C'est après quelques instants remplis
+d'une ardente espérance, sous tous les regards du
+public et sous ceux de la reine déjà anxieuse, que
+paraît enfin le roi. L'effet est foudroyant, implacable.
+Christian, le regard terne, la démarche légèrement
+avinée, entre, inconscient de l'écroulement définitif
+de sa fortune royale, hébété au milieu d'un désastre
+que rien ne peut plus conjurer. L'effet de contraste est
+irrésistible, entre ce viveur fatigué, ce protecteur de
+filles, protégé lui-même par des usuriers, et la figure
+de roi que la marche nationale illyrienne avait annoncée
+et parée d'avance d'une héroïque majesté.</p>
+
+<p>Après ce dernier exemple, il ne nous reste plus qu'à
+ajouter quelques mots de conclusion sur ce sujet. Il
+ne serait pas impossible que l'introduction de la puissance
+musicale dans le drame moderne eût pour cause
+initiale une influence germanique. Mais, à en juger
+d'après l'<i>Egmont</i> de Goethe, le génie allemand accorde
+à la musique une puissance idéale et imaginative
+qu'elle ne peut avoir que dans l'opéra où le poète y
+ajoute un sens littéraire. Le génie français, fait essentiellement
+de clarté, n'a pas suivi le génie allemand
+qui lui avait peut-être suggéré cette tentative, et pour
+lui la puissance dramatique de la musique ne réside
+que dans la propriété qu'elle possède d'éveiller, de
+propager et d'exalter les sentiments.</p>
+
+<h3>CHAPITRE XXXVIII</h3>
+
+<p>Décadence de l'art dramatique.&mdash;Des conventions dans l'art
+classique.&mdash;Grandeur de l'art idéal.&mdash;De l'évolution démocratique.&mdash;Caractère
+de la sensibilité du public.&mdash;Son
+jugement artistique.&mdash;De l'école réaliste.&mdash;De l'esprit
+moderne.&mdash;De l'individuel et de l'exceptionnel.&mdash;Causes
+d'avortement.</p>
+<br>
+
+<p>J'ai parcouru les différentes phases du sujet que je
+m'étais proposé. Sans doute j'ai laissé beaucoup à
+dire et je suis loin d'avoir épuisé une matière qui est
+de sa nature inépuisable. Cependant j'aurai peut-être
+atteint le but si j'ai pu faire comprendre le sens assez
+marqué de l'évolution de l'art dramatique et de l'art
+théâtral. Tous les arts modernes, ainsi que toutes les
+sciences, ne cessent de croître en complexité et en
+hétérogénéité. La mise en scène ne peut que suivre
+ce mouvement, malgré les vaines réclamations d'une
+rhétorique, surannée, dit-on, avec laquelle je ne me
+sens moi-même que trop de liens. Par une habitude
+d'esprit, née de l'éducation et de l'instruction, nous
+accordons à la tradition un empire et un prestige que
+ne lui reconnaissent pas ceux qui ne l'ont pas reçue
+toute formée des leçons d'un maître, ou ne l'ont pas
+puisée dans l'étude des chefs-d'oeuvre des siècles
+passés. Il n'y a pas d'entente artistique possible entre
+un homme qui éprouve des émotions profondes à la
+lecture d'Homère ou de Sophocle et un homme qui n'a
+jamais connu leurs oeuvres que par ouï-dire, ce qui
+cependant est déjà un progrès sur l'ignorance absolue.</p>
+
+<p>Nous assistons donc à la décadence certaine de
+l'art, dans la forme du moins que nous avons été habitués
+à lui reconnaître et sous laquelle nous l'avons
+aimé, respecté et cultivé. Cet art était le privilège
+d'une élite peu nombreuse qui, dédaigneuse des spectacles
+vulgaires et ne recherchant que les sensations
+exquises, n'en respirait que la fleur et laissait tomber
+le reste en poussière. Tout drame ou toute comédie
+était un conflit psychologique et moral et mettait
+en présence des êtres qui, sous des apparences réelles,
+n'étaient qu'idéalement vrais. Sous les traits individuels
+que leur prêtaient les acteurs, les personnages
+de théâtre étaient des types généraux que la nature ne
+nous offre jamais et que l'esprit peut seul concevoir
+et se représenter. Aussi le point de départ essentiel
+de cet art transcendant était la convention. Ce qui,
+dans tout drame et dans toute comédie, était idéalement
+vrai, c'étaient les vertus, les vices, les caractères
+ou les passions. C'était là que portait tout l'effort de
+la création artistique, de l'observation philosophique
+et de l'imagination poétique; et ces êtres, en quelque
+sorte abstraits, prenaient alors une intensité de
+vie morale d'une puissance extraordinaire et véritablement
+surhumaine. Comparés aux personnages de
+théâtre, les êtres réels n'en paraissaient que des extraits
+incomplets et inachevés, à peine ébauchés.
+Jamais, en effet, l'humanité n'aurait pu les réaliser en
+entier. Seule la poésie pouvait créer de toutes pièces
+ces êtres dont la nature avait éparpillé tous les traits
+sur des milliers d'exemplaires humains. Mais quelle
+était alors la grandeur tragique ou la profondeur
+comique du spectacle qu'offraient aux esprits, longuement
+préparés à le comprendre et à le goûter, la rencontre
+et le conflit de ces personnages plus vrais que
+la réalité elle-même! L'intérêt de ce jeu poétique
+était si puissant, que le reste était de peu d'importance:
+ce n'était qu'une affaire de convention définitivement
+et préalablement réglée entre le poète et le
+spectateur.</p>
+
+<p>Qu'importe d'où viennent et où vont Scapin, Lisette,
+Géronte, Éraste et Isabelle, réunis par le caprice du
+poète dans un même enchevêtrement d'événements,
+pourvu que nous riions des fourberies de l'un, de la
+malice de l'autre, de la sottise de celui-ci, et que nous
+assistions au triomphe final des amants! Qu'importe
+qu'ils se rencontrent ici ou là, dans un décor représentant
+un appartement ou une place publique! C'est
+par pure bonté d'âme que le poète daigne parfois nous
+apprendre que la scène se passe à Naples ou à Paris:
+nous n'avons que faire de le savoir, puisque ce sont
+les mêmes personnages, qu'il transporte à son gré aux
+quatre coins du monde. Qui songe à reprocher à ces
+personnages de s'asseoir et de discourir au beau milieu
+d'une place publique? Qu'importe, pourvu que ces
+personnages nous éblouissent des étincelles de leur
+esprit, que la vérité psychologique et que l'observation
+morale naissent du choc de leurs caractères et du
+conflit où les engagent leurs passions! Ce spectacle
+a le pouvoir magique d'offrir à nos méditations l'être
+humain, dégagé de toutes les réalités qui l'encombrent
+et le masquent. Mais, pour s'y plaire, il faut
+que l'esprit soit dès longtemps formé à l'abstraction
+et à la synthèse, et qu'il accorde au fait moral une
+supériorité constante sur le fait matériel. En un mot,
+il lui faut la foi, une foi en quelque sorte innée,
+pour croire à la vérité dégagée du réel, pour être convaincu
+que la peinture de l'idéal est l'unique raison
+d'être de l'art.</p>
+
+<p>Les foules qui montent des ténèbres à la lumière
+et qui des bas-fonds de l'humanité s'élèvent à toutes
+les jouissances d'une vie sociale supérieure ne sont
+pas prédisposées par l'éducation, par l'instruction,
+par l'influence héréditaire que les générations exercent
+les unes sur les autres, à jouir d'un art qui s'est
+dégagé de la réalité, c'est-à-dire de ce qui leur semble
+être toute la vérité. Elles ne savent pas voir par les
+yeux seuls de l'esprit et sont dominées par les sensations
+directement perçues par les organes de l'ouïe,
+de la vue et du toucher. Toujours en contact avec la
+réalité, elles n'apprécient les objets qu'un à un, les
+estiment pour leur qualité visible ou tangible, et, ne
+s'élevant pas aux classifications générales, ne s'intéressent
+aux êtres et aux objets que par leurs traits
+individuels et particuliers. Comme cependant elles
+ont une sensibilité très vive, d'autant plus vive qu'elle
+n'a pas été émoussée ou affinée par de fréquentes
+émotions esthétiques, elles prennent souvent plaisir
+aux spectacles tragiques ou comiques de l'art classique,
+mais dans des conditions intellectuelles et morales
+toutes particulières. Elles ne séparent pas l'action
+tragique ou comique de la possibilité réelle,
+ramènent les héros de la tragédie et les personnages
+de la comédie dans le cercle étroit de leur vue immédiate,
+et leur esprit en change singulièrement les proportions,
+en appliquant à ces créations idéales une
+sorte de compas de réduction. Elles s'intéressent non
+au développement poétique et moral des personnages,
+mais à l'acte qu'ils accomplissent; non à la vérité
+générale qu'ils représentent, mais aux traits particuliers
+sous lesquels la vérité se manifeste et au fait
+qui en est l'occasion. Leur émotion au théâtre n'est
+jamais ou n'est que très rarement esthétique: c'est
+pourquoi elles ne pleurent pas exactement aux
+mêmes endroits ni pour les mêmes causes, et quelquefois,
+dans la comédie, rient franchement d'un
+trait qui nous serre le coeur. En un mot, elles sont
+frappées de l'action tragique et en sont impressionnées
+comme elles le seraient d'un drame de cour d'assises.</p>
+
+<p>Une telle manière de comprendre et de juger les
+oeuvres dramatiques et d'en apprécier la moralité
+n'est sans doute pas très élevée; cependant elle n'est
+ni fausse ni injuste: on peut même affirmer qu'elle
+est exacte et rigoureuse. Mais la vérité, ainsi vue
+sous un angle étroit, n'est plus la vérité idéale:
+c'est en quelque sorte une vérité tangible et mesurable,
+née de l'observation directe des faits, de l'examen
+des objets et de la confrontation des êtres particuliers
+qu'a réunis un même acte criminel ou une
+même situation comique. Ce nouveau public, vierge
+d'émotions esthétiques, auquel s'adressent aujourd'hui
+les poètes dramatiques, n'est pas formé à juger
+une passion ou un caractère en soi, indépendamment
+du circonstanciel des faits; mais il rapporte cette passion
+et ce caractère à son expérience personnelle et
+actuelle, et pour apprécier ce que l'une a d'horrible
+et l'autre de ridicule n'a d'autre étalon que la réalité.
+Ce n'est donc qu'en multipliant les traits particuliers,
+d'observation courante et journalière, qu'on lui procure
+la sensation de la vérité et de la vie. Il est bien
+heureux que <i>Don Juan, Tartufe</i> et le <i>Misanthrope</i>
+soient écrits, car un nouveau Molière ne saurait concevoir
+aujourd'hui sous la même forme ces comédies
+idéalement humaines et vraies, mais dont les personnages
+sont des types généraux tout à fait en dehors
+de notre expérience personnelle et de nos observations
+quotidiennes. Le public actuel s'intéresse donc
+moins à l'homme en général qu'aux hommes en particulier,
+et ne conçoit pas plus ceux-ci soustraits à
+toutes les conditions de climat, de race, de tempérament
+et de milieu social, qu'il ne les conçoit dégagés
+des influences extérieures, des circonstances
+et des faits.</p>
+
+<p>C'est à satisfaire à ce nouveau besoin intellectuel
+que s'ingénie l'école réaliste ou naturaliste. Nous
+sommes encore au fort de la bataille que cette école
+livre aux classiques et aux romantiques et dont les
+injures sont des deux côtés les projectiles ordinaires.
+Nous n'y ajouterons pas les nôtres, bien que l'école
+réaliste ait souvent mérité les sévérités de la critique
+en flattant les instincts les moins nobles de l'humanité
+et en prenant le succès d'une oeuvre d'art pour la
+mesure de sa moralité. Mais les adeptes d'une école
+quelconque sont des hommes, c'est-à-dire des êtres
+essentiellement faillibles, dont la vue est courte et le
+jugement borné. Bien que la plupart aient fait un emploi
+déplorable et parfois peu recommandable de leur
+faculté d'observation, il est intéressant de dégager et
+de mettre en lumière l'idée qui les meut et à laquelle
+ils ont obéi inconsciemment, et de déterminer la
+force génératrice dont ils ne sont que des rouages
+de transmission.</p>
+
+<p>Or, on peut aisément reconnaître que l'école réaliste,
+ses excès mis à part, obéit, mais aveuglément et
+sans conscience du but final de l'art, à l'esprit qui
+gouverne le monde moderne. La science s'est d'abord
+lancée à la conquête de l'infiniment grand; aujourd'hui,
+elle pénètre dans l'infiniment petit. Après la
+synthèse audacieuse est venue l'analyse patiente; et
+nous sommes à l'ère des sciences et des arts microscopiques,
+qui poursuivent la vie jusque dans ses retraites
+les plus secrètes et les plus ignorées. L'auteur
+dramatique ne fait donc qu'obéir à la tendance générale
+quand il fouille les plis les plus cachés de l'âme
+humaine et soumet à son étude les ferments de sa
+désorganisation morale. En même temps, les couches
+humaines les plus profondes, entraînées par le grand
+mouvement des révolutions s'élèvent comme une
+écume à la surface des sociétés et viennent d'elles-mêmes
+se placer dans le champ de ses observations.
+Son oeil patient décompose ces masses et s'attache
+aux caractères particuliers qui différencient ces millions
+d'individualités. Chacune d'elles est un nouveau
+monde, complexe et complet en soi, qui obéit à ses lois
+propres et relatives, dérivées des lois générales et
+absolues. Par suite, le problème dramatique semble
+être aujourd'hui de mettre en relief, non les caractères
+communs et collectifs que ces individualités offrent
+à un observateur attentif, mais les caractères particuliers
+qui de chacune font un être distinct.</p>
+
+<p>L'art réaliste vise donc l'individuel et partant l'exceptionnel,
+d'où l'extrême difficulté d'en obtenir une
+représentation, toute représentation étant toujours le
+résultat d'un travail idéal et d'une généralisation.
+C'est pourquoi la nouvelle école voudrait ramener l'art
+à la présentation du réel, sans se rendre compte de
+ce que cette ambition a précisément de chimérique.
+Toute oeuvre d'art ne peut être qu'une représentation
+du réel et partant est une création idéale: il suffit
+pour arriver à cette conclusion de ne pas raisonner
+par à peu près et de prendre les mots avec leur sens
+exact. Une oeuvre dramatique, conçue selon les visées
+réalistes, est uniquement une oeuvre dont l'idéal est
+moins général et moins élevé, et que son infériorité
+seule rapproche des données de la réalité courante et
+journalière. Ce but, quoique plus humble, est cependant
+celui qui seul justifie les prétentions de l'école
+réaliste. Étant données des passions humaines, qui
+sont de tous les temps, il s'agit de leur chercher des
+motifs dans notre monde actuel et de les développer
+selon des raisons déduites des lois complexes des
+sociétés modernes. Ramenée ainsi dans ces limites
+plus étroites, l'école réaliste peut se défendre et se
+justifier. </p>
+
+<p>Dans ses fouilles au fond de l'homme moderne,
+et dans son étude directe de toutes les choses de la
+nature, le réalisme trouvera la vie, une vie intense
+mêlée à un mouvement vertigineux. Les limites superficielles
+de l'art se trouveront ainsi reculées; et l'exploration
+mettra le pied sur quelques-unes des terres
+encore peu foulées de l'humanité et de la vie. Le nombre
+des personnages de théâtre s'accroîtra considérablement,
+et chacun d'eux ne nous apparaîtra plus
+qu'avec son idéal particulier, c'est-à-dire un idéal
+ramené à la mesure de son intelligence, de son développement
+moral et de sa fonction sociale. D'où la
+diversité extraordinaire du spectacle, ce qui est une
+séduction pour l'esprit moins généralisateur du public
+actuel. Aussi l'avenir immédiat semble appartenir à
+l'art nouveau. Il était d'ailleurs fatal que l'apparition
+de l'école réaliste ou naturaliste fût synchronique à
+l'épanouissement de l'esprit démocratique dans les
+sociétés modernes.</p>
+
+<p>Mais toute la poussée furieuse de cette école n'aboutira
+qu'à un avortement, si elle s'enfonce de plus
+en plus dans l'analyse de matières au sein desquelles
+la vie n'a jamais été et ne sera jamais. Ce sont les
+manifestations seules de la vie qui doivent faire l'objet
+de ce que l'école appelle ambitieusement ses expériences.
+La nature ne doit y entrer que par ses rapports
+avec la vie, et par le rôle passif qu'elle joue dans
+le développement de l'activité humaine. L'étude de la
+nature inerte, de la matière en soi, est donc une première
+cause d'avortement que devra éviter l'école
+réaliste. Une autre cause est le manque de contrôle,
+partant le manque d'intérêt et de sympathie qu'offre
+toute manifestation individuelle et exceptionnelle de
+la vie. C'est pourquoi, à mesure que l'analyse descendra
+dans l'infiniment petit, l'intérêt du spectateur décroîtra
+dans la même proportion.</p>
+
+<p>Une troisième cause, parmi beaucoup d'autres que
+nous pourrions encore citer, est le dédain irréfléchi
+de l'école pour la psychologie et pour la morale. Il est
+particulièrement un point important sur lequel elle se
+trompe étrangement. L'intérêt qu'elle paraît porter
+aux classes populaires part d'un bon naturel, je
+veux le croire, mais l'entraîne à nous représenter
+trop souvent comme contradictoires l'élévation morale
+et l'élévation sociale, tandis que ce sont, en définitive,
+les exceptions mises à part, les deux colonnes égales
+et parallèles qui supportent tout l'édifice de la société
+et de la civilisation. A ce dédain de la psychologie se
+joint un amour immodéré pour la physiologie. Tout le
+monde sait que le physique réagit sur le moral; c'est
+un sujet que Cabanis, au point de vue descriptif, me
+semble avoir épuisé du premier coup. Malheureusement,
+le naturalisme tend à remplacer l'étude psychologique
+par la description du phénomène physiologique
+qui en est l'antécédent. Or ce qu'on peut reprocher
+à ce procédé c'est-d'être absolument puéril.
+Tous ceux qui ont un instant réfléchi sur les conditions
+de la production artistique savent que la description
+physiologique est ce qu'il y a au monde de plus
+facile et de plus banal. La difficulté et l'intérêt ne
+commencent que lorsque l'artiste entreprend l'étude
+du moral.</p>
+
+<p>Dans l'état de la question, il est nécessaire que
+l'école aborde le théâtre: elle y trouvera peut-être le
+salut, car c'est le théâtre seul qui la forcera d'abandonner
+ses vaines prétentions physiologiques et qui
+l'amènera à relever son idéal, en lui imposant des généralisations
+nécessaires. En effet, l'école réaliste
+trouvera dans l'observation des réalités vivantes plus
+d'éléments de drames et de comédies, que de drames
+tout composés et de comédies toutes faites. Pour construire
+un drame ou une comédie, il faut rassembler
+ces éléments épars, les faire concourir à une même
+action, et par une logique sévère, qui ne réside que
+rarement dans l'esprit des êtres réels, mener cette
+action d'un commencement à une fin. Cette nécessité
+théâtrale sera pour l'école réaliste un retour forcé
+à l'idéal. Si celle-ci est assez sensée pour joindre à
+l'observation réaliste la méthode classique, toute
+psychologique, elle assurera le salut de l'art moderne,
+en lui infusant une vie nouvelle; mais, si elle rejette
+tout compromis, par mépris irraisonné de l'idéal, elle
+usera ses forces à des besognes minuscules, et l'art
+désagrégé se dispersera en poussière.</p>
+
+<p>Jusqu'à présent, l'école hésite à aborder le théâtre
+par le pressentiment qu'elle a d'échouer ou d'être
+obligée d'abandonner ce que ses théories ont d'absolu.
+Toutefois je crois à des tentatives prochaines, car laisser
+le théâtre en dehors de sa sphère d'action serait
+pour l'école un aveu d'impuissance. Après avoir bataillé
+sur les ouvrages avancés, il lui faut donner
+l'assaut au corps de place. Si l'expérience échoue,
+elle sera courte, mais laissera pendant assez longtemps
+l'art dans une très grande confusion; si elle
+réussit, elle renouvellera le théâtre, en agrandissant
+en quelque sorte la superficie dramatique; et l'art,
+bien qu'abaissé en dignité, puisque son idéal sera
+moins élevé, entrera cependant dans une période de
+fécondité extraordinaire, car tous les sujets traités
+depuis deux mille ans, et quelques-uns à satiété, reprendront
+une vie nouvelle par suite de cette transfusion
+de sang moderne.</p>
+
+<h3>CHAPITRE XXXIX</h3>
+
+<p>Rôle actuel de la mise en scène.&mdash;La loi de concentration.&mdash;Du
+naturalisme moderne.&mdash;De la puissance psychologique
+de la nature.&mdash;La réalité est une cause formelle et non
+finale d'une évolution dramatique.&mdash;<i>L'Ami Fritz.</i>&mdash;Rapports
+de la mise en scène avec la conception poétique.&mdash;<i>Il
+ne faut jurer de rien.</i>&mdash;De l'imitation théâtrale.</p><br>
+
+
+<p>Quel rôle particulier est appelée à jouer la mise
+en scène dans cette évolution de l'art dramatique?
+C'est un point qu'il me reste à examiner. Jusqu'à
+présent, il paraît y avoir beaucoup de confusion dans
+les idées de ceux qui se réclament de l'école réaliste.
+Les théâtres semblent obéir à une tendance dangereuse
+qui ne peut aboutir qu'à leur ruine sans profit
+pour l'art. Cette tendance consiste à transformer la
+représentation du réel en une sorte de présentation
+directe, de telle sorte qu'ils cherchent à s'affranchir
+du procédé artistique de l'imitation et mettent leur
+ambition à nous intéresser à la vue des objets eux-mêmes.
+Ainsi compris, l'art de la mise en scène aurait
+sa fin en lui-même, ce qui serait, pour qui réfléchit,
+son anéantissement, car il deviendrait, ici, l'art du
+peintre, là, l'art de l'architecte, là, l'art du sculpteur,
+là, l'art du tapissier, etc., mais il ne serait plus un art
+synthétique obéissant à ses lois propres.</p>
+
+<p>D'ailleurs, dans cette direction, les efforts seraient
+hors de toute proportion avec le peu d'intérêt qu'offrirait
+l'atteinte du but. La mise en scène, en effet,
+subit fatalement la loi de concentration, en vertu de
+laquelle l'attention du spectateur est ramenée et se
+fixe sur le personnage humain. Dès que l'action dramatique
+éveille en nous la sympathie que nous ressentons
+pour toute douleur ou toute joie, le décor
+échappe rapidement à notre attention, et la mise en
+scène disparaît à nos yeux. Elle n'est plus dès lors qu'un
+danger; car la moindre discordance, comme un
+coup de baguette magique, anéantirait en un clin
+d'oeil tout le charme dramatique. Aussi arrive-t-il,
+quand nous avons assisté à la représentation d'une
+pièce ayant agi avec quelque force sur notre âme, que
+nous ne gardons qu'un souvenir vague de la mise en scène,
+ou que du moins elle ne nous laisse qu'une impression
+d'autant plus générale que la figure du personnage
+humain prend plus d'importance et de précision
+dans notre souvenir. C'est en somme le triomphe de
+l'être humain sur la nature, de l'intelligence sur la
+matière.</p>
+
+<p>Par conséquent, l'art de la mise en scène ne peut
+avoir la prétention de prendre le pas sur l'art dramatique.
+Il ne le pourrait qu'en annihilant celui-ci, ce
+qui serait contraire à sa propre destination. Il doit
+donc lui rester subordonné, tout en le suivant forcément
+et en se préoccupant, à son exemple, du caractère
+individuel et particulier des objets qu'il évoque à
+nos yeux. Nous avons d'ailleurs insisté déjà dans le
+courant de cet ouvrage sur la nécessité pour la mise
+en scène d'adapter les milieux aux types particuliers
+que recherche l'art moderne. C'est une des conditions
+actuelles de la mise en scène. Mais la mise en scène
+peut-elle aspirer à jouer un rôle personnel et actif
+dans l'évolution du drame? Et, s'il lui est permis d'envisager
+une telle perspective, quelles sont les limites
+infranchissables imposées à son ambition? On est conduit
+à envisager ce rôle de la mise en scène en reconnaissant
+la valeur, en quelque sorte psychologique et
+morale, qu'a prise la nature dans la littérature
+moderne.</p>
+
+<p>Toute notre littérature dérive en grande partie de
+celles des peuples grecs et des peuples latins: elle a
+une origine toute méridionale. Or, dans les pays dévorés
+par une lumière ardente, la nature n'agit pas
+sur l'homme avec le charme pénétrant qu'elle a dans
+les pays du nord. La transparence de l'atmosphère, la
+netteté des lignes, l'égalité des effets, la coloration
+puissante des tons, ne semblent pas s'associer à la
+mélancolie humaine comme les paysages humides et
+crépusculaires du nord. Aussi tous les artistes, tous
+les poètes ont négligé ou n'ont que légèrement indiqué
+cette association de l'homme et de la nature. Au XVIIe
+siècle, la nature artistique est factice: ce ne sont que
+des paysages baignés dans la transparente lumière de
+l'Attique. Ce n'est que vers la fin du XVIIIe siècle que
+l'homme a laissé son âme s'ouvrir aux impressions
+profondes de la nature et qu'il a associé celle-ci à ses
+états psychologiques. Mais aujourd'hui toute notre
+littérature est fortement empreinte de naturalisme. Il
+n'est donc pas étonnant que la décoration théâtrale et
+que la mise en scène aient eu l'ambition de se parer de
+ce charme pittoresque qui a sur nous tant d'empire.</p>
+
+<p>Toutefois, cette ambition n'avait pas eu jusqu'alors
+de visée plus haute que celle de plaire directement
+aux spectateurs, et de renforcer la puissance dramatique
+en dirigeant sur nos yeux ses effets les plus
+romantiques. Comme la musique dans le mélodrame
+et dans le vaudeville, la mise en scène n'avait eu jusqu'alors
+qu'un rôle, celui d'environner le spectateur
+d'une sorte d'atmosphère passionnelle, et de créer un
+milieu adapté à l'émotion née du développement de
+l'action dramatique. La mise en scène a donc été jusqu'à
+présent une force émotionnelle destinée à agir
+directement sur le spectateur, absolument comme dans
+le mélodrame une longue phrase chantée sur le
+violoncelle agit sur son système nerveux et le dispose
+à l'attendrissement. Eh bien! sans renoncer à cette
+puissance du pittoresque que le décorateur continuera
+à exercer directement sur les spectateurs et qui est
+en effet sa destination, la mise en scène peut-elle prétendre
+jouer sur le théâtre le rôle que la nature joue
+dans notre vie actuelle? Comme la musique, va-t-elle
+à son tour venir se mêler au drame, en devenir aussi
+un des personnages et concourir au développement
+de l'action elle-même?</p>
+
+<p>Sans doute on ne peut comparer la nature, agissant
+directement sur nous, à l'imitation de la nature qui
+nous intéresse à ses procédés artistiques plus qu'aux
+phénomènes eux-mêmes qu'elle reproduit à nos yeux.
+On ne peut non plus comparer la mise en scène, où
+tout est factice, à la musique dont le théâtre ne modifie
+en rien les conditions et qui, au théâtre comme
+dans la vie, doit au charme mystérieux des sons réels
+l'empire qu'elle exerce sur notre sensibilité. Cependant
+la littérature, même avant qu'elle fût en proie au
+naturalisme, tenait compte dans une certaine mesure
+de l'influence des forces de la nature sur la
+décision humaine et partant sur l'évolution du drame.
+Et dans ce cas la mise en scène s'élevait au rôle d'une
+puissance mystérieuse, supérieure à la volonté humaine:
+elle nouait ou dénouait le drame comme la
+fatalité antique. Le théâtre en présente de nombreux
+exemples. Ainsi le voyageur, au moment de quitter
+l'auberge où il s'est mis à l'abri, est assailli par la
+tempête: le tonnerre se mêle au bruit de la grêle ou
+de la pluie; le vent repousse la porte avec violence;
+le voyageur, fortement impressionné, recule, reste et
+est assassiné.</p>
+
+<p>Certes, c'est un art inférieur que celui qui met une
+évolution, qui ne devrait être que passionnelle, sous
+la dépendance de phénomènes contingents. Cependant
+l'intervention des forces mystérieuses de la nature
+est dans ce cas tout à fait remarquable, en ce que
+l'illusion théâtrale agit directement sur le personnage
+du drame, à l'émotion duquel s'associe le spectateur.
+L'impression causée par la mise en scène est donc en
+même temps ressentie par le personnage et par le
+spectateur, et celui-ci ne comprendrait pas que celui-là
+y restât insensible. Cela tient sans doute à ce que
+la nature nous impose sa puissance en la transformant
+en mouvement et en bruit, double phénomène dont
+la représentation ne change pas le mode d'action.
+Quelle qu'en soit la raison d'ailleurs, nous sommes
+amenés à constater que, dans ce cas, l'évolution du
+drame est due à une cause naturelle objective.</p>
+
+<p>Mais l'école moderne a fait un pas de plus, en cherchant
+à donner à l'évolution dramatique une cause
+naturelle objective, qui s'adressât à celui de nos sens
+qui est le plus artistique, à celui de la vue. C'est là,
+en réalité, que commencent les difficultés. Nous allons
+citer un exemple où l'intention réaliste de l'auteur est
+pleinement justifiée, ce qui nous permettra de déduire
+les conditions esthétiques dans lesquelles le problème
+peut en général être résolu. Je prendrai cet exemple
+dans le second acte de <i>l'Ami Fritz</i>, et je rappellerai
+aux lecteurs, qui tous connaissent la pièce, la fontaine
+où Sûzel vient puiser de l'eau, eau véritable que le
+public voit couler. Quelques-uns ont critiqué, à tort,
+à mon sens, cette recherche d'un effet réel. C'est la
+vue de l'eau qui éveille chez Sichel le désir de boire,
+et c'est l'action de boire à la cruche que penche la
+jeune fille qui ramène à la mémoire du rabbin l'histoire
+touchante de Rébecca et d'Eliézer. Ici, c'est
+très justement que l'art théâtral s'associe activement
+à une situation véritablement dramatique; et si on
+étudie attentivement l'enchaînement de cette cause
+toute objective à l'effet dramatique qui en découle, on
+verra que la présentation réelle de l'eau détermine
+une représentation idéale, dans l'imagination de Sichel
+et lui fournit la forme particulière dont va se revêtir
+sa pensée. Ce n'est pas l'eau qui suggère au rabbin
+l'idée de sonder le coeur de la jeune fille; elle ne lui
+offre que le moyen immédiat d'y parvenir. La fontaine,
+qui procure à nos yeux l'illusion de la réalité, n'est
+donc pas la cause finale de la scène entre Sichel et
+Sûzel; elle n'en est que la cause formelle. Sous ce
+rapport, cet emploi remarquablement habile de l'illusion
+théâtrale est un modèle puisqu'il nous permet
+d'en déduire une loi importante de l'esthétique théâtrale
+et dramatique, que l'on peut formuler ainsi: La
+réalité contingente ne peut jamais être une des
+causes finales du drame; elle ne peut en être qu'une
+des causes formelles.</p>
+
+<p>On ne peut nier que la réalité, en montant sur la
+scène et en venant y jouer le rôle qui lui est propre
+et y exercer une influence contingente, ne contribue,
+absolument comme cela se passe dans la vie, à modifier,
+à diversifier et, par suite, à enrichir la pensée
+poétique en lui fournissant des formes nouvelles et
+imprévues. Deux âmes mises et maintenues en présence,
+en dehors de toute influence objective, ne peuvent
+échanger que des idées purement psychologiques.
+Ces deux âmes rentreront dans les données plus exactes
+de la vie, si elles puisent dans la réalité ambiante
+une forme plus variée de raisonnement et les éléments
+plus prochains de leur éloquence. Toutefois, il est à
+peine besoin de faire remarquer que l'intervention
+d'une cause objective ne peut être admise, que lorsqu'elle
+dérive d'une possibilité antérieure. Elle ne doit
+être, en effet, qu'une cause seconde; c'est ainsi que
+l'acte de venir puiser de l'eau à la fontaine, dans
+l'exemple pris de <i>l'Ami Fritz</i>, n'est qu'une conséquence
+de la condition de Sûzel et du milieu où se
+développe l'action; il se rattache donc logiquement
+aux données mêmes du poème dramatique.</p>
+
+<p>Bien différente et moins justifiable serait l'intervention
+d'une cause objective, si celle-ci était une
+cause première, si, par exemple, le caractère de la
+décoration devait peser sur la résolution du personnage
+dramatique. Cela ne pourrait se tenter qu'en
+rentrant habilement dans les lois les plus certaines
+de la mise en scène, c'est-à-dire en agissant préalablement
+sur le spectateur, en concevant une décoration
+capable, par la grandeur, la hauteur et la profondeur
+de la scène, ainsi que par des effets d'ombre ou
+de lumière, de faire naître une impression morale,
+que le spectateur transporterait alors dans le personnage.
+Un pareil effet est toujours aléatoire, puisqu'il
+dépend des dispositions du public et de l'imagination
+des spectateurs. C'est sur la scène de l'Opéra qu'on
+pourrait et qu'on a pu employer ce procédé avec quelque
+sécurité, parce que là, la puissance de la musique
+sur l'inclination morale du spectateur vient en aide
+à la puissance pittoresque de la décoration. Ce serait
+donc s'exposer à de graves mécomptes que de vouloir
+élever le pittoresque de la décoration à l'état de ressort
+dramatique, ou autrement, de regarder le pittoresque
+comme une cause finale suffisante de l'évolution
+dramatique. Il ne peut en être qu'une des causes
+formelles. Nous aboutissons donc, pour l'ensemble
+décoratif, à la même loi que pour tout objet considéré
+dans son influence éventuelle sur la marche du drame.</p>
+
+<p>Il est certain que, dans toute conception poétique,
+le monde extérieur, réduit au milieu immédiat où
+s'agitent les personnages, fournit ou peut fournir
+incessamment à ceux-ci les causes formelles de leur
+langage. La mise en scène peut-elle nourrir l'ambition
+réaliste de rendre visible au spectateur tout ce qui,
+dans le milieu objectif, joue le rôle d'une cause formelle?
+C'est le dernier refuge de l'école nouvelle. Pour
+éclaircir cette question, prenons un exemple. Au troisième
+acte de <i>Il ne faut jurer de rien</i>, le décor, à la
+Comédie-Française, représente un bois sombre et
+sauvage. Les arbres qui montent jusqu'aux frises
+dérobent au spectateur la vue du ciel. C'est une belle
+solitude nocturne. Voyons maintenant la mise en scène
+imaginée par le poète. C'est un soir d'été. Après une
+chaude journée, l'orage à éclaté. Quand Van Buck et
+son neveu arrivent près du lieu où doit se rendre
+Cécile, Valentin, en quelques mots, esquisse la mise
+en scène: «La lune se lève et l'orage passe. Voyez
+ces perles sur les feuilles, comme ce vent tiède les
+fait rouler.» Enfin, dans la clairière où se rencontrent
+Valentin et Cécile, la mise en scène est conditionnée
+par le texte: «Venez là, où la lune éclaire...&mdash;Non,
+venez là, où il fait sombre; là, sous l'ombre de ces
+bouleaux... Y a-t-il longtemps que vous m'attendez?&mdash;Depuis
+que la lune est dans le ciel... Viens sur mon
+coeur; que le tien le sente battre, et que ce beau ciel
+les emporte à Dieu... Voyons, savez-vous ce que c'est
+que cela?&mdash;Quoi? cette étoile à droite de cet arbre?&mdash;Non,
+celle-là qui se montre à peine et qui brille
+comme une larme...» Toute cette scène, comme on
+le voit, est fortement empreinte d'un naturalisme plein
+de mélancolie.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, au théâtre, avec l'aide de la lumière
+électrique, la mise en scène pourrait réaliser le paysage
+nocturne décrit par le poète. Au commencement de
+l'acte, de lourds nuages sombres passeraient sur le
+ciel étoilé et sur la lune qu'ils obscurciraient. Enfin
+les nuages, en fuyant, laisseraient voir dans toute sa
+pureté un ciel profond et étoilé, au milieu duquel
+brillerait le disque lunaire. Les arbres, des bouleaux
+au feuillage léger, aux troncs clairs, disposés par
+bouquets, laisseraient le regard du spectateur se perdre
+dans «l'océan des nuits.» Le public participerait
+ainsi, comme les personnages du drame, à la vue de
+ces beaux effets de la nature, qui sont, en plus d'un
+endroit, pour Valentin et Cécile, les causes formelles
+de leurs pensées. Cependant, c'est par un motif de
+premier ordre que la Comédie-Française n'a pas dû
+chercher à réaliser cette poétique mise en scène, en
+admettant, pour un moment, qu'elle eût pu avoir la
+pensée de le faire. C'est qu'en effet, ce dont on peut
+juger par certains détails du dialogue (je t'aime! voilà
+ce que je sais, ma chère; voilà ce que cette fleur te
+dira, etc.), qui sont incompatibles avec un décor nocturne,
+c'est qu'en effet, dis-je, la nature évoquée par
+le poète est purement idéale, c'est-à-dire conçue par
+son esprit, et que la mise en scène décrite par lui n'est
+pas la peinture réelle d'un effet vu et observé par ses
+yeux. Dans la conception de cette scène, ce n'est pas
+la vue d'un phénomène qui a déterminé l'idée, mais,
+au contraire, l'idée qui a ramené dans l'imagination
+du poète la représentation d'un phénomène.</p>
+
+<p>La Comédie-Française a donc dû chercher l'idée
+générale du décor au delà des causes formelles de la
+pensée du poète; et elle a placé Valentin et Cécile au
+milieu d'une solitude profonde, qui rendît possible au
+séducteur toute tentative de profanation et fît resplendir
+l'angélique pureté de cette jeune fille qui, seule,
+la nuit, vient, sereine et candide, poser son front sur
+la poitrine de celui qu'elle aime. Le véritable orage
+qui s'apaise, c'est celui qui s'était soulevé dans le
+coeur de Valentin, et la véritable étoile, ce n'est pas
+celle que pourrait allumer le metteur en scène dans
+le ciel de son décor, c'est celle de l'amour qui se lève
+dans l'âme purifiée de Valentin. On voit donc combien
+l'effet général du décor répond mieux à l'idée poétique
+que les effets particuliers d'une mise en scène plus
+naturaliste.</p>
+
+<p>Cet exemple montre qu'il faut lire avec la plus
+grande attention l'oeuvre que l'on doit mettre en scène
+et déterminer la nature de l'inspiration de l'auteur.
+S'il est sensible que le poète a remonté de l'idée au
+phénomène, comme c'est le cas dans l'exemple précédent,
+il ne faut pas présenter un ordre inverse au
+spectateur, et, par conséquent, la mise en scène doit
+laisser l'idée seule se manifester et éveiller le phénomène
+dans l'imagination du spectateur, comme cela
+a eu lieu dans celle du poète. Si, au contraire, il est
+sensible que l'auteur a voulu subordonner la représentation
+de l'idée à la présentation du phénomène,
+il faut s'efforcer de réaliser la mise en scène décrite
+par lui. Il est clair que dans <i>l'Ami Fritz</i>, sans l'eau
+qui coule de la fontaine, la légende de Rébecca n'a
+aucune raison de se représenter à la mémoire de
+Sichel.</p>
+
+<p>Les cas où une mise en scène réaliste s'imposera
+ne sont pas aussi fréquents ni aussi nombreux qu'on
+pourrait le croire au premier abord. Le plus souvent,
+il sera prudent de s'en tenir à l'ancienne conception
+décorative qui ne recherche qu'un effet simple et
+général. Et cela pour deux raisons d'ordre supérieur.
+La première, c'est que l'impression que nous cause
+la nature se ramène toujours dans la réalité à quelques
+sensations très simples, telles que la présence ou l'absence
+de la lumière, le mouvement ou le repos des
+objets, le bruit ou le silence, le plus ou le moins de
+vapeur humide dans l'atmosphère, le plus ou le moins
+de grandeur ou de profondeur, etc. Tout le surplus de
+nos impressions, souvent très complexes, naît du rapport
+que ces sensations simples ont avec l'état moral
+de notre âme. Il faut, par conséquent, dans la représentation
+des effets de la nature ne pas tenir compte
+de ce que, précisément, y mettra le spectateur, pour
+peu que l'action dramatique ait incliné son âme vers
+tel ou tel état psychologique. C'est là une raison toute
+philosophique.</p>
+
+<p>La seconde raison a une portée esthétique à laquelle
+j'ai déjà fait allusion ci-dessus, et sur laquelle j'appelle
+l'attention des personnes qui se laissent trop facilement
+séduire par les promesses de l'école réaliste ou naturaliste.
+Quand on transporte le monde extérieur, objets
+ou phénomènes, sur la scène, on n'en donne naturellement
+qu'une copie, qu'une imitation. Sur la scène,
+on ne bâtit pas de vraies maisons, on ne plante pas
+de vrais arbres, on ne déroule pas de véritables flots,
+on ne pousse pas dans le ciel de vrais nuages, etc.;
+on ne nous donne de toutes ces choses que des imitations.
+Or, du moment que l'on ne présente pas au
+spectateur les objets réels qui, selon le poète, devraient
+avoir une influence psychologique sur les personnages
+du drame, on ne peut pas compter que les objets imités
+auront la même portée, attendu que l'attention du
+spectateur est, non pas attirée par la contemplation du
+phénomène naturel, mais préoccupée uniquement du
+phénomène artistique de l'imitation. Plus l'on compliquera
+la mise en scène, plus on cherchera à reproduire
+avec exactitude les impressions de la nature,
+plus l'on comptera sur la perfection décorative pour
+agir sur l'inclination morale des spectateurs, et plus
+l'école réaliste s'éloignera du but qu'elle poursuit; car
+l'esprit du spectateur, sollicité, par des impressions
+optiques, et sensible à toute création artistique, s'attachera
+obstinément à ce qui lui offrira un intérêt
+immédiat, c'est-à-dire à l'art particulier de la mise en
+scène, aux procédés scientifiques ou autres de l'imitation,
+et ne subira par conséquent pas l'influence
+psychologique qu'on aura eu la prétention d'exercer
+sur lui. Dans ce cas, c'est tout simplement un art
+d'ordre inférieur qui prend le pas sur un art d'ordre
+supérieur.</p>
+
+<h3>CHAPITRE XL</h3>
+
+<p>L'école naturaliste au théâtre.&mdash;La théorie des milieux.&mdash;Des
+milieux générateurs.&mdash;Des milieux contingents.&mdash;Conjonction
+de l'idéal et du réel.&mdash;<i>La Charbonnière</i>.&mdash;Du réel
+dans la perspective théâtrale.&mdash;<i>Le Pavé de Paris</i>.&mdash;Le naturalisme
+imposerait des conditions nouvelles à l'architecture
+théâtrale.&mdash;L'école réaliste devra tendre à redevenir une
+école idéaliste.</p>
+<br>
+
+<p>A la vérité, l'école qui s'intitule naturaliste paraît
+avoir une grande prédilection pour la forme du roman.
+Cela se conçoit; car c'est là seulement que, lorsque les
+personnages n'agissent pas ou ne prennent pas la parole,
+un acteur, et le principal, reparaissant en scène,
+décrit les beautés sévères ou riantes de la nature, la
+mélancolie des bois ombreux, l'immobile majesté des
+monts, la pesante solitude des espaces déserts; la
+mystérieuse circulation de la vie, ses ardeurs et ses
+épuisements, et en même temps cherche à montrer
+le lien sympathique qui rattache les états psychologiques
+de l'être humain à tous ces aspects de la nature.
+Cet acteur, c'est le poète lui-même, dont l'âme anime
+la nature inanimée. Mais, au théâtre, les personnages
+seuls ont le droit de s'adresser au public, et le poète,
+c'est-à-dire le démonstrateur psychologique, est réduit
+au silence. La nature n'agit donc dans la mise en
+scène que par ses effets simples et généraux, n'engendrant
+chez les spectateurs que des sensations
+initiales, simples et générales. Nous arrivons ainsi,
+par un autre chemin, à la même conclusion que dans
+le chapitre précédent. Au théâtre, le poète, présent
+mais silencieux, n'y peut plus animer la nature et
+lui insuffler, comme dans le roman, une sorte de force
+passionnelle active. C'est pourquoi, en abordant la
+scène, l'école naturaliste est contrainte d'abandonner
+toute sa puissance descriptive, et de sacrifier la nature
+pour s'attacher aux effets humains et sociaux
+de la vie.</p>
+
+<p>Quelle est, sous ce rapport et en quelques mots,
+l'esthétique de l'école? Si je vois juste, la voici, dégagée
+des théories secondaires qui l'encombrent et présentée
+sans dénigrement avec toute l'impartialité dont
+je suis capable. On peut dire, sans exagération, qu'elle
+est tout entière contenue dans la théorie des milieux.
+Premièrement, les êtres humains ne peuvent s'abstraire
+des milieux où ils sont nés, où ils se sont
+développés et qui déterminent leur mode de sentir,
+leur mode de penser et leur mode d'agir. Deuxièmement,
+nulle action dramatique, née du conflit de passions
+humaines, ne peut s'isoler des milieux où elle se
+noue, se développe et tend à sa fin.</p>
+
+<p>L'école ne considère plus une passion en soi, mais
+l'envisage dans ses différents modes et met son ambition
+à traduire sur la scène, dans toute leur réalité
+complexe et relative, les états psychologiques et pathologiques
+des êtres, individuellement déterminés, qui
+agissent sous l'empire d'une passion. Ce qu'elle cherche,
+c'est donc une vérité plutôt relative qu'absolue.
+C'est pour cela que nous avons dit plus haut que
+l'école agrandissait la superficie de l'art, en abaissant
+sensiblement l'idéal. On peut, en effet, accorder au
+réalisme le droit qu'il réclame de différencier, par
+exemple, le mode d'aimer de l'homme du peuple de
+celui de l'homme du monde; mais dès que la jalousie
+armera d'un couteau la main de l'un et de l'autre,
+elle devrait à son tour reconnaître que toutes les distinctions
+sociales s'anéantissent devant un fait pathologique
+purement humain.</p>
+
+<p>L'art, parti du particulier et du relatif, doit donc aboutir
+au général et à l'absolu; et par suite le poète, après
+avoir soigneusement pris ses types dans la réalité, doit
+tendre à l'idéal, c'est-à-dire à dégager l'être humain
+de toute contrainte sociale et à débarrasser les passions
+des masques sous lesquels cette contrainte les
+force à se cacher et à se dérober aux regards.
+C'est le transport du relatif au théâtre qui fait la
+richesse de l'art moderne; mais c'est seulement en
+dégageant l'absolu de ses données relatives que celui-ci
+assurera à ses productions une valeur générale et
+une portée psychologique universelle, et leur donnera
+l'espérance de vivre au delà du temps présent.</p>
+
+<p>En cela, l'esthétique théâtrale devra suivre l'esthétique
+dramatique. Si le poète a conduit rationnellement
+son oeuvre du relatif à l'absolu, la mise en
+scène devra s'efforcer de ne pas contrarier cette évolution
+ascendante. On peut donc, conclure que, dans
+une oeuvre dramatique moderne, la mise en scène
+devra réaliser avec le plus de soin possible tous les
+tableaux d'exposition, ceux où s'accusent le relatif
+des idées et des faits ainsi que l'influence des milieux
+sur les caractères et sur les passions; mais, à mesure
+que l'action s'approchera du dénouement, elle devra
+de plus en plus sacrifier, soit dans les décors, soit
+dans les costumes, soit dans la figuration, les traits
+particuliers qui faisaient la richesse des premiers
+tableaux, et peu à peu revêtir un aspect général qui
+puisse s'harmoniser avec ce qu'a d'absolu et de
+purement humain l'explosion psychologique et pathologique
+des passions.</p>
+
+<p>La seconde loi se rapporte, comme nous l'avons
+dit, à l'influence contingente des milieux. C'est l'aspect
+multiple et complexe de la vie que l'école cherche
+à réaliser par l'observation de cette loi. Poussez
+la porte d'un établissement public quelconque, et dans
+la foule des êtres humains qui y sont réunis, que de
+drames et de comédies! Ici un beau drame d'amour
+va naître, tandis que là une folle comédie se dénoue;
+dans le groupe prochain un marché honteux se conclut;
+dans celui-ci un crime horrible se prépare,
+tandis que dans celui-là s'épanouissent la jeunesse
+et le bonheur. Une action tragique ou comique ne se
+développe pas dans le vide, mais elle se meut en traversant
+des milieux successifs, qui souvent déterminent
+une modification dans la direction de sa trajectoire.
+Tous ces tableaux nous représentent la vie dans
+sa complexité et dans son hétérogénéité actuelles; ils
+forment le fond pittoresque sur lequel s'enlèvent en
+vigueur les personnages de premier plan. Si ce sont
+les personnages qui disparaissent, il n'y a plus
+d'action dramatique; mais si ce sont les tableaux
+qu'on soustrait à la vue, on enlève au drame ce qui
+précisément lui donnait l'aspect saisissant de la vie.
+En un mot, un drame ne se profile jamais ici-bas sur
+un fond neutre, semblable à ces fonds gris sur lesquels
+les peintres enlèvent vigoureusement un portrait,
+mais sur des tableaux animés eux-mêmes, sur
+des lambeaux d'histoire humaine et sociale qui sont
+souvent le commentaire le plus éloquent du drame,
+soit qu'ils expliquent la fatalité d'un acte par l'influence
+du milieu traversé, soit que par contraste ils
+en accusent plus fortement l'horreur.</p>
+
+<p>De là se déduisent la composition et la construction
+d'une pièce naturaliste. Il s'agit de peindre les différents
+moments de l'action au milieu des tableaux animés
+où celle-ci s'est successivement transportée. D'où
+la nécessité d'une mise en scène toujours changeante
+et variée. C'est une succession de tableaux de genre,
+faits d'après nature, à tous les degrés de la vie sociale,
+depuis ses bas-fonds jusqu'aux couches supérieures.
+Évidemment, cette suite d'exhibitions, souvent
+pleines de mouvement et d'expression, où le pittoresque
+atteint une grande intensité, constitue pour les
+yeux et même pour l'esprit un amusement parfois très
+vif. On arrive ainsi à renouveler et à diversifier, jusqu'à
+les rendre méconnaissables au premier abord, des
+drames à peu près aussi vieux que l'esprit humain.
+Prenez l'<i>Andromaque</i> de Racine, vous en pourrez
+transporter l'action dans tous les mondes, depuis le
+plus raffiné jusqu'au plus abject, et vous pourrez diversifier
+à l'infini votre drame en faisant traverser à
+vos personnages les milieux les plus étranges. Sans
+doute, c'est précisément cette possibilité qui constitue
+la critique du système. Mais ici, je ne critique pas,
+j'analyse et j'expose les théories d'une école, en cherchant
+au contraire à les montrer dans leur jour le
+plus favorable. Or, ce que l'école recherche par-dessus
+tout, c'est l'exactitude des tableaux, destinée à
+procurer au spectateur, une sensation très intense de
+la vie. C'est donc ici qu'apparaît la mise en scène,
+dont les lois imposent une limite aux prétentions de
+l'école. Ce qui nous reste donc à examiner, c'est jusqu'où
+la mise en scène peut se prêter à toutes les
+exigences naturalistes. Je le ferai très brièvement,
+attendu que le lecteur, arrivé au dernier chapitre de
+cet ouvrage, a son jugement formé sur les points
+principaux qu'il nous faut examiner.</p>
+
+<p>Or, en abordant la scène, l'école naturaliste rencontrera,
+sans pouvoir la résoudre, une double difficulté
+dramatique et théâtrale, qui ne dérive nullement
+de lois arbitraires ou de théories plus où moins
+contestables, comme celle des trois unités, mais qui
+tient uniquement à la structure de l'esprit et de l'oeil
+du spectateur. Cette difficulté consiste, au point de
+vue dramatique, dans la juxtaposition, incohérente
+pour l'esprit, de l'idéal et du réel, et, au point de
+vue théâtral, dans la juxtaposition incohérente pour
+l'oeil, du vrai et du faux. Ainsi, d'une part, toute représentation
+idéale détruira l'impression très vive
+que nous aurait causée la présentation du réel, ou réciproquement
+l'effet de la première sera détruit par
+celui que produira la seconde; d'autre part, toute opposition
+entre la réalité et la perspective théâtrale,
+qui met en présence le vrai et le faux, anéantira immédiatement
+l'illusion et réduira le réel à l'imaginaire.</p>
+
+<p>On peut aisément fournir des exemples qui mettront
+en relief cette double contradiction. Dans <i>la
+Charbonnière</i>, un tableau représentait une salle d'hôpital.
+L'aspect de cette salle nue, blanchie à la chaux,
+que garnissaient deux rangées de lits entourés de
+leurs rideaux blancs, était d'un réalisme vraiment
+saisissant. Au pied du premier lit, à droite, une soeur,
+veillait; dans le lit était étendue une moribonde, dont
+le visage à demi fracassé était recouvert d'un voile
+de gaze. Le tableau, dans sa simplicité tragique, causait
+une double impression de pitié et de terreur; et
+cette impression ne se fût pas effacée si le drame
+n'eût amené dans ce tableau une représentation de
+la mort et ensuite une représentation de la folie. Ces
+deux représentations ne peuvent jamais être qu'idéales,
+c'est-à-dire conçues et rendues idéalement par la
+réduction forcée du temps nécessaire à la succession
+des phénomènes morbides, par la prédominance des
+effets généraux et par l'effacement des traits particuliers.
+Or, dès que l'idéal surgissait au milieu du réel,
+l'impression première se dissipait immédiatement, et
+l'esprit du spectateur, débarrassé de toute angoisse,
+s'intéressait à l'imitation artistique de la mort et de la
+folie. Dans ce tableau, la mort et la folie étaient, contre
+le voeu de l'auteur moins poignantes que le décor; et
+par conséquent la réalité tragique de celui-ci avait
+détruit d'avance l'effet que l'auteur devait attendre
+de ce double dénouement. En outre, la recherche de
+l'impression réelle avait d'avance annihilé tout l'effort
+artistique des comédiens. La juxtaposition de la réalité
+empêche donc l'illusion de se produire au même
+degré que si le dénouement se profilait sur un décor
+de carton. L'idée de juxtaposer l'art et la réalité est
+contradictoire et constitue pour l'école naturaliste un
+obstacle insurmontable. Celle-ci doit donc, si elle veut
+rester fidèle à ses théories, ne jamais introduire de
+représentation idéale au milieu de tableaux fondés
+sur la présentation du réel. Par conséquent, l'école
+est condamnée à n'introduire dans ses tableaux qu'un
+minimum d'action dramatique, et c'est à cela, en
+effet, qu'elle tend de plus en plus. Les pièces tournent
+chaque jour davantage à des exhibitions de tableaux
+vivants et animés, art inférieur, sensualiste et
+matérialiste, mais surtout très borné et qui ne peut
+fournir une longue carrière.</p>
+
+<p>Dans <i>le Pavé de Paris</i>, joué à la Porte-Saint-Martin,
+un tableau représentait l'intérieur d'un tunnel. A
+un moment donné, un train de chemin de fer traversait
+la scène à l'arrière-plan. Je ne me souviens pas
+bien au juste de la fable dramatique; en tous cas, à
+l'arrivée du train, en tête duquel s'avançait la locomotive,
+armée de ses feux rouges comme de deux
+yeux sinistres, la déception du spectateur était complète,
+et ce chemin de fer de carton frisait le ridicule.
+C'est qu'en effet ce n'était qu'un joujou. La locomotive
+et les voitures du train n'avaient que les dimensions
+que leur imposait la perspective théâtrale, et par conséquent
+elles étaient trop petites pour la distance
+réelle. Dans <i>la Jeunesse du roi Henri</i>, un des décors
+représentait un carrefour dans une forêt, et la
+perspective habile donnait à cette forêt de vastes proportions.
+Soudain, deux ou trois cavaliers débouchent
+du fond, suivis d'une meute de vrais chiens: immédiatement
+la forêt devient un joujou. C'est Gulliver
+s'ébattant maladroitement dans un paysage de l'île de
+Lilliput. Cette contradiction optique provient, on le
+sait, de ce que la profondeur de la scène est en grande
+partie fictive. Voilà encore un obstacle que ne pourra
+surmonter l'école naturaliste. Il lui est donc interdit
+de composer des tableaux où doit éclater la contradiction
+qui résulte de la juxtaposition d'êtres soumis à la
+perspective réelle de la nature et d'objets soumis à la
+perspective fictive des théâtres.</p>
+
+<p>Pour aborder certaines représentations, l'école, pour
+être conséquente avec elle-même et pour réaliser
+quelques-uns de ses principes les plus chers, devra
+se résoudre à faire construire des théâtres spéciaux, à
+scènes rectangulaires très profondes, dans lesquels le
+plancher de l'orchestre et du parterre sera sensiblement
+élevé, et le plancher de la scène ramené à l'horizontalité.
+Alors, c'est, l'oeil seul du spectateur qui
+inclinera toutes les lignes des décors au point de
+fuite, et les acteurs, en s'enfonçant dans les profondeurs
+de la scène, seront partout à leur place et n'auront
+que les dimensions qu'ils doivent avoir. Mais ce
+sera en même temps la fin du théâtre parlé et le retour
+aux drames mimés.</p>
+
+<p>En résumé et pour conclure, l'école naturaliste, en
+abordant le théâtre, se verra enfermée dans un cercle
+très étroit, dont il lui sera artistiquement et scientifiquement
+impossible de franchir les limites. C'est pourquoi
+nous ne verrons jamais se produire une pièce
+naturaliste, telle que les adeptes de l'école l'imaginent
+dans leur naïveté esthétique. Est-ce à dire que
+les efforts de l'école seront vains et inutiles? Une telle
+conclusion serait injuste et contraire à la vérité. Par
+la présentation du réel, chaque fois qu'elle pourra
+éviter la double contradiction que nous lui signalons
+dans ce chapitre, l'école réaliste pourra agrandir l'étendue
+superficielle de l'art théâtral, de même qu'elle
+pourra agrandir l'étendue superficielle de l'art dramatique
+en s'attachant à la peinture des traits particuliers
+et des caractères individuels. Ce sera un résultat
+qui n'est pas à dédaigner et auquel elle serait
+sage de borner son ambition. Si elle vise un but plus
+élevé, elle devra alors modifier ses principes; et, de
+même que les sciences, dans leur période d'analyse
+patiente, nourrissent le long espoir d'une synthèse
+future, de même l'école réaliste ne devra chercher
+dans ses expériences actuelles, dans l'étude des faits
+et des phénomènes, que les éléments d'une idéalisation
+future. Après la période actuelle d'apprentissage
+artistique, qui n'était pas inutile pour corriger les
+visibles déviations d'un art depuis trop longtemps
+traditionnel et conventionnel, elle redeviendra à son
+tour une école idéaliste, et c'est seulement alors qu'on
+pourra décider si le nouvel idéal de nos petits-neveux
+sera d'un degré supérieur ou inférieur à celui de
+l'école classique, et si la route douteuse, où nous
+sommes aujourd'hui engagés, aura conduit l'esprit
+français à un nouveau progrès ou à une décadence
+définitive.</p>
+<br><br>
+<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3>
+
+<p>PRÉFACE</p>
+
+<p>CHAPITRE PREMIER</p>
+
+<p>Le succès n'est pas la mesure de la valeur intrinsèque d'une
+oeuvre dramatique.&mdash;Les variations de l'art correspondent
+aux variations de l'esprit.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE II</p>
+
+<p>La valeur d'une pièce ne dépend pas de son effet représentatif.&mdash;Ce
+n'est pas l'effet représentatif qui a assuré la renommée
+du théâtre des Grecs, non plus que des théâtres étrangers et
+de notre théâtre classique.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE III</p>
+
+<p>De l'effet représentatif idéal dans un esprit cultivé.&mdash;Imperfections
+de la mise en scène réelle.&mdash;Sa nécessité pour les
+esprits peu cultivés.&mdash;La mise en scène idéale est le modèle
+et le point de départ de la mise en scène réelle.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE IV</p>
+
+<p>Rapports de la mise en scène avec la valeur d'une oeuvre dramatique.&mdash;Le
+peu d'appareil des théâtres de province favorisait
+l'art dramatique.&mdash;L'excès de mise en scène lui
+est nuisible.</p>
+
+<p>CHAPITRE V</p>
+
+<p>Recherches d'un principe physiologique auquel puissent se
+rattacher les lois de la mise en scène.&mdash;Les impressions
+intellectuelles et les sensations organiques s'annihilent réciproquement.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE VI</p>
+
+<p>De la fin que se proposent les beaux-arts.&mdash;L'excès de la
+mise en scène nuit à l'intégrité du plaisir de l'esprit.&mdash;La
+lecture est la pierre de touche des oeuvres dramatiques.&mdash;La
+mise en scène est tantôt une question de goût, tantôt
+une question d'habileté.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE VII</p>
+
+<p>Compétence littéraire nécessaire à un directeur de théâtre.&mdash;Établissement
+théorique des frais généraux de mise en
+scène.&mdash;L'art dramatique exigerait des vues à longue
+portée.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE VIII</p>
+
+<p>La mise en scène est conditionnée par le nombre probable de
+spectateurs.&mdash;Grossissement par les acteurs des effets représentatifs.&mdash;Les
+actrices moins portées à exagérer les
+effets.&mdash;<i>Le Monde où l'on s'ennuie</i>.&mdash;Nécessité actuelle de
+plaire à la foule.&mdash;Abaissement de l'idéal.&mdash;Compensation.&mdash;Utilité
+et devoir des théâtres subventionnés.</p>
+
+<p>CHAPITRE IX</p>
+
+<p>La mise en scène ne doit pas pécher par défaut.&mdash;De la contention
+d'esprit du spectateur.&mdash;La mise en scène ne doit
+pas proposer à l'esprit de coordinations contradictoires.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE X</p>
+
+<p>De la perspective théâtrale.&mdash;Contradiction du personnage
+humain avec la perspective des décors.&mdash;Précautions à
+prendre par le décorateur et par le metteur en scène.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE XI</p>
+
+<p>La décoration doit avoir une valeur générale et non particulière
+à un moment déterminé.&mdash;Modération dans l'emploi
+des moyens accessoires.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE XII</p>
+
+<p>La mise en scène est conditionnée par la logique de l'esprit.&mdash;De
+la décoration peinte et du matériel figuratif.&mdash;Leurs
+relations avec le drame.&mdash;Leur action différente sur l'esprit
+du spectateur.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE XIII</p>
+
+<p>De la fin nécessaire des objets composant le matériel figuratif.&mdash;<i>Le
+Misanthrope et les Femmes savantes</i>.&mdash;Le hasard
+n'est pas un ressort dramatique.</p>
+
+<p>CHAPITRE XIV</p>
+
+<p>De la sensualité et de l'individualité dans le goût actuel.&mdash;Dérogations
+aux principes.&mdash;Rapports de la mise en scène
+avec le milieu théâtral.&mdash;Caractère d'un théâtre, de son
+répertoire et du public qui le fréquente.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE XV</p>
+
+<p>Rapports de la mise en scène avec le milieu dramatique.&mdash;Pièces
+où domine l'imagination.&mdash;Le théâtre de Scribe.&mdash;Le
+théâtre de Victor Hugo.&mdash;Effet curieux observé dans
+<i>Quatre-vingt-treize</i>.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE XVI</p>
+
+<p>Des pièces où domine le sentiment.&mdash;Cas où les causes de
+l'émotion sont subjectives.&mdash;<i>Le Mariage de Victorine</i>.&mdash;Cas
+où les causes de l'émotion sont objectives.&mdash;<i>L'Ami
+Fritz</i>.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE XVII</p>
+
+<p>Des pièces où domine la fantaisie.&mdash;Caractère de la fantaisie.&mdash;Le
+théâtre de M. Labiche et de M. Meilhac.&mdash;Limites de
+la fantaisie.&mdash;De la convenance dans la fantaisie.&mdash;<i>Lili</i>.&mdash;Pièces
+d'ordre composite.&mdash;<i>Ma Camarade</i>.&mdash;Les
+féeries.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE XVIII</p>
+
+<p>Rapports de la mise en scène avec le milieu social.&mdash;La mise
+en scène se modifie comme la société.&mdash;Types généraux de
+l'ancienne comédie.&mdash;Le <i>Tartufe</i>.&mdash;Complexité et hétérogénéité
+de la société actuelle.&mdash;Plasticité nécessaire de
+la mise en scène.&mdash;Vieillissement rapide du théâtre moderne.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE XIX</p>
+
+<p>Lois restrictives de la mise en scène.&mdash;De la loi de proportion.&mdash;Plans
+d'importance scénique.&mdash;<i>L'Ami Fritz</i>.&mdash;Des
+repas de théâtre.&mdash;Application de la loi au matériel figuratif.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE XX</p>
+
+<p>De la loi d'apparence.&mdash;De l'usage des lorgnettes.&mdash;Au théâtre
+le sens du toucher ne s'exerce jamais.&mdash;Seules les sensations
+optiques sont directes.&mdash;Le théâtre ne nous doit que
+des apparences.&mdash;Des costumes et des toilettes des actrices.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE XXI</p>
+
+<p>Rapports de la mise en scène avec l'espace et le temps.&mdash;<i>Les
+Danicheff et l'Oncle Sam</i>.&mdash;Du vrai et du vraisemblable.&mdash;De
+la couleur locale.&mdash;Prédominance des traits
+généraux.&mdash;Les romantiques.&mdash;<i>Le Cid et Bajazet</i>.&mdash;Le
+théâtre de Victor Hugo.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE XXII</p>
+
+<p>Vanité de toute recherche archéologique.&mdash;Des différents styles.&mdash;Les
+costumes du <i>Misanthrope</i>.&mdash;Le temps efface les
+traits particuliers.&mdash;Formation des types artistiques.&mdash;Destruction
+de la mise en scène.&mdash;Nécessité de démonter
+les oeuvres classiques.&mdash;Des reprises.&mdash;<i>Antony</i>.&mdash;La
+mise en scène est une création artistique.&mdash;Erreur de l'école
+réaliste.</p>
+
+<p>CHAPITRE XXIII</p>
+
+<p>De la représentation des oeuvres classiques.&mdash;Du plaisir théâtral.&mdash;De
+la sensation du beau.&mdash;Analyse de cette sensation.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE XXIV</p>
+
+<p>De la mise en scène tragique.&mdash;Ce qu'elle était jadis en France.
+Ce qu'elle était chez les Grecs.&mdash;Notre imagination seule
+crée la mise en scène tragique.&mdash;Du caractère général de
+la décoration et des costumes.&mdash;La mise en scène n'est pas
+immuable.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE XXV</p>
+
+<p>Étude de la mise en scène de <i>Phèdre</i>.&mdash;Le décor.&mdash;Comparaison
+avec les théâtres des anciens.&mdash;De l'ornementation.&mdash;Du
+matériel figuratif.&mdash;Son influence sur la composition
+du rôle de Thésée.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE XXVI</p>
+
+<p>Du costume tragique.&mdash;Accord du costume avec les péripéties
+du drame.&mdash;Du costume de Théramêne.&mdash;L'uniformité de
+costume concorde avec l'unité passionnelle d'un rôle.&mdash;Du
+costume de Thésée.&mdash;Les accessoires doivent convenir au
+texte et à l'action.&mdash;Du costume d'Hippolyte.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE XXVII</p>
+
+<p>Rapport du costume avec la personnalité.&mdash;Le costume doit
+s'accorder avec les états psychologiques d'un personnage.&mdash;Du
+costume de Phèdre.&mdash;Influence du costume sur le jeu
+et sur la diction.&mdash;Les costumes d'<i>Iphigénie</i>.</p>
+
+<p>CHAPITRE XXVIII</p>
+
+<p>Des salles de spectacle.&mdash;De la scène.&mdash;Des zones invisibles.&mdash;De
+la ligne opaque.&mdash;Du lieu optique.&mdash;Éléments de
+statique théâtrale.&mdash;Exemples.&mdash;Des mouvements scéniques
+dans <i>Phédre</i>.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE XXIX</p>
+
+<p>De la figuration.&mdash;De son rôle actif.&mdash;<i>Athalie</i>.&mdash;De son
+rôle passif.&mdash;<i>Oedipe roi</i>.&mdash;Des mouvements orchestriques.&mdash;Des
+figurants de tragédie.&mdash;Règles à observer.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE XXX</p>
+
+<p>Des actes et des tableaux.&mdash;Confusion fréquente.&mdash;Unité dramatique
+des actes.&mdash;Du théâtre espagnol, anglais, allemand.&mdash;Les
+changements de tableaux impliquent des changements
+à vue.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE XXXI</p>
+
+<p>De l'imitation de la nature.&mdash;De la présentation et de la représentation
+d'un phénomène.&mdash;De la représentation de la
+mort.&mdash;Toute représentation est conditionnée par l'imagination
+du spectateur.&mdash;Le jugement du public est subordonné
+à l'idée qu'il se fait de la réalité.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE XXXII</p>
+
+<p>De l'acteur.&mdash;De la formation subjective des images.&mdash;Rapport
+de la création de l'acteur avec l'idéal du public.&mdash;Toute
+évolution idéale implique une modification dans
+l'image représentée.&mdash;C'est la généralité d'un phénomène
+qui justifie sa représentation.&mdash;<i>Smilis</i>.&mdash;L'acteur doit
+éviter l'accidentel.</p>
+
+<p>CHAPITRE XXXIII</p>
+
+<p>De la composition d'un rôle.&mdash;Des traditions.&mdash;De l'intuition
+et de l'introspection.&mdash;Développement des images
+initiales.&mdash;Rapport ou contraste entre les images initiales
+de différents rôles.&mdash;<i>Le Demi-Monde</i>.&mdash;<i>Le Gendre de
+M. Poirier</i>.&mdash;<i>Mademoiselle de Belle-Isle</i>.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE XXXIV</p>
+
+<p>Aptitude à jouer certains rôles.&mdash;De la personnalité scénique
+de l'acteur.&mdash;Complexité et hétérogénéité des rôles modernes.&mdash;Leur
+influence sur l'art dramatique et sur l'art
+théâtral.&mdash;Déformation du talent de l'acteur.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE XXXV</p>
+
+<p>Complexité de la mise en scène moderne.&mdash;<i>L'Avocat Patelin;
+Bertrand et Raton; Pot-Bouille; la Charbonnière</i>.&mdash;Invasion
+du réel.&mdash;Du procédé.&mdash;Retour nécessaire au répertoire
+classique.&mdash;Son influence sur le talent des acteurs.&mdash;Nécessité
+des théâtres subventionnés.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE XXXVI</p>
+
+<p>Du rôle de la musique au théâtre.&mdash;La puissance musicale.&mdash;Le
+mélodrame.&mdash;Le vaudeville.&mdash;Évolution de l'art
+dramatique.&mdash;La musique devenue un personnage dramatique.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE XXXVII</p>
+
+<p>De l'exécution musicale.&mdash;Des rapports de la musique avec
+l'action dramatique.&mdash;<i>Le Monde où l'on s'ennuie</i>.&mdash;Le
+théâtre de Victor Hugo.&mdash;<i>Lucrèce Borgia.&mdash;Ruy Blas.&mdash;
+L'Ami Fritz</i>.&mdash;Transport d'effet: <i>les Rantzau.&mdash;Les rois en exil</i>.</p>
+
+<p>CHAPITRE XXXVIII</p>
+
+<p>Décadence de l'art dramatique.&mdash;Des conventions dans l'art
+classique.&mdash;Grandeur de l'art idéal.&mdash;De l'évolution démocratique.&mdash;Caractère
+de la sensibilité du public.&mdash;Son
+jugement artistique.&mdash;De l'école réaliste.&mdash;De l'esprit
+moderne.&mdash;De l'individuel et de l'exceptionnel.&mdash;Causes
+d'avortement.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE XXXIX</p>
+
+<p>Rôle actuel de la mise en scène.&mdash;La loi de concentration.&mdash;Du
+naturalisme moderne.&mdash;De la puissance psychologique
+de la nature.&mdash;La réalité est une cause formelle et non
+finale d'une évolution dramatique.&mdash;<i>L'Ami Fritz</i>.&mdash;Rapports
+de la mise en scène avec la conception poétique.&mdash;<i>Il
+ne faut jurer de rien</i>.&mdash;De l'imitation théâtrale.</p>
+
+
+<p>CHAPITRE XL</p>
+
+<p>L'école naturaliste au théâtre.&mdash;La théorie des milieux.&mdash;Des
+milieux générateurs.&mdash;Des milieux contingents.&mdash;Conjonction
+de l'idéal et du réel.&mdash;<i>La Charbonnière</i>.&mdash;Du
+réel dans la perspective théâtrale.&mdash;<i>Le Pavé de Paris</i>.&mdash;Le
+naturalisme imposerait des conditions nouvelles à
+l'architecture théâtrale.&mdash;L'école réaliste devra tendre à
+redevenir une école idéaliste.</p>
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12489 ***</div>
+</body>
+</html>