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+The Project Gutenberg EBook of Le peche de Monsieur Antoine I, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le peche de Monsieur Antoine I
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: May 17, 2004 [EBook #12367]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PECHE DE MONSIEUR ANTOINE I ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Bailey and Distributed Proofreaders
+Europe, http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliotheque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
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+OEUVRES DE GEORGE SAND
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+LE PECHE DE M. ANTOINE I
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+NOTICE
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+J'ai ecrit _le Peche de monsieur Antoine_ a la campagne, dans une phase de
+calme exterieur et interieur, comme il s'en rencontre peu dans la vie des
+individus. C'etait en 1845, epoque ou la critique de la societe reelle et
+le reve d'une societe ideale atteignirent dans la presse un degre de
+liberte de developpement comparable a celui du XVIIIe siecle. On croira
+peut-etre avec peine, un jour, le petit fait tres-caracteristique que je
+vais signaler.
+
+Pour etre libre, a cette epoque, de soutenir directement ou indirectement
+les theses les plus hardies contre le vice de l'organisation sociale, et de
+s'abandonner aux esperances les plus vives du sentiment philosophique, il
+n'etait guere possible de s'adresser aux journaux de l'opposition. Les plus
+avances n'avaient malheureusement pas assez de lecteurs pour donner une
+publicite satisfaisante a l'idee qu'on tenait a emettre. Les plus moderes
+nourrissaient une profonde aversion pour le socialisme, et, dans le courant
+des dix dernieres annees de la monarchie de Louis-Philippe, un de ces
+journaux de l'opposition reformiste, le plus important par son anciennete
+et le nombre de ses abonnes, me fit plusieurs fois l'honneur de me demander
+un roman-feuilleton, toujours a la condition qu'il ne s'y trouverait aucune
+espece de tendance socialiste.
+
+Cela etait bien difficile, impossible peut-etre, a un esprit preoccupe des
+souffrances et des besoins de son siecle. Avec plus ou moins de detours
+habiles, avec plus ou moins d'effusion et d'entrainement, il n'est guere
+d'artiste un peu serieux qui ne se soit laisse impressionner dans son
+oeuvre par les menaces du present ou les promesses de l'avenir. C'etait,
+d'ailleurs, le temps de dire tout ce qu'on pensait, tout ce qu'on croyait.
+On le devait, parce qu'on le pouvait. La guerre sociale ne paraissant pas
+imminente, la monarchie, ne faisant aucune concession aux besoins du
+peuple, semblait de force a braver plus longtemps qu'elle ne l'a fait le
+courant des idees.
+
+Ces idees dont ne s'epouvantaient encore qu'un petit nombre d'esprits
+conservateurs, n'avaient encore reellement germe que dans un petit nombre
+d'esprits attentifs et laborieux. Le pouvoir, du moment qu'elles ne
+revetaient aucune application d'actualite politique, s'inquietait assez peu
+des theories, et laissait chacun faire la sienne, emettre son reve,
+construire innocemment la cite future au coin de son feu, dans le jardin de
+son imagination.
+
+Les journaux conservateurs devenaient donc l'asile des romans socialistes.
+Eugene Sue publia les siens dans _les Debats_ et dans _le Constitutionnel_.
+Je publiai les miens dans _le Constitutionnel_, et dans _l'Epoque_. A peu
+pres dans le meme temps, _le National_ courait sus avec ardeur aux
+ecrivains socialistes dans son feuilleton, et les accablait d'injures
+tres-acres ou de moqueries fort spirituelles.
+
+_L'Epoque_, journal qui vecut peu, mais, qui debuta par rencherir sur tous
+les journaux conservateurs et absolutistes du moment, fut donc le cadre ou
+j'eus la liberte absolue de publier un roman socialiste. Sur tous les murs
+de Paris on afficha en grosses lettres: _Lisez l'Epoque! Lisez le Peche de
+monsieur Antoine!_
+
+L'annee suivante, comme nous errions dans les landes de Crozant et dans les
+ruines de Chateaubrun, theatre agreste ou s'etait plu ma fiction, un
+Parisien de nos amis criait facetieusement aux pasteurs a demi sauvages de
+ces solitudes _Avez-vous lu l'Epoque? Avez-vous lu le Peche de monsieur
+Antoine?_ Et, en les voyant fuir epouvantes de ces incomprehensibles
+paroles, il nous disait en riant: "Comme on voit bien que les romans
+socialistes montent la tete aux habitants des campagnes!..."
+
+Une vieille femme, assez belle diseuse, vint a Chateaubrun me faire une
+scene de reproches, parce que j'avais fait sur elle et sur son maitre un
+livre _plein de menteries_. Elle croyait que j'avais voulu mettre en scene
+le proprietaire du chateau et elle-meme. Elle avait entendu parler du
+livre. On lui avait dit qu'il n'y avait _pas un mot de vrai_. Il fut
+impossible de lui faire comprendre ce que c'est qu'un roman, et cependant
+elle en faisait aussi, car elle nous raconta l'assassinat de Louis XVI et
+de Marie-Antoinette _poignardes dans leur carrosse par la populace de
+Paris_. Ceux qui accusent les ecrits socialistes d'incendier les esprits,
+devraient se rappeler qu'ils ont oublie d'apprendre a lire aux paysans.
+
+Renierai-je, maintenant que les masses s'agitent, le communisme de M. de
+Boisguilbault, personnage tres-excentrique, et cependant pas tout a fait
+imaginaire, de mon roman? Dieu m'en garde, surtout apres que, sur tous les
+tons, on a accuse les socialistes de precher le partage des proprietes.
+
+L'idee diametralement contraire, celle de communaute par association,
+devrait etre la moins dangereuse de toutes aux yeux des conservateurs,
+puisque c'est malheureusement la moins comprise et la moins admise par les
+masses. Elle est surtout antipathique dans la campagne et n'y sera
+realisable que par l'initiative d'un gouvernement fort, ou par une
+renovation philosophique, religieuse et chretienne, ouvrage des siecles
+peut-etre!
+
+Des essais d'associations ouvrieres ont ete cependant tentes dans la
+portion la plus instruite, la plus morale, la plus patiente du peuple
+industriel des grandes villes. Les gouvernements eclaires, quelle que soit
+leur devise, protegeront toujours ces associations, parce qu'elles offrent
+un asile a la pensee veritablement sociale et religieuse de l'avenir.
+Imparfaites a leur naissance probablement, elles se completeront avec le
+temps, et quand il sera bien prouve qu'elles ne detruisent pas, mais
+conservent, au contraire, le respect de la famille et de la propriete,
+elles entraineront insensiblement toutes les classes dans une reciprocite
+et une solidarite d'interets et de devouements, seule voie de salut ouverte
+a la societe future!
+
+ GEORGE SAND.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+I
+
+EGUZON.
+
+
+Il est peu de gites aussi maussades en France que la ville d'Eguzon, situee
+aux confins de la Marche et du Berry, dans la direction sud-ouest de cette
+derniere province. Quatre-vingts a cent maisons, d'apparence plus ou moins
+miserable (a l'exception de deux ou trois, dont nous ne nommerons point les
+opulents proprietaires, de peur d'attenter a leur modestie), composent les
+deux ou trois rues, et ceignent la place de cette bourgade fameuse a dix
+lieues a la ronde pour l'esprit procedurier de sa population et la
+difficulte de ses abords. Malgre ce dernier inconvenient qui va bientot
+disparaitre, grace au trace d'une nouvelle route, Eguzon voit souvent des
+voyageurs traverser hardiment les solitudes qui l'environnent, et risquer
+leurs carrioles sur son pave terrible. L'unique auberge est situee sur
+l'unique place, laquelle est d'autant plus vaste, qu'elle s'ouvre sur la
+campagne, comme si elle attendait les constructions nouvelles de futurs
+citadins, et cette auberge est parfois forcee, dans la belle saison,
+d'inviter les trop nombreux arrivants a s'installer dans les maisons du
+voisinage, qui leur sont ouvertes, il faut le dire, avec beaucoup
+d'hospitalite. C'est qu'Eguzon est le point central d'une region
+pittoresque semee de ruines imposantes, et que, soit qu'on veuille voir
+Chateaubrun, Crozant, la Prugne-au-Pot, ou enfin le chateau encore debout
+et habite de Saint-Germain, il faut necessairement aller coucher a Eguzon,
+afin de partir, des le matin suivant, pour ces differentes excursions.
+
+Il y a quelques annees, par une soiree de juin, lourde et orageuse, les
+habitants d'Eguzon ouvrirent de grands yeux en voyant un jeune homme de
+bonne mine traverser la place pour sortir de la ville, un peu apres le
+coucher du soleil. Le temps menacait, la nuit se faisait plus vite que de
+raison, et pourtant le jeune voyageur, apres avoir pris un leger repas a
+l'auberge, et s'etre arrete le temps strictement necessaire pour faire
+rafraichir son cheval, se dirigeait hardiment vers le nord, sans
+s'inquieter des representations de l'aubergiste, et sans paraitre se
+soucier des dangers de la route. Personne ne le connaissait; il n'avait
+repondu aux questions que par un geste d'impatience, et aux remontrances
+que par un sourire. Quand le bruit des fers de sa monture se fut perdu dans
+l'eloignement: "Voila, dirent les flaneurs de l'endroit, un garcon qui
+connait bien le chemin, ou qui ne le connait pas du tout. Ou il y a passe
+cent fois, et sait le nom du moindre caillou, ou bien il ne se doute pas de
+ce qui en est, et va se trouver fort en peine.
+
+--C'est un etranger qui n'est pas d'ici, dit judicieusement un homme
+capable: il n'a voulu ecouter que sa tete; mais, dans une demi-heure, quand
+l'orage eclatera, vous le verrez revenir!
+
+--S'il ne se casse pas le cou auparavant a la descente du pont des Piles!
+observa un troisieme.
+
+--Ma foi, firent en choeur les assistants, c'est son affaire! Allons
+fermer nos contrevents, de peur que la grele n'endommage nos vitres."
+
+Et l'on entendit par la ville un grand bruit de portes et de fenetres que
+l'on se hatait d'_accoter_, tandis que le vent, qui commencait a mugir sur
+les bruyeres, devancait de rapidite les servantes essoufflees, et renvoyait
+a leur nez les battants de ces lourdes huisseries, ou les ouvriers du pays,
+conformement aux traditions de leurs ancetres, n'ont epargne ni le bois de
+chene, ni le ferrage. De temps en temps, une voix se faisait entendre d'un
+travers de rue a l'autre, et ces propos se croisaient sur le seuil des
+habitations: "Tous les votres sont-ils rentres?--_Ah oua!_ j'en ai encore
+deux charrois par terre.--Et moi six sur pied!--Moi, ca m'est egal, tout
+est engrange." Il s'agissait des foins.
+
+Le voyageur, monte sur un excellent bidet de Brenne, laissait la nuee
+derriere lui, et, pressant l'allure, il se flattait de devancer l'orage a
+la course; mais a un coude que faisait subitement le chemin, il reconnut
+qu'il lui serait impossible de ne pas etre pris en flanc. Il deplia son
+manteau, que des courroies tenaient fixe sur sa valise, attacha les
+mentonnieres de sa casquette, et donnant de l'eperon a sa monture, il
+fournit une nouvelle course, esperant au moins atteindre et franchir, a la
+faveur du jour, le passage dangereux qu'on lui avait signale. Mais son
+attente fut trompee; le chemin devint si difficile, qu'il lui fallut
+prendre le pas et soutenir son cheval avec precaution au milieu des roches
+semees sous ses pieds. Lorsqu'il se trouva au sommet du ravin de la Creuse,
+la nuee ayant envahi tout le ciel, l'obscurite etait complete, et il ne
+pouvait plus juger de la profondeur de l'abime qu'il cotoyait, que par le
+bruit sourd et engouffre du torrent.
+
+Temeraire comme on l'est a vingt ans, le jeune homme ne tint compte des
+prudentes hesitations de son cheval, et il le forca de se livrer au hasard
+d'une pente, que chaque pas du docile animal trouvait plus inegale et plus
+rapide. Mais tout a coup il s'arreta, se rejeta en arriere par un vigoureux
+coup de reins, et le cavalier, un peu ebranle de la secousse, vit, a la
+lueur d'un grand eclair, qu'il etait sur l'extreme versant d'un precipice a
+pic, et qu'un pas de plus l'aurait infailliblement entraine au fond de la
+Creuse.
+
+La pluie commencait a tomber, et une tourmente furieuse agitait les cimes
+des vieux chataigniers qui se trouvaient au niveau de la route. Ce vent
+d'ouest poussait precisement l'homme et le cheval vers la riviere, et le
+danger devenait si reel, que le voyageur fut force de mettre pied a terre,
+afin d'offrir moins de prise au vent, et de mieux diriger sa monture dans
+les tenebres. Ce qu'il avait entrevu du site a la lueur de l'eclair lui
+avait paru admirable, et d'ailleurs la position ou il se trouvait flattait
+ce gout d'aventures qui est propre a la jeunesse.
+
+Un second eclair lui permit de mieux distinguer le paysage, et il profita
+d'un troisieme pour familiariser sa vue avec les objets les plus
+rapproches. Le chemin ne manquait pas de largeur, mais cette largeur meme
+le rendait difficile a suivre. C'etait, une demi-douzaine de vagues
+passages marques seulement par les pieds des chevaux et les ornieres,
+formant diverses voies entre-croisees comme au hasard sur le versant d'une
+colline; et, comme il n'y avait la ni haies, ni fosses, ni trace aucune de
+culture, le sol avait livre ses flancs peles a toutes les tentatives
+d'escalade qu'il avait pris envie aux passants de faire; chaque saison
+voyait ainsi ouvrir une route nouvelle, ou reprendre une ancienne que le
+temps et l'abandon avaient raffermie. Entre chacun de ces traces capricieux
+s'elevaient des monticules herisses de rochers ou de touffes de bruyeres,
+qui offraient la meme apparence dans l'obscurite; et, comme ils
+s'enlacaient sur des plans tres-inegaux, il etait difficile de passer de
+l'un a l'autre sans friser une chute qui pouvait entrainer dans l'abime
+commun; car tous subissaient la pente bien marquee du ravin, non seulement
+en avant, mais encore sur le cote, de sorte qu'il fallait a la fois pencher
+devant soi et sur la gauche. Aucune de ces voies tortueuses n'etait donc
+sure; car depuis l'ete toutes etaient egalement battues, les habitants du
+pays les prenant au hasard en plein jour avec insouciance, mais, au milieu
+d'une nuit sombre, il n'etait pas indifferent de s'y tromper, et le jeune
+homme, plus soigneux des genoux du cheval qu'il aimait que de sa propre
+vie, prit le parti de s'approcher d'une roche assez elevee pour les
+garantir tous deux de la violence du vent, et de s'arreter la en attendant
+que le ciel s'eclaircit un peu. Il s'appuya contre _Corbeau_, et relevant
+un coin de son manteau impermeable pour garantir le flanc et la selle de
+son compagnon, il tomba dans une reverie romanesque, aussi satisfait
+d'entendre hurler la tempete, que les habitants d'Eguzon, s'ils pensaient
+encore a lui en cet instant, le supposaient soucieux et desappointe.
+
+Les eclairs, en se succedant, lui eurent bientot procure une connaissance
+suffisante du pays environnant. Vis-a-vis de lui, le chemin, gravissant la
+pente opposee du ravin, se relevait aussi brusquement qu'il s'etait
+abaisse, et offrait des difficultes de meme nature. La Creuse, limpide et
+forte, coulait sans grand fracas au bas de ce precipice, et se resserrait
+avec un mugissement sourd et continu, sous les arches d'un vieux pont qui
+paraissait en fort mauvais etat. La vue etait bornee en face par le retour
+de l'escarpement; mais, de cote, on decouvrait une verte perspective de
+prairies inclinees et bien plantees, au milieu desquelles serpentait la
+riviere; et vis-a-vis de notre voyageur, au sommet d'une colline herissee
+de roches formidables qu'entrecoupait une riche vegetation, on voyait se
+dresser les grandes tours delabrees d'un vaste manoir en ruines. Mais, lors
+meme que le jeune homme aurait eu la pensee d'y chercher un asile contre
+l'orage, il lui eut ete difficile de trouver le moyen de s'y rendre; car on
+n'apercevait aucune trace de communication entre le chateau et la route, et
+un autre ravin, avec un torrent qui se deversait dans la Creuse, separait
+les deux collines. Ce site etait des plus pittoresques, et le reflet livide
+des eclairs lui donnait quelque chose de terrible qu'on y eut vainement
+cherche a la clarte du jour. De gigantesques tuyaux de cheminee, mis a nu
+par l'ecroulement des toits, s'elancaient vers la nuee lourde qui rampait
+sur le chateau, et qu'ils avaient l'air de dechirer. Lorsque le ciel etait
+traverse par des lueurs rapides, ces ruines se dessinaient en blanc sur le
+fond noir de l'air, et au contraire, lorsque les yeux s'etaient habitues au
+retour de l'obscurite, elles presentaient une masse sombre sur un horizon
+plus transparent. Une grande etoile, que les nuages semblaient ne pas oser
+envahir, brilla longtemps sur le fier donjon, comme une escarboucle sur la
+tete d'un geant. Puis enfin elle disparut, et les torrents de pluie qui
+redoublaient ne permirent plus au voyageur de rien discerner qu'a travers
+un voile epais. En tombant sur les rochers voisins et sur le sol durci par
+de recentes chaleurs, l'eau rebondissait comme une ecume blanche, et
+parfois on eut dit des flots de poussiere souleves par le vent.
+
+En faisant un mouvement pour abriter davantage son cheval contre le rocher,
+le jeune homme s'apercut tout a coup qu'il n'y etait pas seul. Un homme
+venait chercher aussi un refuge en cet endroit, ou bien il en avait pris
+possession le premier. C'est ce qu'on ne pouvait savoir dans ces
+alternatives de clarte eblouissante et de lourdes tenebres. Le cavalier
+n'eut pas le temps de bien voir le pieton; il lui sembla vetu miserablement
+et n'avoir pas tres-bonne mine. Il paraissait meme vouloir se cacher, en
+s'enfoncant le plus possible sous la roche; mais des qu'il eut juge, a une
+exclamation du jeune voyageur, qu'il avait ete apercu, il lui adressa sans
+hesiter la parole, d'une voix forte et assuree:
+
+"Voila un mauvais temps pour se promener, Monsieur, et si vous etes sage,
+vous retournerez coucher a Eguzon.
+
+--Grand merci, l'ami!" repondit le jeune homme en faisant siffler sa forte
+cravache a tete plombee, pour faire savoir a son problematique
+interlocuteur qu'il etait arme.
+
+Ce dernier comprit fort bien l'avertissement, et y repondit en frappant le
+rocher, comme par desoeuvrement, avec un enorme baton de houx qui fit voler
+quelques eclats de pierre. L'arme etait bonne et le poignet aussi.
+
+"Vous n'irez pas loin ce soir par un temps pareil, reprit le pieton.
+
+--J'irai aussi loin qu'il me plaira, repondit le cavalier, et je ne
+conseillerais a personne d'avoir la fantaisie de me retarder en chemin.
+
+--Est-ce que vous craignez les voleurs, que vous repondez par des menaces a
+des honnetetes? Je ne sais pas de quel pays vous venez, mon jeune homme,
+mais vous ne savez guere dans quel pays vous etes. Il n'y a, Dieu merci,
+chez nous, ni bandits, ni assassins, ni voleurs."
+
+L'accent fier mais franc de l'inconnu inspirait la confiance. Le jeune
+homme reprit avec douceur:
+
+"Vous etes donc du pays, mon camarade?
+
+--Oui, Monsieur, j'en suis, et j'en serai toujours.
+
+--Vous avez raison d'y vouloir rester: c'est un beau pays.
+
+--Pas toujours cependant! Dans ce moment-ci, par exemple, il n'y fait pas
+trop bon; le temps est bien _en malice_, et il y en aura pour toute la
+nuit.
+
+--Vous croyez?
+
+--J'en suis sur. Si vous suivez le vallon de la Creuse, vous aurez l'orage
+pour compagnie jusqu'a demain midi, mais je pense bien que vous ne vous
+etes pas mis en route si tard sans avoir un abri prochain en vue?
+
+--A vous dire le vrai, je crois que l'endroit ou je vais est plus eloigne
+que je ne l'avais pense d'abord. Je me suis imagine qu'on voulait me
+retenir a Eguzon, en m'exagerant la distance et les mauvais chemins; mais
+je vois, au peu que j'ai fait depuis une heure, que l'on ne m'avait guere
+trompe.
+
+--Et, sans etre trop curieux, ou allez-vous?
+
+--A Gargilesse. Combien comptez-vous jusque-la!
+
+--Pas loin, Monsieur, si l'on voyait clair pour se conduire; mais si vous
+ne connaissez pas le pays, vous en avez pour toute la nuit: car ce que vous
+voyez ici n'est rien en comparaison des casse-cous que vous avez a
+descendre pour passer du ravin de la Creuse a celui de la Gargilesse, et
+vous y risquez la vie par-dessus le marche.
+
+--Eh bien, l'ami, voulez-vous, pour une honnete recompense, me conduire
+jusque-la?
+
+--Nenni, Monsieur, en vous remerciant.
+
+--Le chemin est donc bien dangereux, que vous montrez si peu d'obligeance?
+
+--Le chemin n'est pas dangereux pour moi, qui le connais aussi bien que
+vous connaissez peut-etre les rues de Paris; mais quelle raison aurais-je
+de passer la nuit a me mouiller pour vous faire plaisir?
+
+--Je n'y tiens pas, et je saurai me passer de votre secours; mais je n'ai
+point reclame votre obligeance gratis: je vous ai offert ...
+
+--Suffit! suffit! vous etes riche et je suis pauvre, mais je ne tends pas
+encore la main, et j'ai des raisons pour ne pas me faire le serviteur du
+premier venu ... Encore si je savais qui vous etes ...
+
+--Vous vous mefiez de moi? dit le jeune homme, dont la curiosite etait
+eveillee par le caractere hardi et fier de son compagnon. Pour vous prouver
+que la mefiance est un mauvais sentiment, je vais vous payer d'avance.
+Combien voulez-vous?
+
+--Pardon, excuse, Monsieur, je ne veux rien; je n'ai ni femme ni enfants,
+je n'ai besoin de rien pour le moment: d'ailleurs j'ai un ami, un bon
+camarade, dont la maison n'est pas loin, et je profiterai du premier
+_eclairci_ pour y aller souper et dormir a couvert. Pourquoi me
+priverais-je de cela pour vous? Voyons, dites! est-ce parce que vous avez
+un bon cheval et des habits neufs?
+
+--Votre fierte ne me deplait pas, tant s'en faut! Mais je la trouve mal
+entendue de repousser un echange de services.
+
+--Je vous ai rendu service de tout mon pouvoir, en vous disant de ne pas
+vous risquer la nuit par un temps si noir et des chemins qui, dans une
+demi-heure, seront impossibles. Que voulez-vous de plus?
+
+--Rien ... En vous demandant votre assistance, je voulais connaitre le
+caractere des gens du pays, et voila tout. Je vois maintenant que leur bon
+vouloir pour les etrangers se borne a des paroles.
+
+--Pour les etrangers! s'ecria l'indigene avec un accent de tristesse et de
+reproche qui frappa le voyageur. Et n'est-ce pas encore trop pour ceux qui
+ne nous ont jamais fait que du mal? Allez, Monsieur, les hommes sont
+injustes; mais Dieu voit clair, et il sait bien que le pauvre paysan se
+laisse tondre, sans se venger, par les gens savants qui viennent des
+grandes villes.
+
+--Les gens des villes ont donc fait bien du mal dans vos campagnes? C'est
+un fait que j'ignore et dont je ne suis pas responsable, puisque j'y viens
+pour la premiere fois.
+
+--Vous allez a Gargilesse. Sans doute, c'est M. Cardonnet que vous allez
+voir? Vous etes, j'en suis sur, son parent ou son ami?
+
+--Qu'est-ce donc que ce M. Cardonnet, a qui vous semblez en vouloir?
+demanda le jeune homme apres un instant d'hesitation.
+
+--Suffit, Monsieur, repondit le paysan; si vous ne le connaissez pas, tout
+ce que je vous en dirais ne vous interesserait guere, et si vous etes riche
+vous n'avez rien a craindre de lui. Ce n'est qu'aux pauvres gens qu'il en
+veut.
+
+--Mais enfin, reprit le voyageur avec une sorte d'agitation contenue, j'ai
+peut-etre des raisons pour desirer de savoir ce qu'on pense dans le pays de
+ce M. Cardonnet. Si vous refusez de motiver la mauvaise opinion que vous
+avez de lui, c'est que vous avez contre lui une rancune personnelle peu
+honorable pour vous-meme.
+
+--Je n'ai de comptes a rendre a personne, repondit le paysan, et mon
+opinion est a moi. Bonsoir, Monsieur. Voila la pluie qui s'arrete un peu.
+Je suis fache de ne pouvoir vous offrir un abri; mais je n'en ai pas
+d'autre que le chateau que vous voyez la, et qui n'est pas a moi.
+Cependant, ajouta-t-il apres avoir fait quelques pas, et en s'arretant
+comme s'il se fut repenti de ne pas mieux exercer les devoirs de
+l'hospitalite, si le coeur vous disait d'y venir demander le couvert pour
+la nuit, je peux vous repondre que vous y seriez bien recu.
+
+--Cette ruine est donc habitee? demanda le voyageur, qui avait a descendre
+le ravin pour traverser la Creuse, et qui se mit en marche a cote du
+paysan, en soutenant son cheval par la bride.
+
+--C'est une ruine, a la verite, dit son compagnon en etouffant un soupir;
+mais quoique je ne sois pas des plus vieux, j'ai vu ce chateau-la debout
+bien entier, et si beau, en dehors comme en dedans, qu'un roi n'y eut pas
+ete mal loge. Le proprietaire n'y faisait pas de grandes depenses, mais il
+n'avait pas besoin d'entretien, tant il etait solide et bien bati; et les
+murs etaient si bien decoupes, les pierres des cheminees et des fenetres si
+bien travaillees, qu'on n'aurait pu y rien apporter de plus riche que ce
+que les macons et les architectes y avaient mis en le construisant. Mais
+tout passe, la richesse comme le reste, et le dernier seigneur de
+Chateaubrun vient de racheter pour quatre mille francs le chateau de ses
+peres.
+
+--Est-il possible qu'une telle masse de pierres, meme dans l'etat ou elle
+se trouve, ait aussi peu de valeur?
+
+--Ce qui reste la vaudrait encore beaucoup, si on pouvait l'oter et le
+transporter; mais ou trouver dans le pays d'ici des ouvriers et des
+machines capables de jeter bas ces vieux murs? Je ne sais pas avec quoi
+l'on batissait dans l'ancien temps, mais ce ciment-la est si bien lie,
+qu'on dirait que les tours et les grands murs sont faits d'une seule
+pierre. Et puis, vous voyez comme ce batiment est plante sur la pointe
+d'une montagne, avec des precipices de tous cotes! Quelles voitures et
+quels chevaux pourraient charrier de pareils materiaux? A moins que la
+colline ne s'ecroule, ils resteront la aussi longtemps que le rocher qui
+les porte, et il y a encore assez de voutes pour mettre a l'abri un pauvre
+monsieur et une pauvre demoiselle.
+
+--Ce dernier des Chateaubrun a donc une fille? demanda le jeune homme en
+s'arretant pour regarder le manoir avec plus d'interet qu'il n'avait encore
+fait. Et elle demeure la?
+
+--Oui, oui, elle demeure la, au milieu des gerfauts et des chouettes, et
+elle n'en est pas moins jeune et jolie. L'air et l'eau ne manquent pas ici,
+et malgre les nouvelles lois contre la liberte de la chasse, on voit encore
+quelquefois des lievres et des perdrix sur la table du seigneur de
+Chateaubrun. Allons, si vous n'avez pas des affaires qui vous obligent de
+risquer votre vie pour arriver avant le jour, venez avec moi, je me charge
+de vous faire bien accueillir au chateau. Et quand meme vous y arriveriez
+seul et sans recommandation, il suffit que la nuit soit mauvaise, et que
+vous ayez la figure d'un chretien, pour que vous soyez bien recu et bien
+traite chez M. Antoine de Chateaubrun.
+
+--Ce gentilhomme est pauvre, a ce qu'il parait, et je me ferais scrupule
+d'user de sa bonte d'ame.
+
+--Vous lui ferez plaisir, au contraire. Allons, vous voyez bien que l'orage
+va recommencer plus fort que tout a l'heure, et je n'aurais pas la
+conscience en repos si je vous laissais ainsi tout seul dans la montagne.
+Voyez-vous, il ne faut pas m'en vouloir pour vous avoir refuse mes
+services: j'ai mes raisons, que vous ne pouvez pas juger, et que je n'ai
+pas besoin de dire; mais je dormirai plus tranquille si vous suivez mon
+conseil. D'ailleurs je connais M. Antoine; il me saurait mauvais gre de ne
+pas vous avoir retenu et emmene chez lui, et il serait capable de courir
+apres vous, ce qui ne serait pas bon pour lui apres souper.
+
+--Et ... vous ne pensez pas que sa fille fut mecontente de voir arriver
+ainsi un inconnu?...
+
+--Sa fille est sa fille, c'est-a-dire qu'elle est aussi bonne que lui, si
+elle n'est pas meilleure, quoique cela ne paraisse guere possible."
+
+Le jeune homme hesita encore quelque temps; mais, pousse par un attrait
+romanesque, et creant deja dans son imagination le portrait de la perle de
+beaute qu'il allait trouver derriere ces murailles a l'aspect terrible, il
+se dit qu'on ne l'attendait a Gargilesse que le lendemain dans la journee;
+qu'en y arrivant au milieu de la nuit, il y derangerait le sommeil de ses
+parents; qu'enfin il y avait, a persister dans son projet, une veritable
+imprudence dont, a coup sur, sa mere le detournerait, si elle pouvait, a
+cette heure, se faire entendre de lui. Touche de toutes les bonnes raisons
+qu'on se donne a soi-meme quand le demon de la jeunesse et de la curiosite
+s'en mele, il suivit son guide dans la direction du vieux chateau.
+
+
+
+
+II.
+
+LE MANOIR DE CHATEAUBRUN.
+
+
+Apres avoir peniblement gravi un chemin escarpe, ou plutot un escalier
+pratique dans le roc, nos voyageurs arriverent, au bout de vingt minutes, a
+l'entree de Chateaubrun. Le vent et la pluie redoublaient, et le jeune
+homme n'eut guere le loisir de contempler le vaste portail qui n'offrait a
+sa vue, en cet instant, qu'une masse confuse de proportions formidables. Il
+remarqua seulement qu'en guise de cloture, la herse seigneuriale etait
+remplacee par une barriere de bois, pareille a celles qui ferment les pres
+du pays.
+
+"Attendez. Monsieur, lui dit son guide. Je vais passer par la-dessus et
+aller chercher la clef; car la vieille Janille ne s'est-elle pas imagine,
+depuis quelque temps, de faire placer ici un cadenas, comme s'il y avait
+quelque chose a voler chez ses maitres? Au reste, son intention est bonne,
+et je ne la blame pas."
+
+Le paysan escalada la barriere fort adroitement, et, en attendant qu'il fut
+de retour pour l'introduire, le jeune homme essaya en vain de comprendre
+la disposition des masses d'architecture ruinees qu'il apercevait
+confusement dans l'interieur de la cour: c'etait l'aspect du chaos.
+
+Peu d'instants apres, il vit venir plusieurs personnes qui ouvrirent
+promptement la barriere: l'une prit son cheval, l'autre sa main, une
+troisieme portait, en avant, une lanterne dont le secours etait bien
+necessaire pour se diriger a travers les decombres et les broussailles qui
+obstruaient le passage. Enfin, apres avoir traverse une partie du preau et
+plusieurs vastes salles obscures, ouvertes a tous les vents, on se trouva
+dans une petite piece oblongue, voutee, et qui avait pu, autrefois, servir
+d'office ou de cellier entre les cuisines et les ecuries. Cette piece,
+proprement reblanchie, servait desormais de salon et de salle a manger au
+seigneur de Chateaubrun. On y avait recemment pratique une petite cheminee
+a manteau et a chambranles de bois bien cire et luisant; la vaste plaque de
+fonte qui en remplissait tout le foyer, et qui avait ete enlevee a
+quelqu'une des grandes cheminees du manoir, ainsi que les gros chenets de
+fer poli, renvoyaient splendidement la chaleur et la lumiere du feu dans
+cette chambre nue et blanche, qui, avec le secours d'une petite lampe de
+fer-blanc, se trouvait ainsi parfaitement eclairee. Une table de
+chataignier, qui pouvait, dans les grandes occasions, porter jusqu'a six
+couverts, quelques chaises de paille, et un coucou d'Allemagne, achete six
+francs a un colporteur, composaient tout l'ameublement de ce salon modeste.
+Mais tout cela etait d'une proprete recherchee; la table et les chaises
+grossierement travaillees par quelque menuisier de la localite avaient un
+eclat qui attestait les services assidus de la serge et de la brosse.
+L'atre etait balaye avec soin, le carreau sable a l'anglaise contrairement
+aux habitudes du pays, et, dans un pot de gres place sur la cheminee,
+s'etalait un enorme bouquet de roses, melees a des fleurs sauvages
+cueillies sur les collines d'alentour.
+
+Cet interieur modeste n'avait, au premier coup d'oeil, aucun caractere
+_cherche_ dans le genre poetique ou pittoresque; cependant, en l'examinant
+mieux, on eut pu voir que, dans cette demeure, comme dans toutes celles de
+tous les hommes, le caractere et le gout naturel de la personne creatrice
+avaient preside, soit au choix, soit a l'arrangement du local. Le jeune
+homme, qui y penetrait pour la premiere fois, et qui s'y trouva seul un
+instant, tandis que ses hotes s'occupaient de lui preparer la meilleure
+reception possible, se forma bientot une idee assez juste de la situation
+d'esprit des habitants de cette retraite. Il etait evident qu'on avait eu
+des habitudes d'elegance, et qu'on avait encore des besoins de bien-etre;
+que, dans une condition fort precaire, on avait eu le bon sens de proscrire
+toute espece de vanite exterieure; enfin qu'on avait choisi, pour point de
+reunion, parmi le peu de chambres restees intactes dans ce vaste domaine,
+la plus facile a entretenir, a chauffer, a meubler et a eclairer, et que,
+par instinct, on avait pourtant donne la preference a une construction
+elegante et mignonne. En effet, ce petit coin etait le premier etage d'un
+pavillon carre, adjoint, vers la fin de la renaissance, aux antiques
+constructions qui defendaient la face principale du preau. L'artiste qui
+avait compose cette tourelle angulaire s'etait efforce d'adoucir la
+transition de deux styles si differents; il avait rappele pour la forme des
+fenetres le systeme defensif des meurtrieres et des ouvertures
+d'observation; mais on voyait bien que ces fenetres, petites et rondes,
+n'avaient jamais ete destinees a pointer le canon, et qu'elles n'etaient
+qu'un ornement pour la vue. Elegamment revetues de briques rouges et de
+pierres blanches alternees, elles formaient un joli encadrement a
+l'interieur, et diverses niches, ornees de meme, disposees regulierement
+entre chaque croisee, rendaient inutiles les papiers, les tentures et meme
+les meubles qui eussent charge ces parois sans ajouter a leur aspect
+agreable et simple.
+
+Sur une de ces niches, dont une dalle, bien blanche et luisante comme du
+marbre, formait la base, a hauteur d'appui, le voyageur vit un joli petit
+rouet rustique avec la quenouille chargee de laine brune; et, en
+contemplant cet instrument de travail si leger et si naif il se perdit dans
+des reflexions dont il fut tire par le frolement d'un vetement de femme
+derriere lui. Il se retourna vivement; mais, aux palpitations qui s'etaient
+emparees de son jeune coeur, succeda une grave deception. C'etait une
+vieille servante qui venait d'entrer sans bruit, grace au sablon qui
+couvrait le sol, et qui se penchait pour jeter dans la cheminee une brassee
+de sarment de vigne sauvage.
+
+"Approchez-vous du feu, Monsieur, dit la vieille en grasseyant avec une
+sorte d'affectation, et donnez-moi votre casquette et votre manteau, afin
+que j'aille les faire secher dans la cuisine. Voila un bon manteau pour la
+pluie; je ne sais plus comment on appelle cette etoffe-la, mais j'en ai
+deja vu a Paris. Voila qui ferait plaisir d'en voir un pareil sur les
+epaules de M. le comte! Mais cela doit couter cher, et d'ailleurs il n'est
+pas dit qu'il voulut s'en servir. Il croit qu'il a toujours vingt-cinq ans,
+et il pretend que l'eau du ciel n'a jamais enrhume un honnete homme;
+pourtant, l'hiver dernier, il a commence a sentir un peu de sciatique ...
+Mais ce n'est pas a votre age qu'on craint ces douleurs-la. N'importe,
+chauffez-vous les reins; tenez, tournez votre chaise comme cela, vous serez
+mieux. Vous etes de Paris, j'en suis sure; je vois cela a votre teint qui
+est trop frais pour notre pays; bon pays, Monsieur, mais bien chaud en ete
+et bien froid en hiver. Vous me direz que, ce soir, il fait aussi froid que
+par une nuit de novembre: c'est la verite, que voulez-vous? c'est l'orage
+qui en est cause. Mais cette petite salle est bien bonne, bien facile a
+rechauffer, et, dans un moment, vous m'en direz des nouvelles. Avec cela,
+nous avons le bonheur que le bois mort ne nous manque pas. Il y a tant de
+vieux arbres ici, et rien qu'avec les ronces qui poussent dans la cour, on
+peut chauffer le four pendant tout l'hiver. Il est vrai que nous ne faisons
+jamais de grosses fournees: M. le comte est un petit mangeur, et sa fille
+est comme lui; le petit domestique est le plus vorace de la maison: oh!
+pour lui, il lui faut trois livres de pain par jour; mais je lui fais sa
+miche a part, et je n'y epargne pas le seigle. C'est assez bon pour lui, et
+meme avec un peu de son, ca etoffe le pain, et ca n'est pas mauvais pour la
+sante. He! he! ca vous fait rire? et moi aussi. Moi, voyez-vous, j'ai
+toujours aime a rire et a causer: l'ouvrage n'en va pas moins vite; car
+j'aime la vitesse en tout. M. Antoine est comme moi; quand il a parle, il
+faut qu'on marche comme le vent. Aussi nous avons toujours ete d'accord sur
+ce point-la. Vous nous excuserez, Monsieur, si on vous fait attendre un
+peu. Monsieur est descendu a la cave avec l'homme qui vous a amene, et
+l'escalier est si degrade qu'on n'y arrive pas vite; mais c'est une belle
+cave, Monsieur; les murs ont plus de dix pieds d'epaisseur, et quand on est
+la dedans, c'est si profond sous la terre, qu'on se croit enterre vivant.
+Vrai! ca fait un drole d'effet. On dit que, dans le temps, on mettait la
+les prisonniers de guerre; a present, nous n'y mettons personne, et notre
+vin s'y conserve tres-bien. Ce qui nous retarde aussi, c'est que notre
+fille est deja couchee: elle a eu la migraine aujourd'hui, parce qu'elle a
+ete au soleil sans chapeau. Elle dit qu'elle veut s'habituer a cela, et
+que puisque je me passe bien de chapeau et d'ombrelle, elle peut bien s'en
+passer aussi; mais elle se trompe: elle a ete elevee en demoiselle, comme
+elle devait l'etre, la pauvre enfant! car, quand je dis, notre fille, ce
+n'est pas que je sois la mere a mademoiselle Gilberte; elle ne me ressemble
+pas plus que le chardonneret ne ressemble a un moineau franc; mais comme je
+l'ai elevee, j'ai toujours garde l'habitude de l'appeler ma fille; elle n'a
+jamais voulu souffrir que je cesse de la tutoyer. C'est une enfant si
+aimable! Je suis fachee qu'elle soit au lit; mais vous la verrez demain,
+car vous ne partirez pas sans dejeuner, on ne le souffrira pas, et elle
+m'aidera a vous servir un peu mieux que je ne peux le faire toute seule. Ce
+n'est pas pourtant le courage qui me manque, Monsieur, car j'ai de bonnes
+jambes; je suis restee mince comme vous voyez, dans ma petite taille, et
+vous ne me donneriez jamais l'age que j'ai ... Voyons! quel age me
+donneriez-vous bien?"
+
+Le jeune homme croyait que, grace a cette question, il allait pouvoir
+placer une parole, un compliment pour remercier et pour entrer en matiere,
+car il desirait beaucoup avoir de plus amples details sur mademoiselle
+Gilberte; mais la bonne femme n'attendit pas sa reponse, et reprit avec
+volubilite:
+
+"J'ai soixante-quatre ans, Monsieur, du moins je les aurai a la Saint-Jean,
+et je fais plus d'ouvrage a moi seule que trois jeunesses n'en sauraient
+faire. J'ai le sang vif, moi, Monsieur! Je ne suis pas du Berry; je suis
+nee en Marche, a plus d'une demi-lieue d'ici; aussi ca se voit et ca se
+connait. Ah! vous regardez l'ouvrage de notre fille? Savez-vous que c'est
+file aussi egal et aussi menu que la meilleure fileuse de campagne? Elle a
+voulu que je lui apprenne a filer la laine: "Tiens, mere, qu'elle m'a dit
+(car elle m'appelle toujours comme ca; la pauvre enfant n'a jamais connu
+la sienne, et m'a toujours aimee comme si c'etait moi, quoique nous nous
+ressemblions a peu pres comme une rose ressemble a une ortie), tiens, mere,
+qu'elle a dit, ces broderies, ces dessins, toutes ces niaiseries qu'on m'a
+enseignees au couvent, ne serviraient a rien ici. Apprends-moi a filer, a
+tricoter et a coudre, afin que je t'aide a faire les vetements de mon
+pere...."
+
+Au moment ou le monologue infatigable de la bonne femme commencait a
+devenir interessant pour son auditeur fatigue, elle sortit comme elle avait
+deja fait plusieurs fois, car elle ne restait pas un moment en place, et
+tout en perorant, elle avait couvert la table d'une grosse nappe blanche,
+et avait servi les assiettes, les verres et les couteaux; elle avait
+rebalaye l'atre, ressuye les chaises et rallume le feu dix fois, reprenant
+toujours son soliloque a l'endroit ou elle l'avait laisse. Mais cette fois,
+sa voix, qui commencait a grasseyer dans le couloir voisin, fut couverte
+par d'autres voix plus accentuees, et le comte de Chateaubrun, accompagne
+du paysan qui avait introduit notre voyageur, se presenta enfin a ses
+regards, chacun portant deux grands brocs de gres, qu'ils placerent sur la
+table. Ce fut alors seulement, que le jeune homme put voir distinctement
+les traits de ces deux personnages.
+
+M. de Chateaubrun etait un homme de cinquante ans, de moyenne taille, d'une
+belle et noble figure, large d'epaules, avec un cou de taureau, des membres
+d'athlete, un teint basane au moins autant que celui de son acolyte, et de
+larges mains, durcies, halees, gercees a la chasse, au soleil, au grand
+air; mains de braconnier s'il en fut, car le bon seigneur avait trop peu de
+terres pour ne pas chasser sur celles des autres.
+
+Il avait la face epanouie, ouverte et souriante; la jambe ferme et la voix
+de stentor. Son solide costume de chasseur, propre, quoique rapiece au
+coude, sa grosse chemise de toile de chanvre, ses guetres de cuir, sa barbe
+grisonnante qui attendait patiemment le dimanche, tout en lui denotait
+l'habitude d'une vie rude et sauvage, tandis que son agreable physionomie,
+ses manieres rondes et affectueuses, et une aisance qui n'etait pas sans
+melange de dignite, rappelaient le gentilhomme courtois et l'homme habitue
+a proteger et a assister plutot qu'a l'etre.
+
+Son compagnon le paysan n'etait pas a beaucoup pres aussi propre. L'orage
+et les mauvais chemins avaient fort endommage sa blouse et sa chaussure. Si
+la barbe du seigneur avait bien sept ou huit jours de date, celle du
+villageois en avait bien quatorze ou quinze. Celui-ci etait maigre, osseux,
+agile, plus grand de quelques pouces, et quoique sa figure exprimat aussi
+la bonte et la cordialite, elle avait, si l'on peut parler ainsi, des
+eclairs de malice, de tristesse ou de sauvagerie hautaine. Il etait evident
+qu'il avait plus d'intelligence ou qu'il etait plus malheureux que le
+seigneur de Chateaubrun.
+
+"Allons, Monsieur, dit le gentilhomme, etes-vous un peu seche? Vous etes le
+bienvenu ici, et mon souper est a votre disposition.
+
+--Je suis reconnaissant de votre genereux accueil, repondit le voyageur,
+mais je craindrais de manquer a la bienseance si je ne vous faisais savoir
+d'abord qui je suis.
+
+--C'est bien, c'est bien, reprit le comte, que nous appellerons desormais
+tout simplement M. Antoine, comme on l'appelait generalement dans la
+contree; vous me direz cela plus tard, si vous le desirez: quant a moi, je
+n'ai pas de questions a vous faire, et je pretends remplir les devoirs de
+l'hospitalite sans vous faire decliner vos noms et qualites. Vous etes en
+voyage, etranger dans le pays, surpris par une nuit d'enfer a la porte de
+ma demeure: voila vos titres et vos droits. Par dessus le marche, vous avez
+une agreable figure et un air qui me plait; je crois donc que je serai
+recompense de ma confiance par le plaisir d'avoir oblige un brave garcon.
+Allons, asseyez-vous, mangez et buvez.
+
+--C'est trop de bontes, et je suis touche de votre maniere franche et
+affable d'accueillir les voyageurs. Mais je n'ai besoin de rien, Monsieur,
+et c'est bien assez que vous me permettiez d'attendre ici la fin de
+l'orage. J'ai soupe a Eguzon il n'y a guere plus d'une heure. Ne faites
+donc rien servir pour moi, je vous en conjure.
+
+--Vous avez soupe deja? mais ce n'est pas la une raison! Etes-vous donc de
+ces estomacs qui ne peuvent digerer qu'un repas a la fois? A votre age,
+j'aurais soupe a toutes les heures de la nuit si j'en avais trouve
+l'occasion. Une course a cheval et l'air de la montagne, c'est bien assez
+pour renouveler l'appetit. Il est vrai qu'a cinquante ans on a l'estomac
+moins complaisant; aussi, moi, pourvu que j'aie un demi-verre de bon vin
+avec une croute de pain rassis, je me tiens pour bien traite. Mais ne
+faites pas de facons ici. Vous etes venu a point, j'allais me mettre a
+table, et ma pauvre _petite_ ayant la migraine aujourd'hui, nous etions
+tout tristes, Janille et moi, de manger tete a tete: votre arrivee est donc
+une consolation pour nous, ainsi que celle de ce brave garcon, mon ami
+d'enfance, que je recois toujours avec plaisir. Allons, toi, assieds-toi la
+a mon cote, dit-il en s'adressant au paysan, et vous, mere Janille,
+vis-a-vis de moi. Faites les honneurs: car vous savez que j'ai la main
+malheureuse, et que quand je me mele de decouper, je taille en deux le rot,
+l'assiette, la nappe, voire un peu de la table, et cela vous fache."
+
+Le souper que dame Janille avait etale sur la table d'un air de
+complaisance, se composait d'un fromage de chevre, d'un fromage de brebis,
+d'une assiettee de noix, d'une assiettee de pruneaux, d'une grosse tourte
+de pain bis, et des quatre cruches de vin apportees par le maitre en
+personne. Les convives se mirent bien vite a deguster ce repas frugal avec
+une satisfaction evidente, a l'exception du voyageur, qui n'avait aucun
+appetit, et qui se contentait d'admirer la bonne grace avec laquelle le
+digne chatelain le conviait, sans embarras et sans fausse honte, a son
+splendide ordinaire. Il y avait dans cette aisance affectueuse et naive
+quelque chose de paternel et d'enfantin en meme temps qui gagna le coeur du
+jeune homme.
+
+Fidele a la loi de generosite qu'il s'etait imposee, M. Antoine ne fit
+aucune question a son hote, et meme evita toute reflexion qui eut pu
+ressembler a une curiosite deguisee. Le paysan paraissait un peu plus
+inquiet, et se tenait sur la reserve. Mais bientot, entraine par l'espece
+de causerie generale que M. Antoine et dame Janille avaient entamee, il se
+mit a l'aise et laissa remplir son verre si souvent, que le voyageur
+commenca a regarder avec etonnement un homme capable de boire ainsi sans
+perdre non-seulement l'usage de sa raison, mais encore l'habitude de son
+sang-froid et de sa gravite.
+
+Quant au chatelain, ce fut une autre affaire. A peine eut-il bu la moitie
+du broc place aupres de lui, qu'il commenca a avoir l'oeil anime; le nez
+vermeil et la main peu sure. Cependant il ne deraisonna point, meme apres
+que tous les brocs furent vides par lui et son ami le paysan; car Janille,
+soit par economie, soit par sobriete naturelle, mit a peine quelques
+gouttes de vin dans son eau, et le voyageur, ayant fait un effort heroique
+pour avaler la premiere rasade, s'abstint de ce breuvage aigre, trouble et
+detestable.
+
+Ces deux campagnards paraissaient pourtant le boire avec delices. Au bout
+d'un quart d'heure, Janille, qui ne pouvait vivre sans remuer, quitta la
+table, prit son tricot et se mit a travailler au coin du feu, grattant a
+chaque instant ses tempes avec son aiguille, sans toutefois deranger les
+minces bandeaux de cheveux encore noirs qui depassaient un peu sa coiffe.
+Cette vieille, proprette et menue, pouvait avoir ete jolie; son profil
+delicat ne manquait pas de distinction, et si elle n'eut ete manieree, et
+preoccupee de faire la capable et la gentille, notre voyageur l'eut prise
+aussi en affection.
+
+Les autres personnages qui, en l'absence de la _demoiselle_, completaient
+l'interieur de M. Antoine etaient, l'un un petit paysan, d'une quinzaine
+d'annees, a la mine eveillee, au pied leste, qui remplissait les fonctions
+de factotum; l'autre, un vieux chien de chasse, a l'oeil terne, au flanc
+maigre, a l'air melancolique et reveur; couche aupres de son maitre, il
+s'endormait philosophiquement entre chaque bouchee que celui-ci lui
+presentait en l'appelant _monsieur_ d'un air gravement facetieux.
+
+
+
+
+III.
+
+M. CARDONNET.
+
+
+Il y avait plus d'une heure qu'on etait a table, et M. Antoine ne
+paraissait nullement las de la seance. Lui et son ami le paysan faisaient
+durer leurs petits fromages et leurs grandes pintes de vin avec cette
+majestueuse lenteur qui est presque un art chez le Berrichon. Portant
+alternativement leurs couteaux sur ce morceau friand dont l'odeur
+aigrelette n'avait rien d'agreable, ils le _debitaient_ en petits morceaux
+qu'ils placaient methodiquement sur leurs assiettes de terre, et qu'ils
+mangeaient ensuite miette a miette sur leur pain bis. Entre chaque
+bouchee, ils avalaient une gorgee de vin du cru, apres avoir choque leurs
+verres, en s'adressant chaque fois cet echange de compliments: "_A la
+tienne, camarade!--A la votre, monsieur Antoine!_" ou bien: "_Bonne sante
+a toi, mon vieux!--A vous pareillement, mon maitre!_"
+
+Au train que prenaient les choses, ce festin pouvait durer toute la nuit,
+et le voyageur, qui s'epuisait en efforts pour paraitre boire et manger,
+bien qu'il s'en dispensat le plus possible, commencait a lutter peniblement
+contre le sommeil, lorsque la conversation, roulant jusqu'alors sur le
+temps, sur la recolte des foins, sur le prix des bestiaux et sur les
+provins de la vigne, prit peu a peu une direction qui l'interessa
+fortement.
+
+"Si ce temps-la continue, disait le paysan, en ecoutant la pluie qui
+ruisselait au dehors, les eaux grossiront ce mois-ci comme au mois de mars.
+La Gargilesse n'est pas commode, et il pourra y avoir du degat chez M.
+Cardonnet.
+
+--Tant pis, dit M. Antoine, ce serait dommage; car il a fait de grands et
+beaux travaux sur cette petite riviere.
+
+--Oui, mais la petite riviere s'en moque, reprit le paysan, et je trouve,
+moi, que le dommage ne serait pas grand.
+
+--Si fait, si fait! cet homme a deja fait a Gargilesse pour plus de deux
+cent mille francs de depenses; et il ne faut qu'un _coup de colere_ de
+l'eau, comme on dit chez nous, pour ruiner tout cela.
+
+--Eh bien, ce serait donc un si grand malheur, monsieur Antoine?
+
+--Je ne dis pas que ce fut un malheur irreparable, pour un homme que l'on
+dit riche d'un million, reprit le chatelain, dont la candeur s'obstinait a
+ne pas comprendre les sentiments hostiles de son commensal a l'endroit de
+M. Cardonnet; mais ce serait toujours une perte.
+
+--Et c'est pourquoi je rirais un peu, si un petit coup du sort faisait ce
+trou a sa bourse.
+
+--C'est la un mauvais sentiment, mon vieux! Pourquoi en voudrais-tu a cet
+etranger? Il ne t'a jamais fait, non plus qu'a moi, ni bien ni mal.
+
+--Il a fait du mal a vous, monsieur Antoine, a moi, a tout le pays. Oui, je
+vous dis qu'il en a fait par intention et qu'il en fera tout de bon a tout
+le monde. Laissez pousser le bec du livot (la buse), et vous verrez comme
+il tombera sur votre poulailler!
+
+--Toujours tes idees fausses, vieux! car tu as des idees fausses, je te
+l'ai dit cent fois: tu en veux a cet homme parce qu'il est riche. Est-ce sa
+faute?
+
+--Oui, Monsieur, c'est sa faute. Un homme parti peut-etre d'aussi bas que
+moi-meme, et qui a fait un pareil chemin, n'est pas un honnete homme.
+
+--Allons donc! que dis-tu la? T'imagines-tu qu'on ne puisse pas faire
+fortune sans voler?
+
+--Je n'en sais rien; mais je le crois. Je sais bien que vous etes ne riche
+et que vous ne l'etes plus. Je sais bien que je suis ne pauvre et que je le
+serai toujours; et m'est avis que si vous etiez parti pour d'autres pays,
+sans payer les dettes de votre pere, et que je me fusse mis, de mon cote, a
+maquignonner, a tondre et a grappiller sur toutes choses, nous roulerions
+carrosse tous les deux, a l'heure qu'il est. Pardon, excuse, si je vous
+offense! ajouta d'un ton rude et fier le paysan, en s'adressant au jeune
+homme, qui donnait des signes marques d'une emotion penible.
+
+--Monsieur, dit le chatelain, il se peut que vous connaissiez M. Cardonnet,
+que vous soyez employe par lui, ou que vous lui ayez quelques obligations.
+Je vous prie de ne pas faire attention a ce que dit ce brave villageois.
+Il a des idees exagerees sur beaucoup de choses, qu'il ne comprend pas
+bien. Au fond, soyez certain qu'il n'est ni haineux, ni jaloux, ni capable
+de porter le moindre prejudice a M. Cardonnet.
+
+--J'attache peu d'importance a ses paroles, repondit le jeune etranger. Je
+m'etonne seulement, monsieur le comte, qu'un homme que vous honorez de
+votre estime ternisse a plaisir la reputation d'un autre homme, sans avoir
+le moindre fait a alleguer contre lui et sans rien connaitre de ses
+antecedents. J'ai deja demande a votre commensal des renseignements sur ce
+M. Cardonnet qu'il parait hair personnellement, et il a refuse de
+s'expliquer. Je vous en fais juge: peut-on etablir une opinion loyale sur
+des imputations gratuites, et, si vous ou moi en prenions une defavorable a
+M. Cardonnet, votre hote n'aurait-il pas commis une mauvaise action?
+
+--Vous parlez selon mon coeur et selon ma pensee, jeune homme, repondit
+M. Antoine. Toi, ajouta-t-il en se tournant vers son commensal rustique, et
+frappant sur la table d'une maniere courroucee, tandis qu'il lui adressait
+un regard ou l'affection et la bonte triomphaient du mecontentement, tu as
+tort, et tu vas tout de suite nous dire ce que tu reproches audit
+Cardonnet, afin qu'on puisse juger si tes griefs ont quelque valeur.
+Autrement, nous te tiendrons pour un esprit chagrin et une mauvaise langue.
+
+--Je n'ai rien a dire que ce que tout le monde sait, repliqua le paysan
+d'un air calme, et sans paraitre intimide de la mercuriale. On voit les
+choses, et chacun les juge comme il l'entend; mais puisque ce jeune homme
+ne connait pas M. Cardonnet, ajouta-t-il en jetant un regard penetrant sur
+le voyageur, et puisqu'il desire tant savoir quel particulier ce peut etre,
+dites-le-lui vous-meme, monsieur Antoine, et quand vous aurez etabli les
+faits, moi j'en ferai le detail; j'en dirai la cause et la fin, et monsieur
+jugera tout seul, a moins qu'il n'ait quelque meilleure raison que les
+miennes pour ne pas dire ce qu'il en pense.
+
+--Eh bien, accorde? dit M. Antoine, qui ne faisait pas autant d'attention
+que son compagnon a l'agitation croissante du jeune homme. Je dirai les
+choses comme elles sont, et si je me trompe, je permets a la mere Janille,
+qui a la memoire et la precision d'un almanach, de me contredire et de
+m'interrompre. Quant a vous, petit drole, dit-il en s'adressant a son page
+en blouse et en sabots, tachez de ne pas me plonger ainsi dans le blanc des
+yeux quand je vous parle. Votre regard fixe me donne le vertige, et votre
+bouche ouverte me fait l'effet d'un puits ou je vais tomber. Eh bien,
+qu'est-ce? vous riez? Apprenez qu'un garnement de votre age ne doit pas se
+permettre de rire devant son maitre. Mettez-vous dermoi et tenez-vous aussi
+decemment que _monsieur_."
+
+En disant cela, il designait son chien, et il avait l'air si serieux et la
+voix si haute en plaisantant de la sorte; que le voyageur se demanda s'il
+n'etait point sujet a des fantaisies de domination seigneuriale tout a fait
+disparates avec sa bonhomie ordinaire. Mais il lui suffit de regarder la
+figure de l'enfant pour se convaincre que ce n'etait qu'un jeu dont
+celui-ci avait l'habitude, car il se placa gaiement a cote du chien et se
+mit a jouer avec lui sans aucun sentiment d'humeur ou de honte.
+
+Cependant, comme les manieres de M. Antoine avaient une originalite qui ne
+se comprenait pas bien du premier coup, le voyageur crut qu'il commencait,
+a force de boire, a battre la campagne, et il resolut de ne pas attacher la
+moindre importance a ce qu'il allait dire. Mais il etait bien rare que le
+chatelain perdit la tete, meme apres qu'il avait perdu les jambes, et il
+n'etait retombe dans son passe-temps favori de goguenarder en jouant ceux
+qui l'entouraient, que pour detourner l'impression penible que ce debat
+venait de faire naitre entre ses convives.
+
+"Monsieur," dit-il en s'adressant a son hote ...
+
+Mais aussitot il fut interrompu par son chien qui, ayant aussi l'habitude
+de la plaisanterie, s'attribua l'interpellation, et vint lui pousser le
+coude en gambadant aussi agreablement que son age pouvait le lui permettre.
+
+"Eh bien, _monsieur_! reprit-il en lui faisant de gros yeux, qu'est-ce a
+dire? Depuis quand etes-vous aussi mal eleve qu'une personne naturelle?
+Allez bien vite vous rendormir, et qu'il ne vous arrive plus de me faire
+repandre du vin sur la nappe, ou vous aurez affaire a dame Janille.--Vous
+saurez donc, jeune homme, poursuivit M. Antoine, que l'an dernier, par un
+beau jour de printemps ...
+
+--Pardon, Monsieur, dit Janille, nous n'etions encore qu'au 19 mars, donc
+c'etait l'hiver.
+
+--C'etait bien la peine de chicaner pour deux jours de difference! Ce qu'il
+y a de certain, c'est qu'il faisait un temps magnifique, une chaleur comme
+au mois de juin, et meme de la secheresse.
+
+--C'est la vraie verite, s'ecria le groom rustique: a preuve que je ne
+pouvais plus faire boire le _chevau_ de monsieur a la petite fontaine.
+
+--Cela ne fait rien a l'affaire, reprit M. Antoine en frappant du pied;
+petit, retenez votre langue. Vous parlerez quand vous serez appele en
+temoignage; vous pouvez ouvrir vos oreilles, afin de vous former l'esprit
+et le coeur, s'il y a lieu.--Je disais donc que, par un beau temps, je
+revenais d'une foire, et j'allais tranquillement a pied, lorsque je
+rencontrai un grand homme, beau de visage, quoiqu'il ne soit guere plus
+jeune que moi, et que ses yeux noirs, sa figure pale et meme jaune lui
+donnent l'air un peu dur et farouche. Il etait en cabriolet et descendait
+une pente rapide, herissee de pierres sur champ, comme les arrangeaient nos
+peres, et cet homme pressait le pas de son cheval, sans paraitre se douter
+du danger. Je ne pus me defendre de l'avertir. "Monsieur, lui dis-je, de
+memoire d'homme, jamais voiture a quatre, a trois ou a deux roues, n'a
+descendu ce chemin. Je crois l'entreprise sinon impossible, du moins de
+nature a vous casser le cou, et si vous voulez prendre un chemin plus long,
+mais plus sur, je vais vous l'indiquer.
+
+"--Grand merci, me repondit-il d'un air tant soit peu rogue; ce chemin me
+parait suffisamment, praticable, et je vous reponds que mon cheval s'en
+tirera.
+
+"--Cela vous regarde, repris-je, et ce que j'en ai fait n'etait que par
+pure humanite.
+
+"--Je vous en remercie Monsieur, et puisque vous etes si obligeant, je veux
+m'acquitter envers vous. Vous etes a pied, vous suivez la meme route que
+moi; si vous voulez monter dans ma voiture, vous arriverez plus vite au bas
+du vallon, et j'aurai l'agrement de votre compagnie."
+
+--Tout cela est exact, dit Janille; c'est absolument comme ca que vous nous
+l'avez raconte le soir meme, a telle enseigne que vous nous avez dit que ce
+monsieur avait une grande redingote bleue.
+
+--Faites excuse, mam'selle Janille, dit l'enfant, monsieur a dit noir.
+
+--Bleue, vous dis-je, monsieur l'avise!
+
+--Non, mere Janille, noire.
+
+--Bleue, j'en reponds!
+
+--Noire, j'en pourrais jurer.
+
+--Allons, flanquez-moi la paix, elle etait verte! s'ecria M. Antoine. Mere
+Janille, ne m'interrompez pas davantage; et toi, mauvais garnement, va-t'en
+voir a la cuisine si j'y suis, ou mets ta langue dans ta poche: choisis.
+
+--Monsieur, j'aime mieux ecouter, je ne dirai plus rien.
+
+--Or donc, reprit le chatelain, je restai un petit moment partage entre la
+crainte de me rompre les os en acceptant, et celle de passer pour poltron
+en refusant. Apres tout, me dis-je, ce quidam n'a point l'air d'un fou, et
+il ne parait avoir aucune raison d'exposer sa vie. Il a sans doute un
+merveilleux cheval et une excellente _brouette_. Je m'installai a ses
+cotes, et nous commencames a descendre au grand trot ce precipice, sans que
+le cheval fit un seul faux pas, et sans que le maitre perdit un instant sa
+resolution et son sang-froid. Il me parlait de choses et d'autres, me
+faisait beaucoup de questions sur le pays; et j'avoue que je repondais un
+peu a tort et a travers, car je n'etais pas absolument rassure. "C'est
+bien, lui dis-je quand nous fumes arrives sans accident au bord de la
+Gargilesse; nous avons descendu le casse-cou, mais nous ne traverserons
+pas l'eau ici; elle est aussi basse que possible, mais encore n'est-elle
+pas gueable en cet endroit: il faut remonter un peu sur la gauche.
+
+"--Vous appelez cela de l'eau? dit-il en haussant les epaules; quant a moi,
+je n'y vois que des pierres et des joncs. Allons donc! se detourner pour un
+ruisseau a sec!
+
+"--Comme vous voudrez," lui dis-je un peu mortifie. Son audace meprisante
+me taquinait; je savais qu'il allait donner tout droit dans un gouffre, et
+pourtant, comme je ne suis pas d'un naturel pusillanime, et qu'il me
+repugnait d'etre traite comme tel, je refusai l'offre qu'il fit de me
+laisser descendre. J'aurais voulu, pour le punir, qu'il eut enfin
+l'occasion d'avoir une belle peur, eusse-je du boire un coup dans la
+riviere, quoique je n'aime pas l'eau.
+
+"Je n'eus ni cette satisfaction, ni cette mortification: le cabriolet ne
+chavira point. Au beau milieu de la riviere, qui s'est creuse un lit en
+biseau dans cet endroit-la, le cheval en eut jusqu'aux nasaux; la voiture
+fut soulevee par le courant. Le monsieur a redingote verte (car elle etait
+verte, Janille), fouetta la bete; la bete perdit pied, deriva, nagea, et,
+comme par miracle, nous fit bondir sur la rive, sans autre mal qu'un bain
+de pieds moins que tiede. Je n'avais pas perdu la tete, je sais nager tout
+comme un autre, mais mon compagnon m'avoua ensuite qu'il n'en savait pas
+plus long a cet egard qu'une poutre; et pourtant il n'avait ni bronche, ni
+jure, ni change de couleur. Voila, pense-je, un solide compere, et son
+aplomb ne me deplait pas, bien que sa tranquillite ait quelque chose de
+meprisant comme le rire du diable.
+
+"--Si vous allez a Gargilesse, j'y passe aussi, lui dis-je, et nous pouvons
+continuer de faire route ensemble.
+
+"--Soit, reprit-il. Qu'est-ce que Gargilesse?
+
+"--Vous n'y allez donc pas?
+
+"--Je ne vais nulle part aujourd'hui, dit-il, et je suis pret a aller
+partout."
+
+"Je ne suis pas superstitieux, Monsieur, et pourtant les histoires de ma
+nourrice me revinrent a l'esprit je ne sais comment, et j'eus un instant de
+sotte mefiance, comme si je m'etais trouve en cabriolet cote a cote avec
+Satan. Je regardais de travers cet etrange personnage qui, n'ayant aucun
+but, s'en allait ainsi a travers monts et rivieres pour le seul plaisir de
+s'exposer ou de m'exposer avec lui, moi, nigaud, qui m'etais laisse
+persuader de monter dans sa brouette infernale.
+
+"Voyant que je ne disais mot, il crut devoir me rassurer.
+
+"--Ma maniere de courir le pays vous etonne, me dit-il, sachez donc que j'y
+viens avec le dessein de tenter un etablissement dans le lieu qui me
+paraitra le plus convenable. J'ai des fonds a placer, que ce soit pour moi
+ou pour d'autres, peu vous importe sans doute; mais enfin vous pouvez
+m'aider par vos indications a atteindre mon but.
+
+"--Fort bien, lui dis-je, tout a fait rassure en voyant qu'il parlait
+raisonnablement; mais, pour vous donner des conseils, il me faudrait savoir
+d'abord quelle espece d'etablissement vous pretendez faire.
+
+"--Il suffira, dit-il, eludant ma question, que vous repondiez a tout ce
+que je vous demanderai. Par exemple, quelle est, au maximum, la force de
+ce petit cours d'eau que nous venons de traverser, depuis ce meme endroit
+jusqu'a son debouche dans la Creuse?
+
+"--Elle est fort irreguliere; vous venez de la voir au minimum; mais ses
+crues sont frequentes et terribles; et si vous voulez voir le moulin
+principal, ancienne propriete de la communaute religieuse de Gargilesse,
+vous vous convaincrez des ravages de ce torrent, des continuelles avaries
+qu'eprouve cette pauvre vieille usine, et de la folie qu'il y aurait a
+faire la de grandes depenses.
+
+"--Mais avec de grandes depenses, Monsieur, on enchaine les forces
+dereglees de la nature! Ou la pauvre usine rustique succombe, l'usine
+solide et puissante triomphe!
+
+"--C'est vrai, repris-je; dans toute riviere, les gros poissons mangent les
+petits."
+
+"Il ne releva point cette reflexion et continua a me promener et
+m'interroger. Moi, complaisant par devoir et un peu flaneur par nature, je
+le conduisis de tous cotes. Nous entrames dans plusieurs moulins, il causa
+avec les meuniers, examina toutes choses avec attention, et revint a
+Gargilesse, ou il s'entretint avec le maire et les principaux de l'endroit,
+avec lesquels il desira que je le misse tout de suite en relations. Il
+accepta le repas que lui offrit le cure, se laissa choyer sans facon et
+faisant entendre qu'il etait en position de rendre encore plus de services
+aux gens qu'il n'en recevrait d'eux. Il parlait peu, et ecoutait beaucoup
+et s'enquerait de tout, meme des choses qui paraissaient fort etrangeres
+aux affaires: par exemple, si les gens du pays etaient devots sinceres ou
+seulement superstitieux; si les bourgeois aimaient leurs aises ou s'ils les
+sacrifiaient a l'economie; si l'opinion etait liberale ou democratique; de
+quelles gens le conseil general du departement etait compose; que sais-je?
+Quand la nuit vint, il prit un guide pour aller coucher au Pin, et je ne le
+revis plus que trois jours apres. Il passa devant Chateaubrun et s'arreta a
+ma porte, pour me remercier, disait-il, de l'obligeance que je lui avais
+montree; mais, dans le fait, je crois, pour me faire encore des
+questions.--Je reviendrai dans un mois, me dit-il en prenant conge de moi,
+et je crois que je me deciderai pour Gargilesse. C'est un centre, le lieu
+me plait, et j'ai dans l'idee que votre petit ruisseau, que vous faites si
+mechant, ne sera pas bien difficile a reduire. J'aurai moins de depenses
+pour le gouverner que je n'en aurais sur la Creuse; et, d'ailleurs,
+l'espece de petit danger que nous avons couru en le traversant et que nous
+avons surmonte me fait croire que ma destinee est de vaincre en ce lieu.
+
+"La-dessus cet homme me quitta. C'etait M. Cardonnet.
+
+"Moins de trois semaines apres, il revint avec un mecanicien anglais et
+plusieurs ouvriers de la meme partie; et, depuis ce temps, il n'a cesse de
+remuer de la terre, du fer et de la pierre a Gargilesse. Acharne a son
+oeuvre, il est leve avant le jour, et couche le dernier. Tel temps qu'il
+fasse il est dans la vase jusqu'aux genoux, ne perdant pas de l'oeil un
+mouvement de ses ouvriers, sachant le pourquoi et le comment de toutes
+choses, et menant de front la construction d'une vaste usine, d'une maison
+d'habitation avec jardin et dependances, de batiments d'exploitation, de
+hangars, de digues, ponts et chaussees, enfin un etablissement magnifique.
+Durant son absence, les gens d'affaires avaient traite pour lui de
+l'acquisition du local, sans qu'il parut s'en meler. Il a achete cher;
+aussi a-t-on cru tout d'abord qu'il n'entendait rien aux affaires et qu'il
+venait _se couler_ ici. On s'est moque de lui encore plus, quand il a
+augmente le prix de la journee des ouvriers; et quand, pour amener le
+conseil municipal a lui laisser diriger comme il l'entendrait le cours de
+la riviere, il s'est engage a faire une route qui lui a coute enormement;
+on a dit: cet homme est fou; l'ardeur de ses projets le ruinera. Mais, en
+definitive, je le crois aussi sage qu'un autre, et je gage qu'il reussira a
+bien placer sa demeure et son argent. La riviere l'a beaucoup contrarie
+l'automne dernier, mais, par fortune, elle a ete fort tranquille ce
+printemps, et il aura le temps d'achever ses travaux avant le retour des
+pluies, si nous n'avons pas d'orages extraordinaires durant le cours de
+l'ete. Il fait les choses en grand et y met plus d'argent qu'il n'est
+besoin, c'est la verite; mais s'il a la passion d'achever vite ce qu'il a
+une fois entrepris, et qu'il ait le moyen et la volonte de payer cher la
+sueur du pauvre travailleur, ou est le mal. Il me semble que c'est un grand
+bien, au contraire, et qu'au lieu de taxer cet homme de cerveau brule,
+comme font les uns, et de speculateur sournois, comme font les autres, on
+devrait le remercier d'avoir apporte a notre pays les bienfaits de
+l'activite industrielle. J'ai dit! que la partie adverse s'explique a son
+tour."
+
+
+
+
+IV.
+
+LA VISION.
+
+
+Avant que le paysan, qui continuait a ronger son pain d'un air soucieux, se
+fut prepare a repondre, le jeune homme dit avec effusion a M. Antoine qu'il
+le remerciait de son recit et de la loyaute de son interpretation. Sans
+avouer qu'il tenait de pres ou de loin a M. Cardonnet, il se montra touche
+de la maniere dont le comte de Chateaubrun jugeait son caractere, et il
+ajouta:
+
+"Oui, Monsieur, je crois qu'en cherchant le bon cote des choses on est plus
+souvent dans le vrai qu'en faisant le contraire. Un speculateur effrene
+montrerait de la parcimonie dans les details de son entreprise, et c'est
+alors qu'on serait en droit de suspecter sa moralite. Mais quand on voit un
+homme actif et intelligent retribuer largement le travail ...
+
+--Un instant, s'il vous plait, interrompit le paysan; vous etes de braves
+gens et de bons coeurs, je veux le croire de ce jeune monsieur, comme j'en
+suis sur de votre part, monsieur Antoine. Mais, sans vous offenser, je vous
+dirai que vous n'y voyez pas plus loin que le bout de votre nez.
+Ecoutez-moi. Je suppose que j'ai beaucoup d'argent a placer, avec
+l'intention, non pas d'en tirer seulement un interet honnete et
+raisonnable, comme c'est permis a tout le monde, mais de doubler et de
+tripler mon capital en peu d'annees. Je ne serai pas si sot que de dire mon
+intention aux gens que je suis force de ruiner. Je commencerai donc par les
+amadouer, par me montrer genereux, et, pour oter les mefiances, par me
+faire passer, au besoin, pour prodigue et sans cervelle. Cela fait, je
+tiens mes dupes; j'ai sacrifie cent mille francs, je suppose, a ces petites
+amorces. Cent mille francs, c'est beaucoup dire pour le pays! et, pour moi,
+si j'ai plusieurs millions, ce n'est que le pot-de-vin de mon affaire. Tout
+le monde m'aime, bien que quelques-uns se moquent de ma simplicite; le plus
+grand nombre me plaint et m'estime. Personne ne se sauvegarde. Le temps
+marche vite, et mon cerveau encore plus; j'ai jete la nasse, tous les
+poissons y mordent. D'abord les petits, le fretin qui est avale sans qu'on
+s'en apercoive, ensuite les gros, jusqu'a ce que tout y passe!
+
+--Et que veux-tu dire avec toutes tes metaphores? dit M. Antoine en
+haussant les epaules. Si tu continues a parler par figures, je vais
+m'endormir. Allons, depeche, il se fait tard.
+
+--Ce que je dis est bien clair, reprit le paysan. Une fois que j'ai ruine
+toutes les petites industries qui me faisaient concurrence, je deviens un
+seigneur plus puissant que ne l'etaient vos peres avant la revolution,
+monsieur Antoine! Je gouverne au-dessus des lois, et, tandis que pour la
+moindre peccadille je fais coffrer un pauvre diable, je me permets tout ce
+qui me plait et m'accommode. Je prends le bien d'un chacun (filles et
+femmes par-dessus le marche, si c'est mon gout), je suis le maitre des
+affaires et des subsistances de tout un departement. Par mon talent, j'ai
+mis les denrees un peu au rabais; mais, quand tout est dans mes mains,
+j'eleve les prix a ma guise, et des que je peux le faire sans danger,
+j'accapare et j'affame. Et puis, c'est peu de chose que tuer la
+concurrence: je deviens bientot le maitre de l'argent qui est la clef de
+tout. Je fais la banque en dessous main, en petit et en grand; je rends
+tant de services, que je suis le creancier de tout le monde, et que tout le
+monde m'appartient. On s'apercoit qu'on ne m'aime plus, mais on voit qu'il
+faut me craindre, et les plus puissants eux-memes me menagent, tandis que
+les petits tremblent et soupirent autour de moi. Cependant, comme j'ai de
+l'esprit et de la science, je fais le grand de temps a autre. Je sauve
+quelques familles, je concours a quelque etablissement de charite. C'est
+une maniere de graisser la roue de ma fortune, qui n'en court que plus
+vite: car on en revient a m'aimer un peu. Je ne passe plus pour bon et
+niais, mais pour juste et grand. Depuis le prefet du departement jusqu'au
+cure du village, et depuis le cure jusqu'au mendiant, tout est dans le
+creux de ma main; mais tout le pays souffre et nul n'en voit la cause.
+Aucune autre fortune que la mienne ne s'elevera, et toute petite condition
+sera amoindrie, parce que j'aurai tari toutes les sources d'aisance,
+j'aurai fait rencherir les denrees necessaires et baisser les denrees du
+superflu, au contraire de ce qui devrait etre. Le marchand s'en trouvera
+mal et le consommateur aussi. Moi, je m'en trouverai bien, puisque je
+serai, par ma richesse, la seule ressource des uns et des autres. Et l'on
+dira enfin: Que se passe-t-il donc? les petits fournisseurs sont a
+decouvert, et les petits acheteurs sont a sec. Nous avons plus de jolies
+maisons et plus de beaux habits sous les yeux que par le passe, et tout
+cela coute, dit-on, moins cher; mais nous n'avons plus le sou dans la
+poche. On nous a donne une fievre de paraitre, et les dettes nous rongent.
+Ce n'est pas pourtant M. Cardonnet qui a voulu tout cela, car il fait du
+bien, et, sans lui, nous serions tous perdus. Depechons-nous de servir M.
+Cardonnet: qu'il soit maire, qu'il soit prefet, qu'il soit depute,
+ministre, roi, si c'est possible, et le pays est sauve!
+
+"Voila, Messieurs, comme je me ferais porter sur le dos des autres si
+j'etais M. Cardonnet, et comment je suis sur que M. Cardonnet compte faire.
+A present, dites que j'ai tort de le voir d'un mauvais oeil, que je suis
+un prophete de malheur, et qu'il n'arrivera rien de ce que j'annonce. Dieu
+vous fasse dire vrai! mais, moi, je sens la grele venir de loin; et il n'y
+a qu'un espoir qui me soutienne: c'est que la riviere sera moins sotte que
+les gens, qu'elle ne se laissera pas brider par les belles mecaniques qu'on
+lui passe aux dents, et qu'un de ces matins, elle donnera aux usines de M.
+Cardonnet un coup de reins qui le degoutera de jouer avec elle; et
+s'engagera a aller porter ailleurs ses capitaux et leur consequence.
+Maintenant, j'ai dit, moi aussi. Si j'ai porte un jugement temeraire, que
+Dieu qui m'a entendu me pardonne!"
+
+Le paysan avait parle avec une grande animation. Le feu de la penetration
+jaillissait de ses yeux clairs, et un sourire d'indignation douloureuse
+errait sur ses levres mobiles. Le voyageur examinait cette figure
+accentuee, assombrie par une epaisse barbe grisonnante, fletrie par la
+fatigue, les injures de l'air, peut-etre aussi par le chagrin, et, malgre
+la souffrance que lui faisait eprouver son langage, il ne pouvait se
+defendre de le trouver beau, et d'admirer, dans sa facilite a exprimer
+rudement ses pensees, une sorte d'eloquence naturelle empreinte de
+franchise et d'amour de la justice: car si ses paroles, dont nous n'avons
+pas rendu toute la rusticite, etaient simples et parfois vulgaires, son
+geste etait energique, et l'accent de sa voix commandait l'attention. Une
+profonde tristesse s'etait emparee des auditeurs, tandis qu'il esquissait
+sans art et sans menagement la peinture du riche perseverant et insensible.
+Le vin n'avait fait aucun effet sur lui, et chaque fois qu'il levait les
+yeux sur le jeune homme, il semblait plonger dans son sein et lui adresser
+un severe interrogatoire. M. Antoine, un peu affaisse sous le poids du
+breuvage, n'avait pourtant rien perdu de son discours, et, subissant, comme
+de coutume, l'ascendant de cette ame plus ferme que la sienne, il laissait
+echapper, de temps en temps, un profond soupir.
+
+Quand le paysan se tut:
+
+"Que Dieu, te pardonne, en effet, si tu juges mal, ami, dit-il en elevant
+son verre comme une offrande a la Divinite; et si tu devines juste, que la
+Providence veuille detourner un tel fleau de la tete des pauvres et des
+faibles!
+
+--Monsieur de Chateaubrun, ecoutez-moi, et vous aussi, mon ami, s'ecria le
+jeune homme, en prenant de chaque main, les mains de ses hotes: Dieu, qui
+entend toutes les paroles des hommes et qui lit leurs sentiments au fond de
+leurs coeurs, sait que ces maux ne sont pas a craindre, et que vos
+apprehensions ne sont que des chimeres. Je connais l'homme dont vous
+parlez, je le connais beaucoup; et quoique sa figure soit froide, son
+caractere obstine, son intelligence active et puissante, je vous reponds de
+la loyaute de ses intentions et du noble emploi qu'il saura faire de sa
+fortune. Il y a quelque chose d'effrayant, j'en conviens, dans la fermete
+de sa volonte, et je ne m'etonne pas que son air inflexible vous ait donne
+une sorte de vertige, comme si un etre surnaturel etait apparu au milieu de
+vos campagnes paisibles; mais cette force d'ame est basee sur des principes
+religieux et moraux qui font de lui, sinon le plus doux et le plus affable
+des hommes, du moins le plus strictement juste et le plus royalement
+genereux.
+
+--Eh bien, tant mieux, nom d'une bombe! repondit le chatelain en choquant
+son verre contre celui du paysan. Je bois a sa sante et je suis heureux
+d'avoir a estimer un homme, quand j'etais sur le point de le maudire.
+Allons, toi, ne fais pas l'entete, et crois ce brave jeune homme qui parle
+comme un livre et qui en sait plus long que toi et moi. Puisqu'il te dit
+qu'il connait Cardonnet! qu'il le connait beaucoup, la! que veux-tu de
+mieux? Il nous repond de lui. Donc, nous pouvons etre tranquilles.
+
+"Sur ce, mes amis, allons nous coucher, ajouta le chatelain, enchante
+d'accepter, pour un homme qu'il connaissait peu, la caution d'un homme
+qu'il ne connaissait pas du tout, et dont il ne savait pas seulement le
+nom; voila onze heures qui sonnent, et c'est une heure indue.
+
+--Je vais prendre conge de vous, dit le voyageur, et me retirer, en vous
+demandant la permission de venir bientot vous remercier de vos bontes.
+
+--Vous ne partirez pas ce soir, s'ecria M. Antoine, c'est impossible, il
+pleut a verse, les chemins sont _perdus_, et on n'y voit pas a ses pieds.
+Si vous vous obstinez a partir, je veux ne jamais vous revoir."
+
+Il insista si bien, et l'orage etait tellement dechaine en effet, que force
+fut au jeune homme d'accepter l'hospitalite.
+
+Sylvain Charasson, c'etait le nom du page de Chateaubrun, apporta une
+lanterne, et M. Antoine, prenant le bras du voyageur, le guida, a travers
+les decombres de son manoir, a la recherche d'une chambre.
+
+Le pavillon carre etait occupe a tous les etages par la famille de
+Chateaubrun; mais, outre ce petit corps de logis reste debout et
+fraichement restaure, il y avait, de l'autre cote du preau, une immense
+tour, la plus ancienne, la plus haute, la plus epaisse, la plus impossible
+a detruire qui fut dans tout le domaine, les salles superposees qui la
+remplissaient etant voutees en pierres encore plus solidement que le
+pavillon carre. La bande noire, qui, plusieurs annees auparavant, avait
+achete ce chateau pour le demolir, et qui en avait emporte tout le bois et
+tout le fer, jusqu'au moindre gond de porte, n'avait pas eu besoin
+d'effondrer l'interieur des premiers etages, et M. Antoine en avait fait
+nettoyer et clore un, pour les rares occasions on il pouvait exercer
+l'hospitalite. C'avait ete pour le bonhomme une grande magnificence que de
+faire placer des portes et des fenetres, un lit et quelques chaises dans
+cet appartement qui n'etait pas necessaire aux besoins de sa famille. Il
+avait fait joyeusement cet effort en disant a Janille: "Ce n'est pas tout
+d'etre bien, il faut songer a pouvoir heberger honnetement son prochain."
+Et pourtant, lorsque le jeune homme entra dans cet affreux donjon feodal,
+et qu'il se trouva comme etouffe dans une geole, son coeur se serra, et il
+eut volontiers suivi le paysan, qui allait, par gout et par habitude,
+dormir sur la litiere fraiche avec Sylvain Charasson. Mais M. Antoine etait
+si fier et si content de pouvoir faire les honneurs d'une _chambre d'amis_,
+en depit de sa detresse, que le jeune hote crut devoir accepter pour gite
+une des sinistres prisons du moyen age.
+
+Il y avait pourtant bon feu dans la vaste cheminee, et le lit, compose d'un
+gros plumetis pose sur un enorme sommier de balle d'avoine, n'etait
+nullement a dedaigner. Tout etait pauvre et propre. Le jeune garcon eut
+bientot chasse les tristes pensees qui assiegent tout voyageur abrite dans
+un lieu semblable, et, malgre les roulements de la foudre, le cri des
+oiseaux de nuit, le bruit du vent et de la pluie qui ebranlaient ses
+fenetres, tandis que les rats livraient de plus furieux assauts au bois de
+sa porte, il ne tarda pas a s'endormir profondement.
+
+Pourtant son sommeil fut agite de reves bizarres, et meme il eut une sorte
+de cauchemar aux approches du jour, comme s'il etait impossible de passer
+la nuit dans un lieu souille des crimes mysterieux de la feodalite, sans y
+etre en proie a des visions penibles. Il lui sembla voir entrer M.
+Cardonnet, et, comme il s'efforcait de sauter a bas de son lit, pour courir
+a sa rencontre, le fantome lui fit un signe imperieux pour qu'il eut a ne
+pas bouger; puis venant a lui d'un air impassible, il lui monta sur la
+poitrine sans repondre un seul mot a ses plaintes, et sans temoigner par
+aucune expression de son visage de pierre qu'il fut sensible a l'agonie
+qu'il lui faisait endurer.
+
+Accable sous ce poids formidable, le dormeur s'agita en vain pendant un
+espace de temps qui lui parut un siecle, et il etait saisi du rale de
+l'agonie lorsqu'il parvint a se reveiller. Mais, bien que le jour commencat
+a poindre, et qu'il vit distinctement l'interieur de la tour, il demeura
+tellement sous l'impression de son reve; qu'il croyait encore voir la
+figure inflexible devant ses yeux, et sentir le poids d'un corps lourd
+comme une montagne d'airain sur la poitrine defaillante et brisee. Il se
+leva et fit plusieurs fois le tour de sa chambre avant de se remettre au
+lit: car, malgre son dessein de partir de bonne heure, il eprouvait un
+accablement invincible. Mais a peine ses yeux se furent-ils refermes que le
+spectre reprit sa resolution de l'etouffer, jusqu'a ce que, se sentant pres
+d'expirer, le jeune homme s'ecria d'une voix entrecoupee: Mon pere! o mon
+pere! que vous ai-je donc fait, et pourquoi avez-vous resolu d'etre le
+meurtrier de votre fils?
+
+Le son de sa propre voix le reveilla, et, se voyant de nouveau poursuivi
+par l'apparition, il courut ouvrir sa fenetre. Des que la fraicheur de
+l'air penetra dans cette piece basse, dont l'atmosphere avait quelque chose
+de lethargique, l'hallucination se dissipa, et il s'habilla en toute hate,
+afin de fuir un lieu ou il venait d'etre le jouet d'une si cruelle
+fantaisie. Mais malgre les efforts qu'il fit pour s'en distraire, il resta
+sous le poids d'une sorte d'anxiete douloureuse, et la _chambre d'amis_ de
+Chateaubrun lui parut plus sepulcrale que la veille. Le jour gris et sombre
+qui se levait lui permit enfin de voir par sa fenetre l'ensemble du
+chateau.
+
+Ce n'etait litteralement qu'un amas de ruines, vestiges encore grandioses
+d'une demeure seigneuriale, batie a diverses epoques. Le preau, rempli
+d'herbes touffues ou le peu de mouvement d'une famille reduite au strict
+necessaire avait trace seulement deux ou trois petits sentiers pour
+circuler de la grande tour a la petite, et du puits a a la porte
+principale, etait borde en face de lui de murailles ecroulees, ou l'on
+reconnaissait la base et l'emplacement de plusieurs constructions, et entre
+autres d'une chapelle elegante dont le fronton, orne d'une jolie rosace
+festonnee de lierre, etait encore debout. Au fond de la cour, dont un grand
+puits formait le centre, s'elevait la carcasse demantelee de ce qui avait
+ete le corps de logis principal, la veritable habitation des seigneurs de
+Chateaubrun depuis le temps de Francois Ier jusqu'a la revolution. Cet
+edifice, jadis somptueux, n'etait plus qu'un squelette sans forme, mis a
+jour de toutes parts, un pele-mele bizarre que l'ecroulement des
+compartiments interieurs faisait paraitre d'une elevation demesuree. Les
+tours qui avaient servi de cage aux elegantes spirales d'escaliers, les
+grandes salles peintes a fresque, les admirables chambranles de cheminee
+sculptes dans la pierre, rien n'avait ete respecte par le marteau du
+demolisseur, et quelques vestiges de cette splendeur, qu'on n'avait pu
+atteindre pour les detruire, quelques restes de frises richement ornees,
+quelques guirlandes de feuillages dues au ciseau des habiles artisans de la
+renaissance, jusqu'a des ecussons aux armes de France traversees par le
+baton de batardise, tout cela taille dans une belle pierre blanche que le
+temps n'avait encore pu ternir, offrait le triste spectacle d'une oeuvre
+d'art, sacrifiee sans remords a la brutale loi d'une brusque necessite.
+
+Quand le jeune Cardonnet reporta ses regards sur le petit pavillon habite
+desormais par le dernier rejeton d'une illustre et opulente famille, il se
+sentit penetre de compassion en songeant qu'il y avait la une jeune fille
+dont l'aieule avait eu des pages, des vassaux, des meutes, des chevaux de
+luxe, tandis que, desormais, cette heritiere d'une ruine effrayante a voir,
+allait peut-etre, comme la princesse Nausicaa, laver elle-meme son linge a
+la fontaine.
+
+Au moment ou il faisait cette reflexion, il vit, au dernier etage de la
+tour carree, une petite fenetre ronde s'ouvrir doucement, et une tete de
+femme, portee par le plus beau cou qui se puisse imaginer, se pencher comme
+pour parler a quelqu'un dans le preau. Emile Cardonnet, quoiqu'il appartint
+a une generation de myopes, avait la vue excellente, et la distance n'etait
+pas assez grande pour ne pas lui permettre de distinguer les traits de
+cette gracieuse tete blonde, dont le vent faisait voltiger la chevelure un
+peu en desordre. Elle lui parut ce qu'elle etait en effet, une tete d'ange,
+paree de toute la fraicheur de la jeunesse, douce et noble en meme temps.
+Le son de la voix qui se fit entendre etait plein de charmes, et la
+prononciation avait une distinction remarquable.
+
+--Jean, disait-elle, il a donc plu toute la nuit? Voyez comme la cour est
+remplie d'eau? De ma fenetre je vois tous les pres comme des etangs.
+
+--C'est un deluge, ma chere enfant, repondit d'en bas le paysan, qui
+paraissait l'ami intime de la famille, une vraie trombe d'eau! je ne sais
+pas si le gros de la nuee a creve ici ou ailleurs, mais jamais je n'ai vu
+la fontaine si remplie.
+
+--Les chemins doivent etre abimes, Jean, et vous ferez bien de rester ici.
+Mon pere est-il eveille?
+
+--Pas encore, ma Gilberte, mais la mere Janille est deja sur pied.
+
+--Voulez-vous la prier de monter aupres de moi, mon vieux Jean? J'ai
+quelque chose a lui demander.
+
+--J'y cours.
+
+La fenetre se referma sans que la jeune fille eut paru remarquer que celle
+du voyageur etait ouverte, et qu'il etait la, occupe a la contempler.
+
+Un instant apres, il etait dans la cour, ou la pluie avait, en effet,
+creuse de petits torrents a la place des sentiers, et il trouva dans
+l'ecurie Sylvain Charasson, qui, tout en pansant son cheval et celui de M.
+Antoine, se livrait a des commentaires sur les effets d'une si mauvaise
+nuit, avec le paysan dont Emile Cardonnet savait enfin le prenom. Cet homme
+lui avait cause la veille une sorte d'inquietude indefinissable, comme s'il
+eut porte en lui quelque chose de mysterieux et de fatal. Il avait remarque
+que M. Antoine ne l'avait pas nomme une seule fois, et que, lorsque Janille
+avait ete a diverses reprises au moment de le faire, il l'avait avertie du
+regard afin qu'elle eut a s'observer. On l'appelait _ami, camarade, vieux,
+toi_, et il semblait que son nom fut un secret qu'on ne voulait pas trahir.
+Quel etait donc cet homme qui avait l'exterieur et le langage d'un paysan,
+et qui, cependant, portait si loin ses sombres previsions, et si haut sa
+terrible critique?
+
+Emile s'efforca de lier conversation avec lui, mais ce fut inutile; il
+avait pris des manieres plus reservees encore que la veille, et, lorsqu'il
+l'interrogea sur les ravages de la tempete, il se contenta de repondre:
+
+"Je vous conseille de ne pas perdre de temps pour vous en aller a
+Gargilesse, si vous voulez encore trouver des ponts pour passer l'eau, car,
+avant qu'il soit deux heures, il y aura par la une _dribe_ de tous les
+diables.
+
+--Qu'entendez-vous par la? je ne comprends pas ce mot.
+
+--Vous ne savez pas ce que c'est qu'une _dribe_? Eh bien, vous le verrez
+aujourd'hui, et vous ne l'oublierez jamais. Bonjour, Monsieur, partez
+vite, car il y aura du malheur tantot chez votre ami Cardonnet."
+
+Et il s'eloigna sans vouloir ajouter un mot de plus.
+
+Saisi d'un vague effroi, Emile se hata de seller lui-meme son cheval, et,
+jetant une piece d'argent a Charasson:
+
+"Mon enfant, lui dit-il, tu diras a ton maitre que je pars sans lui faire
+mes adieux, mais que je reviendrai bientot le remercier de ses bontes pour
+moi."
+
+Il franchissait le portail, lorsque Janille accourut pour lui barrer le
+passage. Elle voulait reveiller M. Antoine; mademoiselle etait en train de
+s'habiller; le dejeuner serait pret dans un instant; les chemins etaient
+trop mouilles; la pluie allait recommencer. Le jeune homme se deroba, avec
+force remerciements, a ses prevenances, et lui fit aussi un cadeau qu'elle
+parut accepter avec grand plaisir. Mais il n'avait pas atteint le bas de la
+colline, qu'il entendit derriere lui le bruit d'un cheval dont les pieds
+larges et solides rasaient le pave en trottant. C'etait Sylvain Charasson,
+qui, monte a poil sur la jument de M. Antoine, et ne se servant pas d'autre
+bride que d'une corde en licou passee entre les dents de l'animal, le
+rejoignait a la hate. "Je vas vous conduire, Monsieur, lui cria-t-il en
+passant devant lui; mademoiselle Janille dit que vous _vous_ peririez, ne
+connaissant pas les chemins et c'est la vraie verite.
+
+--A la bonne heure, mais prends le plus court, repondit le jeune homme.
+
+--Soyez tranquille, reprit le page rustique," et, jouant des sabots, il mit
+au grand trot l'animal enselle, dont le gros ventre nourri de foin, sans
+aucun melange d'avoine, contrastait avec des flancs maigres et une encolure
+grele.
+
+
+
+
+V.
+
+LA DRIBE.
+
+
+Grace aux pentes ardues que dominait Chateaubrun, le jeune homme et son
+nouveau guide purent bientot gagner la plaine, sans etre retardes par aucun
+torrent considerable. Mais, en passant tres vite aupres d'une petite mare
+pleine jusqu'aux bords, l'enfant dit en jetant de cote un regard de
+surprise: "La _Font-Margot_ toute pleine! Ca veut dire grand degat dans le
+pays creux. Nous _peinerons_ a passer la riviere. Depechons-nous,
+Monsieur!". Et il fit prendre le galop a sa monture, qui, malgre sa
+mauvaise construction et ses pieds larges et plats, garnis d'une frange de
+longs poils trainant jusqu'a terre, se dirigeait a travers les asperites de
+ce terrain avec une adresse et une securite remarquables.
+
+Les vastes plaines de cette region forment de grands plateaux coupes de
+ravins, qui font de leurs pentes brusques et profondes de veritables
+montagnes a descendre et a remonter. Apres une heure de marche environ, nos
+voyageurs se trouverent en face du vallon de la Gargilesse, et un site
+enchanteur se deploya devant eux. Le village de Gargilesse, bati en pain de
+sucre sur une eminence escarpee, et domine par sa jolie eglise et son
+ancien monastere, semblait surgir du fond des precipices, et, au fond du
+plus accentue de ces abimes, l'enfant montrant a Emile de vastes batiments
+tout neufs, et d'une belle apparence: "Tenez, Monsieur, dit-il, voila les
+batisses a M. Cardonnet."
+
+C'etait la premiere fois qu'Emile, etudiant en droit a Poitiers, et passant
+le temps de ses vacances a Paris, penetrait dans la contree ou son pere
+tentait depuis un an un etablissement d'importance. L'aspect de ce lieu lui
+sembla admirable, et il sut gre a ses parents d'avoir rencontre un site ou
+l'industrie pouvait trouver son compte sans bannir les influences de la
+poesie.
+
+Il y avait a marcher encore sur le plateau avant d'en atteindre le versant,
+et d'embrasser d'un seul coup d'oeil tous les details du paysage. A mesure
+qu'Emile approchait, il y decouvrait de nouvelles beautes, et le
+couvent-chateau de Gargilesse, plante fierement sur le roc au-dessus des
+usines Cardonnet, semblait etre la comme une decoration etablie a dessein
+de couronner l'ensemble. Les flancs du ravin, ou s'engouffrait rapidement
+la petite riviere, etaient tapisses d'une vegetation robuste, et le jeune
+homme qui, malgre lui, laissait un peu absorber son attention par les
+dehors de son nouvel heritage, remarqua avec satisfaction qu'au milieu de
+l'abatis necessaire pour l'etablir dans une partie aussi ombragee, on avait
+pourtant epargne de magnifiques vieux arbres, qui faisaient le plus bel
+ornement de l'habitation.
+
+Cette habitation, situee un peu en arriere de l'usine, etait commode,
+elegante, simple dans sa richesse, et des rideaux a la plupart des fenetres
+annoncaient qu'elle etait deja occupee. Elle etait entouree d'un beau
+jardin releve en terrasse le long du torrent, et l'on distinguait de loin
+les vives couleurs des plantes epanouies qui avaient ete substituees comme
+par enchantement aux souches de saules et aux flaques d'eau sablonneuses
+dont naguere ces rives etaient bordees. Le coeur du jeune homme battit bien
+haut, lorsqu'il vit une femme descendre le perron du moderne chateau, et
+marcher lentement au milieu de ses fleurs favorites, car c'etait sa mere.
+Il etendit les bras et agita sa casquette pour attirer son attention, mas
+sans succes. Madame Cardonnet etait absorbee par l'examen de ses travaux
+d'horticulture; elle n'attendait son fils que dans la soiree.
+
+Sur une plage plus decouverte, Emile vit les constructions savantes et
+compliquees de l'usine, et, au milieu d'un pele-mele de materiaux de toutes
+sortes, remuer une cinquantaine d'ouvriers affaires, les uns sciant des
+pierres de taille, les autres preparant le mortier, d'autres equarrissant
+les poutres, d'autres encore chargeant des charrettes trainees par
+d'enormes chevaux. Comme il fallait, de toute necessite, descendre au pas
+le chemin rapide, le petit Charasson put prendre la parole.
+
+"Voila une mauvaise descente, pas vrai, Monsieur? Tenez bien la guide a
+votre chevau! Ca serait bien de besoin que M. Cardonnet fit un chemin pour
+amener les gens de chez nous a son _invention_ (son usine). Voyez, les
+belles routes qu'il a faites des autres cotes! et les jolis ponts! tout en
+pierres, oui! Avant lui, on se mouillait les pattes en ete pour passer
+l'eau, et en hiver on n'y passait mie. C'est un homme que le pays devrait
+lui baiser la terre ou ce qu'il marche.
+
+--Vous n'etes donc pas comme votre ami Jean qui dit tant de mal de lui?
+
+--Oh! le Jean, le Jean! il ne faut pas faire grande attention a ce qu'il
+chante. C'est un homme qui a des _ennuis_, et qui voit tout en mal depuis
+quelque temps, quoiqu'il ne soit pas mechant homme, au contraire. Mais il
+n'y a que lui dans le pays qui dise comme ca; tout le monde est grandement
+porte pour M. Cardonnet. Il n'est pas chiche, celui-la. Il parle un peu
+dur, il echine un peu l'ouvrier, mais dame! il paye, faut voir! et quand on
+se creverait a la peine, si on est bien recompense, on doit etre content,
+pas vrai, Monsieur?"
+
+Le jeune homme etouffa un soupir. Il ne partageait pas absolument le
+systeme de compensations economiques de M. Sylvain Charasson, et il ne
+voyait pas bien clairement, quelque envie qu'il eut d'approuver son pere,
+que le salaire put remplacer la perte de la sante et de la vie.
+
+"Je m'etonne de ne pas le voir sur le dos de ses ouvriers, ajouta naivement
+et sans malice le page de Chateaubrun; car il n'a pas coutume de les
+laisser beaucoup souffler. Ah dame! c'est un homme qui s'entend a faire
+avancer l'ouvrage! Ce n'est pas comme la mere Janille de chez nous, qui
+braille toujours, et qui ne laisse rien faire aux autres. Lui n'a pas l'air
+de se remuer, mais on dirait qu'il fait l'ouvrage avec ses yeux. Quand un
+ouvrier cause; ou quitte sa pioche pour allumer sa pipe, ou fait tant
+seulement un petit bout de _dormille_ sur le midi par _le grand'chaud_:
+"C'est bien, qu'il dit sans se facher; tu n'es pas a ton aise ici pour
+fumer ou pour dormir, va-t'en chez-toi, tu seras mieux." Et c'est dit. Il
+ne l'employe pendant huit jours; et, a la seconde fois, c'est pour un mois,
+et a la troisieme, c'est fini a tout jamais."
+
+Emile soupira encore: il retrouvait dans ces details la rigoureuse severite
+de son pere; et il lui fallait se reporter vers le but presume de ses
+efforts pour en accepter les moyens.
+
+"Au! pardine, le voila bien, s'ecria l'enfant en designant du bras M.
+Cardonnet, dont la haute taille et les vetements sombres se dessinaient sur
+l'autre rive. Il regarde l'eau; peut-etre qu'il craint la dribe, quoiqu'il
+ait coutume de dire que c'est des betises.
+
+--La dribe, c'est donc la crue de l'eau? demanda Emile, qui commencait a
+comprendre le mot _deribe, derive_.
+
+--Oui, Monsieur, c'est comme une _trompe_ (une trombe), qui vient par les
+grands orages. Mais l'orage est passe, la dribe n'est pas venue; et je
+crois bien que le Jean aura mal prophetise. _Stapendant_, Monsieur, voyez
+comme les eaux sont basses! c'est presque a sec depuis hier et c'est
+mauvais signe. Passons-vite, ca peut venir d'une minute a l'autre ..."
+
+Ils redoublerent le pas et traverserent facilement a gue un premier bras du
+torrent. Mais a un effort que le cheval d'Emile avait fait pour gravir la
+marge un peu escarpee de la petite ile, il avait rompu ses sangles, et il
+lui fallut mettre pied a terre pour essayer de fixer sa selle. Ce n'etait
+pas facile, et dans sa precipitation a rejoindre ses parents, Emile s'y
+prit mal; le noeud qu'il venait de faire coula comme il mettait le pied
+dans l'etrier, et Charasson fut oblige de couper un bout de la corde qui
+lui servait de bride pour consolider cette petite reparation. Tout cela
+prit un certain temps, pendant lequel leur attention fut tout a fait
+detournee du fleau que Sylvain apprehendait. L'ilot etait couvert d'une
+epaisse saulee qui ne leur permettait pas de voir a dix pas autour d'eux.
+
+Tout a coup un mugissement semblable au roulement prolonge du tonnerre se
+fit entendre, arrivant de leur cote avec une rapidite extreme. Emile, se
+trompant sur la cause de ce bruit, regarda le ciel qui etait serein
+au-dessus de sa tete: mais l'enfant devint pale comme la mort: "La dribe!
+s'ecria-t-il, la dribe! sauvons nous, Monsieur!".
+
+Ils traverserent l'ile au galop; mais avant qu'ils fussent sortis de la
+saulee, des flots d'une eau jaunatre et couverte d'ecume, vinrent a leur
+rencontre, et leurs chevaux en avaient deja jusqu'au poitrail, lorsqu'ils
+se trouverent en face du torrent gonfle qui se repandait avec fureur sur
+les terrains environnants.
+
+Emile voulait tenter le passage; mais son guide s'attachant apres lui:
+"Non, Monsieur, non, s'ecria-t-il, il est trop tard. Voyez la force du
+torrent, et les poutres qu'il charrie! Il n'y a ni homme ni bete qui
+puisse s'en sauver. Laissons les _chevals_, Monsieur, laissons les
+_chevals_, peut-etre qu'ils auront l'esprit d'en sortir; mais c'est trop
+risquer pour des chretiens. Tenez, au diable! voila la passerelle emportee!
+Faites comme moi, Monsieur, faites comme moi, ou vous etes mort!"
+
+Et Charasson, qui avait deja de l'eau jusqu'aux epaules, se mit a grimper
+lestement sur un arbre. Emile voyant a la fureur du torrent qui grossissait
+d'un pied a chaque seconde, que le courage allait devenir folie, et
+songeant a sa mere, se decida a suivre l'exemple du petit paysan.
+
+"Pas celui-la, Monsieur, pas celui-la! cria l'enfant en lui voyant
+escalader un tremble. C'est trop faible, ca sera emporte comme une paille.
+Venez aupres de moi, pour l'amour du bon Dieu, attrapez-vous a mon arbre!"
+
+Emile reconnaissant la justesse des observations de Sylvain, qui, au milieu
+de son epouvante, ne perdait ni sa presence d'esprit, ni le bon desir de
+sauver son prochain, courut au vieux chene que l'enfant tenait embrasse, et
+parvint bientot a se placer non loin de lui sur une forte branche, a
+quelques pieds au-dessus de l'eau. Mais il leur fallut bientot ceder ce
+poste a l'element irrite qui montait toujours; et, montant de leur cote de
+branche en branche, ils reussirent a s'en preserver.
+
+Lorsque l'inondation eut atteint son dernier degre d'intensite, Emile etait
+place assez haut sur l'arbre qui lui servait de refuge pour voir ce qui se
+passait dans la vallee. Il se cachait le plus possible dans le feuillage
+pour n'etre pas reconnu de l'habitation, et faisait taire Sylvain qui
+voulait appeler au secours; car il craignait de mettre ses parents, et
+surtout sa mere, dans des transes mortelles, s'ils eussent ete avertis de
+sa presence et de sa situation. Il put apercevoir son pere qui, examinant
+toujours les effets de la _dribe_, se retirait lentement a mesure que
+l'eau montait dans son jardin et envahissait toute l'usine. Il semblait
+ceder a regret la place a ce fleau qu'il avait meprise et qu'il affectait
+de mepriser encore. Enfin, on le vit distinctement aux fenetres de sa
+maison avec madame Cardonnet, tandis que les ouvriers epars s'etaient
+enfuis sur la hauteur, abandonnant leurs vestes et les instruments de leur
+travail dans la vase. Quelques-uns, surpris par ce deluge aux premiers
+etages de l'usine, etaient montes a la hate sur les toits, et si les plus
+avises se rejouissaient interieurement de gagner a ce desastre la
+prolongation de leurs travaux lucratifs, la plupart s'abandonnaient a un
+sentiment naturel de consternation en voyant le resultat de leurs fatigues
+perdu ou compromis.
+
+Les pierres, les murs fraichement crepis, les solives recemment taillees,
+tout ce qui n'offrait pas une grande resistance flottait au hasard au
+milieu des tourbillons d'ecume; les ponts a peine termines s'ecroulaient
+separes des chaussees encore fraiches qui ne pouvaient plus les soutenir;
+le jardin etait a moitie envahi, et l'on voyait les vitrages de la serre,
+les caisses de fleurs et les brouettes de jardinier voguer rapidement et
+fuir a travers les arbres.
+
+Tout a coup on entendit de grands cris dans l'usine. Un enorme train de
+bois de construction avait ete pousse avec violence contre les oeuvres
+vives de la machine principale, et le batiment, violemment ebranle,
+semblait pret a s'engloutir. Il y avait au moins douze personnes, tant
+hommes que femmes et enfants, sur le faite. Tous criaient et pleuraient.
+Emile sentit une sueur froide le gagner. Indifferent aux perils qu'il
+courait lui-meme si le chene venait a etre deracine, il s'effrayait du
+destin de ces familles qu'il voyait s'agiter dans la detresse. Il fut au
+moment de se precipiter dans l'eau pour voler a leur secours; mais il
+entendit la voix puissante de son pere qui leur criait de son perron, a
+l'aide d'un porte-voix: "Ne bougez pas; le radeau s'acheve; il n'y a pas de
+danger ou vous etes." Tel etait l'ascendant du maitre, que l'on se tint
+tranquille, et qu'Emile le subit lui meme instinctivement.
+
+De l'autre cote de l'ile, c'etait bien un autre spectacle de desolation.
+Les villageois couraient apres leurs bestiaux, les femmes apres leurs
+enfants. Des cris percants porterent surtout l'inquietude d'Emile vers un
+point que la vegetation lui cachait; mais bientot il vit paraitre vers le
+rivage oppose un homme vigoureux qui emportait un enfant a la nage. Le
+courant etait moins fort de ce cote qu'en face de l'usine, et neanmoins le
+nageur luttait avec une peine incroyable, et plusieurs fois la vague le
+couvrit entierement.
+
+"J'irai a son aide, j'irai! s'ecria Emile emu jusqu'aux larmes, et pret
+encore une fois a s'elancer de l'arbre.
+
+--Non, Monsieur, non! cria Charasson en le retenant. Voyez, le voila qui
+sort du courant, il est sauve; il ne nage plus, il marche dans la vase.
+Pauvre homme, a-t-il eu de la peine! Mais l'enfant n'est pas mort, il
+pleure, il crie comme un petit loup-garou. Pauvre innocent, va! ne crie
+donc plus, te voila sauve! Et tiens, avisez donc, le diable me tortille si
+ce n'est pas le vieux Jean qui l'a tire de l'eau! Oui, Monsieur, oui, c'est
+le Jean! En voila un de courage! Ah! voyez a present comme le pere le
+remercie, comme la mere lui embrasse les jambes, et pourtant elles ne sont
+guere propres, ses pauvres jambes! Ah! Monsieur, le Jean est d'un grand
+coeur, et il n y en a pas un pareil dans le monde. S'il nous savait la, il
+viendrait nous en retirer, vrai! J'ai envie de l'appeler.
+
+--Gardez-vous-en bien. Nous sommes en surete, et lui s'exposerait encore.
+Oui, je vois que c'est un digne homme. Est-il le parent de cet enfant et de
+ces gens-la?
+
+--Non, Monsieur, non. C'est les Michaud, c'est des gens et un enfant qui
+ne lui sont de rien ni a moi non plus: mais quand il y a du malheur quelque
+part, on peut bien etre sur de voir arriver Jean, et la ou personne
+n'oserait se risquer il y court, lui, quand meme il n'y a rien de rien, pas
+meme un verre de vin a y gagner. Le bon Dieu sait bien pourtant qu'il ne
+fait pas bon dans ce pays-ci pour Jean, et que ce n'est guere sa place.
+
+--Court-il donc quelque autre danger a Gargilesse que celui de se noyer
+comme tout le monde?"
+
+Sylvain ne repondit pas, et parut se reprocher d'en avoir trop dit.
+
+"Voila l'eau qui baisse un peu, dit-il pour detourner l'attention d'Emile;
+dans une couple d'heures, nous pourrons peut-etre repasser par ou nous
+sommes venus; car du cote de M. Cardonnet, il y en a pour six heures au
+moins."
+
+Cette perspective n'etait pas tres riante; neanmoins Emile, qui ne voulait
+a aucun prix effrayer ses parents, s'y resigna de son mieux. Mais un
+accident nouveau le fit changer de resolution avant qu'une demi-heure se
+fut ecoulee. L'eau se retirait assez vite des points extremes qu'elle avait
+envahis; et de l'autre cote du lac qu'elle avait forme entre lui et la
+demeure de son pere, il vit passer deux chevaux, l'un entierement nu,
+l'autre selle et bride, que des ouvriers conduisaient vers l'habitation.
+
+"Nos betes, Monsieur, dit Sylvain Charasson; oui, Dieu me benisse, nos deux
+betes qui se sont sauvees! Ma pauvre jument, je la croyais bien dans la
+Creuse a cette heure! Ah! M. Antoine sera-t-il content, quand je lui
+ramenerai sa _Lanterne!_ Elle aura bien gagne son avoine, et peut-etre que
+Janille ne lui refusera pas un picotin. Et votre noire, Monsieur, vous
+voila pas fache de la voir sur terre? Il parait qu'elle sait nager itout?"
+
+Emile s'avisa rapidement de ce qui allait arriver. M. Cardonnet ne
+connaissait pas son cheval, a la verite, puisqu'il l'avait achete en route;
+mais on ouvrirait la valise, on ne tarderait pas a reconnaitre qu'elle lui
+appartenait, et la premiere pensee serait qu'il avait peri. Il se decida
+bien vite a se faire voir, et, apres beaucoup d'efforts pour elever sa voix
+au-dessus de celle du torrent, qui n'etait guere apaisee, il reussit a
+faire savoir aux personnes refugiees sur le toit de l'usine qu'il etait la,
+et qu'il etait urgent d'en informer M. et madame Cardonnet. La nouvelle
+passa de bouche en bouche par les divers points de refuge aussi vite qu'il
+put le desirer, et bientot il vit sa mere a la fenetre, agitant son
+mouchoir, et son pere monte en personne sur un radeau avec deux hommes
+vigoureux qui se hasardaient vers le courant avec resolution. Emile reussit
+a les en detourner, leur criant, non sans beaucoup de paroles perdues et
+maintes fois repetees, qu'il etait en surete, qu'il fallait attendre encore
+pour venir a lui, et que le plus presse etait de delivrer les ouvriers
+prisonniers dans l'usine. Tout se fit comme il le souhaitait, et quand il
+n'y eut plus a trembler pour personne, il descendit de l'arbre, se mit a
+l'eau jusqu'a la ceinture, et s'avanca a la rencontre du radeau, soulevant
+dans ses bras le petit Charasson et l'aidant a ne pas perdre pied. Trois
+heures apres le passage de la trombe, Emile et son guide etaient aupres
+d'un bon feu, madame Cardonnet couvrait son fils de caresses et de larmes,
+et le page de Chateaubrun, choye comme lui-meme, racontait avec emphase le
+peril qu'ils avaient surmonte.
+
+Emile adorait sa mere. C'etait encore la plus ardente affection de sa vie.
+Il ne l'avait pas vue depuis l'epoque des vacances, qu'ils avaient passees
+ensemble a Paris, loin de la contrainte assidue et sechement reprimandeuse
+de leur commun maitre, M. Cardonnet. Tous deux souffraient du joug qui
+pesait sur eux, et s'entendaient sur ce point sans jamais se l'etre avoue.
+Douce, aimante et faible, madame Cardonnet sentait que son fils avait dans
+l'esprit une bonne partie de l'energie et de la fermete de son epoux, avec
+un coeur genereux et sensible qui lui preparait de grands chagrins, lorsque
+ces deux caracteres fortement trempes viendraient a se heurter sur les
+points ou leurs sentiments differeraient. Aussi, avait-elle devore tous les
+chagrins de sa vie, attentive a n'en jamais rien reveler a ce fils, qui
+etait son unique bonheur et sa plus chere consolation. Sans etre bien
+penetree du droit que son mari avait de la froisser et de l'opprimer sans
+relache, elle avait toujours paru accepter sa situation comme une loi de la
+nature et un precepte religieux. L'obeissance passive, prechee ainsi
+d'exemple, etait donc devenue une habitude d'instinct chez le jeune Emile,
+et s'il en eut ete autrement, il y avait deja longtemps que le raisonnement
+l'eut conduit a s'y soustraire. Mais en voyant tout plier au moindre signe
+de la volonte paternelle, et sa mere la premiere, il n'avait pas encore
+songe que cela put et dut etre autrement. Cependant le poids de
+l'atmosphere despotique ou il avait vecu, l'avait, des son enfance, porte a
+une sorte de melancolie et de souffrance sans nom, dont il lui arrivait
+rarement de rechercher la cause. Il est dans la loi de nature que les
+enfants prennent le contre-pied des lecons qui les froissent; aussi Emile
+avait-il, de bonne heure, recu des faits exterieurs une impulsion tout
+opposee a celle que son pere eut voulu lui donner.
+
+Les consequences de cet antagonisme naturel et inevitable seront
+suffisamment developpees par les faits de cette histoire, sans qu'il soit
+necessaire de les expliquer ici.
+
+Apres avoir donne a sa mere le temps de se remettre un peu des emotions
+qu'elle avait eprouvees, Emile suivit son pere, qui l'appelait pour venir
+constater les effets du desastre. M. Cardonnet montrait un calme au-dessus
+de tous les revers, et quelque contrariete qu'il put eprouver, il n'en
+temoignait rien. Il passa en silence au milieu d'une haie de paysans qui
+etaient venus satisfaire leur curiosite et se donner le spectacle de son
+malheur, les uns avec indifference, quelques autres avec un interet
+sincere, la plupart avec cette satisfaction non avouee mais irresistible
+que le pauvre refoule prudemment, mais qu'il eprouve a coup sur, lorsqu'il
+voit la colere des elements frapper egalement sur le riche et sur lui. Tous
+ces villageois avaient perdu quelque chose a l'inondation, l'un une petite
+recolte de foin, l'autre un coin de potager, un troisieme une brebis,
+quelques poules ou un tas de fagots; pertes bien minces en realite, mais
+aussi graves peut-etre relativement que celles du riche industriel.
+Cependant, lorsqu'ils virent le desordre de cette belle propriete naguere
+florissante, ils ne purent se defendre d'un mouvement de consternation,
+comme si la richesse avait quelque chose de respectable en soi-meme, en
+depit de la jalousie qu'elle excite.
+
+M. Cardonnet n'attendit pas que l'eau fut completement retiree pour faire
+reprendre le travail. Il envoya courir dans les prairies environnantes a la
+recherche des materiaux emportes par le courant. Il arma ses hommes de
+pelles et de pioches pour deblayer la vase et les foins entraines qui
+obstruaient les abords de l'usine, et quand on put y penetrer, il y entra
+le premier, afin de n'avoir point a s'emouvoir en pure perte des
+exagerations inspirees aux temoins par la premiere surprise.
+
+
+
+
+VI.
+
+JEAN LE CHARPENTIER.
+
+
+"Prenez un crayon, Emile, dit l'industriel a son fils, qui le suivait dans
+la crainte de quelque danger pour sa personne; ne faites pas d'erreur dans
+les chiffres que je vais vous dicter ... Une ... deux ... trois roues
+brisees ici ... La cage emportee ... le grand moteur endommage ... trois
+mille ... cinq ... sept ou huit ... Prenons le maximum: c'est le plus sur
+en affaires ... Ecrivez huit mille francs ... La digue rompue?... c'est
+etrange!... Ecrivez quinze mille ... Il faudra la refaire tout entiere en
+ciment romain ... Voila un angle qui a flechi ... Ecrivez, Emile ... Emile,
+avez-vous ecrit?...?"
+
+Pendant une heure, M. Cardonnet fit ainsi la devis de ses pertes et de ses
+prochaines depenses; et quand son fils fut somme d'en dresser le total, il
+haussa les epaules d'impatience en voyant que, soit distraction soit defaut
+d'habitude, le jeune homme ne s'en acquittait pas aussi rapidement qu'il
+l'eut souhaite.
+
+"As-tu fait? dit-il au bout de deux ou trois minutes d'attente contenue.
+
+--Oui, mon pere ... cela monte a quatre-vingt mille francs environ.
+
+--Environ? reprit M. Cardonnet en froncant le sourcil. Qu'est-ce que ce
+mot-la?"
+
+Et fixant sur lui des yeux animes par une penetration railleuse:
+
+"Allons, dit-il, je vois que tu es un peu engourdi pour avoir perche sur un
+arbre. Moi, j'ai fait mon calcul de tete, et je suis fache d'avoir a te
+dire qu'il etait pret avant que tu eusses taille ton crayon. Il y a la pour
+quatre-vingt-un mille cinq cents francs de debourses a recommencer.
+
+--C'est beaucoup! dit Emile en s'efforcant de dissimuler son impatience
+sous un air serieux.
+
+--C'est plus de violence que je n'en aurais suppose a ce petit cours d'eau,
+reprit M. Cardonnet avec autant de calme que s'il eut fait l'expertise d'un
+dommage etranger a sa fortune ... mais ca ne sera pas long a reparer. Hola!
+du monde ici ... Voila un soliveau engage entre deux grandes roues, et
+qu'un reste d'eau fait ballotter ... Otez-moi cela bien vite, ou mes roues
+seront cassees."
+
+On s'empressa d'obeir, mais la besogne etait plus difficile qu'elle ne
+paraissait. Toute la force de la mecanique tendait a peser sur cet
+obstacle, qui la menacait de ne pas rompre le premier. Plusieurs hommes
+s'ecorcherent les mains en pure perte.
+
+"Prenez donc garde de vous blesser!" s'ecriait involontairement Emile,
+mettant lui-meme la main a l'oeuvre pour alleger leur peine.
+
+Mais M. Cardonnet criait de son cote:
+
+"Tirez! poussez! allons donc, vous avez des bras de filasse!"
+
+La sueur coulait de tous les fronts, et on n'avancait guere.
+
+"Otez-vous tous de la, cria tout a coup une voix qu'Emile reconnut
+aussitot, et laissez-moi faire ... je veux en venir a bout tout seul."
+
+Et Jean, arme d'un levier, degagea lestement une pierre a laquelle personne
+ne faisait attention. Puis, avec une dexterite merveilleuse, il donna un
+mouvement vigoureux au soliveau.
+
+"Doucement, mille diables! cria M. Cardonnet, vous allez tout briser.
+
+--Si je casse quelque chose je le payerai, repondit le paysan avec une
+brusquerie enjouee. Maintenant, ici deux bons enfants. Allons, ferme!...
+Courage, mon petit Pierre, c'est bien!... Encore un peu, mon vieux
+Guillaume!... Oh! les bons compagnons!... Bellement! bellement! que je
+retire mon pied, ou tu me l'ecraseras, fils du diable! Ca y
+est ... pousse ... n'aie pas peur ... je tiens!..."
+
+Et en moins de deux minutes, Jean, dont la presence et la voix semblaient
+electriser les autres ouvriers, degagea la machine du corps etranger qui la
+compromettait.
+
+"Suivez-moi, Jean, dit alors M. Cardonnet.
+
+--Pourquoi faire, Monsieur? repliqua le paysan. J'ai assez travaille comme
+cela pour aujourd'hui.
+
+--C'est pourquoi je veux que vous veniez boire un verre de mon meilleur
+vin. Venez, vous dis-je, j'ai a vous parler ... Mon fils, allez dire a
+votre mere qu'elle fasse servir du malaga sur ma table.
+
+--Votre fils? dit Jean en regardant Emile avec un peu d'emotion. Si c'est
+la votre fils, je vous suis, car il m'a l'air d'un bon garcon.
+
+--Oui, mon fils est un bon garcon, Jean, dit M. Cardonnet au paysan,
+lorsqu'il le vit accepter un verre plein de la main d'Emile. Et vous aussi,
+vous etes un bon garcon, et il est temps que vous le prouviez un peu mieux
+que vous ne faites depuis deux mois.
+
+--Monsieur, faites excuse, repondit Jean en regardant autour de lui d'un
+air de mefiance; mais je suis trop vieux pour aller a l'ecole, et je ne
+suis pas venu ici tout en sueur pour entendre de la morale froide comme du
+verglas. A votre sante, monsieur Cardonnet; en vous remerciant, vous, jeune
+homme, a qui j'ai fait de la peine hier soir. Vous ne m'en voulez pas?
+
+--Attendez un instant, dit M. Cardonnet: avant de retourner a vos trous de
+renard, emportez ce pour-boire.
+
+Et il lui tendit une piece d'or.
+
+"Gardez ca, gardez ca, dit Jean avec humeur, en repoussant la gratification
+par un mouvement du coude. Je ne suis pas interesse, vous devez le savoir,
+et ce n'est pas pour vous faire plaisir que je viens de travailler avec vos
+charpentiers. C'etait tout bonnement pour les empecher de s'echiner en pure
+perte. Et puis, on connait le metier, et ca impatiente de voir les gens s'y
+prendre tout de travers. J'ai le sang un peu vif, et, malgre moi, je me
+suis mele de ce qui ne me regardait pas.
+
+--De meme que vous vous etes trouve ou vous ne deviez pas etre, repondit M.
+Cardonnet d'un ton severe, et avec l'intention evidente d'intimider le
+hardi paysan. Jean, voici une derniere occasion de nous entendre et de nous
+connaitre; profitez-en, ou vous vous en repentirez. Quand je suis arrive
+ici, l'annee derniere, j'ai remarque votre activite, votre intelligence,
+l'affection que vous portaient tous les ouvriers et tous les habitants de
+ce village. J'ai eu sur votre probite les meilleurs renseignements, et j'ai
+resolu de vous mettre a la tete de mes travaux de charpente; j'ai offert de
+doubler pour vous seul le salaire, soit a la journee, soit a la tache. Vous
+m'avez repondu par des billevesees, et comme si vous ne me preniez pas pour
+un homme serieux.
+
+--Ce n'est pas ca, Monsieur, faites excuse; je vous ai dit que je n'avais
+pas besoin de vos travaux, et que j'en avais dans le bourg plus que je n'en
+pouvais faire.
+
+--Defaite et mensonge! Vous etiez tres mal dans vos affaires, et vous y
+voila pire que jamais. Poursuivi pour dettes, vous avez ete force de
+quitter votre maison, d'abandonner votre atelier, et de vous cacher dans
+les montagnes comme un gibier traque par les chasseurs.
+
+--Quand on se mele de raisonner, reprit Jean avec hauteur, il faut dire la
+verite. Je ne suis pas poursuivi pour dettes, comme vous l'entendez,
+Monsieur. J'ai toujours ete un honnete homme et range, et si je dois un sou
+dans le village ou dans les environs, que quelqu'un vienne le dire et lever
+la main contre moi. Cherchez, vous ne trouverez personne!
+
+--Il y a pourtant trois mandats d'amener contre vous, et, depuis deux mois,
+les gendarmes sont a votre poursuite sans pouvoir vous apprehender.
+
+--Et ils y seront tant que je voudrai. Le grand mal, pas vrai, que ces
+braves gendarmes promenent leurs chevaux sur une rive de la Creuse, tandis
+que je promene mes jambes sur l'autre! Voila des gens qui sont bien
+malades, eux qui sont payes pour prendre l'air et rendre compte de ce
+qu'ils ne font pas! Ne les plaignez pas tant, monsieur Cardonnet, c'est le
+gouvernement qui les paye, et le gouvernement est assez riche pour que je
+lui fasse banqueroute de mille francs ... car c'est la verite que je suis
+condamne a payer mille francs ou a aller en prison! Ca vous etonne, vous,
+jeune homme, qu'un pauvre diable qui a toujours oblige son prochain, au
+lieu de lui nuire, soit poursuivi comme un forcat evade? Vous n'avez pas
+encore un mauvais coeur, quoique riche, parce que vous etes jeune. Eh bien,
+sachez donc mes fautes. Pour avoir envoye trois bouteilles de vin de ma
+vigne a un camarade qui etait malade, j'ai ete pris par les gabelous comme
+vendant du vin sans payer les droits, et comme je ne pouvais pas mentir et
+m'humilier pour obtenir une transaction, comme je soutenais la verite qui
+est que je n'avais pas vendu une goutte de vin, et que, par consequent, je
+ne pouvais pas etre puni, j'ai ete condamne a payer ce qu'ils appellent le
+minimum, cinq cents francs d'amende. Excusez, le minimum! cinq cents
+francs, le prix de mon travail de l'annee pour un cadeau de trois
+bouteilles de vin! Sans compter que mon pauvre confrere, qui les avait
+recues, a ete condamne aussi, et c'est ce qui m'a mis le plus en colere.
+Et comme je ne pouvais pas payer une pareille somme, on a tout saisi, tout
+pille, tout vendu chez moi, jusqu'a mes outils de charpentier. Alors, a
+quoi bon payer patente pour un metier qui ne peut plus vous nourrir? J'ai
+cesse de le faire, et, un jour que je travaillais en journee hors de chez
+moi, autre persecution, querelle avec l'adjoint, ou j'ai failli m'oublier
+et le frapper. Que devenir? Le pain manquait dans mon bahut; j'ai pris un
+fusil et j'ai ete tuer un lievre dans la bruyere. Autrefois, dans ce
+pays-ci, le braconnage etait passe a l'etat de coutume et de droit: les
+anciens seigneurs n'y regardaient pas de pres, depuis la revolution; ils
+braconnaient meme avec nous, quand ca leur faisait plaisir.
+
+--Temoin M. Antoine de Chateaubrun, qui le fait encore, dit M. Cardonnet
+d'un ton ironique.
+
+--Pourvu qu'il n'aille pas sur vos terres, qu'est-ce que cela vous fait?
+reprit le paysan irrite. Tant il y a que, pour avoir tue un lievre au
+fusil, et pris deux lapins au collet, j'ai ete encore pince et condamne a
+l'amende et a la prison. Mais je me suis echappe des pattes des gendarmes,
+comme ils me conduisaient a l'_auberge_ du gouvernement; et, depuis ce
+temps-la, je vis comme je l'entends, sans vouloir aller tendre mon bras a
+la chaine.
+
+--On sait fort bien comment vous vivez, Jean, dit M. Cardonnet. Vous errez
+nuit et jour, braconnant en tous lieux et en toute saison, ne couchant
+jamais deux nuits de suite au meme endroit, et le plus souvent a la belle
+etoile; recevant parfois l'hospitalite a Chateaubrun, dont le chatelain a
+ete nourri par votre mere, et que je ne blame pas de vous assister, mais
+qui ferait plus sagement, dans vos interets, de vous precher le travail et
+une vie reguliere. Allons, Jean, c'est assez de paroles inutiles, et vous
+allez m'ecouter. Je prends pitie de votre sort, et je vais vous rendre la
+liberte et la securite, en me portant caution pour vous. Vous en serez
+quitte pour quelques jours de prison, seulement pour la forme, je paierai
+toutes vos amendes, et vous pourrez alors marcher tete levee, est-ce clair?
+
+--Oh! vous avez raison, mon pere, s'ecria Emile, vous etes bon, vous etes
+juste. Eh bien, Jean, vous ai-je trompe?
+
+--Il parait que vous vous connaissiez deja, dit M. Cardonnet.
+
+--Oui, mon pere, repondit Emile avec feu, Jean m'a rendu personnellement
+service hier soir; et ce qui m'attache a lui encore plus, c'est que je l'ai
+vu ce matin exposer sa vie bien serieusement pour retirer de l'eau un
+enfant qu'il a sauve. Jean, acceptez les services de mon pere, et que sa
+generosite triomphe d'un orgueil mal entendu.
+
+--C'est bien, monsieur Emile, repondit le charpentier, vous aimez votre
+pere, c'est bien. Moi aussi, je respectais le mien! Mais voyons, monsieur
+Cardonnet, a quelles conditions ferez-vous tout ca pour moi?
+
+--Tu travailleras a mes charpentes, repondit l'industriel. Tu en auras la
+direction.
+
+--Travailler pour votre etablissement, qui sera la ruine de tant de gens!
+
+--Non, mais qui fera la fortune de tous mes ouvriers et la tienne.
+
+--Allons, dit Jean ebranle: si ce n'est pas moi qui fais vos charpentes,
+d'autres les feront, et je ne pourrai rien empecher. Je travaillerai donc
+pour vous, jusqu'a concurrence de mille francs. Mais qui me nourrira
+pendant que je vous paierai ma dette au jour le jour?
+
+--Moi, puisque j'augmenterai d'un tiers le produit de ta journee.
+
+--Un tiers, c'est peu, car il faudra que je m'habille. Je suis tout nu.
+
+--Eh bien! je double; ta journee est de trente sous au prix courant du
+pays, je te la paie trois francs; tous les jours tu en recevras la moitie,
+l'autre moitie etant consacree a t'acquitter envers moi.
+
+--Soit; ce sera long, j'en aurai au moins pour quatre ans.
+
+--Tu te trompes, pour deux ans juste. J'espere bien que dans deux ans je
+n'aurai plus rien a batir.
+
+--Comment, Monsieur, je travaillerai donc chez vous tous les jours, tous
+les jours de l'annee sans desemparer?
+
+--Excepte le dimanche.
+
+--Oh! le dimanche, je le crois bien! Mais je n'aurai pas un ou deux jours
+par semaine que je pourrai passer a ma fantaisie?
+
+--Jean, tu es devenu paresseux, je le vois. Voila deja les fruits du
+vagabondage.
+
+--Taisez-vous! dit fierement le charpentier; paresseux vous-meme! Jamais le
+Jean n'a ete lache, et ce n'est pas a soixante ans qu'il le deviendra.
+Mais, voyez-vous, j'ai une idee pour me decider a prendre votre ouvrage.
+C'est celle de me batir une petite maison. Puisqu'on m'a vendu la mienne,
+j'aime autant en avoir une neuve, faite par moi tout seul, et a mon gout, a
+mon idee. Voila pourquoi je veux au moins un jour par semaine.
+
+--C'est ce que je ne souffrirai pas, repondit l'industriel avec roideur. Tu
+n'auras pas de maison, tu n'auras pas d'outils a toi, tu coucheras chez
+moi, tu mangeras chez moi, tu ne te serviras que de mes outils, tu ...
+
+--En voila bien assez pour me faire voir que je serai votre propriete et
+votre esclave. Merci, Monsieur, il n'y a rien de fait."
+
+Et il se dirigea vers la porte.
+
+Emile trouvait les conditions de son pere bien dures; mais le sort de Jean
+allait le devenir bien davantage, s'il les refusait. Il essaya de les faire
+transiger.
+
+"Brave Jean, dit-il en le retenant, reflechissez, je vous en conjure. Deux
+ans sont bientot passes, et grace aux petites economies que vous pourrez
+faire pendant ce temps, d'autant plus, ajouta-t-il en regardant M.
+Cardonnet d'un air a la fois suppliant et ferme, que mon pere vous nourrira
+en sus du salaire convenu ...
+
+--Vrai? dit Jean emu.
+
+--Accorde, repondit M. Cardonnet.
+
+--Eh bien! Jean, vos vetements sont peu de chose, et ma mere et moi nous
+nous ferons un plaisir de remonter votre garde-robe. Vous aurez donc, au
+bout de deux ans, mille francs nets; c'est assez pour batir une maison de
+garcon a votre usage, puisque vous etes garcon.
+
+--Veuf, Monsieur, dit Jean avec un soupir, et un fils mort au service!
+
+--Au lieu que si tu manges ton salaire chaque semaine, reprit Cardonnet
+pere sans s'emouvoir, tu le gaspilleras, et au bout de l'annee, tu n'auras
+rien bati et rien conserve.
+
+--Vous prenez trop d'interet a moi: qu'est-ce que ca vous fait?
+
+--Cela me fait que mes travaux, interrompus sans cesse, iront lentement,
+que je ne t'aurai jamais sous la main, et que dans deux ans, lorsque tu
+viendras m'offrir la prolongation de tes services, je n'aurai plus besoin
+de toi. J'aurai ete force de confier ton poste a un autre.
+
+--Vous aurez toujours des travaux d'entretien! Croyez-vous que je veuille
+vous faire banqueroute?
+
+--Non, mais j'aimerais mieux ta banqueroute que des retards.
+
+--Ah! que vous etes donc presse de jouir! Eh bien! voyons, vous me
+donnerez un seul jour par semaine, et j'aurai des outils a moi.
+
+--Il parait qu'il tient beaucoup a ce jour de liberte, dit Emile;
+accordez-le-lui, mon pere.
+
+--Je lui accorde le dimanche.
+
+--Et moi je ne l'accepte que pour me reposer, dit Jean avec indignation; me
+prenez-vous pour un paien? Je ne travaille pas le dimanche, Monsieur; ca me
+porterait malheur, et je ferais de la mauvaise ouvrage pour vous et pour
+moi.
+
+--Eh bien, mon pere vous donnera le lundi ...
+
+--Taisez-vous, Emile, point de lundi! Je n'entends pas cela. Vous ne
+connaissez pas cet homme. Intelligent et rempli d'inventions parfois
+heureuses, souvent pueriles, il ne s'amuse que quand il peut travailler a
+des niaiseries a son usage; il tranche du menuisier, de l'ebeniste, que
+sais-je? il est adroit de ses mains; mais quand il s'abandonne a ses
+fantaisies, il devient flaneur, distrait et incapable d'un travail serieux.
+
+--Il est artiste, mon pere! dit Emile en souriant avec des larmes dans les
+yeux, ayez un peu de pitie pour le genie!"
+
+M. Cardonnet regarda son fils d'un air de mepris; mais Jean, prenant la
+main du jeune homme: "Mon enfant, dit-il avec sa familiarite etrange et
+noble, je ne sais pas si tu me rends justice, ou si tu te moques de moi,
+mais tu as dit la verite! j'ai trop d'esprit d'invention pour le metier
+qu'on veut que je fasse ici. Quand je travaille chez mes amis du village,
+chez M. Antoine, chez le cure, chez le maire, ou chez de pauvres gueux
+comme moi, ils me disent: "Fais comme tu voudras, invente ca toi-meme, mon
+vieux! suis ton idee, ca sera un peu plus long, mais ca sera bien!" Et
+c'est alors que je travaille avec plaisir, oui! avec tant de plaisir, que
+je ne compte pas les heures, et que j'y mets une partie des nuits. Ca me
+fatigue, ca me donne la fievre, ca me tue quelquefois! mais j'aime cela,
+vois-tu, mon garcon, comme d'autres aiment le vin. C'est mon amusement, a
+moi ... Ah! riez et moquez-vous, monsieur Cardonnet; eh bien, votre
+ricanement m'offense, et vous ne m'aurez pas, non, vous ne m'aurez pas,
+quand meme les gendarmes seraient la, et qu'il irait de la guillotine. Me
+vendre a vous corps et ame pendant deux ans! Ne faire que ce qui vous
+plaira, vous voir inventer, et n'avoir pas mon avis! car si vous me
+connaissez, je vous connais aussi: je sais comment vous etes, et qu'il ne
+se remue pas une cheville chez vous sans que vous l'ayez mesuree. Je serais
+donc un manoeuvre, travaillant a la corvee comme defunt mon pere
+travaillait pour les abbes de Gargilesse? Non, Dieu me punisse! je ne
+vendrai pas mon ame a un travail aussi ennuyeux et aussi bete. Encore si
+vous donniez mon jour de recreation et de dedommagement, pour contenter mes
+anciennes pratiques et moi-meme! mais rien!
+
+--Non, rien, dit M. Cardonnet irrite; car l'amour-propre d'artiste
+commencait a etre en jeu de part et d'autre. Va-t'en, je ne veux pas de
+toi; prends ce napoleon, et va te faire pendre ailleurs.
+
+--On ne pond plus, Monsieur, repondit Jean en jetant la piece d'or par
+terre, et quand meme ca se ferait encore, je ne serais pas le premier
+honnete homme qui aurait passe par les mains du bourreau.
+
+--Emile, dit M. Cardonnet des qu'il fut sorti, faites monter ici le garde
+champetre, cet homme qui est la sur le perron avec une petite fourche de
+fer a la main.
+
+--Mon Dieu! que voulez-vous faire? dit Emile effraye.
+
+--Ramener cet homme a la raison, a la bonne conduite, au travail, a la
+securite, au bonheur. Quand il aura passe une nuit en prison, il sera plus
+traitable, et il me benira un jour de l'avoir delivre de son demon
+interieur.
+
+--Mais, mon pere, attenter a la liberte individuelle ... Vous ne le pouvez
+pas ...
+
+--Je suis maire depuis ce matin, et mon devoir est de faire saisir les
+vagabonds. Obeissez, Emile, ou j'y vais moi-meme."
+
+Emile hesitait encore. M. Cardonnet, incapable de supporter l'ombre de la
+resistance, le poussa brusquement de devant la porte et alla, en sa qualite
+de premier magistrat du lieu, donner ordre au garde champetre d'arreter
+Jean Jappeloup, natif de Gargilesse, charpentier de profession, et
+actuellement sans domicile avoue.
+
+Cette mission repugnait beaucoup au fonctionnaire rustique, et M. Cardonnet
+lut son hesitation sur sa figure. "Caillaud, dit l'industriel d'un ton
+absolu, ta destitution avant huit jours, ou vingt francs de
+recompense!--Suffit, Monsieur, repondit Caillaud." Et brandissant sa pique,
+il partit d'un pas degage.
+
+Il rejoignit le fugitif a deux portees de fusil du village, ce qui ne fut
+pas difficile, car ce dernier s'en allait lentement, la tete penchee sur sa
+poitrine et absorbe dans une meditation douloureuse. "Sans ma mauvaise
+tete, se disait-il, je serais a present sur le chemin du repos et du
+bien-etre, au lieu qu'il me faut reprendre le collier de misere, errer
+comme un loup a travers les ronces et les rochers, etre souvent a charge a
+ce pauvre Antoine, qui est bon, qui m'accueille toujours bien, mais qui est
+pauvre et qui me donne plus de pain et de vin que je ne peux prendre dans
+mes lacets de perdrix et de lievres pour sa table ... Et puis, ce qui me
+fend le coeur, c'est de quitter pour toujours ce pauvre cher village ou je
+suis ne, ou j'ai passe toute ma vie, ou j'ai tous mes amis et ou je ne peux
+plus entrer que comme un chien affame qui brave un coup de fusil pour avoir
+un morceau de pain. Ils sont tous bons pour moi, pourtant, les gens d'ici;
+et, sans la crainte des gendarmes, ils me donneraient asile!"
+
+En revant ainsi Jean entendit la cloche qui sonnait l'_angelus_ du soir, et
+des larmes involontaires coulerent sur ses joues basanees, "Non,
+pensa-t-il, il n'y a pas a dix lieues a la ronde une seule cloche qui ait
+une aussi jolie sonnerie que celle de Gargilesse!" Un merle chanta aupres
+de lui dans l'aubepine du buisson, "Tu es bien heureux, toi, lui dit-il,
+parlant tout haut dans sa reverie, tu peux nicher la, voler dans tous ces
+jardins que je connais si bien, et te nourrir des fruits de tout le monde,
+sans qu'on te dresse proces-verbal.
+
+--Proces-verbal, c'est ca, dit une voix derriere lui, je vous arrete au nom
+de la loi!"
+
+Et Caillaud lui mit la main au collet.
+
+
+
+
+VII.
+
+L'ARRESTATION.
+
+
+"Toi? toi! Caillaud! dit le charpentier stupefait, avec le meme accent que
+dut avoir Cesar en se sentant frappe par Brutus.
+
+--Oui, moi-meme, garde champetre. Au nom de la loi! cria Caillaud de toutes
+ses forces pour etre entendu aux environs, s'il se trouvait la quelque
+temoin; et il ajouta tout bas:--Echappez-vous, pere Jean. Allons,
+repoussez-moi, et jouez des jambes.
+
+--Que je fasse de la resistance pour mieux embrouiller mes affaires? Non,
+Caillaud, ca serait pire pour moi. Mais comment as-tu pu te decider a faire
+l'office de gendarme, pour arreter l'ami de ta famille, ton parrain,
+malheureux?
+
+--Aussi, je ne vous arrete pas, mon parrain, dit Caillaud a voix basse ...
+Allons, suivez-moi, ou j'appelle main-forte! cria-t-il de tous ses
+poumons ... Allons donc! reprit-il a la sourdine, filez, pere Jean; faites
+mine de me donner un renfoncement, je vas me laisser tomber par terre.
+
+--Non, mon pauvre Caillaud, ca te ferait perdre ton emploi, ou tout au
+moins tu passerais pour un capon et une poule mouillee. Puisque tu as eu le
+coeur d'accepter ta commission, il faut aller jusqu'au bout. Je vois bien
+qu'on t'a menace, qu'on t'a force la main; ca m'etonne bien que M. Jarige
+ait pu se decider a me faire ce tort-la.
+
+--Mais ca n'est plus M. Jarige qui est maire; c'est M. Cardonnet.
+
+--Alors, j'entends, et ca me donne envie de te battre pour t'apprendre a
+n'avoir pas donne ta demission tout de suite.
+
+--Vous avez raison, pere Jean, dit Caillaud navre, je m'en vais la donner;
+c'est le mieux. Allez vous-en!
+
+--Qu'il s'en aille! et toi ... garde ta place, dit Emile Cardonnet sortant
+de derriere un buisson. Tiens, mon camarade, tombe, puisque tu veux tomber,
+ajouta-t-il en lui passant adroitement la jambe a la maniere des ecoliers,
+et si l'on te demande qui est l'auteur de ce guet-apens, tu diras a mon
+pere que c'est son fils.
+
+--Ah! la farce est bonne, dit Caillaud en se frottant le genou, et si votre
+papa vous fait mettre en prison, ca ne me regarde pas. Vous m'avez fait
+tomber un peu durement, pas moins, et j'aurais autant aime que ca se fut
+trouve sur l'herbe. Eh bien! est-il parti ce vieux fou de Jean?
+
+--Pas encore, dit Jean qui avait gravi une eminence, et qui se tenait a
+portee de prendre les devants. Merci, monsieur Emile, je n'oublierai pas,
+car je me serais soumis a mon sort, si la loi seule s'en etait melee; mais,
+depuis que je sais que c'est une trahison de votre pere, j'aimerais mieux
+me jeter dans la riviere la tete en avant, que de ceder a un homme si
+mechant et si faux. Quant a vous, vous meritiez de sortir d'une meilleure
+souche; vous avez du coeur, et aussi longtemps que je vivrai ...
+
+--Va-t'en, repondit Emile en s'approchant de lui, et garde-toi bien de me
+parler mal de mon pere. J'ai bien des choses a te dire, moi, mais ce n'est
+pas le moment. Veux-tu etre a Chateaubrun demain soir?
+
+--Oui, Monsieur. Prenez des precautions pour ne pas vous faire suivre, et
+ne me demandez pas trop haut a la porte. Allons, grace a vous, j'ai encore
+les etoiles sur la tete, et je n'en suis pas mecontent."
+
+Il partit comme un trait; et Emile, en se retournant, vit Caillaud couche
+tout de son long par terre, comme s'il se fut evanoui.
+
+"Eh bien? qu'y a-t-il? lui demanda le jeune homme effraye; vous aurais-je
+blesse reellement? souffrez-vous?
+
+--Ca ne va pas mal, Monsieur, repondit le ruse villageois; mais vous voyez
+bien qu'il faut que quelqu'un vienne me relever, pour que j'aie l'air
+d'avoir ete battu.
+
+--C'est inutile, je me charge de tout, dit Emile. Leve-toi, et va-t'en dire
+a mon pere que je me suis oppose de force ouverte a l'arrestation de Jean.
+Je te suis de pres, et le reste est mon affaire.
+
+--Au contraire, Monsieur, passez le premier. Il faut que je m'en aille en
+clopant; car si je me mets a courir pour raconter que vous m'avez casse les
+deux jambes, et que j'ai supporte ca patiemment, votre papa ne me croira
+pas, et je serai destitue.
+
+--Donne-moi le bras, appuie-toi sur moi, et nous arriverons ensemble, dit
+Emile.
+
+--C'est ca, Monsieur. Aidez-moi un peu. Pas si vite! Diable! j'ai le corps
+tout brise.
+
+--Tout de bon? mais j'en serais desespere, mon camarade.
+
+--Eh non, Monsieur, ca n'est rien du tout: mais c'est comme ca qu'il faut
+dire.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie? dit severement M. Cardonnet en voyant
+arriver le garde champetre appuye sur Emile. Jean a fait de la resistance;
+tu t'es laisse assommer comme un imbecile, et le delinquant s'est echappe.
+
+--Faites excuse, Monsieur, le delinquant n'a rien fait, le pauvre homme;
+c'est monsieur votre garcon que voila, qui, en passant pres de moi, m'a
+pousse, sans le faire expres, et au moment ou je mettais la main, sur mon
+homme, _baoun!_ voila que j'ai roule plus de cinquante pieds, la tete en
+bas, sur les rochers. Ce pauvre cher monsieur en a eu bien du chagrin, et
+il accouru pour m'empecher de tomber dans la riviere, sans quoi j'allais
+boire un coup, bien sur! Mais qui a ete bien content? c'est le pere
+Jappeloup, qui s'est ensauve pendant que je restais la, tout _essoti_ et ne
+pouvant remuer ni pieds ni pattes pour courir apres lui. Si c'etait un
+effet de votre bonte de me faire donner un doigt de vin, ca me serait
+rudement bon; car je crois bien que j'ai l'estomac decroche."
+
+Emile, en reconnaissant que ce paysan a l'air simple et patelin avait
+beaucoup plus d'esprit que lui pour mentir et arranger toutes choses pour
+la meilleure fin, hesita s'il n'accepterait pas l'issue qu'il donnait a son
+aventure. Mais il lut bien vite dans les yeux percants de son pere que ce
+dernier ne se paierait pas d'une assertion tacite, et que, pour le
+persuader, il faudrait avoir la meme dose d'effronterie que maitre
+Caillaud.
+
+"Quelle est cette sotte et incroyable histoire! dit M. Cardonnet en
+froncant le sourcil. Depuis quand mon fils est-il si fort, si brutal, et si
+presse de suivre le meme chemin que toi? si tu te tiens si mal sur les
+jambes, qu'un coup de coude te fasse trebucher et rouler comme un sac,
+c'est que tu es ivre apparemment! Dites la verite, Emile, Jean Jappeloup a
+battu cet homme, peut-etre l'a-t-il pousse dans le ravin, et vous, qui
+souriez comme un enfant que vous etes, vous avez trouve cela plaisant, et
+tout en courant a l'aide du niais que voici, vous avez consenti a prendre
+sur votre compte une pretendue inadvertance! C'est cela? n'est-ce pas?
+
+--Non, mon pere, ce n'est pas cela, dit Emile avec resolution. Je suis un
+enfant, il est vrai; c'est pour cela qu'il peut entrer un peu de malice
+dans ma legerete. Que Caillaud pense ce qu'il voudra de ma maniere de
+renverser les gens en passant trop pres d'eux; si je l'ai blesse, je suis
+pret a lui en demander excuse et a l'indemniser ... En attendant,
+permettez-moi de l'envoyer a votre femme de charge, pour qu'elle lui
+administre le cordial qu'il reclame; et quand nous serons seuls, je vous
+dirai franchement comment il m'est arrive de faire cette sottise.
+
+--Allez, conduisez-le a l'office, dit M. Cardonnet, et revenez tout de
+suite.
+
+--Ah! monsieur Emile, dit Caillaud au jeune homme en descendant a l'office,
+je ne vous ai pas vendu, n'allez pas me trahir, au moins!
+
+--Sois tranquille, bois sans perdre l'esprit, repondit le jeune homme, et
+sois sur qu'il n'y aura que moi de compromis.
+
+--Et pourquoi, diable, voulez-vous donc vous accuser? ca serait,
+pardonnez-moi, une grande betise. Vous ne pensez donc pas qu'il y va de la
+prison, pour avoir contrarie et maltraite un fonctionnaire public dans
+l'exercice de ses fonctions?
+
+--Cela me regarde; soutiens ton dire, puisque tu as su tres-bien arranger
+les choses; moi, j'expliquerai mes intentions comme il me conviendra.
+
+--Tenez, vous, vous avez trop bon coeur, dit Caillaud stupefait; vous
+n'aurez jamais la tete de votre pere!
+
+--Eh bien, Emile, dit M. Cardonnet, que son fils trouva marchant avec
+agitation dans son cabinet, m'expliquerez-vous cette inconcevable aventure?
+
+--Mon pere, je suis le seul coupable, repondit le jeune homme avec fermete.
+Que tout votre mecontentement et tous les resultats de ma faute retombent
+sur moi. Je vous atteste sur mon honneur que Jean Jappeloup se laissait
+arreter sans la moindre resistance, lorsque j'ai pousse rudement le garde
+pour le faire tomber, et cela je l'ai fait expres.
+
+--Fort bien, dit froidement M. Cardonnet qui voulait savoir toute la
+verite; et le balourd s'est laisse choir. Il a lache sa prise, et pourtant,
+quoiqu'il mente a present, il s'est fort bien apercu que ce n'etait pas une
+maladresse, mais un parti pris de votre part?
+
+--Cet homme n'a rien compris a mon action, reprit Emile; il a ete desarme
+et renverse par surprise; je crois meme qu'il a ete un peu meurtri en
+tombant.
+
+--Et vous lui avez laisse croire que c'etait une distraction de votre part,
+j'espere!
+
+--Qu'importe ce que cet homme pense de mes intentions, et ce qui se passe
+au fond de sa pensee! Votre magistrature s'arrete au seuil de la
+conscience, mon pere, et vous ne pouvez juger que les faits.
+
+--Est-ce mon fils qui me parle de la sorte?
+
+--Non, mon pere, c'est votre administre, le delinquant que vous avez a
+juger et a punir. Quand vous m'interrogerez sur mon propre compte, je vous
+repondrai comme je le dois. Mais il s'agit ici du pauvre diable qui vit de
+son modeste emploi. Il vous est soumis, il vous craint, et si vous lui
+ordonnez de me conduire en prison, il est pret a le faire.
+
+--Emile, vous me faites pitie. Laissons la ce garde champetre et ses
+contusions. Je lui pardonne, et je vous autorise a lui faire un bon present
+pour qu'il se taise, car je ne suis pas d'avis de vous faire debuter dans
+ce pays-ci par un scandale ridicule. Mais voudrez-vous bien m'expliquer
+pourquoi vous semblez provoquer un drame burlesque en police
+correctionnelle? Quelle est cette aventure ou vous jouez le role de don
+Quichotte, en prenant Caillaud pour votre Sancho-Panca? Ou alliez-vous si
+vite, lorsque vous vous etes trouve present a l'arrestation du charpentier?
+Quelle fantaisie vous a prise de soustraire cet homme a la main de la
+justice et aux intentions bienveillantes que j'avais a son egard? Etes-vous
+devenu fou depuis six mois que nous ne nous sommes vus? Avez-vous fait voeu
+de chevalerie, ou avez-vous l'intention de contrarier mes desseins et de me
+braver? Repondez serieusement si vous le pouvez, car c'est
+tres-serieusement que votre pere vous interroge.
+
+--Mon pere, j'aurais beaucoup de choses a vous repondre, si vous
+m'interrogiez sur mes sentiments et mes idees. Mais il s'agit ici d'un
+petit fait particulier, et je vous dirai en peu de mots comment les choses
+se sont passees. Je courais apres le fugitif, afin de lui faire eviter la
+honte et la douleur d'etre arrete; j'esperais devancer Caillaud, et
+persuader a Jean de revenir de lui-meme ecouter vos offres et faire ses
+soumissions a la loi. Arrive trop tard, et ne pouvant dissuader loyalement
+le garde de faire son devoir, je l'en ai empeche en m'exposant seul a la
+peine du delit. J'ai agi spontanement, sans premeditation, sans reflexion,
+et entraine par un mouvement irresistible de compassion et de douleur. Si
+j'ai mal fait, blamez-moi; mais si, par des moyens de douceur, et de
+persuasion, je vous ramene Jean de bon gre et avant qu'il soit deux jours,
+pardonnez-moi, et avouez que les mauvaises tetes ont parfois d'heureuses
+inspirations.
+
+--Emile, dit M. Cardonnet apres s'etre promene en silence pendant quelques
+instants, j'aurais de graves reproches a vous faire pour etre entre en
+revolte ouverte, je ne dis pas contre la loi municipale a propos de
+laquelle je ne ferai point le pedant; mais contre ma volonte. Il y a la de
+votre part un immense orgueil et un manque de respect tres-grave envers
+l'autorite paternelle. Je ne suis pas dispose a tolerer souvent de pareils
+coups de tete, vous devez me connaitre assez pour le savoir, ou vous m'avez
+etrangement oublie depuis que nous sommes eloignes l'un de l'autre; mais je
+vous epargnerai, pour aujourd'hui, les longues remontrances, vous ne me
+paraissez pas dispose a en profiter. D'ailleurs, ce que je vois de votre
+conduite et ce que je sais de la situation de votre esprit me prouvent que
+nous avons besoin de mettre de l'ordre dans une discussion serieuse sur le
+fond meme de vos idees et de la nature de vos projets pour l'avenir. Le
+desastre qui m'a frappe aujourd'hui ne me laisse pas le temps de causer
+avec vous davantage ce soir. Vous avez eu des emotions dans le cours de
+cette journee, et vous devez avoir besoin de repos: allez voir votre mere,
+et couchez-vous de bonne heure. Des que l'ordre et le calme seront retablis
+dans mon etablissement, je vous dirai pourquoi je vous ai rappele de ce que
+vous appeliez votre exil, et ce que j'attends de vous desormais.
+
+--Et jusqu'au moment de cette explication, que je desire vivement, repondit
+Emile, car ce sera la premiere fois de ma vie que vous ne m'aurez pas
+traite comme un enfant, puis-je esperer, mon pere, que vous ne serez pas
+irrite contre moi?
+
+--Quand je te revois apres une longue separation, il me serait difficile
+de n'etre pas indulgent, dit M. Cardonnet en lui serrant la main.
+
+--Le pauvre Caillaud ne sera pas destitue? reprit Emile en embrassant son
+pere.
+
+--Non, a condition que tu ne te meleras jamais des affaires de la
+municipalite.
+
+--Et vous ne ferez pas arreter le pauvre Jean?
+
+--Je n'ai rien a repondre a une telle question; j'ai eu trop de confiance
+en vous, Emile, je vois que nous ne pensons pas de meme sur certains
+points, et, jusqu'a ce que nous soyons d'accord, je ne m'exposerai pas a
+des contestations qui ne conviennent point a mon role de chef de famille.
+C'est assez; bonsoir, mon enfant! J'ai a travailler.
+
+--Ne puis-je donc vous aider? vous ne m'avez jamais cru propre a vous
+eviter quelque fatigue!
+
+--J'espere que tu le deviendras. Mais tu ne sais pas encore faire une
+addition.
+
+--Des chiffres; toujours des chiffres!
+
+--Va donc dormir, c'est moi qui veillerai pour que tu sois riche un jour.
+
+--Eh! ne suis-je pas deja assez riche? pensait Emile en se retirant. Si,
+comme mon pere me l'a dit souvent et avec raison, la richesse impose des
+devoirs immenses, pourquoi donc user sa vie a se creer ces devoirs, qui
+depassent peut-etre nos forces!"
+
+La journee du lendemain fut consacree a reparer un peu le desordre apporte
+par l'inondation. M. Cardonnet, malgre la force de son caractere, eprouvait
+une profonde contrariete, en constatant a chaque pas une perte imprevue
+dans les mille details de son entreprise; ses ouvriers etaient demoralises.
+L'eau, qui faisait marcher l'usine, et dont il etait encore impossible de
+regler la force, imprimait aux machines un mouvement de rotation
+desordonne, augmentant a mesure qu'elle tendait a s'ecouler par dessus les
+ecluses. L'industriel etait grave et pensif; il s'irritait secretement
+contre le peu de presence d'esprit des hommes qu'il gouvernait, et qui lui
+semblaient plus machines que ses machines. Il les avait habitues a une
+obeissance passive, aveugle, et il sentait que dans les moments de crise,
+ou la volonte d'un seul homme devient insuffisante, les esclaves sont les
+plus mauvais serviteurs qui se puissent trouver. Il n'appela pourtant pas
+Emile a son aide, et, au contraire, chaque fois que le jeune homme vint lui
+offrir ses services, il l'ecarta sous divers pretextes, comme s'il se fut
+mefie de lui en effet. Cette maniere de le chatier etait la plus
+mortifiante pour un coeur ardent et genereux.
+
+Emile essaya de se consoler aupres de sa mere; mais la bonne madame
+Cardonnet manquait totalement de ressort, et l'ennui qu'inspirait a tout le
+monde l'accablement de son esprit et l'espece de stupeur dont son ame etait
+a jamais frappee se traduisait chez son fils par une invincible melancolie,
+lorsqu'elle essayait de le distraire et de l'amuser. Elle aussi le traitait
+comme un enfant, et c'etait a force de tendresse qu'elle arrivait au meme
+resultat blessant que son mari. N'ayant pas assez de vigueur pour sonder
+l'abime qui separait ces deux hommes, et possedant pourtant assez
+d'intelligence pour le pressentir, elle en detournait sa pensee avec effroi
+et s'efforcait de jouer au bord avec son fils, comme s'il eut ete possible
+de l'abuser lui-meme.
+
+Elle le promenait dans sa maison et ses jardins, lui faisant mille
+remarques pueriles, et tachant de lui prouver qu'elle n'etait malheureuse
+que parce que la riviere avait deborde.
+
+"Si tu etais venu un jour plus tot, lui disait-elle, tu aurais vu comme
+tout cela etait beau, propre et bien tenu! Je me faisais une fete de te
+servir le cafe dans un joli bosquet de jasmins qui etait la, au bord de la
+terrasse; helas! il n'y en a plus trace maintenant: la terre meme a ete
+emportee, et l'eau nous a donne en echange cette vilaine vase noire et des
+cailloux.
+
+--Consolez-vous, chere mere, repondait Emile, nous vous aurons bientot
+rendu tout cela; si les ouvriers de mon pere n'ont pas le temps, je me
+ferai votre jardinier. Vous me direz comment c'etait arrange; d'ailleurs,
+je l'ai vu: c'a ete comme un beau reve. Du haut de la colline, en face
+d'ici, j'ai pu admirer vos jardins enchantes, vos belles fleurs qu'un
+instant a ravagees et detruites sous mes yeux; mais ces pertes sont
+reparables: ne vous affligez pas, d'autres sont plus a plaindre!
+
+--Et quand je pense que tu as failli etre emporte toi-meme par cette
+odieuse riviere que je deteste a present! O mon enfant! je deplore le jour
+ou ton pere a eu la fantaisie de se fixer ici. Deja, dans le courant de
+l'hiver, nous avions ete inondes plus d'une fois, et il avait ete force de
+recommencer tous ses travaux. Cela l'affecte et le mine plus qu'il ne veut
+l'avouer. Son caractere s'aigrit, et sa sante finira par en souffrir. Et
+tout cela a cause de cette riviere!
+
+--Mais vous, ma mere, croyez-vous que cette habitation toute neuve, cet air
+humide, ne soient pas pernicieux pour votre sante?
+
+--Je n'en sais rien, mon enfant. Je me consolais de tout avec mes fleurs,
+dans l'esperance de te revoir. Mais te voila, et tu arrives dans un
+cloaque, dans une grenouillere, lorsque je me flattais de te voir fumer ton
+cigare et lire en marchant sur des tapis de fleurs et de gazon! Oh! la
+maudite riviere!"
+
+Quand le soir vint, Emile s'apercut que la journee lui avait paru
+demesurement longue, a entendre maudire la riviere par tout le monde et sur
+tous les tons. Son pere seul continuait de dire que ce n'etait rien et
+qu'une toise de glacis de plus mettrait ce ruisseau a la raison une fois
+pour toutes; mais son visage bleme et ses dents serrees en parlant
+annoncaient une rage interieure, plus penible avoir que toutes les
+exclamations des autres a entendre.
+
+Le diner fut morne et glacial. Vingt fois interrompu, M. Cardonnet se leva
+vingt fois de table pour aller donner des ordres; et comme madame Cardonnet
+le traitait avec un respect sans bornes, on remportait les plats pour les
+tenir chauds, on les rapportait trop cuits: il les trouvait detestables; sa
+femme palissait et rougissait tour a tour, allait elle-meme a l'office, se
+donnait mille soins, partagee entre le desir d'attendre son mari et de ne
+pas faire attendre son fils, qui trouvait qu'on dinait bien mal et bien
+longtemps dans ce riche menage.
+
+On sortit de table si tard, et les gues de riviere etaient encore si peu
+praticables dans l'obscurite, qu'Emile dut renoncer a se rendre a
+Chateaubrun, comme il en avait eu le projet. Il avait raconte comment il y
+avait ete accueilli.
+
+"Oh, j'irai leur faire une visite de remerciements! s'etait ecrie madame
+Cardonnet. Mais son mari avait ajoute:--Vous pouvez bien vous en dispenser.
+Je ne me soucie pas que vous m'attiriez la societe de ce vieil ivrogne, qui
+vit de pair a compagnon avec les paysans, et qui se griserait dans ma
+cuisine avec mes ouvriers.
+
+--Sa fille est charmante, dit timidement madame Cardonnet.
+
+--Sa fille! reprit le maitre avec hauteur. Quelle fille? celle qu'il a eue
+de sa servante?
+
+--Il l'a reconnue.
+
+--Il a bien fait, car la vieille Janille serait fort embarrassee de
+reconnaitre le pere de cet enfant-la. Qu'elle soit charmante ou non,
+j'espere qu'Emile n'ira pas, ce soir, faire une pareille course. Le temps
+est sombre et les chemins sont mauvais.
+
+--Oh! non, s'ecria madame Cardonnet, il n'ira pas ce soir: mon cher enfant
+ne voudra pas me faire un pareil chagrin. Demain, au jour, si la riviere
+est tout a fait rentree dans son lit, a la bonne heure!
+
+--Eh bien, demain, repondit Emile, tres contrarie, mais soumis a sa mere;
+car il est bien certain que je dois une visite de remerciement pour
+l'affectueuse hospitalite que j'ai recue.
+
+--Vous la devez certainement, dit M. Cardonnet; mais la se borneront,
+j'espere, vos relations avec cette famille, qu'il ne me convient pas de
+frequenter. Ne faites pas votre visite trop longue: c'est demain soir que
+j'ai l'intention de causer avec vous, Emile."
+
+Des la pointe du jour suivant, Emile fit seller son cheval avant que ses
+parents fussent leves, et franchissant la riviere encore troublee et
+courroucee, il prit au galop la route de Chateaubrun.
+
+
+
+
+VIII.
+
+GILBERTE.
+
+
+La matinee etait superbe et le soleil se levait lorsque Emile se trouva en
+face de Chateaubrun. Cette ruine, qui lui etait apparue si formidable a la
+lueur des eclairs, avait maintenant un aspect d'elegance et de splendeur
+qui triomphait du temps et de la devastation. Les rayons du matin lui
+envoyaient un reflet blanc rose, et la vegetation dont elle etait couverte
+s'epanouissait coquettement comme une parure digne d'etre le linceul
+virginal d'un si beau monument.
+
+De fait il est peu d'entrees de chateaux aussi seigneurialement disposees
+et aussi fierement situees que celle de Chateaubrun. L'edifice carre qui
+contient la porte et le peristyle en ogive est d'une belle coupe; la pierre
+de taille employee pour cette voute et pour les encadrements de la herse
+est d'une blancheur inalterable. La facade se deploie sur un tertre gazonne
+et plante, mais bien assis sur le roc et tombant en precipice sur un
+ruisseau torrentueux. Les arbres, les rochers et les pelouses qui s'en vont
+en desordre sur ces plans brusquement inclines ont une grace naturelle que
+les creations de l'art n'eussent jamais pu surpasser. Sur l'autre face la
+vue est plus etendue et plus grandiose: la Creuse, traversee par deux
+ecluses en biais, forme, au milieu des saules et des prairies, deux
+cascades molles et doucement melodieuses sur cette belle riviere, tantot si
+calme, tantot si furieuse dans son cours, partout limpide comme le cristal,
+et partout bordee de ravissants paysages et de ruines pittoresques. Du haut
+de la grande tour du chateau on la voit s'enfoncer en mille detours dans
+des profondeurs escarpees, et fuir comme une trainee de vif-argent sur la
+verdure sombre et parmi les roches couvertes de bruyere rose.
+
+Lorsque Emile eut franchi le pont qui traverse de vastes fosses, combles en
+partie, et dont les revers etaient remplis d'herbe touffue et de ronces en
+fleurs, il admira la proprete que l'ecoulement des pluies d'orage avait
+naguere redonnee a cette vaste terrasse naturelle et a tous les abords de
+la ruine. Tous les platras avaient ete entraines ainsi que tous les
+fragments de bois epars, et l'on eut dit que quelque fee geante avait lave
+avec soin les sentiers et les vieux murs, epure les sables et debarrasse le
+passage de tout le dechet de demolissement que le chatelain n'aurait
+jamais eu le moyen de faire enlever. L'inondation, qui avait gate, souille
+et detruit toute la beaute de la nouvelle maison Cardonnet, avait donc
+servi a nettoyer et a rajeunir le monument devaste de Chateaubrun. Ses
+vieilles murailles inebranlables bravaient les siecles et les orages, et le
+poste eleve qu'elles occupaient semblait destine a dominer tous les
+ephemeres travaux des nouvelles generations.
+
+Quoi qu'il fut fier comme doivent et peuvent l'etre les descendants de
+l'antique bourgeoisie, cette race intelligente, vindicative et tetue, qui a
+eu de si grands jours dans l'histoire, et qui serait encore si noble si
+elle avait tendu la main au peuple, au lieu de le repousser du pied, Emile
+fut frappe de la majeste que cette demeure feodale conservait sous ses
+debris, et il eprouva un sentiment de pitie respectueuse en entrant, lui
+riche et puissant roturier, dans ce domaine ou l'orgueil d'un nom pouvait
+seul lutter encore contre la superiorite reelle de sa position. Cette noble
+compassion lui etait d'autant plus facile que rien, dans les sentiments et
+les habitudes du chatelain, ne cherchait a la provoquer ni a la repousser.
+Calme, insouciant et affectueux, le bon Antoine, occupe a tailler des
+arbres fruitiers a l'entree de son jardin, l'accueillit d'un air paternel,
+accourut a sa rencontre, et lui dit en souriant:
+
+"Soyez encore une fois le bienvenu, mon cher monsieur Emile; car je sais
+qui vous etes maintenant, et je suis content de vous connaitre. Vrai! votre
+figure m'a plu des le premier coup d'oeil, et depuis que vous avez detruit
+les preventions que l'on tachait de me suggerer contre votre pere, je sens
+qu'il me sera doux de vous voir souvent dans mes ruines. Allons, suivez moi
+d'abord a l'ecurie, je vous aiderai a attacher votre cheval, car mons
+Charasson est occupe a faire des greffes de rosier avec ma fille, et il ne
+faut pas deranger la petite d'une si importante occupation. Vous allez,
+cette fois, dejeuner avec nous; car nous sommes vos creanciers pour un
+repas que nous vous avons vole l'autre jour.
+
+--Je ne viens pas pour vous causer de nouveaux embarras, mon genereux hote,
+dit Emile en serrant avec une sympathie irresistible la large main calleuse
+du gentilhomme campagnard. Je voulais d'abord vous remercier de vos bontes
+pour moi, et puis rencontrer ici un homme qui est votre ami et le mien, et
+auquel j'avais donne rendez-vous pour hier soir.
+
+--Je sais, je sais cela, dit M. Antoine en posant un doigt sur ses levres:
+il m'a tout dit. Seulement il m'a exagere, comme de coutume, ses griefs
+contre votre pere. Mais nous parlerons de cela, et j'ai a vous remercier,
+pour mon propre compte, de l'interet que vous lui portez. Il est parti a la
+petite pointe du jour, et je ne sais s'il pourra revenir aujourd'hui, car
+il est plus traque que jamais; mais je suis sur que, grace a vous, ses
+affaires prendront bientot une meilleure tournure. Vous me direz ce que
+vous avez definitivement obtenu de monsieur votre pere pour le salut et la
+satisfaction de mon pauvre camarade. Je suis charge de vous entendre et de
+vous repondre, car j'ai ses pleins pouvoirs pour traiter avec vous de la
+pacification; je suis sur que les conditions seront honorables en passant
+par votre bouche! Mais rien ne presse au point que vous n'acceptiez pas
+notre dejeuner de famille, et je vous declare que je n'entrerai pas en
+pourparlers a jeun. Commencons par satisfaire votre cheval, car les animaux
+ne savent point demander ce qu'ils desirent, et il faut que les gens
+s'occupent d'eux avant de s'occuper d'eux-memes, de peur de les oublier.
+Ici, Janille! apportez votre tablier plein d'avoine, car cette noble bete a
+l'habitude d'en manger tous les jours, j'en suis certain, et je veux
+qu'elle hennisse en signe d'amitie toutes les fois qu'elle passera devant
+ma porte; je veux meme qu'elle y entre malgre son maitre, s'il m'oublie."
+
+Janille, malgre l'economie parcimonieuse qui presidait a toutes ses
+actions, apporta sans hesiter un peu d'avoine qu'elle tenait en reserve
+pour les grandes occasions. Elle trouvait bien que c'etait une superfluite;
+mais, pour l'honneur de la maison de son maitre, elle eut vendu son dernier
+casaquin, et cette fois elle se disait avec une malice genereuse que le
+present qu'Emile lui avait fait a leur derniere entrevue, et celui qu'il ne
+manquerait pas de lui faire encore, seraient plus que suffisants pour
+nourrir splendidement son cheval, chaque fois qu'il lui plairait de
+revenir.
+
+"Mange, mon garcon, mange," dit-elle en caressant le cheval d'un air
+qu'elle s'efforcait de rendre male et delure; puis, faisant un bouchon de
+paille, elle se mit en devoir de lui frotter les flancs.
+
+"Laissez, dame Janille, s'ecria Emile en lui otant la paille des mains. Je
+ferai moi-meme cet office.
+
+--Croyez-vous donc que je ne m'en acquitterai pas aussi bien qu'un homme?
+dit la petite bonne femme omni-competente. Soyez tranquille, Monsieur, je
+suis aussi bonne a l'ecurie qu'au garde-manger et a la lingerie; et si je
+ne faisais pas ma visite au ratelier et a la sellerie tous les jours, ce
+n'est pas ce petit evapore de _jockey_ qui tiendrait convenablement la
+jument de monsieur le comte. Voyez comme elle est propre et grasse, cette
+pauvre Lanterne! Elle n'est pas belle, Monsieur, mais elle est bonne; c'est
+comme tout ce qu'il y a ici, excepte ma fille qui est l'une et l'autre.
+
+--Votre fille! dit Emile frappe d'un souvenir qui otait quelque poesie a
+l'image de mademoiselle de Chateaubrun. Vous avez donc une fille ici? Je
+ne l'ai pas encore vue.
+
+--Fi donc! Monsieur! que dites-vous la? s'ecria Janille, dont les joues
+pales et luisantes se couvrirent d'une rougeur de prude, tandis que M.
+Antoine souriait avec quelque embarras. Vous ignorez apparemment que je
+suis demoiselle.
+
+--Pardonnez-moi, reprit Emile, je suis si nouveau dans le pays, que je peux
+faire beaucoup de meprises ridicules. Je vous croyais mariee ou veuve.
+
+--Il est vrai qu'a mon age je pourrais avoir enterre plusieurs maris, dit
+Janille; car les occasions ne m'ont pas manque. Mais j'ai toujours eu de
+l'aversion pour le mariage, parce que j'aime a faire a ma volonte. Quand je
+dis _notre fille_, c'est par amitie pour une enfant que j'ai quasi vue
+naitre, puisque je l'ai eue chez moi en sevrage, et monsieur le comte me
+permet de traiter sa fille comme si elle m'appartenait, ce qui n'ote rien
+au respect que je lui dois. Mais si vous aviez vu mademoiselle, vous auriez
+remarque qu'elle ne me ressemble pas plus que vous, et qu'elle n'a que du
+sang noble dans les veines. Jour de Dieu! si j'avais une pareille fille, ou
+donc l'aurais-je prise? j'en serais si fiere, que je le dirais a tout le
+monde, quand meme cela ferait mal parler de moi. He! he! vous riez!
+monsieur Antoine? riez tant que vous voudrez: j'ai quinze ans de plus que
+vous, et les mauvaises langues n'ont rien a dire sur mon compte.
+
+--Comment donc, Janille! personne, que je sache, ne songe a cela, dit M. de
+Chateaubrun en affectant un air de gaiete. Ce serait me faire beaucoup trop
+d'honneur, et je ne suis pas assez fat pour m'en vanter. Quant a ma fille,
+tu as bien le droit de l'appeler comme tu voudras: car tu as ete pour elle
+plus qu'une mere s'il est possible!"
+
+Et, en disant ces derniers mots d'un ton serieux et penetre, le chatelain
+eut tout a coup dans les yeux et dans la voix comme un nuage et un accent
+de tristesse profonde. Mais la duree d'un sentiment chagrin etait
+incompatible avec son caractere, et il reprit aussitot sa serenite
+habituelle.
+
+"Allez appreter le dejeuner, jeune folle, dit-il avec enjouement a son
+petit majordome femelle; moi j'ai encore deux arbres a tailler, et M. Emile
+va venir me tenir compagnie."
+
+Le jardin de Chateaubrun avait ete vaste et magnifique comme le reste;
+mais, vendu en grande partie avec le parc qui avait ete converti en champ
+de ble, il n'occupait plus que l'espace de quelques arpents. La partie la
+plus voisine du chateau etait belle de desordre et de vegetation; l'herbe
+et les arbres d'agrement, livres a leur croissance vagabonde, laissaient
+apercevoir ca et la quelques marches d'escalier et quelques debris de murs,
+qui avaient ete des kiosques et des labyrinthes au temps de Louis XV. La,
+sans doute, des statues mythologiques, des vases, des jets d'eau, des
+pavillons soi-disant rustiques, avaient rappele jadis en petit
+l'ornementation coquette et manieree des maisons royales. Mais tout cela
+n'etait plus que debris informes, couverts de pampre et de lierre, plus
+beaux peut-etre pour les yeux d'un poete et d'un artiste qu'ils ne
+l'avaient ete au temps de leur splendeur.
+
+Sur un plan plus eleve et borde d'une haie d'epines, pour enfermer les deux
+chevres qui paissaient en liberte dans l'ancien jardin, s'etendait le
+verger, couvert d'arbres venerables, dont les branches noueuses et tortues,
+echappant a la contrainte de la taille en quenouille et en espalier,
+affectaient des formes bizarres et fantastiques. C'etait un entrecroisement
+d'hydres et de dragons monstrueux qui se tordaient sous les pieds et sur la
+tete, si bien qu'il etait difficile d'y penetrer sans se heurter contre
+d'enormes racines ou sans laisser son chapeau dans les branches.
+
+"Voila de vieux serviteurs, dit M. Antoine en frayant un passage a Emile
+parmi ces ancetres du verger; ils ne produisent plus guere que tous les
+cinq ou six ans; mais alors, quels fruits magnifiques et succulents sortent
+de cette vieille seve lente et genereuse! Quand j'ai rachete _ma terre_,
+tout le monde me conseillait d'abattre ces souches antiques; ma fille a
+demande grace pour elles a cause de leur beaute, et bien m'en a pris de
+suivre son conseil, car cela fait un bel ombrage, et pour peu que
+quelques-unes produisent dans l'annee sur la quantite, nous nous trouvons
+suffisamment approvisionnes de fruits. Voyez quel gros pommier! Il a du
+voir naitre mon pere, et je gage bien qu'il verra naitre mes
+petits-enfants. Ne serait-ce pas un meurtre d'abattre un tel patriarche?
+Voila un coignassier qui ne rapporte qu'une douzaine de coings chaque
+annee. C'est peu pour sa taille; mais les fruits sont gros comme ma tete et
+jaunes comme de l'or pur: et quel parfum, Monsieur! Vous les verrez a
+l'automne! Tenez, voila un cerisier qui n'est pas mal garni. Oui-da, les
+vieux sont encore bons a quelque chose, que vous en semble? Il ne s'agit
+que de savoir tailler les arbres comme il convient. Un horticulteur
+systematique vous dirait qu'il faut arreter tout ce developpement des
+branches, elaguer, rogner, afin de contraindre la seve a se convertir en
+bourgeons. Mais quand on est vieux soi-meme, on a l'experience qui vous
+conseille autrement. Quand l'arbre a fruit a vecu cinquante ans sacrifie au
+rapport, il faut lui donner de la liberte, et le remettre pour quelques
+annees aux soins de la nature. Alors il se fait pour lui une seconde
+jeunesse: il pousse en rameaux et en feuillage; cela le repose. Et quand,
+au lieu d'un squelette ramasse, il est redevenu par la cime un arbre
+veritable, il vous remercie et vous recompense en fructifiant a souhait.
+Par exemple, voici une grosse branche qui parait de trop, ajouta-t-il en
+ouvrant sa serpette. Eh bien, elle sera respectee: une amputation aussi
+considerable epuiserait l'arbre. Dans les vieux corps le sang ne se
+renouvelle plus assez vite pour supporter les operations que peut subir la
+jeunesse. Il en est de meme pour les vegetaux. Je vais seulement oter le
+bois mort, gratter la mousse et rafraichir les extremites. Voyez, c'est
+bien simple."
+
+Le serieux naif avec lequel M. de Chateaubrun se plongeait tout entier dans
+ces innocentes occupations touchait Emile, et lui offrait a chaque instant
+un contraste avec ce qui se passait chez lui, a propos des memes choses.
+Tandis qu'un jardinier largement retribue et deux aides, occupes du matin a
+la nuit, ne suffisaient pas a rendre assez propre et assez brillant le
+jardin de sa mere, tandis qu'elle se tourmentait pour un bouton de rose
+avorte ou pour une greffe de contrebande, M. Antoine etait heureux de la
+fiere sauvagerie de ses _eleves_, et rien ne lui paraissait plus fecond et
+plus genereux que le voeu de la nature. Cet antique verger, avec son gazon
+fin et doux, taille par la dent laborieuse de quelques patientes brebis
+abandonnees la sans chien et sans berger, avec ses robustes caprices de
+vegetation, et les molles ondulations de ses pentes, etait un lieu
+splendide ou aucun souci de surveillance jalouse ne venait interrompre la
+reverie.
+
+"Maintenant que j'ai fini avec mes arbres, dit M. Antoine en remettant sa
+veste qu'il avait accrochee a une branche, allons chercher ma fille pour
+dejeuner. Vous n'avez pas encore vu ma fille, je crois? Mais elle vous
+connait deja, car elle est initiee a tous les petits secrets de notre
+pauvre Jean; et meme, il a tant d'affection pour elle, qu'il prend plus
+souvent conseil d'elle que de moi. Marchez devant, _Monsieur_, dit-il a son
+chien, allez dire a votre jeune maitresse que l'heure de se mettre a table
+est venue. Ah! cela vous rend tout guilleret, vous! Votre appetit vous dit
+l'heure aussi bien qu'une montre."
+
+Le chien de M. Antoine repondait egalement au nom de _Monsieur_ qu'on lui
+donnait quand on etait content de lui, et a celui de Sacripant, qui etait
+son nom veritable, mais qui ne plaisait pas a mademoiselle de Chateaubrun,
+et dont son maitre ne se servait plus guere avec lui qu'a la chasse, ou
+pour le reprimander gravement, quand il lui arrivait, chose bien rare, de
+commettre quelque inconvenance, comme de manger avec gloutonnerie, de
+ronfler en dormant, ou d'aboyer lorsqu'au milieu de la nuit Jean arrivait
+par-dessus les murs. Le fidele animal sembla comprendre le discours de son
+maitre, car il se mit a rire, expression de gaiete tres marquee chez
+quelques chiens, et qui donne a leur physionomie un caractere presque
+humain d'intelligence et d'urbanite. Puis il courut en avant et disparut en
+descendant la pente du cote de la riviere.
+
+En le suivant, M. Antoine fit remarquer a Emile la beaute du site qui se
+deployait sous leurs yeux. "Notre Creuse aussi s'est melee de deborder
+l'autre jour, dit-il: mais tous les foins du rivage etaient rentres, et
+cela grace au conseil de Jean, qui nous avait avertis de ne pas les laisser
+trop murir. On le croit ici comme un oracle, et il est de fait qu'il a un
+grand esprit d'observation et une memoire prodigieuse. A certains signes
+que nul autre ne remarque, a la couleur de l'eau, a celle des nuages, et
+surtout a l'influence de la lune dans la premiere quinzaine du printemps,
+il peut predire a coup sur le temps qu'il faut esperer ou craindre tout le
+long de l'annee. Ce serait un homme tres-precieux pour votre pere, s'il
+voulait l'ecouter. Il est bon a tout, et si j'etais dans la position de M.
+Cardonnet, rien ne me couterait pour essayer de m'en faire un ami: car
+d'en faire un serviteur assidu et discipline, il n'y faut pas songer. C'est
+la nature du sauvage, qui meurt quand il s'est soumis. Jean Jappeloup ne
+fera jamais rien de bon que de son plein gre; mais qu'on s'empare de son
+coeur, qui est le plus grand coeur que Dieu ait forme, et vous verrez
+comme, dans les occasions importantes, cet homme-la s'eleve au-dessus de ce
+qu'il parait! Que la derive, l'incendie, un sinistre imprevu vienne frapper
+l'etablissement de M. Cardonnet, et alors il nous dira si la tete et le
+bras de Jean Jappeloup peuvent etre trop payes et trop proteges!"
+
+Emile n'ecouta pas la fin de cet eloge avec l'interet qu'il y aurait donne
+en toute autre circonstance, car ses oreilles et sa pensee venaient de
+prendre une autre direction: une voix fraiche chantait ou plutot murmurait
+a quelque distance un de ces petits airs charmants de melancolie et de
+naivete qui sont propres au pays. Et la fille du chatelain, cet enfant du
+celibat, dont le nom maternel etait reste un probleme pour tout le
+voisinage, parut au detour d'un massif d'eglantiers, belle comme la plus
+belle fleur inculte de ces gracieuses solitudes.
+
+Blanche et blonde, agee de dix-huit ou dix-neuf ans, Gilberte de
+Chateaubrun avait, dans la physionomie comme dans le caractere, un melange
+de raison au-dessus de son age et de gaiete enfantine, que peu de jeunes
+filles eussent conserve dans une position comme la sienne; car il lui etait
+impossible d'ignorer sa pauvrete, et l'avenir d'isolement et de privations
+qui lui etait reserve dans ce siecle de calculs et d'egoisme. Elle ne
+paraissait pourtant pas s'en affecter plus que son pere, auquel elle
+ressemblait trait pour trait au moral comme au physique, et la plus
+touchante serenite regnait dans son regard ferme et bienveillant. Elle
+rougit beaucoup en apercevant Emile, mais ce fut plutot l'effet de la
+surprise que du trouble; car elle s'avanca et le salua sans gaucherie,
+sans cet air contraint et sournoisement pudique qu'on a trop vante chez les
+jeunes filles, faute de savoir ce qu'il signifie. Il ne vint pas a la
+pensee de Gilberte que le jeune hote de son pere allait la devorer du
+regard, et qu'elle dut prendre un air digne pour mettre un frein a l'audace
+de ses secrets desirs. Elle le regarda elle-meme, au contraire, pour voir
+si sa figure lui etait sympathique autant qu'a son pere, et avec une
+perspicacite tres-prompte, elle remarqua qu'il etait tres beau sans en etre
+vain le moins du monde, qu'il suivait les modes avec moderation, qu'il
+n'etait ni guinde, ni arrogant, ni pretentieux; enfin que sa physionomie
+expressive etait pleine de candeur, de courage et de sensibilite.
+Satisfaite de cet examen, elle se sentit tout a coup aussi a l'aise que si
+un etranger ne s'etait pas trouve entre elle et son pere.
+
+"C'est vrai, dit-elle en achevant la phrase d'introduction de M. de
+Chateaubrun, mon pere vous en a voulu, Monsieur, de vous etre enfui l'autre
+jour sans avoir voulu dejeuner. Mais moi, j'ai bien compris que vous etiez
+impatient de revoir madame votre mere, surtout au milieu de cette
+inondation ou chacun pouvait avoir peur pour les siens. Heureusement madame
+Cardonnet n'a pas ete trop effrayee, a ce qu'on nous a dit, et vous n'avez
+perdu aucun de vos ouvriers?
+
+--Grace a Dieu, personne chez nous, ni dans le village, n'a peri, repondit
+Emile.
+
+--Mais il y a eu beaucoup de dommage chez vous?
+
+--C'est le point le moins interessant, Mademoiselle; les pauvres gens ont
+bien plus souffert a proportion. Heureusement mon pere a le pouvoir et la
+volonte de reparer beaucoup de malheurs.
+
+--On dit surtout ... on dit _aussi_, reprit la jeune fille en rougissant un
+peu du mot qui lui etait echappe malgre elle, que madame votre mere est
+extremement bonne et charitable. Je parlais d'elle precisement tout a
+l'heure avec le petit Sylvain, qu'elle a comble.
+
+--Ma mere est parfaite; dit Emile; mais, en cette occasion, il etait bien
+simple qu'elle temoignat de l'amitie a ce pauvre enfant, sans lequel
+j'aurais peut-etre peri par imprudence. Je suis impatient de le voir pour
+le remercier.
+
+--Le voila, reprit mademoiselle de Chateaubrun en montrant Charasson qui
+venait derriere elle, portant un panier et un petit pot de resine. Nous
+avons fait plus de cinquante ecussons de greffe, et il y a meme la des
+echantillons que Sylvain a ramasses dans le haut de votre jardin. C'etait
+le rebut que le jardinier avait jete apres la taille de ses rosiers, et
+cela nous donnera encore de belles fleurs, si nos greffes ne sont pas trop
+mal faites; vous y regarderez, n'est-ce pas, mon pere? car je n'ai pas
+encore beaucoup de science.
+
+--Bah! tu greffes mieux que moi, avec tes petites mains, dit M. Antoine en
+portant a ses levres les jolis doigts de sa fille. C'est un ouvrage de
+femme qui demande plus d'adresse que nous n'en pouvons avoir. Mais tu
+devrais mettre tes gants, ma petite! Ces vilaines epines ne te respecteront
+pas.
+
+--Et qu'est-ce que cela fait, mon pere? dit la jeune fille en souriant. Je
+ne suis pas une princesse, moi, et j'en suis bien aise. J'en suis plus
+libre et plus heureuse."
+
+Emile ne perdit pas un mot de cette derniere reflexion, quoiqu'elle l'eut
+faite a demi-voix pour son pere; et que, de son cote, il eut fait quelques
+pas au-devant du petit Sylvain pour lui dire bonjour avec amitie.
+
+"Oh! moi, ca va tres bien, repondit le page de Chateaubrun; je n'avais
+qu'une crainte, c'est que la jument ne _s'enrhumit_, apres avoir ete si
+bien baignee. Mais, par bonheur, elle ne s'en porte que mieux, et moi j'ai
+ete bien content d'entrer dans votre joli chateau, de voir vos belles
+chambres, les domestiques a votre papa, qui ont des gilets rouges et de
+l'or a leurs chapeaux!
+
+--Ah! voila surtout ce qui lui a tourne la tete, dit Gilberte en riant de
+tout son coeur, et en decouvrant deux rangs de petites dents blanches et
+serrees comme un collier de perles. M. Sylvain, tel que vous le voyez, est
+rempli d'ambition: il meprise profondement sa blouse neuve et son chapeau
+gris depuis qu'il a vu des laquais galonnes. S'il voit jamais un chasseur
+avec un plumet de coq et des epaulettes, il en deviendra fou.
+
+--Pauvre enfant! dit Emile, s'il savait combien son sort est plus libre,
+plus honorable et plus heureux que celui des laquais barioles des grandes
+villes!
+
+--Il ne se doute pas que la livree soit avilissante, reprit la jeune fille,
+et il ignore qu'il est le plus heureux serviteur qui ait jamais existe.
+
+--Je ne me plains pas, repondit Sylvain; tout le monde est bon pour moi,
+ici, meme mademoiselle Janille, quoiqu'elle soit un peu _regardante_, et je
+ne voudrais pas quitter le pays, puisque j'ai mon pere et ma mere a Cuzion,
+tout aupres de la maison! Mais un petit bout de toilette, ca vous refait un
+homme!
+
+--Tu voudrais donc etre mieux mis que ton maitre? dit mademoiselle de
+Chateaubrun. Regarde mon pere, comme il est simple. Il serait bien
+malheureux s'il lui fallait mettre tous les jours un habit noir et des
+gants blancs.
+
+--Il est vrai que j'aurais de la peine a en reprendre l'habitude, dit M.
+Antoine. Mais entendez-vous Janille, mes enfants? la voila qui s'egosille
+apres nous pour que nous allions dejeuner."
+
+_Mes enfants_ etait une locution generale que, dans son humeur
+bienveillante, M. Antoine adressait souvent, soit a Janille et a Sylvain
+lorsqu'ils etaient ensemble, soit aux paysans de son endroit. Gilberte
+rencontra donc avec etonnement le regard rapide et involontaire que le
+jeune Cardonnet jeta sur elle. Il avait tressailli, et un sentiment confus
+de sympathie, de crainte et de plaisir avait fait battre son coeur en
+s'entendant confondre avec la belle Gilberte dans cette paternelle
+appellation du chatelain.
+
+
+
+
+IX.
+
+M. ANTOINE.
+
+
+Cette fois le dejeuner fut un peu plus confortable que de coutume a
+Chateaubrun. Janille avait eu le temps de faire quelques preparatifs. Elle
+s'etait procure du laitage, du miel, des oeufs, et elle avait bravement
+sacrifie deux poulets qui chantaient encore lorsque Emile avait paru sur le
+sentier, mais qui, mis tout chauds sur le gril, furent assez tendres.
+
+Le jeune homme avait gagne de l'appetit dans le verger, et il trouva ce
+repas excellent. Les eloges qu'il y donna flatterent beaucoup Janille, qui
+s'assit comme de coutume en face de son maitre et fit les honneurs de la
+table avec une certaine distinction.
+
+Elle fut surtout fort touchee de l'approbation que son hote donna a des
+confitures de mures sauvages confectionnees par elle.
+
+"Petite mere, lui dit Gilberte, il faudra envoyer un echantillon de ton
+savoir-faire et ta recette a madame Cardonnet, pour qu'elle nous accorde en
+echange du plant de fraises ananas.
+
+--Ca ne vaut pas le diable, vos grosses fraises de jardin, repondit
+Janille; ca ne sent que l'eau. J'aime bien mieux nos petites fraises de
+montagne, si rouges et si parfumees. Cela ne m'empechera pas de donner a
+M. Emile un grand pot de mes confitures pour _sa maman_, si elle veut bien
+les accepter.
+
+--Ma mere ne voudrait pas vous en priver, ma chere demoiselle Janille,
+repondit Emile, touche surtout de la naive generosite de Gilberte, et
+comparant dans son coeur les bonnes intentions candides de cette pauvre
+famille avec les dedains de la sienne.
+
+--Oh! reprit Gilberte en souriant, cela ne nous privera pas. Nous avons et
+nous pouvons recommencer une ample provision de ces fruits. Ils ne sont pas
+rares chez nous, et si nous n'y prenions garde, les ronces qui les
+produisent perceraient nos murs et pousseraient jusque dans nos chambres.
+
+--Et a qui la faute, dit Janille, si les ronces nous envahissent? N'ai-je
+pas voulu les couper toutes? Certainement j'en serais venue a bout sans
+l'aide de personne, si on m'eut laissee faire.
+
+--Mais moi, j'ai protege ces pauvres ronces contre toi, chere petite mere!
+Elles forment de si belles guirlandes autour de nos ruines, que ce serait
+grand dommage de les detruire.
+
+--Je conviens que cela fait un joli effet, reprit Janille, et qu'a dix
+lieues a la ronde on ne trouverait pas d'aussi belles ronces, et produisant
+des fruits aussi gros!
+
+--Vous l'entendez, monsieur Emile! dit a son tour M. Antoine. Voila Janille
+tout entiere. Il n'y a rien de beau, de bon, d'utile et de salutaire qui ne
+se trouve a Chateaubrun. C'est une grace d'etat.
+
+--Pardine, Monsieur, plaignez-vous, dit Janille; oui, Je vous le conseille,
+plaignez-vous de quelque chose!
+
+--Je ne me plains de rien, repondit le bon gentilhomme: a Dieu ne plaise!
+entre ma fille et toi, que pourrais-je desirer pour mon bonheur?
+
+--Oh! oui; vous dites comme cela quand on vous ecoute, mais si on a le dos
+tourne, et qu'une petite mouche vous pique, vous prenez des airs de
+resignation tout a fait deplaces dans votre position.
+
+--Ma position est ce que Dieu l'a faite! repondit M. Antoine avec une
+douceur un peu melancolique. Si ma fille l'accepte sans regret, ce n'est ni
+toi, ni moi, qui accuserons la Providence.
+
+--Moi! s'ecria Gilberte; quel regret pourrais-je donc avoir? Dites-le-moi,
+cher pere; car, pour moi, je chercherais en vain ce qui me manque et ce que
+je puis desirer de mieux sur la terre.
+
+--Et moi je suis de l'avis de mademoiselle, dit Emile, attendri de
+l'expression sincere et noblement affectueuse de ce beau visage. Je suis
+certain qu'elle est heureuse, parce que ...
+
+--Parce que?... Dites, monsieur Cardonnet! reprit Gilberte avec enjouement,
+vous alliez dire pourquoi, et vous vous etes arrete?
+
+--Je serais au desespoir d'avoir l'air de vouloir dire une fadeur, repondit
+Emile en rougissant presque autant que la jeune fille; mais je pensais que
+quand on avait ces trois richesses, la beaute, la jeunesse et la bonte, on
+devait etre heureux, parce qu'on pouvait etre sur d'etre aime.
+
+--Je suis donc encore plus heureuse que vous ne pensez, repondit Gilberte
+en mettant une de ses mains dans celle de son pere et l'autre dans celle de
+Janille; car je suis aimee sans qu'il soit question de tout cela. Si je
+suis belle et bonne, je n'en sais rien; mais je suis sure que, laide et
+maussade, mon pere et ma mere m'aimeraient encore quand meme. Mon bonheur
+vient donc de leur bonte, de leur tendresse, et non de mon merite.
+
+--On vous permettra pourtant de croire, dit M. Antoine a Emile, tout en
+pressant sa fille sur son coeur, qu'il y a un peu de l'un et un peu de
+l'autre.
+
+--Ah! monsieur Antoine! qu'avez-vous fait la? s'ecria Janille; voila encore
+une de vos distractions!... Vous avez fait une tache avec votre oeuf sur la
+marche de Gilberte.
+
+--Ce n'est rien, dit M. Antoine; je vais la laver moi-meme.
+
+--Non pas! non pas! ce serait pire; vous repandriez sur elle toute la
+carafe, et vous noieriez ma fille. Viens ici, mon enfant, que j'enleve
+cette tache. J'ai horreur des taches, moi! Ne serait-ce pas dommage de
+gater cette jolie robe toute neuve?"
+
+Emile regarda pour la premiere fois la toilette de Gilberte. Il n'avait
+encore fait attention qu'a sa taille elegante et a la beaute de sa
+personne. Elle etait vetue d'un coutil gris tres-frais, mais assez
+grossier, avec un petit fichu blanc comme neige, rabattu autour du cou.
+Gilberte remarqua cette investigation, et, loin d'en etre humiliee, elle
+mit un peu d'orgueil a dire que sa robe lui plaisait, qu'elle etait de
+bonne qualite, qu'elle pouvait braver les epines et les ronces, et que,
+Janille l'ayant choisie elle-meme, aucune etoffe ne pouvait lui etre plus
+agreable a porter.
+
+"Cette robe est charmante, en effet, dit Emile; ma mere en a une toute
+pareille."
+
+Ce n'etait pas vrai; Emile, quoique sincere, fit ce petit mensonge sans
+s'en apercevoir. Gilberte n'en fut pas dupe, mais elle lui sut gre d'une
+intention delicate.
+
+Quant a Janille, elle fut visiblement flattee d'avoir eu bon gout, car elle
+tenait presque autant a ce merite qu'a la beaute de Gilberte.
+
+"Ma fille n'est pas coquette, dit-elle, mais moi, je le suis pour elle. Et
+que diriez-vous, monsieur Antoine, si votre fille n'etait pas gentille et
+proprette comme cela convient a son rang dans le monde?
+
+--Nous n'avons rien a demeler avec le monde, ma chere Janille, repondit M.
+Antoine, et je ne m'en plains pas. Ne te fais donc pas d'illusions
+inutiles.
+
+--Vous avez l'air chagrin en disant cela, monsieur Antoine? Moi, je vous
+dis que le rang ne se perd pas; mais voila comme vous etes: vous jetez
+toujours le manche apres la cognee!
+
+--Je ne jette rien du tout, reprit le chatelain; j'accepte tout, au
+contraire.
+
+--Ah! vous acceptez! dit Janille qui avait toujours besoin de chercher
+querelle a quelqu'un, pour entretenir l'activite de sa langue et de sa
+pantomime animee. Vous etes bien bon, ma foi, d'accepter un sort comme le
+votre! Ne dirait-on pas, a vous entendre, qu'il vous faut beaucoup de
+raison et de philosophie pour en venir la? Allons, vous n'etes qu'un
+ingrat.
+
+--A qui en as-tu, mauvaise tete? reprit M. Antoine. Je te repete que tout
+est bien et que je suis console de tout.
+
+--Console! voyez un peu; console de quoi, s'il vous plait? N'avez-vous pas
+toujours ete le plus heureux des hommes?
+
+--Non, pas toujours! Ma vie a ete melee d'amertume comme celle de tous les
+hommes; mais pourquoi aurais-je ete mieux traite que tant d'autres qui me
+valaient bien?
+
+--Non, les autres ne vous valaient pas, je soutiens cela, moi, comme je
+soutiens aussi que vous avez ete en tout temps mieux traite que personne.
+Oui, Monsieur, je vous prouverai, quand vous voudrez, que vous etes ne
+coiffe.
+
+--Ah! tu me ferais plaisir si tu pouvais le prouver en effet, reprit M.
+Antoine en souriant.
+
+--Eh bien, je vous prends au mot, et je commence. M. Cardonnet sera juge
+et temoin.
+
+--Laissons-la dire, monsieur Emile, reprit M. Antoine. Nous sommes au
+dessert, et rien ne pourrait empecher Janille de babiller a ce moment-la.
+Elle va dire mille folies, je vous en previens! Mais elle a de l'entrain et
+de l'esprit. On ne s'ennuie pas a l'ecouter,
+
+--D'abord, dit Janille en se rengorgeant, jalouse qu'elle etait de
+justifier cet eloge, Monsieur nait comte de Chateaubrun, ce qui n'est pas
+un vilain nom ni un mince honneur!
+
+--Cet honneur-la ne signifie pas grand'chose aujourd'hui, dit M. de
+Chateaubrun; et quant au nom que m'ont transmis mes ancetres, n'ayant pu
+rien faire pour en augmenter l'eclat, je n'ai pas grand merite a le porter.
+
+--Laissez, Monsieur, laissez, repartit Janille. Je sais ou vous voulez en
+venir, et j'y viendrai de moi-meme. Laissez-moi dire! Monsieur vient au
+monde ici (dans le plus beau pays du monde), et il est nourri par la plus
+belle et la plus fraiche villageoise des environs, mon ancienne amie, a
+moi, quoique je fusse plus jeune qu'elle de quelques annees, la mere de ce
+brave Jean Jappeloup; celui-la est toujours reste devoue a monsieur comme
+le pied l'est a la jambe. Il a des peines, maintenant, mais des peines qui
+vont sans doute finir!...
+
+--Grace a vous! dit Gilberte en regardant Emile; et, dans ce regard ingenu
+et bienveillant, elle le paya du compliment qu'il avait fait a sa beaute et
+a sa robe.
+
+--Si tu t'embarques dans tes parentheses accoutumees, dit M. Antoine a
+Janille, nous n'en finirons jamais.
+
+--Si fait, Monsieur, reprit Janille. Je vais me resumer, comme dit M. le
+cure de Cuzion au commencement de tous ses sermons. Monsieur fut doue d'une
+excellente constitution, et, par-dessus le marche, il etait le plus bel
+enfant qu'on ait jamais vu. A preuve que lorsqu'il fut devenu un des plus
+beaux cavaliers de la province, les dames de toute condition s'en
+apercurent tres-bien.
+
+--Passons, passons, Janille, interrompit le chatelain avec un melange de
+tristesse dans sa gaiete; il n'y a pas grand'chose a dire la-dessus.
+
+--Soyez tranquille, reprit la petite femme, je ne dirai rien qui ne soit
+tres-bon a dire. Monsieur fut eleve a la campagne dans ce vieux chateau,
+qui etait grand et riche alors ... et qui est encore tres-habitable
+aujourd'hui! Jouant avec les marmots de son age et avec son frere de lait
+le petit Jean Jappeloup, cela lui fit une sante excellente. Voyons,
+plaignez-vous de votre sante, Monsieur, et dites-nous si vous connaissez un
+homme de cinquante ans plus alerte et mieux conserve que vous?
+
+--C'est fort bien; mais tu ne dis pas qu'etant ne dans un temps de trouble
+et de revolution, mon education premiere fut fort negligee.
+
+--Pardine, Monsieur, voudriez-vous pas etre ne vingt ans plus tot, et avoir
+aujourd'hui soixante-dix ans? Voila une drole d'idee! Vous etes ne fort a
+point, puisque vous avez encore, Dieu merci, longtemps a vivre. Quant a
+l'education, rien n'y manqua: vous futes mis au college a Bourges, et
+monsieur y travailla fort bien.
+
+--Fort mal, au contraire. Je n'avais pas ete habitue au travail de
+l'esprit; je m'endormais durant les lecons. Je n'avais pas la memoire
+exercee; j'eus plus de peine a apprendre les elements des choses qu'un
+autre a completer de bonnes etudes.
+
+--Eh bien donc, vous eutes plus de merite qu'un autre, puisque vous eutes
+plus de souci. Et d'ailleurs vous en saviez bien assez pour etre un
+gentilhomme. Vous n'etiez pas destine a etre cure ou maitre d'ecole.
+Aviez-vous besoin de tant de grec et de latin? Quand vous veniez ici en
+vacances, vous etiez un jeune homme accompli; nul n'etait plus adroit que
+vous aux exercices du corps: vous faisiez sauter votre balle jusque
+par-dessus la grande tour, et lorsque vous appeliez vos chiens, vous aviez
+la voix si forte qu'on vous entendait de Cuzion.
+
+--Tout cela ne constitue pas de fort bonnes etudes, dit M. Antoine, riant
+de ce panegyrique.
+
+--Quand vous futes en age de quitter les ecoles, c'etait le temps de la
+guerre avec les Autrichiens, les Prussiens et les Russiens. Vous vous
+battites fort bien, a preuve que vous recutes plusieurs blessures.
+
+--Peu graves, dit M. Antoine.
+
+--Dieu merci! reprit Janille. Voudriez-vous pas etre ecloppe et marcher sur
+des bequilles? Vous avez cueilli le laurier, et vous etes revenu couvert de
+gloire, sans trop de contusions.
+
+--Non, non, Janille, fort peu de gloire, je t'assure. Je fis de mon mieux;
+mais quoi que tu en dises, j'etais ne quelques annees trop tard; mes
+parents avaient trop longtemps combattu mon desir de servir mon pays sous
+l'usurpateur, comme ils l'appelaient. J'etais a peine lance dans la
+carriere, qu'il me fallut revenir au logis, _trainant l'aile et tirant le
+pied_, tout consterne et desespere du desastre de Waterloo.
+
+--Monsieur, je conviens que la chute de l'Empereur ne vous fut pas
+avantageuse, et que vous eutes la bonte de vous en chagriner, bien que cet
+homme-la ne se fut pas fort bien conduit avec vous. Avec le nom que vous
+portiez, il aurait du vous faire general tout de suite, au lieu qu'il ne
+fit aucune attention a votre personne.
+
+--Je presume, dit M. de Chateaubrun en riant, qu'il etait distrait de ce
+devoir par des affaires plus serieuses et plus necessaires. Enfin, tu
+conviens, Janille, que ma carriere militaire fut brisee, et que, grace a ma
+belle education, je n'etais pas tres-propre a m'en creer une autre?
+
+--Vous auriez fort bien pu servir les Bourbons, mais vous ne le voulutes
+point.
+
+--J'avais les idees de mon temps. Peut-etre les aurais-je encore, si
+c'etait a refaire.
+
+--Eh bien, Monsieur, qui pourrait vous en blamer? Ce fut tres-honorable, a
+ce qu'on disait alors dans le pays, et vos parents ont ete les seuls a vous
+condamner.
+
+--Mes parents furent orgueilleux et durs dans leurs opinions legitimistes.
+Tu ne saurais nier qu'ils m'abandonnerent au desastre qui me menacait, et
+qu'ils se soucierent fort peu de la perte de ma fortune.
+
+--Vous futes encore plus fier qu'eux, vous ne voulutes jamais les implorer.
+
+--Non, insouciance ou dignite, je ne leur demandai aucun appui.
+
+--Et vous perdites votre fortune dans un grand proces contre la succession
+de votre pere, on sait cela. Mais si vous l'avez perdu ce proces, c'est que
+vous l'avez bien voulu.
+
+--Et c'est ce que mon pere a fait de plus noble et de plus honorable dans
+sa vie, reprit Gilberte avec feu.
+
+--Mes enfants, reprit M. Antoine, il ne faut pas dire que j'ai perdu ce
+proces, je ne l'ai pas laisse juger.
+
+--Sans doute, sans doute, dit Janille; car s'il eut ete juge, vous
+l'eussiez gagne. Il n'y avait qu'une voix la-dessus.
+
+--Mais mon pere, reconnaissant que le fait n'est pas le droit, dit Gilberte
+en s'adressant a Emile avec vivacite, ne voulut pas tirer avantage de sa
+position. Il faut que vous sachiez cette histoire, monsieur Cardonnet, car
+ce n'est pas mon pere qui songerait a vous la raconter, et vous etes assez
+nouveau dans le pays pour ne pas l'avoir apprise encore. Mon grand-pere
+avait contracte des dettes d'honneur pendant la minorite de mon pere; il
+etait mort sans que les circonstances lui permissent ou lui fissent un
+devoir pressant de s'acquitter. Les titres des creanciers n'avaient pas de
+valeur suffisante devant la loi; mais mon pere, en se mettant au courant de
+ses affaires, en trouva un dans les papiers de mon aieul. Il eut pu
+l'aneantir, personne n'en connaissait l'existence. Il le produisit, au
+contraire, et vendit tous les biens de la famille pour payer une dette
+sacree. Mon, pere m'a elevee dans les principes qui ne me permettent pas de
+penser qu'il ait fait autre chose que son devoir; mais beaucoup de gens
+riches en ont juge autrement. Quelques-uns l'ont traite de niais et de tete
+folle. Je suis bien aise que, quand vous entendrez dire a certains parvenus
+que M. Antoine de Chateaubrun s'est ruine par sa faute, ce qui, a leurs
+yeux, est peut-etre le plus grand deshonneur possible, vous sachiez a quoi
+vous en tenir sur le desordre et la mauvaise tete de mon pere.
+
+--Ah! Mademoiselle, s'ecria Emile domine par son emotion, que vous etes
+heureuse d'etre sa fille, et combien je vous envie cette noble pauvrete!
+
+--Ne faites pas de moi un heros, mon cher enfant, dit M. Antoine en
+pressant la main d'Emile. Il y a toujours quelque chose de vrai au fond des
+jugements portes par les hommes, meme quand ils sont rigoureux et injustes
+en grande partie. Il est bien certain que j'ai toujours ete un peu
+prodigue, que je n'entends rien a l'economie domestique, aux affaires, et
+que j'eus moins de merite qu'un autre a sacrifier ma fortune, puisque j'y
+eus moins de regrets."
+
+Cette modeste apologie penetra Emile d'une si vive affection pour M.
+Antoine, qu'il se pencha sur la main qui tenait la sienne, et qu'il y porta
+ses levres avec un sentiment de veneration ou Gilberte entrait bien pour
+quelque chose. Gilberte fut plus emue qu'elle ne s'y attendait de cette
+soudaine effusion du jeune homme. Elle sentit une larme au bord de sa
+paupiere, baissa les yeux pour la cacher, essaya de prendre un maintien
+grave, et, tout a coup emportee par un irresistible mouvement de coeur,
+elle faillit tendre aussi la main a son hote; mais elle ne ceda point a cet
+elan et elle y donna naivement le change en se levant pour prendre
+l'assiette d'Emile et lui en presenter une autre, avec toute la grace et la
+simplicite d'une fille de patriarche offrant la cruche aux levres du
+voyageur.
+
+Emile fut d'abord surpris de cet acte d'humble sympathie, si peu conforme
+aux convenances du monde ou il avait vecu. Puis il le comprit, et son sein
+fut tellement agite, qu'il ne put remercier la chatelaine de Chateaubrun,
+sa gracieuse servante.
+
+"D'apres tout cela, reprit M. Antoine, qui ne vit rien que de tres-simple
+dans l'action de sa fille, il faudra bien que Janille convienne qu'il y a
+un peu de malheur dans ma vie; car il y avait quelque temps que ce proces
+durait quand je decouvris, au fond d'un vieux meuble abandonne, la
+declaration que mon pere avait laissee de sa dette. Jusque-la, je n'avais
+pas cru a la bonne foi des creanciers. Le malheur qu'ils avaient eu de
+perdre leurs titres etait invraisemblable, je dormais donc sur les deux
+oreilles. Ma Gilberte etait nee, et je ne me doutais guere qu'elle etait
+reservee a partager avec moi un sort tout a fait precaire. L'existence de
+cette chere enfant me rendit le coup un peu plus sensible qu'il ne l'eut
+ete a mon imprevoyance naturelle. Me voyant denue de toutes ressources, je
+me resolus a travailler pour vivre, et c'est la que j'eus d'abord quelques
+moments assez rudes.
+
+--Oui, Monsieur, c'est vrai, dit Janille, mais vous vintes a bout de vous
+astreindre au travail, et vous eutes bientot repris votre bonne humeur et
+votre franche gaiete, avouez-le!
+
+--Grace a toi, brave Janille, car toi, tu ne m'abandonnas point. Nous
+allames habiter Gargilesse, avec Jean Jappeloup, et le digne homme me
+trouva de l'ouvrage.
+
+--Quoi, dit Emile, vous avez ete ouvrier, monsieur le comte?
+
+--Certainement, mon jeune ami. J'ai ete apprenti charpentier, garcon
+charpentier, aide-charpentier au bout de quelques annees, et il n'y a pas
+plus de deux ans que vous m'eussiez vu une blouse au dos, une hache sur
+l'epaule, allant en journee avec Jappeloup."
+
+--C'est donc pour cela, dit Emile tout trouble, que ... il s'arreta,
+n'osant achever.
+
+--C'est pour cela, oui, je vous comprends, repliqua monsieur Antoine, que
+vous avez entendu dire: "Le vieux Antoine s'est deconsidere grandement
+pendant sa misere; il a vecu avec les ouvriers, on l'a vu rire et boire
+avec eux dans les cabarets." Eh bien, cela merite un peu d'explications et
+je ne me ferai pas plus tort et plus pur que je ne suis. Dans les idees des
+nobles et des gros bourgeois de la province, j'aurais mieux fait sans doute
+de demeurer triste et grave, fierement accable sous ma disgrace,
+travaillant en silence, soupirant a la derobee, rougissant de toucher un
+salaire, moi qui avais eu des salaries sous mes ordres, et ne me melant
+point le dimanche a la gaiete des ouvriers qui me permettaient de joindre
+mon travail au leur durant la semaine. Eh bien, j'ignore si c'eut ete mieux
+ainsi, mais je confesse que cela n'etait pas du tout dans mon caractere. Je
+suis fait de telle sorte, qu'il m'est impossible de m'affecter et de
+m'effrayer longtemps de quoi que ce soit. J'avais ete eleve avec Jappeloup
+et avec d'autres petits paysans de mon age. J'avais traite de pair a
+compagnon avec eux dans les jeux de notre enfance. Je n'avais jamais fait,
+depuis, le maitre ni le seigneur avec eux. Ils me recurent a bras ouverts
+dans ma detresse, et m'offrirent leurs maisons, leur pain, leurs conseils,
+leurs outils et leurs pratiques. Comment ne les aurais-je pas aimes?
+Comment leur societe eut-elle pu me paraitre indigne de moi? Comment
+n'aurais-je pas partage avec eux, le dimanche, le salaire de la semaine?
+Bah! loin de la, j'y trouvai tout a coup le plaisir et la joie comme une
+recompense de mon travail. Leurs chants, leurs reunions sous la treille ou
+se balancait la branche de houx du cabaret, leur honnete familiarite avec
+moi, et l'amitie indissoluble de ce cher Jean, mon frere de lait, mon
+maitre en charpenterie, mon consolateur, me firent une nouvelle vie que je
+ne pus pas m'empecher de trouver fort douce, surtout quand j'eus reussi a
+etre assez habile dans la partie pour ne point rester a leur charge.
+
+--Il est certain que vous etiez laborieux, dit Janille, et que, bientot,
+vous futes tres-utile au pauvre Jean. Ah! je me souviens de ses coleres
+avec vous dans les commencements, car il n'a jamais ete patient, le cher
+homme, et vous, vous etiez si maladroit! Vrai, monsieur Emile, vous auriez
+ri d'entendre Jean jurer et crier apres monsieur le comte, comme apres un
+petit apprenti. Et puis, apres cela, on se reconciliait et on s'embrassait,
+que ca donnait envie de pleurer. Mais puisque au lieu de nous quereller
+entre nous, comme j'en avais l'intention tout a l'heure, voila que nous
+nous sommes mis a vous raconter tout bonnement notre histoire, je vas, moi,
+vous dire le reste; car si on laisse faire M. Antoine, il ne me laissera
+pas placer une parole.
+
+--Parle, Janille, parle! s'ecria M. Antoine; je te demande pardon de t'en
+avoir privee si longtemps!"
+
+
+
+
+X
+
+UNE BONNE ACTION.
+
+
+"A en croire M. Antoine, dit Janille, nous aurions ete absolument prives de
+ressources; mais, s'il en fut ainsi, cela ne dura pas trop longtemps, Au
+bout de quelques annees, quand la terre de Chateaubrun eut ete vendue en
+detail, les dettes soldees, et toute cette debacle bien liquidee, on
+s'apercut qu'il restait encore a monsieur un petit capital, qui, bien
+place, pouvait lui assurer douze cents francs de rente. He! he! cela
+n'etait point a dedaigner. Mais, avec la bonte et la generosite de
+monsieur, cela eut pu aller un peu vite; c'est alors que ma mie Janille,
+qui vous parle, reconnut qu'il fallait prendre les renes du gouvernement.
+Ce fut elle qui se chargea du placement des fonds, et elle ne s'en acquitta
+pas trop mal. Puis, que dit-elle a monsieur? Vous souvenez-vous, Monsieur,
+de ce que je vous dis a cette epoque-la?
+
+--Je m'en souviens fort bien, Janille, car tu me parlas sagement. Redis-le
+toi-meme.
+
+--Je vous dis: "He! he! monsieur Antoine, voila de quoi vivre en vous
+croisant les bras. Mais cela vous ennuierait, vous avez pris gout au
+travail, vous etes encore jeune et bien portant: donc, vous pouvez
+travailler encore quelques annees. Vous avez une fille, un vrai tresor, qui
+annonce autant d'esprit que de beaute; il faut songer a lui faire donner de
+l'education. Nous allons la conduire a Paris, la mettre en pension, et
+pendant quelques annees vous serez encore charpentier." M. Antoine ne
+demandait pas mieux; oh! pour cela il faut lui rendre justice, il ne
+plaignait point sa peine; mais il avait pris avec ces bons paysans des
+idees un peu trop rustiques a mon gre. Il disait que puisqu'il etait
+destine a vivre en ouvrier de campagne, il serait plus sage d'elever sa
+fille en vue de sa condition, d'en faire une brave villageoise, de lui
+apprendre a lire, a coudre, a filer, a tenir un menage; mais du diantre si
+j'entendis de cette oreille-la! Pouvais-je souffrir que mademoiselle de
+Chateaubrun derogeat a son rang et ne fut pas elevee comme une noble
+demoiselle qu'elle est? Monsieur ceda, et notre Gilberte fut elevee a
+Paris, sans que rien fut epargne pour lui donner de l'esprit et des
+talents; aussi elle en a profite comme un petit ange, et quand elle eut
+environ dix-sept ans, je dis de rechef a monsieur:
+
+"--He! he! monsieur Antoine; voulez-vous venir faire avec moi un petit tour
+de promenade du cote de Chateaubrun?" Monsieur se laissa conduire: mais
+quand nous fumes au milieu des ruines, monsieur fut pris de tristesse.
+
+"--Pourquoi m'as-tu amene ici, Janille? fit-il avec un gros soupir. Je
+savais bien qu'on avait detruit mon pauvre vieux nid de famille; j'avais vu
+cela de loin, mais je n'avais jamais voulu entrer dans l'interieur et
+regarder de pres ces degats. Je ne tenais pas a ce chateau par orgueil,
+mais je l'aimais pour y avoir passe mes jeunes annees, pour y avoir ete
+heureux, pour y avoir vu mourir mes parents. Si quelqu'un l'eut achete pour
+l'habiter, si je le voyais debout et en bon entretien, je serais a demi
+console, car on aime les choses comme on doit aimer les personnes, un peu
+plus pour elles-memes que pour soi. Quel plaisir peux-tu trouver a me
+montrer ce que la bande noire a fait de la maison de mes peres?
+
+"--Monsieur, repondis-je, il fallait pourtant bien venir constater le
+dommage, pour savoir combien nous avons a depenser, et comment nous allons
+nous y prendre pour le reparer. Figurez-vous que, par une mauvaise nuit,
+l'orage a detruit votre domaine; avec le caractere que je vous connais, au
+lieu de vous lamenter, vous vous mettriez de suite a l'oeuvre pour le
+relever.
+
+"--Mais ta comparaison ne rime a rien, fit M. Antoine. Je n'ai pas de quoi
+reparer ce chateau, et quand je l'aurais, je n'en serais pas plus avance,
+puisque cette carcasse meme ne m'appartient plus.
+
+"--Un petit moment, fis-je, combien vous en a-t-on demande lorsque vous
+avez offert de racheter seulement la maison et le petit lot de terre qui y
+reste annexe, le verger, le jardin, la colline et le petit pre au bord de
+l'eau?--Je ne demandais pas cela serieusement, Janille, mais seulement pour
+voir a quel bas prix etait tombee une si riche demeure. On me fit dix mille
+francs ce qui en restait, et je me retirai, sachant que dix mille francs et
+moi ne passerions jamais par la meme porte.
+
+"--Eh bien, Monsieur, repris-je, il ne s'agit plus de dix mille francs,
+mais de quatre mille seulement a l'heure qu'il est. On pensait que vous ne
+pourriez pas y tenir, et que vous depenseriez le capital qui vous reste a
+vous reintegrer dans les debris de votre seigneurie. Voila pourquoi on
+portait a dix mille francs un bien qui n'en vaut pas la moitie et qui ne
+peut convenir qu'a vous seul; mais depuis qu'on vous y a vu renoncer, on a
+ete plus modeste. J'ai fait agir en dessous main, a votre insu et sous un
+nom etranger. Dites-moi oui, et demain vous serez seigneur de Chateaubrun.
+
+"--Et a quoi cela me servirait-il, ma bonne Janille? dit monsieur: que
+ferais-je de ce tas de pierres et de ces trois ou quatre pans de mur sans
+portes ni fenetres?
+
+"Je fis alors observer a monsieur que le pavillon carre etait encore fort
+sain, que les voutes etaient bien conservees, l'interieur des chambres
+parfaitement sec, et qu'il ne s'agissait que de le couvrir en tuiles, d'en
+refaire la menuiserie et de le meubler simplement, depense qu'on pouvait
+porter a cinq cents francs tout au plus. La-dessus monsieur se recria:--Ne
+me donne pas de ces idees-la, Janille, dit-il: c'est vouloir me degouter de
+ma condition presente et me jeter dans les illusions. Je n'ai ni dix, ni
+cinq, ni quatre mille francs, et pour les economiser il me faudrait encore
+dix ans de privations. Mieux vaut rester comme nous sommes.
+
+"--Et qui vous dit, Monsieur, repris-je alors, que vous n'ayez pas six
+mille francs et meme six mille cinq cents francs! Savez-vous ce que vous
+avez? Je gage que vous n'en savez rien?"
+
+Ici, M. Antoine interrompit Janille. "Il est vrai, dit-il, que je n'en
+savais rien, que je n'en sais rien encore, et que je ne pourrai jamais
+savoir comment, avec une rente de douze cents livres, payant depuis six ans
+l'education de ma fille a Paris, et vivant a Gargilesse, en ouvrier, il est
+vrai, mais fort proprement, dans une petite maison que Janille dirigeait
+elle-meme ... Ajoutons encore que, tout en tenant les cordons de la bourse,
+elle me permettait de depenser deux ou trois francs le dimanche avec mes
+amis ... Non, non, je ne comprendrai jamais comment j'aurais pu avoir six
+mille francs d'economies! Comme c'est tout a fait impossible, je suis force
+d'expliquer ce miracle a M. Emile Cardonnet, a moins qu'il ne l'ait deja
+devine.
+
+--Oui, monsieur le comte, je le devine, repondit Emile; mademoiselle
+Janille avait fait des economies a votre service, lorsque vous etiez riche,
+ou bien elle avait quelque argent par devers elle, et c'est elle ...
+
+--Non, Monsieur, repondit Janille vivement, cela n'est point; vous oubliez
+que, comme ouvrier charpentier, monsieur gagnait de quoi vivre, et vous
+devez bien penser que la pension de mademoiselle n'etait pas des plus
+cheres de Paris, quoique ce fut une bonne pension, je m'en flatte.
+
+--Allons, dit Gilberte en l'embrassant, tu mens avec aplomb, mere Janille;
+mais tu n'empecheras jamais mon pere et moi de croire que Chateaubrun a ete
+rachete de tes deniers, qu'il t'appartient en realite, et que, bien que tu
+aies acquis cela sous notre nom, nous ne soyons ici chez toi.
+
+--Du tout, du tout. Mademoiselle, repondit la noble Janille, cette
+singuliere petite femme qui aimait a se vanter a tout propos et a faire
+l'entendue sur toutes choses, mais qui, pour conserver a ses maitres la
+dignite de leur position, dont elle etait plus jalouse qu'eux-memes, niait
+energiquement la plus belle action de sa vie,--du tout, vous dis-je, je n'y
+suis pour rien. Est-ce ma faute si votre papa ne sait pas compter jusqu'a
+cinq, et si vous avez la meme insouciance que lui? Oui-da! vous connaissez
+bien le compte de vos recettes et de vos depenses, tous les deux! Qu'on
+vous laisse faire, et nous verrons comment vous vous en tirerez! Je vous
+dis que vous etes ici chez vous, et que si je puis me vanter d'une chose,
+c'est d'avoir mis assez d'ordre et d'economie dans vos affaires, pour que
+monsieur se soit trouve un beau matin plus riche qu'il ne pensait.
+
+"La-dessus, ajouta Janille, je reprends et j'acheve notre histoire pour M.
+Emile. Nous rachetames le chateau. Jean Jappeloup et M. Antoine refirent
+eux-memes toute la charpente et toute la menuiserie de ce pavillon, et
+pendant qu'ils achevaient leur ouvrage, qui ne dura guere que six mois,
+j'allai a Paris chercher notre fille, heureuse et fiere de l'amener dans le
+chateau de ses ancetres, qu'elle se souvenait a peine d'avoir habite dans
+ses premieres annees, la pauvre enfant! Depuis ce temps-la, nous vivons
+fort heureux, et quand j'entends M. Antoine se plaindre de quelque chose,
+je ne puis me defendre de le blamer, car enfin quel homme a jamais ete plus
+favorise que lui?
+
+--Mais je ne me plains jamais de rien, repondit M. Antoine, et ton reproche
+est injuste.
+
+--Oh! vous avez quelquefois l'air de vouloir dire que vous ne faites pas
+aussi bonne figure ici que par le passe, et en cela vous avez tort. Voyons,
+etiez-vous plus riche quand vous aviez trente mille livres de rente? On
+vous volait, on vous pillait, et vous n'en saviez rien. Aujourd'hui vous
+avez le necessaire et vous ne pouvez pas craindre les filous; on sait que
+vous ne cachez pas des rouleaux de louis dans votre paillasse. Vous aviez
+dix domestiques; tous plus gourmands, plus ivrognes et plus paresseux les
+uns que les autres; des domestiques de Paris, c'est tout dire! Aujourd'hui,
+vous avez M. Sylvain Charasson, un paresseux et un gourmand aussi, j'en
+conviens (et en disant ces mots, Janille eleva la voix, afin que Sylvain
+les entendit de la cuisine); puis elle ajouta plus bas:
+
+"Mais ses betises vous font rire, et quand il casse quelque chose, vous
+n'etes pas fache de n'etre pas le plus maladroit de la maison. Vous aviez
+dix chevaux, toujours mal tenus, et hors de service par le manque de soins;
+vous avez aujourd'hui votre vieille Lanterne, la meilleure bete qu'il y ait
+au monde, toujours propre, courageuse, et sobre, il faut la voir! elle
+mange des feuilles seches et des ajoncs comme une vraie chevre.
+Parlerons-nous des chevres? ou en trouverons-nous de plus jolies? Deux
+vraies biches, excellentes en lait; et qui vous rejouissent par leurs
+jolies cabrioles, en grimpant sur les ruines pour votre comedie du soir!...
+Parlerons-nous de la cave? Vous en aviez une bien garnie, mais ou vos
+coquins de laquais baptisaient le vin a plaisir, et vous ne buviez que
+leurs restes. A present, vous buvez votre petit clairet du pays, que vous
+avez toujours aime, et qui est sain et rafraichissant. Quand je m'en mele
+surtout, il est clair comme de l'eau de roche et ne vous echauffe point
+l'estomac. Et les habits, n'en etes-vous pas content? Autrefois vous aviez
+une garde-robe qui se mangeait aux vers, et vos gilets passaient de mode
+avant que vous les eussiez portes; car vous n'avez jamais aime la toilette.
+Aujourd'hui vous n'avez que ce qu'il vous faut pour avoir frais en ete,
+chaud en hiver; le tailleur du village vous prend la taille a ravir, et ne
+vous gene point dans les entournures. Allons, Monsieur, convenez que tout
+est pour le mieux, que jamais vous n'avez eu moins de souci, et que vous
+etes le plus heureux des hommes; car je n'ai point parle de l'avantage
+d'avoir une fille charmante, qui se trouve heureuse avec vous ...
+
+--Et une Janille incomparable qui n'est occupee que du bonheur des autres!
+s'ecria M. Antoine avec un attendrissement mele de gaiete. Eh bien! tu as
+raison, Janille, et j'en etais persuade d'avance. Vive Dieu! tu me fais
+injure d'en douter, car je sens que je suis en effet l'enfant gate de la
+Providence, et, sauf un secret ennui que tu sais bien, et dont tu as bien
+fait de ne pas me parler, il ne me manque absolument rien! Tiens, je bois a
+ta sante, Janille! tu as parle comme un livre! A votre sante aussi,
+monsieur Emile! Vous etes riche et jeune, vous etes instruit et bien
+pensant, vous n'avez donc rien a envier aux autres; mais je vous souhaite
+une aussi douce vieillesse que la mienne et d'aussi tendres affections dans
+le coeur!--Mais c'est assez parler de nous, ajouta M. Antoine, en posant
+son verre sur la table, et il ne faut pas oublier nos autres amis. Parlons
+du meilleur de tous apres Janille; parlons de mon vieux Jean Jappeloup et
+de ses affaires.
+
+--Oui, parlons-en! s'ecria une voix forte qui fit tressaillir tout le
+monde; et, en se retournant, M. Antoine vit Jean Jappeloup sur le seuil de
+la porte.
+
+--Quoi! Jean en plein jour! s'ecria le chatelain stupefait.
+
+--Oui, j'arrive en plein jour, et par la grande porte encore! repondit le
+charpentier en s'essuyant le front. Oh! ai-je couru! Donnez-moi vite un
+verre de vin, mere Janille, car je suis etrangle de chaleur.
+
+--Pauvre Jean! s'ecria Gilberte eu courant vers la porte pour la fermer; tu
+as donc ete encore poursuivi? Il faut songer a te cacher. Peut-etre qu'on
+va venir te relancer ici?
+
+--Non, non, dit Jean; non, ma bonne fille, laissez les portes ouvertes, on
+ne me suit pas. Je vous apporte une bonne nouvelle, et c'est pour cela que
+je me suis tant hate. Je suis libre, je suis heureux, je suis sauve!
+
+--Mon Dieu! s'ecria Gilberte en prenant dans ses belles mains la tete
+poudreuse du vieux paysan, ma priere a donc ete exaucee! J'ai tant prie
+pour toi cette nuit!
+
+--Chere ame du ciel, tu m'as porte bonheur, repondit Jean qui ne pouvait
+suffire aux caresses et aux questions d'Antoine et de Janille.
+
+--Mais dis-nous donc qui t'a rendu la liberte et le repos? reprit Gilberte
+lorsque le charpentier eut avale un grand verre de piquette.
+
+--Oh! c'est quelqu'un dont vous ne vous doutez guere, qui me sert de
+caution tout de suite, et qui va me payer mes amendes. Voyons, je vous le
+donne en cent!
+
+--C'est peut-etre le cure de Cuzion? dit Janille; c'est un si brave homme,
+quoique ses sermons soient un peu embrouilles! mais il n'est pas assez
+riche!
+
+--Et vous, Gilberte, reprit Jean, qui pensez-vous que ce soit?
+
+--Je nommerais la soeur de ce bon cure, madame Rose, qui a un si grand
+coeur ... mais elle n'est pas plus riche que son frere.
+
+--Oui-da! ce ne serait pas possible! Et vous, monsieur Antoine?
+
+--Je m'y perds, repliqua le chatelain. Dis donc vite, tu nous fais languir.
+
+--Et moi, dit Emile, je gage avoir devine; je parie pour mon pere! car j'ai
+cause avec lui, et je sais qu'il voulait ...
+
+--Pardon, jeune homme, dit le charpentier, en l'interrompant; je ne sais
+pas ce que votre pere voulait; mais je sais bien ce que je n'aurais jamais
+voulu, moi! C'eut ete de lui devoir quelque chose, de recevoir un service
+de celui qui commencait par me faire fourrer en prison pour me forcer a
+accepter ses pretendus bienfaits et ses dures conditions. Merci! je vous
+estime, vous ... mais votre pere ... n'en parlons plus, n'en parlons jamais
+ensemble. Allons, vous autres, vous n'avez donc pas devine? Eh bien, que
+diriez-vous si l'on vous parlait de M. de Boisguilbault?"
+
+Ce nom, qu'Emile n'entendait pas pour la premiere fois, car on l'avait
+prononce deja a Gargilesse devant lui, comme celui d'un des plus riches
+proprietaires des environs, fit sur les habitants de Chateaubrun l'effet
+d'un choc electrique: Gilberte tressaillit; Antoine et Janille se
+regarderent et ne purent dire un mot.
+
+"Ca vous etonne un peu? reprit le charpentier.
+
+--Ca me parait impossible, repondit Janille. Vous moquez-vous? M. de
+Boisguilbault, notre ennemi a tous?
+
+--Pourquoi parler ainsi? dit M. Antoine. Ce gentilhomme n'est l'ennemi
+volontaire de personne; il a toujours fait le bien, jamais le mal.
+
+--Moi, j'etais bien sure, dit Gilberte, qu'il etait capable d'une bonne
+action! Quand je te le disais, chere petite mere: c'est un homme
+malheureux; cela se voit sur sa figure; mais ...
+
+--Mais vous ne le connaissez pas, dit Janille, et vous n'en pouvez rien
+dire. Voyons, Jean, expliquez-nous par quel miracle vous avez pu approcher
+de cet homme si froid, si fier et si sec?
+
+--Le hasard ou plutot le bon Dieu a tout fait, repondit le charpentier. Je
+traversais le petit bois, qui longe son parc, et qui, dans cet endroit-la,
+n'en est separe que par une haie et un petit fosse. Je jetais un coup
+d'oeil par dessus le buisson pour voir comme c'etait beau et propre, bien
+venu et bien tenu la-dedans. Je pensais un peu tristement que j'avais ete
+dans ce parc et dans ce chateau comme chez moi; que j'y avais travaille
+pendant vingt ans, et que j'avais meme eu de l'amitie pour M. le marquis,
+quoiqu'il n'ait jamais ete bien aimable ... Mais enfin il avait ses jours
+de bonte dans ce temps-la; et pourtant, depuis une autre vingtaine
+d'annees, je n'avais pas mis le pied chez lui, et je n'aurais pas ose lui
+demander un asile, apres ce qui s'est passe entre lui et moi.
+
+"Comme je pensai a tout cela, voila que j'entends le trot de deux chevaux,
+et presque aussitot j'apercois deux gendarmes qui viennent droit sur moi.
+Ils ne m'avaient pas encore vu; mais si je traversais leur chemin, ils ne
+pouvaient manquer de me voir, et ils connaissent si bien ma figure! Je
+n'avais pas le temps de la reflexion. Je m'enfonce dans la haie, je la
+traverse comme un renard, et je me trouve dans le parc de Boisguilbault, ou
+je me couche tranquillement le long de la cloture, pendant que mes bons
+gendarmes passent leur chemin sans seulement tourner la tete de mon cote.
+Quand ils sont un peu loin, je me leve et je me dispose a sortir comme
+j'etais venu, lorsque tout d'un coup je me sens frapper sur l'epaule, et,
+en me retournant, je me trouve nez a nez avec M. de Boisguilbault, qui me
+dit avec sa figure triste et sa voix d'enterrement: "Que fais-tu ici?
+
+"--Ma foi, vous le voyez, monsieur le marquis, je me cache.
+
+"--Et pourquoi te cacher?
+
+"--Parce qu'il y a des gendarmes a deux pas d'ici.
+
+"--Tu as donc fait un crime?
+
+"--Oui, j'ai pris deux lapins et tue un lievre.
+
+"La-dessus, comme je voyais qu'il ne me ferait pas beaucoup d'autres
+questions, je me mets vite a lui raconter mes mesaventures, en aussi peu de
+mots que possible, car vous savez que c'est un homme qui a toujours dans
+l'esprit quelque autre chose que celle dont on l'occupe. On ne sait point
+s'il vous entend: il a toujours l'air de ne pas se soucier de vous ecouter.
+Il y a bien des annees que je ne l'avais vu de pres, puisqu'il vit renferme
+dans son parc comme une taupe dans son trou, et que je n'ai plus acces chez
+lui. Il m'a paru bien vieilli, bien affaibli, quoiqu'il soit encore droit
+comme un peuplier; mais il est si maigre, qu'on verrait le jour a travers,
+et sa barbe est blanche comme celle d'une vieille chevre; ca me faisait de
+la peine, et pourtant j'etais encore plus contrarie de voir que, pendant
+que je lui parlais, il s'en allait coupant devant lui toutes les mauvaises
+herbes de son allee, avec cette petite sarclette qu'il tient toujours dans
+sa main. Je le suivais pas a pas, parlant toujours, racontant mes peines,
+non pas pour mendier ses secours, je n'y songeais pas, mais pour voir s'il
+avait encore un peu d'amitie pour moi.
+
+"Enfin, il se retourne de mon cote et me dit sans me regarder: "Et pourquoi
+n'as-tu pas demande une caution a quelque personne riche de ton village?
+
+"--Diable! que je lui reponds, il n'y en a guere dans Gargilesse, de
+personnes riches.
+
+"--N'y a-t-il pas un M. Cardonnet etabli depuis peu?
+
+"--Oui, mais il est maire, et c'est lui qui veut me faire arreter.
+
+"Il resta au moins trois minutes sans rien dire; je crus qu'il avait oublie
+que j'etais la, et j'allais partir, quand il me dit: "Pourquoi n'es-tu pas
+venu me trouver?
+
+"--Dame! que je fis, vous savez bien pourquoi.
+
+"--Non!
+
+"--Comment, non? Est-ce que vous ne vous souvenez pas qu'apres m'avoir
+employe longtemps et ne m'avoir jamais fait de reproches (il me semble que
+je n'en meritais point), vous m'avez appele dans votre cabinet un beau
+matin, et que vous m'avez dit: "Voila le compte de tes dernieres journees,
+va-t'en!" Et comme je vous demandais quel jour il fallait revenir, vous
+m'avez dit _jamais!_ et, comme j'etais mecontent de cette facon d'agir, et
+que je vous demandais en quoi j'avais demerite aupres de vous, vous m'avez
+montre la porte du bout du doigt, sans daigner desserrer les levres. Il y a
+environ vingt ans de ca, et il se peut que vous l'ayez oublie. Mais moi, je
+l'ai toujours sur le coeur, et je trouve que vous avez ete bien dur et bien
+injuste envers un pauvre ouvrier, qui travaillait de son mieux et qui
+n'etait pas plus maladroit qu'un autre. J'ai cru d'abord que vous aviez une
+lubie et que vous en reviendriez; mais j'ai eu beau attendre, vous ne
+m'avez jamais fait redemander. J'etais trop fier pour venir queter votre
+ouvrage; je n'en manquais pas ailleurs, j'en ai toujours eu a discretion;
+et si je n'etais pas force, a l'heure qu'il est, de me cacher dans les
+bois, je ne serais pas a court de pratiques; mais ce qui m'a blesse,
+voyez-vous, c'est d'avoir ete chasse comme un chien, pis que cela, comme un
+paresseux ou un voleur, et sans qu'on daignat me mettre a meme de me
+justifier. J'ai pense que j'avais quelque ennemi dans votre maison, et
+qu'on vous avait fait de faux rapports. Mais je n'ai jamais devine qui ce
+pouvait, etre, car je ne me suis jamais connu d'autres ennemis que les
+gardes champetres et les gabelous. J'ai garde le silence; je ne me suis pas
+plaint de vous, mais je vous ai plaint d'etre credule pour le mal, et comme
+je vous aimais un peu, ca m'a chagrine de vous trouver des torts.
+
+"M. de Boisguilbault avait toujours l'air de ne pas m'entendre; mais quand
+j'eus tout dit:
+
+"--De combien est ton amende? dit-il d'un ton d'indifference.
+
+"--Le tout reuni se monte a un millier de francs, plus les frais.
+
+"--Eh bien, va-t'en dire au maire de ton village ... M. Cardonnet, n'est-ce
+pas? de m'envoyer une personne de confiance pour que je puisse regler tes
+affaires avec l'autorite. Tu lui diras que je ne sors pas, que je suis
+d'une mauvaise sante, mais que je le prie d'avoir cette obligeance.
+
+"--Est-ce que vous consentez a me servir de caution?
+
+"--Non, je paie ton amende. Tu peux t'en aller.--Et quand voulez-vous que
+je revienne travailler chez vous pour m'acquitter envers vous?--Je n'ai pas
+d'ouvrage, ne viens pas.--Vous voulez donc me faire l'aumone?--Non pas,
+mais te rendre un tres-petit service qui me coute peu. C'est assez;
+laisse-moi.--Et si je ne veux pas l'accepter?--Tu auras tort.--Et vous ne
+voulez pas que je vous remercie?--C'est inutile." La-dessus il m'a bel et
+bien tourne le dos, et il s'en allait tout de bon, mais je l'ai suivi; et
+sachant bien que les longs compliments n'etaient pas de son gout, je lui ai
+dit comme ca: "Monsieur de Boisguilbault, une poignee de main, s'il vous
+plait!"
+
+--Quoi! tu as ose lui dire cela? s'ecria Janille.
+
+--Eh bien, pourquoi n'aurais-je pas ose? que peut-on dire a un homme de
+plus honnete?
+
+--Et qu'a-t-il repondu? qu'a-t-il fait? dit Gilberte.
+
+--Il a pris ma main tout d'un coup sans hesiter, et il l'a serree assez
+fort, quoique sa main fut roide et froide comme un glacon.
+
+--Et qu'a-t-il dit? demanda M. Antoine qui avait ecoute ce recit avec une
+sorte d'agitation.
+
+--Il a dit _va-t'en_, repondit le charpentier: apparemment que c'est son
+mot d'amitie; et il s'est quasi mis a courir pour m'eviter, autant que ses
+pauvres longues jambes menues pouvaient le lui permettre. De mon cote, j'ai
+couru pour venir vous dire tout cela.
+
+--Et moi, dit Emile, je vais courir vers mon pere pour lui annoncer les
+intentions de M. de Boisguilbault, afin qu'il envoie tout de suite
+quelqu'un chez lui, selon sa demande.
+
+--Voila qui ne me rassure guere, repondit le charpentier. Votre pere m'en
+veut; il faudra bien qu'il reconnaisse que je suis quitte de l'amende, mais
+il ne voudra pas me tenir quitte de la prison; car, pour le fait de
+vagabondage, on peut me punir et m'enfermer, ne fut-ce que pendant quelques
+jours ... et c'est deja trop pour moi.
+
+--Oh! certes, s'ecria Gilberte, jamais Jean ne pourra se soumettre a
+l'humiliation d'etre traine en prison par des gendarmes; il fera quelque
+nouveau coup de tete. Monsieur Emile, ne souffrez pas qu'il y soit expose;
+parlez a monsieur votre pere, priez-le, dites-lui ...
+
+--Oh! Mademoiselle, repondit Emile avec chaleur, ne partagez pas la
+mauvaise opinion que Jean a de mon pere: elle est injuste. Je suis certain
+que mon pere eut fait ce soir ou demain, pour lui, ce que M. de
+Boisguilbault vient de faire. Et quant a le faire poursuivre comme
+vagabond, je repondrais sur ma tete que ...
+
+--Si vous en repondez sur votre tete, reprit Jean, que n'allez-vous tout
+de suite trouver M. de Boisguilbault? c'est a deux pas d'ici. Quand vous
+vous serez entendu avec lui, je serai plus tranquille, car j'ai confiance
+en vous, et je vous confesse qu'une seule nuit passee en prison me rendrait
+fou. L'enfant du bon Dieu vous l'a dit, ajouta-t-il en designant Gilberte,
+et l'enfant me connait!
+
+--J'y vais tout de suite, repondit Emile en se levant, et en jetant a
+Gilberte un regard enflamme de zele et de devouement. Voulez-vous me
+conduire?
+
+--Partons, dit le charpentier.
+
+--Oui, oui, partez!" s'ecrierent a la fois Gilberte, son pere et Janille.
+Emile comprit que Gilberte etait contente de lui, et il courut chercher son
+cheval.
+
+Mais comme il descendait le sentier au pas avec le charpentier, M. de
+Chateaubrun courut apres lui, et l'arreta pour lui dire d'un air un peu
+embarrasse:
+
+"Mon cher enfant, vous etes genereux et delicat, je puis vous confier ...
+je dois vous avertir d'une chose ... de peu d'importance peut-etre ... mais
+qu'il est necessaire que vous sachiez. C'est que ... pour un motif ou pour
+un autre ... enfin, je suis brouille avec M. de Boisguilbault, il est donc
+inutile que vous lui parliez de moi ... Evitez de prononcer mon nom devant
+lui, et de lui faire savoir que vous sortez de chez moi; cela pourrait lui
+causer quelque humeur et refroidir ses bonnes dispositions a l'egard de
+notre pauvre Jean."
+
+Emile promit de se taire, et, perdu dans ses pensees, plus occupe de la
+belle Gilberte que de son protege et de sa mission, il suivit son guide
+dans la direction de Boisguilbault.
+
+
+
+
+XI,
+
+UNE OMBRE.
+
+
+Cependant, a mesure qu'il approchait du manoir de Boisguilbault, Emile se
+demandait a quel homme superieur ou bizarre il allait avoir affaire, et
+force lui fut de preter l'oreille aux explications que, dans son bon sens
+rustique, le charpentier cherchait a lui donner sur cet enigmatique
+personnage. De tout ce qu'Emile put recueillir dans ces renseignements un
+peu contradictoires et semes de conjectures, il resulta que le marquis de
+Boisguilbault etait immensement riche, nullement cupide, quoiqu'il eut
+beaucoup d'ordre; genereux autant que sa sauvagerie et sa nonchalance lui
+permettaient d'exercer la bienfaisance, c'est-a-dire secourant tous les
+pauvres qui s'adressaient a lui, mais n'allant jamais s'enquerir de leurs
+peines et de leurs besoins, et faisant a tous un si froid et si triste
+accueil, qu'a moins de motifs imperieux nul n'etait tente de l'approcher.
+Ce n'etait pourtant pas un homme dur et insensible, et jamais il ne
+repoussait la plainte, ni ne revoquait en doute l'opportunite de l'aumone.
+Mais il etait si distrait et paraissait si indifferent a toutes choses, que
+le coeur se resserrait et se glacait aupres de lui. Il grondait rarement et
+ne punissait jamais. Jappeloup etait presque le seul auquel il eut tenu
+rigueur, et la maniere dont il venait de le dedommager faisait penser au
+charpentier que s'il eut ete moins fier lui-meme, et s'il se fut presente
+plus tot devant le marquis, ce dernier n'aurait eu aucun souvenir du
+caprice qui le lui avait fait bannir.
+
+"Cependant, ajoutait Jean, il y a une autre personne a qui M. de
+Boisguilbault en veut encore plus qu'a moi, quoiqu'il n'ait jamais cherche
+a lui faire de tort. Mais c'est une brouille a n'en jamais revenir; et
+puisque M. Antoine vous en a touche un mot, je puis bien vous dire,
+monsieur Emile, que, dans cette circonstance-la, M. de Boisguilbault a fait
+penser a beaucoup de gens qu'il avait la cervelle detraquee. Imaginez-vous
+qu'apres avoir ete pendant vingt ans l'ami, le conseil, quasi le pere de
+son voisin, M. Antoine de Chateaubrun, il lui a, tout d'un coup, tourne le
+dos et ferme la porte au nez, sans que personne, pas meme M. Antoine,
+puisse dire a propos de quoi ... Du moins le pretexte etait si ridicule,
+qu'a moins de le croire fou, on ne peut expliquer cela. C'est pour un delit
+de chasse que M. Antoine aurait commis sur les terres du marquis. Et notez
+que, depuis qu'il etait au monde, M. Antoine avait toujours chasse chez M.
+de Boisguilbault comme chez lui, puisqu'ils etaient camarades et bons amis;
+que jamais M. de Boisguilbault, qui, de sa vie, n'a touche un fusil ni tenu
+une piece de gibier, n'avait trouve mauvais que ses voisins tuassent le
+sien; qu'enfin il n'avait nullement prevenu M. Antoine qu'il lui
+interdisait de chasser sur ses terres. Tant il y a que depuis ce temps-la,
+c'est-a-dire depuis environ vingt ans, les deux voisins ne se sont pas
+revus, qu'ils n'ont pas echange une parole, et que M. de Boisguilbault ne
+veut pas souffrir qu'on lui prononce le nom de Chateaubrun. De son cote, M.
+Antoine, quoique cela l'affecte plus qu'il ne veut le dire, est obstine a
+ne faire aucune demarche et il a l'air de fuir M. de Boisguilbault tout
+autant qu'il en est fui. Comme mon renvoi de Boisguilbault date a peu pres
+de la meme epoque, je pense que c'est un trop plein de la colere du marquis
+qui est retombe sur moi, ou bien que, comme il me savait des lors
+tres-attache a M. Antoine, il a craint que je n'eusse la hardiesse de lui
+en parler et de blamer son caprice. En cela il ne s'est guere trompe, car
+je n'ai pas la langue engourdie, et il est certain que j'aurais fait
+entendre mon mot a l'oreille de M. le marquis. Il a voulu prendre les
+devants; je ne peux pas expliquer autrement sa durete envers moi.
+
+--Cet homme a-t-il une famille? demanda Emile.
+
+--Nenni, Monsieur. Il avait epouse une fort jolie demoiselle, trop jeune
+pour lui, une parente pas riche. Cela ressemblait de sa part a un mariage
+d'amour, mais il n'y parut guere a sa conduite; car il n'en fut ni plus
+gai, ni plus liant, ni plus aimable. Il ne changea rien a sa maniere de
+vivre comme un ours, sauf le respect que je lui dois. M. Antoine continua a
+etre a peu pres le seul habitue de la maison, et madame s'y ennuya si bien,
+qu'un beau jour elle s'en alla habiter Paris sans que son mari songeat a
+l'y suivre ou a la faire revenir aupres de lui. Elle y mourut encore toute
+jeune, sans lui avoir donne d'enfants, et depuis ce temps, soit qu'un
+chagrin cache lui ait toque la cervelle, soit que le plaisir d'etre seul
+l'ait console de tout, il a vecu absolument enferme dans son chateau, sans
+aucune compagnie, pas meme celle d'un pauvre chien. Sa famille est a peu
+pres eteinte, on ne lui connait pas d'heritiers, pas d'amis; on ne peut
+donc presumer qui sera enrichi par sa mort.
+
+--Evidemment, c'est la un monomane, dit Emile.
+
+--Comment dites-vous ca? demanda le charpentier.
+
+--Je veux dire que c'est un esprit frappe d'une idee fixe.
+
+--Oui, je crois bien que vous avez raison, reprit Jean; mais quelle est
+cette idee? voila ce que personne ne saurait dire. On ne lui connait qu'un
+attachement. C'est ce parc que vous voyez la, qu'il a dessine et plante
+lui-meme, et dont il ne sort presque jamais. Je crois meme qu'il y dort
+tout debout, en se promenant; car on l'a vu quelquefois marcher a deux
+heures du matin dans ses allees, comme un revenant, et cela faisait peur a
+ceux qui s'etaient glisses la pour essayer d'y chiper quelques fruits ou
+quelques fagots."
+
+Comme il etait arrive en face du parc et que, du sentier eleve qu'il
+suivait, Emile pouvait plonger dans l'interieur et en decouvrir une partie,
+il fut charme de la beaute de ce lieu de plaisance, de la magnificence des
+ombrages, de l'heureuse disposition des massifs, de la fraicheur des gazons
+et de la coupe elegante des divers plans, qui s'abaissent mollement
+jusqu'aux bords d'une petite riviere, un des rapides affluents de la
+Gargilesse. Il pensa que ce ne pouvait pas etre un idiot qui avait cree
+cette sorte de paradis terrestre et tire un si heureux parti des beautes de
+la nature. Il lui sembla, au contraire, qu'une ame poetique devait avoir
+preside a cet arrangement; mais l'aspect du chateau vint bientot donner un
+dementi a ces conjectures. On ne pouvait rien voir de plus froid, de plus
+laid et de plus deplaisant que le manoir de Boisguilbault. Des reparations
+posterieures a sa construction lui avaient enleve une partie de son antique
+caractere, et le bon etat d'entretien ou on le maintenait rendait ses
+abords encore plus maussades.
+
+Jean s'arreta a l'extremite du parc sur le sentier, et son jeune ami lui
+ayant donne quelques-uns de ses meilleurs cigares pour lui faire prendre
+patience, celui-ci se dirigea vers la porte du manoir, sur un chemin d'une
+proprete desesperante.
+
+Pas une broussaille, pas un rameau de lierre ne lui derobait la nudite de
+ces grands murs peints en gris de fer, et le seul accident d'architecture
+qui vint frapper ses regards fut un grand ecusson place au-dessus de la
+grille, portant les armoiries de Boisguilbault, regrattees et retablies
+plus recemment que le reste, peut-etre a l'epoque du retour des Bourbons;
+du moins, il y avait une sensible difference entre ce blason et ses lourds
+encadrements. Emile en tira cet indice que le marquis etait fort attache a
+ses titres et antiques privileges.
+
+Il sonna longtemps a une vaste grille avant qu'elle s'ouvrit; enfin un
+ressort tire de loin la fit rouler sur ses gonds, sans que personne parut,
+et le jeune homme etant entre apres avoir attache son cheval dehors, la
+grille retomba derriere lui avec un peu de bruit et se ferma comme si une
+main invisible l'eut pris au piege. Un sentiment de tristesse, presque
+d'effroi, s'empara de lui lorsqu'il se vit comme emprisonne dans une grande
+cour nue et sablee, entouree de batiments uniformes, et silencieuse comme
+le cimetiere d'un couvent. Quelques ifs tailles en pointe, a l'entree des
+portes principales, ajoutaient a la ressemblance. Du reste, pas une fleur,
+pas un souffle de plante parfumee, pas une guirlande de vigne aux fenetres,
+pas une toile d'araignee aux vitres, pas une vitre felee, pas un bruit
+humain, pas meme le chant d'un coq ou l'aboiement d'un chien, pas un
+pigeon, pas un brin de mousse sur les tuiles; je crois qu'il n'y avait meme
+pas une mouche qui se permit de voler ou de bourdonner dans le preau de
+Boisguilbault.
+
+Emile regardait autour de lui, cherchant a qui parler, et ne voyant pas
+meme la trace d'un pied sur le sable fraichement ratisse, lorsqu'il
+entendit une voix grele et cassee lui crier d'un ton peu engageant: "Que
+veut monsieur?"
+
+Apres s'etre retourne plusieurs fois pour voir d'ou partait cette voix,
+Emile apercut enfin, a un soupirail de cuisine souterraine, une vieille
+tete blanche, bien poudree, avec des yeux clairs et sans regard; et, en
+s'approchant, il essaya de se faire entendre. Mais l'oreille du vieux
+majordome etait aussi affaiblie que sa vue, et, repondant tout de travers
+aux questions du visiteur:
+
+"On ne peut voir le parc que le dimanche, dit-il, prenez la peine de
+repasser dimanche."
+
+Emile lui presenta une carte de visite, et le vieillard tirant lentement
+ses lunettes de sa poche, sans quitter son soupirail de cave, l'etudia
+lentement; apres quoi il disparut, et, reparaissant par une porte situee
+au-dessus de son trou: "C'est fort bien, Monsieur, dit-il; monsieur le
+marquis m'a ordonne de recevoir la personne qui se presenterait de la part
+de M. Cardonnet; M. Cardonnet de Gargilesse, n'est-ce pas?"
+
+Emile repondit par un signe affirmatif.
+
+"C'est a merveille, Monsieur, reprit le vieux serviteur en s'inclinant avec
+courtoisie, et paraissant fort satisfait de pouvoir se montrer poli et
+hospitalier sans manquer a sa consigne. Monsieur le marquis ne pensait pas
+que vous viendriez sitot, il vous attendait tout au plus demain. Il est
+dans son parc, _je cours_ l'avertir. Mais auparavant je vais avoir
+l'honneur de vous conduire au salon."
+
+En parlant de courir, le vieillard se vantait etrangement: il avait la
+demarche et l'agilite d'un centenaire. Il conduisit Emile a l'entree basse
+et etroite d'une tourelle d'escalier, et choisissant lentement une clef
+dans son trousseau, il le fit monter jusqu'a une autre porte garnie de gros
+clous et fermee a clef comme la premiere. Autre clef; et, apres avoir
+traverse un long corridor, troisieme clef pour ouvrir les appartements.
+Emile fut introduit a travers plusieurs pieces, ou l'obscurite succedant
+pour lui au vif eclat du soleil, il se crut dans les tenebres. Enfin, il
+penetra dans un vaste salon, et le valet lui avanca un fauteuil, en disant:
+"Monsieur desire-t-il que j'ouvre les jalousies?"
+
+Emile lui fit comprendre par signes que c'etait inutile et le vieillard le
+laissa seul.
+
+Lorsque ses yeux se furent habitues au jour gris et sombre qui rampait
+dans ces appartements, il fut frappe du grand caractere de l'ameublement.
+Tout datait du temps de Louis XIII, et l'on eut dit qu'un amateur avait
+minutieusement preside au choix des moindres details. Rien n'y manquait;
+depuis l'encadrement des glaces jusqu'au moindre clou de la tenture, il n'y
+avait pas le moindre ecart de style. Et tout cela etait authentique, a demi
+use, propre encore, quoique terne; riche et simple en meme temps. Emile
+admira le bon gout et la science de M. de Boisguilbault. Il sut plus tard
+que l'absence de mouvement et l'horreur du changement, qui paraissaient
+hereditaires dans cette famille, avaient seuls contribue, de pere en fils,
+a la conservation merveilleuse de ces richesses, que la mode actuelle
+cherche a reunir a grands frais dans les boutiques de _bric-a-brac_,
+aujourd'hui les plus somptueuses et les plus interessantes qui soient au
+monde.
+
+Mais, au plaisir que le jeune homme trouva a examiner ces raretes, succeda
+une impression de froid et de tristesse extraordinaire. Outre l'atmosphere
+glacee d'une demeure fermee en tous temps aux rayons genereux du soleil,
+outre le silence exterieur, il y avait quelque chose de funebre dans la
+regularite du bel arrangement interieur que personne ne troublait jamais,
+et dans ce luxe artiste et noble dont personne n'etait appele a jouir. Il
+etait evident, a voir ces portes si bien fermees, dont le domestique
+gardait les clefs, cette proprete que n'alterait pas le moindre grain de
+poussiere, ces lourds rideaux fermes, que jamais le chatelain n'entrait
+dans le salon, et que les seuls visiteurs assidus etaient un balai et un
+plumeau, Emile songea avec effroi a la vie que la defunte marquise de
+Boisguilbault, jeune et belle, avait du mener dans cette maison immobile et
+muette depuis des siecles, et il lui pardonna de tout son coeur d'avoir ete
+respirer ailleurs avant de mourir. "Qui sait, pensa-t-il, si elle n'avait
+pas contracte dans cette tombe une de ces lentes et profondes maladies dont
+on ne guerit point quand on en a cherche trop tard le remede?"
+
+Il se confirma dans cette idee, quand la porte s'ouvrit lentement et qu'il
+vit paraitre devant lui le chatelain en personne. Sauf l'habit, c'etait la
+statue du commandeur descendue de son piedestal: meme demarche compassee,
+meme paleur, meme absence de regard, meme face solennelle et petrifiee.
+
+M. de Boisguilbault n'etait guere age que de soixante-dix ans, mais il
+avait une de ces organisations qui n'ont plus d'age et qui n'en ont jamais
+eu. Il n'avait pas ete mal fait ni d'une laide figure; ses traits etaient
+assez reguliers, sa taille etait encore droite et son pas ferme, pourvu
+qu'il ne se pressat point. Mais la maigreur avait fait disparaitre toute
+apparence de formes, et ses habits paraissaient couvrir un homme de bois.
+Sa figure n'etait pas repoussante de dedain, et n'inspirait pas l'aversion;
+mais comme elle n'exprimait absolument rien, qu'on eut vainement cherche au
+premier abord a y surprendre une pensee ou une emotion en rapport avec les
+types connus dans l'humanite, elle faisait peur, et Emile songea
+involontairement a ce conte allemand, ou un personnage fort convenable se
+presente a la porte du chateau et s'excuse de ne pas pouvoir entrer dans
+l'etat ou il est, dans la crainte d'indisposer la compagnie. "Vous me
+paraissez pourtant mis fort decemment, lui dit le chatelain hospitalier.
+Entrez, je vous prie.--Non, non, reprend l'autre, cela m'est impossible, et
+vous m'en feriez des reproches. Veuillez m'entendre ici, sur le seuil de
+votre manoir; je vous apporte des nouvelles de l'autre monde.--Qu'est-ce a
+dire? Entrez, il pleut et l'orage va eclater.--Regardez-moi donc bien,
+reprend le mysterieux visiteur, et reconnaissez que je ne puis, sans
+manquer a toutes les lois de la politesse, m'asseoir a votre table. Est-ce
+que vous ne voyez pas que je suis mort?" Le chatelain le regarde et
+s'apercoit, en effet, qu'il est mort. Il laisse retomber la porte entre lui
+et le defunt, et rentre dans la salle du festin, ou il s'evanouit."
+
+Emile ne s'evanouit pas lorsque M. de Boisguilbault le salua; mais si, au
+lieu de lui dire: "Pardonnez-moi de vous avoir fait attendre, j'etais dans
+mon parc", il lui eut dit: "J'etais en train de me faire enterrer", il
+n'eut pas ete trop surpris."
+
+La toilette surannee du marquis ajoutait a sa physionomie de revenant. Il
+s'etait mis a la mode une seule fois dans sa vie, le jour de son mariage.
+Depuis lors, il n'avait plus songe a changer rien a sa toilette, et il
+avait donne pour modele invariable a son tailleur l'habit qu'il venait
+d'user, sous pretexte qu'il y etait habitue, et qu'il craignait d'etre gene
+par une coupe nouvelle. Il avait donc le costume d'un petit-maitre de
+l'Empire, ce qui produisait le plus etrange contraste avec sa figure triste
+et fletrie. Un habit vert tres-court, des pantalons de nankin, un jabot
+tres-roide, des bottes a coeur, et, pour rester fidele a ses habitudes, une
+petite perruque blonde de la nuance de ses anciens cheveux et ramassee en
+touffe sur le milieu du front. Des cols empeses montant tres-haut, et
+relevant jusqu'aux yeux ses longs favoris blancs comme la neige, donnaient
+a sa longue figure la forme d'un triangle. Il etait d'une proprete
+scrupuleuse, et pourtant quelques brins de mousse seche sur ses habits
+attestaient qu'il ne venait pas de faire toilette expres pour recevoir son
+hote, mais qu'il avait coutume de se promener dans la solitude de son parc
+avec cette invariable tenue de rigueur.
+
+Il s'assit sans rien dire, salua sans rien dire et regarda Emile sans rien
+dire. D'abord le jeune homme fut embarrasse de ce silence, et se demanda
+s'il ne devait pas l'attribuer au dedain. Mais, en voyant le marquis
+tourner gauchement dans ses doigts une petite branche de chevrefeuille
+comme pour se donner une contenance, Emile s'apercut que ce vieillard etait
+timide comme un enfant, soit par nature, soit par la longue absence de
+relations ou il s'etait systematiquement retranche.
+
+Il se decida donc a prendre la parole, et voulant se rendre agreable a son
+hote, afin de le maintenir dans ses bonnes dispositions pour le
+charpentier, il n'hesita pas a lui donner du marquis a chaque mot,
+s'abandonnant peut-etre en secret a un sentiment ironique pour l'orgueil
+nobiliaire du personnage.
+
+Mais cette railleuse deference parut aussi indifferente au marquis que
+l'objet de la visite d'Emile. Il repondit par monosyllabes, pour le
+remercier de son empressement et lui confirmer qu'il se chargeait de payer
+les amendes du delinquant.
+
+"C'est une belle et bonne action que vous faites la, monsieur le marquis,
+dit Emile, et votre protege, auquel je m'interesse de tout mon coeur, en
+est aussi reconnaissant qu'il en est digne. Sans doute vous ignorez que
+dernierement, lors de l'inondation, il s'est jete dans la riviere pour
+sauver un enfant, et qu'il y a reussi, en courant de grands dangers.
+
+--Il a sauve un enfant ... a lui? demanda M. de Boisguilbault, qui n'avait
+pas paru entendre les paroles d'Emile, tant il avait montre d'indifference
+et de preoccupation.
+
+--Non; l'enfant d'un autre, du premier venu: j'ai fait la meme question,
+j'ai appris que les parents lui etaient presque etrangers.
+
+--Et il l'a sauve? reprit le marquis apres une minute de silence, pendant
+laquelle il semblait qu'un autre monde imaginaire lui eut traverse le
+cerveau. C'est fort heureux."
+
+La voix et l'accent du marquis etaient encore plus refroidissants que sa
+figure et sa contenance. C'etait une diction lente, des mots qui
+paraissaient sortir de ses levres avec un effort extreme, un timbre sans la
+moindre inflexion. "Decidement il ne sort pas de chez lui et ne se montre a
+personne, parce qu'il sait qu'il est mort", se dit Emile, qui pensait
+toujours a sa legende allemande.
+
+"Maintenant, monsieur le marquis, dit-il, aurez-vous la bonte de me dire
+pourquoi vous avez desire que mon pere envoyat un expres aupres de vous? Me
+voici pour recevoir vos instructions.
+
+--C'est que ... repondit M. de Boisguilbault un peu trouble d'avoir a faire
+une reponse directe, et cherchant a rassembler ses idees, c'est que ...
+voici. Cet homme, dont vous me parliez, voudrait ne pas aller en prison, et
+il faudrait empecher cela. Dites a monsieur votre pere d'empecher cela.
+
+--Cela ne regarde pas du tout mon pere, monsieur le marquis! Il ne
+provoquera certainement pas les rigueurs de la justice contre le pauvre
+Jean, mais il ne saurait empecher qu'elles aient leur cours.
+
+--Je vous demande pardon, repondit le marquis, il peut parler ou faire
+parler aux autorites locales. Il a de l'influence, il doit en avoir.
+
+--Mais pourquoi ne feriez-vous pas ces demarches vous-meme, monsieur le
+marquis? Vous etes plus anciennement etabli dans le pays que mon pere, et
+si vous croyez a l'influence, vous devez estimer vos privileges plus haut
+que les notres.
+
+--Les privileges de naissance ne sont plus de mode, repondit M. de
+Boisguilbault sans montrer ni depit, ni regret. Votre pere, comme
+industriel, doit etre aujourd'hui plus considere que moi. Et puis je ne
+suis plus connu de personne, je suis trop vieux; je ne sais pas meme a qui
+m'adresser, j'ai oublie tout cela. Que M. Cardonnet veuille bien s'en
+donner la peine, et cet homme ne sera point recherche pour son delit de
+vagabondage."
+
+Apres ce long discours, M. de Boisguilbault fit un grand soupir comme s'il
+eut ete brise de fatigue. Mais Emile avait deja remarque cette etrange
+habitude qu'il avait de soupirer, et qui n'etait precisement ni
+l'etouffement d'un asthmatique, ni l'expression d'une douleur morale.
+C'etait comme un tic nerveux, qui n'alterait pas l'impassibilite de sa
+figure, mais dont la frequence reagissait sur les nerfs de l'auditeur et
+finissait par produire chez Emile un malaise douloureux.
+
+"Je pense, monsieur le marquis, dit Emile qui etait curieux de le tater un
+peu, que vous auriez fort mauvaise opinion d'une societe ou un privilege
+quelconque, soit de naissance, soit de fortune, serait l'unique protection
+du pauvre ou du faible contre des lois trop rigoureuses, J'aime mieux
+croire que la force morale et l'influence sont a celui qui sait le mieux
+invoquer les lois de la clemence et de l'humanite.
+
+--En ce cas, Monsieur, agissez a ma place," repondit le marquis.
+
+Il y avait de l'humilite et de l'eloge dans cette reponse laconique, et
+pourtant il y avait peut-etre aussi de l'ironie. "Qui sait, se disait
+Emile, si ce vieux misanthrope n'est pas un satirique fort cruel? Eh bien,
+je me defendrai."
+
+"Je suis pret a faire tout ce qui dependra de moi pour votre protege,
+repondit-il; et si j'echoue, ce sera faute de talent, non faute d'activite
+et de volonte."
+
+Peut-etre le marquis ne comprit-il pas le reproche; il ne sembla frappe que
+d'un mot echappe, pour la seconde fois, a Emile, et il le repeta dans un
+acces de reverie un peu hebetee:
+
+"Protege! fit-il en soupirant a sa maniere.
+
+--J'aurais du dire votre oblige, reprit Emile, qui se repentait deja de sa
+vivacite et craignait de nuire au charpentier. De quelque nom qu'il vous
+plaise que je l'appelle, monsieur le marquis, cet homme est plein de
+gratitude pour vos bontes, et s'il eut ose, il m'eut suivi pour vous en
+remercier encore."
+
+Une legere rougeur colora instantanement les pommettes de M. de
+Boisguilbault, et il repondit d'une voix plus assuree:
+
+"J'espere qu'il me laissera tranquille dorenavant."
+
+Emile fut blesse de ce mouvement, il ne put s'empecher de le faire sentir:
+
+"Si j'etais a sa place, dit-il avec un peu d'emotion, je souffrirais
+beaucoup d'etre accable d'un bienfait que mon devouement, ma gratitude et
+mon labeur ne pourraient jamais acquitter. Vous seriez encore plus genereux
+que vous ne l'etes, monsieur le marquis, si vous permettiez au brave Jean
+Jappeloup de vous offrir ses remerciements et ses services.
+
+--Monsieur, dit M. de Boisguilbault en ramassant une epingle qu'il attacha
+sur sa manche, soit pour ne pas montrer une sorte de trouble qui s'emparait
+de lui, soit par une habitude inveteree d'ordre et d'arrangement, je vous
+avertis que je suis irascible ... tres-irascible."
+
+Sa voix etait si calme et sa prononciation si lente en donnant cet avis a
+Emile, que celui-ci faillit eclater de rire.
+
+"Pour le coup, pensa-t-il, nous sommes un peu _toques_, comme dit Jean. Si
+j'ai eu le malheur de vous deplaire, monsieur le marquis, dit-il en se
+levant, je me retire pour ne pas aggraver mes torts, car j'aurais peut-etre
+celui de vous demander d'etre parfait, et ce serait votre faute.
+
+--Comment cela? dit le marquis en tortillant sa branche de chevrefeuille
+avec une agitation qui semblait ne pas depasser le bout de ses doigts.
+
+--On est exigeant envers ceux qu'on estime, je dirais presque envers ceux
+qu'on admire, si je ne craignais d'offenser votre modestie.
+
+--Vous vous en allez donc? dit le marquis apres un moment de silence
+problematique et avec un ton plus problematique encore.
+
+--Oui, monsieur le marquis, je vous presente mon respect.
+
+--Pourquoi ne dineriez-vous pas avec moi?
+
+--Cela m'est impossible, repondit Emile, etourdi et effraye d'une semblable
+proposition.
+
+--Vous vous ennuieriez trop! reprit le marquis avec un soupir qui, cette
+fois, trouva, je ne sais comment, le chemin du coeur d'Emile.
+
+--Monsieur, repondit-il avec une effusion spontanee, je reviendrai diner
+avec vous quand vous voudrez.
+
+--Demain! dit M. de Boisguilbault d'un ton accable, qui semblait vouloir
+dementir l'empressement de son offre.
+
+--Demain, soit, repondit le jeune homme.
+
+--Oh! non! pas demain, reprit le marquis; c'est lundi, c'est un mauvais
+jour pour moi; mais mardi. Est-ce convenu?"
+
+Emile accepta avec beaucoup de grace, mais, au fond de l'ame, il etait deja
+consterne a l'idee d'un tete-a-tete de quelques heures avec ce mort, et il
+se repentait d'un elan de compassion auquel il n'avait pas su resister.
+
+M. de Boisguilbault, neanmoins, paraissait sortir de sa peur; il voulut
+reconduire son hote jusqu'a la grille ou il avait attache son cheval.
+"Vous avez la une jolie petite bete, lui dit-il en examinant _Corbeau_ d'un
+air de connaisseur. C'est un _brennoux_, bonne race, solide et sobre.
+Etes-vous bon cavalier?
+
+--J'ai plus d'habitude et de hardiesse que de science; repondit Emile; je
+n'ai pas encore eu le temps d'apprendre l'equitation par principes, mais je
+compte le faire des que l'occasion sera favorable.
+
+--C'est un noble et salutaire exercice, reprit le marquis; si vous voulez
+venir me voir quelquefois, je mettrai le peu que je sais a votre service."
+
+Emile accepta avec politesse l'offre du marquis; mais il ne put s'empecher
+de jeter un coup d'oeil sur le fluet personnage qui se posait devant lui en
+professeur.
+
+"Cet animal est-il bien dresse? demanda M. de Boisguilbault en caressant
+l'encolure de _Corbeau_.
+
+--Il est docile et genereux, mais c'est d'ailleurs un ignorant comme son
+maitre.
+
+--Je n'aime pas beaucoup les animaux, reprit le marquis; pourtant je
+m'occupe quelquefois de ceux-la, et je vous ferai voir d'assez beaux
+eleves. Voulez-vous me permettre d'essayer les qualites du votre?"
+
+Emile s'empressa de presenter au vieux marquis le flanc de son coursier;
+mais, dans la crainte d'un accident, et voyant avec quelle lenteur et
+quelle difficulte le vieillard s'enlevait sur l'etrier, il ne put
+s'empecher de le prevenir, au risque de lui faire injure, que _Corbeau_
+etait un peu vif et chatouilleux,
+
+Le marquis recut cet avis sans orgueil, mais n'en persista pas moins dans
+son projet avec une gravite assez comique. Emile tremblait pour son vieux
+hote, et _Corbeau_ tressaillait de colere et de crainte sous cette main
+etrangere. Il essaya meme d'entrer en revolte, et, a la douceur du marquis
+envers cette rebellion, on eut dit qu'il n'etait pas fort tranquille
+lui-meme. "La, la, mon petit ami, lui disait-il en le flattant de la main,
+ne nous fachons point."
+
+Mais ce n'etait la que la consequence de ses principes, qui lui
+defendaient, comme un crime de lese-science, de maltraiter les chevaux. Peu
+a peu il apaisa sa monture sans la chatier, et, la faisant marcher dans sa
+grande cour nue et sablee comme un manege, il l'essaya dans toutes ses
+allures, et lui fit executer avec une facilite extraordinaire les divers
+mouvements et changements de pied qu'il aurait pu exiger d'un cheval
+dresse. _Corbeau_ parut se soumettre sans efforts; mais lorsque le marquis
+le rendit a Emile, ses naseaux enflammes et sa croupe luisante de sueur
+revelaient la mysterieuse contrainte que cette main ferme et ces longues
+jambes inflexibles lui avaient fait subir.
+
+"Je ne le croyais pas si savant! dit Emile en maniere d'eloge au marquis.
+
+--C'est un animal fort intelligent," repondit celui-ci avec modestie.
+
+Lorsque Emile fut remonte a cheval, _Corbeau_ se cabra et bondit avec
+fureur, comme pour se venger sur un cavalier moins experimente de
+l'ennuyeuse lecon qu'il avait prise.
+
+"Voila un _mort_ singulier! se disait Emile en descendant rapidement le
+chemin qui le ramenait aupres de Jean Jappeloup, et en pensant a ce marquis
+asthmatique, qui se troublait devant un enfant et domptait un cheval
+fougueux. Est-ce que cette face cadaverique et cette voix eteinte
+appartiendraient a un caractere de fer?"
+
+Il trouva le charpentier rempli d'impatience et d'inquietude, et quand il
+lui eut rendu compte de la conference: "C'est bien; je vous remercie, et je
+vous confie mes interets, dit-il. Mais il faut aussi qu'on s'aide
+soi-meme, et c'est ce que je vais faire. Pendant que vous allez ecrire aux
+autorites, je vais les trouver, moi. Vos ecritures prendront du temps, et
+je ne dormirai pas que je n'aie embrasse mes amis de Gargilesse en plein
+jour au sortir de vepres, sous le porche de notre eglise. Je pars pour la
+ville ...
+
+--Et si on vous arrete en chemin?
+
+--On n'arrete pas sur les chemin que je connais, et que les gendarmes ne
+connaissent pas. J'arriverai de nuit; je me glisserai dans la cuisine du
+procureur du roi. Sa servante est ma niece. J'ai bonne langue, je
+m'expliquerai; je dirai mes raisons, et demain, avant le soir, je rentrerai
+tete levee dans mon village."
+
+Sans attendre la reponse d'Emile, le charpentier partit comme un trait, et
+disparut dans les broussailles.
+
+
+
+
+XII.
+
+DIPLOMATIE INDUSTRIELLE.
+
+
+Lorsque Emile annonca a son pere que le charpentier avait trouve un
+liberateur, et qu'il lui eut rendu compte de l'emploi de sa journee, M.
+Cardonnet devint soucieux, et garda pendant quelques instants un silence
+aussi problematique que les pauses et les soupirs de M. de Boisguilbault.
+Mais la froideur apparente de ces deux hommes ne pouvait etablir entre eux
+aucune ressemblance de caractere. Elle etait toute d'instinct, d'habitude
+et d'impuissance chez le marquis, au lieu qu'elle avait ete acquise par
+l'industriel a grand renfort de volonte. Chez le premier, elle provenait de
+la lenteur et de l'embarras de la pensee: chez l'autre, au contraire, elle
+servait de voile et de frein a l'activite de pensees trop impetueuses.
+Enfin, elle etait jouee chez M. Cardonnet. C'etait une dignite d'emprunt,
+un role pour imposer aux autres hommes; et, pendant qu'il paraissait se
+contenir ainsi, il calculait tumultueusement les effets et les moyens de sa
+colere pres d'eclater. Aussi lorsque l'irresolution chagrine de M. de
+Boisguilbault aboutissait a quelques monosyllabes mysterieux, le calme
+trompeur de M. Cardonnet couvait un orage dont il retardait a son gre
+l'explosion, mais qui s'exhalait tot ou tard en paroles nettes et
+significatives. On eut pu dire que la vie de l'un s'alimentait par ses
+manifestations puissantes, tandis que celle de l'autre s'epuisait en
+emotions refoulees.
+
+M. Cardonnet savait fort bien que son fils n'etait pas facile a persuader,
+et que l'intimider par la violence ou la menace etait impossible. Il
+s'etait trop souvent heurte a ce caractere energique, il avait trop eprouve
+sa force de resistance, quoique ce n'eut ete jusqu'alors que dans les
+petites occasions offertes au jeune age, pour ne pas savoir qu'il fallait
+avant tout lui inspirer un respect fonde. Il ne commettait donc guere de
+fautes en sa presence, et s'observait, au contraire, avec un soin extreme.
+
+"Eh bien, mon pere, etes-vous donc fache de ce qui arrive d'heureux a ce
+pauvre Jean? dit Emile, et me blamez-vous d'avoir couru au-devant des
+bonnes intentions de son sauveur? Je me suis fait fort de votre concours,
+et il faudra bien que ce mefiant charpentier apprenne a vous connaitre, a
+vous respecter, et meme a vous aimer.
+
+--Tout cela, dit M. Cardonnet, ce sont des paroles. Il faut de suite ecrire
+pour lui. Mon secretaire est occupe, mais je presume que tu voudras bien
+prendre quelquefois sa place dans les occasions delicates.
+
+--Oh! de tout mon coeur, s'ecria Emile.
+
+--Ecris donc, je vais te dicter."
+
+Et M. Cardonnet redigea plusieurs lettres remplies de zele, de sollicitude
+pour le delinquant, et tournees avec un rare esprit de convenance et de
+dignite. Il allait jusqu'a offrir aussi sa caution pour Jean Jappeloup, au
+cas, chose impossible pourtant, disait-il, ou M. de Boisguilbault, qui
+avait prevenu ses intentions, se desisterait de sa parole. Quand ces
+lettres furent signees et fermees, il dit a Emile de les faire partir de
+suite par un expres, et il ajouta:
+
+"Maintenant j'ai fait ta volonte; j'ai interrompu mes occupations pour que
+ton protege n'eut pas a souffrir du moindre retard. Je retourne a mes
+travaux. Nous dinerons dans une heure, et tu tiendras ensuite compagnie a
+ta mere, que tu as un peu delaissee tout le jour. Mais ce soir, quand les
+ouvriers auront fini leur tache, j'espere que tu seras tout a moi, et que
+je pourrai t'entretenir de choses serieuses.
+
+--Mon pere, je suis a vous ce soir et toute ma vie, vous le savez bien,"
+dit Emile en l'embrassant.
+
+M. Cardonnet s'applaudit de n'avoir pas cede a un premier mouvement
+d'humeur; il venait de ressaisir tout son ascendant sur Emile. Le soir,
+lorsque l'usine etant fermee, les ouvriers furent congedies, il se rendit
+dans une partie de son jardin que l'inondation n'avait pu atteindre, et se
+promena longtemps seul, reflechissant a ce qu'il allait dire a cet enfant
+difficile a manier, et ne voulant pas le faire appeler avant de se sentir
+parfaitement maitre de lui-meme.
+
+La fatigue fievreuse qui suit une journee de surveillance et de
+commandement, le spectacle de devastation qu'il avait encore sous les yeux,
+et peut-etre aussi l'etat de l'atmosphere, n'etaient pas tres-propres a
+calmer l'irritation nerveuse habituelle chez M. Cardonnet. La temperature
+avait eprouve une revolution trop soudaine et trop violente pour n'etre pas
+encore insolite et relachee. L'air tiede etait charge de vapeurs, comme au
+mois de novembre, quoiqu'on fut en plein ete. Mais ce n'etaient pas les
+brouillards frais et transparents de l'automne, c'etait plutot une fumee
+suffocante qui s'exhalait de la terre. L'allee ou l'industriel marchait a
+grands pas etait bordee, d'un cote, de buissons de rosiers et d'autres
+fleurs splendides. De l'autre ce n'etaient que debris, planches charriees
+et entassees en desordre, enormes cailloux roules par les eaux; et depuis
+cette limite ou s'etait arretee l'inondation, jusqu'au lit de la riviere,
+plusieurs arpents de jardin, couverts d'une vase noire rayee de sables
+rouges, offraient l'aspect de quelque foret d'Amerique ravagee et entrainee
+a demi par les debordements de l'Ohio ou du Missouri. Les jeunes arbres
+renverses pele-mele entre-croisaient leurs troncs et leurs branches dans
+des flaques d'eau stagnantes, qui ne pouvaient s'ecouler sous ces digues
+fortuites. De belles plantes fletries et souillees faisaient de vains
+efforts pour se relever, et restaient couchees dans la boue, tandis que,
+chez quelques autres, la vegetation, satisfaite de l'humidite, avait fait
+deja eclore, sur des rameaux a demi brises, des fleurs superbes et
+triomphantes. Leur senteur delicieuse combattait l'odeur saumatre des
+terres limoneuses, et lorsqu'une faible brise soulevait la brume, ces
+parfums et ces puanteurs etranges passaient alternativement. Une nuee de
+grenouilles, qui semblaient etre tombees avec la pluie, croassaient dans
+les roseaux d'une maniere epouvantable; et le bruit de l'usine, qu'il
+n'etait pas encore possible d'arreter, et dont les rouages se fatiguaient
+en pure perte, causait a M. Cardonnet une impatience febrile. Cependant le
+rossignol chantait dans les bocages restes debout, et saluait la pleine
+lune avec l'insouciance d'un amant ou d'un artiste. C'etait pourtant un
+melange de bonheur et de consternation, de laideur et de beaute, comme si
+la puissante nature se fut moquee de pertes ruineuses pour les hommes,
+legeres pour elle qui n'avait besoin que d'une journee de soleil et d'une
+nuit de fraicheur pour les reparer.
+
+Malgre les efforts de Cardonnet pour concentrer sa reflexion sur ses
+interets de famille, il etait a chaque instant trouble et distrait par le
+souci de ses interets pecuniaires. "Maudit ruisseau pensait-il, en fixant
+malgre lui ses regards sur le torrent qui roulait fier et moqueur a ses
+pieds, quand donc renonceras-tu a une lutte impossible? Je saurai bien
+t'enchainer et te contenir. Encore de la pierre, encore du fer, et tu
+couleras captif dans les limites que ma main veut te tracer. Oh! je saurai
+regler ta force insensee, prevoir tes caprices, stimuler tes langueurs et
+briser tes coleres. Le genie de l'homme doit rester ici vainqueur des
+aveugles revoltes de la nature. Vingt ouvriers de plus, et tu sentiras le
+frein. De l'argent, et toujours de l'argent! Il faut une bien petite
+montagne de ce metal pour arreter des montagnes d'eau. Tout est dans la
+question de temps et d'opportunite. Il faut que mes produits arrivent au
+jour marque, pour compenser mes depenses. Un mois d'indifference et de
+defaillance perdrait tout. Le credit est un abime qu'il faut creuser sans
+hesitation, parce qu'au fond est le tresor du benefice. Creusons encore!
+creusons toujours! Sot et lache est celui qui s'arrete en chemin et qui
+laisse ses avances et ses projets s'engloutir dans le vide. Non, non,
+torrent perfide, terreurs de femmes, pronostics menteurs des envieux, vous
+ne m'intimiderez pas, vous ne me ferez pas renoncer a mon oeuvre, quand j'y
+ai fait tant de sacrifices, quand la sueur de tant d'hommes a deja coule en
+vain, quand mon cerveau a deja depense tant d'efforts et mon intelligence
+enfante tant de prodiges! Ou cette eau roulera mon cadavre dans la fange,
+ou elle portera docilement les tresors de mon industrie!"
+
+Et dans la tension penible de sa volonte, M. Cardonnet frappait du pied le
+rivage avec une sorte d'enthousiasme furieux.
+
+Cependant il en revint a penser que de son propre sein etait sorti un
+obstacle plus effrayant pour l'avenir que le torrent et les tempetes. Son
+fils pouvait tout contrarier ou du moins tout detruire en un jour. Quelles
+que soient l'aprete et la personnalite jalouse de l'homme, il ne peut
+jamais se satisfaire en travaillant pour lui seul, et il n'est point de
+capitaliste qui ne vive dans l'avenir par les liens de la famille.
+Cardonnet sentait au fond de ses entrailles un amour sauvage pour son fils.
+Oh! s'il avait pu refondre cette ame rebelle, et identifier Emile a sa
+propre existence! Quel orgueil, quelle securite n'eut-il pas goutes? Mais
+cet entant, qui avait des facultes eminentes pour tout ce qui n'etait pas
+le voeu de son pere, semblait avoir concu pour la richesse un mepris
+systematique, et il fallait trouver un joint, un point vulnerable pour
+faire entrer en lui cette passion terrible. Cardonnet savait bien quelles
+cordes il fallait faire vibrer; mais pourrait-il contrarier et changer
+assez la nature de son propre esprit et de son propre talent, pour ne
+produire aucune dissonance? L'instrument etait a la fois delicat et
+puissant. La moindre faute d'harmonie dans le systeme qu'il fallait exposer
+trouverait un juge attentif et perspicace.
+
+Enfin il fallait que Cardonnet, cet homme a la fois violent et habile, mais
+en qui les habitudes de domination l'emportaient sur celles de la ruse, se
+livrat a lui-meme un combat terrible, etouffat toute emotion emportee, et
+parlat le langage d'une conviction qui n'etait pas tout a fait la sienne.
+Enfin, se sentant plus calme et se croyant suffisamment prepare, il fit
+appeler Emile et retourna attendre a la meme place ou il avait ete plonge
+dans une longue et penible meditation.
+
+"Eh bien, mon pere, dit le jeune homme, en prenant sa main avec tendresse
+et tres emu, car il sentait approcher le moment ou il saurait ce qui devait
+l'emporter dans son coeur, ou de l'amour filial ou de la terreur et du
+blame, me voici bien dispose a recevoir avec respect les confidences que
+vous m'avez promises. J'ai vingt et un ans, et je me sens devenir un homme.
+Vous avez bien tarde a m'emanciper de la loi du silence et de la confiance
+aveugle: mon coeur s'est soumis tant qu'il a pu, mais ma raison commence a
+parler bien haut, et j'attends votre voix paternelle pour les mettre
+d'accord. Vous allez le faire, je n'en doute pas, et m'ouvrir les portes de
+la vie; car jusqu'ici je n'ai fait que rever, attendre et chercher. J'ai
+flotte dans des doutes etranges, et j'ai deja bien souffert sans oser vous
+le dire. A present vous me guerirez, vous me donnerez la clef de ce
+labyrinthe ou je m'egare; vous me tracerez, vers l'avenir, une route que
+j'aimerai a suivre. Heureux et fier si j'y peux marcher avec vous!
+
+--Mon enfant, repondit M. Cardonnet, un peu trouble de ce debut plein
+d'effusion, tu as pris _la-bas_, l'habitude d'un langage emphatique que je
+ne peux pas imiter. Ces manieres de dire sont mauvaises, en ce que l'esprit
+s'echauffe et s'exalte, puis bientot s'egare, dans un exercice de
+sensibilite exageree. Je sais que tu m'aimes et que tu crois en moi. Tu
+sais que je te cheris uniquement, et que ton avenir est mon seul but, ma
+seule pensee. Parlons donc raisonnablement, froidement, s'il est possible.
+Recapitulons d'abord un peu ta courte et heureuse existence. Tu es ne dans
+l'aisance, et, comme je travaillais assidument, la richesse est venue se
+placer sous tes pas, si vite et si naturellement en apparence, que tu ne
+t'en es guere apercu. Chaque annee augmentait la puissance d'extension de
+ta carriere future, et tu etais a peine sorti de l'enfance que j'avais
+songe a ta vieillesse et a l'avenir de tes enfants. Tu montrais
+d'heureuses dispositions; mais ce n'etait encore que pour des arts futiles,
+des choses d'agrement, le dessin, la musique, la poesie ... J'ai du
+combattre et j'ai combattu le developpement de ces instincts d'artiste,
+quand j'ai vu qu'ils menacaient d'envahir des facultes plus necessaires et
+plus serieuses.
+
+"En creant ta fortune, je creais tes devoirs. Les beaux arts sont la
+benediction et la richesse du pauvre; mais la richesse exige des forces
+mieux trempees pour supporter le poids des obligations qu'elle impose. Je
+me suis interroge moi-meme; j'ai vu ce qui avait manque a mon education, et
+j'ai pense que nous devions nous completer l'un par l'autre, puisque nous
+etions, par la loi du sang, solidaires de la meme entreprise. J'avais
+l'intelligence des theories industrielles auxquelles je me suis voue; mais,
+n'ayant pas ete rompu a la pratique d'assez bonne heure, n'ayant pas etudie
+la specialite de ma vocation, n'arrivant que par l'instinct et une sorte de
+divination aux solutions de la geometrie et de la mecanique, j'etais expose
+a faire des fautes, a m'engager dans de fausses voies, a me laisser egarer
+par mes reves ou ceux des autres, enfin a perdre, outre des sommes
+d'argent, des jours, des semaines, des annees, le temps enfin, qui est le
+plus precieux de tous les capitaux. J'ai donc voulu que tu fusses instruit
+dans ces sciences au sortir du college, et tu t'es astreint, malgre ton
+jeune age, a des travaux ardus. Mais ton esprit a voulu bientot prendre un
+essor qui t'eloignait de mon but.
+
+"L'etude des sciences exactes te conduisait, malgre moi, malgre toi-meme, a
+la passion des sciences naturelles, et, prenant des chemins de rencontre,
+tu ne songeais qu'a l'astronomie et aux reveries des mondes ou nous ne
+pouvons penetrer. Apres une lutte ou je ne fus pas le plus fort, je te fis
+abandonner ces sciences, faute de pouvoir te ramener a une saine et utile
+application; et renoncant a faire de toi un mecanicien, je cherchai en quoi
+tu pourrais m'etre utile. Quand je dis m'etre utile, j'imagine que tu ne te
+meprends pas sur le sens des mots. Ma fortune etant la tienne, je devais te
+former pour cette oeuvre qui bientot aura probablement use ma vie a ton
+profit; c'est dans l'ordre. Je suis heureux de faire mon devoir, et j'y
+persisterai malgre toi, s'il le faut. Mais la raison et l'amour paternel ne
+devaient-ils pas me pousser a te rendre propre, sinon au developpement, du
+moins a la conservation et a la defense de cette fortune? L'ignorance ou
+j'etais de la legislation m'avait mis cent fois a la merci des conseils
+ignares ou perfides; j'avais ete la proie de ces parasites de la chicane,
+qui, n'ayant ni vrai savoir, ni saine intelligence des affaires, exigent
+une soumission aveugle de leurs clients, et compromettent leurs plus graves
+interets par sottise, entetement, presomption, fausse tactique, vaines
+subtilites et le reste. Je me suis dit alors qu'avec une intelligence
+claire et prompte comme la tienne, tu pouvais, en peu d'annees, apprendre
+le droit, et te faire une assez juste idee des details de la procedure,
+pour n'avoir jamais besoin d'autre guide, d'autre conseil, d'autre
+confident, surtout, que toi-meme. Je n'ai jamais voulu faire de toi un
+rheteur, un avocat, un comedien de cour d'assises; mais je t'ai demande de
+prendre tes inscriptions et de passer tes examens ... Tu me l'avais promis!
+
+--Eh bien, mon pere, me suis-je revolte, ai je manque a ma parole? dit
+Emile, surpris d'entendre M. Cardonnet parler avec un mepris superbe et
+quasi insolent de ces professions, dont il avait essaye de faire ressortir
+l'honneur et l'eclat, lorsqu'il s'etait agi de decider son fils a les
+etudier.
+
+--Emile, reprit l'industriel, je ne veux pas te faire de reproches; mais tu
+as une maniere passive et apathique de te resigner, cent fois pire que la
+resistance. Si j'avais pu prevoir que tu perdrais ton temps, j'aurais vite
+songe a quelque autre chose; car, je te l'ai dit, le temps est le capital
+des capitaux, et voila deux annees de ton existence qui n'ont rien produit
+pour le developpement de tes moyens, et par consequent pour ton avenir.
+
+--Je me flatte pourtant du contraire, dit Emile en souriant avec un melange
+de douceur et de fierte, et je puis vous assurer, mon pere, que j'ai
+beaucoup travaille, beaucoup lu, beaucoup pense, je n'ose pas dire beaucoup
+acquis, durant mon sejour a Poitiers.
+
+--Oh! je sais fort bien ce que tu as lu et appris, Emile! je m'en suis
+apercu de reste a tes lettres, quand meme je ne l'aurais pas su par mon
+correspondant; et je te declare que toute cette belle science
+philosophico-metaphysico-politico-economique est ce qu'il y a, a mon sens,
+de plus creux, de plus faux, de plus chimerique et de plus ridicule, pour
+ne pas dire de plus dangereux, pour la jeunesse. C'est a tel point que tes
+dernieres lettres m'auraient fait pamer de rire comme juge si, comme pere,
+je n'en avais eprouve un chagrin mortel; et c'est precisement en voyant que
+tu etais monte sur un nouveau dada, et que tu allais encore une fois
+prendre ton vol a travers les espaces, que j'ai resolu de te rappeler
+aupres de moi, soit pour un temps, soit pour toujours, si je ne reussis pas
+a te remettre l'esprit.
+
+--Votre raillerie et votre dedain sont bien cruels, mon pere, et affligent
+plus mon coeur qu'ils ne blessent mon amour-propre. Que je ne sois pas
+d'accord avec vous, c'est possible: je suis pret a vous entendre refuser
+toutes mes croyances; mais que, lorsque pour la premiere fois de ma vie,
+j'eprouvais le besoin et j'avais le courage de verser dans votre sein
+toutes mes pensees et toutes mes emotions, vous me repoussiez avec
+ironie ... c'est bien amer, et cela me fait plus de mal que vous ne pensez.
+
+--Il y a plus d'orgueil que tu ne penses, toi, dans cette douceur puerile.
+Ne suis-je, pas ton pere, ton meilleur ami? Ne dois-je pas te faire
+entendre la verite quand tu t'abuses et te ramener quand tu t'egares?
+Allons! arriere la vanite entre nous! Je fais de ton intelligence plus de
+cas que toi-meme, puisque je ne veux pas la laisser se deteriorer par de
+mauvais aliments. Ecoute moi, Emile! je sais fort tien que c'est la mode
+chez les jeunes gens d'aujourd'hui de se poser en legislateurs, de
+philosopher sur toutes choses, de reformer des institutions qui dureront
+plus longtemps qu'eux, d'inventer des religions, des societes, une morale
+nouvelle. L'imagination se plait a ces chimeres, et elles sont fort
+innocentes quand elles ne durent pas trop longtemps. Mais il faut laisser
+cela sur les bancs de l'ecole, et avant de la detruire, connaitre et
+pratiquer la societe: on s'apercoit bientot qu'elle vaut encore mieux que
+nous, et que le plus sage est de s'y soumettre avec adresse et tolerance.
+Te voila trop grand garcon pour gaspiller tes desirs et tes reflexions sur
+un sujet sans fond. Je desire que tu t'attaches a la vie reelle, positive;
+qu'au lieu de t'epuiser en critiques sur les lois qui nous gouvernent, tu
+en etudies le sens et l'application. Si cette etude, au contraire, te porte
+a un esprit de reaction et de depit contre la verite, il faut l'abandonner,
+et aviser a trouver quelque chose d'utile a faire et a quoi tu te sentes
+propre. Voyons, nous sommes ici pour nous entendre et pour conclure: pas de
+vaines declamations, pas de dithyrambes poetiques, contre le ciel et les
+hommes! Pauvres creatures d'un jour, nous n'avons pas de temps a perdre a
+interroger notre destinee avant et apres notre courte apparition sur la
+terre. Nous ne resoudrons jamais cette enigme. Nous avons pour devoir
+religieux de travailler ici-bas sans relache et de nous en aller sans
+murmure. Nous devons compte de notre labeur a la generation qui nous
+precede et qui nous forme, et a celle qui nous suit et que nous formons.
+C'est pourquoi les liens de famille sont sacres, et l'heritage inalienable,
+malgre vos belles theories communistes auxquelles je n'ai jamais pu rien
+comprendre, parce qu'elles ne sont pas mures, et qu'il faut encore des
+siecles au genre humain pour les admettre. Reponds-moi, que veux-tu faire?
+
+--Je n'en sais absolument rien, repondit Emile accable sous l'etroitesse et
+la froideur de tant de lieux communs, debites avec une facilite hautaine et
+brutale. Vous tranchez si fierement des questions qu'il me faudra peut-etre
+toute ma vie pour resoudre, que je ne saurais vous suivre dans cette course
+ardente vers un but inconnu. Je suis trop faible et trop borne apparemment
+pour trouver dans ma propre activite la recompense ou le motif de tant
+d'efforts. Mes gouts ne m'y portent nullement. J'aime le travail de
+l'esprit, et j'aimerais celui du corps, si l'un devenait le serviteur de
+l'autre pour conquerir les satisfactions du coeur; mais travailler pour
+acquerir, et acquerir pour conserver, et pour acquerir encore, jusqu'a ce
+que la mort mette un terme a cette soif aveugle, voila ce qui n'a ni sens
+ni attrait pour moi. Il n'est en moi aucune faculte que vous puissiez
+employer a cet usage; je ne suis pas ne joueur, et les chances passionnees
+de la hausse et de la baisse d'une fortune ne me causeront jamais la
+moindre emotion.
+
+"Si mes aspirations et mes enthousiasmes sont des chimeres indignes d'un
+esprit serieux, s'il n'y a pas une verite eternelle, une raison divine des
+choses, un ideal qu'on puisse porter dans l'ame, pour se soutenir et se
+diriger a travers les maux et les injustices du present, je n'existe plus,
+je ne crois plus a rien; je consens a mourir pour vous, mon pere; mais
+vivre et combattre comme vous et avec vous, je n'ai ni coeur, ni bras, ni
+tete pour ce genre de travail."
+
+M. Cardonnet se sentit fremir de colere, mais il se contint. Ce n'etait pas
+sans dessein qu'il avait provoque si maladroitement l'indignation et la
+resistance de son fils. Il avait voulu l'amener a dire toute sa pensee, et
+tater, pour ainsi dire, son enthousiasme. Quand il vit, au ton amer et a
+l'expression desesperee du jeune homme, que cela etait aussi serieux qu'il
+l'avait craint, il resolut de tourner l'obstacle, et de manoeuvrer de
+maniere a ressaisir son influence.
+
+
+
+
+XIII.
+
+LA LUTTE.
+
+
+"Emile, reprit l'industriel avec un calme bien joue, je vois que nous
+parlons depuis quelques instants sans nous comprendre, et que, si nous
+continuons sur ce ton-la, tu vas me chercher querelle et me traiter comme
+si tu etais un jeune saint et moi un vieux paien. A qui en as-tu? J'avais
+bien raison, en commencant, de vouloir te mettre en garde contre
+l'enthousiasme. Toute cette chaleur de cerveau n'est qu'une effervescence
+de jeunesse, et tu ne comprendras plus a mon age, quand tu auras un peu
+l'experience et l'habitude du devoir, qu'il soit necessaire de se battre
+les flancs pour etre honnete et de faire sonner si haut ses convictions.
+Prends garde a l'emphase, qui n'est que le langage de la vanite satisfaite.
+Voyons, enfant, crois-tu, par hasard, que la loyaute, la moralite, la bonne
+foi dans les engagements, les sentiments d'humanite, la pitie pour les
+malheureux, le devouement a son pays, le respect des droits d'autrui, les
+vertus de famille et l'amour du prochain, soient des vertus bien rares, et
+quasi impossibles dans le temps et le monde ou nous vivons?
+
+--Oui, mon pere, je le crois fermement.
+
+--Moi, je ne le pense pas. Je suis moins misanthrope a cinquante ans que
+toi a vingt et un: j'ai moins mauvaise opinion de mes semblables,
+apparemment faute de posseder tes lumieres et la surete de ton coup
+d'oeil!...
+
+--Au nom du ciel! ne me raillez pas, mon pere, vous me dechirez le coeur.
+
+--Eh bien, parlons serieusement. Je veux bien supposer avec toi que ces
+vertus soient la religion et la regle d'un petit nombre. Me feras-tu au
+moins l'honneur de supposer qu'elles ne sont pas absolument inconnues a ton
+pere?
+
+--Mon pere, la plupart de vos actions m'ont prouve que faire le bien etait
+votre unique ambition. Pourquoi donc vos paroles semblent-elles prendre a
+tache de me prouver que vous avez un but moins noble?
+
+--Voila ou j'en veux venir precisement. Tu m'accordes d'avoir une conduite
+irreprochable, et pourtant tu te scandalises de m'entendre invoquer le
+calme de la raison et les conseils de la saine logique. Dis-moi, que
+penserais-tu de ton pere si, a toute heure, tu l'entendais declamer contre
+ceux qui n'imitent pas son exemple? Si, se posant en modele, et tout gonfle
+de l'amour et de l'admiration de lui-meme, il te fatiguait a tout propos de
+son propre eloge et d'anathemes lances au reste du genre humain? Tu
+garderais le silence et tu jetterais un voile sur ce ridicule travers;
+mais, malgre toi, tu penserais que ton brave homme de pere a une faiblesse
+deplorable et que sa vanite nuit a son merite.
+
+--Sans doute, mon pere, j'aime mieux votre reserve et le bon gout de votre
+modestie; mais lorsque nous sommes seuls ensemble, et dans les rares et
+solennelles occasions ou, comme aujourd'hui, vous daigneriez m'ouvrir
+votre coeur, ne serais-je pas bien heureux de vous entendre exalter les
+grandes idees et me verser un saint enthousiasme, au lieu de vous voir
+denigrer et refouler mes aspirations avec mepris?
+
+--Ce ne sont ni les grandes idees que je meprise, ni tes bons desirs que je
+raille. Ce que je repousse et veux etouffer en toi, ce sont les
+declamations, et les forfanteries des nouvelles ecoles humanitaires. Je ne
+puis souffrir qu'on erige en verites inconnues jusqu'a ce jour des
+principes aussi vieux que le monde. Je voudrais que tu aimasses le devoir
+avec un calme inebranlable, et te le voir pratiquer avec le silence stoique
+de la vraie conviction. Crois-moi, ce n'est pas d'hier que nous connaissons
+le bien et le mal, et, pour aimer la justice, je n'ai pas attendu que tu
+allasses sucer la manne celeste en fumant des cigares sur le pave de
+Poitiers.
+
+--Tout cela peut etre vrai en general, mon pere, dit Emile ranime par
+l'ironie obstinee de M. Cardonnet. Il y a de vieux citoyens qui, comme
+vous, pratiquent la vertu sans ostentation, et il peut y avoir
+d'impertinents ecoliers qui la prechent sans l'aimer et quasi sans la
+connaitre. Mais ce dernier trait de satire, je ne saurais le prendre pour
+moi, ni pour mes jeunes amis. Je ne crois pas etre autre chose qu'un enfant
+et ne me pique d'aucune experience. Au contraire, je viens avec respect et
+confiance, rempli seulement de bons instincts et de bonnes intentions, vous
+demander la verite, le conseil, l'exemple, l'aide et les moyens. Je n'ai
+pour moi que mes jeunes idees et je vous en fais hommage.
+
+"Revolte des effrayantes contradictions que les lois de la societe
+connaissent et sanctionnent, je vous supplie de me dire comment vous avez
+pu les accepter sans protestations et rester honnete homme. Je m'avoue
+faible et ignorant, puisque je n'en apercois pas la possibilite. Dites-le
+moi donc enfin, au lieu de me couvrir de sarcasmes glaces. Suis-je coupable
+de demander la lumiere? suis-je insolent et fou parce que je veux savoir
+les lois de ma conscience et le but de ma vie? Oui, votre caractere est
+digne, et votre tenue sage et mesuree; oui, votre coeur est bon et votre
+main liberale. Oui, vous secourez le pauvre et vous recompensez son labeur.
+
+"Mais ou allez-vous par ce chemin si droit et si sur? Je trouve que parfois
+vous manquez d'indulgence, et votre severite m'a effraye souvent.
+
+"Je me suis toujours dit que vous aviez la vue plus claire et l'esprit plus
+prevoyant que les natures tendres et timides, que le mal momentane que vous
+faisiez souffrir etait en vue d'un bien durable et d'un talent assure;
+aussi, malgre mes repugnances pour les etudes que vous m'imposiez, malgre
+mes gouts sacrifies a vos vues cachees, mes desirs souvent froisses et
+etouffes en naissant, je me suis impose la loi de vous suivre et de vous
+obeir en tout.
+
+"Mais le moment est venu ou il faut que vous m'ouvriez les yeux, si vous
+voulez que je puisse accomplir cet effort surhumain; car l'etude du droit
+ne satisfait pas ma conscience: je ne concois pas que je puisse jamais
+m'engager dans les luttes de la procedure, encore moins que je m'astreigne
+comme vous a presser le travail des hommes a mon profit, si je ne vois
+clairement ou je vais et quel sacrifice utile a l'humanite j'aurai accompli
+au prix de mon bonheur.
+
+--Ton bonheur serait donc de ne rien faire et de vivre les bras croises, a
+regarder les astres? Il semble que tout travail t'irrite ou te fatigue,
+meme le droit, que tous les jeunes gens apprennent en se jouant?
+
+--Mon pere, vous savez bien le contraire; vous m'avez vu me passionner
+pour des etudes plus abstraites, et vous m'avez arrete comme si j'avais
+couru a ma perte. Vous savez bien, pourtant, quel etait mon voeu, lorsque
+vous me pressiez de chercher une application materielle des sciences que je
+preferais. Vous ne vouliez pas que je fusse artiste et poete: peut-etre
+aviez-vous raison; mais j'aurais pu etre naturaliste, tout au moins
+agriculteur, et vous m'en avez empeche. C'etait pourtant une application
+reelle et pratique.
+
+"L'amour de la nature m'entrainait a la vie des champs. Le plaisir infini
+que je trouvais a sonder ses lois et ses mysteres, me conduisait
+naturellement a penetrer ses forces cachees, et a vouloir les diriger et
+les feconder par un travail intelligent.
+
+"Oui, la etait ma vocation, n'en doutez pas. L'agriculture est en enfance;
+le paysan s'epuise aux travaux grossiers de la routine; des terres immenses
+sont incultes. La science decuplerait les richesses territoriales et
+allegerait la fatigue de l'homme.
+
+"Mes idees sur la societe s'accordaient avec le reve de cet avenir. Je vous
+demandais de m'envoyer etudier dans quelque ferme-modele. J'aurais ete
+heureux de me faire paysan, de travailler d'esprit et de corps, d'etre en
+contact perpetuel avec les hommes et les choses de la nature. Je me serais
+instruit avec ardeur, j'aurais creuse plus avant que d'autres peut-etre le
+champ des decouvertes! Et, un jour, sur quelque lande deserte et nue
+transformee par mes soins, j'aurais fonde une colonie d'hommes libres,
+vivant en freres et m'aimant comme un frere.
+
+"C'etait la toute mon ambition, toute ma soif de fortune et de gloire.
+Etait-ce donc insense? et pourquoi avez-vous exige que j'allasse apprendre
+servilement un code qui ne sera jamais le mien?
+
+--Voila, voila! dit M. Cardonnet en haussant les epaules; voila l'utopie
+du frere Emile, frere morave, quaker, neo-chretien, neo-platonicien, que
+sais-je? C'est superbe, mais c'est absurde.
+
+--Eh bien, dites donc pourquoi, mon pere; car vous prononcez toujours la
+sentence sans la motiver.
+
+--Parce que, melant tes utopies de socialiste a tes speculations creuses de
+savant, tu aurais verse des tresors sur la pierre, tu n'aurais fait pousser
+ni froment sur le sol sterile, ni hommes capables de vivre en freres sur la
+terre commune. Tu aurais depense follement d'une main ce que j'aurais
+amasse de l'autre; et a quarante ans, epuise de fantaisies, a bout de genie
+et de confiance, degoute de l'imbecillite ou de la perversite de tes
+disciples, fou peut-etre, car c'est ainsi que finissent les ames sensibles
+et romanesques, lorsqu'elles veulent appliquer leurs reves, tu me serais
+revenu accable de ton impuissance, irrite contre l'humanite, et trop vieux
+pour reprendre le bon chemin. Au lieu que, si tu m'ecoutes et me suis, nous
+marcherons ensemble sur une route droite et sure, et avant qu'il soit dix
+ans, nous aurons fait une fortune dont je n'ose te dire le chiffre, tu n'y
+croirais pas.
+
+--Admettons que ce ne soit pas un reve, aussi, mon pere, et peu m'importe
+jusqu'a present; que ferons-nous de cette fortune?
+
+--Tout ce que tu voudras, tout le bien que tu reveras alors; car je ne suis
+pas inquiet pour la raison et la prudence, si tu laisses venir l'experience
+de la vie, et murir paisiblement ta cervelle.
+
+--Eh quoi! nous ferons le bien? oui, c'est de cela qu'il faut me parler,
+mon pere, et je suis tout oreilles! Quel sera ce bonheur dont nous doterons
+les hommes?
+
+--Tu le demandes! Quel mystere divin cherches-tu donc ailleurs que dans les
+choses humaines? Nous aurons procure a toute une province les bienfaits de
+l'industrie! Et ne sommes-nous pas deja sur la voie? Le travail n'est-il
+pas la source et l'aliment du travail? ne faisons-nous pas travailler deja
+ici plus d'hommes en un jour que l'agriculture et les petites industries
+barbares que je tends a supprimer n'en occupaient dans un mois? Leurs
+salaires ne sont-ils pas augmentes? Ne sont-ils pas a meme d'acquerir
+l'esprit d'ordre, la prevoyance, la sobriete, toutes les vertus qui leur
+manquent? Ou donc sont cachees ces vertus, seul bonheur du pauvre? dans le
+travail absorbant, dans la fatigue salutaire et dans le salaire
+proportionne. Le bon ouvrier a l'esprit de famille, le respect de la
+propriete, la soumission aux lois, l'economie, l'habitude et les tresors de
+l'epargne. C'est l'oisivete de tous les mauvais raisonnements qu'elle
+engendre qui le perdent. Occupez-le, ecrasez-le de besogne; il est robuste,
+il le deviendra davantage; il ne revera plus le bouleversement de la
+societe. Il mettra de la regle dans sa conduite, de la proprete dans sa
+maison, il y apportera le bien-etre et la securite. Et s'il devient vieux
+et infirme, quelque bonne volonte que vous ayez de le secourir, ce ne sera
+plus necessaire. Il aura songe lui-meme a l'avenir; il n'aura pas besoin
+d'aumones et de protections comme votre ami Jappeloup le vagabond; il sera
+veritablement un homme libre. Il n'y a pas d'autre moyen de sauver le
+peuple, Emile. Je suis fache de te dire que ce sera plus long a realiser qu
+une utopie a concevoir; mais si l'entreprise est rude et longue, elle est
+digne d'un philosophe comme toi, et je ne la trouve pas au-dessus des
+forces d'un travailleur de mon espece.
+
+--Quoi! c'est la tout l'ideal de l'industrie, dit Emile, ecrase sous cette
+conclusion. Le peuple n'a pas d'autre avenir que le travail incessant, au
+profit d'une classe qui ne travaillera jamais?
+
+--Telle n'est pas ma pensee, reprit M. Cardonnet, Je hais et meprise les
+oisifs: c'est pour cela que je n'aime pas les poetes et les metaphysiciens.
+Je veux que tout le monde travaille suivant ses facultes, et mon ideal,
+puisque ce mot te plait, ne serait pas eloigne de celui des
+saint-simoniens: _A chacun suivant sa capacite_, la recompense
+proportionnee au merite. Mais, dans le temps ou nous vivons, l'industrie
+n'a pas encore assez pris son essor pour qu'on puisse songer a un systeme
+moral de repartition. Il faut voir ce qui est et n'envisager que le
+possible. Tout le mouvement du siecle tourne a l'industrie. Que l'industrie
+regne donc et triomphe; que tous les hommes travaillent: qui du bras, qui
+de la tete; c'est a celui qui a plus de tete que de bras a diriger les
+autres; il a le droit et le devoir de faire fortune. Sa richesse devient
+sacree, puisqu'elle est destinee a s'accroitre, afin d'accroitre le travail
+et le salaire. Que la societe concoure donc, par tous les moyens, a asseoir
+la puissance de l'homme capable! sa capacite est un bienfait public; et que
+lui-meme s'efforce d'augmenter sans cesse son activite: c'est son devoir
+personnel, sa religion, sa philosophie. En somme, il faut etre riche pour
+devenir toujours plus riche, vous l'avez dit, Emile, sans comprendre que
+vous disiez la plus excellente des verites.
+
+--Ainsi, mon pere, vous ne donnez a l'homme qu'autant qu'il travaille? Mais
+comptez-vous donc pour rien celui qui ne peut pas travailler?
+
+--Je trouve, dans la richesse, les moyens de pouvoir secourir l'infirme et
+l'idiot.
+
+--Mais le paresseux?
+
+--J'essaie de le corriger; et, si je ne reussis pas, je l'abandonne aux
+lois de repression, vu qu'il ne tarde pas a etre nuisible et a encourir
+leur rigueur.
+
+--Dans une societe parfaite, cela pourrait etre juste parce que le
+paresseux deviendrait une monstrueuse exception; mais, dans l'exercice
+d'une autorite aussi severe que la votre, lorsque vous demandez au
+travailleur toute sa force, tout son temps, toute sa pensee, toute sa vie,
+oh! que de paresseux seraient chasses et abandonnes.
+
+--Avec les bienfaits de l'industrie, on arriverait dans peu a augmenter
+tellement le bien-etre des classes pauvres, qu'il serait facile de fonder
+des ecoles presque gratuites, ou leurs enfants apprendraient l'amour du
+travail.
+
+--Je crois que vous vous trompez, mon pere; mais quand il serait vrai que
+les enrichis songeront a l'education du pauvre, l'amour du travail sans
+relache, et sans autre compensation qu'un peu de securite pour la
+vieillesse, est si contraire a la nature, qu'on ne l'inspirera jamais a
+l'enfance. Quelques natures exceptionnelles, devorees d'activite ou
+d'ambition, feront le sacrifice de leur jeunesse; mais quiconque sera
+simple, aimant, porte a la reverie, a d'innocents et legitimes plaisirs, et
+soumis a ces besoins d'affection et de calme qui sont le bien-etre legitime
+de l'espece humaine, fuira cette geole du travail exclusif ou vous voulez
+l'enfermer, et preferera encore les hasards de la misere a la securite de
+l'esclavage. Ah! mon pere, par votre rude organisation, par votre puissance
+infatigable, par votre sobriete stoique et votre habitude de labeur
+effrene, vous etes un homme d'exception, et vous concevez une societe faite
+a votre image, vous ne vous apercevez pas qu'il ne s'y trouve de place
+avantageuse que pour des hommes d'exception. Ah! permettez-moi de vous le
+dire, c'est la une utopie plus effrayante que les miennes.
+
+--Eh bien, Emile, puisses-tu l'avoir, cette utopie, dit M. Cardonnet avec
+chaleur; elle est une source de force et un stimulant precieux pour cette
+societe de reveurs, d'oisifs et d'apathiques ou je me consume
+d'impatience. Sois pareil a moi, et si nous trouvions en France, a l'heure
+qu'il est, cent hommes semblables a nous, je te reponds que dans cent ans
+ce ne seraient plus des exceptions. L'activite est contagieuse,
+entrainante, prestigieuse! c'est par elle que Napoleon a domine l'Europe:
+il l'eut possedee, si, au lieu d'etre guerrier, il eut ete industriel. Oh!
+puisque tu es enthousiaste; sois-le donc a ma maniere! secoue ta langueur
+et partage ma fievre! Si nous n'entrainons pas encore l'humanite, nous
+aurons ouvert de larges tranchees ou nos descendants la verront se remuer
+avec un sainte fureur.
+
+--Non, mon pere, non, jamais; s'ecria Emile epouvante de l'energie terrible
+de M. Cardonnet: car ce n'est pas la route de l'humanite. Il n'y a la ni
+amour, ni pitie, ni tendresse. L'homme n'est pas ne pour ne connaitre que
+la souffrance et n'etendre ses conquetes que sur la matiere. Les conquetes
+de l'intelligence dans le domaine des idees, les jouissances et les
+delicatesses du coeur, dont vous ne faites que des accessoires bien
+gouvernes dans la vie du travailleur, seront toujours le plus noble et le
+plus doux besoin de l'homme bien organise. Vous ne voyez donc pas que vous
+retranchez tout un cote des intentions et des bienfaits de la Divinite? que
+vous ne laissez pas a l'esclavage du travail le temps de respirer et de se
+reconnaitre? que l'education dirigee vers le gain ne fera que des machines
+brutales, et non des hommes complets? Vous dites que vous concevez un ideal
+dans la suite des siecles, qu'un temps peut venir ou chacun sera retribue
+suivant sa capacite? Eh bien, cette formule est fausse parce qu'elle est
+incomplete, et si l'on n'y ajoute celle-ci: "a chacun suivant ses besoins;"
+c'est l'injustice, c'est le droit du plus fort par l'intelligence et par la
+volonte, c'est l'aristocratie et le privilege sous d'autres formes.
+
+"O mon pere, au lieu de lutter avec les forts contre les faibles, luttons
+avec les faibles contre les forts. Essayons! mais alors ne songeons point a
+faire fortune, renoncons a capitaliser pour notre compte. Consentez-y,
+puisque j'y consens, moi, pour qui vous travaillez aujourd'hui. Tachons de
+nous identifier l'un a l'autre de cette facon, et renoncons au gain
+personnel en embrassant le travail. Puisque nous ne pouvons a nous seuls
+creer une societe ou tous seraient solidaires les uns les autres, soyons
+comme ouvriers de l'avenir, devoues aux faibles et aux incapables d'a
+present.
+
+"Si le genie de Napoleon eut ete forme a cette doctrine, peut-etre eut-elle
+converti le monde; mais qu'on trouve cent hommes semblables a nous, et que
+cette fievre d'acquerir soit un zele divin, que la soif de la charite nous
+devore, associons tous nos travailleurs a tous nos benefices, que notre
+grande fortune ne soit pas votre propriete et mon heritage, mais la
+richesse de quiconque nous aura aides suivant ses moyens et ses forces a la
+fonder; que le manoeuvre qui apporte sa pierre soit mis a meme de connaitre
+autant de jouissances materielles que vous qui apportez votre genie; qu'il
+puisse, lui aussi, habiter une belle maison, respirer un air pur, se
+nourrir d'aliments sains, se reposer apres la fatigue, et donner
+l'education a ses enfants; que notre recompense ne soit pas dans le vain
+luxe dont nous pouvons nous entourer, vous et moi, mais dans la joie
+d'avoir fait des heureux, je comprendrai cette ambition et j'en serai
+devore. Et alors, mon pere, mon bon pere, votre oeuvre sera benie.
+
+"Cette paresse, cette apathie qui vous irritent et qui ne sont que le
+resultat d'une lutte ou quelques-uns triomphent au detriment d'un grand
+nombre qui succombe et se decourage, disparaitront d'elles memes par la
+force des choses! Alors vous trouverez tant de zele et d'amour autour de
+vous, que vous ne serez plus oblige de vous epuiser seul pour stimuler tous
+les autres. Comment pourrait-il en etre autrement aujourd'hui, et de quoi
+vous plaignez vous?
+
+"Sous la loi de l'egoisme, chacun donne sa force et sa volonte en
+proportion de ce qu'il en retire de profits. Belle merveille, que vous, qui
+recueillez tout, vous soyez le seul ardent et assidu, tandis que le
+salarie, qui ne recueillera chez vous qu'une aumone un peu plus liberale
+qu'ailleurs, ne vous apporte qu'un peu plus de son zele.
+
+"Vous augmentez le salaire, c'est beau sans doute, et, vous valez mieux que
+la plupart de vos concurrents qui voudraient le diminuer; mais vous pouvez
+decupler, centupler le zele, faire eclore comme par miracle le feu du
+devouement, l'intelligence du coeur dans ces ames engourdies et affaissees,
+et vous ne le voudriez pas!
+
+"Et pourquoi donc, mon pere? Ce ne sont pas les jouissances du luxe que
+vous aimez, puisque vous ne jouissez de rien, si ce n'est de l'ivresse de
+vos projets et de vos conquetes. Eh bien, supprimez le benefice personnel:
+vous n'en avez que faire, et moi j'y renonce avec transport. Soyons
+seulement les depositaires et les gerants de la conquete commune. Cette
+fortune revee, dont vous n'osez pas dire le chiffre, depassera tellement
+vos previsions et vos esperances, que bientot vous aurez acquis de quoi
+donner a vos travailleurs des jouissances morales, intellectuelles et
+physiques, qui en feront des hommes nouveaux, des hommes complets, de vrais
+hommes, enfin! car jusqu'ici je n'en vois nulle part. Tout equilibre est
+rompu; je ne vois que des fourbes et des brutes, des tyrans et des serfs,
+des aigles puissants et voraces, des passereaux stupides et poltrons
+destines a leur servir de pature. Nous vivons suivant la loi aveugle de la
+nature sauvage; le code de l'instinct farouche qui regit la brute est
+encore l'ame de notre pretendue civilisation, et nous osons dire que
+l'industrie va sauver le monde sans sortir de cette voie! Non, non, mon
+pere, erreur et mensonge que toutes ces declamations de l'economie
+politique a l'ordre du jour! Si vous me forcez a etre riche et puissant,
+comme vous me l'avez dit tant de fois, et si, en raison de la grossiere
+influence de l'argent, les adorateurs de l'argent m'envoient representer
+leurs interets aux conseils de la nation, je dirai ce que j'ai dans l'ame;
+je parlerai, et je ne parlerai qu'une fois sans doute: car on m'imposera
+silence ou l'on me fera sortir de l'enceinte; mais ce que je dirai, on s'en
+souviendra; et ceux qui m'auront elu se repentiront de leur choix!"
+
+Cette discussion se prolongea fort avant dans la nuit, et on peut bien
+penser qu'Emile ne convertit pas son pere. M. Cardonnet n'etait ni mechant,
+ni impie, ni coupable volontairement envers Dieu ou les hommes. Il avait
+meme bien reellement certaines vertus pratiques et une grande capacite
+speciale. Mais son caractere de fer etait le resultat d'une ame absolument
+vide d'ideal.
+
+Il aimait son fils et ne pouvait le comprendre. Il soignait et protegeait
+sa femme, mais il n'avait jamais songe qu'a etouffer en elle toute
+initiative qui eut pu embarrasser sa marche journaliere. Il eut voulu
+pouvoir reduire Emile de la meme facon; mais, reconnaissant que cela etait
+impossible, il en eprouva un violent chagrin, et meme ces larmes de depit
+mouillerent ses paupieres brulantes dans cette veillee orageuse. Il croyait
+sincerement etre dans la logique, dans la seule veritablement admissible et
+praticable.
+
+Il se demandait par quelle fatalite il avait pour fils un reveur et un
+utopiste, et plus d'une fois il eleva vers le ciel ses bras d'athlete,
+demandant avec une angoisse inexprimable, quel crime il avait commis, pour
+etre frappe d'un tel malheur.
+
+Emile, epuise de fatigue et de chagrin, finit par avoir pitie de cette ame
+blessee et de cet incurable aveuglement.
+
+"Ne parlons donc plus jamais de ces choses-la, mon pere, dit-il en essuyant
+aussi des larmes qui prenaient leur source plus avant dans son coeur: nous
+ne pouvons nous identifier l'un a l'autre. Je ne puis que continuer a faire
+acte de soumission et d'amour filial, sans me preoccuper davantage de
+moi-meme et d'un bonheur que je vous sacrifie. Que m'ordonnez-vous?
+
+"Dois-je retourner a Poitiers et y terminer mes etudes jusqu'a ce que je
+passe mes examens? Dois-je rester ici et vous servir de secretaire ou de
+regisseur? Je fermerai les yeux, et je travaillerai comme une machine tant
+qu'il me sera possible! Je me considererai comme votre employe, je serai a
+votre service ...
+
+--Et tu ne me regarderas plus comme ton pere? dit M. Cardonnet. Non, Emile,
+reste aupres de moi, sois libre, je te donne trois mois, pendant lesquels,
+vivant dans le sein de ta famille, loin des declamations des philosophes
+imberbes qui t'ont perdu, tu reviendras toi-meme a la raison. Tu es doue
+d'un temperament robuste, et le travail absorbant de la pensee t'a
+peut-etre trop echauffe le cerveau. Je te considere comme un enfant malade
+et te reprends a la campagne pour te guerir. Promene-toi, chasse, monte a
+cheval, distrais-toi, en un mot, afin de retablir ton equilibre qui me
+parait plus derange que celui de la societe. J'espere que tu adouciras ton
+intolerance, en voyant que ton interieur n'est pas un foyer de sceleratesse
+et de corruption. Dans quelque temps, peut-etre, tu me diras que les
+reveries creuses t'ennuient et que tu sens le besoin de m'aider
+volontairement."
+
+Emile courba la tete sans repliquer, et quitta son pere en le pressant
+dans ses bras avec un sentiment de douleur profonde. M. Cardonnet, n'ayant
+rien trouve de mieux que de temporiser, s'agita longtemps dans son lit, et
+finit par s'endormir en se disant, contre son habitude, qu'il fallait
+parfois compter sur la Providence plus que sur soi-meme.
+
+
+
+
+XIV.
+
+PREMIER AMOUR.
+
+
+L'energique Cardonnet, tout entier a ses occupations journalieres, ou assez
+maitre de lui-meme pour ne pas laisser voir la moindre trace de sa
+souffrance interieure, avait repris des le lendemain sa glaciale dignite.
+
+Emile, accable d'effroi et de tristesse, s'efforcait de sourire a sa mere,
+qui s'inquietait de son air distrait et de sa figure alteree. Mais, a force
+de timidite, cette femme n'avait plus meme la penetration qui appartient a
+son sexe. Toutes ses facultes etaient emoussees, et a quarante ans elle
+etait deja octogenaire au moral. Elle aimait pourtant encore son mari, par
+suite d'un besoin d'aimer qui n'avait jamais ete satisfait. Elle n'avait
+pas de reproche bien formule a lui faire; car il ne l'avait jamais froissee
+ni asservie ostensiblement; mais tout elan de coeur ou d'imagination avait
+toujours ete refoule en elle par l'ironie et une sorte de pitie
+dedaigneuse, et elle s'etait habituee a n'avoir pas une pensee, pas une
+volonte en dehors du cercle trace autour d'elle par une main rigide.
+
+Veiller a tous les details du menage etait devenu pour elle plus qu'une
+occupation sage et volontaire; on lui en avait fait une loi si serieuse et
+si sacree, qu'une matrone romaine eut pu lui etre tout au plus comparee
+pour la solennite puerile du labeur domestique.
+
+Elle offrait donc dans sa personne l'etrange anachronisme d'une femme de
+nos jours, capable de raisonner et de sentir, mais ayant fait sur elle-meme
+l'effort insense de retrograder de quelques milliers d'annees pour se
+rendre toute semblable a une de ces femmes de l'antiquite qui mettaient
+leur gloire a proclamer l'inferiorite de leur sexe.
+
+Ce qu'il y avait de bizarre et de triste en ceci, c'est qu'elle n'en avait
+point la conviction, et qu'elle agissait ainsi, disait-elle tout bas, pour
+avoir la paix. Et elle ne l'avait point! Plus elle s'immolait, plus son
+maitre s'ennuyait d'elle.
+
+Rien n'efface et ne detruit rapidement l'intelligence comme la soumission
+aveugle.
+
+Madame Cardonnet en etait un exemple.
+
+Son cerveau s'etait amoindri dans l'esclavage, et son epoux, ne comprenant
+pas que c'etait la l'ouvrage de sa domination, en etait venu a la dedaigner
+secretement.
+
+Quelques annees auparavant, Cardonnet avait ete effroyablement jaloux, et
+sa femme, quoique usee et fletrie, tremblait encore a l'idee qu'il put lui
+supposer une pensee legere. Elle avait pris l'habitude de ne pas entendre
+et de ne pas voir, afin de pouvoir dire avec assurance, quand on lui
+parlait d'un homme quelconque: "Je ne l'ai pas regarde, je ne sais pas ce
+qu'il a dit, je n'ai fait aucune attention a lui." C'est tout au plus si
+elle osait examiner et interroger son fils; car, pour son mari, si elle
+s'inquietait d'un redoublement de paleur sur son visage ou de severite dans
+son regard, il la forcait bien vite a baisser les yeux en lui disant:
+"Qu'ai-je donc d'extraordinaire, que vous me contemplez comme si vous ne me
+connaissiez pas?" Quelquefois, le soir, il s'apercevait qu'elle avait
+pleure, et il redevenait tendre a sa maniere: "Voyons, qu'y a-t-il? la
+pauvre petite femme a quelque ennui? Avez-vous envie d'un cachemire?
+Voulez-vous que je vous mene promener en voiture? Non? Alors ce sont les
+camelias qui ont gele? On vous en fera venir de Paris qui auront une
+meilleure sante et qui seront si beaux, que vous ne regretterez pas les
+anciens." Et, en effet, il ne manquait pas une occasion de satisfaire, a
+quelque prix que ce fut, les gouts innocents de sa compagne. Il exigeait
+meme qu'elle fut plus richement paree qu'elle n'en avait le desir. Il
+pensait que les femmes sont des enfants qu'il faut recompenser de leur
+sagesse par des jouets et des futilites.
+
+"Il est certain, se disait alors madame Cardonnet, que mon mari m'aime
+beaucoup et qu'il est rempli d'attentions pour moi. De quoi puis-je me
+plaindre et d'ou vient que je me sens toujours triste?"
+
+Elle vit Emile sombre et abattu, et ne sut pas lui arracher le secret de sa
+douleur. Elle l'interrogea fastidieusement sur sa sante, et lui conseilla
+de se coucher de bonne heure. Elle pressentait bien quelque chose de plus
+serieux que les suites d'une insomnie; mais elle se disait qu'il valait
+mieux laisser un chagrin s'endormir dans le silence que de l'entretenir par
+l'epanchement.
+
+Le soir, Emile, en se promenant a l'entree du village, rencontra Jean
+Jappeloup, qui, revenu depuis quelques heures, fetait joyeusement son
+arrivee avec plusieurs amis, sur le seuil d'une habitation rustique.
+
+"Eh bien, lui dit le jeune homme en lui tendant la main, vos affaires sont
+elles arrangees?...
+
+--Avec la justice, oui, Monsieur; mais pas encore avec la misere. J'ai fait
+mes soumissions, j'ai raisonne de mon mieux avec le procureur du roi, il
+m'a ecoute avec patience: il m'a bien dit quelques betises en maniere de
+sermon; mais ce n'est pas un mauvais homme, et il allait me renvoyer, en
+me disant qu'il ferait son possible pour m'epargner les poursuites, lorsque
+vos lettres sont arrivees. Il les a lues sans faire semblant de rien; mais
+il y a eu egard, car il m'a dit: "Eh bien, tenez-vous en repos, fixez-vous
+quelque part, ne braconnez plus, travaillez, et tout s'arrangera." Me voila
+donc; mes amis m'ont bien recu, comme vous voyez, puisque deja cette maison
+s'ouvre pour me loger en attendant. Mais il faut que je songe au plus
+presse, qui est de gagner de quoi me vetir, et, avant la nuit, je vas faire
+le tour du village, pour avoir de l'ouvrage chez les braves gens.
+
+--Ecoutez, Jean, lui dit Emile en s'attachant a ses pas: je ne dispose pas
+de grandes ressources; mon pere me fait une pension, et je ne sais point
+s'il me la continuera, maintenant que je vais vivre pres de lui; mais il me
+reste quelques centaines de francs dont je n'ai pas besoin ici, et que je
+vous prie d'accepter pour vous vetir et pourvoir a vos premiers besoins.
+Vous me ferez beaucoup de peine si vous me refusez. Dans quelques jours,
+votre rancune mal fondee contre mon pere sera passee, et vous viendrez lui
+demander de l'ouvrage; ou bien, autorisez-moi a lui en demander pour vous:
+il vous paiera mieux que vous ne serez paye partout ailleurs, et il se
+relachera, j'en suis certain, de la severite de ses premieres conditions;
+ainsi ...
+
+--Non, monsieur Emile, repondit le charpentier. Rien de tout cela, ni votre
+argent, ni l'ouvrage de votre pere. Je ne sais pas comment M. Cardonnet
+vous traite et vous entretient, mais je sais qu'un jeune homme comme vous
+est fort gene quand il n'a pas dans sa poche une piece d'or ou d'argent
+pour s'en faire honneur dans l'occasion. Vous m'avez rendu assez de
+services, je suis content de vous, et, si je trouve l'occasion, vous verrez
+que vous n'avez pas tendu la main a un ingrat. Quant a servir votre pere
+d'une maniere ou de l'autre, jamais! j'ai failli faire cette sottise, et
+Dieu ne l'a pas permis. Je lui pardonne la maniere dont il m'a fait arreter
+par Caillaud, c'est une mauvaise action! Mais comme il ne savait peut-etre
+pas que ce pauvre garcon est mon filleul, et comme depuis il a ecrit du
+bien de moi au procureur du roi pour me faire pardonner, je ne dois plus
+penser a ma rancune. D'ailleurs, a cause de vous, maintenant je la mettrais
+sous mes pieds. Mais travailler a batir vos usines? Non! vous n'avez pas
+besoin de mes bras; vous en trouverez assez d'autres, et vous savez mes
+raisons. Ce que vous faites la est mauvais et ruinera bien des gens, si
+cela ne ruine pas tout le monde un jour.
+
+"Deja vos digues et vos reservoirs font _patouiller_ tous les petits
+moulins au-dessus de vous sur le courant. Deja tous vos amas de pierre et
+de terre ont gate les pres d'alentour, quand l'eau a emporte tout cela chez
+les voisins. Toujours, voyez-vous, meme contre son gre, le riche fait tort
+au pauvre. Je ne veux pas qu'il soit dit que Jean Jappeloup a mis la main a
+la ruine de son endroit. Ne m'en parlez plus. Je veux reprendre mon petit
+travail, et il ne me manquera pas.
+
+"A present que vos grands travaux absorbent tous mes confreres, personne,
+dans le bourg, ne peut plus trouver d'ouvriers. J'heriterai de la clientele
+des autres, sauf a la leur rendre quand la votre leur manquera. Car, je
+vous vous le dis, votre pere graisse sa roue en payant cher aujourd'hui la
+sueur de l'ouvrier; mais il ne pourra pas continuer longtemps sur ce
+pied-la, autrement ses depenses l'emporteraient sur ses profits. Un jour
+viendra ... un jour qui n'est peut-etre pas loin! ou il fera travailler au
+rabais, et alors malheur a ceux qui auront sacrifie leur position a de
+belles promesses! Ils seront forces d'en passer par ou votre pere voudra,
+et le moment sera venu de rendre gorge.
+
+"Vous ne le croyez pas? Tant mieux pour vous! ca prouve que vous ne serez
+pas de moitie dans le mal qui se prepare; mais vous n'empecherez rien.
+Bonsoir donc, mon brave enfant! ne parlez pas pour moi a votre pere; je
+vous ferais mentir. Le bon Dieu m'a tire de peine; je veux le contenter en
+tout maintenant et ne faire que ce que ma conscience ne me reprochera pas.
+Pauvre, je serai plus utile aux pauvres que votre pere avec toute sa
+richesse. Je batirai pour mes pareils, et ils auront plus de profit a me
+payer peu qu'ils n'en auront a gagner gros chez vous. Vous verrez ca,
+monsieur Emile, et tout le monde dira que j'avais raison; mais il sera trop
+tard pour se repentir d'avoir passe la tete dans le licou!"
+
+Emile ne put vaincre l'obstination du charpentier et rentra chez lui encore
+plus triste qu'il n'en etait sorti.
+
+Les predications de cet ouvrier incorruptible lui causaient un vague
+effroi.
+
+Il rencontra aux abords de l'usine le secretaire de son pere, M. Galuchet,
+un gros jeune homme, tres-capable de faire des chiffres, tres-borne a tous
+autres egards.
+
+C'etait l'heure du repos; Galuchet la mettait a profit en pechant des
+goujons. C'etait son passe-temps favori; et quand il en avait beaucoup dans
+son panier, il les comptait, et les additionnant avec le chiffre de ses
+precedentes conquetes, il etait heureux de dire, en retirant sa ligne:
+
+"Voici le sept cent quatre-vingt-deuxieme goujon que j'ai pris avec cet
+hamecon-la depuis deux mois. Je suis bien fache de n'avoir pas compte ceux
+de l'annee derniere.
+
+Emile s'appuya contre un arbre, pour le regarder pecher. L'attention
+flegmatique et la patience puerile de ce garcon le revoltaient. Il ne
+concevait pas qu'il put se trouver parfaitement heureux, par la seule
+raison qu'il avait des appointements qui le mettaient a l'abri du besoin.
+Il essaya de le faire causer, se disant qu'il decouvrirait peut-etre, sous
+cette epaisse enveloppe, quelque trait de flamme, quelque motif de
+sympathie, qui lui ferait de la societe de ce jeune homme une ressource
+morale dans sa detresse. Mais M. Cardonnet choisissait ses fonctionnaires
+d'un oeil et d'une main surs. Constant Galuchet etait un cretin; il ne
+comprenait rien, il ne savait rien en dehors de l'arithmetique et de la
+tenue des livres. Quand il avait fait des chiffres pendant douze heures, il
+lui restait a peine assez de raisonnement pour attraper des goujons.
+
+Cependant Emile lui fit dire, par hasard, quelques paroles qui jeterent une
+clarte sinistre dans son esprit. Cette machine humaine etait capable de
+supputer les profits et les pertes, et d'etablir la balance au bas d'une
+feuille de papier. Tout en montrant la plus parfaite ignorance des projets
+et des ressources de M. Cardonnet, Constant fit l'observation que la paie
+des ouvriers etait exorbitante, et que si, dans deux mois, on ne la
+reduisait de moitie, les fonds engages dans l'affaire seraient
+insuffisants.
+
+"Mais cela ne peut pas inquieter monsieur votre pere, ajouta-t-il; on paie
+l'ouvrier comme on nourrit le cheval a proportion du travail qu'on exige.
+Quand on veut doubler l'ouvrage on double le salaire, comme on double
+l'avoine. Puis, quand on n'est plus si presse, on baisse et on rationne a
+l'avenant.
+
+--Mon pere n'agira pas ainsi, dit Emile: pour des chevaux peut-etre, mais
+non pour des hommes.
+
+--Ne dites pas cela, Monsieur, reprit Galuchet; monsieur votre pere est une
+forte tete, il ne fera pas de sottises, soyez tranquille."
+
+Et il emporta ses goujons, charme d'avoir rassure le fils sur les
+apparentes imprudences du pere.
+
+"Oh! s'il en etait ainsi! pensait Emile en marchant avec agitation au bord
+de la riviere; s'il y avait un calcul inhumain, dans cette generosite
+momentanee! si Jean avait devine juste! si mon pere, tout en suivant les
+doctrines aveugles de la societe, n'avait pas des vertus et des lumieres
+superieures a celles des autres speculateurs, pour attenuer les effets
+desastreux de son ambition!... Mais, non, c'est impossible! mon pere est
+bon, il aime ses semblables ..."
+
+Emile avait pourtant la mort dans l'ame; toute cette activite, toute cette
+vie depensee au profit de son avenir, le faisaient reculer de degout et
+d'effroi. Il se demandait comment tous ces ouvriers de sa fortune ne le
+haissaient pas, et il etait pret a se hair lui-meme pour retablir la
+justice.
+
+Un profond ennui pesa encore sur lui le lendemain, mais il vit arriver avec
+une sorte de joie le jour qu'il devait consacrer en partie a M. de
+Boisguilbault, parce qu'il s'etait promis d'aller, sans rien dire a
+personne, passer la journee a Chateaubrun. Au moment ou il montait a
+cheval, M. Cardonnet vint lui adresser quelques railleries:
+
+"Tu t'y prends de bonne heure, pour aller a Boisguilbault! il parait que
+l'entretien de cet aimable marquis a des charmes pour toi; je ne m'en
+serais jamais doute, et je ne sais quel secret tu possedes pour ne pas
+t'endormir entre chacune de ses phrases.
+
+--Mon pere, si c'est la une maniere de me faire savoir que ma demarche vous
+deplait, dit Emile en faisant avec depit le mouvement de descendre de
+cheval, je suis pret a y renoncer, bien que j'aie accepte une invitation
+pour aujourd'hui.
+
+--Moi! reprit l'industriel, il m'est absolument indifferent que tu
+t'ennuies la ou ailleurs. Puisque la maison paternelle est celle ou tu te
+deplais le plus, je desire que celle des nobles personnages que tu
+frequentes te dedommage un peu."
+
+En toute autre circonstance, Emile eut retarde son depart, pour montrer ou
+du moins pour faire croire que le reproche n'etait pas merite; mais il
+commencait a comprendre que la tactique de son pere etait de le railler
+quand il voulait le faire parler; et comme il sentait un attrait invincible
+le pousser vers Chateaubrun, il resolut de ne pas se laisser surprendre.
+
+Quoique rien au monde ne lui fut plus sensible que la moquerie des etres
+qu'il aimait, il fit un effort pour affecter de la prendre cette fois en
+bonne part.
+
+"Je me promets tant de plaisir, en effet, chez M. de Boisguilbault, dit-il,
+que je vais prendre le plus long pour m'y rendre, et que mon ecole
+buissonniere sera probablement de cinq ou six lieues, a moins que vous
+n'ayez besoin de moi, mon pere, auquel cas je vous sacrifierais volontiers
+les delices d'une promenade en plein soleil dans des chemins a pic."
+
+Mais M. Cardonnet ne fut pas dupe de son stratageme, et il lui repondit
+avec un regard clair et penetrant:
+
+"Va ou le demon de la jeunesse te pousse! je ne m'en inquiete pas, et pour
+cause.
+
+--Eh bien, se dit Emile en prenant le galop, si vous ne vous en inquietez
+pas, je ne m'inquieterai pas davantage de vos menaces!"
+
+Et, sentant malgre lui le feu de la colere bouillonner dans son sein, il
+fournit une course violente pour se calmer.
+
+"Mon Dieu, pensait-il peu de moments apres, pardonnez-moi ces mouvements de
+depit que je ne puis reprimer. Vous savez pourtant que mon coeur est plein
+d'amour, et qu'il ne demande qu'a respecter et a cherir ce pere qui prend a
+tache de refouler tous ses elans et de glacer toutes ses tendresses."
+
+Soit hesitation, soit prudence, il fit un assez long detour avant de se
+diriger sur Chateaubrun; et quand, du haut d'une colline, il se vit
+tres-eloigne des ruines qui se dessinaient a l'horizon, il sentit un si vif
+regret du temps perdu, qu'il mit les eperons dans le ventre de son cheval
+pour y arriver plus vite.
+
+Il y arriva en effet du cote de la Creuse en moins d'une demi-heure,
+presque a vol d'oiseau, apres avoir mis cent fois sa vie en peril a
+franchir les fosses et a galoper sur le bord des precipices. Un desir
+violent, dont il ne voulait pourtant pas se rendre compte, lui donnait des
+ailes.
+
+"Je ne l'aime pas, se disait-il, je la connais a peine, je ne peux pas
+l'aimer! D'ailleurs, je l'aimerais en vain! Ce n'est pas _elle_ qui
+m'attire plus que son excellent pere, son chateau romantique, son entourage
+de repos, de bonheur et d'insouciance; j'ai besoin de voir des gens heureux
+pour oublier que je ne le suis pas, que je ne le serai jamais!"
+
+Il rencontra Sylvain Charasson, occupe a tendre une vergee dans la Creuse.
+L'enfant courut vers lui d'un air joyeux et empresse:
+
+"Vous ne trouverez pas M. Antoine, lui dit-il; il est alle vendre six
+moutons a la foire; mais mademoiselle Janille est a la maison, et
+mademoiselle Gilberte aussi.
+
+--Crois-tu que je ne les derangerai pas?
+
+--Oh! du tout, du tout, monsieur Emile; elles seront bien contentes de vous
+voir, car elles parlent bien souvent de vous a diner avec M. Antoine. Elles
+disent qu'elles font grand cas de vous.
+
+--Prends donc mon cheval, dit Emile: j'irai plus vite a pied.
+
+--Oui, oui, reprit l'enfant. Tenez, la, derriere l'ancienne terrasse. Vous
+attraperez la breche, vous sauterez un peu, et vous serez dans la cour.
+C'est le chemin _au Jean_."
+
+Emile sauta sur l'herbe qui amortit le bruit, et approcha du pavillon
+carre, sans avoir effraye les deux chevres qui semblaient deja le
+connaitre.
+
+Monsieur Sacripant, qui n'etait pas plus fier que son maitre et ne
+dedaignait pas de faire, au besoin, l'office de chien de berger, quoiqu'il
+appartint a la race plus noble des chasseurs, avait conduit les moutons a
+la foire.
+
+Au moment d'entrer, Emile s'apercut que le coeur lui battait si fort,
+emotion qu'il attribua a son ascension rapide sur le flanc du rocher, qu'il
+s'arreta un peu pour se remettre et faire convenablement son entree. Il
+entendait dans l'interieur le bruit d'un rouet, et jamais aucune musique
+n'avait retenti plus agreablement a son oreille. Puis le sifflement sourd
+du petit instrument de travail s'arreta, et il reconnut la voix de Gilberte
+qui disait:
+
+"Eh bien, c'est vrai, Janille, je ne m'amuse pas les jours ou mon pere est
+absent. Si je n'etais pas avec toi, je m'ennuierais peut-etre tout a fait.
+
+--Travaille, ma fille, travaille, repondit Janille: c'est le moyen de ne
+jamais s'ennuyer.
+
+--Mais je travaille et je ne m'amuse pourtant pas. Je sais bien qu'il n'y a
+pas de necessite a s'amuser; mais moi, je m'amuse toujours, je suis
+toujours prete a rire et a sauter, quand mon pere est avec nous. Conviens,
+petite mere, que s'il nous fallait vivre longtemps separees de lui, nous
+perdrions toute notre gaiete et tout notre bonheur! Oh! vivre sans mon
+pere, ce serait impossible! j'aimerais autant mourir tout de suite.
+
+--Eh bien, voila de jolies idees! reprit Janille; a quoi diantre allez-vous
+penser, petite tete? Ton pere est encore jeune et bien portant, grace a
+Dieu! d'ou te vient donc cette folie depuis deux ou trois jours?
+
+--Comment, depuis deux ou trois jours?
+
+--Mais oui, depuis trois ou quatre jours, meme! il t'est arrive plusieurs
+fois de te tourmenter de ce que nous deviendrions si, ce qu'a Dieu ne
+plaise, nous perdions ton bon pere.
+
+--Si nous le perdions! s'ecria Gilberte. Oh! ne dis pas un mot pareil, cela
+fait fremir; et je n'y ai jamais pense. Oh! non, je ne pourrais pas penser
+a cela!
+
+--En bien, ne voila-t-il pas que vous etes tout en larmes? Fi!
+Mademoiselle! voulez-vous faire pleurer aussi votre mere Janille? oui-da,
+M. Antoine serait content s'il vous voyait les yeux rouges en rentrant! Il
+serait capable de pleurer aussi, le cher homme! Allons, tu n'as pas assez
+promene aujourd'hui, mon enfant, serre ta laine, et allons faire manger nos
+poules. Ca te distraira de voir les jolis perdreaux que ta petite Blanche a
+couves."
+
+Emile entendit un baiser maternel de Janille clore ce discours, et comme
+ces deux femmes allaient le trouver a la porte, il s'eloigna et toussa un
+peu pour les avertir de son arrivee.
+
+"Ah! s'ecria Gilberte, quelqu'un dans la cour! Je me sens toute en joie, je
+suis sure que c'est mon pere!"
+
+Et elle s'elanca etourdiment a la rencontre d'Emile, si vite, qu'en se
+trouvant avec lui sur le seuil de la porte elle faillit tomber dans ses
+bras. Mais quelle que fut sa confusion en reconnaissant sa meprise, elle
+fut moindre que le trouble d'Emile; car, dans sa candeur, elle en sortit
+par un eclat de rire, tandis qu'a l'idee d'une accolade qui ne lui etait
+pas destinee, mais qu'il avait ete bien pres de recevoir, le jeune homme
+perdit tout a fait contenance.
+
+Gilberte etait si belle avec ses yeux encore humides de larmes et son rire
+enfantin et frais, qu'il en eut comme un eblouissement, et ne se demanda
+plus si c'etait le bon Antoine, les belles ruines ou la charmante Gilberte
+qu'il s'etait tant hate de revoir.
+
+"Eh bien, eh bien, dit Janille, vous nous avez fait quasi peur; mais soyez
+le bienvenu, monsieur Emile, comme dit notre maitre; M. Antoine ne tardera
+pas beaucoup a rentrer. En attendant, vous allez vous rafraichir; j'irai
+tirer du vin a la cave."
+
+Emile s'y opposa, et, la retenant par sa manche:
+
+"Si vous allez a la cave, j'irai avec vous, dit-il, non pour boire votre
+vin; mais pour voir ce caveau que vous m'avez dit si curieux, si profond et
+si sombre.
+
+--Vous n'irez pas maintenant, repondit Janille; il y fait trop froid et
+vous avez trop chaud. Oui, vous avez chaud! vous etes rouge comme une
+fraise. Vous allez vous reposer un brin, et puis, en attendant M. Antoine,
+nous vous ferons voir les caveaux, les souterrains, et tout le chateau, que
+vous n'avez pas encore bien examine, quoiqu'il en vaille la peine. Ah mais!
+il y a des gens qui viennent de bien loin pour le voir; ca nous ennuie bien
+un peu, et ma fille s'en va lire dans sa chambre tandis qu'ils sont la;
+mais M. Antoine dit qu'on ne peut pas refuser l'entree, surtout a des
+voyageurs qui ont fait beaucoup de chemin, et que, quand on est
+proprietaire d'un endroit curieux et interessant, on n'a pas le droit
+d'empecher les autres d'en jouir."
+
+Janille pretait un peu a son maitre le raisonnement qu'elle lui avait mis
+dans l'esprit et dans la bouche. Le fait est qu'elle retirait de
+l'exhibition de ses ruines un certain pecule qu'elle employait, comme tout
+ce qui lui appartenait, a augmenter secretement le bien-etre de la famille.
+
+Emile, presse d'accepter un rafraichissement quelconque, consentit a
+prendre un verre d'eau, et, comme Janille voulut courir elle-meme remplir
+sa cruche a la fontaine, il resta seul avec mademoiselle de Chateaubrun.
+
+
+
+
+XV.
+
+L'ESCALIER.
+
+
+Si un roue peut s'applaudir du hasard inespere qui lui procure un
+tete--a-tete avec l'objet de ses entreprises, un jeune homme pur et
+sincerement epris se trouve plutot confus, et presque effraye, lorsqu'une
+telle bonne fortune lui arrive pour la premiere fois.
+
+Il en fut ainsi d'Emile Cardonnet: le respect que lui inspirait
+mademoiselle de Chateaubrun etait si profond, qu'il eut craint de lever les
+yeux sur elle en cet instant, et de se montrer, en quoi que ce soit,
+indigne de la confiance qu'on lui temoignait.
+
+Gilberte, plus naive encore, n'eprouva point le meme embarras. La pensee
+qu'Emile put abuser, meme par une parole legere, de son isolement et de son
+inexperience, ne pouvait trouver place dans un esprit aussi noble et aussi
+candide que le sien, et sa sainte ignorance la preservait de tout soupcon
+de ce genre. Elle rompit donc le silence la premiere, et sa voix ramena,
+comme par enchantement, le calme dans le sein agite du jeune visiteur. Il
+est des voix si sympathiques et si penetrantes, qu'il suffirait de les
+entendre articuler quelques mots, pour prendre en affection, meme sans les
+voir, les personnes dont elles expriment le caractere. Celle de Gilberte
+etait de ce nombre. On sentait, a l'ecouter parler, rire ou chanter, qu'il
+n'y avait jamais eu dans son ame une pensee mauvaise, ou seulement
+chagrine.
+
+Ce qui nous touche et nous charme dans le chant des oiseaux, ce n'est pas
+tant cette melodie etrangere a nos conventions musicales, et la puissance
+extraordinaire de ce timbre flexible, qu'un certain accent d'innocence
+primitive, dont rien ne peut donner l'idee dans la langue des hommes. Il
+semblait, en ecoutant Gilberte, qu'on put lui appliquer cette comparaison,
+et que les choses les plus indifferentes, en passant par sa bouche, eussent
+un sens superieur a celui qu'elles exprimaient par elles-memes.
+
+"Nous avons vu notre ami Jean ce matin, dit-elle; il est venu avec le jour,
+et il a emporte tous les outils de mon pere, pour commencer sa premiere
+journee de travail; car il a deja trouve de l'ouvrage, et nous esperons
+bien qu'il n'en manquera pas. Il nous a raconte tout ce que vous aviez fait
+et voulu faire pour lui, encore hier soir, et je vous assure, Monsieur,
+que, malgre la fierte et peut-etre la rudesse de ses refus, il en est
+reconnaissant comme il doit l'etre.
+
+--Ce que j'ai pu faire pour lui est si peu de chose, que je suis honteux
+d'en entendre parler, dit Emile. Je suis triste surtout de voir son
+obstination le priver de ressources assurees, car il me semble que sa
+position est encore bien precaire. Recommencer avec rien, a soixante ans,
+toute une vie de travail, et n'avoir ni maisons, ni habits, ni meme les
+outils necessaires, c'est effrayant, n'est-ce pas, Mademoiselle?
+
+--Eh bien, je ne m'en effraie pourtant pas, repondit Gilberte. Elevee dans
+l'incertain et quasi au jour le jour, j'ai peut-etre pris moi-meme
+l'habitude de cette heureuse insouciance de la pauvrete. Ou mon caractere
+est fait ainsi naturellement, ou bien l'insouciance de Jean me rassure;
+mais il est certain que, dans nos felicitations de ce matin, aucun de nous
+n'a ressenti la moindre inquietude. Il faut si peu de chose a Jean pour le
+satisfaire! Il a une sobriete et une sante de sauvage. Jamais il ne s'est
+mieux porte que pendant deux mois qu'il a vecu dans les bois, marchant tout
+le jour et dormant en plein air le plus souvent[1]. Il pretend que sa vue
+s'est eclaircie, que sa jeunesse est revenue, et que, si l'ete avait pu
+durer toujours, il n'aurait jamais eu besoin de retourner vivre au village.
+Mais, au fond du coeur, il a pour son pays natal une tendresse invincible,
+et d'ailleurs, l'inaction ne peut lui plaire longtemps. Nous l'avons presse
+ce matin de s'etablir chez nous, et d'y vivre comme nous, sans souci du
+lendemain.
+
+[FOOTNOTE 1: Il y a une maniere de coucher sainement a la belle etoile,
+malgre la fraicheur du climat, qui est bien connue de tous les bouviers,
+mais dont probablement peu de nos lecteurs parisiens s'aviseraient. C'est
+d'entrer dans un paturage, de faire lever un des boeufs qui y sont couches,
+et de s'etendre a sa place. Lorsqu'on se sent refroidir et gagner par
+l'humidite, il ne s'agit que de faire lever un autre boeuf. La place
+occupee pendant quelques heures par le corps de ces animaux est toujours
+parfaitement sechee, et d'une chaleur agreable et salutaire.]
+
+"--Il y a bien assez de place ici, et bien assez de materiaux, lui disait
+mon pere, pour que tu te batisses une habitation. J'ai assez de pierres et
+de vieux arbres pour te fournir le bois de construction. Je t'aiderai a
+elever ta demeure comme tu m'as aide a relever la mienne."
+
+"Mais Jean ne pouvait entendre a cela.
+
+"--Eh bien, disait-il, que ferai-je donc pour tuer le temps, quand vous
+m'aurez etabli en seigneur? Je ne peux pas vivre de mes rentes, et je ne
+veux pas etre a votre charge pendant trente ans que j'ai peut-etre encore a
+exister ... Quand meme vous seriez assez riche pour cela, moi je perirais
+d'ennui. C'est bon pour vous, monsieur Antoine, qui avez ete eleve pour ne
+rien faire. Quoique vous ne soyez pas faineant, et vous l'avez prouve! il
+ne vous en a rien coute de reprendre l'habitude de vivre en _Monsieur_;
+mais moi, je ne dois plus ni courir ni chasser: j'aurais donc les bras
+croises? Je deviendrais fou au bout de la premiere semaine."
+
+--Ainsi, dit Emile qui pensait a la theorie de son pere sur le travail
+incessant et la vieillesse sans repos, Jean n'eprouvera jamais le besoin
+d'etre libre, quoiqu'il fasse tant de sacrifices a sa pretendue liberte.
+
+--Mais, dit Gilberte un peu surprise, est-ce que la liberte et l'oisivete
+sont la meme chose? Je ne crois pas. Jean aime passionnement le travail, et
+toute sa liberte consiste a choisir celui qui lui plait; quand il travaille
+pour satisfaire son gout et son invention naturelle, il ne le fait qu'avec
+plus d'ardeur.
+
+--Oui, Mademoiselle, vous avez raison! dit Emile avec une melancolie
+soudaine, et tout est la. L'homme est ne pour travailler toujours, mais
+conformement a ses aptitudes, et dans la mesure du plaisir qu'il y trouve!
+Ah! que ne suis-je un habile charpentier! avec quelle joie n'irais je pas
+travailler avec Jean Jappeloup, et au profit d'un homme si sage et si
+desinteresse!
+
+--Eh bien, Monsieur, dit Janille qui rentrait, portant avec pretention son
+amphore de gres sur la tete, pour se donner un air robuste, voila que vous
+dites comme M. Antoine. Ne voulait-il pas, ce matin, partir pour Gargilesse
+avec Jean, afin de travailler avec lui a la journee, comme autrefois?
+Pauvre cher homme! son bon coeur l'emportait jusque-la.
+
+"--Tu m'as fait gagner ma vie assez longtemps, disait-il; je veux t'aider a
+gagner la tienne. Tu ne veux pas partager ma table et ma maison: recois au
+moins le prix de mon travail, puisque ce sera du superflu pour moi."
+
+"Et M. Antoine le ferait comme il le dit. A son age et avec son rang il
+irait encore cogner comme un sourd sur ces grandes pieces de bois!
+
+--Et pourquoi l'en as-tu empeche, mere Janille? dit Gilberte avec emotion.
+Pourquoi Jean s'y est-il obstinement refuse? Mon pere ne s'en fut pas plus
+mal porte, et ce serait conforme a tous les nobles mouvements de sa vie!
+Ah! que ne puis-je, moi aussi, soulever une hache, et me faire l'apprenti
+de l'homme qui a si longtemps nourri mon pere, tandis que, sans rien
+comprendre a mon existence, j'apprenais a chanter et a dessiner pour vous
+obeir! Ah! vraiment, les femmes ne sont bonnes a rien en ce monde!
+
+--Comment, comment, les femmes ne sont bonnes a rien! s'ecria Janille: eh
+bien, donc, partons toutes les deux, montons sur les toits, equarrissons
+des poutres et enfoncons des chevilles. Vrai, je m'en tirerais encore mieux
+que vous, toute vieille et petite que je suis; mais pendant ce temps-la,
+votre papa, qui est adroit de ses mains comme une grenouille de sa queue,
+filera nos quenouilles et Jean repassera nos bavolets.
+
+--Tu as raison, mere, repondit Gilberte; mon rouet est charge et je n'ai
+rien fait d'aujourd'hui. Si nous nous hatons, nous aurons bien de quoi
+faire des habits de drap pour Jean avant que l'hiver vienne. Je vais
+travailler et reparer le temps perdu; mais il n'en est pas moins vrai que
+tu es une aristocrate, toi, qui ne veux pas que mon pere redevienne ouvrier
+quand il lui plait.
+
+--Sachez donc la verite, dit Janille d'un air de confidence solennelle: M.
+Antoine n'a jamais pu etre un bon ouvrier. Il avait plus de courage que
+d'habilete, et si je l'ai laisse travailler, c'etait pour l'empecher de
+s'ennuyer et de se decourager. Demandez a Jean s'il n'avait pas deux fois
+plus de peine a reparer les erreurs de Monsieur, que s'il eut opere tout
+seul? Mais Monsieur avait l'air de faire beaucoup d'ouvrage, ca contentait
+les pratiques, et il etait bien paye. Mais il n'en est pas moins vrai que
+je n'etais jamais tranquille dans ce temps-la, et que je ne le regrette
+pas. Je fremissais toujours que M. Antoine ne s'abattit un bras ou une
+jambe en croyant frapper sur une solive, ou qu'il ne se laissat choir du
+haut de son echelle, quand, avec ses distractions, il s'installait
+la-dessus comme au coin de son feu.
+
+--Tu me fais peur, Janille, dit Gilberte. Oh! en ce cas, tu fais bien de le
+degouter par tes railleries de recommencer, et, en cela comme en tout, tu
+es notre Providence!"
+
+Mademoiselle de Chateaubrun disait encore plus vrai qu'elle ne croyait.
+Janille avait ete le bon ange attache a l'existence d'Antoine de
+Chateaubrun. Sans sa prudence, sa domination maternelle et la finesse de
+son jugement, cet homme excellent n'eut pas traverse la misere sans s'y
+amoindrir un peu au moral. Il n'eut pas sauve, du moins, sa dignite
+exterieure aussi bien que la candeur de ses instincts genereux. Il eut
+peche souvent par trop de resignation et d'abandon de lui-meme. Porte a
+l'epanchement et a la prodigalite, il fut devenu intemperant; il eut pris
+autant des defauts du peuple que de ses qualites, et peut-etre eut-il fini
+par meriter par quelque endroit le dedain que de sottes gens et de vaniteux
+parvenus se croyaient en droit d'avoir pour lui, quand meme.
+
+Mais, grace a Janille, qui, sans le contrarier ouvertement, avait toujours
+maintenu l'equilibre et ramene la moderation, il etait sorti de l'epreuve
+avec honneur, et il n'avait point cesse de meriter l'estime et le respect
+des gens sages.
+
+Le bruit du rouet de Gilberte interrompit la conversation, ou du moins la
+rendit moins suivie. Elle ne voulait plus s'interrompre qu'elle n'eut fini
+sa tache; et pourtant elle y mettait encore plus d'ardeur que le motif
+apparent de son activite n'en comportait. Elle pressait Emile de ne pas
+s'ennuyer a entendre ce sifflement monotone, et d'aller explorer les ruines
+avec Janille; mais, comme Janille aussi voulait achever sa quenouille,
+Gilberte se hatait doublement, sans s'en rendre compte, afin d'avoir
+termine aussitot qu'elle, et de pouvoir etre de la promenade.
+
+"J'ai honte de mon inaction, dit Emile, qui n'osait pas trop regarder les
+beaux bras et les mouvements de la jeune fileuse, de peur de rencontrer les
+petits yeux percants de Janille; n'avez-vous donc pas quelque ouvrage a me
+donner aussi?
+
+--Et que savez-vous faire? dit Gilberte en souriant.
+
+--Tout ce que sait faire Sylvain Charasson, je m'en flatte, repondit il.
+
+--Je vous enverrais bien arroser mes laitues, dit Janille en riant tout a
+fait, mais cela nous priverait de votre compagnie. Si vous remontiez la
+pendule qui est arretee?
+
+--Oh! elle est arretee depuis trois jours, dit Gilberte, et je n'ai pu la
+faire marcher. Je crois bien qu'il y a quelque chose de casse.
+
+--Eh! c'est mon affaire, s'ecria Emile; j'ai etudie, a mon corps defendant,
+il est vrai, un peu de mecanique, et je ne crois pas que ce coucou soit
+bien complique.
+
+--Et si vous me cassez tout a fait mon horloge? dit Janille.
+
+--Eh! laissez-la-lui casser, si ca l'amuse, dit Gilberte, avec un air de
+bonte ou l'on retrouvait la liberale insouciance de son pere.
+
+--Je demande a la casser, reprit Emile, si tel est son destin, pourvu qu'on
+me permette de la remplacer.
+
+--Oh! oui-da! s'il en arrive ainsi, dit Janille, je la veux toute pareille,
+ni plus belle ni plus grande; celle-la nous est commode: elle sonne clair
+et ne nous casse pas la tete."
+
+Emile se mit a l'oeuvre; il demonta le coucou d'Allemagne, et, l'ayant
+examine, il n'y trouva qu'un peu de poussiere a faire disparaitre de
+l'interieur. Penche sur la table aupres de Gilberte, il nettoya et retablit
+avec soin la machine rustique, tout en echangeant avec les deux femmes
+quelques paroles ou l'enjouement amena une sorte de douce familiarite.
+
+On dit qu'on s'epanche et se livre en mangeant ensemble, mais c'est bien
+plutot en travaillant ensemble qu'on sent et laisse venir la bienveillante
+intimite.
+
+Tous trois l'eprouverent; lorsqu'ils eurent fini leur mutuelle tache, ils
+etaient presque membres de la meme famille.
+
+"C'est affaire a vous, dit Janille, en voyant marcher son coucou; et vous
+feriez presque un horloger. Ah ca, allons nous promener maintenant; je vas
+d'abord allumer ma lanterne pour vous conduire dans les caveaux.
+
+--Monsieur, dit Gilberte lorsque Janille fut sortie, vous avez dit tout a
+l'heure que vous comptiez diner chez M. de Boisguilbault: ne puis-je vous
+demander quelle impression vous a faite cet homme-la?
+
+--J'aurais de la peine a la definir, repondit Emile. C'est un melange
+d'eloignement et de sympathie si etrange, que j'ai besoin de le voir encore
+et de l'examiner beaucoup et d'y reflechir encore apres, pour me bien
+rendre compte d'un caractere si bizarre. Ne le connaissez-vous pas,
+Mademoiselle, et ne pouvez-vous m'aider a le comprendre?
+
+--Je ne le connais pas du tout; je l'ai entrevu une ou deux fois dans ma
+vie, quoique nous demeurions bien pres de chez lui, et, d'apres ce que j'en
+avais entendu dire, j'avais une grande envie de le regarder; mais il
+passait a cheval sur le meme chemin que nous et, du plus loin qu'il nous
+apercevait, mon pere et moi, il prenait le grand trot, nous faisait un
+salut sans nous regarder, sans paraitre meme savoir qui nous etions, et
+disparaissait au plus vite; on eut dit qu'il voulait se cacher dans la
+poussiere que soulevaient les pieds de son cheval.
+
+--Quoique si proche voisin, M. de Chateaubrun n'a plus la moindre relation
+avec lui?
+
+--Oh! ceci est fort etrange, dit Gilberte en baissant la voix d'un air de
+confidence naive; mais je peux bien vous en parler, monsieur Emile, parce
+qu'il me semble que vous devez eclaircir quelque chose dans ce mystere. Mon
+pere a ete intimement lie dans sa jeunesse avec M. de Boisguilbault. Je
+sais cela, bien qu'il n'en parle jamais et que Janille evite de me repondre
+quand je l'interroge; mais Jean, qui n'en sait pas plus long que moi sur
+les causes de leur rupture, m'a souvent dit qu'il les avait vus
+inseparables. C'est ce qui m'a toujours fait penser que M. de Boisguilbault
+n'est ni si fier ni si froid qu'il le parait; car l'enjouement et la
+vivacite de mon pere n'eussent pu s'accommoder d'un caractere hautain et
+d'un coeur sec. Je dois vous confier aussi que j'ai surpris quelques
+reflexions echangees entre mon pere et Janille a propos de lui, dans des
+moments ou ils croyaient que je ne les entendais pas. Mon pere disait que
+le seul malheur irreparable de sa vie etait d'avoir perdu l'amitie de M. de
+Boisguilbault, qu'il ne s'en consolerait jamais, et que s'il pouvait donner
+un oeil, un bras et une jambe pour la reconquerir, il n'hesiterait pas.
+Janille traitait ces plaintes de folies et lui conseillait de ne jamais
+faire la moindre demarche, parce qu'elle connaissait bien l'homme, et qu'il
+n'oublierait jamais ce qui les avait brouilles.
+
+"-Eh bien, disait alors mon pere, j'aimerais mieux une explication, des
+reproches; j'aurais mieux aime un duel, alors que nous etions encore a peu
+pres d'egale force pour nous mesurer, que ce silence implacable et cette
+persistance glacee qui me percent le coeur. Non, Janille, non, je n'en
+prendrai jamais mon parti, et si je meurs sans qu'il m'ait serre la main,
+je ne mourrai pas content d'avoir vecu."
+
+"Janille essayait de le distraire, et elle en venait a bout, parce que mon
+pere est mobile, et trop affectueux pour vouloir affliger les autres de sa
+tristesse. Mais vous, monsieur Emile, qui aimez tant vos parents, vous
+comprenez bien que ce chagrin secret de mon pere a toujours pese sur mon
+ame, depuis le jour ou je l'ai penetre. Aussi, je ne sais pas ce que je
+n'entreprendrais pas pour le lui oter. Depuis un an, j'y pense sans cesse,
+et vingt fois j'ai reve que j'allais a Boisguilbault, que je me jetais aux
+pieds de cet homme severe, et que je lui disais:
+
+"--Mon pere est le meilleur des hommes et le plus fidele de vos amis. Ses
+vertus l'ont rendu heureux en depit de sa mauvaise fortune; il n'a qu'un
+seul chagrin, mais il est profond, et d'un mot vous pouvez le faire
+cesser."
+
+"Mais il me repoussait et me chassait de chez lui avec fureur. Je
+m'eveillais tout effrayee, et une nuit que je criai en prononcant son nom,
+Janille se releva, et me pressant dans ses bras:
+
+"--Pourquoi penses-tu a ce vilain homme? me dit-elle; il n'a aucun pouvoir
+sur toi, et il n'oserait s'attaquer a ton pere."
+
+"J'ai vu par la que Janille le haissait; mais quand il lui arrive de dire
+un mot contre lui, mon pere prend chaudement sa defense. Qu'y a-t-il entre
+eux? Presque rien, peut-etre. Une susceptibilite puerile, un differend a
+propos de chasse, a ce que pretend Jean Jappeloup. Si cela etait certain,
+ne serait-il pas possible de les reconcilier? Mon pere, aussi, reve de M.
+de Boisguilbault, et quelquefois, lorsqu'il s'assoupit sur sa chaise apres
+souper, il prononce son nom avec une angoisse profonde. Monsieur Emile, je
+m'en rapporte a votre generosite et a votre prudence pour faire parler,
+s'il est possible, M. de Boisguilbault. Je me suis toujours promis de
+saisir la premiere occasion qui se presenterait pour tacher de rapprocher
+deux hommes qui se sont tant aimes, et si Jean avait pu entrer tout a fait
+en grace aupres du marquis, j'aurais espere beaucoup de sa hardiesse et de
+son esprit naturel. Mais lui aussi est victime d'une bizarrerie de ce
+personnage, et je ne vois que vous qui puissiez venir a mon aide.
+
+--Vous ne doutez pas que ce ne soit desormais ma plus constante
+resolution," repondit Emile avec feu. Et comme il entendait revenir Janille
+dont les petits sabots resonnaient sur les dalles, il monta sur une chaise
+comme pour consolider la pendule, mais en effet pour cacher le trouble
+delicieux que faisait naitre en lui la confiance de Gilberte.
+
+Gilberte aussi etait emue; elle avait fait un grand effort de courage pour
+ouvrir son coeur a un jeune homme qu'elle connaissait a peine; et elle
+m'etait ni assez enfant, ni assez campagnarde, pour ne pas savoir qu'elle
+avait agi en dehors des convenances.
+
+Cette loyale fille souffrait deja un peu d'avoir un petit secret pour
+Janille; mais elle se rassurait en pensant a la purete de ses intentions,
+et il lui etait impossible de croire Emile capable d'en abuser. Pour la
+premiere fois de sa vie, elle eut un instinct de ruse feminine en voyant
+rentrer sa gouvernante. Elle sentait qu'elle avait le visage en feu, et
+elle se baissa comme pour chercher une aiguille qu'elle avait fait tomber a
+dessein.
+
+La penetration de Janille fut donc mise en defaut par deux enfants fort peu
+habiles a tous autres egards, et l'on entreprit gaiement l'exploration des
+souterrains.
+
+Celui qui etait place immediatement au-dessous du pavillon carre donnait
+entree a un escalier rapide, qui s'enfoncait a une profondeur effrayante
+dans le roc. Janille marchait devant, d'un pas delibere, et avec l'habitude
+que lui avaient donnee ses fonctions de _cicerone_ aupres des voyageurs.
+Emile la suivait pour frayer le chemin a Gilberte, qui n'etait ni
+maladroite ni pusillanime, mais pour laquelle Janille tremblait sans cesse.
+
+"Prends garde, ma petite, lui criait-elle a chaque instant. Monsieur Emile,
+retenez-la si elle tombe. Mademoiselle est distraite comme son cher pere:
+c'est de famille. Ce sont des enfants qui se seraient tues cent fois, si je
+n'avais pas eu toujours l'oeil sur eux."
+
+Emile etait heureux de pouvoir prendre un peu du role de Janille. Il
+ecartait les decombres, et, comme l'escalier devenait de plus en plus
+difficile et degrade, il se crut autorise a offrir sa main, qui fut refusee
+d'abord, et enfin acceptee comme assez necessaire.
+
+Qui peut depeindre la violence et l'ivresse d'un premier amour dans une ame
+energique? Emile trembla si fort en recevant la main de Gilberte dans la
+sienne, qu'il ne pouvait plus ni parler ni plaisanter arec Janille, ni
+repondre a Gilberte, qui plaisantait encore, et qui peu a peu se sentit
+toute troublee et ne trouva plus rien a dire.
+
+Ils ne descendirent ainsi qu'une douzaine de marches, mais, pendant cette
+minute, le temps s'arreta pour Emile, et, quand il passa toute la nuit
+suivante a se la retracer, il lui sembla qu'il avait vecu un siecle.
+
+Sa vie precedente lui apparut des lors comme un songe, et son individualite
+fut comme transformee. Se rappelait-il les jours de l'enfance, les annees
+du college, les ennuis ou les joies de l'etude, ce n'etait plus l'etre
+passif et enchaine qu'il s'etait senti etre jusque-la; c'etait l'amant de
+Gilberte qui venait de traverser cette vie, desormais radieuse, eclairee
+d'un jour nouveau. Il se voyait petit enfant, il se voyait ecolier
+impetueux, puis etudiant reveur et agite; et ces personnages, qui lui
+avaient paru differer comme les phases de sa vie, redevenaient a ses yeux
+un seul etre, un etre privilegie qui marchait triomphalement vers le jour
+ou la main de Gilberte devait se poser dans la sienne.
+
+L'escalier souterrain aboutissait au bas de la colline rocheuse que
+couronnait le chateau. C'etait un passage de sortie reserve en cas de
+siege, et Janille ne tarissait pas d'eloges sur cette construction
+difficile et savante.
+
+Malgre l'egalite absolue dans laquelle elle vivait avec ses maitres et dont
+elle n'eut voulu se departir a aucun prix, tant elle avait conscience de
+son droit, la petite femme avait des idees etrangement feodales; et, a
+force de s'identifier avec les ruines de Chateaubrun, elle en etait venue a
+tout admirer dans ce passe dont elle se faisait, a la verite, une idee fort
+confuse. Peut-etre aussi croyait-elle devoir rabattre l'orgueil presume de
+la richesse bourgeoise, en faisant sonner bien haut devant Emile l'antique
+puissance des ancetres de Gilberte.
+
+"Tenez, Monsieur, lui disait-elle en le promenant de geole en geole, voila
+ou l'on mettait les gens a la raison. Vous pouvez voir encore ici les
+anneaux de fer pour attacher les prisonniers enchaines. Voici un caveau ou
+l'on dit que trois rebelles ont ete devores par un serpent enorme. Les
+seigneurs d'autrefois en avaient comme cela a leur disposition. Nous vous
+ferons voir tantot les oubliettes: c'etait cela qui ne plaisantait pas! Ah!
+mais si vous etiez passe par la avant la revolution, vous auriez peut-etre
+bien fait le signe de la croix au lieu de rire!
+
+--Heureusement on peut rire ici maintenant, dit Gilberte, et penser a autre
+chose qu'a ces abominables legendes. Je remercie le bon Dieu de m'avoir
+fait naitre dans un temps ou l'on peut a peine y croire, et j'aime notre
+vieux nid, tel que le voila, inoffensif et renverse a jamais. Tu sais bien,
+Janille, ce que mon pere dit toujours aux gens de Cuzion, quand ils
+viennent lui demander de nos pierres pour se batir des maisons: "Prenez,
+mes enfants, prenez, ce sera la premiere fois qu'elles auront servi a
+quelque chose de bon!"
+
+--C'est egal, reprit Janille, c'est quelque chose que d'avoir ete les
+premiers dans son pays, et les maitres a tout le monde!
+
+--On sent d'autant mieux, dit la jeune fille, le plaisir d'etre l'egal de
+tout le monde et de ne plus faire peur a personne.
+
+--Oh! c'est une gloire et un bonheur que j'envie!" s'ecria Emile.
+
+
+
+
+XVI.
+
+LE TALISMAN.
+
+
+Si l'on eut dit, huit jours auparavant, a Gilberte, qu'un jour allait
+arriver ou le calme de son coeur serait agite de commotions etranges, ou le
+cercle de ses affections allait non pas seulement s'etendre pour admettre
+un inconnu a la suite de son pere, de Janille et du charpentier, mais se
+briser soudainement pour placer un nouveau nom au milieu de ces noms
+cheris, elle n'eut pu croire a un tel miracle, et elle s'en fut effrayee.
+
+Et pourtant elle sentit vaguement que desormais l'image de ce jeune homme
+aux cheveux noirs, a l'oeil de feu, a la taille elancee, allait s'attacher
+a tous ses pas et la poursuivre jusque dans son sommeil.
+
+Elle repoussait une telle fatalite, mais sans pouvoir s'y soustraire. Son
+ame douce et chaste n'allait point au-devant de l'ivresse qui venait la
+chercher; mais elle devait la subir, et elle la subissait deja depuis que
+la main d'Emile avait fremi et tremble en touchant la sienne.
+
+Puissance inouie et mysterieuse d'un attrait que rien ne peut conjurer, et
+qui dispose de la jeunesse avant qu'elle ait eu le temps de se reconnaitre
+et de se preparer a l'attaque ou a la defense!
+
+Un peu excitee par les premieres atteintes de cette flamme secrete,
+Gilberte les recut d'abord en jouant. Sa serenite n'en fut pas troublee a
+la surface, et tandis qu'Emile etait deja force de se faire violence pour
+cacher son emotion, elle souriait encore et parlait librement, en attendant
+que le regret de son depart et l'impatience de son retour lui fissent
+comprendre que sa presence allait devenir souverainement necessaire.
+
+Janille ne les quitta plus; mais insensiblement leur conversation se porta
+sur des sujets ou, malgre sa vive penetration, Janille ne comprenait pas
+grand'chose.
+
+Gilberte etait instruite aussi solidement que peut l'etre une jeune fille
+elevee dans un pensionnat de Paris, et il est vrai de dire que l'education
+des femmes a fait, depuis vingt ans, de notables progres dans la plupart de
+ces etablissements. L'instruction, le bon sens et la tenue des femmes
+chargees de les diriger ont subi les memes ameliorations, et des hommes de
+merite n'ont pas trouve au-dessous d'eux de faire des cours d'histoire, de
+litterature et de science elementaire pour cette moitie intelligente et
+perspicace du genre humain.
+
+Gilberte avait recu quelques notions de ce qu'on appelle les arts
+d'agrement; mais, tout en obeissant en ceci a la volonte de son pere, elle
+avait donne plus d'attention au developpement de ses facultes serieuses.
+
+Elle s'etait dit de bonne heure que les beaux arts lui seraient d'une
+faible ressource dans une vie pauvre et retiree, que le labeur domestique
+lui prendrait trop de temps, et que, destinee au travail des mains, elle
+devait former son esprit pour ne pas souffrir du vide de la pensee et du
+dereglement de l'imagination.
+
+Une sous-maitresse, femme de merite, dont elle avait fait son amie et la
+confidente de son sort precaire, avait ainsi regle l'emploi de ses
+facultes, et la jeune fille, penetree de la sagesse de ses conseils, s'y
+etait docilement resolue.
+
+Cependant ce plaisir d'apprendre et de retenir les choses de l'esprit avait
+cree a l'enfant une certaine souffrance depuis qu'elle etait privee de
+livres au milieu des ruines de Chateaubrun. M. Antoine eut fait tous les
+sacrifices pour lui en procurer, s'il eut pu se rendre compte de son desir;
+mais Gilberte, gui voyait leurs ressources si restreintes, et qui voulait,
+avant tout, que le bien-etre de son pere ne souffrit d'aucune privation, se
+gardait bien d'en parler.
+
+Janille s'etait dit, une fois pour toutes, que _sa fille_ etait assez
+_savante_, et, la jugeant d'apres elle-meme, qui etait encore coquette
+d'ajustements au milieu de sa parcimonieuse economie, elle employait ses
+petites epargnes a lui procurer de temps en temps une robe d'indienne ou un
+bout de dentelle.
+
+Gilberte affectait de recevoir ces petits presents avec un plaisir extreme
+pour ne rien diminuer de celui que sa gouvernante mettait a les lui
+apporter. Mais elle soupirait tout bas en songeant qu'avec le prix modique
+de ces chiffons on eut pu lui donner un bon livre d'histoire ou de poesie.
+
+Elle consacrait ses heures de loisir a relire sans cesse le petit nombre de
+ceux qu'elle avait rapportes de sa pension, et elle les savait presque par
+coeur.
+
+Une fois ou deux, sans rien dire de son projet, elle avait determine
+Janille, qui tenait les cordons de la bourse commune, a lui donner l'argent
+destine a une parure nouvelle. Mais alors il s'etait trouve que Jean avait
+eu besoin de souliers, ou que de pauvres gens du voisinage avaient manque
+de linge pour leurs enfants; et Gilberte avait ete a ce qu'elle appelait
+le plus presse, remettant a des jours meilleurs l'acquisition de ses
+livres.
+
+Le cure de Cuzion lui avait prete un Abrege de quelques Peres de l'Eglise,
+et la _Vie des Saints_, dont elle avait fait longtemps ses delices; car,
+lorsqu'on n'a pas de quoi choisir, on force son esprit a se complaire aux
+choses serieuses, en depit de la jeunesse qui vous pousserait a des
+occupations moins austeres.
+
+Ces necessites sont parfois salutaires aux bons esprits, et lorsque
+Gilberte se plaignait naivement a Emile de son ignorance, il s'etonna au
+contraire de la voir si eclairee sur certaines choses de fonds qu'il avait
+jugees sur la foi d'autrui sans les approfondir.
+
+L'amour et l'enthousiasme aidant, il ne tarda pas a trouver Gilberte
+accomplie, et a la proclamer, en lui-meme, la plus intelligente et la plus
+parfaite des creatures humaines; et cela etait relativement vrai.
+
+Le plus grand et le meilleur des etres, c'est celui qui sympathise le plus
+avec nous, qui nous comprend le mieux, qui sait le mieux developper et
+alimenter ce que nous avons de meilleur dans l'ame; enfin, c'est celui qui
+nous ferait l'existence la plus douce et la plus complete, s'il nous etait
+donne de fondre entierement la sienne avec la notre.
+
+"Ah! j'ai bien fait de conserver jusqu'ici mon coeur vierge et ma vie pure,
+se disait Emile, et je vous remercie, mon Dieu, de m'y avoir aide! car
+voici bien veritablement celle qui m'etait destinee, et sans laquelle je
+n'aurais fait que vegeter et souffrir."
+
+Tout en causant d'une maniere generale, Gilberte laissa percer son regret
+d'etre privee de livres, et Emile devina bien vite que ce regret etait plus
+profond qu'on ne voulait le faire connaitre a Janille.
+
+Il pensa avec douleur que, hormis des traites de commerce et d'industrie
+speciale, il n'y avait pas un seul volume dans la maison de son pere, et
+que, croyant retourner a Poitiers, il y avait laisse le peu d'ouvrages
+litteraires qu'il possedait.
+
+Mais Gilberte insinua qu'il y avait une bibliotheque tres etendue a
+Boisguilbault.
+
+Jean avait autrefois travaille dans une grande chambre pleine de livres, et
+il etait bien regrettable qu'on ne se vit point, car on aurait pu profiter
+d'un si utile voisinage.
+
+Ici Janille, qui tricotait toujours en marchant, releva la tete.
+
+"Ca doit etre un tas de vieux bouquins fort ennuyeux, dit elle, et je
+serais bien fachee, pour mon compte, d'y mettre le nez; je craindrais que
+ca ne me rendit maniaque comme celui qui en fait sa nourriture.
+
+--M. de Boisguilbault lit donc beaucoup? demanda Gilberte; sans doute il
+est fort instruit.
+
+--Et a quoi cela lui a-t-il servi de tant lire et de devenir si savant? Il
+n'en a jamais fait part a personne, et ca n'a reussi a le rendre ni aimant,
+ni aimable."
+
+Janille ne voulant pas s'exposer plus longtemps a parler d'un homme qu'elle
+haissait, sans pouvoir ou sans vouloir dire pourquoi, fit quelques pas dans
+le preau vers ses chevres, comme pour les empecher de brouter une vigne qui
+tapissait l'entree du pavillon carre.
+
+Emile profita de cet instant pour dire a Gilberte que s'il y avait, en
+effet, tant de livres a Boisguilbault, elle en aurait bientot a discretion,
+dut-il les emprunter a la derobee.
+
+Gilberte ne put le remercier que par un sourire, n'osant y joindre un
+regard: elle commencait a se sentir embarrassee avec lui lorsque Janille
+n'etait pas entre eux.
+
+"Ah ca! dit Janille en se rapprochant, M. Antoine ne se presse guere de
+revenir. Je le connais: il babille a cette heure! Il a rencontre d'anciens
+amis; il les regale sous la ramee; il oublie l'heure et depense son argent!
+Et puis, si quelque pleurard demande a emprunter dix ou quinze francs, pour
+acheter une mauvaise chevre, ou quelques paires d'oies maigres, il va se
+laisser aller! Il donnerait bien tout ce qu'il a sur lui, s'il n'avait pas
+peur d'etre gronde en rentrant. Ah mais! il a emmene six moutons, et s'il
+n'en rapporte que cinq dans sa bourse, comme ca arrive trop souvent, gare a
+ma mie Janille; il n'ira plus sans moi a la foire! Tenez, voila quatre
+heures qui sonnent a l'horloge (grace a M. Emile qui l'a si bien fait
+parler), et je gage que ton pere est tout au plus en route pour revenir.
+
+--Quatre heures! s'ecria Emile, c'est juste l'heure ou M. de Boisguilbault
+se met a table. Je n'ai pas un instant a perdre.
+
+--Partez donc vite, dit Gilberte, car il ne faut pas l'indisposer contre
+nous plus qu'il ne l'est deja.
+
+--Et qu'est-ce que cela nous fait qu'il nous en veuille? dit Janille.
+Allons, vous voulez donc partir absolument sans voir M. Antoine?
+
+--Il le faut a mon grand regret!
+
+--Ou est ce bandit de Charasson? cria Janille. Je gage qu'il dort dans un
+coin, et qu'il ne songe pas a vous amener votre cheval! Oh! quand monsieur
+est absent, Sylvain disparait. Ici, mechant drole, ou etes-vous cache?
+
+--Que ne pouvez-vous me munir d'un charme! dit Emile a Gilberte, tandis que
+Janille cherchait Sylvain et l'appelait d'une voix plus retentissante que
+reellement courroucee. Je m'en vais, comme un chevalier errant, penetrer
+dans l'antre du vieux magicien pour essayer de lui ravir ses secrets et les
+paroles qui doivent mettre fin a vos peines.
+
+--Tenez, dit Gilberte en riant, et detachant une fleur de sa ceinture,
+voici la plus belle rose de mon jardin: il y aura peut etre dans son parfum
+une vertu salutaire pour endormir la prudence et adoucir la ferocite de son
+ennemi. Laissez-la sur sa table, tachez de la lui faire admirer et
+respirer. Il est horticulteur et n'a peut-etre pas, dans son grand
+parterre, un aussi bel echantillon que ce produit de mes greffes de l'an
+passe. Si j'etais une chatelaine de ce bon temps que regrette Janille, je
+saurais peut-etre faire une conjuration pour attacher un pouvoir magique a
+cette fleur. Mais, pauvre fille, je ne sais que prier Dieu, et je lui
+demande de repandre la grace dans ce coeur farouche, comme il a fait
+descendre la rosee pour ouvrir ce bouton de rose.
+
+--Serai-je donc vraiment force de lui laisser mon talisman? dit Emile en
+cachant la rose dans son sein; et ne dois-je pas le garder pour qu'il me
+serve une autre fois?"
+
+Le ton dont il fit cette demande et l'emotion repandue sur son visage
+causerent a Gilberte un instant de surprise ingenue.
+
+Elle le regarda d'un air incertain, ne pouvant pas encore comprendre le
+prix qu'il attachait a la fleur detachee de son sein.
+
+Elle essaya de sourire comme a une plaisanterie, puis elle se sentit
+rougir, et Janille reparaissant, elle ne repondit rien.
+
+Emile, enivre d'amour, descendit avec une audacieuse rapidite le sentier
+dangereux de la colline. Quand il fut au bas, il osa se retourner, et vit
+Gilberte, qui, de sa terrasse plantee de rosiers, le suivait des yeux, bien
+qu'elle eut les mains occupees, en apparence, a tailler ses plantes
+favorites.
+
+Elle n'etait pas mise avec recherche, a coup sur, ce jour-la plus que les
+autres. Sa robe etait propre; comme tout ce qui avait passe par les mains
+scrupuleuses de Janille; mais elle avait ete si souvent lavee et repassee
+que, de lilas, elle etait devenue d'une teinte indefinissable, comme celles
+que prennent les hortensias au moment de se fletrir.
+
+Sa splendide chevelure blonde, rebelle aux torsades qu'on lui imposait,
+s'echappait de cette contrainte, et formait comme une aureole d'or autour
+de sa tete.
+
+Une chemisette bien blanche et bien serree encadrait son beau cou et
+laissait deviner le contour elegant de ses epaules. Emile la trouva
+resplendissante, aux rayons du soleil qui tombaient d'aplomb sur elle, sans
+qu'elle songeat a s'en preserver. Le hale n'avait pu fletrir une si riche
+carnation, et elle paraissait d'autant plus fraiche que sa toilette etait
+plus pale et plus effacee.
+
+D'ailleurs, l'imagination d'un amoureux de vingt ans est trop riche pour
+s'embarrasser d'un peu plus ou moins de parure. Cette petite robe fanee
+prit aux yeux d'Emile une teinte plus riche que toutes les etoffes de
+l'Orient, et il se demanda pourquoi les peintres de la renaissance
+n'avaient jamais su vetir aussi magnifiquement leurs riantes madones et
+leurs saintes triomphantes.
+
+Il resta cloue a sa place quelques instants, ne pouvant s'eloigner; et,
+sans l'ardeur de son cheval qui rongeait le frein et frappait du pied, il
+eut completement oublie que M. de Boisguilbault avait encore une heure a
+l'attendre.
+
+Il avait fallu faire plusieurs detours pour arriver au bas de cette
+colline, et cependant la distance verticale n'etait pas assez grande pour
+que les deux jeunes gens ne se vissent pas fort bien.
+
+Gilberte reconnut l'irresolution du cavalier, qui ne pouvait se resoudre a
+la perdre de vue; elle rentra sous les buissons de roses pour s'y cacher;
+mais elle le regarda encore longtemps a travers les branches.
+
+Janille avait ete sur le sentier oppose a la rencontre de son maitre. Ce
+ne fut qu'en entendant la voix de son pere que Gilberte s'arracha au charme
+qui la retenait. C'etait la premiere fois qu'elle se laissait devancer par
+Janille pour le recevoir et le debarrasser de sa gibeciere et de son baton.
+
+A mesure qu'il se rapprochait de Boisguilbault, Emile faisait son plan et
+le refaisait cent fois pour attaquer la forteresse ou ce personnage
+incomprehensible se tenait retranche.
+
+Entraine par son esprit romanesque, il croyait pressentir la destinee de
+Gilberte, et la sienne par consequent, ecrites en chiffres mysterieux dans
+quelque recoin ignore de ce vieux manoir, dont il voyait les hautes
+murailles grises se dresser devant lui.
+
+Grande, morne, triste et fermee comme son vieux seigneur, cette residence
+isolee semblait defier l'audace de la curiosite. Mais Emile etait stimule
+desormais par une volonte passionnee. Confident et mandataire de Gilberte,
+il pressait contre ses levres la rose deja fletrie, et se disait qu'il
+aurait le courage et l'habilete necessaires pour triompher de tous les
+obstacles.
+
+Il trouva M. de Boisguilbault, seul sur son perron, inoccupe et impassible
+comme a l'ordinaire. Il se hata de s'excuser du retard apporte au diner du
+vieux gentilhomme, en pretendant qu'il avait perdu son chemin, et que, ne
+connaissant pas encore le pays, il avait mis pres de deux heures a se
+retrouver.
+
+M. de Boisguilbault ne lui fit point de questions sur l'itineraire qu'il
+avait suivi; on eut dit qu'il craignait d'entendre prononcer le nom de
+Chateaubrun: mais par un raffinement de politesse, il assura qu'il ne
+savait point l'heure, et qu'il n'avait point songe a s'impatienter.
+
+Cependant, il avait ressenti quelque agitation, comme Emile s'en apercut
+bientot a certaines paroles embarrassees, et le jeune homme crut
+comprendre, qu'au milieu du profond ennui de son isolement, la
+susceptibilite du marquis eut vivement souffert d'un manque de parole.
+
+Le diner fut excellent et servi avec une ponctualite minutieuse par le
+vieux domestique. C'etait le seul serviteur visible du chateau. Les autres,
+enfouis dans la cuisine, qui etait situee dans un caveau, ne paraissaient
+point. Il semblait qu'il y eut a cet egard une sorte de consigne, et que
+leur doyen eut seul le don de ne pas choquer les regards du maitre.
+
+Ce vieillard etait infirme, mais il etait si bien habitue a son service que
+le marquis n'avait presque jamais rien a lui dire, et quand, par hasard, il
+ne devinait pas ses volontes, il lui suffisait d'un signe pour les
+comprendre.
+
+Cette surdite paraissait servir le laconisme de M. de Boisguilbault, et
+peut-etre aussi n'etait-il pas fache d'avoir pres de lui un homme dont la
+vue affaiblie ne pouvait plus chercher a lire dans sa physionomie: c'etait
+une machine plus qu'un serviteur qu'il avait a ses cotes, et qui, prives
+par ses infirmites du pouvoir de communiquer avec la pensee de ses
+semblables, en avait perdu le desir et le besoin.
+
+On concevait aisement que ces deux vieillards fussent seuls capables de
+vivre ensemble, sans songer a s'ennuyer l'un de l'autre, tant il y avait en
+eux peu de vie apparente.
+
+Le service ne se faisait pas vite, mais avec ordre. Les deux convives
+resterent deux heures a table. Emile remarqua que son hote mangeait a
+peine, et seulement pour l'exciter a gouter tous les plats, qui etaient
+recherches et succulents.
+
+Les vins furent exquis, et le vieux Martin presentait horizontalement, sans
+leur imprimer la moindre secousse, des bouteilles couvertes d'une antique
+et venerable poussiere.
+
+Le marquis mouillait a peine ses levres, et faisait signe a son vieux
+serviteur de remplir le verre d'Emile qui, habitue a une grande sobriete,
+s'observait pour ne pas laisser sa raison succomber a tant d'experiences
+reiterees sur les nombreux echantillons de cette cave seigneuriale.
+
+"Est-ce la votre ordinaire, monsieur le marquis? lui demanda-t-il
+emerveille de la coquetterie d'un tel repas pour deux personnes.
+
+--Je ... je n'en sais rien, repondit le marquis; je ne m'en mele pas, c'est
+Martin qui dirige mon interieur. Je n'ai jamais d'appetit; et ne m'apercois
+pas de ce que je mange. Trouvez-vous que ce soit bon?
+
+--Parfait; et si j'avais souvent l'honneur d'etre admis a votre table, je
+prierais Martin de me traiter moins splendidement, car je craindrais de
+devenir gourmet.
+
+--Pourquoi non? c'est une jouissance comme une autre. Heureux ceux qui en
+ont beaucoup!
+
+--Mais il en est de plus nobles et de moins dispendieuses, reprit Emile;
+tant de gens manquent du necessaire que j'aurais honte de me faire un
+besoin du superflu.
+
+--Vous avez raison, dit M. de Boisguilbault, avec son soupir accoutume. Eh
+bien, je dirai a Martin de vous servir plus simplement une autre fois. Il a
+juge qu'a votre age on avait grand appetit; mais il me semble que vous
+mangez comme quelqu'un qui a fini de grandir. Quel age avez-vous?
+
+--Vingt et un ans.
+
+--Je vous aurais cru moins jeune.
+
+--D'apres ma figure?
+
+--Non, d'apres vos idees.
+
+--Je voudrais que mon pere entendit votre opinion, monsieur le marquis, et
+qu'il voulut bien s'en penetrer, repondit Emile en souriant; car il me
+traite toujours comme un enfant.
+
+--Quel homme est-ce que votre pere? dit M. de Boisguilbault avec une
+ingenuite de preoccupation qui otait a cette question ce qu'elle eut pu
+avoir d'impertinent au premier abord.
+
+--Mon pere, repondit Emile, est pour moi un ami dont je desire l'estime et
+dont je redoute le blame. C'est ce que je puis dire de mieux pour vous
+peindre un caractere energique, severe et juste.
+
+--J'ai oui dire qu'il etait fort capable, fort riche, et jaloux de son
+influence. Ce n'est pas un mal s'il s'en sert bien.
+
+--Et quel est, suivant vous, monsieur le marquis, le meilleur usage qu'il
+en puisse faire?
+
+--Ah! ce serait bien long a dire! repondit le marquis en soupirant; vous
+devez savoir cela aussi bien que moi."
+
+Et, entraine un instant par la confiance qu'Emile lui avait temoignee a
+dessein, pour provoquer la sienne, il retomba dans sa torpeur, comme s'il
+eut craint de faire un effort pour en sortir.
+
+"Il faut absolument rompre cette glace seculaire, pensa Emile. Ce n'est
+peut-etre pas si difficile qu'on le croit. Peut-etre serai-je le premier
+qui l'ait essaye!"
+
+Et tout en gardant, comme il le devait, le silence sur les craintes que lui
+inspirait l'ambition de son pere, ou sur la lutte penible de leurs opinions
+respectives, il parla avec abandon et chaleur de ses croyances, de ses
+sympathies, et meme de ses reves pour l'avenir de la famille humaine.
+
+Il pensa bien que le marquis allait le prendre pour un fou, et il se plut
+a provoquer des contradictions qui lui permettraient enfin de penetrer dans
+cette ame mysterieuse.
+
+"Que ne puis-je amener une explosion de dedain ou d'indignation! se
+disait-il; c'est alors que je verrais le fort et le faible de la place."
+
+Et, sans s'en douter, il suivait avec le marquis la meme tactique que son
+pere avait suivie naguere avec lui; il affectait de fronder et de demolir
+tout ce qu'il supposait devoir etre plus ou moins sacre aux yeux du vieux
+legitimiste; "la noblesse aussi bien que l'argent, la grande propriete, la
+puissance des individus, l'esclavage des masses, le catholicisme
+jesuitique, le pretendu droit divin, l'inegalite des droits et des
+jouissances, base des societes constituees, la domination de l'homme sur la
+femme, consideree comme marchandise dans le contrat de mariage, et comme
+propriete dans le contrat de la morale publique; enfin, toutes ces lois
+paiennes que l'Evangile n'a pu detruire dans les institutions, et que la
+politique de l'Eglise a consacrees."
+
+M. de Boisguilbault paraissait ecouter mieux qu'a l'ordinaire; ses grands
+yeux bleus s'etaient arrondis comme si, a defaut du vin qu'il ne buvait
+pas, la surprise d'une telle declaration des droits de l'homme l'eut jete
+dans une stupeur accablante.
+
+Emile regardait son verre, rempli d'un tokai de cent ans, et se promettait
+d'y avoir recours pour se donner _du montant_, si la chaleur naturelle de
+son jeune enthousiasme ne suffisait pas a conjurer l'avalanche de neige
+pres de rouler sur lui.
+
+Mais il n'eut pas besoin de ce topique, et, soit que la neige eut trop
+durci pour se detacher du glacier, soit qu'en ayant l'air d'ecouter, M. de
+Boisguilbault n'eut rien entendu, la temeraire profession de foi de
+l'enfant du siecle ne fut pas interrompue et s'acheva dans le plus profond
+silence.
+
+"Eh bien, monsieur le marquis, dit Emile, etonne de cette tolerance
+apathique, acceptez-vous donc mes opinions, ou vous semblent-elles indignes
+d'etre combattues?"
+
+M. de Boisguilbault ne repondit pas; un pale sourire erra sur ses levres,
+qui firent le mouvement de repondre et ne laisserent echapper que le soupir
+problematique. Mais il posa la main sur celle d'Emile, et il sembla a ce
+dernier qu'une moiteur froide donnait cette fois quelque symptome de vie a
+cette main de pierre.
+
+Enfin il se leva et dit:
+
+"Nous allons prendre le cafe dans mon parc."
+
+Et, apres une pause, il ajouta, comme s'il achevait tout haut une phrase
+commencee tout bas:
+
+"Car je suis completement de votre avis.
+
+--Vraiment? s'ecria Emile en passant resolument son bras sous celui du
+grand seigneur.
+
+--Et pourquoi donc pas? reprit celui-ci tranquillement.
+
+--C'est-a-dire que toutes ces choses vous sont indifferentes?
+
+--Plut a Dieu!" repondit M. de Boisguilbault avec un soupir plus accentue
+que les autres.
+
+
+
+
+XVII.
+
+DEGEL.
+
+
+Emile n'avait encore admire le parc de Boisguilbault que par-dessus les
+haies et a travers les grilles. Il fut encore plus frappe de la beaute de
+ce lieu de plaisance, de la vigueur des plantes et de leur heureuse
+disposition.
+
+La nature avait fait beaucoup, mais l'art l'avait secondee avec une grande
+intelligence. Le terrain en pente offrait mille incidents pittoresques, et
+une source abondante, s'echappant du milieu des rochers, courait dans tous
+les sens, entretenant la fraicheur sous ces magnifiques ombrages.
+
+Le fond et le revers du ravin, qui appartenaient aussi au marquis, etaient
+couverts d'une vegetation serree qui cachait une partie des murs et des
+buissons de cloture, si bien que, de toutes les hauteurs menagees pour
+jouir de la vue d'un immense et splendide paysage, on pouvait croire que le
+parc s'etendait jusqu'a l'horizon.
+
+"Voici un lieu enchante, dit Emile, et il suffit de le voir pour etre
+certain que vous etes un grand poete.
+
+--Il y a beaucoup de grands poetes de mon espece, repondit le marquis,
+c'est-a-dire des gens qui sentent la poesie sans pouvoir la manifester.
+
+--La parole parlee ou ecrite est-elle donc la seule manifestation
+interessante? reprit Emile. Le peintre qui interprete grandement la nature
+n'est-il pas poete aussi? Et si cela est incontestable, l'artiste qui cree
+sur la nature elle-meme, et qui la modifie pour developper toute sa beaute,
+n'a-t-il pas produit une grande manifestation poetique?
+
+--Vous arrangez cela pour le mieux," dit M. de Boisguilbault d'un ton de
+complaisance paresseuse, qui n'etait pourtant pas sans bienveillance. Mais
+Emile aurait mieux aime la discussion que cette adhesion nonchalante a tout
+propos, et il craignait d'avoir manque sa principale attaque, "Que
+trouverai-je donc pour l'impatienter et le faire sortir de lui-meme? se
+disait-il. Il n'est point de siege fameux dans l'histoire qui soit
+comparable a celui-ci."
+
+Le cafe etait servi dans un joli chalet suisse, dont l'exactitude et la
+proprete charmerent Emile un instant. Mais l'absence d'etres humains et
+d'animaux domestiques, dans cette retraite champetre, se fit trop vite
+remarquer pour qu'il fut possible d'entretenir la moindre illusion.
+
+Rien n'y manquait pourtant: ni la colline couverte de mousse et plantee de
+sapins, ni le filet d'eau cristallin tombant a la porte dans une auge de
+pierre, et s'en echappant avec un doux murmure; la maisonnette tout entiere
+en bois resineux coquettement decoupe en balustrades, et adossee a des
+blocs granitiques, le joli toit a grands rebords, l'interieur meuble a
+l'allemande, et jusqu'au service en poterie bleue: tout cela neuf, propre,
+brillant, silencieux et desert, ressemblait a un beau joujou de Fribourg
+plus qu'a une habitation rustique.
+
+Il n'y avait pas jusqu'aux figures ternes et raides du vieux marquis et de
+son vieux majordome qui ne donnassent l'idee de personnages en bois peint,
+adaptes la pour completer la ressemblance.
+
+"Vous avez ete en Suisse, monsieur le marquis? lui dit Emile, et ceci est
+un souvenir de predilection.
+
+--J'ai peu voyage, repondit M. de Boisguilbault, quoique je fusse parti un
+jour avec l'intention de faire le tour du monde. La Suisse se trouva sur
+mon chemin; le pays me plut, et je n'allai pas plus loin, me disant que je
+me donnerais sans doute beaucoup de peine pour ne rien trouver de mieux.
+
+--Je vois que vous preferez ce pays-ci a tous les autres, et que vous y
+etes revenu pour toujours?
+
+--Pour toujours, assurement.
+
+--C'est la Suisse en petit, et si l'imagination y est moins excitee par des
+spectacles grandioses, les fatigues et les dangers de la promenade y sont
+moindres.
+
+--J'avais d'autres raisons pour me fixer dans ma propriete.
+
+--Est-ce une indiscretion de vous les demander?
+
+--En seriez vous vraiment curieux? dit le marquis avec un sourire
+equivoque.
+
+--Curieux! non; je ne le suis pas dans le sens impertinent et ridicule du
+mot; mais a mon age, la destinee des autres, la notre propre, est une
+enigme, et l'on s'imagine toujours qu'on trouvera dans l'experience et la
+sagesse de certains etres un utile enseignement.
+
+--Pourquoi dites-vous de _certains etres_? Ne suis-je pas semblable a tout
+le monde?
+
+--Oh! nullement, monsieur le marquis!
+
+--Vous m'etonnez beaucoup, reprit M. de Boisguilbault, absolument du meme
+ton dont il avait dit quelques instants auparavant: _Je suis tout a fait de
+votre avis_, et il ajouta:--Mettez donc du sucre dans votre cafe.
+
+--Je m'etonne davantage, dit Emile en prenant machinalement du sucre, que
+vous ne vous aperceviez pas de ce que votre solitude, votre gravite, et
+j'oserai dire aussi votre melancolie, ont de frappant et de solennel pour
+un enfant comme moi.
+
+--Est-ce que je vous fais peur? dit M. de Boisguilbault avec un profond
+soupir.
+
+--Vous me faites tres peur, monsieur le marquis, je l'avoue franchement;
+mais ne prenez pas cette naivete en mauvaise part: car il est tout aussi
+certain que je suis pousse a vaincre ce sentiment-la par un sentiment tout
+oppose d'irresistible sympathie.
+
+--C'est singulier, dit le marquis, tres singulier; expliquez-moi donc ca.
+
+--C'est bien simple. Comme, a mon age, on va chercher le mot de son propre
+avenir dans le present des hommes faits ou dans le passe des hommes murs,
+on s'effraie de voir une tristesse invincible, et comme un degout muet et
+profond de la vie, sur des fronts austeres.
+
+--Oui, voila pourquoi mon exterieur vous repousse. Ne craignez pas de le
+dire. Vous n'etes pas le premier, et je m'y attendais.
+
+--Repousser n'est pas le mot, puisqu'en depit de l'espece de stupeur
+magnetique ou vous me jetez, je suis entraine vers vous par un attrait
+bizarre.
+
+--Bizarre!... oui, tres bizarre, et c'est vous qui etes le plus excentrique
+de nous deux. J'ai ete frappe, des le premier instant ou je vous ai vu, de
+ce qu'il y avait en vous de dissemblance aux caracteres des gens que j'ai
+connus dans ma jeunesse.
+
+--Et cette impression m'a-t-elle ete defavorable, monsieur le marquis?
+
+--Bien au contraire, repondit M. de Boisguilbault de cette voix sans
+inflexion qui ne laissait jamais apprecier la portee de ses reponses.
+Martin, ajouta-t-il en se penchant vers son vieux serviteur qui se pliait
+en deux pour l'entendre, vous pouvez remporter tout cela. Y a-t-il encore
+des ouvriers dans le parc?
+
+--Non, monsieur le marquis, plus personne.
+
+--En ce cas, fermez la porte en vous retirant."
+
+Emile resta seul avec son hote dans la solitude de ce grand parc. Le
+marquis lui prit le bras et l'emmena s'asseoir sur les rochers, au-dessus
+du chalet, dans une situation admirable.
+
+Le soleil, en s'abaissant sur l'horizon, projetait de grandes ombres des
+peupliers, comme un rideau coupe de chaudes clartes, d'un travers a l'autre
+des collines. Les horizons violets montaient dans un ciel nuance comme
+l'opale, au-dessus d'un ocean de sombre verdure, et les bruits du travail
+dans la campagne, en s'affaiblissant peu a peu, laissaient entendre plus
+distinctement la voix des torrents et le chant plaintif des tourterelles.
+
+C'etait une magnifique soiree, et le jeune Cardonnet, reportant ses yeux
+et sa pensee sur les collines lointaines de Chateaubrun, tomba dans une
+douce reverie.
+
+Il croyait pouvoir se permettre ce repos de l'ame, avant d'entreprendre de
+nouvelles attaques, lorsque, tout a coup, son adversaire fit une sortie
+imprevue en rompant le premier le silence:
+
+"Monsieur Cardonnet, dit-il, si ce n'est pas par forme de politesse ou de
+plaisanterie que vous m'avez dit avoir une espece de sympathie pour moi, en
+depit de l'ennui que je vous cause d'ailleurs, en voici la cause: c'est que
+nous professons les memes principes, c'est que nous sommes tous les deux
+communistes.
+
+--Serait-il vrai? s'ecria Emile etourdi de cette declaration et croyant
+rever. J'ai pense tantot que c'etait vous qui me repondiez precisement par
+forme de politesse ou de plaisanterie; mais aurais-je donc reellement le
+bonheur de trouver chez vous la sanction de mes desirs et de mes reves?
+
+--Qu'y a-t-il donc la d'etonnant? reprit le marquis avec calme. La verite
+ne peut-elle se reveler dans la solitude aussi bien que dans le tumulte, et
+n'ai-je pas assez vecu pour arriver a distinguer le bien du mal, le vrai du
+faux? Vous me prenez pour un homme tres-positif et tres froid. Il est
+possible que je sois ainsi; a mon age, on est trop las de soi-meme pour
+aimer a s'examiner; mais, en dehors de notre personnalite, il y a des
+realites generales qui sont assez dignes d'interet pour nous distraire de
+nos ennuis.
+
+"J'ai eu longtemps les opinions et les prejuges dont on m'avait nourri; mon
+indolence s'arrangeait assez bien de n'y pas regarder de trop pres; et puis
+j'avais des soucis interieurs qui m'en otaient la pensee. Mais depuis que
+la vieillesse m'a delivre de toute pretention au bonheur et de toute
+espece de regret ou d'interet particulier, j'ai senti le besoin de me
+rendre compte de la vie generale des etres, et, par consequent, du sens des
+lois divines appliquees a l'humanite.
+
+"Quelques brochures saint-simoniennes m'etaient arrivees par hasard, je les
+lisais par desoeuvrement, ne pensant point encore qu'on put depasser les
+hardiesses de Jean-Jacques et de Voltaire, avec lesquelles l'examen m'avait
+reconcilie.
+
+"Je voulais connaitre davantage les principes de cette nouvelle ecole, de
+la je passai a l'etude de Fourier. J'admis toutes ces choses, mais sans
+voir bien clair dans leurs contradictions, et sentant encore quelque
+tristesse a voir l'ancien monde s'ecrouler sous le poids de theories
+invincibles dans leur systeme de critique, confuses et incompletes dans
+leurs principes d'organisation.
+
+"C'est depuis cinq ou six ans seulement que j'ai accepte, avec un parfait
+desinteressement et une grande satisfaction d'esprit, le principe d'une
+revolution sociale.
+
+"Les tentatives du communisme m'avaient paru d'abord monstrueuses, sur la
+foi de ceux qui les combattaient. Je lisais les journaux et les
+publications de toutes les ecoles, et je m'egarais lentement dans ce
+labyrinthe sans me rebuter de la fatigue.
+
+"Peu a peu l'hypothese communiste se degagea de ses nuages; de bons ecrits
+vinrent porter la lumiere dans mon esprit. Je sentis la necessite de me
+reporter aux enseignements de l'histoire et a la tradition du genre humain.
+
+"J'avais une bibliotheque assez bien choisie des meilleurs documents et des
+plus serieuses productions du passe.
+
+"Mon pere avait aime la lecture, et moi je l'avais haie si longtemps, que
+je ne savais pas meme ce qu'il m'avait laisse de precieuses ressources
+pour mes vieux jours. Je me remis tout seul a l'ouvrage.
+
+"Je rappris les langues mortes que j'avais oubliees, je lus pour la
+premiere fois, dans les sources memes, l'histoire des religions et des
+philosophies, et, un jour enfin, les grands hommes, les saints, les
+prophetes, les poetes, les martyrs, les heretiques, les savants, les
+orthodoxes eclaires, les novateurs, les artistes, les reformateurs de tous
+les temps, de tous les pays, de toutes les revolutions et de tous les
+cultes m'apparurent d'accord, proclamant, sous toutes les formes, et jusque
+par leurs contradictions apparentes, une verite eternelle, une logique
+aussi claire que la lumiere du jour: savoir, l'egalite des droits et la
+necessite inevitable de l'egalite des jouissances, comme consequence
+rigoureuse de la premiere.
+
+"Depuis ce moment, je ne me suis plus etonne que d'une chose, c'est qu'au
+temps ou nous vivons, avec tant de ressources, de decouvertes, d'activite,
+d'intelligence et de liberte d'opinions, le monde soit encore plonge dans
+une si profonde ignorance de la logique des faits et des idees qui le
+forcent a se transformer; c'est qu'il y ait tant de pretendus savants et
+tant de soi-disant theologiens encourages et entretenus par l'Etat et par
+l'Eglise, et qu'aucun d'eux n'ait su employer sa vie a faire le travail
+bien simple qui m'a conduit a la certitude; c'est enfin que, tout en se
+precipitant vers la catastrophe de sa dissolution, le monde du passe croie
+se preserver par la force et la colere de la destinee qui le presse et
+l'engloutit, tandis que les inities a la loi de l'avenir n'ont pas encore
+assez de calme et de raison pour rire des outrages, et proclamer, tete
+levee, qu'ils sont communistes et non autre chose.
+
+"Tenez, monsieur Cardonnet, vous qui parlez de reves et d'utopies avec
+l'eloquence de l'enthousiasme, je vous pardonne de vous servir de ces
+expressions-la, parce qu'a votre age, la verite passionne, et qu'on s'en
+fait un ideal qu'on aime a placer un peu haut et un peu loin, pour avoir le
+plaisir de l'atteindre en combattant. Mais je ne peux pas m'emouvoir comme
+vous pour cette verite qui me parait, a moi, aussi positive, aussi
+evidente, aussi incontestable qu'elle vous semble neuve, hardie et
+romanesque.
+
+"C'est chez moi le resultat d'une etude plus approfondie et d'une certitude
+mieux assise. Je ne hais pas votre vivacite, mais je ne me ferais pas un
+reproche de la combattre un peu pour vous empecher de compromettre la
+doctrine par trop de petulance.
+
+"Prenez-y garde: vous etes trop heureusement doue pour devenir jamais
+ridicule et vous plairez quand meme aux gens qui vous combattront; mais
+craignez qu'en parlant trop vite et a trop de gens rebelles de choses si
+graves et aussi respectables, vous ne fassiez naitre en eux des
+contradictions systematiques et une defense de mauvaise foi.
+
+"Que diriez-vous d'un jeune pretre qui ferait des sermons en dinant? Vous
+trouveriez qu'il compromet la majeste de ses textes. La verite communiste
+est tout aussi respectable que la verite evangelique; puisqu'au fond c'est
+la meme verite. N'en parlons donc pas a la legere et par maniere de dispute
+politique.
+
+"Si vous etes exalte, il faut vous sentir bien maitre de vous-meme pour la
+proclamer; si vous etes flegmatique, comme moi, il faut attendre qu'un peu
+de confiance et de liberte d'esprit vous vienne pour ouvrir votre coeur aux
+hommes sur un pareil sujet.
+
+"Voyez-vous, monsieur Cardonnet, il ne faut pas qu'on dise que ce sont la
+des folies, des songes creux, une fievre de declamation ou une extase de
+mysticisme. On l'a assez dit, et assez de tetes faibles ont donne le droit
+de le dire.
+
+"Nous avons vu le saint-simonisme avoir sa phase de transports et de
+visions fievreuses et desordonnees;--cela n'a pas empeche de vivre ce qui
+etait viable dans le saint-simonisme.
+
+"Les aberrations de Fourier ne font pas que la partie lucide de son systeme
+ne subsiste et ne souffre un examen serieux. La verite triomphe et fait son
+chemin, a travers quelque prisme qu'on la regarde et quelque deguisement
+qu'on lui prete. Mais il serait pourtant meilleur que, dans le temps de
+raison ou nous sommes arrives, les formes ridicules d'un enthousiasme
+aveugle disparussent entierement.
+
+"N'est-ce pas votre avis? L'heure n'a-t-elle pas sonne ou les gens serieux
+doivent s'emparer de leur veritable domaine, et ou ce qui est prouve aux
+yeux de la logique soit professe par les logiciens?
+
+"Qu'importe qu'on dise que c'est inapplicable? De ce que la plupart des
+hommes ne connaissent et ne pratiquent encore que l'erreur et le mensonge,
+s'ensuit-il que l'homme clairvoyant soit force de suivre les aveugles dans
+le precipice?
+
+"On aura beau me demontrer la necessite d'obeir a des lois mauvaises et a
+des prejuges coupables si mes actions s'y soumettent par force, mon esprit
+n'en sera que plus convaincu de la necessite de protester contre.
+
+"Jesus-Christ etait-il dans l'erreur, parce que, pendant dix-huit siecles
+encore, la verite demontree par lui devait germer lentement et ne point
+eclore dans les legislations?
+
+"Et maintenant que les problemes souleves par son ideal commencent a
+s'eclaircir pour plusieurs d'entre nous, d'ou vient que nous serions taxes
+de folie pour voir et pour croire ce qui sera vu et cru de tous dans cent
+ans peut-etre?
+
+"Reconnaissez donc qu'il n'est pas besoin d'etre un poete ni un devin pour
+etre parfaitement convaincu de ce qu'il vous plait d'appeler des reves
+sublimes.
+
+"Oui, la verite est sublime, et sublimes sont aussi les hommes qui la
+decouvrent. Mais ceux qui, l'ayant recue et palpee, s'en accommodent comme
+d'une tres bonne chose, n'ont veritablement pas le droit de s'enorgueillir;
+car si, l'ayant comprise, ils la rejetaient, ils ne seraient rien moins que
+des idiots ou des fous."
+
+M. de Boisguilbault parlait ainsi avec une facilite prodigieuse pour lui,
+et il eut pu parler longtemps encore sans qu'Emile, frappe de stupeur,
+songeat a l'interrompre.
+
+Ce dernier n'aurait jamais cru que ce qu'il appelait sa foi et son ideal
+put eclore dans une ame si froide, et il se demandait d'abord s'il n'allait
+pas s'en degouter lui-meme, en se voyant solidaire d'un pareil adepte. Mais
+peu a peu, malgre la lenteur de sa diction, la monotonie de son accent et
+l'immobilite de ses traits, M. de Boisguilbault exerca sur lui un ascendant
+extraordinaire.
+
+Cet homme impassible lui apparut comme la loi vivante, comme une voix de la
+destinee prononcant ses arrets sur l'abime de l'eternite.
+
+La solitude de ce lieu splendide, la purete du ciel qui, en perdant les
+clartes du soleil, semblait elever sa voute bleue toujours plus haut vers
+l'empyree, la nuit qui se faisait sous les grands arbres, et le murmure de
+cette eau courante, qui semblait, dans sa continuite placide, etre
+l'accompagnement naturel de cette voix unie et calme; tout concourait a
+plonger Emile dans une emotion profonde, semblable a la mysterieuse terreur
+que devait produire sur de jeunes adeptes la reponse de l'oracle dans
+l'obscurite des chenes sacres.
+
+"Monsieur de Boisguilbault, dit le jeune homme, vivement penetre de ce
+qu'il venait d'entendre, je ne puis mieux me soumettre a vos enseignements
+qu'en vous demandant pardon, du fond de mon coeur, de la maniere dont je
+vous les ai arraches. J'etais loin de croire que vous eussiez de telles
+idees, et j'etais attire vers vous par la curiosite plus que par le
+respect. Mais desormais comptez que vous trouverez en moi un devouement
+filial, si vous me jugez digne de vous le temoigner.
+
+--Je n'ai jamais eu d'enfants, repondit le marquis en prenant la main
+d'Emile dans la sienne, ou il la garda quelques instants; car il sembla
+etre ranime, et une sorte de chaleur vitale s'etait communiquee a sa peau
+seche et douce. Peut-etre n'etais-je pas digne d'en avoir. Peut-etre les
+eusse-je mal eleves! Neanmoins j'ai beaucoup regrette de n'avoir pas ce
+bonheur. A present, je suis resigne a mourir tout entier; mais si un peu
+d'affection etrangere me vient du dehors, je l'accepterai avec
+reconnaissance. Je ne suis pas tres confiant. La solitude rend poltron.
+Mais je ferai pour vous quelque effort sur mon caractere, afin que vous
+n'ayez pas a souffrir de mes defauts, et surtout de ma maussaderie, qui
+fait horreur a tout le monde.
+
+--C'est que le monde ne vous connait pas, reprit Emile; on vous juge bien
+different de ce que vous etes. On vous croit orgueilleux et obstinement
+attache a la chimere des antiques privileges. Vous avez pris, sans doute,
+un soin cruel envers vous meme a ne vous laisser deviner par personne.
+
+--Et pourquoi me serais-je explique? Qu'importe ce qu'on pense de moi,
+puisque, dans le milieu ou je vegete, mes vraies opinions paraitraient
+encore plus ridicules que celles qu'on me suppose?
+
+"S'il y avait quelque profit, pour la cause que mon esprit a embrassee, a
+lui apporter publiquement mon hommage ou mon adhesion, aucune moquerie ne
+m'en detournerait: mais cette adhesion, de la part d'un homme aussi peu
+aime que je le suis; serait plus nuisible qu'utile au progres de la verite.
+
+"Je ne sais pas mentir, et si quelqu'un se fut donne la peine de venir
+m'interroger, depuis ces dernieres annees que mon esprit est fixe, il est
+probable que je lui eusse dit ce que je viens de vous dire, mais le cercle
+de la solitude s'agrandit chaque jour autour de moi, et je n'ai pas le
+droit de m'en plaindre.
+
+"Pour plaire, il faut etre aimable, et je ne sais point me rendre tel, Dieu
+m'ayant refuse certains dons qui sont impossibles a feindre."
+
+Emile sut trouver des paroles affectueuses et vraies, pour adoucir, autant
+qu'il etait en lui, l'amertume secrete qui se cachait sous la resignation
+de M. de Boisguilbault.
+
+"Il m'est bien facile de me contenter du present, lui dit le vieillard avec
+un triste sourire. J'ai peu d'annees a vivre; quoique je ne sois ni
+tres-vieux ni tres-malade, ma vie est usee, je le sens, et chaque jour, mon
+sang se refroidit et se congele. Je pourrais me plaindre peut-etre de
+n'avoir point eu de joies dans le passe; mais quand le passe a fui devant
+nous, qu'importe ce qu'il a ete? ivresse ou desespoir, vigueur ou
+faiblesse, tout a disparu comme un songe.
+
+--Mais non pas sans laisser des traces, reprit Emile. Quand meme le
+souvenir lui-meme s'effacerait, les emotions douces ou penibles ont depose
+en nous leur baume ou leur poison, et notre coeur est calme ou brise, selon
+ce qui l'a affecte. Jadis, je crois que vous avez beaucoup souffert,
+quoique votre courage ne veuille pas descendre a la plainte, et cette
+souffrance, que vous cachez avec trop de fierte peut-etre, augmente mon
+respect et ma sympathie pour vous.
+
+--J'ai plus souffert par l'absence du bonheur que par ce qu'on est convenu
+d'appeler le malheur meme. Une certaine fierte m'a toujours empeche, j'en
+conviens, de chercher un remede dans la sympathie des autres. Il eut fallu
+que l'amitie fut venue me chercher, je ne savais pas courir apres elle.
+
+--Mais, alors, l'eussiez-vous acceptee?
+
+--Oh! certainement, dit M. de Boisguilbault toujours d'un ton froid, mais
+avec un soupir qui penetra dans le coeur d'Emile.
+
+--Et maintenant, est-ce qu'il est trop tard? dit le jeune homme avec un
+profond sentiment de pitie respectueuse.
+
+--Maintenant ... il faudrait pouvoir y croire, reprit le marquis, ou oser
+la demander ... et a qui, d'ailleurs?
+
+--Et pourquoi donc pas a celui qui vous ecoute et vous comprend
+aujourd'hui? C'est peut-etre le premier depuis bien longtemps!
+
+--Il est vrai!
+
+--Eh bien, meprisez-vous ma jeunesse? Me jugez-vous incapable d'un
+sentiment serieux, et craignez-vous de rajeunir en accordant quelque
+affection a un enfant?
+
+--Et si j'allais vous vieillir, Emile?
+
+--Eh bien, comme, de mon cote, j'essaierai de vous faire revenir sur vos
+pas, ce sera une lutte avantageuse pour tous deux. J'y gagnerai en sagesse,
+a coup sur, et peut-etre y trouverez-vous quelque allegement a vos austeres
+ennuis. Croyez en moi, monsieur de Boisguilbault: a mon age, on ne sait pas
+feindre; si j'ose vous offrir ma respectueuse amitie, c'est que je me sens
+capable d'en remplir les devoirs, et d'apprecier les bienfaits de la
+votre."
+
+M. de Boisguilbault prit encore la main d'Emile et la serra, cette fois,
+bien franchement, sans rien repondre.
+
+A la clarte de la lune qui montait dans le firmament, le jeune homme vit
+une grosse larme briller un instant sur la joue fletrie du vieillard et se
+perdre dans ses favoris argentes.
+
+Emile avait vaincu; il en etait heureux et fier.
+
+La jeunesse d'aujourd'hui professe un dedain odieux pour la vieillesse, et
+notre heros, tout au contraire, mettait un legitime orgueil a triompher de
+la reserve et de la mefiance de cet homme malheureux et respectable.
+
+Il se sentait flatte d'apporter quelque consolation a ce patriarche
+abandonne, et de reparer envers lui l'oubli ou l'injustice des autres.
+
+Il se promena longtemps avec lui dans son beau parc, et lui fit encore des
+questions dont l'ingenuite confiante ne deplut point au marquis.
+
+Il s'etonnait, par exemple, que, riche et independant de tout lien de
+famille, M. de Boisguilbault n'eut pas essaye d'aborder la pratique, et de
+fonder quelque etablissement d'association.
+
+"Cela me serait impossible, repondit le vieillard. Je n'ai aucune
+initiative dans l'esprit et le caractere; ma paresse est invincible, et de
+ma vie, je n'ai pu agir sur les autres. J'y serais moins propre que jamais,
+d'autant plus qu'il ne s'agirait pas seulement d'avoir un plan
+d'organisation simple et applicable au present, il faudrait encore des
+formules religieuses et morales, une predication de principes et de
+sentiment.
+
+"Je reconnais la necessite du sentiment pour convaincre les ames; mais ceci
+n'est pas de mon ressort. Je n'ai pas la faculte de me livrer et de
+m'epancher, et mon coeur n'a plus assez de vie pour communiquer l'eloquence
+a ma parole.
+
+"Je crois aussi que le temps n'est pas venu ... vous ne le croyez pas,
+vous? Eh bien, je ne veux pas vous oter cette conviction; vous etes taille
+pour les entreprises difficiles, et puissiez-vous trouver l'occasion
+d'agir!
+
+"Quant a moi, j'ai des projets pour plus tard ... pour apres ma mort. Je
+vous les dirai peut-etre quelque jour ... Regardez ce beau jardin que j'ai
+cree ... ce n'est pas sans intention ... mais je veux vous connaitre mieux
+avant de m'expliquer; me le pardonnez-vous?
+
+--Je m'y soumets, et je suis certain d'avance que votre predilection pour
+ce paradis terrestre n'est pas une pure manie de proprietaire oisif.
+
+--J'ai pourtant commence par la. Ma maison m'etait devenue antipathique;
+rien ne sert la paresse et le degout comme l'ordre immuable, c'est pourquoi
+vous avez vu cette maison si bien entretenue et si bien rangee. Mais je ne
+tiens a rien de ce qu'elle renferme, et je puis bien vous confier que je
+n'y ai pas dormi depuis quinze ans.
+
+"Le chalet ou nous avons pris le cafe est ma veritable demeure. Il y a une
+chambre a coucher et un cabinet de travail que je ne vous ai point ouverts,
+et ou personne n'est entre depuis qu'ils sont construits, pas meme Martin.
+
+"Ne parlez de cela a personne, la curiosite m'y poursuivrait peut-etre.
+Elle assiege deja bien assez le parc le dimanche.
+
+"Les oisifs des environs y restent jusqu'a onze heures du soir, et je n'y
+rentre que lorsque la fermeture des grilles les force a se retirer.
+
+"Je me leve fort tard le lundi, afin que les ouvriers aient eu le temps de
+faire disparaitre toutes les traces de l'invasion, avant que je les aie
+vues. Martin veille a cela.
+
+"Ne m'accusez pas de misanthropie, quoique je merite bien un peu de l'etre.
+Tachez plutot d'expliquer cette anomalie d'un homme penetre de la necessite
+de la vie en commun, et cependant force par ses instincts de fuir la
+presence de ses semblables.
+
+"J'appartiens a cette generation d'egoisme individuel, et ce qui est vice
+chez elle est maladie chez moi ... Il y a des causes a cela ... Mais j'aime
+mieux ne pas m'en rendre compte; afin de ne point avoir a me les rappeler."
+
+Emile n'osa pas faire de questions directes, quoiqu'il se promit de
+decouvrir peu a peu tous les secrets de M. de Boisguilbault; ou du moins
+tous ceux ou la famille de Chateaubrun devait se trouver interessee. Mais
+il jugea que c'etait bien assez de victoires pour un jour, et qu'avant
+d'obtenir toute confiance, il fallait se faire estimer et cherir, s'il
+etait possible.
+
+Il voulut obtenir seulement de penetrer dans la bibliotheque; et le marquis
+lui promit de la lui ouvrir a leur prochaine entrevue, pour laquelle ils ne
+prirent cependant pas de jour. M. de Boisguilbault sentant peut-etre
+revenir ses mefiances, voulait voir si Emile reviendrait bientot de
+lui-meme.
+
+
+
+
+XVIII.
+
+ORAGE.
+
+
+A partir de ce jour, Emile ne vecut plus chez ses parents. Il y etait bien
+de sa personne la nuit, et durant quelques heures de la journee; mais son
+esprit etait plus souvent a Boisguilbault, et son coeur presque toujours a
+Chateaubrun.
+
+Il retourna frequemment a Boisguilbault, plus frequemment qu'il n'y eut
+ete, peut-etre, sans le voisinage de Chateaubrun et les pretextes que lui
+fournissait la premiere visite.
+
+D'abord ce furent des livres a porter, et, quoique le marquis lui eut
+permis de puiser a discretion dans sa bibliotheque, il avait soin de ne
+les remettre a Gilberte qu'un a un, afin d'avoir toujours un motif pour
+paraitre devant elle.
+
+Ni Janille ni M. Antoine ne songerent a s'etonner du plaisir que Gilberte
+prenait a la lecture, ni a en surveiller le choix: la premiere, parce
+qu'elle ne savait pas lire; le second, parce que la prevoyance n'etait pas
+son fait. Mais l'ange gardien de la jeune fille n'etait pas plus soigneux
+de la purete de ses pensees que ne le fut Emile.
+
+Son amour enveloppait Gilberte d'un respect inviolable, et la sainte
+candeur de cette enfant etait un tresor dont il se fut montre plus jaloux
+que son pere, a qui, suivant l'expression de Janille, le bien etait
+toujours venu en dormant.
+
+Aussi, avec quelle attention, avant de lui remettre un volume, quel qu'il
+fut, histoire, morale, poesie ou roman, il le feuilletait, dans la crainte
+qu'il ne s'y trouvat un mot qui put la faire rougir!
+
+Si, dans son ignorance confiante, elle lui demandait a connaitre quelque
+livre serieux ou il se souvenait que certains details ne dussent pas etre
+mis sous les yeux d'une jeune vierge, il lui repondait qu'il l'avait en
+vain cherche dans la collection de Boisguilbault, et qu'il ne s'y trouvait
+point.
+
+Une mere n'eut pas mieux agi en pareil cas que ne le fit le jeune amant de
+Gilberte; et plus l'incurie affectueuse du pere et de la fille eut
+favorise, sans le savoir, des tentatives de corruption, plus Emile se
+faisait un devoir cher et sacre de justifier l'abandon de ces ames naives.
+
+Les occasions ou Emile pouvait entretenir Gilberte de ce qui se passait
+entre lui et M. de Boisguilbault etaient bien courtes et bien rares, car
+Janille ne les quittait presque jamais; et lorsqu'ils etaient avec M.
+Antoine, Gilberte s'attachait d'habitude et d'instinct, a tous les pas de
+son pere.
+
+Cependant elle sut bientot que l'amitie du jeune Cardonnet et du vieux
+marquis avait fait de grands progres, et qu'elle etait fondee sur une
+remarquable conformite de principes et d'idees.
+
+Mais Emile lui cachait le plus possible le peu de succes de ses tentatives
+de rapprochement entre les deux maisons: nous dirons, en son lieu, quel fut
+a cet egard le resultat de ses efforts.
+
+Esperant toujours reussir avec le temps, Emile dissimulait ses frequentes
+defaites; et Gilberte, devinant les embarras et la delicatesse de la
+mission qu'il avait acceptee, n'insistait guere, crainte de montrer trop
+d'empressement et d'exigence.
+
+Et puis, il est vrai de dire que, peu a peu, Gilberte se passionna moins
+pour le succes de l'entreprise, tandis que, de son cote, Emile sentait
+s'operer en lui une resolution encore plus complete.
+
+L'amour absorbe toute autre pensee; et ces deux jeunes gens, a force de
+songer l'un a l'autre, n'eurent bientot plus le loisir de penser a quoi que
+ce fut.
+
+Tout leur etre devint sentiment, c'est-a-dire passion, et les heures
+s'envolerent dans l'ivresse de se voir, ou se trainerent dans l'attente du
+moment qui devait les reunir.
+
+Chose etrange pour M. Cardonnet, qui observait son fils avec soin, et pour
+Emile, qui ne se rendait plus compte de ce qui se passait en lui-meme, mais
+chose bien naturelle pourtant et bien inevitable! la passion qui avait
+absorbe toute cette premiere jeunesse de notre heros, c'est-a-dire le desir
+de s'instruire, de connaitre et de prendre part a la vie generale, fit
+place a un doux sommeil de l'intelligence et a une sorte d'oubli de ses
+theories favorites.
+
+Dans une societe ou tout serait en harmonie, l'amour deviendrait, a coup
+sur, un stimulant au patriotisme et au devouement social. Mais lorsque les
+intentions hardies et genereuses sont condamnees a une lutte penible avec
+les hommes et les choses qui nous entourent, les affections personnelles
+nous captivent et nous dominent jusqu'a produire l'engourdissement des
+autres facultes.
+
+Le peuple cherche dans l'ivresse du vin l'oubli de ses autres privations,
+et l'amant dans celle des regards de sa maitresse trouve comme un philtre
+d'oubli pour tout le reste. Emile etait trop jeune pour savoir et vouloir
+souffrir, et pourtant il avait deja beaucoup souffert.
+
+Maintenant que le bonheur venait le chercher, comment eut-il pu s'y
+soustraire? Avouons-le, sans trop de honte pour ce pauvre enfant, il ne
+pensait plus ni aux lois, ni aux faits, ni a l'avenir, ni au passe du
+monde, ni aux vices des societes, ni aux moyens de les sauver, ni aux
+miseres humaines, ni aux volontes divines, ni au ciel, ni a la terre.
+
+La terre, le ciel, la loi de Dieu, la destinee, le monde, c'etait son
+amour; et pourvu qu'il vit Gilberte et qu'il lut son sort dans ses yeux,
+peu lui importait que l'univers s'ecroulat autour de lui.
+
+Il ne pouvait plus ouvrir un livre ni soutenir une discussion. Quand il
+s'etait fatigue a courir sur tous les sentiers qui conduisaient vers
+l'objet aime, il s'assoupissait aupres de sa mere, ou lui lisait les
+journaux sans comprendre un mot de ce que prononcait sa bouche; et quand il
+se retrouvait seul dans sa chambre, il se couchait bien vite pour eteindre
+sa lumiere, et n'avoir plus le spectacle des objets exterieurs.
+
+Alors les tenebres s'illuminaient du feu interieur qui l'animait, et sa
+vision radieuse venait se placer devant lui. Dans cette extase, il n'avait
+plus le sentiment du sommeil ou de la veille. Il revait les yeux ouverts,
+il voyait les yeux fermes.
+
+Un mot d'affection enjouee, un sourire de Gilberte, sa robe qui l'avait
+effleure en passant, un brin d'herbe qu'elle avait brise, et dont il
+s'etait empare, c'en etait bien assez pour l'occuper toute la nuit; et le
+jour avait a peine paru, qu'il courait preparer son cheval lui-meme afin de
+partir plus vite. Il oubliait de manger, et ne s'etonnait meme pas de vivre
+ainsi de la rosee du matin et de la brise qui soufflait de Chateaubrun.
+
+Il n'osait pas y aller tous les jours, quoiqu'il l'eut pu sans que M.
+Antoine le recut moins bien. Mais il y a dans la passion une pudeur
+craintive qui s'effraie du bonheur au moment de le saisir. Il errait alors
+dans toutes les directions, et se cachait dans les bois pour regarder les
+ruines de Chateaubrun a travers les branches, comme s'il eut craint d'etre
+surpris en flagrant delit d'adoration.
+
+Le soir, quand Jean Jappeloup avait fini sa journee, comme il n'avait pas
+encore de quoi payer un loyer, qu'il ne voulait pas gener ses amis, et que
+les nuits etaient chaudes et sereines, il se retirait dans une petite
+chapelle abandonnee, sur les hauteurs qui forment le centre du village, et,
+avant de s'etendre sur la paille dont il s'etait fait un lit, il allait
+dire sa priere dans la jolie eglise de Gargilesse.
+
+Il descendait par preference dans la crypte romaine qui porte encore les
+traces de curieuses fresques du XVe siecle. De la fenetre elegante de ce
+souterrain, on domine encore des murailles de rochers et les vertes ravines
+ou coule la Gargilesse.
+
+Le charpentier avait ete prive trop longtemps a son gre de la vue de son
+cher _endroit_, et il interrompait souvent sa priere paisible et reveuse
+pour regarder le paysage, toujours demi-priant, demi-revant, plonge dans
+cet etat particulier de l'ame que connaissent les gens simples, les
+paysans, surtout apres la fatigue du jour.
+
+C'est alors qu'Emile, lorsqu'il avait dine et promene quelque temps avec sa
+mere, venait chercher le charpentier, admirer avec lui ce joli monument et
+causer ensuite sur le sommet de la colline, de tout ce dont on ne parlait
+point dans la maison Cardonnet, c'est-a-dire de Chateaubrun, de M. Antoine,
+de Janille, et, finalement, de Gilberte.
+
+Il y avait quelqu'un qui aimait Gilberte presque autant qu'Emile, quoique
+ce fut d'un tout autre amour: c'etait Jean.
+
+Il ne la considerait pas precisement comme sa fille, car il se melait a son
+sentiment paternel une sorte de respect pour une nature si choisie, et une
+maniere de rude enthousiasme qu'il n'eut point eu pour ses propres enfants.
+Mais il etait vain de sa beaute, de sa bonte, de sa raison et de son
+courage, comme un homme qui sait le prix de ces dons, et qui sent vivement
+l'honneur d'une noble amitie.
+
+La familiarite avec laquelle il s'exprimait sur son compte, retranchant le
+titre de mademoiselle, selon son habitude d'appeler chacun par son nom,
+n'otait rien a la veneration instinctive qu'il avait pour elle, et les
+oreilles d'Emile n'en etaient point blessees quoique, pour son compte, il
+n'eut pas ose en faire autant.
+
+Le jeune homme se plaisait a entendre raconter les jeux et les gentillesses
+de l'enfance de Gilberte, ses elans de bonte, ses attentions genereuses et
+delicates pour l'ami vagabond qui, sans asile, eut manque de tout.
+
+"Quand je courais par la montagne, tout dernierement, disait Jappeloup,
+j'etais quelquefois serre de si pres, que je n'osais sortir d'un trou de
+rocher ou du faite d'un arbre bien branchu ou je m'etais cache le matin.
+
+"La faim se faisait sentir alors, et un soir que je n'en pouvais plus de
+faiblesse et de fatigue, je tournais la montagne, me disant avec souci
+qu'il y avait bien loin de la a Chateaubrun, et que, si j'etais rencontre
+en chemin par les gendarmes, je n'aurais pas la force de courir; mais voila
+que j'apercois sur le chemin une petite charrette avec quelques bottes de
+paille, et, tout a cote, Gilberte qui me faisait signe.
+
+"Elle etait venue jusque la avec Sylvain Charasson, me cherchant de tous
+cotes, et guettant comme une petite caille au coin d'un buisson. Alors je
+me suis couche et cache dans la paille; Gilberte s'est assise aupres de
+moi, et Sylvain nous a ramenes a Chateaubrun, ou j'ai fait mon entree sous
+le nez des gendarmes qui m'epiaient a deux pas de la.
+
+"Une autre fois nous etions convenus que Sylvain m'apporterait a manger
+dans le creux d'un vieux saule, a une lieue environ de Chateaubrun; il
+faisait un mauvais temps, une pluie battante, et je me doutais que le
+drole, qui aime ses aises, ferait semblant de m'oublier ou mangerait mon
+diner en route.
+
+"Cependant j'y passai a l'heure dite, et je trouvai le petit panier bien
+rempli et bien abrite. Et puis devinez ce que j'apercus aupres du saule?
+
+"La trace d'un pied mignon sur le sable mouille, et j'ai pu suivre ce
+pauvre petit pied sur le terrain d'alentour ou il avait enfonce plus d'une
+fois jusqu'au dessus de la cheville.
+
+"Cette chere enfant s'etait mouillee, crottee, fatiguee, ne voulant se fier
+qu'a elle-meme du soin d'assister son vieux ami.
+
+"Et puis encore un autre jour, elle vit les limiers qui marchaient droit
+sur une vieille ruine, ou, me croyant bien en surete, je faisais
+tranquillement un somme en plein midi. Il faisait cruellement chaud ce
+jour-la! c'etait le meme jour ou vous etes arrive dans le pays. Eh bien,
+Gilberte prit le sentier de traverse, sentier bien dur et bien dangereux,
+ou les cavaliers n'auraient pu la suivre, et arriva un quart d'heure avant
+eux, toute rouge, toute essoufflee, pour me reveiller et me dire de gagner
+au large.
+
+"Elle en a ete malade, la pauvre chere ame, et ses parents n'en ont rien
+su. Voila surtout ce qui me rendait soucieux le soir, quand nous avons
+soupe a Chateaubrun, et que Janille nous a dit qu'elle etait couchee. Oh
+oui! cette petite-la a toujours ete d'un grand coeur.
+
+"Si le roi de France savait ce qu'elle vaut, il serait trop honore de
+l'obtenir en mariage pour le meilleur de ses fils.
+
+"Elle n'etait pas plus grosse que mon poing, qu'on voyait deja que ca
+serait joli et aimable comme tout.
+
+"Vous aurez beau chercher dans les grandes dames et dans les plus riches,
+mon garcon, jamais vous ne trouverez par la une Gilberte comme celle de
+Chateaubrun!"
+
+Emile l'ecoutait avec delices, lui adressait mille questions, et lui
+faisait raconter dix fois les memes histoires.
+
+M. Cardonnet ne fut pas longtemps sans decouvrir la cause du changement
+survenu chez Emile. Plus de tristesse, plus de reticences penibles, plus de
+reproches detournes.
+
+Il semblait qu'Emile n'eut jamais ete en opposition avec lui sur quoi que
+ce soit, ou du moins qu'il n'eut jamais remarque que son pere avait
+d'autres vues que les siennes.
+
+Il etait redevenu enfant a beaucoup d'egards; il ne soupirait point a tel
+ou tel projet d'etudes; il ne voyait plus les choses qui eussent pu blesser
+ses principes; il ne revait que belles matinees de soleil, longues
+promenades, precipices a franchir, solitudes a explorer; et pourtant il ne
+rapportait ni croquis, ni plantes, ni echantillons de mineralogie, comme il
+l'eut fait en tout autre temps.
+
+La vie de campagne lui plaisait par-dessus tout, le pays etait le plus beau
+du monde, le grand air et l'exercice du cheval lui faisaient un bien
+extreme; enfin, tout etait pour le mieux, pourvu qu'on le laissat courir;
+et s'il tombait dans la reverie, il en sortait par un sourire qui semblait
+dire:
+
+"J'ai en moi de quoi m'occuper, et ce que vous me dites n'est rien aupres
+de ce que je pense."
+
+Si, par quelque artifice, M. Cardonnet reussissait a le retenir, il
+paraissait brise un instant, et puis tout a coup resigne, comme un homme
+qu'il est impossible de deposseder de son fonds de bonheur; il se hatait
+d'obeir et se mettait a la tache pour avoir plus tot fini.
+
+"Il y a une jolie fille au fond de tout cela! se dit M. Cardonnet, et
+l'amour rend docile cette ame rebelle. C'est fort bon a savoir. La fievre
+philosophique et raisonneuse peut donc faire place a une soif de plaisir ou
+a des reveries sentimentales! J'etais bien fou de ne pas compter sur la
+jeunesse et sur les passions! Laissons souffler cet orage, il emportera
+l'obstacle auquel je me serais brise; et quand il sera temps, d'arreter
+l'orage, j'y aviserai. Depeche-toi de courir et d'aimer, mon pauvre Emile!
+Il en est de toi comme du torrent qui me fait la guerre: tous deux vous
+vous soumettrez quand vous sentirez la main du maitre!"
+
+M. Cardonnet n'avait pas la conscience de sa cruaute. Il ne croyait pas a
+la force et a la duree de l'amour, et n'attachait pas plus d'importance a
+un desespoir de jeune homme qu'a des larmes d'enfant.
+
+S'il eut pense que mademoiselle de Chateaubrun pouvait devenir victime de
+son plan d'attente, il s'en fut fait conscience peut-etre. Mais ici
+l'esprit de propriete et le _chacun pour soi_ l'empechaient de prevoir le
+mal d'autrui.
+
+"C'est l'affaire du vieux Antoine de garder sa fille, pensait-il, si
+l'ivrogne s'endort sur ses propres dangers, il a du moins une servante
+maitresse qui n'a rien de mieux a faire qu'a mettre, le soir, dans sa poche
+la clef du fameux pavillon. On peut, quand il en sera temps, ouvrir les
+yeux de la duegne."
+
+Dans cette persuasion, il laissa Emile a peu pres libre de son temps et de
+ses demarches. Il se bornait a le railler, et a denigrer amerement la
+famille de Chateaubrun dans l'occasion, pour se mettre a l'abri du reproche
+d'avoir ouvertement encourage les poursuites de son fils.
+
+Dans son opinion, Antoine de Chateaubrun etait veritablement un pauvre
+sire, un homme deconsidere, que la misere avait avili et que l'oisivete
+abrutissait.
+
+Il voyait avec un plaisir superbe les anciens maitres de la terre, dechus
+ainsi, se refugier dans les bras du peuple, sans oser recourir a la
+protection et a la societe des nouveaux riches.
+
+M. de Boisguilbault ne trouvait pas grace devant lui, quoiqu'il fut
+difficile de lui reprocher le desordre et le manque de tenue.
+
+La richesse qu'il avait su conserver portait bien plus d'ombrage a
+Cardonnet que le nom de Chateaubrun, et s'il avait du mepris pour le comte,
+il avait une sorte de haine pour le marquis. Il le declarait bon pour les
+Petites-Maisons; et rougissait pour lui, disait-il, de l'emploi stupide
+d'une si longue vie et d'une si lourde fortune.
+
+Emile prenait soin de defendre M. de Boisguilbault, sans cependant avouer
+qu'il le voyait deux ou trois fois par semaine ...
+
+Il eut craint qu'en lui intimant de rendre ses visites plus rares, son pere
+ne lui otat le pretexte qu'il avait aupres des habitants de Chateaubrun
+pour aller leur rendre une petite visite en passant.
+
+Il avait besoin surtout de ce pretexte aupres de Gilberte, car il voyait
+bien qu'aucune observation ne viendrait de la part de M. Antoine, mais il
+craignait que Janille ne fit comprendre a mademoiselle de Chateaubrun qu'il
+y allait de sa dignite de tenir a distance un jeune homme trop riche pour
+l'epouser, suivant les idees du monde.
+
+Il prevoyait bien que le jour viendrait ou ses assiduites seraient
+remarquees.
+
+"Mais alors, se disait-il, peut-etre que je serai aime, et que je pourrai
+m'expliquer sur le serieux de mes intentions."
+
+Cette idee le conduisait naturellement a prevoir une opposition violente et
+longue de la part de M. Cardonnet; mais alors il s'elevait en lui comme un
+bouillonnement d'audace et de volonte; son coeur palpitait comme celui du
+guerrier qui s'elance a l'assaut, et qui brule de planter lui-meme son
+drapeau sur la breche; il se sentait fremir comme le cheval de combat que
+l'odeur de la poudre enivre.
+
+Il lui arrivait quelquefois, lorsque son pere accablait de sa froide et
+profonde colere un de ses subordonnes, de se croiser les bras, et de le
+mesurer involontairement des yeux:
+
+"Nous verrons, se disait-il alors en lui-meme, si ces choses m'effraieront,
+et si cet ouragan me fera plier, quand on portera la main sur l'arche
+sainte de mon amour. O mon pere! vous avez pu me detourner des etudes que
+je cherissais, refouler toutes mes aspirations dans mon sein, blesser
+impunement mon amour-propre et froisser mes sympathies ... Si vous voulez
+le sacrifice de mon intelligence et de mes gouts, eh bien, je me soumettrai
+encore; mais celui de mon amour!... Oh! vous avez trop de prudence et de
+penetration pour l'essayer, car alors vous verriez que si je suis votre
+fils pour vous aimer, je suis aussi votre sang pour vous resister ... Nous
+nous briserons l'un contre l'autre, comme deux instruments d'egale force,
+et il vous faudrait devenir parricide pour rester vainqueur."
+
+En attendant ce jour terrible qu'Emile s'habituait a contempler, il
+laissait le depit secret de son pere s'exhaler en vaines paroles contre le
+bon Antoine et sa fidele Janille. Il lui etait meme devenu indifferent
+qu'il fit allusion a la naissance equivoque de sa fille.
+
+Il lui importait fort peu qu'elle eut du sang plebeien dans les veines, et
+il entendait a peine ce que M. Cardonnet disait la-dessus."
+
+Il lui semblait d'ailleurs que c'eut ete faire injure au pere de Gilberte
+que d'essayer de le defendre contre les autres accusations. Il souriait
+presque comme un martyr qui recoit une blessure et defie la douleur.
+
+Malgre toute sa force d'esprit, Cardonnet etait donc dans l'erreur, et se
+precipitait avec son fils dans l'abime, en se flattant de le retenir
+aisement lorsqu'il en aurait touche le bord. Il croyait connaitre le coeur
+humain, parce qu'il savait le secret des faiblesses humaines; mais qui ne
+sait que le cote faible et miserable des choses et des hommes, ne sait que
+la moitie de la verite.
+
+"Je l'ai fait plier en des occasions plus importantes, et une amourette est
+bien peu de chose," se disait-il.
+
+Il avait raison en fait d'amourettes: il pouvait s'y connaitre; mais un
+grand amour etait pour lui un ideal inaccessible, et il ne prevoyait rien
+de ce qu'il peut inspirer de resolutions sublimes ou funestes.
+
+Peu, etre M. de Boisguilbault contribua-t-il aussi un peu pour sa part a
+calmer l'ardeur ombrageuse d'Emile a l'endroit des questions sociales;
+parfois sa securite glaciale avait impatiente le bouillant jeune homme;
+mais le plus souvent, il reconnaissait que ce tranquille prophete avait
+raison de subir le present avec patience en vue d'un avenir certain.
+
+Lorsqu'il lui parlait au nom de la logique des idees, souveraine des mondes
+et mere des destinees humaines, au lieu de l'irriter, comme il etait arrive
+a M. Cardonnet de le faire, en invoquant la fausse et grossiere logique du
+fait, il reussissait a l'apaiser et a le convaincre.
+
+Si le contraste de leurs caracteres causait au plus impatient des deux une
+sorte de genereux depit, bientot le plus calme reprenait son empire, et
+decouvrait cette force cachee qui etait en lui, et qui le rendait, pour
+ainsi dire, superieur a lui-meme.
+
+Les railleries de M. Cardonnet avaient vivement froisse Emile, et l'eussent
+presque pousse a l'exageration du fanatisme. La haute raison de M. de
+Boisguilbault le reconciliait avec lui-meme, et il se sentait fier d'avoir
+la sanction d'un vieillard aussi eclaire et aussi rigide dans ses
+deductions.
+
+Comme ils etaient grandement d'accord sur le fond des choses, les
+discussions ne pouvaient durer longtemps, et comme le communisme etait le
+seul sujet qui put faire departir le marquis de son laconisme habituel, il
+leur arrivait bien souvent de tomber dans le silence d'une reverie a deux.
+
+Pourtant Emile ne s'ennuyait jamais a Boisguilbault. La beaute du parc, la
+bibliotheque, et surtout le plaisir reserve mais certain que le marquis
+trouvait a le voir, lui faisaient de ces visites un repos agreable et
+precieux, au sortir d'emotions plus ardentes.
+
+Il se creait la, pour lui, sans qu'il y prit garde, un interieur nouveau,
+bien plus conforme a ses gouts que l'usine bruyante et la maison
+militairement gouvernee de son pere. Chateaubrun eut ete encore plus la
+retraite selon son coeur.
+
+La, il aimait tout, sans reserve: les habitants, les ruines et jusqu'aux
+plantes et aux animaux domestiques. Mais le bonheur d'y passer sa vie,
+c'etait le ciel a escalader; comme il fallait, apres ce reve, retomber sur
+la terre, Emile tombait moins bas a Boisguilbault qu'a Gargilesse.
+
+C'etait comme une station entre l'abime et le ciel, les limbes entre le
+paradis et le purgatoire. Il s'habituait, tant il y etait bien recu et
+jalousement garde, a se croire chez lui. Il s'occupait du parc, rangeait
+les livres et prenait des lecons d'equitation dans la grande cour.
+
+Peu a peu le vieux marquis se laissait aller aux douceurs de la societe, et
+parfois son sourire ressemblait a un veritable enjouement.
+
+Il ne le savait pas, ou ne voulait pas le dire: mais ce jeune homme lui
+devenait necessaire et lui apportait la vie. Pendant des heures entieres il
+semblait accepter nonchalamment cette douceur, mais lorsque Emile etait au
+moment de partir, il voyait s'alterer insensiblement ce pale visage et le
+soupir d'asthme devenait un soupir de tendresse et de regret lorsque le
+jeune homme s'elancait sur son cheval impatient de redescendre la colline.
+
+Enfin il devint evident pour Emile lui-meme, qui apprenait chaque jour a
+dechiffrer ce livre mysterieux, que l'ame du vieillard etait affectueuse et
+sympathique, qu'il avait un regret sourd et continu de s'etre voue a la
+solitude, et qu'il avait eu pour s'y determiner d'autres motifs qu'une
+disposition maladive.
+
+Il crut que le moment etait venu de sonder cette blessure et d'en proposer
+le remede.
+
+Le nom d'Antoine de Chateaubrun, prononce deja maintes fois sans succes, et
+qui s'etait perdu sans echo dans le silence du parc, vint sur ses levres,
+et s'y attacha plus obstinement. Le marquis fut oblige de l'entendre et d'y
+repondre:
+
+"Mon cher Emile, lui dit-il du ton le plus solennel qu'il eut encore pris
+avec lui, vous pouvez me faire beaucoup de peine, et, si telle est votre
+intention, je vais vous en donner le moyen: c'est de me parler de la
+personne que vous venez de nommer.
+
+--Je sais bien, repondit le jeune homme, mais ...
+
+--Vous le savez! dit M. de Boisguilbault; que savez-vous?"
+
+Et, en faisant cette interrogation, il parut si courrouce, et ses yeux
+eteints se remplirent d'un feu si sombre, qu'Emile, stupefait, se rappela
+ce qui lui avait ete dit a leur premiere entrevue de sa pretendue
+irascibilite, quoique ce fut alors d'un ton qui ne lui eut pas permis de
+voir la autre chose qu'une vanterie fort plaisante.
+
+"Mais repondez donc! reprit M. de Boisguilbault d'une voix moins apre, mais
+avec un sourire amer. Si vous savez les causes de mon ressentiment, comment
+osez-vous me les rappeler?
+
+--Si elles sont graves, repondit Emile, apparemment je les ignore; car ce
+qu'on m'en a dit est si frivole, que je ne peux plus y croire en vous
+voyant irrite a ce point contre moi.
+
+--Frivole! frivole!... Et qu'est-ce donc qu'on vous a dit? Soyez sincere,
+n'esperez pas me tromper!
+
+--Et quand donc vous ai-je donne le droit de me soupconner d'une bassesse
+telle que le mensonge? reprit Emile un peu anime a son tour.
+
+--Monsieur Cardonnet, dit le marquis en prenant le bras du jeune homme
+d'une main tremblante comme la feuille pres de se detacher au vent de
+l'automne; vous ne voudriez pas vous faire un jeu de ma souffrance, je le
+crois. Parlez donc, et dites ce que vous savez, puisqu'il faut que je
+l'entende.
+
+--Je sais ce qu'on dit, et rien de plus. On pretend que c'est a propos
+d'un chevreuil, que vous avez rompu une amitie de vingt ans. Un de ces
+animaux, que vous apprivoisiez pour votre amusement, se serait echappe de
+votre garenne, et M. de Chateaubrun l'ayant rencontre a peu de distance de
+chez vous, aurait commis l'etourderie de le tuer. C'eut ete une grande
+etourderie, il est vrai, puisqu'il n'y a point de chevreuils dans ce
+pays-ci, et qu'il devait supposer que celui-la etait un de vos favoris;
+mais M. de Chateaubrun a toujours ete fort distrait, et vraiment ce n'est
+pas la un defaut qu'on ne puisse pardonner a un ami.
+
+--Et qui vous a raconte cette histoire? Lui, sans doute?
+
+--Il ne s'est jamais explique avec moi ni devant moi: c'est Jean, le
+charpentier, encore un homme dont vous ne voulez pas entendre parler,
+quoique vous ayez ete genereux envers lui, qui m'a dit n'avoir jamais connu
+entre vous deux d'autre motif de mesintelligence.
+
+--Et de qui tenait-il cette belle explication? de la servante de la maison,
+sans doute?
+
+--Non, monsieur le marquis. La servante ne parle pas plus de vous que le
+maitre. Ce que je viens de vous dire est une histoire accreditee parmi les
+paysans.
+
+--Et le fond de l'histoire est vrai, reprit M. de Boisguilbault apres une
+longue pause, qui parut le calmer entierement. Pourquoi vous en
+etonneriez-vous, Emile? Ne savez-vous pas qu'il ne faut qu'une goutte d'eau
+pour faire deborder un lac?
+
+--Et si votre lac d'amertume n'etait rempli que de pareilles gouttes d'eau,
+comment ne voulez-vous pas que je m'etonne de votre susceptibilite? Je ne
+vois chez M. de Chateaubrun d'autre defaut qu'une sorte d'inertie et
+d'irreflexion continuelle. Si c'est une suite de distractions et de
+gaucheries qui vous a rendu sa presence insupportable, je ne retrouve pas,
+la votre haute sagesse et votre tolerance accoutumees. Je serais donc plus
+patient que vous, moi, que vous traitez souvent de volcan en eruption, car
+les distractions de M. Antoine me divertissent plus qu'elles ne m'irritent,
+et j'y vois une preuve de l'abandon de son ame et de la naivete de son
+esprit.
+
+--Emile, Emile, vous ne pouvez pas juger ces choses-la! reprit M. de
+Boisguilbault, embarrasse. Je suis fort distrait moi-meme, et je souffre de
+mes propres meprises. Celles des autres me sont apparemment
+insupportables ... L'affection ne vit, dit-on, que de contrastes. Deux
+sourds ou deux aveugles s'ennuient ensemble. Bref, j'etais las de cet
+homme-la! ne m'en parlez pas davantage.
+
+--Je ne saurais croire que cette injonction soit serieuse. O mon noble ami,
+tournez votre deplaisir contre moi seul, si j'insiste; mais il m'est
+impossible de ne pas voir que cette rupture facheuse est un de vos
+principaux sujets de tristesse. Vous vous la reprochez au fond de l'ame,
+comme une injustice; et qui sait si ce n'est pas l'unique source de votre
+misanthropie de fait? Nous tolerons difficilement les autres, quand il y a
+au fond de nos pensees quelque chose dont nous ne pouvons nous absoudre
+nous-memes. Moi, je crois, et j'ose vous dire que vous seriez console si
+vous aviez repare le mal que vous faites depuis si longtemps a un de vos
+semblables.
+
+--Le mal que je lui fais? Et quel mal lui ai-je donc fait? Quelle vengeance
+ai-je donc exercee contre lui? a qui en ai-je dit du mal? a qui me suis-je
+plaint? que savez-vous vous meme de mes sentiments secrets envers lui?
+Qu'il se taise, ce malheureux! ou il commettra une grande iniquite en se
+plaignant de ma conduite.
+
+--Monsieur le marquis, il ne s'en plaint pas, mais il deplore la perte de
+votre amitie. Ce regret trouble son sommeil, et obscurcit parfois la
+serenite de son ame douce et resignee. Il ne prononce pas volontiers votre
+nom, lui non plus; mais si on le prononce devant lui, il le couvre
+d'eloges, et ses yeux se remplissent de larmes. Et puis il y a quelqu'un
+aupres de lui qui souffre plus encore de sa douleur que lui-meme; quelqu'un
+qui vous respecte, qui vous craint, et qui n'ose pas vous implorer;
+quelqu'un pourtant dont l'affection et la reconnaissance seraient un
+bienfait dans votre solitude, et un appui dans votre vieillesse ...
+
+--Que voulez-vous dire, Emile? dit le marquis peniblement emu. Est-ce de
+vous que vous parlez? Mettez-vous votre amitie pour moi a cette condition?
+Ce serait bien cruel de votre part!
+
+--Il n'est pas question de moi ici, repondit Emile. Mon devouement pour
+vous est trop profond, et ma sympathie trop involontaire, pour etre mise a
+aucun prix. Je vous parle de quelqu'un, qui ne vous connait que par moi,
+mais qui vous avait deja devine, et qui rend justice a vos grandes
+qualites; d'une personne qui vaut mille fois mieux que moi, et que vous
+aimeriez d'une affection paternelle, si vous pouviez la connaitre; en un
+mot, je vous parle d'un ange, de mademoiselle Gilberte de Chateaubrun."
+
+A peine Emile avait-il prononce ce nom, dont il esperait comme d'un charme
+magique, qu'il vit la figure de son hote se decomposer d'une maniere
+effrayante. Les pommettes de ses joues maigres et blemes devinrent
+pourpres; ses yeux sortirent de leurs orbites; ses bras et ses jambes
+s'agiterent de mouvements convulsifs. Il voulut parler, et begaya des
+paroles inintelligibles. Enfin, il reussit a faire entendre ces mots:
+
+"Assez, Monsieur ... c'est assez, c'est trop ... N'ayez jamais le malheur
+de me parler de _cette demoiselle!_"
+
+Et, quittant les rochers du parc, ou cette scene se passait, il entra dans
+le chalet, dont il tira la porte avec violence derriere lui.
+
+
+
+
+XIX.
+
+LE PORTRAIT.
+
+
+Emile demeura quelques jours sans retourner a Boisguilbault: sa peine etait
+profonde. Il s'etait d'abord irrite et depite contre les caprices facheux
+et incomprehensibles du marquis. Mais bientot, reflechissant a cet incident
+bizarre, il se prit d'une grande compassion pour cette ame malade, qui, au
+milieu de conceptions si lucides et d'instincts si affectueux, nourrissait
+une sorte de folie desastreuse, certains acces de haine ou de ressentiment,
+voisins de l'alienation mentale.
+
+C'etait la seule explication que le jeune homme put se donner a lui-meme de
+l'effet violent produit sur son vieux ami par le nom adore de Gilberte. Il
+fut si consterne de cette decouverte, qu'il ne se sentit plus le courage de
+poursuivre une entreprise desormais inutile, et qu'il resolut d'en faire
+part loyalement a mademoiselle de Chateaubrun.
+
+Il s'achemina un soir vers les ruines, avec les sentiments de sa defaite,
+et, pour la premiere fois, il arriva triste. Mais l'amour est un magicien
+qui, par des faveurs ou des cruautes inattendues, dejoue toutes nos
+previsions.
+
+Gilberte etait seule. Certes, Janille n'etait pas loin; mais, comme elle
+s'etait ecartee de la maison a la recherche d'une de ses chevres, et qu'on
+ne savait pas precisement de quel cote elle pouvait etre, soit qu'on
+l'attendit, soit qu'on se mit en route pour aller la rejoindre, on avait
+bien vis-a-vis de soi-meme une excuse plausible pour affronter le
+tete-a-tete. Gilberte aussi paraissait un peu triste. Elle eut ete fort
+embarrassee de dire pourquoi, ni comment il se fit qu'apres avoir passe
+cinq minutes avec Emile, elle ne se souvint plus d'avoir eu quelques idees
+sombres en l'attendant.
+
+On avait dine depuis longtemps a Chateaubrun: suivant une antique habitude,
+on mangeait aux memes heures que les paysans, c'est-a-dire le matin, au
+milieu du jour, et apres la fin des travaux, ce qui est logique pour ceux
+qui ne font pas de la nuit le jour.
+
+Le soleil etait a son declin lorsque Emile arriva: c'est l'heure ou toutes
+choses sont belles, graves et souriantes a la fois. Emile s'imagina que
+jusque-la il n'avait pas encore compris la beaute de Gilberte, tant il en
+fut frappe: comme si c'etait pour la premiere fois, comme si, depuis six
+semaines, il n'avait pas vecu dans une extase de contemplation.
+
+N'importe, il se persuada qu'il n'avait encore apercu que la moitie de ses
+cheveux, et la centieme partie de ce que son sourire renfermait de charmes,
+ses mouvements de grace, et son regard de tresors inappreciables.
+
+Il avait bien des choses importantes a lui dire, mais il ne se souvenait
+plus de rien. Il ne pouvait plus songer qu'a la regarder et a l'ecouter.
+Tout ce qu'elle disait etait si frappant, si nouveau pour lui!
+
+Comme elle sentait la richesse de la nature, comme elle lui faisait
+comprendre la perfection des moindres details! Si elle lui montrait une
+fleur, il y decouvrait des nuances dont il n'avait jamais encore apprecie
+la delicatesse ou la splendeur; si elle admirait le ciel, il s'apercevait
+que jamais il n'avait vu un si beau ciel. Le paysage qu'elle regardait
+prenait un aspect magique, et il ne savait dire autre chose, sinon:
+
+"Oh! oui, comme c'est beau, en effet!... Oh! vous avez raison ... C'est
+vrai, comme c'est vrai, ce que vous vous voyez et ce que vous dites la!"
+
+Il y a une delicieuse stupidite dans l'ame des amants: tout signifie, _je
+vous aime!_ et l'on chercherait vainement un autre sens a la monotonie de
+leur adhesion sur tous les points.
+
+Cependant, quoique plus inexperimentee encore qu'Emile, Gilberte, en
+qualite de femme, se rendait un peu plus compte de ce qu'elle eprouvait
+elle-meme, tandis qu'Emile aimait comme on respire, sans songer qu'il y a
+la, a chaque minute de notre existence, un probleme ou un prodige.
+
+Gilberte s'interrogeait davantage, et se sentait envahir avec plus
+d'etonnement. Elle fit bientot un effort pour rompre cette maniere de
+causer, ou, a force de ne se rien dire, on se disait beaucoup trop.
+
+Elle parla de M. de Boisguilbault, et force fut a Emile de dire qu'il
+n'esperait plus rien. Tout son chagrin se reveilla a cet aveu, et il se
+plaignit amerement de la destinee qui lui enlevait la seule occasion d'etre
+utile a M. de Chateaubrun et de complaire a Gilberte.
+
+"Eh bien, consolez-vous, dit la jeune fille avec candeur, je ne vous en
+aurai pas moins d'obligations: car, grace a votre zele et a votre courage,
+j'ai du moins l'esprit en repos sur le point principal. Sachez ce qui me
+tourmentait le plus.
+
+"A voir l'obstination hautaine du marquis et l'humilite genereuse de mon
+pere, il me venait a l'esprit un doute insupportable. Je me figurais que
+mon bon pere pouvait avoir eu, sans le vouloir assurement, quelque tort
+grave, et j'avais voulu en surprendre le secret pour me charger de le
+reparer. Oh! je l'aurais fait au prix de ma vie! Mais maintenant ...
+
+--Mais maintenant! Eh bien! maintenant, dit M. Antoine en paraissant tout
+a coup au detour d'un massif d'arbustes sauvages, et en souriant avec son
+air de confiance et de franchise accoutume, que diable racontez-vous la de
+si serieux, et qu'est-ce que tu reparerais au prix de ta vie, ma pauvre
+petite? Je vois, Emile, qu'elle vous prend pour son confesseur, et qu'elle
+s'accuse d'avoir tue une mouche avec trop de colere. Qu'est-ce? allons,
+parlez donc! car votre air embarrasse me donne envie de rire. Est-ce que
+par hasard on aurait des secrets pour le vieux pere?
+
+--Oh non, mon pere! je n'en aurai jamais, s'ecria Gilberte en jetant son
+bras sur l'epaule d'Antoine, et en appuyant, sa joue rose contre son visage
+cuivre. Et puisque vous ecoutez aux portes, en plein air, vous allez etre
+force d'apprendre ce dont il s'agit. Si vous y trouvez quelque chose a
+blamer, songez, que vous en avez perdu le droit, en surprenant ma pensee et
+en commentant mes paroles. Tenez, je vais tout lui dire, monsieur Emile!
+car il vaut mieux qu'il le sache. Mon bon pere, vous vous affligez de la
+rancune injuste de M. de Boisguilbault, a propos d'une misere ...
+
+--Ah diantre! tu vas me parler de ca, toi! A quoi bon? Tu sais bien que ce
+sujet-la me chagrine! dit M. Antoine, dont la figure enjouee s'altera tout
+a coup.
+
+--Il faut bien en parler, puisque c'est pour la derniere fois, reprit
+Gilberte. Ce que j'ai a vous en dire vous fera de la peine, et pourtant
+cela vous otera, j'en suis sure, un grand poids de dessus le coeur.
+
+"Allons, pere cheri, ne detournez pas la tete, et ne prenez pas l'air
+soucieux qui fait tant de mal a votre Gilberte.
+
+"Je sais fort bien que vous ne voulez pas que je prononce devant vous le
+nom du marquis; vous dites que cela ne me regarde pas, et que je ne peux
+rien comprendre a vos differends. Mais c'est aussi trop me traiter en
+petite fille, et je suis bien d'age a deviner un peu vos peines, afin
+d'apprendre a vous en consoler.
+
+"Eh bien, je m'informais aupres de M. Cardonnet, qui voit fort souvent M.
+de Boisguilbault, et qui a eu part a sa confiance sur des points
+importants, des dispositions presentes de ce gentilhomme a notre egard. Je
+lui disais que, pour vous oter le chagrin que vous conserviez de l'avoir
+involontairement blesse, je donnerais ma vie ... C'est bien la ce que je
+disais?
+
+--Et puis? dit M. de Chateaubrun en passant sur ses levres la jolie main de
+sa fille, d'un air preoccupe.
+
+--Et puis? reprit-elle, M. Emile avait deja repondu a ce que je voulais
+savoir, c'est-a-dire que M. de Boisguilbault nous garde une terrible
+rancune; mais qu'il n'y a plus a s'en occuper, parce que cette rancune
+n'est fondee sur rien, et que vous n'avez, grace a Dieu, aucun reproche a
+vous faire! Au reste, j'en etais bien sure, cher pere; je ne craignais
+qu'une de vos distractions. Eh bien, consolez-vous ... quoique pourtant
+vous allez vous affecter, j'en suis sure, de l'etat facheux de votre ancien
+ami ... M. de Boisguilbault est bien reellement ce qu'il passe pour etre,
+et il faut que vous le reconnaissiez comme les autres ... ce pauvre
+gentilhomme est fou.
+
+--Fou! s'ecria M. Antoine frappe d'effroi et de douleur, reellement fou?
+Vous l'avez entendu divaguer, Emile? Est-ce qu'il souffre beaucoup? est-ce
+qu'il se plaint? est-ce que sa folie est constatee par les medecins? Oh!
+voila une affreuse nouvelle pour moi!"
+
+Et le bon Antoine, se laissant tomber sur un banc, refoula en vain de gros
+soupirs. Sa robuste poitrine semblait se soulever pour se briser.
+
+"O mon Dieu, voyez comme il l'aime encore! s'ecria Gilberte en se jetant a
+genoux pres de son pere et le couvrant de caresses. Oh! pardon, pardon, mon
+pere! je vous ai fait du mal, j'ai parle trop vite! Mais aidez-moi donc a
+le consoler, Emile?"
+
+Emile tressaillit de ce que Gilberte, dans son emotion, oubliait pour la
+premiere fois de l'appeler _monsieur_. Il semblait qu'elle le traitat comme
+un frere, et, dans un transport d'attendrissement, il s'agenouilla aussi
+aupres du bon Antoine, qui paraissait comme menace d'un coup de sang, tant
+il etait rouge et oppresse.
+
+"Rassurez-vous, dit Emile, les choses n'en sont pas a ce point, et n'y
+viendront jamais, je l'espere. M. de Boisguilbault n'est pas malade, il
+jouit de toutes ses facultes; sa monomanie, si l'on peut appeler ainsi
+l'eloignement qu'il professe pour votre famille, n'est pas un mal nouveau;
+seulement, a voir cette bizarrerie chez un homme si calme et si tolerant a
+tous autres egards, j'ai cru longtemps qu'il y avait la des motifs graves,
+et je suis force de constater maintenant qu'il n'y en a aucun; que c'est un
+trait de folie passagere qu'il oubliera si on ne le reveille plus, et que
+vous n'en etes pas le seul objet, puisque d'autres personnes, dont il n'a
+jamais eu a se plaindre, et qu'il ne connait pas du tout, lui inspirent le
+meme sentiment d'effroi et de repulsion maladive.
+
+--Expliquez-vous donc, dit M. Antoine, qui commencait a respirer. Quelles
+sont ces autres personnes?...
+
+--Mais ... Jean d'abord, repondit Emile. Vous savez bien qu'il n'a aucun
+motif de craindre sa presence comme il le fait, et que ce brave homme
+lui-meme ignore absolument ce qu'il peut jamais avoir eu a lui reprocher.
+
+--Il n'a rien a lui reprocher en effet, ni lui, ni personne, mais je sais
+fort bien ce qu'il suppose ... Passons! s'il n'est question que de Jean, le
+marquis n'est pas fou le moins du monde, il n'est qu'injuste ou dans
+l'erreur sur le compte de notre ami le charpentier. Mais le faire revenir
+de cette erreur-la est aussi impossible que de fermer la plaie qui saigne
+dans son coeur. Pauvre Boisguilbault! Ah! c'est moi, Gilberte, qui
+donnerais volontiers ma vie pour lui procurer l'oubli du passe! N'en
+parlons plus.
+
+--Encore un mot pourtant, dit Gilberte, car ce mot vous eclaircira, mon bon
+pere. Ce n'est pas seulement a Jean Jappeloup que le marquis en veut si
+fort, c'est a moi-meme, a moi qu'il a a peine vue, qui ne lui ai jamais
+parle, et, dont, a coup sur, il ne peut avoir a se plaindre en aucune
+facon. Pour lui avoir prononce mon nom, avec l'intention de le calmer, M.
+Cardonnet, que voici, pour vous le dire, a vu se rallumer toute sa colere.
+Il a jete les portes en criant, comme si on lui parlait d'une mortelle
+ennemie.
+
+"Malheur a vous, si vous me parlez jamais de cette demoiselle!!"
+
+M. de Chateaubrun baissa la tete et resta quelques instants sans parler. Il
+essuya a plusieurs reprises, avec un gros mouchoir a carreaux bleus, son
+large front baigne de sueur. Puis enfin il prit la main de Gilberte et
+celle d'Emile dans les siennes, et les fit se toucher sans en avoir
+conscience, tant il etait occupe d'autre chose que de la possibilite de
+leur amour.
+
+"Mes enfants, dit-il, vous avez cru me faire du bien, et vous avez augmente
+ma peine; je ne vous remercie pas moins de vos bonnes intentions, mais je
+veux que vous me donniez tous deux votre parole de ne plus revenir avec
+moi, ni entre vous, ni en presence de Janille ou de Jean, ni vous, Emile,
+avec M. de Boisguilbault, sur ce sujet-la ... Jamais, jamais,
+entendez-vous?" ajouta-t-il du ton le plus solennel et le plus absolu dont
+il fut capable; et, s'adressant plus particulierement a Emile, en serrant
+avec force sa main contre celle de Gilberte avec un redoublement de
+distraction:
+
+"Mou cher monsieur Emile, dit-il avec attendrissement, vous avez ete
+emporte a une grave imprudence par votre amitie pour moi. Souvenez-vous que
+la premiere fois que vous allates a Boisguilbault, je vous dis: "Ne
+prononcez pas mon nom dans cette maison, si vous voulez ne pas nuire a mon
+ami Jean!" Eh bien, vous avez fini par me nuire a moi-meme en oubliant ma
+recommandation.
+
+"Tout ce que je puis vous dire, c'est que M. de Boisguilbault n'est pas
+plus fou qu'aucun de nous trois, et que s'il est injuste envers Jean et
+envers ma fille qui sont bien innocents de mes torts, c'est parce que l'on
+enveloppe assez naturellement les amis et les proches d'un ennemi dans le
+ressentiment qu'il inspire.
+
+"M. de Boisguilbault serait bien cruel de ne pas me pardonner s'il pouvait
+lire au fond de mon coeur; mais sa souffrance est trop grande pour le lui
+permettre. Respectez donc cette douleur, Emile, et ne traitez pas de fou un
+homme dont l'infortune merite les consolations de votre amitie et tous les
+egards dont vous etes capable ... Allons! promettez-moi de ne plus
+conspirer ensemble pour mon repos: car quelque chose que vous fassiez, ce
+sera conspirer contre."
+
+Emile et Gilberte promirent en tremblant, et Antoine leur dit: "C'est bien,
+mes enfants, il est des maux incurables et des chatiments qu'il faut savoir
+subir en silence. Maintenant, allons voir si Janille a retrouve sa chevre.
+J'ai la, dans un panier, des abricots que j'ai ete cueillir pour vous deux;
+car j'avais vu Emile monter le sentier, et je tiens a le regaler des
+primeurs de mes vieux arbres."
+
+Apres quelques efforts, Antoine reprit son enjouement avec plus de
+facilite que Gilberte et qu'Emile lui-meme. Ce dernier n'osait plus faire
+de commentaires et de recherches; car tout ce qui tenait a Gilberte lui
+etait sacre, et il suffisait qu'Antoine lui eut enjoint de ne plus penser a
+cette affaire pour qu'il s'efforcat de l'eloigner de son esprit. Mais il y
+avait bien d'autres sujets de trouble dans son coeur, et l'amour y jetait
+de telles racines, qu'il tombait dans des distractions pires que celles de
+M. de Chateaubrun.
+
+Quand il se retrouva seul sur le chemin de Gargilesse, a l'endroit ou celui
+de Boisguilbault vient bifurquer, son cheval, qui aimait et connaissait
+egalement l'un et l'autre gites, prit la direction de Boisguilbault.
+
+Emile ne s'en apercut pas d'abord, et quand il s'en apercut, il se dit que
+la Providence le voulait ainsi; qu'il avait laisse seul, pendant bien des
+jours, le triste vieillard qu'il avait promis d'aimer comme un pere; et
+que, dut-il etre mal recu, il fallait, sans differer, aller obtenir son
+pardon.
+
+On n'avait pas encore ferme definitivement les grilles du parc lorsqu'il
+arriva au bas de la colline. Il y entra et se dirigea vers le chalet,
+comptant que s'il n'y trouvait pas le marquis, il l'y verrait arriver des
+que la nuit serait close.
+
+Ayant attache _Corbeau_ a la galerie exterieure du rez-de-chaussee, il
+frappa doucement a la porte de la chaumiere suisse, et, comme un peu de
+vent venait de s'elever avec le coucher du soleil, il lui sembla entendre
+quelque bruit dans l'interieur et la voix faible du marquis, qui lui disait
+d'entrer. Mais c'etait une pure illusion, car lorsqu'il eut pousse la
+porte, il s'apercut que l'interieur etait vide.
+
+Cependant M. de Boisguilbault pouvait etre au fond de l'habitation, dans la
+chambre invisible ou il avait coutume de se retirer le soir. Emile toussa,
+fit craquer le plancher pour l'avertir de sa presence, bien decide a s'en
+aller sans le voir, plutot que de franchir la porte interdite a tout le
+monde sans exception.
+
+Comme aucun bruit ne repondit a celui qu'il faisait, il jugea que le
+marquis etait encore au chateau, et il allait se diriger de ce cote
+lorsqu'un coup de vent fit ouvrir en meme temps avec violence une fenetre
+et la porte situee au fond de l'appartement. Il se tourna vers cette porte,
+croyant voir arriver par la M. de Boisguilbault; mais personne ne parut, et
+Emile distingua l'interieur d'un petit cabinet de travail aussi mal range
+que les appartements du chateau l'etaient avec soin.
+
+Il eut craint de commettre une indiscretion en y penetrant, et meme en
+examinant de loin les meubles pauvres et grossiers, et le pele-mele de
+vieux livres et de paperasses qu'il vit confusement au premier coup d'oeil.
+Mais ce qui captiva son attention, en depit de lui-meme, ce fut un portrait
+de femme de grandeur naturelle, place au fond de ce reduit, juste en face
+de lui, si bien qu'il lui etait impossible de ne pas le voir, outre qu'il
+etait difficile de ne pas regarder une peinture si belle et une image si
+charmante.
+
+La dame etait vetue a la mode de l'empire; mais un cachemire bleu d'azur
+richement brode, et jete en draperie sur ses epaules, cachait ce que la
+taille courte eut pu avoir de disgracieux. La coiffure en boucles, dites
+naturelles, etait assez heureuse, et les cheveux d'un blond dore
+magnifique.
+
+Rien n'etait plus delicat et plus charmant que ce jeune visage; sans doute
+c'etait la madame de Boisguilbault, et notre heros s'oubliait a interroger
+curieusement la physionomie de cette femme, dont la vie et la mort devaient
+avoir eu une si grande influence sur la destinee du solitaire.
+
+Mais il est bien rare qu'un portrait nous donne une idee juste du
+caractere de l'original, et, dans la plupart des cas, on peut peut bien
+dire que ce qui ressemble le moins a la personne, c'est son image.
+
+Emile s'etait represente la marquise pale et triste; il voyait une belle
+elegante, au fier et doux sourire, a la pose noble et triomphante.
+Avait-elle ete ainsi avant ou apres son mariage? Ou bien etait-ce une
+nature toute differente de ce qu'il avait suppose?
+
+Ce qu'il y avait de certain, c'est qu'il voyait la une figure ravissante,
+et que, comme il lui etait impossible de rencontrer l'image de la jeunesse
+et de la beaute sans se representer aussitot Gilberte, il se mit a comparer
+ces deux types, qui peu a peu lui parurent avoir des affinites.
+
+Le jour baissait rapidement, et, n'osant faire un pas pour se rapprocher du
+mysterieux cabinet, Emile ne vit bientot plus la peinture que d'une maniere
+vague.
+
+La peau fraiche et les cheveux dores qui ressortaient encore lui firent
+bientot une illusion si forte, qu'il crut avoir devant les yeux le portrait
+de Gilberte, et que, quand il n'eut plus dans la vue qu'un brouillard
+rempli d'etincelles fugitives, il eut besoin de faire un effort de volonte
+pour se rappeler que sa premiere impression, la seule juste en pareil cas,
+ne lui avait offert aucun trait precis de ressemblance entre la figure de
+madame de Boisguilbault et celle de mademoiselle de Chateaubrun.
+
+Il sortit du chalet, et ne rencontrant personne dans le parc, il se dirigea
+vers le chateau.
+
+Le meme silence, la meme solitude regnaient dans la cour. Il monta
+l'escalier de la tourelle, sans que Martin vint a sa rencontre, pour
+l'annoncer avec ce ton de ceremonie dont il ne se departait jamais, meme
+envers l'unique habitue de la maison.
+
+Enfin, il penetra jusque dans le salon, ou les jalousies, fermees jour et
+nuit, entretenaient une obscurite profonde; et saisi d'un vague effroi,
+comme si fa mort etait entree dans cette maison deja si peu vivante, il
+courut vers les autres pieces et trouva enfin M. de Boisguilbault etendu
+sur un lit.
+
+Il avait la paleur et l'immobilite d'un cadavre. Les dernieres clartes du
+jour jetaient un reflet vague et triste sur cette chambre, et le vieux
+Martin, que sa surdite empecha d'entendre l'approche d'Emile, assis au
+chevet de son maitre, avait l'apparence d'une statue.
+
+Emile s'elanca vers le lit et saisit la main du marquis. Elle etait
+brulante; et les deux vieillards se reveillant, l'un du sommeil de la
+fievre, l'autre de la somnolence de la fatigue ou de l'inaction, le jeune
+homme s'assura bientot qu'il n'y avait la qu'une indisposition peu grave en
+elle-meme. Cependant les ravages que deux jours de malaise avaient produits
+sur ce corps debile et use etaient assez inquietants pour l'avenir.
+
+"Ah! vous avez bien fait de venir! dit M. de Boisguilbault en serrant
+faiblement la main d'Emile; l'ennui m'eut vite consume si vous m'eussiez
+abandonne!"
+
+Et Martin, qui n'avait pas entendu les paroles de son maitre, mais qui
+semblait recevoir le contrecoup de ses pensees, repeta d'une voix plus
+haute qu'il ne croyait:
+
+"Ah! monsieur Emile, vous avez bien fait de venir! M. le marquis s'ennuyait
+beaucoup de ne pas vous voir."
+
+Il raconta ensuite comme quoi l'avant-veille, au moment de se retirer dans
+le parc, M. le marquis s'etait senti pris de fievre, et s'etait imagine
+_tout tranquillement_ qu'il allait mourir. Il avait voulu se mettre au lit
+dans cette meme chambre, ou il n'avait pourtant pas l'habitude de coucher,
+et il lui avait donne des instructions comme s'il ne devait plus se
+relever. La nuit avait ete assez agitee, et, le lendemain, le marquis avait
+dit:
+
+"Je me sens mieux, ce ne sera rien; mais je suis fatigue comme si j'avais
+fait une longue route, et j'ai besoin de me reposer quelque temps. Du
+silence, Martin; peu de jour, peu de soins et pas de medecin: voila ce que
+je t'ordonne. Ne sois pas inquiet."
+
+"Et comme je ne pouvais pas m'empecher d'avoir peur, continua le vieux
+familier, M. le marquis m'a dit:
+
+"--Sois tranquille, brave homme, ce ne sera pas encore pour cette fois-ci."
+
+--Est-ce que M. le marquis est sujet a de telles indispositions? demanda
+Emile; sont-elles graves? durent-elles longtemps?"
+
+Mais il avait oublie que Martin n'entendait d'autre parler que celui de son
+maitre, et, sur un geste de ce dernier, Martin etait deja sorti de
+l'appartement.
+
+"J'ai laisse parler ce pauvre sourd, dit M. de Boisguilbault; rien n'eut
+servi de l'interrompre. Mais, d'apres son recit, ne me prenez pas pour un
+poltron.
+
+"Je ne crains point la mort, Emile; je l'ai beaucoup desiree autrefois:
+desormais, je l'attends avec calme. Il y a deja longtemps que je sens ses
+approches; mais elle vient lentement, et je mourrai comme j'ai vecu, sans
+me presser.
+
+"Je suis sujet a des fievres intermittentes qui m'otent l'appetit et le
+sommeil, mais dont personne ne s'apercoit, parce qu'elles me laissent assez
+de forces pour le peu qu'il m'en faut.
+
+"Je ne crois pas a la medecine; jusqu'ici, elle n'a trouve le moyen
+d'enlever le mal qu'en attaquant la vie dans son principe. Sous quelque
+forme que ce soit, c'est de l'empirisme, et j'aime mieux plier sous la main
+de Dieu que bondir sous celle d'un homme.
+
+"Cette fois j'ai ete plus accable que de coutume; je me suis senti plus
+faible d'esprit, et, je vous l'avouerai sans honte, Emile, j'ai reconnu
+que je ne pouvais plus vivre seul.
+
+"Les vieillards sont des enfants pour s'eprendre d'un bonheur nouveau; mais
+quand il s'agit de le perdre, ils ne se consolent pas comme les enfants.
+Ils redeviennent vieillards, et ils meurent.
+
+"Ne vous embarrassez pas de ce que je vous dis la: c'est la fievre qui me
+donne cette expansion. Quand je serai gueri, je ne le dirai plus, je ne le
+penserai meme plus; mais je le sentirai toujours a l'etat d'instinct a
+travers mon apathie.
+
+"Ne vous croyez pas enchaine pour cela a ma triste vieillesse. Il est fort
+indifferent que je vive un an de plus ou de moins, et qu'une main amie
+ferme les yeux de celui qui a vecu seul. Mais puisque vous voila revenu,
+merci! ne parlons plus de moi, mais de vous. Qu'avez-vous fait durant tous
+ces tristes jours?
+
+--J'ai ete triste moi-meme de les passer loin de vous, repondit Emile.
+
+--C'est possible! Telle est la vie, tel est l'homme. Se faire souffrir
+soi-meme en faisant souffrir les autres! C'est la une grande preuve de la
+solidarite des ames!"
+
+Emile passa deux heures aupres du marquis, et le trouva plus expansif et
+plus affectueux qu'il ne l'avait encore ete. Il sentit augmenter son
+attachement pour lui et se promit de ne plus le faire souffrir. Et comme,
+en le quittant, il s'inquietait de l'avoir laisse parler avec animation:
+
+"Soyez tranquille, lui dit le marquis. Revenez demain, et vous me trouverez
+debout. Ce n'est pas cela qui fatigue, c'est l'absence d'expansion qui
+desseche et qui tue."
+
+
+
+
+XX.
+
+LA FORTERESSE DE CROZANT.
+
+
+Le marquis fut a peu pres gueri en effet le lendemain, et dejeuna avec
+Emile. Rien ne vint plus troubler cette amitie singuliere d'un vieillard et
+d'un tout jeune homme, et grace aux dernieres affirmations de M. de
+Chateaubrun, la douloureuse apprehension de la folie ne vint plus troubler
+l'attrait qu'Emile trouvait dans la compagnie de M. de Boisguilbault.
+
+Il s'abstint, ainsi qu'il l'avait promis a Antoine, de jamais parler de
+lui, et s'en dedommagea en ouvrant son coeur au marquis sur tous ses autres
+secrets; car il lui eut ete impossible de ne pas lui raconter son passe, de
+ne pas lui communiquer ses idees pour son avenir, et, par suite, ses
+souffrances, un instant assoupies, mais fatalement interminables, que
+l'opposition de son pere lui avait suscitees et devait lui apporter encore
+a la premiere occasion.
+
+M. de Boisguilbault encouragea Emile dans les projets de respect et de
+soumission; mais il s'etonna du soin qu'avait toujours pris M. Cardonnet
+d'etouffer les instincts legitimes d'un fils aussi enclin au travail et
+aussi heureusement doue.
+
+Le gout et l'intelligence qu'Emile montrait pour l'agriculture lui
+paraissaient caracteriser une noble et genereuse vocation, et il se disait
+que s'il avait eu le bonheur de posseder un fils tel que lui, il eut pu
+utiliser, de son vivant, l'immense fortune qu'il destinait aux pauvres,
+mais dont il n'avait pas su faire usage dans le present.
+
+Il ne pouvait s'empecher de dire en soupirant qu'on etait beni du ciel
+quand on trouvait dans un fils, dans un ami, dans un autre soi-meme, une
+initiative feconde et les moyens de completer serieusement l'oeuvre de sa
+destinee.
+
+Enfin, il accusait Cardonnet, au fond de sa pensee, de vouloir consacrer au
+mal les forces et les moyens que Dieu lui avait donnes pour l'aider a faire
+le bien, et il voyait en lui un tyran aveugle et opiniatre, qui mettait
+l'argent au-dessus du bonheur d'autrui et du sien propre, comme si l'homme
+etait l'esclave des choses materielles et non le serviteur de la verite
+avant tout.
+
+M. de Boisguilbault n'etait pourtant pas un esprit essentiellement
+religieux. Emile le trouvait toujours trop froid sous ce rapport. Quand le
+marquis avait dit: "Je crois en Dieu," il se croyait dispense de dire:
+"J'adore." Quand ses pensees, prenant le plus puissant essor dont il etait
+capable, s'elevaient jusqu'a une sorte d'invocation, qui n'etait pas
+precisement la priere, mais l'hommage, il disait a Dieu: "Ton nom est
+sagesse!" Emile ajoutait: "Ton nom est amour!" Alors le vieillard
+reprenait: "C'est la meme chose," et il avait raison.
+
+Emile ne pouvait guere le contredire; mais, dans cette disposition a
+insister sur le caractere grandiose de la logique et de la rectitude
+divines, on sentait bien, chez le marquis, l'absence de cette passion
+exaltee qu'Emile portait dans son sein pour l'inepuisable bonte de la
+Toute-Puissance. Mais aussi, quand les faits exterieurs, les miseres, la
+faiblesse humaine et tout le mal d'ici-bas donnaient un dementi apparent a
+cette misericordieuse Providence et qu'Emile tombait dans une sorte de
+decouragement, le vieux logicien reprenait la superiorite de sa foi.
+
+Il ne doutait jamais, lui, il ne pouvait pas douter. Il n'avait pas besoin
+de voir pour savoir, disait-il, et le passage des fleaux de ce monde ne
+troublait pas plus a ses yeux l'ordre moral des choses eternelles que celui
+des nuees sur le soleil n'en alterait l'ordre physique.
+
+Sa resignation ne partait pas d'un sentiment d'humilite ou de tendresse:
+car pour ses propres chagrins, il avouait n'avoir jamais pu se soumettre
+qu'exterieurement; mais il croyait pour l'univers a une source de fatalisme
+optimiste qui contrastait avec son pessimisme personnel, et qui formait le
+trait le plus original de son esprit et de son caractere.
+
+"Voyez, disait-il, la logique est partout! Elle est infinie dans l'oeuvre
+de Dieu; mais elle est incomplete et insaisissable dans chaque chose, parce
+que chaque chose est finie; l'homme lui-meme, bien qu'il soit le reflet le
+plus frappant de l'infini sur ce petit monde. Nul homme ne peut comprendre
+la sagesse infinie, si ce n'est a l'etat d'abstraction: car, s'il cherche
+en lui-meme et autour de lui, il ne la peut saisir et constater en aucune
+facon. Vous me traitez souvent de logicien; j'y consens: j'aime et je
+cherche la logique. J'en ai un besoin enorme, et ne me complais a rien qui
+lui soit etranger. Mais suis-je logique dans mes actions et dans mes
+instincts? Moins que qui que ce soit au monde. Plus je me tate, plus je
+trouve en moi l'abime des contradictions, le desordre du chaos. Eh bien, je
+suis un exemple particulier de ce qu'est l'homme en general; et plus je
+suis illogique a mes propres yeux, plus je sens la logique de Dieu planer
+sur ma faible tete, qui s'egarerait sans cette boussole celeste, et
+rendrait follement l'univers complice responsable de sa propre infirmite."
+
+Une fois il emmena Emile dans la campagne, et ils firent a cheval
+l'exploration des vastes proprietes du marquis. Emile fut frappe du peu de
+rapport d'une telle richesse territoriale.
+
+"Toutes ces fermes sont au plus bas prix possible, repondit le marquis;
+quand on ne sait pas sortir des donnees de l'economie actuelle, le mieux
+qu'on ait a faire, c'est de grever le moins qu'on peut le cultivateur
+laborieux. Ces gens-la me remercient, vous le voyez, et me souhaitent une
+longue vie. Je le crois bien! Ils me croient tres bon, quoique ma figure ne
+leur plaise guere. Ils ne savent pas que je ne les aime point comme ils
+l'entendent, et que je ne vois en eux que des victimes que je ne puis
+sauver, mais dont je ne veux pas etre le bourreau. Je sais fort bien que,
+sous une legislation logique, cette propriete doit arriver a centupler ses
+produits. Je suis soulage de mon ennui quand j'y songe: mais pour y songer
+et me nourrir de la certitude qu'elle sera un jour l'instrument du libre
+travail d'hommes nombreux et sages, il ne faut pas que je la voie a l'etat
+ou elle est: car ce spectacle me glace et m'attriste! aussi je m'y expose
+bien rarement."
+
+Il y avait en effet deux ans environ que M. de Boisguilbault n'etait entre
+dans ses fermes, et n'avait fait le tour de ses domaines. Il ne s'y
+decidait que dans les cas d'absolue necessite. Partout il etait recu avec
+des demonstrations de respect et d'affection qui n'etaient pas sans un
+melange de terreur superstitieuse; car ses habitudes de solitude et ses
+excentricites lui avaient donne, dans l'esprit de plusieurs paysans, la
+reputation de sorcier.
+
+Plus d'une fois, durant l'orage, on avait dit tristement:
+
+"Ah! si M. de Boisguilbault voulait empecher la grele, il ne tiendrait qu'a
+lui! mais au lieu de faire ce qu'il peut, il cherche quelque autre chose
+que personne ne sait et qu'il ne trouvera peut-etre jamais!"
+
+"Eh bien, Emile, que feriez-vous de tout cela, si c'etait a vous? dit le
+marquis en rentrant; car je ne vous ai pas fait faire cette assommante
+visite de proprietaire a d'autres fins que de vous interroger.
+
+--J'essaierais! repondit Emile avec vivacite.
+
+--Sans doute, reprit le marquis, j'essaierais de fonder une vraie
+_commune_ si je pouvais. Mais j'essaierais en vain, j'echouerais. Et vous
+aussi, peut-etre!
+
+--Qu'importe?
+
+--Voici le cri genereux et insense de la jeunesse: qu'importe de succomber
+pourvu qu'on agisse, n'est-ce pas? On cede a un besoin d'activite, et l'on
+ne voit pas les obstacles. Il y en a pourtant, et savez-vous le pire? c'est
+qu'il n'y a point d'hommes. En ce sens, votre pere a raison d'invoquer un
+fait brutal, mais encore tout puissant. Les esprits ne sont pas murs, les
+coeurs ne sont pas disposes; je vois bien de la terre et des bras, je ne
+vois pas une ame detachee du _moi_ qui gouverne le monde. Encore quelque
+temps, Emile, pour que l'idee eclose se repande: ce ne sera pas si long
+qu'on le croit; je ne le verrai pas, mais vous le verrez. Patience donc!
+
+--Eh quoi! le temps fait-il quelque chose sans nous?
+
+--Non, mais il ne fera rien sans nous tous. Il est des epoques ou l'on doit
+se consoler de ne pas pratiquer, pourvu qu'on instruise; puis vient le
+temps ou l'on peut faire a la fois l'un et l'autre. Vous sentez-vous de la
+force?
+
+--Beaucoup!
+
+--Tant mieux!... Je le crois aussi!... Eh bien, Emile, nous causerons un
+jour ... bientot peut-etre, a ma premiere fievre, quand mon pouls battra un
+peu plus vite qu'aujourd'hui."
+
+C'est dans de tels entretiens qu'Emile trouvait la force de subir les
+heures qu'il ne pouvait passer aupres de Gilberte. Il manquait bien quelque
+chose a son amitie pour M. de Boisguilbault: c'etait de pouvoir lui parler
+d'elle et de lui dire son amour. Mais l'amour heureux a quelque chose de
+superbe, qui se passe assez bien de l'avis des autres, et le temps ou Emile
+sentirait le besoin de se plaindre et de chercher un appui contre le
+desespoir n'etait pas encore venu pour lui.
+
+En quoi donc consistait son bonheur? Vous le demandez? D'abord il aimait,
+cela suffit presque a qui aime bien. Et puis, il savait qu'il etait aime,
+quoiqu'il n'eut jamais ose le demander et qu'on eut encore moins ose le lui
+dire.
+
+Le nuage, cependant, se formait a l'horizon, et bientot Emile devait sentir
+l'approche de l'orage. Un jour Janille lui dit, comme il quittait
+Chateaubrun: "Ne venez pas de trois ou quatre jours; nous avons affaire
+dans les environs, et nous serons absents." Emile palit: il crut recevoir
+son arret, et il eut a peine la force de demander quel jour la famille
+serait de retour dans ses penates. "Eh mais! dit Janille, vers la fin de la
+semaine, peut-etre. D'ailleurs il est probable que je resterai ici: je ne
+suis plus d'age a courir les montagnes, et vous saurez bien venir me
+demander en passant si M. Antoine et sa fille sont de retour.
+
+--Vous me permettriez donc bien de vous rendre ma visite? dit Emile en
+s'efforcant de sourire pour cacher sa mortelle angoisse.
+
+--Pourquoi non, si le coeur vous en dit? reprit la petite vieille en se
+rengorgeant d'un air ou l'ombrageux Emile crut voir percer un peu de
+malice. Je ne crains pas que cela me compromette, moi!"
+
+"C'en est fait, pensa Emile. Mes assiduites ont ete remarquees, et quoique
+M. Antoine ni sa fille ne s'avisent encore de rien, Janille s'est promis de
+m'expulser. Elle a ici un pouvoir absolu, et le moment de la crise est
+arrive.
+
+--Eh bien, mademoiselle Janille, reprit-il, je viendrai vous voir demain,
+j'aurai grand plaisir a causer avec vous.
+
+--Comme ca se trouve, dit Janille: moi aussi, j'ai envie de causer! Mais
+demain j'ai du chanvre a cueillir, je compte sur vous apres-demain
+seulement. C'est entendu, je serai ici toute la journee, n'y manquez pas.
+Bonsoir, monsieur Emile, nous causerons de bonne amitie. Ah! mais! c'est
+que moi aussi je vous aime bien!"
+
+Plus de doutes pour Emile; la maitresse femme de Chateaubrun avait ouvert
+les yeux sur son amour. Quelque voisin officieux commencait a s'etonner de
+le voir si souvent sur le chemin des ruines. Antoine ne savait rien encore,
+Gilberte non plus; car, en lui annoncant une petite absence de son pere,
+cette derniere n'avait pas paru prevoir que Janille la ferait partir avec
+lui. L'adroite gouvernante avait bien fait son plan: d'abord ecarter Emile,
+et puis organiser le depart de Gilberte a l'improviste, afin de se menager
+quelques jours pour conjurer le petit orage qu'elle prevoyait de la part du
+jeune homme.
+
+"Il faudra donc parler, se disait Emile; et pourquoi reculerais-je devant
+ce terme inevitable de mes secretes aspirations? Je dirai a sa fidele
+gouvernante, a son excellent pere, que je l'aime et que j'aspire a sa main.
+Je demanderai quelque temps pour m'en ouvrir a mon pere et pour m'entendre
+avec lui sur le choix d'une carriere, car je n'en ai point encore, et il
+faut bien que mon sort se decide. Il y aura une lutte assez violente, mais
+je serai fort, j'aime. Il ne s'agit pas de moi seul; j'aurai le courage
+invincible, j'aurai le don de la persuasion, je l'emporterai!"
+
+Malgre cette confiance, Emile passa la nuit dans d'affreuses perplexites.
+Il se representait l'entretien qu'il allait avoir avec Janille, et il eut
+pu ecrire les questions et les reponses, tant il connaissait l'aplomb et la
+franchise de la petite femme.
+
+"Ah mais, Monsieur (devait-elle lui dire, a coup sur), parlez a votre pere
+avant tout, et arrangez-vous avec lui; car il est fort inutile de troubler
+l'esprit de M. Antoine par une demande conditionnelle, des projets
+incertains. En attendant, ne revenez plus, ou revenez fort peu, car
+personne n'est oblige de savoir vos intentions, et Gilberte n'est pas fille
+a vous ecouter sans etre sure de pouvoir etre votre femme."
+
+Et puis il craignait aussi que Janille, qui avait l'esprit fort positif, ne
+traitat d'illusion la possibilite du consentement de M. Cardonnet, et ne
+lui interdit les visites frequentes, a moins qu'il n'apportat une belle et
+bonne preuve de la liberte de son choix.
+
+Il etait donc plus que prouve qu'Emile devait entamer le combat avec son
+pere d'abord, et agir ensuite en consequence; a savoir: aller rarement a
+Chateaubrun avant d'avoir concu un certain espoir de vaincre, ou, s'il n'y
+avait aucun motif d'espoir, s'abstenir de jamais troubler le bonheur de la
+famille de Chateaubrun par d'inutiles ouvertures, s'eloigner enfin,
+renoncer a Gilberte ...
+
+Mais voila ce qu'il etait impossible a Emile de comprendre au nombre des
+choses probables. L'idee de la mort entrerait plus facilement dans la tete
+d'un enfant que celle de renoncer a la femme aimee dans celle d'un jeune
+homme fortement epris.
+
+Aussi Emile concevait-il plus volontiers la chance de se bruler la cervelle
+sous les yeux de son pere que celle de plier sous sa volonte. "Eh bien! se
+disait-il, je lui parlerai, des demain, a ce maitre terrible, et je lui
+parlerai de telle maniere que je pourrai ensuite me presenter le front leve
+a Chateaubrun."
+
+Et pourtant, quand vint le lendemain, Emile, au lieu de se sentir investi
+de toute la force de sa volonte, se trouva si epuise par l'insomnie et si
+navre de tristesse, qu'il craignit d'etre faible, et ne parla point.
+
+Quoi de plus douloureux, en effet, lorsque l'ame s'est epanouie dans un
+reve delicieux, que de se voir jete tout a coup dans une cruelle realite?
+
+Quand on s'est fait un adorable secret a soi-meme d'un amour chastement
+voile, d'aller le reveler froidement a des etres qui ne le comprennent pas,
+ou qui le meprisent?
+
+Soit qu'Emile fit cet aveu a son pere ou a Janille, il fallait donc livrer
+son coeur, rempli d'une langueur pudique et d'une sainte ivresse, a des
+coeurs etrangers ou fermes depuis longtemps a des sympathies de ce genre?
+Et il avait reve un denouement si autrement sublime! N'etait-ce pas
+Gilberte qui, la premiere, et seule au monde avec lui sous l'oeil de Dieu,
+devait recueillir dans son ame le mot sacre d'amour lorsqu'il s'echapperait
+de ses levres?
+
+Le monde et les lois de l'honneur, si froides en pareil cas, etaient donc
+la pour oter a la virginite de sa passion ce qu'elle avait de plus pur et
+de plus ideal! Il souffrait profondement, et deja il lui semblait qu'un
+siecle d'amertume avait passe entre ses songes de la veille et cette sombre
+journee qui commencait pour lui.
+
+Il monta a cheval, resolu d'aller chercher au loin, dans quelque solitude,
+le calme et la resignation necessaires pour affronter le premier choc.
+
+Il voulait fuir Chateaubrun; mais il se trouva aupres sans savoir comment.
+Il passa outre sans detourner la tete, remonta le rude chemin ou, battu par
+l'orage, il avait vu pour la premiere fois les ruines a la lueur des
+eclairs.
+
+Il reconnut les roches ou il s'etait abrite avec Jean Jappeloup, et il ne
+put comprendre qu'il n'y eut pas plus de deux mois qu'il s'etait trouve la,
+si leger d'esprit, si maitre de lui-meme, si different de ce qu'il etait
+devenu depuis.
+
+Il alla vers Eguzon, afin de revoir tout le chemin qu'il avait fait alors,
+et ou il n'avait point encore repasse.
+
+Mais, des les premieres maisons, la vue des habitants qui l'examinaient
+lui causa le meme sentiment d'effroi et de misanthropie qui eut pu venir a
+M. de Boisguilbault en pareil cas. Il prit brusquement un chemin sombre et
+couvert qui s'ouvrait sur sa gauche, et s'enfonca sans but dans la
+campagne.
+
+Ce chemin inegal, mais charmant, passant tantot sur de larges rochers,
+tantot sur de frais gazons, tantot sur un sable fin, et borde d'antiques
+chataigniers au tronc crevasse, aux racines formidables, le conduisit a de
+vastes landes ou il avanca lentement, satisfait enfin d'etre seul dans un
+site desole.
+
+Le chemin s'en allait devant lui tantot en zigzag, tantot en montagnes
+russes, a travers les espaces couverts de genets et de bruyeres, et les
+tertres sablonneux coupes de ruisseaux sans lit determine et sans direction
+suivie.
+
+De temps en temps une perdrix rasait l'herbe a ses pieds, un martin-pecheur
+tracait une ligne d'azur et de feu, effleurant un marecage avec la rapidite
+d'une fleche.
+
+Apres une heure de marche, toujours perdu dans ses pensees, il vit le
+sentier se resserrer, s'enfoncer dans des buissons, puis disparaitre sous
+ses pieds. Il leva les yeux, et vit devant lui, au dela de precipices et de
+ravins profonds, les ruines de Crozant s'elever en fleche aigue sur des
+cimes etrangement dechiquetees, et parsemees sur un espace qu'on peut a
+peine embrasser d'un seul coup d'oeil.
+
+Emile etait deja venu visiter cette curieuse forteresse, mais par un chemin
+plus direct, et sa preoccupation l'ayant empeche cette fois de s'orienter,
+il resta un instant avant de se reconnaitre.
+
+Rien ne convenait mieux a l'etat de son ame que ce site sauvage et ces
+ruines desolees. Il laissa son cheval dans une chaumiere et descendit a
+pied le sentier etroit qui, par des gradins de rochers, conduit au lit du
+torrent. Puis il en remonta un semblable, et s'enfonca dans les decombres
+ou il resta plusieurs heures en proie a une douleur que l'aspect d'un lieu
+si horrible, et si sublime en meme temps, portait par instant jusqu'au
+delire.
+
+Les premiers siecles de la feodalite ont vu construire peu de forteresses
+aussi bien assises que celle de Crozant. La montagne qui la porte tombe a
+pic de chaque cote, dans deux torrents, la Creuse et la Sedelle, qui se
+reunissent avec fracas a l'extremite de la presqu'ile, et y entretiennent,
+en bondissant sur d'enormes blocs de rochers, un mugissement continuel. Les
+flancs de la montagne sont bizarres et partout herisses de longues roches
+grises qui se dressent du fond de l'abime comme des geants, ou pendent
+comme des stalactites sur le torrent qu'elles surplombent.
+
+Les debris de constructions ont tellement pris la couleur et la forme des
+rochers, qu'on a peine, en beaucoup d'endroits, a les en distinguer de
+loin.
+
+On ne sait donc qui a ete plus hardi et plus tragiquement inspire, en ce
+lieu, de la nature ou des hommes, et l'on ne saurait imaginer, sur un
+pareil theatre, que des scenes de rage implacable et d'eternelle
+desolation.
+
+Un pont-levis, de sombres poternes et un double mur d'enceinte, flanque de
+tours et de bastions, dont on voit encore les vestiges, rendaient cette
+forteresse imprenable avant l'usage du canon. Et cependant l'histoire d'une
+place si importante dans les guerres du moyen age est a peu pres ignoree.
+
+Une vague tradition attribue sa fondation a des chefs sarrasins qui s'y
+seraient maintenus longtemps. La gelee, qui est rude et longue dans cette
+region, acheve de detruire chaque annee ces fortifications que les boulets
+ont brisees et que le temps a reduites en poussiere.
+
+Cependant le grand donjon carre, dont l'aspect est sarrasin en effet, se
+dresse encore au milieu, et, mine par la base, menace de s'abimer a chaque
+instant comme le reste.
+
+Des tours, dont un seul pan est reste debout, et plantees sur des cimes
+coniques, presentent l'aspect de rochers aigus, autour desquels glapissent
+incessamment des nuees d'oiseaux de proie.
+
+On ne peut faire sans danger le tour de la forteresse. En beaucoup
+d'endroits, tout sentier disparait, et le pied vacille sur le bord des
+gouffres ou l'eau se precipite avec fureur.
+
+Ce n'est que du haut des tours d'observation qu'on pouvait voir l'approche
+de l'ennemi; car, de plain pied avec la base des edifices et les sommets de
+la montagne, la vue etait bornee par d'autres montagnes arides. Mais leurs
+flancs calcaires s'entr'ouvrent aujourd'hui pour laisser couler des terres
+fertiles et pousser en liberte de beaux arbres souvent deracines par le
+passage des eaux, quand ils ont atteint une certaine elevation.
+
+Quelques chevres, moins sauvages que les enfants miserables qui les
+gardent, se pendent aux ruines et courent hardiment sur les precipices.
+
+Tout cela est d'une desolation si pompeuse et si riche d'accidents que le
+peintre ne sait ou s'arreter. L'imagination du decorateur ne trouverait
+qu'a retrancher dans ce luxe d'epouvante et de menace.
+
+Emile passa la plusieurs heures, plonge dans le chaos de ses incertitudes
+et de ses projets. Parti avec le jour, il etait devore par la faim et ne se
+rendait pas compte de la souffrance physique qui aggravait sa detresse
+morale.
+
+Etendu sur un rocher, il voyait les vautours planer sur sa tete et songeait
+aux tortures de Promethee, lorsque les sons lointains d'une voix male, qui
+ne lui paraissait pas inconnue, le firent tressaillir. Il se releva et
+courut au bord du precipice. Alors, sur le ravin oppose, il vit trois
+personnes descendre le sentier.
+
+Un homme en blouse et en chapeau gris a larges bords marchait le premier,
+et se retournait de temps en temps pour avertir ceux qui le suivaient de
+prendre garde a eux; apres lui venait un paysan conduisant un ane par la
+bride, et, sur cet ane, une femme en robe lilas bien pale, en chapeau de
+paille bien modeste.
+
+Emile s'elanca a leur rencontre, sans se demander si Janille avait parle,
+si l'on se tenait en garde contre lui, si on allait l'accueillir
+froidement.
+
+Il courait et bondissait comme une pierre lancee sur le flanc escarpe de
+l'abime. Il partit a vol d'oiseau, franchit le torrent qui bondissait avec
+de vaines menaces sur les roches glissantes, et arriva sur l'autre versant,
+pour recevoir l'accolade joyeuse du bon Antoine, et prendre des mains de
+Sylvain Charasson la bride de la modeste monture qui portait Gilberte et
+son doux sourire, et sa vive rougeur, et son air de joie vainement
+contenue. Janille n'etait pas la, Janille n'avait point parle!
+
+Comme le bonheur parait plus doux apres la peine, et comme l'amour repare
+vite le temps perdu a souffrir! Emile ne se souvenait plus de la veille et
+ne songeait plus au lendemain.
+
+Quand il se retrouva dans les ruines de Crozant, conduisant en triomphe sa
+bien-aimee, il brisa toutes les branches de broussailles qu'il put
+atteindre, et les jeta sous les pieds de l'ane, comme autrefois les Hebreux
+semaient de perles les traces de l'humble monture du divin maitre.
+
+Puis il prit Gilberte dans ses bras pour la poser sur le plus beau gazon
+qu'il put choisir, quoiqu'elle n'eut aucun besoin d'un pareil secours pour
+descendre d'un ane si petit et si tranquille. Emile n'etait plus timide,
+car il etait fou; et si Antoine n'eut pas ete le moins clairvoyant des
+hommes, il eut compris qu'il ne fallait pas plus songer a reprimer cette
+passion exaltee qu'a empecher la Creuse ou la Sedelle de courir ou de
+gronder.
+
+"Ca, je meurs de faim, dit M. Antoine, et, avant de savoir comment nous
+nous rencontrons si a point, je veux qu'on ne me parle que de dejeuner. Un
+convive de plus ne nous fait pas peur, car Janille nous a bourres de
+provisions. Ouvrez votre gibeciere, petit drole, dit-il a Charasson, tandis
+que je vais faire une entaille au sac que ma fille portait en croupe. Et
+puis, Emile courra aux maisons qui sont la-bas, et nous trouvera un renfort
+de pain bis. Restons pres de la riviere, c'est de l'eau de roche
+excellente, prise en petite quantite avec beaucoup de vin."
+
+Le dejeuner champetre fut bientot etale sur l'herbe, Gilberte se fit une
+assiette avec une grande feuille de lotus, et son pere decoupa les portions
+avec une espece de sabre qu'on appelait eustache de poche. Emile apporta,
+outre le pain, du lait pour Gilberte et des cerises sauvages qui furent
+declarees excellentes, et dont l'amertume a du moins l'avantage d'exciter
+l'appetit. Sylvain, assis comme un singe sur le tronc penche d'un arbre,
+n'eut pas une part moins copieuse que les autres, et mangea avec d'autant
+plus de plaisir, disait-il, qu'il n'avait pas la les yeux de mademoiselle
+Janille pour compter les morceaux d'un air de reproche. Emile fut rassasie
+au bout d'un instant. Bien qu'on se moque des heros de roman qui ne mangent
+jamais, il est bien certain que les amoureux ont peu d'appetit, et qu'en
+cela les romans sont aussi vrais que la vie.
+
+Quel transport pour Emile, apres avoir cru qu'il ne reverrait plus
+Gilberte que severe et mefiante, de la retrouver telle qu'il l'avait
+laissee la veille, pleine d'abandon et de noble imprevoyance! Et comme il
+aimait Antoine d'etre incapable d'un soupcon, et de conserver une si
+expansive gaiete!
+
+Jamais il ne s'etait senti si gai lui-meme; jamais il n'avait vu un plus
+beau jour que cette pale journee de septembre, un site plus riant et plus
+enchante que cette sombre forteresse de Crozant! Et justement Gilberte
+avait ce jour-la sa robe lilas, qu'il ne lui avait pas vue depuis
+longtemps, et qui lui rappelait le jour et l'heure ou il etait devenu
+eperdument amoureux!
+
+Il apprit qu'on s'etait mis en route pour aller voir un parent a la
+Claviere, avant les deux jours qu'on devait aller passer a Argenton, et
+que, n'ayant trouve personne dans ce chateau, on avait resolu de faire une
+promenade a Crozant, ou l'on resterait jusqu'au soir; et il n'etait guere
+que midi! Emile s'imagina avoir l'eternite devant lui. M. Antoine s'etendit
+a l'ombre apres le dejeuner, et s'endormit d'un profond sommeil. Les deux
+amants, suivis de Charasson, entreprirent de faire le tour de la
+forteresse.
+
+
+
+
+XXI.
+
+LE PETIT COUCHER DE M. ANTOINE.
+
+
+Le page de Chateaubrun rejouit un instant le jeune couple par ses naivetes;
+mais, emporte bientot par le besoin de courir, il s'ecarta a la poursuite
+des chevres, faillit se faire un mauvais parti avec les chevriers, et finit
+par s'entendre avec eux, en jouant aux palets sur le bord de la Creuse,
+pendant qu'Emile et Gilberte entreprenaient de longer la Sedelle sur
+l'autre flanc de la montagne.
+
+Comme, en bien des endroits, le torrent a ronge la base du roc, il leur
+fallut tantot grimper, tantot redescendre, tantot mettre le pied sur des
+blocs a fleur d'eau, et tout cela non sans peine et sans danger. Mais la
+jeunesse est aventureuse, et l'amour ne doute de rien.
+
+Une providence particuliere protege l'un et l'autre, et nos amoureux se
+tirerent bravement de tous les perils, Emile tremblant d'une toute autre
+emotion que la peur lorsqu'il soulevait ou retenait Gilberte dans ses bras;
+Gilberte riant pour cacher son trouble ou pour s'en distraire.
+
+Gilberte etait forte, agile et courageuse comme une enfant de la montagne;
+et pourtant, a franchir ainsi des obstacles continuels, elle se sentit
+bientot essoufflee et se laissa tomber sur la mousse au bord de l'eau
+bondissante, jeta son chapeau sur le gazon, forcee de relever ses cheveux
+denoues qui pendaient sur ses epaules.
+
+"Allez donc me cueillir cette belle digitale que je vois la-bas," dit-elle
+a Emile pensant qu'elle aurait le temps de se recoiffer avant qu'il fut de
+retour,
+
+Mais il y alla et revint si vite, qu'il la trouva encore tout inondee de
+ses cheveux d'or, que ses petites mains avaient peine a ramasser en une
+seule tresse.
+
+Debout aupres d'elle, il admirait ces tresors qu'elle rejetait derriere sa
+tete avec plus d'impatience que d'orgueil, et qu'elle eut coupes depuis
+longtemps comme un fardeau genant, si Antoine et Janille ne s'y fussent
+jalousement opposes.
+
+En ce moment, neanmoins, elle leur sut gre de ne l'avoir pas souffert; car,
+malgre son peu de coquetterie, elle vit bien qu'Emile etait eperdu
+d'admiration, et elle n'avait rien fait pour la provoquer!
+
+Si la beaute a de certains triomphes, dont l'amour ne ne peut se refuser a
+jouir, c'est surtout lorsqu'ils sont imprevus et involontaires. Cette belle
+chevelure eut ete, en effet, un veritable dedommagement pour une femme
+laide, et chez Gilberte c'etait comme une prodigalite de la nature ajoutee
+a tous ses autres dons.
+
+Il faut bien dire que, comme son pere, Gilberte etait plus laborieuse
+qu'adroite de ses mains, et, d'ailleurs, elle avait perdu en courant toutes
+ses epingles, et par deux fois, la lourde torsade roulee sur sa nuque avec
+precipitation se defit et retomba jusqu'a ses pieds.
+
+Le regard d'Emile plana toujours sur elle; Gilberte ne le voyait pas, mais
+elle le sentait comme si le feu de ce regard passionne eut rempli
+l'atmosphere. Elle en fut bientot si confuse, qu'elle oublia d'en etre
+joyeuse, et enfin, comme a l'ordinaire, elle s'efforca de rompre, par une
+plaisanterie, leur mutuelle emotion.
+
+"Je voudrais que ces cheveux fussent _a moi_, dit-elle, je les couperais,
+et je les enverrais au fond de la riviere."
+
+C'etait l'occasion pour Emile de faire un beau compliment; mais il s'en
+garda bien. Qu'eut-il dit sur ces cheveux-la, qui exprimat l'amour qu'il
+leur portait? Il ne les avait jamais touches, et il en mourait d'envie. Il
+regarda furtivement autour de lui.
+
+Un cercle de rochers et d'arbrisseaux isolait Gilberte et lui du monde
+entier. Il n'y avait aucun point de la montagne d'ou on put les voir. On
+eut dit qu'elle avait choisi cet abri pour le tenter, et pourtant
+l'innocente fille n'y avait point songe et ne songeait pas encore qu'il y
+eut la quelque danger pour elle.
+
+Emile n'avait plus sa raison. L'insomnie, l'epouvante, la douleur et la
+joie, avaient allume la fievre dans son sang.
+
+Il s'agenouilla aupres de Gilberte, et prit dans sa main tremblante une
+poignee de ses cheveux rebelles; puis, comme elle tressaillait, il la
+laissa retomber en disant:
+
+"J'ai cru que c'etait une guepe, mais ce n'est qu'un brin de mousse.
+
+--Vous m'avez fait peur, reprit Gilberte en secouant la tete: j'ai cru que
+c'etait un serpent."
+
+Cependant la main d'Emile s'attachait a cette chevelure et ne pouvait
+l'abandonner.
+
+Sous pretexte d'aider Gilberte a en rassembler les meches eparses que lui
+disputait la brise, il les toucha cent fois, et finit par y porter ses
+levres a la derobee. Gilberte parut ne point s'en apercevoir, et, remettant
+precipitamment son chapeau sur sa coiffure mal assuree, elle se leva en
+disant, d'un air qu'elle voulait rendre degage:
+
+"Allons voir si mon pere est reveille."
+
+Mais elle tremblait; une paleur subite avait efface les brillantes couleurs
+de ses joues; son coeur etait pret a se rompre; elle flechit et s'appuya
+sur le rocher pour ne pas tomber. Emile etait a ses pieds.
+
+Que lui disait-il? Il ne le savait pas lui-meme, et les echos de Crozant
+n'ont pas garde ses paroles. Gilberte ne les entendit pas distinctement;
+elle avait le bruit du torrent dans les oreilles, mais centuple par le
+battement de ses arteres, et il lui semblait que la montagne, prise de
+convulsions, oscillait au-dessus de sa tete.
+
+Elle n'avait plus de jambes pour fuir, et d'ailleurs elle n'y songeait
+point. On fuirait en vain l'amour; quand il s'est insinue dans l'ame, il
+s'y attache et la suit partout. Gilberte ne savait pas qu'il y eut d'autre
+peril dans l'amour que celui de laisser surprendre son coeur, et il n'y en
+avait pas d'autres en effet pour elle aupres d'Emile. Celui-la etait bien
+assez grand, et le vertige qu'il causait etait plein d'irresistibles
+delices.
+
+Tout ce que Gilberte sut dire, ce fut de repeter avec un effroi plein de
+regret et de douleur:
+
+"Non, non! il ne faut pas m'aimer.
+
+--C'est donc que vous me haissez!" reprenait Emile; et Gilberte, detournant
+la tete, n'avait pas le courage de mentir. Eh bien, si vous ne m'aimez pas,
+disait Emile, que vous importe de savoir que je vous aime? Laissez-moi vous
+le dire, puisque je ne peux plus le cacher. Cela vous est indifferent, et
+on ne craint pas ce qu'on dedaigne. Sachez-le donc, et si je vous quitte,
+si je ne vais plus vous voir, apprenez au moins pourquoi: c'est que je
+meurs d'amour pour vous, c'est que je ne dors plus, que je ne travaille
+plus, que je perds l'esprit, et qu'il m'arriverait peut-etre bientot de
+dire a votre pere ce que je vous dis maintenant. J'aime mieux etre chasse
+par vous que par les autres. Chassez-moi donc; mais vous m'entendrez ici,
+parce que mon secret m'etouffe; je vous aime, Gilberte, je vous aime a en
+mourir!" Et le coeur d'Emile etait si plein qu'il deborda en sanglots.
+
+Gilberte voulut s'eloigner; mais elle s'assit a trois pas de la et se prit
+a pleurer. Il y avait plus de bonheur que d'amertume au fond de toutes ces
+larmes. Aussi Emile se fut-il bientot rapproche pour consoler Gilberte, et
+fut-il bientot console a son tour; car dans l'effroi qu'elle exprimait, il
+n'y avait que tendresse et regret.
+
+"Je suis une pauvre fille, lui disait-elle, vous etes riche, et votre pere
+ne songe, a ce qu'on dit, qu'a augmenter sa fortune. Vous ne pouvez pas
+m'epouser, et moi je ne dois pas songer a me marier dans la position ou je
+suis.
+
+"Ce serait un hasard de rencontrer un homme aussi pauvre que moi, qui eut
+recu un peu d'education, et je n'ai jamais compte sur ce hasard-la. Je me
+suis dit de bonne heure que je devais tirer bon parti de mon sort pour
+m'habituer a la dignite des sentiments, qui consiste a ne point porter
+envie aux autres, et a se creer des gouts simples, des occupations
+honnetes.
+
+"Je ne pense donc pas du tout au mariage, puisqu'il me faudrait peut-etre,
+pour trouver un mari, changer quelque chose a ma maniere de penser. Tenez,
+si vous voulez que je vous le dise, Janille s'est mis dans la tete, depuis
+quelques jours, une idee qui me chagrine beaucoup. Elle veut que mon pere
+me cherche un mari. Chercher un mari! n'est-ce pas honteux et humiliant? et
+peut-on rien imaginer de plus repulsif?
+
+"Cette excellente amie ne comprend pourtant rien a ma resistance, et, comme
+mon pere devait aller toucher a Argenton le terme de sa petite pension,
+elle a exige tout a coup ce matin qu'il m'emmenat pour me presenter a
+quelques personnes de sa connaissance.
+
+"Nous ne savons pas resister a Janille, et nous sommes partis; mais mon
+pere, grace au ciel, ne s'entend pas a trouver des maris, et je saurai si
+bien l'aider a n'y point penser, que cette promenade n'aura aucun but.
+
+"Vous voyez bien, monsieur Emile, qu'il ne faut point faire la cour a une
+fille qui n'a pas d'illusion, et qui se destine au celibat sans regret et
+sans honte. Je pensais que vous l'aviez compris, et que votre amitie ne
+chercherait jamais a troubler mon repos.
+
+"Oubliez donc cette folie qui vient de vous passer par l'esprit, et ne
+voyez en moi qu'une soeur qui ne s'en souviendra pas, si vous lui promettez
+de l'aimer tranquillement et saintement. Pourquoi nous quitteriez-vous?
+cela ferait bien de la peine a mon pere et a moi!
+
+--Cela vous ferait bien de la peine, Gilberte? reprit Emile; d'ou vient que
+vous pleurez en me disant des choses si froides? Ou je ne vous comprends
+pas, ou vous me cachez quelque chose. Et voulez-vous savoir ce que je crois
+deviner? c'est que vous n'avez pas assez d'estime pour moi, pour m'ecouter
+avec confiance. Vous me prenez pont un jeune fou, qui parle d'amour sans
+religion et sans conscience, et vous croyez pouvoir me traiter comme un
+enfant a qui l'on dit: Ne recommencez pas, je vous pardonne. Ou bien, si
+vous croyez qu'avec quelques paroles de froide raison on peut etouffer un
+amour serieux, vous etes un enfant vous-meme, Gilberte, et vous ne sentez
+rien du tout pour moi au fond de votre coeur. O mon Dieu, serait-il
+possible, et ces yeux qui m'evitent, cette main qui me repousse, est-ce la
+le dedain ou l'incredulite?
+
+--N'est-ce pas assez? Croyez-vous que je puisse consentir a vous aimer avec
+la certitude que vous devez tot ou tard appartenir a une autre? Il me
+semble que l'amour, c'est l'eternite d'une vie a deux: c'est pourquoi, en
+renoncant a me marier, j'ai du renoncer a aimer.
+
+--Et je l'entends bien ainsi, Gilberte! l'amour, c'est l'eternite d'une vie
+a deux! Je ne comprends meme pas que la mort puisse y mettre un terme; ne
+vous ai-je pas dit tout cela en vous disant: "Je vous aime!" Ah! cruelle
+Gilberte, vous ne m'avez pas compris, ou vous ne voulez pas me comprendre:
+mais si vous m'aimiez vous ne douteriez pas. Vous ne me diriez pas que vous
+etes pauvre, vous ne vous en souviendriez pas plus que moi-meme.
+
+--O mon Dieu! Emile, je ne doute pas de vous: je vous sais aussi incapable
+que moi d'un calcul interesse. Mais, encore une fois, sommes-nous donc plus
+forts que la destinee, que la volonte de votre pere, par exemple?
+
+--Oui, Gilberte, oui, plus forts que tout le monde, si ... nous nous
+aimons?"
+
+Il est fort inutile de rapporter la suite de cet entretien. Nous ne
+pourrions resumer certaines intermittences de peur et de decouragement, ou
+Gilberte, redevenant raisonnable, c'est-a-dire desolee, montrait les
+obstacles et laisser percer une fierte sans emphase, mais assez sentie pour
+preferer l'eternelle solitude a l'humiliation d'une lutte contre l'orgueil
+de la richesse.
+
+Nous pourrions dire par quels arguments d'honneur et de loyaute Emile
+cherchait a lui rendre la confiance. Mais les plus forts arguments, ceux
+auxquels Gilberte ne trouvait pas de replique, ce sont ceux-la que nous ne
+pourrions transcrire, car ils etaient tout d'enthousiasme et de naive
+pantomime.
+
+Les amants ne sont pas eloquents a la maniere des rheteurs, et leur parole
+ecrite n'a jamais rien signifie pour ceux auxquels elle ne s'adresse point.
+
+Si l'on pouvait se rappeler froidement quel mot insignifiant a fait perdre
+l'esprit, on n'y comprendrait plus rien et on se raillerait soi-meme.
+
+Mais l'accent, mais le regard, trouvent dans la passion des ressources
+magiques, et bientot Emile sut persuader a Gilberte ce qu'il croyait
+lui-meme a ce moment-la: a savoir que rien n'etait plus simple et plus
+facile que de se marier ensemble, partant, qu'il n'y avait rien de plus
+legitime et de plus necessaire que de s'aimer de toutes ses forces.
+
+La noble fille aimait trop pour s'arreter a l'idee qu'Emile fut un
+presomptueux et un temeraire. Il disait qu'il vaincrait la resistance
+possible de son pere, et Gilberte ne connaissait M. Cardonnet que par des
+bruits vagues.
+
+Emile garantissait l'adhesion de sa tendre mere, et ce point rassurait la
+conscience de la jeune fille. Elle partagea bientot toutes les illusions
+d'Emile, et il fut convenu qu'il parlerait a son pere avant de s'adresser
+a celui de Gilberte.
+
+Une fille egoiste ou ambitieuse eut ete plus prudente. Elle eut mis l'aveu
+de ses sentiments a des conditions plus rigides. Elle n'eut consenti a
+revoir son amant que le jour ou il serait revenu accomplir toutes les
+formalites de la demande en mariage. Mais Gilberte ne s'avisa point de
+toutes ces precautions.
+
+Elle sentit dans son coeur quelque chose de l'infini, une foi et un respect
+pour la parole de son amant, qui n'avaient pas de bornes. Elle ne se
+tourmenta plus que d'une chose: c'etait d'etre une cause de trouble et
+d'affliction pour la famille d'Emile, le jour ou il parlerait.
+
+Elle ne pouvait plus douter de la victoire qu'il se faisait fort de
+remporter; mais l'idee du combat la faisait souffrir, et elle eut voulu
+eloigner ce moment terrible.
+
+"Ecoutez, lui dit-elle avec une naivete angelique, rien ne nous presse;
+nous sommes heureux ainsi, et assez jeunes pour attendre. Je crains que la
+principale et la meilleure objection de votre pere ne soit precisement
+celle-la; vous n'avez que vingt et un ans, et on peut craindre que vous
+n'ayez pas encore assez pese votre choix, assez examine le caractere de
+votre fiancee. Si l'on vous parle d'attendre et si on vous demande le temps
+de reflechir, soumettez-vous a toutes les epreuves. Quand meme nous ne
+serions unis que dans quelques annees, qu'importe, pourvu que nous
+puissions nous voir, et puisque nous ne pouvons pas douter l'un de l'autre?
+
+--Oh! vous etes une sainte! repondit Emile en baisant le bord de son
+echarpe, et je serai digne de vous."
+
+Quand ils retournerent vers le lieu ou ils avaient laisse Antoine, ils le
+virent bien loin de la, causant avec un meunier de sa connaissance, et ils
+allerent l'attendre au pied de la grande tour.
+
+Les heures passerent pour eux comme des secondes, et cependant elles
+etaient remplies comme des siecles. Combien de choses ils se dirent, et
+combien plus ils ne se dirent pas! Puis le bonheur de se voir, de se
+comprendre et de s'aimer devint si violent, qu'ils furent saisis d'une
+gaiete folle, et bondissant comme deux chevreuils, ils se prirent par la
+main et se mirent a courir sur les pentes abruptes, faisant rouler les
+pierres au fond du precipice, et si transportes d'un delire inconnu, qu'ils
+n'avaient pas plus le sentiment du danger que des enfants.
+
+Emile poussait devant lui des decombres, ou les franchissait avec ardeur;
+on eut dit qu'il se croyait aux prises avec les obstacles de sa destinee.
+Gilberte n'avait peur ni pour lui, ni pour elle-meme; elle riait aux
+eclats, elle criait et chantait comme une alouette au milieu des airs, et
+ne pensait plus a renouer sa chevelure qui flottait au vent, et quelquefois
+l'enveloppait tout entiere comme un voile de feu.
+
+Quand son pere vint la surprendre au milieu de ce transport, elle s'elanca
+vers lui et l'etreignit dans ses bras avec passion, comme si elle voulait
+lui communiquer tout le bonheur dont son ame etait inondee. Le chapeau gris
+du bon homme tomba dans cette brusque accolade et alla rouler au fond du
+ravin. Gilberte partit comme un trait pour le rattraper, et Antoine,
+effraye de cette petulance, courut aussi pour rattraper sa fille.
+
+Tous deux etaient en grand danger, lorsque Emile les devanca a la course,
+saisit au vol le chapeau fugitif, et, en le replacant sur la tete
+d'Antoine, serra a son tour ce tendre pere dans ses bras.
+
+"Eh! vive Dieu! s'ecria Antoine, en les ramenant d'autorite sur une
+plate-forme moins dangereuse, vous me faites bien fete tous deux, mais vous
+me faites encore plus de peur! Ah ca, vous avez donc rencontre par la la
+chevre du Diable, qui fait courir et sauter comme des fous ceux qu'elle
+ensorcelle avec son regard? Est-ce l'air de ces montagnes qui te rend si
+folle, petite fille? Allons, tant mieux, mais pourtant ne t'expose pas
+comme cela. Quelles couleurs! quel oeil brillant! Je vois qu'il faut te
+mener souvent promener, et que tu ne fais pas assez d'exercice a la maison.
+Ces jours-ci, elle m'inquietait, savez-vous, Emile? Elle ne mangeait plus,
+elle lisait trop, et je me proposais de jeter tous vos livres par la
+fenetre, si cela eut continue. Heureusement il n'y parait point
+aujourd'hui, et puisqu'il en est ainsi, j'ai envie de la mener jusqu'a
+Saint-Germain-Beaupre. C'est beau a voir, nous y passerons la journee de
+demain, et si vous voulez venir avec nous, nous nous amuserons on ne peut
+mieux. Allons Emile, qu'en dites-vous? qu'importe que nous allions a
+Argenton un jour plus tard? n'est-ce pas Gilberte? Et quand nous n'y
+passerions qu'un jour?
+
+--Et quand nous n'irions pas du tout! dit Gilberte en sautant de joie;
+allons a Saint-Germain, mon pere, je n'y ai jamais ete; oh! la bonne idee!
+
+--Nous sommes sur le chemin, reprit M. de Chateaubrun, et pourtant il nous
+faut aller coucher a Fresselines; car ici il n'y a pas a y songer. Au
+reste, Fresselines et Confolens valent la peine d'etre vus. Les chemins ne
+sont pas beaux: il faudra nous mettre en route avant la nuit. Monsieur
+Charasson, allez donner l'avoine a cette pauvre _Lanterne_, qui aime assez
+les voyages, puisque ce sont les seules occasions pour elle de se regaler;
+vous reconduirez cet ane a ceux qui nous l'ont prete, la-haut a Vitra, et
+puis vous irez nous attendre avec la brouette et le cheval de M. Emile, de
+l'autre cote de la riviere. Nous y serons dans deux heures.
+
+--Et moi, dit Emile, je vais ecrire un mot au crayon pour ma mere, afin
+qu'elle n'ait point a s'inquieter de mon absence, et je trouverai bien un
+enfant pour lui porter ma lettre.
+
+--Envoyer si loin un de ces petits sauvages? ce ne sera pas facile. Eh!
+vrai Dieu! nous sommes servis a point, car voici quelqu'un de chez vous, si
+je ne me trompe!"
+
+Emile, en se retournant, vit Constant Galuchet, le secretaire de son pere,
+qui venait de jeter son habit sur l'herbe, et qui, apres avoir enveloppe sa
+tete d'un mouchoir de poche, se mettait en devoir d'amorcer sa ligne.
+
+"Quoi! Constant, vous venez pecher des goujons jusqu'ici? lui dit Emile.
+
+--Oh! non, vraiment, Monsieur, repondit Galuchet d'un air grave: je nourris
+l'espoir de prendre ici une truite!
+
+--Mais vous comptez retourner ce soir a Gargilesse?
+
+--Bien certainement, Monsieur. Monsieur votre pere n'ayant pas besoin de
+moi aujourd'hui, m'a permis de disposer de la journee tout entiere; mais
+des que j'aurai pris ma truite, s'il plait a Dieu, je quitterai ce vilain
+endroit.
+
+--Et si vous ne prenez rien?
+
+--Je maudirai encore plus l'idee que j'ai eue de venir si loin pour voir
+une pareille masure. Quelle horreur, Monsieur! Peut-on voir un plus triste
+pays et un chateau en plus mauvais etat? Croyez donc, apres cela, les
+voyageurs qui vous disent que c'est superbe, et qu'on ne peut pas vivre aux
+bords de la Creuse sans avoir vu Crozant! A moins qu'il n'y ait du poisson
+dans cette riviere, je veux etre pendu si l'on m'y rattrape. Mais je n'y
+crois pas a leur riviere; cette eau transparente est detestable pour pecher
+a la ligne, et ce bruit continuel vous casse la tete. J'en ai la migraine.
+
+--Je vois que vous avez fait une promenade peu agreable, dit Gilberte, qui
+voyait pour la premiere fois la ridicule figure de Galuchet, et a qui ses
+dedains prosaiques donnaient une forte envie de rire. Cependant ces ruines
+font un grand effet, convenez en; elles sont singulieres au moins!
+Etes-vous monte jusqu'a la grande tour?
+
+--Dieu m'en preserve, Mademoiselle! repondit Galuchet, flatte de
+l'interpellation de Gilberte, qu'il regardait de toute la largeur de ses
+yeux ronds, remarquablement ecartes, et separes par un petit bouquet de
+sourcils fauves assez bizarre. Je vois d'ici l'interieur de la baraque,
+puisqu'elle est tout a jour comme un reverbere, et je ne crois pas que cela
+vaille la peine de se casser le cou."
+
+Puis, prenant le sourire de Gilberte pour une approbation de cette mordante
+satire, il ajouta d'un ton qu'il crut plaisant et spirituel: "Beau pays, ma
+foi! il n'y pousse pas meme du chiendent! Si les rois maures n'etaient pas
+mieux loges que ca, je leur en fais mon compliment; ces gens-la avaient un
+drole de gout, et ca devait faire de singuliers pistolets! Sans doute
+qu'ils portaient des sabots et qu'ils mangeaient avec leurs doigts?
+
+--Ceci est un commentaire historique fort judicieux, dit Emile a Gilberte,
+qui mordait le bout de son mouchoir pour ne pas rire tout haut du ton
+capable et de la physionomie baroque de M. Galuchet.
+
+--Oh! je vois bien que monsieur est tres moqueur, reprit-elle. Il en a le
+droit, il vient de Paris, ou tout le monde a de l'esprit et de belles
+manieres, et il se trouve ici parmi les sauvages.
+
+--Je ne peux pas dire ca dans ce moment-ci, repliqua Galuchet, en lancant
+un regard assassin a la belle Gilberte, qu'il trouvait fort de son gout;
+mais, franchement, le pays est bien un peu arriere. Les gens y sont fort
+malpropres. Voyez ces enfants pieds nus et tout dechires! A Paris, tout le
+monde a des souliers, et ceux qui n'en ont pas ne sortent pas le dimanche.
+J'ai voulu aujourd'hui entrer dans une maison pour demander a manger: il
+n'y avait rien que du pain noir dont un chien n'aurait pas voulu, et du
+lait de chevre qui sentait le bouc. Ces gens-la n'ont pas de honte de vivre
+si chichement!
+
+--Ne serait-ce pas par hasard qu'ils sont trop pauvres pour mieux faire?
+dit Gilberte, revoltee du ton aristocratique de M. Galuchet.
+
+--C'est plutot qu'ils sont trop paresseux, repondit-il un peu etourdi de
+cette observation qui ne lui etait pas venue.
+
+--Et qu'en savez-vous? reprit Gilberte avec une indignation qu'il ne
+comprit pas."
+
+"Cette demoiselle est fort taquine, pensa-t-il, et son petit air resolu me
+plait fort. Si je causais longtemps avec elle, je lui ferais bien voir que
+je ne suis pas un niais de provincial.
+
+"Eh bien, dit Emile a Gilberte, pendant que Constant cherchait des vers
+sous les pierres du rivage, pour amorcer sa ligne, vous venez de voir la
+figure d'un parfait imbecile.
+
+--Je crains qu'il ne soit encore plus sot que simple, repondit Gilberte.
+
+--Allons, mes enfants, vous n'etes pas indulgents, observa le bon Antoine.
+Ce garcon-la n'est pas beau, j'en conviens, mais il parait que c'est un bon
+sujet, et que M. Cardonnet en est fort content. Il est plein d'obligeance,
+et deux ou trois fois il m'a offert ses petits services. Il m'avait meme
+fait cadeau d'une ligne tres bonne, et comme on n'en trouve point ici:
+malheureusement je l'ai perdue avant de rentrer a la maison; a telles
+enseignes que Janille m'a gronde ce jour-la presque autant que le jour ou
+j'ai perdu mon chapeau. Dites donc, monsieur Galuchet, ajouta-t-il en
+elevant la voix, vous m'aviez promis de venir pecher de notre cote, je ne
+tourmente pas beaucoup mon poisson; je n'ai pas votre patience, c'est pour
+cela que vous en trouverez. Ainsi je compte sur vous un de ces jours; vous
+viendrez dejeuner a la maison, et ensuite je vous conduirai aux bons
+endroits: le barbillon abonde par la, et c'est un joli coup de ligne.
+
+--Monsieur, vous etes trop honnete, repondit Galuchet; j'irai certainement
+un dimanche, puisque vous voulez bien me combler de vos civilites."
+
+Et, enchante d'avoir trouve cette phrase, Galuchet salua le plus
+gracieusement qu'il put, et s'eloigna, apres s'etre charge du message
+d'Emile pour ses parents.
+
+Gilberte eut quelque envie de quereller un peu son pere pour cet exces de
+bienveillance envers un personnage si lourd et si deplaisant; mais elle
+etait trop bienveillante elle-meme pour ne pas lui sacrifier bien vite ses
+repugnances, et, au bout d'un instant, elle y songea d'autant moins, que ce
+jour-la, il lui etait impossible de ressentir une contrariete.
+
+Grace a la disposition de leurs ames, nos amoureux trouverent agreables et
+plaisants tous les incidents qui remplirent le reste du voyage. La vieille
+jument de M. Antoine, attelee a une sorte de boguet decouvert qu'il avait
+bien raison d'appeler sa brouette, fit des merveilles d'adresse et de bon
+vouloir, dans les chemins effrayants qu'ils eurent a suivre pour gagner
+leur gite.
+
+Ce vehicule avait place pour trois personnes, et Sylvain Charasson,
+installe au milieu, conduisait _cranement_ (c'etait son expression) la
+pacifique _Lanterne_.
+
+Les cahots epouvantables qu'on recevait dans une voiture si mal suspendue
+n'inquietaient nullement Gilberte et son pere, habitues a ne pas se donner
+toutes leurs aises, et a ne se laisser arreter par aucun temps ni aucun
+chemin.
+
+Emile les devancait a cheval, pour les avertir et les aider a mettre pied a
+terre, quand la route etait trop dangereuse. Puis, quand on se retrouvait
+sur le sable doux des landes, il passait derriere eux pour causer et
+surtout pour regarder Gilberte.
+
+Jamais elegant du bois de Boulogne, en plongeant du regard dans la caleche
+brillante de sa triomphante maitresse, n'a ete si ravi et si fier que ne
+l'etait Emile, en suivant la belle campagnarde qu'il adorait, dans les
+vagues sentiers de ce desert, a la clarte des premieres etoiles.
+
+Que lui importait qu'elle fut assise sur une espece de brancard traine par
+une haridelle, ou dans un carrosse superbe? qu'elle fut vetue de moire et
+de velours, ou d'une petite indienne fanee? Elle avait des gants dechires
+qui laissaient voir le bout de ses doigts roses, appuyes sur le dossier de
+la voiture. Pour menager son echarpe des dimanches, elle l'avait pliee et
+mise sur ses genoux. Sa belle taille svelte et souple n'en ressortait que
+mieux. Le vent tiede du soir semblait caresser avec ardeur sa nuque blanche
+comme l'albatre. Le souffle d'Emile se melait a la brise, et il etait
+attache la comme l'esclave derriere le char du vainqueur.
+
+Il y eut un moment ou, grace au peu de precaution de Sylvain, la brouette
+s'arreta tout court et faillit heurter la tete du cheval d'Emile.
+
+Monsieur Sacripant avait mis une patte sur le marchepied, pour avertir
+qu'il etait fatigue et qu'on eut a le prendre en voiture. M. Antoine
+descendit pour le saisir par la peau du cou et le jeter sur le tablier du
+boguet, car le pauvre animal n'avait plus les jarrets assez souples pour
+s'elancer si haut.
+
+Pendant ce temps-la, Gilberte caressait les naseaux de _Corbeau_ et
+passait sa petite main dans les flots de sa noire criniere. Emile sentit
+battre son coeur comme si un courant magnetique lui apportait ces caresses.
+Il faillit faire, sur le bonheur de _Corbeau_, quelque reflexion aussi
+ingenue que celle dont Galuchet eut ete capable en pareil cas; mais il se
+contenta d'etre bete en silence. On est si heureux quand, avec de l'esprit,
+on se sent pris de cette betise-la!
+
+Il faisait tout a fait sombre quand ils arriverent a Fresselines. Les
+arbres et les rochers ne presentaient plus que des masses noires d'ou
+sortait le grondement majestueux et solennel de la riviere.
+
+Une fatigue delicieuse et la fraicheur de la nuit jetaient Emile et
+Gilberte dans une sorte d'assoupissement delicieux. Ils avaient devant eux
+tout le lendemain, tout un siecle de bonheur.
+
+L'auberge ou l'on s'arreta, et qui etait la meilleure du hameau, n'avait
+que deux lits dans deux chambres separees. On decida que Gilberte aurait la
+meilleure, que M. Antoine s'arrangerait de l'autre avec Emile, en prenant
+chacun un matelas. Mais quand on en fut a verifier le mobilier, il se
+trouva qu'il n'y avait qu'un matelas dans chaque lit, et Emile se fit un
+plaisir d'enfant de coucher sur la paille de la grange.
+
+Cet arrangement, qui menacait Charasson d'un sort pareil, sembla beaucoup
+contrarier le page de Chateaubrun. Ce jeune gars aimait ses aises, surtout
+en voyage.
+
+Habitue a suivre son maitre dans toutes ses courses, il se dedommageait de
+l'austerite a laquelle le condamnait Janille a Chateaubrun, en mangeant et
+dormant dehors a discretion.
+
+M. Antoine, tout en le persiflant avec une rude gaiete, lui passait toutes
+ses fantaisies, et se faisait son esclave tout en lui parlant comme a un
+negre. Ainsi, tandis que Sylvain faisait mine de panser le cheval et
+d'atteler la voiture, c'etait bien vraiment son maitre qui maniait
+l'etrille et soulevait le brancard.
+
+Si l'enfant s'endormait en conduisant, Antoine se frottait les yeux,
+ramassait les guides, et luttait contre le sommeil plutot que de reveiller
+son page.
+
+S'il n'y avait qu'une portion de viande a souper: "Vous partagerez les os
+avec monsieur Sacripant," disait M. Antoine a Charasson, qui couvait des
+yeux cette victuaille; mais sans trop s'en rendre compte, le bonhomme
+rongeait les os et laissait le meilleur morceau a Sylvain. Aussi le ruse
+gamin connaissait les allures de son maitre, et plus il etait menace de
+jeuner, de veiller et de travailler, plus il comptait sur sa bonne etoile.
+
+Cependant, lorsqu'il vit que M. Antoine ne donnait nulle attention a son
+coucher, et qu'Emile se contentait de la creche, il commenca, en servant le
+souper, a bailler, a tirer ses bras, et a dire que la route avait ete
+longue, que ce maudit pays etait au bout du monde, et qu'il avait bien cru
+n'y arriver jamais.
+
+Antoine fit la sourde oreille, et bien que le souper fut peu delicat, il
+mangea de grand appetit.
+
+"Voila comme j'aime a voyager, disait-il en choquant a chaque instant son
+verre contre celui d'Emile, par suite de l'habitude qu'il avait prise avec
+Jean Jappeloup: c'est quand j'ai toutes mes aises et toutes mes affections
+avec moi. Ne me parlez pas d'aller au loin, dans une chaise de poste ou sur
+un navire, courir seul tristement apres la fortune. Il fait bon a jouir du
+peu qu'on a, en parcourant un beau pays ou l'on connait tous les passants
+par leur nom, toutes les maisons, tous les arbres, toutes les ornieres!
+Voyez si je ne suis pas ici comme chez moi? Si j'avais Jean et Janille au
+bout de la table, je me croirais a Chateaubrun, car j'ai ma fille d'abord
+et un de mes meilleurs amis; et puis mon chien, et meme M. Charasson, qui
+est content comme un roi de voir le monde et d'etre heberge selon son
+merite.
+
+--Ca vous plait a dire, Monsieur, reprit Charasson, qui, au lieu de servir,
+etait assis au coin de la cheminee; cette auberge-ci est abominable et l'on
+y couche avec les chiens.
+
+--Eh bien, vaurien que vous etes, n'est-ce pas trop bon pour vous? reprit
+M. Antoine en faisant sa grosse voix; vous etes bien heureux qu'on ne vous
+envoie pas percher avec les poules! Comment diable, Sybarite, vous avez de
+la paille; et vous craignez de mourir de faim pendant la nuit?
+
+--Faites excuse, Monsieur, la paille ici c'est du foin, et le foin fait mal
+a la tete.
+
+--S'il en est ainsi, vous coucherez sur le carreau, au pied de mon lit,
+pour vous apprendre a murmurer. Vous vous tenez comme un bossu, ce lit
+orthopedique vous fera grand bien. Allez preparer le lit de votre maitre,
+et montez la couverture du cheval pour monsieur Sacripant."
+
+Emile se demandait quelle serait la fin de cette plaisanterie que M.
+Antoine soutint gravement jusqu'au bout, et, lorsque Gilberte se fut
+retiree dans sa chambre, il suivit M. Antoine dans la sienne, pour savoir
+s'il saurait persuader a son page de se contenter de la paille.
+
+Le chatelain se divertit a se faire servir comme un homme de qualite. "Ca,
+disait-il, qu'on me tire mes bottes, qu'on me presente mon foulard, et
+qu'on eteigne les lumieres. Vous allez vous etendre sur ces briques, et
+gare a vous, si vous avez le malheur de ronfler! Bonsoir, Emile, allez vous
+coucher; vous ne serez pas afflige de la societe de ce drole, qui vous
+empecherait de dormir. Il dormira par terre, lui, en punition de ses
+plaintes ridicules."
+
+Au bout de deux heures de sommeil, Emile fut eveille en sursaut par la
+chute d'un gros corps qui se laissait tomber sur la paille a cote de lui.
+"Ce n'est rien, c'est moi, dit M. Antoine; ne vous derangez pas. J'ai voulu
+partager mon lit avec ce vaurien; mais monsieur, sous pretexte qu'il
+grandit, a des inquietudes dans les jambes, et j'ai recu tant de coups de
+pied, que je lui cede la place. Qu'il dorme dans un lit, puisqu'il y tient
+si fort! quant a moi, je serai beaucoup mieux ici."
+
+Tel fut le chatiment exemplaire que subit a Fresselines le page de
+Chateaubrun.
+
+
+
+
+XXII.
+
+INTRIGUE.
+
+
+Nous laisserons Emile oublier le rendez-vous que lui avait donne Janille,
+et courir par monts et par vaux avec l'objet de ses pensees. C'est a
+l'usine Cardonnet que nous irons reprendre le fil des evenements qui
+enlacent sa destinee.
+
+M. Cardonnet commencait a prendre serieusement ombrage des continuelles
+absences d'Emile, et a se dire que le moment viendrait bientot de
+surveiller et de regler ses demarches. "Le voila distrait de son
+socialisme, se disait-il; il est temps qu'il se prenne a quelque realite
+utile. Le raisonnement aura peu d'effet sur un esprit aussi porte a
+l'ergotage. Il parait que ce dada est a l'ecurie pour quelque temps, ne
+l'en faisons point sortir; mais voyons si, par la pratique, on ne peut pas
+remplacer les theories. A cet age, on est mene par des instincts plus que
+par des idees, bien qu'on s'imagine fierement le contraire; enchainons-le
+d'abord au travail materiel, et qu'il s'y prete, malgre lui s'il le faut.
+Il est trop laborieux et trop intelligent pour ne pas faire bien ce qu'il
+se verra force de faire. Peu a peu l'occupation quelconque que je lui aurai
+creee deviendra un besoin pour lui. N'en a-t-il pas toujours ete ainsi?
+Meme en etudiant le droit qu'il abhorrait, n'apprenait-il pas le droit? Eh
+bien, qu'il acheve son droit, quand meme il devrait le hair de plus en plus
+et retomber dans les aberrations qui m'ont inquiete. Je sais maintenant
+qu'il ne faudra pas beaucoup de temps, ni une coquette fort habile, pour le
+debarrasser de l'enduit pedagogique des jeunes ecoles."
+
+Mais on etait en pleines vacances, et M. Cardonnet n'avait pas de motifs
+immediats pour renvoyer Emile a Poitiers. D'ailleurs, il esperait beaucoup
+de son sejour a Gargilesse; car, insensiblement, Emile acceptait sans
+repugnance les occupations que, de temps en temps, son pere lui tracait, et
+paraissait ne plus se preoccuper du but qu'il avait tant combattu. Tout
+travail accompli par Emile, l'etait avec superiorite, et M. Cardonnet se
+flattait de le debarrasser de l'amour quand il voudrait, sans lui voir
+perdre cette soumission et cette capacite dont il recueillait parfois les
+fruits.
+
+Rien n'etait plus contraire aux intentions de madame Cardonnet que de faire
+remarquer a son mari la conduite singuliere d'Emile. Si elle eut pu deviner
+le bonheur que goutait son fils a s'absenter ainsi, et le secret de ce
+bonheur, elle l'eut aide a sauver les apparences, et se fut faite sa
+complice avec plus de tendresse encore que de prudence. Mais elle
+s'imaginait que le ton souvent froid et railleur de M. Cardonnet etait la
+seule cause du malaise qu'eprouvait Emile dans la maison paternelle, et,
+s'en prenant secretement a son maitre, elle souffrait amerement de jouir si
+peu de la societe de son fils. Lorsque Galuchet rentra, annoncant que M.
+Emile ne reviendrait que le lendemain ou le surlendemain au soir, elle ne
+put retenir ses larmes, et dit a demi voix: "Le voila qui decouche a
+present! Il ne veut plus meme dormir ici: il y est donc bien malheureux!
+
+--Eh bien, ne voila-t-il pas un beau sujet de douleurs? dit M. Cardonnet en
+haussant les epaules. Votre fils est-il une demoiselle, pour que vous soyez
+effrayee de le voir passer une nuit dehors? Si vous commencez ainsi, vous
+n'etes pas au bout de vos peines; car ce n'est que le debut des petites
+escapades que peut se permettre un jeune homme.
+
+"Constant, dit-il a son secretaire lorsqu'il fut seul avec lui, quelles
+sont les personnes en compagnie desquelles vous avez rencontre mon fils?
+
+--Ah! Monsieur, repondit Galuchet, une compagnie fort agreable! M. Antoine
+de Chateaubrun, qui est un bon vivant, un gros rejoui, tout a fait honnete
+dans ses manieres; et sa fille, une femme superbe, faite au tour, et d'une
+mine on ne peut plus avenante.
+
+--Je vois que vous etes connaisseur, Galuchet, et que vous n'avez rien
+perdu des appas de la demoiselle.
+
+--Dame! Monsieur, on a des yeux et on s'en sert, dit Galuchet avec un gros
+rire de contentement, car il etait bien rare que son patron lui fit
+l'honneur de causer avec lui sur un sujet etranger a ses fonctions.
+
+--Et c'est sans doute avec ces personnes-la que mon fils continue ses
+excursions romantiques?
+
+--Je le pense, Monsieur; car je l'ai vu de loin passer a cheval, comme il
+s'en allait avec elles.
+
+--Avez-vous ete quelquefois a Chateaubrun, Galuchet?
+
+--Oui, Monsieur. J'y ai ete une fois que les maitres etaient absents, et si
+j'avais su que je n'y trouverais que la vieille servante, je n'aurais pas
+ete si sot.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que j'aurais sans doute vu le chateau gratis, au lieu que cette
+sorciere, apres m'avoir promene dans son taudis, m'a bien demande cinquante
+centimes, Monsieur, pour le prix de sa complaisance! C'est indigne de
+ranconner les gens pour leur montrer une pareille ruine!
+
+--Je croyais que le vieux Antoine avait fait faire quelques reparations
+depuis que je n'y suis entre?
+
+--Quelles reparations, Monsieur? cela fait pitie! Ils ont rebati un coin
+grand comme la main, et ils n'ont pas seulement eu le moyen de faire coller
+des papiers dans leurs chambres. Le maitre n'est pas moitie si bien loge
+que je suis chez vous. C'est triste, la dedans! Des tas de pierres dans la
+cour a se casser les jambes, des orties, des ronces, pas de porte a une
+grande arcade qui ressemble a l'entree du chateau de Vincennes, et qui
+serait assez jolie si on y donnait une couche de badigeon; mais le reste
+est dans un etat! Pas un mur qui tienne, pas un escalier qui ne remue, des
+crevasses a s'y fourrer tout entier, du lierre qu'on ne se donne pas
+seulement la peine d'arracher: ce ne serait pas bien difficile, pourtant!
+et des chambres qui n'ont ni plancher, ni plafond! Ma foi, les gens de ce
+pays-ci sont de vrais Gascons de vous vanter leurs vieux chateaux, et de
+vous envoyer courir dans des chemins perdus, pour trouver quoi? des
+decombres et des chardons! En verite Crozant est une fameuse mystification,
+et Chateaubrun ne vaut guere mieux que Crozant!
+
+--Vous n'etes donc pas charme non plus de Crozant? Mon fils pourtant
+paraissait beaucoup s'y plaire, je parie?
+
+--M. Emile pouvait bien s'y plaire, donnant le bras a un si beau brin de
+fille! A sa place, je ne me serais pas trop plaint du pays; mais moi, qui
+esperais y prendre des truites, et qui n'y ai pas seulement attrape un
+goujon, je ne suis pas fort content de ma promenade, d'autant plus que
+vingt kilometres pour aller et autant pour revenir, ca fait quatre
+myriametres a pied.
+
+--Vous etes fatigue, Galuchet?
+
+--Oui, Monsieur, tres-fatigue, tres-mecontent! on ne m'y reprendra plus,
+dans leur forteresse des rois maures."
+
+Et, satisfait de la plaisanterie qu'il avait faite le matin, Galuchet
+repeta complaisamment et avec un sourire narquois:
+
+"Ces rois-la devaient faire de droles de pistolets! sans doute qu'ils
+portaient des sabots et mangeaient avec leurs doigts.
+
+--Vous, avez beaucoup d'esprit ce soir, Galuchet, repondit M. Cardonnet,
+sans, daigner sourire; mais si vous en aviez davantage, epris comme vous
+voila, vous trouveriez quelque pretexte pour aller rendre, de temps en
+temps, visite au vieux Chateaubrun.
+
+--Je n'ai pas, besoin de pretextes, Monsieur, repondit Galuchet d'un ton
+important. Je le connais beaucoup; il m'a souvent invite a aller pecher,
+dans sa riviere, et encore aujourd'hui, il m'a sollicite de dejeuner avec
+lui un dimanche.
+
+--Eh bien! pourquoi n'iriez-vous pas? Je vous permettrais bien une petite
+recreation de temps en temps.
+
+--Monsieur, vous etes trop honnete: si je ne vous suis pas necessaire,
+j'irai dimanche prochain, car j'aime beaucoup la peche.
+
+--Galuchet, mon ami, vous etes un imbecile.
+
+--Comment, Monsieur? dit Galuchet deconcerte.
+
+--Je vous dis, mon cher, reprit tranquillement Cardonnet, que vous etes un
+imbecile. Vous ne pensez qu'a prendre des goujons quand vous pourriez faire
+la cour a une jolie fille.
+
+--Oh! pour cela, Monsieur, je ne dis pas! dit Galuchet et en se grattant
+l'oreille d'un air agreable: j'aimerais assez la fille, vrai! c'est un
+bijou! des yeux bleus comme ca, des cheveux blonds qui ont, je parie, un
+metre cinquante centimetres de longueur, des dents superbes et un petit air
+malin. J'en serais bien amoureux, si je voulais!
+
+--Et pourquoi ne voulez-vous pas?
+
+--Ah dame! si j'avais seulement la propriete de dix mille francs, je
+pourrais bien lui plaire! mais quand on n'a rien, on ne peut pas plaire a
+une fille qui n'a rien.
+
+--Vos appointements egalent peut-etre son revenu?
+
+--Mais c'est de l'eventuel, et la vieille Janille qui passe pour sa mere
+(ce qui me repugnerait un peu, j'en conviens, de devenir le gendre d'une
+servante), la vieille Janille voudrait certainement un petit fonds pour
+commencer l'etablissement.
+
+--Et vous pensez que dix mille francs suffiraient?
+
+--Je n'en sais rien; mais il me semble que ces gens-la n'ont pas le droit
+d'avoir une grande ambition. Leur masure ne vaut pas quatre mille francs;
+la montagne, le jardin et un bout de pre qui est la, au bord de l'eau, tout
+rempli de joncs, le verger ou les arbres fruitiers ne sont bons qu'a faire
+du feu, tout cela reuni ne doit pas rapporter cent francs de rente. On dit
+que M. Antoine a un petit capital place sur l'Etat. Cela ne doit pas etre
+grand'chose, a voir la vie qu'ils menent. Mais enfin, s'il y avait la un
+millier de francs de rente assure, je m'arrangerais bien de la fille. Elle
+me plait, et je suis en age de m'etablir.
+
+--M. Antoine a douze cents francs de rente, je le sais.
+
+--Reversibles sur la tete de sa fille, Monsieur?
+
+--J'en suis certain.
+
+--Mais bien qu'il l'ait reconnue, c'est une fille naturelle, et elle n'a
+droit qu'a la moitie.
+
+--Eh bien, des a present vous pourriez donc pretendre a elle?
+
+--Merci, Monsieur! Et avec quoi vivre? elever des enfants?
+
+--Sans doute! il vous faudrait un petit capital. On pourrait vous trouver
+ca, Galuchet, si votre bonheur en dependait absolument.
+
+--Monsieur, je ne sais comment repondre a vos civilites, mais ...
+
+--Mais quoi? allons, ne vous grattez pas tant l'oreille, et repondez.
+
+--Monsieur, je n'ose pas.
+
+--Pourquoi donc? est-ce que nous ne causons pas de bonne amitie?
+
+--J'en suis sensiblement touche, reprit Galuchet, mais ...
+
+--Mais enfin, vous m'impatientez. Parlez donc!
+
+--Eh bien, Monsieur, quand vous devriez encore me traiter d'imbecile, je
+vous dirai mon sentiment. C'est que M. Emile fait la cour a cette
+demoiselle.
+
+--Vous croyez? dit M. Cardonnet feignant la surprise.
+
+--Si monsieur n'en a pas connaissance, je serais fache d'occasionner du
+desagrement entre lui et son fils.
+
+--C'est donc un bruit qui court?
+
+--Je ne sais pas si on en parle, je ne m'arrete guere a ecouter les propos;
+mais moi, j'ai tres bien remarque que M. Emile allait fort souvent a
+Chateaubrun.
+
+--Qu'est-ce que cela prouve?
+
+--C'est comme monsieur voudra, et cela m'est fort egal. C'etait seulement
+pour dire que si j'avais quelque idee d'epouser une demoiselle, je ne
+serais pas bien aise d'arriver en second.
+
+--Je le concois. Mais il y a peu d'apparence que mon fils fasse
+serieusement la cour a une jeune personne qu'il ne voudrait ni ne pourrait
+epouser. Mon fils a des sentiments eleves, il ne descendrait jamais a un
+mensonge, a de fausses promesses. Si cette fille est honnete, soyez certain
+que ses relations avec Emile sont tout a fait innocentes. N'est-ce pas
+votre opinion?
+
+--J'aurai la-dessus l'opinion que monsieur voudra.
+
+--C'est etre aussi par trop accommodant! Si vous etiez amoureux de
+mademoiselle de Chateaubrun, ne chercheriez-vous pas a vous assurer par
+vous-meme de la verite?
+
+--Certainement, Monsieur; mais je n'en suis guere amoureux, pour l'avoir
+vue une fois.
+
+--Eh bien, ecoutez, Galuchet; vous pouvez me rendre un service. Ce que vous
+venez de m'apprendre me cause un peu plus d'inquietude qu'a vous, et tout
+ce que nous venons de dire, par forme de supposition et de plaisanterie,
+aura au moins le resultat serieux de m'avoir averti de certains dangers. Je
+vous repete que mon fils est trop honnete homme pour seduire une fille sans
+fortune et sans experience; mais il pourrait lui arriver, en la voyant
+souvent, de prendre pour elle un sentiment un peu trop vif, qui exposerait
+l'un et l'autre a des chagrins passagers, mais inutiles. Il me serait bien
+facile de couper court a tout cela en eloignant Emile sur-le-champ; mais
+cela contrarierait le projet que j'ai de le former a la pratique de mes
+occupations, et je regretterais qu'un motif si peu important me forcat a me
+separer de lui dans les circonstances presentes. Consentez donc a me
+servir. Vous etes sur d'etre bien accueilli a Chateaubrun: allez-y souvent,
+aussi souvent que mon fils; faites-vous l'ami de la maison. Le caractere
+facile du pere Antoine vous y aidera. Voyez, observez, et rapportez-moi
+tout ce qui s'y passe. Si votre presence contrarie mon fils, il sera
+demontre que le danger existe; s'il cherche a vous faire econduire, tenez
+bon, et posez-vous sans hesitation en pretendant a la main de la
+demoiselle.
+
+--Et si l'on m'accepte?
+
+--Tant mieux pour vous!
+
+--C'est selon, Monsieur, jusqu'ou auront ete les choses entre elle et votre
+fils.
+
+--Il faudrait que vous fussiez bien simple pour ne pas avoir le temps et
+l'adresse de savoir a quoi vous en tenir, puisque vous allez la en
+observateur.
+
+--Et si je m'apercois que j'arrive trop tard?
+
+--Vous vous retirerez.
+
+--J'aurai fait la une drole de campagne, et M. Emile m'en voudra.
+
+--Galuchet, je ne demande rien pour rien. Certes, tout cela ne se fera pas
+sans quelque ennui et quelque desagrement pour vous; mais il y a une bonne
+gratification au bout de tous les sacrifices que je vous demande.
+
+--Ca suffit, Monsieur, et je n'ai plus qu'un mot a dire: c'est que, dans le
+cas ou la fille me conviendrait, et si je venais a lui convenir aussi, je
+serais trop pauvre, a l'heure qu'il est, pour entrer en menage.
+
+--Nous avons deja prevu ce cas. Je vous aiderais a vous faire une position.
+Par exemple, vous vous engageriez a me servir pendant un temps donne, et je
+vous ferais une avance de cinq mille francs sur vos honoraires, plus un don
+de cinq mille francs, si c'etait necessaire.
+
+--Ce n'est plus une plaisanterie, une supposition, ca? dit Galuchet en se
+grattant la tete plus fort que jamais.
+
+--Je ne plaisante pas souvent, vous devez le savoir, et cette fois-ci je ne
+plaisante plus du tout.
+
+--C'est entendu, Monsieur; vous avez trop d'honnetetes pour moi. Je vas me
+planter en faction a cote de M. Emile, et il sera bien fin si je le perds
+de vue!"
+
+"Il sera plus fin que toi, et ce ne sera pas difficile, pensa M. Cardonnet
+des que Galuchet se fut retire, mais il suffira qu'il ait un rival de ton
+espece pour se sentir bientot humilie de son choix; et si l'on prefere un
+lourdaud d'epouseur comme toi a un beau soupirant de rencontre comme lui,
+il aura recu une assez bonne lecon. Dans ce cas-la, un petit sacrifice pour
+l'etablissement de M. Galuchet ne serait pas la mer a boire, d'autant plus
+que cela le retiendrait a mon service et couperait court a l'ambition de me
+quitter. Mais c'est la le pis-aller de mon projet, et Galuchet a vingt
+chances contre une d'etre mis a la porte dans quelque temps. Jusque-la,
+j'aurai eu celui d'aviser a quelque chose de mieux, et j'aurai du moins
+reussi a tourmenter Emile, a le desenchanter, a attacher a ses flancs un
+ennemi qu'il ne sait guere combattre, l'ennui sous la forme de Constant
+Galuchet."
+
+L'idee de Cardonnet ne manquait pas de profondeur, et s'il n'eut pas ete
+trop tard ou trop tot pour qu'Emile renoncat a ses illusions, cette idee
+eut pu reussir. Une rivalite quelconque stimule les ames vulgaires, mais un
+esprit delicat souffre d'une indigne concurrence. Une nature elevee se
+degoutera infailliblement de l'etre qui prend plaisir aux hommages de la
+sottise; il suffira peut-etre meme que l'objet de son culte les souffre
+avec trop de patience, pour qu'il rougisse et s'eloigne. Mais Cardonnet
+comptait sans la fierte de Gilberte.
+
+Emile revint de son excursion plus enflamme que jamais, et dans un tel etat
+d'enthousiasme et de bonheur, qu'il ne lui paraissait plus possible de ne
+pas triompher de tout. La genereuse Gilberte avait puissamment aide a son
+illusion en la partageant, et en cela elle s'etait montree, par son
+imprevoyance et son abandon de coeur, la digne fille d'Antoine. Emile
+aurait pourtant pu se faire quelque reproche de s'etre avance a ce point
+aupres d'elle, sans avoir commence par s'assurer du consentement de M.
+Cardonnet. C'etait la une terrible imprudence, et meme une coupable
+temerite; car, a moins d'un miracle, il pouvait bien compter sur le refus
+de son pere. Mais Emile etait dans ce delire d'exaltation ou l'on compte
+sur les miracles, et ou l'on se croit presque dieu parce qu'on est aime.
+
+Pourtant il revint a Gargilesse sans avoir fixe le moment ou il declarerait
+ses sentiments a sa famille; car Gilberte avait exige qu'il ne brusquerait
+rien, et avait recu la promesse qu'il commencerait par disposer peu a peu
+l'esprit de ses parents a la tendresse, par une conduite selon leurs voeux.
+Ainsi Emile devait reparer une absence qui leur avait, sans doute, cause
+quelque souci, en restant aupres d'eux tout le reste de la semaine, et en
+travaillant avec assiduite a tout ce qu'il plairait a son pere de lui
+tracer. "Vous ne reviendrez chez nous que dimanche prochain, avait dit
+Gilberte en le quittant, et alors nous aviserons ensemble au plan de la
+semaine suivante." La pauvre enfant sentait le besoin de vivre au jour le
+jour, et, comme Emile, elle trouvait une douceur infinie a caresser dans sa
+pensee le mystere d'un amour dont eux seuls pouvaient comprendre le charme
+et la profondeur.
+
+Emile tint parole; il ne s'absenta pas de la semaine, et se contenta
+d'ecrire a M. de Boisguilbault une lettre affectueuse pour le rassurer sur
+ses sentiments, au cas ou l'ombrageux vieillard s'alarmerait de ne pas le
+voir. Il s'attacha aux pas de son pere, lui demanda meme de l'occupation,
+et s'appliqua a la construction de l'usine, comme un homme qui aurait pris
+grand interet a la reussite de l'entreprise. Mais comme on ne fait pas
+longtemps violence a son propre coeur, il lui fut impossible de pousser au
+travail les ouvriers indolents. Rien ne servait a M. Cardonnet de mettre a
+la tache les hommes de cette categorie. Ils manquaient de force, et la
+concurrence des plus actifs produisait en eux le decouragement au lieu de
+l'emulation. La tache etait bien payee; mais comme les travailleurs
+voyaient, au mecontentement du maitre, qu'ils ne seraient pas gardes
+longtemps, ils voulaient s'assurer tout le profit possible dans le present,
+et faisaient de l'economie sur leur nourriture, Quand Emile les voyait
+s'asseoir sur une pierre humide, les pieds dans la vase, pour manger un
+morceau de pain noir et quelques oignons crus, comme les Hebreux esclaves
+employes a la construction des pyramides, il se sentait epris d'une telle
+pitie, qu'il eut voulu leur donner son propre sang a boire plutot que de
+les abandonner a cette mort lente du travail et de l'abstinence.
+
+Alors il essayait de persuader son pere, puisqu'il ne pouvait sauver ces
+existences nombreuses, de leur procurer au moins quelque soulagement
+passager, en les nourrissant mieux qu'ils ne se nourrissaient eux-memes, en
+leur donnant am moins du vin. Mais M. Cardonnet lui prouvait, avec trop de
+raison, que les vignes ayant gele l'annee precedente, on ne pouvait se
+procurer du vin dans le pays qu'a un prix tres-eleve, et pour la table des
+bourgeois seulement. La ou l'economie generale n'intervient pas, il etait
+facile de prouver que l'economie particuliere est impuissante a effectuer
+de notables ameliorations, et d'etablir, par l'invincible demonstration des
+chiffres, qu'il fallait renoncer a construire ou faire passer le
+travailleur par les necessites facheuses de sa condition. M. Cardonnet
+faisait son possible pour adoucir le mal, mais ce possible avait de severes
+limites. Emile courbait la tete et soupirait; il ne pouvait pas donner a
+Gilberte une plus forte preuve d'amour que de se taire.
+
+"Allons, lui disait alors M. Cardonnet, je vois bien que tu ne seras jamais
+fort sur l'article de la surveillance; mais quand je ne serai plus de ce
+monde, il suffira que tu aies senti la necessite d'avoir un bon surveillant
+en ton lieu et place. La partie materielle est la moins poetique. C'est au
+point de vue de l'art et de la science, qui sont dans l'industrie comme
+dans tout, que tu pourras agir. Viens donc dans mon cabinet, aide-moi a
+comprendre ce qui m'echappe, et mets un peu ton genie au service de mon
+courage."
+
+Durant cette semaine, Emile eut a lire, a comprendre, a etudier et a
+resumer plusieurs ouvrages sur l'hydrostatique. M. Cardonnet, ne pensait
+pas avoir precisement besoin de ce travail, mais c'etait une maniere
+d'eprouver Emile, et il fut ravi de la rapidite et de la clarte qu'il y
+apporta. Une pareille etude ne pouvait causer de degout a un esprit occupe
+de theories. Tout ce qui appartient a la science peut avoir dans l'avenir
+une bienfaisante application; et quand on n'a pas sous les yeux les
+deplorables conditions par lesquelles l'inegalite fait passer les hommes du
+present pour l'execution d'un travail quelconque, on peut s'eprendre pour
+l'abstraction de la science. M. Cardonnet reconnaissait la haute
+intelligence d'Emile, et se disait qu'avec de si eminentes facultes, il
+n'etait pas possible de fermer toujours les yeux a ce qu'il appelait
+l'evidence.
+
+Le dimanche vint. Il semblait a Emile qu'un siecle se fut ecoule depuis
+qu'il n'avait vu ce lieu enchante de Chateaubrun, ou pour lui la nature
+etait plus belle, l'air plus suave et la lumiere plus riche qu'en aucun
+autre point de l'univers. Il commenca pourtant par Boisguilbault: car il se
+souvint que Constant Galuchet devait dejeuner a Chateaubrun, et il espera
+que ce lourd personnage serait parti, ou occupe a pecher, quand il y
+arriverait; mais il etait loin de prevoir le machiavelisme de M. Constant.
+Il le trouva encore attable avec M. Antoine, un peu alourdi par le vin du
+cru auquel il n'etait pas habitue, et se dandinant sur sa chaise tout en
+disant des lieux communs, tandis que, Gilberte, assise dans la cour,
+attendait avec impatience qu'une distraction de Janille lui permit d'aller
+guetter sur la terrasse l'arrivee de son amant.
+
+Mais Janille n'avait point de distractions; elle rodait comme un lezard
+dans tous les coins des ruines, et elle se trouva juste a point pour
+recevoir la moitie du salut qu'Emile adressait a Gilberte. Cependant Emile
+vit, du premier coup d'oeil, qu'elle n'avait pas parle.
+
+"En honneur, Monsieur, dit-elle en grasseyant avec plus d'affectation que
+de coutume, vous n'etes pas galant, et vous avez failli amener une querelle
+de rivalite entre ma fille et moi. Comment, vous me faites esperer que,
+dans son absence, vous viendrez me tenir compagnie, vous me donnez meme un
+jour pour vous attendre, et au lieu de cela, vous allez vous divertir en
+voyage avec mademoiselle, sous pretexte qu'elle a une quarantaine d'annees
+de moins! comme si c'etait ma faute, et comme si je n'etais pas aussi leste
+pour courir, et aussi gaie pour causer qu'une fille! C'est fort vilain de
+votre part, et vous avez bien fait de laisser passer quelques jours sur ma
+colere; car si vous fussiez revenu plus tot, vous eussiez ete fort mal
+recu.
+
+--Est-ce que M. Antoine ne m'a pas justifie, repondit Emile, en vous disant
+combien notre rencontre a Crozant avait ete imprevue, et notre voyage a
+Saint-Germain improvise subitement par lui? Pardonnez-moi donc, ma chere
+demoiselle Janille, et soyez sure qu'il fallait que je fusse a dix lieues
+d'ici pour manquer a votre rendez vous.
+
+--Je sais, je sais, dit Janille d'un ton significatif, que c'est M. Antoine
+qui a tout le tort: c'est une tete si legere! mais j'aurais cru que vous
+seriez plus raisonnable que lui.
+
+--Je suis fort raisonnable, ma bonne Janille, reprit Emile sur le meme ton,
+et la preuve c'est que, malgre mon desir de venir implorer ma grace, j'ai
+passe ma semaine aupres de mon pere, occupe a travailler pour lui
+complaire.
+
+--Et vous avez fort bien fait, mon garcon; car enfin il est bon que les
+jeunes gens soient occupes.
+
+--L'on sera content de moi a l'avenir, dit Emile en regardant Gilberte, et
+deja mon pere m'a pardonne le temps perdu. Il est excellent pour moi, et je
+reconnaitrai ses bontes en m'astreignant aux plus penibles sacrifices, meme
+a celui de vous voir un peu moins souvent desormais, mademoiselle Janille;
+grondez-moi donc aujourd'hui, vite, mais pas trop fort, et pardonnez-moi
+encore plus vite, puisque, durant quelques semaines, je vais etre
+probablement force de venir rarement. J'ai beaucoup de travail a faire, et
+le courage me manquerait si je vous savais fachee contre moi.
+
+--Allons, vous etes un bon garcon, et l'on ne peut vous en vouloir, dit
+Janille. Je vois, ajouta-t-elle d'un air fin, en baissant la voix, que nous
+nous comprenons fort bien sans nous mieux expliquer, et qu'il fait bon
+avoir affaire a des gens d'honneur et d'esprit comme vous."
+
+Cette issue aux explications annoncees par Janille soulagea Emile d'une
+grande inquietude. Sa situation etait bien assez grave, sans que les
+alarmes et les questions de cette fidele gouvernante vinssent la
+compliquer. Le conseil que Gilberte lui avait donne de venir plus rarement
+et de laisser couler le temps etait donc le plus sage, et, si elle eut ete
+une habile diplomate, elle n'eut peut-etre pas mieux agi, cette fois. En
+effet, que de mariages disproportionnes a l'endroit de la fortune fussent
+devenus possibles, si la femme, par son exigence, son orgueil ou ses
+mefiances, n'en eut fait, pour l'homme epris d'elle, un enchainement de
+souffrances et d'inquietudes, au milieu duquel le courage et la prudence
+lui ont manque pour vaincre les obstacles! Gilberte melait a sa candeur
+enfantine, une raison calme et un courage desinteresse. Elle ne regardait
+son union avec Emile comme possible que dans plusieurs annees, et elle
+sentait dans son amour assez de puissance pour attendre. Ce rude avenir se
+presentait a son ame pleine de foi, comme un jour radieux a traverser: et
+en cela elle n'etait pas si folle qu'on peut le croire. C'est la foi et non
+la prudence qui transporte les montagnes.
+
+
+
+
+XXIII.
+
+LA PIERRE AU DIABLE
+
+
+Emile avait oublie jusqu'au nom de Constant Galuchet en se retrouvant dans
+les murs du cher vieux chateau; et lorsqu'il entra pour saluer M. Antoine,
+la sotte figure du commis de son pere lui fit le meme effet qu'une laide
+chenille produit tout a coup, sur celui qui s'approche sans mefiance pour
+saisir un fruit. Galuchet s'etait prepare a rencontrer Emile de l'air aise
+d'un homme qui a pris possession, le premier, d'une place enviee, et qui
+veut bien accueillir avec grace les survenants. Pour un peu, il eut fait a
+Emile les honneurs du chateau. Mais le regard froid et moqueur du jeune
+homme, en repondant a ses saluts familierement empresses, le deconcerta
+beaucoup; ce regard semblait lui dire:
+
+"Que faites-vous ici?"
+
+Cependant Galuchet, qui, pensait beaucoup plus a meriter les liberalites de
+M. Cardonnet que les bonnes graces de Gilberte, fit un effort sur lui-meme
+pour retrouver son aplomb, et sa figure, qui n'etait pourtant pas
+l'expression d'un caractere hostile, eut un aspect d'insolence inaccoutumee
+on ne peut plus maladroit dans la circonstance.
+
+Emile avait pris son parti sur le vin du cru, et, pour ne pas chagriner M.
+de Chateaubrun, il ne refusait plus de lui faire raison on arrivant.
+Peut-etre meme, grace au prestige complet qu'il subissait dans le lieu ou
+respirait Gilberte, etait-il arrive a trouver cette piquette meilleure que
+tous les vins fins de la table de son pere. Mais, cette fois, le breuvage
+lui parut amer, lorsque Galuchet, se donnant les airs d'un homme qui daigne
+hurler avec les loups, approcha son verre du sien, pour trinquer a la
+maniere de M. de Chateaubrun. Il accompagna cette familiarite d'un
+mouvement du coude et de l'epaule, desagreablement vulgaire, croyant imiter
+joyeusement la patriarcale simplicite d'Antoine.
+
+"Monsieur le comte, dit Emile en affectant de traiter Antoine avec plus de
+respect encore que de coutume, je crains que vous n'ayez fait trop boire M.
+Constant Galuchet. Voyez donc comme il a les yeux rouges et le regard fixe!
+Prenez garde; je vous avertis qu'il a la tete tres-faible.
+
+--La tete faible, monsieur Emile! pourquoi dites-vous que j'ai la tete
+faible? repondit Galuchet. Vous ne m'avez jamais vu ivre, que je sache.
+
+--Ce sera donc la premiere fois que j'aurai ce plaisir, si vous continuez a
+trinquer de la sorte.
+
+--Cela vous ferait donc plaisir de me voir commettre des inconvenances?
+
+--J'espere que cela n'arrivera pas, si vous suivez mon conseil.
+
+--Eh bien, dit Galuchet en se levant, si M. Antoine veut faire un tour de
+promenade, je suis tout pret a offrir mon bras a mademoiselle Gilberte, et
+l'on verra si je marche de travers.
+
+--J'aime autant ne pas risquer l'epreuve, repondit Gilberte, qui etait
+assise a l'entree du pavillon et caressait monsieur Sacripant.
+
+--Voila donc que vous vous mettez aussi apres moi, mademoiselle Gilberte?
+reprit Galuchet en s'approchant d'elle; vous croyez ce que dit M. Emile?
+
+--Ma fille ne se met apres personne, Monsieur, dit Janille, et je ne sais
+pas trop pourquoi vous vous occupez de qui ne s'occupe pas de vous.
+
+--Si vous lui defendez de me donner le bras, reprit Galuchet, je n'ai rien
+a dire. Il me semble pourtant que ce n'est pas manquer a la civilite
+francaise que d'offrir son bras a une demoiselle.
+
+--Ma mere ne me defend pas d'accepter votre bras, Monsieur, dit Gilberte
+avec une douceur pleine de dignite; mais je vous remercie de votre
+politesse. Je ne suis pas une Parisienne et ne connais guere l'habitude de
+prendre un appui pour marcher. D'ailleurs, nos sentiers ne souffrent point
+cet usage.
+
+--Vos sentiers ne sont pas pires que ceux de Crozant, et plus ils sont
+difficiles, plus on a besoin de s'appuyer les uns sur les autres. J'ai fort
+bien vu a Crozant que vous mettiez votre belle main sur l'epaule de M.
+Emile pour descendre la montagne; oh! j'ai vu cela, mademoiselle Gilberte,
+et j'aurais bien voulu etre a sa place!
+
+--Monsieur Galuchet, si vous n'aviez pas bu plus que de raison, dit Emile,
+vous ne vous occuperiez pas tant de moi, et je vous prierai de ne pas vous
+en occuper du tout.
+
+--Allons! voila-t-il pas que vous vous fachez, vous! dit Galuchet tachant
+de prendre un ton de bonne humeur. Tout le monde me brutalise ici, excepte
+M. Antoine.
+
+--C'est peut-etre, repondit Emile, que vous vous familiarisez un peu trop
+avec tout le monde, _vous!_
+
+--Qu'est-ce qu'il y a? dit Jean Jappeloup en entrant. Est-ce qu'on se
+dispute ici? Allons, me voila pour mettre la paix. Bonjour, ma mie Janille;
+bonjour, ma Gilberte du bon Dieu; bonjour, mon brave Emile, bonjour,
+Antoine, mon maitre!... bonjour, toi, dit-il a Galuchet; je ne te connais
+pas, mais c'est egal. Ah! c'est l'homme d'affaires au pere Cardonnet! Eh!
+bonjour, vous, mon pauvre monsieur Sacripant; je ne faisais pas attention a
+vos honnetetes.
+
+--Eh! vive Dieu! s'ecria Antoine, vaut mieux tard que jamais; mais sais-tu,
+Jean, que tu te deranges? Comment, quand on n'a plus qu'un jour par semaine
+pour te voir, et Dieu sait que la semaine est longue sans toi! tu arrives
+le dimanche a midi?
+
+--Ecoutez, mon maitre ...
+
+--Je ne veux pas que tu m'appelles ton maitre.
+
+--Et si je veux t'appeler comme ca, moi! J'ai ete bien assez longtemps le
+tien, et ca m'ennuierait de commander toujours. A present, je veux etre ton
+apprenti pour changer un peu. Allons, a boire, Janille, du frais tout de
+suite. J'ai chaud! Ce n'est pas que je sois a jeun; ils n'ont pas voulu me
+laisser partir apres la messe, ces bons amis de Gargilesse! Il a fallu
+aller babiller un peu chez la mere Laroze, et on ne peut pas se dessecher
+le gosier a causer sans boire. Mais je suis venu vite, parce que je savais
+bien qu'on pensait a moi, ici. Tenez, voyez-vous, ma Gilberte, depuis que
+je suis rentre dans l'endroit, il faudrait que le dimanche durat quarante
+huit heures pour que je pusse contenter tous les amis qui me font fete!
+
+--Eh bien, mon bon Jean, si vous etes heureux, cela nous console un peu de
+vous voir moins souvent, dit Gilberte.
+
+--Heureux, moi? reprit le charpentier: il n'y a personne de plus heureux
+que moi sur la terre!
+
+--On le voit bien, dit Janille. Voyez comme il a repris bonne mine depuis
+qu'il n'est plus depiste tous les matins comme un vieux lievre! Et puis il
+se fait la barbe tous les dimanches, a present, et voila des habits neufs
+qui ne sont point mal.
+
+--Et qu'est-ce qui a file la laine de ce joli droguet? reprit Jean: c'est
+ma mie Janille avec la fille au bon Dieu! Et qui a donne la laine? les
+brebis a mon maitre. Et qui a paye la depense? ca se paye en amitie, ici.
+Ce n'est pas vous, bourgeois, qui avez des habits comme ca. Je ne
+changerais pas ma veste de bureau pour votre queue de pie en drap noir.
+
+--Je m'arrangerais bien de la fileuse, repondit Galuchet en regardant
+Gilberte.
+
+--Toi? dit le charpentier en appliquant avec gaiete sur l'epaule de
+Galuchet une tape a ecraser un boeuf; toi! tu aurais des fileuses comme ca?
+Ma mie Janille est encore trop jeune pour toi, mon garcon; et, quant a
+l'autre, je la tuerais si elle filait pour toi seulement un brin de laine
+long comme ton nez."
+
+Galuchet fut fort blesse de cette allusion a son nez camus, et, se frottant
+l'epaule:
+
+"Dites donc, paysan, repondit-il, vous avez des manieres _trop touchantes_;
+plaisantez avec vos pareils, je ne vous parle pas.
+
+--Comment appelez-vous ce particulier-la? dit Jean a M. Antoine; je ne peux
+pas me rappeler son diable de nom!
+
+--Allons! allons! Jean, tu es un peu en train, mon vieux! dit M. Antoine,
+ne te mets pas a taquiner M. Galuchet; c'est un honnete jeune homme, et, de
+plus, c'est mon hote.
+
+--C'est bien dit, mon maitre! Allons, faisons la paix, monsieur Maljuche.
+Voulez-vous une prise de tabac?
+
+--Je n'en use pas, repondit Galuchet avec hauteur. Si M. Antoine veut bien
+me le permettre, je quitterai la table.
+
+--A votre aise, jeune homme, a votre aise, dit le chatelain; M. Emile
+n'est pas non plus ami des longues seances, et vous pouvez courir un peu.
+Janille vous fera voir le chateau, ou si vous aimez mieux descendre a la
+riviere, preparez vos lignes; nous irons vous rejoindre tout a l'heure, et
+nous vous conduirons ou vous trouverez bonne prise.
+
+--Ah! c'est vrai! dit le charpentier, c'est un preneur d'ablettes! Il ne
+fait que ca tous les soirs a Gargilesse, et quand on lui parle, il fait la
+grimace parce que ca derange son poisson. Allons, nous irons tout a l'heure
+lui faire prendre quelque chose de mieux que son fretin. Ecoutez, monsieur
+Maljuche, si je ne vous fais pas emporter un saumon pour votre souper, je
+veux changer mon nom pour le votre. Vous n'avez pas besoin de tant vous
+presser. La barque doit etre en bon etat, car je lui ai mis une piece au
+ventre il n'y a pas longtemps. Nous trouverons bien par la quelque vieux
+harpon, et la Pierre au Diable, ou le saumon a coutume de faire un somme au
+soleil, n'est pas loin d'ici. Mais il y a du danger par la, et vous n'iriez
+pas seul.
+
+--Nous irons tous, dit Gilberte, si Jean mene la barque: c'est une peche
+tres amusante et un endroit superbe.
+
+--Oh! si vous venez, mademoiselle Gilberte, j'attendrai votre bon plaisir,
+repondit Galuchet.
+
+--Tiens! ne dirait-on pas qu'elle y va pour toi, gratte-papier? Ce gars-la
+est effronte comme tout. Sont-ils tous comme ca dans ton pays? Oh! ne
+prends pas un air fache et ne me regarde pas par-dessus ton epaule,
+vois-tu; car ca ne m'effarouche guere. Si tu veux etre bon enfant, je le
+serai aussi; mais si parce que tu es habille de noir comme un notaire, tu
+crois pouvoir te lever de table quand j'y reste, tu te trompes beaucoup.
+Assis, assis! Maljuche, je n'ai pas fini de boire, et tu vas trinquer avec
+moi.
+
+--J'en ai assez, dit Galuchet en resistant; je vous dis que j'en ai
+assez!"
+
+Mais le charpentier l'aurait brise comme une latte, plutot que de lacher
+prise; il le forca de retomber sur le banc et d'avaler encore plusieurs
+rasades, Galuchet tachant de faire contre fortune bon coeur, et M. Antoine
+le protegeant assez mal contre les malices de son compere, quoiqu'il ne
+partageat point l'antipathie que sa figure et ses manieres causaient au
+reste de sa famille.
+
+Emile avait suivi peu a peu Gilberte et Janille dans le preau, et, malgre
+la jalouse surveillance de la petite vieille, il avait reussi a dire a son
+amante qu'il avait obei a ses ordres avec zele, et qu'il voyait son pere
+assez bien dispose pour pouvoir tenter quelque ouverture la semaine
+suivante. Mais Gilberte trouva que ce serait trop hasarder, et l'engagea a
+perseverer dans cette vie sedentaire et laborieuse. Le courage leur parut
+facile a tous deux. Maintenant qu'Emile etait sur d'etre aime, il se
+sentait si heureux, qu'il ne croyait pas pouvoir de longtemps etre exigeant
+envers la fortune. Il y avait au fond de son ame un calme divin. Le regard
+clair et profond de Gilberte lui disait desormais tant de choses!
+
+Il y a, dans l'aurore du bonheur des amants, un moment d'extase tranquille,
+ou l'observateur le plus penetrant aurait bien de la peine a saisir leur
+secret a la surface. Le desir de se parler et de se voir a toute heure
+semble disparaitre avec l'inquietude de s'entendre. Quand leurs ames sont
+liees par un aveu mutuel, les temoins, pas plus que l'absence, ne peuvent
+les gener et les separer reellement. Aussi la clairvoyante Janille fut-elle
+abusee par leur enjouement paisible et cette prudence qu'on n'a point quand
+on souffre ou quand on doute. Le trouble que Janille avait maintes fois
+remarque chez le jeune Cardonnet, la subite rougeur de Gilberte a certaines
+paroles dont elle seule avait saisi le sens, sa tristesse et son agitation
+mal deguisees lorsqu'il tardait a venir, tout cela avait disparu depuis le
+voyage a Crozant, et Janille s'emerveillait qu'une circonstance dont elle
+avait craint les resultats n'eut apporte qu'un changement favorable.
+
+"Je m'etais donc trompee, se disait-elle; ma fille ne songe point trop a
+lui; et lui, s'il y songe, il saura se taire et s'eloigner peu a peu,
+plutot que de compromettre notre repos. Allons, il se conduit bien, et ce
+serait dommage de lui faire de la peine, puisqu'il m'a comprise a demi-mot
+et s'execute de lui-meme."
+
+Si Jean Jappeloup eut ete complice d'Emile pour le venger des pretentions
+de Galuchet, il n'eut pas mieux agi; car, pendant plus d'une heure, tandis
+que les deux amants erraient avec Janille aux alentours du pavillon, il
+employa tantot la calinerie moqueuse, tantot la force ouverte pour le
+retenir a table, et le faire boire, bon gre, mal gre. Galuchet perdit
+bientot, dans cette epreuve au-dessus de ses forces, le peu de bon sens que
+lui avait departi la nature. Il etait fort scandalise d'abord des habitudes
+du chatelain, et meprisait profondement celui qu'il eut volontiers appele
+son compagnon de debauche. Bref, Galuchet, qui n'avait aucune elevation
+dans les sentiments ou dans les idees et qui ne valait pas un cheveu de ces
+deux rudes compagnons, se croyait encanaille, et se promettait de faire
+valoir aupres de son maitre la tache penible qu'il avait acceptee. Mais a
+mesure qu'il trinquait, sa raison s'egarait tout a fait, et ses sentiments
+grossiers prenant le dessus sur sa vanite secrete, il se mit a rire, a
+frapper la table, a parler haut, a se targuer de mille prouesses et a avoir
+si mauvais ton, que Jappeloup, dont l'ame etait aussi delicate que ses
+manieres etaient brusques, le prit en pitie, et lui fit une morale severe
+d'un air tout a coup serieux et froid.
+
+"Mon garcon, lui dit-il, vous ne savez pas boire; vous etes laid quand
+vous riez, et vous etes bete quand vous voulez faire de l'esprit. Si j'ai
+un conseil a donner a M. Antoine, c'est de vous faire dejeuner avec un
+verre d'eau quand vous viendrez chez lui, car autrement vous tiendriez
+devant sa fille des propos qui me forceraient a vous mettre dehors. Vous
+avez cru, en nous voyant ici tous gais et sans facon les uns envers les
+autres, que nous etions des gens grossiers et qu'il fallait le devenir pour
+se mettre a notre niveau. Vous vous etes trompe. Quiconque n'a rien de
+mauvais dans le coeur ni de malpropre dans l'esprit, peut se laisser aller;
+et quand meme je serais ivre a ne point me tenir debout, je ne craindrais
+pas qu'on me fit rougir le lendemain avec mes paroles. Il parait qu'il n'en
+est pas de meme pour vous; c'est pourquoi vous faites bien de vous habiller
+de noir des pieds a la tete pour faire croire a ceux qui ne vous
+connaissent pas que vous etes un monsieur: car s'il y a un paysan ici, ce
+n'est pas moi, c'est vous."
+
+Antoine tacha d'adoucir la mercuriale, et Galuchet tacha de se facher. Jean
+haussa les epaules et quitta la table pour n'avoir pas a lui donner une
+lecon mieux appropriee a l'etat de son intelligence.
+
+Lorsqu'ils sortirent du pavillon, Galuchet marchait encore droit; mais il
+avait la tete si lourde et si echauffee, qu'il n'osait plus prononcer un
+mot devant Gilberte, de peur de dire une chose pour l'autre.
+
+"Eh bien, dit Gilberte a Jappeloup, allons-nous a la Pierre au Diable? Il y
+a plus d'un an que je n'y ai ete: Janille ne veut pas que mon pere m'y
+conduise, parce qu'elle dit que c'est trop dangereux et qu'il ne faut pas
+la de distraction; mais elle m'y laissera aller avec toi, mon bon Jean!
+Voyons, te sens-tu encore la main assez ferme et l'oeil assez sur?
+
+--Moi, moi? dit Jappeloup, je me sens aussi bon pour cette besogne-la que
+si j'avais encore vingt-cinq ans.
+
+--Et vous n'etes pas avine? dit Janille en prenant la manche de Jean, et en
+se dressant sur la pointe des pieds pour lui regarder dans les yeux.
+
+--Regardez, regardez a votre aise! dit-il. Si vous voulez faire ce que je
+vais faire, je declare que je suis gris!" Et il placa sur sa tete une
+cruche d'eau que Janille tenait a la main: puis se mit a courir sans la
+renverser,
+
+"C'est bien, dit Janille, j'en ferais autant si je voulais, mais c'est fort
+inutile, et je suis sure de vous: je vous confie ma fille. Pour moi, je
+n'ai pas le temps de vous suivre: et vous, monsieur Emile, vous veillerez
+un peu sur le pere, car il est capable de vouloir mettre pied a terre au
+beau milieu de l'eau, s'il est en train de rire ou de causer.
+
+--Et qui veillera sur le Maljuche? dit Jappeloup en montrant Galuchet qui
+partait en avant avec M. Antoine. Je ne m'en charge pas.
+
+--Ni moi! dit Gilberte.
+
+--Soyez en repos, dit Emile, je me charge de le faire tenir tranquille.
+
+--Il n'est pas sur que vous en veniez a bout, reprit Jean: s'il n'est pas
+ivre, il n'en vaut guere mieux. On ne peut pas dire qu'il soit tout a fait
+_riche_, mais il est _a son aise_. Il aurait plus besoin d'un lit que d'une
+barque.
+
+--Vous verrez comment il descend la montagne, dit Janille, et, s'il menace
+de vous faire chavirer, laissez-le sur les cailloux, a la rive."
+
+Galuchet se trouva installe dans la barque avec M. de Chateaubrun, quand
+les autres y arriverent. Il etait rouge et silencieux. Mais quand on fut au
+milieu de l'eau, ce courant rapide lui donna le vertige, et il commenca a
+se pencher si fort de cote et d'autre, que Jappeloup, impatiente, prit une
+corde et lui attacha solidement le corps avec le banc sur lequel il etait
+etendu. Il s'endormit dans cette position.
+
+"Vous avez la un aimable secretaire, dit Gilberte a Emile. J'espere, cher
+papa, que tu ne l'inviteras plus a dejeuner.
+
+--Eh! mon Dieu, ce n'est pas sa faute, repondit M. Antoine: c'est celle de
+Jean, qui l'a fait boire plus qu'il ne voulait.
+
+--Qu'est-ce qu'un homme qui ne sait pas boire sans se griser? dit Jean;
+c'est moins que rien."
+
+La barque descendit rapidement jusqu'a un endroit ou les rochers se
+rapprochent tellement, que le passage ne serait plus possible sans un
+danger immense. Jean etait un des hommes les plus vigoureux du pays.
+L'audace de son caractere et la force de sa volonte decuplaient sa force
+physique. Il avait coutume de s'enflammer pour les moindres entreprises
+avec autant de passion que s'il se fut agi de la conquete du monde; et,
+malgre ce transport juvenile, il avait une admirable presence d'esprit. Il
+dirigea la barque dans le milieu du courant, et, au moment de s'engager
+dans la passe etroite, il mit l'esquif en travers, et le preserva du choc
+avec la moitie de son corps penche sur les rochers, qu'il saisit dans ses
+bras. Emile, qui le secondait bravement, prit sa place alternativement avec
+lui, et, la barque restant immobile, on s'arma du harpon et on attendit en
+silence le passage de la proie. On sait que le poisson cherche toujours a
+remonter le courant, de sorte qu'il venait droit vers la barque, mais
+n'approchait pas toujours, effraye de ce barrage inaccoutume, et revenait
+bientot pour s'enfuir encore. Le guetteur etait penche en avant, les bras
+etendus le plus qu'il pouvait. M. Antoine et Gilberte, agenouilles derriere
+lui, veillaient a ce que le mouvement qu'il ferait en lancant le harpon ne
+fit pas chavirer la barque et ne l'entrainat pas lui-meme. Gilberte,
+lorsque c'etait le tour du charpentier, s'attachait a ses habits, dans la
+crainte qu'il ne tombat dans l'eau; et, quand ce fut celui d'Emile, elle
+recommanda vivement a son pere de le retenir de toute sa force. Mais
+bientot, ne se fiant a personne, elle saisit sa blouse elle-meme, et il se
+sentit effleure plus d'une fois par ses beaux bras prets a l'enlacer en cas
+d'accident.
+
+Dans cette situation, assez perilleuse pour tous, l'attention de Jean et
+d'Antoine etait entierement absorbee par l'emotion de la peche, et cette
+meme emotion servait de pretexte aux deux amants pour echanger des regards
+et des paroles que Galuchet, quoique a demi eveille, n'etait certes pas en
+etat de commenter. Qu'eut pense M. Cardonnet, s'il eut vu comme son agent
+gagnait bien sa gratification!
+
+Enfin, un saumon fut amene aux cris frenetiques de Jean Jappeloup, et
+Galuchet, un peu ranime par la vue de cette capture, essaya de se meler de
+la peche. Mais sa gaucherie et son obstination firent tout manquer, et
+Jean, hors de lui, retourna la barque en disant:
+
+"Quand vous voudrez pecher le saumon, vous irez avec un autre que moi. Ce
+ne sont pas des goujons de cette taille qu'il vous faut, et si nous
+restions la plus longtemps, je vous casserais la tete avec le manche de mon
+croc.
+
+--Dieu me preserve de retourner avec un malappris de votre espece! repondit
+Galuchet en s'asseyant sur le bord de la barque.
+
+--Ne vous mettez pas la, reprit le charpentier, vous me genez, et vous
+feriez beaucoup mieux de m'aider a remonter ce courant qui est dur comme le
+fer. Voila M. Emile qui travaille comme un bon compagnon, et vous, gros et
+fort comme vous etes, vous nous regardez suer en vous croisant les bras.
+
+--Ma foi, tant pis pour vous, repondit Galuchet; vous m'avez fait boire, je
+ne suis bon a rien.
+
+--Oui, mais vous etes lourd, et puisque vous ne travaillez pas, vous irez a
+terre. Au rivage, au rivage, mon petit Emile! mettons a terre les paquets
+embarrassants!"
+
+Ils cinglerent vers la rive; mais Galuchet trouva le procede offensant, et
+refusa d'aborder en jurant de la maniere la plus cynique.
+
+"Mille demons! s'ecria Jappeloup tout a fait en colere, tu m'as fait
+manquer une truite superbe, mais tu ne me feras pas echiner a ton service!"
+
+Et il le poussa hors de la barque; mais, en faisant resistance, Galuchet
+glissa entre la barque et le rivage, et tomba dans l'eau jusqu'a la
+ceinture.
+
+"Ma foi, c'est bienfait, dit Jappeloup: cela mettra de l'eau dans ton vin."
+
+Et il eloigna rapidement la barque, que Galuchet, transporte de fureur,
+essayait de faire chavirer.
+
+"Ah! le mechant garcon! s'ecriait le charpentier; convenez que s'il y a de
+bonnes betes, il y en a aussi de bien mauvaises! Laissez-le barboter,
+dit-il a ses compagnons, qui craignaient que le pauvre Galuchet, a cause de
+son etat d'ivresse, ne vint a se noyer, quoique l'endroit ne fut pas
+dangereux. S'il enfonce trop, je lui planterai mon crochet dans la ceinture
+et je le repecherai comme un saumon. Mais bah! si c'etait quelque chose de
+bon, on pourrait s'inquieter, au lieu que ce qui n'est bon a rien, les
+animaux morts et les bouteilles vides, surnage toujours."
+
+Au bout de quelques instants, Galuchet sauta sur l'herbe et disparut en
+montrant le poing.
+
+Ce ridicule incident attrista beaucoup Gilberte. Pour la premiere fois elle
+voyait un grave inconvenient de la trop grande bonhomie de son pere. Ces
+manieres rustiques et simples de ceux qui l'entouraient, et qui etaient
+l'expression de la candeur et de la bonte, commencaient a l'effrayer, comme
+ne lui assurant pas une protection assez eclairee ni assez delicate pour
+son age et pour son sexe.
+
+"Je suis une pauvre fille de campagne, se disait-elle, et je sais fort bien
+vivre avec les paysans; mais c'est a la condition que certains
+demi-bourgeois mal eleves ne viendront pas se mettre de la partie: car
+alors les paysans deviennent un peu trop sauvages dans leur colere, et la
+vie que je mene ne me met pas a l'abri des vengeances de la lachete."
+
+Elle songeait alors a Emile comme a un appui que le ciel lui destinait;
+mais alors elle se demandait dans quel milieu il etait force de vivre
+lui-meme, et l'idee que M. Cardonnet employait des gens de l'espece de
+Galuchet lui causait une sorte de terreur vague sur son caractere et ses
+habitudes.
+
+Lorsque Jean Jappeloup revint le soir a Gargilesse, il trouva Galuchet
+etendu comme mort au milieu de son chemin. Le pauvre diable, un instant
+degrise par le bain qu'il avait pris, etait entre dans un cabaret pour se
+secher, et comme il avait peur pour sa sante, il s'etait laisse persuader
+de prendre un verre d'eau-de-vie qui l'avait acheve. Il revenait
+litteralement a quatre pattes. Jean avait eu le temps d'oublier sa colere,
+et d'ailleurs il n'etait pas homme a laisser un de ses semblables expose a
+se faire ecraser par les pieds des chevaux. Il le releva, supporta
+patiemment ses menaces et ses injures, et le ramena, le portant plus qu'a
+demi, jusqu'a l'usine, ou Galuchet, qui ne le reconnaissait pas, rentra en
+jurant qu'il se vengerait du scelerat qui avait voulu le noyer.
+
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le peche de Monsieur Antoine I, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PECHE DE MONSIEUR ANTOINE I ***
+
+***** This file should be named 12367.txt or 12367.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/2/3/6/12367/
+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Bailey and Distributed Proofreaders
+Europe, http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliotheque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
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+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
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+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
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+
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
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+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+