diff options
Diffstat (limited to 'old/12367-0.txt')
| -rw-r--r-- | old/12367-0.txt | 10732 |
1 files changed, 10732 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/12367-0.txt b/old/12367-0.txt new file mode 100644 index 0000000..c1cd94d --- /dev/null +++ b/old/12367-0.txt @@ -0,0 +1,10732 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le peche de Monsieur Antoine I, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le peche de Monsieur Antoine I + +Author: George Sand + +Release Date: May 17, 2004 [EBook #12367] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PECHE DE MONSIEUR ANTOINE I *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Eric Bailey and Distributed Proofreaders +Europe, http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliotheque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + +ŒUVRES DE GEORGE SAND + + +LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE I + + + + +NOTICE + + +J'ai écrit _le Péché de monsieur Antoine_ à la campagne, dans une phase de +calme extérieur et intérieur, comme il s'en rencontre peu dans la vie des +individus. C'était en 1845, époque où la critique de la société réelle et +le rêve d'une société idéale atteignirent dans la presse un degré de +liberté de développement comparable à celui du XVIIIe siècle. On croira +peut-être avec peine, un jour, le petit fait très-caractéristique que je +vais signaler. + +Pour être libre, à cette époque, de soutenir directement ou indirectement +les thèses les plus hardies contre le vice de l'organisation sociale, et de +s'abandonner aux espérances les plus vives du sentiment philosophique, il +n'était guère possible de s'adresser aux journaux de l'opposition. Les plus +avancés n'avaient malheureusement pas assez de lecteurs pour donner une +publicité satisfaisante à l'idée qu'on tenait à émettre. Les plus modérés +nourrissaient une profonde aversion pour le socialisme, et, dans le courant +des dix dernières années de la monarchie de Louis-Philippe, un de ces +journaux de l'opposition réformiste, le plus important par son ancienneté +et le nombre de ses abonnés, me fit plusieurs fois l'honneur de me demander +un roman-feuilleton, toujours à la condition qu'il ne s'y trouverait aucune +espèce de tendance socialiste. + +Cela était bien difficile, impossible peut-être, à un esprit préoccupé des +souffrances et des besoins de son siècle. Avec plus ou moins de détours +habiles, avec plus ou moins d'effusion et d'entraînement, il n'est guère +d'artiste un peu sérieux qui ne se soit laissé impressionner dans son +œuvre par les menaces du présent ou les promesses de l'avenir. C'était, +d'ailleurs, le temps de dire tout ce qu'on pensait, tout ce qu'on croyait. +On le devait, parce qu'on le pouvait. La guerre sociale ne paraissant pas +imminente, la monarchie, ne faisant aucune concession aux besoins du +peuple, semblait de force à braver plus longtemps qu'elle ne l'a fait le +courant des idées. + +Ces idées dont ne s'épouvantaient encore qu'un petit nombre d'esprits +conservateurs, n'avaient encore réellement germé que dans un petit nombre +d'esprits attentifs et laborieux. Le pouvoir, du moment qu'elles ne +revêtaient aucune application d'actualité politique, s'inquiétait assez peu +des théories, et laissait chacun faire la sienne, émettre son rêve, +construire innocemment la cité future au coin de son feu, dans le jardin de +son imagination. + +Les journaux conservateurs devenaient donc l'asile des romans socialistes. +Eugène Sue publia les siens dans _les Débats_ et dans _le Constitutionnel_. +Je publiai les miens dans _le Constitutionnel_, et dans _l'Époque_. A peu +près dans le même temps, _le National_ courait sus avec ardeur aux +écrivains socialistes dans son feuilleton, et les accablait d'injures +très-âcres ou de moqueries fort spirituelles. + +_L'Époque_, journal qui vécut peu, mais, qui débuta par renchérir sur tous +les journaux conservateurs et absolutistes du moment, fut donc le cadre où +j'eus la liberté absolue de publier un roman socialiste. Sur tous les murs +de Paris on afficha en grosses lettres: _Lisez l'Époque! Lisez le Péché de +monsieur Antoine!_ + +L'année suivante, comme nous errions dans les landes de Crozant et dans les +ruines de Châteaubrun, théâtre agreste où s'était plu ma fiction, un +Parisien de nos amis criait facétieusement aux pasteurs à demi sauvages de +ces solitudes _Avez-vous lu l'Époque? Avez-vous lu le Péché de monsieur +Antoine?_ Et, en les voyant fuir épouvantés de ces incompréhensibles +paroles, il nous disait en riant: «Comme on voit bien que les romans +socialistes montent la tête aux habitants des campagnes!...» + +Une vieille femme, assez belle diseuse, vint à Châteaubrun me faire une +scène de reproches, parce que j'avais fait sur elle et sur son maître un +livre _plein de menteries_. Elle croyait que j'avais voulu mettre en scène +le propriétaire du château et elle-même. Elle avait entendu parler du +livre. On lui avait dit qu'il n'y avait _pas un mot de vrai_. Il fut +impossible de lui faire comprendre ce que c'est qu'un roman, et cependant +elle en faisait aussi, car elle nous raconta l'assassinat de Louis XVI et +de Marie-Antoinette _poignardés dans leur carrosse par la populace de +Paris_. Ceux qui accusent les écrits socialistes d'incendier les esprits, +devraient se rappeler qu'ils ont oublié d'apprendre à lire aux paysans. + +Renierai-je, maintenant que les masses s'agitent, le communisme de M. de +Boisguilbault, personnage très-excentrique, et cependant pas tout à fait +imaginaire, de mon roman? Dieu m'en garde, surtout après que, sur tous les +tons, on a accusé les socialistes de prêcher le partage des propriétés. + +L'idée diamétralement contraire, celle de communauté par association, +devrait être la moins dangereuse de toutes aux yeux des conservateurs, +puisque c'est malheureusement la moins comprise et la moins admise par les +masses. Elle est surtout antipathique dans la campagne et n'y sera +réalisable que par l'initiative d'un gouvernement fort, ou par une +rénovation philosophique, religieuse et chrétienne, ouvrage des siècles +peut-être! + +Des essais d'associations ouvrières ont été cependant tentés dans la +portion la plus instruite, la plus morale, la plus patiente du peuple +industriel des grandes villes. Les gouvernements éclairés, quelle que soit +leur devise, protégeront toujours ces associations, parce qu'elles offrent +un asile à la pensée véritablement sociale et religieuse de l'avenir. +Imparfaites à leur naissance probablement, elles se compléteront avec le +temps, et quand il sera bien prouvé qu'elles ne détruisent pas, mais +conservent, au contraire, le respect de la famille et de la propriété, +elles entraîneront insensiblement toutes les classes dans une réciprocité +et une solidarité d'intérêts et de dévouements, seule voie de salut ouverte +à la société future! + + GEORGE SAND. + + * * * * * + + + + +I + +ÉGUZON. + + +Il est peu de gîtes aussi maussades en France que la ville d'Éguzon, située +aux confins de la Marche et du Berry, dans la direction sud-ouest de cette +dernière province. Quatre-vingts à cent maisons, d'apparence plus ou moins +misérable (à l'exception de deux ou trois, dont nous ne nommerons point les +opulents propriétaires, de peur d'attenter à leur modestie), composent les +deux ou trois rues, et ceignent la place de cette bourgade fameuse à dix +lieues à la ronde pour l'esprit procédurier de sa population et la +difficulté de ses abords. Malgré ce dernier inconvénient qui va bientôt +disparaître, grâce au tracé d'une nouvelle route, Éguzon voit souvent des +voyageurs traverser hardiment les solitudes qui l'environnent, et risquer +leurs carrioles sur son pavé terrible. L'unique auberge est située sur +l'unique place, laquelle est d'autant plus vaste, qu'elle s'ouvre sur la +campagne, comme si elle attendait les constructions nouvelles de futurs +citadins, et cette auberge est parfois forcée, dans la belle saison, +d'inviter les trop nombreux arrivants à s'installer dans les maisons du +voisinage, qui leur sont ouvertes, il faut le dire, avec beaucoup +d'hospitalité. C'est qu'Éguzon est le point central d'une région +pittoresque semée de ruines imposantes, et que, soit qu'on veuille voir +Châteaubrun, Crozant, la Prugne-au-Pot, ou enfin le château encore debout +et habité de Saint-Germain, il faut nécessairement aller coucher à Éguzon, +afin de partir, dès le matin suivant, pour ces différentes excursions. + +Il y a quelques années, par une soirée de juin, lourde et orageuse, les +habitants d'Éguzon ouvrirent de grands yeux en voyant un jeune homme de +bonne mine traverser la place pour sortir de la ville, un peu après le +coucher du soleil. Le temps menaçait, la nuit se faisait plus vite que de +raison, et pourtant le jeune voyageur, après avoir pris un léger repas à +l'auberge, et s'être arrêté le temps strictement nécessaire pour faire +rafraîchir son cheval, se dirigeait hardiment vers le nord, sans +s'inquiéter des représentations de l'aubergiste, et sans paraître se +soucier des dangers de la route. Personne ne le connaissait; il n'avait +répondu aux questions que par un geste d'impatience, et aux remontrances +que par un sourire. Quand le bruit des fers de sa monture se fut perdu dans +l'éloignement: «Voilà, dirent les flâneurs de l'endroit, un garçon qui +connaît bien le chemin, ou qui ne le connaît pas du tout. Ou il y a passé +cent fois, et sait le nom du moindre caillou, ou bien il ne se doute pas de +ce qui en est, et va se trouver fort en peine. + +--C'est un étranger qui n'est pas d'ici, dit judicieusement un homme +capable: il n'a voulu écouter que sa tête; mais, dans une demi-heure, quand +l'orage éclatera, vous le verrez revenir! + +--S'il ne se casse pas le cou auparavant à la descente du pont des Piles! +observa un troisième. + +--Ma foi, firent en chœur les assistants, c'est son affaire! Allons +fermer nos contrevents, de peur que la grêle n'endommage nos vitres.» + +Et l'on entendit par la ville un grand bruit de portes et de fenêtres que +l'on se hâtait d'_accoter_, tandis que le vent, qui commençait à mugir sur +les bruyères, devançait de rapidité les servantes essoufflées, et renvoyait +à leur nez les battants de ces lourdes huisseries, où les ouvriers du pays, +conformément aux traditions de leurs ancêtres, n'ont épargné ni le bois de +chêne, ni le ferrage. De temps en temps, une voix se faisait entendre d'un +travers de rue à l'autre, et ces propos se croisaient sur le seuil des +habitations: «Tous les vôtres sont-ils rentrés?--_Ah ouà!_ j'en ai encore +deux charrois par terre.--Et moi six sur pied!--Moi, ça m'est égal, tout +est engrangé.» Il s'agissait des foins. + +Le voyageur, monté sur un excellent bidet de Brenne, laissait la nuée +derrière lui, et, pressant l'allure, il se flattait de devancer l'orage à +la course; mais à un coude que faisait subitement le chemin, il reconnut +qu'il lui serait impossible de ne pas être pris en flanc. Il déplia son +manteau, que des courroies tenaient fixé sur sa valise, attacha les +mentonnières de sa casquette, et donnant de l'éperon à sa monture, il +fournit une nouvelle course, espérant au moins atteindre et franchir, à la +faveur du jour, le passage dangereux qu'on lui avait signalé. Mais son +attente fut trompée; le chemin devint si difficile, qu'il lui fallut +prendre le pas et soutenir son cheval avec précaution au milieu des roches +semées sous ses pieds. Lorsqu'il se trouva au sommet du ravin de la Creuse, +la nuée ayant envahi tout le ciel, l'obscurité était complète, et il ne +pouvait plus juger de la profondeur de l'abîme qu'il côtoyait, que par le +bruit sourd et engouffré du torrent. + +Téméraire comme on l'est à vingt ans, le jeune homme ne tint compte des +prudentes hésitations de son cheval, et il le força de se livrer au hasard +d'une pente, que chaque pas du docile animal trouvait plus inégale et plus +rapide. Mais tout à coup il s'arrêta, se rejeta en arrière par un vigoureux +coup de reins, et le cavalier, un peu ébranlé de la secousse, vit, à la +lueur d'un grand éclair, qu'il était sur l'extrême versant d'un précipice à +pic, et qu'un pas de plus l'aurait infailliblement entraîné au fond de la +Creuse. + +La pluie commençait à tomber, et une tourmente furieuse agitait les cimes +des vieux châtaigniers qui se trouvaient au niveau de la route. Ce vent +d'ouest poussait précisément l'homme et le cheval vers la rivière, et le +danger devenait si réel, que le voyageur fut forcé de mettre pied à terre, +afin d'offrir moins de prise au vent, et de mieux diriger sa monture dans +les ténèbres. Ce qu'il avait entrevu du site à la lueur de l'éclair lui +avait paru admirable, et d'ailleurs la position où il se trouvait flattait +ce goût d'aventures qui est propre à la jeunesse. + +Un second éclair lui permit de mieux distinguer le paysage, et il profita +d'un troisième pour familiariser sa vue avec les objets les plus +rapprochés. Le chemin ne manquait pas de largeur, mais cette largeur même +le rendait difficile à suivre. C'était, une demi-douzaine de vagues +passages marqués seulement par les pieds des chevaux et les ornières, +formant diverses voies entre-croisées comme au hasard sur le versant d'une +colline; et, comme il n'y avait là ni haies, ni fossés, ni trace aucune de +culture, le sol avait livré ses flancs pelés à toutes les tentatives +d'escalade qu'il avait pris envie aux passants de faire; chaque saison +voyait ainsi ouvrir une route nouvelle, ou reprendre une ancienne que le +temps et l'abandon avaient raffermie. Entre chacun de ces tracés capricieux +s'élevaient des monticules hérissés de rochers ou de touffes de bruyères, +qui offraient la même apparence dans l'obscurité; et, comme ils +s'enlaçaient sur des plans très-inégaux, il était difficile de passer de +l'un à l'autre sans friser une chute qui pouvait entraîner dans l'abîme +commun; car tous subissaient la pente bien marquée du ravin, non seulement +en avant, mais encore sur le coté, de sorte qu'il fallait à la fois pencher +devant soi et sur la gauche. Aucune de ces voies tortueuses n'était donc +sûre; car depuis l'été toutes étaient également battues, les habitants du +pays les prenant au hasard en plein jour avec insouciance, mais, au milieu +d'une nuit sombre, il n'était pas indifférent de s'y tromper, et le jeune +homme, plus soigneux des genoux du cheval qu'il aimait que de sa propre +vie, prit le parti de s'approcher d'une roche assez élevée pour les +garantir tous deux de la violence du vent, et de s'arrêter là en attendant +que le ciel s'éclaircît un peu. Il s'appuya contre _Corbeau_, et relevant +un coin de son manteau imperméable pour garantir le flanc et la selle de +son compagnon, il tomba dans une rêverie romanesque, aussi satisfait +d'entendre hurler la tempête, que les habitants d'Éguzon, s'ils pensaient +encore à lui en cet instant, le supposaient soucieux et désappointé. + +Les éclairs, en se succédant, lui eurent bientôt procuré une connaissance +suffisante du pays environnant. Vis-à-vis de lui, le chemin, gravissant la +pente opposée du ravin, se relevait aussi brusquement qu'il s'était +abaissé, et offrait des difficultés de même nature. La Creuse, limpide et +forte, coulait sans grand fracas au bas de ce précipice, et se resserrait +avec un mugissement sourd et continu, sous les arches d'un vieux pont qui +paraissait en fort mauvais état. La vue était bornée en face par le retour +de l'escarpement; mais, de côté, on découvrait une verte perspective de +prairies inclinées et bien plantées, au milieu desquelles serpentait la +rivière; et vis-à-vis de notre voyageur, au sommet d'une colline hérissée +de roches formidables qu'entrecoupait une riche végétation, on voyait se +dresser les grandes tours délabrées d'un vaste manoir en ruines. Mais, lors +même que le jeune homme aurait eu la pensée d'y chercher un asile contre +l'orage, il lui eût été difficile de trouver le moyen de s'y rendre; car on +n'apercevait aucune trace de communication entre le château et la route, et +un autre ravin, avec un torrent qui se déversait dans la Creuse, séparait +les deux collines. Ce site était des plus pittoresques, et le reflet livide +des éclairs lui donnait quelque chose de terrible qu'on y eût vainement +cherché à la clarté du jour. De gigantesques tuyaux de cheminée, mis à nu +par l'écroulement des toits, s'élançaient vers la nuée lourde qui rampait +sur le château, et qu'ils avaient l'air de déchirer. Lorsque le ciel était +traversé par des lueurs rapides, ces ruines se dessinaient en blanc sur le +fond noir de l'air, et au contraire, lorsque les yeux s'étaient habitués au +retour de l'obscurité, elles présentaient une masse sombre sur un horizon +plus transparent. Une grande étoile, que les nuages semblaient ne pas oser +envahir, brilla longtemps sur le fier donjon, comme une escarboucle sur la +tête d'un géant. Puis enfin elle disparut, et les torrents de pluie qui +redoublaient ne permirent plus au voyageur de rien discerner qu'à travers +un voile épais. En tombant sur les rochers voisins et sur le sol durci par +de récentes chaleurs, l'eau rebondissait comme une écume blanche, et +parfois on eût dit des flots de poussière soulevés par le vent. + +En faisant un mouvement pour abriter davantage son cheval contre le rocher, +le jeune homme s'aperçut tout à coup qu'il n'y était pas seul. Un homme +venait chercher aussi un refuge en cet endroit, ou bien il en avait pris +possession le premier. C'est ce qu'on ne pouvait savoir dans ces +alternatives de clarté éblouissante et de lourdes ténèbres. Le cavalier +n'eut pas le temps de bien voir le piéton; il lui sembla vêtu misérablement +et n'avoir pas très-bonne mine. Il paraissait même vouloir se cacher, en +s'enfonçant le plus possible sous la roche; mais dès qu'il eut jugé, à une +exclamation du jeune voyageur, qu'il avait été aperçu, il lui adressa sans +hésiter la parole, d'une voix forte et assurée: + +«Voilà un mauvais temps pour se promener, Monsieur, et si vous êtes sage, +vous retournerez coucher à Éguzon. + +--Grand merci, l'ami!» répondit le jeune homme en faisant siffler sa forte +cravache à tête plombée, pour faire savoir à son problématique +interlocuteur qu'il était armé. + +Ce dernier comprit fort bien l'avertissement, et y répondit en frappant le +rocher, comme par désœuvrement, avec un énorme bâton de houx qui fit voler +quelques éclats de pierre. L'arme était bonne et le poignet aussi. + +«Vous n'irez pas loin ce soir par un temps pareil, reprit le piéton. + +--J'irai aussi loin qu'il me plaira, répondit le cavalier, et je ne +conseillerais à personne d'avoir la fantaisie de me retarder en chemin. + +--Est-ce que vous craignez les voleurs, que vous répondez par des menaces à +des honnêtetés? Je ne sais pas de quel pays vous venez, mon jeune homme, +mais vous ne savez guère dans quel pays vous êtes. Il n'y a, Dieu merci, +chez nous, ni bandits, ni assassins, ni voleurs.» + +L'accent fier mais franc de l'inconnu inspirait la confiance. Le jeune +homme reprit avec douceur: + +«Vous êtes donc du pays, mon camarade? + +--Oui, Monsieur, j'en suis, et j'en serai toujours. + +--Vous avez raison d'y vouloir rester: c'est un beau pays. + +--Pas toujours cependant! Dans ce moment-ci, par exemple, il n'y fait pas +trop bon; le temps est bien _en malice_, et il y en aura pour toute la +nuit. + +--Vous croyez? + +--J'en suis sûr. Si vous suivez le vallon de la Creuse, vous aurez l'orage +pour compagnie jusqu'à demain midi, mais je pense bien que vous ne vous +êtes pas mis en route si tard sans avoir un abri prochain en vue? + +--A vous dire le vrai, je crois que l'endroit où je vais est plus éloigné +que je ne l'avais pensé d'abord. Je me suis imaginé qu'on voulait me +retenir à Éguzon, en m'exagérant la distance et les mauvais chemins; mais +je vois, au peu que j'ai fait depuis une heure, que l'on ne m'avait guère +trompé. + +--Et, sans être trop curieux, où allez-vous? + +--A Gargilesse. Combien comptez-vous jusque-là! + +--Pas loin, Monsieur, si l'on voyait clair pour se conduire; mais si vous +ne connaissez pas le pays, vous en avez pour toute la nuit: car ce que vous +voyez ici n'est rien en comparaison des casse-cous que vous avez à +descendre pour passer du ravin de la Creuse à celui de la Gargilesse, et +vous y risquez la vie par-dessus le marché. + +--Eh bien, l'ami, voulez-vous, pour une honnête récompense, me conduire +jusque-là? + +--Nenni, Monsieur, en vous remerciant. + +--Le chemin est donc bien dangereux, que vous montrez si peu d'obligeance? + +--Le chemin n'est pas dangereux pour moi, qui le connais aussi bien que +vous connaissez peut-être les rues de Paris; mais quelle raison aurais-je +de passer la nuit à me mouiller pour vous faire plaisir? + +--Je n'y tiens pas, et je saurai me passer de votre secours; mais je n'ai +point réclamé votre obligeance gratis: je vous ai offert ... + +--Suffit! suffit! vous êtes riche et je suis pauvre, mais je ne tends pas +encore la main, et j'ai des raisons pour ne pas me faire le serviteur du +premier venu ... Encore si je savais qui vous êtes ... + +--Vous vous méfiez de moi? dit le jeune homme, dont la curiosité était +éveillée par le caractère hardi et fier de son compagnon. Pour vous prouver +que la méfiance est un mauvais sentiment, je vais vous payer d'avance. +Combien voulez-vous? + +--Pardon, excuse, Monsieur, je ne veux rien; je n'ai ni femme ni enfants, +je n'ai besoin de rien pour le moment: d'ailleurs j'ai un ami, un bon +camarade, dont la maison n'est pas loin, et je profiterai du premier +_éclairci_ pour y aller souper et dormir à couvert. Pourquoi me +priverais-je de cela pour vous? Voyons, dites! est-ce parce que vous avez +un bon cheval et des habits neufs? + +--Votre fierté ne me déplaît pas, tant s'en faut! Mais je la trouve mal +entendue de repousser un échange de services. + +--Je vous ai rendu service de tout mon pouvoir, en vous disant de ne pas +vous risquer la nuit par un temps si noir et des chemins qui, dans une +demi-heure, seront impossibles. Que voulez-vous de plus? + +--Rien ... En vous demandant votre assistance, je voulais connaître le +caractère des gens du pays, et voilà tout. Je vois maintenant que leur bon +vouloir pour les étrangers se borne à des paroles. + +--Pour les étrangers! s'écria l'indigène avec un accent de tristesse et de +reproche qui frappa le voyageur. Et n'est-ce pas encore trop pour ceux qui +ne nous ont jamais fait que du mal? Allez, Monsieur, les hommes sont +injustes; mais Dieu voit clair, et il sait bien que le pauvre paysan se +laisse tondre, sans se venger, par les gens savants qui viennent des +grandes villes. + +--Les gens des villes ont donc fait bien du mal dans vos campagnes? C'est +un fait que j'ignore et dont je ne suis pas responsable, puisque j'y viens +pour la première fois. + +--Vous allez à Gargilesse. Sans doute, c'est M. Cardonnet que vous allez +voir? Vous êtes, j'en suis sûr, son parent ou son ami? + +--Qu'est-ce donc que ce M. Cardonnet, à qui vous semblez en vouloir? +demanda le jeune homme après un instant d'hésitation. + +--Suffit, Monsieur, répondit le paysan; si vous ne le connaissez pas, tout +ce que je vous en dirais ne vous intéresserait guère, et si vous êtes riche +vous n'avez rien à craindre de lui. Ce n'est qu'aux pauvres gens qu'il en +veut. + +--Mais enfin, reprit le voyageur avec une sorte d'agitation contenue, j'ai +peut-être des raisons pour désirer de savoir ce qu'on pense dans le pays de +ce M. Cardonnet. Si vous refusez de motiver la mauvaise opinion que vous +avez de lui, c'est que vous avez contre lui une rancune personnelle peu +honorable pour vous-même. + +--Je n'ai de comptes à rendre à personne, répondit le paysan, et mon +opinion est à moi. Bonsoir, Monsieur. Voilà la pluie qui s'arrête un peu. +Je suis fâché de ne pouvoir vous offrir un abri; mais je n'en ai pas +d'autre que le château que vous voyez là, et qui n'est pas à moi. +Cependant, ajouta-t-il après avoir fait quelques pas, et en s'arrêtant +comme s'il se fût repenti de ne pas mieux exercer les devoirs de +l'hospitalité, si le cœur vous disait d'y venir demander le couvert pour +la nuit, je peux vous répondre que vous y seriez bien reçu. + +--Cette ruine est donc habitée? demanda le voyageur, qui avait à descendre +le ravin pour traverser la Creuse, et qui se mit en marche à côté du +paysan, en soutenant son cheval par la bride. + +--C'est une ruine, à la vérité, dit son compagnon en étouffant un soupir; +mais quoique je ne sois pas des plus vieux, j'ai vu ce château-là debout +bien entier, et si beau, en dehors comme en dedans, qu'un roi n'y eût pas +été mal logé. Le propriétaire n'y faisait pas de grandes dépenses, mais il +n'avait pas besoin d'entretien, tant il était solide et bien bâti; et les +murs étaient si bien découpés, les pierres des cheminées et des fenêtres si +bien travaillées, qu'on n'aurait pu y rien apporter de plus riche que ce +que les maçons et les architectes y avaient mis en le construisant. Mais +tout passe, la richesse comme le reste, et le dernier seigneur de +Châteaubrun vient de racheter pour quatre mille francs le château de ses +pères. + +--Est-il possible qu'une telle masse de pierres, même dans l'état où elle +se trouve, ait aussi peu de valeur? + +--Ce qui reste là vaudrait encore beaucoup, si on pouvait l'ôter et le +transporter; mais où trouver dans le pays d'ici des ouvriers et des +machines capables de jeter bas ces vieux murs? Je ne sais pas avec quoi +l'on bâtissait dans l'ancien temps, mais ce ciment-là est si bien lié, +qu'on dirait que les tours et les grands murs sont faits d'une seule +pierre. Et puis, vous voyez comme ce bâtiment est planté sur la pointe +d'une montagne, avec des précipices de tous côtés! Quelles voitures et +quels chevaux pourraient charrier de pareils matériaux? A moins que la +colline ne s'écroule, ils resteront là aussi longtemps que le rocher qui +les porte, et il y a encore assez de voûtes pour mettre à l'abri un pauvre +monsieur et une pauvre demoiselle. + +--Ce dernier des Châteaubrun a donc une fille? demanda le jeune homme en +s'arrêtant pour regarder le manoir avec plus d'intérêt qu'il n'avait encore +fait. Et elle demeure là? + +--Oui, oui, elle demeure là, au milieu des gerfauts et des chouettes, et +elle n'en est pas moins jeune et jolie. L'air et l'eau ne manquent pas ici, +et malgré les nouvelles lois contre la liberté de la chasse, on voit encore +quelquefois des lièvres et des perdrix sur la table du seigneur de +Châteaubrun. Allons, si vous n'avez pas des affaires qui vous obligent de +risquer votre vie pour arriver avant le jour, venez avec moi, je me charge +de vous faire bien accueillir au château. Et quand même vous y arriveriez +seul et sans recommandation, il suffit que la nuit soit mauvaise, et que +vous ayez la figure d'un chrétien, pour que vous soyez bien reçu et bien +traité chez M. Antoine de Châteaubrun. + +--Ce gentilhomme est pauvre, à ce qu'il paraît, et je me ferais scrupule +d'user de sa bonté d'âme. + +--Vous lui ferez plaisir, au contraire. Allons, vous voyez bien que l'orage +va recommencer plus fort que tout à l'heure, et je n'aurais pas la +conscience en repos si je vous laissais ainsi tout seul dans la montagne. +Voyez-vous, il ne faut pas m'en vouloir pour vous avoir refusé mes +services: j'ai mes raisons, que vous ne pouvez pas juger, et que je n'ai +pas besoin de dire; mais je dormirai plus tranquille si vous suivez mon +conseil. D'ailleurs je connais M. Antoine; il me saurait mauvais gré de ne +pas vous avoir retenu et emmené chez lui, et il serait capable de courir +après vous, ce qui ne serait pas bon pour lui après souper. + +--Et ... vous ne pensez pas que sa fille fût mécontente de voir arriver +ainsi un inconnu?... + +--Sa fille est sa fille, c'est-à-dire qu'elle est aussi bonne que lui, si +elle n'est pas meilleure, quoique cela ne paraisse guère possible.» + +Le jeune homme hésita encore quelque temps; mais, poussé par un attrait +romanesque, et créant déjà dans son imagination le portrait de la perle de +beauté qu'il allait trouver derrière ces murailles à l'aspect terrible, il +se dit qu'on ne l'attendait à Gargilesse que le lendemain dans la journée; +qu'en y arrivant au milieu de la nuit, il y dérangerait le sommeil de ses +parents; qu'enfin il y avait, à persister dans son projet, une véritable +imprudence dont, à coup sûr, sa mère le détournerait, si elle pouvait, à +cette heure, se faire entendre de lui. Touché de toutes les bonnes raisons +qu'on se donne à soi-même quand le démon de la jeunesse et de la curiosité +s'en mêle, il suivit son guide dans la direction du vieux château. + + + + +II. + +LE MANOIR DE CHÂTEAUBRUN. + + +Après avoir péniblement gravi un chemin escarpé, ou plutôt un escalier +pratiqué dans le roc, nos voyageurs arrivèrent, au bout de vingt minutes, à +l'entrée de Châteaubrun. Le vent et la pluie redoublaient, et le jeune +homme n'eut guère le loisir de contempler le vaste portail qui n'offrait à +sa vue, en cet instant, qu'une masse confuse de proportions formidables. Il +remarqua seulement qu'en guise de clôture, la herse seigneuriale était +remplacée par une barrière de bois, pareille à celles qui ferment les prés +du pays. + +«Attendez. Monsieur, lui dit son guide. Je vais passer par là-dessus et +aller chercher la clef; car la vieille Janille ne s'est-elle pas imaginé, +depuis quelque temps, de faire placer ici un cadenas, comme s'il y avait +quelque chose à voler chez ses maîtres? Au reste, son intention est bonne, +et je ne la blâme pas.» + +Le paysan escalada la barrière fort adroitement, et, en attendant qu'il fût +de retour pour l'introduire, le jeune homme essaya en vain de comprendre +la disposition des masses d'architecture ruinées qu'il apercevait +confusément dans l'intérieur de la cour: c'était l'aspect du chaos. + +Peu d'instants après, il vit venir plusieurs personnes qui ouvrirent +promptement la barrière: l'une prit son cheval, l'autre sa main, une +troisième portait, en avant, une lanterne dont le secours était bien +nécessaire pour se diriger à travers les décombres et les broussailles qui +obstruaient le passage. Enfin, après avoir traversé une partie du préau et +plusieurs vastes salles obscures, ouvertes à tous les vents, on se trouva +dans une petite pièce oblongue, voûtée, et qui avait pu, autrefois, servir +d'office ou de cellier entre les cuisines et les écuries. Cette pièce, +proprement reblanchie, servait désormais de salon et de salle à manger au +seigneur de Châteaubrun. On y avait récemment pratiqué une petite cheminée +à manteau et à chambranles de bois bien ciré et luisant; la vaste plaque de +fonte qui en remplissait tout le foyer, et qui avait été enlevée à +quelqu'une des grandes cheminées du manoir, ainsi que les gros chenets de +fer poli, renvoyaient splendidement la chaleur et la lumière du feu dans +cette chambre nue et blanche, qui, avec le secours d'une petite lampe de +fer-blanc, se trouvait ainsi parfaitement éclairée. Une table de +châtaignier, qui pouvait, dans les grandes occasions, porter jusqu'à six +couverts, quelques chaises de paille, et un coucou d'Allemagne, acheté six +francs à un colporteur, composaient tout l'ameublement de ce salon modeste. +Mais tout cela était d'une propreté recherchée; la table et les chaises +grossièrement travaillées par quelque menuisier de la localité avaient un +éclat qui attestait les services assidus de la serge et de la brosse. +L'âtre était balayé avec soin, le carreau sablé à l'anglaise contrairement +aux habitudes du pays, et, dans un pot de grès placé sur la cheminée, +s'étalait un énorme bouquet de roses, mêlées à des fleurs sauvages +cueillies sur les collines d'alentour. + +Cet intérieur modeste n'avait, au premier coup d'œil, aucun caractère +_cherché_ dans le genre poétique ou pittoresque; cependant, en l'examinant +mieux, on eût pu voir que, dans cette demeure, comme dans toutes celles de +tous les hommes, le caractère et le goût naturel de la personne créatrice +avaient présidé, soit au choix, soit à l'arrangement du local. Le jeune +homme, qui y pénétrait pour la première fois, et qui s'y trouva seul un +instant, tandis que ses hôtes s'occupaient de lui préparer la meilleure +réception possible, se forma bientôt une idée assez juste de la situation +d'esprit des habitants de cette retraite. Il était évident qu'on avait eu +des habitudes d'élégance, et qu'on avait encore des besoins de bien-être; +que, dans une condition fort précaire, on avait eu le bon sens de proscrire +toute espèce de vanité extérieure; enfin qu'on avait choisi, pour point de +réunion, parmi le peu de chambres restées intactes dans ce vaste domaine, +la plus facile à entretenir, à chauffer, à meubler et à éclairer, et que, +par instinct, on avait pourtant donné la préférence à une construction +élégante et mignonne. En effet, ce petit coin était le premier étage d'un +pavillon carré, adjoint, vers la fin de la renaissance, aux antiques +constructions qui défendaient la face principale du préau. L'artiste qui +avait composé cette tourelle angulaire s'était efforcé d'adoucir la +transition de deux styles si différents; il avait rappelé pour la forme des +fenêtres le système défensif des meurtrières et des ouvertures +d'observation; mais on voyait bien que ces fenêtres, petites et rondes, +n'avaient jamais été destinées à pointer le canon, et qu'elles n'étaient +qu'un ornement pour la vue. Élégamment revêtues de briques rouges et de +pierres blanches alternées, elles formaient un joli encadrement à +l'intérieur, et diverses niches, ornées de même, disposées régulièrement +entre chaque croisée, rendaient inutiles les papiers, les tentures et même +les meubles qui eussent chargé ces parois sans ajouter à leur aspect +agréable et simple. + +Sur une de ces niches, dont une dalle, bien blanche et luisante comme du +marbre, formait la base, à hauteur d'appui, le voyageur vit un joli petit +rouet rustique avec la quenouille chargée de laine brune; et, en +contemplant cet instrument de travail si léger et si naïf il se perdit dans +des réflexions dont il fut tiré par le frôlement d'un vêtement de femme +derrière lui. Il se retourna vivement; mais, aux palpitations qui s'étaient +emparées de son jeune cœur, succéda une grave déception. C'était une +vieille servante qui venait d'entrer sans bruit, grâce au sablon qui +couvrait le sol, et qui se penchait pour jeter dans la cheminée une brassée +de sarment de vigne sauvage. + +«Approchez-vous du feu, Monsieur, dit la vieille en grasseyant avec une +sorte d'affectation, et donnez-moi votre casquette et votre manteau, afin +que j'aille les faire sécher dans la cuisine. Voilà un bon manteau pour la +pluie; je ne sais plus comment on appelle cette étoffe-là, mais j'en ai +déjà vu à Paris. Voilà qui ferait plaisir d'en voir un pareil sur les +épaules de M. le comte! Mais cela doit coûter cher, et d'ailleurs il n'est +pas dit qu'il voulût s'en servir. Il croit qu'il a toujours vingt-cinq ans, +et il prétend que l'eau du ciel n'a jamais enrhumé un honnête homme; +pourtant, l'hiver dernier, il a commencé à sentir un peu de sciatique ... +Mais ce n'est pas à votre âge qu'on craint ces douleurs-là. N'importe, +chauffez-vous les reins; tenez, tournez votre chaise comme cela, vous serez +mieux. Vous êtes de Paris, j'en suis sûre; je vois cela à votre teint qui +est trop frais pour notre pays; bon pays, Monsieur, mais bien chaud en été +et bien froid en hiver. Vous me direz que, ce soir, il fait aussi froid que +par une nuit de novembre: c'est la vérité, que voulez-vous? c'est l'orage +qui en est cause. Mais cette petite salle est bien bonne, bien facile à +réchauffer, et, dans un moment, vous m'en direz des nouvelles. Avec cela, +nous avons le bonheur que le bois mort ne nous manque pas. Il y a tant de +vieux arbres ici, et rien qu'avec les ronces qui poussent dans la cour, on +peut chauffer le four pendant tout l'hiver. Il est vrai que nous ne faisons +jamais de grosses fournées: M. le comte est un petit mangeur, et sa fille +est comme lui; le petit domestique est le plus vorace de la maison: oh! +pour lui, il lui faut trois livres de pain par jour; mais je lui fais sa +miche à part, et je n'y épargne pas le seigle. C'est assez bon pour lui, et +même avec un peu de son, ça étoffe le pain, et ça n'est pas mauvais pour la +santé. Hé! hé! ça vous fait rire? et moi aussi. Moi, voyez-vous, j'ai +toujours aimé à rire et à causer: l'ouvrage n'en va pas moins vite; car +j'aime la vitesse en tout. M. Antoine est comme moi; quand il a parlé, il +faut qu'on marche comme le vent. Aussi nous avons toujours été d'accord sur +ce point-là. Vous nous excuserez, Monsieur, si on vous fait attendre un +peu. Monsieur est descendu à la cave avec l'homme qui vous a amené, et +l'escalier est si dégradé qu'on n'y arrive pas vite; mais c'est une belle +cave, Monsieur; les murs ont plus de dix pieds d'épaisseur, et quand on est +là dedans, c'est si profond sous la terre, qu'on se croit enterré vivant. +Vrai! ça fait un drôle d'effet. On dit que, dans le temps, on mettait là +les prisonniers de guerre; à présent, nous n'y mettons personne, et notre +vin s'y conserve très-bien. Ce qui nous retarde aussi, c'est que notre +fille est déjà couchée: elle a eu la migraine aujourd'hui, parce qu'elle a +été au soleil sans chapeau. Elle dit qu'elle veut s'habituer à cela, et +que puisque je me passe bien de chapeau et d'ombrelle, elle peut bien s'en +passer aussi; mais elle se trompe: elle a été élevée en demoiselle, comme +elle devait l'être, la pauvre enfant! car, quand je dis, notre fille, ce +n'est pas que je sois la mère à mademoiselle Gilberte; elle ne me ressemble +pas plus que le chardonneret ne ressemble à un moineau franc; mais comme je +l'ai élevée, j'ai toujours gardé l'habitude de l'appeler ma fille; elle n'a +jamais voulu souffrir que je cesse de la tutoyer. C'est une enfant si +aimable! Je suis fâchée qu'elle soit au lit; mais vous la verrez demain, +car vous ne partirez pas sans déjeuner, on ne le souffrira pas, et elle +m'aidera à vous servir un peu mieux que je ne peux le faire toute seule. Ce +n'est pas pourtant le courage qui me manque, Monsieur, car j'ai de bonnes +jambes; je suis restée mince comme vous voyez, dans ma petite taille, et +vous ne me donneriez jamais l'âge que j'ai ... Voyons! quel âge me +donneriez-vous bien?» + +Le jeune homme croyait que, grâce à cette question, il allait pouvoir +placer une parole, un compliment pour remercier et pour entrer en matière, +car il désirait beaucoup avoir de plus amples détails sur mademoiselle +Gilberte; mais la bonne femme n'attendit pas sa réponse, et reprit avec +volubilité: + +«J'ai soixante-quatre ans, Monsieur, du moins je les aurai à la Saint-Jean, +et je fais plus d'ouvrage à moi seule que trois jeunesses n'en sauraient +faire. J'ai le sang vif, moi, Monsieur! Je ne suis pas du Berry; je suis +née en Marche, à plus d'une demi-lieue d'ici; aussi ça se voit et ça se +connaît. Ah! vous regardez l'ouvrage de notre fille? Savez-vous que c'est +filé aussi égal et aussi menu que la meilleure fileuse de campagne? Elle a +voulu que je lui apprenne à filer la laine: «Tiens, mère, qu'elle m'a dit +(car elle m'appelle toujours comme ça; la pauvre enfant n'a jamais connu +la sienne, et m'a toujours aimée comme si c'était moi, quoique nous nous +ressemblions à peu près comme une rose ressemble à une ortie), tiens, mère, +qu'elle a dit, ces broderies, ces dessins, toutes ces niaiseries qu'on m'a +enseignées au couvent, ne serviraient à rien ici. Apprends-moi à filer, à +tricoter et à coudre, afin que je t'aide à faire les vêtements de mon +père....» + +Au moment où le monologue infatigable de la bonne femme commençait à +devenir intéressant pour son auditeur fatigué, elle sortit comme elle avait +déjà fait plusieurs fois, car elle ne restait pas un moment en place, et +tout en pérorant, elle avait couvert la table d'une grosse nappe blanche, +et avait servi les assiettes, les verres et les couteaux; elle avait +rebalayé l'âtre, ressuyé les chaises et rallumé le feu dix fois, reprenant +toujours son soliloque à l'endroit où elle l'avait laissé. Mais cette fois, +sa voix, qui commençait à grasseyer dans le couloir voisin, fut couverte +par d'autres voix plus accentuées, et le comte de Châteaubrun, accompagné +du paysan qui avait introduit notre voyageur, se présenta enfin à ses +regards, chacun portant deux grands brocs de grès, qu'ils placèrent sur la +table. Ce fut alors seulement, que le jeune homme put voir distinctement +les traits de ces deux personnages. + +M. de Châteaubrun était un homme de cinquante ans, de moyenne taille, d'une +belle et noble figure, large d'épaules, avec un cou de taureau, des membres +d'athlète, un teint basané au moins autant que celui de son acolyte, et de +larges mains, durcies, hâlées, gercées à la chasse, au soleil, au grand +air; mains de braconnier s'il en fut, car le bon seigneur avait trop peu de +terres pour ne pas chasser sur celles des autres. + +Il avait la face épanouie, ouverte et souriante; la jambe ferme et la voix +de stentor. Son solide costume de chasseur, propre, quoique rapiécé au +coude, sa grosse chemise de toile de chanvre, ses guêtres de cuir, sa barbe +grisonnante qui attendait patiemment le dimanche, tout en lui dénotait +l'habitude d'une vie rude et sauvage, tandis que son agréable physionomie, +ses manières rondes et affectueuses, et une aisance qui n'était pas sans +mélange de dignité, rappelaient le gentilhomme courtois et l'homme habitué +à protéger et à assister plutôt qu'à l'être. + +Son compagnon le paysan n'était pas à beaucoup près aussi propre. L'orage +et les mauvais chemins avaient fort endommagé sa blouse et sa chaussure. Si +la barbe du seigneur avait bien sept ou huit jours de date, celle du +villageois en avait bien quatorze ou quinze. Celui-ci était maigre, osseux, +agile, plus grand de quelques pouces, et quoique sa figure exprimât aussi +la bonté et la cordialité, elle avait, si l'on peut parler ainsi, des +éclairs de malice, de tristesse ou de sauvagerie hautaine. Il était évident +qu'il avait plus d'intelligence ou qu'il était plus malheureux que le +seigneur de Châteaubrun. + +«Allons, Monsieur, dit le gentilhomme, êtes-vous un peu séché? Vous êtes le +bienvenu ici, et mon souper est à votre disposition. + +--Je suis reconnaissant de votre généreux accueil, répondit le voyageur, +mais je craindrais de manquer à la bienséance si je ne vous faisais savoir +d'abord qui je suis. + +--C'est bien, c'est bien, reprit le comte, que nous appellerons désormais +tout simplement M. Antoine, comme on l'appelait généralement dans la +contrée; vous me direz cela plus tard, si vous le désirez: quant à moi, je +n'ai pas de questions à vous faire, et je prétends remplir les devoirs de +l'hospitalité sans vous faire décliner vos noms et qualités. Vous êtes en +voyage, étranger dans le pays, surpris par une nuit d'enfer à la porte de +ma demeure: voilà vos titres et vos droits. Par dessus le marché, vous avez +une agréable figure et un air qui me plaît; je crois donc que je serai +récompensé de ma confiance par le plaisir d'avoir obligé un brave garçon. +Allons, asseyez-vous, mangez et buvez. + +--C'est trop de bontés, et je suis touché de votre manière franche et +affable d'accueillir les voyageurs. Mais je n'ai besoin de rien, Monsieur, +et c'est bien assez que vous me permettiez d'attendre ici la fin de +l'orage. J'ai soupé à Éguzon il n'y a guère plus d'une heure. Ne faites +donc rien servir pour moi, je vous en conjure. + +--Vous avez soupé déjà? mais ce n'est pas là une raison! Êtes-vous donc de +ces estomacs qui ne peuvent digérer qu'un repas à la fois? A votre âge, +j'aurais soupé à toutes les heures de la nuit si j'en avais trouvé +l'occasion. Une course à cheval et l'air de la montagne, c'est bien assez +pour renouveler l'appétit. Il est vrai qu'à cinquante ans on a l'estomac +moins complaisant; aussi, moi, pourvu que j'aie un demi-verre de bon vin +avec une croûte de pain rassis, je me tiens pour bien traité. Mais ne +faites pas de façons ici. Vous êtes venu à point, j'allais me mettre à +table, et ma pauvre _petite_ ayant la migraine aujourd'hui, nous étions +tout tristes, Janille et moi, de manger tête à tête: votre arrivée est donc +une consolation pour nous, ainsi que celle de ce brave garçon, mon ami +d'enfance, que je reçois toujours avec plaisir. Allons, toi, assieds-toi là +à mon côté, dit-il en s'adressant au paysan, et vous, mère Janille, +vis-à-vis de moi. Faites les honneurs: car vous savez que j'ai la main +malheureuse, et que quand je me mêle de découper, je taille en deux le rôt, +l'assiette, la nappe, voire un peu de la table, et cela vous fâche.» + +Le souper que dame Janille avait étalé sur la table d'un air de +complaisance, se composait d'un fromage de chèvre, d'un fromage de brebis, +d'une assiettée de noix, d'une assiettée de pruneaux, d'une grosse tourte +de pain bis, et des quatre cruches de vin apportées par le maître en +personne. Les convives se mirent bien vite à déguster ce repas frugal avec +une satisfaction évidente, à l'exception du voyageur, qui n'avait aucun +appétit, et qui se contentait d'admirer la bonne grâce avec laquelle le +digne châtelain le conviait, sans embarras et sans fausse honte, à son +splendide ordinaire. Il y avait dans cette aisance affectueuse et naïve +quelque chose de paternel et d'enfantin en même temps qui gagna le cœur du +jeune homme. + +Fidèle à la loi de générosité qu'il s'était imposée, M. Antoine ne fit +aucune question à son hôte, et même évita toute réflexion qui eût pu +ressembler à une curiosité déguisée. Le paysan paraissait un peu plus +inquiet, et se tenait sur la réserve. Mais bientôt, entraîné par l'espèce +de causerie générale que M. Antoine et dame Janille avaient entamée, il se +mit à l'aise et laissa remplir son verre si souvent, que le voyageur +commença à regarder avec étonnement un homme capable de boire ainsi sans +perdre non-seulement l'usage de sa raison, mais encore l'habitude de son +sang-froid et de sa gravité. + +Quant au châtelain, ce fut une autre affaire. A peine eut-il bu la moitié +du broc placé auprès de lui, qu'il commença à avoir l'œil animé; le nez +vermeil et la main peu sûre. Cependant il ne déraisonna point, même après +que tous les brocs furent vidés par lui et son ami le paysan; car Janille, +soit par économie, soit par sobriété naturelle, mit à peine quelques +gouttes de vin dans son eau, et le voyageur, ayant fait un effort héroïque +pour avaler la première rasade, s'abstint de ce breuvage aigre, trouble et +détestable. + +Ces deux campagnards paraissaient pourtant le boire avec délices. Au bout +d'un quart d'heure, Janille, qui ne pouvait vivre sans remuer, quitta la +table, prit son tricot et se mit à travailler au coin du feu, grattant à +chaque instant ses tempes avec son aiguille, sans toutefois déranger les +minces bandeaux de cheveux encore noirs qui dépassaient un peu sa coiffe. +Cette vieille, proprette et menue, pouvait avoir été jolie; son profil +délicat ne manquait pas de distinction, et si elle n'eût été maniérée, et +préoccupée de faire la capable et la gentille, notre voyageur l'eût prise +aussi en affection. + +Les autres personnages qui, en l'absence de la _demoiselle_, complétaient +l'intérieur de M. Antoine étaient, l'un un petit paysan, d'une quinzaine +d'années, à la mine éveillée, au pied leste, qui remplissait les fonctions +de factotum; l'autre, un vieux chien de chasse, à l'œil terne, au flanc +maigre, à l'air mélancolique et rêveur; couché auprès de son maître, il +s'endormait philosophiquement entre chaque bouchée que celui-ci lui +présentait en l'appelant _monsieur_ d'un air gravement facétieux. + + + + +III. + +M. CARDONNET. + + +Il y avait plus d'une heure qu'on était à table, et M. Antoine ne +paraissait nullement las de la séance. Lui et son ami le paysan faisaient +durer leurs petits fromages et leurs grandes pintes de vin avec cette +majestueuse lenteur qui est presque un art chez le Berrichon. Portant +alternativement leurs couteaux sur ce morceau friand dont l'odeur +aigrelette n'avait rien d'agréable, ils le _débitaient_ en petits morceaux +qu'ils plaçaient méthodiquement sur leurs assiettes de terre, et qu'ils +mangeaient ensuite miette à miette sur leur pain bis. Entre chaque +bouchée, ils avalaient une gorgée de vin du cru, après avoir choqué leurs +verres, en s'adressant chaque fois cet échange de compliments: «_A la +tienne, camarade!--A la vôtre, monsieur Antoine!_» ou bien: «_Bonne santé +à toi, mon vieux!--A vous pareillement, mon maître!_» + +Au train que prenaient les choses, ce festin pouvait durer toute la nuit, +et le voyageur, qui s'épuisait en efforts pour paraître boire et manger, +bien qu'il s'en dispensât le plus possible, commençait à lutter péniblement +contre le sommeil, lorsque la conversation, roulant jusqu'alors sur le +temps, sur la récolte des foins, sur le prix des bestiaux et sur les +provins de la vigne, prit peu à peu une direction qui l'intéressa +fortement. + +«Si ce temps-là continue, disait le paysan, en écoutant la pluie qui +ruisselait au dehors, les eaux grossiront ce mois-ci comme au mois de mars. +La Gargilesse n'est pas commode, et il pourra y avoir du dégât chez M. +Cardonnet. + +--Tant pis, dit M. Antoine, ce serait dommage; car il a fait de grands et +beaux travaux sur cette petite rivière. + +--Oui, mais la petite rivière s'en moque, reprit le paysan, et je trouve, +moi, que le dommage ne serait pas grand. + +--Si fait, si fait! cet homme a déjà fait à Gargilesse pour plus de deux +cent mille francs de dépenses; et il ne faut qu'un _coup de colère_ de +l'eau, comme on dit chez nous, pour ruiner tout cela. + +--Eh bien, ce serait donc un si grand malheur, monsieur Antoine? + +--Je ne dis pas que ce fût un malheur irréparable, pour un homme que l'on +dit riche d'un million, reprit le châtelain, dont la candeur s'obstinait à +ne pas comprendre les sentiments hostiles de son commensal à l'endroit de +M. Cardonnet; mais ce serait toujours une perte. + +--Et c'est pourquoi je rirais un peu, si un petit coup du sort faisait ce +trou à sa bourse. + +--C'est là un mauvais sentiment, mon vieux! Pourquoi en voudrais-tu à cet +étranger? Il ne t'a jamais fait, non plus qu'à moi, ni bien ni mal. + +--Il a fait du mal à vous, monsieur Antoine, à moi, à tout le pays. Oui, je +vous dis qu'il en a fait par intention et qu'il en fera tout de bon à tout +le monde. Laissez pousser le bec du livot (la buse), et vous verrez comme +il tombera sur votre poulailler! + +--Toujours tes idées fausses, vieux! car tu as des idées fausses, je te +l'ai dit cent fois: tu en veux à cet homme parce qu'il est riche. Est-ce sa +faute? + +--Oui, Monsieur, c'est sa faute. Un homme parti peut-être d'aussi bas que +moi-même, et qui a fait un pareil chemin, n'est pas un honnête homme. + +--Allons donc! que dis-tu là? T'imagines-tu qu'on ne puisse pas faire +fortune sans voler? + +--Je n'en sais rien; mais je le crois. Je sais bien que vous êtes né riche +et que vous ne l'êtes plus. Je sais bien que je suis né pauvre et que je le +serai toujours; et m'est avis que si vous étiez parti pour d'autres pays, +sans payer les dettes de votre père, et que je me fusse mis, de mon côté, à +maquignonner, à tondre et à grappiller sur toutes choses, nous roulerions +carrosse tous les deux, à l'heure qu'il est. Pardon, excuse, si je vous +offense! ajouta d'un ton rude et fier le paysan, en s'adressant au jeune +homme, qui donnait des signes marqués d'une émotion pénible. + +--Monsieur, dit le châtelain, il se peut que vous connaissiez M. Cardonnet, +que vous soyez employé par lui, ou que vous lui ayez quelques obligations. +Je vous prie de ne pas faire attention à ce que dit ce brave villageois. +Il a des idées exagérées sur beaucoup de choses, qu'il ne comprend pas +bien. Au fond, soyez certain qu'il n'est ni haineux, ni jaloux, ni capable +de porter le moindre préjudice à M. Cardonnet. + +--J'attache peu d'importance à ses paroles, répondit le jeune étranger. Je +m'étonne seulement, monsieur le comte, qu'un homme que vous honorez de +votre estime ternisse à plaisir la réputation d'un autre homme, sans avoir +le moindre fait à alléguer contre lui et sans rien connaître de ses +antécédents. J'ai déjà demandé à votre commensal des renseignements sur ce +M. Cardonnet qu'il paraît haïr personnellement, et il a refusé de +s'expliquer. Je vous en fais juge: peut-on établir une opinion loyale sur +des imputations gratuites, et, si vous ou moi en prenions une défavorable à +M. Cardonnet, votre hôte n'aurait-il pas commis une mauvaise action? + +--Vous parlez selon mon cœur et selon ma pensée, jeune homme, répondit +M. Antoine. Toi, ajouta-t-il en se tournant vers son commensal rustique, et +frappant sur la table d'une manière courroucée, tandis qu'il lui adressait +un regard où l'affection et la bonté triomphaient du mécontentement, tu as +tort, et tu vas tout de suite nous dire ce que tu reproches audit +Cardonnet, afin qu'on puisse juger si tes griefs ont quelque valeur. +Autrement, nous te tiendrons pour un esprit chagrin et une mauvaise langue. + +--Je n'ai rien à dire que ce que tout le monde sait, répliqua le paysan +d'un air calme, et sans paraître intimidé de la mercuriale. On voit les +choses, et chacun les juge comme il l'entend; mais puisque ce jeune homme +ne connaît pas M. Cardonnet, ajouta-t-il en jetant un regard pénétrant sur +le voyageur, et puisqu'il désire tant savoir quel particulier ce peut être, +dites-le-lui vous-même, monsieur Antoine, et quand vous aurez établi les +faits, moi j'en ferai le détail; j'en dirai la cause et la fin, et monsieur +jugera tout seul, à moins qu'il n'ait quelque meilleure raison que les +miennes pour ne pas dire ce qu'il en pense. + +--Eh bien, accordé? dit M. Antoine, qui ne faisait pas autant d'attention +que son compagnon à l'agitation croissante du jeune homme. Je dirai les +choses comme elles sont, et si je me trompe, je permets à la mère Janille, +qui a la mémoire et la précision d'un almanach, de me contredire et de +m'interrompre. Quant à vous, petit drôle, dit-il en s'adressant à son page +en blouse et en sabots, tâchez de ne pas me plonger ainsi dans le blanc des +yeux quand je vous parle. Votre regard fixe me donne le vertige, et votre +bouche ouverte me fait l'effet d'un puits où je vais tomber. Eh bien, +qu'est-ce? vous riez? Apprenez qu'un garnement de votre âge ne doit pas se +permettre de rire devant son maître. Mettez-vous dermoi et tenez-vous aussi +décemment que _monsieur_.» + +En disant cela, il désignait son chien, et il avait l'air si sérieux et la +voix si haute en plaisantant de la sorte; que le voyageur se demanda s'il +n'était point sujet à des fantaisies de domination seigneuriale tout à fait +disparates avec sa bonhomie ordinaire. Mais il lui suffit de regarder la +figure de l'enfant pour se convaincre que ce n'était qu'un jeu dont +celui-ci avait l'habitude, car il se plaça gaiement à côté du chien et se +mit à jouer avec lui sans aucun sentiment d'humeur ou de honte. + +Cependant, comme les manières de M. Antoine avaient une originalité qui ne +se comprenait pas bien du premier coup, le voyageur crut qu'il commençait, +à force de boire, à battre la campagne, et il résolut de ne pas attacher la +moindre importance à ce qu'il allait dire. Mais il était bien rare que le +châtelain perdît la tête, même après qu'il avait perdu les jambes, et il +n'était retombé dans son passe-temps favori de goguenarder en jouant ceux +qui l'entouraient, que pour détourner l'impression pénible que ce débat +venait de faire naître entre ses convives. + +«Monsieur,» dit-il en s'adressant à son hôte ... + +Mais aussitôt il fut interrompu par son chien qui, ayant aussi l'habitude +de la plaisanterie, s'attribua l'interpellation, et vint lui pousser le +coude en gambadant aussi agréablement que son âge pouvait le lui permettre. + +«Eh bien, _monsieur_! reprit-il en lui faisant de gros yeux, qu'est-ce à +dire? Depuis quand êtes-vous aussi mal élevé qu'une personne naturelle? +Allez bien vite vous rendormir, et qu'il ne vous arrive plus de me faire +répandre du vin sur la nappe, ou vous aurez affaire à dame Janille.--Vous +saurez donc, jeune homme, poursuivit M. Antoine, que l'an dernier, par un +beau jour de printemps ... + +--Pardon, Monsieur, dit Janille, nous n'étions encore qu'au 19 mars, donc +c'était l'hiver. + +--C'était bien la peine de chicaner pour deux jours de différence! Ce qu'il +y a de certain, c'est qu'il faisait un temps magnifique, une chaleur comme +au mois de juin, et même de la sécheresse. + +--C'est la vraie vérité, s'écria le groom rustique: à preuve que je ne +pouvais plus faire boire le _chevau_ de monsieur à la petite fontaine. + +--Cela ne fait rien à l'affaire, reprit M. Antoine en frappant du pied; +petit, retenez votre langue. Vous parlerez quand vous serez appelé en +témoignage; vous pouvez ouvrir vos oreilles, afin de vous former l'esprit +et le cœur, s'il y a lieu.--Je disais donc que, par un beau temps, je +revenais d'une foire, et j'allais tranquillement à pied, lorsque je +rencontrai un grand homme, beau de visage, quoiqu'il ne soit guère plus +jeune que moi, et que ses yeux noirs, sa figure pâle et même jaune lui +donnent l'air un peu dur et farouche. Il était en cabriolet et descendait +une pente rapide, hérissée de pierres sur champ, comme les arrangeaient nos +pères, et cet homme pressait le pas de son cheval, sans paraître se douter +du danger. Je ne pus me défendre de l'avertir. «Monsieur, lui dis-je, de +mémoire d'homme, jamais voiture à quatre, à trois ou à deux roues, n'a +descendu ce chemin. Je crois l'entreprise sinon impossible, du moins de +nature à vous casser le cou, et si vous voulez prendre un chemin plus long, +mais plus sûr, je vais vous l'indiquer. + +«--Grand merci, me répondit-il d'un air tant soit peu rogue; ce chemin me +paraît suffisamment, praticable, et je vous réponds que mon cheval s'en +tirera. + +«--Cela vous regarde, repris-je, et ce que j'en ai fait n'était que par +pure humanité. + +«--Je vous en remercie Monsieur, et puisque vous êtes si obligeant, je veux +m'acquitter envers vous. Vous êtes à pied, vous suivez la même route que +moi; si vous voulez monter dans ma voiture, vous arriverez plus vite au bas +du vallon, et j'aurai l'agrément de votre compagnie.» + +--Tout cela est exact, dit Janille; c'est absolument comme ça que vous nous +l'avez raconté le soir même, à telle enseigne que vous nous avez dit que ce +monsieur avait une grande redingote bleue. + +--Faites excuse, mam'selle Janille, dit l'enfant, monsieur a dit noir. + +--Bleue, vous dis-je, monsieur l'avisé! + +--Non, mère Janille, noire. + +--Bleue, j'en réponds! + +--Noire, j'en pourrais jurer. + +--Allons, flanquez-moi la paix, elle était verte! s'écria M. Antoine. Mère +Janille, ne m'interrompez pas davantage; et toi, mauvais garnement, va-t'en +voir à la cuisine si j'y suis, ou mets ta langue dans ta poche: choisis. + +--Monsieur, j'aime mieux écouter, je ne dirai plus rien. + +--Or donc, reprit le châtelain, je restai un petit moment partagé entre la +crainte de me rompre les os en acceptant, et celle de passer pour poltron +en refusant. Après tout, me dis-je, ce quidam n'a point l'air d'un fou, et +il ne paraît avoir aucune raison d'exposer sa vie. Il a sans doute un +merveilleux cheval et une excellente _brouette_. Je m'installai à ses +côtés, et nous commençâmes à descendre au grand trot ce précipice, sans que +le cheval fît un seul faux pas, et sans que le maître perdît un instant sa +résolution et son sang-froid. Il me parlait de choses et d'autres, me +faisait beaucoup de questions sur le pays; et j'avoue que je répondais un +peu à tort et à travers, car je n'étais pas absolument rassuré. «C'est +bien, lui dis-je quand nous fûmes arrivés sans accident au bord de la +Gargilesse; nous avons descendu le casse-cou, mais nous ne traverserons +pas l'eau ici; elle est aussi basse que possible, mais encore n'est-elle +pas guéable en cet endroit: il faut remonter un peu sur la gauche. + +«--Vous appelez cela de l'eau? dit-il en haussant les épaules; quant à moi, +je n'y vois que des pierres et des joncs. Allons donc! se détourner pour un +ruisseau à sec! + +«--Comme vous voudrez,» lui dis-je un peu mortifié. Son audace méprisante +me taquinait; je savais qu'il allait donner tout droit dans un gouffre, et +pourtant, comme je ne suis pas d'un naturel pusillanime, et qu'il me +répugnait d'être traité comme tel, je refusai l'offre qu'il fit de me +laisser descendre. J'aurais voulu, pour le punir, qu'il eût enfin +l'occasion d'avoir une belle peur, eussé-je dû boire un coup dans la +rivière, quoique je n'aime pas l'eau. + +«Je n'eus ni cette satisfaction, ni cette mortification: le cabriolet ne +chavira point. Au beau milieu de la rivière, qui s'est creusé un lit en +biseau dans cet endroit-là, le cheval en eut jusqu'aux nasaux; la voiture +fut soulevée par le courant. Le monsieur à redingote verte (car elle était +verte, Janille), fouetta la bête; la bête perdit pied, dériva, nagea, et, +comme par miracle, nous fit bondir sur la rive, sans autre mal qu'un bain +de pieds moins que tiède. Je n'avais pas perdu la tête, je sais nager tout +comme un autre, mais mon compagnon m'avoua ensuite qu'il n'en savait pas +plus long à cet égard qu'une poutre; et pourtant il n'avait ni bronché, ni +juré, ni changé de couleur. Voilà, pensé-je, un solide compère, et son +aplomb ne me déplaît pas, bien que sa tranquillité ait quelque chose de +méprisant comme le rire du diable. + +«--Si vous allez à Gargilesse, j'y passe aussi, lui dis-je, et nous pouvons +continuer de faire route ensemble. + +«--Soit, reprit-il. Qu'est-ce que Gargilesse? + +«--Vous n'y allez donc pas? + +«--Je ne vais nulle part aujourd'hui, dit-il, et je suis prêt à aller +partout.» + +«Je ne suis pas superstitieux, Monsieur, et pourtant les histoires de ma +nourrice me revinrent à l'esprit je ne sais comment, et j'eus un instant de +sotte méfiance, comme si je m'étais trouvé en cabriolet côte à côte avec +Satan. Je regardais de travers cet étrange personnage qui, n'ayant aucun +but, s'en allait ainsi à travers monts et rivières pour le seul plaisir de +s'exposer ou de m'exposer avec lui, moi, nigaud, qui m'étais laissé +persuader de monter dans sa brouette infernale. + +«Voyant que je ne disais mot, il crut devoir me rassurer. + +«--Ma manière de courir le pays vous étonne, me dit-il, sachez donc que j'y +viens avec le dessein de tenter un établissement dans le lieu qui me +paraîtra le plus convenable. J'ai des fonds à placer, que ce soit pour moi +ou pour d'autres, peu vous importe sans doute; mais enfin vous pouvez +m'aider par vos indications à atteindre mon but. + +«--Fort bien, lui dis-je, tout à fait rassuré en voyant qu'il parlait +raisonnablement; mais, pour vous donner des conseils, il me faudrait savoir +d'abord quelle espèce d'établissement vous prétendez faire. + +«--Il suffira, dit-il, éludant ma question, que vous répondiez à tout ce +que je vous demanderai. Par exemple, quelle est, au maximum, la force de +ce petit cours d'eau que nous venons de traverser, depuis ce même endroit +jusqu'à son débouché dans la Creuse? + +«--Elle est fort irrégulière; vous venez de la voir au minimum; mais ses +crues sont fréquentes et terribles; et si vous voulez voir le moulin +principal, ancienne propriété de la communauté religieuse de Gargilesse, +vous vous convaincrez des ravages de ce torrent, des continuelles avaries +qu'éprouve cette pauvre vieille usine, et de la folie qu'il y aurait à +faire là de grandes dépenses. + +«--Mais avec de grandes dépenses, Monsieur, on enchaîne les forces +déréglées de la nature! Où la pauvre usine rustique succombe, l'usine +solide et puissante triomphe! + +«--C'est vrai, repris-je; dans toute rivière, les gros poissons mangent les +petits.» + +«Il ne releva point cette réflexion et continua à me promener et +m'interroger. Moi, complaisant par devoir et un peu flâneur par nature, je +le conduisis de tous côtés. Nous entrâmes dans plusieurs moulins, il causa +avec les meuniers, examina toutes choses avec attention, et revint à +Gargilesse, où il s'entretint avec le maire et les principaux de l'endroit, +avec lesquels il désira que je le misse tout de suite en relations. Il +accepta le repas que lui offrit le curé, se laissa choyer sans façon et +faisant entendre qu'il était en position de rendre encore plus de services +aux gens qu'il n'en recevrait d'eux. Il parlait peu, et écoutait beaucoup +et s'enquérait de tout, même des choses qui paraissaient fort étrangères +aux affaires: par exemple, si les gens du pays étaient dévots sincères ou +seulement superstitieux; si les bourgeois aimaient leurs aises ou s'ils les +sacrifiaient à l'économie; si l'opinion était libérale ou démocratique; de +quelles gens le conseil général du département était composé; que sais-je? +Quand la nuit vint, il prit un guide pour aller coucher au Pin, et je ne le +revis plus que trois jours après. Il passa devant Châteaubrun et s'arrêta à +ma porte, pour me remercier, disait-il, de l'obligeance que je lui avais +montrée; mais, dans le fait, je crois, pour me faire encore des +questions.--Je reviendrai dans un mois, me dit-il en prenant congé de moi, +et je crois que je me déciderai pour Gargilesse. C'est un centre, le lieu +me plaît, et j'ai dans l'idée que votre petit ruisseau, que vous faites si +méchant, ne sera pas bien difficile à réduire. J'aurai moins de dépenses +pour le gouverner que je n'en aurais sur la Creuse; et, d'ailleurs, +l'espèce de petit danger que nous avons couru en le traversant et que nous +avons surmonté me fait croire que ma destinée est de vaincre en ce lieu. + +«Là-dessus cet homme me quitta. C'était M. Cardonnet. + +«Moins de trois semaines après, il revint avec un mécanicien anglais et +plusieurs ouvriers de la même partie; et, depuis ce temps, il n'a cessé de +remuer de la terre, du fer et de la pierre à Gargilesse. Acharné à son +œuvre, il est levé avant le jour, et couché le dernier. Tel temps qu'il +fasse il est dans la vase jusqu'aux genoux, ne perdant pas de l'œil un +mouvement de ses ouvriers, sachant le pourquoi et le comment de toutes +choses, et menant de front la construction d'une vaste usine, d'une maison +d'habitation avec jardin et dépendances, de bâtiments d'exploitation, de +hangars, de digues, ponts et chaussées, enfin un établissement magnifique. +Durant son absence, les gens d'affaires avaient traité pour lui de +l'acquisition du local, sans qu'il parût s'en mêler. Il a acheté cher; +aussi a-t-on cru tout d'abord qu'il n'entendait rien aux affaires et qu'il +venait _se couler_ ici. On s'est moqué de lui encore plus, quand il a +augmenté le prix de la journée des ouvriers; et quand, pour amener le +conseil municipal à lui laisser diriger comme il l'entendrait le cours de +la rivière, il s'est engagé à faire une route qui lui a coûté énormément; +on a dit: cet homme est fou; l'ardeur de ses projets le ruinera. Mais, en +définitive, je le crois aussi sage qu'un autre, et je gage qu'il réussira à +bien placer sa demeure et son argent. La rivière l'a beaucoup contrarié +l'automne dernier, mais, par fortune, elle a été fort tranquille ce +printemps, et il aura le temps d'achever ses travaux avant le retour des +pluies, si nous n'avons pas d'orages extraordinaires durant le cours de +l'été. Il fait les choses en grand et y met plus d'argent qu'il n'est +besoin, c'est la vérité; mais s'il a la passion d'achever vite ce qu'il a +une fois entrepris, et qu'il ait le moyen et la volonté de payer cher la +sueur du pauvre travailleur, où est le mal. Il me semble que c'est un grand +bien, au contraire, et qu'au lieu de taxer cet homme de cerveau brûlé, +comme font les uns, et de spéculateur sournois, comme font les autres, on +devrait le remercier d'avoir apporté à notre pays les bienfaits de +l'activité industrielle. J'ai dit! que la partie adverse s'explique à son +tour.» + + + + +IV. + +LA VISION. + + +Avant que le paysan, qui continuait à ronger son pain d'un air soucieux, se +fût préparé à répondre, le jeune homme dit avec effusion à M. Antoine qu'il +le remerciait de son récit et de la loyauté de son interprétation. Sans +avouer qu'il tenait de près ou de loin à M. Cardonnet, il se montra touché +de la manière dont le comte de Châteaubrun jugeait son caractère, et il +ajouta: + +«Oui, Monsieur, je crois qu'en cherchant le bon côté des choses on est plus +souvent dans le vrai qu'en faisant le contraire. Un spéculateur effréné +montrerait de la parcimonie dans les détails de son entreprise, et c'est +alors qu'on serait en droit de suspecter sa moralité. Mais quand on voit un +homme actif et intelligent rétribuer largement le travail ... + +--Un instant, s'il vous plaît, interrompit le paysan; vous êtes de braves +gens et de bons cœurs, je veux le croire de ce jeune monsieur, comme j'en +suis sûr de votre part, monsieur Antoine. Mais, sans vous offenser, je vous +dirai que vous n'y voyez pas plus loin que le bout de votre nez. +Écoutez-moi. Je suppose que j'ai beaucoup d'argent à placer, avec +l'intention, non pas d'en tirer seulement un intérêt honnête et +raisonnable, comme c'est permis à tout le monde, mais de doubler et de +tripler mon capital en peu d'années. Je ne serai pas si sot que de dire mon +intention aux gens que je suis forcé de ruiner. Je commencerai donc par les +amadouer, par me montrer généreux, et, pour ôter les méfiances, par me +faire passer, au besoin, pour prodigue et sans cervelle. Cela fait, je +tiens mes dupes; j'ai sacrifié cent mille francs, je suppose, à ces petites +amorces. Cent mille francs, c'est beaucoup dire pour le pays! et, pour moi, +si j'ai plusieurs millions, ce n'est que le pot-de-vin de mon affaire. Tout +le monde m'aime, bien que quelques-uns se moquent de ma simplicité; le plus +grand nombre me plaint et m'estime. Personne ne se sauvegarde. Le temps +marche vite, et mon cerveau encore plus; j'ai jeté la nasse, tous les +poissons y mordent. D'abord les petits, le fretin qui est avalé sans qu'on +s'en aperçoive, ensuite les gros, jusqu'à ce que tout y passe! + +--Et que veux-tu dire avec toutes tes métaphores? dit M. Antoine en +haussant les épaules. Si tu continues à parler par figures, je vais +m'endormir. Allons, dépêche, il se fait tard. + +--Ce que je dis est bien clair, reprit le paysan. Une fois que j'ai ruiné +toutes les petites industries qui me faisaient concurrence, je deviens un +seigneur plus puissant que ne l'étaient vos pères avant la révolution, +monsieur Antoine! Je gouverne au-dessus des lois, et, tandis que pour la +moindre peccadille je fais coffrer un pauvre diable, je me permets tout ce +qui me plaît et m'accommode. Je prends le bien d'un chacun (filles et +femmes par-dessus le marché, si c'est mon goût), je suis le maître des +affaires et des subsistances de tout un département. Par mon talent, j'ai +mis les denrées un peu au rabais; mais, quand tout est dans mes mains, +j'élève les prix à ma guise, et dès que je peux le faire sans danger, +j'accapare et j'affame. Et puis, c'est peu de chose que tuer la +concurrence: je deviens bientôt le maître de l'argent qui est la clef de +tout. Je fais la banque en dessous main, en petit et en grand; je rends +tant de services, que je suis le créancier de tout le monde, et que tout le +monde m'appartient. On s'aperçoit qu'on ne m'aime plus, mais on voit qu'il +faut me craindre, et les plus puissants eux-mêmes me ménagent, tandis que +les petits tremblent et soupirent autour de moi. Cependant, comme j'ai de +l'esprit et de la science, je fais le grand de temps à autre. Je sauve +quelques familles, je concours à quelque établissement de charité. C'est +une manière de graisser la roue de ma fortune, qui n'en court que plus +vite: car on en revient à m'aimer un peu. Je ne passe plus pour bon et +niais, mais pour juste et grand. Depuis le préfet du département jusqu'au +curé du village, et depuis le curé jusqu'au mendiant, tout est dans le +creux de ma main; mais tout le pays souffre et nul n'en voit la cause. +Aucune autre fortune que la mienne ne s'élévera, et toute petite condition +sera amoindrie, parce que j'aurai tari toutes les sources d'aisance, +j'aurai fait renchérir les denrées nécessaires et baisser les denrées du +superflu, au contraire de ce qui devrait être. Le marchand s'en trouvera +mal et le consommateur aussi. Moi, je m'en trouverai bien, puisque je +serai, par ma richesse, la seule ressource des uns et des autres. Et l'on +dira enfin: Que se passe-t-il donc? les petits fournisseurs sont à +découvert, et les petits acheteurs sont à sec. Nous avons plus de jolies +maisons et plus de beaux habits sous les yeux que par le passé, et tout +cela coûte, dit-on, moins cher; mais nous n'avons plus le sou dans la +poche. On nous a donné une fièvre de paraître, et les dettes nous rongent. +Ce n'est pas pourtant M. Cardonnet qui a voulu tout cela, car il fait du +bien, et, sans lui, nous serions tous perdus. Dépêchons-nous de servir M. +Cardonnet: qu'il soit maire, qu'il soit préfet, qu'il soit député, +ministre, roi, si c'est possible, et le pays est sauvé! + +«Voilà, Messieurs, comme je me ferais porter sur le dos des autres si +j'étais M. Cardonnet, et comment je suis sûr que M. Cardonnet compte faire. +A présent, dites que j'ai tort de le voir d'un mauvais œil, que je suis +un prophète de malheur, et qu'il n'arrivera rien de ce que j'annonce. Dieu +vous fasse dire vrai! mais, moi, je sens la grêle venir de loin; et il n'y +a qu'un espoir qui me soutienne: c'est que la rivière sera moins sotte que +les gens, qu'elle ne se laissera pas brider par les belles mécaniques qu'on +lui passe aux dents, et qu'un de ces matins, elle donnera aux usines de M. +Cardonnet un coup de reins qui le dégoûtera de jouer avec elle; et +s'engagera à aller porter ailleurs ses capitaux et leur conséquence. +Maintenant, j'ai dit, moi aussi. Si j'ai porté un jugement téméraire, que +Dieu qui m'a entendu me pardonne!» + +Le paysan avait parlé avec une grande animation. Le feu de la pénétration +jaillissait de ses yeux clairs, et un sourire d'indignation douloureuse +errait sur ses lèvres mobiles. Le voyageur examinait cette figure +accentuée, assombrie par une épaisse barbe grisonnante, flétrie par la +fatigue, les injures de l'air, peut-être aussi par le chagrin, et, malgré +la souffrance que lui faisait éprouver son langage, il ne pouvait se +défendre de le trouver beau, et d'admirer, dans sa facilité à exprimer +rudement ses pensées, une sorte d'éloquence naturelle empreinte de +franchise et d'amour de la justice: car si ses paroles, dont nous n'avons +pas rendu toute la rusticité, étaient simples et parfois vulgaires, son +geste était énergique, et l'accent de sa voix commandait l'attention. Une +profonde tristesse s'était emparée des auditeurs, tandis qu'il esquissait +sans art et sans ménagement la peinture du riche persévérant et insensible. +Le vin n'avait fait aucun effet sur lui, et chaque fois qu'il levait les +yeux sur le jeune homme, il semblait plonger dans son sein et lui adresser +un sévère interrogatoire. M. Antoine, un peu affaissé sous le poids du +breuvage, n'avait pourtant rien perdu de son discours, et, subissant, comme +de coutume, l'ascendant de cette âme plus ferme que la sienne, il laissait +échapper, de temps en temps, un profond soupir. + +Quand le paysan se tut: + +«Que Dieu, te pardonne, en effet, si tu juges mal, ami, dit-il en élevant +son verre comme une offrande à la Divinité; et si tu devines juste, que la +Providence veuille détourner un tel fléau de la tête des pauvres et des +faibles! + +--Monsieur de Châteaubrun, écoutez-moi, et vous aussi, mon ami, s'écria le +jeune homme, en prenant de chaque main, les mains de ses hôtes: Dieu, qui +entend toutes les paroles des hommes et qui lit leurs sentiments au fond de +leurs cœurs, sait que ces maux ne sont pas à craindre, et que vos +appréhensions ne sont que des chimères. Je connais l'homme dont vous +parlez, je le connais beaucoup; et quoique sa figure soit froide, son +caractère obstiné, son intelligence active et puissante, je vous réponds de +la loyauté de ses intentions et du noble emploi qu'il saura faire de sa +fortune. Il y a quelque chose d'effrayant, j'en conviens, dans la fermeté +de sa volonté, et je ne m'étonne pas que son air inflexible vous ait donné +une sorte de vertige, comme si un être surnaturel était apparu au milieu de +vos campagnes paisibles; mais cette force d'âme est basée sur des principes +religieux et moraux qui font de lui, sinon le plus doux et le plus affable +des hommes, du moins le plus strictement juste et le plus royalement +généreux. + +--Eh bien, tant mieux, nom d'une bombe! répondit le châtelain en choquant +son verre contre celui du paysan. Je bois à sa santé et je suis heureux +d'avoir à estimer un homme, quand j'étais sur le point de le maudire. +Allons, toi, ne fais pas l'entêté, et crois ce brave jeune homme qui parle +comme un livre et qui en sait plus long que toi et moi. Puisqu'il te dit +qu'il connaît Cardonnet! qu'il le connaît beaucoup, là! que veux-tu de +mieux? Il nous répond de lui. Donc, nous pouvons être tranquilles. + +«Sur ce, mes amis, allons nous coucher, ajouta le châtelain, enchanté +d'accepter, pour un homme qu'il connaissait peu, la caution d'un homme +qu'il ne connaissait pas du tout, et dont il ne savait pas seulement le +nom; voilà onze heures qui sonnent, et c'est une heure indue. + +--Je vais prendre congé de vous, dit le voyageur, et me retirer, en vous +demandant la permission de venir bientôt vous remercier de vos bontés. + +--Vous ne partirez pas ce soir, s'écria M. Antoine, c'est impossible, il +pleut à verse, les chemins sont _perdus_, et on n'y voit pas à ses pieds. +Si vous vous obstinez à partir, je veux ne jamais vous revoir.» + +Il insista si bien, et l'orage était tellement déchaîné en effet, que force +fut au jeune homme d'accepter l'hospitalité. + +Sylvain Charasson, c'était le nom du page de Châteaubrun, apporta une +lanterne, et M. Antoine, prenant le bras du voyageur, le guida, à travers +les décombres de son manoir, à la recherche d'une chambre. + +Le pavillon carré était occupé à tous les étages par la famille de +Châteaubrun; mais, outre ce petit corps de logis resté debout et +fraîchement restauré, il y avait, de l'autre côté du préau, une immense +tour, la plus ancienne, la plus haute, la plus épaisse, la plus impossible +à détruire qui fût dans tout le domaine, les salles superposées qui la +remplissaient étant voûtées en pierres encore plus solidement que le +pavillon carré. La bande noire, qui, plusieurs années auparavant, avait +acheté ce château pour le démolir, et qui en avait emporté tout le bois et +tout le fer, jusqu'au moindre gond de porte, n'avait pas eu besoin +d'effondrer l'intérieur des premiers étages, et M. Antoine en avait fait +nettoyer et clore un, pour les rares occasions on il pouvait exercer +l'hospitalité. Ç'avait été pour le bonhomme une grande magnificence que de +faire placer des portes et des fenêtres, un lit et quelques chaises dans +cet appartement qui n'était pas nécessaire aux besoins de sa famille. Il +avait fait joyeusement cet effort en disant à Janille: «Ce n'est pas tout +d'être bien, il faut songer à pouvoir héberger honnêtement son prochain.» +Et pourtant, lorsque le jeune homme entra dans cet affreux donjon féodal, +et qu'il se trouva comme étouffé dans une geôle, son cœur se serra, et il +eût volontiers suivi le paysan, qui allait, par goût et par habitude, +dormir sur la litière fraîche avec Sylvain Charasson. Mais M. Antoine était +si fier et si content de pouvoir faire les honneurs d'une _chambre d'amis_, +en dépit de sa détresse, que le jeune hôte crut devoir accepter pour gîte +une des sinistres prisons du moyen âge. + +Il y avait pourtant bon feu dans la vaste cheminée, et le lit, composé d'un +gros plumetis posé sur un énorme sommier de balle d'avoine, n'était +nullement à dédaigner. Tout était pauvre et propre. Le jeune garçon eut +bientôt chassé les tristes pensées qui assiégent tout voyageur abrité dans +un lieu semblable, et, malgré les roulements de la foudre, le cri des +oiseaux de nuit, le bruit du vent et de la pluie qui ébranlaient ses +fenêtres, tandis que les rats livraient de plus furieux assauts au bois de +sa porte, il ne tarda pas à s'endormir profondément. + +Pourtant son sommeil fut agité de rêves bizarres, et même il eut une sorte +de cauchemar aux approches du jour, comme s'il était impossible de passer +la nuit dans un lieu souillé des crimes mystérieux de la féodalité, sans y +être en proie à des visions pénibles. Il lui sembla voir entrer M. +Cardonnet, et, comme il s'efforçait de sauter à bas de son lit, pour courir +à sa rencontre, le fantôme lui fit un signe impérieux pour qu'il eût à ne +pas bouger; puis venant à lui d'un air impassible, il lui monta sur la +poitrine sans répondre un seul mot à ses plaintes, et sans témoigner par +aucune expression de son visage de pierre qu'il fût sensible à l'agonie +qu'il lui faisait endurer. + +Accable sous ce poids formidable, le dormeur s'agita en vain pendant un +espace de temps qui lui parut un siècle, et il était saisi du râle de +l'agonie lorsqu'il parvint à se réveiller. Mais, bien que le jour commençât +à poindre, et qu'il vît distinctement l'intérieur de la tour, il demeura +tellement sous l'impression de son rêve; qu'il croyait encore voir la +figure inflexible devant ses yeux, et sentir le poids d'un corps lourd +comme une montagne d'airain sur la poitrine défaillante et brisée. Il se +leva et fit plusieurs fois le tour de sa chambre avant de se remettre au +lit: car, malgré son dessein de partir de bonne heure, il éprouvait un +accablement invincible. Mais à peine ses yeux se furent-ils refermés que le +spectre reprit sa résolution de l'étouffer, jusqu'à ce que, se sentant près +d'expirer, le jeune homme s'écria d'une voix entrecoupée: Mon père! ô mon +père! que vous ai-je donc fait, et pourquoi avez-vous résolu d'être le +meurtrier de votre fils? + +Le son de sa propre voix le réveilla, et, se voyant de nouveau poursuivi +par l'apparition, il courut ouvrir sa fenêtre. Dès que la fraîcheur de +l'air pénétra dans cette pièce basse, dont l'atmosphère avait quelque chose +de léthargique, l'hallucination se dissipa, et il s'habilla en toute hâte, +afin de fuir un lieu où il venait d'être le jouet d'une si cruelle +fantaisie. Mais malgré les efforts qu'il fit pour s'en distraire, il resta +sous le poids d'une sorte d'anxiété douloureuse, et la _chambre d'amis_ de +Châteaubrun lui parut plus sépulcrale que la veille. Le jour gris et sombre +qui se levait lui permit enfin de voir par sa fenêtre l'ensemble du +château. + +Ce n'était littéralement qu'un amas de ruines, vestiges encore grandioses +d'une demeure seigneuriale, bâtie à diverses époques. Le préau, rempli +d'herbes touffues où le peu de mouvement d'une famille réduite au strict +nécessaire avait tracé seulement deux ou trois petits sentiers pour +circuler de la grande tour à la petite, et du puits à à la porte +principale, était bordé en face de lui de murailles écroulées, où l'on +reconnaissait la base et l'emplacement de plusieurs constructions, et entre +autres d'une chapelle élégante dont le fronton, orné d'une jolie rosace +festonnée de lierre, était encore debout. Au fond de la cour, dont un grand +puits formait le centre, s'élevait la carcasse démantelée de ce qui avait +été le corps de logis principal, la véritable habitation des seigneurs de +Châteaubrun depuis le temps de François Ier jusqu'à la révolution. Cet +édifice, jadis somptueux, n'était plus qu'un squelette sans forme, mis à +jour de toutes parts, un pêle-mêle bizarre que l'écroulement des +compartiments intérieurs faisait paraître d'une élévation démesurée. Les +tours qui avaient servi de cage aux élégantes spirales d'escaliers, les +grandes salles peintes à fresque, les admirables chambranles de cheminée +sculptés dans la pierre, rien n'avait été respecté par le marteau du +démolisseur, et quelques vestiges de cette splendeur, qu'on n'avait pu +atteindre pour les détruire, quelques restes de frises richement ornées, +quelques guirlandes de feuillages dues au ciseau des habiles artisans de la +renaissance, jusqu'à des écussons aux armes de France traversées par le +bâton de bâtardise, tout cela taillé dans une belle pierre blanche que le +temps n'avait encore pu ternir, offrait le triste spectacle d'une œuvre +d'art, sacrifiée sans remords à la brutale loi d'une brusque nécessité. + +Quand le jeune Cardonnet reporta ses regards sur le petit pavillon habité +désormais par le dernier rejeton d'une illustre et opulente famille, il se +sentit pénétré de compassion en songeant qu'il y avait là une jeune fille +dont l'aïeule avait eu des pages, des vassaux, des meutes, des chevaux de +luxe, tandis que, désormais, cette héritière d'une ruine effrayante à voir, +allait peut-être, comme la princesse Nausicaa, laver elle-même son linge à +la fontaine. + +Au moment où il faisait cette réflexion, il vit, au dernier étage de la +tour carrée, une petite fenêtre ronde s'ouvrir doucement, et une tête de +femme, portée par le plus beau cou qui se puisse imaginer, se pencher comme +pour parler à quelqu'un dans le préau. Émile Cardonnet, quoiqu'il appartînt +à une génération de myopes, avait la vue excellente, et la distance n'était +pas assez grande pour ne pas lui permettre de distinguer les traits de +cette gracieuse tête blonde, dont le vent faisait voltiger la chevelure un +peu en désordre. Elle lui parut ce qu'elle était en effet, une tête d'ange, +parée de toute la fraîcheur de la jeunesse, douce et noble en même temps. +Le son de la voix qui se fit entendre était plein de charmes, et la +prononciation avait une distinction remarquable. + +--Jean, disait-elle, il a donc plu toute la nuit? Voyez comme la cour est +remplie d'eau? De ma fenêtre je vois tous les prés comme des étangs. + +--C'est un déluge, ma chère enfant, répondit d'en bas le paysan, qui +paraissait l'ami intime de la famille, une vraie trombe d'eau! je ne sais +pas si le gros de la nuée a crevé ici ou ailleurs, mais jamais je n'ai vu +la fontaine si remplie. + +--Les chemins doivent être abîmés, Jean, et vous ferez bien de rester ici. +Mon père est-il éveillé? + +--Pas encore, ma Gilberte, mais la mère Janille est déjà sur pied. + +--Voulez-vous la prier de monter auprès de moi, mon vieux Jean? J'ai +quelque chose à lui demander. + +--J'y cours. + +La fenêtre se referma sans que la jeune fille eût paru remarquer que celle +du voyageur était ouverte, et qu'il était là, occupé à la contempler. + +Un instant après, il était dans la cour, où la pluie avait, en effet, +creusé de petits torrents à la place des sentiers, et il trouva dans +l'écurie Sylvain Charasson, qui, tout en pansant son cheval et celui de M. +Antoine, se livrait à des commentaires sur les effets d'une si mauvaise +nuit, avec le paysan dont Émile Cardonnet savait enfin le prénom. Cet homme +lui avait causé la veille une sorte d'inquiétude indéfinissable, comme s'il +eût porté en lui quelque chose de mystérieux et de fatal. Il avait remarqué +que M. Antoine ne l'avait pas nommé une seule fois, et que, lorsque Janille +avait été à diverses reprises au moment de le faire, il l'avait avertie du +regard afin qu'elle eût à s'observer. On l'appelait _ami, camarade, vieux, +toi_, et il semblait que son nom fût un secret qu'on ne voulait pas trahir. +Quel était donc cet homme qui avait l'extérieur et le langage d'un paysan, +et qui, cependant, portait si loin ses sombres prévisions, et si haut sa +terrible critique? + +Émile s'efforça de lier conversation avec lui, mais ce fut inutile; il +avait pris des manières plus réservées encore que la veille, et, lorsqu'il +l'interrogea sur les ravages de la tempête, il se contenta de répondre: + +«Je vous conseille de ne pas perdre de temps pour vous en aller à +Gargilesse, si vous voulez encore trouver des ponts pour passer l'eau, car, +avant qu'il soit deux heures, il y aura par là une _dribe_ de tous les +diables. + +--Qu'entendez-vous par là? je ne comprends pas ce mot. + +--Vous ne savez pas ce que c'est qu'une _dribe_? Eh bien, vous le verrez +aujourd'hui, et vous ne l'oublierez jamais. Bonjour, Monsieur, partez +vite, car il y aura du malheur tantôt chez votre ami Cardonnet.» + +Et il s'éloigna sans vouloir ajouter un mot de plus. + +Saisi d'un vague effroi, Émile se hâta de seller lui-même son cheval, et, +jetant une pièce d'argent à Charasson: + +«Mon enfant, lui dit-il, tu diras à ton maître que je pars sans lui faire +mes adieux, mais que je reviendrai bientôt le remercier de ses bontés pour +moi.» + +Il franchissait le portail, lorsque Janille accourut pour lui barrer le +passage. Elle voulait réveiller M. Antoine; mademoiselle était en train de +s'habiller; le déjeuner serait prêt dans un instant; les chemins étaient +trop mouillés; la pluie allait recommencer. Le jeune homme se déroba, avec +force remerciements, à ses prévenances, et lui fit aussi un cadeau qu'elle +parut accepter avec grand plaisir. Mais il n'avait pas atteint le bas de la +colline, qu'il entendit derrière lui le bruit d'un cheval dont les pieds +larges et solides rasaient le pavé en trottant. C'était Sylvain Charasson, +qui, monté à poil sur la jument de M. Antoine, et ne se servant pas d'autre +bride que d'une corde en licou passée entre les dents de l'animal, le +rejoignait à la hâte. «Je vas vous conduire, Monsieur, lui cria-t-il en +passant devant lui; mademoiselle Janille dit que vous _vous_ péririez, ne +connaissant pas les chemins et c'est la vraie vérité. + +--A la bonne heure, mais prends le plus court, répondit le jeune homme. + +--Soyez tranquille, reprit le page rustique,» et, jouant des sabots, il mit +au grand trot l'animal ensellé, dont le gros ventre nourri de foin, sans +aucun mélange d'avoine, contrastait avec des flancs maigres et une encolure +grêle. + + + + +V. + +LA DRIBE. + + +Grâce aux pentes ardues que dominait Châteaubrun, le jeune homme et son +nouveau guide purent bientôt gagner la plaine, sans être retardés par aucun +torrent considérable. Mais, en passant très vite auprès d'une petite mare +pleine jusqu'aux bords, l'enfant dit en jetant de côté un regard de +surprise: «La _Font-Margot_ toute pleine! Ça veut dire grand dégât dans le +pays creux. Nous _peinerons_ à passer la rivière. Dépêchons-nous, +Monsieur!». Et il fit prendre le galop à sa monture, qui, malgré sa +mauvaise construction et ses pieds larges et plats, garnis d'une frange de +longs poils traînant jusqu'à terre, se dirigeait à travers les aspérités de +ce terrain avec une adresse et une sécurité remarquables. + +Les vastes plaines de cette région forment de grands plateaux coupés de +ravins, qui font de leurs pentes brusques et profondes de véritables +montagnes à descendre et à remonter. Après une heure de marche environ, nos +voyageurs se trouvèrent en face du vallon de la Gargilesse, et un site +enchanteur se déploya devant eux. Le village de Gargilesse, bâti en pain de +sucre sur une éminence escarpée, et dominé par sa jolie église et son +ancien monastère, semblait surgir du fond des précipices, et, au fond du +plus accentué de ces abîmes, l'enfant montrant à Émile de vastes bâtiments +tout neufs, et d'une belle apparence: «Tenez, Monsieur, dit-il, voilà les +bâtisses à M. Cardonnet.» + +C'était la première fois qu'Émile, étudiant en droit à Poitiers, et passant +le temps de ses vacances à Paris, pénétrait dans la contrée où son père +tentait depuis un an un établissement d'importance. L'aspect de ce lieu lui +sembla admirable, et il sut gré à ses parents d'avoir rencontré un site où +l'industrie pouvait trouver son compte sans bannir les influences de la +poésie. + +Il y avait à marcher encore sur le plateau avant d'en atteindre le versant, +et d'embrasser d'un seul coup d'œil tous les détails du paysage. A mesure +qu'Émile approchait, il y découvrait de nouvelles beautés, et le +couvent-château de Gargilesse, planté fièrement sur le roc au-dessus des +usines Cardonnet, semblait être là comme une décoration établie à dessein +de couronner l'ensemble. Les flancs du ravin, où s'engouffrait rapidement +la petite rivière, étaient tapissés d'une végétation robuste, et le jeune +homme qui, malgré lui, laissait un peu absorber son attention par les +dehors de son nouvel héritage, remarqua avec satisfaction qu'au milieu de +l'abatis nécessaire pour l'établir dans une partie aussi ombragée, on avait +pourtant épargné de magnifiques vieux arbres, qui faisaient le plus bel +ornement de l'habitation. + +Cette habitation, située un peu en arrière de l'usine, était commode, +élégante, simple dans sa richesse, et des rideaux à la plupart des fenêtres +annonçaient qu'elle était déjà occupée. Elle était entourée d'un beau +jardin relevé en terrasse le long du torrent, et l'on distinguait de loin +les vives couleurs des plantes épanouies qui avaient été substituées comme +par enchantement aux souches de saules et aux flaques d'eau sablonneuses +dont naguère ces rives étaient bordées. Le cœur du jeune homme battit bien +haut, lorsqu'il vit une femme descendre le perron du moderne château, et +marcher lentement au milieu de ses fleurs favorites, car c'était sa mère. +Il étendit les bras et agita sa casquette pour attirer son attention, mas +sans succès. Madame Cardonnet était absorbée par l'examen de ses travaux +d'horticulture; elle n'attendait son fils que dans la soirée. + +Sur une plage plus découverte, Émile vit les constructions savantes et +compliquées de l'usine, et, au milieu d'un pêle-mêle de matériaux de toutes +sortes, remuer une cinquantaine d'ouvriers affairés, les uns sciant des +pierres de taille, les autres préparant le mortier, d'autres équarrissant +les poutres, d'autres encore chargeant des charrettes traînées par +d'énormes chevaux. Comme il fallait, de toute nécessité, descendre au pas +le chemin rapide, le petit Charasson put prendre la parole. + +«Voilà une mauvaise descente, pas vrai, Monsieur? Tenez bien la guide à +votre chevau! Ça serait bien de besoin que M. Cardonnet fît un chemin pour +amener les gens de chez nous à son _invention_ (son usine). Voyez, les +belles routes qu'il a faites des autres côtés! et les jolis ponts! tout en +pierres, oui! Avant lui, on se mouillait les pattes en été pour passer +l'eau, et en hiver on n'y passait mie. C'est un homme que le pays devrait +lui baiser la terre où ce qu'il marche. + +--Vous n'êtes donc pas comme votre ami Jean qui dit tant de mal de lui? + +--Oh! le Jean, le Jean! il ne faut pas faire grande attention à ce qu'il +chante. C'est un homme qui a des _ennuis_, et qui voit tout en mal depuis +quelque temps, quoiqu'il ne soit pas méchant homme, au contraire. Mais il +n'y a que lui dans le pays qui dise comme ça; tout le monde est grandement +porté pour M. Cardonnet. Il n'est pas chiche, celui-là. Il parle un peu +dur, il échine un peu l'ouvrier, mais dame! il paye, faut voir! et quand on +se crèverait à la peine, si on est bien récompensé, on doit être content, +pas vrai, Monsieur?» + +Le jeune homme étouffa un soupir. Il ne partageait pas absolument le +système de compensations économiques de M. Sylvain Charasson, et il ne +voyait pas bien clairement, quelque envie qu'il eût d'approuver son père, +que le salaire pût remplacer la perte de la santé et de la vie. + +«Je m'étonne de ne pas le voir sur le dos de ses ouvriers, ajouta naïvement +et sans malice le page de Châteaubrun; car il n'a pas coutume de les +laisser beaucoup souffler. Ah dame! c'est un homme qui s'entend à faire +avancer l'ouvrage! Ce n'est pas comme la mère Janille de chez nous, qui +braille toujours, et qui ne laisse rien faire aux autres. Lui n'a pas l'air +de se remuer, mais on dirait qu'il fait l'ouvrage avec ses yeux. Quand un +ouvrier cause; ou quitte sa pioche pour allumer sa pipe, ou fait tant +seulement un petit bout de _dormille_ sur le midi par _le grand'chaud_: +«C'est bien, qu'il dit sans se fâcher; tu n'es pas à ton aise ici pour +fumer ou pour dormir, va-t'en chez-toi, tu seras mieux.» Et c'est dit. Il +ne l'employe pendant huit jours; et, à la seconde fois, c'est pour un mois, +et à la troisième, c'est fini à tout jamais.» + +Émile soupira encore: il retrouvait dans ces détails la rigoureuse sévérité +de son père; et il lui fallait se reporter vers le but présumé de ses +efforts pour en accepter les moyens. + +«Au! pardine, le voilà bien, s'écria l'enfant en désignant du bras M. +Cardonnet, dont la haute taille et les vêtements sombres se dessinaient sur +l'autre rive. Il regarde l'eau; peut-être qu'il craint la dribe, quoiqu'il +ait coutume de dire que c'est des bêtises. + +--La dribe, c'est donc la crue de l'eau? demanda Émile, qui commençait à +comprendre le mot _déribe, dérive_. + +--Oui, Monsieur, c'est comme une _trompe_ (une trombe), qui vient par les +grands orages. Mais l'orage est passé, la dribe n'est pas venue; et je +crois bien que le Jean aura mal prophétisé. _Stapendant_, Monsieur, voyez +comme les eaux sont basses! c'est presque à sec depuis hier et c'est +mauvais signe. Passons-vite, ça peut venir d'une minute à l'autre ...» + +Ils redoublèrent le pas et traversèrent facilement à gué un premier bras du +torrent. Mais à un effort que le cheval d'Émile avait fait pour gravir la +marge un peu escarpée de la petite île, il avait rompu ses sangles, et il +lui fallut mettre pied à terre pour essayer de fixer sa selle. Ce n'était +pas facile, et dans sa précipitation à rejoindre ses parents, Émile s'y +prit mal; le nœud qu'il venait de faire coula comme il mettait le pied +dans l'étrier, et Charasson fut obligé de couper un bout de la corde qui +lui servait de bride pour consolider cette petite réparation. Tout cela +prit un certain temps, pendant lequel leur attention fut tout à fait +détournée du fléau que Sylvain appréhendait. L'îlot était couvert d'une +épaisse saulée qui ne leur permettait pas de voir à dix pas autour d'eux. + +Tout à coup un mugissement semblable au roulement prolongé du tonnerre se +fit entendre, arrivant de leur côté avec une rapidité extrême. Émile, se +trompant sur la cause de ce bruit, regarda le ciel qui était serein +au-dessus de sa tête: mais l'enfant devint pâle comme la mort: «La dribe! +s'écria-t-il, la dribe! sauvons nous, Monsieur!». + +Ils traversèrent l'île au galop; mais avant qu'ils fussent sortis de la +saulée, des flots d'une eau jaunâtre et couverte d'écume, vinrent à leur +rencontre, et leurs chevaux en avaient déjà jusqu'au poitrail, lorsqu'ils +se trouvèrent en face du torrent gonflé qui se répandait avec fureur sur +les terrains environnants. + +Émile voulait tenter le passage; mais son guide s'attachant après lui: +«Non, Monsieur, non, s'écria-t-il, il est trop tard. Voyez la force du +torrent, et les poutres qu'il charrie! Il n'y a ni homme ni bête qui +puisse s'en sauver. Laissons les _chevals_, Monsieur, laissons les +_chevals_, peut-être qu'ils auront l'esprit d'en sortir; mais c'est trop +risquer pour des chrétiens. Tenez, au diable! voilà la passerelle emportée! +Faites comme moi, Monsieur, faites comme moi, ou vous êtes mort!» + +Et Charasson, qui avait déjà de l'eau jusqu'aux épaules, se mit à grimper +lestement sur un arbre. Émile voyant à la fureur du torrent qui grossissait +d'un pied à chaque seconde, que le courage allait devenir folie, et +songeant à sa mère, se décida à suivre l'exemple du petit paysan. + +«Pas celui-là, Monsieur, pas celui-là! cria l'enfant en lui voyant +escalader un tremble. C'est trop faible, ça sera emporté comme une paille. +Venez auprès de moi, pour l'amour du bon Dieu, attrapez-vous à mon arbre!» + +Émile reconnaissant la justesse des observations de Sylvain, qui, au milieu +de son épouvante, ne perdait ni sa présence d'esprit, ni le bon désir de +sauver son prochain, courut au vieux chêne que l'enfant tenait embrassé, et +parvint bientôt à se placer non loin de lui sur une forte branche, à +quelques pieds au-dessus de l'eau. Mais il leur fallut bientôt céder ce +poste à l'élément irrité qui montait toujours; et, montant de leur côté de +branche en branche, ils réussirent à s'en préserver. + +Lorsque l'inondation eut atteint son dernier degré d'intensité, Émile était +placé assez haut sur l'arbre qui lui servait de refuge pour voir ce qui se +passait dans la vallée. Il se cachait le plus possible dans le feuillage +pour n'être pas reconnu de l'habitation, et faisait taire Sylvain qui +voulait appeler au secours; car il craignait de mettre ses parents, et +surtout sa mère, dans des transes mortelles, s'ils eussent été avertis de +sa présence et de sa situation. Il put apercevoir son père qui, examinant +toujours les effets de la _dribe_, se retirait lentement à mesure que +l'eau montait dans son jardin et envahissait toute l'usine. Il semblait +céder à regret la place à ce fléau qu'il avait méprisé et qu'il affectait +de mépriser encore. Enfin, on le vit distinctement aux fenêtres de sa +maison avec madame Cardonnet, tandis que les ouvriers épars s'étaient +enfuis sur la hauteur, abandonnant leurs vestes et les instruments de leur +travail dans la vase. Quelques-uns, surpris par ce déluge aux premiers +étages de l'usine, étaient montés à la hâte sur les toits, et si les plus +avisés se réjouissaient intérieurement de gagner à ce désastre la +prolongation de leurs travaux lucratifs, la plupart s'abandonnaient à un +sentiment naturel de consternation en voyant le résultat de leurs fatigues +perdu ou compromis. + +Les pierres, les murs fraîchement crépis, les solives récemment taillées, +tout ce qui n'offrait pas une grande résistance flottait au hasard au +milieu des tourbillons d'écume; les ponts à peine terminés s'écroulaient +séparés des chaussées encore fraîches qui ne pouvaient plus les soutenir; +le jardin était à moitié envahi, et l'on voyait les vitrages de la serre, +les caisses de fleurs et les brouettes de jardinier voguer rapidement et +fuir à travers les arbres. + +Tout à coup on entendit de grands cris dans l'usine. Un énorme train de +bois de construction avait été poussé avec violence contre les œuvres +vives de la machine principale, et le bâtiment, violemment ébranlé, +semblait prêt à s'engloutir. Il y avait au moins douze personnes, tant +hommes que femmes et enfants, sur le faîte. Tous criaient et pleuraient. +Émile sentit une sueur froide le gagner. Indifférent aux périls qu'il +courait lui-même si le chêne venait à être déraciné, il s'effrayait du +destin de ces familles qu'il voyait s'agiter dans la détresse. Il fut au +moment de se précipiter dans l'eau pour voler à leur secours; mais il +entendit la voix puissante de son père qui leur criait de son perron, à +l'aide d'un porte-voix: «Ne bougez pas; le radeau s'achève; il n'y a pas de +danger où vous êtes.» Tel était l'ascendant du maître, que l'on se tint +tranquille, et qu'Émile le subit lui même instinctivement. + +De l'autre côté de l'île, c'était bien un autre spectacle de désolation. +Les villageois couraient après leurs bestiaux, les femmes après leurs +enfants. Des cris perçants portèrent surtout l'inquiétude d'Émile vers un +point que la végétation lui cachait; mais bientôt il vit paraître vers le +rivage opposé un homme vigoureux qui emportait un enfant à la nage. Le +courant était moins fort de ce côté qu'en face de l'usine, et néanmoins le +nageur luttait avec une peine incroyable, et plusieurs fois la vague le +couvrit entièrement. + +«J'irai à son aide, j'irai! s'écria Émile ému jusqu'aux larmes, et prêt +encore une fois à s'élancer de l'arbre. + +--Non, Monsieur, non! cria Charasson en le retenant. Voyez, le voilà qui +sort du courant, il est sauvé; il ne nage plus, il marche dans la vase. +Pauvre homme, a-t-il eu de la peine! Mais l'enfant n'est pas mort, il +pleure, il crie comme un petit loup-garou. Pauvre innocent, va! ne crie +donc plus, te voilà sauvé! Et tiens, avisez donc, le diable me tortille si +ce n'est pas le vieux Jean qui l'a tiré de l'eau! Oui, Monsieur, oui, c'est +le Jean! En voilà un de courage! Ah! voyez à présent comme le père le +remercie, comme la mère lui embrasse les jambes, et pourtant elles ne sont +guère propres, ses pauvres jambes! Ah! Monsieur, le Jean est d'un grand +cœur, et il n y en a pas un pareil dans le monde. S'il nous savait là, il +viendrait nous en retirer, vrai! J'ai envie de l'appeler. + +--Gardez-vous-en bien. Nous sommes en sûreté, et lui s'exposerait encore. +Oui, je vois que c'est un digne homme. Est-il le parent de cet enfant et de +ces gens-là? + +--Non, Monsieur, non. C'est les Michaud, c'est des gens et un enfant qui +ne lui sont de rien ni à moi non plus: mais quand il y a du malheur quelque +part, on peut bien être sûr de voir arriver Jean, et là où personne +n'oserait se risquer il y court, lui, quand même il n'y a rien de rien, pas +même un verre de vin à y gagner. Le bon Dieu sait bien pourtant qu'il ne +fait pas bon dans ce pays-ci pour Jean, et que ce n'est guère sa place. + +--Court-il donc quelque autre danger à Gargilesse que celui de se noyer +comme tout le monde?» + +Sylvain ne répondit pas, et parut se reprocher d'en avoir trop dit. + +«Voilà l'eau qui baisse un peu, dit-il pour détourner l'attention d'Émile; +dans une couple d'heures, nous pourrons peut-être repasser par où nous +sommes venus; car du côté de M. Cardonnet, il y en a pour six heures au +moins.» + +Cette perspective n'était pas très riante; néanmoins Émile, qui ne voulait +à aucun prix effrayer ses parents, s'y résigna de son mieux. Mais un +accident nouveau le fit changer de résolution avant qu'une demi-heure se +fût écoulée. L'eau se retirait assez vite des points extrêmes qu'elle avait +envahis; et de l'autre côté du lac qu'elle avait formé entre lui et la +demeure de son père, il vit passer deux chevaux, l'un entièrement nu, +l'autre sellé et bridé, que des ouvriers conduisaient vers l'habitation. + +«Nos bêtes, Monsieur, dit Sylvain Charasson; oui, Dieu me bénisse, nos deux +bêtes qui se sont sauvées! Ma pauvre jument, je la croyais bien dans la +Creuse à cette heure! Ah! M. Antoine sera-t-il content, quand je lui +ramènerai sa _Lanterne!_ Elle aura bien gagné son avoine, et peut-être que +Janille ne lui refusera pas un picotin. Et votre noire, Monsieur, vous +voilà pas fâché de la voir sur terre? Il paraît qu'elle sait nager itout?» + +Émile s'avisa rapidement de ce qui allait arriver. M. Cardonnet ne +connaissait pas son cheval, à la vérité, puisqu'il l'avait acheté en route; +mais on ouvrirait la valise, on ne tarderait pas à reconnaître qu'elle lui +appartenait, et la première pensée serait qu'il avait péri. Il se décida +bien vite à se faire voir, et, après beaucoup d'efforts pour élever sa voix +au-dessus de celle du torrent, qui n'était guère apaisée, il réussit à +faire savoir aux personnes réfugiées sur le toit de l'usine qu'il était là, +et qu'il était urgent d'en informer M. et madame Cardonnet. La nouvelle +passa de bouche en bouche par les divers points de refuge aussi vite qu'il +put le désirer, et bientôt il vit sa mère à la fenêtre, agitant son +mouchoir, et son père monté en personne sur un radeau avec deux hommes +vigoureux qui se hasardaient vers le courant avec résolution. Émile réussit +à les en détourner, leur criant, non sans beaucoup de paroles perdues et +maintes fois répétées, qu'il était en sûreté, qu'il fallait attendre encore +pour venir à lui, et que le plus pressé était de délivrer les ouvriers +prisonniers dans l'usine. Tout se fit comme il le souhaitait, et quand il +n'y eut plus à trembler pour personne, il descendit de l'arbre, se mit à +l'eau jusqu'à la ceinture, et s'avança à la rencontre du radeau, soulevant +dans ses bras le petit Charasson et l'aidant à ne pas perdre pied. Trois +heures après le passage de la trombe, Émile et son guide étaient auprès +d'un bon feu, madame Cardonnet couvrait son fils de caresses et de larmes, +et le page de Châteaubrun, choyé comme lui-même, racontait avec emphase le +péril qu'ils avaient surmonté. + +Émile adorait sa mère. C'était encore la plus ardente affection de sa vie. +Il ne l'avait pas vue depuis l'époque des vacances, qu'ils avaient passées +ensemble à Paris, loin de la contrainte assidue et sèchement réprimandeuse +de leur commun maître, M. Cardonnet. Tous deux souffraient du joug qui +pesait sur eux, et s'entendaient sur ce point sans jamais se l'être avoué. +Douce, aimante et faible, madame Cardonnet sentait que son fils avait dans +l'esprit une bonne partie de l'énergie et de la fermeté de son époux, avec +un cœur généreux et sensible qui lui préparait de grands chagrins, lorsque +ces deux caractères fortement trempés viendraient à se heurter sur les +points où leurs sentiments différeraient. Aussi, avait-elle dévoré tous les +chagrins de sa vie, attentive à n'en jamais rien révéler à ce fils, qui +était son unique bonheur et sa plus chère consolation. Sans être bien +pénétrée du droit que son mari avait de la froisser et de l'opprimer sans +relâche, elle avait toujours paru accepter sa situation comme une loi de la +nature et un précepte religieux. L'obéissance passive, prêchée ainsi +d'exemple, était donc devenue une habitude d'instinct chez le jeune Émile, +et s'il en eût été autrement, il y avait déjà longtemps que le raisonnement +l'eût conduit à s'y soustraire. Mais en voyant tout plier au moindre signe +de la volonté paternelle, et sa mère la première, il n'avait pas encore +songé que cela pût et dût être autrement. Cependant le poids de +l'atmosphère despotique où il avait vécu, l'avait, dès son enfance, porte à +une sorte de mélancolie et de souffrance sans nom, dont il lui arrivait +rarement de rechercher la cause. Il est dans la loi de nature que les +enfants prennent le contre-pied des leçons qui les froissent; aussi Émile +avait-il, de bonne heure, reçu des faits extérieurs une impulsion tout +opposée à celle que son père eût voulu lui donner. + +Les conséquences de cet antagonisme naturel et inévitable seront +suffisamment développées par les faits de cette histoire, sans qu'il soit +nécessaire de les expliquer ici. + +Après avoir donné à sa mère le temps de se remettre un peu des émotions +qu'elle avait éprouvées, Émile suivit son père, qui l'appelait pour venir +constater les effets du désastre. M. Cardonnet montrait un calme au-dessus +de tous les revers, et quelque contrariété qu'il pût éprouver, il n'en +témoignait rien. Il passa en silence au milieu d'une haie de paysans qui +étaient venus satisfaire leur curiosité et se donner le spectacle de son +malheur, les uns avec indifférence, quelques autres avec un intérêt +sincère, la plupart avec cette satisfaction non avouée mais irrésistible +que le pauvre refoule prudemment, mais qu'il éprouve à coup sûr, lorsqu'il +voit la colère des éléments frapper également sur le riche et sur lui. Tous +ces villageois avaient perdu quelque chose à l'inondation, l'un une petite +récolte de foin, l'autre un coin de potager, un troisième une brebis, +quelques poules ou un tas de fagots; pertes bien minces en réalité, mais +aussi graves peut-être relativement que celles du riche industriel. +Cependant, lorsqu'ils virent le désordre de cette belle propriété naguère +florissante, ils ne purent se défendre d'un mouvement de consternation, +comme si la richesse avait quelque chose de respectable en soi-même, en +dépit de la jalousie qu'elle excite. + +M. Cardonnet n'attendit pas que l'eau fût complètement retirée pour faire +reprendre le travail. Il envoya courir dans les prairies environnantes à la +recherche des matériaux emportés par le courant. Il arma ses hommes de +pelles et de pioches pour déblayer la vase et les foins entraînés qui +obstruaient les abords de l'usine, et quand on put y pénétrer, il y entra +le premier, afin de n'avoir point à s'émouvoir en pure perte des +exagérations inspirées aux témoins par la première surprise. + + + + +VI. + +JEAN LE CHARPENTIER. + + +«Prenez un crayon, Émile, dit l'industriel à son fils, qui le suivait dans +la crainte de quelque danger pour sa personne; ne faites pas d'erreur dans +les chiffres que je vais vous dicter ... Une ... deux ... trois roues +brisées ici ... La cage emportée ... le grand moteur endommagé ... trois +mille ... cinq ... sept ou huit ... Prenons le maximum: c'est le plus sûr +en affaires ... Écrivez huit mille francs ... La digue rompue?... c'est +étrange!... Écrivez quinze mille ... Il faudra la refaire tout entière en +ciment romain ... Voilà un angle qui a fléchi ... Écrivez, Émile ... Émile, +avez-vous écrit?...?» + +Pendant une heure, M. Cardonnet fit ainsi la devis de ses pertes et de ses +prochaines dépenses; et quand son fils fut sommé d'en dresser le total, il +haussa les épaules d'impatience en voyant que, soit distraction soit défaut +d'habitude, le jeune homme ne s'en acquittait pas aussi rapidement qu'il +l'eût souhaité. + +«As-tu fait? dit-il au bout de deux ou trois minutes d'attente contenue. + +--Oui, mon père ... cela monte à quatre-vingt mille francs environ. + +--Environ? reprit M. Cardonnet en fronçant le sourcil. Qu'est-ce que ce +mot-là?» + +Et fixant sur lui des yeux animés par une pénétration railleuse: + +«Allons, dit-il, je vois que tu es un peu engourdi pour avoir perché sur un +arbre. Moi, j'ai fait mon calcul de tête, et je suis fâché d'avoir à te +dire qu'il était prêt avant que tu eusses taillé ton crayon. Il y a là pour +quatre-vingt-un mille cinq cents francs de déboursés à recommencer. + +--C'est beaucoup! dit Émile en s'efforçant de dissimuler son impatience +sous un air sérieux. + +--C'est plus de violence que je n'en aurais supposé à ce petit cours d'eau, +reprit M. Cardonnet avec autant de calme que s'il eût fait l'expertise d'un +dommage étranger à sa fortune ... mais ça ne sera pas long à réparer. Holà! +du monde ici ... Voilà un soliveau engagé entre deux grandes roues, et +qu'un reste d'eau fait ballotter ... Otez-moi cela bien vite, ou mes roues +seront cassées.» + +On s'empressa d'obéir, mais la besogne était plus difficile qu'elle ne +paraissait. Toute la force de la mécanique tendait à peser sur cet +obstacle, qui la menaçait de ne pas rompre le premier. Plusieurs hommes +s'écorchèrent les mains en pure perte. + +«Prenez donc garde de vous blesser!» s'écriait involontairement Émile, +mettant lui-même la main à l'œuvre pour alléger leur peine. + +Mais M. Cardonnet criait de son côté: + +«Tirez! poussez! allons donc, vous avez des bras de filasse!» + +La sueur coulait de tous les fronts, et on n'avançait guère. + +«Otez-vous tous de là, cria tout à coup une voix qu'Émile reconnut +aussitôt, et laissez-moi faire ... je veux en venir à bout tout seul.» + +Et Jean, armé d'un levier, dégagea lestement une pierre à laquelle personne +ne faisait attention. Puis, avec une dextérité merveilleuse, il donna un +mouvement vigoureux au soliveau. + +«Doucement, mille diables! cria M. Cardonnet, vous allez tout briser. + +--Si je casse quelque chose je le payerai, répondit le paysan avec une +brusquerie enjouée. Maintenant, ici deux bons enfants. Allons, ferme!... +Courage, mon petit Pierre, c'est bien!... Encore un peu, mon vieux +Guillaume!... Oh! les bons compagnons!... Bellement! bellement! que je +retire mon pied, ou tu me l'écraseras, fils du diable! Ça y +est ... pousse ... n'aie pas peur ... je tiens!...» + +Et en moins de deux minutes, Jean, dont la présence et la voix semblaient +électriser les autres ouvriers, dégagea la machine du corps étranger qui la +compromettait. + +«Suivez-moi, Jean, dit alors M. Cardonnet. + +--Pourquoi faire, Monsieur? répliqua le paysan. J'ai assez travaillé comme +cela pour aujourd'hui. + +--C'est pourquoi je veux que vous veniez boire un verre de mon meilleur +vin. Venez, vous dis-je, j'ai à vous parler ... Mon fils, allez dire à +votre mère qu'elle fasse servir du malaga sur ma table. + +--Votre fils? dit Jean en regardant Émile avec un peu d'émotion. Si c'est +là votre fils, je vous suis, car il m'a l'air d'un bon garçon. + +--Oui, mon fils est un bon garçon, Jean, dit M. Cardonnet au paysan, +lorsqu'il le vit accepter un verre plein de la main d'Émile. Et vous aussi, +vous êtes un bon garçon, et il est temps que vous le prouviez un peu mieux +que vous ne faites depuis deux mois. + +--Monsieur, faites excuse, répondit Jean en regardant autour de lui d'un +air de méfiance; mais je suis trop vieux pour aller à l'école, et je ne +suis pas venu ici tout en sueur pour entendre de la morale froide comme du +verglas. A votre santé, monsieur Cardonnet; en vous remerciant, vous, jeune +homme, à qui j'ai fait de la peine hier soir. Vous ne m'en voulez pas? + +--Attendez un instant, dit M. Cardonnet: avant de retourner à vos trous de +renard, emportez ce pour-boire. + +Et il lui tendit une pièce d'or. + +«Gardez ça, gardez ça, dit Jean avec humeur, en repoussant la gratification +par un mouvement du coude. Je ne suis pas intéressé, vous devez le savoir, +et ce n'est pas pour vous faire plaisir que je viens de travailler avec vos +charpentiers. C'était tout bonnement pour les empêcher de s'échiner en pure +perte. Et puis, on connaît le métier, et ça impatiente de voir les gens s'y +prendre tout de travers. J'ai le sang un peu vif, et, malgré moi, je me +suis mêlé de ce qui ne me regardait pas. + +--De même que vous vous êtes trouvé où vous ne deviez pas être, répondit M. +Cardonnet d'un ton sévère, et avec l'intention évidente d'intimider le +hardi paysan. Jean, voici une dernière occasion de nous entendre et de nous +connaître; profitez-en, ou vous vous en repentirez. Quand je suis arrivé +ici, l'année dernière, j'ai remarqué votre activité, votre intelligence, +l'affection que vous portaient tous les ouvriers et tous les habitants de +ce village. J'ai eu sur votre probité les meilleurs renseignements, et j'ai +résolu de vous mettre à la tête de mes travaux de charpente; j'ai offert de +doubler pour vous seul le salaire, soit à la journée, soit à la tâche. Vous +m'avez répondu par des billevesées, et comme si vous ne me preniez pas pour +un homme sérieux. + +--Ce n'est pas ça, Monsieur, faites excuse; je vous ai dit que je n'avais +pas besoin de vos travaux, et que j'en avais dans le bourg plus que je n'en +pouvais faire. + +--Défaite et mensonge! Vous étiez très mal dans vos affaires, et vous y +voilà pire que jamais. Poursuivi pour dettes, vous avez été forcé de +quitter votre maison, d'abandonner votre atelier, et de vous cacher dans +les montagnes comme un gibier traqué par les chasseurs. + +--Quand on se mêle de raisonner, reprit Jean avec hauteur, il faut dire la +vérité. Je ne suis pas poursuivi pour dettes, comme vous l'entendez, +Monsieur. J'ai toujours été un honnête homme et rangé, et si je dois un sou +dans le village ou dans les environs, que quelqu'un vienne le dire et lever +la main contre moi. Cherchez, vous ne trouverez personne! + +--Il y a pourtant trois mandats d'amener contre vous, et, depuis deux mois, +les gendarmes sont à votre poursuite sans pouvoir vous appréhender. + +--Et ils y seront tant que je voudrai. Le grand mal, pas vrai, que ces +braves gendarmes promènent leurs chevaux sur une rive de la Creuse, tandis +que je promène mes jambes sur l'autre! Voilà des gens qui sont bien +malades, eux qui sont payés pour prendre l'air et rendre compte de ce +qu'ils ne font pas! Ne les plaignez pas tant, monsieur Cardonnet, c'est le +gouvernement qui les paye, et le gouvernement est assez riche pour que je +lui fasse banqueroute de mille francs ... car c'est la vérité que je suis +condamné à payer mille francs ou à aller en prison! Ça vous étonne, vous, +jeune homme, qu'un pauvre diable qui a toujours obligé son prochain, au +lieu de lui nuire, soit poursuivi comme un forçat évadé? Vous n'avez pas +encore un mauvais cœur, quoique riche, parce que vous êtes jeune. Eh bien, +sachez donc mes fautes. Pour avoir envoyé trois bouteilles de vin de ma +vigne à un camarade qui était malade, j'ai été pris par les gabelous comme +vendant du vin sans payer les droits, et comme je ne pouvais pas mentir et +m'humilier pour obtenir une transaction, comme je soutenais la vérité qui +est que je n'avais pas vendu une goutte de vin, et que, par conséquent, je +ne pouvais pas être puni, j'ai été condamné à payer ce qu'ils appellent le +minimum, cinq cents francs d'amende. Excusez, le minimum! cinq cents +francs, le prix de mon travail de l'année pour un cadeau de trois +bouteilles de vin! Sans compter que mon pauvre confrère, qui les avait +reçues, a été condamné aussi, et c'est ce qui m'a mis le plus en colère. +Et comme je ne pouvais pas payer une pareille somme, on a tout saisi, tout +pillé, tout vendu chez moi, jusqu'à mes outils de charpentier. Alors, à +quoi bon payer patente pour un métier qui ne peut plus vous nourrir? J'ai +cessé de le faire, et, un jour que je travaillais en journée hors de chez +moi, autre persécution, querelle avec l'adjoint, où j'ai failli m'oublier +et le frapper. Que devenir? Le pain manquait dans mon bahut; j'ai pris un +fusil et j'ai été tuer un lièvre dans la bruyère. Autrefois, dans ce +pays-ci, le braconnage était passé à l'état de coutume et de droit: les +anciens seigneurs n'y regardaient pas de près, depuis la révolution; ils +braconnaient même avec nous, quand ça leur faisait plaisir. + +--Témoin M. Antoine de Châteaubrun, qui le fait encore, dit M. Cardonnet +d'un ton ironique. + +--Pourvu qu'il n'aille pas sur vos terres, qu'est-ce que cela vous fait? +reprit le paysan irrité. Tant il y a que, pour avoir tué un lièvre au +fusil, et pris deux lapins au collet, j'ai été encore pincé et condamné à +l'amende et à la prison. Mais je me suis échappé des pattes des gendarmes, +comme ils me conduisaient à l'_auberge_ du gouvernement; et, depuis ce +temps-là, je vis comme je l'entends, sans vouloir aller tendre mon bras à +la chaîne. + +--On sait fort bien comment vous vivez, Jean, dit M. Cardonnet. Vous errez +nuit et jour, braconnant en tous lieux et en toute saison, ne couchant +jamais deux nuits de suite au même endroit, et le plus souvent à la belle +étoile; recevant parfois l'hospitalité à Châteaubrun, dont le châtelain a +été nourri par votre mère, et que je ne blâme pas de vous assister, mais +qui ferait plus sagement, dans vos intérêts, de vous prêcher le travail et +une vie régulière. Allons, Jean, c'est assez de paroles inutiles, et vous +allez m'écouter. Je prends pitié de votre sort, et je vais vous rendre la +liberté et la sécurité, en me portant caution pour vous. Vous en serez +quitte pour quelques jours de prison, seulement pour la forme, je paierai +toutes vos amendes, et vous pourrez alors marcher tête levée, est-ce clair? + +--Oh! vous avez raison, mon père, s'écria Émile, vous êtes bon, vous êtes +juste. Eh bien, Jean, vous ai-je trompé? + +--Il paraît que vous vous connaissiez déjà, dit M. Cardonnet. + +--Oui, mon père, répondit Émile avec feu, Jean m'a rendu personnellement +service hier soir; et ce qui m'attache à lui encore plus, c'est que je l'ai +vu ce matin exposer sa vie bien sérieusement pour retirer de l'eau un +enfant qu'il a sauvé. Jean, acceptez les services de mon père, et que sa +générosité triomphe d'un orgueil mal entendu. + +--C'est bien, monsieur Émile, répondit le charpentier, vous aimez votre +père, c'est bien. Moi aussi, je respectais le mien! Mais voyons, monsieur +Cardonnet, à quelles conditions ferez-vous tout ça pour moi? + +--Tu travailleras à mes charpentes, répondit l'industriel. Tu en auras la +direction. + +--Travailler pour votre établissement, qui sera la ruine de tant de gens! + +--Non, mais qui fera la fortune de tous mes ouvriers et la tienne. + +--Allons, dit Jean ébranlé: si ce n'est pas moi qui fais vos charpentes, +d'autres les feront, et je ne pourrai rien empêcher. Je travaillerai donc +pour vous, jusqu'à concurrence de mille francs. Mais qui me nourrira +pendant que je vous paierai ma dette au jour le jour? + +--Moi, puisque j'augmenterai d'un tiers le produit de ta journée. + +--Un tiers, c'est peu, car il faudra que je m'habille. Je suis tout nu. + +--Eh bien! je double; ta journée est de trente sous au prix courant du +pays, je te la paie trois francs; tous les jours tu en recevras la moitié, +l'autre moitié étant consacrée à t'acquitter envers moi. + +--Soit; ce sera long, j'en aurai au moins pour quatre ans. + +--Tu te trompes, pour deux ans juste. J'espère bien que dans deux ans je +n'aurai plus rien à bâtir. + +--Comment, Monsieur, je travaillerai donc chez vous tous les jours, tous +les jours de l'année sans désemparer? + +--Excepté le dimanche. + +--Oh! le dimanche, je le crois bien! Mais je n'aurai pas un ou deux jours +par semaine que je pourrai passer à ma fantaisie? + +--Jean, tu es devenu paresseux, je le vois. Voilà déjà les fruits du +vagabondage. + +--Taisez-vous! dit fièrement le charpentier; paresseux vous-même! Jamais le +Jean n'a été lâche, et ce n'est pas à soixante ans qu'il le deviendra. +Mais, voyez-vous, j'ai une idée pour me décider à prendre votre ouvrage. +C'est celle de me bâtir une petite maison. Puisqu'on m'a vendu la mienne, +j'aime autant en avoir une neuve, faite par moi tout seul, et à mon goût, à +mon idée. Voilà pourquoi je veux au moins un jour par semaine. + +--C'est ce que je ne souffrirai pas, répondit l'industriel avec roideur. Tu +n'auras pas de maison, tu n'auras pas d'outils à toi, tu coucheras chez +moi, tu mangeras chez moi, tu ne te serviras que de mes outils, tu ... + +--En voilà bien assez pour me faire voir que je serai votre propriété et +votre esclave. Merci, Monsieur, il n'y a rien de fait.» + +Et il se dirigea vers la porte. + +Émile trouvait les conditions de son père bien dures; mais le sort de Jean +allait le devenir bien davantage, s'il les refusait. Il essaya de les faire +transiger. + +«Brave Jean, dit-il en le retenant, réfléchissez, je vous en conjure. Deux +ans sont bientôt passés, et grâce aux petites économies que vous pourrez +faire pendant ce temps, d'autant plus, ajouta-t-il en regardant M. +Cardonnet d'un air à la fois suppliant et ferme, que mon père vous nourrira +en sus du salaire convenu ... + +--Vrai? dit Jean ému. + +--Accordé, répondit M. Cardonnet. + +--Eh bien! Jean, vos vêtements sont peu de chose, et ma mère et moi nous +nous ferons un plaisir de remonter votre garde-robe. Vous aurez donc, au +bout de deux ans, mille francs nets; c'est assez pour bâtir une maison de +garçon à votre usage, puisque vous êtes garçon. + +--Veuf, Monsieur, dit Jean avec un soupir, et un fils mort au service! + +--Au lieu que si tu manges ton salaire chaque semaine, reprit Cardonnet +père sans s'émouvoir, tu le gaspilleras, et au bout de l'année, tu n'auras +rien bâti et rien conservé. + +--Vous prenez trop d'intérêt à moi: qu'est-ce que ça vous fait? + +--Cela me fait que mes travaux, interrompus sans cesse, iront lentement, +que je ne t'aurai jamais sous la main, et que dans deux ans, lorsque tu +viendras m'offrir la prolongation de tes services, je n'aurai plus besoin +de toi. J'aurai été forcé de confier ton poste à un autre. + +--Vous aurez toujours des travaux d'entretien! Croyez-vous que je veuille +vous faire banqueroute? + +--Non, mais j'aimerais mieux ta banqueroute que des retards. + +--Ah! que vous êtes donc pressé de jouir! Eh bien! voyons, vous me +donnerez un seul jour par semaine, et j'aurai des outils à moi. + +--Il paraît qu'il tient beaucoup à ce jour de liberté, dit Émile; +accordez-le-lui, mon père. + +--Je lui accorde le dimanche. + +--Et moi je ne l'accepte que pour me reposer, dit Jean avec indignation; me +prenez-vous pour un païen? Je ne travaille pas le dimanche, Monsieur; ça me +porterait malheur, et je ferais de la mauvaise ouvrage pour vous et pour +moi. + +--Eh bien, mon père vous donnera le lundi ... + +--Taisez-vous, Émile, point de lundi! Je n'entends pas cela. Vous ne +connaissez pas cet homme. Intelligent et rempli d'inventions parfois +heureuses, souvent puériles, il ne s'amuse que quand il peut travailler à +des niaiseries à son usage; il tranche du menuisier, de l'ébéniste, que +sais-je? il est adroit de ses mains; mais quand il s'abandonne à ses +fantaisies, il devient flâneur, distrait et incapable d'un travail sérieux. + +--Il est artiste, mon père! dit Émile en souriant avec des larmes dans les +yeux, ayez un peu de pitié pour le génie!» + +M. Cardonnet regarda son fils d'un air de mépris; mais Jean, prenant la +main du jeune homme: «Mon enfant, dit-il avec sa familiarité étrange et +noble, je ne sais pas si tu me rends justice, ou si tu te moques de moi, +mais tu as dit la vérité! j'ai trop d'esprit d'invention pour le métier +qu'on veut que je fasse ici. Quand je travaille chez mes amis du village, +chez M. Antoine, chez le curé, chez le maire, ou chez de pauvres gueux +comme moi, ils me disent: «Fais comme tu voudras, invente ça toi-même, mon +vieux! suis ton idée, ça sera un peu plus long, mais ça sera bien!» Et +c'est alors que je travaille avec plaisir, oui! avec tant de plaisir, que +je ne compte pas les heures, et que j'y mets une partie des nuits. Ça me +fatigue, ça me donne la fièvre, ça me tue quelquefois! mais j'aime cela, +vois-tu, mon garçon, comme d'autres aiment le vin. C'est mon amusement, à +moi ... Ah! riez et moquez-vous, monsieur Cardonnet; eh bien, votre +ricanement m'offense, et vous ne m'aurez pas, non, vous ne m'aurez pas, +quand même les gendarmes seraient là, et qu'il irait de la guillotine. Me +vendre à vous corps et âme pendant deux ans! Ne faire que ce qui vous +plaira, vous voir inventer, et n'avoir pas mon avis! car si vous me +connaissez, je vous connais aussi: je sais comment vous êtes, et qu'il ne +se remue pas une cheville chez vous sans que vous l'ayez mesurée. Je serais +donc un manœuvre, travaillant à la corvée comme défunt mon père +travaillait pour les abbés de Gargilesse? Non, Dieu me punisse! je ne +vendrai pas mon âme à un travail aussi ennuyeux et aussi bête. Encore si +vous donniez mon jour de récréation et de dédommagement, pour contenter mes +anciennes pratiques et moi-même! mais rien! + +--Non, rien, dit M. Cardonnet irrité; car l'amour-propre d'artiste +commençait à être en jeu de part et d'autre. Va-t'en, je ne veux pas de +toi; prends ce napoléon, et va te faire pendre ailleurs. + +--On ne pond plus, Monsieur, répondit Jean en jetant la pièce d'or par +terre, et quand même ça se ferait encore, je ne serais pas le premier +honnête homme qui aurait passé par les mains du bourreau. + +--Émile, dit M. Cardonnet dès qu'il fut sorti, faites monter ici le garde +champêtre, cet homme qui est là sur le perron avec une petite fourche de +fer à la main. + +--Mon Dieu! que voulez-vous faire? dit Émile effrayé. + +--Ramener cet homme à la raison, à la bonne conduite, au travail, à la +sécurité, au bonheur. Quand il aura passé une nuit en prison, il sera plus +traitable, et il me bénira un jour de l'avoir délivré de son démon +intérieur. + +--Mais, mon père, attenter à la liberté individuelle ... Vous ne le pouvez +pas ... + +--Je suis maire depuis ce matin, et mon devoir est de faire saisir les +vagabonds. Obéissez, Émile, ou j'y vais moi-même.» + +Émile hésitait encore. M. Cardonnet, incapable de supporter l'ombre de la +résistance, le poussa brusquement de devant la porte et alla, en sa qualité +de premier magistrat du lieu, donner ordre au garde champêtre d'arrêter +Jean Jappeloup, natif de Gargilesse, charpentier de profession, et +actuellement sans domicile avoué. + +Cette mission répugnait beaucoup au fonctionnaire rustique, et M. Cardonnet +lut son hésitation sur sa figure. «Caillaud, dit l'industriel d'un ton +absolu, ta destitution avant huit jours, ou vingt francs de +récompense!--Suffit, Monsieur, répondit Caillaud.» Et brandissant sa pique, +il partit d'un pas dégagé. + +Il rejoignit le fugitif à deux portées de fusil du village, ce qui ne fut +pas difficile, car ce dernier s'en allait lentement, la tête penchée sur sa +poitrine et absorbé dans une méditation douloureuse. «Sans ma mauvaise +tête, se disait-il, je serais à présent sur le chemin du repos et du +bien-être, au lieu qu'il me faut reprendre le collier de misère, errer +comme un loup à travers les ronces et les rochers, être souvent à charge à +ce pauvre Antoine, qui est bon, qui m'accueille toujours bien, mais qui est +pauvre et qui me donne plus de pain et de vin que je ne peux prendre dans +mes lacets de perdrix et de lièvres pour sa table ... Et puis, ce qui me +fend le cœur, c'est de quitter pour toujours ce pauvre cher village où je +suis né, où j'ai passé toute ma vie, où j'ai tous mes amis et où je ne peux +plus entrer que comme un chien affamé qui brave un coup de fusil pour avoir +un morceau de pain. Ils sont tous bons pour moi, pourtant, les gens d'ici; +et, sans la crainte des gendarmes, ils me donneraient asile!» + +En rêvant ainsi Jean entendit la cloche qui sonnait l'_angelus_ du soir, et +des larmes involontaires coulèrent sur ses joues basanées, «Non, +pensa-t-il, il n'y a pas à dix lieues à la ronde une seule cloche qui ait +une aussi jolie sonnerie que celle de Gargilesse!» Un merle chanta auprès +de lui dans l'aubépine du buisson, «Tu es bien heureux, toi, lui dit-il, +parlant tout haut dans sa rêverie, tu peux nicher là, voler dans tous ces +jardins que je connais si bien, et te nourrir des fruits de tout le monde, +sans qu'on te dresse procès-verbal. + +--Procès-verbal, c'est ça, dit une voix derrière lui, je vous arrête au nom +de la loi!» + +Et Caillaud lui mit la main au collet. + + + + +VII. + +L'ARRESTATION. + + +«Toi? toi! Caillaud! dit le charpentier stupéfait, avec le même accent que +dut avoir César en se sentant frappé par Brutus. + +--Oui, moi-même, garde champêtre. Au nom de la loi! cria Caillaud de toutes +ses forces pour être entendu aux environs, s'il se trouvait là quelque +témoin; et il ajouta tout bas:--Échappez-vous, père Jean. Allons, +repoussez-moi, et jouez des jambes. + +--Que je fasse de la résistance pour mieux embrouiller mes affaires? Non, +Caillaud, ça serait pire pour moi. Mais comment as-tu pu te décider à faire +l'office de gendarme, pour arrêter l'ami de ta famille, ton parrain, +malheureux? + +--Aussi, je ne vous arrête pas, mon parrain, dit Caillaud à voix basse ... +Allons, suivez-moi, ou j'appelle main-forte! cria-t-il de tous ses +poumons ... Allons donc! reprit-il à la sourdine, filez, père Jean; faites +mine de me donner un renfoncement, je vas me laisser tomber par terre. + +--Non, mon pauvre Caillaud, ça te ferait perdre ton emploi, ou tout au +moins tu passerais pour un capon et une poule mouillée. Puisque tu as eu le +cœur d'accepter ta commission, il faut aller jusqu'au bout. Je vois bien +qu'on t'a menacé, qu'on t'a forcé la main; ça m'étonne bien que M. Jarige +ait pu se décider à me faire ce tort-là. + +--Mais ça n'est plus M. Jarige qui est maire; c'est M. Cardonnet. + +--Alors, j'entends, et ça me donne envie de te battre pour t'apprendre à +n'avoir pas donné ta démission tout de suite. + +--Vous avez raison, père Jean, dit Caillaud navré, je m'en vais la donner; +c'est le mieux. Allez vous-en! + +--Qu'il s'en aille! et toi ... garde ta place, dit Émile Cardonnet sortant +de derrière un buisson. Tiens, mon camarade, tombe, puisque tu veux tomber, +ajouta-t-il en lui passant adroitement la jambe à la manière des écoliers, +et si l'on te demande qui est l'auteur de ce guet-apens, tu diras à mon +père que c'est son fils. + +--Ah! la farce est bonne, dit Caillaud en se frottant le genou, et si votre +papa vous fait mettre en prison, ça ne me regarde pas. Vous m'avez fait +tomber un peu durement, pas moins, et j'aurais autant aimé que ça se fût +trouvé sur l'herbe. Eh bien! est-il parti ce vieux fou de Jean? + +--Pas encore, dit Jean qui avait gravi une éminence, et qui se tenait à +portée de prendre les devants. Merci, monsieur Émile, je n'oublierai pas, +car je me serais soumis à mon sort, si la loi seule s'en était mêlée; mais, +depuis que je sais que c'est une trahison de votre père, j'aimerais mieux +me jeter dans la rivière la tête en avant, que de céder à un homme si +méchant et si faux. Quant à vous, vous méritiez de sortir d'une meilleure +souche; vous avez du cœur, et aussi longtemps que je vivrai ... + +--Va-t'en, répondit Émile en s'approchant de lui, et garde-toi bien de me +parler mal de mon père. J'ai bien des choses à te dire, moi, mais ce n'est +pas le moment. Veux-tu être à Châteaubrun demain soir? + +--Oui, Monsieur. Prenez des précautions pour ne pas vous faire suivre, et +ne me demandez pas trop haut à la porte. Allons, grâce à vous, j'ai encore +les étoiles sur la tête, et je n'en suis pas mécontent.» + +Il partit comme un trait; et Émile, en se retournant, vit Caillaud couché +tout de son long par terre, comme s'il se fût évanoui. + +«Eh bien? qu'y a-t-il? lui demanda le jeune homme effrayé; vous aurais-je +blessé réellement? souffrez-vous? + +--Ça ne va pas mal, Monsieur, répondit le rusé villageois; mais vous voyez +bien qu'il faut que quelqu'un vienne me relever, pour que j'aie l'air +d'avoir été battu. + +--C'est inutile, je me charge de tout, dit Émile. Lève-toi, et va-t'en dire +à mon père que je me suis opposé de force ouverte à l'arrestation de Jean. +Je te suis de près, et le reste est mon affaire. + +--Au contraire, Monsieur, passez le premier. Il faut que je m'en aille en +clopant; car si je me mets à courir pour raconter que vous m'avez cassé les +deux jambes, et que j'ai supporté ça patiemment, votre papa ne me croira +pas, et je serai destitué. + +--Donne-moi le bras, appuie-toi sur moi, et nous arriverons ensemble, dit +Émile. + +--C'est ça, Monsieur. Aidez-moi un peu. Pas si vite! Diable! j'ai le corps +tout brisé. + +--Tout de bon? mais j'en serais désespéré, mon camarade. + +--Eh non, Monsieur, ça n'est rien du tout: mais c'est comme ça qu'il faut +dire. + +--Qu'est-ce que cela signifie? dit sévèrement M. Cardonnet en voyant +arriver le garde champêtre appuyé sur Émile. Jean a fait de la résistance; +tu t'es laissé assommer comme un imbécile, et le délinquant s'est échappé. + +--Faites excuse, Monsieur, le délinquant n'a rien fait, le pauvre homme; +c'est monsieur votre garçon que voilà, qui, en passant près de moi, m'a +poussé, sans le faire exprès, et au moment où je mettais la main, sur mon +homme, _baoun!_ voilà que j'ai roulé plus de cinquante pieds, la tête en +bas, sur les rochers. Ce pauvre cher monsieur en a eu bien du chagrin, et +il accouru pour m'empêcher de tomber dans la rivière, sans quoi j'allais +boire un coup, bien sûr! Mais qui a été bien content? c'est le père +Jappeloup, qui s'est ensauvé pendant que je restais là, tout _essoti_ et ne +pouvant remuer ni pieds ni pattes pour courir après lui. Si c'était un +effet de votre bonté de me faire donner un doigt de vin, ça me serait +rudement bon; car je crois bien que j'ai l'estomac décroché.» + +Émile, en reconnaissant que ce paysan à l'air simple et patelin avait +beaucoup plus d'esprit que lui pour mentir et arranger toutes choses pour +la meilleure fin, hésita s'il n'accepterait pas l'issue qu'il donnait à son +aventure. Mais il lut bien vite dans les yeux perçants de son père que ce +dernier ne se paierait pas d'une assertion tacite, et que, pour le +persuader, il faudrait avoir la même dose d'effronterie que maître +Caillaud. + +«Quelle est cette sotte et incroyable histoire! dit M. Cardonnet en +fronçant le sourcil. Depuis quand mon fils est-il si fort, si brutal, et si +pressé de suivre le même chemin que toi? si tu te tiens si mal sur les +jambes, qu'un coup de coude te fasse trébucher et rouler comme un sac, +c'est que tu es ivre apparemment! Dites la vérité, Émile, Jean Jappeloup a +battu cet homme, peut-être l'a-t-il poussé dans le ravin, et vous, qui +souriez comme un enfant que vous êtes, vous avez trouvé cela plaisant, et +tout en courant à l'aide du niais que voici, vous avez consenti à prendre +sur votre compte une prétendue inadvertance! C'est cela? n'est-ce pas? + +--Non, mon père, ce n'est pas cela, dit Émile avec résolution. Je suis un +enfant, il est vrai; c'est pour cela qu'il peut entrer un peu de malice +dans ma légèreté. Que Caillaud pense ce qu'il voudra de ma manière de +renverser les gens en passant trop près d'eux; si je l'ai blessé, je suis +prêt à lui en demander excuse et à l'indemniser ... En attendant, +permettez-moi de l'envoyer à votre femme de charge, pour qu'elle lui +administre le cordial qu'il réclame; et quand nous serons seuls, je vous +dirai franchement comment il m'est arrivé de faire cette sottise. + +--Allez, conduisez-le à l'office, dit M. Cardonnet, et revenez tout de +suite. + +--Ah! monsieur Émile, dit Caillaud au jeune homme en descendant à l'office, +je ne vous ai pas vendu, n'allez pas me trahir, au moins! + +--Sois tranquille, bois sans perdre l'esprit, répondit le jeune homme, et +sois sûr qu'il n'y aura que moi de compromis. + +--Et pourquoi, diable, voulez-vous donc vous accuser? ça serait, +pardonnez-moi, une grande bêtise. Vous ne pensez donc pas qu'il y va de la +prison, pour avoir contrarié et maltraité un fonctionnaire public dans +l'exercice de ses fonctions? + +--Cela me regarde; soutiens ton dire, puisque tu as su très-bien arranger +les choses; moi, j'expliquerai mes intentions comme il me conviendra. + +--Tenez, vous, vous avez trop bon cœur, dit Caillaud stupéfait; vous +n'aurez jamais la tête de votre père! + +--Eh bien, Émile, dit M. Cardonnet, que son fils trouva marchant avec +agitation dans son cabinet, m'expliquerez-vous cette inconcevable aventure? + +--Mon père, je suis le seul coupable, répondit le jeune homme avec fermeté. +Que tout votre mécontentement et tous les résultats de ma faute retombent +sur moi. Je vous atteste sur mon honneur que Jean Jappeloup se laissait +arrêter sans la moindre résistance, lorsque j'ai poussé rudement le garde +pour le faire tomber, et cela je l'ai fait exprès. + +--Fort bien, dit froidement M. Cardonnet qui voulait savoir toute la +vérité; et le balourd s'est laissé choir. Il a lâché sa prise, et pourtant, +quoiqu'il mente à présent, il s'est fort bien aperçu que ce n'était pas une +maladresse, mais un parti pris de votre part? + +--Cet homme n'a rien compris à mon action, reprit Émile; il a été désarmé +et renversé par surprise; je crois même qu'il a été un peu meurtri en +tombant. + +--Et vous lui avez laissé croire que c'était une distraction de votre part, +j'espère! + +--Qu'importe ce que cet homme pense de mes intentions, et ce qui se passe +au fond de sa pensée! Votre magistrature s'arrête au seuil de la +conscience, mon père, et vous ne pouvez juger que les faits. + +--Est-ce mon fils qui me parle de la sorte? + +--Non, mon père, c'est votre administré, le délinquant que vous avez à +juger et à punir. Quand vous m'interrogerez sur mon propre compte, je vous +répondrai comme je le dois. Mais il s'agit ici du pauvre diable qui vit de +son modeste emploi. Il vous est soumis, il vous craint, et si vous lui +ordonnez de me conduire en prison, il est prêt à le faire. + +--Émile, vous me faites pitié. Laissons là ce garde champêtre et ses +contusions. Je lui pardonne, et je vous autorise à lui faire un bon présent +pour qu'il se taise, car je ne suis pas d'avis de vous faire débuter dans +ce pays-ci par un scandale ridicule. Mais voudrez-vous bien m'expliquer +pourquoi vous semblez provoquer un drame burlesque en police +correctionnelle? Quelle est cette aventure où vous jouez le rôle de don +Quichotte, en prenant Caillaud pour votre Sancho-Pança? Où alliez-vous si +vite, lorsque vous vous êtes trouvé présent à l'arrestation du charpentier? +Quelle fantaisie vous a prise de soustraire cet homme à la main de la +justice et aux intentions bienveillantes que j'avais à son égard? Êtes-vous +devenu fou depuis six mois que nous ne nous sommes vus? Avez-vous fait vœu +de chevalerie, ou avez-vous l'intention de contrarier mes desseins et de me +braver? Répondez sérieusement si vous le pouvez, car c'est +très-sérieusement que votre père vous interroge. + +--Mon père, j'aurais beaucoup de choses à vous répondre, si vous +m'interrogiez sur mes sentiments et mes idées. Mais il s'agit ici d'un +petit fait particulier, et je vous dirai en peu de mots comment les choses +se sont passées. Je courais après le fugitif, afin de lui faire éviter la +honte et la douleur d'être arrêté; j'espérais devancer Caillaud, et +persuader à Jean de revenir de lui-même écouter vos offres et faire ses +soumissions à la loi. Arrivé trop tard, et ne pouvant dissuader loyalement +le garde de faire son devoir, je l'en ai empêché en m'exposant seul à la +peine du délit. J'ai agi spontanément, sans préméditation, sans réflexion, +et entraîné par un mouvement irrésistible de compassion et de douleur. Si +j'ai mal fait, blâmez-moi; mais si, par des moyens de douceur, et de +persuasion, je vous ramène Jean de bon gré et avant qu'il soit deux jours, +pardonnez-moi, et avouez que les mauvaises têtes ont parfois d'heureuses +inspirations. + +--Émile, dit M. Cardonnet après s'être promené en silence pendant quelques +instants, j'aurais de graves reproches à vous faire pour être entré en +révolte ouverte, je ne dis pas contre la loi municipale à propos de +laquelle je ne ferai point le pédant; mais contre ma volonté. Il y a là de +votre part un immense orgueil et un manque de respect très-grave envers +l'autorité paternelle. Je ne suis pas disposé à tolérer souvent de pareils +coups de tête, vous devez me connaître assez pour le savoir, ou vous m'avez +étrangement oublié depuis que nous sommes éloignés l'un de l'autre; mais je +vous épargnerai, pour aujourd'hui, les longues remontrances, vous ne me +paraissez pas disposé à en profiter. D'ailleurs, ce que je vois de votre +conduite et ce que je sais de la situation de votre esprit me prouvent que +nous avons besoin de mettre de l'ordre dans une discussion sérieuse sur le +fond même de vos idées et de la nature de vos projets pour l'avenir. Le +désastre qui m'a frappé aujourd'hui ne me laisse pas le temps de causer +avec vous davantage ce soir. Vous avez eu des émotions dans le cours de +cette journée, et vous devez avoir besoin de repos: allez voir votre mère, +et couchez-vous de bonne heure. Dès que l'ordre et le calme seront rétablis +dans mon établissement, je vous dirai pourquoi je vous ai rappelé de ce que +vous appeliez votre exil, et ce que j'attends de vous désormais. + +--Et jusqu'au moment de cette explication, que je désire vivement, répondit +Émile, car ce sera la première fois de ma vie que vous ne m'aurez pas +traité comme un enfant, puis-je espérer, mon père, que vous ne serez pas +irrité contre moi? + +--Quand je te revois après une longue séparation, il me serait difficile +de n'être pas indulgent, dit M. Cardonnet en lui serrant la main. + +--Le pauvre Caillaud ne sera pas destitué? reprit Émile en embrassant son +père. + +--Non, à condition que tu ne te mêleras jamais des affaires de la +municipalité. + +--Et vous ne ferez pas arrêter le pauvre Jean? + +--Je n'ai rien à répondre à une telle question; j'ai eu trop de confiance +en vous, Émile, je vois que nous ne pensons pas de même sur certains +points, et, jusqu'à ce que nous soyons d'accord, je ne m'exposerai pas à +des contestations qui ne conviennent point à mon rôle de chef de famille. +C'est assez; bonsoir, mon enfant! J'ai à travailler. + +--Ne puis-je donc vous aider? vous ne m'avez jamais cru propre à vous +éviter quelque fatigue! + +--J'espère que tu le deviendras. Mais tu ne sais pas encore faire une +addition. + +--Des chiffres; toujours des chiffres! + +--Va donc dormir, c'est moi qui veillerai pour que tu sois riche un jour. + +--Eh! ne suis-je pas déjà assez riche? pensait Émile en se retirant. Si, +comme mon père me l'a dit souvent et avec raison, la richesse impose des +devoirs immenses, pourquoi donc user sa vie à se créer ces devoirs, qui +dépassent peut-être nos forces!» + +La journée du lendemain fut consacrée à réparer un peu le désordre apporté +par l'inondation. M. Cardonnet, malgré la force de son caractère, éprouvait +une profonde contrariété, en constatant à chaque pas une perte imprévue +dans les mille détails de son entreprise; ses ouvriers étaient démoralisés. +L'eau, qui faisait marcher l'usine, et dont il était encore impossible de +régler la force, imprimait aux machines un mouvement de rotation +désordonné, augmentant à mesure qu'elle tendait à s'écouler par dessus les +écluses. L'industriel était grave et pensif; il s'irritait secrètement +contre le peu de présence d'esprit des hommes qu'il gouvernait, et qui lui +semblaient plus machines que ses machines. Il les avait habitués à une +obéissance passive, aveugle, et il sentait que dans les moments de crise, +où la volonté d'un seul homme devient insuffisante, les esclaves sont les +plus mauvais serviteurs qui se puissent trouver. Il n'appela pourtant pas +Émile à son aide, et, au contraire, chaque fois que le jeune homme vint lui +offrir ses services, il l'écarta sous divers prétextes, comme s'il se fût +méfié de lui en effet. Cette manière de le châtier était la plus +mortifiante pour un cœur ardent et généreux. + +Émile essaya de se consoler auprès de sa mère; mais la bonne madame +Cardonnet manquait totalement de ressort, et l'ennui qu'inspirait à tout le +monde l'accablement de son esprit et l'espèce de stupeur dont son âme était +à jamais frappée se traduisait chez son fils par une invincible mélancolie, +lorsqu'elle essayait de le distraire et de l'amuser. Elle aussi le traitait +comme un enfant, et c'était à force de tendresse qu'elle arrivait au même +résultat blessant que son mari. N'ayant pas assez de vigueur pour sonder +l'abîme qui séparait ces deux hommes, et possédant pourtant assez +d'intelligence pour le pressentir, elle en détournait sa pensée avec effroi +et s'efforçait de jouer au bord avec son fils, comme s'il eût été possible +de l'abuser lui-même. + +Elle le promenait dans sa maison et ses jardins, lui faisant mille +remarques puériles, et tâchant de lui prouver qu'elle n'était malheureuse +que parce que la rivière avait débordé. + +«Si tu étais venu un jour plus tôt, lui disait-elle, tu aurais vu comme +tout cela était beau, propre et bien tenu! Je me faisais une fête de te +servir le café dans un joli bosquet de jasmins qui était là, au bord de la +terrasse; hélas! il n'y en a plus trace maintenant: la terre même a été +emportée, et l'eau nous a donné en échange cette vilaine vase noire et des +cailloux. + +--Consolez-vous, chère mère, répondait Émile, nous vous aurons bientôt +rendu tout cela; si les ouvriers de mon père n'ont pas le temps, je me +ferai votre jardinier. Vous me direz comment c'était arrangé; d'ailleurs, +je l'ai vu: ç'a été comme un beau rêve. Du haut de la colline, en face +d'ici, j'ai pu admirer vos jardins enchantés, vos belles fleurs qu'un +instant a ravagées et détruites sous mes yeux; mais ces pertes sont +réparables: ne vous affligez pas, d'autres sont plus à plaindre! + +--Et quand je pense que tu as failli être emporté toi-même par cette +odieuse rivière que je déteste à présent! O mon enfant! je déplore le jour +où ton père a eu la fantaisie de se fixer ici. Déjà, dans le courant de +l'hiver, nous avions été inondés plus d'une fois, et il avait été forcé de +recommencer tous ses travaux. Cela l'affecte et le mine plus qu'il ne veut +l'avouer. Son caractère s'aigrit, et sa santé finira par en souffrir. Et +tout cela à cause de cette rivière! + +--Mais vous, ma mère, croyez-vous que cette habitation toute neuve, cet air +humide, ne soient pas pernicieux pour votre santé? + +--Je n'en sais rien, mon enfant. Je me consolais de tout avec mes fleurs, +dans l'espérance de te revoir. Mais te voilà, et tu arrives dans un +cloaque, dans une grenouillère, lorsque je me flattais de te voir fumer ton +cigare et lire en marchant sur des tapis de fleurs et de gazon! Oh! la +maudite rivière!» + +Quand le soir vint, Émile s'aperçut que la journée lui avait paru +démesurément longue, à entendre maudire la rivière par tout le monde et sur +tous les tons. Son père seul continuait de dire que ce n'était rien et +qu'une toise de glacis de plus mettrait ce ruisseau à la raison une fois +pour toutes; mais son visage blême et ses dents serrées en parlant +annonçaient une rage intérieure, plus pénible avoir que toutes les +exclamations des autres à entendre. + +Le dîner fut morne et glacial. Vingt fois interrompu, M. Cardonnet se leva +vingt fois de table pour aller donner des ordres; et comme madame Cardonnet +le traitait avec un respect sans bornes, on remportait les plats pour les +tenir chauds, on les rapportait trop cuits: il les trouvait détestables; sa +femme pâlissait et rougissait tour à tour, allait elle-même à l'office, se +donnait mille soins, partagée entre le désir d'attendre son mari et de ne +pas faire attendre son fils, qui trouvait qu'on dînait bien mal et bien +longtemps dans ce riche ménage. + +On sortit de table si tard, et les gués de rivière étaient encore si peu +praticables dans l'obscurité, qu'Émile dut renoncer à se rendre à +Châteaubrun, comme il en avait eu le projet. Il avait raconté comment il y +avait été accueilli. + +«Oh, j'irai leur faire une visite de remerciements! s'était écrié madame +Cardonnet. Mais son mari avait ajouté:--Vous pouvez bien vous en dispenser. +Je ne me soucie pas que vous m'attiriez la société de ce vieil ivrogne, qui +vit de pair à compagnon avec les paysans, et qui se griserait dans ma +cuisine avec mes ouvriers. + +--Sa fille est charmante, dit timidement madame Cardonnet. + +--Sa fille! reprit le maître avec hauteur. Quelle fille? celle qu'il a eue +de sa servante? + +--Il l'a reconnue. + +--Il a bien fait, car la vieille Janille serait fort embarrassée de +reconnaître le père de cet enfant-là. Qu'elle soit charmante ou non, +j'espère qu'Émile n'ira pas, ce soir, faire une pareille course. Le temps +est sombre et les chemins sont mauvais. + +--Oh! non, s'écria madame Cardonnet, il n'ira pas ce soir: mon cher enfant +ne voudra pas me faire un pareil chagrin. Demain, au jour, si la rivière +est tout à fait rentrée dans son lit, à la bonne heure! + +--Eh bien, demain, répondit Émile, très contrarié, mais soumis à sa mère; +car il est bien certain que je dois une visite de remerciement pour +l'affectueuse hospitalité que j'ai reçue. + +--Vous la devez certainement, dit M. Cardonnet; mais là se borneront, +j'espère, vos relations avec cette famille, qu'il ne me convient pas de +fréquenter. Ne faites pas votre visite trop longue: c'est demain soir que +j'ai l'intention de causer avec vous, Émile.» + +Dès la pointe du jour suivant, Émile fit seller son cheval avant que ses +parents fussent levés, et franchissant la rivière encore troublée et +courroucée, il prit au galop la route de Châteaubrun. + + + + +VIII. + +GILBERTE. + + +La matinée était superbe et le soleil se levait lorsque Émile se trouva en +face de Châteaubrun. Cette ruine, qui lui était apparue si formidable à la +lueur des éclairs, avait maintenant un aspect d'élégance et de splendeur +qui triomphait du temps et de la dévastation. Les rayons du matin lui +envoyaient un reflet blanc rosé, et la végétation dont elle était couverte +s'épanouissait coquettement comme une parure digne d'être le linceul +virginal d'un si beau monument. + +De fait il est peu d'entrées de châteaux aussi seigneurialement disposées +et aussi fièrement situées que celle de Châteaubrun. L'édifice carré qui +contient la porte et le péristyle en ogive est d'une belle coupe; la pierre +de taille employée pour cette voûte et pour les encadrements de la herse +est d'une blancheur inaltérable. La façade se déploie sur un tertre gazonné +et planté, mais bien assis sur le roc et tombant en précipice sur un +ruisseau torrentueux. Les arbres, les rochers et les pelouses qui s'en vont +en désordre sur ces plans brusquement inclinés ont une grâce naturelle que +les créations de l'art n'eussent jamais pu surpasser. Sur l'autre face la +vue est plus étendue et plus grandiose: la Creuse, traversée par deux +écluses en biais, forme, au milieu des saules et des prairies, deux +cascades molles et doucement mélodieuses sur cette belle rivière, tantôt si +calme, tantôt si furieuse dans son cours, partout limpide comme le cristal, +et partout bordée de ravissants paysages et de ruines pittoresques. Du haut +de la grande tour du château on la voit s'enfoncer en mille détours dans +des profondeurs escarpées, et fuir comme une traînée de vif-argent sur la +verdure sombre et parmi les roches couvertes de bruyère rose. + +Lorsque Émile eut franchi le pont qui traverse de vastes fossés, comblés en +partie, et dont les revers étaient remplis d'herbe touffue et de ronces en +fleurs, il admira la propreté que l'écoulement des pluies d'orage avait +naguère redonnée à cette vaste terrasse naturelle et à tous les abords de +la ruine. Tous les plâtras avaient été entraînés ainsi que tous les +fragments de bois épars, et l'on eût dit que quelque fée géante avait lavé +avec soin les sentiers et les vieux murs, épuré les sables et débarrassé le +passage de tout le déchet de démolissement que le châtelain n'aurait +jamais eu le moyen de faire enlever. L'inondation, qui avait gâté, souillé +et détruit toute la beauté de la nouvelle maison Cardonnet, avait donc +servi à nettoyer et à rajeunir le monument dévasté de Châteaubrun. Ses +vieilles murailles inébranlables bravaient les siècles et les orages, et le +poste élevé qu'elles occupaient semblait destiné à dominer tous les +éphémères travaux des nouvelles générations. + +Quoi qu'il fût fier comme doivent et peuvent l'être les descendants de +l'antique bourgeoisie, cette race intelligente, vindicative et têtue, qui a +eu de si grands jours dans l'histoire, et qui serait encore si noble si +elle avait tendu la main au peuple, au lieu de le repousser du pied, Émile +fut frappé de la majesté que cette demeure féodale conservait sous ses +débris, et il éprouva un sentiment de pitié respectueuse en entrant, lui +riche et puissant roturier, dans ce domaine où l'orgueil d'un nom pouvait +seul lutter encore contre la supériorité réelle de sa position. Cette noble +compassion lui était d'autant plus facile que rien, dans les sentiments et +les habitudes du châtelain, ne cherchait à la provoquer ni à la repousser. +Calme, insouciant et affectueux, le bon Antoine, occupé à tailler des +arbres fruitiers à l'entrée de son jardin, l'accueillit d'un air paternel, +accourut à sa rencontre, et lui dit en souriant: + +«Soyez encore une fois le bienvenu, mon cher monsieur Émile; car je sais +qui vous êtes maintenant, et je suis content de vous connaître. Vrai! votre +figure m'a plu dès le premier coup d'œil, et depuis que vous avez détruit +les préventions que l'on tâchait de me suggérer contre votre père, je sens +qu'il me sera doux de vous voir souvent dans mes ruines. Allons, suivez moi +d'abord à l'écurie, je vous aiderai à attacher votre cheval, car mons +Charasson est occupé à faire des greffes de rosier avec ma fille, et il ne +faut pas déranger la petite d'une si importante occupation. Vous allez, +cette fois, déjeuner avec nous; car nous sommes vos créanciers pour un +repas que nous vous avons volé l'autre jour. + +--Je ne viens pas pour vous causer de nouveaux embarras, mon généreux hôte, +dit Émile en serrant avec une sympathie irrésistible la large main calleuse +du gentilhomme campagnard. Je voulais d'abord vous remercier de vos bontés +pour moi, et puis rencontrer ici un homme qui est votre ami et le mien, et +auquel j'avais donné rendez-vous pour hier soir. + +--Je sais, je sais cela, dit M. Antoine en posant un doigt sur ses lèvres: +il m'a tout dit. Seulement il m'a exagéré, comme de coutume, ses griefs +contre votre père. Mais nous parlerons de cela, et j'ai à vous remercier, +pour mon propre compte, de l'intérêt que vous lui portez. Il est parti à la +petite pointe du jour, et je ne sais s'il pourra revenir aujourd'hui, car +il est plus traqué que jamais; mais je suis sûr que, grâce à vous, ses +affaires prendront bientôt une meilleure tournure. Vous me direz ce que +vous avez définitivement obtenu de monsieur votre père pour le salut et la +satisfaction de mon pauvre camarade. Je suis chargé de vous entendre et de +vous répondre, car j'ai ses pleins pouvoirs pour traiter avec vous de la +pacification; je suis sûr que les conditions seront honorables en passant +par votre bouche! Mais rien ne presse au point que vous n'acceptiez pas +notre déjeuner de famille, et je vous déclare que je n'entrerai pas en +pourparlers à jeun. Commençons par satisfaire votre cheval, car les animaux +ne savent point demander ce qu'ils désirent, et il faut que les gens +s'occupent d'eux avant de s'occuper d'eux-mêmes, de peur de les oublier. +Ici, Janille! apportez votre tablier plein d'avoine, car cette noble bête à +l'habitude d'en manger tous les jours, j'en suis certain, et je veux +qu'elle hennisse en signe d'amitié toutes les fois qu'elle passera devant +ma porte; je veux même qu'elle y entre malgré son maître, s'il m'oublie.» + +Janille, malgré l'économie parcimonieuse qui présidait à toutes ses +actions, apporta sans hésiter un peu d'avoine qu'elle tenait en réserve +pour les grandes occasions. Elle trouvait bien que c'était une superfluité; +mais, pour l'honneur de la maison de son maître, elle eût vendu son dernier +casaquin, et cette fois elle se disait avec une malice généreuse que le +présent qu'Émile lui avait fait à leur dernière entrevue, et celui qu'il ne +manquerait pas de lui faire encore, seraient plus que suffisants pour +nourrir splendidement son cheval, chaque fois qu'il lui plairait de +revenir. + +«Mange, mon garçon, mange,» dit-elle en caressant le cheval d'un air +qu'elle s'efforçait de rendre mâle et déluré; puis, faisant un bouchon de +paille, elle se mit en devoir de lui frotter les flancs. + +«Laissez, dame Janille, s'écria Émile en lui ôtant la paille des mains. Je +ferai moi-même cet office. + +--Croyez-vous donc que je ne m'en acquitterai pas aussi bien qu'un homme? +dit la petite bonne femme omni-compétente. Soyez tranquille, Monsieur, je +suis aussi bonne à l'écurie qu'au garde-manger et à la lingerie; et si je +ne faisais pas ma visite au râtelier et a la sellerie tous les jours, ce +n'est pas ce petit évaporé de _jockey_ qui tiendrait convenablement la +jument de monsieur le comte. Voyez comme elle est propre et grasse, cette +pauvre Lanterne! Elle n'est pas belle, Monsieur, mais elle est bonne; c'est +comme tout ce qu'il y a ici, excepté ma fille qui est l'une et l'autre. + +--Votre fille! dit Émile frappé d'un souvenir qui ôtait quelque poésie à +l'image de mademoiselle de Châteaubrun. Vous avez donc une fille ici? Je +ne l'ai pas encore vue. + +--Fi donc! Monsieur! que dites-vous là? s'écria Janille, dont les joues +pâles et luisantes se couvrirent d'une rougeur de prude, tandis que M. +Antoine souriait avec quelque embarras. Vous ignorez apparemment que je +suis demoiselle. + +--Pardonnez-moi, reprit Émile, je suis si nouveau dans le pays, que je peux +faire beaucoup de méprises ridicules. Je vous croyais mariée ou veuve. + +--Il est vrai qu'à mon âge je pourrais avoir enterré plusieurs maris, dit +Janille; car les occasions ne m'ont pas manqué. Mais j'ai toujours eu de +l'aversion pour le mariage, parce que j'aime à faire à ma volonté. Quand je +dis _notre fille_, c'est par amitié pour une enfant que j'ai quasi vue +naître, puisque je l'ai eue chez moi en sevrage, et monsieur le comte me +permet de traiter sa fille comme si elle m'appartenait, ce qui n'ôte rien +au respect que je lui dois. Mais si vous aviez vu mademoiselle, vous auriez +remarqué qu'elle ne me ressemble pas plus que vous, et qu'elle n'a que du +sang noble dans les veines. Jour de Dieu! si j'avais une pareille fille, où +donc l'aurais-je prise? j'en serais si fière, que je le dirais à tout le +monde, quand même cela ferait mal parler de moi. Hé! hé! vous riez! +monsieur Antoine? riez tant que vous voudrez: j'ai quinze ans de plus que +vous, et les mauvaises langues n'ont rien à dire sur mon compte. + +--Comment donc, Janille! personne, que je sache, ne songe à cela, dit M. de +Châteaubrun en affectant un air de gaieté. Ce serait me faire beaucoup trop +d'honneur, et je ne suis pas assez fat pour m'en vanter. Quant à ma fille, +tu as bien le droit de l'appeler comme tu voudras: car tu as été pour elle +plus qu'une mère s'il est possible!» + +Et, en disant ces derniers mots d'un ton sérieux et pénétré, le châtelain +eut tout à coup dans les yeux et dans la voix comme un nuage et un accent +de tristesse profonde. Mais la durée d'un sentiment chagrin était +incompatible avec son caractère, et il reprit aussitôt sa sérénité +habituelle. + +«Allez apprêter le déjeuner, jeune folle, dit-il avec enjouement à son +petit majordome femelle; moi j'ai encore deux arbres à tailler, et M. Émile +va venir me tenir compagnie.» + +Le jardin de Châteaubrun avait été vaste et magnifique comme le reste; +mais, vendu en grande partie avec le parc qui avait été converti en champ +de blé, il n'occupait plus que l'espace de quelques arpents. La partie la +plus voisine du château était belle de désordre et de végétation; l'herbe +et les arbres d'agrément, livrés à leur croissance vagabonde, laissaient +apercevoir çà et là quelques marches d'escalier et quelques débris de murs, +qui avaient été des kiosques et des labyrinthes au temps de Louis XV. Là, +sans doute, des statues mythologiques, des vases, des jets d'eau, des +pavillons soi-disant rustiques, avaient rappelé jadis en petit +l'ornementation coquette et maniérée des maisons royales. Mais tout cela +n'était plus que débris informes, couverts de pampre et de lierre, plus +beaux peut-être pour les yeux d'un poëte et d'un artiste qu'ils ne +l'avaient été au temps de leur splendeur. + +Sur un plan plus élevé et bordé d'une haie d'épines, pour enfermer les deux +chèvres qui paissaient en liberté dans l'ancien jardin, s'étendait le +verger, couvert d'arbres vénérables, dont les branches noueuses et tortues, +échappant à la contrainte de la taille en quenouille et en espalier, +affectaient des formes bizarres et fantastiques. C'était un entrecroisement +d'hydres et de dragons monstrueux qui se tordaient sous les pieds et sur la +tête, si bien qu'il était difficile d'y pénétrer sans se heurter contre +d'énormes racines ou sans laisser son chapeau dans les branches. + +«Voilà de vieux serviteurs, dit M. Antoine en frayant un passage à Émile +parmi ces ancêtres du verger; ils ne produisent plus guère que tous les +cinq ou six ans; mais alors, quels fruits magnifiques et succulents sortent +de cette vieille sève lente et généreuse! Quand j'ai racheté _ma terre_, +tout le monde me conseillait d'abattre ces souches antiques; ma fille a +demandé grâce pour elles à cause de leur beauté, et bien m'en a pris de +suivre son conseil, car cela fait un bel ombrage, et pour peu que +quelques-unes produisent dans l'année sur la quantité, nous nous trouvons +suffisamment approvisionnés de fruits. Voyez quel gros pommier! Il a dû +voir naître mon père, et je gage bien qu'il verra naître mes +petits-enfants. Ne serait-ce pas un meurtre d'abattre un tel patriarche? +Voilà un coignassier qui ne rapporte qu'une douzaine de coings chaque +année. C'est peu pour sa taille; mais les fruits sont gros comme ma tête et +jaunes comme de l'or pur: et quel parfum, Monsieur! Vous les verrez à +l'automne! Tenez, voilà un cerisier qui n'est pas mal garni. Oui-dà, les +vieux sont encore bons à quelque chose, que vous en semble? Il ne s'agit +que de savoir tailler les arbres comme il convient. Un horticulteur +systématique vous dirait qu'il faut arrêter tout ce développement des +branches, élaguer, rogner, afin de contraindre la sève à se convertir en +bourgeons. Mais quand on est vieux soi-même, on a l'expérience qui vous +conseille autrement. Quand l'arbre à fruit a vécu cinquante ans sacrifié au +rapport, il faut lui donner de la liberté, et le remettre pour quelques +années aux soins de la nature. Alors il se fait pour lui une seconde +jeunesse: il pousse en rameaux et en feuillage; cela le repose. Et quand, +au lieu d'un squelette ramassé, il est redevenu par la cime un arbre +véritable, il vous remercie et vous récompense en fructifiant à souhait. +Par exemple, voici une grosse branche qui paraît de trop, ajouta-t-il en +ouvrant sa serpette. Eh bien, elle sera respectée: une amputation aussi +considérable épuiserait l'arbre. Dans les vieux corps le sang ne se +renouvelle plus assez vite pour supporter les opérations que peut subir la +jeunesse. Il en est de même pour les végétaux. Je vais seulement ôter le +bois mort, gratter la mousse et rafraîchir les extrémités. Voyez, c'est +bien simple.» + +Le sérieux naïf avec lequel M. de Châteaubrun se plongeait tout entier dans +ces innocentes occupations touchait Émile, et lui offrait à chaque instant +un contraste avec ce qui se passait chez lui, à propos des mêmes choses. +Tandis qu'un jardinier largement rétribué et deux aides, occupés du matin à +la nuit, ne suffisaient pas à rendre assez propre et assez brillant le +jardin de sa mère, tandis qu'elle se tourmentait pour un bouton de rose +avorté ou pour une greffe de contrebande, M. Antoine était heureux de la +fière sauvagerie de ses _élèves_, et rien ne lui paraissait plus fécond et +plus généreux que le vœu de la nature. Cet antique verger, avec son gazon +fin et doux, taillé par la dent laborieuse de quelques patientes brebis +abandonnées là sans chien et sans berger, avec ses robustes caprices de +végétation, et les molles ondulations de ses pentes, était un lieu +splendide où aucun souci de surveillance jalouse ne venait interrompre la +rêverie. + +«Maintenant que j'ai fini avec mes arbres, dit M. Antoine en remettant sa +veste qu'il avait accrochée à une branche, allons chercher ma fille pour +déjeuner. Vous n'avez pas encore vu ma fille, je crois? Mais elle vous +connaît déjà, car elle est initiée à tous les petits secrets de notre +pauvre Jean; et même, il a tant d'affection pour elle, qu'il prend plus +souvent conseil d'elle que de moi. Marchez devant, _Monsieur_, dit-il à son +chien, allez dire à votre jeune maîtresse que l'heure de se mettre à table +est venue. Ah! cela vous rend tout guilleret, vous! Votre appétit vous dit +l'heure aussi bien qu'une montre.» + +Le chien de M. Antoine répondait également au nom de _Monsieur_ qu'on lui +donnait quand on était content de lui, et à celui de Sacripant, qui était +son nom véritable, mais qui ne plaisait pas à mademoiselle de Châteaubrun, +et dont son maître ne se servait plus guère avec lui qu'à la chasse, ou +pour le réprimander gravement, quand il lui arrivait, chose bien rare, de +commettre quelque inconvenance, comme de manger avec gloutonnerie, de +ronfler en dormant, ou d'aboyer lorsqu'au milieu de la nuit Jean arrivait +par-dessus les murs. Le fidèle animal sembla comprendre le discours de son +maître, car il se mit à rire, expression de gaieté très marquée chez +quelques chiens, et qui donne à leur physionomie un caractère presque +humain d'intelligence et d'urbanité. Puis il courut en avant et disparut en +descendant la pente du côté de la rivière. + +En le suivant, M. Antoine fit remarquer à Émile la beauté du site qui se +déployait sous leurs yeux. «Notre Creuse aussi s'est mêlée de déborder +l'autre jour, dit-il: mais tous les foins du rivage étaient rentrés, et +cela grâce au conseil de Jean, qui nous avait avertis de ne pas les laisser +trop mûrir. On le croit ici comme un oracle, et il est de fait qu'il a un +grand esprit d'observation et une mémoire prodigieuse. A certains signes +que nul autre ne remarque, à la couleur de l'eau, à celle des nuages, et +surtout à l'influence de la lune dans la première quinzaine du printemps, +il peut prédire à coup sûr le temps qu'il faut espérer ou craindre tout le +long de l'année. Ce serait un homme très-précieux pour votre père, s'il +voulait l'écouter. Il est bon à tout, et si j'étais dans la position de M. +Cardonnet, rien ne me coûterait pour essayer de m'en faire un ami: car +d'en faire un serviteur assidu et discipliné, il n'y faut pas songer. C'est +la nature du sauvage, qui meurt quand il s'est soumis. Jean Jappeloup ne +fera jamais rien de bon que de son plein gré; mais qu'on s'empare de son +cœur, qui est le plus grand cœur que Dieu ait formé, et vous verrez +comme, dans les occasions importantes, cet homme-là s'élève au-dessus de ce +qu'il parait! Que la dérive, l'incendie, un sinistre imprévu vienne frapper +l'établissement de M. Cardonnet, et alors il nous dira si la tête et le +bras de Jean Jappeloup peuvent être trop payés et trop protégés!» + +Émile n'écouta pas la fin de cet éloge avec l'intérêt qu'il y aurait donné +en toute autre circonstance, car ses oreilles et sa pensée venaient de +prendre une autre direction: une voix fraîche chantait ou plutôt murmurait +à quelque distance un de ces petits airs charmants de mélancolie et de +naïveté qui sont propres au pays. Et la fille du châtelain, cet enfant du +célibat, dont le nom maternel était resté un problème pour tout le +voisinage, parut au détour d'un massif d'églantiers, belle comme la plus +belle fleur inculte de ces gracieuses solitudes. + +Blanche et blonde, âgée de dix-huit ou dix-neuf ans, Gilberte de +Châteaubrun avait, dans la physionomie comme dans le caractère, un mélange +de raison au-dessus de son âge et de gaieté enfantine, que peu de jeunes +filles eussent conservé dans une position comme la sienne; car il lui était +impossible d'ignorer sa pauvreté, et l'avenir d'isolement et de privations +qui lui était réservé dans ce siècle de calculs et d'égoïsme. Elle ne +paraissait pourtant pas s'en affecter plus que son père, auquel elle +ressemblait trait pour trait au moral comme au physique, et la plus +touchante sérénité régnait dans son regard ferme et bienveillant. Elle +rougit beaucoup en apercevant Émile, mais ce fut plutôt l'effet de la +surprise que du trouble; car elle s'avança et le salua sans gaucherie, +sans cet air contraint et sournoisement pudique qu'on a trop vanté chez les +jeunes filles, faute de savoir ce qu'il signifie. Il ne vint pas à la +pensée de Gilberte que le jeune hôte de son père allait la dévorer du +regard, et qu'elle dût prendre un air digne pour mettre un frein à l'audace +de ses secrets désirs. Elle le regarda elle-même, au contraire, pour voir +si sa figure lui était sympathique autant qu'à son père, et avec une +perspicacité très-prompte, elle remarqua qu'il était très beau sans en être +vain le moins du monde, qu'il suivait les modes avec modération, qu'il +n'était ni guindé, ni arrogant, ni prétentieux; enfin que sa physionomie +expressive était pleine de candeur, de courage et de sensibilité. +Satisfaite de cet examen, elle se sentit tout à coup aussi à l'aise que si +un étranger ne s'était pas trouvé entre elle et son père. + +«C'est vrai, dit-elle en achevant la phrase d'introduction de M. de +Châteaubrun, mon père vous en a voulu, Monsieur, de vous être enfui l'autre +jour sans avoir voulu déjeuner. Mais moi, j'ai bien compris que vous étiez +impatient de revoir madame votre mère, surtout au milieu de cette +inondation où chacun pouvait avoir peur pour les siens. Heureusement madame +Cardonnet n'a pas été trop effrayée, à ce qu'on nous a dit, et vous n'avez +perdu aucun de vos ouvriers? + +--Grâce à Dieu, personne chez nous, ni dans le village, n'a péri, répondit +Émile. + +--Mais il y a eu beaucoup de dommage chez vous? + +--C'est le point le moins intéressant, Mademoiselle; les pauvres gens ont +bien plus souffert à proportion. Heureusement mon père a le pouvoir et la +volonté de réparer beaucoup de malheurs. + +--On dit surtout ... on dit _aussi_, reprit la jeune fille en rougissant un +peu du mot qui lui était échappé malgré elle, que madame votre mère est +extrêmement bonne et charitable. Je parlais d'elle précisément tout à +l'heure avec le petit Sylvain, qu'elle a comblé. + +--Ma mère est parfaite; dit Émile; mais, en cette occasion, il était bien +simple qu'elle témoignât de l'amitié à ce pauvre enfant, sans lequel +j'aurais peut-être péri par imprudence. Je suis impatient de le voir pour +le remercier. + +--Le voilà, reprit mademoiselle de Châteaubrun en montrant Charasson qui +venait derrière elle, portant un panier et un petit pot de résine. Nous +avons fait plus de cinquante écussons de greffe, et il y a même là des +échantillons que Sylvain a ramassés dans le haut de votre jardin. C'était +le rebut que le jardinier avait jeté après la taille de ses rosiers, et +cela nous donnera encore de belles fleurs, si nos greffes ne sont pas trop +mal faites; vous y regarderez, n'est-ce pas, mon père? car je n'ai pas +encore beaucoup de science. + +--Bah! tu greffes mieux que moi, avec tes petites mains, dit M. Antoine en +portant à ses lèvres les jolis doigts de sa fille. C'est un ouvrage de +femme qui demande plus d'adresse que nous n'en pouvons avoir. Mais tu +devrais mettre tes gants, ma petite! Ces vilaines épines ne te respecteront +pas. + +--Et qu'est-ce que cela fait, mon père? dit la jeune fille en souriant. Je +ne suis pas une princesse, moi, et j'en suis bien aise. J'en suis plus +libre et plus heureuse.» + +Émile ne perdit pas un mot de cette dernière réflexion, quoiqu'elle l'eût +faite à demi-voix pour son père; et que, de son côté, il eût fait quelques +pas au-devant du petit Sylvain pour lui dire bonjour avec amitié. + +«Oh! moi, ça va très bien, répondit le page de Châteaubrun; je n'avais +qu'une crainte, c'est que la jument ne _s'enrhumît_, après avoir été si +bien baignée. Mais, par bonheur, elle ne s'en porte que mieux, et moi j'ai +été bien content d'entrer dans votre joli château, de voir vos belles +chambres, les domestiques à votre papa, qui ont des gilets rouges et de +l'or à leurs chapeaux! + +--Ah! voilà surtout ce qui lui a tourné la tête, dit Gilberte en riant de +tout son cœur, et en découvrant deux rangs de petites dents blanches et +serrées comme un collier de perles. M. Sylvain, tel que vous le voyez, est +rempli d'ambition: il méprise profondément sa blouse neuve et son chapeau +gris depuis qu'il a vu des laquais galonnés. S'il voit jamais un chasseur +avec un plumet de coq et des épaulettes, il en deviendra fou. + +--Pauvre enfant! dit Émile, s'il savait combien son sort est plus libre, +plus honorable et plus heureux que celui des laquais bariolés des grandes +villes! + +--Il ne se doute pas que la livrée soit avilissante, reprit la jeune fille, +et il ignore qu'il est le plus heureux serviteur qui ait jamais existé. + +--Je ne me plains pas, répondit Sylvain; tout le monde est bon pour moi, +ici, même mademoiselle Janille, quoiqu'elle soit un peu _regardante_, et je +ne voudrais pas quitter le pays, puisque j'ai mon père et ma mère à Cuzion, +tout auprès de la maison! Mais un petit bout de toilette, ça vous refait un +homme! + +--Tu voudrais donc être mieux mis que ton maître? dit mademoiselle de +Châteaubrun. Regarde mon père, comme il est simple. Il serait bien +malheureux s'il lui fallait mettre tous les jours un habit noir et des +gants blancs. + +--Il est vrai que j'aurais de la peine à en reprendre l'habitude, dit M. +Antoine. Mais entendez-vous Janille, mes enfants? la voilà qui s'égosille +après nous pour que nous allions déjeuner.» + +_Mes enfants_ était une locution générale que, dans son humeur +bienveillante, M. Antoine adressait souvent, soit à Janille et à Sylvain +lorsqu'ils étaient ensemble, soit aux paysans de son endroit. Gilberte +rencontra donc avec étonnement le regard rapide et involontaire que le +jeune Cardonnet jeta sur elle. Il avait tressailli, et un sentiment confus +de sympathie, de crainte et de plaisir avait fait battre son cœur en +s'entendant confondre avec la belle Gilberte dans cette paternelle +appellation du châtelain. + + + + +IX. + +M. ANTOINE. + + +Cette fois le déjeuner fut un peu plus confortable que de coutume à +Châteaubrun. Janille avait eu le temps de faire quelques préparatifs. Elle +s'était procuré du laitage, du miel, des œufs, et elle avait bravement +sacrifié deux poulets qui chantaient encore lorsque Émile avait paru sur le +sentier, mais qui, mis tout chauds sur le gril, furent assez tendres. + +Le jeune homme avait gagné de l'appétit dans le verger, et il trouva ce +repas excellent. Les éloges qu'il y donna flattèrent beaucoup Janille, qui +s'assit comme de coutume en face de son maître et fit les honneurs de la +table avec une certaine distinction. + +Elle fut surtout fort touchée de l'approbation que son hôte donna à des +confitures de mûres sauvages confectionnées par elle. + +«Petite mère, lui dit Gilberte, il faudra envoyer un échantillon de ton +savoir-faire et ta recette à madame Cardonnet, pour qu'elle nous accorde en +échange du plant de fraises ananas. + +--Ça ne vaut pas le diable, vos grosses fraises de jardin, répondit +Janille; ça ne sent que l'eau. J'aime bien mieux nos petites fraises de +montagne, si rouges et si parfumées. Cela ne m'empêchera pas de donner à +M. Émile un grand pot de mes confitures pour _sa maman_, si elle veut bien +les accepter. + +--Ma mère ne voudrait pas vous en priver, ma chère demoiselle Janille, +répondit Émile, touché surtout de la naïve générosité de Gilberte, et +comparant dans son cœur les bonnes intentions candides de cette pauvre +famille avec les dédains de la sienne. + +--Oh! reprit Gilberte en souriant, cela ne nous privera pas. Nous avons et +nous pouvons recommencer une ample provision de ces fruits. Ils ne sont pas +rares chez nous, et si nous n'y prenions garde, les ronces qui les +produisent perceraient nos murs et pousseraient jusque dans nos chambres. + +--Et à qui la faute, dit Janille, si les ronces nous envahissent? N'ai-je +pas voulu les couper toutes? Certainement j'en serais venue à bout sans +l'aide de personne, si on m'eût laissée faire. + +--Mais moi, j'ai protégé ces pauvres ronces contre toi, chère petite mère! +Elles forment de si belles guirlandes autour de nos ruines, que ce serait +grand dommage de les détruire. + +--Je conviens que cela fait un joli effet, reprit Janille, et qu'à dix +lieues à la ronde on ne trouverait pas d'aussi belles ronces, et produisant +des fruits aussi gros! + +--Vous l'entendez, monsieur Émile! dit à son tour M. Antoine. Voilà Janille +tout entière. Il n'y a rien de beau, de bon, d'utile et de salutaire qui ne +se trouve à Châteaubrun. C'est une grâce d'état. + +--Pardine, Monsieur, plaignez-vous, dit Janille; oui, Je vous le conseille, +plaignez-vous de quelque chose! + +--Je ne me plains de rien, répondit le bon gentilhomme: à Dieu ne plaise! +entre ma fille et toi, que pourrais-je désirer pour mon bonheur? + +--Oh! oui; vous dites comme cela quand on vous écoute, mais si on a le dos +tourné, et qu'une petite mouche vous pique, vous prenez des airs de +résignation tout à fait déplacés dans votre position. + +--Ma position est ce que Dieu l'a faite! répondit M. Antoine avec une +douceur un peu mélancolique. Si ma fille l'accepte sans regret, ce n'est ni +toi, ni moi, qui accuserons la Providence. + +--Moi! s'écria Gilberte; quel regret pourrais-je donc avoir? Dites-le-moi, +cher père; car, pour moi, je chercherais en vain ce qui me manque et ce que +je puis désirer de mieux sur la terre. + +--Et moi je suis de l'avis de mademoiselle, dit Émile, attendri de +l'expression sincère et noblement affectueuse de ce beau visage. Je suis +certain qu'elle est heureuse, parce que ... + +--Parce que?... Dites, monsieur Cardonnet! reprit Gilberte avec enjouement, +vous alliez dire pourquoi, et vous vous êtes arrêté? + +--Je serais au désespoir d'avoir l'air de vouloir dire une fadeur, répondit +Émile en rougissant presque autant que la jeune fille; mais je pensais que +quand on avait ces trois richesses, la beauté, la jeunesse et la bonté, on +devait être heureux, parce qu'on pouvait être sûr d'être aimé. + +--Je suis donc encore plus heureuse que vous ne pensez, répondit Gilberte +en mettant une de ses mains dans celle de son père et l'autre dans celle de +Janille; car je suis aimée sans qu'il soit question de tout cela. Si je +suis belle et bonne, je n'en sais rien; mais je suis sûre que, laide et +maussade, mon père et ma mère m'aimeraient encore quand même. Mon bonheur +vient donc de leur bonté, de leur tendresse, et non de mon mérite. + +--On vous permettra pourtant de croire, dit M. Antoine à Émile, tout en +pressant sa fille sur son cœur, qu'il y a un peu de l'un et un peu de +l'autre. + +--Ah! monsieur Antoine! qu'avez-vous fait là? s'écria Janille; voilà encore +une de vos distractions!... Vous avez fait une tache avec votre œuf sur la +marche de Gilberte. + +--Ce n'est rien, dit M. Antoine; je vais la laver moi-même. + +--Non pas! non pas! ce serait pire; vous répandriez sur elle toute la +carafe, et vous noieriez ma fille. Viens ici, mon enfant, que j'enlève +cette tache. J'ai horreur des taches, moi! Ne serait-ce pas dommage de +gâter cette jolie robe toute neuve?» + +Émile regarda pour la première fois la toilette de Gilberte. Il n'avait +encore fait attention qu'à sa taille élégante et à la beauté de sa +personne. Elle était vêtue d'un coutil gris très-frais, mais assez +grossier, avec un petit fichu blanc comme neige, rabattu autour du cou. +Gilberte remarqua cette investigation, et, loin d'en être humiliée, elle +mit un peu d'orgueil à dire que sa robe lui plaisait, qu'elle était de +bonne qualité, qu'elle pouvait braver les épines et les ronces, et que, +Janille l'ayant choisie elle-même, aucune étoffe ne pouvait lui être plus +agréable à porter. + +«Cette robe est charmante, en effet, dit Émile; ma mère en a une toute +pareille.» + +Ce n'était pas vrai; Émile, quoique sincère, fit ce petit mensonge sans +s'en apercevoir. Gilberte n'en fut pas dupe, mais elle lui sut gré d'une +intention délicate. + +Quant à Janille, elle fut visiblement flattée d'avoir eu bon goût, car elle +tenait presque autant à ce mérite qu'à la beauté de Gilberte. + +«Ma fille n'est pas coquette, dit-elle, mais moi, je le suis pour elle. Et +que diriez-vous, monsieur Antoine, si votre fille n'était pas gentille et +proprette comme cela convient à son rang dans le monde? + +--Nous n'avons rien à démêler avec le monde, ma chère Janille, répondit M. +Antoine, et je ne m'en plains pas. Ne te fais donc pas d'illusions +inutiles. + +--Vous avez l'air chagrin en disant cela, monsieur Antoine? Moi, je vous +dis que le rang ne se perd pas; mais voilà comme vous êtes: vous jetez +toujours le manche après la cognée! + +--Je ne jette rien du tout, reprit le châtelain; j'accepte tout, au +contraire. + +--Ah! vous acceptez! dit Janille qui avait toujours besoin de chercher +querelle à quelqu'un, pour entretenir l'activité de sa langue et de sa +pantomime animée. Vous êtes bien bon, ma foi, d'accepter un sort comme le +vôtre! Ne dirait-on pas, à vous entendre, qu'il vous faut beaucoup de +raison et de philosophie pour en venir là? Allons, vous n'êtes qu'un +ingrat. + +--A qui en as-tu, mauvaise tête? reprit M. Antoine. Je te répète que tout +est bien et que je suis consolé de tout. + +--Consolé! voyez un peu; consolé de quoi, s'il vous plaît? N'avez-vous pas +toujours été le plus heureux des hommes? + +--Non, pas toujours! Ma vie a été mêlée d'amertume comme celle de tous les +hommes; mais pourquoi aurais-je été mieux traité que tant d'autres qui me +valaient bien? + +--Non, les autres ne vous valaient pas, je soutiens cela, moi, comme je +soutiens aussi que vous avez été en tout temps mieux traité que personne. +Oui, Monsieur, je vous prouverai, quand vous voudrez, que vous êtes né +coiffé. + +--Ah! tu me ferais plaisir si tu pouvais le prouver en effet, reprit M. +Antoine en souriant. + +--Eh bien, je vous prends au mot, et je commence. M. Cardonnet sera juge +et témoin. + +--Laissons-la dire, monsieur Émile, reprit M. Antoine. Nous sommes au +dessert, et rien ne pourrait empêcher Janille de babiller à ce moment-là. +Elle va dire mille folies, je vous en préviens! Mais elle a de l'entrain et +de l'esprit. On ne s'ennuie pas à l'écouter, + +--D'abord, dit Janille en se rengorgeant, jalouse qu'elle était de +justifier cet éloge, Monsieur naît comte de Châteaubrun, ce qui n'est pas +un vilain nom ni un mince honneur! + +--Cet honneur-là ne signifie pas grand'chose aujourd'hui, dit M. de +Châteaubrun; et quant au nom que m'ont transmis mes ancêtres, n'ayant pu +rien faire pour en augmenter l'éclat, je n'ai pas grand mérite à le porter. + +--Laissez, Monsieur, laissez, repartit Janille. Je sais où vous voulez en +venir, et j'y viendrai de moi-même. Laissez-moi dire! Monsieur vient au +monde ici (dans le plus beau pays du monde), et il est nourri par la plus +belle et la plus fraîche villageoise des environs, mon ancienne amie, à +moi, quoique je fusse plus jeune qu'elle de quelques années, la mère de ce +brave Jean Jappeloup; celui-là est toujours resté dévoué à monsieur comme +le pied l'est à la jambe. Il a des peines, maintenant, mais des peines qui +vont sans doute finir!... + +--Grâce à vous! dit Gilberte en regardant Émile; et, dans ce regard ingénu +et bienveillant, elle le paya du compliment qu'il avait fait à sa beauté et +à sa robe. + +--Si tu t'embarques dans tes parenthèses accoutumées, dit M. Antoine à +Janille, nous n'en finirons jamais. + +--Si fait, Monsieur, reprit Janille. Je vais me résumer, comme dit M. le +curé de Cuzion au commencement de tous ses sermons. Monsieur fut doué d'une +excellente constitution, et, par-dessus le marché, il était le plus bel +enfant qu'on ait jamais vu. A preuve que lorsqu'il fut devenu un des plus +beaux cavaliers de la province, les dames de toute condition s'en +aperçurent très-bien. + +--Passons, passons, Janille, interrompit le châtelain avec un mélange de +tristesse dans sa gaieté; il n'y a pas grand'chose à dire là-dessus. + +--Soyez tranquille, reprit la petite femme, je ne dirai rien qui ne soit +très-bon à dire. Monsieur fut élevé à la campagne dans ce vieux château, +qui était grand et riche alors ... et qui est encore très-habitable +aujourd'hui! Jouant avec les marmots de son âge et avec son frère de lait +le petit Jean Jappeloup, cela lui fit une santé excellente. Voyons, +plaignez-vous de votre santé, Monsieur, et dites-nous si vous connaissez un +homme de cinquante ans plus alerte et mieux conservé que vous? + +--C'est fort bien; mais tu ne dis pas qu'étant né dans un temps de trouble +et de révolution, mon éducation première fut fort négligée. + +--Pardine, Monsieur, voudriez-vous pas être né vingt ans plus tôt, et avoir +aujourd'hui soixante-dix ans? Voilà une drôle d'idée! Vous êtes né fort à +point, puisque vous avez encore, Dieu merci, longtemps à vivre. Quant à +l'éducation, rien n'y manqua: vous fûtes mis au collège à Bourges, et +monsieur y travailla fort bien. + +--Fort mal, au contraire. Je n'avais pas été habitué au travail de +l'esprit; je m'endormais durant les leçons. Je n'avais pas la mémoire +exercée; j'eus plus de peine à apprendre les éléments des choses qu'un +autre à compléter de bonnes études. + +--Eh bien donc, vous eûtes plus de mérite qu'un autre, puisque vous eûtes +plus de souci. Et d'ailleurs vous en saviez bien assez pour être un +gentilhomme. Vous n'étiez pas destiné à être curé ou maître d'école. +Aviez-vous besoin de tant de grec et de latin? Quand vous veniez ici en +vacances, vous étiez un jeune homme accompli; nul n'était plus adroit que +vous aux exercices du corps: vous faisiez sauter votre balle jusque +par-dessus la grande tour, et lorsque vous appeliez vos chiens, vous aviez +la voix si forte qu'on vous entendait de Cuzion. + +--Tout cela ne constitue pas de fort bonnes études, dit M. Antoine, riant +de ce panégyrique. + +--Quand vous fûtes en âge de quitter les écoles, c'était le temps de la +guerre avec les Autrichiens, les Prussiens et les Russiens. Vous vous +battîtes fort bien, à preuve que vous reçûtes plusieurs blessures. + +--Peu graves, dit M. Antoine. + +--Dieu merci! reprit Janille. Voudriez-vous pas être écloppé et marcher sur +des béquilles? Vous avez cueilli le laurier, et vous êtes revenu couvert de +gloire, sans trop de contusions. + +--Non, non, Janille, fort peu de gloire, je t'assure. Je fis de mon mieux; +mais quoi que tu en dises, j'étais né quelques années trop tard; mes +parents avaient trop longtemps combattu mon désir de servir mon pays sous +l'usurpateur, comme ils l'appelaient. J'étais à peine lancé dans la +carrière, qu'il me fallut revenir au logis, _traînant l'aile et tirant le +pied_, tout consterné et désespéré du désastre de Waterloo. + +--Monsieur, je conviens que la chute de l'Empereur ne vous fut pas +avantageuse, et que vous eûtes la bonté de vous en chagriner, bien que cet +homme-là ne se fût pas fort bien conduit avec vous. Avec le nom que vous +portiez, il aurait dû vous faire général tout de suite, au lieu qu'il ne +fit aucune attention à votre personne. + +--Je présume, dit M. de Châteaubrun en riant, qu'il était distrait de ce +devoir par des affaires plus sérieuses et plus nécessaires. Enfin, tu +conviens, Janille, que ma carrière militaire fut brisée, et que, grâce à ma +belle éducation, je n'étais pas très-propre à m'en créer une autre? + +--Vous auriez fort bien pu servir les Bourbons, mais vous ne le voulûtes +point. + +--J'avais les idées de mon temps. Peut-être les aurais-je encore, si +c'était à refaire. + +--Eh bien, Monsieur, qui pourrait vous en blâmer? Ce fut très-honorable, à +ce qu'on disait alors dans le pays, et vos parents ont été les seuls à vous +condamner. + +--Mes parents furent orgueilleux et durs dans leurs opinions légitimistes. +Tu ne saurais nier qu'ils m'abandonnèrent au désastre qui me menaçait, et +qu'ils se soucièrent fort peu de la perte de ma fortune. + +--Vous fûtes encore plus fier qu'eux, vous ne voulûtes jamais les implorer. + +--Non, insouciance ou dignité, je ne leur demandai aucun appui. + +--Et vous perdîtes votre fortune dans un grand procès contre la succession +de votre père, on sait cela. Mais si vous l'avez perdu ce procès, c'est que +vous l'avez bien voulu. + +--Et c'est ce que mon père a fait de plus noble et de plus honorable dans +sa vie, reprit Gilberte avec feu. + +--Mes enfants, reprit M. Antoine, il ne faut pas dire que j'ai perdu ce +procès, je ne l'ai pas laissé juger. + +--Sans doute, sans doute, dit Janille; car s'il eût été jugé, vous +l'eussiez gagné. Il n'y avait qu'une voix là-dessus. + +--Mais mon père, reconnaissant que le fait n'est pas le droit, dit Gilberte +en s'adressant à Émile avec vivacité, ne voulut pas tirer avantage de sa +position. Il faut que vous sachiez cette histoire, monsieur Cardonnet, car +ce n'est pas mon père qui songerait à vous la raconter, et vous êtes assez +nouveau dans le pays pour ne pas l'avoir apprise encore. Mon grand-père +avait contracté des dettes d'honneur pendant la minorité de mon père; il +était mort sans que les circonstances lui permissent ou lui fissent un +devoir pressant de s'acquitter. Les titres des créanciers n'avaient pas de +valeur suffisante devant la loi; mais mon père, en se mettant au courant de +ses affaires, en trouva un dans les papiers de mon aïeul. Il eût pu +l'anéantir, personne n'en connaissait l'existence. Il le produisit, au +contraire, et vendit tous les biens de la famille pour payer une dette +sacrée. Mon, père m'a élevée dans les principes qui ne me permettent pas de +penser qu'il ait fait autre chose que son devoir; mais beaucoup de gens +riches en ont jugé autrement. Quelques-uns l'ont traité de niais et de tête +folle. Je suis bien aise que, quand vous entendrez dire à certains parvenus +que M. Antoine de Châteaubrun s'est ruiné par sa faute, ce qui, à leurs +yeux, est peut-être le plus grand déshonneur possible, vous sachiez à quoi +vous en tenir sur le désordre et la mauvaise tête de mon père. + +--Ah! Mademoiselle, s'écria Émile dominé par son émotion, que vous êtes +heureuse d'être sa fille, et combien je vous envie cette noble pauvreté! + +--Ne faites pas de moi un héros, mon cher enfant, dit M. Antoine en +pressant la main d'Émile. Il y a toujours quelque chose de vrai au fond des +jugements portés par les hommes, même quand ils sont rigoureux et injustes +en grande partie. Il est bien certain que j'ai toujours été un peu +prodigue, que je n'entends rien à l'économie domestique, aux affaires, et +que j'eus moins de mérite qu'un autre à sacrifier ma fortune, puisque j'y +eus moins de regrets.» + +Cette modeste apologie pénétra Émile d'une si vive affection pour M. +Antoine, qu'il se pencha sur la main qui tenait la sienne, et qu'il y porta +ses lèvres avec un sentiment de vénération où Gilberte entrait bien pour +quelque chose. Gilberte fut plus émue qu'elle ne s'y attendait de cette +soudaine effusion du jeune homme. Elle sentit une larme au bord de sa +paupière, baissa les yeux pour la cacher, essaya de prendre un maintien +grave, et, tout à coup emportée par un irrésistible mouvement de cœur, +elle faillit tendre aussi la main à son hôte; mais elle ne céda point à cet +élan et elle y donna naïvement le change en se levant pour prendre +l'assiette d'Émile et lui en présenter une autre, avec toute la grâce et la +simplicité d'une fille de patriarche offrant la cruche aux lèvres du +voyageur. + +Émile fut d'abord surpris de cet acte d'humble sympathie, si peu conforme +aux convenances du monde où il avait vécu. Puis il le comprit, et son sein +fut tellement agité, qu'il ne put remercier la châtelaine de Châteaubrun, +sa gracieuse servante. + +«D'après tout cela, reprit M. Antoine, qui ne vit rien que de très-simple +dans l'action de sa fille, il faudra bien que Janille convienne qu'il y a +un peu de malheur dans ma vie; car il y avait quelque temps que ce procès +durait quand je découvris, au fond d'un vieux meuble abandonné, la +déclaration que mon père avait laissée de sa dette. Jusque-là, je n'avais +pas cru à la bonne foi des créanciers. Le malheur qu'ils avaient eu de +perdre leurs titres était invraisemblable, je dormais donc sur les deux +oreilles. Ma Gilberte était née, et je ne me doutais guère qu'elle était +réservée à partager avec moi un sort tout à fait précaire. L'existence de +cette chère enfant me rendit le coup un peu plus sensible qu'il ne l'eût +été à mon imprévoyance naturelle. Me voyant dénué de toutes ressources, je +me résolus à travailler pour vivre, et c'est là que j'eus d'abord quelques +moments assez rudes. + +--Oui, Monsieur, c'est vrai, dit Janille, mais vous vîntes à bout de vous +astreindre au travail, et vous eûtes bientôt repris votre bonne humeur et +votre franche gaieté, avouez-le! + +--Grâce à toi, brave Janille, car toi, tu ne m'abandonnas point. Nous +allâmes habiter Gargilesse, avec Jean Jappeloup, et le digne homme me +trouva de l'ouvrage. + +--Quoi, dit Émile, vous avez été ouvrier, monsieur le comte? + +--Certainement, mon jeune ami. J'ai été apprenti charpentier, garçon +charpentier, aide-charpentier au bout de quelques années, et il n'y a pas +plus de deux ans que vous m'eussiez vu une blouse au dos, une hache sur +l'épaule, allant en journée avec Jappeloup.» + +--C'est donc pour cela, dit Émile tout troublé, que ... il s'arrêta, +n'osant achever. + +--C'est pour cela, oui, je vous comprends, répliqua monsieur Antoine, que +vous avez entendu dire: «Le vieux Antoine s'est déconsidéré grandement +pendant sa misère; il a vécu avec les ouvriers, on l'a vu rire et boire +avec eux dans les cabarets.» Eh bien, cela mérite un peu d'explications et +je ne me ferai pas plus tort et plus pur que je ne suis. Dans les idées des +nobles et des gros bourgeois de la province, j'aurais mieux fait sans doute +de demeurer triste et grave, fièrement accablé sous ma disgrâce, +travaillant en silence, soupirant à la dérobée, rougissant de toucher un +salaire, moi qui avais eu des salariés sous mes ordres, et ne me mêlant +point le dimanche à la gaieté des ouvriers qui me permettaient de joindre +mon travail au leur durant la semaine. Eh bien, j'ignore si c'eût été mieux +ainsi, mais je confesse que cela n'était pas du tout dans mon caractère. Je +suis fait de telle sorte, qu'il m'est impossible de m'affecter et de +m'effrayer longtemps de quoi que ce soit. J'avais été élevé avec Jappeloup +et avec d'autres petits paysans de mon âge. J'avais traité de pair à +compagnon avec eux dans les jeux de notre enfance. Je n'avais jamais fait, +depuis, le maître ni le seigneur avec eux. Ils me reçurent à bras ouverts +dans ma détresse, et m'offrirent leurs maisons, leur pain, leurs conseils, +leurs outils et leurs pratiques. Comment ne les aurais-je pas aimés? +Comment leur société eût-elle pu me paraître indigne de moi? Comment +n'aurais-je pas partagé avec eux, le dimanche, le salaire de la semaine? +Bah! loin de là, j'y trouvai tout à coup le plaisir et la joie comme une +récompense de mon travail. Leurs chants, leurs réunions sous la treille où +se balançait la branche de houx du cabaret, leur honnête familiarité avec +moi, et l'amitié indissoluble de ce cher Jean, mon frère de lait, mon +maître en charpenterie, mon consolateur, me firent une nouvelle vie que je +ne pus pas m'empêcher de trouver fort douce, surtout quand j'eus réussi à +être assez habile dans la partie pour ne point rester à leur charge. + +--Il est certain que vous étiez laborieux, dit Janille, et que, bientôt, +vous fûtes très-utile au pauvre Jean. Ah! je me souviens de ses colères +avec vous dans les commencements, car il n'a jamais été patient, le cher +homme, et vous, vous étiez si maladroit! Vrai, monsieur Émile, vous auriez +ri d'entendre Jean jurer et crier après monsieur le comte, comme après un +petit apprenti. Et puis, après cela, on se réconciliait et on s'embrassait, +que ça donnait envie de pleurer. Mais puisque au lieu de nous quereller +entre nous, comme j'en avais l'intention tout à l'heure, voilà que nous +nous sommes mis à vous raconter tout bonnement notre histoire, je vas, moi, +vous dire le reste; car si on laisse faire M. Antoine, il ne me laissera +pas placer une parole. + +--Parle, Janille, parle! s'écria M. Antoine; je te demande pardon de t'en +avoir privée si longtemps!» + + + + +X + +UNE BONNE ACTION. + + +«A en croire M. Antoine, dit Janille, nous aurions été absolument privés de +ressources; mais, s'il en fut ainsi, cela ne dura pas trop longtemps, Au +bout de quelques années, quand la terre de Châteaubrun eut été vendue en +détail, les dettes soldées, et toute cette débâcle bien liquidée, on +s'aperçut qu'il restait encore à monsieur un petit capital, qui, bien +placé, pouvait lui assurer douze cents francs de rente. Hé! hé! cela +n'était point à dédaigner. Mais, avec la bonté et la générosité de +monsieur, cela eût pu aller un peu vite; c'est alors que ma mie Janille, +qui vous parle, reconnut qu'il fallait prendre les rênes du gouvernement. +Ce fut elle qui se chargea du placement des fonds, et elle ne s'en acquitta +pas trop mal. Puis, que dit-elle à monsieur? Vous souvenez-vous, Monsieur, +de ce que je vous dis à cette époque-là? + +--Je m'en souviens fort bien, Janille, car tu me parlas sagement. Redis-le +toi-même. + +--Je vous dis: «Hé! hé! monsieur Antoine, voilà de quoi vivre en vous +croisant les bras. Mais cela vous ennuierait, vous avez pris goût au +travail, vous êtes encore jeune et bien portant: donc, vous pouvez +travailler encore quelques années. Vous avez une fille, un vrai trésor, qui +annonce autant d'esprit que de beauté; il faut songer à lui faire donner de +l'éducation. Nous allons la conduire à Paris, la mettre en pension, et +pendant quelques années vous serez encore charpentier.» M. Antoine ne +demandait pas mieux; oh! pour cela il faut lui rendre justice, il ne +plaignait point sa peine; mais il avait pris avec ces bons paysans des +idées un peu trop rustiques à mon gré. Il disait que puisqu'il était +destiné à vivre en ouvrier de campagne, il serait plus sage d'élever sa +fille en vue de sa condition, d'en faire une brave villageoise, de lui +apprendre à lire, à coudre, à filer, à tenir un ménage; mais du diantre si +j'entendis de cette oreille-là! Pouvais-je souffrir que mademoiselle de +Châteaubrun dérogeât à son rang et ne fût pas élevée comme une noble +demoiselle qu'elle est? Monsieur céda, et notre Gilberte fut élevée à +Paris, sans que rien fût épargné pour lui donner de l'esprit et des +talents; aussi elle en a profité comme un petit ange, et quand elle eut +environ dix-sept ans, je dis de rechef à monsieur: + +«--Hé! hé! monsieur Antoine; voulez-vous venir faire avec moi un petit tour +de promenade du côté de Châteaubrun?» Monsieur se laissa conduire: mais +quand nous fûmes au milieu des ruines, monsieur fut pris de tristesse. + +«--Pourquoi m'as-tu amené ici, Janille? fit-il avec un gros soupir. Je +savais bien qu'on avait détruit mon pauvre vieux nid de famille; j'avais vu +cela de loin, mais je n'avais jamais voulu entrer dans l'intérieur et +regarder de près ces dégâts. Je ne tenais pas à ce château par orgueil, +mais je l'aimais pour y avoir passé mes jeunes années, pour y avoir été +heureux, pour y avoir vu mourir mes parents. Si quelqu'un l'eût acheté pour +l'habiter, si je le voyais debout et en bon entretien, je serais à demi +consolé, car on aime les choses comme on doit aimer les personnes, un peu +plus pour elles-mêmes que pour soi. Quel plaisir peux-tu trouver à me +montrer ce que la bande noire a fait de la maison de mes pères? + +«--Monsieur, répondis-je, il fallait pourtant bien venir constater le +dommage, pour savoir combien nous avons à dépenser, et comment nous allons +nous y prendre pour le réparer. Figurez-vous que, par une mauvaise nuit, +l'orage a détruit votre domaine; avec le caractère que je vous connais, au +lieu de vous lamenter, vous vous mettriez de suite à l'œuvre pour le +relever. + +«--Mais ta comparaison ne rime à rien, fit M. Antoine. Je n'ai pas de quoi +réparer ce château, et quand je l'aurais, je n'en serais pas plus avancé, +puisque cette carcasse même ne m'appartient plus. + +«--Un petit moment, fis-je, combien vous en a-t-on demandé lorsque vous +avez offert de racheter seulement la maison et le petit lot de terre qui y +reste annexé, le verger, le jardin, la colline et le petit pré au bord de +l'eau?--Je ne demandais pas cela sérieusement, Janille, mais seulement pour +voir à quel bas prix était tombée une si riche demeure. On me fit dix mille +francs ce qui en restait, et je me retirai, sachant que dix mille francs et +moi ne passerions jamais par la même porte. + +«--Eh bien, Monsieur, repris-je, il ne s'agit plus de dix mille francs, +mais de quatre mille seulement à l'heure qu'il est. On pensait que vous ne +pourriez pas y tenir, et que vous dépenseriez le capital qui vous reste à +vous réintégrer dans les débris de votre seigneurie. Voilà pourquoi on +portait à dix mille francs un bien qui n'en vaut pas la moitié et qui ne +peut convenir qu'à vous seul; mais depuis qu'on vous y a vu renoncer, on a +été plus modeste. J'ai fait agir en dessous main, à votre insu et sous un +nom étranger. Dites-moi oui, et demain vous serez seigneur de Châteaubrun. + +«--Et à quoi cela me servirait-il, ma bonne Janille? dit monsieur: que +ferais-je de ce tas de pierres et de ces trois ou quatre pans de mur sans +portes ni fenêtres? + +«Je fis alors observer à monsieur que le pavillon carré était encore fort +sain, que les voûtes étaient bien conservées, l'intérieur des chambres +parfaitement sec, et qu'il ne s'agissait que de le couvrir en tuiles, d'en +refaire la menuiserie et de le meubler simplement, dépense qu'on pouvait +porter à cinq cents francs tout au plus. Là-dessus monsieur se récria:--Ne +me donne pas de ces idées-là, Janille, dit-il: c'est vouloir me dégoûter de +ma condition présente et me jeter dans les illusions. Je n'ai ni dix, ni +cinq, ni quatre mille francs, et pour les économiser il me faudrait encore +dix ans de privations. Mieux vaut rester comme nous sommes. + +«--Et qui vous dit, Monsieur, repris-je alors, que vous n'ayez pas six +mille francs et même six mille cinq cents francs! Savez-vous ce que vous +avez? Je gage que vous n'en savez rien?» + +Ici, M. Antoine interrompit Janille. «Il est vrai, dit-il, que je n'en +savais rien, que je n'en sais rien encore, et que je ne pourrai jamais +savoir comment, avec une rente de douze cents livres, payant depuis six ans +l'éducation de ma fille à Paris, et vivant à Gargilesse, en ouvrier, il est +vrai, mais fort proprement, dans une petite maison que Janille dirigeait +elle-même ... Ajoutons encore que, tout en tenant les cordons de la bourse, +elle me permettait de dépenser deux ou trois francs le dimanche avec mes +amis ... Non, non, je ne comprendrai jamais comment j'aurais pu avoir six +mille francs d'économies! Comme c'est tout à fait impossible, je suis forcé +d'expliquer ce miracle à M. Émile Cardonnet, à moins qu'il ne l'ait déjà +deviné. + +--Oui, monsieur le comte, je le devine, répondit Émile; mademoiselle +Janille avait fait des économies à votre service, lorsque vous étiez riche, +ou bien elle avait quelque argent par devers elle, et c'est elle ... + +--Non, Monsieur, répondit Janille vivement, cela n'est point; vous oubliez +que, comme ouvrier charpentier, monsieur gagnait de quoi vivre, et vous +devez bien penser que la pension de mademoiselle n'était pas des plus +chères de Paris, quoique ce fût une bonne pension, je m'en flatte. + +--Allons, dit Gilberte en l'embrassant, tu mens avec aplomb, mère Janille; +mais tu n'empêcheras jamais mon père et moi de croire que Châteaubrun a été +racheté de tes deniers, qu'il t'appartient en réalité, et que, bien que tu +aies acquis cela sous notre nom, nous ne soyons ici chez toi. + +--Du tout, du tout. Mademoiselle, répondit la noble Janille, cette +singulière petite femme qui aimait à se vanter à tout propos et à faire +l'entendue sur toutes choses, mais qui, pour conserver à ses maîtres la +dignité de leur position, dont elle était plus jalouse qu'eux-mêmes, niait +énergiquement la plus belle action de sa vie,--du tout, vous dis-je, je n'y +suis pour rien. Est-ce ma faute si votre papa ne sait pas compter jusqu'à +cinq, et si vous avez la même insouciance que lui? Oui-dà! vous connaissez +bien le compte de vos recettes et de vos dépenses, tous les deux! Qu'on +vous laisse faire, et nous verrons comment vous vous en tirerez! Je vous +dis que vous êtes ici chez vous, et que si je puis me vanter d'une chose, +c'est d'avoir mis assez d'ordre et d'économie dans vos affaires, pour que +monsieur se soit trouvé un beau matin plus riche qu'il ne pensait. + +«Là-dessus, ajouta Janille, je reprends et j'achève notre histoire pour M. +Émile. Nous rachetâmes le château. Jean Jappeloup et M. Antoine refirent +eux-mêmes toute la charpente et toute la menuiserie de ce pavillon, et +pendant qu'ils achevaient leur ouvrage, qui ne dura guère que six mois, +j'allai à Paris chercher notre fille, heureuse et fière de l'amener dans le +château de ses ancêtres, qu'elle se souvenait à peine d'avoir habité dans +ses premières années, la pauvre enfant! Depuis ce temps-là, nous vivons +fort heureux, et quand j'entends M. Antoine se plaindre de quelque chose, +je ne puis me défendre de le blâmer, car enfin quel homme a jamais été plus +favorisé que lui? + +--Mais je ne me plains jamais de rien, répondit M. Antoine, et ton reproche +est injuste. + +--Oh! vous avez quelquefois l'air de vouloir dire que vous ne faites pas +aussi bonne figure ici que par le passé, et en cela vous avez tort. Voyons, +étiez-vous plus riche quand vous aviez trente mille livres de rente? On +vous volait, on vous pillait, et vous n'en saviez rien. Aujourd'hui vous +avez le nécessaire et vous ne pouvez pas craindre les filous; on sait que +vous ne cachez pas des rouleaux de louis dans votre paillasse. Vous aviez +dix domestiques; tous plus gourmands, plus ivrognes et plus paresseux les +uns que les autres; des domestiques de Paris, c'est tout dire! Aujourd'hui, +vous avez M. Sylvain Charasson, un paresseux et un gourmand aussi, j'en +conviens (et en disant ces mots, Janille éleva la voix, afin que Sylvain +les entendît de la cuisine); puis elle ajouta plus bas: + +«Mais ses bêtises vous font rire, et quand il casse quelque chose, vous +n'êtes pas fâché de n'être pas le plus maladroit de la maison. Vous aviez +dix chevaux, toujours mal tenus, et hors de service par le manque de soins; +vous avez aujourd'hui votre vieille Lanterne, la meilleure bête qu'il y ait +au monde, toujours propre, courageuse, et sobre, il faut la voir! elle +mange des feuilles sèches et des ajoncs comme une vraie chèvre. +Parlerons-nous des chèvres? où en trouverons-nous de plus jolies? Deux +vraies biches, excellentes en lait; et qui vous réjouissent par leurs +jolies cabrioles, en grimpant sur les ruines pour votre comédie du soir!... +Parlerons-nous de la cave? Vous en aviez une bien garnie, mais où vos +coquins de laquais baptisaient le vin à plaisir, et vous ne buviez que +leurs restes. A présent, vous buvez votre petit clairet du pays, que vous +avez toujours aimé, et qui est sain et rafraîchissant. Quand je m'en mêle +surtout, il est clair comme de l'eau de roche et ne vous échauffe point +l'estomac. Et les habits, n'en êtes-vous pas content? Autrefois vous aviez +une garde-robe qui se mangeait aux vers, et vos gilets passaient de mode +avant que vous les eussiez portés; car vous n'avez jamais aimé la toilette. +Aujourd'hui vous n'avez que ce qu'il vous faut pour avoir frais en été, +chaud en hiver; le tailleur du village vous prend la taille à ravir, et ne +vous gêne point dans les entournures. Allons, Monsieur, convenez que tout +est pour le mieux, que jamais vous n'avez eu moins de souci, et que vous +êtes le plus heureux des hommes; car je n'ai point parlé de l'avantage +d'avoir une fille charmante, qui se trouve heureuse avec vous ... + +--Et une Janille incomparable qui n'est occupée que du bonheur des autres! +s'écria M. Antoine avec un attendrissement mêlé de gaieté. Eh bien! tu as +raison, Janille, et j'en étais persuadé d'avance. Vive Dieu! tu me fais +injure d'en douter, car je sens que je suis en effet l'enfant gâté de la +Providence, et, sauf un secret ennui que tu sais bien, et dont tu as bien +fait de ne pas me parler, il ne me manque absolument rien! Tiens, je bois à +ta santé, Janille! tu as parlé comme un livre! A votre santé aussi, +monsieur Émile! Vous êtes riche et jeune, vous êtes instruit et bien +pensant, vous n'avez donc rien à envier aux autres; mais je vous souhaite +une aussi douce vieillesse que la mienne et d'aussi tendres affections dans +le cœur!--Mais c'est assez parler de nous, ajouta M. Antoine, en posant +son verre sur la table, et il ne faut pas oublier nos autres amis. Parlons +du meilleur de tous après Janille; parlons de mon vieux Jean Jappeloup et +de ses affaires. + +--Oui, parlons-en! s'écria une voix forte qui fit tressaillir tout le +monde; et, en se retournant, M. Antoine vit Jean Jappeloup sur le seuil de +la porte. + +--Quoi! Jean en plein jour! s'écria le châtelain stupéfait. + +--Oui, j'arrive en plein jour, et par la grande porte encore! répondit le +charpentier en s'essuyant le front. Oh! ai-je couru! Donnez-moi vite un +verre de vin, mère Janille, car je suis étranglé de chaleur. + +--Pauvre Jean! s'écria Gilberte eu courant vers la porte pour la fermer; tu +as donc été encore poursuivi? Il faut songer à te cacher. Peut-être qu'on +va venir te relancer ici? + +--Non, non, dit Jean; non, ma bonne fille, laissez les portes ouvertes, on +ne me suit pas. Je vous apporte une bonne nouvelle, et c'est pour cela que +je me suis tant hâté. Je suis libre, je suis heureux, je suis sauvé! + +--Mon Dieu! s'écria Gilberte en prenant dans ses belles mains la tête +poudreuse du vieux paysan, ma prière a donc été exaucée! J'ai tant prié +pour toi cette nuit! + +--Chère âme du ciel, tu m'as porté bonheur, répondit Jean qui ne pouvait +suffire aux caresses et aux questions d'Antoine et de Janille. + +--Mais dis-nous donc qui t'a rendu la liberté et le repos? reprit Gilberte +lorsque le charpentier eut avalé un grand verre de piquette. + +--Oh! c'est quelqu'un dont vous ne vous doutez guère, qui me sert de +caution tout de suite, et qui va me payer mes amendes. Voyons, je vous le +donne en cent! + +--C'est peut-être le curé de Cuzion? dit Janille; c'est un si brave homme, +quoique ses sermons soient un peu embrouillés! mais il n'est pas assez +riche! + +--Et vous, Gilberte, reprit Jean, qui pensez-vous que ce soit? + +--Je nommerais la sœur de ce bon curé, madame Rose, qui a un si grand +cœur ... mais elle n'est pas plus riche que son frère. + +--Oui-dà! ce ne serait pas possible! Et vous, monsieur Antoine? + +--Je m'y perds, répliqua le châtelain. Dis donc vite, tu nous fais languir. + +--Et moi, dit Émile, je gage avoir deviné; je parie pour mon père! car j'ai +causé avec lui, et je sais qu'il voulait ... + +--Pardon, jeune homme, dit le charpentier, en l'interrompant; je ne sais +pas ce que votre père voulait; mais je sais bien ce que je n'aurais jamais +voulu, moi! C'eût été de lui devoir quelque chose, de recevoir un service +de celui qui commençait par me faire fourrer en prison pour me forcer à +accepter ses prétendus bienfaits et ses dures conditions. Merci! je vous +estime, vous ... mais votre père ... n'en parlons plus, n'en parlons jamais +ensemble. Allons, vous autres, vous n'avez donc pas deviné? Eh bien, que +diriez-vous si l'on vous parlait de M. de Boisguilbault?» + +Ce nom, qu'Émile n'entendait pas pour la première fois, car on l'avait +prononcé déjà à Gargilesse devant lui, comme celui d'un des plus riches +propriétaires des environs, fit sur les habitants de Châteaubrun l'effet +d'un choc électrique: Gilberte tressaillit; Antoine et Janille se +regardèrent et ne purent dire un mot. + +«Ça vous étonne un peu? reprit le charpentier. + +--Ça me paraît impossible, répondit Janille. Vous moquez-vous? M. de +Boisguilbault, notre ennemi à tous? + +--Pourquoi parler ainsi? dit M. Antoine. Ce gentilhomme n'est l'ennemi +volontaire de personne; il a toujours fait le bien, jamais le mal. + +--Moi, j'étais bien sûre, dit Gilberte, qu'il était capable d'une bonne +action! Quand je te le disais, chère petite mère: c'est un homme +malheureux; cela se voit sur sa figure; mais ... + +--Mais vous ne le connaissez pas, dit Janille, et vous n'en pouvez rien +dire. Voyons, Jean, expliquez-nous par quel miracle vous avez pu approcher +de cet homme si froid, si fier et si sec? + +--Le hasard ou plutôt le bon Dieu a tout fait, répondit le charpentier. Je +traversais le petit bois, qui longe son parc, et qui, dans cet endroit-là, +n'en est séparé que par une haie et un petit fossé. Je jetais un coup +d'œil par dessus le buisson pour voir comme c'était beau et propre, bien +venu et bien tenu là-dedans. Je pensais un peu tristement que j'avais été +dans ce parc et dans ce château comme chez moi; que j'y avais travaillé +pendant vingt ans, et que j'avais même eu de l'amitié pour M. le marquis, +quoiqu'il n'ait jamais été bien aimable ... Mais enfin il avait ses jours +de bonté dans ce temps-là; et pourtant, depuis une autre vingtaine +d'années, je n'avais pas mis le pied chez lui, et je n'aurais pas osé lui +demander un asile, après ce qui s'est passé entre lui et moi. + +«Comme je pensai à tout cela, voilà que j'entends le trot de deux chevaux, +et presque aussitôt j'aperçois deux gendarmes qui viennent droit sur moi. +Ils ne m'avaient pas encore vu; mais si je traversais leur chemin, ils ne +pouvaient manquer de me voir, et ils connaissent si bien ma figure! Je +n'avais pas le temps de la réflexion. Je m'enfonce dans la haie, je la +traverse comme un renard, et je me trouve dans le parc de Boisguilbault, où +je me couche tranquillement le long de la clôture, pendant que mes bons +gendarmes passent leur chemin sans seulement tourner la tête de mon côté. +Quand ils sont un peu loin, je me lève et je me dispose à sortir comme +j'étais venu, lorsque tout d'un coup je me sens frapper sur l'épaule, et, +en me retournant, je me trouve nez à nez avec M. de Boisguilbault, qui me +dit avec sa figure triste et sa voix d'enterrement: «Que fais-tu ici? + +«--Ma foi, vous le voyez, monsieur le marquis, je me cache. + +«--Et pourquoi te cacher? + +«--Parce qu'il y a des gendarmes à deux pas d'ici. + +«--Tu as donc fait un crime? + +«--Oui, j'ai pris deux lapins et tué un lièvre. + +«Là-dessus, comme je voyais qu'il ne me ferait pas beaucoup d'autres +questions, je me mets vite à lui raconter mes mésaventures, en aussi peu de +mots que possible, car vous savez que c'est un homme qui a toujours dans +l'esprit quelque autre chose que celle dont on l'occupe. On ne sait point +s'il vous entend: il a toujours l'air de ne pas se soucier de vous écouter. +Il y a bien des années que je ne l'avais vu de près, puisqu'il vit renfermé +dans son parc comme une taupe dans son trou, et que je n'ai plus accès chez +lui. Il m'a paru bien vieilli, bien affaibli, quoiqu'il soit encore droit +comme un peuplier; mais il est si maigre, qu'on verrait le jour à travers, +et sa barbe est blanche comme celle d'une vieille chèvre; ça me faisait de +la peine, et pourtant j'étais encore plus contrarié de voir que, pendant +que je lui parlais, il s'en allait coupant devant lui toutes les mauvaises +herbes de son allée, avec cette petite sarclette qu'il tient toujours dans +sa main. Je le suivais pas à pas, parlant toujours, racontant mes peines, +non pas pour mendier ses secours, je n'y songeais pas, mais pour voir s'il +avait encore un peu d'amitié pour moi. + +«Enfin, il se retourne de mon côté et me dit sans me regarder: «Et pourquoi +n'as-tu pas demandé une caution à quelque personne riche de ton village? + +«--Diable! que je lui réponds, il n'y en a guère dans Gargilesse, de +personnes riches. + +«--N'y a-t-il pas un M. Cardonnet établi depuis peu? + +«--Oui, mais il est maire, et c'est lui qui veut me faire arrêter. + +«Il resta au moins trois minutes sans rien dire; je crus qu'il avait oublié +que j'étais là, et j'allais partir, quand il me dit: «Pourquoi n'es-tu pas +venu me trouver? + +«--Dame! que je fis, vous savez bien pourquoi. + +«--Non! + +«--Comment, non? Est-ce que vous ne vous souvenez pas qu'après m'avoir +employé longtemps et ne m'avoir jamais fait de reproches (il me semble que +je n'en méritais point), vous m'avez appelé dans votre cabinet un beau +matin, et que vous m'avez dit: «Voilà le compte de tes dernières journées, +va-t'en!» Et comme je vous demandais quel jour il fallait revenir, vous +m'avez dit _jamais!_ et, comme j'étais mécontent de cette façon d'agir, et +que je vous demandais en quoi j'avais démérité auprès de vous, vous m'avez +montré la porte du bout du doigt, sans daigner desserrer les lèvres. Il y a +environ vingt ans de ça, et il se peut que vous l'ayez oublié. Mais moi, je +l'ai toujours sur le cœur, et je trouve que vous avez été bien dur et bien +injuste envers un pauvre ouvrier, qui travaillait de son mieux et qui +n'était pas plus maladroit qu'un autre. J'ai cru d'abord que vous aviez une +lubie et que vous en reviendriez; mais j'ai eu beau attendre, vous ne +m'avez jamais fait redemander. J'étais trop fier pour venir quêter votre +ouvrage; je n'en manquais pas ailleurs, j'en ai toujours eu à discrétion; +et si je n'étais pas forcé, à l'heure qu'il est, de me cacher dans les +bois, je ne serais pas à court de pratiques; mais ce qui m'a blessé, +voyez-vous, c'est d'avoir été chassé comme un chien, pis que cela, comme un +paresseux ou un voleur, et sans qu'on daignât me mettre à même de me +justifier. J'ai pensé que j'avais quelque ennemi dans votre maison, et +qu'on vous avait fait de faux rapports. Mais je n'ai jamais deviné qui ce +pouvait, être, car je ne me suis jamais connu d'autres ennemis que les +gardes champêtres et les gabelous. J'ai gardé le silence; je ne me suis pas +plaint de vous, mais je vous ai plaint d'être crédule pour le mal, et comme +je vous aimais un peu, ça m'a chagriné de vous trouver des torts. + +«M. de Boisguilbault avait toujours l'air de ne pas m'entendre; mais quand +j'eus tout dit: + +«--De combien est ton amende? dit-il d'un ton d'indifférence. + +«--Le tout réuni se monte à un millier de francs, plus les frais. + +«--Eh bien, va-t'en dire au maire de ton village ... M. Cardonnet, n'est-ce +pas? de m'envoyer une personne de confiance pour que je puisse régler tes +affaires avec l'autorité. Tu lui diras que je ne sors pas, que je suis +d'une mauvaise santé, mais que je le prie d'avoir cette obligeance. + +«--Est-ce que vous consentez à me servir de caution? + +«--Non, je paie ton amende. Tu peux t'en aller.--Et quand voulez-vous que +je revienne travailler chez vous pour m'acquitter envers vous?--Je n'ai pas +d'ouvrage, ne viens pas.--Vous voulez donc me faire l'aumône?--Non pas, +mais te rendre un très-petit service qui me coûte peu. C'est assez; +laisse-moi.--Et si je ne veux pas l'accepter?--Tu auras tort.--Et vous ne +voulez pas que je vous remercie?--C'est inutile.» Là-dessus il m'a bel et +bien tourné le dos, et il s'en allait tout de bon, mais je l'ai suivi; et +sachant bien que les longs compliments n'étaient pas de son goût, je lui ai +dit comme ça: «Monsieur de Boisguilbault, une poignée de main, s'il vous +plaît!» + +--Quoi! tu as osé lui dire cela? s'écria Janille. + +--Eh bien, pourquoi n'aurais-je pas osé? que peut-on dire à un homme de +plus honnête? + +--Et qu'a-t-il répondu? qu'a-t-il fait? dit Gilberte. + +--Il a pris ma main tout d'un coup sans hésiter, et il l'a serrée assez +fort, quoique sa main fût roide et froide comme un glaçon. + +--Et qu'a-t-il dit? demanda M. Antoine qui avait écouté ce récit avec une +sorte d'agitation. + +--Il a dit _va-t'en_, répondit le charpentier: apparemment que c'est son +mot d'amitié; et il s'est quasi mis à courir pour m'éviter, autant que ses +pauvres longues jambes menues pouvaient le lui permettre. De mon côté, j'ai +couru pour venir vous dire tout cela. + +--Et moi, dit Émile, je vais courir vers mon père pour lui annoncer les +intentions de M. de Boisguilbault, afin qu'il envoie tout de suite +quelqu'un chez lui, selon sa demande. + +--Voilà qui ne me rassure guère, répondit le charpentier. Votre père m'en +veut; il faudra bien qu'il reconnaisse que je suis quitte de l'amende, mais +il ne voudra pas me tenir quitte de la prison; car, pour le fait de +vagabondage, on peut me punir et m'enfermer, ne fût-ce que pendant quelques +jours ... et c'est déjà trop pour moi. + +--Oh! certes, s'écria Gilberte, jamais Jean ne pourra se soumettre à +l'humiliation d'être traîné en prison par des gendarmes; il fera quelque +nouveau coup de tête. Monsieur Émile, ne souffrez pas qu'il y soit exposé; +parlez à monsieur votre père, priez-le, dites-lui ... + +--Oh! Mademoiselle, répondit Émile avec chaleur, ne partagez pas la +mauvaise opinion que Jean a de mon père: elle est injuste. Je suis certain +que mon père eût fait ce soir ou demain, pour lui, ce que M. de +Boisguilbault vient de faire. Et quant à le faire poursuivre comme +vagabond, je répondrais sur ma tête que ... + +--Si vous en répondez sur votre tête, reprit Jean, que n'allez-vous tout +de suite trouver M. de Boisguilbault? c'est à deux pas d'ici. Quand vous +vous serez entendu avec lui, je serai plus tranquille, car j'ai confiance +en vous, et je vous confesse qu'une seule nuit passée en prison me rendrait +fou. L'enfant du bon Dieu vous l'a dit, ajouta-t-il en désignant Gilberte, +et l'enfant me connaît! + +--J'y vais tout de suite, répondit Émile en se levant, et en jetant à +Gilberte un regard enflammé de zèle et de dévouement. Voulez-vous me +conduire? + +--Partons, dit le charpentier. + +--Oui, oui, partez!» s'écrièrent à la fois Gilberte, son père et Janille. +Émile comprit que Gilberte était contente de lui, et il courut chercher son +cheval. + +Mais comme il descendait le sentier au pas avec le charpentier, M. de +Châteaubrun courut après lui, et l'arrêta pour lui dire d'un air un peu +embarrassé: + +«Mon cher enfant, vous êtes généreux et délicat, je puis vous confier ... +je dois vous avertir d'une chose ... de peu d'importance peut-être ... mais +qu'il est nécessaire que vous sachiez. C'est que ... pour un motif ou pour +un autre ... enfin, je suis brouillé avec M. de Boisguilbault, il est donc +inutile que vous lui parliez de moi ... Évitez de prononcer mon nom devant +lui, et de lui faire savoir que vous sortez de chez moi; cela pourrait lui +causer quelque humeur et refroidir ses bonnes dispositions à l'égard de +notre pauvre Jean.» + +Émile promit de se taire, et, perdu dans ses pensées, plus occupé de la +belle Gilberte que de son protégé et de sa mission, il suivit son guide +dans la direction de Boisguilbault. + + + + +XI, + +UNE OMBRE. + + +Cependant, à mesure qu'il approchait du manoir de Boisguilbault, Émile se +demandait à quel homme supérieur ou bizarre il allait avoir affaire, et +force lui fut de prêter l'oreille aux explications que, dans son bon sens +rustique, le charpentier cherchait à lui donner sur cet énigmatique +personnage. De tout ce qu'Émile put recueillir dans ces renseignements un +peu contradictoires et semés de conjectures, il résulta que le marquis de +Boisguilbault était immensément riche, nullement cupide, quoiqu'il eût +beaucoup d'ordre; généreux autant que sa sauvagerie et sa nonchalance lui +permettaient d'exercer la bienfaisance, c'est-à-dire secourant tous les +pauvres qui s'adressaient à lui, mais n'allant jamais s'enquérir de leurs +peines et de leurs besoins, et faisant à tous un si froid et si triste +accueil, qu'à moins de motifs impérieux nul n'était tenté de l'approcher. +Ce n'était pourtant pas un homme dur et insensible, et jamais il ne +repoussait la plainte, ni ne révoquait en doute l'opportunité de l'aumône. +Mais il était si distrait et paraissait si indifférent à toutes choses, que +le cœur se resserrait et se glaçait auprès de lui. Il grondait rarement et +ne punissait jamais. Jappeloup était presque le seul auquel il eût tenu +rigueur, et la manière dont il venait de le dédommager faisait penser au +charpentier que s'il eût été moins fier lui-même, et s'il se fût présenté +plus tôt devant le marquis, ce dernier n'aurait eu aucun souvenir du +caprice qui le lui avait fait bannir. + +«Cependant, ajoutait Jean, il y a une autre personne à qui M. de +Boisguilbault en veut encore plus qu'à moi, quoiqu'il n'ait jamais cherché +à lui faire de tort. Mais c'est une brouille à n'en jamais revenir; et +puisque M. Antoine vous en a touché un mot, je puis bien vous dire, +monsieur Émile, que, dans cette circonstance-là, M. de Boisguilbault a fait +penser à beaucoup de gens qu'il avait la cervelle détraquée. Imaginez-vous +qu'après avoir été pendant vingt ans l'ami, le conseil, quasi le père de +son voisin, M. Antoine de Châteaubrun, il lui a, tout d'un coup, tourné le +dos et fermé la porte au nez, sans que personne, pas même M. Antoine, +puisse dire à propos de quoi ... Du moins le prétexte était si ridicule, +qu'à moins de le croire fou, on ne peut expliquer cela. C'est pour un délit +de chasse que M. Antoine aurait commis sur les terres du marquis. Et notez +que, depuis qu'il était au monde, M. Antoine avait toujours chassé chez M. +de Boisguilbault comme chez lui, puisqu'ils étaient camarades et bons amis; +que jamais M. de Boisguilbault, qui, de sa vie, n'a touché un fusil ni tenu +une pièce de gibier, n'avait trouvé mauvais que ses voisins tuassent le +sien; qu'enfin il n'avait nullement prévenu M. Antoine qu'il lui +interdisait de chasser sur ses terres. Tant il y a que depuis ce temps-là, +c'est-à-dire depuis environ vingt ans, les deux voisins ne se sont pas +revus, qu'ils n'ont pas échangé une parole, et que M. de Boisguilbault ne +veut pas souffrir qu'on lui prononce le nom de Châteaubrun. De son côté, M. +Antoine, quoique cela l'affecte plus qu'il ne veut le dire, est obstiné à +ne faire aucune démarche et il a l'air de fuir M. de Boisguilbault tout +autant qu'il en est fui. Comme mon renvoi de Boisguilbault date à peu près +de la même époque, je pense que c'est un trop plein de la colère du marquis +qui est retombé sur moi, ou bien que, comme il me savait dès lors +très-attaché à M. Antoine, il a craint que je n'eusse la hardiesse de lui +en parler et de blâmer son caprice. En cela il ne s'est guère trompé, car +je n'ai pas la langue engourdie, et il est certain que j'aurais fait +entendre mon mot à l'oreille de M. le marquis. Il a voulu prendre les +devants; je ne peux pas expliquer autrement sa dureté envers moi. + +--Cet homme a-t-il une famille? demanda Émile. + +--Nenni, Monsieur. Il avait épousé une fort jolie demoiselle, trop jeune +pour lui, une parente pas riche. Cela ressemblait de sa part à un mariage +d'amour, mais il n'y parut guère à sa conduite; car il n'en fut ni plus +gai, ni plus liant, ni plus aimable. Il ne changea rien à sa manière de +vivre comme un ours, sauf le respect que je lui dois. M. Antoine continua à +être à peu près le seul habitué de la maison, et madame s'y ennuya si bien, +qu'un beau jour elle s'en alla habiter Paris sans que son mari songeât à +l'y suivre ou à la faire revenir auprès de lui. Elle y mourut encore toute +jeune, sans lui avoir donné d'enfants, et depuis ce temps, soit qu'un +chagrin caché lui ait toqué la cervelle, soit que le plaisir d'être seul +l'ait consolé de tout, il a vécu absolument enfermé dans son château, sans +aucune compagnie, pas même celle d'un pauvre chien. Sa famille est à peu +près éteinte, on ne lui connaît pas d'héritiers, pas d'amis; on ne peut +donc présumer qui sera enrichi par sa mort. + +--Évidemment, c'est là un monomane, dit Émile. + +--Comment dites-vous ça? demanda le charpentier. + +--Je veux dire que c'est un esprit frappé d'une idée fixe. + +--Oui, je crois bien que vous avez raison, reprit Jean; mais quelle est +cette idée? voilà ce que personne ne saurait dire. On ne lui connaît qu'un +attachement. C'est ce parc que vous voyez là, qu'il a dessiné et planté +lui-même, et dont il ne sort presque jamais. Je crois même qu'il y dort +tout debout, en se promenant; car on l'a vu quelquefois marcher à deux +heures du matin dans ses allées, comme un revenant, et cela faisait peur à +ceux qui s'étaient glissés là pour essayer d'y chiper quelques fruits ou +quelques fagots.» + +Comme il était arrivé en face du parc et que, du sentier élevé qu'il +suivait, Émile pouvait plonger dans l'intérieur et en découvrir une partie, +il fut charmé de la beauté de ce lieu de plaisance, de la magnificence des +ombrages, de l'heureuse disposition des massifs, de la fraîcheur des gazons +et de la coupe élégante des divers plans, qui s'abaissent mollement +jusqu'aux bords d'une petite rivière, un des rapides affluents de la +Gargilesse. Il pensa que ce ne pouvait pas être un idiot qui avait créé +cette sorte de paradis terrestre et tiré un si heureux parti des beautés de +la nature. Il lui sembla, au contraire, qu'une âme poétique devait avoir +présidé à cet arrangement; mais l'aspect du château vint bientôt donner un +démenti à ces conjectures. On ne pouvait rien voir de plus froid, de plus +laid et de plus déplaisant que le manoir de Boisguilbault. Des réparations +postérieures à sa construction lui avaient enlevé une partie de son antique +caractère, et le bon état d'entretien où on le maintenait rendait ses +abords encore plus maussades. + +Jean s'arrêta à l'extrémité du parc sur le sentier, et son jeune ami lui +ayant donné quelques-uns de ses meilleurs cigares pour lui faire prendre +patience, celui-ci se dirigea vers la porte du manoir, sur un chemin d'une +propreté désespérante. + +Pas une broussaille, pas un rameau de lierre ne lui dérobait la nudité de +ces grands murs peints en gris de fer, et le seul accident d'architecture +qui vint frapper ses regards fut un grand écusson placé au-dessus de la +grille, portant les armoiries de Boisguilbault, regrattées et rétablies +plus récemment que le reste, peut-être à l'époque du retour des Bourbons; +du moins, il y avait une sensible différence entre ce blason et ses lourds +encadrements. Émile en tira cet indice que le marquis était fort attaché a +ses titres et antiques priviléges. + +Il sonna longtemps à une vaste grille avant qu'elle s'ouvrît; enfin un +ressort tiré de loin la fit rouler sur ses gonds, sans que personne parût, +et le jeune homme étant entré après avoir attaché son cheval dehors, la +grille retomba derrière lui avec un peu de bruit et se ferma comme si une +main invisible l'eût pris au piége. Un sentiment de tristesse, presque +d'effroi, s'empara de lui lorsqu'il se vit comme emprisonné dans une grande +cour nue et sablée, entourée de bâtiments uniformes, et silencieuse comme +le cimetière d'un couvent. Quelques ifs taillés en pointe, à l'entrée des +portes principales, ajoutaient à la ressemblance. Du reste, pas une fleur, +pas un souffle de plante parfumée, pas une guirlande de vigne aux fenêtres, +pas une toile d'araignée aux vitres, pas une vitre fêlée, pas un bruit +humain, pas même le chant d'un coq ou l'aboiement d'un chien, pas un +pigeon, pas un brin de mousse sur les tuiles; je crois qu'il n'y avait même +pas une mouche qui se permît de voler ou de bourdonner dans le préau de +Boisguilbault. + +Émile regardait autour de lui, cherchant à qui parler, et ne voyant pas +même la trace d'un pied sur le sable fraîchement ratissé, lorsqu'il +entendit une voix grêle et cassée lui crier d'un ton peu engageant: «Que +veut monsieur?» + +Après s'être retourné plusieurs fois pour voir d'où partait cette voix, +Émile aperçut enfin, à un soupirail de cuisine souterraine, une vieille +tête blanche, bien poudrée, avec des yeux clairs et sans regard; et, en +s'approchant, il essaya de se faire entendre. Mais l'oreille du vieux +majordome était aussi affaiblie que sa vue, et, répondant tout de travers +aux questions du visiteur: + +«On ne peut voir le parc que le dimanche, dit-il, prenez la peine de +repasser dimanche.» + +Émile lui présenta une carte de visite, et le vieillard tirant lentement +ses lunettes de sa poche, sans quitter son soupirail de cave, l'étudia +lentement; après quoi il disparut, et, reparaissant par une porte située +au-dessus de son trou: «C'est fort bien, Monsieur, dit-il; monsieur le +marquis m'a ordonné de recevoir la personne qui se présenterait de la part +de M. Cardonnet; M. Cardonnet de Gargilesse, n'est-ce pas?» + +Émile répondit par un signe affirmatif. + +«C'est à merveille, Monsieur, reprit le vieux serviteur en s'inclinant avec +courtoisie, et paraissant fort satisfait de pouvoir se montrer poli et +hospitalier sans manquer à sa consigne. Monsieur le marquis ne pensait pas +que vous viendriez sitôt, il vous attendait tout au plus demain. Il est +dans son parc, _je cours_ l'avertir. Mais auparavant je vais avoir +l'honneur de vous conduire au salon.» + +En parlant de courir, le vieillard se vantait étrangement: il avait la +démarche et l'agilité d'un centenaire. Il conduisit Émile à l'entrée basse +et étroite d'une tourelle d'escalier, et choisissant lentement une clef +dans son trousseau, il le fit monter jusqu'à une autre porte garnie de gros +clous et fermée à clef comme la première. Autre clef; et, après avoir +traversé un long corridor, troisième clef pour ouvrir les appartements. +Émile fut introduit à travers plusieurs pièces, où l'obscurité succédant +pour lui au vif éclat du soleil, il se crut dans les ténèbres. Enfin, il +pénétra dans un vaste salon, et le valet lui avança un fauteuil, en disant: +«Monsieur désire-t-il que j'ouvre les jalousies?» + +Émile lui fit comprendre par signes que c'était inutile et le vieillard le +laissa seul. + +Lorsque ses yeux se furent habitués au jour gris et sombre qui rampait +dans ces appartements, il fut frappé du grand caractère de l'ameublement. +Tout datait du temps de Louis XIII, et l'on eût dit qu'un amateur avait +minutieusement présidé au choix des moindres détails. Rien n'y manquait; +depuis l'encadrement des glaces jusqu'au moindre clou de la tenture, il n'y +avait pas le moindre écart de style. Et tout cela était authentique, à demi +usé, propre encore, quoique terne; riche et simple en même temps. Émile +admira le bon goût et la science de M. de Boisguilbault. Il sut plus tard +que l'absence de mouvement et l'horreur du changement, qui paraissaient +héréditaires dans cette famille, avaient seuls contribué, de père en fils, +à la conservation merveilleuse de ces richesses, que la mode actuelle +cherche à réunir à grands frais dans les boutiques de _bric-à-brac_, +aujourd'hui les plus somptueuses et les plus intéressantes qui soient au +monde. + +Mais, au plaisir que le jeune homme trouva à examiner ces raretés, succéda +une impression de froid et de tristesse extraordinaire. Outre l'atmosphère +glacée d'une demeure fermée en tous temps aux rayons généreux du soleil, +outre le silence extérieur, il y avait quelque chose de funèbre dans la +régularité du bel arrangement intérieur que personne ne troublait jamais, +et dans ce luxe artiste et noble dont personne n'était appelé à jouir. Il +était évident, à voir ces portes si bien fermées, dont le domestique +gardait les clefs, cette propreté que n'altérait pas le moindre grain de +poussière, ces lourds rideaux fermés, que jamais le châtelain n'entrait +dans le salon, et que les seuls visiteurs assidus étaient un balai et un +plumeau, Émile songea avec effroi à la vie que la défunte marquise de +Boisguilbault, jeune et belle, avait dû mener dans cette maison immobile et +muette depuis des siècles, et il lui pardonna de tout son cœur d'avoir été +respirer ailleurs avant de mourir. «Qui sait, pensa-t-il, si elle n'avait +pas contracté dans cette tombe une de ces lentes et profondes maladies dont +on ne guérit point quand on en a cherché trop tard le remède?» + +Il se confirma dans cette idée, quand la porte s'ouvrit lentement et qu'il +vit paraître devant lui le châtelain en personne. Sauf l'habit, c'était la +statue du commandeur descendue de son piédestal: même démarche compassée, +même pâleur, même absence de regard, même face solennelle et pétrifiée. + +M. de Boisguilbault n'était guère âgé que de soixante-dix ans, mais il +avait une de ces organisations qui n'ont plus d'âge et qui n'en ont jamais +eu. Il n'avait pas été mal fait ni d'une laide figure; ses traits étaient +assez réguliers, sa taille était encore droite et son pas ferme, pourvu +qu'il ne se pressât point. Mais la maigreur avait fait disparaître toute +apparence de formes, et ses habits paraissaient couvrir un homme de bois. +Sa figure n'était pas repoussante de dédain, et n'inspirait pas l'aversion; +mais comme elle n'exprimait absolument rien, qu'on eût vainement cherché au +premier abord à y surprendre une pensée ou une émotion en rapport avec les +types connus dans l'humanité, elle faisait peur, et Émile songea +involontairement à ce conte allemand, où un personnage fort convenable se +présente à la porte du château et s'excuse de ne pas pouvoir entrer dans +l'état où il est, dans la crainte d'indisposer la compagnie. «Vous me +paraissez pourtant mis fort décemment, lui dit le châtelain hospitalier. +Entrez, je vous prie.--Non, non, reprend l'autre, cela m'est impossible, et +vous m'en feriez des reproches. Veuillez m'entendre ici, sur le seuil de +votre manoir; je vous apporte des nouvelles de l'autre monde.--Qu'est-ce à +dire? Entrez, il pleut et l'orage va éclater.--Regardez-moi donc bien, +reprend le mystérieux visiteur, et reconnaissez que je ne puis, sans +manquer à toutes les lois de la politesse, m'asseoir à votre table. Est-ce +que vous ne voyez pas que je suis mort?» Le châtelain le regarde et +s'aperçoit, en effet, qu'il est mort. Il laisse retomber la porte entre lui +et le défunt, et rentre dans la salle du festin, où il s'évanouit.» + +Émile ne s'évanouit pas lorsque M. de Boisguilbault le salua; mais si, au +lieu de lui dire: «Pardonnez-moi de vous avoir fait attendre, j'étais dans +mon parc», il lui eût dit: «J'étais en train de me faire enterrer», il +n'eût pas été trop surpris.» + +La toilette surannée du marquis ajoutait à sa physionomie de revenant. Il +s'était mis à la mode une seule fois dans sa vie, le jour de son mariage. +Depuis lors, il n'avait plus songé à changer rien à sa toilette, et il +avait donné pour modèle invariable à son tailleur l'habit qu'il venait +d'user, sous prétexte qu'il y était habitué, et qu'il craignait d'être gêné +par une coupe nouvelle. Il avait donc le costume d'un petit-maître de +l'Empire, ce qui produisait le plus étrange contraste avec sa figure triste +et flétrie. Un habit vert très-court, des pantalons de nankin, un jabot +très-roide, des bottes à cœur, et, pour rester fidèle à ses habitudes, une +petite perruque blonde de la nuance de ses anciens cheveux et ramassée en +touffe sur le milieu du front. Des cols empesés montant très-haut, et +relevant jusqu'aux yeux ses longs favoris blancs comme la neige, donnaient +à sa longue figure la forme d'un triangle. Il était d'une propreté +scrupuleuse, et pourtant quelques brins de mousse sèche sur ses habits +attestaient qu'il ne venait pas de faire toilette exprès pour recevoir son +hôte, mais qu'il avait coutume de se promener dans la solitude de son parc +avec cette invariable tenue de rigueur. + +Il s'assit sans rien dire, salua sans rien dire et regarda Émile sans rien +dire. D'abord le jeune homme fut embarrassé de ce silence, et se demanda +s'il ne devait pas l'attribuer au dédain. Mais, en voyant le marquis +tourner gauchement dans ses doigts une petite branche de chèvrefeuille +comme pour se donner une contenance, Émile s'aperçut que ce vieillard était +timide comme un enfant, soit par nature, soit par la longue absence de +relations où il s'était systématiquement retranché. + +Il se décida donc à prendre la parole, et voulant se rendre agréable à son +hôte, afin de le maintenir dans ses bonnes dispositions pour le +charpentier, il n'hésita pas à lui donner du marquis à chaque mot, +s'abandonnant peut-être en secret à un sentiment ironique pour l'orgueil +nobiliaire du personnage. + +Mais cette railleuse déférence parut aussi indifférente au marquis que +l'objet de la visite d'Émile. Il répondit par monosyllabes, pour le +remercier de son empressement et lui confirmer qu'il se chargeait de payer +les amendes du délinquant. + +«C'est une belle et bonne action que vous faites là, monsieur le marquis, +dit Émile, et votre protégé, auquel je m'intéresse de tout mon cœur, en +est aussi reconnaissant qu'il en est digne. Sans doute vous ignorez que +dernièrement, lors de l'inondation, il s'est jeté dans la rivière pour +sauver un enfant, et qu'il y a réussi, en courant de grands dangers. + +--Il a sauvé un enfant ... à lui? demanda M. de Boisguilbault, qui n'avait +pas paru entendre les paroles d'Émile, tant il avait montré d'indifférence +et de préoccupation. + +--Non; l'enfant d'un autre, du premier venu: j'ai fait la même question, +j'ai appris que les parents lui étaient presque étrangers. + +--Et il l'a sauvé? reprit le marquis après une minute de silence, pendant +laquelle il semblait qu'un autre monde imaginaire lui eût traversé le +cerveau. C'est fort heureux.» + +La voix et l'accent du marquis étaient encore plus refroidissants que sa +figure et sa contenance. C'était une diction lente, des mots qui +paraissaient sortir de ses lèvres avec un effort extrême, un timbre sans la +moindre inflexion. «Décidément il ne sort pas de chez lui et ne se montre à +personne, parce qu'il sait qu'il est mort», se dit Émile, qui pensait +toujours à sa légende allemande. + +«Maintenant, monsieur le marquis, dit-il, aurez-vous la bonté de me dire +pourquoi vous avez désiré que mon père envoyât un exprès auprès de vous? Me +voici pour recevoir vos instructions. + +--C'est que ... répondit M. de Boisguilbault un peu troublé d'avoir à faire +une réponse directe, et cherchant à rassembler ses idées, c'est que ... +voici. Cet homme, dont vous me parliez, voudrait ne pas aller en prison, et +il faudrait empêcher cela. Dites à monsieur votre père d'empêcher cela. + +--Cela ne regarde pas du tout mon père, monsieur le marquis! Il ne +provoquera certainement pas les rigueurs de la justice contre le pauvre +Jean, mais il ne saurait empêcher qu'elles aient leur cours. + +--Je vous demande pardon, répondit le marquis, il peut parler ou faire +parler aux autorités locales. Il a de l'influence, il doit en avoir. + +--Mais pourquoi ne feriez-vous pas ces démarches vous-même, monsieur le +marquis? Vous êtes plus anciennement établi dans le pays que mon père, et +si vous croyez à l'influence, vous devez estimer vos priviléges plus haut +que les nôtres. + +--Les priviléges de naissance ne sont plus de mode, répondit M. de +Boisguilbault sans montrer ni dépit, ni regret. Votre père, comme +industriel, doit être aujourd'hui plus considéré que moi. Et puis je ne +suis plus connu de personne, je suis trop vieux; je ne sais pas même à qui +m'adresser, j'ai oublié tout cela. Que M. Cardonnet veuille bien s'en +donner la peine, et cet homme ne sera point recherché pour son délit de +vagabondage.» + +Après ce long discours, M. de Boisguilbault fit un grand soupir comme s'il +eût été brisé de fatigue. Mais Émile avait déjà remarqué cette étrange +habitude qu'il avait de soupirer, et qui n'était précisément ni +l'étouffement d'un asthmatique, ni l'expression d'une douleur morale. +C'était comme un tic nerveux, qui n'altérait pas l'impassibilité de sa +figure, mais dont la fréquence réagissait sur les nerfs de l'auditeur et +finissait par produire chez Émile un malaise douloureux. + +«Je pense, monsieur le marquis, dit Émile qui était curieux de le tâter un +peu, que vous auriez fort mauvaise opinion d'une société où un privilége +quelconque, soit de naissance, soit de fortune, serait l'unique protection +du pauvre ou du faible contre des lois trop rigoureuses, J'aime mieux +croire que la force morale et l'influence sont à celui qui sait le mieux +invoquer les lois de la clémence et de l'humanité. + +--En ce cas, Monsieur, agissez à ma place,» répondit le marquis. + +Il y avait de l'humilité et de l'éloge dans cette réponse laconique, et +pourtant il y avait peut-être aussi de l'ironie. «Qui sait, se disait +Émile, si ce vieux misanthrope n'est pas un satirique fort cruel? Eh bien, +je me défendrai.» + +«Je suis prêt à faire tout ce qui dépendra de moi pour votre protégé, +répondit-il; et si j'échoue, ce sera faute de talent, non faute d'activité +et de volonté.» + +Peut-être le marquis ne comprit-il pas le reproche; il ne sembla frappé que +d'un mot échappé, pour la seconde fois, à Émile, et il le répéta dans un +accès de rêverie un peu hébétée: + +«Protégé! fit-il en soupirant à sa manière. + +--J'aurais dû dire votre obligé, reprit Émile, qui se repentait déjà de sa +vivacité et craignait de nuire au charpentier. De quelque nom qu'il vous +plaise que je l'appelle, monsieur le marquis, cet homme est plein de +gratitude pour vos bontés, et s'il eût osé, il m'eût suivi pour vous en +remercier encore.» + +Une légère rougeur colora instantanément les pommettes de M. de +Boisguilbault, et il répondit d'une voix plus assurée: + +«J'espère qu'il me laissera tranquille dorénavant.» + +Émile fut blessé de ce mouvement, il ne put s'empêcher de le faire sentir: + +«Si j'étais à sa place, dit-il avec un peu d'émotion, je souffrirais +beaucoup d'être accablé d'un bienfait que mon dévouement, ma gratitude et +mon labeur ne pourraient jamais acquitter. Vous seriez encore plus généreux +que vous ne l'êtes, monsieur le marquis, si vous permettiez au brave Jean +Jappeloup de vous offrir ses remerciements et ses services. + +--Monsieur, dit M. de Boisguilbault en ramassant une épingle qu'il attacha +sur sa manche, soit pour ne pas montrer une sorte de trouble qui s'emparait +de lui, soit par une habitude invétérée d'ordre et d'arrangement, je vous +avertis que je suis irascible ... très-irascible.» + +Sa voix était si calme et sa prononciation si lente en donnant cet avis à +Émile, que celui-ci faillit éclater de rire. + +«Pour le coup, pensa-t-il, nous sommes un peu _toqués_, comme dit Jean. Si +j'ai eu le malheur de vous déplaire, monsieur le marquis, dit-il en se +levant, je me retire pour ne pas aggraver mes torts, car j'aurais peut-être +celui de vous demander d'être parfait, et ce serait votre faute. + +--Comment cela? dit le marquis en tortillant sa branche de chèvrefeuille +avec une agitation qui semblait ne pas dépasser le bout de ses doigts. + +--On est exigeant envers ceux qu'on estime, je dirais presque envers ceux +qu'on admire, si je ne craignais d'offenser votre modestie. + +--Vous vous en allez donc? dit le marquis après un moment de silence +problématique et avec un ton plus problématique encore. + +--Oui, monsieur le marquis, je vous présente mon respect. + +--Pourquoi ne dîneriez-vous pas avec moi? + +--Cela m'est impossible, répondit Émile, étourdi et effrayé d'une semblable +proposition. + +--Vous vous ennuieriez trop! reprit le marquis avec un soupir qui, cette +fois, trouva, je ne sais comment, le chemin du cœur d'Émile. + +--Monsieur, répondit-il avec une effusion spontanée, je reviendrai dîner +avec vous quand vous voudrez. + +--Demain! dit M. de Boisguilbault d'un ton accablé, qui semblait vouloir +démentir l'empressement de son offre. + +--Demain, soit, répondit le jeune homme. + +--Oh! non! pas demain, reprit le marquis; c'est lundi, c'est un mauvais +jour pour moi; mais mardi. Est-ce convenu?» + +Émile accepta avec beaucoup de grâce, mais, au fond de l'âme, il était déjà +consterné à l'idée d'un tête-à-tête de quelques heures avec ce mort, et il +se repentait d'un élan de compassion auquel il n'avait pas su résister. + +M. de Boisguilbault, néanmoins, paraissait sortir de sa peur; il voulut +reconduire son hôte jusqu'à la grille où il avait attaché son cheval. +«Vous avez là une jolie petite bête, lui dit-il en examinant _Corbeau_ d'un +air de connaisseur. C'est un _brennoux_, bonne race, solide et sobre. +Êtes-vous bon cavalier? + +--J'ai plus d'habitude et de hardiesse que de science; répondit Émile; je +n'ai pas encore eu le temps d'apprendre l'équitation par principes, mais je +compte le faire dès que l'occasion sera favorable. + +--C'est un noble et salutaire exercice, reprit le marquis; si vous voulez +venir me voir quelquefois, je mettrai le peu que je sais à votre service.» + +Émile accepta avec politesse l'offre du marquis; mais il ne put s'empêcher +de jeter un coup d'œil sur le fluet personnage qui se posait devant lui en +professeur. + +«Cet animal est-il bien dressé? demanda M. de Boisguilbault en caressant +l'encolure de _Corbeau_. + +--Il est docile et généreux, mais c'est d'ailleurs un ignorant comme son +maître. + +--Je n'aime pas beaucoup les animaux, reprit le marquis; pourtant je +m'occupe quelquefois de ceux-là, et je vous ferai voir d'assez beaux +élèves. Voulez-vous me permettre d'essayer les qualités du vôtre?» + +Émile s'empressa de présenter au vieux marquis le flanc de son coursier; +mais, dans la crainte d'un accident, et voyant avec quelle lenteur et +quelle difficulté le vieillard s'enlevait sur l'étrier, il ne put +s'empêcher de le prévenir, au risque de lui faire injure, que _Corbeau_ +était un peu vif et chatouilleux, + +Le marquis reçut cet avis sans orgueil, mais n'en persista pas moins dans +son projet avec une gravité assez comique. Émile tremblait pour son vieux +hôte, et _Corbeau_ tressaillait de colère et de crainte sous cette main +étrangère. Il essaya même d'entrer en révolte, et, à la douceur du marquis +envers cette rébellion, on eût dit qu'il n'était pas fort tranquille +lui-même. «Là, là, mon petit ami, lui disait-il en le flattant de la main, +ne nous fâchons point.» + +Mais ce n'était là que la conséquence de ses principes, qui lui +défendaient, comme un crime de lèse-science, de maltraiter les chevaux. Peu +à peu il apaisa sa monture sans la châtier, et, la faisant marcher dans sa +grande cour nue et sablée comme un manège, il l'essaya dans toutes ses +allures, et lui fit exécuter avec une facilité extraordinaire les divers +mouvements et changements de pied qu'il aurait pu exiger d'un cheval +dressé. _Corbeau_ parut se soumettre sans efforts; mais lorsque le marquis +le rendit à Émile, ses naseaux enflammés et sa croupe luisante de sueur +révélaient la mystérieuse contrainte que cette main ferme et ces longues +jambes inflexibles lui avaient fait subir. + +«Je ne le croyais pas si savant! dit Émile en manière d'éloge au marquis. + +--C'est un animal fort intelligent,» répondit celui-ci avec modestie. + +Lorsque Émile fut remonté à cheval, _Corbeau_ se cabra et bondit avec +fureur, comme pour se venger sur un cavalier moins expérimenté de +l'ennuyeuse leçon qu'il avait prise. + +«Voilà un _mort_ singulier! se disait Émile en descendant rapidement le +chemin qui le ramenait auprès de Jean Jappeloup, et en pensant à ce marquis +asthmatique, qui se troublait devant un enfant et domptait un cheval +fougueux. Est-ce que cette face cadavérique et cette voix éteinte +appartiendraient a un caractère de fer?» + +Il trouva le charpentier rempli d'impatience et d'inquiétude, et quand il +lui eut rendu compte de la conférence: «C'est bien; je vous remercie, et je +vous confie mes intérêts, dit-il. Mais il faut aussi qu'on s'aide +soi-même, et c'est ce que je vais faire. Pendant que vous allez écrire aux +autorités, je vais les trouver, moi. Vos écritures prendront du temps, et +je ne dormirai pas que je n'aie embrassé mes amis de Gargilesse en plein +jour au sortir de vêpres, sous le porche de notre église. Je pars pour la +ville ... + +--Et si on vous arrête en chemin? + +--On n'arrête pas sur les chemin que je connais, et que les gendarmes ne +connaissent pas. J'arriverai de nuit; je me glisserai dans la cuisine du +procureur du roi. Sa servante est ma nièce. J'ai bonne langue, je +m'expliquerai; je dirai mes raisons, et demain, avant le soir, je rentrerai +tête levée dans mon village.» + +Sans attendre la réponse d'Émile, le charpentier partit comme un trait, et +disparut dans les broussailles. + + + + +XII. + +DIPLOMATIE INDUSTRIELLE. + + +Lorsque Émile annonça à son père que le charpentier avait trouvé un +libérateur, et qu'il lui eut rendu compte de l'emploi de sa journée, M. +Cardonnet devint soucieux, et garda pendant quelques instants un silence +aussi problématique que les pauses et les soupirs de M. de Boisguilbault. +Mais la froideur apparente de ces deux hommes ne pouvait établir entre eux +aucune ressemblance de caractère. Elle était toute d'instinct, d'habitude +et d'impuissance chez le marquis, au lieu qu'elle avait été acquise par +l'industriel à grand renfort de volonté. Chez le premier, elle provenait de +la lenteur et de l'embarras de la pensée: chez l'autre, au contraire, elle +servait de voile et de frein à l'activité de pensées trop impétueuses. +Enfin, elle était jouée chez M. Cardonnet. C'était une dignité d'emprunt, +un rôle pour imposer aux autres hommes; et, pendant qu'il paraissait se +contenir ainsi, il calculait tumultueusement les effets et les moyens de sa +colère près d'éclater. Aussi lorsque l'irrésolution chagrine de M. de +Boisguilbault aboutissait à quelques monosyllabes mystérieux, le calme +trompeur de M. Cardonnet couvait un orage dont il retardait à son gré +l'explosion, mais qui s'exhalait tôt ou tard en paroles nettes et +significatives. On eût pu dire que la vie de l'un s'alimentait par ses +manifestations puissantes, tandis que celle de l'autre s'épuisait en +émotions refoulées. + +M. Cardonnet savait fort bien que son fils n'était pas facile à persuader, +et que l'intimider par la violence ou la menace était impossible. Il +s'était trop souvent heurté à ce caractère énergique, il avait trop éprouvé +sa force de résistance, quoique ce n'eût été jusqu'alors que dans les +petites occasions offertes au jeune âge, pour ne pas savoir qu'il fallait +avant tout lui inspirer un respect fondé. Il ne commettait donc guère de +fautes en sa présence, et s'observait, au contraire, avec un soin extrême. + +«Eh bien, mon père, êtes-vous donc fâché de ce qui arrive d'heureux à ce +pauvre Jean? dit Émile, et me blâmez-vous d'avoir couru au-devant des +bonnes intentions de son sauveur? Je me suis fait fort de votre concours, +et il faudra bien que ce méfiant charpentier apprenne à vous connaître, à +vous respecter, et même à vous aimer. + +--Tout cela, dit M. Cardonnet, ce sont des paroles. Il faut de suite écrire +pour lui. Mon secrétaire est occupé, mais je présume que tu voudras bien +prendre quelquefois sa place dans les occasions délicates. + +--Oh! de tout mon cœur, s'écria Émile. + +--Écris donc, je vais te dicter.» + +Et M. Cardonnet rédigea plusieurs lettres remplies de zèle, de sollicitude +pour le délinquant, et tournées avec un rare esprit de convenance et de +dignité. Il allait jusqu'à offrir aussi sa caution pour Jean Jappeloup, au +cas, chose impossible pourtant, disait-il, où M. de Boisguilbault, qui +avait prévenu ses intentions, se désisterait de sa parole. Quand ces +lettres furent signées et fermées, il dit à Émile de les faire partir de +suite par un exprès, et il ajouta: + +«Maintenant j'ai fait ta volonté; j'ai interrompu mes occupations pour que +ton protégé n'eût pas à souffrir du moindre retard. Je retourne à mes +travaux. Nous dînerons dans une heure, et tu tiendras ensuite compagnie à +ta mère, que tu as un peu délaissée tout le jour. Mais ce soir, quand les +ouvriers auront fini leur tâche, j'espère que tu seras tout à moi, et que +je pourrai t'entretenir de choses sérieuses. + +--Mon père, je suis à vous ce soir et toute ma vie, vous le savez bien,» +dit Émile en l'embrassant. + +M. Cardonnet s'applaudit de n'avoir pas cédé à un premier mouvement +d'humeur; il venait de ressaisir tout son ascendant sur Émile. Le soir, +lorsque l'usine étant fermée, les ouvriers furent congédiés, il se rendit +dans une partie de son jardin que l'inondation n'avait pu atteindre, et se +promena longtemps seul, réfléchissant à ce qu'il allait dire à cet enfant +difficile à manier, et ne voulant pas le faire appeler avant de se sentir +parfaitement maître de lui-même. + +La fatigue fiévreuse qui suit une journée de surveillance et de +commandement, le spectacle de dévastation qu'il avait encore sous les yeux, +et peut-être aussi l'état de l'atmosphère, n'étaient pas très-propres à +calmer l'irritation nerveuse habituelle chez M. Cardonnet. La température +avait éprouvé une révolution trop soudaine et trop violente pour n'être pas +encore insolite et relâchée. L'air tiède était chargé de vapeurs, comme au +mois de novembre, quoiqu'on fût en plein été. Mais ce n'étaient pas les +brouillards frais et transparents de l'automne, c'était plutôt une fumée +suffocante qui s'exhalait de la terre. L'allée où l'industriel marchait à +grands pas était bordée, d'un côté, de buissons de rosiers et d'autres +fleurs splendides. De l'autre ce n'étaient que débris, planches charriées +et entassées en désordre, énormes cailloux roulés par les eaux; et depuis +cette limite où s'était arrêtée l'inondation, jusqu'au lit de la rivière, +plusieurs arpents de jardin, couverts d'une vase noire rayée de sables +rouges, offraient l'aspect de quelque forêt d'Amérique ravagée et entraînée +à demi par les débordements de l'Ohio ou du Missouri. Les jeunes arbres +renversés pêle-mêle entre-croisaient leurs troncs et leurs branches dans +des flaques d'eau stagnantes, qui ne pouvaient s'écouler sous ces digues +fortuites. De belles plantes flétries et souillées faisaient de vains +efforts pour se relever, et restaient couchées dans la boue, tandis que, +chez quelques autres, la végétation, satisfaite de l'humidité, avait fait +déjà éclore, sur des rameaux à demi brisés, des fleurs superbes et +triomphantes. Leur senteur délicieuse combattait l'odeur saumâtre des +terres limoneuses, et lorsqu'une faible brise soulevait la brume, ces +parfums et ces puanteurs étranges passaient alternativement. Une nuée de +grenouilles, qui semblaient être tombées avec la pluie, croassaient dans +les roseaux d'une manière épouvantable; et le bruit de l'usine, qu'il +n'était pas encore possible d'arrêter, et dont les rouages se fatiguaient +en pure perte, causait à M. Cardonnet une impatience fébrile. Cependant le +rossignol chantait dans les bocages restés debout, et saluait la pleine +lune avec l'insouciance d'un amant ou d'un artiste. C'était pourtant un +mélange de bonheur et de consternation, de laideur et de beauté, comme si +la puissante nature se fût moquée de pertes ruineuses pour les hommes, +légères pour elle qui n'avait besoin que d'une journée de soleil et d'une +nuit de fraîcheur pour les réparer. + +Malgré les efforts de Cardonnet pour concentrer sa réflexion sur ses +intérêts de famille, il était à chaque instant troublé et distrait par le +souci de ses intérêts pécuniaires. «Maudit ruisseau pensait-il, en fixant +malgré lui ses regards sur le torrent qui roulait fier et moqueur à ses +pieds, quand donc renonceras-tu à une lutte impossible? Je saurai bien +t'enchaîner et te contenir. Encore de la pierre, encore du fer, et tu +couleras captif dans les limites que ma main veut te tracer. Oh! je saurai +régler ta force insensée, prévoir tes caprices, stimuler tes langueurs et +briser tes colères. Le génie de l'homme doit rester ici vainqueur des +aveugles révoltes de la nature. Vingt ouvriers de plus, et tu sentiras le +frein. De l'argent, et toujours de l'argent! Il faut une bien petite +montagne de ce métal pour arrêter des montagnes d'eau. Tout est dans la +question de temps et d'opportunité. Il faut que mes produits arrivent au +jour marqué, pour compenser mes dépenses. Un mois d'indifférence et de +défaillance perdrait tout. Le crédit est un abîme qu'il faut creuser sans +hésitation, parce qu'au fond est le trésor du bénéfice. Creusons encore! +creusons toujours! Sot et lâche est celui qui s'arrête en chemin et qui +laisse ses avances et ses projets s'engloutir dans le vide. Non, non, +torrent perfide, terreurs de femmes, pronostics menteurs des envieux, vous +ne m'intimiderez pas, vous ne me ferez pas renoncer à mon œuvre, quand j'y +ai fait tant de sacrifices, quand la sueur de tant d'hommes a déjà coulé en +vain, quand mon cerveau a déjà dépensé tant d'efforts et mon intelligence +enfanté tant de prodiges! Ou cette eau roulera mon cadavre dans la fange, +ou elle portera docilement les trésors de mon industrie!» + +Et dans la tension pénible de sa volonté, M. Cardonnet frappait du pied le +rivage avec une sorte d'enthousiasme furieux. + +Cependant il en revint à penser que de son propre sein était sorti un +obstacle plus effrayant pour l'avenir que le torrent et les tempêtes. Son +fils pouvait tout contrarier ou du moins tout détruire en un jour. Quelles +que soient l'âpreté et la personnalité jalouse de l'homme, il ne peut +jamais se satisfaire en travaillant pour lui seul, et il n'est point de +capitaliste qui ne vive dans l'avenir par les liens de la famille. +Cardonnet sentait au fond de ses entrailles un amour sauvage pour son fils. +Oh! s'il avait pu refondre cette âme rebelle, et identifier Émile à sa +propre existence! Quel orgueil, quelle sécurité n'eût-il pas goûtés? Mais +cet entant, qui avait des facultés éminentes pour tout ce qui n'était pas +le vœu de son père, semblait avoir conçu pour la richesse un mépris +systématique, et il fallait trouver un joint, un point vulnérable pour +faire entrer en lui cette passion terrible. Cardonnet savait bien quelles +cordes il fallait faire vibrer; mais pourrait-il contrarier et changer +assez la nature de son propre esprit et de son propre talent, pour ne +produire aucune dissonance? L'instrument était à la fois délicat et +puissant. La moindre faute d'harmonie dans le système qu'il fallait exposer +trouverait un juge attentif et perspicace. + +Enfin il fallait que Cardonnet, cet homme à la fois violent et habile, mais +en qui les habitudes de domination l'emportaient sur celles de la ruse, se +livrât à lui-même un combat terrible, étouffât toute émotion emportée, et +parlât le langage d'une conviction qui n'était pas tout à fait la sienne. +Enfin, se sentant plus calme et se croyant suffisamment préparé, il fit +appeler Émile et retourna attendre à la même place où il avait été plongé +dans une longue et pénible méditation. + +«Eh bien, mon père, dit le jeune homme, en prenant sa main avec tendresse +et très ému, car il sentait approcher le moment où il saurait ce qui devait +l'emporter dans son cœur, ou de l'amour filial ou de la terreur et du +blâme, me voici bien disposé à recevoir avec respect les confidences que +vous m'avez promises. J'ai vingt et un ans, et je me sens devenir un homme. +Vous avez bien tardé à m'émanciper de la loi du silence et de la confiance +aveugle: mon cœur s'est soumis tant qu'il a pu, mais ma raison commence à +parler bien haut, et j'attends votre voix paternelle pour les mettre +d'accord. Vous allez le faire, je n'en doute pas, et m'ouvrir les portes de +la vie; car jusqu'ici je n'ai fait que rêver, attendre et chercher. J'ai +flotté dans des doutes étranges, et j'ai déjà bien souffert sans oser vous +le dire. A présent vous me guérirez, vous me donnerez la clef de ce +labyrinthe où je m'égare; vous me tracerez, vers l'avenir, une route que +j'aimerai à suivre. Heureux et fier si j'y peux marcher avec vous! + +--Mon enfant, répondit M. Cardonnet, un peu troublé de ce début plein +d'effusion, tu as pris _là-bas_, l'habitude d'un langage emphatique que je +ne peux pas imiter. Ces manières de dire sont mauvaises, en ce que l'esprit +s'échauffe et s'exalte, puis bientôt s'égare, dans un exercice de +sensibilité exagérée. Je sais que tu m'aimes et que tu crois en moi. Tu +sais que je te chéris uniquement, et que ton avenir est mon seul but, ma +seule pensée. Parlons donc raisonnablement, froidement, s'il est possible. +Récapitulons d'abord un peu ta courte et heureuse existence. Tu es né dans +l'aisance, et, comme je travaillais assidûment, la richesse est venue se +placer sous tes pas, si vite et si naturellement en apparence, que tu ne +t'en es guère aperçu. Chaque année augmentait la puissance d'extension de +ta carrière future, et tu étais à peine sorti de l'enfance que j'avais +songé à ta vieillesse et à l'avenir de tes enfants. Tu montrais +d'heureuses dispositions; mais ce n'était encore que pour des arts futiles, +des choses d'agrément, le dessin, la musique, la poésie ... J'ai dû +combattre et j'ai combattu le développement de ces instincts d'artiste, +quand j'ai vu qu'ils menaçaient d'envahir des facultés plus nécessaires et +plus sérieuses. + +«En créant ta fortune, je créais tes devoirs. Les beaux arts sont la +bénédiction et la richesse du pauvre; mais la richesse exige des forces +mieux trempées pour supporter le poids des obligations qu'elle impose. Je +me suis interrogé moi-même; j'ai vu ce qui avait manqué à mon éducation, et +j'ai pensé que nous devions nous compléter l'un par l'autre, puisque nous +étions, par la loi du sang, solidaires de la même entreprise. J'avais +l'intelligence des théories industrielles auxquelles je me suis voué; mais, +n'ayant pas été rompu à la pratique d'assez bonne heure, n'ayant pas étudié +la spécialité de ma vocation, n'arrivant que par l'instinct et une sorte de +divination aux solutions de la géométrie et de la mécanique, j'étais exposé +à faire des fautes, à m'engager dans de fausses voies, à me laisser égarer +par mes rêves ou ceux des autres, enfin à perdre, outre des sommes +d'argent, des jours, des semaines, des années, le temps enfin, qui est le +plus précieux de tous les capitaux. J'ai donc voulu que tu fusses instruit +dans ces sciences au sortir du collège, et tu t'es astreint, malgré ton +jeune âge, à des travaux ardus. Mais ton esprit a voulu bientôt prendre un +essor qui t'éloignait de mon but. + +«L'étude des sciences exactes te conduisait, malgré moi, malgré toi-même, à +la passion des sciences naturelles, et, prenant des chemins de rencontre, +tu ne songeais qu'à l'astronomie et aux rêveries des mondes où nous ne +pouvons pénétrer. Après une lutte où je ne fus pas le plus fort, je te fis +abandonner ces sciences, faute de pouvoir te ramener à une saine et utile +application; et renonçant à faire de toi un mécanicien, je cherchai en quoi +tu pourrais m'être utile. Quand je dis m'être utile, j'imagine que tu ne te +méprends pas sur le sens des mots. Ma fortune étant la tienne, je devais te +former pour cette œuvre qui bientôt aura probablement usé ma vie à ton +profit; c'est dans l'ordre. Je suis heureux de faire mon devoir, et j'y +persisterai malgré toi, s'il le faut. Mais la raison et l'amour paternel ne +devaient-ils pas me pousser à te rendre propre, sinon au développement, du +moins à la conservation et à la défense de cette fortune? L'ignorance où +j'étais de la législation m'avait mis cent fois à la merci des conseils +ignares ou perfides; j'avais été la proie de ces parasites de la chicane, +qui, n'ayant ni vrai savoir, ni saine intelligence des affaires, exigent +une soumission aveugle de leurs clients, et compromettent leurs plus graves +intérêts par sottise, entêtement, présomption, fausse tactique, vaines +subtilités et le reste. Je me suis dit alors qu'avec une intelligence +claire et prompte comme la tienne, tu pouvais, en peu d'années, apprendre +le droit, et te faire une assez juste idée des détails de la procédure, +pour n'avoir jamais besoin d'autre guide, d'autre conseil, d'autre +confident, surtout, que toi-même. Je n'ai jamais voulu faire de toi un +rhéteur, un avocat, un comédien de cour d'assises; mais je t'ai demandé de +prendre tes inscriptions et de passer tes examens ... Tu me l'avais promis! + +--Eh bien, mon père, me suis-je révolté, ai je manqué à ma parole? dit +Émile, surpris d'entendre M. Cardonnet parler avec un mépris superbe et +quasi insolent de ces professions, dont il avait essayé de faire ressortir +l'honneur et l'éclat, lorsqu'il s'était agi de décider son fils à les +étudier. + +--Émile, reprit l'industriel, je ne veux pas te faire de reproches; mais tu +as une manière passive et apathique de te résigner, cent fois pire que la +résistance. Si j'avais pu prévoir que tu perdrais ton temps, j'aurais vite +songé à quelque autre chose; car, je te l'ai dit, le temps est le capital +des capitaux, et voilà deux années de ton existence qui n'ont rien produit +pour le développement de tes moyens, et par conséquent pour ton avenir. + +--Je me flatte pourtant du contraire, dit Émile en souriant avec un mélange +de douceur et de fierté, et je puis vous assurer, mon père, que j'ai +beaucoup travaillé, beaucoup lu, beaucoup pensé, je n'ose pas dire beaucoup +acquis, durant mon séjour à Poitiers. + +--Oh! je sais fort bien ce que tu as lu et appris, Émile! je m'en suis +aperçu de reste à tes lettres, quand même je ne l'aurais pas su par mon +correspondant; et je te déclare que toute cette belle science +philosophico-métaphysico-politico-économique est ce qu'il y a, à mon sens, +de plus creux, de plus faux, de plus chimérique et de plus ridicule, pour +ne pas dire de plus dangereux, pour la jeunesse. C'est à tel point que tes +dernières lettres m'auraient fait pâmer de rire comme juge si, comme père, +je n'en avais éprouvé un chagrin mortel; et c'est précisément en voyant que +tu étais monté sur un nouveau dada, et que tu allais encore une fois +prendre ton vol à travers les espaces, que j'ai résolu de te rappeler +auprès de moi, soit pour un temps, soit pour toujours, si je ne réussis pas +à te remettre l'esprit. + +--Votre raillerie et votre dédain sont bien cruels, mon père, et affligent +plus mon cœur qu'ils ne blessent mon amour-propre. Que je ne sois pas +d'accord avec vous, c'est possible: je suis prêt à vous entendre refuser +toutes mes croyances; mais que, lorsque pour la première fois de ma vie, +j'éprouvais le besoin et j'avais le courage de verser dans votre sein +toutes mes pensées et toutes mes émotions, vous me repoussiez avec +ironie ... c'est bien amer, et cela me fait plus de mal que vous ne pensez. + +--Il y a plus d'orgueil que tu ne penses, toi, dans cette douceur puérile. +Ne suis-je, pas ton père, ton meilleur ami? Ne dois-je pas te faire +entendre la vérité quand tu t'abuses et te ramener quand tu t'égares? +Allons! arrière la vanité entre nous! Je fais de ton intelligence plus de +cas que toi-même, puisque je ne veux pas la laisser se détériorer par de +mauvais aliments. Écoute moi, Émile! je sais fort tien que c'est la mode +chez les jeunes gens d'aujourd'hui de se poser en législateurs, de +philosopher sur toutes choses, de réformer des institutions qui dureront +plus longtemps qu'eux, d'inventer des religions, des sociétés, une morale +nouvelle. L'imagination se plaît à ces chimères, et elles sont fort +innocentes quand elles ne durent pas trop longtemps. Mais il faut laisser +cela sur les bancs de l'école, et avant de la détruire, connaître et +pratiquer la société: on s'aperçoit bientôt qu'elle vaut encore mieux que +nous, et que le plus sage est de s'y soumettre avec adresse et tolérance. +Te voilà trop grand garçon pour gaspiller tes désirs et tes réflexions sur +un sujet sans fond. Je désire que tu t'attaches à la vie réelle, positive; +qu'au lieu de t'épuiser en critiques sur les lois qui nous gouvernent, tu +en étudies le sens et l'application. Si cette étude, au contraire, te porte +à un esprit de réaction et de dépit contre la vérité, il faut l'abandonner, +et aviser à trouver quelque chose d'utile à faire et à quoi tu te sentes +propre. Voyons, nous sommes ici pour nous entendre et pour conclure: pas de +vaines déclamations, pas de dithyrambes poétiques, contre le ciel et les +hommes! Pauvres créatures d'un jour, nous n'avons pas de temps à perdre à +interroger notre destinée avant et après notre courte apparition sur la +terre. Nous ne résoudrons jamais cette énigme. Nous avons pour devoir +religieux de travailler ici-bas sans relâche et de nous en aller sans +murmure. Nous devons compte de notre labeur à la génération qui nous +précède et qui nous forme, et à celle qui nous suit et que nous formons. +C'est pourquoi les liens de famille sont sacrés, et l'héritage inaliénable, +malgré vos belles théories communistes auxquelles je n'ai jamais pu rien +comprendre, parce qu'elles ne sont pas mûres, et qu'il faut encore des +siècles au genre humain pour les admettre. Réponds-moi, que veux-tu faire? + +--Je n'en sais absolument rien, répondit Émile accablé sous l'étroitesse et +la froideur de tant de lieux communs, débités avec une facilité hautaine et +brutale. Vous tranchez si fièrement des questions qu'il me faudra peut-être +toute ma vie pour résoudre, que je ne saurais vous suivre dans cette course +ardente vers un but inconnu. Je suis trop faible et trop borné apparemment +pour trouver dans ma propre activité la récompense ou le motif de tant +d'efforts. Mes goûts ne m'y portent nullement. J'aime le travail de +l'esprit, et j'aimerais celui du corps, si l'un devenait le serviteur de +l'autre pour conquérir les satisfactions du cœur; mais travailler pour +acquérir, et acquérir pour conserver, et pour acquérir encore, jusqu'à ce +que la mort mette un terme à cette soif aveugle, voilà ce qui n'a ni sens +ni attrait pour moi. Il n'est en moi aucune faculté que vous puissiez +employer à cet usage; je ne suis pas né joueur, et les chances passionnées +de la hausse et de la baisse d'une fortune ne me causeront jamais la +moindre émotion. + +«Si mes aspirations et mes enthousiasmes sont des chimères indignes d'un +esprit sérieux, s'il n'y a pas une vérité éternelle, une raison divine des +choses, un idéal qu'on puisse porter dans l'âme, pour se soutenir et se +diriger à travers les maux et les injustices du présent, je n'existe plus, +je ne crois plus à rien; je consens à mourir pour vous, mon père; mais +vivre et combattre comme vous et avec vous, je n'ai ni cœur, ni bras, ni +tête pour ce genre de travail.» + +M. Cardonnet se sentit frémir de colère, mais il se contint. Ce n'était pas +sans dessein qu'il avait provoqué si maladroitement l'indignation et la +résistance de son fils. Il avait voulu l'amener à dire toute sa pensée, et +tâter, pour ainsi dire, son enthousiasme. Quand il vit, au ton amer et à +l'expression désespérée du jeune homme, que cela était aussi sérieux qu'il +l'avait craint, il résolut de tourner l'obstacle, et de manœuvrer de +manière à ressaisir son influence. + + + + +XIII. + +LA LUTTE. + + +«Émile, reprit l'industriel avec un calme bien joué, je vois que nous +parlons depuis quelques instants sans nous comprendre, et que, si nous +continuons sur ce ton-là, tu vas me chercher querelle et me traiter comme +si tu étais un jeune saint et moi un vieux païen. A qui en as-tu? J'avais +bien raison, en commençant, de vouloir te mettre en garde contre +l'enthousiasme. Toute cette chaleur de cerveau n'est qu'une effervescence +de jeunesse, et tu ne comprendras plus à mon âge, quand tu auras un peu +l'expérience et l'habitude du devoir, qu'il soit nécessaire de se battre +les flancs pour être honnête et de faire sonner si haut ses convictions. +Prends garde à l'emphase, qui n'est que le langage de la vanité satisfaite. +Voyons, enfant, crois-tu, par hasard, que la loyauté, la moralité, la bonne +foi dans les engagements, les sentiments d'humanité, la pitié pour les +malheureux, le dévouement à son pays, le respect des droits d'autrui, les +vertus de famille et l'amour du prochain, soient des vertus bien rares, et +quasi impossibles dans le temps et le monde où nous vivons? + +--Oui, mon père, je le crois fermement. + +--Moi, je ne le pense pas. Je suis moins misanthrope à cinquante ans que +toi à vingt et un: j'ai moins mauvaise opinion de mes semblables, +apparemment faute de posséder tes lumières et la sûreté de ton coup +d'œil!... + +--Au nom du ciel! ne me raillez pas, mon père, vous me déchirez le cœur. + +--Eh bien, parlons sérieusement. Je veux bien supposer avec toi que ces +vertus soient la religion et la règle d'un petit nombre. Me feras-tu au +moins l'honneur de supposer qu'elles ne sont pas absolument inconnues à ton +père? + +--Mon père, la plupart de vos actions m'ont prouvé que faire le bien était +votre unique ambition. Pourquoi donc vos paroles semblent-elles prendre à +tâche de me prouver que vous avez un but moins noble? + +--Voilà où j'en veux venir précisément. Tu m'accordes d'avoir une conduite +irréprochable, et pourtant tu te scandalises de m'entendre invoquer le +calme de la raison et les conseils de la saine logique. Dis-moi, que +penserais-tu de ton père si, à toute heure, tu l'entendais déclamer contre +ceux qui n'imitent pas son exemple? Si, se posant en modèle, et tout gonflé +de l'amour et de l'admiration de lui-même, il te fatiguait à tout propos de +son propre éloge et d'anathèmes lancés au reste du genre humain? Tu +garderais le silence et tu jetterais un voile sur ce ridicule travers; +mais, malgré toi, tu penserais que ton brave homme de père a une faiblesse +déplorable et que sa vanité nuit à son mérite. + +--Sans doute, mon père, j'aime mieux votre réserve et le bon goût de votre +modestie; mais lorsque nous sommes seuls ensemble, et dans les rares et +solennelles occasions où, comme aujourd'hui, vous daigneriez m'ouvrir +votre cœur, ne serais-je pas bien heureux de vous entendre exalter les +grandes idées et me verser un saint enthousiasme, au lieu de vous voir +dénigrer et refouler mes aspirations avec mépris? + +--Ce ne sont ni les grandes idées que je méprise, ni tes bons désirs que je +raille. Ce que je repousse et veux étouffer en toi, ce sont les +déclamations, et les forfanteries des nouvelles écoles humanitaires. Je ne +puis souffrir qu'on érige en vérités inconnues jusqu'à ce jour des +principes aussi vieux que le monde. Je voudrais que tu aimasses le devoir +avec un calme inébranlable, et te le voir pratiquer avec le silence stoïque +de la vraie conviction. Crois-moi, ce n'est pas d'hier que nous connaissons +le bien et le mal, et, pour aimer la justice, je n'ai pas attendu que tu +allasses sucer la manne céleste en fumant des cigares sur le pavé de +Poitiers. + +--Tout cela peut être vrai en général, mon père, dit Émile ranimé par +l'ironie obstinée de M. Cardonnet. Il y a de vieux citoyens qui, comme +vous, pratiquent la vertu sans ostentation, et il peut y avoir +d'impertinents écoliers qui la prêchent sans l'aimer et quasi sans la +connaître. Mais ce dernier trait de satire, je ne saurais le prendre pour +moi, ni pour mes jeunes amis. Je ne crois pas être autre chose qu'un enfant +et ne me pique d'aucune expérience. Au contraire, je viens avec respect et +confiance, rempli seulement de bons instincts et de bonnes intentions, vous +demander la vérité, le conseil, l'exemple, l'aide et les moyens. Je n'ai +pour moi que mes jeunes idées et je vous en fais hommage. + +«Révolté des effrayantes contradictions que les lois de la société +connaissent et sanctionnent, je vous supplie de me dire comment vous avez +pu les accepter sans protestations et rester honnête homme. Je m'avoue +faible et ignorant, puisque je n'en aperçois pas la possibilité. Dites-le +moi donc enfin, au lieu de me couvrir de sarcasmes glacés. Suis-je coupable +de demander la lumière? suis-je insolent et fou parce que je veux savoir +les lois de ma conscience et le but de ma vie? Oui, votre caractère est +digne, et votre tenue sage et mesurée; oui, votre cœur est bon et votre +main libérale. Oui, vous secourez le pauvre et vous récompensez son labeur. + +«Mais où allez-vous par ce chemin si droit et si sûr? Je trouve que parfois +vous manquez d'indulgence, et votre sévérité m'a effrayé souvent. + +«Je me suis toujours dit que vous aviez la vue plus claire et l'esprit plus +prévoyant que les natures tendres et timides, que le mal momentané que vous +faisiez souffrir était en vue d'un bien durable et d'un talent assuré; +aussi, malgré mes répugnances pour les études que vous m'imposiez, malgré +mes goûts sacrifiés à vos vues cachées, mes désirs souvent froissés et +étouffés en naissant, je me suis imposé la loi de vous suivre et de vous +obéir en tout. + +«Mais le moment est venu où il faut que vous m'ouvriez les yeux, si vous +voulez que je puisse accomplir cet effort surhumain; car l'étude du droit +ne satisfait pas ma conscience: je ne conçois pas que je puisse jamais +m'engager dans les luttes de la procédure, encore moins que je m'astreigne +comme vous à presser le travail des hommes à mon profit, si je ne vois +clairement où je vais et quel sacrifice utile à l'humanité j'aurai accompli +au prix de mon bonheur. + +--Ton bonheur serait donc de ne rien faire et de vivre les bras croisés, à +regarder les astres? Il semble que tout travail t'irrite ou te fatigue, +même le droit, que tous les jeunes gens apprennent en se jouant? + +--Mon père, vous savez bien le contraire; vous m'avez vu me passionner +pour des études plus abstraites, et vous m'avez arrêté comme si j'avais +couru à ma perte. Vous savez bien, pourtant, quel était mon vœu, lorsque +vous me pressiez de chercher une application matérielle des sciences que je +préférais. Vous ne vouliez pas que je fusse artiste et poëte: peut-être +aviez-vous raison; mais j'aurais pu être naturaliste, tout au moins +agriculteur, et vous m'en avez empêché. C'était pourtant une application +réelle et pratique. + +«L'amour de la nature m'entraînait à la vie des champs. Le plaisir infini +que je trouvais à sonder ses lois et ses mystères, me conduisait +naturellement à pénétrer ses forces cachées, et à vouloir les diriger et +les féconder par un travail intelligent. + +«Oui, là était ma vocation, n'en doutez pas. L'agriculture est en enfance; +le paysan s'épuise aux travaux grossiers de la routine; des terres immenses +sont incultes. La science décuplerait les richesses territoriales et +allégerait la fatigue de l'homme. + +«Mes idées sur la société s'accordaient avec le rêve de cet avenir. Je vous +demandais de m'envoyer étudier dans quelque ferme-modèle. J'aurais été +heureux de me faire paysan, de travailler d'esprit et de corps, d'être en +contact perpétuel avec les hommes et les choses de la nature. Je me serais +instruit avec ardeur, j'aurais creusé plus avant que d'autres peut-être le +champ des découvertes! Et, un jour, sur quelque lande déserte et nue +transformée par mes soins, j'aurais fondé une colonie d'hommes libres, +vivant en frères et m'aimant comme un frère. + +«C'était là toute mon ambition, toute ma soif de fortune et de gloire. +Était-ce donc insensé? et pourquoi avez-vous exigé que j'allasse apprendre +servilement un code qui ne sera jamais le mien? + +--Voilà, voilà! dit M. Cardonnet en haussant les épaules; voilà l'utopie +du frère Émile, frère morave, quaker, néo-chrétien, néo-platonicien, que +sais-je? C'est superbe, mais c'est absurde. + +--Eh bien, dites donc pourquoi, mon père; car vous prononcez toujours la +sentence sans la motiver. + +--Parce que, mêlant tes utopies de socialiste à tes spéculations creuses de +savant, tu aurais versé des trésors sur la pierre, tu n'aurais fait pousser +ni froment sur le sol stérile, ni hommes capables de vivre en frères sur la +terre commune. Tu aurais dépensé follement d'une main ce que j'aurais +amassé de l'autre; et à quarante ans, épuisé de fantaisies, à bout de génie +et de confiance, dégoûté de l'imbécillité ou de la perversité de tes +disciples, fou peut-être, car c'est ainsi que finissent les âmes sensibles +et romanesques, lorsqu'elles veulent appliquer leurs rêves, tu me serais +revenu accablé de ton impuissance, irrité contre l'humanité, et trop vieux +pour reprendre le bon chemin. Au lieu que, si tu m'écoutes et me suis, nous +marcherons ensemble sur une route droite et sûre, et avant qu'il soit dix +ans, nous aurons fait une fortune dont je n'ose te dire le chiffre, tu n'y +croirais pas. + +--Admettons que ce ne soit pas un rêve, aussi, mon père, et peu m'importe +jusqu'à présent; que ferons-nous de cette fortune? + +--Tout ce que tu voudras, tout le bien que tu rêveras alors; car je ne suis +pas inquiet pour la raison et la prudence, si tu laisses venir l'expérience +de la vie, et mûrir paisiblement ta cervelle. + +--Eh quoi! nous ferons le bien? oui, c'est de cela qu'il faut me parler, +mon père, et je suis tout oreilles! Quel sera ce bonheur dont nous doterons +les hommes? + +--Tu le demandes! Quel mystère divin cherches-tu donc ailleurs que dans les +choses humaines? Nous aurons procuré à toute une province les bienfaits de +l'industrie! Et ne sommes-nous pas déjà sur la voie? Le travail n'est-il +pas la source et l'aliment du travail? ne faisons-nous pas travailler déjà +ici plus d'hommes en un jour que l'agriculture et les petites industries +barbares que je tends à supprimer n'en occupaient dans un mois? Leurs +salaires ne sont-ils pas augmentés? Ne sont-ils pas à même d'acquérir +l'esprit d'ordre, la prévoyance, la sobriété, toutes les vertus qui leur +manquent? Où donc sont cachées ces vertus, seul bonheur du pauvre? dans le +travail absorbant, dans la fatigue salutaire et dans le salaire +proportionné. Le bon ouvrier a l'esprit de famille, le respect de la +propriété, la soumission aux lois, l'économie, l'habitude et les trésors de +l'épargne. C'est l'oisiveté de tous les mauvais raisonnements qu'elle +engendre qui le perdent. Occupez-le, écrasez-le de besogne; il est robuste, +il le deviendra davantage; il ne rêvera plus le bouleversement de la +société. Il mettra de la règle dans sa conduite, de la propreté dans sa +maison, il y apportera le bien-être et la sécurité. Et s'il devient vieux +et infirme, quelque bonne volonté que vous ayez de le secourir, ce ne sera +plus nécessaire. Il aura songé lui-même à l'avenir; il n'aura pas besoin +d'aumônes et de protections comme votre ami Jappeloup le vagabond; il sera +véritablement un homme libre. Il n'y a pas d'autre moyen de sauver le +peuple, Émile. Je suis fâché de te dire que ce sera plus long à réaliser qu +une utopie à concevoir; mais si l'entreprise est rude et longue, elle est +digne d'un philosophe comme toi, et je ne la trouve pas au-dessus des +forces d'un travailleur de mon espèce. + +--Quoi! c'est là tout l'idéal de l'industrie, dit Émile, écrasé sous cette +conclusion. Le peuple n'a pas d'autre avenir que le travail incessant, au +profit d'une classe qui ne travaillera jamais? + +--Telle n'est pas ma pensée, reprit M. Cardonnet, Je hais et méprise les +oisifs: c'est pour cela que je n'aime pas les poëtes et les métaphysiciens. +Je veux que tout le monde travaille suivant ses facultés, et mon idéal, +puisque ce mot te plaît, ne serait pas éloigné de celui des +saint-simoniens: _A chacun suivant sa capacité_, la récompense +proportionnée au mérite. Mais, dans le temps où nous vivons, l'industrie +n'a pas encore assez pris son essor pour qu'on puisse songer à un système +moral de répartition. Il faut voir ce qui est et n'envisager que le +possible. Tout le mouvement du siècle tourne à l'industrie. Que l'industrie +règne donc et triomphe; que tous les hommes travaillent: qui du bras, qui +de la tête; c'est à celui qui a plus de tête que de bras à diriger les +autres; il a le droit et le devoir de faire fortune. Sa richesse devient +sacrée, puisqu'elle est destinée à s'accroître, afin d'accroître le travail +et le salaire. Que la société concoure donc, par tous les moyens, à asseoir +la puissance de l'homme capable! sa capacité est un bienfait public; et que +lui-même s'efforce d'augmenter sans cesse son activité: c'est son devoir +personnel, sa religion, sa philosophie. En somme, il faut être riche pour +devenir toujours plus riche, vous l'avez dit, Émile, sans comprendre que +vous disiez la plus excellente des vérités. + +--Ainsi, mon père, vous ne donnez à l'homme qu'autant qu'il travaille? Mais +comptez-vous donc pour rien celui qui ne peut pas travailler? + +--Je trouve, dans la richesse, les moyens de pouvoir secourir l'infirme et +l'idiot. + +--Mais le paresseux? + +--J'essaie de le corriger; et, si je ne réussis pas, je l'abandonne aux +lois de répression, vu qu'il ne tarde pas à être nuisible et à encourir +leur rigueur. + +--Dans une société parfaite, cela pourrait être juste parce que le +paresseux deviendrait une monstrueuse exception; mais, dans l'exercice +d'une autorité aussi sévère que la vôtre, lorsque vous demandez au +travailleur toute sa force, tout son temps, toute sa pensée, toute sa vie, +oh! que de paresseux seraient chassés et abandonnés. + +--Avec les bienfaits de l'industrie, on arriverait dans peu à augmenter +tellement le bien-être des classes pauvres, qu'il serait facile de fonder +des écoles presque gratuites, où leurs enfants apprendraient l'amour du +travail. + +--Je crois que vous vous trompez, mon père; mais quand il serait vrai que +les enrichis songeront à l'éducation du pauvre, l'amour du travail sans +relâche, et sans autre compensation qu'un peu de sécurité pour la +vieillesse, est si contraire à la nature, qu'on ne l'inspirera jamais à +l'enfance. Quelques natures exceptionnelles, dévorées d'activité ou +d'ambition, feront le sacrifice de leur jeunesse; mais quiconque sera +simple, aimant, porté à la rêverie, à d'innocents et légitimes plaisirs, et +soumis à ces besoins d'affection et de calme qui sont le bien-être légitime +de l'espèce humaine, fuira cette geôle du travail exclusif où vous voulez +l'enfermer, et préférera encore les hasards de la misère à la sécurité de +l'esclavage. Ah! mon père, par votre rude organisation, par votre puissance +infatigable, par votre sobriété stoïque et votre habitude de labeur +effréné, vous êtes un homme d'exception, et vous concevez une société faite +à votre image, vous ne vous apercevez pas qu'il ne s'y trouve de place +avantageuse que pour des hommes d'exception. Ah! permettez-moi de vous le +dire, c'est là une utopie plus effrayante que les miennes. + +--Eh bien, Émile, puisses-tu l'avoir, cette utopie, dit M. Cardonnet avec +chaleur; elle est une source de force et un stimulant précieux pour cette +société de rêveurs, d'oisifs et d'apathiques où je me consume +d'impatience. Sois pareil à moi, et si nous trouvions en France, à l'heure +qu'il est, cent hommes semblables à nous, je te réponds que dans cent ans +ce ne seraient plus des exceptions. L'activité est contagieuse, +entraînante, prestigieuse! c'est par elle que Napoléon a dominé l'Europe: +il l'eût possédée, si, au lieu d'être guerrier, il eût été industriel. Oh! +puisque tu es enthousiaste; sois-le donc à ma manière! secoue ta langueur +et partage ma fièvre! Si nous n'entraînons pas encore l'humanité, nous +aurons ouvert de larges tranchées où nos descendants la verront se remuer +avec un sainte fureur. + +--Non, mon père, non, jamais; s'écria Émile épouvanté de l'énergie terrible +de M. Cardonnet: car ce n'est pas la route de l'humanité. Il n'y a là ni +amour, ni pitié, ni tendresse. L'homme n'est pas né pour ne connaître que +la souffrance et n'étendre ses conquêtes que sur la matière. Les conquêtes +de l'intelligence dans le domaine des idées, les jouissances et les +délicatesses du cœur, dont vous ne faites que des accessoires bien +gouvernés dans la vie du travailleur, seront toujours le plus noble et le +plus doux besoin de l'homme bien organisé. Vous ne voyez donc pas que vous +retranchez tout un côté des intentions et des bienfaits de la Divinité? que +vous ne laissez pas à l'esclavage du travail le temps de respirer et de se +reconnaître? que l'éducation dirigée vers le gain ne fera que des machines +brutales, et non des hommes complets? Vous dites que vous concevez un idéal +dans la suite des siècles, qu'un temps peut venir où chacun sera rétribué +suivant sa capacité? Eh bien, cette formule est fausse parce qu'elle est +incomplète, et si l'on n'y ajoute celle-ci: «à chacun suivant ses besoins;» +c'est l'injustice, c'est le droit du plus fort par l'intelligence et par la +volonté, c'est l'aristocratie et le privilége sous d'autres formes. + +«O mon père, au lieu de lutter avec les forts contre les faibles, luttons +avec les faibles contre les forts. Essayons! mais alors ne songeons point à +faire fortune, renonçons à capitaliser pour notre compte. Consentez-y, +puisque j'y consens, moi, pour qui vous travaillez aujourd'hui. Tâchons de +nous identifier l'un à l'autre de cette façon, et renonçons au gain +personnel en embrassant le travail. Puisque nous ne pouvons à nous seuls +créer une société où tous seraient solidaires les uns les autres, soyons +comme ouvriers de l'avenir, dévoués aux faibles et aux incapables d'à +présent. + +«Si le génie de Napoléon eût été formé à cette doctrine, peut-être eût-elle +converti le monde; mais qu'on trouve cent hommes semblables à nous, et que +cette fièvre d'acquérir soit un zèle divin, que la soif de la charité nous +dévore, associons tous nos travailleurs à tous nos bénéfices, que notre +grande fortune ne soit pas votre propriété et mon héritage, mais la +richesse de quiconque nous aura aidés suivant ses moyens et ses forces à la +fonder; que le manœuvre qui apporte sa pierre soit mis à même de connaître +autant de jouissances matérielles que vous qui apportez votre génie; qu'il +puisse, lui aussi, habiter une belle maison, respirer un air pur, se +nourrir d'aliments sains, se reposer après la fatigue, et donner +l'éducation à ses enfants; que notre récompense ne soit pas dans le vain +luxe dont nous pouvons nous entourer, vous et moi, mais dans la joie +d'avoir fait des heureux, je comprendrai cette ambition et j'en serai +dévoré. Et alors, mon père, mon bon père, votre œuvre sera bénie. + +«Cette paresse, cette apathie qui vous irritent et qui ne sont que le +résultat d'une lutte où quelques-uns triomphent au détriment d'un grand +nombre qui succombe et se décourage, disparaîtront d'elles mêmes par la +force des choses! Alors vous trouverez tant de zèle et d'amour autour de +vous, que vous ne serez plus obligé de vous épuiser seul pour stimuler tous +les autres. Comment pourrait-il en être autrement aujourd'hui, et de quoi +vous plaignez vous? + +«Sous la loi de l'égoïsme, chacun donne sa force et sa volonté en +proportion de ce qu'il en retire de profits. Belle merveille, que vous, qui +recueillez tout, vous soyez le seul ardent et assidu, tandis que le +salarié, qui ne recueillera chez vous qu'une aumône un peu plus libérale +qu'ailleurs, ne vous apporte qu'un peu plus de son zèle. + +«Vous augmentez le salaire, c'est beau sans doute, et, vous valez mieux que +la plupart de vos concurrents qui voudraient le diminuer; mais vous pouvez +décupler, centupler le zèle, faire éclore comme par miracle le feu du +dévouement, l'intelligence du cœur dans ces âmes engourdies et affaissées, +et vous ne le voudriez pas! + +«Et pourquoi donc, mon père? Ce ne sont pas les jouissances du luxe que +vous aimez, puisque vous ne jouissez de rien, si ce n'est de l'ivresse de +vos projets et de vos conquêtes. Eh bien, supprimez le bénéfice personnel: +vous n'en avez que faire, et moi j'y renonce avec transport. Soyons +seulement les dépositaires et les gérants de la conquête commune. Cette +fortune rêvée, dont vous n'osez pas dire le chiffre, dépassera tellement +vos prévisions et vos espérances, que bientôt vous aurez acquis de quoi +donner à vos travailleurs des jouissances morales, intellectuelles et +physiques, qui en feront des hommes nouveaux, des hommes complets, de vrais +hommes, enfin! car jusqu'ici je n'en vois nulle part. Tout équilibre est +rompu; je ne vois que des fourbes et des brutes, des tyrans et des serfs, +des aigles puissants et voraces, des passereaux stupides et poltrons +destinés à leur servir de pâture. Nous vivons suivant la loi aveugle de la +nature sauvage; le code de l'instinct farouche qui régit la brute est +encore l'âme de notre prétendue civilisation, et nous osons dire que +l'industrie va sauver le monde sans sortir de cette voie! Non, non, mon +père, erreur et mensonge que toutes ces déclamations de l'économie +politique à l'ordre du jour! Si vous me forcez à être riche et puissant, +comme vous me l'avez dit tant de fois, et si, en raison de la grossière +influence de l'argent, les adorateurs de l'argent m'envoient représenter +leurs intérêts aux conseils de la nation, je dirai ce que j'ai dans l'âme; +je parlerai, et je ne parlerai qu'une fois sans doute: car on m'imposera +silence ou l'on me fera sortir de l'enceinte; mais ce que je dirai, on s'en +souviendra; et ceux qui m'auront élu se repentiront de leur choix!» + +Cette discussion se prolongea fort avant dans la nuit, et on peut bien +penser qu'Émile ne convertit pas son père. M. Cardonnet n'était ni méchant, +ni impie, ni coupable volontairement envers Dieu ou les hommes. Il avait +même bien réellement certaines vertus pratiques et une grande capacité +spéciale. Mais son caractère de fer était le résultat d'une âme absolument +vide d'idéal. + +Il aimait son fils et ne pouvait le comprendre. Il soignait et protégeait +sa femme, mais il n'avait jamais songé qu'à étouffer en elle toute +initiative qui eût pu embarrasser sa marche journalière. Il eût voulu +pouvoir réduire Émile de la même façon; mais, reconnaissant que cela était +impossible, il en éprouva un violent chagrin, et même ces larmes de dépit +mouillèrent ses paupières brûlantes dans cette veillée orageuse. Il croyait +sincèrement être dans la logique, dans la seule véritablement admissible et +praticable. + +Il se demandait par quelle fatalité il avait pour fils un rêveur et un +utopiste, et plus d'une fois il éleva vers le ciel ses bras d'athlète, +demandant avec une angoisse inexprimable, quel crime il avait commis, pour +être frappé d'un tel malheur. + +Émile, épuisé de fatigue et de chagrin, finit par avoir pitié de cette âme +blessée et de cet incurable aveuglement. + +«Ne parlons donc plus jamais de ces choses-là, mon père, dit-il en essuyant +aussi des larmes qui prenaient leur source plus avant dans son cœur: nous +ne pouvons nous identifier l'un à l'autre. Je ne puis que continuer à faire +acte de soumission et d'amour filial, sans me préoccuper davantage de +moi-même et d'un bonheur que je vous sacrifie. Que m'ordonnez-vous? + +«Dois-je retourner à Poitiers et y terminer mes études jusqu'à ce que je +passe mes examens? Dois-je rester ici et vous servir de secrétaire ou de +régisseur? Je fermerai les yeux, et je travaillerai comme une machine tant +qu'il me sera possible! Je me considérerai comme votre employé, je serai à +votre service ... + +--Et tu ne me regarderas plus comme ton père? dit M. Cardonnet. Non, Émile, +reste auprès de moi, sois libre, je te donne trois mois, pendant lesquels, +vivant dans le sein de ta famille, loin des déclamations des philosophes +imberbes qui t'ont perdu, tu reviendras toi-même à la raison. Tu es doué +d'un tempérament robuste, et le travail absorbant de la pensée t'a +peut-être trop échauffé le cerveau. Je te considère comme un enfant malade +et te reprends à la campagne pour te guérir. Promène-toi, chasse, monte à +cheval, distrais-toi, en un mot, afin de rétablir ton équilibre qui me +paraît plus dérangé que celui de la société. J'espère que tu adouciras ton +intolérance, en voyant que ton intérieur n'est pas un foyer de scélératesse +et de corruption. Dans quelque temps, peut-être, tu me diras que les +rêveries creuses t'ennuient et que tu sens le besoin de m'aider +volontairement.» + +Émile courba la tête sans répliquer, et quitta son père en le pressant +dans ses bras avec un sentiment de douleur profonde. M. Cardonnet, n'ayant +rien trouvé de mieux que de temporiser, s'agita longtemps dans son lit, et +finit par s'endormir en se disant, contre son habitude, qu'il fallait +parfois compter sur la Providence plus que sur soi-même. + + + + +XIV. + +PREMIER AMOUR. + + +L'énergique Cardonnet, tout entier à ses occupations journalières, ou assez +maître de lui-même pour ne pas laisser voir la moindre trace de sa +souffrance intérieure, avait repris dès le lendemain sa glaciale dignité. + +Émile, accablé d'effroi et de tristesse, s'efforçait de sourire à sa mère, +qui s'inquiétait de son air distrait et de sa figure altérée. Mais, à force +de timidité, cette femme n'avait plus même la pénétration qui appartient à +son sexe. Toutes ses facultés étaient émoussées, et à quarante ans elle +était déjà octogénaire au moral. Elle aimait pourtant encore son mari, par +suite d'un besoin d'aimer qui n'avait jamais été satisfait. Elle n'avait +pas de reproche bien formulé à lui faire; car il ne l'avait jamais froissée +ni asservie ostensiblement; mais tout élan de cœur ou d'imagination avait +toujours été refoulé en elle par l'ironie et une sorte de pitié +dédaigneuse, et elle s'était habituée à n'avoir pas une pensée, pas une +volonté en dehors du cercle tracé autour d'elle par une main rigide. + +Veiller à tous les détails du ménage était devenu pour elle plus qu'une +occupation sage et volontaire; on lui en avait fait une loi si sérieuse et +si sacrée, qu'une matrone romaine eût pu lui être tout au plus comparée +pour la solennité puérile du labeur domestique. + +Elle offrait donc dans sa personne l'étrange anachronisme d'une femme de +nos jours, capable de raisonner et de sentir, mais ayant fait sur elle-même +l'effort insensé de rétrograder de quelques milliers d'années pour se +rendre toute semblable à une de ces femmes de l'antiquité qui mettaient +leur gloire à proclamer l'infériorité de leur sexe. + +Ce qu'il y avait de bizarre et de triste en ceci, c'est qu'elle n'en avait +point la conviction, et qu'elle agissait ainsi, disait-elle tout bas, pour +avoir la paix. Et elle ne l'avait point! Plus elle s'immolait, plus son +maître s'ennuyait d'elle. + +Rien n'efface et ne détruit rapidement l'intelligence comme la soumission +aveugle. + +Madame Cardonnet en était un exemple. + +Son cerveau s'était amoindri dans l'esclavage, et son époux, ne comprenant +pas que c'était là l'ouvrage de sa domination, en était venu à la dédaigner +secrètement. + +Quelques années auparavant, Cardonnet avait été effroyablement jaloux, et +sa femme, quoique usée et flétrie, tremblait encore à l'idée qu'il pût lui +supposer une pensée légère. Elle avait pris l'habitude de ne pas entendre +et de ne pas voir, afin de pouvoir dire avec assurance, quand on lui +parlait d'un homme quelconque: «Je ne l'ai pas regardé, je ne sais pas ce +qu'il a dit, je n'ai fait aucune attention à lui.» C'est tout au plus si +elle osait examiner et interroger son fils; car, pour son mari, si elle +s'inquiétait d'un redoublement de pâleur sur son visage ou de sévérité dans +son regard, il la forçait bien vite à baisser les yeux en lui disant: +«Qu'ai-je donc d'extraordinaire, que vous me contemplez comme si vous ne me +connaissiez pas?» Quelquefois, le soir, il s'apercevait qu'elle avait +pleuré, et il redevenait tendre à sa manière: «Voyons, qu'y a-t-il? la +pauvre petite femme a quelque ennui? Avez-vous envie d'un cachemire? +Voulez-vous que je vous mène promener en voiture? Non? Alors ce sont les +camélias qui ont gelé? On vous en fera venir de Paris qui auront une +meilleure santé et qui seront si beaux, que vous ne regretterez pas les +anciens.» Et, en effet, il ne manquait pas une occasion de satisfaire, à +quelque prix que ce fût, les goûts innocents de sa compagne. Il exigeait +même qu'elle fût plus richement parée qu'elle n'en avait le désir. Il +pensait que les femmes sont des enfants qu'il faut récompenser de leur +sagesse par des jouets et des futilités. + +«Il est certain, se disait alors madame Cardonnet, que mon mari m'aime +beaucoup et qu'il est rempli d'attentions pour moi. De quoi puis-je me +plaindre et d'où vient que je me sens toujours triste?» + +Elle vit Émile sombre et abattu, et ne sut pas lui arracher le secret de sa +douleur. Elle l'interrogea fastidieusement sur sa santé, et lui conseilla +de se coucher de bonne heure. Elle pressentait bien quelque chose de plus +sérieux que les suites d'une insomnie; mais elle se disait qu'il valait +mieux laisser un chagrin s'endormir dans le silence que de l'entretenir par +l'épanchement. + +Le soir, Émile, en se promenant à l'entrée du village, rencontra Jean +Jappeloup, qui, revenu depuis quelques heures, fêtait joyeusement son +arrivée avec plusieurs amis, sur le seuil d'une habitation rustique. + +«Eh bien, lui dit le jeune homme en lui tendant la main, vos affaires sont +elles arrangées?... + +--Avec la justice, oui, Monsieur; mais pas encore avec la misère. J'ai fait +mes soumissions, j'ai raisonné de mon mieux avec le procureur du roi, il +m'a écouté avec patience: il m'a bien dit quelques bêtises en manière de +sermon; mais ce n'est pas un mauvais homme, et il allait me renvoyer, en +me disant qu'il ferait son possible pour m'épargner les poursuites, lorsque +vos lettres sont arrivées. Il les a lues sans faire semblant de rien; mais +il y a eu égard, car il m'a dit: «Eh bien, tenez-vous en repos, fixez-vous +quelque part, ne braconnez plus, travaillez, et tout s'arrangera.» Me voilà +donc; mes amis m'ont bien reçu, comme vous voyez, puisque déjà cette maison +s'ouvre pour me loger en attendant. Mais il faut que je songe au plus +pressé, qui est de gagner de quoi me vêtir, et, avant la nuit, je vas faire +le tour du village, pour avoir de l'ouvrage chez les braves gens. + +--Écoutez, Jean, lui dit Émile en s'attachant à ses pas: je ne dispose pas +de grandes ressources; mon père me fait une pension, et je ne sais point +s'il me la continuera, maintenant que je vais vivre près de lui; mais il me +reste quelques centaines de francs dont je n'ai pas besoin ici, et que je +vous prie d'accepter pour vous vêtir et pourvoir à vos premiers besoins. +Vous me ferez beaucoup de peine si vous me refusez. Dans quelques jours, +votre rancune mal fondée contre mon père sera passée, et vous viendrez lui +demander de l'ouvrage; ou bien, autorisez-moi à lui en demander pour vous: +il vous paiera mieux que vous ne serez payé partout ailleurs, et il se +relâchera, j'en suis certain, de la sévérité de ses premières conditions; +ainsi ... + +--Non, monsieur Émile, répondit le charpentier. Rien de tout cela, ni votre +argent, ni l'ouvrage de votre père. Je ne sais pas comment M. Cardonnet +vous traite et vous entretient, mais je sais qu'un jeune homme comme vous +est fort gêné quand il n'a pas dans sa poche une pièce d'or ou d'argent +pour s'en faire honneur dans l'occasion. Vous m'avez rendu assez de +services, je suis content de vous, et, si je trouve l'occasion, vous verrez +que vous n'avez pas tendu la main à un ingrat. Quant à servir votre père +d'une manière ou de l'autre, jamais! j'ai failli faire cette sottise, et +Dieu ne l'a pas permis. Je lui pardonne la manière dont il m'a fait arrêter +par Caillaud, c'est une mauvaise action! Mais comme il ne savait peut-être +pas que ce pauvre garçon est mon filleul, et comme depuis il a écrit du +bien de moi au procureur du roi pour me faire pardonner, je ne dois plus +penser à ma rancune. D'ailleurs, à cause de vous, maintenant je la mettrais +sous mes pieds. Mais travailler à bâtir vos usines? Non! vous n'avez pas +besoin de mes bras; vous en trouverez assez d'autres, et vous savez mes +raisons. Ce que vous faites là est mauvais et ruinera bien des gens, si +cela ne ruine pas tout le monde un jour. + +«Déjà vos digues et vos réservoirs font _patouiller_ tous les petits +moulins au-dessus de vous sur le courant. Déjà tous vos amas de pierre et +de terre ont gâté les prés d'alentour, quand l'eau a emporté tout cela chez +les voisins. Toujours, voyez-vous, même contre son gré, le riche fait tort +au pauvre. Je ne veux pas qu'il soit dit que Jean Jappeloup a mis la main à +la ruine de son endroit. Ne m'en parlez plus. Je veux reprendre mon petit +travail, et il ne me manquera pas. + +«A présent que vos grands travaux absorbent tous mes confrères, personne, +dans le bourg, ne peut plus trouver d'ouvriers. J'hériterai de la clientèle +des autres, sauf à la leur rendre quand la vôtre leur manquera. Car, je +vous vous le dis, votre père graisse sa roue en payant cher aujourd'hui la +sueur de l'ouvrier; mais il ne pourra pas continuer longtemps sur ce +pied-là, autrement ses dépenses l'emporteraient sur ses profits. Un jour +viendra ... un jour qui n'est peut-être pas loin! où il fera travailler au +rabais, et alors malheur à ceux qui auront sacrifié leur position à de +belles promesses! Ils seront forcés d'en passer par où votre père voudra, +et le moment sera venu de rendre gorge. + +«Vous ne le croyez pas? Tant mieux pour vous! ça prouve que vous ne serez +pas de moitié dans le mal qui se prépare; mais vous n'empêcherez rien. +Bonsoir donc, mon brave enfant! ne parlez pas pour moi à votre père; je +vous ferais mentir. Le bon Dieu m'a tiré de peine; je veux le contenter en +tout maintenant et ne faire que ce que ma conscience ne me reprochera pas. +Pauvre, je serai plus utile aux pauvres que votre père avec toute sa +richesse. Je bâtirai pour mes pareils, et ils auront plus de profit à me +payer peu qu'ils n'en auront à gagner gros chez vous. Vous verrez ça, +monsieur Émile, et tout le monde dira que j'avais raison; mais il sera trop +tard pour se repentir d'avoir passé la tête dans le licou!» + +Émile ne put vaincre l'obstination du charpentier et rentra chez lui encore +plus triste qu'il n'en était sorti. + +Les prédications de cet ouvrier incorruptible lui causaient un vague +effroi. + +Il rencontra aux abords de l'usine le secrétaire de son père, M. Galuchet, +un gros jeune homme, très-capable de faire des chiffres, très-borné à tous +autres égards. + +C'était l'heure du repos; Galuchet la mettait à profit en pêchant des +goujons. C'était son passe-temps favori; et quand il en avait beaucoup dans +son panier, il les comptait, et les additionnant avec le chiffre de ses +précédentes conquêtes, il était heureux de dire, en retirant sa ligne: + +«Voici le sept cent quatre-vingt-deuxième goujon que j'ai pris avec cet +hameçon-là depuis deux mois. Je suis bien fâché de n'avoir pas compté ceux +de l'année dernière. + +Émile s'appuya contre un arbre, pour le regarder pêcher. L'attention +flegmatique et la patience puérile de ce garçon le révoltaient. Il ne +concevait pas qu'il pût se trouver parfaitement heureux, par la seule +raison qu'il avait des appointements qui le mettaient à l'abri du besoin. +Il essaya de le faire causer, se disant qu'il découvrirait peut-être, sous +cette épaisse enveloppe, quelque trait de flamme, quelque motif de +sympathie, qui lui ferait de la société de ce jeune homme une ressource +morale dans sa détresse. Mais M. Cardonnet choisissait ses fonctionnaires +d'un œil et d'une main sûrs. Constant Galuchet était un crétin; il ne +comprenait rien, il ne savait rien en dehors de l'arithmétique et de la +tenue des livres. Quand il avait fait des chiffres pendant douze heures, il +lui restait à peine assez de raisonnement pour attraper des goujons. + +Cependant Émile lui fit dire, par hasard, quelques paroles qui jetèrent une +clarté sinistre dans son esprit. Cette machine humaine était capable de +supputer les profits et les pertes, et d'établir la balance au bas d'une +feuille de papier. Tout en montrant la plus parfaite ignorance des projets +et des ressources de M. Cardonnet, Constant fit l'observation que la paie +des ouvriers était exorbitante, et que si, dans deux mois, on ne la +réduisait de moitié, les fonds engagés dans l'affaire seraient +insuffisants. + +«Mais cela ne peut pas inquiéter monsieur votre père, ajouta-t-il; on paie +l'ouvrier comme on nourrit le cheval à proportion du travail qu'on exige. +Quand on veut doubler l'ouvrage on double le salaire, comme on double +l'avoine. Puis, quand on n'est plus si pressé, on baisse et on rationne à +l'avenant. + +--Mon père n'agira pas ainsi, dit Émile: pour des chevaux peut-être, mais +non pour des hommes. + +--Ne dites pas cela, Monsieur, reprit Galuchet; monsieur votre père est une +forte tête, il ne fera pas de sottises, soyez tranquille.» + +Et il emporta ses goujons, charmé d'avoir rassuré le fils sur les +apparentes imprudences du père. + +«Oh! s'il en était ainsi! pensait Émile en marchant avec agitation au bord +de la rivière; s'il y avait un calcul inhumain, dans cette générosité +momentanée! si Jean avait deviné juste! si mon père, tout en suivant les +doctrines aveugles de la société, n'avait pas des vertus et des lumières +supérieures à celles des autres spéculateurs, pour atténuer les effets +désastreux de son ambition!... Mais, non, c'est impossible! mon père est +bon, il aime ses semblables ...» + +Émile avait pourtant la mort dans l'âme; toute cette activité, toute cette +vie dépensée au profit de son avenir, le faisaient reculer de dégoût et +d'effroi. Il se demandait comment tous ces ouvriers de sa fortune ne le +haïssaient pas, et il était prêt à se haïr lui-même pour rétablir la +justice. + +Un profond ennui pesa encore sur lui le lendemain, mais il vit arriver avec +une sorte de joie le jour qu'il devait consacrer en partie à M. de +Boisguilbault, parce qu'il s'était promis d'aller, sans rien dire à +personne, passer la journée à Châteaubrun. Au moment où il montait à +cheval, M. Cardonnet vint lui adresser quelques railleries: + +«Tu t'y prends de bonne heure, pour aller à Boisguilbault! il paraît que +l'entretien de cet aimable marquis a des charmes pour toi; je ne m'en +serais jamais douté, et je ne sais quel secret tu possèdes pour ne pas +t'endormir entre chacune de ses phrases. + +--Mon père, si c'est là une manière de me faire savoir que ma démarche vous +déplaît, dit Émile en faisant avec dépit le mouvement de descendre de +cheval, je suis prêt à y renoncer, bien que j'aie accepté une invitation +pour aujourd'hui. + +--Moi! reprit l'industriel, il m'est absolument indifférent que tu +t'ennuies là ou ailleurs. Puisque la maison paternelle est celle où tu te +déplais le plus, je désire que celle des nobles personnages que tu +fréquentes te dédommage un peu.» + +En toute autre circonstance, Émile eût retardé son départ, pour montrer ou +du moins pour faire croire que le reproche n'était pas mérité; mais il +commençait à comprendre que la tactique de son père était de le railler +quand il voulait le faire parler; et comme il sentait un attrait invincible +le pousser vers Châteaubrun, il résolut de ne pas se laisser surprendre. + +Quoique rien au monde ne lui fût plus sensible que la moquerie des êtres +qu'il aimait, il fit un effort pour affecter de la prendre cette fois en +bonne part. + +«Je me promets tant de plaisir, en effet, chez M. de Boisguilbault, dit-il, +que je vais prendre le plus long pour m'y rendre, et que mon école +buissonnière sera probablement de cinq ou six lieues, à moins que vous +n'ayez besoin de moi, mon père, auquel cas je vous sacrifierais volontiers +les délices d'une promenade en plein soleil dans des chemins à pic.» + +Mais M. Cardonnet ne fut pas dupe de son stratagème, et il lui répondit +avec un regard clair et pénétrant: + +«Va où le démon de la jeunesse te pousse! je ne m'en inquiète pas, et pour +cause. + +--Eh bien, se dit Émile en prenant le galop, si vous ne vous en inquiétez +pas, je ne m'inquiéterai pas davantage de vos menaces!» + +Et, sentant malgré lui le feu de la colère bouillonner dans son sein, il +fournit une course violente pour se calmer. + +«Mon Dieu, pensait-il peu de moments après, pardonnez-moi ces mouvements de +dépit que je ne puis réprimer. Vous savez pourtant que mon cœur est plein +d'amour, et qu'il ne demande qu'à respecter et à chérir ce père qui prend à +tâche de refouler tous ses élans et de glacer toutes ses tendresses.» + +Soit hésitation, soit prudence, il fit un assez long détour avant de se +diriger sur Châteaubrun; et quand, du haut d'une colline, il se vit +très-éloigné des ruines qui se dessinaient à l'horizon, il sentit un si vif +regret du temps perdu, qu'il mit les éperons dans le ventre de son cheval +pour y arriver plus vite. + +Il y arriva en effet du côté de la Creuse en moins d'une demi-heure, +presque à vol d'oiseau, après avoir mis cent fois sa vie en péril à +franchir les fossés et à galoper sur le bord des précipices. Un désir +violent, dont il ne voulait pourtant pas se rendre compte, lui donnait des +ailes. + +«Je ne l'aime pas, se disait-il, je la connais à peine, je ne peux pas +l'aimer! D'ailleurs, je l'aimerais en vain! Ce n'est pas _elle_ qui +m'attire plus que son excellent père, son château romantique, son entourage +de repos, de bonheur et d'insouciance; j'ai besoin de voir des gens heureux +pour oublier que je ne le suis pas, que je ne le serai jamais!» + +Il rencontra Sylvain Charasson, occupé à tendre une vergée dans la Creuse. +L'enfant courut vers lui d'un air joyeux et empressé: + +«Vous ne trouverez pas M. Antoine, lui dit-il; il est allé vendre six +moutons à la foire; mais mademoiselle Janille est à la maison, et +mademoiselle Gilberte aussi. + +--Crois-tu que je ne les dérangerai pas? + +--Oh! du tout, du tout, monsieur Émile; elles seront bien contentes de vous +voir, car elles parlent bien souvent de vous à dîner avec M. Antoine. Elles +disent qu'elles font grand cas de vous. + +--Prends donc mon cheval, dit Émile: j'irai plus vite à pied. + +--Oui, oui, reprit l'enfant. Tenez, là, derrière l'ancienne terrasse. Vous +attraperez la brèche, vous sauterez un peu, et vous serez dans la cour. +C'est le chemin _au Jean_.» + +Émile sauta sur l'herbe qui amortit le bruit, et approcha du pavillon +carré, sans avoir effrayé les deux chèvres qui semblaient déjà le +connaître. + +Monsieur Sacripant, qui n'était pas plus fier que son maître et ne +dédaignait pas de faire, au besoin, l'office de chien de berger, quoiqu'il +appartînt à la race plus noble des chasseurs, avait conduit les moutons à +la foire. + +Au moment d'entrer, Émile s'aperçut que le cœur lui battait si fort, +émotion qu'il attribua à son ascension rapide sur le flanc du rocher, qu'il +s'arrêta un peu pour se remettre et faire convenablement son entrée. Il +entendait dans l'intérieur le bruit d'un rouet, et jamais aucune musique +n'avait retenti plus agréablement à son oreille. Puis le sifflement sourd +du petit instrument de travail s'arrêta, et il reconnut la voix de Gilberte +qui disait: + +«Eh bien, c'est vrai, Janille, je ne m'amuse pas les jours où mon père est +absent. Si je n'étais pas avec toi, je m'ennuierais peut-être tout à fait. + +--Travaille, ma fille, travaille, répondit Janille: c'est le moyen de ne +jamais s'ennuyer. + +--Mais je travaille et je ne m'amuse pourtant pas. Je sais bien qu'il n'y a +pas de nécessité à s'amuser; mais moi, je m'amuse toujours, je suis +toujours prête à rire et à sauter, quand mon père est avec nous. Conviens, +petite mère, que s'il nous fallait vivre longtemps séparées de lui, nous +perdrions toute notre gaieté et tout notre bonheur! Oh! vivre sans mon +père, ce serait impossible! j'aimerais autant mourir tout de suite. + +--Eh bien, voilà de jolies idées! reprit Janille; à quoi diantre allez-vous +penser, petite tête? Ton père est encore jeune et bien portant, grâce à +Dieu! d'où te vient donc cette folie depuis deux ou trois jours? + +--Comment, depuis deux ou trois jours? + +--Mais oui, depuis trois ou quatre jours, même! il t'est arrivé plusieurs +fois de te tourmenter de ce que nous deviendrions si, ce qu'à Dieu ne +plaise, nous perdions ton bon père. + +--Si nous le perdions! s'écria Gilberte. Oh! ne dis pas un mot pareil, cela +fait frémir; et je n'y ai jamais pensé. Oh! non, je ne pourrais pas penser +à cela! + +--En bien, ne voilà-t-il pas que vous êtes tout en larmes? Fi! +Mademoiselle! voulez-vous faire pleurer aussi votre mère Janille? oui-dà, +M. Antoine serait content s'il vous voyait les yeux rouges en rentrant! Il +serait capable de pleurer aussi, le cher homme! Allons, tu n'as pas assez +promené aujourd'hui, mon enfant, serre ta laine, et allons faire manger nos +poules. Ça te distraira de voir les jolis perdreaux que ta petite Blanche a +couvés.» + +Émile entendit un baiser maternel de Janille clore ce discours, et comme +ces deux femmes allaient le trouver à la porte, il s'éloigna et toussa un +peu pour les avertir de son arrivée. + +«Ah! s'écria Gilberte, quelqu'un dans la cour! Je me sens toute en joie, je +suis sûre que c'est mon père!» + +Et elle s'élança étourdiment à la rencontre d'Émile, si vite, qu'en se +trouvant avec lui sur le seuil de la porte elle faillit tomber dans ses +bras. Mais quelle que fût sa confusion en reconnaissant sa méprise, elle +fut moindre que le trouble d'Émile; car, dans sa candeur, elle en sortit +par un éclat de rire, tandis qu'à l'idée d'une accolade qui ne lui était +pas destinée, mais qu'il avait été bien près de recevoir, le jeune homme +perdit tout à fait contenance. + +Gilberte était si belle avec ses yeux encore humides de larmes et son rire +enfantin et frais, qu'il en eut comme un éblouissement, et ne se demanda +plus si c'était le bon Antoine, les belles ruines ou la charmante Gilberte +qu'il s'était tant hâté de revoir. + +«Eh bien, eh bien, dit Janille, vous nous avez fait quasi peur; mais soyez +le bienvenu, monsieur Émile, comme dit notre maître; M. Antoine ne tardera +pas beaucoup à rentrer. En attendant, vous allez vous rafraîchir; j'irai +tirer du vin à la cave.» + +Émile s'y opposa, et, la retenant par sa manche: + +«Si vous allez à la cave, j'irai avec vous, dit-il, non pour boire votre +vin; mais pour voir ce caveau que vous m'avez dit si curieux, si profond et +si sombre. + +--Vous n'irez pas maintenant, répondit Janille; il y fait trop froid et +vous avez trop chaud. Oui, vous avez chaud! vous êtes rouge comme une +fraise. Vous allez vous reposer un brin, et puis, en attendant M. Antoine, +nous vous ferons voir les caveaux, les souterrains, et tout le château, que +vous n'avez pas encore bien examiné, quoiqu'il en vaille la peine. Ah mais! +il y a des gens qui viennent de bien loin pour le voir; ça nous ennuie bien +un peu, et ma fille s'en va lire dans sa chambre tandis qu'ils sont là; +mais M. Antoine dit qu'on ne peut pas refuser l'entrée, surtout à des +voyageurs qui ont fait beaucoup de chemin, et que, quand on est +propriétaire d'un endroit curieux et intéressant, on n'a pas le droit +d'empêcher les autres d'en jouir.» + +Janille prêtait un peu à son maître le raisonnement qu'elle lui avait mis +dans l'esprit et dans la bouche. Le fait est qu'elle retirait de +l'exhibition de ses ruines un certain pécule qu'elle employait, comme tout +ce qui lui appartenait, à augmenter secrètement le bien-être de la famille. + +Émile, pressé d'accepter un rafraîchissement quelconque, consentit à +prendre un verre d'eau, et, comme Janille voulut courir elle-même remplir +sa cruche à la fontaine, il resta seul avec mademoiselle de Châteaubrun. + + + + +XV. + +L'ESCALIER. + + +Si un roué peut s'applaudir du hasard inespéré qui lui procure un +tête-à-tête avec l'objet de ses entreprises, un jeune homme pur et +sincèrement épris se trouve plutôt confus, et presque effrayé, lorsqu'une +telle bonne fortune lui arrive pour la première fois. + +Il en fut ainsi d'Émile Cardonnet: le respect que lui inspirait +mademoiselle de Châteaubrun était si profond, qu'il eût craint de lever les +yeux sur elle en cet instant, et de se montrer, en quoi que ce soit, +indigne de la confiance qu'on lui témoignait. + +Gilberte, plus naïve encore, n'éprouva point le même embarras. La pensée +qu'Émile pût abuser, même par une parole légère, de son isolement et de son +inexpérience, ne pouvait trouver place dans un esprit aussi noble et aussi +candide que le sien, et sa sainte ignorance la préservait de tout soupçon +de ce genre. Elle rompit donc le silence la première, et sa voix ramena, +comme par enchantement, le calme dans le sein agité du jeune visiteur. Il +est des voix si sympathiques et si pénétrantes, qu'il suffirait de les +entendre articuler quelques mots, pour prendre en affection, même sans les +voir, les personnes dont elles expriment le caractère. Celle de Gilberte +était de ce nombre. On sentait, à l'écouter parler, rire ou chanter, qu'il +n'y avait jamais eu dans son âme une pensée mauvaise, ou seulement +chagrine. + +Ce qui nous touche et nous charme dans le chant des oiseaux, ce n'est pas +tant cette mélodie étrangère à nos conventions musicales, et la puissance +extraordinaire de ce timbre flexible, qu'un certain accent d'innocence +primitive, dont rien ne peut donner l'idée dans la langue des hommes. Il +semblait, en écoutant Gilberte, qu'on pût lui appliquer cette comparaison, +et que les choses les plus indifférentes, en passant par sa bouche, eussent +un sens supérieur à celui qu'elles exprimaient par elles-mêmes. + +«Nous avons vu notre ami Jean ce matin, dit-elle; il est venu avec le jour, +et il a emporté tous les outils de mon père, pour commencer sa première +journée de travail; car il a déjà trouvé de l'ouvrage, et nous espérons +bien qu'il n'en manquera pas. Il nous a raconté tout ce que vous aviez fait +et voulu faire pour lui, encore hier soir, et je vous assure, Monsieur, +que, malgré la fierté et peut-être la rudesse de ses refus, il en est +reconnaissant comme il doit l'être. + +--Ce que j'ai pu faire pour lui est si peu de chose, que je suis honteux +d'en entendre parler, dit Émile. Je suis triste surtout de voir son +obstination le priver de ressources assurées, car il me semble que sa +position est encore bien précaire. Recommencer avec rien, à soixante ans, +toute une vie de travail, et n'avoir ni maisons, ni habits, ni même les +outils nécessaires, c'est effrayant, n'est-ce pas, Mademoiselle? + +--Eh bien, je ne m'en effraie pourtant pas, répondit Gilberte. Élevée dans +l'incertain et quasi au jour le jour, j'ai peut-être pris moi-même +l'habitude de cette heureuse insouciance de la pauvreté. Ou mon caractère +est fait ainsi naturellement, ou bien l'insouciance de Jean me rassure; +mais il est certain que, dans nos félicitations de ce matin, aucun de nous +n'a ressenti la moindre inquiétude. Il faut si peu de chose à Jean pour le +satisfaire! Il a une sobriété et une santé de sauvage. Jamais il ne s'est +mieux porté que pendant deux mois qu'il a vécu dans les bois, marchant tout +le jour et dormant en plein air le plus souvent[1]. Il prétend que sa vue +s'est éclaircie, que sa jeunesse est revenue, et que, si l'été avait pu +durer toujours, il n'aurait jamais eu besoin de retourner vivre au village. +Mais, au fond du cœur, il a pour son pays natal une tendresse invincible, +et d'ailleurs, l'inaction ne peut lui plaire longtemps. Nous l'avons pressé +ce matin de s'établir chez nous, et d'y vivre comme nous, sans souci du +lendemain. + +[FOOTNOTE 1: Il y a une manière de coucher sainement a la belle étoile, +malgré la fraîcheur du climat, qui est bien connue de tous les bouviers, +mais dont probablement peu de nos lecteurs parisiens s'aviseraient. C'est +d'entrer dans un pâturage, de faire lever un des bœufs qui y sont couchés, +et de s'étendre à sa place. Lorsqu'on se sent refroidir et gagner par +l'humidité, il ne s'agit que de faire lever un autre bœuf. La place +occupée pendant quelques heures par le corps de ces animaux est toujours +parfaitement séchée, et d'une chaleur agréable et salutaire.] + +«--Il y a bien assez de place ici, et bien assez de matériaux, lui disait +mon père, pour que tu te bâtisses une habitation. J'ai assez de pierres et +de vieux arbres pour te fournir le bois de construction. Je t'aiderai à +élever ta demeure comme tu m'as aidé à relever la mienne.» + +«Mais Jean ne pouvait entendre à cela. + +«--Eh bien, disait-il, que ferai-je donc pour tuer le temps, quand vous +m'aurez établi en seigneur? Je ne peux pas vivre de mes rentes, et je ne +veux pas être à votre charge pendant trente ans que j'ai peut-être encore à +exister ... Quand même vous seriez assez riche pour cela, moi je périrais +d'ennui. C'est bon pour vous, monsieur Antoine, qui avez été élevé pour ne +rien faire. Quoique vous ne soyez pas fainéant, et vous l'avez prouvé! il +ne vous en a rien coûté de reprendre l'habitude de vivre en _Monsieur_; +mais moi, je ne dois plus ni courir ni chasser: j'aurais donc les bras +croisés? Je deviendrais fou au bout de la première semaine.» + +--Ainsi, dit Émile qui pensait à la théorie de son père sur le travail +incessant et la vieillesse sans repos, Jean n'éprouvera jamais le besoin +d'être libre, quoiqu'il fasse tant de sacrifices à sa prétendue liberté. + +--Mais, dit Gilberte un peu surprise, est-ce que la liberté et l'oisiveté +sont la même chose? Je ne crois pas. Jean aime passionnément le travail, et +toute sa liberté consiste à choisir celui qui lui plaît; quand il travaille +pour satisfaire son goût et son invention naturelle, il ne le fait qu'avec +plus d'ardeur. + +--Oui, Mademoiselle, vous avez raison! dit Émile avec une mélancolie +soudaine, et tout est là. L'homme est né pour travailler toujours, mais +conformément à ses aptitudes, et dans la mesure du plaisir qu'il y trouve! +Ah! que ne suis-je un habile charpentier! avec quelle joie n'irais je pas +travailler avec Jean Jappeloup, et au profit d'un homme si sage et si +désintéressé! + +--Eh bien, Monsieur, dit Janille qui rentrait, portant avec prétention son +amphore de grès sur la tête, pour se donner un air robuste, voilà que vous +dites comme M. Antoine. Ne voulait-il pas, ce matin, partir pour Gargilesse +avec Jean, afin de travailler avec lui à la journée, comme autrefois? +Pauvre cher homme! son bon cœur l'emportait jusque-là. + +«--Tu m'as fait gagner ma vie assez longtemps, disait-il; je veux t'aider à +gagner la tienne. Tu ne veux pas partager ma table et ma maison: reçois au +moins le prix de mon travail, puisque ce sera du superflu pour moi.» + +«Et M. Antoine le ferait comme il le dit. A son âge et avec son rang il +irait encore cogner comme un sourd sur ces grandes pièces de bois! + +--Et pourquoi l'en as-tu empêché, mère Janille? dit Gilberte avec émotion. +Pourquoi Jean s'y est-il obstinément refusé? Mon père ne s'en fût pas plus +mal porté, et ce serait conforme à tous les nobles mouvements de sa vie! +Ah! que ne puis-je, moi aussi, soulever une hache, et me faire l'apprenti +de l'homme qui a si longtemps nourri mon père, tandis que, sans rien +comprendre à mon existence, j'apprenais à chanter et à dessiner pour vous +obéir! Ah! vraiment, les femmes ne sont bonnes à rien en ce monde! + +--Comment, comment, les femmes ne sont bonnes à rien! s'écria Janille: eh +bien, donc, partons toutes les deux, montons sur les toits, équarrissons +des poutres et enfonçons des chevilles. Vrai, je m'en tirerais encore mieux +que vous, toute vieille et petite que je suis; mais pendant ce temps-là, +votre papa, qui est adroit de ses mains comme une grenouille de sa queue, +filera nos quenouilles et Jean repassera nos bavolets. + +--Tu as raison, mère, répondit Gilberte; mon rouet est chargé et je n'ai +rien fait d'aujourd'hui. Si nous nous hâtons, nous aurons bien de quoi +faire des habits de drap pour Jean avant que l'hiver vienne. Je vais +travailler et réparer le temps perdu; mais il n'en est pas moins vrai que +tu es une aristocrate, toi, qui ne veux pas que mon père redevienne ouvrier +quand il lui plaît. + +--Sachez donc la vérité, dit Janille d'un air de confidence solennelle: M. +Antoine n'a jamais pu être un bon ouvrier. Il avait plus de courage que +d'habileté, et si je l'ai laissé travailler, c'était pour l'empêcher de +s'ennuyer et de se décourager. Demandez à Jean s'il n'avait pas deux fois +plus de peine à réparer les erreurs de Monsieur, que s'il eût opéré tout +seul? Mais Monsieur avait l'air de faire beaucoup d'ouvrage, ça contentait +les pratiques, et il était bien payé. Mais il n'en est pas moins vrai que +je n'étais jamais tranquille dans ce temps-là, et que je ne le regrette +pas. Je frémissais toujours que M. Antoine ne s'abattit un bras ou une +jambe en croyant frapper sur une solive, ou qu'il ne se laissât choir du +haut de son échelle, quand, avec ses distractions, il s'installait +là-dessus comme au coin de son feu. + +--Tu me fais peur, Janille, dit Gilberte. Oh! en ce cas, tu fais bien de le +dégoûter par tes railleries de recommencer, et, en cela comme en tout, tu +es notre Providence!» + +Mademoiselle de Châteaubrun disait encore plus vrai qu'elle ne croyait. +Janille avait été le bon ange attaché à l'existence d'Antoine de +Châteaubrun. Sans sa prudence, sa domination maternelle et la finesse de +son jugement, cet homme excellent n'eût pas traversé la misère sans s'y +amoindrir un peu au moral. Il n'eût pas sauvé, du moins, sa dignité +extérieure aussi bien que la candeur de ses instincts généreux. Il eût +péché souvent par trop de résignation et d'abandon de lui-même. Porté à +l'épanchement et à la prodigalité, il fût devenu intempérant; il eût pris +autant des défauts du peuple que de ses qualités, et peut-être eût-il fini +par mériter par quelque endroit le dédain que de sottes gens et de vaniteux +parvenus se croyaient en droit d'avoir pour lui, quand même. + +Mais, grâce à Janille, qui, sans le contrarier ouvertement, avait toujours +maintenu l'équilibre et ramené la modération, il était sorti de l'épreuve +avec honneur, et il n'avait point cessé de mériter l'estime et le respect +des gens sages. + +Le bruit du rouet de Gilberte interrompit la conversation, ou du moins la +rendit moins suivie. Elle ne voulait plus s'interrompre qu'elle n'eût fini +sa tâche; et pourtant elle y mettait encore plus d'ardeur que le motif +apparent de son activité n'en comportait. Elle pressait Émile de ne pas +s'ennuyer à entendre ce sifflement monotone, et d'aller explorer les ruines +avec Janille; mais, comme Janille aussi voulait achever sa quenouille, +Gilberte se hâtait doublement, sans s'en rendre compte, afin d'avoir +terminé aussitôt qu'elle, et de pouvoir être de la promenade. + +«J'ai honte de mon inaction, dit Émile, qui n'osait pas trop regarder les +beaux bras et les mouvements de la jeune fileuse, de peur de rencontrer les +petits yeux perçants de Janille; n'avez-vous donc pas quelque ouvrage à me +donner aussi? + +--Et que savez-vous faire? dit Gilberte en souriant. + +--Tout ce que sait faire Sylvain Charasson, je m'en flatte, répondit il. + +--Je vous enverrais bien arroser mes laitues, dit Janille en riant tout à +fait, mais cela nous priverait de votre compagnie. Si vous remontiez la +pendule qui est arrêtée? + +--Oh! elle est arrêtée depuis trois jours, dit Gilberte, et je n'ai pu la +faire marcher. Je crois bien qu'il y a quelque chose de cassé. + +--Eh! c'est mon affaire, s'écria Émile; j'ai étudié, à mon corps défendant, +il est vrai, un peu de mécanique, et je ne crois pas que ce coucou soit +bien compliqué. + +--Et si vous me cassez tout à fait mon horloge? dit Janille. + +--Eh! laissez-la-lui casser, si ça l'amuse, dit Gilberte, avec un air de +bonté où l'on retrouvait la libérale insouciance de son père. + +--Je demande à la casser, reprit Émile, si tel est son destin, pourvu qu'on +me permette de la remplacer. + +--Oh! oui-dà! s'il en arrive ainsi, dit Janille, je la veux toute pareille, +ni plus belle ni plus grande; celle-là nous est commode: elle sonne clair +et ne nous casse pas la tête.» + +Émile se mit à l'œuvre; il démonta le coucou d'Allemagne, et, l'ayant +examiné, il n'y trouva qu'un peu de poussière à faire disparaître de +l'intérieur. Penché sur la table auprès de Gilberte, il nettoya et rétablit +avec soin la machine rustique, tout en échangeant avec les deux femmes +quelques paroles où l'enjouement amena une sorte de douce familiarité. + +On dit qu'on s'épanche et se livre en mangeant ensemble, mais c'est bien +plutôt en travaillant ensemble qu'on sent et laisse venir la bienveillante +intimité. + +Tous trois l'éprouvèrent; lorsqu'ils eurent fini leur mutuelle tâche, ils +étaient presque membres de la même famille. + +«C'est affaire à vous, dit Janille, en voyant marcher son coucou; et vous +feriez presque un horloger. Ah ça, allons nous promener maintenant; je vas +d'abord allumer ma lanterne pour vous conduire dans les caveaux. + +--Monsieur, dit Gilberte lorsque Janille fut sortie, vous avez dit tout à +l'heure que vous comptiez dîner chez M. de Boisguilbault: ne puis-je vous +demander quelle impression vous a faite cet homme-là? + +--J'aurais de la peine à la définir, répondit Émile. C'est un mélange +d'éloignement et de sympathie si étrange, que j'ai besoin de le voir encore +et de l'examiner beaucoup et d'y réfléchir encore après, pour me bien +rendre compte d'un caractère si bizarre. Ne le connaissez-vous pas, +Mademoiselle, et ne pouvez-vous m'aider à le comprendre? + +--Je ne le connais pas du tout; je l'ai entrevu une ou deux fois dans ma +vie, quoique nous demeurions bien près de chez lui, et, d'après ce que j'en +avais entendu dire, j'avais une grande envie de le regarder; mais il +passait à cheval sur le même chemin que nous et, du plus loin qu'il nous +apercevait, mon père et moi, il prenait le grand trot, nous faisait un +salut sans nous regarder, sans paraître même savoir qui nous étions, et +disparaissait au plus vite; on eût dit qu'il voulait se cacher dans la +poussière que soulevaient les pieds de son cheval. + +--Quoique si proche voisin, M. de Châteaubrun n'a plus la moindre relation +avec lui? + +--Oh! ceci est fort étrange, dit Gilberte en baissant la voix d'un air de +confidence naïve; mais je peux bien vous en parler, monsieur Émile, parce +qu'il me semble que vous devez éclaircir quelque chose dans ce mystère. Mon +père a été intimement lié dans sa jeunesse avec M. de Boisguilbault. Je +sais cela, bien qu'il n'en parle jamais et que Janille évite de me répondre +quand je l'interroge; mais Jean, qui n'en sait pas plus long que moi sur +les causes de leur rupture, m'a souvent dit qu'il les avait vus +inséparables. C'est ce qui m'a toujours fait penser que M. de Boisguilbault +n'est ni si fier ni si froid qu'il le paraît; car l'enjouement et la +vivacité de mon père n'eussent pu s'accommoder d'un caractère hautain et +d'un cœur sec. Je dois vous confier aussi que j'ai surpris quelques +réflexions échangées entre mon père et Janille à propos de lui, dans des +moments où ils croyaient que je ne les entendais pas. Mon père disait que +le seul malheur irréparable de sa vie était d'avoir perdu l'amitié de M. de +Boisguilbault, qu'il ne s'en consolerait jamais, et que s'il pouvait donner +un œil, un bras et une jambe pour la reconquérir, il n'hésiterait pas. +Janille traitait ces plaintes de folies et lui conseillait de ne jamais +faire la moindre démarche, parce qu'elle connaissait bien l'homme, et qu'il +n'oublierait jamais ce qui les avait brouillés. + +«-Eh bien, disait alors mon père, j'aimerais mieux une explication, des +reproches; j'aurais mieux aimé un duel, alors que nous étions encore à peu +près d'égale force pour nous mesurer, que ce silence implacable et cette +persistance glacée qui me percent le cœur. Non, Janille, non, je n'en +prendrai jamais mon parti, et si je meurs sans qu'il m'ait serré la main, +je ne mourrai pas content d'avoir vécu.» + +«Janille essayait de le distraire, et elle en venait à bout, parce que mon +père est mobile, et trop affectueux pour vouloir affliger les autres de sa +tristesse. Mais vous, monsieur Émile, qui aimez tant vos parents, vous +comprenez bien que ce chagrin secret de mon père a toujours pesé sur mon +âme, depuis le jour où je l'ai pénétré. Aussi, je ne sais pas ce que je +n'entreprendrais pas pour le lui ôter. Depuis un an, j'y pense sans cesse, +et vingt fois j'ai rêvé que j'allais à Boisguilbault, que je me jetais aux +pieds de cet homme sévère, et que je lui disais: + +«--Mon père est le meilleur des hommes et le plus fidèle de vos amis. Ses +vertus l'ont rendu heureux en dépit de sa mauvaise fortune; il n'a qu'un +seul chagrin, mais il est profond, et d'un mot vous pouvez le faire +cesser.» + +«Mais il me repoussait et me chassait de chez lui avec fureur. Je +m'éveillais tout effrayée, et une nuit que je criai en prononçant son nom, +Janille se releva, et me pressant dans ses bras: + +«--Pourquoi penses-tu à ce vilain homme? me dit-elle; il n'a aucun pouvoir +sur toi, et il n'oserait s'attaquer à ton père.» + +«J'ai vu par là que Janille le haïssait; mais quand il lui arrive de dire +un mot contre lui, mon père prend chaudement sa défense. Qu'y a-t-il entre +eux? Presque rien, peut-être. Une susceptibilité puérile, un différend à +propos de chasse, à ce que prétend Jean Jappeloup. Si cela était certain, +ne serait-il pas possible de les réconcilier? Mon père, aussi, rêve de M. +de Boisguilbault, et quelquefois, lorsqu'il s'assoupit sur sa chaise après +souper, il prononce son nom avec une angoisse profonde. Monsieur Émile, je +m'en rapporte à votre générosité et à votre prudence pour faire parler, +s'il est possible, M. de Boisguilbault. Je me suis toujours promis de +saisir la première occasion qui se présenterait pour tâcher de rapprocher +deux hommes qui se sont tant aimés, et si Jean avait pu entrer tout à fait +en grâce auprès du marquis, j'aurais espéré beaucoup de sa hardiesse et de +son esprit naturel. Mais lui aussi est victime d'une bizarrerie de ce +personnage, et je ne vois que vous qui puissiez venir à mon aide. + +--Vous ne doutez pas que ce ne soit désormais ma plus constante +résolution,» répondit Émile avec feu. Et comme il entendait revenir Janille +dont les petits sabots résonnaient sur les dalles, il monta sur une chaise +comme pour consolider la pendule, mais en effet pour cacher le trouble +délicieux que faisait naître en lui la confiance de Gilberte. + +Gilberte aussi était émue; elle avait fait un grand effort de courage pour +ouvrir son cœur à un jeune homme qu'elle connaissait à peine; et elle +m'était ni assez enfant, ni assez campagnarde, pour ne pas savoir qu'elle +avait agi en dehors des convenances. + +Cette loyale fille souffrait déjà un peu d'avoir un petit secret pour +Janille; mais elle se rassurait en pensant à la pureté de ses intentions, +et il lui était impossible de croire Émile capable d'en abuser. Pour la +première fois de sa vie, elle eut un instinct de ruse féminine en voyant +rentrer sa gouvernante. Elle sentait qu'elle avait le visage en feu, et +elle se baissa comme pour chercher une aiguille qu'elle avait fait tomber à +dessein. + +La pénétration de Janille fut donc mise en défaut par deux enfants fort peu +habiles à tous autres égards, et l'on entreprit gaiement l'exploration des +souterrains. + +Celui qui était placé immédiatement au-dessous du pavillon carré donnait +entrée à un escalier rapide, qui s'enfonçait à une profondeur effrayante +dans le roc. Janille marchait devant, d'un pas délibéré, et avec l'habitude +que lui avaient donnée ses fonctions de _cicérone_ auprès des voyageurs. +Émile la suivait pour frayer le chemin à Gilberte, qui n'était ni +maladroite ni pusillanime, mais pour laquelle Janille tremblait sans cesse. + +«Prends garde, ma petite, lui criait-elle à chaque instant. Monsieur Émile, +retenez-la si elle tombe. Mademoiselle est distraite comme son cher père: +c'est de famille. Ce sont des enfants qui se seraient tués cent fois, si je +n'avais pas eu toujours l'œil sur eux.» + +Émile était heureux de pouvoir prendre un peu du rôle de Janille. Il +écartait les décombres, et, comme l'escalier devenait de plus en plus +difficile et dégradé, il se crut autorisé à offrir sa main, qui fut refusée +d'abord, et enfin acceptée comme assez nécessaire. + +Qui peut dépeindre la violence et l'ivresse d'un premier amour dans une âme +énergique? Émile trembla si fort en recevant la main de Gilberte dans la +sienne, qu'il ne pouvait plus ni parler ni plaisanter arec Janille, ni +répondre à Gilberte, qui plaisantait encore, et qui peu à peu se sentit +toute troublée et ne trouva plus rien à dire. + +Ils ne descendirent ainsi qu'une douzaine de marches, mais, pendant cette +minute, le temps s'arrêta pour Émile, et, quand il passa toute la nuit +suivante à se la retracer, il lui sembla qu'il avait vécu un siècle. + +Sa vie précédente lui apparut dès lors comme un songe, et son individualité +fut comme transformée. Se rappelait-il les jours de l'enfance, les années +du collège, les ennuis ou les joies de l'étude, ce n'était plus l'être +passif et enchaîné qu'il s'était senti être jusque-là; c'était l'amant de +Gilberte qui venait de traverser cette vie, désormais radieuse, éclairée +d'un jour nouveau. Il se voyait petit enfant, il se voyait écolier +impétueux, puis étudiant rêveur et agité; et ces personnages, qui lui +avaient paru différer comme les phases de sa vie, redevenaient à ses yeux +un seul être, un être privilégié qui marchait triomphalement vers le jour +où la main de Gilberte devait se poser dans la sienne. + +L'escalier souterrain aboutissait au bas de la colline rocheuse que +couronnait le château. C'était un passage de sortie réservé en cas de +siége, et Janille ne tarissait pas d'éloges sur cette construction +difficile et savante. + +Malgré l'égalité absolue dans laquelle elle vivait avec ses maîtres et dont +elle n'eût voulu se départir à aucun prix, tant elle avait conscience de +son droit, la petite femme avait des idées étrangement féodales; et, à +force de s'identifier avec les ruines de Châteaubrun, elle en était venue à +tout admirer dans ce passé dont elle se faisait, à la vérité, une idée fort +confuse. Peut-être aussi croyait-elle devoir rabattre l'orgueil présumé de +la richesse bourgeoise, en faisant sonner bien haut devant Émile l'antique +puissance des ancêtres de Gilberte. + +«Tenez, Monsieur, lui disait-elle en le promenant de geôle en geôle, voilà +où l'on mettait les gens à la raison. Vous pouvez voir encore ici les +anneaux de fer pour attacher les prisonniers enchaînés. Voici un caveau où +l'on dit que trois rebelles ont été dévorés par un serpent énorme. Les +seigneurs d'autrefois en avaient comme cela à leur disposition. Nous vous +ferons voir tantôt les oubliettes: c'était cela qui ne plaisantait pas! Ah! +mais si vous étiez passé par là avant la révolution, vous auriez peut-être +bien fait le signe de la croix au lieu de rire! + +--Heureusement on peut rire ici maintenant, dit Gilberte, et penser à autre +chose qu'à ces abominables légendes. Je remercie le bon Dieu de m'avoir +fait naître dans un temps où l'on peut à peine y croire, et j'aime notre +vieux nid, tel que le voilà, inoffensif et renversé à jamais. Tu sais bien, +Janille, ce que mon père dit toujours aux gens de Cuzion, quand ils +viennent lui demander de nos pierres pour se bâtir des maisons: «Prenez, +mes enfants, prenez, ce sera la première fois qu'elles auront servi à +quelque chose de bon!» + +--C'est égal, reprit Janille, c'est quelque chose que d'avoir été les +premiers dans son pays, et les maîtres à tout le monde! + +--On sent d'autant mieux, dit la jeune fille, le plaisir d'être l'égal de +tout le monde et de ne plus faire peur à personne. + +--Oh! c'est une gloire et un bonheur que j'envie!» s'écria Émile. + + + + +XVI. + +LE TALISMAN. + + +Si l'on eût dit, huit jours auparavant, à Gilberte, qu'un jour allait +arriver où le calme de son cœur serait agité de commotions étranges, où le +cercle de ses affections allait non pas seulement s'étendre pour admettre +un inconnu à la suite de son père, de Janille et du charpentier, mais se +briser soudainement pour placer un nouveau nom au milieu de ces noms +chéris, elle n'eût pu croire à un tel miracle, et elle s'en fût effrayée. + +Et pourtant elle sentit vaguement que désormais l'image de ce jeune homme +aux cheveux noirs, à l'œil de feu, à la taille élancée, allait s'attacher +à tous ses pas et la poursuivre jusque dans son sommeil. + +Elle repoussait une telle fatalité, mais sans pouvoir s'y soustraire. Son +âme douce et chaste n'allait point au-devant de l'ivresse qui venait la +chercher; mais elle devait la subir, et elle la subissait déjà depuis que +la main d'Émile avait frémi et tremblé en touchant la sienne. + +Puissance inouïe et mystérieuse d'un attrait que rien ne peut conjurer, et +qui dispose de la jeunesse avant qu'elle ait eu le temps de se reconnaître +et de se préparer à l'attaque ou à la défense! + +Un peu excitée par les premières atteintes de cette flamme secrète, +Gilberte les reçut d'abord en jouant. Sa sérénité n'en fut pas troublée à +la surface, et tandis qu'Émile était déjà forcé de se faire violence pour +cacher son émotion, elle souriait encore et parlait librement, en attendant +que le regret de son départ et l'impatience de son retour lui fissent +comprendre que sa présence allait devenir souverainement nécessaire. + +Janille ne les quitta plus; mais insensiblement leur conversation se porta +sur des sujets où, malgré sa vive pénétration, Janille ne comprenait pas +grand'chose. + +Gilberte était instruite aussi solidement que peut l'être une jeune fille +élevée dans un pensionnat de Paris, et il est vrai de dire que l'éducation +des femmes a fait, depuis vingt ans, de notables progrès dans la plupart de +ces établissements. L'instruction, le bon sens et la tenue des femmes +chargées de les diriger ont subi les mêmes améliorations, et des hommes de +mérite n'ont pas trouvé au-dessous d'eux de faire des cours d'histoire, de +littérature et de science élémentaire pour cette moitié intelligente et +perspicace du genre humain. + +Gilberte avait reçu quelques notions de ce qu'on appelle les arts +d'agrément; mais, tout en obéissant en ceci à la volonté de son père, elle +avait donné plus d'attention au développement de ses facultés sérieuses. + +Elle s'était dit de bonne heure que les beaux arts lui seraient d'une +faible ressource dans une vie pauvre et retirée, que le labeur domestique +lui prendrait trop de temps, et que, destinée au travail des mains, elle +devait former son esprit pour ne pas souffrir du vide de la pensée et du +dérèglement de l'imagination. + +Une sous-maîtresse, femme de mérite, dont elle avait fait son amie et la +confidente de son sort précaire, avait ainsi réglé l'emploi de ses +facultés, et la jeune fille, pénétrée de la sagesse de ses conseils, s'y +était docilement résolue. + +Cependant ce plaisir d'apprendre et de retenir les choses de l'esprit avait +créé à l'enfant une certaine souffrance depuis qu'elle était privée de +livres au milieu des ruines de Châteaubrun. M. Antoine eût fait tous les +sacrifices pour lui en procurer, s'il eût pu se rendre compte de son désir; +mais Gilberte, gui voyait leurs ressources si restreintes, et qui voulait, +avant tout, que le bien-être de son père ne souffrît d'aucune privation, se +gardait bien d'en parler. + +Janille s'était dit, une fois pour toutes, que _sa fille_ était assez +_savante_, et, la jugeant d'après elle-même, qui était encore coquette +d'ajustements au milieu de sa parcimonieuse économie, elle employait ses +petites épargnes à lui procurer de temps en temps une robe d'indienne ou un +bout de dentelle. + +Gilberte affectait de recevoir ces petits présents avec un plaisir extrême +pour ne rien diminuer de celui que sa gouvernante mettait à les lui +apporter. Mais elle soupirait tout bas en songeant qu'avec le prix modique +de ces chiffons on eût pu lui donner un bon livre d'histoire ou de poésie. + +Elle consacrait ses heures de loisir à relire sans cesse le petit nombre de +ceux qu'elle avait rapportés de sa pension, et elle les savait presque par +cœur. + +Une fois ou deux, sans rien dire de son projet, elle avait déterminé +Janille, qui tenait les cordons de la bourse commune, à lui donner l'argent +destiné à une parure nouvelle. Mais alors il s'était trouvé que Jean avait +eu besoin de souliers, ou que de pauvres gens du voisinage avaient manqué +de linge pour leurs enfants; et Gilberte avait été à ce qu'elle appelait +le plus pressé, remettant à des jours meilleurs l'acquisition de ses +livres. + +Le curé de Cuzion lui avait prêté un Abrégé de quelques Pères de l'Église, +et la _Vie des Saints_, dont elle avait fait longtemps ses délices; car, +lorsqu'on n'a pas de quoi choisir, on force son esprit à se complaire aux +choses sérieuses, en dépit de la jeunesse qui vous pousserait à des +occupations moins austères. + +Ces nécessités sont parfois salutaires aux bons esprits, et lorsque +Gilberte se plaignait naïvement à Émile de son ignorance, il s'étonna au +contraire de la voir si éclairée sur certaines choses de fonds qu'il avait +jugées sur la foi d'autrui sans les approfondir. + +L'amour et l'enthousiasme aidant, il ne tarda pas à trouver Gilberte +accomplie, et à la proclamer, en lui-même, la plus intelligente et la plus +parfaite des créatures humaines; et cela était relativement vrai. + +Le plus grand et le meilleur des êtres, c'est celui qui sympathise le plus +avec nous, qui nous comprend le mieux, qui sait le mieux développer et +alimenter ce que nous avons de meilleur dans l'âme; enfin, c'est celui qui +nous ferait l'existence la plus douce et la plus complète, s'il nous était +donné de fondre entièrement la sienne avec la nôtre. + +«Ah! j'ai bien fait de conserver jusqu'ici mon cœur vierge et ma vie pure, +se disait Émile, et je vous remercie, mon Dieu, de m'y avoir aidé! car +voici bien véritablement celle qui m'était destinée, et sans laquelle je +n'aurais fait que végéter et souffrir.» + +Tout en causant d'une manière générale, Gilberte laissa percer son regret +d'être privée de livres, et Émile devina bien vite que ce regret était plus +profond qu'on ne voulait le faire connaître à Janille. + +Il pensa avec douleur que, hormis des traités de commerce et d'industrie +spéciale, il n'y avait pas un seul volume dans la maison de son père, et +que, croyant retourner à Poitiers, il y avait laissé le peu d'ouvrages +littéraires qu'il possédait. + +Mais Gilberte insinua qu'il y avait une bibliothèque très étendue à +Boisguilbault. + +Jean avait autrefois travaillé dans une grande chambre pleine de livres, et +il était bien regrettable qu'on ne se vît point, car on aurait pu profiter +d'un si utile voisinage. + +Ici Janille, qui tricotait toujours en marchant, releva la tête. + +«Ça doit être un tas de vieux bouquins fort ennuyeux, dit elle, et je +serais bien fâchée, pour mon compte, d'y mettre le nez; je craindrais que +ça ne me rendît maniaque comme celui qui en fait sa nourriture. + +--M. de Boisguilbault lit donc beaucoup? demanda Gilberte; sans doute il +est fort instruit. + +--Et à quoi cela lui a-t-il servi de tant lire et de devenir si savant? Il +n'en a jamais fait part à personne, et ça n'a réussi à le rendre ni aimant, +ni aimable.» + +Janille ne voulant pas s'exposer plus longtemps à parler d'un homme qu'elle +haïssait, sans pouvoir ou sans vouloir dire pourquoi, fit quelques pas dans +le préau vers ses chèvres, comme pour les empêcher de brouter une vigne qui +tapissait l'entrée du pavillon carré. + +Émile profita de cet instant pour dire à Gilberte que s'il y avait, en +effet, tant de livres à Boisguilbault, elle en aurait bientôt à discrétion, +dût-il les emprunter à la dérobée. + +Gilberte ne put le remercier que par un sourire, n'osant y joindre un +regard: elle commençait à se sentir embarrassée avec lui lorsque Janille +n'était pas entre eux. + +«Ah ça! dit Janille en se rapprochant, M. Antoine ne se presse guère de +revenir. Je le connais: il babille à cette heure! Il a rencontré d'anciens +amis; il les régale sous la ramée; il oublie l'heure et dépense son argent! +Et puis, si quelque pleurard demande à emprunter dix ou quinze francs, pour +acheter une mauvaise chèvre, ou quelques paires d'oies maigres, il va se +laisser aller! Il donnerait bien tout ce qu'il a sur lui, s'il n'avait pas +peur d'être grondé en rentrant. Ah mais! il a emmené six moutons, et s'il +n'en rapporte que cinq dans sa bourse, comme ça arrive trop souvent, gare à +ma mie Janille; il n'ira plus sans moi à la foire! Tenez, voilà quatre +heures qui sonnent à l'horloge (grâce à M. Émile qui l'a si bien fait +parler), et je gage que ton père est tout au plus en route pour revenir. + +--Quatre heures! s'écria Émile, c'est juste l'heure où M. de Boisguilbault +se met à table. Je n'ai pas un instant à perdre. + +--Partez donc vite, dit Gilberte, car il ne faut pas l'indisposer contre +nous plus qu'il ne l'est déjà. + +--Et qu'est-ce que cela nous fait qu'il nous en veuille? dit Janille. +Allons, vous voulez donc partir absolument sans voir M. Antoine? + +--Il le faut à mon grand regret! + +--Où est ce bandit de Charasson? cria Janille. Je gage qu'il dort dans un +coin, et qu'il ne songe pas à vous amener votre cheval! Oh! quand monsieur +est absent, Sylvain disparaît. Ici, méchant drôle, où êtes-vous caché? + +--Que ne pouvez-vous me munir d'un charme! dit Émile à Gilberte, tandis que +Janille cherchait Sylvain et l'appelait d'une voix plus retentissante que +réellement courroucée. Je m'en vais, comme un chevalier errant, pénétrer +dans l'antre du vieux magicien pour essayer de lui ravir ses secrets et les +paroles qui doivent mettre fin à vos peines. + +--Tenez, dit Gilberte en riant, et détachant une fleur de sa ceinture, +voici la plus belle rose de mon jardin: il y aura peut être dans son parfum +une vertu salutaire pour endormir la prudence et adoucir la férocité de son +ennemi. Laissez-la sur sa table, tâchez de la lui faire admirer et +respirer. Il est horticulteur et n'a peut-être pas, dans son grand +parterre, un aussi bel échantillon que ce produit de mes greffes de l'an +passé. Si j'étais une châtelaine de ce bon temps que regrette Janille, je +saurais peut-être faire une conjuration pour attacher un pouvoir magique à +cette fleur. Mais, pauvre fille, je ne sais que prier Dieu, et je lui +demande de répandre la grâce dans ce cœur farouche, comme il a fait +descendre la rosée pour ouvrir ce bouton de rose. + +--Serai-je donc vraiment forcé de lui laisser mon talisman? dit Émile en +cachant la rose dans son sein; et ne dois-je pas le garder pour qu'il me +serve une autre fois?» + +Le ton dont il fit cette demande et l'émotion répandue sur son visage +causèrent à Gilberte un instant de surprise ingénue. + +Elle le regarda d'un air incertain, ne pouvant pas encore comprendre le +prix qu'il attachait à la fleur détachée de son sein. + +Elle essaya de sourire comme à une plaisanterie, puis elle se sentit +rougir, et Janille reparaissant, elle ne répondit rien. + +Émile, enivré d'amour, descendit avec une audacieuse rapidité le sentier +dangereux de la colline. Quand il fut au bas, il osa se retourner, et vit +Gilberte, qui, de sa terrasse plantée de rosiers, le suivait des yeux, bien +qu'elle eût les mains occupées, en apparence, à tailler ses plantes +favorites. + +Elle n'était pas mise avec recherche, à coup sûr, ce jour-là plus que les +autres. Sa robe était propre; comme tout ce qui avait passé par les mains +scrupuleuses de Janille; mais elle avait été si souvent lavée et repassée +que, de lilas, elle était devenue d'une teinte indéfinissable, comme celles +que prennent les hortensias au moment de se flétrir. + +Sa splendide chevelure blonde, rebelle aux torsades qu'on lui imposait, +s'échappait de cette contrainte, et formait comme une auréole d'or autour +de sa tête. + +Une chemisette bien blanche et bien serrée encadrait son beau cou et +laissait deviner le contour élégant de ses épaules. Émile la trouva +resplendissante, aux rayons du soleil qui tombaient d'aplomb sur elle, sans +qu'elle songeât à s'en préserver. Le hâle n'avait pu flétrir une si riche +carnation, et elle paraissait d'autant plus fraîche que sa toilette était +plus pâle et plus effacée. + +D'ailleurs, l'imagination d'un amoureux de vingt ans est trop riche pour +s'embarrasser d'un peu plus ou moins de parure. Cette petite robe fanée +prit aux yeux d'Émile une teinte plus riche que toutes les étoffes de +l'Orient, et il se demanda pourquoi les peintres de la renaissance +n'avaient jamais su vêtir aussi magnifiquement leurs riantes madones et +leurs saintes triomphantes. + +Il resta cloué à sa place quelques instants, ne pouvant s'éloigner; et, +sans l'ardeur de son cheval qui rongeait le frein et frappait du pied, il +eût complètement oublié que M. de Boisguilbault avait encore une heure à +l'attendre. + +Il avait fallu faire plusieurs détours pour arriver au bas de cette +colline, et cependant la distance verticale n'était pas assez grande pour +que les deux jeunes gens ne se vissent pas fort bien. + +Gilberte reconnut l'irrésolution du cavalier, qui ne pouvait se résoudre à +la perdre de vue; elle rentra sous les buissons de roses pour s'y cacher; +mais elle le regarda encore longtemps à travers les branches. + +Janille avait été sur le sentier opposé à la rencontre de son maître. Ce +ne fut qu'en entendant la voix de son père que Gilberte s'arracha au charme +qui la retenait. C'était la première fois qu'elle se laissait devancer par +Janille pour le recevoir et le débarrasser de sa gibecière et de son bâton. + +A mesure qu'il se rapprochait de Boisguilbault, Émile faisait son plan et +le refaisait cent fois pour attaquer la forteresse où ce personnage +incompréhensible se tenait retranché. + +Entraîné par son esprit romanesque, il croyait pressentir la destinée de +Gilberte, et la sienne par conséquent, écrites en chiffres mystérieux dans +quelque recoin ignoré de ce vieux manoir, dont il voyait les hautes +murailles grises se dresser devant lui. + +Grande, morne, triste et fermée comme son vieux seigneur, cette résidence +isolée semblait défier l'audace de la curiosité. Mais Émile était stimulé +désormais par une volonté passionnée. Confident et mandataire de Gilberte, +il pressait contre ses lèvres la rose déjà flétrie, et se disait qu'il +aurait le courage et l'habileté nécessaires pour triompher de tous les +obstacles. + +Il trouva M. de Boisguilbault, seul sur son perron, inoccupé et impassible +comme à l'ordinaire. Il se hâta de s'excuser du retard apporté au dîner du +vieux gentilhomme, en prétendant qu'il avait perdu son chemin, et que, ne +connaissant pas encore le pays, il avait mis près de deux heures à se +retrouver. + +M. de Boisguilbault ne lui fit point de questions sur l'itinéraire qu'il +avait suivi; on eût dit qu'il craignait d'entendre prononcer le nom de +Châteaubrun: mais par un raffinement de politesse, il assura qu'il ne +savait point l'heure, et qu'il n'avait point songé à s'impatienter. + +Cependant, il avait ressenti quelque agitation, comme Émile s'en aperçut +bientôt à certaines paroles embarrassées, et le jeune homme crut +comprendre, qu'au milieu du profond ennui de son isolement, la +susceptibilité du marquis eût vivement souffert d'un manque de parole. + +Le dîner fut excellent et servi avec une ponctualité minutieuse par le +vieux domestique. C'était le seul serviteur visible du château. Les autres, +enfouis dans la cuisine, qui était située dans un caveau, ne paraissaient +point. Il semblait qu'il y eût à cet égard une sorte de consigne, et que +leur doyen eût seul le don de ne pas choquer les regards du maître. + +Ce vieillard était infirme, mais il était si bien habitué à son service que +le marquis n'avait presque jamais rien à lui dire, et quand, par hasard, il +ne devinait pas ses volontés, il lui suffisait d'un signe pour les +comprendre. + +Cette surdité paraissait servir le laconisme de M. de Boisguilbault, et +peut-être aussi n'était-il pas fâché d'avoir près de lui un homme dont la +vue affaiblie ne pouvait plus chercher à lire dans sa physionomie: c'était +une machine plus qu'un serviteur qu'il avait à ses côtés, et qui, privés +par ses infirmités du pouvoir de communiquer avec la pensée de ses +semblables, en avait perdu le désir et le besoin. + +On concevait aisément que ces deux vieillards fussent seuls capables de +vivre ensemble, sans songer à s'ennuyer l'un de l'autre, tant il y avait en +eux peu de vie apparente. + +Le service ne se faisait pas vite, mais avec ordre. Les deux convives +restèrent deux heures à table. Émile remarqua que son hôte mangeait à +peine, et seulement pour l'exciter à goûter tous les plats, qui étaient +recherchés et succulents. + +Les vins furent exquis, et le vieux Martin présentait horizontalement, sans +leur imprimer la moindre secousse, des bouteilles couvertes d'une antique +et vénérable poussière. + +Le marquis mouillait à peine ses lèvres, et faisait signe à son vieux +serviteur de remplir le verre d'Émile qui, habitué à une grande sobriété, +s'observait pour ne pas laisser sa raison succomber à tant d'expériences +réitérées sur les nombreux échantillons de cette cave seigneuriale. + +«Est-ce là votre ordinaire, monsieur le marquis? lui demanda-t-il +émerveillé de la coquetterie d'un tel repas pour deux personnes. + +--Je ... je n'en sais rien, répondit le marquis; je ne m'en mêle pas, c'est +Martin qui dirige mon intérieur. Je n'ai jamais d'appétit; et ne m'aperçois +pas de ce que je mange. Trouvez-vous que ce soit bon? + +--Parfait; et si j'avais souvent l'honneur d'être admis à votre table, je +prierais Martin de me traiter moins splendidement, car je craindrais de +devenir gourmet. + +--Pourquoi non? c'est une jouissance comme une autre. Heureux ceux qui en +ont beaucoup! + +--Mais il en est de plus nobles et de moins dispendieuses, reprit Émile; +tant de gens manquent du nécessaire que j'aurais honte de me faire un +besoin du superflu. + +--Vous avez raison, dit M. de Boisguilbault, avec son soupir accoutumé. Eh +bien, je dirai à Martin de vous servir plus simplement une autre fois. Il a +jugé qu'à votre âge on avait grand appétit; mais il me semble que vous +mangez comme quelqu'un qui a fini de grandir. Quel âge avez-vous? + +--Vingt et un ans. + +--Je vous aurais cru moins jeune. + +--D'après ma figure? + +--Non, d'après vos idées. + +--Je voudrais que mon père entendît votre opinion, monsieur le marquis, et +qu'il voulût bien s'en pénétrer, répondit Émile en souriant; car il me +traite toujours comme un enfant. + +--Quel homme est-ce que votre père? dit M. de Boisguilbault avec une +ingénuité de préoccupation qui ôtait à cette question ce qu'elle eût pu +avoir d'impertinent au premier abord. + +--Mon père, répondit Émile, est pour moi un ami dont je désire l'estime et +dont je redoute le blâme. C'est ce que je puis dire de mieux pour vous +peindre un caractère énergique, sévère et juste. + +--J'ai ouï dire qu'il était fort capable, fort riche, et jaloux de son +influence. Ce n'est pas un mal s'il s'en sert bien. + +--Et quel est, suivant vous, monsieur le marquis, le meilleur usage qu'il +en puisse faire? + +--Ah! ce serait bien long à dire! répondit le marquis en soupirant; vous +devez savoir cela aussi bien que moi.» + +Et, entraîné un instant par la confiance qu'Émile lui avait témoignée à +dessein, pour provoquer la sienne, il retomba dans sa torpeur, comme s'il +eût craint de faire un effort pour en sortir. + +«Il faut absolument rompre cette glace séculaire, pensa Émile. Ce n'est +peut-être pas si difficile qu'on le croit. Peut-être serai-je le premier +qui l'ait essayé!» + +Et tout en gardant, comme il le devait, le silence sur les craintes que lui +inspirait l'ambition de son père, ou sur la lutte pénible de leurs opinions +respectives, il parla avec abandon et chaleur de ses croyances, de ses +sympathies, et même de ses rêves pour l'avenir de la famille humaine. + +Il pensa bien que le marquis allait le prendre pour un fou, et il se plut +à provoquer des contradictions qui lui permettraient enfin de pénétrer dans +cette âme mystérieuse. + +«Que ne puis-je amener une explosion de dédain ou d'indignation! se +disait-il; c'est alors que je verrais le fort et le faible de la place.» + +Et, sans s'en douter, il suivait avec le marquis la même tactique que son +père avait suivie naguère avec lui; il affectait de fronder et de démolir +tout ce qu'il supposait devoir être plus ou moins sacré aux yeux du vieux +légitimiste; «la noblesse aussi bien que l'argent, la grande propriété, la +puissance des individus, l'esclavage des masses, le catholicisme +jésuitique, le prétendu droit divin, l'inégalité des droits et des +jouissances, base des sociétés constituées, la domination de l'homme sur la +femme, considérée comme marchandise dans le contrat de mariage, et comme +propriété dans le contrat de la morale publique; enfin, toutes ces lois +païennes que l'Évangile n'a pu détruire dans les institutions, et que la +politique de l'Église a consacrées.» + +M. de Boisguilbault paraissait écouter mieux qu'à l'ordinaire; ses grands +yeux bleus s'étaient arrondis comme si, à défaut du vin qu'il ne buvait +pas, la surprise d'une telle déclaration des droits de l'homme l'eût jeté +dans une stupeur accablante. + +Émile regardait son verre, rempli d'un tokai de cent ans, et se promettait +d'y avoir recours pour se donner _du montant_, si la chaleur naturelle de +son jeune enthousiasme ne suffisait pas à conjurer l'avalanche de neige +près de rouler sur lui. + +Mais il n'eut pas besoin de ce topique, et, soit que la neige eût trop +durci pour se détacher du glacier, soit qu'en ayant l'air d'écouter, M. de +Boisguilbault n'eût rien entendu, la téméraire profession de foi de +l'enfant du siècle ne fut pas interrompue et s'acheva dans le plus profond +silence. + +«Eh bien, monsieur le marquis, dit Émile, étonné de cette tolérance +apathique, acceptez-vous donc mes opinions, ou vous semblent-elles indignes +d'être combattues?» + +M. de Boisguilbault ne répondit pas; un pâle sourire erra sur ses lèvres, +qui firent le mouvement de répondre et ne laissèrent échapper que le soupir +problématique. Mais il posa la main sur celle d'Émile, et il sembla à ce +dernier qu'une moiteur froide donnait cette fois quelque symptôme de vie à +cette main de pierre. + +Enfin il se leva et dit: + +«Nous allons prendre le café dans mon parc.» + +Et, après une pause, il ajouta, comme s'il achevait tout haut une phrase +commencée tout bas: + +«Car je suis complètement de votre avis. + +--Vraiment? s'écria Émile en passant résolument son bras sous celui du +grand seigneur. + +--Et pourquoi donc pas? reprit celui-ci tranquillement. + +--C'est-à-dire que toutes ces choses vous sont indifférentes? + +--Plût à Dieu!» répondit M. de Boisguilbault avec un soupir plus accentué +que les autres. + + + + +XVII. + +DÉGEL. + + +Émile n'avait encore admiré le parc de Boisguilbault que par-dessus les +haies et à travers les grilles. Il fut encore plus frappé de la beauté de +ce lieu de plaisance, de la vigueur des plantes et de leur heureuse +disposition. + +La nature avait fait beaucoup, mais l'art l'avait secondée avec une grande +intelligence. Le terrain en pente offrait mille incidents pittoresques, et +une source abondante, s'échappant du milieu des rochers, courait dans tous +les sens, entretenant la fraîcheur sous ces magnifiques ombrages. + +Le fond et le revers du ravin, qui appartenaient aussi au marquis, étaient +couverts d'une végétation serrée qui cachait une partie des murs et des +buissons de clôture, si bien que, de toutes les hauteurs ménagées pour +jouir de la vue d'un immense et splendide paysage, on pouvait croire que le +parc s'étendait jusqu'à l'horizon. + +«Voici un lieu enchanté, dit Émile, et il suffit de le voir pour être +certain que vous êtes un grand poëte. + +--Il y a beaucoup de grands poëtes de mon espèce, répondit le marquis, +c'est-à-dire des gens qui sentent la poésie sans pouvoir la manifester. + +--La parole parlée ou écrite est-elle donc la seule manifestation +intéressante? reprit Émile. Le peintre qui interprète grandement la nature +n'est-il pas poëte aussi? Et si cela est incontestable, l'artiste qui crée +sur la nature elle-même, et qui la modifie pour développer toute sa beauté, +n'a-t-il pas produit une grande manifestation poétique? + +--Vous arrangez cela pour le mieux,» dit M. de Boisguilbault d'un ton de +complaisance paresseuse, qui n'était pourtant pas sans bienveillance. Mais +Émile aurait mieux aimé la discussion que cette adhésion nonchalante à tout +propos, et il craignait d'avoir manqué sa principale attaque, «Que +trouverai-je donc pour l'impatienter et le faire sortir de lui-même? se +disait-il. Il n'est point de siége fameux dans l'histoire qui soit +comparable à celui-ci.» + +Le café était servi dans un joli chalet suisse, dont l'exactitude et la +propreté charmèrent Émile un instant. Mais l'absence d'êtres humains et +d'animaux domestiques, dans cette retraite champêtre, se fit trop vite +remarquer pour qu'il fût possible d'entretenir la moindre illusion. + +Rien n'y manquait pourtant: ni la colline couverte de mousse et plantée de +sapins, ni le filet d'eau cristallin tombant à la porte dans une auge de +pierre, et s'en échappant avec un doux murmure; la maisonnette tout entière +en bois résineux coquettement découpé en balustrades, et adossée à des +blocs granitiques, le joli toit à grands rebords, l'intérieur meublé à +l'allemande, et jusqu'au service en poterie bleue: tout cela neuf, propre, +brillant, silencieux et désert, ressemblait à un beau joujou de Fribourg +plus qu'à une habitation rustique. + +Il n'y avait pas jusqu'aux figures ternes et raides du vieux marquis et de +son vieux majordome qui ne donnassent l'idée de personnages en bois peint, +adaptés là pour compléter la ressemblance. + +«Vous avez été en Suisse, monsieur le marquis? lui dit Émile, et ceci est +un souvenir de prédilection. + +--J'ai peu voyagé, répondit M. de Boisguilbault, quoique je fusse parti un +jour avec l'intention de faire le tour du monde. La Suisse se trouva sur +mon chemin; le pays me plut, et je n'allai pas plus loin, me disant que je +me donnerais sans doute beaucoup de peine pour ne rien trouver de mieux. + +--Je vois que vous préférez ce pays-ci à tous les autres, et que vous y +êtes revenu pour toujours? + +--Pour toujours, assurément. + +--C'est la Suisse en petit, et si l'imagination y est moins excitée par des +spectacles grandioses, les fatigues et les dangers de la promenade y sont +moindres. + +--J'avais d'autres raisons pour me fixer dans ma propriété. + +--Est-ce une indiscrétion de vous les demander? + +--En seriez vous vraiment curieux? dit le marquis avec un sourire +équivoque. + +--Curieux! non; je ne le suis pas dans le sens impertinent et ridicule du +mot; mais à mon âge, la destinée des autres, la nôtre propre, est une +énigme, et l'on s'imagine toujours qu'on trouvera dans l'expérience et la +sagesse de certains êtres un utile enseignement. + +--Pourquoi dites-vous de _certains êtres_? Ne suis-je pas semblable à tout +le monde? + +--Oh! nullement, monsieur le marquis! + +--Vous m'étonnez beaucoup, reprit M. de Boisguilbault, absolument du même +ton dont il avait dit quelques instants auparavant: _Je suis tout à fait de +votre avis_, et il ajouta:--Mettez donc du sucre dans votre café. + +--Je m'étonne davantage, dit Émile en prenant machinalement du sucre, que +vous ne vous aperceviez pas de ce que votre solitude, votre gravité, et +j'oserai dire aussi votre mélancolie, ont de frappant et de solennel pour +un enfant comme moi. + +--Est-ce que je vous fais peur? dit M. de Boisguilbault avec un profond +soupir. + +--Vous me faites très peur, monsieur le marquis, je l'avoue franchement; +mais ne prenez pas cette naïveté en mauvaise part: car il est tout aussi +certain que je suis poussé à vaincre ce sentiment-là par un sentiment tout +opposé d'irrésistible sympathie. + +--C'est singulier, dit le marquis, très singulier; expliquez-moi donc ça. + +--C'est bien simple. Comme, à mon âge, on va chercher le mot de son propre +avenir dans le présent des hommes faits ou dans le passé des hommes mûrs, +on s'effraie de voir une tristesse invincible, et comme un dégoût muet et +profond de la vie, sur des fronts austères. + +--Oui, voilà pourquoi mon extérieur vous repousse. Ne craignez pas de le +dire. Vous n'êtes pas le premier, et je m'y attendais. + +--Repousser n'est pas le mot, puisqu'en dépit de l'espèce de stupeur +magnétique où vous me jetez, je suis entraîné vers vous par un attrait +bizarre. + +--Bizarre!... oui, très bizarre, et c'est vous qui êtes le plus excentrique +de nous deux. J'ai été frappé, dès le premier instant où je vous ai vu, de +ce qu'il y avait en vous de dissemblance aux caractères des gens que j'ai +connus dans ma jeunesse. + +--Et cette impression m'a-t-elle été défavorable, monsieur le marquis? + +--Bien au contraire, répondit M. de Boisguilbault de cette voix sans +inflexion qui ne laissait jamais apprécier la portée de ses réponses. +Martin, ajouta-t-il en se penchant vers son vieux serviteur qui se pliait +en deux pour l'entendre, vous pouvez remporter tout cela. Y a-t-il encore +des ouvriers dans le parc? + +--Non, monsieur le marquis, plus personne. + +--En ce cas, fermez la porte en vous retirant.» + +Émile resta seul avec son hôte dans la solitude de ce grand parc. Le +marquis lui prit le bras et l'emmena s'asseoir sur les rochers, au-dessus +du chalet, dans une situation admirable. + +Le soleil, en s'abaissant sur l'horizon, projetait de grandes ombres des +peupliers, comme un rideau coupé de chaudes clartés, d'un travers à l'autre +des collines. Les horizons violets montaient dans un ciel nuancé comme +l'opale, au-dessus d'un océan de sombre verdure, et les bruits du travail +dans la campagne, en s'affaiblissant peu à peu, laissaient entendre plus +distinctement la voix des torrents et le chant plaintif des tourterelles. + +C'était une magnifique soirée, et le jeune Cardonnet, reportant ses yeux +et sa pensée sur les collines lointaines de Châteaubrun, tomba dans une +douce rêverie. + +Il croyait pouvoir se permettre ce repos de l'âme, avant d'entreprendre de +nouvelles attaques, lorsque, tout à coup, son adversaire fit une sortie +imprévue en rompant le premier le silence: + +«Monsieur Cardonnet, dit-il, si ce n'est pas par forme de politesse ou de +plaisanterie que vous m'avez dit avoir une espèce de sympathie pour moi, en +dépit de l'ennui que je vous cause d'ailleurs, en voici la cause: c'est que +nous professons les mêmes principes, c'est que nous sommes tous les deux +communistes. + +--Serait-il vrai? s'écria Émile étourdi de cette déclaration et croyant +rêver. J'ai pensé tantôt que c'était vous qui me répondiez précisément par +forme de politesse ou de plaisanterie; mais aurais-je donc réellement le +bonheur de trouver chez vous la sanction de mes désirs et de mes rêves? + +--Qu'y a-t-il donc là d'étonnant? reprit le marquis avec calme. La vérité +ne peut-elle se révéler dans la solitude aussi bien que dans le tumulte, et +n'ai-je pas assez vécu pour arriver à distinguer le bien du mal, le vrai du +faux? Vous me prenez pour un homme très-positif et très froid. Il est +possible que je sois ainsi; à mon âge, on est trop las de soi-même pour +aimer à s'examiner; mais, en dehors de notre personnalité, il y a des +réalités générales qui sont assez dignes d'intérêt pour nous distraire de +nos ennuis. + +«J'ai eu longtemps les opinions et les préjugés dont on m'avait nourri; mon +indolence s'arrangeait assez bien de n'y pas regarder de trop près; et puis +j'avais des soucis intérieurs qui m'en ôtaient la pensée. Mais depuis que +la vieillesse m'a délivré de toute prétention au bonheur et de toute +espèce de regret ou d'intérêt particulier, j'ai senti le besoin de me +rendre compte de la vie générale des êtres, et, par conséquent, du sens des +lois divines appliquées à l'humanité. + +«Quelques brochures saint-simoniennes m'étaient arrivées par hasard, je les +lisais par désœuvrement, ne pensant point encore qu'on pût dépasser les +hardiesses de Jean-Jacques et de Voltaire, avec lesquelles l'examen m'avait +réconcilié. + +«Je voulais connaître davantage les principes de cette nouvelle école, de +là je passai à l'étude de Fourier. J'admis toutes ces choses, mais sans +voir bien clair dans leurs contradictions, et sentant encore quelque +tristesse à voir l'ancien monde s'écrouler sous le poids de théories +invincibles dans leur système de critique, confuses et incomplètes dans +leurs principes d'organisation. + +«C'est depuis cinq ou six ans seulement que j'ai accepté, avec un parfait +désintéressement et une grande satisfaction d'esprit, le principe d'une +révolution sociale. + +«Les tentatives du communisme m'avaient paru d'abord monstrueuses, sur la +foi de ceux qui les combattaient. Je lisais les journaux et les +publications de toutes les écoles, et je m'égarais lentement dans ce +labyrinthe sans me rebuter de la fatigue. + +«Peu à peu l'hypothèse communiste se dégagea de ses nuages; de bons écrits +vinrent porter la lumière dans mon esprit. Je sentis la nécessité de me +reporter aux enseignements de l'histoire et à la tradition du genre humain. + +«J'avais une bibliothèque assez bien choisie des meilleurs documents et des +plus sérieuses productions du passé. + +«Mon père avait aimé la lecture, et moi je l'avais haïe si longtemps, que +je ne savais pas même ce qu'il m'avait laissé de précieuses ressources +pour mes vieux jours. Je me remis tout seul à l'ouvrage. + +«Je rappris les langues mortes que j'avais oubliées, je lus pour la +première fois, dans les sources mêmes, l'histoire des religions et des +philosophies, et, un jour enfin, les grands hommes, les saints, les +prophètes, les poëtes, les martyrs, les hérétiques, les savants, les +orthodoxes éclairés, les novateurs, les artistes, les réformateurs de tous +les temps, de tous les pays, de toutes les révolutions et de tous les +cultes m'apparurent d'accord, proclamant, sous toutes les formes, et jusque +par leurs contradictions apparentes, une vérité éternelle, une logique +aussi claire que la lumière du jour: savoir, l'égalité des droits et la +nécessité inévitable de l'égalité des jouissances, comme conséquence +rigoureuse de la première. + +«Depuis ce moment, je ne me suis plus étonné que d'une chose, c'est qu'au +temps où nous vivons, avec tant de ressources, de découvertes, d'activité, +d'intelligence et de liberté d'opinions, le monde soit encore plongé dans +une si profonde ignorance de la logique des faits et des idées qui le +forcent à se transformer; c'est qu'il y ait tant de prétendus savants et +tant de soi-disant théologiens encouragés et entretenus par l'État et par +l'Église, et qu'aucun d'eux n'ait su employer sa vie à faire le travail +bien simple qui m'a conduit à la certitude; c'est enfin que, tout en se +précipitant vers la catastrophe de sa dissolution, le monde du passé croie +se préserver par la force et la colère de la destinée qui le presse et +l'engloutit, tandis que les initiés à la loi de l'avenir n'ont pas encore +assez de calme et de raison pour rire des outrages, et proclamer, tête +levée, qu'ils sont communistes et non autre chose. + +«Tenez, monsieur Cardonnet, vous qui parlez de rêves et d'utopies avec +l'éloquence de l'enthousiasme, je vous pardonne de vous servir de ces +expressions-là, parce qu'à votre âge, la vérité passionne, et qu'on s'en +fait un idéal qu'on aime à placer un peu haut et un peu loin, pour avoir le +plaisir de l'atteindre en combattant. Mais je ne peux pas m'émouvoir comme +vous pour cette vérité qui me paraît, à moi, aussi positive, aussi +évidente, aussi incontestable qu'elle vous semble neuve, hardie et +romanesque. + +«C'est chez moi le résultat d'une étude plus approfondie et d'une certitude +mieux assise. Je ne hais pas votre vivacité, mais je ne me ferais pas un +reproche de la combattre un peu pour vous empêcher de compromettre la +doctrine par trop de pétulance. + +«Prenez-y garde: vous êtes trop heureusement doué pour devenir jamais +ridicule et vous plairez quand même aux gens qui vous combattront; mais +craignez qu'en parlant trop vite et à trop de gens rebelles de choses si +graves et aussi respectables, vous ne fassiez naître en eux des +contradictions systématiques et une défense de mauvaise foi. + +«Que diriez-vous d'un jeune prêtre qui ferait des sermons en dînant? Vous +trouveriez qu'il compromet la majesté de ses textes. La vérité communiste +est tout aussi respectable que la vérité évangélique; puisqu'au fond c'est +la même vérité. N'en parlons donc pas à la légère et par manière de dispute +politique. + +«Si vous êtes exalté, il faut vous sentir bien maître de vous-même pour la +proclamer; si vous êtes flegmatique, comme moi, il faut attendre qu'un peu +de confiance et de liberté d'esprit vous vienne pour ouvrir votre cœur aux +hommes sur un pareil sujet. + +«Voyez-vous, monsieur Cardonnet, il ne faut pas qu'on dise que ce sont là +des folies, des songes creux, une fièvre de déclamation ou une extase de +mysticisme. On l'a assez dit, et assez de têtes faibles ont donné le droit +de le dire. + +«Nous avons vu le saint-simonisme avoir sa phase de transports et de +visions fiévreuses et désordonnées;--cela n'a pas empêché de vivre ce qui +était viable dans le saint-simonisme. + +«Les aberrations de Fourier ne font pas que la partie lucide de son système +ne subsiste et ne souffre un examen sérieux. La vérité triomphe et fait son +chemin, à travers quelque prisme qu'on la regarde et quelque déguisement +qu'on lui prête. Mais il serait pourtant meilleur que, dans le temps de +raison où nous sommes arrivés, les formes ridicules d'un enthousiasme +aveugle disparussent entièrement. + +«N'est-ce pas votre avis? L'heure n'a-t-elle pas sonné où les gens sérieux +doivent s'emparer de leur véritable domaine, et où ce qui est prouvé aux +yeux de la logique soit professé par les logiciens? + +«Qu'importe qu'on dise que c'est inapplicable? De ce que la plupart des +hommes ne connaissent et ne pratiquent encore que l'erreur et le mensonge, +s'ensuit-il que l'homme clairvoyant soit forcé de suivre les aveugles dans +le précipice? + +«On aura beau me démontrer la nécessité d'obéir à des lois mauvaises et à +des préjugés coupables si mes actions s'y soumettent par force, mon esprit +n'en sera que plus convaincu de la nécessité de protester contre. + +«Jésus-Christ était-il dans l'erreur, parce que, pendant dix-huit siècles +encore, la vérité démontrée par lui devait germer lentement et ne point +éclore dans les législations? + +«Et maintenant que les problèmes soulevés par son idéal commencent à +s'éclaircir pour plusieurs d'entre nous, d'où vient que nous serions taxés +de folie pour voir et pour croire ce qui sera vu et cru de tous dans cent +ans peut-être? + +«Reconnaissez donc qu'il n'est pas besoin d'être un poëte ni un devin pour +être parfaitement convaincu de ce qu'il vous plaît d'appeler des rêves +sublimes. + +«Oui, la vérité est sublime, et sublimes sont aussi les hommes qui la +découvrent. Mais ceux qui, l'ayant reçue et palpée, s'en accommodent comme +d'une très bonne chose, n'ont véritablement pas le droit de s'enorgueillir; +car si, l'ayant comprise, ils la rejetaient, ils ne seraient rien moins que +des idiots ou des fous.» + +M. de Boisguilbault parlait ainsi avec une facilité prodigieuse pour lui, +et il eût pu parler longtemps encore sans qu'Émile, frappé de stupeur, +songeât à l'interrompre. + +Ce dernier n'aurait jamais cru que ce qu'il appelait sa foi et son idéal +pût éclore dans une âme si froide, et il se demandait d'abord s'il n'allait +pas s'en dégoûter lui-même, en se voyant solidaire d'un pareil adepte. Mais +peu à peu, malgré la lenteur de sa diction, la monotonie de son accent et +l'immobilité de ses traits, M. de Boisguilbault exerça sur lui un ascendant +extraordinaire. + +Cet homme impassible lui apparut comme la loi vivante, comme une voix de la +destinée prononçant ses arrêts sur l'abîme de l'éternité. + +La solitude de ce lieu splendide, la pureté du ciel qui, en perdant les +clartés du soleil, semblait élever sa voûte bleue toujours plus haut vers +l'empyrée, la nuit qui se faisait sous les grands arbres, et le murmure de +cette eau courante, qui semblait, dans sa continuité placide, être +l'accompagnement naturel de cette voix unie et calme; tout concourait à +plonger Émile dans une émotion profonde, semblable à la mystérieuse terreur +que devait produire sur de jeunes adeptes la réponse de l'oracle dans +l'obscurité des chênes sacrés. + +«Monsieur de Boisguilbault, dit le jeune homme, vivement pénétré de ce +qu'il venait d'entendre, je ne puis mieux me soumettre à vos enseignements +qu'en vous demandant pardon, du fond de mon cœur, de la manière dont je +vous les ai arrachés. J'étais loin de croire que vous eussiez de telles +idées, et j'étais attiré vers vous par la curiosité plus que par le +respect. Mais désormais comptez que vous trouverez en moi un dévouement +filial, si vous me jugez digne de vous le témoigner. + +--Je n'ai jamais eu d'enfants, répondit le marquis en prenant la main +d'Émile dans la sienne, où il la garda quelques instants; car il sembla +être ranimé, et une sorte de chaleur vitale s'était communiquée à sa peau +sèche et douce. Peut-être n'étais-je pas digne d'en avoir. Peut-être les +eussé-je mal élevés! Néanmoins j'ai beaucoup regretté de n'avoir pas ce +bonheur. A présent, je suis résigné à mourir tout entier; mais si un peu +d'affection étrangère me vient du dehors, je l'accepterai avec +reconnaissance. Je ne suis pas très confiant. La solitude rend poltron. +Mais je ferai pour vous quelque effort sur mon caractère, afin que vous +n'ayez pas à souffrir de mes défauts, et surtout de ma maussaderie, qui +fait horreur à tout le monde. + +--C'est que le monde ne vous connaît pas, reprit Émile; on vous juge bien +différent de ce que vous êtes. On vous croit orgueilleux et obstinément +attaché à la chimère des antiques priviléges. Vous avez pris, sans doute, +un soin cruel envers vous même à ne vous laisser deviner par personne. + +--Et pourquoi me serais-je expliqué? Qu'importe ce qu'on pense de moi, +puisque, dans le milieu où je végète, mes vraies opinions paraîtraient +encore plus ridicules que celles qu'on me suppose? + +«S'il y avait quelque profit, pour la cause que mon esprit a embrassée, à +lui apporter publiquement mon hommage ou mon adhésion, aucune moquerie ne +m'en détournerait: mais cette adhésion, de la part d'un homme aussi peu +aimé que je le suis; serait plus nuisible qu'utile au progrès de la vérité. + +«Je ne sais pas mentir, et si quelqu'un se fût donné la peine de venir +m'interroger, depuis ces dernières années que mon esprit est fixé, il est +probable que je lui eusse dit ce que je viens de vous dire, mais le cercle +de la solitude s'agrandit chaque jour autour de moi, et je n'ai pas le +droit de m'en plaindre. + +«Pour plaire, il faut être aimable, et je ne sais point me rendre tel, Dieu +m'ayant refusé certains dons qui sont impossibles à feindre.» + +Émile sut trouver des paroles affectueuses et vraies, pour adoucir, autant +qu'il était en lui, l'amertume secrète qui se cachait sous la résignation +de M. de Boisguilbault. + +«Il m'est bien facile de me contenter du présent, lui dit le vieillard avec +un triste sourire. J'ai peu d'années à vivre; quoique je ne sois ni +très-vieux ni très-malade, ma vie est usée, je le sens, et chaque jour, mon +sang se refroidit et se congèle. Je pourrais me plaindre peut-être de +n'avoir point eu de joies dans le passé; mais quand le passé a fui devant +nous, qu'importe ce qu'il a été? ivresse ou désespoir, vigueur ou +faiblesse, tout a disparu comme un songe. + +--Mais non pas sans laisser des traces, reprit Émile. Quand même le +souvenir lui-même s'effacerait, les émotions douces ou pénibles ont déposé +en nous leur baume ou leur poison, et notre cœur est calme ou brisé, selon +ce qui l'a affecté. Jadis, je crois que vous avez beaucoup souffert, +quoique votre courage ne veuille pas descendre à la plainte, et cette +souffrance, que vous cachez avec trop de fierté peut-être, augmente mon +respect et ma sympathie pour vous. + +--J'ai plus souffert par l'absence du bonheur que par ce qu'on est convenu +d'appeler le malheur même. Une certaine fierté m'a toujours empêché, j'en +conviens, de chercher un remède dans la sympathie des autres. Il eût fallu +que l'amitié fût venue me chercher, je ne savais pas courir après elle. + +--Mais, alors, l'eussiez-vous acceptée? + +--Oh! certainement, dit M. de Boisguilbault toujours d'un ton froid, mais +avec un soupir qui pénétra dans le cœur d'Émile. + +--Et maintenant, est-ce qu'il est trop tard? dit le jeune homme avec un +profond sentiment de pitié respectueuse. + +--Maintenant ... il faudrait pouvoir y croire, reprit le marquis, ou oser +la demander ... et à qui, d'ailleurs? + +--Et pourquoi donc pas à celui qui vous écoute et vous comprend +aujourd'hui? C'est peut-être le premier depuis bien longtemps! + +--Il est vrai! + +--Eh bien, méprisez-vous ma jeunesse? Me jugez-vous incapable d'un +sentiment sérieux, et craignez-vous de rajeunir en accordant quelque +affection à un enfant? + +--Et si j'allais vous vieillir, Émile? + +--Eh bien, comme, de mon côté, j'essaierai de vous faire revenir sur vos +pas, ce sera une lutte avantageuse pour tous deux. J'y gagnerai en sagesse, +à coup sûr, et peut-être y trouverez-vous quelque allégement à vos austères +ennuis. Croyez en moi, monsieur de Boisguilbault: à mon âge, on ne sait pas +feindre; si j'ose vous offrir ma respectueuse amitié, c'est que je me sens +capable d'en remplir les devoirs, et d'apprécier les bienfaits de la +vôtre.» + +M. de Boisguilbault prit encore la main d'Émile et la serra, cette fois, +bien franchement, sans rien répondre. + +A la clarté de la lune qui montait dans le firmament, le jeune homme vit +une grosse larme briller un instant sur la joue flétrie du vieillard et se +perdre dans ses favoris argentés. + +Émile avait vaincu; il en était heureux et fier. + +La jeunesse d'aujourd'hui professe un dédain odieux pour la vieillesse, et +notre héros, tout au contraire, mettait un légitime orgueil à triompher de +la réserve et de la méfiance de cet homme malheureux et respectable. + +Il se sentait flatté d'apporter quelque consolation à ce patriarche +abandonné, et de réparer envers lui l'oubli ou l'injustice des autres. + +Il se promena longtemps avec lui dans son beau parc, et lui fit encore des +questions dont l'ingénuité confiante ne déplut point au marquis. + +Il s'étonnait, par exemple, que, riche et indépendant de tout lien de +famille, M. de Boisguilbault n'eût pas essayé d'aborder la pratique, et de +fonder quelque établissement d'association. + +«Cela me serait impossible, répondit le vieillard. Je n'ai aucune +initiative dans l'esprit et le caractère; ma paresse est invincible, et de +ma vie, je n'ai pu agir sur les autres. J'y serais moins propre que jamais, +d'autant plus qu'il ne s'agirait pas seulement d'avoir un plan +d'organisation simple et applicable au présent, il faudrait encore des +formules religieuses et morales, une prédication de principes et de +sentiment. + +«Je reconnais la nécessité du sentiment pour convaincre les âmes; mais ceci +n'est pas de mon ressort. Je n'ai pas la faculté de me livrer et de +m'épancher, et mon cœur n'a plus assez de vie pour communiquer l'éloquence +à ma parole. + +«Je crois aussi que le temps n'est pas venu ... vous ne le croyez pas, +vous? Eh bien, je ne veux pas vous ôter cette conviction; vous êtes taillé +pour les entreprises difficiles, et puissiez-vous trouver l'occasion +d'agir! + +«Quant à moi, j'ai des projets pour plus tard ... pour après ma mort. Je +vous les dirai peut-être quelque jour ... Regardez ce beau jardin que j'ai +créé ... ce n'est pas sans intention ... mais je veux vous connaître mieux +avant de m'expliquer; me le pardonnez-vous? + +--Je m'y soumets, et je suis certain d'avance que votre prédilection pour +ce paradis terrestre n'est pas une pure manie de propriétaire oisif. + +--J'ai pourtant commencé par là. Ma maison m'était devenue antipathique; +rien ne sert la paresse et le dégoût comme l'ordre immuable, c'est pourquoi +vous avez vu cette maison si bien entretenue et si bien rangée. Mais je ne +tiens à rien de ce qu'elle renferme, et je puis bien vous confier que je +n'y ai pas dormi depuis quinze ans. + +«Le chalet où nous avons pris le café est ma véritable demeure. Il y a une +chambre à coucher et un cabinet de travail que je ne vous ai point ouverts, +et où personne n'est entré depuis qu'ils sont construits, pas même Martin. + +«Ne parlez de cela à personne, la curiosité m'y poursuivrait peut-être. +Elle assiége déjà bien assez le parc le dimanche. + +«Les oisifs des environs y restent jusqu'à onze heures du soir, et je n'y +rentre que lorsque la fermeture des grilles les force à se retirer. + +«Je me lève fort tard le lundi, afin que les ouvriers aient eu le temps de +faire disparaître toutes les traces de l'invasion, avant que je les aie +vues. Martin veille a cela. + +«Ne m'accusez pas de misanthropie, quoique je mérite bien un peu de l'être. +Tâchez plutôt d'expliquer cette anomalie d'un homme pénétré de la nécessité +de la vie en commun, et cependant forcé par ses instincts de fuir la +présence de ses semblables. + +«J'appartiens à cette génération d'égoïsme individuel, et ce qui est vice +chez elle est maladie chez moi ... Il y a des causes à cela ... Mais j'aime +mieux ne pas m'en rendre compte; afin de ne point avoir à me les rappeler.» + +Émile n'osa pas faire de questions directes, quoiqu'il se promît de +découvrir peu à peu tous les secrets de M. de Boisguilbault; ou du moins +tous ceux où la famille de Châteaubrun devait se trouver intéressée. Mais +il jugea que c'était bien assez de victoires pour un jour, et qu'avant +d'obtenir toute confiance, il fallait se faire estimer et chérir, s'il +était possible. + +Il voulut obtenir seulement de pénétrer dans la bibliothèque; et le marquis +lui promit de la lui ouvrir à leur prochaine entrevue, pour laquelle ils ne +prirent cependant pas de jour. M. de Boisguilbault sentant peut-être +revenir ses méfiances, voulait voir si Émile reviendrait bientôt de +lui-même. + + + + +XVIII. + +ORAGE. + + +A partir de ce jour, Émile ne vécut plus chez ses parents. Il y était bien +de sa personne la nuit, et durant quelques heures de la journée; mais son +esprit était plus souvent à Boisguilbault, et son cœur presque toujours à +Châteaubrun. + +Il retourna fréquemment à Boisguilbault, plus fréquemment qu'il n'y eût +été, peut-être, sans le voisinage de Châteaubrun et les prétextes que lui +fournissait la première visite. + +D'abord ce furent des livres à porter, et, quoique le marquis lui eût +permis de puiser à discrétion dans sa bibliothèque, il avait soin de ne +les remettre à Gilberte qu'un à un, afin d'avoir toujours un motif pour +paraître devant elle. + +Ni Janille ni M. Antoine ne songèrent à s'étonner du plaisir que Gilberte +prenait à la lecture, ni à en surveiller le choix: la première, parce +qu'elle ne savait pas lire; le second, parce que la prévoyance n'était pas +son fait. Mais l'ange gardien de la jeune fille n'était pas plus soigneux +de la pureté de ses pensées que ne le fut Émile. + +Son amour enveloppait Gilberte d'un respect inviolable, et la sainte +candeur de cette enfant était un trésor dont il se fût montré plus jaloux +que son père, à qui, suivant l'expression de Janille, le bien était +toujours venu en dormant. + +Aussi, avec quelle attention, avant de lui remettre un volume, quel qu'il +fût, histoire, morale, poésie ou roman, il le feuilletait, dans la crainte +qu'il ne s'y trouvât un mot qui pût la faire rougir! + +Si, dans son ignorance confiante, elle lui demandait à connaître quelque +livre sérieux où il se souvenait que certains détails ne dussent pas être +mis sous les yeux d'une jeune vierge, il lui répondait qu'il l'avait en +vain cherché dans la collection de Boisguilbault, et qu'il ne s'y trouvait +point. + +Une mère n'eût pas mieux agi en pareil cas que ne le fit le jeune amant de +Gilberte; et plus l'incurie affectueuse du père et de la fille eût +favorisé, sans le savoir, des tentatives de corruption, plus Émile se +faisait un devoir cher et sacré de justifier l'abandon de ces âmes naïves. + +Les occasions où Émile pouvait entretenir Gilberte de ce qui se passait +entre lui et M. de Boisguilbault étaient bien courtes et bien rares, car +Janille ne les quittait presque jamais; et lorsqu'ils étaient avec M. +Antoine, Gilberte s'attachait d'habitude et d'instinct, à tous les pas de +son père. + +Cependant elle sut bientôt que l'amitié du jeune Cardonnet et du vieux +marquis avait fait de grands progrès, et qu'elle était fondée sur une +remarquable conformité de principes et d'idées. + +Mais Émile lui cachait le plus possible le peu de succès de ses tentatives +de rapprochement entre les deux maisons: nous dirons, en son lieu, quel fut +à cet égard le résultat de ses efforts. + +Espérant toujours réussir avec le temps, Émile dissimulait ses fréquentes +défaites; et Gilberte, devinant les embarras et la délicatesse de la +mission qu'il avait acceptée, n'insistait guère, crainte de montrer trop +d'empressement et d'exigence. + +Et puis, il est vrai de dire que, peu à peu, Gilberte se passionna moins +pour le succès de l'entreprise, tandis que, de son côté, Émile sentait +s'opérer en lui une résolution encore plus complète. + +L'amour absorbe toute autre pensée; et ces deux jeunes gens, à force de +songer l'un à l'autre, n'eurent bientôt plus le loisir de penser à quoi que +ce fût. + +Tout leur être devint sentiment, c'est-à-dire passion, et les heures +s'envolèrent dans l'ivresse de se voir, ou se traînèrent dans l'attente du +moment qui devait les réunir. + +Chose étrange pour M. Cardonnet, qui observait son fils avec soin, et pour +Émile, qui ne se rendait plus compte de ce qui se passait en lui-même, mais +chose bien naturelle pourtant et bien inévitable! la passion qui avait +absorbé toute cette première jeunesse de notre héros, c'est-à-dire le désir +de s'instruire, de connaître et de prendre part à la vie générale, fit +place à un doux sommeil de l'intelligence et à une sorte d'oubli de ses +théories favorites. + +Dans une société où tout serait en harmonie, l'amour deviendrait, à coup +sûr, un stimulant au patriotisme et au dévouement social. Mais lorsque les +intentions hardies et généreuses sont condamnées à une lutte pénible avec +les hommes et les choses qui nous entourent, les affections personnelles +nous captivent et nous dominent jusqu'à produire l'engourdissement des +autres facultés. + +Le peuple cherche dans l'ivresse du vin l'oubli de ses autres privations, +et l'amant dans celle des regards de sa maîtresse trouve comme un philtre +d'oubli pour tout le reste. Émile était trop jeune pour savoir et vouloir +souffrir, et pourtant il avait déjà beaucoup souffert. + +Maintenant que le bonheur venait le chercher, comment eût-il pu s'y +soustraire? Avouons-le, sans trop de honte pour ce pauvre enfant, il ne +pensait plus ni aux lois, ni aux faits, ni à l'avenir, ni au passé du +monde, ni aux vices des sociétés, ni aux moyens de les sauver, ni aux +misères humaines, ni aux volontés divines, ni au ciel, ni à la terre. + +La terre, le ciel, la loi de Dieu, la destinée, le monde, c'était son +amour; et pourvu qu'il vît Gilberte et qu'il lût son sort dans ses yeux, +peu lui importait que l'univers s'écroulât autour de lui. + +Il ne pouvait plus ouvrir un livre ni soutenir une discussion. Quand il +s'était fatigué à courir sur tous les sentiers qui conduisaient vers +l'objet aimé, il s'assoupissait auprès de sa mère, ou lui lisait les +journaux sans comprendre un mot de ce que prononçait sa bouche; et quand il +se retrouvait seul dans sa chambre, il se couchait bien vite pour éteindre +sa lumière, et n'avoir plus le spectacle des objets extérieurs. + +Alors les ténèbres s'illuminaient du feu intérieur qui l'animait, et sa +vision radieuse venait se placer devant lui. Dans cette extase, il n'avait +plus le sentiment du sommeil ou de la veille. Il rêvait les yeux ouverts, +il voyait les yeux fermés. + +Un mot d'affection enjouée, un sourire de Gilberte, sa robe qui l'avait +effleuré en passant, un brin d'herbe qu'elle avait brisé, et dont il +s'était emparé, c'en était bien assez pour l'occuper toute la nuit; et le +jour avait à peine paru, qu'il courait préparer son cheval lui-même afin de +partir plus vite. Il oubliait de manger, et ne s'étonnait même pas de vivre +ainsi de la rosée du matin et de la brise qui soufflait de Châteaubrun. + +Il n'osait pas y aller tous les jours, quoiqu'il l'eût pu sans que M. +Antoine le reçût moins bien. Mais il y a dans la passion une pudeur +craintive qui s'effraie du bonheur au moment de le saisir. Il errait alors +dans toutes les directions, et se cachait dans les bois pour regarder les +ruines de Châteaubrun à travers les branches, comme s'il eût craint d'être +surpris en flagrant délit d'adoration. + +Le soir, quand Jean Jappeloup avait fini sa journée, comme il n'avait pas +encore de quoi payer un loyer, qu'il ne voulait pas gêner ses amis, et que +les nuits étaient chaudes et sereines, il se retirait dans une petite +chapelle abandonnée, sur les hauteurs qui forment le centre du village, et, +avant de s'étendre sur la paille dont il s'était fait un lit, il allait +dire sa prière dans la jolie église de Gargilesse. + +Il descendait par préférence dans la crypte romaine qui porte encore les +traces de curieuses fresques du XVe siècle. De la fenêtre élégante de ce +souterrain, on domine encore des murailles de rochers et les vertes ravines +où coule la Gargilesse. + +Le charpentier avait été privé trop longtemps à son gré de la vue de son +cher _endroit_, et il interrompait souvent sa prière paisible et rêveuse +pour regarder le paysage, toujours demi-priant, demi-rêvant, plongé dans +cet état particulier de l'âme que connaissent les gens simples, les +paysans, surtout après la fatigue du jour. + +C'est alors qu'Émile, lorsqu'il avait dîné et promené quelque temps avec sa +mère, venait chercher le charpentier, admirer avec lui ce joli monument et +causer ensuite sur le sommet de la colline, de tout ce dont on ne parlait +point dans la maison Cardonnet, c'est-à-dire de Châteaubrun, de M. Antoine, +de Janille, et, finalement, de Gilberte. + +Il y avait quelqu'un qui aimait Gilberte presque autant qu'Émile, quoique +ce fût d'un tout autre amour: c'était Jean. + +Il ne la considérait pas précisément comme sa fille, car il se mêlait à son +sentiment paternel une sorte de respect pour une nature si choisie, et une +manière de rude enthousiasme qu'il n'eût point eu pour ses propres enfants. +Mais il était vain de sa beauté, de sa bonté, de sa raison et de son +courage, comme un homme qui sait le prix de ces dons, et qui sent vivement +l'honneur d'une noble amitié. + +La familiarité avec laquelle il s'exprimait sur son compte, retranchant le +titre de mademoiselle, selon son habitude d'appeler chacun par son nom, +n'ôtait rien à la vénération instinctive qu'il avait pour elle, et les +oreilles d'Émile n'en étaient point blessées quoique, pour son compte, il +n'eût pas osé en faire autant. + +Le jeune homme se plaisait à entendre raconter les jeux et les gentillesses +de l'enfance de Gilberte, ses élans de bonté, ses attentions généreuses et +délicates pour l'ami vagabond qui, sans asile, eût manqué de tout. + +«Quand je courais par la montagne, tout dernièrement, disait Jappeloup, +j'étais quelquefois serré de si près, que je n'osais sortir d'un trou de +rocher ou du faîte d'un arbre bien branchu où je m'étais caché le matin. + +«La faim se faisait sentir alors, et un soir que je n'en pouvais plus de +faiblesse et de fatigue, je tournais la montagne, me disant avec souci +qu'il y avait bien loin de là à Châteaubrun, et que, si j'étais rencontré +en chemin par les gendarmes, je n'aurais pas la force de courir; mais voilà +que j'aperçois sur le chemin une petite charrette avec quelques bottes de +paille, et, tout à côté, Gilberte qui me faisait signe. + +«Elle était venue jusque là avec Sylvain Charasson, me cherchant de tous +côtés, et guettant comme une petite caille au coin d'un buisson. Alors je +me suis couché et caché dans la paille; Gilberte s'est assise auprès de +moi, et Sylvain nous a ramenés à Châteaubrun, où j'ai fait mon entrée sous +le nez des gendarmes qui m'épiaient à deux pas de là. + +«Une autre fois nous étions convenus que Sylvain m'apporterait à manger +dans le creux d'un vieux saule, à une lieue environ de Châteaubrun; il +faisait un mauvais temps, une pluie battante, et je me doutais que le +drôle, qui aime ses aises, ferait semblant de m'oublier ou mangerait mon +dîner en route. + +«Cependant j'y passai à l'heure dite, et je trouvai le petit panier bien +rempli et bien abrité. Et puis devinez ce que j'aperçus auprès du saule? + +«La trace d'un pied mignon sur le sable mouillé, et j'ai pu suivre ce +pauvre petit pied sur le terrain d'alentour où il avait enfoncé plus d'une +fois jusqu'au dessus de la cheville. + +«Cette chère enfant s'était mouillée, crottée, fatiguée, ne voulant se fier +qu'à elle-même du soin d'assister son vieux ami. + +«Et puis encore un autre jour, elle vit les limiers qui marchaient droit +sur une vieille ruine, où, me croyant bien en sûreté, je faisais +tranquillement un somme en plein midi. Il faisait cruellement chaud ce +jour-là! c'était le même jour où vous êtes arrivé dans le pays. Eh bien, +Gilberte prit le sentier de traverse, sentier bien dur et bien dangereux, +où les cavaliers n'auraient pu la suivre, et arriva un quart d'heure avant +eux, toute rouge, toute essoufflée, pour me réveiller et me dire de gagner +au large. + +«Elle en a été malade, la pauvre chère âme, et ses parents n'en ont rien +su. Voilà surtout ce qui me rendait soucieux le soir, quand nous avons +soupé à Châteaubrun, et que Janille nous a dit qu'elle était couchée. Oh +oui! cette petite-là a toujours été d'un grand cœur. + +«Si le roi de France savait ce qu'elle vaut, il serait trop honoré de +l'obtenir en mariage pour le meilleur de ses fils. + +«Elle n'était pas plus grosse que mon poing, qu'on voyait déjà que ça +serait joli et aimable comme tout. + +«Vous aurez beau chercher dans les grandes dames et dans les plus riches, +mon garçon, jamais vous ne trouverez par là une Gilberte comme celle de +Châteaubrun!» + +Émile l'écoutait avec délices, lui adressait mille questions, et lui +faisait raconter dix fois les mêmes histoires. + +M. Cardonnet ne fut pas longtemps sans découvrir la cause du changement +survenu chez Émile. Plus de tristesse, plus de réticences pénibles, plus de +reproches détournés. + +Il semblait qu'Émile n'eût jamais été en opposition avec lui sur quoi que +ce soit, ou du moins qu'il n'eût jamais remarqué que son père avait +d'autres vues que les siennes. + +Il était redevenu enfant à beaucoup d'égards; il ne soupirait point à tel +ou tel projet d'études; il ne voyait plus les choses qui eussent pu blesser +ses principes; il ne rêvait que belles matinées de soleil, longues +promenades, précipices à franchir, solitudes à explorer; et pourtant il ne +rapportait ni croquis, ni plantes, ni échantillons de minéralogie, comme il +l'eût fait en tout autre temps. + +La vie de campagne lui plaisait par-dessus tout, le pays était le plus beau +du monde, le grand air et l'exercice du cheval lui faisaient un bien +extrême; enfin, tout était pour le mieux, pourvu qu'on le laissât courir; +et s'il tombait dans la rêverie, il en sortait par un sourire qui semblait +dire: + +«J'ai en moi de quoi m'occuper, et ce que vous me dites n'est rien auprès +de ce que je pense.» + +Si, par quelque artifice, M. Cardonnet réussissait à le retenir, il +paraissait brisé un instant, et puis tout à coup résigné, comme un homme +qu'il est impossible de déposséder de son fonds de bonheur; il se hâtait +d'obéir et se mettait à la tâche pour avoir plus tôt fini. + +«Il y a une jolie fille au fond de tout cela! se dit M. Cardonnet, et +l'amour rend docile cette âme rebelle. C'est fort bon à savoir. La fièvre +philosophique et raisonneuse peut donc faire place à une soif de plaisir ou +à des rêveries sentimentales! J'étais bien fou de ne pas compter sur la +jeunesse et sur les passions! Laissons souffler cet orage, il emportera +l'obstacle auquel je me serais brisé; et quand il sera temps, d'arrêter +l'orage, j'y aviserai. Dépêche-toi de courir et d'aimer, mon pauvre Émile! +Il en est de toi comme du torrent qui me fait la guerre: tous deux vous +vous soumettrez quand vous sentirez la main du maître!» + +M. Cardonnet n'avait pas la conscience de sa cruauté. Il ne croyait pas à +la force et à la durée de l'amour, et n'attachait pas plus d'importance à +un désespoir de jeune homme qu'à des larmes d'enfant. + +S'il eût pensé que mademoiselle de Châteaubrun pouvait devenir victime de +son plan d'attente, il s'en fût fait conscience peut-être. Mais ici +l'esprit de propriété et le _chacun pour soi_ l'empêchaient de prévoir le +mal d'autrui. + +«C'est l'affaire du vieux Antoine de garder sa fille, pensait-il, si +l'ivrogne s'endort sur ses propres dangers, il a du moins une servante +maîtresse qui n'a rien de mieux à faire qu'à mettre, le soir, dans sa poche +la clef du fameux pavillon. On peut, quand il en sera temps, ouvrir les +yeux de la duègne.» + +Dans cette persuasion, il laissa Émile à peu près libre de son temps et de +ses démarches. Il se bornait à le railler, et à dénigrer amèrement la +famille de Châteaubrun dans l'occasion, pour se mettre à l'abri du reproche +d'avoir ouvertement encouragé les poursuites de son fils. + +Dans son opinion, Antoine de Châteaubrun était véritablement un pauvre +sire, un homme déconsidéré, que la misère avait avili et que l'oisiveté +abrutissait. + +Il voyait avec un plaisir superbe les anciens maîtres de la terre, déchus +ainsi, se réfugier dans les bras du peuple, sans oser recourir à la +protection et à la société des nouveaux riches. + +M. de Boisguilbault ne trouvait pas grâce devant lui, quoiqu'il fût +difficile de lui reprocher le désordre et le manque de tenue. + +La richesse qu'il avait su conserver portait bien plus d'ombrage à +Cardonnet que le nom de Châteaubrun, et s'il avait du mépris pour le comte, +il avait une sorte de haine pour le marquis. Il le déclarait bon pour les +Petites-Maisons; et rougissait pour lui, disait-il, de l'emploi stupide +d'une si longue vie et d'une si lourde fortune. + +Émile prenait soin de défendre M. de Boisguilbault, sans cependant avouer +qu'il le voyait deux ou trois fois par semaine ... + +Il eût craint qu'en lui intimant de rendre ses visites plus rares, son père +ne lui ôtât le prétexte qu'il avait auprès des habitants de Châteaubrun +pour aller leur rendre une petite visite en passant. + +Il avait besoin surtout de ce prétexte auprès de Gilberte, car il voyait +bien qu'aucune observation ne viendrait de la part de M. Antoine, mais il +craignait que Janille ne fît comprendre à mademoiselle de Châteaubrun qu'il +y allait de sa dignité de tenir à distance un jeune homme trop riche pour +l'épouser, suivant les idées du monde. + +Il prévoyait bien que le jour viendrait où ses assiduités seraient +remarquées. + +«Mais alors, se disait-il, peut-être que je serai aimé, et que je pourrai +m'expliquer sur le sérieux de mes intentions.» + +Cette idée le conduisait naturellement à prévoir une opposition violente et +longue de la part de M. Cardonnet; mais alors il s'élevait en lui comme un +bouillonnement d'audace et de volonté; son cœur palpitait comme celui du +guerrier qui s'élance à l'assaut, et qui brûle de planter lui-même son +drapeau sur la brèche; il se sentait frémir comme le cheval de combat que +l'odeur de la poudre enivre. + +Il lui arrivait quelquefois, lorsque son père accablait de sa froide et +profonde colère un de ses subordonnés, de se croiser les bras, et de le +mesurer involontairement des yeux: + +«Nous verrons, se disait-il alors en lui-même, si ces choses m'effraieront, +et si cet ouragan me fera plier, quand on portera la main sur l'arche +sainte de mon amour. O mon père! vous avez pu me détourner des études que +je chérissais, refouler toutes mes aspirations dans mon sein, blesser +impunément mon amour-propre et froisser mes sympathies ... Si vous voulez +le sacrifice de mon intelligence et de mes goûts, eh bien, je me soumettrai +encore; mais celui de mon amour!... Oh! vous avez trop de prudence et de +pénétration pour l'essayer, car alors vous verriez que si je suis votre +fils pour vous aimer, je suis aussi votre sang pour vous résister ... Nous +nous briserons l'un contre l'autre, comme deux instruments d'égale force, +et il vous faudrait devenir parricide pour rester vainqueur.» + +En attendant ce jour terrible qu'Émile s'habituait à contempler, il +laissait le dépit secret de son père s'exhaler en vaines paroles contre le +bon Antoine et sa fidèle Janille. Il lui était même devenu indifférent +qu'il fît allusion à la naissance équivoque de sa fille. + +Il lui importait fort peu qu'elle eût du sang plébéien dans les veines, et +il entendait à peine ce que M. Cardonnet disait là-dessus.» + +Il lui semblait d'ailleurs que c'eût été faire injure au père de Gilberte +que d'essayer de le défendre contre les autres accusations. Il souriait +presque comme un martyr qui reçoit une blessure et défie la douleur. + +Malgré toute sa force d'esprit, Cardonnet était donc dans l'erreur, et se +précipitait avec son fils dans l'abîme, en se flattant de le retenir +aisément lorsqu'il en aurait touché le bord. Il croyait connaître le cœur +humain, parce qu'il savait le secret des faiblesses humaines; mais qui ne +sait que le côté faible et misérable des choses et des hommes, ne sait que +la moitié de la vérité. + +«Je l'ai fait plier en des occasions plus importantes, et une amourette est +bien peu de chose,» se disait-il. + +Il avait raison en fait d'amourettes: il pouvait s'y connaître; mais un +grand amour était pour lui un idéal inaccessible, et il ne prévoyait rien +de ce qu'il peut inspirer de résolutions sublimes ou funestes. + +Peu, être M. de Boisguilbault contribua-t-il aussi un peu pour sa part à +calmer l'ardeur ombrageuse d'Émile à l'endroit des questions sociales; +parfois sa sécurité glaciale avait impatienté le bouillant jeune homme; +mais le plus souvent, il reconnaissait que ce tranquille prophète avait +raison de subir le présent avec patience en vue d'un avenir certain. + +Lorsqu'il lui parlait au nom de la logique des idées, souveraine des mondes +et mère des destinées humaines, au lieu de l'irriter, comme il était arrivé +à M. Cardonnet de le faire, en invoquant la fausse et grossière logique du +fait, il réussissait à l'apaiser et à le convaincre. + +Si le contraste de leurs caractères causait au plus impatient des deux une +sorte de généreux dépit, bientôt le plus calme reprenait son empire, et +découvrait cette force cachée qui était en lui, et qui le rendait, pour +ainsi dire, supérieur à lui-même. + +Les railleries de M. Cardonnet avaient vivement froissé Émile, et l'eussent +presque poussé à l'exagération du fanatisme. La haute raison de M. de +Boisguilbault le réconciliait avec lui-même, et il se sentait fier d'avoir +la sanction d'un vieillard aussi éclairé et aussi rigide dans ses +déductions. + +Comme ils étaient grandement d'accord sur le fond des choses, les +discussions ne pouvaient durer longtemps, et comme le communisme était le +seul sujet qui pût faire départir le marquis de son laconisme habituel, il +leur arrivait bien souvent de tomber dans le silence d'une rêverie à deux. + +Pourtant Émile ne s'ennuyait jamais à Boisguilbault. La beauté du parc, la +bibliothèque, et surtout le plaisir réservé mais certain que le marquis +trouvait à le voir, lui faisaient de ces visites un repos agréable et +précieux, au sortir d'émotions plus ardentes. + +Il se créait là, pour lui, sans qu'il y prît garde, un intérieur nouveau, +bien plus conforme à ses goûts que l'usine bruyante et la maison +militairement gouvernée de son père. Châteaubrun eût été encore plus la +retraite selon son cœur. + +Là, il aimait tout, sans réserve: les habitants, les ruines et jusqu'aux +plantes et aux animaux domestiques. Mais le bonheur d'y passer sa vie, +c'était le ciel à escalader; comme il fallait, après ce rêve, retomber sur +la terre, Émile tombait moins bas à Boisguilbault qu'à Gargilesse. + +C'était comme une station entre l'abîme et le ciel, les limbes entre le +paradis et le purgatoire. Il s'habituait, tant il y était bien reçu et +jalousement gardé, à se croire chez lui. Il s'occupait du parc, rangeait +les livres et prenait des leçons d'équitation dans la grande cour. + +Peu à peu le vieux marquis se laissait aller aux douceurs de la société, et +parfois son sourire ressemblait à un véritable enjouement. + +Il ne le savait pas, ou ne voulait pas le dire: mais ce jeune homme lui +devenait nécessaire et lui apportait la vie. Pendant des heures entières il +semblait accepter nonchalamment cette douceur, mais lorsque Émile était au +moment de partir, il voyait s'altérer insensiblement ce pâle visage et le +soupir d'asthme devenait un soupir de tendresse et de regret lorsque le +jeune homme s'élançait sur son cheval impatient de redescendre la colline. + +Enfin il devint évident pour Émile lui-même, qui apprenait chaque jour à +déchiffrer ce livre mystérieux, que l'âme du vieillard était affectueuse et +sympathique, qu'il avait un regret sourd et continu de s'être voué à la +solitude, et qu'il avait eu pour s'y déterminer d'autres motifs qu'une +disposition maladive. + +Il crut que le moment était venu de sonder cette blessure et d'en proposer +le remède. + +Le nom d'Antoine de Châteaubrun, prononcé déjà maintes fois sans succès, et +qui s'était perdu sans écho dans le silence du parc, vint sur ses lèvres, +et s'y attacha plus obstinément. Le marquis fut obligé de l'entendre et d'y +répondre: + +«Mon cher Émile, lui dit-il du ton le plus solennel qu'il eût encore pris +avec lui, vous pouvez me faire beaucoup de peine, et, si telle est votre +intention, je vais vous en donner le moyen: c'est de me parler de la +personne que vous venez de nommer. + +--Je sais bien, répondit le jeune homme, mais ... + +--Vous le savez! dit M. de Boisguilbault; que savez-vous?» + +Et, en faisant cette interrogation, il parut si courroucé, et ses yeux +éteints se remplirent d'un feu si sombre, qu'Émile, stupéfait, se rappela +ce qui lui avait été dit à leur première entrevue de sa prétendue +irascibilité, quoique ce fût alors d'un ton qui ne lui eût pas permis de +voir là autre chose qu'une vanterie fort plaisante. + +«Mais répondez donc! reprit M. de Boisguilbault d'une voix moins âpre, mais +avec un sourire amer. Si vous savez les causes de mon ressentiment, comment +osez-vous me les rappeler? + +--Si elles sont graves, répondit Émile, apparemment je les ignore; car ce +qu'on m'en a dit est si frivole, que je ne peux plus y croire en vous +voyant irrité à ce point contre moi. + +--Frivole! frivole!... Et qu'est-ce donc qu'on vous a dit? Soyez sincère, +n'espérez pas me tromper! + +--Et quand donc vous ai-je donné le droit de me soupçonner d'une bassesse +telle que le mensonge? reprit Émile un peu animé à son tour. + +--Monsieur Cardonnet, dit le marquis en prenant le bras du jeune homme +d'une main tremblante comme la feuille près de se détacher au vent de +l'automne; vous ne voudriez pas vous faire un jeu de ma souffrance, je le +crois. Parlez donc, et dites ce que vous savez, puisqu'il faut que je +l'entende. + +--Je sais ce qu'on dit, et rien de plus. On prétend que c'est à propos +d'un chevreuil, que vous avez rompu une amitié de vingt ans. Un de ces +animaux, que vous apprivoisiez pour votre amusement, se serait échappé de +votre garenne, et M. de Châteaubrun l'ayant rencontré à peu de distance de +chez vous, aurait commis l'étourderie de le tuer. C'eût été une grande +étourderie, il est vrai, puisqu'il n'y a point de chevreuils dans ce +pays-ci, et qu'il devait supposer que celui-là était un de vos favoris; +mais M. de Châteaubrun a toujours été fort distrait, et vraiment ce n'est +pas là un défaut qu'on ne puisse pardonner à un ami. + +--Et qui vous a raconté cette histoire? Lui, sans doute? + +--Il ne s'est jamais expliqué avec moi ni devant moi: c'est Jean, le +charpentier, encore un homme dont vous ne voulez pas entendre parler, +quoique vous ayez été généreux envers lui, qui m'a dit n'avoir jamais connu +entre vous deux d'autre motif de mésintelligence. + +--Et de qui tenait-il cette belle explication? de la servante de la maison, +sans doute? + +--Non, monsieur le marquis. La servante ne parle pas plus de vous que le +maître. Ce que je viens de vous dire est une histoire accréditée parmi les +paysans. + +--Et le fond de l'histoire est vrai, reprit M. de Boisguilbault après une +longue pause, qui parut le calmer entièrement. Pourquoi vous en +étonneriez-vous, Émile? Ne savez-vous pas qu'il ne faut qu'une goutte d'eau +pour faire déborder un lac? + +--Et si votre lac d'amertume n'était rempli que de pareilles gouttes d'eau, +comment ne voulez-vous pas que je m'étonne de votre susceptibilité? Je ne +vois chez M. de Châteaubrun d'autre défaut qu'une sorte d'inertie et +d'irréflexion continuelle. Si c'est une suite de distractions et de +gaucheries qui vous a rendu sa présence insupportable, je ne retrouve pas, +là votre haute sagesse et votre tolérance accoutumées. Je serais donc plus +patient que vous, moi, que vous traitez souvent de volcan en éruption, car +les distractions de M. Antoine me divertissent plus qu'elles ne m'irritent, +et j'y vois une preuve de l'abandon de son âme et de la naïveté de son +esprit. + +--Émile, Émile, vous ne pouvez pas juger ces choses-là! reprit M. de +Boisguilbault, embarrassé. Je suis fort distrait moi-même, et je souffre de +mes propres méprises. Celles des autres me sont apparemment +insupportables ... L'affection ne vit, dit-on, que de contrastes. Deux +sourds ou deux aveugles s'ennuient ensemble. Bref, j'étais las de cet +homme-là! ne m'en parlez pas davantage. + +--Je ne saurais croire que cette injonction soit sérieuse. O mon noble ami, +tournez votre déplaisir contre moi seul, si j'insiste; mais il m'est +impossible de ne pas voir que cette rupture fâcheuse est un de vos +principaux sujets de tristesse. Vous vous la reprochez au fond de l'âme, +comme une injustice; et qui sait si ce n'est pas l'unique source de votre +misanthropie de fait? Nous tolérons difficilement les autres, quand il y a +au fond de nos pensées quelque chose dont nous ne pouvons nous absoudre +nous-mêmes. Moi, je crois, et j'ose vous dire que vous seriez consolé si +vous aviez réparé le mal que vous faites depuis si longtemps à un de vos +semblables. + +--Le mal que je lui fais? Et quel mal lui ai-je donc fait? Quelle vengeance +ai-je donc exercée contre lui? à qui en ai-je dit du mal? à qui me suis-je +plaint? que savez-vous vous même de mes sentiments secrets envers lui? +Qu'il se taise, ce malheureux! ou il commettra une grande iniquité en se +plaignant de ma conduite. + +--Monsieur le marquis, il ne s'en plaint pas, mais il déplore la perte de +votre amitié. Ce regret trouble son sommeil, et obscurcit parfois la +sérénité de son âme douce et résignée. Il ne prononce pas volontiers votre +nom, lui non plus; mais si on le prononce devant lui, il le couvre +d'éloges, et ses yeux se remplissent de larmes. Et puis il y a quelqu'un +auprès de lui qui souffre plus encore de sa douleur que lui-même; quelqu'un +qui vous respecte, qui vous craint, et qui n'ose pas vous implorer; +quelqu'un pourtant dont l'affection et la reconnaissance seraient un +bienfait dans votre solitude, et un appui dans votre vieillesse ... + +--Que voulez-vous dire, Émile? dit le marquis péniblement ému. Est-ce de +vous que vous parlez? Mettez-vous votre amitié pour moi à cette condition? +Ce serait bien cruel de votre part! + +--Il n'est pas question de moi ici, répondit Émile. Mon dévouement pour +vous est trop profond, et ma sympathie trop involontaire, pour être mise à +aucun prix. Je vous parle de quelqu'un, qui ne vous connaît que par moi, +mais qui vous avait déjà deviné, et qui rend justice à vos grandes +qualités; d'une personne qui vaut mille fois mieux que moi, et que vous +aimeriez d'une affection paternelle, si vous pouviez la connaître; en un +mot, je vous parle d'un ange, de mademoiselle Gilberte de Châteaubrun.» + +A peine Émile avait-il prononcé ce nom, dont il espérait comme d'un charme +magique, qu'il vit la figure de son hôte se décomposer d'une manière +effrayante. Les pommettes de ses joues maigres et blêmes devinrent +pourpres; ses yeux sortirent de leurs orbites; ses bras et ses jambes +s'agitèrent de mouvements convulsifs. Il voulut parler, et bégaya des +paroles inintelligibles. Enfin, il réussit à faire entendre ces mots: + +«Assez, Monsieur ... c'est assez, c'est trop ... N'ayez jamais le malheur +de me parler de _cette demoiselle!_» + +Et, quittant les rochers du parc, où cette scène se passait, il entra dans +le chalet, dont il tira la porte avec violence derrière lui. + + + + +XIX. + +LE PORTRAIT. + + +Émile demeura quelques jours sans retourner à Boisguilbault: sa peine était +profonde. Il s'était d'abord irrité et dépité contre les caprices fâcheux +et incompréhensibles du marquis. Mais bientôt, réfléchissant à cet incident +bizarre, il se prit d'une grande compassion pour cette âme malade, qui, au +milieu de conceptions si lucides et d'instincts si affectueux, nourrissait +une sorte de folie désastreuse, certains accès de haine ou de ressentiment, +voisins de l'aliénation mentale. + +C'était la seule explication que le jeune homme pût se donner à lui-même de +l'effet violent produit sur son vieux ami par le nom adoré de Gilberte. Il +fut si consterné de cette découverte, qu'il ne se sentit plus le courage de +poursuivre une entreprise désormais inutile, et qu'il résolut d'en faire +part loyalement à mademoiselle de Châteaubrun. + +Il s'achemina un soir vers les ruines, avec les sentiments de sa défaite, +et, pour la première fois, il arriva triste. Mais l'amour est un magicien +qui, par des faveurs ou des cruautés inattendues, déjoue toutes nos +prévisions. + +Gilberte était seule. Certes, Janille n'était pas loin; mais, comme elle +s'était écartée de la maison à la recherche d'une de ses chèvres, et qu'on +ne savait pas précisément de quel côté elle pouvait être, soit qu'on +l'attendît, soit qu'on se mît en route pour aller la rejoindre, on avait +bien vis-à-vis de soi-même une excuse plausible pour affronter le +tête-à-tête. Gilberte aussi paraissait un peu triste. Elle eût été fort +embarrassée de dire pourquoi, ni comment il se fit qu'après avoir passé +cinq minutes avec Émile, elle ne se souvînt plus d'avoir eu quelques idées +sombres en l'attendant. + +On avait dîné depuis longtemps à Châteaubrun: suivant une antique habitude, +on mangeait aux mêmes heures que les paysans, c'est-à-dire le matin, au +milieu du jour, et après la fin des travaux, ce qui est logique pour ceux +qui ne font pas de la nuit le jour. + +Le soleil était à son déclin lorsque Émile arriva: c'est l'heure où toutes +choses sont belles, graves et souriantes à la fois. Émile s'imagina que +jusque-là il n'avait pas encore compris la beauté de Gilberte, tant il en +fut frappé: comme si c'était pour la première fois, comme si, depuis six +semaines, il n'avait pas vécu dans une extase de contemplation. + +N'importe, il se persuada qu'il n'avait encore aperçu que la moitié de ses +cheveux, et la centième partie de ce que son sourire renfermait de charmes, +ses mouvements de grâce, et son regard de trésors inappréciables. + +Il avait bien des choses importantes à lui dire, mais il ne se souvenait +plus de rien. Il ne pouvait plus songer qu'à la regarder et à l'écouter. +Tout ce qu'elle disait était si frappant, si nouveau pour lui! + +Comme elle sentait la richesse de la nature, comme elle lui faisait +comprendre la perfection des moindres détails! Si elle lui montrait une +fleur, il y découvrait des nuances dont il n'avait jamais encore apprécié +la délicatesse ou la splendeur; si elle admirait le ciel, il s'apercevait +que jamais il n'avait vu un si beau ciel. Le paysage qu'elle regardait +prenait un aspect magique, et il ne savait dire autre chose, sinon: + +«Oh! oui, comme c'est beau, en effet!... Oh! vous avez raison ... C'est +vrai, comme c'est vrai, ce que vous vous voyez et ce que vous dites là!» + +Il y a une délicieuse stupidité dans l'âme des amants: tout signifie, _je +vous aime!_ et l'on chercherait vainement un autre sens à la monotonie de +leur adhésion sur tous les points. + +Cependant, quoique plus inexpérimentée encore qu'Émile, Gilberte, en +qualité de femme, se rendait un peu plus compte de ce qu'elle éprouvait +elle-même, tandis qu'Émile aimait comme on respire, sans songer qu'il y a +là, à chaque minute de notre existence, un problème ou un prodige. + +Gilberte s'interrogeait davantage, et se sentait envahir avec plus +d'étonnement. Elle fit bientôt un effort pour rompre cette manière de +causer, où, à force de ne se rien dire, on se disait beaucoup trop. + +Elle parla de M. de Boisguilbault, et force fut à Émile de dire qu'il +n'espérait plus rien. Tout son chagrin se réveilla à cet aveu, et il se +plaignit amèrement de la destinée qui lui enlevait la seule occasion d'être +utile à M. de Châteaubrun et de complaire à Gilberte. + +«Eh bien, consolez-vous, dit la jeune fille avec candeur, je ne vous en +aurai pas moins d'obligations: car, grâce à votre zèle et à votre courage, +j'ai du moins l'esprit en repos sur le point principal. Sachez ce qui me +tourmentait le plus. + +«A voir l'obstination hautaine du marquis et l'humilité généreuse de mon +père, il me venait à l'esprit un doute insupportable. Je me figurais que +mon bon père pouvait avoir eu, sans le vouloir assurément, quelque tort +grave, et j'avais voulu en surprendre le secret pour me charger de le +réparer. Oh! je l'aurais fait au prix de ma vie! Mais maintenant ... + +--Mais maintenant! Eh bien! maintenant, dit M. Antoine en paraissant tout +à coup au détour d'un massif d'arbustes sauvages, et en souriant avec son +air de confiance et de franchise accoutumé, que diable racontez-vous là de +si sérieux, et qu'est-ce que tu réparerais au prix de ta vie, ma pauvre +petite? Je vois, Émile, qu'elle vous prend pour son confesseur, et qu'elle +s'accuse d'avoir tué une mouche avec trop de colère. Qu'est-ce? allons, +parlez donc! car votre air embarrassé me donne envie de rire. Est-ce que +par hasard on aurait des secrets pour le vieux père? + +--Oh non, mon père! je n'en aurai jamais, s'écria Gilberte en jetant son +bras sur l'épaule d'Antoine, et en appuyant, sa joue rose contre son visage +cuivré. Et puisque vous écoutez aux portes, en plein air, vous allez être +forcé d'apprendre ce dont il s'agit. Si vous y trouvez quelque chose à +blâmer, songez, que vous en avez perdu le droit, en surprenant ma pensée et +en commentant mes paroles. Tenez, je vais tout lui dire, monsieur Émile! +car il vaut mieux qu'il le sache. Mon bon père, vous vous affligez de la +rancune injuste de M. de Boisguilbault, à propos d'une misère ... + +--Ah diantre! tu vas me parler de ça, toi! A quoi bon? Tu sais bien que ce +sujet-là me chagrine! dit M. Antoine, dont la figure enjouée s'altéra tout +à coup. + +--Il faut bien en parler, puisque c'est pour la dernière fois, reprit +Gilberte. Ce que j'ai à vous en dire vous fera de la peine, et pourtant +cela vous ôtera, j'en suis sûre, un grand poids de dessus le cœur. + +«Allons, père chéri, ne détournez pas la tête, et ne prenez pas l'air +soucieux qui fait tant de mal à votre Gilberte. + +«Je sais fort bien que vous ne voulez pas que je prononce devant vous le +nom du marquis; vous dites que cela ne me regarde pas, et que je ne peux +rien comprendre à vos différends. Mais c'est aussi trop me traiter en +petite fille, et je suis bien d'âge à deviner un peu vos peines, afin +d'apprendre à vous en consoler. + +«Eh bien, je m'informais auprès de M. Cardonnet, qui voit fort souvent M. +de Boisguilbault, et qui a eu part à sa confiance sur des points +importants, des dispositions présentes de ce gentilhomme à notre égard. Je +lui disais que, pour vous ôter le chagrin que vous conserviez de l'avoir +involontairement blessé, je donnerais ma vie ... C'est bien là ce que je +disais? + +--Et puis? dit M. de Châteaubrun en passant sur ses lèvres la jolie main de +sa fille, d'un air préoccupé. + +--Et puis? reprit-elle, M. Émile avait déjà répondu à ce que je voulais +savoir, c'est-à-dire que M. de Boisguilbault nous garde une terrible +rancune; mais qu'il n'y a plus à s'en occuper, parce que cette rancune +n'est fondée sur rien, et que vous n'avez, grâce à Dieu, aucun reproche à +vous faire! Au reste, j'en étais bien sûre, cher père; je ne craignais +qu'une de vos distractions. Eh bien, consolez-vous ... quoique pourtant +vous allez vous affecter, j'en suis sûre, de l'état fâcheux de votre ancien +ami ... M. de Boisguilbault est bien réellement ce qu'il passe pour être, +et il faut que vous le reconnaissiez comme les autres ... ce pauvre +gentilhomme est fou. + +--Fou! s'écria M. Antoine frappé d'effroi et de douleur, réellement fou? +Vous l'avez entendu divaguer, Émile? Est-ce qu'il souffre beaucoup? est-ce +qu'il se plaint? est-ce que sa folie est constatée par les médecins? Oh! +voilà une affreuse nouvelle pour moi!» + +Et le bon Antoine, se laissant tomber sur un banc, refoula en vain de gros +soupirs. Sa robuste poitrine semblait se soulever pour se briser. + +«O mon Dieu, voyez comme il l'aime encore! s'écria Gilberte en se jetant à +genoux près de son père et le couvrant de caresses. Oh! pardon, pardon, mon +père! je vous ai fait du mal, j'ai parlé trop vite! Mais aidez-moi donc à +le consoler, Émile?» + +Émile tressaillit de ce que Gilberte, dans son émotion, oubliait pour la +première fois de l'appeler _monsieur_. Il semblait qu'elle le traitât comme +un frère, et, dans un transport d'attendrissement, il s'agenouilla aussi +auprès du bon Antoine, qui paraissait comme menacé d'un coup de sang, tant +il était rouge et oppressé. + +«Rassurez-vous, dit Émile, les choses n'en sont pas à ce point, et n'y +viendront jamais, je l'espère. M. de Boisguilbault n'est pas malade, il +jouit de toutes ses facultés; sa monomanie, si l'on peut appeler ainsi +l'éloignement qu'il professe pour votre famille, n'est pas un mal nouveau; +seulement, à voir cette bizarrerie chez un homme si calme et si tolérant à +tous autres égards, j'ai cru longtemps qu'il y avait là des motifs graves, +et je suis forcé de constater maintenant qu'il n'y en a aucun; que c'est un +trait de folie passagère qu'il oubliera si on ne le réveille plus, et que +vous n'en êtes pas le seul objet, puisque d'autres personnes, dont il n'a +jamais eu à se plaindre, et qu'il ne connaît pas du tout, lui inspirent le +même sentiment d'effroi et de répulsion maladive. + +--Expliquez-vous donc, dit M. Antoine, qui commençait à respirer. Quelles +sont ces autres personnes?... + +--Mais ... Jean d'abord, répondit Émile. Vous savez bien qu'il n'a aucun +motif de craindre sa présence comme il le fait, et que ce brave homme +lui-même ignore absolument ce qu'il peut jamais avoir eu à lui reprocher. + +--Il n'a rien à lui reprocher en effet, ni lui, ni personne, mais je sais +fort bien ce qu'il suppose ... Passons! s'il n'est question que de Jean, le +marquis n'est pas fou le moins du monde, il n'est qu'injuste ou dans +l'erreur sur le compte de notre ami le charpentier. Mais le faire revenir +de cette erreur-là est aussi impossible que de fermer la plaie qui saigne +dans son cœur. Pauvre Boisguilbault! Ah! c'est moi, Gilberte, qui +donnerais volontiers ma vie pour lui procurer l'oubli du passé! N'en +parlons plus. + +--Encore un mot pourtant, dit Gilberte, car ce mot vous éclaircira, mon bon +père. Ce n'est pas seulement à Jean Jappeloup que le marquis en veut si +fort, c'est à moi-même, à moi qu'il a à peine vue, qui ne lui ai jamais +parlé, et, dont, à coup sûr, il ne peut avoir à se plaindre en aucune +façon. Pour lui avoir prononcé mon nom, avec l'intention de le calmer, M. +Cardonnet, que voici, pour vous le dire, a vu se rallumer toute sa colère. +Il a jeté les portes en criant, comme si on lui parlait d'une mortelle +ennemie. + +«Malheur à vous, si vous me parlez jamais de cette demoiselle!!» + +M. de Châteaubrun baissa la tête et resta quelques instants sans parler. Il +essuya à plusieurs reprises, avec un gros mouchoir à carreaux bleus, son +large front baigné de sueur. Puis enfin il prit la main de Gilberte et +celle d'Émile dans les siennes, et les fit se toucher sans en avoir +conscience, tant il était occupé d'autre chose que de la possibilité de +leur amour. + +«Mes enfants, dit-il, vous avez cru me faire du bien, et vous avez augmenté +ma peine; je ne vous remercie pas moins de vos bonnes intentions, mais je +veux que vous me donniez tous deux votre parole de ne plus revenir avec +moi, ni entre vous, ni en présence de Janille ou de Jean, ni vous, Émile, +avec M. de Boisguilbault, sur ce sujet-là ... Jamais, jamais, +entendez-vous?» ajouta-t-il du ton le plus solennel et le plus absolu dont +il fût capable; et, s'adressant plus particulièrement à Émile, en serrant +avec force sa main contre celle de Gilberte avec un redoublement de +distraction: + +«Mou cher monsieur Émile, dit-il avec attendrissement, vous avez été +emporté à une grave imprudence par votre amitié pour moi. Souvenez-vous que +la première fois que vous allâtes à Boisguilbault, je vous dis: «Ne +prononcez pas mon nom dans cette maison, si vous voulez ne pas nuire à mon +ami Jean!» Eh bien, vous avez fini par me nuire à moi-même en oubliant ma +recommandation. + +«Tout ce que je puis vous dire, c'est que M. de Boisguilbault n'est pas +plus fou qu'aucun de nous trois, et que s'il est injuste envers Jean et +envers ma fille qui sont bien innocents de mes torts, c'est parce que l'on +enveloppe assez naturellement les amis et les proches d'un ennemi dans le +ressentiment qu'il inspire. + +«M. de Boisguilbault serait bien cruel de ne pas me pardonner s'il pouvait +lire au fond de mon cœur; mais sa souffrance est trop grande pour le lui +permettre. Respectez donc cette douleur, Émile, et ne traitez pas de fou un +homme dont l'infortune mérite les consolations de votre amitié et tous les +égards dont vous êtes capable ... Allons! promettez-moi de ne plus +conspirer ensemble pour mon repos: car quelque chose que vous fassiez, ce +sera conspirer contre.» + +Émile et Gilberte promirent en tremblant, et Antoine leur dit: «C'est bien, +mes enfants, il est des maux incurables et des châtiments qu'il faut savoir +subir en silence. Maintenant, allons voir si Janille a retrouvé sa chèvre. +J'ai là, dans un panier, des abricots que j'ai été cueillir pour vous deux; +car j'avais vu Émile monter le sentier, et je tiens à le régaler des +primeurs de mes vieux arbres.» + +Après quelques efforts, Antoine reprit son enjouement avec plus de +facilité que Gilberte et qu'Émile lui-même. Ce dernier n'osait plus faire +de commentaires et de recherches; car tout ce qui tenait à Gilberte lui +était sacré, et il suffisait qu'Antoine lui eût enjoint de ne plus penser à +cette affaire pour qu'il s'efforçât de l'éloigner de son esprit. Mais il y +avait bien d'autres sujets de trouble dans son cœur, et l'amour y jetait +de telles racines, qu'il tombait dans des distractions pires que celles de +M. de Châteaubrun. + +Quand il se retrouva seul sur le chemin de Gargilesse, à l'endroit où celui +de Boisguilbault vient bifurquer, son cheval, qui aimait et connaissait +également l'un et l'autre gîtes, prit la direction de Boisguilbault. + +Émile ne s'en aperçut pas d'abord, et quand il s'en aperçut, il se dit que +la Providence le voulait ainsi; qu'il avait laissé seul, pendant bien des +jours, le triste vieillard qu'il avait promis d'aimer comme un père; et +que, dût-il être mal reçu, il fallait, sans différer, aller obtenir son +pardon. + +On n'avait pas encore fermé définitivement les grilles du parc lorsqu'il +arriva au bas de la colline. Il y entra et se dirigea vers le chalet, +comptant que s'il n'y trouvait pas le marquis, il l'y verrait arriver dès +que la nuit serait close. + +Ayant attaché _Corbeau_ à la galerie extérieure du rez-de-chaussée, il +frappa doucement à la porte de la chaumière suisse, et, comme un peu de +vent venait de s'élever avec le coucher du soleil, il lui sembla entendre +quelque bruit dans l'intérieur et la voix faible du marquis, qui lui disait +d'entrer. Mais c'était une pure illusion, car lorsqu'il eut poussé la +porte, il s'aperçut que l'intérieur était vide. + +Cependant M. de Boisguilbault pouvait être au fond de l'habitation, dans la +chambre invisible où il avait coutume de se retirer le soir. Émile toussa, +fit craquer le plancher pour l'avertir de sa présence, bien décidé à s'en +aller sans le voir, plutôt que de franchir la porte interdite à tout le +monde sans exception. + +Comme aucun bruit ne répondit à celui qu'il faisait, il jugea que le +marquis était encore au château, et il allait se diriger de ce côté +lorsqu'un coup de vent fit ouvrir en même temps avec violence une fenêtre +et la porte située au fond de l'appartement. Il se tourna vers cette porte, +croyant voir arriver par là M. de Boisguilbault; mais personne ne parut, et +Émile distingua l'intérieur d'un petit cabinet de travail aussi mal rangé +que les appartements du château l'étaient avec soin. + +Il eût craint de commettre une indiscrétion en y pénétrant, et même en +examinant de loin les meubles pauvres et grossiers, et le pêle-mêle de +vieux livres et de paperasses qu'il vit confusément au premier coup d'œil. +Mais ce qui captiva son attention, en dépit de lui-même, ce fut un portrait +de femme de grandeur naturelle, placé au fond de ce réduit, juste en face +de lui, si bien qu'il lui était impossible de ne pas le voir, outre qu'il +était difficile de ne pas regarder une peinture si belle et une image si +charmante. + +La dame était vêtue à la mode de l'empire; mais un cachemire bleu d'azur +richement brodé, et jeté en draperie sur ses épaules, cachait ce que la +taille courte eût pu avoir de disgracieux. La coiffure en boucles, dites +naturelles, était assez heureuse, et les cheveux d'un blond doré +magnifique. + +Rien n'était plus délicat et plus charmant que ce jeune visage; sans doute +c'était là madame de Boisguilbault, et notre héros s'oubliait à interroger +curieusement la physionomie de cette femme, dont la vie et la mort devaient +avoir eu une si grande influence sur la destinée du solitaire. + +Mais il est bien rare qu'un portrait nous donne une idée juste du +caractère de l'original, et, dans la plupart des cas, on peut peut bien +dire que ce qui ressemble le moins à la personne, c'est son image. + +Émile s'était représenté la marquise pâle et triste; il voyait une belle +élégante, au fier et doux sourire, à la pose noble et triomphante. +Avait-elle été ainsi avant ou après son mariage? Ou bien était-ce une +nature toute différente de ce qu'il avait supposé? + +Ce qu'il y avait de certain, c'est qu'il voyait là une figure ravissante, +et que, comme il lui était impossible de rencontrer l'image de la jeunesse +et de la beauté sans se représenter aussitôt Gilberte, il se mit à comparer +ces deux types, qui peu à peu lui parurent avoir des affinités. + +Le jour baissait rapidement, et, n'osant faire un pas pour se rapprocher du +mystérieux cabinet, Émile ne vit bientôt plus la peinture que d'une manière +vague. + +La peau fraîche et les cheveux dorés qui ressortaient encore lui firent +bientôt une illusion si forte, qu'il crut avoir devant les yeux le portrait +de Gilberte, et que, quand il n'eut plus dans la vue qu'un brouillard +rempli d'étincelles fugitives, il eut besoin de faire un effort de volonté +pour se rappeler que sa première impression, la seule juste en pareil cas, +ne lui avait offert aucun trait précis de ressemblance entre la figure de +madame de Boisguilbault et celle de mademoiselle de Châteaubrun. + +Il sortit du chalet, et ne rencontrant personne dans le parc, il se dirigea +vers le château. + +Le même silence, la même solitude régnaient dans la cour. Il monta +l'escalier de la tourelle, sans que Martin vînt à sa rencontre, pour +l'annoncer avec ce ton de cérémonie dont il ne se départait jamais, même +envers l'unique habitué de la maison. + +Enfin, il pénétra jusque dans le salon, où les jalousies, fermées jour et +nuit, entretenaient une obscurité profonde; et saisi d'un vague effroi, +comme si fa mort était entrée dans cette maison déjà si peu vivante, il +courut vers les autres pièces et trouva enfin M. de Boisguilbault étendu +sur un lit. + +Il avait la pâleur et l'immobilité d'un cadavre. Les dernières clartés du +jour jetaient un reflet vague et triste sur cette chambre, et le vieux +Martin, que sa surdité empêcha d'entendre l'approche d'Émile, assis au +chevet de son maître, avait l'apparence d'une statue. + +Émile s'élança vers le lit et saisit la main du marquis. Elle était +brûlante; et les deux vieillards se réveillant, l'un du sommeil de la +fièvre, l'autre de la somnolence de la fatigue ou de l'inaction, le jeune +homme s'assura bientôt qu'il n'y avait là qu'une indisposition peu grave en +elle-même. Cependant les ravages que deux jours de malaise avaient produits +sur ce corps débile et usé étaient assez inquiétants pour l'avenir. + +«Ah! vous avez bien fait de venir! dit M. de Boisguilbault en serrant +faiblement la main d'Émile; l'ennui m'eût vite consumé si vous m'eussiez +abandonné!» + +Et Martin, qui n'avait pas entendu les paroles de son maître, mais qui +semblait recevoir le contrecoup de ses pensées, répéta d'une voix plus +haute qu'il ne croyait: + +«Ah! monsieur Émile, vous avez bien fait de venir! M. le marquis s'ennuyait +beaucoup de ne pas vous voir.» + +Il raconta ensuite comme quoi l'avant-veille, au moment de se retirer dans +le parc, M. le marquis s'était senti pris de fièvre, et s'était imaginé +_tout tranquillement_ qu'il allait mourir. Il avait voulu se mettre au lit +dans cette même chambre, où il n'avait pourtant pas l'habitude de coucher, +et il lui avait donné des instructions comme s'il ne devait plus se +relever. La nuit avait été assez agitée, et, le lendemain, le marquis avait +dit: + +«Je me sens mieux, ce ne sera rien; mais je suis fatigué comme si j'avais +fait une longue route, et j'ai besoin de me reposer quelque temps. Du +silence, Martin; peu de jour, peu de soins et pas de médecin: voilà ce que +je t'ordonne. Ne sois pas inquiet.» + +«Et comme je ne pouvais pas m'empêcher d'avoir peur, continua le vieux +familier, M. le marquis m'a dit: + +«--Sois tranquille, brave homme, ce ne sera pas encore pour cette fois-ci.» + +--Est-ce que M. le marquis est sujet à de telles indispositions? demanda +Émile; sont-elles graves? durent-elles longtemps?» + +Mais il avait oublié que Martin n'entendait d'autre parler que celui de son +maître, et, sur un geste de ce dernier, Martin était déjà sorti de +l'appartement. + +«J'ai laissé parler ce pauvre sourd, dit M. de Boisguilbault; rien n'eût +servi de l'interrompre. Mais, d'après son récit, ne me prenez pas pour un +poltron. + +«Je ne crains point la mort, Émile; je l'ai beaucoup désirée autrefois: +désormais, je l'attends avec calme. Il y a déjà longtemps que je sens ses +approches; mais elle vient lentement, et je mourrai comme j'ai vécu, sans +me presser. + +«Je suis sujet à des fièvres intermittentes qui m'ôtent l'appétit et le +sommeil, mais dont personne ne s'aperçoit, parce qu'elles me laissent assez +de forces pour le peu qu'il m'en faut. + +«Je ne crois pas à la médecine; jusqu'ici, elle n'a trouvé le moyen +d'enlever le mal qu'en attaquant la vie dans son principe. Sous quelque +forme que ce soit, c'est de l'empirisme, et j'aime mieux plier sous la main +de Dieu que bondir sous celle d'un homme. + +«Cette fois j'ai été plus accablé que de coutume; je me suis senti plus +faible d'esprit, et, je vous l'avouerai sans honte, Émile, j'ai reconnu +que je ne pouvais plus vivre seul. + +«Les vieillards sont des enfants pour s'éprendre d'un bonheur nouveau; mais +quand il s'agit de le perdre, ils ne se consolent pas comme les enfants. +Ils redeviennent vieillards, et ils meurent. + +«Ne vous embarrassez pas de ce que je vous dis là: c'est la fièvre qui me +donne cette expansion. Quand je serai guéri, je ne le dirai plus, je ne le +penserai même plus; mais je le sentirai toujours à l'état d'instinct à +travers mon apathie. + +«Ne vous croyez pas enchaîné pour cela à ma triste vieillesse. Il est fort +indifférent que je vive un an de plus ou de moins, et qu'une main amie +ferme les yeux de celui qui a vécu seul. Mais puisque vous voilà revenu, +merci! ne parlons plus de moi, mais de vous. Qu'avez-vous fait durant tous +ces tristes jours? + +--J'ai été triste moi-même de les passer loin de vous, répondit Émile. + +--C'est possible! Telle est la vie, tel est l'homme. Se faire souffrir +soi-même en faisant souffrir les autres! C'est là une grande preuve de la +solidarité des âmes!» + +Émile passa deux heures auprès du marquis, et le trouva plus expansif et +plus affectueux qu'il ne l'avait encore été. Il sentit augmenter son +attachement pour lui et se promit de ne plus le faire souffrir. Et comme, +en le quittant, il s'inquiétait de l'avoir laissé parler avec animation: + +«Soyez tranquille, lui dit le marquis. Revenez demain, et vous me trouverez +debout. Ce n'est pas cela qui fatigue, c'est l'absence d'expansion qui +dessèche et qui tue.» + + + + +XX. + +LA FORTERESSE DE CROZANT. + + +Le marquis fut à peu près guéri en effet le lendemain, et déjeuna avec +Émile. Rien ne vint plus troubler cette amitié singulière d'un vieillard et +d'un tout jeune homme, et grâce aux dernières affirmations de M. de +Châteaubrun, la douloureuse appréhension de la folie ne vint plus troubler +l'attrait qu'Émile trouvait dans la compagnie de M. de Boisguilbault. + +Il s'abstint, ainsi qu'il l'avait promis à Antoine, de jamais parler de +lui, et s'en dédommagea en ouvrant son cœur au marquis sur tous ses autres +secrets; car il lui eût été impossible de ne pas lui raconter son passé, de +ne pas lui communiquer ses idées pour son avenir, et, par suite, ses +souffrances, un instant assoupies, mais fatalement interminables, que +l'opposition de son père lui avait suscitées et devait lui apporter encore +à la première occasion. + +M. de Boisguilbault encouragea Émile dans les projets de respect et de +soumission; mais il s'étonna du soin qu'avait toujours pris M. Cardonnet +d'étouffer les instincts légitimes d'un fils aussi enclin au travail et +aussi heureusement doué. + +Le goût et l'intelligence qu'Émile montrait pour l'agriculture lui +paraissaient caractériser une noble et généreuse vocation, et il se disait +que s'il avait eu le bonheur de posséder un fils tel que lui, il eût pu +utiliser, de son vivant, l'immense fortune qu'il destinait aux pauvres, +mais dont il n'avait pas su faire usage dans le présent. + +Il ne pouvait s'empêcher de dire en soupirant qu'on était béni du ciel +quand on trouvait dans un fils, dans un ami, dans un autre soi-même, une +initiative féconde et les moyens de compléter sérieusement l'œuvre de sa +destinée. + +Enfin, il accusait Cardonnet, au fond de sa pensée, de vouloir consacrer au +mal les forces et les moyens que Dieu lui avait donnés pour l'aider à faire +le bien, et il voyait en lui un tyran aveugle et opiniâtre, qui mettait +l'argent au-dessus du bonheur d'autrui et du sien propre, comme si l'homme +était l'esclave des choses matérielles et non le serviteur de la vérité +avant tout. + +M. de Boisguilbault n'était pourtant pas un esprit essentiellement +religieux. Émile le trouvait toujours trop froid sous ce rapport. Quand le +marquis avait dit: «Je crois en Dieu,» il se croyait dispensé de dire: +«J'adore.» Quand ses pensées, prenant le plus puissant essor dont il était +capable, s'élevaient jusqu'à une sorte d'invocation, qui n'était pas +précisément la prière, mais l'hommage, il disait à Dieu: «Ton nom est +sagesse!» Émile ajoutait: «Ton nom est amour!» Alors le vieillard +reprenait: «C'est la même chose,» et il avait raison. + +Émile ne pouvait guère le contredire; mais, dans cette disposition à +insister sur le caractère grandiose de la logique et de la rectitude +divines, on sentait bien, chez le marquis, l'absence de cette passion +exaltée qu'Émile portait dans son sein pour l'inépuisable bonté de la +Toute-Puissance. Mais aussi, quand les faits extérieurs, les misères, la +faiblesse humaine et tout le mal d'ici-bas donnaient un démenti apparent à +cette miséricordieuse Providence et qu'Émile tombait dans une sorte de +découragement, le vieux logicien reprenait la supériorité de sa foi. + +Il ne doutait jamais, lui, il ne pouvait pas douter. Il n'avait pas besoin +de voir pour savoir, disait-il, et le passage des fléaux de ce monde ne +troublait pas plus à ses yeux l'ordre moral des choses éternelles que celui +des nuées sur le soleil n'en altérait l'ordre physique. + +Sa résignation ne partait pas d'un sentiment d'humilité ou de tendresse: +car pour ses propres chagrins, il avouait n'avoir jamais pu se soumettre +qu'extérieurement; mais il croyait pour l'univers à une source de fatalisme +optimiste qui contrastait avec son pessimisme personnel, et qui formait le +trait le plus original de son esprit et de son caractère. + +«Voyez, disait-il, la logique est partout! Elle est infinie dans l'œuvre +de Dieu; mais elle est incomplète et insaisissable dans chaque chose, parce +que chaque chose est finie; l'homme lui-même, bien qu'il soit le reflet le +plus frappant de l'infini sur ce petit monde. Nul homme ne peut comprendre +la sagesse infinie, si ce n'est à l'état d'abstraction: car, s'il cherche +en lui-même et autour de lui, il ne la peut saisir et constater en aucune +façon. Vous me traitez souvent de logicien; j'y consens: j'aime et je +cherche la logique. J'en ai un besoin énorme, et ne me complais à rien qui +lui soit étranger. Mais suis-je logique dans mes actions et dans mes +instincts? Moins que qui que ce soit au monde. Plus je me tâte, plus je +trouve en moi l'abîme des contradictions, le désordre du chaos. Eh bien, je +suis un exemple particulier de ce qu'est l'homme en général; et plus je +suis illogique à mes propres yeux, plus je sens la logique de Dieu planer +sur ma faible tête, qui s'égarerait sans cette boussole céleste, et +rendrait follement l'univers complice responsable de sa propre infirmité.» + +Une fois il emmena Émile dans la campagne, et ils firent à cheval +l'exploration des vastes propriétés du marquis. Émile fut frappé du peu de +rapport d'une telle richesse territoriale. + +«Toutes ces fermes sont au plus bas prix possible, répondit le marquis; +quand on ne sait pas sortir des données de l'économie actuelle, le mieux +qu'on ait à faire, c'est de grever le moins qu'on peut le cultivateur +laborieux. Ces gens-là me remercient, vous le voyez, et me souhaitent une +longue vie. Je le crois bien! Ils me croient très bon, quoique ma figure ne +leur plaise guère. Ils ne savent pas que je ne les aime point comme ils +l'entendent, et que je ne vois en eux que des victimes que je ne puis +sauver, mais dont je ne veux pas être le bourreau. Je sais fort bien que, +sous une législation logique, cette propriété doit arriver à centupler ses +produits. Je suis soulagé de mon ennui quand j'y songe: mais pour y songer +et me nourrir de la certitude qu'elle sera un jour l'instrument du libre +travail d'hommes nombreux et sages, il ne faut pas que je la voie à l'état +où elle est: car ce spectacle me glace et m'attriste! aussi je m'y expose +bien rarement.» + +Il y avait en effet deux ans environ que M. de Boisguilbault n'était entré +dans ses fermes, et n'avait fait le tour de ses domaines. Il ne s'y +décidait que dans les cas d'absolue nécessité. Partout il était reçu avec +des démonstrations de respect et d'affection qui n'étaient pas sans un +mélange de terreur superstitieuse; car ses habitudes de solitude et ses +excentricités lui avaient donné, dans l'esprit de plusieurs paysans, la +réputation de sorcier. + +Plus d'une fois, durant l'orage, on avait dit tristement: + +«Ah! si M. de Boisguilbault voulait empêcher la grêle, il ne tiendrait qu'à +lui! mais au lieu de faire ce qu'il peut, il cherche quelque autre chose +que personne ne sait et qu'il ne trouvera peut-être jamais!» + +«Eh bien, Émile, que feriez-vous de tout cela, si c'était à vous? dit le +marquis en rentrant; car je ne vous ai pas fait faire cette assommante +visite de propriétaire à d'autres fins que de vous interroger. + +--J'essaierais! répondit Émile avec vivacité. + +--Sans doute, reprit le marquis, j'essaierais de fonder une vraie +_commune_ si je pouvais. Mais j'essaierais en vain, j'échouerais. Et vous +aussi, peut-être! + +--Qu'importe? + +--Voici le cri généreux et insensé de la jeunesse: qu'importe de succomber +pourvu qu'on agisse, n'est-ce pas? On cède à un besoin d'activité, et l'on +ne voit pas les obstacles. Il y en a pourtant, et savez-vous le pire? c'est +qu'il n'y a point d'hommes. En ce sens, votre père a raison d'invoquer un +fait brutal, mais encore tout puissant. Les esprits ne sont pas mûrs, les +cœurs ne sont pas disposés; je vois bien de la terre et des bras, je ne +vois pas une âme détachée du _moi_ qui gouverne le monde. Encore quelque +temps, Émile, pour que l'idée éclose se répande: ce ne sera pas si long +qu'on le croit; je ne le verrai pas, mais vous le verrez. Patience donc! + +--Eh quoi! le temps fait-il quelque chose sans nous? + +--Non, mais il ne fera rien sans nous tous. Il est des époques où l'on doit +se consoler de ne pas pratiquer, pourvu qu'on instruise; puis vient le +temps où l'on peut faire à la fois l'un et l'autre. Vous sentez-vous de la +force? + +--Beaucoup! + +--Tant mieux!... Je le crois aussi!... Eh bien, Émile, nous causerons un +jour ... bientôt peut-être, à ma première fièvre, quand mon pouls battra un +peu plus vite qu'aujourd'hui.» + +C'est dans de tels entretiens qu'Émile trouvait la force de subir les +heures qu'il ne pouvait passer auprès de Gilberte. Il manquait bien quelque +chose à son amitié pour M. de Boisguilbault: c'était de pouvoir lui parler +d'elle et de lui dire son amour. Mais l'amour heureux a quelque chose de +superbe, qui se passe assez bien de l'avis des autres, et le temps où Émile +sentirait le besoin de se plaindre et de chercher un appui contre le +désespoir n'était pas encore venu pour lui. + +En quoi donc consistait son bonheur? Vous le demandez? D'abord il aimait, +cela suffit presque à qui aime bien. Et puis, il savait qu'il était aimé, +quoiqu'il n'eût jamais osé le demander et qu'on eût encore moins osé le lui +dire. + +Le nuage, cependant, se formait à l'horizon, et bientôt Émile devait sentir +l'approche de l'orage. Un jour Janille lui dit, comme il quittait +Châteaubrun: «Ne venez pas de trois ou quatre jours; nous avons affaire +dans les environs, et nous serons absents.» Émile pâlit: il crut recevoir +son arrêt, et il eut à peine la force de demander quel jour la famille +serait de retour dans ses pénates. «Eh mais! dit Janille, vers la fin de la +semaine, peut-être. D'ailleurs il est probable que je resterai ici: je ne +suis plus d'âge à courir les montagnes, et vous saurez bien venir me +demander en passant si M. Antoine et sa fille sont de retour. + +--Vous me permettriez donc bien de vous rendre ma visite? dit Émile en +s'efforçant de sourire pour cacher sa mortelle angoisse. + +--Pourquoi non, si le cœur vous en dit? reprit la petite vieille en se +rengorgeant d'un air où l'ombrageux Émile crut voir percer un peu de +malice. Je ne crains pas que cela me compromette, moi!» + +«C'en est fait, pensa Émile. Mes assiduités ont été remarquées, et quoique +M. Antoine ni sa fille ne s'avisent encore de rien, Janille s'est promis de +m'expulser. Elle a ici un pouvoir absolu, et le moment de la crise est +arrivé. + +--Eh bien, mademoiselle Janille, reprit-il, je viendrai vous voir demain, +j'aurai grand plaisir à causer avec vous. + +--Comme ça se trouve, dit Janille: moi aussi, j'ai envie de causer! Mais +demain j'ai du chanvre à cueillir, je compte sur vous après-demain +seulement. C'est entendu, je serai ici toute la journée, n'y manquez pas. +Bonsoir, monsieur Émile, nous causerons de bonne amitié. Ah! mais! c'est +que moi aussi je vous aime bien!» + +Plus de doutes pour Émile; la maîtresse femme de Châteaubrun avait ouvert +les yeux sur son amour. Quelque voisin officieux commençait à s'étonner de +le voir si souvent sur le chemin des ruines. Antoine ne savait rien encore, +Gilberte non plus; car, en lui annonçant une petite absence de son père, +cette dernière n'avait pas paru prévoir que Janille la ferait partir avec +lui. L'adroite gouvernante avait bien fait son plan: d'abord écarter Émile, +et puis organiser le départ de Gilberte à l'improviste, afin de se ménager +quelques jours pour conjurer le petit orage qu'elle prévoyait de la part du +jeune homme. + +«Il faudra donc parler, se disait Émile; et pourquoi reculerais-je devant +ce terme inévitable de mes secrètes aspirations? Je dirai à sa fidèle +gouvernante, à son excellent père, que je l'aime et que j'aspire à sa main. +Je demanderai quelque temps pour m'en ouvrir à mon père et pour m'entendre +avec lui sur le choix d'une carrière, car je n'en ai point encore, et il +faut bien que mon sort se décide. Il y aura une lutte assez violente, mais +je serai fort, j'aime. Il ne s'agit pas de moi seul; j'aurai le courage +invincible, j'aurai le don de la persuasion, je l'emporterai!» + +Malgré cette confiance, Émile passa la nuit dans d'affreuses perplexités. +Il se représentait l'entretien qu'il allait avoir avec Janille, et il eût +pu écrire les questions et les réponses, tant il connaissait l'aplomb et la +franchise de la petite femme. + +«Ah mais, Monsieur (devait-elle lui dire, à coup sûr), parlez à votre père +avant tout, et arrangez-vous avec lui; car il est fort inutile de troubler +l'esprit de M. Antoine par une demande conditionnelle, des projets +incertains. En attendant, ne revenez plus, ou revenez fort peu, car +personne n'est obligé de savoir vos intentions, et Gilberte n'est pas fille +à vous écouter sans être sûre de pouvoir être votre femme.» + +Et puis il craignait aussi que Janille, qui avait l'esprit fort positif, ne +traitât d'illusion la possibilité du consentement de M. Cardonnet, et ne +lui interdît les visites fréquentes, à moins qu'il n'apportât une belle et +bonne preuve de la liberté de son choix. + +Il était donc plus que prouvé qu'Émile devait entamer le combat avec son +père d'abord, et agir ensuite en conséquence; à savoir: aller rarement à +Châteaubrun avant d'avoir conçu un certain espoir de vaincre, ou, s'il n'y +avait aucun motif d'espoir, s'abstenir de jamais troubler le bonheur de la +famille de Châteaubrun par d'inutiles ouvertures, s'éloigner enfin, +renoncer à Gilberte ... + +Mais voilà ce qu'il était impossible à Émile de comprendre au nombre des +choses probables. L'idée de la mort entrerait plus facilement dans la tête +d'un enfant que celle de renoncer à la femme aimée dans celle d'un jeune +homme fortement épris. + +Aussi Émile concevait-il plus volontiers la chance de se brûler la cervelle +sous les yeux de son père que celle de plier sous sa volonté. «Eh bien! se +disait-il, je lui parlerai, dès demain, à ce maître terrible, et je lui +parlerai de telle manière que je pourrai ensuite me présenter le front levé +à Châteaubrun.» + +Et pourtant, quand vint le lendemain, Émile, au lieu de se sentir investi +de toute la force de sa volonté, se trouva si épuisé par l'insomnie et si +navré de tristesse, qu'il craignit d'être faible, et ne parla point. + +Quoi de plus douloureux, en effet, lorsque l'âme s'est épanouie dans un +rêve délicieux, que de se voir jeté tout à coup dans une cruelle réalité? + +Quand on s'est fait un adorable secret à soi-même d'un amour chastement +voilé, d'aller le révéler froidement à des êtres qui ne le comprennent pas, +ou qui le méprisent? + +Soit qu'Émile fît cet aveu à son père ou à Janille, il fallait donc livrer +son cœur, rempli d'une langueur pudique et d'une sainte ivresse, à des +cœurs étrangers ou fermés depuis longtemps à des sympathies de ce genre? +Et il avait rêvé un dénouement si autrement sublime! N'était-ce pas +Gilberte qui, la première, et seule au monde avec lui sous l'œil de Dieu, +devait recueillir dans son âme le mot sacré d'amour lorsqu'il s'échapperait +de ses lèvres? + +Le monde et les lois de l'honneur, si froides en pareil cas, étaient donc +là pour ôter à la virginité de sa passion ce qu'elle avait de plus pur et +de plus idéal! Il souffrait profondément, et déjà il lui semblait qu'un +siècle d'amertume avait passé entre ses songes de la veille et cette sombre +journée qui commençait pour lui. + +Il monta à cheval, résolu d'aller chercher au loin, dans quelque solitude, +le calme et la résignation nécessaires pour affronter le premier choc. + +Il voulait fuir Châteaubrun; mais il se trouva auprès sans savoir comment. +Il passa outre sans détourner la tête, remonta le rude chemin où, battu par +l'orage, il avait vu pour la première fois les ruines à la lueur des +éclairs. + +Il reconnut les roches où il s'était abrité avec Jean Jappeloup, et il ne +put comprendre qu'il n'y eût pas plus de deux mois qu'il s'était trouvé là, +si léger d'esprit, si maître de lui-même, si différent de ce qu'il était +devenu depuis. + +Il alla vers Éguzon, afin de revoir tout le chemin qu'il avait fait alors, +et où il n'avait point encore repassé. + +Mais, dès les premières maisons, la vue des habitants qui l'examinaient +lui causa le même sentiment d'effroi et de misanthropie qui eût pu venir à +M. de Boisguilbault en pareil cas. Il prit brusquement un chemin sombre et +couvert qui s'ouvrait sur sa gauche, et s'enfonça sans but dans la +campagne. + +Ce chemin inégal, mais charmant, passant tantôt sur de larges rochers, +tantôt sur de frais gazons, tantôt sur un sable fin, et bordé d'antiques +châtaigniers au tronc crevassé, aux racines formidables, le conduisit à de +vastes landes où il avança lentement, satisfait enfin d'être seul dans un +site désolé. + +Le chemin s'en allait devant lui tantôt en zigzag, tantôt en montagnes +russes, à travers les espaces couverts de genêts et de bruyères, et les +tertres sablonneux coupés de ruisseaux sans lit déterminé et sans direction +suivie. + +De temps en temps une perdrix rasait l'herbe à ses pieds, un martin-pêcheur +traçait une ligne d'azur et de feu, effleurant un marécage avec la rapidité +d'une flèche. + +Après une heure de marche, toujours perdu dans ses pensées, il vit le +sentier se resserrer, s'enfoncer dans des buissons, puis disparaître sous +ses pieds. Il leva les yeux, et vit devant lui, au delà de précipices et de +ravins profonds, les ruines de Crozant s'élever en flèche aiguë sur des +cimes étrangement déchiquetées, et parsemées sur un espace qu'on peut à +peine embrasser d'un seul coup d'œil. + +Émile était déjà venu visiter cette curieuse forteresse, mais par un chemin +plus direct, et sa préoccupation l'ayant empêché cette fois de s'orienter, +il resta un instant avant de se reconnaître. + +Rien ne convenait mieux à l'état de son âme que ce site sauvage et ces +ruines désolées. Il laissa son cheval dans une chaumière et descendit à +pied le sentier étroit qui, par des gradins de rochers, conduit au lit du +torrent. Puis il en remonta un semblable, et s'enfonça dans les décombres +où il resta plusieurs heures en proie à une douleur que l'aspect d'un lieu +si horrible, et si sublime en même temps, portait par instant jusqu'au +délire. + +Les premiers siècles de la féodalité ont vu construire peu de forteresses +aussi bien assises que celle de Crozant. La montagne qui la porte tombe à +pic de chaque côté, dans deux torrents, la Creuse et la Sédelle, qui se +réunissent avec fracas à l'extrémité de la presqu'île, et y entretiennent, +en bondissant sur d'énormes blocs de rochers, un mugissement continuel. Les +flancs de la montagne sont bizarres et partout hérissés de longues roches +grises qui se dressent du fond de l'abîme comme des géants, ou pendent +comme des stalactites sur le torrent qu'elles surplombent. + +Les débris de constructions ont tellement pris la couleur et la forme des +rochers, qu'on a peine, en beaucoup d'endroits, à les en distinguer de +loin. + +On ne sait donc qui a été plus hardi et plus tragiquement inspiré, en ce +lieu, de la nature ou des hommes, et l'on ne saurait imaginer, sur un +pareil théâtre, que des scènes de rage implacable et d'éternelle +désolation. + +Un pont-levis, de sombres poternes et un double mur d'enceinte, flanqué de +tours et de bastions, dont on voit encore les vestiges, rendaient cette +forteresse imprenable avant l'usage du canon. Et cependant l'histoire d'une +place si importante dans les guerres du moyen âge est à peu près ignorée. + +Une vague tradition attribue sa fondation à des chefs sarrasins qui s'y +seraient maintenus longtemps. La gelée, qui est rude et longue dans cette +région, achève de détruire chaque année ces fortifications que les boulets +ont brisées et que le temps a réduites en poussière. + +Cependant le grand donjon carré, dont l'aspect est sarrasin en effet, se +dresse encore au milieu, et, miné par la base, menace de s'abîmer à chaque +instant comme le reste. + +Des tours, dont un seul pan est resté debout, et plantées sur des cimes +coniques, présentent l'aspect de rochers aigus, autour desquels glapissent +incessamment des nuées d'oiseaux de proie. + +On ne peut faire sans danger le tour de la forteresse. En beaucoup +d'endroits, tout sentier disparaît, et le pied vacille sur le bord des +gouffres où l'eau se précipite avec fureur. + +Ce n'est que du haut des tours d'observation qu'on pouvait voir l'approche +de l'ennemi; car, de plain pied avec la base des édifices et les sommets de +la montagne, la vue était bornée par d'autres montagnes arides. Mais leurs +flancs calcaires s'entr'ouvrent aujourd'hui pour laisser couler des terres +fertiles et pousser en liberté de beaux arbres souvent déracinés par le +passage des eaux, quand ils ont atteint une certaine élévation. + +Quelques chèvres, moins sauvages que les enfants misérables qui les +gardent, se pendent aux ruines et courent hardiment sur les précipices. + +Tout cela est d'une désolation si pompeuse et si riche d'accidents que le +peintre ne sait où s'arrêter. L'imagination du décorateur ne trouverait +qu'à retrancher dans ce luxe d'épouvante et de menace. + +Émile passa là plusieurs heures, plongé dans le chaos de ses incertitudes +et de ses projets. Parti avec le jour, il était dévoré par la faim et ne se +rendait pas compte de la souffrance physique qui aggravait sa détresse +morale. + +Étendu sur un rocher, il voyait les vautours planer sur sa tête et songeait +aux tortures de Prométhée, lorsque les sons lointains d'une voix mâle, qui +ne lui paraissait pas inconnue, le firent tressaillir. Il se releva et +courut au bord du précipice. Alors, sur le ravin opposé, il vit trois +personnes descendre le sentier. + +Un homme en blouse et en chapeau gris à larges bords marchait le premier, +et se retournait de temps en temps pour avertir ceux qui le suivaient de +prendre garde à eux; après lui venait un paysan conduisant un âne par la +bride, et, sur cet âne, une femme en robe lilas bien pâle, en chapeau de +paille bien modeste. + +Émile s'élança à leur rencontre, sans se demander si Janille avait parlé, +si l'on se tenait en garde contre lui, si on allait l'accueillir +froidement. + +Il courait et bondissait comme une pierre lancée sur le flanc escarpé de +l'abîme. Il partit à vol d'oiseau, franchit le torrent qui bondissait avec +de vaines menaces sur les roches glissantes, et arriva sur l'autre versant, +pour recevoir l'accolade joyeuse du bon Antoine, et prendre des mains de +Sylvain Charasson la bride de la modeste monture qui portait Gilberte et +son doux sourire, et sa vive rougeur, et son air de joie vainement +contenue. Janille n'était pas là, Janille n'avait point parlé! + +Comme le bonheur paraît plus doux après la peine, et comme l'amour répare +vite le temps perdu à souffrir! Émile ne se souvenait plus de la veille et +ne songeait plus au lendemain. + +Quand il se retrouva dans les ruines de Crozant, conduisant en triomphe sa +bien-aimée, il brisa toutes les branches de broussailles qu'il put +atteindre, et les jeta sous les pieds de l'âne, comme autrefois les Hébreux +semaient de perles les traces de l'humble monture du divin maître. + +Puis il prit Gilberte dans ses bras pour la poser sur le plus beau gazon +qu'il put choisir, quoiqu'elle n'eût aucun besoin d'un pareil secours pour +descendre d'un âne si petit et si tranquille. Émile n'était plus timide, +car il était fou; et si Antoine n'eût pas été le moins clairvoyant des +hommes, il eût compris qu'il ne fallait pas plus songer à réprimer cette +passion exaltée qu'à empêcher la Creuse ou la Sédelle de courir ou de +gronder. + +«Ça, je meurs de faim, dit M. Antoine, et, avant de savoir comment nous +nous rencontrons si à point, je veux qu'on ne me parle que de déjeuner. Un +convive de plus ne nous fait pas peur, car Janille nous a bourrés de +provisions. Ouvrez votre gibecière, petit drôle, dit-il à Charasson, tandis +que je vais faire une entaille au sac que ma fille portait en croupe. Et +puis, Émile courra aux maisons qui sont là-bas, et nous trouvera un renfort +de pain bis. Restons près de la rivière, c'est de l'eau de roche +excellente, prise en petite quantité avec beaucoup de vin.» + +Le déjeuner champêtre fut bientôt étalé sur l'herbe, Gilberte se fit une +assiette avec une grande feuille de lotus, et son père découpa les portions +avec une espèce de sabre qu'on appelait eustache de poche. Émile apporta, +outre le pain, du lait pour Gilberte et des cerises sauvages qui furent +déclarées excellentes, et dont l'amertume a du moins l'avantage d'exciter +l'appétit. Sylvain, assis comme un singe sur le tronc penché d'un arbre, +n'eut pas une part moins copieuse que les autres, et mangea avec d'autant +plus de plaisir, disait-il, qu'il n'avait pas là les yeux de mademoiselle +Janille pour compter les morceaux d'un air de reproche. Émile fut rassasié +au bout d'un instant. Bien qu'on se moque des héros de roman qui ne mangent +jamais, il est bien certain que les amoureux ont peu d'appétit, et qu'en +cela les romans sont aussi vrais que la vie. + +Quel transport pour Émile, après avoir cru qu'il ne reverrait plus +Gilberte que sévère et méfiante, de la retrouver telle qu'il l'avait +laissée la veille, pleine d'abandon et de noble imprévoyance! Et comme il +aimait Antoine d'être incapable d'un soupçon, et de conserver une si +expansive gaieté! + +Jamais il ne s'était senti si gai lui-même; jamais il n'avait vu un plus +beau jour que cette pâle journée de septembre, un site plus riant et plus +enchanté que cette sombre forteresse de Crozant! Et justement Gilberte +avait ce jour-là sa robe lilas, qu'il ne lui avait pas vue depuis +longtemps, et qui lui rappelait le jour et l'heure où il était devenu +éperdument amoureux! + +Il apprit qu'on s'était mis en route pour aller voir un parent à la +Clavière, avant les deux jours qu'on devait aller passer à Argenton, et +que, n'ayant trouvé personne dans ce château, on avait résolu de faire une +promenade à Crozant, où l'on resterait jusqu'au soir; et il n'était guère +que midi! Émile s'imagina avoir l'éternité devant lui. M. Antoine s'étendit +à l'ombre après le déjeuner, et s'endormit d'un profond sommeil. Les deux +amants, suivis de Charasson, entreprirent de faire le tour de la +forteresse. + + + + +XXI. + +LE PETIT COUCHER DE M. ANTOINE. + + +Le page de Châteaubrun réjouit un instant le jeune couple par ses naïvetés; +mais, emporté bientôt par le besoin de courir, il s'écarta à la poursuite +des chèvres, faillit se faire un mauvais parti avec les chevriers, et finit +par s'entendre avec eux, en jouant aux palets sur le bord de la Creuse, +pendant qu'Émile et Gilberte entreprenaient de longer la Sédelle sur +l'autre flanc de la montagne. + +Comme, en bien des endroits, le torrent a rongé la base du roc, il leur +fallut tantôt grimper, tantôt redescendre, tantôt mettre le pied sur des +blocs à fleur d'eau, et tout cela non sans peine et sans danger. Mais la +jeunesse est aventureuse, et l'amour ne doute de rien. + +Une providence particulière protège l'un et l'autre, et nos amoureux se +tirèrent bravement de tous les périls, Émile tremblant d'une toute autre +émotion que la peur lorsqu'il soulevait ou retenait Gilberte dans ses bras; +Gilberte riant pour cacher son trouble ou pour s'en distraire. + +Gilberte était forte, agile et courageuse comme une enfant de la montagne; +et pourtant, à franchir ainsi des obstacles continuels, elle se sentit +bientôt essoufflée et se laissa tomber sur la mousse au bord de l'eau +bondissante, jeta son chapeau sur le gazon, forcée de relever ses cheveux +dénoués qui pendaient sur ses épaules. + +«Allez donc me cueillir cette belle digitale que je vois là-bas,» dit-elle +à Émile pensant qu'elle aurait le temps de se recoiffer avant qu'il fût de +retour, + +Mais il y alla et revint si vite, qu'il la trouva encore tout inondée de +ses cheveux d'or, que ses petites mains avaient peine à ramasser en une +seule tresse. + +Debout auprès d'elle, il admirait ces trésors qu'elle rejetait derrière sa +tête avec plus d'impatience que d'orgueil, et qu'elle eût coupés depuis +longtemps comme un fardeau gênant, si Antoine et Janille ne s'y fussent +jalousement opposés. + +En ce moment, néanmoins, elle leur sut gré de ne l'avoir pas souffert; car, +malgré son peu de coquetterie, elle vit bien qu'Émile était éperdu +d'admiration, et elle n'avait rien fait pour la provoquer! + +Si la beauté a de certains triomphes, dont l'amour ne ne peut se refuser à +jouir, c'est surtout lorsqu'ils sont imprévus et involontaires. Cette belle +chevelure eût été, en effet, un véritable dédommagement pour une femme +laide, et chez Gilberte c'était comme une prodigalité de la nature ajoutée +à tous ses autres dons. + +Il faut bien dire que, comme son père, Gilberte était plus laborieuse +qu'adroite de ses mains, et, d'ailleurs, elle avait perdu en courant toutes +ses épingles, et par deux fois, la lourde torsade roulée sur sa nuque avec +précipitation se défit et retomba jusqu'à ses pieds. + +Le regard d'Émile plana toujours sur elle; Gilberte ne le voyait pas, mais +elle le sentait comme si le feu de ce regard passionné eût rempli +l'atmosphère. Elle en fut bientôt si confuse, qu'elle oublia d'en être +joyeuse, et enfin, comme à l'ordinaire, elle s'efforça de rompre, par une +plaisanterie, leur mutuelle émotion. + +«Je voudrais que ces cheveux fussent _à moi_, dit-elle, je les couperais, +et je les enverrais au fond de la rivière.» + +C'était l'occasion pour Émile de faire un beau compliment; mais il s'en +garda bien. Qu'eût-il dit sur ces cheveux-là, qui exprimât l'amour qu'il +leur portait? Il ne les avait jamais touchés, et il en mourait d'envie. Il +regarda furtivement autour de lui. + +Un cercle de rochers et d'arbrisseaux isolait Gilberte et lui du monde +entier. Il n'y avait aucun point de la montagne d'où on pût les voir. On +eût dit qu'elle avait choisi cet abri pour le tenter, et pourtant +l'innocente fille n'y avait point songé et ne songeait pas encore qu'il y +eût là quelque danger pour elle. + +Émile n'avait plus sa raison. L'insomnie, l'épouvante, la douleur et la +joie, avaient allumé la fièvre dans son sang. + +Il s'agenouilla auprès de Gilberte, et prit dans sa main tremblante une +poignée de ses cheveux rebelles; puis, comme elle tressaillait, il la +laissa retomber en disant: + +«J'ai cru que c'était une guêpe, mais ce n'est qu'un brin de mousse. + +--Vous m'avez fait peur, reprit Gilberte en secouant la tête: j'ai cru que +c'était un serpent.» + +Cependant la main d'Émile s'attachait à cette chevelure et ne pouvait +l'abandonner. + +Sous prétexte d'aider Gilberte à en rassembler les mèches éparses que lui +disputait la brise, il les toucha cent fois, et finit par y porter ses +lèvres à la dérobée. Gilberte parut ne point s'en apercevoir, et, remettant +précipitamment son chapeau sur sa coiffure mal assurée, elle se leva en +disant, d'un air qu'elle voulait rendre dégagé: + +«Allons voir si mon père est réveillé.» + +Mais elle tremblait; une pâleur subite avait effacé les brillantes couleurs +de ses joues; son cœur était prêt à se rompre; elle fléchit et s'appuya +sur le rocher pour ne pas tomber. Émile était à ses pieds. + +Que lui disait-il? Il ne le savait pas lui-même, et les échos de Crozant +n'ont pas gardé ses paroles. Gilberte ne les entendit pas distinctement; +elle avait le bruit du torrent dans les oreilles, mais centuplé par le +battement de ses artères, et il lui semblait que la montagne, prise de +convulsions, oscillait au-dessus de sa tête. + +Elle n'avait plus de jambes pour fuir, et d'ailleurs elle n'y songeait +point. On fuirait en vain l'amour; quand il s'est insinué dans l'âme, il +s'y attache et la suit partout. Gilberte ne savait pas qu'il y eût d'autre +péril dans l'amour que celui de laisser surprendre son cœur, et il n'y en +avait pas d'autres en effet pour elle auprès d'Émile. Celui-là était bien +assez grand, et le vertige qu'il causait était plein d'irrésistibles +délices. + +Tout ce que Gilberte sut dire, ce fut de répéter avec un effroi plein de +regret et de douleur: + +«Non, non! il ne faut pas m'aimer. + +--C'est donc que vous me haïssez!» reprenait Émile; et Gilberte, détournant +la tête, n'avait pas le courage de mentir. Eh bien, si vous ne m'aimez pas, +disait Émile, que vous importe de savoir que je vous aime? Laissez-moi vous +le dire, puisque je ne peux plus le cacher. Cela vous est indifférent, et +on ne craint pas ce qu'on dédaigne. Sachez-le donc, et si je vous quitte, +si je ne vais plus vous voir, apprenez au moins pourquoi: c'est que je +meurs d'amour pour vous, c'est que je ne dors plus, que je ne travaille +plus, que je perds l'esprit, et qu'il m'arriverait peut-être bientôt de +dire à votre père ce que je vous dis maintenant. J'aime mieux être chassé +par vous que par les autres. Chassez-moi donc; mais vous m'entendrez ici, +parce que mon secret m'étouffe; je vous aime, Gilberte, je vous aime à en +mourir!» Et le cœur d'Émile était si plein qu'il déborda en sanglots. + +Gilberte voulut s'éloigner; mais elle s'assit à trois pas de là et se prit +à pleurer. Il y avait plus de bonheur que d'amertume au fond de toutes ces +larmes. Aussi Émile se fut-il bientôt rapproché pour consoler Gilberte, et +fut-il bientôt consolé à son tour; car dans l'effroi qu'elle exprimait, il +n'y avait que tendresse et regret. + +«Je suis une pauvre fille, lui disait-elle, vous êtes riche, et votre père +ne songe, à ce qu'on dit, qu'à augmenter sa fortune. Vous ne pouvez pas +m'épouser, et moi je ne dois pas songer à me marier dans la position où je +suis. + +«Ce serait un hasard de rencontrer un homme aussi pauvre que moi, qui eût +reçu un peu d'éducation, et je n'ai jamais compté sur ce hasard-là. Je me +suis dit de bonne heure que je devais tirer bon parti de mon sort pour +m'habituer à la dignité des sentiments, qui consiste à ne point porter +envie aux autres, et à se créer des goûts simples, des occupations +honnêtes. + +«Je ne pense donc pas du tout au mariage, puisqu'il me faudrait peut-être, +pour trouver un mari, changer quelque chose à ma manière de penser. Tenez, +si vous voulez que je vous le dise, Janille s'est mis dans la tête, depuis +quelques jours, une idée qui me chagrine beaucoup. Elle veut que mon père +me cherche un mari. Chercher un mari! n'est-ce pas honteux et humiliant? et +peut-on rien imaginer de plus répulsif? + +«Cette excellente amie ne comprend pourtant rien à ma résistance, et, comme +mon père devait aller toucher à Argenton le terme de sa petite pension, +elle a exigé tout à coup ce matin qu'il m'emmenât pour me présenter à +quelques personnes de sa connaissance. + +«Nous ne savons pas résister à Janille, et nous sommes partis; mais mon +père, grâce au ciel, ne s'entend pas à trouver des maris, et je saurai si +bien l'aider à n'y point penser, que cette promenade n'aura aucun but. + +«Vous voyez bien, monsieur Émile, qu'il ne faut point faire la cour à une +fille qui n'a pas d'illusion, et qui se destine au célibat sans regret et +sans honte. Je pensais que vous l'aviez compris, et que votre amitié ne +chercherait jamais à troubler mon repos. + +«Oubliez donc cette folie qui vient de vous passer par l'esprit, et ne +voyez en moi qu'une sœur qui ne s'en souviendra pas, si vous lui promettez +de l'aimer tranquillement et saintement. Pourquoi nous quitteriez-vous? +cela ferait bien de la peine à mon père et à moi! + +--Cela vous ferait bien de la peine, Gilberte? reprit Émile; d'où vient que +vous pleurez en me disant des choses si froides? Ou je ne vous comprends +pas, ou vous me cachez quelque chose. Et voulez-vous savoir ce que je crois +deviner? c'est que vous n'avez pas assez d'estime pour moi, pour m'écouter +avec confiance. Vous me prenez pont un jeune fou, qui parle d'amour sans +religion et sans conscience, et vous croyez pouvoir me traiter comme un +enfant à qui l'on dit: Ne recommencez pas, je vous pardonne. Ou bien, si +vous croyez qu'avec quelques paroles de froide raison on peut étouffer un +amour sérieux, vous êtes un enfant vous-même, Gilberte, et vous ne sentez +rien du tout pour moi au fond de votre cœur. O mon Dieu, serait-il +possible, et ces yeux qui m'évitent, cette main qui me repousse, est-ce là +le dédain ou l'incrédulité? + +--N'est-ce pas assez? Croyez-vous que je puisse consentir à vous aimer avec +la certitude que vous devez tôt ou tard appartenir à une autre? Il me +semble que l'amour, c'est l'éternité d'une vie à deux: c'est pourquoi, en +renonçant à me marier, j'ai dû renoncer à aimer. + +--Et je l'entends bien ainsi, Gilberte! l'amour, c'est l'éternité d'une vie +à deux! Je ne comprends même pas que la mort puisse y mettre un terme; ne +vous ai-je pas dit tout cela en vous disant: «Je vous aime!» Ah! cruelle +Gilberte, vous ne m'avez pas compris, ou vous ne voulez pas me comprendre: +mais si vous m'aimiez vous ne douteriez pas. Vous ne me diriez pas que vous +êtes pauvre, vous ne vous en souviendriez pas plus que moi-même. + +--O mon Dieu! Émile, je ne doute pas de vous: je vous sais aussi incapable +que moi d'un calcul intéressé. Mais, encore une fois, sommes-nous donc plus +forts que la destinée, que la volonté de votre père, par exemple? + +--Oui, Gilberte, oui, plus forts que tout le monde, si ... nous nous +aimons?» + +Il est fort inutile de rapporter la suite de cet entretien. Nous ne +pourrions résumer certaines intermittences de peur et de découragement, où +Gilberte, redevenant raisonnable, c'est-à-dire désolée, montrait les +obstacles et laisser percer une fierté sans emphase, mais assez sentie pour +préférer l'éternelle solitude à l'humiliation d'une lutte contre l'orgueil +de la richesse. + +Nous pourrions dire par quels arguments d'honneur et de loyauté Émile +cherchait à lui rendre la confiance. Mais les plus forts arguments, ceux +auxquels Gilberte ne trouvait pas de réplique, ce sont ceux-là que nous ne +pourrions transcrire, car ils étaient tout d'enthousiasme et de naïve +pantomime. + +Les amants ne sont pas éloquents à la manière des rhéteurs, et leur parole +écrite n'a jamais rien signifié pour ceux auxquels elle ne s'adresse point. + +Si l'on pouvait se rappeler froidement quel mot insignifiant a fait perdre +l'esprit, on n'y comprendrait plus rien et on se raillerait soi-même. + +Mais l'accent, mais le regard, trouvent dans la passion des ressources +magiques, et bientôt Émile sut persuader à Gilberte ce qu'il croyait +lui-même à ce moment-là: à savoir que rien n'était plus simple et plus +facile que de se marier ensemble, partant, qu'il n'y avait rien de plus +légitime et de plus nécessaire que de s'aimer de toutes ses forces. + +La noble fille aimait trop pour s'arrêter à l'idée qu'Émile fût un +présomptueux et un téméraire. Il disait qu'il vaincrait la résistance +possible de son père, et Gilberte ne connaissait M. Cardonnet que par des +bruits vagues. + +Émile garantissait l'adhésion de sa tendre mère, et ce point rassurait la +conscience de la jeune fille. Elle partagea bientôt toutes les illusions +d'Émile, et il fut convenu qu'il parlerait à son père avant de s'adresser +à celui de Gilberte. + +Une fille égoïste ou ambitieuse eût été plus prudente. Elle eût mis l'aveu +de ses sentiments à des conditions plus rigides. Elle n'eût consenti à +revoir son amant que le jour où il serait revenu accomplir toutes les +formalités de la demande en mariage. Mais Gilberte ne s'avisa point de +toutes ces précautions. + +Elle sentit dans son cœur quelque chose de l'infini, une foi et un respect +pour la parole de son amant, qui n'avaient pas de bornes. Elle ne se +tourmenta plus que d'une chose: c'était d'être une cause de trouble et +d'affliction pour la famille d'Émile, le jour où il parlerait. + +Elle ne pouvait plus douter de la victoire qu'il se faisait fort de +remporter; mais l'idée du combat la faisait souffrir, et elle eût voulu +éloigner ce moment terrible. + +«Écoutez, lui dit-elle avec une naïveté angélique, rien ne nous presse; +nous sommes heureux ainsi, et assez jeunes pour attendre. Je crains que la +principale et la meilleure objection de votre père ne soit précisément +celle-là; vous n'avez que vingt et un ans, et on peut craindre que vous +n'ayez pas encore assez pesé votre choix, assez examiné le caractère de +votre fiancée. Si l'on vous parle d'attendre et si on vous demande le temps +de réfléchir, soumettez-vous à toutes les épreuves. Quand même nous ne +serions unis que dans quelques années, qu'importe, pourvu que nous +puissions nous voir, et puisque nous ne pouvons pas douter l'un de l'autre? + +--Oh! vous êtes une sainte! répondit Émile en baisant le bord de son +écharpe, et je serai digne de vous.» + +Quand ils retournèrent vers le lieu où ils avaient laissé Antoine, ils le +virent bien loin de là, causant avec un meunier de sa connaissance, et ils +allèrent l'attendre au pied de la grande tour. + +Les heures passèrent pour eux comme des secondes, et cependant elles +étaient remplies comme des siècles. Combien de choses ils se dirent, et +combien plus ils ne se dirent pas! Puis le bonheur de se voir, de se +comprendre et de s'aimer devint si violent, qu'ils furent saisis d'une +gaieté folle, et bondissant comme deux chevreuils, ils se prirent par la +main et se mirent à courir sur les pentes abruptes, faisant rouler les +pierres au fond du précipice, et si transportés d'un délire inconnu, qu'ils +n'avaient pas plus le sentiment du danger que des enfants. + +Émile poussait devant lui des décombres, ou les franchissait avec ardeur; +on eût dit qu'il se croyait aux prises avec les obstacles de sa destinée. +Gilberte n'avait peur ni pour lui, ni pour elle-même; elle riait aux +éclats, elle criait et chantait comme une alouette au milieu des airs, et +ne pensait plus à renouer sa chevelure qui flottait au vent, et quelquefois +l'enveloppait tout entière comme un voile de feu. + +Quand son père vint la surprendre au milieu de ce transport, elle s'élança +vers lui et l'étreignit dans ses bras avec passion, comme si elle voulait +lui communiquer tout le bonheur dont son âme était inondée. Le chapeau gris +du bon homme tomba dans cette brusque accolade et alla rouler au fond du +ravin. Gilberte partit comme un trait pour le rattraper, et Antoine, +effrayé de cette pétulance, courut aussi pour rattraper sa fille. + +Tous deux étaient en grand danger, lorsque Émile les devança à la course, +saisit au vol le chapeau fugitif, et, en le replaçant sur la tête +d'Antoine, serra à son tour ce tendre père dans ses bras. + +«Eh! vive Dieu! s'écria Antoine, en les ramenant d'autorité sur une +plate-forme moins dangereuse, vous me faites bien fête tous deux, mais vous +me faites encore plus de peur! Ah çà, vous avez donc rencontré par là la +chèvre du Diable, qui fait courir et sauter comme des fous ceux qu'elle +ensorcelle avec son regard? Est-ce l'air de ces montagnes qui te rend si +folle, petite fille? Allons, tant mieux, mais pourtant ne t'expose pas +comme cela. Quelles couleurs! quel œil brillant! Je vois qu'il faut te +mener souvent promener, et que tu ne fais pas assez d'exercice à la maison. +Ces jours-ci, elle m'inquiétait, savez-vous, Émile? Elle ne mangeait plus, +elle lisait trop, et je me proposais de jeter tous vos livres par la +fenêtre, si cela eût continué. Heureusement il n'y paraît point +aujourd'hui, et puisqu'il en est ainsi, j'ai envie de la mener jusqu'à +Saint-Germain-Beaupré. C'est beau à voir, nous y passerons la journée de +demain, et si vous voulez venir avec nous, nous nous amuserons on ne peut +mieux. Allons Émile, qu'en dites-vous? qu'importe que nous allions à +Argenton un jour plus tard? n'est-ce pas Gilberte? Et quand nous n'y +passerions qu'un jour? + +--Et quand nous n'irions pas du tout! dit Gilberte en sautant de joie; +allons à Saint-Germain, mon père, je n'y ai jamais été; oh! la bonne idée! + +--Nous sommes sur le chemin, reprit M. de Châteaubrun, et pourtant il nous +faut aller coucher à Fresselines; car ici il n'y a pas à y songer. Au +reste, Fresselines et Confolens valent la peine d'être vus. Les chemins ne +sont pas beaux: il faudra nous mettre en route avant la nuit. Monsieur +Charasson, allez donner l'avoine à cette pauvre _Lanterne_, qui aime assez +les voyages, puisque ce sont les seules occasions pour elle de se régaler; +vous reconduirez cet âne à ceux qui nous l'ont prêté, là-haut à Vitra, et +puis vous irez nous attendre avec la brouette et le cheval de M. Émile, de +l'autre côté de la rivière. Nous y serons dans deux heures. + +--Et moi, dit Émile, je vais écrire un mot au crayon pour ma mère, afin +qu'elle n'ait point à s'inquiéter de mon absence, et je trouverai bien un +enfant pour lui porter ma lettre. + +--Envoyer si loin un de ces petits sauvages? ce ne sera pas facile. Eh! +vrai Dieu! nous sommes servis à point, car voici quelqu'un de chez vous, si +je ne me trompe!» + +Émile, en se retournant, vit Constant Galuchet, le secrétaire de son père, +qui venait de jeter son habit sur l'herbe, et qui, après avoir enveloppé sa +tête d'un mouchoir de poche, se mettait en devoir d'amorcer sa ligne. + +«Quoi! Constant, vous venez pêcher des goujons jusqu'ici? lui dit Émile. + +--Oh! non, vraiment, Monsieur, répondit Galuchet d'un air grave: je nourris +l'espoir de prendre ici une truite! + +--Mais vous comptez retourner ce soir à Gargilesse? + +--Bien certainement, Monsieur. Monsieur votre père n'ayant pas besoin de +moi aujourd'hui, m'a permis de disposer de la journée tout entière; mais +dès que j'aurai pris ma truite, s'il plaît à Dieu, je quitterai ce vilain +endroit. + +--Et si vous ne prenez rien? + +--Je maudirai encore plus l'idée que j'ai eue de venir si loin pour voir +une pareille masure. Quelle horreur, Monsieur! Peut-on voir un plus triste +pays et un château en plus mauvais état? Croyez donc, après cela, les +voyageurs qui vous disent que c'est superbe, et qu'on ne peut pas vivre aux +bords de la Creuse sans avoir vu Crozant! A moins qu'il n'y ait du poisson +dans cette rivière, je veux être pendu si l'on m'y rattrape. Mais je n'y +crois pas à leur rivière; cette eau transparente est détestable pour pêcher +à la ligne, et ce bruit continuel vous casse la tête. J'en ai la migraine. + +--Je vois que vous avez fait une promenade peu agréable, dit Gilberte, qui +voyait pour la première fois la ridicule figure de Galuchet, et à qui ses +dédains prosaïques donnaient une forte envie de rire. Cependant ces ruines +font un grand effet, convenez en; elles sont singulières au moins! +Êtes-vous monté jusqu'à la grande tour? + +--Dieu m'en préserve, Mademoiselle! répondit Galuchet, flatté de +l'interpellation de Gilberte, qu'il regardait de toute la largeur de ses +yeux ronds, remarquablement écartés, et séparés par un petit bouquet de +sourcils fauves assez bizarre. Je vois d'ici l'intérieur de la baraque, +puisqu'elle est tout à jour comme un réverbère, et je ne crois pas que cela +vaille la peine de se casser le cou.» + +Puis, prenant le sourire de Gilberte pour une approbation de cette mordante +satire, il ajouta d'un ton qu'il crut plaisant et spirituel: «Beau pays, ma +foi! il n'y pousse pas même du chiendent! Si les rois maures n'étaient pas +mieux logés que ça, je leur en fais mon compliment; ces gens-là avaient un +drôle de goût, et ça devait faire de singuliers pistolets! Sans doute +qu'ils portaient des sabots et qu'ils mangeaient avec leurs doigts? + +--Ceci est un commentaire historique fort judicieux, dit Émile à Gilberte, +qui mordait le bout de son mouchoir pour ne pas rire tout haut du ton +capable et de la physionomie baroque de M. Galuchet. + +--Oh! je vois bien que monsieur est très moqueur, reprit-elle. Il en a le +droit, il vient de Paris, où tout le monde a de l'esprit et de belles +manières, et il se trouve ici parmi les sauvages. + +--Je ne peux pas dire ça dans ce moment-ci, répliqua Galuchet, en lançant +un regard assassin à la belle Gilberte, qu'il trouvait fort de son goût; +mais, franchement, le pays est bien un peu arriéré. Les gens y sont fort +malpropres. Voyez ces enfants pieds nus et tout déchirés! A Paris, tout le +monde a des souliers, et ceux qui n'en ont pas ne sortent pas le dimanche. +J'ai voulu aujourd'hui entrer dans une maison pour demander à manger: il +n'y avait rien que du pain noir dont un chien n'aurait pas voulu, et du +lait de chèvre qui sentait le bouc. Ces gens-là n'ont pas de honte de vivre +si chichement! + +--Ne serait-ce pas par hasard qu'ils sont trop pauvres pour mieux faire? +dit Gilberte, révoltée du ton aristocratique de M. Galuchet. + +--C'est plutôt qu'ils sont trop paresseux, répondit-il un peu étourdi de +cette observation qui ne lui était pas venue. + +--Et qu'en savez-vous? reprit Gilberte avec une indignation qu'il ne +comprit pas.» + +«Cette demoiselle est fort taquine, pensa-t-il, et son petit air résolu me +plaît fort. Si je causais longtemps avec elle, je lui ferais bien voir que +je ne suis pas un niais de provincial. + +«Eh bien, dit Émile à Gilberte, pendant que Constant cherchait des vers +sous les pierres du rivage, pour amorcer sa ligne, vous venez de voir la +figure d'un parfait imbécile. + +--Je crains qu'il ne soit encore plus sot que simple, répondit Gilberte. + +--Allons, mes enfants, vous n'êtes pas indulgents, observa le bon Antoine. +Ce garçon-là n'est pas beau, j'en conviens, mais il paraît que c'est un bon +sujet, et que M. Cardonnet en est fort content. Il est plein d'obligeance, +et deux ou trois fois il m'a offert ses petits services. Il m'avait même +fait cadeau d'une ligne très bonne, et comme on n'en trouve point ici: +malheureusement je l'ai perdue avant de rentrer à la maison; à telles +enseignes que Janille m'a grondé ce jour-là presque autant que le jour où +j'ai perdu mon chapeau. Dites donc, monsieur Galuchet, ajouta-t-il en +élevant la voix, vous m'aviez promis de venir pêcher de notre côté, je ne +tourmente pas beaucoup mon poisson; je n'ai pas votre patience, c'est pour +cela que vous en trouverez. Ainsi je compte sur vous un de ces jours; vous +viendrez déjeuner à la maison, et ensuite je vous conduirai aux bons +endroits: le barbillon abonde par là, et c'est un joli coup de ligne. + +--Monsieur, vous êtes trop honnête, répondit Galuchet; j'irai certainement +un dimanche, puisque vous voulez bien me combler de vos civilités.» + +Et, enchanté d'avoir trouvé cette phrase, Galuchet salua le plus +gracieusement qu'il put, et s'éloigna, après s'être chargé du message +d'Émile pour ses parents. + +Gilberte eut quelque envie de quereller un peu son père pour cet excès de +bienveillance envers un personnage si lourd et si déplaisant; mais elle +était trop bienveillante elle-même pour ne pas lui sacrifier bien vite ses +répugnances, et, au bout d'un instant, elle y songea d'autant moins, que ce +jour-là, il lui était impossible de ressentir une contrariété. + +Grâce à la disposition de leurs âmes, nos amoureux trouvèrent agréables et +plaisants tous les incidents qui remplirent le reste du voyage. La vieille +jument de M. Antoine, attelée à une sorte de boguet découvert qu'il avait +bien raison d'appeler sa brouette, fit des merveilles d'adresse et de bon +vouloir, dans les chemins effrayants qu'ils eurent à suivre pour gagner +leur gîte. + +Ce véhicule avait place pour trois personnes, et Sylvain Charasson, +installé au milieu, conduisait _crânement_ (c'était son expression) la +pacifique _Lanterne_. + +Les cahots épouvantables qu'on recevait dans une voiture si mal suspendue +n'inquiétaient nullement Gilberte et son père, habitués à ne pas se donner +toutes leurs aises, et à ne se laisser arrêter par aucun temps ni aucun +chemin. + +Émile les devançait à cheval, pour les avertir et les aider à mettre pied à +terre, quand la route était trop dangereuse. Puis, quand on se retrouvait +sur le sable doux des landes, il passait derrière eux pour causer et +surtout pour regarder Gilberte. + +Jamais élégant du bois de Boulogne, en plongeant du regard dans la calèche +brillante de sa triomphante maîtresse, n'a été si ravi et si fier que ne +l'était Émile, en suivant la belle campagnarde qu'il adorait, dans les +vagues sentiers de ce désert, à la clarté des premières étoiles. + +Que lui importait qu'elle fût assise sur une espèce de brancard traîné par +une haridelle, ou dans un carrosse superbe? qu'elle fût vêtue de moire et +de velours, ou d'une petite indienne fanée? Elle avait des gants déchirés +qui laissaient voir le bout de ses doigts roses, appuyés sur le dossier de +la voiture. Pour ménager son écharpe des dimanches, elle l'avait pliée et +mise sur ses genoux. Sa belle taille svelte et souple n'en ressortait que +mieux. Le vent tiède du soir semblait caresser avec ardeur sa nuque blanche +comme l'albâtre. Le souffle d'Émile se mêlait à la brise, et il était +attaché là comme l'esclave derrière le char du vainqueur. + +Il y eut un moment où, grâce au peu de précaution de Sylvain, la brouette +s'arrêta tout court et faillit heurter la tête du cheval d'Émile. + +Monsieur Sacripant avait mis une patte sur le marchepied, pour avertir +qu'il était fatigué et qu'on eût à le prendre en voiture. M. Antoine +descendit pour le saisir par la peau du cou et le jeter sur le tablier du +boguet, car le pauvre animal n'avait plus les jarrets assez souples pour +s'élancer si haut. + +Pendant ce temps-là, Gilberte caressait les naseaux de _Corbeau_ et +passait sa petite main dans les flots de sa noire crinière. Émile sentit +battre son cœur comme si un courant magnétique lui apportait ces caresses. +Il faillit faire, sur le bonheur de _Corbeau_, quelque réflexion aussi +ingénue que celle dont Galuchet eût été capable en pareil cas; mais il se +contenta d'être bête en silence. On est si heureux quand, avec de l'esprit, +on se sent pris de cette bêtise-là! + +Il faisait tout à fait sombre quand ils arrivèrent à Fresselines. Les +arbres et les rochers ne présentaient plus que des masses noires d'où +sortait le grondement majestueux et solennel de la rivière. + +Une fatigue délicieuse et la fraîcheur de la nuit jetaient Émile et +Gilberte dans une sorte d'assoupissement délicieux. Ils avaient devant eux +tout le lendemain, tout un siècle de bonheur. + +L'auberge où l'on s'arrêta, et qui était la meilleure du hameau, n'avait +que deux lits dans deux chambres séparées. On décida que Gilberte aurait la +meilleure, que M. Antoine s'arrangerait de l'autre avec Émile, en prenant +chacun un matelas. Mais quand on en fut à vérifier le mobilier, il se +trouva qu'il n'y avait qu'un matelas dans chaque lit, et Émile se fit un +plaisir d'enfant de coucher sur la paille de la grange. + +Cet arrangement, qui menaçait Charasson d'un sort pareil, sembla beaucoup +contrarier le page de Châteaubrun. Ce jeune gars aimait ses aises, surtout +en voyage. + +Habitué à suivre son maître dans toutes ses courses, il se dédommageait de +l'austérité à laquelle le condamnait Janille à Châteaubrun, en mangeant et +dormant dehors à discrétion. + +M. Antoine, tout en le persiflant avec une rude gaieté, lui passait toutes +ses fantaisies, et se faisait son esclave tout en lui parlant comme à un +nègre. Ainsi, tandis que Sylvain faisait mine de panser le cheval et +d'atteler la voiture, c'était bien vraiment son maître qui maniait +l'étrille et soulevait le brancard. + +Si l'enfant s'endormait en conduisant, Antoine se frottait les yeux, +ramassait les guides, et luttait contre le sommeil plutôt que de réveiller +son page. + +S'il n'y avait qu'une portion de viande à souper: «Vous partagerez les os +avec monsieur Sacripant,» disait M. Antoine à Charasson, qui couvait des +yeux cette victuaille; mais sans trop s'en rendre compte, le bonhomme +rongeait les os et laissait le meilleur morceau à Sylvain. Aussi le rusé +gamin connaissait les allures de son maître, et plus il était menacé de +jeûner, de veiller et de travailler, plus il comptait sur sa bonne étoile. + +Cependant, lorsqu'il vit que M. Antoine ne donnait nulle attention à son +coucher, et qu'Émile se contentait de la crèche, il commença, en servant le +souper, à bâiller, à tirer ses bras, et à dire que la route avait été +longue, que ce maudit pays était au bout du monde, et qu'il avait bien cru +n'y arriver jamais. + +Antoine fit la sourde oreille, et bien que le souper fût peu délicat, il +mangea de grand appétit. + +«Voilà comme j'aime à voyager, disait-il en choquant à chaque instant son +verre contre celui d'Émile, par suite de l'habitude qu'il avait prise avec +Jean Jappeloup: c'est quand j'ai toutes mes aises et toutes mes affections +avec moi. Ne me parlez pas d'aller au loin, dans une chaise de poste ou sur +un navire, courir seul tristement après la fortune. Il fait bon à jouir du +peu qu'on a, en parcourant un beau pays où l'on connaît tous les passants +par leur nom, toutes les maisons, tous les arbres, toutes les ornières! +Voyez si je ne suis pas ici comme chez moi? Si j'avais Jean et Janille au +bout de la table, je me croirais à Châteaubrun, car j'ai ma fille d'abord +et un de mes meilleurs amis; et puis mon chien, et même M. Charasson, qui +est content comme un roi de voir le monde et d'être hébergé selon son +mérite. + +--Ça vous plaît à dire, Monsieur, reprit Charasson, qui, au lieu de servir, +était assis au coin de la cheminée; cette auberge-ci est abominable et l'on +y couche avec les chiens. + +--Eh bien, vaurien que vous êtes, n'est-ce pas trop bon pour vous? reprit +M. Antoine en faisant sa grosse voix; vous êtes bien heureux qu'on ne vous +envoie pas percher avec les poules! Comment diable, Sybarite, vous avez de +la paille; et vous craignez de mourir de faim pendant la nuit? + +--Faites excuse, Monsieur, la paille ici c'est du foin, et le foin fait mal +à la tête. + +--S'il en est ainsi, vous coucherez sur le carreau, au pied de mon lit, +pour vous apprendre à murmurer. Vous vous tenez comme un bossu, ce lit +orthopédique vous fera grand bien. Allez préparer le lit de votre maître, +et montez la couverture du cheval pour monsieur Sacripant.» + +Émile se demandait quelle serait la fin de cette plaisanterie que M. +Antoine soutint gravement jusqu'au bout, et, lorsque Gilberte se fut +retirée dans sa chambre, il suivit M. Antoine dans la sienne, pour savoir +s'il saurait persuader à son page de se contenter de la paille. + +Le châtelain se divertit à se faire servir comme un homme de qualité. «Çà, +disait-il, qu'on me tire mes bottes, qu'on me présente mon foulard, et +qu'on éteigne les lumières. Vous allez vous étendre sur ces briques, et +gare à vous, si vous avez le malheur de ronfler! Bonsoir, Émile, allez vous +coucher; vous ne serez pas affligé de la société de ce drôle, qui vous +empêcherait de dormir. Il dormira par terre, lui, en punition de ses +plaintes ridicules.» + +Au bout de deux heures de sommeil, Émile fut éveillé en sursaut par la +chute d'un gros corps qui se laissait tomber sur la paille à côté de lui. +«Ce n'est rien, c'est moi, dit M. Antoine; ne vous dérangez pas. J'ai voulu +partager mon lit avec ce vaurien; mais monsieur, sous prétexte qu'il +grandit, a des inquiétudes dans les jambes, et j'ai reçu tant de coups de +pied, que je lui cède la place. Qu'il dorme dans un lit, puisqu'il y tient +si fort! quant à moi, je serai beaucoup mieux ici.» + +Tel fut le châtiment exemplaire que subit à Fresselines le page de +Châteaubrun. + + + + +XXII. + +INTRIGUE. + + +Nous laisserons Émile oublier le rendez-vous que lui avait donné Janille, +et courir par monts et par vaux avec l'objet de ses pensées. C'est à +l'usine Cardonnet que nous irons reprendre le fil des événements qui +enlacent sa destinée. + +M. Cardonnet commençait à prendre sérieusement ombrage des continuelles +absences d'Émile, et à se dire que le moment viendrait bientôt de +surveiller et de régler ses démarches. «Le voilà distrait de son +socialisme, se disait-il; il est temps qu'il se prenne à quelque réalité +utile. Le raisonnement aura peu d'effet sur un esprit aussi porté à +l'ergotage. Il paraît que ce dada est à l'écurie pour quelque temps, ne +l'en faisons point sortir; mais voyons si, par la pratique, on ne peut pas +remplacer les théories. A cet âge, on est mené par des instincts plus que +par des idées, bien qu'on s'imagine fièrement le contraire; enchaînons-le +d'abord au travail matériel, et qu'il s'y prête, malgré lui s'il le faut. +Il est trop laborieux et trop intelligent pour ne pas faire bien ce qu'il +se verra forcé de faire. Peu à peu l'occupation quelconque que je lui aurai +créée deviendra un besoin pour lui. N'en a-t-il pas toujours été ainsi? +Même en étudiant le droit qu'il abhorrait, n'apprenait-il pas le droit? Eh +bien, qu'il achève son droit, quand même il devrait le haïr de plus en plus +et retomber dans les aberrations qui m'ont inquiété. Je sais maintenant +qu'il ne faudra pas beaucoup de temps, ni une coquette fort habile, pour le +débarrasser de l'enduit pédagogique des jeunes écoles.» + +Mais on était en pleines vacances, et M. Cardonnet n'avait pas de motifs +immédiats pour renvoyer Émile à Poitiers. D'ailleurs, il espérait beaucoup +de son séjour à Gargilesse; car, insensiblement, Émile acceptait sans +répugnance les occupations que, de temps en temps, son père lui traçait, et +paraissait ne plus se préoccuper du but qu'il avait tant combattu. Tout +travail accompli par Émile, l'était avec supériorité, et M. Cardonnet se +flattait de le débarrasser de l'amour quand il voudrait, sans lui voir +perdre cette soumission et cette capacité dont il recueillait parfois les +fruits. + +Rien n'était plus contraire aux intentions de madame Cardonnet que de faire +remarquer à son mari la conduite singulière d'Émile. Si elle eût pu deviner +le bonheur que goûtait son fils à s'absenter ainsi, et le secret de ce +bonheur, elle l'eût aidé à sauver les apparences, et se fût faite sa +complice avec plus de tendresse encore que de prudence. Mais elle +s'imaginait que le ton souvent froid et railleur de M. Cardonnet était la +seule cause du malaise qu'éprouvait Émile dans la maison paternelle, et, +s'en prenant secrètement à son maître, elle souffrait amèrement de jouir si +peu de la société de son fils. Lorsque Galuchet rentra, annonçant que M. +Émile ne reviendrait que le lendemain ou le surlendemain au soir, elle ne +put retenir ses larmes, et dit à demi voix: «Le voilà qui découche à +présent! Il ne veut plus même dormir ici: il y est donc bien malheureux! + +--Eh bien, ne voilà-t-il pas un beau sujet de douleurs? dit M. Cardonnet en +haussant les épaules. Votre fils est-il une demoiselle, pour que vous soyez +effrayée de le voir passer une nuit dehors? Si vous commencez ainsi, vous +n'êtes pas au bout de vos peines; car ce n'est que le début des petites +escapades que peut se permettre un jeune homme. + +«Constant, dit-il à son secrétaire lorsqu'il fut seul avec lui, quelles +sont les personnes en compagnie desquelles vous avez rencontré mon fils? + +--Ah! Monsieur, répondit Galuchet, une compagnie fort agréable! M. Antoine +de Châteaubrun, qui est un bon vivant, un gros réjoui, tout à fait honnête +dans ses manières; et sa fille, une femme superbe, faite au tour, et d'une +mine on ne peut plus avenante. + +--Je vois que vous êtes connaisseur, Galuchet, et que vous n'avez rien +perdu des appas de la demoiselle. + +--Dame! Monsieur, on a des yeux et on s'en sert, dit Galuchet avec un gros +rire de contentement, car il était bien rare que son patron lui fît +l'honneur de causer avec lui sur un sujet étranger à ses fonctions. + +--Et c'est sans doute avec ces personnes-là que mon fils continue ses +excursions romantiques? + +--Je le pense, Monsieur; car je l'ai vu de loin passer à cheval, comme il +s'en allait avec elles. + +--Avez-vous été quelquefois à Châteaubrun, Galuchet? + +--Oui, Monsieur. J'y ai été une fois que les maîtres étaient absents, et si +j'avais su que je n'y trouverais que la vieille servante, je n'aurais pas +été si sot. + +--Pourquoi? + +--Parce que j'aurais sans doute vu le château gratis, au lieu que cette +sorcière, après m'avoir promené dans son taudis, m'a bien demandé cinquante +centimes, Monsieur, pour le prix de sa complaisance! C'est indigne de +rançonner les gens pour leur montrer une pareille ruine! + +--Je croyais que le vieux Antoine avait fait faire quelques réparations +depuis que je n'y suis entré? + +--Quelles réparations, Monsieur? cela fait pitié! Ils ont rebâti un coin +grand comme la main, et ils n'ont pas seulement eu le moyen de faire coller +des papiers dans leurs chambres. Le maître n'est pas moitié si bien logé +que je suis chez vous. C'est triste, là dedans! Des tas de pierres dans la +cour à se casser les jambes, des orties, des ronces, pas de porte à une +grande arcade qui ressemble à l'entrée du château de Vincennes, et qui +serait assez jolie si on y donnait une couche de badigeon; mais le reste +est dans un état! Pas un mur qui tienne, pas un escalier qui ne remue, des +crevasses à s'y fourrer tout entier, du lierre qu'on ne se donne pas +seulement la peine d'arracher: ce ne serait pas bien difficile, pourtant! +et des chambres qui n'ont ni plancher, ni plafond! Ma foi, les gens de ce +pays-ci sont de vrais Gascons de vous vanter leurs vieux châteaux, et de +vous envoyer courir dans des chemins perdus, pour trouver quoi? des +décombres et des chardons! En vérité Crozant est une fameuse mystification, +et Châteaubrun ne vaut guère mieux que Crozant! + +--Vous n'êtes donc pas charmé non plus de Crozant? Mon fils pourtant +paraissait beaucoup s'y plaire, je parie? + +--M. Émile pouvait bien s'y plaire, donnant le bras à un si beau brin de +fille! A sa place, je ne me serais pas trop plaint du pays; mais moi, qui +espérais y prendre des truites, et qui n'y ai pas seulement attrapé un +goujon, je ne suis pas fort content de ma promenade, d'autant plus que +vingt kilomètres pour aller et autant pour revenir, ça fait quatre +myriamètres à pied. + +--Vous êtes fatigué, Galuchet? + +--Oui, Monsieur, très-fatigué, très-mécontent! on ne m'y reprendra plus, +dans leur forteresse des rois maures.» + +Et, satisfait de la plaisanterie qu'il avait faite le matin, Galuchet +répéta complaisamment et avec un sourire narquois: + +«Ces rois-là devaient faire de drôles de pistolets! sans doute qu'ils +portaient des sabots et mangeaient avec leurs doigts. + +--Vous, avez beaucoup d'esprit ce soir, Galuchet, répondit M. Cardonnet, +sans, daigner sourire; mais si vous en aviez davantage, épris comme vous +voilà, vous trouveriez quelque prétexte pour aller rendre, de temps en +temps, visite au vieux Châteaubrun. + +--Je n'ai pas, besoin de prétextes, Monsieur, répondit Galuchet d'un ton +important. Je le connais beaucoup; il m'a souvent invité à aller pêcher, +dans sa rivière, et encore aujourd'hui, il m'a sollicité de déjeuner avec +lui un dimanche. + +--Eh bien! pourquoi n'iriez-vous pas? Je vous permettrais bien une petite +récréation de temps en temps. + +--Monsieur, vous êtes trop honnête: si je ne vous suis pas nécessaire, +j'irai dimanche prochain, car j'aime beaucoup la pêche. + +--Galuchet, mon ami, vous êtes un imbécile. + +--Comment, Monsieur? dit Galuchet déconcerté. + +--Je vous dis, mon cher, reprit tranquillement Cardonnet, que vous êtes un +imbécile. Vous ne pensez qu'à prendre des goujons quand vous pourriez faire +la cour à une jolie fille. + +--Oh! pour cela, Monsieur, je ne dis pas! dit Galuchet et en se grattant +l'oreille d'un air agréable: j'aimerais assez la fille, vrai! c'est un +bijou! des yeux bleus comme ça, des cheveux blonds qui ont, je parie, un +mètre cinquante centimètres de longueur, des dents superbes et un petit air +malin. J'en serais bien amoureux, si je voulais! + +--Et pourquoi ne voulez-vous pas? + +--Ah dame! si j'avais seulement la propriété de dix mille francs, je +pourrais bien lui plaire! mais quand on n'a rien, on ne peut pas plaire à +une fille qui n'a rien. + +--Vos appointements égalent peut-être son revenu? + +--Mais c'est de l'éventuel, et la vieille Janille qui passe pour sa mère +(ce qui me répugnerait un peu, j'en conviens, de devenir le gendre d'une +servante), la vieille Janille voudrait certainement un petit fonds pour +commencer l'établissement. + +--Et vous pensez que dix mille francs suffiraient? + +--Je n'en sais rien; mais il me semble que ces gens-là n'ont pas le droit +d'avoir une grande ambition. Leur masure ne vaut pas quatre mille francs; +la montagne, le jardin et un bout de pré qui est là, au bord de l'eau, tout +rempli de joncs, le verger où les arbres fruitiers ne sont bons qu'à faire +du feu, tout cela réuni ne doit pas rapporter cent francs de rente. On dit +que M. Antoine a un petit capital placé sur l'État. Cela ne doit pas être +grand'chose, à voir la vie qu'ils mènent. Mais enfin, s'il y avait là un +millier de francs de rente assuré, je m'arrangerais bien de la fille. Elle +me plaît, et je suis en âge de m'établir. + +--M. Antoine a douze cents francs de rente, je le sais. + +--Réversibles sur la tête de sa fille, Monsieur? + +--J'en suis certain. + +--Mais bien qu'il l'ait reconnue, c'est une fille naturelle, et elle n'a +droit qu'à la moitié. + +--Eh bien, dès à présent vous pourriez donc prétendre à elle? + +--Merci, Monsieur! Et avec quoi vivre? élever des enfants? + +--Sans doute! il vous faudrait un petit capital. On pourrait vous trouver +ça, Galuchet, si votre bonheur en dépendait absolument. + +--Monsieur, je ne sais comment répondre à vos civilités, mais ... + +--Mais quoi? allons, ne vous grattez pas tant l'oreille, et répondez. + +--Monsieur, je n'ose pas. + +--Pourquoi donc? est-ce que nous ne causons pas de bonne amitié? + +--J'en suis sensiblement touché, reprit Galuchet, mais ... + +--Mais enfin, vous m'impatientez. Parlez donc! + +--Eh bien, Monsieur, quand vous devriez encore me traiter d'imbécile, je +vous dirai mon sentiment. C'est que M. Émile fait la cour à cette +demoiselle. + +--Vous croyez? dit M. Cardonnet feignant la surprise. + +--Si monsieur n'en a pas connaissance, je serais fâché d'occasionner du +désagrément entre lui et son fils. + +--C'est donc un bruit qui court? + +--Je ne sais pas si on en parle, je ne m'arrête guère à écouter les propos; +mais moi, j'ai très bien remarqué que M. Émile allait fort souvent a +Châteaubrun. + +--Qu'est-ce que cela prouve? + +--C'est comme monsieur voudra, et cela m'est fort égal. C'était seulement +pour dire que si j'avais quelque idée d'épouser une demoiselle, je ne +serais pas bien aise d'arriver en second. + +--Je le conçois. Mais il y a peu d'apparence que mon fils fasse +sérieusement la cour à une jeune personne qu'il ne voudrait ni ne pourrait +épouser. Mon fils a des sentiments élevés, il ne descendrait jamais à un +mensonge, à de fausses promesses. Si cette fille est honnête, soyez certain +que ses relations avec Émile sont tout à fait innocentes. N'est-ce pas +votre opinion? + +--J'aurai là-dessus l'opinion que monsieur voudra. + +--C'est être aussi par trop accommodant! Si vous étiez amoureux de +mademoiselle de Châteaubrun, ne chercheriez-vous pas à vous assurer par +vous-même de la vérité? + +--Certainement, Monsieur; mais je n'en suis guère amoureux, pour l'avoir +vue une fois. + +--Eh bien, écoutez, Galuchet; vous pouvez me rendre un service. Ce que vous +venez de m'apprendre me cause un peu plus d'inquiétude qu'à vous, et tout +ce que nous venons de dire, par forme de supposition et de plaisanterie, +aura au moins le résultat sérieux de m'avoir averti de certains dangers. Je +vous répète que mon fils est trop honnête homme pour séduire une fille sans +fortune et sans expérience; mais il pourrait lui arriver, en la voyant +souvent, de prendre pour elle un sentiment un peu trop vif, qui exposerait +l'un et l'autre à des chagrins passagers, mais inutiles. Il me serait bien +facile de couper court à tout cela en éloignant Émile sur-le-champ; mais +cela contrarierait le projet que j'ai de le former à la pratique de mes +occupations, et je regretterais qu'un motif si peu important me forçât à me +séparer de lui dans les circonstances présentes. Consentez donc à me +servir. Vous êtes sûr d'être bien accueilli à Châteaubrun: allez-y souvent, +aussi souvent que mon fils; faites-vous l'ami de la maison. Le caractère +facile du père Antoine vous y aidera. Voyez, observez, et rapportez-moi +tout ce qui s'y passe. Si votre présence contrarie mon fils, il sera +démontré que le danger existe; s'il cherche à vous faire éconduire, tenez +bon, et posez-vous sans hésitation en prétendant à la main de la +demoiselle. + +--Et si l'on m'accepte? + +--Tant mieux pour vous! + +--C'est selon, Monsieur, jusqu'où auront été les choses entre elle et votre +fils. + +--Il faudrait que vous fussiez bien simple pour ne pas avoir le temps et +l'adresse de savoir à quoi vous en tenir, puisque vous allez là en +observateur. + +--Et si je m'aperçois que j'arrive trop tard? + +--Vous vous retirerez. + +--J'aurai fait là une drôle de campagne, et M. Émile m'en voudra. + +--Galuchet, je ne demande rien pour rien. Certes, tout cela ne se fera pas +sans quelque ennui et quelque désagrément pour vous; mais il y a une bonne +gratification au bout de tous les sacrifices que je vous demande. + +--Ça suffit, Monsieur, et je n'ai plus qu'un mot à dire: c'est que, dans le +cas où la fille me conviendrait, et si je venais à lui convenir aussi, je +serais trop pauvre, à l'heure qu'il est, pour entrer en ménage. + +--Nous avons déjà prévu ce cas. Je vous aiderais à vous faire une position. +Par exemple, vous vous engageriez à me servir pendant un temps donné, et je +vous ferais une avance de cinq mille francs sur vos honoraires, plus un don +de cinq mille francs, si c'était nécessaire. + +--Ce n'est plus une plaisanterie, une supposition, ça? dit Galuchet en se +grattant la tête plus fort que jamais. + +--Je ne plaisante pas souvent, vous devez le savoir, et cette fois-ci je ne +plaisante plus du tout. + +--C'est entendu, Monsieur; vous avez trop d'honnêtetés pour moi. Je vas me +planter en faction à côté de M. Émile, et il sera bien fin si je le perds +de vue!» + +«Il sera plus fin que toi, et ce ne sera pas difficile, pensa M. Cardonnet +dès que Galuchet se fut retiré, mais il suffira qu'il ait un rival de ton +espèce pour se sentir bientôt humilié de son choix; et si l'on préfère un +lourdaud d'épouseur comme toi à un beau soupirant de rencontre comme lui, +il aura reçu une assez bonne leçon. Dans ce cas-là, un petit sacrifice pour +l'établissement de M. Galuchet ne serait pas la mer à boire, d'autant plus +que cela le retiendrait à mon service et couperait court à l'ambition de me +quitter. Mais c'est là le pis-aller de mon projet, et Galuchet a vingt +chances contre une d'être mis à la porte dans quelque temps. Jusque-là, +j'aurai eu celui d'aviser à quelque chose de mieux, et j'aurai du moins +réussi à tourmenter Émile, à le désenchanter, à attacher à ses flancs un +ennemi qu'il ne sait guère combattre, l'ennui sous la forme de Constant +Galuchet.» + +L'idée de Cardonnet ne manquait pas de profondeur, et s'il n'eût pas été +trop tard ou trop tôt pour qu'Émile renonçât à ses illusions, cette idée +eût pu réussir. Une rivalité quelconque stimule les âmes vulgaires, mais un +esprit délicat souffre d'une indigne concurrence. Une nature élevée se +dégoûtera infailliblement de l'être qui prend plaisir aux hommages de la +sottise; il suffira peut-être même que l'objet de son culte les souffre +avec trop de patience, pour qu'il rougisse et s'éloigne. Mais Cardonnet +comptait sans la fierté de Gilberte. + +Émile revint de son excursion plus enflammé que jamais, et dans un tel état +d'enthousiasme et de bonheur, qu'il ne lui paraissait plus possible de ne +pas triompher de tout. La généreuse Gilberte avait puissamment aidé à son +illusion en la partageant, et en cela elle s'était montrée, par son +imprévoyance et son abandon de cœur, la digne fille d'Antoine. Émile +aurait pourtant pu se faire quelque reproche de s'être avancé à ce point +auprès d'elle, sans avoir commencé par s'assurer du consentement de M. +Cardonnet. C'était là une terrible imprudence, et même une coupable +témérité; car, à moins d'un miracle, il pouvait bien compter sur le refus +de son père. Mais Émile était dans ce délire d'exaltation où l'on compte +sur les miracles, et où l'on se croit presque dieu parce qu'on est aimé. + +Pourtant il revint à Gargilesse sans avoir fixé le moment où il déclarerait +ses sentiments à sa famille; car Gilberte avait exigé qu'il ne brusquerait +rien, et avait reçu la promesse qu'il commencerait par disposer peu à peu +l'esprit de ses parents à la tendresse, par une conduite selon leurs vœux. +Ainsi Émile devait réparer une absence qui leur avait, sans doute, causé +quelque souci, en restant auprès d'eux tout le reste de la semaine, et en +travaillant avec assiduité à tout ce qu'il plairait à son père de lui +tracer. «Vous ne reviendrez chez nous que dimanche prochain, avait dit +Gilberte en le quittant, et alors nous aviserons ensemble au plan de la +semaine suivante.» La pauvre enfant sentait le besoin de vivre au jour le +jour, et, comme Émile, elle trouvait une douceur infinie à caresser dans sa +pensée le mystère d'un amour dont eux seuls pouvaient comprendre le charme +et la profondeur. + +Émile tint parole; il ne s'absenta pas de la semaine, et se contenta +d'écrire à M. de Boisguilbault une lettre affectueuse pour le rassurer sur +ses sentiments, au cas où l'ombrageux vieillard s'alarmerait de ne pas le +voir. Il s'attacha aux pas de son père, lui demanda même de l'occupation, +et s'appliqua à la construction de l'usine, comme un homme qui aurait pris +grand intérêt à la réussite de l'entreprise. Mais comme on ne fait pas +longtemps violence à son propre cœur, il lui fut impossible de pousser au +travail les ouvriers indolents. Rien ne servait à M. Cardonnet de mettre à +la tâche les hommes de cette catégorie. Ils manquaient de force, et la +concurrence des plus actifs produisait en eux le découragement au lieu de +l'émulation. La tâche était bien payée; mais comme les travailleurs +voyaient, au mécontentement du maître, qu'ils ne seraient pas gardés +longtemps, ils voulaient s'assurer tout le profit possible dans le présent, +et faisaient de l'économie sur leur nourriture, Quand Émile les voyait +s'asseoir sur une pierre humide, les pieds dans la vase, pour manger un +morceau de pain noir et quelques oignons crus, comme les Hébreux esclaves +employés à la construction des pyramides, il se sentait épris d'une telle +pitié, qu'il eût voulu leur donner son propre sang à boire plutôt que de +les abandonner à cette mort lente du travail et de l'abstinence. + +Alors il essayait de persuader son père, puisqu'il ne pouvait sauver ces +existences nombreuses, de leur procurer au moins quelque soulagement +passager, en les nourrissant mieux qu'ils ne se nourrissaient eux-mêmes, en +leur donnant am moins du vin. Mais M. Cardonnet lui prouvait, avec trop de +raison, que les vignes ayant gelé l'année précédente, on ne pouvait se +procurer du vin dans le pays qu'à un prix très-élevé, et pour la table des +bourgeois seulement. Là où l'économie générale n'intervient pas, il était +facile de prouver que l'économie particulière est impuissante à effectuer +de notables améliorations, et d'établir, par l'invincible démonstration des +chiffres, qu'il fallait renoncer à construire ou faire passer le +travailleur par les nécessités fâcheuses de sa condition. M. Cardonnet +faisait son possible pour adoucir le mal, mais ce possible avait de sévères +limites. Émile courbait la tête et soupirait; il ne pouvait pas donner à +Gilberte une plus forte preuve d'amour que de se taire. + +«Allons, lui disait alors M. Cardonnet, je vois bien que tu ne seras jamais +fort sur l'article de la surveillance; mais quand je ne serai plus de ce +monde, il suffira que tu aies senti la nécessité d'avoir un bon surveillant +en ton lieu et place. La partie matérielle est la moins poétique. C'est au +point de vue de l'art et de la science, qui sont dans l'industrie comme +dans tout, que tu pourras agir. Viens donc dans mon cabinet, aide-moi à +comprendre ce qui m'échappe, et mets un peu ton génie au service de mon +courage.» + +Durant cette semaine, Émile eut à lire, à comprendre, à étudier et à +résumer plusieurs ouvrages sur l'hydrostatique. M. Cardonnet, ne pensait +pas avoir précisément besoin de ce travail, mais c'était une manière +d'éprouver Émile, et il fut ravi de la rapidité et de la clarté qu'il y +apporta. Une pareille étude ne pouvait causer de dégoût à un esprit occupé +de théories. Tout ce qui appartient à la science peut avoir dans l'avenir +une bienfaisante application; et quand on n'a pas sous les yeux les +déplorables conditions par lesquelles l'inégalité fait passer les hommes du +présent pour l'exécution d'un travail quelconque, on peut s'éprendre pour +l'abstraction de la science. M. Cardonnet reconnaissait la haute +intelligence d'Émile, et se disait qu'avec de si éminentes facultés, il +n'était pas possible de fermer toujours les yeux à ce qu'il appelait +l'évidence. + +Le dimanche vint. Il semblait à Émile qu'un siècle se fût écoulé depuis +qu'il n'avait vu ce lieu enchanté de Châteaubrun, où pour lui la nature +était plus belle, l'air plus suave et la lumière plus riche qu'en aucun +autre point de l'univers. Il commença pourtant par Boisguilbault: car il se +souvint que Constant Galuchet devait déjeuner à Châteaubrun, et il espéra +que ce lourd personnage serait parti, ou occupé à pêcher, quand il y +arriverait; mais il était loin de prévoir le machiavélisme de M. Constant. +Il le trouva encore attablé avec M. Antoine, un peu alourdi par le vin du +cru auquel il n'était pas habitué, et se dandinant sur sa chaise tout en +disant des lieux communs, tandis que, Gilberte, assise dans la cour, +attendait avec impatience qu'une distraction de Janille lui permît d'aller +guetter sur la terrasse l'arrivée de son amant. + +Mais Janille n'avait point de distractions; elle rôdait comme un lézard +dans tous les coins des ruines, et elle se trouva juste à point pour +recevoir la moitié du salut qu'Émile adressait à Gilberte. Cependant Émile +vit, du premier coup d'œil, qu'elle n'avait pas parlé. + +«En honneur, Monsieur, dit-elle en grasseyant avec plus d'affectation que +de coutume, vous n'êtes pas galant, et vous avez failli amener une querelle +de rivalité entre ma fille et moi. Comment, vous me faites espérer que, +dans son absence, vous viendrez me tenir compagnie, vous me donnez même un +jour pour vous attendre, et au lieu de cela, vous allez vous divertir en +voyage avec mademoiselle, sous prétexte qu'elle a une quarantaine d'années +de moins! comme si c'était ma faute, et comme si je n'étais pas aussi leste +pour courir, et aussi gaie pour causer qu'une fille! C'est fort vilain de +votre part, et vous avez bien fait de laisser passer quelques jours sur ma +colère; car si vous fussiez revenu plus tôt, vous eussiez été fort mal +reçu. + +--Est-ce que M. Antoine ne m'a pas justifié, répondit Émile, en vous disant +combien notre rencontre à Crozant avait été imprévue, et notre voyage à +Saint-Germain improvisé subitement par lui? Pardonnez-moi donc, ma chère +demoiselle Janille, et soyez sûre qu'il fallait que je fusse à dix lieues +d'ici pour manquer à votre rendez vous. + +--Je sais, je sais, dit Janille d'un ton significatif, que c'est M. Antoine +qui a tout le tort: c'est une tête si légère! mais j'aurais cru que vous +seriez plus raisonnable que lui. + +--Je suis fort raisonnable, ma bonne Janille, reprit Émile sur le même ton, +et la preuve c'est que, malgré mon désir de venir implorer ma grâce, j'ai +passé ma semaine auprès de mon père, occupé à travailler pour lui +complaire. + +--Et vous avez fort bien fait, mon garçon; car enfin il est bon que les +jeunes gens soient occupés. + +--L'on sera content de moi à l'avenir, dit Émile en regardant Gilberte, et +déjà mon père m'a pardonné le temps perdu. Il est excellent pour moi, et je +reconnaîtrai ses bontés en m'astreignant aux plus pénibles sacrifices, même +à celui de vous voir un peu moins souvent désormais, mademoiselle Janille; +grondez-moi donc aujourd'hui, vite, mais pas trop fort, et pardonnez-moi +encore plus vite, puisque, durant quelques semaines, je vais être +probablement forcé de venir rarement. J'ai beaucoup de travail à faire, et +le courage me manquerait si je vous savais fâchée contre moi. + +--Allons, vous êtes un bon garçon, et l'on ne peut vous en vouloir, dit +Janille. Je vois, ajouta-t-elle d'un air fin, en baissant la voix, que nous +nous comprenons fort bien sans nous mieux expliquer, et qu'il fait bon +avoir affaire à des gens d'honneur et d'esprit comme vous.» + +Cette issue aux explications annoncées par Janille soulagea Émile d'une +grande inquiétude. Sa situation était bien assez grave, sans que les +alarmes et les questions de cette fidèle gouvernante vinssent la +compliquer. Le conseil que Gilberte lui avait donné de venir plus rarement +et de laisser couler le temps était donc le plus sage, et, si elle eût été +une habile diplomate, elle n'eût peut-être pas mieux agi, cette fois. En +effet, que de mariages disproportionnés à l'endroit de la fortune fussent +devenus possibles, si la femme, par son exigence, son orgueil ou ses +méfiances, n'en eût fait, pour l'homme épris d'elle, un enchaînement de +souffrances et d'inquiétudes, au milieu duquel le courage et la prudence +lui ont manqué pour vaincre les obstacles! Gilberte mêlait à sa candeur +enfantine, une raison calme et un courage désintéressé. Elle ne regardait +son union avec Émile comme possible que dans plusieurs années, et elle +sentait dans son amour assez de puissance pour attendre. Ce rude avenir se +présentait à son âme pleine de foi, comme un jour radieux à traverser: et +en cela elle n'était pas si folle qu'on peut le croire. C'est la foi et non +la prudence qui transporte les montagnes. + + + + +XXIII. + +LA PIERRE AU DIABLE + + +Émile avait oublié jusqu'au nom de Constant Galuchet en se retrouvant dans +les murs du cher vieux château; et lorsqu'il entra pour saluer M. Antoine, +la sotte figure du commis de son père lui fit le même effet qu'une laide +chenille produit tout à coup, sur celui qui s'approche sans méfiance pour +saisir un fruit. Galuchet s'était préparé à rencontrer Émile de l'air aisé +d'un homme qui a pris possession, le premier, d'une place enviée, et qui +veut bien accueillir avec grâce les survenants. Pour un peu, il eût fait à +Émile les honneurs du château. Mais le regard froid et moqueur du jeune +homme, en répondant à ses saluts familièrement empressés, le déconcerta +beaucoup; ce regard semblait lui dire: + +«Que faites-vous ici?» + +Cependant Galuchet, qui, pensait beaucoup plus à mériter les libéralités de +M. Cardonnet que les bonnes grâces de Gilberte, fit un effort sur lui-même +pour retrouver son aplomb, et sa figure, qui n'était pourtant pas +l'expression d'un caractère hostile, eut un aspect d'insolence inaccoutumée +on ne peut plus maladroit dans la circonstance. + +Émile avait pris son parti sur le vin du cru, et, pour ne pas chagriner M. +de Châteaubrun, il ne refusait plus de lui faire raison on arrivant. +Peut-être même, grâce au prestige complet qu'il subissait dans le lieu où +respirait Gilberte, était-il arrivé à trouver cette piquette meilleure que +tous les vins fins de la table de son père. Mais, cette fois, le breuvage +lui parut amer, lorsque Galuchet, se donnant les airs d'un homme qui daigne +hurler avec les loups, approcha son verre du sien, pour trinquer à la +manière de M. de Châteaubrun. Il accompagna cette familiarité d'un +mouvement du coude et de l'épaule, désagréablement vulgaire, croyant imiter +joyeusement la patriarcale simplicité d'Antoine. + +«Monsieur le comte, dit Émile en affectant de traiter Antoine avec plus de +respect encore que de coutume, je crains que vous n'ayez fait trop boire M. +Constant Galuchet. Voyez donc comme il a les yeux rouges et le regard fixe! +Prenez garde; je vous avertis qu'il a la tête très-faible. + +--La tête faible, monsieur Émile! pourquoi dites-vous que j'ai la tête +faible? répondit Galuchet. Vous ne m'avez jamais vu ivre, que je sache. + +--Ce sera donc la première fois que j'aurai ce plaisir, si vous continuez à +trinquer de la sorte. + +--Cela vous ferait donc plaisir de me voir commettre des inconvenances? + +--J'espère que cela n'arrivera pas, si vous suivez mon conseil. + +--Eh bien, dit Galuchet en se levant, si M. Antoine veut faire un tour de +promenade, je suis tout prêt à offrir mon bras à mademoiselle Gilberte, et +l'on verra si je marche de travers. + +--J'aime autant ne pas risquer l'épreuve, répondit Gilberte, qui était +assise à l'entrée du pavillon et caressait monsieur Sacripant. + +--Voilà donc que vous vous mettez aussi après moi, mademoiselle Gilberte? +reprit Galuchet en s'approchant d'elle; vous croyez ce que dit M. Émile? + +--Ma fille ne se met après personne, Monsieur, dit Janille, et je ne sais +pas trop pourquoi vous vous occupez de qui ne s'occupe pas de vous. + +--Si vous lui défendez de me donner le bras, reprit Galuchet, je n'ai rien +à dire. Il me semble pourtant que ce n'est pas manquer à la civilité +française que d'offrir son bras à une demoiselle. + +--Ma mère ne me défend pas d'accepter votre bras, Monsieur, dit Gilberte +avec une douceur pleine de dignité; mais je vous remercie de votre +politesse. Je ne suis pas une Parisienne et ne connais guère l'habitude de +prendre un appui pour marcher. D'ailleurs, nos sentiers ne souffrent point +cet usage. + +--Vos sentiers ne sont pas pires que ceux de Crozant, et plus ils sont +difficiles, plus on a besoin de s'appuyer les uns sur les autres. J'ai fort +bien vu à Crozant que vous mettiez votre belle main sur l'épaule de M. +Émile pour descendre la montagne; oh! j'ai vu cela, mademoiselle Gilberte, +et j'aurais bien voulu être à sa place! + +--Monsieur Galuchet, si vous n'aviez pas bu plus que de raison, dit Émile, +vous ne vous occuperiez pas tant de moi, et je vous prierai de ne pas vous +en occuper du tout. + +--Allons! voilà-t-il pas que vous vous fâchez, vous! dit Galuchet tâchant +de prendre un ton de bonne humeur. Tout le monde me brutalise ici, excepté +M. Antoine. + +--C'est peut-être, répondit Émile, que vous vous familiarisez un peu trop +avec tout le monde, _vous!_ + +--Qu'est-ce qu'il y a? dit Jean Jappeloup en entrant. Est-ce qu'on se +dispute ici? Allons, me voilà pour mettre la paix. Bonjour, ma mie Janille; +bonjour, ma Gilberte du bon Dieu; bonjour, mon brave Émile, bonjour, +Antoine, mon maître!... bonjour, toi, dit-il à Galuchet; je ne te connais +pas, mais c'est égal. Ah! c'est l'homme d'affaires au père Cardonnet! Eh! +bonjour, vous, mon pauvre monsieur Sacripant; je ne faisais pas attention à +vos honnêtetés. + +--Eh! vive Dieu! s'écria Antoine, vaut mieux tard que jamais; mais sais-tu, +Jean, que tu te déranges? Comment, quand on n'a plus qu'un jour par semaine +pour te voir, et Dieu sait que la semaine est longue sans toi! tu arrives +le dimanche à midi? + +--Écoutez, mon maître ... + +--Je ne veux pas que tu m'appelles ton maître. + +--Et si je veux t'appeler comme ça, moi! J'ai été bien assez longtemps le +tien, et ça m'ennuierait de commander toujours. A présent, je veux être ton +apprenti pour changer un peu. Allons, à boire, Janille, du frais tout de +suite. J'ai chaud! Ce n'est pas que je sois à jeun; ils n'ont pas voulu me +laisser partir après la messe, ces bons amis de Gargilesse! Il a fallu +aller babiller un peu chez la mère Laroze, et on ne peut pas se dessécher +le gosier à causer sans boire. Mais je suis venu vite, parce que je savais +bien qu'on pensait à moi, ici. Tenez, voyez-vous, ma Gilberte, depuis que +je suis rentré dans l'endroit, il faudrait que le dimanche durât quarante +huit heures pour que je pusse contenter tous les amis qui me font fête! + +--Eh bien, mon bon Jean, si vous êtes heureux, cela nous console un peu de +vous voir moins souvent, dit Gilberte. + +--Heureux, moi? reprit le charpentier: il n'y a personne de plus heureux +que moi sur la terre! + +--On le voit bien, dit Janille. Voyez comme il a repris bonne mine depuis +qu'il n'est plus dépisté tous les matins comme un vieux lièvre! Et puis il +se fait la barbe tous les dimanches, à présent, et voilà des habits neufs +qui ne sont point mal. + +--Et qu'est-ce qui a filé la laine de ce joli droguet? reprit Jean: c'est +ma mie Janille avec la fille au bon Dieu! Et qui a donné la laine? les +brebis à mon maître. Et qui a payé la dépense? ça se paye en amitié, ici. +Ce n'est pas vous, bourgeois, qui avez des habits comme ça. Je ne +changerais pas ma veste de bureau pour votre queue de pie en drap noir. + +--Je m'arrangerais bien de la fileuse, répondit Galuchet en regardant +Gilberte. + +--Toi? dit le charpentier en appliquant avec gaieté sur l'épaule de +Galuchet une tape à écraser un bœuf; toi! tu aurais des fileuses comme ça? +Ma mie Janille est encore trop jeune pour toi, mon garçon; et, quant à +l'autre, je la tuerais si elle filait pour toi seulement un brin de laine +long comme ton nez.» + +Galuchet fut fort blessé de cette allusion à son nez camus, et, se frottant +l'épaule: + +«Dites donc, paysan, répondit-il, vous avez des manières _trop touchantes_; +plaisantez avec vos pareils, je ne vous parle pas. + +--Comment appelez-vous ce particulier-là? dit Jean à M. Antoine; je ne peux +pas me rappeler son diable de nom! + +--Allons! allons! Jean, tu es un peu en train, mon vieux! dit M. Antoine, +ne te mets pas à taquiner M. Galuchet; c'est un honnête jeune homme, et, de +plus, c'est mon hôte. + +--C'est bien dit, mon maître! Allons, faisons la paix, monsieur Maljuché. +Voulez-vous une prise de tabac? + +--Je n'en use pas, répondit Galuchet avec hauteur. Si M. Antoine veut bien +me le permettre, je quitterai la table. + +--A votre aise, jeune homme, à votre aise, dit le châtelain; M. Émile +n'est pas non plus ami des longues séances, et vous pouvez courir un peu. +Janille vous fera voir le château, ou si vous aimez mieux descendre à la +rivière, préparez vos lignes; nous irons vous rejoindre tout à l'heure, et +nous vous conduirons où vous trouverez bonne prise. + +--Ah! c'est vrai! dit le charpentier, c'est un preneur d'ablettes! Il ne +fait que ça tous les soirs à Gargilesse, et quand on lui parle, il fait la +grimace parce que ça dérange son poisson. Allons, nous irons tout à l'heure +lui faire prendre quelque chose de mieux que son fretin. Écoutez, monsieur +Maljuché, si je ne vous fais pas emporter un saumon pour votre souper, je +veux changer mon nom pour le vôtre. Vous n'avez pas besoin de tant vous +presser. La barque doit être en bon état, car je lui ai mis une pièce au +ventre il n'y a pas longtemps. Nous trouverons bien par là quelque vieux +harpon, et la Pierre au Diable, où le saumon a coutume de faire un somme au +soleil, n'est pas loin d'ici. Mais il y a du danger par là, et vous n'iriez +pas seul. + +--Nous irons tous, dit Gilberte, si Jean mène la barque: c'est une pêche +très amusante et un endroit superbe. + +--Oh! si vous venez, mademoiselle Gilberte, j'attendrai votre bon plaisir, +répondit Galuchet. + +--Tiens! ne dirait-on pas qu'elle y va pour toi, gratte-papier? Ce gars-là +est effronté comme tout. Sont-ils tous comme ça dans ton pays? Oh! ne +prends pas un air fâché et ne me regarde pas par-dessus ton épaule, +vois-tu; car ça ne m'effarouche guère. Si tu veux être bon enfant, je le +serai aussi; mais si parce que tu es habillé de noir comme un notaire, tu +crois pouvoir te lever de table quand j'y reste, tu te trompes beaucoup. +Assis, assis! Maljuché, je n'ai pas fini de boire, et tu vas trinquer avec +moi. + +--J'en ai assez, dit Galuchet en résistant; je vous dis que j'en ai +assez!» + +Mais le charpentier l'aurait brisé comme une latte, plutôt que de lâcher +prise; il le força de retomber sur le banc et d'avaler encore plusieurs +rasades, Galuchet tâchant de faire contre fortune bon cœur, et M. Antoine +le protégeant assez mal contre les malices de son compère, quoiqu'il ne +partageât point l'antipathie que sa figure et ses manières causaient au +reste de sa famille. + +Émile avait suivi peu à peu Gilberte et Janille dans le préau, et, malgré +la jalouse surveillance de la petite vieille, il avait réussi à dire à son +amante qu'il avait obéi à ses ordres avec zèle, et qu'il voyait son père +assez bien disposé pour pouvoir tenter quelque ouverture la semaine +suivante. Mais Gilberte trouva que ce serait trop hasarder, et l'engagea à +persévérer dans cette vie sédentaire et laborieuse. Le courage leur parut +facile à tous deux. Maintenant qu'Émile était sûr d'être aimé, il se +sentait si heureux, qu'il ne croyait pas pouvoir de longtemps être exigeant +envers la fortune. Il y avait au fond de son âme un calme divin. Le regard +clair et profond de Gilberte lui disait désormais tant de choses! + +Il y a, dans l'aurore du bonheur des amants, un moment d'extase tranquille, +où l'observateur le plus pénétrant aurait bien de la peine à saisir leur +secret à la surface. Le désir de se parler et de se voir à toute heure +semble disparaître avec l'inquiétude de s'entendre. Quand leurs âmes sont +liées par un aveu mutuel, les témoins, pas plus que l'absence, ne peuvent +les gêner et les séparer réellement. Aussi la clairvoyante Janille fut-elle +abusée par leur enjouement paisible et cette prudence qu'on n'a point quand +on souffre ou quand on doute. Le trouble que Janille avait maintes fois +remarqué chez le jeune Cardonnet, la subite rougeur de Gilberte à certaines +paroles dont elle seule avait saisi le sens, sa tristesse et son agitation +mal déguisées lorsqu'il tardait à venir, tout cela avait disparu depuis le +voyage à Crozant, et Janille s'émerveillait qu'une circonstance dont elle +avait craint les résultats n'eût apporté qu'un changement favorable. + +«Je m'étais donc trompée, se disait-elle; ma fille ne songe point trop à +lui; et lui, s'il y songe, il saura se taire et s'éloigner peu à peu, +plutôt que de compromettre notre repos. Allons, il se conduit bien, et ce +serait dommage de lui faire de la peine, puisqu'il m'a comprise à demi-mot +et s'exécute de lui-même.» + +Si Jean Jappeloup eût été complice d'Émile pour le venger des prétentions +de Galuchet, il n'eût pas mieux agi; car, pendant plus d'une heure, tandis +que les deux amants erraient avec Janille aux alentours du pavillon, il +employa tantôt la câlinerie moqueuse, tantôt la force ouverte pour le +retenir à table, et le faire boire, bon gré, mal gré. Galuchet perdit +bientôt, dans cette épreuve au-dessus de ses forces, le peu de bon sens que +lui avait départi la nature. Il était fort scandalisé d'abord des habitudes +du châtelain, et méprisait profondément celui qu'il eût volontiers appelé +son compagnon de débauche. Bref, Galuchet, qui n'avait aucune élévation +dans les sentiments ou dans les idées et qui ne valait pas un cheveu de ces +deux rudes compagnons, se croyait encanaillé, et se promettait de faire +valoir auprès de son maître la tâche pénible qu'il avait acceptée. Mais à +mesure qu'il trinquait, sa raison s'égarait tout à fait, et ses sentiments +grossiers prenant le dessus sur sa vanité secrète, il se mit à rire, à +frapper la table, à parler haut, à se targuer de mille prouesses et à avoir +si mauvais ton, que Jappeloup, dont l'âme était aussi délicate que ses +manières étaient brusques, le prit en pitié, et lui fit une morale sévère +d'un air tout à coup sérieux et froid. + +«Mon garçon, lui dit-il, vous ne savez pas boire; vous êtes laid quand +vous riez, et vous êtes bête quand vous voulez faire de l'esprit. Si j'ai +un conseil à donner à M. Antoine, c'est de vous faire déjeuner avec un +verre d'eau quand vous viendrez chez lui, car autrement vous tiendriez +devant sa fille des propos qui me forceraient à vous mettre dehors. Vous +avez cru, en nous voyant ici tous gais et sans façon les uns envers les +autres, que nous étions des gens grossiers et qu'il fallait le devenir pour +se mettre à notre niveau. Vous vous êtes trompé. Quiconque n'a rien de +mauvais dans le cœur ni de malpropre dans l'esprit, peut se laisser aller; +et quand même je serais ivre à ne point me tenir debout, je ne craindrais +pas qu'on me fît rougir le lendemain avec mes paroles. Il paraît qu'il n'en +est pas de même pour vous; c'est pourquoi vous faites bien de vous habiller +de noir des pieds à la tête pour faire croire à ceux qui ne vous +connaissent pas que vous êtes un monsieur: car s'il y a un paysan ici, ce +n'est pas moi, c'est vous.» + +Antoine tâcha d'adoucir la mercuriale, et Galuchet tâcha de se fâcher. Jean +haussa les épaules et quitta la table pour n'avoir pas à lui donner une +leçon mieux appropriée à l'état de son intelligence. + +Lorsqu'ils sortirent du pavillon, Galuchet marchait encore droit; mais il +avait la tête si lourde et si échauffée, qu'il n'osait plus prononcer un +mot devant Gilberte, de peur de dire une chose pour l'autre. + +«Eh bien, dit Gilberte à Jappeloup, allons-nous à la Pierre au Diable? Il y +a plus d'un an que je n'y ai été: Janille ne veut pas que mon père m'y +conduise, parce qu'elle dit que c'est trop dangereux et qu'il ne faut pas +là de distraction; mais elle m'y laissera aller avec toi, mon bon Jean! +Voyons, te sens-tu encore la main assez ferme et l'œil assez sûr? + +--Moi, moi? dit Jappeloup, je me sens aussi bon pour cette besogne-là que +si j'avais encore vingt-cinq ans. + +--Et vous n'êtes pas aviné? dit Janille en prenant la manche de Jean, et en +se dressant sur la pointe des pieds pour lui regarder dans les yeux. + +--Regardez, regardez à votre aise! dit-il. Si vous voulez faire ce que je +vais faire, je déclare que je suis gris!» Et il plaça sur sa tête une +cruche d'eau que Janille tenait à la main: puis se mit à courir sans la +renverser, + +«C'est bien, dit Janille, j'en ferais autant si je voulais, mais c'est fort +inutile, et je suis sûre de vous: je vous confie ma fille. Pour moi, je +n'ai pas le temps de vous suivre: et vous, monsieur Émile, vous veillerez +un peu sur le père, car il est capable de vouloir mettre pied à terre au +beau milieu de l'eau, s'il est en train de rire ou de causer. + +--Et qui veillera sur le Maljuché? dit Jappeloup en montrant Galuchet qui +partait en avant avec M. Antoine. Je ne m'en charge pas. + +--Ni moi! dit Gilberte. + +--Soyez en repos, dit Émile, je me charge de le faire tenir tranquille. + +--Il n'est pas sûr que vous en veniez à bout, reprit Jean: s'il n'est pas +ivre, il n'en vaut guère mieux. On ne peut pas dire qu'il soit tout à fait +_riche_, mais il est _à son aise_. Il aurait plus besoin d'un lit que d'une +barque. + +--Vous verrez comment il descend la montagne, dit Janille, et, s'il menace +de vous faire chavirer, laissez-le sur les cailloux, à la rive.» + +Galuchet se trouva installé dans la barque avec M. de Châteaubrun, quand +les autres y arrivèrent. Il était rouge et silencieux. Mais quand on fut au +milieu de l'eau, ce courant rapide lui donna le vertige, et il commença à +se pencher si fort de côté et d'autre, que Jappeloup, impatienté, prit une +corde et lui attacha solidement le corps avec le banc sur lequel il était +étendu. Il s'endormit dans cette position. + +«Vous avez là un aimable secrétaire, dit Gilberte à Émile. J'espère, cher +papa, que tu ne l'inviteras plus à déjeuner. + +--Eh! mon Dieu, ce n'est pas sa faute, répondit M. Antoine: c'est celle de +Jean, qui l'a fait boire plus qu'il ne voulait. + +--Qu'est-ce qu'un homme qui ne sait pas boire sans se griser? dit Jean; +c'est moins que rien.» + +La barque descendit rapidement jusqu'à un endroit où les rochers se +rapprochent tellement, que le passage ne serait plus possible sans un +danger immense. Jean était un des hommes les plus vigoureux du pays. +L'audace de son caractère et la force de sa volonté décuplaient sa force +physique. Il avait coutume de s'enflammer pour les moindres entreprises +avec autant de passion que s'il se fût agi de la conquête du monde; et, +malgré ce transport juvénile, il avait une admirable présence d'esprit. Il +dirigea la barque dans le milieu du courant, et, au moment de s'engager +dans la passe étroite, il mit l'esquif en travers, et le préserva du choc +avec la moitié de son corps penché sur les rochers, qu'il saisit dans ses +bras. Émile, qui le secondait bravement, prit sa place alternativement avec +lui, et, la barque restant immobile, on s'arma du harpon et on attendit en +silence le passage de la proie. On sait que le poisson cherche toujours à +remonter le courant, de sorte qu'il venait droit vers la barque, mais +n'approchait pas toujours, effrayé de ce barrage inaccoutumé, et revenait +bientôt pour s'enfuir encore. Le guetteur était penché en avant, les bras +étendus le plus qu'il pouvait. M. Antoine et Gilberte, agenouillés derrière +lui, veillaient à ce que le mouvement qu'il ferait en lançant le harpon ne +fît pas chavirer la barque et ne l'entraînât pas lui-même. Gilberte, +lorsque c'était le tour du charpentier, s'attachait à ses habits, dans la +crainte qu'il ne tombât dans l'eau; et, quand ce fut celui d'Émile, elle +recommanda vivement à son père de le retenir de toute sa force. Mais +bientôt, ne se fiant à personne, elle saisit sa blouse elle-même, et il se +sentit effleuré plus d'une fois par ses beaux bras prêts à l'enlacer en cas +d'accident. + +Dans cette situation, assez périlleuse pour tous, l'attention de Jean et +d'Antoine était entièrement absorbée par l'émotion de la pêche, et cette +même émotion servait de prétexte aux deux amants pour échanger des regards +et des paroles que Galuchet, quoique à demi éveillé, n'était certes pas en +état de commenter. Qu'eût pensé M. Cardonnet, s'il eût vu comme son agent +gagnait bien sa gratification! + +Enfin, un saumon fut amené aux cris frénétiques de Jean Jappeloup, et +Galuchet, un peu ranimé par la vue de cette capture, essaya de se mêler de +la pêche. Mais sa gaucherie et son obstination firent tout manquer, et +Jean, hors de lui, retourna la barque en disant: + +«Quand vous voudrez pêcher le saumon, vous irez avec un autre que moi. Ce +ne sont pas des goujons de cette taille qu'il vous faut, et si nous +restions là plus longtemps, je vous casserais la tête avec le manche de mon +croc. + +--Dieu me préserve de retourner avec un malappris de votre espèce! répondit +Galuchet en s'asseyant sur le bord de la barque. + +--Ne vous mettez pas là, reprit le charpentier, vous me gênez, et vous +feriez beaucoup mieux de m'aider à remonter ce courant qui est dur comme le +fer. Voilà M. Émile qui travaille comme un bon compagnon, et vous, gros et +fort comme vous êtes, vous nous regardez suer en vous croisant les bras. + +--Ma foi, tant pis pour vous, répondit Galuchet; vous m'avez fait boire, je +ne suis bon à rien. + +--Oui, mais vous êtes lourd, et puisque vous ne travaillez pas, vous irez à +terre. Au rivage, au rivage, mon petit Émile! mettons à terre les paquets +embarrassants!» + +Ils cinglèrent vers la rive; mais Galuchet trouva le procédé offensant, et +refusa d'aborder en jurant de la manière la plus cynique. + +«Mille démons! s'écria Jappeloup tout à fait en colère, tu m'as fait +manquer une truite superbe, mais tu ne me feras pas échiner à ton service!» + +Et il le poussa hors de la barque; mais, en faisant résistance, Galuchet +glissa entre la barque et le rivage, et tomba dans l'eau jusqu'à la +ceinture. + +«Ma foi, c'est bienfait, dit Jappeloup: cela mettra de l'eau dans ton vin.» + +Et il éloigna rapidement la barque, que Galuchet, transporté de fureur, +essayait de faire chavirer. + +«Ah! le méchant garçon! s'écriait le charpentier; convenez que s'il y a de +bonnes bêtes, il y en a aussi de bien mauvaises! Laissez-le barboter, +dit-il à ses compagnons, qui craignaient que le pauvre Galuchet, à cause de +son état d'ivresse, ne vînt à se noyer, quoique l'endroit ne fût pas +dangereux. S'il enfonce trop, je lui planterai mon crochet dans la ceinture +et je le repêcherai comme un saumon. Mais bah! si c'était quelque chose de +bon, on pourrait s'inquiéter, au lieu que ce qui n'est bon à rien, les +animaux morts et les bouteilles vides, surnage toujours.» + +Au bout de quelques instants, Galuchet sauta sur l'herbe et disparut en +montrant le poing. + +Ce ridicule incident attrista beaucoup Gilberte. Pour la première fois elle +voyait un grave inconvénient de la trop grande bonhomie de son père. Ces +manières rustiques et simples de ceux qui l'entouraient, et qui étaient +l'expression de la candeur et de la bonté, commençaient à l'effrayer, comme +ne lui assurant pas une protection assez éclairée ni assez délicate pour +son âge et pour son sexe. + +«Je suis une pauvre fille de campagne, se disait-elle, et je sais fort bien +vivre avec les paysans; mais c'est à la condition que certains +demi-bourgeois mal élevés ne viendront pas se mettre de la partie: car +alors les paysans deviennent un peu trop sauvages dans leur colère, et la +vie que je mène ne me met pas à l'abri des vengeances de la lâcheté.» + +Elle songeait alors à Émile comme à un appui que le ciel lui destinait; +mais alors elle se demandait dans quel milieu il était forcé de vivre +lui-même, et l'idée que M. Cardonnet employait des gens de l'espèce de +Galuchet lui causait une sorte de terreur vague sur son caractère et ses +habitudes. + +Lorsque Jean Jappeloup revint le soir à Gargilesse, il trouva Galuchet +étendu comme mort au milieu de son chemin. Le pauvre diable, un instant +dégrisé par le bain qu'il avait pris, était entré dans un cabaret pour se +sécher, et comme il avait peur pour sa santé, il s'était laissé persuader +de prendre un verre d'eau-de-vie qui l'avait achevé. Il revenait +littéralement à quatre pattes. Jean avait eu le temps d'oublier sa colère, +et d'ailleurs il n'était pas homme à laisser un de ses semblables exposé à +se faire écraser par les pieds des chevaux. Il le releva, supporta +patiemment ses menaces et ses injures, et le ramena, le portant plus qu'à +demi, jusqu'à l'usine, où Galuchet, qui ne le reconnaissait pas, rentra en +jurant qu'il se vengerait du scélérat qui avait voulu le noyer. + + + + +FIN + + + + + +End of Project Gutenberg's Le peche de Monsieur Antoine I, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PECHE DE MONSIEUR ANTOINE I *** + +***** This file should be named 12367-0.txt or 12367-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/3/6/12367/ + +Produced by Carlo Traverso, Eric Bailey and Distributed Proofreaders +Europe, http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliotheque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. The replaced older file is renamed. +VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving +new filenames and etext numbers. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000, +are filed in directories based on their release date. If you want to +download any of these eBooks directly, rather than using the regular +search system you may utilize the following addresses and just +download by the etext year. + + https://www.gutenberg.org/etext06 + + (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99, + 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90) + +EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are +filed in a different way. The year of a release date is no longer part +of the directory path. The path is based on the etext number (which is +identical to the filename). The path to the file is made up of single +digits corresponding to all but the last digit in the filename. For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + |
