summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/12367-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/12367-0.txt')
-rw-r--r--old/12367-0.txt10732
1 files changed, 10732 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/12367-0.txt b/old/12367-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..c1cd94d
--- /dev/null
+++ b/old/12367-0.txt
@@ -0,0 +1,10732 @@
+The Project Gutenberg EBook of Le peche de Monsieur Antoine I, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le peche de Monsieur Antoine I
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: May 17, 2004 [EBook #12367]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PECHE DE MONSIEUR ANTOINE I ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Bailey and Distributed Proofreaders
+Europe, http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliotheque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+ŒUVRES DE GEORGE SAND
+
+
+LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE I
+
+
+
+
+NOTICE
+
+
+J'ai écrit _le Péché de monsieur Antoine_ à la campagne, dans une phase de
+calme extérieur et intérieur, comme il s'en rencontre peu dans la vie des
+individus. C'était en 1845, époque où la critique de la société réelle et
+le rêve d'une société idéale atteignirent dans la presse un degré de
+liberté de développement comparable à celui du XVIIIe siècle. On croira
+peut-être avec peine, un jour, le petit fait très-caractéristique que je
+vais signaler.
+
+Pour être libre, à cette époque, de soutenir directement ou indirectement
+les thèses les plus hardies contre le vice de l'organisation sociale, et de
+s'abandonner aux espérances les plus vives du sentiment philosophique, il
+n'était guère possible de s'adresser aux journaux de l'opposition. Les plus
+avancés n'avaient malheureusement pas assez de lecteurs pour donner une
+publicité satisfaisante à l'idée qu'on tenait à émettre. Les plus modérés
+nourrissaient une profonde aversion pour le socialisme, et, dans le courant
+des dix dernières années de la monarchie de Louis-Philippe, un de ces
+journaux de l'opposition réformiste, le plus important par son ancienneté
+et le nombre de ses abonnés, me fit plusieurs fois l'honneur de me demander
+un roman-feuilleton, toujours à la condition qu'il ne s'y trouverait aucune
+espèce de tendance socialiste.
+
+Cela était bien difficile, impossible peut-être, à un esprit préoccupé des
+souffrances et des besoins de son siècle. Avec plus ou moins de détours
+habiles, avec plus ou moins d'effusion et d'entraînement, il n'est guère
+d'artiste un peu sérieux qui ne se soit laissé impressionner dans son
+œuvre par les menaces du présent ou les promesses de l'avenir. C'était,
+d'ailleurs, le temps de dire tout ce qu'on pensait, tout ce qu'on croyait.
+On le devait, parce qu'on le pouvait. La guerre sociale ne paraissant pas
+imminente, la monarchie, ne faisant aucune concession aux besoins du
+peuple, semblait de force à braver plus longtemps qu'elle ne l'a fait le
+courant des idées.
+
+Ces idées dont ne s'épouvantaient encore qu'un petit nombre d'esprits
+conservateurs, n'avaient encore réellement germé que dans un petit nombre
+d'esprits attentifs et laborieux. Le pouvoir, du moment qu'elles ne
+revêtaient aucune application d'actualité politique, s'inquiétait assez peu
+des théories, et laissait chacun faire la sienne, émettre son rêve,
+construire innocemment la cité future au coin de son feu, dans le jardin de
+son imagination.
+
+Les journaux conservateurs devenaient donc l'asile des romans socialistes.
+Eugène Sue publia les siens dans _les Débats_ et dans _le Constitutionnel_.
+Je publiai les miens dans _le Constitutionnel_, et dans _l'Époque_. A peu
+près dans le même temps, _le National_ courait sus avec ardeur aux
+écrivains socialistes dans son feuilleton, et les accablait d'injures
+très-âcres ou de moqueries fort spirituelles.
+
+_L'Époque_, journal qui vécut peu, mais, qui débuta par renchérir sur tous
+les journaux conservateurs et absolutistes du moment, fut donc le cadre où
+j'eus la liberté absolue de publier un roman socialiste. Sur tous les murs
+de Paris on afficha en grosses lettres: _Lisez l'Époque! Lisez le Péché de
+monsieur Antoine!_
+
+L'année suivante, comme nous errions dans les landes de Crozant et dans les
+ruines de Châteaubrun, théâtre agreste où s'était plu ma fiction, un
+Parisien de nos amis criait facétieusement aux pasteurs à demi sauvages de
+ces solitudes _Avez-vous lu l'Époque? Avez-vous lu le Péché de monsieur
+Antoine?_ Et, en les voyant fuir épouvantés de ces incompréhensibles
+paroles, il nous disait en riant: «Comme on voit bien que les romans
+socialistes montent la tête aux habitants des campagnes!...»
+
+Une vieille femme, assez belle diseuse, vint à Châteaubrun me faire une
+scène de reproches, parce que j'avais fait sur elle et sur son maître un
+livre _plein de menteries_. Elle croyait que j'avais voulu mettre en scène
+le propriétaire du château et elle-même. Elle avait entendu parler du
+livre. On lui avait dit qu'il n'y avait _pas un mot de vrai_. Il fut
+impossible de lui faire comprendre ce que c'est qu'un roman, et cependant
+elle en faisait aussi, car elle nous raconta l'assassinat de Louis XVI et
+de Marie-Antoinette _poignardés dans leur carrosse par la populace de
+Paris_. Ceux qui accusent les écrits socialistes d'incendier les esprits,
+devraient se rappeler qu'ils ont oublié d'apprendre à lire aux paysans.
+
+Renierai-je, maintenant que les masses s'agitent, le communisme de M. de
+Boisguilbault, personnage très-excentrique, et cependant pas tout à fait
+imaginaire, de mon roman? Dieu m'en garde, surtout après que, sur tous les
+tons, on a accusé les socialistes de prêcher le partage des propriétés.
+
+L'idée diamétralement contraire, celle de communauté par association,
+devrait être la moins dangereuse de toutes aux yeux des conservateurs,
+puisque c'est malheureusement la moins comprise et la moins admise par les
+masses. Elle est surtout antipathique dans la campagne et n'y sera
+réalisable que par l'initiative d'un gouvernement fort, ou par une
+rénovation philosophique, religieuse et chrétienne, ouvrage des siècles
+peut-être!
+
+Des essais d'associations ouvrières ont été cependant tentés dans la
+portion la plus instruite, la plus morale, la plus patiente du peuple
+industriel des grandes villes. Les gouvernements éclairés, quelle que soit
+leur devise, protégeront toujours ces associations, parce qu'elles offrent
+un asile à la pensée véritablement sociale et religieuse de l'avenir.
+Imparfaites à leur naissance probablement, elles se compléteront avec le
+temps, et quand il sera bien prouvé qu'elles ne détruisent pas, mais
+conservent, au contraire, le respect de la famille et de la propriété,
+elles entraîneront insensiblement toutes les classes dans une réciprocité
+et une solidarité d'intérêts et de dévouements, seule voie de salut ouverte
+à la société future!
+
+ GEORGE SAND.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+I
+
+ÉGUZON.
+
+
+Il est peu de gîtes aussi maussades en France que la ville d'Éguzon, située
+aux confins de la Marche et du Berry, dans la direction sud-ouest de cette
+dernière province. Quatre-vingts à cent maisons, d'apparence plus ou moins
+misérable (à l'exception de deux ou trois, dont nous ne nommerons point les
+opulents propriétaires, de peur d'attenter à leur modestie), composent les
+deux ou trois rues, et ceignent la place de cette bourgade fameuse à dix
+lieues à la ronde pour l'esprit procédurier de sa population et la
+difficulté de ses abords. Malgré ce dernier inconvénient qui va bientôt
+disparaître, grâce au tracé d'une nouvelle route, Éguzon voit souvent des
+voyageurs traverser hardiment les solitudes qui l'environnent, et risquer
+leurs carrioles sur son pavé terrible. L'unique auberge est située sur
+l'unique place, laquelle est d'autant plus vaste, qu'elle s'ouvre sur la
+campagne, comme si elle attendait les constructions nouvelles de futurs
+citadins, et cette auberge est parfois forcée, dans la belle saison,
+d'inviter les trop nombreux arrivants à s'installer dans les maisons du
+voisinage, qui leur sont ouvertes, il faut le dire, avec beaucoup
+d'hospitalité. C'est qu'Éguzon est le point central d'une région
+pittoresque semée de ruines imposantes, et que, soit qu'on veuille voir
+Châteaubrun, Crozant, la Prugne-au-Pot, ou enfin le château encore debout
+et habité de Saint-Germain, il faut nécessairement aller coucher à Éguzon,
+afin de partir, dès le matin suivant, pour ces différentes excursions.
+
+Il y a quelques années, par une soirée de juin, lourde et orageuse, les
+habitants d'Éguzon ouvrirent de grands yeux en voyant un jeune homme de
+bonne mine traverser la place pour sortir de la ville, un peu après le
+coucher du soleil. Le temps menaçait, la nuit se faisait plus vite que de
+raison, et pourtant le jeune voyageur, après avoir pris un léger repas à
+l'auberge, et s'être arrêté le temps strictement nécessaire pour faire
+rafraîchir son cheval, se dirigeait hardiment vers le nord, sans
+s'inquiéter des représentations de l'aubergiste, et sans paraître se
+soucier des dangers de la route. Personne ne le connaissait; il n'avait
+répondu aux questions que par un geste d'impatience, et aux remontrances
+que par un sourire. Quand le bruit des fers de sa monture se fut perdu dans
+l'éloignement: «Voilà, dirent les flâneurs de l'endroit, un garçon qui
+connaît bien le chemin, ou qui ne le connaît pas du tout. Ou il y a passé
+cent fois, et sait le nom du moindre caillou, ou bien il ne se doute pas de
+ce qui en est, et va se trouver fort en peine.
+
+--C'est un étranger qui n'est pas d'ici, dit judicieusement un homme
+capable: il n'a voulu écouter que sa tête; mais, dans une demi-heure, quand
+l'orage éclatera, vous le verrez revenir!
+
+--S'il ne se casse pas le cou auparavant à la descente du pont des Piles!
+observa un troisième.
+
+--Ma foi, firent en chœur les assistants, c'est son affaire! Allons
+fermer nos contrevents, de peur que la grêle n'endommage nos vitres.»
+
+Et l'on entendit par la ville un grand bruit de portes et de fenêtres que
+l'on se hâtait d'_accoter_, tandis que le vent, qui commençait à mugir sur
+les bruyères, devançait de rapidité les servantes essoufflées, et renvoyait
+à leur nez les battants de ces lourdes huisseries, où les ouvriers du pays,
+conformément aux traditions de leurs ancêtres, n'ont épargné ni le bois de
+chêne, ni le ferrage. De temps en temps, une voix se faisait entendre d'un
+travers de rue à l'autre, et ces propos se croisaient sur le seuil des
+habitations: «Tous les vôtres sont-ils rentrés?--_Ah ouà!_ j'en ai encore
+deux charrois par terre.--Et moi six sur pied!--Moi, ça m'est égal, tout
+est engrangé.» Il s'agissait des foins.
+
+Le voyageur, monté sur un excellent bidet de Brenne, laissait la nuée
+derrière lui, et, pressant l'allure, il se flattait de devancer l'orage à
+la course; mais à un coude que faisait subitement le chemin, il reconnut
+qu'il lui serait impossible de ne pas être pris en flanc. Il déplia son
+manteau, que des courroies tenaient fixé sur sa valise, attacha les
+mentonnières de sa casquette, et donnant de l'éperon à sa monture, il
+fournit une nouvelle course, espérant au moins atteindre et franchir, à la
+faveur du jour, le passage dangereux qu'on lui avait signalé. Mais son
+attente fut trompée; le chemin devint si difficile, qu'il lui fallut
+prendre le pas et soutenir son cheval avec précaution au milieu des roches
+semées sous ses pieds. Lorsqu'il se trouva au sommet du ravin de la Creuse,
+la nuée ayant envahi tout le ciel, l'obscurité était complète, et il ne
+pouvait plus juger de la profondeur de l'abîme qu'il côtoyait, que par le
+bruit sourd et engouffré du torrent.
+
+Téméraire comme on l'est à vingt ans, le jeune homme ne tint compte des
+prudentes hésitations de son cheval, et il le força de se livrer au hasard
+d'une pente, que chaque pas du docile animal trouvait plus inégale et plus
+rapide. Mais tout à coup il s'arrêta, se rejeta en arrière par un vigoureux
+coup de reins, et le cavalier, un peu ébranlé de la secousse, vit, à la
+lueur d'un grand éclair, qu'il était sur l'extrême versant d'un précipice à
+pic, et qu'un pas de plus l'aurait infailliblement entraîné au fond de la
+Creuse.
+
+La pluie commençait à tomber, et une tourmente furieuse agitait les cimes
+des vieux châtaigniers qui se trouvaient au niveau de la route. Ce vent
+d'ouest poussait précisément l'homme et le cheval vers la rivière, et le
+danger devenait si réel, que le voyageur fut forcé de mettre pied à terre,
+afin d'offrir moins de prise au vent, et de mieux diriger sa monture dans
+les ténèbres. Ce qu'il avait entrevu du site à la lueur de l'éclair lui
+avait paru admirable, et d'ailleurs la position où il se trouvait flattait
+ce goût d'aventures qui est propre à la jeunesse.
+
+Un second éclair lui permit de mieux distinguer le paysage, et il profita
+d'un troisième pour familiariser sa vue avec les objets les plus
+rapprochés. Le chemin ne manquait pas de largeur, mais cette largeur même
+le rendait difficile à suivre. C'était, une demi-douzaine de vagues
+passages marqués seulement par les pieds des chevaux et les ornières,
+formant diverses voies entre-croisées comme au hasard sur le versant d'une
+colline; et, comme il n'y avait là ni haies, ni fossés, ni trace aucune de
+culture, le sol avait livré ses flancs pelés à toutes les tentatives
+d'escalade qu'il avait pris envie aux passants de faire; chaque saison
+voyait ainsi ouvrir une route nouvelle, ou reprendre une ancienne que le
+temps et l'abandon avaient raffermie. Entre chacun de ces tracés capricieux
+s'élevaient des monticules hérissés de rochers ou de touffes de bruyères,
+qui offraient la même apparence dans l'obscurité; et, comme ils
+s'enlaçaient sur des plans très-inégaux, il était difficile de passer de
+l'un à l'autre sans friser une chute qui pouvait entraîner dans l'abîme
+commun; car tous subissaient la pente bien marquée du ravin, non seulement
+en avant, mais encore sur le coté, de sorte qu'il fallait à la fois pencher
+devant soi et sur la gauche. Aucune de ces voies tortueuses n'était donc
+sûre; car depuis l'été toutes étaient également battues, les habitants du
+pays les prenant au hasard en plein jour avec insouciance, mais, au milieu
+d'une nuit sombre, il n'était pas indifférent de s'y tromper, et le jeune
+homme, plus soigneux des genoux du cheval qu'il aimait que de sa propre
+vie, prit le parti de s'approcher d'une roche assez élevée pour les
+garantir tous deux de la violence du vent, et de s'arrêter là en attendant
+que le ciel s'éclaircît un peu. Il s'appuya contre _Corbeau_, et relevant
+un coin de son manteau imperméable pour garantir le flanc et la selle de
+son compagnon, il tomba dans une rêverie romanesque, aussi satisfait
+d'entendre hurler la tempête, que les habitants d'Éguzon, s'ils pensaient
+encore à lui en cet instant, le supposaient soucieux et désappointé.
+
+Les éclairs, en se succédant, lui eurent bientôt procuré une connaissance
+suffisante du pays environnant. Vis-à-vis de lui, le chemin, gravissant la
+pente opposée du ravin, se relevait aussi brusquement qu'il s'était
+abaissé, et offrait des difficultés de même nature. La Creuse, limpide et
+forte, coulait sans grand fracas au bas de ce précipice, et se resserrait
+avec un mugissement sourd et continu, sous les arches d'un vieux pont qui
+paraissait en fort mauvais état. La vue était bornée en face par le retour
+de l'escarpement; mais, de côté, on découvrait une verte perspective de
+prairies inclinées et bien plantées, au milieu desquelles serpentait la
+rivière; et vis-à-vis de notre voyageur, au sommet d'une colline hérissée
+de roches formidables qu'entrecoupait une riche végétation, on voyait se
+dresser les grandes tours délabrées d'un vaste manoir en ruines. Mais, lors
+même que le jeune homme aurait eu la pensée d'y chercher un asile contre
+l'orage, il lui eût été difficile de trouver le moyen de s'y rendre; car on
+n'apercevait aucune trace de communication entre le château et la route, et
+un autre ravin, avec un torrent qui se déversait dans la Creuse, séparait
+les deux collines. Ce site était des plus pittoresques, et le reflet livide
+des éclairs lui donnait quelque chose de terrible qu'on y eût vainement
+cherché à la clarté du jour. De gigantesques tuyaux de cheminée, mis à nu
+par l'écroulement des toits, s'élançaient vers la nuée lourde qui rampait
+sur le château, et qu'ils avaient l'air de déchirer. Lorsque le ciel était
+traversé par des lueurs rapides, ces ruines se dessinaient en blanc sur le
+fond noir de l'air, et au contraire, lorsque les yeux s'étaient habitués au
+retour de l'obscurité, elles présentaient une masse sombre sur un horizon
+plus transparent. Une grande étoile, que les nuages semblaient ne pas oser
+envahir, brilla longtemps sur le fier donjon, comme une escarboucle sur la
+tête d'un géant. Puis enfin elle disparut, et les torrents de pluie qui
+redoublaient ne permirent plus au voyageur de rien discerner qu'à travers
+un voile épais. En tombant sur les rochers voisins et sur le sol durci par
+de récentes chaleurs, l'eau rebondissait comme une écume blanche, et
+parfois on eût dit des flots de poussière soulevés par le vent.
+
+En faisant un mouvement pour abriter davantage son cheval contre le rocher,
+le jeune homme s'aperçut tout à coup qu'il n'y était pas seul. Un homme
+venait chercher aussi un refuge en cet endroit, ou bien il en avait pris
+possession le premier. C'est ce qu'on ne pouvait savoir dans ces
+alternatives de clarté éblouissante et de lourdes ténèbres. Le cavalier
+n'eut pas le temps de bien voir le piéton; il lui sembla vêtu misérablement
+et n'avoir pas très-bonne mine. Il paraissait même vouloir se cacher, en
+s'enfonçant le plus possible sous la roche; mais dès qu'il eut jugé, à une
+exclamation du jeune voyageur, qu'il avait été aperçu, il lui adressa sans
+hésiter la parole, d'une voix forte et assurée:
+
+«Voilà un mauvais temps pour se promener, Monsieur, et si vous êtes sage,
+vous retournerez coucher à Éguzon.
+
+--Grand merci, l'ami!» répondit le jeune homme en faisant siffler sa forte
+cravache à tête plombée, pour faire savoir à son problématique
+interlocuteur qu'il était armé.
+
+Ce dernier comprit fort bien l'avertissement, et y répondit en frappant le
+rocher, comme par désœuvrement, avec un énorme bâton de houx qui fit voler
+quelques éclats de pierre. L'arme était bonne et le poignet aussi.
+
+«Vous n'irez pas loin ce soir par un temps pareil, reprit le piéton.
+
+--J'irai aussi loin qu'il me plaira, répondit le cavalier, et je ne
+conseillerais à personne d'avoir la fantaisie de me retarder en chemin.
+
+--Est-ce que vous craignez les voleurs, que vous répondez par des menaces à
+des honnêtetés? Je ne sais pas de quel pays vous venez, mon jeune homme,
+mais vous ne savez guère dans quel pays vous êtes. Il n'y a, Dieu merci,
+chez nous, ni bandits, ni assassins, ni voleurs.»
+
+L'accent fier mais franc de l'inconnu inspirait la confiance. Le jeune
+homme reprit avec douceur:
+
+«Vous êtes donc du pays, mon camarade?
+
+--Oui, Monsieur, j'en suis, et j'en serai toujours.
+
+--Vous avez raison d'y vouloir rester: c'est un beau pays.
+
+--Pas toujours cependant! Dans ce moment-ci, par exemple, il n'y fait pas
+trop bon; le temps est bien _en malice_, et il y en aura pour toute la
+nuit.
+
+--Vous croyez?
+
+--J'en suis sûr. Si vous suivez le vallon de la Creuse, vous aurez l'orage
+pour compagnie jusqu'à demain midi, mais je pense bien que vous ne vous
+êtes pas mis en route si tard sans avoir un abri prochain en vue?
+
+--A vous dire le vrai, je crois que l'endroit où je vais est plus éloigné
+que je ne l'avais pensé d'abord. Je me suis imaginé qu'on voulait me
+retenir à Éguzon, en m'exagérant la distance et les mauvais chemins; mais
+je vois, au peu que j'ai fait depuis une heure, que l'on ne m'avait guère
+trompé.
+
+--Et, sans être trop curieux, où allez-vous?
+
+--A Gargilesse. Combien comptez-vous jusque-là!
+
+--Pas loin, Monsieur, si l'on voyait clair pour se conduire; mais si vous
+ne connaissez pas le pays, vous en avez pour toute la nuit: car ce que vous
+voyez ici n'est rien en comparaison des casse-cous que vous avez à
+descendre pour passer du ravin de la Creuse à celui de la Gargilesse, et
+vous y risquez la vie par-dessus le marché.
+
+--Eh bien, l'ami, voulez-vous, pour une honnête récompense, me conduire
+jusque-là?
+
+--Nenni, Monsieur, en vous remerciant.
+
+--Le chemin est donc bien dangereux, que vous montrez si peu d'obligeance?
+
+--Le chemin n'est pas dangereux pour moi, qui le connais aussi bien que
+vous connaissez peut-être les rues de Paris; mais quelle raison aurais-je
+de passer la nuit à me mouiller pour vous faire plaisir?
+
+--Je n'y tiens pas, et je saurai me passer de votre secours; mais je n'ai
+point réclamé votre obligeance gratis: je vous ai offert ...
+
+--Suffit! suffit! vous êtes riche et je suis pauvre, mais je ne tends pas
+encore la main, et j'ai des raisons pour ne pas me faire le serviteur du
+premier venu ... Encore si je savais qui vous êtes ...
+
+--Vous vous méfiez de moi? dit le jeune homme, dont la curiosité était
+éveillée par le caractère hardi et fier de son compagnon. Pour vous prouver
+que la méfiance est un mauvais sentiment, je vais vous payer d'avance.
+Combien voulez-vous?
+
+--Pardon, excuse, Monsieur, je ne veux rien; je n'ai ni femme ni enfants,
+je n'ai besoin de rien pour le moment: d'ailleurs j'ai un ami, un bon
+camarade, dont la maison n'est pas loin, et je profiterai du premier
+_éclairci_ pour y aller souper et dormir à couvert. Pourquoi me
+priverais-je de cela pour vous? Voyons, dites! est-ce parce que vous avez
+un bon cheval et des habits neufs?
+
+--Votre fierté ne me déplaît pas, tant s'en faut! Mais je la trouve mal
+entendue de repousser un échange de services.
+
+--Je vous ai rendu service de tout mon pouvoir, en vous disant de ne pas
+vous risquer la nuit par un temps si noir et des chemins qui, dans une
+demi-heure, seront impossibles. Que voulez-vous de plus?
+
+--Rien ... En vous demandant votre assistance, je voulais connaître le
+caractère des gens du pays, et voilà tout. Je vois maintenant que leur bon
+vouloir pour les étrangers se borne à des paroles.
+
+--Pour les étrangers! s'écria l'indigène avec un accent de tristesse et de
+reproche qui frappa le voyageur. Et n'est-ce pas encore trop pour ceux qui
+ne nous ont jamais fait que du mal? Allez, Monsieur, les hommes sont
+injustes; mais Dieu voit clair, et il sait bien que le pauvre paysan se
+laisse tondre, sans se venger, par les gens savants qui viennent des
+grandes villes.
+
+--Les gens des villes ont donc fait bien du mal dans vos campagnes? C'est
+un fait que j'ignore et dont je ne suis pas responsable, puisque j'y viens
+pour la première fois.
+
+--Vous allez à Gargilesse. Sans doute, c'est M. Cardonnet que vous allez
+voir? Vous êtes, j'en suis sûr, son parent ou son ami?
+
+--Qu'est-ce donc que ce M. Cardonnet, à qui vous semblez en vouloir?
+demanda le jeune homme après un instant d'hésitation.
+
+--Suffit, Monsieur, répondit le paysan; si vous ne le connaissez pas, tout
+ce que je vous en dirais ne vous intéresserait guère, et si vous êtes riche
+vous n'avez rien à craindre de lui. Ce n'est qu'aux pauvres gens qu'il en
+veut.
+
+--Mais enfin, reprit le voyageur avec une sorte d'agitation contenue, j'ai
+peut-être des raisons pour désirer de savoir ce qu'on pense dans le pays de
+ce M. Cardonnet. Si vous refusez de motiver la mauvaise opinion que vous
+avez de lui, c'est que vous avez contre lui une rancune personnelle peu
+honorable pour vous-même.
+
+--Je n'ai de comptes à rendre à personne, répondit le paysan, et mon
+opinion est à moi. Bonsoir, Monsieur. Voilà la pluie qui s'arrête un peu.
+Je suis fâché de ne pouvoir vous offrir un abri; mais je n'en ai pas
+d'autre que le château que vous voyez là, et qui n'est pas à moi.
+Cependant, ajouta-t-il après avoir fait quelques pas, et en s'arrêtant
+comme s'il se fût repenti de ne pas mieux exercer les devoirs de
+l'hospitalité, si le cœur vous disait d'y venir demander le couvert pour
+la nuit, je peux vous répondre que vous y seriez bien reçu.
+
+--Cette ruine est donc habitée? demanda le voyageur, qui avait à descendre
+le ravin pour traverser la Creuse, et qui se mit en marche à côté du
+paysan, en soutenant son cheval par la bride.
+
+--C'est une ruine, à la vérité, dit son compagnon en étouffant un soupir;
+mais quoique je ne sois pas des plus vieux, j'ai vu ce château-là debout
+bien entier, et si beau, en dehors comme en dedans, qu'un roi n'y eût pas
+été mal logé. Le propriétaire n'y faisait pas de grandes dépenses, mais il
+n'avait pas besoin d'entretien, tant il était solide et bien bâti; et les
+murs étaient si bien découpés, les pierres des cheminées et des fenêtres si
+bien travaillées, qu'on n'aurait pu y rien apporter de plus riche que ce
+que les maçons et les architectes y avaient mis en le construisant. Mais
+tout passe, la richesse comme le reste, et le dernier seigneur de
+Châteaubrun vient de racheter pour quatre mille francs le château de ses
+pères.
+
+--Est-il possible qu'une telle masse de pierres, même dans l'état où elle
+se trouve, ait aussi peu de valeur?
+
+--Ce qui reste là vaudrait encore beaucoup, si on pouvait l'ôter et le
+transporter; mais où trouver dans le pays d'ici des ouvriers et des
+machines capables de jeter bas ces vieux murs? Je ne sais pas avec quoi
+l'on bâtissait dans l'ancien temps, mais ce ciment-là est si bien lié,
+qu'on dirait que les tours et les grands murs sont faits d'une seule
+pierre. Et puis, vous voyez comme ce bâtiment est planté sur la pointe
+d'une montagne, avec des précipices de tous côtés! Quelles voitures et
+quels chevaux pourraient charrier de pareils matériaux? A moins que la
+colline ne s'écroule, ils resteront là aussi longtemps que le rocher qui
+les porte, et il y a encore assez de voûtes pour mettre à l'abri un pauvre
+monsieur et une pauvre demoiselle.
+
+--Ce dernier des Châteaubrun a donc une fille? demanda le jeune homme en
+s'arrêtant pour regarder le manoir avec plus d'intérêt qu'il n'avait encore
+fait. Et elle demeure là?
+
+--Oui, oui, elle demeure là, au milieu des gerfauts et des chouettes, et
+elle n'en est pas moins jeune et jolie. L'air et l'eau ne manquent pas ici,
+et malgré les nouvelles lois contre la liberté de la chasse, on voit encore
+quelquefois des lièvres et des perdrix sur la table du seigneur de
+Châteaubrun. Allons, si vous n'avez pas des affaires qui vous obligent de
+risquer votre vie pour arriver avant le jour, venez avec moi, je me charge
+de vous faire bien accueillir au château. Et quand même vous y arriveriez
+seul et sans recommandation, il suffit que la nuit soit mauvaise, et que
+vous ayez la figure d'un chrétien, pour que vous soyez bien reçu et bien
+traité chez M. Antoine de Châteaubrun.
+
+--Ce gentilhomme est pauvre, à ce qu'il paraît, et je me ferais scrupule
+d'user de sa bonté d'âme.
+
+--Vous lui ferez plaisir, au contraire. Allons, vous voyez bien que l'orage
+va recommencer plus fort que tout à l'heure, et je n'aurais pas la
+conscience en repos si je vous laissais ainsi tout seul dans la montagne.
+Voyez-vous, il ne faut pas m'en vouloir pour vous avoir refusé mes
+services: j'ai mes raisons, que vous ne pouvez pas juger, et que je n'ai
+pas besoin de dire; mais je dormirai plus tranquille si vous suivez mon
+conseil. D'ailleurs je connais M. Antoine; il me saurait mauvais gré de ne
+pas vous avoir retenu et emmené chez lui, et il serait capable de courir
+après vous, ce qui ne serait pas bon pour lui après souper.
+
+--Et ... vous ne pensez pas que sa fille fût mécontente de voir arriver
+ainsi un inconnu?...
+
+--Sa fille est sa fille, c'est-à-dire qu'elle est aussi bonne que lui, si
+elle n'est pas meilleure, quoique cela ne paraisse guère possible.»
+
+Le jeune homme hésita encore quelque temps; mais, poussé par un attrait
+romanesque, et créant déjà dans son imagination le portrait de la perle de
+beauté qu'il allait trouver derrière ces murailles à l'aspect terrible, il
+se dit qu'on ne l'attendait à Gargilesse que le lendemain dans la journée;
+qu'en y arrivant au milieu de la nuit, il y dérangerait le sommeil de ses
+parents; qu'enfin il y avait, à persister dans son projet, une véritable
+imprudence dont, à coup sûr, sa mère le détournerait, si elle pouvait, à
+cette heure, se faire entendre de lui. Touché de toutes les bonnes raisons
+qu'on se donne à soi-même quand le démon de la jeunesse et de la curiosité
+s'en mêle, il suivit son guide dans la direction du vieux château.
+
+
+
+
+II.
+
+LE MANOIR DE CHÂTEAUBRUN.
+
+
+Après avoir péniblement gravi un chemin escarpé, ou plutôt un escalier
+pratiqué dans le roc, nos voyageurs arrivèrent, au bout de vingt minutes, à
+l'entrée de Châteaubrun. Le vent et la pluie redoublaient, et le jeune
+homme n'eut guère le loisir de contempler le vaste portail qui n'offrait à
+sa vue, en cet instant, qu'une masse confuse de proportions formidables. Il
+remarqua seulement qu'en guise de clôture, la herse seigneuriale était
+remplacée par une barrière de bois, pareille à celles qui ferment les prés
+du pays.
+
+«Attendez. Monsieur, lui dit son guide. Je vais passer par là-dessus et
+aller chercher la clef; car la vieille Janille ne s'est-elle pas imaginé,
+depuis quelque temps, de faire placer ici un cadenas, comme s'il y avait
+quelque chose à voler chez ses maîtres? Au reste, son intention est bonne,
+et je ne la blâme pas.»
+
+Le paysan escalada la barrière fort adroitement, et, en attendant qu'il fût
+de retour pour l'introduire, le jeune homme essaya en vain de comprendre
+la disposition des masses d'architecture ruinées qu'il apercevait
+confusément dans l'intérieur de la cour: c'était l'aspect du chaos.
+
+Peu d'instants après, il vit venir plusieurs personnes qui ouvrirent
+promptement la barrière: l'une prit son cheval, l'autre sa main, une
+troisième portait, en avant, une lanterne dont le secours était bien
+nécessaire pour se diriger à travers les décombres et les broussailles qui
+obstruaient le passage. Enfin, après avoir traversé une partie du préau et
+plusieurs vastes salles obscures, ouvertes à tous les vents, on se trouva
+dans une petite pièce oblongue, voûtée, et qui avait pu, autrefois, servir
+d'office ou de cellier entre les cuisines et les écuries. Cette pièce,
+proprement reblanchie, servait désormais de salon et de salle à manger au
+seigneur de Châteaubrun. On y avait récemment pratiqué une petite cheminée
+à manteau et à chambranles de bois bien ciré et luisant; la vaste plaque de
+fonte qui en remplissait tout le foyer, et qui avait été enlevée à
+quelqu'une des grandes cheminées du manoir, ainsi que les gros chenets de
+fer poli, renvoyaient splendidement la chaleur et la lumière du feu dans
+cette chambre nue et blanche, qui, avec le secours d'une petite lampe de
+fer-blanc, se trouvait ainsi parfaitement éclairée. Une table de
+châtaignier, qui pouvait, dans les grandes occasions, porter jusqu'à six
+couverts, quelques chaises de paille, et un coucou d'Allemagne, acheté six
+francs à un colporteur, composaient tout l'ameublement de ce salon modeste.
+Mais tout cela était d'une propreté recherchée; la table et les chaises
+grossièrement travaillées par quelque menuisier de la localité avaient un
+éclat qui attestait les services assidus de la serge et de la brosse.
+L'âtre était balayé avec soin, le carreau sablé à l'anglaise contrairement
+aux habitudes du pays, et, dans un pot de grès placé sur la cheminée,
+s'étalait un énorme bouquet de roses, mêlées à des fleurs sauvages
+cueillies sur les collines d'alentour.
+
+Cet intérieur modeste n'avait, au premier coup d'œil, aucun caractère
+_cherché_ dans le genre poétique ou pittoresque; cependant, en l'examinant
+mieux, on eût pu voir que, dans cette demeure, comme dans toutes celles de
+tous les hommes, le caractère et le goût naturel de la personne créatrice
+avaient présidé, soit au choix, soit à l'arrangement du local. Le jeune
+homme, qui y pénétrait pour la première fois, et qui s'y trouva seul un
+instant, tandis que ses hôtes s'occupaient de lui préparer la meilleure
+réception possible, se forma bientôt une idée assez juste de la situation
+d'esprit des habitants de cette retraite. Il était évident qu'on avait eu
+des habitudes d'élégance, et qu'on avait encore des besoins de bien-être;
+que, dans une condition fort précaire, on avait eu le bon sens de proscrire
+toute espèce de vanité extérieure; enfin qu'on avait choisi, pour point de
+réunion, parmi le peu de chambres restées intactes dans ce vaste domaine,
+la plus facile à entretenir, à chauffer, à meubler et à éclairer, et que,
+par instinct, on avait pourtant donné la préférence à une construction
+élégante et mignonne. En effet, ce petit coin était le premier étage d'un
+pavillon carré, adjoint, vers la fin de la renaissance, aux antiques
+constructions qui défendaient la face principale du préau. L'artiste qui
+avait composé cette tourelle angulaire s'était efforcé d'adoucir la
+transition de deux styles si différents; il avait rappelé pour la forme des
+fenêtres le système défensif des meurtrières et des ouvertures
+d'observation; mais on voyait bien que ces fenêtres, petites et rondes,
+n'avaient jamais été destinées à pointer le canon, et qu'elles n'étaient
+qu'un ornement pour la vue. Élégamment revêtues de briques rouges et de
+pierres blanches alternées, elles formaient un joli encadrement à
+l'intérieur, et diverses niches, ornées de même, disposées régulièrement
+entre chaque croisée, rendaient inutiles les papiers, les tentures et même
+les meubles qui eussent chargé ces parois sans ajouter à leur aspect
+agréable et simple.
+
+Sur une de ces niches, dont une dalle, bien blanche et luisante comme du
+marbre, formait la base, à hauteur d'appui, le voyageur vit un joli petit
+rouet rustique avec la quenouille chargée de laine brune; et, en
+contemplant cet instrument de travail si léger et si naïf il se perdit dans
+des réflexions dont il fut tiré par le frôlement d'un vêtement de femme
+derrière lui. Il se retourna vivement; mais, aux palpitations qui s'étaient
+emparées de son jeune cœur, succéda une grave déception. C'était une
+vieille servante qui venait d'entrer sans bruit, grâce au sablon qui
+couvrait le sol, et qui se penchait pour jeter dans la cheminée une brassée
+de sarment de vigne sauvage.
+
+«Approchez-vous du feu, Monsieur, dit la vieille en grasseyant avec une
+sorte d'affectation, et donnez-moi votre casquette et votre manteau, afin
+que j'aille les faire sécher dans la cuisine. Voilà un bon manteau pour la
+pluie; je ne sais plus comment on appelle cette étoffe-là, mais j'en ai
+déjà vu à Paris. Voilà qui ferait plaisir d'en voir un pareil sur les
+épaules de M. le comte! Mais cela doit coûter cher, et d'ailleurs il n'est
+pas dit qu'il voulût s'en servir. Il croit qu'il a toujours vingt-cinq ans,
+et il prétend que l'eau du ciel n'a jamais enrhumé un honnête homme;
+pourtant, l'hiver dernier, il a commencé à sentir un peu de sciatique ...
+Mais ce n'est pas à votre âge qu'on craint ces douleurs-là. N'importe,
+chauffez-vous les reins; tenez, tournez votre chaise comme cela, vous serez
+mieux. Vous êtes de Paris, j'en suis sûre; je vois cela à votre teint qui
+est trop frais pour notre pays; bon pays, Monsieur, mais bien chaud en été
+et bien froid en hiver. Vous me direz que, ce soir, il fait aussi froid que
+par une nuit de novembre: c'est la vérité, que voulez-vous? c'est l'orage
+qui en est cause. Mais cette petite salle est bien bonne, bien facile à
+réchauffer, et, dans un moment, vous m'en direz des nouvelles. Avec cela,
+nous avons le bonheur que le bois mort ne nous manque pas. Il y a tant de
+vieux arbres ici, et rien qu'avec les ronces qui poussent dans la cour, on
+peut chauffer le four pendant tout l'hiver. Il est vrai que nous ne faisons
+jamais de grosses fournées: M. le comte est un petit mangeur, et sa fille
+est comme lui; le petit domestique est le plus vorace de la maison: oh!
+pour lui, il lui faut trois livres de pain par jour; mais je lui fais sa
+miche à part, et je n'y épargne pas le seigle. C'est assez bon pour lui, et
+même avec un peu de son, ça étoffe le pain, et ça n'est pas mauvais pour la
+santé. Hé! hé! ça vous fait rire? et moi aussi. Moi, voyez-vous, j'ai
+toujours aimé à rire et à causer: l'ouvrage n'en va pas moins vite; car
+j'aime la vitesse en tout. M. Antoine est comme moi; quand il a parlé, il
+faut qu'on marche comme le vent. Aussi nous avons toujours été d'accord sur
+ce point-là. Vous nous excuserez, Monsieur, si on vous fait attendre un
+peu. Monsieur est descendu à la cave avec l'homme qui vous a amené, et
+l'escalier est si dégradé qu'on n'y arrive pas vite; mais c'est une belle
+cave, Monsieur; les murs ont plus de dix pieds d'épaisseur, et quand on est
+là dedans, c'est si profond sous la terre, qu'on se croit enterré vivant.
+Vrai! ça fait un drôle d'effet. On dit que, dans le temps, on mettait là
+les prisonniers de guerre; à présent, nous n'y mettons personne, et notre
+vin s'y conserve très-bien. Ce qui nous retarde aussi, c'est que notre
+fille est déjà couchée: elle a eu la migraine aujourd'hui, parce qu'elle a
+été au soleil sans chapeau. Elle dit qu'elle veut s'habituer à cela, et
+que puisque je me passe bien de chapeau et d'ombrelle, elle peut bien s'en
+passer aussi; mais elle se trompe: elle a été élevée en demoiselle, comme
+elle devait l'être, la pauvre enfant! car, quand je dis, notre fille, ce
+n'est pas que je sois la mère à mademoiselle Gilberte; elle ne me ressemble
+pas plus que le chardonneret ne ressemble à un moineau franc; mais comme je
+l'ai élevée, j'ai toujours gardé l'habitude de l'appeler ma fille; elle n'a
+jamais voulu souffrir que je cesse de la tutoyer. C'est une enfant si
+aimable! Je suis fâchée qu'elle soit au lit; mais vous la verrez demain,
+car vous ne partirez pas sans déjeuner, on ne le souffrira pas, et elle
+m'aidera à vous servir un peu mieux que je ne peux le faire toute seule. Ce
+n'est pas pourtant le courage qui me manque, Monsieur, car j'ai de bonnes
+jambes; je suis restée mince comme vous voyez, dans ma petite taille, et
+vous ne me donneriez jamais l'âge que j'ai ... Voyons! quel âge me
+donneriez-vous bien?»
+
+Le jeune homme croyait que, grâce à cette question, il allait pouvoir
+placer une parole, un compliment pour remercier et pour entrer en matière,
+car il désirait beaucoup avoir de plus amples détails sur mademoiselle
+Gilberte; mais la bonne femme n'attendit pas sa réponse, et reprit avec
+volubilité:
+
+«J'ai soixante-quatre ans, Monsieur, du moins je les aurai à la Saint-Jean,
+et je fais plus d'ouvrage à moi seule que trois jeunesses n'en sauraient
+faire. J'ai le sang vif, moi, Monsieur! Je ne suis pas du Berry; je suis
+née en Marche, à plus d'une demi-lieue d'ici; aussi ça se voit et ça se
+connaît. Ah! vous regardez l'ouvrage de notre fille? Savez-vous que c'est
+filé aussi égal et aussi menu que la meilleure fileuse de campagne? Elle a
+voulu que je lui apprenne à filer la laine: «Tiens, mère, qu'elle m'a dit
+(car elle m'appelle toujours comme ça; la pauvre enfant n'a jamais connu
+la sienne, et m'a toujours aimée comme si c'était moi, quoique nous nous
+ressemblions à peu près comme une rose ressemble à une ortie), tiens, mère,
+qu'elle a dit, ces broderies, ces dessins, toutes ces niaiseries qu'on m'a
+enseignées au couvent, ne serviraient à rien ici. Apprends-moi à filer, à
+tricoter et à coudre, afin que je t'aide à faire les vêtements de mon
+père....»
+
+Au moment où le monologue infatigable de la bonne femme commençait à
+devenir intéressant pour son auditeur fatigué, elle sortit comme elle avait
+déjà fait plusieurs fois, car elle ne restait pas un moment en place, et
+tout en pérorant, elle avait couvert la table d'une grosse nappe blanche,
+et avait servi les assiettes, les verres et les couteaux; elle avait
+rebalayé l'âtre, ressuyé les chaises et rallumé le feu dix fois, reprenant
+toujours son soliloque à l'endroit où elle l'avait laissé. Mais cette fois,
+sa voix, qui commençait à grasseyer dans le couloir voisin, fut couverte
+par d'autres voix plus accentuées, et le comte de Châteaubrun, accompagné
+du paysan qui avait introduit notre voyageur, se présenta enfin à ses
+regards, chacun portant deux grands brocs de grès, qu'ils placèrent sur la
+table. Ce fut alors seulement, que le jeune homme put voir distinctement
+les traits de ces deux personnages.
+
+M. de Châteaubrun était un homme de cinquante ans, de moyenne taille, d'une
+belle et noble figure, large d'épaules, avec un cou de taureau, des membres
+d'athlète, un teint basané au moins autant que celui de son acolyte, et de
+larges mains, durcies, hâlées, gercées à la chasse, au soleil, au grand
+air; mains de braconnier s'il en fut, car le bon seigneur avait trop peu de
+terres pour ne pas chasser sur celles des autres.
+
+Il avait la face épanouie, ouverte et souriante; la jambe ferme et la voix
+de stentor. Son solide costume de chasseur, propre, quoique rapiécé au
+coude, sa grosse chemise de toile de chanvre, ses guêtres de cuir, sa barbe
+grisonnante qui attendait patiemment le dimanche, tout en lui dénotait
+l'habitude d'une vie rude et sauvage, tandis que son agréable physionomie,
+ses manières rondes et affectueuses, et une aisance qui n'était pas sans
+mélange de dignité, rappelaient le gentilhomme courtois et l'homme habitué
+à protéger et à assister plutôt qu'à l'être.
+
+Son compagnon le paysan n'était pas à beaucoup près aussi propre. L'orage
+et les mauvais chemins avaient fort endommagé sa blouse et sa chaussure. Si
+la barbe du seigneur avait bien sept ou huit jours de date, celle du
+villageois en avait bien quatorze ou quinze. Celui-ci était maigre, osseux,
+agile, plus grand de quelques pouces, et quoique sa figure exprimât aussi
+la bonté et la cordialité, elle avait, si l'on peut parler ainsi, des
+éclairs de malice, de tristesse ou de sauvagerie hautaine. Il était évident
+qu'il avait plus d'intelligence ou qu'il était plus malheureux que le
+seigneur de Châteaubrun.
+
+«Allons, Monsieur, dit le gentilhomme, êtes-vous un peu séché? Vous êtes le
+bienvenu ici, et mon souper est à votre disposition.
+
+--Je suis reconnaissant de votre généreux accueil, répondit le voyageur,
+mais je craindrais de manquer à la bienséance si je ne vous faisais savoir
+d'abord qui je suis.
+
+--C'est bien, c'est bien, reprit le comte, que nous appellerons désormais
+tout simplement M. Antoine, comme on l'appelait généralement dans la
+contrée; vous me direz cela plus tard, si vous le désirez: quant à moi, je
+n'ai pas de questions à vous faire, et je prétends remplir les devoirs de
+l'hospitalité sans vous faire décliner vos noms et qualités. Vous êtes en
+voyage, étranger dans le pays, surpris par une nuit d'enfer à la porte de
+ma demeure: voilà vos titres et vos droits. Par dessus le marché, vous avez
+une agréable figure et un air qui me plaît; je crois donc que je serai
+récompensé de ma confiance par le plaisir d'avoir obligé un brave garçon.
+Allons, asseyez-vous, mangez et buvez.
+
+--C'est trop de bontés, et je suis touché de votre manière franche et
+affable d'accueillir les voyageurs. Mais je n'ai besoin de rien, Monsieur,
+et c'est bien assez que vous me permettiez d'attendre ici la fin de
+l'orage. J'ai soupé à Éguzon il n'y a guère plus d'une heure. Ne faites
+donc rien servir pour moi, je vous en conjure.
+
+--Vous avez soupé déjà? mais ce n'est pas là une raison! Êtes-vous donc de
+ces estomacs qui ne peuvent digérer qu'un repas à la fois? A votre âge,
+j'aurais soupé à toutes les heures de la nuit si j'en avais trouvé
+l'occasion. Une course à cheval et l'air de la montagne, c'est bien assez
+pour renouveler l'appétit. Il est vrai qu'à cinquante ans on a l'estomac
+moins complaisant; aussi, moi, pourvu que j'aie un demi-verre de bon vin
+avec une croûte de pain rassis, je me tiens pour bien traité. Mais ne
+faites pas de façons ici. Vous êtes venu à point, j'allais me mettre à
+table, et ma pauvre _petite_ ayant la migraine aujourd'hui, nous étions
+tout tristes, Janille et moi, de manger tête à tête: votre arrivée est donc
+une consolation pour nous, ainsi que celle de ce brave garçon, mon ami
+d'enfance, que je reçois toujours avec plaisir. Allons, toi, assieds-toi là
+à mon côté, dit-il en s'adressant au paysan, et vous, mère Janille,
+vis-à-vis de moi. Faites les honneurs: car vous savez que j'ai la main
+malheureuse, et que quand je me mêle de découper, je taille en deux le rôt,
+l'assiette, la nappe, voire un peu de la table, et cela vous fâche.»
+
+Le souper que dame Janille avait étalé sur la table d'un air de
+complaisance, se composait d'un fromage de chèvre, d'un fromage de brebis,
+d'une assiettée de noix, d'une assiettée de pruneaux, d'une grosse tourte
+de pain bis, et des quatre cruches de vin apportées par le maître en
+personne. Les convives se mirent bien vite à déguster ce repas frugal avec
+une satisfaction évidente, à l'exception du voyageur, qui n'avait aucun
+appétit, et qui se contentait d'admirer la bonne grâce avec laquelle le
+digne châtelain le conviait, sans embarras et sans fausse honte, à son
+splendide ordinaire. Il y avait dans cette aisance affectueuse et naïve
+quelque chose de paternel et d'enfantin en même temps qui gagna le cœur du
+jeune homme.
+
+Fidèle à la loi de générosité qu'il s'était imposée, M. Antoine ne fit
+aucune question à son hôte, et même évita toute réflexion qui eût pu
+ressembler à une curiosité déguisée. Le paysan paraissait un peu plus
+inquiet, et se tenait sur la réserve. Mais bientôt, entraîné par l'espèce
+de causerie générale que M. Antoine et dame Janille avaient entamée, il se
+mit à l'aise et laissa remplir son verre si souvent, que le voyageur
+commença à regarder avec étonnement un homme capable de boire ainsi sans
+perdre non-seulement l'usage de sa raison, mais encore l'habitude de son
+sang-froid et de sa gravité.
+
+Quant au châtelain, ce fut une autre affaire. A peine eut-il bu la moitié
+du broc placé auprès de lui, qu'il commença à avoir l'œil animé; le nez
+vermeil et la main peu sûre. Cependant il ne déraisonna point, même après
+que tous les brocs furent vidés par lui et son ami le paysan; car Janille,
+soit par économie, soit par sobriété naturelle, mit à peine quelques
+gouttes de vin dans son eau, et le voyageur, ayant fait un effort héroïque
+pour avaler la première rasade, s'abstint de ce breuvage aigre, trouble et
+détestable.
+
+Ces deux campagnards paraissaient pourtant le boire avec délices. Au bout
+d'un quart d'heure, Janille, qui ne pouvait vivre sans remuer, quitta la
+table, prit son tricot et se mit à travailler au coin du feu, grattant à
+chaque instant ses tempes avec son aiguille, sans toutefois déranger les
+minces bandeaux de cheveux encore noirs qui dépassaient un peu sa coiffe.
+Cette vieille, proprette et menue, pouvait avoir été jolie; son profil
+délicat ne manquait pas de distinction, et si elle n'eût été maniérée, et
+préoccupée de faire la capable et la gentille, notre voyageur l'eût prise
+aussi en affection.
+
+Les autres personnages qui, en l'absence de la _demoiselle_, complétaient
+l'intérieur de M. Antoine étaient, l'un un petit paysan, d'une quinzaine
+d'années, à la mine éveillée, au pied leste, qui remplissait les fonctions
+de factotum; l'autre, un vieux chien de chasse, à l'œil terne, au flanc
+maigre, à l'air mélancolique et rêveur; couché auprès de son maître, il
+s'endormait philosophiquement entre chaque bouchée que celui-ci lui
+présentait en l'appelant _monsieur_ d'un air gravement facétieux.
+
+
+
+
+III.
+
+M. CARDONNET.
+
+
+Il y avait plus d'une heure qu'on était à table, et M. Antoine ne
+paraissait nullement las de la séance. Lui et son ami le paysan faisaient
+durer leurs petits fromages et leurs grandes pintes de vin avec cette
+majestueuse lenteur qui est presque un art chez le Berrichon. Portant
+alternativement leurs couteaux sur ce morceau friand dont l'odeur
+aigrelette n'avait rien d'agréable, ils le _débitaient_ en petits morceaux
+qu'ils plaçaient méthodiquement sur leurs assiettes de terre, et qu'ils
+mangeaient ensuite miette à miette sur leur pain bis. Entre chaque
+bouchée, ils avalaient une gorgée de vin du cru, après avoir choqué leurs
+verres, en s'adressant chaque fois cet échange de compliments: «_A la
+tienne, camarade!--A la vôtre, monsieur Antoine!_» ou bien: «_Bonne santé
+à toi, mon vieux!--A vous pareillement, mon maître!_»
+
+Au train que prenaient les choses, ce festin pouvait durer toute la nuit,
+et le voyageur, qui s'épuisait en efforts pour paraître boire et manger,
+bien qu'il s'en dispensât le plus possible, commençait à lutter péniblement
+contre le sommeil, lorsque la conversation, roulant jusqu'alors sur le
+temps, sur la récolte des foins, sur le prix des bestiaux et sur les
+provins de la vigne, prit peu à peu une direction qui l'intéressa
+fortement.
+
+«Si ce temps-là continue, disait le paysan, en écoutant la pluie qui
+ruisselait au dehors, les eaux grossiront ce mois-ci comme au mois de mars.
+La Gargilesse n'est pas commode, et il pourra y avoir du dégât chez M.
+Cardonnet.
+
+--Tant pis, dit M. Antoine, ce serait dommage; car il a fait de grands et
+beaux travaux sur cette petite rivière.
+
+--Oui, mais la petite rivière s'en moque, reprit le paysan, et je trouve,
+moi, que le dommage ne serait pas grand.
+
+--Si fait, si fait! cet homme a déjà fait à Gargilesse pour plus de deux
+cent mille francs de dépenses; et il ne faut qu'un _coup de colère_ de
+l'eau, comme on dit chez nous, pour ruiner tout cela.
+
+--Eh bien, ce serait donc un si grand malheur, monsieur Antoine?
+
+--Je ne dis pas que ce fût un malheur irréparable, pour un homme que l'on
+dit riche d'un million, reprit le châtelain, dont la candeur s'obstinait à
+ne pas comprendre les sentiments hostiles de son commensal à l'endroit de
+M. Cardonnet; mais ce serait toujours une perte.
+
+--Et c'est pourquoi je rirais un peu, si un petit coup du sort faisait ce
+trou à sa bourse.
+
+--C'est là un mauvais sentiment, mon vieux! Pourquoi en voudrais-tu à cet
+étranger? Il ne t'a jamais fait, non plus qu'à moi, ni bien ni mal.
+
+--Il a fait du mal à vous, monsieur Antoine, à moi, à tout le pays. Oui, je
+vous dis qu'il en a fait par intention et qu'il en fera tout de bon à tout
+le monde. Laissez pousser le bec du livot (la buse), et vous verrez comme
+il tombera sur votre poulailler!
+
+--Toujours tes idées fausses, vieux! car tu as des idées fausses, je te
+l'ai dit cent fois: tu en veux à cet homme parce qu'il est riche. Est-ce sa
+faute?
+
+--Oui, Monsieur, c'est sa faute. Un homme parti peut-être d'aussi bas que
+moi-même, et qui a fait un pareil chemin, n'est pas un honnête homme.
+
+--Allons donc! que dis-tu là? T'imagines-tu qu'on ne puisse pas faire
+fortune sans voler?
+
+--Je n'en sais rien; mais je le crois. Je sais bien que vous êtes né riche
+et que vous ne l'êtes plus. Je sais bien que je suis né pauvre et que je le
+serai toujours; et m'est avis que si vous étiez parti pour d'autres pays,
+sans payer les dettes de votre père, et que je me fusse mis, de mon côté, à
+maquignonner, à tondre et à grappiller sur toutes choses, nous roulerions
+carrosse tous les deux, à l'heure qu'il est. Pardon, excuse, si je vous
+offense! ajouta d'un ton rude et fier le paysan, en s'adressant au jeune
+homme, qui donnait des signes marqués d'une émotion pénible.
+
+--Monsieur, dit le châtelain, il se peut que vous connaissiez M. Cardonnet,
+que vous soyez employé par lui, ou que vous lui ayez quelques obligations.
+Je vous prie de ne pas faire attention à ce que dit ce brave villageois.
+Il a des idées exagérées sur beaucoup de choses, qu'il ne comprend pas
+bien. Au fond, soyez certain qu'il n'est ni haineux, ni jaloux, ni capable
+de porter le moindre préjudice à M. Cardonnet.
+
+--J'attache peu d'importance à ses paroles, répondit le jeune étranger. Je
+m'étonne seulement, monsieur le comte, qu'un homme que vous honorez de
+votre estime ternisse à plaisir la réputation d'un autre homme, sans avoir
+le moindre fait à alléguer contre lui et sans rien connaître de ses
+antécédents. J'ai déjà demandé à votre commensal des renseignements sur ce
+M. Cardonnet qu'il paraît haïr personnellement, et il a refusé de
+s'expliquer. Je vous en fais juge: peut-on établir une opinion loyale sur
+des imputations gratuites, et, si vous ou moi en prenions une défavorable à
+M. Cardonnet, votre hôte n'aurait-il pas commis une mauvaise action?
+
+--Vous parlez selon mon cœur et selon ma pensée, jeune homme, répondit
+M. Antoine. Toi, ajouta-t-il en se tournant vers son commensal rustique, et
+frappant sur la table d'une manière courroucée, tandis qu'il lui adressait
+un regard où l'affection et la bonté triomphaient du mécontentement, tu as
+tort, et tu vas tout de suite nous dire ce que tu reproches audit
+Cardonnet, afin qu'on puisse juger si tes griefs ont quelque valeur.
+Autrement, nous te tiendrons pour un esprit chagrin et une mauvaise langue.
+
+--Je n'ai rien à dire que ce que tout le monde sait, répliqua le paysan
+d'un air calme, et sans paraître intimidé de la mercuriale. On voit les
+choses, et chacun les juge comme il l'entend; mais puisque ce jeune homme
+ne connaît pas M. Cardonnet, ajouta-t-il en jetant un regard pénétrant sur
+le voyageur, et puisqu'il désire tant savoir quel particulier ce peut être,
+dites-le-lui vous-même, monsieur Antoine, et quand vous aurez établi les
+faits, moi j'en ferai le détail; j'en dirai la cause et la fin, et monsieur
+jugera tout seul, à moins qu'il n'ait quelque meilleure raison que les
+miennes pour ne pas dire ce qu'il en pense.
+
+--Eh bien, accordé? dit M. Antoine, qui ne faisait pas autant d'attention
+que son compagnon à l'agitation croissante du jeune homme. Je dirai les
+choses comme elles sont, et si je me trompe, je permets à la mère Janille,
+qui a la mémoire et la précision d'un almanach, de me contredire et de
+m'interrompre. Quant à vous, petit drôle, dit-il en s'adressant à son page
+en blouse et en sabots, tâchez de ne pas me plonger ainsi dans le blanc des
+yeux quand je vous parle. Votre regard fixe me donne le vertige, et votre
+bouche ouverte me fait l'effet d'un puits où je vais tomber. Eh bien,
+qu'est-ce? vous riez? Apprenez qu'un garnement de votre âge ne doit pas se
+permettre de rire devant son maître. Mettez-vous dermoi et tenez-vous aussi
+décemment que _monsieur_.»
+
+En disant cela, il désignait son chien, et il avait l'air si sérieux et la
+voix si haute en plaisantant de la sorte; que le voyageur se demanda s'il
+n'était point sujet à des fantaisies de domination seigneuriale tout à fait
+disparates avec sa bonhomie ordinaire. Mais il lui suffit de regarder la
+figure de l'enfant pour se convaincre que ce n'était qu'un jeu dont
+celui-ci avait l'habitude, car il se plaça gaiement à côté du chien et se
+mit à jouer avec lui sans aucun sentiment d'humeur ou de honte.
+
+Cependant, comme les manières de M. Antoine avaient une originalité qui ne
+se comprenait pas bien du premier coup, le voyageur crut qu'il commençait,
+à force de boire, à battre la campagne, et il résolut de ne pas attacher la
+moindre importance à ce qu'il allait dire. Mais il était bien rare que le
+châtelain perdît la tête, même après qu'il avait perdu les jambes, et il
+n'était retombé dans son passe-temps favori de goguenarder en jouant ceux
+qui l'entouraient, que pour détourner l'impression pénible que ce débat
+venait de faire naître entre ses convives.
+
+«Monsieur,» dit-il en s'adressant à son hôte ...
+
+Mais aussitôt il fut interrompu par son chien qui, ayant aussi l'habitude
+de la plaisanterie, s'attribua l'interpellation, et vint lui pousser le
+coude en gambadant aussi agréablement que son âge pouvait le lui permettre.
+
+«Eh bien, _monsieur_! reprit-il en lui faisant de gros yeux, qu'est-ce à
+dire? Depuis quand êtes-vous aussi mal élevé qu'une personne naturelle?
+Allez bien vite vous rendormir, et qu'il ne vous arrive plus de me faire
+répandre du vin sur la nappe, ou vous aurez affaire à dame Janille.--Vous
+saurez donc, jeune homme, poursuivit M. Antoine, que l'an dernier, par un
+beau jour de printemps ...
+
+--Pardon, Monsieur, dit Janille, nous n'étions encore qu'au 19 mars, donc
+c'était l'hiver.
+
+--C'était bien la peine de chicaner pour deux jours de différence! Ce qu'il
+y a de certain, c'est qu'il faisait un temps magnifique, une chaleur comme
+au mois de juin, et même de la sécheresse.
+
+--C'est la vraie vérité, s'écria le groom rustique: à preuve que je ne
+pouvais plus faire boire le _chevau_ de monsieur à la petite fontaine.
+
+--Cela ne fait rien à l'affaire, reprit M. Antoine en frappant du pied;
+petit, retenez votre langue. Vous parlerez quand vous serez appelé en
+témoignage; vous pouvez ouvrir vos oreilles, afin de vous former l'esprit
+et le cœur, s'il y a lieu.--Je disais donc que, par un beau temps, je
+revenais d'une foire, et j'allais tranquillement à pied, lorsque je
+rencontrai un grand homme, beau de visage, quoiqu'il ne soit guère plus
+jeune que moi, et que ses yeux noirs, sa figure pâle et même jaune lui
+donnent l'air un peu dur et farouche. Il était en cabriolet et descendait
+une pente rapide, hérissée de pierres sur champ, comme les arrangeaient nos
+pères, et cet homme pressait le pas de son cheval, sans paraître se douter
+du danger. Je ne pus me défendre de l'avertir. «Monsieur, lui dis-je, de
+mémoire d'homme, jamais voiture à quatre, à trois ou à deux roues, n'a
+descendu ce chemin. Je crois l'entreprise sinon impossible, du moins de
+nature à vous casser le cou, et si vous voulez prendre un chemin plus long,
+mais plus sûr, je vais vous l'indiquer.
+
+«--Grand merci, me répondit-il d'un air tant soit peu rogue; ce chemin me
+paraît suffisamment, praticable, et je vous réponds que mon cheval s'en
+tirera.
+
+«--Cela vous regarde, repris-je, et ce que j'en ai fait n'était que par
+pure humanité.
+
+«--Je vous en remercie Monsieur, et puisque vous êtes si obligeant, je veux
+m'acquitter envers vous. Vous êtes à pied, vous suivez la même route que
+moi; si vous voulez monter dans ma voiture, vous arriverez plus vite au bas
+du vallon, et j'aurai l'agrément de votre compagnie.»
+
+--Tout cela est exact, dit Janille; c'est absolument comme ça que vous nous
+l'avez raconté le soir même, à telle enseigne que vous nous avez dit que ce
+monsieur avait une grande redingote bleue.
+
+--Faites excuse, mam'selle Janille, dit l'enfant, monsieur a dit noir.
+
+--Bleue, vous dis-je, monsieur l'avisé!
+
+--Non, mère Janille, noire.
+
+--Bleue, j'en réponds!
+
+--Noire, j'en pourrais jurer.
+
+--Allons, flanquez-moi la paix, elle était verte! s'écria M. Antoine. Mère
+Janille, ne m'interrompez pas davantage; et toi, mauvais garnement, va-t'en
+voir à la cuisine si j'y suis, ou mets ta langue dans ta poche: choisis.
+
+--Monsieur, j'aime mieux écouter, je ne dirai plus rien.
+
+--Or donc, reprit le châtelain, je restai un petit moment partagé entre la
+crainte de me rompre les os en acceptant, et celle de passer pour poltron
+en refusant. Après tout, me dis-je, ce quidam n'a point l'air d'un fou, et
+il ne paraît avoir aucune raison d'exposer sa vie. Il a sans doute un
+merveilleux cheval et une excellente _brouette_. Je m'installai à ses
+côtés, et nous commençâmes à descendre au grand trot ce précipice, sans que
+le cheval fît un seul faux pas, et sans que le maître perdît un instant sa
+résolution et son sang-froid. Il me parlait de choses et d'autres, me
+faisait beaucoup de questions sur le pays; et j'avoue que je répondais un
+peu à tort et à travers, car je n'étais pas absolument rassuré. «C'est
+bien, lui dis-je quand nous fûmes arrivés sans accident au bord de la
+Gargilesse; nous avons descendu le casse-cou, mais nous ne traverserons
+pas l'eau ici; elle est aussi basse que possible, mais encore n'est-elle
+pas guéable en cet endroit: il faut remonter un peu sur la gauche.
+
+«--Vous appelez cela de l'eau? dit-il en haussant les épaules; quant à moi,
+je n'y vois que des pierres et des joncs. Allons donc! se détourner pour un
+ruisseau à sec!
+
+«--Comme vous voudrez,» lui dis-je un peu mortifié. Son audace méprisante
+me taquinait; je savais qu'il allait donner tout droit dans un gouffre, et
+pourtant, comme je ne suis pas d'un naturel pusillanime, et qu'il me
+répugnait d'être traité comme tel, je refusai l'offre qu'il fit de me
+laisser descendre. J'aurais voulu, pour le punir, qu'il eût enfin
+l'occasion d'avoir une belle peur, eussé-je dû boire un coup dans la
+rivière, quoique je n'aime pas l'eau.
+
+«Je n'eus ni cette satisfaction, ni cette mortification: le cabriolet ne
+chavira point. Au beau milieu de la rivière, qui s'est creusé un lit en
+biseau dans cet endroit-là, le cheval en eut jusqu'aux nasaux; la voiture
+fut soulevée par le courant. Le monsieur à redingote verte (car elle était
+verte, Janille), fouetta la bête; la bête perdit pied, dériva, nagea, et,
+comme par miracle, nous fit bondir sur la rive, sans autre mal qu'un bain
+de pieds moins que tiède. Je n'avais pas perdu la tête, je sais nager tout
+comme un autre, mais mon compagnon m'avoua ensuite qu'il n'en savait pas
+plus long à cet égard qu'une poutre; et pourtant il n'avait ni bronché, ni
+juré, ni changé de couleur. Voilà, pensé-je, un solide compère, et son
+aplomb ne me déplaît pas, bien que sa tranquillité ait quelque chose de
+méprisant comme le rire du diable.
+
+«--Si vous allez à Gargilesse, j'y passe aussi, lui dis-je, et nous pouvons
+continuer de faire route ensemble.
+
+«--Soit, reprit-il. Qu'est-ce que Gargilesse?
+
+«--Vous n'y allez donc pas?
+
+«--Je ne vais nulle part aujourd'hui, dit-il, et je suis prêt à aller
+partout.»
+
+«Je ne suis pas superstitieux, Monsieur, et pourtant les histoires de ma
+nourrice me revinrent à l'esprit je ne sais comment, et j'eus un instant de
+sotte méfiance, comme si je m'étais trouvé en cabriolet côte à côte avec
+Satan. Je regardais de travers cet étrange personnage qui, n'ayant aucun
+but, s'en allait ainsi à travers monts et rivières pour le seul plaisir de
+s'exposer ou de m'exposer avec lui, moi, nigaud, qui m'étais laissé
+persuader de monter dans sa brouette infernale.
+
+«Voyant que je ne disais mot, il crut devoir me rassurer.
+
+«--Ma manière de courir le pays vous étonne, me dit-il, sachez donc que j'y
+viens avec le dessein de tenter un établissement dans le lieu qui me
+paraîtra le plus convenable. J'ai des fonds à placer, que ce soit pour moi
+ou pour d'autres, peu vous importe sans doute; mais enfin vous pouvez
+m'aider par vos indications à atteindre mon but.
+
+«--Fort bien, lui dis-je, tout à fait rassuré en voyant qu'il parlait
+raisonnablement; mais, pour vous donner des conseils, il me faudrait savoir
+d'abord quelle espèce d'établissement vous prétendez faire.
+
+«--Il suffira, dit-il, éludant ma question, que vous répondiez à tout ce
+que je vous demanderai. Par exemple, quelle est, au maximum, la force de
+ce petit cours d'eau que nous venons de traverser, depuis ce même endroit
+jusqu'à son débouché dans la Creuse?
+
+«--Elle est fort irrégulière; vous venez de la voir au minimum; mais ses
+crues sont fréquentes et terribles; et si vous voulez voir le moulin
+principal, ancienne propriété de la communauté religieuse de Gargilesse,
+vous vous convaincrez des ravages de ce torrent, des continuelles avaries
+qu'éprouve cette pauvre vieille usine, et de la folie qu'il y aurait à
+faire là de grandes dépenses.
+
+«--Mais avec de grandes dépenses, Monsieur, on enchaîne les forces
+déréglées de la nature! Où la pauvre usine rustique succombe, l'usine
+solide et puissante triomphe!
+
+«--C'est vrai, repris-je; dans toute rivière, les gros poissons mangent les
+petits.»
+
+«Il ne releva point cette réflexion et continua à me promener et
+m'interroger. Moi, complaisant par devoir et un peu flâneur par nature, je
+le conduisis de tous côtés. Nous entrâmes dans plusieurs moulins, il causa
+avec les meuniers, examina toutes choses avec attention, et revint à
+Gargilesse, où il s'entretint avec le maire et les principaux de l'endroit,
+avec lesquels il désira que je le misse tout de suite en relations. Il
+accepta le repas que lui offrit le curé, se laissa choyer sans façon et
+faisant entendre qu'il était en position de rendre encore plus de services
+aux gens qu'il n'en recevrait d'eux. Il parlait peu, et écoutait beaucoup
+et s'enquérait de tout, même des choses qui paraissaient fort étrangères
+aux affaires: par exemple, si les gens du pays étaient dévots sincères ou
+seulement superstitieux; si les bourgeois aimaient leurs aises ou s'ils les
+sacrifiaient à l'économie; si l'opinion était libérale ou démocratique; de
+quelles gens le conseil général du département était composé; que sais-je?
+Quand la nuit vint, il prit un guide pour aller coucher au Pin, et je ne le
+revis plus que trois jours après. Il passa devant Châteaubrun et s'arrêta à
+ma porte, pour me remercier, disait-il, de l'obligeance que je lui avais
+montrée; mais, dans le fait, je crois, pour me faire encore des
+questions.--Je reviendrai dans un mois, me dit-il en prenant congé de moi,
+et je crois que je me déciderai pour Gargilesse. C'est un centre, le lieu
+me plaît, et j'ai dans l'idée que votre petit ruisseau, que vous faites si
+méchant, ne sera pas bien difficile à réduire. J'aurai moins de dépenses
+pour le gouverner que je n'en aurais sur la Creuse; et, d'ailleurs,
+l'espèce de petit danger que nous avons couru en le traversant et que nous
+avons surmonté me fait croire que ma destinée est de vaincre en ce lieu.
+
+«Là-dessus cet homme me quitta. C'était M. Cardonnet.
+
+«Moins de trois semaines après, il revint avec un mécanicien anglais et
+plusieurs ouvriers de la même partie; et, depuis ce temps, il n'a cessé de
+remuer de la terre, du fer et de la pierre à Gargilesse. Acharné à son
+œuvre, il est levé avant le jour, et couché le dernier. Tel temps qu'il
+fasse il est dans la vase jusqu'aux genoux, ne perdant pas de l'œil un
+mouvement de ses ouvriers, sachant le pourquoi et le comment de toutes
+choses, et menant de front la construction d'une vaste usine, d'une maison
+d'habitation avec jardin et dépendances, de bâtiments d'exploitation, de
+hangars, de digues, ponts et chaussées, enfin un établissement magnifique.
+Durant son absence, les gens d'affaires avaient traité pour lui de
+l'acquisition du local, sans qu'il parût s'en mêler. Il a acheté cher;
+aussi a-t-on cru tout d'abord qu'il n'entendait rien aux affaires et qu'il
+venait _se couler_ ici. On s'est moqué de lui encore plus, quand il a
+augmenté le prix de la journée des ouvriers; et quand, pour amener le
+conseil municipal à lui laisser diriger comme il l'entendrait le cours de
+la rivière, il s'est engagé à faire une route qui lui a coûté énormément;
+on a dit: cet homme est fou; l'ardeur de ses projets le ruinera. Mais, en
+définitive, je le crois aussi sage qu'un autre, et je gage qu'il réussira à
+bien placer sa demeure et son argent. La rivière l'a beaucoup contrarié
+l'automne dernier, mais, par fortune, elle a été fort tranquille ce
+printemps, et il aura le temps d'achever ses travaux avant le retour des
+pluies, si nous n'avons pas d'orages extraordinaires durant le cours de
+l'été. Il fait les choses en grand et y met plus d'argent qu'il n'est
+besoin, c'est la vérité; mais s'il a la passion d'achever vite ce qu'il a
+une fois entrepris, et qu'il ait le moyen et la volonté de payer cher la
+sueur du pauvre travailleur, où est le mal. Il me semble que c'est un grand
+bien, au contraire, et qu'au lieu de taxer cet homme de cerveau brûlé,
+comme font les uns, et de spéculateur sournois, comme font les autres, on
+devrait le remercier d'avoir apporté à notre pays les bienfaits de
+l'activité industrielle. J'ai dit! que la partie adverse s'explique à son
+tour.»
+
+
+
+
+IV.
+
+LA VISION.
+
+
+Avant que le paysan, qui continuait à ronger son pain d'un air soucieux, se
+fût préparé à répondre, le jeune homme dit avec effusion à M. Antoine qu'il
+le remerciait de son récit et de la loyauté de son interprétation. Sans
+avouer qu'il tenait de près ou de loin à M. Cardonnet, il se montra touché
+de la manière dont le comte de Châteaubrun jugeait son caractère, et il
+ajouta:
+
+«Oui, Monsieur, je crois qu'en cherchant le bon côté des choses on est plus
+souvent dans le vrai qu'en faisant le contraire. Un spéculateur effréné
+montrerait de la parcimonie dans les détails de son entreprise, et c'est
+alors qu'on serait en droit de suspecter sa moralité. Mais quand on voit un
+homme actif et intelligent rétribuer largement le travail ...
+
+--Un instant, s'il vous plaît, interrompit le paysan; vous êtes de braves
+gens et de bons cœurs, je veux le croire de ce jeune monsieur, comme j'en
+suis sûr de votre part, monsieur Antoine. Mais, sans vous offenser, je vous
+dirai que vous n'y voyez pas plus loin que le bout de votre nez.
+Écoutez-moi. Je suppose que j'ai beaucoup d'argent à placer, avec
+l'intention, non pas d'en tirer seulement un intérêt honnête et
+raisonnable, comme c'est permis à tout le monde, mais de doubler et de
+tripler mon capital en peu d'années. Je ne serai pas si sot que de dire mon
+intention aux gens que je suis forcé de ruiner. Je commencerai donc par les
+amadouer, par me montrer généreux, et, pour ôter les méfiances, par me
+faire passer, au besoin, pour prodigue et sans cervelle. Cela fait, je
+tiens mes dupes; j'ai sacrifié cent mille francs, je suppose, à ces petites
+amorces. Cent mille francs, c'est beaucoup dire pour le pays! et, pour moi,
+si j'ai plusieurs millions, ce n'est que le pot-de-vin de mon affaire. Tout
+le monde m'aime, bien que quelques-uns se moquent de ma simplicité; le plus
+grand nombre me plaint et m'estime. Personne ne se sauvegarde. Le temps
+marche vite, et mon cerveau encore plus; j'ai jeté la nasse, tous les
+poissons y mordent. D'abord les petits, le fretin qui est avalé sans qu'on
+s'en aperçoive, ensuite les gros, jusqu'à ce que tout y passe!
+
+--Et que veux-tu dire avec toutes tes métaphores? dit M. Antoine en
+haussant les épaules. Si tu continues à parler par figures, je vais
+m'endormir. Allons, dépêche, il se fait tard.
+
+--Ce que je dis est bien clair, reprit le paysan. Une fois que j'ai ruiné
+toutes les petites industries qui me faisaient concurrence, je deviens un
+seigneur plus puissant que ne l'étaient vos pères avant la révolution,
+monsieur Antoine! Je gouverne au-dessus des lois, et, tandis que pour la
+moindre peccadille je fais coffrer un pauvre diable, je me permets tout ce
+qui me plaît et m'accommode. Je prends le bien d'un chacun (filles et
+femmes par-dessus le marché, si c'est mon goût), je suis le maître des
+affaires et des subsistances de tout un département. Par mon talent, j'ai
+mis les denrées un peu au rabais; mais, quand tout est dans mes mains,
+j'élève les prix à ma guise, et dès que je peux le faire sans danger,
+j'accapare et j'affame. Et puis, c'est peu de chose que tuer la
+concurrence: je deviens bientôt le maître de l'argent qui est la clef de
+tout. Je fais la banque en dessous main, en petit et en grand; je rends
+tant de services, que je suis le créancier de tout le monde, et que tout le
+monde m'appartient. On s'aperçoit qu'on ne m'aime plus, mais on voit qu'il
+faut me craindre, et les plus puissants eux-mêmes me ménagent, tandis que
+les petits tremblent et soupirent autour de moi. Cependant, comme j'ai de
+l'esprit et de la science, je fais le grand de temps à autre. Je sauve
+quelques familles, je concours à quelque établissement de charité. C'est
+une manière de graisser la roue de ma fortune, qui n'en court que plus
+vite: car on en revient à m'aimer un peu. Je ne passe plus pour bon et
+niais, mais pour juste et grand. Depuis le préfet du département jusqu'au
+curé du village, et depuis le curé jusqu'au mendiant, tout est dans le
+creux de ma main; mais tout le pays souffre et nul n'en voit la cause.
+Aucune autre fortune que la mienne ne s'élévera, et toute petite condition
+sera amoindrie, parce que j'aurai tari toutes les sources d'aisance,
+j'aurai fait renchérir les denrées nécessaires et baisser les denrées du
+superflu, au contraire de ce qui devrait être. Le marchand s'en trouvera
+mal et le consommateur aussi. Moi, je m'en trouverai bien, puisque je
+serai, par ma richesse, la seule ressource des uns et des autres. Et l'on
+dira enfin: Que se passe-t-il donc? les petits fournisseurs sont à
+découvert, et les petits acheteurs sont à sec. Nous avons plus de jolies
+maisons et plus de beaux habits sous les yeux que par le passé, et tout
+cela coûte, dit-on, moins cher; mais nous n'avons plus le sou dans la
+poche. On nous a donné une fièvre de paraître, et les dettes nous rongent.
+Ce n'est pas pourtant M. Cardonnet qui a voulu tout cela, car il fait du
+bien, et, sans lui, nous serions tous perdus. Dépêchons-nous de servir M.
+Cardonnet: qu'il soit maire, qu'il soit préfet, qu'il soit député,
+ministre, roi, si c'est possible, et le pays est sauvé!
+
+«Voilà, Messieurs, comme je me ferais porter sur le dos des autres si
+j'étais M. Cardonnet, et comment je suis sûr que M. Cardonnet compte faire.
+A présent, dites que j'ai tort de le voir d'un mauvais œil, que je suis
+un prophète de malheur, et qu'il n'arrivera rien de ce que j'annonce. Dieu
+vous fasse dire vrai! mais, moi, je sens la grêle venir de loin; et il n'y
+a qu'un espoir qui me soutienne: c'est que la rivière sera moins sotte que
+les gens, qu'elle ne se laissera pas brider par les belles mécaniques qu'on
+lui passe aux dents, et qu'un de ces matins, elle donnera aux usines de M.
+Cardonnet un coup de reins qui le dégoûtera de jouer avec elle; et
+s'engagera à aller porter ailleurs ses capitaux et leur conséquence.
+Maintenant, j'ai dit, moi aussi. Si j'ai porté un jugement téméraire, que
+Dieu qui m'a entendu me pardonne!»
+
+Le paysan avait parlé avec une grande animation. Le feu de la pénétration
+jaillissait de ses yeux clairs, et un sourire d'indignation douloureuse
+errait sur ses lèvres mobiles. Le voyageur examinait cette figure
+accentuée, assombrie par une épaisse barbe grisonnante, flétrie par la
+fatigue, les injures de l'air, peut-être aussi par le chagrin, et, malgré
+la souffrance que lui faisait éprouver son langage, il ne pouvait se
+défendre de le trouver beau, et d'admirer, dans sa facilité à exprimer
+rudement ses pensées, une sorte d'éloquence naturelle empreinte de
+franchise et d'amour de la justice: car si ses paroles, dont nous n'avons
+pas rendu toute la rusticité, étaient simples et parfois vulgaires, son
+geste était énergique, et l'accent de sa voix commandait l'attention. Une
+profonde tristesse s'était emparée des auditeurs, tandis qu'il esquissait
+sans art et sans ménagement la peinture du riche persévérant et insensible.
+Le vin n'avait fait aucun effet sur lui, et chaque fois qu'il levait les
+yeux sur le jeune homme, il semblait plonger dans son sein et lui adresser
+un sévère interrogatoire. M. Antoine, un peu affaissé sous le poids du
+breuvage, n'avait pourtant rien perdu de son discours, et, subissant, comme
+de coutume, l'ascendant de cette âme plus ferme que la sienne, il laissait
+échapper, de temps en temps, un profond soupir.
+
+Quand le paysan se tut:
+
+«Que Dieu, te pardonne, en effet, si tu juges mal, ami, dit-il en élevant
+son verre comme une offrande à la Divinité; et si tu devines juste, que la
+Providence veuille détourner un tel fléau de la tête des pauvres et des
+faibles!
+
+--Monsieur de Châteaubrun, écoutez-moi, et vous aussi, mon ami, s'écria le
+jeune homme, en prenant de chaque main, les mains de ses hôtes: Dieu, qui
+entend toutes les paroles des hommes et qui lit leurs sentiments au fond de
+leurs cœurs, sait que ces maux ne sont pas à craindre, et que vos
+appréhensions ne sont que des chimères. Je connais l'homme dont vous
+parlez, je le connais beaucoup; et quoique sa figure soit froide, son
+caractère obstiné, son intelligence active et puissante, je vous réponds de
+la loyauté de ses intentions et du noble emploi qu'il saura faire de sa
+fortune. Il y a quelque chose d'effrayant, j'en conviens, dans la fermeté
+de sa volonté, et je ne m'étonne pas que son air inflexible vous ait donné
+une sorte de vertige, comme si un être surnaturel était apparu au milieu de
+vos campagnes paisibles; mais cette force d'âme est basée sur des principes
+religieux et moraux qui font de lui, sinon le plus doux et le plus affable
+des hommes, du moins le plus strictement juste et le plus royalement
+généreux.
+
+--Eh bien, tant mieux, nom d'une bombe! répondit le châtelain en choquant
+son verre contre celui du paysan. Je bois à sa santé et je suis heureux
+d'avoir à estimer un homme, quand j'étais sur le point de le maudire.
+Allons, toi, ne fais pas l'entêté, et crois ce brave jeune homme qui parle
+comme un livre et qui en sait plus long que toi et moi. Puisqu'il te dit
+qu'il connaît Cardonnet! qu'il le connaît beaucoup, là! que veux-tu de
+mieux? Il nous répond de lui. Donc, nous pouvons être tranquilles.
+
+«Sur ce, mes amis, allons nous coucher, ajouta le châtelain, enchanté
+d'accepter, pour un homme qu'il connaissait peu, la caution d'un homme
+qu'il ne connaissait pas du tout, et dont il ne savait pas seulement le
+nom; voilà onze heures qui sonnent, et c'est une heure indue.
+
+--Je vais prendre congé de vous, dit le voyageur, et me retirer, en vous
+demandant la permission de venir bientôt vous remercier de vos bontés.
+
+--Vous ne partirez pas ce soir, s'écria M. Antoine, c'est impossible, il
+pleut à verse, les chemins sont _perdus_, et on n'y voit pas à ses pieds.
+Si vous vous obstinez à partir, je veux ne jamais vous revoir.»
+
+Il insista si bien, et l'orage était tellement déchaîné en effet, que force
+fut au jeune homme d'accepter l'hospitalité.
+
+Sylvain Charasson, c'était le nom du page de Châteaubrun, apporta une
+lanterne, et M. Antoine, prenant le bras du voyageur, le guida, à travers
+les décombres de son manoir, à la recherche d'une chambre.
+
+Le pavillon carré était occupé à tous les étages par la famille de
+Châteaubrun; mais, outre ce petit corps de logis resté debout et
+fraîchement restauré, il y avait, de l'autre côté du préau, une immense
+tour, la plus ancienne, la plus haute, la plus épaisse, la plus impossible
+à détruire qui fût dans tout le domaine, les salles superposées qui la
+remplissaient étant voûtées en pierres encore plus solidement que le
+pavillon carré. La bande noire, qui, plusieurs années auparavant, avait
+acheté ce château pour le démolir, et qui en avait emporté tout le bois et
+tout le fer, jusqu'au moindre gond de porte, n'avait pas eu besoin
+d'effondrer l'intérieur des premiers étages, et M. Antoine en avait fait
+nettoyer et clore un, pour les rares occasions on il pouvait exercer
+l'hospitalité. Ç'avait été pour le bonhomme une grande magnificence que de
+faire placer des portes et des fenêtres, un lit et quelques chaises dans
+cet appartement qui n'était pas nécessaire aux besoins de sa famille. Il
+avait fait joyeusement cet effort en disant à Janille: «Ce n'est pas tout
+d'être bien, il faut songer à pouvoir héberger honnêtement son prochain.»
+Et pourtant, lorsque le jeune homme entra dans cet affreux donjon féodal,
+et qu'il se trouva comme étouffé dans une geôle, son cœur se serra, et il
+eût volontiers suivi le paysan, qui allait, par goût et par habitude,
+dormir sur la litière fraîche avec Sylvain Charasson. Mais M. Antoine était
+si fier et si content de pouvoir faire les honneurs d'une _chambre d'amis_,
+en dépit de sa détresse, que le jeune hôte crut devoir accepter pour gîte
+une des sinistres prisons du moyen âge.
+
+Il y avait pourtant bon feu dans la vaste cheminée, et le lit, composé d'un
+gros plumetis posé sur un énorme sommier de balle d'avoine, n'était
+nullement à dédaigner. Tout était pauvre et propre. Le jeune garçon eut
+bientôt chassé les tristes pensées qui assiégent tout voyageur abrité dans
+un lieu semblable, et, malgré les roulements de la foudre, le cri des
+oiseaux de nuit, le bruit du vent et de la pluie qui ébranlaient ses
+fenêtres, tandis que les rats livraient de plus furieux assauts au bois de
+sa porte, il ne tarda pas à s'endormir profondément.
+
+Pourtant son sommeil fut agité de rêves bizarres, et même il eut une sorte
+de cauchemar aux approches du jour, comme s'il était impossible de passer
+la nuit dans un lieu souillé des crimes mystérieux de la féodalité, sans y
+être en proie à des visions pénibles. Il lui sembla voir entrer M.
+Cardonnet, et, comme il s'efforçait de sauter à bas de son lit, pour courir
+à sa rencontre, le fantôme lui fit un signe impérieux pour qu'il eût à ne
+pas bouger; puis venant à lui d'un air impassible, il lui monta sur la
+poitrine sans répondre un seul mot à ses plaintes, et sans témoigner par
+aucune expression de son visage de pierre qu'il fût sensible à l'agonie
+qu'il lui faisait endurer.
+
+Accable sous ce poids formidable, le dormeur s'agita en vain pendant un
+espace de temps qui lui parut un siècle, et il était saisi du râle de
+l'agonie lorsqu'il parvint à se réveiller. Mais, bien que le jour commençât
+à poindre, et qu'il vît distinctement l'intérieur de la tour, il demeura
+tellement sous l'impression de son rêve; qu'il croyait encore voir la
+figure inflexible devant ses yeux, et sentir le poids d'un corps lourd
+comme une montagne d'airain sur la poitrine défaillante et brisée. Il se
+leva et fit plusieurs fois le tour de sa chambre avant de se remettre au
+lit: car, malgré son dessein de partir de bonne heure, il éprouvait un
+accablement invincible. Mais à peine ses yeux se furent-ils refermés que le
+spectre reprit sa résolution de l'étouffer, jusqu'à ce que, se sentant près
+d'expirer, le jeune homme s'écria d'une voix entrecoupée: Mon père! ô mon
+père! que vous ai-je donc fait, et pourquoi avez-vous résolu d'être le
+meurtrier de votre fils?
+
+Le son de sa propre voix le réveilla, et, se voyant de nouveau poursuivi
+par l'apparition, il courut ouvrir sa fenêtre. Dès que la fraîcheur de
+l'air pénétra dans cette pièce basse, dont l'atmosphère avait quelque chose
+de léthargique, l'hallucination se dissipa, et il s'habilla en toute hâte,
+afin de fuir un lieu où il venait d'être le jouet d'une si cruelle
+fantaisie. Mais malgré les efforts qu'il fit pour s'en distraire, il resta
+sous le poids d'une sorte d'anxiété douloureuse, et la _chambre d'amis_ de
+Châteaubrun lui parut plus sépulcrale que la veille. Le jour gris et sombre
+qui se levait lui permit enfin de voir par sa fenêtre l'ensemble du
+château.
+
+Ce n'était littéralement qu'un amas de ruines, vestiges encore grandioses
+d'une demeure seigneuriale, bâtie à diverses époques. Le préau, rempli
+d'herbes touffues où le peu de mouvement d'une famille réduite au strict
+nécessaire avait tracé seulement deux ou trois petits sentiers pour
+circuler de la grande tour à la petite, et du puits à à la porte
+principale, était bordé en face de lui de murailles écroulées, où l'on
+reconnaissait la base et l'emplacement de plusieurs constructions, et entre
+autres d'une chapelle élégante dont le fronton, orné d'une jolie rosace
+festonnée de lierre, était encore debout. Au fond de la cour, dont un grand
+puits formait le centre, s'élevait la carcasse démantelée de ce qui avait
+été le corps de logis principal, la véritable habitation des seigneurs de
+Châteaubrun depuis le temps de François Ier jusqu'à la révolution. Cet
+édifice, jadis somptueux, n'était plus qu'un squelette sans forme, mis à
+jour de toutes parts, un pêle-mêle bizarre que l'écroulement des
+compartiments intérieurs faisait paraître d'une élévation démesurée. Les
+tours qui avaient servi de cage aux élégantes spirales d'escaliers, les
+grandes salles peintes à fresque, les admirables chambranles de cheminée
+sculptés dans la pierre, rien n'avait été respecté par le marteau du
+démolisseur, et quelques vestiges de cette splendeur, qu'on n'avait pu
+atteindre pour les détruire, quelques restes de frises richement ornées,
+quelques guirlandes de feuillages dues au ciseau des habiles artisans de la
+renaissance, jusqu'à des écussons aux armes de France traversées par le
+bâton de bâtardise, tout cela taillé dans une belle pierre blanche que le
+temps n'avait encore pu ternir, offrait le triste spectacle d'une œuvre
+d'art, sacrifiée sans remords à la brutale loi d'une brusque nécessité.
+
+Quand le jeune Cardonnet reporta ses regards sur le petit pavillon habité
+désormais par le dernier rejeton d'une illustre et opulente famille, il se
+sentit pénétré de compassion en songeant qu'il y avait là une jeune fille
+dont l'aïeule avait eu des pages, des vassaux, des meutes, des chevaux de
+luxe, tandis que, désormais, cette héritière d'une ruine effrayante à voir,
+allait peut-être, comme la princesse Nausicaa, laver elle-même son linge à
+la fontaine.
+
+Au moment où il faisait cette réflexion, il vit, au dernier étage de la
+tour carrée, une petite fenêtre ronde s'ouvrir doucement, et une tête de
+femme, portée par le plus beau cou qui se puisse imaginer, se pencher comme
+pour parler à quelqu'un dans le préau. Émile Cardonnet, quoiqu'il appartînt
+à une génération de myopes, avait la vue excellente, et la distance n'était
+pas assez grande pour ne pas lui permettre de distinguer les traits de
+cette gracieuse tête blonde, dont le vent faisait voltiger la chevelure un
+peu en désordre. Elle lui parut ce qu'elle était en effet, une tête d'ange,
+parée de toute la fraîcheur de la jeunesse, douce et noble en même temps.
+Le son de la voix qui se fit entendre était plein de charmes, et la
+prononciation avait une distinction remarquable.
+
+--Jean, disait-elle, il a donc plu toute la nuit? Voyez comme la cour est
+remplie d'eau? De ma fenêtre je vois tous les prés comme des étangs.
+
+--C'est un déluge, ma chère enfant, répondit d'en bas le paysan, qui
+paraissait l'ami intime de la famille, une vraie trombe d'eau! je ne sais
+pas si le gros de la nuée a crevé ici ou ailleurs, mais jamais je n'ai vu
+la fontaine si remplie.
+
+--Les chemins doivent être abîmés, Jean, et vous ferez bien de rester ici.
+Mon père est-il éveillé?
+
+--Pas encore, ma Gilberte, mais la mère Janille est déjà sur pied.
+
+--Voulez-vous la prier de monter auprès de moi, mon vieux Jean? J'ai
+quelque chose à lui demander.
+
+--J'y cours.
+
+La fenêtre se referma sans que la jeune fille eût paru remarquer que celle
+du voyageur était ouverte, et qu'il était là, occupé à la contempler.
+
+Un instant après, il était dans la cour, où la pluie avait, en effet,
+creusé de petits torrents à la place des sentiers, et il trouva dans
+l'écurie Sylvain Charasson, qui, tout en pansant son cheval et celui de M.
+Antoine, se livrait à des commentaires sur les effets d'une si mauvaise
+nuit, avec le paysan dont Émile Cardonnet savait enfin le prénom. Cet homme
+lui avait causé la veille une sorte d'inquiétude indéfinissable, comme s'il
+eût porté en lui quelque chose de mystérieux et de fatal. Il avait remarqué
+que M. Antoine ne l'avait pas nommé une seule fois, et que, lorsque Janille
+avait été à diverses reprises au moment de le faire, il l'avait avertie du
+regard afin qu'elle eût à s'observer. On l'appelait _ami, camarade, vieux,
+toi_, et il semblait que son nom fût un secret qu'on ne voulait pas trahir.
+Quel était donc cet homme qui avait l'extérieur et le langage d'un paysan,
+et qui, cependant, portait si loin ses sombres prévisions, et si haut sa
+terrible critique?
+
+Émile s'efforça de lier conversation avec lui, mais ce fut inutile; il
+avait pris des manières plus réservées encore que la veille, et, lorsqu'il
+l'interrogea sur les ravages de la tempête, il se contenta de répondre:
+
+«Je vous conseille de ne pas perdre de temps pour vous en aller à
+Gargilesse, si vous voulez encore trouver des ponts pour passer l'eau, car,
+avant qu'il soit deux heures, il y aura par là une _dribe_ de tous les
+diables.
+
+--Qu'entendez-vous par là? je ne comprends pas ce mot.
+
+--Vous ne savez pas ce que c'est qu'une _dribe_? Eh bien, vous le verrez
+aujourd'hui, et vous ne l'oublierez jamais. Bonjour, Monsieur, partez
+vite, car il y aura du malheur tantôt chez votre ami Cardonnet.»
+
+Et il s'éloigna sans vouloir ajouter un mot de plus.
+
+Saisi d'un vague effroi, Émile se hâta de seller lui-même son cheval, et,
+jetant une pièce d'argent à Charasson:
+
+«Mon enfant, lui dit-il, tu diras à ton maître que je pars sans lui faire
+mes adieux, mais que je reviendrai bientôt le remercier de ses bontés pour
+moi.»
+
+Il franchissait le portail, lorsque Janille accourut pour lui barrer le
+passage. Elle voulait réveiller M. Antoine; mademoiselle était en train de
+s'habiller; le déjeuner serait prêt dans un instant; les chemins étaient
+trop mouillés; la pluie allait recommencer. Le jeune homme se déroba, avec
+force remerciements, à ses prévenances, et lui fit aussi un cadeau qu'elle
+parut accepter avec grand plaisir. Mais il n'avait pas atteint le bas de la
+colline, qu'il entendit derrière lui le bruit d'un cheval dont les pieds
+larges et solides rasaient le pavé en trottant. C'était Sylvain Charasson,
+qui, monté à poil sur la jument de M. Antoine, et ne se servant pas d'autre
+bride que d'une corde en licou passée entre les dents de l'animal, le
+rejoignait à la hâte. «Je vas vous conduire, Monsieur, lui cria-t-il en
+passant devant lui; mademoiselle Janille dit que vous _vous_ péririez, ne
+connaissant pas les chemins et c'est la vraie vérité.
+
+--A la bonne heure, mais prends le plus court, répondit le jeune homme.
+
+--Soyez tranquille, reprit le page rustique,» et, jouant des sabots, il mit
+au grand trot l'animal ensellé, dont le gros ventre nourri de foin, sans
+aucun mélange d'avoine, contrastait avec des flancs maigres et une encolure
+grêle.
+
+
+
+
+V.
+
+LA DRIBE.
+
+
+Grâce aux pentes ardues que dominait Châteaubrun, le jeune homme et son
+nouveau guide purent bientôt gagner la plaine, sans être retardés par aucun
+torrent considérable. Mais, en passant très vite auprès d'une petite mare
+pleine jusqu'aux bords, l'enfant dit en jetant de côté un regard de
+surprise: «La _Font-Margot_ toute pleine! Ça veut dire grand dégât dans le
+pays creux. Nous _peinerons_ à passer la rivière. Dépêchons-nous,
+Monsieur!». Et il fit prendre le galop à sa monture, qui, malgré sa
+mauvaise construction et ses pieds larges et plats, garnis d'une frange de
+longs poils traînant jusqu'à terre, se dirigeait à travers les aspérités de
+ce terrain avec une adresse et une sécurité remarquables.
+
+Les vastes plaines de cette région forment de grands plateaux coupés de
+ravins, qui font de leurs pentes brusques et profondes de véritables
+montagnes à descendre et à remonter. Après une heure de marche environ, nos
+voyageurs se trouvèrent en face du vallon de la Gargilesse, et un site
+enchanteur se déploya devant eux. Le village de Gargilesse, bâti en pain de
+sucre sur une éminence escarpée, et dominé par sa jolie église et son
+ancien monastère, semblait surgir du fond des précipices, et, au fond du
+plus accentué de ces abîmes, l'enfant montrant à Émile de vastes bâtiments
+tout neufs, et d'une belle apparence: «Tenez, Monsieur, dit-il, voilà les
+bâtisses à M. Cardonnet.»
+
+C'était la première fois qu'Émile, étudiant en droit à Poitiers, et passant
+le temps de ses vacances à Paris, pénétrait dans la contrée où son père
+tentait depuis un an un établissement d'importance. L'aspect de ce lieu lui
+sembla admirable, et il sut gré à ses parents d'avoir rencontré un site où
+l'industrie pouvait trouver son compte sans bannir les influences de la
+poésie.
+
+Il y avait à marcher encore sur le plateau avant d'en atteindre le versant,
+et d'embrasser d'un seul coup d'œil tous les détails du paysage. A mesure
+qu'Émile approchait, il y découvrait de nouvelles beautés, et le
+couvent-château de Gargilesse, planté fièrement sur le roc au-dessus des
+usines Cardonnet, semblait être là comme une décoration établie à dessein
+de couronner l'ensemble. Les flancs du ravin, où s'engouffrait rapidement
+la petite rivière, étaient tapissés d'une végétation robuste, et le jeune
+homme qui, malgré lui, laissait un peu absorber son attention par les
+dehors de son nouvel héritage, remarqua avec satisfaction qu'au milieu de
+l'abatis nécessaire pour l'établir dans une partie aussi ombragée, on avait
+pourtant épargné de magnifiques vieux arbres, qui faisaient le plus bel
+ornement de l'habitation.
+
+Cette habitation, située un peu en arrière de l'usine, était commode,
+élégante, simple dans sa richesse, et des rideaux à la plupart des fenêtres
+annonçaient qu'elle était déjà occupée. Elle était entourée d'un beau
+jardin relevé en terrasse le long du torrent, et l'on distinguait de loin
+les vives couleurs des plantes épanouies qui avaient été substituées comme
+par enchantement aux souches de saules et aux flaques d'eau sablonneuses
+dont naguère ces rives étaient bordées. Le cœur du jeune homme battit bien
+haut, lorsqu'il vit une femme descendre le perron du moderne château, et
+marcher lentement au milieu de ses fleurs favorites, car c'était sa mère.
+Il étendit les bras et agita sa casquette pour attirer son attention, mas
+sans succès. Madame Cardonnet était absorbée par l'examen de ses travaux
+d'horticulture; elle n'attendait son fils que dans la soirée.
+
+Sur une plage plus découverte, Émile vit les constructions savantes et
+compliquées de l'usine, et, au milieu d'un pêle-mêle de matériaux de toutes
+sortes, remuer une cinquantaine d'ouvriers affairés, les uns sciant des
+pierres de taille, les autres préparant le mortier, d'autres équarrissant
+les poutres, d'autres encore chargeant des charrettes traînées par
+d'énormes chevaux. Comme il fallait, de toute nécessité, descendre au pas
+le chemin rapide, le petit Charasson put prendre la parole.
+
+«Voilà une mauvaise descente, pas vrai, Monsieur? Tenez bien la guide à
+votre chevau! Ça serait bien de besoin que M. Cardonnet fît un chemin pour
+amener les gens de chez nous à son _invention_ (son usine). Voyez, les
+belles routes qu'il a faites des autres côtés! et les jolis ponts! tout en
+pierres, oui! Avant lui, on se mouillait les pattes en été pour passer
+l'eau, et en hiver on n'y passait mie. C'est un homme que le pays devrait
+lui baiser la terre où ce qu'il marche.
+
+--Vous n'êtes donc pas comme votre ami Jean qui dit tant de mal de lui?
+
+--Oh! le Jean, le Jean! il ne faut pas faire grande attention à ce qu'il
+chante. C'est un homme qui a des _ennuis_, et qui voit tout en mal depuis
+quelque temps, quoiqu'il ne soit pas méchant homme, au contraire. Mais il
+n'y a que lui dans le pays qui dise comme ça; tout le monde est grandement
+porté pour M. Cardonnet. Il n'est pas chiche, celui-là. Il parle un peu
+dur, il échine un peu l'ouvrier, mais dame! il paye, faut voir! et quand on
+se crèverait à la peine, si on est bien récompensé, on doit être content,
+pas vrai, Monsieur?»
+
+Le jeune homme étouffa un soupir. Il ne partageait pas absolument le
+système de compensations économiques de M. Sylvain Charasson, et il ne
+voyait pas bien clairement, quelque envie qu'il eût d'approuver son père,
+que le salaire pût remplacer la perte de la santé et de la vie.
+
+«Je m'étonne de ne pas le voir sur le dos de ses ouvriers, ajouta naïvement
+et sans malice le page de Châteaubrun; car il n'a pas coutume de les
+laisser beaucoup souffler. Ah dame! c'est un homme qui s'entend à faire
+avancer l'ouvrage! Ce n'est pas comme la mère Janille de chez nous, qui
+braille toujours, et qui ne laisse rien faire aux autres. Lui n'a pas l'air
+de se remuer, mais on dirait qu'il fait l'ouvrage avec ses yeux. Quand un
+ouvrier cause; ou quitte sa pioche pour allumer sa pipe, ou fait tant
+seulement un petit bout de _dormille_ sur le midi par _le grand'chaud_:
+«C'est bien, qu'il dit sans se fâcher; tu n'es pas à ton aise ici pour
+fumer ou pour dormir, va-t'en chez-toi, tu seras mieux.» Et c'est dit. Il
+ne l'employe pendant huit jours; et, à la seconde fois, c'est pour un mois,
+et à la troisième, c'est fini à tout jamais.»
+
+Émile soupira encore: il retrouvait dans ces détails la rigoureuse sévérité
+de son père; et il lui fallait se reporter vers le but présumé de ses
+efforts pour en accepter les moyens.
+
+«Au! pardine, le voilà bien, s'écria l'enfant en désignant du bras M.
+Cardonnet, dont la haute taille et les vêtements sombres se dessinaient sur
+l'autre rive. Il regarde l'eau; peut-être qu'il craint la dribe, quoiqu'il
+ait coutume de dire que c'est des bêtises.
+
+--La dribe, c'est donc la crue de l'eau? demanda Émile, qui commençait à
+comprendre le mot _déribe, dérive_.
+
+--Oui, Monsieur, c'est comme une _trompe_ (une trombe), qui vient par les
+grands orages. Mais l'orage est passé, la dribe n'est pas venue; et je
+crois bien que le Jean aura mal prophétisé. _Stapendant_, Monsieur, voyez
+comme les eaux sont basses! c'est presque à sec depuis hier et c'est
+mauvais signe. Passons-vite, ça peut venir d'une minute à l'autre ...»
+
+Ils redoublèrent le pas et traversèrent facilement à gué un premier bras du
+torrent. Mais à un effort que le cheval d'Émile avait fait pour gravir la
+marge un peu escarpée de la petite île, il avait rompu ses sangles, et il
+lui fallut mettre pied à terre pour essayer de fixer sa selle. Ce n'était
+pas facile, et dans sa précipitation à rejoindre ses parents, Émile s'y
+prit mal; le nœud qu'il venait de faire coula comme il mettait le pied
+dans l'étrier, et Charasson fut obligé de couper un bout de la corde qui
+lui servait de bride pour consolider cette petite réparation. Tout cela
+prit un certain temps, pendant lequel leur attention fut tout à fait
+détournée du fléau que Sylvain appréhendait. L'îlot était couvert d'une
+épaisse saulée qui ne leur permettait pas de voir à dix pas autour d'eux.
+
+Tout à coup un mugissement semblable au roulement prolongé du tonnerre se
+fit entendre, arrivant de leur côté avec une rapidité extrême. Émile, se
+trompant sur la cause de ce bruit, regarda le ciel qui était serein
+au-dessus de sa tête: mais l'enfant devint pâle comme la mort: «La dribe!
+s'écria-t-il, la dribe! sauvons nous, Monsieur!».
+
+Ils traversèrent l'île au galop; mais avant qu'ils fussent sortis de la
+saulée, des flots d'une eau jaunâtre et couverte d'écume, vinrent à leur
+rencontre, et leurs chevaux en avaient déjà jusqu'au poitrail, lorsqu'ils
+se trouvèrent en face du torrent gonflé qui se répandait avec fureur sur
+les terrains environnants.
+
+Émile voulait tenter le passage; mais son guide s'attachant après lui:
+«Non, Monsieur, non, s'écria-t-il, il est trop tard. Voyez la force du
+torrent, et les poutres qu'il charrie! Il n'y a ni homme ni bête qui
+puisse s'en sauver. Laissons les _chevals_, Monsieur, laissons les
+_chevals_, peut-être qu'ils auront l'esprit d'en sortir; mais c'est trop
+risquer pour des chrétiens. Tenez, au diable! voilà la passerelle emportée!
+Faites comme moi, Monsieur, faites comme moi, ou vous êtes mort!»
+
+Et Charasson, qui avait déjà de l'eau jusqu'aux épaules, se mit à grimper
+lestement sur un arbre. Émile voyant à la fureur du torrent qui grossissait
+d'un pied à chaque seconde, que le courage allait devenir folie, et
+songeant à sa mère, se décida à suivre l'exemple du petit paysan.
+
+«Pas celui-là, Monsieur, pas celui-là! cria l'enfant en lui voyant
+escalader un tremble. C'est trop faible, ça sera emporté comme une paille.
+Venez auprès de moi, pour l'amour du bon Dieu, attrapez-vous à mon arbre!»
+
+Émile reconnaissant la justesse des observations de Sylvain, qui, au milieu
+de son épouvante, ne perdait ni sa présence d'esprit, ni le bon désir de
+sauver son prochain, courut au vieux chêne que l'enfant tenait embrassé, et
+parvint bientôt à se placer non loin de lui sur une forte branche, à
+quelques pieds au-dessus de l'eau. Mais il leur fallut bientôt céder ce
+poste à l'élément irrité qui montait toujours; et, montant de leur côté de
+branche en branche, ils réussirent à s'en préserver.
+
+Lorsque l'inondation eut atteint son dernier degré d'intensité, Émile était
+placé assez haut sur l'arbre qui lui servait de refuge pour voir ce qui se
+passait dans la vallée. Il se cachait le plus possible dans le feuillage
+pour n'être pas reconnu de l'habitation, et faisait taire Sylvain qui
+voulait appeler au secours; car il craignait de mettre ses parents, et
+surtout sa mère, dans des transes mortelles, s'ils eussent été avertis de
+sa présence et de sa situation. Il put apercevoir son père qui, examinant
+toujours les effets de la _dribe_, se retirait lentement à mesure que
+l'eau montait dans son jardin et envahissait toute l'usine. Il semblait
+céder à regret la place à ce fléau qu'il avait méprisé et qu'il affectait
+de mépriser encore. Enfin, on le vit distinctement aux fenêtres de sa
+maison avec madame Cardonnet, tandis que les ouvriers épars s'étaient
+enfuis sur la hauteur, abandonnant leurs vestes et les instruments de leur
+travail dans la vase. Quelques-uns, surpris par ce déluge aux premiers
+étages de l'usine, étaient montés à la hâte sur les toits, et si les plus
+avisés se réjouissaient intérieurement de gagner à ce désastre la
+prolongation de leurs travaux lucratifs, la plupart s'abandonnaient à un
+sentiment naturel de consternation en voyant le résultat de leurs fatigues
+perdu ou compromis.
+
+Les pierres, les murs fraîchement crépis, les solives récemment taillées,
+tout ce qui n'offrait pas une grande résistance flottait au hasard au
+milieu des tourbillons d'écume; les ponts à peine terminés s'écroulaient
+séparés des chaussées encore fraîches qui ne pouvaient plus les soutenir;
+le jardin était à moitié envahi, et l'on voyait les vitrages de la serre,
+les caisses de fleurs et les brouettes de jardinier voguer rapidement et
+fuir à travers les arbres.
+
+Tout à coup on entendit de grands cris dans l'usine. Un énorme train de
+bois de construction avait été poussé avec violence contre les œuvres
+vives de la machine principale, et le bâtiment, violemment ébranlé,
+semblait prêt à s'engloutir. Il y avait au moins douze personnes, tant
+hommes que femmes et enfants, sur le faîte. Tous criaient et pleuraient.
+Émile sentit une sueur froide le gagner. Indifférent aux périls qu'il
+courait lui-même si le chêne venait à être déraciné, il s'effrayait du
+destin de ces familles qu'il voyait s'agiter dans la détresse. Il fut au
+moment de se précipiter dans l'eau pour voler à leur secours; mais il
+entendit la voix puissante de son père qui leur criait de son perron, à
+l'aide d'un porte-voix: «Ne bougez pas; le radeau s'achève; il n'y a pas de
+danger où vous êtes.» Tel était l'ascendant du maître, que l'on se tint
+tranquille, et qu'Émile le subit lui même instinctivement.
+
+De l'autre côté de l'île, c'était bien un autre spectacle de désolation.
+Les villageois couraient après leurs bestiaux, les femmes après leurs
+enfants. Des cris perçants portèrent surtout l'inquiétude d'Émile vers un
+point que la végétation lui cachait; mais bientôt il vit paraître vers le
+rivage opposé un homme vigoureux qui emportait un enfant à la nage. Le
+courant était moins fort de ce côté qu'en face de l'usine, et néanmoins le
+nageur luttait avec une peine incroyable, et plusieurs fois la vague le
+couvrit entièrement.
+
+«J'irai à son aide, j'irai! s'écria Émile ému jusqu'aux larmes, et prêt
+encore une fois à s'élancer de l'arbre.
+
+--Non, Monsieur, non! cria Charasson en le retenant. Voyez, le voilà qui
+sort du courant, il est sauvé; il ne nage plus, il marche dans la vase.
+Pauvre homme, a-t-il eu de la peine! Mais l'enfant n'est pas mort, il
+pleure, il crie comme un petit loup-garou. Pauvre innocent, va! ne crie
+donc plus, te voilà sauvé! Et tiens, avisez donc, le diable me tortille si
+ce n'est pas le vieux Jean qui l'a tiré de l'eau! Oui, Monsieur, oui, c'est
+le Jean! En voilà un de courage! Ah! voyez à présent comme le père le
+remercie, comme la mère lui embrasse les jambes, et pourtant elles ne sont
+guère propres, ses pauvres jambes! Ah! Monsieur, le Jean est d'un grand
+cœur, et il n y en a pas un pareil dans le monde. S'il nous savait là, il
+viendrait nous en retirer, vrai! J'ai envie de l'appeler.
+
+--Gardez-vous-en bien. Nous sommes en sûreté, et lui s'exposerait encore.
+Oui, je vois que c'est un digne homme. Est-il le parent de cet enfant et de
+ces gens-là?
+
+--Non, Monsieur, non. C'est les Michaud, c'est des gens et un enfant qui
+ne lui sont de rien ni à moi non plus: mais quand il y a du malheur quelque
+part, on peut bien être sûr de voir arriver Jean, et là où personne
+n'oserait se risquer il y court, lui, quand même il n'y a rien de rien, pas
+même un verre de vin à y gagner. Le bon Dieu sait bien pourtant qu'il ne
+fait pas bon dans ce pays-ci pour Jean, et que ce n'est guère sa place.
+
+--Court-il donc quelque autre danger à Gargilesse que celui de se noyer
+comme tout le monde?»
+
+Sylvain ne répondit pas, et parut se reprocher d'en avoir trop dit.
+
+«Voilà l'eau qui baisse un peu, dit-il pour détourner l'attention d'Émile;
+dans une couple d'heures, nous pourrons peut-être repasser par où nous
+sommes venus; car du côté de M. Cardonnet, il y en a pour six heures au
+moins.»
+
+Cette perspective n'était pas très riante; néanmoins Émile, qui ne voulait
+à aucun prix effrayer ses parents, s'y résigna de son mieux. Mais un
+accident nouveau le fit changer de résolution avant qu'une demi-heure se
+fût écoulée. L'eau se retirait assez vite des points extrêmes qu'elle avait
+envahis; et de l'autre côté du lac qu'elle avait formé entre lui et la
+demeure de son père, il vit passer deux chevaux, l'un entièrement nu,
+l'autre sellé et bridé, que des ouvriers conduisaient vers l'habitation.
+
+«Nos bêtes, Monsieur, dit Sylvain Charasson; oui, Dieu me bénisse, nos deux
+bêtes qui se sont sauvées! Ma pauvre jument, je la croyais bien dans la
+Creuse à cette heure! Ah! M. Antoine sera-t-il content, quand je lui
+ramènerai sa _Lanterne!_ Elle aura bien gagné son avoine, et peut-être que
+Janille ne lui refusera pas un picotin. Et votre noire, Monsieur, vous
+voilà pas fâché de la voir sur terre? Il paraît qu'elle sait nager itout?»
+
+Émile s'avisa rapidement de ce qui allait arriver. M. Cardonnet ne
+connaissait pas son cheval, à la vérité, puisqu'il l'avait acheté en route;
+mais on ouvrirait la valise, on ne tarderait pas à reconnaître qu'elle lui
+appartenait, et la première pensée serait qu'il avait péri. Il se décida
+bien vite à se faire voir, et, après beaucoup d'efforts pour élever sa voix
+au-dessus de celle du torrent, qui n'était guère apaisée, il réussit à
+faire savoir aux personnes réfugiées sur le toit de l'usine qu'il était là,
+et qu'il était urgent d'en informer M. et madame Cardonnet. La nouvelle
+passa de bouche en bouche par les divers points de refuge aussi vite qu'il
+put le désirer, et bientôt il vit sa mère à la fenêtre, agitant son
+mouchoir, et son père monté en personne sur un radeau avec deux hommes
+vigoureux qui se hasardaient vers le courant avec résolution. Émile réussit
+à les en détourner, leur criant, non sans beaucoup de paroles perdues et
+maintes fois répétées, qu'il était en sûreté, qu'il fallait attendre encore
+pour venir à lui, et que le plus pressé était de délivrer les ouvriers
+prisonniers dans l'usine. Tout se fit comme il le souhaitait, et quand il
+n'y eut plus à trembler pour personne, il descendit de l'arbre, se mit à
+l'eau jusqu'à la ceinture, et s'avança à la rencontre du radeau, soulevant
+dans ses bras le petit Charasson et l'aidant à ne pas perdre pied. Trois
+heures après le passage de la trombe, Émile et son guide étaient auprès
+d'un bon feu, madame Cardonnet couvrait son fils de caresses et de larmes,
+et le page de Châteaubrun, choyé comme lui-même, racontait avec emphase le
+péril qu'ils avaient surmonté.
+
+Émile adorait sa mère. C'était encore la plus ardente affection de sa vie.
+Il ne l'avait pas vue depuis l'époque des vacances, qu'ils avaient passées
+ensemble à Paris, loin de la contrainte assidue et sèchement réprimandeuse
+de leur commun maître, M. Cardonnet. Tous deux souffraient du joug qui
+pesait sur eux, et s'entendaient sur ce point sans jamais se l'être avoué.
+Douce, aimante et faible, madame Cardonnet sentait que son fils avait dans
+l'esprit une bonne partie de l'énergie et de la fermeté de son époux, avec
+un cœur généreux et sensible qui lui préparait de grands chagrins, lorsque
+ces deux caractères fortement trempés viendraient à se heurter sur les
+points où leurs sentiments différeraient. Aussi, avait-elle dévoré tous les
+chagrins de sa vie, attentive à n'en jamais rien révéler à ce fils, qui
+était son unique bonheur et sa plus chère consolation. Sans être bien
+pénétrée du droit que son mari avait de la froisser et de l'opprimer sans
+relâche, elle avait toujours paru accepter sa situation comme une loi de la
+nature et un précepte religieux. L'obéissance passive, prêchée ainsi
+d'exemple, était donc devenue une habitude d'instinct chez le jeune Émile,
+et s'il en eût été autrement, il y avait déjà longtemps que le raisonnement
+l'eût conduit à s'y soustraire. Mais en voyant tout plier au moindre signe
+de la volonté paternelle, et sa mère la première, il n'avait pas encore
+songé que cela pût et dût être autrement. Cependant le poids de
+l'atmosphère despotique où il avait vécu, l'avait, dès son enfance, porte à
+une sorte de mélancolie et de souffrance sans nom, dont il lui arrivait
+rarement de rechercher la cause. Il est dans la loi de nature que les
+enfants prennent le contre-pied des leçons qui les froissent; aussi Émile
+avait-il, de bonne heure, reçu des faits extérieurs une impulsion tout
+opposée à celle que son père eût voulu lui donner.
+
+Les conséquences de cet antagonisme naturel et inévitable seront
+suffisamment développées par les faits de cette histoire, sans qu'il soit
+nécessaire de les expliquer ici.
+
+Après avoir donné à sa mère le temps de se remettre un peu des émotions
+qu'elle avait éprouvées, Émile suivit son père, qui l'appelait pour venir
+constater les effets du désastre. M. Cardonnet montrait un calme au-dessus
+de tous les revers, et quelque contrariété qu'il pût éprouver, il n'en
+témoignait rien. Il passa en silence au milieu d'une haie de paysans qui
+étaient venus satisfaire leur curiosité et se donner le spectacle de son
+malheur, les uns avec indifférence, quelques autres avec un intérêt
+sincère, la plupart avec cette satisfaction non avouée mais irrésistible
+que le pauvre refoule prudemment, mais qu'il éprouve à coup sûr, lorsqu'il
+voit la colère des éléments frapper également sur le riche et sur lui. Tous
+ces villageois avaient perdu quelque chose à l'inondation, l'un une petite
+récolte de foin, l'autre un coin de potager, un troisième une brebis,
+quelques poules ou un tas de fagots; pertes bien minces en réalité, mais
+aussi graves peut-être relativement que celles du riche industriel.
+Cependant, lorsqu'ils virent le désordre de cette belle propriété naguère
+florissante, ils ne purent se défendre d'un mouvement de consternation,
+comme si la richesse avait quelque chose de respectable en soi-même, en
+dépit de la jalousie qu'elle excite.
+
+M. Cardonnet n'attendit pas que l'eau fût complètement retirée pour faire
+reprendre le travail. Il envoya courir dans les prairies environnantes à la
+recherche des matériaux emportés par le courant. Il arma ses hommes de
+pelles et de pioches pour déblayer la vase et les foins entraînés qui
+obstruaient les abords de l'usine, et quand on put y pénétrer, il y entra
+le premier, afin de n'avoir point à s'émouvoir en pure perte des
+exagérations inspirées aux témoins par la première surprise.
+
+
+
+
+VI.
+
+JEAN LE CHARPENTIER.
+
+
+«Prenez un crayon, Émile, dit l'industriel à son fils, qui le suivait dans
+la crainte de quelque danger pour sa personne; ne faites pas d'erreur dans
+les chiffres que je vais vous dicter ... Une ... deux ... trois roues
+brisées ici ... La cage emportée ... le grand moteur endommagé ... trois
+mille ... cinq ... sept ou huit ... Prenons le maximum: c'est le plus sûr
+en affaires ... Écrivez huit mille francs ... La digue rompue?... c'est
+étrange!... Écrivez quinze mille ... Il faudra la refaire tout entière en
+ciment romain ... Voilà un angle qui a fléchi ... Écrivez, Émile ... Émile,
+avez-vous écrit?...?»
+
+Pendant une heure, M. Cardonnet fit ainsi la devis de ses pertes et de ses
+prochaines dépenses; et quand son fils fut sommé d'en dresser le total, il
+haussa les épaules d'impatience en voyant que, soit distraction soit défaut
+d'habitude, le jeune homme ne s'en acquittait pas aussi rapidement qu'il
+l'eût souhaité.
+
+«As-tu fait? dit-il au bout de deux ou trois minutes d'attente contenue.
+
+--Oui, mon père ... cela monte à quatre-vingt mille francs environ.
+
+--Environ? reprit M. Cardonnet en fronçant le sourcil. Qu'est-ce que ce
+mot-là?»
+
+Et fixant sur lui des yeux animés par une pénétration railleuse:
+
+«Allons, dit-il, je vois que tu es un peu engourdi pour avoir perché sur un
+arbre. Moi, j'ai fait mon calcul de tête, et je suis fâché d'avoir à te
+dire qu'il était prêt avant que tu eusses taillé ton crayon. Il y a là pour
+quatre-vingt-un mille cinq cents francs de déboursés à recommencer.
+
+--C'est beaucoup! dit Émile en s'efforçant de dissimuler son impatience
+sous un air sérieux.
+
+--C'est plus de violence que je n'en aurais supposé à ce petit cours d'eau,
+reprit M. Cardonnet avec autant de calme que s'il eût fait l'expertise d'un
+dommage étranger à sa fortune ... mais ça ne sera pas long à réparer. Holà!
+du monde ici ... Voilà un soliveau engagé entre deux grandes roues, et
+qu'un reste d'eau fait ballotter ... Otez-moi cela bien vite, ou mes roues
+seront cassées.»
+
+On s'empressa d'obéir, mais la besogne était plus difficile qu'elle ne
+paraissait. Toute la force de la mécanique tendait à peser sur cet
+obstacle, qui la menaçait de ne pas rompre le premier. Plusieurs hommes
+s'écorchèrent les mains en pure perte.
+
+«Prenez donc garde de vous blesser!» s'écriait involontairement Émile,
+mettant lui-même la main à l'œuvre pour alléger leur peine.
+
+Mais M. Cardonnet criait de son côté:
+
+«Tirez! poussez! allons donc, vous avez des bras de filasse!»
+
+La sueur coulait de tous les fronts, et on n'avançait guère.
+
+«Otez-vous tous de là, cria tout à coup une voix qu'Émile reconnut
+aussitôt, et laissez-moi faire ... je veux en venir à bout tout seul.»
+
+Et Jean, armé d'un levier, dégagea lestement une pierre à laquelle personne
+ne faisait attention. Puis, avec une dextérité merveilleuse, il donna un
+mouvement vigoureux au soliveau.
+
+«Doucement, mille diables! cria M. Cardonnet, vous allez tout briser.
+
+--Si je casse quelque chose je le payerai, répondit le paysan avec une
+brusquerie enjouée. Maintenant, ici deux bons enfants. Allons, ferme!...
+Courage, mon petit Pierre, c'est bien!... Encore un peu, mon vieux
+Guillaume!... Oh! les bons compagnons!... Bellement! bellement! que je
+retire mon pied, ou tu me l'écraseras, fils du diable! Ça y
+est ... pousse ... n'aie pas peur ... je tiens!...»
+
+Et en moins de deux minutes, Jean, dont la présence et la voix semblaient
+électriser les autres ouvriers, dégagea la machine du corps étranger qui la
+compromettait.
+
+«Suivez-moi, Jean, dit alors M. Cardonnet.
+
+--Pourquoi faire, Monsieur? répliqua le paysan. J'ai assez travaillé comme
+cela pour aujourd'hui.
+
+--C'est pourquoi je veux que vous veniez boire un verre de mon meilleur
+vin. Venez, vous dis-je, j'ai à vous parler ... Mon fils, allez dire à
+votre mère qu'elle fasse servir du malaga sur ma table.
+
+--Votre fils? dit Jean en regardant Émile avec un peu d'émotion. Si c'est
+là votre fils, je vous suis, car il m'a l'air d'un bon garçon.
+
+--Oui, mon fils est un bon garçon, Jean, dit M. Cardonnet au paysan,
+lorsqu'il le vit accepter un verre plein de la main d'Émile. Et vous aussi,
+vous êtes un bon garçon, et il est temps que vous le prouviez un peu mieux
+que vous ne faites depuis deux mois.
+
+--Monsieur, faites excuse, répondit Jean en regardant autour de lui d'un
+air de méfiance; mais je suis trop vieux pour aller à l'école, et je ne
+suis pas venu ici tout en sueur pour entendre de la morale froide comme du
+verglas. A votre santé, monsieur Cardonnet; en vous remerciant, vous, jeune
+homme, à qui j'ai fait de la peine hier soir. Vous ne m'en voulez pas?
+
+--Attendez un instant, dit M. Cardonnet: avant de retourner à vos trous de
+renard, emportez ce pour-boire.
+
+Et il lui tendit une pièce d'or.
+
+«Gardez ça, gardez ça, dit Jean avec humeur, en repoussant la gratification
+par un mouvement du coude. Je ne suis pas intéressé, vous devez le savoir,
+et ce n'est pas pour vous faire plaisir que je viens de travailler avec vos
+charpentiers. C'était tout bonnement pour les empêcher de s'échiner en pure
+perte. Et puis, on connaît le métier, et ça impatiente de voir les gens s'y
+prendre tout de travers. J'ai le sang un peu vif, et, malgré moi, je me
+suis mêlé de ce qui ne me regardait pas.
+
+--De même que vous vous êtes trouvé où vous ne deviez pas être, répondit M.
+Cardonnet d'un ton sévère, et avec l'intention évidente d'intimider le
+hardi paysan. Jean, voici une dernière occasion de nous entendre et de nous
+connaître; profitez-en, ou vous vous en repentirez. Quand je suis arrivé
+ici, l'année dernière, j'ai remarqué votre activité, votre intelligence,
+l'affection que vous portaient tous les ouvriers et tous les habitants de
+ce village. J'ai eu sur votre probité les meilleurs renseignements, et j'ai
+résolu de vous mettre à la tête de mes travaux de charpente; j'ai offert de
+doubler pour vous seul le salaire, soit à la journée, soit à la tâche. Vous
+m'avez répondu par des billevesées, et comme si vous ne me preniez pas pour
+un homme sérieux.
+
+--Ce n'est pas ça, Monsieur, faites excuse; je vous ai dit que je n'avais
+pas besoin de vos travaux, et que j'en avais dans le bourg plus que je n'en
+pouvais faire.
+
+--Défaite et mensonge! Vous étiez très mal dans vos affaires, et vous y
+voilà pire que jamais. Poursuivi pour dettes, vous avez été forcé de
+quitter votre maison, d'abandonner votre atelier, et de vous cacher dans
+les montagnes comme un gibier traqué par les chasseurs.
+
+--Quand on se mêle de raisonner, reprit Jean avec hauteur, il faut dire la
+vérité. Je ne suis pas poursuivi pour dettes, comme vous l'entendez,
+Monsieur. J'ai toujours été un honnête homme et rangé, et si je dois un sou
+dans le village ou dans les environs, que quelqu'un vienne le dire et lever
+la main contre moi. Cherchez, vous ne trouverez personne!
+
+--Il y a pourtant trois mandats d'amener contre vous, et, depuis deux mois,
+les gendarmes sont à votre poursuite sans pouvoir vous appréhender.
+
+--Et ils y seront tant que je voudrai. Le grand mal, pas vrai, que ces
+braves gendarmes promènent leurs chevaux sur une rive de la Creuse, tandis
+que je promène mes jambes sur l'autre! Voilà des gens qui sont bien
+malades, eux qui sont payés pour prendre l'air et rendre compte de ce
+qu'ils ne font pas! Ne les plaignez pas tant, monsieur Cardonnet, c'est le
+gouvernement qui les paye, et le gouvernement est assez riche pour que je
+lui fasse banqueroute de mille francs ... car c'est la vérité que je suis
+condamné à payer mille francs ou à aller en prison! Ça vous étonne, vous,
+jeune homme, qu'un pauvre diable qui a toujours obligé son prochain, au
+lieu de lui nuire, soit poursuivi comme un forçat évadé? Vous n'avez pas
+encore un mauvais cœur, quoique riche, parce que vous êtes jeune. Eh bien,
+sachez donc mes fautes. Pour avoir envoyé trois bouteilles de vin de ma
+vigne à un camarade qui était malade, j'ai été pris par les gabelous comme
+vendant du vin sans payer les droits, et comme je ne pouvais pas mentir et
+m'humilier pour obtenir une transaction, comme je soutenais la vérité qui
+est que je n'avais pas vendu une goutte de vin, et que, par conséquent, je
+ne pouvais pas être puni, j'ai été condamné à payer ce qu'ils appellent le
+minimum, cinq cents francs d'amende. Excusez, le minimum! cinq cents
+francs, le prix de mon travail de l'année pour un cadeau de trois
+bouteilles de vin! Sans compter que mon pauvre confrère, qui les avait
+reçues, a été condamné aussi, et c'est ce qui m'a mis le plus en colère.
+Et comme je ne pouvais pas payer une pareille somme, on a tout saisi, tout
+pillé, tout vendu chez moi, jusqu'à mes outils de charpentier. Alors, à
+quoi bon payer patente pour un métier qui ne peut plus vous nourrir? J'ai
+cessé de le faire, et, un jour que je travaillais en journée hors de chez
+moi, autre persécution, querelle avec l'adjoint, où j'ai failli m'oublier
+et le frapper. Que devenir? Le pain manquait dans mon bahut; j'ai pris un
+fusil et j'ai été tuer un lièvre dans la bruyère. Autrefois, dans ce
+pays-ci, le braconnage était passé à l'état de coutume et de droit: les
+anciens seigneurs n'y regardaient pas de près, depuis la révolution; ils
+braconnaient même avec nous, quand ça leur faisait plaisir.
+
+--Témoin M. Antoine de Châteaubrun, qui le fait encore, dit M. Cardonnet
+d'un ton ironique.
+
+--Pourvu qu'il n'aille pas sur vos terres, qu'est-ce que cela vous fait?
+reprit le paysan irrité. Tant il y a que, pour avoir tué un lièvre au
+fusil, et pris deux lapins au collet, j'ai été encore pincé et condamné à
+l'amende et à la prison. Mais je me suis échappé des pattes des gendarmes,
+comme ils me conduisaient à l'_auberge_ du gouvernement; et, depuis ce
+temps-là, je vis comme je l'entends, sans vouloir aller tendre mon bras à
+la chaîne.
+
+--On sait fort bien comment vous vivez, Jean, dit M. Cardonnet. Vous errez
+nuit et jour, braconnant en tous lieux et en toute saison, ne couchant
+jamais deux nuits de suite au même endroit, et le plus souvent à la belle
+étoile; recevant parfois l'hospitalité à Châteaubrun, dont le châtelain a
+été nourri par votre mère, et que je ne blâme pas de vous assister, mais
+qui ferait plus sagement, dans vos intérêts, de vous prêcher le travail et
+une vie régulière. Allons, Jean, c'est assez de paroles inutiles, et vous
+allez m'écouter. Je prends pitié de votre sort, et je vais vous rendre la
+liberté et la sécurité, en me portant caution pour vous. Vous en serez
+quitte pour quelques jours de prison, seulement pour la forme, je paierai
+toutes vos amendes, et vous pourrez alors marcher tête levée, est-ce clair?
+
+--Oh! vous avez raison, mon père, s'écria Émile, vous êtes bon, vous êtes
+juste. Eh bien, Jean, vous ai-je trompé?
+
+--Il paraît que vous vous connaissiez déjà, dit M. Cardonnet.
+
+--Oui, mon père, répondit Émile avec feu, Jean m'a rendu personnellement
+service hier soir; et ce qui m'attache à lui encore plus, c'est que je l'ai
+vu ce matin exposer sa vie bien sérieusement pour retirer de l'eau un
+enfant qu'il a sauvé. Jean, acceptez les services de mon père, et que sa
+générosité triomphe d'un orgueil mal entendu.
+
+--C'est bien, monsieur Émile, répondit le charpentier, vous aimez votre
+père, c'est bien. Moi aussi, je respectais le mien! Mais voyons, monsieur
+Cardonnet, à quelles conditions ferez-vous tout ça pour moi?
+
+--Tu travailleras à mes charpentes, répondit l'industriel. Tu en auras la
+direction.
+
+--Travailler pour votre établissement, qui sera la ruine de tant de gens!
+
+--Non, mais qui fera la fortune de tous mes ouvriers et la tienne.
+
+--Allons, dit Jean ébranlé: si ce n'est pas moi qui fais vos charpentes,
+d'autres les feront, et je ne pourrai rien empêcher. Je travaillerai donc
+pour vous, jusqu'à concurrence de mille francs. Mais qui me nourrira
+pendant que je vous paierai ma dette au jour le jour?
+
+--Moi, puisque j'augmenterai d'un tiers le produit de ta journée.
+
+--Un tiers, c'est peu, car il faudra que je m'habille. Je suis tout nu.
+
+--Eh bien! je double; ta journée est de trente sous au prix courant du
+pays, je te la paie trois francs; tous les jours tu en recevras la moitié,
+l'autre moitié étant consacrée à t'acquitter envers moi.
+
+--Soit; ce sera long, j'en aurai au moins pour quatre ans.
+
+--Tu te trompes, pour deux ans juste. J'espère bien que dans deux ans je
+n'aurai plus rien à bâtir.
+
+--Comment, Monsieur, je travaillerai donc chez vous tous les jours, tous
+les jours de l'année sans désemparer?
+
+--Excepté le dimanche.
+
+--Oh! le dimanche, je le crois bien! Mais je n'aurai pas un ou deux jours
+par semaine que je pourrai passer à ma fantaisie?
+
+--Jean, tu es devenu paresseux, je le vois. Voilà déjà les fruits du
+vagabondage.
+
+--Taisez-vous! dit fièrement le charpentier; paresseux vous-même! Jamais le
+Jean n'a été lâche, et ce n'est pas à soixante ans qu'il le deviendra.
+Mais, voyez-vous, j'ai une idée pour me décider à prendre votre ouvrage.
+C'est celle de me bâtir une petite maison. Puisqu'on m'a vendu la mienne,
+j'aime autant en avoir une neuve, faite par moi tout seul, et à mon goût, à
+mon idée. Voilà pourquoi je veux au moins un jour par semaine.
+
+--C'est ce que je ne souffrirai pas, répondit l'industriel avec roideur. Tu
+n'auras pas de maison, tu n'auras pas d'outils à toi, tu coucheras chez
+moi, tu mangeras chez moi, tu ne te serviras que de mes outils, tu ...
+
+--En voilà bien assez pour me faire voir que je serai votre propriété et
+votre esclave. Merci, Monsieur, il n'y a rien de fait.»
+
+Et il se dirigea vers la porte.
+
+Émile trouvait les conditions de son père bien dures; mais le sort de Jean
+allait le devenir bien davantage, s'il les refusait. Il essaya de les faire
+transiger.
+
+«Brave Jean, dit-il en le retenant, réfléchissez, je vous en conjure. Deux
+ans sont bientôt passés, et grâce aux petites économies que vous pourrez
+faire pendant ce temps, d'autant plus, ajouta-t-il en regardant M.
+Cardonnet d'un air à la fois suppliant et ferme, que mon père vous nourrira
+en sus du salaire convenu ...
+
+--Vrai? dit Jean ému.
+
+--Accordé, répondit M. Cardonnet.
+
+--Eh bien! Jean, vos vêtements sont peu de chose, et ma mère et moi nous
+nous ferons un plaisir de remonter votre garde-robe. Vous aurez donc, au
+bout de deux ans, mille francs nets; c'est assez pour bâtir une maison de
+garçon à votre usage, puisque vous êtes garçon.
+
+--Veuf, Monsieur, dit Jean avec un soupir, et un fils mort au service!
+
+--Au lieu que si tu manges ton salaire chaque semaine, reprit Cardonnet
+père sans s'émouvoir, tu le gaspilleras, et au bout de l'année, tu n'auras
+rien bâti et rien conservé.
+
+--Vous prenez trop d'intérêt à moi: qu'est-ce que ça vous fait?
+
+--Cela me fait que mes travaux, interrompus sans cesse, iront lentement,
+que je ne t'aurai jamais sous la main, et que dans deux ans, lorsque tu
+viendras m'offrir la prolongation de tes services, je n'aurai plus besoin
+de toi. J'aurai été forcé de confier ton poste à un autre.
+
+--Vous aurez toujours des travaux d'entretien! Croyez-vous que je veuille
+vous faire banqueroute?
+
+--Non, mais j'aimerais mieux ta banqueroute que des retards.
+
+--Ah! que vous êtes donc pressé de jouir! Eh bien! voyons, vous me
+donnerez un seul jour par semaine, et j'aurai des outils à moi.
+
+--Il paraît qu'il tient beaucoup à ce jour de liberté, dit Émile;
+accordez-le-lui, mon père.
+
+--Je lui accorde le dimanche.
+
+--Et moi je ne l'accepte que pour me reposer, dit Jean avec indignation; me
+prenez-vous pour un païen? Je ne travaille pas le dimanche, Monsieur; ça me
+porterait malheur, et je ferais de la mauvaise ouvrage pour vous et pour
+moi.
+
+--Eh bien, mon père vous donnera le lundi ...
+
+--Taisez-vous, Émile, point de lundi! Je n'entends pas cela. Vous ne
+connaissez pas cet homme. Intelligent et rempli d'inventions parfois
+heureuses, souvent puériles, il ne s'amuse que quand il peut travailler à
+des niaiseries à son usage; il tranche du menuisier, de l'ébéniste, que
+sais-je? il est adroit de ses mains; mais quand il s'abandonne à ses
+fantaisies, il devient flâneur, distrait et incapable d'un travail sérieux.
+
+--Il est artiste, mon père! dit Émile en souriant avec des larmes dans les
+yeux, ayez un peu de pitié pour le génie!»
+
+M. Cardonnet regarda son fils d'un air de mépris; mais Jean, prenant la
+main du jeune homme: «Mon enfant, dit-il avec sa familiarité étrange et
+noble, je ne sais pas si tu me rends justice, ou si tu te moques de moi,
+mais tu as dit la vérité! j'ai trop d'esprit d'invention pour le métier
+qu'on veut que je fasse ici. Quand je travaille chez mes amis du village,
+chez M. Antoine, chez le curé, chez le maire, ou chez de pauvres gueux
+comme moi, ils me disent: «Fais comme tu voudras, invente ça toi-même, mon
+vieux! suis ton idée, ça sera un peu plus long, mais ça sera bien!» Et
+c'est alors que je travaille avec plaisir, oui! avec tant de plaisir, que
+je ne compte pas les heures, et que j'y mets une partie des nuits. Ça me
+fatigue, ça me donne la fièvre, ça me tue quelquefois! mais j'aime cela,
+vois-tu, mon garçon, comme d'autres aiment le vin. C'est mon amusement, à
+moi ... Ah! riez et moquez-vous, monsieur Cardonnet; eh bien, votre
+ricanement m'offense, et vous ne m'aurez pas, non, vous ne m'aurez pas,
+quand même les gendarmes seraient là, et qu'il irait de la guillotine. Me
+vendre à vous corps et âme pendant deux ans! Ne faire que ce qui vous
+plaira, vous voir inventer, et n'avoir pas mon avis! car si vous me
+connaissez, je vous connais aussi: je sais comment vous êtes, et qu'il ne
+se remue pas une cheville chez vous sans que vous l'ayez mesurée. Je serais
+donc un manœuvre, travaillant à la corvée comme défunt mon père
+travaillait pour les abbés de Gargilesse? Non, Dieu me punisse! je ne
+vendrai pas mon âme à un travail aussi ennuyeux et aussi bête. Encore si
+vous donniez mon jour de récréation et de dédommagement, pour contenter mes
+anciennes pratiques et moi-même! mais rien!
+
+--Non, rien, dit M. Cardonnet irrité; car l'amour-propre d'artiste
+commençait à être en jeu de part et d'autre. Va-t'en, je ne veux pas de
+toi; prends ce napoléon, et va te faire pendre ailleurs.
+
+--On ne pond plus, Monsieur, répondit Jean en jetant la pièce d'or par
+terre, et quand même ça se ferait encore, je ne serais pas le premier
+honnête homme qui aurait passé par les mains du bourreau.
+
+--Émile, dit M. Cardonnet dès qu'il fut sorti, faites monter ici le garde
+champêtre, cet homme qui est là sur le perron avec une petite fourche de
+fer à la main.
+
+--Mon Dieu! que voulez-vous faire? dit Émile effrayé.
+
+--Ramener cet homme à la raison, à la bonne conduite, au travail, à la
+sécurité, au bonheur. Quand il aura passé une nuit en prison, il sera plus
+traitable, et il me bénira un jour de l'avoir délivré de son démon
+intérieur.
+
+--Mais, mon père, attenter à la liberté individuelle ... Vous ne le pouvez
+pas ...
+
+--Je suis maire depuis ce matin, et mon devoir est de faire saisir les
+vagabonds. Obéissez, Émile, ou j'y vais moi-même.»
+
+Émile hésitait encore. M. Cardonnet, incapable de supporter l'ombre de la
+résistance, le poussa brusquement de devant la porte et alla, en sa qualité
+de premier magistrat du lieu, donner ordre au garde champêtre d'arrêter
+Jean Jappeloup, natif de Gargilesse, charpentier de profession, et
+actuellement sans domicile avoué.
+
+Cette mission répugnait beaucoup au fonctionnaire rustique, et M. Cardonnet
+lut son hésitation sur sa figure. «Caillaud, dit l'industriel d'un ton
+absolu, ta destitution avant huit jours, ou vingt francs de
+récompense!--Suffit, Monsieur, répondit Caillaud.» Et brandissant sa pique,
+il partit d'un pas dégagé.
+
+Il rejoignit le fugitif à deux portées de fusil du village, ce qui ne fut
+pas difficile, car ce dernier s'en allait lentement, la tête penchée sur sa
+poitrine et absorbé dans une méditation douloureuse. «Sans ma mauvaise
+tête, se disait-il, je serais à présent sur le chemin du repos et du
+bien-être, au lieu qu'il me faut reprendre le collier de misère, errer
+comme un loup à travers les ronces et les rochers, être souvent à charge à
+ce pauvre Antoine, qui est bon, qui m'accueille toujours bien, mais qui est
+pauvre et qui me donne plus de pain et de vin que je ne peux prendre dans
+mes lacets de perdrix et de lièvres pour sa table ... Et puis, ce qui me
+fend le cœur, c'est de quitter pour toujours ce pauvre cher village où je
+suis né, où j'ai passé toute ma vie, où j'ai tous mes amis et où je ne peux
+plus entrer que comme un chien affamé qui brave un coup de fusil pour avoir
+un morceau de pain. Ils sont tous bons pour moi, pourtant, les gens d'ici;
+et, sans la crainte des gendarmes, ils me donneraient asile!»
+
+En rêvant ainsi Jean entendit la cloche qui sonnait l'_angelus_ du soir, et
+des larmes involontaires coulèrent sur ses joues basanées, «Non,
+pensa-t-il, il n'y a pas à dix lieues à la ronde une seule cloche qui ait
+une aussi jolie sonnerie que celle de Gargilesse!» Un merle chanta auprès
+de lui dans l'aubépine du buisson, «Tu es bien heureux, toi, lui dit-il,
+parlant tout haut dans sa rêverie, tu peux nicher là, voler dans tous ces
+jardins que je connais si bien, et te nourrir des fruits de tout le monde,
+sans qu'on te dresse procès-verbal.
+
+--Procès-verbal, c'est ça, dit une voix derrière lui, je vous arrête au nom
+de la loi!»
+
+Et Caillaud lui mit la main au collet.
+
+
+
+
+VII.
+
+L'ARRESTATION.
+
+
+«Toi? toi! Caillaud! dit le charpentier stupéfait, avec le même accent que
+dut avoir César en se sentant frappé par Brutus.
+
+--Oui, moi-même, garde champêtre. Au nom de la loi! cria Caillaud de toutes
+ses forces pour être entendu aux environs, s'il se trouvait là quelque
+témoin; et il ajouta tout bas:--Échappez-vous, père Jean. Allons,
+repoussez-moi, et jouez des jambes.
+
+--Que je fasse de la résistance pour mieux embrouiller mes affaires? Non,
+Caillaud, ça serait pire pour moi. Mais comment as-tu pu te décider à faire
+l'office de gendarme, pour arrêter l'ami de ta famille, ton parrain,
+malheureux?
+
+--Aussi, je ne vous arrête pas, mon parrain, dit Caillaud à voix basse ...
+Allons, suivez-moi, ou j'appelle main-forte! cria-t-il de tous ses
+poumons ... Allons donc! reprit-il à la sourdine, filez, père Jean; faites
+mine de me donner un renfoncement, je vas me laisser tomber par terre.
+
+--Non, mon pauvre Caillaud, ça te ferait perdre ton emploi, ou tout au
+moins tu passerais pour un capon et une poule mouillée. Puisque tu as eu le
+cœur d'accepter ta commission, il faut aller jusqu'au bout. Je vois bien
+qu'on t'a menacé, qu'on t'a forcé la main; ça m'étonne bien que M. Jarige
+ait pu se décider à me faire ce tort-là.
+
+--Mais ça n'est plus M. Jarige qui est maire; c'est M. Cardonnet.
+
+--Alors, j'entends, et ça me donne envie de te battre pour t'apprendre à
+n'avoir pas donné ta démission tout de suite.
+
+--Vous avez raison, père Jean, dit Caillaud navré, je m'en vais la donner;
+c'est le mieux. Allez vous-en!
+
+--Qu'il s'en aille! et toi ... garde ta place, dit Émile Cardonnet sortant
+de derrière un buisson. Tiens, mon camarade, tombe, puisque tu veux tomber,
+ajouta-t-il en lui passant adroitement la jambe à la manière des écoliers,
+et si l'on te demande qui est l'auteur de ce guet-apens, tu diras à mon
+père que c'est son fils.
+
+--Ah! la farce est bonne, dit Caillaud en se frottant le genou, et si votre
+papa vous fait mettre en prison, ça ne me regarde pas. Vous m'avez fait
+tomber un peu durement, pas moins, et j'aurais autant aimé que ça se fût
+trouvé sur l'herbe. Eh bien! est-il parti ce vieux fou de Jean?
+
+--Pas encore, dit Jean qui avait gravi une éminence, et qui se tenait à
+portée de prendre les devants. Merci, monsieur Émile, je n'oublierai pas,
+car je me serais soumis à mon sort, si la loi seule s'en était mêlée; mais,
+depuis que je sais que c'est une trahison de votre père, j'aimerais mieux
+me jeter dans la rivière la tête en avant, que de céder à un homme si
+méchant et si faux. Quant à vous, vous méritiez de sortir d'une meilleure
+souche; vous avez du cœur, et aussi longtemps que je vivrai ...
+
+--Va-t'en, répondit Émile en s'approchant de lui, et garde-toi bien de me
+parler mal de mon père. J'ai bien des choses à te dire, moi, mais ce n'est
+pas le moment. Veux-tu être à Châteaubrun demain soir?
+
+--Oui, Monsieur. Prenez des précautions pour ne pas vous faire suivre, et
+ne me demandez pas trop haut à la porte. Allons, grâce à vous, j'ai encore
+les étoiles sur la tête, et je n'en suis pas mécontent.»
+
+Il partit comme un trait; et Émile, en se retournant, vit Caillaud couché
+tout de son long par terre, comme s'il se fût évanoui.
+
+«Eh bien? qu'y a-t-il? lui demanda le jeune homme effrayé; vous aurais-je
+blessé réellement? souffrez-vous?
+
+--Ça ne va pas mal, Monsieur, répondit le rusé villageois; mais vous voyez
+bien qu'il faut que quelqu'un vienne me relever, pour que j'aie l'air
+d'avoir été battu.
+
+--C'est inutile, je me charge de tout, dit Émile. Lève-toi, et va-t'en dire
+à mon père que je me suis opposé de force ouverte à l'arrestation de Jean.
+Je te suis de près, et le reste est mon affaire.
+
+--Au contraire, Monsieur, passez le premier. Il faut que je m'en aille en
+clopant; car si je me mets à courir pour raconter que vous m'avez cassé les
+deux jambes, et que j'ai supporté ça patiemment, votre papa ne me croira
+pas, et je serai destitué.
+
+--Donne-moi le bras, appuie-toi sur moi, et nous arriverons ensemble, dit
+Émile.
+
+--C'est ça, Monsieur. Aidez-moi un peu. Pas si vite! Diable! j'ai le corps
+tout brisé.
+
+--Tout de bon? mais j'en serais désespéré, mon camarade.
+
+--Eh non, Monsieur, ça n'est rien du tout: mais c'est comme ça qu'il faut
+dire.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie? dit sévèrement M. Cardonnet en voyant
+arriver le garde champêtre appuyé sur Émile. Jean a fait de la résistance;
+tu t'es laissé assommer comme un imbécile, et le délinquant s'est échappé.
+
+--Faites excuse, Monsieur, le délinquant n'a rien fait, le pauvre homme;
+c'est monsieur votre garçon que voilà, qui, en passant près de moi, m'a
+poussé, sans le faire exprès, et au moment où je mettais la main, sur mon
+homme, _baoun!_ voilà que j'ai roulé plus de cinquante pieds, la tête en
+bas, sur les rochers. Ce pauvre cher monsieur en a eu bien du chagrin, et
+il accouru pour m'empêcher de tomber dans la rivière, sans quoi j'allais
+boire un coup, bien sûr! Mais qui a été bien content? c'est le père
+Jappeloup, qui s'est ensauvé pendant que je restais là, tout _essoti_ et ne
+pouvant remuer ni pieds ni pattes pour courir après lui. Si c'était un
+effet de votre bonté de me faire donner un doigt de vin, ça me serait
+rudement bon; car je crois bien que j'ai l'estomac décroché.»
+
+Émile, en reconnaissant que ce paysan à l'air simple et patelin avait
+beaucoup plus d'esprit que lui pour mentir et arranger toutes choses pour
+la meilleure fin, hésita s'il n'accepterait pas l'issue qu'il donnait à son
+aventure. Mais il lut bien vite dans les yeux perçants de son père que ce
+dernier ne se paierait pas d'une assertion tacite, et que, pour le
+persuader, il faudrait avoir la même dose d'effronterie que maître
+Caillaud.
+
+«Quelle est cette sotte et incroyable histoire! dit M. Cardonnet en
+fronçant le sourcil. Depuis quand mon fils est-il si fort, si brutal, et si
+pressé de suivre le même chemin que toi? si tu te tiens si mal sur les
+jambes, qu'un coup de coude te fasse trébucher et rouler comme un sac,
+c'est que tu es ivre apparemment! Dites la vérité, Émile, Jean Jappeloup a
+battu cet homme, peut-être l'a-t-il poussé dans le ravin, et vous, qui
+souriez comme un enfant que vous êtes, vous avez trouvé cela plaisant, et
+tout en courant à l'aide du niais que voici, vous avez consenti à prendre
+sur votre compte une prétendue inadvertance! C'est cela? n'est-ce pas?
+
+--Non, mon père, ce n'est pas cela, dit Émile avec résolution. Je suis un
+enfant, il est vrai; c'est pour cela qu'il peut entrer un peu de malice
+dans ma légèreté. Que Caillaud pense ce qu'il voudra de ma manière de
+renverser les gens en passant trop près d'eux; si je l'ai blessé, je suis
+prêt à lui en demander excuse et à l'indemniser ... En attendant,
+permettez-moi de l'envoyer à votre femme de charge, pour qu'elle lui
+administre le cordial qu'il réclame; et quand nous serons seuls, je vous
+dirai franchement comment il m'est arrivé de faire cette sottise.
+
+--Allez, conduisez-le à l'office, dit M. Cardonnet, et revenez tout de
+suite.
+
+--Ah! monsieur Émile, dit Caillaud au jeune homme en descendant à l'office,
+je ne vous ai pas vendu, n'allez pas me trahir, au moins!
+
+--Sois tranquille, bois sans perdre l'esprit, répondit le jeune homme, et
+sois sûr qu'il n'y aura que moi de compromis.
+
+--Et pourquoi, diable, voulez-vous donc vous accuser? ça serait,
+pardonnez-moi, une grande bêtise. Vous ne pensez donc pas qu'il y va de la
+prison, pour avoir contrarié et maltraité un fonctionnaire public dans
+l'exercice de ses fonctions?
+
+--Cela me regarde; soutiens ton dire, puisque tu as su très-bien arranger
+les choses; moi, j'expliquerai mes intentions comme il me conviendra.
+
+--Tenez, vous, vous avez trop bon cœur, dit Caillaud stupéfait; vous
+n'aurez jamais la tête de votre père!
+
+--Eh bien, Émile, dit M. Cardonnet, que son fils trouva marchant avec
+agitation dans son cabinet, m'expliquerez-vous cette inconcevable aventure?
+
+--Mon père, je suis le seul coupable, répondit le jeune homme avec fermeté.
+Que tout votre mécontentement et tous les résultats de ma faute retombent
+sur moi. Je vous atteste sur mon honneur que Jean Jappeloup se laissait
+arrêter sans la moindre résistance, lorsque j'ai poussé rudement le garde
+pour le faire tomber, et cela je l'ai fait exprès.
+
+--Fort bien, dit froidement M. Cardonnet qui voulait savoir toute la
+vérité; et le balourd s'est laissé choir. Il a lâché sa prise, et pourtant,
+quoiqu'il mente à présent, il s'est fort bien aperçu que ce n'était pas une
+maladresse, mais un parti pris de votre part?
+
+--Cet homme n'a rien compris à mon action, reprit Émile; il a été désarmé
+et renversé par surprise; je crois même qu'il a été un peu meurtri en
+tombant.
+
+--Et vous lui avez laissé croire que c'était une distraction de votre part,
+j'espère!
+
+--Qu'importe ce que cet homme pense de mes intentions, et ce qui se passe
+au fond de sa pensée! Votre magistrature s'arrête au seuil de la
+conscience, mon père, et vous ne pouvez juger que les faits.
+
+--Est-ce mon fils qui me parle de la sorte?
+
+--Non, mon père, c'est votre administré, le délinquant que vous avez à
+juger et à punir. Quand vous m'interrogerez sur mon propre compte, je vous
+répondrai comme je le dois. Mais il s'agit ici du pauvre diable qui vit de
+son modeste emploi. Il vous est soumis, il vous craint, et si vous lui
+ordonnez de me conduire en prison, il est prêt à le faire.
+
+--Émile, vous me faites pitié. Laissons là ce garde champêtre et ses
+contusions. Je lui pardonne, et je vous autorise à lui faire un bon présent
+pour qu'il se taise, car je ne suis pas d'avis de vous faire débuter dans
+ce pays-ci par un scandale ridicule. Mais voudrez-vous bien m'expliquer
+pourquoi vous semblez provoquer un drame burlesque en police
+correctionnelle? Quelle est cette aventure où vous jouez le rôle de don
+Quichotte, en prenant Caillaud pour votre Sancho-Pança? Où alliez-vous si
+vite, lorsque vous vous êtes trouvé présent à l'arrestation du charpentier?
+Quelle fantaisie vous a prise de soustraire cet homme à la main de la
+justice et aux intentions bienveillantes que j'avais à son égard? Êtes-vous
+devenu fou depuis six mois que nous ne nous sommes vus? Avez-vous fait vœu
+de chevalerie, ou avez-vous l'intention de contrarier mes desseins et de me
+braver? Répondez sérieusement si vous le pouvez, car c'est
+très-sérieusement que votre père vous interroge.
+
+--Mon père, j'aurais beaucoup de choses à vous répondre, si vous
+m'interrogiez sur mes sentiments et mes idées. Mais il s'agit ici d'un
+petit fait particulier, et je vous dirai en peu de mots comment les choses
+se sont passées. Je courais après le fugitif, afin de lui faire éviter la
+honte et la douleur d'être arrêté; j'espérais devancer Caillaud, et
+persuader à Jean de revenir de lui-même écouter vos offres et faire ses
+soumissions à la loi. Arrivé trop tard, et ne pouvant dissuader loyalement
+le garde de faire son devoir, je l'en ai empêché en m'exposant seul à la
+peine du délit. J'ai agi spontanément, sans préméditation, sans réflexion,
+et entraîné par un mouvement irrésistible de compassion et de douleur. Si
+j'ai mal fait, blâmez-moi; mais si, par des moyens de douceur, et de
+persuasion, je vous ramène Jean de bon gré et avant qu'il soit deux jours,
+pardonnez-moi, et avouez que les mauvaises têtes ont parfois d'heureuses
+inspirations.
+
+--Émile, dit M. Cardonnet après s'être promené en silence pendant quelques
+instants, j'aurais de graves reproches à vous faire pour être entré en
+révolte ouverte, je ne dis pas contre la loi municipale à propos de
+laquelle je ne ferai point le pédant; mais contre ma volonté. Il y a là de
+votre part un immense orgueil et un manque de respect très-grave envers
+l'autorité paternelle. Je ne suis pas disposé à tolérer souvent de pareils
+coups de tête, vous devez me connaître assez pour le savoir, ou vous m'avez
+étrangement oublié depuis que nous sommes éloignés l'un de l'autre; mais je
+vous épargnerai, pour aujourd'hui, les longues remontrances, vous ne me
+paraissez pas disposé à en profiter. D'ailleurs, ce que je vois de votre
+conduite et ce que je sais de la situation de votre esprit me prouvent que
+nous avons besoin de mettre de l'ordre dans une discussion sérieuse sur le
+fond même de vos idées et de la nature de vos projets pour l'avenir. Le
+désastre qui m'a frappé aujourd'hui ne me laisse pas le temps de causer
+avec vous davantage ce soir. Vous avez eu des émotions dans le cours de
+cette journée, et vous devez avoir besoin de repos: allez voir votre mère,
+et couchez-vous de bonne heure. Dès que l'ordre et le calme seront rétablis
+dans mon établissement, je vous dirai pourquoi je vous ai rappelé de ce que
+vous appeliez votre exil, et ce que j'attends de vous désormais.
+
+--Et jusqu'au moment de cette explication, que je désire vivement, répondit
+Émile, car ce sera la première fois de ma vie que vous ne m'aurez pas
+traité comme un enfant, puis-je espérer, mon père, que vous ne serez pas
+irrité contre moi?
+
+--Quand je te revois après une longue séparation, il me serait difficile
+de n'être pas indulgent, dit M. Cardonnet en lui serrant la main.
+
+--Le pauvre Caillaud ne sera pas destitué? reprit Émile en embrassant son
+père.
+
+--Non, à condition que tu ne te mêleras jamais des affaires de la
+municipalité.
+
+--Et vous ne ferez pas arrêter le pauvre Jean?
+
+--Je n'ai rien à répondre à une telle question; j'ai eu trop de confiance
+en vous, Émile, je vois que nous ne pensons pas de même sur certains
+points, et, jusqu'à ce que nous soyons d'accord, je ne m'exposerai pas à
+des contestations qui ne conviennent point à mon rôle de chef de famille.
+C'est assez; bonsoir, mon enfant! J'ai à travailler.
+
+--Ne puis-je donc vous aider? vous ne m'avez jamais cru propre à vous
+éviter quelque fatigue!
+
+--J'espère que tu le deviendras. Mais tu ne sais pas encore faire une
+addition.
+
+--Des chiffres; toujours des chiffres!
+
+--Va donc dormir, c'est moi qui veillerai pour que tu sois riche un jour.
+
+--Eh! ne suis-je pas déjà assez riche? pensait Émile en se retirant. Si,
+comme mon père me l'a dit souvent et avec raison, la richesse impose des
+devoirs immenses, pourquoi donc user sa vie à se créer ces devoirs, qui
+dépassent peut-être nos forces!»
+
+La journée du lendemain fut consacrée à réparer un peu le désordre apporté
+par l'inondation. M. Cardonnet, malgré la force de son caractère, éprouvait
+une profonde contrariété, en constatant à chaque pas une perte imprévue
+dans les mille détails de son entreprise; ses ouvriers étaient démoralisés.
+L'eau, qui faisait marcher l'usine, et dont il était encore impossible de
+régler la force, imprimait aux machines un mouvement de rotation
+désordonné, augmentant à mesure qu'elle tendait à s'écouler par dessus les
+écluses. L'industriel était grave et pensif; il s'irritait secrètement
+contre le peu de présence d'esprit des hommes qu'il gouvernait, et qui lui
+semblaient plus machines que ses machines. Il les avait habitués à une
+obéissance passive, aveugle, et il sentait que dans les moments de crise,
+où la volonté d'un seul homme devient insuffisante, les esclaves sont les
+plus mauvais serviteurs qui se puissent trouver. Il n'appela pourtant pas
+Émile à son aide, et, au contraire, chaque fois que le jeune homme vint lui
+offrir ses services, il l'écarta sous divers prétextes, comme s'il se fût
+méfié de lui en effet. Cette manière de le châtier était la plus
+mortifiante pour un cœur ardent et généreux.
+
+Émile essaya de se consoler auprès de sa mère; mais la bonne madame
+Cardonnet manquait totalement de ressort, et l'ennui qu'inspirait à tout le
+monde l'accablement de son esprit et l'espèce de stupeur dont son âme était
+à jamais frappée se traduisait chez son fils par une invincible mélancolie,
+lorsqu'elle essayait de le distraire et de l'amuser. Elle aussi le traitait
+comme un enfant, et c'était à force de tendresse qu'elle arrivait au même
+résultat blessant que son mari. N'ayant pas assez de vigueur pour sonder
+l'abîme qui séparait ces deux hommes, et possédant pourtant assez
+d'intelligence pour le pressentir, elle en détournait sa pensée avec effroi
+et s'efforçait de jouer au bord avec son fils, comme s'il eût été possible
+de l'abuser lui-même.
+
+Elle le promenait dans sa maison et ses jardins, lui faisant mille
+remarques puériles, et tâchant de lui prouver qu'elle n'était malheureuse
+que parce que la rivière avait débordé.
+
+«Si tu étais venu un jour plus tôt, lui disait-elle, tu aurais vu comme
+tout cela était beau, propre et bien tenu! Je me faisais une fête de te
+servir le café dans un joli bosquet de jasmins qui était là, au bord de la
+terrasse; hélas! il n'y en a plus trace maintenant: la terre même a été
+emportée, et l'eau nous a donné en échange cette vilaine vase noire et des
+cailloux.
+
+--Consolez-vous, chère mère, répondait Émile, nous vous aurons bientôt
+rendu tout cela; si les ouvriers de mon père n'ont pas le temps, je me
+ferai votre jardinier. Vous me direz comment c'était arrangé; d'ailleurs,
+je l'ai vu: ç'a été comme un beau rêve. Du haut de la colline, en face
+d'ici, j'ai pu admirer vos jardins enchantés, vos belles fleurs qu'un
+instant a ravagées et détruites sous mes yeux; mais ces pertes sont
+réparables: ne vous affligez pas, d'autres sont plus à plaindre!
+
+--Et quand je pense que tu as failli être emporté toi-même par cette
+odieuse rivière que je déteste à présent! O mon enfant! je déplore le jour
+où ton père a eu la fantaisie de se fixer ici. Déjà, dans le courant de
+l'hiver, nous avions été inondés plus d'une fois, et il avait été forcé de
+recommencer tous ses travaux. Cela l'affecte et le mine plus qu'il ne veut
+l'avouer. Son caractère s'aigrit, et sa santé finira par en souffrir. Et
+tout cela à cause de cette rivière!
+
+--Mais vous, ma mère, croyez-vous que cette habitation toute neuve, cet air
+humide, ne soient pas pernicieux pour votre santé?
+
+--Je n'en sais rien, mon enfant. Je me consolais de tout avec mes fleurs,
+dans l'espérance de te revoir. Mais te voilà, et tu arrives dans un
+cloaque, dans une grenouillère, lorsque je me flattais de te voir fumer ton
+cigare et lire en marchant sur des tapis de fleurs et de gazon! Oh! la
+maudite rivière!»
+
+Quand le soir vint, Émile s'aperçut que la journée lui avait paru
+démesurément longue, à entendre maudire la rivière par tout le monde et sur
+tous les tons. Son père seul continuait de dire que ce n'était rien et
+qu'une toise de glacis de plus mettrait ce ruisseau à la raison une fois
+pour toutes; mais son visage blême et ses dents serrées en parlant
+annonçaient une rage intérieure, plus pénible avoir que toutes les
+exclamations des autres à entendre.
+
+Le dîner fut morne et glacial. Vingt fois interrompu, M. Cardonnet se leva
+vingt fois de table pour aller donner des ordres; et comme madame Cardonnet
+le traitait avec un respect sans bornes, on remportait les plats pour les
+tenir chauds, on les rapportait trop cuits: il les trouvait détestables; sa
+femme pâlissait et rougissait tour à tour, allait elle-même à l'office, se
+donnait mille soins, partagée entre le désir d'attendre son mari et de ne
+pas faire attendre son fils, qui trouvait qu'on dînait bien mal et bien
+longtemps dans ce riche ménage.
+
+On sortit de table si tard, et les gués de rivière étaient encore si peu
+praticables dans l'obscurité, qu'Émile dut renoncer à se rendre à
+Châteaubrun, comme il en avait eu le projet. Il avait raconté comment il y
+avait été accueilli.
+
+«Oh, j'irai leur faire une visite de remerciements! s'était écrié madame
+Cardonnet. Mais son mari avait ajouté:--Vous pouvez bien vous en dispenser.
+Je ne me soucie pas que vous m'attiriez la société de ce vieil ivrogne, qui
+vit de pair à compagnon avec les paysans, et qui se griserait dans ma
+cuisine avec mes ouvriers.
+
+--Sa fille est charmante, dit timidement madame Cardonnet.
+
+--Sa fille! reprit le maître avec hauteur. Quelle fille? celle qu'il a eue
+de sa servante?
+
+--Il l'a reconnue.
+
+--Il a bien fait, car la vieille Janille serait fort embarrassée de
+reconnaître le père de cet enfant-là. Qu'elle soit charmante ou non,
+j'espère qu'Émile n'ira pas, ce soir, faire une pareille course. Le temps
+est sombre et les chemins sont mauvais.
+
+--Oh! non, s'écria madame Cardonnet, il n'ira pas ce soir: mon cher enfant
+ne voudra pas me faire un pareil chagrin. Demain, au jour, si la rivière
+est tout à fait rentrée dans son lit, à la bonne heure!
+
+--Eh bien, demain, répondit Émile, très contrarié, mais soumis à sa mère;
+car il est bien certain que je dois une visite de remerciement pour
+l'affectueuse hospitalité que j'ai reçue.
+
+--Vous la devez certainement, dit M. Cardonnet; mais là se borneront,
+j'espère, vos relations avec cette famille, qu'il ne me convient pas de
+fréquenter. Ne faites pas votre visite trop longue: c'est demain soir que
+j'ai l'intention de causer avec vous, Émile.»
+
+Dès la pointe du jour suivant, Émile fit seller son cheval avant que ses
+parents fussent levés, et franchissant la rivière encore troublée et
+courroucée, il prit au galop la route de Châteaubrun.
+
+
+
+
+VIII.
+
+GILBERTE.
+
+
+La matinée était superbe et le soleil se levait lorsque Émile se trouva en
+face de Châteaubrun. Cette ruine, qui lui était apparue si formidable à la
+lueur des éclairs, avait maintenant un aspect d'élégance et de splendeur
+qui triomphait du temps et de la dévastation. Les rayons du matin lui
+envoyaient un reflet blanc rosé, et la végétation dont elle était couverte
+s'épanouissait coquettement comme une parure digne d'être le linceul
+virginal d'un si beau monument.
+
+De fait il est peu d'entrées de châteaux aussi seigneurialement disposées
+et aussi fièrement situées que celle de Châteaubrun. L'édifice carré qui
+contient la porte et le péristyle en ogive est d'une belle coupe; la pierre
+de taille employée pour cette voûte et pour les encadrements de la herse
+est d'une blancheur inaltérable. La façade se déploie sur un tertre gazonné
+et planté, mais bien assis sur le roc et tombant en précipice sur un
+ruisseau torrentueux. Les arbres, les rochers et les pelouses qui s'en vont
+en désordre sur ces plans brusquement inclinés ont une grâce naturelle que
+les créations de l'art n'eussent jamais pu surpasser. Sur l'autre face la
+vue est plus étendue et plus grandiose: la Creuse, traversée par deux
+écluses en biais, forme, au milieu des saules et des prairies, deux
+cascades molles et doucement mélodieuses sur cette belle rivière, tantôt si
+calme, tantôt si furieuse dans son cours, partout limpide comme le cristal,
+et partout bordée de ravissants paysages et de ruines pittoresques. Du haut
+de la grande tour du château on la voit s'enfoncer en mille détours dans
+des profondeurs escarpées, et fuir comme une traînée de vif-argent sur la
+verdure sombre et parmi les roches couvertes de bruyère rose.
+
+Lorsque Émile eut franchi le pont qui traverse de vastes fossés, comblés en
+partie, et dont les revers étaient remplis d'herbe touffue et de ronces en
+fleurs, il admira la propreté que l'écoulement des pluies d'orage avait
+naguère redonnée à cette vaste terrasse naturelle et à tous les abords de
+la ruine. Tous les plâtras avaient été entraînés ainsi que tous les
+fragments de bois épars, et l'on eût dit que quelque fée géante avait lavé
+avec soin les sentiers et les vieux murs, épuré les sables et débarrassé le
+passage de tout le déchet de démolissement que le châtelain n'aurait
+jamais eu le moyen de faire enlever. L'inondation, qui avait gâté, souillé
+et détruit toute la beauté de la nouvelle maison Cardonnet, avait donc
+servi à nettoyer et à rajeunir le monument dévasté de Châteaubrun. Ses
+vieilles murailles inébranlables bravaient les siècles et les orages, et le
+poste élevé qu'elles occupaient semblait destiné à dominer tous les
+éphémères travaux des nouvelles générations.
+
+Quoi qu'il fût fier comme doivent et peuvent l'être les descendants de
+l'antique bourgeoisie, cette race intelligente, vindicative et têtue, qui a
+eu de si grands jours dans l'histoire, et qui serait encore si noble si
+elle avait tendu la main au peuple, au lieu de le repousser du pied, Émile
+fut frappé de la majesté que cette demeure féodale conservait sous ses
+débris, et il éprouva un sentiment de pitié respectueuse en entrant, lui
+riche et puissant roturier, dans ce domaine où l'orgueil d'un nom pouvait
+seul lutter encore contre la supériorité réelle de sa position. Cette noble
+compassion lui était d'autant plus facile que rien, dans les sentiments et
+les habitudes du châtelain, ne cherchait à la provoquer ni à la repousser.
+Calme, insouciant et affectueux, le bon Antoine, occupé à tailler des
+arbres fruitiers à l'entrée de son jardin, l'accueillit d'un air paternel,
+accourut à sa rencontre, et lui dit en souriant:
+
+«Soyez encore une fois le bienvenu, mon cher monsieur Émile; car je sais
+qui vous êtes maintenant, et je suis content de vous connaître. Vrai! votre
+figure m'a plu dès le premier coup d'œil, et depuis que vous avez détruit
+les préventions que l'on tâchait de me suggérer contre votre père, je sens
+qu'il me sera doux de vous voir souvent dans mes ruines. Allons, suivez moi
+d'abord à l'écurie, je vous aiderai à attacher votre cheval, car mons
+Charasson est occupé à faire des greffes de rosier avec ma fille, et il ne
+faut pas déranger la petite d'une si importante occupation. Vous allez,
+cette fois, déjeuner avec nous; car nous sommes vos créanciers pour un
+repas que nous vous avons volé l'autre jour.
+
+--Je ne viens pas pour vous causer de nouveaux embarras, mon généreux hôte,
+dit Émile en serrant avec une sympathie irrésistible la large main calleuse
+du gentilhomme campagnard. Je voulais d'abord vous remercier de vos bontés
+pour moi, et puis rencontrer ici un homme qui est votre ami et le mien, et
+auquel j'avais donné rendez-vous pour hier soir.
+
+--Je sais, je sais cela, dit M. Antoine en posant un doigt sur ses lèvres:
+il m'a tout dit. Seulement il m'a exagéré, comme de coutume, ses griefs
+contre votre père. Mais nous parlerons de cela, et j'ai à vous remercier,
+pour mon propre compte, de l'intérêt que vous lui portez. Il est parti à la
+petite pointe du jour, et je ne sais s'il pourra revenir aujourd'hui, car
+il est plus traqué que jamais; mais je suis sûr que, grâce à vous, ses
+affaires prendront bientôt une meilleure tournure. Vous me direz ce que
+vous avez définitivement obtenu de monsieur votre père pour le salut et la
+satisfaction de mon pauvre camarade. Je suis chargé de vous entendre et de
+vous répondre, car j'ai ses pleins pouvoirs pour traiter avec vous de la
+pacification; je suis sûr que les conditions seront honorables en passant
+par votre bouche! Mais rien ne presse au point que vous n'acceptiez pas
+notre déjeuner de famille, et je vous déclare que je n'entrerai pas en
+pourparlers à jeun. Commençons par satisfaire votre cheval, car les animaux
+ne savent point demander ce qu'ils désirent, et il faut que les gens
+s'occupent d'eux avant de s'occuper d'eux-mêmes, de peur de les oublier.
+Ici, Janille! apportez votre tablier plein d'avoine, car cette noble bête à
+l'habitude d'en manger tous les jours, j'en suis certain, et je veux
+qu'elle hennisse en signe d'amitié toutes les fois qu'elle passera devant
+ma porte; je veux même qu'elle y entre malgré son maître, s'il m'oublie.»
+
+Janille, malgré l'économie parcimonieuse qui présidait à toutes ses
+actions, apporta sans hésiter un peu d'avoine qu'elle tenait en réserve
+pour les grandes occasions. Elle trouvait bien que c'était une superfluité;
+mais, pour l'honneur de la maison de son maître, elle eût vendu son dernier
+casaquin, et cette fois elle se disait avec une malice généreuse que le
+présent qu'Émile lui avait fait à leur dernière entrevue, et celui qu'il ne
+manquerait pas de lui faire encore, seraient plus que suffisants pour
+nourrir splendidement son cheval, chaque fois qu'il lui plairait de
+revenir.
+
+«Mange, mon garçon, mange,» dit-elle en caressant le cheval d'un air
+qu'elle s'efforçait de rendre mâle et déluré; puis, faisant un bouchon de
+paille, elle se mit en devoir de lui frotter les flancs.
+
+«Laissez, dame Janille, s'écria Émile en lui ôtant la paille des mains. Je
+ferai moi-même cet office.
+
+--Croyez-vous donc que je ne m'en acquitterai pas aussi bien qu'un homme?
+dit la petite bonne femme omni-compétente. Soyez tranquille, Monsieur, je
+suis aussi bonne à l'écurie qu'au garde-manger et à la lingerie; et si je
+ne faisais pas ma visite au râtelier et a la sellerie tous les jours, ce
+n'est pas ce petit évaporé de _jockey_ qui tiendrait convenablement la
+jument de monsieur le comte. Voyez comme elle est propre et grasse, cette
+pauvre Lanterne! Elle n'est pas belle, Monsieur, mais elle est bonne; c'est
+comme tout ce qu'il y a ici, excepté ma fille qui est l'une et l'autre.
+
+--Votre fille! dit Émile frappé d'un souvenir qui ôtait quelque poésie à
+l'image de mademoiselle de Châteaubrun. Vous avez donc une fille ici? Je
+ne l'ai pas encore vue.
+
+--Fi donc! Monsieur! que dites-vous là? s'écria Janille, dont les joues
+pâles et luisantes se couvrirent d'une rougeur de prude, tandis que M.
+Antoine souriait avec quelque embarras. Vous ignorez apparemment que je
+suis demoiselle.
+
+--Pardonnez-moi, reprit Émile, je suis si nouveau dans le pays, que je peux
+faire beaucoup de méprises ridicules. Je vous croyais mariée ou veuve.
+
+--Il est vrai qu'à mon âge je pourrais avoir enterré plusieurs maris, dit
+Janille; car les occasions ne m'ont pas manqué. Mais j'ai toujours eu de
+l'aversion pour le mariage, parce que j'aime à faire à ma volonté. Quand je
+dis _notre fille_, c'est par amitié pour une enfant que j'ai quasi vue
+naître, puisque je l'ai eue chez moi en sevrage, et monsieur le comte me
+permet de traiter sa fille comme si elle m'appartenait, ce qui n'ôte rien
+au respect que je lui dois. Mais si vous aviez vu mademoiselle, vous auriez
+remarqué qu'elle ne me ressemble pas plus que vous, et qu'elle n'a que du
+sang noble dans les veines. Jour de Dieu! si j'avais une pareille fille, où
+donc l'aurais-je prise? j'en serais si fière, que je le dirais à tout le
+monde, quand même cela ferait mal parler de moi. Hé! hé! vous riez!
+monsieur Antoine? riez tant que vous voudrez: j'ai quinze ans de plus que
+vous, et les mauvaises langues n'ont rien à dire sur mon compte.
+
+--Comment donc, Janille! personne, que je sache, ne songe à cela, dit M. de
+Châteaubrun en affectant un air de gaieté. Ce serait me faire beaucoup trop
+d'honneur, et je ne suis pas assez fat pour m'en vanter. Quant à ma fille,
+tu as bien le droit de l'appeler comme tu voudras: car tu as été pour elle
+plus qu'une mère s'il est possible!»
+
+Et, en disant ces derniers mots d'un ton sérieux et pénétré, le châtelain
+eut tout à coup dans les yeux et dans la voix comme un nuage et un accent
+de tristesse profonde. Mais la durée d'un sentiment chagrin était
+incompatible avec son caractère, et il reprit aussitôt sa sérénité
+habituelle.
+
+«Allez apprêter le déjeuner, jeune folle, dit-il avec enjouement à son
+petit majordome femelle; moi j'ai encore deux arbres à tailler, et M. Émile
+va venir me tenir compagnie.»
+
+Le jardin de Châteaubrun avait été vaste et magnifique comme le reste;
+mais, vendu en grande partie avec le parc qui avait été converti en champ
+de blé, il n'occupait plus que l'espace de quelques arpents. La partie la
+plus voisine du château était belle de désordre et de végétation; l'herbe
+et les arbres d'agrément, livrés à leur croissance vagabonde, laissaient
+apercevoir çà et là quelques marches d'escalier et quelques débris de murs,
+qui avaient été des kiosques et des labyrinthes au temps de Louis XV. Là,
+sans doute, des statues mythologiques, des vases, des jets d'eau, des
+pavillons soi-disant rustiques, avaient rappelé jadis en petit
+l'ornementation coquette et maniérée des maisons royales. Mais tout cela
+n'était plus que débris informes, couverts de pampre et de lierre, plus
+beaux peut-être pour les yeux d'un poëte et d'un artiste qu'ils ne
+l'avaient été au temps de leur splendeur.
+
+Sur un plan plus élevé et bordé d'une haie d'épines, pour enfermer les deux
+chèvres qui paissaient en liberté dans l'ancien jardin, s'étendait le
+verger, couvert d'arbres vénérables, dont les branches noueuses et tortues,
+échappant à la contrainte de la taille en quenouille et en espalier,
+affectaient des formes bizarres et fantastiques. C'était un entrecroisement
+d'hydres et de dragons monstrueux qui se tordaient sous les pieds et sur la
+tête, si bien qu'il était difficile d'y pénétrer sans se heurter contre
+d'énormes racines ou sans laisser son chapeau dans les branches.
+
+«Voilà de vieux serviteurs, dit M. Antoine en frayant un passage à Émile
+parmi ces ancêtres du verger; ils ne produisent plus guère que tous les
+cinq ou six ans; mais alors, quels fruits magnifiques et succulents sortent
+de cette vieille sève lente et généreuse! Quand j'ai racheté _ma terre_,
+tout le monde me conseillait d'abattre ces souches antiques; ma fille a
+demandé grâce pour elles à cause de leur beauté, et bien m'en a pris de
+suivre son conseil, car cela fait un bel ombrage, et pour peu que
+quelques-unes produisent dans l'année sur la quantité, nous nous trouvons
+suffisamment approvisionnés de fruits. Voyez quel gros pommier! Il a dû
+voir naître mon père, et je gage bien qu'il verra naître mes
+petits-enfants. Ne serait-ce pas un meurtre d'abattre un tel patriarche?
+Voilà un coignassier qui ne rapporte qu'une douzaine de coings chaque
+année. C'est peu pour sa taille; mais les fruits sont gros comme ma tête et
+jaunes comme de l'or pur: et quel parfum, Monsieur! Vous les verrez à
+l'automne! Tenez, voilà un cerisier qui n'est pas mal garni. Oui-dà, les
+vieux sont encore bons à quelque chose, que vous en semble? Il ne s'agit
+que de savoir tailler les arbres comme il convient. Un horticulteur
+systématique vous dirait qu'il faut arrêter tout ce développement des
+branches, élaguer, rogner, afin de contraindre la sève à se convertir en
+bourgeons. Mais quand on est vieux soi-même, on a l'expérience qui vous
+conseille autrement. Quand l'arbre à fruit a vécu cinquante ans sacrifié au
+rapport, il faut lui donner de la liberté, et le remettre pour quelques
+années aux soins de la nature. Alors il se fait pour lui une seconde
+jeunesse: il pousse en rameaux et en feuillage; cela le repose. Et quand,
+au lieu d'un squelette ramassé, il est redevenu par la cime un arbre
+véritable, il vous remercie et vous récompense en fructifiant à souhait.
+Par exemple, voici une grosse branche qui paraît de trop, ajouta-t-il en
+ouvrant sa serpette. Eh bien, elle sera respectée: une amputation aussi
+considérable épuiserait l'arbre. Dans les vieux corps le sang ne se
+renouvelle plus assez vite pour supporter les opérations que peut subir la
+jeunesse. Il en est de même pour les végétaux. Je vais seulement ôter le
+bois mort, gratter la mousse et rafraîchir les extrémités. Voyez, c'est
+bien simple.»
+
+Le sérieux naïf avec lequel M. de Châteaubrun se plongeait tout entier dans
+ces innocentes occupations touchait Émile, et lui offrait à chaque instant
+un contraste avec ce qui se passait chez lui, à propos des mêmes choses.
+Tandis qu'un jardinier largement rétribué et deux aides, occupés du matin à
+la nuit, ne suffisaient pas à rendre assez propre et assez brillant le
+jardin de sa mère, tandis qu'elle se tourmentait pour un bouton de rose
+avorté ou pour une greffe de contrebande, M. Antoine était heureux de la
+fière sauvagerie de ses _élèves_, et rien ne lui paraissait plus fécond et
+plus généreux que le vœu de la nature. Cet antique verger, avec son gazon
+fin et doux, taillé par la dent laborieuse de quelques patientes brebis
+abandonnées là sans chien et sans berger, avec ses robustes caprices de
+végétation, et les molles ondulations de ses pentes, était un lieu
+splendide où aucun souci de surveillance jalouse ne venait interrompre la
+rêverie.
+
+«Maintenant que j'ai fini avec mes arbres, dit M. Antoine en remettant sa
+veste qu'il avait accrochée à une branche, allons chercher ma fille pour
+déjeuner. Vous n'avez pas encore vu ma fille, je crois? Mais elle vous
+connaît déjà, car elle est initiée à tous les petits secrets de notre
+pauvre Jean; et même, il a tant d'affection pour elle, qu'il prend plus
+souvent conseil d'elle que de moi. Marchez devant, _Monsieur_, dit-il à son
+chien, allez dire à votre jeune maîtresse que l'heure de se mettre à table
+est venue. Ah! cela vous rend tout guilleret, vous! Votre appétit vous dit
+l'heure aussi bien qu'une montre.»
+
+Le chien de M. Antoine répondait également au nom de _Monsieur_ qu'on lui
+donnait quand on était content de lui, et à celui de Sacripant, qui était
+son nom véritable, mais qui ne plaisait pas à mademoiselle de Châteaubrun,
+et dont son maître ne se servait plus guère avec lui qu'à la chasse, ou
+pour le réprimander gravement, quand il lui arrivait, chose bien rare, de
+commettre quelque inconvenance, comme de manger avec gloutonnerie, de
+ronfler en dormant, ou d'aboyer lorsqu'au milieu de la nuit Jean arrivait
+par-dessus les murs. Le fidèle animal sembla comprendre le discours de son
+maître, car il se mit à rire, expression de gaieté très marquée chez
+quelques chiens, et qui donne à leur physionomie un caractère presque
+humain d'intelligence et d'urbanité. Puis il courut en avant et disparut en
+descendant la pente du côté de la rivière.
+
+En le suivant, M. Antoine fit remarquer à Émile la beauté du site qui se
+déployait sous leurs yeux. «Notre Creuse aussi s'est mêlée de déborder
+l'autre jour, dit-il: mais tous les foins du rivage étaient rentrés, et
+cela grâce au conseil de Jean, qui nous avait avertis de ne pas les laisser
+trop mûrir. On le croit ici comme un oracle, et il est de fait qu'il a un
+grand esprit d'observation et une mémoire prodigieuse. A certains signes
+que nul autre ne remarque, à la couleur de l'eau, à celle des nuages, et
+surtout à l'influence de la lune dans la première quinzaine du printemps,
+il peut prédire à coup sûr le temps qu'il faut espérer ou craindre tout le
+long de l'année. Ce serait un homme très-précieux pour votre père, s'il
+voulait l'écouter. Il est bon à tout, et si j'étais dans la position de M.
+Cardonnet, rien ne me coûterait pour essayer de m'en faire un ami: car
+d'en faire un serviteur assidu et discipliné, il n'y faut pas songer. C'est
+la nature du sauvage, qui meurt quand il s'est soumis. Jean Jappeloup ne
+fera jamais rien de bon que de son plein gré; mais qu'on s'empare de son
+cœur, qui est le plus grand cœur que Dieu ait formé, et vous verrez
+comme, dans les occasions importantes, cet homme-là s'élève au-dessus de ce
+qu'il parait! Que la dérive, l'incendie, un sinistre imprévu vienne frapper
+l'établissement de M. Cardonnet, et alors il nous dira si la tête et le
+bras de Jean Jappeloup peuvent être trop payés et trop protégés!»
+
+Émile n'écouta pas la fin de cet éloge avec l'intérêt qu'il y aurait donné
+en toute autre circonstance, car ses oreilles et sa pensée venaient de
+prendre une autre direction: une voix fraîche chantait ou plutôt murmurait
+à quelque distance un de ces petits airs charmants de mélancolie et de
+naïveté qui sont propres au pays. Et la fille du châtelain, cet enfant du
+célibat, dont le nom maternel était resté un problème pour tout le
+voisinage, parut au détour d'un massif d'églantiers, belle comme la plus
+belle fleur inculte de ces gracieuses solitudes.
+
+Blanche et blonde, âgée de dix-huit ou dix-neuf ans, Gilberte de
+Châteaubrun avait, dans la physionomie comme dans le caractère, un mélange
+de raison au-dessus de son âge et de gaieté enfantine, que peu de jeunes
+filles eussent conservé dans une position comme la sienne; car il lui était
+impossible d'ignorer sa pauvreté, et l'avenir d'isolement et de privations
+qui lui était réservé dans ce siècle de calculs et d'égoïsme. Elle ne
+paraissait pourtant pas s'en affecter plus que son père, auquel elle
+ressemblait trait pour trait au moral comme au physique, et la plus
+touchante sérénité régnait dans son regard ferme et bienveillant. Elle
+rougit beaucoup en apercevant Émile, mais ce fut plutôt l'effet de la
+surprise que du trouble; car elle s'avança et le salua sans gaucherie,
+sans cet air contraint et sournoisement pudique qu'on a trop vanté chez les
+jeunes filles, faute de savoir ce qu'il signifie. Il ne vint pas à la
+pensée de Gilberte que le jeune hôte de son père allait la dévorer du
+regard, et qu'elle dût prendre un air digne pour mettre un frein à l'audace
+de ses secrets désirs. Elle le regarda elle-même, au contraire, pour voir
+si sa figure lui était sympathique autant qu'à son père, et avec une
+perspicacité très-prompte, elle remarqua qu'il était très beau sans en être
+vain le moins du monde, qu'il suivait les modes avec modération, qu'il
+n'était ni guindé, ni arrogant, ni prétentieux; enfin que sa physionomie
+expressive était pleine de candeur, de courage et de sensibilité.
+Satisfaite de cet examen, elle se sentit tout à coup aussi à l'aise que si
+un étranger ne s'était pas trouvé entre elle et son père.
+
+«C'est vrai, dit-elle en achevant la phrase d'introduction de M. de
+Châteaubrun, mon père vous en a voulu, Monsieur, de vous être enfui l'autre
+jour sans avoir voulu déjeuner. Mais moi, j'ai bien compris que vous étiez
+impatient de revoir madame votre mère, surtout au milieu de cette
+inondation où chacun pouvait avoir peur pour les siens. Heureusement madame
+Cardonnet n'a pas été trop effrayée, à ce qu'on nous a dit, et vous n'avez
+perdu aucun de vos ouvriers?
+
+--Grâce à Dieu, personne chez nous, ni dans le village, n'a péri, répondit
+Émile.
+
+--Mais il y a eu beaucoup de dommage chez vous?
+
+--C'est le point le moins intéressant, Mademoiselle; les pauvres gens ont
+bien plus souffert à proportion. Heureusement mon père a le pouvoir et la
+volonté de réparer beaucoup de malheurs.
+
+--On dit surtout ... on dit _aussi_, reprit la jeune fille en rougissant un
+peu du mot qui lui était échappé malgré elle, que madame votre mère est
+extrêmement bonne et charitable. Je parlais d'elle précisément tout à
+l'heure avec le petit Sylvain, qu'elle a comblé.
+
+--Ma mère est parfaite; dit Émile; mais, en cette occasion, il était bien
+simple qu'elle témoignât de l'amitié à ce pauvre enfant, sans lequel
+j'aurais peut-être péri par imprudence. Je suis impatient de le voir pour
+le remercier.
+
+--Le voilà, reprit mademoiselle de Châteaubrun en montrant Charasson qui
+venait derrière elle, portant un panier et un petit pot de résine. Nous
+avons fait plus de cinquante écussons de greffe, et il y a même là des
+échantillons que Sylvain a ramassés dans le haut de votre jardin. C'était
+le rebut que le jardinier avait jeté après la taille de ses rosiers, et
+cela nous donnera encore de belles fleurs, si nos greffes ne sont pas trop
+mal faites; vous y regarderez, n'est-ce pas, mon père? car je n'ai pas
+encore beaucoup de science.
+
+--Bah! tu greffes mieux que moi, avec tes petites mains, dit M. Antoine en
+portant à ses lèvres les jolis doigts de sa fille. C'est un ouvrage de
+femme qui demande plus d'adresse que nous n'en pouvons avoir. Mais tu
+devrais mettre tes gants, ma petite! Ces vilaines épines ne te respecteront
+pas.
+
+--Et qu'est-ce que cela fait, mon père? dit la jeune fille en souriant. Je
+ne suis pas une princesse, moi, et j'en suis bien aise. J'en suis plus
+libre et plus heureuse.»
+
+Émile ne perdit pas un mot de cette dernière réflexion, quoiqu'elle l'eût
+faite à demi-voix pour son père; et que, de son côté, il eût fait quelques
+pas au-devant du petit Sylvain pour lui dire bonjour avec amitié.
+
+«Oh! moi, ça va très bien, répondit le page de Châteaubrun; je n'avais
+qu'une crainte, c'est que la jument ne _s'enrhumît_, après avoir été si
+bien baignée. Mais, par bonheur, elle ne s'en porte que mieux, et moi j'ai
+été bien content d'entrer dans votre joli château, de voir vos belles
+chambres, les domestiques à votre papa, qui ont des gilets rouges et de
+l'or à leurs chapeaux!
+
+--Ah! voilà surtout ce qui lui a tourné la tête, dit Gilberte en riant de
+tout son cœur, et en découvrant deux rangs de petites dents blanches et
+serrées comme un collier de perles. M. Sylvain, tel que vous le voyez, est
+rempli d'ambition: il méprise profondément sa blouse neuve et son chapeau
+gris depuis qu'il a vu des laquais galonnés. S'il voit jamais un chasseur
+avec un plumet de coq et des épaulettes, il en deviendra fou.
+
+--Pauvre enfant! dit Émile, s'il savait combien son sort est plus libre,
+plus honorable et plus heureux que celui des laquais bariolés des grandes
+villes!
+
+--Il ne se doute pas que la livrée soit avilissante, reprit la jeune fille,
+et il ignore qu'il est le plus heureux serviteur qui ait jamais existé.
+
+--Je ne me plains pas, répondit Sylvain; tout le monde est bon pour moi,
+ici, même mademoiselle Janille, quoiqu'elle soit un peu _regardante_, et je
+ne voudrais pas quitter le pays, puisque j'ai mon père et ma mère à Cuzion,
+tout auprès de la maison! Mais un petit bout de toilette, ça vous refait un
+homme!
+
+--Tu voudrais donc être mieux mis que ton maître? dit mademoiselle de
+Châteaubrun. Regarde mon père, comme il est simple. Il serait bien
+malheureux s'il lui fallait mettre tous les jours un habit noir et des
+gants blancs.
+
+--Il est vrai que j'aurais de la peine à en reprendre l'habitude, dit M.
+Antoine. Mais entendez-vous Janille, mes enfants? la voilà qui s'égosille
+après nous pour que nous allions déjeuner.»
+
+_Mes enfants_ était une locution générale que, dans son humeur
+bienveillante, M. Antoine adressait souvent, soit à Janille et à Sylvain
+lorsqu'ils étaient ensemble, soit aux paysans de son endroit. Gilberte
+rencontra donc avec étonnement le regard rapide et involontaire que le
+jeune Cardonnet jeta sur elle. Il avait tressailli, et un sentiment confus
+de sympathie, de crainte et de plaisir avait fait battre son cœur en
+s'entendant confondre avec la belle Gilberte dans cette paternelle
+appellation du châtelain.
+
+
+
+
+IX.
+
+M. ANTOINE.
+
+
+Cette fois le déjeuner fut un peu plus confortable que de coutume à
+Châteaubrun. Janille avait eu le temps de faire quelques préparatifs. Elle
+s'était procuré du laitage, du miel, des œufs, et elle avait bravement
+sacrifié deux poulets qui chantaient encore lorsque Émile avait paru sur le
+sentier, mais qui, mis tout chauds sur le gril, furent assez tendres.
+
+Le jeune homme avait gagné de l'appétit dans le verger, et il trouva ce
+repas excellent. Les éloges qu'il y donna flattèrent beaucoup Janille, qui
+s'assit comme de coutume en face de son maître et fit les honneurs de la
+table avec une certaine distinction.
+
+Elle fut surtout fort touchée de l'approbation que son hôte donna à des
+confitures de mûres sauvages confectionnées par elle.
+
+«Petite mère, lui dit Gilberte, il faudra envoyer un échantillon de ton
+savoir-faire et ta recette à madame Cardonnet, pour qu'elle nous accorde en
+échange du plant de fraises ananas.
+
+--Ça ne vaut pas le diable, vos grosses fraises de jardin, répondit
+Janille; ça ne sent que l'eau. J'aime bien mieux nos petites fraises de
+montagne, si rouges et si parfumées. Cela ne m'empêchera pas de donner à
+M. Émile un grand pot de mes confitures pour _sa maman_, si elle veut bien
+les accepter.
+
+--Ma mère ne voudrait pas vous en priver, ma chère demoiselle Janille,
+répondit Émile, touché surtout de la naïve générosité de Gilberte, et
+comparant dans son cœur les bonnes intentions candides de cette pauvre
+famille avec les dédains de la sienne.
+
+--Oh! reprit Gilberte en souriant, cela ne nous privera pas. Nous avons et
+nous pouvons recommencer une ample provision de ces fruits. Ils ne sont pas
+rares chez nous, et si nous n'y prenions garde, les ronces qui les
+produisent perceraient nos murs et pousseraient jusque dans nos chambres.
+
+--Et à qui la faute, dit Janille, si les ronces nous envahissent? N'ai-je
+pas voulu les couper toutes? Certainement j'en serais venue à bout sans
+l'aide de personne, si on m'eût laissée faire.
+
+--Mais moi, j'ai protégé ces pauvres ronces contre toi, chère petite mère!
+Elles forment de si belles guirlandes autour de nos ruines, que ce serait
+grand dommage de les détruire.
+
+--Je conviens que cela fait un joli effet, reprit Janille, et qu'à dix
+lieues à la ronde on ne trouverait pas d'aussi belles ronces, et produisant
+des fruits aussi gros!
+
+--Vous l'entendez, monsieur Émile! dit à son tour M. Antoine. Voilà Janille
+tout entière. Il n'y a rien de beau, de bon, d'utile et de salutaire qui ne
+se trouve à Châteaubrun. C'est une grâce d'état.
+
+--Pardine, Monsieur, plaignez-vous, dit Janille; oui, Je vous le conseille,
+plaignez-vous de quelque chose!
+
+--Je ne me plains de rien, répondit le bon gentilhomme: à Dieu ne plaise!
+entre ma fille et toi, que pourrais-je désirer pour mon bonheur?
+
+--Oh! oui; vous dites comme cela quand on vous écoute, mais si on a le dos
+tourné, et qu'une petite mouche vous pique, vous prenez des airs de
+résignation tout à fait déplacés dans votre position.
+
+--Ma position est ce que Dieu l'a faite! répondit M. Antoine avec une
+douceur un peu mélancolique. Si ma fille l'accepte sans regret, ce n'est ni
+toi, ni moi, qui accuserons la Providence.
+
+--Moi! s'écria Gilberte; quel regret pourrais-je donc avoir? Dites-le-moi,
+cher père; car, pour moi, je chercherais en vain ce qui me manque et ce que
+je puis désirer de mieux sur la terre.
+
+--Et moi je suis de l'avis de mademoiselle, dit Émile, attendri de
+l'expression sincère et noblement affectueuse de ce beau visage. Je suis
+certain qu'elle est heureuse, parce que ...
+
+--Parce que?... Dites, monsieur Cardonnet! reprit Gilberte avec enjouement,
+vous alliez dire pourquoi, et vous vous êtes arrêté?
+
+--Je serais au désespoir d'avoir l'air de vouloir dire une fadeur, répondit
+Émile en rougissant presque autant que la jeune fille; mais je pensais que
+quand on avait ces trois richesses, la beauté, la jeunesse et la bonté, on
+devait être heureux, parce qu'on pouvait être sûr d'être aimé.
+
+--Je suis donc encore plus heureuse que vous ne pensez, répondit Gilberte
+en mettant une de ses mains dans celle de son père et l'autre dans celle de
+Janille; car je suis aimée sans qu'il soit question de tout cela. Si je
+suis belle et bonne, je n'en sais rien; mais je suis sûre que, laide et
+maussade, mon père et ma mère m'aimeraient encore quand même. Mon bonheur
+vient donc de leur bonté, de leur tendresse, et non de mon mérite.
+
+--On vous permettra pourtant de croire, dit M. Antoine à Émile, tout en
+pressant sa fille sur son cœur, qu'il y a un peu de l'un et un peu de
+l'autre.
+
+--Ah! monsieur Antoine! qu'avez-vous fait là? s'écria Janille; voilà encore
+une de vos distractions!... Vous avez fait une tache avec votre œuf sur la
+marche de Gilberte.
+
+--Ce n'est rien, dit M. Antoine; je vais la laver moi-même.
+
+--Non pas! non pas! ce serait pire; vous répandriez sur elle toute la
+carafe, et vous noieriez ma fille. Viens ici, mon enfant, que j'enlève
+cette tache. J'ai horreur des taches, moi! Ne serait-ce pas dommage de
+gâter cette jolie robe toute neuve?»
+
+Émile regarda pour la première fois la toilette de Gilberte. Il n'avait
+encore fait attention qu'à sa taille élégante et à la beauté de sa
+personne. Elle était vêtue d'un coutil gris très-frais, mais assez
+grossier, avec un petit fichu blanc comme neige, rabattu autour du cou.
+Gilberte remarqua cette investigation, et, loin d'en être humiliée, elle
+mit un peu d'orgueil à dire que sa robe lui plaisait, qu'elle était de
+bonne qualité, qu'elle pouvait braver les épines et les ronces, et que,
+Janille l'ayant choisie elle-même, aucune étoffe ne pouvait lui être plus
+agréable à porter.
+
+«Cette robe est charmante, en effet, dit Émile; ma mère en a une toute
+pareille.»
+
+Ce n'était pas vrai; Émile, quoique sincère, fit ce petit mensonge sans
+s'en apercevoir. Gilberte n'en fut pas dupe, mais elle lui sut gré d'une
+intention délicate.
+
+Quant à Janille, elle fut visiblement flattée d'avoir eu bon goût, car elle
+tenait presque autant à ce mérite qu'à la beauté de Gilberte.
+
+«Ma fille n'est pas coquette, dit-elle, mais moi, je le suis pour elle. Et
+que diriez-vous, monsieur Antoine, si votre fille n'était pas gentille et
+proprette comme cela convient à son rang dans le monde?
+
+--Nous n'avons rien à démêler avec le monde, ma chère Janille, répondit M.
+Antoine, et je ne m'en plains pas. Ne te fais donc pas d'illusions
+inutiles.
+
+--Vous avez l'air chagrin en disant cela, monsieur Antoine? Moi, je vous
+dis que le rang ne se perd pas; mais voilà comme vous êtes: vous jetez
+toujours le manche après la cognée!
+
+--Je ne jette rien du tout, reprit le châtelain; j'accepte tout, au
+contraire.
+
+--Ah! vous acceptez! dit Janille qui avait toujours besoin de chercher
+querelle à quelqu'un, pour entretenir l'activité de sa langue et de sa
+pantomime animée. Vous êtes bien bon, ma foi, d'accepter un sort comme le
+vôtre! Ne dirait-on pas, à vous entendre, qu'il vous faut beaucoup de
+raison et de philosophie pour en venir là? Allons, vous n'êtes qu'un
+ingrat.
+
+--A qui en as-tu, mauvaise tête? reprit M. Antoine. Je te répète que tout
+est bien et que je suis consolé de tout.
+
+--Consolé! voyez un peu; consolé de quoi, s'il vous plaît? N'avez-vous pas
+toujours été le plus heureux des hommes?
+
+--Non, pas toujours! Ma vie a été mêlée d'amertume comme celle de tous les
+hommes; mais pourquoi aurais-je été mieux traité que tant d'autres qui me
+valaient bien?
+
+--Non, les autres ne vous valaient pas, je soutiens cela, moi, comme je
+soutiens aussi que vous avez été en tout temps mieux traité que personne.
+Oui, Monsieur, je vous prouverai, quand vous voudrez, que vous êtes né
+coiffé.
+
+--Ah! tu me ferais plaisir si tu pouvais le prouver en effet, reprit M.
+Antoine en souriant.
+
+--Eh bien, je vous prends au mot, et je commence. M. Cardonnet sera juge
+et témoin.
+
+--Laissons-la dire, monsieur Émile, reprit M. Antoine. Nous sommes au
+dessert, et rien ne pourrait empêcher Janille de babiller à ce moment-là.
+Elle va dire mille folies, je vous en préviens! Mais elle a de l'entrain et
+de l'esprit. On ne s'ennuie pas à l'écouter,
+
+--D'abord, dit Janille en se rengorgeant, jalouse qu'elle était de
+justifier cet éloge, Monsieur naît comte de Châteaubrun, ce qui n'est pas
+un vilain nom ni un mince honneur!
+
+--Cet honneur-là ne signifie pas grand'chose aujourd'hui, dit M. de
+Châteaubrun; et quant au nom que m'ont transmis mes ancêtres, n'ayant pu
+rien faire pour en augmenter l'éclat, je n'ai pas grand mérite à le porter.
+
+--Laissez, Monsieur, laissez, repartit Janille. Je sais où vous voulez en
+venir, et j'y viendrai de moi-même. Laissez-moi dire! Monsieur vient au
+monde ici (dans le plus beau pays du monde), et il est nourri par la plus
+belle et la plus fraîche villageoise des environs, mon ancienne amie, à
+moi, quoique je fusse plus jeune qu'elle de quelques années, la mère de ce
+brave Jean Jappeloup; celui-là est toujours resté dévoué à monsieur comme
+le pied l'est à la jambe. Il a des peines, maintenant, mais des peines qui
+vont sans doute finir!...
+
+--Grâce à vous! dit Gilberte en regardant Émile; et, dans ce regard ingénu
+et bienveillant, elle le paya du compliment qu'il avait fait à sa beauté et
+à sa robe.
+
+--Si tu t'embarques dans tes parenthèses accoutumées, dit M. Antoine à
+Janille, nous n'en finirons jamais.
+
+--Si fait, Monsieur, reprit Janille. Je vais me résumer, comme dit M. le
+curé de Cuzion au commencement de tous ses sermons. Monsieur fut doué d'une
+excellente constitution, et, par-dessus le marché, il était le plus bel
+enfant qu'on ait jamais vu. A preuve que lorsqu'il fut devenu un des plus
+beaux cavaliers de la province, les dames de toute condition s'en
+aperçurent très-bien.
+
+--Passons, passons, Janille, interrompit le châtelain avec un mélange de
+tristesse dans sa gaieté; il n'y a pas grand'chose à dire là-dessus.
+
+--Soyez tranquille, reprit la petite femme, je ne dirai rien qui ne soit
+très-bon à dire. Monsieur fut élevé à la campagne dans ce vieux château,
+qui était grand et riche alors ... et qui est encore très-habitable
+aujourd'hui! Jouant avec les marmots de son âge et avec son frère de lait
+le petit Jean Jappeloup, cela lui fit une santé excellente. Voyons,
+plaignez-vous de votre santé, Monsieur, et dites-nous si vous connaissez un
+homme de cinquante ans plus alerte et mieux conservé que vous?
+
+--C'est fort bien; mais tu ne dis pas qu'étant né dans un temps de trouble
+et de révolution, mon éducation première fut fort négligée.
+
+--Pardine, Monsieur, voudriez-vous pas être né vingt ans plus tôt, et avoir
+aujourd'hui soixante-dix ans? Voilà une drôle d'idée! Vous êtes né fort à
+point, puisque vous avez encore, Dieu merci, longtemps à vivre. Quant à
+l'éducation, rien n'y manqua: vous fûtes mis au collège à Bourges, et
+monsieur y travailla fort bien.
+
+--Fort mal, au contraire. Je n'avais pas été habitué au travail de
+l'esprit; je m'endormais durant les leçons. Je n'avais pas la mémoire
+exercée; j'eus plus de peine à apprendre les éléments des choses qu'un
+autre à compléter de bonnes études.
+
+--Eh bien donc, vous eûtes plus de mérite qu'un autre, puisque vous eûtes
+plus de souci. Et d'ailleurs vous en saviez bien assez pour être un
+gentilhomme. Vous n'étiez pas destiné à être curé ou maître d'école.
+Aviez-vous besoin de tant de grec et de latin? Quand vous veniez ici en
+vacances, vous étiez un jeune homme accompli; nul n'était plus adroit que
+vous aux exercices du corps: vous faisiez sauter votre balle jusque
+par-dessus la grande tour, et lorsque vous appeliez vos chiens, vous aviez
+la voix si forte qu'on vous entendait de Cuzion.
+
+--Tout cela ne constitue pas de fort bonnes études, dit M. Antoine, riant
+de ce panégyrique.
+
+--Quand vous fûtes en âge de quitter les écoles, c'était le temps de la
+guerre avec les Autrichiens, les Prussiens et les Russiens. Vous vous
+battîtes fort bien, à preuve que vous reçûtes plusieurs blessures.
+
+--Peu graves, dit M. Antoine.
+
+--Dieu merci! reprit Janille. Voudriez-vous pas être écloppé et marcher sur
+des béquilles? Vous avez cueilli le laurier, et vous êtes revenu couvert de
+gloire, sans trop de contusions.
+
+--Non, non, Janille, fort peu de gloire, je t'assure. Je fis de mon mieux;
+mais quoi que tu en dises, j'étais né quelques années trop tard; mes
+parents avaient trop longtemps combattu mon désir de servir mon pays sous
+l'usurpateur, comme ils l'appelaient. J'étais à peine lancé dans la
+carrière, qu'il me fallut revenir au logis, _traînant l'aile et tirant le
+pied_, tout consterné et désespéré du désastre de Waterloo.
+
+--Monsieur, je conviens que la chute de l'Empereur ne vous fut pas
+avantageuse, et que vous eûtes la bonté de vous en chagriner, bien que cet
+homme-là ne se fût pas fort bien conduit avec vous. Avec le nom que vous
+portiez, il aurait dû vous faire général tout de suite, au lieu qu'il ne
+fit aucune attention à votre personne.
+
+--Je présume, dit M. de Châteaubrun en riant, qu'il était distrait de ce
+devoir par des affaires plus sérieuses et plus nécessaires. Enfin, tu
+conviens, Janille, que ma carrière militaire fut brisée, et que, grâce à ma
+belle éducation, je n'étais pas très-propre à m'en créer une autre?
+
+--Vous auriez fort bien pu servir les Bourbons, mais vous ne le voulûtes
+point.
+
+--J'avais les idées de mon temps. Peut-être les aurais-je encore, si
+c'était à refaire.
+
+--Eh bien, Monsieur, qui pourrait vous en blâmer? Ce fut très-honorable, à
+ce qu'on disait alors dans le pays, et vos parents ont été les seuls à vous
+condamner.
+
+--Mes parents furent orgueilleux et durs dans leurs opinions légitimistes.
+Tu ne saurais nier qu'ils m'abandonnèrent au désastre qui me menaçait, et
+qu'ils se soucièrent fort peu de la perte de ma fortune.
+
+--Vous fûtes encore plus fier qu'eux, vous ne voulûtes jamais les implorer.
+
+--Non, insouciance ou dignité, je ne leur demandai aucun appui.
+
+--Et vous perdîtes votre fortune dans un grand procès contre la succession
+de votre père, on sait cela. Mais si vous l'avez perdu ce procès, c'est que
+vous l'avez bien voulu.
+
+--Et c'est ce que mon père a fait de plus noble et de plus honorable dans
+sa vie, reprit Gilberte avec feu.
+
+--Mes enfants, reprit M. Antoine, il ne faut pas dire que j'ai perdu ce
+procès, je ne l'ai pas laissé juger.
+
+--Sans doute, sans doute, dit Janille; car s'il eût été jugé, vous
+l'eussiez gagné. Il n'y avait qu'une voix là-dessus.
+
+--Mais mon père, reconnaissant que le fait n'est pas le droit, dit Gilberte
+en s'adressant à Émile avec vivacité, ne voulut pas tirer avantage de sa
+position. Il faut que vous sachiez cette histoire, monsieur Cardonnet, car
+ce n'est pas mon père qui songerait à vous la raconter, et vous êtes assez
+nouveau dans le pays pour ne pas l'avoir apprise encore. Mon grand-père
+avait contracté des dettes d'honneur pendant la minorité de mon père; il
+était mort sans que les circonstances lui permissent ou lui fissent un
+devoir pressant de s'acquitter. Les titres des créanciers n'avaient pas de
+valeur suffisante devant la loi; mais mon père, en se mettant au courant de
+ses affaires, en trouva un dans les papiers de mon aïeul. Il eût pu
+l'anéantir, personne n'en connaissait l'existence. Il le produisit, au
+contraire, et vendit tous les biens de la famille pour payer une dette
+sacrée. Mon, père m'a élevée dans les principes qui ne me permettent pas de
+penser qu'il ait fait autre chose que son devoir; mais beaucoup de gens
+riches en ont jugé autrement. Quelques-uns l'ont traité de niais et de tête
+folle. Je suis bien aise que, quand vous entendrez dire à certains parvenus
+que M. Antoine de Châteaubrun s'est ruiné par sa faute, ce qui, à leurs
+yeux, est peut-être le plus grand déshonneur possible, vous sachiez à quoi
+vous en tenir sur le désordre et la mauvaise tête de mon père.
+
+--Ah! Mademoiselle, s'écria Émile dominé par son émotion, que vous êtes
+heureuse d'être sa fille, et combien je vous envie cette noble pauvreté!
+
+--Ne faites pas de moi un héros, mon cher enfant, dit M. Antoine en
+pressant la main d'Émile. Il y a toujours quelque chose de vrai au fond des
+jugements portés par les hommes, même quand ils sont rigoureux et injustes
+en grande partie. Il est bien certain que j'ai toujours été un peu
+prodigue, que je n'entends rien à l'économie domestique, aux affaires, et
+que j'eus moins de mérite qu'un autre à sacrifier ma fortune, puisque j'y
+eus moins de regrets.»
+
+Cette modeste apologie pénétra Émile d'une si vive affection pour M.
+Antoine, qu'il se pencha sur la main qui tenait la sienne, et qu'il y porta
+ses lèvres avec un sentiment de vénération où Gilberte entrait bien pour
+quelque chose. Gilberte fut plus émue qu'elle ne s'y attendait de cette
+soudaine effusion du jeune homme. Elle sentit une larme au bord de sa
+paupière, baissa les yeux pour la cacher, essaya de prendre un maintien
+grave, et, tout à coup emportée par un irrésistible mouvement de cœur,
+elle faillit tendre aussi la main à son hôte; mais elle ne céda point à cet
+élan et elle y donna naïvement le change en se levant pour prendre
+l'assiette d'Émile et lui en présenter une autre, avec toute la grâce et la
+simplicité d'une fille de patriarche offrant la cruche aux lèvres du
+voyageur.
+
+Émile fut d'abord surpris de cet acte d'humble sympathie, si peu conforme
+aux convenances du monde où il avait vécu. Puis il le comprit, et son sein
+fut tellement agité, qu'il ne put remercier la châtelaine de Châteaubrun,
+sa gracieuse servante.
+
+«D'après tout cela, reprit M. Antoine, qui ne vit rien que de très-simple
+dans l'action de sa fille, il faudra bien que Janille convienne qu'il y a
+un peu de malheur dans ma vie; car il y avait quelque temps que ce procès
+durait quand je découvris, au fond d'un vieux meuble abandonné, la
+déclaration que mon père avait laissée de sa dette. Jusque-là, je n'avais
+pas cru à la bonne foi des créanciers. Le malheur qu'ils avaient eu de
+perdre leurs titres était invraisemblable, je dormais donc sur les deux
+oreilles. Ma Gilberte était née, et je ne me doutais guère qu'elle était
+réservée à partager avec moi un sort tout à fait précaire. L'existence de
+cette chère enfant me rendit le coup un peu plus sensible qu'il ne l'eût
+été à mon imprévoyance naturelle. Me voyant dénué de toutes ressources, je
+me résolus à travailler pour vivre, et c'est là que j'eus d'abord quelques
+moments assez rudes.
+
+--Oui, Monsieur, c'est vrai, dit Janille, mais vous vîntes à bout de vous
+astreindre au travail, et vous eûtes bientôt repris votre bonne humeur et
+votre franche gaieté, avouez-le!
+
+--Grâce à toi, brave Janille, car toi, tu ne m'abandonnas point. Nous
+allâmes habiter Gargilesse, avec Jean Jappeloup, et le digne homme me
+trouva de l'ouvrage.
+
+--Quoi, dit Émile, vous avez été ouvrier, monsieur le comte?
+
+--Certainement, mon jeune ami. J'ai été apprenti charpentier, garçon
+charpentier, aide-charpentier au bout de quelques années, et il n'y a pas
+plus de deux ans que vous m'eussiez vu une blouse au dos, une hache sur
+l'épaule, allant en journée avec Jappeloup.»
+
+--C'est donc pour cela, dit Émile tout troublé, que ... il s'arrêta,
+n'osant achever.
+
+--C'est pour cela, oui, je vous comprends, répliqua monsieur Antoine, que
+vous avez entendu dire: «Le vieux Antoine s'est déconsidéré grandement
+pendant sa misère; il a vécu avec les ouvriers, on l'a vu rire et boire
+avec eux dans les cabarets.» Eh bien, cela mérite un peu d'explications et
+je ne me ferai pas plus tort et plus pur que je ne suis. Dans les idées des
+nobles et des gros bourgeois de la province, j'aurais mieux fait sans doute
+de demeurer triste et grave, fièrement accablé sous ma disgrâce,
+travaillant en silence, soupirant à la dérobée, rougissant de toucher un
+salaire, moi qui avais eu des salariés sous mes ordres, et ne me mêlant
+point le dimanche à la gaieté des ouvriers qui me permettaient de joindre
+mon travail au leur durant la semaine. Eh bien, j'ignore si c'eût été mieux
+ainsi, mais je confesse que cela n'était pas du tout dans mon caractère. Je
+suis fait de telle sorte, qu'il m'est impossible de m'affecter et de
+m'effrayer longtemps de quoi que ce soit. J'avais été élevé avec Jappeloup
+et avec d'autres petits paysans de mon âge. J'avais traité de pair à
+compagnon avec eux dans les jeux de notre enfance. Je n'avais jamais fait,
+depuis, le maître ni le seigneur avec eux. Ils me reçurent à bras ouverts
+dans ma détresse, et m'offrirent leurs maisons, leur pain, leurs conseils,
+leurs outils et leurs pratiques. Comment ne les aurais-je pas aimés?
+Comment leur société eût-elle pu me paraître indigne de moi? Comment
+n'aurais-je pas partagé avec eux, le dimanche, le salaire de la semaine?
+Bah! loin de là, j'y trouvai tout à coup le plaisir et la joie comme une
+récompense de mon travail. Leurs chants, leurs réunions sous la treille où
+se balançait la branche de houx du cabaret, leur honnête familiarité avec
+moi, et l'amitié indissoluble de ce cher Jean, mon frère de lait, mon
+maître en charpenterie, mon consolateur, me firent une nouvelle vie que je
+ne pus pas m'empêcher de trouver fort douce, surtout quand j'eus réussi à
+être assez habile dans la partie pour ne point rester à leur charge.
+
+--Il est certain que vous étiez laborieux, dit Janille, et que, bientôt,
+vous fûtes très-utile au pauvre Jean. Ah! je me souviens de ses colères
+avec vous dans les commencements, car il n'a jamais été patient, le cher
+homme, et vous, vous étiez si maladroit! Vrai, monsieur Émile, vous auriez
+ri d'entendre Jean jurer et crier après monsieur le comte, comme après un
+petit apprenti. Et puis, après cela, on se réconciliait et on s'embrassait,
+que ça donnait envie de pleurer. Mais puisque au lieu de nous quereller
+entre nous, comme j'en avais l'intention tout à l'heure, voilà que nous
+nous sommes mis à vous raconter tout bonnement notre histoire, je vas, moi,
+vous dire le reste; car si on laisse faire M. Antoine, il ne me laissera
+pas placer une parole.
+
+--Parle, Janille, parle! s'écria M. Antoine; je te demande pardon de t'en
+avoir privée si longtemps!»
+
+
+
+
+X
+
+UNE BONNE ACTION.
+
+
+«A en croire M. Antoine, dit Janille, nous aurions été absolument privés de
+ressources; mais, s'il en fut ainsi, cela ne dura pas trop longtemps, Au
+bout de quelques années, quand la terre de Châteaubrun eut été vendue en
+détail, les dettes soldées, et toute cette débâcle bien liquidée, on
+s'aperçut qu'il restait encore à monsieur un petit capital, qui, bien
+placé, pouvait lui assurer douze cents francs de rente. Hé! hé! cela
+n'était point à dédaigner. Mais, avec la bonté et la générosité de
+monsieur, cela eût pu aller un peu vite; c'est alors que ma mie Janille,
+qui vous parle, reconnut qu'il fallait prendre les rênes du gouvernement.
+Ce fut elle qui se chargea du placement des fonds, et elle ne s'en acquitta
+pas trop mal. Puis, que dit-elle à monsieur? Vous souvenez-vous, Monsieur,
+de ce que je vous dis à cette époque-là?
+
+--Je m'en souviens fort bien, Janille, car tu me parlas sagement. Redis-le
+toi-même.
+
+--Je vous dis: «Hé! hé! monsieur Antoine, voilà de quoi vivre en vous
+croisant les bras. Mais cela vous ennuierait, vous avez pris goût au
+travail, vous êtes encore jeune et bien portant: donc, vous pouvez
+travailler encore quelques années. Vous avez une fille, un vrai trésor, qui
+annonce autant d'esprit que de beauté; il faut songer à lui faire donner de
+l'éducation. Nous allons la conduire à Paris, la mettre en pension, et
+pendant quelques années vous serez encore charpentier.» M. Antoine ne
+demandait pas mieux; oh! pour cela il faut lui rendre justice, il ne
+plaignait point sa peine; mais il avait pris avec ces bons paysans des
+idées un peu trop rustiques à mon gré. Il disait que puisqu'il était
+destiné à vivre en ouvrier de campagne, il serait plus sage d'élever sa
+fille en vue de sa condition, d'en faire une brave villageoise, de lui
+apprendre à lire, à coudre, à filer, à tenir un ménage; mais du diantre si
+j'entendis de cette oreille-là! Pouvais-je souffrir que mademoiselle de
+Châteaubrun dérogeât à son rang et ne fût pas élevée comme une noble
+demoiselle qu'elle est? Monsieur céda, et notre Gilberte fut élevée à
+Paris, sans que rien fût épargné pour lui donner de l'esprit et des
+talents; aussi elle en a profité comme un petit ange, et quand elle eut
+environ dix-sept ans, je dis de rechef à monsieur:
+
+«--Hé! hé! monsieur Antoine; voulez-vous venir faire avec moi un petit tour
+de promenade du côté de Châteaubrun?» Monsieur se laissa conduire: mais
+quand nous fûmes au milieu des ruines, monsieur fut pris de tristesse.
+
+«--Pourquoi m'as-tu amené ici, Janille? fit-il avec un gros soupir. Je
+savais bien qu'on avait détruit mon pauvre vieux nid de famille; j'avais vu
+cela de loin, mais je n'avais jamais voulu entrer dans l'intérieur et
+regarder de près ces dégâts. Je ne tenais pas à ce château par orgueil,
+mais je l'aimais pour y avoir passé mes jeunes années, pour y avoir été
+heureux, pour y avoir vu mourir mes parents. Si quelqu'un l'eût acheté pour
+l'habiter, si je le voyais debout et en bon entretien, je serais à demi
+consolé, car on aime les choses comme on doit aimer les personnes, un peu
+plus pour elles-mêmes que pour soi. Quel plaisir peux-tu trouver à me
+montrer ce que la bande noire a fait de la maison de mes pères?
+
+«--Monsieur, répondis-je, il fallait pourtant bien venir constater le
+dommage, pour savoir combien nous avons à dépenser, et comment nous allons
+nous y prendre pour le réparer. Figurez-vous que, par une mauvaise nuit,
+l'orage a détruit votre domaine; avec le caractère que je vous connais, au
+lieu de vous lamenter, vous vous mettriez de suite à l'œuvre pour le
+relever.
+
+«--Mais ta comparaison ne rime à rien, fit M. Antoine. Je n'ai pas de quoi
+réparer ce château, et quand je l'aurais, je n'en serais pas plus avancé,
+puisque cette carcasse même ne m'appartient plus.
+
+«--Un petit moment, fis-je, combien vous en a-t-on demandé lorsque vous
+avez offert de racheter seulement la maison et le petit lot de terre qui y
+reste annexé, le verger, le jardin, la colline et le petit pré au bord de
+l'eau?--Je ne demandais pas cela sérieusement, Janille, mais seulement pour
+voir à quel bas prix était tombée une si riche demeure. On me fit dix mille
+francs ce qui en restait, et je me retirai, sachant que dix mille francs et
+moi ne passerions jamais par la même porte.
+
+«--Eh bien, Monsieur, repris-je, il ne s'agit plus de dix mille francs,
+mais de quatre mille seulement à l'heure qu'il est. On pensait que vous ne
+pourriez pas y tenir, et que vous dépenseriez le capital qui vous reste à
+vous réintégrer dans les débris de votre seigneurie. Voilà pourquoi on
+portait à dix mille francs un bien qui n'en vaut pas la moitié et qui ne
+peut convenir qu'à vous seul; mais depuis qu'on vous y a vu renoncer, on a
+été plus modeste. J'ai fait agir en dessous main, à votre insu et sous un
+nom étranger. Dites-moi oui, et demain vous serez seigneur de Châteaubrun.
+
+«--Et à quoi cela me servirait-il, ma bonne Janille? dit monsieur: que
+ferais-je de ce tas de pierres et de ces trois ou quatre pans de mur sans
+portes ni fenêtres?
+
+«Je fis alors observer à monsieur que le pavillon carré était encore fort
+sain, que les voûtes étaient bien conservées, l'intérieur des chambres
+parfaitement sec, et qu'il ne s'agissait que de le couvrir en tuiles, d'en
+refaire la menuiserie et de le meubler simplement, dépense qu'on pouvait
+porter à cinq cents francs tout au plus. Là-dessus monsieur se récria:--Ne
+me donne pas de ces idées-là, Janille, dit-il: c'est vouloir me dégoûter de
+ma condition présente et me jeter dans les illusions. Je n'ai ni dix, ni
+cinq, ni quatre mille francs, et pour les économiser il me faudrait encore
+dix ans de privations. Mieux vaut rester comme nous sommes.
+
+«--Et qui vous dit, Monsieur, repris-je alors, que vous n'ayez pas six
+mille francs et même six mille cinq cents francs! Savez-vous ce que vous
+avez? Je gage que vous n'en savez rien?»
+
+Ici, M. Antoine interrompit Janille. «Il est vrai, dit-il, que je n'en
+savais rien, que je n'en sais rien encore, et que je ne pourrai jamais
+savoir comment, avec une rente de douze cents livres, payant depuis six ans
+l'éducation de ma fille à Paris, et vivant à Gargilesse, en ouvrier, il est
+vrai, mais fort proprement, dans une petite maison que Janille dirigeait
+elle-même ... Ajoutons encore que, tout en tenant les cordons de la bourse,
+elle me permettait de dépenser deux ou trois francs le dimanche avec mes
+amis ... Non, non, je ne comprendrai jamais comment j'aurais pu avoir six
+mille francs d'économies! Comme c'est tout à fait impossible, je suis forcé
+d'expliquer ce miracle à M. Émile Cardonnet, à moins qu'il ne l'ait déjà
+deviné.
+
+--Oui, monsieur le comte, je le devine, répondit Émile; mademoiselle
+Janille avait fait des économies à votre service, lorsque vous étiez riche,
+ou bien elle avait quelque argent par devers elle, et c'est elle ...
+
+--Non, Monsieur, répondit Janille vivement, cela n'est point; vous oubliez
+que, comme ouvrier charpentier, monsieur gagnait de quoi vivre, et vous
+devez bien penser que la pension de mademoiselle n'était pas des plus
+chères de Paris, quoique ce fût une bonne pension, je m'en flatte.
+
+--Allons, dit Gilberte en l'embrassant, tu mens avec aplomb, mère Janille;
+mais tu n'empêcheras jamais mon père et moi de croire que Châteaubrun a été
+racheté de tes deniers, qu'il t'appartient en réalité, et que, bien que tu
+aies acquis cela sous notre nom, nous ne soyons ici chez toi.
+
+--Du tout, du tout. Mademoiselle, répondit la noble Janille, cette
+singulière petite femme qui aimait à se vanter à tout propos et à faire
+l'entendue sur toutes choses, mais qui, pour conserver à ses maîtres la
+dignité de leur position, dont elle était plus jalouse qu'eux-mêmes, niait
+énergiquement la plus belle action de sa vie,--du tout, vous dis-je, je n'y
+suis pour rien. Est-ce ma faute si votre papa ne sait pas compter jusqu'à
+cinq, et si vous avez la même insouciance que lui? Oui-dà! vous connaissez
+bien le compte de vos recettes et de vos dépenses, tous les deux! Qu'on
+vous laisse faire, et nous verrons comment vous vous en tirerez! Je vous
+dis que vous êtes ici chez vous, et que si je puis me vanter d'une chose,
+c'est d'avoir mis assez d'ordre et d'économie dans vos affaires, pour que
+monsieur se soit trouvé un beau matin plus riche qu'il ne pensait.
+
+«Là-dessus, ajouta Janille, je reprends et j'achève notre histoire pour M.
+Émile. Nous rachetâmes le château. Jean Jappeloup et M. Antoine refirent
+eux-mêmes toute la charpente et toute la menuiserie de ce pavillon, et
+pendant qu'ils achevaient leur ouvrage, qui ne dura guère que six mois,
+j'allai à Paris chercher notre fille, heureuse et fière de l'amener dans le
+château de ses ancêtres, qu'elle se souvenait à peine d'avoir habité dans
+ses premières années, la pauvre enfant! Depuis ce temps-là, nous vivons
+fort heureux, et quand j'entends M. Antoine se plaindre de quelque chose,
+je ne puis me défendre de le blâmer, car enfin quel homme a jamais été plus
+favorisé que lui?
+
+--Mais je ne me plains jamais de rien, répondit M. Antoine, et ton reproche
+est injuste.
+
+--Oh! vous avez quelquefois l'air de vouloir dire que vous ne faites pas
+aussi bonne figure ici que par le passé, et en cela vous avez tort. Voyons,
+étiez-vous plus riche quand vous aviez trente mille livres de rente? On
+vous volait, on vous pillait, et vous n'en saviez rien. Aujourd'hui vous
+avez le nécessaire et vous ne pouvez pas craindre les filous; on sait que
+vous ne cachez pas des rouleaux de louis dans votre paillasse. Vous aviez
+dix domestiques; tous plus gourmands, plus ivrognes et plus paresseux les
+uns que les autres; des domestiques de Paris, c'est tout dire! Aujourd'hui,
+vous avez M. Sylvain Charasson, un paresseux et un gourmand aussi, j'en
+conviens (et en disant ces mots, Janille éleva la voix, afin que Sylvain
+les entendît de la cuisine); puis elle ajouta plus bas:
+
+«Mais ses bêtises vous font rire, et quand il casse quelque chose, vous
+n'êtes pas fâché de n'être pas le plus maladroit de la maison. Vous aviez
+dix chevaux, toujours mal tenus, et hors de service par le manque de soins;
+vous avez aujourd'hui votre vieille Lanterne, la meilleure bête qu'il y ait
+au monde, toujours propre, courageuse, et sobre, il faut la voir! elle
+mange des feuilles sèches et des ajoncs comme une vraie chèvre.
+Parlerons-nous des chèvres? où en trouverons-nous de plus jolies? Deux
+vraies biches, excellentes en lait; et qui vous réjouissent par leurs
+jolies cabrioles, en grimpant sur les ruines pour votre comédie du soir!...
+Parlerons-nous de la cave? Vous en aviez une bien garnie, mais où vos
+coquins de laquais baptisaient le vin à plaisir, et vous ne buviez que
+leurs restes. A présent, vous buvez votre petit clairet du pays, que vous
+avez toujours aimé, et qui est sain et rafraîchissant. Quand je m'en mêle
+surtout, il est clair comme de l'eau de roche et ne vous échauffe point
+l'estomac. Et les habits, n'en êtes-vous pas content? Autrefois vous aviez
+une garde-robe qui se mangeait aux vers, et vos gilets passaient de mode
+avant que vous les eussiez portés; car vous n'avez jamais aimé la toilette.
+Aujourd'hui vous n'avez que ce qu'il vous faut pour avoir frais en été,
+chaud en hiver; le tailleur du village vous prend la taille à ravir, et ne
+vous gêne point dans les entournures. Allons, Monsieur, convenez que tout
+est pour le mieux, que jamais vous n'avez eu moins de souci, et que vous
+êtes le plus heureux des hommes; car je n'ai point parlé de l'avantage
+d'avoir une fille charmante, qui se trouve heureuse avec vous ...
+
+--Et une Janille incomparable qui n'est occupée que du bonheur des autres!
+s'écria M. Antoine avec un attendrissement mêlé de gaieté. Eh bien! tu as
+raison, Janille, et j'en étais persuadé d'avance. Vive Dieu! tu me fais
+injure d'en douter, car je sens que je suis en effet l'enfant gâté de la
+Providence, et, sauf un secret ennui que tu sais bien, et dont tu as bien
+fait de ne pas me parler, il ne me manque absolument rien! Tiens, je bois à
+ta santé, Janille! tu as parlé comme un livre! A votre santé aussi,
+monsieur Émile! Vous êtes riche et jeune, vous êtes instruit et bien
+pensant, vous n'avez donc rien à envier aux autres; mais je vous souhaite
+une aussi douce vieillesse que la mienne et d'aussi tendres affections dans
+le cœur!--Mais c'est assez parler de nous, ajouta M. Antoine, en posant
+son verre sur la table, et il ne faut pas oublier nos autres amis. Parlons
+du meilleur de tous après Janille; parlons de mon vieux Jean Jappeloup et
+de ses affaires.
+
+--Oui, parlons-en! s'écria une voix forte qui fit tressaillir tout le
+monde; et, en se retournant, M. Antoine vit Jean Jappeloup sur le seuil de
+la porte.
+
+--Quoi! Jean en plein jour! s'écria le châtelain stupéfait.
+
+--Oui, j'arrive en plein jour, et par la grande porte encore! répondit le
+charpentier en s'essuyant le front. Oh! ai-je couru! Donnez-moi vite un
+verre de vin, mère Janille, car je suis étranglé de chaleur.
+
+--Pauvre Jean! s'écria Gilberte eu courant vers la porte pour la fermer; tu
+as donc été encore poursuivi? Il faut songer à te cacher. Peut-être qu'on
+va venir te relancer ici?
+
+--Non, non, dit Jean; non, ma bonne fille, laissez les portes ouvertes, on
+ne me suit pas. Je vous apporte une bonne nouvelle, et c'est pour cela que
+je me suis tant hâté. Je suis libre, je suis heureux, je suis sauvé!
+
+--Mon Dieu! s'écria Gilberte en prenant dans ses belles mains la tête
+poudreuse du vieux paysan, ma prière a donc été exaucée! J'ai tant prié
+pour toi cette nuit!
+
+--Chère âme du ciel, tu m'as porté bonheur, répondit Jean qui ne pouvait
+suffire aux caresses et aux questions d'Antoine et de Janille.
+
+--Mais dis-nous donc qui t'a rendu la liberté et le repos? reprit Gilberte
+lorsque le charpentier eut avalé un grand verre de piquette.
+
+--Oh! c'est quelqu'un dont vous ne vous doutez guère, qui me sert de
+caution tout de suite, et qui va me payer mes amendes. Voyons, je vous le
+donne en cent!
+
+--C'est peut-être le curé de Cuzion? dit Janille; c'est un si brave homme,
+quoique ses sermons soient un peu embrouillés! mais il n'est pas assez
+riche!
+
+--Et vous, Gilberte, reprit Jean, qui pensez-vous que ce soit?
+
+--Je nommerais la sœur de ce bon curé, madame Rose, qui a un si grand
+cœur ... mais elle n'est pas plus riche que son frère.
+
+--Oui-dà! ce ne serait pas possible! Et vous, monsieur Antoine?
+
+--Je m'y perds, répliqua le châtelain. Dis donc vite, tu nous fais languir.
+
+--Et moi, dit Émile, je gage avoir deviné; je parie pour mon père! car j'ai
+causé avec lui, et je sais qu'il voulait ...
+
+--Pardon, jeune homme, dit le charpentier, en l'interrompant; je ne sais
+pas ce que votre père voulait; mais je sais bien ce que je n'aurais jamais
+voulu, moi! C'eût été de lui devoir quelque chose, de recevoir un service
+de celui qui commençait par me faire fourrer en prison pour me forcer à
+accepter ses prétendus bienfaits et ses dures conditions. Merci! je vous
+estime, vous ... mais votre père ... n'en parlons plus, n'en parlons jamais
+ensemble. Allons, vous autres, vous n'avez donc pas deviné? Eh bien, que
+diriez-vous si l'on vous parlait de M. de Boisguilbault?»
+
+Ce nom, qu'Émile n'entendait pas pour la première fois, car on l'avait
+prononcé déjà à Gargilesse devant lui, comme celui d'un des plus riches
+propriétaires des environs, fit sur les habitants de Châteaubrun l'effet
+d'un choc électrique: Gilberte tressaillit; Antoine et Janille se
+regardèrent et ne purent dire un mot.
+
+«Ça vous étonne un peu? reprit le charpentier.
+
+--Ça me paraît impossible, répondit Janille. Vous moquez-vous? M. de
+Boisguilbault, notre ennemi à tous?
+
+--Pourquoi parler ainsi? dit M. Antoine. Ce gentilhomme n'est l'ennemi
+volontaire de personne; il a toujours fait le bien, jamais le mal.
+
+--Moi, j'étais bien sûre, dit Gilberte, qu'il était capable d'une bonne
+action! Quand je te le disais, chère petite mère: c'est un homme
+malheureux; cela se voit sur sa figure; mais ...
+
+--Mais vous ne le connaissez pas, dit Janille, et vous n'en pouvez rien
+dire. Voyons, Jean, expliquez-nous par quel miracle vous avez pu approcher
+de cet homme si froid, si fier et si sec?
+
+--Le hasard ou plutôt le bon Dieu a tout fait, répondit le charpentier. Je
+traversais le petit bois, qui longe son parc, et qui, dans cet endroit-là,
+n'en est séparé que par une haie et un petit fossé. Je jetais un coup
+d'œil par dessus le buisson pour voir comme c'était beau et propre, bien
+venu et bien tenu là-dedans. Je pensais un peu tristement que j'avais été
+dans ce parc et dans ce château comme chez moi; que j'y avais travaillé
+pendant vingt ans, et que j'avais même eu de l'amitié pour M. le marquis,
+quoiqu'il n'ait jamais été bien aimable ... Mais enfin il avait ses jours
+de bonté dans ce temps-là; et pourtant, depuis une autre vingtaine
+d'années, je n'avais pas mis le pied chez lui, et je n'aurais pas osé lui
+demander un asile, après ce qui s'est passé entre lui et moi.
+
+«Comme je pensai à tout cela, voilà que j'entends le trot de deux chevaux,
+et presque aussitôt j'aperçois deux gendarmes qui viennent droit sur moi.
+Ils ne m'avaient pas encore vu; mais si je traversais leur chemin, ils ne
+pouvaient manquer de me voir, et ils connaissent si bien ma figure! Je
+n'avais pas le temps de la réflexion. Je m'enfonce dans la haie, je la
+traverse comme un renard, et je me trouve dans le parc de Boisguilbault, où
+je me couche tranquillement le long de la clôture, pendant que mes bons
+gendarmes passent leur chemin sans seulement tourner la tête de mon côté.
+Quand ils sont un peu loin, je me lève et je me dispose à sortir comme
+j'étais venu, lorsque tout d'un coup je me sens frapper sur l'épaule, et,
+en me retournant, je me trouve nez à nez avec M. de Boisguilbault, qui me
+dit avec sa figure triste et sa voix d'enterrement: «Que fais-tu ici?
+
+«--Ma foi, vous le voyez, monsieur le marquis, je me cache.
+
+«--Et pourquoi te cacher?
+
+«--Parce qu'il y a des gendarmes à deux pas d'ici.
+
+«--Tu as donc fait un crime?
+
+«--Oui, j'ai pris deux lapins et tué un lièvre.
+
+«Là-dessus, comme je voyais qu'il ne me ferait pas beaucoup d'autres
+questions, je me mets vite à lui raconter mes mésaventures, en aussi peu de
+mots que possible, car vous savez que c'est un homme qui a toujours dans
+l'esprit quelque autre chose que celle dont on l'occupe. On ne sait point
+s'il vous entend: il a toujours l'air de ne pas se soucier de vous écouter.
+Il y a bien des années que je ne l'avais vu de près, puisqu'il vit renfermé
+dans son parc comme une taupe dans son trou, et que je n'ai plus accès chez
+lui. Il m'a paru bien vieilli, bien affaibli, quoiqu'il soit encore droit
+comme un peuplier; mais il est si maigre, qu'on verrait le jour à travers,
+et sa barbe est blanche comme celle d'une vieille chèvre; ça me faisait de
+la peine, et pourtant j'étais encore plus contrarié de voir que, pendant
+que je lui parlais, il s'en allait coupant devant lui toutes les mauvaises
+herbes de son allée, avec cette petite sarclette qu'il tient toujours dans
+sa main. Je le suivais pas à pas, parlant toujours, racontant mes peines,
+non pas pour mendier ses secours, je n'y songeais pas, mais pour voir s'il
+avait encore un peu d'amitié pour moi.
+
+«Enfin, il se retourne de mon côté et me dit sans me regarder: «Et pourquoi
+n'as-tu pas demandé une caution à quelque personne riche de ton village?
+
+«--Diable! que je lui réponds, il n'y en a guère dans Gargilesse, de
+personnes riches.
+
+«--N'y a-t-il pas un M. Cardonnet établi depuis peu?
+
+«--Oui, mais il est maire, et c'est lui qui veut me faire arrêter.
+
+«Il resta au moins trois minutes sans rien dire; je crus qu'il avait oublié
+que j'étais là, et j'allais partir, quand il me dit: «Pourquoi n'es-tu pas
+venu me trouver?
+
+«--Dame! que je fis, vous savez bien pourquoi.
+
+«--Non!
+
+«--Comment, non? Est-ce que vous ne vous souvenez pas qu'après m'avoir
+employé longtemps et ne m'avoir jamais fait de reproches (il me semble que
+je n'en méritais point), vous m'avez appelé dans votre cabinet un beau
+matin, et que vous m'avez dit: «Voilà le compte de tes dernières journées,
+va-t'en!» Et comme je vous demandais quel jour il fallait revenir, vous
+m'avez dit _jamais!_ et, comme j'étais mécontent de cette façon d'agir, et
+que je vous demandais en quoi j'avais démérité auprès de vous, vous m'avez
+montré la porte du bout du doigt, sans daigner desserrer les lèvres. Il y a
+environ vingt ans de ça, et il se peut que vous l'ayez oublié. Mais moi, je
+l'ai toujours sur le cœur, et je trouve que vous avez été bien dur et bien
+injuste envers un pauvre ouvrier, qui travaillait de son mieux et qui
+n'était pas plus maladroit qu'un autre. J'ai cru d'abord que vous aviez une
+lubie et que vous en reviendriez; mais j'ai eu beau attendre, vous ne
+m'avez jamais fait redemander. J'étais trop fier pour venir quêter votre
+ouvrage; je n'en manquais pas ailleurs, j'en ai toujours eu à discrétion;
+et si je n'étais pas forcé, à l'heure qu'il est, de me cacher dans les
+bois, je ne serais pas à court de pratiques; mais ce qui m'a blessé,
+voyez-vous, c'est d'avoir été chassé comme un chien, pis que cela, comme un
+paresseux ou un voleur, et sans qu'on daignât me mettre à même de me
+justifier. J'ai pensé que j'avais quelque ennemi dans votre maison, et
+qu'on vous avait fait de faux rapports. Mais je n'ai jamais deviné qui ce
+pouvait, être, car je ne me suis jamais connu d'autres ennemis que les
+gardes champêtres et les gabelous. J'ai gardé le silence; je ne me suis pas
+plaint de vous, mais je vous ai plaint d'être crédule pour le mal, et comme
+je vous aimais un peu, ça m'a chagriné de vous trouver des torts.
+
+«M. de Boisguilbault avait toujours l'air de ne pas m'entendre; mais quand
+j'eus tout dit:
+
+«--De combien est ton amende? dit-il d'un ton d'indifférence.
+
+«--Le tout réuni se monte à un millier de francs, plus les frais.
+
+«--Eh bien, va-t'en dire au maire de ton village ... M. Cardonnet, n'est-ce
+pas? de m'envoyer une personne de confiance pour que je puisse régler tes
+affaires avec l'autorité. Tu lui diras que je ne sors pas, que je suis
+d'une mauvaise santé, mais que je le prie d'avoir cette obligeance.
+
+«--Est-ce que vous consentez à me servir de caution?
+
+«--Non, je paie ton amende. Tu peux t'en aller.--Et quand voulez-vous que
+je revienne travailler chez vous pour m'acquitter envers vous?--Je n'ai pas
+d'ouvrage, ne viens pas.--Vous voulez donc me faire l'aumône?--Non pas,
+mais te rendre un très-petit service qui me coûte peu. C'est assez;
+laisse-moi.--Et si je ne veux pas l'accepter?--Tu auras tort.--Et vous ne
+voulez pas que je vous remercie?--C'est inutile.» Là-dessus il m'a bel et
+bien tourné le dos, et il s'en allait tout de bon, mais je l'ai suivi; et
+sachant bien que les longs compliments n'étaient pas de son goût, je lui ai
+dit comme ça: «Monsieur de Boisguilbault, une poignée de main, s'il vous
+plaît!»
+
+--Quoi! tu as osé lui dire cela? s'écria Janille.
+
+--Eh bien, pourquoi n'aurais-je pas osé? que peut-on dire à un homme de
+plus honnête?
+
+--Et qu'a-t-il répondu? qu'a-t-il fait? dit Gilberte.
+
+--Il a pris ma main tout d'un coup sans hésiter, et il l'a serrée assez
+fort, quoique sa main fût roide et froide comme un glaçon.
+
+--Et qu'a-t-il dit? demanda M. Antoine qui avait écouté ce récit avec une
+sorte d'agitation.
+
+--Il a dit _va-t'en_, répondit le charpentier: apparemment que c'est son
+mot d'amitié; et il s'est quasi mis à courir pour m'éviter, autant que ses
+pauvres longues jambes menues pouvaient le lui permettre. De mon côté, j'ai
+couru pour venir vous dire tout cela.
+
+--Et moi, dit Émile, je vais courir vers mon père pour lui annoncer les
+intentions de M. de Boisguilbault, afin qu'il envoie tout de suite
+quelqu'un chez lui, selon sa demande.
+
+--Voilà qui ne me rassure guère, répondit le charpentier. Votre père m'en
+veut; il faudra bien qu'il reconnaisse que je suis quitte de l'amende, mais
+il ne voudra pas me tenir quitte de la prison; car, pour le fait de
+vagabondage, on peut me punir et m'enfermer, ne fût-ce que pendant quelques
+jours ... et c'est déjà trop pour moi.
+
+--Oh! certes, s'écria Gilberte, jamais Jean ne pourra se soumettre à
+l'humiliation d'être traîné en prison par des gendarmes; il fera quelque
+nouveau coup de tête. Monsieur Émile, ne souffrez pas qu'il y soit exposé;
+parlez à monsieur votre père, priez-le, dites-lui ...
+
+--Oh! Mademoiselle, répondit Émile avec chaleur, ne partagez pas la
+mauvaise opinion que Jean a de mon père: elle est injuste. Je suis certain
+que mon père eût fait ce soir ou demain, pour lui, ce que M. de
+Boisguilbault vient de faire. Et quant à le faire poursuivre comme
+vagabond, je répondrais sur ma tête que ...
+
+--Si vous en répondez sur votre tête, reprit Jean, que n'allez-vous tout
+de suite trouver M. de Boisguilbault? c'est à deux pas d'ici. Quand vous
+vous serez entendu avec lui, je serai plus tranquille, car j'ai confiance
+en vous, et je vous confesse qu'une seule nuit passée en prison me rendrait
+fou. L'enfant du bon Dieu vous l'a dit, ajouta-t-il en désignant Gilberte,
+et l'enfant me connaît!
+
+--J'y vais tout de suite, répondit Émile en se levant, et en jetant à
+Gilberte un regard enflammé de zèle et de dévouement. Voulez-vous me
+conduire?
+
+--Partons, dit le charpentier.
+
+--Oui, oui, partez!» s'écrièrent à la fois Gilberte, son père et Janille.
+Émile comprit que Gilberte était contente de lui, et il courut chercher son
+cheval.
+
+Mais comme il descendait le sentier au pas avec le charpentier, M. de
+Châteaubrun courut après lui, et l'arrêta pour lui dire d'un air un peu
+embarrassé:
+
+«Mon cher enfant, vous êtes généreux et délicat, je puis vous confier ...
+je dois vous avertir d'une chose ... de peu d'importance peut-être ... mais
+qu'il est nécessaire que vous sachiez. C'est que ... pour un motif ou pour
+un autre ... enfin, je suis brouillé avec M. de Boisguilbault, il est donc
+inutile que vous lui parliez de moi ... Évitez de prononcer mon nom devant
+lui, et de lui faire savoir que vous sortez de chez moi; cela pourrait lui
+causer quelque humeur et refroidir ses bonnes dispositions à l'égard de
+notre pauvre Jean.»
+
+Émile promit de se taire, et, perdu dans ses pensées, plus occupé de la
+belle Gilberte que de son protégé et de sa mission, il suivit son guide
+dans la direction de Boisguilbault.
+
+
+
+
+XI,
+
+UNE OMBRE.
+
+
+Cependant, à mesure qu'il approchait du manoir de Boisguilbault, Émile se
+demandait à quel homme supérieur ou bizarre il allait avoir affaire, et
+force lui fut de prêter l'oreille aux explications que, dans son bon sens
+rustique, le charpentier cherchait à lui donner sur cet énigmatique
+personnage. De tout ce qu'Émile put recueillir dans ces renseignements un
+peu contradictoires et semés de conjectures, il résulta que le marquis de
+Boisguilbault était immensément riche, nullement cupide, quoiqu'il eût
+beaucoup d'ordre; généreux autant que sa sauvagerie et sa nonchalance lui
+permettaient d'exercer la bienfaisance, c'est-à-dire secourant tous les
+pauvres qui s'adressaient à lui, mais n'allant jamais s'enquérir de leurs
+peines et de leurs besoins, et faisant à tous un si froid et si triste
+accueil, qu'à moins de motifs impérieux nul n'était tenté de l'approcher.
+Ce n'était pourtant pas un homme dur et insensible, et jamais il ne
+repoussait la plainte, ni ne révoquait en doute l'opportunité de l'aumône.
+Mais il était si distrait et paraissait si indifférent à toutes choses, que
+le cœur se resserrait et se glaçait auprès de lui. Il grondait rarement et
+ne punissait jamais. Jappeloup était presque le seul auquel il eût tenu
+rigueur, et la manière dont il venait de le dédommager faisait penser au
+charpentier que s'il eût été moins fier lui-même, et s'il se fût présenté
+plus tôt devant le marquis, ce dernier n'aurait eu aucun souvenir du
+caprice qui le lui avait fait bannir.
+
+«Cependant, ajoutait Jean, il y a une autre personne à qui M. de
+Boisguilbault en veut encore plus qu'à moi, quoiqu'il n'ait jamais cherché
+à lui faire de tort. Mais c'est une brouille à n'en jamais revenir; et
+puisque M. Antoine vous en a touché un mot, je puis bien vous dire,
+monsieur Émile, que, dans cette circonstance-là, M. de Boisguilbault a fait
+penser à beaucoup de gens qu'il avait la cervelle détraquée. Imaginez-vous
+qu'après avoir été pendant vingt ans l'ami, le conseil, quasi le père de
+son voisin, M. Antoine de Châteaubrun, il lui a, tout d'un coup, tourné le
+dos et fermé la porte au nez, sans que personne, pas même M. Antoine,
+puisse dire à propos de quoi ... Du moins le prétexte était si ridicule,
+qu'à moins de le croire fou, on ne peut expliquer cela. C'est pour un délit
+de chasse que M. Antoine aurait commis sur les terres du marquis. Et notez
+que, depuis qu'il était au monde, M. Antoine avait toujours chassé chez M.
+de Boisguilbault comme chez lui, puisqu'ils étaient camarades et bons amis;
+que jamais M. de Boisguilbault, qui, de sa vie, n'a touché un fusil ni tenu
+une pièce de gibier, n'avait trouvé mauvais que ses voisins tuassent le
+sien; qu'enfin il n'avait nullement prévenu M. Antoine qu'il lui
+interdisait de chasser sur ses terres. Tant il y a que depuis ce temps-là,
+c'est-à-dire depuis environ vingt ans, les deux voisins ne se sont pas
+revus, qu'ils n'ont pas échangé une parole, et que M. de Boisguilbault ne
+veut pas souffrir qu'on lui prononce le nom de Châteaubrun. De son côté, M.
+Antoine, quoique cela l'affecte plus qu'il ne veut le dire, est obstiné à
+ne faire aucune démarche et il a l'air de fuir M. de Boisguilbault tout
+autant qu'il en est fui. Comme mon renvoi de Boisguilbault date à peu près
+de la même époque, je pense que c'est un trop plein de la colère du marquis
+qui est retombé sur moi, ou bien que, comme il me savait dès lors
+très-attaché à M. Antoine, il a craint que je n'eusse la hardiesse de lui
+en parler et de blâmer son caprice. En cela il ne s'est guère trompé, car
+je n'ai pas la langue engourdie, et il est certain que j'aurais fait
+entendre mon mot à l'oreille de M. le marquis. Il a voulu prendre les
+devants; je ne peux pas expliquer autrement sa dureté envers moi.
+
+--Cet homme a-t-il une famille? demanda Émile.
+
+--Nenni, Monsieur. Il avait épousé une fort jolie demoiselle, trop jeune
+pour lui, une parente pas riche. Cela ressemblait de sa part à un mariage
+d'amour, mais il n'y parut guère à sa conduite; car il n'en fut ni plus
+gai, ni plus liant, ni plus aimable. Il ne changea rien à sa manière de
+vivre comme un ours, sauf le respect que je lui dois. M. Antoine continua à
+être à peu près le seul habitué de la maison, et madame s'y ennuya si bien,
+qu'un beau jour elle s'en alla habiter Paris sans que son mari songeât à
+l'y suivre ou à la faire revenir auprès de lui. Elle y mourut encore toute
+jeune, sans lui avoir donné d'enfants, et depuis ce temps, soit qu'un
+chagrin caché lui ait toqué la cervelle, soit que le plaisir d'être seul
+l'ait consolé de tout, il a vécu absolument enfermé dans son château, sans
+aucune compagnie, pas même celle d'un pauvre chien. Sa famille est à peu
+près éteinte, on ne lui connaît pas d'héritiers, pas d'amis; on ne peut
+donc présumer qui sera enrichi par sa mort.
+
+--Évidemment, c'est là un monomane, dit Émile.
+
+--Comment dites-vous ça? demanda le charpentier.
+
+--Je veux dire que c'est un esprit frappé d'une idée fixe.
+
+--Oui, je crois bien que vous avez raison, reprit Jean; mais quelle est
+cette idée? voilà ce que personne ne saurait dire. On ne lui connaît qu'un
+attachement. C'est ce parc que vous voyez là, qu'il a dessiné et planté
+lui-même, et dont il ne sort presque jamais. Je crois même qu'il y dort
+tout debout, en se promenant; car on l'a vu quelquefois marcher à deux
+heures du matin dans ses allées, comme un revenant, et cela faisait peur à
+ceux qui s'étaient glissés là pour essayer d'y chiper quelques fruits ou
+quelques fagots.»
+
+Comme il était arrivé en face du parc et que, du sentier élevé qu'il
+suivait, Émile pouvait plonger dans l'intérieur et en découvrir une partie,
+il fut charmé de la beauté de ce lieu de plaisance, de la magnificence des
+ombrages, de l'heureuse disposition des massifs, de la fraîcheur des gazons
+et de la coupe élégante des divers plans, qui s'abaissent mollement
+jusqu'aux bords d'une petite rivière, un des rapides affluents de la
+Gargilesse. Il pensa que ce ne pouvait pas être un idiot qui avait créé
+cette sorte de paradis terrestre et tiré un si heureux parti des beautés de
+la nature. Il lui sembla, au contraire, qu'une âme poétique devait avoir
+présidé à cet arrangement; mais l'aspect du château vint bientôt donner un
+démenti à ces conjectures. On ne pouvait rien voir de plus froid, de plus
+laid et de plus déplaisant que le manoir de Boisguilbault. Des réparations
+postérieures à sa construction lui avaient enlevé une partie de son antique
+caractère, et le bon état d'entretien où on le maintenait rendait ses
+abords encore plus maussades.
+
+Jean s'arrêta à l'extrémité du parc sur le sentier, et son jeune ami lui
+ayant donné quelques-uns de ses meilleurs cigares pour lui faire prendre
+patience, celui-ci se dirigea vers la porte du manoir, sur un chemin d'une
+propreté désespérante.
+
+Pas une broussaille, pas un rameau de lierre ne lui dérobait la nudité de
+ces grands murs peints en gris de fer, et le seul accident d'architecture
+qui vint frapper ses regards fut un grand écusson placé au-dessus de la
+grille, portant les armoiries de Boisguilbault, regrattées et rétablies
+plus récemment que le reste, peut-être à l'époque du retour des Bourbons;
+du moins, il y avait une sensible différence entre ce blason et ses lourds
+encadrements. Émile en tira cet indice que le marquis était fort attaché a
+ses titres et antiques priviléges.
+
+Il sonna longtemps à une vaste grille avant qu'elle s'ouvrît; enfin un
+ressort tiré de loin la fit rouler sur ses gonds, sans que personne parût,
+et le jeune homme étant entré après avoir attaché son cheval dehors, la
+grille retomba derrière lui avec un peu de bruit et se ferma comme si une
+main invisible l'eût pris au piége. Un sentiment de tristesse, presque
+d'effroi, s'empara de lui lorsqu'il se vit comme emprisonné dans une grande
+cour nue et sablée, entourée de bâtiments uniformes, et silencieuse comme
+le cimetière d'un couvent. Quelques ifs taillés en pointe, à l'entrée des
+portes principales, ajoutaient à la ressemblance. Du reste, pas une fleur,
+pas un souffle de plante parfumée, pas une guirlande de vigne aux fenêtres,
+pas une toile d'araignée aux vitres, pas une vitre fêlée, pas un bruit
+humain, pas même le chant d'un coq ou l'aboiement d'un chien, pas un
+pigeon, pas un brin de mousse sur les tuiles; je crois qu'il n'y avait même
+pas une mouche qui se permît de voler ou de bourdonner dans le préau de
+Boisguilbault.
+
+Émile regardait autour de lui, cherchant à qui parler, et ne voyant pas
+même la trace d'un pied sur le sable fraîchement ratissé, lorsqu'il
+entendit une voix grêle et cassée lui crier d'un ton peu engageant: «Que
+veut monsieur?»
+
+Après s'être retourné plusieurs fois pour voir d'où partait cette voix,
+Émile aperçut enfin, à un soupirail de cuisine souterraine, une vieille
+tête blanche, bien poudrée, avec des yeux clairs et sans regard; et, en
+s'approchant, il essaya de se faire entendre. Mais l'oreille du vieux
+majordome était aussi affaiblie que sa vue, et, répondant tout de travers
+aux questions du visiteur:
+
+«On ne peut voir le parc que le dimanche, dit-il, prenez la peine de
+repasser dimanche.»
+
+Émile lui présenta une carte de visite, et le vieillard tirant lentement
+ses lunettes de sa poche, sans quitter son soupirail de cave, l'étudia
+lentement; après quoi il disparut, et, reparaissant par une porte située
+au-dessus de son trou: «C'est fort bien, Monsieur, dit-il; monsieur le
+marquis m'a ordonné de recevoir la personne qui se présenterait de la part
+de M. Cardonnet; M. Cardonnet de Gargilesse, n'est-ce pas?»
+
+Émile répondit par un signe affirmatif.
+
+«C'est à merveille, Monsieur, reprit le vieux serviteur en s'inclinant avec
+courtoisie, et paraissant fort satisfait de pouvoir se montrer poli et
+hospitalier sans manquer à sa consigne. Monsieur le marquis ne pensait pas
+que vous viendriez sitôt, il vous attendait tout au plus demain. Il est
+dans son parc, _je cours_ l'avertir. Mais auparavant je vais avoir
+l'honneur de vous conduire au salon.»
+
+En parlant de courir, le vieillard se vantait étrangement: il avait la
+démarche et l'agilité d'un centenaire. Il conduisit Émile à l'entrée basse
+et étroite d'une tourelle d'escalier, et choisissant lentement une clef
+dans son trousseau, il le fit monter jusqu'à une autre porte garnie de gros
+clous et fermée à clef comme la première. Autre clef; et, après avoir
+traversé un long corridor, troisième clef pour ouvrir les appartements.
+Émile fut introduit à travers plusieurs pièces, où l'obscurité succédant
+pour lui au vif éclat du soleil, il se crut dans les ténèbres. Enfin, il
+pénétra dans un vaste salon, et le valet lui avança un fauteuil, en disant:
+«Monsieur désire-t-il que j'ouvre les jalousies?»
+
+Émile lui fit comprendre par signes que c'était inutile et le vieillard le
+laissa seul.
+
+Lorsque ses yeux se furent habitués au jour gris et sombre qui rampait
+dans ces appartements, il fut frappé du grand caractère de l'ameublement.
+Tout datait du temps de Louis XIII, et l'on eût dit qu'un amateur avait
+minutieusement présidé au choix des moindres détails. Rien n'y manquait;
+depuis l'encadrement des glaces jusqu'au moindre clou de la tenture, il n'y
+avait pas le moindre écart de style. Et tout cela était authentique, à demi
+usé, propre encore, quoique terne; riche et simple en même temps. Émile
+admira le bon goût et la science de M. de Boisguilbault. Il sut plus tard
+que l'absence de mouvement et l'horreur du changement, qui paraissaient
+héréditaires dans cette famille, avaient seuls contribué, de père en fils,
+à la conservation merveilleuse de ces richesses, que la mode actuelle
+cherche à réunir à grands frais dans les boutiques de _bric-à-brac_,
+aujourd'hui les plus somptueuses et les plus intéressantes qui soient au
+monde.
+
+Mais, au plaisir que le jeune homme trouva à examiner ces raretés, succéda
+une impression de froid et de tristesse extraordinaire. Outre l'atmosphère
+glacée d'une demeure fermée en tous temps aux rayons généreux du soleil,
+outre le silence extérieur, il y avait quelque chose de funèbre dans la
+régularité du bel arrangement intérieur que personne ne troublait jamais,
+et dans ce luxe artiste et noble dont personne n'était appelé à jouir. Il
+était évident, à voir ces portes si bien fermées, dont le domestique
+gardait les clefs, cette propreté que n'altérait pas le moindre grain de
+poussière, ces lourds rideaux fermés, que jamais le châtelain n'entrait
+dans le salon, et que les seuls visiteurs assidus étaient un balai et un
+plumeau, Émile songea avec effroi à la vie que la défunte marquise de
+Boisguilbault, jeune et belle, avait dû mener dans cette maison immobile et
+muette depuis des siècles, et il lui pardonna de tout son cœur d'avoir été
+respirer ailleurs avant de mourir. «Qui sait, pensa-t-il, si elle n'avait
+pas contracté dans cette tombe une de ces lentes et profondes maladies dont
+on ne guérit point quand on en a cherché trop tard le remède?»
+
+Il se confirma dans cette idée, quand la porte s'ouvrit lentement et qu'il
+vit paraître devant lui le châtelain en personne. Sauf l'habit, c'était la
+statue du commandeur descendue de son piédestal: même démarche compassée,
+même pâleur, même absence de regard, même face solennelle et pétrifiée.
+
+M. de Boisguilbault n'était guère âgé que de soixante-dix ans, mais il
+avait une de ces organisations qui n'ont plus d'âge et qui n'en ont jamais
+eu. Il n'avait pas été mal fait ni d'une laide figure; ses traits étaient
+assez réguliers, sa taille était encore droite et son pas ferme, pourvu
+qu'il ne se pressât point. Mais la maigreur avait fait disparaître toute
+apparence de formes, et ses habits paraissaient couvrir un homme de bois.
+Sa figure n'était pas repoussante de dédain, et n'inspirait pas l'aversion;
+mais comme elle n'exprimait absolument rien, qu'on eût vainement cherché au
+premier abord à y surprendre une pensée ou une émotion en rapport avec les
+types connus dans l'humanité, elle faisait peur, et Émile songea
+involontairement à ce conte allemand, où un personnage fort convenable se
+présente à la porte du château et s'excuse de ne pas pouvoir entrer dans
+l'état où il est, dans la crainte d'indisposer la compagnie. «Vous me
+paraissez pourtant mis fort décemment, lui dit le châtelain hospitalier.
+Entrez, je vous prie.--Non, non, reprend l'autre, cela m'est impossible, et
+vous m'en feriez des reproches. Veuillez m'entendre ici, sur le seuil de
+votre manoir; je vous apporte des nouvelles de l'autre monde.--Qu'est-ce à
+dire? Entrez, il pleut et l'orage va éclater.--Regardez-moi donc bien,
+reprend le mystérieux visiteur, et reconnaissez que je ne puis, sans
+manquer à toutes les lois de la politesse, m'asseoir à votre table. Est-ce
+que vous ne voyez pas que je suis mort?» Le châtelain le regarde et
+s'aperçoit, en effet, qu'il est mort. Il laisse retomber la porte entre lui
+et le défunt, et rentre dans la salle du festin, où il s'évanouit.»
+
+Émile ne s'évanouit pas lorsque M. de Boisguilbault le salua; mais si, au
+lieu de lui dire: «Pardonnez-moi de vous avoir fait attendre, j'étais dans
+mon parc», il lui eût dit: «J'étais en train de me faire enterrer», il
+n'eût pas été trop surpris.»
+
+La toilette surannée du marquis ajoutait à sa physionomie de revenant. Il
+s'était mis à la mode une seule fois dans sa vie, le jour de son mariage.
+Depuis lors, il n'avait plus songé à changer rien à sa toilette, et il
+avait donné pour modèle invariable à son tailleur l'habit qu'il venait
+d'user, sous prétexte qu'il y était habitué, et qu'il craignait d'être gêné
+par une coupe nouvelle. Il avait donc le costume d'un petit-maître de
+l'Empire, ce qui produisait le plus étrange contraste avec sa figure triste
+et flétrie. Un habit vert très-court, des pantalons de nankin, un jabot
+très-roide, des bottes à cœur, et, pour rester fidèle à ses habitudes, une
+petite perruque blonde de la nuance de ses anciens cheveux et ramassée en
+touffe sur le milieu du front. Des cols empesés montant très-haut, et
+relevant jusqu'aux yeux ses longs favoris blancs comme la neige, donnaient
+à sa longue figure la forme d'un triangle. Il était d'une propreté
+scrupuleuse, et pourtant quelques brins de mousse sèche sur ses habits
+attestaient qu'il ne venait pas de faire toilette exprès pour recevoir son
+hôte, mais qu'il avait coutume de se promener dans la solitude de son parc
+avec cette invariable tenue de rigueur.
+
+Il s'assit sans rien dire, salua sans rien dire et regarda Émile sans rien
+dire. D'abord le jeune homme fut embarrassé de ce silence, et se demanda
+s'il ne devait pas l'attribuer au dédain. Mais, en voyant le marquis
+tourner gauchement dans ses doigts une petite branche de chèvrefeuille
+comme pour se donner une contenance, Émile s'aperçut que ce vieillard était
+timide comme un enfant, soit par nature, soit par la longue absence de
+relations où il s'était systématiquement retranché.
+
+Il se décida donc à prendre la parole, et voulant se rendre agréable à son
+hôte, afin de le maintenir dans ses bonnes dispositions pour le
+charpentier, il n'hésita pas à lui donner du marquis à chaque mot,
+s'abandonnant peut-être en secret à un sentiment ironique pour l'orgueil
+nobiliaire du personnage.
+
+Mais cette railleuse déférence parut aussi indifférente au marquis que
+l'objet de la visite d'Émile. Il répondit par monosyllabes, pour le
+remercier de son empressement et lui confirmer qu'il se chargeait de payer
+les amendes du délinquant.
+
+«C'est une belle et bonne action que vous faites là, monsieur le marquis,
+dit Émile, et votre protégé, auquel je m'intéresse de tout mon cœur, en
+est aussi reconnaissant qu'il en est digne. Sans doute vous ignorez que
+dernièrement, lors de l'inondation, il s'est jeté dans la rivière pour
+sauver un enfant, et qu'il y a réussi, en courant de grands dangers.
+
+--Il a sauvé un enfant ... à lui? demanda M. de Boisguilbault, qui n'avait
+pas paru entendre les paroles d'Émile, tant il avait montré d'indifférence
+et de préoccupation.
+
+--Non; l'enfant d'un autre, du premier venu: j'ai fait la même question,
+j'ai appris que les parents lui étaient presque étrangers.
+
+--Et il l'a sauvé? reprit le marquis après une minute de silence, pendant
+laquelle il semblait qu'un autre monde imaginaire lui eût traversé le
+cerveau. C'est fort heureux.»
+
+La voix et l'accent du marquis étaient encore plus refroidissants que sa
+figure et sa contenance. C'était une diction lente, des mots qui
+paraissaient sortir de ses lèvres avec un effort extrême, un timbre sans la
+moindre inflexion. «Décidément il ne sort pas de chez lui et ne se montre à
+personne, parce qu'il sait qu'il est mort», se dit Émile, qui pensait
+toujours à sa légende allemande.
+
+«Maintenant, monsieur le marquis, dit-il, aurez-vous la bonté de me dire
+pourquoi vous avez désiré que mon père envoyât un exprès auprès de vous? Me
+voici pour recevoir vos instructions.
+
+--C'est que ... répondit M. de Boisguilbault un peu troublé d'avoir à faire
+une réponse directe, et cherchant à rassembler ses idées, c'est que ...
+voici. Cet homme, dont vous me parliez, voudrait ne pas aller en prison, et
+il faudrait empêcher cela. Dites à monsieur votre père d'empêcher cela.
+
+--Cela ne regarde pas du tout mon père, monsieur le marquis! Il ne
+provoquera certainement pas les rigueurs de la justice contre le pauvre
+Jean, mais il ne saurait empêcher qu'elles aient leur cours.
+
+--Je vous demande pardon, répondit le marquis, il peut parler ou faire
+parler aux autorités locales. Il a de l'influence, il doit en avoir.
+
+--Mais pourquoi ne feriez-vous pas ces démarches vous-même, monsieur le
+marquis? Vous êtes plus anciennement établi dans le pays que mon père, et
+si vous croyez à l'influence, vous devez estimer vos priviléges plus haut
+que les nôtres.
+
+--Les priviléges de naissance ne sont plus de mode, répondit M. de
+Boisguilbault sans montrer ni dépit, ni regret. Votre père, comme
+industriel, doit être aujourd'hui plus considéré que moi. Et puis je ne
+suis plus connu de personne, je suis trop vieux; je ne sais pas même à qui
+m'adresser, j'ai oublié tout cela. Que M. Cardonnet veuille bien s'en
+donner la peine, et cet homme ne sera point recherché pour son délit de
+vagabondage.»
+
+Après ce long discours, M. de Boisguilbault fit un grand soupir comme s'il
+eût été brisé de fatigue. Mais Émile avait déjà remarqué cette étrange
+habitude qu'il avait de soupirer, et qui n'était précisément ni
+l'étouffement d'un asthmatique, ni l'expression d'une douleur morale.
+C'était comme un tic nerveux, qui n'altérait pas l'impassibilité de sa
+figure, mais dont la fréquence réagissait sur les nerfs de l'auditeur et
+finissait par produire chez Émile un malaise douloureux.
+
+«Je pense, monsieur le marquis, dit Émile qui était curieux de le tâter un
+peu, que vous auriez fort mauvaise opinion d'une société où un privilége
+quelconque, soit de naissance, soit de fortune, serait l'unique protection
+du pauvre ou du faible contre des lois trop rigoureuses, J'aime mieux
+croire que la force morale et l'influence sont à celui qui sait le mieux
+invoquer les lois de la clémence et de l'humanité.
+
+--En ce cas, Monsieur, agissez à ma place,» répondit le marquis.
+
+Il y avait de l'humilité et de l'éloge dans cette réponse laconique, et
+pourtant il y avait peut-être aussi de l'ironie. «Qui sait, se disait
+Émile, si ce vieux misanthrope n'est pas un satirique fort cruel? Eh bien,
+je me défendrai.»
+
+«Je suis prêt à faire tout ce qui dépendra de moi pour votre protégé,
+répondit-il; et si j'échoue, ce sera faute de talent, non faute d'activité
+et de volonté.»
+
+Peut-être le marquis ne comprit-il pas le reproche; il ne sembla frappé que
+d'un mot échappé, pour la seconde fois, à Émile, et il le répéta dans un
+accès de rêverie un peu hébétée:
+
+«Protégé! fit-il en soupirant à sa manière.
+
+--J'aurais dû dire votre obligé, reprit Émile, qui se repentait déjà de sa
+vivacité et craignait de nuire au charpentier. De quelque nom qu'il vous
+plaise que je l'appelle, monsieur le marquis, cet homme est plein de
+gratitude pour vos bontés, et s'il eût osé, il m'eût suivi pour vous en
+remercier encore.»
+
+Une légère rougeur colora instantanément les pommettes de M. de
+Boisguilbault, et il répondit d'une voix plus assurée:
+
+«J'espère qu'il me laissera tranquille dorénavant.»
+
+Émile fut blessé de ce mouvement, il ne put s'empêcher de le faire sentir:
+
+«Si j'étais à sa place, dit-il avec un peu d'émotion, je souffrirais
+beaucoup d'être accablé d'un bienfait que mon dévouement, ma gratitude et
+mon labeur ne pourraient jamais acquitter. Vous seriez encore plus généreux
+que vous ne l'êtes, monsieur le marquis, si vous permettiez au brave Jean
+Jappeloup de vous offrir ses remerciements et ses services.
+
+--Monsieur, dit M. de Boisguilbault en ramassant une épingle qu'il attacha
+sur sa manche, soit pour ne pas montrer une sorte de trouble qui s'emparait
+de lui, soit par une habitude invétérée d'ordre et d'arrangement, je vous
+avertis que je suis irascible ... très-irascible.»
+
+Sa voix était si calme et sa prononciation si lente en donnant cet avis à
+Émile, que celui-ci faillit éclater de rire.
+
+«Pour le coup, pensa-t-il, nous sommes un peu _toqués_, comme dit Jean. Si
+j'ai eu le malheur de vous déplaire, monsieur le marquis, dit-il en se
+levant, je me retire pour ne pas aggraver mes torts, car j'aurais peut-être
+celui de vous demander d'être parfait, et ce serait votre faute.
+
+--Comment cela? dit le marquis en tortillant sa branche de chèvrefeuille
+avec une agitation qui semblait ne pas dépasser le bout de ses doigts.
+
+--On est exigeant envers ceux qu'on estime, je dirais presque envers ceux
+qu'on admire, si je ne craignais d'offenser votre modestie.
+
+--Vous vous en allez donc? dit le marquis après un moment de silence
+problématique et avec un ton plus problématique encore.
+
+--Oui, monsieur le marquis, je vous présente mon respect.
+
+--Pourquoi ne dîneriez-vous pas avec moi?
+
+--Cela m'est impossible, répondit Émile, étourdi et effrayé d'une semblable
+proposition.
+
+--Vous vous ennuieriez trop! reprit le marquis avec un soupir qui, cette
+fois, trouva, je ne sais comment, le chemin du cœur d'Émile.
+
+--Monsieur, répondit-il avec une effusion spontanée, je reviendrai dîner
+avec vous quand vous voudrez.
+
+--Demain! dit M. de Boisguilbault d'un ton accablé, qui semblait vouloir
+démentir l'empressement de son offre.
+
+--Demain, soit, répondit le jeune homme.
+
+--Oh! non! pas demain, reprit le marquis; c'est lundi, c'est un mauvais
+jour pour moi; mais mardi. Est-ce convenu?»
+
+Émile accepta avec beaucoup de grâce, mais, au fond de l'âme, il était déjà
+consterné à l'idée d'un tête-à-tête de quelques heures avec ce mort, et il
+se repentait d'un élan de compassion auquel il n'avait pas su résister.
+
+M. de Boisguilbault, néanmoins, paraissait sortir de sa peur; il voulut
+reconduire son hôte jusqu'à la grille où il avait attaché son cheval.
+«Vous avez là une jolie petite bête, lui dit-il en examinant _Corbeau_ d'un
+air de connaisseur. C'est un _brennoux_, bonne race, solide et sobre.
+Êtes-vous bon cavalier?
+
+--J'ai plus d'habitude et de hardiesse que de science; répondit Émile; je
+n'ai pas encore eu le temps d'apprendre l'équitation par principes, mais je
+compte le faire dès que l'occasion sera favorable.
+
+--C'est un noble et salutaire exercice, reprit le marquis; si vous voulez
+venir me voir quelquefois, je mettrai le peu que je sais à votre service.»
+
+Émile accepta avec politesse l'offre du marquis; mais il ne put s'empêcher
+de jeter un coup d'œil sur le fluet personnage qui se posait devant lui en
+professeur.
+
+«Cet animal est-il bien dressé? demanda M. de Boisguilbault en caressant
+l'encolure de _Corbeau_.
+
+--Il est docile et généreux, mais c'est d'ailleurs un ignorant comme son
+maître.
+
+--Je n'aime pas beaucoup les animaux, reprit le marquis; pourtant je
+m'occupe quelquefois de ceux-là, et je vous ferai voir d'assez beaux
+élèves. Voulez-vous me permettre d'essayer les qualités du vôtre?»
+
+Émile s'empressa de présenter au vieux marquis le flanc de son coursier;
+mais, dans la crainte d'un accident, et voyant avec quelle lenteur et
+quelle difficulté le vieillard s'enlevait sur l'étrier, il ne put
+s'empêcher de le prévenir, au risque de lui faire injure, que _Corbeau_
+était un peu vif et chatouilleux,
+
+Le marquis reçut cet avis sans orgueil, mais n'en persista pas moins dans
+son projet avec une gravité assez comique. Émile tremblait pour son vieux
+hôte, et _Corbeau_ tressaillait de colère et de crainte sous cette main
+étrangère. Il essaya même d'entrer en révolte, et, à la douceur du marquis
+envers cette rébellion, on eût dit qu'il n'était pas fort tranquille
+lui-même. «Là, là, mon petit ami, lui disait-il en le flattant de la main,
+ne nous fâchons point.»
+
+Mais ce n'était là que la conséquence de ses principes, qui lui
+défendaient, comme un crime de lèse-science, de maltraiter les chevaux. Peu
+à peu il apaisa sa monture sans la châtier, et, la faisant marcher dans sa
+grande cour nue et sablée comme un manège, il l'essaya dans toutes ses
+allures, et lui fit exécuter avec une facilité extraordinaire les divers
+mouvements et changements de pied qu'il aurait pu exiger d'un cheval
+dressé. _Corbeau_ parut se soumettre sans efforts; mais lorsque le marquis
+le rendit à Émile, ses naseaux enflammés et sa croupe luisante de sueur
+révélaient la mystérieuse contrainte que cette main ferme et ces longues
+jambes inflexibles lui avaient fait subir.
+
+«Je ne le croyais pas si savant! dit Émile en manière d'éloge au marquis.
+
+--C'est un animal fort intelligent,» répondit celui-ci avec modestie.
+
+Lorsque Émile fut remonté à cheval, _Corbeau_ se cabra et bondit avec
+fureur, comme pour se venger sur un cavalier moins expérimenté de
+l'ennuyeuse leçon qu'il avait prise.
+
+«Voilà un _mort_ singulier! se disait Émile en descendant rapidement le
+chemin qui le ramenait auprès de Jean Jappeloup, et en pensant à ce marquis
+asthmatique, qui se troublait devant un enfant et domptait un cheval
+fougueux. Est-ce que cette face cadavérique et cette voix éteinte
+appartiendraient a un caractère de fer?»
+
+Il trouva le charpentier rempli d'impatience et d'inquiétude, et quand il
+lui eut rendu compte de la conférence: «C'est bien; je vous remercie, et je
+vous confie mes intérêts, dit-il. Mais il faut aussi qu'on s'aide
+soi-même, et c'est ce que je vais faire. Pendant que vous allez écrire aux
+autorités, je vais les trouver, moi. Vos écritures prendront du temps, et
+je ne dormirai pas que je n'aie embrassé mes amis de Gargilesse en plein
+jour au sortir de vêpres, sous le porche de notre église. Je pars pour la
+ville ...
+
+--Et si on vous arrête en chemin?
+
+--On n'arrête pas sur les chemin que je connais, et que les gendarmes ne
+connaissent pas. J'arriverai de nuit; je me glisserai dans la cuisine du
+procureur du roi. Sa servante est ma nièce. J'ai bonne langue, je
+m'expliquerai; je dirai mes raisons, et demain, avant le soir, je rentrerai
+tête levée dans mon village.»
+
+Sans attendre la réponse d'Émile, le charpentier partit comme un trait, et
+disparut dans les broussailles.
+
+
+
+
+XII.
+
+DIPLOMATIE INDUSTRIELLE.
+
+
+Lorsque Émile annonça à son père que le charpentier avait trouvé un
+libérateur, et qu'il lui eut rendu compte de l'emploi de sa journée, M.
+Cardonnet devint soucieux, et garda pendant quelques instants un silence
+aussi problématique que les pauses et les soupirs de M. de Boisguilbault.
+Mais la froideur apparente de ces deux hommes ne pouvait établir entre eux
+aucune ressemblance de caractère. Elle était toute d'instinct, d'habitude
+et d'impuissance chez le marquis, au lieu qu'elle avait été acquise par
+l'industriel à grand renfort de volonté. Chez le premier, elle provenait de
+la lenteur et de l'embarras de la pensée: chez l'autre, au contraire, elle
+servait de voile et de frein à l'activité de pensées trop impétueuses.
+Enfin, elle était jouée chez M. Cardonnet. C'était une dignité d'emprunt,
+un rôle pour imposer aux autres hommes; et, pendant qu'il paraissait se
+contenir ainsi, il calculait tumultueusement les effets et les moyens de sa
+colère près d'éclater. Aussi lorsque l'irrésolution chagrine de M. de
+Boisguilbault aboutissait à quelques monosyllabes mystérieux, le calme
+trompeur de M. Cardonnet couvait un orage dont il retardait à son gré
+l'explosion, mais qui s'exhalait tôt ou tard en paroles nettes et
+significatives. On eût pu dire que la vie de l'un s'alimentait par ses
+manifestations puissantes, tandis que celle de l'autre s'épuisait en
+émotions refoulées.
+
+M. Cardonnet savait fort bien que son fils n'était pas facile à persuader,
+et que l'intimider par la violence ou la menace était impossible. Il
+s'était trop souvent heurté à ce caractère énergique, il avait trop éprouvé
+sa force de résistance, quoique ce n'eût été jusqu'alors que dans les
+petites occasions offertes au jeune âge, pour ne pas savoir qu'il fallait
+avant tout lui inspirer un respect fondé. Il ne commettait donc guère de
+fautes en sa présence, et s'observait, au contraire, avec un soin extrême.
+
+«Eh bien, mon père, êtes-vous donc fâché de ce qui arrive d'heureux à ce
+pauvre Jean? dit Émile, et me blâmez-vous d'avoir couru au-devant des
+bonnes intentions de son sauveur? Je me suis fait fort de votre concours,
+et il faudra bien que ce méfiant charpentier apprenne à vous connaître, à
+vous respecter, et même à vous aimer.
+
+--Tout cela, dit M. Cardonnet, ce sont des paroles. Il faut de suite écrire
+pour lui. Mon secrétaire est occupé, mais je présume que tu voudras bien
+prendre quelquefois sa place dans les occasions délicates.
+
+--Oh! de tout mon cœur, s'écria Émile.
+
+--Écris donc, je vais te dicter.»
+
+Et M. Cardonnet rédigea plusieurs lettres remplies de zèle, de sollicitude
+pour le délinquant, et tournées avec un rare esprit de convenance et de
+dignité. Il allait jusqu'à offrir aussi sa caution pour Jean Jappeloup, au
+cas, chose impossible pourtant, disait-il, où M. de Boisguilbault, qui
+avait prévenu ses intentions, se désisterait de sa parole. Quand ces
+lettres furent signées et fermées, il dit à Émile de les faire partir de
+suite par un exprès, et il ajouta:
+
+«Maintenant j'ai fait ta volonté; j'ai interrompu mes occupations pour que
+ton protégé n'eût pas à souffrir du moindre retard. Je retourne à mes
+travaux. Nous dînerons dans une heure, et tu tiendras ensuite compagnie à
+ta mère, que tu as un peu délaissée tout le jour. Mais ce soir, quand les
+ouvriers auront fini leur tâche, j'espère que tu seras tout à moi, et que
+je pourrai t'entretenir de choses sérieuses.
+
+--Mon père, je suis à vous ce soir et toute ma vie, vous le savez bien,»
+dit Émile en l'embrassant.
+
+M. Cardonnet s'applaudit de n'avoir pas cédé à un premier mouvement
+d'humeur; il venait de ressaisir tout son ascendant sur Émile. Le soir,
+lorsque l'usine étant fermée, les ouvriers furent congédiés, il se rendit
+dans une partie de son jardin que l'inondation n'avait pu atteindre, et se
+promena longtemps seul, réfléchissant à ce qu'il allait dire à cet enfant
+difficile à manier, et ne voulant pas le faire appeler avant de se sentir
+parfaitement maître de lui-même.
+
+La fatigue fiévreuse qui suit une journée de surveillance et de
+commandement, le spectacle de dévastation qu'il avait encore sous les yeux,
+et peut-être aussi l'état de l'atmosphère, n'étaient pas très-propres à
+calmer l'irritation nerveuse habituelle chez M. Cardonnet. La température
+avait éprouvé une révolution trop soudaine et trop violente pour n'être pas
+encore insolite et relâchée. L'air tiède était chargé de vapeurs, comme au
+mois de novembre, quoiqu'on fût en plein été. Mais ce n'étaient pas les
+brouillards frais et transparents de l'automne, c'était plutôt une fumée
+suffocante qui s'exhalait de la terre. L'allée où l'industriel marchait à
+grands pas était bordée, d'un côté, de buissons de rosiers et d'autres
+fleurs splendides. De l'autre ce n'étaient que débris, planches charriées
+et entassées en désordre, énormes cailloux roulés par les eaux; et depuis
+cette limite où s'était arrêtée l'inondation, jusqu'au lit de la rivière,
+plusieurs arpents de jardin, couverts d'une vase noire rayée de sables
+rouges, offraient l'aspect de quelque forêt d'Amérique ravagée et entraînée
+à demi par les débordements de l'Ohio ou du Missouri. Les jeunes arbres
+renversés pêle-mêle entre-croisaient leurs troncs et leurs branches dans
+des flaques d'eau stagnantes, qui ne pouvaient s'écouler sous ces digues
+fortuites. De belles plantes flétries et souillées faisaient de vains
+efforts pour se relever, et restaient couchées dans la boue, tandis que,
+chez quelques autres, la végétation, satisfaite de l'humidité, avait fait
+déjà éclore, sur des rameaux à demi brisés, des fleurs superbes et
+triomphantes. Leur senteur délicieuse combattait l'odeur saumâtre des
+terres limoneuses, et lorsqu'une faible brise soulevait la brume, ces
+parfums et ces puanteurs étranges passaient alternativement. Une nuée de
+grenouilles, qui semblaient être tombées avec la pluie, croassaient dans
+les roseaux d'une manière épouvantable; et le bruit de l'usine, qu'il
+n'était pas encore possible d'arrêter, et dont les rouages se fatiguaient
+en pure perte, causait à M. Cardonnet une impatience fébrile. Cependant le
+rossignol chantait dans les bocages restés debout, et saluait la pleine
+lune avec l'insouciance d'un amant ou d'un artiste. C'était pourtant un
+mélange de bonheur et de consternation, de laideur et de beauté, comme si
+la puissante nature se fût moquée de pertes ruineuses pour les hommes,
+légères pour elle qui n'avait besoin que d'une journée de soleil et d'une
+nuit de fraîcheur pour les réparer.
+
+Malgré les efforts de Cardonnet pour concentrer sa réflexion sur ses
+intérêts de famille, il était à chaque instant troublé et distrait par le
+souci de ses intérêts pécuniaires. «Maudit ruisseau pensait-il, en fixant
+malgré lui ses regards sur le torrent qui roulait fier et moqueur à ses
+pieds, quand donc renonceras-tu à une lutte impossible? Je saurai bien
+t'enchaîner et te contenir. Encore de la pierre, encore du fer, et tu
+couleras captif dans les limites que ma main veut te tracer. Oh! je saurai
+régler ta force insensée, prévoir tes caprices, stimuler tes langueurs et
+briser tes colères. Le génie de l'homme doit rester ici vainqueur des
+aveugles révoltes de la nature. Vingt ouvriers de plus, et tu sentiras le
+frein. De l'argent, et toujours de l'argent! Il faut une bien petite
+montagne de ce métal pour arrêter des montagnes d'eau. Tout est dans la
+question de temps et d'opportunité. Il faut que mes produits arrivent au
+jour marqué, pour compenser mes dépenses. Un mois d'indifférence et de
+défaillance perdrait tout. Le crédit est un abîme qu'il faut creuser sans
+hésitation, parce qu'au fond est le trésor du bénéfice. Creusons encore!
+creusons toujours! Sot et lâche est celui qui s'arrête en chemin et qui
+laisse ses avances et ses projets s'engloutir dans le vide. Non, non,
+torrent perfide, terreurs de femmes, pronostics menteurs des envieux, vous
+ne m'intimiderez pas, vous ne me ferez pas renoncer à mon œuvre, quand j'y
+ai fait tant de sacrifices, quand la sueur de tant d'hommes a déjà coulé en
+vain, quand mon cerveau a déjà dépensé tant d'efforts et mon intelligence
+enfanté tant de prodiges! Ou cette eau roulera mon cadavre dans la fange,
+ou elle portera docilement les trésors de mon industrie!»
+
+Et dans la tension pénible de sa volonté, M. Cardonnet frappait du pied le
+rivage avec une sorte d'enthousiasme furieux.
+
+Cependant il en revint à penser que de son propre sein était sorti un
+obstacle plus effrayant pour l'avenir que le torrent et les tempêtes. Son
+fils pouvait tout contrarier ou du moins tout détruire en un jour. Quelles
+que soient l'âpreté et la personnalité jalouse de l'homme, il ne peut
+jamais se satisfaire en travaillant pour lui seul, et il n'est point de
+capitaliste qui ne vive dans l'avenir par les liens de la famille.
+Cardonnet sentait au fond de ses entrailles un amour sauvage pour son fils.
+Oh! s'il avait pu refondre cette âme rebelle, et identifier Émile à sa
+propre existence! Quel orgueil, quelle sécurité n'eût-il pas goûtés? Mais
+cet entant, qui avait des facultés éminentes pour tout ce qui n'était pas
+le vœu de son père, semblait avoir conçu pour la richesse un mépris
+systématique, et il fallait trouver un joint, un point vulnérable pour
+faire entrer en lui cette passion terrible. Cardonnet savait bien quelles
+cordes il fallait faire vibrer; mais pourrait-il contrarier et changer
+assez la nature de son propre esprit et de son propre talent, pour ne
+produire aucune dissonance? L'instrument était à la fois délicat et
+puissant. La moindre faute d'harmonie dans le système qu'il fallait exposer
+trouverait un juge attentif et perspicace.
+
+Enfin il fallait que Cardonnet, cet homme à la fois violent et habile, mais
+en qui les habitudes de domination l'emportaient sur celles de la ruse, se
+livrât à lui-même un combat terrible, étouffât toute émotion emportée, et
+parlât le langage d'une conviction qui n'était pas tout à fait la sienne.
+Enfin, se sentant plus calme et se croyant suffisamment préparé, il fit
+appeler Émile et retourna attendre à la même place où il avait été plongé
+dans une longue et pénible méditation.
+
+«Eh bien, mon père, dit le jeune homme, en prenant sa main avec tendresse
+et très ému, car il sentait approcher le moment où il saurait ce qui devait
+l'emporter dans son cœur, ou de l'amour filial ou de la terreur et du
+blâme, me voici bien disposé à recevoir avec respect les confidences que
+vous m'avez promises. J'ai vingt et un ans, et je me sens devenir un homme.
+Vous avez bien tardé à m'émanciper de la loi du silence et de la confiance
+aveugle: mon cœur s'est soumis tant qu'il a pu, mais ma raison commence à
+parler bien haut, et j'attends votre voix paternelle pour les mettre
+d'accord. Vous allez le faire, je n'en doute pas, et m'ouvrir les portes de
+la vie; car jusqu'ici je n'ai fait que rêver, attendre et chercher. J'ai
+flotté dans des doutes étranges, et j'ai déjà bien souffert sans oser vous
+le dire. A présent vous me guérirez, vous me donnerez la clef de ce
+labyrinthe où je m'égare; vous me tracerez, vers l'avenir, une route que
+j'aimerai à suivre. Heureux et fier si j'y peux marcher avec vous!
+
+--Mon enfant, répondit M. Cardonnet, un peu troublé de ce début plein
+d'effusion, tu as pris _là-bas_, l'habitude d'un langage emphatique que je
+ne peux pas imiter. Ces manières de dire sont mauvaises, en ce que l'esprit
+s'échauffe et s'exalte, puis bientôt s'égare, dans un exercice de
+sensibilité exagérée. Je sais que tu m'aimes et que tu crois en moi. Tu
+sais que je te chéris uniquement, et que ton avenir est mon seul but, ma
+seule pensée. Parlons donc raisonnablement, froidement, s'il est possible.
+Récapitulons d'abord un peu ta courte et heureuse existence. Tu es né dans
+l'aisance, et, comme je travaillais assidûment, la richesse est venue se
+placer sous tes pas, si vite et si naturellement en apparence, que tu ne
+t'en es guère aperçu. Chaque année augmentait la puissance d'extension de
+ta carrière future, et tu étais à peine sorti de l'enfance que j'avais
+songé à ta vieillesse et à l'avenir de tes enfants. Tu montrais
+d'heureuses dispositions; mais ce n'était encore que pour des arts futiles,
+des choses d'agrément, le dessin, la musique, la poésie ... J'ai dû
+combattre et j'ai combattu le développement de ces instincts d'artiste,
+quand j'ai vu qu'ils menaçaient d'envahir des facultés plus nécessaires et
+plus sérieuses.
+
+«En créant ta fortune, je créais tes devoirs. Les beaux arts sont la
+bénédiction et la richesse du pauvre; mais la richesse exige des forces
+mieux trempées pour supporter le poids des obligations qu'elle impose. Je
+me suis interrogé moi-même; j'ai vu ce qui avait manqué à mon éducation, et
+j'ai pensé que nous devions nous compléter l'un par l'autre, puisque nous
+étions, par la loi du sang, solidaires de la même entreprise. J'avais
+l'intelligence des théories industrielles auxquelles je me suis voué; mais,
+n'ayant pas été rompu à la pratique d'assez bonne heure, n'ayant pas étudié
+la spécialité de ma vocation, n'arrivant que par l'instinct et une sorte de
+divination aux solutions de la géométrie et de la mécanique, j'étais exposé
+à faire des fautes, à m'engager dans de fausses voies, à me laisser égarer
+par mes rêves ou ceux des autres, enfin à perdre, outre des sommes
+d'argent, des jours, des semaines, des années, le temps enfin, qui est le
+plus précieux de tous les capitaux. J'ai donc voulu que tu fusses instruit
+dans ces sciences au sortir du collège, et tu t'es astreint, malgré ton
+jeune âge, à des travaux ardus. Mais ton esprit a voulu bientôt prendre un
+essor qui t'éloignait de mon but.
+
+«L'étude des sciences exactes te conduisait, malgré moi, malgré toi-même, à
+la passion des sciences naturelles, et, prenant des chemins de rencontre,
+tu ne songeais qu'à l'astronomie et aux rêveries des mondes où nous ne
+pouvons pénétrer. Après une lutte où je ne fus pas le plus fort, je te fis
+abandonner ces sciences, faute de pouvoir te ramener à une saine et utile
+application; et renonçant à faire de toi un mécanicien, je cherchai en quoi
+tu pourrais m'être utile. Quand je dis m'être utile, j'imagine que tu ne te
+méprends pas sur le sens des mots. Ma fortune étant la tienne, je devais te
+former pour cette œuvre qui bientôt aura probablement usé ma vie à ton
+profit; c'est dans l'ordre. Je suis heureux de faire mon devoir, et j'y
+persisterai malgré toi, s'il le faut. Mais la raison et l'amour paternel ne
+devaient-ils pas me pousser à te rendre propre, sinon au développement, du
+moins à la conservation et à la défense de cette fortune? L'ignorance où
+j'étais de la législation m'avait mis cent fois à la merci des conseils
+ignares ou perfides; j'avais été la proie de ces parasites de la chicane,
+qui, n'ayant ni vrai savoir, ni saine intelligence des affaires, exigent
+une soumission aveugle de leurs clients, et compromettent leurs plus graves
+intérêts par sottise, entêtement, présomption, fausse tactique, vaines
+subtilités et le reste. Je me suis dit alors qu'avec une intelligence
+claire et prompte comme la tienne, tu pouvais, en peu d'années, apprendre
+le droit, et te faire une assez juste idée des détails de la procédure,
+pour n'avoir jamais besoin d'autre guide, d'autre conseil, d'autre
+confident, surtout, que toi-même. Je n'ai jamais voulu faire de toi un
+rhéteur, un avocat, un comédien de cour d'assises; mais je t'ai demandé de
+prendre tes inscriptions et de passer tes examens ... Tu me l'avais promis!
+
+--Eh bien, mon père, me suis-je révolté, ai je manqué à ma parole? dit
+Émile, surpris d'entendre M. Cardonnet parler avec un mépris superbe et
+quasi insolent de ces professions, dont il avait essayé de faire ressortir
+l'honneur et l'éclat, lorsqu'il s'était agi de décider son fils à les
+étudier.
+
+--Émile, reprit l'industriel, je ne veux pas te faire de reproches; mais tu
+as une manière passive et apathique de te résigner, cent fois pire que la
+résistance. Si j'avais pu prévoir que tu perdrais ton temps, j'aurais vite
+songé à quelque autre chose; car, je te l'ai dit, le temps est le capital
+des capitaux, et voilà deux années de ton existence qui n'ont rien produit
+pour le développement de tes moyens, et par conséquent pour ton avenir.
+
+--Je me flatte pourtant du contraire, dit Émile en souriant avec un mélange
+de douceur et de fierté, et je puis vous assurer, mon père, que j'ai
+beaucoup travaillé, beaucoup lu, beaucoup pensé, je n'ose pas dire beaucoup
+acquis, durant mon séjour à Poitiers.
+
+--Oh! je sais fort bien ce que tu as lu et appris, Émile! je m'en suis
+aperçu de reste à tes lettres, quand même je ne l'aurais pas su par mon
+correspondant; et je te déclare que toute cette belle science
+philosophico-métaphysico-politico-économique est ce qu'il y a, à mon sens,
+de plus creux, de plus faux, de plus chimérique et de plus ridicule, pour
+ne pas dire de plus dangereux, pour la jeunesse. C'est à tel point que tes
+dernières lettres m'auraient fait pâmer de rire comme juge si, comme père,
+je n'en avais éprouvé un chagrin mortel; et c'est précisément en voyant que
+tu étais monté sur un nouveau dada, et que tu allais encore une fois
+prendre ton vol à travers les espaces, que j'ai résolu de te rappeler
+auprès de moi, soit pour un temps, soit pour toujours, si je ne réussis pas
+à te remettre l'esprit.
+
+--Votre raillerie et votre dédain sont bien cruels, mon père, et affligent
+plus mon cœur qu'ils ne blessent mon amour-propre. Que je ne sois pas
+d'accord avec vous, c'est possible: je suis prêt à vous entendre refuser
+toutes mes croyances; mais que, lorsque pour la première fois de ma vie,
+j'éprouvais le besoin et j'avais le courage de verser dans votre sein
+toutes mes pensées et toutes mes émotions, vous me repoussiez avec
+ironie ... c'est bien amer, et cela me fait plus de mal que vous ne pensez.
+
+--Il y a plus d'orgueil que tu ne penses, toi, dans cette douceur puérile.
+Ne suis-je, pas ton père, ton meilleur ami? Ne dois-je pas te faire
+entendre la vérité quand tu t'abuses et te ramener quand tu t'égares?
+Allons! arrière la vanité entre nous! Je fais de ton intelligence plus de
+cas que toi-même, puisque je ne veux pas la laisser se détériorer par de
+mauvais aliments. Écoute moi, Émile! je sais fort tien que c'est la mode
+chez les jeunes gens d'aujourd'hui de se poser en législateurs, de
+philosopher sur toutes choses, de réformer des institutions qui dureront
+plus longtemps qu'eux, d'inventer des religions, des sociétés, une morale
+nouvelle. L'imagination se plaît à ces chimères, et elles sont fort
+innocentes quand elles ne durent pas trop longtemps. Mais il faut laisser
+cela sur les bancs de l'école, et avant de la détruire, connaître et
+pratiquer la société: on s'aperçoit bientôt qu'elle vaut encore mieux que
+nous, et que le plus sage est de s'y soumettre avec adresse et tolérance.
+Te voilà trop grand garçon pour gaspiller tes désirs et tes réflexions sur
+un sujet sans fond. Je désire que tu t'attaches à la vie réelle, positive;
+qu'au lieu de t'épuiser en critiques sur les lois qui nous gouvernent, tu
+en étudies le sens et l'application. Si cette étude, au contraire, te porte
+à un esprit de réaction et de dépit contre la vérité, il faut l'abandonner,
+et aviser à trouver quelque chose d'utile à faire et à quoi tu te sentes
+propre. Voyons, nous sommes ici pour nous entendre et pour conclure: pas de
+vaines déclamations, pas de dithyrambes poétiques, contre le ciel et les
+hommes! Pauvres créatures d'un jour, nous n'avons pas de temps à perdre à
+interroger notre destinée avant et après notre courte apparition sur la
+terre. Nous ne résoudrons jamais cette énigme. Nous avons pour devoir
+religieux de travailler ici-bas sans relâche et de nous en aller sans
+murmure. Nous devons compte de notre labeur à la génération qui nous
+précède et qui nous forme, et à celle qui nous suit et que nous formons.
+C'est pourquoi les liens de famille sont sacrés, et l'héritage inaliénable,
+malgré vos belles théories communistes auxquelles je n'ai jamais pu rien
+comprendre, parce qu'elles ne sont pas mûres, et qu'il faut encore des
+siècles au genre humain pour les admettre. Réponds-moi, que veux-tu faire?
+
+--Je n'en sais absolument rien, répondit Émile accablé sous l'étroitesse et
+la froideur de tant de lieux communs, débités avec une facilité hautaine et
+brutale. Vous tranchez si fièrement des questions qu'il me faudra peut-être
+toute ma vie pour résoudre, que je ne saurais vous suivre dans cette course
+ardente vers un but inconnu. Je suis trop faible et trop borné apparemment
+pour trouver dans ma propre activité la récompense ou le motif de tant
+d'efforts. Mes goûts ne m'y portent nullement. J'aime le travail de
+l'esprit, et j'aimerais celui du corps, si l'un devenait le serviteur de
+l'autre pour conquérir les satisfactions du cœur; mais travailler pour
+acquérir, et acquérir pour conserver, et pour acquérir encore, jusqu'à ce
+que la mort mette un terme à cette soif aveugle, voilà ce qui n'a ni sens
+ni attrait pour moi. Il n'est en moi aucune faculté que vous puissiez
+employer à cet usage; je ne suis pas né joueur, et les chances passionnées
+de la hausse et de la baisse d'une fortune ne me causeront jamais la
+moindre émotion.
+
+«Si mes aspirations et mes enthousiasmes sont des chimères indignes d'un
+esprit sérieux, s'il n'y a pas une vérité éternelle, une raison divine des
+choses, un idéal qu'on puisse porter dans l'âme, pour se soutenir et se
+diriger à travers les maux et les injustices du présent, je n'existe plus,
+je ne crois plus à rien; je consens à mourir pour vous, mon père; mais
+vivre et combattre comme vous et avec vous, je n'ai ni cœur, ni bras, ni
+tête pour ce genre de travail.»
+
+M. Cardonnet se sentit frémir de colère, mais il se contint. Ce n'était pas
+sans dessein qu'il avait provoqué si maladroitement l'indignation et la
+résistance de son fils. Il avait voulu l'amener à dire toute sa pensée, et
+tâter, pour ainsi dire, son enthousiasme. Quand il vit, au ton amer et à
+l'expression désespérée du jeune homme, que cela était aussi sérieux qu'il
+l'avait craint, il résolut de tourner l'obstacle, et de manœuvrer de
+manière à ressaisir son influence.
+
+
+
+
+XIII.
+
+LA LUTTE.
+
+
+«Émile, reprit l'industriel avec un calme bien joué, je vois que nous
+parlons depuis quelques instants sans nous comprendre, et que, si nous
+continuons sur ce ton-là, tu vas me chercher querelle et me traiter comme
+si tu étais un jeune saint et moi un vieux païen. A qui en as-tu? J'avais
+bien raison, en commençant, de vouloir te mettre en garde contre
+l'enthousiasme. Toute cette chaleur de cerveau n'est qu'une effervescence
+de jeunesse, et tu ne comprendras plus à mon âge, quand tu auras un peu
+l'expérience et l'habitude du devoir, qu'il soit nécessaire de se battre
+les flancs pour être honnête et de faire sonner si haut ses convictions.
+Prends garde à l'emphase, qui n'est que le langage de la vanité satisfaite.
+Voyons, enfant, crois-tu, par hasard, que la loyauté, la moralité, la bonne
+foi dans les engagements, les sentiments d'humanité, la pitié pour les
+malheureux, le dévouement à son pays, le respect des droits d'autrui, les
+vertus de famille et l'amour du prochain, soient des vertus bien rares, et
+quasi impossibles dans le temps et le monde où nous vivons?
+
+--Oui, mon père, je le crois fermement.
+
+--Moi, je ne le pense pas. Je suis moins misanthrope à cinquante ans que
+toi à vingt et un: j'ai moins mauvaise opinion de mes semblables,
+apparemment faute de posséder tes lumières et la sûreté de ton coup
+d'œil!...
+
+--Au nom du ciel! ne me raillez pas, mon père, vous me déchirez le cœur.
+
+--Eh bien, parlons sérieusement. Je veux bien supposer avec toi que ces
+vertus soient la religion et la règle d'un petit nombre. Me feras-tu au
+moins l'honneur de supposer qu'elles ne sont pas absolument inconnues à ton
+père?
+
+--Mon père, la plupart de vos actions m'ont prouvé que faire le bien était
+votre unique ambition. Pourquoi donc vos paroles semblent-elles prendre à
+tâche de me prouver que vous avez un but moins noble?
+
+--Voilà où j'en veux venir précisément. Tu m'accordes d'avoir une conduite
+irréprochable, et pourtant tu te scandalises de m'entendre invoquer le
+calme de la raison et les conseils de la saine logique. Dis-moi, que
+penserais-tu de ton père si, à toute heure, tu l'entendais déclamer contre
+ceux qui n'imitent pas son exemple? Si, se posant en modèle, et tout gonflé
+de l'amour et de l'admiration de lui-même, il te fatiguait à tout propos de
+son propre éloge et d'anathèmes lancés au reste du genre humain? Tu
+garderais le silence et tu jetterais un voile sur ce ridicule travers;
+mais, malgré toi, tu penserais que ton brave homme de père a une faiblesse
+déplorable et que sa vanité nuit à son mérite.
+
+--Sans doute, mon père, j'aime mieux votre réserve et le bon goût de votre
+modestie; mais lorsque nous sommes seuls ensemble, et dans les rares et
+solennelles occasions où, comme aujourd'hui, vous daigneriez m'ouvrir
+votre cœur, ne serais-je pas bien heureux de vous entendre exalter les
+grandes idées et me verser un saint enthousiasme, au lieu de vous voir
+dénigrer et refouler mes aspirations avec mépris?
+
+--Ce ne sont ni les grandes idées que je méprise, ni tes bons désirs que je
+raille. Ce que je repousse et veux étouffer en toi, ce sont les
+déclamations, et les forfanteries des nouvelles écoles humanitaires. Je ne
+puis souffrir qu'on érige en vérités inconnues jusqu'à ce jour des
+principes aussi vieux que le monde. Je voudrais que tu aimasses le devoir
+avec un calme inébranlable, et te le voir pratiquer avec le silence stoïque
+de la vraie conviction. Crois-moi, ce n'est pas d'hier que nous connaissons
+le bien et le mal, et, pour aimer la justice, je n'ai pas attendu que tu
+allasses sucer la manne céleste en fumant des cigares sur le pavé de
+Poitiers.
+
+--Tout cela peut être vrai en général, mon père, dit Émile ranimé par
+l'ironie obstinée de M. Cardonnet. Il y a de vieux citoyens qui, comme
+vous, pratiquent la vertu sans ostentation, et il peut y avoir
+d'impertinents écoliers qui la prêchent sans l'aimer et quasi sans la
+connaître. Mais ce dernier trait de satire, je ne saurais le prendre pour
+moi, ni pour mes jeunes amis. Je ne crois pas être autre chose qu'un enfant
+et ne me pique d'aucune expérience. Au contraire, je viens avec respect et
+confiance, rempli seulement de bons instincts et de bonnes intentions, vous
+demander la vérité, le conseil, l'exemple, l'aide et les moyens. Je n'ai
+pour moi que mes jeunes idées et je vous en fais hommage.
+
+«Révolté des effrayantes contradictions que les lois de la société
+connaissent et sanctionnent, je vous supplie de me dire comment vous avez
+pu les accepter sans protestations et rester honnête homme. Je m'avoue
+faible et ignorant, puisque je n'en aperçois pas la possibilité. Dites-le
+moi donc enfin, au lieu de me couvrir de sarcasmes glacés. Suis-je coupable
+de demander la lumière? suis-je insolent et fou parce que je veux savoir
+les lois de ma conscience et le but de ma vie? Oui, votre caractère est
+digne, et votre tenue sage et mesurée; oui, votre cœur est bon et votre
+main libérale. Oui, vous secourez le pauvre et vous récompensez son labeur.
+
+«Mais où allez-vous par ce chemin si droit et si sûr? Je trouve que parfois
+vous manquez d'indulgence, et votre sévérité m'a effrayé souvent.
+
+«Je me suis toujours dit que vous aviez la vue plus claire et l'esprit plus
+prévoyant que les natures tendres et timides, que le mal momentané que vous
+faisiez souffrir était en vue d'un bien durable et d'un talent assuré;
+aussi, malgré mes répugnances pour les études que vous m'imposiez, malgré
+mes goûts sacrifiés à vos vues cachées, mes désirs souvent froissés et
+étouffés en naissant, je me suis imposé la loi de vous suivre et de vous
+obéir en tout.
+
+«Mais le moment est venu où il faut que vous m'ouvriez les yeux, si vous
+voulez que je puisse accomplir cet effort surhumain; car l'étude du droit
+ne satisfait pas ma conscience: je ne conçois pas que je puisse jamais
+m'engager dans les luttes de la procédure, encore moins que je m'astreigne
+comme vous à presser le travail des hommes à mon profit, si je ne vois
+clairement où je vais et quel sacrifice utile à l'humanité j'aurai accompli
+au prix de mon bonheur.
+
+--Ton bonheur serait donc de ne rien faire et de vivre les bras croisés, à
+regarder les astres? Il semble que tout travail t'irrite ou te fatigue,
+même le droit, que tous les jeunes gens apprennent en se jouant?
+
+--Mon père, vous savez bien le contraire; vous m'avez vu me passionner
+pour des études plus abstraites, et vous m'avez arrêté comme si j'avais
+couru à ma perte. Vous savez bien, pourtant, quel était mon vœu, lorsque
+vous me pressiez de chercher une application matérielle des sciences que je
+préférais. Vous ne vouliez pas que je fusse artiste et poëte: peut-être
+aviez-vous raison; mais j'aurais pu être naturaliste, tout au moins
+agriculteur, et vous m'en avez empêché. C'était pourtant une application
+réelle et pratique.
+
+«L'amour de la nature m'entraînait à la vie des champs. Le plaisir infini
+que je trouvais à sonder ses lois et ses mystères, me conduisait
+naturellement à pénétrer ses forces cachées, et à vouloir les diriger et
+les féconder par un travail intelligent.
+
+«Oui, là était ma vocation, n'en doutez pas. L'agriculture est en enfance;
+le paysan s'épuise aux travaux grossiers de la routine; des terres immenses
+sont incultes. La science décuplerait les richesses territoriales et
+allégerait la fatigue de l'homme.
+
+«Mes idées sur la société s'accordaient avec le rêve de cet avenir. Je vous
+demandais de m'envoyer étudier dans quelque ferme-modèle. J'aurais été
+heureux de me faire paysan, de travailler d'esprit et de corps, d'être en
+contact perpétuel avec les hommes et les choses de la nature. Je me serais
+instruit avec ardeur, j'aurais creusé plus avant que d'autres peut-être le
+champ des découvertes! Et, un jour, sur quelque lande déserte et nue
+transformée par mes soins, j'aurais fondé une colonie d'hommes libres,
+vivant en frères et m'aimant comme un frère.
+
+«C'était là toute mon ambition, toute ma soif de fortune et de gloire.
+Était-ce donc insensé? et pourquoi avez-vous exigé que j'allasse apprendre
+servilement un code qui ne sera jamais le mien?
+
+--Voilà, voilà! dit M. Cardonnet en haussant les épaules; voilà l'utopie
+du frère Émile, frère morave, quaker, néo-chrétien, néo-platonicien, que
+sais-je? C'est superbe, mais c'est absurde.
+
+--Eh bien, dites donc pourquoi, mon père; car vous prononcez toujours la
+sentence sans la motiver.
+
+--Parce que, mêlant tes utopies de socialiste à tes spéculations creuses de
+savant, tu aurais versé des trésors sur la pierre, tu n'aurais fait pousser
+ni froment sur le sol stérile, ni hommes capables de vivre en frères sur la
+terre commune. Tu aurais dépensé follement d'une main ce que j'aurais
+amassé de l'autre; et à quarante ans, épuisé de fantaisies, à bout de génie
+et de confiance, dégoûté de l'imbécillité ou de la perversité de tes
+disciples, fou peut-être, car c'est ainsi que finissent les âmes sensibles
+et romanesques, lorsqu'elles veulent appliquer leurs rêves, tu me serais
+revenu accablé de ton impuissance, irrité contre l'humanité, et trop vieux
+pour reprendre le bon chemin. Au lieu que, si tu m'écoutes et me suis, nous
+marcherons ensemble sur une route droite et sûre, et avant qu'il soit dix
+ans, nous aurons fait une fortune dont je n'ose te dire le chiffre, tu n'y
+croirais pas.
+
+--Admettons que ce ne soit pas un rêve, aussi, mon père, et peu m'importe
+jusqu'à présent; que ferons-nous de cette fortune?
+
+--Tout ce que tu voudras, tout le bien que tu rêveras alors; car je ne suis
+pas inquiet pour la raison et la prudence, si tu laisses venir l'expérience
+de la vie, et mûrir paisiblement ta cervelle.
+
+--Eh quoi! nous ferons le bien? oui, c'est de cela qu'il faut me parler,
+mon père, et je suis tout oreilles! Quel sera ce bonheur dont nous doterons
+les hommes?
+
+--Tu le demandes! Quel mystère divin cherches-tu donc ailleurs que dans les
+choses humaines? Nous aurons procuré à toute une province les bienfaits de
+l'industrie! Et ne sommes-nous pas déjà sur la voie? Le travail n'est-il
+pas la source et l'aliment du travail? ne faisons-nous pas travailler déjà
+ici plus d'hommes en un jour que l'agriculture et les petites industries
+barbares que je tends à supprimer n'en occupaient dans un mois? Leurs
+salaires ne sont-ils pas augmentés? Ne sont-ils pas à même d'acquérir
+l'esprit d'ordre, la prévoyance, la sobriété, toutes les vertus qui leur
+manquent? Où donc sont cachées ces vertus, seul bonheur du pauvre? dans le
+travail absorbant, dans la fatigue salutaire et dans le salaire
+proportionné. Le bon ouvrier a l'esprit de famille, le respect de la
+propriété, la soumission aux lois, l'économie, l'habitude et les trésors de
+l'épargne. C'est l'oisiveté de tous les mauvais raisonnements qu'elle
+engendre qui le perdent. Occupez-le, écrasez-le de besogne; il est robuste,
+il le deviendra davantage; il ne rêvera plus le bouleversement de la
+société. Il mettra de la règle dans sa conduite, de la propreté dans sa
+maison, il y apportera le bien-être et la sécurité. Et s'il devient vieux
+et infirme, quelque bonne volonté que vous ayez de le secourir, ce ne sera
+plus nécessaire. Il aura songé lui-même à l'avenir; il n'aura pas besoin
+d'aumônes et de protections comme votre ami Jappeloup le vagabond; il sera
+véritablement un homme libre. Il n'y a pas d'autre moyen de sauver le
+peuple, Émile. Je suis fâché de te dire que ce sera plus long à réaliser qu
+une utopie à concevoir; mais si l'entreprise est rude et longue, elle est
+digne d'un philosophe comme toi, et je ne la trouve pas au-dessus des
+forces d'un travailleur de mon espèce.
+
+--Quoi! c'est là tout l'idéal de l'industrie, dit Émile, écrasé sous cette
+conclusion. Le peuple n'a pas d'autre avenir que le travail incessant, au
+profit d'une classe qui ne travaillera jamais?
+
+--Telle n'est pas ma pensée, reprit M. Cardonnet, Je hais et méprise les
+oisifs: c'est pour cela que je n'aime pas les poëtes et les métaphysiciens.
+Je veux que tout le monde travaille suivant ses facultés, et mon idéal,
+puisque ce mot te plaît, ne serait pas éloigné de celui des
+saint-simoniens: _A chacun suivant sa capacité_, la récompense
+proportionnée au mérite. Mais, dans le temps où nous vivons, l'industrie
+n'a pas encore assez pris son essor pour qu'on puisse songer à un système
+moral de répartition. Il faut voir ce qui est et n'envisager que le
+possible. Tout le mouvement du siècle tourne à l'industrie. Que l'industrie
+règne donc et triomphe; que tous les hommes travaillent: qui du bras, qui
+de la tête; c'est à celui qui a plus de tête que de bras à diriger les
+autres; il a le droit et le devoir de faire fortune. Sa richesse devient
+sacrée, puisqu'elle est destinée à s'accroître, afin d'accroître le travail
+et le salaire. Que la société concoure donc, par tous les moyens, à asseoir
+la puissance de l'homme capable! sa capacité est un bienfait public; et que
+lui-même s'efforce d'augmenter sans cesse son activité: c'est son devoir
+personnel, sa religion, sa philosophie. En somme, il faut être riche pour
+devenir toujours plus riche, vous l'avez dit, Émile, sans comprendre que
+vous disiez la plus excellente des vérités.
+
+--Ainsi, mon père, vous ne donnez à l'homme qu'autant qu'il travaille? Mais
+comptez-vous donc pour rien celui qui ne peut pas travailler?
+
+--Je trouve, dans la richesse, les moyens de pouvoir secourir l'infirme et
+l'idiot.
+
+--Mais le paresseux?
+
+--J'essaie de le corriger; et, si je ne réussis pas, je l'abandonne aux
+lois de répression, vu qu'il ne tarde pas à être nuisible et à encourir
+leur rigueur.
+
+--Dans une société parfaite, cela pourrait être juste parce que le
+paresseux deviendrait une monstrueuse exception; mais, dans l'exercice
+d'une autorité aussi sévère que la vôtre, lorsque vous demandez au
+travailleur toute sa force, tout son temps, toute sa pensée, toute sa vie,
+oh! que de paresseux seraient chassés et abandonnés.
+
+--Avec les bienfaits de l'industrie, on arriverait dans peu à augmenter
+tellement le bien-être des classes pauvres, qu'il serait facile de fonder
+des écoles presque gratuites, où leurs enfants apprendraient l'amour du
+travail.
+
+--Je crois que vous vous trompez, mon père; mais quand il serait vrai que
+les enrichis songeront à l'éducation du pauvre, l'amour du travail sans
+relâche, et sans autre compensation qu'un peu de sécurité pour la
+vieillesse, est si contraire à la nature, qu'on ne l'inspirera jamais à
+l'enfance. Quelques natures exceptionnelles, dévorées d'activité ou
+d'ambition, feront le sacrifice de leur jeunesse; mais quiconque sera
+simple, aimant, porté à la rêverie, à d'innocents et légitimes plaisirs, et
+soumis à ces besoins d'affection et de calme qui sont le bien-être légitime
+de l'espèce humaine, fuira cette geôle du travail exclusif où vous voulez
+l'enfermer, et préférera encore les hasards de la misère à la sécurité de
+l'esclavage. Ah! mon père, par votre rude organisation, par votre puissance
+infatigable, par votre sobriété stoïque et votre habitude de labeur
+effréné, vous êtes un homme d'exception, et vous concevez une société faite
+à votre image, vous ne vous apercevez pas qu'il ne s'y trouve de place
+avantageuse que pour des hommes d'exception. Ah! permettez-moi de vous le
+dire, c'est là une utopie plus effrayante que les miennes.
+
+--Eh bien, Émile, puisses-tu l'avoir, cette utopie, dit M. Cardonnet avec
+chaleur; elle est une source de force et un stimulant précieux pour cette
+société de rêveurs, d'oisifs et d'apathiques où je me consume
+d'impatience. Sois pareil à moi, et si nous trouvions en France, à l'heure
+qu'il est, cent hommes semblables à nous, je te réponds que dans cent ans
+ce ne seraient plus des exceptions. L'activité est contagieuse,
+entraînante, prestigieuse! c'est par elle que Napoléon a dominé l'Europe:
+il l'eût possédée, si, au lieu d'être guerrier, il eût été industriel. Oh!
+puisque tu es enthousiaste; sois-le donc à ma manière! secoue ta langueur
+et partage ma fièvre! Si nous n'entraînons pas encore l'humanité, nous
+aurons ouvert de larges tranchées où nos descendants la verront se remuer
+avec un sainte fureur.
+
+--Non, mon père, non, jamais; s'écria Émile épouvanté de l'énergie terrible
+de M. Cardonnet: car ce n'est pas la route de l'humanité. Il n'y a là ni
+amour, ni pitié, ni tendresse. L'homme n'est pas né pour ne connaître que
+la souffrance et n'étendre ses conquêtes que sur la matière. Les conquêtes
+de l'intelligence dans le domaine des idées, les jouissances et les
+délicatesses du cœur, dont vous ne faites que des accessoires bien
+gouvernés dans la vie du travailleur, seront toujours le plus noble et le
+plus doux besoin de l'homme bien organisé. Vous ne voyez donc pas que vous
+retranchez tout un côté des intentions et des bienfaits de la Divinité? que
+vous ne laissez pas à l'esclavage du travail le temps de respirer et de se
+reconnaître? que l'éducation dirigée vers le gain ne fera que des machines
+brutales, et non des hommes complets? Vous dites que vous concevez un idéal
+dans la suite des siècles, qu'un temps peut venir où chacun sera rétribué
+suivant sa capacité? Eh bien, cette formule est fausse parce qu'elle est
+incomplète, et si l'on n'y ajoute celle-ci: «à chacun suivant ses besoins;»
+c'est l'injustice, c'est le droit du plus fort par l'intelligence et par la
+volonté, c'est l'aristocratie et le privilége sous d'autres formes.
+
+«O mon père, au lieu de lutter avec les forts contre les faibles, luttons
+avec les faibles contre les forts. Essayons! mais alors ne songeons point à
+faire fortune, renonçons à capitaliser pour notre compte. Consentez-y,
+puisque j'y consens, moi, pour qui vous travaillez aujourd'hui. Tâchons de
+nous identifier l'un à l'autre de cette façon, et renonçons au gain
+personnel en embrassant le travail. Puisque nous ne pouvons à nous seuls
+créer une société où tous seraient solidaires les uns les autres, soyons
+comme ouvriers de l'avenir, dévoués aux faibles et aux incapables d'à
+présent.
+
+«Si le génie de Napoléon eût été formé à cette doctrine, peut-être eût-elle
+converti le monde; mais qu'on trouve cent hommes semblables à nous, et que
+cette fièvre d'acquérir soit un zèle divin, que la soif de la charité nous
+dévore, associons tous nos travailleurs à tous nos bénéfices, que notre
+grande fortune ne soit pas votre propriété et mon héritage, mais la
+richesse de quiconque nous aura aidés suivant ses moyens et ses forces à la
+fonder; que le manœuvre qui apporte sa pierre soit mis à même de connaître
+autant de jouissances matérielles que vous qui apportez votre génie; qu'il
+puisse, lui aussi, habiter une belle maison, respirer un air pur, se
+nourrir d'aliments sains, se reposer après la fatigue, et donner
+l'éducation à ses enfants; que notre récompense ne soit pas dans le vain
+luxe dont nous pouvons nous entourer, vous et moi, mais dans la joie
+d'avoir fait des heureux, je comprendrai cette ambition et j'en serai
+dévoré. Et alors, mon père, mon bon père, votre œuvre sera bénie.
+
+«Cette paresse, cette apathie qui vous irritent et qui ne sont que le
+résultat d'une lutte où quelques-uns triomphent au détriment d'un grand
+nombre qui succombe et se décourage, disparaîtront d'elles mêmes par la
+force des choses! Alors vous trouverez tant de zèle et d'amour autour de
+vous, que vous ne serez plus obligé de vous épuiser seul pour stimuler tous
+les autres. Comment pourrait-il en être autrement aujourd'hui, et de quoi
+vous plaignez vous?
+
+«Sous la loi de l'égoïsme, chacun donne sa force et sa volonté en
+proportion de ce qu'il en retire de profits. Belle merveille, que vous, qui
+recueillez tout, vous soyez le seul ardent et assidu, tandis que le
+salarié, qui ne recueillera chez vous qu'une aumône un peu plus libérale
+qu'ailleurs, ne vous apporte qu'un peu plus de son zèle.
+
+«Vous augmentez le salaire, c'est beau sans doute, et, vous valez mieux que
+la plupart de vos concurrents qui voudraient le diminuer; mais vous pouvez
+décupler, centupler le zèle, faire éclore comme par miracle le feu du
+dévouement, l'intelligence du cœur dans ces âmes engourdies et affaissées,
+et vous ne le voudriez pas!
+
+«Et pourquoi donc, mon père? Ce ne sont pas les jouissances du luxe que
+vous aimez, puisque vous ne jouissez de rien, si ce n'est de l'ivresse de
+vos projets et de vos conquêtes. Eh bien, supprimez le bénéfice personnel:
+vous n'en avez que faire, et moi j'y renonce avec transport. Soyons
+seulement les dépositaires et les gérants de la conquête commune. Cette
+fortune rêvée, dont vous n'osez pas dire le chiffre, dépassera tellement
+vos prévisions et vos espérances, que bientôt vous aurez acquis de quoi
+donner à vos travailleurs des jouissances morales, intellectuelles et
+physiques, qui en feront des hommes nouveaux, des hommes complets, de vrais
+hommes, enfin! car jusqu'ici je n'en vois nulle part. Tout équilibre est
+rompu; je ne vois que des fourbes et des brutes, des tyrans et des serfs,
+des aigles puissants et voraces, des passereaux stupides et poltrons
+destinés à leur servir de pâture. Nous vivons suivant la loi aveugle de la
+nature sauvage; le code de l'instinct farouche qui régit la brute est
+encore l'âme de notre prétendue civilisation, et nous osons dire que
+l'industrie va sauver le monde sans sortir de cette voie! Non, non, mon
+père, erreur et mensonge que toutes ces déclamations de l'économie
+politique à l'ordre du jour! Si vous me forcez à être riche et puissant,
+comme vous me l'avez dit tant de fois, et si, en raison de la grossière
+influence de l'argent, les adorateurs de l'argent m'envoient représenter
+leurs intérêts aux conseils de la nation, je dirai ce que j'ai dans l'âme;
+je parlerai, et je ne parlerai qu'une fois sans doute: car on m'imposera
+silence ou l'on me fera sortir de l'enceinte; mais ce que je dirai, on s'en
+souviendra; et ceux qui m'auront élu se repentiront de leur choix!»
+
+Cette discussion se prolongea fort avant dans la nuit, et on peut bien
+penser qu'Émile ne convertit pas son père. M. Cardonnet n'était ni méchant,
+ni impie, ni coupable volontairement envers Dieu ou les hommes. Il avait
+même bien réellement certaines vertus pratiques et une grande capacité
+spéciale. Mais son caractère de fer était le résultat d'une âme absolument
+vide d'idéal.
+
+Il aimait son fils et ne pouvait le comprendre. Il soignait et protégeait
+sa femme, mais il n'avait jamais songé qu'à étouffer en elle toute
+initiative qui eût pu embarrasser sa marche journalière. Il eût voulu
+pouvoir réduire Émile de la même façon; mais, reconnaissant que cela était
+impossible, il en éprouva un violent chagrin, et même ces larmes de dépit
+mouillèrent ses paupières brûlantes dans cette veillée orageuse. Il croyait
+sincèrement être dans la logique, dans la seule véritablement admissible et
+praticable.
+
+Il se demandait par quelle fatalité il avait pour fils un rêveur et un
+utopiste, et plus d'une fois il éleva vers le ciel ses bras d'athlète,
+demandant avec une angoisse inexprimable, quel crime il avait commis, pour
+être frappé d'un tel malheur.
+
+Émile, épuisé de fatigue et de chagrin, finit par avoir pitié de cette âme
+blessée et de cet incurable aveuglement.
+
+«Ne parlons donc plus jamais de ces choses-là, mon père, dit-il en essuyant
+aussi des larmes qui prenaient leur source plus avant dans son cœur: nous
+ne pouvons nous identifier l'un à l'autre. Je ne puis que continuer à faire
+acte de soumission et d'amour filial, sans me préoccuper davantage de
+moi-même et d'un bonheur que je vous sacrifie. Que m'ordonnez-vous?
+
+«Dois-je retourner à Poitiers et y terminer mes études jusqu'à ce que je
+passe mes examens? Dois-je rester ici et vous servir de secrétaire ou de
+régisseur? Je fermerai les yeux, et je travaillerai comme une machine tant
+qu'il me sera possible! Je me considérerai comme votre employé, je serai à
+votre service ...
+
+--Et tu ne me regarderas plus comme ton père? dit M. Cardonnet. Non, Émile,
+reste auprès de moi, sois libre, je te donne trois mois, pendant lesquels,
+vivant dans le sein de ta famille, loin des déclamations des philosophes
+imberbes qui t'ont perdu, tu reviendras toi-même à la raison. Tu es doué
+d'un tempérament robuste, et le travail absorbant de la pensée t'a
+peut-être trop échauffé le cerveau. Je te considère comme un enfant malade
+et te reprends à la campagne pour te guérir. Promène-toi, chasse, monte à
+cheval, distrais-toi, en un mot, afin de rétablir ton équilibre qui me
+paraît plus dérangé que celui de la société. J'espère que tu adouciras ton
+intolérance, en voyant que ton intérieur n'est pas un foyer de scélératesse
+et de corruption. Dans quelque temps, peut-être, tu me diras que les
+rêveries creuses t'ennuient et que tu sens le besoin de m'aider
+volontairement.»
+
+Émile courba la tête sans répliquer, et quitta son père en le pressant
+dans ses bras avec un sentiment de douleur profonde. M. Cardonnet, n'ayant
+rien trouvé de mieux que de temporiser, s'agita longtemps dans son lit, et
+finit par s'endormir en se disant, contre son habitude, qu'il fallait
+parfois compter sur la Providence plus que sur soi-même.
+
+
+
+
+XIV.
+
+PREMIER AMOUR.
+
+
+L'énergique Cardonnet, tout entier à ses occupations journalières, ou assez
+maître de lui-même pour ne pas laisser voir la moindre trace de sa
+souffrance intérieure, avait repris dès le lendemain sa glaciale dignité.
+
+Émile, accablé d'effroi et de tristesse, s'efforçait de sourire à sa mère,
+qui s'inquiétait de son air distrait et de sa figure altérée. Mais, à force
+de timidité, cette femme n'avait plus même la pénétration qui appartient à
+son sexe. Toutes ses facultés étaient émoussées, et à quarante ans elle
+était déjà octogénaire au moral. Elle aimait pourtant encore son mari, par
+suite d'un besoin d'aimer qui n'avait jamais été satisfait. Elle n'avait
+pas de reproche bien formulé à lui faire; car il ne l'avait jamais froissée
+ni asservie ostensiblement; mais tout élan de cœur ou d'imagination avait
+toujours été refoulé en elle par l'ironie et une sorte de pitié
+dédaigneuse, et elle s'était habituée à n'avoir pas une pensée, pas une
+volonté en dehors du cercle tracé autour d'elle par une main rigide.
+
+Veiller à tous les détails du ménage était devenu pour elle plus qu'une
+occupation sage et volontaire; on lui en avait fait une loi si sérieuse et
+si sacrée, qu'une matrone romaine eût pu lui être tout au plus comparée
+pour la solennité puérile du labeur domestique.
+
+Elle offrait donc dans sa personne l'étrange anachronisme d'une femme de
+nos jours, capable de raisonner et de sentir, mais ayant fait sur elle-même
+l'effort insensé de rétrograder de quelques milliers d'années pour se
+rendre toute semblable à une de ces femmes de l'antiquité qui mettaient
+leur gloire à proclamer l'infériorité de leur sexe.
+
+Ce qu'il y avait de bizarre et de triste en ceci, c'est qu'elle n'en avait
+point la conviction, et qu'elle agissait ainsi, disait-elle tout bas, pour
+avoir la paix. Et elle ne l'avait point! Plus elle s'immolait, plus son
+maître s'ennuyait d'elle.
+
+Rien n'efface et ne détruit rapidement l'intelligence comme la soumission
+aveugle.
+
+Madame Cardonnet en était un exemple.
+
+Son cerveau s'était amoindri dans l'esclavage, et son époux, ne comprenant
+pas que c'était là l'ouvrage de sa domination, en était venu à la dédaigner
+secrètement.
+
+Quelques années auparavant, Cardonnet avait été effroyablement jaloux, et
+sa femme, quoique usée et flétrie, tremblait encore à l'idée qu'il pût lui
+supposer une pensée légère. Elle avait pris l'habitude de ne pas entendre
+et de ne pas voir, afin de pouvoir dire avec assurance, quand on lui
+parlait d'un homme quelconque: «Je ne l'ai pas regardé, je ne sais pas ce
+qu'il a dit, je n'ai fait aucune attention à lui.» C'est tout au plus si
+elle osait examiner et interroger son fils; car, pour son mari, si elle
+s'inquiétait d'un redoublement de pâleur sur son visage ou de sévérité dans
+son regard, il la forçait bien vite à baisser les yeux en lui disant:
+«Qu'ai-je donc d'extraordinaire, que vous me contemplez comme si vous ne me
+connaissiez pas?» Quelquefois, le soir, il s'apercevait qu'elle avait
+pleuré, et il redevenait tendre à sa manière: «Voyons, qu'y a-t-il? la
+pauvre petite femme a quelque ennui? Avez-vous envie d'un cachemire?
+Voulez-vous que je vous mène promener en voiture? Non? Alors ce sont les
+camélias qui ont gelé? On vous en fera venir de Paris qui auront une
+meilleure santé et qui seront si beaux, que vous ne regretterez pas les
+anciens.» Et, en effet, il ne manquait pas une occasion de satisfaire, à
+quelque prix que ce fût, les goûts innocents de sa compagne. Il exigeait
+même qu'elle fût plus richement parée qu'elle n'en avait le désir. Il
+pensait que les femmes sont des enfants qu'il faut récompenser de leur
+sagesse par des jouets et des futilités.
+
+«Il est certain, se disait alors madame Cardonnet, que mon mari m'aime
+beaucoup et qu'il est rempli d'attentions pour moi. De quoi puis-je me
+plaindre et d'où vient que je me sens toujours triste?»
+
+Elle vit Émile sombre et abattu, et ne sut pas lui arracher le secret de sa
+douleur. Elle l'interrogea fastidieusement sur sa santé, et lui conseilla
+de se coucher de bonne heure. Elle pressentait bien quelque chose de plus
+sérieux que les suites d'une insomnie; mais elle se disait qu'il valait
+mieux laisser un chagrin s'endormir dans le silence que de l'entretenir par
+l'épanchement.
+
+Le soir, Émile, en se promenant à l'entrée du village, rencontra Jean
+Jappeloup, qui, revenu depuis quelques heures, fêtait joyeusement son
+arrivée avec plusieurs amis, sur le seuil d'une habitation rustique.
+
+«Eh bien, lui dit le jeune homme en lui tendant la main, vos affaires sont
+elles arrangées?...
+
+--Avec la justice, oui, Monsieur; mais pas encore avec la misère. J'ai fait
+mes soumissions, j'ai raisonné de mon mieux avec le procureur du roi, il
+m'a écouté avec patience: il m'a bien dit quelques bêtises en manière de
+sermon; mais ce n'est pas un mauvais homme, et il allait me renvoyer, en
+me disant qu'il ferait son possible pour m'épargner les poursuites, lorsque
+vos lettres sont arrivées. Il les a lues sans faire semblant de rien; mais
+il y a eu égard, car il m'a dit: «Eh bien, tenez-vous en repos, fixez-vous
+quelque part, ne braconnez plus, travaillez, et tout s'arrangera.» Me voilà
+donc; mes amis m'ont bien reçu, comme vous voyez, puisque déjà cette maison
+s'ouvre pour me loger en attendant. Mais il faut que je songe au plus
+pressé, qui est de gagner de quoi me vêtir, et, avant la nuit, je vas faire
+le tour du village, pour avoir de l'ouvrage chez les braves gens.
+
+--Écoutez, Jean, lui dit Émile en s'attachant à ses pas: je ne dispose pas
+de grandes ressources; mon père me fait une pension, et je ne sais point
+s'il me la continuera, maintenant que je vais vivre près de lui; mais il me
+reste quelques centaines de francs dont je n'ai pas besoin ici, et que je
+vous prie d'accepter pour vous vêtir et pourvoir à vos premiers besoins.
+Vous me ferez beaucoup de peine si vous me refusez. Dans quelques jours,
+votre rancune mal fondée contre mon père sera passée, et vous viendrez lui
+demander de l'ouvrage; ou bien, autorisez-moi à lui en demander pour vous:
+il vous paiera mieux que vous ne serez payé partout ailleurs, et il se
+relâchera, j'en suis certain, de la sévérité de ses premières conditions;
+ainsi ...
+
+--Non, monsieur Émile, répondit le charpentier. Rien de tout cela, ni votre
+argent, ni l'ouvrage de votre père. Je ne sais pas comment M. Cardonnet
+vous traite et vous entretient, mais je sais qu'un jeune homme comme vous
+est fort gêné quand il n'a pas dans sa poche une pièce d'or ou d'argent
+pour s'en faire honneur dans l'occasion. Vous m'avez rendu assez de
+services, je suis content de vous, et, si je trouve l'occasion, vous verrez
+que vous n'avez pas tendu la main à un ingrat. Quant à servir votre père
+d'une manière ou de l'autre, jamais! j'ai failli faire cette sottise, et
+Dieu ne l'a pas permis. Je lui pardonne la manière dont il m'a fait arrêter
+par Caillaud, c'est une mauvaise action! Mais comme il ne savait peut-être
+pas que ce pauvre garçon est mon filleul, et comme depuis il a écrit du
+bien de moi au procureur du roi pour me faire pardonner, je ne dois plus
+penser à ma rancune. D'ailleurs, à cause de vous, maintenant je la mettrais
+sous mes pieds. Mais travailler à bâtir vos usines? Non! vous n'avez pas
+besoin de mes bras; vous en trouverez assez d'autres, et vous savez mes
+raisons. Ce que vous faites là est mauvais et ruinera bien des gens, si
+cela ne ruine pas tout le monde un jour.
+
+«Déjà vos digues et vos réservoirs font _patouiller_ tous les petits
+moulins au-dessus de vous sur le courant. Déjà tous vos amas de pierre et
+de terre ont gâté les prés d'alentour, quand l'eau a emporté tout cela chez
+les voisins. Toujours, voyez-vous, même contre son gré, le riche fait tort
+au pauvre. Je ne veux pas qu'il soit dit que Jean Jappeloup a mis la main à
+la ruine de son endroit. Ne m'en parlez plus. Je veux reprendre mon petit
+travail, et il ne me manquera pas.
+
+«A présent que vos grands travaux absorbent tous mes confrères, personne,
+dans le bourg, ne peut plus trouver d'ouvriers. J'hériterai de la clientèle
+des autres, sauf à la leur rendre quand la vôtre leur manquera. Car, je
+vous vous le dis, votre père graisse sa roue en payant cher aujourd'hui la
+sueur de l'ouvrier; mais il ne pourra pas continuer longtemps sur ce
+pied-là, autrement ses dépenses l'emporteraient sur ses profits. Un jour
+viendra ... un jour qui n'est peut-être pas loin! où il fera travailler au
+rabais, et alors malheur à ceux qui auront sacrifié leur position à de
+belles promesses! Ils seront forcés d'en passer par où votre père voudra,
+et le moment sera venu de rendre gorge.
+
+«Vous ne le croyez pas? Tant mieux pour vous! ça prouve que vous ne serez
+pas de moitié dans le mal qui se prépare; mais vous n'empêcherez rien.
+Bonsoir donc, mon brave enfant! ne parlez pas pour moi à votre père; je
+vous ferais mentir. Le bon Dieu m'a tiré de peine; je veux le contenter en
+tout maintenant et ne faire que ce que ma conscience ne me reprochera pas.
+Pauvre, je serai plus utile aux pauvres que votre père avec toute sa
+richesse. Je bâtirai pour mes pareils, et ils auront plus de profit à me
+payer peu qu'ils n'en auront à gagner gros chez vous. Vous verrez ça,
+monsieur Émile, et tout le monde dira que j'avais raison; mais il sera trop
+tard pour se repentir d'avoir passé la tête dans le licou!»
+
+Émile ne put vaincre l'obstination du charpentier et rentra chez lui encore
+plus triste qu'il n'en était sorti.
+
+Les prédications de cet ouvrier incorruptible lui causaient un vague
+effroi.
+
+Il rencontra aux abords de l'usine le secrétaire de son père, M. Galuchet,
+un gros jeune homme, très-capable de faire des chiffres, très-borné à tous
+autres égards.
+
+C'était l'heure du repos; Galuchet la mettait à profit en pêchant des
+goujons. C'était son passe-temps favori; et quand il en avait beaucoup dans
+son panier, il les comptait, et les additionnant avec le chiffre de ses
+précédentes conquêtes, il était heureux de dire, en retirant sa ligne:
+
+«Voici le sept cent quatre-vingt-deuxième goujon que j'ai pris avec cet
+hameçon-là depuis deux mois. Je suis bien fâché de n'avoir pas compté ceux
+de l'année dernière.
+
+Émile s'appuya contre un arbre, pour le regarder pêcher. L'attention
+flegmatique et la patience puérile de ce garçon le révoltaient. Il ne
+concevait pas qu'il pût se trouver parfaitement heureux, par la seule
+raison qu'il avait des appointements qui le mettaient à l'abri du besoin.
+Il essaya de le faire causer, se disant qu'il découvrirait peut-être, sous
+cette épaisse enveloppe, quelque trait de flamme, quelque motif de
+sympathie, qui lui ferait de la société de ce jeune homme une ressource
+morale dans sa détresse. Mais M. Cardonnet choisissait ses fonctionnaires
+d'un œil et d'une main sûrs. Constant Galuchet était un crétin; il ne
+comprenait rien, il ne savait rien en dehors de l'arithmétique et de la
+tenue des livres. Quand il avait fait des chiffres pendant douze heures, il
+lui restait à peine assez de raisonnement pour attraper des goujons.
+
+Cependant Émile lui fit dire, par hasard, quelques paroles qui jetèrent une
+clarté sinistre dans son esprit. Cette machine humaine était capable de
+supputer les profits et les pertes, et d'établir la balance au bas d'une
+feuille de papier. Tout en montrant la plus parfaite ignorance des projets
+et des ressources de M. Cardonnet, Constant fit l'observation que la paie
+des ouvriers était exorbitante, et que si, dans deux mois, on ne la
+réduisait de moitié, les fonds engagés dans l'affaire seraient
+insuffisants.
+
+«Mais cela ne peut pas inquiéter monsieur votre père, ajouta-t-il; on paie
+l'ouvrier comme on nourrit le cheval à proportion du travail qu'on exige.
+Quand on veut doubler l'ouvrage on double le salaire, comme on double
+l'avoine. Puis, quand on n'est plus si pressé, on baisse et on rationne à
+l'avenant.
+
+--Mon père n'agira pas ainsi, dit Émile: pour des chevaux peut-être, mais
+non pour des hommes.
+
+--Ne dites pas cela, Monsieur, reprit Galuchet; monsieur votre père est une
+forte tête, il ne fera pas de sottises, soyez tranquille.»
+
+Et il emporta ses goujons, charmé d'avoir rassuré le fils sur les
+apparentes imprudences du père.
+
+«Oh! s'il en était ainsi! pensait Émile en marchant avec agitation au bord
+de la rivière; s'il y avait un calcul inhumain, dans cette générosité
+momentanée! si Jean avait deviné juste! si mon père, tout en suivant les
+doctrines aveugles de la société, n'avait pas des vertus et des lumières
+supérieures à celles des autres spéculateurs, pour atténuer les effets
+désastreux de son ambition!... Mais, non, c'est impossible! mon père est
+bon, il aime ses semblables ...»
+
+Émile avait pourtant la mort dans l'âme; toute cette activité, toute cette
+vie dépensée au profit de son avenir, le faisaient reculer de dégoût et
+d'effroi. Il se demandait comment tous ces ouvriers de sa fortune ne le
+haïssaient pas, et il était prêt à se haïr lui-même pour rétablir la
+justice.
+
+Un profond ennui pesa encore sur lui le lendemain, mais il vit arriver avec
+une sorte de joie le jour qu'il devait consacrer en partie à M. de
+Boisguilbault, parce qu'il s'était promis d'aller, sans rien dire à
+personne, passer la journée à Châteaubrun. Au moment où il montait à
+cheval, M. Cardonnet vint lui adresser quelques railleries:
+
+«Tu t'y prends de bonne heure, pour aller à Boisguilbault! il paraît que
+l'entretien de cet aimable marquis a des charmes pour toi; je ne m'en
+serais jamais douté, et je ne sais quel secret tu possèdes pour ne pas
+t'endormir entre chacune de ses phrases.
+
+--Mon père, si c'est là une manière de me faire savoir que ma démarche vous
+déplaît, dit Émile en faisant avec dépit le mouvement de descendre de
+cheval, je suis prêt à y renoncer, bien que j'aie accepté une invitation
+pour aujourd'hui.
+
+--Moi! reprit l'industriel, il m'est absolument indifférent que tu
+t'ennuies là ou ailleurs. Puisque la maison paternelle est celle où tu te
+déplais le plus, je désire que celle des nobles personnages que tu
+fréquentes te dédommage un peu.»
+
+En toute autre circonstance, Émile eût retardé son départ, pour montrer ou
+du moins pour faire croire que le reproche n'était pas mérité; mais il
+commençait à comprendre que la tactique de son père était de le railler
+quand il voulait le faire parler; et comme il sentait un attrait invincible
+le pousser vers Châteaubrun, il résolut de ne pas se laisser surprendre.
+
+Quoique rien au monde ne lui fût plus sensible que la moquerie des êtres
+qu'il aimait, il fit un effort pour affecter de la prendre cette fois en
+bonne part.
+
+«Je me promets tant de plaisir, en effet, chez M. de Boisguilbault, dit-il,
+que je vais prendre le plus long pour m'y rendre, et que mon école
+buissonnière sera probablement de cinq ou six lieues, à moins que vous
+n'ayez besoin de moi, mon père, auquel cas je vous sacrifierais volontiers
+les délices d'une promenade en plein soleil dans des chemins à pic.»
+
+Mais M. Cardonnet ne fut pas dupe de son stratagème, et il lui répondit
+avec un regard clair et pénétrant:
+
+«Va où le démon de la jeunesse te pousse! je ne m'en inquiète pas, et pour
+cause.
+
+--Eh bien, se dit Émile en prenant le galop, si vous ne vous en inquiétez
+pas, je ne m'inquiéterai pas davantage de vos menaces!»
+
+Et, sentant malgré lui le feu de la colère bouillonner dans son sein, il
+fournit une course violente pour se calmer.
+
+«Mon Dieu, pensait-il peu de moments après, pardonnez-moi ces mouvements de
+dépit que je ne puis réprimer. Vous savez pourtant que mon cœur est plein
+d'amour, et qu'il ne demande qu'à respecter et à chérir ce père qui prend à
+tâche de refouler tous ses élans et de glacer toutes ses tendresses.»
+
+Soit hésitation, soit prudence, il fit un assez long détour avant de se
+diriger sur Châteaubrun; et quand, du haut d'une colline, il se vit
+très-éloigné des ruines qui se dessinaient à l'horizon, il sentit un si vif
+regret du temps perdu, qu'il mit les éperons dans le ventre de son cheval
+pour y arriver plus vite.
+
+Il y arriva en effet du côté de la Creuse en moins d'une demi-heure,
+presque à vol d'oiseau, après avoir mis cent fois sa vie en péril à
+franchir les fossés et à galoper sur le bord des précipices. Un désir
+violent, dont il ne voulait pourtant pas se rendre compte, lui donnait des
+ailes.
+
+«Je ne l'aime pas, se disait-il, je la connais à peine, je ne peux pas
+l'aimer! D'ailleurs, je l'aimerais en vain! Ce n'est pas _elle_ qui
+m'attire plus que son excellent père, son château romantique, son entourage
+de repos, de bonheur et d'insouciance; j'ai besoin de voir des gens heureux
+pour oublier que je ne le suis pas, que je ne le serai jamais!»
+
+Il rencontra Sylvain Charasson, occupé à tendre une vergée dans la Creuse.
+L'enfant courut vers lui d'un air joyeux et empressé:
+
+«Vous ne trouverez pas M. Antoine, lui dit-il; il est allé vendre six
+moutons à la foire; mais mademoiselle Janille est à la maison, et
+mademoiselle Gilberte aussi.
+
+--Crois-tu que je ne les dérangerai pas?
+
+--Oh! du tout, du tout, monsieur Émile; elles seront bien contentes de vous
+voir, car elles parlent bien souvent de vous à dîner avec M. Antoine. Elles
+disent qu'elles font grand cas de vous.
+
+--Prends donc mon cheval, dit Émile: j'irai plus vite à pied.
+
+--Oui, oui, reprit l'enfant. Tenez, là, derrière l'ancienne terrasse. Vous
+attraperez la brèche, vous sauterez un peu, et vous serez dans la cour.
+C'est le chemin _au Jean_.»
+
+Émile sauta sur l'herbe qui amortit le bruit, et approcha du pavillon
+carré, sans avoir effrayé les deux chèvres qui semblaient déjà le
+connaître.
+
+Monsieur Sacripant, qui n'était pas plus fier que son maître et ne
+dédaignait pas de faire, au besoin, l'office de chien de berger, quoiqu'il
+appartînt à la race plus noble des chasseurs, avait conduit les moutons à
+la foire.
+
+Au moment d'entrer, Émile s'aperçut que le cœur lui battait si fort,
+émotion qu'il attribua à son ascension rapide sur le flanc du rocher, qu'il
+s'arrêta un peu pour se remettre et faire convenablement son entrée. Il
+entendait dans l'intérieur le bruit d'un rouet, et jamais aucune musique
+n'avait retenti plus agréablement à son oreille. Puis le sifflement sourd
+du petit instrument de travail s'arrêta, et il reconnut la voix de Gilberte
+qui disait:
+
+«Eh bien, c'est vrai, Janille, je ne m'amuse pas les jours où mon père est
+absent. Si je n'étais pas avec toi, je m'ennuierais peut-être tout à fait.
+
+--Travaille, ma fille, travaille, répondit Janille: c'est le moyen de ne
+jamais s'ennuyer.
+
+--Mais je travaille et je ne m'amuse pourtant pas. Je sais bien qu'il n'y a
+pas de nécessité à s'amuser; mais moi, je m'amuse toujours, je suis
+toujours prête à rire et à sauter, quand mon père est avec nous. Conviens,
+petite mère, que s'il nous fallait vivre longtemps séparées de lui, nous
+perdrions toute notre gaieté et tout notre bonheur! Oh! vivre sans mon
+père, ce serait impossible! j'aimerais autant mourir tout de suite.
+
+--Eh bien, voilà de jolies idées! reprit Janille; à quoi diantre allez-vous
+penser, petite tête? Ton père est encore jeune et bien portant, grâce à
+Dieu! d'où te vient donc cette folie depuis deux ou trois jours?
+
+--Comment, depuis deux ou trois jours?
+
+--Mais oui, depuis trois ou quatre jours, même! il t'est arrivé plusieurs
+fois de te tourmenter de ce que nous deviendrions si, ce qu'à Dieu ne
+plaise, nous perdions ton bon père.
+
+--Si nous le perdions! s'écria Gilberte. Oh! ne dis pas un mot pareil, cela
+fait frémir; et je n'y ai jamais pensé. Oh! non, je ne pourrais pas penser
+à cela!
+
+--En bien, ne voilà-t-il pas que vous êtes tout en larmes? Fi!
+Mademoiselle! voulez-vous faire pleurer aussi votre mère Janille? oui-dà,
+M. Antoine serait content s'il vous voyait les yeux rouges en rentrant! Il
+serait capable de pleurer aussi, le cher homme! Allons, tu n'as pas assez
+promené aujourd'hui, mon enfant, serre ta laine, et allons faire manger nos
+poules. Ça te distraira de voir les jolis perdreaux que ta petite Blanche a
+couvés.»
+
+Émile entendit un baiser maternel de Janille clore ce discours, et comme
+ces deux femmes allaient le trouver à la porte, il s'éloigna et toussa un
+peu pour les avertir de son arrivée.
+
+«Ah! s'écria Gilberte, quelqu'un dans la cour! Je me sens toute en joie, je
+suis sûre que c'est mon père!»
+
+Et elle s'élança étourdiment à la rencontre d'Émile, si vite, qu'en se
+trouvant avec lui sur le seuil de la porte elle faillit tomber dans ses
+bras. Mais quelle que fût sa confusion en reconnaissant sa méprise, elle
+fut moindre que le trouble d'Émile; car, dans sa candeur, elle en sortit
+par un éclat de rire, tandis qu'à l'idée d'une accolade qui ne lui était
+pas destinée, mais qu'il avait été bien près de recevoir, le jeune homme
+perdit tout à fait contenance.
+
+Gilberte était si belle avec ses yeux encore humides de larmes et son rire
+enfantin et frais, qu'il en eut comme un éblouissement, et ne se demanda
+plus si c'était le bon Antoine, les belles ruines ou la charmante Gilberte
+qu'il s'était tant hâté de revoir.
+
+«Eh bien, eh bien, dit Janille, vous nous avez fait quasi peur; mais soyez
+le bienvenu, monsieur Émile, comme dit notre maître; M. Antoine ne tardera
+pas beaucoup à rentrer. En attendant, vous allez vous rafraîchir; j'irai
+tirer du vin à la cave.»
+
+Émile s'y opposa, et, la retenant par sa manche:
+
+«Si vous allez à la cave, j'irai avec vous, dit-il, non pour boire votre
+vin; mais pour voir ce caveau que vous m'avez dit si curieux, si profond et
+si sombre.
+
+--Vous n'irez pas maintenant, répondit Janille; il y fait trop froid et
+vous avez trop chaud. Oui, vous avez chaud! vous êtes rouge comme une
+fraise. Vous allez vous reposer un brin, et puis, en attendant M. Antoine,
+nous vous ferons voir les caveaux, les souterrains, et tout le château, que
+vous n'avez pas encore bien examiné, quoiqu'il en vaille la peine. Ah mais!
+il y a des gens qui viennent de bien loin pour le voir; ça nous ennuie bien
+un peu, et ma fille s'en va lire dans sa chambre tandis qu'ils sont là;
+mais M. Antoine dit qu'on ne peut pas refuser l'entrée, surtout à des
+voyageurs qui ont fait beaucoup de chemin, et que, quand on est
+propriétaire d'un endroit curieux et intéressant, on n'a pas le droit
+d'empêcher les autres d'en jouir.»
+
+Janille prêtait un peu à son maître le raisonnement qu'elle lui avait mis
+dans l'esprit et dans la bouche. Le fait est qu'elle retirait de
+l'exhibition de ses ruines un certain pécule qu'elle employait, comme tout
+ce qui lui appartenait, à augmenter secrètement le bien-être de la famille.
+
+Émile, pressé d'accepter un rafraîchissement quelconque, consentit à
+prendre un verre d'eau, et, comme Janille voulut courir elle-même remplir
+sa cruche à la fontaine, il resta seul avec mademoiselle de Châteaubrun.
+
+
+
+
+XV.
+
+L'ESCALIER.
+
+
+Si un roué peut s'applaudir du hasard inespéré qui lui procure un
+tête-­à-tête avec l'objet de ses entreprises, un jeune homme pur et
+sincèrement épris se trouve plutôt confus, et presque effrayé, lorsqu'une
+telle bonne fortune lui arrive pour la première fois.
+
+Il en fut ainsi d'Émile Cardonnet: le respect que lui inspirait
+mademoiselle de Châteaubrun était si profond, qu'il eût craint de lever les
+yeux sur elle en cet instant, et de se montrer, en quoi que ce soit,
+indigne de la confiance qu'on lui témoignait.
+
+Gilberte, plus naïve encore, n'éprouva point le même embarras. La pensée
+qu'Émile pût abuser, même par une parole légère, de son isolement et de son
+inexpérience, ne pouvait trouver place dans un esprit aussi noble et aussi
+candide que le sien, et sa sainte ignorance la préservait de tout soupçon
+de ce genre. Elle rompit donc le silence la première, et sa voix ramena,
+comme par enchantement, le calme dans le sein agité du jeune visiteur. Il
+est des voix si sympathiques et si pénétrantes, qu'il suffirait de les
+entendre articuler quelques mots, pour prendre en affection, même sans les
+voir, les personnes dont elles expriment le caractère. Celle de Gilberte
+était de ce nombre. On sentait, à l'écouter parler, rire ou chanter, qu'il
+n'y avait jamais eu dans son âme une pensée mauvaise, ou seulement
+chagrine.
+
+Ce qui nous touche et nous charme dans le chant des oiseaux, ce n'est pas
+tant cette mélodie étrangère à nos conventions musicales, et la puissance
+extraordinaire de ce timbre flexible, qu'un certain accent d'innocence
+primitive, dont rien ne peut donner l'idée dans la langue des hommes. Il
+semblait, en écoutant Gilberte, qu'on pût lui appliquer cette comparaison,
+et que les choses les plus indifférentes, en passant par sa bouche, eussent
+un sens supérieur à celui qu'elles exprimaient par elles-mêmes.
+
+«Nous avons vu notre ami Jean ce matin, dit-elle; il est venu avec le jour,
+et il a emporté tous les outils de mon père, pour commencer sa première
+journée de travail; car il a déjà trouvé de l'ouvrage, et nous espérons
+bien qu'il n'en manquera pas. Il nous a raconté tout ce que vous aviez fait
+et voulu faire pour lui, encore hier soir, et je vous assure, Monsieur,
+que, malgré la fierté et peut-être la rudesse de ses refus, il en est
+reconnaissant comme il doit l'être.
+
+--Ce que j'ai pu faire pour lui est si peu de chose, que je suis honteux
+d'en entendre parler, dit Émile. Je suis triste surtout de voir son
+obstination le priver de ressources assurées, car il me semble que sa
+position est encore bien précaire. Recommencer avec rien, à soixante ans,
+toute une vie de travail, et n'avoir ni maisons, ni habits, ni même les
+outils nécessaires, c'est effrayant, n'est-ce pas, Mademoiselle?
+
+--Eh bien, je ne m'en effraie pourtant pas, répondit Gilberte. Élevée dans
+l'incertain et quasi au jour le jour, j'ai peut-être pris moi-même
+l'habitude de cette heureuse insouciance de la pauvreté. Ou mon caractère
+est fait ainsi naturellement, ou bien l'insouciance de Jean me rassure;
+mais il est certain que, dans nos félicitations de ce matin, aucun de nous
+n'a ressenti la moindre inquiétude. Il faut si peu de chose à Jean pour le
+satisfaire! Il a une sobriété et une santé de sauvage. Jamais il ne s'est
+mieux porté que pendant deux mois qu'il a vécu dans les bois, marchant tout
+le jour et dormant en plein air le plus souvent[1]. Il prétend que sa vue
+s'est éclaircie, que sa jeunesse est revenue, et que, si l'été avait pu
+durer toujours, il n'aurait jamais eu besoin de retourner vivre au village.
+Mais, au fond du cœur, il a pour son pays natal une tendresse invincible,
+et d'ailleurs, l'inaction ne peut lui plaire longtemps. Nous l'avons pressé
+ce matin de s'établir chez nous, et d'y vivre comme nous, sans souci du
+lendemain.
+
+[FOOTNOTE 1: Il y a une manière de coucher sainement a la belle étoile,
+malgré la fraîcheur du climat, qui est bien connue de tous les bouviers,
+mais dont probablement peu de nos lecteurs parisiens s'aviseraient. C'est
+d'entrer dans un pâturage, de faire lever un des bœufs qui y sont couchés,
+et de s'étendre à sa place. Lorsqu'on se sent refroidir et gagner par
+l'humidité, il ne s'agit que de faire lever un autre bœuf. La place
+occupée pendant quelques heures par le corps de ces animaux est toujours
+parfaitement séchée, et d'une chaleur agréable et salutaire.]
+
+«--Il y a bien assez de place ici, et bien assez de matériaux, lui disait
+mon père, pour que tu te bâtisses une habitation. J'ai assez de pierres et
+de vieux arbres pour te fournir le bois de construction. Je t'aiderai à
+élever ta demeure comme tu m'as aidé à relever la mienne.»
+
+«Mais Jean ne pouvait entendre à cela.
+
+«--Eh bien, disait-il, que ferai-je donc pour tuer le temps, quand vous
+m'aurez établi en seigneur? Je ne peux pas vivre de mes rentes, et je ne
+veux pas être à votre charge pendant trente ans que j'ai peut-être encore à
+exister ... Quand même vous seriez assez riche pour cela, moi je périrais
+d'ennui. C'est bon pour vous, monsieur Antoine, qui avez été élevé pour ne
+rien faire. Quoique vous ne soyez pas fainéant, et vous l'avez prouvé! il
+ne vous en a rien coûté de reprendre l'habitude de vivre en _Monsieur_;
+mais moi, je ne dois plus ni courir ni chasser: j'aurais donc les bras
+croisés? Je deviendrais fou au bout de la première semaine.»
+
+--Ainsi, dit Émile qui pensait à la théorie de son père sur le travail
+incessant et la vieillesse sans repos, Jean n'éprouvera jamais le besoin
+d'être libre, quoiqu'il fasse tant de sacrifices à sa prétendue liberté.
+
+--Mais, dit Gilberte un peu surprise, est-ce que la liberté et l'oisiveté
+sont la même chose? Je ne crois pas. Jean aime passionnément le travail, et
+toute sa liberté consiste à choisir celui qui lui plaît; quand il travaille
+pour satisfaire son goût et son invention naturelle, il ne le fait qu'avec
+plus d'ardeur.
+
+--Oui, Mademoiselle, vous avez raison! dit Émile avec une mélancolie
+soudaine, et tout est là. L'homme est né pour travailler toujours, mais
+conformément à ses aptitudes, et dans la mesure du plaisir qu'il y trouve!
+Ah! que ne suis-je un habile charpentier! avec quelle joie n'irais je pas
+travailler avec Jean Jappeloup, et au profit d'un homme si sage et si
+désintéressé!
+
+--Eh bien, Monsieur, dit Janille qui rentrait, portant avec prétention son
+amphore de grès sur la tête, pour se donner un air robuste, voilà que vous
+dites comme M. Antoine. Ne voulait-il pas, ce matin, partir pour Gargilesse
+avec Jean, afin de travailler avec lui à la journée, comme autrefois?
+Pauvre cher homme! son bon cœur l'emportait jusque-là.
+
+«--Tu m'as fait gagner ma vie assez longtemps, disait-il; je veux t'aider à
+gagner la tienne. Tu ne veux pas partager ma table et ma maison: reçois au
+moins le prix de mon travail, puisque ce sera du superflu pour moi.»
+
+«Et M. Antoine le ferait comme il le dit. A son âge et avec son rang il
+irait encore cogner comme un sourd sur ces grandes pièces de bois!
+
+--Et pourquoi l'en as-tu empêché, mère Janille? dit Gilberte avec émotion.
+Pourquoi Jean s'y est-il obstinément refusé? Mon père ne s'en fût pas plus
+mal porté, et ce serait conforme à tous les nobles mouvements de sa vie!
+Ah! que ne puis-je, moi aussi, soulever une hache, et me faire l'apprenti
+de l'homme qui a si longtemps nourri mon père, tandis que, sans rien
+comprendre à mon existence, j'apprenais à chanter et à dessiner pour vous
+obéir! Ah! vraiment, les femmes ne sont bonnes à rien en ce monde!
+
+--Comment, comment, les femmes ne sont bonnes à rien! s'écria Janille: eh
+bien, donc, partons toutes les deux, montons sur les toits, équarrissons
+des poutres et enfonçons des chevilles. Vrai, je m'en tirerais encore mieux
+que vous, toute vieille et petite que je suis; mais pendant ce temps-là,
+votre papa, qui est adroit de ses mains comme une grenouille de sa queue,
+filera nos quenouilles et Jean repassera nos bavolets.
+
+--Tu as raison, mère, répondit Gilberte; mon rouet est chargé et je n'ai
+rien fait d'aujourd'hui. Si nous nous hâtons, nous aurons bien de quoi
+faire des habits de drap pour Jean avant que l'hiver vienne. Je vais
+travailler et réparer le temps perdu; mais il n'en est pas moins vrai que
+tu es une aristocrate, toi, qui ne veux pas que mon père redevienne ouvrier
+quand il lui plaît.
+
+--Sachez donc la vérité, dit Janille d'un air de confidence solennelle: M.
+Antoine n'a jamais pu être un bon ouvrier. Il avait plus de courage que
+d'habileté, et si je l'ai laissé travailler, c'était pour l'empêcher de
+s'ennuyer et de se décourager. Demandez à Jean s'il n'avait pas deux fois
+plus de peine à réparer les erreurs de Monsieur, que s'il eût opéré tout
+seul? Mais Monsieur avait l'air de faire beaucoup d'ouvrage, ça contentait
+les pratiques, et il était bien payé. Mais il n'en est pas moins vrai que
+je n'étais jamais tranquille dans ce temps-là, et que je ne le regrette
+pas. Je frémissais toujours que M. Antoine ne s'abattit un bras ou une
+jambe en croyant frapper sur une solive, ou qu'il ne se laissât choir du
+haut de son échelle, quand, avec ses distractions, il s'installait
+là-dessus comme au coin de son feu.
+
+--Tu me fais peur, Janille, dit Gilberte. Oh! en ce cas, tu fais bien de le
+dégoûter par tes railleries de recommencer, et, en cela comme en tout, tu
+es notre Providence!»
+
+Mademoiselle de Châteaubrun disait encore plus vrai qu'elle ne croyait.
+Janille avait été le bon ange attaché à l'existence d'Antoine de
+Châteaubrun. Sans sa prudence, sa domination maternelle et la finesse de
+son jugement, cet homme excellent n'eût pas traversé la misère sans s'y
+amoindrir un peu au moral. Il n'eût pas sauvé, du moins, sa dignité
+extérieure aussi bien que la candeur de ses instincts généreux. Il eût
+péché souvent par trop de résignation et d'abandon de lui-même. Porté à
+l'épanchement et à la prodigalité, il fût devenu intempérant; il eût pris
+autant des défauts du peuple que de ses qualités, et peut-être eût-il fini
+par mériter par quelque endroit le dédain que de sottes gens et de vaniteux
+parvenus se croyaient en droit d'avoir pour lui, quand même.
+
+Mais, grâce à Janille, qui, sans le contrarier ouvertement, avait toujours
+maintenu l'équilibre et ramené la modération, il était sorti de l'épreuve
+avec honneur, et il n'avait point cessé de mériter l'estime et le respect
+des gens sages.
+
+Le bruit du rouet de Gilberte interrompit la conversation, ou du moins la
+rendit moins suivie. Elle ne voulait plus s'interrompre qu'elle n'eût fini
+sa tâche; et pourtant elle y mettait encore plus d'ardeur que le motif
+apparent de son activité n'en comportait. Elle pressait Émile de ne pas
+s'ennuyer à entendre ce sifflement monotone, et d'aller explorer les ruines
+avec Janille; mais, comme Janille aussi voulait achever sa quenouille,
+Gilberte se hâtait doublement, sans s'en rendre compte, afin d'avoir
+terminé aussitôt qu'elle, et de pouvoir être de la promenade.
+
+«J'ai honte de mon inaction, dit Émile, qui n'osait pas trop regarder les
+beaux bras et les mouvements de la jeune fileuse, de peur de rencontrer les
+petits yeux perçants de Janille; n'avez-vous donc pas quelque ouvrage à me
+donner aussi?
+
+--Et que savez-vous faire? dit Gilberte en souriant.
+
+--Tout ce que sait faire Sylvain Charasson, je m'en flatte, répondit il.
+
+--Je vous enverrais bien arroser mes laitues, dit Janille en riant tout à
+fait, mais cela nous priverait de votre compagnie. Si vous remontiez la
+pendule qui est arrêtée?
+
+--Oh! elle est arrêtée depuis trois jours, dit Gilberte, et je n'ai pu la
+faire marcher. Je crois bien qu'il y a quelque chose de cassé.
+
+--Eh! c'est mon affaire, s'écria Émile; j'ai étudié, à mon corps défendant,
+il est vrai, un peu de mécanique, et je ne crois pas que ce coucou soit
+bien compliqué.
+
+--Et si vous me cassez tout à fait mon horloge? dit Janille.
+
+--Eh! laissez-la-lui casser, si ça l'amuse, dit Gilberte, avec un air de
+bonté où l'on retrouvait la libérale insouciance de son père.
+
+--Je demande à la casser, reprit Émile, si tel est son destin, pourvu qu'on
+me permette de la remplacer.
+
+--Oh! oui-dà! s'il en arrive ainsi, dit Janille, je la veux toute pareille,
+ni plus belle ni plus grande; celle-là nous est commode: elle sonne clair
+et ne nous casse pas la tête.»
+
+Émile se mit à l'œuvre; il démonta le coucou d'Allemagne, et, l'ayant
+examiné, il n'y trouva qu'un peu de poussière à faire disparaître de
+l'intérieur. Penché sur la table auprès de Gilberte, il nettoya et rétablit
+avec soin la machine rustique, tout en échangeant avec les deux femmes
+quelques paroles où l'enjouement amena une sorte de douce familiarité.
+
+On dit qu'on s'épanche et se livre en mangeant ensemble, mais c'est bien
+plutôt en travaillant ensemble qu'on sent et laisse venir la bienveillante
+intimité.
+
+Tous trois l'éprouvèrent; lorsqu'ils eurent fini leur mutuelle tâche, ils
+étaient presque membres de la même famille.
+
+«C'est affaire à vous, dit Janille, en voyant marcher son coucou; et vous
+feriez presque un horloger. Ah ça, allons nous promener maintenant; je vas
+d'abord allumer ma lanterne pour vous conduire dans les caveaux.
+
+--Monsieur, dit Gilberte lorsque Janille fut sortie, vous avez dit tout à
+l'heure que vous comptiez dîner chez M. de Boisguilbault: ne puis-je vous
+demander quelle impression vous a faite cet homme-là?
+
+--J'aurais de la peine à la définir, répondit Émile. C'est un mélange
+d'éloignement et de sympathie si étrange, que j'ai besoin de le voir encore
+et de l'examiner beaucoup et d'y réfléchir encore après, pour me bien
+rendre compte d'un caractère si bizarre. Ne le connaissez-vous pas,
+Mademoiselle, et ne pouvez-vous m'aider à le comprendre?
+
+--Je ne le connais pas du tout; je l'ai entrevu une ou deux fois dans ma
+vie, quoique nous demeurions bien près de chez lui, et, d'après ce que j'en
+avais entendu dire, j'avais une grande envie de le regarder; mais il
+passait à cheval sur le même chemin que nous et, du plus loin qu'il nous
+apercevait, mon père et moi, il prenait le grand trot, nous faisait un
+salut sans nous regarder, sans paraître même savoir qui nous étions, et
+disparaissait au plus vite; on eût dit qu'il voulait se cacher dans la
+poussière que soulevaient les pieds de son cheval.
+
+--Quoique si proche voisin, M. de Châteaubrun n'a plus la moindre relation
+avec lui?
+
+--Oh! ceci est fort étrange, dit Gilberte en baissant la voix d'un air de
+confidence naïve; mais je peux bien vous en parler, monsieur Émile, parce
+qu'il me semble que vous devez éclaircir quelque chose dans ce mystère. Mon
+père a été intimement lié dans sa jeunesse avec M. de Boisguilbault. Je
+sais cela, bien qu'il n'en parle jamais et que Janille évite de me répondre
+quand je l'interroge; mais Jean, qui n'en sait pas plus long que moi sur
+les causes de leur rupture, m'a souvent dit qu'il les avait vus
+inséparables. C'est ce qui m'a toujours fait penser que M. de Boisguilbault
+n'est ni si fier ni si froid qu'il le paraît; car l'enjouement et la
+vivacité de mon père n'eussent pu s'accommoder d'un caractère hautain et
+d'un cœur sec. Je dois vous confier aussi que j'ai surpris quelques
+réflexions échangées entre mon père et Janille à propos de lui, dans des
+moments où ils croyaient que je ne les entendais pas. Mon père disait que
+le seul malheur irréparable de sa vie était d'avoir perdu l'amitié de M. de
+Boisguilbault, qu'il ne s'en consolerait jamais, et que s'il pouvait donner
+un œil, un bras et une jambe pour la reconquérir, il n'hésiterait pas.
+Janille traitait ces plaintes de folies et lui conseillait de ne jamais
+faire la moindre démarche, parce qu'elle connaissait bien l'homme, et qu'il
+n'oublierait jamais ce qui les avait brouillés.
+
+«-Eh bien, disait alors mon père, j'aimerais mieux une explication, des
+reproches; j'aurais mieux aimé un duel, alors que nous étions encore à peu
+près d'égale force pour nous mesurer, que ce silence implacable et cette
+persistance glacée qui me percent le cœur. Non, Janille, non, je n'en
+prendrai jamais mon parti, et si je meurs sans qu'il m'ait serré la main,
+je ne mourrai pas content d'avoir vécu.»
+
+«Janille essayait de le distraire, et elle en venait à bout, parce que mon
+père est mobile, et trop affectueux pour vouloir affliger les autres de sa
+tristesse. Mais vous, monsieur Émile, qui aimez tant vos parents, vous
+comprenez bien que ce chagrin secret de mon père a toujours pesé sur mon
+âme, depuis le jour où je l'ai pénétré. Aussi, je ne sais pas ce que je
+n'entreprendrais pas pour le lui ôter. Depuis un an, j'y pense sans cesse,
+et vingt fois j'ai rêvé que j'allais à Boisguilbault, que je me jetais aux
+pieds de cet homme sévère, et que je lui disais:
+
+«--Mon père est le meilleur des hommes et le plus fidèle de vos amis. Ses
+vertus l'ont rendu heureux en dépit de sa mauvaise fortune; il n'a qu'un
+seul chagrin, mais il est profond, et d'un mot vous pouvez le faire
+cesser.»
+
+«Mais il me repoussait et me chassait de chez lui avec fureur. Je
+m'éveillais tout effrayée, et une nuit que je criai en prononçant son nom,
+Janille se releva, et me pressant dans ses bras:
+
+«--Pourquoi penses-tu à ce vilain homme? me dit-elle; il n'a aucun pouvoir
+sur toi, et il n'oserait s'attaquer à ton père.»
+
+«J'ai vu par là que Janille le haïssait; mais quand il lui arrive de dire
+un mot contre lui, mon père prend chaudement sa défense. Qu'y a-t-il entre
+eux? Presque rien, peut-être. Une susceptibilité puérile, un différend à
+propos de chasse, à ce que prétend Jean Jappeloup. Si cela était certain,
+ne serait-il pas possible de les réconcilier? Mon père, aussi, rêve de M.
+de Boisguilbault, et quelquefois, lorsqu'il s'assoupit sur sa chaise après
+souper, il prononce son nom avec une angoisse profonde. Monsieur Émile, je
+m'en rapporte à votre générosité et à votre prudence pour faire parler,
+s'il est possible, M. de Boisguilbault. Je me suis toujours promis de
+saisir la première occasion qui se présenterait pour tâcher de rapprocher
+deux hommes qui se sont tant aimés, et si Jean avait pu entrer tout à fait
+en grâce auprès du marquis, j'aurais espéré beaucoup de sa hardiesse et de
+son esprit naturel. Mais lui aussi est victime d'une bizarrerie de ce
+personnage, et je ne vois que vous qui puissiez venir à mon aide.
+
+--Vous ne doutez pas que ce ne soit désormais ma plus constante
+résolution,» répondit Émile avec feu. Et comme il entendait revenir Janille
+dont les petits sabots résonnaient sur les dalles, il monta sur une chaise
+comme pour consolider la pendule, mais en effet pour cacher le trouble
+délicieux que faisait naître en lui la confiance de Gilberte.
+
+Gilberte aussi était émue; elle avait fait un grand effort de courage pour
+ouvrir son cœur à un jeune homme qu'elle connaissait à peine; et elle
+m'était ni assez enfant, ni assez campagnarde, pour ne pas savoir qu'elle
+avait agi en dehors des convenances.
+
+Cette loyale fille souffrait déjà un peu d'avoir un petit secret pour
+Janille; mais elle se rassurait en pensant à la pureté de ses intentions,
+et il lui était impossible de croire Émile capable d'en abuser. Pour la
+première fois de sa vie, elle eut un instinct de ruse féminine en voyant
+rentrer sa gouvernante. Elle sentait qu'elle avait le visage en feu, et
+elle se baissa comme pour chercher une aiguille qu'elle avait fait tomber à
+dessein.
+
+La pénétration de Janille fut donc mise en défaut par deux enfants fort peu
+habiles à tous autres égards, et l'on entreprit gaiement l'exploration des
+souterrains.
+
+Celui qui était placé immédiatement au-dessous du pavillon carré donnait
+entrée à un escalier rapide, qui s'enfonçait à une profondeur effrayante
+dans le roc. Janille marchait devant, d'un pas délibéré, et avec l'habitude
+que lui avaient donnée ses fonctions de _cicérone_ auprès des voyageurs.
+Émile la suivait pour frayer le chemin à Gilberte, qui n'était ni
+maladroite ni pusillanime, mais pour laquelle Janille tremblait sans cesse.
+
+«Prends garde, ma petite, lui criait-elle à chaque instant. Monsieur Émile,
+retenez-la si elle tombe. Mademoiselle est distraite comme son cher père:
+c'est de famille. Ce sont des enfants qui se seraient tués cent fois, si je
+n'avais pas eu toujours l'œil sur eux.»
+
+Émile était heureux de pouvoir prendre un peu du rôle de Janille. Il
+écartait les décombres, et, comme l'escalier devenait de plus en plus
+difficile et dégradé, il se crut autorisé à offrir sa main, qui fut refusée
+d'abord, et enfin acceptée comme assez nécessaire.
+
+Qui peut dépeindre la violence et l'ivresse d'un premier amour dans une âme
+énergique? Émile trembla si fort en recevant la main de Gilberte dans la
+sienne, qu'il ne pouvait plus ni parler ni plaisanter arec Janille, ni
+répondre à Gilberte, qui plaisantait encore, et qui peu à peu se sentit
+toute troublée et ne trouva plus rien à dire.
+
+Ils ne descendirent ainsi qu'une douzaine de marches, mais, pendant cette
+minute, le temps s'arrêta pour Émile, et, quand il passa toute la nuit
+suivante à se la retracer, il lui sembla qu'il avait vécu un siècle.
+
+Sa vie précédente lui apparut dès lors comme un songe, et son individualité
+fut comme transformée. Se rappelait-il les jours de l'enfance, les années
+du collège, les ennuis ou les joies de l'étude, ce n'était plus l'être
+passif et enchaîné qu'il s'était senti être jusque-là; c'était l'amant de
+Gilberte qui venait de traverser cette vie, désormais radieuse, éclairée
+d'un jour nouveau. Il se voyait petit enfant, il se voyait écolier
+impétueux, puis étudiant rêveur et agité; et ces personnages, qui lui
+avaient paru différer comme les phases de sa vie, redevenaient à ses yeux
+un seul être, un être privilégié qui marchait triomphalement vers le jour
+où la main de Gilberte devait se poser dans la sienne.
+
+L'escalier souterrain aboutissait au bas de la colline rocheuse que
+couronnait le château. C'était un passage de sortie réservé en cas de
+siége, et Janille ne tarissait pas d'éloges sur cette construction
+difficile et savante.
+
+Malgré l'égalité absolue dans laquelle elle vivait avec ses maîtres et dont
+elle n'eût voulu se départir à aucun prix, tant elle avait conscience de
+son droit, la petite femme avait des idées étrangement féodales; et, à
+force de s'identifier avec les ruines de Châteaubrun, elle en était venue à
+tout admirer dans ce passé dont elle se faisait, à la vérité, une idée fort
+confuse. Peut-être aussi croyait-elle devoir rabattre l'orgueil présumé de
+la richesse bourgeoise, en faisant sonner bien haut devant Émile l'antique
+puissance des ancêtres de Gilberte.
+
+«Tenez, Monsieur, lui disait-elle en le promenant de geôle en geôle, voilà
+où l'on mettait les gens à la raison. Vous pouvez voir encore ici les
+anneaux de fer pour attacher les prisonniers enchaînés. Voici un caveau où
+l'on dit que trois rebelles ont été dévorés par un serpent énorme. Les
+seigneurs d'autrefois en avaient comme cela à leur disposition. Nous vous
+ferons voir tantôt les oubliettes: c'était cela qui ne plaisantait pas! Ah!
+mais si vous étiez passé par là avant la révolution, vous auriez peut-être
+bien fait le signe de la croix au lieu de rire!
+
+--Heureusement on peut rire ici maintenant, dit Gilberte, et penser à autre
+chose qu'à ces abominables légendes. Je remercie le bon Dieu de m'avoir
+fait naître dans un temps où l'on peut à peine y croire, et j'aime notre
+vieux nid, tel que le voilà, inoffensif et renversé à jamais. Tu sais bien,
+Janille, ce que mon père dit toujours aux gens de Cuzion, quand ils
+viennent lui demander de nos pierres pour se bâtir des maisons: «Prenez,
+mes enfants, prenez, ce sera la première fois qu'elles auront servi à
+quelque chose de bon!»
+
+--C'est égal, reprit Janille, c'est quelque chose que d'avoir été les
+premiers dans son pays, et les maîtres à tout le monde!
+
+--On sent d'autant mieux, dit la jeune fille, le plaisir d'être l'égal de
+tout le monde et de ne plus faire peur à personne.
+
+--Oh! c'est une gloire et un bonheur que j'envie!» s'écria Émile.
+
+
+
+
+XVI.
+
+LE TALISMAN.
+
+
+Si l'on eût dit, huit jours auparavant, à Gilberte, qu'un jour allait
+arriver où le calme de son cœur serait agité de commotions étranges, où le
+cercle de ses affections allait non pas seulement s'étendre pour admettre
+un inconnu à la suite de son père, de Janille et du charpentier, mais se
+briser soudainement pour placer un nouveau nom au milieu de ces noms
+chéris, elle n'eût pu croire à un tel miracle, et elle s'en fût effrayée.
+
+Et pourtant elle sentit vaguement que désormais l'image de ce jeune homme
+aux cheveux noirs, à l'œil de feu, à la taille élancée, allait s'attacher
+à tous ses pas et la poursuivre jusque dans son sommeil.
+
+Elle repoussait une telle fatalité, mais sans pouvoir s'y soustraire. Son
+âme douce et chaste n'allait point au-devant de l'ivresse qui venait la
+chercher; mais elle devait la subir, et elle la subissait déjà depuis que
+la main d'Émile avait frémi et tremblé en touchant la sienne.
+
+Puissance inouïe et mystérieuse d'un attrait que rien ne peut conjurer, et
+qui dispose de la jeunesse avant qu'elle ait eu le temps de se reconnaître
+et de se préparer à l'attaque ou à la défense!
+
+Un peu excitée par les premières atteintes de cette flamme secrète,
+Gilberte les reçut d'abord en jouant. Sa sérénité n'en fut pas troublée à
+la surface, et tandis qu'Émile était déjà forcé de se faire violence pour
+cacher son émotion, elle souriait encore et parlait librement, en attendant
+que le regret de son départ et l'impatience de son retour lui fissent
+comprendre que sa présence allait devenir souverainement nécessaire.
+
+Janille ne les quitta plus; mais insensiblement leur conversation se porta
+sur des sujets où, malgré sa vive pénétration, Janille ne comprenait pas
+grand'chose.
+
+Gilberte était instruite aussi solidement que peut l'être une jeune fille
+élevée dans un pensionnat de Paris, et il est vrai de dire que l'éducation
+des femmes a fait, depuis vingt ans, de notables progrès dans la plupart de
+ces établissements. L'instruction, le bon sens et la tenue des femmes
+chargées de les diriger ont subi les mêmes améliorations, et des hommes de
+mérite n'ont pas trouvé au-dessous d'eux de faire des cours d'histoire, de
+littérature et de science élémentaire pour cette moitié intelligente et
+perspicace du genre humain.
+
+Gilberte avait reçu quelques notions de ce qu'on appelle les arts
+d'agrément; mais, tout en obéissant en ceci à la volonté de son père, elle
+avait donné plus d'attention au développement de ses facultés sérieuses.
+
+Elle s'était dit de bonne heure que les beaux arts lui seraient d'une
+faible ressource dans une vie pauvre et retirée, que le labeur domestique
+lui prendrait trop de temps, et que, destinée au travail des mains, elle
+devait former son esprit pour ne pas souffrir du vide de la pensée et du
+dérèglement de l'imagination.
+
+Une sous-maîtresse, femme de mérite, dont elle avait fait son amie et la
+confidente de son sort précaire, avait ainsi réglé l'emploi de ses
+facultés, et la jeune fille, pénétrée de la sagesse de ses conseils, s'y
+était docilement résolue.
+
+Cependant ce plaisir d'apprendre et de retenir les choses de l'esprit avait
+créé à l'enfant une certaine souffrance depuis qu'elle était privée de
+livres au milieu des ruines de Châteaubrun. M. Antoine eût fait tous les
+sacrifices pour lui en procurer, s'il eût pu se rendre compte de son désir;
+mais Gilberte, gui voyait leurs ressources si restreintes, et qui voulait,
+avant tout, que le bien-être de son père ne souffrît d'aucune privation, se
+gardait bien d'en parler.
+
+Janille s'était dit, une fois pour toutes, que _sa fille_ était assez
+_savante_, et, la jugeant d'après elle-même, qui était encore coquette
+d'ajustements au milieu de sa parcimonieuse économie, elle employait ses
+petites épargnes à lui procurer de temps en temps une robe d'indienne ou un
+bout de dentelle.
+
+Gilberte affectait de recevoir ces petits présents avec un plaisir extrême
+pour ne rien diminuer de celui que sa gouvernante mettait à les lui
+apporter. Mais elle soupirait tout bas en songeant qu'avec le prix modique
+de ces chiffons on eût pu lui donner un bon livre d'histoire ou de poésie.
+
+Elle consacrait ses heures de loisir à relire sans cesse le petit nombre de
+ceux qu'elle avait rapportés de sa pension, et elle les savait presque par
+cœur.
+
+Une fois ou deux, sans rien dire de son projet, elle avait déterminé
+Janille, qui tenait les cordons de la bourse commune, à lui donner l'argent
+destiné à une parure nouvelle. Mais alors il s'était trouvé que Jean avait
+eu besoin de souliers, ou que de pauvres gens du voisinage avaient manqué
+de linge pour leurs enfants; et Gilberte avait été à ce qu'elle appelait
+le plus pressé, remettant à des jours meilleurs l'acquisition de ses
+livres.
+
+Le curé de Cuzion lui avait prêté un Abrégé de quelques Pères de l'Église,
+et la _Vie des Saints_, dont elle avait fait longtemps ses délices; car,
+lorsqu'on n'a pas de quoi choisir, on force son esprit à se complaire aux
+choses sérieuses, en dépit de la jeunesse qui vous pousserait à des
+occupations moins austères.
+
+Ces nécessités sont parfois salutaires aux bons esprits, et lorsque
+Gilberte se plaignait naïvement à Émile de son ignorance, il s'étonna au
+contraire de la voir si éclairée sur certaines choses de fonds qu'il avait
+jugées sur la foi d'autrui sans les approfondir.
+
+L'amour et l'enthousiasme aidant, il ne tarda pas à trouver Gilberte
+accomplie, et à la proclamer, en lui-même, la plus intelligente et la plus
+parfaite des créatures humaines; et cela était relativement vrai.
+
+Le plus grand et le meilleur des êtres, c'est celui qui sympathise le plus
+avec nous, qui nous comprend le mieux, qui sait le mieux développer et
+alimenter ce que nous avons de meilleur dans l'âme; enfin, c'est celui qui
+nous ferait l'existence la plus douce et la plus complète, s'il nous était
+donné de fondre entièrement la sienne avec la nôtre.
+
+«Ah! j'ai bien fait de conserver jusqu'ici mon cœur vierge et ma vie pure,
+se disait Émile, et je vous remercie, mon Dieu, de m'y avoir aidé! car
+voici bien véritablement celle qui m'était destinée, et sans laquelle je
+n'aurais fait que végéter et souffrir.»
+
+Tout en causant d'une manière générale, Gilberte laissa percer son regret
+d'être privée de livres, et Émile devina bien vite que ce regret était plus
+profond qu'on ne voulait le faire connaître à Janille.
+
+Il pensa avec douleur que, hormis des traités de commerce et d'industrie
+spéciale, il n'y avait pas un seul volume dans la maison de son père, et
+que, croyant retourner à Poitiers, il y avait laissé le peu d'ouvrages
+littéraires qu'il possédait.
+
+Mais Gilberte insinua qu'il y avait une bibliothèque très étendue à
+Boisguilbault.
+
+Jean avait autrefois travaillé dans une grande chambre pleine de livres, et
+il était bien regrettable qu'on ne se vît point, car on aurait pu profiter
+d'un si utile voisinage.
+
+Ici Janille, qui tricotait toujours en marchant, releva la tête.
+
+«Ça doit être un tas de vieux bouquins fort ennuyeux, dit elle, et je
+serais bien fâchée, pour mon compte, d'y mettre le nez; je craindrais que
+ça ne me rendît maniaque comme celui qui en fait sa nourriture.
+
+--M. de Boisguilbault lit donc beaucoup? demanda Gilberte; sans doute il
+est fort instruit.
+
+--Et à quoi cela lui a-t-il servi de tant lire et de devenir si savant? Il
+n'en a jamais fait part à personne, et ça n'a réussi à le rendre ni aimant,
+ni aimable.»
+
+Janille ne voulant pas s'exposer plus longtemps à parler d'un homme qu'elle
+haïssait, sans pouvoir ou sans vouloir dire pourquoi, fit quelques pas dans
+le préau vers ses chèvres, comme pour les empêcher de brouter une vigne qui
+tapissait l'entrée du pavillon carré.
+
+Émile profita de cet instant pour dire à Gilberte que s'il y avait, en
+effet, tant de livres à Boisguilbault, elle en aurait bientôt à discrétion,
+dût-il les emprunter à la dérobée.
+
+Gilberte ne put le remercier que par un sourire, n'osant y joindre un
+regard: elle commençait à se sentir embarrassée avec lui lorsque Janille
+n'était pas entre eux.
+
+«Ah ça! dit Janille en se rapprochant, M. Antoine ne se presse guère de
+revenir. Je le connais: il babille à cette heure! Il a rencontré d'anciens
+amis; il les régale sous la ramée; il oublie l'heure et dépense son argent!
+Et puis, si quelque pleurard demande à emprunter dix ou quinze francs, pour
+acheter une mauvaise chèvre, ou quelques paires d'oies maigres, il va se
+laisser aller! Il donnerait bien tout ce qu'il a sur lui, s'il n'avait pas
+peur d'être grondé en rentrant. Ah mais! il a emmené six moutons, et s'il
+n'en rapporte que cinq dans sa bourse, comme ça arrive trop souvent, gare à
+ma mie Janille; il n'ira plus sans moi à la foire! Tenez, voilà quatre
+heures qui sonnent à l'horloge (grâce à M. Émile qui l'a si bien fait
+parler), et je gage que ton père est tout au plus en route pour revenir.
+
+--Quatre heures! s'écria Émile, c'est juste l'heure où M. de Boisguilbault
+se met à table. Je n'ai pas un instant à perdre.
+
+--Partez donc vite, dit Gilberte, car il ne faut pas l'indisposer contre
+nous plus qu'il ne l'est déjà.
+
+--Et qu'est-ce que cela nous fait qu'il nous en veuille? dit Janille.
+Allons, vous voulez donc partir absolument sans voir M. Antoine?
+
+--Il le faut à mon grand regret!
+
+--Où est ce bandit de Charasson? cria Janille. Je gage qu'il dort dans un
+coin, et qu'il ne songe pas à vous amener votre cheval! Oh! quand monsieur
+est absent, Sylvain disparaît. Ici, méchant drôle, où êtes-vous caché?
+
+--Que ne pouvez-vous me munir d'un charme! dit Émile à Gilberte, tandis que
+Janille cherchait Sylvain et l'appelait d'une voix plus retentissante que
+réellement courroucée. Je m'en vais, comme un chevalier errant, pénétrer
+dans l'antre du vieux magicien pour essayer de lui ravir ses secrets et les
+paroles qui doivent mettre fin à vos peines.
+
+--Tenez, dit Gilberte en riant, et détachant une fleur de sa ceinture,
+voici la plus belle rose de mon jardin: il y aura peut être dans son parfum
+une vertu salutaire pour endormir la prudence et adoucir la férocité de son
+ennemi. Laissez-la sur sa table, tâchez de la lui faire admirer et
+respirer. Il est horticulteur et n'a peut-être pas, dans son grand
+parterre, un aussi bel échantillon que ce produit de mes greffes de l'an
+passé. Si j'étais une châtelaine de ce bon temps que regrette Janille, je
+saurais peut-être faire une conjuration pour attacher un pouvoir magique à
+cette fleur. Mais, pauvre fille, je ne sais que prier Dieu, et je lui
+demande de répandre la grâce dans ce cœur farouche, comme il a fait
+descendre la rosée pour ouvrir ce bouton de rose.
+
+--Serai-je donc vraiment forcé de lui laisser mon talisman? dit Émile en
+cachant la rose dans son sein; et ne dois-je pas le garder pour qu'il me
+serve une autre fois?»
+
+Le ton dont il fit cette demande et l'émotion répandue sur son visage
+causèrent à Gilberte un instant de surprise ingénue.
+
+Elle le regarda d'un air incertain, ne pouvant pas encore comprendre le
+prix qu'il attachait à la fleur détachée de son sein.
+
+Elle essaya de sourire comme à une plaisanterie, puis elle se sentit
+rougir, et Janille reparaissant, elle ne répondit rien.
+
+Émile, enivré d'amour, descendit avec une audacieuse rapidité le sentier
+dangereux de la colline. Quand il fut au bas, il osa se retourner, et vit
+Gilberte, qui, de sa terrasse plantée de rosiers, le suivait des yeux, bien
+qu'elle eût les mains occupées, en apparence, à tailler ses plantes
+favorites.
+
+Elle n'était pas mise avec recherche, à coup sûr, ce jour-là plus que les
+autres. Sa robe était propre; comme tout ce qui avait passé par les mains
+scrupuleuses de Janille; mais elle avait été si souvent lavée et repassée
+que, de lilas, elle était devenue d'une teinte indéfinissable, comme celles
+que prennent les hortensias au moment de se flétrir.
+
+Sa splendide chevelure blonde, rebelle aux torsades qu'on lui imposait,
+s'échappait de cette contrainte, et formait comme une auréole d'or autour
+de sa tête.
+
+Une chemisette bien blanche et bien serrée encadrait son beau cou et
+laissait deviner le contour élégant de ses épaules. Émile la trouva
+resplendissante, aux rayons du soleil qui tombaient d'aplomb sur elle, sans
+qu'elle songeât à s'en préserver. Le hâle n'avait pu flétrir une si riche
+carnation, et elle paraissait d'autant plus fraîche que sa toilette était
+plus pâle et plus effacée.
+
+D'ailleurs, l'imagination d'un amoureux de vingt ans est trop riche pour
+s'embarrasser d'un peu plus ou moins de parure. Cette petite robe fanée
+prit aux yeux d'Émile une teinte plus riche que toutes les étoffes de
+l'Orient, et il se demanda pourquoi les peintres de la renaissance
+n'avaient jamais su vêtir aussi magnifiquement leurs riantes madones et
+leurs saintes triomphantes.
+
+Il resta cloué à sa place quelques instants, ne pouvant s'éloigner; et,
+sans l'ardeur de son cheval qui rongeait le frein et frappait du pied, il
+eût complètement oublié que M. de Boisguilbault avait encore une heure à
+l'attendre.
+
+Il avait fallu faire plusieurs détours pour arriver au bas de cette
+colline, et cependant la distance verticale n'était pas assez grande pour
+que les deux jeunes gens ne se vissent pas fort bien.
+
+Gilberte reconnut l'irrésolution du cavalier, qui ne pouvait se résoudre à
+la perdre de vue; elle rentra sous les buissons de roses pour s'y cacher;
+mais elle le regarda encore longtemps à travers les branches.
+
+Janille avait été sur le sentier opposé à la rencontre de son maître. Ce
+ne fut qu'en entendant la voix de son père que Gilberte s'arracha au charme
+qui la retenait. C'était la première fois qu'elle se laissait devancer par
+Janille pour le recevoir et le débarrasser de sa gibecière et de son bâton.
+
+A mesure qu'il se rapprochait de Boisguilbault, Émile faisait son plan et
+le refaisait cent fois pour attaquer la forteresse où ce personnage
+incompréhensible se tenait retranché.
+
+Entraîné par son esprit romanesque, il croyait pressentir la destinée de
+Gilberte, et la sienne par conséquent, écrites en chiffres mystérieux dans
+quelque recoin ignoré de ce vieux manoir, dont il voyait les hautes
+murailles grises se dresser devant lui.
+
+Grande, morne, triste et fermée comme son vieux seigneur, cette résidence
+isolée semblait défier l'audace de la curiosité. Mais Émile était stimulé
+désormais par une volonté passionnée. Confident et mandataire de Gilberte,
+il pressait contre ses lèvres la rose déjà flétrie, et se disait qu'il
+aurait le courage et l'habileté nécessaires pour triompher de tous les
+obstacles.
+
+Il trouva M. de Boisguilbault, seul sur son perron, inoccupé et impassible
+comme à l'ordinaire. Il se hâta de s'excuser du retard apporté au dîner du
+vieux gentilhomme, en prétendant qu'il avait perdu son chemin, et que, ne
+connaissant pas encore le pays, il avait mis près de deux heures à se
+retrouver.
+
+M. de Boisguilbault ne lui fit point de questions sur l'itinéraire qu'il
+avait suivi; on eût dit qu'il craignait d'entendre prononcer le nom de
+Châteaubrun: mais par un raffinement de politesse, il assura qu'il ne
+savait point l'heure, et qu'il n'avait point songé à s'impatienter.
+
+Cependant, il avait ressenti quelque agitation, comme Émile s'en aperçut
+bientôt à certaines paroles embarrassées, et le jeune homme crut
+comprendre, qu'au milieu du profond ennui de son isolement, la
+susceptibilité du marquis eût vivement souffert d'un manque de parole.
+
+Le dîner fut excellent et servi avec une ponctualité minutieuse par le
+vieux domestique. C'était le seul serviteur visible du château. Les autres,
+enfouis dans la cuisine, qui était située dans un caveau, ne paraissaient
+point. Il semblait qu'il y eût à cet égard une sorte de consigne, et que
+leur doyen eût seul le don de ne pas choquer les regards du maître.
+
+Ce vieillard était infirme, mais il était si bien habitué à son service que
+le marquis n'avait presque jamais rien à lui dire, et quand, par hasard, il
+ne devinait pas ses volontés, il lui suffisait d'un signe pour les
+comprendre.
+
+Cette surdité paraissait servir le laconisme de M. de Boisguilbault, et
+peut-être aussi n'était-il pas fâché d'avoir près de lui un homme dont la
+vue affaiblie ne pouvait plus chercher à lire dans sa physionomie: c'était
+une machine plus qu'un serviteur qu'il avait à ses côtés, et qui, privés
+par ses infirmités du pouvoir de communiquer avec la pensée de ses
+semblables, en avait perdu le désir et le besoin.
+
+On concevait aisément que ces deux vieillards fussent seuls capables de
+vivre ensemble, sans songer à s'ennuyer l'un de l'autre, tant il y avait en
+eux peu de vie apparente.
+
+Le service ne se faisait pas vite, mais avec ordre. Les deux convives
+restèrent deux heures à table. Émile remarqua que son hôte mangeait à
+peine, et seulement pour l'exciter à goûter tous les plats, qui étaient
+recherchés et succulents.
+
+Les vins furent exquis, et le vieux Martin présentait horizontalement, sans
+leur imprimer la moindre secousse, des bouteilles couvertes d'une antique
+et vénérable poussière.
+
+Le marquis mouillait à peine ses lèvres, et faisait signe à son vieux
+serviteur de remplir le verre d'Émile qui, habitué à une grande sobriété,
+s'observait pour ne pas laisser sa raison succomber à tant d'expériences
+réitérées sur les nombreux échantillons de cette cave seigneuriale.
+
+«Est-ce là votre ordinaire, monsieur le marquis? lui demanda-t-il
+émerveillé de la coquetterie d'un tel repas pour deux personnes.
+
+--Je ... je n'en sais rien, répondit le marquis; je ne m'en mêle pas, c'est
+Martin qui dirige mon intérieur. Je n'ai jamais d'appétit; et ne m'aperçois
+pas de ce que je mange. Trouvez-vous que ce soit bon?
+
+--Parfait; et si j'avais souvent l'honneur d'être admis à votre table, je
+prierais Martin de me traiter moins splendidement, car je craindrais de
+devenir gourmet.
+
+--Pourquoi non? c'est une jouissance comme une autre. Heureux ceux qui en
+ont beaucoup!
+
+--Mais il en est de plus nobles et de moins dispendieuses, reprit Émile;
+tant de gens manquent du nécessaire que j'aurais honte de me faire un
+besoin du superflu.
+
+--Vous avez raison, dit M. de Boisguilbault, avec son soupir accoutumé. Eh
+bien, je dirai à Martin de vous servir plus simplement une autre fois. Il a
+jugé qu'à votre âge on avait grand appétit; mais il me semble que vous
+mangez comme quelqu'un qui a fini de grandir. Quel âge avez-vous?
+
+--Vingt et un ans.
+
+--Je vous aurais cru moins jeune.
+
+--D'après ma figure?
+
+--Non, d'après vos idées.
+
+--Je voudrais que mon père entendît votre opinion, monsieur le marquis, et
+qu'il voulût bien s'en pénétrer, répondit Émile en souriant; car il me
+traite toujours comme un enfant.
+
+--Quel homme est-ce que votre père? dit M. de Boisguilbault avec une
+ingénuité de préoccupation qui ôtait à cette question ce qu'elle eût pu
+avoir d'impertinent au premier abord.
+
+--Mon père, répondit Émile, est pour moi un ami dont je désire l'estime et
+dont je redoute le blâme. C'est ce que je puis dire de mieux pour vous
+peindre un caractère énergique, sévère et juste.
+
+--J'ai ouï dire qu'il était fort capable, fort riche, et jaloux de son
+influence. Ce n'est pas un mal s'il s'en sert bien.
+
+--Et quel est, suivant vous, monsieur le marquis, le meilleur usage qu'il
+en puisse faire?
+
+--Ah! ce serait bien long à dire! répondit le marquis en soupirant; vous
+devez savoir cela aussi bien que moi.»
+
+Et, entraîné un instant par la confiance qu'Émile lui avait témoignée à
+dessein, pour provoquer la sienne, il retomba dans sa torpeur, comme s'il
+eût craint de faire un effort pour en sortir.
+
+«Il faut absolument rompre cette glace séculaire, pensa Émile. Ce n'est
+peut-être pas si difficile qu'on le croit. Peut-être serai-je le premier
+qui l'ait essayé!»
+
+Et tout en gardant, comme il le devait, le silence sur les craintes que lui
+inspirait l'ambition de son père, ou sur la lutte pénible de leurs opinions
+respectives, il parla avec abandon et chaleur de ses croyances, de ses
+sympathies, et même de ses rêves pour l'avenir de la famille humaine.
+
+Il pensa bien que le marquis allait le prendre pour un fou, et il se plut
+à provoquer des contradictions qui lui permettraient enfin de pénétrer dans
+cette âme mystérieuse.
+
+«Que ne puis-je amener une explosion de dédain ou d'indignation! se
+disait-il; c'est alors que je verrais le fort et le faible de la place.»
+
+Et, sans s'en douter, il suivait avec le marquis la même tactique que son
+père avait suivie naguère avec lui; il affectait de fronder et de démolir
+tout ce qu'il supposait devoir être plus ou moins sacré aux yeux du vieux
+légitimiste; «la noblesse aussi bien que l'argent, la grande propriété, la
+puissance des individus, l'esclavage des masses, le catholicisme
+jésuitique, le prétendu droit divin, l'inégalité des droits et des
+jouissances, base des sociétés constituées, la domination de l'homme sur la
+femme, considérée comme marchandise dans le contrat de mariage, et comme
+propriété dans le contrat de la morale publique; enfin, toutes ces lois
+païennes que l'Évangile n'a pu détruire dans les institutions, et que la
+politique de l'Église a consacrées.»
+
+M. de Boisguilbault paraissait écouter mieux qu'à l'ordinaire; ses grands
+yeux bleus s'étaient arrondis comme si, à défaut du vin qu'il ne buvait
+pas, la surprise d'une telle déclaration des droits de l'homme l'eût jeté
+dans une stupeur accablante.
+
+Émile regardait son verre, rempli d'un tokai de cent ans, et se promettait
+d'y avoir recours pour se donner _du montant_, si la chaleur naturelle de
+son jeune enthousiasme ne suffisait pas à conjurer l'avalanche de neige
+près de rouler sur lui.
+
+Mais il n'eut pas besoin de ce topique, et, soit que la neige eût trop
+durci pour se détacher du glacier, soit qu'en ayant l'air d'écouter, M. de
+Boisguilbault n'eût rien entendu, la téméraire profession de foi de
+l'enfant du siècle ne fut pas interrompue et s'acheva dans le plus profond
+silence.
+
+«Eh bien, monsieur le marquis, dit Émile, étonné de cette tolérance
+apathique, acceptez-vous donc mes opinions, ou vous semblent-elles indignes
+d'être combattues?»
+
+M. de Boisguilbault ne répondit pas; un pâle sourire erra sur ses lèvres,
+qui firent le mouvement de répondre et ne laissèrent échapper que le soupir
+problématique. Mais il posa la main sur celle d'Émile, et il sembla à ce
+dernier qu'une moiteur froide donnait cette fois quelque symptôme de vie à
+cette main de pierre.
+
+Enfin il se leva et dit:
+
+«Nous allons prendre le café dans mon parc.»
+
+Et, après une pause, il ajouta, comme s'il achevait tout haut une phrase
+commencée tout bas:
+
+«Car je suis complètement de votre avis.
+
+--Vraiment? s'écria Émile en passant résolument son bras sous celui du
+grand seigneur.
+
+--Et pourquoi donc pas? reprit celui-ci tranquillement.
+
+--C'est-à-dire que toutes ces choses vous sont indifférentes?
+
+--Plût à Dieu!» répondit M. de Boisguilbault avec un soupir plus accentué
+que les autres.
+
+
+
+
+XVII.
+
+DÉGEL.
+
+
+Émile n'avait encore admiré le parc de Boisguilbault que par-dessus les
+haies et à travers les grilles. Il fut encore plus frappé de la beauté de
+ce lieu de plaisance, de la vigueur des plantes et de leur heureuse
+disposition.
+
+La nature avait fait beaucoup, mais l'art l'avait secondée avec une grande
+intelligence. Le terrain en pente offrait mille incidents pittoresques, et
+une source abondante, s'échappant du milieu des rochers, courait dans tous
+les sens, entretenant la fraîcheur sous ces magnifiques ombrages.
+
+Le fond et le revers du ravin, qui appartenaient aussi au marquis, étaient
+couverts d'une végétation serrée qui cachait une partie des murs et des
+buissons de clôture, si bien que, de toutes les hauteurs ménagées pour
+jouir de la vue d'un immense et splendide paysage, on pouvait croire que le
+parc s'étendait jusqu'à l'horizon.
+
+«Voici un lieu enchanté, dit Émile, et il suffit de le voir pour être
+certain que vous êtes un grand poëte.
+
+--Il y a beaucoup de grands poëtes de mon espèce, répondit le marquis,
+c'est-à-dire des gens qui sentent la poésie sans pouvoir la manifester.
+
+--La parole parlée ou écrite est-elle donc la seule manifestation
+intéressante? reprit Émile. Le peintre qui interprète grandement la nature
+n'est-il pas poëte aussi? Et si cela est incontestable, l'artiste qui crée
+sur la nature elle-même, et qui la modifie pour développer toute sa beauté,
+n'a-t-il pas produit une grande manifestation poétique?
+
+--Vous arrangez cela pour le mieux,» dit M. de Boisguilbault d'un ton de
+complaisance paresseuse, qui n'était pourtant pas sans bienveillance. Mais
+Émile aurait mieux aimé la discussion que cette adhésion nonchalante à tout
+propos, et il craignait d'avoir manqué sa principale attaque, «Que
+trouverai-je donc pour l'impatienter et le faire sortir de lui-même? se
+disait-il. Il n'est point de siége fameux dans l'histoire qui soit
+comparable à celui-ci.»
+
+Le café était servi dans un joli chalet suisse, dont l'exactitude et la
+propreté charmèrent Émile un instant. Mais l'absence d'êtres humains et
+d'animaux domestiques, dans cette retraite champêtre, se fit trop vite
+remarquer pour qu'il fût possible d'entretenir la moindre illusion.
+
+Rien n'y manquait pourtant: ni la colline couverte de mousse et plantée de
+sapins, ni le filet d'eau cristallin tombant à la porte dans une auge de
+pierre, et s'en échappant avec un doux murmure; la maisonnette tout entière
+en bois résineux coquettement découpé en balustrades, et adossée à des
+blocs granitiques, le joli toit à grands rebords, l'intérieur meublé à
+l'allemande, et jusqu'au service en poterie bleue: tout cela neuf, propre,
+brillant, silencieux et désert, ressemblait à un beau joujou de Fribourg
+plus qu'à une habitation rustique.
+
+Il n'y avait pas jusqu'aux figures ternes et raides du vieux marquis et de
+son vieux majordome qui ne donnassent l'idée de personnages en bois peint,
+adaptés là pour compléter la ressemblance.
+
+«Vous avez été en Suisse, monsieur le marquis? lui dit Émile, et ceci est
+un souvenir de prédilection.
+
+--J'ai peu voyagé, répondit M. de Boisguilbault, quoique je fusse parti un
+jour avec l'intention de faire le tour du monde. La Suisse se trouva sur
+mon chemin; le pays me plut, et je n'allai pas plus loin, me disant que je
+me donnerais sans doute beaucoup de peine pour ne rien trouver de mieux.
+
+--Je vois que vous préférez ce pays-ci à tous les autres, et que vous y
+êtes revenu pour toujours?
+
+--Pour toujours, assurément.
+
+--C'est la Suisse en petit, et si l'imagination y est moins excitée par des
+spectacles grandioses, les fatigues et les dangers de la promenade y sont
+moindres.
+
+--J'avais d'autres raisons pour me fixer dans ma propriété.
+
+--Est-ce une indiscrétion de vous les demander?
+
+--En seriez vous vraiment curieux? dit le marquis avec un sourire
+équivoque.
+
+--Curieux! non; je ne le suis pas dans le sens impertinent et ridicule du
+mot; mais à mon âge, la destinée des autres, la nôtre propre, est une
+énigme, et l'on s'imagine toujours qu'on trouvera dans l'expérience et la
+sagesse de certains êtres un utile enseignement.
+
+--Pourquoi dites-vous de _certains êtres_? Ne suis-je pas semblable à tout
+le monde?
+
+--Oh! nullement, monsieur le marquis!
+
+--Vous m'étonnez beaucoup, reprit M. de Boisguilbault, absolument du même
+ton dont il avait dit quelques instants auparavant: _Je suis tout à fait de
+votre avis_, et il ajouta:--Mettez donc du sucre dans votre café.
+
+--Je m'étonne davantage, dit Émile en prenant machinalement du sucre, que
+vous ne vous aperceviez pas de ce que votre solitude, votre gravité, et
+j'oserai dire aussi votre mélancolie, ont de frappant et de solennel pour
+un enfant comme moi.
+
+--Est-ce que je vous fais peur? dit M. de Boisguilbault avec un profond
+soupir.
+
+--Vous me faites très peur, monsieur le marquis, je l'avoue franchement;
+mais ne prenez pas cette naïveté en mauvaise part: car il est tout aussi
+certain que je suis poussé à vaincre ce sentiment-là par un sentiment tout
+opposé d'irrésistible sympathie.
+
+--C'est singulier, dit le marquis, très singulier; expliquez-moi donc ça.
+
+--C'est bien simple. Comme, à mon âge, on va chercher le mot de son propre
+avenir dans le présent des hommes faits ou dans le passé des hommes mûrs,
+on s'effraie de voir une tristesse invincible, et comme un dégoût muet et
+profond de la vie, sur des fronts austères.
+
+--Oui, voilà pourquoi mon extérieur vous repousse. Ne craignez pas de le
+dire. Vous n'êtes pas le premier, et je m'y attendais.
+
+--Repousser n'est pas le mot, puisqu'en dépit de l'espèce de stupeur
+magnétique où vous me jetez, je suis entraîné vers vous par un attrait
+bizarre.
+
+--Bizarre!... oui, très bizarre, et c'est vous qui êtes le plus excentrique
+de nous deux. J'ai été frappé, dès le premier instant où je vous ai vu, de
+ce qu'il y avait en vous de dissemblance aux caractères des gens que j'ai
+connus dans ma jeunesse.
+
+--Et cette impression m'a-t-elle été défavorable, monsieur le marquis?
+
+--Bien au contraire, répondit M. de Boisguilbault de cette voix sans
+inflexion qui ne laissait jamais apprécier la portée de ses réponses.
+Martin, ajouta-t-il en se penchant vers son vieux serviteur qui se pliait
+en deux pour l'entendre, vous pouvez remporter tout cela. Y a-t-il encore
+des ouvriers dans le parc?
+
+--Non, monsieur le marquis, plus personne.
+
+--En ce cas, fermez la porte en vous retirant.»
+
+Émile resta seul avec son hôte dans la solitude de ce grand parc. Le
+marquis lui prit le bras et l'emmena s'asseoir sur les rochers, au-dessus
+du chalet, dans une situation admirable.
+
+Le soleil, en s'abaissant sur l'horizon, projetait de grandes ombres des
+peupliers, comme un rideau coupé de chaudes clartés, d'un travers à l'autre
+des collines. Les horizons violets montaient dans un ciel nuancé comme
+l'opale, au-dessus d'un océan de sombre verdure, et les bruits du travail
+dans la campagne, en s'affaiblissant peu à peu, laissaient entendre plus
+distinctement la voix des torrents et le chant plaintif des tourterelles.
+
+C'était une magnifique soirée, et le jeune Cardonnet, reportant ses yeux
+et sa pensée sur les collines lointaines de Châteaubrun, tomba dans une
+douce rêverie.
+
+Il croyait pouvoir se permettre ce repos de l'âme, avant d'entreprendre de
+nouvelles attaques, lorsque, tout à coup, son adversaire fit une sortie
+imprévue en rompant le premier le silence:
+
+«Monsieur Cardonnet, dit-il, si ce n'est pas par forme de politesse ou de
+plaisanterie que vous m'avez dit avoir une espèce de sympathie pour moi, en
+dépit de l'ennui que je vous cause d'ailleurs, en voici la cause: c'est que
+nous professons les mêmes principes, c'est que nous sommes tous les deux
+communistes.
+
+--Serait-il vrai? s'écria Émile étourdi de cette déclaration et croyant
+rêver. J'ai pensé tantôt que c'était vous qui me répondiez précisément par
+forme de politesse ou de plaisanterie; mais aurais-je donc réellement le
+bonheur de trouver chez vous la sanction de mes désirs et de mes rêves?
+
+--Qu'y a-t-il donc là d'étonnant? reprit le marquis avec calme. La vérité
+ne peut-elle se révéler dans la solitude aussi bien que dans le tumulte, et
+n'ai-je pas assez vécu pour arriver à distinguer le bien du mal, le vrai du
+faux? Vous me prenez pour un homme très-positif et très froid. Il est
+possible que je sois ainsi; à mon âge, on est trop las de soi-même pour
+aimer à s'examiner; mais, en dehors de notre personnalité, il y a des
+réalités générales qui sont assez dignes d'intérêt pour nous distraire de
+nos ennuis.
+
+«J'ai eu longtemps les opinions et les préjugés dont on m'avait nourri; mon
+indolence s'arrangeait assez bien de n'y pas regarder de trop près; et puis
+j'avais des soucis intérieurs qui m'en ôtaient la pensée. Mais depuis que
+la vieillesse m'a délivré de toute prétention au bonheur et de toute
+espèce de regret ou d'intérêt particulier, j'ai senti le besoin de me
+rendre compte de la vie générale des êtres, et, par conséquent, du sens des
+lois divines appliquées à l'humanité.
+
+«Quelques brochures saint-simoniennes m'étaient arrivées par hasard, je les
+lisais par désœuvrement, ne pensant point encore qu'on pût dépasser les
+hardiesses de Jean-Jacques et de Voltaire, avec lesquelles l'examen m'avait
+réconcilié.
+
+«Je voulais connaître davantage les principes de cette nouvelle école, de
+là je passai à l'étude de Fourier. J'admis toutes ces choses, mais sans
+voir bien clair dans leurs contradictions, et sentant encore quelque
+tristesse à voir l'ancien monde s'écrouler sous le poids de théories
+invincibles dans leur système de critique, confuses et incomplètes dans
+leurs principes d'organisation.
+
+«C'est depuis cinq ou six ans seulement que j'ai accepté, avec un parfait
+désintéressement et une grande satisfaction d'esprit, le principe d'une
+révolution sociale.
+
+«Les tentatives du communisme m'avaient paru d'abord monstrueuses, sur la
+foi de ceux qui les combattaient. Je lisais les journaux et les
+publications de toutes les écoles, et je m'égarais lentement dans ce
+labyrinthe sans me rebuter de la fatigue.
+
+«Peu à peu l'hypothèse communiste se dégagea de ses nuages; de bons écrits
+vinrent porter la lumière dans mon esprit. Je sentis la nécessité de me
+reporter aux enseignements de l'histoire et à la tradition du genre humain.
+
+«J'avais une bibliothèque assez bien choisie des meilleurs documents et des
+plus sérieuses productions du passé.
+
+«Mon père avait aimé la lecture, et moi je l'avais haïe si longtemps, que
+je ne savais pas même ce qu'il m'avait laissé de précieuses ressources
+pour mes vieux jours. Je me remis tout seul à l'ouvrage.
+
+«Je rappris les langues mortes que j'avais oubliées, je lus pour la
+première fois, dans les sources mêmes, l'histoire des religions et des
+philosophies, et, un jour enfin, les grands hommes, les saints, les
+prophètes, les poëtes, les martyrs, les hérétiques, les savants, les
+orthodoxes éclairés, les novateurs, les artistes, les réformateurs de tous
+les temps, de tous les pays, de toutes les révolutions et de tous les
+cultes m'apparurent d'accord, proclamant, sous toutes les formes, et jusque
+par leurs contradictions apparentes, une vérité éternelle, une logique
+aussi claire que la lumière du jour: savoir, l'égalité des droits et la
+nécessité inévitable de l'égalité des jouissances, comme conséquence
+rigoureuse de la première.
+
+«Depuis ce moment, je ne me suis plus étonné que d'une chose, c'est qu'au
+temps où nous vivons, avec tant de ressources, de découvertes, d'activité,
+d'intelligence et de liberté d'opinions, le monde soit encore plongé dans
+une si profonde ignorance de la logique des faits et des idées qui le
+forcent à se transformer; c'est qu'il y ait tant de prétendus savants et
+tant de soi-disant théologiens encouragés et entretenus par l'État et par
+l'Église, et qu'aucun d'eux n'ait su employer sa vie à faire le travail
+bien simple qui m'a conduit à la certitude; c'est enfin que, tout en se
+précipitant vers la catastrophe de sa dissolution, le monde du passé croie
+se préserver par la force et la colère de la destinée qui le presse et
+l'engloutit, tandis que les initiés à la loi de l'avenir n'ont pas encore
+assez de calme et de raison pour rire des outrages, et proclamer, tête
+levée, qu'ils sont communistes et non autre chose.
+
+«Tenez, monsieur Cardonnet, vous qui parlez de rêves et d'utopies avec
+l'éloquence de l'enthousiasme, je vous pardonne de vous servir de ces
+expressions-là, parce qu'à votre âge, la vérité passionne, et qu'on s'en
+fait un idéal qu'on aime à placer un peu haut et un peu loin, pour avoir le
+plaisir de l'atteindre en combattant. Mais je ne peux pas m'émouvoir comme
+vous pour cette vérité qui me paraît, à moi, aussi positive, aussi
+évidente, aussi incontestable qu'elle vous semble neuve, hardie et
+romanesque.
+
+«C'est chez moi le résultat d'une étude plus approfondie et d'une certitude
+mieux assise. Je ne hais pas votre vivacité, mais je ne me ferais pas un
+reproche de la combattre un peu pour vous empêcher de compromettre la
+doctrine par trop de pétulance.
+
+«Prenez-y garde: vous êtes trop heureusement doué pour devenir jamais
+ridicule et vous plairez quand même aux gens qui vous combattront; mais
+craignez qu'en parlant trop vite et à trop de gens rebelles de choses si
+graves et aussi respectables, vous ne fassiez naître en eux des
+contradictions systématiques et une défense de mauvaise foi.
+
+«Que diriez-vous d'un jeune prêtre qui ferait des sermons en dînant? Vous
+trouveriez qu'il compromet la majesté de ses textes. La vérité communiste
+est tout aussi respectable que la vérité évangélique; puisqu'au fond c'est
+la même vérité. N'en parlons donc pas à la légère et par manière de dispute
+politique.
+
+«Si vous êtes exalté, il faut vous sentir bien maître de vous-même pour la
+proclamer; si vous êtes flegmatique, comme moi, il faut attendre qu'un peu
+de confiance et de liberté d'esprit vous vienne pour ouvrir votre cœur aux
+hommes sur un pareil sujet.
+
+«Voyez-vous, monsieur Cardonnet, il ne faut pas qu'on dise que ce sont là
+des folies, des songes creux, une fièvre de déclamation ou une extase de
+mysticisme. On l'a assez dit, et assez de têtes faibles ont donné le droit
+de le dire.
+
+«Nous avons vu le saint-simonisme avoir sa phase de transports et de
+visions fiévreuses et désordonnées;--cela n'a pas empêché de vivre ce qui
+était viable dans le saint-simonisme.
+
+«Les aberrations de Fourier ne font pas que la partie lucide de son système
+ne subsiste et ne souffre un examen sérieux. La vérité triomphe et fait son
+chemin, à travers quelque prisme qu'on la regarde et quelque déguisement
+qu'on lui prête. Mais il serait pourtant meilleur que, dans le temps de
+raison où nous sommes arrivés, les formes ridicules d'un enthousiasme
+aveugle disparussent entièrement.
+
+«N'est-ce pas votre avis? L'heure n'a-t-elle pas sonné où les gens sérieux
+doivent s'emparer de leur véritable domaine, et où ce qui est prouvé aux
+yeux de la logique soit professé par les logiciens?
+
+«Qu'importe qu'on dise que c'est inapplicable? De ce que la plupart des
+hommes ne connaissent et ne pratiquent encore que l'erreur et le mensonge,
+s'ensuit-il que l'homme clairvoyant soit forcé de suivre les aveugles dans
+le précipice?
+
+«On aura beau me démontrer la nécessité d'obéir à des lois mauvaises et à
+des préjugés coupables si mes actions s'y soumettent par force, mon esprit
+n'en sera que plus convaincu de la nécessité de protester contre.
+
+«Jésus-Christ était-il dans l'erreur, parce que, pendant dix-huit siècles
+encore, la vérité démontrée par lui devait germer lentement et ne point
+éclore dans les législations?
+
+«Et maintenant que les problèmes soulevés par son idéal commencent à
+s'éclaircir pour plusieurs d'entre nous, d'où vient que nous serions taxés
+de folie pour voir et pour croire ce qui sera vu et cru de tous dans cent
+ans peut-être?
+
+«Reconnaissez donc qu'il n'est pas besoin d'être un poëte ni un devin pour
+être parfaitement convaincu de ce qu'il vous plaît d'appeler des rêves
+sublimes.
+
+«Oui, la vérité est sublime, et sublimes sont aussi les hommes qui la
+découvrent. Mais ceux qui, l'ayant reçue et palpée, s'en accommodent comme
+d'une très bonne chose, n'ont véritablement pas le droit de s'enorgueillir;
+car si, l'ayant comprise, ils la rejetaient, ils ne seraient rien moins que
+des idiots ou des fous.»
+
+M. de Boisguilbault parlait ainsi avec une facilité prodigieuse pour lui,
+et il eût pu parler longtemps encore sans qu'Émile, frappé de stupeur,
+songeât à l'interrompre.
+
+Ce dernier n'aurait jamais cru que ce qu'il appelait sa foi et son idéal
+pût éclore dans une âme si froide, et il se demandait d'abord s'il n'allait
+pas s'en dégoûter lui-même, en se voyant solidaire d'un pareil adepte. Mais
+peu à peu, malgré la lenteur de sa diction, la monotonie de son accent et
+l'immobilité de ses traits, M. de Boisguilbault exerça sur lui un ascendant
+extraordinaire.
+
+Cet homme impassible lui apparut comme la loi vivante, comme une voix de la
+destinée prononçant ses arrêts sur l'abîme de l'éternité.
+
+La solitude de ce lieu splendide, la pureté du ciel qui, en perdant les
+clartés du soleil, semblait élever sa voûte bleue toujours plus haut vers
+l'empyrée, la nuit qui se faisait sous les grands arbres, et le murmure de
+cette eau courante, qui semblait, dans sa continuité placide, être
+l'accompagnement naturel de cette voix unie et calme; tout concourait à
+plonger Émile dans une émotion profonde, semblable à la mystérieuse terreur
+que devait produire sur de jeunes adeptes la réponse de l'oracle dans
+l'obscurité des chênes sacrés.
+
+«Monsieur de Boisguilbault, dit le jeune homme, vivement pénétré de ce
+qu'il venait d'entendre, je ne puis mieux me soumettre à vos enseignements
+qu'en vous demandant pardon, du fond de mon cœur, de la manière dont je
+vous les ai arrachés. J'étais loin de croire que vous eussiez de telles
+idées, et j'étais attiré vers vous par la curiosité plus que par le
+respect. Mais désormais comptez que vous trouverez en moi un dévouement
+filial, si vous me jugez digne de vous le témoigner.
+
+--Je n'ai jamais eu d'enfants, répondit le marquis en prenant la main
+d'Émile dans la sienne, où il la garda quelques instants; car il sembla
+être ranimé, et une sorte de chaleur vitale s'était communiquée à sa peau
+sèche et douce. Peut-être n'étais-je pas digne d'en avoir. Peut-être les
+eussé-je mal élevés! Néanmoins j'ai beaucoup regretté de n'avoir pas ce
+bonheur. A présent, je suis résigné à mourir tout entier; mais si un peu
+d'affection étrangère me vient du dehors, je l'accepterai avec
+reconnaissance. Je ne suis pas très confiant. La solitude rend poltron.
+Mais je ferai pour vous quelque effort sur mon caractère, afin que vous
+n'ayez pas à souffrir de mes défauts, et surtout de ma maussaderie, qui
+fait horreur à tout le monde.
+
+--C'est que le monde ne vous connaît pas, reprit Émile; on vous juge bien
+différent de ce que vous êtes. On vous croit orgueilleux et obstinément
+attaché à la chimère des antiques priviléges. Vous avez pris, sans doute,
+un soin cruel envers vous même à ne vous laisser deviner par personne.
+
+--Et pourquoi me serais-je expliqué? Qu'importe ce qu'on pense de moi,
+puisque, dans le milieu où je végète, mes vraies opinions paraîtraient
+encore plus ridicules que celles qu'on me suppose?
+
+«S'il y avait quelque profit, pour la cause que mon esprit a embrassée, à
+lui apporter publiquement mon hommage ou mon adhésion, aucune moquerie ne
+m'en détournerait: mais cette adhésion, de la part d'un homme aussi peu
+aimé que je le suis; serait plus nuisible qu'utile au progrès de la vérité.
+
+«Je ne sais pas mentir, et si quelqu'un se fût donné la peine de venir
+m'interroger, depuis ces dernières années que mon esprit est fixé, il est
+probable que je lui eusse dit ce que je viens de vous dire, mais le cercle
+de la solitude s'agrandit chaque jour autour de moi, et je n'ai pas le
+droit de m'en plaindre.
+
+«Pour plaire, il faut être aimable, et je ne sais point me rendre tel, Dieu
+m'ayant refusé certains dons qui sont impossibles à feindre.»
+
+Émile sut trouver des paroles affectueuses et vraies, pour adoucir, autant
+qu'il était en lui, l'amertume secrète qui se cachait sous la résignation
+de M. de Boisguilbault.
+
+«Il m'est bien facile de me contenter du présent, lui dit le vieillard avec
+un triste sourire. J'ai peu d'années à vivre; quoique je ne sois ni
+très-vieux ni très-malade, ma vie est usée, je le sens, et chaque jour, mon
+sang se refroidit et se congèle. Je pourrais me plaindre peut-être de
+n'avoir point eu de joies dans le passé; mais quand le passé a fui devant
+nous, qu'importe ce qu'il a été? ivresse ou désespoir, vigueur ou
+faiblesse, tout a disparu comme un songe.
+
+--Mais non pas sans laisser des traces, reprit Émile. Quand même le
+souvenir lui-même s'effacerait, les émotions douces ou pénibles ont déposé
+en nous leur baume ou leur poison, et notre cœur est calme ou brisé, selon
+ce qui l'a affecté. Jadis, je crois que vous avez beaucoup souffert,
+quoique votre courage ne veuille pas descendre à la plainte, et cette
+souffrance, que vous cachez avec trop de fierté peut-être, augmente mon
+respect et ma sympathie pour vous.
+
+--J'ai plus souffert par l'absence du bonheur que par ce qu'on est convenu
+d'appeler le malheur même. Une certaine fierté m'a toujours empêché, j'en
+conviens, de chercher un remède dans la sympathie des autres. Il eût fallu
+que l'amitié fût venue me chercher, je ne savais pas courir après elle.
+
+--Mais, alors, l'eussiez-vous acceptée?
+
+--Oh! certainement, dit M. de Boisguilbault toujours d'un ton froid, mais
+avec un soupir qui pénétra dans le cœur d'Émile.
+
+--Et maintenant, est-ce qu'il est trop tard? dit le jeune homme avec un
+profond sentiment de pitié respectueuse.
+
+--Maintenant ... il faudrait pouvoir y croire, reprit le marquis, ou oser
+la demander ... et à qui, d'ailleurs?
+
+--Et pourquoi donc pas à celui qui vous écoute et vous comprend
+aujourd'hui? C'est peut-être le premier depuis bien longtemps!
+
+--Il est vrai!
+
+--Eh bien, méprisez-vous ma jeunesse? Me jugez-vous incapable d'un
+sentiment sérieux, et craignez-vous de rajeunir en accordant quelque
+affection à un enfant?
+
+--Et si j'allais vous vieillir, Émile?
+
+--Eh bien, comme, de mon côté, j'essaierai de vous faire revenir sur vos
+pas, ce sera une lutte avantageuse pour tous deux. J'y gagnerai en sagesse,
+à coup sûr, et peut-être y trouverez-vous quelque allégement à vos austères
+ennuis. Croyez en moi, monsieur de Boisguilbault: à mon âge, on ne sait pas
+feindre; si j'ose vous offrir ma respectueuse amitié, c'est que je me sens
+capable d'en remplir les devoirs, et d'apprécier les bienfaits de la
+vôtre.»
+
+M. de Boisguilbault prit encore la main d'Émile et la serra, cette fois,
+bien franchement, sans rien répondre.
+
+A la clarté de la lune qui montait dans le firmament, le jeune homme vit
+une grosse larme briller un instant sur la joue flétrie du vieillard et se
+perdre dans ses favoris argentés.
+
+Émile avait vaincu; il en était heureux et fier.
+
+La jeunesse d'aujourd'hui professe un dédain odieux pour la vieillesse, et
+notre héros, tout au contraire, mettait un légitime orgueil à triompher de
+la réserve et de la méfiance de cet homme malheureux et respectable.
+
+Il se sentait flatté d'apporter quelque consolation à ce patriarche
+abandonné, et de réparer envers lui l'oubli ou l'injustice des autres.
+
+Il se promena longtemps avec lui dans son beau parc, et lui fit encore des
+questions dont l'ingénuité confiante ne déplut point au marquis.
+
+Il s'étonnait, par exemple, que, riche et indépendant de tout lien de
+famille, M. de Boisguilbault n'eût pas essayé d'aborder la pratique, et de
+fonder quelque établissement d'association.
+
+«Cela me serait impossible, répondit le vieillard. Je n'ai aucune
+initiative dans l'esprit et le caractère; ma paresse est invincible, et de
+ma vie, je n'ai pu agir sur les autres. J'y serais moins propre que jamais,
+d'autant plus qu'il ne s'agirait pas seulement d'avoir un plan
+d'organisation simple et applicable au présent, il faudrait encore des
+formules religieuses et morales, une prédication de principes et de
+sentiment.
+
+«Je reconnais la nécessité du sentiment pour convaincre les âmes; mais ceci
+n'est pas de mon ressort. Je n'ai pas la faculté de me livrer et de
+m'épancher, et mon cœur n'a plus assez de vie pour communiquer l'éloquence
+à ma parole.
+
+«Je crois aussi que le temps n'est pas venu ... vous ne le croyez pas,
+vous? Eh bien, je ne veux pas vous ôter cette conviction; vous êtes taillé
+pour les entreprises difficiles, et puissiez-vous trouver l'occasion
+d'agir!
+
+«Quant à moi, j'ai des projets pour plus tard ... pour après ma mort. Je
+vous les dirai peut-être quelque jour ... Regardez ce beau jardin que j'ai
+créé ... ce n'est pas sans intention ... mais je veux vous connaître mieux
+avant de m'expliquer; me le pardonnez-vous?
+
+--Je m'y soumets, et je suis certain d'avance que votre prédilection pour
+ce paradis terrestre n'est pas une pure manie de propriétaire oisif.
+
+--J'ai pourtant commencé par là. Ma maison m'était devenue antipathique;
+rien ne sert la paresse et le dégoût comme l'ordre immuable, c'est pourquoi
+vous avez vu cette maison si bien entretenue et si bien rangée. Mais je ne
+tiens à rien de ce qu'elle renferme, et je puis bien vous confier que je
+n'y ai pas dormi depuis quinze ans.
+
+«Le chalet où nous avons pris le café est ma véritable demeure. Il y a une
+chambre à coucher et un cabinet de travail que je ne vous ai point ouverts,
+et où personne n'est entré depuis qu'ils sont construits, pas même Martin.
+
+«Ne parlez de cela à personne, la curiosité m'y poursuivrait peut-être.
+Elle assiége déjà bien assez le parc le dimanche.
+
+«Les oisifs des environs y restent jusqu'à onze heures du soir, et je n'y
+rentre que lorsque la fermeture des grilles les force à se retirer.
+
+«Je me lève fort tard le lundi, afin que les ouvriers aient eu le temps de
+faire disparaître toutes les traces de l'invasion, avant que je les aie
+vues. Martin veille a cela.
+
+«Ne m'accusez pas de misanthropie, quoique je mérite bien un peu de l'être.
+Tâchez plutôt d'expliquer cette anomalie d'un homme pénétré de la nécessité
+de la vie en commun, et cependant forcé par ses instincts de fuir la
+présence de ses semblables.
+
+«J'appartiens à cette génération d'égoïsme individuel, et ce qui est vice
+chez elle est maladie chez moi ... Il y a des causes à cela ... Mais j'aime
+mieux ne pas m'en rendre compte; afin de ne point avoir à me les rappeler.»
+
+Émile n'osa pas faire de questions directes, quoiqu'il se promît de
+découvrir peu à peu tous les secrets de M. de Boisguilbault; ou du moins
+tous ceux où la famille de Châteaubrun devait se trouver intéressée. Mais
+il jugea que c'était bien assez de victoires pour un jour, et qu'avant
+d'obtenir toute confiance, il fallait se faire estimer et chérir, s'il
+était possible.
+
+Il voulut obtenir seulement de pénétrer dans la bibliothèque; et le marquis
+lui promit de la lui ouvrir à leur prochaine entrevue, pour laquelle ils ne
+prirent cependant pas de jour. M. de Boisguilbault sentant peut-être
+revenir ses méfiances, voulait voir si Émile reviendrait bientôt de
+lui-même.
+
+
+
+
+XVIII.
+
+ORAGE.
+
+
+A partir de ce jour, Émile ne vécut plus chez ses parents. Il y était bien
+de sa personne la nuit, et durant quelques heures de la journée; mais son
+esprit était plus souvent à Boisguilbault, et son cœur presque toujours à
+Châteaubrun.
+
+Il retourna fréquemment à Boisguilbault, plus fréquemment qu'il n'y eût
+été, peut-être, sans le voisinage de Châteaubrun et les prétextes que lui
+fournissait la première visite.
+
+D'abord ce furent des livres à porter, et, quoique le marquis lui eût
+permis de puiser à discrétion dans sa bibliothèque, il avait soin de ne
+les remettre à Gilberte qu'un à un, afin d'avoir toujours un motif pour
+paraître devant elle.
+
+Ni Janille ni M. Antoine ne songèrent à s'étonner du plaisir que Gilberte
+prenait à la lecture, ni à en surveiller le choix: la première, parce
+qu'elle ne savait pas lire; le second, parce que la prévoyance n'était pas
+son fait. Mais l'ange gardien de la jeune fille n'était pas plus soigneux
+de la pureté de ses pensées que ne le fut Émile.
+
+Son amour enveloppait Gilberte d'un respect inviolable, et la sainte
+candeur de cette enfant était un trésor dont il se fût montré plus jaloux
+que son père, à qui, suivant l'expression de Janille, le bien était
+toujours venu en dormant.
+
+Aussi, avec quelle attention, avant de lui remettre un volume, quel qu'il
+fût, histoire, morale, poésie ou roman, il le feuilletait, dans la crainte
+qu'il ne s'y trouvât un mot qui pût la faire rougir!
+
+Si, dans son ignorance confiante, elle lui demandait à connaître quelque
+livre sérieux où il se souvenait que certains détails ne dussent pas être
+mis sous les yeux d'une jeune vierge, il lui répondait qu'il l'avait en
+vain cherché dans la collection de Boisguilbault, et qu'il ne s'y trouvait
+point.
+
+Une mère n'eût pas mieux agi en pareil cas que ne le fit le jeune amant de
+Gilberte; et plus l'incurie affectueuse du père et de la fille eût
+favorisé, sans le savoir, des tentatives de corruption, plus Émile se
+faisait un devoir cher et sacré de justifier l'abandon de ces âmes naïves.
+
+Les occasions où Émile pouvait entretenir Gilberte de ce qui se passait
+entre lui et M. de Boisguilbault étaient bien courtes et bien rares, car
+Janille ne les quittait presque jamais; et lorsqu'ils étaient avec M.
+Antoine, Gilberte s'attachait d'habitude et d'instinct, à tous les pas de
+son père.
+
+Cependant elle sut bientôt que l'amitié du jeune Cardonnet et du vieux
+marquis avait fait de grands progrès, et qu'elle était fondée sur une
+remarquable conformité de principes et d'idées.
+
+Mais Émile lui cachait le plus possible le peu de succès de ses tentatives
+de rapprochement entre les deux maisons: nous dirons, en son lieu, quel fut
+à cet égard le résultat de ses efforts.
+
+Espérant toujours réussir avec le temps, Émile dissimulait ses fréquentes
+défaites; et Gilberte, devinant les embarras et la délicatesse de la
+mission qu'il avait acceptée, n'insistait guère, crainte de montrer trop
+d'empressement et d'exigence.
+
+Et puis, il est vrai de dire que, peu à peu, Gilberte se passionna moins
+pour le succès de l'entreprise, tandis que, de son côté, Émile sentait
+s'opérer en lui une résolution encore plus complète.
+
+L'amour absorbe toute autre pensée; et ces deux jeunes gens, à force de
+songer l'un à l'autre, n'eurent bientôt plus le loisir de penser à quoi que
+ce fût.
+
+Tout leur être devint sentiment, c'est-à-dire passion, et les heures
+s'envolèrent dans l'ivresse de se voir, ou se traînèrent dans l'attente du
+moment qui devait les réunir.
+
+Chose étrange pour M. Cardonnet, qui observait son fils avec soin, et pour
+Émile, qui ne se rendait plus compte de ce qui se passait en lui-même, mais
+chose bien naturelle pourtant et bien inévitable! la passion qui avait
+absorbé toute cette première jeunesse de notre héros, c'est-à-dire le désir
+de s'instruire, de connaître et de prendre part à la vie générale, fit
+place à un doux sommeil de l'intelligence et à une sorte d'oubli de ses
+théories favorites.
+
+Dans une société où tout serait en harmonie, l'amour deviendrait, à coup
+sûr, un stimulant au patriotisme et au dévouement social. Mais lorsque les
+intentions hardies et généreuses sont condamnées à une lutte pénible avec
+les hommes et les choses qui nous entourent, les affections personnelles
+nous captivent et nous dominent jusqu'à produire l'engourdissement des
+autres facultés.
+
+Le peuple cherche dans l'ivresse du vin l'oubli de ses autres privations,
+et l'amant dans celle des regards de sa maîtresse trouve comme un philtre
+d'oubli pour tout le reste. Émile était trop jeune pour savoir et vouloir
+souffrir, et pourtant il avait déjà beaucoup souffert.
+
+Maintenant que le bonheur venait le chercher, comment eût-il pu s'y
+soustraire? Avouons-le, sans trop de honte pour ce pauvre enfant, il ne
+pensait plus ni aux lois, ni aux faits, ni à l'avenir, ni au passé du
+monde, ni aux vices des sociétés, ni aux moyens de les sauver, ni aux
+misères humaines, ni aux volontés divines, ni au ciel, ni à la terre.
+
+La terre, le ciel, la loi de Dieu, la destinée, le monde, c'était son
+amour; et pourvu qu'il vît Gilberte et qu'il lût son sort dans ses yeux,
+peu lui importait que l'univers s'écroulât autour de lui.
+
+Il ne pouvait plus ouvrir un livre ni soutenir une discussion. Quand il
+s'était fatigué à courir sur tous les sentiers qui conduisaient vers
+l'objet aimé, il s'assoupissait auprès de sa mère, ou lui lisait les
+journaux sans comprendre un mot de ce que prononçait sa bouche; et quand il
+se retrouvait seul dans sa chambre, il se couchait bien vite pour éteindre
+sa lumière, et n'avoir plus le spectacle des objets extérieurs.
+
+Alors les ténèbres s'illuminaient du feu intérieur qui l'animait, et sa
+vision radieuse venait se placer devant lui. Dans cette extase, il n'avait
+plus le sentiment du sommeil ou de la veille. Il rêvait les yeux ouverts,
+il voyait les yeux fermés.
+
+Un mot d'affection enjouée, un sourire de Gilberte, sa robe qui l'avait
+effleuré en passant, un brin d'herbe qu'elle avait brisé, et dont il
+s'était emparé, c'en était bien assez pour l'occuper toute la nuit; et le
+jour avait à peine paru, qu'il courait préparer son cheval lui-même afin de
+partir plus vite. Il oubliait de manger, et ne s'étonnait même pas de vivre
+ainsi de la rosée du matin et de la brise qui soufflait de Châteaubrun.
+
+Il n'osait pas y aller tous les jours, quoiqu'il l'eût pu sans que M.
+Antoine le reçût moins bien. Mais il y a dans la passion une pudeur
+craintive qui s'effraie du bonheur au moment de le saisir. Il errait alors
+dans toutes les directions, et se cachait dans les bois pour regarder les
+ruines de Châteaubrun à travers les branches, comme s'il eût craint d'être
+surpris en flagrant délit d'adoration.
+
+Le soir, quand Jean Jappeloup avait fini sa journée, comme il n'avait pas
+encore de quoi payer un loyer, qu'il ne voulait pas gêner ses amis, et que
+les nuits étaient chaudes et sereines, il se retirait dans une petite
+chapelle abandonnée, sur les hauteurs qui forment le centre du village, et,
+avant de s'étendre sur la paille dont il s'était fait un lit, il allait
+dire sa prière dans la jolie église de Gargilesse.
+
+Il descendait par préférence dans la crypte romaine qui porte encore les
+traces de curieuses fresques du XVe siècle. De la fenêtre élégante de ce
+souterrain, on domine encore des murailles de rochers et les vertes ravines
+où coule la Gargilesse.
+
+Le charpentier avait été privé trop longtemps à son gré de la vue de son
+cher _endroit_, et il interrompait souvent sa prière paisible et rêveuse
+pour regarder le paysage, toujours demi-priant, demi-rêvant, plongé dans
+cet état particulier de l'âme que connaissent les gens simples, les
+paysans, surtout après la fatigue du jour.
+
+C'est alors qu'Émile, lorsqu'il avait dîné et promené quelque temps avec sa
+mère, venait chercher le charpentier, admirer avec lui ce joli monument et
+causer ensuite sur le sommet de la colline, de tout ce dont on ne parlait
+point dans la maison Cardonnet, c'est-à-dire de Châteaubrun, de M. Antoine,
+de Janille, et, finalement, de Gilberte.
+
+Il y avait quelqu'un qui aimait Gilberte presque autant qu'Émile, quoique
+ce fût d'un tout autre amour: c'était Jean.
+
+Il ne la considérait pas précisément comme sa fille, car il se mêlait à son
+sentiment paternel une sorte de respect pour une nature si choisie, et une
+manière de rude enthousiasme qu'il n'eût point eu pour ses propres enfants.
+Mais il était vain de sa beauté, de sa bonté, de sa raison et de son
+courage, comme un homme qui sait le prix de ces dons, et qui sent vivement
+l'honneur d'une noble amitié.
+
+La familiarité avec laquelle il s'exprimait sur son compte, retranchant le
+titre de mademoiselle, selon son habitude d'appeler chacun par son nom,
+n'ôtait rien à la vénération instinctive qu'il avait pour elle, et les
+oreilles d'Émile n'en étaient point blessées quoique, pour son compte, il
+n'eût pas osé en faire autant.
+
+Le jeune homme se plaisait à entendre raconter les jeux et les gentillesses
+de l'enfance de Gilberte, ses élans de bonté, ses attentions généreuses et
+délicates pour l'ami vagabond qui, sans asile, eût manqué de tout.
+
+«Quand je courais par la montagne, tout dernièrement, disait Jappeloup,
+j'étais quelquefois serré de si près, que je n'osais sortir d'un trou de
+rocher ou du faîte d'un arbre bien branchu où je m'étais caché le matin.
+
+«La faim se faisait sentir alors, et un soir que je n'en pouvais plus de
+faiblesse et de fatigue, je tournais la montagne, me disant avec souci
+qu'il y avait bien loin de là à Châteaubrun, et que, si j'étais rencontré
+en chemin par les gendarmes, je n'aurais pas la force de courir; mais voilà
+que j'aperçois sur le chemin une petite charrette avec quelques bottes de
+paille, et, tout à côté, Gilberte qui me faisait signe.
+
+«Elle était venue jusque là avec Sylvain Charasson, me cherchant de tous
+côtés, et guettant comme une petite caille au coin d'un buisson. Alors je
+me suis couché et caché dans la paille; Gilberte s'est assise auprès de
+moi, et Sylvain nous a ramenés à Châteaubrun, où j'ai fait mon entrée sous
+le nez des gendarmes qui m'épiaient à deux pas de là.
+
+«Une autre fois nous étions convenus que Sylvain m'apporterait à manger
+dans le creux d'un vieux saule, à une lieue environ de Châteaubrun; il
+faisait un mauvais temps, une pluie battante, et je me doutais que le
+drôle, qui aime ses aises, ferait semblant de m'oublier ou mangerait mon
+dîner en route.
+
+«Cependant j'y passai à l'heure dite, et je trouvai le petit panier bien
+rempli et bien abrité. Et puis devinez ce que j'aperçus auprès du saule?
+
+«La trace d'un pied mignon sur le sable mouillé, et j'ai pu suivre ce
+pauvre petit pied sur le terrain d'alentour où il avait enfoncé plus d'une
+fois jusqu'au dessus de la cheville.
+
+«Cette chère enfant s'était mouillée, crottée, fatiguée, ne voulant se fier
+qu'à elle-même du soin d'assister son vieux ami.
+
+«Et puis encore un autre jour, elle vit les limiers qui marchaient droit
+sur une vieille ruine, où, me croyant bien en sûreté, je faisais
+tranquillement un somme en plein midi. Il faisait cruellement chaud ce
+jour-là! c'était le même jour où vous êtes arrivé dans le pays. Eh bien,
+Gilberte prit le sentier de traverse, sentier bien dur et bien dangereux,
+où les cavaliers n'auraient pu la suivre, et arriva un quart d'heure avant
+eux, toute rouge, toute essoufflée, pour me réveiller et me dire de gagner
+au large.
+
+«Elle en a été malade, la pauvre chère âme, et ses parents n'en ont rien
+su. Voilà surtout ce qui me rendait soucieux le soir, quand nous avons
+soupé à Châteaubrun, et que Janille nous a dit qu'elle était couchée. Oh
+oui! cette petite-là a toujours été d'un grand cœur.
+
+«Si le roi de France savait ce qu'elle vaut, il serait trop honoré de
+l'obtenir en mariage pour le meilleur de ses fils.
+
+«Elle n'était pas plus grosse que mon poing, qu'on voyait déjà que ça
+serait joli et aimable comme tout.
+
+«Vous aurez beau chercher dans les grandes dames et dans les plus riches,
+mon garçon, jamais vous ne trouverez par là une Gilberte comme celle de
+Châteaubrun!»
+
+Émile l'écoutait avec délices, lui adressait mille questions, et lui
+faisait raconter dix fois les mêmes histoires.
+
+M. Cardonnet ne fut pas longtemps sans découvrir la cause du changement
+survenu chez Émile. Plus de tristesse, plus de réticences pénibles, plus de
+reproches détournés.
+
+Il semblait qu'Émile n'eût jamais été en opposition avec lui sur quoi que
+ce soit, ou du moins qu'il n'eût jamais remarqué que son père avait
+d'autres vues que les siennes.
+
+Il était redevenu enfant à beaucoup d'égards; il ne soupirait point à tel
+ou tel projet d'études; il ne voyait plus les choses qui eussent pu blesser
+ses principes; il ne rêvait que belles matinées de soleil, longues
+promenades, précipices à franchir, solitudes à explorer; et pourtant il ne
+rapportait ni croquis, ni plantes, ni échantillons de minéralogie, comme il
+l'eût fait en tout autre temps.
+
+La vie de campagne lui plaisait par-dessus tout, le pays était le plus beau
+du monde, le grand air et l'exercice du cheval lui faisaient un bien
+extrême; enfin, tout était pour le mieux, pourvu qu'on le laissât courir;
+et s'il tombait dans la rêverie, il en sortait par un sourire qui semblait
+dire:
+
+«J'ai en moi de quoi m'occuper, et ce que vous me dites n'est rien auprès
+de ce que je pense.»
+
+Si, par quelque artifice, M. Cardonnet réussissait à le retenir, il
+paraissait brisé un instant, et puis tout à coup résigné, comme un homme
+qu'il est impossible de déposséder de son fonds de bonheur; il se hâtait
+d'obéir et se mettait à la tâche pour avoir plus tôt fini.
+
+«Il y a une jolie fille au fond de tout cela! se dit M. Cardonnet, et
+l'amour rend docile cette âme rebelle. C'est fort bon à savoir. La fièvre
+philosophique et raisonneuse peut donc faire place à une soif de plaisir ou
+à des rêveries sentimentales! J'étais bien fou de ne pas compter sur la
+jeunesse et sur les passions! Laissons souffler cet orage, il emportera
+l'obstacle auquel je me serais brisé; et quand il sera temps, d'arrêter
+l'orage, j'y aviserai. Dépêche-toi de courir et d'aimer, mon pauvre Émile!
+Il en est de toi comme du torrent qui me fait la guerre: tous deux vous
+vous soumettrez quand vous sentirez la main du maître!»
+
+M. Cardonnet n'avait pas la conscience de sa cruauté. Il ne croyait pas à
+la force et à la durée de l'amour, et n'attachait pas plus d'importance à
+un désespoir de jeune homme qu'à des larmes d'enfant.
+
+S'il eût pensé que mademoiselle de Châteaubrun pouvait devenir victime de
+son plan d'attente, il s'en fût fait conscience peut-être. Mais ici
+l'esprit de propriété et le _chacun pour soi_ l'empêchaient de prévoir le
+mal d'autrui.
+
+«C'est l'affaire du vieux Antoine de garder sa fille, pensait-il, si
+l'ivrogne s'endort sur ses propres dangers, il a du moins une servante
+maîtresse qui n'a rien de mieux à faire qu'à mettre, le soir, dans sa poche
+la clef du fameux pavillon. On peut, quand il en sera temps, ouvrir les
+yeux de la duègne.»
+
+Dans cette persuasion, il laissa Émile à peu près libre de son temps et de
+ses démarches. Il se bornait à le railler, et à dénigrer amèrement la
+famille de Châteaubrun dans l'occasion, pour se mettre à l'abri du reproche
+d'avoir ouvertement encouragé les poursuites de son fils.
+
+Dans son opinion, Antoine de Châteaubrun était véritablement un pauvre
+sire, un homme déconsidéré, que la misère avait avili et que l'oisiveté
+abrutissait.
+
+Il voyait avec un plaisir superbe les anciens maîtres de la terre, déchus
+ainsi, se réfugier dans les bras du peuple, sans oser recourir à la
+protection et à la société des nouveaux riches.
+
+M. de Boisguilbault ne trouvait pas grâce devant lui, quoiqu'il fût
+difficile de lui reprocher le désordre et le manque de tenue.
+
+La richesse qu'il avait su conserver portait bien plus d'ombrage à
+Cardonnet que le nom de Châteaubrun, et s'il avait du mépris pour le comte,
+il avait une sorte de haine pour le marquis. Il le déclarait bon pour les
+Petites-Maisons; et rougissait pour lui, disait-il, de l'emploi stupide
+d'une si longue vie et d'une si lourde fortune.
+
+Émile prenait soin de défendre M. de Boisguilbault, sans cependant avouer
+qu'il le voyait deux ou trois fois par semaine ...
+
+Il eût craint qu'en lui intimant de rendre ses visites plus rares, son père
+ne lui ôtât le prétexte qu'il avait auprès des habitants de Châteaubrun
+pour aller leur rendre une petite visite en passant.
+
+Il avait besoin surtout de ce prétexte auprès de Gilberte, car il voyait
+bien qu'aucune observation ne viendrait de la part de M. Antoine, mais il
+craignait que Janille ne fît comprendre à mademoiselle de Châteaubrun qu'il
+y allait de sa dignité de tenir à distance un jeune homme trop riche pour
+l'épouser, suivant les idées du monde.
+
+Il prévoyait bien que le jour viendrait où ses assiduités seraient
+remarquées.
+
+«Mais alors, se disait-il, peut-être que je serai aimé, et que je pourrai
+m'expliquer sur le sérieux de mes intentions.»
+
+Cette idée le conduisait naturellement à prévoir une opposition violente et
+longue de la part de M. Cardonnet; mais alors il s'élevait en lui comme un
+bouillonnement d'audace et de volonté; son cœur palpitait comme celui du
+guerrier qui s'élance à l'assaut, et qui brûle de planter lui-même son
+drapeau sur la brèche; il se sentait frémir comme le cheval de combat que
+l'odeur de la poudre enivre.
+
+Il lui arrivait quelquefois, lorsque son père accablait de sa froide et
+profonde colère un de ses subordonnés, de se croiser les bras, et de le
+mesurer involontairement des yeux:
+
+«Nous verrons, se disait-il alors en lui-même, si ces choses m'effraieront,
+et si cet ouragan me fera plier, quand on portera la main sur l'arche
+sainte de mon amour. O mon père! vous avez pu me détourner des études que
+je chérissais, refouler toutes mes aspirations dans mon sein, blesser
+impunément mon amour-propre et froisser mes sympathies ... Si vous voulez
+le sacrifice de mon intelligence et de mes goûts, eh bien, je me soumettrai
+encore; mais celui de mon amour!... Oh! vous avez trop de prudence et de
+pénétration pour l'essayer, car alors vous verriez que si je suis votre
+fils pour vous aimer, je suis aussi votre sang pour vous résister ... Nous
+nous briserons l'un contre l'autre, comme deux instruments d'égale force,
+et il vous faudrait devenir parricide pour rester vainqueur.»
+
+En attendant ce jour terrible qu'Émile s'habituait à contempler, il
+laissait le dépit secret de son père s'exhaler en vaines paroles contre le
+bon Antoine et sa fidèle Janille. Il lui était même devenu indifférent
+qu'il fît allusion à la naissance équivoque de sa fille.
+
+Il lui importait fort peu qu'elle eût du sang plébéien dans les veines, et
+il entendait à peine ce que M. Cardonnet disait là-dessus.»
+
+Il lui semblait d'ailleurs que c'eût été faire injure au père de Gilberte
+que d'essayer de le défendre contre les autres accusations. Il souriait
+presque comme un martyr qui reçoit une blessure et défie la douleur.
+
+Malgré toute sa force d'esprit, Cardonnet était donc dans l'erreur, et se
+précipitait avec son fils dans l'abîme, en se flattant de le retenir
+aisément lorsqu'il en aurait touché le bord. Il croyait connaître le cœur
+humain, parce qu'il savait le secret des faiblesses humaines; mais qui ne
+sait que le côté faible et misérable des choses et des hommes, ne sait que
+la moitié de la vérité.
+
+«Je l'ai fait plier en des occasions plus importantes, et une amourette est
+bien peu de chose,» se disait-il.
+
+Il avait raison en fait d'amourettes: il pouvait s'y connaître; mais un
+grand amour était pour lui un idéal inaccessible, et il ne prévoyait rien
+de ce qu'il peut inspirer de résolutions sublimes ou funestes.
+
+Peu, être M. de Boisguilbault contribua-t-il aussi un peu pour sa part à
+calmer l'ardeur ombrageuse d'Émile à l'endroit des questions sociales;
+parfois sa sécurité glaciale avait impatienté le bouillant jeune homme;
+mais le plus souvent, il reconnaissait que ce tranquille prophète avait
+raison de subir le présent avec patience en vue d'un avenir certain.
+
+Lorsqu'il lui parlait au nom de la logique des idées, souveraine des mondes
+et mère des destinées humaines, au lieu de l'irriter, comme il était arrivé
+à M. Cardonnet de le faire, en invoquant la fausse et grossière logique du
+fait, il réussissait à l'apaiser et à le convaincre.
+
+Si le contraste de leurs caractères causait au plus impatient des deux une
+sorte de généreux dépit, bientôt le plus calme reprenait son empire, et
+découvrait cette force cachée qui était en lui, et qui le rendait, pour
+ainsi dire, supérieur à lui-même.
+
+Les railleries de M. Cardonnet avaient vivement froissé Émile, et l'eussent
+presque poussé à l'exagération du fanatisme. La haute raison de M. de
+Boisguilbault le réconciliait avec lui-même, et il se sentait fier d'avoir
+la sanction d'un vieillard aussi éclairé et aussi rigide dans ses
+déductions.
+
+Comme ils étaient grandement d'accord sur le fond des choses, les
+discussions ne pouvaient durer longtemps, et comme le communisme était le
+seul sujet qui pût faire départir le marquis de son laconisme habituel, il
+leur arrivait bien souvent de tomber dans le silence d'une rêverie à deux.
+
+Pourtant Émile ne s'ennuyait jamais à Boisguilbault. La beauté du parc, la
+bibliothèque, et surtout le plaisir réservé mais certain que le marquis
+trouvait à le voir, lui faisaient de ces visites un repos agréable et
+précieux, au sortir d'émotions plus ardentes.
+
+Il se créait là, pour lui, sans qu'il y prît garde, un intérieur nouveau,
+bien plus conforme à ses goûts que l'usine bruyante et la maison
+militairement gouvernée de son père. Châteaubrun eût été encore plus la
+retraite selon son cœur.
+
+Là, il aimait tout, sans réserve: les habitants, les ruines et jusqu'aux
+plantes et aux animaux domestiques. Mais le bonheur d'y passer sa vie,
+c'était le ciel à escalader; comme il fallait, après ce rêve, retomber sur
+la terre, Émile tombait moins bas à Boisguilbault qu'à Gargilesse.
+
+C'était comme une station entre l'abîme et le ciel, les limbes entre le
+paradis et le purgatoire. Il s'habituait, tant il y était bien reçu et
+jalousement gardé, à se croire chez lui. Il s'occupait du parc, rangeait
+les livres et prenait des leçons d'équitation dans la grande cour.
+
+Peu à peu le vieux marquis se laissait aller aux douceurs de la société, et
+parfois son sourire ressemblait à un véritable enjouement.
+
+Il ne le savait pas, ou ne voulait pas le dire: mais ce jeune homme lui
+devenait nécessaire et lui apportait la vie. Pendant des heures entières il
+semblait accepter nonchalamment cette douceur, mais lorsque Émile était au
+moment de partir, il voyait s'altérer insensiblement ce pâle visage et le
+soupir d'asthme devenait un soupir de tendresse et de regret lorsque le
+jeune homme s'élançait sur son cheval impatient de redescendre la colline.
+
+Enfin il devint évident pour Émile lui-même, qui apprenait chaque jour à
+déchiffrer ce livre mystérieux, que l'âme du vieillard était affectueuse et
+sympathique, qu'il avait un regret sourd et continu de s'être voué à la
+solitude, et qu'il avait eu pour s'y déterminer d'autres motifs qu'une
+disposition maladive.
+
+Il crut que le moment était venu de sonder cette blessure et d'en proposer
+le remède.
+
+Le nom d'Antoine de Châteaubrun, prononcé déjà maintes fois sans succès, et
+qui s'était perdu sans écho dans le silence du parc, vint sur ses lèvres,
+et s'y attacha plus obstinément. Le marquis fut obligé de l'entendre et d'y
+répondre:
+
+«Mon cher Émile, lui dit-il du ton le plus solennel qu'il eût encore pris
+avec lui, vous pouvez me faire beaucoup de peine, et, si telle est votre
+intention, je vais vous en donner le moyen: c'est de me parler de la
+personne que vous venez de nommer.
+
+--Je sais bien, répondit le jeune homme, mais ...
+
+--Vous le savez! dit M. de Boisguilbault; que savez-vous?»
+
+Et, en faisant cette interrogation, il parut si courroucé, et ses yeux
+éteints se remplirent d'un feu si sombre, qu'Émile, stupéfait, se rappela
+ce qui lui avait été dit à leur première entrevue de sa prétendue
+irascibilité, quoique ce fût alors d'un ton qui ne lui eût pas permis de
+voir là autre chose qu'une vanterie fort plaisante.
+
+«Mais répondez donc! reprit M. de Boisguilbault d'une voix moins âpre, mais
+avec un sourire amer. Si vous savez les causes de mon ressentiment, comment
+osez-vous me les rappeler?
+
+--Si elles sont graves, répondit Émile, apparemment je les ignore; car ce
+qu'on m'en a dit est si frivole, que je ne peux plus y croire en vous
+voyant irrité à ce point contre moi.
+
+--Frivole! frivole!... Et qu'est-ce donc qu'on vous a dit? Soyez sincère,
+n'espérez pas me tromper!
+
+--Et quand donc vous ai-je donné le droit de me soupçonner d'une bassesse
+telle que le mensonge? reprit Émile un peu animé à son tour.
+
+--Monsieur Cardonnet, dit le marquis en prenant le bras du jeune homme
+d'une main tremblante comme la feuille près de se détacher au vent de
+l'automne; vous ne voudriez pas vous faire un jeu de ma souffrance, je le
+crois. Parlez donc, et dites ce que vous savez, puisqu'il faut que je
+l'entende.
+
+--Je sais ce qu'on dit, et rien de plus. On prétend que c'est à propos
+d'un chevreuil, que vous avez rompu une amitié de vingt ans. Un de ces
+animaux, que vous apprivoisiez pour votre amusement, se serait échappé de
+votre garenne, et M. de Châteaubrun l'ayant rencontré à peu de distance de
+chez vous, aurait commis l'étourderie de le tuer. C'eût été une grande
+étourderie, il est vrai, puisqu'il n'y a point de chevreuils dans ce
+pays-ci, et qu'il devait supposer que celui-là était un de vos favoris;
+mais M. de Châteaubrun a toujours été fort distrait, et vraiment ce n'est
+pas là un défaut qu'on ne puisse pardonner à un ami.
+
+--Et qui vous a raconté cette histoire? Lui, sans doute?
+
+--Il ne s'est jamais expliqué avec moi ni devant moi: c'est Jean, le
+charpentier, encore un homme dont vous ne voulez pas entendre parler,
+quoique vous ayez été généreux envers lui, qui m'a dit n'avoir jamais connu
+entre vous deux d'autre motif de mésintelligence.
+
+--Et de qui tenait-il cette belle explication? de la servante de la maison,
+sans doute?
+
+--Non, monsieur le marquis. La servante ne parle pas plus de vous que le
+maître. Ce que je viens de vous dire est une histoire accréditée parmi les
+paysans.
+
+--Et le fond de l'histoire est vrai, reprit M. de Boisguilbault après une
+longue pause, qui parut le calmer entièrement. Pourquoi vous en
+étonneriez-vous, Émile? Ne savez-vous pas qu'il ne faut qu'une goutte d'eau
+pour faire déborder un lac?
+
+--Et si votre lac d'amertume n'était rempli que de pareilles gouttes d'eau,
+comment ne voulez-vous pas que je m'étonne de votre susceptibilité? Je ne
+vois chez M. de Châteaubrun d'autre défaut qu'une sorte d'inertie et
+d'irréflexion continuelle. Si c'est une suite de distractions et de
+gaucheries qui vous a rendu sa présence insupportable, je ne retrouve pas,
+là votre haute sagesse et votre tolérance accoutumées. Je serais donc plus
+patient que vous, moi, que vous traitez souvent de volcan en éruption, car
+les distractions de M. Antoine me divertissent plus qu'elles ne m'irritent,
+et j'y vois une preuve de l'abandon de son âme et de la naïveté de son
+esprit.
+
+--Émile, Émile, vous ne pouvez pas juger ces choses-là! reprit M. de
+Boisguilbault, embarrassé. Je suis fort distrait moi-même, et je souffre de
+mes propres méprises. Celles des autres me sont apparemment
+insupportables ... L'affection ne vit, dit-on, que de contrastes. Deux
+sourds ou deux aveugles s'ennuient ensemble. Bref, j'étais las de cet
+homme-là! ne m'en parlez pas davantage.
+
+--Je ne saurais croire que cette injonction soit sérieuse. O mon noble ami,
+tournez votre déplaisir contre moi seul, si j'insiste; mais il m'est
+impossible de ne pas voir que cette rupture fâcheuse est un de vos
+principaux sujets de tristesse. Vous vous la reprochez au fond de l'âme,
+comme une injustice; et qui sait si ce n'est pas l'unique source de votre
+misanthropie de fait? Nous tolérons difficilement les autres, quand il y a
+au fond de nos pensées quelque chose dont nous ne pouvons nous absoudre
+nous-mêmes. Moi, je crois, et j'ose vous dire que vous seriez consolé si
+vous aviez réparé le mal que vous faites depuis si longtemps à un de vos
+semblables.
+
+--Le mal que je lui fais? Et quel mal lui ai-je donc fait? Quelle vengeance
+ai-je donc exercée contre lui? à qui en ai-je dit du mal? à qui me suis-je
+plaint? que savez-vous vous même de mes sentiments secrets envers lui?
+Qu'il se taise, ce malheureux! ou il commettra une grande iniquité en se
+plaignant de ma conduite.
+
+--Monsieur le marquis, il ne s'en plaint pas, mais il déplore la perte de
+votre amitié. Ce regret trouble son sommeil, et obscurcit parfois la
+sérénité de son âme douce et résignée. Il ne prononce pas volontiers votre
+nom, lui non plus; mais si on le prononce devant lui, il le couvre
+d'éloges, et ses yeux se remplissent de larmes. Et puis il y a quelqu'un
+auprès de lui qui souffre plus encore de sa douleur que lui-même; quelqu'un
+qui vous respecte, qui vous craint, et qui n'ose pas vous implorer;
+quelqu'un pourtant dont l'affection et la reconnaissance seraient un
+bienfait dans votre solitude, et un appui dans votre vieillesse ...
+
+--Que voulez-vous dire, Émile? dit le marquis péniblement ému. Est-ce de
+vous que vous parlez? Mettez-vous votre amitié pour moi à cette condition?
+Ce serait bien cruel de votre part!
+
+--Il n'est pas question de moi ici, répondit Émile. Mon dévouement pour
+vous est trop profond, et ma sympathie trop involontaire, pour être mise à
+aucun prix. Je vous parle de quelqu'un, qui ne vous connaît que par moi,
+mais qui vous avait déjà deviné, et qui rend justice à vos grandes
+qualités; d'une personne qui vaut mille fois mieux que moi, et que vous
+aimeriez d'une affection paternelle, si vous pouviez la connaître; en un
+mot, je vous parle d'un ange, de mademoiselle Gilberte de Châteaubrun.»
+
+A peine Émile avait-il prononcé ce nom, dont il espérait comme d'un charme
+magique, qu'il vit la figure de son hôte se décomposer d'une manière
+effrayante. Les pommettes de ses joues maigres et blêmes devinrent
+pourpres; ses yeux sortirent de leurs orbites; ses bras et ses jambes
+s'agitèrent de mouvements convulsifs. Il voulut parler, et bégaya des
+paroles inintelligibles. Enfin, il réussit à faire entendre ces mots:
+
+«Assez, Monsieur ... c'est assez, c'est trop ... N'ayez jamais le malheur
+de me parler de _cette demoiselle!_»
+
+Et, quittant les rochers du parc, où cette scène se passait, il entra dans
+le chalet, dont il tira la porte avec violence derrière lui.
+
+
+
+
+XIX.
+
+LE PORTRAIT.
+
+
+Émile demeura quelques jours sans retourner à Boisguilbault: sa peine était
+profonde. Il s'était d'abord irrité et dépité contre les caprices fâcheux
+et incompréhensibles du marquis. Mais bientôt, réfléchissant à cet incident
+bizarre, il se prit d'une grande compassion pour cette âme malade, qui, au
+milieu de conceptions si lucides et d'instincts si affectueux, nourrissait
+une sorte de folie désastreuse, certains accès de haine ou de ressentiment,
+voisins de l'aliénation mentale.
+
+C'était la seule explication que le jeune homme pût se donner à lui-même de
+l'effet violent produit sur son vieux ami par le nom adoré de Gilberte. Il
+fut si consterné de cette découverte, qu'il ne se sentit plus le courage de
+poursuivre une entreprise désormais inutile, et qu'il résolut d'en faire
+part loyalement à mademoiselle de Châteaubrun.
+
+Il s'achemina un soir vers les ruines, avec les sentiments de sa défaite,
+et, pour la première fois, il arriva triste. Mais l'amour est un magicien
+qui, par des faveurs ou des cruautés inattendues, déjoue toutes nos
+prévisions.
+
+Gilberte était seule. Certes, Janille n'était pas loin; mais, comme elle
+s'était écartée de la maison à la recherche d'une de ses chèvres, et qu'on
+ne savait pas précisément de quel côté elle pouvait être, soit qu'on
+l'attendît, soit qu'on se mît en route pour aller la rejoindre, on avait
+bien vis-à-vis de soi-même une excuse plausible pour affronter le
+tête-à-tête. Gilberte aussi paraissait un peu triste. Elle eût été fort
+embarrassée de dire pourquoi, ni comment il se fit qu'après avoir passé
+cinq minutes avec Émile, elle ne se souvînt plus d'avoir eu quelques idées
+sombres en l'attendant.
+
+On avait dîné depuis longtemps à Châteaubrun: suivant une antique habitude,
+on mangeait aux mêmes heures que les paysans, c'est-à-dire le matin, au
+milieu du jour, et après la fin des travaux, ce qui est logique pour ceux
+qui ne font pas de la nuit le jour.
+
+Le soleil était à son déclin lorsque Émile arriva: c'est l'heure où toutes
+choses sont belles, graves et souriantes à la fois. Émile s'imagina que
+jusque-là il n'avait pas encore compris la beauté de Gilberte, tant il en
+fut frappé: comme si c'était pour la première fois, comme si, depuis six
+semaines, il n'avait pas vécu dans une extase de contemplation.
+
+N'importe, il se persuada qu'il n'avait encore aperçu que la moitié de ses
+cheveux, et la centième partie de ce que son sourire renfermait de charmes,
+ses mouvements de grâce, et son regard de trésors inappréciables.
+
+Il avait bien des choses importantes à lui dire, mais il ne se souvenait
+plus de rien. Il ne pouvait plus songer qu'à la regarder et à l'écouter.
+Tout ce qu'elle disait était si frappant, si nouveau pour lui!
+
+Comme elle sentait la richesse de la nature, comme elle lui faisait
+comprendre la perfection des moindres détails! Si elle lui montrait une
+fleur, il y découvrait des nuances dont il n'avait jamais encore apprécié
+la délicatesse ou la splendeur; si elle admirait le ciel, il s'apercevait
+que jamais il n'avait vu un si beau ciel. Le paysage qu'elle regardait
+prenait un aspect magique, et il ne savait dire autre chose, sinon:
+
+«Oh! oui, comme c'est beau, en effet!... Oh! vous avez raison ... C'est
+vrai, comme c'est vrai, ce que vous vous voyez et ce que vous dites là!»
+
+Il y a une délicieuse stupidité dans l'âme des amants: tout signifie, _je
+vous aime!_ et l'on chercherait vainement un autre sens à la monotonie de
+leur adhésion sur tous les points.
+
+Cependant, quoique plus inexpérimentée encore qu'Émile, Gilberte, en
+qualité de femme, se rendait un peu plus compte de ce qu'elle éprouvait
+elle-même, tandis qu'Émile aimait comme on respire, sans songer qu'il y a
+là, à chaque minute de notre existence, un problème ou un prodige.
+
+Gilberte s'interrogeait davantage, et se sentait envahir avec plus
+d'étonnement. Elle fit bientôt un effort pour rompre cette manière de
+causer, où, à force de ne se rien dire, on se disait beaucoup trop.
+
+Elle parla de M. de Boisguilbault, et force fut à Émile de dire qu'il
+n'espérait plus rien. Tout son chagrin se réveilla à cet aveu, et il se
+plaignit amèrement de la destinée qui lui enlevait la seule occasion d'être
+utile à M. de Châteaubrun et de complaire à Gilberte.
+
+«Eh bien, consolez-vous, dit la jeune fille avec candeur, je ne vous en
+aurai pas moins d'obligations: car, grâce à votre zèle et à votre courage,
+j'ai du moins l'esprit en repos sur le point principal. Sachez ce qui me
+tourmentait le plus.
+
+«A voir l'obstination hautaine du marquis et l'humilité généreuse de mon
+père, il me venait à l'esprit un doute insupportable. Je me figurais que
+mon bon père pouvait avoir eu, sans le vouloir assurément, quelque tort
+grave, et j'avais voulu en surprendre le secret pour me charger de le
+réparer. Oh! je l'aurais fait au prix de ma vie! Mais maintenant ...
+
+--Mais maintenant! Eh bien! maintenant, dit M. Antoine en paraissant tout
+à coup au détour d'un massif d'arbustes sauvages, et en souriant avec son
+air de confiance et de franchise accoutumé, que diable racontez-vous là de
+si sérieux, et qu'est-ce que tu réparerais au prix de ta vie, ma pauvre
+petite? Je vois, Émile, qu'elle vous prend pour son confesseur, et qu'elle
+s'accuse d'avoir tué une mouche avec trop de colère. Qu'est-ce? allons,
+parlez donc! car votre air embarrassé me donne envie de rire. Est-ce que
+par hasard on aurait des secrets pour le vieux père?
+
+--Oh non, mon père! je n'en aurai jamais, s'écria Gilberte en jetant son
+bras sur l'épaule d'Antoine, et en appuyant, sa joue rose contre son visage
+cuivré. Et puisque vous écoutez aux portes, en plein air, vous allez être
+forcé d'apprendre ce dont il s'agit. Si vous y trouvez quelque chose à
+blâmer, songez, que vous en avez perdu le droit, en surprenant ma pensée et
+en commentant mes paroles. Tenez, je vais tout lui dire, monsieur Émile!
+car il vaut mieux qu'il le sache. Mon bon père, vous vous affligez de la
+rancune injuste de M. de Boisguilbault, à propos d'une misère ...
+
+--Ah diantre! tu vas me parler de ça, toi! A quoi bon? Tu sais bien que ce
+sujet-là me chagrine! dit M. Antoine, dont la figure enjouée s'altéra tout
+à coup.
+
+--Il faut bien en parler, puisque c'est pour la dernière fois, reprit
+Gilberte. Ce que j'ai à vous en dire vous fera de la peine, et pourtant
+cela vous ôtera, j'en suis sûre, un grand poids de dessus le cœur.
+
+«Allons, père chéri, ne détournez pas la tête, et ne prenez pas l'air
+soucieux qui fait tant de mal à votre Gilberte.
+
+«Je sais fort bien que vous ne voulez pas que je prononce devant vous le
+nom du marquis; vous dites que cela ne me regarde pas, et que je ne peux
+rien comprendre à vos différends. Mais c'est aussi trop me traiter en
+petite fille, et je suis bien d'âge à deviner un peu vos peines, afin
+d'apprendre à vous en consoler.
+
+«Eh bien, je m'informais auprès de M. Cardonnet, qui voit fort souvent M.
+de Boisguilbault, et qui a eu part à sa confiance sur des points
+importants, des dispositions présentes de ce gentilhomme à notre égard. Je
+lui disais que, pour vous ôter le chagrin que vous conserviez de l'avoir
+involontairement blessé, je donnerais ma vie ... C'est bien là ce que je
+disais?
+
+--Et puis? dit M. de Châteaubrun en passant sur ses lèvres la jolie main de
+sa fille, d'un air préoccupé.
+
+--Et puis? reprit-elle, M. Émile avait déjà répondu à ce que je voulais
+savoir, c'est-à-dire que M. de Boisguilbault nous garde une terrible
+rancune; mais qu'il n'y a plus à s'en occuper, parce que cette rancune
+n'est fondée sur rien, et que vous n'avez, grâce à Dieu, aucun reproche à
+vous faire! Au reste, j'en étais bien sûre, cher père; je ne craignais
+qu'une de vos distractions. Eh bien, consolez-vous ... quoique pourtant
+vous allez vous affecter, j'en suis sûre, de l'état fâcheux de votre ancien
+ami ... M. de Boisguilbault est bien réellement ce qu'il passe pour être,
+et il faut que vous le reconnaissiez comme les autres ... ce pauvre
+gentilhomme est fou.
+
+--Fou! s'écria M. Antoine frappé d'effroi et de douleur, réellement fou?
+Vous l'avez entendu divaguer, Émile? Est-ce qu'il souffre beaucoup? est-ce
+qu'il se plaint? est-ce que sa folie est constatée par les médecins? Oh!
+voilà une affreuse nouvelle pour moi!»
+
+Et le bon Antoine, se laissant tomber sur un banc, refoula en vain de gros
+soupirs. Sa robuste poitrine semblait se soulever pour se briser.
+
+«O mon Dieu, voyez comme il l'aime encore! s'écria Gilberte en se jetant à
+genoux près de son père et le couvrant de caresses. Oh! pardon, pardon, mon
+père! je vous ai fait du mal, j'ai parlé trop vite! Mais aidez-moi donc à
+le consoler, Émile?»
+
+Émile tressaillit de ce que Gilberte, dans son émotion, oubliait pour la
+première fois de l'appeler _monsieur_. Il semblait qu'elle le traitât comme
+un frère, et, dans un transport d'attendrissement, il s'agenouilla aussi
+auprès du bon Antoine, qui paraissait comme menacé d'un coup de sang, tant
+il était rouge et oppressé.
+
+«Rassurez-vous, dit Émile, les choses n'en sont pas à ce point, et n'y
+viendront jamais, je l'espère. M. de Boisguilbault n'est pas malade, il
+jouit de toutes ses facultés; sa monomanie, si l'on peut appeler ainsi
+l'éloignement qu'il professe pour votre famille, n'est pas un mal nouveau;
+seulement, à voir cette bizarrerie chez un homme si calme et si tolérant à
+tous autres égards, j'ai cru longtemps qu'il y avait là des motifs graves,
+et je suis forcé de constater maintenant qu'il n'y en a aucun; que c'est un
+trait de folie passagère qu'il oubliera si on ne le réveille plus, et que
+vous n'en êtes pas le seul objet, puisque d'autres personnes, dont il n'a
+jamais eu à se plaindre, et qu'il ne connaît pas du tout, lui inspirent le
+même sentiment d'effroi et de répulsion maladive.
+
+--Expliquez-vous donc, dit M. Antoine, qui commençait à respirer. Quelles
+sont ces autres personnes?...
+
+--Mais ... Jean d'abord, répondit Émile. Vous savez bien qu'il n'a aucun
+motif de craindre sa présence comme il le fait, et que ce brave homme
+lui-même ignore absolument ce qu'il peut jamais avoir eu à lui reprocher.
+
+--Il n'a rien à lui reprocher en effet, ni lui, ni personne, mais je sais
+fort bien ce qu'il suppose ... Passons! s'il n'est question que de Jean, le
+marquis n'est pas fou le moins du monde, il n'est qu'injuste ou dans
+l'erreur sur le compte de notre ami le charpentier. Mais le faire revenir
+de cette erreur-là est aussi impossible que de fermer la plaie qui saigne
+dans son cœur. Pauvre Boisguilbault! Ah! c'est moi, Gilberte, qui
+donnerais volontiers ma vie pour lui procurer l'oubli du passé! N'en
+parlons plus.
+
+--Encore un mot pourtant, dit Gilberte, car ce mot vous éclaircira, mon bon
+père. Ce n'est pas seulement à Jean Jappeloup que le marquis en veut si
+fort, c'est à moi-même, à moi qu'il a à peine vue, qui ne lui ai jamais
+parlé, et, dont, à coup sûr, il ne peut avoir à se plaindre en aucune
+façon. Pour lui avoir prononcé mon nom, avec l'intention de le calmer, M.
+Cardonnet, que voici, pour vous le dire, a vu se rallumer toute sa colère.
+Il a jeté les portes en criant, comme si on lui parlait d'une mortelle
+ennemie.
+
+«Malheur à vous, si vous me parlez jamais de cette demoiselle!!»
+
+M. de Châteaubrun baissa la tête et resta quelques instants sans parler. Il
+essuya à plusieurs reprises, avec un gros mouchoir à carreaux bleus, son
+large front baigné de sueur. Puis enfin il prit la main de Gilberte et
+celle d'Émile dans les siennes, et les fit se toucher sans en avoir
+conscience, tant il était occupé d'autre chose que de la possibilité de
+leur amour.
+
+«Mes enfants, dit-il, vous avez cru me faire du bien, et vous avez augmenté
+ma peine; je ne vous remercie pas moins de vos bonnes intentions, mais je
+veux que vous me donniez tous deux votre parole de ne plus revenir avec
+moi, ni entre vous, ni en présence de Janille ou de Jean, ni vous, Émile,
+avec M. de Boisguilbault, sur ce sujet-là ... Jamais, jamais,
+entendez-vous?» ajouta-t-il du ton le plus solennel et le plus absolu dont
+il fût capable; et, s'adressant plus particulièrement à Émile, en serrant
+avec force sa main contre celle de Gilberte avec un redoublement de
+distraction:
+
+«Mou cher monsieur Émile, dit-il avec attendrissement, vous avez été
+emporté à une grave imprudence par votre amitié pour moi. Souvenez-vous que
+la première fois que vous allâtes à Boisguilbault, je vous dis: «Ne
+prononcez pas mon nom dans cette maison, si vous voulez ne pas nuire à mon
+ami Jean!» Eh bien, vous avez fini par me nuire à moi-même en oubliant ma
+recommandation.
+
+«Tout ce que je puis vous dire, c'est que M. de Boisguilbault n'est pas
+plus fou qu'aucun de nous trois, et que s'il est injuste envers Jean et
+envers ma fille qui sont bien innocents de mes torts, c'est parce que l'on
+enveloppe assez naturellement les amis et les proches d'un ennemi dans le
+ressentiment qu'il inspire.
+
+«M. de Boisguilbault serait bien cruel de ne pas me pardonner s'il pouvait
+lire au fond de mon cœur; mais sa souffrance est trop grande pour le lui
+permettre. Respectez donc cette douleur, Émile, et ne traitez pas de fou un
+homme dont l'infortune mérite les consolations de votre amitié et tous les
+égards dont vous êtes capable ... Allons! promettez-moi de ne plus
+conspirer ensemble pour mon repos: car quelque chose que vous fassiez, ce
+sera conspirer contre.»
+
+Émile et Gilberte promirent en tremblant, et Antoine leur dit: «C'est bien,
+mes enfants, il est des maux incurables et des châtiments qu'il faut savoir
+subir en silence. Maintenant, allons voir si Janille a retrouvé sa chèvre.
+J'ai là, dans un panier, des abricots que j'ai été cueillir pour vous deux;
+car j'avais vu Émile monter le sentier, et je tiens à le régaler des
+primeurs de mes vieux arbres.»
+
+Après quelques efforts, Antoine reprit son enjouement avec plus de
+facilité que Gilberte et qu'Émile lui-même. Ce dernier n'osait plus faire
+de commentaires et de recherches; car tout ce qui tenait à Gilberte lui
+était sacré, et il suffisait qu'Antoine lui eût enjoint de ne plus penser à
+cette affaire pour qu'il s'efforçât de l'éloigner de son esprit. Mais il y
+avait bien d'autres sujets de trouble dans son cœur, et l'amour y jetait
+de telles racines, qu'il tombait dans des distractions pires que celles de
+M. de Châteaubrun.
+
+Quand il se retrouva seul sur le chemin de Gargilesse, à l'endroit où celui
+de Boisguilbault vient bifurquer, son cheval, qui aimait et connaissait
+également l'un et l'autre gîtes, prit la direction de Boisguilbault.
+
+Émile ne s'en aperçut pas d'abord, et quand il s'en aperçut, il se dit que
+la Providence le voulait ainsi; qu'il avait laissé seul, pendant bien des
+jours, le triste vieillard qu'il avait promis d'aimer comme un père; et
+que, dût-il être mal reçu, il fallait, sans différer, aller obtenir son
+pardon.
+
+On n'avait pas encore fermé définitivement les grilles du parc lorsqu'il
+arriva au bas de la colline. Il y entra et se dirigea vers le chalet,
+comptant que s'il n'y trouvait pas le marquis, il l'y verrait arriver dès
+que la nuit serait close.
+
+Ayant attaché _Corbeau_ à la galerie extérieure du rez-de-chaussée, il
+frappa doucement à la porte de la chaumière suisse, et, comme un peu de
+vent venait de s'élever avec le coucher du soleil, il lui sembla entendre
+quelque bruit dans l'intérieur et la voix faible du marquis, qui lui disait
+d'entrer. Mais c'était une pure illusion, car lorsqu'il eut poussé la
+porte, il s'aperçut que l'intérieur était vide.
+
+Cependant M. de Boisguilbault pouvait être au fond de l'habitation, dans la
+chambre invisible où il avait coutume de se retirer le soir. Émile toussa,
+fit craquer le plancher pour l'avertir de sa présence, bien décidé à s'en
+aller sans le voir, plutôt que de franchir la porte interdite à tout le
+monde sans exception.
+
+Comme aucun bruit ne répondit à celui qu'il faisait, il jugea que le
+marquis était encore au château, et il allait se diriger de ce côté
+lorsqu'un coup de vent fit ouvrir en même temps avec violence une fenêtre
+et la porte située au fond de l'appartement. Il se tourna vers cette porte,
+croyant voir arriver par là M. de Boisguilbault; mais personne ne parut, et
+Émile distingua l'intérieur d'un petit cabinet de travail aussi mal rangé
+que les appartements du château l'étaient avec soin.
+
+Il eût craint de commettre une indiscrétion en y pénétrant, et même en
+examinant de loin les meubles pauvres et grossiers, et le pêle-mêle de
+vieux livres et de paperasses qu'il vit confusément au premier coup d'œil.
+Mais ce qui captiva son attention, en dépit de lui-même, ce fut un portrait
+de femme de grandeur naturelle, placé au fond de ce réduit, juste en face
+de lui, si bien qu'il lui était impossible de ne pas le voir, outre qu'il
+était difficile de ne pas regarder une peinture si belle et une image si
+charmante.
+
+La dame était vêtue à la mode de l'empire; mais un cachemire bleu d'azur
+richement brodé, et jeté en draperie sur ses épaules, cachait ce que la
+taille courte eût pu avoir de disgracieux. La coiffure en boucles, dites
+naturelles, était assez heureuse, et les cheveux d'un blond doré
+magnifique.
+
+Rien n'était plus délicat et plus charmant que ce jeune visage; sans doute
+c'était là madame de Boisguilbault, et notre héros s'oubliait à interroger
+curieusement la physionomie de cette femme, dont la vie et la mort devaient
+avoir eu une si grande influence sur la destinée du solitaire.
+
+Mais il est bien rare qu'un portrait nous donne une idée juste du
+caractère de l'original, et, dans la plupart des cas, on peut peut bien
+dire que ce qui ressemble le moins à la personne, c'est son image.
+
+Émile s'était représenté la marquise pâle et triste; il voyait une belle
+élégante, au fier et doux sourire, à la pose noble et triomphante.
+Avait-elle été ainsi avant ou après son mariage? Ou bien était-ce une
+nature toute différente de ce qu'il avait supposé?
+
+Ce qu'il y avait de certain, c'est qu'il voyait là une figure ravissante,
+et que, comme il lui était impossible de rencontrer l'image de la jeunesse
+et de la beauté sans se représenter aussitôt Gilberte, il se mit à comparer
+ces deux types, qui peu à peu lui parurent avoir des affinités.
+
+Le jour baissait rapidement, et, n'osant faire un pas pour se rapprocher du
+mystérieux cabinet, Émile ne vit bientôt plus la peinture que d'une manière
+vague.
+
+La peau fraîche et les cheveux dorés qui ressortaient encore lui firent
+bientôt une illusion si forte, qu'il crut avoir devant les yeux le portrait
+de Gilberte, et que, quand il n'eut plus dans la vue qu'un brouillard
+rempli d'étincelles fugitives, il eut besoin de faire un effort de volonté
+pour se rappeler que sa première impression, la seule juste en pareil cas,
+ne lui avait offert aucun trait précis de ressemblance entre la figure de
+madame de Boisguilbault et celle de mademoiselle de Châteaubrun.
+
+Il sortit du chalet, et ne rencontrant personne dans le parc, il se dirigea
+vers le château.
+
+Le même silence, la même solitude régnaient dans la cour. Il monta
+l'escalier de la tourelle, sans que Martin vînt à sa rencontre, pour
+l'annoncer avec ce ton de cérémonie dont il ne se départait jamais, même
+envers l'unique habitué de la maison.
+
+Enfin, il pénétra jusque dans le salon, où les jalousies, fermées jour et
+nuit, entretenaient une obscurité profonde; et saisi d'un vague effroi,
+comme si fa mort était entrée dans cette maison déjà si peu vivante, il
+courut vers les autres pièces et trouva enfin M. de Boisguilbault étendu
+sur un lit.
+
+Il avait la pâleur et l'immobilité d'un cadavre. Les dernières clartés du
+jour jetaient un reflet vague et triste sur cette chambre, et le vieux
+Martin, que sa surdité empêcha d'entendre l'approche d'Émile, assis au
+chevet de son maître, avait l'apparence d'une statue.
+
+Émile s'élança vers le lit et saisit la main du marquis. Elle était
+brûlante; et les deux vieillards se réveillant, l'un du sommeil de la
+fièvre, l'autre de la somnolence de la fatigue ou de l'inaction, le jeune
+homme s'assura bientôt qu'il n'y avait là qu'une indisposition peu grave en
+elle-même. Cependant les ravages que deux jours de malaise avaient produits
+sur ce corps débile et usé étaient assez inquiétants pour l'avenir.
+
+«Ah! vous avez bien fait de venir! dit M. de Boisguilbault en serrant
+faiblement la main d'Émile; l'ennui m'eût vite consumé si vous m'eussiez
+abandonné!»
+
+Et Martin, qui n'avait pas entendu les paroles de son maître, mais qui
+semblait recevoir le contrecoup de ses pensées, répéta d'une voix plus
+haute qu'il ne croyait:
+
+«Ah! monsieur Émile, vous avez bien fait de venir! M. le marquis s'ennuyait
+beaucoup de ne pas vous voir.»
+
+Il raconta ensuite comme quoi l'avant-veille, au moment de se retirer dans
+le parc, M. le marquis s'était senti pris de fièvre, et s'était imaginé
+_tout tranquillement_ qu'il allait mourir. Il avait voulu se mettre au lit
+dans cette même chambre, où il n'avait pourtant pas l'habitude de coucher,
+et il lui avait donné des instructions comme s'il ne devait plus se
+relever. La nuit avait été assez agitée, et, le lendemain, le marquis avait
+dit:
+
+«Je me sens mieux, ce ne sera rien; mais je suis fatigué comme si j'avais
+fait une longue route, et j'ai besoin de me reposer quelque temps. Du
+silence, Martin; peu de jour, peu de soins et pas de médecin: voilà ce que
+je t'ordonne. Ne sois pas inquiet.»
+
+«Et comme je ne pouvais pas m'empêcher d'avoir peur, continua le vieux
+familier, M. le marquis m'a dit:
+
+«--Sois tranquille, brave homme, ce ne sera pas encore pour cette fois-ci.»
+
+--Est-ce que M. le marquis est sujet à de telles indispositions? demanda
+Émile; sont-elles graves? durent-elles longtemps?»
+
+Mais il avait oublié que Martin n'entendait d'autre parler que celui de son
+maître, et, sur un geste de ce dernier, Martin était déjà sorti de
+l'appartement.
+
+«J'ai laissé parler ce pauvre sourd, dit M. de Boisguilbault; rien n'eût
+servi de l'interrompre. Mais, d'après son récit, ne me prenez pas pour un
+poltron.
+
+«Je ne crains point la mort, Émile; je l'ai beaucoup désirée autrefois:
+désormais, je l'attends avec calme. Il y a déjà longtemps que je sens ses
+approches; mais elle vient lentement, et je mourrai comme j'ai vécu, sans
+me presser.
+
+«Je suis sujet à des fièvres intermittentes qui m'ôtent l'appétit et le
+sommeil, mais dont personne ne s'aperçoit, parce qu'elles me laissent assez
+de forces pour le peu qu'il m'en faut.
+
+«Je ne crois pas à la médecine; jusqu'ici, elle n'a trouvé le moyen
+d'enlever le mal qu'en attaquant la vie dans son principe. Sous quelque
+forme que ce soit, c'est de l'empirisme, et j'aime mieux plier sous la main
+de Dieu que bondir sous celle d'un homme.
+
+«Cette fois j'ai été plus accablé que de coutume; je me suis senti plus
+faible d'esprit, et, je vous l'avouerai sans honte, Émile, j'ai reconnu
+que je ne pouvais plus vivre seul.
+
+«Les vieillards sont des enfants pour s'éprendre d'un bonheur nouveau; mais
+quand il s'agit de le perdre, ils ne se consolent pas comme les enfants.
+Ils redeviennent vieillards, et ils meurent.
+
+«Ne vous embarrassez pas de ce que je vous dis là: c'est la fièvre qui me
+donne cette expansion. Quand je serai guéri, je ne le dirai plus, je ne le
+penserai même plus; mais je le sentirai toujours à l'état d'instinct à
+travers mon apathie.
+
+«Ne vous croyez pas enchaîné pour cela à ma triste vieillesse. Il est fort
+indifférent que je vive un an de plus ou de moins, et qu'une main amie
+ferme les yeux de celui qui a vécu seul. Mais puisque vous voilà revenu,
+merci! ne parlons plus de moi, mais de vous. Qu'avez-vous fait durant tous
+ces tristes jours?
+
+--J'ai été triste moi-même de les passer loin de vous, répondit Émile.
+
+--C'est possible! Telle est la vie, tel est l'homme. Se faire souffrir
+soi-même en faisant souffrir les autres! C'est là une grande preuve de la
+solidarité des âmes!»
+
+Émile passa deux heures auprès du marquis, et le trouva plus expansif et
+plus affectueux qu'il ne l'avait encore été. Il sentit augmenter son
+attachement pour lui et se promit de ne plus le faire souffrir. Et comme,
+en le quittant, il s'inquiétait de l'avoir laissé parler avec animation:
+
+«Soyez tranquille, lui dit le marquis. Revenez demain, et vous me trouverez
+debout. Ce n'est pas cela qui fatigue, c'est l'absence d'expansion qui
+dessèche et qui tue.»
+
+
+
+
+XX.
+
+LA FORTERESSE DE CROZANT.
+
+
+Le marquis fut à peu près guéri en effet le lendemain, et déjeuna avec
+Émile. Rien ne vint plus troubler cette amitié singulière d'un vieillard et
+d'un tout jeune homme, et grâce aux dernières affirmations de M. de
+Châteaubrun, la douloureuse appréhension de la folie ne vint plus troubler
+l'attrait qu'Émile trouvait dans la compagnie de M. de Boisguilbault.
+
+Il s'abstint, ainsi qu'il l'avait promis à Antoine, de jamais parler de
+lui, et s'en dédommagea en ouvrant son cœur au marquis sur tous ses autres
+secrets; car il lui eût été impossible de ne pas lui raconter son passé, de
+ne pas lui communiquer ses idées pour son avenir, et, par suite, ses
+souffrances, un instant assoupies, mais fatalement interminables, que
+l'opposition de son père lui avait suscitées et devait lui apporter encore
+à la première occasion.
+
+M. de Boisguilbault encouragea Émile dans les projets de respect et de
+soumission; mais il s'étonna du soin qu'avait toujours pris M. Cardonnet
+d'étouffer les instincts légitimes d'un fils aussi enclin au travail et
+aussi heureusement doué.
+
+Le goût et l'intelligence qu'Émile montrait pour l'agriculture lui
+paraissaient caractériser une noble et généreuse vocation, et il se disait
+que s'il avait eu le bonheur de posséder un fils tel que lui, il eût pu
+utiliser, de son vivant, l'immense fortune qu'il destinait aux pauvres,
+mais dont il n'avait pas su faire usage dans le présent.
+
+Il ne pouvait s'empêcher de dire en soupirant qu'on était béni du ciel
+quand on trouvait dans un fils, dans un ami, dans un autre soi-même, une
+initiative féconde et les moyens de compléter sérieusement l'œuvre de sa
+destinée.
+
+Enfin, il accusait Cardonnet, au fond de sa pensée, de vouloir consacrer au
+mal les forces et les moyens que Dieu lui avait donnés pour l'aider à faire
+le bien, et il voyait en lui un tyran aveugle et opiniâtre, qui mettait
+l'argent au-dessus du bonheur d'autrui et du sien propre, comme si l'homme
+était l'esclave des choses matérielles et non le serviteur de la vérité
+avant tout.
+
+M. de Boisguilbault n'était pourtant pas un esprit essentiellement
+religieux. Émile le trouvait toujours trop froid sous ce rapport. Quand le
+marquis avait dit: «Je crois en Dieu,» il se croyait dispensé de dire:
+«J'adore.» Quand ses pensées, prenant le plus puissant essor dont il était
+capable, s'élevaient jusqu'à une sorte d'invocation, qui n'était pas
+précisément la prière, mais l'hommage, il disait à Dieu: «Ton nom est
+sagesse!» Émile ajoutait: «Ton nom est amour!» Alors le vieillard
+reprenait: «C'est la même chose,» et il avait raison.
+
+Émile ne pouvait guère le contredire; mais, dans cette disposition à
+insister sur le caractère grandiose de la logique et de la rectitude
+divines, on sentait bien, chez le marquis, l'absence de cette passion
+exaltée qu'Émile portait dans son sein pour l'inépuisable bonté de la
+Toute-Puissance. Mais aussi, quand les faits extérieurs, les misères, la
+faiblesse humaine et tout le mal d'ici-bas donnaient un démenti apparent à
+cette miséricordieuse Providence et qu'Émile tombait dans une sorte de
+découragement, le vieux logicien reprenait la supériorité de sa foi.
+
+Il ne doutait jamais, lui, il ne pouvait pas douter. Il n'avait pas besoin
+de voir pour savoir, disait-il, et le passage des fléaux de ce monde ne
+troublait pas plus à ses yeux l'ordre moral des choses éternelles que celui
+des nuées sur le soleil n'en altérait l'ordre physique.
+
+Sa résignation ne partait pas d'un sentiment d'humilité ou de tendresse:
+car pour ses propres chagrins, il avouait n'avoir jamais pu se soumettre
+qu'extérieurement; mais il croyait pour l'univers à une source de fatalisme
+optimiste qui contrastait avec son pessimisme personnel, et qui formait le
+trait le plus original de son esprit et de son caractère.
+
+«Voyez, disait-il, la logique est partout! Elle est infinie dans l'œuvre
+de Dieu; mais elle est incomplète et insaisissable dans chaque chose, parce
+que chaque chose est finie; l'homme lui-même, bien qu'il soit le reflet le
+plus frappant de l'infini sur ce petit monde. Nul homme ne peut comprendre
+la sagesse infinie, si ce n'est à l'état d'abstraction: car, s'il cherche
+en lui-même et autour de lui, il ne la peut saisir et constater en aucune
+façon. Vous me traitez souvent de logicien; j'y consens: j'aime et je
+cherche la logique. J'en ai un besoin énorme, et ne me complais à rien qui
+lui soit étranger. Mais suis-je logique dans mes actions et dans mes
+instincts? Moins que qui que ce soit au monde. Plus je me tâte, plus je
+trouve en moi l'abîme des contradictions, le désordre du chaos. Eh bien, je
+suis un exemple particulier de ce qu'est l'homme en général; et plus je
+suis illogique à mes propres yeux, plus je sens la logique de Dieu planer
+sur ma faible tête, qui s'égarerait sans cette boussole céleste, et
+rendrait follement l'univers complice responsable de sa propre infirmité.»
+
+Une fois il emmena Émile dans la campagne, et ils firent à cheval
+l'exploration des vastes propriétés du marquis. Émile fut frappé du peu de
+rapport d'une telle richesse territoriale.
+
+«Toutes ces fermes sont au plus bas prix possible, répondit le marquis;
+quand on ne sait pas sortir des données de l'économie actuelle, le mieux
+qu'on ait à faire, c'est de grever le moins qu'on peut le cultivateur
+laborieux. Ces gens-là me remercient, vous le voyez, et me souhaitent une
+longue vie. Je le crois bien! Ils me croient très bon, quoique ma figure ne
+leur plaise guère. Ils ne savent pas que je ne les aime point comme ils
+l'entendent, et que je ne vois en eux que des victimes que je ne puis
+sauver, mais dont je ne veux pas être le bourreau. Je sais fort bien que,
+sous une législation logique, cette propriété doit arriver à centupler ses
+produits. Je suis soulagé de mon ennui quand j'y songe: mais pour y songer
+et me nourrir de la certitude qu'elle sera un jour l'instrument du libre
+travail d'hommes nombreux et sages, il ne faut pas que je la voie à l'état
+où elle est: car ce spectacle me glace et m'attriste! aussi je m'y expose
+bien rarement.»
+
+Il y avait en effet deux ans environ que M. de Boisguilbault n'était entré
+dans ses fermes, et n'avait fait le tour de ses domaines. Il ne s'y
+décidait que dans les cas d'absolue nécessité. Partout il était reçu avec
+des démonstrations de respect et d'affection qui n'étaient pas sans un
+mélange de terreur superstitieuse; car ses habitudes de solitude et ses
+excentricités lui avaient donné, dans l'esprit de plusieurs paysans, la
+réputation de sorcier.
+
+Plus d'une fois, durant l'orage, on avait dit tristement:
+
+«Ah! si M. de Boisguilbault voulait empêcher la grêle, il ne tiendrait qu'à
+lui! mais au lieu de faire ce qu'il peut, il cherche quelque autre chose
+que personne ne sait et qu'il ne trouvera peut-être jamais!»
+
+«Eh bien, Émile, que feriez-vous de tout cela, si c'était à vous? dit le
+marquis en rentrant; car je ne vous ai pas fait faire cette assommante
+visite de propriétaire à d'autres fins que de vous interroger.
+
+--J'essaierais! répondit Émile avec vivacité.
+
+--Sans doute, reprit le marquis, j'essaierais de fonder une vraie
+_commune_ si je pouvais. Mais j'essaierais en vain, j'échouerais. Et vous
+aussi, peut-être!
+
+--Qu'importe?
+
+--Voici le cri généreux et insensé de la jeunesse: qu'importe de succomber
+pourvu qu'on agisse, n'est-ce pas? On cède à un besoin d'activité, et l'on
+ne voit pas les obstacles. Il y en a pourtant, et savez-vous le pire? c'est
+qu'il n'y a point d'hommes. En ce sens, votre père a raison d'invoquer un
+fait brutal, mais encore tout puissant. Les esprits ne sont pas mûrs, les
+cœurs ne sont pas disposés; je vois bien de la terre et des bras, je ne
+vois pas une âme détachée du _moi_ qui gouverne le monde. Encore quelque
+temps, Émile, pour que l'idée éclose se répande: ce ne sera pas si long
+qu'on le croit; je ne le verrai pas, mais vous le verrez. Patience donc!
+
+--Eh quoi! le temps fait-il quelque chose sans nous?
+
+--Non, mais il ne fera rien sans nous tous. Il est des époques où l'on doit
+se consoler de ne pas pratiquer, pourvu qu'on instruise; puis vient le
+temps où l'on peut faire à la fois l'un et l'autre. Vous sentez-vous de la
+force?
+
+--Beaucoup!
+
+--Tant mieux!... Je le crois aussi!... Eh bien, Émile, nous causerons un
+jour ... bientôt peut-être, à ma première fièvre, quand mon pouls battra un
+peu plus vite qu'aujourd'hui.»
+
+C'est dans de tels entretiens qu'Émile trouvait la force de subir les
+heures qu'il ne pouvait passer auprès de Gilberte. Il manquait bien quelque
+chose à son amitié pour M. de Boisguilbault: c'était de pouvoir lui parler
+d'elle et de lui dire son amour. Mais l'amour heureux a quelque chose de
+superbe, qui se passe assez bien de l'avis des autres, et le temps où Émile
+sentirait le besoin de se plaindre et de chercher un appui contre le
+désespoir n'était pas encore venu pour lui.
+
+En quoi donc consistait son bonheur? Vous le demandez? D'abord il aimait,
+cela suffit presque à qui aime bien. Et puis, il savait qu'il était aimé,
+quoiqu'il n'eût jamais osé le demander et qu'on eût encore moins osé le lui
+dire.
+
+Le nuage, cependant, se formait à l'horizon, et bientôt Émile devait sentir
+l'approche de l'orage. Un jour Janille lui dit, comme il quittait
+Châteaubrun: «Ne venez pas de trois ou quatre jours; nous avons affaire
+dans les environs, et nous serons absents.» Émile pâlit: il crut recevoir
+son arrêt, et il eut à peine la force de demander quel jour la famille
+serait de retour dans ses pénates. «Eh mais! dit Janille, vers la fin de la
+semaine, peut-être. D'ailleurs il est probable que je resterai ici: je ne
+suis plus d'âge à courir les montagnes, et vous saurez bien venir me
+demander en passant si M. Antoine et sa fille sont de retour.
+
+--Vous me permettriez donc bien de vous rendre ma visite? dit Émile en
+s'efforçant de sourire pour cacher sa mortelle angoisse.
+
+--Pourquoi non, si le cœur vous en dit? reprit la petite vieille en se
+rengorgeant d'un air où l'ombrageux Émile crut voir percer un peu de
+malice. Je ne crains pas que cela me compromette, moi!»
+
+«C'en est fait, pensa Émile. Mes assiduités ont été remarquées, et quoique
+M. Antoine ni sa fille ne s'avisent encore de rien, Janille s'est promis de
+m'expulser. Elle a ici un pouvoir absolu, et le moment de la crise est
+arrivé.
+
+--Eh bien, mademoiselle Janille, reprit-il, je viendrai vous voir demain,
+j'aurai grand plaisir à causer avec vous.
+
+--Comme ça se trouve, dit Janille: moi aussi, j'ai envie de causer! Mais
+demain j'ai du chanvre à cueillir, je compte sur vous après-demain
+seulement. C'est entendu, je serai ici toute la journée, n'y manquez pas.
+Bonsoir, monsieur Émile, nous causerons de bonne amitié. Ah! mais! c'est
+que moi aussi je vous aime bien!»
+
+Plus de doutes pour Émile; la maîtresse femme de Châteaubrun avait ouvert
+les yeux sur son amour. Quelque voisin officieux commençait à s'étonner de
+le voir si souvent sur le chemin des ruines. Antoine ne savait rien encore,
+Gilberte non plus; car, en lui annonçant une petite absence de son père,
+cette dernière n'avait pas paru prévoir que Janille la ferait partir avec
+lui. L'adroite gouvernante avait bien fait son plan: d'abord écarter Émile,
+et puis organiser le départ de Gilberte à l'improviste, afin de se ménager
+quelques jours pour conjurer le petit orage qu'elle prévoyait de la part du
+jeune homme.
+
+«Il faudra donc parler, se disait Émile; et pourquoi reculerais-je devant
+ce terme inévitable de mes secrètes aspirations? Je dirai à sa fidèle
+gouvernante, à son excellent père, que je l'aime et que j'aspire à sa main.
+Je demanderai quelque temps pour m'en ouvrir à mon père et pour m'entendre
+avec lui sur le choix d'une carrière, car je n'en ai point encore, et il
+faut bien que mon sort se décide. Il y aura une lutte assez violente, mais
+je serai fort, j'aime. Il ne s'agit pas de moi seul; j'aurai le courage
+invincible, j'aurai le don de la persuasion, je l'emporterai!»
+
+Malgré cette confiance, Émile passa la nuit dans d'affreuses perplexités.
+Il se représentait l'entretien qu'il allait avoir avec Janille, et il eût
+pu écrire les questions et les réponses, tant il connaissait l'aplomb et la
+franchise de la petite femme.
+
+«Ah mais, Monsieur (devait-elle lui dire, à coup sûr), parlez à votre père
+avant tout, et arrangez-vous avec lui; car il est fort inutile de troubler
+l'esprit de M. Antoine par une demande conditionnelle, des projets
+incertains. En attendant, ne revenez plus, ou revenez fort peu, car
+personne n'est obligé de savoir vos intentions, et Gilberte n'est pas fille
+à vous écouter sans être sûre de pouvoir être votre femme.»
+
+Et puis il craignait aussi que Janille, qui avait l'esprit fort positif, ne
+traitât d'illusion la possibilité du consentement de M. Cardonnet, et ne
+lui interdît les visites fréquentes, à moins qu'il n'apportât une belle et
+bonne preuve de la liberté de son choix.
+
+Il était donc plus que prouvé qu'Émile devait entamer le combat avec son
+père d'abord, et agir ensuite en conséquence; à savoir: aller rarement à
+Châteaubrun avant d'avoir conçu un certain espoir de vaincre, ou, s'il n'y
+avait aucun motif d'espoir, s'abstenir de jamais troubler le bonheur de la
+famille de Châteaubrun par d'inutiles ouvertures, s'éloigner enfin,
+renoncer à Gilberte ...
+
+Mais voilà ce qu'il était impossible à Émile de comprendre au nombre des
+choses probables. L'idée de la mort entrerait plus facilement dans la tête
+d'un enfant que celle de renoncer à la femme aimée dans celle d'un jeune
+homme fortement épris.
+
+Aussi Émile concevait-il plus volontiers la chance de se brûler la cervelle
+sous les yeux de son père que celle de plier sous sa volonté. «Eh bien! se
+disait-il, je lui parlerai, dès demain, à ce maître terrible, et je lui
+parlerai de telle manière que je pourrai ensuite me présenter le front levé
+à Châteaubrun.»
+
+Et pourtant, quand vint le lendemain, Émile, au lieu de se sentir investi
+de toute la force de sa volonté, se trouva si épuisé par l'insomnie et si
+navré de tristesse, qu'il craignit d'être faible, et ne parla point.
+
+Quoi de plus douloureux, en effet, lorsque l'âme s'est épanouie dans un
+rêve délicieux, que de se voir jeté tout à coup dans une cruelle réalité?
+
+Quand on s'est fait un adorable secret à soi-même d'un amour chastement
+voilé, d'aller le révéler froidement à des êtres qui ne le comprennent pas,
+ou qui le méprisent?
+
+Soit qu'Émile fît cet aveu à son père ou à Janille, il fallait donc livrer
+son cœur, rempli d'une langueur pudique et d'une sainte ivresse, à des
+cœurs étrangers ou fermés depuis longtemps à des sympathies de ce genre?
+Et il avait rêvé un dénouement si autrement sublime! N'était-ce pas
+Gilberte qui, la première, et seule au monde avec lui sous l'œil de Dieu,
+devait recueillir dans son âme le mot sacré d'amour lorsqu'il s'échapperait
+de ses lèvres?
+
+Le monde et les lois de l'honneur, si froides en pareil cas, étaient donc
+là pour ôter à la virginité de sa passion ce qu'elle avait de plus pur et
+de plus idéal! Il souffrait profondément, et déjà il lui semblait qu'un
+siècle d'amertume avait passé entre ses songes de la veille et cette sombre
+journée qui commençait pour lui.
+
+Il monta à cheval, résolu d'aller chercher au loin, dans quelque solitude,
+le calme et la résignation nécessaires pour affronter le premier choc.
+
+Il voulait fuir Châteaubrun; mais il se trouva auprès sans savoir comment.
+Il passa outre sans détourner la tête, remonta le rude chemin où, battu par
+l'orage, il avait vu pour la première fois les ruines à la lueur des
+éclairs.
+
+Il reconnut les roches où il s'était abrité avec Jean Jappeloup, et il ne
+put comprendre qu'il n'y eût pas plus de deux mois qu'il s'était trouvé là,
+si léger d'esprit, si maître de lui-même, si différent de ce qu'il était
+devenu depuis.
+
+Il alla vers Éguzon, afin de revoir tout le chemin qu'il avait fait alors,
+et où il n'avait point encore repassé.
+
+Mais, dès les premières maisons, la vue des habitants qui l'examinaient
+lui causa le même sentiment d'effroi et de misanthropie qui eût pu venir à
+M. de Boisguilbault en pareil cas. Il prit brusquement un chemin sombre et
+couvert qui s'ouvrait sur sa gauche, et s'enfonça sans but dans la
+campagne.
+
+Ce chemin inégal, mais charmant, passant tantôt sur de larges rochers,
+tantôt sur de frais gazons, tantôt sur un sable fin, et bordé d'antiques
+châtaigniers au tronc crevassé, aux racines formidables, le conduisit à de
+vastes landes où il avança lentement, satisfait enfin d'être seul dans un
+site désolé.
+
+Le chemin s'en allait devant lui tantôt en zigzag, tantôt en montagnes
+russes, à travers les espaces couverts de genêts et de bruyères, et les
+tertres sablonneux coupés de ruisseaux sans lit déterminé et sans direction
+suivie.
+
+De temps en temps une perdrix rasait l'herbe à ses pieds, un martin-pêcheur
+traçait une ligne d'azur et de feu, effleurant un marécage avec la rapidité
+d'une flèche.
+
+Après une heure de marche, toujours perdu dans ses pensées, il vit le
+sentier se resserrer, s'enfoncer dans des buissons, puis disparaître sous
+ses pieds. Il leva les yeux, et vit devant lui, au delà de précipices et de
+ravins profonds, les ruines de Crozant s'élever en flèche aiguë sur des
+cimes étrangement déchiquetées, et parsemées sur un espace qu'on peut à
+peine embrasser d'un seul coup d'œil.
+
+Émile était déjà venu visiter cette curieuse forteresse, mais par un chemin
+plus direct, et sa préoccupation l'ayant empêché cette fois de s'orienter,
+il resta un instant avant de se reconnaître.
+
+Rien ne convenait mieux à l'état de son âme que ce site sauvage et ces
+ruines désolées. Il laissa son cheval dans une chaumière et descendit à
+pied le sentier étroit qui, par des gradins de rochers, conduit au lit du
+torrent. Puis il en remonta un semblable, et s'enfonça dans les décombres
+où il resta plusieurs heures en proie à une douleur que l'aspect d'un lieu
+si horrible, et si sublime en même temps, portait par instant jusqu'au
+délire.
+
+Les premiers siècles de la féodalité ont vu construire peu de forteresses
+aussi bien assises que celle de Crozant. La montagne qui la porte tombe à
+pic de chaque côté, dans deux torrents, la Creuse et la Sédelle, qui se
+réunissent avec fracas à l'extrémité de la presqu'île, et y entretiennent,
+en bondissant sur d'énormes blocs de rochers, un mugissement continuel. Les
+flancs de la montagne sont bizarres et partout hérissés de longues roches
+grises qui se dressent du fond de l'abîme comme des géants, ou pendent
+comme des stalactites sur le torrent qu'elles surplombent.
+
+Les débris de constructions ont tellement pris la couleur et la forme des
+rochers, qu'on a peine, en beaucoup d'endroits, à les en distinguer de
+loin.
+
+On ne sait donc qui a été plus hardi et plus tragiquement inspiré, en ce
+lieu, de la nature ou des hommes, et l'on ne saurait imaginer, sur un
+pareil théâtre, que des scènes de rage implacable et d'éternelle
+désolation.
+
+Un pont-levis, de sombres poternes et un double mur d'enceinte, flanqué de
+tours et de bastions, dont on voit encore les vestiges, rendaient cette
+forteresse imprenable avant l'usage du canon. Et cependant l'histoire d'une
+place si importante dans les guerres du moyen âge est à peu près ignorée.
+
+Une vague tradition attribue sa fondation à des chefs sarrasins qui s'y
+seraient maintenus longtemps. La gelée, qui est rude et longue dans cette
+région, achève de détruire chaque année ces fortifications que les boulets
+ont brisées et que le temps a réduites en poussière.
+
+Cependant le grand donjon carré, dont l'aspect est sarrasin en effet, se
+dresse encore au milieu, et, miné par la base, menace de s'abîmer à chaque
+instant comme le reste.
+
+Des tours, dont un seul pan est resté debout, et plantées sur des cimes
+coniques, présentent l'aspect de rochers aigus, autour desquels glapissent
+incessamment des nuées d'oiseaux de proie.
+
+On ne peut faire sans danger le tour de la forteresse. En beaucoup
+d'endroits, tout sentier disparaît, et le pied vacille sur le bord des
+gouffres où l'eau se précipite avec fureur.
+
+Ce n'est que du haut des tours d'observation qu'on pouvait voir l'approche
+de l'ennemi; car, de plain pied avec la base des édifices et les sommets de
+la montagne, la vue était bornée par d'autres montagnes arides. Mais leurs
+flancs calcaires s'entr'ouvrent aujourd'hui pour laisser couler des terres
+fertiles et pousser en liberté de beaux arbres souvent déracinés par le
+passage des eaux, quand ils ont atteint une certaine élévation.
+
+Quelques chèvres, moins sauvages que les enfants misérables qui les
+gardent, se pendent aux ruines et courent hardiment sur les précipices.
+
+Tout cela est d'une désolation si pompeuse et si riche d'accidents que le
+peintre ne sait où s'arrêter. L'imagination du décorateur ne trouverait
+qu'à retrancher dans ce luxe d'épouvante et de menace.
+
+Émile passa là plusieurs heures, plongé dans le chaos de ses incertitudes
+et de ses projets. Parti avec le jour, il était dévoré par la faim et ne se
+rendait pas compte de la souffrance physique qui aggravait sa détresse
+morale.
+
+Étendu sur un rocher, il voyait les vautours planer sur sa tête et songeait
+aux tortures de Prométhée, lorsque les sons lointains d'une voix mâle, qui
+ne lui paraissait pas inconnue, le firent tressaillir. Il se releva et
+courut au bord du précipice. Alors, sur le ravin opposé, il vit trois
+personnes descendre le sentier.
+
+Un homme en blouse et en chapeau gris à larges bords marchait le premier,
+et se retournait de temps en temps pour avertir ceux qui le suivaient de
+prendre garde à eux; après lui venait un paysan conduisant un âne par la
+bride, et, sur cet âne, une femme en robe lilas bien pâle, en chapeau de
+paille bien modeste.
+
+Émile s'élança à leur rencontre, sans se demander si Janille avait parlé,
+si l'on se tenait en garde contre lui, si on allait l'accueillir
+froidement.
+
+Il courait et bondissait comme une pierre lancée sur le flanc escarpé de
+l'abîme. Il partit à vol d'oiseau, franchit le torrent qui bondissait avec
+de vaines menaces sur les roches glissantes, et arriva sur l'autre versant,
+pour recevoir l'accolade joyeuse du bon Antoine, et prendre des mains de
+Sylvain Charasson la bride de la modeste monture qui portait Gilberte et
+son doux sourire, et sa vive rougeur, et son air de joie vainement
+contenue. Janille n'était pas là, Janille n'avait point parlé!
+
+Comme le bonheur paraît plus doux après la peine, et comme l'amour répare
+vite le temps perdu à souffrir! Émile ne se souvenait plus de la veille et
+ne songeait plus au lendemain.
+
+Quand il se retrouva dans les ruines de Crozant, conduisant en triomphe sa
+bien-aimée, il brisa toutes les branches de broussailles qu'il put
+atteindre, et les jeta sous les pieds de l'âne, comme autrefois les Hébreux
+semaient de perles les traces de l'humble monture du divin maître.
+
+Puis il prit Gilberte dans ses bras pour la poser sur le plus beau gazon
+qu'il put choisir, quoiqu'elle n'eût aucun besoin d'un pareil secours pour
+descendre d'un âne si petit et si tranquille. Émile n'était plus timide,
+car il était fou; et si Antoine n'eût pas été le moins clairvoyant des
+hommes, il eût compris qu'il ne fallait pas plus songer à réprimer cette
+passion exaltée qu'à empêcher la Creuse ou la Sédelle de courir ou de
+gronder.
+
+«Ça, je meurs de faim, dit M. Antoine, et, avant de savoir comment nous
+nous rencontrons si à point, je veux qu'on ne me parle que de déjeuner. Un
+convive de plus ne nous fait pas peur, car Janille nous a bourrés de
+provisions. Ouvrez votre gibecière, petit drôle, dit-il à Charasson, tandis
+que je vais faire une entaille au sac que ma fille portait en croupe. Et
+puis, Émile courra aux maisons qui sont là-bas, et nous trouvera un renfort
+de pain bis. Restons près de la rivière, c'est de l'eau de roche
+excellente, prise en petite quantité avec beaucoup de vin.»
+
+Le déjeuner champêtre fut bientôt étalé sur l'herbe, Gilberte se fit une
+assiette avec une grande feuille de lotus, et son père découpa les portions
+avec une espèce de sabre qu'on appelait eustache de poche. Émile apporta,
+outre le pain, du lait pour Gilberte et des cerises sauvages qui furent
+déclarées excellentes, et dont l'amertume a du moins l'avantage d'exciter
+l'appétit. Sylvain, assis comme un singe sur le tronc penché d'un arbre,
+n'eut pas une part moins copieuse que les autres, et mangea avec d'autant
+plus de plaisir, disait-il, qu'il n'avait pas là les yeux de mademoiselle
+Janille pour compter les morceaux d'un air de reproche. Émile fut rassasié
+au bout d'un instant. Bien qu'on se moque des héros de roman qui ne mangent
+jamais, il est bien certain que les amoureux ont peu d'appétit, et qu'en
+cela les romans sont aussi vrais que la vie.
+
+Quel transport pour Émile, après avoir cru qu'il ne reverrait plus
+Gilberte que sévère et méfiante, de la retrouver telle qu'il l'avait
+laissée la veille, pleine d'abandon et de noble imprévoyance! Et comme il
+aimait Antoine d'être incapable d'un soupçon, et de conserver une si
+expansive gaieté!
+
+Jamais il ne s'était senti si gai lui-même; jamais il n'avait vu un plus
+beau jour que cette pâle journée de septembre, un site plus riant et plus
+enchanté que cette sombre forteresse de Crozant! Et justement Gilberte
+avait ce jour-là sa robe lilas, qu'il ne lui avait pas vue depuis
+longtemps, et qui lui rappelait le jour et l'heure où il était devenu
+éperdument amoureux!
+
+Il apprit qu'on s'était mis en route pour aller voir un parent à la
+Clavière, avant les deux jours qu'on devait aller passer à Argenton, et
+que, n'ayant trouvé personne dans ce château, on avait résolu de faire une
+promenade à Crozant, où l'on resterait jusqu'au soir; et il n'était guère
+que midi! Émile s'imagina avoir l'éternité devant lui. M. Antoine s'étendit
+à l'ombre après le déjeuner, et s'endormit d'un profond sommeil. Les deux
+amants, suivis de Charasson, entreprirent de faire le tour de la
+forteresse.
+
+
+
+
+XXI.
+
+LE PETIT COUCHER DE M. ANTOINE.
+
+
+Le page de Châteaubrun réjouit un instant le jeune couple par ses naïvetés;
+mais, emporté bientôt par le besoin de courir, il s'écarta à la poursuite
+des chèvres, faillit se faire un mauvais parti avec les chevriers, et finit
+par s'entendre avec eux, en jouant aux palets sur le bord de la Creuse,
+pendant qu'Émile et Gilberte entreprenaient de longer la Sédelle sur
+l'autre flanc de la montagne.
+
+Comme, en bien des endroits, le torrent a rongé la base du roc, il leur
+fallut tantôt grimper, tantôt redescendre, tantôt mettre le pied sur des
+blocs à fleur d'eau, et tout cela non sans peine et sans danger. Mais la
+jeunesse est aventureuse, et l'amour ne doute de rien.
+
+Une providence particulière protège l'un et l'autre, et nos amoureux se
+tirèrent bravement de tous les périls, Émile tremblant d'une toute autre
+émotion que la peur lorsqu'il soulevait ou retenait Gilberte dans ses bras;
+Gilberte riant pour cacher son trouble ou pour s'en distraire.
+
+Gilberte était forte, agile et courageuse comme une enfant de la montagne;
+et pourtant, à franchir ainsi des obstacles continuels, elle se sentit
+bientôt essoufflée et se laissa tomber sur la mousse au bord de l'eau
+bondissante, jeta son chapeau sur le gazon, forcée de relever ses cheveux
+dénoués qui pendaient sur ses épaules.
+
+«Allez donc me cueillir cette belle digitale que je vois là-bas,» dit-elle
+à Émile pensant qu'elle aurait le temps de se recoiffer avant qu'il fût de
+retour,
+
+Mais il y alla et revint si vite, qu'il la trouva encore tout inondée de
+ses cheveux d'or, que ses petites mains avaient peine à ramasser en une
+seule tresse.
+
+Debout auprès d'elle, il admirait ces trésors qu'elle rejetait derrière sa
+tête avec plus d'impatience que d'orgueil, et qu'elle eût coupés depuis
+longtemps comme un fardeau gênant, si Antoine et Janille ne s'y fussent
+jalousement opposés.
+
+En ce moment, néanmoins, elle leur sut gré de ne l'avoir pas souffert; car,
+malgré son peu de coquetterie, elle vit bien qu'Émile était éperdu
+d'admiration, et elle n'avait rien fait pour la provoquer!
+
+Si la beauté a de certains triomphes, dont l'amour ne ne peut se refuser à
+jouir, c'est surtout lorsqu'ils sont imprévus et involontaires. Cette belle
+chevelure eût été, en effet, un véritable dédommagement pour une femme
+laide, et chez Gilberte c'était comme une prodigalité de la nature ajoutée
+à tous ses autres dons.
+
+Il faut bien dire que, comme son père, Gilberte était plus laborieuse
+qu'adroite de ses mains, et, d'ailleurs, elle avait perdu en courant toutes
+ses épingles, et par deux fois, la lourde torsade roulée sur sa nuque avec
+précipitation se défit et retomba jusqu'à ses pieds.
+
+Le regard d'Émile plana toujours sur elle; Gilberte ne le voyait pas, mais
+elle le sentait comme si le feu de ce regard passionné eût rempli
+l'atmosphère. Elle en fut bientôt si confuse, qu'elle oublia d'en être
+joyeuse, et enfin, comme à l'ordinaire, elle s'efforça de rompre, par une
+plaisanterie, leur mutuelle émotion.
+
+«Je voudrais que ces cheveux fussent _à moi_, dit-elle, je les couperais,
+et je les enverrais au fond de la rivière.»
+
+C'était l'occasion pour Émile de faire un beau compliment; mais il s'en
+garda bien. Qu'eût-il dit sur ces cheveux-là, qui exprimât l'amour qu'il
+leur portait? Il ne les avait jamais touchés, et il en mourait d'envie. Il
+regarda furtivement autour de lui.
+
+Un cercle de rochers et d'arbrisseaux isolait Gilberte et lui du monde
+entier. Il n'y avait aucun point de la montagne d'où on pût les voir. On
+eût dit qu'elle avait choisi cet abri pour le tenter, et pourtant
+l'innocente fille n'y avait point songé et ne songeait pas encore qu'il y
+eût là quelque danger pour elle.
+
+Émile n'avait plus sa raison. L'insomnie, l'épouvante, la douleur et la
+joie, avaient allumé la fièvre dans son sang.
+
+Il s'agenouilla auprès de Gilberte, et prit dans sa main tremblante une
+poignée de ses cheveux rebelles; puis, comme elle tressaillait, il la
+laissa retomber en disant:
+
+«J'ai cru que c'était une guêpe, mais ce n'est qu'un brin de mousse.
+
+--Vous m'avez fait peur, reprit Gilberte en secouant la tête: j'ai cru que
+c'était un serpent.»
+
+Cependant la main d'Émile s'attachait à cette chevelure et ne pouvait
+l'abandonner.
+
+Sous prétexte d'aider Gilberte à en rassembler les mèches éparses que lui
+disputait la brise, il les toucha cent fois, et finit par y porter ses
+lèvres à la dérobée. Gilberte parut ne point s'en apercevoir, et, remettant
+précipitamment son chapeau sur sa coiffure mal assurée, elle se leva en
+disant, d'un air qu'elle voulait rendre dégagé:
+
+«Allons voir si mon père est réveillé.»
+
+Mais elle tremblait; une pâleur subite avait effacé les brillantes couleurs
+de ses joues; son cœur était prêt à se rompre; elle fléchit et s'appuya
+sur le rocher pour ne pas tomber. Émile était à ses pieds.
+
+Que lui disait-il? Il ne le savait pas lui-même, et les échos de Crozant
+n'ont pas gardé ses paroles. Gilberte ne les entendit pas distinctement;
+elle avait le bruit du torrent dans les oreilles, mais centuplé par le
+battement de ses artères, et il lui semblait que la montagne, prise de
+convulsions, oscillait au-dessus de sa tête.
+
+Elle n'avait plus de jambes pour fuir, et d'ailleurs elle n'y songeait
+point. On fuirait en vain l'amour; quand il s'est insinué dans l'âme, il
+s'y attache et la suit partout. Gilberte ne savait pas qu'il y eût d'autre
+péril dans l'amour que celui de laisser surprendre son cœur, et il n'y en
+avait pas d'autres en effet pour elle auprès d'Émile. Celui-là était bien
+assez grand, et le vertige qu'il causait était plein d'irrésistibles
+délices.
+
+Tout ce que Gilberte sut dire, ce fut de répéter avec un effroi plein de
+regret et de douleur:
+
+«Non, non! il ne faut pas m'aimer.
+
+--C'est donc que vous me haïssez!» reprenait Émile; et Gilberte, détournant
+la tête, n'avait pas le courage de mentir. Eh bien, si vous ne m'aimez pas,
+disait Émile, que vous importe de savoir que je vous aime? Laissez-moi vous
+le dire, puisque je ne peux plus le cacher. Cela vous est indifférent, et
+on ne craint pas ce qu'on dédaigne. Sachez-le donc, et si je vous quitte,
+si je ne vais plus vous voir, apprenez au moins pourquoi: c'est que je
+meurs d'amour pour vous, c'est que je ne dors plus, que je ne travaille
+plus, que je perds l'esprit, et qu'il m'arriverait peut-être bientôt de
+dire à votre père ce que je vous dis maintenant. J'aime mieux être chassé
+par vous que par les autres. Chassez-moi donc; mais vous m'entendrez ici,
+parce que mon secret m'étouffe; je vous aime, Gilberte, je vous aime à en
+mourir!» Et le cœur d'Émile était si plein qu'il déborda en sanglots.
+
+Gilberte voulut s'éloigner; mais elle s'assit à trois pas de là et se prit
+à pleurer. Il y avait plus de bonheur que d'amertume au fond de toutes ces
+larmes. Aussi Émile se fut-il bientôt rapproché pour consoler Gilberte, et
+fut-il bientôt consolé à son tour; car dans l'effroi qu'elle exprimait, il
+n'y avait que tendresse et regret.
+
+«Je suis une pauvre fille, lui disait-elle, vous êtes riche, et votre père
+ne songe, à ce qu'on dit, qu'à augmenter sa fortune. Vous ne pouvez pas
+m'épouser, et moi je ne dois pas songer à me marier dans la position où je
+suis.
+
+«Ce serait un hasard de rencontrer un homme aussi pauvre que moi, qui eût
+reçu un peu d'éducation, et je n'ai jamais compté sur ce hasard-là. Je me
+suis dit de bonne heure que je devais tirer bon parti de mon sort pour
+m'habituer à la dignité des sentiments, qui consiste à ne point porter
+envie aux autres, et à se créer des goûts simples, des occupations
+honnêtes.
+
+«Je ne pense donc pas du tout au mariage, puisqu'il me faudrait peut-être,
+pour trouver un mari, changer quelque chose à ma manière de penser. Tenez,
+si vous voulez que je vous le dise, Janille s'est mis dans la tête, depuis
+quelques jours, une idée qui me chagrine beaucoup. Elle veut que mon père
+me cherche un mari. Chercher un mari! n'est-ce pas honteux et humiliant? et
+peut-on rien imaginer de plus répulsif?
+
+«Cette excellente amie ne comprend pourtant rien à ma résistance, et, comme
+mon père devait aller toucher à Argenton le terme de sa petite pension,
+elle a exigé tout à coup ce matin qu'il m'emmenât pour me présenter à
+quelques personnes de sa connaissance.
+
+«Nous ne savons pas résister à Janille, et nous sommes partis; mais mon
+père, grâce au ciel, ne s'entend pas à trouver des maris, et je saurai si
+bien l'aider à n'y point penser, que cette promenade n'aura aucun but.
+
+«Vous voyez bien, monsieur Émile, qu'il ne faut point faire la cour à une
+fille qui n'a pas d'illusion, et qui se destine au célibat sans regret et
+sans honte. Je pensais que vous l'aviez compris, et que votre amitié ne
+chercherait jamais à troubler mon repos.
+
+«Oubliez donc cette folie qui vient de vous passer par l'esprit, et ne
+voyez en moi qu'une sœur qui ne s'en souviendra pas, si vous lui promettez
+de l'aimer tranquillement et saintement. Pourquoi nous quitteriez-vous?
+cela ferait bien de la peine à mon père et à moi!
+
+--Cela vous ferait bien de la peine, Gilberte? reprit Émile; d'où vient que
+vous pleurez en me disant des choses si froides? Ou je ne vous comprends
+pas, ou vous me cachez quelque chose. Et voulez-vous savoir ce que je crois
+deviner? c'est que vous n'avez pas assez d'estime pour moi, pour m'écouter
+avec confiance. Vous me prenez pont un jeune fou, qui parle d'amour sans
+religion et sans conscience, et vous croyez pouvoir me traiter comme un
+enfant à qui l'on dit: Ne recommencez pas, je vous pardonne. Ou bien, si
+vous croyez qu'avec quelques paroles de froide raison on peut étouffer un
+amour sérieux, vous êtes un enfant vous-même, Gilberte, et vous ne sentez
+rien du tout pour moi au fond de votre cœur. O mon Dieu, serait-il
+possible, et ces yeux qui m'évitent, cette main qui me repousse, est-ce là
+le dédain ou l'incrédulité?
+
+--N'est-ce pas assez? Croyez-vous que je puisse consentir à vous aimer avec
+la certitude que vous devez tôt ou tard appartenir à une autre? Il me
+semble que l'amour, c'est l'éternité d'une vie à deux: c'est pourquoi, en
+renonçant à me marier, j'ai dû renoncer à aimer.
+
+--Et je l'entends bien ainsi, Gilberte! l'amour, c'est l'éternité d'une vie
+à deux! Je ne comprends même pas que la mort puisse y mettre un terme; ne
+vous ai-je pas dit tout cela en vous disant: «Je vous aime!» Ah! cruelle
+Gilberte, vous ne m'avez pas compris, ou vous ne voulez pas me comprendre:
+mais si vous m'aimiez vous ne douteriez pas. Vous ne me diriez pas que vous
+êtes pauvre, vous ne vous en souviendriez pas plus que moi-même.
+
+--O mon Dieu! Émile, je ne doute pas de vous: je vous sais aussi incapable
+que moi d'un calcul intéressé. Mais, encore une fois, sommes-nous donc plus
+forts que la destinée, que la volonté de votre père, par exemple?
+
+--Oui, Gilberte, oui, plus forts que tout le monde, si ... nous nous
+aimons?»
+
+Il est fort inutile de rapporter la suite de cet entretien. Nous ne
+pourrions résumer certaines intermittences de peur et de découragement, où
+Gilberte, redevenant raisonnable, c'est-à-dire désolée, montrait les
+obstacles et laisser percer une fierté sans emphase, mais assez sentie pour
+préférer l'éternelle solitude à l'humiliation d'une lutte contre l'orgueil
+de la richesse.
+
+Nous pourrions dire par quels arguments d'honneur et de loyauté Émile
+cherchait à lui rendre la confiance. Mais les plus forts arguments, ceux
+auxquels Gilberte ne trouvait pas de réplique, ce sont ceux-là que nous ne
+pourrions transcrire, car ils étaient tout d'enthousiasme et de naïve
+pantomime.
+
+Les amants ne sont pas éloquents à la manière des rhéteurs, et leur parole
+écrite n'a jamais rien signifié pour ceux auxquels elle ne s'adresse point.
+
+Si l'on pouvait se rappeler froidement quel mot insignifiant a fait perdre
+l'esprit, on n'y comprendrait plus rien et on se raillerait soi-même.
+
+Mais l'accent, mais le regard, trouvent dans la passion des ressources
+magiques, et bientôt Émile sut persuader à Gilberte ce qu'il croyait
+lui-même à ce moment-là: à savoir que rien n'était plus simple et plus
+facile que de se marier ensemble, partant, qu'il n'y avait rien de plus
+légitime et de plus nécessaire que de s'aimer de toutes ses forces.
+
+La noble fille aimait trop pour s'arrêter à l'idée qu'Émile fût un
+présomptueux et un téméraire. Il disait qu'il vaincrait la résistance
+possible de son père, et Gilberte ne connaissait M. Cardonnet que par des
+bruits vagues.
+
+Émile garantissait l'adhésion de sa tendre mère, et ce point rassurait la
+conscience de la jeune fille. Elle partagea bientôt toutes les illusions
+d'Émile, et il fut convenu qu'il parlerait à son père avant de s'adresser
+à celui de Gilberte.
+
+Une fille égoïste ou ambitieuse eût été plus prudente. Elle eût mis l'aveu
+de ses sentiments à des conditions plus rigides. Elle n'eût consenti à
+revoir son amant que le jour où il serait revenu accomplir toutes les
+formalités de la demande en mariage. Mais Gilberte ne s'avisa point de
+toutes ces précautions.
+
+Elle sentit dans son cœur quelque chose de l'infini, une foi et un respect
+pour la parole de son amant, qui n'avaient pas de bornes. Elle ne se
+tourmenta plus que d'une chose: c'était d'être une cause de trouble et
+d'affliction pour la famille d'Émile, le jour où il parlerait.
+
+Elle ne pouvait plus douter de la victoire qu'il se faisait fort de
+remporter; mais l'idée du combat la faisait souffrir, et elle eût voulu
+éloigner ce moment terrible.
+
+«Écoutez, lui dit-elle avec une naïveté angélique, rien ne nous presse;
+nous sommes heureux ainsi, et assez jeunes pour attendre. Je crains que la
+principale et la meilleure objection de votre père ne soit précisément
+celle-là; vous n'avez que vingt et un ans, et on peut craindre que vous
+n'ayez pas encore assez pesé votre choix, assez examiné le caractère de
+votre fiancée. Si l'on vous parle d'attendre et si on vous demande le temps
+de réfléchir, soumettez-vous à toutes les épreuves. Quand même nous ne
+serions unis que dans quelques années, qu'importe, pourvu que nous
+puissions nous voir, et puisque nous ne pouvons pas douter l'un de l'autre?
+
+--Oh! vous êtes une sainte! répondit Émile en baisant le bord de son
+écharpe, et je serai digne de vous.»
+
+Quand ils retournèrent vers le lieu où ils avaient laissé Antoine, ils le
+virent bien loin de là, causant avec un meunier de sa connaissance, et ils
+allèrent l'attendre au pied de la grande tour.
+
+Les heures passèrent pour eux comme des secondes, et cependant elles
+étaient remplies comme des siècles. Combien de choses ils se dirent, et
+combien plus ils ne se dirent pas! Puis le bonheur de se voir, de se
+comprendre et de s'aimer devint si violent, qu'ils furent saisis d'une
+gaieté folle, et bondissant comme deux chevreuils, ils se prirent par la
+main et se mirent à courir sur les pentes abruptes, faisant rouler les
+pierres au fond du précipice, et si transportés d'un délire inconnu, qu'ils
+n'avaient pas plus le sentiment du danger que des enfants.
+
+Émile poussait devant lui des décombres, ou les franchissait avec ardeur;
+on eût dit qu'il se croyait aux prises avec les obstacles de sa destinée.
+Gilberte n'avait peur ni pour lui, ni pour elle-même; elle riait aux
+éclats, elle criait et chantait comme une alouette au milieu des airs, et
+ne pensait plus à renouer sa chevelure qui flottait au vent, et quelquefois
+l'enveloppait tout entière comme un voile de feu.
+
+Quand son père vint la surprendre au milieu de ce transport, elle s'élança
+vers lui et l'étreignit dans ses bras avec passion, comme si elle voulait
+lui communiquer tout le bonheur dont son âme était inondée. Le chapeau gris
+du bon homme tomba dans cette brusque accolade et alla rouler au fond du
+ravin. Gilberte partit comme un trait pour le rattraper, et Antoine,
+effrayé de cette pétulance, courut aussi pour rattraper sa fille.
+
+Tous deux étaient en grand danger, lorsque Émile les devança à la course,
+saisit au vol le chapeau fugitif, et, en le replaçant sur la tête
+d'Antoine, serra à son tour ce tendre père dans ses bras.
+
+«Eh! vive Dieu! s'écria Antoine, en les ramenant d'autorité sur une
+plate-forme moins dangereuse, vous me faites bien fête tous deux, mais vous
+me faites encore plus de peur! Ah çà, vous avez donc rencontré par là la
+chèvre du Diable, qui fait courir et sauter comme des fous ceux qu'elle
+ensorcelle avec son regard? Est-ce l'air de ces montagnes qui te rend si
+folle, petite fille? Allons, tant mieux, mais pourtant ne t'expose pas
+comme cela. Quelles couleurs! quel œil brillant! Je vois qu'il faut te
+mener souvent promener, et que tu ne fais pas assez d'exercice à la maison.
+Ces jours-ci, elle m'inquiétait, savez-vous, Émile? Elle ne mangeait plus,
+elle lisait trop, et je me proposais de jeter tous vos livres par la
+fenêtre, si cela eût continué. Heureusement il n'y paraît point
+aujourd'hui, et puisqu'il en est ainsi, j'ai envie de la mener jusqu'à
+Saint-Germain-Beaupré. C'est beau à voir, nous y passerons la journée de
+demain, et si vous voulez venir avec nous, nous nous amuserons on ne peut
+mieux. Allons Émile, qu'en dites-vous? qu'importe que nous allions à
+Argenton un jour plus tard? n'est-ce pas Gilberte? Et quand nous n'y
+passerions qu'un jour?
+
+--Et quand nous n'irions pas du tout! dit Gilberte en sautant de joie;
+allons à Saint-Germain, mon père, je n'y ai jamais été; oh! la bonne idée!
+
+--Nous sommes sur le chemin, reprit M. de Châteaubrun, et pourtant il nous
+faut aller coucher à Fresselines; car ici il n'y a pas à y songer. Au
+reste, Fresselines et Confolens valent la peine d'être vus. Les chemins ne
+sont pas beaux: il faudra nous mettre en route avant la nuit. Monsieur
+Charasson, allez donner l'avoine à cette pauvre _Lanterne_, qui aime assez
+les voyages, puisque ce sont les seules occasions pour elle de se régaler;
+vous reconduirez cet âne à ceux qui nous l'ont prêté, là-haut à Vitra, et
+puis vous irez nous attendre avec la brouette et le cheval de M. Émile, de
+l'autre côté de la rivière. Nous y serons dans deux heures.
+
+--Et moi, dit Émile, je vais écrire un mot au crayon pour ma mère, afin
+qu'elle n'ait point à s'inquiéter de mon absence, et je trouverai bien un
+enfant pour lui porter ma lettre.
+
+--Envoyer si loin un de ces petits sauvages? ce ne sera pas facile. Eh!
+vrai Dieu! nous sommes servis à point, car voici quelqu'un de chez vous, si
+je ne me trompe!»
+
+Émile, en se retournant, vit Constant Galuchet, le secrétaire de son père,
+qui venait de jeter son habit sur l'herbe, et qui, après avoir enveloppé sa
+tête d'un mouchoir de poche, se mettait en devoir d'amorcer sa ligne.
+
+«Quoi! Constant, vous venez pêcher des goujons jusqu'ici? lui dit Émile.
+
+--Oh! non, vraiment, Monsieur, répondit Galuchet d'un air grave: je nourris
+l'espoir de prendre ici une truite!
+
+--Mais vous comptez retourner ce soir à Gargilesse?
+
+--Bien certainement, Monsieur. Monsieur votre père n'ayant pas besoin de
+moi aujourd'hui, m'a permis de disposer de la journée tout entière; mais
+dès que j'aurai pris ma truite, s'il plaît à Dieu, je quitterai ce vilain
+endroit.
+
+--Et si vous ne prenez rien?
+
+--Je maudirai encore plus l'idée que j'ai eue de venir si loin pour voir
+une pareille masure. Quelle horreur, Monsieur! Peut-on voir un plus triste
+pays et un château en plus mauvais état? Croyez donc, après cela, les
+voyageurs qui vous disent que c'est superbe, et qu'on ne peut pas vivre aux
+bords de la Creuse sans avoir vu Crozant! A moins qu'il n'y ait du poisson
+dans cette rivière, je veux être pendu si l'on m'y rattrape. Mais je n'y
+crois pas à leur rivière; cette eau transparente est détestable pour pêcher
+à la ligne, et ce bruit continuel vous casse la tête. J'en ai la migraine.
+
+--Je vois que vous avez fait une promenade peu agréable, dit Gilberte, qui
+voyait pour la première fois la ridicule figure de Galuchet, et à qui ses
+dédains prosaïques donnaient une forte envie de rire. Cependant ces ruines
+font un grand effet, convenez en; elles sont singulières au moins!
+Êtes-vous monté jusqu'à la grande tour?
+
+--Dieu m'en préserve, Mademoiselle! répondit Galuchet, flatté de
+l'interpellation de Gilberte, qu'il regardait de toute la largeur de ses
+yeux ronds, remarquablement écartés, et séparés par un petit bouquet de
+sourcils fauves assez bizarre. Je vois d'ici l'intérieur de la baraque,
+puisqu'elle est tout à jour comme un réverbère, et je ne crois pas que cela
+vaille la peine de se casser le cou.»
+
+Puis, prenant le sourire de Gilberte pour une approbation de cette mordante
+satire, il ajouta d'un ton qu'il crut plaisant et spirituel: «Beau pays, ma
+foi! il n'y pousse pas même du chiendent! Si les rois maures n'étaient pas
+mieux logés que ça, je leur en fais mon compliment; ces gens-là avaient un
+drôle de goût, et ça devait faire de singuliers pistolets! Sans doute
+qu'ils portaient des sabots et qu'ils mangeaient avec leurs doigts?
+
+--Ceci est un commentaire historique fort judicieux, dit Émile à Gilberte,
+qui mordait le bout de son mouchoir pour ne pas rire tout haut du ton
+capable et de la physionomie baroque de M. Galuchet.
+
+--Oh! je vois bien que monsieur est très moqueur, reprit-elle. Il en a le
+droit, il vient de Paris, où tout le monde a de l'esprit et de belles
+manières, et il se trouve ici parmi les sauvages.
+
+--Je ne peux pas dire ça dans ce moment-ci, répliqua Galuchet, en lançant
+un regard assassin à la belle Gilberte, qu'il trouvait fort de son goût;
+mais, franchement, le pays est bien un peu arriéré. Les gens y sont fort
+malpropres. Voyez ces enfants pieds nus et tout déchirés! A Paris, tout le
+monde a des souliers, et ceux qui n'en ont pas ne sortent pas le dimanche.
+J'ai voulu aujourd'hui entrer dans une maison pour demander à manger: il
+n'y avait rien que du pain noir dont un chien n'aurait pas voulu, et du
+lait de chèvre qui sentait le bouc. Ces gens-là n'ont pas de honte de vivre
+si chichement!
+
+--Ne serait-ce pas par hasard qu'ils sont trop pauvres pour mieux faire?
+dit Gilberte, révoltée du ton aristocratique de M. Galuchet.
+
+--C'est plutôt qu'ils sont trop paresseux, répondit-il un peu étourdi de
+cette observation qui ne lui était pas venue.
+
+--Et qu'en savez-vous? reprit Gilberte avec une indignation qu'il ne
+comprit pas.»
+
+«Cette demoiselle est fort taquine, pensa-t-il, et son petit air résolu me
+plaît fort. Si je causais longtemps avec elle, je lui ferais bien voir que
+je ne suis pas un niais de provincial.
+
+«Eh bien, dit Émile à Gilberte, pendant que Constant cherchait des vers
+sous les pierres du rivage, pour amorcer sa ligne, vous venez de voir la
+figure d'un parfait imbécile.
+
+--Je crains qu'il ne soit encore plus sot que simple, répondit Gilberte.
+
+--Allons, mes enfants, vous n'êtes pas indulgents, observa le bon Antoine.
+Ce garçon-là n'est pas beau, j'en conviens, mais il paraît que c'est un bon
+sujet, et que M. Cardonnet en est fort content. Il est plein d'obligeance,
+et deux ou trois fois il m'a offert ses petits services. Il m'avait même
+fait cadeau d'une ligne très bonne, et comme on n'en trouve point ici:
+malheureusement je l'ai perdue avant de rentrer à la maison; à telles
+enseignes que Janille m'a grondé ce jour-là presque autant que le jour où
+j'ai perdu mon chapeau. Dites donc, monsieur Galuchet, ajouta-t-il en
+élevant la voix, vous m'aviez promis de venir pêcher de notre côté, je ne
+tourmente pas beaucoup mon poisson; je n'ai pas votre patience, c'est pour
+cela que vous en trouverez. Ainsi je compte sur vous un de ces jours; vous
+viendrez déjeuner à la maison, et ensuite je vous conduirai aux bons
+endroits: le barbillon abonde par là, et c'est un joli coup de ligne.
+
+--Monsieur, vous êtes trop honnête, répondit Galuchet; j'irai certainement
+un dimanche, puisque vous voulez bien me combler de vos civilités.»
+
+Et, enchanté d'avoir trouvé cette phrase, Galuchet salua le plus
+gracieusement qu'il put, et s'éloigna, après s'être chargé du message
+d'Émile pour ses parents.
+
+Gilberte eut quelque envie de quereller un peu son père pour cet excès de
+bienveillance envers un personnage si lourd et si déplaisant; mais elle
+était trop bienveillante elle-même pour ne pas lui sacrifier bien vite ses
+répugnances, et, au bout d'un instant, elle y songea d'autant moins, que ce
+jour-là, il lui était impossible de ressentir une contrariété.
+
+Grâce à la disposition de leurs âmes, nos amoureux trouvèrent agréables et
+plaisants tous les incidents qui remplirent le reste du voyage. La vieille
+jument de M. Antoine, attelée à une sorte de boguet découvert qu'il avait
+bien raison d'appeler sa brouette, fit des merveilles d'adresse et de bon
+vouloir, dans les chemins effrayants qu'ils eurent à suivre pour gagner
+leur gîte.
+
+Ce véhicule avait place pour trois personnes, et Sylvain Charasson,
+installé au milieu, conduisait _crânement_ (c'était son expression) la
+pacifique _Lanterne_.
+
+Les cahots épouvantables qu'on recevait dans une voiture si mal suspendue
+n'inquiétaient nullement Gilberte et son père, habitués à ne pas se donner
+toutes leurs aises, et à ne se laisser arrêter par aucun temps ni aucun
+chemin.
+
+Émile les devançait à cheval, pour les avertir et les aider à mettre pied à
+terre, quand la route était trop dangereuse. Puis, quand on se retrouvait
+sur le sable doux des landes, il passait derrière eux pour causer et
+surtout pour regarder Gilberte.
+
+Jamais élégant du bois de Boulogne, en plongeant du regard dans la calèche
+brillante de sa triomphante maîtresse, n'a été si ravi et si fier que ne
+l'était Émile, en suivant la belle campagnarde qu'il adorait, dans les
+vagues sentiers de ce désert, à la clarté des premières étoiles.
+
+Que lui importait qu'elle fût assise sur une espèce de brancard traîné par
+une haridelle, ou dans un carrosse superbe? qu'elle fût vêtue de moire et
+de velours, ou d'une petite indienne fanée? Elle avait des gants déchirés
+qui laissaient voir le bout de ses doigts roses, appuyés sur le dossier de
+la voiture. Pour ménager son écharpe des dimanches, elle l'avait pliée et
+mise sur ses genoux. Sa belle taille svelte et souple n'en ressortait que
+mieux. Le vent tiède du soir semblait caresser avec ardeur sa nuque blanche
+comme l'albâtre. Le souffle d'Émile se mêlait à la brise, et il était
+attaché là comme l'esclave derrière le char du vainqueur.
+
+Il y eut un moment où, grâce au peu de précaution de Sylvain, la brouette
+s'arrêta tout court et faillit heurter la tête du cheval d'Émile.
+
+Monsieur Sacripant avait mis une patte sur le marchepied, pour avertir
+qu'il était fatigué et qu'on eût à le prendre en voiture. M. Antoine
+descendit pour le saisir par la peau du cou et le jeter sur le tablier du
+boguet, car le pauvre animal n'avait plus les jarrets assez souples pour
+s'élancer si haut.
+
+Pendant ce temps-là, Gilberte caressait les naseaux de _Corbeau_ et
+passait sa petite main dans les flots de sa noire crinière. Émile sentit
+battre son cœur comme si un courant magnétique lui apportait ces caresses.
+Il faillit faire, sur le bonheur de _Corbeau_, quelque réflexion aussi
+ingénue que celle dont Galuchet eût été capable en pareil cas; mais il se
+contenta d'être bête en silence. On est si heureux quand, avec de l'esprit,
+on se sent pris de cette bêtise-là!
+
+Il faisait tout à fait sombre quand ils arrivèrent à Fresselines. Les
+arbres et les rochers ne présentaient plus que des masses noires d'où
+sortait le grondement majestueux et solennel de la rivière.
+
+Une fatigue délicieuse et la fraîcheur de la nuit jetaient Émile et
+Gilberte dans une sorte d'assoupissement délicieux. Ils avaient devant eux
+tout le lendemain, tout un siècle de bonheur.
+
+L'auberge où l'on s'arrêta, et qui était la meilleure du hameau, n'avait
+que deux lits dans deux chambres séparées. On décida que Gilberte aurait la
+meilleure, que M. Antoine s'arrangerait de l'autre avec Émile, en prenant
+chacun un matelas. Mais quand on en fut à vérifier le mobilier, il se
+trouva qu'il n'y avait qu'un matelas dans chaque lit, et Émile se fit un
+plaisir d'enfant de coucher sur la paille de la grange.
+
+Cet arrangement, qui menaçait Charasson d'un sort pareil, sembla beaucoup
+contrarier le page de Châteaubrun. Ce jeune gars aimait ses aises, surtout
+en voyage.
+
+Habitué à suivre son maître dans toutes ses courses, il se dédommageait de
+l'austérité à laquelle le condamnait Janille à Châteaubrun, en mangeant et
+dormant dehors à discrétion.
+
+M. Antoine, tout en le persiflant avec une rude gaieté, lui passait toutes
+ses fantaisies, et se faisait son esclave tout en lui parlant comme à un
+nègre. Ainsi, tandis que Sylvain faisait mine de panser le cheval et
+d'atteler la voiture, c'était bien vraiment son maître qui maniait
+l'étrille et soulevait le brancard.
+
+Si l'enfant s'endormait en conduisant, Antoine se frottait les yeux,
+ramassait les guides, et luttait contre le sommeil plutôt que de réveiller
+son page.
+
+S'il n'y avait qu'une portion de viande à souper: «Vous partagerez les os
+avec monsieur Sacripant,» disait M. Antoine à Charasson, qui couvait des
+yeux cette victuaille; mais sans trop s'en rendre compte, le bonhomme
+rongeait les os et laissait le meilleur morceau à Sylvain. Aussi le rusé
+gamin connaissait les allures de son maître, et plus il était menacé de
+jeûner, de veiller et de travailler, plus il comptait sur sa bonne étoile.
+
+Cependant, lorsqu'il vit que M. Antoine ne donnait nulle attention à son
+coucher, et qu'Émile se contentait de la crèche, il commença, en servant le
+souper, à bâiller, à tirer ses bras, et à dire que la route avait été
+longue, que ce maudit pays était au bout du monde, et qu'il avait bien cru
+n'y arriver jamais.
+
+Antoine fit la sourde oreille, et bien que le souper fût peu délicat, il
+mangea de grand appétit.
+
+«Voilà comme j'aime à voyager, disait-il en choquant à chaque instant son
+verre contre celui d'Émile, par suite de l'habitude qu'il avait prise avec
+Jean Jappeloup: c'est quand j'ai toutes mes aises et toutes mes affections
+avec moi. Ne me parlez pas d'aller au loin, dans une chaise de poste ou sur
+un navire, courir seul tristement après la fortune. Il fait bon à jouir du
+peu qu'on a, en parcourant un beau pays où l'on connaît tous les passants
+par leur nom, toutes les maisons, tous les arbres, toutes les ornières!
+Voyez si je ne suis pas ici comme chez moi? Si j'avais Jean et Janille au
+bout de la table, je me croirais à Châteaubrun, car j'ai ma fille d'abord
+et un de mes meilleurs amis; et puis mon chien, et même M. Charasson, qui
+est content comme un roi de voir le monde et d'être hébergé selon son
+mérite.
+
+--Ça vous plaît à dire, Monsieur, reprit Charasson, qui, au lieu de servir,
+était assis au coin de la cheminée; cette auberge-ci est abominable et l'on
+y couche avec les chiens.
+
+--Eh bien, vaurien que vous êtes, n'est-ce pas trop bon pour vous? reprit
+M. Antoine en faisant sa grosse voix; vous êtes bien heureux qu'on ne vous
+envoie pas percher avec les poules! Comment diable, Sybarite, vous avez de
+la paille; et vous craignez de mourir de faim pendant la nuit?
+
+--Faites excuse, Monsieur, la paille ici c'est du foin, et le foin fait mal
+à la tête.
+
+--S'il en est ainsi, vous coucherez sur le carreau, au pied de mon lit,
+pour vous apprendre à murmurer. Vous vous tenez comme un bossu, ce lit
+orthopédique vous fera grand bien. Allez préparer le lit de votre maître,
+et montez la couverture du cheval pour monsieur Sacripant.»
+
+Émile se demandait quelle serait la fin de cette plaisanterie que M.
+Antoine soutint gravement jusqu'au bout, et, lorsque Gilberte se fut
+retirée dans sa chambre, il suivit M. Antoine dans la sienne, pour savoir
+s'il saurait persuader à son page de se contenter de la paille.
+
+Le châtelain se divertit à se faire servir comme un homme de qualité. «Çà,
+disait-il, qu'on me tire mes bottes, qu'on me présente mon foulard, et
+qu'on éteigne les lumières. Vous allez vous étendre sur ces briques, et
+gare à vous, si vous avez le malheur de ronfler! Bonsoir, Émile, allez vous
+coucher; vous ne serez pas affligé de la société de ce drôle, qui vous
+empêcherait de dormir. Il dormira par terre, lui, en punition de ses
+plaintes ridicules.»
+
+Au bout de deux heures de sommeil, Émile fut éveillé en sursaut par la
+chute d'un gros corps qui se laissait tomber sur la paille à côté de lui.
+«Ce n'est rien, c'est moi, dit M. Antoine; ne vous dérangez pas. J'ai voulu
+partager mon lit avec ce vaurien; mais monsieur, sous prétexte qu'il
+grandit, a des inquiétudes dans les jambes, et j'ai reçu tant de coups de
+pied, que je lui cède la place. Qu'il dorme dans un lit, puisqu'il y tient
+si fort! quant à moi, je serai beaucoup mieux ici.»
+
+Tel fut le châtiment exemplaire que subit à Fresselines le page de
+Châteaubrun.
+
+
+
+
+XXII.
+
+INTRIGUE.
+
+
+Nous laisserons Émile oublier le rendez-vous que lui avait donné Janille,
+et courir par monts et par vaux avec l'objet de ses pensées. C'est à
+l'usine Cardonnet que nous irons reprendre le fil des événements qui
+enlacent sa destinée.
+
+M. Cardonnet commençait à prendre sérieusement ombrage des continuelles
+absences d'Émile, et à se dire que le moment viendrait bientôt de
+surveiller et de régler ses démarches. «Le voilà distrait de son
+socialisme, se disait-il; il est temps qu'il se prenne à quelque réalité
+utile. Le raisonnement aura peu d'effet sur un esprit aussi porté à
+l'ergotage. Il paraît que ce dada est à l'écurie pour quelque temps, ne
+l'en faisons point sortir; mais voyons si, par la pratique, on ne peut pas
+remplacer les théories. A cet âge, on est mené par des instincts plus que
+par des idées, bien qu'on s'imagine fièrement le contraire; enchaînons-le
+d'abord au travail matériel, et qu'il s'y prête, malgré lui s'il le faut.
+Il est trop laborieux et trop intelligent pour ne pas faire bien ce qu'il
+se verra forcé de faire. Peu à peu l'occupation quelconque que je lui aurai
+créée deviendra un besoin pour lui. N'en a-t-il pas toujours été ainsi?
+Même en étudiant le droit qu'il abhorrait, n'apprenait-il pas le droit? Eh
+bien, qu'il achève son droit, quand même il devrait le haïr de plus en plus
+et retomber dans les aberrations qui m'ont inquiété. Je sais maintenant
+qu'il ne faudra pas beaucoup de temps, ni une coquette fort habile, pour le
+débarrasser de l'enduit pédagogique des jeunes écoles.»
+
+Mais on était en pleines vacances, et M. Cardonnet n'avait pas de motifs
+immédiats pour renvoyer Émile à Poitiers. D'ailleurs, il espérait beaucoup
+de son séjour à Gargilesse; car, insensiblement, Émile acceptait sans
+répugnance les occupations que, de temps en temps, son père lui traçait, et
+paraissait ne plus se préoccuper du but qu'il avait tant combattu. Tout
+travail accompli par Émile, l'était avec supériorité, et M. Cardonnet se
+flattait de le débarrasser de l'amour quand il voudrait, sans lui voir
+perdre cette soumission et cette capacité dont il recueillait parfois les
+fruits.
+
+Rien n'était plus contraire aux intentions de madame Cardonnet que de faire
+remarquer à son mari la conduite singulière d'Émile. Si elle eût pu deviner
+le bonheur que goûtait son fils à s'absenter ainsi, et le secret de ce
+bonheur, elle l'eût aidé à sauver les apparences, et se fût faite sa
+complice avec plus de tendresse encore que de prudence. Mais elle
+s'imaginait que le ton souvent froid et railleur de M. Cardonnet était la
+seule cause du malaise qu'éprouvait Émile dans la maison paternelle, et,
+s'en prenant secrètement à son maître, elle souffrait amèrement de jouir si
+peu de la société de son fils. Lorsque Galuchet rentra, annonçant que M.
+Émile ne reviendrait que le lendemain ou le surlendemain au soir, elle ne
+put retenir ses larmes, et dit à demi voix: «Le voilà qui découche à
+présent! Il ne veut plus même dormir ici: il y est donc bien malheureux!
+
+--Eh bien, ne voilà-t-il pas un beau sujet de douleurs? dit M. Cardonnet en
+haussant les épaules. Votre fils est-il une demoiselle, pour que vous soyez
+effrayée de le voir passer une nuit dehors? Si vous commencez ainsi, vous
+n'êtes pas au bout de vos peines; car ce n'est que le début des petites
+escapades que peut se permettre un jeune homme.
+
+«Constant, dit-il à son secrétaire lorsqu'il fut seul avec lui, quelles
+sont les personnes en compagnie desquelles vous avez rencontré mon fils?
+
+--Ah! Monsieur, répondit Galuchet, une compagnie fort agréable! M. Antoine
+de Châteaubrun, qui est un bon vivant, un gros réjoui, tout à fait honnête
+dans ses manières; et sa fille, une femme superbe, faite au tour, et d'une
+mine on ne peut plus avenante.
+
+--Je vois que vous êtes connaisseur, Galuchet, et que vous n'avez rien
+perdu des appas de la demoiselle.
+
+--Dame! Monsieur, on a des yeux et on s'en sert, dit Galuchet avec un gros
+rire de contentement, car il était bien rare que son patron lui fît
+l'honneur de causer avec lui sur un sujet étranger à ses fonctions.
+
+--Et c'est sans doute avec ces personnes-là que mon fils continue ses
+excursions romantiques?
+
+--Je le pense, Monsieur; car je l'ai vu de loin passer à cheval, comme il
+s'en allait avec elles.
+
+--Avez-vous été quelquefois à Châteaubrun, Galuchet?
+
+--Oui, Monsieur. J'y ai été une fois que les maîtres étaient absents, et si
+j'avais su que je n'y trouverais que la vieille servante, je n'aurais pas
+été si sot.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que j'aurais sans doute vu le château gratis, au lieu que cette
+sorcière, après m'avoir promené dans son taudis, m'a bien demandé cinquante
+centimes, Monsieur, pour le prix de sa complaisance! C'est indigne de
+rançonner les gens pour leur montrer une pareille ruine!
+
+--Je croyais que le vieux Antoine avait fait faire quelques réparations
+depuis que je n'y suis entré?
+
+--Quelles réparations, Monsieur? cela fait pitié! Ils ont rebâti un coin
+grand comme la main, et ils n'ont pas seulement eu le moyen de faire coller
+des papiers dans leurs chambres. Le maître n'est pas moitié si bien logé
+que je suis chez vous. C'est triste, là dedans! Des tas de pierres dans la
+cour à se casser les jambes, des orties, des ronces, pas de porte à une
+grande arcade qui ressemble à l'entrée du château de Vincennes, et qui
+serait assez jolie si on y donnait une couche de badigeon; mais le reste
+est dans un état! Pas un mur qui tienne, pas un escalier qui ne remue, des
+crevasses à s'y fourrer tout entier, du lierre qu'on ne se donne pas
+seulement la peine d'arracher: ce ne serait pas bien difficile, pourtant!
+et des chambres qui n'ont ni plancher, ni plafond! Ma foi, les gens de ce
+pays-ci sont de vrais Gascons de vous vanter leurs vieux châteaux, et de
+vous envoyer courir dans des chemins perdus, pour trouver quoi? des
+décombres et des chardons! En vérité Crozant est une fameuse mystification,
+et Châteaubrun ne vaut guère mieux que Crozant!
+
+--Vous n'êtes donc pas charmé non plus de Crozant? Mon fils pourtant
+paraissait beaucoup s'y plaire, je parie?
+
+--M. Émile pouvait bien s'y plaire, donnant le bras à un si beau brin de
+fille! A sa place, je ne me serais pas trop plaint du pays; mais moi, qui
+espérais y prendre des truites, et qui n'y ai pas seulement attrapé un
+goujon, je ne suis pas fort content de ma promenade, d'autant plus que
+vingt kilomètres pour aller et autant pour revenir, ça fait quatre
+myriamètres à pied.
+
+--Vous êtes fatigué, Galuchet?
+
+--Oui, Monsieur, très-fatigué, très-mécontent! on ne m'y reprendra plus,
+dans leur forteresse des rois maures.»
+
+Et, satisfait de la plaisanterie qu'il avait faite le matin, Galuchet
+répéta complaisamment et avec un sourire narquois:
+
+«Ces rois-là devaient faire de drôles de pistolets! sans doute qu'ils
+portaient des sabots et mangeaient avec leurs doigts.
+
+--Vous, avez beaucoup d'esprit ce soir, Galuchet, répondit M. Cardonnet,
+sans, daigner sourire; mais si vous en aviez davantage, épris comme vous
+voilà, vous trouveriez quelque prétexte pour aller rendre, de temps en
+temps, visite au vieux Châteaubrun.
+
+--Je n'ai pas, besoin de prétextes, Monsieur, répondit Galuchet d'un ton
+important. Je le connais beaucoup; il m'a souvent invité à aller pêcher,
+dans sa rivière, et encore aujourd'hui, il m'a sollicité de déjeuner avec
+lui un dimanche.
+
+--Eh bien! pourquoi n'iriez-vous pas? Je vous permettrais bien une petite
+récréation de temps en temps.
+
+--Monsieur, vous êtes trop honnête: si je ne vous suis pas nécessaire,
+j'irai dimanche prochain, car j'aime beaucoup la pêche.
+
+--Galuchet, mon ami, vous êtes un imbécile.
+
+--Comment, Monsieur? dit Galuchet déconcerté.
+
+--Je vous dis, mon cher, reprit tranquillement Cardonnet, que vous êtes un
+imbécile. Vous ne pensez qu'à prendre des goujons quand vous pourriez faire
+la cour à une jolie fille.
+
+--Oh! pour cela, Monsieur, je ne dis pas! dit Galuchet et en se grattant
+l'oreille d'un air agréable: j'aimerais assez la fille, vrai! c'est un
+bijou! des yeux bleus comme ça, des cheveux blonds qui ont, je parie, un
+mètre cinquante centimètres de longueur, des dents superbes et un petit air
+malin. J'en serais bien amoureux, si je voulais!
+
+--Et pourquoi ne voulez-vous pas?
+
+--Ah dame! si j'avais seulement la propriété de dix mille francs, je
+pourrais bien lui plaire! mais quand on n'a rien, on ne peut pas plaire à
+une fille qui n'a rien.
+
+--Vos appointements égalent peut-être son revenu?
+
+--Mais c'est de l'éventuel, et la vieille Janille qui passe pour sa mère
+(ce qui me répugnerait un peu, j'en conviens, de devenir le gendre d'une
+servante), la vieille Janille voudrait certainement un petit fonds pour
+commencer l'établissement.
+
+--Et vous pensez que dix mille francs suffiraient?
+
+--Je n'en sais rien; mais il me semble que ces gens-là n'ont pas le droit
+d'avoir une grande ambition. Leur masure ne vaut pas quatre mille francs;
+la montagne, le jardin et un bout de pré qui est là, au bord de l'eau, tout
+rempli de joncs, le verger où les arbres fruitiers ne sont bons qu'à faire
+du feu, tout cela réuni ne doit pas rapporter cent francs de rente. On dit
+que M. Antoine a un petit capital placé sur l'État. Cela ne doit pas être
+grand'chose, à voir la vie qu'ils mènent. Mais enfin, s'il y avait là un
+millier de francs de rente assuré, je m'arrangerais bien de la fille. Elle
+me plaît, et je suis en âge de m'établir.
+
+--M. Antoine a douze cents francs de rente, je le sais.
+
+--Réversibles sur la tête de sa fille, Monsieur?
+
+--J'en suis certain.
+
+--Mais bien qu'il l'ait reconnue, c'est une fille naturelle, et elle n'a
+droit qu'à la moitié.
+
+--Eh bien, dès à présent vous pourriez donc prétendre à elle?
+
+--Merci, Monsieur! Et avec quoi vivre? élever des enfants?
+
+--Sans doute! il vous faudrait un petit capital. On pourrait vous trouver
+ça, Galuchet, si votre bonheur en dépendait absolument.
+
+--Monsieur, je ne sais comment répondre à vos civilités, mais ...
+
+--Mais quoi? allons, ne vous grattez pas tant l'oreille, et répondez.
+
+--Monsieur, je n'ose pas.
+
+--Pourquoi donc? est-ce que nous ne causons pas de bonne amitié?
+
+--J'en suis sensiblement touché, reprit Galuchet, mais ...
+
+--Mais enfin, vous m'impatientez. Parlez donc!
+
+--Eh bien, Monsieur, quand vous devriez encore me traiter d'imbécile, je
+vous dirai mon sentiment. C'est que M. Émile fait la cour à cette
+demoiselle.
+
+--Vous croyez? dit M. Cardonnet feignant la surprise.
+
+--Si monsieur n'en a pas connaissance, je serais fâché d'occasionner du
+désagrément entre lui et son fils.
+
+--C'est donc un bruit qui court?
+
+--Je ne sais pas si on en parle, je ne m'arrête guère à écouter les propos;
+mais moi, j'ai très bien remarqué que M. Émile allait fort souvent a
+Châteaubrun.
+
+--Qu'est-ce que cela prouve?
+
+--C'est comme monsieur voudra, et cela m'est fort égal. C'était seulement
+pour dire que si j'avais quelque idée d'épouser une demoiselle, je ne
+serais pas bien aise d'arriver en second.
+
+--Je le conçois. Mais il y a peu d'apparence que mon fils fasse
+sérieusement la cour à une jeune personne qu'il ne voudrait ni ne pourrait
+épouser. Mon fils a des sentiments élevés, il ne descendrait jamais à un
+mensonge, à de fausses promesses. Si cette fille est honnête, soyez certain
+que ses relations avec Émile sont tout à fait innocentes. N'est-ce pas
+votre opinion?
+
+--J'aurai là-dessus l'opinion que monsieur voudra.
+
+--C'est être aussi par trop accommodant! Si vous étiez amoureux de
+mademoiselle de Châteaubrun, ne chercheriez-vous pas à vous assurer par
+vous-même de la vérité?
+
+--Certainement, Monsieur; mais je n'en suis guère amoureux, pour l'avoir
+vue une fois.
+
+--Eh bien, écoutez, Galuchet; vous pouvez me rendre un service. Ce que vous
+venez de m'apprendre me cause un peu plus d'inquiétude qu'à vous, et tout
+ce que nous venons de dire, par forme de supposition et de plaisanterie,
+aura au moins le résultat sérieux de m'avoir averti de certains dangers. Je
+vous répète que mon fils est trop honnête homme pour séduire une fille sans
+fortune et sans expérience; mais il pourrait lui arriver, en la voyant
+souvent, de prendre pour elle un sentiment un peu trop vif, qui exposerait
+l'un et l'autre à des chagrins passagers, mais inutiles. Il me serait bien
+facile de couper court à tout cela en éloignant Émile sur-le-champ; mais
+cela contrarierait le projet que j'ai de le former à la pratique de mes
+occupations, et je regretterais qu'un motif si peu important me forçât à me
+séparer de lui dans les circonstances présentes. Consentez donc à me
+servir. Vous êtes sûr d'être bien accueilli à Châteaubrun: allez-y souvent,
+aussi souvent que mon fils; faites-vous l'ami de la maison. Le caractère
+facile du père Antoine vous y aidera. Voyez, observez, et rapportez-moi
+tout ce qui s'y passe. Si votre présence contrarie mon fils, il sera
+démontré que le danger existe; s'il cherche à vous faire éconduire, tenez
+bon, et posez-vous sans hésitation en prétendant à la main de la
+demoiselle.
+
+--Et si l'on m'accepte?
+
+--Tant mieux pour vous!
+
+--C'est selon, Monsieur, jusqu'où auront été les choses entre elle et votre
+fils.
+
+--Il faudrait que vous fussiez bien simple pour ne pas avoir le temps et
+l'adresse de savoir à quoi vous en tenir, puisque vous allez là en
+observateur.
+
+--Et si je m'aperçois que j'arrive trop tard?
+
+--Vous vous retirerez.
+
+--J'aurai fait là une drôle de campagne, et M. Émile m'en voudra.
+
+--Galuchet, je ne demande rien pour rien. Certes, tout cela ne se fera pas
+sans quelque ennui et quelque désagrément pour vous; mais il y a une bonne
+gratification au bout de tous les sacrifices que je vous demande.
+
+--Ça suffit, Monsieur, et je n'ai plus qu'un mot à dire: c'est que, dans le
+cas où la fille me conviendrait, et si je venais à lui convenir aussi, je
+serais trop pauvre, à l'heure qu'il est, pour entrer en ménage.
+
+--Nous avons déjà prévu ce cas. Je vous aiderais à vous faire une position.
+Par exemple, vous vous engageriez à me servir pendant un temps donné, et je
+vous ferais une avance de cinq mille francs sur vos honoraires, plus un don
+de cinq mille francs, si c'était nécessaire.
+
+--Ce n'est plus une plaisanterie, une supposition, ça? dit Galuchet en se
+grattant la tête plus fort que jamais.
+
+--Je ne plaisante pas souvent, vous devez le savoir, et cette fois-ci je ne
+plaisante plus du tout.
+
+--C'est entendu, Monsieur; vous avez trop d'honnêtetés pour moi. Je vas me
+planter en faction à côté de M. Émile, et il sera bien fin si je le perds
+de vue!»
+
+«Il sera plus fin que toi, et ce ne sera pas difficile, pensa M. Cardonnet
+dès que Galuchet se fut retiré, mais il suffira qu'il ait un rival de ton
+espèce pour se sentir bientôt humilié de son choix; et si l'on préfère un
+lourdaud d'épouseur comme toi à un beau soupirant de rencontre comme lui,
+il aura reçu une assez bonne leçon. Dans ce cas-là, un petit sacrifice pour
+l'établissement de M. Galuchet ne serait pas la mer à boire, d'autant plus
+que cela le retiendrait à mon service et couperait court à l'ambition de me
+quitter. Mais c'est là le pis-aller de mon projet, et Galuchet a vingt
+chances contre une d'être mis à la porte dans quelque temps. Jusque-là,
+j'aurai eu celui d'aviser à quelque chose de mieux, et j'aurai du moins
+réussi à tourmenter Émile, à le désenchanter, à attacher à ses flancs un
+ennemi qu'il ne sait guère combattre, l'ennui sous la forme de Constant
+Galuchet.»
+
+L'idée de Cardonnet ne manquait pas de profondeur, et s'il n'eût pas été
+trop tard ou trop tôt pour qu'Émile renonçât à ses illusions, cette idée
+eût pu réussir. Une rivalité quelconque stimule les âmes vulgaires, mais un
+esprit délicat souffre d'une indigne concurrence. Une nature élevée se
+dégoûtera infailliblement de l'être qui prend plaisir aux hommages de la
+sottise; il suffira peut-être même que l'objet de son culte les souffre
+avec trop de patience, pour qu'il rougisse et s'éloigne. Mais Cardonnet
+comptait sans la fierté de Gilberte.
+
+Émile revint de son excursion plus enflammé que jamais, et dans un tel état
+d'enthousiasme et de bonheur, qu'il ne lui paraissait plus possible de ne
+pas triompher de tout. La généreuse Gilberte avait puissamment aidé à son
+illusion en la partageant, et en cela elle s'était montrée, par son
+imprévoyance et son abandon de cœur, la digne fille d'Antoine. Émile
+aurait pourtant pu se faire quelque reproche de s'être avancé à ce point
+auprès d'elle, sans avoir commencé par s'assurer du consentement de M.
+Cardonnet. C'était là une terrible imprudence, et même une coupable
+témérité; car, à moins d'un miracle, il pouvait bien compter sur le refus
+de son père. Mais Émile était dans ce délire d'exaltation où l'on compte
+sur les miracles, et où l'on se croit presque dieu parce qu'on est aimé.
+
+Pourtant il revint à Gargilesse sans avoir fixé le moment où il déclarerait
+ses sentiments à sa famille; car Gilberte avait exigé qu'il ne brusquerait
+rien, et avait reçu la promesse qu'il commencerait par disposer peu à peu
+l'esprit de ses parents à la tendresse, par une conduite selon leurs vœux.
+Ainsi Émile devait réparer une absence qui leur avait, sans doute, causé
+quelque souci, en restant auprès d'eux tout le reste de la semaine, et en
+travaillant avec assiduité à tout ce qu'il plairait à son père de lui
+tracer. «Vous ne reviendrez chez nous que dimanche prochain, avait dit
+Gilberte en le quittant, et alors nous aviserons ensemble au plan de la
+semaine suivante.» La pauvre enfant sentait le besoin de vivre au jour le
+jour, et, comme Émile, elle trouvait une douceur infinie à caresser dans sa
+pensée le mystère d'un amour dont eux seuls pouvaient comprendre le charme
+et la profondeur.
+
+Émile tint parole; il ne s'absenta pas de la semaine, et se contenta
+d'écrire à M. de Boisguilbault une lettre affectueuse pour le rassurer sur
+ses sentiments, au cas où l'ombrageux vieillard s'alarmerait de ne pas le
+voir. Il s'attacha aux pas de son père, lui demanda même de l'occupation,
+et s'appliqua à la construction de l'usine, comme un homme qui aurait pris
+grand intérêt à la réussite de l'entreprise. Mais comme on ne fait pas
+longtemps violence à son propre cœur, il lui fut impossible de pousser au
+travail les ouvriers indolents. Rien ne servait à M. Cardonnet de mettre à
+la tâche les hommes de cette catégorie. Ils manquaient de force, et la
+concurrence des plus actifs produisait en eux le découragement au lieu de
+l'émulation. La tâche était bien payée; mais comme les travailleurs
+voyaient, au mécontentement du maître, qu'ils ne seraient pas gardés
+longtemps, ils voulaient s'assurer tout le profit possible dans le présent,
+et faisaient de l'économie sur leur nourriture, Quand Émile les voyait
+s'asseoir sur une pierre humide, les pieds dans la vase, pour manger un
+morceau de pain noir et quelques oignons crus, comme les Hébreux esclaves
+employés à la construction des pyramides, il se sentait épris d'une telle
+pitié, qu'il eût voulu leur donner son propre sang à boire plutôt que de
+les abandonner à cette mort lente du travail et de l'abstinence.
+
+Alors il essayait de persuader son père, puisqu'il ne pouvait sauver ces
+existences nombreuses, de leur procurer au moins quelque soulagement
+passager, en les nourrissant mieux qu'ils ne se nourrissaient eux-mêmes, en
+leur donnant am moins du vin. Mais M. Cardonnet lui prouvait, avec trop de
+raison, que les vignes ayant gelé l'année précédente, on ne pouvait se
+procurer du vin dans le pays qu'à un prix très-élevé, et pour la table des
+bourgeois seulement. Là où l'économie générale n'intervient pas, il était
+facile de prouver que l'économie particulière est impuissante à effectuer
+de notables améliorations, et d'établir, par l'invincible démonstration des
+chiffres, qu'il fallait renoncer à construire ou faire passer le
+travailleur par les nécessités fâcheuses de sa condition. M. Cardonnet
+faisait son possible pour adoucir le mal, mais ce possible avait de sévères
+limites. Émile courbait la tête et soupirait; il ne pouvait pas donner à
+Gilberte une plus forte preuve d'amour que de se taire.
+
+«Allons, lui disait alors M. Cardonnet, je vois bien que tu ne seras jamais
+fort sur l'article de la surveillance; mais quand je ne serai plus de ce
+monde, il suffira que tu aies senti la nécessité d'avoir un bon surveillant
+en ton lieu et place. La partie matérielle est la moins poétique. C'est au
+point de vue de l'art et de la science, qui sont dans l'industrie comme
+dans tout, que tu pourras agir. Viens donc dans mon cabinet, aide-moi à
+comprendre ce qui m'échappe, et mets un peu ton génie au service de mon
+courage.»
+
+Durant cette semaine, Émile eut à lire, à comprendre, à étudier et à
+résumer plusieurs ouvrages sur l'hydrostatique. M. Cardonnet, ne pensait
+pas avoir précisément besoin de ce travail, mais c'était une manière
+d'éprouver Émile, et il fut ravi de la rapidité et de la clarté qu'il y
+apporta. Une pareille étude ne pouvait causer de dégoût à un esprit occupé
+de théories. Tout ce qui appartient à la science peut avoir dans l'avenir
+une bienfaisante application; et quand on n'a pas sous les yeux les
+déplorables conditions par lesquelles l'inégalité fait passer les hommes du
+présent pour l'exécution d'un travail quelconque, on peut s'éprendre pour
+l'abstraction de la science. M. Cardonnet reconnaissait la haute
+intelligence d'Émile, et se disait qu'avec de si éminentes facultés, il
+n'était pas possible de fermer toujours les yeux à ce qu'il appelait
+l'évidence.
+
+Le dimanche vint. Il semblait à Émile qu'un siècle se fût écoulé depuis
+qu'il n'avait vu ce lieu enchanté de Châteaubrun, où pour lui la nature
+était plus belle, l'air plus suave et la lumière plus riche qu'en aucun
+autre point de l'univers. Il commença pourtant par Boisguilbault: car il se
+souvint que Constant Galuchet devait déjeuner à Châteaubrun, et il espéra
+que ce lourd personnage serait parti, ou occupé à pêcher, quand il y
+arriverait; mais il était loin de prévoir le machiavélisme de M. Constant.
+Il le trouva encore attablé avec M. Antoine, un peu alourdi par le vin du
+cru auquel il n'était pas habitué, et se dandinant sur sa chaise tout en
+disant des lieux communs, tandis que, Gilberte, assise dans la cour,
+attendait avec impatience qu'une distraction de Janille lui permît d'aller
+guetter sur la terrasse l'arrivée de son amant.
+
+Mais Janille n'avait point de distractions; elle rôdait comme un lézard
+dans tous les coins des ruines, et elle se trouva juste à point pour
+recevoir la moitié du salut qu'Émile adressait à Gilberte. Cependant Émile
+vit, du premier coup d'œil, qu'elle n'avait pas parlé.
+
+«En honneur, Monsieur, dit-elle en grasseyant avec plus d'affectation que
+de coutume, vous n'êtes pas galant, et vous avez failli amener une querelle
+de rivalité entre ma fille et moi. Comment, vous me faites espérer que,
+dans son absence, vous viendrez me tenir compagnie, vous me donnez même un
+jour pour vous attendre, et au lieu de cela, vous allez vous divertir en
+voyage avec mademoiselle, sous prétexte qu'elle a une quarantaine d'années
+de moins! comme si c'était ma faute, et comme si je n'étais pas aussi leste
+pour courir, et aussi gaie pour causer qu'une fille! C'est fort vilain de
+votre part, et vous avez bien fait de laisser passer quelques jours sur ma
+colère; car si vous fussiez revenu plus tôt, vous eussiez été fort mal
+reçu.
+
+--Est-ce que M. Antoine ne m'a pas justifié, répondit Émile, en vous disant
+combien notre rencontre à Crozant avait été imprévue, et notre voyage à
+Saint-Germain improvisé subitement par lui? Pardonnez-moi donc, ma chère
+demoiselle Janille, et soyez sûre qu'il fallait que je fusse à dix lieues
+d'ici pour manquer à votre rendez vous.
+
+--Je sais, je sais, dit Janille d'un ton significatif, que c'est M. Antoine
+qui a tout le tort: c'est une tête si légère! mais j'aurais cru que vous
+seriez plus raisonnable que lui.
+
+--Je suis fort raisonnable, ma bonne Janille, reprit Émile sur le même ton,
+et la preuve c'est que, malgré mon désir de venir implorer ma grâce, j'ai
+passé ma semaine auprès de mon père, occupé à travailler pour lui
+complaire.
+
+--Et vous avez fort bien fait, mon garçon; car enfin il est bon que les
+jeunes gens soient occupés.
+
+--L'on sera content de moi à l'avenir, dit Émile en regardant Gilberte, et
+déjà mon père m'a pardonné le temps perdu. Il est excellent pour moi, et je
+reconnaîtrai ses bontés en m'astreignant aux plus pénibles sacrifices, même
+à celui de vous voir un peu moins souvent désormais, mademoiselle Janille;
+grondez-moi donc aujourd'hui, vite, mais pas trop fort, et pardonnez-moi
+encore plus vite, puisque, durant quelques semaines, je vais être
+probablement forcé de venir rarement. J'ai beaucoup de travail à faire, et
+le courage me manquerait si je vous savais fâchée contre moi.
+
+--Allons, vous êtes un bon garçon, et l'on ne peut vous en vouloir, dit
+Janille. Je vois, ajouta-t-elle d'un air fin, en baissant la voix, que nous
+nous comprenons fort bien sans nous mieux expliquer, et qu'il fait bon
+avoir affaire à des gens d'honneur et d'esprit comme vous.»
+
+Cette issue aux explications annoncées par Janille soulagea Émile d'une
+grande inquiétude. Sa situation était bien assez grave, sans que les
+alarmes et les questions de cette fidèle gouvernante vinssent la
+compliquer. Le conseil que Gilberte lui avait donné de venir plus rarement
+et de laisser couler le temps était donc le plus sage, et, si elle eût été
+une habile diplomate, elle n'eût peut-être pas mieux agi, cette fois. En
+effet, que de mariages disproportionnés à l'endroit de la fortune fussent
+devenus possibles, si la femme, par son exigence, son orgueil ou ses
+méfiances, n'en eût fait, pour l'homme épris d'elle, un enchaînement de
+souffrances et d'inquiétudes, au milieu duquel le courage et la prudence
+lui ont manqué pour vaincre les obstacles! Gilberte mêlait à sa candeur
+enfantine, une raison calme et un courage désintéressé. Elle ne regardait
+son union avec Émile comme possible que dans plusieurs années, et elle
+sentait dans son amour assez de puissance pour attendre. Ce rude avenir se
+présentait à son âme pleine de foi, comme un jour radieux à traverser: et
+en cela elle n'était pas si folle qu'on peut le croire. C'est la foi et non
+la prudence qui transporte les montagnes.
+
+
+
+
+XXIII.
+
+LA PIERRE AU DIABLE
+
+
+Émile avait oublié jusqu'au nom de Constant Galuchet en se retrouvant dans
+les murs du cher vieux château; et lorsqu'il entra pour saluer M. Antoine,
+la sotte figure du commis de son père lui fit le même effet qu'une laide
+chenille produit tout à coup, sur celui qui s'approche sans méfiance pour
+saisir un fruit. Galuchet s'était préparé à rencontrer Émile de l'air aisé
+d'un homme qui a pris possession, le premier, d'une place enviée, et qui
+veut bien accueillir avec grâce les survenants. Pour un peu, il eût fait à
+Émile les honneurs du château. Mais le regard froid et moqueur du jeune
+homme, en répondant à ses saluts familièrement empressés, le déconcerta
+beaucoup; ce regard semblait lui dire:
+
+«Que faites-vous ici?»
+
+Cependant Galuchet, qui, pensait beaucoup plus à mériter les libéralités de
+M. Cardonnet que les bonnes grâces de Gilberte, fit un effort sur lui-même
+pour retrouver son aplomb, et sa figure, qui n'était pourtant pas
+l'expression d'un caractère hostile, eut un aspect d'insolence inaccoutumée
+on ne peut plus maladroit dans la circonstance.
+
+Émile avait pris son parti sur le vin du cru, et, pour ne pas chagriner M.
+de Châteaubrun, il ne refusait plus de lui faire raison on arrivant.
+Peut-être même, grâce au prestige complet qu'il subissait dans le lieu où
+respirait Gilberte, était-il arrivé à trouver cette piquette meilleure que
+tous les vins fins de la table de son père. Mais, cette fois, le breuvage
+lui parut amer, lorsque Galuchet, se donnant les airs d'un homme qui daigne
+hurler avec les loups, approcha son verre du sien, pour trinquer à la
+manière de M. de Châteaubrun. Il accompagna cette familiarité d'un
+mouvement du coude et de l'épaule, désagréablement vulgaire, croyant imiter
+joyeusement la patriarcale simplicité d'Antoine.
+
+«Monsieur le comte, dit Émile en affectant de traiter Antoine avec plus de
+respect encore que de coutume, je crains que vous n'ayez fait trop boire M.
+Constant Galuchet. Voyez donc comme il a les yeux rouges et le regard fixe!
+Prenez garde; je vous avertis qu'il a la tête très-faible.
+
+--La tête faible, monsieur Émile! pourquoi dites-vous que j'ai la tête
+faible? répondit Galuchet. Vous ne m'avez jamais vu ivre, que je sache.
+
+--Ce sera donc la première fois que j'aurai ce plaisir, si vous continuez à
+trinquer de la sorte.
+
+--Cela vous ferait donc plaisir de me voir commettre des inconvenances?
+
+--J'espère que cela n'arrivera pas, si vous suivez mon conseil.
+
+--Eh bien, dit Galuchet en se levant, si M. Antoine veut faire un tour de
+promenade, je suis tout prêt à offrir mon bras à mademoiselle Gilberte, et
+l'on verra si je marche de travers.
+
+--J'aime autant ne pas risquer l'épreuve, répondit Gilberte, qui était
+assise à l'entrée du pavillon et caressait monsieur Sacripant.
+
+--Voilà donc que vous vous mettez aussi après moi, mademoiselle Gilberte?
+reprit Galuchet en s'approchant d'elle; vous croyez ce que dit M. Émile?
+
+--Ma fille ne se met après personne, Monsieur, dit Janille, et je ne sais
+pas trop pourquoi vous vous occupez de qui ne s'occupe pas de vous.
+
+--Si vous lui défendez de me donner le bras, reprit Galuchet, je n'ai rien
+à dire. Il me semble pourtant que ce n'est pas manquer à la civilité
+française que d'offrir son bras à une demoiselle.
+
+--Ma mère ne me défend pas d'accepter votre bras, Monsieur, dit Gilberte
+avec une douceur pleine de dignité; mais je vous remercie de votre
+politesse. Je ne suis pas une Parisienne et ne connais guère l'habitude de
+prendre un appui pour marcher. D'ailleurs, nos sentiers ne souffrent point
+cet usage.
+
+--Vos sentiers ne sont pas pires que ceux de Crozant, et plus ils sont
+difficiles, plus on a besoin de s'appuyer les uns sur les autres. J'ai fort
+bien vu à Crozant que vous mettiez votre belle main sur l'épaule de M.
+Émile pour descendre la montagne; oh! j'ai vu cela, mademoiselle Gilberte,
+et j'aurais bien voulu être à sa place!
+
+--Monsieur Galuchet, si vous n'aviez pas bu plus que de raison, dit Émile,
+vous ne vous occuperiez pas tant de moi, et je vous prierai de ne pas vous
+en occuper du tout.
+
+--Allons! voilà-t-il pas que vous vous fâchez, vous! dit Galuchet tâchant
+de prendre un ton de bonne humeur. Tout le monde me brutalise ici, excepté
+M. Antoine.
+
+--C'est peut-être, répondit Émile, que vous vous familiarisez un peu trop
+avec tout le monde, _vous!_
+
+--Qu'est-ce qu'il y a? dit Jean Jappeloup en entrant. Est-ce qu'on se
+dispute ici? Allons, me voilà pour mettre la paix. Bonjour, ma mie Janille;
+bonjour, ma Gilberte du bon Dieu; bonjour, mon brave Émile, bonjour,
+Antoine, mon maître!... bonjour, toi, dit-il à Galuchet; je ne te connais
+pas, mais c'est égal. Ah! c'est l'homme d'affaires au père Cardonnet! Eh!
+bonjour, vous, mon pauvre monsieur Sacripant; je ne faisais pas attention à
+vos honnêtetés.
+
+--Eh! vive Dieu! s'écria Antoine, vaut mieux tard que jamais; mais sais-tu,
+Jean, que tu te déranges? Comment, quand on n'a plus qu'un jour par semaine
+pour te voir, et Dieu sait que la semaine est longue sans toi! tu arrives
+le dimanche à midi?
+
+--Écoutez, mon maître ...
+
+--Je ne veux pas que tu m'appelles ton maître.
+
+--Et si je veux t'appeler comme ça, moi! J'ai été bien assez longtemps le
+tien, et ça m'ennuierait de commander toujours. A présent, je veux être ton
+apprenti pour changer un peu. Allons, à boire, Janille, du frais tout de
+suite. J'ai chaud! Ce n'est pas que je sois à jeun; ils n'ont pas voulu me
+laisser partir après la messe, ces bons amis de Gargilesse! Il a fallu
+aller babiller un peu chez la mère Laroze, et on ne peut pas se dessécher
+le gosier à causer sans boire. Mais je suis venu vite, parce que je savais
+bien qu'on pensait à moi, ici. Tenez, voyez-vous, ma Gilberte, depuis que
+je suis rentré dans l'endroit, il faudrait que le dimanche durât quarante
+huit heures pour que je pusse contenter tous les amis qui me font fête!
+
+--Eh bien, mon bon Jean, si vous êtes heureux, cela nous console un peu de
+vous voir moins souvent, dit Gilberte.
+
+--Heureux, moi? reprit le charpentier: il n'y a personne de plus heureux
+que moi sur la terre!
+
+--On le voit bien, dit Janille. Voyez comme il a repris bonne mine depuis
+qu'il n'est plus dépisté tous les matins comme un vieux lièvre! Et puis il
+se fait la barbe tous les dimanches, à présent, et voilà des habits neufs
+qui ne sont point mal.
+
+--Et qu'est-ce qui a filé la laine de ce joli droguet? reprit Jean: c'est
+ma mie Janille avec la fille au bon Dieu! Et qui a donné la laine? les
+brebis à mon maître. Et qui a payé la dépense? ça se paye en amitié, ici.
+Ce n'est pas vous, bourgeois, qui avez des habits comme ça. Je ne
+changerais pas ma veste de bureau pour votre queue de pie en drap noir.
+
+--Je m'arrangerais bien de la fileuse, répondit Galuchet en regardant
+Gilberte.
+
+--Toi? dit le charpentier en appliquant avec gaieté sur l'épaule de
+Galuchet une tape à écraser un bœuf; toi! tu aurais des fileuses comme ça?
+Ma mie Janille est encore trop jeune pour toi, mon garçon; et, quant à
+l'autre, je la tuerais si elle filait pour toi seulement un brin de laine
+long comme ton nez.»
+
+Galuchet fut fort blessé de cette allusion à son nez camus, et, se frottant
+l'épaule:
+
+«Dites donc, paysan, répondit-il, vous avez des manières _trop touchantes_;
+plaisantez avec vos pareils, je ne vous parle pas.
+
+--Comment appelez-vous ce particulier-là? dit Jean à M. Antoine; je ne peux
+pas me rappeler son diable de nom!
+
+--Allons! allons! Jean, tu es un peu en train, mon vieux! dit M. Antoine,
+ne te mets pas à taquiner M. Galuchet; c'est un honnête jeune homme, et, de
+plus, c'est mon hôte.
+
+--C'est bien dit, mon maître! Allons, faisons la paix, monsieur Maljuché.
+Voulez-vous une prise de tabac?
+
+--Je n'en use pas, répondit Galuchet avec hauteur. Si M. Antoine veut bien
+me le permettre, je quitterai la table.
+
+--A votre aise, jeune homme, à votre aise, dit le châtelain; M. Émile
+n'est pas non plus ami des longues séances, et vous pouvez courir un peu.
+Janille vous fera voir le château, ou si vous aimez mieux descendre à la
+rivière, préparez vos lignes; nous irons vous rejoindre tout à l'heure, et
+nous vous conduirons où vous trouverez bonne prise.
+
+--Ah! c'est vrai! dit le charpentier, c'est un preneur d'ablettes! Il ne
+fait que ça tous les soirs à Gargilesse, et quand on lui parle, il fait la
+grimace parce que ça dérange son poisson. Allons, nous irons tout à l'heure
+lui faire prendre quelque chose de mieux que son fretin. Écoutez, monsieur
+Maljuché, si je ne vous fais pas emporter un saumon pour votre souper, je
+veux changer mon nom pour le vôtre. Vous n'avez pas besoin de tant vous
+presser. La barque doit être en bon état, car je lui ai mis une pièce au
+ventre il n'y a pas longtemps. Nous trouverons bien par là quelque vieux
+harpon, et la Pierre au Diable, où le saumon a coutume de faire un somme au
+soleil, n'est pas loin d'ici. Mais il y a du danger par là, et vous n'iriez
+pas seul.
+
+--Nous irons tous, dit Gilberte, si Jean mène la barque: c'est une pêche
+très amusante et un endroit superbe.
+
+--Oh! si vous venez, mademoiselle Gilberte, j'attendrai votre bon plaisir,
+répondit Galuchet.
+
+--Tiens! ne dirait-on pas qu'elle y va pour toi, gratte-papier? Ce gars-là
+est effronté comme tout. Sont-ils tous comme ça dans ton pays? Oh! ne
+prends pas un air fâché et ne me regarde pas par-dessus ton épaule,
+vois-tu; car ça ne m'effarouche guère. Si tu veux être bon enfant, je le
+serai aussi; mais si parce que tu es habillé de noir comme un notaire, tu
+crois pouvoir te lever de table quand j'y reste, tu te trompes beaucoup.
+Assis, assis! Maljuché, je n'ai pas fini de boire, et tu vas trinquer avec
+moi.
+
+--J'en ai assez, dit Galuchet en résistant; je vous dis que j'en ai
+assez!»
+
+Mais le charpentier l'aurait brisé comme une latte, plutôt que de lâcher
+prise; il le força de retomber sur le banc et d'avaler encore plusieurs
+rasades, Galuchet tâchant de faire contre fortune bon cœur, et M. Antoine
+le protégeant assez mal contre les malices de son compère, quoiqu'il ne
+partageât point l'antipathie que sa figure et ses manières causaient au
+reste de sa famille.
+
+Émile avait suivi peu à peu Gilberte et Janille dans le préau, et, malgré
+la jalouse surveillance de la petite vieille, il avait réussi à dire à son
+amante qu'il avait obéi à ses ordres avec zèle, et qu'il voyait son père
+assez bien disposé pour pouvoir tenter quelque ouverture la semaine
+suivante. Mais Gilberte trouva que ce serait trop hasarder, et l'engagea à
+persévérer dans cette vie sédentaire et laborieuse. Le courage leur parut
+facile à tous deux. Maintenant qu'Émile était sûr d'être aimé, il se
+sentait si heureux, qu'il ne croyait pas pouvoir de longtemps être exigeant
+envers la fortune. Il y avait au fond de son âme un calme divin. Le regard
+clair et profond de Gilberte lui disait désormais tant de choses!
+
+Il y a, dans l'aurore du bonheur des amants, un moment d'extase tranquille,
+où l'observateur le plus pénétrant aurait bien de la peine à saisir leur
+secret à la surface. Le désir de se parler et de se voir à toute heure
+semble disparaître avec l'inquiétude de s'entendre. Quand leurs âmes sont
+liées par un aveu mutuel, les témoins, pas plus que l'absence, ne peuvent
+les gêner et les séparer réellement. Aussi la clairvoyante Janille fut-elle
+abusée par leur enjouement paisible et cette prudence qu'on n'a point quand
+on souffre ou quand on doute. Le trouble que Janille avait maintes fois
+remarqué chez le jeune Cardonnet, la subite rougeur de Gilberte à certaines
+paroles dont elle seule avait saisi le sens, sa tristesse et son agitation
+mal déguisées lorsqu'il tardait à venir, tout cela avait disparu depuis le
+voyage à Crozant, et Janille s'émerveillait qu'une circonstance dont elle
+avait craint les résultats n'eût apporté qu'un changement favorable.
+
+«Je m'étais donc trompée, se disait-elle; ma fille ne songe point trop à
+lui; et lui, s'il y songe, il saura se taire et s'éloigner peu à peu,
+plutôt que de compromettre notre repos. Allons, il se conduit bien, et ce
+serait dommage de lui faire de la peine, puisqu'il m'a comprise à demi-mot
+et s'exécute de lui-même.»
+
+Si Jean Jappeloup eût été complice d'Émile pour le venger des prétentions
+de Galuchet, il n'eût pas mieux agi; car, pendant plus d'une heure, tandis
+que les deux amants erraient avec Janille aux alentours du pavillon, il
+employa tantôt la câlinerie moqueuse, tantôt la force ouverte pour le
+retenir à table, et le faire boire, bon gré, mal gré. Galuchet perdit
+bientôt, dans cette épreuve au-dessus de ses forces, le peu de bon sens que
+lui avait départi la nature. Il était fort scandalisé d'abord des habitudes
+du châtelain, et méprisait profondément celui qu'il eût volontiers appelé
+son compagnon de débauche. Bref, Galuchet, qui n'avait aucune élévation
+dans les sentiments ou dans les idées et qui ne valait pas un cheveu de ces
+deux rudes compagnons, se croyait encanaillé, et se promettait de faire
+valoir auprès de son maître la tâche pénible qu'il avait acceptée. Mais à
+mesure qu'il trinquait, sa raison s'égarait tout à fait, et ses sentiments
+grossiers prenant le dessus sur sa vanité secrète, il se mit à rire, à
+frapper la table, à parler haut, à se targuer de mille prouesses et à avoir
+si mauvais ton, que Jappeloup, dont l'âme était aussi délicate que ses
+manières étaient brusques, le prit en pitié, et lui fit une morale sévère
+d'un air tout à coup sérieux et froid.
+
+«Mon garçon, lui dit-il, vous ne savez pas boire; vous êtes laid quand
+vous riez, et vous êtes bête quand vous voulez faire de l'esprit. Si j'ai
+un conseil à donner à M. Antoine, c'est de vous faire déjeuner avec un
+verre d'eau quand vous viendrez chez lui, car autrement vous tiendriez
+devant sa fille des propos qui me forceraient à vous mettre dehors. Vous
+avez cru, en nous voyant ici tous gais et sans façon les uns envers les
+autres, que nous étions des gens grossiers et qu'il fallait le devenir pour
+se mettre à notre niveau. Vous vous êtes trompé. Quiconque n'a rien de
+mauvais dans le cœur ni de malpropre dans l'esprit, peut se laisser aller;
+et quand même je serais ivre à ne point me tenir debout, je ne craindrais
+pas qu'on me fît rougir le lendemain avec mes paroles. Il paraît qu'il n'en
+est pas de même pour vous; c'est pourquoi vous faites bien de vous habiller
+de noir des pieds à la tête pour faire croire à ceux qui ne vous
+connaissent pas que vous êtes un monsieur: car s'il y a un paysan ici, ce
+n'est pas moi, c'est vous.»
+
+Antoine tâcha d'adoucir la mercuriale, et Galuchet tâcha de se fâcher. Jean
+haussa les épaules et quitta la table pour n'avoir pas à lui donner une
+leçon mieux appropriée à l'état de son intelligence.
+
+Lorsqu'ils sortirent du pavillon, Galuchet marchait encore droit; mais il
+avait la tête si lourde et si échauffée, qu'il n'osait plus prononcer un
+mot devant Gilberte, de peur de dire une chose pour l'autre.
+
+«Eh bien, dit Gilberte à Jappeloup, allons-nous à la Pierre au Diable? Il y
+a plus d'un an que je n'y ai été: Janille ne veut pas que mon père m'y
+conduise, parce qu'elle dit que c'est trop dangereux et qu'il ne faut pas
+là de distraction; mais elle m'y laissera aller avec toi, mon bon Jean!
+Voyons, te sens-tu encore la main assez ferme et l'œil assez sûr?
+
+--Moi, moi? dit Jappeloup, je me sens aussi bon pour cette besogne-là que
+si j'avais encore vingt-cinq ans.
+
+--Et vous n'êtes pas aviné? dit Janille en prenant la manche de Jean, et en
+se dressant sur la pointe des pieds pour lui regarder dans les yeux.
+
+--Regardez, regardez à votre aise! dit-il. Si vous voulez faire ce que je
+vais faire, je déclare que je suis gris!» Et il plaça sur sa tête une
+cruche d'eau que Janille tenait à la main: puis se mit à courir sans la
+renverser,
+
+«C'est bien, dit Janille, j'en ferais autant si je voulais, mais c'est fort
+inutile, et je suis sûre de vous: je vous confie ma fille. Pour moi, je
+n'ai pas le temps de vous suivre: et vous, monsieur Émile, vous veillerez
+un peu sur le père, car il est capable de vouloir mettre pied à terre au
+beau milieu de l'eau, s'il est en train de rire ou de causer.
+
+--Et qui veillera sur le Maljuché? dit Jappeloup en montrant Galuchet qui
+partait en avant avec M. Antoine. Je ne m'en charge pas.
+
+--Ni moi! dit Gilberte.
+
+--Soyez en repos, dit Émile, je me charge de le faire tenir tranquille.
+
+--Il n'est pas sûr que vous en veniez à bout, reprit Jean: s'il n'est pas
+ivre, il n'en vaut guère mieux. On ne peut pas dire qu'il soit tout à fait
+_riche_, mais il est _à son aise_. Il aurait plus besoin d'un lit que d'une
+barque.
+
+--Vous verrez comment il descend la montagne, dit Janille, et, s'il menace
+de vous faire chavirer, laissez-le sur les cailloux, à la rive.»
+
+Galuchet se trouva installé dans la barque avec M. de Châteaubrun, quand
+les autres y arrivèrent. Il était rouge et silencieux. Mais quand on fut au
+milieu de l'eau, ce courant rapide lui donna le vertige, et il commença à
+se pencher si fort de côté et d'autre, que Jappeloup, impatienté, prit une
+corde et lui attacha solidement le corps avec le banc sur lequel il était
+étendu. Il s'endormit dans cette position.
+
+«Vous avez là un aimable secrétaire, dit Gilberte à Émile. J'espère, cher
+papa, que tu ne l'inviteras plus à déjeuner.
+
+--Eh! mon Dieu, ce n'est pas sa faute, répondit M. Antoine: c'est celle de
+Jean, qui l'a fait boire plus qu'il ne voulait.
+
+--Qu'est-ce qu'un homme qui ne sait pas boire sans se griser? dit Jean;
+c'est moins que rien.»
+
+La barque descendit rapidement jusqu'à un endroit où les rochers se
+rapprochent tellement, que le passage ne serait plus possible sans un
+danger immense. Jean était un des hommes les plus vigoureux du pays.
+L'audace de son caractère et la force de sa volonté décuplaient sa force
+physique. Il avait coutume de s'enflammer pour les moindres entreprises
+avec autant de passion que s'il se fût agi de la conquête du monde; et,
+malgré ce transport juvénile, il avait une admirable présence d'esprit. Il
+dirigea la barque dans le milieu du courant, et, au moment de s'engager
+dans la passe étroite, il mit l'esquif en travers, et le préserva du choc
+avec la moitié de son corps penché sur les rochers, qu'il saisit dans ses
+bras. Émile, qui le secondait bravement, prit sa place alternativement avec
+lui, et, la barque restant immobile, on s'arma du harpon et on attendit en
+silence le passage de la proie. On sait que le poisson cherche toujours à
+remonter le courant, de sorte qu'il venait droit vers la barque, mais
+n'approchait pas toujours, effrayé de ce barrage inaccoutumé, et revenait
+bientôt pour s'enfuir encore. Le guetteur était penché en avant, les bras
+étendus le plus qu'il pouvait. M. Antoine et Gilberte, agenouillés derrière
+lui, veillaient à ce que le mouvement qu'il ferait en lançant le harpon ne
+fît pas chavirer la barque et ne l'entraînât pas lui-même. Gilberte,
+lorsque c'était le tour du charpentier, s'attachait à ses habits, dans la
+crainte qu'il ne tombât dans l'eau; et, quand ce fut celui d'Émile, elle
+recommanda vivement à son père de le retenir de toute sa force. Mais
+bientôt, ne se fiant à personne, elle saisit sa blouse elle-même, et il se
+sentit effleuré plus d'une fois par ses beaux bras prêts à l'enlacer en cas
+d'accident.
+
+Dans cette situation, assez périlleuse pour tous, l'attention de Jean et
+d'Antoine était entièrement absorbée par l'émotion de la pêche, et cette
+même émotion servait de prétexte aux deux amants pour échanger des regards
+et des paroles que Galuchet, quoique à demi éveillé, n'était certes pas en
+état de commenter. Qu'eût pensé M. Cardonnet, s'il eût vu comme son agent
+gagnait bien sa gratification!
+
+Enfin, un saumon fut amené aux cris frénétiques de Jean Jappeloup, et
+Galuchet, un peu ranimé par la vue de cette capture, essaya de se mêler de
+la pêche. Mais sa gaucherie et son obstination firent tout manquer, et
+Jean, hors de lui, retourna la barque en disant:
+
+«Quand vous voudrez pêcher le saumon, vous irez avec un autre que moi. Ce
+ne sont pas des goujons de cette taille qu'il vous faut, et si nous
+restions là plus longtemps, je vous casserais la tête avec le manche de mon
+croc.
+
+--Dieu me préserve de retourner avec un malappris de votre espèce! répondit
+Galuchet en s'asseyant sur le bord de la barque.
+
+--Ne vous mettez pas là, reprit le charpentier, vous me gênez, et vous
+feriez beaucoup mieux de m'aider à remonter ce courant qui est dur comme le
+fer. Voilà M. Émile qui travaille comme un bon compagnon, et vous, gros et
+fort comme vous êtes, vous nous regardez suer en vous croisant les bras.
+
+--Ma foi, tant pis pour vous, répondit Galuchet; vous m'avez fait boire, je
+ne suis bon à rien.
+
+--Oui, mais vous êtes lourd, et puisque vous ne travaillez pas, vous irez à
+terre. Au rivage, au rivage, mon petit Émile! mettons à terre les paquets
+embarrassants!»
+
+Ils cinglèrent vers la rive; mais Galuchet trouva le procédé offensant, et
+refusa d'aborder en jurant de la manière la plus cynique.
+
+«Mille démons! s'écria Jappeloup tout à fait en colère, tu m'as fait
+manquer une truite superbe, mais tu ne me feras pas échiner à ton service!»
+
+Et il le poussa hors de la barque; mais, en faisant résistance, Galuchet
+glissa entre la barque et le rivage, et tomba dans l'eau jusqu'à la
+ceinture.
+
+«Ma foi, c'est bienfait, dit Jappeloup: cela mettra de l'eau dans ton vin.»
+
+Et il éloigna rapidement la barque, que Galuchet, transporté de fureur,
+essayait de faire chavirer.
+
+«Ah! le méchant garçon! s'écriait le charpentier; convenez que s'il y a de
+bonnes bêtes, il y en a aussi de bien mauvaises! Laissez-le barboter,
+dit-il à ses compagnons, qui craignaient que le pauvre Galuchet, à cause de
+son état d'ivresse, ne vînt à se noyer, quoique l'endroit ne fût pas
+dangereux. S'il enfonce trop, je lui planterai mon crochet dans la ceinture
+et je le repêcherai comme un saumon. Mais bah! si c'était quelque chose de
+bon, on pourrait s'inquiéter, au lieu que ce qui n'est bon à rien, les
+animaux morts et les bouteilles vides, surnage toujours.»
+
+Au bout de quelques instants, Galuchet sauta sur l'herbe et disparut en
+montrant le poing.
+
+Ce ridicule incident attrista beaucoup Gilberte. Pour la première fois elle
+voyait un grave inconvénient de la trop grande bonhomie de son père. Ces
+manières rustiques et simples de ceux qui l'entouraient, et qui étaient
+l'expression de la candeur et de la bonté, commençaient à l'effrayer, comme
+ne lui assurant pas une protection assez éclairée ni assez délicate pour
+son âge et pour son sexe.
+
+«Je suis une pauvre fille de campagne, se disait-elle, et je sais fort bien
+vivre avec les paysans; mais c'est à la condition que certains
+demi-bourgeois mal élevés ne viendront pas se mettre de la partie: car
+alors les paysans deviennent un peu trop sauvages dans leur colère, et la
+vie que je mène ne me met pas à l'abri des vengeances de la lâcheté.»
+
+Elle songeait alors à Émile comme à un appui que le ciel lui destinait;
+mais alors elle se demandait dans quel milieu il était forcé de vivre
+lui-même, et l'idée que M. Cardonnet employait des gens de l'espèce de
+Galuchet lui causait une sorte de terreur vague sur son caractère et ses
+habitudes.
+
+Lorsque Jean Jappeloup revint le soir à Gargilesse, il trouva Galuchet
+étendu comme mort au milieu de son chemin. Le pauvre diable, un instant
+dégrisé par le bain qu'il avait pris, était entré dans un cabaret pour se
+sécher, et comme il avait peur pour sa santé, il s'était laissé persuader
+de prendre un verre d'eau-de-vie qui l'avait achevé. Il revenait
+littéralement à quatre pattes. Jean avait eu le temps d'oublier sa colère,
+et d'ailleurs il n'était pas homme à laisser un de ses semblables exposé à
+se faire écraser par les pieds des chevaux. Il le releva, supporta
+patiemment ses menaces et ses injures, et le ramena, le portant plus qu'à
+demi, jusqu'à l'usine, où Galuchet, qui ne le reconnaissait pas, rentra en
+jurant qu'il se vengerait du scélérat qui avait voulu le noyer.
+
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le peche de Monsieur Antoine I, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PECHE DE MONSIEUR ANTOINE I ***
+
+***** This file should be named 12367-0.txt or 12367-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/2/3/6/12367/
+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Bailey and Distributed Proofreaders
+Europe, http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliotheque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+