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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12338 ***
+
+CONTS D'UNE GRAND'MÈRE
+
+LE CHENE PARLANT
+
+LE CHIEN ET LA FLEUR SACRÉE
+L'ORGUE DU TITAN
+CE QUE DISENT LES FLEURS
+LE MARTEAU ROUGE
+LA FÉE POUSSIÈRE
+LE GNOME DES HUITRES
+LA FÉE AUX GROS YEUX
+
+PAR GEORGE SAND
+
+1876
+
+
+[Note du transcripteur: Ce text utilise l'orthographe du XIXe siècle:
+siège = siége, piège = piége, etc.]
+
+
+CONTES D'UNE GRAND'MÈRE
+
+ * * * * *
+
+LE CHÊNE PARLANT
+
+A MADEMOISELLE BLANCHE AMIC
+
+
+Il y avait autrefois en la forêt de Cernas un gros vieux chêne qui
+pouvait bien avoir cinq cents ans. La foudre l'avait frappé plusieurs
+fois, et il avait dû se faire une tête nouvelle, un peu écrasée, mais
+épaisse et verdoyante.
+
+Longtemps ce chêne avait eu une mauvaise réputation. Les plus vieilles
+gens du village voisin disaient encore que, dans leur jeunesse, ce
+chêne parlait et menaçait ceux qui voulaient se reposer sous son
+ombrage. Ils racontaient que deux voyageurs, y cherchant un abri,
+avaient été foudroyés. L'un d'eux était mort sur le coup; l'autre
+s'était éloigné à temps et n'avait été qu'étourdi, parce qu'il avait
+été averti par une voix qui lui criait:
+
+--Va-t'en vite!
+
+L'histoire était si ancienne qu'on n'y croyait plus guère, et, bien
+que cet arbre portât encore le nom de _chêne parlant_, les pâtours
+s'en approchaient sans trop de crainte. Pourtant le moment vint où il
+fut plus que jamais réputé sorcier après l'aventure d'Emmi.
+
+Emmi était un pauvre petit gardeur de cochons, orphelin et
+très-malheureux, non-seulement parce qu'il était mal logé, mal nourri
+et mal vêtu, mais encore parce qu'il détestait les bêtes que la misère
+le forçait à soigner. Il en avait peur, et ces animaux, qui sont plus
+fins qu'ils n'en ont l'air, sentaient bien qu'il n'était pas le maître
+avec eux. Il s'en allait dès le matin, les conduisant à la glandée,
+dans la forêt. Le soir, il les ramenait à la ferme, et c'était pitié
+de le voir, couvert de méchants haillons, la tête nue, ses cheveux
+hérissés par le vent, sa pauvre petite figure pâle, maigre, terreuse,
+l'air triste, effrayé, souffrant, chassant devant lui ce troupeau
+de bêtes criardes, au regard oblique, à la tête baissée, toujours
+menaçante. A le voir ainsi courir à leur suite sur les sombres
+bruyères, dans la vapeur rouge du premier crépuscule, on eût dit d'un
+follet des landes chassé par une rafale.
+
+Il eût pourtant été aimable et joli, ce pauvre petit porcher, s'il eût
+été soigné, propre, heureux comme vous autres, mes chers enfants qui
+me lisez. Lui ne savait pas lire, il ne savait rien, et c'est tout au
+plus s'il savait parler assez pour demander le nécessaire, et, comme
+il était craintif, il ne le demandait pas toujours, c'était tant pis
+pour lui si on l'oubliait.
+
+Un soir, les pourceaux rentrèrent tout seuls à l'étable, et le porcher
+ne parut pas à l'heure du souper. On n'y fit attention que quand la
+soupe aux raves fut mangée, et la fermière envoya un de ses gars pour
+appeler Emmi. Le gars revint dire qu'Emmi n'était ni à l'étable, ni
+dans le grenier, où il couchait sur la paille. On pensa qu'il était
+allé voir sa tante, qui demeurait aux environs, et on se coucha sans
+plus songer à lui.
+
+Le lendemain matin, on alla chez la tante, et on s'étonna d'apprendre
+qu'Emmi n'avait point passé la nuit chez elle. Il n'avait pas reparu
+au village depuis la veille. On s'enquit de lui aux alentours,
+personne ne l'avait vu. On le chercha en vain dans la forêt. On
+pensa que les sangliers et les loups l'avaient mangé. Pourtant on ne
+retrouva ni sa sarclette--sorte de houlette à manche court dont se
+servent les porchers,--ni aucune loque de son pauvre vêtement; on
+en conclut qu'il avait quitté le pays pour vivre en vagabond, et le
+fermier dit que ce n'était pas un grand dommage, que l'enfant n'était
+bon à rien, n'aimant pas ses bêtes et n'ayant pas su s'en faire aimer.
+
+Un nouveau porcher fut loué pour le reste de l'année, mais la
+disparition d'Emmi effrayait tous les gars du pays; la dernière fois
+qu'on l'avait vu, il allait du côté du chêne parlant, et c'était là
+sans doute qu'il lui était arrivé malheur. Le nouveau porcher eut bien
+soin de n'y jamais conduire son troupeau et les autres enfants se
+gardèrent d'aller jouer de ce côté-là.
+
+Vous me demandez ce qu'Emmi était devenu. Patience, je vais vous le
+dire.
+
+La dernière fois qu'il était allé à la forêt avec ses bêtes, il avait
+avisé à quelque distance du gros chêne une touffe de favasses en
+fleurs. La favasse ou féverole, c'est cette jolie papilionacée à
+grappes roses que vous connaissez, la gesse tubéreuse; les tubercules
+sont gros comme une noisette, un peu âpres quoique sucrés. Les enfants
+pauvres en sont friands; c'est une nourriture qui ne coûte rien et
+que les pourceaux, qui en sont friands aussi, songent seuls à leur
+disputer. Quand on parle des anciens anachorètes vivant de _racines_,
+on peut être certain que le mets le plus recherché de leur austère
+cuisine était, dans nos pays du centre, le tubercule de cette gesse.
+
+Emmi savait bien que les favasses ne pouvaient pas encore être bonnes
+à manger, car on n'était qu'au commencement de l'automne, mais il
+voulait marquer l'endroit pour venir fouiller la terre quand la tige
+et la fleur seraient desséchées. Il fut suivi par un jeune porc qui
+se mit à fouiller et qui menaçait de tout détruire, lorsque Emmi,
+impatienté de voir le ravage inutile de cette bête vorace, lui
+allongea un coup de sa sarclette sur le groin. Le fer de la sarclette
+était fraîchement repassé et coupa légèrement le nez du porc, qui jeta
+un cri d'alarme. Vous savez comme ces animaux se soutiennent entre
+eux, et comme certains de leurs appels de détresse les mettent tous
+en fureur contre l'ennemi commun; d'ailleurs, ils en voulaient depuis
+longtemps à Emmi, qui ne leur prodiguait jamais ni caresses ni
+compliments. Ils se rassemblèrent en criant à qui mieux mieux et
+l'entourèrent pour le dévorer. Le pauvre enfant prit la fuite, ils le
+poursuivirent; ces bêtes ont, vous le savez, l'allure effroyablement
+prompte; il n'eut que le temps d'atteindre le gros chêne, d'en
+escalader les aspérités et de se réfugier dans les branches. Le
+farouche troupeau resta au pied, hurlant, menaçant, essayant de fouir
+pour abattre l'arbre. Mais le chêne parlant avait de formidables
+racines qui se moquaient bien d'un troupeau de cochons. Les
+assaillants ne renoncèrent pourtant à leur entreprise qu'après le
+coucher du soleil. Alors, ils se décidèrent à regagner la ferme, et
+le petit Emmi, certain qu'ils le dévoreraient s'il y allait avec eux,
+résolut de n'y retourner jamais.
+
+Il savait bien que le chêne passait pour être un arbre enchanté, mais
+il avait trop à se plaindre des vivants pour craindre beaucoup les
+esprits. Il n'avait vécu que de misère et de coups; sa tante était
+très-dure pour lui: elle l'obligeait à garder les porcs, lui qui en
+avait toujours eu horreur. Il était né comme cela, elle lui en faisait
+un crime, et, quand il venait la voir en la suppliant de le reprendre
+avec elle, elle le recevait, comme on dit, avec une volée de bois
+vert. Il la craignait donc beaucoup, et tout son désir eût été de
+garder les moutons dans une autre ferme où les gens eussent été moins
+avares et moins mauvais pour lui.
+
+Dans le premier moment après le départ des pourceaux, il ne sentit
+que le plaisir d'être débarrassé de leurs cris farouches et de leurs
+menaces, et il résolut de passer la nuit où il était. Il avait encore
+du pain dans son sac de toile bise, car, durant le siége qu'il avait
+soutenu, il n'avait pas eu envie de manger. Il en mangea la moitié,
+réservant le reste pour son déjeuner; après cela, à la grâce de Dieu!
+
+Les enfants dorment partout. Pourtant Emmi ne dormait guère. Il était
+malingre, souvent fiévreux, et rêvait plutôt qu'il ne se reposait
+l'esprit durant son sommeil. Il s'installa du mieux qu'il put entre
+deux maîtresses branches garnies de mousse, et il eut grande envie de
+dormir; mais le vent qui faisait mugir le feuillage et grincer les
+branches l'effraya, et il se mit à songer aux mauvais esprits, tant
+et si bien qu'il s'imagina entendre une voix grêle et fâchée qui lui
+disait à plusieurs reprises:
+
+--Va-t'en, va-t'en d'ici!
+
+D'abord Emmi, tremblant et la gorge serrée, ne songea point à
+répondre; mais, comme, en même temps que le vent s'apaisait, la voix
+du chêne s'adoucissait et semblait lui murmurer à l'oreille d'un ton
+maternel et caressant: «Va-t'en, Emmi, va-t'en!» Emmi se sentit le
+courage de répondre:
+
+--Chêne, mon beau chêne, ne me renvoie pas. Si je descends, les loups
+qui courent la nuit me mangeront.
+
+--Va, Emmi, va! reprit la voix encore plus radoucie.
+
+--Mon bon chêne parlant, reprit aussi Emmi d'un ton suppliant, ne
+m'envoie pas avec les loups. Tu m'as sauvé des porcs, tu as été doux
+pour moi, sois-le encore. Je suis un pauvre enfant malheureux, et je
+ne puis ni ne voudrais te faire aucun mal: garde-moi cette nuit; si tu
+l'ordonnes, je m'en irai demain matin.
+
+La voix ne répliqua plus, et la lune argenta faiblement les feuilles.
+Emmi en conclut qu'il lui était permis de rester, ou bien qu'il avait
+rêvé les paroles qu'il avait cru entendre. Il s'endormit et, chose
+étrange, il ne rêva plus et ne fit plus qu'un somme jusqu'au jour. Il
+descendit alors et secoua la rosée qui pénétrait son pauvre vêtement.
+
+--Il faut pourtant, se dit-il, que je retourne au village, je dirai
+à ma tante que mes porcs ont voulu me manger, que j'ai été obligé de
+coucher sur un arbre, et elle me permettra d'aller chercher une autre
+condition.
+
+Il mangea le reste de son pain; mais, au moment de se remettre en
+route, il voulut remercier le chêne qui l'avait protégé le jour et la
+nuit.
+
+--Adieu et merci, mon bon chêne, dit-il en baisant l'écorce, je
+n'aurai plus jamais peur de toi, et je reviendrai te voir pour te
+remercier encore.
+
+Il traversa la lande, et il se dirigeait vers la chaumière de sa
+tante, lorsqu'il entendit parler derrière le mur du jardin de la
+ferme.
+
+--Avec tout ça, disait un des gars, notre porcher n'est pas revenu, on
+ne l'a pas vu chez sa tante, et il a abandonné son troupeau. C'est un
+sans-coeur et un paresseux à qui je donnerai une jolie roulée de
+coups de sabot, pour le punir de me faire mener ses bêtes aux champs
+aujourd'hui à sa place.
+
+--Qu'est-ce que ça te fait, de mener les porcs? dit l'autre gars.
+
+--C'est une honte à mon âge, reprit le premier: cela convient à un
+enfant de dix ans, comme le petit Emmi; mais, quand on en a douze, on
+a droit à garder les vaches ou tout au moins les veaux.
+
+Les deux gars furent interrompus par leur père.
+
+--Allons vite, dit-il, à l'ouvrage! Quant à ce porcher de malheur,
+si les loups l'ont mangé, c'est tant pis pour lui; mais, si je le
+retrouve vivant, je l'assomme. Il aura beau aller pleurer chez sa
+tante, elle est décidée à le faire coucher avec les cochons pour lui
+apprendre à faire le fier et le dégoûté.
+
+Emmi, épouvanté de cette menace, se le tint pour dit. Il se cacha dans
+une meule de blé, où il passa la journée. Vers le soir, une chèvre qui
+rentrait à l'étable, et qui s'attardait à lécher je ne sais quelle
+herbe, lui permit de la traire. Quand il eut rempli et avalé deux ou
+trois fois le contenu de sa sébile de bois, il se renfonça dans les
+gerbes jusqu'à la nuit. Quand il fit tout à fait sombre et que tout le
+monde fut couché, il se glissa jusqu'à son grenier et y prit diverses
+choses qui lui appartenaient, quelques écus gagnés par lui que le
+fermier lui avait remis la veille et dont sa tante n'avait pas encore
+eu le temps de le dépouiller, une peau de chèvre et une peau de mouton
+dont il se servait l'hiver, un couteau neuf, un petit pot de terre, un
+peu de linge fort déchiré. Il mit le tout dans son sac, descendit dans
+la cour, escalada la barrière et s'en alla à petits pas pour ne pas
+faire de bruit; mais, comme il passait près de l'étable à porcs, ces
+maudites bêtes le sentirent ou l'entendirent et se prirent à crier
+avec fureur. Alors, Emmi, craignant que les fermiers, réveillés dans
+leur premier sommeil, ne se missent à ses trousses, prit sa course et
+ne s'arrêta qu'au pied du chêne parlant.
+
+--Me voilà revenu, mon bon ami, lui dit-il. Permets-moi de passer
+encore une nuit dans tes branches. Dis si tu le veux!
+
+Le chêne ne répondit pas. Le temps était calme, pas une feuille ne
+bougeait. Emmi pensa que qui ne dit mot consent. Tout chargé qu'il
+était, il se hissa adroitement jusqu'à la grosse enfourchure où il
+avait passé la nuit précédente, et il y dormit parfaitement bien.
+
+Le jour venu, il se mit en quête d'un endroit convenable pour cacher
+son argent et son bagage, car il n'était encore décidé à rien sur les
+moyens de s'éloigner du pays sans être vu et ramené de force à la
+ferme. Il grimpa au-dessus de la place où il se trouvait. Il découvrit
+alors dans le tronc principal du gros arbre un trou noir fait par la
+foudre depuis bien longtemps, car le bois avait formé tout autour un
+gros bourrelet d'écorce. Au fond de cette cachette, il y avait de la
+cendre et de menus éclats de bois hachés par le tonnerre.
+
+--Vraiment, se dit l'enfant, voilà un lit très-doux et très-chaud où
+je dormirai sans risque de tomber en rêvant. Il n'est pas grand, mais
+il l'est assez pour moi. Voyons pourtant s'il n'est pas habité par
+quelque méchante bête.
+
+Il fureta tout l'intérieur de ce refuge, et vit qu'il était percé par
+en haut, ce qui devait amener un peu d'humidité dans les temps de
+pluie. Il se dit qu'il était bien facile de boucher ce trou avec de la
+mousse. Une chouette avait fait son nid dans le conduit.
+
+--Je ne te dérangerai pas, pensa Emmi, mais je fermerai la
+communication. Comme cela, nous serons chacun chez nous.
+
+Quand il eut préparé son nid pour la nuit suivante et installé son
+bagage en sûreté, il s'assit dans son trou, les jambes dehors appuyées
+sur une branche, et se mit à songer vaguement à la possibilité de
+vivre dans un arbre; mais il eût souhaité que cet arbre fût au coeur
+de la forêt au lieu d'être auprès de la lisière, exposé aux regards
+des bergers et porchers qui y amenaient leurs troupeaux. Il ne pouvait
+prévoir que, par suite de sa disparition, l'arbre deviendrait un objet
+de crainte, et que personne n'en approcherait plus.
+
+La faim commençait à se faire sentir, et, bien qu'il fût très-petit
+mangeur, il se ressentait bien de n'avoir rien pris de solide la
+veille. Irait-il déterrer les favasses encore vertes qu'il avait
+remarquées à quelques pas de là? ou irait-il jusqu'aux châtaigniers
+qui poussaient plus avant dans la forêt?
+
+Comme il se préparait à descendre, il vit que la branche sur laquelle
+reposaient ses pieds n'appartenait pas à son chêne. C'était celle d'un
+arbre voisin qui entre-croisait ses belles et fortes ramures avec
+celles du chêne parlant. Emmi se hasarda sur cette branche et gagna le
+chêne voisin qui avait, lui aussi, pour proche voisin un autre arbre
+facile à atteindre. Emmi, léger comme un écureuil, s'aventura ainsi
+d'arbre en arbre jusqu'aux châtaigniers où il fit une bonne récolte.
+Les châtaignes étaient encore petites et pas très-mûres; mais il n'y
+regardait pas de bien près, et il mit comme qui dirait pied à terre
+pour les faire cuire dans un endroit bien désert et bien caché où les
+charbonniers avaient fait autrefois une fournée. Le rond marqué par le
+feu était entouré de jeunes arbres qui avaient repoussé depuis: il y
+avait beaucoup de menus déchets à demi brûlés. Emmi n'eut pas de peine
+à en faire un tas et à y mettre le feu au moyen d'un caillou qu'il
+battit du dos de son couteau, et il recueillit l'étincelle avec des
+feuilles sèches, tout en se promettant de faire provision d'amadou sur
+les arbres décrépits, qui ne manquaient pas dans la forêt. L'eau d'une
+rigole lui permit de faire cuire ses châtaignes dans son petit pot de
+terre, à couvercle percé, destiné à cet usage. C'est un meuble dont en
+ce pays-là tout pâtour est nanti.
+
+Emmi, qui ne rentrait souvent que le soir à la ferme, à cause de la
+grande distance où il devait mener ses bêtes, était donc habitué à se
+nourrir lui-même, et il ne fut pas embarrassé de cueillir son dessert
+de framboises et de mûres sauvages sur les buissons de la petite
+clairière.
+
+--Voilà, pensa-t-il, ma cuisine et ma salle à manger trouvées.
+
+Et il se mit à nettoyer le cours du filet d'eau qu'il avait à sa
+portée. Avec sa sarclette, il enleva les herbes pourries, creusa un
+petit réservoir, débarrassa un petit saut que l'eau faisait dans la
+glaise et l'épura avec du sable et des cailloux. Cet ouvrage l'occupa
+jusque vers le coucher du soleil. Il ramassa son pot et sa houlette,
+et, remontant sur les branches dont il avait éprouvé la solidité, il
+retrouva son chemin d'écureuil, grimpant et sautant d'arbre en arbre
+jusqu'à son chêne. Il rapportait une épaisse brassée de fougère et de
+mousse bien sèche dont il fit son lit dans le trou déjà nettoyé. Il
+entendit bien la chouette sa voisine qui s'inquiétait et grognait
+au-dessus de sa tête.
+
+--Ou elle délogera, pensa-t-il, ou elle s'y habituera. Le bon chêne ne
+lui appartient pas plus qu'à moi.
+
+Habitué à vivre seul, Emmi ne s'ennuya pas. Être débarrassé de la
+compagnie des pourceaux fut même pour lui une source de bonheur
+pendant plusieurs jours. Il s'accoutuma à entendre hurler les loups.
+Il savait qu'ils restaient au coeur de la forêt et n'approchaient
+guère de la région où il se trouvait. Les troupeaux n'y venant plus,
+les compères ne s'en approchaient plus du tout. Et puis Emmi apprit à
+connaître leurs habitudes. En pleine forêt, il n'en rencontrait jamais
+dans les journées claires. Ils n'avaient de hardiesse que dans les
+temps de brouillard, et encore cette hardiesse n'était-elle pas
+grande. Ils suivaient quelquefois Emmi à distance, mais il lui
+suffisait de se retourner et d'imiter le bruit d'un fusil qu'on arme
+en frappant son couteau contre le fer de sa sarclette pour les mettre
+en fuite. Quant aux sangliers, Emmi les entendait quelquefois, il ne
+les voyait jamais; ce sont des animaux mystérieux qui n'attaquent
+jamais les premiers.
+
+Quand il vit approcher l'époque de la cueillette des châtaignes,
+il fit sa provision qu'il cacha dans un autre arbre creux à peu de
+distance de son chêne; mais les rats et les mulots les lui disputèrent
+si bien, qu'il dut les enterrer dans le sable, où elles se
+conservèrent jusqu'au printemps. D'ailleurs, Emmi avait largement de
+quoi se nourrir. La lande étant devenue absolument déserte, il put
+s'aventurer la nuit jusqu'aux endroits cultivés et y déterrer des
+pommes de terre et des raves; mais c'était voler et la chose lui
+répugnait. Il amassa quantité de favasses dans les jachères et fit des
+lacets pour prendre des alouettes en ramassant deçà et delà des crins
+laissés aux buissons par les chevaux au pâturage. Les pâtours savent
+tirer parti de tout et ne laissent rien perdre. Emmi ramassa assez de
+flocons de laine sur les épines des clôtures pour se faire une espèce
+d'oreiller; plus tard, il se fabriqua une quenouille et un fuseau et
+apprit tout seul à filer. Il se fit des aiguilles à tricoter avec du
+fil de fer qu'il trouva à une barrière mal raccommodée, qu'on répara
+encore et qu'il dépouilla de nouveau pour fabriquer des collets à
+prendre les lapins. Il réussit donc à se faire des bas et à manger de
+la viande. Il devint un chasseur des plus habiles; épiant jour et nuit
+toutes les habitudes du gibier, initié à tous les mystères de la lande
+et de la forêt, il tendit ses piéges à coup sûr et se trouva dans
+l'abondance.
+
+Il eut même du pain à discrétion, grâce à une vieille mendiante
+idiote, qui, toutes les semaines, passait au pied du chêne et y
+déposait sa besace pleine, pour se reposer. Emmi, qui la guettait,
+descendait de son arbre, la tête couverte de sa peau de chèvre, et lui
+donnait une pièce de gibier en échange d'une partie de son pain. Si
+elle avait peur de lui, sa peur ne se manifestait que par un rire
+stupide et une obéissance dont elle n'avait du reste point à se
+repentir.
+
+Ainsi se passa l'hiver, qui fut très-doux, et l'été suivant, qui fut
+chaud et orageux. Emmi eut d'abord grand'peur du tonnerre, car la
+foudre frappa plusieurs fois des arbres assez proches du sien; mais il
+remarqua que le chêne parlant, ayant été écimé longtemps auparavant
+et s'étant refait une cime en parasol, n'attirait plus le fluide, qui
+s'attaquait à des arbres plus élevés et de forme conique. Il finit par
+dormir aux roulements et aux éclats du tonnerre sans plus de souci que
+la chouette sa voisine.
+
+Dans cette solitude, Emmi, absorbé par le soin incessant d'assurer
+sa vie et de préserver sa liberté, n'eut pas le temps de connaître
+l'ennui. On pouvait le traiter de paresseux, il savait bien, lui,
+qu'il avait plus de mal à se donner pour vivre seul que s'il fût resté
+à la ferme. Il acquérait aussi plus d'intelligence, de courage et
+de prévision que dans la vie ordinaire. Pourtant, quand cette vie
+exceptionnelle fut réglée à souhait et qu'elle exigea moins de temps
+et de souci, il commença à réfléchir et à sentir sa petite conscience
+lui adresser certaines questions embarrassantes. Pourrait-il vivre
+toujours ainsi aux dépens de la forêt sans servir personne et sans
+contenter aucun de ses semblables? Il s'était pris d'une espèce
+d'amitié pour la vieille Catiche, l'idiote qui lui cédait son pain
+en échange de ses lapins et de ses chapelets d'alouettes. Comme elle
+n'avait pas de mémoire, ne parlait presque pas et ne racontait par
+conséquent à personne ses entrevues avec lui, il était arrivé à se
+montrer à elle à visage découvert, et elle ne le craignait plus. Ses
+rires hébétés laissaient deviner une expression de plaisir quand elle
+le voyait descendre de son arbre. Emmi s'étonnait lui-même de partager
+ce plaisir; il ne se disait pas, mais il sentait que la présence d'une
+créature humaine, si dégradée qu'elle soit, est une sorte de bienfait
+pour celui qui s'est condamné à vivre seul. Un jour qu'elle lui
+semblait moins abrutie que de coutume, il essaya de lui parler et de
+lui demander où elle demeurait. Elle cessa tout à coup de rire, et lui
+dit d'une voix nette et d'un ton sérieux:
+
+--Veux-tu venir avec moi, petit?
+
+--Où?
+
+--Dans ma maison; si tu veux être mon fils, je te rendrai riche et
+heureux.
+
+Emmi s'étonna beaucoup d'entendre parler distinctement et
+raisonnablement la vieille Catiche. La curiosité lui donnait quelque
+envie de la croire, mais un coup de vent agita les branches au-dessus
+de sa tête, et il entendit la voix du chêne lui dire:
+
+--N'y va pas!
+
+--Bonsoir et bon voyage, dit-il à la vieille; mon arbre ne veut pas
+que je le quitte.
+
+--Ton arbre est un sot, reprit-elle, ou plutôt c'est toi qui es une
+bête de croire à la parole des arbres.
+
+--Vous croyez que les arbres ne parlent pas? Vous vous trompez bien!
+
+--Tous les arbres parlent quand le vent se met après eux, mais ils ne
+savent pas ce qu'ils disent; c'est comme s'ils ne disaient rien.
+
+Emmi fut fâché de cette explication positive d'un fait merveilleux. Il
+répondit à Catiche:
+
+--C'est vous qui radotez, la vieille. Si tous les arbres font comme
+vous, mon chêne du moins sait ce qu'il veut et ce qu'il dit.
+
+La vieille haussa les épaules, ramassa sa besace et s'éloigna en
+reprenant son rire d'idiote.
+
+Emmi se demanda si elle jouait un rôle ou si elle avait des moments
+lucides. Il la laissa partir et la suivit, en se glissant d'arbre en
+arbre sans qu'elle s'en aperçût. Elle n'allait pas vite et marchait
+le dos courbé, la tête en avant, la bouche entr'ouverte, l'oeil fixé
+droit devant elle; mais cet air exténué ne l'empêchait pas d'avancer
+toujours sans se presser ni se ralentir, et elle traversa ainsi la
+forêt pendant trois bonnes heures de marche, jusqu'à un pauvre hameau
+perché sur une colline derrière laquelle d'autres bois s'étendaient à
+perte de vue. Emmi la vit entrer dans une méchante cahute isolée des
+autres habitations, qui, pour paraître moins misérables, n'en étaient
+pas moins un assemblage de quelques douzaines de taudis. Il n'osa pas
+s'aventurer plus loin que les derniers arbres de la forêt et revint
+sur ses pas, bien convaincu que, si la Catiche avait un _chez elle_,
+il était plus pauvre et plus laid que le trou de l'arbre parlant.
+
+Il regagna son logis du grand chêne et n'y arriva que vers le soir,
+harassé de fatigue, mais content de se retrouver chez lui. Il avait
+gagné à ce voyage de connaître l'étendue de la forêt et la proximité
+d'un village; mais ce village paraissait bien plus mal partagé que
+celui de Cernas, où Emmi avait été élevé. C'était tout pays de landes
+sans trace de culture, et les rares bestiaux qu'il avait vus paître
+autour des maisons n'avaient que la peau sur les os. Au delà, il
+n'avait aperçu que les sombres horizons des forêts. Ce n'est donc pas
+de ce côté-là qu'il pouvait songer à trouver une condition meilleure
+que la sienne.
+
+Au bout de la semaine, la Catiche arriva à l'heure ordinaire. Elle
+revenait de Cernas, et il lui demanda des nouvelles de sa tante pour
+voir si cette vieille aurait le pouvoir et la volonté de lui répondre
+comme la dernière fois. Elle répondit très-nettement:
+
+--La grand'Nanette est remariée, et, si tu retournes chez elle, elle
+tâchera de te faire mourir pour se débarrasser de toi.
+
+--Parlez-vous raisonnablement? dit Emmi; et me dites-vous la vérité?
+
+--Je te dis la vérité. Tu n'as plus qu'à te rendre à ton maître pour
+vivre avec les cochons, ou à chercher ton pain avec moi, ce qui te
+vaudrait mieux que tu ne penses. Tu ne pourras pas toujours vivre
+dans la forêt. Elle est vendue, et sans doute on va abattre les vieux
+arbres. Ton chêne y passera comme les autres. Crois-moi, petit. On
+ne peut vivre nulle part sans gagner de l'argent. Viens avec moi, tu
+m'aideras à en gagner beaucoup, et, quand je mourrai, je te laisserai
+celui que j'ai.
+
+Emmi était si étonné d'entendre causer et raisonner l'idiote, qu'il
+regarda son arbre et prêta l'oreille comme s'il lui demandait conseil.
+
+--Laisse donc cette vieille bûche tranquille, reprit la Catiche. Ne
+sois pas si sot et viens avec moi.
+
+Comme l'arbre ne disait mot, Emmi suivit la vieille, qui, chemin
+faisant, lui révéla son secret.
+
+«--Je suis venue au monde loin d'ici, pauvre comme toi et orpheline.
+J'ai été élevée dans la misère et les coups. J'ai gardé aussi les
+cochons, et, comme toi, j'en avais peur. Comme toi, je me suis sauvée;
+mais, en traversant une rivière sur un vieux pont décrépit, je suis
+tombée à l'eau d'où on m'a retirée comme morte. Un bon médecin chez
+qui on m'a portée m'a fait revenir à la vie; mais j'étais idiote,
+sourde, et ne pouvant presque plus parler. Il m'a gardée par charité,
+et, comme il n'était pas riche, le curé de l'endroit a fait des quêtes
+pour moi, et les dames m'ont apporté des habits, du vin, des douceurs,
+tout ce qu'il me fallait. Je commençais à me porter mieux, j'étais si
+bien soignée! Je mangeais de la bonne viande, je buvais du bon vin
+sucré, j'avais l'hiver du feu dans ma chambre, j'étais comme une
+princesse, et le médecin était content. Il disait:
+
+«--La voilà qui entend ce qu'on lui dit. Elle retrouve les mots pour
+parler. Dans deux ou trois mois d'ici, elle pourra travailler et
+gagner honnêtement sa vie.
+
+»Et toutes les belles dames se disputaient à qui me prendrait chez
+elle.
+
+»Je ne fus donc pas embarrassée pour trouver une place aussitôt que je
+fus guérie; mais je n'avais pas le goût du travail, et on ne fut pas
+content de moi. J'aurais voulu être fille de chambre, mais je ne
+savais ni coudre ni coiffer; on me faisait tirer de l'eau au puits et
+plumer la volaille, cela m'ennuyait. Je quittai l'endroit, croyant
+être mieux ailleurs. Ce fut encore pire, on me traitait de malpropre
+et de paresseuse. Mon vieux médecin était mort. On me chassa de maison
+en maison, et, après avoir été l'enfant chéri de tout le monde, je
+dus quitter le pays comme j'y étais venue, en mendiant mon pain; mais
+j'étais plus misérable qu'auparavant. J'avais pris le goût d'être
+heureuse, et on me donnait si peu, que j'avais à peine de quoi manger.
+On me trouvait trop grande et de trop bonne mine pour mendier. On me
+disait:
+
+»--Va travailler, grande fainéante! c'est une honte à ton âge de
+courir les chemins quand on peut épierrer les champs à six sous par
+jour.
+
+»Alors, je fis la boiteuse pour donner à croire que je ne pouvais
+pas travailler; on trouva que j'étais encore trop forte pour ne rien
+faire, et je dus me rappeler le temps où tout le monde avait pitié de
+moi, parce que j'étais idiote. Je sus retrouver l'air que j'avais dans
+ce temps-là, mon habitude de ricaner au lieu de parler, et je fis
+si bien mon personnage, que les sous et les miches recommencèrent à
+pleuvoir dans ma besace. C'est comme cela que je cours depuis une
+quarantaine d'années, sans jamais essuyer de refus. Ceux qui ne
+peuvent me donner d'argent me donnent du fromage, des fruits et du
+pain plus que je n'en peux porter. Avec ce que j'ai de trop pour moi,
+j'élève des poulets que j'envoie au marché et qui me rapportent gros.
+J'ai une bonne maison dans un village où je vais te conduire. Le pays
+est malheureux, mais les habitants ne le sont pas. Nous sommes tous
+mendiants et infirmes, ou soi-disant tels, et chacun fait sa tournée
+dans un endroit où les autres sont convenus de ne pas aller ce
+jour-là. Comme ça, chacun fait ses affaires comme il veut; mais
+personne ne les fait aussi bien que moi, car je m'entends mieux que
+personne à paraître incapable de gagner ma vie.»
+
+--Le fait est, répondit Emmi, que jamais je ne vous aurais crue
+capable de parler comme vous faites.
+
+--Oui, oui, reprit la Catiche en riant, tu as voulu m'attraper et
+m'effrayer en descendant de ton arbre, coiffé en loup-garou, pour
+avoir du pain. Moi, je faisais semblant d'avoir peur, mais je le
+reconnaissais bien et je me disais: «Voilà un pauvre gars qui viendra
+quelque jour à _Oursines-les-Bois_, et qui sera bien content de manger
+ma soupe.»
+
+En devisant ainsi, Emmi et la Galiche arrivèrent à Oursines-les-Bois;
+c'était le nom de l'endroit où demeurait la fausse idiote et qu'Emmi
+avait déjà vu.
+
+Il n'y avait pas une âme dans ce triste hameau. Les animaux paissaient
+çà et là, sans être gardés, sur une lande fertile en chardons, qui
+était toute la propriété communale des habitants. Une malpropreté
+révoltante dans les chemins boueux qui servaient de rues, une odeur
+infecte s'exhalant de toutes les maisons, du linge déchiré séchant sur
+des buissons souillés par la volaille, des toits de chaume pourri, où
+poussaient des orties, un air d'abandon cynique, de pauvreté simulée
+ou volontaire, c'était de quoi soulever de dégoût le coeur d'Emmi,
+habitué aux verdures vierges et aux bonnes senteurs de la forêt. Il
+suivit pourtant la vieille Catiche, qui le fit entrer dans sa hutte de
+terre battue, plus semblable à une étable à porcs qu'à une habitation.
+L'intérieur était tout différent: les murs étaient garnis de
+paillassons, et le lit avait matelas et couvertures de bonne laine.
+Une quantité de provisions de toute sorte: blé, lard, légumes et
+fruits, tonnes de vin et même bouteilles cachetées. Il y avait de
+tout, et, dans l'arrière-cour, l'épinette était remplie de grasses
+volailles et de canards gorgés de pain et de son.
+
+--Tu vois, dit la Catiche à Emmi, que je suis autrement riche que ta
+tante; elle me fait l'aumône toutes les semaines, et, si je voulais,
+je porterais de meilleurs habits que les siens. Veux-tu voir mes
+armoires? Rentrons, et, comme tu dois avoir faim, je vas te faire
+manger un souper comme tu n'en as goûté de ta vie.
+
+En effet, tandis qu'Emmi admirait le contenu des armoires, la vieille
+alluma le feu et tira de sa besace une tête de chèvre, qu'elle
+fricassa avec des rogatons de toute sorte et où elle n'épargna ni
+le sel, ni le beurre rance, ni les légumes avariés, produit de la
+dernière tournée. Elle en fit je ne sais quel plat, qu'Emmi mangea
+avec plus d'étonnement que de plaisir et qu'elle le força d'arroser
+d'une demi-bouteille de vin bleu. Il n'avait jamais bu de vin, il
+ne le trouva pas bon, mais il but quand même, et, pour lui donner
+l'exemple, la vieille avala une bouteille entière, se grisa et devint
+tout à fait expansive. Elle se vanta de savoir voler encore mieux que
+mendier et alla jusqu'à lui montrer sa bourse, qu'elle enterrait sous
+une pierre du foyer et qui contenait des pièces d'or à toutes les
+effigies du siècle. Il y en avait bien pour deux mille francs. Emmi,
+qui ne savait pas compter, n'apprécia pas autant qu'elle l'eût voulu
+l'opulence de la mendiante.
+
+Quand elle lui eut tout montré:
+
+--A présent, lui dit-elle, je pense que tu ne voudras plus me quitter.
+J'ai besoin d'un gars, et, si tu veux être à mon service, je te ferai
+mon héritier.
+
+--Merci, répondit l'enfant; je ne veux pas mendier.
+
+--Eh bien, soit, tu voleras pour moi.
+
+Emmi eut envie de se fâcher, mais la vieille avait parlé de le
+conduire le lendemain à Mauvert, où se tenait une grande foire, et,
+comme il avait envie de voir du pays et de connaître les endroits où
+on peut gagner sa vie honnêtement, il répondit sans montrer de colère:
+
+--Je ne saurais pas voler, je n'ai jamais appris.
+
+--Tu mens, reprit Catiche, tu voles très-habilement à la forêt de
+Cernas son gibier et ses fruits. Crois-tu donc que ces choses-là
+n'appartiennent à personne? Ne sais-tu pas que celui qui ne travaille
+pas ne peut vivre qu'aux dépens d'autrui? Il y a longtemps que cette
+forêt est quasi abandonnée. Le propriétaire était un vieux riche qui
+ne s'occupait plus de rien et ne la faisait pas seulement garder. A
+présent qu'il est mort, tout ça va changer et tu auras beau te cacher
+comme un rat dans des trous d'arbres, on te mettra la main sur le
+collet et on te conduira en prison.
+
+--Eh bien, alors, reprit Emmi, pourquoi voulez-vous m'enseigner à
+voler pour vous?
+
+--Parce que, quand on sait, on n'est jamais pris. Tu réfléchiras, il
+se fait tard, et il faut nous lever demain avec le jour pour aller à
+la foire. Je vais t'arranger un lit sur mon coffre, un bon lit avec
+une _couette_ et une couverture. Pour la première fois de ta vie, tu
+dormiras comme un prince.
+
+Emmi n'osa résister. Quand la vieille Catiche ne faisait plus
+l'idiote, elle avait quelque chose d'effrayant dans le regard et dans
+la voix. Il se coucha et s'étonna d'abord de se trouver si bien;
+mais, au bout d'un instant, il s'étonna de se trouver si mal. Ce gros
+coussin de plumes l'étouffait, la couverture, le manque d'air libre,
+la mauvaise odeur de la cuisine et le vin qu'il avait bu, lui
+donnaient la fièvre. Il se leva tout effaré en disant qu'il voulait
+dormir dehors, et qu'il mourrait s'il lui fallait passer la nuit
+enfermé.
+
+La Catiche ronflait, et la porte était barricadée. Emmi se résigna à
+dormir étendu sur la table, regrettant fort son lit de mousse dans le
+chêne.
+
+Le lendemain, la Catiche lui confia un panier d'oeufs et six poules
+à vendre, en lui ordonnant de la suivre à distance et de n'avoir pas
+l'air de la connaître.
+
+--Si on savait que je vends, lui dit-elle, on ne me donnerait plus
+rien.
+
+Elle lui fixa le prix qu'il devait atteindre avant de livrer sa
+marchandise, tout en ajoutant qu'elle ne le perdrait pas de vue, et
+que, s'il ne lui rapportait pas fidèlement l'argent, elle saurait bien
+le forcer à le lui rendre.
+
+--Si vous vous défiez de moi, répondit Emmi offensé, portez votre
+marchandise vous-même et laissez-moi m'en aller.
+
+--N'essaye pas de fuir, dit la vieille, je saurai te retrouver
+n'importe où; ne réplique pas et obéis.
+
+Il la suivit à distance comme elle l'exigeait, et vit bientôt le
+chemin couvert de mendiants plus affreux les uns que les autres.
+C'étaient les habitants d'Oursines, qui, ce jour-là, allaient tous
+ensemble se faire guérir à une fontaine miraculeuse. Tous étaient
+estropiés ou couverts de plaies hideuses. Tous sortaient de la
+fontaine sains et allègres. Le miracle n'était pas difficile à
+expliquer, tous leurs maux étant simulés et les reprenant au bout de
+quelques semaines, pour être guéris le jour de la fête suivante.
+
+Emmi vendit ses oeufs et ses poules, en reporta vite l'argent à la
+vieille, et, lui tournant le dos, s'en fut à travers la foule, les
+yeux écarquillés, admirant tout et s'étonnant de tout. Il vit des
+saltimbanques faire des tours surprenants, et il s'était même un peu
+attardé à contempler leurs maillots pailletés et leurs bandeaux dorés,
+lorsqu'il entendit à côté de lui un singulier dialogue. C'était la
+voix de la Catiche qui s'entretenait avec la voix rauque du chef des
+saltimbanques. Ils n'étaient séparés de lui que par la toile de la
+baraque.
+
+--Si vous voulez lui faire boire du vin, disait la Catiche, vous lui
+persuaderez tout ce que vous voudrez. C'est un petit innocent qui ne
+peut me servir à rien et qui prétend vivre tout seul dans la forêt,
+où il perche depuis un an dans un vieux arbre. Il est aussi leste et
+aussi adroit qu'un singe, il ne pèse pas plus qu'un chevreau, et vous
+lui ferez faire les tours les plus difficiles.
+
+--Et vous dites qu'il n'est pas intéressé? reprit le saltimbanque.
+
+--Non, il ne se soucie pas de l'argent. Vous le nourrirez, et il
+n'aura pas l'esprit d'en demander davantage.
+
+--Mais il voudra se sauver?
+
+--Bah! avec des coups, vous lui en ferez passer l'envie.
+
+--Allez me le chercher, je veux le voir.
+
+--Et vous me donnerez vingt francs?
+
+--Oui, s'il me convient.
+
+La Catiche sortit de la baraque et se trouva face à face avec Emmi, à
+qui elle fit signe de la suivre.
+
+--Non pas, lui dit-il, j'ai entendu votre marché. Je ne suis pas si
+innocent que vous croyez. Je ne veux pas aller avec ces gens-là pour
+être battu.
+
+--Tu y viendras, pourtant, répondit la Catiche en lui prenant le
+poignet avec une main de fer et en l'attirant vers la baraque.
+
+--Je ne veux pas, je ne veux pas! cria l'enfant en se débattant et en
+s'accrochant de la main restée libre à la blouse d'un homme qui était
+près de lui et qui regardait le spectacle.
+
+L'homme se retourna, et, s'adressant à la Catiche, lui demanda si ce
+petit était à elle.
+
+--Non, non, s'écria Emmi. elle n'est pas ma mère, elle ne m'est rien,
+elle veut me vendre un louis d'or à ces comédiens!
+
+--Et toi, tu ne veux pas?
+
+--Non, je ne veux pas! sauvez-moi de ses griffes. Voyez! elle me met
+en sang.
+
+Qu'est-ce qu'il y a _de_ cette femme et _de_ cet enfant? dit le beau
+gendarme Érambert, attiré par les cris d'Emmi et les vociférations de
+la Catiche.
+
+--Bah! ça n'est rien, répondit le paysan qu'Emmi tenait toujours par
+sa blouse. C'est une pauvresse qui veut vendre un gars aux sauteurs de
+corde; mais on l'empêchera bien, gendarme, on n'a pas besoin de vous.
+
+--On a toujours besoin de la gendarmerie, mon ami. Je veux savoir ce
+qu'il y a _de_ cette histoire-là.
+
+Et, s'adressant à Emmi:
+
+--Parle, jeune homme, explique-moi l'affaire.
+
+A la vue du gendarme, la vieille Catiche avait lâché Emmi et avait
+essayé de fuir; mais le majestueux Érambert l'avait saisie par le
+bras, et vite elle s'était mise à rire et à grimacer en reprenant sa
+figure d'idiote. Pourtant, au moment où Emmi allait répondre, elle lui
+lança un regard suppliant où se peignait un grand effroi. Emmi avait
+été élevé dans la crainte des gendarmes, et il s'imagina que, s'il
+accusait la vieille, Érambert allait lui trancher la tête avec son
+grand sabre. Il eut pitié d'elle et répondit:
+
+--Laissez-la, monsieur, c'est une femme folle et imbécile qui m'a fait
+peur, mais qui ne voulait pas me faire de mal.
+
+--La connaissez-vous? n'est-ce pas la Catiche? une femme qui fait
+semblant _de_ ce qu'elle n'est pas? Dites la vérité.
+
+Un nouveau regard de la mendiante donna à Emmi le courage de mentir
+pour lui sauver la vie.
+
+--Je la connais, dit-il, c'est une _innocente_.
+
+--Je saurai _de_ ce qui en est, répondit le beau gendarme en laissant
+aller la Catiche. Circulez, vieille femme, mais n'oubliez pas que
+depuis longtemps j'ai l'oeil sur vous.
+
+La Catiche s'enfuit, et le gendarme s'éloigna. Emmi, qui avait eu
+encore plus peur de lui que de la vieille, tenait toujours la blouse
+du père Vincent. C'était le nom du paysan qui s'était trouvé là pour
+le protéger, et qui avait une bonne figure douce et gaie.
+
+--Ah çà! petit, dit ce bonhomme à Emmi, tu vas me lâcher à la fin? Tu
+n'as plus rien à craindre; qu'est-ce que tu veux de moi? cherches-tu
+ta vie? veux-tu un sou?
+
+--Non, merci, dit Emmi, mais j'ai peur à présent de tout ce monde où
+me voilà seul sans savoir de quel côté me tourner.
+
+--Et où voudrais-tu aller?
+
+--Je voudrais retourner dans ma forêt de Cernas sans passer par
+Oursines-les-Bois.
+
+--Tu demeures à Cernas? C'est bien aisé de t'y mener, puisque de ce
+pas je m'en vas dans la forêt. Tu n'auras qu'à me suivre; j'entre
+souper sous la ramée, attends-moi au pied de cette croix, je
+reviendrai te prendre.
+
+Emmi trouva que la croix du village était encore trop près de la
+baraque des saltimbanques; il aima mieux suivre le père Vincent sous
+la ramée, d'autant plus qu'il avait besoin de se restaurer avant de se
+mettre en route.
+
+--Si vous n'avez pas honte de moi, lui dit-il, permettez-moi de manger
+mon pain et mon fromage à côté de vous. J'ai de quoi payer ma dépense:
+tenez, voilà ma bourse, vous payerez pour nous deux, car je souhaite
+payer aussi votre dîner.
+
+--Diable! s'écria en riant le père Vincent, voilà un gars bien honnête
+et bien généreux; mais j'ai l'estomac creux, et ta bourse n'est guère
+remplie. Viens, et mets-toi là. Reprends ton argent, petit, j'en ai
+assez pour nous deux.
+
+Tout en mangeant ensemble, Vincent fit raconter à Emmi toute son
+histoire. Quand ce fut terminé, il lui dit:
+
+--Je vois que tu as bonne tête et bon coeur, puisque tu ne t'es pas
+laissé tenter par les louis d'or de cette Catiche, et que pourtant tu
+n'as pas voulu l'envoyer en prison. Oublie-la et ne quitte plus ta
+forêt, puisque tu y es bien. Il ne tient qu'à toi de ne plus y être
+tout à fait seul. Tu sauras que j'y vais pour préparer les logements
+d'une vingtaine d'ouvriers qui se disposent à abattre le taillis entre
+Cernas et la Planchette.
+
+--Ah! vous allez abattre la forêt? dit Emmi consterné.
+
+--Non! nous faisons seulement une coupe dans une partie qui ne touche
+point à ton refuge du chêne parlant, et je sais qu'on ne touchera
+ni aujourd'hui, ni demain, à la région des vieux arbres. Sois donc
+tranquille, on ne te dérangera pas; mais, si tu m'en crois, mon petit,
+tu viendras travailler avec nous. Tu n'es pas assez fort pour manier
+la serpe et la cognée; mais, si tu es adroit, tu pourras très-bien
+préparer les liens et t'occuper au fagotage, tout en servant les
+ouvriers, qui ont toujours besoin d'un gars pour faire leurs
+commissions et porter leurs repas. C'est moi qui ai l'entreprise de
+cette coupe. Les ouvriers sont à leurs pièces, c'est-à-dire qu'on les
+paye en raison du travail qu'ils font. Je te propose de t'en rapporter
+à moi pour juger de ce qu'il sera raisonnable de te donner, et je te
+conseille d'accepter. La vieille Catiche a eu raison de te dire que,
+quand on ne veut pas travailler, il faut être voleur ou mendiant, et,
+comme tu ne veux être ni l'un ni l'autre, prends vite le travail que
+je t'offre, l'occasion est bonne.
+
+Emmi accepta avec joie. Le père Vincent lui inspirait une confiance
+absolue. Il se mit à sa disposition, et ils prirent ensemble le chemin
+de la forêt.
+
+Il faisait nuit quand ils y arrivèrent, et, quoique le père Vincent
+connût bien les chemins, il eût été embarrassé de trouver dans
+l'obscurité la taille des buttes, si Emmi, qui s'était habitué à voir
+la nuit comme les chats, ne l'eût conduit par le plus court. Ils
+trouvèrent un abri déjà préparé par les ouvriers, qui y étaient venus
+dès la veille. Cela consistait en perches placées en pignon avec leurs
+branchages, et recouvertes de grandes plaques de mousse et de gazon.
+Emmi fut présenté aux ouvriers et bien accueilli. Il mangea la soupe
+bien chaude et dormit de tout son coeur.
+
+Le lendemain, il fit son apprentissage: allumer le feu, faire la
+cuisine, laver les pots, aller chercher de l'eau, et le reste du temps
+aider à la construction de nouvelles cabanes pour les vingt autres
+bûcherons qu'on attendait. Le père Vincent, qui commandait et
+surveillait tout, fut émerveillé de l'intelligence, de l'adresse et
+de la promptitude d'Emmi. Ce n'est pas lui qui apprenait à tout
+faire avec rien; c'est lui qui l'apprenait aux plus malins, et tous
+s'écrièrent que ce n'était pas un gars, mais un esprit follet que les
+bons diables de la forêt avaient mis à leur service. Comme, avec tous
+ses talents et industries, Emmi était obéissant et modeste, il fut
+pris en amitié, et les plus rudes de ces bûcherons lui parlèrent avec
+douceur et lui commandèrent avec discrétion.
+
+Au bout de cinq jours, Emmi demanda au père Vincent s'il était libre
+d'aller faire son dimanche où bon lui semblerait.
+
+--Tu es libre, lui répondit le brave homme; mais, si tu veux m'en
+croire, tu iras revoir ta tante et les gens de ton village. S'il est
+vrai que ta tante ne se soucie pas de te reprendre, elle sera contente
+de te savoir en position de gagner ta vie sans qu'elle s'en mêle,
+et, si tu penses qu'on te battra à la ferme pour avoir quitté ton
+troupeau, j'irai avec toi pour apaiser les gens et te protéger. Sois
+sûr, mon enfant, que le travail est le meilleur des passe-ports et
+qu'il purifie tout.
+
+Emmi le remercia du bon conseil, et le suivit. Sa tante, qui le
+croyait mort, eut peur en le voyant; mais, sans lui raconter ses
+aventures, Emmi lui fit savoir qu'il travaillait avec les bûcherons et
+qu'il ne serait plus jamais à sa charge. Le père Vincent confirma son
+dire, et déclara qu'il regardait l'enfant comme sien et en faisait
+grande estime. Il parla de même à la ferme, où on les obligea de boire
+et de manger. La grand'Nannette y vint pour embrasser Emmi devant le
+monde et faire la bonne âme en lui apportant quelques hardes et une
+demi-douzaine de fromages. Bref, Emmi s'en revint avec le vieux
+bûcheron, réconcilié avec tout le monde, dégagé de tout blâme et de
+tout reproche.
+
+Quand ils eurent traversé la lande, Emmi dit à Vincent:
+
+--Ne m'en voudrez-vous point si je vais passer la nuit dans mon chêne?
+Je vous promets d'être à la taille des buttes avant soleil levé.
+
+--Fais comme tu veux, répondit le bûcheron; c'est donc une idée que tu
+as comme ça de percher?
+
+Emmi lui fit comprendre qu'il avait pour ce chêne une amitié fidèle,
+et l'autre l'écouta en souriant, un peu étonné de son idée, mais porté
+à le croire et à le comprendre. Il le suivit jusque-là et voulut
+voir sa cachette. Il eut de la peine à grimper assez haut pour
+l'apercevoir. Il était encore agile et fort, mais le passage entre
+les branches était trop étroit pour lui. Emmi seul pouvait se glisser
+partout.
+
+--C'est bien et c'est gentil, dit le bonhomme en redescendant; mais tu
+ne pourras pas coucher là longtemps: l'écorce, en grossissant et en
+se roulant, finira par boucher l'ouverture, et toi, tu ne seras pas
+toujours mince comme un fétu. Après ça, si tu y tiens, on peut
+élargir la fente avec une serpe; je te ferai cet ouvrage-là, si tu le
+souhaites.
+
+--Oh non! s'écria Emmi, tailler dans mon chêne, pour le faire mourir!
+
+--Il ne mourra pas; un arbre bien taillé dans ses parties malades ne
+s'en porte que mieux.
+
+--Eh bien, nous verrons plus tard, répondit Emmi.
+
+Ils se souhaitèrent la bonne nuit et se séparèrent.
+
+Comme Emmi se trouva heureux de reprendre possession de son gîte! Il
+lui semblait l'avoir quitté depuis un an. Il pensait à l'affreuse
+nuit qu'il avait passée chez la Catiche et faisait maintenant des
+réflexions très-justes sur la différence des goûts et le choix des
+habitudes. Il pensait à tous ces gueux d'Oursines-les-Bois, qui se
+croyaient riches parce qu'ils cachaient des louis d'or dans leurs
+paillasses et qui vivaient dans la honte et l'infection, tandis que
+lui tout seul, sans mendier, il avait dormi plus d'une année dans un
+palais de feuillage, au parfum des violettes et des mélites, au chant
+des rossignols et des fauvettes, sans souffrir de rien, sans être
+humilié par personne, sans disputes, sans maladies, sans rien de faux
+et de mauvais dans le coeur.
+
+--Tous ces gens d'Oursines, à commencer par la Catiche, se disait-il,
+ont plus d'argent qu'il ne leur en faudrait pour se bâtir de bonnes
+petites maisons, cultiver de gentils jardins, élever du bétail sain et
+propre; mais la paresse les empêche de jouir de ce qu'ils ont, ils se
+laissent croupir dans l'ignominie. Ils sont comme fiers du dégoût et
+du mépris qu'ils inspirent, ils se moquent des braves gens qui ont
+pitié d'eux, ils volent les vrais pauvres, ceux qui souffrent sans
+se plaindre. Ils se cachent pour compter leur argent et périssent de
+misère. Quelle folie triste et honteuse, et comme le père Vincent a
+raison de dire que le travail est ce qui garde et purifie le plaisir
+de vivre!
+
+Une heure avant le jour, Emmi, qui s'était commandé à lui-même de ne
+pas dormir trop serré, s'éveilla et regarda autour de lui. La lune
+s'était levée tard et n'était pas couchée. Les oiseaux ne disaient
+rien encore. La chouette faisait sa ronde et n'était pas rentrée. Le
+silence est une belle chose, il est rare dans une forêt, où il y a
+toujours quelque être qui grimpe ou quelque chose qui tombe. Emmi but
+ce beau silence comme un rafraîchissement en se rappelant le vacarme
+étourdissant de la foire, le tam-tam et la grosse caisse des
+saltimbanques, les disputes des acheteurs et des vendeurs, le
+grincement des vielles et le mugissement des cornemuses, les cris des
+animaux ennuyés ou effrayés, les rauques chansons des buveurs, tout ce
+qui l'avait tour à tour étonné, amusé, épouvanté. Quelle différence
+avec les voix mystérieuses, discrètes ou imposantes de la forêt! Une
+faible brise s'éleva avec l'aube et fit frissonner mélodieusement la
+cime des arbres. Celle du chêne semblait dire:
+
+--Reste tranquille, Emmi; sois tranquille et content, petit Emmi.
+
+«Tous les arbres parlent,» lui avait dit la Catiche.
+
+--C'est vrai, pensait-il, ils ont tous leur voix et leur manière de
+gémir ou de chanter; mais ils ne savent ce qu'ils disent, à ce que
+prétend cette sorcière. Elle ment: les arbres se plaignent ou se
+réjouissent innocemment. Elle ne peut pas les comprendre, elle qui ne
+pense qu'au mal!
+
+Emmi fut aux coupes à l'heure dite et y travailla tout l'été et tout
+l'hiver suivant. Tous les samedis soir, il allait coucher dans son
+chêne. Le dimanche, il faisait une courte visite aux habitants de
+Cernas et revenait à son gîte jusqu'au lundi matin. Il grandissait et
+restait mince et léger, mais se tenait très-proprement et avait une
+jolie petite mine éveillée et aimable qui plaisait à tout le monde. Le
+père Vincent lui apprenait à lire et à compter. On faisait cas de
+son esprit, et sa tante, qui n'avait pas d'enfants, eût souhaité le
+retenir auprès d'elle pour lui faire honneur et profit, car il était
+de bon conseil et paraissait s'entendre à tout.
+
+Mais Emmi n'aimait que les bois. Il en était venu à y voir, à y
+entendre des choses que n'entendaient ni ne voyaient les autres. Dans
+les longues nuits d'hiver, il aimait surtout la région des pins, où
+la neige amoncelée dessinait, le long des rameaux noirs, de grandes
+belles formes blanches mollement couchées, qui, parfois balancées par
+la brise, semblaient se mouvoir et s'entretenir mystérieusement. Le
+plus souvent elles paraissaient dormir, et il les regardait avec un
+respect mêlé de frayeur. Il eût craint de dire un mot, de faire un
+mouvement qui eût réveillé ces belles fées de la nuit et du silence.
+Dans la demi-obscurité des nuits claires où les étoiles scintillaient
+comme des yeux de diamant en l'absence de la lune, il croyait saisir
+les formes de ces êtres fantastiques, les plis de leurs robes, les
+ondulations de leurs chevelures d'argent. Aux approches du dégel,
+elles changeaient d'aspect et d'attitude, et il les entendait tomber
+des branches avec un bruit frais et léger, comme si, en touchant
+la nappe neigeuse du sol, elles eussent pris un souple élan pour
+s'envoler ailleurs.
+
+Quand la glace emprisonnait le petit ruisseau, il la cassait pour
+boire, mais avec précaution, pour ne pas abîmer l'édifice de cristal
+que formait sa petite chute. Il aimait à regarder le long des chemins
+de la forêt les girandoles du givre et les stalactites irisées par le
+soleil levant.
+
+Il y avait des soirs où l'architecture transparente des arbres privés
+de feuilles se dessinait en dentelle noire sur le ciel rouge ou sur le
+fond nacré des nuages éclairés par la lune. Et, l'été, quelles chaudes
+rumeurs, quels concerts d'oiseaux sous le feuillage! Il faisait la
+guerre aux rongeurs et aux fureteurs friands des oeufs ou des petits
+dans les nids. Il s'était fabriqué un arc et des flèches et s'était
+rendu très-adroit à tuer les rats et les vipères. Il épargnait les
+belles couleuvres inoffensives qui serpentent avec tant de grâce sur
+la mousse, et les charmants écureuils, qui ne vivent que des amandes
+du pin, si adroitement extraites par eux de leur cône.
+
+Il avait si bien protégé les nombreux habitants de son vieux chêne que
+tous le connaissaient et le laissaient circuler au milieu d'eux. Il
+s'imaginait comprendre le rossignol le remerciant d'avoir sauvé sa
+nichée et disant tout exprès pour lui ses plus beaux airs. Il ne
+permettait pas aux fourmis de s'établir dans son voisinage; mais
+il laissait le pivert travailler dans le bois pour en retirer les
+insectes rongeurs qui le détériorent. Il chassait les chenilles du
+feuillage. Les hannetons voraces ne trouvaient pas grâce devant lui.
+Tous les dimanches, il faisait à son cher arbre une toilette complète,
+et en vérité jamais le chêne ne s'était si bien porté et n'avait étalé
+une si riche et si fraîche verdure. Emmi ramassait les glands les plus
+sains et allait les semer sur la lande voisine où il soignait leur
+première enfance en empêchant la bruyère et la cuscute de les
+étouffer.
+
+Il avait pris les lièvres en amitié et n'en voulait plus détruire pour
+sa nourriture. De son arbre, il les voyait danser sur le serpolet, se
+coucher sur le flanc comme des chiens fatigués, et tout à coup, au
+bruit d'une feuille sèche qui se détache, bondir avec une grâce
+comique, et s'arrêter court, comme pour réfléchir après avoir cédé à
+la peur. Si, en se promenant par les chaudes journées, il se sentait
+le besoin de faire une sieste, il grimpait dans le premier arbre venu,
+et, choisissant son gîte, il entendait les ramiers le bercer de leurs
+grasseyements monotones et caressants; mais il était délicat pour son
+coucher et ne dormait tout à fait bien que dans son chêne.
+
+Il fallut pourtant quitter cette chère forêt quand la coupe fut
+terminée et enlevée. Emmi suivit le père Vincent, qui s'en allait à
+cinq lieues de là, du côté d'Oursines, pour entreprendre une autre
+coupe dans une autre propriété.
+
+Depuis le jour de la foire, Emmi n'était pas retourné dans ce vilain
+endroit et n'avait pas aperçu la Catiche. Était-elle morte, était-elle
+en prison? Personne n'en savait rien. Beaucoup de mendiants
+disparaissent comme cela sans qu'on puisse dire ce qu'ils sont
+devenus. Personne ne les cherche ni ne les regrette.
+
+Emmi était très-bon. Il n'avait pas oublié le temps de solitude
+absolue où, la croyant idiote et misérable, il l'avait vue chaque
+semaine au pied de son chêne lui apportant le pain dont il était privé
+et lui faisant entendre le son de la voix humaine. Il confia au
+père Vincent le désir qu'il avait d'avoir de ses nouvelles, et ils
+s'arrêtèrent à Oursines pour en demander. C'était jour de fête dans
+cette cour des miracles. On trinquait et on chantait en choquant les
+pots. Deux femmes décoiffées, et les cheveux au vent se battaient
+devant une porte, les enfants barbotaient dans une mare infecte. Sitôt
+que les deux voyageurs parurent, les enfants s'envolèrent comme une
+bande de canards sauvages. Leur fuite avertit de proche en proche les
+habitants. Tout bruit cessa, et les portes se fermèrent. La volaille
+effarouchée se cacha dans les buissons.
+
+--Puisque ces gens ne veulent pas qu'on voie leurs ébats, dit le père
+Vincent, et puisque tu connais le logis de la Catiche, allons-y tout
+droit.
+
+Ils y frappèrent plusieurs fois sans qu'on leur répondît. Enfin une
+voix cassée cria d'entrer, et ils poussèrent la porte. La Catiche,
+pâle, maigre, effrayante, était assise sur une grande chaise auprès
+du feu, ses mains desséchées collées sur les genoux. En reconnaissant
+Emmi, elle eut une expression de joie.
+
+--Enfin, dit-elle, te voilà, et je peux mourir tranquille!
+
+Elle leur expliqua qu'elle était paralytique et que ses voisines
+venaient la lever le matin, la coucher le soir et la faire manger à
+ses heures.
+
+--Je ne manque de rien, ajouta-t-elle, mais j'ai un grand souci. C'est
+mon pauvre argent qui est là, sous cette pierre où je pose mes pieds.
+Cet argent, je le destine à Emmi, qui est un bon coeur et qui m'a
+sauvée de la prison au moment où je voulais le vendre à de mauvaises
+gens; mais, sitôt que je serai morte, mes voisines fouilleront partout
+et trouveront mon trésor: c'est cela qui m'empêche de dormir et de me
+faire soigner convenablement. Il faut prendre cet argent, Emmi, et
+l'emporter loin d'ici. Si je meurs, garde-le, je te le donne; ne te
+l'avais-je pas promis? Si je reviens à la santé, tu me le rapporteras;
+tu es honnête, je te connais. Il sera toujours à toi, mais j'aurai le
+plaisir de le voir et de le compter jusqu'à ma dernière heure.
+
+Emmi refusa d'abord. C'était de l'argent volé qui lui répugnait; mais
+le père Vincent offrit à la Catiche de s'en charger pour le lui rendre
+à sa première réclamation, ou pour le placer au nom d'Emmi, si elle
+venait à mourir sans le réclamer. Le père Vincent était connu dans
+tout le pays pour un homme juste qui avait honnêtement amassé du bien,
+et la Catiche, qui rôdait partout et entendait tout, n'était pas sans
+savoir qu'on devait se fier à lui. Elle le pria de bien fermer les
+huisseries de sa cabane, puis de reculer sa chaise, car elle ne
+pouvait se mouvoir, et de soulever la pierre du foyer. Il y avait bien
+plus qu'elle n'avait montré la première fois à Emmi. Il y avait cinq
+bourses de peau et environ cinq mille francs en or. Elle ne voulut
+garder que trois cents francs en argent pour payer les soins de ses
+voisins et se faire enterrer.
+
+Et, comme Emmi regardait ce trésor avec dédain:
+
+--Tu sauras plus tard, lui dit la Catiche, que la misère est un
+méchant mal. Si je n'étais pas née dans ce mal, je n'aurais pas fait
+ce que j'ai fait.
+
+--Si vous vous en repentez, lui dit le père Vincent, Dieu vous le
+pardonnera.
+
+--Je m'en repens, répondit-elle, depuis que je suis paralytique, parce
+que je meurs dans l'ennui et la solitude. Mes voisins me déplaisent
+autant que je leur déplais. Je pense à cette heure que j'aurais mieux
+fait de vivre autrement.
+
+Emmi lui promit de revenir la voir et suivit le père Vincent dans son
+nouveau travail. Il regretta bien un peu sa forêt de Cernas, mais il
+avait l'idée du devoir et fit le sien fidèlement. Au bout de huit
+jours, il retourna vers la Catiche. Il arriva comme on emportait sa
+bière sur une petite charrette traînée par un âne. Emmi la suivit
+jusqu'à la paroisse, qui était distante d'un quart de lieue, et
+assista à son enterrement. Au retour, il vit que tout chez elle était
+au pillage et qu'on se battait à qui aurait ses nippes. Il ne se
+repentit plus d'avoir soustrait à ces mauvaises gens le trésor de la
+vieille.
+
+Quand il fut de retour à la coupe, le père Vincent lui dit:
+
+--Tu es trop jeune pour avoir cet argent-là. Tu n'en saurais pas tirer
+parti, ou tu te laisserais voler. Si tu m'agrées pour tuteur, je
+le placerai pour le mieux, et je t'en servirai la rente jusqu'à ta
+majorité.
+
+--Faites-en ce qu'il vous plaira, répondit Emmi; je m'en rapporte
+à vous. Pourtant, si c'est de l'argent volé, comme la vieille s'en
+vantait, ne vaudrait-il pas mieux essayer de le rendre?
+
+--Le rendre à qui? Ç'a été volé sou par sou, puisque cette femme
+obtenait la charité en trompant le monde et en chipant deçà et delà on
+ne sait à qui, des choses que nous ne savons pas, et que personne ne
+songe plus à réclamer. L'argent n'est pas coupable, la honte est pour
+ceux qui en font mauvais emploi. La Catiche était une champie, elle
+n'avait pas de famille, elle n'a pas laissé d'héritier; elle te donne
+son bien, non pas pour te remercier d'avoir fait quelque chose de mal,
+mais au contraire parce que tu lui as pardonné celui qu'elle voulait
+te faire. J'estime donc que c'est pour toi un héritage bien acquis, et
+qu'en te le donnant cette vieille a fait la seule bonne action de sa
+vie. Je ne veux pas te cacher qu'avec le revenu que je te servirai, tu
+as le moyen de ne pas travailler beaucoup; mais, si tu es, comme je
+le crois, un vrai bon sujet, tu continueras à travailler de tout ton
+coeur, comme si tu n'avais rien.
+
+--Je ferai comme vous me conseillez, répondit Emmi. Je ne demande qu'à
+rester avec vous et à suivre vos commandements.
+
+Le brave garçon n'eut point à se repentir de la confiance et de
+l'amitié qu'il sentait pour son maître. Celui-ci le regarda toujours
+comme son fils et le traita en bon père. Quand Emmi fut en âge
+d'homme, il épousa une des petites-filles du vieux bûcheron, et, comme
+il n'avait pas touché à son capital, que les intérêts de chaque année
+avaient grossi, il se trouva riche pour un paysan de ce temps-là. Sa
+femme était jolie, courageuse et bonne; on faisait grand cas, dans
+tout le pays, de ce jeune ménage, et, comme Emmi avait acquis quelque
+savoir et montrait beaucoup d'intelligence dans sa partie, le
+propriétaire de la forêt de Cernas le choisit pour son garde général
+et lui fit bâtir une jolie maison dans le plus bel endroit de la
+vieille futaie, tout auprès du chêne parlant.
+
+La prédiction du père Vincent s'était facilement réalisée. Emmi était
+devenu trop grand pour occuper son ancien gîte, et le chêne avait
+refait tant d'écorce, que la logette s'était presque refermée. Quand
+Emmi, devenu vieux, vit que la fente allait bientôt se fermer tout à
+fait, il écrivit avec une pointe d'acier, sur une plaque de cuivre,
+son nom, la date de son séjour dans l'arbre et les principales
+circonstances de son histoire, avec cette prière à la fin: «Feu du
+ciel et vent de la montagne, épargnez mon ami le vieux chêne. Faites
+qu'il voie encore grandir mes petits-enfants et leurs descendants
+aussi. Vieux chêne qui m'as parlé, dis-leur aussi quelquefois une
+bonne parole pour qu'ils t'aiment toujours comme je t'ai aimé.»
+
+Emmi jeta cette plaque écrite dans le creux où il avait longtemps
+dormi et songé.
+
+La fente s'est refermée tout à fait. Emmi a fini de vivre, et l'arbre
+vit toujours. Il ne parle plus, ou, s'il parle, il n'y a plus
+d'oreilles capables de le comprendre. On n'a plus peur de lui, mais
+l'histoire d'Emmi s'est répandue, et, grâce au bon souvenir que
+l'homme a laissé, le chêne est toujours respecté et béni.
+
+
+
+
+LE CHIEN ET LA FLEUR SACREE
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+LE CHIEN
+
+
+A GABRIELLE SAND
+
+
+Nous avions jadis pour voisin de campagne un homme dont le nom prêtait
+souvent à rire: il s'appelait M. Lechien. Il en plaisantait le premier
+et ne paraissait nullement contrarié quand les enfants l'appelaient
+Médor ou Azor.
+
+C'était un homme très-bon, très-doux, un peu froid de manières, mais
+très-estimé pour la droiture et l'aménité de son caractère. Rien en
+lui, hormis son nom, ne paraissait bizarre: aussi nous étonna-t-il
+beaucoup, un jour où son chien avait fait une sottise au milieu du
+dîner. Au lieu de le gronder ou de le battre, il lui adressa, d'un ton
+froid et en le regardant fixement, cette étrange mercuriale:
+
+--Si vous agissez ainsi, monsieur, il se passera du temps avant que
+vous cessiez d'être chien. Je l'ai été, moi qui vous parle, et il
+m'est arrivé quelquefois d'être entraîné par la gourmandise, au point
+de m'emparer d'un mets qui ne m'était pas destiné; mais je n'avais pas
+comme vous l'âge de raison, et d'ailleurs sachez, monsieur, que je
+n'ai jamais cassé l'assiette.
+
+Le chien écouta ce discours avec une attention soumise; puis il fit
+entendre un bâillement mélancolique, ce qui, au dire de son maître,
+n'est pas un signe d'ennui, mais de tristesse chez les chiens; après
+quoi, il se coucha, le museau allongé sur ses pattes de devant, et
+parut plongé dans de pénibles réflexions.
+
+Nous crûmes d'abord que, faisant allusion à son nom, notre voisin
+avait voulu montrer simplement de l'esprit pour nous divertir; mais
+son air grave et convaincu nous jeta dans la stupeur lorsqu'il nous
+demanda si nous n'avions aucun souvenir de nos existences antérieures.
+
+--Aucun! fut la réponse générale.
+
+M. Lechien ayant fait du regard le tour de la table, et, nous voyant
+tous incrédules, s'avisa de regarder un domestique qui venait d'entrer
+pour remettre une lettre et qui n'était nullement au courant de la
+conversation.
+
+--Et vous, Sylvain, lui dit-il, vous souvenez-vous de ce que vous avez
+été avant d'être homme?
+
+Sylvain était un esprit railleur et sceptique.
+
+--Monsieur, répondit-il sans se déconcerter, depuis que je suis homme
+j'ai toujours été cocher: il est bien probable qu'avant d'être cocher,
+j'ai été cheval!
+
+--Bien répondu! s'écria-t-on.
+
+Et Sylvain se retira aux applaudissements des joyeux convives.
+
+--Cet homme a du sens et de l'esprit, reprit notre voisin; il est bien
+probable, pour parler comme lui, que, dans sa prochaine existence, il
+ne sera plus cocher, il deviendra maître.
+
+--Et il battra ses gens, répondit un de nous, comme, étant cocher, il
+aura battu ses chevaux.
+
+--Je gage tout ce que voudrez, repartit notre ami, que Sylvain ne
+bat jamais ses chevaux, de même que je ne bats jamais mon chien. Si
+Sylvain était brutal et cruel, il ne serait pas devenu bon cocher et
+ne serait pas destiné à devenir maître. Si je battais mon chien, je
+prendrais le chemin de redevenir chien après ma mort.
+
+On trouva la théorie ingénieuse, et on pressa le voisin de la
+développer.
+
+--C'est bien simple, reprit-il, et je le dirai en peu de mots.
+L'esprit, la vie de l'esprit, si vous voulez, a ses lois comme la
+matière organique qu'il revêt a les siennes. On prétend que l'esprit
+et le corps ont souvent des tendances opposées; je le nie, du moins
+je prétends que ces tendances arrivent toujours, après un combat
+quelconque, à se mettre d'accord pour pousser l'animal qui est le
+théâtre de cette lutte à reculer ou à avancer dans l'échelle des
+êtres. Ce n'est pas l'un qui a vaincu l'autre. La vie animale n'est
+pas si pernicieuse que l'on croit. La vie intellectuelle n'est pas
+si indépendante que l'on dit. L'être est un; chez lui, les besoins
+répondent aux aspirations, et réciproquement. Il y a une loi plus
+forte que ces deux lois, un troisième terme qui concilie l'antithèse
+établie dans la vie de l'individu; c'est la loi de la vie générale, et
+cette loi divine, c'est la progression. Les pas en arrière confirment
+la vérité de la marche ascendante. Tout être éprouve donc à son insu
+le besoin d'une transformation honorable, et mon chien, mon cheval,
+tous les animaux que l'homme a associés de près à sa vie l'éprouvent
+plus sciemment que les bêtes qui vivent en liberté. Voyez le chien!
+cela est plus sensible chez lui que chez tous les autres animaux.
+Il cherche sans cesse à s'identifier à moi; il aime ma cuisine, mon
+fauteuil, mes amis, ma voiture. Il se coucherait dans mon lit, si je
+le lui permettais; il entend ma voix, il la connaît, il comprend ma
+parole. En ce moment, il sait parfaitement que je parle de lui. Vous
+pouvez observer le mouvement de ses oreilles.
+
+--Il ne comprend que deux ou trois mots, lui dis-je; quand vous
+prononcez le mot chien, il tressaille, c'est vrai, mais le
+développement de votre idée reste pour lui un mystère impénétrable.
+
+--Pas tant que vous croyez! Il sait qu'il en est cause, il se souvient
+d'avoir commis une faute, et à chaque instant il me demande du regard
+si je compte le punir ou l'absoudre. Il a l'intelligence d'un enfant
+qui ne parle pas encore.
+
+--Il vous plaît de supposer tout cela, parce que vous avez de
+l'imagination.
+
+--Ce n'est pas de l'imagination que j'ai, c'est de la mémoire.
+
+--Ah! voilà! s'écria-t-on autour de nous. Il prétend se souvenir!
+Alors qu'il raconte ses existences antérieures, vite! nous écoutons.
+
+--Ce serait, répondit M. Lechien, une interminable histoire, et des
+plus confuses, car je n'ai pas la prétention de me souvenir de
+tout, du commencement du monde jusqu'à aujourd'hui. La mort a cela
+d'excellent qu'elle brise le lien entre l'existence qui finit et celle
+qui lui succède. Elle étend un nuage épais où le _moi_ s'évanouit pour
+se transformer sans que nous ayons conscience de l'opération. Moi qui,
+par exception, à ce qu'il parait, ai conservé un peu la mémoire du
+passé, je n'ai pas de notions assez nettes pour mettre de l'ordre dans
+mes souvenirs. Je ne saurais vous dire si j'ai suivi l'échelle de
+progression régulièrement, sans franchir quelques degrés, ni si j'ai
+recommencé plusieurs fois les diverses stations de ma métempsycose.
+Cela, vraiment, je ne le sais pas; mais j'ai dans l'esprit des images
+vives et soudaines qui me font apparaître certains milieux traversés
+par moi à une époque qu'il m'est impossible de déterminer, et alors
+je retrouve les émotions et les sensations que j'ai éprouvées dans ce
+temps-là. Par exemple, je me retrace depuis peu une certaine rivière
+où j'ai été poisson. Quel poisson? Je ne sais pas! Une truite
+peut-être, car je me rappelle mon horreur pour les eaux troubles et
+mon ardeur incessante à remonter les courants. Je ressens encore
+l'impression délicieuse du soleil traçant des filets déliés ou des
+arabesques de diamants mobiles sur les flots brisés. Il y avait...
+je ne sais où!--les choses alors n'avaient pas de nom pour moi,--une
+cascade charmante où la lune se jouait en fusées d'argent. Je passais
+là des heures entières à lutter contre le flot qui me repoussait. Le
+jour, il y avait sur le rivage des mouches d'or et d'émeraude qui
+voltigeaient sur les herbes et que je saisissais avec une merveilleuse
+adresse, me faisant de cette chasse un jeu folâtre plutôt qu'une
+satisfaction de voracité. Quelquefois les demoiselles aux ailes bleues
+m'effleuraient de leur vol. Des plantes admirables semblaient vouloir
+m'enlacer dans leurs vertes chevelures; mais la passion du mouvement
+et de la liberté me reportait toujours vers les eaux libres et
+rapides. Agir, nager, vite, toujours plus vite, et sans jamais me
+reposer, ah! c'était une ivresse! Je me suis rappelé ce bon temps
+l'autre jour en me baignant dans votre rivière, et à présent je ne
+l'oublierai plus!
+
+--Encore, encore! s'écrièrent les enfants, qui écoutaient de toutes
+leurs oreilles. Avez-vous été grenouille, lézard, papillon?
+
+--Lézard, je ne sais pas, grenouille probablement; mais papillon, je
+m'en souviens à merveille. J'étais fleur, une jolie fleur blanche
+délicatement découpée, probablement une sorte de saxifrage sarmenteuse
+pendant sur le bord d'une source, et j'avais toujours soif, toujours
+soif. Je me penchais sur l'eau sans pouvoir l'atteindre, un vent frais
+me secouait sans cesse. Le désir est une puissance dont on ne connaît
+pas la limite. Un matin, je me détachai de ma tige, je flottai
+soutenue par la brise. J'avais des ailes, j'étais libre et vivant. Les
+papillons ne sont que des fleurs envolées un jour de fête où la nature
+était en veine d'invention et de fécondité.
+
+--Très-joli, lui dis-je, mais c'est de la poésie!
+
+--Ne l'empêchez pas d'en faire, s'écrièrent les jeunes gens; il nous
+amuse!
+
+Et, s'adressant à lui:
+
+--Pouvez-vous nous dire à quoi vous songiez quand vous étiez une
+pierre?
+
+--Une pierre est une chose et ne pense pas, répondit-il; je ne me
+rappelle pas mon existence minérale; pourtant, je l'ai subie comme
+vous tous et il ne faudrait pas croire que la vie inorganique soit
+tout à fait inerte. Je ne m'étends jamais sur une roche sans ressentir
+à son contact quelque chose de particulier qui m'affirme les antiques
+rapports que j'ai dû avoir avec elle. Toute chose est un élément de
+transformation. La plus grossière a encore sa vitalité latente dont
+les sourdes pulsations appellent la lumière et le mouvement: l'homme
+désire, l'animal et la plante aspirent, le minéral attend. Mais, pour
+me soustraire aux questions embarrassantes que vous m'adressez, je
+vais choisir une de mes existences que je me retrace le mieux, et vous
+dire comment j'ai vécu, c'est-à-dire agi et pensé la dernière fois que
+j'ai été chien. Ne vous attendez pas à des aventures dramatiques, à
+des sauvetages miraculeux; chaque animal a son caractère personnel.
+C'est une étude de caractère que je vais vous communiquer.
+
+On apporta les flambeaux, on renvoya les domestiques, on fit silence,
+et l'étrange narrateur parla ainsi:
+
+--J'étais un joli petit bouledogue, un ratier de pure race. Je ne me
+rappelle ni ma mère, dont je fus séparé très-jeune, ni la cruelle
+opération qui trancha ma queue et effila mes oreilles. On me trouva
+beau ainsi mutilé, et de bonne heure j'aimai les compliments. Du plus
+loin que je me souvienne, j'ai compris le sens des mots _beau chien,
+joli chien_; j'aimais aussi le mot _blanc_. Quand les enfants, pour me
+faire fête, m'appelaient _lapin blanc_, j'étais enchanté. J'aimais
+à prendre des bains; mais, comme je rencontrais souvent des eaux
+bourbeuses où la chaleur me portait à me plonger, j'en sortais tout
+terreux, et on m'appelait _lapin jaune_ ou _lapin noir_, ce qui
+m'humiliait beaucoup. Le déplaisir que j'en éprouvai mainte fois
+m'amena à faire une distinction assez juste des couleurs.
+
+»La première personne qui s'occupa de mon éducation morale fut une
+vieille dame qui avait ses idées. Elle ne tenait pas à ce que je fusse
+ce qu'on appelle dressé. Elle n'exigea pas que j'eusse le talent de
+rapporter et de donner la patte. Elle disait qu'un chien n'apprenait
+pas ces choses sans être battu. Je comprenais très-bien ce mot-là,
+car le domestique me battait quelquefois à l'insu de sa maîtresse.
+J'appris donc de bonne heure que j'étais protégé, et qu'en me
+réfugiant auprès d'elle, je n'aurais jamais que des caresses et des
+encouragements. J'étais jeune et j'étais fou. J'aimais à tirer à moi
+et à ronger les bâtons. C'est une rage que j'ai conservée pendant
+toute ma vie de chien et qui tenait à ma race, à la force de ma
+mâchoire et à l'ouverture énorme de ma gueule. Évidemment la nature
+avait fait de moi un dévorant. Instruit à respecter les poules et les
+canards, j'avais besoin de me battre avec quelque chose et de dépenser
+la force de mon organisme. Enfant comme je l'étais, je faisais grand
+mal dans le petit jardin de la vieille dame; j'arrachais les tuteurs
+des plantes et souvent la plante avec. Le jardinier voulait me
+corriger, ma maîtresse l'en empêchait, et, me prenant à part, elle me
+parlait très-sérieusement. Elle me répétait à plusieurs reprises, en
+me tenant la tête et en me regardant bien dans les yeux:
+
+»--Ce que vous avez fait est mal, très-mal, on ne peut plus mal!
+
+»Alors, elle plaçait un bâton devant moi et me défendait d'y toucher.
+Quand j'avais obéi, elle disait:
+
+»--C'est bien, très-bien, vous êtes un bon chien.
+
+«Il n'en fallut pas davantage pour faire éclore en moi ce trésor
+inappréciable de la conscience que l'éducation communique au chien
+quand il est bien doué et qu'on ne l'a pas dégradé par les coups et
+les injures.
+
+«J'acquis donc ainsi très-jeune le sentiment de la dignité, sans
+lequel la véritable intelligence ne se révèle ni à l'animal, ni
+à l'homme. Celui qui n'obéit qu'à la crainte ne saura jamais se
+commander à lui-même.
+
+«J'avais dix-huit mois, et j'étais dans toute la fleur de la jeunesse
+et de ma beauté, quand ma maîtresse changea de résidence et m'amena
+à la campagne qu'elle devait désormais habiter avec sa famille. Il y
+avait un grand parc, et je connus les ivresses de la liberté. Dès que
+je vis le fils de la vieille dame, je compris, à la manière dont ils
+s'embrassèrent et à l'accueil qu'il me fit, que c'était là le maître
+de la maison, et que je devais me mettre à ses ordres. Dès le premier
+jour, j'emboîtai le pas derrière lui d'un air si raisonnable et si
+convaincu, qu'il me prit en amitié, me caressa et me fit coucher dans
+son cabinet. Sa jeune femme n'aimait pas beaucoup les chiens et se
+fût volontiers passée de moi; mais j'obtins grâce devant elle par ma
+sobriété, ma discrétion et ma propreté. On pouvait me laisser seul en
+compagnie des plats les plus alléchants; il m'arriva bien rarement
+d'y goûter du bout de la langue. Outre que je n'étais pas gourmand et
+n'aimais pas les friandises, j'avais un grand respect de la propriété.
+On m'avait dit, car on me parlait comme à une personne:
+
+«--Voici ton assiette, ton écuelle à eau, ton coussin et ton tapis.
+
+«Je savais que ces choses étaient à moi, et il n'eût pas fait bon me
+les disputer; mais jamais je ne songeai à empiéter sur le bien des
+autres.
+
+«J'avais aussi une qualité qu'on appréciait beaucoup. Jamais je ne
+mangeai de ces immondices dont presque tous les chiens sont friands,
+et je ne me roulais jamais dessus. Si, pour avoir couché sur le
+charbon ou m'être roulé sur la terre, j'avais noirci ou jauni ma robe
+blanche, on pouvait être sûr que je ne m'étais souillé à aucune chose
+malpropre.
+
+»Je montrai aussi une qualité dont on me tint compte. Je n'aboyai
+jamais et ne mordis jamais personne. L'aboiement est une menace et
+une injure. J'étais trop intelligent pour ne pas comprendre que les
+personnes saluées et accueillies par mes maîtres devaient être reçues
+poliment par moi, et, quant aux démonstrations de tendresse et de joie
+qui signalaient le retour d'un ancien ami, j'y étais fort attentif.
+Dès lors, je lui témoignais ma sympathie par des caresses. Je faisais
+mieux encore, je guettais le réveil de ces hôtes aimés, pour leur
+faire les honneurs de la maison et du jardin. Je les promenais ainsi
+avec courtoisie jusqu'à ce que mes maîtres vinssent me remplacer. On
+me sut toujours gré de cette notion d'hospitalité que personne n'eût
+songé à m'enseigner et que je trouvai tout seul.
+
+»Quand il y eut des enfants dans la maison, je fus véritablement
+heureux. A la première naissance, on fut un peu inquiet de la
+curiosité avec laquelle je flairais le bébé. J'étais encore impétueux
+et brusque, on craignait que je ne fusse brutal ou jaloux. Alors, ma
+vieille maîtresse prit l'enfant sur ses genoux en disant:
+
+»--Il faut faire la morale à Fadet; ne craignez rien, il comprend ce
+qu'on lui dit.--Voyez, me dit-elle, voyez ce cher poupon, c'est ce
+qu'il y a de plus précieux dans la maison. Aimez-le bien, touchez-y
+doucement, ayez-en le plus grand soin. Vous m'entendez bien, Fadet,
+n'est-ce pas? Vous aimerez ce cher enfant.
+
+»Et, devant moi, elle le baisa et le serra doucement contre son coeur.
+
+»J'avais parfaitement compris. Je demandai par mes regards et mes
+manières à baiser aussi cette chère créature. La grand'mère approcha
+de moi sa petite main en me disant encore:
+
+»--Bien doucement, Fadet, bien doucement!
+
+»Je léchai la petite main et trouvai l'enfant si joli, que je ne pus
+me défendre d'effleurer sa joue rose avec ma langue, mais ce fut si
+délicatement qu'il n'eut pas peur de moi, et c'est moi qui, un peu
+plus tard, obtins son premier sourire.
+
+»Un autre enfant vint deux ans après, c'étaient alors deux petites
+filles. L'aînée me chérissait déjà. La seconde fit de même, et on
+me permettait de me rouler avec elle sur les tapis. Les parents
+craignaient un peu ma pétulance, mais la grand'mère m'honorait d'une
+confiance que j'avais à coeur de mériter. Elle me répétait de temps en
+temps:
+
+»--Bien doucement, Fadet, bien doucement!
+
+»Aussi n'eut-on jamais le moindre reproche à m'adresser. Jamais, dans
+mes plus grandes gaietés, je ne mordillai leurs mains jusqu'à les
+rougir, jamais je ne déchirai leurs robes, jamais je ne leur mis mes
+pattes dans la figure. Et pourtant Dieu sait que, dans leur jeune âge,
+elles abusèrent souvent de ma bonté, jusqu'à me faire souffrir. Je
+compris qu'elles ne savaient ce qu'elles faisaient, et ne me fâchai
+jamais. Elles imaginèrent un jour de m'atteler à leur petite voiture
+de jardinage et d'y mettre leurs poupées! Je me laissai harnacher et
+atteler, Dieu sait comme, et je traînai raisonnablement la voiture et
+les poupées aussi longtemps qu'on voulut. J'avoue qu'il y avait un peu
+de vanité dans mon fait parce que les domestiques étaient émerveillés
+de ma docilité.
+
+»--Ce n'est pas un chien, disaient-ils, c'est un cheval!
+
+»Et toute la journée les petites filles m'appelèrent cheval blanc, ce
+qui, je dois le confesser, me flatta infiniment.
+
+»On me sut d'autant plus de gré de ma raison et de ma douceur avec
+les enfants que je ne supportais ni injures ni menaces de la part des
+autres. Quelque amitié que j'eusse pour mon maître, je lui prouvai une
+fois combien j'avais à coeur de conserver ma dignité. J'avais commis
+une faute contre la propreté par paresse de sortir, et il me menaça de
+son fouet. Je me révoltai et m'élançai au-devant des coups en montrant
+les dents. Il était philosophe, il n'insista pas pour me punir, et,
+comme quelqu'un lui disait qu'il n'eût pas dû me pardonner cette
+révolte, qu'un chien rebelle doit être roué de coups, il répondit:
+
+»--Non! Je le connais, il est intrépide et entêté au combat, il ne
+céderait pas; je serais forcé de le tuer, et le plus puni serait moi.
+
+»Il me pardonna donc, et je l'en aimai d'autant plus.
+
+»J'ai passé une vie bien douce et bien heureuse dans cette maison
+bénie. Tous m'aimaient, les serviteurs étaient doux et pleins d'égards
+pour moi; les enfants, devenus grands, m'adoraient et me disaient les
+choses les plus tendres et les plus flatteuses; mes maîtres avaient
+réellement de l'estime pour mon caractère et déclaraient que mon
+affection n'avait jamais eu pour mobile la gourmandise ni aucune
+passion basse. J'aimais leur société, et, devenu vieux, moins
+démonstratif par conséquent, je leur témoignais mon amitié en dormant
+à leurs pieds ou à leur porte quand ils avaient oublié de me l'ouvrir.
+J'étais d'une discrétion et d'un savoir-vivre irréprochables, bien que
+très-indépendant et nullement surveillé. Jamais je ne grattai à une
+porte, jamais je ne fis entendre de gémissements importuns. Quand je
+sentis les premiers rhumatismes, on me traita comme une personne.
+Chaque soir, mon maître m'enveloppait dans mon tapis; s'il tardait un
+peu à y songer, je me plantais près de lui en le regardant, mais sans
+le tirailler ni l'ennuyer de mes obsessions.
+
+»La seule chose que j'aie à me reprocher dans mon existence canine,
+c'est mon peu de bienveillance pour les autres chiens. Était-ce
+pressentiment de ma prochaine séparation d'espèce, était-ce crainte de
+retarder ma promotion à un grade plus élevé, qui me faisait haïr leurs
+grossièretés et leurs vices? Redoutais-je de redevenir trop chien
+dans leur société, avais-je l'orgueil du mépris pour leur infériorité
+intellectuelle et morale? Je les ai réellement houspillés toute ma
+vie, et on déclara souvent que j'étais terriblement méchant avec mes
+semblables. Pourtant je dois dire à ma décharge que je ne fis jamais
+de mal aux faibles et aux petits. Je m'attaquais aux plus gros et aux
+plus forts avec une audace héroïque. Je revenais harassé, couvert de
+blessures, et, à peine guéri, je recommençais.
+
+»J'étais ainsi avec ceux qui ne m'étaient pas présentés.
+
+»Quand un ami de la maison amenait son chien, on me faisait un
+discours sérieux en m'engageant à la politesse et en me rappelant
+les devoirs de l'hospitalité. On me disait son nom, on approchait sa
+figure de la mienne. On apaisait mes premiers grognements avec de
+bonnes paroles qui me rappelaient au respect de moi-même. Alors,
+c'était fini pour toujours, il n'y avait plus de querelles, ni même de
+provocations; mais je dois dire que, sauf _Moutonne_, la chienne du
+berger, pour laquelle j'eus toujours une grande amitié et qui me
+défendait contre les chiens ameutés contre moi, je ne me liai jamais
+avec aucun animal de mon espèce. Je les trouvais tous trop inférieurs
+à moi, même les beaux chiens de chasse et les petits chiens savants
+qui avaient été forcés par les châtiments à maîtriser leurs instincts.
+Moi qu'on avait toujours raisonné avec douceur, si j'étais, comme eux,
+esclave de mes passions à certains égards où je n'avais à risquer que
+moi-même, j'étais obéissant et sociable avec l'homme, parce qu'il me
+plaisait d'être ainsi et que j'eusse rougi d'être autrement.
+
+»Une seule fois je parus ingrat, et j'éprouvai un grand chagrin. Une
+maladie épidémique ravageait le pays, toute la famille partit emmenant
+les enfants, et, comme on craignait mes larmes, on ne m'avertit de
+rien. Un matin, je me trouvai seul avec le domestique, qui prit grand
+soin de moi, mais qui, préoccupé pour lui-même, ne s'efforça pas de
+me consoler, ou ne sut pas s'y prendre. Je tombai dans le désespoir,
+cette maison déserte par un froid rigoureux était pour moi comme un
+tombeau. Je n'ai jamais été gros mangeur, mais je perdis complètement
+l'appétit et je devins si maigre, que l'on eût pu voir à travers
+mes côtes. Enfin, après un temps qui me parut bien long, ma vieille
+maîtresse revint pour préparer le retour de la famille, et je ne
+compris pas pourquoi elle revenait seule; je crus que son fils et les
+enfants ne reviendraient jamais, et je n'eus pas le courage de lui
+faire la moindre caresse. Elle fit allumer du feu dans sa chambre et
+m'appela en m'invitant à me chauffer; puis elle se mit à écrire pour
+donner des ordres et j'entendis qu'elle disait en parlant de moi:
+
+»--Vous ne l'avez donc pas nourri? Il est d'une maigreur effrayante;
+allez me chercher du pain et de la soupe.
+
+»Mais je refusai de manger. Le domestique parla de mon chagrin. Elle
+me caressa beaucoup et ne put me consoler, elle eût dû me dire que les
+enfants se portaient bien et allaient revenir avec leur père. Elle
+n'y songea pas, et s'éloigna en se plaignant de ma froideur, qu'elle
+n'avait pas comprise. Elle me rendit pourtant son estime quelque jours
+après, lorsqu'elle revint avec la famille. Les tendresses que je fis
+aux enfants surtout lui prouvèrent bien que j'avais le coeur fidèle et
+sensible.
+
+»Sur mes vieux jours, un rayon de soleil embellit ma vie. On amena
+dans la maison la petite chienne Lisette, que les enfants se
+disputèrent d'abord, mais que l'aînée céda à sa soeur en disant
+qu'elle préférait un vieux ami comme moi à toutes les nouvelles
+connaissances. Lisette fut aimable avec moi, et sa folâtre enfance
+égaya mon hiver. Elle était nerveuse et tyrannique, elle me mordait
+cruellement les oreilles. Je criais et ne me fâchais pas, elle était
+si gracieuse dans ses impétueux ébats! Elle me forçait à courir et à
+bondir avec elle. Mais ma grande affection était, en somme, pour la
+petite fille qui me préférait à Lisette et qui me parlait raison,
+sentiment et moralité, comme avait fait sa grand'mère.
+
+»Je n'ai pas souvenir de mes dernières années et de ma mort. Je crois
+que je m'éteignis doucement au milieu des soins et des encouragements.
+On avait certainement compris que je méritais d'être homme, puisqu'on
+avait toujours dit qu'il ne me manquait que la parole. J'ignore
+pourtant si mon esprit franchit d'emblée cet abîme. J'ignore la forme
+et l'époque de ma renaissance; je crois pourtant que je n'ai pas
+recommencé l'existence canine, car celle que je viens de vous raconter
+me paraît dater d'hier. Les costumes, les habitudes, les idées que je
+vois aujourd'hui ne diffèrent pas essentiellement de ce que j'ai vu et
+observé étant chien...»
+
+Le sérieux avec lequel notre voisin avait parlé nous avait forcés
+de l'écouter avec attention et déférence. Il nous avait étonnés et
+intéressés. Nous le priâmes de nous raconter quelque autre de ses
+existences.
+
+--C'est assez pour aujourd'hui, nous dit-il; je tâcherai de rassembler
+mes souvenirs, et peut-être plus tard vous ferai-je le récit d'une
+autre phase de ma vie antérieure.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+LA FLEUR SACRÉE
+
+
+A AURORE SAND
+
+Quelques jours après que M. Lechien nous eut raconté son histoire,
+nous nous retrouvions avec lui chez un Anglais riche qui avait
+beaucoup voyagé en Asie, et qui parlait volontiers des choses
+intéressantes et curieuses qu'il avait vues.
+
+Comme il nous disait la manière dont on chasse les éléphants dans le
+Laos, M. Lechien lui demanda s'il n'avait jamais tué lui-même un de
+ces animaux.
+
+--Jamais! répondit sir William. Je ne me le serais point pardonné.
+L'éléphant m'a toujours paru si près de l'homme par l'intelligence et
+le raisonnement que j'aurais craint d'interrompre la carrière d'une
+âme en voie de transformation.
+
+--Au fait, lui dit quelqu'un, vous avez longtemps vécu dans l'Inde,
+vous devez partager les idées de migration des âmes que monsieur nous
+exposait l'autre jour d'une manière plus ingénieuse que scientifique.
+
+--La science est la science, répondit l'Anglais. Je la respecte
+infiniment, mais je crois que, quand elle veut trancher
+affirmativement ou négativement la question des âmes, elle sort de son
+domaine et ne peut rien prouver. Ce domaine est l'examen des faits
+palpables, d'où elle conclut à des lois existantes. Au delà, elle
+n'a plus de certitude. Le foyer d'émission de ces lois échappe à ses
+investigations, et je trouve qu'il est également contraire à la
+vraie doctrine scientifique de vouloir prouver _l'existence_ ou
+la _non-existence_ d'un principe quelconque. En dehors de sa
+démonstration spéciale, le savant est libre de croire ou de ne pas
+croire; mais la recherche de ce principe appartient mieux aux hommes
+de logique, de sentiment et d'imagination. Les raisonnements et les
+hypothèses de ceux-ci n'ont, il est vrai, de valeur qu'autant qu'ils
+respectent ce que la science a vérifié dans l'ordre des faits; mais là
+où la science est impuissante à nous éclairer, nous sommes tous libres
+de donner aux faits ce que vous appelez une interprétation ingénieuse,
+ce qui, selon moi, signifie une explication idéaliste fondée sur la
+déduction, la logique et le sentiment du juste dans l'équilibre et
+l'ordonnance de l'univers.
+
+--Ainsi, reprit celui qui avait interpellé sir William, vous êtes
+bouddhiste?
+
+--D'une certaine façon, répondit l'Anglais; mais nous pourrions
+trouver un sujet de conversation plus récréatif pour les enfants qui
+nous écoutent.
+
+--Moi, dit une des petites filles, cela m'intéresse et me plaît.
+Pourriez-vous me dire ce que j'ai été avant d'être une petite fille?
+
+--Vous avez été un petit ange, répondit sir William.
+
+--Pas de compliments! reprit l'enfant. Je crois que j'ai été tout
+bonnement un oiseau, car il me semble que je regrette toujours le
+temps où je volais sur les arbres et ne faisais que ce que je voulais.
+
+--Eh bien, reprit sir William, ce regret serait une preuve de
+souvenir. Chacun de nous a une préférence pour un animal quelconque et
+se sent porté à s'identifier à ses impressions comme s'il les avait
+déjà ressenties pour son propre compte.
+
+--Quel est votre animal de prédilection? lui demandai-je.
+
+--Tant que j'ai été Anglais, répondit-il, j'ai mis le cheval au
+premier rang. Quand je suis devenu Indien, j'ai mis l'éléphant
+au-dessus de tout.
+
+--Mais, dit un jeune garçon, est-ce que l'éléphant n'est pas
+très-laid?
+
+--Oui, selon nos idées sur l'esthétique. Nous prenons pour type du
+quadrupède le cheval ou le cerf; nous aimons l'harmonie dans la
+proportion, parce qu'au fond nous avons toujours dans l'esprit le type
+humain comme type suprême de cette harmonie; mais, quand on quitte les
+régions tempérées et qu'on se trouve en face d'une nature exubérante,
+le goût change, les yeux s'attachent à d'autres lignes, l'esprit se
+reporte à un ordre de création antérieure plus grandiose, et le côté
+fruste de cette création ne choque plus nos regards et nos pensées.
+L'Indien, noir, petit, grêle, ne donne pas l'idée d'un roi de la
+création. L'Anglais, rouge et massif, paraît là plus imposant que
+chez lui; mais l'un et l'autre, qu'ils aient pour cadre une cabane de
+roseaux ou un palais de marbre, sont encore effacés comme de
+vulgaires détails dans l'ensemble du tableau que présente la nature
+environnante. Le sens artiste éprouve le besoin de formes supérieures
+à celles de l'homme, et il se sent pris de respect pour les êtres
+capables de se développer fièrement sous cet ardent soleil qui étiole
+la race humaine. Là où les roches sont formidables, les végétaux
+effrayants d'aspect, les déserts inaccessibles, le pouvoir humain
+perd son prestige, et le monstre surgit à nos yeux comme la suprême
+combinaison harmonique d'un monde prodigieux. Les anciens habitants
+de cette terre redoutable l'avaient bien compris. Leur art consistait
+dans la reproduction idéalisée des formes monstrueuses. Le buste de
+l'éléphant était le couronnement principal de leurs parthénons. Leurs
+dieux étaient des monstres et des colosses. Leur architecture pesante,
+surmontée de tours d'une hauteur démesurée, semblait chercher le beau
+dans l'absence de ces proportions harmoniques qui ont été l'idéal des
+peuples de l'Occident. Ne vous étonnez donc pas de m'entendre dire
+qu'après avoir trouvé cet art barbare et ces types effrayants, je m'y
+suis habitué au point de les admirer et de trouver plus tard nos arts
+froids et nos types mesquins. Et puis tout, dans l'Inde, concourt à
+idéaliser l'éléphant. Son culte est partout dans le passé, sous une
+forme ou sous une autre. Les reproductions de son type ont une variété
+d'intentions surprenante, car, selon la pensée de l'artiste, il
+représente la force menaçante ou la bénigne douceur de la divinité
+qu'il encadre. Je ne crois pas qu'il ait été jamais, quoi qu'en aient
+dit les anciens voyageurs, adoré personnellement comme un dieu; mais
+il a été, il est encore regardé comme un symbole et un palladium.
+L'éléphant blanc des temples de Siam est toujours considéré comme un
+animal sacré.
+
+--Parlez-nous de cet éléphant blanc, s'écrièrent tous les enfants.
+Est-il vraiment blanc? l'avez-vous vu?
+
+--Je l'ai vu, et, en le contemplant au milieu des fêtes triomphales
+qu'il semblait présider, il m'est arrivé une chose singulière.
+
+--Quoi? reprirent les enfants.
+
+--Une chose que j'hésite à vous dire,--non pas que je craigne la
+raillerie en un sujet si grave, mais en vérité je crains de ne pas
+vous convaincre de ma sincérité et d'être accusé d'improviser un roman
+pour rivaliser avec l'édifiante et sérieuse histoire de M. Lechien.
+
+--Dites toujours, dites toujours! Nous ne critiquerons pas, nous
+écouterons bien sagement.
+
+--Eh bien, mes enfants, reprit l'Anglais, voici ce qui est arrivé. En
+contemplant la majesté de l'éléphant sacré marchant d'un pas mesuré au
+son des instruments et marquant le rhythme avec sa trompe, tandis que
+les Indiens, qui semblaient être bien réellement les esclaves de ce
+monarque, balançaient au-dessus de sa tête des parasols rouge et or,
+j'ai fait un effort d'esprit pour saisir sa pensée dans son oeil
+tranquille, et tout à coup il m'a semblé qu'une série d'existences
+passées, insaisissables à la mémoire de l'homme, venait de rentrer
+dans la mienne.
+
+--Comment! vous croyez...?
+
+--Je crois que certains animaux nous semblent pensifs et absorbés
+parce qu'ils se souviennent. Où serait l'erreur de la Providence?
+L'homme oublie, parce qu'il a trop à faire pour que le souvenir lui
+soit bon. Il termine la série des animaux contemplatifs, il pense
+réellement et cesse de rêver. A peine né, il devient la proie de la
+loi du progrès, l'esclave de la loi du travail. Il faut qu'il rompe
+avec les images du passé pour se porter tout entier vers la conception
+de l'avenir. La loi qui lui a fait cette destinée ne serait pas juste,
+si elle ne lui retirait pas la faculté de regarder en arrière et de
+perdre son énergie dans de vains regrets et de stériles comparaisons.
+
+--Quoi qu'il en soit, dit vivement M. Lechien, racontez vos souvenirs;
+il m'importe beaucoup de savoir qu'une fois en votre vie vous avez
+éprouvé le phénomène que j'ai subi plusieurs fois.
+
+--J'y consens, répondit sir William, car j'avoue que votre exemple et
+vos affirmations m'ébranlent et m'impressionnent beaucoup. Si c'est un
+simple rêve qui s'est emparé de moi pendant la cérémonie que présidait
+l'éléphant sacré, il a été si précis et si frappant, que je n'en
+ai pas oublié la moindre circonstance. Et moi aussi, j'avais été
+éléphant, éléphant blanc, qui plus est, éléphant sacré par conséquent,
+et je revoyais mon existence entière à partir de ma première enfance
+dans les jungles et les forêts de la presqu'île de Malacca.
+
+«C'est dans ce pays, alors si peu connu des Européens, que se
+reportent mes premiers souvenirs, à une époque qui doit remonter aux
+temps les plus florissants de l'établissement du bouddhisme, longtemps
+avant la domination européenne. Je vivais dans ce désert étrange, dans
+cette _Chersonèse d'or_ des anciens, une presqu'île de trois cent
+soixante lieues de longueur, large en moyenne de trente lieues. Ce
+n'est, à vrai dire, qu'une chaîne de montagnes projetée sur la mer
+et couronnée de forêts. Ces montagnes ne sont pas très-hautes. La
+principale, le mont Ophir, n'égale pas le puy de Dôme; mais, par leur
+situation isolée entre deux mers, elles sont imposantes. Les versants
+sont parfois inaccessibles à l'homme. Les habitants des côtes, Malais
+et autres, y font pourtant aujourd'hui une guerre acharnée aux
+animaux sauvages, et vous avez à bas prix l'ivoire et les autres
+produits si facilement exportés de ces régions redoutables. Pourtant,
+l'homme n'y est pas encore partout le maître et il ne l'était pas du
+tout au temps dont je vous parle. Je grandissais heureux et libre sur
+les hauteurs, dans le sublime rayonnement d'un ciel ardent et pur,
+rafraîchi par l'élévation du sol et la brise de mer. Qu'elle était
+belle, cette mer de la Malaisie avec ses milliers d'îles vertes comme
+l'émeraude et d'écueils blancs comme l'albâtre, sur le bleu sombre
+des flots! Quel horizon s'ouvrait à nos regards quand, du haut de nos
+sanctuaires de rochers, nous embrassions de tous côtés l'horizon sans
+limites! Dans la saison des pluies, nous savourions, à l'abri des
+arbres géants, la chaude humidité du feuillage. C'était la saison
+douce où le recueillement de la nature nous remplissait d'une sereine
+quiétude. Les plantes vigoureuses, à peine abattues par l'été torride,
+semblaient partager notre bien-être et se retremper à la source de la
+vie. Les belles lianes de diverses espèces poussaient leurs festons
+prodigieux et les enlaçaient aux branches des cinnamomes et des
+gardénias en fleurs. Nous dormions à l'ombre parfumée des mangliers,
+des bananiers, des baumiers et des cannelliers. Nous avions plus de
+plantes qu'il ne nous en fallait pour satisfaire notre vaste et frugal
+appétit. Nous méprisions les carnassiers perfides; nous ne permettions
+pas aux tigres d'approcher de nos pâturages. Les antilopes, les oryx,
+les singes recherchaient notre protection. Des oiseaux admirables
+venaient se poser sur nous par bandes pour nous aider à notre
+toilette. Le _nocariam_ l'oiseau géant, peut-être disparu aujourd'hui,
+s'approchait de nous sans crainte pour partager nos récoltes.
+
+«Nous vivions seuls, ma mère et moi, ne nous mêlant pas aux troupes
+nombreuses des éléphants vulgaires, plus petits et d'un pelage
+différent du nôtre. Étions-nous d'une race différente? Je ne l'ai
+jamais su. L'éléphant blanc est si rare, qu'on le regarde comme une
+anomalie, et les Indiens le considèrent comme une incarnation divine.
+Quand un de ceux qui vivent dans les temples d'une nation hindoue
+cesse de vivre, on lui rend les mêmes honneurs funéraires qu'aux rois,
+et souvent de longues années s'écoulent avant qu'on lui trouve un
+successeur.
+
+«Notre haute taille effrayait-elle les autres éléphants? Nous étions
+de ceux qu'on appelle solitaires et qui ne font partie d'aucun
+troupeau sous les ordres d'un guide de leur espèce. On ne nous
+disputait aucune place, et nous nous transportions d'une région à
+l'autre, changeant de climat sur cette arête de montagnes, selon
+notre caprice et les besoins de notre nourriture. Nous préférions
+la sérénité des sommets ombragés aux sombres embûches de la jungle
+peuplée de serpents monstrueux, hérissée de cactus et d'autres plantes
+épineuses où vivent des insectes irritants. En cherchant la canne à
+sucre sous des bambous d'une hauteur colossale, nous nous arrêtions
+quelquefois pour jeter un coup d'oeil sur les palétuviers des rivages;
+mais ma mère, défiante, semblait deviner que nos robes blanches
+pouvaient attirer le regard des hommes, et nous retournions vite à la
+région des aréquiers et des cocotiers, ces grandes vigies plantées
+au-dessus des jungles comme pour balancer librement dans un air plus
+pur leurs éventails majestueux et leurs palmes de cinq mètres de
+longueur.
+
+«Ma noble mère me chérissait, me menait partout avec elle et ne vivait
+que pour moi. Elle m'enseignait à adorer le soleil et à m'agenouiller
+chaque matin à son apparition glorieuse, en relevant ma trompe blanche
+et satinée, comme pour saluer le père et le roi de la terre; en ces
+moments-là, l'aube pourprée teignait de rose mon fin pelage, et
+ma mère me regardait avec admiration. Nous n'avions que de hautes
+pensées, et notre coeur se dilatait dans la tendresse et l'innocence.
+Jours heureux, trop tôt envolés! Un matin, la soif nous força de
+descendre le lit d'un des torrents qui, du haut de la montagne, vont
+en bonds rapides ou gracieux se déverser dans la mer; c'était vers la
+fin de la saison sèche. La source qui filtre du sommet de l'Ophir ne
+distillait plus une seule goutte dans sa coupe de mousse. Il nous
+fallut gagner le pied de la jungle où le torrent avait formé une suite
+de petits lacs, pâles diamants semés dans la verdure glauque des
+nopals. Tout à coup nous sommes surpris par des cris étranges, et des
+êtres inconnus pour moi, des hommes et des chevaux se précipitent sur
+nous. Ces hommes bronzés qui ressemblaient à des singes ne me firent
+point peur, les animaux qu'ils montaient n'approchaient de nous
+qu'avec effroi. D'ailleurs, nous n'étions pas en danger de mort. Nos
+robes blanches inspiraient le respect, même à ces Malais farouches et
+cruels; sans doute ils voulaient nous capturer, mais ils n'osaient se
+servir de leurs armes. Ma mère les repoussa d'abord fièrement et sans
+colère, elle savait qu'ils ne pourraient pas la prendre; alors, ils
+jugèrent qu'en raison de mon jeune âge, ils pourraient facilement
+s'emparer de moi et ils essayèrent de jeter des lassos autour de
+mes jambes; ma mère se plaça entre eux et moi, et fit une défense
+désespérée. Les chasseurs, voyant qu'il fallait la tuer pour m'avoir,
+lui lancèrent une grêle de javelots qui s'enfoncèrent dans ses vastes
+flancs, et je vis avec horreur sa robe blanche se rayer de fleuves de
+sang.
+
+«Je voulais la défendre et la venger, elle m'en empêcha, me tint de
+force derrière elle, et, présentant le flanc comme un rempart pour me
+couvrir, immobile de douleur et stoïquement muette pour faire croire
+que sa vie était à l'épreuve de ces flèches mortelles, elle resta là,
+criblée de traits, jusqu'à ce que, le coeur transpercé cessant de
+battre, elle s'affaissât comme une montagne. La terre résonna sous
+son poids. Les assassins s'élancèrent pour me garrotter, et je ne
+fis aucune résistance. Stupéfait devant le cadavre de ma mère, ne
+comprenant rien à la mort, je la caressais en gémissant, en la
+suppliant de se relever et de fuir avec moi. Elle ne respirait plus,
+mais des flots de larmes coulaient encore de ses yeux éteints. On me
+jeta une natte épaisse sur la tête, je ne vis plus rien, mes quatre
+jambes étaient prises dans quatre cordes de cuir d'élan. Je ne voulais
+plus rien savoir, je ne me débattais pas, je pleurais, je sentais ma
+mère près de moi, je ne voulais pas m'éloigner d'elle, je me couchai.
+On m'emmena je ne sais comment et je ne sais où. Je crois qu'on attela
+tous les chevaux pour me traîner sur le sable en pente du rivage
+jusqu'à une sorte de fosse où on me laissa seul.
+
+«Je ne me rappelle pas combien de temps je restai là, privé de
+nourriture, dévoré par la soif et par les mouches avides de mon sang.
+J'étais déjà fort, j'aurais pu démolir cette cave avec mes pieds de
+devant et me frayer un sentier, comme ma mère m'avait enseigné à le
+faire dans les versants rapides. Je fus longtemps sans m'en aviser.
+Sans connaître la mort, je haïssais l'existence et ne songeais pas
+à la conserver. Enfin, je cédai à l'instinct et je jetai des cris
+farouches. On m'apporta aussitôt des cannes à sucre et de l'eau. Je
+vis des têtes inquiètes se pencher sur les bords du silo où j'étais
+enseveli. On parut se réjouir de me voir manger et boire; mais, dès
+que j'eus repris des forces, j'entrai en fureur et je remplis la terre
+et le ciel des éclats retentissants de ma voix. Alors, on s'éloigna,
+me laissant démolir la berge verticale de ma prison, et je me crus
+en liberté; mais j'étais dans un parc formé de tiges de bambous
+monstrueux, reliés les uns aux autres par des lianes si bien serrées
+que je ne pus en ébranler un seul. Je passai encore plusieurs jours à
+essayer obstinément ce vain travail, auquel résistait le perfide
+et savant travail de l'homme. On m'apportait mes aliments et on me
+parlait avec douceur. Je n'écoutais rien, je voulais fondre sur mes
+adversaires, je frappais de mon front avec un bruit affreux les
+murailles de ma prison sans pouvoir les ébranler; mais, quand j'étais
+seul, je mangeais. La loi impérieuse de la vie l'emportait sur mon
+désespoir, et, le sommeil domptant mes forces, je dormais sur les
+herbes fraîches dont on avait jonché ma cage.
+
+«Enfin, un jour, un petit homme noir, vêtu seulement d'un _sarong_ ou
+caleçon blanc, entra seul et résolûment dans ma prison en portant une
+auge de farine de riz salé et mélangé à un corps huileux. Il me la
+présenta à genoux en me disant d'une voix douce des paroles où je
+distinguai je ne sais quelle intention affectueuse et caressante. Je
+le laissai me supplier jusqu'au moment où, vaincu par ses prières, je
+mangeai devant lui. Pendant que je savourais ce mets rafraîchissant,
+il m'éventait avec une feuille de palmier et me chantait quelque chose
+de triste que j'écoutais avec étonnement. Il revint un peu plus tard
+et me joua sur une petite flûte de roseau je ne sais quel air plaintif
+qui me fit comprendre la pitié que je lui inspirais. Je le laissai
+baiser mon front et mes oreilles. Peu à peu, je lui permis de me
+laver, de me débarrasser des épines qui me gênaient et de s'asseoir
+entre mes jambes. Enfin, au bout d'un temps que je ne puis préciser,
+je sentis qu'il m'aimait et que je l'aimais aussi. Dès lors, je fus
+dompté, le passé s'effaça de ma mémoire, et je consentis à le suivre
+sur le rivage sans songer à m'échapper.
+
+«Je vécus, je crois, deux ans seul avec lui. Il avait pour moi des
+soins si tendres, qu'il remplaçait ma mère et que je ne pensai plus
+jamais à le quitter. Pourtant je ne lui appartenais pas. La tribu qui
+s'était emparée de moi devait se partager le prix qui serait offert
+par les plus riches radjahs de l'Inde dès qu'ils seraient informés de
+mon existence. On avait donc fait un arrangement pour tirer de moi le
+meilleur parti possible. La tribu avait envoyé des députés dans toutes
+les cours des deux péninsules pour me vendre au plus offrant, et, en
+attendant leur retour, j'étais confié à ce jeune homme, nommé Aor, qui
+était réputé le plus habile de tous dans l'art d'apprivoiser et de
+soigner les êtres de mon espèce. Il n'était pas chasseur, il n'avait
+pas aidé au meurtre de ma mère. Je pouvais l'aimer sans remords.
+
+«Bientôt je compris la parole humaine, qu'à toute heure il me faisait
+entendre. Je ne me rendais pas compte des mots, mais l'inflexion de
+chaque syllabe me révélait sa pensée aussi clairement que si j'eusse
+appris sa langue. Plus tard, je compris de même cette musique de la
+parole humaine en quelque langue qu'elle arrivât à mon oreille. Quand
+c'était de la musique chantée par la voix ou les instruments, je
+comprenais encore mieux.
+
+«J'arrivai donc à savoir de mon ami que je devais me dérober aux
+regards des hommes parce que quiconque me verrait serait tenté de
+m'emmener pour me vendre après l'avoir tué. Nous habitions alors la
+province de Tenasserim, dans la partie la plus déserte des monts
+Moghs, en face de l'archipel de Merghi. Nous demeurions cachés tout le
+jour dans les rochers, et nous ne sortions que la nuit. Aor montait
+sur mon cou et me conduisait au bain sans crainte des alligators et
+des crocodiles, dont je savais le préserver en enterrant nonchalamment
+dans le sable leur tête, qui se brisait sous mon pied. Après le bain,
+nous errions dans les hautes forêts, où je choisissais les branches
+dont j'étais friand et ou je cueillais pour Aor des fruits que je lui
+passais avec ma trompe. Je faisais aussi ma provision de verdure pour
+la journée. J'aimais surtout les écorces fraîches et j'avais une
+adresse merveilleuse pour les détacher de la tige jusqu'au plus petit
+brin; mais il me fallait du temps pour dépouiller ainsi le bois, et
+je m'approvisionnais de branches pour les loisirs de la journée, en
+prévision des heures où je ne dormais pas, heures assez courtes,
+je dois le dire; l'éléphant livré à lui-même est noctambule de
+préférence.
+
+«Mon existence était douce et tout absorbée dans le présent, je ne me
+représentais pas l'avenir. Je commençai à réfléchir sur moi-même un
+jour que les hommes de la tribu amenèrent dans mon parc de bambous une
+troupe d'éléphants sauvages qu'ils avaient chassés aux flambeaux
+avec un grand bruit de tambours et de cymbales pour les forcer à
+se réfugier dans ce piége. On y avait amené d'avance des éléphants
+apprivoisés qui devaient aider les chasseurs à dompter les captifs, et
+qui les aidèrent en effet avec une intelligence extraordinaire à lier
+les quatre jambes l'une après l'autre; mais quelques mâles sauvages,
+les solitaires surtout, étaient si furieux, qu'on crut devoir
+m'adjoindre aux chasseurs pour en venir à bout. On força mon cher Aor
+à me monter, et il essaya d'obéir, bien qu'avec une vive répugnance.
+Je sentis alors le sentiment du juste se révéler à moi, et j'eus
+horreur de ce que l'on prétendait me faire faire. Ces éléphants
+sauvages étaient sinon mes égaux, du moins mes semblables; les
+éléphants soumis qui aidaient à consommer l'esclavage de leurs frères
+me parurent tout à fait inférieurs à eux et à moi. Saisi de mépris et
+d'indignation, je m'attaquai à eux seuls et me portai à la défense des
+prisonniers si énergiquement, que l'on dut renoncer à m'avilir. On me
+fit sortir du parc, et mon cher Aor me combla d'éloges et de caresses.
+
+«--Vous voyez bien, disait-il à ses compagnons, que celui-ci est un
+ange et un saint, jamais éléphant blanc n'a été employé aux travaux
+grossiers ni aux actes de violence. Il n'est fait ni pour la chasse,
+ni pour la guerre, ni pour porter des fardeaux, ni pour servir de
+monture dans les voyages. Les rois eux-mêmes ne se permettent pas de
+s'asseoir sur lui, et vous voulez qu'il s'abaisse à vous aider au
+domptage? Non, vous ne comprenez pas sa grandeur et vous outragez son
+rang! Ce que vous avez tenté de faire attirera sur vous la puissance
+des mauvais esprits.
+
+«Et, comme on remontrait à mon ami qu'il avait lui-même travaillé à me
+dompter:
+
+«--Je ne l'ai dompté, répondait-il, qu'avec mes douces paroles et le
+son de ma flûte. S'il me permet de le monter, c'est qu'il a reconnu en
+moi son serviteur fidèle, son _mahout_ dévoué. Sachez bien que le jour
+où l'on nous séparerait, l'un de nous mourrait; et souhaitez que ce
+soit moi, car du salut de _la Fleur sacrée_ dépendent la richesse et
+la gloire de votre tribu.
+
+«_La Fleur sacrée_ était le nom qu'il m'avait donné et que nul
+ne songeait à me contester. Les paroles de mon mahout m'avaient
+profondément pénétré. Je sentis que sans lui on m'eût avili, et je
+devins d'autant plus fier et plus indépendant. Je résolus (et je me
+tins parole) de ne jamais agir que par son conseil, et tous deux
+d'accord nous éloignâmes de nous quiconque ne nous traitait pas avec
+un profond respect. On lui avait offert de me donner pour société les
+éléphants les plus beaux et les mieux dressés. Je refusai absolument
+de les admettre auprès de ma personne, et, seul avec Aor, je ne
+m'ennuyai jamais.
+
+»J'avais environ quinze ans, et ma taille dépassait déjà de beaucoup
+celle des éléphants adultes de l'Inde, lorsque nos députés revinrent
+annonçant que, le radjah des Birmans ayant fait les plus belles
+offres, le marché était conclu. On avait agi avec prudence. On ne
+s'était adressé à aucun des souverains du royaume de Siam, parce
+qu'ils eussent pu me revendiquer comme étant né sur leurs terres et
+ne vouloir rien payer pour m'acquérir. Je fus donc adjugé au roi de
+Pagham et conduit de nuit très-mystérieusement le long des côtes de
+Tenasserim jusqu'à Martaban, d'où, après avoir traversé les monts
+Karens, nous gagnâmes les rives du beau fleuve Iraouaddy.
+
+»Il m'en avait coûté de quitter ma patrie et mes forêts; je n'y eusse
+jamais consenti, si Aor ne m'eût dit sur sa flûte que la gloire et le
+bonheur m'attendaient sur d'autres rivages. Durant la route, je ne
+voulus pas le quitter un seul instant. Je lui permettais à peine de
+descendre de mon cou, et aux heures du sommeil, pour me préserver
+d'une poignante inquiétude, il dormait entre mes jambes. J'étais
+jaloux, et ne voulais pas qu'il reçût d'autre nourriture que celle que
+je lui présentais; je choisissais pour lui les meilleurs fruits, et
+je lui tendais avec ma trompe le vase que je remplissais moi-même
+de l'eau la plus pure. Je l'éventais avec de larges feuilles; en
+traversant les bois et les jungles, j'abattais sans m'arrêter les
+arbustes épineux qui eussent pu l'atteindre et le déchirer. Je faisais
+enfin, mais mieux que tous les autres, tout ce que font les éléphants
+bien dressés, et je le faisais de ma propre volonté, non d'une manière
+banale, mais pour mon seul ami.
+
+»Dès que nous eûmes atteint la frontière birmane, une députation du
+souverain vint au-devant de moi. Je fus inquiet du cérémonial qui
+m'entourait. Je vis que l'on donnait de l'or et des présents aux
+chasseurs malais qui m'avaient accompagné et qu'on les congédiait.
+Allait-on me séparer d'Aor? Je montrai une agitation effrayante, et je
+menaçai les hauts personnages qui approchaient de moi avec respect.
+Aor, qui me comprenait, leur expliqua mes craintes, et leur dit que,
+séparé de lui, je ne consentirais jamais à les suivre. Alors, un des
+ministres chargés de ma réception, et qui était resté sous une tente,
+ôta ses sandales, et vint à moi pour me présenter à genoux une lettre
+du roi des Birmans, écrite en bleu sur une longue feuille de palmier
+dorée. Il s'apprêtait à m'en donner lecture lorsque je la pris de ses
+mains et la passai à mon mahout pour qu'il me la traduisit. Il n'avait
+pas le droit, lui qui appartenait à une caste inférieure, de toucher à
+cette feuille sacrée. Il me pria de la rendre au seigneur ministre de
+Sa Majesté, ce que je fis aussitôt pour marquer ma déférence et mon
+amitié pour Aor. Le ministre reprit la lettre, sur laquelle on déplia
+une ombrelle d'or, et il lut:
+
+«Très-puissant, très-aimé et très-vénéré éléphant, du nom de _Fleur
+sacrée_, daignez venir résider dans la capitale de mon empire, où un
+palais digne de vous est déjà préparé. Par la présente lettre royale,
+moi, le roi des Birmans, je vous alloue un fief qui vous appartiendra
+en propre, un ministre pour vous obéir, une maison de deux cents
+personnes, une suite de cinquante éléphants, autant de chevaux et de
+boeufs que nécessitera votre service; six ombrelles d'or, un corps de
+musique, et tous les honneurs qui sont dus à l'éléphant sacré, joie et
+gloire des peuples.»
+
+»On me montra le sceau royal, et, comme je restais impassible et
+indifférent, on dut demander à mon mahout si j'acceptais les offres
+du souverain. Aor répondit qu'il fallait me promettre de ne jamais me
+séparer de lui, et le ministre, après avoir consulté ses collègues,
+jura ce que j'exigeais. Alors, je montrai une grande joie en caressant
+la lettre royale, l'ombrelle d'or et un peu le visage du ministre, qui
+se déclara très-heureux de m'avoir satisfait.
+
+»Quoique très-fatigué d'un long voyage, je témoignai que je voulais me
+mettre en marche pour voir ma nouvelle résidence et faire connaissance
+avec mon collègue et mon égal, le roi de Birmanie. Ce fut une marche
+triomphale tout le long du fleuve que nous remontions. Ce fleuve
+Iraouaddy était d'une beauté sans égale. Il coulait, tantôt
+nonchalant, tantôt rapide, entre des rochers couverts d'une végétation
+toute nouvelle pour moi, car nous nous avancions vers le nord, et
+l'air était plus frais, sinon plus pur que celui de mon pays. Tout
+était différent. Ce n'était plus le silence et la majesté du désert.
+C'était un monde de luxe et de fêtes; partout sur le fleuve des
+barques à la poupe élevée en forme de croissant, garnies de banderoles
+de soie lamée d'or, suivies de barques de pêcheurs ornées de feuillage
+et de fleurs. Sur le rivage, des populations riches sortaient de leurs
+habitations élégantes pour venir s'agenouiller sur mon passage et
+m'offrir des parfums. Des bandes de musiciens et de prêtres accourus
+de toutes les pagodes mêlaient leurs chants aux sons de l'orchestre
+qui me précédait.
+
+»Nous avancions à très-petites journées dans la crainte de me
+fatiguer, et deux ou trois fois par jour on s'arrêtait pour mon bain.
+Le fleuve n'était pas toujours guéable sur les rives. Aor me laissait
+sonder avec ma trompe. Je ne voulais me risquer que sur le sable le
+plus fin et dans l'eau la plus pure. Une fois sûr de mon point de
+départ, je m'élançais dans le courant, si rapide et si profond qu'il
+pût être, portant toujours sur mon cou le confiant Aor, qui prenait
+autant de plaisir que moi à cet exercice et qui, aux endroits
+difficiles et dangereux, ranimait mon ardeur et ma force en jouant sur
+sa flûte un chant de notre pays, tandis que mon cortége et la foule
+pressée sur les deux rives exprimaient leur anxiété ou leur admiration
+par des cris, des prosternations et des invocations de bras tendus
+vers moi. Les ministres, inquiets de l'audace d'Aor, délibéraient
+entre eux s'ils ne devaient pas m'interdire d'exposer ainsi ma vie
+précieuse au salut de l'empire; mais Aor jouant toujours de la flûte
+sur ma tête au ras du flot et ma trompe relevée comme le cou d'un
+paon gigantesque témoignaient de notre sécurité. Quand nous revenions
+lentement et paisiblement au rivage, tous accouraient vers moi avec
+des génuflexions ou des cris de triomphe, et mon orchestre déchirait
+les airs de ses fanfares éclatantes. Cet orchestre ne me plut pas le
+premier jour. Il se composait de trompettes au son aigu, de trompes
+énormes, de gongs effroyables, de castagnettes de bambou et de
+tambours portés par des éléphants de service. Ces tambours étaient
+formés d'une cage ronde richement travaillée au centre de laquelle un
+homme accroupi sur ses jambes croisées frappait tour à tour avec deux
+baguettes sur une gamme de cymbales sonores. Une autre cage, semblable
+extérieurement, était munie de timbales de divers métaux, et le
+musicien, également assis au centre et porté par un éléphant, en
+tirait de puissants accords. Ce grand bruit d'instruments terribles
+choqua d'abord mon oreille délicate. Je m'y habituai pourtant, et je
+pris plaisir aux étranges harmonies qui proclamaient ma gloire aux
+quatre vents du ciel. Mais je préférai toujours la musique de
+salon, la douce harpe birmane, gracieuse imitation des jonques de
+l'Iraouaddy, le _caïman_, harmonica aux touches d'acier, dont les sons
+ont une pureté angélique, et par-dessus tout la suave mélodie que me
+faisait entendre Aor sur sa flûte de roseau.
+
+«Un jour qu'il jouait sur un certain rhythme saccadé, au milieu du
+fleuve, nous fûmes entourés d'une foule innombrable de gros poissons
+dorés à la manière des pagodes qui dressaient leur tête hors de l'eau
+comme pour nous implorer. Aor leur jeta un peu de riz dont il avait
+toujours un petit sac dans sa ceinture. Ils manifestèrent une grand
+joie et nous accompagnèrent jusqu'au rivage, et, comme la foule se
+récriait, je pris délicatement un de ces poissons et le présentai
+au premier ministre, qui le baisa et ordonna que sa dorure fût vite
+rehaussée d'une nouvelle couche; après quoi, on le remit dans l'eau
+avec respect. J'appris ainsi que c'étaient les poissons sacrés de
+l'Iraouaddy, qui résident en un seul point du fleuve et qui viennent
+à l'appel de la voix humaine, n'ayant jamais eu rien à redouter de
+l'homme.
+
+»Nous arrivâmes enfin à Pagham, une ville de quatre à cinq lieues
+d'étendue le long du fleuve. Le spectacle que présentait cette vallée
+de palais, de temples, de pagodes, de villas et de jardins me causa un
+tel étonnement, que je m'arrêtai comme pour demander à mon mahout
+si ce n'était pas un rêve. Il n'était pas moins ébloui que moi, et,
+posant ses mains sur mon front que ses caresses pétrissaient sans
+cesse:
+
+»--Voilà ton empire, me dit-il. Oublie les forêts et les jungles, te
+voici dans un monde d'or et de pierreries!
+
+»C'était alors un monde enchanté en effet. Tout était ruisselant d'or
+et d'argent, de la base au faîte des mille temples et pagodes qui
+remplissaient l'espace et se perdaient dans les splendeurs de
+l'horizon. Le bouddhisme ayant respecté les monuments de l'ancien
+culte, la diversité était infinie. C'étaient des masses imposantes,
+les unes trapues, les autres élevées comme des montagnes à pic, des
+coupoles immenses en forme de cloches, des chapelles surmontées d'un
+oeuf monstrueux, blanc comme la neige, enchâssé, dans une base dorée,
+des toits longs superposés sur des piliers à jour autour desquels
+se tordaient des dragons étincelants, dont les écailles de verre de
+toutes couleurs semblaient faites de pierres précieuses; des pyramides
+formées d'autres toits laqués d'or vert, bleu, rouge, étagés en
+diminuant jusqu'au faîte, d'où s'élançait une flèche d'or immense
+terminée par un bouton de cristal, qui resplendissait comme un diamant
+monstre aux feux du soleil. Plusieurs de ces édifices élevés sur le
+flanc du ravin avaient des perrons de trois et quatre cents marches
+avec des terrassements d'une blancheur éclatante qui semblaient
+taillés dans un seul bloc du plus beau marbre. C'étaient des
+revêtements de collines entières faites d'un ciment de corail blanc et
+de nacre pilés. Aux flancs de certains édifices, sur les faîtières,
+à tous les angles des toits, des monstres fantastiques en bois de
+santal, tout bossués d'or et d'émail, semblaient s'élancer dans le
+vide ou vouloir mordre le ciel. Ailleurs, des édifices de bambous,
+tout à jour et d'un travail exquis. C'était un entassement de
+richesses folles, de caprices déréglés; la morne splendeur des grands
+monastères noirs, d'un style antique et farouche, faisait ressortir
+l'éclat scintillant des constructions modernes. Aujourd'hui, ces
+magnificences inouïes ne sont plus; alors, c'était un rêve d'or, une
+fable des contes orientaux réalisée par l'industrie humaine.
+
+»Aux portes de la ville, nous fûmes reçus par le roi et toute la cour.
+Le monarque descendit de cheval et vint me saluer, puis on me fit
+entrer dans un édifice où l'on procéda à ma toilette de cérémonie, que
+le roi avait apportée dans un grand coffre de bois de cèdre incrusté
+d'ivoire, porté par le plus beau et le plus paré de ses éléphants;
+mais comme j'éclipsai ce luxueux subalterne quand je parus dans mon
+costume d'apparat! Aor commença par me laver et me parfumer avec grand
+soin, puis on me revêtit de longues bandes écarlates, tissées d'or et
+de soie, qui se drapaient avec art autour de moi sans cacher la beauté
+de mes formes et la blancheur sacrée de mon pelage. On mit sur ma
+tête une tiare en drap écarlate ruisselante de gros diamants et de
+merveilleux rubis, on ceignit mon front des neuf cercles de pierres
+précieuses, ornement consacré qui conjure l'influence des mauvais
+esprits. Entre mes yeux brillait un croissant de pierreries et une
+plaque d'or où se lisaient tous mes titres. Des glands d'argent du
+plus beau travail furent suspendus à mes oreilles, des anneaux d'or
+et d'émeraudes, saphirs et diamants, furent passés dans mes défenses,
+dont la blancheur et le brillant attestaient ma jeunesse et ma pureté.
+Deux larges boucliers d'or massif couvrirent mes épaules, enfin un
+coussin de pourpre fut placé sur mon cou, et je vis avec joie que
+mon cher Aor avait un sarong de soie blanche brochée d'argent,
+des bracelets de bras et de jambes en or fin et un léger châle du
+cachemire blanc le plus moelleux roulé autour de la tête. Lui aussi
+était lavé et parfumé. Ses formes étaient plus fines et mieux modelées
+que celles des Birmans, son teint était plus sombre, ses yeux plus
+beaux. Il était jeune encore, et, quand je le vis recevoir pour me
+conduire une baguette toute incrustée de perles fines et toute cerclée
+de rubis, je fus fier de lui et l'enlaçai avec amour. On voulut
+lui présenter la légère échelle de bambou qui sert à escalader les
+montures de mon espèce et qu'on leur attache ensuite au flanc pour
+être à même d'en descendre à volonté. Je repoussai cet emblème de
+servitude, je me couchai et j'étendis ma tête de manière que mon ami
+pût s'y asseoir sans rien déranger à ma parure, puis je me relevai si
+fier et si imposant, que le roi lui-même fut frappé de ma dignité, et
+déclara que jamais éléphant sacré si noble et si beau n'avait attesté
+et assuré la prospérité de son empire.
+
+«Notre défilé jusqu'à mon palais dura plus de trois heures; le sol
+était jonché de verdure et de fleurs. De dix pas en dix pas, des
+cassolettes placées sur mon passage répandaient de suaves parfums,
+l'orchestre du roi jouait en même temps que le mien, des troupes de
+bayadères admirables me précédaient en dansant. De chaque rue qui
+s'ouvrait sur la rue principale débouchaient des cortéges nouveaux
+composés de tous les grands de la ville et du pays, qui m'apportaient
+de nouveaux présents et me suivaient sur deux files. L'air chargé de
+parfums à la fumée bleue retentissait de fanfares qui eussent couvert
+le bruit du tonnerre. C'était le rugissement d'une tempête au milieu
+d'un épanouissement de délices. Toutes les maisons étaient pavoisées
+de riches tapis et d'étoffes merveilleuses. Beaucoup étaient reliées
+par de légers arcs de triomphe, ouvrages en rotin improvisés et
+pavoisés aussi avec une rare élégance. Du haut de ces portes à jour,
+des mains invisibles faisaient pleuvoir sur moi une neige odorante de
+fleurs de jasmin et d'oranger.
+
+»On s'arrêta sur une grande place palissadée en arène pour me faire
+assister aux jeux et aux danses. Je pris plaisir à tout ce qui était
+agréable et fastueux; mais j'eus horreur des combats d'animaux, et,
+en voyant deux éléphants, rendus furieux par une nourriture et un
+entraînement particuliers, tordre avec rage leurs trompes enlacées et
+se déchirer avec leurs défenses, je quittai la place d'honneur
+que j'occupais et m'élançai au milieu de l'arène pour séparer les
+combattants. Aor n'avait pas eu le temps de me retenir, et des cris
+de désespoir s'élevèrent de toutes parts. On craignait que les
+adversaires ne fondissent sur moi; mais à peine me virent-il
+près d'eux, que leur rage tomba comme par enchantement et qu'ils
+s'enfuirent éperdus et humiliés. Aor, qui m'avait lestement rejoint,
+déclara que je ne pouvais supporter la vue du sang et que d'ailleurs,
+après un voyage de plus de cinq cents lieues, j'avais absolument
+besoin de repos. Le peuple fut très ému de ma conduite, et les sages
+du pays se prononcèrent pour moi, affirmant que le Bouddha condamnait
+les jeux sanglants et les combats d'animaux. J'avais donc exprimé
+sa volonté, et on renonça pour plusieurs années à ces cruels
+divertissements.
+
+»On me conduisit à mon palais, situé au delà de la ville, dans un
+ravin délicieux au bord du fleuve. Ce palais était aussi grand et
+aussi riche que celui du roi. Outre le fleuve, j'avais dans mon jardin
+un vaste bassin d'eau courante pour mes ablutions de chaque instant.
+J'étais fatigué. Je me plongeai dans le bain et me retirai dans la
+salle qui devait me servir de chambre à coucher, où je restai seul
+avec Aor, après avoir témoigné que j'avais assez de musique et ne
+voulais d'autre société que celle de mon ami.
+
+»Cette salle de repos était une coupole imposante, soutenue par une
+double colonnade de marbre rose. Des étoffes du plus grand prix
+fermaient les issues et retombaient en gros plis sur le parquet de
+mosaïque. Mon lit était un amas odorant de bois de santal réduit en
+fine poussière. Mon auge était une vasque d'argent massif où quatre
+personnes se fussent baignées à l'aise. Mon râtelier était une étagère
+de laque dorée couverte des fruits les plus succulents. Au milieu de
+la salle, un vase colossal en porcelaine du Japon laissait retomber
+en cascade un courant d'eau pure qui se perdait dans une corbeille de
+lotus. Sur le bord de la vasque de jade, des oiseaux d'or et d'argent
+émaillés de mille couleurs chatoyantes semblaient se pencher pour
+boire. Des guirlandes de spathes, de pandanus odorant se balançaient
+au-dessus de ma tête. Un immense éventail, le _pendjab_ des palais de
+l'Inde, mis en mouvement par des mains invisibles, m'envoyait un air
+frais sans cesse renouvelé du haut de la coupole.
+
+A mon réveil, on fit entrer divers animaux apprivoisés, de petits
+singes, des écureuils, des cigognes, des phénicoptères, des colombes,
+des cerfs et des biches de cette jolie espèce qui n'a pas plus d'une
+coudée de haut. Je m'amusai un instant de cette société enjouée; mais
+je préférais la fraîcheur et la propreté immaculée de mon appartement
+à toutes ces visites, et je fis connaître que la société des hommes
+convenait mieux à la gravité de mon caractère.
+
+»Je vécus ainsi de longues années dans la splendeur et les délices
+avec mon cher Aor; nous étions de toutes les cérémonies et de toutes
+les fêtes, nous recevions la visite des ambassadeurs étrangers. Nul
+sujet n'approchait de moi que les pieds nus et le front dans la
+poussière. J'étais comblé de présents, et mon palais était un des plus
+riches musées de l'Asie. Les prêtres les plus savants venaient me voir
+et converser avec moi, car ils trouvaient ma vaste intelligence à la
+hauteur de leurs plus beaux préceptes, et prétendaient lire dans ma
+pensée à travers mon large front toujours empreint d'une sérénité
+sublime. Aucun temple ne m'était fermé, et j'aimais à pénétrer dans
+ces hautes et sombres chapelles où la figure colossale de Gautama,
+ruisselante d'or, se dressait comme un soleil au fond des niches
+éclairées d'en haut. Je croyais revoir le soleil de mon désert et
+je m'agenouillais devant lui, donnant ainsi l'exemple aux croyants,
+édifiés de ma piété. Je savais même présenter des offrandes à
+l'idole vénérée, et balancer devant elle l'encensoir d'or. Le roi me
+chérissait et veillait avec soin à ce que ma maison fût toujours tenue
+sur le même pied que la sienne.
+
+»Mais aucun bonheur terrestre ne peut durer. Ce digne souverain
+s'engagea dans une guerre funeste contre un État voisin. Il fut vaincu
+et détrôné. L'usurpateur le relégua dans l'exil et ne lui permit pas
+de m'emmener. Il me garda comme un signe de sa puissance et un gage de
+son alliance avec le Bouddha; mais il n'avait pour moi ni amitié ni
+vénération, et mon service fut bientôt négligé. Aor s'en affecta et
+s'en plaignit. Les serviteurs du nouveau prince le prirent en haine
+et résolurent de se défaire de lui. Un soir, comme nous dormions
+ensemble, ils pénétrèrent sans bruit chez moi et le frappèrent d'un
+poignard. Eveillé par ses cris, je fondis sur les assassins, qui
+prirent la fuite. Mon pauvre Aor était évanoui, son sarong était
+taché de sang. Je pris dans le bassin d'argent toute l'eau dont je
+l'aspergeai sans pouvoir le ranimer. Alors, je me souvins du médecin
+qui était toujours de service dans la pièce voisine, j'allai
+l'éveiller et je l'amenai auprès d'Aor. Mon ami fut bien soigné et
+revint à la vie; mais il resta longtemps affaibli par la perte de son
+sang, et je ne voulus plus sortir ni me baigner sans lui. La douleur
+m'accablait, je refusais de manger; toujours couché près de lui, je
+versais des larmes et lui parlais avec mes yeux et mes oreilles pour
+le supplier de guérir.
+
+»On ne rechercha pas les assassins; on prétendit que j'avais blessé
+Aor par mégarde avec une de mes défenses, et on parla de me les scier.
+Aor s'indigna et jura qu'il avait été frappé avec un stylet. Le
+médecin, qui savait bien à quoi s'en tenir, n'osa pas affirmer la
+vérité. Il conseilla même à mon ami de se taire, s'il ne voulait hâter
+le triomphe des ennemis qui avaient juré sa perte.
+
+»Alors, un profond chagrin s'empara de moi, et la vie civilisée à
+laquelle on m'avait initié me parut la plus amère des servitudes. Mon
+bonheur dépendait du caprice d'un prince qui ne savait ou ne voulait
+pas protéger les jours de mon meilleur ami. Je pris en dégoût les
+honneurs hypocrites qui m'étaient encore rendus pour la forme, je
+reçus les visites officielles avec humeur, je chassai les bayadères et
+les musiciens qui troublaient le faible et pénible sommeil de mon ami.
+Je me privai le plus possible de dormir pour veiller sur lui.
+
+»J'avais le pressentiment d'un nouveau malheur, et dans cette
+surexcitation du sentiment je subis un phénomène douloureux, celui de
+retrouver la mémoire de mes jeunes années. Je revis dans mes rêves
+troublés l'image longtemps effacée de ma mère assassinée en me
+couvrant de son corps percé de flèches. Je revis aussi mon désert, mes
+arbres splendides, mon fleuve Tenasserim, ma montagne d'Ophir, et ma
+vaste mer étincelante à l'horizon. La nostalgie s'empara de moi et une
+idée fixe, l'idée de fuir, domina impérieusement mes rêveries. Mais je
+voulais fuir avec Aor, et le pauvre Aor, couché sur le flanc, pouvait
+à peine se soulever pour baiser mon front penché vers lui.
+
+»Une nuit, malade moi-même, épuisé de veilles et succombant à la
+fatigue, je dormis profondément durant quelques heures. A mon réveil,
+je ne vis plus Aor sur sa couche et je l'appelai en vain. Éperdu, je
+sortis dans le jardin, je cherchai au bord de l'étang. Mon odorat
+me fit savoir qu'Aor n'était point là et qu'il n'y était pas venu
+récemment. Grâce à la négligence qui avait gagné mes serviteurs, je
+pus ouvrir moi-même les portes de l'enclos et sortir des palissades.
+Alors, je sentis le voisinage de mon ami et m'élançai dans un bois de
+tamarins qui tapissait la colline. A une courte distance, j'entendis
+un cri plaintif et je me précipitai dans un fourré où je vis Aor lié à
+un arbre et entouré de scélérats prêts à le frapper. D'un bond, je
+les renversai tous, je les foulai aux pieds sans pitié. Je rompis les
+liens qui retenaient Aor, je le saisis délicatement, je l'aidai à se
+placer sur mon cou, et, prenant l'allure rapide et silencieuse de
+l'éléphant en fuite, je m'enfonçai au hasard dans les forêts.
+
+»A cette époque, la partie de l'Inde où nous nous trouvions offrait le
+contraste heurté des civilisations luxueuses à deux pas des déserts
+inexplorables. J'eus donc bientôt gagné les solitudes sauvages des
+monts Karens, et, quand, à bout de forces, je me couchai sur les bords
+d'un fleuve plus direct et plus rapide que l'Iraouaddy, nous étions
+déjà à trente lieues de la ville birmane. Aor me dit:
+
+--Où allons-nous? Ah! je le vois dans tes regards, tu veux retourner
+dans nos montagnes; mais tu crois y être déjà, et tu t'abuses. Nous
+en sommes bien loin, et nous ne pourrons jamais y arriver sans être
+découverts et repris. D'ailleurs, quand nous échapperions aux hommes,
+nous ne pourrions aller loin sans que, malade comme je suis, je meure,
+et alors comment te dirigeras-tu sans moi dans cette route lointaine?
+Laisse-moi ici, car c'est à moi seul qu'on en veut, et retourne à
+Pagham, où personne n'osera te menacer.
+
+»Je lui témoignai que je ne voulais ni le quitter ni retourner chez
+les Birmans; que, s'il mourait, je mourrais aussi; qu'avec de la
+patience et du courage, nous pouvions redevenir heureux.
+
+»Il se rendit, et, après avoir pris du repos, nous nous remîmes en
+route. Au bout de quelques jours de voyage, nous avions recouvré tous
+deux la santé, l'espoir et la force. L'air libre de la solitude,
+l'austère parfum des forêts, la saine chaleur des rochers, nous
+guérissaient mieux que toutes les douceurs du faste et tous les
+remèdes des médecins. Cependant, Aor était parfois effrayé de la
+tâche que je lui imposais. Enlever un éléphant sacré, c'était, en cas
+d'insuccès, se dévouer aux plus atroces supplices. Il me disait ses
+craintes sur une flûte de roseau qu'il s'était faite et dont il jouait
+mieux que jamais. J'étais arrivé à un exercice de la pensée presque
+égal à celui de l'homme; je lui fis comprendre ce qu'il fallait faire,
+en me couvrant d'une vase noire qui s'étalait au bord du fleuve et
+dont je m'aspergeais avec adresse. Frappé de ma pénétration, il
+recueillit divers sucs de plantes dont il connaissait bien les
+propriétés. Il en fit une teinture qui me rendit, sauf la taille,
+entièrement semblable aux éléphants vulgaires. Je lui indiquai que
+cela ne suffisait pas et qu'il fallait, pour me rendre méconnaissable,
+scier mes défenses. Il ne s'y résigna pas. J'étais à ma sixième
+dentition, et il craignait que mes crochets ne pussent repousser. Il
+jugea que j'étais suffisamment déguisé, et nous nous remîmes en route.
+
+»Quelque peu fréquenté que fût ce chemin de montagnes, ce fut miracle
+que d'échapper aux dangers de notre entreprise. Jamais nous n'y
+fussions parvenus l'un sans l'autre; mais, dans l'union intime de
+l'intelligence humaine avec une grande force animale, une puissance
+exceptionnelle s'improvise. Si les hommes avaient su s'identifier aux
+animaux assez complètement pour les amener à s'identifier à eux,
+ils n'auraient pas trouvé en eux des esclaves parfois rebelles
+et dangereux, souvent surmenés et insuffisants. Ils auraient eu
+d'admirables amis et ils eussent résolu le problème de la force
+consciente sans avoir recours aux forces aveugles de la machine,
+animal plus redoutable et plus féroce que les bêtes du désert.
+
+»A force de prudence et de persévérance, quelquefois harcelés par des
+bandits que je sus mettre en fuite et dont je ne craignais ni les
+lances ni les flèches, revêtu que j'étais d'une légère armure en
+écailles de bois de fer qu'Aor avait su me fabriquer, nous parvînmes
+au fleuve Tenasserim. Notre direction n'avait pas été difficile à
+suivre. Outre que nous nous rappelions très-bien l'un et l'autre
+ce voyage que nous avions déjà fait, la construction géologique
+de l'Indo-Chine est très-simple. Les longues arêtes de montagnes,
+séparées par des vallées profondes et de larges fleuves, se ramifient
+médiocrement et s'inclinent sans point d'arrêt sensible jusqu'à la
+mer. Les monts Karens se relient aux monts Moghs en ligne presque
+droite. Nous fîmes très-rarement fausse route, et nos erreurs furent
+rapidement rectifiées. Je dois dire que, de nous deux, j'étais
+toujours le plus prompt à retrouver la vraie direction.
+
+»Nous n'approchâmes de nos anciennes demeures qu'avec circonspection.
+Il nous fallait vivre seuls et en liberté complète. Nous fûmes servis
+à souhait. La tribu, enrichie par la vente de ma personne à l'ancien
+roi des Birmans, avait quitté ses villages de roseaux, et nos forêts,
+dépeuplées d'animaux à la suite d'une terrible sécheresse, avaient été
+abandonnées par les chasseurs. Nous pûmes y faire un établissement
+plus libre et plus sûr encore que par le passé. Aor ne possédait
+absolument rien et ne regrettait rien de notre splendeur évanouie.
+Sans amis, sans famille, il ne connaissait et n'aimait plus que moi
+sur la terre. Je n'avais jamais aimé que ma mère et lui. Une si longue
+intimité avait détruit entre nous l'obstacle apporté par la nature à
+notre assimilation. Nous conversions ensemble comme deux êtres de
+même espèce. Ma pantomime était devenue si réfléchie, si sobre, si
+expressive, qu'il lisait dans ma pensée comme moi dans la sienne. Il
+n'avait même plus besoin de me parler. Je le sentais triste ou gai
+selon le mode et les inflexions de sa flûte, et, notre destinée étant
+commune, je me reportais avec lui dans les souvenirs du passé, ou je
+me plongeais dans la béate extase du présent.
+
+»Nous passâmes de longues années dans les délices de la délivrance.
+Aor était devenu bouddhiste fervent en Birmanie et ne vivait plus que
+de végétaux. Notre subsistance était assurée, et nous ne connaissions
+plus ni la souffrance ni la maladie.
+
+»Mais le temps marchait, et Aor était devenu vieux. J'avais vu ses
+cheveux blanchir et ses forces décroître. Il me fit comprendre les
+effets de l'âge et m'annonça qu'il mourrait bientôt. Je prolongeai sa
+vie en lui épargnant toute fatigue et tout soin. Un moment vint où il
+ne put pourvoir à ses besoins, je lui apportais sa nourriture et je
+construisais ses abris. Il perdit la chaleur du sang, et, pour se
+réchauffer, il ne quittait plus le contact de mon corps. Un jour,
+il me pria de lui creuser une fosse parce qu'il se sentait mourir.
+J'obéis, il s'y coucha sur un lit d'herbages, enlaça ses bras autour
+de ma trompe et me dit adieu. Puis ses bras retombèrent, il resta
+immobile, et son corps se raidit.
+
+»Il n'était plus. Je recouvris la fosse comme il me l'avait commandé,
+et je me couchai dessus. Avais-je bien compris la mort? Je le pense,
+et pourtant je ne me demandai pas si la longévité de ma race me
+condamnait à lui survivre beaucoup. Je ne pris pas la résolution de
+mourir aussi. Je pleurai et j'oubliai de manger. Quand la nuit fut
+passée, je n'eus aucune idée d'aller au bain ni de me mouvoir. Je
+restai plongé dans un accablement absolu. La nuit suivante me trouva
+inerte et indifférent. Le soleil revint encore une fois et me trouva
+mort.
+
+»L'âme fidèle et généreuse d'Aor avait-elle passé en moi? Peut-être.
+J'ai appris dans d'autres existences qu'après ma disparition l'empire
+birman avait éprouvé de grands revers. La royale ville de Pagham fut
+abandonnée par le conseil des prêtres de Gautama. Le Bouddha était
+irrité du peu de soin qu'on avait eu de moi, ma fuite témoignait
+de son mécontentement. Les riches emportèrent leurs trésors et se
+bâtirent de nouveaux palais sur le territoire d'Ava; plus tard, ils
+abandonnèrent encore cette ville somptueuse pour Amarapoura. Les
+pauvres emportèrent à dos de chameau leurs maisons de rotin pour
+suivre les maîtres du pays loin de la cité maudite. Pagham avait été
+le séjour et l'orgueil de quarante-cinq rois consécutifs, je l'avais
+condamnée en la quittant, elle n'est plus aujourd'hui qu'un grandiose
+amas de ruines.
+
+--Votre histoire m'a amusée, dit alors à sir William la petite fille
+qui lui avait déjà parlé; mais à présent, puisque nous avons tous été
+des bêtes avant d'être des personnes, je voudrais savoir ce que nous
+serons plus tard, car enfin tout ce que l'on raconte aux enfants doit
+avoir une moralité à la fin, et je ne vois pas venir la vôtre.
+
+--Ma soeur a raison, dit un jeune homme qui avait écouté sir William
+avec intérêt. Si c'est une récompense d'être homme après avoir été
+chien honnête ou éléphant vertueux, l'homme honnête et vertueux doit
+avoir aussi la sienne en ce monde.
+
+--Sans aucun doute, répondit sir William. La personnalité humaine
+n'est pas le dernier mot de la création sur notre planète. Les savants
+les plus modernes sont convaincus que l'intelligence progresse
+d'elle-même par la loi qui régit la matière. Je n'ai pas besoin
+d'entrer dans cet ordre d'idées pour vous dire qu'esprit et matière
+progressent de compagnie. Ce qu'il y a de certain pour moi, c'est que
+tout être aspire à se perfectionner et que, de tous les êtres, l'homme
+est le plus jaloux de s'élever au-dessus de lui-même. Il y est
+merveilleusement aidé par l'étendue de son intelligence et par
+l'ardeur de son sentiment. Il sent qu'il est un produit encore
+très-incomplet de la nature et qu'une race plus parfaite doit lui
+succéder par voie ininterrompue de son propre développement.
+
+--Je ne comprends pas bien, reprit la petite fille; deviendrons-nous
+des anges avec des ailes et des robes d'or?
+
+--Parfaitement, répondit sir William. Les robes d'or sont des emblèmes
+de richesse et de pureté; nous deviendrons tous riches et purs; les
+ailes, nous saurons les trouver: la science nous les donnera pour
+traverser les airs, comme elle nous a donné les nageoires pour
+traverser les mers.
+
+--Oh! nous voilà retombés dans les machines que vous maudissiez tout à
+l'heure.
+
+--Les machines feront leur temps comme nous ferons le nôtre, repartit
+sir William, l'animalité fera le sien et progressera en même temps
+que nous. Qui vous dit qu'une race d'aigles aussi puissants que
+les ballons et aussi dociles que les chevaux ne surgira pas pour
+s'associer aux voyages aériens de l'homme futur? Est-ce une simple
+fantaisie poétique que ces dieux de l'antiquité portés ou traînés par
+des lions, des dauphins ou des colombes? N'est-ce pas plutôt une
+sorte de vue prophétique de la domestication de toutes les créatures
+associées à l'homme divinisé de l'avenir? Oui, l'homme doit dès ce
+monde devenir ange, si par ange vous entendez un type d'intelligence
+et de grandeur morale supérieur au nôtre. Il ne faut pas un miracle
+païen, il ne faut qu'un miracle naturel, comme ceux qui se sont déjà
+tant de fois accomplis sur la terre, pour que l'homme voie changer ses
+besoins et ses organes en vue d'un milieu nouveau. J'ai vu des races
+entières s'abstenir de manger la chair des animaux, un grand progrès
+de la race entière sera de devenir frugivore, et les carnassiers
+disparaîtront. Alors fleurira la grande association universelle,
+l'enfant jouera avec le tigre comme le jeune Bacchus, l'éléphant sera
+l'ami de l'homme, les oiseaux de haut vol conduiront dans les airs nos
+chars ovoïdes, la baleine transportera nos messages. Que sais-je! tout
+devient possible sur notre planète dès que nous supprimons le carnage
+et la guerre. Toutes les forces intelligentes de la nature, au lieu
+de s'entre-dévorer, s'organisent fraternellement pour soumettre et
+féconder la matière inorganique... Mais j'ai tort de vous esquisser
+ces merveilles; vous êtes plus à même que moi, jeunes esprits qui
+m'interrogez, d'en évoquer les riantes et sublimes images. Il suffit
+que, du monde réel, je vous aie lancés dans le monde du rêve. Rêvez,
+imaginez, faites du merveilleux, vous ne risquez pas d'aller trop
+loin, car l'avenir du monde idéal auquel nous devons croire dépassera
+encore de beaucoup les aspirations de nos âmes timides et incomplètes.
+
+
+
+
+L'ORGUE DU TITAN
+
+
+Un soir, l'improvisation musicale du vieux et illustre maître Angelin
+nous passionnait comme de coutume, lorsqu'une corde de piano vint à se
+briser avec une vibration insignifiante pour nous, mais qui produisit
+sur les nerfs surexcités de l'artiste l'effet d'un coup de foudre.
+Il recula brusquement sa chaise, frotta ses mains, comme si, chose
+impossible, la corde les eût cinglées, et laissa échapper ces étranges
+paroles:
+
+--Diable de titan, va!
+
+Sa modestie bien connue ne nous permettait pas de penser qu'il se
+comparât à un titan. Son émotion nous parut extraordinaire. Il nous
+dit que ce serait trop long à expliquer.
+
+--Ceci m'arrive quelquefois, nous dit-il, quand je joue le motif sur
+lequel je viens d'improviser. Un bruit imprévu me trouble et il me
+semble que mes mains s'allongent. C'est une sensation douloureuse
+et qui me reporte à un moment tragique et pourtant heureux dans mon
+existence.
+
+Pressé de s'expliquer, il céda et nous raconta ce qui suit:
+
+ * * * * *
+
+Vous savez que je suis de l'Auvergne, né dans une très-pauvre
+condition et que je n'ai pas connu mes parents. Je fus élevé par la
+charité publique et recueilli par M. Jansiré, que l'on appelait par
+abréviation maître Jean, professeur de musique et organiste de la
+cathédrale de Clermont. J'étais son élève en qualité d'enfant de
+choeur. En outre, il prétendait m'enseigner le solfége et le clavecin.
+
+C'était un homme terriblement bizarre que maître Jean, un véritable
+type de musicien classique, avec toutes les excentricités que l'on
+nous attribue, que quelques-uns de nous affectent encore, et qui, chez
+lui, étaient parfaitement naïves, par conséquent redoutables.
+
+Il n'était pas sans talent, bien que ce talent fût très au-dessous de
+l'importance qu'il lui attribuait. Il était bon musicien, avait des
+leçons en ville et m'en donnait à moi-même à ses moments perdus, car
+j'étais plutôt son domestique que son élève et je faisais mugir les
+soufflets de l'orgue plus souvent que je n'en essayais les touches.
+
+Ce délaissement ne m'empêchait pas d'aimer la musique et d'en rêver
+sans cesse; à tous autres égards, j'étais un véritable idiot, comme
+vous allez voir.
+
+Nous allions quelquefois à la campagne, soit pour rendre visite à des
+amis du maître, soit pour réparer les épinettes et clavecins de sa
+clientèle; car, en ce temps-là,--je vous parle du commencement du
+siècle,--il y avait fort peu de pianos dans nos provinces, et le
+professeur organiste ne dédaignait pas les petits profits du luthier
+et de l'accordeur.
+
+Un jour, maître Jean me dit:
+
+--Petit, vous vous lèverez demain avec le jour. Vous ferez manger
+l'avoine à Bibi, vous lui mettrez la selle et le portemanteau et vous
+viendrez avec moi. Emportez vos souliers neufs et votre habit vert
+billard. Nous allons passer deux jours de vacances chez mon frère le
+curé de Chanturgue.
+
+Bibi était un petit cheval maigre, mais vigoureux, qui avait
+l'habitude de porter maître Jean avec moi en croupe.
+
+Le curé de Chanturgue était un bon vivant et un excellent homme que
+j'avais vu quelquefois chez son frère. Quant à Chanturgue, c'était une
+paroisse éparpillée dans les montagnes et dont je n'avais non plus
+d'idée que si l'on m'eût parlé de quelque tribu perdue dans les
+déserts du nouveau monde.
+
+Il fallait être ponctuel avec maître Jean. A trois heures du matin
+j'étais debout; à quatre, nous étions sur la route des montagnes; à
+midi, nous prenions quelque repos et nous déjeunions dans une petite
+maison d'auberge bien noire et bien froide, située à la limite d'un
+désert de bruyères et de laves; à trois heures, nous repartions à
+travers ce désert.
+
+La route était si ennuyeuse, que je m'endormis à plusieurs reprises.
+J'avais étudié très-consciencieusement la manière de dormir en croupe
+sans que le maître s'en aperçût. Bibi ne portait pas seulement l'homme
+et l'enfant, il avait encore à l'arrière-train, presque sur la queue,
+un portemanteau étroit, assez élevé, une sorte de petite caisse en
+cuir où ballottaient pêle-mêle les outils de maître Jean et ses nippes
+de rechange. C'est sur ce portemanteau que je me calais, de manière
+qu'il ne sentît pas sur son dos l'alourdissement de ma personne et
+sur son épaule le balancement de ma tête. Il avait beau consulter le
+profil que nos ombres dessinaient sur les endroits aplanis du chemin
+ou sur les talus de rochers; j'avais étudié cela aussi, et j'avais,
+une fois pour toutes, adopté une pose en raccourci, dont il ne pouvait
+saisir nettement l'intention. Quelquefois pourtant, il soupçonnait
+quelque chose et m'allongeait sur les jambes un coup de sa cravache à
+pomme d'argent, en disant:
+
+--Attention, petit! on ne dort pas dans la montagne!
+
+Comme nous traversions un pays plat et que les précipices étaient
+encore loin, je crois que ce jour-là il dormit pour son compte. Je
+m'éveillai dans un lieu qui me parut sinistre. C'était encore un sol
+plat couvert de bruyères et de buissons de sorbiers nains. De sombres
+collines tapissées de petits sapins s'élevaient sur ma droite et
+fuyaient derrière moi; à mes pieds, un petit lac, rond comme un verre
+de lunette,--c'est vous dire que c'était un ancien cratère,--reflétait
+un ciel bas et nuageux. L'eau, d'un gris bleuâtre, à pâles reflets
+métalliques, ressemblait à du plomb en fusion. Les berges unies de
+cet étang circulaire cachaient pourtant l'horizon, d'où l'on pouvait
+conclure que nous étions sur un plan très-élevé; mais je ne m'en
+rendis point compte et j'eus une sorte d'étonnement craintif en voyant
+les nuages ramper si près de nos têtes, que, selon moi, le ciel
+menaçait de nous écraser.
+
+Maître Jean ne fit nulle attention à ma mélancolie.
+
+--Laisse brouter Bibi, me dit-il en mettant pied à terre; il a besoin
+de souffler. Je ne suis pas sûr d'avoir suivi le bon chemin, je vais
+voir.
+
+Il s'éloigna et disparut dans les buissons; Bibi se mit à brouter les
+fines herbes et les jolis oeillets sauvages qui foisonnaient avec
+mille autres fleurs dans ce pâturage inculte. Moi, j'essayai de me
+réchauffer en battant la semelle. Bien que nous fussions en plein été,
+l'air était glacé. Il me sembla que les recherches du maître duraient
+un siècle. Ce lieu désert devait servir de refuge à des bandes de
+loups, et, malgré sa maigreur, Bibi eût fort bien pu les tenter.
+J'étais en ce temps-là plus maigre encore que lui; je ne me sentis
+pourtant pas rassuré pour moi-même. Je trouvais le pays affreux et
+ce que le maître appelait une partie de plaisir s'annonçait pour moi
+comme une expédition grosse de dangers. Était-ce un pressentiment?
+
+Enfin il reparut, disant que c'était le bon chemin et nous repartîmes
+au petit trot de Bibi, qui ne paraissait nullement démoralisé d'entrer
+dans la montagne.
+
+Aujourd'hui, de belles routes sillonnent ces sites sauvages, en partie
+cultivés déjà; mais, à l'époque où je les vis pour la première fois,
+les voies étroites, inclinées ou relevées dans tous les sens, allant
+au plus court n'importe au prix de quels efforts, n'étaient point
+faciles à suivre. Elles n'étaient empierrées que par les écroulements
+fortuits des montagnes, et, quand elles traversaient ces plaines
+disposées en terrasses, il arrivait que l'herbe recouvrait fréquemment
+les traces des petites roues de chariot et des pieds non ferrés des
+chevaux qui les traînaient.
+
+Quand nous eûmes descendu jusqu'aux rives déchirées d'un torrent
+d'hiver, à sec pendant l'été, nous remontâmes rapidement, et, en
+tournant le massif exposé au nord, nous nous retrouvâmes vers le midi
+dans un air pur et brillant. Le soleil sur son déclin enveloppait le
+paysage d'une splendeur extraordinaire et ce paysage était une des
+plus belles choses que j'ai vues de ma vie. Le chemin tournant, tout
+bordé d'un buisson épais d'épilobes roses, dominait un plan raviné au
+flanc duquel surgissaient deux puissantes roches de basalte d'aspect
+monumental, portant à leur cîme des aspérités volcaniques qu'on eût pu
+prendre pour des ruines de forteresses.
+
+J'avais déjà vu les combinaisons prismatiques du basalte dans mes
+promenades autour de Clermont, mais jamais avec cette régularité et
+dans cette proportion. Ce que l'une de ces roches avait d'ailleurs de
+particulier, c'est que les prismes étaient contournés en spirale et
+semblaient être l'ouvrage à la fois grandiose et coquet d'une race
+d'hommes gigantesques.
+
+Ces deux roches paraissaient, d'où nous étions, fort voisines l'une de
+l'autre; mais en réalité elles étaient séparées par un ravin à pic
+au fond duquel coulait une rivière. Telles qu'elles se présentaient,
+elles servaient de repoussoir à une gracieuse perspective de montagnes
+marbrées de prairies vertes comme l'émeraude, et coupées de ressauts
+charmants formés de lignes rocheuses et de forêts. Dans tous les
+endroits adoucis, on saisissait au loin les chalets et les troupeaux
+de vaches, brillantes comme de fauves étincelles au reflet du
+couchant. Puis, au bout de cette perspective, par-dessus l'abîme des
+vallées profondes noyées dans la lumière, l'horizon se relevait en
+dentelures bleues, et les monts Dômes profilaient dans le ciel leurs
+pyramides tronquées, leurs ballons arrondis ou leurs masses isolées,
+droites comme des tours.
+
+La chaîne de montagnes où nous entrions avait des formes bien
+différentes, plus sauvages et pourtant plus suaves. Les bois de hêtres
+jetés en pente rapide, avec leurs mille cascatelles au frais murmure,
+les ravins à pic tout tapissés de plantes grimpantes, les grottes où
+le suintement des sources entretenait le revêtement épais des mousses
+veloutées, les gorges étroites brusquement fermées à la vue par
+leurs coudes multipliés, tout cela était bien plus alpestre et plus
+mystérieux que les lignes froides et nues des volcans de date plus
+récente.
+
+Depuis ce jour, j'ai revu l'entrée solennelle que les deux roches
+basaltiques placées à la limite du désert font à la chaîne du mont
+Dore, et j'ai pu me rendre compte du vague éblouissement que j'en
+reçus quand je les vis pour la première fois. Personne ne m'avait
+encore appris en quoi consiste le beau dans la nature. Je le sentis
+pour ainsi dire physiquement, et, comme j'avais mis pied à terre pour
+faciliter la montée au petit cheval, je restai immobile, oubliant de
+suivre le cavalier.
+
+--Eh bien, eh bien, me cria maître Jean, que faites-vous là-bas,
+imbécile?
+
+Je me hâtai de le rejoindre et de lui demander le nom de l'endroit _si
+drôle_, où nous étions.
+
+--Apprenez, drôle vous-même, répondit-il, que cet endroit est un des
+plus extraordinaires et des plus effrayante que vous verrez jamais. Il
+n'a pas de nom que je sache, mais les deux pointes que vous voyez là,
+c'est la roche Sanadoire et la roche Tuilière. Allons, remontez, et
+faites attention à vous.
+
+Nous avions tourné les roches et devant nous s'ouvrait l'abîme
+vertiginieux qui les sépare. De cela, je ne fus point effrayé. J'avais
+gravi assez souvent les pyramides escarpées des monts Dômes pour ne
+pas connaître l'éblouissement de l'espace. Maître Jean, qui n'était
+pas né dans la montagne et qui n'était venu en Auvergne qu'à l'âge
+d'homme, était moins aguerri que moi.
+
+Je commençai, ce jour-là, à faire quelques réflexions sur les
+puissants accidents de la nature au milieu desquels j'avais grandi
+sans m'en étonner, et, au bout d'un instant de silence, me retournant
+vers la roche Sanadoire, je demandai à mon maître _qu'est-ce qui avait
+fait_ ces choses-là.
+
+--C'est Dieu qui a fait toutes choses, répondit-il, vous le savez
+bien.
+
+--Je sais; mais pourquoi a-t-il fait des endroits qu'on dirait tout
+cassés, comme s'il avait voulu les défaire après les avoir faits?
+
+La question était fort embarrassante pour maître Jean, qui n'avait
+aucune notion des lois naturelles de la géologie et qui, comme la
+plupart des gens de ce temps-là, mettait encore en doute l'origine
+volcanique de l'Auvergne. Cependant, il ne lui convenait pas d'avouer
+son ignorance, car il avait la prétention d'être instruit et beau
+parleur. Il tourna donc la difficulté en se jetant dans la mythologie
+et me répondit emphatiquement:
+
+--Ce que vous voyez là, c'est l'effort que firent les titans pour
+escalader le ciel.
+
+--Les titans! qu'est-ce que c'est que cela? m'écriai-je voyant qu'il
+était en humeur de déclamer.
+
+--C'était, répondit-il, des géants effroyables qui prétendaient
+détrôner Jupiter et qui entassèrent roches sur roches, monts sur
+monts, pour arriver jusqu'à lui; mais il les foudroya, et ces
+montagnes brisées, ces autres éventrées, ces abîmes, tout cela, c'est
+l'effet de la grande bataille.
+
+--Est-ce qu'ils sont tous morts? demandai-je.
+
+--Qui ça? les titans?
+
+--Oui; est-ce qu'il y en a encore?
+
+Maître Jean ne put s'empêcher de rire de ma simplicité, et, voulant
+s'en amuser, il répondit:
+
+--Certainement, il en est resté quelques-uns.
+
+--Bien méchants?
+
+--Terribles!
+
+--Est-ce que nous en verrons dans ces montagnes-ci?
+
+--Eh! eh! cela se pourrait bien.
+
+--Est-ce qu'ils pourraient nous faire du mal?
+
+--Peut-être! mais, si tu en rencontres, tu te dépêcheras d'ôter ton
+chapeau et de saluer bien bas.
+
+--Qu'à cela ne tienne! répondis-je gaiement.
+
+Maître Jean crut que j'avais compris son ironie et songea à autre
+chose. Quant à moi, je n'étais point rassuré, et, comme la nuit
+commençait à se faire, je jetais des regards méfiants sur toute roche
+ou sur tout gros arbre d'apparence suspecte, jusqu'à ce que, me
+trouvant tout près, je pusse m'assurer qu'il n'y avait pas là forme
+humaine.
+
+Si vous me demandiez où est située la paroisse de Chanturgue, je
+serais bien empêché de vous le dire. Je n'y suis jamais retourné
+depuis et je l'ai en vain cherchée sur les cartes et dans les
+itinéraires. Comme j'étais impatient d'arriver, la peur me gagnant
+de plus en plus, il me sembla que c'était fort loin de la roche
+Sanadoire. En réalité, c'était fort près, car il ne faisait pas nuit
+noire quand nous y arrivâmes. Nous avions fait beaucoup de détours en
+côtoyant les méandres du torrent. Selon toute probabilité, nous avions
+passé derrière les montagnes que j'avais vues de la roche Sanadoire
+et nous étions de nouveau à l'exposition du midi, puisqu'à plusieurs
+centaines de mètres au-dessous de nous croissaient quelques maigres
+vignes.
+
+Je me rappelle très-bien l'église et le presbytère avec les trois
+maisons qui composaient le village. C'était au sommet d'une colline
+adoucie que des montagnes plus hautes abritaient du vent. Le chemin
+raboteux était très-large et suivait avec une sage lenteur les
+mouvements de la colline. Il était bien battu, car la paroisse,
+composée d'habitations éparses et lointaines, comptait environ trois
+cents habitants que l'on voyait arriver tous les dimanches, en
+famille, sur leurs chars à quatre roues, étroits et longs comme des
+pirogues et traînés par des vaches. Excepté ce jour-là, on pouvait
+se croire dans le désert; les maisons qui eussent pu être en vue se
+trouvaient cachées sous l'épaisseur des arbres au fond des ravins, et
+celles des bergers, situées en haut, étaient abritées dans les plis
+des grosses roches.
+
+Malgré son isolement et la sobriété de son ordinaire, le curé de
+Chanturgue était gros, gras et fleuri comme les plus beaux chanoines
+d'une cathédrale. Il avait le caractère aimable et gai. Il n'avait pas
+été trop tourmenté par la Révolution. Ses paroissiens l'aimaient parce
+qu'il était humain, tolérant, et prêchait en langage du pays.
+
+Il chérissait son frère Jean, et, bon pour tout le monde, il me reçut
+et me traita comme si j'eusse été son neveu. Le souper fut agréable
+et le lendemain s'écoula gaiement. Le pays, ouvert d'un côté sur les
+vallées, n'était point triste; de l'autre, il était enfoui et sombre,
+mais les bois de hêtres et de sapins pleins de fleurs et de fruits
+sauvages, coupés par des prairies humides d'une fraîcheur délicieuse,
+n'avaient rien qui me rappelât le site terrible de la roche Sanadoire;
+les fantômes de titans qui m'avaient gâté le souvenir de ce bel
+endroit s'effacèrent de mon esprit.
+
+On me laissa courir où je voulus, et je fis connaissance avec les
+bûcherons et les bergers, qui me chantèrent beaucoup de chansons.
+Le curé, qui voulait fêter son frère et qui l'attendait, s'était
+approvisionné de son mieux, mais lui et moi faisions seuls honneur
+au festin. Maître Jean avait un médiocre appétit, comme les gens qui
+boivent sec. Le curé lui servit à discrétion le vin du cru, noir comme
+de l'encre, âpre au goût, mais vierge de tout alliage malfaisant, et,
+selon lui, incapable de faire mal à l'estomac.
+
+Le jour suivant, je pêchai des truites avec le sacristain dans un
+petit réservoir que formait la rencontre de deux torrents et je
+m'amusai énormément à écouter une mélodie naturelle que l'eau avait
+trouvée en se glissant dans une pierre creuse. Je la fis remarquer au
+sacristain, mais il ne l'entendit pas et crut que je rêvais.
+
+Enfin, le troisième jour, on se disposa à la séparation. Maître Jean
+voulait partir de bonne heure, disant que la route était longue, et
+l'on se mit à déjeuner avec le projet de manger vite et de boire peu.
+
+Mais le curé prolongeait le service, ne pouvant se résoudre à nous
+laisser partir sans être bien lestés.
+
+--Qui vous presse tant? disait-il. Pourvu que vous soyez sortis
+en plein jour de la montagne, à partir de la descente de la roche
+Sanadoire vous rentrez en pays plat et plus vous approchez de
+Clermont, meilleure est la route. Avec cela, la lune est au plein et
+il n'y a pas un nuage au ciel. Voyons, voyons, frère Jean, encore un
+verre de ce vin, de ce bon petit vin de _Chante-orgue_!
+
+--Pourquoi _Chante-orgue_? dit maître Jean.
+
+--Eh! ne vois-tu pas que Chanturgue vient de Chante-orgue? C'est clair
+comme le jour et je n'ai pas été long à en découvrir l'étymologie.
+
+--Il y a donc des orgues dans vos vignes? demandai-je avec ma
+stupidité accoutumée.
+
+--Certainement, répondit le bon curé. Il y en a plus d'un quart de
+lieue de long.
+
+--Avec des tuyaux?
+
+--Avec des tuyaux tout droits comme à ton orgue de la cathédrale.
+
+--Et qu'est-ce qui en joue?
+
+--Oh! les vignerons avec leurs pioches.
+
+--Qu'est-ce donc qui les a faites, ces orgues?
+
+--Les titans! dit maître Jean en reprenant son ton railleur et
+doctoral.
+
+--En effet, c'est bien dit, reprit le curé, émerveillé du génie de son
+frère. On peut dire que c'est l'oeuvre des titans!
+
+J'ignorais que l'on donnât le nom de _jeux d'orgues_ aux
+cristallisations du basalte quand elles offrent de la régularité. Je
+n'avais jamais ouï parler des célèbres orgues basaltiques d'Espaly
+en Velay, ni de plusieurs autres très-connues aujourd'hui et dont
+personne ne s'étonne plus. Je pris au pied de la lettre l'explication
+de M. le curé et je me félicitai de n'être point descendu à la vigne,
+car toutes mes terreurs me reprenaient.
+
+Le déjeuner se prolongea indéfiniment et devint un dîner, presque un
+souper. Maître Jean était enchanté de l'étymologie de Chanturgue et ne
+se lassait pas de répéter:
+
+--Chante-orgue! Joli vin, joli nom! On l'a fait pour moi qui touche
+l'orgue, et agréablement, je m'enflatte! Chante, petit vin, chante
+dans mon verre! chante aussi dans ma tête! Je te sens gros de fugues
+et de motets qui couleront de mes doigts comme tu coules de la
+bouteille! A ta santé, frère! Vivent les grandes orgues de Chanturgue!
+vive mon petit orgue de la cathédrale, qui, tout de même, est aussi
+puissant sous ma main qu'il le serait sous celle d'un titan! Bah! je
+suis un titan aussi, moi! Le génie grandit l'homme et chaque fois que
+j'entonne le _Gloria in excelsis_, j'escalade le ciel!
+
+Le bon curé prenait sérieusement son frère pour un grand homme et il
+ne le grondait pas de ses accès de vanité délirante. Lui-même fêtait
+le vin de _Chante-orgue_ avec l'attendrissement d'un frère qui reçoit
+les adieux prolongés de son frère bien-aimé; si bien que le soleil
+commençait à baisser quand on m'ordonna d'aller habiller Bibi. Je ne
+répondrais pas que j'en fusse bien capable. L'hospitalité avait rempli
+bien souvent mon verre et la politesse m'avait fait un devoir de ne
+pas le laisser plein. Heureusement le sacristain m'aida, et, après de
+longs et tendres embrassements, les deux frères baignés de larmes se
+quittèrent au bas de la colline. Je montai en trébuchant sur l'échine
+de Bibi.
+
+--Est-ce que, par hasard, monsieur serait ivre? dit maître Jean en
+caressant mes oreilles de sa terrible cravache.
+
+Mais il ne me frappa point. Il avait le bras singulièrement mou et les
+jambes très-lourdes, car on eut beaucoup de peine à équilibrer ses
+étriers, dont l'un se trouvait alternativement plus long que l'autre.
+
+Je ne sais point ce qui se passa jusqu'à la nuit. Je crois bien que
+je ronflais tout haut sans que le maître s'en aperçût. Bibi était si
+raisonnable que j'étais sans inquiétude. Là où il avait passé une
+fois, il s'en souvenait toujours.
+
+Je m'éveillai en le sentant s'arrêter brusquement et il me sembla que
+mon ivresse était tout à fait dissipée, car je me rendis fort vite
+compte de la situation. Maître Jean n'avait pas dormi, ou bien il
+s'était malheureusement réveillé à temps pour contrarier l'instinct
+de sa monture. Il l'avait engagée dans un faux chemin. Le docile
+Bibi avait obéi sans résistance; mais voilà qu'il sentait le terrain
+manquer devant lui et qu'il se rejetait en arrière pour ne pas se
+précipiter avec nous dans l'abîme.
+
+Je fus vite sur mes pieds, et je vis au-dessus de nous, à droite,
+la roche Sanadoire toute bleue au reflet de la lune, avec son jeu
+d'orgues contourné et sa couronne dentelée. Sa soeur jumelle, la roche
+Tuilière, était à gauche, de l'autre côté du ravin, l'abîme entre
+deux; et nous, au lieu de suivre le chemin d'en haut, nous avions pris
+le sentier à mi-côte.
+
+--Descendez, descendez! criai-je au professeur de musique. Vous ne
+pouvez point passer là! c'est un sentier pour les chèvres.
+
+--Allons donc, poltron, répondit-il d'une voix forte, Bibi n'est-il
+point une chèvre?
+
+--Non, non, maître, c'est un cheval; ne rêvez pas! Il ne peut pas et
+il ne veut pas!
+
+Et, d'un violent effort, je retirai Bibi du danger, mais non sans
+l'abattre un peu sur ses jarrets, ce qui força le maître à descendre
+plus vite qu'il n'eût voulu.
+
+Ceci le mit dans une grande colère, bien qu'il n'eût aucun mal, et,
+sans tenir compte de l'endroit dangereux ou nous nous trouvions, il
+chercha sa cravache pour m'administrer une de ces corrections qui
+n'étaient pas toujours anodines. J'avais tout mon sang-froid. Je
+ramassai la cravache avant lui, et, sans respect pour la pomme
+d'argent, je la jetai dans le ravin.
+
+Heureusement pour moi, maître Jean ne s'en aperçut pas. Ses idées se
+succédèrent trop rapidement.
+
+--Ah! Bibi ne veut pas! disait-il, et Bibi ne peut pas! Bibi n'est pas
+une chèvre! Eh bien, moi, je suis une gazelle!
+
+Et, en parlant ainsi, il se prit à courir devant lui, se dirigeant
+vers le précipice.
+
+Malgré l'aversion qu'il m'inspirait dans ses accès de colère, je fus
+épouvanté et m'élançai sur ses traces. Mais, au bout d'un instant,
+je me tranquillisai. Il n'y avait point là de gazelle. Rien ne
+ressemblait moins à ce gracieux quadrupède que le professeur à ailes
+de pigeon dont la queue, ficelée d'un ruban noir, sautait d'une épaule
+à l'autre avec une rapidité convulsive lorsqu'il était ému. Son habit
+gris à longues basques, ses culottes de nankin et ses bottes molles le
+faisaient plutôt ressembler à un oiseau de nuit.
+
+Je le vis bientôt s'agiter au-dessus de moi; il avait quitté le
+sentier à pic, il lui restait assez de raison pour ne pas songer à
+descendre; il remontait en gesticulant vers la roche Sanadoire, et,
+bien que le talus fût rapide, il n'était pas dangereux.
+
+Je pris Bibi par la bride et l'aidai à virer de bord, ce qui n'était
+pas facile. Puis je remontai avec lui le sentier pour regagner la
+route; je comptais y retrouver maître Jean, qui avait pris cette
+direction.
+
+Je ne l'y trouvai pas, et, laissant le fidèle Bibi sur sa bonne foi,
+je redescendis à pied, en droite ligne, jusqu'à la roche Sanadoire.
+La lune éclairait vivement. J'y voyais comme en plein jour. Je ne fus
+donc pas longtemps sans découvrir maître Jean assis sur un débris, les
+jambes pendantes et reprenant haleine.
+
+--Ah! ah! c'est toi, petit malheureux! me dit-il. Qu'as-tu fait de mon
+pauvre cheval?
+
+--Il est là, maître, il vous attend, répondis-je.
+
+--Quoi! tu l'as sauvé? Fort bien, mon garçon! Mais comment as-tu fait
+pour te sauver toi-même? Quelle effroyable chute, hein?
+
+--Mais, monsieur le professeur, nous n'avons pas fait de chute!
+
+--Pas de chute? L'idiot ne s'en est pas aperçu! Ce que c'est que le
+vin! le vin!... O vin! vin de Chanturgue, vin de Chante-orgue... beau
+petit vin musical! J'en boirais bien encore un verre! Apporte, petit!
+Viens ça, doux sacristain! Frère, à la santé! A la santé des titans! A
+la santé du diable!
+
+J'étais un bon croyant. Les paroles du maître me firent frémir.
+
+--Ne dites pas cela, maître, m'écriai-je. Revenez à vous, voyez où
+vous êtes!
+
+--Où je suis? reprit-il en promenant autour de lui ses yeux agrandis,
+d'où jaillissaient les éclairs du délire; où je suis? où dis-tu que je
+suis? Au fond du torrent? Je ne vois pas le moindre poisson!
+
+--Vous êtes au pied de cette grande roche Sanadoire qui surplombe
+de tous les côtés. Il pleut des pierres ici, voyez, la terre en est
+couverte. N'y restons pas, maître. C'est un vilain endroit.
+
+--Roche Sanadoire! reprit le maître en cherchant à soulever sur son
+front son chapeau qu'il avait sous le bras. Roche _Sonatoire_, oui,
+c'est là ton vrai nom, je te salue entre toutes les roches! Tu es le
+plus beau jeu d'orgues de la création. Tes tuyaux contournés doivent
+rendre des sons étranges, et la main d'un titan peut seule te faire
+chanter! Mais ne suis-je pas un titan, moi? Oui, j'en suis un, et, si
+un autre géant me dispute le droit de faire ici de la musique, qu'il
+se montre!... Ah! ah! oui-da! Ma cravache, petit? où est ma cravache?
+
+--Quoi donc, maître? lui répondis-je épouvanté, qu'en voulez-vous
+faire? est-ce que vous voyez?...
+
+--Oui, je vois, je le vois, le brigand! le monstre! ne le vois-tu pas
+aussi?
+
+--Non, où donc?
+
+--Eh parbleu! là-haut, assis sur la dernière pointe de la fameuse
+roche _Sonatoire_, comme tu dis!
+
+Je ne disais rien et ne voyais rien qu'une grosse pierre jaunâtre
+rongée par une mousse desséchée. Mais l'hallucination est contagieuse
+et celle du professeur me gagna d'autant mieux que j'avais peur de
+voir ce qu'il voyait.
+
+--Oui, oui, lui dis-je, au bout d'un instant d'angoisse inexprimable,
+je le vois, il ne bouge pas, il dort! Allons-nous-en! Attendez! Non,
+non, ne bougeons pas et taisons-nous, je le vois à présent qui remue!
+
+--Mais je veux qu'il me voie! je veux surtout qu'il m'entende! s'écria
+le professeur en se levant avec enthousiasme. Il a beau être là,
+perché sur son orgue, je prétends lui enseigner la musique, à ce
+barbare!--Oui, attends, brute! Je vais te régaler d'un _Introït_ de ma
+façon.--A moi, petit! où es-tu? Vite au soufflet! Dépêche!
+
+--Le soufflet? Quel soufflet? Je ne vois pas...
+
+--Tu ne vois rien! là, là, te dis-je!
+
+Et il me montrait une grosse tige d'arbrisseau qui sortait de la roche
+un peu au-dessous des tuyaux, c'est-à-dire des prismes du basalte.
+On sait que ces colonnettes de pierre sont souvent tendues et comme
+craquelées de distance en distance, et qu'elles se détachent avec une
+grande facilité si elles reposent sur une base friable qui vienne à
+leur manquer.
+
+Les flancs de la roche Sanadoire étaient revêtus de gazon et de
+plantes qu'il n'était pas prudent d'ébranler. Mais ce danger réel ne
+me préoccupait nullement, j'étais tout entier au péril imaginaire
+d'éveiller et d'irriter le titan. Je refusai net d'obéir. Le
+maître s'emporta, et, me prenant au collet avec une force vraiment
+surhumaine, il me plaça devant une pierre naturellement taillée en
+tablette qu'il lui plaisait d'appeler le clavier de l'orgue.
+
+--Joue mon _Introït_, me cria-t-il aux oreilles, joue-le, tu le sais!
+Moi, je vais souffler, puisque tu n'en as pas le courage!
+
+Et il s'élança, gravit la base herbue de la roche et se hissa jusqu'à
+l'arbrisseau qu'il se mit à balancer de haut en bas comme si c'eût été
+le manche d'un soufflet, en me criant:
+
+--Allons, commence, et ne nous trompons pas! _Allegro_, mille
+tonnerres! _allegro risoluto!_
+
+--Et toi, orgue, chante! chante, _orgue_! chante _urgue!..._
+
+Jusque-là, pensant, par moments, qu'il avait le vin gai et se moquait
+de moi, j'avais eu quelque espoir de l'emmener. Mais, le voyant
+souffler son orgue imaginaire avec une ardente conviction, je perdis
+tout à fait l'esprit, j'entrai dans son rêve que le vin de Chanturgue
+largement fêté rendait peut-être essentiellement musical. La peur fit
+place à je ne sais quelle imprudente curiosité comme on l'a dans les
+songes, j'étendis mes mains sur le prétendu clavier et je remuai les
+doigts.
+
+Mais alors quelque chose de vraiment extraordinaire se passa en
+moi. Je vis mes mains grossir, grandir et prendre des proportions
+colossales. Cette transformation rapide ne se fit pas sans me causer
+une souffrance telle que je ne l'oublierai de ma vie. Et, à mesure que
+mes mains devenaient celles d'un titan, le chant de l'orgue que je
+croyais entendre acquérait une puissance effroyable. Maître Jean
+croyait l'entendre aussi, car il me criait:
+
+--Ce n'est pas l'_Introït_! Qu'est-ce que c'est? Je ne sais pas ce que
+c'est, mais ce doit être de moi, c'est sublime!
+
+--Ce n'est pas de vous, lui répondis-je, car nos voix devenues
+titanesques couvraient les tonnerres de l'instrument fantastisque;
+non, ce n'est pas de vous, c'est de moi.
+
+Et je continuais à développer le motif étrange, sublime ou stupide,
+qui surgissait dans mon cerveau. Maître Jean soufflait toujours avec
+fureur et je jouais toujours avec transport; l'orgue rugissait, le
+titan ne bougeait pas; j'étais ivre d'orgueil et de joie, je me
+croyais à l'orgue de la cathédrale de Clermont, charmant une foule
+enthousiaste, lorsqu'un bruit sec et strident comme celui d'une vitre
+brisée m'arrêta net. Un fracas épouvantable et qui n'avait plus rien
+de musical, se produisit au-dessus de moi, il me sembla que la roche
+Sanadoire oscillait sur sa base. Le clavier reculait et le sol se
+dérobait sous mes pieds. Je tombai à la renverse et je roulai au
+milieu d'une pluie de pierres. Les basaltes s'écroulaient, maître
+Jean, lancé avec l'arbuste qu'il avait déraciné, disparaissait sous
+les débris: nous étions foudroyés.
+
+Ne me demandez pas ce que je pensai et ce que je fis pendant les deux
+ou trois heures qui suivirent: j'étais fort blessé à la tête et mon
+sang m'aveuglait. Il me semblait avoir les jambes écrasées et les
+reins brisés. Pourtant, je n'avais rien de grave, puisque,
+après m'être traîné sur les mains et les genoux, je me trouvai
+insensiblement debout et marchant devant moi. Je n'avais qu'une idée
+dont j'aie gardé souvenir, chercher maître Jean; mais je ne pouvais
+l'appeler, et, s'il m'eût répondu, je n'eusse pu l'entendre. J'étais
+sourd et muet dans ce moment-là.
+
+Ce fut lui qui me retrouva et m'emmena. Je ne recouvrai mes esprits
+qu'auprès de ce petit lac Servières où nous nous étions arrêtés trois
+jours auparavant. J'étais étendu sur le sable du rivage. Maître Jean
+lavait mes blessures et les siennes, car il était fort maltraité
+aussi. Bibi broutait aussi philosophiquement que de coutume, sans
+s'éloigner de nous.
+
+Le froid avait dissipé les dernières influences du fatal vin de
+Chanturgue.
+
+--Eh bien, mon pauvre petit, me dit le professeur en étanchant mon
+front avec son mouchoir trempé dans l'eau glacée du lac, commences-tu
+à te ravoir? peux-tu parler à présent?
+
+--Je me sens bien, répondis-je. Et vous, maître, vous n'étiez donc pas
+mort?
+
+--Apparemment; j'ai du mal aussi, mais ce ne sera rien. Nous l'avons
+échappé belle!
+
+En essayant de rassembler mes souvenirs confus, je me mis à chanter.
+
+--Que diable chantes-tu là? dit maître Jean surpris. Tu as une
+singulière manière d'être malade, toi! Tout à l'heure, tu ne pouvais
+ni parler ni entendre, et à présent monsieur siffle comme un merle!
+Qu'est-ce que c'est que cette musique-là?
+
+--Je ne sais pas, maître.
+
+--Si fait; c'est une chose que tu sais, puisque tu la chantais quand
+la roche s'est ruée sur nous.
+
+--Je chantais dans ce moment-là? Mais non, je jouais l'orgue, le grand
+orgue du titan!
+
+--Allons, bon! te voilà fou, à présent? As-tu pu prendre au sérieux la
+plaisanterie que je t'ai faite?
+
+La mémoire me revenait très-nette.
+
+--C'est vous qui ne vous souvenez pas, lui dis-je; vous ne plaisantiez
+pas du tout. Vous souffliez l'orgue comme un beau diable!
+
+Maître Jean avait été si réellement ivre, qu'il ne se rappelait et ne
+se rappela jamais rien de l'aventure. Il n'avait été dégrisé que par
+l'écroulement d'un pan de la roche Sanadoire, le danger que nous
+avions couru et les blessures que nous avions reçues. Il n'avait
+conscience que du motif, inconnu à lui, que j'avais chanté et de la
+manière étonnante dont ce motif avait été redit cinq fois par les
+échos merveilleux mais bien connus de la roche Sanadoire. Il voulut
+se persuader que c'était la vibration de ma voix qui avait provoqué
+l'écroulement; à quoi je lui répondis que c'était la rage obstinée
+avec laquelle il avait secoué et déraciné l'arbuste qu'il avait pris
+pour un manche de soufflet. Il soutint que j'avais rêvé, mais il ne
+put jamais expliquer comment, au lieu de chevaucher tranquillement sur
+la route, nous étions descendus à mi-côte du ravin pour nous amuser à
+_folâtrer_ autour de la roche Sanadoire.
+
+Quand nous eûmes bandé nos plaies et bu assez d'eau pour bien enterrer
+le vin de Chanturgue, nous reprîmes notre route; mais nous étions si
+las et si affaiblis, que nous dûmes nous arrêter à la petite auberge
+au bout du désert. Le lendemain, nous étions si courbatus, qu'il nous
+fallut garder le lit. Le soir, nous vîmes arriver le bon curé de
+Chanturgue fort effrayé; on avait trouvé le chapeau de maître Jean
+et des traces de sang sur les débris fraîchement tombés de la roche
+Sanadoire. A ma grande satisfaction, le torrent avait emporté la
+cravache.
+
+Le digne homme nous soigna fort bien. Il voulait nous ramener chez
+lui, mais l'organiste ne pouvait manquer à la grand'messe du dimanche
+et nous revînmes à Clermont le jour suivant.
+
+Il avait la tête encore affaiblie ou troublée quand il se retrouva
+devant un orgue plus inoffensif que celui de la Sanadoire. La mémoire
+lui manqua deux ou trois fois et il dut improviser, ce qu'il faisait
+de son propre aveu très-médiocrement, bien qu'il se piquât de composer
+des chefs-d'oeuvre à tête reposée.
+
+A l'élévation, il se sentit pris de faiblesse et me fit signe de
+m'asseoir à sa place. Je n'avais jamais joué que devant lui et je
+n'avais aucune idée de ce que je pourrais devenir en musique. Maître
+Jean n'avait jamais terminé une leçon sans décréter que j'étais un
+âne. Un moment je fus presque aussi ému que je l'avais été devant
+l'orgue du titan. Mais l'enfance a ses accès de confiance spontanée;
+je pris courage, je jouai le motif qui avait frappé le maître au
+moment de la catastrophe et qui, depuis ce moment-là, n'était pas
+sorti de ma tête.
+
+Ce fut un succès qui décida de toute ma vie, vous allez voir comment.
+
+Après la messe, M. le grand vicaire, qui était un mélomane très-érudit
+en musique sacrée, fit mander maître Jean dans la salle du chapitre.
+
+--Vous avez du talent, lui dit-il, mais il ne faut point manquer de
+discernement. Je vous ai déjà blâmé d'improviser ou de composer des
+motifs qui ont du mérite, mais que vous placez hors de saison, tendres
+ou sautillants quand ils doivent être sévères, menaçants et comme
+irrités quand ils doivent être humbles et suppliants. Ainsi,
+aujourd'hui, à l'élévation, vous nous avez fait entendre un véritable
+chant de guerre. C'était fort beau, je dois l'avouer, mais c'était un
+sabbat et non un _Adoremus_.
+
+J'étais derrière maître Jean pendant que le grand vicaire lui parlait,
+et le coeur me battait bien fort. L'organiste s'excusa naturellement
+en disant qu'il s'était trouvé indisposé, et qu'un enfant de choeur,
+son élève, avait tenu l'orgue à l'élévation.
+
+--Est-ce vous, mon petit ami? dit le vicaire en voyant ma figure émue.
+
+--C'est lui, répondit maître Jean, c'est ce petit âne!
+
+--Ce petit âne a fort bien joué, reprit le grand vicaire en riant.
+Mais pourriez-vous me dire, mon enfant, quel est ce motif qui m'a
+frappé? J'ai bien vu que c'était quelque chose de remarquable, mais je
+ne saurais dire où cela existe.
+
+--Cela n'existe que dans ma tête, répondis-je avec assurance. Cela
+m'est venu... dans la montagne.
+
+--T'en est-il venu d'autres?
+
+--Non, c'est la première fois que quelque chose m'est venu.
+
+--Pourtant...
+
+--Ne faites pas attention, reprit l'organiste, il ne sait ce qu'il
+dit, c'est une réminiscence!
+
+--C'est possible, mais de qui?
+
+--De moi probablement; on jette tant d'idées au hasard quand on
+compose! le premier venu ramasse les bribes!
+
+--Vous auriez dû ne pas laisser perdre cette bribe-là, reprit le grand
+vicaire avec malice; elle vaut une grosse pièce.
+
+Il se retourna vers moi en ajoutant:
+
+--Viens chez moi demain après ma messe basse, je veux t'examiner.
+
+Je fus exact. Il avait eu le temps de faire ses recherches. Nulle part
+il n'avait trouvé mon motif. Il avait chez lui un beau piano et me fit
+improviser. D'abord je fus troublé et il ne me vint que du gâchis;
+puis, peu à peu, mes idées s'éclaircirent et le prélat fut si content
+de moi, qu'il manda maître Jean et me recommanda à lui comme son
+protégé tout spécial. C'était lui dire que mes leçons lui seraient
+bien payées. Le professeur me retira donc de la cuisine et de
+l'écurie, me traita avec plus de douceur et, en peu d'années,
+m'enseigna tout ce qu'il savait. Mon protecteur vit bien alors que je
+pouvais aller plus loin et que le petit âne était plus laborieux et
+mieux doué que son maître. Il m'envoya à Paris, où je fus, très-jeune
+encore, en état de donner des leçons et de jouer dans les concerts.
+Mais ce n'est pas l'histoire de ma vie entière que je vous ai promise;
+ce serait trop long, et vous savez maintenant ce que vous vouliez
+savoir: comment une grande frayeur, à la suite d'un accès d'ivresse,
+développa en moi une faculté refoulée par la rudesse et le dédain du
+maître qui eût dû la développer. Je n'en bénis pas moins son souvenir.
+Sans sa vanité et son ivrognerie, qui exposèrent ma raison et ma vie
+à la roche Sanadoire, ce qui couvait en moi n'en fût peut-être jamais
+sorti. Cette folle aventure qui m'a fait éclore, m'a pourtant laissé
+une susceptibilité nerveuse qui est une souffrance. Parfois, en
+improvisant, j'imagine entendre l'écroulement du roc sur ma tête et
+sentir mes mains grossir comme celles du Moïse de Michel-Ange. Cela
+ne dure qu'un instant, mais cela ne s'est point guéri entièrement, et
+vous voyez que l'âge ne m'en a pas débarrassé.
+
+ * * * * *
+
+--Mais, dit le docteur au maestro quand il eut terminé son récit,
+à quoi attribuez-vous cette dilatation fictive de vos mains, cette
+souffrance qui vous saisit à la roche Sanadoire avant son trop réel
+écroulement?
+
+--Je ne peux l'attribuer, répondit le maestro, qu'à des orties ou à
+des ronces qui poussaient sur le prétendu clavier. Vous voyez, mes
+amis, que tout est symbolique dans mon histoire. La révélation de mon
+avenir fut complète: des illusions, du bruit... et des épines!
+
+
+
+
+CE QUE DISENT LES FLEURS
+
+
+Quand j'étais enfant, ma chère Aurore, j'étais très-tourmentée de
+ne pouvoir saisir ce que les fleurs se disaient entre elles. Mon
+professeur de botanique m'assurait qu'elles ne disaient rien; soit
+qu'il fût sourd, soit qu'il ne voulût pas me dire la vérité, il jurait
+qu'elles ne disaient rien du tout.
+
+Je savais bien le contraire. Je les entendais babiller confusément,
+surtout à la rosée du soir; mais elles parlaient trop bas pour que je
+pusse distinguer leurs paroles; et puis elles étaient méfiantes, et,
+quand je passais près des plates-bandes du jardin ou sur le sentier du
+pré, elles s'avertissaient par une espèce de _psitt_, qui courait de
+l'une à l'autre. C'était comme si l'on eût dit sur toute la ligne:
+«Attention, taisons-nous! voilà l'enfant curieux qui nous écoute.»
+
+Je m'y obstinai. Je m'exerçai à marcher si doucement, sans frôler le
+plus petit brin d'herbe, qu'elles ne m'entendirent plus et que je pus
+m'avancer tout près, tout près; alors, en me baissant sous l'ombre des
+arbres pour qu'elles ne vissent pas la mienne, je saisis enfin des
+paroles articulées.
+
+Il fallait beaucoup d'attention; c'était de si petites voix, si
+douces, si fines, que la moindre brise les emportait et que le
+bourdonnement des sphinx et des noctuelles les couvrait absolument.
+
+Je ne sais pas quelle langue elles parlaient. Ce n'était ni le
+français, ni le latin qu'on m'apprenait alors; mais il se trouva que
+je comprenais fort bien. Il me sembla même que je comprenais mieux ce
+langage que tout ce que j'avais entendu jusqu'alors.
+
+Un soir, je réussis à me coucher sur le sable et à ne plus rien
+perdre de ce qui se disait auprès de moi dans un coin bien abrité
+du parterre. Comme tout le monde parlait dans tout le jardin, il ne
+fallait pas s'amuser à vouloir surprendre plus d'un secret en une
+fois. Je me tins donc là bien tranquille, et voici ce que j'entendis
+dans les coquelicots:
+
+--Mesdames et messieurs, il est temps d'en finir avec cette platitude.
+Toutes les plantes sont également nobles; notre famille ne le cède à
+aucune autre, et, accepte qui voudra la royauté de la rose, je déclare
+que j'en ai assez et que je ne reconnais à personne le droit de se
+dire mieux né et plus titré que moi.
+
+A quoi les marguerites répondirent toutes ensemble que l'orateur
+coquelicot avait raison. Une d'elles, qui était plus grande que les
+autres et fort belle, demanda la parole et dit:
+
+--Je n'ai jamais compris les grands airs que prend la famille des
+roses. En quoi, je vous le demande, une rose est-elle plus jolie
+et mieux faite que moi? La nature et l'art se sont entendus pour
+multiplier le nombre de nos pétales et l'éclat de nos couleurs. Nous
+sommes même beaucoup plus riches, car la plus belle rose n'a guère
+plus de deux cents pétales et nous en avons jusqu'à cinq cents. Quant
+aux couleurs, nous avons le violet et presque le bleu pur que la rose
+ne trouvera jamais.
+
+--Moi, dit un grand pied d'alouette vivace, moi le prince Delphinium,
+j'ai l'azur des cieux dans ma corolle, et mes nombreux parents ont
+toutes les nuances du rose. La prétendue reine des fleurs a donc
+beaucoup à nous envier, et, quant à son parfum si vanté...
+
+--Ne parlez pas de cela, reprit vivement le coquelicot. Les hâbleries
+du parfum me portent sur les nerfs. Qu'est-ce, je vous prie, que le
+parfum? Une convention établie par les jardiniers et les papillons.
+Moi, je trouve que la rose sent mauvais et que c'est moi qui embaume.
+
+--Nous ne sentons rien, dit la marguerite, et je crois que par là
+nous faisons preuve de tenue et de bon goût. Les odeurs sont des
+indiscrétions ou des vanteries. Une plante qui se respecte ne
+s'annonce point par des émanations. Sa beauté doit lui suffire.
+
+--Je ne suis pas de votre avis, s'écria un gros pavot qui sentait
+très-fort. Les odeurs annoncent l'esprit et la santé.
+
+Les rires couvrirent la voix du gros pavot. Les oeillets s'en tenaient
+les côtes et les résédas se pâmaient. Mais, au lieu de se fâcher, il
+se remit à critiquer la forme et la couleur de la rose qui ne pouvait
+répondre; tous les rosiers venaient d'être taillés et les pousses
+remontantes n'avaient encore que de petits boutons bien serrés dans
+leurs langes verts. Une pensée fort richement vêtue critiqua amèrement
+les fleurs doubles, et, comme celles-ci étaient en majorité dans le
+parterre, on commença à se fâcher. Mais il y avait tant de jalousie
+contre la rose, qu'on se réconcilia pour la railler et la dénigrer. La
+pensée eut même du succès quand elle compara la rose à un gros chou
+pommé, donnant la préférence à celui-ci à cause de sa taille et de son
+utilité. Les sottises que j'entendais m'exaspérèrent et, tout à coup,
+parlant leur langue:
+
+--Taisez-vous, m'écriai-je en donnant un coup de pied à ces sottes
+fleurs. Vous ne dites rien qui vaille. Moi qui m'imaginais entendre
+ici des merveilles de poésie, quelle déception vous me causez avec vos
+rivalités, vos vanités et votre basse envie!
+
+Il se fit un profond silence et je sortis du parterre.
+
+--Voyons donc, me disais-je, si les plantes rustiques ont plus de
+bon sens que ces péronnelles cultivées, qui, en recevant de nous une
+beauté d'emprunt, semblent avoir pris nos préjugés et nos travers.
+
+Je me glissai dans l'ombre de la haie touffue, me dirigeant vers la
+prairie; je voulais savoir si les spirées qu'on appelle reine des prés
+avaient aussi de l'orgueil et de l'envie. Mais je m'arrêtai auprès
+d'un grand églantier dont toutes les fleurs parlaient ensemble.
+
+--Tâchons de savoir, pensai-je, si la rose sauvage dénigre la rose à
+cent feuilles et méprise la rose pompon.
+
+Il faut vous dire que, dans mon enfance, on n'avait pas créé toutes
+ces variétés de roses que les jardiniers savants ont réussi à produire
+depuis par la greffe et les semis. La nature n'en était pas plus
+pauvre pour cela. Nos buissons étaient remplis de variétés nombreuses
+de roses à l'état rustique: la _canina_, ainsi nommée parce qu'on
+la croyait un remède contre la morsure des chiens enragés; la rose
+canelle, la musquée, la _rubiginosa_ ou rouillée, qui est une des plus
+jolies; la rose pimprenelle, la _tomentosa_ ou cotonneuse, la rose
+alpine, etc., etc. Puis, dans les jardins, nous avions des espèces
+charmantes à peu près perdues aujourd'hui, une panachée rouge et blanc
+qui n'était pas très-fournie en pétales, mais qui montrait sa couronne
+d'étamines d'un beau jaune vif et qui avait le parfum de la bergamote.
+Elle était rustique au possible, ne craignant ni les étés secs ni les
+hivers rudes; la rose pompon, grand et petit modèle, qui est devenue
+excessivement rare; la petite rose de mai, la plus précoce et
+peut-être la plus parfumée de toutes, qu'on demanderait en vain
+aujourd'hui dans le commerce, la rose de Damas ou de Provins que nous
+savions utiliser et qu'on est obligé, à présent, de demander au midi
+de la France; enfin, la rose à cent feuilles ou, pour mieux dire,
+à cent pétales, dont la patrie est inconnue et que l'on attribue
+généralement à la culture.
+
+C'est cette rose _centifolia_ qui était alors, pour moi comme pour
+tout le monde, l'idéal de la rose, et je n'étais pas persuadée, comme
+l'était mon précepteur, qu'elle fût un monstre dû à la science des
+jardiniers. Je lisais dans mes poètes que la rose était de toute
+antiquité le type de la beauté et du parfum. A coup sûr, ils ne
+connaissaient pas nos roses thé qui ne sentent plus la rose, et toutes
+ces variétés charmantes qui, de nos jours, ont diversifié à l'infini,
+mais en l'altérant essentiellement, le vrai type de la rose. On
+m'enseignait alors la botanique. Je n'y mordais qu'à ma façon. J'avais
+l'odorat fin et je voulais que le parfum fût un des caractères
+essentiels de la plante; mon professeur, qui prenait du tabac, ne
+m'accordait pas ce critérium de classification. Il ne sentait plus que
+le tabac, et, quand il flairait une autre plante, il lui communiquait
+des propriétés sternutatoires tout à fait avilissantes. J'écoutai donc
+de toutes mes oreilles ce que disaient les églantiers au-dessus de
+ma tête, car, dès les premiers mots que je pus saisir, je vis qu'ils
+parlaient des origines de la rose.
+
+--Reste ici, doux zéphyr, disaient-ils, nous sommes fleuris. Les
+belles roses du parterre dorment encore dans leurs boutons verts.
+Vois, nous sommes fraîches et riantes, et, si tu nous berces un peu,
+nous allons répandre des parfums aussi suaves que ceux de notre
+illustre reine.
+
+J'entendis alors le zéphyr qui disait:
+
+--Taisez-vous, vous n'êtes que des enfants du Nord. Je veux bien
+causer un instant avec vous, mais n'ayez pas l'orgueil de vous égaler
+à la reine des fleurs.
+
+--Cher zéphyr, nous la respectons et nous l'adorons, répondirent les
+fleurs de l'églantier; nous savons comme les autres fleurs du jardin
+en sont jalouses. Elles prétendent qu'elle n'est rien de plus que
+nous, qu'elle est fille de l'églantier et ne doit sa beauté qu'à la
+greffe et à la culture. Nous sommes des ignorantes et ne savons pas
+répondre. Dis-nous, toi qui es plus ancien que nous sur la terre, si
+tu connais la véritable origine de la rose.
+
+--Je vous la dirai, car c'est ma propre histoire; écoutez-la, et ne
+l'oubliez jamais.
+
+Et le zéphyr raconta ceci:
+
+--Au temps où les êtres et les choses de l'univers parlaient encore la
+langue des dieux, j'étais le fils aîné du roi des orages. Mes ailes
+noires touchaient les deux extrémités des plus vastes horizons, ma
+chevelure immense s'emmêlait aux nuages. Mon aspect était épouvantable
+et sublime, j'avais le pouvoir de rassembler les nuées du couchant
+et de les étendre comme un voile impénétrable entre la terre et le
+soleil.
+
+»Longtemps je régnai avec mon père et mes frères sur la planète
+inféconde. Notre mission était de détruire et de bouleverser. Mes
+frères et moi, déchaînés sur tous les points de ce misérable petit
+monde, nous semblions ne devoir jamais permettre à la vie de paraître
+sur cette scorie informe que nous appelons aujourd'hui la terre des
+vivants. J'étais le plus robuste et le plus furieux de tous. Quand le
+roi mon père était las, il s'étendait sur le sommet des nuées et
+se reposait sur moi du soin de continuer l'oeuvre de l'implacable
+destruction. Mais, au sein de cette terre, inerte encore, s'agitait un
+esprit, une divinité puissante, l'esprit de la vie, qui voulait être,
+et qui, brisant les montagnes, comblant les mers, entassant les
+poussières, se mit un jour à surgir de toutes parts. Nos efforts
+redoublèrent et ne servirent qu'à hâter l'éclosion d'une foule d'êtres
+qui nous échappaient par leur petitesse ou nous résistaient par leur
+faiblesse même; d'humbles plantes flexibles, de minces coquillages
+flottants prenaient place sur la croûte encore tiède de l'écorce
+terrestre, dans les limons, dans les eaux, dans les détritus de tout
+genre. Nous roulions en vain les flots furieux sur ces créations
+ébauchées. La vie naissait et apparaissait sans cesse sous des formes
+nouvelles, comme si le génie patient et inventif de la création eût
+résolu d'adapter les organes et les besoins de tous les êtres au
+milieu tourmenté que nous leur faisions.
+
+»Nous commencions à nous lasser de cette résistance passive en
+apparence, irréductible en réalité. Nous détruisions des races
+entières d'êtres vivants, d'autres apparaissaient organisés pour nous
+subir sans mourir. Nous étions épuisés de rage. Nous nous retirâmes
+sur le sommet des nuées pour délibérer et demander à notre père des
+forces nouvelles.
+
+»Pendant qu'il nous donnait de nouveaux ordres, la terre un instant
+délivrée de nos fureurs se couvrit de plantes innombrables où des
+myriades d'animaux ingénieusement conformés dans leurs différents
+types, cherchèrent leur abri et leur nourriture dans d'immenses forêts
+ou sur les flancs de puissantes montagnes, ainsi que dans les eaux
+épurées de lacs immenses.
+
+»--Allez, nous dit mon père, le roi des orages, voici la terre qui
+s'est parée comme une fiancée pour épouser le soleil. Mettez-vous
+entre eux. Entassez les nuées énormes, mugissez, et que votre souffle
+renverse les forêts, aplanisse les monts et déchaîne les mers. Allez,
+et ne revenez pas, tant qu'il y aura encore un être vivant, une plante
+debout sur cette arène maudite où la vie prétend s'établir en dépit de
+nous.
+
+»Nous nous dispersâmes comme une semence de mort sur les deux
+hémisphères, et moi, fendant comme un aigle le rideau des nuages, je
+m'abattis sur les antiques contrées de l'extrême Orient, là où de
+profondes dépressions du haut plateau asiatique s'abaissant vers
+la mer sous un ciel de feu, font éclore, au sein d'une humidité
+énergique, les plantes gigantesques et les animaux redoutables.
+J'étais reposé des fatigues subies, je me sentais doué d'une force
+incommensurable, j'étais fier d'apporter le désordre et la mort à tous
+ces faibles qui semblaient me braver. D'un coup d'aile, je rasais
+toute une contrée; d'un souffle, j'abattais toute une forêt, et je
+sentais en moi une joie aveugle, enivrée, la joie d'être plus fort que
+toutes les forces de la nature.
+
+»Tout à coup un parfum passa en moi comme par une aspiration inconnue
+à mes organes, et, surpris d'une sensation si nouvelle, je m'arrêtai
+pour m'en rendre compte. Je vis alors pour la première fois un être
+qui était apparu sur la terre en mon absence, un être frais, délicat,
+imperceptible, la rose!
+
+»Je fondis sur elle pour l'écraser. Elle plia, se coucha sur l'herbe
+et me dit:
+
+»--Prends pitié! je suis si belle et si douce! respire-moi, tu
+m'épargneras.
+
+»Je la respirai et une ivresse soudaine abattit ma fureur. Je me
+couchai sur l'herbe et je m'endormis auprès d'elle.
+
+»Quand je m'éveillai, la rose s'était relevée et se balançait
+mollement, bercée par mon haleine apaisée.
+
+»--Sois mon ami, me dit-elle. Ne me quitte plus. Quand tes ailes
+terribles sont pliées, je t'aime et te trouve beau. Sans doute tu es
+le roi de la forêt. Ton souffle adouci est un chant délicieux. Reste
+avec moi, ou prends-moi avec toi, afin que j'aille voir de plus près
+le soleil et les nuages.
+
+»Je mis la rose dans mon sein et je m'envolai avec elle. Mais bientôt
+il me sembla qu'elle se flétrissait; alanguie, elle ne pouvait plus
+me parler; son parfum, cependant, continuait à me charmer, et moi,
+craignant de l'anéantir, je volais doucement, je caressais la cime des
+arbres, j'évitais le moindre choc. Je remontai ainsi avec précaution
+jusqu'au palais de nuées sombres où m'attendait mon père.
+
+»--Que veux-tu? me dit-il, et pourquoi as-tu laissé debout cette forêt
+que je vois encore sur les rivages de l'Inde? Retourne l'exterminer au
+plus vite.
+
+»--Oui, répondis-je en lui montrant la rose, mais laisse-moi te
+confier ce trésor que je veux sauver.
+
+»--Sauver! s'écria-t-il en rugissant de colère; tu veux sauver quelque
+chose?
+
+»Et, d'un souffle, il arracha de ma main la rose, qui disparut dans
+l'espace en semant ses pétales flétries.
+
+»Je m'élançai pour ressaisir au moins un vestige; mais le roi, irrité
+et implacable, me saisit à mon tour, me coucha, la poitrine sur
+son genou, et, avec violence, m'arracha mes ailes, dont les plumes
+allèrent dans l'espace rejoindre les feuilles dispersées de la rose.
+
+»--Misérable enfant, me dit-il, tu as connu la pitié, tu n'es plus mon
+fils. Va-t'en rejoindre sur la terre le funeste esprit de la vie qui
+me brave, nous verrons s'il fera de toi quelque chose, à présent que,
+grâce à moi, tu n'es plus rien.
+
+»Et, me lançant dans les abîmes du vide, il m'oublia à jamais.
+
+»Je roulai jusqu'à la clairière et me trouvai anéanti à côté de la
+rose, plus riante et plus embaumée que jamais.
+
+»--Quel est ce prodige? Je te croyais morte et je te pleurais. As-tu
+le don de renaître après la mort?
+
+»--Oui, répondit-elle, comme toutes les créatures que l'esprit de vie
+féconde. Vois ces boutons qui m'environnent. Ce soir, j'aurai perdu
+mon éclat et je travaillerai à mon renouvellement, tandis que mes
+soeurs te charmeront de leur beauté et te verseront les parfums de
+leur journée de fête. Reste avec nous; n'es-tu pas notre compagnon et
+notre ami?
+
+»J'étais si humilié de ma déchéance, que j'arrosais de mes larmes
+cette terre à laquelle je me sentais à jamais rivé. L'esprit de la vie
+sentit mes pleurs et s'en émut. Il m'apparut sous la forme d'un ange
+radieux et me dit:
+
+»--Tu as connu la pitié, tu as eu pitié de la rose, je veux avoir
+pitié de toi. Ton père est puissant, mais je le suis plus que lui, car
+il peut détruire et, moi, je peux créer.
+
+»En parlant ainsi, l'être brillant me toucha et mon corps devint celui
+d'un bel enfant avec un visage semblable au coloris de la rose. Des
+ailes de papillon sortirent de mes épaules et je me mis à voltiger
+avec délices.
+
+»--Reste avec les fleurs, sous le frais abri des forêts, me dit la
+fée. A présent, ces dômes de verdure te cacheront et te protégeront.
+Plus tard, quand j'aurai vaincu la rage des éléments, tu pourras
+parcourir la terre, où tu seras béni par les hommes et chanté par les
+poëtes.--Quant à toi, rose charmante qui, la première as su désarmer
+la fureur par la beauté, sois le signe de la future réconciliation
+des forces aujourd'hui ennemies de la nature. Tu seras aussi
+l'enseignement des races futures, car ces races civilisées voudront
+faire servir toutes choses à leurs besoins. Mes dons les plus
+précieux, la grâce, la douceur et la beauté risqueront de leur sembler
+d'une moindre valeur que la richesse et la force. Apprends-leur,
+aimable rose, que la plus grande et la plus légitime puissance est
+celle qui charme et réconcilie. Je te donne ici un titre que les
+siècles futurs n'oseront pas t'ôter. Je te proclame reine des fleurs;
+les royautés que j'institue sont divines et n'ont qu'un moyen
+d'action, le charme.
+
+»Depuis ce jour, j'ai vécu en paix avec le ciel, chéri des hommes, des
+animaux et des plantes; ma libre et divine origine me laisse le choix
+de résider où il me plaît, mais je suis trop l'ami de la terre et le
+serviteur de la vie à laquelle mon souffle bienfaisant contribue, pour
+quitter cette terre chérie où mon premier et éternel amour me retient.
+Oui, mes chères petites, je suis le fidèle amant de la rose et par
+conséquent votre frère et votre ami.»
+
+--En ce cas, s'écrièrent toutes les petites roses de l'églantier,
+donne-nous le bal et réjouissons-nous en chantant les louanges de
+madame la reine, la rose à cent feuilles de l'Orient.
+
+Le zéphyr agita ses jolies ailes et ce fut au-dessus de ma tête une
+danse effrénée, accompagnée de frôlements de branches et de claquement
+de feuilles en guise de timbales et de castagnettes: il arriva bien à
+quelques petites folles de déchirer leur robe de bal et de semer leurs
+pétales dans mes cheveux; mais elles n'y firent pas attention et
+dansèrent de plus belle en chantant:
+
+--Vive la belle rose dont la douceur a vaincu le fils des orages! vive
+le bon zéphyr qui est resté l'ami des fleurs!
+
+Quand je racontai à mon précepteur ce que j'avais entendu, il déclara
+que j'étais malade et qu'il fallait m'administrer un purgatif. Mais ma
+grand'mère m'en préserva en lui disant:
+
+--Je vous plains si vous n'avez jamais entendu ce que disent les
+roses. Quant à moi, je regrette le temps où je l'entendais. C'est une
+faculté de l'enfance. Prenez garde de confondre les facultés avec les
+maladies!
+
+
+
+
+LE MARTEAU ROUGE
+
+
+J'ai trahi pour vous, mes enfants, le secret du vent et des roses. Je
+vais vous raconter maintenant l'histoire d'un caillou. Mais je vous
+tromperais si je vous disais que les cailloux parlent comme les
+fleurs. S'ils disent quelque chose, lorsqu'on les frappe, nous ne
+pouvons l'entendre que comme un bruit sans paroles. Tout dans la
+nature a une voix, mais nous ne pouvons attribuer la parole qu'aux
+êtres. Une fleur est un être pourvu d'organes et qui participe
+largement à la vie universelle. Les pierres ne vivent pas, elles ne
+sont que les ossements d'un grand corps, qui est la planète, et, ce
+grand corps, on peut le considérer comme un être; mais les fragments
+de son ossature ne sont pas plus des êtres par eux-mêmes qu'une
+phalange de nos doigts ou une portion de notre crâne n'est un être
+humain.
+
+C'était pourtant un beau caillou, et ne croyez pas que vous eussiez
+pu le mettre dans votre poche, car il mesurait peut-être un mètre sur
+toutes ses faces. Détaché d'une roche de cornaline, il était cornaline
+lui-même, non pas de la couleur de ces vulgaires silex sang de boeuf
+qui jonchent nos chemins, mais d'un rose chair veiné de parties
+ambrées, et transparent comme un cristal. Vitrification splendide,
+produite par l'action des feux plutoniens sur l'écorce siliceuse de
+la terre, il avait été séparé de sa roche par une dislocation, et il
+brillait au soleil, au milieu des herbes, tranquille et silencieux
+depuis des siècles dont je ne sais pas le compte. La fée Hydrocharis
+vint enfin un jour à le remarquer. La fée Hydrocharis (beauté des
+eaux) était amoureuse des ruisseaux clairs et tranquilles, parce
+qu'elle y faisait pousser ses plantes favorites, que je ne vous
+nommerai pas, vu que vous les connaissez maintenant et que vous les
+chérissez aussi.
+
+La fée avait du dépit, car, après une fonte de neiges assez
+considérable sur les sommets de montagnes, le ruisseau avait ensablé
+de ses eaux troublées et grondeuses les tapis de fleurs et de verdure
+que la fée avait caressés et bénis la veille. Elle s'assit sur le gros
+caillou et, contemplant le désastre, elle se fit ce raisonnement:
+
+--La fée des glaciers, ma cruelle ennemie, me chassera de cette
+région, comme elle m'a chassée déjà des régions qui sont au-dessus
+et qui, maintenant, ne sont plus que des amas de ruines. Ces roches
+entraînées par les glaces, ces moraines stériles où la fleur ne
+s'épanouit plus, où l'oiseau ne chante plus, où le froid et la mort
+règnent stupidement, menacent de s'étendre sur mes riants herbages
+et sur mes bosquets embaumés. Je ne puis résister, le néant veut
+triompher ici de la vie, le destin aveugle et sourd est contre moi.
+Si je connaissais, au moins, les projets de l'ennemi, j'essayerais de
+lutter. Mais ces secrets ne sont confiés qu'aux ondes fougueuses dont
+les mille voix confuses me sont inintelligibles. Dès qu'elles arrivent
+à mes lacs et à mes étangs, elles se taisent, et, sur mes pentes
+sinueuses, elles se laissent glisser sans bruit. Comment les décider à
+parler de ce qu'elles savent des hautes régions d'où elles descendent
+et où il m'est interdit de pénétrer?
+
+La fée se leva, réfléchit encore, regarda autour d'elle et accorda
+enfin son attention au caillou qu'elle avait jusque-là méprisé comme
+une chose inerte et stérile. Il lui vint alors une idée, qui était de
+placer ce caillou sur le passage incliné du ruisseau. Elle ne prit pas
+la peine de pousser le bloc, elle souffla dessus, et le bloc se mit en
+travers de l'eau courante, debout sur le sable où il s'enfonça par son
+propre poids, de manière à y demeurer solidement fixé. Alors, la fée
+regarda et écouta.
+
+Le ruisseau, évidemment irrité de rencontrer cet obstacle, le frappa
+d'abord brutalement pour le chasser de son chemin; puis il le
+contourna et se pressa sur ses flancs jusqu'à ce qu'il eût réussi à se
+creuser une rigole de chaque côté, et il se précipita dans ces rigoles
+en exhalant une sourde plainte.
+
+--Tu ne dis encore rien qui vaille, pensa la fée, mais je vais
+t'emprisonner si bien que je te forcerai de me répondre.
+
+Alors, elle donna une chiquenaude au bloc de cornaline qui se fendit
+en quatre. C'est si puissant un doigt de fée! L'eau, rencontrant
+quatre murailles au lieu d'une, s'y laissa choir, et, bondissant de
+tous côtés en ruisselets entrecoupés, il se mit à babiller comme un
+fou, jetant ses paroles si vite, que c'était un bredouillage insensé,
+impossible.
+
+La fée cassa encore une fois le bloc et des quatre morceaux en fit
+huit qui, divisant encore le cours de l'eau, la forcèrent à se calmer
+et à murmurer discrètement. Alors, elle saisit son langage, et, comme
+les ruisseaux sont de nature indiscrète et babillarde, elle apprit
+que la reine des glaciers avait résolu d'envahir son domaine et de la
+chasser encore plus loin.
+
+Hydrocharis prit alors toutes ses plantes chéries dans sa robe tissue
+de rayons de soleil, et s'éloigna, oubliant au milieu de l'eau les
+pauvres débris du gros caillou, qui restèrent là jusqu'à ce que les
+eaux obstinées les eussent emportés ou broyés.
+
+Rien n'est philosophe et résigné comme un caillou. Celui dont j'essaye
+de vous dire l'histoire n'était plus représenté un peu dignement que
+par un des huit morceaux, lequel était encore gros comme votre tête,
+et, à peu près aussi rond, vu que les eaux qui avaient émietté les
+autres, l'avaient roulé longtemps. Soit qu'il eût eu plus de chance,
+soit qu'on eût eu des égards pour lui, il était arrivé beau, luisant
+et bien poli jusqu'à la porte d'une hutte de roseaux où vivaient
+d'étranges personnages.
+
+C'était des hommes sauvages, vêtus de peaux de bêtes, portant de
+longues barbes et de longs cheveux, faute de ciseaux pour les couper,
+ou parce qu'ils se trouvaient mieux ainsi, et peut-être n'avaient-ils
+pas tort. Mais, s'ils n'avaient pas encore inventé les ciseaux, ce
+dont je ne suis pas sûr, ces hommes primitifs n'en étaient pas moins
+d'habiles couteliers. Celui qui habitait la hutte était même un
+armurier recommandable.
+
+Il ne savait pas utiliser le fer, mais les cailloux grossiers
+devenaient entre ses mains des outils de travail ingénieux ou des
+armes redoutables. C'est vous dire que ces gens appartenaient à la
+race de l'âge de pierre qui se confond dans la nuit des temps avec les
+premiers âges de l'occupation celtique. Un des enfants de l'armurier
+trouva sous ses pieds le beau caillou amené par le ruisseau, et,
+croyant que c'était un des nombreux éclats ou morceaux de rebut jetés
+çà et là autour de l'atelier de son père, il se mit à jouer avec et
+à le faire rouler. Mais le père, frappé de la vive couleur et de la
+transparence de cet échantillon, le lui ôta des mains et appela ses
+autres enfants et apprentis pour l'admirer. On ne connaissait dans
+le pays environnant aucune roche d'où ce fragment pût provenir.
+L'armurier recommanda à son monde de bien surveiller les cailloux que
+charriait le ruisseau; mais ils eurent beau chercher et attendre, ils
+n'en trouvèrent pas d'autre et celui-ci resta dans l'atelier comme un
+objet des plus rares et des plus précieux.
+
+A quelques jours de là, un homme bleu descendit de la colline et somma
+l'armurier de lui livrer sa commande. Cet homme bleu, qui était blanc
+en dessous, avait la figure et le corps peints avec le suc d'une
+plante qui fournissait aux chefs et aux guerriers ce que les Indiens
+d'aujourd'hui appellent encore leur peinture de guerre. Il était donc
+de la tête aux pieds d'un beau bleu d'azur et la famille de l'armurier
+le contemplait avec admiration et respect.
+
+Il avait commandé une hache de silex, la plus lourde et la plus
+tranchante qui eût été jamais fabriquée depuis l'âge du renne, et
+cette arme formidable lui fut livrée, moyennant le prix de deux peaux
+d'ours, selon qu'il avait été convenu. L'homme bleu ayant payé, allait
+se retirer, lorsque l'armurier lui montra son caillou de cornaline
+en lui proposant de le façonner pour lui en hache ou en casse-tête.
+L'homme bleu, émerveillé de la beauté de la matière, demanda un
+casse-tête qui serait en même temps un couteau propre à dépecer les
+animaux après les avoir assommés. On lui fabriqua donc avec ce caillou
+merveilleux un outil admirable auquel, à force de patience, on put
+même donner le poli jusqu'alors inconnu à une industrie encore privée
+de meules; et, pour porter au comble la satisfaction de l'homme bleu,
+un des fils de l'armurier, enfant très-adroit et très-artiste, dessina
+avec une pointe faite d'un éclat, la figure d'un daim sur un des côtés
+de la lame. Un autre, apprenti très-habile au montage, enchâssa l'arme
+dans un manche de bois fendu par le milieu et assujetti aux extrémités
+par des cordes de fibres végétales très-finement tressées et d'une
+solidité à toute épreuve.
+
+L'homme bleu donna douze peaux de daim pour cette merveille et
+l'emporta, triomphant, dans sa mardelle immense, car il était un grand
+chef de clan, enrichi à la chasse et souvent victorieux à la guerre.
+
+Vous savez ce qu'est une mardelle: vous avez vu ces grands trous
+béants au milieu de nos champs, aujourd'hui cultivés, jadis couverts
+d'étangs et de forêts. Plusieurs ont de l'eau au fond tandis qu'à un
+niveau plus élevé, on a trouvé des cendres, des os, des débris de
+poteries et des pierres disposées en foyer.
+
+On peut croire que les peuples primitifs aimaient à demeurer sur
+l'eau, témoins les cités lacustres trouvées en si grand nombre et dont
+vous avez entendu beaucoup parler.
+
+Moi, j'imagine que, dans les pays de plaine comme les nôtres, où l'eau
+est rare, on creusait le plus profondément possible, et, autant que
+possible, aussi dans le voisinage d'une source. On détournait au
+besoin le cours d'un faible ruisseau et on l'emmagasinait dans ces
+profonds réservoirs, puis l'on bâtissait sur pilotis une spacieuse
+demeure, qui s'élevait comme un îlot dans un entonnoir et dont les
+toits inaperçus ne s'élevaient pas au-dessus du niveau du sol, toutes
+conditions de sécurité contre le parcours des bêtes sauvages ou
+l'invasion des hordes ennemies.
+
+Quoi qu'il en soit, l'homme bleu résidait dans une grande mardelle (on
+dit aussi margelle), entourée de beaucoup d'autres plus petites et
+moins profondes, où plusieurs familles s'étaient établies pour obéir à
+ses ordres en bénéficiant de sa protection. L'homme bleu fit le tour
+de toutes ces citernes habitées, franchit, pour entrer chez ses
+clients, les arbres jetés en guise de ponts, se chauffa à tous les
+foyers, causa amicalement avec tout le monde, montrant sa merveilleuse
+hache rose, et laissant volontiers croire qu'il l'avait reçue en
+présent de quelque divinité. Si on le crut, ou si l'on feignit de le
+croire, je l'ignore; mais la hache rose fut regardée comme un talisman
+d'une invincible puissance, et, lorsque l'ennemi se présenta pour
+envahir la tribu, tous se portèrent au combat avec une confiance
+exaltée. La confiance fait la bravoure et la bravoure fait la force.
+L'ennemi fut écrasé, la hache rose du grand chef devint pourpre dans
+le sang des vaincus. Une gloire nouvelle couronna les anciennes
+gloires de l'homme bleu, et, dans sa terreur, l'ennemi lui donna le
+nom de _Marteau-Rouge_, que sa tribu et ses descendants portèrent
+après lui.
+
+Ce marteau lui porta bonheur car il fut vainqueur dans toutes ses
+guerres comme dans toutes ses chasses, et mourut, plein de jours,
+sans avoir été victime d'aucun des hasards de sa vie belliqueuse.
+On l'enterra sous une énorme butte de terre et de sable suivant la
+coutume du temps, et, malgré le désir effréné qu'avaient ses héritiers
+de posséder le marteau rouge, on enterra le marteau rouge avec lui.
+Ainsi le voulait la loi religieuse conservatrice du respect dû aux
+morts.
+
+Voilà donc notre caillou rejeté dans le néant des ténèbres après une
+courte période de gloire et d'activité. La tribu du Marteau-Rouge eut
+lieu de regretter la sépulture donnée au talisman, car les tribus
+ennemies, longtemps épouvantées par la vaillance du grand chef,
+revinrent en nombre et dévastèrent les pays de chasse, enlevèrent les
+troupeaux et ravagèrent même les habitations.
+
+Ces malheurs décidèrent un des descendants de Marteau-Rouge 1er à
+violer la sépulture de son aïeul, à pénétrer la nuit dans son caveau
+et à enlever secrètement le talisman, qu'il cacha avec soin dans sa
+mardelle. Comme il ne pouvait avouer à personne cette profanation, il
+ne pouvait se servir de cette arme excellente et ranimer le courage de
+son clan, en la faisant briller au soleil des batailles. N'étant plus
+secouée par un bras énergique et vaillant,--le nouveau possesseur
+était plus superstitieux que brave,--elle perdit sa vertu, et la
+tribu, vaincue, dispersée, dut aller chercher en d'autres lieux des
+établissements nouveaux. Ses mardelles conquises furent occupées par
+le vainqueur, et des siècles s'écoulèrent sans que le fameux marteau
+enterré entre deux pierres fût exhumé. On l'oublia si bien, que, le
+jour où une vieille femme, en poursuivant un rat dans sa cuisine, le
+retrouva intact, personne ne put lui dire à quoi ce couteau de pierre
+avait pu servir. L'usage de ces outils s'était perdu. On avait appris
+à fondre et à façonner le bronze, et, comme ces peuples n'avaient pas
+d'histoire, ils ne se souvenaient pas des services que le silex leur
+avait rendus.
+
+Toutefois, la vieille femme trouva le marteau joli et l'essaya pour
+râper les racines qu'elle mettait dans sa soupe. Elle le trouva
+commode, bien que le temps et l'humidité l'eussent privé de son beau
+manche à cordelettes. Il était encore coupant. Elle en fit son couteau
+de prédilection. Mais, après elle, des enfants voulurent s'en servir
+et l'ébrêchèrent outrageusement.
+
+Quand vint l'âge du fer, cet ustensile méprisé fut oublié sur le bord
+de la margelle tarie et à demi comblée. On construisait de nouvelles
+habitations à fleur de terre avec des cultures autour. On connaissait
+la bêche et la cognée, on parlait, on agissait, on pensait autrement
+que par le passé. Le glorieux marteau rouge redevînt simple caillou et
+reprit son sommeil impassible dans l'herbe des prairies.
+
+Bien des siècles se passèrent encore lorsqu'un paysan chasseur qui
+poursuivait un lièvre réfugié dans la mardelle, et qui, pour mieux
+courir, avait quitté ses sabots, se coupa l'orteil sur une des faces
+encore tranchantes du marteau rouge. Il le ramassa, pensant en faire
+des pierres pour son fusil, et l'apporta chez lui, où il l'oublia dans
+un coin. A l'époque des vendanges, il s'en servit pour caler sa cuve;
+après quoi, il le jeta dans son jardin, où les choux, ces fiers
+occupants d'une terre longtemps abandonnée à elle-même, le couvrirent
+de leur ombre et lui permirent de dormir encore à l'abri du caprice de
+l'homme.
+
+Cent ans plus tard, un jardinier le rencontra sous sa bêche, et,
+comme le jardin du paysan s'était fondu dans un parc seigneurial, ce
+jardinier porta sa trouvaille au châtelain, en lui disant:
+
+--Ma foi, monsieur le comte, je crois bien que j'ai trouvé dans mes
+planches d'asperges un de ces marteaux anciens dont vous êtes curieux.
+
+M. le comte complimenta son jardinier sur son _oeil_ d'antiquaire et
+fit grand cas de sa découverte. Le marteau rouge était un des plus
+beaux spécimens de l'antique industrie de nos pères, et, malgré les
+outrages du temps, il portait la trace indélébile du travail de
+l'homme à un degré remarquable. Tous les amis de la maison et tous les
+antiquaires du pays l'admirèrent. Son âge devint un sujet de grande
+discussion. Il était en partie dégrossi et taillé au silex comme les
+spécimens des premiers âges, en partie façonné et poli comme ceux
+d'un temps moins barbare. Il appartenait évidemment à un temps de
+transition, peut-être avait-il été apporté par des émigrants; à coup
+sûr, dirent les géologues, il n'a pas été fabriqué dans le pays, car
+il n'y a pas de trace de cornaline bien loin à la ronde.
+
+Les géologues n'oublièrent qu'une chose, c'est que les eaux sont
+des conducteurs de minéraux de toute sorte, et les antiquaires ne
+songèrent pas à se demander si l'histoire des faits industriels
+n'étaient pas démentie à chaque instant par des tentatives
+personnelles dues au caprice ou au génie de quelque artisan mieux
+doué que les autres. La figure tracée sur la lame présentait encore
+quelques linéaments qui furent soigneusement examinés. On y voyait
+bien encore l'intention de représenter un animal. Mais était-ce un
+cheval, un cerf, un ours des cavernes ou un mammouth?
+
+Quand on eut bien examiné et interrogé le marteau rouge, on le plaça
+sur un coussinet de velours. C'était la plus curieuse pièce de la
+collection de M. le comte. Il eut la place d'honneur et la conserva
+pendant une dizaine d'années.
+
+Mais M. le comte vint à mourir sans enfants, et madame la comtesse
+trouva que le défunt avait dépensé pour ses collections beaucoup
+d'argent qu'il eût mieux employé à lui acheter des dentelles et à
+renouveler ses équipages. Elle fit vendre toutes ces antiquailles,
+pressée qu'elle était d'en débarrasser les chambres de son château.
+Elle ne conserva que quelques gemmes gravées et quelques médailles
+d'or qu'elle pouvait utiliser pour sa parure, et, comme le marteau
+rouge était tiré d'une cornaline particulièrement belle, elle le
+confia à un lapidaire chargé de le tailler en plaques destinées à un
+fermoir de ceinture.
+
+Quand les fragments du marteau rouge furent taillés et montés, madame
+trouva la chose fort laide et la donna à sa petite nièce âgée de six
+ans qui en orna sa poupée. Mais ce bijou trop lourd et trop grand ne
+lui plut pas longtemps et elle imagina d'en faire de la soupe. Oui
+vraiment, mes enfants, de la soupe pour les poupées. Vous savez mieux
+que moi que la soupe aux poupées se compose de choses très-variées:
+des fleurs, des graines, des coquilles, des haricots blancs et rouges,
+tout est bon quand cela est cuit à point dans un petit vase de
+fer-blanc sur un feu imaginaire. La petite nièce manquant de carottes
+pour son pot-au-feu, remarqua la belle couleur de la cornaline, et, à
+l'aide d'un fer à repasser, elle la broya en mille petits morceaux qui
+donnèrent très-bonne mine à la soupe et que la poupée eût dû trouver
+succulente.
+
+Si le marteau rouge eût été un être, c'est-à-dire s'il eût pu penser,
+quelles réflexions n'eût-il pas faites sur son étrange destinée? Avoir
+été montagne, et puis bloc; avoir servi sous cette forme à l'oeuvre
+mystérieuse d'une fée, avoir forcé un ruisseau à révéler les secrets
+du génie des cimes glacées; avoir été, plus tard, le palladium d'une
+tribu guerrière, la gloire d'un peuple, le sceptre d'un homme bleu;
+être descendu à l'humble condition de couteau de cuisine jusqu'à
+ratisser, Dieu sait quels légumes, chez un peuple encore sauvage;
+avoir retrouvé une sorte de gloire dans les mains d'un antiquaire,
+jusqu'à se pavaner sur un socle de velours aux yeux des amateurs
+émerveillés: et tout cela pour devenir carotte fictive dans les mains
+d'un enfant, sans pouvoir seulement éveiller l'appétit dédaigneux
+d'une poupée!
+
+Le marteau rouge n'était pourtant pas absolument anéanti. Il en était
+resté un morceau gros comme une noix que le valet de chambre ramassa
+en balayant et qu'il vendit cinquante centimes au lapidaire. Avec ce
+dernier fragment, le lapidaire fit trois bagues qu'il vendit un franc
+chacune. C'est très-joli, une bague de cornaline, mais c'est vite
+cassé et perdu. Une seule existe encore, elle a été donnée à une
+petite fille soigneuse qui la conserve précieusement sans se douter
+qu'elle possède la dernière parcelle du fameux marteau rouge, lequel
+n'était lui-même qu'une parcelle de la roche aux fées.
+
+Tel est le sort des choses. Elles n'existent que par le prix que nous
+y attachons, elles n'ont point d'âme qui les fasse renaître, elles
+deviennent poussière; mais, sous cette forme, tout ce qui possède la
+vie les utilise encore. La vie se sert de tout, et ce que le temps et
+l'homme détruisent renaît sous des formes nouvelles, grâce à cette fée
+qui ne laisse rien perdre, qui répare tout et qui recommence tout ce
+qui est défait. Cette reine des fées, vous la connaissez fort bien:
+c'est la nature.
+
+
+
+
+LA FÉE POUSSIÈRE
+
+
+Autrefois, il y a bien longtemps, mes chers enfants, j'étais jeune
+et j'entendais souvent les gens se plaindre d'une importune petite
+vieille qui entrait par les fenêtres quand on l'avait chassée par les
+portes. Elle était si fine et si menue, qu'on eût dit qu'elle flottait
+au lieu de marcher, et mes parents la comparaient à une petite fée.
+Les domestiques la détestaient et la renvoyaient à coups de plumeau,
+mais on ne l'avait pas plus tôt délogée d'une place qu'elle
+reparaissait à une autre.
+
+Elle portait toujours une vilaine robe grise traînante et une sorte
+de voile pâle que le moindre vent faisait voltiger autour de sa tête
+ébouriffée en mèches jaunâtres.
+
+A force d'être persécutée, elle me faisait pitié et je la laissais
+volontiers se reposer dans mon petit jardin, bien qu'elle abîmât
+beaucoup mes fleurs. Je causais avec elle, mais sans en pouvoir tirer
+une parole qui eût le sens commun. Elle voulait toucher à tout, disant
+qu'elle ne faisait que du bien. On me reprochait de la tolérer, et,
+quand je l'avais laissée s'approcher de moi, on m'envoyait laver et
+changer, en me menaçant de me donner le nom qu'elle portait.
+
+C'était un vilain nom que je redoutais beaucoup. Elle était si
+malpropre qu'on prétendait qu'elle couchait dans les balayures des
+maisons et des rues, et, à cause de cela, on la nommait la fée
+Poussière.
+
+--Pourquoi donc êtes-vous si poudreuse? lui dis-je, un jour qu'elle
+voulait m'embrasser.
+
+--Tu es une sotte de me craindre, répondit-elle alors d'un ton
+railleur: tu m'appartiens, et tu me ressembles plus que tu ne penses.
+Mais tu es une enfant esclave de l'ignorance, et je perdrais mon temps
+à te le démontrer.
+
+--Voyons, repris-je, vous paraissez vouloir parler raison pour la
+première fois. Expliquez-moi vos paroles.
+
+--Je ne puis te parler ici, répondit-elle. J'en ai trop long à te
+dire, et, sitôt que je m'installe quelque part chez vous, on me balaye
+avec mépris; mais, si tu veux savoir qui je suis, appelle-moi par
+trois fois cette nuit, aussitôt que tu seras endormie.
+
+Là-dessus, elle s'éloigna en poussant un grand éclat de rire, et il me
+sembla la voir se dissoudre et s'élever en grande traînée d'or, rougi
+par le soleil couchant.
+
+Le même soir, j'étais dans mon lit et je pensais à elle en commençant
+à sommeiller.
+
+--J'ai rêvé tout cela, me disais-je, ou bien cette petite vieille
+est une vraie folle. Comment me serait-il possible de l'appeler en
+dormant?
+
+Je m'endormis, et tout aussitôt je rêvai que je l'appelais. Je ne
+suis même pas sûre de n'avoir pas crié tout haut par trois fois: «Fée
+Poussière! fée Poussière! fée Poussière!»
+
+A l'instant même, je fus transportée dans un immense jardin au
+milieu duquel s'élevait un palais enchanté, et sur le seuil de cette
+merveilleuse demeure, une dame resplendissante de jeunesse et de
+beauté m'attendait dans de magnifiques habits de fête.
+
+Je courus à elle et elle m'embrassa en me disant:
+
+--Eh bien, reconnais-tu, à présent, la fée Poussière?
+
+--Non, pas du tout, madame, répondis-je, et je pense que vous vous
+moquez de moi.
+
+--Je ne me moque point, reprit-elle; mais, comme tu ne saurais
+comprendre mes paroles, je vais te faire assister à un spectacle
+qui te paraîtra étrange et que je rendrai aussi court que possible.
+Suis-moi.
+
+Elle me conduisit dans le plus bel endroit de sa résidence. C'était un
+petit lac limpide qui ressemblait à un diamant vert enchâssé dans un
+anneau de fleurs, et où se jouaient des poissons de toutes les nuances
+de l'orange et de la cornaline, des carpes de Chine couleur d'ambre,
+des cygnes blancs et noirs, des sarcelles exotiques vêtues de
+pierreries, et, au fond de l'eau, des coquillages de nacre et de
+pourpre, des salamandres aux vives couleurs et aux panaches dentelés,
+enfin tout un monde de merveilles vivantes glissant et plongeant sur
+un lit de sable argenté, où poussaient des herbes fines, plus fleuries
+et plus jolies les unes que les autres. Autour de ce vaste bassin
+s'arrondissait sur plusieurs rangs une colonnade de porphyre à
+chapiteaux d'albâtre. L'entablement fait des minéraux les plus
+précieux, disparaissait presque sous les clématites, les jasmins, les
+glycines, les bryones et les chèvrefeuilles où mille oiseaux faisaient
+leurs nids. Des buissons de roses de toutes nuances et de tous
+parfums, se miraient dans l'eau, ainsi que le fût des colonnes et les
+belles statues de marbre de Paros placées sous les arcades. Au milieu
+du bassin jaillissait en mille fusées de diamants et de perles un jet
+d'eau qui retombait dans de colossales vasques de nacre.
+
+Le fond de l'amphithéâtre d'architecture s'ouvrait sur de riants
+parterres qu'ombrageaient des arbres géants couronnés de fleurs et de
+fruits, et dont les tiges enlacées de pampres formaient, au delà de la
+colonnade de porphyre, une colonnade de verdure et de fleurs.
+
+La fée me fit asseoir avec elle au seuil d'une grotte d'où s'élançait
+une cascade mélodieuse et que tapissaient les beaux rubans des
+scolopendres et le velours des mousses fraîches diamantées de gouttes
+d'eau.
+
+--Tout ce que tu vois là, me dit-elle, est mon ouvrage. Tout cela est
+fait de poussière; c'est en secouant ma robe dans les nuages que j'ai
+fourni tous les matériaux de ce paradis. Mon ami le feu qui les avait
+lancés dans les airs, les a repris pour les recuire, les cristalliser
+ou les agglomérer après que mon serviteur le vent les a eu promenés
+dans l'humidité et dans l'électricité des nues, et rabattus sur la
+terre; ce grand plateau solidifié s'est revêtu alors de ma substance
+féconde et la pluie en a fait des sables et des engrais, après en
+avoir fait des granits, des porphyres, des marbres, des métaux et des
+roches de toute sorte.
+
+J'écoutais sans comprendre et je pensais que la fée continuait à me
+mystifier. Qu'elle eût pu faire de la terre avec de la poussière,
+passe encore; mais qu'elle eût fait avec cela du marbre, des granits
+et d'autres minéraux, qu'en se secouant elle aurait fait tomber du
+ciel, je n'en croyais rien. Je n'osais pas lui donner un démenti, mais
+je me retournai involontairement vers elle pour voir si elle disait
+sérieusement une pareille absurdité.
+
+Quelle fut ma surprise de ne plus la trouver derrière moi! mais
+j'entendis sa voix qui partait de dessous terre et qui m'appelait.
+En même temps, je m'enfonçai sous terre aussi, sans pouvoir m'en
+défendre, et je me trouvai dans un lieu terrible où tout était feu et
+flamme. On m'avait parlé de l'enfer, je crus que c'était cela. Des
+lueurs rouges, bleues, vertes, blanches, violettes, tantôt livides,
+tantôt éblouissantes, remplaçaient le jour, et, si le soleil pénétrait
+en cet endroit, les vapeurs qui s'exhalaient de la fournaise le
+rendaient tout à fait invisible.
+
+Des bruits formidables, des sifflements aigus, des explosions, des
+éclats de tonnerre remplissaient cette caverne de nuages noirs où je
+me sentais enfermée.
+
+Au milieu de tout cela, j'apercevais la petite fée Poussière qui avait
+repris sa face terreuse et son sordide vêtement incolore. Elle allait
+et venait, travaillant, poussant, tassant, brassant, versant je
+ne sais quels acides, se livrant en un mot à des opérations
+incompréhensibles.
+
+--N'aie pas peur, me cria-t-elle d'une voix qui dominait les bruits
+assourdissants de ce Tartare. Tu es ici dans mon laboratoire. Ne
+connais-tu pas la chimie?
+
+--Je n'en sais pas un mot, m'écriai-je, et ne désire pas l'apprendre
+en un pareil endroit.
+
+--Tu as voulu savoir, il faut te résigner à regarder. Il est bien
+commode d'habiter la surface de la terre, de vivre avec les fleurs,
+les oiseaux et les animaux apprivoisés; de se baigner dans les eaux
+tranquilles, de manger des fruits savoureux en marchant sur des tapis
+de gazon et de marguerites. Tu t'es imaginée que la vie humaine avait
+subsisté de tout temps ainsi, dans des conditions bénies. Il est temps
+de t'aviser du commencement des choses et de la puissance de la fée
+Poussière, ton aïeule, ta mère et ta nourrice.
+
+En parlant ainsi, la petite vieille me fit rouler avec elle au plus
+profond de l'abîme à travers les flammes dévorantes, les explosions
+effroyables, les âcres fumées noires, les métaux en fusion, les laves
+au vomissement hideux et toutes les terreurs de l'éruption volcanique.
+
+--Voici mes fourneaux, me dit-elle, c'est le sous-sol où s'élaborent
+mes provisions. Tu vois, il fait bon ici pour un esprit débarrassé de
+cette caparace qu'on appelle un corps. Tu as laissé le tien dans ton
+lit et ton esprit seul est avec moi. Donc, tu peux toucher et brasser
+la matière première. Tu ignores la chimie, tu ne sais pas encore de
+quoi cette matière est faite, ni par quelle opération mystérieuse ce
+qui apparaît ici sous l'aspect de corps solides provient d'un corps
+gazeux qui a lui dans l'espace comme une nébuleuse et qui plus tard a
+brillé comme un soleil. Tu es une enfant, je ne peux pas t'initier aux
+grands secrets de la création et il se passera encore du temps avant
+que tes professeurs les sachent eux-mêmes. Mais je peux te faire voir
+les produits de mon art culinaire. Tout est ici un peu confus pour
+toi. Remontons d'un étage. Prends l'échelle et suis-moi.
+
+Une échelle, dont je ne pouvais apercevoir ni la base ni le faîte, se
+présentait en effet devant nous. Je suivis la fée et me trouvai avec
+elle dans les ténèbres, mais je m'aperçus alors qu'elle était toute
+lumineuse et rayonnait comme un flambeau. Je vis donc des dépôts
+énormes d'une pâte rosée, des blocs d'un cristal blanchâtre et des
+lames immenses d'une matière vitreuse noire et brillante que la fée
+se mit à écraser sous ses doigts; puis elle pila le cristal en petits
+morceaux et mêla le tout avec la pâte rose, qu'elle porta sur ce qu'il
+lui plaisait d'appeler un feu doux.
+
+--Quel plat faites-vous donc là? lui demandai-je.
+
+--Un plat très-nécessaire à ta pauvre petite existence, répondit-elle;
+je fais du granit, c'est-à-dire qu'avec de la poussière je fais la
+plus dure et la plus résistante des pierres. Il faut bien cela, pour
+enfermer le Cocyte et le Phlégéthon. Je fais aussi des mélanges variés
+des mêmes éléments. Voici ce qu'on t'a montré sous des noms barbares,
+les gneiss, les quartzites, les talcschistes, les micaschistes, etc.
+De tout cela, qui provient de mes poussières, je ferai plus tard
+d'autres poussières avec des éléments nouveaux, et ce seront alors
+des ardoises, des sables et des grès. Je suis habile et patiente,
+je pulvérise sans cesse pour réagglomérer. La base de tout gâteau
+n'est-elle pas la farine? Quant à présent, j'emprisonne mes fourneaux
+en leur ménageant toutefois quelques soupiraux nécessaires pour qu'ils
+ne fassent pas tout éclater. Nous irons voir plus haut ce qui se
+passe. Si tu es fatiguée, tu peux faire un somme, car il ma faut un
+peu de temps pour cet ouvrage.
+
+Je perdis la notion du temps, et, quand la fée m'éveilla:
+
+--Tu as dormi, me dit-elle, un joli nombre de siècles!
+
+--Combien donc, madame la fée?
+
+--Tu demanderas cela à tes professeurs, répondit-elle en ricanant;
+reprenons l'échelle.
+
+Elle me fit monter plusieurs étages de divers dépôts, où je la vis
+manipuler des rouilles de métaux dont elle fit du calcaire, des
+marnes, des argiles, des ardoises, des jaspes; et, comme je
+l'interrogeais sur l'origine des métaux:
+
+--Tu en veux savoir beaucoup, me dit-elle. Vos chercheurs peuvent
+expliquer beaucoup de phénomènes par l'eau et par le feu. Mais
+peuvent-ils savoir ce qui s'est passé entre terre et ciel quand toutes
+mes pouzzolanes, lancées par le vent de l'abîme, ont formé des nuées
+solides, que les nuages d'eau ont roulées dans leurs tourbillons
+d'orage, que la foudre a pénétrées de ses aimants mystérieux et que
+les vents supérieurs ont rabattues sur la surface terrestre en pluies
+torrentielles? C'est là l'origine des premiers dépôts. Tu vas assister
+à leurs merveilleuses transformations.
+
+Nous montâmes plus haut et nous vîmes des craies, des marbres et des
+bancs de pierre calcaire, de quoi bâtir une ville aussi grande que
+le globe entier. Et, comme j'étais émerveillée de ce qu'elle pouvait
+produire par le sassement, l'agglomération, le métamorphisme et la
+cuisson, elle me dit:
+
+--Tout ceci n'est rien, et tu vas voir bien autre chose! tu vas voir
+la vie déjà éclose au milieu de ces pierres.
+
+Elle s'approcha d'un bassin grand comme une mer, et, y plongeant le
+bras, elle en retira d'abord des plantes étranges, puis des animaux
+plus étranges encore, qui étaient encore à moitié plantes; puis
+des êtres libres, indépendants les uns des autres, des coquillages
+vivants, puis enfin des poissons, qu'elle fit sauter en disant:
+
+--Voilà ce que dame Poussière sait produire quand elle se dépose au
+fond des eaux. Mais il y a mieux; retourne-toi et regarde le rivage.
+
+Je me retournai: le calcaire et tous ses composés, mêlés à la silice
+et à l'argile, avaient formé à leur surface une fine poussière brune
+et grasse où poussaient des plantes chevelues fort singulières.
+
+--Voici la terre végétale, dit la fée, attends un peu, tu verras
+pousser des arbres.
+
+En effet, je vis une végétation arborescente s'élever rapidement et
+se peupler de reptiles et d'insectes, tandis que sur les rivages
+s'agitaient des êtres inconnus qui me causèrent une véritable terreur.
+
+--Ces animaux ne t'effrayeront pas sur la terre de l'avenir, dit la
+fée. Ils sont destinés à l'engraisser de leurs dépouilles. Il n'y a
+pas encore ici d'hommes pour les craindre.
+
+--Attendez! m'écriai-je, voici un luxe de monstres qui me scandalise!
+Voici votre terre qui appartient à ces dévorants qui vivent les
+uns des autres. Il vous fallait tous ces massacres et toutes ces
+stupidités pour nous faire un fumier? Je comprends qu'ils ne soient
+pas bons à autre chose, mais je ne comprends pas une création si
+exubérante de formes animées, pour ne rien faire et ne rien laisser
+qui vaille.
+
+--L'engrais est quelque chose, si ce n'est pas tout, répondit la fée.
+Les conditions que celui-ci va créer seront proprices à des êtres
+différents qui succéderont à ceux-ci.
+
+--Et qui disparaîtront à leur tour, je sais cela. Je sais que la
+création se perfectionnera jusqu'à l'homme, du moins on me l'a dit
+et je le crois. Mais je ne m'étais pas encore représenté cette
+prodigalité de vie et de destruction qui m'effraye et me répugne.
+Ces formes hideuses, ces amphibies gigantesques, ces crocodiles
+monstrueux, et toutes ces bêtes rampantes ou nageantes qui ne semblent
+vivre que pour se servir de leurs dents et dévorer les autres...
+
+Mon indignation divertit beaucoup la fée Poussière.
+
+--La matière est la matière, répondit-elle, elle est toujours logique
+dans ses opérations. L'esprit humain ne l'est pas et tu en es la
+preuve, toi qui te nourris de charmants oiseaux et d'une foule de
+créatures plus belles et plus intelligentes que celles-ci. Est-ce
+à moi de t'apprendre qu'il n'y a point de production possible sans
+destruction permanente, et veux-tu renverser l'ordre de la nature?
+
+--Oui, je le voudrais, je voudrais que tout fût bien, dès le premier
+jour. Si la nature est une grande fée, elle pouvait bien se passer de
+tous ces essais abominables, et faire un monde où nous serions des
+anges, vivant par l'esprit, au sein d'une création immuable et
+toujours belle.
+
+--La grande fée Nature a de plus hautes visées, répondit dame
+Poussière. Elle ne prétend pas s'arrêter aux choses que tu connais.
+Elle travaille et invente toujours. Pour elle, qui ne connaît pas
+la suspension de la vie, le repos serait la mort. Si les choses ne
+changeaient pas, l'oeuvre du roi des génies serait terminée et ce roi,
+qui est l'activité incessante et suprême, finirait avec son oeuvre. Le
+monde où tu vis et où tu vas retourner tout à l'heure quand ta vision
+du passé se dissipera,--ce monde de l'homme que tu crois meilleur
+que celui des animaux anciens, ce monde dont tu n'es pourtant pas
+satisfait, puisque tu voudrais y vivre éternellement à l'état de
+pur esprit, cette pauvre planète encore enfant, est destinée à se
+transformer indéfiniment. L'avenir fera de vous tous et de vous
+toutes, faibles créatures humaines, des fées et des génies qui
+posséderont la science, la raison et la bonté; vois ce que je te fais
+voir, et sache que ces premières ébauches de la vie résumée dans
+l'instinct sont plus près de toi que tu ne l'es de ce que sera, un
+jour, le règne de l'esprit sur la terre que tu habites. Les occupants
+de ce monde futur seront alors en droit de te mépriser aussi
+profondément que tu méprises aujourd'hui le monde des grands sauriens.
+
+--A la bonne heure, répondis-je, si tout ce que je vois du passé doit
+me faire aimer l'avenir, continuons à voir du nouveau.
+
+--Et surtout, reprit la fée, ne le méprisons pas trop, ce passé, afin
+de ne pas commettre l'ingratitude de mépriser le présent. Quand le
+grand esprit de la vie se sert des matériaux que je lui fournis,
+il fait des merveilles dès le premier jour. Regarde les yeux de ce
+prétendu monstre que vos savants ont nommé l'ichthyosaure.
+
+--Ils sont plus gros que ma tête et me font peur.
+
+--Ils sont très-supérieurs aux tiens. Ils sont à la fois myopes et
+presbytes à volonté. Ils voient la proie à des distances considérables
+comme avec un télescope, et, quand elle est tout près, par un simple
+changement de fonction, ils la voient parfaitement à sa véritable
+distance sans avoir besoin de lunettes. A ce moment de la création,
+la nature n'a qu'un but: faire un animal pensant. Elle lui donne des
+organes merveilleusement appropriés à ses besoins. C'est un joli
+commencement: n'en es-tu pas frappée?--Il en sera ainsi, et de mieux
+en mieux, de tous les êtres qui vont succéder à ceux-ci. Ceux qui
+te paraîtront pauvres, laids ou chétifs seront encore des prodiges
+d'adaptation au milieu où ils devront se manifester.
+
+--Et comme ceux-ci, ils ne songeront pourtant qu'à se nourrir?
+
+--A quoi veux-tu qu'ils songent? La terre n'éprouve pas le besoin
+d'être admirée. Le ciel subsistera aujourd'hui et toujours sans que
+les aspirations et les prières des créatures ajoutent rien à son éclat
+et à la majesté de ses lois. La fée de ta petite planète connaît la
+grande cause, n'en doute pas; mais, si elle est chargée de faire un
+être qui pressente ou devine cette cause, elle est soumise à la loi du
+temps, cette chose dont vous ne pouvez pas vous rendre compte, parce
+que vous vivez trop peu pour en apprécier les opérations. Vous les
+croyez lentes, et elles sont d'une rapidité foudroyante. Je vais
+affranchir ton esprit de son infirmité et faire passer devant toi les
+résultats de siècles innombrables. Regarde et n'ergote plus. Mets à
+profit ma complaisance pour toi.
+
+Je sentis que la fée avait raison et je regardai, de tous mes yeux,
+la succession des aspects de la terre. Je vis naître et mourir des
+végétaux et des animaux de plus en plus ingénieux par l'instinct et de
+plus en plus agréables ou imposants par la forme. A mesure que le
+sol s'embellissait de productions plus ressemblantes à celles de
+nos jours, les habitants de ce grand jardin que de grands accidents
+transformaient sans cesse, me parurent moins avides pour eux-mêmes et
+plus soucieux de leur progéniture. Je les vis construire des demeures
+à l'usage de leur famille et montrer de l'attachement pour leur
+localité. Si bien que, de moment en moment, je voyais s'évanouir un
+monde et surgir un monde nouveau, comme les actes d'une féerie.
+
+--Repose-toi, me dit la fée, car tu viens de parcourir beaucoup de
+milliers de siècles, sans t'en douter, et monsieur l'homme va naître à
+son tour quand le règne de monsieur le singe sera accompli.
+
+Je me rendormis, écrasée de fatigue, et, quand je m'éveillai, je me
+trouvai au milieu d'un grand bal dans le palais de la fée, redevenue
+jeune, belle et parée.
+
+--Tu vois toutes ces belles choses et tout ce beau monde, me dit-elle.
+Eh bien, mon enfant, poussière que tout cela! Ces parois de porphyre
+et de marbre, c'est de la poussière de molécules pétrie et cuite à
+point. Ces murailles de pierres taillées, c'est de la poussière de
+chaux ou de granit amenée à bien par les mêmes procédés. Ces lustres
+et ces cristaux, c'est du sable fin cuit par la main des hommes en
+imitation du travail de la nature. Ces porcelaines et ces faïences,
+c'est de la poudre de feldspath, le kaolin dont les Chinois nous ont
+fait trouver l'emploi. Ces diamants qui parent les danseuses, c'est
+de la poudre de charbon qui s'est cristallisée. Ces perles, c'est le
+phosphate de chaux que l'huître suinte dans sa coquille. L'or et tous
+les métaux n'ont pas d'autre origine que l'assemblage bien tassé, bien
+manipulé, bien fondu, bien chauffé et bien refroidi, de molécules
+infinitésimales. Ces beaux végétaux, ces roses couleur de chair, ces
+lis tachetés, ces gardénias qui embaument l'atmosphère, sont nés de la
+poussière que je leur ai préparée, et ces gens qui dansent et sourient
+au son des instruments, ces vivants par excellence qu'on appelle
+des personnes, eux aussi, ne t'en déplaise, sont nés de moi et
+retourneront à moi.
+
+Comme elle disait cela, la fête et le palais disparurent. Je me
+trouvai avec la fée dans un champ où il poussait du blé. Elle se
+baissa et ramassa une pierre où il y avait un coquillage incrusté.
+
+--Voilà, me dit-elle, à l'état fossile, un être que je t'ai montré
+vivant aux premiers âges de la vie. Qu'est-ce que c'est, à présent?
+Du phosphate de chaux. On le réduit en poussière et on en fait de
+l'engrais pour les terres trop siliceuses. Tu vois, l'homme commence
+à s'aviser d'une chose, c'est que le seul maître à étudier, c'est la
+nature.
+
+Elle écrasa sous ses doigts le fossile et en sema la poudre sur le sol
+cultivé, en disant:
+
+--Ceci rentre dans ma cuisine. Je sème la destruction pour faire
+pousser le germe. Il en est ainsi de toutes les poussières, qu'elles
+aient été plantes, animaux ou personnes. Elles sont la mort
+après avoir été la vie, et cela n'a rien de triste, puisqu'elles
+recommencent toujours, grâce à moi, à être la vie après avoir été la
+mort. Adieu. Je veux que tu gardes un souvenir de moi. Tu admires
+beaucoup ma robe de bal. En voici un petit morceau que tu examineras à
+loisir.
+
+Tout disparut, et, quand j'ouvris les yeux, je me retrouvai dans mon
+lit. Le soleil était levé et m'envoyait un beau rayon. Je regardai le
+bout d'étoffe que la fée m'avait mis dans la main. Ce n'était qu'un
+petit tas de fine poussière, mais mon esprit était encore sous le
+charme du rêve et il communiqua à mes sens le pouvoir de distinguer
+les moindres atomes de cette poussière.
+
+Je fus émerveillée; il y avait de tout: de l'air, de l'eau, du
+soleil, de l'or, des diamants, de la cendre, du pollen de fleur, des
+coquillages, des perles, de la poussière d'ailes de papillon, du fil,
+de la cire, du fer, du bois, et beaucoup de cadavres microscopiques;
+mais, au milieu de ce mélange de débris imperceptibles, je vis
+fermenter je ne sais quelle vie d'êtres insaisissables qui
+paraissaient chercher à se fixer quelque part pour éclore ou pour se
+transformer, et qui se fondirent en nuage d'or dans le rayon rose du
+soleil levant.
+
+
+
+
+LE GNOME DES HUITRES
+
+
+Un original de nos amis, grand amateur d'huîtres, eut la fantaisie,
+l'an dernier, d'aller déguster sur place les produits des bancs les
+plus renommés, afin de les comparer et d'être édifié une fois pour
+toutes sur leurs différents mérites. Il alla donc à Cancale, à
+Ostende, à Marennes, et autres localités recommandables. Il revint
+persuadé que Paris est le port de mer où l'on trouve les meilleurs
+produits maritimes.
+
+Vous connaissez cet ami, mes chères petites, vous savez qu'il est
+fantaisiste, et que, quand il raconte, son imagination lui fait
+dépasser le vraisemblable. L'autre soir, il était en train de nous
+narrer son voyage, lorsque _l'homme au sable_ a passé. Vous avez
+résisté le mieux possible; mais enfin il vous a fallu dire bonsoir à
+la compagnie, et vous auriez perdu cette curieuse histoire, si je ne
+l'eusse transcrite fidèlement pour vous, le soir même. La voici telle
+que je l'ai entendue. C'est notre ami qui parle:
+
+ * * * * *
+
+Vous savez aussi bien que moi, mes chers amis, qu'on peut habiter
+les bords de la mer et n'y manger de poissons, de crustacés et de
+coquillages que lorsqu'on en demande à Paris. C'est là que tout
+s'engouffre, et vous vous souvenez que, sur les rives de la Manche,
+nous n'en goûtions que quand les propriétaires des grands hôtels de
+bains en faisaient venir de la Halle. Bien que averti, je voulus, l'an
+dernier, expérimenter la chose par moi-même. Je restai vingt-quatre
+heures à Marennes avant d'obtenir une demi-douzaine d'huîtres
+médiocres que je payai fort cher. Ailleurs, je n'en obtins pas du
+tout. Dans certains villages, on m'offrit des colimaçons.
+
+Enfin, je gagnai Cancale, où les huîtres étaient passables et le vin
+blanc de l'auberge excellent. Je me trouvai à table à côté d'un tout
+petit vieillard bossu, ratatiné et sordidement vêtu, qui me parut fort
+laid et avec qui pourtant je liai conversation, parce qu'il me sembla
+être le seul qui attachât de l'importance à la qualité des huîtres. Il
+les examinait sérieusement, les retournant de tous côtés.
+
+--Est-ce que vous cherchez des perles? lui demandai-je.
+
+--Non, répondit-il; je compare cette espèce, ou plutôt cette variété à
+toutes celles que je connais déjà.
+
+--Ah! vraiment? vous êtes amateur?
+
+--Oui, monsieur; comme vous, sans doute?
+
+--Moi? je voyage exclusivement pour les huîtres.
+
+--Bravo! nous pourrons nous entendre. Je me mets absolument à votre
+service.
+
+--Parfait! Avalons encore quelques-uns de ces mollusques et nous
+causerons.--Garçon! apportez-nous encore quatre douzaines d'huîtres.
+
+--Voilà, monsieur! dit le garçon en posant sur la table quatre
+bouteilles de vin de Sauterne.
+
+--Que voulez-vous que nous fassions de tout ce vin? demanda d'un ton
+bourru le petit homme.
+
+--Une bouteille par douzaine, est-ce trop? dit le garçon en me
+regardant.
+
+--On verra, répondis-je. Vos huîtres sont diablement salées.
+N'importe, pourvu qu'il y en ait à discrétion...
+
+Le garçon sortit. Je vidai une bouteille avec le petit vieux, qui me
+parut ne pas se faire prier, du moment où il comprit que je payais. Le
+garçon rentra.
+
+--Monsieur, dit-il, il n'y a plus d'huîtres très-grasses. Mais
+monsieur n'a qu'à commander ce qu'il en veut pour demain.
+
+--Allez au diable! j'ai cru tomber ici sur une mine inépuisable...
+
+--Il y en a, monsieur, il y en a en quantité, mais il faut les pêcher.
+
+--Eh bien, j'irai les pêcher moi-même. Apportez le déjeuner.
+
+Le déjeuner fut bon et nous y fîmes honneur. Les soles étaient
+excellentes, le vin était sans reproche. Mais le dépit de n'avoir
+point d'huîtres m'empêcha de savourer ce qu'on m'offrait. Je bus et
+mangeai sans discernement, causant toujours avec mon petit vieux, qui
+semblait compatir à ma peine et prendre intérêt à mon exploration
+manquée.
+
+Si bien qu'à la fin du repas je ne saisissais plus très-clairement le
+sens de ses paroles ni la vue des objets environnants. Le gnome, car
+il avait réellement l'aspect d'un gnome, me paraissait un peu ému
+aussi, car il passa son bras sous le mien avec une familiarité
+touchante en m'appelant son cher ami, et en jurant qu'il allait me
+révéler tous les secrets de la nature concernant les huîtres.
+
+Je le suivis sans savoir où j'allais. La vivacité de l'air achevait de
+m'éblouir, et je me trouvai avec lui dans une sorte de grotte, de cave
+ou de chambre sombre, où étaient entassés des monceaux de coquillages.
+
+--Voici ma collection, me dit-il d'un air triomphant: je ne la montre
+pas au premier venu; mais, puisque vous êtes un véritable amateur,...
+tenez, voici la première des huîtres! _ostrea matercula_ de l'étage
+permien.
+
+--Voyons! m'écriai-je en saisissant l'huître et en la portant à mes
+lèvres.
+
+--Vous voulez la manger? fit le gnome en m'arrêtant: y songez-vous?
+
+--Pardon! j'ai cru que vous me l'offriez pour cela.
+
+--Mais, monsieur, c'est un échantillon précieux. On ne le trouve qu'en
+Russie, dans les calcaires cuivreux.
+
+--Cuivreux? merci! Vous avez bien fait de m'arrêter! Mon déjeuner ne
+me gêne point et je ne recherche pas les oxydes de cuivre en guise de
+dessert. Passons. Ces _ostrea_, comme vous les appelez, ne me feront
+pas faire le voyage de Russie.
+
+--Pourtant, monsieur, dit le gnome en reprenant son huître, elle est
+bien intéressante, cette représentante des premiers âges de la vie!
+Au temps où elle apparut dans les mers, il n'existait ni hommes ni
+quadrupèdes sur la terre.
+
+--Alors, que faisait-elle dans le monde?
+
+--Elle essayait d'exister, monsieur, et elle existait! Allez-vous
+dire du mal des premières huîtres, sous prétexte que vous n'étiez pas
+encore né pour les manger?
+
+Je vis que j'avais fâché le gnome et je le priai de passer à une série
+plus récente.
+
+--Procédons avec ordre, reprit-il; voici _ostrea marcignyana_, des
+arkoses et des grès du Keuper.
+
+--Elle n'a pas bonne mine, elle est toute plissée et doit manquer de
+chair.
+
+--Les animaux de son temps ne la dédaignaient pas, soyez-en sûr.
+Aimez-vous mieux _ostrea arcuata_, autrement la gryphée arquée du lias
+inférieur?
+
+--Je la trouve jolie, elle ressemble à une lampe antique, mais quel
+goût a-t-elle?
+
+--Je n'en sais rien, répondit le gnome en haussant les épaules. Je
+n'ai pas vécu de son temps. Il y a deux cent cinq espèces principales
+d'huîtres fossiles avec leurs variétés et sous-variétés, ce qui forme
+un joli total. Je puis vous montrer la variété d'_ostrea arcuata_.
+Tenez! mangez-la, si le coeur vous en dit!
+
+--Oh! oh! à la bonne heure! Celle-ci est belle, et, dans mes meilleurs
+jours d'appétit, je pense qu'une douzaine me suffirait.
+
+--Aussi nous l'appelons _gigantea_. En voulez-vous de plus petites?
+Voici une prétendue variété que je ne crois pas être autre chose que
+l'_arcuata_ dans son âge tendre. En voulez-vous un plat? On la trouve
+à foison dans le sinémurien.
+
+--Merci! il me faudrait un cure-dent pour les tirer de leur coquille
+et trente-six heures à table pour m'en rassasier.
+
+--Eh bien, voici l'_ostrea cymbium_, du lias moyen.
+
+--C'est trop gros, ce doit être coriace.
+
+--Aimez-vous mieux _marshii cristagalli_, du bajocien?
+
+--Elle est jolie; mais le moyen d'ouvrir toutes ces dentelures en
+crête de coq? Vraiment, tout ce que vous me montrez ne vaut pas le
+diable!
+
+--Monsieur n'est pas content de mes échantillons? Voici pourtant la
+_gregaria_, dont la dentelure est merveilleuse, et que vous auriez pu
+trouver dans les falaises de marne du Calvados. Mais passons
+quelques espèces, puisque vous êtes pressé. Traversons l'oolithe.
+N'accorderez-vous pas pourtant un regard à _ostrea virgula_, du
+kimmeridge clay?
+
+--Pas de virgule! m'écriai-je impatienté de ces noms barbares. Passez,
+passez!
+
+--Eh bien, monsieur, nous voici dans les terrains crétacés. Voici
+_ostrea couloni_, des grès verts, une belle huître, celle-là,
+j'espère! Voici _aquila_ (du gault) encore plus grosse; _flabellata
+frons_, _carinata_, avec sa longue carène. Mangeriez-vous bien la
+douzaine? J'en passe, et des meilleures; mais voici la merveille,
+c'est l'_ostrea pes-leonis_ de la craie blanche. Celle-ci ne vous
+dit-elle rien?
+
+Il me tendait un mollusque énorme, tout dentelé, tout plissé, et
+revêtu d'un test d'aspect cristallin qui avait réellement bonne mine.
+
+--Vous ne me ferez pas croire, lui dis-je, que ceci soit une huître!
+
+--Pardon, c'est une véritable huître, monsieur!
+
+--Huître vous-même! m'écriai-je furieux. J'avais reçu de sa petite
+patte maigre le mollusque nacré sans me douter de son poids. Il était
+tel, que, ne m'attendant à rien, je le laissai tomber sur mon pied, ce
+qui, ajouté à l'ennui que me causait la nomenclature pédantesque du
+gnome, me mit, je l'avoue, dans une véritable colère; et, comme il
+riait méchamment, sans paraître offensé le moins du monde d'être
+traité d'huître, je voulus lui jeter quelque chose à la tête. Je ne
+suis pas cruel, même dans la colère, je l'aurais tué avec l'huître
+_pied de lion_; je me contentai de lui lancer dans la figure une
+poignée de menue mitraille que je trouvai sous ma main et qui ne lui
+fit pas grand mal.
+
+Mais alors il entra en fureur, et, reculant d'un pas, il saisit un
+gros marteau d'acier qu'il brandit d'une main convulsive.
+
+--Vous n'êtes pas une huître, vous! s'écria-t-il d'une voix
+glapissante comme la vague qui se brise sur les galets. Non! vous
+n'êtes pas à la hauteur de ce doux mollusque, _ostrea oedulis_ des
+temps modernes, qui ne fait de mal à personne et dont vous n'appréciez
+le mérite que lorsqu'il est victime de votre voracité. Vous êtes un
+Welche, un barbare! vous touchez sans respect à mes fossiles, vous
+brisez indignement mes charmantes petites _columbae_ de la craie
+blanche, que j'ai recueillies avec tant de soin et d'amour! Quoi! je
+vous invite à voir la plus belle collection qui existe dans le pays,
+une collection à laquelle ont contribué tous les savants de l'Europe,
+et, non content de vouloir tout avaler comme un goinfre ignorant, vous
+détériorez mes précieux spécimens! Je vais vous traiter comme vous le
+méritez et vous faire sentir ce que pèse le marteau d'un géologue!
+
+Le danger que je courais dissipa à l'instant même les fumées du
+vin blanc, et, voyant que j'étais entouré de fossiles et non de
+comestibles, je saisis à temps le bras du gnome et lui arrachai son
+arme; mais il s'élança sur moi et s'y attacha comme un poulpe. Cette
+étreinte d'un affreux bossu me causa une telle répugnance, que je me
+sentis pris de nausées et le menaçai de tout briser dans son musée
+d'huîtres s'il ne me lâchait.
+
+Je ne sais trop alors ce qui se passa. Le gnome était d'une force
+surhumaine; je me trouvai étendu par terre, et, alors, ne me
+connaissant plus, je ramassai la redoutable _ostrea pes-leonis_ pour
+la lui lancer.
+
+Il prit la fuite et fit bien. Je me relevai et me hâtai de sortir de
+l'espèce d'antre qu'il appelait son musée, et je me trouvai sur le
+bord de la mer, face à face avec le garçon de l'hôtel où j'avais
+déjeuné.
+
+--Si monsieur désire des huîtres, me dit-il, nous en aurons à dîner.
+On m'en a promis douze douzaines.
+
+--Au diable les huîtres! m'écriai-je. Qu'on ne m'en parle plus jamais!
+Oui, que le diable les emporte toutes, depuis la _malercula_ des
+terres cuivreuses jusqu'à l'_oedulis_ des temps modernes!
+
+Le garçon me regarda d'un air stupéfait. Puis, d'un ton de sérénité
+philosophique:
+
+--Je vois ce que c'est, dit-il. Le sauterne était un peu fort; ce
+soir, on servira du chablis à monsieur.
+
+Et, comme j'allais me fâcher, il ajouta gracieusement:
+
+--Monsieur a été sobre, mais il a déjeuné en compagnie d'un fou, et
+c'est cela qui a porté à la tête de monsieur.
+
+--En compagnie d'un fou? Oui, certes, répondis-je; comment
+appelez-vous ce gnome?
+
+--Monsieur l'appelle par son vrai nom, car c'est ainsi qu'on le
+désigne dans le pays. Le gnome, c'est-à-dire le poulpiquet des
+huîtres. Ce n'est pas un méchant homme, mais c'est un maniaque qui,
+en fait d'huîtres, ne se soucie que de l'écaille. On le tient pour
+sorcier: moi, je le crois bête! Monsieur a eu à se plaindre de ses
+manières?
+
+Je ne voulus pas raconter à ce garçon d'hôtel ma ridicule aventure, et
+je m'éloignai, résolu à faire une bonne promenade sur le rivage, afin
+de regagner l'appétit nécessaire pour le dîner.
+
+Mais je n'allai pas loin. Un invincible besoin de dormir s'empara
+de moi, et je dus m'étendre sur le sable en un coin abrité. Quand
+j'ouvris les yeux, la nuit était venue et la mer montait. Il n'était
+que temps d'aller dîner et je marchai avec peine sur les mille débris
+que rapporte sur la grève la marée qui lèche les rivages, vieux
+souliers, vieux chapeaux, varechs gluants, débris d'embarcation
+couverts d'anatifes gâtés et infects, chapelets de petites moules,
+cadavres de méduses sur lesquels le pied glisse à chaque pas. Je
+me hâtais, saisi d'un dégoût que la mer ne m'avait jamais inspiré,
+lorsque je vis errer autour de moi dans l'ombre une forme vague qui,
+d'après son exiguïté, ne pouvait être que celle du gnome. J'avais
+l'esprit frappé. Je ramassai un pieu apporté par les eaux, et me mis
+à sa poursuite. Je le vis ramper dans la vase et chercher à me saisir
+les jambes. Un coup vigoureusement appliqué sur l'échine lui fit jeter
+un cri si étrange, et il devint si petit, si petit, que je le vis
+entrer dans une énorme coquille qui bâillait à mes pieds. Je voulus
+m'en emparer: horreur! mes mains ne saisirent qu'une peau velue,
+tandis qu'une langue froide se promenait sur mon visage. J'allais
+lancer le monstre à la mer, lorsque je reconnus mon bon chien Tom,
+que j'avais enfermé dans ma chambre, à l'hôtel, et qui avait réussi à
+s'échapper pour venir à ma rencontre.
+
+Je rentrai alors tout à fait en moi-même et je m'en allai dîner à
+l'hôtel, où l'on me servit d'excellentes huîtres à discrétion.
+J'avoue que je les mangeai sans appétit. J'avais la tête troublée, et
+m'imaginais voir le gnome s'échapper de chaque coquille et gambader
+sur la table en se moquant de moi.
+
+Le lendemain, comme je m'apprêtais à déjeuner, je vis tout à coup le
+gnome en personne s'asseoir à mes côtés.
+
+--Je vous demande pardon, me dit-il, de vous avoir ennuyé beaucoup
+hier avec mes fossiles. J'avais encore à vous en montrer quelques-uns
+des terrains crétacés, entre autres l'_ostrea spinosa_, qui est fort
+curieuse. L'étage de la craie blanche est fort riche en espèces
+différentes. Après cela, nous serions arrivés aux terrains tertiaires,
+où nous aurions trouvé la _bellovacina_ et la _longirostris_, qui se
+rapprochent beaucoup des huîtres contemporaines l'_oedulis_ et la
+perlière.
+
+--Est-ce fini? m'écriai-je, et puis-je espérer qu'aujourd'hui, du
+moins, vous me laisserez manger en paix l'_oedulis cancalis_, sans
+m'assassiner avec vos fossiles indigestes?
+
+--Vous avez tort, reprit-il, de mépriser l'étude géologique de
+l'huître. Elle caractérise admirablement les étages géologiques; elle
+est, comme l'a dit un savant, la médaille commémorative des âges
+qui n'ont point d'histoire: elle marque, par ses transformations
+successives, le lent et continuel changement des milieux auxquels sa
+forme a su se plier. Les unes sont taillées pour la flottaison comme
+_arcuata_ et _carinata_. D'autres ont vécu attachées aux roches, comme
+_gregaria_ et _deltoïdea_. En général, l'huître, par sa tendance à
+l'agglomération, peut servir de modèle aux sociétés humaines.
+
+--Exemple trop suivi, monsieur! repris-je avec humeur. Je vous
+conseille, en vérité, de prêcher l'union des partis, à l'état de bancs
+d'huîtres!
+
+--Ne parions pas politique, monsieur, dit le gnome en souriant. La
+science ne s'égare pas sur ce terrain-là. C'est l'étage supérieur des
+terrains modernes, qu'on pourrait appeler le _conservator-bank_.
+
+--Si l'on peut rire avec vous, à la bonne heure! repris-je. Vous me
+paraissez mieux disposé qu'hier.
+
+--Hier! Aurais-je manqué à la politesse et à l'hospitalité? J'en
+serais désolé! Vous m'aviez fait boire beaucoup de sauterne et je suis
+habitué au cidre. Je me rappelle un peu confusément...
+
+--Vous ne vous souvenez pas d'avoir voulu m'assassiner?
+
+--Moi? Dieu m'en garde! Comment un pauvre petit vieux contrefait comme
+je le suis, eût-il pu songer à se mesurer avec un gaillard de votre
+apparence?
+
+--Vous vous êtes pourtant jeté sur moi et vous m'avez même terrassé un
+instant!
+
+--Terrassé, moi! Ne serait-ce pas plutôt...? il était fort, le
+sauterne! Vous vouliez tout casser chez moi! Mais, puisque nous ne
+nous souvenons pas bien ni l'un ni l'autre, achevons d'oublier nos
+discordes en déjeunant ensemble de bonne amitié. Je suis venu ici pour
+vous prier d'accepter le repas que vous m'avez forcé d'accepter hier.
+
+Je vis alors que le gnome était un aimable homme, car il me fit servir
+un vrai festin où je m'observai sagement à l'endroit des vins et où il
+ne fut plus question d'huîtres que pour les déguster. Je repartais à
+midi, il m'accompagna jusqu'au chemin de fer en me laissant sa carte:
+il s'appelait tout bonnement M. Gaume.
+
+
+
+
+LA FÉE AUX GROS YEUX
+
+
+Elsie avait une gouvernante irlandaise fort singulière. C'était la
+meilleure personne qui fût au monde, mais quelques animaux lui étaient
+antipathiques à ce point qu'elle entrait dans de véritables fureurs
+contre eux. Si une chauve-souris pénétrait le soir dans l'appartement,
+elle faisait des cris ridicules et s'indignait contre les personnes
+qui ne couraient pas sus à la pauvre bête. Comme beaucoup de gens
+éprouvent de la répugnance pour les chauves-souris, on n'eût pas fait
+grande attention à la sienne, si elle ne se fût étendue à de charmants
+oiseaux, les fauvettes, les rouges-gorges, les hirondelles et autres
+insectivores, sans en excepter les rossignols, qu'elle traitait de
+cruelles bêtes. Elle s'appelait miss Barbara ***, mais on lui avait
+donné le surnom de _fée aux gros yeux_; _fée_, parce qu'elle était
+très-savante et très-mystérieuse; _aux gros yeux_, parce qu'elle avait
+d'énormes yeux clairs saillants et bombés, que la malicieuse Elsie
+comparait à des bouchons de carafe.
+
+Elsie ne détestait pourtant pas sa gouvernante, qui était pour elle
+l'indulgence et la patience mêmes: seulement, elle s'amusait de ses
+bizarreries et surtout de sa prétention à voir mieux que les autres,
+bien qu'elle eût pu gagner le grand prix de myopie au concours de la
+conscription. Elle ne se doutait pas de la présence des objets, à
+moins qu'elle ne les touchât avec son nez, qui par malheur était des
+plus courts.
+
+Un jour qu'elle avait donné du front dans une porte à demi ouverte, la
+mère d'Elsie lui avait dit:
+
+--Vraiment, à quelque jour, vous vous ferez grand mal! Je vous assure,
+ma chère Barbara, que vous devriez porter des lunettes.
+
+Barbara lui avait répondu avec vivacité:
+
+--Des lunettes, moi? Jamais! je craindrais de me gâter la vue!
+
+Et, comme on essayait de lui faire comprendre que sa vue ne pouvait
+pas devenir plus mauvaise, elle avait répliqué, sur un ton de
+conviction triomphante, qu'elle ne changerait avec qui que ce soit les
+trésors de sa vision. Elsie voyait les plus petits objets comme
+les autres avec les loupes les plus fortes; ses yeux étaient deux
+lentilles de microscope qui lui révélaient à chaque instant des
+merveilles inappréciables aux autres. Le fait est qu'elle comptait
+les fils de la plus fine batiste et les mailles des tissus les plus
+déliés, là où Elsie, qui avait ce qu'on appelle de bons yeux, ne
+voyait absolument rien.
+
+Longtemps on l'avait surnommée _miss Frog_ (grenouille), et puis on
+l'appela _miss Maybug_ (hanneton), parce qu'elle se cognait partout;
+enfin, le nom de fée aux gros yeux prévalut, parce qu'elle était trop
+instruite et trop intelligente pour être comparée à une bête, et aussi
+parce que tout le monde, en voyant les découpures et les broderies
+merveilleuses qu'elle savait faire, disait:
+
+--C'est une véritable fée!
+
+Barbara ne semblait pas indifférente à ce compliment, et elle avait
+coutume de répondre:
+
+--Qui sait? Peut-être! peut-être!
+
+Un jour, Elsie lui demanda si elle disait sérieusement une pareille
+chose, et miss Barbara répéta d'un air malin:
+
+--Peut-être, ma chère enfant, peut-être!
+
+Il n'en fallut pas davantage pour exciter la curiosité d'Elsie; elle
+ne croyait plus aux fées, car elle était déjà grandelette, elle avait
+bien douze ans. Mais elle regrettait fort de n'y plus croire, et il
+n'eût pas fallu la prier beaucoup pour qu'elle y crût encore.
+
+Le fait est que miss Barbara avait d'étranges habitudes. Elle ne
+mangeait presque rien et ne dormait presque pas. On n'était même pas
+bien certain qu'elle dormît, car on n'avait jamais vu son lit défait.
+Elle disait qu'elle le refaisait, elle-même chaque jour, de grand
+matin, en s'éveillant, parce qu'elle ne pouvait dormir que dans un lit
+dressé à sa guise. Le soir, aussitôt qu'Elsie quittait le salon en
+compagnie de sa bonne qui couchait auprès d'elle, miss Barbara se
+retirait avec empressement dans le pavillon qu'elle avait choisi et
+demandé pour logement, et on assurait qu'on y voyait de la lumière
+jusqu'au jour. On prétendait même que, la nuit, elle se promenait avec
+une petite lanterne en parlant tout haut avec des êtres invisibles.
+
+La bonne d'Elsie en disait tant, qu'un beau soir, Elsie éprouva un
+irrésistible désir de savoir ce qui se passait chez sa gouvernante et
+de surprendre les mystères du pavillon.
+
+Mais comment oser aller la nuit dans un pareil endroit? Il fallait
+faire au moins deux cents pas à travers un massif de lilas que
+couvrait un grand cèdre, suivre sous ce double ombrage une allée
+étroite, sinueuse et toute noire!
+
+--Jamais, pensa Elsie, je n'aurai ce courage-là.
+
+Les sots propos des bonnes l'avaient rendue peureuse. Aussi ne s'y
+hasarda-t-elle pas. Mais elle se risqua pourtant le lendemain à
+questionner Barbara sur l'emploi de ses longues veillées.
+
+--Je m'occupe, répondit tranquillement la fée aux gros yeux. Ma
+journée entière vous est consacrée; le soir m'appartient. Je l'emploie
+à travailler pour mon compte.
+
+--Vous ne savez donc pas tout, que vous étudiez toujours?
+
+--Plus on étudie, mieux on voit qu'on ne sait rien encore.
+
+--Mais qu'est-ce que vous étudiez donc tant? Le latin? le grec?
+
+--Je sais le grec et le latin. C'est autre chose qui m'occupe.
+
+--Quoi donc? Vous ne voulez pas le dire?
+
+--Je regarde ce que moi seule je peux voir.
+
+--Vous voyez quoi?
+
+--Permettez-moi de ne pas vous le dire; vous voudriez le voir aussi,
+et vous ne pourriez pas ou vous le verriez mal, ce qui serait un
+chagrin pour vous.
+
+--C'est donc bien beau, ce que vous voyez?
+
+--Plus beau que tout ce que vous avez vu et verrez jamais de beau dans
+vos rêves.
+
+--Ma chère miss Barbara, faites-le-moi voir, je vous en supplie!
+
+--Non, mon enfant, jamais! Cela ne dépend pas de moi.
+
+--Eh bien, je le verrai! s'écria Elsie dépitée. J'irai la nuit chez
+vous, et vous ne me mettrez pas dehors.
+
+--Je ne crains pas votre visite. Vous n'oseriez jamais venir!
+
+--Il faut donc du courage pour assister à vos sabbats?
+
+--Il faut de la patience et vous en manquez absolument.
+
+Elsie prit de l'humeur et parla d'autre chose. Puis elle revint à la
+charge et tourmenta si bien la fée, que celle-ci promit de la conduire
+le soir à son pavillon, mais en l'avertissant qu'elle ne verrait rien
+ou ne comprendrait rien à ce qu'elle verrait.
+
+Voir! voir quelque chose de nouveau, d'inconnu, quelle soif, quelle
+émotion pour une petite fille curieuse! Elsie n'eut pas d'appétit à
+dîner, elle bondissait involontairement sur sa chaise, elle comptait
+les heures, les minutes. Enfin, après les occupations de la soirée,
+elle obtint de sa mère la permission de se rendre au pavillon avec sa
+gouvernante.
+
+A peine étaient-elles dans le jardin qu'elles firent une rencontre
+dont miss Barbara parut fort émue. C'était pourtant un homme
+d'apparence très-inoffensive que M. Bat, le précepteur des frères
+d'Elsie. Il n'était pas beau: maigre, très-brun, les oreilles et le
+nez pointus, et toujours vêtu de noir de la tête aux pieds, avec
+des habits à longues basques, très-pointues aussi. Il était timide,
+craintif même; hors de ses leçons, il disparaissait comme s'il eût
+éprouvé le besoin de se cacher. Il ne parlait jamais à table, et le
+soir, en attendant l'heure de présider au coucher de ses élèves, il se
+promenait en rond sur la terrasse du jardin, ce qui ne faisait de mal
+à personne, mais paraissait être l'indice d'une tête sans réflexion
+livrée à une oisiveté stupide. Miss Barbara n'en jugeait pas ainsi.
+Elle avait M. Bat en horreur, d'abord à cause de son nom qui signifie
+chauve-souris en anglais. Elle prétendait que, quand on a le malheur
+de porter un pareil nom, il faut s'expatrier afin de pouvoir s'en
+attribuer un autre en pays étranger. Et puis elle avait toute sorte
+de préventions contre lui, elle lui en voulait d'être de bon appétit,
+elle le croyait vorace et cruel. Elle assurait que ses bizarres
+promenades en rond dénotaient les plus funestes inclinations et
+cachaient les plus sinistres desseins.
+
+Aussi, lorsqu'elle le vit sur la terrasse, elle frissonna. Elsie
+sentit trembler son bras auquel le sien s'était accroché. Qu'y
+avait-il de surprenant à ce que M. Bat, qui aimait le grand air, fût
+dehors jusqu'au moment de la retraite de ses élèves, qui se couchaient
+plus tard qu'Elsie, la plus jeune des trois? Miss Barbara n'en fut pas
+moins scandalisée, et, en passant près de lui, elle ne put se retenir
+de lui dire d'un ton sec:
+
+--Est-ce que vous comptez rester là toute la nuit?
+
+M. Bat fit un mouvement pour s'enfuir; mais, craignant d'être impoli,
+il s'efforça pour répondre et répondit sous forme de question:
+
+--Est-ce que ma présence gêne quelqu'un, et désire-t-on que je rentre?
+
+--Je n'ai pas d'ordres à vous donner, reprit Barbara avec aigreur,
+mais il m'est permis de croire que vous seriez mieux au parloir avec
+la famille.
+
+--Je suis mal au parloir, répondit modestement le précepteur, mes
+pauvres yeux y souffrent cruellement de la chaleur et de la vive
+clarté des lampes.
+
+--Ah! vos yeux craignent la lumière? J'en étais sûre! Il vous faut
+tout au plus le crépuscule? Vous voudriez pouvoir voler en rond toute
+la nuit?
+
+--Naturellement! répondit le précepteur en s'efforçant de rire pour
+paraître aimable: ne suis-je pas une _bat_?
+
+--Il n'y a pas de quoi se vanter! s'écria Barbara en frémissant de
+colère.
+
+Et elle entraîna Elsie interdite, dans l'ombre épaisse de la petite
+allée.
+
+--Ses yeux, ses pauvres yeux! répétait Barbara en haussant
+convulsivement les épaules; attends que je te plaigne, animal féroce!
+
+--Vous êtes bien dure pour ce pauvre homme, dit Elsie. Il a vraiment
+la vue sensible au point de ne plus voir du tout aux lumières.
+
+--Sans doute, sans doute! Mais comme il prend sa revanche dans
+l'obscurité! C'est un nyctalope et, qui plus est, un presbyte.
+
+Elsie ne comprit pas ces épithètes, qu'elle crut déshonorantes et dont
+elle n'osa pas demander l'explication. Elle était encore dans l'ombre
+de l'allée qui ne lui plaisait nullement et voyait enfin s'ouvrir
+devant elle le sombre berceau au fond duquel apparaissait le pavillon
+blanchi par un clair regard de la lune à son lever, lorsqu'elle recula
+en forçant miss Barbara à reculer aussi.
+
+--Qu'y a-t-il? dit la dame aux gros yeux, qui ne voyait rien du tout.
+
+--Il y a... il n'y a rien, répondit Elsie embarrassée. Je voyais un
+homme noir devant nous, et, à présent, je distingue M. Bat qui passe
+devant la porte du pavillon. C'est lui qui se promène dans votre
+parterre.
+
+--Ah! s'écria miss Barbara indignée, je devais m'y attendre. Il me
+poursuit, il m'épie, il prétend dévaster mon ciel! Mais ne craignez
+rien, chère Elsie, je vais le traiter comme il le mérite.
+
+Elle s'élança en avant.
+
+--Ah çà! monsieur, dit-elle en s'adressant à un gros arbre sur lequel
+la lune projetait l'ombre des objets, quand cessera la persécution
+dont vous m'obsédez?
+
+Elle allait faire un beau discours, lorsque Elsie l'interrompit en
+l'entraînant vers la porte du pavillon et en lui disant:
+
+--Chère miss Barbara, vous vous trompez, vous croyez parler à M. Bat
+et vous parlez à votre ombre. M. Bat est déjà loin, je ne le vois plus
+et je ne pense pas qu'il ait eu l'idée de nous suivre.
+
+--Je pense le contraire, moi, répondit la gouvernante. Comment vous
+expliquez-vous qu'il soit arrivé ici avant nous, puisque nous l'avions
+laissé derrière et ne l'avons ni vu ni entendu passer à nos côtés?
+
+--Il aura marché à travers les plates-bandes, reprit Elsie; c'est
+le plus court chemin et c'est celui que je prends souvent quand le
+jardinier ne me regarde pas.
+
+--Non, non! dit miss Barbara avec angoisse, il a pris par-dessus les
+arbres. Tenez, vous qui voyez loin, regardez au-dessus de votre tête!
+Je parie qu'il rôde devant mes fenêtres!
+
+Elsie regarda et ne vit rien que le ciel, mais, au bout d'un instant,
+elle vit l'ombre mouvante d'une énorme chauve-souris passer et
+repasser sur les murs du pavillon. Elle n'en voulut rien dire à miss
+Barbara, dont les manies l'impatientaient en retardant la satisfaction
+de sa curiosité. Elle la pressa d'entrer chez elle en lui disant qu'il
+n'y avait ni chauve-souris ni précepteur pour les épier.
+
+--D'ailleurs, ajouta-t-elle, en entrant dans le petit parloir du
+rez-de-chaussée, si vous êtes inquiète, nous pourrons fort bien fermer
+la fenêtre et les rideaux.
+
+--Voilà qui est impossible! répondit Barbara. Je donne un bal et c'est
+par la fenêtre que mes invités doivent se présenter chez moi.
+
+--Un bal! s'écria Elsie stupéfaite, un bal dans ce petit appartement?
+des invités qui doivent entrer par la fenêtre? Vous vous moquez de
+moi, miss Barbara.
+
+--Je dis un bal, un grand bal, répondit Barbara en allumant une lampe
+qu'elle posa sur le bord de la fenêtre; des toilettes magnifiques, un
+luxe inouï!
+
+--Si cela est, dit Elsie ébranlée par l'assurance de sa gouvernante,
+je ne puis rester ici dans le pauvre costume où je suis. Vous eussiez
+dû m'avertir, j'aurais mis ma robe rose et mon collier de perles.
+
+--Oh! ma chère, répondit Barbara en plaçant une corbeille de fleurs à
+côté de la lampe, vous auriez beau vous couvrir d'or et de pierreries,
+vous ne feriez pas le moindre effet à côté de mes invités.
+
+Elsie un peu mortifiée garda le silence et attendit. Miss Barbara mit
+de l'eau et du miel dans une soucoupe en disant:
+
+--Je prépare les rafraîchissements.
+
+Puis, tout à coup, elle s'écria:
+
+--En voici un! c'est la princesse _nepticula marginicollella_ avec sa
+tunique de velours noir traversée d'une large bande d'or. Sa robe est
+en dentelle noire avec une longue frange. Présentons-lui une feuille
+d'orme, c'est le palais de ses ancêtres où elle a vu le jour.
+Attendez! Donnez-moi cette feuille de pommier pour sa cousine
+germaine, la belle _malella_, dont la robe noire a des lames d'argent
+et dont la jupe frangée est d'un blanc nacré. Donnez-moi du genêt en
+fleurs, pour réjouir les yeux de ma chère _cemiostoma spartifoliella_,
+qui approche avec sa toilette blanche à ornements noir et or. Voici
+des roses pour vous, marquise _nepticula centifoliella_. Regardez,
+chère Elsie! admirez cette tunique grenat bordée d'argent. Et ces deux
+illustres lavernides: _linneella_, qui porte sur sa robe une écharpe
+orange brodée d'or, tandis que _schranckella_ a l'échappe orange
+lamée d'argent. Quel goût, quelle harmonie dans ces couleurs voyantes
+adoucies par le velouté des étoffes, la transparence des franges
+soyeuses et l'heureuse répartition des quantités! L'adélide
+_panzerella_ est toute en drap d'or bordé de noir, sa jupe est lilas à
+frange d'or. Enfin, la pyrale _rosella_, que voici et qui est une des
+plus simples, a la robe de dessus d'un rose vif teintée de blanc sur
+les bords. Quel heureux effet produit sa robe de dessous d'un brun
+clair! Elle n'a qu'un défaut, c'est d'être un peu grande; mais voici
+venir une troupe de véritables mignonnes exquises. Ce sont des
+tinéines vêtues de brun et semées de diamants, d'autres blanches avec
+des perles sur de la gaze. _Dispunctella_ a dix gouttes d'or sur
+sa robe d'argent. Voici de très-grands personnages d'une taille
+relativement imposante: c'est la famille des adélides avec leurs
+antennes vingt fois plus longues que leur corps, et leur vêtement d'or
+vert à reflets rouges ou violets qui rappellent la parure des plus
+beaux colibris. Et, à présent, voyez! voyez la foule qui se presse! il
+en viendra encore, et toujours! et vous, vous ne saurez laquelle de
+ces reines du soir admirer le plus pour la splendeur de son costume et
+le goût exquis de sa toilette. Les moindres détails du corsage, des
+antennes et des pattes sont d'une délicatesse inouïe et je ne pense
+pas que vous ayez jamais vu nulle part de créatures aussi parfaites. A
+présent, remarquez la grâce de leurs mouvements, la folle et charmante
+précipitation de leur vol, la souplesse de leurs antennes qui est un
+langage, la gentillesse de leurs attitudes. N'est-ce pas, Elsie, que
+c'est là une fête inénarrable, et que toutes les autres créatures sont
+laides, monstrueuses et méchantes en comparaison de celles-ci?
+
+--Je dirai tout ce que vous voudrez pour vous faire plaisir, répondit
+Elsie désappointée, mais la vérité est que je ne vois rien ou presque
+rien de ce que vous me décrivez avec tant d'enthousiasme. J'aperçois
+bien autour de ces fleurs et de cette lampe, des vols de petits
+papillons microscopiques, mais je distingue à peine des points
+brillants et des points noirs, et je crains que vous ne puisiez dans
+votre imagination les splendeurs dont il vous plaît de les revêtir.
+
+--Elle ne voit pas! elle ne distingue pas! s'écria douloureusement la
+fée aux gros yeux. Pauvre petite! j'en étais sûre! Je vous l'avais
+bien dit, que votre infirmité vous priverait des joies que je savoure!
+Heureusement, j'ai su compatir à la débilité de vos organes; voici un
+instrument dont je ne me sers jamais, moi, et que j'ai emprunté pour
+vous à vos parents. Prenez et regardez.
+
+Elle offrait à Elsie une forte loupe, dont, faute d'habitude, Elsie
+eut quelque peine à se servir. Enfin, elle réussit, après une certaine
+fatigue, à distinguer la réelle et surprenante beauté d'un de ces
+petits êtres; elle en fixa un autre et vit que miss Barbara ne l'avait
+pas trompée: l'or, la pourpre, l'améthyste, le grenat, l'orange, les
+perles et les roses se condensaient en ornements symétriques sur
+les manteaux et les robes de ces imperceptibles personnages. Elsie
+demandait naïvement pourquoi tant de richesse et de beauté étaient
+prodiguées à des êtres qui vivent tout au plus quelques jours et qui
+volent la nuit, à peine saisissables au regard de l'homme.
+
+--Ah! voilà! répondit en riant la fée aux gros yeux. Toujours la
+même question! Ma pauvre Elsie, les grandes personnes la font aussi,
+c'est-à-dire qu'elles n'ont, pas plus que les enfants, l'idée saine
+des lois de l'univers. Elles croient que tout a été créé pour l'homme
+et que ce qu'il ne voit pas ou ne comprend pas, ne devrait pas
+exister. Mais moi, la fée aux gros yeux, comme on m'appelle, je sais
+que ce qui est simplement beau est aussi important que ce que l'homme
+utilise, et je me réjouis quand je contemple des choses ou des êtres
+merveilleux dont personne ne songe à tirer parti. Mes chers petits
+papillons sont répandus par milliers de milliards sur la terre, ils
+vivent modestement en famille sur une petite feuille, et personne n'a
+encore eu l'idée de les tourmenter.
+
+--Fort bien, dit Elsie, mais les oiseaux, les fauvettes, les
+rossignols s'en nourrissent, sans compter les chauves-souris!
+
+--Les chauves-souris! Ah! vous m'y faites songer! La lumière qui
+attire mes pauvres petits amis et qui me permet de les contempler,
+attire aussi ces horribles bêtes qui rôdent des nuits entières, la
+gueule ouverte, avalant tout ce qu'elles rencontrent. Allons, le bal
+est fini, éteignons cette lampe. Je vais allumer ma lanterne, car la
+lune est couchée, et je vais vous reconduire au château.
+
+Comme elles descendaient les marches du petit perron du pavillon:
+
+--Je vous l'avais bien dit, Elsie, ajouta miss Barbara, vous avez été
+déçue dans votre attente, vous n'avez vu qu'imparfaitement mes petites
+fées de la nuit et leur danse fantastique autour de mes fleurs. Avec
+une loupe, on ne voit qu'un objet à la fois, et, quand cet objet est
+un être vivant, on ne le voit qu'au repos. Moi, je vois tout mon cher
+petit monde à la fois, je ne perds rien de ses allures et de ses
+fantaisies. Je vous en ai montré fort peu aujourd'hui. La soirée était
+trop fraîche et le vent ne donnait pas du bon côté. C'est dans les
+nuits d'orage que j'en vois des milliers se réfugier chez moi, ou que
+je les surprends dans leurs abris de feuillage et de fleurs. Je vous
+en ai nommé quelques-uns, mais il y en a une multitude d'autres qui,
+selon la saison, éclosent à une courte existence d'ivresse, de parure
+et de fêtes. On ne les connaît pas tous, bien que certaines personnes
+savantes et patientes les étudient avec soin et que l'on ait publié
+de gros livres où ils sont admirablement représentés avec un fort
+grossissement pour les yeux faibles; mais ces livres ne suffisent pas,
+et chaque personne bien douée et bien intentionnée peut grossir le
+catalogue acquis à la science par des découvertes et des observations
+nouvelles. Pour ma part, j'en ai trouvé un grand nombre qui n'ont
+encore ni leurs noms ni leurs portraits publiés, et je m'ingénie à
+réparer à leur profit l'ingratitude ou le dédain de la science. Il est
+vrai qu'ils sont si petits, si petits, que peu de personnes daigneront
+les observer.
+
+--Est-ce qu'il y en a de plus petits que ceux que vous m'avez montrés?
+dit Elsie, qui voyant miss Barbara arrêtée sur le perron, s'était
+appuyée sur la rampe.
+
+Elsie avait veillé plus tard que de coutume, elle n'avait pas eu toute
+la surprise et tout le plaisir qu'elle se promettait et le sommeil
+commençait à la gagner.
+
+--Il y a des êtres infiniment petits, dont on ne devrait pas parler
+sans respect, répliqua miss Barbara, qui ne faisait pas attention à la
+fatigue de son élève. Il y en a qui échappent au regard de l'homme et
+aux plus forts grossissements des instruments. Du moins je le présume
+et je le crois, moi qui en vois plus que la plupart des gens n'en
+peuvent voir. Qui peut dire à quelles dimensions, apparentes pour
+nous, s'arrête la vie universelle? Qui nous prouve que les puces n'ont
+pas des puces, lesquelles nourrissent à leur tour des puces qui en
+nourrissent d'autres, et ainsi jusqu'à l'infini? Quant aux papillons,
+puisque les plus petits que nous puissions apercevoir sont
+incontestablement plus beaux que les gros, il n'y a pas de raison pour
+qu'il n'en existe pas une foule d'autres encore plus beaux et plus
+petits dont les savants ne soupçonneront jamais l'existence.
+
+Miss Barbara en était là de sa démonstration, sans se douter qu'Elsie,
+qui s'était laissée glisser sur les marches du perron, dormait de
+tout son coeur, lorsqu'un choc inattendu enleva brusquement la petite
+lanterne des mains de la gouvernante et fit tomber cet objet sur les
+genoux d'Elsie réveillée en sursaut.
+
+--Une chauve-souris! une chauve-souris! s'écria Barbara éperdue en
+cherchant à ramasser la lanterne éteinte et brisée.
+
+Elsie s'était vivement levée sans savoir où elle était.
+
+--Là! là! criait Barbara, sur votre jupe, l'horrible bête est tombée
+aussi, je l'ai vue tomber, elle est sur vous!
+
+Elsie n'avait pas peur des chauves-souris, mais elle savait que, si
+un choc léger les étourdit, elles ont de bonnes petites dents pour
+mordre, quand on veut les prendre, et, avisant un point noir sur sa
+robe, elle le saisit dans son mouchoir en disant:
+
+--Je la tiens, tranquillisez-vous, miss Barbara, je la tiens bien!
+
+--Tuez-la, étouffez-la, Elsie! Serrez bien fort, étouffez ce mauvais
+génie, cet affreux précepteur qui me persécute!
+
+Elsie ne comprenait plus rien à la folie de sa gouvernante; elle
+n'aimait pas à tuer et trouvait les chauves-souris fort utiles, vu
+qu'elles détruisent une multitude de cousins et d'insectes nuisibles.
+Elle secoua son mouchoir instinctivement pour faire échapper le pauvre
+animal; mais quelle fut sa surprise, quelle fut sa frayeur en voyant
+M. Bat s'échapper du mouchoir et s'élancer sur miss Barbara, comme
+s'il eût voulu la dévorer!
+
+Elsie s'enfuit à travers les plates-bandes, en proie à une terreur
+invincible. Mais, au bout de quelques instants, elle fut prise de
+remords, se retourna et revint sur ses pas pour porter secours à son
+infortunée gouvernante. Miss Barbara avait disparu et la chauve-souris
+volait en rond autour du pavillon.
+
+--Mon Dieu! s'écria Elsie désespérée, cette bête cruelle a avalé ma
+pauvre fée! Ah! si j'avais su, je ne lui aurais pas sauvé la vie!
+
+La chauve-souris disparut et M. Bat se trouva devant Elsie.
+
+--Ma chère enfant, lui dit-il, c'est bien et c'est raisonnable de
+sauver la vie à de pauvres persécutés. Ne vous repentez pas d'une
+bonne action, miss Barbara n'a eu aucun mal. En l'entendant crier,
+j'étais accouru, vous croyant l'une et l'autre menacées de quelque
+danger sérieux. Votre gouvernante s'est réfugiée et barricadée chez
+elle en m'accablant d'injures que je ne mérite pas. Puisqu'elle vous
+abandonne à ce qu'elle regarde comme un grand péril, voulez-vous me
+permettre de vous reconduire à votre bonne, et n'aurez-vous point peur
+de moi?
+
+--Vraiment, je n'ai jamais eu peur de vous, monsieur Bat, répondit
+Elsie, vous n'êtes point méchant, mais vous êtes fort singulier.
+
+--Singulier, moi? Qui peut vous faire penser que j'aie une singularité
+quelconque?
+
+--Mais... je vous ai tenu dans mon mouchoir tout à l'heure, monsieur
+Bat, et permettez-moi de vous dire que vous vous exposiez beaucoup,
+car, si j'avais écouté miss Barbara, c'était fait de vous!
+
+--Chère miss Elsie, répondit le précepteur en riant, je comprends
+maintenant ce qui s'est passé et je vous bénis de m'avoir soustrait à
+la haine de cette pauvre fée, qui n'est pas méchante non plus, mais
+qui est bien plus singulière que moi!
+
+Quand Elsie eut bien dormi, elle trouva fort invraisemblable que M.
+Bat eût le pouvoir de devenir homme ou bête à volonté. A déjeuner,
+elle remarqua qu'il avalait avec délices des tranches de boeuf
+saignant, tandis que miss Barbara ne prenait que du thé. Elle en
+conclut que le précepteur n'était pas homme à se régaler de _micros_,
+et que la gouvernante suivait un régime propre à entretenir ses
+vapeurs.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+LE CHÊNE PARLANT
+
+LE CHIEN ET LA FLEUR SACRÉE
+
+L'ORGUE DU TITAN
+
+CE QUE DISENT LES FLEURS
+
+LE MARTEAU ROUGE
+
+LA FÉE POUSSIÈRE
+
+LE GNOME DES HUITRES
+
+LA FÉE AUX GROS YEUX
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12338 ***