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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12338 ***
+
+CONTS D'UNE GRAND'MÈRE
+
+LE CHENE PARLANT
+
+LE CHIEN ET LA FLEUR SACRÉE
+L'ORGUE DU TITAN
+CE QUE DISENT LES FLEURS
+LE MARTEAU ROUGE
+LA FÉE POUSSIÈRE
+LE GNOME DES HUITRES
+LA FÉE AUX GROS YEUX
+
+PAR GEORGE SAND
+
+1876
+
+
+[Note du transcripteur: Ce text utilise l'orthographe du XIXe siècle:
+siège = siége, piège = piége, etc.]
+
+
+CONTES D'UNE GRAND'MÈRE
+
+ * * * * *
+
+LE CHÊNE PARLANT
+
+A MADEMOISELLE BLANCHE AMIC
+
+
+Il y avait autrefois en la forêt de Cernas un gros vieux chêne qui
+pouvait bien avoir cinq cents ans. La foudre l'avait frappé plusieurs
+fois, et il avait dû se faire une tête nouvelle, un peu écrasée, mais
+épaisse et verdoyante.
+
+Longtemps ce chêne avait eu une mauvaise réputation. Les plus vieilles
+gens du village voisin disaient encore que, dans leur jeunesse, ce
+chêne parlait et menaçait ceux qui voulaient se reposer sous son
+ombrage. Ils racontaient que deux voyageurs, y cherchant un abri,
+avaient été foudroyés. L'un d'eux était mort sur le coup; l'autre
+s'était éloigné à temps et n'avait été qu'étourdi, parce qu'il avait
+été averti par une voix qui lui criait:
+
+--Va-t'en vite!
+
+L'histoire était si ancienne qu'on n'y croyait plus guère, et, bien
+que cet arbre portât encore le nom de _chêne parlant_, les pâtours
+s'en approchaient sans trop de crainte. Pourtant le moment vint où il
+fut plus que jamais réputé sorcier après l'aventure d'Emmi.
+
+Emmi était un pauvre petit gardeur de cochons, orphelin et
+très-malheureux, non-seulement parce qu'il était mal logé, mal nourri
+et mal vêtu, mais encore parce qu'il détestait les bêtes que la misère
+le forçait à soigner. Il en avait peur, et ces animaux, qui sont plus
+fins qu'ils n'en ont l'air, sentaient bien qu'il n'était pas le maître
+avec eux. Il s'en allait dès le matin, les conduisant à la glandée,
+dans la forêt. Le soir, il les ramenait à la ferme, et c'était pitié
+de le voir, couvert de méchants haillons, la tête nue, ses cheveux
+hérissés par le vent, sa pauvre petite figure pâle, maigre, terreuse,
+l'air triste, effrayé, souffrant, chassant devant lui ce troupeau
+de bêtes criardes, au regard oblique, à la tête baissée, toujours
+menaçante. A le voir ainsi courir à leur suite sur les sombres
+bruyères, dans la vapeur rouge du premier crépuscule, on eût dit d'un
+follet des landes chassé par une rafale.
+
+Il eût pourtant été aimable et joli, ce pauvre petit porcher, s'il eût
+été soigné, propre, heureux comme vous autres, mes chers enfants qui
+me lisez. Lui ne savait pas lire, il ne savait rien, et c'est tout au
+plus s'il savait parler assez pour demander le nécessaire, et, comme
+il était craintif, il ne le demandait pas toujours, c'était tant pis
+pour lui si on l'oubliait.
+
+Un soir, les pourceaux rentrèrent tout seuls à l'étable, et le porcher
+ne parut pas à l'heure du souper. On n'y fit attention que quand la
+soupe aux raves fut mangée, et la fermière envoya un de ses gars pour
+appeler Emmi. Le gars revint dire qu'Emmi n'était ni à l'étable, ni
+dans le grenier, où il couchait sur la paille. On pensa qu'il était
+allé voir sa tante, qui demeurait aux environs, et on se coucha sans
+plus songer à lui.
+
+Le lendemain matin, on alla chez la tante, et on s'étonna d'apprendre
+qu'Emmi n'avait point passé la nuit chez elle. Il n'avait pas reparu
+au village depuis la veille. On s'enquit de lui aux alentours,
+personne ne l'avait vu. On le chercha en vain dans la forêt. On
+pensa que les sangliers et les loups l'avaient mangé. Pourtant on ne
+retrouva ni sa sarclette--sorte de houlette à manche court dont se
+servent les porchers,--ni aucune loque de son pauvre vêtement; on
+en conclut qu'il avait quitté le pays pour vivre en vagabond, et le
+fermier dit que ce n'était pas un grand dommage, que l'enfant n'était
+bon à rien, n'aimant pas ses bêtes et n'ayant pas su s'en faire aimer.
+
+Un nouveau porcher fut loué pour le reste de l'année, mais la
+disparition d'Emmi effrayait tous les gars du pays; la dernière fois
+qu'on l'avait vu, il allait du côté du chêne parlant, et c'était là
+sans doute qu'il lui était arrivé malheur. Le nouveau porcher eut bien
+soin de n'y jamais conduire son troupeau et les autres enfants se
+gardèrent d'aller jouer de ce côté-là.
+
+Vous me demandez ce qu'Emmi était devenu. Patience, je vais vous le
+dire.
+
+La dernière fois qu'il était allé à la forêt avec ses bêtes, il avait
+avisé à quelque distance du gros chêne une touffe de favasses en
+fleurs. La favasse ou féverole, c'est cette jolie papilionacée à
+grappes roses que vous connaissez, la gesse tubéreuse; les tubercules
+sont gros comme une noisette, un peu âpres quoique sucrés. Les enfants
+pauvres en sont friands; c'est une nourriture qui ne coûte rien et
+que les pourceaux, qui en sont friands aussi, songent seuls à leur
+disputer. Quand on parle des anciens anachorètes vivant de _racines_,
+on peut être certain que le mets le plus recherché de leur austère
+cuisine était, dans nos pays du centre, le tubercule de cette gesse.
+
+Emmi savait bien que les favasses ne pouvaient pas encore être bonnes
+à manger, car on n'était qu'au commencement de l'automne, mais il
+voulait marquer l'endroit pour venir fouiller la terre quand la tige
+et la fleur seraient desséchées. Il fut suivi par un jeune porc qui
+se mit à fouiller et qui menaçait de tout détruire, lorsque Emmi,
+impatienté de voir le ravage inutile de cette bête vorace, lui
+allongea un coup de sa sarclette sur le groin. Le fer de la sarclette
+était fraîchement repassé et coupa légèrement le nez du porc, qui jeta
+un cri d'alarme. Vous savez comme ces animaux se soutiennent entre
+eux, et comme certains de leurs appels de détresse les mettent tous
+en fureur contre l'ennemi commun; d'ailleurs, ils en voulaient depuis
+longtemps à Emmi, qui ne leur prodiguait jamais ni caresses ni
+compliments. Ils se rassemblèrent en criant à qui mieux mieux et
+l'entourèrent pour le dévorer. Le pauvre enfant prit la fuite, ils le
+poursuivirent; ces bêtes ont, vous le savez, l'allure effroyablement
+prompte; il n'eut que le temps d'atteindre le gros chêne, d'en
+escalader les aspérités et de se réfugier dans les branches. Le
+farouche troupeau resta au pied, hurlant, menaçant, essayant de fouir
+pour abattre l'arbre. Mais le chêne parlant avait de formidables
+racines qui se moquaient bien d'un troupeau de cochons. Les
+assaillants ne renoncèrent pourtant à leur entreprise qu'après le
+coucher du soleil. Alors, ils se décidèrent à regagner la ferme, et
+le petit Emmi, certain qu'ils le dévoreraient s'il y allait avec eux,
+résolut de n'y retourner jamais.
+
+Il savait bien que le chêne passait pour être un arbre enchanté, mais
+il avait trop à se plaindre des vivants pour craindre beaucoup les
+esprits. Il n'avait vécu que de misère et de coups; sa tante était
+très-dure pour lui: elle l'obligeait à garder les porcs, lui qui en
+avait toujours eu horreur. Il était né comme cela, elle lui en faisait
+un crime, et, quand il venait la voir en la suppliant de le reprendre
+avec elle, elle le recevait, comme on dit, avec une volée de bois
+vert. Il la craignait donc beaucoup, et tout son désir eût été de
+garder les moutons dans une autre ferme où les gens eussent été moins
+avares et moins mauvais pour lui.
+
+Dans le premier moment après le départ des pourceaux, il ne sentit
+que le plaisir d'être débarrassé de leurs cris farouches et de leurs
+menaces, et il résolut de passer la nuit où il était. Il avait encore
+du pain dans son sac de toile bise, car, durant le siége qu'il avait
+soutenu, il n'avait pas eu envie de manger. Il en mangea la moitié,
+réservant le reste pour son déjeuner; après cela, à la grâce de Dieu!
+
+Les enfants dorment partout. Pourtant Emmi ne dormait guère. Il était
+malingre, souvent fiévreux, et rêvait plutôt qu'il ne se reposait
+l'esprit durant son sommeil. Il s'installa du mieux qu'il put entre
+deux maîtresses branches garnies de mousse, et il eut grande envie de
+dormir; mais le vent qui faisait mugir le feuillage et grincer les
+branches l'effraya, et il se mit à songer aux mauvais esprits, tant
+et si bien qu'il s'imagina entendre une voix grêle et fâchée qui lui
+disait à plusieurs reprises:
+
+--Va-t'en, va-t'en d'ici!
+
+D'abord Emmi, tremblant et la gorge serrée, ne songea point à
+répondre; mais, comme, en même temps que le vent s'apaisait, la voix
+du chêne s'adoucissait et semblait lui murmurer à l'oreille d'un ton
+maternel et caressant: «Va-t'en, Emmi, va-t'en!» Emmi se sentit le
+courage de répondre:
+
+--Chêne, mon beau chêne, ne me renvoie pas. Si je descends, les loups
+qui courent la nuit me mangeront.
+
+--Va, Emmi, va! reprit la voix encore plus radoucie.
+
+--Mon bon chêne parlant, reprit aussi Emmi d'un ton suppliant, ne
+m'envoie pas avec les loups. Tu m'as sauvé des porcs, tu as été doux
+pour moi, sois-le encore. Je suis un pauvre enfant malheureux, et je
+ne puis ni ne voudrais te faire aucun mal: garde-moi cette nuit; si tu
+l'ordonnes, je m'en irai demain matin.
+
+La voix ne répliqua plus, et la lune argenta faiblement les feuilles.
+Emmi en conclut qu'il lui était permis de rester, ou bien qu'il avait
+rêvé les paroles qu'il avait cru entendre. Il s'endormit et, chose
+étrange, il ne rêva plus et ne fit plus qu'un somme jusqu'au jour. Il
+descendit alors et secoua la rosée qui pénétrait son pauvre vêtement.
+
+--Il faut pourtant, se dit-il, que je retourne au village, je dirai
+à ma tante que mes porcs ont voulu me manger, que j'ai été obligé de
+coucher sur un arbre, et elle me permettra d'aller chercher une autre
+condition.
+
+Il mangea le reste de son pain; mais, au moment de se remettre en
+route, il voulut remercier le chêne qui l'avait protégé le jour et la
+nuit.
+
+--Adieu et merci, mon bon chêne, dit-il en baisant l'écorce, je
+n'aurai plus jamais peur de toi, et je reviendrai te voir pour te
+remercier encore.
+
+Il traversa la lande, et il se dirigeait vers la chaumière de sa
+tante, lorsqu'il entendit parler derrière le mur du jardin de la
+ferme.
+
+--Avec tout ça, disait un des gars, notre porcher n'est pas revenu, on
+ne l'a pas vu chez sa tante, et il a abandonné son troupeau. C'est un
+sans-coeur et un paresseux à qui je donnerai une jolie roulée de
+coups de sabot, pour le punir de me faire mener ses bêtes aux champs
+aujourd'hui à sa place.
+
+--Qu'est-ce que ça te fait, de mener les porcs? dit l'autre gars.
+
+--C'est une honte à mon âge, reprit le premier: cela convient à un
+enfant de dix ans, comme le petit Emmi; mais, quand on en a douze, on
+a droit à garder les vaches ou tout au moins les veaux.
+
+Les deux gars furent interrompus par leur père.
+
+--Allons vite, dit-il, à l'ouvrage! Quant à ce porcher de malheur,
+si les loups l'ont mangé, c'est tant pis pour lui; mais, si je le
+retrouve vivant, je l'assomme. Il aura beau aller pleurer chez sa
+tante, elle est décidée à le faire coucher avec les cochons pour lui
+apprendre à faire le fier et le dégoûté.
+
+Emmi, épouvanté de cette menace, se le tint pour dit. Il se cacha dans
+une meule de blé, où il passa la journée. Vers le soir, une chèvre qui
+rentrait à l'étable, et qui s'attardait à lécher je ne sais quelle
+herbe, lui permit de la traire. Quand il eut rempli et avalé deux ou
+trois fois le contenu de sa sébile de bois, il se renfonça dans les
+gerbes jusqu'à la nuit. Quand il fit tout à fait sombre et que tout le
+monde fut couché, il se glissa jusqu'à son grenier et y prit diverses
+choses qui lui appartenaient, quelques écus gagnés par lui que le
+fermier lui avait remis la veille et dont sa tante n'avait pas encore
+eu le temps de le dépouiller, une peau de chèvre et une peau de mouton
+dont il se servait l'hiver, un couteau neuf, un petit pot de terre, un
+peu de linge fort déchiré. Il mit le tout dans son sac, descendit dans
+la cour, escalada la barrière et s'en alla à petits pas pour ne pas
+faire de bruit; mais, comme il passait près de l'étable à porcs, ces
+maudites bêtes le sentirent ou l'entendirent et se prirent à crier
+avec fureur. Alors, Emmi, craignant que les fermiers, réveillés dans
+leur premier sommeil, ne se missent à ses trousses, prit sa course et
+ne s'arrêta qu'au pied du chêne parlant.
+
+--Me voilà revenu, mon bon ami, lui dit-il. Permets-moi de passer
+encore une nuit dans tes branches. Dis si tu le veux!
+
+Le chêne ne répondit pas. Le temps était calme, pas une feuille ne
+bougeait. Emmi pensa que qui ne dit mot consent. Tout chargé qu'il
+était, il se hissa adroitement jusqu'à la grosse enfourchure où il
+avait passé la nuit précédente, et il y dormit parfaitement bien.
+
+Le jour venu, il se mit en quête d'un endroit convenable pour cacher
+son argent et son bagage, car il n'était encore décidé à rien sur les
+moyens de s'éloigner du pays sans être vu et ramené de force à la
+ferme. Il grimpa au-dessus de la place où il se trouvait. Il découvrit
+alors dans le tronc principal du gros arbre un trou noir fait par la
+foudre depuis bien longtemps, car le bois avait formé tout autour un
+gros bourrelet d'écorce. Au fond de cette cachette, il y avait de la
+cendre et de menus éclats de bois hachés par le tonnerre.
+
+--Vraiment, se dit l'enfant, voilà un lit très-doux et très-chaud où
+je dormirai sans risque de tomber en rêvant. Il n'est pas grand, mais
+il l'est assez pour moi. Voyons pourtant s'il n'est pas habité par
+quelque méchante bête.
+
+Il fureta tout l'intérieur de ce refuge, et vit qu'il était percé par
+en haut, ce qui devait amener un peu d'humidité dans les temps de
+pluie. Il se dit qu'il était bien facile de boucher ce trou avec de la
+mousse. Une chouette avait fait son nid dans le conduit.
+
+--Je ne te dérangerai pas, pensa Emmi, mais je fermerai la
+communication. Comme cela, nous serons chacun chez nous.
+
+Quand il eut préparé son nid pour la nuit suivante et installé son
+bagage en sûreté, il s'assit dans son trou, les jambes dehors appuyées
+sur une branche, et se mit à songer vaguement à la possibilité de
+vivre dans un arbre; mais il eût souhaité que cet arbre fût au coeur
+de la forêt au lieu d'être auprès de la lisière, exposé aux regards
+des bergers et porchers qui y amenaient leurs troupeaux. Il ne pouvait
+prévoir que, par suite de sa disparition, l'arbre deviendrait un objet
+de crainte, et que personne n'en approcherait plus.
+
+La faim commençait à se faire sentir, et, bien qu'il fût très-petit
+mangeur, il se ressentait bien de n'avoir rien pris de solide la
+veille. Irait-il déterrer les favasses encore vertes qu'il avait
+remarquées à quelques pas de là? ou irait-il jusqu'aux châtaigniers
+qui poussaient plus avant dans la forêt?
+
+Comme il se préparait à descendre, il vit que la branche sur laquelle
+reposaient ses pieds n'appartenait pas à son chêne. C'était celle d'un
+arbre voisin qui entre-croisait ses belles et fortes ramures avec
+celles du chêne parlant. Emmi se hasarda sur cette branche et gagna le
+chêne voisin qui avait, lui aussi, pour proche voisin un autre arbre
+facile à atteindre. Emmi, léger comme un écureuil, s'aventura ainsi
+d'arbre en arbre jusqu'aux châtaigniers où il fit une bonne récolte.
+Les châtaignes étaient encore petites et pas très-mûres; mais il n'y
+regardait pas de bien près, et il mit comme qui dirait pied à terre
+pour les faire cuire dans un endroit bien désert et bien caché où les
+charbonniers avaient fait autrefois une fournée. Le rond marqué par le
+feu était entouré de jeunes arbres qui avaient repoussé depuis: il y
+avait beaucoup de menus déchets à demi brûlés. Emmi n'eut pas de peine
+à en faire un tas et à y mettre le feu au moyen d'un caillou qu'il
+battit du dos de son couteau, et il recueillit l'étincelle avec des
+feuilles sèches, tout en se promettant de faire provision d'amadou sur
+les arbres décrépits, qui ne manquaient pas dans la forêt. L'eau d'une
+rigole lui permit de faire cuire ses châtaignes dans son petit pot de
+terre, à couvercle percé, destiné à cet usage. C'est un meuble dont en
+ce pays-là tout pâtour est nanti.
+
+Emmi, qui ne rentrait souvent que le soir à la ferme, à cause de la
+grande distance où il devait mener ses bêtes, était donc habitué à se
+nourrir lui-même, et il ne fut pas embarrassé de cueillir son dessert
+de framboises et de mûres sauvages sur les buissons de la petite
+clairière.
+
+--Voilà, pensa-t-il, ma cuisine et ma salle à manger trouvées.
+
+Et il se mit à nettoyer le cours du filet d'eau qu'il avait à sa
+portée. Avec sa sarclette, il enleva les herbes pourries, creusa un
+petit réservoir, débarrassa un petit saut que l'eau faisait dans la
+glaise et l'épura avec du sable et des cailloux. Cet ouvrage l'occupa
+jusque vers le coucher du soleil. Il ramassa son pot et sa houlette,
+et, remontant sur les branches dont il avait éprouvé la solidité, il
+retrouva son chemin d'écureuil, grimpant et sautant d'arbre en arbre
+jusqu'à son chêne. Il rapportait une épaisse brassée de fougère et de
+mousse bien sèche dont il fit son lit dans le trou déjà nettoyé. Il
+entendit bien la chouette sa voisine qui s'inquiétait et grognait
+au-dessus de sa tête.
+
+--Ou elle délogera, pensa-t-il, ou elle s'y habituera. Le bon chêne ne
+lui appartient pas plus qu'à moi.
+
+Habitué à vivre seul, Emmi ne s'ennuya pas. Être débarrassé de la
+compagnie des pourceaux fut même pour lui une source de bonheur
+pendant plusieurs jours. Il s'accoutuma à entendre hurler les loups.
+Il savait qu'ils restaient au coeur de la forêt et n'approchaient
+guère de la région où il se trouvait. Les troupeaux n'y venant plus,
+les compères ne s'en approchaient plus du tout. Et puis Emmi apprit à
+connaître leurs habitudes. En pleine forêt, il n'en rencontrait jamais
+dans les journées claires. Ils n'avaient de hardiesse que dans les
+temps de brouillard, et encore cette hardiesse n'était-elle pas
+grande. Ils suivaient quelquefois Emmi à distance, mais il lui
+suffisait de se retourner et d'imiter le bruit d'un fusil qu'on arme
+en frappant son couteau contre le fer de sa sarclette pour les mettre
+en fuite. Quant aux sangliers, Emmi les entendait quelquefois, il ne
+les voyait jamais; ce sont des animaux mystérieux qui n'attaquent
+jamais les premiers.
+
+Quand il vit approcher l'époque de la cueillette des châtaignes,
+il fit sa provision qu'il cacha dans un autre arbre creux à peu de
+distance de son chêne; mais les rats et les mulots les lui disputèrent
+si bien, qu'il dut les enterrer dans le sable, où elles se
+conservèrent jusqu'au printemps. D'ailleurs, Emmi avait largement de
+quoi se nourrir. La lande étant devenue absolument déserte, il put
+s'aventurer la nuit jusqu'aux endroits cultivés et y déterrer des
+pommes de terre et des raves; mais c'était voler et la chose lui
+répugnait. Il amassa quantité de favasses dans les jachères et fit des
+lacets pour prendre des alouettes en ramassant deçà et delà des crins
+laissés aux buissons par les chevaux au pâturage. Les pâtours savent
+tirer parti de tout et ne laissent rien perdre. Emmi ramassa assez de
+flocons de laine sur les épines des clôtures pour se faire une espèce
+d'oreiller; plus tard, il se fabriqua une quenouille et un fuseau et
+apprit tout seul à filer. Il se fit des aiguilles à tricoter avec du
+fil de fer qu'il trouva à une barrière mal raccommodée, qu'on répara
+encore et qu'il dépouilla de nouveau pour fabriquer des collets à
+prendre les lapins. Il réussit donc à se faire des bas et à manger de
+la viande. Il devint un chasseur des plus habiles; épiant jour et nuit
+toutes les habitudes du gibier, initié à tous les mystères de la lande
+et de la forêt, il tendit ses piéges à coup sûr et se trouva dans
+l'abondance.
+
+Il eut même du pain à discrétion, grâce à une vieille mendiante
+idiote, qui, toutes les semaines, passait au pied du chêne et y
+déposait sa besace pleine, pour se reposer. Emmi, qui la guettait,
+descendait de son arbre, la tête couverte de sa peau de chèvre, et lui
+donnait une pièce de gibier en échange d'une partie de son pain. Si
+elle avait peur de lui, sa peur ne se manifestait que par un rire
+stupide et une obéissance dont elle n'avait du reste point à se
+repentir.
+
+Ainsi se passa l'hiver, qui fut très-doux, et l'été suivant, qui fut
+chaud et orageux. Emmi eut d'abord grand'peur du tonnerre, car la
+foudre frappa plusieurs fois des arbres assez proches du sien; mais il
+remarqua que le chêne parlant, ayant été écimé longtemps auparavant
+et s'étant refait une cime en parasol, n'attirait plus le fluide, qui
+s'attaquait à des arbres plus élevés et de forme conique. Il finit par
+dormir aux roulements et aux éclats du tonnerre sans plus de souci que
+la chouette sa voisine.
+
+Dans cette solitude, Emmi, absorbé par le soin incessant d'assurer
+sa vie et de préserver sa liberté, n'eut pas le temps de connaître
+l'ennui. On pouvait le traiter de paresseux, il savait bien, lui,
+qu'il avait plus de mal à se donner pour vivre seul que s'il fût resté
+à la ferme. Il acquérait aussi plus d'intelligence, de courage et
+de prévision que dans la vie ordinaire. Pourtant, quand cette vie
+exceptionnelle fut réglée à souhait et qu'elle exigea moins de temps
+et de souci, il commença à réfléchir et à sentir sa petite conscience
+lui adresser certaines questions embarrassantes. Pourrait-il vivre
+toujours ainsi aux dépens de la forêt sans servir personne et sans
+contenter aucun de ses semblables? Il s'était pris d'une espèce
+d'amitié pour la vieille Catiche, l'idiote qui lui cédait son pain
+en échange de ses lapins et de ses chapelets d'alouettes. Comme elle
+n'avait pas de mémoire, ne parlait presque pas et ne racontait par
+conséquent à personne ses entrevues avec lui, il était arrivé à se
+montrer à elle à visage découvert, et elle ne le craignait plus. Ses
+rires hébétés laissaient deviner une expression de plaisir quand elle
+le voyait descendre de son arbre. Emmi s'étonnait lui-même de partager
+ce plaisir; il ne se disait pas, mais il sentait que la présence d'une
+créature humaine, si dégradée qu'elle soit, est une sorte de bienfait
+pour celui qui s'est condamné à vivre seul. Un jour qu'elle lui
+semblait moins abrutie que de coutume, il essaya de lui parler et de
+lui demander où elle demeurait. Elle cessa tout à coup de rire, et lui
+dit d'une voix nette et d'un ton sérieux:
+
+--Veux-tu venir avec moi, petit?
+
+--Où?
+
+--Dans ma maison; si tu veux être mon fils, je te rendrai riche et
+heureux.
+
+Emmi s'étonna beaucoup d'entendre parler distinctement et
+raisonnablement la vieille Catiche. La curiosité lui donnait quelque
+envie de la croire, mais un coup de vent agita les branches au-dessus
+de sa tête, et il entendit la voix du chêne lui dire:
+
+--N'y va pas!
+
+--Bonsoir et bon voyage, dit-il à la vieille; mon arbre ne veut pas
+que je le quitte.
+
+--Ton arbre est un sot, reprit-elle, ou plutôt c'est toi qui es une
+bête de croire à la parole des arbres.
+
+--Vous croyez que les arbres ne parlent pas? Vous vous trompez bien!
+
+--Tous les arbres parlent quand le vent se met après eux, mais ils ne
+savent pas ce qu'ils disent; c'est comme s'ils ne disaient rien.
+
+Emmi fut fâché de cette explication positive d'un fait merveilleux. Il
+répondit à Catiche:
+
+--C'est vous qui radotez, la vieille. Si tous les arbres font comme
+vous, mon chêne du moins sait ce qu'il veut et ce qu'il dit.
+
+La vieille haussa les épaules, ramassa sa besace et s'éloigna en
+reprenant son rire d'idiote.
+
+Emmi se demanda si elle jouait un rôle ou si elle avait des moments
+lucides. Il la laissa partir et la suivit, en se glissant d'arbre en
+arbre sans qu'elle s'en aperçût. Elle n'allait pas vite et marchait
+le dos courbé, la tête en avant, la bouche entr'ouverte, l'oeil fixé
+droit devant elle; mais cet air exténué ne l'empêchait pas d'avancer
+toujours sans se presser ni se ralentir, et elle traversa ainsi la
+forêt pendant trois bonnes heures de marche, jusqu'à un pauvre hameau
+perché sur une colline derrière laquelle d'autres bois s'étendaient à
+perte de vue. Emmi la vit entrer dans une méchante cahute isolée des
+autres habitations, qui, pour paraître moins misérables, n'en étaient
+pas moins un assemblage de quelques douzaines de taudis. Il n'osa pas
+s'aventurer plus loin que les derniers arbres de la forêt et revint
+sur ses pas, bien convaincu que, si la Catiche avait un _chez elle_,
+il était plus pauvre et plus laid que le trou de l'arbre parlant.
+
+Il regagna son logis du grand chêne et n'y arriva que vers le soir,
+harassé de fatigue, mais content de se retrouver chez lui. Il avait
+gagné à ce voyage de connaître l'étendue de la forêt et la proximité
+d'un village; mais ce village paraissait bien plus mal partagé que
+celui de Cernas, où Emmi avait été élevé. C'était tout pays de landes
+sans trace de culture, et les rares bestiaux qu'il avait vus paître
+autour des maisons n'avaient que la peau sur les os. Au delà, il
+n'avait aperçu que les sombres horizons des forêts. Ce n'est donc pas
+de ce côté-là qu'il pouvait songer à trouver une condition meilleure
+que la sienne.
+
+Au bout de la semaine, la Catiche arriva à l'heure ordinaire. Elle
+revenait de Cernas, et il lui demanda des nouvelles de sa tante pour
+voir si cette vieille aurait le pouvoir et la volonté de lui répondre
+comme la dernière fois. Elle répondit très-nettement:
+
+--La grand'Nanette est remariée, et, si tu retournes chez elle, elle
+tâchera de te faire mourir pour se débarrasser de toi.
+
+--Parlez-vous raisonnablement? dit Emmi; et me dites-vous la vérité?
+
+--Je te dis la vérité. Tu n'as plus qu'à te rendre à ton maître pour
+vivre avec les cochons, ou à chercher ton pain avec moi, ce qui te
+vaudrait mieux que tu ne penses. Tu ne pourras pas toujours vivre
+dans la forêt. Elle est vendue, et sans doute on va abattre les vieux
+arbres. Ton chêne y passera comme les autres. Crois-moi, petit. On
+ne peut vivre nulle part sans gagner de l'argent. Viens avec moi, tu
+m'aideras à en gagner beaucoup, et, quand je mourrai, je te laisserai
+celui que j'ai.
+
+Emmi était si étonné d'entendre causer et raisonner l'idiote, qu'il
+regarda son arbre et prêta l'oreille comme s'il lui demandait conseil.
+
+--Laisse donc cette vieille bûche tranquille, reprit la Catiche. Ne
+sois pas si sot et viens avec moi.
+
+Comme l'arbre ne disait mot, Emmi suivit la vieille, qui, chemin
+faisant, lui révéla son secret.
+
+«--Je suis venue au monde loin d'ici, pauvre comme toi et orpheline.
+J'ai été élevée dans la misère et les coups. J'ai gardé aussi les
+cochons, et, comme toi, j'en avais peur. Comme toi, je me suis sauvée;
+mais, en traversant une rivière sur un vieux pont décrépit, je suis
+tombée à l'eau d'où on m'a retirée comme morte. Un bon médecin chez
+qui on m'a portée m'a fait revenir à la vie; mais j'étais idiote,
+sourde, et ne pouvant presque plus parler. Il m'a gardée par charité,
+et, comme il n'était pas riche, le curé de l'endroit a fait des quêtes
+pour moi, et les dames m'ont apporté des habits, du vin, des douceurs,
+tout ce qu'il me fallait. Je commençais à me porter mieux, j'étais si
+bien soignée! Je mangeais de la bonne viande, je buvais du bon vin
+sucré, j'avais l'hiver du feu dans ma chambre, j'étais comme une
+princesse, et le médecin était content. Il disait:
+
+«--La voilà qui entend ce qu'on lui dit. Elle retrouve les mots pour
+parler. Dans deux ou trois mois d'ici, elle pourra travailler et
+gagner honnêtement sa vie.
+
+»Et toutes les belles dames se disputaient à qui me prendrait chez
+elle.
+
+»Je ne fus donc pas embarrassée pour trouver une place aussitôt que je
+fus guérie; mais je n'avais pas le goût du travail, et on ne fut pas
+content de moi. J'aurais voulu être fille de chambre, mais je ne
+savais ni coudre ni coiffer; on me faisait tirer de l'eau au puits et
+plumer la volaille, cela m'ennuyait. Je quittai l'endroit, croyant
+être mieux ailleurs. Ce fut encore pire, on me traitait de malpropre
+et de paresseuse. Mon vieux médecin était mort. On me chassa de maison
+en maison, et, après avoir été l'enfant chéri de tout le monde, je
+dus quitter le pays comme j'y étais venue, en mendiant mon pain; mais
+j'étais plus misérable qu'auparavant. J'avais pris le goût d'être
+heureuse, et on me donnait si peu, que j'avais à peine de quoi manger.
+On me trouvait trop grande et de trop bonne mine pour mendier. On me
+disait:
+
+»--Va travailler, grande fainéante! c'est une honte à ton âge de
+courir les chemins quand on peut épierrer les champs à six sous par
+jour.
+
+»Alors, je fis la boiteuse pour donner à croire que je ne pouvais
+pas travailler; on trouva que j'étais encore trop forte pour ne rien
+faire, et je dus me rappeler le temps où tout le monde avait pitié de
+moi, parce que j'étais idiote. Je sus retrouver l'air que j'avais dans
+ce temps-là, mon habitude de ricaner au lieu de parler, et je fis
+si bien mon personnage, que les sous et les miches recommencèrent à
+pleuvoir dans ma besace. C'est comme cela que je cours depuis une
+quarantaine d'années, sans jamais essuyer de refus. Ceux qui ne
+peuvent me donner d'argent me donnent du fromage, des fruits et du
+pain plus que je n'en peux porter. Avec ce que j'ai de trop pour moi,
+j'élève des poulets que j'envoie au marché et qui me rapportent gros.
+J'ai une bonne maison dans un village où je vais te conduire. Le pays
+est malheureux, mais les habitants ne le sont pas. Nous sommes tous
+mendiants et infirmes, ou soi-disant tels, et chacun fait sa tournée
+dans un endroit où les autres sont convenus de ne pas aller ce
+jour-là. Comme ça, chacun fait ses affaires comme il veut; mais
+personne ne les fait aussi bien que moi, car je m'entends mieux que
+personne à paraître incapable de gagner ma vie.»
+
+--Le fait est, répondit Emmi, que jamais je ne vous aurais crue
+capable de parler comme vous faites.
+
+--Oui, oui, reprit la Catiche en riant, tu as voulu m'attraper et
+m'effrayer en descendant de ton arbre, coiffé en loup-garou, pour
+avoir du pain. Moi, je faisais semblant d'avoir peur, mais je le
+reconnaissais bien et je me disais: «Voilà un pauvre gars qui viendra
+quelque jour à _Oursines-les-Bois_, et qui sera bien content de manger
+ma soupe.»
+
+En devisant ainsi, Emmi et la Galiche arrivèrent à Oursines-les-Bois;
+c'était le nom de l'endroit où demeurait la fausse idiote et qu'Emmi
+avait déjà vu.
+
+Il n'y avait pas une âme dans ce triste hameau. Les animaux paissaient
+çà et là, sans être gardés, sur une lande fertile en chardons, qui
+était toute la propriété communale des habitants. Une malpropreté
+révoltante dans les chemins boueux qui servaient de rues, une odeur
+infecte s'exhalant de toutes les maisons, du linge déchiré séchant sur
+des buissons souillés par la volaille, des toits de chaume pourri, où
+poussaient des orties, un air d'abandon cynique, de pauvreté simulée
+ou volontaire, c'était de quoi soulever de dégoût le coeur d'Emmi,
+habitué aux verdures vierges et aux bonnes senteurs de la forêt. Il
+suivit pourtant la vieille Catiche, qui le fit entrer dans sa hutte de
+terre battue, plus semblable à une étable à porcs qu'à une habitation.
+L'intérieur était tout différent: les murs étaient garnis de
+paillassons, et le lit avait matelas et couvertures de bonne laine.
+Une quantité de provisions de toute sorte: blé, lard, légumes et
+fruits, tonnes de vin et même bouteilles cachetées. Il y avait de
+tout, et, dans l'arrière-cour, l'épinette était remplie de grasses
+volailles et de canards gorgés de pain et de son.
+
+--Tu vois, dit la Catiche à Emmi, que je suis autrement riche que ta
+tante; elle me fait l'aumône toutes les semaines, et, si je voulais,
+je porterais de meilleurs habits que les siens. Veux-tu voir mes
+armoires? Rentrons, et, comme tu dois avoir faim, je vas te faire
+manger un souper comme tu n'en as goûté de ta vie.
+
+En effet, tandis qu'Emmi admirait le contenu des armoires, la vieille
+alluma le feu et tira de sa besace une tête de chèvre, qu'elle
+fricassa avec des rogatons de toute sorte et où elle n'épargna ni
+le sel, ni le beurre rance, ni les légumes avariés, produit de la
+dernière tournée. Elle en fit je ne sais quel plat, qu'Emmi mangea
+avec plus d'étonnement que de plaisir et qu'elle le força d'arroser
+d'une demi-bouteille de vin bleu. Il n'avait jamais bu de vin, il
+ne le trouva pas bon, mais il but quand même, et, pour lui donner
+l'exemple, la vieille avala une bouteille entière, se grisa et devint
+tout à fait expansive. Elle se vanta de savoir voler encore mieux que
+mendier et alla jusqu'à lui montrer sa bourse, qu'elle enterrait sous
+une pierre du foyer et qui contenait des pièces d'or à toutes les
+effigies du siècle. Il y en avait bien pour deux mille francs. Emmi,
+qui ne savait pas compter, n'apprécia pas autant qu'elle l'eût voulu
+l'opulence de la mendiante.
+
+Quand elle lui eut tout montré:
+
+--A présent, lui dit-elle, je pense que tu ne voudras plus me quitter.
+J'ai besoin d'un gars, et, si tu veux être à mon service, je te ferai
+mon héritier.
+
+--Merci, répondit l'enfant; je ne veux pas mendier.
+
+--Eh bien, soit, tu voleras pour moi.
+
+Emmi eut envie de se fâcher, mais la vieille avait parlé de le
+conduire le lendemain à Mauvert, où se tenait une grande foire, et,
+comme il avait envie de voir du pays et de connaître les endroits où
+on peut gagner sa vie honnêtement, il répondit sans montrer de colère:
+
+--Je ne saurais pas voler, je n'ai jamais appris.
+
+--Tu mens, reprit Catiche, tu voles très-habilement à la forêt de
+Cernas son gibier et ses fruits. Crois-tu donc que ces choses-là
+n'appartiennent à personne? Ne sais-tu pas que celui qui ne travaille
+pas ne peut vivre qu'aux dépens d'autrui? Il y a longtemps que cette
+forêt est quasi abandonnée. Le propriétaire était un vieux riche qui
+ne s'occupait plus de rien et ne la faisait pas seulement garder. A
+présent qu'il est mort, tout ça va changer et tu auras beau te cacher
+comme un rat dans des trous d'arbres, on te mettra la main sur le
+collet et on te conduira en prison.
+
+--Eh bien, alors, reprit Emmi, pourquoi voulez-vous m'enseigner à
+voler pour vous?
+
+--Parce que, quand on sait, on n'est jamais pris. Tu réfléchiras, il
+se fait tard, et il faut nous lever demain avec le jour pour aller à
+la foire. Je vais t'arranger un lit sur mon coffre, un bon lit avec
+une _couette_ et une couverture. Pour la première fois de ta vie, tu
+dormiras comme un prince.
+
+Emmi n'osa résister. Quand la vieille Catiche ne faisait plus
+l'idiote, elle avait quelque chose d'effrayant dans le regard et dans
+la voix. Il se coucha et s'étonna d'abord de se trouver si bien;
+mais, au bout d'un instant, il s'étonna de se trouver si mal. Ce gros
+coussin de plumes l'étouffait, la couverture, le manque d'air libre,
+la mauvaise odeur de la cuisine et le vin qu'il avait bu, lui
+donnaient la fièvre. Il se leva tout effaré en disant qu'il voulait
+dormir dehors, et qu'il mourrait s'il lui fallait passer la nuit
+enfermé.
+
+La Catiche ronflait, et la porte était barricadée. Emmi se résigna à
+dormir étendu sur la table, regrettant fort son lit de mousse dans le
+chêne.
+
+Le lendemain, la Catiche lui confia un panier d'oeufs et six poules
+à vendre, en lui ordonnant de la suivre à distance et de n'avoir pas
+l'air de la connaître.
+
+--Si on savait que je vends, lui dit-elle, on ne me donnerait plus
+rien.
+
+Elle lui fixa le prix qu'il devait atteindre avant de livrer sa
+marchandise, tout en ajoutant qu'elle ne le perdrait pas de vue, et
+que, s'il ne lui rapportait pas fidèlement l'argent, elle saurait bien
+le forcer à le lui rendre.
+
+--Si vous vous défiez de moi, répondit Emmi offensé, portez votre
+marchandise vous-même et laissez-moi m'en aller.
+
+--N'essaye pas de fuir, dit la vieille, je saurai te retrouver
+n'importe où; ne réplique pas et obéis.
+
+Il la suivit à distance comme elle l'exigeait, et vit bientôt le
+chemin couvert de mendiants plus affreux les uns que les autres.
+C'étaient les habitants d'Oursines, qui, ce jour-là, allaient tous
+ensemble se faire guérir à une fontaine miraculeuse. Tous étaient
+estropiés ou couverts de plaies hideuses. Tous sortaient de la
+fontaine sains et allègres. Le miracle n'était pas difficile à
+expliquer, tous leurs maux étant simulés et les reprenant au bout de
+quelques semaines, pour être guéris le jour de la fête suivante.
+
+Emmi vendit ses oeufs et ses poules, en reporta vite l'argent à la
+vieille, et, lui tournant le dos, s'en fut à travers la foule, les
+yeux écarquillés, admirant tout et s'étonnant de tout. Il vit des
+saltimbanques faire des tours surprenants, et il s'était même un peu
+attardé à contempler leurs maillots pailletés et leurs bandeaux dorés,
+lorsqu'il entendit à côté de lui un singulier dialogue. C'était la
+voix de la Catiche qui s'entretenait avec la voix rauque du chef des
+saltimbanques. Ils n'étaient séparés de lui que par la toile de la
+baraque.
+
+--Si vous voulez lui faire boire du vin, disait la Catiche, vous lui
+persuaderez tout ce que vous voudrez. C'est un petit innocent qui ne
+peut me servir à rien et qui prétend vivre tout seul dans la forêt,
+où il perche depuis un an dans un vieux arbre. Il est aussi leste et
+aussi adroit qu'un singe, il ne pèse pas plus qu'un chevreau, et vous
+lui ferez faire les tours les plus difficiles.
+
+--Et vous dites qu'il n'est pas intéressé? reprit le saltimbanque.
+
+--Non, il ne se soucie pas de l'argent. Vous le nourrirez, et il
+n'aura pas l'esprit d'en demander davantage.
+
+--Mais il voudra se sauver?
+
+--Bah! avec des coups, vous lui en ferez passer l'envie.
+
+--Allez me le chercher, je veux le voir.
+
+--Et vous me donnerez vingt francs?
+
+--Oui, s'il me convient.
+
+La Catiche sortit de la baraque et se trouva face à face avec Emmi, à
+qui elle fit signe de la suivre.
+
+--Non pas, lui dit-il, j'ai entendu votre marché. Je ne suis pas si
+innocent que vous croyez. Je ne veux pas aller avec ces gens-là pour
+être battu.
+
+--Tu y viendras, pourtant, répondit la Catiche en lui prenant le
+poignet avec une main de fer et en l'attirant vers la baraque.
+
+--Je ne veux pas, je ne veux pas! cria l'enfant en se débattant et en
+s'accrochant de la main restée libre à la blouse d'un homme qui était
+près de lui et qui regardait le spectacle.
+
+L'homme se retourna, et, s'adressant à la Catiche, lui demanda si ce
+petit était à elle.
+
+--Non, non, s'écria Emmi. elle n'est pas ma mère, elle ne m'est rien,
+elle veut me vendre un louis d'or à ces comédiens!
+
+--Et toi, tu ne veux pas?
+
+--Non, je ne veux pas! sauvez-moi de ses griffes. Voyez! elle me met
+en sang.
+
+Qu'est-ce qu'il y a _de_ cette femme et _de_ cet enfant? dit le beau
+gendarme Érambert, attiré par les cris d'Emmi et les vociférations de
+la Catiche.
+
+--Bah! ça n'est rien, répondit le paysan qu'Emmi tenait toujours par
+sa blouse. C'est une pauvresse qui veut vendre un gars aux sauteurs de
+corde; mais on l'empêchera bien, gendarme, on n'a pas besoin de vous.
+
+--On a toujours besoin de la gendarmerie, mon ami. Je veux savoir ce
+qu'il y a _de_ cette histoire-là.
+
+Et, s'adressant à Emmi:
+
+--Parle, jeune homme, explique-moi l'affaire.
+
+A la vue du gendarme, la vieille Catiche avait lâché Emmi et avait
+essayé de fuir; mais le majestueux Érambert l'avait saisie par le
+bras, et vite elle s'était mise à rire et à grimacer en reprenant sa
+figure d'idiote. Pourtant, au moment où Emmi allait répondre, elle lui
+lança un regard suppliant où se peignait un grand effroi. Emmi avait
+été élevé dans la crainte des gendarmes, et il s'imagina que, s'il
+accusait la vieille, Érambert allait lui trancher la tête avec son
+grand sabre. Il eut pitié d'elle et répondit:
+
+--Laissez-la, monsieur, c'est une femme folle et imbécile qui m'a fait
+peur, mais qui ne voulait pas me faire de mal.
+
+--La connaissez-vous? n'est-ce pas la Catiche? une femme qui fait
+semblant _de_ ce qu'elle n'est pas? Dites la vérité.
+
+Un nouveau regard de la mendiante donna à Emmi le courage de mentir
+pour lui sauver la vie.
+
+--Je la connais, dit-il, c'est une _innocente_.
+
+--Je saurai _de_ ce qui en est, répondit le beau gendarme en laissant
+aller la Catiche. Circulez, vieille femme, mais n'oubliez pas que
+depuis longtemps j'ai l'oeil sur vous.
+
+La Catiche s'enfuit, et le gendarme s'éloigna. Emmi, qui avait eu
+encore plus peur de lui que de la vieille, tenait toujours la blouse
+du père Vincent. C'était le nom du paysan qui s'était trouvé là pour
+le protéger, et qui avait une bonne figure douce et gaie.
+
+--Ah çà! petit, dit ce bonhomme à Emmi, tu vas me lâcher à la fin? Tu
+n'as plus rien à craindre; qu'est-ce que tu veux de moi? cherches-tu
+ta vie? veux-tu un sou?
+
+--Non, merci, dit Emmi, mais j'ai peur à présent de tout ce monde où
+me voilà seul sans savoir de quel côté me tourner.
+
+--Et où voudrais-tu aller?
+
+--Je voudrais retourner dans ma forêt de Cernas sans passer par
+Oursines-les-Bois.
+
+--Tu demeures à Cernas? C'est bien aisé de t'y mener, puisque de ce
+pas je m'en vas dans la forêt. Tu n'auras qu'à me suivre; j'entre
+souper sous la ramée, attends-moi au pied de cette croix, je
+reviendrai te prendre.
+
+Emmi trouva que la croix du village était encore trop près de la
+baraque des saltimbanques; il aima mieux suivre le père Vincent sous
+la ramée, d'autant plus qu'il avait besoin de se restaurer avant de se
+mettre en route.
+
+--Si vous n'avez pas honte de moi, lui dit-il, permettez-moi de manger
+mon pain et mon fromage à côté de vous. J'ai de quoi payer ma dépense:
+tenez, voilà ma bourse, vous payerez pour nous deux, car je souhaite
+payer aussi votre dîner.
+
+--Diable! s'écria en riant le père Vincent, voilà un gars bien honnête
+et bien généreux; mais j'ai l'estomac creux, et ta bourse n'est guère
+remplie. Viens, et mets-toi là. Reprends ton argent, petit, j'en ai
+assez pour nous deux.
+
+Tout en mangeant ensemble, Vincent fit raconter à Emmi toute son
+histoire. Quand ce fut terminé, il lui dit:
+
+--Je vois que tu as bonne tête et bon coeur, puisque tu ne t'es pas
+laissé tenter par les louis d'or de cette Catiche, et que pourtant tu
+n'as pas voulu l'envoyer en prison. Oublie-la et ne quitte plus ta
+forêt, puisque tu y es bien. Il ne tient qu'à toi de ne plus y être
+tout à fait seul. Tu sauras que j'y vais pour préparer les logements
+d'une vingtaine d'ouvriers qui se disposent à abattre le taillis entre
+Cernas et la Planchette.
+
+--Ah! vous allez abattre la forêt? dit Emmi consterné.
+
+--Non! nous faisons seulement une coupe dans une partie qui ne touche
+point à ton refuge du chêne parlant, et je sais qu'on ne touchera
+ni aujourd'hui, ni demain, à la région des vieux arbres. Sois donc
+tranquille, on ne te dérangera pas; mais, si tu m'en crois, mon petit,
+tu viendras travailler avec nous. Tu n'es pas assez fort pour manier
+la serpe et la cognée; mais, si tu es adroit, tu pourras très-bien
+préparer les liens et t'occuper au fagotage, tout en servant les
+ouvriers, qui ont toujours besoin d'un gars pour faire leurs
+commissions et porter leurs repas. C'est moi qui ai l'entreprise de
+cette coupe. Les ouvriers sont à leurs pièces, c'est-à-dire qu'on les
+paye en raison du travail qu'ils font. Je te propose de t'en rapporter
+à moi pour juger de ce qu'il sera raisonnable de te donner, et je te
+conseille d'accepter. La vieille Catiche a eu raison de te dire que,
+quand on ne veut pas travailler, il faut être voleur ou mendiant, et,
+comme tu ne veux être ni l'un ni l'autre, prends vite le travail que
+je t'offre, l'occasion est bonne.
+
+Emmi accepta avec joie. Le père Vincent lui inspirait une confiance
+absolue. Il se mit à sa disposition, et ils prirent ensemble le chemin
+de la forêt.
+
+Il faisait nuit quand ils y arrivèrent, et, quoique le père Vincent
+connût bien les chemins, il eût été embarrassé de trouver dans
+l'obscurité la taille des buttes, si Emmi, qui s'était habitué à voir
+la nuit comme les chats, ne l'eût conduit par le plus court. Ils
+trouvèrent un abri déjà préparé par les ouvriers, qui y étaient venus
+dès la veille. Cela consistait en perches placées en pignon avec leurs
+branchages, et recouvertes de grandes plaques de mousse et de gazon.
+Emmi fut présenté aux ouvriers et bien accueilli. Il mangea la soupe
+bien chaude et dormit de tout son coeur.
+
+Le lendemain, il fit son apprentissage: allumer le feu, faire la
+cuisine, laver les pots, aller chercher de l'eau, et le reste du temps
+aider à la construction de nouvelles cabanes pour les vingt autres
+bûcherons qu'on attendait. Le père Vincent, qui commandait et
+surveillait tout, fut émerveillé de l'intelligence, de l'adresse et
+de la promptitude d'Emmi. Ce n'est pas lui qui apprenait à tout
+faire avec rien; c'est lui qui l'apprenait aux plus malins, et tous
+s'écrièrent que ce n'était pas un gars, mais un esprit follet que les
+bons diables de la forêt avaient mis à leur service. Comme, avec tous
+ses talents et industries, Emmi était obéissant et modeste, il fut
+pris en amitié, et les plus rudes de ces bûcherons lui parlèrent avec
+douceur et lui commandèrent avec discrétion.
+
+Au bout de cinq jours, Emmi demanda au père Vincent s'il était libre
+d'aller faire son dimanche où bon lui semblerait.
+
+--Tu es libre, lui répondit le brave homme; mais, si tu veux m'en
+croire, tu iras revoir ta tante et les gens de ton village. S'il est
+vrai que ta tante ne se soucie pas de te reprendre, elle sera contente
+de te savoir en position de gagner ta vie sans qu'elle s'en mêle,
+et, si tu penses qu'on te battra à la ferme pour avoir quitté ton
+troupeau, j'irai avec toi pour apaiser les gens et te protéger. Sois
+sûr, mon enfant, que le travail est le meilleur des passe-ports et
+qu'il purifie tout.
+
+Emmi le remercia du bon conseil, et le suivit. Sa tante, qui le
+croyait mort, eut peur en le voyant; mais, sans lui raconter ses
+aventures, Emmi lui fit savoir qu'il travaillait avec les bûcherons et
+qu'il ne serait plus jamais à sa charge. Le père Vincent confirma son
+dire, et déclara qu'il regardait l'enfant comme sien et en faisait
+grande estime. Il parla de même à la ferme, où on les obligea de boire
+et de manger. La grand'Nannette y vint pour embrasser Emmi devant le
+monde et faire la bonne âme en lui apportant quelques hardes et une
+demi-douzaine de fromages. Bref, Emmi s'en revint avec le vieux
+bûcheron, réconcilié avec tout le monde, dégagé de tout blâme et de
+tout reproche.
+
+Quand ils eurent traversé la lande, Emmi dit à Vincent:
+
+--Ne m'en voudrez-vous point si je vais passer la nuit dans mon chêne?
+Je vous promets d'être à la taille des buttes avant soleil levé.
+
+--Fais comme tu veux, répondit le bûcheron; c'est donc une idée que tu
+as comme ça de percher?
+
+Emmi lui fit comprendre qu'il avait pour ce chêne une amitié fidèle,
+et l'autre l'écouta en souriant, un peu étonné de son idée, mais porté
+à le croire et à le comprendre. Il le suivit jusque-là et voulut
+voir sa cachette. Il eut de la peine à grimper assez haut pour
+l'apercevoir. Il était encore agile et fort, mais le passage entre
+les branches était trop étroit pour lui. Emmi seul pouvait se glisser
+partout.
+
+--C'est bien et c'est gentil, dit le bonhomme en redescendant; mais tu
+ne pourras pas coucher là longtemps: l'écorce, en grossissant et en
+se roulant, finira par boucher l'ouverture, et toi, tu ne seras pas
+toujours mince comme un fétu. Après ça, si tu y tiens, on peut
+élargir la fente avec une serpe; je te ferai cet ouvrage-là, si tu le
+souhaites.
+
+--Oh non! s'écria Emmi, tailler dans mon chêne, pour le faire mourir!
+
+--Il ne mourra pas; un arbre bien taillé dans ses parties malades ne
+s'en porte que mieux.
+
+--Eh bien, nous verrons plus tard, répondit Emmi.
+
+Ils se souhaitèrent la bonne nuit et se séparèrent.
+
+Comme Emmi se trouva heureux de reprendre possession de son gîte! Il
+lui semblait l'avoir quitté depuis un an. Il pensait à l'affreuse
+nuit qu'il avait passée chez la Catiche et faisait maintenant des
+réflexions très-justes sur la différence des goûts et le choix des
+habitudes. Il pensait à tous ces gueux d'Oursines-les-Bois, qui se
+croyaient riches parce qu'ils cachaient des louis d'or dans leurs
+paillasses et qui vivaient dans la honte et l'infection, tandis que
+lui tout seul, sans mendier, il avait dormi plus d'une année dans un
+palais de feuillage, au parfum des violettes et des mélites, au chant
+des rossignols et des fauvettes, sans souffrir de rien, sans être
+humilié par personne, sans disputes, sans maladies, sans rien de faux
+et de mauvais dans le coeur.
+
+--Tous ces gens d'Oursines, à commencer par la Catiche, se disait-il,
+ont plus d'argent qu'il ne leur en faudrait pour se bâtir de bonnes
+petites maisons, cultiver de gentils jardins, élever du bétail sain et
+propre; mais la paresse les empêche de jouir de ce qu'ils ont, ils se
+laissent croupir dans l'ignominie. Ils sont comme fiers du dégoût et
+du mépris qu'ils inspirent, ils se moquent des braves gens qui ont
+pitié d'eux, ils volent les vrais pauvres, ceux qui souffrent sans
+se plaindre. Ils se cachent pour compter leur argent et périssent de
+misère. Quelle folie triste et honteuse, et comme le père Vincent a
+raison de dire que le travail est ce qui garde et purifie le plaisir
+de vivre!
+
+Une heure avant le jour, Emmi, qui s'était commandé à lui-même de ne
+pas dormir trop serré, s'éveilla et regarda autour de lui. La lune
+s'était levée tard et n'était pas couchée. Les oiseaux ne disaient
+rien encore. La chouette faisait sa ronde et n'était pas rentrée. Le
+silence est une belle chose, il est rare dans une forêt, où il y a
+toujours quelque être qui grimpe ou quelque chose qui tombe. Emmi but
+ce beau silence comme un rafraîchissement en se rappelant le vacarme
+étourdissant de la foire, le tam-tam et la grosse caisse des
+saltimbanques, les disputes des acheteurs et des vendeurs, le
+grincement des vielles et le mugissement des cornemuses, les cris des
+animaux ennuyés ou effrayés, les rauques chansons des buveurs, tout ce
+qui l'avait tour à tour étonné, amusé, épouvanté. Quelle différence
+avec les voix mystérieuses, discrètes ou imposantes de la forêt! Une
+faible brise s'éleva avec l'aube et fit frissonner mélodieusement la
+cime des arbres. Celle du chêne semblait dire:
+
+--Reste tranquille, Emmi; sois tranquille et content, petit Emmi.
+
+«Tous les arbres parlent,» lui avait dit la Catiche.
+
+--C'est vrai, pensait-il, ils ont tous leur voix et leur manière de
+gémir ou de chanter; mais ils ne savent ce qu'ils disent, à ce que
+prétend cette sorcière. Elle ment: les arbres se plaignent ou se
+réjouissent innocemment. Elle ne peut pas les comprendre, elle qui ne
+pense qu'au mal!
+
+Emmi fut aux coupes à l'heure dite et y travailla tout l'été et tout
+l'hiver suivant. Tous les samedis soir, il allait coucher dans son
+chêne. Le dimanche, il faisait une courte visite aux habitants de
+Cernas et revenait à son gîte jusqu'au lundi matin. Il grandissait et
+restait mince et léger, mais se tenait très-proprement et avait une
+jolie petite mine éveillée et aimable qui plaisait à tout le monde. Le
+père Vincent lui apprenait à lire et à compter. On faisait cas de
+son esprit, et sa tante, qui n'avait pas d'enfants, eût souhaité le
+retenir auprès d'elle pour lui faire honneur et profit, car il était
+de bon conseil et paraissait s'entendre à tout.
+
+Mais Emmi n'aimait que les bois. Il en était venu à y voir, à y
+entendre des choses que n'entendaient ni ne voyaient les autres. Dans
+les longues nuits d'hiver, il aimait surtout la région des pins, où
+la neige amoncelée dessinait, le long des rameaux noirs, de grandes
+belles formes blanches mollement couchées, qui, parfois balancées par
+la brise, semblaient se mouvoir et s'entretenir mystérieusement. Le
+plus souvent elles paraissaient dormir, et il les regardait avec un
+respect mêlé de frayeur. Il eût craint de dire un mot, de faire un
+mouvement qui eût réveillé ces belles fées de la nuit et du silence.
+Dans la demi-obscurité des nuits claires où les étoiles scintillaient
+comme des yeux de diamant en l'absence de la lune, il croyait saisir
+les formes de ces êtres fantastiques, les plis de leurs robes, les
+ondulations de leurs chevelures d'argent. Aux approches du dégel,
+elles changeaient d'aspect et d'attitude, et il les entendait tomber
+des branches avec un bruit frais et léger, comme si, en touchant
+la nappe neigeuse du sol, elles eussent pris un souple élan pour
+s'envoler ailleurs.
+
+Quand la glace emprisonnait le petit ruisseau, il la cassait pour
+boire, mais avec précaution, pour ne pas abîmer l'édifice de cristal
+que formait sa petite chute. Il aimait à regarder le long des chemins
+de la forêt les girandoles du givre et les stalactites irisées par le
+soleil levant.
+
+Il y avait des soirs où l'architecture transparente des arbres privés
+de feuilles se dessinait en dentelle noire sur le ciel rouge ou sur le
+fond nacré des nuages éclairés par la lune. Et, l'été, quelles chaudes
+rumeurs, quels concerts d'oiseaux sous le feuillage! Il faisait la
+guerre aux rongeurs et aux fureteurs friands des oeufs ou des petits
+dans les nids. Il s'était fabriqué un arc et des flèches et s'était
+rendu très-adroit à tuer les rats et les vipères. Il épargnait les
+belles couleuvres inoffensives qui serpentent avec tant de grâce sur
+la mousse, et les charmants écureuils, qui ne vivent que des amandes
+du pin, si adroitement extraites par eux de leur cône.
+
+Il avait si bien protégé les nombreux habitants de son vieux chêne que
+tous le connaissaient et le laissaient circuler au milieu d'eux. Il
+s'imaginait comprendre le rossignol le remerciant d'avoir sauvé sa
+nichée et disant tout exprès pour lui ses plus beaux airs. Il ne
+permettait pas aux fourmis de s'établir dans son voisinage; mais
+il laissait le pivert travailler dans le bois pour en retirer les
+insectes rongeurs qui le détériorent. Il chassait les chenilles du
+feuillage. Les hannetons voraces ne trouvaient pas grâce devant lui.
+Tous les dimanches, il faisait à son cher arbre une toilette complète,
+et en vérité jamais le chêne ne s'était si bien porté et n'avait étalé
+une si riche et si fraîche verdure. Emmi ramassait les glands les plus
+sains et allait les semer sur la lande voisine où il soignait leur
+première enfance en empêchant la bruyère et la cuscute de les
+étouffer.
+
+Il avait pris les lièvres en amitié et n'en voulait plus détruire pour
+sa nourriture. De son arbre, il les voyait danser sur le serpolet, se
+coucher sur le flanc comme des chiens fatigués, et tout à coup, au
+bruit d'une feuille sèche qui se détache, bondir avec une grâce
+comique, et s'arrêter court, comme pour réfléchir après avoir cédé à
+la peur. Si, en se promenant par les chaudes journées, il se sentait
+le besoin de faire une sieste, il grimpait dans le premier arbre venu,
+et, choisissant son gîte, il entendait les ramiers le bercer de leurs
+grasseyements monotones et caressants; mais il était délicat pour son
+coucher et ne dormait tout à fait bien que dans son chêne.
+
+Il fallut pourtant quitter cette chère forêt quand la coupe fut
+terminée et enlevée. Emmi suivit le père Vincent, qui s'en allait à
+cinq lieues de là, du côté d'Oursines, pour entreprendre une autre
+coupe dans une autre propriété.
+
+Depuis le jour de la foire, Emmi n'était pas retourné dans ce vilain
+endroit et n'avait pas aperçu la Catiche. Était-elle morte, était-elle
+en prison? Personne n'en savait rien. Beaucoup de mendiants
+disparaissent comme cela sans qu'on puisse dire ce qu'ils sont
+devenus. Personne ne les cherche ni ne les regrette.
+
+Emmi était très-bon. Il n'avait pas oublié le temps de solitude
+absolue où, la croyant idiote et misérable, il l'avait vue chaque
+semaine au pied de son chêne lui apportant le pain dont il était privé
+et lui faisant entendre le son de la voix humaine. Il confia au
+père Vincent le désir qu'il avait d'avoir de ses nouvelles, et ils
+s'arrêtèrent à Oursines pour en demander. C'était jour de fête dans
+cette cour des miracles. On trinquait et on chantait en choquant les
+pots. Deux femmes décoiffées, et les cheveux au vent se battaient
+devant une porte, les enfants barbotaient dans une mare infecte. Sitôt
+que les deux voyageurs parurent, les enfants s'envolèrent comme une
+bande de canards sauvages. Leur fuite avertit de proche en proche les
+habitants. Tout bruit cessa, et les portes se fermèrent. La volaille
+effarouchée se cacha dans les buissons.
+
+--Puisque ces gens ne veulent pas qu'on voie leurs ébats, dit le père
+Vincent, et puisque tu connais le logis de la Catiche, allons-y tout
+droit.
+
+Ils y frappèrent plusieurs fois sans qu'on leur répondît. Enfin une
+voix cassée cria d'entrer, et ils poussèrent la porte. La Catiche,
+pâle, maigre, effrayante, était assise sur une grande chaise auprès
+du feu, ses mains desséchées collées sur les genoux. En reconnaissant
+Emmi, elle eut une expression de joie.
+
+--Enfin, dit-elle, te voilà, et je peux mourir tranquille!
+
+Elle leur expliqua qu'elle était paralytique et que ses voisines
+venaient la lever le matin, la coucher le soir et la faire manger à
+ses heures.
+
+--Je ne manque de rien, ajouta-t-elle, mais j'ai un grand souci. C'est
+mon pauvre argent qui est là, sous cette pierre où je pose mes pieds.
+Cet argent, je le destine à Emmi, qui est un bon coeur et qui m'a
+sauvée de la prison au moment où je voulais le vendre à de mauvaises
+gens; mais, sitôt que je serai morte, mes voisines fouilleront partout
+et trouveront mon trésor: c'est cela qui m'empêche de dormir et de me
+faire soigner convenablement. Il faut prendre cet argent, Emmi, et
+l'emporter loin d'ici. Si je meurs, garde-le, je te le donne; ne te
+l'avais-je pas promis? Si je reviens à la santé, tu me le rapporteras;
+tu es honnête, je te connais. Il sera toujours à toi, mais j'aurai le
+plaisir de le voir et de le compter jusqu'à ma dernière heure.
+
+Emmi refusa d'abord. C'était de l'argent volé qui lui répugnait; mais
+le père Vincent offrit à la Catiche de s'en charger pour le lui rendre
+à sa première réclamation, ou pour le placer au nom d'Emmi, si elle
+venait à mourir sans le réclamer. Le père Vincent était connu dans
+tout le pays pour un homme juste qui avait honnêtement amassé du bien,
+et la Catiche, qui rôdait partout et entendait tout, n'était pas sans
+savoir qu'on devait se fier à lui. Elle le pria de bien fermer les
+huisseries de sa cabane, puis de reculer sa chaise, car elle ne
+pouvait se mouvoir, et de soulever la pierre du foyer. Il y avait bien
+plus qu'elle n'avait montré la première fois à Emmi. Il y avait cinq
+bourses de peau et environ cinq mille francs en or. Elle ne voulut
+garder que trois cents francs en argent pour payer les soins de ses
+voisins et se faire enterrer.
+
+Et, comme Emmi regardait ce trésor avec dédain:
+
+--Tu sauras plus tard, lui dit la Catiche, que la misère est un
+méchant mal. Si je n'étais pas née dans ce mal, je n'aurais pas fait
+ce que j'ai fait.
+
+--Si vous vous en repentez, lui dit le père Vincent, Dieu vous le
+pardonnera.
+
+--Je m'en repens, répondit-elle, depuis que je suis paralytique, parce
+que je meurs dans l'ennui et la solitude. Mes voisins me déplaisent
+autant que je leur déplais. Je pense à cette heure que j'aurais mieux
+fait de vivre autrement.
+
+Emmi lui promit de revenir la voir et suivit le père Vincent dans son
+nouveau travail. Il regretta bien un peu sa forêt de Cernas, mais il
+avait l'idée du devoir et fit le sien fidèlement. Au bout de huit
+jours, il retourna vers la Catiche. Il arriva comme on emportait sa
+bière sur une petite charrette traînée par un âne. Emmi la suivit
+jusqu'à la paroisse, qui était distante d'un quart de lieue, et
+assista à son enterrement. Au retour, il vit que tout chez elle était
+au pillage et qu'on se battait à qui aurait ses nippes. Il ne se
+repentit plus d'avoir soustrait à ces mauvaises gens le trésor de la
+vieille.
+
+Quand il fut de retour à la coupe, le père Vincent lui dit:
+
+--Tu es trop jeune pour avoir cet argent-là. Tu n'en saurais pas tirer
+parti, ou tu te laisserais voler. Si tu m'agrées pour tuteur, je
+le placerai pour le mieux, et je t'en servirai la rente jusqu'à ta
+majorité.
+
+--Faites-en ce qu'il vous plaira, répondit Emmi; je m'en rapporte
+à vous. Pourtant, si c'est de l'argent volé, comme la vieille s'en
+vantait, ne vaudrait-il pas mieux essayer de le rendre?
+
+--Le rendre à qui? Ç'a été volé sou par sou, puisque cette femme
+obtenait la charité en trompant le monde et en chipant deçà et delà on
+ne sait à qui, des choses que nous ne savons pas, et que personne ne
+songe plus à réclamer. L'argent n'est pas coupable, la honte est pour
+ceux qui en font mauvais emploi. La Catiche était une champie, elle
+n'avait pas de famille, elle n'a pas laissé d'héritier; elle te donne
+son bien, non pas pour te remercier d'avoir fait quelque chose de mal,
+mais au contraire parce que tu lui as pardonné celui qu'elle voulait
+te faire. J'estime donc que c'est pour toi un héritage bien acquis, et
+qu'en te le donnant cette vieille a fait la seule bonne action de sa
+vie. Je ne veux pas te cacher qu'avec le revenu que je te servirai, tu
+as le moyen de ne pas travailler beaucoup; mais, si tu es, comme je
+le crois, un vrai bon sujet, tu continueras à travailler de tout ton
+coeur, comme si tu n'avais rien.
+
+--Je ferai comme vous me conseillez, répondit Emmi. Je ne demande qu'à
+rester avec vous et à suivre vos commandements.
+
+Le brave garçon n'eut point à se repentir de la confiance et de
+l'amitié qu'il sentait pour son maître. Celui-ci le regarda toujours
+comme son fils et le traita en bon père. Quand Emmi fut en âge
+d'homme, il épousa une des petites-filles du vieux bûcheron, et, comme
+il n'avait pas touché à son capital, que les intérêts de chaque année
+avaient grossi, il se trouva riche pour un paysan de ce temps-là. Sa
+femme était jolie, courageuse et bonne; on faisait grand cas, dans
+tout le pays, de ce jeune ménage, et, comme Emmi avait acquis quelque
+savoir et montrait beaucoup d'intelligence dans sa partie, le
+propriétaire de la forêt de Cernas le choisit pour son garde général
+et lui fit bâtir une jolie maison dans le plus bel endroit de la
+vieille futaie, tout auprès du chêne parlant.
+
+La prédiction du père Vincent s'était facilement réalisée. Emmi était
+devenu trop grand pour occuper son ancien gîte, et le chêne avait
+refait tant d'écorce, que la logette s'était presque refermée. Quand
+Emmi, devenu vieux, vit que la fente allait bientôt se fermer tout à
+fait, il écrivit avec une pointe d'acier, sur une plaque de cuivre,
+son nom, la date de son séjour dans l'arbre et les principales
+circonstances de son histoire, avec cette prière à la fin: «Feu du
+ciel et vent de la montagne, épargnez mon ami le vieux chêne. Faites
+qu'il voie encore grandir mes petits-enfants et leurs descendants
+aussi. Vieux chêne qui m'as parlé, dis-leur aussi quelquefois une
+bonne parole pour qu'ils t'aiment toujours comme je t'ai aimé.»
+
+Emmi jeta cette plaque écrite dans le creux où il avait longtemps
+dormi et songé.
+
+La fente s'est refermée tout à fait. Emmi a fini de vivre, et l'arbre
+vit toujours. Il ne parle plus, ou, s'il parle, il n'y a plus
+d'oreilles capables de le comprendre. On n'a plus peur de lui, mais
+l'histoire d'Emmi s'est répandue, et, grâce au bon souvenir que
+l'homme a laissé, le chêne est toujours respecté et béni.
+
+
+
+
+LE CHIEN ET LA FLEUR SACREE
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+LE CHIEN
+
+
+A GABRIELLE SAND
+
+
+Nous avions jadis pour voisin de campagne un homme dont le nom prêtait
+souvent à rire: il s'appelait M. Lechien. Il en plaisantait le premier
+et ne paraissait nullement contrarié quand les enfants l'appelaient
+Médor ou Azor.
+
+C'était un homme très-bon, très-doux, un peu froid de manières, mais
+très-estimé pour la droiture et l'aménité de son caractère. Rien en
+lui, hormis son nom, ne paraissait bizarre: aussi nous étonna-t-il
+beaucoup, un jour où son chien avait fait une sottise au milieu du
+dîner. Au lieu de le gronder ou de le battre, il lui adressa, d'un ton
+froid et en le regardant fixement, cette étrange mercuriale:
+
+--Si vous agissez ainsi, monsieur, il se passera du temps avant que
+vous cessiez d'être chien. Je l'ai été, moi qui vous parle, et il
+m'est arrivé quelquefois d'être entraîné par la gourmandise, au point
+de m'emparer d'un mets qui ne m'était pas destiné; mais je n'avais pas
+comme vous l'âge de raison, et d'ailleurs sachez, monsieur, que je
+n'ai jamais cassé l'assiette.
+
+Le chien écouta ce discours avec une attention soumise; puis il fit
+entendre un bâillement mélancolique, ce qui, au dire de son maître,
+n'est pas un signe d'ennui, mais de tristesse chez les chiens; après
+quoi, il se coucha, le museau allongé sur ses pattes de devant, et
+parut plongé dans de pénibles réflexions.
+
+Nous crûmes d'abord que, faisant allusion à son nom, notre voisin
+avait voulu montrer simplement de l'esprit pour nous divertir; mais
+son air grave et convaincu nous jeta dans la stupeur lorsqu'il nous
+demanda si nous n'avions aucun souvenir de nos existences antérieures.
+
+--Aucun! fut la réponse générale.
+
+M. Lechien ayant fait du regard le tour de la table, et, nous voyant
+tous incrédules, s'avisa de regarder un domestique qui venait d'entrer
+pour remettre une lettre et qui n'était nullement au courant de la
+conversation.
+
+--Et vous, Sylvain, lui dit-il, vous souvenez-vous de ce que vous avez
+été avant d'être homme?
+
+Sylvain était un esprit railleur et sceptique.
+
+--Monsieur, répondit-il sans se déconcerter, depuis que je suis homme
+j'ai toujours été cocher: il est bien probable qu'avant d'être cocher,
+j'ai été cheval!
+
+--Bien répondu! s'écria-t-on.
+
+Et Sylvain se retira aux applaudissements des joyeux convives.
+
+--Cet homme a du sens et de l'esprit, reprit notre voisin; il est bien
+probable, pour parler comme lui, que, dans sa prochaine existence, il
+ne sera plus cocher, il deviendra maître.
+
+--Et il battra ses gens, répondit un de nous, comme, étant cocher, il
+aura battu ses chevaux.
+
+--Je gage tout ce que voudrez, repartit notre ami, que Sylvain ne
+bat jamais ses chevaux, de même que je ne bats jamais mon chien. Si
+Sylvain était brutal et cruel, il ne serait pas devenu bon cocher et
+ne serait pas destiné à devenir maître. Si je battais mon chien, je
+prendrais le chemin de redevenir chien après ma mort.
+
+On trouva la théorie ingénieuse, et on pressa le voisin de la
+développer.
+
+--C'est bien simple, reprit-il, et je le dirai en peu de mots.
+L'esprit, la vie de l'esprit, si vous voulez, a ses lois comme la
+matière organique qu'il revêt a les siennes. On prétend que l'esprit
+et le corps ont souvent des tendances opposées; je le nie, du moins
+je prétends que ces tendances arrivent toujours, après un combat
+quelconque, à se mettre d'accord pour pousser l'animal qui est le
+théâtre de cette lutte à reculer ou à avancer dans l'échelle des
+êtres. Ce n'est pas l'un qui a vaincu l'autre. La vie animale n'est
+pas si pernicieuse que l'on croit. La vie intellectuelle n'est pas
+si indépendante que l'on dit. L'être est un; chez lui, les besoins
+répondent aux aspirations, et réciproquement. Il y a une loi plus
+forte que ces deux lois, un troisième terme qui concilie l'antithèse
+établie dans la vie de l'individu; c'est la loi de la vie générale, et
+cette loi divine, c'est la progression. Les pas en arrière confirment
+la vérité de la marche ascendante. Tout être éprouve donc à son insu
+le besoin d'une transformation honorable, et mon chien, mon cheval,
+tous les animaux que l'homme a associés de près à sa vie l'éprouvent
+plus sciemment que les bêtes qui vivent en liberté. Voyez le chien!
+cela est plus sensible chez lui que chez tous les autres animaux.
+Il cherche sans cesse à s'identifier à moi; il aime ma cuisine, mon
+fauteuil, mes amis, ma voiture. Il se coucherait dans mon lit, si je
+le lui permettais; il entend ma voix, il la connaît, il comprend ma
+parole. En ce moment, il sait parfaitement que je parle de lui. Vous
+pouvez observer le mouvement de ses oreilles.
+
+--Il ne comprend que deux ou trois mots, lui dis-je; quand vous
+prononcez le mot chien, il tressaille, c'est vrai, mais le
+développement de votre idée reste pour lui un mystère impénétrable.
+
+--Pas tant que vous croyez! Il sait qu'il en est cause, il se souvient
+d'avoir commis une faute, et à chaque instant il me demande du regard
+si je compte le punir ou l'absoudre. Il a l'intelligence d'un enfant
+qui ne parle pas encore.
+
+--Il vous plaît de supposer tout cela, parce que vous avez de
+l'imagination.
+
+--Ce n'est pas de l'imagination que j'ai, c'est de la mémoire.
+
+--Ah! voilà! s'écria-t-on autour de nous. Il prétend se souvenir!
+Alors qu'il raconte ses existences antérieures, vite! nous écoutons.
+
+--Ce serait, répondit M. Lechien, une interminable histoire, et des
+plus confuses, car je n'ai pas la prétention de me souvenir de
+tout, du commencement du monde jusqu'à aujourd'hui. La mort a cela
+d'excellent qu'elle brise le lien entre l'existence qui finit et celle
+qui lui succède. Elle étend un nuage épais où le _moi_ s'évanouit pour
+se transformer sans que nous ayons conscience de l'opération. Moi qui,
+par exception, à ce qu'il parait, ai conservé un peu la mémoire du
+passé, je n'ai pas de notions assez nettes pour mettre de l'ordre dans
+mes souvenirs. Je ne saurais vous dire si j'ai suivi l'échelle de
+progression régulièrement, sans franchir quelques degrés, ni si j'ai
+recommencé plusieurs fois les diverses stations de ma métempsycose.
+Cela, vraiment, je ne le sais pas; mais j'ai dans l'esprit des images
+vives et soudaines qui me font apparaître certains milieux traversés
+par moi à une époque qu'il m'est impossible de déterminer, et alors
+je retrouve les émotions et les sensations que j'ai éprouvées dans ce
+temps-là. Par exemple, je me retrace depuis peu une certaine rivière
+où j'ai été poisson. Quel poisson? Je ne sais pas! Une truite
+peut-être, car je me rappelle mon horreur pour les eaux troubles et
+mon ardeur incessante à remonter les courants. Je ressens encore
+l'impression délicieuse du soleil traçant des filets déliés ou des
+arabesques de diamants mobiles sur les flots brisés. Il y avait...
+je ne sais où!--les choses alors n'avaient pas de nom pour moi,--une
+cascade charmante où la lune se jouait en fusées d'argent. Je passais
+là des heures entières à lutter contre le flot qui me repoussait. Le
+jour, il y avait sur le rivage des mouches d'or et d'émeraude qui
+voltigeaient sur les herbes et que je saisissais avec une merveilleuse
+adresse, me faisant de cette chasse un jeu folâtre plutôt qu'une
+satisfaction de voracité. Quelquefois les demoiselles aux ailes bleues
+m'effleuraient de leur vol. Des plantes admirables semblaient vouloir
+m'enlacer dans leurs vertes chevelures; mais la passion du mouvement
+et de la liberté me reportait toujours vers les eaux libres et
+rapides. Agir, nager, vite, toujours plus vite, et sans jamais me
+reposer, ah! c'était une ivresse! Je me suis rappelé ce bon temps
+l'autre jour en me baignant dans votre rivière, et à présent je ne
+l'oublierai plus!
+
+--Encore, encore! s'écrièrent les enfants, qui écoutaient de toutes
+leurs oreilles. Avez-vous été grenouille, lézard, papillon?
+
+--Lézard, je ne sais pas, grenouille probablement; mais papillon, je
+m'en souviens à merveille. J'étais fleur, une jolie fleur blanche
+délicatement découpée, probablement une sorte de saxifrage sarmenteuse
+pendant sur le bord d'une source, et j'avais toujours soif, toujours
+soif. Je me penchais sur l'eau sans pouvoir l'atteindre, un vent frais
+me secouait sans cesse. Le désir est une puissance dont on ne connaît
+pas la limite. Un matin, je me détachai de ma tige, je flottai
+soutenue par la brise. J'avais des ailes, j'étais libre et vivant. Les
+papillons ne sont que des fleurs envolées un jour de fête où la nature
+était en veine d'invention et de fécondité.
+
+--Très-joli, lui dis-je, mais c'est de la poésie!
+
+--Ne l'empêchez pas d'en faire, s'écrièrent les jeunes gens; il nous
+amuse!
+
+Et, s'adressant à lui:
+
+--Pouvez-vous nous dire à quoi vous songiez quand vous étiez une
+pierre?
+
+--Une pierre est une chose et ne pense pas, répondit-il; je ne me
+rappelle pas mon existence minérale; pourtant, je l'ai subie comme
+vous tous et il ne faudrait pas croire que la vie inorganique soit
+tout à fait inerte. Je ne m'étends jamais sur une roche sans ressentir
+à son contact quelque chose de particulier qui m'affirme les antiques
+rapports que j'ai dû avoir avec elle. Toute chose est un élément de
+transformation. La plus grossière a encore sa vitalité latente dont
+les sourdes pulsations appellent la lumière et le mouvement: l'homme
+désire, l'animal et la plante aspirent, le minéral attend. Mais, pour
+me soustraire aux questions embarrassantes que vous m'adressez, je
+vais choisir une de mes existences que je me retrace le mieux, et vous
+dire comment j'ai vécu, c'est-à-dire agi et pensé la dernière fois que
+j'ai été chien. Ne vous attendez pas à des aventures dramatiques, à
+des sauvetages miraculeux; chaque animal a son caractère personnel.
+C'est une étude de caractère que je vais vous communiquer.
+
+On apporta les flambeaux, on renvoya les domestiques, on fit silence,
+et l'étrange narrateur parla ainsi:
+
+--J'étais un joli petit bouledogue, un ratier de pure race. Je ne me
+rappelle ni ma mère, dont je fus séparé très-jeune, ni la cruelle
+opération qui trancha ma queue et effila mes oreilles. On me trouva
+beau ainsi mutilé, et de bonne heure j'aimai les compliments. Du plus
+loin que je me souvienne, j'ai compris le sens des mots _beau chien,
+joli chien_; j'aimais aussi le mot _blanc_. Quand les enfants, pour me
+faire fête, m'appelaient _lapin blanc_, j'étais enchanté. J'aimais
+à prendre des bains; mais, comme je rencontrais souvent des eaux
+bourbeuses où la chaleur me portait à me plonger, j'en sortais tout
+terreux, et on m'appelait _lapin jaune_ ou _lapin noir_, ce qui
+m'humiliait beaucoup. Le déplaisir que j'en éprouvai mainte fois
+m'amena à faire une distinction assez juste des couleurs.
+
+»La première personne qui s'occupa de mon éducation morale fut une
+vieille dame qui avait ses idées. Elle ne tenait pas à ce que je fusse
+ce qu'on appelle dressé. Elle n'exigea pas que j'eusse le talent de
+rapporter et de donner la patte. Elle disait qu'un chien n'apprenait
+pas ces choses sans être battu. Je comprenais très-bien ce mot-là,
+car le domestique me battait quelquefois à l'insu de sa maîtresse.
+J'appris donc de bonne heure que j'étais protégé, et qu'en me
+réfugiant auprès d'elle, je n'aurais jamais que des caresses et des
+encouragements. J'étais jeune et j'étais fou. J'aimais à tirer à moi
+et à ronger les bâtons. C'est une rage que j'ai conservée pendant
+toute ma vie de chien et qui tenait à ma race, à la force de ma
+mâchoire et à l'ouverture énorme de ma gueule. Évidemment la nature
+avait fait de moi un dévorant. Instruit à respecter les poules et les
+canards, j'avais besoin de me battre avec quelque chose et de dépenser
+la force de mon organisme. Enfant comme je l'étais, je faisais grand
+mal dans le petit jardin de la vieille dame; j'arrachais les tuteurs
+des plantes et souvent la plante avec. Le jardinier voulait me
+corriger, ma maîtresse l'en empêchait, et, me prenant à part, elle me
+parlait très-sérieusement. Elle me répétait à plusieurs reprises, en
+me tenant la tête et en me regardant bien dans les yeux:
+
+»--Ce que vous avez fait est mal, très-mal, on ne peut plus mal!
+
+»Alors, elle plaçait un bâton devant moi et me défendait d'y toucher.
+Quand j'avais obéi, elle disait:
+
+»--C'est bien, très-bien, vous êtes un bon chien.
+
+«Il n'en fallut pas davantage pour faire éclore en moi ce trésor
+inappréciable de la conscience que l'éducation communique au chien
+quand il est bien doué et qu'on ne l'a pas dégradé par les coups et
+les injures.
+
+«J'acquis donc ainsi très-jeune le sentiment de la dignité, sans
+lequel la véritable intelligence ne se révèle ni à l'animal, ni
+à l'homme. Celui qui n'obéit qu'à la crainte ne saura jamais se
+commander à lui-même.
+
+«J'avais dix-huit mois, et j'étais dans toute la fleur de la jeunesse
+et de ma beauté, quand ma maîtresse changea de résidence et m'amena
+à la campagne qu'elle devait désormais habiter avec sa famille. Il y
+avait un grand parc, et je connus les ivresses de la liberté. Dès que
+je vis le fils de la vieille dame, je compris, à la manière dont ils
+s'embrassèrent et à l'accueil qu'il me fit, que c'était là le maître
+de la maison, et que je devais me mettre à ses ordres. Dès le premier
+jour, j'emboîtai le pas derrière lui d'un air si raisonnable et si
+convaincu, qu'il me prit en amitié, me caressa et me fit coucher dans
+son cabinet. Sa jeune femme n'aimait pas beaucoup les chiens et se
+fût volontiers passée de moi; mais j'obtins grâce devant elle par ma
+sobriété, ma discrétion et ma propreté. On pouvait me laisser seul en
+compagnie des plats les plus alléchants; il m'arriva bien rarement
+d'y goûter du bout de la langue. Outre que je n'étais pas gourmand et
+n'aimais pas les friandises, j'avais un grand respect de la propriété.
+On m'avait dit, car on me parlait comme à une personne:
+
+«--Voici ton assiette, ton écuelle à eau, ton coussin et ton tapis.
+
+«Je savais que ces choses étaient à moi, et il n'eût pas fait bon me
+les disputer; mais jamais je ne songeai à empiéter sur le bien des
+autres.
+
+«J'avais aussi une qualité qu'on appréciait beaucoup. Jamais je ne
+mangeai de ces immondices dont presque tous les chiens sont friands,
+et je ne me roulais jamais dessus. Si, pour avoir couché sur le
+charbon ou m'être roulé sur la terre, j'avais noirci ou jauni ma robe
+blanche, on pouvait être sûr que je ne m'étais souillé à aucune chose
+malpropre.
+
+»Je montrai aussi une qualité dont on me tint compte. Je n'aboyai
+jamais et ne mordis jamais personne. L'aboiement est une menace et
+une injure. J'étais trop intelligent pour ne pas comprendre que les
+personnes saluées et accueillies par mes maîtres devaient être reçues
+poliment par moi, et, quant aux démonstrations de tendresse et de joie
+qui signalaient le retour d'un ancien ami, j'y étais fort attentif.
+Dès lors, je lui témoignais ma sympathie par des caresses. Je faisais
+mieux encore, je guettais le réveil de ces hôtes aimés, pour leur
+faire les honneurs de la maison et du jardin. Je les promenais ainsi
+avec courtoisie jusqu'à ce que mes maîtres vinssent me remplacer. On
+me sut toujours gré de cette notion d'hospitalité que personne n'eût
+songé à m'enseigner et que je trouvai tout seul.
+
+»Quand il y eut des enfants dans la maison, je fus véritablement
+heureux. A la première naissance, on fut un peu inquiet de la
+curiosité avec laquelle je flairais le bébé. J'étais encore impétueux
+et brusque, on craignait que je ne fusse brutal ou jaloux. Alors, ma
+vieille maîtresse prit l'enfant sur ses genoux en disant:
+
+»--Il faut faire la morale à Fadet; ne craignez rien, il comprend ce
+qu'on lui dit.--Voyez, me dit-elle, voyez ce cher poupon, c'est ce
+qu'il y a de plus précieux dans la maison. Aimez-le bien, touchez-y
+doucement, ayez-en le plus grand soin. Vous m'entendez bien, Fadet,
+n'est-ce pas? Vous aimerez ce cher enfant.
+
+»Et, devant moi, elle le baisa et le serra doucement contre son coeur.
+
+»J'avais parfaitement compris. Je demandai par mes regards et mes
+manières à baiser aussi cette chère créature. La grand'mère approcha
+de moi sa petite main en me disant encore:
+
+»--Bien doucement, Fadet, bien doucement!
+
+»Je léchai la petite main et trouvai l'enfant si joli, que je ne pus
+me défendre d'effleurer sa joue rose avec ma langue, mais ce fut si
+délicatement qu'il n'eut pas peur de moi, et c'est moi qui, un peu
+plus tard, obtins son premier sourire.
+
+»Un autre enfant vint deux ans après, c'étaient alors deux petites
+filles. L'aînée me chérissait déjà. La seconde fit de même, et on
+me permettait de me rouler avec elle sur les tapis. Les parents
+craignaient un peu ma pétulance, mais la grand'mère m'honorait d'une
+confiance que j'avais à coeur de mériter. Elle me répétait de temps en
+temps:
+
+»--Bien doucement, Fadet, bien doucement!
+
+»Aussi n'eut-on jamais le moindre reproche à m'adresser. Jamais, dans
+mes plus grandes gaietés, je ne mordillai leurs mains jusqu'à les
+rougir, jamais je ne déchirai leurs robes, jamais je ne leur mis mes
+pattes dans la figure. Et pourtant Dieu sait que, dans leur jeune âge,
+elles abusèrent souvent de ma bonté, jusqu'à me faire souffrir. Je
+compris qu'elles ne savaient ce qu'elles faisaient, et ne me fâchai
+jamais. Elles imaginèrent un jour de m'atteler à leur petite voiture
+de jardinage et d'y mettre leurs poupées! Je me laissai harnacher et
+atteler, Dieu sait comme, et je traînai raisonnablement la voiture et
+les poupées aussi longtemps qu'on voulut. J'avoue qu'il y avait un peu
+de vanité dans mon fait parce que les domestiques étaient émerveillés
+de ma docilité.
+
+»--Ce n'est pas un chien, disaient-ils, c'est un cheval!
+
+»Et toute la journée les petites filles m'appelèrent cheval blanc, ce
+qui, je dois le confesser, me flatta infiniment.
+
+»On me sut d'autant plus de gré de ma raison et de ma douceur avec
+les enfants que je ne supportais ni injures ni menaces de la part des
+autres. Quelque amitié que j'eusse pour mon maître, je lui prouvai une
+fois combien j'avais à coeur de conserver ma dignité. J'avais commis
+une faute contre la propreté par paresse de sortir, et il me menaça de
+son fouet. Je me révoltai et m'élançai au-devant des coups en montrant
+les dents. Il était philosophe, il n'insista pas pour me punir, et,
+comme quelqu'un lui disait qu'il n'eût pas dû me pardonner cette
+révolte, qu'un chien rebelle doit être roué de coups, il répondit:
+
+»--Non! Je le connais, il est intrépide et entêté au combat, il ne
+céderait pas; je serais forcé de le tuer, et le plus puni serait moi.
+
+»Il me pardonna donc, et je l'en aimai d'autant plus.
+
+»J'ai passé une vie bien douce et bien heureuse dans cette maison
+bénie. Tous m'aimaient, les serviteurs étaient doux et pleins d'égards
+pour moi; les enfants, devenus grands, m'adoraient et me disaient les
+choses les plus tendres et les plus flatteuses; mes maîtres avaient
+réellement de l'estime pour mon caractère et déclaraient que mon
+affection n'avait jamais eu pour mobile la gourmandise ni aucune
+passion basse. J'aimais leur société, et, devenu vieux, moins
+démonstratif par conséquent, je leur témoignais mon amitié en dormant
+à leurs pieds ou à leur porte quand ils avaient oublié de me l'ouvrir.
+J'étais d'une discrétion et d'un savoir-vivre irréprochables, bien que
+très-indépendant et nullement surveillé. Jamais je ne grattai à une
+porte, jamais je ne fis entendre de gémissements importuns. Quand je
+sentis les premiers rhumatismes, on me traita comme une personne.
+Chaque soir, mon maître m'enveloppait dans mon tapis; s'il tardait un
+peu à y songer, je me plantais près de lui en le regardant, mais sans
+le tirailler ni l'ennuyer de mes obsessions.
+
+»La seule chose que j'aie à me reprocher dans mon existence canine,
+c'est mon peu de bienveillance pour les autres chiens. Était-ce
+pressentiment de ma prochaine séparation d'espèce, était-ce crainte de
+retarder ma promotion à un grade plus élevé, qui me faisait haïr leurs
+grossièretés et leurs vices? Redoutais-je de redevenir trop chien
+dans leur société, avais-je l'orgueil du mépris pour leur infériorité
+intellectuelle et morale? Je les ai réellement houspillés toute ma
+vie, et on déclara souvent que j'étais terriblement méchant avec mes
+semblables. Pourtant je dois dire à ma décharge que je ne fis jamais
+de mal aux faibles et aux petits. Je m'attaquais aux plus gros et aux
+plus forts avec une audace héroïque. Je revenais harassé, couvert de
+blessures, et, à peine guéri, je recommençais.
+
+»J'étais ainsi avec ceux qui ne m'étaient pas présentés.
+
+»Quand un ami de la maison amenait son chien, on me faisait un
+discours sérieux en m'engageant à la politesse et en me rappelant
+les devoirs de l'hospitalité. On me disait son nom, on approchait sa
+figure de la mienne. On apaisait mes premiers grognements avec de
+bonnes paroles qui me rappelaient au respect de moi-même. Alors,
+c'était fini pour toujours, il n'y avait plus de querelles, ni même de
+provocations; mais je dois dire que, sauf _Moutonne_, la chienne du
+berger, pour laquelle j'eus toujours une grande amitié et qui me
+défendait contre les chiens ameutés contre moi, je ne me liai jamais
+avec aucun animal de mon espèce. Je les trouvais tous trop inférieurs
+à moi, même les beaux chiens de chasse et les petits chiens savants
+qui avaient été forcés par les châtiments à maîtriser leurs instincts.
+Moi qu'on avait toujours raisonné avec douceur, si j'étais, comme eux,
+esclave de mes passions à certains égards où je n'avais à risquer que
+moi-même, j'étais obéissant et sociable avec l'homme, parce qu'il me
+plaisait d'être ainsi et que j'eusse rougi d'être autrement.
+
+»Une seule fois je parus ingrat, et j'éprouvai un grand chagrin. Une
+maladie épidémique ravageait le pays, toute la famille partit emmenant
+les enfants, et, comme on craignait mes larmes, on ne m'avertit de
+rien. Un matin, je me trouvai seul avec le domestique, qui prit grand
+soin de moi, mais qui, préoccupé pour lui-même, ne s'efforça pas de
+me consoler, ou ne sut pas s'y prendre. Je tombai dans le désespoir,
+cette maison déserte par un froid rigoureux était pour moi comme un
+tombeau. Je n'ai jamais été gros mangeur, mais je perdis complètement
+l'appétit et je devins si maigre, que l'on eût pu voir à travers
+mes côtes. Enfin, après un temps qui me parut bien long, ma vieille
+maîtresse revint pour préparer le retour de la famille, et je ne
+compris pas pourquoi elle revenait seule; je crus que son fils et les
+enfants ne reviendraient jamais, et je n'eus pas le courage de lui
+faire la moindre caresse. Elle fit allumer du feu dans sa chambre et
+m'appela en m'invitant à me chauffer; puis elle se mit à écrire pour
+donner des ordres et j'entendis qu'elle disait en parlant de moi:
+
+»--Vous ne l'avez donc pas nourri? Il est d'une maigreur effrayante;
+allez me chercher du pain et de la soupe.
+
+»Mais je refusai de manger. Le domestique parla de mon chagrin. Elle
+me caressa beaucoup et ne put me consoler, elle eût dû me dire que les
+enfants se portaient bien et allaient revenir avec leur père. Elle
+n'y songea pas, et s'éloigna en se plaignant de ma froideur, qu'elle
+n'avait pas comprise. Elle me rendit pourtant son estime quelque jours
+après, lorsqu'elle revint avec la famille. Les tendresses que je fis
+aux enfants surtout lui prouvèrent bien que j'avais le coeur fidèle et
+sensible.
+
+»Sur mes vieux jours, un rayon de soleil embellit ma vie. On amena
+dans la maison la petite chienne Lisette, que les enfants se
+disputèrent d'abord, mais que l'aînée céda à sa soeur en disant
+qu'elle préférait un vieux ami comme moi à toutes les nouvelles
+connaissances. Lisette fut aimable avec moi, et sa folâtre enfance
+égaya mon hiver. Elle était nerveuse et tyrannique, elle me mordait
+cruellement les oreilles. Je criais et ne me fâchais pas, elle était
+si gracieuse dans ses impétueux ébats! Elle me forçait à courir et à
+bondir avec elle. Mais ma grande affection était, en somme, pour la
+petite fille qui me préférait à Lisette et qui me parlait raison,
+sentiment et moralité, comme avait fait sa grand'mère.
+
+»Je n'ai pas souvenir de mes dernières années et de ma mort. Je crois
+que je m'éteignis doucement au milieu des soins et des encouragements.
+On avait certainement compris que je méritais d'être homme, puisqu'on
+avait toujours dit qu'il ne me manquait que la parole. J'ignore
+pourtant si mon esprit franchit d'emblée cet abîme. J'ignore la forme
+et l'époque de ma renaissance; je crois pourtant que je n'ai pas
+recommencé l'existence canine, car celle que je viens de vous raconter
+me paraît dater d'hier. Les costumes, les habitudes, les idées que je
+vois aujourd'hui ne diffèrent pas essentiellement de ce que j'ai vu et
+observé étant chien...»
+
+Le sérieux avec lequel notre voisin avait parlé nous avait forcés
+de l'écouter avec attention et déférence. Il nous avait étonnés et
+intéressés. Nous le priâmes de nous raconter quelque autre de ses
+existences.
+
+--C'est assez pour aujourd'hui, nous dit-il; je tâcherai de rassembler
+mes souvenirs, et peut-être plus tard vous ferai-je le récit d'une
+autre phase de ma vie antérieure.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+LA FLEUR SACRÉE
+
+
+A AURORE SAND
+
+Quelques jours après que M. Lechien nous eut raconté son histoire,
+nous nous retrouvions avec lui chez un Anglais riche qui avait
+beaucoup voyagé en Asie, et qui parlait volontiers des choses
+intéressantes et curieuses qu'il avait vues.
+
+Comme il nous disait la manière dont on chasse les éléphants dans le
+Laos, M. Lechien lui demanda s'il n'avait jamais tué lui-même un de
+ces animaux.
+
+--Jamais! répondit sir William. Je ne me le serais point pardonné.
+L'éléphant m'a toujours paru si près de l'homme par l'intelligence et
+le raisonnement que j'aurais craint d'interrompre la carrière d'une
+âme en voie de transformation.
+
+--Au fait, lui dit quelqu'un, vous avez longtemps vécu dans l'Inde,
+vous devez partager les idées de migration des âmes que monsieur nous
+exposait l'autre jour d'une manière plus ingénieuse que scientifique.
+
+--La science est la science, répondit l'Anglais. Je la respecte
+infiniment, mais je crois que, quand elle veut trancher
+affirmativement ou négativement la question des âmes, elle sort de son
+domaine et ne peut rien prouver. Ce domaine est l'examen des faits
+palpables, d'où elle conclut à des lois existantes. Au delà, elle
+n'a plus de certitude. Le foyer d'émission de ces lois échappe à ses
+investigations, et je trouve qu'il est également contraire à la
+vraie doctrine scientifique de vouloir prouver _l'existence_ ou
+la _non-existence_ d'un principe quelconque. En dehors de sa
+démonstration spéciale, le savant est libre de croire ou de ne pas
+croire; mais la recherche de ce principe appartient mieux aux hommes
+de logique, de sentiment et d'imagination. Les raisonnements et les
+hypothèses de ceux-ci n'ont, il est vrai, de valeur qu'autant qu'ils
+respectent ce que la science a vérifié dans l'ordre des faits; mais là
+où la science est impuissante à nous éclairer, nous sommes tous libres
+de donner aux faits ce que vous appelez une interprétation ingénieuse,
+ce qui, selon moi, signifie une explication idéaliste fondée sur la
+déduction, la logique et le sentiment du juste dans l'équilibre et
+l'ordonnance de l'univers.
+
+--Ainsi, reprit celui qui avait interpellé sir William, vous êtes
+bouddhiste?
+
+--D'une certaine façon, répondit l'Anglais; mais nous pourrions
+trouver un sujet de conversation plus récréatif pour les enfants qui
+nous écoutent.
+
+--Moi, dit une des petites filles, cela m'intéresse et me plaît.
+Pourriez-vous me dire ce que j'ai été avant d'être une petite fille?
+
+--Vous avez été un petit ange, répondit sir William.
+
+--Pas de compliments! reprit l'enfant. Je crois que j'ai été tout
+bonnement un oiseau, car il me semble que je regrette toujours le
+temps où je volais sur les arbres et ne faisais que ce que je voulais.
+
+--Eh bien, reprit sir William, ce regret serait une preuve de
+souvenir. Chacun de nous a une préférence pour un animal quelconque et
+se sent porté à s'identifier à ses impressions comme s'il les avait
+déjà ressenties pour son propre compte.
+
+--Quel est votre animal de prédilection? lui demandai-je.
+
+--Tant que j'ai été Anglais, répondit-il, j'ai mis le cheval au
+premier rang. Quand je suis devenu Indien, j'ai mis l'éléphant
+au-dessus de tout.
+
+--Mais, dit un jeune garçon, est-ce que l'éléphant n'est pas
+très-laid?
+
+--Oui, selon nos idées sur l'esthétique. Nous prenons pour type du
+quadrupède le cheval ou le cerf; nous aimons l'harmonie dans la
+proportion, parce qu'au fond nous avons toujours dans l'esprit le type
+humain comme type suprême de cette harmonie; mais, quand on quitte les
+régions tempérées et qu'on se trouve en face d'une nature exubérante,
+le goût change, les yeux s'attachent à d'autres lignes, l'esprit se
+reporte à un ordre de création antérieure plus grandiose, et le côté
+fruste de cette création ne choque plus nos regards et nos pensées.
+L'Indien, noir, petit, grêle, ne donne pas l'idée d'un roi de la
+création. L'Anglais, rouge et massif, paraît là plus imposant que
+chez lui; mais l'un et l'autre, qu'ils aient pour cadre une cabane de
+roseaux ou un palais de marbre, sont encore effacés comme de
+vulgaires détails dans l'ensemble du tableau que présente la nature
+environnante. Le sens artiste éprouve le besoin de formes supérieures
+à celles de l'homme, et il se sent pris de respect pour les êtres
+capables de se développer fièrement sous cet ardent soleil qui étiole
+la race humaine. Là où les roches sont formidables, les végétaux
+effrayants d'aspect, les déserts inaccessibles, le pouvoir humain
+perd son prestige, et le monstre surgit à nos yeux comme la suprême
+combinaison harmonique d'un monde prodigieux. Les anciens habitants
+de cette terre redoutable l'avaient bien compris. Leur art consistait
+dans la reproduction idéalisée des formes monstrueuses. Le buste de
+l'éléphant était le couronnement principal de leurs parthénons. Leurs
+dieux étaient des monstres et des colosses. Leur architecture pesante,
+surmontée de tours d'une hauteur démesurée, semblait chercher le beau
+dans l'absence de ces proportions harmoniques qui ont été l'idéal des
+peuples de l'Occident. Ne vous étonnez donc pas de m'entendre dire
+qu'après avoir trouvé cet art barbare et ces types effrayants, je m'y
+suis habitué au point de les admirer et de trouver plus tard nos arts
+froids et nos types mesquins. Et puis tout, dans l'Inde, concourt à
+idéaliser l'éléphant. Son culte est partout dans le passé, sous une
+forme ou sous une autre. Les reproductions de son type ont une variété
+d'intentions surprenante, car, selon la pensée de l'artiste, il
+représente la force menaçante ou la bénigne douceur de la divinité
+qu'il encadre. Je ne crois pas qu'il ait été jamais, quoi qu'en aient
+dit les anciens voyageurs, adoré personnellement comme un dieu; mais
+il a été, il est encore regardé comme un symbole et un palladium.
+L'éléphant blanc des temples de Siam est toujours considéré comme un
+animal sacré.
+
+--Parlez-nous de cet éléphant blanc, s'écrièrent tous les enfants.
+Est-il vraiment blanc? l'avez-vous vu?
+
+--Je l'ai vu, et, en le contemplant au milieu des fêtes triomphales
+qu'il semblait présider, il m'est arrivé une chose singulière.
+
+--Quoi? reprirent les enfants.
+
+--Une chose que j'hésite à vous dire,--non pas que je craigne la
+raillerie en un sujet si grave, mais en vérité je crains de ne pas
+vous convaincre de ma sincérité et d'être accusé d'improviser un roman
+pour rivaliser avec l'édifiante et sérieuse histoire de M. Lechien.
+
+--Dites toujours, dites toujours! Nous ne critiquerons pas, nous
+écouterons bien sagement.
+
+--Eh bien, mes enfants, reprit l'Anglais, voici ce qui est arrivé. En
+contemplant la majesté de l'éléphant sacré marchant d'un pas mesuré au
+son des instruments et marquant le rhythme avec sa trompe, tandis que
+les Indiens, qui semblaient être bien réellement les esclaves de ce
+monarque, balançaient au-dessus de sa tête des parasols rouge et or,
+j'ai fait un effort d'esprit pour saisir sa pensée dans son oeil
+tranquille, et tout à coup il m'a semblé qu'une série d'existences
+passées, insaisissables à la mémoire de l'homme, venait de rentrer
+dans la mienne.
+
+--Comment! vous croyez...?
+
+--Je crois que certains animaux nous semblent pensifs et absorbés
+parce qu'ils se souviennent. Où serait l'erreur de la Providence?
+L'homme oublie, parce qu'il a trop à faire pour que le souvenir lui
+soit bon. Il termine la série des animaux contemplatifs, il pense
+réellement et cesse de rêver. A peine né, il devient la proie de la
+loi du progrès, l'esclave de la loi du travail. Il faut qu'il rompe
+avec les images du passé pour se porter tout entier vers la conception
+de l'avenir. La loi qui lui a fait cette destinée ne serait pas juste,
+si elle ne lui retirait pas la faculté de regarder en arrière et de
+perdre son énergie dans de vains regrets et de stériles comparaisons.
+
+--Quoi qu'il en soit, dit vivement M. Lechien, racontez vos souvenirs;
+il m'importe beaucoup de savoir qu'une fois en votre vie vous avez
+éprouvé le phénomène que j'ai subi plusieurs fois.
+
+--J'y consens, répondit sir William, car j'avoue que votre exemple et
+vos affirmations m'ébranlent et m'impressionnent beaucoup. Si c'est un
+simple rêve qui s'est emparé de moi pendant la cérémonie que présidait
+l'éléphant sacré, il a été si précis et si frappant, que je n'en
+ai pas oublié la moindre circonstance. Et moi aussi, j'avais été
+éléphant, éléphant blanc, qui plus est, éléphant sacré par conséquent,
+et je revoyais mon existence entière à partir de ma première enfance
+dans les jungles et les forêts de la presqu'île de Malacca.
+
+«C'est dans ce pays, alors si peu connu des Européens, que se
+reportent mes premiers souvenirs, à une époque qui doit remonter aux
+temps les plus florissants de l'établissement du bouddhisme, longtemps
+avant la domination européenne. Je vivais dans ce désert étrange, dans
+cette _Chersonèse d'or_ des anciens, une presqu'île de trois cent
+soixante lieues de longueur, large en moyenne de trente lieues. Ce
+n'est, à vrai dire, qu'une chaîne de montagnes projetée sur la mer
+et couronnée de forêts. Ces montagnes ne sont pas très-hautes. La
+principale, le mont Ophir, n'égale pas le puy de Dôme; mais, par leur
+situation isolée entre deux mers, elles sont imposantes. Les versants
+sont parfois inaccessibles à l'homme. Les habitants des côtes, Malais
+et autres, y font pourtant aujourd'hui une guerre acharnée aux
+animaux sauvages, et vous avez à bas prix l'ivoire et les autres
+produits si facilement exportés de ces régions redoutables. Pourtant,
+l'homme n'y est pas encore partout le maître et il ne l'était pas du
+tout au temps dont je vous parle. Je grandissais heureux et libre sur
+les hauteurs, dans le sublime rayonnement d'un ciel ardent et pur,
+rafraîchi par l'élévation du sol et la brise de mer. Qu'elle était
+belle, cette mer de la Malaisie avec ses milliers d'îles vertes comme
+l'émeraude et d'écueils blancs comme l'albâtre, sur le bleu sombre
+des flots! Quel horizon s'ouvrait à nos regards quand, du haut de nos
+sanctuaires de rochers, nous embrassions de tous côtés l'horizon sans
+limites! Dans la saison des pluies, nous savourions, à l'abri des
+arbres géants, la chaude humidité du feuillage. C'était la saison
+douce où le recueillement de la nature nous remplissait d'une sereine
+quiétude. Les plantes vigoureuses, à peine abattues par l'été torride,
+semblaient partager notre bien-être et se retremper à la source de la
+vie. Les belles lianes de diverses espèces poussaient leurs festons
+prodigieux et les enlaçaient aux branches des cinnamomes et des
+gardénias en fleurs. Nous dormions à l'ombre parfumée des mangliers,
+des bananiers, des baumiers et des cannelliers. Nous avions plus de
+plantes qu'il ne nous en fallait pour satisfaire notre vaste et frugal
+appétit. Nous méprisions les carnassiers perfides; nous ne permettions
+pas aux tigres d'approcher de nos pâturages. Les antilopes, les oryx,
+les singes recherchaient notre protection. Des oiseaux admirables
+venaient se poser sur nous par bandes pour nous aider à notre
+toilette. Le _nocariam_ l'oiseau géant, peut-être disparu aujourd'hui,
+s'approchait de nous sans crainte pour partager nos récoltes.
+
+«Nous vivions seuls, ma mère et moi, ne nous mêlant pas aux troupes
+nombreuses des éléphants vulgaires, plus petits et d'un pelage
+différent du nôtre. Étions-nous d'une race différente? Je ne l'ai
+jamais su. L'éléphant blanc est si rare, qu'on le regarde comme une
+anomalie, et les Indiens le considèrent comme une incarnation divine.
+Quand un de ceux qui vivent dans les temples d'une nation hindoue
+cesse de vivre, on lui rend les mêmes honneurs funéraires qu'aux rois,
+et souvent de longues années s'écoulent avant qu'on lui trouve un
+successeur.
+
+«Notre haute taille effrayait-elle les autres éléphants? Nous étions
+de ceux qu'on appelle solitaires et qui ne font partie d'aucun
+troupeau sous les ordres d'un guide de leur espèce. On ne nous
+disputait aucune place, et nous nous transportions d'une région à
+l'autre, changeant de climat sur cette arête de montagnes, selon
+notre caprice et les besoins de notre nourriture. Nous préférions
+la sérénité des sommets ombragés aux sombres embûches de la jungle
+peuplée de serpents monstrueux, hérissée de cactus et d'autres plantes
+épineuses où vivent des insectes irritants. En cherchant la canne à
+sucre sous des bambous d'une hauteur colossale, nous nous arrêtions
+quelquefois pour jeter un coup d'oeil sur les palétuviers des rivages;
+mais ma mère, défiante, semblait deviner que nos robes blanches
+pouvaient attirer le regard des hommes, et nous retournions vite à la
+région des aréquiers et des cocotiers, ces grandes vigies plantées
+au-dessus des jungles comme pour balancer librement dans un air plus
+pur leurs éventails majestueux et leurs palmes de cinq mètres de
+longueur.
+
+«Ma noble mère me chérissait, me menait partout avec elle et ne vivait
+que pour moi. Elle m'enseignait à adorer le soleil et à m'agenouiller
+chaque matin à son apparition glorieuse, en relevant ma trompe blanche
+et satinée, comme pour saluer le père et le roi de la terre; en ces
+moments-là, l'aube pourprée teignait de rose mon fin pelage, et
+ma mère me regardait avec admiration. Nous n'avions que de hautes
+pensées, et notre coeur se dilatait dans la tendresse et l'innocence.
+Jours heureux, trop tôt envolés! Un matin, la soif nous força de
+descendre le lit d'un des torrents qui, du haut de la montagne, vont
+en bonds rapides ou gracieux se déverser dans la mer; c'était vers la
+fin de la saison sèche. La source qui filtre du sommet de l'Ophir ne
+distillait plus une seule goutte dans sa coupe de mousse. Il nous
+fallut gagner le pied de la jungle où le torrent avait formé une suite
+de petits lacs, pâles diamants semés dans la verdure glauque des
+nopals. Tout à coup nous sommes surpris par des cris étranges, et des
+êtres inconnus pour moi, des hommes et des chevaux se précipitent sur
+nous. Ces hommes bronzés qui ressemblaient à des singes ne me firent
+point peur, les animaux qu'ils montaient n'approchaient de nous
+qu'avec effroi. D'ailleurs, nous n'étions pas en danger de mort. Nos
+robes blanches inspiraient le respect, même à ces Malais farouches et
+cruels; sans doute ils voulaient nous capturer, mais ils n'osaient se
+servir de leurs armes. Ma mère les repoussa d'abord fièrement et sans
+colère, elle savait qu'ils ne pourraient pas la prendre; alors, ils
+jugèrent qu'en raison de mon jeune âge, ils pourraient facilement
+s'emparer de moi et ils essayèrent de jeter des lassos autour de
+mes jambes; ma mère se plaça entre eux et moi, et fit une défense
+désespérée. Les chasseurs, voyant qu'il fallait la tuer pour m'avoir,
+lui lancèrent une grêle de javelots qui s'enfoncèrent dans ses vastes
+flancs, et je vis avec horreur sa robe blanche se rayer de fleuves de
+sang.
+
+«Je voulais la défendre et la venger, elle m'en empêcha, me tint de
+force derrière elle, et, présentant le flanc comme un rempart pour me
+couvrir, immobile de douleur et stoïquement muette pour faire croire
+que sa vie était à l'épreuve de ces flèches mortelles, elle resta là,
+criblée de traits, jusqu'à ce que, le coeur transpercé cessant de
+battre, elle s'affaissât comme une montagne. La terre résonna sous
+son poids. Les assassins s'élancèrent pour me garrotter, et je ne
+fis aucune résistance. Stupéfait devant le cadavre de ma mère, ne
+comprenant rien à la mort, je la caressais en gémissant, en la
+suppliant de se relever et de fuir avec moi. Elle ne respirait plus,
+mais des flots de larmes coulaient encore de ses yeux éteints. On me
+jeta une natte épaisse sur la tête, je ne vis plus rien, mes quatre
+jambes étaient prises dans quatre cordes de cuir d'élan. Je ne voulais
+plus rien savoir, je ne me débattais pas, je pleurais, je sentais ma
+mère près de moi, je ne voulais pas m'éloigner d'elle, je me couchai.
+On m'emmena je ne sais comment et je ne sais où. Je crois qu'on attela
+tous les chevaux pour me traîner sur le sable en pente du rivage
+jusqu'à une sorte de fosse où on me laissa seul.
+
+«Je ne me rappelle pas combien de temps je restai là, privé de
+nourriture, dévoré par la soif et par les mouches avides de mon sang.
+J'étais déjà fort, j'aurais pu démolir cette cave avec mes pieds de
+devant et me frayer un sentier, comme ma mère m'avait enseigné à le
+faire dans les versants rapides. Je fus longtemps sans m'en aviser.
+Sans connaître la mort, je haïssais l'existence et ne songeais pas
+à la conserver. Enfin, je cédai à l'instinct et je jetai des cris
+farouches. On m'apporta aussitôt des cannes à sucre et de l'eau. Je
+vis des têtes inquiètes se pencher sur les bords du silo où j'étais
+enseveli. On parut se réjouir de me voir manger et boire; mais, dès
+que j'eus repris des forces, j'entrai en fureur et je remplis la terre
+et le ciel des éclats retentissants de ma voix. Alors, on s'éloigna,
+me laissant démolir la berge verticale de ma prison, et je me crus
+en liberté; mais j'étais dans un parc formé de tiges de bambous
+monstrueux, reliés les uns aux autres par des lianes si bien serrées
+que je ne pus en ébranler un seul. Je passai encore plusieurs jours à
+essayer obstinément ce vain travail, auquel résistait le perfide
+et savant travail de l'homme. On m'apportait mes aliments et on me
+parlait avec douceur. Je n'écoutais rien, je voulais fondre sur mes
+adversaires, je frappais de mon front avec un bruit affreux les
+murailles de ma prison sans pouvoir les ébranler; mais, quand j'étais
+seul, je mangeais. La loi impérieuse de la vie l'emportait sur mon
+désespoir, et, le sommeil domptant mes forces, je dormais sur les
+herbes fraîches dont on avait jonché ma cage.
+
+«Enfin, un jour, un petit homme noir, vêtu seulement d'un _sarong_ ou
+caleçon blanc, entra seul et résolûment dans ma prison en portant une
+auge de farine de riz salé et mélangé à un corps huileux. Il me la
+présenta à genoux en me disant d'une voix douce des paroles où je
+distinguai je ne sais quelle intention affectueuse et caressante. Je
+le laissai me supplier jusqu'au moment où, vaincu par ses prières, je
+mangeai devant lui. Pendant que je savourais ce mets rafraîchissant,
+il m'éventait avec une feuille de palmier et me chantait quelque chose
+de triste que j'écoutais avec étonnement. Il revint un peu plus tard
+et me joua sur une petite flûte de roseau je ne sais quel air plaintif
+qui me fit comprendre la pitié que je lui inspirais. Je le laissai
+baiser mon front et mes oreilles. Peu à peu, je lui permis de me
+laver, de me débarrasser des épines qui me gênaient et de s'asseoir
+entre mes jambes. Enfin, au bout d'un temps que je ne puis préciser,
+je sentis qu'il m'aimait et que je l'aimais aussi. Dès lors, je fus
+dompté, le passé s'effaça de ma mémoire, et je consentis à le suivre
+sur le rivage sans songer à m'échapper.
+
+«Je vécus, je crois, deux ans seul avec lui. Il avait pour moi des
+soins si tendres, qu'il remplaçait ma mère et que je ne pensai plus
+jamais à le quitter. Pourtant je ne lui appartenais pas. La tribu qui
+s'était emparée de moi devait se partager le prix qui serait offert
+par les plus riches radjahs de l'Inde dès qu'ils seraient informés de
+mon existence. On avait donc fait un arrangement pour tirer de moi le
+meilleur parti possible. La tribu avait envoyé des députés dans toutes
+les cours des deux péninsules pour me vendre au plus offrant, et, en
+attendant leur retour, j'étais confié à ce jeune homme, nommé Aor, qui
+était réputé le plus habile de tous dans l'art d'apprivoiser et de
+soigner les êtres de mon espèce. Il n'était pas chasseur, il n'avait
+pas aidé au meurtre de ma mère. Je pouvais l'aimer sans remords.
+
+«Bientôt je compris la parole humaine, qu'à toute heure il me faisait
+entendre. Je ne me rendais pas compte des mots, mais l'inflexion de
+chaque syllabe me révélait sa pensée aussi clairement que si j'eusse
+appris sa langue. Plus tard, je compris de même cette musique de la
+parole humaine en quelque langue qu'elle arrivât à mon oreille. Quand
+c'était de la musique chantée par la voix ou les instruments, je
+comprenais encore mieux.
+
+«J'arrivai donc à savoir de mon ami que je devais me dérober aux
+regards des hommes parce que quiconque me verrait serait tenté de
+m'emmener pour me vendre après l'avoir tué. Nous habitions alors la
+province de Tenasserim, dans la partie la plus déserte des monts
+Moghs, en face de l'archipel de Merghi. Nous demeurions cachés tout le
+jour dans les rochers, et nous ne sortions que la nuit. Aor montait
+sur mon cou et me conduisait au bain sans crainte des alligators et
+des crocodiles, dont je savais le préserver en enterrant nonchalamment
+dans le sable leur tête, qui se brisait sous mon pied. Après le bain,
+nous errions dans les hautes forêts, où je choisissais les branches
+dont j'étais friand et ou je cueillais pour Aor des fruits que je lui
+passais avec ma trompe. Je faisais aussi ma provision de verdure pour
+la journée. J'aimais surtout les écorces fraîches et j'avais une
+adresse merveilleuse pour les détacher de la tige jusqu'au plus petit
+brin; mais il me fallait du temps pour dépouiller ainsi le bois, et
+je m'approvisionnais de branches pour les loisirs de la journée, en
+prévision des heures où je ne dormais pas, heures assez courtes,
+je dois le dire; l'éléphant livré à lui-même est noctambule de
+préférence.
+
+«Mon existence était douce et tout absorbée dans le présent, je ne me
+représentais pas l'avenir. Je commençai à réfléchir sur moi-même un
+jour que les hommes de la tribu amenèrent dans mon parc de bambous une
+troupe d'éléphants sauvages qu'ils avaient chassés aux flambeaux
+avec un grand bruit de tambours et de cymbales pour les forcer à
+se réfugier dans ce piége. On y avait amené d'avance des éléphants
+apprivoisés qui devaient aider les chasseurs à dompter les captifs, et
+qui les aidèrent en effet avec une intelligence extraordinaire à lier
+les quatre jambes l'une après l'autre; mais quelques mâles sauvages,
+les solitaires surtout, étaient si furieux, qu'on crut devoir
+m'adjoindre aux chasseurs pour en venir à bout. On força mon cher Aor
+à me monter, et il essaya d'obéir, bien qu'avec une vive répugnance.
+Je sentis alors le sentiment du juste se révéler à moi, et j'eus
+horreur de ce que l'on prétendait me faire faire. Ces éléphants
+sauvages étaient sinon mes égaux, du moins mes semblables; les
+éléphants soumis qui aidaient à consommer l'esclavage de leurs frères
+me parurent tout à fait inférieurs à eux et à moi. Saisi de mépris et
+d'indignation, je m'attaquai à eux seuls et me portai à la défense des
+prisonniers si énergiquement, que l'on dut renoncer à m'avilir. On me
+fit sortir du parc, et mon cher Aor me combla d'éloges et de caresses.
+
+«--Vous voyez bien, disait-il à ses compagnons, que celui-ci est un
+ange et un saint, jamais éléphant blanc n'a été employé aux travaux
+grossiers ni aux actes de violence. Il n'est fait ni pour la chasse,
+ni pour la guerre, ni pour porter des fardeaux, ni pour servir de
+monture dans les voyages. Les rois eux-mêmes ne se permettent pas de
+s'asseoir sur lui, et vous voulez qu'il s'abaisse à vous aider au
+domptage? Non, vous ne comprenez pas sa grandeur et vous outragez son
+rang! Ce que vous avez tenté de faire attirera sur vous la puissance
+des mauvais esprits.
+
+«Et, comme on remontrait à mon ami qu'il avait lui-même travaillé à me
+dompter:
+
+«--Je ne l'ai dompté, répondait-il, qu'avec mes douces paroles et le
+son de ma flûte. S'il me permet de le monter, c'est qu'il a reconnu en
+moi son serviteur fidèle, son _mahout_ dévoué. Sachez bien que le jour
+où l'on nous séparerait, l'un de nous mourrait; et souhaitez que ce
+soit moi, car du salut de _la Fleur sacrée_ dépendent la richesse et
+la gloire de votre tribu.
+
+«_La Fleur sacrée_ était le nom qu'il m'avait donné et que nul
+ne songeait à me contester. Les paroles de mon mahout m'avaient
+profondément pénétré. Je sentis que sans lui on m'eût avili, et je
+devins d'autant plus fier et plus indépendant. Je résolus (et je me
+tins parole) de ne jamais agir que par son conseil, et tous deux
+d'accord nous éloignâmes de nous quiconque ne nous traitait pas avec
+un profond respect. On lui avait offert de me donner pour société les
+éléphants les plus beaux et les mieux dressés. Je refusai absolument
+de les admettre auprès de ma personne, et, seul avec Aor, je ne
+m'ennuyai jamais.
+
+»J'avais environ quinze ans, et ma taille dépassait déjà de beaucoup
+celle des éléphants adultes de l'Inde, lorsque nos députés revinrent
+annonçant que, le radjah des Birmans ayant fait les plus belles
+offres, le marché était conclu. On avait agi avec prudence. On ne
+s'était adressé à aucun des souverains du royaume de Siam, parce
+qu'ils eussent pu me revendiquer comme étant né sur leurs terres et
+ne vouloir rien payer pour m'acquérir. Je fus donc adjugé au roi de
+Pagham et conduit de nuit très-mystérieusement le long des côtes de
+Tenasserim jusqu'à Martaban, d'où, après avoir traversé les monts
+Karens, nous gagnâmes les rives du beau fleuve Iraouaddy.
+
+»Il m'en avait coûté de quitter ma patrie et mes forêts; je n'y eusse
+jamais consenti, si Aor ne m'eût dit sur sa flûte que la gloire et le
+bonheur m'attendaient sur d'autres rivages. Durant la route, je ne
+voulus pas le quitter un seul instant. Je lui permettais à peine de
+descendre de mon cou, et aux heures du sommeil, pour me préserver
+d'une poignante inquiétude, il dormait entre mes jambes. J'étais
+jaloux, et ne voulais pas qu'il reçût d'autre nourriture que celle que
+je lui présentais; je choisissais pour lui les meilleurs fruits, et
+je lui tendais avec ma trompe le vase que je remplissais moi-même
+de l'eau la plus pure. Je l'éventais avec de larges feuilles; en
+traversant les bois et les jungles, j'abattais sans m'arrêter les
+arbustes épineux qui eussent pu l'atteindre et le déchirer. Je faisais
+enfin, mais mieux que tous les autres, tout ce que font les éléphants
+bien dressés, et je le faisais de ma propre volonté, non d'une manière
+banale, mais pour mon seul ami.
+
+»Dès que nous eûmes atteint la frontière birmane, une députation du
+souverain vint au-devant de moi. Je fus inquiet du cérémonial qui
+m'entourait. Je vis que l'on donnait de l'or et des présents aux
+chasseurs malais qui m'avaient accompagné et qu'on les congédiait.
+Allait-on me séparer d'Aor? Je montrai une agitation effrayante, et je
+menaçai les hauts personnages qui approchaient de moi avec respect.
+Aor, qui me comprenait, leur expliqua mes craintes, et leur dit que,
+séparé de lui, je ne consentirais jamais à les suivre. Alors, un des
+ministres chargés de ma réception, et qui était resté sous une tente,
+ôta ses sandales, et vint à moi pour me présenter à genoux une lettre
+du roi des Birmans, écrite en bleu sur une longue feuille de palmier
+dorée. Il s'apprêtait à m'en donner lecture lorsque je la pris de ses
+mains et la passai à mon mahout pour qu'il me la traduisit. Il n'avait
+pas le droit, lui qui appartenait à une caste inférieure, de toucher à
+cette feuille sacrée. Il me pria de la rendre au seigneur ministre de
+Sa Majesté, ce que je fis aussitôt pour marquer ma déférence et mon
+amitié pour Aor. Le ministre reprit la lettre, sur laquelle on déplia
+une ombrelle d'or, et il lut:
+
+«Très-puissant, très-aimé et très-vénéré éléphant, du nom de _Fleur
+sacrée_, daignez venir résider dans la capitale de mon empire, où un
+palais digne de vous est déjà préparé. Par la présente lettre royale,
+moi, le roi des Birmans, je vous alloue un fief qui vous appartiendra
+en propre, un ministre pour vous obéir, une maison de deux cents
+personnes, une suite de cinquante éléphants, autant de chevaux et de
+boeufs que nécessitera votre service; six ombrelles d'or, un corps de
+musique, et tous les honneurs qui sont dus à l'éléphant sacré, joie et
+gloire des peuples.»
+
+»On me montra le sceau royal, et, comme je restais impassible et
+indifférent, on dut demander à mon mahout si j'acceptais les offres
+du souverain. Aor répondit qu'il fallait me promettre de ne jamais me
+séparer de lui, et le ministre, après avoir consulté ses collègues,
+jura ce que j'exigeais. Alors, je montrai une grande joie en caressant
+la lettre royale, l'ombrelle d'or et un peu le visage du ministre, qui
+se déclara très-heureux de m'avoir satisfait.
+
+»Quoique très-fatigué d'un long voyage, je témoignai que je voulais me
+mettre en marche pour voir ma nouvelle résidence et faire connaissance
+avec mon collègue et mon égal, le roi de Birmanie. Ce fut une marche
+triomphale tout le long du fleuve que nous remontions. Ce fleuve
+Iraouaddy était d'une beauté sans égale. Il coulait, tantôt
+nonchalant, tantôt rapide, entre des rochers couverts d'une végétation
+toute nouvelle pour moi, car nous nous avancions vers le nord, et
+l'air était plus frais, sinon plus pur que celui de mon pays. Tout
+était différent. Ce n'était plus le silence et la majesté du désert.
+C'était un monde de luxe et de fêtes; partout sur le fleuve des
+barques à la poupe élevée en forme de croissant, garnies de banderoles
+de soie lamée d'or, suivies de barques de pêcheurs ornées de feuillage
+et de fleurs. Sur le rivage, des populations riches sortaient de leurs
+habitations élégantes pour venir s'agenouiller sur mon passage et
+m'offrir des parfums. Des bandes de musiciens et de prêtres accourus
+de toutes les pagodes mêlaient leurs chants aux sons de l'orchestre
+qui me précédait.
+
+»Nous avancions à très-petites journées dans la crainte de me
+fatiguer, et deux ou trois fois par jour on s'arrêtait pour mon bain.
+Le fleuve n'était pas toujours guéable sur les rives. Aor me laissait
+sonder avec ma trompe. Je ne voulais me risquer que sur le sable le
+plus fin et dans l'eau la plus pure. Une fois sûr de mon point de
+départ, je m'élançais dans le courant, si rapide et si profond qu'il
+pût être, portant toujours sur mon cou le confiant Aor, qui prenait
+autant de plaisir que moi à cet exercice et qui, aux endroits
+difficiles et dangereux, ranimait mon ardeur et ma force en jouant sur
+sa flûte un chant de notre pays, tandis que mon cortége et la foule
+pressée sur les deux rives exprimaient leur anxiété ou leur admiration
+par des cris, des prosternations et des invocations de bras tendus
+vers moi. Les ministres, inquiets de l'audace d'Aor, délibéraient
+entre eux s'ils ne devaient pas m'interdire d'exposer ainsi ma vie
+précieuse au salut de l'empire; mais Aor jouant toujours de la flûte
+sur ma tête au ras du flot et ma trompe relevée comme le cou d'un
+paon gigantesque témoignaient de notre sécurité. Quand nous revenions
+lentement et paisiblement au rivage, tous accouraient vers moi avec
+des génuflexions ou des cris de triomphe, et mon orchestre déchirait
+les airs de ses fanfares éclatantes. Cet orchestre ne me plut pas le
+premier jour. Il se composait de trompettes au son aigu, de trompes
+énormes, de gongs effroyables, de castagnettes de bambou et de
+tambours portés par des éléphants de service. Ces tambours étaient
+formés d'une cage ronde richement travaillée au centre de laquelle un
+homme accroupi sur ses jambes croisées frappait tour à tour avec deux
+baguettes sur une gamme de cymbales sonores. Une autre cage, semblable
+extérieurement, était munie de timbales de divers métaux, et le
+musicien, également assis au centre et porté par un éléphant, en
+tirait de puissants accords. Ce grand bruit d'instruments terribles
+choqua d'abord mon oreille délicate. Je m'y habituai pourtant, et je
+pris plaisir aux étranges harmonies qui proclamaient ma gloire aux
+quatre vents du ciel. Mais je préférai toujours la musique de
+salon, la douce harpe birmane, gracieuse imitation des jonques de
+l'Iraouaddy, le _caïman_, harmonica aux touches d'acier, dont les sons
+ont une pureté angélique, et par-dessus tout la suave mélodie que me
+faisait entendre Aor sur sa flûte de roseau.
+
+«Un jour qu'il jouait sur un certain rhythme saccadé, au milieu du
+fleuve, nous fûmes entourés d'une foule innombrable de gros poissons
+dorés à la manière des pagodes qui dressaient leur tête hors de l'eau
+comme pour nous implorer. Aor leur jeta un peu de riz dont il avait
+toujours un petit sac dans sa ceinture. Ils manifestèrent une grand
+joie et nous accompagnèrent jusqu'au rivage, et, comme la foule se
+récriait, je pris délicatement un de ces poissons et le présentai
+au premier ministre, qui le baisa et ordonna que sa dorure fût vite
+rehaussée d'une nouvelle couche; après quoi, on le remit dans l'eau
+avec respect. J'appris ainsi que c'étaient les poissons sacrés de
+l'Iraouaddy, qui résident en un seul point du fleuve et qui viennent
+à l'appel de la voix humaine, n'ayant jamais eu rien à redouter de
+l'homme.
+
+»Nous arrivâmes enfin à Pagham, une ville de quatre à cinq lieues
+d'étendue le long du fleuve. Le spectacle que présentait cette vallée
+de palais, de temples, de pagodes, de villas et de jardins me causa un
+tel étonnement, que je m'arrêtai comme pour demander à mon mahout
+si ce n'était pas un rêve. Il n'était pas moins ébloui que moi, et,
+posant ses mains sur mon front que ses caresses pétrissaient sans
+cesse:
+
+»--Voilà ton empire, me dit-il. Oublie les forêts et les jungles, te
+voici dans un monde d'or et de pierreries!
+
+»C'était alors un monde enchanté en effet. Tout était ruisselant d'or
+et d'argent, de la base au faîte des mille temples et pagodes qui
+remplissaient l'espace et se perdaient dans les splendeurs de
+l'horizon. Le bouddhisme ayant respecté les monuments de l'ancien
+culte, la diversité était infinie. C'étaient des masses imposantes,
+les unes trapues, les autres élevées comme des montagnes à pic, des
+coupoles immenses en forme de cloches, des chapelles surmontées d'un
+oeuf monstrueux, blanc comme la neige, enchâssé, dans une base dorée,
+des toits longs superposés sur des piliers à jour autour desquels
+se tordaient des dragons étincelants, dont les écailles de verre de
+toutes couleurs semblaient faites de pierres précieuses; des pyramides
+formées d'autres toits laqués d'or vert, bleu, rouge, étagés en
+diminuant jusqu'au faîte, d'où s'élançait une flèche d'or immense
+terminée par un bouton de cristal, qui resplendissait comme un diamant
+monstre aux feux du soleil. Plusieurs de ces édifices élevés sur le
+flanc du ravin avaient des perrons de trois et quatre cents marches
+avec des terrassements d'une blancheur éclatante qui semblaient
+taillés dans un seul bloc du plus beau marbre. C'étaient des
+revêtements de collines entières faites d'un ciment de corail blanc et
+de nacre pilés. Aux flancs de certains édifices, sur les faîtières,
+à tous les angles des toits, des monstres fantastiques en bois de
+santal, tout bossués d'or et d'émail, semblaient s'élancer dans le
+vide ou vouloir mordre le ciel. Ailleurs, des édifices de bambous,
+tout à jour et d'un travail exquis. C'était un entassement de
+richesses folles, de caprices déréglés; la morne splendeur des grands
+monastères noirs, d'un style antique et farouche, faisait ressortir
+l'éclat scintillant des constructions modernes. Aujourd'hui, ces
+magnificences inouïes ne sont plus; alors, c'était un rêve d'or, une
+fable des contes orientaux réalisée par l'industrie humaine.
+
+»Aux portes de la ville, nous fûmes reçus par le roi et toute la cour.
+Le monarque descendit de cheval et vint me saluer, puis on me fit
+entrer dans un édifice où l'on procéda à ma toilette de cérémonie, que
+le roi avait apportée dans un grand coffre de bois de cèdre incrusté
+d'ivoire, porté par le plus beau et le plus paré de ses éléphants;
+mais comme j'éclipsai ce luxueux subalterne quand je parus dans mon
+costume d'apparat! Aor commença par me laver et me parfumer avec grand
+soin, puis on me revêtit de longues bandes écarlates, tissées d'or et
+de soie, qui se drapaient avec art autour de moi sans cacher la beauté
+de mes formes et la blancheur sacrée de mon pelage. On mit sur ma
+tête une tiare en drap écarlate ruisselante de gros diamants et de
+merveilleux rubis, on ceignit mon front des neuf cercles de pierres
+précieuses, ornement consacré qui conjure l'influence des mauvais
+esprits. Entre mes yeux brillait un croissant de pierreries et une
+plaque d'or où se lisaient tous mes titres. Des glands d'argent du
+plus beau travail furent suspendus à mes oreilles, des anneaux d'or
+et d'émeraudes, saphirs et diamants, furent passés dans mes défenses,
+dont la blancheur et le brillant attestaient ma jeunesse et ma pureté.
+Deux larges boucliers d'or massif couvrirent mes épaules, enfin un
+coussin de pourpre fut placé sur mon cou, et je vis avec joie que
+mon cher Aor avait un sarong de soie blanche brochée d'argent,
+des bracelets de bras et de jambes en or fin et un léger châle du
+cachemire blanc le plus moelleux roulé autour de la tête. Lui aussi
+était lavé et parfumé. Ses formes étaient plus fines et mieux modelées
+que celles des Birmans, son teint était plus sombre, ses yeux plus
+beaux. Il était jeune encore, et, quand je le vis recevoir pour me
+conduire une baguette toute incrustée de perles fines et toute cerclée
+de rubis, je fus fier de lui et l'enlaçai avec amour. On voulut
+lui présenter la légère échelle de bambou qui sert à escalader les
+montures de mon espèce et qu'on leur attache ensuite au flanc pour
+être à même d'en descendre à volonté. Je repoussai cet emblème de
+servitude, je me couchai et j'étendis ma tête de manière que mon ami
+pût s'y asseoir sans rien déranger à ma parure, puis je me relevai si
+fier et si imposant, que le roi lui-même fut frappé de ma dignité, et
+déclara que jamais éléphant sacré si noble et si beau n'avait attesté
+et assuré la prospérité de son empire.
+
+«Notre défilé jusqu'à mon palais dura plus de trois heures; le sol
+était jonché de verdure et de fleurs. De dix pas en dix pas, des
+cassolettes placées sur mon passage répandaient de suaves parfums,
+l'orchestre du roi jouait en même temps que le mien, des troupes de
+bayadères admirables me précédaient en dansant. De chaque rue qui
+s'ouvrait sur la rue principale débouchaient des cortéges nouveaux
+composés de tous les grands de la ville et du pays, qui m'apportaient
+de nouveaux présents et me suivaient sur deux files. L'air chargé de
+parfums à la fumée bleue retentissait de fanfares qui eussent couvert
+le bruit du tonnerre. C'était le rugissement d'une tempête au milieu
+d'un épanouissement de délices. Toutes les maisons étaient pavoisées
+de riches tapis et d'étoffes merveilleuses. Beaucoup étaient reliées
+par de légers arcs de triomphe, ouvrages en rotin improvisés et
+pavoisés aussi avec une rare élégance. Du haut de ces portes à jour,
+des mains invisibles faisaient pleuvoir sur moi une neige odorante de
+fleurs de jasmin et d'oranger.
+
+»On s'arrêta sur une grande place palissadée en arène pour me faire
+assister aux jeux et aux danses. Je pris plaisir à tout ce qui était
+agréable et fastueux; mais j'eus horreur des combats d'animaux, et,
+en voyant deux éléphants, rendus furieux par une nourriture et un
+entraînement particuliers, tordre avec rage leurs trompes enlacées et
+se déchirer avec leurs défenses, je quittai la place d'honneur
+que j'occupais et m'élançai au milieu de l'arène pour séparer les
+combattants. Aor n'avait pas eu le temps de me retenir, et des cris
+de désespoir s'élevèrent de toutes parts. On craignait que les
+adversaires ne fondissent sur moi; mais à peine me virent-il
+près d'eux, que leur rage tomba comme par enchantement et qu'ils
+s'enfuirent éperdus et humiliés. Aor, qui m'avait lestement rejoint,
+déclara que je ne pouvais supporter la vue du sang et que d'ailleurs,
+après un voyage de plus de cinq cents lieues, j'avais absolument
+besoin de repos. Le peuple fut très ému de ma conduite, et les sages
+du pays se prononcèrent pour moi, affirmant que le Bouddha condamnait
+les jeux sanglants et les combats d'animaux. J'avais donc exprimé
+sa volonté, et on renonça pour plusieurs années à ces cruels
+divertissements.
+
+»On me conduisit à mon palais, situé au delà de la ville, dans un
+ravin délicieux au bord du fleuve. Ce palais était aussi grand et
+aussi riche que celui du roi. Outre le fleuve, j'avais dans mon jardin
+un vaste bassin d'eau courante pour mes ablutions de chaque instant.
+J'étais fatigué. Je me plongeai dans le bain et me retirai dans la
+salle qui devait me servir de chambre à coucher, où je restai seul
+avec Aor, après avoir témoigné que j'avais assez de musique et ne
+voulais d'autre société que celle de mon ami.
+
+»Cette salle de repos était une coupole imposante, soutenue par une
+double colonnade de marbre rose. Des étoffes du plus grand prix
+fermaient les issues et retombaient en gros plis sur le parquet de
+mosaïque. Mon lit était un amas odorant de bois de santal réduit en
+fine poussière. Mon auge était une vasque d'argent massif où quatre
+personnes se fussent baignées à l'aise. Mon râtelier était une étagère
+de laque dorée couverte des fruits les plus succulents. Au milieu de
+la salle, un vase colossal en porcelaine du Japon laissait retomber
+en cascade un courant d'eau pure qui se perdait dans une corbeille de
+lotus. Sur le bord de la vasque de jade, des oiseaux d'or et d'argent
+émaillés de mille couleurs chatoyantes semblaient se pencher pour
+boire. Des guirlandes de spathes, de pandanus odorant se balançaient
+au-dessus de ma tête. Un immense éventail, le _pendjab_ des palais de
+l'Inde, mis en mouvement par des mains invisibles, m'envoyait un air
+frais sans cesse renouvelé du haut de la coupole.
+
+A mon réveil, on fit entrer divers animaux apprivoisés, de petits
+singes, des écureuils, des cigognes, des phénicoptères, des colombes,
+des cerfs et des biches de cette jolie espèce qui n'a pas plus d'une
+coudée de haut. Je m'amusai un instant de cette société enjouée; mais
+je préférais la fraîcheur et la propreté immaculée de mon appartement
+à toutes ces visites, et je fis connaître que la société des hommes
+convenait mieux à la gravité de mon caractère.
+
+»Je vécus ainsi de longues années dans la splendeur et les délices
+avec mon cher Aor; nous étions de toutes les cérémonies et de toutes
+les fêtes, nous recevions la visite des ambassadeurs étrangers. Nul
+sujet n'approchait de moi que les pieds nus et le front dans la
+poussière. J'étais comblé de présents, et mon palais était un des plus
+riches musées de l'Asie. Les prêtres les plus savants venaient me voir
+et converser avec moi, car ils trouvaient ma vaste intelligence à la
+hauteur de leurs plus beaux préceptes, et prétendaient lire dans ma
+pensée à travers mon large front toujours empreint d'une sérénité
+sublime. Aucun temple ne m'était fermé, et j'aimais à pénétrer dans
+ces hautes et sombres chapelles où la figure colossale de Gautama,
+ruisselante d'or, se dressait comme un soleil au fond des niches
+éclairées d'en haut. Je croyais revoir le soleil de mon désert et
+je m'agenouillais devant lui, donnant ainsi l'exemple aux croyants,
+édifiés de ma piété. Je savais même présenter des offrandes à
+l'idole vénérée, et balancer devant elle l'encensoir d'or. Le roi me
+chérissait et veillait avec soin à ce que ma maison fût toujours tenue
+sur le même pied que la sienne.
+
+»Mais aucun bonheur terrestre ne peut durer. Ce digne souverain
+s'engagea dans une guerre funeste contre un État voisin. Il fut vaincu
+et détrôné. L'usurpateur le relégua dans l'exil et ne lui permit pas
+de m'emmener. Il me garda comme un signe de sa puissance et un gage de
+son alliance avec le Bouddha; mais il n'avait pour moi ni amitié ni
+vénération, et mon service fut bientôt négligé. Aor s'en affecta et
+s'en plaignit. Les serviteurs du nouveau prince le prirent en haine
+et résolurent de se défaire de lui. Un soir, comme nous dormions
+ensemble, ils pénétrèrent sans bruit chez moi et le frappèrent d'un
+poignard. Eveillé par ses cris, je fondis sur les assassins, qui
+prirent la fuite. Mon pauvre Aor était évanoui, son sarong était
+taché de sang. Je pris dans le bassin d'argent toute l'eau dont je
+l'aspergeai sans pouvoir le ranimer. Alors, je me souvins du médecin
+qui était toujours de service dans la pièce voisine, j'allai
+l'éveiller et je l'amenai auprès d'Aor. Mon ami fut bien soigné et
+revint à la vie; mais il resta longtemps affaibli par la perte de son
+sang, et je ne voulus plus sortir ni me baigner sans lui. La douleur
+m'accablait, je refusais de manger; toujours couché près de lui, je
+versais des larmes et lui parlais avec mes yeux et mes oreilles pour
+le supplier de guérir.
+
+»On ne rechercha pas les assassins; on prétendit que j'avais blessé
+Aor par mégarde avec une de mes défenses, et on parla de me les scier.
+Aor s'indigna et jura qu'il avait été frappé avec un stylet. Le
+médecin, qui savait bien à quoi s'en tenir, n'osa pas affirmer la
+vérité. Il conseilla même à mon ami de se taire, s'il ne voulait hâter
+le triomphe des ennemis qui avaient juré sa perte.
+
+»Alors, un profond chagrin s'empara de moi, et la vie civilisée à
+laquelle on m'avait initié me parut la plus amère des servitudes. Mon
+bonheur dépendait du caprice d'un prince qui ne savait ou ne voulait
+pas protéger les jours de mon meilleur ami. Je pris en dégoût les
+honneurs hypocrites qui m'étaient encore rendus pour la forme, je
+reçus les visites officielles avec humeur, je chassai les bayadères et
+les musiciens qui troublaient le faible et pénible sommeil de mon ami.
+Je me privai le plus possible de dormir pour veiller sur lui.
+
+»J'avais le pressentiment d'un nouveau malheur, et dans cette
+surexcitation du sentiment je subis un phénomène douloureux, celui de
+retrouver la mémoire de mes jeunes années. Je revis dans mes rêves
+troublés l'image longtemps effacée de ma mère assassinée en me
+couvrant de son corps percé de flèches. Je revis aussi mon désert, mes
+arbres splendides, mon fleuve Tenasserim, ma montagne d'Ophir, et ma
+vaste mer étincelante à l'horizon. La nostalgie s'empara de moi et une
+idée fixe, l'idée de fuir, domina impérieusement mes rêveries. Mais je
+voulais fuir avec Aor, et le pauvre Aor, couché sur le flanc, pouvait
+à peine se soulever pour baiser mon front penché vers lui.
+
+»Une nuit, malade moi-même, épuisé de veilles et succombant à la
+fatigue, je dormis profondément durant quelques heures. A mon réveil,
+je ne vis plus Aor sur sa couche et je l'appelai en vain. Éperdu, je
+sortis dans le jardin, je cherchai au bord de l'étang. Mon odorat
+me fit savoir qu'Aor n'était point là et qu'il n'y était pas venu
+récemment. Grâce à la négligence qui avait gagné mes serviteurs, je
+pus ouvrir moi-même les portes de l'enclos et sortir des palissades.
+Alors, je sentis le voisinage de mon ami et m'élançai dans un bois de
+tamarins qui tapissait la colline. A une courte distance, j'entendis
+un cri plaintif et je me précipitai dans un fourré où je vis Aor lié à
+un arbre et entouré de scélérats prêts à le frapper. D'un bond, je
+les renversai tous, je les foulai aux pieds sans pitié. Je rompis les
+liens qui retenaient Aor, je le saisis délicatement, je l'aidai à se
+placer sur mon cou, et, prenant l'allure rapide et silencieuse de
+l'éléphant en fuite, je m'enfonçai au hasard dans les forêts.
+
+»A cette époque, la partie de l'Inde où nous nous trouvions offrait le
+contraste heurté des civilisations luxueuses à deux pas des déserts
+inexplorables. J'eus donc bientôt gagné les solitudes sauvages des
+monts Karens, et, quand, à bout de forces, je me couchai sur les bords
+d'un fleuve plus direct et plus rapide que l'Iraouaddy, nous étions
+déjà à trente lieues de la ville birmane. Aor me dit:
+
+--Où allons-nous? Ah! je le vois dans tes regards, tu veux retourner
+dans nos montagnes; mais tu crois y être déjà, et tu t'abuses. Nous
+en sommes bien loin, et nous ne pourrons jamais y arriver sans être
+découverts et repris. D'ailleurs, quand nous échapperions aux hommes,
+nous ne pourrions aller loin sans que, malade comme je suis, je meure,
+et alors comment te dirigeras-tu sans moi dans cette route lointaine?
+Laisse-moi ici, car c'est à moi seul qu'on en veut, et retourne à
+Pagham, où personne n'osera te menacer.
+
+»Je lui témoignai que je ne voulais ni le quitter ni retourner chez
+les Birmans; que, s'il mourait, je mourrais aussi; qu'avec de la
+patience et du courage, nous pouvions redevenir heureux.
+
+»Il se rendit, et, après avoir pris du repos, nous nous remîmes en
+route. Au bout de quelques jours de voyage, nous avions recouvré tous
+deux la santé, l'espoir et la force. L'air libre de la solitude,
+l'austère parfum des forêts, la saine chaleur des rochers, nous
+guérissaient mieux que toutes les douceurs du faste et tous les
+remèdes des médecins. Cependant, Aor était parfois effrayé de la
+tâche que je lui imposais. Enlever un éléphant sacré, c'était, en cas
+d'insuccès, se dévouer aux plus atroces supplices. Il me disait ses
+craintes sur une flûte de roseau qu'il s'était faite et dont il jouait
+mieux que jamais. J'étais arrivé à un exercice de la pensée presque
+égal à celui de l'homme; je lui fis comprendre ce qu'il fallait faire,
+en me couvrant d'une vase noire qui s'étalait au bord du fleuve et
+dont je m'aspergeais avec adresse. Frappé de ma pénétration, il
+recueillit divers sucs de plantes dont il connaissait bien les
+propriétés. Il en fit une teinture qui me rendit, sauf la taille,
+entièrement semblable aux éléphants vulgaires. Je lui indiquai que
+cela ne suffisait pas et qu'il fallait, pour me rendre méconnaissable,
+scier mes défenses. Il ne s'y résigna pas. J'étais à ma sixième
+dentition, et il craignait que mes crochets ne pussent repousser. Il
+jugea que j'étais suffisamment déguisé, et nous nous remîmes en route.
+
+»Quelque peu fréquenté que fût ce chemin de montagnes, ce fut miracle
+que d'échapper aux dangers de notre entreprise. Jamais nous n'y
+fussions parvenus l'un sans l'autre; mais, dans l'union intime de
+l'intelligence humaine avec une grande force animale, une puissance
+exceptionnelle s'improvise. Si les hommes avaient su s'identifier aux
+animaux assez complètement pour les amener à s'identifier à eux,
+ils n'auraient pas trouvé en eux des esclaves parfois rebelles
+et dangereux, souvent surmenés et insuffisants. Ils auraient eu
+d'admirables amis et ils eussent résolu le problème de la force
+consciente sans avoir recours aux forces aveugles de la machine,
+animal plus redoutable et plus féroce que les bêtes du désert.
+
+»A force de prudence et de persévérance, quelquefois harcelés par des
+bandits que je sus mettre en fuite et dont je ne craignais ni les
+lances ni les flèches, revêtu que j'étais d'une légère armure en
+écailles de bois de fer qu'Aor avait su me fabriquer, nous parvînmes
+au fleuve Tenasserim. Notre direction n'avait pas été difficile à
+suivre. Outre que nous nous rappelions très-bien l'un et l'autre
+ce voyage que nous avions déjà fait, la construction géologique
+de l'Indo-Chine est très-simple. Les longues arêtes de montagnes,
+séparées par des vallées profondes et de larges fleuves, se ramifient
+médiocrement et s'inclinent sans point d'arrêt sensible jusqu'à la
+mer. Les monts Karens se relient aux monts Moghs en ligne presque
+droite. Nous fîmes très-rarement fausse route, et nos erreurs furent
+rapidement rectifiées. Je dois dire que, de nous deux, j'étais
+toujours le plus prompt à retrouver la vraie direction.
+
+»Nous n'approchâmes de nos anciennes demeures qu'avec circonspection.
+Il nous fallait vivre seuls et en liberté complète. Nous fûmes servis
+à souhait. La tribu, enrichie par la vente de ma personne à l'ancien
+roi des Birmans, avait quitté ses villages de roseaux, et nos forêts,
+dépeuplées d'animaux à la suite d'une terrible sécheresse, avaient été
+abandonnées par les chasseurs. Nous pûmes y faire un établissement
+plus libre et plus sûr encore que par le passé. Aor ne possédait
+absolument rien et ne regrettait rien de notre splendeur évanouie.
+Sans amis, sans famille, il ne connaissait et n'aimait plus que moi
+sur la terre. Je n'avais jamais aimé que ma mère et lui. Une si longue
+intimité avait détruit entre nous l'obstacle apporté par la nature à
+notre assimilation. Nous conversions ensemble comme deux êtres de
+même espèce. Ma pantomime était devenue si réfléchie, si sobre, si
+expressive, qu'il lisait dans ma pensée comme moi dans la sienne. Il
+n'avait même plus besoin de me parler. Je le sentais triste ou gai
+selon le mode et les inflexions de sa flûte, et, notre destinée étant
+commune, je me reportais avec lui dans les souvenirs du passé, ou je
+me plongeais dans la béate extase du présent.
+
+»Nous passâmes de longues années dans les délices de la délivrance.
+Aor était devenu bouddhiste fervent en Birmanie et ne vivait plus que
+de végétaux. Notre subsistance était assurée, et nous ne connaissions
+plus ni la souffrance ni la maladie.
+
+»Mais le temps marchait, et Aor était devenu vieux. J'avais vu ses
+cheveux blanchir et ses forces décroître. Il me fit comprendre les
+effets de l'âge et m'annonça qu'il mourrait bientôt. Je prolongeai sa
+vie en lui épargnant toute fatigue et tout soin. Un moment vint où il
+ne put pourvoir à ses besoins, je lui apportais sa nourriture et je
+construisais ses abris. Il perdit la chaleur du sang, et, pour se
+réchauffer, il ne quittait plus le contact de mon corps. Un jour,
+il me pria de lui creuser une fosse parce qu'il se sentait mourir.
+J'obéis, il s'y coucha sur un lit d'herbages, enlaça ses bras autour
+de ma trompe et me dit adieu. Puis ses bras retombèrent, il resta
+immobile, et son corps se raidit.
+
+»Il n'était plus. Je recouvris la fosse comme il me l'avait commandé,
+et je me couchai dessus. Avais-je bien compris la mort? Je le pense,
+et pourtant je ne me demandai pas si la longévité de ma race me
+condamnait à lui survivre beaucoup. Je ne pris pas la résolution de
+mourir aussi. Je pleurai et j'oubliai de manger. Quand la nuit fut
+passée, je n'eus aucune idée d'aller au bain ni de me mouvoir. Je
+restai plongé dans un accablement absolu. La nuit suivante me trouva
+inerte et indifférent. Le soleil revint encore une fois et me trouva
+mort.
+
+»L'âme fidèle et généreuse d'Aor avait-elle passé en moi? Peut-être.
+J'ai appris dans d'autres existences qu'après ma disparition l'empire
+birman avait éprouvé de grands revers. La royale ville de Pagham fut
+abandonnée par le conseil des prêtres de Gautama. Le Bouddha était
+irrité du peu de soin qu'on avait eu de moi, ma fuite témoignait
+de son mécontentement. Les riches emportèrent leurs trésors et se
+bâtirent de nouveaux palais sur le territoire d'Ava; plus tard, ils
+abandonnèrent encore cette ville somptueuse pour Amarapoura. Les
+pauvres emportèrent à dos de chameau leurs maisons de rotin pour
+suivre les maîtres du pays loin de la cité maudite. Pagham avait été
+le séjour et l'orgueil de quarante-cinq rois consécutifs, je l'avais
+condamnée en la quittant, elle n'est plus aujourd'hui qu'un grandiose
+amas de ruines.
+
+--Votre histoire m'a amusée, dit alors à sir William la petite fille
+qui lui avait déjà parlé; mais à présent, puisque nous avons tous été
+des bêtes avant d'être des personnes, je voudrais savoir ce que nous
+serons plus tard, car enfin tout ce que l'on raconte aux enfants doit
+avoir une moralité à la fin, et je ne vois pas venir la vôtre.
+
+--Ma soeur a raison, dit un jeune homme qui avait écouté sir William
+avec intérêt. Si c'est une récompense d'être homme après avoir été
+chien honnête ou éléphant vertueux, l'homme honnête et vertueux doit
+avoir aussi la sienne en ce monde.
+
+--Sans aucun doute, répondit sir William. La personnalité humaine
+n'est pas le dernier mot de la création sur notre planète. Les savants
+les plus modernes sont convaincus que l'intelligence progresse
+d'elle-même par la loi qui régit la matière. Je n'ai pas besoin
+d'entrer dans cet ordre d'idées pour vous dire qu'esprit et matière
+progressent de compagnie. Ce qu'il y a de certain pour moi, c'est que
+tout être aspire à se perfectionner et que, de tous les êtres, l'homme
+est le plus jaloux de s'élever au-dessus de lui-même. Il y est
+merveilleusement aidé par l'étendue de son intelligence et par
+l'ardeur de son sentiment. Il sent qu'il est un produit encore
+très-incomplet de la nature et qu'une race plus parfaite doit lui
+succéder par voie ininterrompue de son propre développement.
+
+--Je ne comprends pas bien, reprit la petite fille; deviendrons-nous
+des anges avec des ailes et des robes d'or?
+
+--Parfaitement, répondit sir William. Les robes d'or sont des emblèmes
+de richesse et de pureté; nous deviendrons tous riches et purs; les
+ailes, nous saurons les trouver: la science nous les donnera pour
+traverser les airs, comme elle nous a donné les nageoires pour
+traverser les mers.
+
+--Oh! nous voilà retombés dans les machines que vous maudissiez tout à
+l'heure.
+
+--Les machines feront leur temps comme nous ferons le nôtre, repartit
+sir William, l'animalité fera le sien et progressera en même temps
+que nous. Qui vous dit qu'une race d'aigles aussi puissants que
+les ballons et aussi dociles que les chevaux ne surgira pas pour
+s'associer aux voyages aériens de l'homme futur? Est-ce une simple
+fantaisie poétique que ces dieux de l'antiquité portés ou traînés par
+des lions, des dauphins ou des colombes? N'est-ce pas plutôt une
+sorte de vue prophétique de la domestication de toutes les créatures
+associées à l'homme divinisé de l'avenir? Oui, l'homme doit dès ce
+monde devenir ange, si par ange vous entendez un type d'intelligence
+et de grandeur morale supérieur au nôtre. Il ne faut pas un miracle
+païen, il ne faut qu'un miracle naturel, comme ceux qui se sont déjà
+tant de fois accomplis sur la terre, pour que l'homme voie changer ses
+besoins et ses organes en vue d'un milieu nouveau. J'ai vu des races
+entières s'abstenir de manger la chair des animaux, un grand progrès
+de la race entière sera de devenir frugivore, et les carnassiers
+disparaîtront. Alors fleurira la grande association universelle,
+l'enfant jouera avec le tigre comme le jeune Bacchus, l'éléphant sera
+l'ami de l'homme, les oiseaux de haut vol conduiront dans les airs nos
+chars ovoïdes, la baleine transportera nos messages. Que sais-je! tout
+devient possible sur notre planète dès que nous supprimons le carnage
+et la guerre. Toutes les forces intelligentes de la nature, au lieu
+de s'entre-dévorer, s'organisent fraternellement pour soumettre et
+féconder la matière inorganique... Mais j'ai tort de vous esquisser
+ces merveilles; vous êtes plus à même que moi, jeunes esprits qui
+m'interrogez, d'en évoquer les riantes et sublimes images. Il suffit
+que, du monde réel, je vous aie lancés dans le monde du rêve. Rêvez,
+imaginez, faites du merveilleux, vous ne risquez pas d'aller trop
+loin, car l'avenir du monde idéal auquel nous devons croire dépassera
+encore de beaucoup les aspirations de nos âmes timides et incomplètes.
+
+
+
+
+L'ORGUE DU TITAN
+
+
+Un soir, l'improvisation musicale du vieux et illustre maître Angelin
+nous passionnait comme de coutume, lorsqu'une corde de piano vint à se
+briser avec une vibration insignifiante pour nous, mais qui produisit
+sur les nerfs surexcités de l'artiste l'effet d'un coup de foudre.
+Il recula brusquement sa chaise, frotta ses mains, comme si, chose
+impossible, la corde les eût cinglées, et laissa échapper ces étranges
+paroles:
+
+--Diable de titan, va!
+
+Sa modestie bien connue ne nous permettait pas de penser qu'il se
+comparât à un titan. Son émotion nous parut extraordinaire. Il nous
+dit que ce serait trop long à expliquer.
+
+--Ceci m'arrive quelquefois, nous dit-il, quand je joue le motif sur
+lequel je viens d'improviser. Un bruit imprévu me trouble et il me
+semble que mes mains s'allongent. C'est une sensation douloureuse
+et qui me reporte à un moment tragique et pourtant heureux dans mon
+existence.
+
+Pressé de s'expliquer, il céda et nous raconta ce qui suit:
+
+ * * * * *
+
+Vous savez que je suis de l'Auvergne, né dans une très-pauvre
+condition et que je n'ai pas connu mes parents. Je fus élevé par la
+charité publique et recueilli par M. Jansiré, que l'on appelait par
+abréviation maître Jean, professeur de musique et organiste de la
+cathédrale de Clermont. J'étais son élève en qualité d'enfant de
+choeur. En outre, il prétendait m'enseigner le solfége et le clavecin.
+
+C'était un homme terriblement bizarre que maître Jean, un véritable
+type de musicien classique, avec toutes les excentricités que l'on
+nous attribue, que quelques-uns de nous affectent encore, et qui, chez
+lui, étaient parfaitement naïves, par conséquent redoutables.
+
+Il n'était pas sans talent, bien que ce talent fût très au-dessous de
+l'importance qu'il lui attribuait. Il était bon musicien, avait des
+leçons en ville et m'en donnait à moi-même à ses moments perdus, car
+j'étais plutôt son domestique que son élève et je faisais mugir les
+soufflets de l'orgue plus souvent que je n'en essayais les touches.
+
+Ce délaissement ne m'empêchait pas d'aimer la musique et d'en rêver
+sans cesse; à tous autres égards, j'étais un véritable idiot, comme
+vous allez voir.
+
+Nous allions quelquefois à la campagne, soit pour rendre visite à des
+amis du maître, soit pour réparer les épinettes et clavecins de sa
+clientèle; car, en ce temps-là,--je vous parle du commencement du
+siècle,--il y avait fort peu de pianos dans nos provinces, et le
+professeur organiste ne dédaignait pas les petits profits du luthier
+et de l'accordeur.
+
+Un jour, maître Jean me dit:
+
+--Petit, vous vous lèverez demain avec le jour. Vous ferez manger
+l'avoine à Bibi, vous lui mettrez la selle et le portemanteau et vous
+viendrez avec moi. Emportez vos souliers neufs et votre habit vert
+billard. Nous allons passer deux jours de vacances chez mon frère le
+curé de Chanturgue.
+
+Bibi était un petit cheval maigre, mais vigoureux, qui avait
+l'habitude de porter maître Jean avec moi en croupe.
+
+Le curé de Chanturgue était un bon vivant et un excellent homme que
+j'avais vu quelquefois chez son frère. Quant à Chanturgue, c'était une
+paroisse éparpillée dans les montagnes et dont je n'avais non plus
+d'idée que si l'on m'eût parlé de quelque tribu perdue dans les
+déserts du nouveau monde.
+
+Il fallait être ponctuel avec maître Jean. A trois heures du matin
+j'étais debout; à quatre, nous étions sur la route des montagnes; à
+midi, nous prenions quelque repos et nous déjeunions dans une petite
+maison d'auberge bien noire et bien froide, située à la limite d'un
+désert de bruyères et de laves; à trois heures, nous repartions à
+travers ce désert.
+
+La route était si ennuyeuse, que je m'endormis à plusieurs reprises.
+J'avais étudié très-consciencieusement la manière de dormir en croupe
+sans que le maître s'en aperçût. Bibi ne portait pas seulement l'homme
+et l'enfant, il avait encore à l'arrière-train, presque sur la queue,
+un portemanteau étroit, assez élevé, une sorte de petite caisse en
+cuir où ballottaient pêle-mêle les outils de maître Jean et ses nippes
+de rechange. C'est sur ce portemanteau que je me calais, de manière
+qu'il ne sentît pas sur son dos l'alourdissement de ma personne et
+sur son épaule le balancement de ma tête. Il avait beau consulter le
+profil que nos ombres dessinaient sur les endroits aplanis du chemin
+ou sur les talus de rochers; j'avais étudié cela aussi, et j'avais,
+une fois pour toutes, adopté une pose en raccourci, dont il ne pouvait
+saisir nettement l'intention. Quelquefois pourtant, il soupçonnait
+quelque chose et m'allongeait sur les jambes un coup de sa cravache à
+pomme d'argent, en disant:
+
+--Attention, petit! on ne dort pas dans la montagne!
+
+Comme nous traversions un pays plat et que les précipices étaient
+encore loin, je crois que ce jour-là il dormit pour son compte. Je
+m'éveillai dans un lieu qui me parut sinistre. C'était encore un sol
+plat couvert de bruyères et de buissons de sorbiers nains. De sombres
+collines tapissées de petits sapins s'élevaient sur ma droite et
+fuyaient derrière moi; à mes pieds, un petit lac, rond comme un verre
+de lunette,--c'est vous dire que c'était un ancien cratère,--reflétait
+un ciel bas et nuageux. L'eau, d'un gris bleuâtre, à pâles reflets
+métalliques, ressemblait à du plomb en fusion. Les berges unies de
+cet étang circulaire cachaient pourtant l'horizon, d'où l'on pouvait
+conclure que nous étions sur un plan très-élevé; mais je ne m'en
+rendis point compte et j'eus une sorte d'étonnement craintif en voyant
+les nuages ramper si près de nos têtes, que, selon moi, le ciel
+menaçait de nous écraser.
+
+Maître Jean ne fit nulle attention à ma mélancolie.
+
+--Laisse brouter Bibi, me dit-il en mettant pied à terre; il a besoin
+de souffler. Je ne suis pas sûr d'avoir suivi le bon chemin, je vais
+voir.
+
+Il s'éloigna et disparut dans les buissons; Bibi se mit à brouter les
+fines herbes et les jolis oeillets sauvages qui foisonnaient avec
+mille autres fleurs dans ce pâturage inculte. Moi, j'essayai de me
+réchauffer en battant la semelle. Bien que nous fussions en plein été,
+l'air était glacé. Il me sembla que les recherches du maître duraient
+un siècle. Ce lieu désert devait servir de refuge à des bandes de
+loups, et, malgré sa maigreur, Bibi eût fort bien pu les tenter.
+J'étais en ce temps-là plus maigre encore que lui; je ne me sentis
+pourtant pas rassuré pour moi-même. Je trouvais le pays affreux et
+ce que le maître appelait une partie de plaisir s'annonçait pour moi
+comme une expédition grosse de dangers. Était-ce un pressentiment?
+
+Enfin il reparut, disant que c'était le bon chemin et nous repartîmes
+au petit trot de Bibi, qui ne paraissait nullement démoralisé d'entrer
+dans la montagne.
+
+Aujourd'hui, de belles routes sillonnent ces sites sauvages, en partie
+cultivés déjà; mais, à l'époque où je les vis pour la première fois,
+les voies étroites, inclinées ou relevées dans tous les sens, allant
+au plus court n'importe au prix de quels efforts, n'étaient point
+faciles à suivre. Elles n'étaient empierrées que par les écroulements
+fortuits des montagnes, et, quand elles traversaient ces plaines
+disposées en terrasses, il arrivait que l'herbe recouvrait fréquemment
+les traces des petites roues de chariot et des pieds non ferrés des
+chevaux qui les traînaient.
+
+Quand nous eûmes descendu jusqu'aux rives déchirées d'un torrent
+d'hiver, à sec pendant l'été, nous remontâmes rapidement, et, en
+tournant le massif exposé au nord, nous nous retrouvâmes vers le midi
+dans un air pur et brillant. Le soleil sur son déclin enveloppait le
+paysage d'une splendeur extraordinaire et ce paysage était une des
+plus belles choses que j'ai vues de ma vie. Le chemin tournant, tout
+bordé d'un buisson épais d'épilobes roses, dominait un plan raviné au
+flanc duquel surgissaient deux puissantes roches de basalte d'aspect
+monumental, portant à leur cîme des aspérités volcaniques qu'on eût pu
+prendre pour des ruines de forteresses.
+
+J'avais déjà vu les combinaisons prismatiques du basalte dans mes
+promenades autour de Clermont, mais jamais avec cette régularité et
+dans cette proportion. Ce que l'une de ces roches avait d'ailleurs de
+particulier, c'est que les prismes étaient contournés en spirale et
+semblaient être l'ouvrage à la fois grandiose et coquet d'une race
+d'hommes gigantesques.
+
+Ces deux roches paraissaient, d'où nous étions, fort voisines l'une de
+l'autre; mais en réalité elles étaient séparées par un ravin à pic
+au fond duquel coulait une rivière. Telles qu'elles se présentaient,
+elles servaient de repoussoir à une gracieuse perspective de montagnes
+marbrées de prairies vertes comme l'émeraude, et coupées de ressauts
+charmants formés de lignes rocheuses et de forêts. Dans tous les
+endroits adoucis, on saisissait au loin les chalets et les troupeaux
+de vaches, brillantes comme de fauves étincelles au reflet du
+couchant. Puis, au bout de cette perspective, par-dessus l'abîme des
+vallées profondes noyées dans la lumière, l'horizon se relevait en
+dentelures bleues, et les monts Dômes profilaient dans le ciel leurs
+pyramides tronquées, leurs ballons arrondis ou leurs masses isolées,
+droites comme des tours.
+
+La chaîne de montagnes où nous entrions avait des formes bien
+différentes, plus sauvages et pourtant plus suaves. Les bois de hêtres
+jetés en pente rapide, avec leurs mille cascatelles au frais murmure,
+les ravins à pic tout tapissés de plantes grimpantes, les grottes où
+le suintement des sources entretenait le revêtement épais des mousses
+veloutées, les gorges étroites brusquement fermées à la vue par
+leurs coudes multipliés, tout cela était bien plus alpestre et plus
+mystérieux que les lignes froides et nues des volcans de date plus
+récente.
+
+Depuis ce jour, j'ai revu l'entrée solennelle que les deux roches
+basaltiques placées à la limite du désert font à la chaîne du mont
+Dore, et j'ai pu me rendre compte du vague éblouissement que j'en
+reçus quand je les vis pour la première fois. Personne ne m'avait
+encore appris en quoi consiste le beau dans la nature. Je le sentis
+pour ainsi dire physiquement, et, comme j'avais mis pied à terre pour
+faciliter la montée au petit cheval, je restai immobile, oubliant de
+suivre le cavalier.
+
+--Eh bien, eh bien, me cria maître Jean, que faites-vous là-bas,
+imbécile?
+
+Je me hâtai de le rejoindre et de lui demander le nom de l'endroit _si
+drôle_, où nous étions.
+
+--Apprenez, drôle vous-même, répondit-il, que cet endroit est un des
+plus extraordinaires et des plus effrayante que vous verrez jamais. Il
+n'a pas de nom que je sache, mais les deux pointes que vous voyez là,
+c'est la roche Sanadoire et la roche Tuilière. Allons, remontez, et
+faites attention à vous.
+
+Nous avions tourné les roches et devant nous s'ouvrait l'abîme
+vertiginieux qui les sépare. De cela, je ne fus point effrayé. J'avais
+gravi assez souvent les pyramides escarpées des monts Dômes pour ne
+pas connaître l'éblouissement de l'espace. Maître Jean, qui n'était
+pas né dans la montagne et qui n'était venu en Auvergne qu'à l'âge
+d'homme, était moins aguerri que moi.
+
+Je commençai, ce jour-là, à faire quelques réflexions sur les
+puissants accidents de la nature au milieu desquels j'avais grandi
+sans m'en étonner, et, au bout d'un instant de silence, me retournant
+vers la roche Sanadoire, je demandai à mon maître _qu'est-ce qui avait
+fait_ ces choses-là.
+
+--C'est Dieu qui a fait toutes choses, répondit-il, vous le savez
+bien.
+
+--Je sais; mais pourquoi a-t-il fait des endroits qu'on dirait tout
+cassés, comme s'il avait voulu les défaire après les avoir faits?
+
+La question était fort embarrassante pour maître Jean, qui n'avait
+aucune notion des lois naturelles de la géologie et qui, comme la
+plupart des gens de ce temps-là, mettait encore en doute l'origine
+volcanique de l'Auvergne. Cependant, il ne lui convenait pas d'avouer
+son ignorance, car il avait la prétention d'être instruit et beau
+parleur. Il tourna donc la difficulté en se jetant dans la mythologie
+et me répondit emphatiquement:
+
+--Ce que vous voyez là, c'est l'effort que firent les titans pour
+escalader le ciel.
+
+--Les titans! qu'est-ce que c'est que cela? m'écriai-je voyant qu'il
+était en humeur de déclamer.
+
+--C'était, répondit-il, des géants effroyables qui prétendaient
+détrôner Jupiter et qui entassèrent roches sur roches, monts sur
+monts, pour arriver jusqu'à lui; mais il les foudroya, et ces
+montagnes brisées, ces autres éventrées, ces abîmes, tout cela, c'est
+l'effet de la grande bataille.
+
+--Est-ce qu'ils sont tous morts? demandai-je.
+
+--Qui ça? les titans?
+
+--Oui; est-ce qu'il y en a encore?
+
+Maître Jean ne put s'empêcher de rire de ma simplicité, et, voulant
+s'en amuser, il répondit:
+
+--Certainement, il en est resté quelques-uns.
+
+--Bien méchants?
+
+--Terribles!
+
+--Est-ce que nous en verrons dans ces montagnes-ci?
+
+--Eh! eh! cela se pourrait bien.
+
+--Est-ce qu'ils pourraient nous faire du mal?
+
+--Peut-être! mais, si tu en rencontres, tu te dépêcheras d'ôter ton
+chapeau et de saluer bien bas.
+
+--Qu'à cela ne tienne! répondis-je gaiement.
+
+Maître Jean crut que j'avais compris son ironie et songea à autre
+chose. Quant à moi, je n'étais point rassuré, et, comme la nuit
+commençait à se faire, je jetais des regards méfiants sur toute roche
+ou sur tout gros arbre d'apparence suspecte, jusqu'à ce que, me
+trouvant tout près, je pusse m'assurer qu'il n'y avait pas là forme
+humaine.
+
+Si vous me demandiez où est située la paroisse de Chanturgue, je
+serais bien empêché de vous le dire. Je n'y suis jamais retourné
+depuis et je l'ai en vain cherchée sur les cartes et dans les
+itinéraires. Comme j'étais impatient d'arriver, la peur me gagnant
+de plus en plus, il me sembla que c'était fort loin de la roche
+Sanadoire. En réalité, c'était fort près, car il ne faisait pas nuit
+noire quand nous y arrivâmes. Nous avions fait beaucoup de détours en
+côtoyant les méandres du torrent. Selon toute probabilité, nous avions
+passé derrière les montagnes que j'avais vues de la roche Sanadoire
+et nous étions de nouveau à l'exposition du midi, puisqu'à plusieurs
+centaines de mètres au-dessous de nous croissaient quelques maigres
+vignes.
+
+Je me rappelle très-bien l'église et le presbytère avec les trois
+maisons qui composaient le village. C'était au sommet d'une colline
+adoucie que des montagnes plus hautes abritaient du vent. Le chemin
+raboteux était très-large et suivait avec une sage lenteur les
+mouvements de la colline. Il était bien battu, car la paroisse,
+composée d'habitations éparses et lointaines, comptait environ trois
+cents habitants que l'on voyait arriver tous les dimanches, en
+famille, sur leurs chars à quatre roues, étroits et longs comme des
+pirogues et traînés par des vaches. Excepté ce jour-là, on pouvait
+se croire dans le désert; les maisons qui eussent pu être en vue se
+trouvaient cachées sous l'épaisseur des arbres au fond des ravins, et
+celles des bergers, situées en haut, étaient abritées dans les plis
+des grosses roches.
+
+Malgré son isolement et la sobriété de son ordinaire, le curé de
+Chanturgue était gros, gras et fleuri comme les plus beaux chanoines
+d'une cathédrale. Il avait le caractère aimable et gai. Il n'avait pas
+été trop tourmenté par la Révolution. Ses paroissiens l'aimaient parce
+qu'il était humain, tolérant, et prêchait en langage du pays.
+
+Il chérissait son frère Jean, et, bon pour tout le monde, il me reçut
+et me traita comme si j'eusse été son neveu. Le souper fut agréable
+et le lendemain s'écoula gaiement. Le pays, ouvert d'un côté sur les
+vallées, n'était point triste; de l'autre, il était enfoui et sombre,
+mais les bois de hêtres et de sapins pleins de fleurs et de fruits
+sauvages, coupés par des prairies humides d'une fraîcheur délicieuse,
+n'avaient rien qui me rappelât le site terrible de la roche Sanadoire;
+les fantômes de titans qui m'avaient gâté le souvenir de ce bel
+endroit s'effacèrent de mon esprit.
+
+On me laissa courir où je voulus, et je fis connaissance avec les
+bûcherons et les bergers, qui me chantèrent beaucoup de chansons.
+Le curé, qui voulait fêter son frère et qui l'attendait, s'était
+approvisionné de son mieux, mais lui et moi faisions seuls honneur
+au festin. Maître Jean avait un médiocre appétit, comme les gens qui
+boivent sec. Le curé lui servit à discrétion le vin du cru, noir comme
+de l'encre, âpre au goût, mais vierge de tout alliage malfaisant, et,
+selon lui, incapable de faire mal à l'estomac.
+
+Le jour suivant, je pêchai des truites avec le sacristain dans un
+petit réservoir que formait la rencontre de deux torrents et je
+m'amusai énormément à écouter une mélodie naturelle que l'eau avait
+trouvée en se glissant dans une pierre creuse. Je la fis remarquer au
+sacristain, mais il ne l'entendit pas et crut que je rêvais.
+
+Enfin, le troisième jour, on se disposa à la séparation. Maître Jean
+voulait partir de bonne heure, disant que la route était longue, et
+l'on se mit à déjeuner avec le projet de manger vite et de boire peu.
+
+Mais le curé prolongeait le service, ne pouvant se résoudre à nous
+laisser partir sans être bien lestés.
+
+--Qui vous presse tant? disait-il. Pourvu que vous soyez sortis
+en plein jour de la montagne, à partir de la descente de la roche
+Sanadoire vous rentrez en pays plat et plus vous approchez de
+Clermont, meilleure est la route. Avec cela, la lune est au plein et
+il n'y a pas un nuage au ciel. Voyons, voyons, frère Jean, encore un
+verre de ce vin, de ce bon petit vin de _Chante-orgue_!
+
+--Pourquoi _Chante-orgue_? dit maître Jean.
+
+--Eh! ne vois-tu pas que Chanturgue vient de Chante-orgue? C'est clair
+comme le jour et je n'ai pas été long à en découvrir l'étymologie.
+
+--Il y a donc des orgues dans vos vignes? demandai-je avec ma
+stupidité accoutumée.
+
+--Certainement, répondit le bon curé. Il y en a plus d'un quart de
+lieue de long.
+
+--Avec des tuyaux?
+
+--Avec des tuyaux tout droits comme à ton orgue de la cathédrale.
+
+--Et qu'est-ce qui en joue?
+
+--Oh! les vignerons avec leurs pioches.
+
+--Qu'est-ce donc qui les a faites, ces orgues?
+
+--Les titans! dit maître Jean en reprenant son ton railleur et
+doctoral.
+
+--En effet, c'est bien dit, reprit le curé, émerveillé du génie de son
+frère. On peut dire que c'est l'oeuvre des titans!
+
+J'ignorais que l'on donnât le nom de _jeux d'orgues_ aux
+cristallisations du basalte quand elles offrent de la régularité. Je
+n'avais jamais ouï parler des célèbres orgues basaltiques d'Espaly
+en Velay, ni de plusieurs autres très-connues aujourd'hui et dont
+personne ne s'étonne plus. Je pris au pied de la lettre l'explication
+de M. le curé et je me félicitai de n'être point descendu à la vigne,
+car toutes mes terreurs me reprenaient.
+
+Le déjeuner se prolongea indéfiniment et devint un dîner, presque un
+souper. Maître Jean était enchanté de l'étymologie de Chanturgue et ne
+se lassait pas de répéter:
+
+--Chante-orgue! Joli vin, joli nom! On l'a fait pour moi qui touche
+l'orgue, et agréablement, je m'enflatte! Chante, petit vin, chante
+dans mon verre! chante aussi dans ma tête! Je te sens gros de fugues
+et de motets qui couleront de mes doigts comme tu coules de la
+bouteille! A ta santé, frère! Vivent les grandes orgues de Chanturgue!
+vive mon petit orgue de la cathédrale, qui, tout de même, est aussi
+puissant sous ma main qu'il le serait sous celle d'un titan! Bah! je
+suis un titan aussi, moi! Le génie grandit l'homme et chaque fois que
+j'entonne le _Gloria in excelsis_, j'escalade le ciel!
+
+Le bon curé prenait sérieusement son frère pour un grand homme et il
+ne le grondait pas de ses accès de vanité délirante. Lui-même fêtait
+le vin de _Chante-orgue_ avec l'attendrissement d'un frère qui reçoit
+les adieux prolongés de son frère bien-aimé; si bien que le soleil
+commençait à baisser quand on m'ordonna d'aller habiller Bibi. Je ne
+répondrais pas que j'en fusse bien capable. L'hospitalité avait rempli
+bien souvent mon verre et la politesse m'avait fait un devoir de ne
+pas le laisser plein. Heureusement le sacristain m'aida, et, après de
+longs et tendres embrassements, les deux frères baignés de larmes se
+quittèrent au bas de la colline. Je montai en trébuchant sur l'échine
+de Bibi.
+
+--Est-ce que, par hasard, monsieur serait ivre? dit maître Jean en
+caressant mes oreilles de sa terrible cravache.
+
+Mais il ne me frappa point. Il avait le bras singulièrement mou et les
+jambes très-lourdes, car on eut beaucoup de peine à équilibrer ses
+étriers, dont l'un se trouvait alternativement plus long que l'autre.
+
+Je ne sais point ce qui se passa jusqu'à la nuit. Je crois bien que
+je ronflais tout haut sans que le maître s'en aperçût. Bibi était si
+raisonnable que j'étais sans inquiétude. Là où il avait passé une
+fois, il s'en souvenait toujours.
+
+Je m'éveillai en le sentant s'arrêter brusquement et il me sembla que
+mon ivresse était tout à fait dissipée, car je me rendis fort vite
+compte de la situation. Maître Jean n'avait pas dormi, ou bien il
+s'était malheureusement réveillé à temps pour contrarier l'instinct
+de sa monture. Il l'avait engagée dans un faux chemin. Le docile
+Bibi avait obéi sans résistance; mais voilà qu'il sentait le terrain
+manquer devant lui et qu'il se rejetait en arrière pour ne pas se
+précipiter avec nous dans l'abîme.
+
+Je fus vite sur mes pieds, et je vis au-dessus de nous, à droite,
+la roche Sanadoire toute bleue au reflet de la lune, avec son jeu
+d'orgues contourné et sa couronne dentelée. Sa soeur jumelle, la roche
+Tuilière, était à gauche, de l'autre côté du ravin, l'abîme entre
+deux; et nous, au lieu de suivre le chemin d'en haut, nous avions pris
+le sentier à mi-côte.
+
+--Descendez, descendez! criai-je au professeur de musique. Vous ne
+pouvez point passer là! c'est un sentier pour les chèvres.
+
+--Allons donc, poltron, répondit-il d'une voix forte, Bibi n'est-il
+point une chèvre?
+
+--Non, non, maître, c'est un cheval; ne rêvez pas! Il ne peut pas et
+il ne veut pas!
+
+Et, d'un violent effort, je retirai Bibi du danger, mais non sans
+l'abattre un peu sur ses jarrets, ce qui força le maître à descendre
+plus vite qu'il n'eût voulu.
+
+Ceci le mit dans une grande colère, bien qu'il n'eût aucun mal, et,
+sans tenir compte de l'endroit dangereux ou nous nous trouvions, il
+chercha sa cravache pour m'administrer une de ces corrections qui
+n'étaient pas toujours anodines. J'avais tout mon sang-froid. Je
+ramassai la cravache avant lui, et, sans respect pour la pomme
+d'argent, je la jetai dans le ravin.
+
+Heureusement pour moi, maître Jean ne s'en aperçut pas. Ses idées se
+succédèrent trop rapidement.
+
+--Ah! Bibi ne veut pas! disait-il, et Bibi ne peut pas! Bibi n'est pas
+une chèvre! Eh bien, moi, je suis une gazelle!
+
+Et, en parlant ainsi, il se prit à courir devant lui, se dirigeant
+vers le précipice.
+
+Malgré l'aversion qu'il m'inspirait dans ses accès de colère, je fus
+épouvanté et m'élançai sur ses traces. Mais, au bout d'un instant,
+je me tranquillisai. Il n'y avait point là de gazelle. Rien ne
+ressemblait moins à ce gracieux quadrupède que le professeur à ailes
+de pigeon dont la queue, ficelée d'un ruban noir, sautait d'une épaule
+à l'autre avec une rapidité convulsive lorsqu'il était ému. Son habit
+gris à longues basques, ses culottes de nankin et ses bottes molles le
+faisaient plutôt ressembler à un oiseau de nuit.
+
+Je le vis bientôt s'agiter au-dessus de moi; il avait quitté le
+sentier à pic, il lui restait assez de raison pour ne pas songer à
+descendre; il remontait en gesticulant vers la roche Sanadoire, et,
+bien que le talus fût rapide, il n'était pas dangereux.
+
+Je pris Bibi par la bride et l'aidai à virer de bord, ce qui n'était
+pas facile. Puis je remontai avec lui le sentier pour regagner la
+route; je comptais y retrouver maître Jean, qui avait pris cette
+direction.
+
+Je ne l'y trouvai pas, et, laissant le fidèle Bibi sur sa bonne foi,
+je redescendis à pied, en droite ligne, jusqu'à la roche Sanadoire.
+La lune éclairait vivement. J'y voyais comme en plein jour. Je ne fus
+donc pas longtemps sans découvrir maître Jean assis sur un débris, les
+jambes pendantes et reprenant haleine.
+
+--Ah! ah! c'est toi, petit malheureux! me dit-il. Qu'as-tu fait de mon
+pauvre cheval?
+
+--Il est là, maître, il vous attend, répondis-je.
+
+--Quoi! tu l'as sauvé? Fort bien, mon garçon! Mais comment as-tu fait
+pour te sauver toi-même? Quelle effroyable chute, hein?
+
+--Mais, monsieur le professeur, nous n'avons pas fait de chute!
+
+--Pas de chute? L'idiot ne s'en est pas aperçu! Ce que c'est que le
+vin! le vin!... O vin! vin de Chanturgue, vin de Chante-orgue... beau
+petit vin musical! J'en boirais bien encore un verre! Apporte, petit!
+Viens ça, doux sacristain! Frère, à la santé! A la santé des titans! A
+la santé du diable!
+
+J'étais un bon croyant. Les paroles du maître me firent frémir.
+
+--Ne dites pas cela, maître, m'écriai-je. Revenez à vous, voyez où
+vous êtes!
+
+--Où je suis? reprit-il en promenant autour de lui ses yeux agrandis,
+d'où jaillissaient les éclairs du délire; où je suis? où dis-tu que je
+suis? Au fond du torrent? Je ne vois pas le moindre poisson!
+
+--Vous êtes au pied de cette grande roche Sanadoire qui surplombe
+de tous les côtés. Il pleut des pierres ici, voyez, la terre en est
+couverte. N'y restons pas, maître. C'est un vilain endroit.
+
+--Roche Sanadoire! reprit le maître en cherchant à soulever sur son
+front son chapeau qu'il avait sous le bras. Roche _Sonatoire_, oui,
+c'est là ton vrai nom, je te salue entre toutes les roches! Tu es le
+plus beau jeu d'orgues de la création. Tes tuyaux contournés doivent
+rendre des sons étranges, et la main d'un titan peut seule te faire
+chanter! Mais ne suis-je pas un titan, moi? Oui, j'en suis un, et, si
+un autre géant me dispute le droit de faire ici de la musique, qu'il
+se montre!... Ah! ah! oui-da! Ma cravache, petit? où est ma cravache?
+
+--Quoi donc, maître? lui répondis-je épouvanté, qu'en voulez-vous
+faire? est-ce que vous voyez?...
+
+--Oui, je vois, je le vois, le brigand! le monstre! ne le vois-tu pas
+aussi?
+
+--Non, où donc?
+
+--Eh parbleu! là-haut, assis sur la dernière pointe de la fameuse
+roche _Sonatoire_, comme tu dis!
+
+Je ne disais rien et ne voyais rien qu'une grosse pierre jaunâtre
+rongée par une mousse desséchée. Mais l'hallucination est contagieuse
+et celle du professeur me gagna d'autant mieux que j'avais peur de
+voir ce qu'il voyait.
+
+--Oui, oui, lui dis-je, au bout d'un instant d'angoisse inexprimable,
+je le vois, il ne bouge pas, il dort! Allons-nous-en! Attendez! Non,
+non, ne bougeons pas et taisons-nous, je le vois à présent qui remue!
+
+--Mais je veux qu'il me voie! je veux surtout qu'il m'entende! s'écria
+le professeur en se levant avec enthousiasme. Il a beau être là,
+perché sur son orgue, je prétends lui enseigner la musique, à ce
+barbare!--Oui, attends, brute! Je vais te régaler d'un _Introït_ de ma
+façon.--A moi, petit! où es-tu? Vite au soufflet! Dépêche!
+
+--Le soufflet? Quel soufflet? Je ne vois pas...
+
+--Tu ne vois rien! là, là, te dis-je!
+
+Et il me montrait une grosse tige d'arbrisseau qui sortait de la roche
+un peu au-dessous des tuyaux, c'est-à-dire des prismes du basalte.
+On sait que ces colonnettes de pierre sont souvent tendues et comme
+craquelées de distance en distance, et qu'elles se détachent avec une
+grande facilité si elles reposent sur une base friable qui vienne à
+leur manquer.
+
+Les flancs de la roche Sanadoire étaient revêtus de gazon et de
+plantes qu'il n'était pas prudent d'ébranler. Mais ce danger réel ne
+me préoccupait nullement, j'étais tout entier au péril imaginaire
+d'éveiller et d'irriter le titan. Je refusai net d'obéir. Le
+maître s'emporta, et, me prenant au collet avec une force vraiment
+surhumaine, il me plaça devant une pierre naturellement taillée en
+tablette qu'il lui plaisait d'appeler le clavier de l'orgue.
+
+--Joue mon _Introït_, me cria-t-il aux oreilles, joue-le, tu le sais!
+Moi, je vais souffler, puisque tu n'en as pas le courage!
+
+Et il s'élança, gravit la base herbue de la roche et se hissa jusqu'à
+l'arbrisseau qu'il se mit à balancer de haut en bas comme si c'eût été
+le manche d'un soufflet, en me criant:
+
+--Allons, commence, et ne nous trompons pas! _Allegro_, mille
+tonnerres! _allegro risoluto!_
+
+--Et toi, orgue, chante! chante, _orgue_! chante _urgue!..._
+
+Jusque-là, pensant, par moments, qu'il avait le vin gai et se moquait
+de moi, j'avais eu quelque espoir de l'emmener. Mais, le voyant
+souffler son orgue imaginaire avec une ardente conviction, je perdis
+tout à fait l'esprit, j'entrai dans son rêve que le vin de Chanturgue
+largement fêté rendait peut-être essentiellement musical. La peur fit
+place à je ne sais quelle imprudente curiosité comme on l'a dans les
+songes, j'étendis mes mains sur le prétendu clavier et je remuai les
+doigts.
+
+Mais alors quelque chose de vraiment extraordinaire se passa en
+moi. Je vis mes mains grossir, grandir et prendre des proportions
+colossales. Cette transformation rapide ne se fit pas sans me causer
+une souffrance telle que je ne l'oublierai de ma vie. Et, à mesure que
+mes mains devenaient celles d'un titan, le chant de l'orgue que je
+croyais entendre acquérait une puissance effroyable. Maître Jean
+croyait l'entendre aussi, car il me criait:
+
+--Ce n'est pas l'_Introït_! Qu'est-ce que c'est? Je ne sais pas ce que
+c'est, mais ce doit être de moi, c'est sublime!
+
+--Ce n'est pas de vous, lui répondis-je, car nos voix devenues
+titanesques couvraient les tonnerres de l'instrument fantastisque;
+non, ce n'est pas de vous, c'est de moi.
+
+Et je continuais à développer le motif étrange, sublime ou stupide,
+qui surgissait dans mon cerveau. Maître Jean soufflait toujours avec
+fureur et je jouais toujours avec transport; l'orgue rugissait, le
+titan ne bougeait pas; j'étais ivre d'orgueil et de joie, je me
+croyais à l'orgue de la cathédrale de Clermont, charmant une foule
+enthousiaste, lorsqu'un bruit sec et strident comme celui d'une vitre
+brisée m'arrêta net. Un fracas épouvantable et qui n'avait plus rien
+de musical, se produisit au-dessus de moi, il me sembla que la roche
+Sanadoire oscillait sur sa base. Le clavier reculait et le sol se
+dérobait sous mes pieds. Je tombai à la renverse et je roulai au
+milieu d'une pluie de pierres. Les basaltes s'écroulaient, maître
+Jean, lancé avec l'arbuste qu'il avait déraciné, disparaissait sous
+les débris: nous étions foudroyés.
+
+Ne me demandez pas ce que je pensai et ce que je fis pendant les deux
+ou trois heures qui suivirent: j'étais fort blessé à la tête et mon
+sang m'aveuglait. Il me semblait avoir les jambes écrasées et les
+reins brisés. Pourtant, je n'avais rien de grave, puisque,
+après m'être traîné sur les mains et les genoux, je me trouvai
+insensiblement debout et marchant devant moi. Je n'avais qu'une idée
+dont j'aie gardé souvenir, chercher maître Jean; mais je ne pouvais
+l'appeler, et, s'il m'eût répondu, je n'eusse pu l'entendre. J'étais
+sourd et muet dans ce moment-là.
+
+Ce fut lui qui me retrouva et m'emmena. Je ne recouvrai mes esprits
+qu'auprès de ce petit lac Servières où nous nous étions arrêtés trois
+jours auparavant. J'étais étendu sur le sable du rivage. Maître Jean
+lavait mes blessures et les siennes, car il était fort maltraité
+aussi. Bibi broutait aussi philosophiquement que de coutume, sans
+s'éloigner de nous.
+
+Le froid avait dissipé les dernières influences du fatal vin de
+Chanturgue.
+
+--Eh bien, mon pauvre petit, me dit le professeur en étanchant mon
+front avec son mouchoir trempé dans l'eau glacée du lac, commences-tu
+à te ravoir? peux-tu parler à présent?
+
+--Je me sens bien, répondis-je. Et vous, maître, vous n'étiez donc pas
+mort?
+
+--Apparemment; j'ai du mal aussi, mais ce ne sera rien. Nous l'avons
+échappé belle!
+
+En essayant de rassembler mes souvenirs confus, je me mis à chanter.
+
+--Que diable chantes-tu là? dit maître Jean surpris. Tu as une
+singulière manière d'être malade, toi! Tout à l'heure, tu ne pouvais
+ni parler ni entendre, et à présent monsieur siffle comme un merle!
+Qu'est-ce que c'est que cette musique-là?
+
+--Je ne sais pas, maître.
+
+--Si fait; c'est une chose que tu sais, puisque tu la chantais quand
+la roche s'est ruée sur nous.
+
+--Je chantais dans ce moment-là? Mais non, je jouais l'orgue, le grand
+orgue du titan!
+
+--Allons, bon! te voilà fou, à présent? As-tu pu prendre au sérieux la
+plaisanterie que je t'ai faite?
+
+La mémoire me revenait très-nette.
+
+--C'est vous qui ne vous souvenez pas, lui dis-je; vous ne plaisantiez
+pas du tout. Vous souffliez l'orgue comme un beau diable!
+
+Maître Jean avait été si réellement ivre, qu'il ne se rappelait et ne
+se rappela jamais rien de l'aventure. Il n'avait été dégrisé que par
+l'écroulement d'un pan de la roche Sanadoire, le danger que nous
+avions couru et les blessures que nous avions reçues. Il n'avait
+conscience que du motif, inconnu à lui, que j'avais chanté et de la
+manière étonnante dont ce motif avait été redit cinq fois par les
+échos merveilleux mais bien connus de la roche Sanadoire. Il voulut
+se persuader que c'était la vibration de ma voix qui avait provoqué
+l'écroulement; à quoi je lui répondis que c'était la rage obstinée
+avec laquelle il avait secoué et déraciné l'arbuste qu'il avait pris
+pour un manche de soufflet. Il soutint que j'avais rêvé, mais il ne
+put jamais expliquer comment, au lieu de chevaucher tranquillement sur
+la route, nous étions descendus à mi-côte du ravin pour nous amuser à
+_folâtrer_ autour de la roche Sanadoire.
+
+Quand nous eûmes bandé nos plaies et bu assez d'eau pour bien enterrer
+le vin de Chanturgue, nous reprîmes notre route; mais nous étions si
+las et si affaiblis, que nous dûmes nous arrêter à la petite auberge
+au bout du désert. Le lendemain, nous étions si courbatus, qu'il nous
+fallut garder le lit. Le soir, nous vîmes arriver le bon curé de
+Chanturgue fort effrayé; on avait trouvé le chapeau de maître Jean
+et des traces de sang sur les débris fraîchement tombés de la roche
+Sanadoire. A ma grande satisfaction, le torrent avait emporté la
+cravache.
+
+Le digne homme nous soigna fort bien. Il voulait nous ramener chez
+lui, mais l'organiste ne pouvait manquer à la grand'messe du dimanche
+et nous revînmes à Clermont le jour suivant.
+
+Il avait la tête encore affaiblie ou troublée quand il se retrouva
+devant un orgue plus inoffensif que celui de la Sanadoire. La mémoire
+lui manqua deux ou trois fois et il dut improviser, ce qu'il faisait
+de son propre aveu très-médiocrement, bien qu'il se piquât de composer
+des chefs-d'oeuvre à tête reposée.
+
+A l'élévation, il se sentit pris de faiblesse et me fit signe de
+m'asseoir à sa place. Je n'avais jamais joué que devant lui et je
+n'avais aucune idée de ce que je pourrais devenir en musique. Maître
+Jean n'avait jamais terminé une leçon sans décréter que j'étais un
+âne. Un moment je fus presque aussi ému que je l'avais été devant
+l'orgue du titan. Mais l'enfance a ses accès de confiance spontanée;
+je pris courage, je jouai le motif qui avait frappé le maître au
+moment de la catastrophe et qui, depuis ce moment-là, n'était pas
+sorti de ma tête.
+
+Ce fut un succès qui décida de toute ma vie, vous allez voir comment.
+
+Après la messe, M. le grand vicaire, qui était un mélomane très-érudit
+en musique sacrée, fit mander maître Jean dans la salle du chapitre.
+
+--Vous avez du talent, lui dit-il, mais il ne faut point manquer de
+discernement. Je vous ai déjà blâmé d'improviser ou de composer des
+motifs qui ont du mérite, mais que vous placez hors de saison, tendres
+ou sautillants quand ils doivent être sévères, menaçants et comme
+irrités quand ils doivent être humbles et suppliants. Ainsi,
+aujourd'hui, à l'élévation, vous nous avez fait entendre un véritable
+chant de guerre. C'était fort beau, je dois l'avouer, mais c'était un
+sabbat et non un _Adoremus_.
+
+J'étais derrière maître Jean pendant que le grand vicaire lui parlait,
+et le coeur me battait bien fort. L'organiste s'excusa naturellement
+en disant qu'il s'était trouvé indisposé, et qu'un enfant de choeur,
+son élève, avait tenu l'orgue à l'élévation.
+
+--Est-ce vous, mon petit ami? dit le vicaire en voyant ma figure émue.
+
+--C'est lui, répondit maître Jean, c'est ce petit âne!
+
+--Ce petit âne a fort bien joué, reprit le grand vicaire en riant.
+Mais pourriez-vous me dire, mon enfant, quel est ce motif qui m'a
+frappé? J'ai bien vu que c'était quelque chose de remarquable, mais je
+ne saurais dire où cela existe.
+
+--Cela n'existe que dans ma tête, répondis-je avec assurance. Cela
+m'est venu... dans la montagne.
+
+--T'en est-il venu d'autres?
+
+--Non, c'est la première fois que quelque chose m'est venu.
+
+--Pourtant...
+
+--Ne faites pas attention, reprit l'organiste, il ne sait ce qu'il
+dit, c'est une réminiscence!
+
+--C'est possible, mais de qui?
+
+--De moi probablement; on jette tant d'idées au hasard quand on
+compose! le premier venu ramasse les bribes!
+
+--Vous auriez dû ne pas laisser perdre cette bribe-là, reprit le grand
+vicaire avec malice; elle vaut une grosse pièce.
+
+Il se retourna vers moi en ajoutant:
+
+--Viens chez moi demain après ma messe basse, je veux t'examiner.
+
+Je fus exact. Il avait eu le temps de faire ses recherches. Nulle part
+il n'avait trouvé mon motif. Il avait chez lui un beau piano et me fit
+improviser. D'abord je fus troublé et il ne me vint que du gâchis;
+puis, peu à peu, mes idées s'éclaircirent et le prélat fut si content
+de moi, qu'il manda maître Jean et me recommanda à lui comme son
+protégé tout spécial. C'était lui dire que mes leçons lui seraient
+bien payées. Le professeur me retira donc de la cuisine et de
+l'écurie, me traita avec plus de douceur et, en peu d'années,
+m'enseigna tout ce qu'il savait. Mon protecteur vit bien alors que je
+pouvais aller plus loin et que le petit âne était plus laborieux et
+mieux doué que son maître. Il m'envoya à Paris, où je fus, très-jeune
+encore, en état de donner des leçons et de jouer dans les concerts.
+Mais ce n'est pas l'histoire de ma vie entière que je vous ai promise;
+ce serait trop long, et vous savez maintenant ce que vous vouliez
+savoir: comment une grande frayeur, à la suite d'un accès d'ivresse,
+développa en moi une faculté refoulée par la rudesse et le dédain du
+maître qui eût dû la développer. Je n'en bénis pas moins son souvenir.
+Sans sa vanité et son ivrognerie, qui exposèrent ma raison et ma vie
+à la roche Sanadoire, ce qui couvait en moi n'en fût peut-être jamais
+sorti. Cette folle aventure qui m'a fait éclore, m'a pourtant laissé
+une susceptibilité nerveuse qui est une souffrance. Parfois, en
+improvisant, j'imagine entendre l'écroulement du roc sur ma tête et
+sentir mes mains grossir comme celles du Moïse de Michel-Ange. Cela
+ne dure qu'un instant, mais cela ne s'est point guéri entièrement, et
+vous voyez que l'âge ne m'en a pas débarrassé.
+
+ * * * * *
+
+--Mais, dit le docteur au maestro quand il eut terminé son récit,
+à quoi attribuez-vous cette dilatation fictive de vos mains, cette
+souffrance qui vous saisit à la roche Sanadoire avant son trop réel
+écroulement?
+
+--Je ne peux l'attribuer, répondit le maestro, qu'à des orties ou à
+des ronces qui poussaient sur le prétendu clavier. Vous voyez, mes
+amis, que tout est symbolique dans mon histoire. La révélation de mon
+avenir fut complète: des illusions, du bruit... et des épines!
+
+
+
+
+CE QUE DISENT LES FLEURS
+
+
+Quand j'étais enfant, ma chère Aurore, j'étais très-tourmentée de
+ne pouvoir saisir ce que les fleurs se disaient entre elles. Mon
+professeur de botanique m'assurait qu'elles ne disaient rien; soit
+qu'il fût sourd, soit qu'il ne voulût pas me dire la vérité, il jurait
+qu'elles ne disaient rien du tout.
+
+Je savais bien le contraire. Je les entendais babiller confusément,
+surtout à la rosée du soir; mais elles parlaient trop bas pour que je
+pusse distinguer leurs paroles; et puis elles étaient méfiantes, et,
+quand je passais près des plates-bandes du jardin ou sur le sentier du
+pré, elles s'avertissaient par une espèce de _psitt_, qui courait de
+l'une à l'autre. C'était comme si l'on eût dit sur toute la ligne:
+«Attention, taisons-nous! voilà l'enfant curieux qui nous écoute.»
+
+Je m'y obstinai. Je m'exerçai à marcher si doucement, sans frôler le
+plus petit brin d'herbe, qu'elles ne m'entendirent plus et que je pus
+m'avancer tout près, tout près; alors, en me baissant sous l'ombre des
+arbres pour qu'elles ne vissent pas la mienne, je saisis enfin des
+paroles articulées.
+
+Il fallait beaucoup d'attention; c'était de si petites voix, si
+douces, si fines, que la moindre brise les emportait et que le
+bourdonnement des sphinx et des noctuelles les couvrait absolument.
+
+Je ne sais pas quelle langue elles parlaient. Ce n'était ni le
+français, ni le latin qu'on m'apprenait alors; mais il se trouva que
+je comprenais fort bien. Il me sembla même que je comprenais mieux ce
+langage que tout ce que j'avais entendu jusqu'alors.
+
+Un soir, je réussis à me coucher sur le sable et à ne plus rien
+perdre de ce qui se disait auprès de moi dans un coin bien abrité
+du parterre. Comme tout le monde parlait dans tout le jardin, il ne
+fallait pas s'amuser à vouloir surprendre plus d'un secret en une
+fois. Je me tins donc là bien tranquille, et voici ce que j'entendis
+dans les coquelicots:
+
+--Mesdames et messieurs, il est temps d'en finir avec cette platitude.
+Toutes les plantes sont également nobles; notre famille ne le cède à
+aucune autre, et, accepte qui voudra la royauté de la rose, je déclare
+que j'en ai assez et que je ne reconnais à personne le droit de se
+dire mieux né et plus titré que moi.
+
+A quoi les marguerites répondirent toutes ensemble que l'orateur
+coquelicot avait raison. Une d'elles, qui était plus grande que les
+autres et fort belle, demanda la parole et dit:
+
+--Je n'ai jamais compris les grands airs que prend la famille des
+roses. En quoi, je vous le demande, une rose est-elle plus jolie
+et mieux faite que moi? La nature et l'art se sont entendus pour
+multiplier le nombre de nos pétales et l'éclat de nos couleurs. Nous
+sommes même beaucoup plus riches, car la plus belle rose n'a guère
+plus de deux cents pétales et nous en avons jusqu'à cinq cents. Quant
+aux couleurs, nous avons le violet et presque le bleu pur que la rose
+ne trouvera jamais.
+
+--Moi, dit un grand pied d'alouette vivace, moi le prince Delphinium,
+j'ai l'azur des cieux dans ma corolle, et mes nombreux parents ont
+toutes les nuances du rose. La prétendue reine des fleurs a donc
+beaucoup à nous envier, et, quant à son parfum si vanté...
+
+--Ne parlez pas de cela, reprit vivement le coquelicot. Les hâbleries
+du parfum me portent sur les nerfs. Qu'est-ce, je vous prie, que le
+parfum? Une convention établie par les jardiniers et les papillons.
+Moi, je trouve que la rose sent mauvais et que c'est moi qui embaume.
+
+--Nous ne sentons rien, dit la marguerite, et je crois que par là
+nous faisons preuve de tenue et de bon goût. Les odeurs sont des
+indiscrétions ou des vanteries. Une plante qui se respecte ne
+s'annonce point par des émanations. Sa beauté doit lui suffire.
+
+--Je ne suis pas de votre avis, s'écria un gros pavot qui sentait
+très-fort. Les odeurs annoncent l'esprit et la santé.
+
+Les rires couvrirent la voix du gros pavot. Les oeillets s'en tenaient
+les côtes et les résédas se pâmaient. Mais, au lieu de se fâcher, il
+se remit à critiquer la forme et la couleur de la rose qui ne pouvait
+répondre; tous les rosiers venaient d'être taillés et les pousses
+remontantes n'avaient encore que de petits boutons bien serrés dans
+leurs langes verts. Une pensée fort richement vêtue critiqua amèrement
+les fleurs doubles, et, comme celles-ci étaient en majorité dans le
+parterre, on commença à se fâcher. Mais il y avait tant de jalousie
+contre la rose, qu'on se réconcilia pour la railler et la dénigrer. La
+pensée eut même du succès quand elle compara la rose à un gros chou
+pommé, donnant la préférence à celui-ci à cause de sa taille et de son
+utilité. Les sottises que j'entendais m'exaspérèrent et, tout à coup,
+parlant leur langue:
+
+--Taisez-vous, m'écriai-je en donnant un coup de pied à ces sottes
+fleurs. Vous ne dites rien qui vaille. Moi qui m'imaginais entendre
+ici des merveilles de poésie, quelle déception vous me causez avec vos
+rivalités, vos vanités et votre basse envie!
+
+Il se fit un profond silence et je sortis du parterre.
+
+--Voyons donc, me disais-je, si les plantes rustiques ont plus de
+bon sens que ces péronnelles cultivées, qui, en recevant de nous une
+beauté d'emprunt, semblent avoir pris nos préjugés et nos travers.
+
+Je me glissai dans l'ombre de la haie touffue, me dirigeant vers la
+prairie; je voulais savoir si les spirées qu'on appelle reine des prés
+avaient aussi de l'orgueil et de l'envie. Mais je m'arrêtai auprès
+d'un grand églantier dont toutes les fleurs parlaient ensemble.
+
+--Tâchons de savoir, pensai-je, si la rose sauvage dénigre la rose à
+cent feuilles et méprise la rose pompon.
+
+Il faut vous dire que, dans mon enfance, on n'avait pas créé toutes
+ces variétés de roses que les jardiniers savants ont réussi à produire
+depuis par la greffe et les semis. La nature n'en était pas plus
+pauvre pour cela. Nos buissons étaient remplis de variétés nombreuses
+de roses à l'état rustique: la _canina_, ainsi nommée parce qu'on
+la croyait un remède contre la morsure des chiens enragés; la rose
+canelle, la musquée, la _rubiginosa_ ou rouillée, qui est une des plus
+jolies; la rose pimprenelle, la _tomentosa_ ou cotonneuse, la rose
+alpine, etc., etc. Puis, dans les jardins, nous avions des espèces
+charmantes à peu près perdues aujourd'hui, une panachée rouge et blanc
+qui n'était pas très-fournie en pétales, mais qui montrait sa couronne
+d'étamines d'un beau jaune vif et qui avait le parfum de la bergamote.
+Elle était rustique au possible, ne craignant ni les étés secs ni les
+hivers rudes; la rose pompon, grand et petit modèle, qui est devenue
+excessivement rare; la petite rose de mai, la plus précoce et
+peut-être la plus parfumée de toutes, qu'on demanderait en vain
+aujourd'hui dans le commerce, la rose de Damas ou de Provins que nous
+savions utiliser et qu'on est obligé, à présent, de demander au midi
+de la France; enfin, la rose à cent feuilles ou, pour mieux dire,
+à cent pétales, dont la patrie est inconnue et que l'on attribue
+généralement à la culture.
+
+C'est cette rose _centifolia_ qui était alors, pour moi comme pour
+tout le monde, l'idéal de la rose, et je n'étais pas persuadée, comme
+l'était mon précepteur, qu'elle fût un monstre dû à la science des
+jardiniers. Je lisais dans mes poètes que la rose était de toute
+antiquité le type de la beauté et du parfum. A coup sûr, ils ne
+connaissaient pas nos roses thé qui ne sentent plus la rose, et toutes
+ces variétés charmantes qui, de nos jours, ont diversifié à l'infini,
+mais en l'altérant essentiellement, le vrai type de la rose. On
+m'enseignait alors la botanique. Je n'y mordais qu'à ma façon. J'avais
+l'odorat fin et je voulais que le parfum fût un des caractères
+essentiels de la plante; mon professeur, qui prenait du tabac, ne
+m'accordait pas ce critérium de classification. Il ne sentait plus que
+le tabac, et, quand il flairait une autre plante, il lui communiquait
+des propriétés sternutatoires tout à fait avilissantes. J'écoutai donc
+de toutes mes oreilles ce que disaient les églantiers au-dessus de
+ma tête, car, dès les premiers mots que je pus saisir, je vis qu'ils
+parlaient des origines de la rose.
+
+--Reste ici, doux zéphyr, disaient-ils, nous sommes fleuris. Les
+belles roses du parterre dorment encore dans leurs boutons verts.
+Vois, nous sommes fraîches et riantes, et, si tu nous berces un peu,
+nous allons répandre des parfums aussi suaves que ceux de notre
+illustre reine.
+
+J'entendis alors le zéphyr qui disait:
+
+--Taisez-vous, vous n'êtes que des enfants du Nord. Je veux bien
+causer un instant avec vous, mais n'ayez pas l'orgueil de vous égaler
+à la reine des fleurs.
+
+--Cher zéphyr, nous la respectons et nous l'adorons, répondirent les
+fleurs de l'églantier; nous savons comme les autres fleurs du jardin
+en sont jalouses. Elles prétendent qu'elle n'est rien de plus que
+nous, qu'elle est fille de l'églantier et ne doit sa beauté qu'à la
+greffe et à la culture. Nous sommes des ignorantes et ne savons pas
+répondre. Dis-nous, toi qui es plus ancien que nous sur la terre, si
+tu connais la véritable origine de la rose.
+
+--Je vous la dirai, car c'est ma propre histoire; écoutez-la, et ne
+l'oubliez jamais.
+
+Et le zéphyr raconta ceci:
+
+--Au temps où les êtres et les choses de l'univers parlaient encore la
+langue des dieux, j'étais le fils aîné du roi des orages. Mes ailes
+noires touchaient les deux extrémités des plus vastes horizons, ma
+chevelure immense s'emmêlait aux nuages. Mon aspect était épouvantable
+et sublime, j'avais le pouvoir de rassembler les nuées du couchant
+et de les étendre comme un voile impénétrable entre la terre et le
+soleil.
+
+»Longtemps je régnai avec mon père et mes frères sur la planète
+inféconde. Notre mission était de détruire et de bouleverser. Mes
+frères et moi, déchaînés sur tous les points de ce misérable petit
+monde, nous semblions ne devoir jamais permettre à la vie de paraître
+sur cette scorie informe que nous appelons aujourd'hui la terre des
+vivants. J'étais le plus robuste et le plus furieux de tous. Quand le
+roi mon père était las, il s'étendait sur le sommet des nuées et
+se reposait sur moi du soin de continuer l'oeuvre de l'implacable
+destruction. Mais, au sein de cette terre, inerte encore, s'agitait un
+esprit, une divinité puissante, l'esprit de la vie, qui voulait être,
+et qui, brisant les montagnes, comblant les mers, entassant les
+poussières, se mit un jour à surgir de toutes parts. Nos efforts
+redoublèrent et ne servirent qu'à hâter l'éclosion d'une foule d'êtres
+qui nous échappaient par leur petitesse ou nous résistaient par leur
+faiblesse même; d'humbles plantes flexibles, de minces coquillages
+flottants prenaient place sur la croûte encore tiède de l'écorce
+terrestre, dans les limons, dans les eaux, dans les détritus de tout
+genre. Nous roulions en vain les flots furieux sur ces créations
+ébauchées. La vie naissait et apparaissait sans cesse sous des formes
+nouvelles, comme si le génie patient et inventif de la création eût
+résolu d'adapter les organes et les besoins de tous les êtres au
+milieu tourmenté que nous leur faisions.
+
+»Nous commencions à nous lasser de cette résistance passive en
+apparence, irréductible en réalité. Nous détruisions des races
+entières d'êtres vivants, d'autres apparaissaient organisés pour nous
+subir sans mourir. Nous étions épuisés de rage. Nous nous retirâmes
+sur le sommet des nuées pour délibérer et demander à notre père des
+forces nouvelles.
+
+»Pendant qu'il nous donnait de nouveaux ordres, la terre un instant
+délivrée de nos fureurs se couvrit de plantes innombrables où des
+myriades d'animaux ingénieusement conformés dans leurs différents
+types, cherchèrent leur abri et leur nourriture dans d'immenses forêts
+ou sur les flancs de puissantes montagnes, ainsi que dans les eaux
+épurées de lacs immenses.
+
+»--Allez, nous dit mon père, le roi des orages, voici la terre qui
+s'est parée comme une fiancée pour épouser le soleil. Mettez-vous
+entre eux. Entassez les nuées énormes, mugissez, et que votre souffle
+renverse les forêts, aplanisse les monts et déchaîne les mers. Allez,
+et ne revenez pas, tant qu'il y aura encore un être vivant, une plante
+debout sur cette arène maudite où la vie prétend s'établir en dépit de
+nous.
+
+»Nous nous dispersâmes comme une semence de mort sur les deux
+hémisphères, et moi, fendant comme un aigle le rideau des nuages, je
+m'abattis sur les antiques contrées de l'extrême Orient, là où de
+profondes dépressions du haut plateau asiatique s'abaissant vers
+la mer sous un ciel de feu, font éclore, au sein d'une humidité
+énergique, les plantes gigantesques et les animaux redoutables.
+J'étais reposé des fatigues subies, je me sentais doué d'une force
+incommensurable, j'étais fier d'apporter le désordre et la mort à tous
+ces faibles qui semblaient me braver. D'un coup d'aile, je rasais
+toute une contrée; d'un souffle, j'abattais toute une forêt, et je
+sentais en moi une joie aveugle, enivrée, la joie d'être plus fort que
+toutes les forces de la nature.
+
+»Tout à coup un parfum passa en moi comme par une aspiration inconnue
+à mes organes, et, surpris d'une sensation si nouvelle, je m'arrêtai
+pour m'en rendre compte. Je vis alors pour la première fois un être
+qui était apparu sur la terre en mon absence, un être frais, délicat,
+imperceptible, la rose!
+
+»Je fondis sur elle pour l'écraser. Elle plia, se coucha sur l'herbe
+et me dit:
+
+»--Prends pitié! je suis si belle et si douce! respire-moi, tu
+m'épargneras.
+
+»Je la respirai et une ivresse soudaine abattit ma fureur. Je me
+couchai sur l'herbe et je m'endormis auprès d'elle.
+
+»Quand je m'éveillai, la rose s'était relevée et se balançait
+mollement, bercée par mon haleine apaisée.
+
+»--Sois mon ami, me dit-elle. Ne me quitte plus. Quand tes ailes
+terribles sont pliées, je t'aime et te trouve beau. Sans doute tu es
+le roi de la forêt. Ton souffle adouci est un chant délicieux. Reste
+avec moi, ou prends-moi avec toi, afin que j'aille voir de plus près
+le soleil et les nuages.
+
+»Je mis la rose dans mon sein et je m'envolai avec elle. Mais bientôt
+il me sembla qu'elle se flétrissait; alanguie, elle ne pouvait plus
+me parler; son parfum, cependant, continuait à me charmer, et moi,
+craignant de l'anéantir, je volais doucement, je caressais la cime des
+arbres, j'évitais le moindre choc. Je remontai ainsi avec précaution
+jusqu'au palais de nuées sombres où m'attendait mon père.
+
+»--Que veux-tu? me dit-il, et pourquoi as-tu laissé debout cette forêt
+que je vois encore sur les rivages de l'Inde? Retourne l'exterminer au
+plus vite.
+
+»--Oui, répondis-je en lui montrant la rose, mais laisse-moi te
+confier ce trésor que je veux sauver.
+
+»--Sauver! s'écria-t-il en rugissant de colère; tu veux sauver quelque
+chose?
+
+»Et, d'un souffle, il arracha de ma main la rose, qui disparut dans
+l'espace en semant ses pétales flétries.
+
+»Je m'élançai pour ressaisir au moins un vestige; mais le roi, irrité
+et implacable, me saisit à mon tour, me coucha, la poitrine sur
+son genou, et, avec violence, m'arracha mes ailes, dont les plumes
+allèrent dans l'espace rejoindre les feuilles dispersées de la rose.
+
+»--Misérable enfant, me dit-il, tu as connu la pitié, tu n'es plus mon
+fils. Va-t'en rejoindre sur la terre le funeste esprit de la vie qui
+me brave, nous verrons s'il fera de toi quelque chose, à présent que,
+grâce à moi, tu n'es plus rien.
+
+»Et, me lançant dans les abîmes du vide, il m'oublia à jamais.
+
+»Je roulai jusqu'à la clairière et me trouvai anéanti à côté de la
+rose, plus riante et plus embaumée que jamais.
+
+»--Quel est ce prodige? Je te croyais morte et je te pleurais. As-tu
+le don de renaître après la mort?
+
+»--Oui, répondit-elle, comme toutes les créatures que l'esprit de vie
+féconde. Vois ces boutons qui m'environnent. Ce soir, j'aurai perdu
+mon éclat et je travaillerai à mon renouvellement, tandis que mes
+soeurs te charmeront de leur beauté et te verseront les parfums de
+leur journée de fête. Reste avec nous; n'es-tu pas notre compagnon et
+notre ami?
+
+»J'étais si humilié de ma déchéance, que j'arrosais de mes larmes
+cette terre à laquelle je me sentais à jamais rivé. L'esprit de la vie
+sentit mes pleurs et s'en émut. Il m'apparut sous la forme d'un ange
+radieux et me dit:
+
+»--Tu as connu la pitié, tu as eu pitié de la rose, je veux avoir
+pitié de toi. Ton père est puissant, mais je le suis plus que lui, car
+il peut détruire et, moi, je peux créer.
+
+»En parlant ainsi, l'être brillant me toucha et mon corps devint celui
+d'un bel enfant avec un visage semblable au coloris de la rose. Des
+ailes de papillon sortirent de mes épaules et je me mis à voltiger
+avec délices.
+
+»--Reste avec les fleurs, sous le frais abri des forêts, me dit la
+fée. A présent, ces dômes de verdure te cacheront et te protégeront.
+Plus tard, quand j'aurai vaincu la rage des éléments, tu pourras
+parcourir la terre, où tu seras béni par les hommes et chanté par les
+poëtes.--Quant à toi, rose charmante qui, la première as su désarmer
+la fureur par la beauté, sois le signe de la future réconciliation
+des forces aujourd'hui ennemies de la nature. Tu seras aussi
+l'enseignement des races futures, car ces races civilisées voudront
+faire servir toutes choses à leurs besoins. Mes dons les plus
+précieux, la grâce, la douceur et la beauté risqueront de leur sembler
+d'une moindre valeur que la richesse et la force. Apprends-leur,
+aimable rose, que la plus grande et la plus légitime puissance est
+celle qui charme et réconcilie. Je te donne ici un titre que les
+siècles futurs n'oseront pas t'ôter. Je te proclame reine des fleurs;
+les royautés que j'institue sont divines et n'ont qu'un moyen
+d'action, le charme.
+
+»Depuis ce jour, j'ai vécu en paix avec le ciel, chéri des hommes, des
+animaux et des plantes; ma libre et divine origine me laisse le choix
+de résider où il me plaît, mais je suis trop l'ami de la terre et le
+serviteur de la vie à laquelle mon souffle bienfaisant contribue, pour
+quitter cette terre chérie où mon premier et éternel amour me retient.
+Oui, mes chères petites, je suis le fidèle amant de la rose et par
+conséquent votre frère et votre ami.»
+
+--En ce cas, s'écrièrent toutes les petites roses de l'églantier,
+donne-nous le bal et réjouissons-nous en chantant les louanges de
+madame la reine, la rose à cent feuilles de l'Orient.
+
+Le zéphyr agita ses jolies ailes et ce fut au-dessus de ma tête une
+danse effrénée, accompagnée de frôlements de branches et de claquement
+de feuilles en guise de timbales et de castagnettes: il arriva bien à
+quelques petites folles de déchirer leur robe de bal et de semer leurs
+pétales dans mes cheveux; mais elles n'y firent pas attention et
+dansèrent de plus belle en chantant:
+
+--Vive la belle rose dont la douceur a vaincu le fils des orages! vive
+le bon zéphyr qui est resté l'ami des fleurs!
+
+Quand je racontai à mon précepteur ce que j'avais entendu, il déclara
+que j'étais malade et qu'il fallait m'administrer un purgatif. Mais ma
+grand'mère m'en préserva en lui disant:
+
+--Je vous plains si vous n'avez jamais entendu ce que disent les
+roses. Quant à moi, je regrette le temps où je l'entendais. C'est une
+faculté de l'enfance. Prenez garde de confondre les facultés avec les
+maladies!
+
+
+
+
+LE MARTEAU ROUGE
+
+
+J'ai trahi pour vous, mes enfants, le secret du vent et des roses. Je
+vais vous raconter maintenant l'histoire d'un caillou. Mais je vous
+tromperais si je vous disais que les cailloux parlent comme les
+fleurs. S'ils disent quelque chose, lorsqu'on les frappe, nous ne
+pouvons l'entendre que comme un bruit sans paroles. Tout dans la
+nature a une voix, mais nous ne pouvons attribuer la parole qu'aux
+êtres. Une fleur est un être pourvu d'organes et qui participe
+largement à la vie universelle. Les pierres ne vivent pas, elles ne
+sont que les ossements d'un grand corps, qui est la planète, et, ce
+grand corps, on peut le considérer comme un être; mais les fragments
+de son ossature ne sont pas plus des êtres par eux-mêmes qu'une
+phalange de nos doigts ou une portion de notre crâne n'est un être
+humain.
+
+C'était pourtant un beau caillou, et ne croyez pas que vous eussiez
+pu le mettre dans votre poche, car il mesurait peut-être un mètre sur
+toutes ses faces. Détaché d'une roche de cornaline, il était cornaline
+lui-même, non pas de la couleur de ces vulgaires silex sang de boeuf
+qui jonchent nos chemins, mais d'un rose chair veiné de parties
+ambrées, et transparent comme un cristal. Vitrification splendide,
+produite par l'action des feux plutoniens sur l'écorce siliceuse de
+la terre, il avait été séparé de sa roche par une dislocation, et il
+brillait au soleil, au milieu des herbes, tranquille et silencieux
+depuis des siècles dont je ne sais pas le compte. La fée Hydrocharis
+vint enfin un jour à le remarquer. La fée Hydrocharis (beauté des
+eaux) était amoureuse des ruisseaux clairs et tranquilles, parce
+qu'elle y faisait pousser ses plantes favorites, que je ne vous
+nommerai pas, vu que vous les connaissez maintenant et que vous les
+chérissez aussi.
+
+La fée avait du dépit, car, après une fonte de neiges assez
+considérable sur les sommets de montagnes, le ruisseau avait ensablé
+de ses eaux troublées et grondeuses les tapis de fleurs et de verdure
+que la fée avait caressés et bénis la veille. Elle s'assit sur le gros
+caillou et, contemplant le désastre, elle se fit ce raisonnement:
+
+--La fée des glaciers, ma cruelle ennemie, me chassera de cette
+région, comme elle m'a chassée déjà des régions qui sont au-dessus
+et qui, maintenant, ne sont plus que des amas de ruines. Ces roches
+entraînées par les glaces, ces moraines stériles où la fleur ne
+s'épanouit plus, où l'oiseau ne chante plus, où le froid et la mort
+règnent stupidement, menacent de s'étendre sur mes riants herbages
+et sur mes bosquets embaumés. Je ne puis résister, le néant veut
+triompher ici de la vie, le destin aveugle et sourd est contre moi.
+Si je connaissais, au moins, les projets de l'ennemi, j'essayerais de
+lutter. Mais ces secrets ne sont confiés qu'aux ondes fougueuses dont
+les mille voix confuses me sont inintelligibles. Dès qu'elles arrivent
+à mes lacs et à mes étangs, elles se taisent, et, sur mes pentes
+sinueuses, elles se laissent glisser sans bruit. Comment les décider à
+parler de ce qu'elles savent des hautes régions d'où elles descendent
+et où il m'est interdit de pénétrer?
+
+La fée se leva, réfléchit encore, regarda autour d'elle et accorda
+enfin son attention au caillou qu'elle avait jusque-là méprisé comme
+une chose inerte et stérile. Il lui vint alors une idée, qui était de
+placer ce caillou sur le passage incliné du ruisseau. Elle ne prit pas
+la peine de pousser le bloc, elle souffla dessus, et le bloc se mit en
+travers de l'eau courante, debout sur le sable où il s'enfonça par son
+propre poids, de manière à y demeurer solidement fixé. Alors, la fée
+regarda et écouta.
+
+Le ruisseau, évidemment irrité de rencontrer cet obstacle, le frappa
+d'abord brutalement pour le chasser de son chemin; puis il le
+contourna et se pressa sur ses flancs jusqu'à ce qu'il eût réussi à se
+creuser une rigole de chaque côté, et il se précipita dans ces rigoles
+en exhalant une sourde plainte.
+
+--Tu ne dis encore rien qui vaille, pensa la fée, mais je vais
+t'emprisonner si bien que je te forcerai de me répondre.
+
+Alors, elle donna une chiquenaude au bloc de cornaline qui se fendit
+en quatre. C'est si puissant un doigt de fée! L'eau, rencontrant
+quatre murailles au lieu d'une, s'y laissa choir, et, bondissant de
+tous côtés en ruisselets entrecoupés, il se mit à babiller comme un
+fou, jetant ses paroles si vite, que c'était un bredouillage insensé,
+impossible.
+
+La fée cassa encore une fois le bloc et des quatre morceaux en fit
+huit qui, divisant encore le cours de l'eau, la forcèrent à se calmer
+et à murmurer discrètement. Alors, elle saisit son langage, et, comme
+les ruisseaux sont de nature indiscrète et babillarde, elle apprit
+que la reine des glaciers avait résolu d'envahir son domaine et de la
+chasser encore plus loin.
+
+Hydrocharis prit alors toutes ses plantes chéries dans sa robe tissue
+de rayons de soleil, et s'éloigna, oubliant au milieu de l'eau les
+pauvres débris du gros caillou, qui restèrent là jusqu'à ce que les
+eaux obstinées les eussent emportés ou broyés.
+
+Rien n'est philosophe et résigné comme un caillou. Celui dont j'essaye
+de vous dire l'histoire n'était plus représenté un peu dignement que
+par un des huit morceaux, lequel était encore gros comme votre tête,
+et, à peu près aussi rond, vu que les eaux qui avaient émietté les
+autres, l'avaient roulé longtemps. Soit qu'il eût eu plus de chance,
+soit qu'on eût eu des égards pour lui, il était arrivé beau, luisant
+et bien poli jusqu'à la porte d'une hutte de roseaux où vivaient
+d'étranges personnages.
+
+C'était des hommes sauvages, vêtus de peaux de bêtes, portant de
+longues barbes et de longs cheveux, faute de ciseaux pour les couper,
+ou parce qu'ils se trouvaient mieux ainsi, et peut-être n'avaient-ils
+pas tort. Mais, s'ils n'avaient pas encore inventé les ciseaux, ce
+dont je ne suis pas sûr, ces hommes primitifs n'en étaient pas moins
+d'habiles couteliers. Celui qui habitait la hutte était même un
+armurier recommandable.
+
+Il ne savait pas utiliser le fer, mais les cailloux grossiers
+devenaient entre ses mains des outils de travail ingénieux ou des
+armes redoutables. C'est vous dire que ces gens appartenaient à la
+race de l'âge de pierre qui se confond dans la nuit des temps avec les
+premiers âges de l'occupation celtique. Un des enfants de l'armurier
+trouva sous ses pieds le beau caillou amené par le ruisseau, et,
+croyant que c'était un des nombreux éclats ou morceaux de rebut jetés
+çà et là autour de l'atelier de son père, il se mit à jouer avec et
+à le faire rouler. Mais le père, frappé de la vive couleur et de la
+transparence de cet échantillon, le lui ôta des mains et appela ses
+autres enfants et apprentis pour l'admirer. On ne connaissait dans
+le pays environnant aucune roche d'où ce fragment pût provenir.
+L'armurier recommanda à son monde de bien surveiller les cailloux que
+charriait le ruisseau; mais ils eurent beau chercher et attendre, ils
+n'en trouvèrent pas d'autre et celui-ci resta dans l'atelier comme un
+objet des plus rares et des plus précieux.
+
+A quelques jours de là, un homme bleu descendit de la colline et somma
+l'armurier de lui livrer sa commande. Cet homme bleu, qui était blanc
+en dessous, avait la figure et le corps peints avec le suc d'une
+plante qui fournissait aux chefs et aux guerriers ce que les Indiens
+d'aujourd'hui appellent encore leur peinture de guerre. Il était donc
+de la tête aux pieds d'un beau bleu d'azur et la famille de l'armurier
+le contemplait avec admiration et respect.
+
+Il avait commandé une hache de silex, la plus lourde et la plus
+tranchante qui eût été jamais fabriquée depuis l'âge du renne, et
+cette arme formidable lui fut livrée, moyennant le prix de deux peaux
+d'ours, selon qu'il avait été convenu. L'homme bleu ayant payé, allait
+se retirer, lorsque l'armurier lui montra son caillou de cornaline
+en lui proposant de le façonner pour lui en hache ou en casse-tête.
+L'homme bleu, émerveillé de la beauté de la matière, demanda un
+casse-tête qui serait en même temps un couteau propre à dépecer les
+animaux après les avoir assommés. On lui fabriqua donc avec ce caillou
+merveilleux un outil admirable auquel, à force de patience, on put
+même donner le poli jusqu'alors inconnu à une industrie encore privée
+de meules; et, pour porter au comble la satisfaction de l'homme bleu,
+un des fils de l'armurier, enfant très-adroit et très-artiste, dessina
+avec une pointe faite d'un éclat, la figure d'un daim sur un des côtés
+de la lame. Un autre, apprenti très-habile au montage, enchâssa l'arme
+dans un manche de bois fendu par le milieu et assujetti aux extrémités
+par des cordes de fibres végétales très-finement tressées et d'une
+solidité à toute épreuve.
+
+L'homme bleu donna douze peaux de daim pour cette merveille et
+l'emporta, triomphant, dans sa mardelle immense, car il était un grand
+chef de clan, enrichi à la chasse et souvent victorieux à la guerre.
+
+Vous savez ce qu'est une mardelle: vous avez vu ces grands trous
+béants au milieu de nos champs, aujourd'hui cultivés, jadis couverts
+d'étangs et de forêts. Plusieurs ont de l'eau au fond tandis qu'à un
+niveau plus élevé, on a trouvé des cendres, des os, des débris de
+poteries et des pierres disposées en foyer.
+
+On peut croire que les peuples primitifs aimaient à demeurer sur
+l'eau, témoins les cités lacustres trouvées en si grand nombre et dont
+vous avez entendu beaucoup parler.
+
+Moi, j'imagine que, dans les pays de plaine comme les nôtres, où l'eau
+est rare, on creusait le plus profondément possible, et, autant que
+possible, aussi dans le voisinage d'une source. On détournait au
+besoin le cours d'un faible ruisseau et on l'emmagasinait dans ces
+profonds réservoirs, puis l'on bâtissait sur pilotis une spacieuse
+demeure, qui s'élevait comme un îlot dans un entonnoir et dont les
+toits inaperçus ne s'élevaient pas au-dessus du niveau du sol, toutes
+conditions de sécurité contre le parcours des bêtes sauvages ou
+l'invasion des hordes ennemies.
+
+Quoi qu'il en soit, l'homme bleu résidait dans une grande mardelle (on
+dit aussi margelle), entourée de beaucoup d'autres plus petites et
+moins profondes, où plusieurs familles s'étaient établies pour obéir à
+ses ordres en bénéficiant de sa protection. L'homme bleu fit le tour
+de toutes ces citernes habitées, franchit, pour entrer chez ses
+clients, les arbres jetés en guise de ponts, se chauffa à tous les
+foyers, causa amicalement avec tout le monde, montrant sa merveilleuse
+hache rose, et laissant volontiers croire qu'il l'avait reçue en
+présent de quelque divinité. Si on le crut, ou si l'on feignit de le
+croire, je l'ignore; mais la hache rose fut regardée comme un talisman
+d'une invincible puissance, et, lorsque l'ennemi se présenta pour
+envahir la tribu, tous se portèrent au combat avec une confiance
+exaltée. La confiance fait la bravoure et la bravoure fait la force.
+L'ennemi fut écrasé, la hache rose du grand chef devint pourpre dans
+le sang des vaincus. Une gloire nouvelle couronna les anciennes
+gloires de l'homme bleu, et, dans sa terreur, l'ennemi lui donna le
+nom de _Marteau-Rouge_, que sa tribu et ses descendants portèrent
+après lui.
+
+Ce marteau lui porta bonheur car il fut vainqueur dans toutes ses
+guerres comme dans toutes ses chasses, et mourut, plein de jours,
+sans avoir été victime d'aucun des hasards de sa vie belliqueuse.
+On l'enterra sous une énorme butte de terre et de sable suivant la
+coutume du temps, et, malgré le désir effréné qu'avaient ses héritiers
+de posséder le marteau rouge, on enterra le marteau rouge avec lui.
+Ainsi le voulait la loi religieuse conservatrice du respect dû aux
+morts.
+
+Voilà donc notre caillou rejeté dans le néant des ténèbres après une
+courte période de gloire et d'activité. La tribu du Marteau-Rouge eut
+lieu de regretter la sépulture donnée au talisman, car les tribus
+ennemies, longtemps épouvantées par la vaillance du grand chef,
+revinrent en nombre et dévastèrent les pays de chasse, enlevèrent les
+troupeaux et ravagèrent même les habitations.
+
+Ces malheurs décidèrent un des descendants de Marteau-Rouge 1er à
+violer la sépulture de son aïeul, à pénétrer la nuit dans son caveau
+et à enlever secrètement le talisman, qu'il cacha avec soin dans sa
+mardelle. Comme il ne pouvait avouer à personne cette profanation, il
+ne pouvait se servir de cette arme excellente et ranimer le courage de
+son clan, en la faisant briller au soleil des batailles. N'étant plus
+secouée par un bras énergique et vaillant,--le nouveau possesseur
+était plus superstitieux que brave,--elle perdit sa vertu, et la
+tribu, vaincue, dispersée, dut aller chercher en d'autres lieux des
+établissements nouveaux. Ses mardelles conquises furent occupées par
+le vainqueur, et des siècles s'écoulèrent sans que le fameux marteau
+enterré entre deux pierres fût exhumé. On l'oublia si bien, que, le
+jour où une vieille femme, en poursuivant un rat dans sa cuisine, le
+retrouva intact, personne ne put lui dire à quoi ce couteau de pierre
+avait pu servir. L'usage de ces outils s'était perdu. On avait appris
+à fondre et à façonner le bronze, et, comme ces peuples n'avaient pas
+d'histoire, ils ne se souvenaient pas des services que le silex leur
+avait rendus.
+
+Toutefois, la vieille femme trouva le marteau joli et l'essaya pour
+râper les racines qu'elle mettait dans sa soupe. Elle le trouva
+commode, bien que le temps et l'humidité l'eussent privé de son beau
+manche à cordelettes. Il était encore coupant. Elle en fit son couteau
+de prédilection. Mais, après elle, des enfants voulurent s'en servir
+et l'ébrêchèrent outrageusement.
+
+Quand vint l'âge du fer, cet ustensile méprisé fut oublié sur le bord
+de la margelle tarie et à demi comblée. On construisait de nouvelles
+habitations à fleur de terre avec des cultures autour. On connaissait
+la bêche et la cognée, on parlait, on agissait, on pensait autrement
+que par le passé. Le glorieux marteau rouge redevînt simple caillou et
+reprit son sommeil impassible dans l'herbe des prairies.
+
+Bien des siècles se passèrent encore lorsqu'un paysan chasseur qui
+poursuivait un lièvre réfugié dans la mardelle, et qui, pour mieux
+courir, avait quitté ses sabots, se coupa l'orteil sur une des faces
+encore tranchantes du marteau rouge. Il le ramassa, pensant en faire
+des pierres pour son fusil, et l'apporta chez lui, où il l'oublia dans
+un coin. A l'époque des vendanges, il s'en servit pour caler sa cuve;
+après quoi, il le jeta dans son jardin, où les choux, ces fiers
+occupants d'une terre longtemps abandonnée à elle-même, le couvrirent
+de leur ombre et lui permirent de dormir encore à l'abri du caprice de
+l'homme.
+
+Cent ans plus tard, un jardinier le rencontra sous sa bêche, et,
+comme le jardin du paysan s'était fondu dans un parc seigneurial, ce
+jardinier porta sa trouvaille au châtelain, en lui disant:
+
+--Ma foi, monsieur le comte, je crois bien que j'ai trouvé dans mes
+planches d'asperges un de ces marteaux anciens dont vous êtes curieux.
+
+M. le comte complimenta son jardinier sur son _oeil_ d'antiquaire et
+fit grand cas de sa découverte. Le marteau rouge était un des plus
+beaux spécimens de l'antique industrie de nos pères, et, malgré les
+outrages du temps, il portait la trace indélébile du travail de
+l'homme à un degré remarquable. Tous les amis de la maison et tous les
+antiquaires du pays l'admirèrent. Son âge devint un sujet de grande
+discussion. Il était en partie dégrossi et taillé au silex comme les
+spécimens des premiers âges, en partie façonné et poli comme ceux
+d'un temps moins barbare. Il appartenait évidemment à un temps de
+transition, peut-être avait-il été apporté par des émigrants; à coup
+sûr, dirent les géologues, il n'a pas été fabriqué dans le pays, car
+il n'y a pas de trace de cornaline bien loin à la ronde.
+
+Les géologues n'oublièrent qu'une chose, c'est que les eaux sont
+des conducteurs de minéraux de toute sorte, et les antiquaires ne
+songèrent pas à se demander si l'histoire des faits industriels
+n'étaient pas démentie à chaque instant par des tentatives
+personnelles dues au caprice ou au génie de quelque artisan mieux
+doué que les autres. La figure tracée sur la lame présentait encore
+quelques linéaments qui furent soigneusement examinés. On y voyait
+bien encore l'intention de représenter un animal. Mais était-ce un
+cheval, un cerf, un ours des cavernes ou un mammouth?
+
+Quand on eut bien examiné et interrogé le marteau rouge, on le plaça
+sur un coussinet de velours. C'était la plus curieuse pièce de la
+collection de M. le comte. Il eut la place d'honneur et la conserva
+pendant une dizaine d'années.
+
+Mais M. le comte vint à mourir sans enfants, et madame la comtesse
+trouva que le défunt avait dépensé pour ses collections beaucoup
+d'argent qu'il eût mieux employé à lui acheter des dentelles et à
+renouveler ses équipages. Elle fit vendre toutes ces antiquailles,
+pressée qu'elle était d'en débarrasser les chambres de son château.
+Elle ne conserva que quelques gemmes gravées et quelques médailles
+d'or qu'elle pouvait utiliser pour sa parure, et, comme le marteau
+rouge était tiré d'une cornaline particulièrement belle, elle le
+confia à un lapidaire chargé de le tailler en plaques destinées à un
+fermoir de ceinture.
+
+Quand les fragments du marteau rouge furent taillés et montés, madame
+trouva la chose fort laide et la donna à sa petite nièce âgée de six
+ans qui en orna sa poupée. Mais ce bijou trop lourd et trop grand ne
+lui plut pas longtemps et elle imagina d'en faire de la soupe. Oui
+vraiment, mes enfants, de la soupe pour les poupées. Vous savez mieux
+que moi que la soupe aux poupées se compose de choses très-variées:
+des fleurs, des graines, des coquilles, des haricots blancs et rouges,
+tout est bon quand cela est cuit à point dans un petit vase de
+fer-blanc sur un feu imaginaire. La petite nièce manquant de carottes
+pour son pot-au-feu, remarqua la belle couleur de la cornaline, et, à
+l'aide d'un fer à repasser, elle la broya en mille petits morceaux qui
+donnèrent très-bonne mine à la soupe et que la poupée eût dû trouver
+succulente.
+
+Si le marteau rouge eût été un être, c'est-à-dire s'il eût pu penser,
+quelles réflexions n'eût-il pas faites sur son étrange destinée? Avoir
+été montagne, et puis bloc; avoir servi sous cette forme à l'oeuvre
+mystérieuse d'une fée, avoir forcé un ruisseau à révéler les secrets
+du génie des cimes glacées; avoir été, plus tard, le palladium d'une
+tribu guerrière, la gloire d'un peuple, le sceptre d'un homme bleu;
+être descendu à l'humble condition de couteau de cuisine jusqu'à
+ratisser, Dieu sait quels légumes, chez un peuple encore sauvage;
+avoir retrouvé une sorte de gloire dans les mains d'un antiquaire,
+jusqu'à se pavaner sur un socle de velours aux yeux des amateurs
+émerveillés: et tout cela pour devenir carotte fictive dans les mains
+d'un enfant, sans pouvoir seulement éveiller l'appétit dédaigneux
+d'une poupée!
+
+Le marteau rouge n'était pourtant pas absolument anéanti. Il en était
+resté un morceau gros comme une noix que le valet de chambre ramassa
+en balayant et qu'il vendit cinquante centimes au lapidaire. Avec ce
+dernier fragment, le lapidaire fit trois bagues qu'il vendit un franc
+chacune. C'est très-joli, une bague de cornaline, mais c'est vite
+cassé et perdu. Une seule existe encore, elle a été donnée à une
+petite fille soigneuse qui la conserve précieusement sans se douter
+qu'elle possède la dernière parcelle du fameux marteau rouge, lequel
+n'était lui-même qu'une parcelle de la roche aux fées.
+
+Tel est le sort des choses. Elles n'existent que par le prix que nous
+y attachons, elles n'ont point d'âme qui les fasse renaître, elles
+deviennent poussière; mais, sous cette forme, tout ce qui possède la
+vie les utilise encore. La vie se sert de tout, et ce que le temps et
+l'homme détruisent renaît sous des formes nouvelles, grâce à cette fée
+qui ne laisse rien perdre, qui répare tout et qui recommence tout ce
+qui est défait. Cette reine des fées, vous la connaissez fort bien:
+c'est la nature.
+
+
+
+
+LA FÉE POUSSIÈRE
+
+
+Autrefois, il y a bien longtemps, mes chers enfants, j'étais jeune
+et j'entendais souvent les gens se plaindre d'une importune petite
+vieille qui entrait par les fenêtres quand on l'avait chassée par les
+portes. Elle était si fine et si menue, qu'on eût dit qu'elle flottait
+au lieu de marcher, et mes parents la comparaient à une petite fée.
+Les domestiques la détestaient et la renvoyaient à coups de plumeau,
+mais on ne l'avait pas plus tôt délogée d'une place qu'elle
+reparaissait à une autre.
+
+Elle portait toujours une vilaine robe grise traînante et une sorte
+de voile pâle que le moindre vent faisait voltiger autour de sa tête
+ébouriffée en mèches jaunâtres.
+
+A force d'être persécutée, elle me faisait pitié et je la laissais
+volontiers se reposer dans mon petit jardin, bien qu'elle abîmât
+beaucoup mes fleurs. Je causais avec elle, mais sans en pouvoir tirer
+une parole qui eût le sens commun. Elle voulait toucher à tout, disant
+qu'elle ne faisait que du bien. On me reprochait de la tolérer, et,
+quand je l'avais laissée s'approcher de moi, on m'envoyait laver et
+changer, en me menaçant de me donner le nom qu'elle portait.
+
+C'était un vilain nom que je redoutais beaucoup. Elle était si
+malpropre qu'on prétendait qu'elle couchait dans les balayures des
+maisons et des rues, et, à cause de cela, on la nommait la fée
+Poussière.
+
+--Pourquoi donc êtes-vous si poudreuse? lui dis-je, un jour qu'elle
+voulait m'embrasser.
+
+--Tu es une sotte de me craindre, répondit-elle alors d'un ton
+railleur: tu m'appartiens, et tu me ressembles plus que tu ne penses.
+Mais tu es une enfant esclave de l'ignorance, et je perdrais mon temps
+à te le démontrer.
+
+--Voyons, repris-je, vous paraissez vouloir parler raison pour la
+première fois. Expliquez-moi vos paroles.
+
+--Je ne puis te parler ici, répondit-elle. J'en ai trop long à te
+dire, et, sitôt que je m'installe quelque part chez vous, on me balaye
+avec mépris; mais, si tu veux savoir qui je suis, appelle-moi par
+trois fois cette nuit, aussitôt que tu seras endormie.
+
+Là-dessus, elle s'éloigna en poussant un grand éclat de rire, et il me
+sembla la voir se dissoudre et s'élever en grande traînée d'or, rougi
+par le soleil couchant.
+
+Le même soir, j'étais dans mon lit et je pensais à elle en commençant
+à sommeiller.
+
+--J'ai rêvé tout cela, me disais-je, ou bien cette petite vieille
+est une vraie folle. Comment me serait-il possible de l'appeler en
+dormant?
+
+Je m'endormis, et tout aussitôt je rêvai que je l'appelais. Je ne
+suis même pas sûre de n'avoir pas crié tout haut par trois fois: «Fée
+Poussière! fée Poussière! fée Poussière!»
+
+A l'instant même, je fus transportée dans un immense jardin au
+milieu duquel s'élevait un palais enchanté, et sur le seuil de cette
+merveilleuse demeure, une dame resplendissante de jeunesse et de
+beauté m'attendait dans de magnifiques habits de fête.
+
+Je courus à elle et elle m'embrassa en me disant:
+
+--Eh bien, reconnais-tu, à présent, la fée Poussière?
+
+--Non, pas du tout, madame, répondis-je, et je pense que vous vous
+moquez de moi.
+
+--Je ne me moque point, reprit-elle; mais, comme tu ne saurais
+comprendre mes paroles, je vais te faire assister à un spectacle
+qui te paraîtra étrange et que je rendrai aussi court que possible.
+Suis-moi.
+
+Elle me conduisit dans le plus bel endroit de sa résidence. C'était un
+petit lac limpide qui ressemblait à un diamant vert enchâssé dans un
+anneau de fleurs, et où se jouaient des poissons de toutes les nuances
+de l'orange et de la cornaline, des carpes de Chine couleur d'ambre,
+des cygnes blancs et noirs, des sarcelles exotiques vêtues de
+pierreries, et, au fond de l'eau, des coquillages de nacre et de
+pourpre, des salamandres aux vives couleurs et aux panaches dentelés,
+enfin tout un monde de merveilles vivantes glissant et plongeant sur
+un lit de sable argenté, où poussaient des herbes fines, plus fleuries
+et plus jolies les unes que les autres. Autour de ce vaste bassin
+s'arrondissait sur plusieurs rangs une colonnade de porphyre à
+chapiteaux d'albâtre. L'entablement fait des minéraux les plus
+précieux, disparaissait presque sous les clématites, les jasmins, les
+glycines, les bryones et les chèvrefeuilles où mille oiseaux faisaient
+leurs nids. Des buissons de roses de toutes nuances et de tous
+parfums, se miraient dans l'eau, ainsi que le fût des colonnes et les
+belles statues de marbre de Paros placées sous les arcades. Au milieu
+du bassin jaillissait en mille fusées de diamants et de perles un jet
+d'eau qui retombait dans de colossales vasques de nacre.
+
+Le fond de l'amphithéâtre d'architecture s'ouvrait sur de riants
+parterres qu'ombrageaient des arbres géants couronnés de fleurs et de
+fruits, et dont les tiges enlacées de pampres formaient, au delà de la
+colonnade de porphyre, une colonnade de verdure et de fleurs.
+
+La fée me fit asseoir avec elle au seuil d'une grotte d'où s'élançait
+une cascade mélodieuse et que tapissaient les beaux rubans des
+scolopendres et le velours des mousses fraîches diamantées de gouttes
+d'eau.
+
+--Tout ce que tu vois là, me dit-elle, est mon ouvrage. Tout cela est
+fait de poussière; c'est en secouant ma robe dans les nuages que j'ai
+fourni tous les matériaux de ce paradis. Mon ami le feu qui les avait
+lancés dans les airs, les a repris pour les recuire, les cristalliser
+ou les agglomérer après que mon serviteur le vent les a eu promenés
+dans l'humidité et dans l'électricité des nues, et rabattus sur la
+terre; ce grand plateau solidifié s'est revêtu alors de ma substance
+féconde et la pluie en a fait des sables et des engrais, après en
+avoir fait des granits, des porphyres, des marbres, des métaux et des
+roches de toute sorte.
+
+J'écoutais sans comprendre et je pensais que la fée continuait à me
+mystifier. Qu'elle eût pu faire de la terre avec de la poussière,
+passe encore; mais qu'elle eût fait avec cela du marbre, des granits
+et d'autres minéraux, qu'en se secouant elle aurait fait tomber du
+ciel, je n'en croyais rien. Je n'osais pas lui donner un démenti, mais
+je me retournai involontairement vers elle pour voir si elle disait
+sérieusement une pareille absurdité.
+
+Quelle fut ma surprise de ne plus la trouver derrière moi! mais
+j'entendis sa voix qui partait de dessous terre et qui m'appelait.
+En même temps, je m'enfonçai sous terre aussi, sans pouvoir m'en
+défendre, et je me trouvai dans un lieu terrible où tout était feu et
+flamme. On m'avait parlé de l'enfer, je crus que c'était cela. Des
+lueurs rouges, bleues, vertes, blanches, violettes, tantôt livides,
+tantôt éblouissantes, remplaçaient le jour, et, si le soleil pénétrait
+en cet endroit, les vapeurs qui s'exhalaient de la fournaise le
+rendaient tout à fait invisible.
+
+Des bruits formidables, des sifflements aigus, des explosions, des
+éclats de tonnerre remplissaient cette caverne de nuages noirs où je
+me sentais enfermée.
+
+Au milieu de tout cela, j'apercevais la petite fée Poussière qui avait
+repris sa face terreuse et son sordide vêtement incolore. Elle allait
+et venait, travaillant, poussant, tassant, brassant, versant je
+ne sais quels acides, se livrant en un mot à des opérations
+incompréhensibles.
+
+--N'aie pas peur, me cria-t-elle d'une voix qui dominait les bruits
+assourdissants de ce Tartare. Tu es ici dans mon laboratoire. Ne
+connais-tu pas la chimie?
+
+--Je n'en sais pas un mot, m'écriai-je, et ne désire pas l'apprendre
+en un pareil endroit.
+
+--Tu as voulu savoir, il faut te résigner à regarder. Il est bien
+commode d'habiter la surface de la terre, de vivre avec les fleurs,
+les oiseaux et les animaux apprivoisés; de se baigner dans les eaux
+tranquilles, de manger des fruits savoureux en marchant sur des tapis
+de gazon et de marguerites. Tu t'es imaginée que la vie humaine avait
+subsisté de tout temps ainsi, dans des conditions bénies. Il est temps
+de t'aviser du commencement des choses et de la puissance de la fée
+Poussière, ton aïeule, ta mère et ta nourrice.
+
+En parlant ainsi, la petite vieille me fit rouler avec elle au plus
+profond de l'abîme à travers les flammes dévorantes, les explosions
+effroyables, les âcres fumées noires, les métaux en fusion, les laves
+au vomissement hideux et toutes les terreurs de l'éruption volcanique.
+
+--Voici mes fourneaux, me dit-elle, c'est le sous-sol où s'élaborent
+mes provisions. Tu vois, il fait bon ici pour un esprit débarrassé de
+cette caparace qu'on appelle un corps. Tu as laissé le tien dans ton
+lit et ton esprit seul est avec moi. Donc, tu peux toucher et brasser
+la matière première. Tu ignores la chimie, tu ne sais pas encore de
+quoi cette matière est faite, ni par quelle opération mystérieuse ce
+qui apparaît ici sous l'aspect de corps solides provient d'un corps
+gazeux qui a lui dans l'espace comme une nébuleuse et qui plus tard a
+brillé comme un soleil. Tu es une enfant, je ne peux pas t'initier aux
+grands secrets de la création et il se passera encore du temps avant
+que tes professeurs les sachent eux-mêmes. Mais je peux te faire voir
+les produits de mon art culinaire. Tout est ici un peu confus pour
+toi. Remontons d'un étage. Prends l'échelle et suis-moi.
+
+Une échelle, dont je ne pouvais apercevoir ni la base ni le faîte, se
+présentait en effet devant nous. Je suivis la fée et me trouvai avec
+elle dans les ténèbres, mais je m'aperçus alors qu'elle était toute
+lumineuse et rayonnait comme un flambeau. Je vis donc des dépôts
+énormes d'une pâte rosée, des blocs d'un cristal blanchâtre et des
+lames immenses d'une matière vitreuse noire et brillante que la fée
+se mit à écraser sous ses doigts; puis elle pila le cristal en petits
+morceaux et mêla le tout avec la pâte rose, qu'elle porta sur ce qu'il
+lui plaisait d'appeler un feu doux.
+
+--Quel plat faites-vous donc là? lui demandai-je.
+
+--Un plat très-nécessaire à ta pauvre petite existence, répondit-elle;
+je fais du granit, c'est-à-dire qu'avec de la poussière je fais la
+plus dure et la plus résistante des pierres. Il faut bien cela, pour
+enfermer le Cocyte et le Phlégéthon. Je fais aussi des mélanges variés
+des mêmes éléments. Voici ce qu'on t'a montré sous des noms barbares,
+les gneiss, les quartzites, les talcschistes, les micaschistes, etc.
+De tout cela, qui provient de mes poussières, je ferai plus tard
+d'autres poussières avec des éléments nouveaux, et ce seront alors
+des ardoises, des sables et des grès. Je suis habile et patiente,
+je pulvérise sans cesse pour réagglomérer. La base de tout gâteau
+n'est-elle pas la farine? Quant à présent, j'emprisonne mes fourneaux
+en leur ménageant toutefois quelques soupiraux nécessaires pour qu'ils
+ne fassent pas tout éclater. Nous irons voir plus haut ce qui se
+passe. Si tu es fatiguée, tu peux faire un somme, car il ma faut un
+peu de temps pour cet ouvrage.
+
+Je perdis la notion du temps, et, quand la fée m'éveilla:
+
+--Tu as dormi, me dit-elle, un joli nombre de siècles!
+
+--Combien donc, madame la fée?
+
+--Tu demanderas cela à tes professeurs, répondit-elle en ricanant;
+reprenons l'échelle.
+
+Elle me fit monter plusieurs étages de divers dépôts, où je la vis
+manipuler des rouilles de métaux dont elle fit du calcaire, des
+marnes, des argiles, des ardoises, des jaspes; et, comme je
+l'interrogeais sur l'origine des métaux:
+
+--Tu en veux savoir beaucoup, me dit-elle. Vos chercheurs peuvent
+expliquer beaucoup de phénomènes par l'eau et par le feu. Mais
+peuvent-ils savoir ce qui s'est passé entre terre et ciel quand toutes
+mes pouzzolanes, lancées par le vent de l'abîme, ont formé des nuées
+solides, que les nuages d'eau ont roulées dans leurs tourbillons
+d'orage, que la foudre a pénétrées de ses aimants mystérieux et que
+les vents supérieurs ont rabattues sur la surface terrestre en pluies
+torrentielles? C'est là l'origine des premiers dépôts. Tu vas assister
+à leurs merveilleuses transformations.
+
+Nous montâmes plus haut et nous vîmes des craies, des marbres et des
+bancs de pierre calcaire, de quoi bâtir une ville aussi grande que
+le globe entier. Et, comme j'étais émerveillée de ce qu'elle pouvait
+produire par le sassement, l'agglomération, le métamorphisme et la
+cuisson, elle me dit:
+
+--Tout ceci n'est rien, et tu vas voir bien autre chose! tu vas voir
+la vie déjà éclose au milieu de ces pierres.
+
+Elle s'approcha d'un bassin grand comme une mer, et, y plongeant le
+bras, elle en retira d'abord des plantes étranges, puis des animaux
+plus étranges encore, qui étaient encore à moitié plantes; puis
+des êtres libres, indépendants les uns des autres, des coquillages
+vivants, puis enfin des poissons, qu'elle fit sauter en disant:
+
+--Voilà ce que dame Poussière sait produire quand elle se dépose au
+fond des eaux. Mais il y a mieux; retourne-toi et regarde le rivage.
+
+Je me retournai: le calcaire et tous ses composés, mêlés à la silice
+et à l'argile, avaient formé à leur surface une fine poussière brune
+et grasse où poussaient des plantes chevelues fort singulières.
+
+--Voici la terre végétale, dit la fée, attends un peu, tu verras
+pousser des arbres.
+
+En effet, je vis une végétation arborescente s'élever rapidement et
+se peupler de reptiles et d'insectes, tandis que sur les rivages
+s'agitaient des êtres inconnus qui me causèrent une véritable terreur.
+
+--Ces animaux ne t'effrayeront pas sur la terre de l'avenir, dit la
+fée. Ils sont destinés à l'engraisser de leurs dépouilles. Il n'y a
+pas encore ici d'hommes pour les craindre.
+
+--Attendez! m'écriai-je, voici un luxe de monstres qui me scandalise!
+Voici votre terre qui appartient à ces dévorants qui vivent les
+uns des autres. Il vous fallait tous ces massacres et toutes ces
+stupidités pour nous faire un fumier? Je comprends qu'ils ne soient
+pas bons à autre chose, mais je ne comprends pas une création si
+exubérante de formes animées, pour ne rien faire et ne rien laisser
+qui vaille.
+
+--L'engrais est quelque chose, si ce n'est pas tout, répondit la fée.
+Les conditions que celui-ci va créer seront proprices à des êtres
+différents qui succéderont à ceux-ci.
+
+--Et qui disparaîtront à leur tour, je sais cela. Je sais que la
+création se perfectionnera jusqu'à l'homme, du moins on me l'a dit
+et je le crois. Mais je ne m'étais pas encore représenté cette
+prodigalité de vie et de destruction qui m'effraye et me répugne.
+Ces formes hideuses, ces amphibies gigantesques, ces crocodiles
+monstrueux, et toutes ces bêtes rampantes ou nageantes qui ne semblent
+vivre que pour se servir de leurs dents et dévorer les autres...
+
+Mon indignation divertit beaucoup la fée Poussière.
+
+--La matière est la matière, répondit-elle, elle est toujours logique
+dans ses opérations. L'esprit humain ne l'est pas et tu en es la
+preuve, toi qui te nourris de charmants oiseaux et d'une foule de
+créatures plus belles et plus intelligentes que celles-ci. Est-ce
+à moi de t'apprendre qu'il n'y a point de production possible sans
+destruction permanente, et veux-tu renverser l'ordre de la nature?
+
+--Oui, je le voudrais, je voudrais que tout fût bien, dès le premier
+jour. Si la nature est une grande fée, elle pouvait bien se passer de
+tous ces essais abominables, et faire un monde où nous serions des
+anges, vivant par l'esprit, au sein d'une création immuable et
+toujours belle.
+
+--La grande fée Nature a de plus hautes visées, répondit dame
+Poussière. Elle ne prétend pas s'arrêter aux choses que tu connais.
+Elle travaille et invente toujours. Pour elle, qui ne connaît pas
+la suspension de la vie, le repos serait la mort. Si les choses ne
+changeaient pas, l'oeuvre du roi des génies serait terminée et ce roi,
+qui est l'activité incessante et suprême, finirait avec son oeuvre. Le
+monde où tu vis et où tu vas retourner tout à l'heure quand ta vision
+du passé se dissipera,--ce monde de l'homme que tu crois meilleur
+que celui des animaux anciens, ce monde dont tu n'es pourtant pas
+satisfait, puisque tu voudrais y vivre éternellement à l'état de
+pur esprit, cette pauvre planète encore enfant, est destinée à se
+transformer indéfiniment. L'avenir fera de vous tous et de vous
+toutes, faibles créatures humaines, des fées et des génies qui
+posséderont la science, la raison et la bonté; vois ce que je te fais
+voir, et sache que ces premières ébauches de la vie résumée dans
+l'instinct sont plus près de toi que tu ne l'es de ce que sera, un
+jour, le règne de l'esprit sur la terre que tu habites. Les occupants
+de ce monde futur seront alors en droit de te mépriser aussi
+profondément que tu méprises aujourd'hui le monde des grands sauriens.
+
+--A la bonne heure, répondis-je, si tout ce que je vois du passé doit
+me faire aimer l'avenir, continuons à voir du nouveau.
+
+--Et surtout, reprit la fée, ne le méprisons pas trop, ce passé, afin
+de ne pas commettre l'ingratitude de mépriser le présent. Quand le
+grand esprit de la vie se sert des matériaux que je lui fournis,
+il fait des merveilles dès le premier jour. Regarde les yeux de ce
+prétendu monstre que vos savants ont nommé l'ichthyosaure.
+
+--Ils sont plus gros que ma tête et me font peur.
+
+--Ils sont très-supérieurs aux tiens. Ils sont à la fois myopes et
+presbytes à volonté. Ils voient la proie à des distances considérables
+comme avec un télescope, et, quand elle est tout près, par un simple
+changement de fonction, ils la voient parfaitement à sa véritable
+distance sans avoir besoin de lunettes. A ce moment de la création,
+la nature n'a qu'un but: faire un animal pensant. Elle lui donne des
+organes merveilleusement appropriés à ses besoins. C'est un joli
+commencement: n'en es-tu pas frappée?--Il en sera ainsi, et de mieux
+en mieux, de tous les êtres qui vont succéder à ceux-ci. Ceux qui
+te paraîtront pauvres, laids ou chétifs seront encore des prodiges
+d'adaptation au milieu où ils devront se manifester.
+
+--Et comme ceux-ci, ils ne songeront pourtant qu'à se nourrir?
+
+--A quoi veux-tu qu'ils songent? La terre n'éprouve pas le besoin
+d'être admirée. Le ciel subsistera aujourd'hui et toujours sans que
+les aspirations et les prières des créatures ajoutent rien à son éclat
+et à la majesté de ses lois. La fée de ta petite planète connaît la
+grande cause, n'en doute pas; mais, si elle est chargée de faire un
+être qui pressente ou devine cette cause, elle est soumise à la loi du
+temps, cette chose dont vous ne pouvez pas vous rendre compte, parce
+que vous vivez trop peu pour en apprécier les opérations. Vous les
+croyez lentes, et elles sont d'une rapidité foudroyante. Je vais
+affranchir ton esprit de son infirmité et faire passer devant toi les
+résultats de siècles innombrables. Regarde et n'ergote plus. Mets à
+profit ma complaisance pour toi.
+
+Je sentis que la fée avait raison et je regardai, de tous mes yeux,
+la succession des aspects de la terre. Je vis naître et mourir des
+végétaux et des animaux de plus en plus ingénieux par l'instinct et de
+plus en plus agréables ou imposants par la forme. A mesure que le
+sol s'embellissait de productions plus ressemblantes à celles de
+nos jours, les habitants de ce grand jardin que de grands accidents
+transformaient sans cesse, me parurent moins avides pour eux-mêmes et
+plus soucieux de leur progéniture. Je les vis construire des demeures
+à l'usage de leur famille et montrer de l'attachement pour leur
+localité. Si bien que, de moment en moment, je voyais s'évanouir un
+monde et surgir un monde nouveau, comme les actes d'une féerie.
+
+--Repose-toi, me dit la fée, car tu viens de parcourir beaucoup de
+milliers de siècles, sans t'en douter, et monsieur l'homme va naître à
+son tour quand le règne de monsieur le singe sera accompli.
+
+Je me rendormis, écrasée de fatigue, et, quand je m'éveillai, je me
+trouvai au milieu d'un grand bal dans le palais de la fée, redevenue
+jeune, belle et parée.
+
+--Tu vois toutes ces belles choses et tout ce beau monde, me dit-elle.
+Eh bien, mon enfant, poussière que tout cela! Ces parois de porphyre
+et de marbre, c'est de la poussière de molécules pétrie et cuite à
+point. Ces murailles de pierres taillées, c'est de la poussière de
+chaux ou de granit amenée à bien par les mêmes procédés. Ces lustres
+et ces cristaux, c'est du sable fin cuit par la main des hommes en
+imitation du travail de la nature. Ces porcelaines et ces faïences,
+c'est de la poudre de feldspath, le kaolin dont les Chinois nous ont
+fait trouver l'emploi. Ces diamants qui parent les danseuses, c'est
+de la poudre de charbon qui s'est cristallisée. Ces perles, c'est le
+phosphate de chaux que l'huître suinte dans sa coquille. L'or et tous
+les métaux n'ont pas d'autre origine que l'assemblage bien tassé, bien
+manipulé, bien fondu, bien chauffé et bien refroidi, de molécules
+infinitésimales. Ces beaux végétaux, ces roses couleur de chair, ces
+lis tachetés, ces gardénias qui embaument l'atmosphère, sont nés de la
+poussière que je leur ai préparée, et ces gens qui dansent et sourient
+au son des instruments, ces vivants par excellence qu'on appelle
+des personnes, eux aussi, ne t'en déplaise, sont nés de moi et
+retourneront à moi.
+
+Comme elle disait cela, la fête et le palais disparurent. Je me
+trouvai avec la fée dans un champ où il poussait du blé. Elle se
+baissa et ramassa une pierre où il y avait un coquillage incrusté.
+
+--Voilà, me dit-elle, à l'état fossile, un être que je t'ai montré
+vivant aux premiers âges de la vie. Qu'est-ce que c'est, à présent?
+Du phosphate de chaux. On le réduit en poussière et on en fait de
+l'engrais pour les terres trop siliceuses. Tu vois, l'homme commence
+à s'aviser d'une chose, c'est que le seul maître à étudier, c'est la
+nature.
+
+Elle écrasa sous ses doigts le fossile et en sema la poudre sur le sol
+cultivé, en disant:
+
+--Ceci rentre dans ma cuisine. Je sème la destruction pour faire
+pousser le germe. Il en est ainsi de toutes les poussières, qu'elles
+aient été plantes, animaux ou personnes. Elles sont la mort
+après avoir été la vie, et cela n'a rien de triste, puisqu'elles
+recommencent toujours, grâce à moi, à être la vie après avoir été la
+mort. Adieu. Je veux que tu gardes un souvenir de moi. Tu admires
+beaucoup ma robe de bal. En voici un petit morceau que tu examineras à
+loisir.
+
+Tout disparut, et, quand j'ouvris les yeux, je me retrouvai dans mon
+lit. Le soleil était levé et m'envoyait un beau rayon. Je regardai le
+bout d'étoffe que la fée m'avait mis dans la main. Ce n'était qu'un
+petit tas de fine poussière, mais mon esprit était encore sous le
+charme du rêve et il communiqua à mes sens le pouvoir de distinguer
+les moindres atomes de cette poussière.
+
+Je fus émerveillée; il y avait de tout: de l'air, de l'eau, du
+soleil, de l'or, des diamants, de la cendre, du pollen de fleur, des
+coquillages, des perles, de la poussière d'ailes de papillon, du fil,
+de la cire, du fer, du bois, et beaucoup de cadavres microscopiques;
+mais, au milieu de ce mélange de débris imperceptibles, je vis
+fermenter je ne sais quelle vie d'êtres insaisissables qui
+paraissaient chercher à se fixer quelque part pour éclore ou pour se
+transformer, et qui se fondirent en nuage d'or dans le rayon rose du
+soleil levant.
+
+
+
+
+LE GNOME DES HUITRES
+
+
+Un original de nos amis, grand amateur d'huîtres, eut la fantaisie,
+l'an dernier, d'aller déguster sur place les produits des bancs les
+plus renommés, afin de les comparer et d'être édifié une fois pour
+toutes sur leurs différents mérites. Il alla donc à Cancale, à
+Ostende, à Marennes, et autres localités recommandables. Il revint
+persuadé que Paris est le port de mer où l'on trouve les meilleurs
+produits maritimes.
+
+Vous connaissez cet ami, mes chères petites, vous savez qu'il est
+fantaisiste, et que, quand il raconte, son imagination lui fait
+dépasser le vraisemblable. L'autre soir, il était en train de nous
+narrer son voyage, lorsque _l'homme au sable_ a passé. Vous avez
+résisté le mieux possible; mais enfin il vous a fallu dire bonsoir à
+la compagnie, et vous auriez perdu cette curieuse histoire, si je ne
+l'eusse transcrite fidèlement pour vous, le soir même. La voici telle
+que je l'ai entendue. C'est notre ami qui parle:
+
+ * * * * *
+
+Vous savez aussi bien que moi, mes chers amis, qu'on peut habiter
+les bords de la mer et n'y manger de poissons, de crustacés et de
+coquillages que lorsqu'on en demande à Paris. C'est là que tout
+s'engouffre, et vous vous souvenez que, sur les rives de la Manche,
+nous n'en goûtions que quand les propriétaires des grands hôtels de
+bains en faisaient venir de la Halle. Bien que averti, je voulus, l'an
+dernier, expérimenter la chose par moi-même. Je restai vingt-quatre
+heures à Marennes avant d'obtenir une demi-douzaine d'huîtres
+médiocres que je payai fort cher. Ailleurs, je n'en obtins pas du
+tout. Dans certains villages, on m'offrit des colimaçons.
+
+Enfin, je gagnai Cancale, où les huîtres étaient passables et le vin
+blanc de l'auberge excellent. Je me trouvai à table à côté d'un tout
+petit vieillard bossu, ratatiné et sordidement vêtu, qui me parut fort
+laid et avec qui pourtant je liai conversation, parce qu'il me sembla
+être le seul qui attachât de l'importance à la qualité des huîtres. Il
+les examinait sérieusement, les retournant de tous côtés.
+
+--Est-ce que vous cherchez des perles? lui demandai-je.
+
+--Non, répondit-il; je compare cette espèce, ou plutôt cette variété à
+toutes celles que je connais déjà.
+
+--Ah! vraiment? vous êtes amateur?
+
+--Oui, monsieur; comme vous, sans doute?
+
+--Moi? je voyage exclusivement pour les huîtres.
+
+--Bravo! nous pourrons nous entendre. Je me mets absolument à votre
+service.
+
+--Parfait! Avalons encore quelques-uns de ces mollusques et nous
+causerons.--Garçon! apportez-nous encore quatre douzaines d'huîtres.
+
+--Voilà, monsieur! dit le garçon en posant sur la table quatre
+bouteilles de vin de Sauterne.
+
+--Que voulez-vous que nous fassions de tout ce vin? demanda d'un ton
+bourru le petit homme.
+
+--Une bouteille par douzaine, est-ce trop? dit le garçon en me
+regardant.
+
+--On verra, répondis-je. Vos huîtres sont diablement salées.
+N'importe, pourvu qu'il y en ait à discrétion...
+
+Le garçon sortit. Je vidai une bouteille avec le petit vieux, qui me
+parut ne pas se faire prier, du moment où il comprit que je payais. Le
+garçon rentra.
+
+--Monsieur, dit-il, il n'y a plus d'huîtres très-grasses. Mais
+monsieur n'a qu'à commander ce qu'il en veut pour demain.
+
+--Allez au diable! j'ai cru tomber ici sur une mine inépuisable...
+
+--Il y en a, monsieur, il y en a en quantité, mais il faut les pêcher.
+
+--Eh bien, j'irai les pêcher moi-même. Apportez le déjeuner.
+
+Le déjeuner fut bon et nous y fîmes honneur. Les soles étaient
+excellentes, le vin était sans reproche. Mais le dépit de n'avoir
+point d'huîtres m'empêcha de savourer ce qu'on m'offrait. Je bus et
+mangeai sans discernement, causant toujours avec mon petit vieux, qui
+semblait compatir à ma peine et prendre intérêt à mon exploration
+manquée.
+
+Si bien qu'à la fin du repas je ne saisissais plus très-clairement le
+sens de ses paroles ni la vue des objets environnants. Le gnome, car
+il avait réellement l'aspect d'un gnome, me paraissait un peu ému
+aussi, car il passa son bras sous le mien avec une familiarité
+touchante en m'appelant son cher ami, et en jurant qu'il allait me
+révéler tous les secrets de la nature concernant les huîtres.
+
+Je le suivis sans savoir où j'allais. La vivacité de l'air achevait de
+m'éblouir, et je me trouvai avec lui dans une sorte de grotte, de cave
+ou de chambre sombre, où étaient entassés des monceaux de coquillages.
+
+--Voici ma collection, me dit-il d'un air triomphant: je ne la montre
+pas au premier venu; mais, puisque vous êtes un véritable amateur,...
+tenez, voici la première des huîtres! _ostrea matercula_ de l'étage
+permien.
+
+--Voyons! m'écriai-je en saisissant l'huître et en la portant à mes
+lèvres.
+
+--Vous voulez la manger? fit le gnome en m'arrêtant: y songez-vous?
+
+--Pardon! j'ai cru que vous me l'offriez pour cela.
+
+--Mais, monsieur, c'est un échantillon précieux. On ne le trouve qu'en
+Russie, dans les calcaires cuivreux.
+
+--Cuivreux? merci! Vous avez bien fait de m'arrêter! Mon déjeuner ne
+me gêne point et je ne recherche pas les oxydes de cuivre en guise de
+dessert. Passons. Ces _ostrea_, comme vous les appelez, ne me feront
+pas faire le voyage de Russie.
+
+--Pourtant, monsieur, dit le gnome en reprenant son huître, elle est
+bien intéressante, cette représentante des premiers âges de la vie!
+Au temps où elle apparut dans les mers, il n'existait ni hommes ni
+quadrupèdes sur la terre.
+
+--Alors, que faisait-elle dans le monde?
+
+--Elle essayait d'exister, monsieur, et elle existait! Allez-vous
+dire du mal des premières huîtres, sous prétexte que vous n'étiez pas
+encore né pour les manger?
+
+Je vis que j'avais fâché le gnome et je le priai de passer à une série
+plus récente.
+
+--Procédons avec ordre, reprit-il; voici _ostrea marcignyana_, des
+arkoses et des grès du Keuper.
+
+--Elle n'a pas bonne mine, elle est toute plissée et doit manquer de
+chair.
+
+--Les animaux de son temps ne la dédaignaient pas, soyez-en sûr.
+Aimez-vous mieux _ostrea arcuata_, autrement la gryphée arquée du lias
+inférieur?
+
+--Je la trouve jolie, elle ressemble à une lampe antique, mais quel
+goût a-t-elle?
+
+--Je n'en sais rien, répondit le gnome en haussant les épaules. Je
+n'ai pas vécu de son temps. Il y a deux cent cinq espèces principales
+d'huîtres fossiles avec leurs variétés et sous-variétés, ce qui forme
+un joli total. Je puis vous montrer la variété d'_ostrea arcuata_.
+Tenez! mangez-la, si le coeur vous en dit!
+
+--Oh! oh! à la bonne heure! Celle-ci est belle, et, dans mes meilleurs
+jours d'appétit, je pense qu'une douzaine me suffirait.
+
+--Aussi nous l'appelons _gigantea_. En voulez-vous de plus petites?
+Voici une prétendue variété que je ne crois pas être autre chose que
+l'_arcuata_ dans son âge tendre. En voulez-vous un plat? On la trouve
+à foison dans le sinémurien.
+
+--Merci! il me faudrait un cure-dent pour les tirer de leur coquille
+et trente-six heures à table pour m'en rassasier.
+
+--Eh bien, voici l'_ostrea cymbium_, du lias moyen.
+
+--C'est trop gros, ce doit être coriace.
+
+--Aimez-vous mieux _marshii cristagalli_, du bajocien?
+
+--Elle est jolie; mais le moyen d'ouvrir toutes ces dentelures en
+crête de coq? Vraiment, tout ce que vous me montrez ne vaut pas le
+diable!
+
+--Monsieur n'est pas content de mes échantillons? Voici pourtant la
+_gregaria_, dont la dentelure est merveilleuse, et que vous auriez pu
+trouver dans les falaises de marne du Calvados. Mais passons
+quelques espèces, puisque vous êtes pressé. Traversons l'oolithe.
+N'accorderez-vous pas pourtant un regard à _ostrea virgula_, du
+kimmeridge clay?
+
+--Pas de virgule! m'écriai-je impatienté de ces noms barbares. Passez,
+passez!
+
+--Eh bien, monsieur, nous voici dans les terrains crétacés. Voici
+_ostrea couloni_, des grès verts, une belle huître, celle-là,
+j'espère! Voici _aquila_ (du gault) encore plus grosse; _flabellata
+frons_, _carinata_, avec sa longue carène. Mangeriez-vous bien la
+douzaine? J'en passe, et des meilleures; mais voici la merveille,
+c'est l'_ostrea pes-leonis_ de la craie blanche. Celle-ci ne vous
+dit-elle rien?
+
+Il me tendait un mollusque énorme, tout dentelé, tout plissé, et
+revêtu d'un test d'aspect cristallin qui avait réellement bonne mine.
+
+--Vous ne me ferez pas croire, lui dis-je, que ceci soit une huître!
+
+--Pardon, c'est une véritable huître, monsieur!
+
+--Huître vous-même! m'écriai-je furieux. J'avais reçu de sa petite
+patte maigre le mollusque nacré sans me douter de son poids. Il était
+tel, que, ne m'attendant à rien, je le laissai tomber sur mon pied, ce
+qui, ajouté à l'ennui que me causait la nomenclature pédantesque du
+gnome, me mit, je l'avoue, dans une véritable colère; et, comme il
+riait méchamment, sans paraître offensé le moins du monde d'être
+traité d'huître, je voulus lui jeter quelque chose à la tête. Je ne
+suis pas cruel, même dans la colère, je l'aurais tué avec l'huître
+_pied de lion_; je me contentai de lui lancer dans la figure une
+poignée de menue mitraille que je trouvai sous ma main et qui ne lui
+fit pas grand mal.
+
+Mais alors il entra en fureur, et, reculant d'un pas, il saisit un
+gros marteau d'acier qu'il brandit d'une main convulsive.
+
+--Vous n'êtes pas une huître, vous! s'écria-t-il d'une voix
+glapissante comme la vague qui se brise sur les galets. Non! vous
+n'êtes pas à la hauteur de ce doux mollusque, _ostrea oedulis_ des
+temps modernes, qui ne fait de mal à personne et dont vous n'appréciez
+le mérite que lorsqu'il est victime de votre voracité. Vous êtes un
+Welche, un barbare! vous touchez sans respect à mes fossiles, vous
+brisez indignement mes charmantes petites _columbae_ de la craie
+blanche, que j'ai recueillies avec tant de soin et d'amour! Quoi! je
+vous invite à voir la plus belle collection qui existe dans le pays,
+une collection à laquelle ont contribué tous les savants de l'Europe,
+et, non content de vouloir tout avaler comme un goinfre ignorant, vous
+détériorez mes précieux spécimens! Je vais vous traiter comme vous le
+méritez et vous faire sentir ce que pèse le marteau d'un géologue!
+
+Le danger que je courais dissipa à l'instant même les fumées du
+vin blanc, et, voyant que j'étais entouré de fossiles et non de
+comestibles, je saisis à temps le bras du gnome et lui arrachai son
+arme; mais il s'élança sur moi et s'y attacha comme un poulpe. Cette
+étreinte d'un affreux bossu me causa une telle répugnance, que je me
+sentis pris de nausées et le menaçai de tout briser dans son musée
+d'huîtres s'il ne me lâchait.
+
+Je ne sais trop alors ce qui se passa. Le gnome était d'une force
+surhumaine; je me trouvai étendu par terre, et, alors, ne me
+connaissant plus, je ramassai la redoutable _ostrea pes-leonis_ pour
+la lui lancer.
+
+Il prit la fuite et fit bien. Je me relevai et me hâtai de sortir de
+l'espèce d'antre qu'il appelait son musée, et je me trouvai sur le
+bord de la mer, face à face avec le garçon de l'hôtel où j'avais
+déjeuné.
+
+--Si monsieur désire des huîtres, me dit-il, nous en aurons à dîner.
+On m'en a promis douze douzaines.
+
+--Au diable les huîtres! m'écriai-je. Qu'on ne m'en parle plus jamais!
+Oui, que le diable les emporte toutes, depuis la _malercula_ des
+terres cuivreuses jusqu'à l'_oedulis_ des temps modernes!
+
+Le garçon me regarda d'un air stupéfait. Puis, d'un ton de sérénité
+philosophique:
+
+--Je vois ce que c'est, dit-il. Le sauterne était un peu fort; ce
+soir, on servira du chablis à monsieur.
+
+Et, comme j'allais me fâcher, il ajouta gracieusement:
+
+--Monsieur a été sobre, mais il a déjeuné en compagnie d'un fou, et
+c'est cela qui a porté à la tête de monsieur.
+
+--En compagnie d'un fou? Oui, certes, répondis-je; comment
+appelez-vous ce gnome?
+
+--Monsieur l'appelle par son vrai nom, car c'est ainsi qu'on le
+désigne dans le pays. Le gnome, c'est-à-dire le poulpiquet des
+huîtres. Ce n'est pas un méchant homme, mais c'est un maniaque qui,
+en fait d'huîtres, ne se soucie que de l'écaille. On le tient pour
+sorcier: moi, je le crois bête! Monsieur a eu à se plaindre de ses
+manières?
+
+Je ne voulus pas raconter à ce garçon d'hôtel ma ridicule aventure, et
+je m'éloignai, résolu à faire une bonne promenade sur le rivage, afin
+de regagner l'appétit nécessaire pour le dîner.
+
+Mais je n'allai pas loin. Un invincible besoin de dormir s'empara
+de moi, et je dus m'étendre sur le sable en un coin abrité. Quand
+j'ouvris les yeux, la nuit était venue et la mer montait. Il n'était
+que temps d'aller dîner et je marchai avec peine sur les mille débris
+que rapporte sur la grève la marée qui lèche les rivages, vieux
+souliers, vieux chapeaux, varechs gluants, débris d'embarcation
+couverts d'anatifes gâtés et infects, chapelets de petites moules,
+cadavres de méduses sur lesquels le pied glisse à chaque pas. Je
+me hâtais, saisi d'un dégoût que la mer ne m'avait jamais inspiré,
+lorsque je vis errer autour de moi dans l'ombre une forme vague qui,
+d'après son exiguïté, ne pouvait être que celle du gnome. J'avais
+l'esprit frappé. Je ramassai un pieu apporté par les eaux, et me mis
+à sa poursuite. Je le vis ramper dans la vase et chercher à me saisir
+les jambes. Un coup vigoureusement appliqué sur l'échine lui fit jeter
+un cri si étrange, et il devint si petit, si petit, que je le vis
+entrer dans une énorme coquille qui bâillait à mes pieds. Je voulus
+m'en emparer: horreur! mes mains ne saisirent qu'une peau velue,
+tandis qu'une langue froide se promenait sur mon visage. J'allais
+lancer le monstre à la mer, lorsque je reconnus mon bon chien Tom,
+que j'avais enfermé dans ma chambre, à l'hôtel, et qui avait réussi à
+s'échapper pour venir à ma rencontre.
+
+Je rentrai alors tout à fait en moi-même et je m'en allai dîner à
+l'hôtel, où l'on me servit d'excellentes huîtres à discrétion.
+J'avoue que je les mangeai sans appétit. J'avais la tête troublée, et
+m'imaginais voir le gnome s'échapper de chaque coquille et gambader
+sur la table en se moquant de moi.
+
+Le lendemain, comme je m'apprêtais à déjeuner, je vis tout à coup le
+gnome en personne s'asseoir à mes côtés.
+
+--Je vous demande pardon, me dit-il, de vous avoir ennuyé beaucoup
+hier avec mes fossiles. J'avais encore à vous en montrer quelques-uns
+des terrains crétacés, entre autres l'_ostrea spinosa_, qui est fort
+curieuse. L'étage de la craie blanche est fort riche en espèces
+différentes. Après cela, nous serions arrivés aux terrains tertiaires,
+où nous aurions trouvé la _bellovacina_ et la _longirostris_, qui se
+rapprochent beaucoup des huîtres contemporaines l'_oedulis_ et la
+perlière.
+
+--Est-ce fini? m'écriai-je, et puis-je espérer qu'aujourd'hui, du
+moins, vous me laisserez manger en paix l'_oedulis cancalis_, sans
+m'assassiner avec vos fossiles indigestes?
+
+--Vous avez tort, reprit-il, de mépriser l'étude géologique de
+l'huître. Elle caractérise admirablement les étages géologiques; elle
+est, comme l'a dit un savant, la médaille commémorative des âges
+qui n'ont point d'histoire: elle marque, par ses transformations
+successives, le lent et continuel changement des milieux auxquels sa
+forme a su se plier. Les unes sont taillées pour la flottaison comme
+_arcuata_ et _carinata_. D'autres ont vécu attachées aux roches, comme
+_gregaria_ et _deltoïdea_. En général, l'huître, par sa tendance à
+l'agglomération, peut servir de modèle aux sociétés humaines.
+
+--Exemple trop suivi, monsieur! repris-je avec humeur. Je vous
+conseille, en vérité, de prêcher l'union des partis, à l'état de bancs
+d'huîtres!
+
+--Ne parions pas politique, monsieur, dit le gnome en souriant. La
+science ne s'égare pas sur ce terrain-là. C'est l'étage supérieur des
+terrains modernes, qu'on pourrait appeler le _conservator-bank_.
+
+--Si l'on peut rire avec vous, à la bonne heure! repris-je. Vous me
+paraissez mieux disposé qu'hier.
+
+--Hier! Aurais-je manqué à la politesse et à l'hospitalité? J'en
+serais désolé! Vous m'aviez fait boire beaucoup de sauterne et je suis
+habitué au cidre. Je me rappelle un peu confusément...
+
+--Vous ne vous souvenez pas d'avoir voulu m'assassiner?
+
+--Moi? Dieu m'en garde! Comment un pauvre petit vieux contrefait comme
+je le suis, eût-il pu songer à se mesurer avec un gaillard de votre
+apparence?
+
+--Vous vous êtes pourtant jeté sur moi et vous m'avez même terrassé un
+instant!
+
+--Terrassé, moi! Ne serait-ce pas plutôt...? il était fort, le
+sauterne! Vous vouliez tout casser chez moi! Mais, puisque nous ne
+nous souvenons pas bien ni l'un ni l'autre, achevons d'oublier nos
+discordes en déjeunant ensemble de bonne amitié. Je suis venu ici pour
+vous prier d'accepter le repas que vous m'avez forcé d'accepter hier.
+
+Je vis alors que le gnome était un aimable homme, car il me fit servir
+un vrai festin où je m'observai sagement à l'endroit des vins et où il
+ne fut plus question d'huîtres que pour les déguster. Je repartais à
+midi, il m'accompagna jusqu'au chemin de fer en me laissant sa carte:
+il s'appelait tout bonnement M. Gaume.
+
+
+
+
+LA FÉE AUX GROS YEUX
+
+
+Elsie avait une gouvernante irlandaise fort singulière. C'était la
+meilleure personne qui fût au monde, mais quelques animaux lui étaient
+antipathiques à ce point qu'elle entrait dans de véritables fureurs
+contre eux. Si une chauve-souris pénétrait le soir dans l'appartement,
+elle faisait des cris ridicules et s'indignait contre les personnes
+qui ne couraient pas sus à la pauvre bête. Comme beaucoup de gens
+éprouvent de la répugnance pour les chauves-souris, on n'eût pas fait
+grande attention à la sienne, si elle ne se fût étendue à de charmants
+oiseaux, les fauvettes, les rouges-gorges, les hirondelles et autres
+insectivores, sans en excepter les rossignols, qu'elle traitait de
+cruelles bêtes. Elle s'appelait miss Barbara ***, mais on lui avait
+donné le surnom de _fée aux gros yeux_; _fée_, parce qu'elle était
+très-savante et très-mystérieuse; _aux gros yeux_, parce qu'elle avait
+d'énormes yeux clairs saillants et bombés, que la malicieuse Elsie
+comparait à des bouchons de carafe.
+
+Elsie ne détestait pourtant pas sa gouvernante, qui était pour elle
+l'indulgence et la patience mêmes: seulement, elle s'amusait de ses
+bizarreries et surtout de sa prétention à voir mieux que les autres,
+bien qu'elle eût pu gagner le grand prix de myopie au concours de la
+conscription. Elle ne se doutait pas de la présence des objets, à
+moins qu'elle ne les touchât avec son nez, qui par malheur était des
+plus courts.
+
+Un jour qu'elle avait donné du front dans une porte à demi ouverte, la
+mère d'Elsie lui avait dit:
+
+--Vraiment, à quelque jour, vous vous ferez grand mal! Je vous assure,
+ma chère Barbara, que vous devriez porter des lunettes.
+
+Barbara lui avait répondu avec vivacité:
+
+--Des lunettes, moi? Jamais! je craindrais de me gâter la vue!
+
+Et, comme on essayait de lui faire comprendre que sa vue ne pouvait
+pas devenir plus mauvaise, elle avait répliqué, sur un ton de
+conviction triomphante, qu'elle ne changerait avec qui que ce soit les
+trésors de sa vision. Elsie voyait les plus petits objets comme
+les autres avec les loupes les plus fortes; ses yeux étaient deux
+lentilles de microscope qui lui révélaient à chaque instant des
+merveilles inappréciables aux autres. Le fait est qu'elle comptait
+les fils de la plus fine batiste et les mailles des tissus les plus
+déliés, là où Elsie, qui avait ce qu'on appelle de bons yeux, ne
+voyait absolument rien.
+
+Longtemps on l'avait surnommée _miss Frog_ (grenouille), et puis on
+l'appela _miss Maybug_ (hanneton), parce qu'elle se cognait partout;
+enfin, le nom de fée aux gros yeux prévalut, parce qu'elle était trop
+instruite et trop intelligente pour être comparée à une bête, et aussi
+parce que tout le monde, en voyant les découpures et les broderies
+merveilleuses qu'elle savait faire, disait:
+
+--C'est une véritable fée!
+
+Barbara ne semblait pas indifférente à ce compliment, et elle avait
+coutume de répondre:
+
+--Qui sait? Peut-être! peut-être!
+
+Un jour, Elsie lui demanda si elle disait sérieusement une pareille
+chose, et miss Barbara répéta d'un air malin:
+
+--Peut-être, ma chère enfant, peut-être!
+
+Il n'en fallut pas davantage pour exciter la curiosité d'Elsie; elle
+ne croyait plus aux fées, car elle était déjà grandelette, elle avait
+bien douze ans. Mais elle regrettait fort de n'y plus croire, et il
+n'eût pas fallu la prier beaucoup pour qu'elle y crût encore.
+
+Le fait est que miss Barbara avait d'étranges habitudes. Elle ne
+mangeait presque rien et ne dormait presque pas. On n'était même pas
+bien certain qu'elle dormît, car on n'avait jamais vu son lit défait.
+Elle disait qu'elle le refaisait, elle-même chaque jour, de grand
+matin, en s'éveillant, parce qu'elle ne pouvait dormir que dans un lit
+dressé à sa guise. Le soir, aussitôt qu'Elsie quittait le salon en
+compagnie de sa bonne qui couchait auprès d'elle, miss Barbara se
+retirait avec empressement dans le pavillon qu'elle avait choisi et
+demandé pour logement, et on assurait qu'on y voyait de la lumière
+jusqu'au jour. On prétendait même que, la nuit, elle se promenait avec
+une petite lanterne en parlant tout haut avec des êtres invisibles.
+
+La bonne d'Elsie en disait tant, qu'un beau soir, Elsie éprouva un
+irrésistible désir de savoir ce qui se passait chez sa gouvernante et
+de surprendre les mystères du pavillon.
+
+Mais comment oser aller la nuit dans un pareil endroit? Il fallait
+faire au moins deux cents pas à travers un massif de lilas que
+couvrait un grand cèdre, suivre sous ce double ombrage une allée
+étroite, sinueuse et toute noire!
+
+--Jamais, pensa Elsie, je n'aurai ce courage-là.
+
+Les sots propos des bonnes l'avaient rendue peureuse. Aussi ne s'y
+hasarda-t-elle pas. Mais elle se risqua pourtant le lendemain à
+questionner Barbara sur l'emploi de ses longues veillées.
+
+--Je m'occupe, répondit tranquillement la fée aux gros yeux. Ma
+journée entière vous est consacrée; le soir m'appartient. Je l'emploie
+à travailler pour mon compte.
+
+--Vous ne savez donc pas tout, que vous étudiez toujours?
+
+--Plus on étudie, mieux on voit qu'on ne sait rien encore.
+
+--Mais qu'est-ce que vous étudiez donc tant? Le latin? le grec?
+
+--Je sais le grec et le latin. C'est autre chose qui m'occupe.
+
+--Quoi donc? Vous ne voulez pas le dire?
+
+--Je regarde ce que moi seule je peux voir.
+
+--Vous voyez quoi?
+
+--Permettez-moi de ne pas vous le dire; vous voudriez le voir aussi,
+et vous ne pourriez pas ou vous le verriez mal, ce qui serait un
+chagrin pour vous.
+
+--C'est donc bien beau, ce que vous voyez?
+
+--Plus beau que tout ce que vous avez vu et verrez jamais de beau dans
+vos rêves.
+
+--Ma chère miss Barbara, faites-le-moi voir, je vous en supplie!
+
+--Non, mon enfant, jamais! Cela ne dépend pas de moi.
+
+--Eh bien, je le verrai! s'écria Elsie dépitée. J'irai la nuit chez
+vous, et vous ne me mettrez pas dehors.
+
+--Je ne crains pas votre visite. Vous n'oseriez jamais venir!
+
+--Il faut donc du courage pour assister à vos sabbats?
+
+--Il faut de la patience et vous en manquez absolument.
+
+Elsie prit de l'humeur et parla d'autre chose. Puis elle revint à la
+charge et tourmenta si bien la fée, que celle-ci promit de la conduire
+le soir à son pavillon, mais en l'avertissant qu'elle ne verrait rien
+ou ne comprendrait rien à ce qu'elle verrait.
+
+Voir! voir quelque chose de nouveau, d'inconnu, quelle soif, quelle
+émotion pour une petite fille curieuse! Elsie n'eut pas d'appétit à
+dîner, elle bondissait involontairement sur sa chaise, elle comptait
+les heures, les minutes. Enfin, après les occupations de la soirée,
+elle obtint de sa mère la permission de se rendre au pavillon avec sa
+gouvernante.
+
+A peine étaient-elles dans le jardin qu'elles firent une rencontre
+dont miss Barbara parut fort émue. C'était pourtant un homme
+d'apparence très-inoffensive que M. Bat, le précepteur des frères
+d'Elsie. Il n'était pas beau: maigre, très-brun, les oreilles et le
+nez pointus, et toujours vêtu de noir de la tête aux pieds, avec
+des habits à longues basques, très-pointues aussi. Il était timide,
+craintif même; hors de ses leçons, il disparaissait comme s'il eût
+éprouvé le besoin de se cacher. Il ne parlait jamais à table, et le
+soir, en attendant l'heure de présider au coucher de ses élèves, il se
+promenait en rond sur la terrasse du jardin, ce qui ne faisait de mal
+à personne, mais paraissait être l'indice d'une tête sans réflexion
+livrée à une oisiveté stupide. Miss Barbara n'en jugeait pas ainsi.
+Elle avait M. Bat en horreur, d'abord à cause de son nom qui signifie
+chauve-souris en anglais. Elle prétendait que, quand on a le malheur
+de porter un pareil nom, il faut s'expatrier afin de pouvoir s'en
+attribuer un autre en pays étranger. Et puis elle avait toute sorte
+de préventions contre lui, elle lui en voulait d'être de bon appétit,
+elle le croyait vorace et cruel. Elle assurait que ses bizarres
+promenades en rond dénotaient les plus funestes inclinations et
+cachaient les plus sinistres desseins.
+
+Aussi, lorsqu'elle le vit sur la terrasse, elle frissonna. Elsie
+sentit trembler son bras auquel le sien s'était accroché. Qu'y
+avait-il de surprenant à ce que M. Bat, qui aimait le grand air, fût
+dehors jusqu'au moment de la retraite de ses élèves, qui se couchaient
+plus tard qu'Elsie, la plus jeune des trois? Miss Barbara n'en fut pas
+moins scandalisée, et, en passant près de lui, elle ne put se retenir
+de lui dire d'un ton sec:
+
+--Est-ce que vous comptez rester là toute la nuit?
+
+M. Bat fit un mouvement pour s'enfuir; mais, craignant d'être impoli,
+il s'efforça pour répondre et répondit sous forme de question:
+
+--Est-ce que ma présence gêne quelqu'un, et désire-t-on que je rentre?
+
+--Je n'ai pas d'ordres à vous donner, reprit Barbara avec aigreur,
+mais il m'est permis de croire que vous seriez mieux au parloir avec
+la famille.
+
+--Je suis mal au parloir, répondit modestement le précepteur, mes
+pauvres yeux y souffrent cruellement de la chaleur et de la vive
+clarté des lampes.
+
+--Ah! vos yeux craignent la lumière? J'en étais sûre! Il vous faut
+tout au plus le crépuscule? Vous voudriez pouvoir voler en rond toute
+la nuit?
+
+--Naturellement! répondit le précepteur en s'efforçant de rire pour
+paraître aimable: ne suis-je pas une _bat_?
+
+--Il n'y a pas de quoi se vanter! s'écria Barbara en frémissant de
+colère.
+
+Et elle entraîna Elsie interdite, dans l'ombre épaisse de la petite
+allée.
+
+--Ses yeux, ses pauvres yeux! répétait Barbara en haussant
+convulsivement les épaules; attends que je te plaigne, animal féroce!
+
+--Vous êtes bien dure pour ce pauvre homme, dit Elsie. Il a vraiment
+la vue sensible au point de ne plus voir du tout aux lumières.
+
+--Sans doute, sans doute! Mais comme il prend sa revanche dans
+l'obscurité! C'est un nyctalope et, qui plus est, un presbyte.
+
+Elsie ne comprit pas ces épithètes, qu'elle crut déshonorantes et dont
+elle n'osa pas demander l'explication. Elle était encore dans l'ombre
+de l'allée qui ne lui plaisait nullement et voyait enfin s'ouvrir
+devant elle le sombre berceau au fond duquel apparaissait le pavillon
+blanchi par un clair regard de la lune à son lever, lorsqu'elle recula
+en forçant miss Barbara à reculer aussi.
+
+--Qu'y a-t-il? dit la dame aux gros yeux, qui ne voyait rien du tout.
+
+--Il y a... il n'y a rien, répondit Elsie embarrassée. Je voyais un
+homme noir devant nous, et, à présent, je distingue M. Bat qui passe
+devant la porte du pavillon. C'est lui qui se promène dans votre
+parterre.
+
+--Ah! s'écria miss Barbara indignée, je devais m'y attendre. Il me
+poursuit, il m'épie, il prétend dévaster mon ciel! Mais ne craignez
+rien, chère Elsie, je vais le traiter comme il le mérite.
+
+Elle s'élança en avant.
+
+--Ah çà! monsieur, dit-elle en s'adressant à un gros arbre sur lequel
+la lune projetait l'ombre des objets, quand cessera la persécution
+dont vous m'obsédez?
+
+Elle allait faire un beau discours, lorsque Elsie l'interrompit en
+l'entraînant vers la porte du pavillon et en lui disant:
+
+--Chère miss Barbara, vous vous trompez, vous croyez parler à M. Bat
+et vous parlez à votre ombre. M. Bat est déjà loin, je ne le vois plus
+et je ne pense pas qu'il ait eu l'idée de nous suivre.
+
+--Je pense le contraire, moi, répondit la gouvernante. Comment vous
+expliquez-vous qu'il soit arrivé ici avant nous, puisque nous l'avions
+laissé derrière et ne l'avons ni vu ni entendu passer à nos côtés?
+
+--Il aura marché à travers les plates-bandes, reprit Elsie; c'est
+le plus court chemin et c'est celui que je prends souvent quand le
+jardinier ne me regarde pas.
+
+--Non, non! dit miss Barbara avec angoisse, il a pris par-dessus les
+arbres. Tenez, vous qui voyez loin, regardez au-dessus de votre tête!
+Je parie qu'il rôde devant mes fenêtres!
+
+Elsie regarda et ne vit rien que le ciel, mais, au bout d'un instant,
+elle vit l'ombre mouvante d'une énorme chauve-souris passer et
+repasser sur les murs du pavillon. Elle n'en voulut rien dire à miss
+Barbara, dont les manies l'impatientaient en retardant la satisfaction
+de sa curiosité. Elle la pressa d'entrer chez elle en lui disant qu'il
+n'y avait ni chauve-souris ni précepteur pour les épier.
+
+--D'ailleurs, ajouta-t-elle, en entrant dans le petit parloir du
+rez-de-chaussée, si vous êtes inquiète, nous pourrons fort bien fermer
+la fenêtre et les rideaux.
+
+--Voilà qui est impossible! répondit Barbara. Je donne un bal et c'est
+par la fenêtre que mes invités doivent se présenter chez moi.
+
+--Un bal! s'écria Elsie stupéfaite, un bal dans ce petit appartement?
+des invités qui doivent entrer par la fenêtre? Vous vous moquez de
+moi, miss Barbara.
+
+--Je dis un bal, un grand bal, répondit Barbara en allumant une lampe
+qu'elle posa sur le bord de la fenêtre; des toilettes magnifiques, un
+luxe inouï!
+
+--Si cela est, dit Elsie ébranlée par l'assurance de sa gouvernante,
+je ne puis rester ici dans le pauvre costume où je suis. Vous eussiez
+dû m'avertir, j'aurais mis ma robe rose et mon collier de perles.
+
+--Oh! ma chère, répondit Barbara en plaçant une corbeille de fleurs à
+côté de la lampe, vous auriez beau vous couvrir d'or et de pierreries,
+vous ne feriez pas le moindre effet à côté de mes invités.
+
+Elsie un peu mortifiée garda le silence et attendit. Miss Barbara mit
+de l'eau et du miel dans une soucoupe en disant:
+
+--Je prépare les rafraîchissements.
+
+Puis, tout à coup, elle s'écria:
+
+--En voici un! c'est la princesse _nepticula marginicollella_ avec sa
+tunique de velours noir traversée d'une large bande d'or. Sa robe est
+en dentelle noire avec une longue frange. Présentons-lui une feuille
+d'orme, c'est le palais de ses ancêtres où elle a vu le jour.
+Attendez! Donnez-moi cette feuille de pommier pour sa cousine
+germaine, la belle _malella_, dont la robe noire a des lames d'argent
+et dont la jupe frangée est d'un blanc nacré. Donnez-moi du genêt en
+fleurs, pour réjouir les yeux de ma chère _cemiostoma spartifoliella_,
+qui approche avec sa toilette blanche à ornements noir et or. Voici
+des roses pour vous, marquise _nepticula centifoliella_. Regardez,
+chère Elsie! admirez cette tunique grenat bordée d'argent. Et ces deux
+illustres lavernides: _linneella_, qui porte sur sa robe une écharpe
+orange brodée d'or, tandis que _schranckella_ a l'échappe orange
+lamée d'argent. Quel goût, quelle harmonie dans ces couleurs voyantes
+adoucies par le velouté des étoffes, la transparence des franges
+soyeuses et l'heureuse répartition des quantités! L'adélide
+_panzerella_ est toute en drap d'or bordé de noir, sa jupe est lilas à
+frange d'or. Enfin, la pyrale _rosella_, que voici et qui est une des
+plus simples, a la robe de dessus d'un rose vif teintée de blanc sur
+les bords. Quel heureux effet produit sa robe de dessous d'un brun
+clair! Elle n'a qu'un défaut, c'est d'être un peu grande; mais voici
+venir une troupe de véritables mignonnes exquises. Ce sont des
+tinéines vêtues de brun et semées de diamants, d'autres blanches avec
+des perles sur de la gaze. _Dispunctella_ a dix gouttes d'or sur
+sa robe d'argent. Voici de très-grands personnages d'une taille
+relativement imposante: c'est la famille des adélides avec leurs
+antennes vingt fois plus longues que leur corps, et leur vêtement d'or
+vert à reflets rouges ou violets qui rappellent la parure des plus
+beaux colibris. Et, à présent, voyez! voyez la foule qui se presse! il
+en viendra encore, et toujours! et vous, vous ne saurez laquelle de
+ces reines du soir admirer le plus pour la splendeur de son costume et
+le goût exquis de sa toilette. Les moindres détails du corsage, des
+antennes et des pattes sont d'une délicatesse inouïe et je ne pense
+pas que vous ayez jamais vu nulle part de créatures aussi parfaites. A
+présent, remarquez la grâce de leurs mouvements, la folle et charmante
+précipitation de leur vol, la souplesse de leurs antennes qui est un
+langage, la gentillesse de leurs attitudes. N'est-ce pas, Elsie, que
+c'est là une fête inénarrable, et que toutes les autres créatures sont
+laides, monstrueuses et méchantes en comparaison de celles-ci?
+
+--Je dirai tout ce que vous voudrez pour vous faire plaisir, répondit
+Elsie désappointée, mais la vérité est que je ne vois rien ou presque
+rien de ce que vous me décrivez avec tant d'enthousiasme. J'aperçois
+bien autour de ces fleurs et de cette lampe, des vols de petits
+papillons microscopiques, mais je distingue à peine des points
+brillants et des points noirs, et je crains que vous ne puisiez dans
+votre imagination les splendeurs dont il vous plaît de les revêtir.
+
+--Elle ne voit pas! elle ne distingue pas! s'écria douloureusement la
+fée aux gros yeux. Pauvre petite! j'en étais sûre! Je vous l'avais
+bien dit, que votre infirmité vous priverait des joies que je savoure!
+Heureusement, j'ai su compatir à la débilité de vos organes; voici un
+instrument dont je ne me sers jamais, moi, et que j'ai emprunté pour
+vous à vos parents. Prenez et regardez.
+
+Elle offrait à Elsie une forte loupe, dont, faute d'habitude, Elsie
+eut quelque peine à se servir. Enfin, elle réussit, après une certaine
+fatigue, à distinguer la réelle et surprenante beauté d'un de ces
+petits êtres; elle en fixa un autre et vit que miss Barbara ne l'avait
+pas trompée: l'or, la pourpre, l'améthyste, le grenat, l'orange, les
+perles et les roses se condensaient en ornements symétriques sur
+les manteaux et les robes de ces imperceptibles personnages. Elsie
+demandait naïvement pourquoi tant de richesse et de beauté étaient
+prodiguées à des êtres qui vivent tout au plus quelques jours et qui
+volent la nuit, à peine saisissables au regard de l'homme.
+
+--Ah! voilà! répondit en riant la fée aux gros yeux. Toujours la
+même question! Ma pauvre Elsie, les grandes personnes la font aussi,
+c'est-à-dire qu'elles n'ont, pas plus que les enfants, l'idée saine
+des lois de l'univers. Elles croient que tout a été créé pour l'homme
+et que ce qu'il ne voit pas ou ne comprend pas, ne devrait pas
+exister. Mais moi, la fée aux gros yeux, comme on m'appelle, je sais
+que ce qui est simplement beau est aussi important que ce que l'homme
+utilise, et je me réjouis quand je contemple des choses ou des êtres
+merveilleux dont personne ne songe à tirer parti. Mes chers petits
+papillons sont répandus par milliers de milliards sur la terre, ils
+vivent modestement en famille sur une petite feuille, et personne n'a
+encore eu l'idée de les tourmenter.
+
+--Fort bien, dit Elsie, mais les oiseaux, les fauvettes, les
+rossignols s'en nourrissent, sans compter les chauves-souris!
+
+--Les chauves-souris! Ah! vous m'y faites songer! La lumière qui
+attire mes pauvres petits amis et qui me permet de les contempler,
+attire aussi ces horribles bêtes qui rôdent des nuits entières, la
+gueule ouverte, avalant tout ce qu'elles rencontrent. Allons, le bal
+est fini, éteignons cette lampe. Je vais allumer ma lanterne, car la
+lune est couchée, et je vais vous reconduire au château.
+
+Comme elles descendaient les marches du petit perron du pavillon:
+
+--Je vous l'avais bien dit, Elsie, ajouta miss Barbara, vous avez été
+déçue dans votre attente, vous n'avez vu qu'imparfaitement mes petites
+fées de la nuit et leur danse fantastique autour de mes fleurs. Avec
+une loupe, on ne voit qu'un objet à la fois, et, quand cet objet est
+un être vivant, on ne le voit qu'au repos. Moi, je vois tout mon cher
+petit monde à la fois, je ne perds rien de ses allures et de ses
+fantaisies. Je vous en ai montré fort peu aujourd'hui. La soirée était
+trop fraîche et le vent ne donnait pas du bon côté. C'est dans les
+nuits d'orage que j'en vois des milliers se réfugier chez moi, ou que
+je les surprends dans leurs abris de feuillage et de fleurs. Je vous
+en ai nommé quelques-uns, mais il y en a une multitude d'autres qui,
+selon la saison, éclosent à une courte existence d'ivresse, de parure
+et de fêtes. On ne les connaît pas tous, bien que certaines personnes
+savantes et patientes les étudient avec soin et que l'on ait publié
+de gros livres où ils sont admirablement représentés avec un fort
+grossissement pour les yeux faibles; mais ces livres ne suffisent pas,
+et chaque personne bien douée et bien intentionnée peut grossir le
+catalogue acquis à la science par des découvertes et des observations
+nouvelles. Pour ma part, j'en ai trouvé un grand nombre qui n'ont
+encore ni leurs noms ni leurs portraits publiés, et je m'ingénie à
+réparer à leur profit l'ingratitude ou le dédain de la science. Il est
+vrai qu'ils sont si petits, si petits, que peu de personnes daigneront
+les observer.
+
+--Est-ce qu'il y en a de plus petits que ceux que vous m'avez montrés?
+dit Elsie, qui voyant miss Barbara arrêtée sur le perron, s'était
+appuyée sur la rampe.
+
+Elsie avait veillé plus tard que de coutume, elle n'avait pas eu toute
+la surprise et tout le plaisir qu'elle se promettait et le sommeil
+commençait à la gagner.
+
+--Il y a des êtres infiniment petits, dont on ne devrait pas parler
+sans respect, répliqua miss Barbara, qui ne faisait pas attention à la
+fatigue de son élève. Il y en a qui échappent au regard de l'homme et
+aux plus forts grossissements des instruments. Du moins je le présume
+et je le crois, moi qui en vois plus que la plupart des gens n'en
+peuvent voir. Qui peut dire à quelles dimensions, apparentes pour
+nous, s'arrête la vie universelle? Qui nous prouve que les puces n'ont
+pas des puces, lesquelles nourrissent à leur tour des puces qui en
+nourrissent d'autres, et ainsi jusqu'à l'infini? Quant aux papillons,
+puisque les plus petits que nous puissions apercevoir sont
+incontestablement plus beaux que les gros, il n'y a pas de raison pour
+qu'il n'en existe pas une foule d'autres encore plus beaux et plus
+petits dont les savants ne soupçonneront jamais l'existence.
+
+Miss Barbara en était là de sa démonstration, sans se douter qu'Elsie,
+qui s'était laissée glisser sur les marches du perron, dormait de
+tout son coeur, lorsqu'un choc inattendu enleva brusquement la petite
+lanterne des mains de la gouvernante et fit tomber cet objet sur les
+genoux d'Elsie réveillée en sursaut.
+
+--Une chauve-souris! une chauve-souris! s'écria Barbara éperdue en
+cherchant à ramasser la lanterne éteinte et brisée.
+
+Elsie s'était vivement levée sans savoir où elle était.
+
+--Là! là! criait Barbara, sur votre jupe, l'horrible bête est tombée
+aussi, je l'ai vue tomber, elle est sur vous!
+
+Elsie n'avait pas peur des chauves-souris, mais elle savait que, si
+un choc léger les étourdit, elles ont de bonnes petites dents pour
+mordre, quand on veut les prendre, et, avisant un point noir sur sa
+robe, elle le saisit dans son mouchoir en disant:
+
+--Je la tiens, tranquillisez-vous, miss Barbara, je la tiens bien!
+
+--Tuez-la, étouffez-la, Elsie! Serrez bien fort, étouffez ce mauvais
+génie, cet affreux précepteur qui me persécute!
+
+Elsie ne comprenait plus rien à la folie de sa gouvernante; elle
+n'aimait pas à tuer et trouvait les chauves-souris fort utiles, vu
+qu'elles détruisent une multitude de cousins et d'insectes nuisibles.
+Elle secoua son mouchoir instinctivement pour faire échapper le pauvre
+animal; mais quelle fut sa surprise, quelle fut sa frayeur en voyant
+M. Bat s'échapper du mouchoir et s'élancer sur miss Barbara, comme
+s'il eût voulu la dévorer!
+
+Elsie s'enfuit à travers les plates-bandes, en proie à une terreur
+invincible. Mais, au bout de quelques instants, elle fut prise de
+remords, se retourna et revint sur ses pas pour porter secours à son
+infortunée gouvernante. Miss Barbara avait disparu et la chauve-souris
+volait en rond autour du pavillon.
+
+--Mon Dieu! s'écria Elsie désespérée, cette bête cruelle a avalé ma
+pauvre fée! Ah! si j'avais su, je ne lui aurais pas sauvé la vie!
+
+La chauve-souris disparut et M. Bat se trouva devant Elsie.
+
+--Ma chère enfant, lui dit-il, c'est bien et c'est raisonnable de
+sauver la vie à de pauvres persécutés. Ne vous repentez pas d'une
+bonne action, miss Barbara n'a eu aucun mal. En l'entendant crier,
+j'étais accouru, vous croyant l'une et l'autre menacées de quelque
+danger sérieux. Votre gouvernante s'est réfugiée et barricadée chez
+elle en m'accablant d'injures que je ne mérite pas. Puisqu'elle vous
+abandonne à ce qu'elle regarde comme un grand péril, voulez-vous me
+permettre de vous reconduire à votre bonne, et n'aurez-vous point peur
+de moi?
+
+--Vraiment, je n'ai jamais eu peur de vous, monsieur Bat, répondit
+Elsie, vous n'êtes point méchant, mais vous êtes fort singulier.
+
+--Singulier, moi? Qui peut vous faire penser que j'aie une singularité
+quelconque?
+
+--Mais... je vous ai tenu dans mon mouchoir tout à l'heure, monsieur
+Bat, et permettez-moi de vous dire que vous vous exposiez beaucoup,
+car, si j'avais écouté miss Barbara, c'était fait de vous!
+
+--Chère miss Elsie, répondit le précepteur en riant, je comprends
+maintenant ce qui s'est passé et je vous bénis de m'avoir soustrait à
+la haine de cette pauvre fée, qui n'est pas méchante non plus, mais
+qui est bien plus singulière que moi!
+
+Quand Elsie eut bien dormi, elle trouva fort invraisemblable que M.
+Bat eût le pouvoir de devenir homme ou bête à volonté. A déjeuner,
+elle remarqua qu'il avalait avec délices des tranches de boeuf
+saignant, tandis que miss Barbara ne prenait que du thé. Elle en
+conclut que le précepteur n'était pas homme à se régaler de _micros_,
+et que la gouvernante suivait un régime propre à entretenir ses
+vapeurs.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+LE CHÊNE PARLANT
+
+LE CHIEN ET LA FLEUR SACRÉE
+
+L'ORGUE DU TITAN
+
+CE QUE DISENT LES FLEURS
+
+LE MARTEAU ROUGE
+
+LA FÉE POUSSIÈRE
+
+LE GNOME DES HUITRES
+
+LA FÉE AUX GROS YEUX
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12338 ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+The Project Gutenberg eBook of Contes d'une grand-mère, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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+will have to check the laws of the country where you are located before
+using this eBook.
+
+Title: Contes d'une grand-mère
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: May 14, 2004 [eBook #12338
+[Most recently updated: October 28, 2023]]
+
+Language: French
+
+Produced by: Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES D'UNE GRAND-MÈRE ***
+
+
+
+
+CONTS D'UNE GRAND'MÈRE
+
+LE CHENE PARLANT
+
+LE CHIEN ET LA FLEUR SACRÉE
+L'ORGUE DU TITAN
+CE QUE DISENT LES FLEURS
+LE MARTEAU ROUGE
+LA FÉE POUSSIÈRE
+LE GNOME DES HUITRES
+LA FÉE AUX GROS YEUX
+
+PAR GEORGE SAND
+
+1876
+
+
+[Note du transcripteur: Ce text utilise l'orthographe du XIXe siècle:
+siège = siége, piège = piége, etc.]
+
+
+CONTES D'UNE GRAND'MÈRE
+
+ * * * * *
+
+LE CHÊNE PARLANT
+
+A MADEMOISELLE BLANCHE AMIC
+
+
+Il y avait autrefois en la forêt de Cernas un gros vieux chêne qui
+pouvait bien avoir cinq cents ans. La foudre l'avait frappé plusieurs
+fois, et il avait dû se faire une tête nouvelle, un peu écrasée, mais
+épaisse et verdoyante.
+
+Longtemps ce chêne avait eu une mauvaise réputation. Les plus vieilles
+gens du village voisin disaient encore que, dans leur jeunesse, ce
+chêne parlait et menaçait ceux qui voulaient se reposer sous son
+ombrage. Ils racontaient que deux voyageurs, y cherchant un abri,
+avaient été foudroyés. L'un d'eux était mort sur le coup; l'autre
+s'était éloigné à temps et n'avait été qu'étourdi, parce qu'il avait
+été averti par une voix qui lui criait:
+
+--Va-t'en vite!
+
+L'histoire était si ancienne qu'on n'y croyait plus guère, et, bien
+que cet arbre portât encore le nom de _chêne parlant_, les pâtours
+s'en approchaient sans trop de crainte. Pourtant le moment vint où il
+fut plus que jamais réputé sorcier après l'aventure d'Emmi.
+
+Emmi était un pauvre petit gardeur de cochons, orphelin et
+très-malheureux, non-seulement parce qu'il était mal logé, mal nourri
+et mal vêtu, mais encore parce qu'il détestait les bêtes que la misère
+le forçait à soigner. Il en avait peur, et ces animaux, qui sont plus
+fins qu'ils n'en ont l'air, sentaient bien qu'il n'était pas le maître
+avec eux. Il s'en allait dès le matin, les conduisant à la glandée,
+dans la forêt. Le soir, il les ramenait à la ferme, et c'était pitié
+de le voir, couvert de méchants haillons, la tête nue, ses cheveux
+hérissés par le vent, sa pauvre petite figure pâle, maigre, terreuse,
+l'air triste, effrayé, souffrant, chassant devant lui ce troupeau
+de bêtes criardes, au regard oblique, à la tête baissée, toujours
+menaçante. A le voir ainsi courir à leur suite sur les sombres
+bruyères, dans la vapeur rouge du premier crépuscule, on eût dit d'un
+follet des landes chassé par une rafale.
+
+Il eût pourtant été aimable et joli, ce pauvre petit porcher, s'il eût
+été soigné, propre, heureux comme vous autres, mes chers enfants qui
+me lisez. Lui ne savait pas lire, il ne savait rien, et c'est tout au
+plus s'il savait parler assez pour demander le nécessaire, et, comme
+il était craintif, il ne le demandait pas toujours, c'était tant pis
+pour lui si on l'oubliait.
+
+Un soir, les pourceaux rentrèrent tout seuls à l'étable, et le porcher
+ne parut pas à l'heure du souper. On n'y fit attention que quand la
+soupe aux raves fut mangée, et la fermière envoya un de ses gars pour
+appeler Emmi. Le gars revint dire qu'Emmi n'était ni à l'étable, ni
+dans le grenier, où il couchait sur la paille. On pensa qu'il était
+allé voir sa tante, qui demeurait aux environs, et on se coucha sans
+plus songer à lui.
+
+Le lendemain matin, on alla chez la tante, et on s'étonna d'apprendre
+qu'Emmi n'avait point passé la nuit chez elle. Il n'avait pas reparu
+au village depuis la veille. On s'enquit de lui aux alentours,
+personne ne l'avait vu. On le chercha en vain dans la forêt. On
+pensa que les sangliers et les loups l'avaient mangé. Pourtant on ne
+retrouva ni sa sarclette--sorte de houlette à manche court dont se
+servent les porchers,--ni aucune loque de son pauvre vêtement; on
+en conclut qu'il avait quitté le pays pour vivre en vagabond, et le
+fermier dit que ce n'était pas un grand dommage, que l'enfant n'était
+bon à rien, n'aimant pas ses bêtes et n'ayant pas su s'en faire aimer.
+
+Un nouveau porcher fut loué pour le reste de l'année, mais la
+disparition d'Emmi effrayait tous les gars du pays; la dernière fois
+qu'on l'avait vu, il allait du côté du chêne parlant, et c'était là
+sans doute qu'il lui était arrivé malheur. Le nouveau porcher eut bien
+soin de n'y jamais conduire son troupeau et les autres enfants se
+gardèrent d'aller jouer de ce côté-là.
+
+Vous me demandez ce qu'Emmi était devenu. Patience, je vais vous le
+dire.
+
+La dernière fois qu'il était allé à la forêt avec ses bêtes, il avait
+avisé à quelque distance du gros chêne une touffe de favasses en
+fleurs. La favasse ou féverole, c'est cette jolie papilionacée à
+grappes roses que vous connaissez, la gesse tubéreuse; les tubercules
+sont gros comme une noisette, un peu âpres quoique sucrés. Les enfants
+pauvres en sont friands; c'est une nourriture qui ne coûte rien et
+que les pourceaux, qui en sont friands aussi, songent seuls à leur
+disputer. Quand on parle des anciens anachorètes vivant de _racines_,
+on peut être certain que le mets le plus recherché de leur austère
+cuisine était, dans nos pays du centre, le tubercule de cette gesse.
+
+Emmi savait bien que les favasses ne pouvaient pas encore être bonnes
+à manger, car on n'était qu'au commencement de l'automne, mais il
+voulait marquer l'endroit pour venir fouiller la terre quand la tige
+et la fleur seraient desséchées. Il fut suivi par un jeune porc qui
+se mit à fouiller et qui menaçait de tout détruire, lorsque Emmi,
+impatienté de voir le ravage inutile de cette bête vorace, lui
+allongea un coup de sa sarclette sur le groin. Le fer de la sarclette
+était fraîchement repassé et coupa légèrement le nez du porc, qui jeta
+un cri d'alarme. Vous savez comme ces animaux se soutiennent entre
+eux, et comme certains de leurs appels de détresse les mettent tous
+en fureur contre l'ennemi commun; d'ailleurs, ils en voulaient depuis
+longtemps à Emmi, qui ne leur prodiguait jamais ni caresses ni
+compliments. Ils se rassemblèrent en criant à qui mieux mieux et
+l'entourèrent pour le dévorer. Le pauvre enfant prit la fuite, ils le
+poursuivirent; ces bêtes ont, vous le savez, l'allure effroyablement
+prompte; il n'eut que le temps d'atteindre le gros chêne, d'en
+escalader les aspérités et de se réfugier dans les branches. Le
+farouche troupeau resta au pied, hurlant, menaçant, essayant de fouir
+pour abattre l'arbre. Mais le chêne parlant avait de formidables
+racines qui se moquaient bien d'un troupeau de cochons. Les
+assaillants ne renoncèrent pourtant à leur entreprise qu'après le
+coucher du soleil. Alors, ils se décidèrent à regagner la ferme, et
+le petit Emmi, certain qu'ils le dévoreraient s'il y allait avec eux,
+résolut de n'y retourner jamais.
+
+Il savait bien que le chêne passait pour être un arbre enchanté, mais
+il avait trop à se plaindre des vivants pour craindre beaucoup les
+esprits. Il n'avait vécu que de misère et de coups; sa tante était
+très-dure pour lui: elle l'obligeait à garder les porcs, lui qui en
+avait toujours eu horreur. Il était né comme cela, elle lui en faisait
+un crime, et, quand il venait la voir en la suppliant de le reprendre
+avec elle, elle le recevait, comme on dit, avec une volée de bois
+vert. Il la craignait donc beaucoup, et tout son désir eût été de
+garder les moutons dans une autre ferme où les gens eussent été moins
+avares et moins mauvais pour lui.
+
+Dans le premier moment après le départ des pourceaux, il ne sentit
+que le plaisir d'être débarrassé de leurs cris farouches et de leurs
+menaces, et il résolut de passer la nuit où il était. Il avait encore
+du pain dans son sac de toile bise, car, durant le siége qu'il avait
+soutenu, il n'avait pas eu envie de manger. Il en mangea la moitié,
+réservant le reste pour son déjeuner; après cela, à la grâce de Dieu!
+
+Les enfants dorment partout. Pourtant Emmi ne dormait guère. Il était
+malingre, souvent fiévreux, et rêvait plutôt qu'il ne se reposait
+l'esprit durant son sommeil. Il s'installa du mieux qu'il put entre
+deux maîtresses branches garnies de mousse, et il eut grande envie de
+dormir; mais le vent qui faisait mugir le feuillage et grincer les
+branches l'effraya, et il se mit à songer aux mauvais esprits, tant
+et si bien qu'il s'imagina entendre une voix grêle et fâchée qui lui
+disait à plusieurs reprises:
+
+--Va-t'en, va-t'en d'ici!
+
+D'abord Emmi, tremblant et la gorge serrée, ne songea point à
+répondre; mais, comme, en même temps que le vent s'apaisait, la voix
+du chêne s'adoucissait et semblait lui murmurer à l'oreille d'un ton
+maternel et caressant: «Va-t'en, Emmi, va-t'en!» Emmi se sentit le
+courage de répondre:
+
+--Chêne, mon beau chêne, ne me renvoie pas. Si je descends, les loups
+qui courent la nuit me mangeront.
+
+--Va, Emmi, va! reprit la voix encore plus radoucie.
+
+--Mon bon chêne parlant, reprit aussi Emmi d'un ton suppliant, ne
+m'envoie pas avec les loups. Tu m'as sauvé des porcs, tu as été doux
+pour moi, sois-le encore. Je suis un pauvre enfant malheureux, et je
+ne puis ni ne voudrais te faire aucun mal: garde-moi cette nuit; si tu
+l'ordonnes, je m'en irai demain matin.
+
+La voix ne répliqua plus, et la lune argenta faiblement les feuilles.
+Emmi en conclut qu'il lui était permis de rester, ou bien qu'il avait
+rêvé les paroles qu'il avait cru entendre. Il s'endormit et, chose
+étrange, il ne rêva plus et ne fit plus qu'un somme jusqu'au jour. Il
+descendit alors et secoua la rosée qui pénétrait son pauvre vêtement.
+
+--Il faut pourtant, se dit-il, que je retourne au village, je dirai
+à ma tante que mes porcs ont voulu me manger, que j'ai été obligé de
+coucher sur un arbre, et elle me permettra d'aller chercher une autre
+condition.
+
+Il mangea le reste de son pain; mais, au moment de se remettre en
+route, il voulut remercier le chêne qui l'avait protégé le jour et la
+nuit.
+
+--Adieu et merci, mon bon chêne, dit-il en baisant l'écorce, je
+n'aurai plus jamais peur de toi, et je reviendrai te voir pour te
+remercier encore.
+
+Il traversa la lande, et il se dirigeait vers la chaumière de sa
+tante, lorsqu'il entendit parler derrière le mur du jardin de la
+ferme.
+
+--Avec tout ça, disait un des gars, notre porcher n'est pas revenu, on
+ne l'a pas vu chez sa tante, et il a abandonné son troupeau. C'est un
+sans-coeur et un paresseux à qui je donnerai une jolie roulée de
+coups de sabot, pour le punir de me faire mener ses bêtes aux champs
+aujourd'hui à sa place.
+
+--Qu'est-ce que ça te fait, de mener les porcs? dit l'autre gars.
+
+--C'est une honte à mon âge, reprit le premier: cela convient à un
+enfant de dix ans, comme le petit Emmi; mais, quand on en a douze, on
+a droit à garder les vaches ou tout au moins les veaux.
+
+Les deux gars furent interrompus par leur père.
+
+--Allons vite, dit-il, à l'ouvrage! Quant à ce porcher de malheur,
+si les loups l'ont mangé, c'est tant pis pour lui; mais, si je le
+retrouve vivant, je l'assomme. Il aura beau aller pleurer chez sa
+tante, elle est décidée à le faire coucher avec les cochons pour lui
+apprendre à faire le fier et le dégoûté.
+
+Emmi, épouvanté de cette menace, se le tint pour dit. Il se cacha dans
+une meule de blé, où il passa la journée. Vers le soir, une chèvre qui
+rentrait à l'étable, et qui s'attardait à lécher je ne sais quelle
+herbe, lui permit de la traire. Quand il eut rempli et avalé deux ou
+trois fois le contenu de sa sébile de bois, il se renfonça dans les
+gerbes jusqu'à la nuit. Quand il fit tout à fait sombre et que tout le
+monde fut couché, il se glissa jusqu'à son grenier et y prit diverses
+choses qui lui appartenaient, quelques écus gagnés par lui que le
+fermier lui avait remis la veille et dont sa tante n'avait pas encore
+eu le temps de le dépouiller, une peau de chèvre et une peau de mouton
+dont il se servait l'hiver, un couteau neuf, un petit pot de terre, un
+peu de linge fort déchiré. Il mit le tout dans son sac, descendit dans
+la cour, escalada la barrière et s'en alla à petits pas pour ne pas
+faire de bruit; mais, comme il passait près de l'étable à porcs, ces
+maudites bêtes le sentirent ou l'entendirent et se prirent à crier
+avec fureur. Alors, Emmi, craignant que les fermiers, réveillés dans
+leur premier sommeil, ne se missent à ses trousses, prit sa course et
+ne s'arrêta qu'au pied du chêne parlant.
+
+--Me voilà revenu, mon bon ami, lui dit-il. Permets-moi de passer
+encore une nuit dans tes branches. Dis si tu le veux!
+
+Le chêne ne répondit pas. Le temps était calme, pas une feuille ne
+bougeait. Emmi pensa que qui ne dit mot consent. Tout chargé qu'il
+était, il se hissa adroitement jusqu'à la grosse enfourchure où il
+avait passé la nuit précédente, et il y dormit parfaitement bien.
+
+Le jour venu, il se mit en quête d'un endroit convenable pour cacher
+son argent et son bagage, car il n'était encore décidé à rien sur les
+moyens de s'éloigner du pays sans être vu et ramené de force à la
+ferme. Il grimpa au-dessus de la place où il se trouvait. Il découvrit
+alors dans le tronc principal du gros arbre un trou noir fait par la
+foudre depuis bien longtemps, car le bois avait formé tout autour un
+gros bourrelet d'écorce. Au fond de cette cachette, il y avait de la
+cendre et de menus éclats de bois hachés par le tonnerre.
+
+--Vraiment, se dit l'enfant, voilà un lit très-doux et très-chaud où
+je dormirai sans risque de tomber en rêvant. Il n'est pas grand, mais
+il l'est assez pour moi. Voyons pourtant s'il n'est pas habité par
+quelque méchante bête.
+
+Il fureta tout l'intérieur de ce refuge, et vit qu'il était percé par
+en haut, ce qui devait amener un peu d'humidité dans les temps de
+pluie. Il se dit qu'il était bien facile de boucher ce trou avec de la
+mousse. Une chouette avait fait son nid dans le conduit.
+
+--Je ne te dérangerai pas, pensa Emmi, mais je fermerai la
+communication. Comme cela, nous serons chacun chez nous.
+
+Quand il eut préparé son nid pour la nuit suivante et installé son
+bagage en sûreté, il s'assit dans son trou, les jambes dehors appuyées
+sur une branche, et se mit à songer vaguement à la possibilité de
+vivre dans un arbre; mais il eût souhaité que cet arbre fût au coeur
+de la forêt au lieu d'être auprès de la lisière, exposé aux regards
+des bergers et porchers qui y amenaient leurs troupeaux. Il ne pouvait
+prévoir que, par suite de sa disparition, l'arbre deviendrait un objet
+de crainte, et que personne n'en approcherait plus.
+
+La faim commençait à se faire sentir, et, bien qu'il fût très-petit
+mangeur, il se ressentait bien de n'avoir rien pris de solide la
+veille. Irait-il déterrer les favasses encore vertes qu'il avait
+remarquées à quelques pas de là? ou irait-il jusqu'aux châtaigniers
+qui poussaient plus avant dans la forêt?
+
+Comme il se préparait à descendre, il vit que la branche sur laquelle
+reposaient ses pieds n'appartenait pas à son chêne. C'était celle d'un
+arbre voisin qui entre-croisait ses belles et fortes ramures avec
+celles du chêne parlant. Emmi se hasarda sur cette branche et gagna le
+chêne voisin qui avait, lui aussi, pour proche voisin un autre arbre
+facile à atteindre. Emmi, léger comme un écureuil, s'aventura ainsi
+d'arbre en arbre jusqu'aux châtaigniers où il fit une bonne récolte.
+Les châtaignes étaient encore petites et pas très-mûres; mais il n'y
+regardait pas de bien près, et il mit comme qui dirait pied à terre
+pour les faire cuire dans un endroit bien désert et bien caché où les
+charbonniers avaient fait autrefois une fournée. Le rond marqué par le
+feu était entouré de jeunes arbres qui avaient repoussé depuis: il y
+avait beaucoup de menus déchets à demi brûlés. Emmi n'eut pas de peine
+à en faire un tas et à y mettre le feu au moyen d'un caillou qu'il
+battit du dos de son couteau, et il recueillit l'étincelle avec des
+feuilles sèches, tout en se promettant de faire provision d'amadou sur
+les arbres décrépits, qui ne manquaient pas dans la forêt. L'eau d'une
+rigole lui permit de faire cuire ses châtaignes dans son petit pot de
+terre, à couvercle percé, destiné à cet usage. C'est un meuble dont en
+ce pays-là tout pâtour est nanti.
+
+Emmi, qui ne rentrait souvent que le soir à la ferme, à cause de la
+grande distance où il devait mener ses bêtes, était donc habitué à se
+nourrir lui-même, et il ne fut pas embarrassé de cueillir son dessert
+de framboises et de mûres sauvages sur les buissons de la petite
+clairière.
+
+--Voilà, pensa-t-il, ma cuisine et ma salle à manger trouvées.
+
+Et il se mit à nettoyer le cours du filet d'eau qu'il avait à sa
+portée. Avec sa sarclette, il enleva les herbes pourries, creusa un
+petit réservoir, débarrassa un petit saut que l'eau faisait dans la
+glaise et l'épura avec du sable et des cailloux. Cet ouvrage l'occupa
+jusque vers le coucher du soleil. Il ramassa son pot et sa houlette,
+et, remontant sur les branches dont il avait éprouvé la solidité, il
+retrouva son chemin d'écureuil, grimpant et sautant d'arbre en arbre
+jusqu'à son chêne. Il rapportait une épaisse brassée de fougère et de
+mousse bien sèche dont il fit son lit dans le trou déjà nettoyé. Il
+entendit bien la chouette sa voisine qui s'inquiétait et grognait
+au-dessus de sa tête.
+
+--Ou elle délogera, pensa-t-il, ou elle s'y habituera. Le bon chêne ne
+lui appartient pas plus qu'à moi.
+
+Habitué à vivre seul, Emmi ne s'ennuya pas. Être débarrassé de la
+compagnie des pourceaux fut même pour lui une source de bonheur
+pendant plusieurs jours. Il s'accoutuma à entendre hurler les loups.
+Il savait qu'ils restaient au coeur de la forêt et n'approchaient
+guère de la région où il se trouvait. Les troupeaux n'y venant plus,
+les compères ne s'en approchaient plus du tout. Et puis Emmi apprit à
+connaître leurs habitudes. En pleine forêt, il n'en rencontrait jamais
+dans les journées claires. Ils n'avaient de hardiesse que dans les
+temps de brouillard, et encore cette hardiesse n'était-elle pas
+grande. Ils suivaient quelquefois Emmi à distance, mais il lui
+suffisait de se retourner et d'imiter le bruit d'un fusil qu'on arme
+en frappant son couteau contre le fer de sa sarclette pour les mettre
+en fuite. Quant aux sangliers, Emmi les entendait quelquefois, il ne
+les voyait jamais; ce sont des animaux mystérieux qui n'attaquent
+jamais les premiers.
+
+Quand il vit approcher l'époque de la cueillette des châtaignes,
+il fit sa provision qu'il cacha dans un autre arbre creux à peu de
+distance de son chêne; mais les rats et les mulots les lui disputèrent
+si bien, qu'il dut les enterrer dans le sable, où elles se
+conservèrent jusqu'au printemps. D'ailleurs, Emmi avait largement de
+quoi se nourrir. La lande étant devenue absolument déserte, il put
+s'aventurer la nuit jusqu'aux endroits cultivés et y déterrer des
+pommes de terre et des raves; mais c'était voler et la chose lui
+répugnait. Il amassa quantité de favasses dans les jachères et fit des
+lacets pour prendre des alouettes en ramassant deçà et delà des crins
+laissés aux buissons par les chevaux au pâturage. Les pâtours savent
+tirer parti de tout et ne laissent rien perdre. Emmi ramassa assez de
+flocons de laine sur les épines des clôtures pour se faire une espèce
+d'oreiller; plus tard, il se fabriqua une quenouille et un fuseau et
+apprit tout seul à filer. Il se fit des aiguilles à tricoter avec du
+fil de fer qu'il trouva à une barrière mal raccommodée, qu'on répara
+encore et qu'il dépouilla de nouveau pour fabriquer des collets à
+prendre les lapins. Il réussit donc à se faire des bas et à manger de
+la viande. Il devint un chasseur des plus habiles; épiant jour et nuit
+toutes les habitudes du gibier, initié à tous les mystères de la lande
+et de la forêt, il tendit ses piéges à coup sûr et se trouva dans
+l'abondance.
+
+Il eut même du pain à discrétion, grâce à une vieille mendiante
+idiote, qui, toutes les semaines, passait au pied du chêne et y
+déposait sa besace pleine, pour se reposer. Emmi, qui la guettait,
+descendait de son arbre, la tête couverte de sa peau de chèvre, et lui
+donnait une pièce de gibier en échange d'une partie de son pain. Si
+elle avait peur de lui, sa peur ne se manifestait que par un rire
+stupide et une obéissance dont elle n'avait du reste point à se
+repentir.
+
+Ainsi se passa l'hiver, qui fut très-doux, et l'été suivant, qui fut
+chaud et orageux. Emmi eut d'abord grand'peur du tonnerre, car la
+foudre frappa plusieurs fois des arbres assez proches du sien; mais il
+remarqua que le chêne parlant, ayant été écimé longtemps auparavant
+et s'étant refait une cime en parasol, n'attirait plus le fluide, qui
+s'attaquait à des arbres plus élevés et de forme conique. Il finit par
+dormir aux roulements et aux éclats du tonnerre sans plus de souci que
+la chouette sa voisine.
+
+Dans cette solitude, Emmi, absorbé par le soin incessant d'assurer
+sa vie et de préserver sa liberté, n'eut pas le temps de connaître
+l'ennui. On pouvait le traiter de paresseux, il savait bien, lui,
+qu'il avait plus de mal à se donner pour vivre seul que s'il fût resté
+à la ferme. Il acquérait aussi plus d'intelligence, de courage et
+de prévision que dans la vie ordinaire. Pourtant, quand cette vie
+exceptionnelle fut réglée à souhait et qu'elle exigea moins de temps
+et de souci, il commença à réfléchir et à sentir sa petite conscience
+lui adresser certaines questions embarrassantes. Pourrait-il vivre
+toujours ainsi aux dépens de la forêt sans servir personne et sans
+contenter aucun de ses semblables? Il s'était pris d'une espèce
+d'amitié pour la vieille Catiche, l'idiote qui lui cédait son pain
+en échange de ses lapins et de ses chapelets d'alouettes. Comme elle
+n'avait pas de mémoire, ne parlait presque pas et ne racontait par
+conséquent à personne ses entrevues avec lui, il était arrivé à se
+montrer à elle à visage découvert, et elle ne le craignait plus. Ses
+rires hébétés laissaient deviner une expression de plaisir quand elle
+le voyait descendre de son arbre. Emmi s'étonnait lui-même de partager
+ce plaisir; il ne se disait pas, mais il sentait que la présence d'une
+créature humaine, si dégradée qu'elle soit, est une sorte de bienfait
+pour celui qui s'est condamné à vivre seul. Un jour qu'elle lui
+semblait moins abrutie que de coutume, il essaya de lui parler et de
+lui demander où elle demeurait. Elle cessa tout à coup de rire, et lui
+dit d'une voix nette et d'un ton sérieux:
+
+--Veux-tu venir avec moi, petit?
+
+--Où?
+
+--Dans ma maison; si tu veux être mon fils, je te rendrai riche et
+heureux.
+
+Emmi s'étonna beaucoup d'entendre parler distinctement et
+raisonnablement la vieille Catiche. La curiosité lui donnait quelque
+envie de la croire, mais un coup de vent agita les branches au-dessus
+de sa tête, et il entendit la voix du chêne lui dire:
+
+--N'y va pas!
+
+--Bonsoir et bon voyage, dit-il à la vieille; mon arbre ne veut pas
+que je le quitte.
+
+--Ton arbre est un sot, reprit-elle, ou plutôt c'est toi qui es une
+bête de croire à la parole des arbres.
+
+--Vous croyez que les arbres ne parlent pas? Vous vous trompez bien!
+
+--Tous les arbres parlent quand le vent se met après eux, mais ils ne
+savent pas ce qu'ils disent; c'est comme s'ils ne disaient rien.
+
+Emmi fut fâché de cette explication positive d'un fait merveilleux. Il
+répondit à Catiche:
+
+--C'est vous qui radotez, la vieille. Si tous les arbres font comme
+vous, mon chêne du moins sait ce qu'il veut et ce qu'il dit.
+
+La vieille haussa les épaules, ramassa sa besace et s'éloigna en
+reprenant son rire d'idiote.
+
+Emmi se demanda si elle jouait un rôle ou si elle avait des moments
+lucides. Il la laissa partir et la suivit, en se glissant d'arbre en
+arbre sans qu'elle s'en aperçût. Elle n'allait pas vite et marchait
+le dos courbé, la tête en avant, la bouche entr'ouverte, l'oeil fixé
+droit devant elle; mais cet air exténué ne l'empêchait pas d'avancer
+toujours sans se presser ni se ralentir, et elle traversa ainsi la
+forêt pendant trois bonnes heures de marche, jusqu'à un pauvre hameau
+perché sur une colline derrière laquelle d'autres bois s'étendaient à
+perte de vue. Emmi la vit entrer dans une méchante cahute isolée des
+autres habitations, qui, pour paraître moins misérables, n'en étaient
+pas moins un assemblage de quelques douzaines de taudis. Il n'osa pas
+s'aventurer plus loin que les derniers arbres de la forêt et revint
+sur ses pas, bien convaincu que, si la Catiche avait un _chez elle_,
+il était plus pauvre et plus laid que le trou de l'arbre parlant.
+
+Il regagna son logis du grand chêne et n'y arriva que vers le soir,
+harassé de fatigue, mais content de se retrouver chez lui. Il avait
+gagné à ce voyage de connaître l'étendue de la forêt et la proximité
+d'un village; mais ce village paraissait bien plus mal partagé que
+celui de Cernas, où Emmi avait été élevé. C'était tout pays de landes
+sans trace de culture, et les rares bestiaux qu'il avait vus paître
+autour des maisons n'avaient que la peau sur les os. Au delà, il
+n'avait aperçu que les sombres horizons des forêts. Ce n'est donc pas
+de ce côté-là qu'il pouvait songer à trouver une condition meilleure
+que la sienne.
+
+Au bout de la semaine, la Catiche arriva à l'heure ordinaire. Elle
+revenait de Cernas, et il lui demanda des nouvelles de sa tante pour
+voir si cette vieille aurait le pouvoir et la volonté de lui répondre
+comme la dernière fois. Elle répondit très-nettement:
+
+--La grand'Nanette est remariée, et, si tu retournes chez elle, elle
+tâchera de te faire mourir pour se débarrasser de toi.
+
+--Parlez-vous raisonnablement? dit Emmi; et me dites-vous la vérité?
+
+--Je te dis la vérité. Tu n'as plus qu'à te rendre à ton maître pour
+vivre avec les cochons, ou à chercher ton pain avec moi, ce qui te
+vaudrait mieux que tu ne penses. Tu ne pourras pas toujours vivre
+dans la forêt. Elle est vendue, et sans doute on va abattre les vieux
+arbres. Ton chêne y passera comme les autres. Crois-moi, petit. On
+ne peut vivre nulle part sans gagner de l'argent. Viens avec moi, tu
+m'aideras à en gagner beaucoup, et, quand je mourrai, je te laisserai
+celui que j'ai.
+
+Emmi était si étonné d'entendre causer et raisonner l'idiote, qu'il
+regarda son arbre et prêta l'oreille comme s'il lui demandait conseil.
+
+--Laisse donc cette vieille bûche tranquille, reprit la Catiche. Ne
+sois pas si sot et viens avec moi.
+
+Comme l'arbre ne disait mot, Emmi suivit la vieille, qui, chemin
+faisant, lui révéla son secret.
+
+«--Je suis venue au monde loin d'ici, pauvre comme toi et orpheline.
+J'ai été élevée dans la misère et les coups. J'ai gardé aussi les
+cochons, et, comme toi, j'en avais peur. Comme toi, je me suis sauvée;
+mais, en traversant une rivière sur un vieux pont décrépit, je suis
+tombée à l'eau d'où on m'a retirée comme morte. Un bon médecin chez
+qui on m'a portée m'a fait revenir à la vie; mais j'étais idiote,
+sourde, et ne pouvant presque plus parler. Il m'a gardée par charité,
+et, comme il n'était pas riche, le curé de l'endroit a fait des quêtes
+pour moi, et les dames m'ont apporté des habits, du vin, des douceurs,
+tout ce qu'il me fallait. Je commençais à me porter mieux, j'étais si
+bien soignée! Je mangeais de la bonne viande, je buvais du bon vin
+sucré, j'avais l'hiver du feu dans ma chambre, j'étais comme une
+princesse, et le médecin était content. Il disait:
+
+«--La voilà qui entend ce qu'on lui dit. Elle retrouve les mots pour
+parler. Dans deux ou trois mois d'ici, elle pourra travailler et
+gagner honnêtement sa vie.
+
+»Et toutes les belles dames se disputaient à qui me prendrait chez
+elle.
+
+»Je ne fus donc pas embarrassée pour trouver une place aussitôt que je
+fus guérie; mais je n'avais pas le goût du travail, et on ne fut pas
+content de moi. J'aurais voulu être fille de chambre, mais je ne
+savais ni coudre ni coiffer; on me faisait tirer de l'eau au puits et
+plumer la volaille, cela m'ennuyait. Je quittai l'endroit, croyant
+être mieux ailleurs. Ce fut encore pire, on me traitait de malpropre
+et de paresseuse. Mon vieux médecin était mort. On me chassa de maison
+en maison, et, après avoir été l'enfant chéri de tout le monde, je
+dus quitter le pays comme j'y étais venue, en mendiant mon pain; mais
+j'étais plus misérable qu'auparavant. J'avais pris le goût d'être
+heureuse, et on me donnait si peu, que j'avais à peine de quoi manger.
+On me trouvait trop grande et de trop bonne mine pour mendier. On me
+disait:
+
+»--Va travailler, grande fainéante! c'est une honte à ton âge de
+courir les chemins quand on peut épierrer les champs à six sous par
+jour.
+
+»Alors, je fis la boiteuse pour donner à croire que je ne pouvais
+pas travailler; on trouva que j'étais encore trop forte pour ne rien
+faire, et je dus me rappeler le temps où tout le monde avait pitié de
+moi, parce que j'étais idiote. Je sus retrouver l'air que j'avais dans
+ce temps-là, mon habitude de ricaner au lieu de parler, et je fis
+si bien mon personnage, que les sous et les miches recommencèrent à
+pleuvoir dans ma besace. C'est comme cela que je cours depuis une
+quarantaine d'années, sans jamais essuyer de refus. Ceux qui ne
+peuvent me donner d'argent me donnent du fromage, des fruits et du
+pain plus que je n'en peux porter. Avec ce que j'ai de trop pour moi,
+j'élève des poulets que j'envoie au marché et qui me rapportent gros.
+J'ai une bonne maison dans un village où je vais te conduire. Le pays
+est malheureux, mais les habitants ne le sont pas. Nous sommes tous
+mendiants et infirmes, ou soi-disant tels, et chacun fait sa tournée
+dans un endroit où les autres sont convenus de ne pas aller ce
+jour-là. Comme ça, chacun fait ses affaires comme il veut; mais
+personne ne les fait aussi bien que moi, car je m'entends mieux que
+personne à paraître incapable de gagner ma vie.»
+
+--Le fait est, répondit Emmi, que jamais je ne vous aurais crue
+capable de parler comme vous faites.
+
+--Oui, oui, reprit la Catiche en riant, tu as voulu m'attraper et
+m'effrayer en descendant de ton arbre, coiffé en loup-garou, pour
+avoir du pain. Moi, je faisais semblant d'avoir peur, mais je le
+reconnaissais bien et je me disais: «Voilà un pauvre gars qui viendra
+quelque jour à _Oursines-les-Bois_, et qui sera bien content de manger
+ma soupe.»
+
+En devisant ainsi, Emmi et la Galiche arrivèrent à Oursines-les-Bois;
+c'était le nom de l'endroit où demeurait la fausse idiote et qu'Emmi
+avait déjà vu.
+
+Il n'y avait pas une âme dans ce triste hameau. Les animaux paissaient
+çà et là, sans être gardés, sur une lande fertile en chardons, qui
+était toute la propriété communale des habitants. Une malpropreté
+révoltante dans les chemins boueux qui servaient de rues, une odeur
+infecte s'exhalant de toutes les maisons, du linge déchiré séchant sur
+des buissons souillés par la volaille, des toits de chaume pourri, où
+poussaient des orties, un air d'abandon cynique, de pauvreté simulée
+ou volontaire, c'était de quoi soulever de dégoût le coeur d'Emmi,
+habitué aux verdures vierges et aux bonnes senteurs de la forêt. Il
+suivit pourtant la vieille Catiche, qui le fit entrer dans sa hutte de
+terre battue, plus semblable à une étable à porcs qu'à une habitation.
+L'intérieur était tout différent: les murs étaient garnis de
+paillassons, et le lit avait matelas et couvertures de bonne laine.
+Une quantité de provisions de toute sorte: blé, lard, légumes et
+fruits, tonnes de vin et même bouteilles cachetées. Il y avait de
+tout, et, dans l'arrière-cour, l'épinette était remplie de grasses
+volailles et de canards gorgés de pain et de son.
+
+--Tu vois, dit la Catiche à Emmi, que je suis autrement riche que ta
+tante; elle me fait l'aumône toutes les semaines, et, si je voulais,
+je porterais de meilleurs habits que les siens. Veux-tu voir mes
+armoires? Rentrons, et, comme tu dois avoir faim, je vas te faire
+manger un souper comme tu n'en as goûté de ta vie.
+
+En effet, tandis qu'Emmi admirait le contenu des armoires, la vieille
+alluma le feu et tira de sa besace une tête de chèvre, qu'elle
+fricassa avec des rogatons de toute sorte et où elle n'épargna ni
+le sel, ni le beurre rance, ni les légumes avariés, produit de la
+dernière tournée. Elle en fit je ne sais quel plat, qu'Emmi mangea
+avec plus d'étonnement que de plaisir et qu'elle le força d'arroser
+d'une demi-bouteille de vin bleu. Il n'avait jamais bu de vin, il
+ne le trouva pas bon, mais il but quand même, et, pour lui donner
+l'exemple, la vieille avala une bouteille entière, se grisa et devint
+tout à fait expansive. Elle se vanta de savoir voler encore mieux que
+mendier et alla jusqu'à lui montrer sa bourse, qu'elle enterrait sous
+une pierre du foyer et qui contenait des pièces d'or à toutes les
+effigies du siècle. Il y en avait bien pour deux mille francs. Emmi,
+qui ne savait pas compter, n'apprécia pas autant qu'elle l'eût voulu
+l'opulence de la mendiante.
+
+Quand elle lui eut tout montré:
+
+--A présent, lui dit-elle, je pense que tu ne voudras plus me quitter.
+J'ai besoin d'un gars, et, si tu veux être à mon service, je te ferai
+mon héritier.
+
+--Merci, répondit l'enfant; je ne veux pas mendier.
+
+--Eh bien, soit, tu voleras pour moi.
+
+Emmi eut envie de se fâcher, mais la vieille avait parlé de le
+conduire le lendemain à Mauvert, où se tenait une grande foire, et,
+comme il avait envie de voir du pays et de connaître les endroits où
+on peut gagner sa vie honnêtement, il répondit sans montrer de colère:
+
+--Je ne saurais pas voler, je n'ai jamais appris.
+
+--Tu mens, reprit Catiche, tu voles très-habilement à la forêt de
+Cernas son gibier et ses fruits. Crois-tu donc que ces choses-là
+n'appartiennent à personne? Ne sais-tu pas que celui qui ne travaille
+pas ne peut vivre qu'aux dépens d'autrui? Il y a longtemps que cette
+forêt est quasi abandonnée. Le propriétaire était un vieux riche qui
+ne s'occupait plus de rien et ne la faisait pas seulement garder. A
+présent qu'il est mort, tout ça va changer et tu auras beau te cacher
+comme un rat dans des trous d'arbres, on te mettra la main sur le
+collet et on te conduira en prison.
+
+--Eh bien, alors, reprit Emmi, pourquoi voulez-vous m'enseigner à
+voler pour vous?
+
+--Parce que, quand on sait, on n'est jamais pris. Tu réfléchiras, il
+se fait tard, et il faut nous lever demain avec le jour pour aller à
+la foire. Je vais t'arranger un lit sur mon coffre, un bon lit avec
+une _couette_ et une couverture. Pour la première fois de ta vie, tu
+dormiras comme un prince.
+
+Emmi n'osa résister. Quand la vieille Catiche ne faisait plus
+l'idiote, elle avait quelque chose d'effrayant dans le regard et dans
+la voix. Il se coucha et s'étonna d'abord de se trouver si bien;
+mais, au bout d'un instant, il s'étonna de se trouver si mal. Ce gros
+coussin de plumes l'étouffait, la couverture, le manque d'air libre,
+la mauvaise odeur de la cuisine et le vin qu'il avait bu, lui
+donnaient la fièvre. Il se leva tout effaré en disant qu'il voulait
+dormir dehors, et qu'il mourrait s'il lui fallait passer la nuit
+enfermé.
+
+La Catiche ronflait, et la porte était barricadée. Emmi se résigna à
+dormir étendu sur la table, regrettant fort son lit de mousse dans le
+chêne.
+
+Le lendemain, la Catiche lui confia un panier d'oeufs et six poules
+à vendre, en lui ordonnant de la suivre à distance et de n'avoir pas
+l'air de la connaître.
+
+--Si on savait que je vends, lui dit-elle, on ne me donnerait plus
+rien.
+
+Elle lui fixa le prix qu'il devait atteindre avant de livrer sa
+marchandise, tout en ajoutant qu'elle ne le perdrait pas de vue, et
+que, s'il ne lui rapportait pas fidèlement l'argent, elle saurait bien
+le forcer à le lui rendre.
+
+--Si vous vous défiez de moi, répondit Emmi offensé, portez votre
+marchandise vous-même et laissez-moi m'en aller.
+
+--N'essaye pas de fuir, dit la vieille, je saurai te retrouver
+n'importe où; ne réplique pas et obéis.
+
+Il la suivit à distance comme elle l'exigeait, et vit bientôt le
+chemin couvert de mendiants plus affreux les uns que les autres.
+C'étaient les habitants d'Oursines, qui, ce jour-là, allaient tous
+ensemble se faire guérir à une fontaine miraculeuse. Tous étaient
+estropiés ou couverts de plaies hideuses. Tous sortaient de la
+fontaine sains et allègres. Le miracle n'était pas difficile à
+expliquer, tous leurs maux étant simulés et les reprenant au bout de
+quelques semaines, pour être guéris le jour de la fête suivante.
+
+Emmi vendit ses oeufs et ses poules, en reporta vite l'argent à la
+vieille, et, lui tournant le dos, s'en fut à travers la foule, les
+yeux écarquillés, admirant tout et s'étonnant de tout. Il vit des
+saltimbanques faire des tours surprenants, et il s'était même un peu
+attardé à contempler leurs maillots pailletés et leurs bandeaux dorés,
+lorsqu'il entendit à côté de lui un singulier dialogue. C'était la
+voix de la Catiche qui s'entretenait avec la voix rauque du chef des
+saltimbanques. Ils n'étaient séparés de lui que par la toile de la
+baraque.
+
+--Si vous voulez lui faire boire du vin, disait la Catiche, vous lui
+persuaderez tout ce que vous voudrez. C'est un petit innocent qui ne
+peut me servir à rien et qui prétend vivre tout seul dans la forêt,
+où il perche depuis un an dans un vieux arbre. Il est aussi leste et
+aussi adroit qu'un singe, il ne pèse pas plus qu'un chevreau, et vous
+lui ferez faire les tours les plus difficiles.
+
+--Et vous dites qu'il n'est pas intéressé? reprit le saltimbanque.
+
+--Non, il ne se soucie pas de l'argent. Vous le nourrirez, et il
+n'aura pas l'esprit d'en demander davantage.
+
+--Mais il voudra se sauver?
+
+--Bah! avec des coups, vous lui en ferez passer l'envie.
+
+--Allez me le chercher, je veux le voir.
+
+--Et vous me donnerez vingt francs?
+
+--Oui, s'il me convient.
+
+La Catiche sortit de la baraque et se trouva face à face avec Emmi, à
+qui elle fit signe de la suivre.
+
+--Non pas, lui dit-il, j'ai entendu votre marché. Je ne suis pas si
+innocent que vous croyez. Je ne veux pas aller avec ces gens-là pour
+être battu.
+
+--Tu y viendras, pourtant, répondit la Catiche en lui prenant le
+poignet avec une main de fer et en l'attirant vers la baraque.
+
+--Je ne veux pas, je ne veux pas! cria l'enfant en se débattant et en
+s'accrochant de la main restée libre à la blouse d'un homme qui était
+près de lui et qui regardait le spectacle.
+
+L'homme se retourna, et, s'adressant à la Catiche, lui demanda si ce
+petit était à elle.
+
+--Non, non, s'écria Emmi. elle n'est pas ma mère, elle ne m'est rien,
+elle veut me vendre un louis d'or à ces comédiens!
+
+--Et toi, tu ne veux pas?
+
+--Non, je ne veux pas! sauvez-moi de ses griffes. Voyez! elle me met
+en sang.
+
+Qu'est-ce qu'il y a _de_ cette femme et _de_ cet enfant? dit le beau
+gendarme Érambert, attiré par les cris d'Emmi et les vociférations de
+la Catiche.
+
+--Bah! ça n'est rien, répondit le paysan qu'Emmi tenait toujours par
+sa blouse. C'est une pauvresse qui veut vendre un gars aux sauteurs de
+corde; mais on l'empêchera bien, gendarme, on n'a pas besoin de vous.
+
+--On a toujours besoin de la gendarmerie, mon ami. Je veux savoir ce
+qu'il y a _de_ cette histoire-là.
+
+Et, s'adressant à Emmi:
+
+--Parle, jeune homme, explique-moi l'affaire.
+
+A la vue du gendarme, la vieille Catiche avait lâché Emmi et avait
+essayé de fuir; mais le majestueux Érambert l'avait saisie par le
+bras, et vite elle s'était mise à rire et à grimacer en reprenant sa
+figure d'idiote. Pourtant, au moment où Emmi allait répondre, elle lui
+lança un regard suppliant où se peignait un grand effroi. Emmi avait
+été élevé dans la crainte des gendarmes, et il s'imagina que, s'il
+accusait la vieille, Érambert allait lui trancher la tête avec son
+grand sabre. Il eut pitié d'elle et répondit:
+
+--Laissez-la, monsieur, c'est une femme folle et imbécile qui m'a fait
+peur, mais qui ne voulait pas me faire de mal.
+
+--La connaissez-vous? n'est-ce pas la Catiche? une femme qui fait
+semblant _de_ ce qu'elle n'est pas? Dites la vérité.
+
+Un nouveau regard de la mendiante donna à Emmi le courage de mentir
+pour lui sauver la vie.
+
+--Je la connais, dit-il, c'est une _innocente_.
+
+--Je saurai _de_ ce qui en est, répondit le beau gendarme en laissant
+aller la Catiche. Circulez, vieille femme, mais n'oubliez pas que
+depuis longtemps j'ai l'oeil sur vous.
+
+La Catiche s'enfuit, et le gendarme s'éloigna. Emmi, qui avait eu
+encore plus peur de lui que de la vieille, tenait toujours la blouse
+du père Vincent. C'était le nom du paysan qui s'était trouvé là pour
+le protéger, et qui avait une bonne figure douce et gaie.
+
+--Ah çà! petit, dit ce bonhomme à Emmi, tu vas me lâcher à la fin? Tu
+n'as plus rien à craindre; qu'est-ce que tu veux de moi? cherches-tu
+ta vie? veux-tu un sou?
+
+--Non, merci, dit Emmi, mais j'ai peur à présent de tout ce monde où
+me voilà seul sans savoir de quel côté me tourner.
+
+--Et où voudrais-tu aller?
+
+--Je voudrais retourner dans ma forêt de Cernas sans passer par
+Oursines-les-Bois.
+
+--Tu demeures à Cernas? C'est bien aisé de t'y mener, puisque de ce
+pas je m'en vas dans la forêt. Tu n'auras qu'à me suivre; j'entre
+souper sous la ramée, attends-moi au pied de cette croix, je
+reviendrai te prendre.
+
+Emmi trouva que la croix du village était encore trop près de la
+baraque des saltimbanques; il aima mieux suivre le père Vincent sous
+la ramée, d'autant plus qu'il avait besoin de se restaurer avant de se
+mettre en route.
+
+--Si vous n'avez pas honte de moi, lui dit-il, permettez-moi de manger
+mon pain et mon fromage à côté de vous. J'ai de quoi payer ma dépense:
+tenez, voilà ma bourse, vous payerez pour nous deux, car je souhaite
+payer aussi votre dîner.
+
+--Diable! s'écria en riant le père Vincent, voilà un gars bien honnête
+et bien généreux; mais j'ai l'estomac creux, et ta bourse n'est guère
+remplie. Viens, et mets-toi là. Reprends ton argent, petit, j'en ai
+assez pour nous deux.
+
+Tout en mangeant ensemble, Vincent fit raconter à Emmi toute son
+histoire. Quand ce fut terminé, il lui dit:
+
+--Je vois que tu as bonne tête et bon coeur, puisque tu ne t'es pas
+laissé tenter par les louis d'or de cette Catiche, et que pourtant tu
+n'as pas voulu l'envoyer en prison. Oublie-la et ne quitte plus ta
+forêt, puisque tu y es bien. Il ne tient qu'à toi de ne plus y être
+tout à fait seul. Tu sauras que j'y vais pour préparer les logements
+d'une vingtaine d'ouvriers qui se disposent à abattre le taillis entre
+Cernas et la Planchette.
+
+--Ah! vous allez abattre la forêt? dit Emmi consterné.
+
+--Non! nous faisons seulement une coupe dans une partie qui ne touche
+point à ton refuge du chêne parlant, et je sais qu'on ne touchera
+ni aujourd'hui, ni demain, à la région des vieux arbres. Sois donc
+tranquille, on ne te dérangera pas; mais, si tu m'en crois, mon petit,
+tu viendras travailler avec nous. Tu n'es pas assez fort pour manier
+la serpe et la cognée; mais, si tu es adroit, tu pourras très-bien
+préparer les liens et t'occuper au fagotage, tout en servant les
+ouvriers, qui ont toujours besoin d'un gars pour faire leurs
+commissions et porter leurs repas. C'est moi qui ai l'entreprise de
+cette coupe. Les ouvriers sont à leurs pièces, c'est-à-dire qu'on les
+paye en raison du travail qu'ils font. Je te propose de t'en rapporter
+à moi pour juger de ce qu'il sera raisonnable de te donner, et je te
+conseille d'accepter. La vieille Catiche a eu raison de te dire que,
+quand on ne veut pas travailler, il faut être voleur ou mendiant, et,
+comme tu ne veux être ni l'un ni l'autre, prends vite le travail que
+je t'offre, l'occasion est bonne.
+
+Emmi accepta avec joie. Le père Vincent lui inspirait une confiance
+absolue. Il se mit à sa disposition, et ils prirent ensemble le chemin
+de la forêt.
+
+Il faisait nuit quand ils y arrivèrent, et, quoique le père Vincent
+connût bien les chemins, il eût été embarrassé de trouver dans
+l'obscurité la taille des buttes, si Emmi, qui s'était habitué à voir
+la nuit comme les chats, ne l'eût conduit par le plus court. Ils
+trouvèrent un abri déjà préparé par les ouvriers, qui y étaient venus
+dès la veille. Cela consistait en perches placées en pignon avec leurs
+branchages, et recouvertes de grandes plaques de mousse et de gazon.
+Emmi fut présenté aux ouvriers et bien accueilli. Il mangea la soupe
+bien chaude et dormit de tout son coeur.
+
+Le lendemain, il fit son apprentissage: allumer le feu, faire la
+cuisine, laver les pots, aller chercher de l'eau, et le reste du temps
+aider à la construction de nouvelles cabanes pour les vingt autres
+bûcherons qu'on attendait. Le père Vincent, qui commandait et
+surveillait tout, fut émerveillé de l'intelligence, de l'adresse et
+de la promptitude d'Emmi. Ce n'est pas lui qui apprenait à tout
+faire avec rien; c'est lui qui l'apprenait aux plus malins, et tous
+s'écrièrent que ce n'était pas un gars, mais un esprit follet que les
+bons diables de la forêt avaient mis à leur service. Comme, avec tous
+ses talents et industries, Emmi était obéissant et modeste, il fut
+pris en amitié, et les plus rudes de ces bûcherons lui parlèrent avec
+douceur et lui commandèrent avec discrétion.
+
+Au bout de cinq jours, Emmi demanda au père Vincent s'il était libre
+d'aller faire son dimanche où bon lui semblerait.
+
+--Tu es libre, lui répondit le brave homme; mais, si tu veux m'en
+croire, tu iras revoir ta tante et les gens de ton village. S'il est
+vrai que ta tante ne se soucie pas de te reprendre, elle sera contente
+de te savoir en position de gagner ta vie sans qu'elle s'en mêle,
+et, si tu penses qu'on te battra à la ferme pour avoir quitté ton
+troupeau, j'irai avec toi pour apaiser les gens et te protéger. Sois
+sûr, mon enfant, que le travail est le meilleur des passe-ports et
+qu'il purifie tout.
+
+Emmi le remercia du bon conseil, et le suivit. Sa tante, qui le
+croyait mort, eut peur en le voyant; mais, sans lui raconter ses
+aventures, Emmi lui fit savoir qu'il travaillait avec les bûcherons et
+qu'il ne serait plus jamais à sa charge. Le père Vincent confirma son
+dire, et déclara qu'il regardait l'enfant comme sien et en faisait
+grande estime. Il parla de même à la ferme, où on les obligea de boire
+et de manger. La grand'Nannette y vint pour embrasser Emmi devant le
+monde et faire la bonne âme en lui apportant quelques hardes et une
+demi-douzaine de fromages. Bref, Emmi s'en revint avec le vieux
+bûcheron, réconcilié avec tout le monde, dégagé de tout blâme et de
+tout reproche.
+
+Quand ils eurent traversé la lande, Emmi dit à Vincent:
+
+--Ne m'en voudrez-vous point si je vais passer la nuit dans mon chêne?
+Je vous promets d'être à la taille des buttes avant soleil levé.
+
+--Fais comme tu veux, répondit le bûcheron; c'est donc une idée que tu
+as comme ça de percher?
+
+Emmi lui fit comprendre qu'il avait pour ce chêne une amitié fidèle,
+et l'autre l'écouta en souriant, un peu étonné de son idée, mais porté
+à le croire et à le comprendre. Il le suivit jusque-là et voulut
+voir sa cachette. Il eut de la peine à grimper assez haut pour
+l'apercevoir. Il était encore agile et fort, mais le passage entre
+les branches était trop étroit pour lui. Emmi seul pouvait se glisser
+partout.
+
+--C'est bien et c'est gentil, dit le bonhomme en redescendant; mais tu
+ne pourras pas coucher là longtemps: l'écorce, en grossissant et en
+se roulant, finira par boucher l'ouverture, et toi, tu ne seras pas
+toujours mince comme un fétu. Après ça, si tu y tiens, on peut
+élargir la fente avec une serpe; je te ferai cet ouvrage-là, si tu le
+souhaites.
+
+--Oh non! s'écria Emmi, tailler dans mon chêne, pour le faire mourir!
+
+--Il ne mourra pas; un arbre bien taillé dans ses parties malades ne
+s'en porte que mieux.
+
+--Eh bien, nous verrons plus tard, répondit Emmi.
+
+Ils se souhaitèrent la bonne nuit et se séparèrent.
+
+Comme Emmi se trouva heureux de reprendre possession de son gîte! Il
+lui semblait l'avoir quitté depuis un an. Il pensait à l'affreuse
+nuit qu'il avait passée chez la Catiche et faisait maintenant des
+réflexions très-justes sur la différence des goûts et le choix des
+habitudes. Il pensait à tous ces gueux d'Oursines-les-Bois, qui se
+croyaient riches parce qu'ils cachaient des louis d'or dans leurs
+paillasses et qui vivaient dans la honte et l'infection, tandis que
+lui tout seul, sans mendier, il avait dormi plus d'une année dans un
+palais de feuillage, au parfum des violettes et des mélites, au chant
+des rossignols et des fauvettes, sans souffrir de rien, sans être
+humilié par personne, sans disputes, sans maladies, sans rien de faux
+et de mauvais dans le coeur.
+
+--Tous ces gens d'Oursines, à commencer par la Catiche, se disait-il,
+ont plus d'argent qu'il ne leur en faudrait pour se bâtir de bonnes
+petites maisons, cultiver de gentils jardins, élever du bétail sain et
+propre; mais la paresse les empêche de jouir de ce qu'ils ont, ils se
+laissent croupir dans l'ignominie. Ils sont comme fiers du dégoût et
+du mépris qu'ils inspirent, ils se moquent des braves gens qui ont
+pitié d'eux, ils volent les vrais pauvres, ceux qui souffrent sans
+se plaindre. Ils se cachent pour compter leur argent et périssent de
+misère. Quelle folie triste et honteuse, et comme le père Vincent a
+raison de dire que le travail est ce qui garde et purifie le plaisir
+de vivre!
+
+Une heure avant le jour, Emmi, qui s'était commandé à lui-même de ne
+pas dormir trop serré, s'éveilla et regarda autour de lui. La lune
+s'était levée tard et n'était pas couchée. Les oiseaux ne disaient
+rien encore. La chouette faisait sa ronde et n'était pas rentrée. Le
+silence est une belle chose, il est rare dans une forêt, où il y a
+toujours quelque être qui grimpe ou quelque chose qui tombe. Emmi but
+ce beau silence comme un rafraîchissement en se rappelant le vacarme
+étourdissant de la foire, le tam-tam et la grosse caisse des
+saltimbanques, les disputes des acheteurs et des vendeurs, le
+grincement des vielles et le mugissement des cornemuses, les cris des
+animaux ennuyés ou effrayés, les rauques chansons des buveurs, tout ce
+qui l'avait tour à tour étonné, amusé, épouvanté. Quelle différence
+avec les voix mystérieuses, discrètes ou imposantes de la forêt! Une
+faible brise s'éleva avec l'aube et fit frissonner mélodieusement la
+cime des arbres. Celle du chêne semblait dire:
+
+--Reste tranquille, Emmi; sois tranquille et content, petit Emmi.
+
+«Tous les arbres parlent,» lui avait dit la Catiche.
+
+--C'est vrai, pensait-il, ils ont tous leur voix et leur manière de
+gémir ou de chanter; mais ils ne savent ce qu'ils disent, à ce que
+prétend cette sorcière. Elle ment: les arbres se plaignent ou se
+réjouissent innocemment. Elle ne peut pas les comprendre, elle qui ne
+pense qu'au mal!
+
+Emmi fut aux coupes à l'heure dite et y travailla tout l'été et tout
+l'hiver suivant. Tous les samedis soir, il allait coucher dans son
+chêne. Le dimanche, il faisait une courte visite aux habitants de
+Cernas et revenait à son gîte jusqu'au lundi matin. Il grandissait et
+restait mince et léger, mais se tenait très-proprement et avait une
+jolie petite mine éveillée et aimable qui plaisait à tout le monde. Le
+père Vincent lui apprenait à lire et à compter. On faisait cas de
+son esprit, et sa tante, qui n'avait pas d'enfants, eût souhaité le
+retenir auprès d'elle pour lui faire honneur et profit, car il était
+de bon conseil et paraissait s'entendre à tout.
+
+Mais Emmi n'aimait que les bois. Il en était venu à y voir, à y
+entendre des choses que n'entendaient ni ne voyaient les autres. Dans
+les longues nuits d'hiver, il aimait surtout la région des pins, où
+la neige amoncelée dessinait, le long des rameaux noirs, de grandes
+belles formes blanches mollement couchées, qui, parfois balancées par
+la brise, semblaient se mouvoir et s'entretenir mystérieusement. Le
+plus souvent elles paraissaient dormir, et il les regardait avec un
+respect mêlé de frayeur. Il eût craint de dire un mot, de faire un
+mouvement qui eût réveillé ces belles fées de la nuit et du silence.
+Dans la demi-obscurité des nuits claires où les étoiles scintillaient
+comme des yeux de diamant en l'absence de la lune, il croyait saisir
+les formes de ces êtres fantastiques, les plis de leurs robes, les
+ondulations de leurs chevelures d'argent. Aux approches du dégel,
+elles changeaient d'aspect et d'attitude, et il les entendait tomber
+des branches avec un bruit frais et léger, comme si, en touchant
+la nappe neigeuse du sol, elles eussent pris un souple élan pour
+s'envoler ailleurs.
+
+Quand la glace emprisonnait le petit ruisseau, il la cassait pour
+boire, mais avec précaution, pour ne pas abîmer l'édifice de cristal
+que formait sa petite chute. Il aimait à regarder le long des chemins
+de la forêt les girandoles du givre et les stalactites irisées par le
+soleil levant.
+
+Il y avait des soirs où l'architecture transparente des arbres privés
+de feuilles se dessinait en dentelle noire sur le ciel rouge ou sur le
+fond nacré des nuages éclairés par la lune. Et, l'été, quelles chaudes
+rumeurs, quels concerts d'oiseaux sous le feuillage! Il faisait la
+guerre aux rongeurs et aux fureteurs friands des oeufs ou des petits
+dans les nids. Il s'était fabriqué un arc et des flèches et s'était
+rendu très-adroit à tuer les rats et les vipères. Il épargnait les
+belles couleuvres inoffensives qui serpentent avec tant de grâce sur
+la mousse, et les charmants écureuils, qui ne vivent que des amandes
+du pin, si adroitement extraites par eux de leur cône.
+
+Il avait si bien protégé les nombreux habitants de son vieux chêne que
+tous le connaissaient et le laissaient circuler au milieu d'eux. Il
+s'imaginait comprendre le rossignol le remerciant d'avoir sauvé sa
+nichée et disant tout exprès pour lui ses plus beaux airs. Il ne
+permettait pas aux fourmis de s'établir dans son voisinage; mais
+il laissait le pivert travailler dans le bois pour en retirer les
+insectes rongeurs qui le détériorent. Il chassait les chenilles du
+feuillage. Les hannetons voraces ne trouvaient pas grâce devant lui.
+Tous les dimanches, il faisait à son cher arbre une toilette complète,
+et en vérité jamais le chêne ne s'était si bien porté et n'avait étalé
+une si riche et si fraîche verdure. Emmi ramassait les glands les plus
+sains et allait les semer sur la lande voisine où il soignait leur
+première enfance en empêchant la bruyère et la cuscute de les
+étouffer.
+
+Il avait pris les lièvres en amitié et n'en voulait plus détruire pour
+sa nourriture. De son arbre, il les voyait danser sur le serpolet, se
+coucher sur le flanc comme des chiens fatigués, et tout à coup, au
+bruit d'une feuille sèche qui se détache, bondir avec une grâce
+comique, et s'arrêter court, comme pour réfléchir après avoir cédé à
+la peur. Si, en se promenant par les chaudes journées, il se sentait
+le besoin de faire une sieste, il grimpait dans le premier arbre venu,
+et, choisissant son gîte, il entendait les ramiers le bercer de leurs
+grasseyements monotones et caressants; mais il était délicat pour son
+coucher et ne dormait tout à fait bien que dans son chêne.
+
+Il fallut pourtant quitter cette chère forêt quand la coupe fut
+terminée et enlevée. Emmi suivit le père Vincent, qui s'en allait à
+cinq lieues de là, du côté d'Oursines, pour entreprendre une autre
+coupe dans une autre propriété.
+
+Depuis le jour de la foire, Emmi n'était pas retourné dans ce vilain
+endroit et n'avait pas aperçu la Catiche. Était-elle morte, était-elle
+en prison? Personne n'en savait rien. Beaucoup de mendiants
+disparaissent comme cela sans qu'on puisse dire ce qu'ils sont
+devenus. Personne ne les cherche ni ne les regrette.
+
+Emmi était très-bon. Il n'avait pas oublié le temps de solitude
+absolue où, la croyant idiote et misérable, il l'avait vue chaque
+semaine au pied de son chêne lui apportant le pain dont il était privé
+et lui faisant entendre le son de la voix humaine. Il confia au
+père Vincent le désir qu'il avait d'avoir de ses nouvelles, et ils
+s'arrêtèrent à Oursines pour en demander. C'était jour de fête dans
+cette cour des miracles. On trinquait et on chantait en choquant les
+pots. Deux femmes décoiffées, et les cheveux au vent se battaient
+devant une porte, les enfants barbotaient dans une mare infecte. Sitôt
+que les deux voyageurs parurent, les enfants s'envolèrent comme une
+bande de canards sauvages. Leur fuite avertit de proche en proche les
+habitants. Tout bruit cessa, et les portes se fermèrent. La volaille
+effarouchée se cacha dans les buissons.
+
+--Puisque ces gens ne veulent pas qu'on voie leurs ébats, dit le père
+Vincent, et puisque tu connais le logis de la Catiche, allons-y tout
+droit.
+
+Ils y frappèrent plusieurs fois sans qu'on leur répondît. Enfin une
+voix cassée cria d'entrer, et ils poussèrent la porte. La Catiche,
+pâle, maigre, effrayante, était assise sur une grande chaise auprès
+du feu, ses mains desséchées collées sur les genoux. En reconnaissant
+Emmi, elle eut une expression de joie.
+
+--Enfin, dit-elle, te voilà, et je peux mourir tranquille!
+
+Elle leur expliqua qu'elle était paralytique et que ses voisines
+venaient la lever le matin, la coucher le soir et la faire manger à
+ses heures.
+
+--Je ne manque de rien, ajouta-t-elle, mais j'ai un grand souci. C'est
+mon pauvre argent qui est là, sous cette pierre où je pose mes pieds.
+Cet argent, je le destine à Emmi, qui est un bon coeur et qui m'a
+sauvée de la prison au moment où je voulais le vendre à de mauvaises
+gens; mais, sitôt que je serai morte, mes voisines fouilleront partout
+et trouveront mon trésor: c'est cela qui m'empêche de dormir et de me
+faire soigner convenablement. Il faut prendre cet argent, Emmi, et
+l'emporter loin d'ici. Si je meurs, garde-le, je te le donne; ne te
+l'avais-je pas promis? Si je reviens à la santé, tu me le rapporteras;
+tu es honnête, je te connais. Il sera toujours à toi, mais j'aurai le
+plaisir de le voir et de le compter jusqu'à ma dernière heure.
+
+Emmi refusa d'abord. C'était de l'argent volé qui lui répugnait; mais
+le père Vincent offrit à la Catiche de s'en charger pour le lui rendre
+à sa première réclamation, ou pour le placer au nom d'Emmi, si elle
+venait à mourir sans le réclamer. Le père Vincent était connu dans
+tout le pays pour un homme juste qui avait honnêtement amassé du bien,
+et la Catiche, qui rôdait partout et entendait tout, n'était pas sans
+savoir qu'on devait se fier à lui. Elle le pria de bien fermer les
+huisseries de sa cabane, puis de reculer sa chaise, car elle ne
+pouvait se mouvoir, et de soulever la pierre du foyer. Il y avait bien
+plus qu'elle n'avait montré la première fois à Emmi. Il y avait cinq
+bourses de peau et environ cinq mille francs en or. Elle ne voulut
+garder que trois cents francs en argent pour payer les soins de ses
+voisins et se faire enterrer.
+
+Et, comme Emmi regardait ce trésor avec dédain:
+
+--Tu sauras plus tard, lui dit la Catiche, que la misère est un
+méchant mal. Si je n'étais pas née dans ce mal, je n'aurais pas fait
+ce que j'ai fait.
+
+--Si vous vous en repentez, lui dit le père Vincent, Dieu vous le
+pardonnera.
+
+--Je m'en repens, répondit-elle, depuis que je suis paralytique, parce
+que je meurs dans l'ennui et la solitude. Mes voisins me déplaisent
+autant que je leur déplais. Je pense à cette heure que j'aurais mieux
+fait de vivre autrement.
+
+Emmi lui promit de revenir la voir et suivit le père Vincent dans son
+nouveau travail. Il regretta bien un peu sa forêt de Cernas, mais il
+avait l'idée du devoir et fit le sien fidèlement. Au bout de huit
+jours, il retourna vers la Catiche. Il arriva comme on emportait sa
+bière sur une petite charrette traînée par un âne. Emmi la suivit
+jusqu'à la paroisse, qui était distante d'un quart de lieue, et
+assista à son enterrement. Au retour, il vit que tout chez elle était
+au pillage et qu'on se battait à qui aurait ses nippes. Il ne se
+repentit plus d'avoir soustrait à ces mauvaises gens le trésor de la
+vieille.
+
+Quand il fut de retour à la coupe, le père Vincent lui dit:
+
+--Tu es trop jeune pour avoir cet argent-là. Tu n'en saurais pas tirer
+parti, ou tu te laisserais voler. Si tu m'agrées pour tuteur, je
+le placerai pour le mieux, et je t'en servirai la rente jusqu'à ta
+majorité.
+
+--Faites-en ce qu'il vous plaira, répondit Emmi; je m'en rapporte
+à vous. Pourtant, si c'est de l'argent volé, comme la vieille s'en
+vantait, ne vaudrait-il pas mieux essayer de le rendre?
+
+--Le rendre à qui? Ç'a été volé sou par sou, puisque cette femme
+obtenait la charité en trompant le monde et en chipant deçà et delà on
+ne sait à qui, des choses que nous ne savons pas, et que personne ne
+songe plus à réclamer. L'argent n'est pas coupable, la honte est pour
+ceux qui en font mauvais emploi. La Catiche était une champie, elle
+n'avait pas de famille, elle n'a pas laissé d'héritier; elle te donne
+son bien, non pas pour te remercier d'avoir fait quelque chose de mal,
+mais au contraire parce que tu lui as pardonné celui qu'elle voulait
+te faire. J'estime donc que c'est pour toi un héritage bien acquis, et
+qu'en te le donnant cette vieille a fait la seule bonne action de sa
+vie. Je ne veux pas te cacher qu'avec le revenu que je te servirai, tu
+as le moyen de ne pas travailler beaucoup; mais, si tu es, comme je
+le crois, un vrai bon sujet, tu continueras à travailler de tout ton
+coeur, comme si tu n'avais rien.
+
+--Je ferai comme vous me conseillez, répondit Emmi. Je ne demande qu'à
+rester avec vous et à suivre vos commandements.
+
+Le brave garçon n'eut point à se repentir de la confiance et de
+l'amitié qu'il sentait pour son maître. Celui-ci le regarda toujours
+comme son fils et le traita en bon père. Quand Emmi fut en âge
+d'homme, il épousa une des petites-filles du vieux bûcheron, et, comme
+il n'avait pas touché à son capital, que les intérêts de chaque année
+avaient grossi, il se trouva riche pour un paysan de ce temps-là. Sa
+femme était jolie, courageuse et bonne; on faisait grand cas, dans
+tout le pays, de ce jeune ménage, et, comme Emmi avait acquis quelque
+savoir et montrait beaucoup d'intelligence dans sa partie, le
+propriétaire de la forêt de Cernas le choisit pour son garde général
+et lui fit bâtir une jolie maison dans le plus bel endroit de la
+vieille futaie, tout auprès du chêne parlant.
+
+La prédiction du père Vincent s'était facilement réalisée. Emmi était
+devenu trop grand pour occuper son ancien gîte, et le chêne avait
+refait tant d'écorce, que la logette s'était presque refermée. Quand
+Emmi, devenu vieux, vit que la fente allait bientôt se fermer tout à
+fait, il écrivit avec une pointe d'acier, sur une plaque de cuivre,
+son nom, la date de son séjour dans l'arbre et les principales
+circonstances de son histoire, avec cette prière à la fin: «Feu du
+ciel et vent de la montagne, épargnez mon ami le vieux chêne. Faites
+qu'il voie encore grandir mes petits-enfants et leurs descendants
+aussi. Vieux chêne qui m'as parlé, dis-leur aussi quelquefois une
+bonne parole pour qu'ils t'aiment toujours comme je t'ai aimé.»
+
+Emmi jeta cette plaque écrite dans le creux où il avait longtemps
+dormi et songé.
+
+La fente s'est refermée tout à fait. Emmi a fini de vivre, et l'arbre
+vit toujours. Il ne parle plus, ou, s'il parle, il n'y a plus
+d'oreilles capables de le comprendre. On n'a plus peur de lui, mais
+l'histoire d'Emmi s'est répandue, et, grâce au bon souvenir que
+l'homme a laissé, le chêne est toujours respecté et béni.
+
+
+
+
+LE CHIEN ET LA FLEUR SACREE
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+LE CHIEN
+
+
+A GABRIELLE SAND
+
+
+Nous avions jadis pour voisin de campagne un homme dont le nom prêtait
+souvent à rire: il s'appelait M. Lechien. Il en plaisantait le premier
+et ne paraissait nullement contrarié quand les enfants l'appelaient
+Médor ou Azor.
+
+C'était un homme très-bon, très-doux, un peu froid de manières, mais
+très-estimé pour la droiture et l'aménité de son caractère. Rien en
+lui, hormis son nom, ne paraissait bizarre: aussi nous étonna-t-il
+beaucoup, un jour où son chien avait fait une sottise au milieu du
+dîner. Au lieu de le gronder ou de le battre, il lui adressa, d'un ton
+froid et en le regardant fixement, cette étrange mercuriale:
+
+--Si vous agissez ainsi, monsieur, il se passera du temps avant que
+vous cessiez d'être chien. Je l'ai été, moi qui vous parle, et il
+m'est arrivé quelquefois d'être entraîné par la gourmandise, au point
+de m'emparer d'un mets qui ne m'était pas destiné; mais je n'avais pas
+comme vous l'âge de raison, et d'ailleurs sachez, monsieur, que je
+n'ai jamais cassé l'assiette.
+
+Le chien écouta ce discours avec une attention soumise; puis il fit
+entendre un bâillement mélancolique, ce qui, au dire de son maître,
+n'est pas un signe d'ennui, mais de tristesse chez les chiens; après
+quoi, il se coucha, le museau allongé sur ses pattes de devant, et
+parut plongé dans de pénibles réflexions.
+
+Nous crûmes d'abord que, faisant allusion à son nom, notre voisin
+avait voulu montrer simplement de l'esprit pour nous divertir; mais
+son air grave et convaincu nous jeta dans la stupeur lorsqu'il nous
+demanda si nous n'avions aucun souvenir de nos existences antérieures.
+
+--Aucun! fut la réponse générale.
+
+M. Lechien ayant fait du regard le tour de la table, et, nous voyant
+tous incrédules, s'avisa de regarder un domestique qui venait d'entrer
+pour remettre une lettre et qui n'était nullement au courant de la
+conversation.
+
+--Et vous, Sylvain, lui dit-il, vous souvenez-vous de ce que vous avez
+été avant d'être homme?
+
+Sylvain était un esprit railleur et sceptique.
+
+--Monsieur, répondit-il sans se déconcerter, depuis que je suis homme
+j'ai toujours été cocher: il est bien probable qu'avant d'être cocher,
+j'ai été cheval!
+
+--Bien répondu! s'écria-t-on.
+
+Et Sylvain se retira aux applaudissements des joyeux convives.
+
+--Cet homme a du sens et de l'esprit, reprit notre voisin; il est bien
+probable, pour parler comme lui, que, dans sa prochaine existence, il
+ne sera plus cocher, il deviendra maître.
+
+--Et il battra ses gens, répondit un de nous, comme, étant cocher, il
+aura battu ses chevaux.
+
+--Je gage tout ce que voudrez, repartit notre ami, que Sylvain ne
+bat jamais ses chevaux, de même que je ne bats jamais mon chien. Si
+Sylvain était brutal et cruel, il ne serait pas devenu bon cocher et
+ne serait pas destiné à devenir maître. Si je battais mon chien, je
+prendrais le chemin de redevenir chien après ma mort.
+
+On trouva la théorie ingénieuse, et on pressa le voisin de la
+développer.
+
+--C'est bien simple, reprit-il, et je le dirai en peu de mots.
+L'esprit, la vie de l'esprit, si vous voulez, a ses lois comme la
+matière organique qu'il revêt a les siennes. On prétend que l'esprit
+et le corps ont souvent des tendances opposées; je le nie, du moins
+je prétends que ces tendances arrivent toujours, après un combat
+quelconque, à se mettre d'accord pour pousser l'animal qui est le
+théâtre de cette lutte à reculer ou à avancer dans l'échelle des
+êtres. Ce n'est pas l'un qui a vaincu l'autre. La vie animale n'est
+pas si pernicieuse que l'on croit. La vie intellectuelle n'est pas
+si indépendante que l'on dit. L'être est un; chez lui, les besoins
+répondent aux aspirations, et réciproquement. Il y a une loi plus
+forte que ces deux lois, un troisième terme qui concilie l'antithèse
+établie dans la vie de l'individu; c'est la loi de la vie générale, et
+cette loi divine, c'est la progression. Les pas en arrière confirment
+la vérité de la marche ascendante. Tout être éprouve donc à son insu
+le besoin d'une transformation honorable, et mon chien, mon cheval,
+tous les animaux que l'homme a associés de près à sa vie l'éprouvent
+plus sciemment que les bêtes qui vivent en liberté. Voyez le chien!
+cela est plus sensible chez lui que chez tous les autres animaux.
+Il cherche sans cesse à s'identifier à moi; il aime ma cuisine, mon
+fauteuil, mes amis, ma voiture. Il se coucherait dans mon lit, si je
+le lui permettais; il entend ma voix, il la connaît, il comprend ma
+parole. En ce moment, il sait parfaitement que je parle de lui. Vous
+pouvez observer le mouvement de ses oreilles.
+
+--Il ne comprend que deux ou trois mots, lui dis-je; quand vous
+prononcez le mot chien, il tressaille, c'est vrai, mais le
+développement de votre idée reste pour lui un mystère impénétrable.
+
+--Pas tant que vous croyez! Il sait qu'il en est cause, il se souvient
+d'avoir commis une faute, et à chaque instant il me demande du regard
+si je compte le punir ou l'absoudre. Il a l'intelligence d'un enfant
+qui ne parle pas encore.
+
+--Il vous plaît de supposer tout cela, parce que vous avez de
+l'imagination.
+
+--Ce n'est pas de l'imagination que j'ai, c'est de la mémoire.
+
+--Ah! voilà! s'écria-t-on autour de nous. Il prétend se souvenir!
+Alors qu'il raconte ses existences antérieures, vite! nous écoutons.
+
+--Ce serait, répondit M. Lechien, une interminable histoire, et des
+plus confuses, car je n'ai pas la prétention de me souvenir de
+tout, du commencement du monde jusqu'à aujourd'hui. La mort a cela
+d'excellent qu'elle brise le lien entre l'existence qui finit et celle
+qui lui succède. Elle étend un nuage épais où le _moi_ s'évanouit pour
+se transformer sans que nous ayons conscience de l'opération. Moi qui,
+par exception, à ce qu'il parait, ai conservé un peu la mémoire du
+passé, je n'ai pas de notions assez nettes pour mettre de l'ordre dans
+mes souvenirs. Je ne saurais vous dire si j'ai suivi l'échelle de
+progression régulièrement, sans franchir quelques degrés, ni si j'ai
+recommencé plusieurs fois les diverses stations de ma métempsycose.
+Cela, vraiment, je ne le sais pas; mais j'ai dans l'esprit des images
+vives et soudaines qui me font apparaître certains milieux traversés
+par moi à une époque qu'il m'est impossible de déterminer, et alors
+je retrouve les émotions et les sensations que j'ai éprouvées dans ce
+temps-là. Par exemple, je me retrace depuis peu une certaine rivière
+où j'ai été poisson. Quel poisson? Je ne sais pas! Une truite
+peut-être, car je me rappelle mon horreur pour les eaux troubles et
+mon ardeur incessante à remonter les courants. Je ressens encore
+l'impression délicieuse du soleil traçant des filets déliés ou des
+arabesques de diamants mobiles sur les flots brisés. Il y avait...
+je ne sais où!--les choses alors n'avaient pas de nom pour moi,--une
+cascade charmante où la lune se jouait en fusées d'argent. Je passais
+là des heures entières à lutter contre le flot qui me repoussait. Le
+jour, il y avait sur le rivage des mouches d'or et d'émeraude qui
+voltigeaient sur les herbes et que je saisissais avec une merveilleuse
+adresse, me faisant de cette chasse un jeu folâtre plutôt qu'une
+satisfaction de voracité. Quelquefois les demoiselles aux ailes bleues
+m'effleuraient de leur vol. Des plantes admirables semblaient vouloir
+m'enlacer dans leurs vertes chevelures; mais la passion du mouvement
+et de la liberté me reportait toujours vers les eaux libres et
+rapides. Agir, nager, vite, toujours plus vite, et sans jamais me
+reposer, ah! c'était une ivresse! Je me suis rappelé ce bon temps
+l'autre jour en me baignant dans votre rivière, et à présent je ne
+l'oublierai plus!
+
+--Encore, encore! s'écrièrent les enfants, qui écoutaient de toutes
+leurs oreilles. Avez-vous été grenouille, lézard, papillon?
+
+--Lézard, je ne sais pas, grenouille probablement; mais papillon, je
+m'en souviens à merveille. J'étais fleur, une jolie fleur blanche
+délicatement découpée, probablement une sorte de saxifrage sarmenteuse
+pendant sur le bord d'une source, et j'avais toujours soif, toujours
+soif. Je me penchais sur l'eau sans pouvoir l'atteindre, un vent frais
+me secouait sans cesse. Le désir est une puissance dont on ne connaît
+pas la limite. Un matin, je me détachai de ma tige, je flottai
+soutenue par la brise. J'avais des ailes, j'étais libre et vivant. Les
+papillons ne sont que des fleurs envolées un jour de fête où la nature
+était en veine d'invention et de fécondité.
+
+--Très-joli, lui dis-je, mais c'est de la poésie!
+
+--Ne l'empêchez pas d'en faire, s'écrièrent les jeunes gens; il nous
+amuse!
+
+Et, s'adressant à lui:
+
+--Pouvez-vous nous dire à quoi vous songiez quand vous étiez une
+pierre?
+
+--Une pierre est une chose et ne pense pas, répondit-il; je ne me
+rappelle pas mon existence minérale; pourtant, je l'ai subie comme
+vous tous et il ne faudrait pas croire que la vie inorganique soit
+tout à fait inerte. Je ne m'étends jamais sur une roche sans ressentir
+à son contact quelque chose de particulier qui m'affirme les antiques
+rapports que j'ai dû avoir avec elle. Toute chose est un élément de
+transformation. La plus grossière a encore sa vitalité latente dont
+les sourdes pulsations appellent la lumière et le mouvement: l'homme
+désire, l'animal et la plante aspirent, le minéral attend. Mais, pour
+me soustraire aux questions embarrassantes que vous m'adressez, je
+vais choisir une de mes existences que je me retrace le mieux, et vous
+dire comment j'ai vécu, c'est-à-dire agi et pensé la dernière fois que
+j'ai été chien. Ne vous attendez pas à des aventures dramatiques, à
+des sauvetages miraculeux; chaque animal a son caractère personnel.
+C'est une étude de caractère que je vais vous communiquer.
+
+On apporta les flambeaux, on renvoya les domestiques, on fit silence,
+et l'étrange narrateur parla ainsi:
+
+--J'étais un joli petit bouledogue, un ratier de pure race. Je ne me
+rappelle ni ma mère, dont je fus séparé très-jeune, ni la cruelle
+opération qui trancha ma queue et effila mes oreilles. On me trouva
+beau ainsi mutilé, et de bonne heure j'aimai les compliments. Du plus
+loin que je me souvienne, j'ai compris le sens des mots _beau chien,
+joli chien_; j'aimais aussi le mot _blanc_. Quand les enfants, pour me
+faire fête, m'appelaient _lapin blanc_, j'étais enchanté. J'aimais
+à prendre des bains; mais, comme je rencontrais souvent des eaux
+bourbeuses où la chaleur me portait à me plonger, j'en sortais tout
+terreux, et on m'appelait _lapin jaune_ ou _lapin noir_, ce qui
+m'humiliait beaucoup. Le déplaisir que j'en éprouvai mainte fois
+m'amena à faire une distinction assez juste des couleurs.
+
+»La première personne qui s'occupa de mon éducation morale fut une
+vieille dame qui avait ses idées. Elle ne tenait pas à ce que je fusse
+ce qu'on appelle dressé. Elle n'exigea pas que j'eusse le talent de
+rapporter et de donner la patte. Elle disait qu'un chien n'apprenait
+pas ces choses sans être battu. Je comprenais très-bien ce mot-là,
+car le domestique me battait quelquefois à l'insu de sa maîtresse.
+J'appris donc de bonne heure que j'étais protégé, et qu'en me
+réfugiant auprès d'elle, je n'aurais jamais que des caresses et des
+encouragements. J'étais jeune et j'étais fou. J'aimais à tirer à moi
+et à ronger les bâtons. C'est une rage que j'ai conservée pendant
+toute ma vie de chien et qui tenait à ma race, à la force de ma
+mâchoire et à l'ouverture énorme de ma gueule. Évidemment la nature
+avait fait de moi un dévorant. Instruit à respecter les poules et les
+canards, j'avais besoin de me battre avec quelque chose et de dépenser
+la force de mon organisme. Enfant comme je l'étais, je faisais grand
+mal dans le petit jardin de la vieille dame; j'arrachais les tuteurs
+des plantes et souvent la plante avec. Le jardinier voulait me
+corriger, ma maîtresse l'en empêchait, et, me prenant à part, elle me
+parlait très-sérieusement. Elle me répétait à plusieurs reprises, en
+me tenant la tête et en me regardant bien dans les yeux:
+
+»--Ce que vous avez fait est mal, très-mal, on ne peut plus mal!
+
+»Alors, elle plaçait un bâton devant moi et me défendait d'y toucher.
+Quand j'avais obéi, elle disait:
+
+»--C'est bien, très-bien, vous êtes un bon chien.
+
+«Il n'en fallut pas davantage pour faire éclore en moi ce trésor
+inappréciable de la conscience que l'éducation communique au chien
+quand il est bien doué et qu'on ne l'a pas dégradé par les coups et
+les injures.
+
+«J'acquis donc ainsi très-jeune le sentiment de la dignité, sans
+lequel la véritable intelligence ne se révèle ni à l'animal, ni
+à l'homme. Celui qui n'obéit qu'à la crainte ne saura jamais se
+commander à lui-même.
+
+«J'avais dix-huit mois, et j'étais dans toute la fleur de la jeunesse
+et de ma beauté, quand ma maîtresse changea de résidence et m'amena
+à la campagne qu'elle devait désormais habiter avec sa famille. Il y
+avait un grand parc, et je connus les ivresses de la liberté. Dès que
+je vis le fils de la vieille dame, je compris, à la manière dont ils
+s'embrassèrent et à l'accueil qu'il me fit, que c'était là le maître
+de la maison, et que je devais me mettre à ses ordres. Dès le premier
+jour, j'emboîtai le pas derrière lui d'un air si raisonnable et si
+convaincu, qu'il me prit en amitié, me caressa et me fit coucher dans
+son cabinet. Sa jeune femme n'aimait pas beaucoup les chiens et se
+fût volontiers passée de moi; mais j'obtins grâce devant elle par ma
+sobriété, ma discrétion et ma propreté. On pouvait me laisser seul en
+compagnie des plats les plus alléchants; il m'arriva bien rarement
+d'y goûter du bout de la langue. Outre que je n'étais pas gourmand et
+n'aimais pas les friandises, j'avais un grand respect de la propriété.
+On m'avait dit, car on me parlait comme à une personne:
+
+«--Voici ton assiette, ton écuelle à eau, ton coussin et ton tapis.
+
+«Je savais que ces choses étaient à moi, et il n'eût pas fait bon me
+les disputer; mais jamais je ne songeai à empiéter sur le bien des
+autres.
+
+«J'avais aussi une qualité qu'on appréciait beaucoup. Jamais je ne
+mangeai de ces immondices dont presque tous les chiens sont friands,
+et je ne me roulais jamais dessus. Si, pour avoir couché sur le
+charbon ou m'être roulé sur la terre, j'avais noirci ou jauni ma robe
+blanche, on pouvait être sûr que je ne m'étais souillé à aucune chose
+malpropre.
+
+»Je montrai aussi une qualité dont on me tint compte. Je n'aboyai
+jamais et ne mordis jamais personne. L'aboiement est une menace et
+une injure. J'étais trop intelligent pour ne pas comprendre que les
+personnes saluées et accueillies par mes maîtres devaient être reçues
+poliment par moi, et, quant aux démonstrations de tendresse et de joie
+qui signalaient le retour d'un ancien ami, j'y étais fort attentif.
+Dès lors, je lui témoignais ma sympathie par des caresses. Je faisais
+mieux encore, je guettais le réveil de ces hôtes aimés, pour leur
+faire les honneurs de la maison et du jardin. Je les promenais ainsi
+avec courtoisie jusqu'à ce que mes maîtres vinssent me remplacer. On
+me sut toujours gré de cette notion d'hospitalité que personne n'eût
+songé à m'enseigner et que je trouvai tout seul.
+
+»Quand il y eut des enfants dans la maison, je fus véritablement
+heureux. A la première naissance, on fut un peu inquiet de la
+curiosité avec laquelle je flairais le bébé. J'étais encore impétueux
+et brusque, on craignait que je ne fusse brutal ou jaloux. Alors, ma
+vieille maîtresse prit l'enfant sur ses genoux en disant:
+
+»--Il faut faire la morale à Fadet; ne craignez rien, il comprend ce
+qu'on lui dit.--Voyez, me dit-elle, voyez ce cher poupon, c'est ce
+qu'il y a de plus précieux dans la maison. Aimez-le bien, touchez-y
+doucement, ayez-en le plus grand soin. Vous m'entendez bien, Fadet,
+n'est-ce pas? Vous aimerez ce cher enfant.
+
+»Et, devant moi, elle le baisa et le serra doucement contre son coeur.
+
+»J'avais parfaitement compris. Je demandai par mes regards et mes
+manières à baiser aussi cette chère créature. La grand'mère approcha
+de moi sa petite main en me disant encore:
+
+»--Bien doucement, Fadet, bien doucement!
+
+»Je léchai la petite main et trouvai l'enfant si joli, que je ne pus
+me défendre d'effleurer sa joue rose avec ma langue, mais ce fut si
+délicatement qu'il n'eut pas peur de moi, et c'est moi qui, un peu
+plus tard, obtins son premier sourire.
+
+»Un autre enfant vint deux ans après, c'étaient alors deux petites
+filles. L'aînée me chérissait déjà. La seconde fit de même, et on
+me permettait de me rouler avec elle sur les tapis. Les parents
+craignaient un peu ma pétulance, mais la grand'mère m'honorait d'une
+confiance que j'avais à coeur de mériter. Elle me répétait de temps en
+temps:
+
+»--Bien doucement, Fadet, bien doucement!
+
+»Aussi n'eut-on jamais le moindre reproche à m'adresser. Jamais, dans
+mes plus grandes gaietés, je ne mordillai leurs mains jusqu'à les
+rougir, jamais je ne déchirai leurs robes, jamais je ne leur mis mes
+pattes dans la figure. Et pourtant Dieu sait que, dans leur jeune âge,
+elles abusèrent souvent de ma bonté, jusqu'à me faire souffrir. Je
+compris qu'elles ne savaient ce qu'elles faisaient, et ne me fâchai
+jamais. Elles imaginèrent un jour de m'atteler à leur petite voiture
+de jardinage et d'y mettre leurs poupées! Je me laissai harnacher et
+atteler, Dieu sait comme, et je traînai raisonnablement la voiture et
+les poupées aussi longtemps qu'on voulut. J'avoue qu'il y avait un peu
+de vanité dans mon fait parce que les domestiques étaient émerveillés
+de ma docilité.
+
+»--Ce n'est pas un chien, disaient-ils, c'est un cheval!
+
+»Et toute la journée les petites filles m'appelèrent cheval blanc, ce
+qui, je dois le confesser, me flatta infiniment.
+
+»On me sut d'autant plus de gré de ma raison et de ma douceur avec
+les enfants que je ne supportais ni injures ni menaces de la part des
+autres. Quelque amitié que j'eusse pour mon maître, je lui prouvai une
+fois combien j'avais à coeur de conserver ma dignité. J'avais commis
+une faute contre la propreté par paresse de sortir, et il me menaça de
+son fouet. Je me révoltai et m'élançai au-devant des coups en montrant
+les dents. Il était philosophe, il n'insista pas pour me punir, et,
+comme quelqu'un lui disait qu'il n'eût pas dû me pardonner cette
+révolte, qu'un chien rebelle doit être roué de coups, il répondit:
+
+»--Non! Je le connais, il est intrépide et entêté au combat, il ne
+céderait pas; je serais forcé de le tuer, et le plus puni serait moi.
+
+»Il me pardonna donc, et je l'en aimai d'autant plus.
+
+»J'ai passé une vie bien douce et bien heureuse dans cette maison
+bénie. Tous m'aimaient, les serviteurs étaient doux et pleins d'égards
+pour moi; les enfants, devenus grands, m'adoraient et me disaient les
+choses les plus tendres et les plus flatteuses; mes maîtres avaient
+réellement de l'estime pour mon caractère et déclaraient que mon
+affection n'avait jamais eu pour mobile la gourmandise ni aucune
+passion basse. J'aimais leur société, et, devenu vieux, moins
+démonstratif par conséquent, je leur témoignais mon amitié en dormant
+à leurs pieds ou à leur porte quand ils avaient oublié de me l'ouvrir.
+J'étais d'une discrétion et d'un savoir-vivre irréprochables, bien que
+très-indépendant et nullement surveillé. Jamais je ne grattai à une
+porte, jamais je ne fis entendre de gémissements importuns. Quand je
+sentis les premiers rhumatismes, on me traita comme une personne.
+Chaque soir, mon maître m'enveloppait dans mon tapis; s'il tardait un
+peu à y songer, je me plantais près de lui en le regardant, mais sans
+le tirailler ni l'ennuyer de mes obsessions.
+
+»La seule chose que j'aie à me reprocher dans mon existence canine,
+c'est mon peu de bienveillance pour les autres chiens. Était-ce
+pressentiment de ma prochaine séparation d'espèce, était-ce crainte de
+retarder ma promotion à un grade plus élevé, qui me faisait haïr leurs
+grossièretés et leurs vices? Redoutais-je de redevenir trop chien
+dans leur société, avais-je l'orgueil du mépris pour leur infériorité
+intellectuelle et morale? Je les ai réellement houspillés toute ma
+vie, et on déclara souvent que j'étais terriblement méchant avec mes
+semblables. Pourtant je dois dire à ma décharge que je ne fis jamais
+de mal aux faibles et aux petits. Je m'attaquais aux plus gros et aux
+plus forts avec une audace héroïque. Je revenais harassé, couvert de
+blessures, et, à peine guéri, je recommençais.
+
+»J'étais ainsi avec ceux qui ne m'étaient pas présentés.
+
+»Quand un ami de la maison amenait son chien, on me faisait un
+discours sérieux en m'engageant à la politesse et en me rappelant
+les devoirs de l'hospitalité. On me disait son nom, on approchait sa
+figure de la mienne. On apaisait mes premiers grognements avec de
+bonnes paroles qui me rappelaient au respect de moi-même. Alors,
+c'était fini pour toujours, il n'y avait plus de querelles, ni même de
+provocations; mais je dois dire que, sauf _Moutonne_, la chienne du
+berger, pour laquelle j'eus toujours une grande amitié et qui me
+défendait contre les chiens ameutés contre moi, je ne me liai jamais
+avec aucun animal de mon espèce. Je les trouvais tous trop inférieurs
+à moi, même les beaux chiens de chasse et les petits chiens savants
+qui avaient été forcés par les châtiments à maîtriser leurs instincts.
+Moi qu'on avait toujours raisonné avec douceur, si j'étais, comme eux,
+esclave de mes passions à certains égards où je n'avais à risquer que
+moi-même, j'étais obéissant et sociable avec l'homme, parce qu'il me
+plaisait d'être ainsi et que j'eusse rougi d'être autrement.
+
+»Une seule fois je parus ingrat, et j'éprouvai un grand chagrin. Une
+maladie épidémique ravageait le pays, toute la famille partit emmenant
+les enfants, et, comme on craignait mes larmes, on ne m'avertit de
+rien. Un matin, je me trouvai seul avec le domestique, qui prit grand
+soin de moi, mais qui, préoccupé pour lui-même, ne s'efforça pas de
+me consoler, ou ne sut pas s'y prendre. Je tombai dans le désespoir,
+cette maison déserte par un froid rigoureux était pour moi comme un
+tombeau. Je n'ai jamais été gros mangeur, mais je perdis complètement
+l'appétit et je devins si maigre, que l'on eût pu voir à travers
+mes côtes. Enfin, après un temps qui me parut bien long, ma vieille
+maîtresse revint pour préparer le retour de la famille, et je ne
+compris pas pourquoi elle revenait seule; je crus que son fils et les
+enfants ne reviendraient jamais, et je n'eus pas le courage de lui
+faire la moindre caresse. Elle fit allumer du feu dans sa chambre et
+m'appela en m'invitant à me chauffer; puis elle se mit à écrire pour
+donner des ordres et j'entendis qu'elle disait en parlant de moi:
+
+»--Vous ne l'avez donc pas nourri? Il est d'une maigreur effrayante;
+allez me chercher du pain et de la soupe.
+
+»Mais je refusai de manger. Le domestique parla de mon chagrin. Elle
+me caressa beaucoup et ne put me consoler, elle eût dû me dire que les
+enfants se portaient bien et allaient revenir avec leur père. Elle
+n'y songea pas, et s'éloigna en se plaignant de ma froideur, qu'elle
+n'avait pas comprise. Elle me rendit pourtant son estime quelque jours
+après, lorsqu'elle revint avec la famille. Les tendresses que je fis
+aux enfants surtout lui prouvèrent bien que j'avais le coeur fidèle et
+sensible.
+
+»Sur mes vieux jours, un rayon de soleil embellit ma vie. On amena
+dans la maison la petite chienne Lisette, que les enfants se
+disputèrent d'abord, mais que l'aînée céda à sa soeur en disant
+qu'elle préférait un vieux ami comme moi à toutes les nouvelles
+connaissances. Lisette fut aimable avec moi, et sa folâtre enfance
+égaya mon hiver. Elle était nerveuse et tyrannique, elle me mordait
+cruellement les oreilles. Je criais et ne me fâchais pas, elle était
+si gracieuse dans ses impétueux ébats! Elle me forçait à courir et à
+bondir avec elle. Mais ma grande affection était, en somme, pour la
+petite fille qui me préférait à Lisette et qui me parlait raison,
+sentiment et moralité, comme avait fait sa grand'mère.
+
+»Je n'ai pas souvenir de mes dernières années et de ma mort. Je crois
+que je m'éteignis doucement au milieu des soins et des encouragements.
+On avait certainement compris que je méritais d'être homme, puisqu'on
+avait toujours dit qu'il ne me manquait que la parole. J'ignore
+pourtant si mon esprit franchit d'emblée cet abîme. J'ignore la forme
+et l'époque de ma renaissance; je crois pourtant que je n'ai pas
+recommencé l'existence canine, car celle que je viens de vous raconter
+me paraît dater d'hier. Les costumes, les habitudes, les idées que je
+vois aujourd'hui ne diffèrent pas essentiellement de ce que j'ai vu et
+observé étant chien...»
+
+Le sérieux avec lequel notre voisin avait parlé nous avait forcés
+de l'écouter avec attention et déférence. Il nous avait étonnés et
+intéressés. Nous le priâmes de nous raconter quelque autre de ses
+existences.
+
+--C'est assez pour aujourd'hui, nous dit-il; je tâcherai de rassembler
+mes souvenirs, et peut-être plus tard vous ferai-je le récit d'une
+autre phase de ma vie antérieure.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+LA FLEUR SACRÉE
+
+
+A AURORE SAND
+
+Quelques jours après que M. Lechien nous eut raconté son histoire,
+nous nous retrouvions avec lui chez un Anglais riche qui avait
+beaucoup voyagé en Asie, et qui parlait volontiers des choses
+intéressantes et curieuses qu'il avait vues.
+
+Comme il nous disait la manière dont on chasse les éléphants dans le
+Laos, M. Lechien lui demanda s'il n'avait jamais tué lui-même un de
+ces animaux.
+
+--Jamais! répondit sir William. Je ne me le serais point pardonné.
+L'éléphant m'a toujours paru si près de l'homme par l'intelligence et
+le raisonnement que j'aurais craint d'interrompre la carrière d'une
+âme en voie de transformation.
+
+--Au fait, lui dit quelqu'un, vous avez longtemps vécu dans l'Inde,
+vous devez partager les idées de migration des âmes que monsieur nous
+exposait l'autre jour d'une manière plus ingénieuse que scientifique.
+
+--La science est la science, répondit l'Anglais. Je la respecte
+infiniment, mais je crois que, quand elle veut trancher
+affirmativement ou négativement la question des âmes, elle sort de son
+domaine et ne peut rien prouver. Ce domaine est l'examen des faits
+palpables, d'où elle conclut à des lois existantes. Au delà, elle
+n'a plus de certitude. Le foyer d'émission de ces lois échappe à ses
+investigations, et je trouve qu'il est également contraire à la
+vraie doctrine scientifique de vouloir prouver _l'existence_ ou
+la _non-existence_ d'un principe quelconque. En dehors de sa
+démonstration spéciale, le savant est libre de croire ou de ne pas
+croire; mais la recherche de ce principe appartient mieux aux hommes
+de logique, de sentiment et d'imagination. Les raisonnements et les
+hypothèses de ceux-ci n'ont, il est vrai, de valeur qu'autant qu'ils
+respectent ce que la science a vérifié dans l'ordre des faits; mais là
+où la science est impuissante à nous éclairer, nous sommes tous libres
+de donner aux faits ce que vous appelez une interprétation ingénieuse,
+ce qui, selon moi, signifie une explication idéaliste fondée sur la
+déduction, la logique et le sentiment du juste dans l'équilibre et
+l'ordonnance de l'univers.
+
+--Ainsi, reprit celui qui avait interpellé sir William, vous êtes
+bouddhiste?
+
+--D'une certaine façon, répondit l'Anglais; mais nous pourrions
+trouver un sujet de conversation plus récréatif pour les enfants qui
+nous écoutent.
+
+--Moi, dit une des petites filles, cela m'intéresse et me plaît.
+Pourriez-vous me dire ce que j'ai été avant d'être une petite fille?
+
+--Vous avez été un petit ange, répondit sir William.
+
+--Pas de compliments! reprit l'enfant. Je crois que j'ai été tout
+bonnement un oiseau, car il me semble que je regrette toujours le
+temps où je volais sur les arbres et ne faisais que ce que je voulais.
+
+--Eh bien, reprit sir William, ce regret serait une preuve de
+souvenir. Chacun de nous a une préférence pour un animal quelconque et
+se sent porté à s'identifier à ses impressions comme s'il les avait
+déjà ressenties pour son propre compte.
+
+--Quel est votre animal de prédilection? lui demandai-je.
+
+--Tant que j'ai été Anglais, répondit-il, j'ai mis le cheval au
+premier rang. Quand je suis devenu Indien, j'ai mis l'éléphant
+au-dessus de tout.
+
+--Mais, dit un jeune garçon, est-ce que l'éléphant n'est pas
+très-laid?
+
+--Oui, selon nos idées sur l'esthétique. Nous prenons pour type du
+quadrupède le cheval ou le cerf; nous aimons l'harmonie dans la
+proportion, parce qu'au fond nous avons toujours dans l'esprit le type
+humain comme type suprême de cette harmonie; mais, quand on quitte les
+régions tempérées et qu'on se trouve en face d'une nature exubérante,
+le goût change, les yeux s'attachent à d'autres lignes, l'esprit se
+reporte à un ordre de création antérieure plus grandiose, et le côté
+fruste de cette création ne choque plus nos regards et nos pensées.
+L'Indien, noir, petit, grêle, ne donne pas l'idée d'un roi de la
+création. L'Anglais, rouge et massif, paraît là plus imposant que
+chez lui; mais l'un et l'autre, qu'ils aient pour cadre une cabane de
+roseaux ou un palais de marbre, sont encore effacés comme de
+vulgaires détails dans l'ensemble du tableau que présente la nature
+environnante. Le sens artiste éprouve le besoin de formes supérieures
+à celles de l'homme, et il se sent pris de respect pour les êtres
+capables de se développer fièrement sous cet ardent soleil qui étiole
+la race humaine. Là où les roches sont formidables, les végétaux
+effrayants d'aspect, les déserts inaccessibles, le pouvoir humain
+perd son prestige, et le monstre surgit à nos yeux comme la suprême
+combinaison harmonique d'un monde prodigieux. Les anciens habitants
+de cette terre redoutable l'avaient bien compris. Leur art consistait
+dans la reproduction idéalisée des formes monstrueuses. Le buste de
+l'éléphant était le couronnement principal de leurs parthénons. Leurs
+dieux étaient des monstres et des colosses. Leur architecture pesante,
+surmontée de tours d'une hauteur démesurée, semblait chercher le beau
+dans l'absence de ces proportions harmoniques qui ont été l'idéal des
+peuples de l'Occident. Ne vous étonnez donc pas de m'entendre dire
+qu'après avoir trouvé cet art barbare et ces types effrayants, je m'y
+suis habitué au point de les admirer et de trouver plus tard nos arts
+froids et nos types mesquins. Et puis tout, dans l'Inde, concourt à
+idéaliser l'éléphant. Son culte est partout dans le passé, sous une
+forme ou sous une autre. Les reproductions de son type ont une variété
+d'intentions surprenante, car, selon la pensée de l'artiste, il
+représente la force menaçante ou la bénigne douceur de la divinité
+qu'il encadre. Je ne crois pas qu'il ait été jamais, quoi qu'en aient
+dit les anciens voyageurs, adoré personnellement comme un dieu; mais
+il a été, il est encore regardé comme un symbole et un palladium.
+L'éléphant blanc des temples de Siam est toujours considéré comme un
+animal sacré.
+
+--Parlez-nous de cet éléphant blanc, s'écrièrent tous les enfants.
+Est-il vraiment blanc? l'avez-vous vu?
+
+--Je l'ai vu, et, en le contemplant au milieu des fêtes triomphales
+qu'il semblait présider, il m'est arrivé une chose singulière.
+
+--Quoi? reprirent les enfants.
+
+--Une chose que j'hésite à vous dire,--non pas que je craigne la
+raillerie en un sujet si grave, mais en vérité je crains de ne pas
+vous convaincre de ma sincérité et d'être accusé d'improviser un roman
+pour rivaliser avec l'édifiante et sérieuse histoire de M. Lechien.
+
+--Dites toujours, dites toujours! Nous ne critiquerons pas, nous
+écouterons bien sagement.
+
+--Eh bien, mes enfants, reprit l'Anglais, voici ce qui est arrivé. En
+contemplant la majesté de l'éléphant sacré marchant d'un pas mesuré au
+son des instruments et marquant le rhythme avec sa trompe, tandis que
+les Indiens, qui semblaient être bien réellement les esclaves de ce
+monarque, balançaient au-dessus de sa tête des parasols rouge et or,
+j'ai fait un effort d'esprit pour saisir sa pensée dans son oeil
+tranquille, et tout à coup il m'a semblé qu'une série d'existences
+passées, insaisissables à la mémoire de l'homme, venait de rentrer
+dans la mienne.
+
+--Comment! vous croyez...?
+
+--Je crois que certains animaux nous semblent pensifs et absorbés
+parce qu'ils se souviennent. Où serait l'erreur de la Providence?
+L'homme oublie, parce qu'il a trop à faire pour que le souvenir lui
+soit bon. Il termine la série des animaux contemplatifs, il pense
+réellement et cesse de rêver. A peine né, il devient la proie de la
+loi du progrès, l'esclave de la loi du travail. Il faut qu'il rompe
+avec les images du passé pour se porter tout entier vers la conception
+de l'avenir. La loi qui lui a fait cette destinée ne serait pas juste,
+si elle ne lui retirait pas la faculté de regarder en arrière et de
+perdre son énergie dans de vains regrets et de stériles comparaisons.
+
+--Quoi qu'il en soit, dit vivement M. Lechien, racontez vos souvenirs;
+il m'importe beaucoup de savoir qu'une fois en votre vie vous avez
+éprouvé le phénomène que j'ai subi plusieurs fois.
+
+--J'y consens, répondit sir William, car j'avoue que votre exemple et
+vos affirmations m'ébranlent et m'impressionnent beaucoup. Si c'est un
+simple rêve qui s'est emparé de moi pendant la cérémonie que présidait
+l'éléphant sacré, il a été si précis et si frappant, que je n'en
+ai pas oublié la moindre circonstance. Et moi aussi, j'avais été
+éléphant, éléphant blanc, qui plus est, éléphant sacré par conséquent,
+et je revoyais mon existence entière à partir de ma première enfance
+dans les jungles et les forêts de la presqu'île de Malacca.
+
+«C'est dans ce pays, alors si peu connu des Européens, que se
+reportent mes premiers souvenirs, à une époque qui doit remonter aux
+temps les plus florissants de l'établissement du bouddhisme, longtemps
+avant la domination européenne. Je vivais dans ce désert étrange, dans
+cette _Chersonèse d'or_ des anciens, une presqu'île de trois cent
+soixante lieues de longueur, large en moyenne de trente lieues. Ce
+n'est, à vrai dire, qu'une chaîne de montagnes projetée sur la mer
+et couronnée de forêts. Ces montagnes ne sont pas très-hautes. La
+principale, le mont Ophir, n'égale pas le puy de Dôme; mais, par leur
+situation isolée entre deux mers, elles sont imposantes. Les versants
+sont parfois inaccessibles à l'homme. Les habitants des côtes, Malais
+et autres, y font pourtant aujourd'hui une guerre acharnée aux
+animaux sauvages, et vous avez à bas prix l'ivoire et les autres
+produits si facilement exportés de ces régions redoutables. Pourtant,
+l'homme n'y est pas encore partout le maître et il ne l'était pas du
+tout au temps dont je vous parle. Je grandissais heureux et libre sur
+les hauteurs, dans le sublime rayonnement d'un ciel ardent et pur,
+rafraîchi par l'élévation du sol et la brise de mer. Qu'elle était
+belle, cette mer de la Malaisie avec ses milliers d'îles vertes comme
+l'émeraude et d'écueils blancs comme l'albâtre, sur le bleu sombre
+des flots! Quel horizon s'ouvrait à nos regards quand, du haut de nos
+sanctuaires de rochers, nous embrassions de tous côtés l'horizon sans
+limites! Dans la saison des pluies, nous savourions, à l'abri des
+arbres géants, la chaude humidité du feuillage. C'était la saison
+douce où le recueillement de la nature nous remplissait d'une sereine
+quiétude. Les plantes vigoureuses, à peine abattues par l'été torride,
+semblaient partager notre bien-être et se retremper à la source de la
+vie. Les belles lianes de diverses espèces poussaient leurs festons
+prodigieux et les enlaçaient aux branches des cinnamomes et des
+gardénias en fleurs. Nous dormions à l'ombre parfumée des mangliers,
+des bananiers, des baumiers et des cannelliers. Nous avions plus de
+plantes qu'il ne nous en fallait pour satisfaire notre vaste et frugal
+appétit. Nous méprisions les carnassiers perfides; nous ne permettions
+pas aux tigres d'approcher de nos pâturages. Les antilopes, les oryx,
+les singes recherchaient notre protection. Des oiseaux admirables
+venaient se poser sur nous par bandes pour nous aider à notre
+toilette. Le _nocariam_ l'oiseau géant, peut-être disparu aujourd'hui,
+s'approchait de nous sans crainte pour partager nos récoltes.
+
+«Nous vivions seuls, ma mère et moi, ne nous mêlant pas aux troupes
+nombreuses des éléphants vulgaires, plus petits et d'un pelage
+différent du nôtre. Étions-nous d'une race différente? Je ne l'ai
+jamais su. L'éléphant blanc est si rare, qu'on le regarde comme une
+anomalie, et les Indiens le considèrent comme une incarnation divine.
+Quand un de ceux qui vivent dans les temples d'une nation hindoue
+cesse de vivre, on lui rend les mêmes honneurs funéraires qu'aux rois,
+et souvent de longues années s'écoulent avant qu'on lui trouve un
+successeur.
+
+«Notre haute taille effrayait-elle les autres éléphants? Nous étions
+de ceux qu'on appelle solitaires et qui ne font partie d'aucun
+troupeau sous les ordres d'un guide de leur espèce. On ne nous
+disputait aucune place, et nous nous transportions d'une région à
+l'autre, changeant de climat sur cette arête de montagnes, selon
+notre caprice et les besoins de notre nourriture. Nous préférions
+la sérénité des sommets ombragés aux sombres embûches de la jungle
+peuplée de serpents monstrueux, hérissée de cactus et d'autres plantes
+épineuses où vivent des insectes irritants. En cherchant la canne à
+sucre sous des bambous d'une hauteur colossale, nous nous arrêtions
+quelquefois pour jeter un coup d'oeil sur les palétuviers des rivages;
+mais ma mère, défiante, semblait deviner que nos robes blanches
+pouvaient attirer le regard des hommes, et nous retournions vite à la
+région des aréquiers et des cocotiers, ces grandes vigies plantées
+au-dessus des jungles comme pour balancer librement dans un air plus
+pur leurs éventails majestueux et leurs palmes de cinq mètres de
+longueur.
+
+«Ma noble mère me chérissait, me menait partout avec elle et ne vivait
+que pour moi. Elle m'enseignait à adorer le soleil et à m'agenouiller
+chaque matin à son apparition glorieuse, en relevant ma trompe blanche
+et satinée, comme pour saluer le père et le roi de la terre; en ces
+moments-là, l'aube pourprée teignait de rose mon fin pelage, et
+ma mère me regardait avec admiration. Nous n'avions que de hautes
+pensées, et notre coeur se dilatait dans la tendresse et l'innocence.
+Jours heureux, trop tôt envolés! Un matin, la soif nous força de
+descendre le lit d'un des torrents qui, du haut de la montagne, vont
+en bonds rapides ou gracieux se déverser dans la mer; c'était vers la
+fin de la saison sèche. La source qui filtre du sommet de l'Ophir ne
+distillait plus une seule goutte dans sa coupe de mousse. Il nous
+fallut gagner le pied de la jungle où le torrent avait formé une suite
+de petits lacs, pâles diamants semés dans la verdure glauque des
+nopals. Tout à coup nous sommes surpris par des cris étranges, et des
+êtres inconnus pour moi, des hommes et des chevaux se précipitent sur
+nous. Ces hommes bronzés qui ressemblaient à des singes ne me firent
+point peur, les animaux qu'ils montaient n'approchaient de nous
+qu'avec effroi. D'ailleurs, nous n'étions pas en danger de mort. Nos
+robes blanches inspiraient le respect, même à ces Malais farouches et
+cruels; sans doute ils voulaient nous capturer, mais ils n'osaient se
+servir de leurs armes. Ma mère les repoussa d'abord fièrement et sans
+colère, elle savait qu'ils ne pourraient pas la prendre; alors, ils
+jugèrent qu'en raison de mon jeune âge, ils pourraient facilement
+s'emparer de moi et ils essayèrent de jeter des lassos autour de
+mes jambes; ma mère se plaça entre eux et moi, et fit une défense
+désespérée. Les chasseurs, voyant qu'il fallait la tuer pour m'avoir,
+lui lancèrent une grêle de javelots qui s'enfoncèrent dans ses vastes
+flancs, et je vis avec horreur sa robe blanche se rayer de fleuves de
+sang.
+
+«Je voulais la défendre et la venger, elle m'en empêcha, me tint de
+force derrière elle, et, présentant le flanc comme un rempart pour me
+couvrir, immobile de douleur et stoïquement muette pour faire croire
+que sa vie était à l'épreuve de ces flèches mortelles, elle resta là,
+criblée de traits, jusqu'à ce que, le coeur transpercé cessant de
+battre, elle s'affaissât comme une montagne. La terre résonna sous
+son poids. Les assassins s'élancèrent pour me garrotter, et je ne
+fis aucune résistance. Stupéfait devant le cadavre de ma mère, ne
+comprenant rien à la mort, je la caressais en gémissant, en la
+suppliant de se relever et de fuir avec moi. Elle ne respirait plus,
+mais des flots de larmes coulaient encore de ses yeux éteints. On me
+jeta une natte épaisse sur la tête, je ne vis plus rien, mes quatre
+jambes étaient prises dans quatre cordes de cuir d'élan. Je ne voulais
+plus rien savoir, je ne me débattais pas, je pleurais, je sentais ma
+mère près de moi, je ne voulais pas m'éloigner d'elle, je me couchai.
+On m'emmena je ne sais comment et je ne sais où. Je crois qu'on attela
+tous les chevaux pour me traîner sur le sable en pente du rivage
+jusqu'à une sorte de fosse où on me laissa seul.
+
+«Je ne me rappelle pas combien de temps je restai là, privé de
+nourriture, dévoré par la soif et par les mouches avides de mon sang.
+J'étais déjà fort, j'aurais pu démolir cette cave avec mes pieds de
+devant et me frayer un sentier, comme ma mère m'avait enseigné à le
+faire dans les versants rapides. Je fus longtemps sans m'en aviser.
+Sans connaître la mort, je haïssais l'existence et ne songeais pas
+à la conserver. Enfin, je cédai à l'instinct et je jetai des cris
+farouches. On m'apporta aussitôt des cannes à sucre et de l'eau. Je
+vis des têtes inquiètes se pencher sur les bords du silo où j'étais
+enseveli. On parut se réjouir de me voir manger et boire; mais, dès
+que j'eus repris des forces, j'entrai en fureur et je remplis la terre
+et le ciel des éclats retentissants de ma voix. Alors, on s'éloigna,
+me laissant démolir la berge verticale de ma prison, et je me crus
+en liberté; mais j'étais dans un parc formé de tiges de bambous
+monstrueux, reliés les uns aux autres par des lianes si bien serrées
+que je ne pus en ébranler un seul. Je passai encore plusieurs jours à
+essayer obstinément ce vain travail, auquel résistait le perfide
+et savant travail de l'homme. On m'apportait mes aliments et on me
+parlait avec douceur. Je n'écoutais rien, je voulais fondre sur mes
+adversaires, je frappais de mon front avec un bruit affreux les
+murailles de ma prison sans pouvoir les ébranler; mais, quand j'étais
+seul, je mangeais. La loi impérieuse de la vie l'emportait sur mon
+désespoir, et, le sommeil domptant mes forces, je dormais sur les
+herbes fraîches dont on avait jonché ma cage.
+
+«Enfin, un jour, un petit homme noir, vêtu seulement d'un _sarong_ ou
+caleçon blanc, entra seul et résolûment dans ma prison en portant une
+auge de farine de riz salé et mélangé à un corps huileux. Il me la
+présenta à genoux en me disant d'une voix douce des paroles où je
+distinguai je ne sais quelle intention affectueuse et caressante. Je
+le laissai me supplier jusqu'au moment où, vaincu par ses prières, je
+mangeai devant lui. Pendant que je savourais ce mets rafraîchissant,
+il m'éventait avec une feuille de palmier et me chantait quelque chose
+de triste que j'écoutais avec étonnement. Il revint un peu plus tard
+et me joua sur une petite flûte de roseau je ne sais quel air plaintif
+qui me fit comprendre la pitié que je lui inspirais. Je le laissai
+baiser mon front et mes oreilles. Peu à peu, je lui permis de me
+laver, de me débarrasser des épines qui me gênaient et de s'asseoir
+entre mes jambes. Enfin, au bout d'un temps que je ne puis préciser,
+je sentis qu'il m'aimait et que je l'aimais aussi. Dès lors, je fus
+dompté, le passé s'effaça de ma mémoire, et je consentis à le suivre
+sur le rivage sans songer à m'échapper.
+
+«Je vécus, je crois, deux ans seul avec lui. Il avait pour moi des
+soins si tendres, qu'il remplaçait ma mère et que je ne pensai plus
+jamais à le quitter. Pourtant je ne lui appartenais pas. La tribu qui
+s'était emparée de moi devait se partager le prix qui serait offert
+par les plus riches radjahs de l'Inde dès qu'ils seraient informés de
+mon existence. On avait donc fait un arrangement pour tirer de moi le
+meilleur parti possible. La tribu avait envoyé des députés dans toutes
+les cours des deux péninsules pour me vendre au plus offrant, et, en
+attendant leur retour, j'étais confié à ce jeune homme, nommé Aor, qui
+était réputé le plus habile de tous dans l'art d'apprivoiser et de
+soigner les êtres de mon espèce. Il n'était pas chasseur, il n'avait
+pas aidé au meurtre de ma mère. Je pouvais l'aimer sans remords.
+
+«Bientôt je compris la parole humaine, qu'à toute heure il me faisait
+entendre. Je ne me rendais pas compte des mots, mais l'inflexion de
+chaque syllabe me révélait sa pensée aussi clairement que si j'eusse
+appris sa langue. Plus tard, je compris de même cette musique de la
+parole humaine en quelque langue qu'elle arrivât à mon oreille. Quand
+c'était de la musique chantée par la voix ou les instruments, je
+comprenais encore mieux.
+
+«J'arrivai donc à savoir de mon ami que je devais me dérober aux
+regards des hommes parce que quiconque me verrait serait tenté de
+m'emmener pour me vendre après l'avoir tué. Nous habitions alors la
+province de Tenasserim, dans la partie la plus déserte des monts
+Moghs, en face de l'archipel de Merghi. Nous demeurions cachés tout le
+jour dans les rochers, et nous ne sortions que la nuit. Aor montait
+sur mon cou et me conduisait au bain sans crainte des alligators et
+des crocodiles, dont je savais le préserver en enterrant nonchalamment
+dans le sable leur tête, qui se brisait sous mon pied. Après le bain,
+nous errions dans les hautes forêts, où je choisissais les branches
+dont j'étais friand et ou je cueillais pour Aor des fruits que je lui
+passais avec ma trompe. Je faisais aussi ma provision de verdure pour
+la journée. J'aimais surtout les écorces fraîches et j'avais une
+adresse merveilleuse pour les détacher de la tige jusqu'au plus petit
+brin; mais il me fallait du temps pour dépouiller ainsi le bois, et
+je m'approvisionnais de branches pour les loisirs de la journée, en
+prévision des heures où je ne dormais pas, heures assez courtes,
+je dois le dire; l'éléphant livré à lui-même est noctambule de
+préférence.
+
+«Mon existence était douce et tout absorbée dans le présent, je ne me
+représentais pas l'avenir. Je commençai à réfléchir sur moi-même un
+jour que les hommes de la tribu amenèrent dans mon parc de bambous une
+troupe d'éléphants sauvages qu'ils avaient chassés aux flambeaux
+avec un grand bruit de tambours et de cymbales pour les forcer à
+se réfugier dans ce piége. On y avait amené d'avance des éléphants
+apprivoisés qui devaient aider les chasseurs à dompter les captifs, et
+qui les aidèrent en effet avec une intelligence extraordinaire à lier
+les quatre jambes l'une après l'autre; mais quelques mâles sauvages,
+les solitaires surtout, étaient si furieux, qu'on crut devoir
+m'adjoindre aux chasseurs pour en venir à bout. On força mon cher Aor
+à me monter, et il essaya d'obéir, bien qu'avec une vive répugnance.
+Je sentis alors le sentiment du juste se révéler à moi, et j'eus
+horreur de ce que l'on prétendait me faire faire. Ces éléphants
+sauvages étaient sinon mes égaux, du moins mes semblables; les
+éléphants soumis qui aidaient à consommer l'esclavage de leurs frères
+me parurent tout à fait inférieurs à eux et à moi. Saisi de mépris et
+d'indignation, je m'attaquai à eux seuls et me portai à la défense des
+prisonniers si énergiquement, que l'on dut renoncer à m'avilir. On me
+fit sortir du parc, et mon cher Aor me combla d'éloges et de caresses.
+
+«--Vous voyez bien, disait-il à ses compagnons, que celui-ci est un
+ange et un saint, jamais éléphant blanc n'a été employé aux travaux
+grossiers ni aux actes de violence. Il n'est fait ni pour la chasse,
+ni pour la guerre, ni pour porter des fardeaux, ni pour servir de
+monture dans les voyages. Les rois eux-mêmes ne se permettent pas de
+s'asseoir sur lui, et vous voulez qu'il s'abaisse à vous aider au
+domptage? Non, vous ne comprenez pas sa grandeur et vous outragez son
+rang! Ce que vous avez tenté de faire attirera sur vous la puissance
+des mauvais esprits.
+
+«Et, comme on remontrait à mon ami qu'il avait lui-même travaillé à me
+dompter:
+
+«--Je ne l'ai dompté, répondait-il, qu'avec mes douces paroles et le
+son de ma flûte. S'il me permet de le monter, c'est qu'il a reconnu en
+moi son serviteur fidèle, son _mahout_ dévoué. Sachez bien que le jour
+où l'on nous séparerait, l'un de nous mourrait; et souhaitez que ce
+soit moi, car du salut de _la Fleur sacrée_ dépendent la richesse et
+la gloire de votre tribu.
+
+«_La Fleur sacrée_ était le nom qu'il m'avait donné et que nul
+ne songeait à me contester. Les paroles de mon mahout m'avaient
+profondément pénétré. Je sentis que sans lui on m'eût avili, et je
+devins d'autant plus fier et plus indépendant. Je résolus (et je me
+tins parole) de ne jamais agir que par son conseil, et tous deux
+d'accord nous éloignâmes de nous quiconque ne nous traitait pas avec
+un profond respect. On lui avait offert de me donner pour société les
+éléphants les plus beaux et les mieux dressés. Je refusai absolument
+de les admettre auprès de ma personne, et, seul avec Aor, je ne
+m'ennuyai jamais.
+
+»J'avais environ quinze ans, et ma taille dépassait déjà de beaucoup
+celle des éléphants adultes de l'Inde, lorsque nos députés revinrent
+annonçant que, le radjah des Birmans ayant fait les plus belles
+offres, le marché était conclu. On avait agi avec prudence. On ne
+s'était adressé à aucun des souverains du royaume de Siam, parce
+qu'ils eussent pu me revendiquer comme étant né sur leurs terres et
+ne vouloir rien payer pour m'acquérir. Je fus donc adjugé au roi de
+Pagham et conduit de nuit très-mystérieusement le long des côtes de
+Tenasserim jusqu'à Martaban, d'où, après avoir traversé les monts
+Karens, nous gagnâmes les rives du beau fleuve Iraouaddy.
+
+»Il m'en avait coûté de quitter ma patrie et mes forêts; je n'y eusse
+jamais consenti, si Aor ne m'eût dit sur sa flûte que la gloire et le
+bonheur m'attendaient sur d'autres rivages. Durant la route, je ne
+voulus pas le quitter un seul instant. Je lui permettais à peine de
+descendre de mon cou, et aux heures du sommeil, pour me préserver
+d'une poignante inquiétude, il dormait entre mes jambes. J'étais
+jaloux, et ne voulais pas qu'il reçût d'autre nourriture que celle que
+je lui présentais; je choisissais pour lui les meilleurs fruits, et
+je lui tendais avec ma trompe le vase que je remplissais moi-même
+de l'eau la plus pure. Je l'éventais avec de larges feuilles; en
+traversant les bois et les jungles, j'abattais sans m'arrêter les
+arbustes épineux qui eussent pu l'atteindre et le déchirer. Je faisais
+enfin, mais mieux que tous les autres, tout ce que font les éléphants
+bien dressés, et je le faisais de ma propre volonté, non d'une manière
+banale, mais pour mon seul ami.
+
+»Dès que nous eûmes atteint la frontière birmane, une députation du
+souverain vint au-devant de moi. Je fus inquiet du cérémonial qui
+m'entourait. Je vis que l'on donnait de l'or et des présents aux
+chasseurs malais qui m'avaient accompagné et qu'on les congédiait.
+Allait-on me séparer d'Aor? Je montrai une agitation effrayante, et je
+menaçai les hauts personnages qui approchaient de moi avec respect.
+Aor, qui me comprenait, leur expliqua mes craintes, et leur dit que,
+séparé de lui, je ne consentirais jamais à les suivre. Alors, un des
+ministres chargés de ma réception, et qui était resté sous une tente,
+ôta ses sandales, et vint à moi pour me présenter à genoux une lettre
+du roi des Birmans, écrite en bleu sur une longue feuille de palmier
+dorée. Il s'apprêtait à m'en donner lecture lorsque je la pris de ses
+mains et la passai à mon mahout pour qu'il me la traduisit. Il n'avait
+pas le droit, lui qui appartenait à une caste inférieure, de toucher à
+cette feuille sacrée. Il me pria de la rendre au seigneur ministre de
+Sa Majesté, ce que je fis aussitôt pour marquer ma déférence et mon
+amitié pour Aor. Le ministre reprit la lettre, sur laquelle on déplia
+une ombrelle d'or, et il lut:
+
+«Très-puissant, très-aimé et très-vénéré éléphant, du nom de _Fleur
+sacrée_, daignez venir résider dans la capitale de mon empire, où un
+palais digne de vous est déjà préparé. Par la présente lettre royale,
+moi, le roi des Birmans, je vous alloue un fief qui vous appartiendra
+en propre, un ministre pour vous obéir, une maison de deux cents
+personnes, une suite de cinquante éléphants, autant de chevaux et de
+boeufs que nécessitera votre service; six ombrelles d'or, un corps de
+musique, et tous les honneurs qui sont dus à l'éléphant sacré, joie et
+gloire des peuples.»
+
+»On me montra le sceau royal, et, comme je restais impassible et
+indifférent, on dut demander à mon mahout si j'acceptais les offres
+du souverain. Aor répondit qu'il fallait me promettre de ne jamais me
+séparer de lui, et le ministre, après avoir consulté ses collègues,
+jura ce que j'exigeais. Alors, je montrai une grande joie en caressant
+la lettre royale, l'ombrelle d'or et un peu le visage du ministre, qui
+se déclara très-heureux de m'avoir satisfait.
+
+»Quoique très-fatigué d'un long voyage, je témoignai que je voulais me
+mettre en marche pour voir ma nouvelle résidence et faire connaissance
+avec mon collègue et mon égal, le roi de Birmanie. Ce fut une marche
+triomphale tout le long du fleuve que nous remontions. Ce fleuve
+Iraouaddy était d'une beauté sans égale. Il coulait, tantôt
+nonchalant, tantôt rapide, entre des rochers couverts d'une végétation
+toute nouvelle pour moi, car nous nous avancions vers le nord, et
+l'air était plus frais, sinon plus pur que celui de mon pays. Tout
+était différent. Ce n'était plus le silence et la majesté du désert.
+C'était un monde de luxe et de fêtes; partout sur le fleuve des
+barques à la poupe élevée en forme de croissant, garnies de banderoles
+de soie lamée d'or, suivies de barques de pêcheurs ornées de feuillage
+et de fleurs. Sur le rivage, des populations riches sortaient de leurs
+habitations élégantes pour venir s'agenouiller sur mon passage et
+m'offrir des parfums. Des bandes de musiciens et de prêtres accourus
+de toutes les pagodes mêlaient leurs chants aux sons de l'orchestre
+qui me précédait.
+
+»Nous avancions à très-petites journées dans la crainte de me
+fatiguer, et deux ou trois fois par jour on s'arrêtait pour mon bain.
+Le fleuve n'était pas toujours guéable sur les rives. Aor me laissait
+sonder avec ma trompe. Je ne voulais me risquer que sur le sable le
+plus fin et dans l'eau la plus pure. Une fois sûr de mon point de
+départ, je m'élançais dans le courant, si rapide et si profond qu'il
+pût être, portant toujours sur mon cou le confiant Aor, qui prenait
+autant de plaisir que moi à cet exercice et qui, aux endroits
+difficiles et dangereux, ranimait mon ardeur et ma force en jouant sur
+sa flûte un chant de notre pays, tandis que mon cortége et la foule
+pressée sur les deux rives exprimaient leur anxiété ou leur admiration
+par des cris, des prosternations et des invocations de bras tendus
+vers moi. Les ministres, inquiets de l'audace d'Aor, délibéraient
+entre eux s'ils ne devaient pas m'interdire d'exposer ainsi ma vie
+précieuse au salut de l'empire; mais Aor jouant toujours de la flûte
+sur ma tête au ras du flot et ma trompe relevée comme le cou d'un
+paon gigantesque témoignaient de notre sécurité. Quand nous revenions
+lentement et paisiblement au rivage, tous accouraient vers moi avec
+des génuflexions ou des cris de triomphe, et mon orchestre déchirait
+les airs de ses fanfares éclatantes. Cet orchestre ne me plut pas le
+premier jour. Il se composait de trompettes au son aigu, de trompes
+énormes, de gongs effroyables, de castagnettes de bambou et de
+tambours portés par des éléphants de service. Ces tambours étaient
+formés d'une cage ronde richement travaillée au centre de laquelle un
+homme accroupi sur ses jambes croisées frappait tour à tour avec deux
+baguettes sur une gamme de cymbales sonores. Une autre cage, semblable
+extérieurement, était munie de timbales de divers métaux, et le
+musicien, également assis au centre et porté par un éléphant, en
+tirait de puissants accords. Ce grand bruit d'instruments terribles
+choqua d'abord mon oreille délicate. Je m'y habituai pourtant, et je
+pris plaisir aux étranges harmonies qui proclamaient ma gloire aux
+quatre vents du ciel. Mais je préférai toujours la musique de
+salon, la douce harpe birmane, gracieuse imitation des jonques de
+l'Iraouaddy, le _caïman_, harmonica aux touches d'acier, dont les sons
+ont une pureté angélique, et par-dessus tout la suave mélodie que me
+faisait entendre Aor sur sa flûte de roseau.
+
+«Un jour qu'il jouait sur un certain rhythme saccadé, au milieu du
+fleuve, nous fûmes entourés d'une foule innombrable de gros poissons
+dorés à la manière des pagodes qui dressaient leur tête hors de l'eau
+comme pour nous implorer. Aor leur jeta un peu de riz dont il avait
+toujours un petit sac dans sa ceinture. Ils manifestèrent une grand
+joie et nous accompagnèrent jusqu'au rivage, et, comme la foule se
+récriait, je pris délicatement un de ces poissons et le présentai
+au premier ministre, qui le baisa et ordonna que sa dorure fût vite
+rehaussée d'une nouvelle couche; après quoi, on le remit dans l'eau
+avec respect. J'appris ainsi que c'étaient les poissons sacrés de
+l'Iraouaddy, qui résident en un seul point du fleuve et qui viennent
+à l'appel de la voix humaine, n'ayant jamais eu rien à redouter de
+l'homme.
+
+»Nous arrivâmes enfin à Pagham, une ville de quatre à cinq lieues
+d'étendue le long du fleuve. Le spectacle que présentait cette vallée
+de palais, de temples, de pagodes, de villas et de jardins me causa un
+tel étonnement, que je m'arrêtai comme pour demander à mon mahout
+si ce n'était pas un rêve. Il n'était pas moins ébloui que moi, et,
+posant ses mains sur mon front que ses caresses pétrissaient sans
+cesse:
+
+»--Voilà ton empire, me dit-il. Oublie les forêts et les jungles, te
+voici dans un monde d'or et de pierreries!
+
+»C'était alors un monde enchanté en effet. Tout était ruisselant d'or
+et d'argent, de la base au faîte des mille temples et pagodes qui
+remplissaient l'espace et se perdaient dans les splendeurs de
+l'horizon. Le bouddhisme ayant respecté les monuments de l'ancien
+culte, la diversité était infinie. C'étaient des masses imposantes,
+les unes trapues, les autres élevées comme des montagnes à pic, des
+coupoles immenses en forme de cloches, des chapelles surmontées d'un
+oeuf monstrueux, blanc comme la neige, enchâssé, dans une base dorée,
+des toits longs superposés sur des piliers à jour autour desquels
+se tordaient des dragons étincelants, dont les écailles de verre de
+toutes couleurs semblaient faites de pierres précieuses; des pyramides
+formées d'autres toits laqués d'or vert, bleu, rouge, étagés en
+diminuant jusqu'au faîte, d'où s'élançait une flèche d'or immense
+terminée par un bouton de cristal, qui resplendissait comme un diamant
+monstre aux feux du soleil. Plusieurs de ces édifices élevés sur le
+flanc du ravin avaient des perrons de trois et quatre cents marches
+avec des terrassements d'une blancheur éclatante qui semblaient
+taillés dans un seul bloc du plus beau marbre. C'étaient des
+revêtements de collines entières faites d'un ciment de corail blanc et
+de nacre pilés. Aux flancs de certains édifices, sur les faîtières,
+à tous les angles des toits, des monstres fantastiques en bois de
+santal, tout bossués d'or et d'émail, semblaient s'élancer dans le
+vide ou vouloir mordre le ciel. Ailleurs, des édifices de bambous,
+tout à jour et d'un travail exquis. C'était un entassement de
+richesses folles, de caprices déréglés; la morne splendeur des grands
+monastères noirs, d'un style antique et farouche, faisait ressortir
+l'éclat scintillant des constructions modernes. Aujourd'hui, ces
+magnificences inouïes ne sont plus; alors, c'était un rêve d'or, une
+fable des contes orientaux réalisée par l'industrie humaine.
+
+»Aux portes de la ville, nous fûmes reçus par le roi et toute la cour.
+Le monarque descendit de cheval et vint me saluer, puis on me fit
+entrer dans un édifice où l'on procéda à ma toilette de cérémonie, que
+le roi avait apportée dans un grand coffre de bois de cèdre incrusté
+d'ivoire, porté par le plus beau et le plus paré de ses éléphants;
+mais comme j'éclipsai ce luxueux subalterne quand je parus dans mon
+costume d'apparat! Aor commença par me laver et me parfumer avec grand
+soin, puis on me revêtit de longues bandes écarlates, tissées d'or et
+de soie, qui se drapaient avec art autour de moi sans cacher la beauté
+de mes formes et la blancheur sacrée de mon pelage. On mit sur ma
+tête une tiare en drap écarlate ruisselante de gros diamants et de
+merveilleux rubis, on ceignit mon front des neuf cercles de pierres
+précieuses, ornement consacré qui conjure l'influence des mauvais
+esprits. Entre mes yeux brillait un croissant de pierreries et une
+plaque d'or où se lisaient tous mes titres. Des glands d'argent du
+plus beau travail furent suspendus à mes oreilles, des anneaux d'or
+et d'émeraudes, saphirs et diamants, furent passés dans mes défenses,
+dont la blancheur et le brillant attestaient ma jeunesse et ma pureté.
+Deux larges boucliers d'or massif couvrirent mes épaules, enfin un
+coussin de pourpre fut placé sur mon cou, et je vis avec joie que
+mon cher Aor avait un sarong de soie blanche brochée d'argent,
+des bracelets de bras et de jambes en or fin et un léger châle du
+cachemire blanc le plus moelleux roulé autour de la tête. Lui aussi
+était lavé et parfumé. Ses formes étaient plus fines et mieux modelées
+que celles des Birmans, son teint était plus sombre, ses yeux plus
+beaux. Il était jeune encore, et, quand je le vis recevoir pour me
+conduire une baguette toute incrustée de perles fines et toute cerclée
+de rubis, je fus fier de lui et l'enlaçai avec amour. On voulut
+lui présenter la légère échelle de bambou qui sert à escalader les
+montures de mon espèce et qu'on leur attache ensuite au flanc pour
+être à même d'en descendre à volonté. Je repoussai cet emblème de
+servitude, je me couchai et j'étendis ma tête de manière que mon ami
+pût s'y asseoir sans rien déranger à ma parure, puis je me relevai si
+fier et si imposant, que le roi lui-même fut frappé de ma dignité, et
+déclara que jamais éléphant sacré si noble et si beau n'avait attesté
+et assuré la prospérité de son empire.
+
+«Notre défilé jusqu'à mon palais dura plus de trois heures; le sol
+était jonché de verdure et de fleurs. De dix pas en dix pas, des
+cassolettes placées sur mon passage répandaient de suaves parfums,
+l'orchestre du roi jouait en même temps que le mien, des troupes de
+bayadères admirables me précédaient en dansant. De chaque rue qui
+s'ouvrait sur la rue principale débouchaient des cortéges nouveaux
+composés de tous les grands de la ville et du pays, qui m'apportaient
+de nouveaux présents et me suivaient sur deux files. L'air chargé de
+parfums à la fumée bleue retentissait de fanfares qui eussent couvert
+le bruit du tonnerre. C'était le rugissement d'une tempête au milieu
+d'un épanouissement de délices. Toutes les maisons étaient pavoisées
+de riches tapis et d'étoffes merveilleuses. Beaucoup étaient reliées
+par de légers arcs de triomphe, ouvrages en rotin improvisés et
+pavoisés aussi avec une rare élégance. Du haut de ces portes à jour,
+des mains invisibles faisaient pleuvoir sur moi une neige odorante de
+fleurs de jasmin et d'oranger.
+
+»On s'arrêta sur une grande place palissadée en arène pour me faire
+assister aux jeux et aux danses. Je pris plaisir à tout ce qui était
+agréable et fastueux; mais j'eus horreur des combats d'animaux, et,
+en voyant deux éléphants, rendus furieux par une nourriture et un
+entraînement particuliers, tordre avec rage leurs trompes enlacées et
+se déchirer avec leurs défenses, je quittai la place d'honneur
+que j'occupais et m'élançai au milieu de l'arène pour séparer les
+combattants. Aor n'avait pas eu le temps de me retenir, et des cris
+de désespoir s'élevèrent de toutes parts. On craignait que les
+adversaires ne fondissent sur moi; mais à peine me virent-il
+près d'eux, que leur rage tomba comme par enchantement et qu'ils
+s'enfuirent éperdus et humiliés. Aor, qui m'avait lestement rejoint,
+déclara que je ne pouvais supporter la vue du sang et que d'ailleurs,
+après un voyage de plus de cinq cents lieues, j'avais absolument
+besoin de repos. Le peuple fut très ému de ma conduite, et les sages
+du pays se prononcèrent pour moi, affirmant que le Bouddha condamnait
+les jeux sanglants et les combats d'animaux. J'avais donc exprimé
+sa volonté, et on renonça pour plusieurs années à ces cruels
+divertissements.
+
+»On me conduisit à mon palais, situé au delà de la ville, dans un
+ravin délicieux au bord du fleuve. Ce palais était aussi grand et
+aussi riche que celui du roi. Outre le fleuve, j'avais dans mon jardin
+un vaste bassin d'eau courante pour mes ablutions de chaque instant.
+J'étais fatigué. Je me plongeai dans le bain et me retirai dans la
+salle qui devait me servir de chambre à coucher, où je restai seul
+avec Aor, après avoir témoigné que j'avais assez de musique et ne
+voulais d'autre société que celle de mon ami.
+
+»Cette salle de repos était une coupole imposante, soutenue par une
+double colonnade de marbre rose. Des étoffes du plus grand prix
+fermaient les issues et retombaient en gros plis sur le parquet de
+mosaïque. Mon lit était un amas odorant de bois de santal réduit en
+fine poussière. Mon auge était une vasque d'argent massif où quatre
+personnes se fussent baignées à l'aise. Mon râtelier était une étagère
+de laque dorée couverte des fruits les plus succulents. Au milieu de
+la salle, un vase colossal en porcelaine du Japon laissait retomber
+en cascade un courant d'eau pure qui se perdait dans une corbeille de
+lotus. Sur le bord de la vasque de jade, des oiseaux d'or et d'argent
+émaillés de mille couleurs chatoyantes semblaient se pencher pour
+boire. Des guirlandes de spathes, de pandanus odorant se balançaient
+au-dessus de ma tête. Un immense éventail, le _pendjab_ des palais de
+l'Inde, mis en mouvement par des mains invisibles, m'envoyait un air
+frais sans cesse renouvelé du haut de la coupole.
+
+A mon réveil, on fit entrer divers animaux apprivoisés, de petits
+singes, des écureuils, des cigognes, des phénicoptères, des colombes,
+des cerfs et des biches de cette jolie espèce qui n'a pas plus d'une
+coudée de haut. Je m'amusai un instant de cette société enjouée; mais
+je préférais la fraîcheur et la propreté immaculée de mon appartement
+à toutes ces visites, et je fis connaître que la société des hommes
+convenait mieux à la gravité de mon caractère.
+
+»Je vécus ainsi de longues années dans la splendeur et les délices
+avec mon cher Aor; nous étions de toutes les cérémonies et de toutes
+les fêtes, nous recevions la visite des ambassadeurs étrangers. Nul
+sujet n'approchait de moi que les pieds nus et le front dans la
+poussière. J'étais comblé de présents, et mon palais était un des plus
+riches musées de l'Asie. Les prêtres les plus savants venaient me voir
+et converser avec moi, car ils trouvaient ma vaste intelligence à la
+hauteur de leurs plus beaux préceptes, et prétendaient lire dans ma
+pensée à travers mon large front toujours empreint d'une sérénité
+sublime. Aucun temple ne m'était fermé, et j'aimais à pénétrer dans
+ces hautes et sombres chapelles où la figure colossale de Gautama,
+ruisselante d'or, se dressait comme un soleil au fond des niches
+éclairées d'en haut. Je croyais revoir le soleil de mon désert et
+je m'agenouillais devant lui, donnant ainsi l'exemple aux croyants,
+édifiés de ma piété. Je savais même présenter des offrandes à
+l'idole vénérée, et balancer devant elle l'encensoir d'or. Le roi me
+chérissait et veillait avec soin à ce que ma maison fût toujours tenue
+sur le même pied que la sienne.
+
+»Mais aucun bonheur terrestre ne peut durer. Ce digne souverain
+s'engagea dans une guerre funeste contre un État voisin. Il fut vaincu
+et détrôné. L'usurpateur le relégua dans l'exil et ne lui permit pas
+de m'emmener. Il me garda comme un signe de sa puissance et un gage de
+son alliance avec le Bouddha; mais il n'avait pour moi ni amitié ni
+vénération, et mon service fut bientôt négligé. Aor s'en affecta et
+s'en plaignit. Les serviteurs du nouveau prince le prirent en haine
+et résolurent de se défaire de lui. Un soir, comme nous dormions
+ensemble, ils pénétrèrent sans bruit chez moi et le frappèrent d'un
+poignard. Eveillé par ses cris, je fondis sur les assassins, qui
+prirent la fuite. Mon pauvre Aor était évanoui, son sarong était
+taché de sang. Je pris dans le bassin d'argent toute l'eau dont je
+l'aspergeai sans pouvoir le ranimer. Alors, je me souvins du médecin
+qui était toujours de service dans la pièce voisine, j'allai
+l'éveiller et je l'amenai auprès d'Aor. Mon ami fut bien soigné et
+revint à la vie; mais il resta longtemps affaibli par la perte de son
+sang, et je ne voulus plus sortir ni me baigner sans lui. La douleur
+m'accablait, je refusais de manger; toujours couché près de lui, je
+versais des larmes et lui parlais avec mes yeux et mes oreilles pour
+le supplier de guérir.
+
+»On ne rechercha pas les assassins; on prétendit que j'avais blessé
+Aor par mégarde avec une de mes défenses, et on parla de me les scier.
+Aor s'indigna et jura qu'il avait été frappé avec un stylet. Le
+médecin, qui savait bien à quoi s'en tenir, n'osa pas affirmer la
+vérité. Il conseilla même à mon ami de se taire, s'il ne voulait hâter
+le triomphe des ennemis qui avaient juré sa perte.
+
+»Alors, un profond chagrin s'empara de moi, et la vie civilisée à
+laquelle on m'avait initié me parut la plus amère des servitudes. Mon
+bonheur dépendait du caprice d'un prince qui ne savait ou ne voulait
+pas protéger les jours de mon meilleur ami. Je pris en dégoût les
+honneurs hypocrites qui m'étaient encore rendus pour la forme, je
+reçus les visites officielles avec humeur, je chassai les bayadères et
+les musiciens qui troublaient le faible et pénible sommeil de mon ami.
+Je me privai le plus possible de dormir pour veiller sur lui.
+
+»J'avais le pressentiment d'un nouveau malheur, et dans cette
+surexcitation du sentiment je subis un phénomène douloureux, celui de
+retrouver la mémoire de mes jeunes années. Je revis dans mes rêves
+troublés l'image longtemps effacée de ma mère assassinée en me
+couvrant de son corps percé de flèches. Je revis aussi mon désert, mes
+arbres splendides, mon fleuve Tenasserim, ma montagne d'Ophir, et ma
+vaste mer étincelante à l'horizon. La nostalgie s'empara de moi et une
+idée fixe, l'idée de fuir, domina impérieusement mes rêveries. Mais je
+voulais fuir avec Aor, et le pauvre Aor, couché sur le flanc, pouvait
+à peine se soulever pour baiser mon front penché vers lui.
+
+»Une nuit, malade moi-même, épuisé de veilles et succombant à la
+fatigue, je dormis profondément durant quelques heures. A mon réveil,
+je ne vis plus Aor sur sa couche et je l'appelai en vain. Éperdu, je
+sortis dans le jardin, je cherchai au bord de l'étang. Mon odorat
+me fit savoir qu'Aor n'était point là et qu'il n'y était pas venu
+récemment. Grâce à la négligence qui avait gagné mes serviteurs, je
+pus ouvrir moi-même les portes de l'enclos et sortir des palissades.
+Alors, je sentis le voisinage de mon ami et m'élançai dans un bois de
+tamarins qui tapissait la colline. A une courte distance, j'entendis
+un cri plaintif et je me précipitai dans un fourré où je vis Aor lié à
+un arbre et entouré de scélérats prêts à le frapper. D'un bond, je
+les renversai tous, je les foulai aux pieds sans pitié. Je rompis les
+liens qui retenaient Aor, je le saisis délicatement, je l'aidai à se
+placer sur mon cou, et, prenant l'allure rapide et silencieuse de
+l'éléphant en fuite, je m'enfonçai au hasard dans les forêts.
+
+»A cette époque, la partie de l'Inde où nous nous trouvions offrait le
+contraste heurté des civilisations luxueuses à deux pas des déserts
+inexplorables. J'eus donc bientôt gagné les solitudes sauvages des
+monts Karens, et, quand, à bout de forces, je me couchai sur les bords
+d'un fleuve plus direct et plus rapide que l'Iraouaddy, nous étions
+déjà à trente lieues de la ville birmane. Aor me dit:
+
+--Où allons-nous? Ah! je le vois dans tes regards, tu veux retourner
+dans nos montagnes; mais tu crois y être déjà, et tu t'abuses. Nous
+en sommes bien loin, et nous ne pourrons jamais y arriver sans être
+découverts et repris. D'ailleurs, quand nous échapperions aux hommes,
+nous ne pourrions aller loin sans que, malade comme je suis, je meure,
+et alors comment te dirigeras-tu sans moi dans cette route lointaine?
+Laisse-moi ici, car c'est à moi seul qu'on en veut, et retourne à
+Pagham, où personne n'osera te menacer.
+
+»Je lui témoignai que je ne voulais ni le quitter ni retourner chez
+les Birmans; que, s'il mourait, je mourrais aussi; qu'avec de la
+patience et du courage, nous pouvions redevenir heureux.
+
+»Il se rendit, et, après avoir pris du repos, nous nous remîmes en
+route. Au bout de quelques jours de voyage, nous avions recouvré tous
+deux la santé, l'espoir et la force. L'air libre de la solitude,
+l'austère parfum des forêts, la saine chaleur des rochers, nous
+guérissaient mieux que toutes les douceurs du faste et tous les
+remèdes des médecins. Cependant, Aor était parfois effrayé de la
+tâche que je lui imposais. Enlever un éléphant sacré, c'était, en cas
+d'insuccès, se dévouer aux plus atroces supplices. Il me disait ses
+craintes sur une flûte de roseau qu'il s'était faite et dont il jouait
+mieux que jamais. J'étais arrivé à un exercice de la pensée presque
+égal à celui de l'homme; je lui fis comprendre ce qu'il fallait faire,
+en me couvrant d'une vase noire qui s'étalait au bord du fleuve et
+dont je m'aspergeais avec adresse. Frappé de ma pénétration, il
+recueillit divers sucs de plantes dont il connaissait bien les
+propriétés. Il en fit une teinture qui me rendit, sauf la taille,
+entièrement semblable aux éléphants vulgaires. Je lui indiquai que
+cela ne suffisait pas et qu'il fallait, pour me rendre méconnaissable,
+scier mes défenses. Il ne s'y résigna pas. J'étais à ma sixième
+dentition, et il craignait que mes crochets ne pussent repousser. Il
+jugea que j'étais suffisamment déguisé, et nous nous remîmes en route.
+
+»Quelque peu fréquenté que fût ce chemin de montagnes, ce fut miracle
+que d'échapper aux dangers de notre entreprise. Jamais nous n'y
+fussions parvenus l'un sans l'autre; mais, dans l'union intime de
+l'intelligence humaine avec une grande force animale, une puissance
+exceptionnelle s'improvise. Si les hommes avaient su s'identifier aux
+animaux assez complètement pour les amener à s'identifier à eux,
+ils n'auraient pas trouvé en eux des esclaves parfois rebelles
+et dangereux, souvent surmenés et insuffisants. Ils auraient eu
+d'admirables amis et ils eussent résolu le problème de la force
+consciente sans avoir recours aux forces aveugles de la machine,
+animal plus redoutable et plus féroce que les bêtes du désert.
+
+»A force de prudence et de persévérance, quelquefois harcelés par des
+bandits que je sus mettre en fuite et dont je ne craignais ni les
+lances ni les flèches, revêtu que j'étais d'une légère armure en
+écailles de bois de fer qu'Aor avait su me fabriquer, nous parvînmes
+au fleuve Tenasserim. Notre direction n'avait pas été difficile à
+suivre. Outre que nous nous rappelions très-bien l'un et l'autre
+ce voyage que nous avions déjà fait, la construction géologique
+de l'Indo-Chine est très-simple. Les longues arêtes de montagnes,
+séparées par des vallées profondes et de larges fleuves, se ramifient
+médiocrement et s'inclinent sans point d'arrêt sensible jusqu'à la
+mer. Les monts Karens se relient aux monts Moghs en ligne presque
+droite. Nous fîmes très-rarement fausse route, et nos erreurs furent
+rapidement rectifiées. Je dois dire que, de nous deux, j'étais
+toujours le plus prompt à retrouver la vraie direction.
+
+»Nous n'approchâmes de nos anciennes demeures qu'avec circonspection.
+Il nous fallait vivre seuls et en liberté complète. Nous fûmes servis
+à souhait. La tribu, enrichie par la vente de ma personne à l'ancien
+roi des Birmans, avait quitté ses villages de roseaux, et nos forêts,
+dépeuplées d'animaux à la suite d'une terrible sécheresse, avaient été
+abandonnées par les chasseurs. Nous pûmes y faire un établissement
+plus libre et plus sûr encore que par le passé. Aor ne possédait
+absolument rien et ne regrettait rien de notre splendeur évanouie.
+Sans amis, sans famille, il ne connaissait et n'aimait plus que moi
+sur la terre. Je n'avais jamais aimé que ma mère et lui. Une si longue
+intimité avait détruit entre nous l'obstacle apporté par la nature à
+notre assimilation. Nous conversions ensemble comme deux êtres de
+même espèce. Ma pantomime était devenue si réfléchie, si sobre, si
+expressive, qu'il lisait dans ma pensée comme moi dans la sienne. Il
+n'avait même plus besoin de me parler. Je le sentais triste ou gai
+selon le mode et les inflexions de sa flûte, et, notre destinée étant
+commune, je me reportais avec lui dans les souvenirs du passé, ou je
+me plongeais dans la béate extase du présent.
+
+»Nous passâmes de longues années dans les délices de la délivrance.
+Aor était devenu bouddhiste fervent en Birmanie et ne vivait plus que
+de végétaux. Notre subsistance était assurée, et nous ne connaissions
+plus ni la souffrance ni la maladie.
+
+»Mais le temps marchait, et Aor était devenu vieux. J'avais vu ses
+cheveux blanchir et ses forces décroître. Il me fit comprendre les
+effets de l'âge et m'annonça qu'il mourrait bientôt. Je prolongeai sa
+vie en lui épargnant toute fatigue et tout soin. Un moment vint où il
+ne put pourvoir à ses besoins, je lui apportais sa nourriture et je
+construisais ses abris. Il perdit la chaleur du sang, et, pour se
+réchauffer, il ne quittait plus le contact de mon corps. Un jour,
+il me pria de lui creuser une fosse parce qu'il se sentait mourir.
+J'obéis, il s'y coucha sur un lit d'herbages, enlaça ses bras autour
+de ma trompe et me dit adieu. Puis ses bras retombèrent, il resta
+immobile, et son corps se raidit.
+
+»Il n'était plus. Je recouvris la fosse comme il me l'avait commandé,
+et je me couchai dessus. Avais-je bien compris la mort? Je le pense,
+et pourtant je ne me demandai pas si la longévité de ma race me
+condamnait à lui survivre beaucoup. Je ne pris pas la résolution de
+mourir aussi. Je pleurai et j'oubliai de manger. Quand la nuit fut
+passée, je n'eus aucune idée d'aller au bain ni de me mouvoir. Je
+restai plongé dans un accablement absolu. La nuit suivante me trouva
+inerte et indifférent. Le soleil revint encore une fois et me trouva
+mort.
+
+»L'âme fidèle et généreuse d'Aor avait-elle passé en moi? Peut-être.
+J'ai appris dans d'autres existences qu'après ma disparition l'empire
+birman avait éprouvé de grands revers. La royale ville de Pagham fut
+abandonnée par le conseil des prêtres de Gautama. Le Bouddha était
+irrité du peu de soin qu'on avait eu de moi, ma fuite témoignait
+de son mécontentement. Les riches emportèrent leurs trésors et se
+bâtirent de nouveaux palais sur le territoire d'Ava; plus tard, ils
+abandonnèrent encore cette ville somptueuse pour Amarapoura. Les
+pauvres emportèrent à dos de chameau leurs maisons de rotin pour
+suivre les maîtres du pays loin de la cité maudite. Pagham avait été
+le séjour et l'orgueil de quarante-cinq rois consécutifs, je l'avais
+condamnée en la quittant, elle n'est plus aujourd'hui qu'un grandiose
+amas de ruines.
+
+--Votre histoire m'a amusée, dit alors à sir William la petite fille
+qui lui avait déjà parlé; mais à présent, puisque nous avons tous été
+des bêtes avant d'être des personnes, je voudrais savoir ce que nous
+serons plus tard, car enfin tout ce que l'on raconte aux enfants doit
+avoir une moralité à la fin, et je ne vois pas venir la vôtre.
+
+--Ma soeur a raison, dit un jeune homme qui avait écouté sir William
+avec intérêt. Si c'est une récompense d'être homme après avoir été
+chien honnête ou éléphant vertueux, l'homme honnête et vertueux doit
+avoir aussi la sienne en ce monde.
+
+--Sans aucun doute, répondit sir William. La personnalité humaine
+n'est pas le dernier mot de la création sur notre planète. Les savants
+les plus modernes sont convaincus que l'intelligence progresse
+d'elle-même par la loi qui régit la matière. Je n'ai pas besoin
+d'entrer dans cet ordre d'idées pour vous dire qu'esprit et matière
+progressent de compagnie. Ce qu'il y a de certain pour moi, c'est que
+tout être aspire à se perfectionner et que, de tous les êtres, l'homme
+est le plus jaloux de s'élever au-dessus de lui-même. Il y est
+merveilleusement aidé par l'étendue de son intelligence et par
+l'ardeur de son sentiment. Il sent qu'il est un produit encore
+très-incomplet de la nature et qu'une race plus parfaite doit lui
+succéder par voie ininterrompue de son propre développement.
+
+--Je ne comprends pas bien, reprit la petite fille; deviendrons-nous
+des anges avec des ailes et des robes d'or?
+
+--Parfaitement, répondit sir William. Les robes d'or sont des emblèmes
+de richesse et de pureté; nous deviendrons tous riches et purs; les
+ailes, nous saurons les trouver: la science nous les donnera pour
+traverser les airs, comme elle nous a donné les nageoires pour
+traverser les mers.
+
+--Oh! nous voilà retombés dans les machines que vous maudissiez tout à
+l'heure.
+
+--Les machines feront leur temps comme nous ferons le nôtre, repartit
+sir William, l'animalité fera le sien et progressera en même temps
+que nous. Qui vous dit qu'une race d'aigles aussi puissants que
+les ballons et aussi dociles que les chevaux ne surgira pas pour
+s'associer aux voyages aériens de l'homme futur? Est-ce une simple
+fantaisie poétique que ces dieux de l'antiquité portés ou traînés par
+des lions, des dauphins ou des colombes? N'est-ce pas plutôt une
+sorte de vue prophétique de la domestication de toutes les créatures
+associées à l'homme divinisé de l'avenir? Oui, l'homme doit dès ce
+monde devenir ange, si par ange vous entendez un type d'intelligence
+et de grandeur morale supérieur au nôtre. Il ne faut pas un miracle
+païen, il ne faut qu'un miracle naturel, comme ceux qui se sont déjà
+tant de fois accomplis sur la terre, pour que l'homme voie changer ses
+besoins et ses organes en vue d'un milieu nouveau. J'ai vu des races
+entières s'abstenir de manger la chair des animaux, un grand progrès
+de la race entière sera de devenir frugivore, et les carnassiers
+disparaîtront. Alors fleurira la grande association universelle,
+l'enfant jouera avec le tigre comme le jeune Bacchus, l'éléphant sera
+l'ami de l'homme, les oiseaux de haut vol conduiront dans les airs nos
+chars ovoïdes, la baleine transportera nos messages. Que sais-je! tout
+devient possible sur notre planète dès que nous supprimons le carnage
+et la guerre. Toutes les forces intelligentes de la nature, au lieu
+de s'entre-dévorer, s'organisent fraternellement pour soumettre et
+féconder la matière inorganique... Mais j'ai tort de vous esquisser
+ces merveilles; vous êtes plus à même que moi, jeunes esprits qui
+m'interrogez, d'en évoquer les riantes et sublimes images. Il suffit
+que, du monde réel, je vous aie lancés dans le monde du rêve. Rêvez,
+imaginez, faites du merveilleux, vous ne risquez pas d'aller trop
+loin, car l'avenir du monde idéal auquel nous devons croire dépassera
+encore de beaucoup les aspirations de nos âmes timides et incomplètes.
+
+
+
+
+L'ORGUE DU TITAN
+
+
+Un soir, l'improvisation musicale du vieux et illustre maître Angelin
+nous passionnait comme de coutume, lorsqu'une corde de piano vint à se
+briser avec une vibration insignifiante pour nous, mais qui produisit
+sur les nerfs surexcités de l'artiste l'effet d'un coup de foudre.
+Il recula brusquement sa chaise, frotta ses mains, comme si, chose
+impossible, la corde les eût cinglées, et laissa échapper ces étranges
+paroles:
+
+--Diable de titan, va!
+
+Sa modestie bien connue ne nous permettait pas de penser qu'il se
+comparât à un titan. Son émotion nous parut extraordinaire. Il nous
+dit que ce serait trop long à expliquer.
+
+--Ceci m'arrive quelquefois, nous dit-il, quand je joue le motif sur
+lequel je viens d'improviser. Un bruit imprévu me trouble et il me
+semble que mes mains s'allongent. C'est une sensation douloureuse
+et qui me reporte à un moment tragique et pourtant heureux dans mon
+existence.
+
+Pressé de s'expliquer, il céda et nous raconta ce qui suit:
+
+ * * * * *
+
+Vous savez que je suis de l'Auvergne, né dans une très-pauvre
+condition et que je n'ai pas connu mes parents. Je fus élevé par la
+charité publique et recueilli par M. Jansiré, que l'on appelait par
+abréviation maître Jean, professeur de musique et organiste de la
+cathédrale de Clermont. J'étais son élève en qualité d'enfant de
+choeur. En outre, il prétendait m'enseigner le solfége et le clavecin.
+
+C'était un homme terriblement bizarre que maître Jean, un véritable
+type de musicien classique, avec toutes les excentricités que l'on
+nous attribue, que quelques-uns de nous affectent encore, et qui, chez
+lui, étaient parfaitement naïves, par conséquent redoutables.
+
+Il n'était pas sans talent, bien que ce talent fût très au-dessous de
+l'importance qu'il lui attribuait. Il était bon musicien, avait des
+leçons en ville et m'en donnait à moi-même à ses moments perdus, car
+j'étais plutôt son domestique que son élève et je faisais mugir les
+soufflets de l'orgue plus souvent que je n'en essayais les touches.
+
+Ce délaissement ne m'empêchait pas d'aimer la musique et d'en rêver
+sans cesse; à tous autres égards, j'étais un véritable idiot, comme
+vous allez voir.
+
+Nous allions quelquefois à la campagne, soit pour rendre visite à des
+amis du maître, soit pour réparer les épinettes et clavecins de sa
+clientèle; car, en ce temps-là,--je vous parle du commencement du
+siècle,--il y avait fort peu de pianos dans nos provinces, et le
+professeur organiste ne dédaignait pas les petits profits du luthier
+et de l'accordeur.
+
+Un jour, maître Jean me dit:
+
+--Petit, vous vous lèverez demain avec le jour. Vous ferez manger
+l'avoine à Bibi, vous lui mettrez la selle et le portemanteau et vous
+viendrez avec moi. Emportez vos souliers neufs et votre habit vert
+billard. Nous allons passer deux jours de vacances chez mon frère le
+curé de Chanturgue.
+
+Bibi était un petit cheval maigre, mais vigoureux, qui avait
+l'habitude de porter maître Jean avec moi en croupe.
+
+Le curé de Chanturgue était un bon vivant et un excellent homme que
+j'avais vu quelquefois chez son frère. Quant à Chanturgue, c'était une
+paroisse éparpillée dans les montagnes et dont je n'avais non plus
+d'idée que si l'on m'eût parlé de quelque tribu perdue dans les
+déserts du nouveau monde.
+
+Il fallait être ponctuel avec maître Jean. A trois heures du matin
+j'étais debout; à quatre, nous étions sur la route des montagnes; à
+midi, nous prenions quelque repos et nous déjeunions dans une petite
+maison d'auberge bien noire et bien froide, située à la limite d'un
+désert de bruyères et de laves; à trois heures, nous repartions à
+travers ce désert.
+
+La route était si ennuyeuse, que je m'endormis à plusieurs reprises.
+J'avais étudié très-consciencieusement la manière de dormir en croupe
+sans que le maître s'en aperçût. Bibi ne portait pas seulement l'homme
+et l'enfant, il avait encore à l'arrière-train, presque sur la queue,
+un portemanteau étroit, assez élevé, une sorte de petite caisse en
+cuir où ballottaient pêle-mêle les outils de maître Jean et ses nippes
+de rechange. C'est sur ce portemanteau que je me calais, de manière
+qu'il ne sentît pas sur son dos l'alourdissement de ma personne et
+sur son épaule le balancement de ma tête. Il avait beau consulter le
+profil que nos ombres dessinaient sur les endroits aplanis du chemin
+ou sur les talus de rochers; j'avais étudié cela aussi, et j'avais,
+une fois pour toutes, adopté une pose en raccourci, dont il ne pouvait
+saisir nettement l'intention. Quelquefois pourtant, il soupçonnait
+quelque chose et m'allongeait sur les jambes un coup de sa cravache à
+pomme d'argent, en disant:
+
+--Attention, petit! on ne dort pas dans la montagne!
+
+Comme nous traversions un pays plat et que les précipices étaient
+encore loin, je crois que ce jour-là il dormit pour son compte. Je
+m'éveillai dans un lieu qui me parut sinistre. C'était encore un sol
+plat couvert de bruyères et de buissons de sorbiers nains. De sombres
+collines tapissées de petits sapins s'élevaient sur ma droite et
+fuyaient derrière moi; à mes pieds, un petit lac, rond comme un verre
+de lunette,--c'est vous dire que c'était un ancien cratère,--reflétait
+un ciel bas et nuageux. L'eau, d'un gris bleuâtre, à pâles reflets
+métalliques, ressemblait à du plomb en fusion. Les berges unies de
+cet étang circulaire cachaient pourtant l'horizon, d'où l'on pouvait
+conclure que nous étions sur un plan très-élevé; mais je ne m'en
+rendis point compte et j'eus une sorte d'étonnement craintif en voyant
+les nuages ramper si près de nos têtes, que, selon moi, le ciel
+menaçait de nous écraser.
+
+Maître Jean ne fit nulle attention à ma mélancolie.
+
+--Laisse brouter Bibi, me dit-il en mettant pied à terre; il a besoin
+de souffler. Je ne suis pas sûr d'avoir suivi le bon chemin, je vais
+voir.
+
+Il s'éloigna et disparut dans les buissons; Bibi se mit à brouter les
+fines herbes et les jolis oeillets sauvages qui foisonnaient avec
+mille autres fleurs dans ce pâturage inculte. Moi, j'essayai de me
+réchauffer en battant la semelle. Bien que nous fussions en plein été,
+l'air était glacé. Il me sembla que les recherches du maître duraient
+un siècle. Ce lieu désert devait servir de refuge à des bandes de
+loups, et, malgré sa maigreur, Bibi eût fort bien pu les tenter.
+J'étais en ce temps-là plus maigre encore que lui; je ne me sentis
+pourtant pas rassuré pour moi-même. Je trouvais le pays affreux et
+ce que le maître appelait une partie de plaisir s'annonçait pour moi
+comme une expédition grosse de dangers. Était-ce un pressentiment?
+
+Enfin il reparut, disant que c'était le bon chemin et nous repartîmes
+au petit trot de Bibi, qui ne paraissait nullement démoralisé d'entrer
+dans la montagne.
+
+Aujourd'hui, de belles routes sillonnent ces sites sauvages, en partie
+cultivés déjà; mais, à l'époque où je les vis pour la première fois,
+les voies étroites, inclinées ou relevées dans tous les sens, allant
+au plus court n'importe au prix de quels efforts, n'étaient point
+faciles à suivre. Elles n'étaient empierrées que par les écroulements
+fortuits des montagnes, et, quand elles traversaient ces plaines
+disposées en terrasses, il arrivait que l'herbe recouvrait fréquemment
+les traces des petites roues de chariot et des pieds non ferrés des
+chevaux qui les traînaient.
+
+Quand nous eûmes descendu jusqu'aux rives déchirées d'un torrent
+d'hiver, à sec pendant l'été, nous remontâmes rapidement, et, en
+tournant le massif exposé au nord, nous nous retrouvâmes vers le midi
+dans un air pur et brillant. Le soleil sur son déclin enveloppait le
+paysage d'une splendeur extraordinaire et ce paysage était une des
+plus belles choses que j'ai vues de ma vie. Le chemin tournant, tout
+bordé d'un buisson épais d'épilobes roses, dominait un plan raviné au
+flanc duquel surgissaient deux puissantes roches de basalte d'aspect
+monumental, portant à leur cîme des aspérités volcaniques qu'on eût pu
+prendre pour des ruines de forteresses.
+
+J'avais déjà vu les combinaisons prismatiques du basalte dans mes
+promenades autour de Clermont, mais jamais avec cette régularité et
+dans cette proportion. Ce que l'une de ces roches avait d'ailleurs de
+particulier, c'est que les prismes étaient contournés en spirale et
+semblaient être l'ouvrage à la fois grandiose et coquet d'une race
+d'hommes gigantesques.
+
+Ces deux roches paraissaient, d'où nous étions, fort voisines l'une de
+l'autre; mais en réalité elles étaient séparées par un ravin à pic
+au fond duquel coulait une rivière. Telles qu'elles se présentaient,
+elles servaient de repoussoir à une gracieuse perspective de montagnes
+marbrées de prairies vertes comme l'émeraude, et coupées de ressauts
+charmants formés de lignes rocheuses et de forêts. Dans tous les
+endroits adoucis, on saisissait au loin les chalets et les troupeaux
+de vaches, brillantes comme de fauves étincelles au reflet du
+couchant. Puis, au bout de cette perspective, par-dessus l'abîme des
+vallées profondes noyées dans la lumière, l'horizon se relevait en
+dentelures bleues, et les monts Dômes profilaient dans le ciel leurs
+pyramides tronquées, leurs ballons arrondis ou leurs masses isolées,
+droites comme des tours.
+
+La chaîne de montagnes où nous entrions avait des formes bien
+différentes, plus sauvages et pourtant plus suaves. Les bois de hêtres
+jetés en pente rapide, avec leurs mille cascatelles au frais murmure,
+les ravins à pic tout tapissés de plantes grimpantes, les grottes où
+le suintement des sources entretenait le revêtement épais des mousses
+veloutées, les gorges étroites brusquement fermées à la vue par
+leurs coudes multipliés, tout cela était bien plus alpestre et plus
+mystérieux que les lignes froides et nues des volcans de date plus
+récente.
+
+Depuis ce jour, j'ai revu l'entrée solennelle que les deux roches
+basaltiques placées à la limite du désert font à la chaîne du mont
+Dore, et j'ai pu me rendre compte du vague éblouissement que j'en
+reçus quand je les vis pour la première fois. Personne ne m'avait
+encore appris en quoi consiste le beau dans la nature. Je le sentis
+pour ainsi dire physiquement, et, comme j'avais mis pied à terre pour
+faciliter la montée au petit cheval, je restai immobile, oubliant de
+suivre le cavalier.
+
+--Eh bien, eh bien, me cria maître Jean, que faites-vous là-bas,
+imbécile?
+
+Je me hâtai de le rejoindre et de lui demander le nom de l'endroit _si
+drôle_, où nous étions.
+
+--Apprenez, drôle vous-même, répondit-il, que cet endroit est un des
+plus extraordinaires et des plus effrayante que vous verrez jamais. Il
+n'a pas de nom que je sache, mais les deux pointes que vous voyez là,
+c'est la roche Sanadoire et la roche Tuilière. Allons, remontez, et
+faites attention à vous.
+
+Nous avions tourné les roches et devant nous s'ouvrait l'abîme
+vertiginieux qui les sépare. De cela, je ne fus point effrayé. J'avais
+gravi assez souvent les pyramides escarpées des monts Dômes pour ne
+pas connaître l'éblouissement de l'espace. Maître Jean, qui n'était
+pas né dans la montagne et qui n'était venu en Auvergne qu'à l'âge
+d'homme, était moins aguerri que moi.
+
+Je commençai, ce jour-là, à faire quelques réflexions sur les
+puissants accidents de la nature au milieu desquels j'avais grandi
+sans m'en étonner, et, au bout d'un instant de silence, me retournant
+vers la roche Sanadoire, je demandai à mon maître _qu'est-ce qui avait
+fait_ ces choses-là.
+
+--C'est Dieu qui a fait toutes choses, répondit-il, vous le savez
+bien.
+
+--Je sais; mais pourquoi a-t-il fait des endroits qu'on dirait tout
+cassés, comme s'il avait voulu les défaire après les avoir faits?
+
+La question était fort embarrassante pour maître Jean, qui n'avait
+aucune notion des lois naturelles de la géologie et qui, comme la
+plupart des gens de ce temps-là, mettait encore en doute l'origine
+volcanique de l'Auvergne. Cependant, il ne lui convenait pas d'avouer
+son ignorance, car il avait la prétention d'être instruit et beau
+parleur. Il tourna donc la difficulté en se jetant dans la mythologie
+et me répondit emphatiquement:
+
+--Ce que vous voyez là, c'est l'effort que firent les titans pour
+escalader le ciel.
+
+--Les titans! qu'est-ce que c'est que cela? m'écriai-je voyant qu'il
+était en humeur de déclamer.
+
+--C'était, répondit-il, des géants effroyables qui prétendaient
+détrôner Jupiter et qui entassèrent roches sur roches, monts sur
+monts, pour arriver jusqu'à lui; mais il les foudroya, et ces
+montagnes brisées, ces autres éventrées, ces abîmes, tout cela, c'est
+l'effet de la grande bataille.
+
+--Est-ce qu'ils sont tous morts? demandai-je.
+
+--Qui ça? les titans?
+
+--Oui; est-ce qu'il y en a encore?
+
+Maître Jean ne put s'empêcher de rire de ma simplicité, et, voulant
+s'en amuser, il répondit:
+
+--Certainement, il en est resté quelques-uns.
+
+--Bien méchants?
+
+--Terribles!
+
+--Est-ce que nous en verrons dans ces montagnes-ci?
+
+--Eh! eh! cela se pourrait bien.
+
+--Est-ce qu'ils pourraient nous faire du mal?
+
+--Peut-être! mais, si tu en rencontres, tu te dépêcheras d'ôter ton
+chapeau et de saluer bien bas.
+
+--Qu'à cela ne tienne! répondis-je gaiement.
+
+Maître Jean crut que j'avais compris son ironie et songea à autre
+chose. Quant à moi, je n'étais point rassuré, et, comme la nuit
+commençait à se faire, je jetais des regards méfiants sur toute roche
+ou sur tout gros arbre d'apparence suspecte, jusqu'à ce que, me
+trouvant tout près, je pusse m'assurer qu'il n'y avait pas là forme
+humaine.
+
+Si vous me demandiez où est située la paroisse de Chanturgue, je
+serais bien empêché de vous le dire. Je n'y suis jamais retourné
+depuis et je l'ai en vain cherchée sur les cartes et dans les
+itinéraires. Comme j'étais impatient d'arriver, la peur me gagnant
+de plus en plus, il me sembla que c'était fort loin de la roche
+Sanadoire. En réalité, c'était fort près, car il ne faisait pas nuit
+noire quand nous y arrivâmes. Nous avions fait beaucoup de détours en
+côtoyant les méandres du torrent. Selon toute probabilité, nous avions
+passé derrière les montagnes que j'avais vues de la roche Sanadoire
+et nous étions de nouveau à l'exposition du midi, puisqu'à plusieurs
+centaines de mètres au-dessous de nous croissaient quelques maigres
+vignes.
+
+Je me rappelle très-bien l'église et le presbytère avec les trois
+maisons qui composaient le village. C'était au sommet d'une colline
+adoucie que des montagnes plus hautes abritaient du vent. Le chemin
+raboteux était très-large et suivait avec une sage lenteur les
+mouvements de la colline. Il était bien battu, car la paroisse,
+composée d'habitations éparses et lointaines, comptait environ trois
+cents habitants que l'on voyait arriver tous les dimanches, en
+famille, sur leurs chars à quatre roues, étroits et longs comme des
+pirogues et traînés par des vaches. Excepté ce jour-là, on pouvait
+se croire dans le désert; les maisons qui eussent pu être en vue se
+trouvaient cachées sous l'épaisseur des arbres au fond des ravins, et
+celles des bergers, situées en haut, étaient abritées dans les plis
+des grosses roches.
+
+Malgré son isolement et la sobriété de son ordinaire, le curé de
+Chanturgue était gros, gras et fleuri comme les plus beaux chanoines
+d'une cathédrale. Il avait le caractère aimable et gai. Il n'avait pas
+été trop tourmenté par la Révolution. Ses paroissiens l'aimaient parce
+qu'il était humain, tolérant, et prêchait en langage du pays.
+
+Il chérissait son frère Jean, et, bon pour tout le monde, il me reçut
+et me traita comme si j'eusse été son neveu. Le souper fut agréable
+et le lendemain s'écoula gaiement. Le pays, ouvert d'un côté sur les
+vallées, n'était point triste; de l'autre, il était enfoui et sombre,
+mais les bois de hêtres et de sapins pleins de fleurs et de fruits
+sauvages, coupés par des prairies humides d'une fraîcheur délicieuse,
+n'avaient rien qui me rappelât le site terrible de la roche Sanadoire;
+les fantômes de titans qui m'avaient gâté le souvenir de ce bel
+endroit s'effacèrent de mon esprit.
+
+On me laissa courir où je voulus, et je fis connaissance avec les
+bûcherons et les bergers, qui me chantèrent beaucoup de chansons.
+Le curé, qui voulait fêter son frère et qui l'attendait, s'était
+approvisionné de son mieux, mais lui et moi faisions seuls honneur
+au festin. Maître Jean avait un médiocre appétit, comme les gens qui
+boivent sec. Le curé lui servit à discrétion le vin du cru, noir comme
+de l'encre, âpre au goût, mais vierge de tout alliage malfaisant, et,
+selon lui, incapable de faire mal à l'estomac.
+
+Le jour suivant, je pêchai des truites avec le sacristain dans un
+petit réservoir que formait la rencontre de deux torrents et je
+m'amusai énormément à écouter une mélodie naturelle que l'eau avait
+trouvée en se glissant dans une pierre creuse. Je la fis remarquer au
+sacristain, mais il ne l'entendit pas et crut que je rêvais.
+
+Enfin, le troisième jour, on se disposa à la séparation. Maître Jean
+voulait partir de bonne heure, disant que la route était longue, et
+l'on se mit à déjeuner avec le projet de manger vite et de boire peu.
+
+Mais le curé prolongeait le service, ne pouvant se résoudre à nous
+laisser partir sans être bien lestés.
+
+--Qui vous presse tant? disait-il. Pourvu que vous soyez sortis
+en plein jour de la montagne, à partir de la descente de la roche
+Sanadoire vous rentrez en pays plat et plus vous approchez de
+Clermont, meilleure est la route. Avec cela, la lune est au plein et
+il n'y a pas un nuage au ciel. Voyons, voyons, frère Jean, encore un
+verre de ce vin, de ce bon petit vin de _Chante-orgue_!
+
+--Pourquoi _Chante-orgue_? dit maître Jean.
+
+--Eh! ne vois-tu pas que Chanturgue vient de Chante-orgue? C'est clair
+comme le jour et je n'ai pas été long à en découvrir l'étymologie.
+
+--Il y a donc des orgues dans vos vignes? demandai-je avec ma
+stupidité accoutumée.
+
+--Certainement, répondit le bon curé. Il y en a plus d'un quart de
+lieue de long.
+
+--Avec des tuyaux?
+
+--Avec des tuyaux tout droits comme à ton orgue de la cathédrale.
+
+--Et qu'est-ce qui en joue?
+
+--Oh! les vignerons avec leurs pioches.
+
+--Qu'est-ce donc qui les a faites, ces orgues?
+
+--Les titans! dit maître Jean en reprenant son ton railleur et
+doctoral.
+
+--En effet, c'est bien dit, reprit le curé, émerveillé du génie de son
+frère. On peut dire que c'est l'oeuvre des titans!
+
+J'ignorais que l'on donnât le nom de _jeux d'orgues_ aux
+cristallisations du basalte quand elles offrent de la régularité. Je
+n'avais jamais ouï parler des célèbres orgues basaltiques d'Espaly
+en Velay, ni de plusieurs autres très-connues aujourd'hui et dont
+personne ne s'étonne plus. Je pris au pied de la lettre l'explication
+de M. le curé et je me félicitai de n'être point descendu à la vigne,
+car toutes mes terreurs me reprenaient.
+
+Le déjeuner se prolongea indéfiniment et devint un dîner, presque un
+souper. Maître Jean était enchanté de l'étymologie de Chanturgue et ne
+se lassait pas de répéter:
+
+--Chante-orgue! Joli vin, joli nom! On l'a fait pour moi qui touche
+l'orgue, et agréablement, je m'enflatte! Chante, petit vin, chante
+dans mon verre! chante aussi dans ma tête! Je te sens gros de fugues
+et de motets qui couleront de mes doigts comme tu coules de la
+bouteille! A ta santé, frère! Vivent les grandes orgues de Chanturgue!
+vive mon petit orgue de la cathédrale, qui, tout de même, est aussi
+puissant sous ma main qu'il le serait sous celle d'un titan! Bah! je
+suis un titan aussi, moi! Le génie grandit l'homme et chaque fois que
+j'entonne le _Gloria in excelsis_, j'escalade le ciel!
+
+Le bon curé prenait sérieusement son frère pour un grand homme et il
+ne le grondait pas de ses accès de vanité délirante. Lui-même fêtait
+le vin de _Chante-orgue_ avec l'attendrissement d'un frère qui reçoit
+les adieux prolongés de son frère bien-aimé; si bien que le soleil
+commençait à baisser quand on m'ordonna d'aller habiller Bibi. Je ne
+répondrais pas que j'en fusse bien capable. L'hospitalité avait rempli
+bien souvent mon verre et la politesse m'avait fait un devoir de ne
+pas le laisser plein. Heureusement le sacristain m'aida, et, après de
+longs et tendres embrassements, les deux frères baignés de larmes se
+quittèrent au bas de la colline. Je montai en trébuchant sur l'échine
+de Bibi.
+
+--Est-ce que, par hasard, monsieur serait ivre? dit maître Jean en
+caressant mes oreilles de sa terrible cravache.
+
+Mais il ne me frappa point. Il avait le bras singulièrement mou et les
+jambes très-lourdes, car on eut beaucoup de peine à équilibrer ses
+étriers, dont l'un se trouvait alternativement plus long que l'autre.
+
+Je ne sais point ce qui se passa jusqu'à la nuit. Je crois bien que
+je ronflais tout haut sans que le maître s'en aperçût. Bibi était si
+raisonnable que j'étais sans inquiétude. Là où il avait passé une
+fois, il s'en souvenait toujours.
+
+Je m'éveillai en le sentant s'arrêter brusquement et il me sembla que
+mon ivresse était tout à fait dissipée, car je me rendis fort vite
+compte de la situation. Maître Jean n'avait pas dormi, ou bien il
+s'était malheureusement réveillé à temps pour contrarier l'instinct
+de sa monture. Il l'avait engagée dans un faux chemin. Le docile
+Bibi avait obéi sans résistance; mais voilà qu'il sentait le terrain
+manquer devant lui et qu'il se rejetait en arrière pour ne pas se
+précipiter avec nous dans l'abîme.
+
+Je fus vite sur mes pieds, et je vis au-dessus de nous, à droite,
+la roche Sanadoire toute bleue au reflet de la lune, avec son jeu
+d'orgues contourné et sa couronne dentelée. Sa soeur jumelle, la roche
+Tuilière, était à gauche, de l'autre côté du ravin, l'abîme entre
+deux; et nous, au lieu de suivre le chemin d'en haut, nous avions pris
+le sentier à mi-côte.
+
+--Descendez, descendez! criai-je au professeur de musique. Vous ne
+pouvez point passer là! c'est un sentier pour les chèvres.
+
+--Allons donc, poltron, répondit-il d'une voix forte, Bibi n'est-il
+point une chèvre?
+
+--Non, non, maître, c'est un cheval; ne rêvez pas! Il ne peut pas et
+il ne veut pas!
+
+Et, d'un violent effort, je retirai Bibi du danger, mais non sans
+l'abattre un peu sur ses jarrets, ce qui força le maître à descendre
+plus vite qu'il n'eût voulu.
+
+Ceci le mit dans une grande colère, bien qu'il n'eût aucun mal, et,
+sans tenir compte de l'endroit dangereux ou nous nous trouvions, il
+chercha sa cravache pour m'administrer une de ces corrections qui
+n'étaient pas toujours anodines. J'avais tout mon sang-froid. Je
+ramassai la cravache avant lui, et, sans respect pour la pomme
+d'argent, je la jetai dans le ravin.
+
+Heureusement pour moi, maître Jean ne s'en aperçut pas. Ses idées se
+succédèrent trop rapidement.
+
+--Ah! Bibi ne veut pas! disait-il, et Bibi ne peut pas! Bibi n'est pas
+une chèvre! Eh bien, moi, je suis une gazelle!
+
+Et, en parlant ainsi, il se prit à courir devant lui, se dirigeant
+vers le précipice.
+
+Malgré l'aversion qu'il m'inspirait dans ses accès de colère, je fus
+épouvanté et m'élançai sur ses traces. Mais, au bout d'un instant,
+je me tranquillisai. Il n'y avait point là de gazelle. Rien ne
+ressemblait moins à ce gracieux quadrupède que le professeur à ailes
+de pigeon dont la queue, ficelée d'un ruban noir, sautait d'une épaule
+à l'autre avec une rapidité convulsive lorsqu'il était ému. Son habit
+gris à longues basques, ses culottes de nankin et ses bottes molles le
+faisaient plutôt ressembler à un oiseau de nuit.
+
+Je le vis bientôt s'agiter au-dessus de moi; il avait quitté le
+sentier à pic, il lui restait assez de raison pour ne pas songer à
+descendre; il remontait en gesticulant vers la roche Sanadoire, et,
+bien que le talus fût rapide, il n'était pas dangereux.
+
+Je pris Bibi par la bride et l'aidai à virer de bord, ce qui n'était
+pas facile. Puis je remontai avec lui le sentier pour regagner la
+route; je comptais y retrouver maître Jean, qui avait pris cette
+direction.
+
+Je ne l'y trouvai pas, et, laissant le fidèle Bibi sur sa bonne foi,
+je redescendis à pied, en droite ligne, jusqu'à la roche Sanadoire.
+La lune éclairait vivement. J'y voyais comme en plein jour. Je ne fus
+donc pas longtemps sans découvrir maître Jean assis sur un débris, les
+jambes pendantes et reprenant haleine.
+
+--Ah! ah! c'est toi, petit malheureux! me dit-il. Qu'as-tu fait de mon
+pauvre cheval?
+
+--Il est là, maître, il vous attend, répondis-je.
+
+--Quoi! tu l'as sauvé? Fort bien, mon garçon! Mais comment as-tu fait
+pour te sauver toi-même? Quelle effroyable chute, hein?
+
+--Mais, monsieur le professeur, nous n'avons pas fait de chute!
+
+--Pas de chute? L'idiot ne s'en est pas aperçu! Ce que c'est que le
+vin! le vin!... O vin! vin de Chanturgue, vin de Chante-orgue... beau
+petit vin musical! J'en boirais bien encore un verre! Apporte, petit!
+Viens ça, doux sacristain! Frère, à la santé! A la santé des titans! A
+la santé du diable!
+
+J'étais un bon croyant. Les paroles du maître me firent frémir.
+
+--Ne dites pas cela, maître, m'écriai-je. Revenez à vous, voyez où
+vous êtes!
+
+--Où je suis? reprit-il en promenant autour de lui ses yeux agrandis,
+d'où jaillissaient les éclairs du délire; où je suis? où dis-tu que je
+suis? Au fond du torrent? Je ne vois pas le moindre poisson!
+
+--Vous êtes au pied de cette grande roche Sanadoire qui surplombe
+de tous les côtés. Il pleut des pierres ici, voyez, la terre en est
+couverte. N'y restons pas, maître. C'est un vilain endroit.
+
+--Roche Sanadoire! reprit le maître en cherchant à soulever sur son
+front son chapeau qu'il avait sous le bras. Roche _Sonatoire_, oui,
+c'est là ton vrai nom, je te salue entre toutes les roches! Tu es le
+plus beau jeu d'orgues de la création. Tes tuyaux contournés doivent
+rendre des sons étranges, et la main d'un titan peut seule te faire
+chanter! Mais ne suis-je pas un titan, moi? Oui, j'en suis un, et, si
+un autre géant me dispute le droit de faire ici de la musique, qu'il
+se montre!... Ah! ah! oui-da! Ma cravache, petit? où est ma cravache?
+
+--Quoi donc, maître? lui répondis-je épouvanté, qu'en voulez-vous
+faire? est-ce que vous voyez?...
+
+--Oui, je vois, je le vois, le brigand! le monstre! ne le vois-tu pas
+aussi?
+
+--Non, où donc?
+
+--Eh parbleu! là-haut, assis sur la dernière pointe de la fameuse
+roche _Sonatoire_, comme tu dis!
+
+Je ne disais rien et ne voyais rien qu'une grosse pierre jaunâtre
+rongée par une mousse desséchée. Mais l'hallucination est contagieuse
+et celle du professeur me gagna d'autant mieux que j'avais peur de
+voir ce qu'il voyait.
+
+--Oui, oui, lui dis-je, au bout d'un instant d'angoisse inexprimable,
+je le vois, il ne bouge pas, il dort! Allons-nous-en! Attendez! Non,
+non, ne bougeons pas et taisons-nous, je le vois à présent qui remue!
+
+--Mais je veux qu'il me voie! je veux surtout qu'il m'entende! s'écria
+le professeur en se levant avec enthousiasme. Il a beau être là,
+perché sur son orgue, je prétends lui enseigner la musique, à ce
+barbare!--Oui, attends, brute! Je vais te régaler d'un _Introït_ de ma
+façon.--A moi, petit! où es-tu? Vite au soufflet! Dépêche!
+
+--Le soufflet? Quel soufflet? Je ne vois pas...
+
+--Tu ne vois rien! là, là, te dis-je!
+
+Et il me montrait une grosse tige d'arbrisseau qui sortait de la roche
+un peu au-dessous des tuyaux, c'est-à-dire des prismes du basalte.
+On sait que ces colonnettes de pierre sont souvent tendues et comme
+craquelées de distance en distance, et qu'elles se détachent avec une
+grande facilité si elles reposent sur une base friable qui vienne à
+leur manquer.
+
+Les flancs de la roche Sanadoire étaient revêtus de gazon et de
+plantes qu'il n'était pas prudent d'ébranler. Mais ce danger réel ne
+me préoccupait nullement, j'étais tout entier au péril imaginaire
+d'éveiller et d'irriter le titan. Je refusai net d'obéir. Le
+maître s'emporta, et, me prenant au collet avec une force vraiment
+surhumaine, il me plaça devant une pierre naturellement taillée en
+tablette qu'il lui plaisait d'appeler le clavier de l'orgue.
+
+--Joue mon _Introït_, me cria-t-il aux oreilles, joue-le, tu le sais!
+Moi, je vais souffler, puisque tu n'en as pas le courage!
+
+Et il s'élança, gravit la base herbue de la roche et se hissa jusqu'à
+l'arbrisseau qu'il se mit à balancer de haut en bas comme si c'eût été
+le manche d'un soufflet, en me criant:
+
+--Allons, commence, et ne nous trompons pas! _Allegro_, mille
+tonnerres! _allegro risoluto!_
+
+--Et toi, orgue, chante! chante, _orgue_! chante _urgue!..._
+
+Jusque-là, pensant, par moments, qu'il avait le vin gai et se moquait
+de moi, j'avais eu quelque espoir de l'emmener. Mais, le voyant
+souffler son orgue imaginaire avec une ardente conviction, je perdis
+tout à fait l'esprit, j'entrai dans son rêve que le vin de Chanturgue
+largement fêté rendait peut-être essentiellement musical. La peur fit
+place à je ne sais quelle imprudente curiosité comme on l'a dans les
+songes, j'étendis mes mains sur le prétendu clavier et je remuai les
+doigts.
+
+Mais alors quelque chose de vraiment extraordinaire se passa en
+moi. Je vis mes mains grossir, grandir et prendre des proportions
+colossales. Cette transformation rapide ne se fit pas sans me causer
+une souffrance telle que je ne l'oublierai de ma vie. Et, à mesure que
+mes mains devenaient celles d'un titan, le chant de l'orgue que je
+croyais entendre acquérait une puissance effroyable. Maître Jean
+croyait l'entendre aussi, car il me criait:
+
+--Ce n'est pas l'_Introït_! Qu'est-ce que c'est? Je ne sais pas ce que
+c'est, mais ce doit être de moi, c'est sublime!
+
+--Ce n'est pas de vous, lui répondis-je, car nos voix devenues
+titanesques couvraient les tonnerres de l'instrument fantastisque;
+non, ce n'est pas de vous, c'est de moi.
+
+Et je continuais à développer le motif étrange, sublime ou stupide,
+qui surgissait dans mon cerveau. Maître Jean soufflait toujours avec
+fureur et je jouais toujours avec transport; l'orgue rugissait, le
+titan ne bougeait pas; j'étais ivre d'orgueil et de joie, je me
+croyais à l'orgue de la cathédrale de Clermont, charmant une foule
+enthousiaste, lorsqu'un bruit sec et strident comme celui d'une vitre
+brisée m'arrêta net. Un fracas épouvantable et qui n'avait plus rien
+de musical, se produisit au-dessus de moi, il me sembla que la roche
+Sanadoire oscillait sur sa base. Le clavier reculait et le sol se
+dérobait sous mes pieds. Je tombai à la renverse et je roulai au
+milieu d'une pluie de pierres. Les basaltes s'écroulaient, maître
+Jean, lancé avec l'arbuste qu'il avait déraciné, disparaissait sous
+les débris: nous étions foudroyés.
+
+Ne me demandez pas ce que je pensai et ce que je fis pendant les deux
+ou trois heures qui suivirent: j'étais fort blessé à la tête et mon
+sang m'aveuglait. Il me semblait avoir les jambes écrasées et les
+reins brisés. Pourtant, je n'avais rien de grave, puisque,
+après m'être traîné sur les mains et les genoux, je me trouvai
+insensiblement debout et marchant devant moi. Je n'avais qu'une idée
+dont j'aie gardé souvenir, chercher maître Jean; mais je ne pouvais
+l'appeler, et, s'il m'eût répondu, je n'eusse pu l'entendre. J'étais
+sourd et muet dans ce moment-là.
+
+Ce fut lui qui me retrouva et m'emmena. Je ne recouvrai mes esprits
+qu'auprès de ce petit lac Servières où nous nous étions arrêtés trois
+jours auparavant. J'étais étendu sur le sable du rivage. Maître Jean
+lavait mes blessures et les siennes, car il était fort maltraité
+aussi. Bibi broutait aussi philosophiquement que de coutume, sans
+s'éloigner de nous.
+
+Le froid avait dissipé les dernières influences du fatal vin de
+Chanturgue.
+
+--Eh bien, mon pauvre petit, me dit le professeur en étanchant mon
+front avec son mouchoir trempé dans l'eau glacée du lac, commences-tu
+à te ravoir? peux-tu parler à présent?
+
+--Je me sens bien, répondis-je. Et vous, maître, vous n'étiez donc pas
+mort?
+
+--Apparemment; j'ai du mal aussi, mais ce ne sera rien. Nous l'avons
+échappé belle!
+
+En essayant de rassembler mes souvenirs confus, je me mis à chanter.
+
+--Que diable chantes-tu là? dit maître Jean surpris. Tu as une
+singulière manière d'être malade, toi! Tout à l'heure, tu ne pouvais
+ni parler ni entendre, et à présent monsieur siffle comme un merle!
+Qu'est-ce que c'est que cette musique-là?
+
+--Je ne sais pas, maître.
+
+--Si fait; c'est une chose que tu sais, puisque tu la chantais quand
+la roche s'est ruée sur nous.
+
+--Je chantais dans ce moment-là? Mais non, je jouais l'orgue, le grand
+orgue du titan!
+
+--Allons, bon! te voilà fou, à présent? As-tu pu prendre au sérieux la
+plaisanterie que je t'ai faite?
+
+La mémoire me revenait très-nette.
+
+--C'est vous qui ne vous souvenez pas, lui dis-je; vous ne plaisantiez
+pas du tout. Vous souffliez l'orgue comme un beau diable!
+
+Maître Jean avait été si réellement ivre, qu'il ne se rappelait et ne
+se rappela jamais rien de l'aventure. Il n'avait été dégrisé que par
+l'écroulement d'un pan de la roche Sanadoire, le danger que nous
+avions couru et les blessures que nous avions reçues. Il n'avait
+conscience que du motif, inconnu à lui, que j'avais chanté et de la
+manière étonnante dont ce motif avait été redit cinq fois par les
+échos merveilleux mais bien connus de la roche Sanadoire. Il voulut
+se persuader que c'était la vibration de ma voix qui avait provoqué
+l'écroulement; à quoi je lui répondis que c'était la rage obstinée
+avec laquelle il avait secoué et déraciné l'arbuste qu'il avait pris
+pour un manche de soufflet. Il soutint que j'avais rêvé, mais il ne
+put jamais expliquer comment, au lieu de chevaucher tranquillement sur
+la route, nous étions descendus à mi-côte du ravin pour nous amuser à
+_folâtrer_ autour de la roche Sanadoire.
+
+Quand nous eûmes bandé nos plaies et bu assez d'eau pour bien enterrer
+le vin de Chanturgue, nous reprîmes notre route; mais nous étions si
+las et si affaiblis, que nous dûmes nous arrêter à la petite auberge
+au bout du désert. Le lendemain, nous étions si courbatus, qu'il nous
+fallut garder le lit. Le soir, nous vîmes arriver le bon curé de
+Chanturgue fort effrayé; on avait trouvé le chapeau de maître Jean
+et des traces de sang sur les débris fraîchement tombés de la roche
+Sanadoire. A ma grande satisfaction, le torrent avait emporté la
+cravache.
+
+Le digne homme nous soigna fort bien. Il voulait nous ramener chez
+lui, mais l'organiste ne pouvait manquer à la grand'messe du dimanche
+et nous revînmes à Clermont le jour suivant.
+
+Il avait la tête encore affaiblie ou troublée quand il se retrouva
+devant un orgue plus inoffensif que celui de la Sanadoire. La mémoire
+lui manqua deux ou trois fois et il dut improviser, ce qu'il faisait
+de son propre aveu très-médiocrement, bien qu'il se piquât de composer
+des chefs-d'oeuvre à tête reposée.
+
+A l'élévation, il se sentit pris de faiblesse et me fit signe de
+m'asseoir à sa place. Je n'avais jamais joué que devant lui et je
+n'avais aucune idée de ce que je pourrais devenir en musique. Maître
+Jean n'avait jamais terminé une leçon sans décréter que j'étais un
+âne. Un moment je fus presque aussi ému que je l'avais été devant
+l'orgue du titan. Mais l'enfance a ses accès de confiance spontanée;
+je pris courage, je jouai le motif qui avait frappé le maître au
+moment de la catastrophe et qui, depuis ce moment-là, n'était pas
+sorti de ma tête.
+
+Ce fut un succès qui décida de toute ma vie, vous allez voir comment.
+
+Après la messe, M. le grand vicaire, qui était un mélomane très-érudit
+en musique sacrée, fit mander maître Jean dans la salle du chapitre.
+
+--Vous avez du talent, lui dit-il, mais il ne faut point manquer de
+discernement. Je vous ai déjà blâmé d'improviser ou de composer des
+motifs qui ont du mérite, mais que vous placez hors de saison, tendres
+ou sautillants quand ils doivent être sévères, menaçants et comme
+irrités quand ils doivent être humbles et suppliants. Ainsi,
+aujourd'hui, à l'élévation, vous nous avez fait entendre un véritable
+chant de guerre. C'était fort beau, je dois l'avouer, mais c'était un
+sabbat et non un _Adoremus_.
+
+J'étais derrière maître Jean pendant que le grand vicaire lui parlait,
+et le coeur me battait bien fort. L'organiste s'excusa naturellement
+en disant qu'il s'était trouvé indisposé, et qu'un enfant de choeur,
+son élève, avait tenu l'orgue à l'élévation.
+
+--Est-ce vous, mon petit ami? dit le vicaire en voyant ma figure émue.
+
+--C'est lui, répondit maître Jean, c'est ce petit âne!
+
+--Ce petit âne a fort bien joué, reprit le grand vicaire en riant.
+Mais pourriez-vous me dire, mon enfant, quel est ce motif qui m'a
+frappé? J'ai bien vu que c'était quelque chose de remarquable, mais je
+ne saurais dire où cela existe.
+
+--Cela n'existe que dans ma tête, répondis-je avec assurance. Cela
+m'est venu... dans la montagne.
+
+--T'en est-il venu d'autres?
+
+--Non, c'est la première fois que quelque chose m'est venu.
+
+--Pourtant...
+
+--Ne faites pas attention, reprit l'organiste, il ne sait ce qu'il
+dit, c'est une réminiscence!
+
+--C'est possible, mais de qui?
+
+--De moi probablement; on jette tant d'idées au hasard quand on
+compose! le premier venu ramasse les bribes!
+
+--Vous auriez dû ne pas laisser perdre cette bribe-là, reprit le grand
+vicaire avec malice; elle vaut une grosse pièce.
+
+Il se retourna vers moi en ajoutant:
+
+--Viens chez moi demain après ma messe basse, je veux t'examiner.
+
+Je fus exact. Il avait eu le temps de faire ses recherches. Nulle part
+il n'avait trouvé mon motif. Il avait chez lui un beau piano et me fit
+improviser. D'abord je fus troublé et il ne me vint que du gâchis;
+puis, peu à peu, mes idées s'éclaircirent et le prélat fut si content
+de moi, qu'il manda maître Jean et me recommanda à lui comme son
+protégé tout spécial. C'était lui dire que mes leçons lui seraient
+bien payées. Le professeur me retira donc de la cuisine et de
+l'écurie, me traita avec plus de douceur et, en peu d'années,
+m'enseigna tout ce qu'il savait. Mon protecteur vit bien alors que je
+pouvais aller plus loin et que le petit âne était plus laborieux et
+mieux doué que son maître. Il m'envoya à Paris, où je fus, très-jeune
+encore, en état de donner des leçons et de jouer dans les concerts.
+Mais ce n'est pas l'histoire de ma vie entière que je vous ai promise;
+ce serait trop long, et vous savez maintenant ce que vous vouliez
+savoir: comment une grande frayeur, à la suite d'un accès d'ivresse,
+développa en moi une faculté refoulée par la rudesse et le dédain du
+maître qui eût dû la développer. Je n'en bénis pas moins son souvenir.
+Sans sa vanité et son ivrognerie, qui exposèrent ma raison et ma vie
+à la roche Sanadoire, ce qui couvait en moi n'en fût peut-être jamais
+sorti. Cette folle aventure qui m'a fait éclore, m'a pourtant laissé
+une susceptibilité nerveuse qui est une souffrance. Parfois, en
+improvisant, j'imagine entendre l'écroulement du roc sur ma tête et
+sentir mes mains grossir comme celles du Moïse de Michel-Ange. Cela
+ne dure qu'un instant, mais cela ne s'est point guéri entièrement, et
+vous voyez que l'âge ne m'en a pas débarrassé.
+
+ * * * * *
+
+--Mais, dit le docteur au maestro quand il eut terminé son récit,
+à quoi attribuez-vous cette dilatation fictive de vos mains, cette
+souffrance qui vous saisit à la roche Sanadoire avant son trop réel
+écroulement?
+
+--Je ne peux l'attribuer, répondit le maestro, qu'à des orties ou à
+des ronces qui poussaient sur le prétendu clavier. Vous voyez, mes
+amis, que tout est symbolique dans mon histoire. La révélation de mon
+avenir fut complète: des illusions, du bruit... et des épines!
+
+
+
+
+CE QUE DISENT LES FLEURS
+
+
+Quand j'étais enfant, ma chère Aurore, j'étais très-tourmentée de
+ne pouvoir saisir ce que les fleurs se disaient entre elles. Mon
+professeur de botanique m'assurait qu'elles ne disaient rien; soit
+qu'il fût sourd, soit qu'il ne voulût pas me dire la vérité, il jurait
+qu'elles ne disaient rien du tout.
+
+Je savais bien le contraire. Je les entendais babiller confusément,
+surtout à la rosée du soir; mais elles parlaient trop bas pour que je
+pusse distinguer leurs paroles; et puis elles étaient méfiantes, et,
+quand je passais près des plates-bandes du jardin ou sur le sentier du
+pré, elles s'avertissaient par une espèce de _psitt_, qui courait de
+l'une à l'autre. C'était comme si l'on eût dit sur toute la ligne:
+«Attention, taisons-nous! voilà l'enfant curieux qui nous écoute.»
+
+Je m'y obstinai. Je m'exerçai à marcher si doucement, sans frôler le
+plus petit brin d'herbe, qu'elles ne m'entendirent plus et que je pus
+m'avancer tout près, tout près; alors, en me baissant sous l'ombre des
+arbres pour qu'elles ne vissent pas la mienne, je saisis enfin des
+paroles articulées.
+
+Il fallait beaucoup d'attention; c'était de si petites voix, si
+douces, si fines, que la moindre brise les emportait et que le
+bourdonnement des sphinx et des noctuelles les couvrait absolument.
+
+Je ne sais pas quelle langue elles parlaient. Ce n'était ni le
+français, ni le latin qu'on m'apprenait alors; mais il se trouva que
+je comprenais fort bien. Il me sembla même que je comprenais mieux ce
+langage que tout ce que j'avais entendu jusqu'alors.
+
+Un soir, je réussis à me coucher sur le sable et à ne plus rien
+perdre de ce qui se disait auprès de moi dans un coin bien abrité
+du parterre. Comme tout le monde parlait dans tout le jardin, il ne
+fallait pas s'amuser à vouloir surprendre plus d'un secret en une
+fois. Je me tins donc là bien tranquille, et voici ce que j'entendis
+dans les coquelicots:
+
+--Mesdames et messieurs, il est temps d'en finir avec cette platitude.
+Toutes les plantes sont également nobles; notre famille ne le cède à
+aucune autre, et, accepte qui voudra la royauté de la rose, je déclare
+que j'en ai assez et que je ne reconnais à personne le droit de se
+dire mieux né et plus titré que moi.
+
+A quoi les marguerites répondirent toutes ensemble que l'orateur
+coquelicot avait raison. Une d'elles, qui était plus grande que les
+autres et fort belle, demanda la parole et dit:
+
+--Je n'ai jamais compris les grands airs que prend la famille des
+roses. En quoi, je vous le demande, une rose est-elle plus jolie
+et mieux faite que moi? La nature et l'art se sont entendus pour
+multiplier le nombre de nos pétales et l'éclat de nos couleurs. Nous
+sommes même beaucoup plus riches, car la plus belle rose n'a guère
+plus de deux cents pétales et nous en avons jusqu'à cinq cents. Quant
+aux couleurs, nous avons le violet et presque le bleu pur que la rose
+ne trouvera jamais.
+
+--Moi, dit un grand pied d'alouette vivace, moi le prince Delphinium,
+j'ai l'azur des cieux dans ma corolle, et mes nombreux parents ont
+toutes les nuances du rose. La prétendue reine des fleurs a donc
+beaucoup à nous envier, et, quant à son parfum si vanté...
+
+--Ne parlez pas de cela, reprit vivement le coquelicot. Les hâbleries
+du parfum me portent sur les nerfs. Qu'est-ce, je vous prie, que le
+parfum? Une convention établie par les jardiniers et les papillons.
+Moi, je trouve que la rose sent mauvais et que c'est moi qui embaume.
+
+--Nous ne sentons rien, dit la marguerite, et je crois que par là
+nous faisons preuve de tenue et de bon goût. Les odeurs sont des
+indiscrétions ou des vanteries. Une plante qui se respecte ne
+s'annonce point par des émanations. Sa beauté doit lui suffire.
+
+--Je ne suis pas de votre avis, s'écria un gros pavot qui sentait
+très-fort. Les odeurs annoncent l'esprit et la santé.
+
+Les rires couvrirent la voix du gros pavot. Les oeillets s'en tenaient
+les côtes et les résédas se pâmaient. Mais, au lieu de se fâcher, il
+se remit à critiquer la forme et la couleur de la rose qui ne pouvait
+répondre; tous les rosiers venaient d'être taillés et les pousses
+remontantes n'avaient encore que de petits boutons bien serrés dans
+leurs langes verts. Une pensée fort richement vêtue critiqua amèrement
+les fleurs doubles, et, comme celles-ci étaient en majorité dans le
+parterre, on commença à se fâcher. Mais il y avait tant de jalousie
+contre la rose, qu'on se réconcilia pour la railler et la dénigrer. La
+pensée eut même du succès quand elle compara la rose à un gros chou
+pommé, donnant la préférence à celui-ci à cause de sa taille et de son
+utilité. Les sottises que j'entendais m'exaspérèrent et, tout à coup,
+parlant leur langue:
+
+--Taisez-vous, m'écriai-je en donnant un coup de pied à ces sottes
+fleurs. Vous ne dites rien qui vaille. Moi qui m'imaginais entendre
+ici des merveilles de poésie, quelle déception vous me causez avec vos
+rivalités, vos vanités et votre basse envie!
+
+Il se fit un profond silence et je sortis du parterre.
+
+--Voyons donc, me disais-je, si les plantes rustiques ont plus de
+bon sens que ces péronnelles cultivées, qui, en recevant de nous une
+beauté d'emprunt, semblent avoir pris nos préjugés et nos travers.
+
+Je me glissai dans l'ombre de la haie touffue, me dirigeant vers la
+prairie; je voulais savoir si les spirées qu'on appelle reine des prés
+avaient aussi de l'orgueil et de l'envie. Mais je m'arrêtai auprès
+d'un grand églantier dont toutes les fleurs parlaient ensemble.
+
+--Tâchons de savoir, pensai-je, si la rose sauvage dénigre la rose à
+cent feuilles et méprise la rose pompon.
+
+Il faut vous dire que, dans mon enfance, on n'avait pas créé toutes
+ces variétés de roses que les jardiniers savants ont réussi à produire
+depuis par la greffe et les semis. La nature n'en était pas plus
+pauvre pour cela. Nos buissons étaient remplis de variétés nombreuses
+de roses à l'état rustique: la _canina_, ainsi nommée parce qu'on
+la croyait un remède contre la morsure des chiens enragés; la rose
+canelle, la musquée, la _rubiginosa_ ou rouillée, qui est une des plus
+jolies; la rose pimprenelle, la _tomentosa_ ou cotonneuse, la rose
+alpine, etc., etc. Puis, dans les jardins, nous avions des espèces
+charmantes à peu près perdues aujourd'hui, une panachée rouge et blanc
+qui n'était pas très-fournie en pétales, mais qui montrait sa couronne
+d'étamines d'un beau jaune vif et qui avait le parfum de la bergamote.
+Elle était rustique au possible, ne craignant ni les étés secs ni les
+hivers rudes; la rose pompon, grand et petit modèle, qui est devenue
+excessivement rare; la petite rose de mai, la plus précoce et
+peut-être la plus parfumée de toutes, qu'on demanderait en vain
+aujourd'hui dans le commerce, la rose de Damas ou de Provins que nous
+savions utiliser et qu'on est obligé, à présent, de demander au midi
+de la France; enfin, la rose à cent feuilles ou, pour mieux dire,
+à cent pétales, dont la patrie est inconnue et que l'on attribue
+généralement à la culture.
+
+C'est cette rose _centifolia_ qui était alors, pour moi comme pour
+tout le monde, l'idéal de la rose, et je n'étais pas persuadée, comme
+l'était mon précepteur, qu'elle fût un monstre dû à la science des
+jardiniers. Je lisais dans mes poètes que la rose était de toute
+antiquité le type de la beauté et du parfum. A coup sûr, ils ne
+connaissaient pas nos roses thé qui ne sentent plus la rose, et toutes
+ces variétés charmantes qui, de nos jours, ont diversifié à l'infini,
+mais en l'altérant essentiellement, le vrai type de la rose. On
+m'enseignait alors la botanique. Je n'y mordais qu'à ma façon. J'avais
+l'odorat fin et je voulais que le parfum fût un des caractères
+essentiels de la plante; mon professeur, qui prenait du tabac, ne
+m'accordait pas ce critérium de classification. Il ne sentait plus que
+le tabac, et, quand il flairait une autre plante, il lui communiquait
+des propriétés sternutatoires tout à fait avilissantes. J'écoutai donc
+de toutes mes oreilles ce que disaient les églantiers au-dessus de
+ma tête, car, dès les premiers mots que je pus saisir, je vis qu'ils
+parlaient des origines de la rose.
+
+--Reste ici, doux zéphyr, disaient-ils, nous sommes fleuris. Les
+belles roses du parterre dorment encore dans leurs boutons verts.
+Vois, nous sommes fraîches et riantes, et, si tu nous berces un peu,
+nous allons répandre des parfums aussi suaves que ceux de notre
+illustre reine.
+
+J'entendis alors le zéphyr qui disait:
+
+--Taisez-vous, vous n'êtes que des enfants du Nord. Je veux bien
+causer un instant avec vous, mais n'ayez pas l'orgueil de vous égaler
+à la reine des fleurs.
+
+--Cher zéphyr, nous la respectons et nous l'adorons, répondirent les
+fleurs de l'églantier; nous savons comme les autres fleurs du jardin
+en sont jalouses. Elles prétendent qu'elle n'est rien de plus que
+nous, qu'elle est fille de l'églantier et ne doit sa beauté qu'à la
+greffe et à la culture. Nous sommes des ignorantes et ne savons pas
+répondre. Dis-nous, toi qui es plus ancien que nous sur la terre, si
+tu connais la véritable origine de la rose.
+
+--Je vous la dirai, car c'est ma propre histoire; écoutez-la, et ne
+l'oubliez jamais.
+
+Et le zéphyr raconta ceci:
+
+--Au temps où les êtres et les choses de l'univers parlaient encore la
+langue des dieux, j'étais le fils aîné du roi des orages. Mes ailes
+noires touchaient les deux extrémités des plus vastes horizons, ma
+chevelure immense s'emmêlait aux nuages. Mon aspect était épouvantable
+et sublime, j'avais le pouvoir de rassembler les nuées du couchant
+et de les étendre comme un voile impénétrable entre la terre et le
+soleil.
+
+»Longtemps je régnai avec mon père et mes frères sur la planète
+inféconde. Notre mission était de détruire et de bouleverser. Mes
+frères et moi, déchaînés sur tous les points de ce misérable petit
+monde, nous semblions ne devoir jamais permettre à la vie de paraître
+sur cette scorie informe que nous appelons aujourd'hui la terre des
+vivants. J'étais le plus robuste et le plus furieux de tous. Quand le
+roi mon père était las, il s'étendait sur le sommet des nuées et
+se reposait sur moi du soin de continuer l'oeuvre de l'implacable
+destruction. Mais, au sein de cette terre, inerte encore, s'agitait un
+esprit, une divinité puissante, l'esprit de la vie, qui voulait être,
+et qui, brisant les montagnes, comblant les mers, entassant les
+poussières, se mit un jour à surgir de toutes parts. Nos efforts
+redoublèrent et ne servirent qu'à hâter l'éclosion d'une foule d'êtres
+qui nous échappaient par leur petitesse ou nous résistaient par leur
+faiblesse même; d'humbles plantes flexibles, de minces coquillages
+flottants prenaient place sur la croûte encore tiède de l'écorce
+terrestre, dans les limons, dans les eaux, dans les détritus de tout
+genre. Nous roulions en vain les flots furieux sur ces créations
+ébauchées. La vie naissait et apparaissait sans cesse sous des formes
+nouvelles, comme si le génie patient et inventif de la création eût
+résolu d'adapter les organes et les besoins de tous les êtres au
+milieu tourmenté que nous leur faisions.
+
+»Nous commencions à nous lasser de cette résistance passive en
+apparence, irréductible en réalité. Nous détruisions des races
+entières d'êtres vivants, d'autres apparaissaient organisés pour nous
+subir sans mourir. Nous étions épuisés de rage. Nous nous retirâmes
+sur le sommet des nuées pour délibérer et demander à notre père des
+forces nouvelles.
+
+»Pendant qu'il nous donnait de nouveaux ordres, la terre un instant
+délivrée de nos fureurs se couvrit de plantes innombrables où des
+myriades d'animaux ingénieusement conformés dans leurs différents
+types, cherchèrent leur abri et leur nourriture dans d'immenses forêts
+ou sur les flancs de puissantes montagnes, ainsi que dans les eaux
+épurées de lacs immenses.
+
+»--Allez, nous dit mon père, le roi des orages, voici la terre qui
+s'est parée comme une fiancée pour épouser le soleil. Mettez-vous
+entre eux. Entassez les nuées énormes, mugissez, et que votre souffle
+renverse les forêts, aplanisse les monts et déchaîne les mers. Allez,
+et ne revenez pas, tant qu'il y aura encore un être vivant, une plante
+debout sur cette arène maudite où la vie prétend s'établir en dépit de
+nous.
+
+»Nous nous dispersâmes comme une semence de mort sur les deux
+hémisphères, et moi, fendant comme un aigle le rideau des nuages, je
+m'abattis sur les antiques contrées de l'extrême Orient, là où de
+profondes dépressions du haut plateau asiatique s'abaissant vers
+la mer sous un ciel de feu, font éclore, au sein d'une humidité
+énergique, les plantes gigantesques et les animaux redoutables.
+J'étais reposé des fatigues subies, je me sentais doué d'une force
+incommensurable, j'étais fier d'apporter le désordre et la mort à tous
+ces faibles qui semblaient me braver. D'un coup d'aile, je rasais
+toute une contrée; d'un souffle, j'abattais toute une forêt, et je
+sentais en moi une joie aveugle, enivrée, la joie d'être plus fort que
+toutes les forces de la nature.
+
+»Tout à coup un parfum passa en moi comme par une aspiration inconnue
+à mes organes, et, surpris d'une sensation si nouvelle, je m'arrêtai
+pour m'en rendre compte. Je vis alors pour la première fois un être
+qui était apparu sur la terre en mon absence, un être frais, délicat,
+imperceptible, la rose!
+
+»Je fondis sur elle pour l'écraser. Elle plia, se coucha sur l'herbe
+et me dit:
+
+»--Prends pitié! je suis si belle et si douce! respire-moi, tu
+m'épargneras.
+
+»Je la respirai et une ivresse soudaine abattit ma fureur. Je me
+couchai sur l'herbe et je m'endormis auprès d'elle.
+
+»Quand je m'éveillai, la rose s'était relevée et se balançait
+mollement, bercée par mon haleine apaisée.
+
+»--Sois mon ami, me dit-elle. Ne me quitte plus. Quand tes ailes
+terribles sont pliées, je t'aime et te trouve beau. Sans doute tu es
+le roi de la forêt. Ton souffle adouci est un chant délicieux. Reste
+avec moi, ou prends-moi avec toi, afin que j'aille voir de plus près
+le soleil et les nuages.
+
+»Je mis la rose dans mon sein et je m'envolai avec elle. Mais bientôt
+il me sembla qu'elle se flétrissait; alanguie, elle ne pouvait plus
+me parler; son parfum, cependant, continuait à me charmer, et moi,
+craignant de l'anéantir, je volais doucement, je caressais la cime des
+arbres, j'évitais le moindre choc. Je remontai ainsi avec précaution
+jusqu'au palais de nuées sombres où m'attendait mon père.
+
+»--Que veux-tu? me dit-il, et pourquoi as-tu laissé debout cette forêt
+que je vois encore sur les rivages de l'Inde? Retourne l'exterminer au
+plus vite.
+
+»--Oui, répondis-je en lui montrant la rose, mais laisse-moi te
+confier ce trésor que je veux sauver.
+
+»--Sauver! s'écria-t-il en rugissant de colère; tu veux sauver quelque
+chose?
+
+»Et, d'un souffle, il arracha de ma main la rose, qui disparut dans
+l'espace en semant ses pétales flétries.
+
+»Je m'élançai pour ressaisir au moins un vestige; mais le roi, irrité
+et implacable, me saisit à mon tour, me coucha, la poitrine sur
+son genou, et, avec violence, m'arracha mes ailes, dont les plumes
+allèrent dans l'espace rejoindre les feuilles dispersées de la rose.
+
+»--Misérable enfant, me dit-il, tu as connu la pitié, tu n'es plus mon
+fils. Va-t'en rejoindre sur la terre le funeste esprit de la vie qui
+me brave, nous verrons s'il fera de toi quelque chose, à présent que,
+grâce à moi, tu n'es plus rien.
+
+»Et, me lançant dans les abîmes du vide, il m'oublia à jamais.
+
+»Je roulai jusqu'à la clairière et me trouvai anéanti à côté de la
+rose, plus riante et plus embaumée que jamais.
+
+»--Quel est ce prodige? Je te croyais morte et je te pleurais. As-tu
+le don de renaître après la mort?
+
+»--Oui, répondit-elle, comme toutes les créatures que l'esprit de vie
+féconde. Vois ces boutons qui m'environnent. Ce soir, j'aurai perdu
+mon éclat et je travaillerai à mon renouvellement, tandis que mes
+soeurs te charmeront de leur beauté et te verseront les parfums de
+leur journée de fête. Reste avec nous; n'es-tu pas notre compagnon et
+notre ami?
+
+»J'étais si humilié de ma déchéance, que j'arrosais de mes larmes
+cette terre à laquelle je me sentais à jamais rivé. L'esprit de la vie
+sentit mes pleurs et s'en émut. Il m'apparut sous la forme d'un ange
+radieux et me dit:
+
+»--Tu as connu la pitié, tu as eu pitié de la rose, je veux avoir
+pitié de toi. Ton père est puissant, mais je le suis plus que lui, car
+il peut détruire et, moi, je peux créer.
+
+»En parlant ainsi, l'être brillant me toucha et mon corps devint celui
+d'un bel enfant avec un visage semblable au coloris de la rose. Des
+ailes de papillon sortirent de mes épaules et je me mis à voltiger
+avec délices.
+
+»--Reste avec les fleurs, sous le frais abri des forêts, me dit la
+fée. A présent, ces dômes de verdure te cacheront et te protégeront.
+Plus tard, quand j'aurai vaincu la rage des éléments, tu pourras
+parcourir la terre, où tu seras béni par les hommes et chanté par les
+poëtes.--Quant à toi, rose charmante qui, la première as su désarmer
+la fureur par la beauté, sois le signe de la future réconciliation
+des forces aujourd'hui ennemies de la nature. Tu seras aussi
+l'enseignement des races futures, car ces races civilisées voudront
+faire servir toutes choses à leurs besoins. Mes dons les plus
+précieux, la grâce, la douceur et la beauté risqueront de leur sembler
+d'une moindre valeur que la richesse et la force. Apprends-leur,
+aimable rose, que la plus grande et la plus légitime puissance est
+celle qui charme et réconcilie. Je te donne ici un titre que les
+siècles futurs n'oseront pas t'ôter. Je te proclame reine des fleurs;
+les royautés que j'institue sont divines et n'ont qu'un moyen
+d'action, le charme.
+
+»Depuis ce jour, j'ai vécu en paix avec le ciel, chéri des hommes, des
+animaux et des plantes; ma libre et divine origine me laisse le choix
+de résider où il me plaît, mais je suis trop l'ami de la terre et le
+serviteur de la vie à laquelle mon souffle bienfaisant contribue, pour
+quitter cette terre chérie où mon premier et éternel amour me retient.
+Oui, mes chères petites, je suis le fidèle amant de la rose et par
+conséquent votre frère et votre ami.»
+
+--En ce cas, s'écrièrent toutes les petites roses de l'églantier,
+donne-nous le bal et réjouissons-nous en chantant les louanges de
+madame la reine, la rose à cent feuilles de l'Orient.
+
+Le zéphyr agita ses jolies ailes et ce fut au-dessus de ma tête une
+danse effrénée, accompagnée de frôlements de branches et de claquement
+de feuilles en guise de timbales et de castagnettes: il arriva bien à
+quelques petites folles de déchirer leur robe de bal et de semer leurs
+pétales dans mes cheveux; mais elles n'y firent pas attention et
+dansèrent de plus belle en chantant:
+
+--Vive la belle rose dont la douceur a vaincu le fils des orages! vive
+le bon zéphyr qui est resté l'ami des fleurs!
+
+Quand je racontai à mon précepteur ce que j'avais entendu, il déclara
+que j'étais malade et qu'il fallait m'administrer un purgatif. Mais ma
+grand'mère m'en préserva en lui disant:
+
+--Je vous plains si vous n'avez jamais entendu ce que disent les
+roses. Quant à moi, je regrette le temps où je l'entendais. C'est une
+faculté de l'enfance. Prenez garde de confondre les facultés avec les
+maladies!
+
+
+
+
+LE MARTEAU ROUGE
+
+
+J'ai trahi pour vous, mes enfants, le secret du vent et des roses. Je
+vais vous raconter maintenant l'histoire d'un caillou. Mais je vous
+tromperais si je vous disais que les cailloux parlent comme les
+fleurs. S'ils disent quelque chose, lorsqu'on les frappe, nous ne
+pouvons l'entendre que comme un bruit sans paroles. Tout dans la
+nature a une voix, mais nous ne pouvons attribuer la parole qu'aux
+êtres. Une fleur est un être pourvu d'organes et qui participe
+largement à la vie universelle. Les pierres ne vivent pas, elles ne
+sont que les ossements d'un grand corps, qui est la planète, et, ce
+grand corps, on peut le considérer comme un être; mais les fragments
+de son ossature ne sont pas plus des êtres par eux-mêmes qu'une
+phalange de nos doigts ou une portion de notre crâne n'est un être
+humain.
+
+C'était pourtant un beau caillou, et ne croyez pas que vous eussiez
+pu le mettre dans votre poche, car il mesurait peut-être un mètre sur
+toutes ses faces. Détaché d'une roche de cornaline, il était cornaline
+lui-même, non pas de la couleur de ces vulgaires silex sang de boeuf
+qui jonchent nos chemins, mais d'un rose chair veiné de parties
+ambrées, et transparent comme un cristal. Vitrification splendide,
+produite par l'action des feux plutoniens sur l'écorce siliceuse de
+la terre, il avait été séparé de sa roche par une dislocation, et il
+brillait au soleil, au milieu des herbes, tranquille et silencieux
+depuis des siècles dont je ne sais pas le compte. La fée Hydrocharis
+vint enfin un jour à le remarquer. La fée Hydrocharis (beauté des
+eaux) était amoureuse des ruisseaux clairs et tranquilles, parce
+qu'elle y faisait pousser ses plantes favorites, que je ne vous
+nommerai pas, vu que vous les connaissez maintenant et que vous les
+chérissez aussi.
+
+La fée avait du dépit, car, après une fonte de neiges assez
+considérable sur les sommets de montagnes, le ruisseau avait ensablé
+de ses eaux troublées et grondeuses les tapis de fleurs et de verdure
+que la fée avait caressés et bénis la veille. Elle s'assit sur le gros
+caillou et, contemplant le désastre, elle se fit ce raisonnement:
+
+--La fée des glaciers, ma cruelle ennemie, me chassera de cette
+région, comme elle m'a chassée déjà des régions qui sont au-dessus
+et qui, maintenant, ne sont plus que des amas de ruines. Ces roches
+entraînées par les glaces, ces moraines stériles où la fleur ne
+s'épanouit plus, où l'oiseau ne chante plus, où le froid et la mort
+règnent stupidement, menacent de s'étendre sur mes riants herbages
+et sur mes bosquets embaumés. Je ne puis résister, le néant veut
+triompher ici de la vie, le destin aveugle et sourd est contre moi.
+Si je connaissais, au moins, les projets de l'ennemi, j'essayerais de
+lutter. Mais ces secrets ne sont confiés qu'aux ondes fougueuses dont
+les mille voix confuses me sont inintelligibles. Dès qu'elles arrivent
+à mes lacs et à mes étangs, elles se taisent, et, sur mes pentes
+sinueuses, elles se laissent glisser sans bruit. Comment les décider à
+parler de ce qu'elles savent des hautes régions d'où elles descendent
+et où il m'est interdit de pénétrer?
+
+La fée se leva, réfléchit encore, regarda autour d'elle et accorda
+enfin son attention au caillou qu'elle avait jusque-là méprisé comme
+une chose inerte et stérile. Il lui vint alors une idée, qui était de
+placer ce caillou sur le passage incliné du ruisseau. Elle ne prit pas
+la peine de pousser le bloc, elle souffla dessus, et le bloc se mit en
+travers de l'eau courante, debout sur le sable où il s'enfonça par son
+propre poids, de manière à y demeurer solidement fixé. Alors, la fée
+regarda et écouta.
+
+Le ruisseau, évidemment irrité de rencontrer cet obstacle, le frappa
+d'abord brutalement pour le chasser de son chemin; puis il le
+contourna et se pressa sur ses flancs jusqu'à ce qu'il eût réussi à se
+creuser une rigole de chaque côté, et il se précipita dans ces rigoles
+en exhalant une sourde plainte.
+
+--Tu ne dis encore rien qui vaille, pensa la fée, mais je vais
+t'emprisonner si bien que je te forcerai de me répondre.
+
+Alors, elle donna une chiquenaude au bloc de cornaline qui se fendit
+en quatre. C'est si puissant un doigt de fée! L'eau, rencontrant
+quatre murailles au lieu d'une, s'y laissa choir, et, bondissant de
+tous côtés en ruisselets entrecoupés, il se mit à babiller comme un
+fou, jetant ses paroles si vite, que c'était un bredouillage insensé,
+impossible.
+
+La fée cassa encore une fois le bloc et des quatre morceaux en fit
+huit qui, divisant encore le cours de l'eau, la forcèrent à se calmer
+et à murmurer discrètement. Alors, elle saisit son langage, et, comme
+les ruisseaux sont de nature indiscrète et babillarde, elle apprit
+que la reine des glaciers avait résolu d'envahir son domaine et de la
+chasser encore plus loin.
+
+Hydrocharis prit alors toutes ses plantes chéries dans sa robe tissue
+de rayons de soleil, et s'éloigna, oubliant au milieu de l'eau les
+pauvres débris du gros caillou, qui restèrent là jusqu'à ce que les
+eaux obstinées les eussent emportés ou broyés.
+
+Rien n'est philosophe et résigné comme un caillou. Celui dont j'essaye
+de vous dire l'histoire n'était plus représenté un peu dignement que
+par un des huit morceaux, lequel était encore gros comme votre tête,
+et, à peu près aussi rond, vu que les eaux qui avaient émietté les
+autres, l'avaient roulé longtemps. Soit qu'il eût eu plus de chance,
+soit qu'on eût eu des égards pour lui, il était arrivé beau, luisant
+et bien poli jusqu'à la porte d'une hutte de roseaux où vivaient
+d'étranges personnages.
+
+C'était des hommes sauvages, vêtus de peaux de bêtes, portant de
+longues barbes et de longs cheveux, faute de ciseaux pour les couper,
+ou parce qu'ils se trouvaient mieux ainsi, et peut-être n'avaient-ils
+pas tort. Mais, s'ils n'avaient pas encore inventé les ciseaux, ce
+dont je ne suis pas sûr, ces hommes primitifs n'en étaient pas moins
+d'habiles couteliers. Celui qui habitait la hutte était même un
+armurier recommandable.
+
+Il ne savait pas utiliser le fer, mais les cailloux grossiers
+devenaient entre ses mains des outils de travail ingénieux ou des
+armes redoutables. C'est vous dire que ces gens appartenaient à la
+race de l'âge de pierre qui se confond dans la nuit des temps avec les
+premiers âges de l'occupation celtique. Un des enfants de l'armurier
+trouva sous ses pieds le beau caillou amené par le ruisseau, et,
+croyant que c'était un des nombreux éclats ou morceaux de rebut jetés
+çà et là autour de l'atelier de son père, il se mit à jouer avec et
+à le faire rouler. Mais le père, frappé de la vive couleur et de la
+transparence de cet échantillon, le lui ôta des mains et appela ses
+autres enfants et apprentis pour l'admirer. On ne connaissait dans
+le pays environnant aucune roche d'où ce fragment pût provenir.
+L'armurier recommanda à son monde de bien surveiller les cailloux que
+charriait le ruisseau; mais ils eurent beau chercher et attendre, ils
+n'en trouvèrent pas d'autre et celui-ci resta dans l'atelier comme un
+objet des plus rares et des plus précieux.
+
+A quelques jours de là, un homme bleu descendit de la colline et somma
+l'armurier de lui livrer sa commande. Cet homme bleu, qui était blanc
+en dessous, avait la figure et le corps peints avec le suc d'une
+plante qui fournissait aux chefs et aux guerriers ce que les Indiens
+d'aujourd'hui appellent encore leur peinture de guerre. Il était donc
+de la tête aux pieds d'un beau bleu d'azur et la famille de l'armurier
+le contemplait avec admiration et respect.
+
+Il avait commandé une hache de silex, la plus lourde et la plus
+tranchante qui eût été jamais fabriquée depuis l'âge du renne, et
+cette arme formidable lui fut livrée, moyennant le prix de deux peaux
+d'ours, selon qu'il avait été convenu. L'homme bleu ayant payé, allait
+se retirer, lorsque l'armurier lui montra son caillou de cornaline
+en lui proposant de le façonner pour lui en hache ou en casse-tête.
+L'homme bleu, émerveillé de la beauté de la matière, demanda un
+casse-tête qui serait en même temps un couteau propre à dépecer les
+animaux après les avoir assommés. On lui fabriqua donc avec ce caillou
+merveilleux un outil admirable auquel, à force de patience, on put
+même donner le poli jusqu'alors inconnu à une industrie encore privée
+de meules; et, pour porter au comble la satisfaction de l'homme bleu,
+un des fils de l'armurier, enfant très-adroit et très-artiste, dessina
+avec une pointe faite d'un éclat, la figure d'un daim sur un des côtés
+de la lame. Un autre, apprenti très-habile au montage, enchâssa l'arme
+dans un manche de bois fendu par le milieu et assujetti aux extrémités
+par des cordes de fibres végétales très-finement tressées et d'une
+solidité à toute épreuve.
+
+L'homme bleu donna douze peaux de daim pour cette merveille et
+l'emporta, triomphant, dans sa mardelle immense, car il était un grand
+chef de clan, enrichi à la chasse et souvent victorieux à la guerre.
+
+Vous savez ce qu'est une mardelle: vous avez vu ces grands trous
+béants au milieu de nos champs, aujourd'hui cultivés, jadis couverts
+d'étangs et de forêts. Plusieurs ont de l'eau au fond tandis qu'à un
+niveau plus élevé, on a trouvé des cendres, des os, des débris de
+poteries et des pierres disposées en foyer.
+
+On peut croire que les peuples primitifs aimaient à demeurer sur
+l'eau, témoins les cités lacustres trouvées en si grand nombre et dont
+vous avez entendu beaucoup parler.
+
+Moi, j'imagine que, dans les pays de plaine comme les nôtres, où l'eau
+est rare, on creusait le plus profondément possible, et, autant que
+possible, aussi dans le voisinage d'une source. On détournait au
+besoin le cours d'un faible ruisseau et on l'emmagasinait dans ces
+profonds réservoirs, puis l'on bâtissait sur pilotis une spacieuse
+demeure, qui s'élevait comme un îlot dans un entonnoir et dont les
+toits inaperçus ne s'élevaient pas au-dessus du niveau du sol, toutes
+conditions de sécurité contre le parcours des bêtes sauvages ou
+l'invasion des hordes ennemies.
+
+Quoi qu'il en soit, l'homme bleu résidait dans une grande mardelle (on
+dit aussi margelle), entourée de beaucoup d'autres plus petites et
+moins profondes, où plusieurs familles s'étaient établies pour obéir à
+ses ordres en bénéficiant de sa protection. L'homme bleu fit le tour
+de toutes ces citernes habitées, franchit, pour entrer chez ses
+clients, les arbres jetés en guise de ponts, se chauffa à tous les
+foyers, causa amicalement avec tout le monde, montrant sa merveilleuse
+hache rose, et laissant volontiers croire qu'il l'avait reçue en
+présent de quelque divinité. Si on le crut, ou si l'on feignit de le
+croire, je l'ignore; mais la hache rose fut regardée comme un talisman
+d'une invincible puissance, et, lorsque l'ennemi se présenta pour
+envahir la tribu, tous se portèrent au combat avec une confiance
+exaltée. La confiance fait la bravoure et la bravoure fait la force.
+L'ennemi fut écrasé, la hache rose du grand chef devint pourpre dans
+le sang des vaincus. Une gloire nouvelle couronna les anciennes
+gloires de l'homme bleu, et, dans sa terreur, l'ennemi lui donna le
+nom de _Marteau-Rouge_, que sa tribu et ses descendants portèrent
+après lui.
+
+Ce marteau lui porta bonheur car il fut vainqueur dans toutes ses
+guerres comme dans toutes ses chasses, et mourut, plein de jours,
+sans avoir été victime d'aucun des hasards de sa vie belliqueuse.
+On l'enterra sous une énorme butte de terre et de sable suivant la
+coutume du temps, et, malgré le désir effréné qu'avaient ses héritiers
+de posséder le marteau rouge, on enterra le marteau rouge avec lui.
+Ainsi le voulait la loi religieuse conservatrice du respect dû aux
+morts.
+
+Voilà donc notre caillou rejeté dans le néant des ténèbres après une
+courte période de gloire et d'activité. La tribu du Marteau-Rouge eut
+lieu de regretter la sépulture donnée au talisman, car les tribus
+ennemies, longtemps épouvantées par la vaillance du grand chef,
+revinrent en nombre et dévastèrent les pays de chasse, enlevèrent les
+troupeaux et ravagèrent même les habitations.
+
+Ces malheurs décidèrent un des descendants de Marteau-Rouge 1er à
+violer la sépulture de son aïeul, à pénétrer la nuit dans son caveau
+et à enlever secrètement le talisman, qu'il cacha avec soin dans sa
+mardelle. Comme il ne pouvait avouer à personne cette profanation, il
+ne pouvait se servir de cette arme excellente et ranimer le courage de
+son clan, en la faisant briller au soleil des batailles. N'étant plus
+secouée par un bras énergique et vaillant,--le nouveau possesseur
+était plus superstitieux que brave,--elle perdit sa vertu, et la
+tribu, vaincue, dispersée, dut aller chercher en d'autres lieux des
+établissements nouveaux. Ses mardelles conquises furent occupées par
+le vainqueur, et des siècles s'écoulèrent sans que le fameux marteau
+enterré entre deux pierres fût exhumé. On l'oublia si bien, que, le
+jour où une vieille femme, en poursuivant un rat dans sa cuisine, le
+retrouva intact, personne ne put lui dire à quoi ce couteau de pierre
+avait pu servir. L'usage de ces outils s'était perdu. On avait appris
+à fondre et à façonner le bronze, et, comme ces peuples n'avaient pas
+d'histoire, ils ne se souvenaient pas des services que le silex leur
+avait rendus.
+
+Toutefois, la vieille femme trouva le marteau joli et l'essaya pour
+râper les racines qu'elle mettait dans sa soupe. Elle le trouva
+commode, bien que le temps et l'humidité l'eussent privé de son beau
+manche à cordelettes. Il était encore coupant. Elle en fit son couteau
+de prédilection. Mais, après elle, des enfants voulurent s'en servir
+et l'ébrêchèrent outrageusement.
+
+Quand vint l'âge du fer, cet ustensile méprisé fut oublié sur le bord
+de la margelle tarie et à demi comblée. On construisait de nouvelles
+habitations à fleur de terre avec des cultures autour. On connaissait
+la bêche et la cognée, on parlait, on agissait, on pensait autrement
+que par le passé. Le glorieux marteau rouge redevînt simple caillou et
+reprit son sommeil impassible dans l'herbe des prairies.
+
+Bien des siècles se passèrent encore lorsqu'un paysan chasseur qui
+poursuivait un lièvre réfugié dans la mardelle, et qui, pour mieux
+courir, avait quitté ses sabots, se coupa l'orteil sur une des faces
+encore tranchantes du marteau rouge. Il le ramassa, pensant en faire
+des pierres pour son fusil, et l'apporta chez lui, où il l'oublia dans
+un coin. A l'époque des vendanges, il s'en servit pour caler sa cuve;
+après quoi, il le jeta dans son jardin, où les choux, ces fiers
+occupants d'une terre longtemps abandonnée à elle-même, le couvrirent
+de leur ombre et lui permirent de dormir encore à l'abri du caprice de
+l'homme.
+
+Cent ans plus tard, un jardinier le rencontra sous sa bêche, et,
+comme le jardin du paysan s'était fondu dans un parc seigneurial, ce
+jardinier porta sa trouvaille au châtelain, en lui disant:
+
+--Ma foi, monsieur le comte, je crois bien que j'ai trouvé dans mes
+planches d'asperges un de ces marteaux anciens dont vous êtes curieux.
+
+M. le comte complimenta son jardinier sur son _oeil_ d'antiquaire et
+fit grand cas de sa découverte. Le marteau rouge était un des plus
+beaux spécimens de l'antique industrie de nos pères, et, malgré les
+outrages du temps, il portait la trace indélébile du travail de
+l'homme à un degré remarquable. Tous les amis de la maison et tous les
+antiquaires du pays l'admirèrent. Son âge devint un sujet de grande
+discussion. Il était en partie dégrossi et taillé au silex comme les
+spécimens des premiers âges, en partie façonné et poli comme ceux
+d'un temps moins barbare. Il appartenait évidemment à un temps de
+transition, peut-être avait-il été apporté par des émigrants; à coup
+sûr, dirent les géologues, il n'a pas été fabriqué dans le pays, car
+il n'y a pas de trace de cornaline bien loin à la ronde.
+
+Les géologues n'oublièrent qu'une chose, c'est que les eaux sont
+des conducteurs de minéraux de toute sorte, et les antiquaires ne
+songèrent pas à se demander si l'histoire des faits industriels
+n'étaient pas démentie à chaque instant par des tentatives
+personnelles dues au caprice ou au génie de quelque artisan mieux
+doué que les autres. La figure tracée sur la lame présentait encore
+quelques linéaments qui furent soigneusement examinés. On y voyait
+bien encore l'intention de représenter un animal. Mais était-ce un
+cheval, un cerf, un ours des cavernes ou un mammouth?
+
+Quand on eut bien examiné et interrogé le marteau rouge, on le plaça
+sur un coussinet de velours. C'était la plus curieuse pièce de la
+collection de M. le comte. Il eut la place d'honneur et la conserva
+pendant une dizaine d'années.
+
+Mais M. le comte vint à mourir sans enfants, et madame la comtesse
+trouva que le défunt avait dépensé pour ses collections beaucoup
+d'argent qu'il eût mieux employé à lui acheter des dentelles et à
+renouveler ses équipages. Elle fit vendre toutes ces antiquailles,
+pressée qu'elle était d'en débarrasser les chambres de son château.
+Elle ne conserva que quelques gemmes gravées et quelques médailles
+d'or qu'elle pouvait utiliser pour sa parure, et, comme le marteau
+rouge était tiré d'une cornaline particulièrement belle, elle le
+confia à un lapidaire chargé de le tailler en plaques destinées à un
+fermoir de ceinture.
+
+Quand les fragments du marteau rouge furent taillés et montés, madame
+trouva la chose fort laide et la donna à sa petite nièce âgée de six
+ans qui en orna sa poupée. Mais ce bijou trop lourd et trop grand ne
+lui plut pas longtemps et elle imagina d'en faire de la soupe. Oui
+vraiment, mes enfants, de la soupe pour les poupées. Vous savez mieux
+que moi que la soupe aux poupées se compose de choses très-variées:
+des fleurs, des graines, des coquilles, des haricots blancs et rouges,
+tout est bon quand cela est cuit à point dans un petit vase de
+fer-blanc sur un feu imaginaire. La petite nièce manquant de carottes
+pour son pot-au-feu, remarqua la belle couleur de la cornaline, et, à
+l'aide d'un fer à repasser, elle la broya en mille petits morceaux qui
+donnèrent très-bonne mine à la soupe et que la poupée eût dû trouver
+succulente.
+
+Si le marteau rouge eût été un être, c'est-à-dire s'il eût pu penser,
+quelles réflexions n'eût-il pas faites sur son étrange destinée? Avoir
+été montagne, et puis bloc; avoir servi sous cette forme à l'oeuvre
+mystérieuse d'une fée, avoir forcé un ruisseau à révéler les secrets
+du génie des cimes glacées; avoir été, plus tard, le palladium d'une
+tribu guerrière, la gloire d'un peuple, le sceptre d'un homme bleu;
+être descendu à l'humble condition de couteau de cuisine jusqu'à
+ratisser, Dieu sait quels légumes, chez un peuple encore sauvage;
+avoir retrouvé une sorte de gloire dans les mains d'un antiquaire,
+jusqu'à se pavaner sur un socle de velours aux yeux des amateurs
+émerveillés: et tout cela pour devenir carotte fictive dans les mains
+d'un enfant, sans pouvoir seulement éveiller l'appétit dédaigneux
+d'une poupée!
+
+Le marteau rouge n'était pourtant pas absolument anéanti. Il en était
+resté un morceau gros comme une noix que le valet de chambre ramassa
+en balayant et qu'il vendit cinquante centimes au lapidaire. Avec ce
+dernier fragment, le lapidaire fit trois bagues qu'il vendit un franc
+chacune. C'est très-joli, une bague de cornaline, mais c'est vite
+cassé et perdu. Une seule existe encore, elle a été donnée à une
+petite fille soigneuse qui la conserve précieusement sans se douter
+qu'elle possède la dernière parcelle du fameux marteau rouge, lequel
+n'était lui-même qu'une parcelle de la roche aux fées.
+
+Tel est le sort des choses. Elles n'existent que par le prix que nous
+y attachons, elles n'ont point d'âme qui les fasse renaître, elles
+deviennent poussière; mais, sous cette forme, tout ce qui possède la
+vie les utilise encore. La vie se sert de tout, et ce que le temps et
+l'homme détruisent renaît sous des formes nouvelles, grâce à cette fée
+qui ne laisse rien perdre, qui répare tout et qui recommence tout ce
+qui est défait. Cette reine des fées, vous la connaissez fort bien:
+c'est la nature.
+
+
+
+
+LA FÉE POUSSIÈRE
+
+
+Autrefois, il y a bien longtemps, mes chers enfants, j'étais jeune
+et j'entendais souvent les gens se plaindre d'une importune petite
+vieille qui entrait par les fenêtres quand on l'avait chassée par les
+portes. Elle était si fine et si menue, qu'on eût dit qu'elle flottait
+au lieu de marcher, et mes parents la comparaient à une petite fée.
+Les domestiques la détestaient et la renvoyaient à coups de plumeau,
+mais on ne l'avait pas plus tôt délogée d'une place qu'elle
+reparaissait à une autre.
+
+Elle portait toujours une vilaine robe grise traînante et une sorte
+de voile pâle que le moindre vent faisait voltiger autour de sa tête
+ébouriffée en mèches jaunâtres.
+
+A force d'être persécutée, elle me faisait pitié et je la laissais
+volontiers se reposer dans mon petit jardin, bien qu'elle abîmât
+beaucoup mes fleurs. Je causais avec elle, mais sans en pouvoir tirer
+une parole qui eût le sens commun. Elle voulait toucher à tout, disant
+qu'elle ne faisait que du bien. On me reprochait de la tolérer, et,
+quand je l'avais laissée s'approcher de moi, on m'envoyait laver et
+changer, en me menaçant de me donner le nom qu'elle portait.
+
+C'était un vilain nom que je redoutais beaucoup. Elle était si
+malpropre qu'on prétendait qu'elle couchait dans les balayures des
+maisons et des rues, et, à cause de cela, on la nommait la fée
+Poussière.
+
+--Pourquoi donc êtes-vous si poudreuse? lui dis-je, un jour qu'elle
+voulait m'embrasser.
+
+--Tu es une sotte de me craindre, répondit-elle alors d'un ton
+railleur: tu m'appartiens, et tu me ressembles plus que tu ne penses.
+Mais tu es une enfant esclave de l'ignorance, et je perdrais mon temps
+à te le démontrer.
+
+--Voyons, repris-je, vous paraissez vouloir parler raison pour la
+première fois. Expliquez-moi vos paroles.
+
+--Je ne puis te parler ici, répondit-elle. J'en ai trop long à te
+dire, et, sitôt que je m'installe quelque part chez vous, on me balaye
+avec mépris; mais, si tu veux savoir qui je suis, appelle-moi par
+trois fois cette nuit, aussitôt que tu seras endormie.
+
+Là-dessus, elle s'éloigna en poussant un grand éclat de rire, et il me
+sembla la voir se dissoudre et s'élever en grande traînée d'or, rougi
+par le soleil couchant.
+
+Le même soir, j'étais dans mon lit et je pensais à elle en commençant
+à sommeiller.
+
+--J'ai rêvé tout cela, me disais-je, ou bien cette petite vieille
+est une vraie folle. Comment me serait-il possible de l'appeler en
+dormant?
+
+Je m'endormis, et tout aussitôt je rêvai que je l'appelais. Je ne
+suis même pas sûre de n'avoir pas crié tout haut par trois fois: «Fée
+Poussière! fée Poussière! fée Poussière!»
+
+A l'instant même, je fus transportée dans un immense jardin au
+milieu duquel s'élevait un palais enchanté, et sur le seuil de cette
+merveilleuse demeure, une dame resplendissante de jeunesse et de
+beauté m'attendait dans de magnifiques habits de fête.
+
+Je courus à elle et elle m'embrassa en me disant:
+
+--Eh bien, reconnais-tu, à présent, la fée Poussière?
+
+--Non, pas du tout, madame, répondis-je, et je pense que vous vous
+moquez de moi.
+
+--Je ne me moque point, reprit-elle; mais, comme tu ne saurais
+comprendre mes paroles, je vais te faire assister à un spectacle
+qui te paraîtra étrange et que je rendrai aussi court que possible.
+Suis-moi.
+
+Elle me conduisit dans le plus bel endroit de sa résidence. C'était un
+petit lac limpide qui ressemblait à un diamant vert enchâssé dans un
+anneau de fleurs, et où se jouaient des poissons de toutes les nuances
+de l'orange et de la cornaline, des carpes de Chine couleur d'ambre,
+des cygnes blancs et noirs, des sarcelles exotiques vêtues de
+pierreries, et, au fond de l'eau, des coquillages de nacre et de
+pourpre, des salamandres aux vives couleurs et aux panaches dentelés,
+enfin tout un monde de merveilles vivantes glissant et plongeant sur
+un lit de sable argenté, où poussaient des herbes fines, plus fleuries
+et plus jolies les unes que les autres. Autour de ce vaste bassin
+s'arrondissait sur plusieurs rangs une colonnade de porphyre à
+chapiteaux d'albâtre. L'entablement fait des minéraux les plus
+précieux, disparaissait presque sous les clématites, les jasmins, les
+glycines, les bryones et les chèvrefeuilles où mille oiseaux faisaient
+leurs nids. Des buissons de roses de toutes nuances et de tous
+parfums, se miraient dans l'eau, ainsi que le fût des colonnes et les
+belles statues de marbre de Paros placées sous les arcades. Au milieu
+du bassin jaillissait en mille fusées de diamants et de perles un jet
+d'eau qui retombait dans de colossales vasques de nacre.
+
+Le fond de l'amphithéâtre d'architecture s'ouvrait sur de riants
+parterres qu'ombrageaient des arbres géants couronnés de fleurs et de
+fruits, et dont les tiges enlacées de pampres formaient, au delà de la
+colonnade de porphyre, une colonnade de verdure et de fleurs.
+
+La fée me fit asseoir avec elle au seuil d'une grotte d'où s'élançait
+une cascade mélodieuse et que tapissaient les beaux rubans des
+scolopendres et le velours des mousses fraîches diamantées de gouttes
+d'eau.
+
+--Tout ce que tu vois là, me dit-elle, est mon ouvrage. Tout cela est
+fait de poussière; c'est en secouant ma robe dans les nuages que j'ai
+fourni tous les matériaux de ce paradis. Mon ami le feu qui les avait
+lancés dans les airs, les a repris pour les recuire, les cristalliser
+ou les agglomérer après que mon serviteur le vent les a eu promenés
+dans l'humidité et dans l'électricité des nues, et rabattus sur la
+terre; ce grand plateau solidifié s'est revêtu alors de ma substance
+féconde et la pluie en a fait des sables et des engrais, après en
+avoir fait des granits, des porphyres, des marbres, des métaux et des
+roches de toute sorte.
+
+J'écoutais sans comprendre et je pensais que la fée continuait à me
+mystifier. Qu'elle eût pu faire de la terre avec de la poussière,
+passe encore; mais qu'elle eût fait avec cela du marbre, des granits
+et d'autres minéraux, qu'en se secouant elle aurait fait tomber du
+ciel, je n'en croyais rien. Je n'osais pas lui donner un démenti, mais
+je me retournai involontairement vers elle pour voir si elle disait
+sérieusement une pareille absurdité.
+
+Quelle fut ma surprise de ne plus la trouver derrière moi! mais
+j'entendis sa voix qui partait de dessous terre et qui m'appelait.
+En même temps, je m'enfonçai sous terre aussi, sans pouvoir m'en
+défendre, et je me trouvai dans un lieu terrible où tout était feu et
+flamme. On m'avait parlé de l'enfer, je crus que c'était cela. Des
+lueurs rouges, bleues, vertes, blanches, violettes, tantôt livides,
+tantôt éblouissantes, remplaçaient le jour, et, si le soleil pénétrait
+en cet endroit, les vapeurs qui s'exhalaient de la fournaise le
+rendaient tout à fait invisible.
+
+Des bruits formidables, des sifflements aigus, des explosions, des
+éclats de tonnerre remplissaient cette caverne de nuages noirs où je
+me sentais enfermée.
+
+Au milieu de tout cela, j'apercevais la petite fée Poussière qui avait
+repris sa face terreuse et son sordide vêtement incolore. Elle allait
+et venait, travaillant, poussant, tassant, brassant, versant je
+ne sais quels acides, se livrant en un mot à des opérations
+incompréhensibles.
+
+--N'aie pas peur, me cria-t-elle d'une voix qui dominait les bruits
+assourdissants de ce Tartare. Tu es ici dans mon laboratoire. Ne
+connais-tu pas la chimie?
+
+--Je n'en sais pas un mot, m'écriai-je, et ne désire pas l'apprendre
+en un pareil endroit.
+
+--Tu as voulu savoir, il faut te résigner à regarder. Il est bien
+commode d'habiter la surface de la terre, de vivre avec les fleurs,
+les oiseaux et les animaux apprivoisés; de se baigner dans les eaux
+tranquilles, de manger des fruits savoureux en marchant sur des tapis
+de gazon et de marguerites. Tu t'es imaginée que la vie humaine avait
+subsisté de tout temps ainsi, dans des conditions bénies. Il est temps
+de t'aviser du commencement des choses et de la puissance de la fée
+Poussière, ton aïeule, ta mère et ta nourrice.
+
+En parlant ainsi, la petite vieille me fit rouler avec elle au plus
+profond de l'abîme à travers les flammes dévorantes, les explosions
+effroyables, les âcres fumées noires, les métaux en fusion, les laves
+au vomissement hideux et toutes les terreurs de l'éruption volcanique.
+
+--Voici mes fourneaux, me dit-elle, c'est le sous-sol où s'élaborent
+mes provisions. Tu vois, il fait bon ici pour un esprit débarrassé de
+cette caparace qu'on appelle un corps. Tu as laissé le tien dans ton
+lit et ton esprit seul est avec moi. Donc, tu peux toucher et brasser
+la matière première. Tu ignores la chimie, tu ne sais pas encore de
+quoi cette matière est faite, ni par quelle opération mystérieuse ce
+qui apparaît ici sous l'aspect de corps solides provient d'un corps
+gazeux qui a lui dans l'espace comme une nébuleuse et qui plus tard a
+brillé comme un soleil. Tu es une enfant, je ne peux pas t'initier aux
+grands secrets de la création et il se passera encore du temps avant
+que tes professeurs les sachent eux-mêmes. Mais je peux te faire voir
+les produits de mon art culinaire. Tout est ici un peu confus pour
+toi. Remontons d'un étage. Prends l'échelle et suis-moi.
+
+Une échelle, dont je ne pouvais apercevoir ni la base ni le faîte, se
+présentait en effet devant nous. Je suivis la fée et me trouvai avec
+elle dans les ténèbres, mais je m'aperçus alors qu'elle était toute
+lumineuse et rayonnait comme un flambeau. Je vis donc des dépôts
+énormes d'une pâte rosée, des blocs d'un cristal blanchâtre et des
+lames immenses d'une matière vitreuse noire et brillante que la fée
+se mit à écraser sous ses doigts; puis elle pila le cristal en petits
+morceaux et mêla le tout avec la pâte rose, qu'elle porta sur ce qu'il
+lui plaisait d'appeler un feu doux.
+
+--Quel plat faites-vous donc là? lui demandai-je.
+
+--Un plat très-nécessaire à ta pauvre petite existence, répondit-elle;
+je fais du granit, c'est-à-dire qu'avec de la poussière je fais la
+plus dure et la plus résistante des pierres. Il faut bien cela, pour
+enfermer le Cocyte et le Phlégéthon. Je fais aussi des mélanges variés
+des mêmes éléments. Voici ce qu'on t'a montré sous des noms barbares,
+les gneiss, les quartzites, les talcschistes, les micaschistes, etc.
+De tout cela, qui provient de mes poussières, je ferai plus tard
+d'autres poussières avec des éléments nouveaux, et ce seront alors
+des ardoises, des sables et des grès. Je suis habile et patiente,
+je pulvérise sans cesse pour réagglomérer. La base de tout gâteau
+n'est-elle pas la farine? Quant à présent, j'emprisonne mes fourneaux
+en leur ménageant toutefois quelques soupiraux nécessaires pour qu'ils
+ne fassent pas tout éclater. Nous irons voir plus haut ce qui se
+passe. Si tu es fatiguée, tu peux faire un somme, car il ma faut un
+peu de temps pour cet ouvrage.
+
+Je perdis la notion du temps, et, quand la fée m'éveilla:
+
+--Tu as dormi, me dit-elle, un joli nombre de siècles!
+
+--Combien donc, madame la fée?
+
+--Tu demanderas cela à tes professeurs, répondit-elle en ricanant;
+reprenons l'échelle.
+
+Elle me fit monter plusieurs étages de divers dépôts, où je la vis
+manipuler des rouilles de métaux dont elle fit du calcaire, des
+marnes, des argiles, des ardoises, des jaspes; et, comme je
+l'interrogeais sur l'origine des métaux:
+
+--Tu en veux savoir beaucoup, me dit-elle. Vos chercheurs peuvent
+expliquer beaucoup de phénomènes par l'eau et par le feu. Mais
+peuvent-ils savoir ce qui s'est passé entre terre et ciel quand toutes
+mes pouzzolanes, lancées par le vent de l'abîme, ont formé des nuées
+solides, que les nuages d'eau ont roulées dans leurs tourbillons
+d'orage, que la foudre a pénétrées de ses aimants mystérieux et que
+les vents supérieurs ont rabattues sur la surface terrestre en pluies
+torrentielles? C'est là l'origine des premiers dépôts. Tu vas assister
+à leurs merveilleuses transformations.
+
+Nous montâmes plus haut et nous vîmes des craies, des marbres et des
+bancs de pierre calcaire, de quoi bâtir une ville aussi grande que
+le globe entier. Et, comme j'étais émerveillée de ce qu'elle pouvait
+produire par le sassement, l'agglomération, le métamorphisme et la
+cuisson, elle me dit:
+
+--Tout ceci n'est rien, et tu vas voir bien autre chose! tu vas voir
+la vie déjà éclose au milieu de ces pierres.
+
+Elle s'approcha d'un bassin grand comme une mer, et, y plongeant le
+bras, elle en retira d'abord des plantes étranges, puis des animaux
+plus étranges encore, qui étaient encore à moitié plantes; puis
+des êtres libres, indépendants les uns des autres, des coquillages
+vivants, puis enfin des poissons, qu'elle fit sauter en disant:
+
+--Voilà ce que dame Poussière sait produire quand elle se dépose au
+fond des eaux. Mais il y a mieux; retourne-toi et regarde le rivage.
+
+Je me retournai: le calcaire et tous ses composés, mêlés à la silice
+et à l'argile, avaient formé à leur surface une fine poussière brune
+et grasse où poussaient des plantes chevelues fort singulières.
+
+--Voici la terre végétale, dit la fée, attends un peu, tu verras
+pousser des arbres.
+
+En effet, je vis une végétation arborescente s'élever rapidement et
+se peupler de reptiles et d'insectes, tandis que sur les rivages
+s'agitaient des êtres inconnus qui me causèrent une véritable terreur.
+
+--Ces animaux ne t'effrayeront pas sur la terre de l'avenir, dit la
+fée. Ils sont destinés à l'engraisser de leurs dépouilles. Il n'y a
+pas encore ici d'hommes pour les craindre.
+
+--Attendez! m'écriai-je, voici un luxe de monstres qui me scandalise!
+Voici votre terre qui appartient à ces dévorants qui vivent les
+uns des autres. Il vous fallait tous ces massacres et toutes ces
+stupidités pour nous faire un fumier? Je comprends qu'ils ne soient
+pas bons à autre chose, mais je ne comprends pas une création si
+exubérante de formes animées, pour ne rien faire et ne rien laisser
+qui vaille.
+
+--L'engrais est quelque chose, si ce n'est pas tout, répondit la fée.
+Les conditions que celui-ci va créer seront proprices à des êtres
+différents qui succéderont à ceux-ci.
+
+--Et qui disparaîtront à leur tour, je sais cela. Je sais que la
+création se perfectionnera jusqu'à l'homme, du moins on me l'a dit
+et je le crois. Mais je ne m'étais pas encore représenté cette
+prodigalité de vie et de destruction qui m'effraye et me répugne.
+Ces formes hideuses, ces amphibies gigantesques, ces crocodiles
+monstrueux, et toutes ces bêtes rampantes ou nageantes qui ne semblent
+vivre que pour se servir de leurs dents et dévorer les autres...
+
+Mon indignation divertit beaucoup la fée Poussière.
+
+--La matière est la matière, répondit-elle, elle est toujours logique
+dans ses opérations. L'esprit humain ne l'est pas et tu en es la
+preuve, toi qui te nourris de charmants oiseaux et d'une foule de
+créatures plus belles et plus intelligentes que celles-ci. Est-ce
+à moi de t'apprendre qu'il n'y a point de production possible sans
+destruction permanente, et veux-tu renverser l'ordre de la nature?
+
+--Oui, je le voudrais, je voudrais que tout fût bien, dès le premier
+jour. Si la nature est une grande fée, elle pouvait bien se passer de
+tous ces essais abominables, et faire un monde où nous serions des
+anges, vivant par l'esprit, au sein d'une création immuable et
+toujours belle.
+
+--La grande fée Nature a de plus hautes visées, répondit dame
+Poussière. Elle ne prétend pas s'arrêter aux choses que tu connais.
+Elle travaille et invente toujours. Pour elle, qui ne connaît pas
+la suspension de la vie, le repos serait la mort. Si les choses ne
+changeaient pas, l'oeuvre du roi des génies serait terminée et ce roi,
+qui est l'activité incessante et suprême, finirait avec son oeuvre. Le
+monde où tu vis et où tu vas retourner tout à l'heure quand ta vision
+du passé se dissipera,--ce monde de l'homme que tu crois meilleur
+que celui des animaux anciens, ce monde dont tu n'es pourtant pas
+satisfait, puisque tu voudrais y vivre éternellement à l'état de
+pur esprit, cette pauvre planète encore enfant, est destinée à se
+transformer indéfiniment. L'avenir fera de vous tous et de vous
+toutes, faibles créatures humaines, des fées et des génies qui
+posséderont la science, la raison et la bonté; vois ce que je te fais
+voir, et sache que ces premières ébauches de la vie résumée dans
+l'instinct sont plus près de toi que tu ne l'es de ce que sera, un
+jour, le règne de l'esprit sur la terre que tu habites. Les occupants
+de ce monde futur seront alors en droit de te mépriser aussi
+profondément que tu méprises aujourd'hui le monde des grands sauriens.
+
+--A la bonne heure, répondis-je, si tout ce que je vois du passé doit
+me faire aimer l'avenir, continuons à voir du nouveau.
+
+--Et surtout, reprit la fée, ne le méprisons pas trop, ce passé, afin
+de ne pas commettre l'ingratitude de mépriser le présent. Quand le
+grand esprit de la vie se sert des matériaux que je lui fournis,
+il fait des merveilles dès le premier jour. Regarde les yeux de ce
+prétendu monstre que vos savants ont nommé l'ichthyosaure.
+
+--Ils sont plus gros que ma tête et me font peur.
+
+--Ils sont très-supérieurs aux tiens. Ils sont à la fois myopes et
+presbytes à volonté. Ils voient la proie à des distances considérables
+comme avec un télescope, et, quand elle est tout près, par un simple
+changement de fonction, ils la voient parfaitement à sa véritable
+distance sans avoir besoin de lunettes. A ce moment de la création,
+la nature n'a qu'un but: faire un animal pensant. Elle lui donne des
+organes merveilleusement appropriés à ses besoins. C'est un joli
+commencement: n'en es-tu pas frappée?--Il en sera ainsi, et de mieux
+en mieux, de tous les êtres qui vont succéder à ceux-ci. Ceux qui
+te paraîtront pauvres, laids ou chétifs seront encore des prodiges
+d'adaptation au milieu où ils devront se manifester.
+
+--Et comme ceux-ci, ils ne songeront pourtant qu'à se nourrir?
+
+--A quoi veux-tu qu'ils songent? La terre n'éprouve pas le besoin
+d'être admirée. Le ciel subsistera aujourd'hui et toujours sans que
+les aspirations et les prières des créatures ajoutent rien à son éclat
+et à la majesté de ses lois. La fée de ta petite planète connaît la
+grande cause, n'en doute pas; mais, si elle est chargée de faire un
+être qui pressente ou devine cette cause, elle est soumise à la loi du
+temps, cette chose dont vous ne pouvez pas vous rendre compte, parce
+que vous vivez trop peu pour en apprécier les opérations. Vous les
+croyez lentes, et elles sont d'une rapidité foudroyante. Je vais
+affranchir ton esprit de son infirmité et faire passer devant toi les
+résultats de siècles innombrables. Regarde et n'ergote plus. Mets à
+profit ma complaisance pour toi.
+
+Je sentis que la fée avait raison et je regardai, de tous mes yeux,
+la succession des aspects de la terre. Je vis naître et mourir des
+végétaux et des animaux de plus en plus ingénieux par l'instinct et de
+plus en plus agréables ou imposants par la forme. A mesure que le
+sol s'embellissait de productions plus ressemblantes à celles de
+nos jours, les habitants de ce grand jardin que de grands accidents
+transformaient sans cesse, me parurent moins avides pour eux-mêmes et
+plus soucieux de leur progéniture. Je les vis construire des demeures
+à l'usage de leur famille et montrer de l'attachement pour leur
+localité. Si bien que, de moment en moment, je voyais s'évanouir un
+monde et surgir un monde nouveau, comme les actes d'une féerie.
+
+--Repose-toi, me dit la fée, car tu viens de parcourir beaucoup de
+milliers de siècles, sans t'en douter, et monsieur l'homme va naître à
+son tour quand le règne de monsieur le singe sera accompli.
+
+Je me rendormis, écrasée de fatigue, et, quand je m'éveillai, je me
+trouvai au milieu d'un grand bal dans le palais de la fée, redevenue
+jeune, belle et parée.
+
+--Tu vois toutes ces belles choses et tout ce beau monde, me dit-elle.
+Eh bien, mon enfant, poussière que tout cela! Ces parois de porphyre
+et de marbre, c'est de la poussière de molécules pétrie et cuite à
+point. Ces murailles de pierres taillées, c'est de la poussière de
+chaux ou de granit amenée à bien par les mêmes procédés. Ces lustres
+et ces cristaux, c'est du sable fin cuit par la main des hommes en
+imitation du travail de la nature. Ces porcelaines et ces faïences,
+c'est de la poudre de feldspath, le kaolin dont les Chinois nous ont
+fait trouver l'emploi. Ces diamants qui parent les danseuses, c'est
+de la poudre de charbon qui s'est cristallisée. Ces perles, c'est le
+phosphate de chaux que l'huître suinte dans sa coquille. L'or et tous
+les métaux n'ont pas d'autre origine que l'assemblage bien tassé, bien
+manipulé, bien fondu, bien chauffé et bien refroidi, de molécules
+infinitésimales. Ces beaux végétaux, ces roses couleur de chair, ces
+lis tachetés, ces gardénias qui embaument l'atmosphère, sont nés de la
+poussière que je leur ai préparée, et ces gens qui dansent et sourient
+au son des instruments, ces vivants par excellence qu'on appelle
+des personnes, eux aussi, ne t'en déplaise, sont nés de moi et
+retourneront à moi.
+
+Comme elle disait cela, la fête et le palais disparurent. Je me
+trouvai avec la fée dans un champ où il poussait du blé. Elle se
+baissa et ramassa une pierre où il y avait un coquillage incrusté.
+
+--Voilà, me dit-elle, à l'état fossile, un être que je t'ai montré
+vivant aux premiers âges de la vie. Qu'est-ce que c'est, à présent?
+Du phosphate de chaux. On le réduit en poussière et on en fait de
+l'engrais pour les terres trop siliceuses. Tu vois, l'homme commence
+à s'aviser d'une chose, c'est que le seul maître à étudier, c'est la
+nature.
+
+Elle écrasa sous ses doigts le fossile et en sema la poudre sur le sol
+cultivé, en disant:
+
+--Ceci rentre dans ma cuisine. Je sème la destruction pour faire
+pousser le germe. Il en est ainsi de toutes les poussières, qu'elles
+aient été plantes, animaux ou personnes. Elles sont la mort
+après avoir été la vie, et cela n'a rien de triste, puisqu'elles
+recommencent toujours, grâce à moi, à être la vie après avoir été la
+mort. Adieu. Je veux que tu gardes un souvenir de moi. Tu admires
+beaucoup ma robe de bal. En voici un petit morceau que tu examineras à
+loisir.
+
+Tout disparut, et, quand j'ouvris les yeux, je me retrouvai dans mon
+lit. Le soleil était levé et m'envoyait un beau rayon. Je regardai le
+bout d'étoffe que la fée m'avait mis dans la main. Ce n'était qu'un
+petit tas de fine poussière, mais mon esprit était encore sous le
+charme du rêve et il communiqua à mes sens le pouvoir de distinguer
+les moindres atomes de cette poussière.
+
+Je fus émerveillée; il y avait de tout: de l'air, de l'eau, du
+soleil, de l'or, des diamants, de la cendre, du pollen de fleur, des
+coquillages, des perles, de la poussière d'ailes de papillon, du fil,
+de la cire, du fer, du bois, et beaucoup de cadavres microscopiques;
+mais, au milieu de ce mélange de débris imperceptibles, je vis
+fermenter je ne sais quelle vie d'êtres insaisissables qui
+paraissaient chercher à se fixer quelque part pour éclore ou pour se
+transformer, et qui se fondirent en nuage d'or dans le rayon rose du
+soleil levant.
+
+
+
+
+LE GNOME DES HUITRES
+
+
+Un original de nos amis, grand amateur d'huîtres, eut la fantaisie,
+l'an dernier, d'aller déguster sur place les produits des bancs les
+plus renommés, afin de les comparer et d'être édifié une fois pour
+toutes sur leurs différents mérites. Il alla donc à Cancale, à
+Ostende, à Marennes, et autres localités recommandables. Il revint
+persuadé que Paris est le port de mer où l'on trouve les meilleurs
+produits maritimes.
+
+Vous connaissez cet ami, mes chères petites, vous savez qu'il est
+fantaisiste, et que, quand il raconte, son imagination lui fait
+dépasser le vraisemblable. L'autre soir, il était en train de nous
+narrer son voyage, lorsque _l'homme au sable_ a passé. Vous avez
+résisté le mieux possible; mais enfin il vous a fallu dire bonsoir à
+la compagnie, et vous auriez perdu cette curieuse histoire, si je ne
+l'eusse transcrite fidèlement pour vous, le soir même. La voici telle
+que je l'ai entendue. C'est notre ami qui parle:
+
+ * * * * *
+
+Vous savez aussi bien que moi, mes chers amis, qu'on peut habiter
+les bords de la mer et n'y manger de poissons, de crustacés et de
+coquillages que lorsqu'on en demande à Paris. C'est là que tout
+s'engouffre, et vous vous souvenez que, sur les rives de la Manche,
+nous n'en goûtions que quand les propriétaires des grands hôtels de
+bains en faisaient venir de la Halle. Bien que averti, je voulus, l'an
+dernier, expérimenter la chose par moi-même. Je restai vingt-quatre
+heures à Marennes avant d'obtenir une demi-douzaine d'huîtres
+médiocres que je payai fort cher. Ailleurs, je n'en obtins pas du
+tout. Dans certains villages, on m'offrit des colimaçons.
+
+Enfin, je gagnai Cancale, où les huîtres étaient passables et le vin
+blanc de l'auberge excellent. Je me trouvai à table à côté d'un tout
+petit vieillard bossu, ratatiné et sordidement vêtu, qui me parut fort
+laid et avec qui pourtant je liai conversation, parce qu'il me sembla
+être le seul qui attachât de l'importance à la qualité des huîtres. Il
+les examinait sérieusement, les retournant de tous côtés.
+
+--Est-ce que vous cherchez des perles? lui demandai-je.
+
+--Non, répondit-il; je compare cette espèce, ou plutôt cette variété à
+toutes celles que je connais déjà.
+
+--Ah! vraiment? vous êtes amateur?
+
+--Oui, monsieur; comme vous, sans doute?
+
+--Moi? je voyage exclusivement pour les huîtres.
+
+--Bravo! nous pourrons nous entendre. Je me mets absolument à votre
+service.
+
+--Parfait! Avalons encore quelques-uns de ces mollusques et nous
+causerons.--Garçon! apportez-nous encore quatre douzaines d'huîtres.
+
+--Voilà, monsieur! dit le garçon en posant sur la table quatre
+bouteilles de vin de Sauterne.
+
+--Que voulez-vous que nous fassions de tout ce vin? demanda d'un ton
+bourru le petit homme.
+
+--Une bouteille par douzaine, est-ce trop? dit le garçon en me
+regardant.
+
+--On verra, répondis-je. Vos huîtres sont diablement salées.
+N'importe, pourvu qu'il y en ait à discrétion...
+
+Le garçon sortit. Je vidai une bouteille avec le petit vieux, qui me
+parut ne pas se faire prier, du moment où il comprit que je payais. Le
+garçon rentra.
+
+--Monsieur, dit-il, il n'y a plus d'huîtres très-grasses. Mais
+monsieur n'a qu'à commander ce qu'il en veut pour demain.
+
+--Allez au diable! j'ai cru tomber ici sur une mine inépuisable...
+
+--Il y en a, monsieur, il y en a en quantité, mais il faut les pêcher.
+
+--Eh bien, j'irai les pêcher moi-même. Apportez le déjeuner.
+
+Le déjeuner fut bon et nous y fîmes honneur. Les soles étaient
+excellentes, le vin était sans reproche. Mais le dépit de n'avoir
+point d'huîtres m'empêcha de savourer ce qu'on m'offrait. Je bus et
+mangeai sans discernement, causant toujours avec mon petit vieux, qui
+semblait compatir à ma peine et prendre intérêt à mon exploration
+manquée.
+
+Si bien qu'à la fin du repas je ne saisissais plus très-clairement le
+sens de ses paroles ni la vue des objets environnants. Le gnome, car
+il avait réellement l'aspect d'un gnome, me paraissait un peu ému
+aussi, car il passa son bras sous le mien avec une familiarité
+touchante en m'appelant son cher ami, et en jurant qu'il allait me
+révéler tous les secrets de la nature concernant les huîtres.
+
+Je le suivis sans savoir où j'allais. La vivacité de l'air achevait de
+m'éblouir, et je me trouvai avec lui dans une sorte de grotte, de cave
+ou de chambre sombre, où étaient entassés des monceaux de coquillages.
+
+--Voici ma collection, me dit-il d'un air triomphant: je ne la montre
+pas au premier venu; mais, puisque vous êtes un véritable amateur,...
+tenez, voici la première des huîtres! _ostrea matercula_ de l'étage
+permien.
+
+--Voyons! m'écriai-je en saisissant l'huître et en la portant à mes
+lèvres.
+
+--Vous voulez la manger? fit le gnome en m'arrêtant: y songez-vous?
+
+--Pardon! j'ai cru que vous me l'offriez pour cela.
+
+--Mais, monsieur, c'est un échantillon précieux. On ne le trouve qu'en
+Russie, dans les calcaires cuivreux.
+
+--Cuivreux? merci! Vous avez bien fait de m'arrêter! Mon déjeuner ne
+me gêne point et je ne recherche pas les oxydes de cuivre en guise de
+dessert. Passons. Ces _ostrea_, comme vous les appelez, ne me feront
+pas faire le voyage de Russie.
+
+--Pourtant, monsieur, dit le gnome en reprenant son huître, elle est
+bien intéressante, cette représentante des premiers âges de la vie!
+Au temps où elle apparut dans les mers, il n'existait ni hommes ni
+quadrupèdes sur la terre.
+
+--Alors, que faisait-elle dans le monde?
+
+--Elle essayait d'exister, monsieur, et elle existait! Allez-vous
+dire du mal des premières huîtres, sous prétexte que vous n'étiez pas
+encore né pour les manger?
+
+Je vis que j'avais fâché le gnome et je le priai de passer à une série
+plus récente.
+
+--Procédons avec ordre, reprit-il; voici _ostrea marcignyana_, des
+arkoses et des grès du Keuper.
+
+--Elle n'a pas bonne mine, elle est toute plissée et doit manquer de
+chair.
+
+--Les animaux de son temps ne la dédaignaient pas, soyez-en sûr.
+Aimez-vous mieux _ostrea arcuata_, autrement la gryphée arquée du lias
+inférieur?
+
+--Je la trouve jolie, elle ressemble à une lampe antique, mais quel
+goût a-t-elle?
+
+--Je n'en sais rien, répondit le gnome en haussant les épaules. Je
+n'ai pas vécu de son temps. Il y a deux cent cinq espèces principales
+d'huîtres fossiles avec leurs variétés et sous-variétés, ce qui forme
+un joli total. Je puis vous montrer la variété d'_ostrea arcuata_.
+Tenez! mangez-la, si le coeur vous en dit!
+
+--Oh! oh! à la bonne heure! Celle-ci est belle, et, dans mes meilleurs
+jours d'appétit, je pense qu'une douzaine me suffirait.
+
+--Aussi nous l'appelons _gigantea_. En voulez-vous de plus petites?
+Voici une prétendue variété que je ne crois pas être autre chose que
+l'_arcuata_ dans son âge tendre. En voulez-vous un plat? On la trouve
+à foison dans le sinémurien.
+
+--Merci! il me faudrait un cure-dent pour les tirer de leur coquille
+et trente-six heures à table pour m'en rassasier.
+
+--Eh bien, voici l'_ostrea cymbium_, du lias moyen.
+
+--C'est trop gros, ce doit être coriace.
+
+--Aimez-vous mieux _marshii cristagalli_, du bajocien?
+
+--Elle est jolie; mais le moyen d'ouvrir toutes ces dentelures en
+crête de coq? Vraiment, tout ce que vous me montrez ne vaut pas le
+diable!
+
+--Monsieur n'est pas content de mes échantillons? Voici pourtant la
+_gregaria_, dont la dentelure est merveilleuse, et que vous auriez pu
+trouver dans les falaises de marne du Calvados. Mais passons
+quelques espèces, puisque vous êtes pressé. Traversons l'oolithe.
+N'accorderez-vous pas pourtant un regard à _ostrea virgula_, du
+kimmeridge clay?
+
+--Pas de virgule! m'écriai-je impatienté de ces noms barbares. Passez,
+passez!
+
+--Eh bien, monsieur, nous voici dans les terrains crétacés. Voici
+_ostrea couloni_, des grès verts, une belle huître, celle-là,
+j'espère! Voici _aquila_ (du gault) encore plus grosse; _flabellata
+frons_, _carinata_, avec sa longue carène. Mangeriez-vous bien la
+douzaine? J'en passe, et des meilleures; mais voici la merveille,
+c'est l'_ostrea pes-leonis_ de la craie blanche. Celle-ci ne vous
+dit-elle rien?
+
+Il me tendait un mollusque énorme, tout dentelé, tout plissé, et
+revêtu d'un test d'aspect cristallin qui avait réellement bonne mine.
+
+--Vous ne me ferez pas croire, lui dis-je, que ceci soit une huître!
+
+--Pardon, c'est une véritable huître, monsieur!
+
+--Huître vous-même! m'écriai-je furieux. J'avais reçu de sa petite
+patte maigre le mollusque nacré sans me douter de son poids. Il était
+tel, que, ne m'attendant à rien, je le laissai tomber sur mon pied, ce
+qui, ajouté à l'ennui que me causait la nomenclature pédantesque du
+gnome, me mit, je l'avoue, dans une véritable colère; et, comme il
+riait méchamment, sans paraître offensé le moins du monde d'être
+traité d'huître, je voulus lui jeter quelque chose à la tête. Je ne
+suis pas cruel, même dans la colère, je l'aurais tué avec l'huître
+_pied de lion_; je me contentai de lui lancer dans la figure une
+poignée de menue mitraille que je trouvai sous ma main et qui ne lui
+fit pas grand mal.
+
+Mais alors il entra en fureur, et, reculant d'un pas, il saisit un
+gros marteau d'acier qu'il brandit d'une main convulsive.
+
+--Vous n'êtes pas une huître, vous! s'écria-t-il d'une voix
+glapissante comme la vague qui se brise sur les galets. Non! vous
+n'êtes pas à la hauteur de ce doux mollusque, _ostrea oedulis_ des
+temps modernes, qui ne fait de mal à personne et dont vous n'appréciez
+le mérite que lorsqu'il est victime de votre voracité. Vous êtes un
+Welche, un barbare! vous touchez sans respect à mes fossiles, vous
+brisez indignement mes charmantes petites _columbae_ de la craie
+blanche, que j'ai recueillies avec tant de soin et d'amour! Quoi! je
+vous invite à voir la plus belle collection qui existe dans le pays,
+une collection à laquelle ont contribué tous les savants de l'Europe,
+et, non content de vouloir tout avaler comme un goinfre ignorant, vous
+détériorez mes précieux spécimens! Je vais vous traiter comme vous le
+méritez et vous faire sentir ce que pèse le marteau d'un géologue!
+
+Le danger que je courais dissipa à l'instant même les fumées du
+vin blanc, et, voyant que j'étais entouré de fossiles et non de
+comestibles, je saisis à temps le bras du gnome et lui arrachai son
+arme; mais il s'élança sur moi et s'y attacha comme un poulpe. Cette
+étreinte d'un affreux bossu me causa une telle répugnance, que je me
+sentis pris de nausées et le menaçai de tout briser dans son musée
+d'huîtres s'il ne me lâchait.
+
+Je ne sais trop alors ce qui se passa. Le gnome était d'une force
+surhumaine; je me trouvai étendu par terre, et, alors, ne me
+connaissant plus, je ramassai la redoutable _ostrea pes-leonis_ pour
+la lui lancer.
+
+Il prit la fuite et fit bien. Je me relevai et me hâtai de sortir de
+l'espèce d'antre qu'il appelait son musée, et je me trouvai sur le
+bord de la mer, face à face avec le garçon de l'hôtel où j'avais
+déjeuné.
+
+--Si monsieur désire des huîtres, me dit-il, nous en aurons à dîner.
+On m'en a promis douze douzaines.
+
+--Au diable les huîtres! m'écriai-je. Qu'on ne m'en parle plus jamais!
+Oui, que le diable les emporte toutes, depuis la _malercula_ des
+terres cuivreuses jusqu'à l'_oedulis_ des temps modernes!
+
+Le garçon me regarda d'un air stupéfait. Puis, d'un ton de sérénité
+philosophique:
+
+--Je vois ce que c'est, dit-il. Le sauterne était un peu fort; ce
+soir, on servira du chablis à monsieur.
+
+Et, comme j'allais me fâcher, il ajouta gracieusement:
+
+--Monsieur a été sobre, mais il a déjeuné en compagnie d'un fou, et
+c'est cela qui a porté à la tête de monsieur.
+
+--En compagnie d'un fou? Oui, certes, répondis-je; comment
+appelez-vous ce gnome?
+
+--Monsieur l'appelle par son vrai nom, car c'est ainsi qu'on le
+désigne dans le pays. Le gnome, c'est-à-dire le poulpiquet des
+huîtres. Ce n'est pas un méchant homme, mais c'est un maniaque qui,
+en fait d'huîtres, ne se soucie que de l'écaille. On le tient pour
+sorcier: moi, je le crois bête! Monsieur a eu à se plaindre de ses
+manières?
+
+Je ne voulus pas raconter à ce garçon d'hôtel ma ridicule aventure, et
+je m'éloignai, résolu à faire une bonne promenade sur le rivage, afin
+de regagner l'appétit nécessaire pour le dîner.
+
+Mais je n'allai pas loin. Un invincible besoin de dormir s'empara
+de moi, et je dus m'étendre sur le sable en un coin abrité. Quand
+j'ouvris les yeux, la nuit était venue et la mer montait. Il n'était
+que temps d'aller dîner et je marchai avec peine sur les mille débris
+que rapporte sur la grève la marée qui lèche les rivages, vieux
+souliers, vieux chapeaux, varechs gluants, débris d'embarcation
+couverts d'anatifes gâtés et infects, chapelets de petites moules,
+cadavres de méduses sur lesquels le pied glisse à chaque pas. Je
+me hâtais, saisi d'un dégoût que la mer ne m'avait jamais inspiré,
+lorsque je vis errer autour de moi dans l'ombre une forme vague qui,
+d'après son exiguïté, ne pouvait être que celle du gnome. J'avais
+l'esprit frappé. Je ramassai un pieu apporté par les eaux, et me mis
+à sa poursuite. Je le vis ramper dans la vase et chercher à me saisir
+les jambes. Un coup vigoureusement appliqué sur l'échine lui fit jeter
+un cri si étrange, et il devint si petit, si petit, que je le vis
+entrer dans une énorme coquille qui bâillait à mes pieds. Je voulus
+m'en emparer: horreur! mes mains ne saisirent qu'une peau velue,
+tandis qu'une langue froide se promenait sur mon visage. J'allais
+lancer le monstre à la mer, lorsque je reconnus mon bon chien Tom,
+que j'avais enfermé dans ma chambre, à l'hôtel, et qui avait réussi à
+s'échapper pour venir à ma rencontre.
+
+Je rentrai alors tout à fait en moi-même et je m'en allai dîner à
+l'hôtel, où l'on me servit d'excellentes huîtres à discrétion.
+J'avoue que je les mangeai sans appétit. J'avais la tête troublée, et
+m'imaginais voir le gnome s'échapper de chaque coquille et gambader
+sur la table en se moquant de moi.
+
+Le lendemain, comme je m'apprêtais à déjeuner, je vis tout à coup le
+gnome en personne s'asseoir à mes côtés.
+
+--Je vous demande pardon, me dit-il, de vous avoir ennuyé beaucoup
+hier avec mes fossiles. J'avais encore à vous en montrer quelques-uns
+des terrains crétacés, entre autres l'_ostrea spinosa_, qui est fort
+curieuse. L'étage de la craie blanche est fort riche en espèces
+différentes. Après cela, nous serions arrivés aux terrains tertiaires,
+où nous aurions trouvé la _bellovacina_ et la _longirostris_, qui se
+rapprochent beaucoup des huîtres contemporaines l'_oedulis_ et la
+perlière.
+
+--Est-ce fini? m'écriai-je, et puis-je espérer qu'aujourd'hui, du
+moins, vous me laisserez manger en paix l'_oedulis cancalis_, sans
+m'assassiner avec vos fossiles indigestes?
+
+--Vous avez tort, reprit-il, de mépriser l'étude géologique de
+l'huître. Elle caractérise admirablement les étages géologiques; elle
+est, comme l'a dit un savant, la médaille commémorative des âges
+qui n'ont point d'histoire: elle marque, par ses transformations
+successives, le lent et continuel changement des milieux auxquels sa
+forme a su se plier. Les unes sont taillées pour la flottaison comme
+_arcuata_ et _carinata_. D'autres ont vécu attachées aux roches, comme
+_gregaria_ et _deltoïdea_. En général, l'huître, par sa tendance à
+l'agglomération, peut servir de modèle aux sociétés humaines.
+
+--Exemple trop suivi, monsieur! repris-je avec humeur. Je vous
+conseille, en vérité, de prêcher l'union des partis, à l'état de bancs
+d'huîtres!
+
+--Ne parions pas politique, monsieur, dit le gnome en souriant. La
+science ne s'égare pas sur ce terrain-là. C'est l'étage supérieur des
+terrains modernes, qu'on pourrait appeler le _conservator-bank_.
+
+--Si l'on peut rire avec vous, à la bonne heure! repris-je. Vous me
+paraissez mieux disposé qu'hier.
+
+--Hier! Aurais-je manqué à la politesse et à l'hospitalité? J'en
+serais désolé! Vous m'aviez fait boire beaucoup de sauterne et je suis
+habitué au cidre. Je me rappelle un peu confusément...
+
+--Vous ne vous souvenez pas d'avoir voulu m'assassiner?
+
+--Moi? Dieu m'en garde! Comment un pauvre petit vieux contrefait comme
+je le suis, eût-il pu songer à se mesurer avec un gaillard de votre
+apparence?
+
+--Vous vous êtes pourtant jeté sur moi et vous m'avez même terrassé un
+instant!
+
+--Terrassé, moi! Ne serait-ce pas plutôt...? il était fort, le
+sauterne! Vous vouliez tout casser chez moi! Mais, puisque nous ne
+nous souvenons pas bien ni l'un ni l'autre, achevons d'oublier nos
+discordes en déjeunant ensemble de bonne amitié. Je suis venu ici pour
+vous prier d'accepter le repas que vous m'avez forcé d'accepter hier.
+
+Je vis alors que le gnome était un aimable homme, car il me fit servir
+un vrai festin où je m'observai sagement à l'endroit des vins et où il
+ne fut plus question d'huîtres que pour les déguster. Je repartais à
+midi, il m'accompagna jusqu'au chemin de fer en me laissant sa carte:
+il s'appelait tout bonnement M. Gaume.
+
+
+
+
+LA FÉE AUX GROS YEUX
+
+
+Elsie avait une gouvernante irlandaise fort singulière. C'était la
+meilleure personne qui fût au monde, mais quelques animaux lui étaient
+antipathiques à ce point qu'elle entrait dans de véritables fureurs
+contre eux. Si une chauve-souris pénétrait le soir dans l'appartement,
+elle faisait des cris ridicules et s'indignait contre les personnes
+qui ne couraient pas sus à la pauvre bête. Comme beaucoup de gens
+éprouvent de la répugnance pour les chauves-souris, on n'eût pas fait
+grande attention à la sienne, si elle ne se fût étendue à de charmants
+oiseaux, les fauvettes, les rouges-gorges, les hirondelles et autres
+insectivores, sans en excepter les rossignols, qu'elle traitait de
+cruelles bêtes. Elle s'appelait miss Barbara ***, mais on lui avait
+donné le surnom de _fée aux gros yeux_; _fée_, parce qu'elle était
+très-savante et très-mystérieuse; _aux gros yeux_, parce qu'elle avait
+d'énormes yeux clairs saillants et bombés, que la malicieuse Elsie
+comparait à des bouchons de carafe.
+
+Elsie ne détestait pourtant pas sa gouvernante, qui était pour elle
+l'indulgence et la patience mêmes: seulement, elle s'amusait de ses
+bizarreries et surtout de sa prétention à voir mieux que les autres,
+bien qu'elle eût pu gagner le grand prix de myopie au concours de la
+conscription. Elle ne se doutait pas de la présence des objets, à
+moins qu'elle ne les touchât avec son nez, qui par malheur était des
+plus courts.
+
+Un jour qu'elle avait donné du front dans une porte à demi ouverte, la
+mère d'Elsie lui avait dit:
+
+--Vraiment, à quelque jour, vous vous ferez grand mal! Je vous assure,
+ma chère Barbara, que vous devriez porter des lunettes.
+
+Barbara lui avait répondu avec vivacité:
+
+--Des lunettes, moi? Jamais! je craindrais de me gâter la vue!
+
+Et, comme on essayait de lui faire comprendre que sa vue ne pouvait
+pas devenir plus mauvaise, elle avait répliqué, sur un ton de
+conviction triomphante, qu'elle ne changerait avec qui que ce soit les
+trésors de sa vision. Elsie voyait les plus petits objets comme
+les autres avec les loupes les plus fortes; ses yeux étaient deux
+lentilles de microscope qui lui révélaient à chaque instant des
+merveilles inappréciables aux autres. Le fait est qu'elle comptait
+les fils de la plus fine batiste et les mailles des tissus les plus
+déliés, là où Elsie, qui avait ce qu'on appelle de bons yeux, ne
+voyait absolument rien.
+
+Longtemps on l'avait surnommée _miss Frog_ (grenouille), et puis on
+l'appela _miss Maybug_ (hanneton), parce qu'elle se cognait partout;
+enfin, le nom de fée aux gros yeux prévalut, parce qu'elle était trop
+instruite et trop intelligente pour être comparée à une bête, et aussi
+parce que tout le monde, en voyant les découpures et les broderies
+merveilleuses qu'elle savait faire, disait:
+
+--C'est une véritable fée!
+
+Barbara ne semblait pas indifférente à ce compliment, et elle avait
+coutume de répondre:
+
+--Qui sait? Peut-être! peut-être!
+
+Un jour, Elsie lui demanda si elle disait sérieusement une pareille
+chose, et miss Barbara répéta d'un air malin:
+
+--Peut-être, ma chère enfant, peut-être!
+
+Il n'en fallut pas davantage pour exciter la curiosité d'Elsie; elle
+ne croyait plus aux fées, car elle était déjà grandelette, elle avait
+bien douze ans. Mais elle regrettait fort de n'y plus croire, et il
+n'eût pas fallu la prier beaucoup pour qu'elle y crût encore.
+
+Le fait est que miss Barbara avait d'étranges habitudes. Elle ne
+mangeait presque rien et ne dormait presque pas. On n'était même pas
+bien certain qu'elle dormît, car on n'avait jamais vu son lit défait.
+Elle disait qu'elle le refaisait, elle-même chaque jour, de grand
+matin, en s'éveillant, parce qu'elle ne pouvait dormir que dans un lit
+dressé à sa guise. Le soir, aussitôt qu'Elsie quittait le salon en
+compagnie de sa bonne qui couchait auprès d'elle, miss Barbara se
+retirait avec empressement dans le pavillon qu'elle avait choisi et
+demandé pour logement, et on assurait qu'on y voyait de la lumière
+jusqu'au jour. On prétendait même que, la nuit, elle se promenait avec
+une petite lanterne en parlant tout haut avec des êtres invisibles.
+
+La bonne d'Elsie en disait tant, qu'un beau soir, Elsie éprouva un
+irrésistible désir de savoir ce qui se passait chez sa gouvernante et
+de surprendre les mystères du pavillon.
+
+Mais comment oser aller la nuit dans un pareil endroit? Il fallait
+faire au moins deux cents pas à travers un massif de lilas que
+couvrait un grand cèdre, suivre sous ce double ombrage une allée
+étroite, sinueuse et toute noire!
+
+--Jamais, pensa Elsie, je n'aurai ce courage-là.
+
+Les sots propos des bonnes l'avaient rendue peureuse. Aussi ne s'y
+hasarda-t-elle pas. Mais elle se risqua pourtant le lendemain à
+questionner Barbara sur l'emploi de ses longues veillées.
+
+--Je m'occupe, répondit tranquillement la fée aux gros yeux. Ma
+journée entière vous est consacrée; le soir m'appartient. Je l'emploie
+à travailler pour mon compte.
+
+--Vous ne savez donc pas tout, que vous étudiez toujours?
+
+--Plus on étudie, mieux on voit qu'on ne sait rien encore.
+
+--Mais qu'est-ce que vous étudiez donc tant? Le latin? le grec?
+
+--Je sais le grec et le latin. C'est autre chose qui m'occupe.
+
+--Quoi donc? Vous ne voulez pas le dire?
+
+--Je regarde ce que moi seule je peux voir.
+
+--Vous voyez quoi?
+
+--Permettez-moi de ne pas vous le dire; vous voudriez le voir aussi,
+et vous ne pourriez pas ou vous le verriez mal, ce qui serait un
+chagrin pour vous.
+
+--C'est donc bien beau, ce que vous voyez?
+
+--Plus beau que tout ce que vous avez vu et verrez jamais de beau dans
+vos rêves.
+
+--Ma chère miss Barbara, faites-le-moi voir, je vous en supplie!
+
+--Non, mon enfant, jamais! Cela ne dépend pas de moi.
+
+--Eh bien, je le verrai! s'écria Elsie dépitée. J'irai la nuit chez
+vous, et vous ne me mettrez pas dehors.
+
+--Je ne crains pas votre visite. Vous n'oseriez jamais venir!
+
+--Il faut donc du courage pour assister à vos sabbats?
+
+--Il faut de la patience et vous en manquez absolument.
+
+Elsie prit de l'humeur et parla d'autre chose. Puis elle revint à la
+charge et tourmenta si bien la fée, que celle-ci promit de la conduire
+le soir à son pavillon, mais en l'avertissant qu'elle ne verrait rien
+ou ne comprendrait rien à ce qu'elle verrait.
+
+Voir! voir quelque chose de nouveau, d'inconnu, quelle soif, quelle
+émotion pour une petite fille curieuse! Elsie n'eut pas d'appétit à
+dîner, elle bondissait involontairement sur sa chaise, elle comptait
+les heures, les minutes. Enfin, après les occupations de la soirée,
+elle obtint de sa mère la permission de se rendre au pavillon avec sa
+gouvernante.
+
+A peine étaient-elles dans le jardin qu'elles firent une rencontre
+dont miss Barbara parut fort émue. C'était pourtant un homme
+d'apparence très-inoffensive que M. Bat, le précepteur des frères
+d'Elsie. Il n'était pas beau: maigre, très-brun, les oreilles et le
+nez pointus, et toujours vêtu de noir de la tête aux pieds, avec
+des habits à longues basques, très-pointues aussi. Il était timide,
+craintif même; hors de ses leçons, il disparaissait comme s'il eût
+éprouvé le besoin de se cacher. Il ne parlait jamais à table, et le
+soir, en attendant l'heure de présider au coucher de ses élèves, il se
+promenait en rond sur la terrasse du jardin, ce qui ne faisait de mal
+à personne, mais paraissait être l'indice d'une tête sans réflexion
+livrée à une oisiveté stupide. Miss Barbara n'en jugeait pas ainsi.
+Elle avait M. Bat en horreur, d'abord à cause de son nom qui signifie
+chauve-souris en anglais. Elle prétendait que, quand on a le malheur
+de porter un pareil nom, il faut s'expatrier afin de pouvoir s'en
+attribuer un autre en pays étranger. Et puis elle avait toute sorte
+de préventions contre lui, elle lui en voulait d'être de bon appétit,
+elle le croyait vorace et cruel. Elle assurait que ses bizarres
+promenades en rond dénotaient les plus funestes inclinations et
+cachaient les plus sinistres desseins.
+
+Aussi, lorsqu'elle le vit sur la terrasse, elle frissonna. Elsie
+sentit trembler son bras auquel le sien s'était accroché. Qu'y
+avait-il de surprenant à ce que M. Bat, qui aimait le grand air, fût
+dehors jusqu'au moment de la retraite de ses élèves, qui se couchaient
+plus tard qu'Elsie, la plus jeune des trois? Miss Barbara n'en fut pas
+moins scandalisée, et, en passant près de lui, elle ne put se retenir
+de lui dire d'un ton sec:
+
+--Est-ce que vous comptez rester là toute la nuit?
+
+M. Bat fit un mouvement pour s'enfuir; mais, craignant d'être impoli,
+il s'efforça pour répondre et répondit sous forme de question:
+
+--Est-ce que ma présence gêne quelqu'un, et désire-t-on que je rentre?
+
+--Je n'ai pas d'ordres à vous donner, reprit Barbara avec aigreur,
+mais il m'est permis de croire que vous seriez mieux au parloir avec
+la famille.
+
+--Je suis mal au parloir, répondit modestement le précepteur, mes
+pauvres yeux y souffrent cruellement de la chaleur et de la vive
+clarté des lampes.
+
+--Ah! vos yeux craignent la lumière? J'en étais sûre! Il vous faut
+tout au plus le crépuscule? Vous voudriez pouvoir voler en rond toute
+la nuit?
+
+--Naturellement! répondit le précepteur en s'efforçant de rire pour
+paraître aimable: ne suis-je pas une _bat_?
+
+--Il n'y a pas de quoi se vanter! s'écria Barbara en frémissant de
+colère.
+
+Et elle entraîna Elsie interdite, dans l'ombre épaisse de la petite
+allée.
+
+--Ses yeux, ses pauvres yeux! répétait Barbara en haussant
+convulsivement les épaules; attends que je te plaigne, animal féroce!
+
+--Vous êtes bien dure pour ce pauvre homme, dit Elsie. Il a vraiment
+la vue sensible au point de ne plus voir du tout aux lumières.
+
+--Sans doute, sans doute! Mais comme il prend sa revanche dans
+l'obscurité! C'est un nyctalope et, qui plus est, un presbyte.
+
+Elsie ne comprit pas ces épithètes, qu'elle crut déshonorantes et dont
+elle n'osa pas demander l'explication. Elle était encore dans l'ombre
+de l'allée qui ne lui plaisait nullement et voyait enfin s'ouvrir
+devant elle le sombre berceau au fond duquel apparaissait le pavillon
+blanchi par un clair regard de la lune à son lever, lorsqu'elle recula
+en forçant miss Barbara à reculer aussi.
+
+--Qu'y a-t-il? dit la dame aux gros yeux, qui ne voyait rien du tout.
+
+--Il y a... il n'y a rien, répondit Elsie embarrassée. Je voyais un
+homme noir devant nous, et, à présent, je distingue M. Bat qui passe
+devant la porte du pavillon. C'est lui qui se promène dans votre
+parterre.
+
+--Ah! s'écria miss Barbara indignée, je devais m'y attendre. Il me
+poursuit, il m'épie, il prétend dévaster mon ciel! Mais ne craignez
+rien, chère Elsie, je vais le traiter comme il le mérite.
+
+Elle s'élança en avant.
+
+--Ah çà! monsieur, dit-elle en s'adressant à un gros arbre sur lequel
+la lune projetait l'ombre des objets, quand cessera la persécution
+dont vous m'obsédez?
+
+Elle allait faire un beau discours, lorsque Elsie l'interrompit en
+l'entraînant vers la porte du pavillon et en lui disant:
+
+--Chère miss Barbara, vous vous trompez, vous croyez parler à M. Bat
+et vous parlez à votre ombre. M. Bat est déjà loin, je ne le vois plus
+et je ne pense pas qu'il ait eu l'idée de nous suivre.
+
+--Je pense le contraire, moi, répondit la gouvernante. Comment vous
+expliquez-vous qu'il soit arrivé ici avant nous, puisque nous l'avions
+laissé derrière et ne l'avons ni vu ni entendu passer à nos côtés?
+
+--Il aura marché à travers les plates-bandes, reprit Elsie; c'est
+le plus court chemin et c'est celui que je prends souvent quand le
+jardinier ne me regarde pas.
+
+--Non, non! dit miss Barbara avec angoisse, il a pris par-dessus les
+arbres. Tenez, vous qui voyez loin, regardez au-dessus de votre tête!
+Je parie qu'il rôde devant mes fenêtres!
+
+Elsie regarda et ne vit rien que le ciel, mais, au bout d'un instant,
+elle vit l'ombre mouvante d'une énorme chauve-souris passer et
+repasser sur les murs du pavillon. Elle n'en voulut rien dire à miss
+Barbara, dont les manies l'impatientaient en retardant la satisfaction
+de sa curiosité. Elle la pressa d'entrer chez elle en lui disant qu'il
+n'y avait ni chauve-souris ni précepteur pour les épier.
+
+--D'ailleurs, ajouta-t-elle, en entrant dans le petit parloir du
+rez-de-chaussée, si vous êtes inquiète, nous pourrons fort bien fermer
+la fenêtre et les rideaux.
+
+--Voilà qui est impossible! répondit Barbara. Je donne un bal et c'est
+par la fenêtre que mes invités doivent se présenter chez moi.
+
+--Un bal! s'écria Elsie stupéfaite, un bal dans ce petit appartement?
+des invités qui doivent entrer par la fenêtre? Vous vous moquez de
+moi, miss Barbara.
+
+--Je dis un bal, un grand bal, répondit Barbara en allumant une lampe
+qu'elle posa sur le bord de la fenêtre; des toilettes magnifiques, un
+luxe inouï!
+
+--Si cela est, dit Elsie ébranlée par l'assurance de sa gouvernante,
+je ne puis rester ici dans le pauvre costume où je suis. Vous eussiez
+dû m'avertir, j'aurais mis ma robe rose et mon collier de perles.
+
+--Oh! ma chère, répondit Barbara en plaçant une corbeille de fleurs à
+côté de la lampe, vous auriez beau vous couvrir d'or et de pierreries,
+vous ne feriez pas le moindre effet à côté de mes invités.
+
+Elsie un peu mortifiée garda le silence et attendit. Miss Barbara mit
+de l'eau et du miel dans une soucoupe en disant:
+
+--Je prépare les rafraîchissements.
+
+Puis, tout à coup, elle s'écria:
+
+--En voici un! c'est la princesse _nepticula marginicollella_ avec sa
+tunique de velours noir traversée d'une large bande d'or. Sa robe est
+en dentelle noire avec une longue frange. Présentons-lui une feuille
+d'orme, c'est le palais de ses ancêtres où elle a vu le jour.
+Attendez! Donnez-moi cette feuille de pommier pour sa cousine
+germaine, la belle _malella_, dont la robe noire a des lames d'argent
+et dont la jupe frangée est d'un blanc nacré. Donnez-moi du genêt en
+fleurs, pour réjouir les yeux de ma chère _cemiostoma spartifoliella_,
+qui approche avec sa toilette blanche à ornements noir et or. Voici
+des roses pour vous, marquise _nepticula centifoliella_. Regardez,
+chère Elsie! admirez cette tunique grenat bordée d'argent. Et ces deux
+illustres lavernides: _linneella_, qui porte sur sa robe une écharpe
+orange brodée d'or, tandis que _schranckella_ a l'échappe orange
+lamée d'argent. Quel goût, quelle harmonie dans ces couleurs voyantes
+adoucies par le velouté des étoffes, la transparence des franges
+soyeuses et l'heureuse répartition des quantités! L'adélide
+_panzerella_ est toute en drap d'or bordé de noir, sa jupe est lilas à
+frange d'or. Enfin, la pyrale _rosella_, que voici et qui est une des
+plus simples, a la robe de dessus d'un rose vif teintée de blanc sur
+les bords. Quel heureux effet produit sa robe de dessous d'un brun
+clair! Elle n'a qu'un défaut, c'est d'être un peu grande; mais voici
+venir une troupe de véritables mignonnes exquises. Ce sont des
+tinéines vêtues de brun et semées de diamants, d'autres blanches avec
+des perles sur de la gaze. _Dispunctella_ a dix gouttes d'or sur
+sa robe d'argent. Voici de très-grands personnages d'une taille
+relativement imposante: c'est la famille des adélides avec leurs
+antennes vingt fois plus longues que leur corps, et leur vêtement d'or
+vert à reflets rouges ou violets qui rappellent la parure des plus
+beaux colibris. Et, à présent, voyez! voyez la foule qui se presse! il
+en viendra encore, et toujours! et vous, vous ne saurez laquelle de
+ces reines du soir admirer le plus pour la splendeur de son costume et
+le goût exquis de sa toilette. Les moindres détails du corsage, des
+antennes et des pattes sont d'une délicatesse inouïe et je ne pense
+pas que vous ayez jamais vu nulle part de créatures aussi parfaites. A
+présent, remarquez la grâce de leurs mouvements, la folle et charmante
+précipitation de leur vol, la souplesse de leurs antennes qui est un
+langage, la gentillesse de leurs attitudes. N'est-ce pas, Elsie, que
+c'est là une fête inénarrable, et que toutes les autres créatures sont
+laides, monstrueuses et méchantes en comparaison de celles-ci?
+
+--Je dirai tout ce que vous voudrez pour vous faire plaisir, répondit
+Elsie désappointée, mais la vérité est que je ne vois rien ou presque
+rien de ce que vous me décrivez avec tant d'enthousiasme. J'aperçois
+bien autour de ces fleurs et de cette lampe, des vols de petits
+papillons microscopiques, mais je distingue à peine des points
+brillants et des points noirs, et je crains que vous ne puisiez dans
+votre imagination les splendeurs dont il vous plaît de les revêtir.
+
+--Elle ne voit pas! elle ne distingue pas! s'écria douloureusement la
+fée aux gros yeux. Pauvre petite! j'en étais sûre! Je vous l'avais
+bien dit, que votre infirmité vous priverait des joies que je savoure!
+Heureusement, j'ai su compatir à la débilité de vos organes; voici un
+instrument dont je ne me sers jamais, moi, et que j'ai emprunté pour
+vous à vos parents. Prenez et regardez.
+
+Elle offrait à Elsie une forte loupe, dont, faute d'habitude, Elsie
+eut quelque peine à se servir. Enfin, elle réussit, après une certaine
+fatigue, à distinguer la réelle et surprenante beauté d'un de ces
+petits êtres; elle en fixa un autre et vit que miss Barbara ne l'avait
+pas trompée: l'or, la pourpre, l'améthyste, le grenat, l'orange, les
+perles et les roses se condensaient en ornements symétriques sur
+les manteaux et les robes de ces imperceptibles personnages. Elsie
+demandait naïvement pourquoi tant de richesse et de beauté étaient
+prodiguées à des êtres qui vivent tout au plus quelques jours et qui
+volent la nuit, à peine saisissables au regard de l'homme.
+
+--Ah! voilà! répondit en riant la fée aux gros yeux. Toujours la
+même question! Ma pauvre Elsie, les grandes personnes la font aussi,
+c'est-à-dire qu'elles n'ont, pas plus que les enfants, l'idée saine
+des lois de l'univers. Elles croient que tout a été créé pour l'homme
+et que ce qu'il ne voit pas ou ne comprend pas, ne devrait pas
+exister. Mais moi, la fée aux gros yeux, comme on m'appelle, je sais
+que ce qui est simplement beau est aussi important que ce que l'homme
+utilise, et je me réjouis quand je contemple des choses ou des êtres
+merveilleux dont personne ne songe à tirer parti. Mes chers petits
+papillons sont répandus par milliers de milliards sur la terre, ils
+vivent modestement en famille sur une petite feuille, et personne n'a
+encore eu l'idée de les tourmenter.
+
+--Fort bien, dit Elsie, mais les oiseaux, les fauvettes, les
+rossignols s'en nourrissent, sans compter les chauves-souris!
+
+--Les chauves-souris! Ah! vous m'y faites songer! La lumière qui
+attire mes pauvres petits amis et qui me permet de les contempler,
+attire aussi ces horribles bêtes qui rôdent des nuits entières, la
+gueule ouverte, avalant tout ce qu'elles rencontrent. Allons, le bal
+est fini, éteignons cette lampe. Je vais allumer ma lanterne, car la
+lune est couchée, et je vais vous reconduire au château.
+
+Comme elles descendaient les marches du petit perron du pavillon:
+
+--Je vous l'avais bien dit, Elsie, ajouta miss Barbara, vous avez été
+déçue dans votre attente, vous n'avez vu qu'imparfaitement mes petites
+fées de la nuit et leur danse fantastique autour de mes fleurs. Avec
+une loupe, on ne voit qu'un objet à la fois, et, quand cet objet est
+un être vivant, on ne le voit qu'au repos. Moi, je vois tout mon cher
+petit monde à la fois, je ne perds rien de ses allures et de ses
+fantaisies. Je vous en ai montré fort peu aujourd'hui. La soirée était
+trop fraîche et le vent ne donnait pas du bon côté. C'est dans les
+nuits d'orage que j'en vois des milliers se réfugier chez moi, ou que
+je les surprends dans leurs abris de feuillage et de fleurs. Je vous
+en ai nommé quelques-uns, mais il y en a une multitude d'autres qui,
+selon la saison, éclosent à une courte existence d'ivresse, de parure
+et de fêtes. On ne les connaît pas tous, bien que certaines personnes
+savantes et patientes les étudient avec soin et que l'on ait publié
+de gros livres où ils sont admirablement représentés avec un fort
+grossissement pour les yeux faibles; mais ces livres ne suffisent pas,
+et chaque personne bien douée et bien intentionnée peut grossir le
+catalogue acquis à la science par des découvertes et des observations
+nouvelles. Pour ma part, j'en ai trouvé un grand nombre qui n'ont
+encore ni leurs noms ni leurs portraits publiés, et je m'ingénie à
+réparer à leur profit l'ingratitude ou le dédain de la science. Il est
+vrai qu'ils sont si petits, si petits, que peu de personnes daigneront
+les observer.
+
+--Est-ce qu'il y en a de plus petits que ceux que vous m'avez montrés?
+dit Elsie, qui voyant miss Barbara arrêtée sur le perron, s'était
+appuyée sur la rampe.
+
+Elsie avait veillé plus tard que de coutume, elle n'avait pas eu toute
+la surprise et tout le plaisir qu'elle se promettait et le sommeil
+commençait à la gagner.
+
+--Il y a des êtres infiniment petits, dont on ne devrait pas parler
+sans respect, répliqua miss Barbara, qui ne faisait pas attention à la
+fatigue de son élève. Il y en a qui échappent au regard de l'homme et
+aux plus forts grossissements des instruments. Du moins je le présume
+et je le crois, moi qui en vois plus que la plupart des gens n'en
+peuvent voir. Qui peut dire à quelles dimensions, apparentes pour
+nous, s'arrête la vie universelle? Qui nous prouve que les puces n'ont
+pas des puces, lesquelles nourrissent à leur tour des puces qui en
+nourrissent d'autres, et ainsi jusqu'à l'infini? Quant aux papillons,
+puisque les plus petits que nous puissions apercevoir sont
+incontestablement plus beaux que les gros, il n'y a pas de raison pour
+qu'il n'en existe pas une foule d'autres encore plus beaux et plus
+petits dont les savants ne soupçonneront jamais l'existence.
+
+Miss Barbara en était là de sa démonstration, sans se douter qu'Elsie,
+qui s'était laissée glisser sur les marches du perron, dormait de
+tout son coeur, lorsqu'un choc inattendu enleva brusquement la petite
+lanterne des mains de la gouvernante et fit tomber cet objet sur les
+genoux d'Elsie réveillée en sursaut.
+
+--Une chauve-souris! une chauve-souris! s'écria Barbara éperdue en
+cherchant à ramasser la lanterne éteinte et brisée.
+
+Elsie s'était vivement levée sans savoir où elle était.
+
+--Là! là! criait Barbara, sur votre jupe, l'horrible bête est tombée
+aussi, je l'ai vue tomber, elle est sur vous!
+
+Elsie n'avait pas peur des chauves-souris, mais elle savait que, si
+un choc léger les étourdit, elles ont de bonnes petites dents pour
+mordre, quand on veut les prendre, et, avisant un point noir sur sa
+robe, elle le saisit dans son mouchoir en disant:
+
+--Je la tiens, tranquillisez-vous, miss Barbara, je la tiens bien!
+
+--Tuez-la, étouffez-la, Elsie! Serrez bien fort, étouffez ce mauvais
+génie, cet affreux précepteur qui me persécute!
+
+Elsie ne comprenait plus rien à la folie de sa gouvernante; elle
+n'aimait pas à tuer et trouvait les chauves-souris fort utiles, vu
+qu'elles détruisent une multitude de cousins et d'insectes nuisibles.
+Elle secoua son mouchoir instinctivement pour faire échapper le pauvre
+animal; mais quelle fut sa surprise, quelle fut sa frayeur en voyant
+M. Bat s'échapper du mouchoir et s'élancer sur miss Barbara, comme
+s'il eût voulu la dévorer!
+
+Elsie s'enfuit à travers les plates-bandes, en proie à une terreur
+invincible. Mais, au bout de quelques instants, elle fut prise de
+remords, se retourna et revint sur ses pas pour porter secours à son
+infortunée gouvernante. Miss Barbara avait disparu et la chauve-souris
+volait en rond autour du pavillon.
+
+--Mon Dieu! s'écria Elsie désespérée, cette bête cruelle a avalé ma
+pauvre fée! Ah! si j'avais su, je ne lui aurais pas sauvé la vie!
+
+La chauve-souris disparut et M. Bat se trouva devant Elsie.
+
+--Ma chère enfant, lui dit-il, c'est bien et c'est raisonnable de
+sauver la vie à de pauvres persécutés. Ne vous repentez pas d'une
+bonne action, miss Barbara n'a eu aucun mal. En l'entendant crier,
+j'étais accouru, vous croyant l'une et l'autre menacées de quelque
+danger sérieux. Votre gouvernante s'est réfugiée et barricadée chez
+elle en m'accablant d'injures que je ne mérite pas. Puisqu'elle vous
+abandonne à ce qu'elle regarde comme un grand péril, voulez-vous me
+permettre de vous reconduire à votre bonne, et n'aurez-vous point peur
+de moi?
+
+--Vraiment, je n'ai jamais eu peur de vous, monsieur Bat, répondit
+Elsie, vous n'êtes point méchant, mais vous êtes fort singulier.
+
+--Singulier, moi? Qui peut vous faire penser que j'aie une singularité
+quelconque?
+
+--Mais... je vous ai tenu dans mon mouchoir tout à l'heure, monsieur
+Bat, et permettez-moi de vous dire que vous vous exposiez beaucoup,
+car, si j'avais écouté miss Barbara, c'était fait de vous!
+
+--Chère miss Elsie, répondit le précepteur en riant, je comprends
+maintenant ce qui s'est passé et je vous bénis de m'avoir soustrait à
+la haine de cette pauvre fée, qui n'est pas méchante non plus, mais
+qui est bien plus singulière que moi!
+
+Quand Elsie eut bien dormi, elle trouva fort invraisemblable que M.
+Bat eût le pouvoir de devenir homme ou bête à volonté. A déjeuner,
+elle remarqua qu'il avalait avec délices des tranches de boeuf
+saignant, tandis que miss Barbara ne prenait que du thé. Elle en
+conclut que le précepteur n'était pas homme à se régaler de _micros_,
+et que la gouvernante suivait un régime propre à entretenir ses
+vapeurs.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+LE CHÊNE PARLANT
+
+LE CHIEN ET LA FLEUR SACRÉE
+
+L'ORGUE DU TITAN
+
+CE QUE DISENT LES FLEURS
+
+LE MARTEAU ROUGE
+
+LA FÉE POUSSIÈRE
+
+LE GNOME DES HUITRES
+
+LA FÉE AUX GROS YEUX
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES D'UNE GRAND-MÈRE ***
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions will
+be renamed.
+
+Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
+law means that no one owns a United States copyright in these works,
+so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the
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+royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
+of this license, apply to copying and distributing Project
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+the terms of the trademark license, including paying royalties for use
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+easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
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+without further opportunities to fix the problem.
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+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: www.gutenberg.org.
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+
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--- /dev/null
+++ b/old/old/12338-8.txt
@@ -0,0 +1,6010 @@
+The Project Gutenberg EBook of Contes d'une grand-mre, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Contes d'une grand-mre
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: May 14, 2004 [EBook #12338]
+[Date last updated: September 20, 2004]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES D'UNE GRAND-MRE ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file
+was produced from images generously made available by the Bibliothque
+nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+CONTS D'UNE GRAND'MRE
+
+LE CHENE PARLANT
+
+LE CHIEN ET LA FLEUR SACRE
+L'ORGUE DU TITAN
+CE QUE DISENT LES FLEURS
+LE MARTEAU ROUGE
+LA FE POUSSIRE
+LE GNOME DES HUITRES
+LA FE AUX GROS YEUX
+
+PAR GEORGE SAND
+
+1876
+
+
+[Note du transcripteur: Ce text utilise l'orthographe du XIXe sicle:
+sige = sige, pige = pige, etc.]
+
+
+CONTES D'UNE GRAND'MRE
+
+ * * * * *
+
+LE CHNE PARLANT
+
+A MADEMOISELLE BLANCHE AMIC
+
+
+Il y avait autrefois en la fort de Cernas un gros vieux chne qui
+pouvait bien avoir cinq cents ans. La foudre l'avait frapp plusieurs
+fois, et il avait d se faire une tte nouvelle, un peu crase, mais
+paisse et verdoyante.
+
+Longtemps ce chne avait eu une mauvaise rputation. Les plus vieilles
+gens du village voisin disaient encore que, dans leur jeunesse, ce
+chne parlait et menaait ceux qui voulaient se reposer sous son
+ombrage. Ils racontaient que deux voyageurs, y cherchant un abri,
+avaient t foudroys. L'un d'eux tait mort sur le coup; l'autre
+s'tait loign temps et n'avait t qu'tourdi, parce qu'il avait
+t averti par une voix qui lui criait:
+
+--Va-t'en vite!
+
+L'histoire tait si ancienne qu'on n'y croyait plus gure, et, bien
+que cet arbre portt encore le nom de _chne parlant_, les ptours
+s'en approchaient sans trop de crainte. Pourtant le moment vint o il
+fut plus que jamais rput sorcier aprs l'aventure d'Emmi.
+
+Emmi tait un pauvre petit gardeur de cochons, orphelin et
+trs-malheureux, non-seulement parce qu'il tait mal log, mal nourri
+et mal vtu, mais encore parce qu'il dtestait les btes que la misre
+le forait soigner. Il en avait peur, et ces animaux, qui sont plus
+fins qu'ils n'en ont l'air, sentaient bien qu'il n'tait pas le matre
+avec eux. Il s'en allait ds le matin, les conduisant la glande,
+dans la fort. Le soir, il les ramenait la ferme, et c'tait piti
+de le voir, couvert de mchants haillons, la tte nue, ses cheveux
+hrisss par le vent, sa pauvre petite figure ple, maigre, terreuse,
+l'air triste, effray, souffrant, chassant devant lui ce troupeau
+de btes criardes, au regard oblique, la tte baisse, toujours
+menaante. A le voir ainsi courir leur suite sur les sombres
+bruyres, dans la vapeur rouge du premier crpuscule, on et dit d'un
+follet des landes chass par une rafale.
+
+Il et pourtant t aimable et joli, ce pauvre petit porcher, s'il et
+t soign, propre, heureux comme vous autres, mes chers enfants qui
+me lisez. Lui ne savait pas lire, il ne savait rien, et c'est tout au
+plus s'il savait parler assez pour demander le ncessaire, et, comme
+il tait craintif, il ne le demandait pas toujours, c'tait tant pis
+pour lui si on l'oubliait.
+
+Un soir, les pourceaux rentrrent tout seuls l'table, et le porcher
+ne parut pas l'heure du souper. On n'y fit attention que quand la
+soupe aux raves fut mange, et la fermire envoya un de ses gars pour
+appeler Emmi. Le gars revint dire qu'Emmi n'tait ni l'table, ni
+dans le grenier, o il couchait sur la paille. On pensa qu'il tait
+all voir sa tante, qui demeurait aux environs, et on se coucha sans
+plus songer lui.
+
+Le lendemain matin, on alla chez la tante, et on s'tonna d'apprendre
+qu'Emmi n'avait point pass la nuit chez elle. Il n'avait pas reparu
+au village depuis la veille. On s'enquit de lui aux alentours,
+personne ne l'avait vu. On le chercha en vain dans la fort. On
+pensa que les sangliers et les loups l'avaient mang. Pourtant on ne
+retrouva ni sa sarclette--sorte de houlette manche court dont se
+servent les porchers,--ni aucune loque de son pauvre vtement; on
+en conclut qu'il avait quitt le pays pour vivre en vagabond, et le
+fermier dit que ce n'tait pas un grand dommage, que l'enfant n'tait
+bon rien, n'aimant pas ses btes et n'ayant pas su s'en faire aimer.
+
+Un nouveau porcher fut lou pour le reste de l'anne, mais la
+disparition d'Emmi effrayait tous les gars du pays; la dernire fois
+qu'on l'avait vu, il allait du ct du chne parlant, et c'tait l
+sans doute qu'il lui tait arriv malheur. Le nouveau porcher eut bien
+soin de n'y jamais conduire son troupeau et les autres enfants se
+gardrent d'aller jouer de ce ct-l.
+
+Vous me demandez ce qu'Emmi tait devenu. Patience, je vais vous le
+dire.
+
+La dernire fois qu'il tait all la fort avec ses btes, il avait
+avis quelque distance du gros chne une touffe de favasses en
+fleurs. La favasse ou fverole, c'est cette jolie papilionace
+grappes roses que vous connaissez, la gesse tubreuse; les tubercules
+sont gros comme une noisette, un peu pres quoique sucrs. Les enfants
+pauvres en sont friands; c'est une nourriture qui ne cote rien et
+que les pourceaux, qui en sont friands aussi, songent seuls leur
+disputer. Quand on parle des anciens anachortes vivant de _racines_,
+on peut tre certain que le mets le plus recherch de leur austre
+cuisine tait, dans nos pays du centre, le tubercule de cette gesse.
+
+Emmi savait bien que les favasses ne pouvaient pas encore tre bonnes
+ manger, car on n'tait qu'au commencement de l'automne, mais il
+voulait marquer l'endroit pour venir fouiller la terre quand la tige
+et la fleur seraient dessches. Il fut suivi par un jeune porc qui
+se mit fouiller et qui menaait de tout dtruire, lorsque Emmi,
+impatient de voir le ravage inutile de cette bte vorace, lui
+allongea un coup de sa sarclette sur le groin. Le fer de la sarclette
+tait frachement repass et coupa lgrement le nez du porc, qui jeta
+un cri d'alarme. Vous savez comme ces animaux se soutiennent entre
+eux, et comme certains de leurs appels de dtresse les mettent tous
+en fureur contre l'ennemi commun; d'ailleurs, ils en voulaient depuis
+longtemps Emmi, qui ne leur prodiguait jamais ni caresses ni
+compliments. Ils se rassemblrent en criant qui mieux mieux et
+l'entourrent pour le dvorer. Le pauvre enfant prit la fuite, ils le
+poursuivirent; ces btes ont, vous le savez, l'allure effroyablement
+prompte; il n'eut que le temps d'atteindre le gros chne, d'en
+escalader les asprits et de se rfugier dans les branches. Le
+farouche troupeau resta au pied, hurlant, menaant, essayant de fouir
+pour abattre l'arbre. Mais le chne parlant avait de formidables
+racines qui se moquaient bien d'un troupeau de cochons. Les
+assaillants ne renoncrent pourtant leur entreprise qu'aprs le
+coucher du soleil. Alors, ils se dcidrent regagner la ferme, et
+le petit Emmi, certain qu'ils le dvoreraient s'il y allait avec eux,
+rsolut de n'y retourner jamais.
+
+Il savait bien que le chne passait pour tre un arbre enchant, mais
+il avait trop se plaindre des vivants pour craindre beaucoup les
+esprits. Il n'avait vcu que de misre et de coups; sa tante tait
+trs-dure pour lui: elle l'obligeait garder les porcs, lui qui en
+avait toujours eu horreur. Il tait n comme cela, elle lui en faisait
+un crime, et, quand il venait la voir en la suppliant de le reprendre
+avec elle, elle le recevait, comme on dit, avec une vole de bois
+vert. Il la craignait donc beaucoup, et tout son dsir et t de
+garder les moutons dans une autre ferme o les gens eussent t moins
+avares et moins mauvais pour lui.
+
+Dans le premier moment aprs le dpart des pourceaux, il ne sentit
+que le plaisir d'tre dbarrass de leurs cris farouches et de leurs
+menaces, et il rsolut de passer la nuit o il tait. Il avait encore
+du pain dans son sac de toile bise, car, durant le sige qu'il avait
+soutenu, il n'avait pas eu envie de manger. Il en mangea la moiti,
+rservant le reste pour son djeuner; aprs cela, la grce de Dieu!
+
+Les enfants dorment partout. Pourtant Emmi ne dormait gure. Il tait
+malingre, souvent fivreux, et rvait plutt qu'il ne se reposait
+l'esprit durant son sommeil. Il s'installa du mieux qu'il put entre
+deux matresses branches garnies de mousse, et il eut grande envie de
+dormir; mais le vent qui faisait mugir le feuillage et grincer les
+branches l'effraya, et il se mit songer aux mauvais esprits, tant
+et si bien qu'il s'imagina entendre une voix grle et fche qui lui
+disait plusieurs reprises:
+
+--Va-t'en, va-t'en d'ici!
+
+D'abord Emmi, tremblant et la gorge serre, ne songea point
+rpondre; mais, comme, en mme temps que le vent s'apaisait, la voix
+du chne s'adoucissait et semblait lui murmurer l'oreille d'un ton
+maternel et caressant: Va-t'en, Emmi, va-t'en! Emmi se sentit le
+courage de rpondre:
+
+--Chne, mon beau chne, ne me renvoie pas. Si je descends, les loups
+qui courent la nuit me mangeront.
+
+--Va, Emmi, va! reprit la voix encore plus radoucie.
+
+--Mon bon chne parlant, reprit aussi Emmi d'un ton suppliant, ne
+m'envoie pas avec les loups. Tu m'as sauv des porcs, tu as t doux
+pour moi, sois-le encore. Je suis un pauvre enfant malheureux, et je
+ne puis ni ne voudrais te faire aucun mal: garde-moi cette nuit; si tu
+l'ordonnes, je m'en irai demain matin.
+
+La voix ne rpliqua plus, et la lune argenta faiblement les feuilles.
+Emmi en conclut qu'il lui tait permis de rester, ou bien qu'il avait
+rv les paroles qu'il avait cru entendre. Il s'endormit et, chose
+trange, il ne rva plus et ne fit plus qu'un somme jusqu'au jour. Il
+descendit alors et secoua la rose qui pntrait son pauvre vtement.
+
+--Il faut pourtant, se dit-il, que je retourne au village, je dirai
+ ma tante que mes porcs ont voulu me manger, que j'ai t oblig de
+coucher sur un arbre, et elle me permettra d'aller chercher une autre
+condition.
+
+Il mangea le reste de son pain; mais, au moment de se remettre en
+route, il voulut remercier le chne qui l'avait protg le jour et la
+nuit.
+
+--Adieu et merci, mon bon chne, dit-il en baisant l'corce, je
+n'aurai plus jamais peur de toi, et je reviendrai te voir pour te
+remercier encore.
+
+Il traversa la lande, et il se dirigeait vers la chaumire de sa
+tante, lorsqu'il entendit parler derrire le mur du jardin de la
+ferme.
+
+--Avec tout a, disait un des gars, notre porcher n'est pas revenu, on
+ne l'a pas vu chez sa tante, et il a abandonn son troupeau. C'est un
+sans-coeur et un paresseux qui je donnerai une jolie roule de
+coups de sabot, pour le punir de me faire mener ses btes aux champs
+aujourd'hui sa place.
+
+--Qu'est-ce que a te fait, de mener les porcs? dit l'autre gars.
+
+--C'est une honte mon ge, reprit le premier: cela convient un
+enfant de dix ans, comme le petit Emmi; mais, quand on en a douze, on
+a droit garder les vaches ou tout au moins les veaux.
+
+Les deux gars furent interrompus par leur pre.
+
+--Allons vite, dit-il, l'ouvrage! Quant ce porcher de malheur,
+si les loups l'ont mang, c'est tant pis pour lui; mais, si je le
+retrouve vivant, je l'assomme. Il aura beau aller pleurer chez sa
+tante, elle est dcide le faire coucher avec les cochons pour lui
+apprendre faire le fier et le dgot.
+
+Emmi, pouvant de cette menace, se le tint pour dit. Il se cacha dans
+une meule de bl, o il passa la journe. Vers le soir, une chvre qui
+rentrait l'table, et qui s'attardait lcher je ne sais quelle
+herbe, lui permit de la traire. Quand il eut rempli et aval deux ou
+trois fois le contenu de sa sbile de bois, il se renfona dans les
+gerbes jusqu' la nuit. Quand il fit tout fait sombre et que tout le
+monde fut couch, il se glissa jusqu' son grenier et y prit diverses
+choses qui lui appartenaient, quelques cus gagns par lui que le
+fermier lui avait remis la veille et dont sa tante n'avait pas encore
+eu le temps de le dpouiller, une peau de chvre et une peau de mouton
+dont il se servait l'hiver, un couteau neuf, un petit pot de terre, un
+peu de linge fort dchir. Il mit le tout dans son sac, descendit dans
+la cour, escalada la barrire et s'en alla petits pas pour ne pas
+faire de bruit; mais, comme il passait prs de l'table porcs, ces
+maudites btes le sentirent ou l'entendirent et se prirent crier
+avec fureur. Alors, Emmi, craignant que les fermiers, rveills dans
+leur premier sommeil, ne se missent ses trousses, prit sa course et
+ne s'arrta qu'au pied du chne parlant.
+
+--Me voil revenu, mon bon ami, lui dit-il. Permets-moi de passer
+encore une nuit dans tes branches. Dis si tu le veux!
+
+Le chne ne rpondit pas. Le temps tait calme, pas une feuille ne
+bougeait. Emmi pensa que qui ne dit mot consent. Tout charg qu'il
+tait, il se hissa adroitement jusqu' la grosse enfourchure o il
+avait pass la nuit prcdente, et il y dormit parfaitement bien.
+
+Le jour venu, il se mit en qute d'un endroit convenable pour cacher
+son argent et son bagage, car il n'tait encore dcid rien sur les
+moyens de s'loigner du pays sans tre vu et ramen de force la
+ferme. Il grimpa au-dessus de la place o il se trouvait. Il dcouvrit
+alors dans le tronc principal du gros arbre un trou noir fait par la
+foudre depuis bien longtemps, car le bois avait form tout autour un
+gros bourrelet d'corce. Au fond de cette cachette, il y avait de la
+cendre et de menus clats de bois hachs par le tonnerre.
+
+--Vraiment, se dit l'enfant, voil un lit trs-doux et trs-chaud o
+je dormirai sans risque de tomber en rvant. Il n'est pas grand, mais
+il l'est assez pour moi. Voyons pourtant s'il n'est pas habit par
+quelque mchante bte.
+
+Il fureta tout l'intrieur de ce refuge, et vit qu'il tait perc par
+en haut, ce qui devait amener un peu d'humidit dans les temps de
+pluie. Il se dit qu'il tait bien facile de boucher ce trou avec de la
+mousse. Une chouette avait fait son nid dans le conduit.
+
+--Je ne te drangerai pas, pensa Emmi, mais je fermerai la
+communication. Comme cela, nous serons chacun chez nous.
+
+Quand il eut prpar son nid pour la nuit suivante et install son
+bagage en sret, il s'assit dans son trou, les jambes dehors appuyes
+sur une branche, et se mit songer vaguement la possibilit de
+vivre dans un arbre; mais il et souhait que cet arbre ft au coeur
+de la fort au lieu d'tre auprs de la lisire, expos aux regards
+des bergers et porchers qui y amenaient leurs troupeaux. Il ne pouvait
+prvoir que, par suite de sa disparition, l'arbre deviendrait un objet
+de crainte, et que personne n'en approcherait plus.
+
+La faim commenait se faire sentir, et, bien qu'il ft trs-petit
+mangeur, il se ressentait bien de n'avoir rien pris de solide la
+veille. Irait-il dterrer les favasses encore vertes qu'il avait
+remarques quelques pas de l? ou irait-il jusqu'aux chtaigniers
+qui poussaient plus avant dans la fort?
+
+Comme il se prparait descendre, il vit que la branche sur laquelle
+reposaient ses pieds n'appartenait pas son chne. C'tait celle d'un
+arbre voisin qui entre-croisait ses belles et fortes ramures avec
+celles du chne parlant. Emmi se hasarda sur cette branche et gagna le
+chne voisin qui avait, lui aussi, pour proche voisin un autre arbre
+facile atteindre. Emmi, lger comme un cureuil, s'aventura ainsi
+d'arbre en arbre jusqu'aux chtaigniers o il fit une bonne rcolte.
+Les chtaignes taient encore petites et pas trs-mres; mais il n'y
+regardait pas de bien prs, et il mit comme qui dirait pied terre
+pour les faire cuire dans un endroit bien dsert et bien cach o les
+charbonniers avaient fait autrefois une fourne. Le rond marqu par le
+feu tait entour de jeunes arbres qui avaient repouss depuis: il y
+avait beaucoup de menus dchets demi brls. Emmi n'eut pas de peine
+ en faire un tas et y mettre le feu au moyen d'un caillou qu'il
+battit du dos de son couteau, et il recueillit l'tincelle avec des
+feuilles sches, tout en se promettant de faire provision d'amadou sur
+les arbres dcrpits, qui ne manquaient pas dans la fort. L'eau d'une
+rigole lui permit de faire cuire ses chtaignes dans son petit pot de
+terre, couvercle perc, destin cet usage. C'est un meuble dont en
+ce pays-l tout ptour est nanti.
+
+Emmi, qui ne rentrait souvent que le soir la ferme, cause de la
+grande distance o il devait mener ses btes, tait donc habitu se
+nourrir lui-mme, et il ne fut pas embarrass de cueillir son dessert
+de framboises et de mres sauvages sur les buissons de la petite
+clairire.
+
+--Voil, pensa-t-il, ma cuisine et ma salle manger trouves.
+
+Et il se mit nettoyer le cours du filet d'eau qu'il avait sa
+porte. Avec sa sarclette, il enleva les herbes pourries, creusa un
+petit rservoir, dbarrassa un petit saut que l'eau faisait dans la
+glaise et l'pura avec du sable et des cailloux. Cet ouvrage l'occupa
+jusque vers le coucher du soleil. Il ramassa son pot et sa houlette,
+et, remontant sur les branches dont il avait prouv la solidit, il
+retrouva son chemin d'cureuil, grimpant et sautant d'arbre en arbre
+jusqu' son chne. Il rapportait une paisse brasse de fougre et de
+mousse bien sche dont il fit son lit dans le trou dj nettoy. Il
+entendit bien la chouette sa voisine qui s'inquitait et grognait
+au-dessus de sa tte.
+
+--Ou elle dlogera, pensa-t-il, ou elle s'y habituera. Le bon chne ne
+lui appartient pas plus qu' moi.
+
+Habitu vivre seul, Emmi ne s'ennuya pas. tre dbarrass de la
+compagnie des pourceaux fut mme pour lui une source de bonheur
+pendant plusieurs jours. Il s'accoutuma entendre hurler les loups.
+Il savait qu'ils restaient au coeur de la fort et n'approchaient
+gure de la rgion o il se trouvait. Les troupeaux n'y venant plus,
+les compres ne s'en approchaient plus du tout. Et puis Emmi apprit
+connatre leurs habitudes. En pleine fort, il n'en rencontrait jamais
+dans les journes claires. Ils n'avaient de hardiesse que dans les
+temps de brouillard, et encore cette hardiesse n'tait-elle pas
+grande. Ils suivaient quelquefois Emmi distance, mais il lui
+suffisait de se retourner et d'imiter le bruit d'un fusil qu'on arme
+en frappant son couteau contre le fer de sa sarclette pour les mettre
+en fuite. Quant aux sangliers, Emmi les entendait quelquefois, il ne
+les voyait jamais; ce sont des animaux mystrieux qui n'attaquent
+jamais les premiers.
+
+Quand il vit approcher l'poque de la cueillette des chtaignes,
+il fit sa provision qu'il cacha dans un autre arbre creux peu de
+distance de son chne; mais les rats et les mulots les lui disputrent
+si bien, qu'il dut les enterrer dans le sable, o elles se
+conservrent jusqu'au printemps. D'ailleurs, Emmi avait largement de
+quoi se nourrir. La lande tant devenue absolument dserte, il put
+s'aventurer la nuit jusqu'aux endroits cultivs et y dterrer des
+pommes de terre et des raves; mais c'tait voler et la chose lui
+rpugnait. Il amassa quantit de favasses dans les jachres et fit des
+lacets pour prendre des alouettes en ramassant de et del des crins
+laisss aux buissons par les chevaux au pturage. Les ptours savent
+tirer parti de tout et ne laissent rien perdre. Emmi ramassa assez de
+flocons de laine sur les pines des cltures pour se faire une espce
+d'oreiller; plus tard, il se fabriqua une quenouille et un fuseau et
+apprit tout seul filer. Il se fit des aiguilles tricoter avec du
+fil de fer qu'il trouva une barrire mal raccommode, qu'on rpara
+encore et qu'il dpouilla de nouveau pour fabriquer des collets
+prendre les lapins. Il russit donc se faire des bas et manger de
+la viande. Il devint un chasseur des plus habiles; piant jour et nuit
+toutes les habitudes du gibier, initi tous les mystres de la lande
+et de la fort, il tendit ses piges coup sr et se trouva dans
+l'abondance.
+
+Il eut mme du pain discrtion, grce une vieille mendiante
+idiote, qui, toutes les semaines, passait au pied du chne et y
+dposait sa besace pleine, pour se reposer. Emmi, qui la guettait,
+descendait de son arbre, la tte couverte de sa peau de chvre, et lui
+donnait une pice de gibier en change d'une partie de son pain. Si
+elle avait peur de lui, sa peur ne se manifestait que par un rire
+stupide et une obissance dont elle n'avait du reste point se
+repentir.
+
+Ainsi se passa l'hiver, qui fut trs-doux, et l't suivant, qui fut
+chaud et orageux. Emmi eut d'abord grand'peur du tonnerre, car la
+foudre frappa plusieurs fois des arbres assez proches du sien; mais il
+remarqua que le chne parlant, ayant t cim longtemps auparavant
+et s'tant refait une cime en parasol, n'attirait plus le fluide, qui
+s'attaquait des arbres plus levs et de forme conique. Il finit par
+dormir aux roulements et aux clats du tonnerre sans plus de souci que
+la chouette sa voisine.
+
+Dans cette solitude, Emmi, absorb par le soin incessant d'assurer
+sa vie et de prserver sa libert, n'eut pas le temps de connatre
+l'ennui. On pouvait le traiter de paresseux, il savait bien, lui,
+qu'il avait plus de mal se donner pour vivre seul que s'il ft rest
+ la ferme. Il acqurait aussi plus d'intelligence, de courage et
+de prvision que dans la vie ordinaire. Pourtant, quand cette vie
+exceptionnelle fut rgle souhait et qu'elle exigea moins de temps
+et de souci, il commena rflchir et sentir sa petite conscience
+lui adresser certaines questions embarrassantes. Pourrait-il vivre
+toujours ainsi aux dpens de la fort sans servir personne et sans
+contenter aucun de ses semblables? Il s'tait pris d'une espce
+d'amiti pour la vieille Catiche, l'idiote qui lui cdait son pain
+en change de ses lapins et de ses chapelets d'alouettes. Comme elle
+n'avait pas de mmoire, ne parlait presque pas et ne racontait par
+consquent personne ses entrevues avec lui, il tait arriv se
+montrer elle visage dcouvert, et elle ne le craignait plus. Ses
+rires hbts laissaient deviner une expression de plaisir quand elle
+le voyait descendre de son arbre. Emmi s'tonnait lui-mme de partager
+ce plaisir; il ne se disait pas, mais il sentait que la prsence d'une
+crature humaine, si dgrade qu'elle soit, est une sorte de bienfait
+pour celui qui s'est condamn vivre seul. Un jour qu'elle lui
+semblait moins abrutie que de coutume, il essaya de lui parler et de
+lui demander o elle demeurait. Elle cessa tout coup de rire, et lui
+dit d'une voix nette et d'un ton srieux:
+
+--Veux-tu venir avec moi, petit?
+
+--O?
+
+--Dans ma maison; si tu veux tre mon fils, je te rendrai riche et
+heureux.
+
+Emmi s'tonna beaucoup d'entendre parler distinctement et
+raisonnablement la vieille Catiche. La curiosit lui donnait quelque
+envie de la croire, mais un coup de vent agita les branches au-dessus
+de sa tte, et il entendit la voix du chne lui dire:
+
+--N'y va pas!
+
+--Bonsoir et bon voyage, dit-il la vieille; mon arbre ne veut pas
+que je le quitte.
+
+--Ton arbre est un sot, reprit-elle, ou plutt c'est toi qui es une
+bte de croire la parole des arbres.
+
+--Vous croyez que les arbres ne parlent pas? Vous vous trompez bien!
+
+--Tous les arbres parlent quand le vent se met aprs eux, mais ils ne
+savent pas ce qu'ils disent; c'est comme s'ils ne disaient rien.
+
+Emmi fut fch de cette explication positive d'un fait merveilleux. Il
+rpondit Catiche:
+
+--C'est vous qui radotez, la vieille. Si tous les arbres font comme
+vous, mon chne du moins sait ce qu'il veut et ce qu'il dit.
+
+La vieille haussa les paules, ramassa sa besace et s'loigna en
+reprenant son rire d'idiote.
+
+Emmi se demanda si elle jouait un rle ou si elle avait des moments
+lucides. Il la laissa partir et la suivit, en se glissant d'arbre en
+arbre sans qu'elle s'en apert. Elle n'allait pas vite et marchait
+le dos courb, la tte en avant, la bouche entr'ouverte, l'oeil fix
+droit devant elle; mais cet air extnu ne l'empchait pas d'avancer
+toujours sans se presser ni se ralentir, et elle traversa ainsi la
+fort pendant trois bonnes heures de marche, jusqu' un pauvre hameau
+perch sur une colline derrire laquelle d'autres bois s'tendaient
+perte de vue. Emmi la vit entrer dans une mchante cahute isole des
+autres habitations, qui, pour paratre moins misrables, n'en taient
+pas moins un assemblage de quelques douzaines de taudis. Il n'osa pas
+s'aventurer plus loin que les derniers arbres de la fort et revint
+sur ses pas, bien convaincu que, si la Catiche avait un _chez elle_,
+il tait plus pauvre et plus laid que le trou de l'arbre parlant.
+
+Il regagna son logis du grand chne et n'y arriva que vers le soir,
+harass de fatigue, mais content de se retrouver chez lui. Il avait
+gagn ce voyage de connatre l'tendue de la fort et la proximit
+d'un village; mais ce village paraissait bien plus mal partag que
+celui de Cernas, o Emmi avait t lev. C'tait tout pays de landes
+sans trace de culture, et les rares bestiaux qu'il avait vus patre
+autour des maisons n'avaient que la peau sur les os. Au del, il
+n'avait aperu que les sombres horizons des forts. Ce n'est donc pas
+de ce ct-l qu'il pouvait songer trouver une condition meilleure
+que la sienne.
+
+Au bout de la semaine, la Catiche arriva l'heure ordinaire. Elle
+revenait de Cernas, et il lui demanda des nouvelles de sa tante pour
+voir si cette vieille aurait le pouvoir et la volont de lui rpondre
+comme la dernire fois. Elle rpondit trs-nettement:
+
+--La grand'Nanette est remarie, et, si tu retournes chez elle, elle
+tchera de te faire mourir pour se dbarrasser de toi.
+
+--Parlez-vous raisonnablement? dit Emmi; et me dites-vous la vrit?
+
+--Je te dis la vrit. Tu n'as plus qu' te rendre ton matre pour
+vivre avec les cochons, ou chercher ton pain avec moi, ce qui te
+vaudrait mieux que tu ne penses. Tu ne pourras pas toujours vivre
+dans la fort. Elle est vendue, et sans doute on va abattre les vieux
+arbres. Ton chne y passera comme les autres. Crois-moi, petit. On
+ne peut vivre nulle part sans gagner de l'argent. Viens avec moi, tu
+m'aideras en gagner beaucoup, et, quand je mourrai, je te laisserai
+celui que j'ai.
+
+Emmi tait si tonn d'entendre causer et raisonner l'idiote, qu'il
+regarda son arbre et prta l'oreille comme s'il lui demandait conseil.
+
+--Laisse donc cette vieille bche tranquille, reprit la Catiche. Ne
+sois pas si sot et viens avec moi.
+
+Comme l'arbre ne disait mot, Emmi suivit la vieille, qui, chemin
+faisant, lui rvla son secret.
+
+--Je suis venue au monde loin d'ici, pauvre comme toi et orpheline.
+J'ai t leve dans la misre et les coups. J'ai gard aussi les
+cochons, et, comme toi, j'en avais peur. Comme toi, je me suis sauve;
+mais, en traversant une rivire sur un vieux pont dcrpit, je suis
+tombe l'eau d'o on m'a retire comme morte. Un bon mdecin chez
+qui on m'a porte m'a fait revenir la vie; mais j'tais idiote,
+sourde, et ne pouvant presque plus parler. Il m'a garde par charit,
+et, comme il n'tait pas riche, le cur de l'endroit a fait des qutes
+pour moi, et les dames m'ont apport des habits, du vin, des douceurs,
+tout ce qu'il me fallait. Je commenais me porter mieux, j'tais si
+bien soigne! Je mangeais de la bonne viande, je buvais du bon vin
+sucr, j'avais l'hiver du feu dans ma chambre, j'tais comme une
+princesse, et le mdecin tait content. Il disait:
+
+--La voil qui entend ce qu'on lui dit. Elle retrouve les mots pour
+parler. Dans deux ou trois mois d'ici, elle pourra travailler et
+gagner honntement sa vie.
+
+Et toutes les belles dames se disputaient qui me prendrait chez
+elle.
+
+Je ne fus donc pas embarrasse pour trouver une place aussitt que je
+fus gurie; mais je n'avais pas le got du travail, et on ne fut pas
+content de moi. J'aurais voulu tre fille de chambre, mais je ne
+savais ni coudre ni coiffer; on me faisait tirer de l'eau au puits et
+plumer la volaille, cela m'ennuyait. Je quittai l'endroit, croyant
+tre mieux ailleurs. Ce fut encore pire, on me traitait de malpropre
+et de paresseuse. Mon vieux mdecin tait mort. On me chassa de maison
+en maison, et, aprs avoir t l'enfant chri de tout le monde, je
+dus quitter le pays comme j'y tais venue, en mendiant mon pain; mais
+j'tais plus misrable qu'auparavant. J'avais pris le got d'tre
+heureuse, et on me donnait si peu, que j'avais peine de quoi manger.
+On me trouvait trop grande et de trop bonne mine pour mendier. On me
+disait:
+
+--Va travailler, grande fainante! c'est une honte ton ge de
+courir les chemins quand on peut pierrer les champs six sous par
+jour.
+
+Alors, je fis la boiteuse pour donner croire que je ne pouvais
+pas travailler; on trouva que j'tais encore trop forte pour ne rien
+faire, et je dus me rappeler le temps o tout le monde avait piti de
+moi, parce que j'tais idiote. Je sus retrouver l'air que j'avais dans
+ce temps-l, mon habitude de ricaner au lieu de parler, et je fis
+si bien mon personnage, que les sous et les miches recommencrent
+pleuvoir dans ma besace. C'est comme cela que je cours depuis une
+quarantaine d'annes, sans jamais essuyer de refus. Ceux qui ne
+peuvent me donner d'argent me donnent du fromage, des fruits et du
+pain plus que je n'en peux porter. Avec ce que j'ai de trop pour moi,
+j'lve des poulets que j'envoie au march et qui me rapportent gros.
+J'ai une bonne maison dans un village o je vais te conduire. Le pays
+est malheureux, mais les habitants ne le sont pas. Nous sommes tous
+mendiants et infirmes, ou soi-disant tels, et chacun fait sa tourne
+dans un endroit o les autres sont convenus de ne pas aller ce
+jour-l. Comme a, chacun fait ses affaires comme il veut; mais
+personne ne les fait aussi bien que moi, car je m'entends mieux que
+personne paratre incapable de gagner ma vie.
+
+--Le fait est, rpondit Emmi, que jamais je ne vous aurais crue
+capable de parler comme vous faites.
+
+--Oui, oui, reprit la Catiche en riant, tu as voulu m'attraper et
+m'effrayer en descendant de ton arbre, coiff en loup-garou, pour
+avoir du pain. Moi, je faisais semblant d'avoir peur, mais je le
+reconnaissais bien et je me disais: Voil un pauvre gars qui viendra
+quelque jour _Oursines-les-Bois_, et qui sera bien content de manger
+ma soupe.
+
+En devisant ainsi, Emmi et la Galiche arrivrent Oursines-les-Bois;
+c'tait le nom de l'endroit o demeurait la fausse idiote et qu'Emmi
+avait dj vu.
+
+Il n'y avait pas une me dans ce triste hameau. Les animaux paissaient
+ et l, sans tre gards, sur une lande fertile en chardons, qui
+tait toute la proprit communale des habitants. Une malpropret
+rvoltante dans les chemins boueux qui servaient de rues, une odeur
+infecte s'exhalant de toutes les maisons, du linge dchir schant sur
+des buissons souills par la volaille, des toits de chaume pourri, o
+poussaient des orties, un air d'abandon cynique, de pauvret simule
+ou volontaire, c'tait de quoi soulever de dgot le coeur d'Emmi,
+habitu aux verdures vierges et aux bonnes senteurs de la fort. Il
+suivit pourtant la vieille Catiche, qui le fit entrer dans sa hutte de
+terre battue, plus semblable une table porcs qu' une habitation.
+L'intrieur tait tout diffrent: les murs taient garnis de
+paillassons, et le lit avait matelas et couvertures de bonne laine.
+Une quantit de provisions de toute sorte: bl, lard, lgumes et
+fruits, tonnes de vin et mme bouteilles cachetes. Il y avait de
+tout, et, dans l'arrire-cour, l'pinette tait remplie de grasses
+volailles et de canards gorgs de pain et de son.
+
+--Tu vois, dit la Catiche Emmi, que je suis autrement riche que ta
+tante; elle me fait l'aumne toutes les semaines, et, si je voulais,
+je porterais de meilleurs habits que les siens. Veux-tu voir mes
+armoires? Rentrons, et, comme tu dois avoir faim, je vas te faire
+manger un souper comme tu n'en as got de ta vie.
+
+En effet, tandis qu'Emmi admirait le contenu des armoires, la vieille
+alluma le feu et tira de sa besace une tte de chvre, qu'elle
+fricassa avec des rogatons de toute sorte et o elle n'pargna ni
+le sel, ni le beurre rance, ni les lgumes avaris, produit de la
+dernire tourne. Elle en fit je ne sais quel plat, qu'Emmi mangea
+avec plus d'tonnement que de plaisir et qu'elle le fora d'arroser
+d'une demi-bouteille de vin bleu. Il n'avait jamais bu de vin, il
+ne le trouva pas bon, mais il but quand mme, et, pour lui donner
+l'exemple, la vieille avala une bouteille entire, se grisa et devint
+tout fait expansive. Elle se vanta de savoir voler encore mieux que
+mendier et alla jusqu' lui montrer sa bourse, qu'elle enterrait sous
+une pierre du foyer et qui contenait des pices d'or toutes les
+effigies du sicle. Il y en avait bien pour deux mille francs. Emmi,
+qui ne savait pas compter, n'apprcia pas autant qu'elle l'et voulu
+l'opulence de la mendiante.
+
+Quand elle lui eut tout montr:
+
+--A prsent, lui dit-elle, je pense que tu ne voudras plus me quitter.
+J'ai besoin d'un gars, et, si tu veux tre mon service, je te ferai
+mon hritier.
+
+--Merci, rpondit l'enfant; je ne veux pas mendier.
+
+--Eh bien, soit, tu voleras pour moi.
+
+Emmi eut envie de se fcher, mais la vieille avait parl de le
+conduire le lendemain Mauvert, o se tenait une grande foire, et,
+comme il avait envie de voir du pays et de connatre les endroits o
+on peut gagner sa vie honntement, il rpondit sans montrer de colre:
+
+--Je ne saurais pas voler, je n'ai jamais appris.
+
+--Tu mens, reprit Catiche, tu voles trs-habilement la fort de
+Cernas son gibier et ses fruits. Crois-tu donc que ces choses-l
+n'appartiennent personne? Ne sais-tu pas que celui qui ne travaille
+pas ne peut vivre qu'aux dpens d'autrui? Il y a longtemps que cette
+fort est quasi abandonne. Le propritaire tait un vieux riche qui
+ne s'occupait plus de rien et ne la faisait pas seulement garder. A
+prsent qu'il est mort, tout a va changer et tu auras beau te cacher
+comme un rat dans des trous d'arbres, on te mettra la main sur le
+collet et on te conduira en prison.
+
+--Eh bien, alors, reprit Emmi, pourquoi voulez-vous m'enseigner
+voler pour vous?
+
+--Parce que, quand on sait, on n'est jamais pris. Tu rflchiras, il
+se fait tard, et il faut nous lever demain avec le jour pour aller
+la foire. Je vais t'arranger un lit sur mon coffre, un bon lit avec
+une _couette_ et une couverture. Pour la premire fois de ta vie, tu
+dormiras comme un prince.
+
+Emmi n'osa rsister. Quand la vieille Catiche ne faisait plus
+l'idiote, elle avait quelque chose d'effrayant dans le regard et dans
+la voix. Il se coucha et s'tonna d'abord de se trouver si bien;
+mais, au bout d'un instant, il s'tonna de se trouver si mal. Ce gros
+coussin de plumes l'touffait, la couverture, le manque d'air libre,
+la mauvaise odeur de la cuisine et le vin qu'il avait bu, lui
+donnaient la fivre. Il se leva tout effar en disant qu'il voulait
+dormir dehors, et qu'il mourrait s'il lui fallait passer la nuit
+enferm.
+
+La Catiche ronflait, et la porte tait barricade. Emmi se rsigna
+dormir tendu sur la table, regrettant fort son lit de mousse dans le
+chne.
+
+Le lendemain, la Catiche lui confia un panier d'oeufs et six poules
+ vendre, en lui ordonnant de la suivre distance et de n'avoir pas
+l'air de la connatre.
+
+--Si on savait que je vends, lui dit-elle, on ne me donnerait plus
+rien.
+
+Elle lui fixa le prix qu'il devait atteindre avant de livrer sa
+marchandise, tout en ajoutant qu'elle ne le perdrait pas de vue, et
+que, s'il ne lui rapportait pas fidlement l'argent, elle saurait bien
+le forcer le lui rendre.
+
+--Si vous vous dfiez de moi, rpondit Emmi offens, portez votre
+marchandise vous-mme et laissez-moi m'en aller.
+
+--N'essaye pas de fuir, dit la vieille, je saurai te retrouver
+n'importe o; ne rplique pas et obis.
+
+Il la suivit distance comme elle l'exigeait, et vit bientt le
+chemin couvert de mendiants plus affreux les uns que les autres.
+C'taient les habitants d'Oursines, qui, ce jour-l, allaient tous
+ensemble se faire gurir une fontaine miraculeuse. Tous taient
+estropis ou couverts de plaies hideuses. Tous sortaient de la
+fontaine sains et allgres. Le miracle n'tait pas difficile
+expliquer, tous leurs maux tant simuls et les reprenant au bout de
+quelques semaines, pour tre guris le jour de la fte suivante.
+
+Emmi vendit ses oeufs et ses poules, en reporta vite l'argent la
+vieille, et, lui tournant le dos, s'en fut travers la foule, les
+yeux carquills, admirant tout et s'tonnant de tout. Il vit des
+saltimbanques faire des tours surprenants, et il s'tait mme un peu
+attard contempler leurs maillots paillets et leurs bandeaux dors,
+lorsqu'il entendit ct de lui un singulier dialogue. C'tait la
+voix de la Catiche qui s'entretenait avec la voix rauque du chef des
+saltimbanques. Ils n'taient spars de lui que par la toile de la
+baraque.
+
+--Si vous voulez lui faire boire du vin, disait la Catiche, vous lui
+persuaderez tout ce que vous voudrez. C'est un petit innocent qui ne
+peut me servir rien et qui prtend vivre tout seul dans la fort,
+o il perche depuis un an dans un vieux arbre. Il est aussi leste et
+aussi adroit qu'un singe, il ne pse pas plus qu'un chevreau, et vous
+lui ferez faire les tours les plus difficiles.
+
+--Et vous dites qu'il n'est pas intress? reprit le saltimbanque.
+
+--Non, il ne se soucie pas de l'argent. Vous le nourrirez, et il
+n'aura pas l'esprit d'en demander davantage.
+
+--Mais il voudra se sauver?
+
+--Bah! avec des coups, vous lui en ferez passer l'envie.
+
+--Allez me le chercher, je veux le voir.
+
+--Et vous me donnerez vingt francs?
+
+--Oui, s'il me convient.
+
+La Catiche sortit de la baraque et se trouva face face avec Emmi,
+qui elle fit signe de la suivre.
+
+--Non pas, lui dit-il, j'ai entendu votre march. Je ne suis pas si
+innocent que vous croyez. Je ne veux pas aller avec ces gens-l pour
+tre battu.
+
+--Tu y viendras, pourtant, rpondit la Catiche en lui prenant le
+poignet avec une main de fer et en l'attirant vers la baraque.
+
+--Je ne veux pas, je ne veux pas! cria l'enfant en se dbattant et en
+s'accrochant de la main reste libre la blouse d'un homme qui tait
+prs de lui et qui regardait le spectacle.
+
+L'homme se retourna, et, s'adressant la Catiche, lui demanda si ce
+petit tait elle.
+
+--Non, non, s'cria Emmi. elle n'est pas ma mre, elle ne m'est rien,
+elle veut me vendre un louis d'or ces comdiens!
+
+--Et toi, tu ne veux pas?
+
+--Non, je ne veux pas! sauvez-moi de ses griffes. Voyez! elle me met
+en sang.
+
+Qu'est-ce qu'il y a _de_ cette femme et _de_ cet enfant? dit le beau
+gendarme rambert, attir par les cris d'Emmi et les vocifrations de
+la Catiche.
+
+--Bah! a n'est rien, rpondit le paysan qu'Emmi tenait toujours par
+sa blouse. C'est une pauvresse qui veut vendre un gars aux sauteurs de
+corde; mais on l'empchera bien, gendarme, on n'a pas besoin de vous.
+
+--On a toujours besoin de la gendarmerie, mon ami. Je veux savoir ce
+qu'il y a _de_ cette histoire-l.
+
+Et, s'adressant Emmi:
+
+--Parle, jeune homme, explique-moi l'affaire.
+
+A la vue du gendarme, la vieille Catiche avait lch Emmi et avait
+essay de fuir; mais le majestueux rambert l'avait saisie par le
+bras, et vite elle s'tait mise rire et grimacer en reprenant sa
+figure d'idiote. Pourtant, au moment o Emmi allait rpondre, elle lui
+lana un regard suppliant o se peignait un grand effroi. Emmi avait
+t lev dans la crainte des gendarmes, et il s'imagina que, s'il
+accusait la vieille, rambert allait lui trancher la tte avec son
+grand sabre. Il eut piti d'elle et rpondit:
+
+--Laissez-la, monsieur, c'est une femme folle et imbcile qui m'a fait
+peur, mais qui ne voulait pas me faire de mal.
+
+--La connaissez-vous? n'est-ce pas la Catiche? une femme qui fait
+semblant _de_ ce qu'elle n'est pas? Dites la vrit.
+
+Un nouveau regard de la mendiante donna Emmi le courage de mentir
+pour lui sauver la vie.
+
+--Je la connais, dit-il, c'est une _innocente_.
+
+--Je saurai _de_ ce qui en est, rpondit le beau gendarme en laissant
+aller la Catiche. Circulez, vieille femme, mais n'oubliez pas que
+depuis longtemps j'ai l'oeil sur vous.
+
+La Catiche s'enfuit, et le gendarme s'loigna. Emmi, qui avait eu
+encore plus peur de lui que de la vieille, tenait toujours la blouse
+du pre Vincent. C'tait le nom du paysan qui s'tait trouv l pour
+le protger, et qui avait une bonne figure douce et gaie.
+
+--Ah ! petit, dit ce bonhomme Emmi, tu vas me lcher la fin? Tu
+n'as plus rien craindre; qu'est-ce que tu veux de moi? cherches-tu
+ta vie? veux-tu un sou?
+
+--Non, merci, dit Emmi, mais j'ai peur prsent de tout ce monde o
+me voil seul sans savoir de quel ct me tourner.
+
+--Et o voudrais-tu aller?
+
+--Je voudrais retourner dans ma fort de Cernas sans passer par
+Oursines-les-Bois.
+
+--Tu demeures Cernas? C'est bien ais de t'y mener, puisque de ce
+pas je m'en vas dans la fort. Tu n'auras qu' me suivre; j'entre
+souper sous la rame, attends-moi au pied de cette croix, je
+reviendrai te prendre.
+
+Emmi trouva que la croix du village tait encore trop prs de la
+baraque des saltimbanques; il aima mieux suivre le pre Vincent sous
+la rame, d'autant plus qu'il avait besoin de se restaurer avant de se
+mettre en route.
+
+--Si vous n'avez pas honte de moi, lui dit-il, permettez-moi de manger
+mon pain et mon fromage ct de vous. J'ai de quoi payer ma dpense:
+tenez, voil ma bourse, vous payerez pour nous deux, car je souhaite
+payer aussi votre dner.
+
+--Diable! s'cria en riant le pre Vincent, voil un gars bien honnte
+et bien gnreux; mais j'ai l'estomac creux, et ta bourse n'est gure
+remplie. Viens, et mets-toi l. Reprends ton argent, petit, j'en ai
+assez pour nous deux.
+
+Tout en mangeant ensemble, Vincent fit raconter Emmi toute son
+histoire. Quand ce fut termin, il lui dit:
+
+--Je vois que tu as bonne tte et bon coeur, puisque tu ne t'es pas
+laiss tenter par les louis d'or de cette Catiche, et que pourtant tu
+n'as pas voulu l'envoyer en prison. Oublie-la et ne quitte plus ta
+fort, puisque tu y es bien. Il ne tient qu' toi de ne plus y tre
+tout fait seul. Tu sauras que j'y vais pour prparer les logements
+d'une vingtaine d'ouvriers qui se disposent abattre le taillis entre
+Cernas et la Planchette.
+
+--Ah! vous allez abattre la fort? dit Emmi constern.
+
+--Non! nous faisons seulement une coupe dans une partie qui ne touche
+point ton refuge du chne parlant, et je sais qu'on ne touchera
+ni aujourd'hui, ni demain, la rgion des vieux arbres. Sois donc
+tranquille, on ne te drangera pas; mais, si tu m'en crois, mon petit,
+tu viendras travailler avec nous. Tu n'es pas assez fort pour manier
+la serpe et la cogne; mais, si tu es adroit, tu pourras trs-bien
+prparer les liens et t'occuper au fagotage, tout en servant les
+ouvriers, qui ont toujours besoin d'un gars pour faire leurs
+commissions et porter leurs repas. C'est moi qui ai l'entreprise de
+cette coupe. Les ouvriers sont leurs pices, c'est--dire qu'on les
+paye en raison du travail qu'ils font. Je te propose de t'en rapporter
+ moi pour juger de ce qu'il sera raisonnable de te donner, et je te
+conseille d'accepter. La vieille Catiche a eu raison de te dire que,
+quand on ne veut pas travailler, il faut tre voleur ou mendiant, et,
+comme tu ne veux tre ni l'un ni l'autre, prends vite le travail que
+je t'offre, l'occasion est bonne.
+
+Enmii accepta avec joie. Le pre Vincent lui inspirait une confiance
+absolue. Il se mit sa disposition, et ils prirent ensemble le chemin
+de la fort.
+
+Il faisait nuit quand ils y arrivrent, et, quoique le pre Vincent
+connt bien les chemins, il et t embarrass de trouver dans
+l'obscurit la taille des buttes, si Emmi, qui s'tait habitu voir
+la nuit comme les chats, ne l'et conduit par le plus court. Ils
+trouvrent un abri dj prpar par les ouvriers, qui y taient venus
+ds la veille. Cela consistait en perches places en pignon avec leurs
+branchages, et recouvertes de grandes plaques de mousse et de gazon.
+Emmi fut prsent aux ouvriers et bien accueilli. Il mangea la soupe
+bien chaude et dormit de tout son coeur.
+
+Le lendemain, il fit son apprentissage: allumer le feu, faire la
+cuisine, laver les pots, aller chercher de l'eau, et le reste du temps
+aider la construction de nouvelles cabanes pour les vingt autres
+bcherons qu'on attendait. Le pre Vincent, qui commandait et
+surveillait tout, fut merveill de l'intelligence, de l'adresse et
+de la promptitude d'Emmi. Ce n'est pas lui qui apprenait tout
+faire avec rien; c'est lui qui l'apprenait aux plus malins, et tous
+s'crirent que ce n'tait pas un gars, mais un esprit follet que les
+bons diables de la fort avaient mis leur service. Comme, avec tous
+ses talents et industries, Emmi tait obissant et modeste, il fut
+pris en amiti, et les plus rudes de ces bcherons lui parlrent avec
+douceur et lui commandrent avec discrtion.
+
+Au bout de cinq jours, Emmi demanda au pre Vincent s'il tait libre
+d'aller faire son dimanche o bon lui semblerait.
+
+--Tu es libre, lui rpondit le brave homme; mais, si tu veux m'en
+croire, tu iras revoir ta tante et les gens de ton village. S'il est
+vrai que ta tante ne se soucie pas de te reprendre, elle sera contente
+de te savoir en position de gagner ta vie sans qu'elle s'en mle,
+et, si tu penses qu'on te battra la ferme pour avoir quitt ton
+troupeau, j'irai avec toi pour apaiser les gens et te protger. Sois
+sr, mon enfant, que le travail est le meilleur des passe-ports et
+qu'il purifie tout.
+
+Emmi le remercia du bon conseil, et le suivit. Sa tante, qui le
+croyait mort, eut peur en le voyant; mais, sans lui raconter ses
+aventures, Emmi lui fit savoir qu'il travaillait avec les bcherons et
+qu'il ne serait plus jamais sa charge. Le pre Vincent confirma son
+dire, et dclara qu'il regardait l'enfant comme sien et en faisait
+grande estime. Il parla de mme la ferme, o on les obligea de boire
+et de manger. La grand'Nannette y vint pour embrasser Emmi devant le
+monde et faire la bonne me en lui apportant quelques hardes et une
+demi-douzaine de fromages. Bref, Emmi s'en revint avec le vieux
+bcheron, rconcili avec tout le monde, dgag de tout blme et de
+tout reproche.
+
+Quand ils eurent travers la lande, Emmi dit Vincent:
+
+--Ne m'en voudrez-vous point si je vais passer la nuit dans mon chne?
+Je vous promets d'tre la taille des buttes avant soleil lev.
+
+--Fais comme tu veux, rpondit le bcheron; c'est donc une ide que tu
+as comme a de percher?
+
+Emmi lui fit comprendre qu'il avait pour ce chne une amiti fidle,
+et l'autre l'couta en souriant, un peu tonn de son ide, mais port
+ le croire et le comprendre. Il le suivit jusque-l et voulut
+voir sa cachette. Il eut de la peine grimper assez haut pour
+l'apercevoir. Il tait encore agile et fort, mais le passage entre
+les branches tait trop troit pour lui. Emmi seul pouvait se glisser
+partout.
+
+--C'est bien et c'est gentil, dit le bonhomme en redescendant; mais tu
+ne pourras pas coucher l longtemps: l'corce, en grossissant et en
+se roulant, finira par boucher l'ouverture, et toi, tu ne seras pas
+toujours mince comme un ftu. Aprs a, si tu y tiens, on peut
+largir la fente avec une serpe; je te ferai cet ouvrage-l, si tu le
+souhaites.
+
+--Oh non! s'cria Emmi, tailler dans mon chne, pour le faire mourir!
+
+--Il ne mourra pas; un arbre bien taill dans ses parties malades ne
+s'en porte que mieux.
+
+--Eh bien, nous verrons plus tard, rpondit Emmi.
+
+Ils se souhaitrent la bonne nuit et se sparrent.
+
+Comme Emmi se trouva heureux de reprendre possession de son gte! Il
+lui semblait l'avoir quitt depuis un an. Il pensait l'affreuse
+nuit qu'il avait passe chez la Catiche et faisait maintenant des
+rflexions trs-justes sur la diffrence des gots et le choix des
+habitudes. Il pensait tous ces gueux d'Oursines-les-Bois, qui se
+croyaient riches parce qu'ils cachaient des louis d'or dans leurs
+paillasses et qui vivaient dans la honte et l'infection, tandis que
+lui tout seul, sans mendier, il avait dormi plus d'une anne dans un
+palais de feuillage, au parfum des violettes et des mlites, au chant
+des rossignols et des fauvettes, sans souffrir de rien, sans tre
+humili par personne, sans disputes, sans maladies, sans rien de faux
+et de mauvais dans le coeur.
+
+--Tous ces gens d'Oursines, commencer par la Catiche, se disait-il,
+ont plus d'argent qu'il ne leur en faudrait pour se btir de bonnes
+petites maisons, cultiver de gentils jardins, lever du btail sain et
+propre; mais la paresse les empche de jouir de ce qu'ils ont, ils se
+laissent croupir dans l'ignominie. Ils sont comme fiers du dgot et
+du mpris qu'ils inspirent, ils se moquent des braves gens qui ont
+piti d'eux, ils volent les vrais pauvres, ceux qui souffrent sans
+se plaindre. Ils se cachent pour compter leur argent et prissent de
+misre. Quelle folie triste et honteuse, et comme le pre Vincent a
+raison de dire que le travail est ce qui garde et purifie le plaisir
+de vivre!
+
+Une heure avant le jour, Emmi, qui s'tait command lui-mme de ne
+pas dormir trop serr, s'veilla et regarda autour de lui. La lune
+s'tait leve tard et n'tait pas couche. Les oiseaux ne disaient
+rien encore. La chouette faisait sa ronde et n'tait pas rentre. Le
+silence est une belle chose, il est rare dans une fort, o il y a
+toujours quelque tre qui grimpe ou quelque chose qui tombe. Emmi but
+ce beau silence comme un rafrachissement en se rappelant le vacarme
+tourdissant de la foire, le tam-tam et la grosse caisse des
+saltimbanques, les disputes des acheteurs et des vendeurs, le
+grincement des vielles et le mugissement des cornemuses, les cris des
+animaux ennuys ou effrays, les rauques chansons des buveurs, tout ce
+qui l'avait tour tour tonn, amus, pouvant. Quelle diffrence
+avec les voix mystrieuses, discrtes ou imposantes de la fort! Une
+faible brise s'leva avec l'aube et fit frissonner mlodieusement la
+cime des arbres. Celle du chne semblait dire:
+
+--Reste tranquille, Emmi; sois tranquille et content, petit Emmi.
+
+Tous les arbres parlent, lui avait dit la Catiche.
+
+--C'est vrai, pensait-il, ils ont tous leur voix et leur manire de
+gmir ou de chanter; mais ils ne savent ce qu'ils disent, ce que
+prtend cette sorcire. Elle ment: les arbres se plaignent ou se
+rjouissent innocemment. Elle ne peut pas les comprendre, elle qui ne
+pense qu'au mal!
+
+Emmi fut aux coupes l'heure dite et y travailla tout l't et tout
+l'hiver suivant. Tous les samedis soir, il allait coucher dans son
+chne. Le dimanche, il faisait une courte visite aux habitants de
+Cernas et revenait son gte jusqu'au lundi matin. Il grandissait et
+restait mince et lger, mais se tenait trs-proprement et avait une
+jolie petite mine veille et aimable qui plaisait tout le monde. Le
+pre Vincent lui apprenait lire et compter. On faisait cas de
+son esprit, et sa tante, qui n'avait pas d'enfants, et souhait le
+retenir auprs d'elle pour lui faire honneur et profit, car il tait
+de bon conseil et paraissait s'entendre tout.
+
+Mais Emmi n'aimait que les bois. Il en tait venu y voir, y
+entendre des choses que n'entendaient ni ne voyaient les autres. Dans
+les longues nuits d'hiver, il aimait surtout la rgion des pins, o
+la neige amoncele dessinait, le long des rameaux noirs, de grandes
+belles formes blanches mollement couches, qui, parfois balances par
+la brise, semblaient se mouvoir et s'entretenir mystrieusement. Le
+plus souvent elles paraissaient dormir, et il les regardait avec un
+respect ml de frayeur. Il et craint de dire un mot, de faire un
+mouvement qui et rveill ces belles fes de la nuit et du silence.
+Dans la demi-obscurit des nuits claires o les toiles scintillaient
+comme des yeux de diamant en l'absence de la lune, il croyait saisir
+les formes de ces tres fantastiques, les plis de leurs robes, les
+ondulations de leurs chevelures d'argent. Aux approches du dgel,
+elles changeaient d'aspect et d'attitude, et il les entendait tomber
+des branches avec un bruit frais et lger, comme si, en touchant
+la nappe neigeuse du sol, elles eussent pris un souple lan pour
+s'envoler ailleurs.
+
+Quand la glace emprisonnait le petit ruisseau, il la cassait pour
+boire, mais avec prcaution, pour ne pas abmer l'difice de cristal
+que formait sa petite chute. Il aimait regarder le long des chemins
+de la fort les girandoles du givre et les stalactites irises par le
+soleil levant.
+
+Il y avait des soirs o l'architecture transparente des arbres privs
+de feuilles se dessinait en dentelle noire sur le ciel rouge ou sur le
+fond nacr des nuages clairs par la lune. Et, l't, quelles chaudes
+rumeurs, quels concerts d'oiseaux sous le feuillage! Il faisait la
+guerre aux rongeurs et aux fureteurs friands des oeufs ou des petits
+dans les nids. Il s'tait fabriqu un arc et des flches et s'tait
+rendu trs-adroit tuer les rats et les vipres. Il pargnait les
+belles couleuvres inoffensives qui serpentent avec tant de grce sur
+la mousse, et les charmants cureuils, qui ne vivent que des amandes
+du pin, si adroitement extraites par eux de leur cne.
+
+Il avait si bien protg les nombreux habitants de son vieux chne que
+tous le connaissaient et le laissaient circuler au milieu d'eux. Il
+s'imaginait comprendre le rossignol le remerciant d'avoir sauv sa
+niche et disant tout exprs pour lui ses plus beaux airs. Il ne
+permettait pas aux fourmis de s'tablir dans son voisinage; mais
+il laissait le pivert travailler dans le bois pour en retirer les
+insectes rongeurs qui le dtriorent. Il chassait les chenilles du
+feuillage. Les hannetons voraces ne trouvaient pas grce devant lui.
+Tous les dimanches, il faisait son cher arbre une toilette complte,
+et en vrit jamais le chne ne s'tait si bien port et n'avait tal
+une si riche et si frache verdure. Emmi ramassait les glands les plus
+sains et allait les semer sur la lande voisine o il soignait leur
+premire enfance en empchant la bruyre et la cuscute de les
+touffer.
+
+Il avait pris les livres en amiti et n'en voulait plus dtruire pour
+sa nourriture. De son arbre, il les voyait danser sur le serpolet, se
+coucher sur le flanc comme des chiens fatigus, et tout coup, au
+bruit d'une feuille sche qui se dtache, bondir avec une grce
+comique, et s'arrter court, comme pour rflchir aprs avoir cd
+la peur. Si, en se promenant par les chaudes journes, il se sentait
+le besoin de faire une sieste, il grimpait dans le premier arbre venu,
+et, choisissant son gte, il entendait les ramiers le bercer de leurs
+grasseyements monotones et caressants; mais il tait dlicat pour son
+coucher et ne dormait tout fait bien que dans son chne.
+
+Il fallut pourtant quitter cette chre fort quand la coupe fut
+termine et enleve. Emmi suivit le pre Vincent, qui s'en allait
+cinq lieues de l, du ct d'Oursines, pour entreprendre une autre
+coupe dans une autre proprit.
+
+Depuis le jour de la foire, Emmi n'tait pas retourn dans ce vilain
+endroit et n'avait pas aperu la Catiche. tait-elle morte, tait-elle
+en prison? Personne n'en savait rien. Beaucoup de mendiants
+disparaissent comme cela sans qu'on puisse dire ce qu'ils sont
+devenus. Personne ne les cherche ni ne les regrette.
+
+Emmi tait trs-bon. Il n'avait pas oubli le temps de solitude
+absolue o, la croyant idiote et misrable, il l'avait vue chaque
+semaine au pied de son chne lui apportant le pain dont il tait priv
+et lui faisant entendre le son de la voix humaine. Il confia au
+pre Vincent le dsir qu'il avait d'avoir de ses nouvelles, et ils
+s'arrtrent Oursines pour en demander. C'tait jour de fte dans
+cette cour des miracles. On trinquait et on chantait en choquant les
+pots. Deux femmes dcoiffes, et les cheveux au vent se battaient
+devant une porte, les enfants barbotaient dans une mare infecte. Sitt
+que les deux voyageurs parurent, les enfants s'envolrent comme une
+bande de canards sauvages. Leur fuite avertit de proche en proche les
+habitants. Tout bruit cessa, et les portes se fermrent. La volaille
+effarouche se cacha dans les buissons.
+
+--Puisque ces gens ne veulent pas qu'on voie leurs bats, dit le pre
+Vincent, et puisque tu connais le logis de la Catiche, allons-y tout
+droit.
+
+Ils y frapprent plusieurs fois sans qu'on leur rpondt. Enfin une
+voix casse cria d'entrer, et ils poussrent la porte. La Catiche,
+ple, maigre, effrayante, tait assise sur une grande chaise auprs
+du feu, ses mains dessches colles sur les genoux. En reconnaissant
+Emmi, elle eut une expression de joie.
+
+--Enfin, dit-elle, te voil, et je peux mourir tranquille!
+
+Elle leur expliqua qu'elle tait paralytique et que ses voisines
+venaient la lever le matin, la coucher le soir et la faire manger
+ses heures.
+
+--Je ne manque de rien, ajouta-t-elle, mais j'ai un grand souci. C'est
+mon pauvre argent qui est l, sous cette pierre o je pose mes pieds.
+Cet argent, je le destine Emmi, qui est un bon coeur et qui m'a
+sauve de la prison au moment o je voulais le vendre de mauvaises
+gens; mais, sitt que je serai morte, mes voisines fouilleront partout
+et trouveront mon trsor: c'est cela qui m'empche de dormir et de me
+faire soigner convenablement. Il faut prendre cet argent, Emmi, et
+l'emporter loin d'ici. Si je meurs, garde-le, je te le donne; ne te
+l'avais-je pas promis? Si je reviens la sant, tu me le rapporteras;
+tu es honnte, je te connais. Il sera toujours toi, mais j'aurai le
+plaisir de le voir et de le compter jusqu' ma dernire heure.
+
+Emmi refusa d'abord. C'tait de l'argent vol qui lui rpugnait; mais
+le pre Vincent offrit la Catiche de s'en charger pour le lui rendre
+ sa premire rclamation, ou pour le placer au nom d'Emmi, si elle
+venait mourir sans le rclamer. Le pre Vincent tait connu dans
+tout le pays pour un homme juste qui avait honntement amass du bien,
+et la Catiche, qui rdait partout et entendait tout, n'tait pas sans
+savoir qu'on devait se fier lui. Elle le pria de bien fermer les
+huisseries de sa cabane, puis de reculer sa chaise, car elle ne
+pouvait se mouvoir, et de soulever la pierre du foyer. Il y avait bien
+plus qu'elle n'avait montr la premire fois Emmi. Il y avait cinq
+bourses de peau et environ cinq mille francs en or. Elle ne voulut
+garder que trois cents francs en argent pour payer les soins de ses
+voisins et se faire enterrer.
+
+Et, comme Emmi regardait ce trsor avec ddain:
+
+--Tu sauras plus tard, lui dit la Catiche, que la misre est un
+mchant mal. Si je n'tais pas ne dans ce mal, je n'aurais pas fait
+ce que j'ai fait.
+
+--Si vous vous en repentez, lui dit le pre Vincent, Dieu vous le
+pardonnera.
+
+--Je m'en repens, rpondit-elle, depuis que je suis paralytique, parce
+que je meurs dans l'ennui et la solitude. Mes voisins me dplaisent
+autant que je leur dplais. Je pense cette heure que j'aurais mieux
+fait de vivre autrement.
+
+Emmi lui promit de revenir la voir et suivit le pre Vincent dans son
+nouveau travail. Il regretta bien un peu sa fort de Cernas, mais il
+avait l'ide du devoir et fit le sien fidlement. Au bout de huit
+jours, il retourna vers la Catiche. Il arriva comme on emportait sa
+bire sur une petite charrette trane par un ne. Emmi la suivit
+jusqu' la paroisse, qui tait distante d'un quart de lieue, et
+assista son enterrement. Au retour, il vit que tout chez elle tait
+au pillage et qu'on se battait qui aurait ses nippes. Il ne se
+repentit plus d'avoir soustrait ces mauvaises gens le trsor de la
+vieille.
+
+Quand il fut de retour la coupe, le pre Vincent lui dit:
+
+--Tu es trop jeune pour avoir cet argent-l. Tu n'en saurais pas tirer
+parti, ou tu te laisserais voler. Si tu m'agres pour tuteur, je
+le placerai pour le mieux, et je t'en servirai la rente jusqu' ta
+majorit.
+
+--Faites-en ce qu'il vous plaira, rpondit Emmi; je m'en rapporte
+ vous. Pourtant, si c'est de l'argent vol, comme la vieille s'en
+vantait, ne vaudrait-il pas mieux essayer de le rendre?
+
+--Le rendre qui? 'a t vol sou par sou, puisque cette femme
+obtenait la charit en trompant le monde et en chipant de et del on
+ne sait qui, des choses que nous ne savons pas, et que personne ne
+songe plus rclamer. L'argent n'est pas coupable, la honte est pour
+ceux qui en font mauvais emploi. La Catiche tait une champie, elle
+n'avait pas de famille, elle n'a pas laiss d'hritier; elle te donne
+son bien, non pas pour te remercier d'avoir fait quelque chose de mal,
+mais au contraire parce que tu lui as pardonn celui qu'elle voulait
+te faire. J'estime donc que c'est pour toi un hritage bien acquis, et
+qu'en te le donnant cette vieille a fait la seule bonne action de sa
+vie. Je ne veux pas te cacher qu'avec le revenu que je te servirai, tu
+as le moyen de ne pas travailler beaucoup; mais, si tu es, comme je
+le crois, un vrai bon sujet, tu continueras travailler de tout ton
+coeur, comme si tu n'avais rien.
+
+--Je ferai comme vous me conseillez, rpondit Emmi. Je ne demande qu'
+rester avec vous et suivre vos commandements.
+
+Le brave garon n'eut point se repentir de la confiance et de
+l'amiti qu'il sentait pour son matre. Celui-ci le regarda toujours
+comme son fils et le traita en bon pre. Quand Emmi fut en ge
+d'homme, il pousa une des petites-filles du vieux bcheron, et, comme
+il n'avait pas touch son capital, que les intrts de chaque anne
+avaient grossi, il se trouva riche pour un paysan de ce temps-l. Sa
+femme tait jolie, courageuse et bonne; on faisait grand cas, dans
+tout le pays, de ce jeune mnage, et, comme Emmi avait acquis quelque
+savoir et montrait beaucoup d'intelligence dans sa partie, le
+propritaire de la fort de Cernas le choisit pour son garde gnral
+et lui fit btir une jolie maison dans le plus bel endroit de la
+vieille futaie, tout auprs du chne parlant.
+
+La prdiction du pre Vincent s'tait facilement ralise. Emmi tait
+devenu trop grand pour occuper son ancien gte, et le chne avait
+refait tant d'corce, que la logette s'tait presque referme. Quand
+Emmi, devenu vieux, vit que la fente allait bientt se fermer tout
+fait, il crivit avec une pointe d'acier, sur une plaque de cuivre,
+son nom, la date de son sjour dans l'arbre et les principales
+circonstances de son histoire, avec cette prire la fin: Feu du
+ciel et vent de la montagne, pargnez mon ami le vieux chne. Faites
+qu'il voie encore grandir mes petits-enfants et leurs descendants
+aussi. Vieux chne qui m'as parl, dis-leur aussi quelquefois une
+bonne parole pour qu'ils t'aiment toujours comme je t'ai aim.
+
+Emmi jeta cette plaque crite dans le creux o il avait longtemps
+dormi et song.
+
+La fente s'est referme tout fait. Emmi a fini de vivre, et l'arbre
+vit toujours. Il ne parle plus, ou, s'il parle, il n'y a plus
+d'oreilles capables de le comprendre. On n'a plus peur de lui, mais
+l'histoire d'Emmi s'est rpandue, et, grce au bon souvenir que
+l'homme a laiss, le chne est toujours respect et bni.
+
+
+
+
+LE CHIEN ET LA FLEUR SACREE
+
+
+
+PREMIRE PARTIE
+
+
+LE CHIEN
+
+
+A GABRIELLE SAND
+
+
+Nous avions jadis pour voisin de campagne un homme dont le nom prtait
+souvent rire: il s'appelait M. Lechien. Il en plaisantait le premier
+et ne paraissait nullement contrari quand les enfants l'appelaient
+Mdor ou Azor.
+
+C'tait un homme trs-bon, trs-doux, un peu froid de manires, mais
+trs-estim pour la droiture et l'amnit de son caractre. Rien en
+lui, hormis son nom, ne paraissait bizarre: aussi nous tonna-t-il
+beaucoup, un jour o son chien avait fait une sottise au milieu du
+dner. Au lieu de le gronder ou de le battre, il lui adressa, d'un ton
+froid et en le regardant fixement, cette trange mercuriale:
+
+--Si vous agissez ainsi, monsieur, il se passera du temps avant que
+vous cessiez d'tre chien. Je l'ai t, moi qui vous parle, et il
+m'est arriv quelquefois d'tre entran par la gourmandise, au point
+de m'emparer d'un mets qui ne m'tait pas destin; mais je n'avais pas
+comme vous l'ge de raison, et d'ailleurs sachez, monsieur, que je
+n'ai jamais cass l'assiette.
+
+Le chien couta ce discours avec une attention soumise; puis il fit
+entendre un billement mlancolique, ce qui, au dire de son matre,
+n'est pas un signe d'ennui, mais de tristesse chez les chiens; aprs
+quoi, il se coucha, le museau allong sur ses pattes de devant, et
+parut plong dans de pnibles rflexions.
+
+Nous crmes d'abord que, faisant allusion son nom, notre voisin
+avait voulu montrer simplement de l'esprit pour nous divertir; mais
+son air grave et convaincu nous jeta dans la stupeur lorsqu'il nous
+demanda si nous n'avions aucun souvenir de nos existences antrieures.
+
+--Aucun! fut la rponse gnrale.
+
+M. Lechien ayant fait du regard le tour de la table, et, nous voyant
+tous incrdules, s'avisa de regarder un domestique qui venait d'entrer
+pour remettre une lettre et qui n'tait nullement au courant de la
+conversation.
+
+--Et vous, Sylvain, lui dit-il, vous souvenez-vous de ce que vous avez
+t avant d'tre homme?
+
+Sylvain tait un esprit railleur et sceptique.
+
+--Monsieur, rpondit-il sans se dconcerter, depuis que je suis homme
+j'ai toujours t cocher: il est bien probable qu'avant d'tre cocher,
+j'ai t cheval!
+
+--Bien rpondu! s'cria-t-on.
+
+Et Sylvain se retira aux applaudissements des joyeux convives.
+
+--Cet homme a du sens et de l'esprit, reprit notre voisin; il est bien
+probable, pour parler comme lui, que, dans sa prochaine existence, il
+ne sera plus cocher, il deviendra matre.
+
+--Et il battra ses gens, rpondit un de nous, comme, tant cocher, il
+aura battu ses chevaux.
+
+--Je gage tout ce que voudrez, repartit notre ami, que Sylvain ne
+bat jamais ses chevaux, de mme que je ne bats jamais mon chien. Si
+Sylvain tait brutal et cruel, il ne serait pas devenu bon cocher et
+ne serait pas destin devenir matre. Si je battais mon chien, je
+prendrais le chemin de redevenir chien aprs ma mort.
+
+On trouva la thorie ingnieuse, et on pressa le voisin de la
+dvelopper.
+
+--C'est bien simple, reprit-il, et je le dirai en peu de mots.
+L'esprit, la vie de l'esprit, si vous voulez, a ses lois comme la
+matire organique qu'il revt a les siennes. On prtend que l'esprit
+et le corps ont souvent des tendances opposes; je le nie, du moins
+je prtends que ces tendances arrivent toujours, aprs un combat
+quelconque, se mettre d'accord pour pousser l'animal qui est le
+thtre de cette lutte reculer ou avancer dans l'chelle des
+tres. Ce n'est pas l'un qui a vaincu l'autre. La vie animale n'est
+pas si pernicieuse que l'on croit. La vie intellectuelle n'est pas
+si indpendante que l'on dit. L'tre est un; chez lui, les besoins
+rpondent aux aspirations, et rciproquement. Il y a une loi plus
+forte que ces deux lois, un troisime terme qui concilie l'antithse
+tablie dans la vie de l'individu; c'est la loi de la vie gnrale, et
+cette loi divine, c'est la progression. Les pas en arrire confirment
+la vrit de la marche ascendante. Tout tre prouve donc son insu
+le besoin d'une transformation honorable, et mon chien, mon cheval,
+tous les animaux que l'homme a associs de prs sa vie l'prouvent
+plus sciemment que les btes qui vivent en libert. Voyez le chien!
+cela est plus sensible chez lui que chez tous les autres animaux.
+Il cherche sans cesse s'identifier moi; il aime ma cuisine, mon
+fauteuil, mes amis, ma voiture. Il se coucherait dans mon lit, si je
+le lui permettais; il entend ma voix, il la connat, il comprend ma
+parole. En ce moment, il sait parfaitement que je parle de lui. Vous
+pouvez observer le mouvement de ses oreilles.
+
+--Il ne comprend que deux ou trois mots, lui dis-je; quand vous
+prononcez le mot chien, il tressaille, c'est vrai, mais le
+dveloppement de votre ide reste pour lui un mystre impntrable.
+
+--Pas tant que vous croyez! Il sait qu'il en est cause, il se souvient
+d'avoir commis une faute, et chaque instant il me demande du regard
+si je compte le punir ou l'absoudre. Il a l'intelligence d'un enfant
+qui ne parle pas encore.
+
+--Il vous plat de supposer tout cela, parce que vous avez de
+l'imagination.
+
+--Ce n'est pas de l'imagination que j'ai, c'est de la mmoire.
+
+--Ah! voil! s'cria-t-on autour de nous. Il prtend se souvenir!
+Alors qu'il raconte ses existences antrieures, vite! nous coutons.
+
+--Ce serait, rpondit M. Lechien, une interminable histoire, et des
+plus confuses, car je n'ai pas la prtention de me souvenir de
+tout, du commencement du monde jusqu' aujourd'hui. La mort a cela
+d'excellent qu'elle brise le lien entre l'existence qui finit et celle
+qui lui succde. Elle tend un nuage pais o le _moi_ s'vanouit pour
+se transformer sans que nous ayons conscience de l'opration. Moi qui,
+par exception, ce qu'il parait, ai conserv un peu la mmoire du
+pass, je n'ai pas de notions assez nettes pour mettre de l'ordre dans
+mes souvenirs. Je ne saurais vous dire si j'ai suivi l'chelle de
+progression rgulirement, sans franchir quelques degrs, ni si j'ai
+recommenc plusieurs fois les diverses stations de ma mtempsycose.
+Cela, vraiment, je ne le sais pas; mais j'ai dans l'esprit des images
+vives et soudaines qui me font apparatre certains milieux traverss
+par moi une poque qu'il m'est impossible de dterminer, et alors
+je retrouve les motions et les sensations que j'ai prouves dans ce
+temps-l. Par exemple, je me retrace depuis peu une certaine rivire
+o j'ai t poisson. Quel poisson? Je ne sais pas! Une truite
+peut-tre, car je me rappelle mon horreur pour les eaux troubles et
+mon ardeur incessante remonter les courants. Je ressens encore
+l'impression dlicieuse du soleil traant des filets dlis ou des
+arabesques de diamants mobiles sur les flots briss. Il y avait...
+je ne sais o!--les choses alors n'avaient pas de nom pour moi,--une
+cascade charmante o la lune se jouait en fuses d'argent. Je passais
+l des heures entires lutter contre le flot qui me repoussait. Le
+jour, il y avait sur le rivage des mouches d'or et d'meraude qui
+voltigeaient sur les herbes et que je saisissais avec une merveilleuse
+adresse, me faisant de cette chasse un jeu foltre plutt qu'une
+satisfaction de voracit. Quelquefois les demoiselles aux ailes bleues
+m'effleuraient de leur vol. Des plantes admirables semblaient vouloir
+m'enlacer dans leurs vertes chevelures; mais la passion du mouvement
+et de la libert me reportait toujours vers les eaux libres et
+rapides. Agir, nager, vite, toujours plus vite, et sans jamais me
+reposer, ah! c'tait une ivresse! Je me suis rappel ce bon temps
+l'autre jour en me baignant dans votre rivire, et prsent je ne
+l'oublierai plus!
+
+--Encore, encore! s'crirent les enfants, qui coutaient de toutes
+leurs oreilles. Avez-vous t grenouille, lzard, papillon?
+
+--Lzard, je ne sais pas, grenouille probablement; mais papillon, je
+m'en souviens merveille. J'tais fleur, une jolie fleur blanche
+dlicatement dcoupe, probablement une sorte de saxifrage sarmenteuse
+pendant sur le bord d'une source, et j'avais toujours soif, toujours
+soif. Je me penchais sur l'eau sans pouvoir l'atteindre, un vent frais
+me secouait sans cesse. Le dsir est une puissance dont on ne connat
+pas la limite. Un matin, je me dtachai de ma tige, je flottai
+soutenue par la brise. J'avais des ailes, j'tais libre et vivant. Les
+papillons ne sont que des fleurs envoles un jour de fte o la nature
+tait en veine d'invention et de fcondit.
+
+--Trs-joli, lui dis-je, mais c'est de la posie!
+
+--Ne l'empchez pas d'en faire, s'crirent les jeunes gens; il nous
+amuse!
+
+Et, s'adressant lui:
+
+--Pouvez-vous nous dire quoi vous songiez quand vous tiez une
+pierre?
+
+--Une pierre est une chose et ne pense pas, rpondit-il; je ne me
+rappelle pas mon existence minrale; pourtant, je l'ai subie comme
+vous tous et il ne faudrait pas croire que la vie inorganique soit
+tout fait inerte. Je ne m'tends jamais sur une roche sans ressentir
+ son contact quelque chose de particulier qui m'affirme les antiques
+rapports que j'ai d avoir avec elle. Toute chose est un lment de
+transformation. La plus grossire a encore sa vitalit latente dont
+les sourdes pulsations appellent la lumire et le mouvement: l'homme
+dsire, l'animal et la plante aspirent, le minral attend. Mais, pour
+me soustraire aux questions embarrassantes que vous m'adressez, je
+vais choisir une de mes existences que je me retrace le mieux, et vous
+dire comment j'ai vcu, c'est--dire agi et pens la dernire fois que
+j'ai t chien. Ne vous attendez pas des aventures dramatiques,
+des sauvetages miraculeux; chaque animal a son caractre personnel.
+C'est une tude de caractre que je vais vous communiquer.
+
+On apporta les flambeaux, on renvoya les domestiques, on fit silence,
+et l'trange narrateur parla ainsi:
+
+--J'tais un joli petit bouledogue, un ratier de pure race. Je ne me
+rappelle ni ma mre, dont je fus spar trs-jeune, ni la cruelle
+opration qui trancha ma queue et effila mes oreilles. On me trouva
+beau ainsi mutil, et de bonne heure j'aimai les compliments. Du plus
+loin que je me souvienne, j'ai compris le sens des mots _beau chien,
+joli chien_; j'aimais aussi le mot _blanc_. Quand les enfants, pour me
+faire fte, m'appelaient _lapin blanc_, j'tais enchant. J'aimais
+ prendre des bains; mais, comme je rencontrais souvent des eaux
+bourbeuses o la chaleur me portait me plonger, j'en sortais tout
+terreux, et on m'appelait _lapin jaune_ ou _lapin noir_, ce qui
+m'humiliait beaucoup. Le dplaisir que j'en prouvai mainte fois
+m'amena faire une distinction assez juste des couleurs.
+
+La premire personne qui s'occupa de mon ducation morale fut une
+vieille dame qui avait ses ides. Elle ne tenait pas ce que je fusse
+ce qu'on appelle dress. Elle n'exigea pas que j'eusse le talent de
+rapporter et de donner la patte. Elle disait qu'un chien n'apprenait
+pas ces choses sans tre battu. Je comprenais trs-bien ce mot-l,
+car le domestique me battait quelquefois l'insu de sa matresse.
+J'appris donc de bonne heure que j'tais protg, et qu'en me
+rfugiant auprs d'elle, je n'aurais jamais que des caresses et des
+encouragements. J'tais jeune et j'tais fou. J'aimais tirer moi
+et ronger les btons. C'est une rage que j'ai conserve pendant
+toute ma vie de chien et qui tenait ma race, la force de ma
+mchoire et l'ouverture norme de ma gueule. videmment la nature
+avait fait de moi un dvorant. Instruit respecter les poules et les
+canards, j'avais besoin de me battre avec quelque chose et de dpenser
+la force de mon organisme. Enfant comme je l'tais, je faisais grand
+mal dans le petit jardin de la vieille dame; j'arrachais les tuteurs
+des plantes et souvent la plante avec. Le jardinier voulait me
+corriger, ma matresse l'en empchait, et, me prenant part, elle me
+parlait trs-srieusement. Elle me rptait plusieurs reprises, en
+me tenant la tte et en me regardant bien dans les yeux:
+
+--Ce que vous avez fait est mal, trs-mal, on ne peut plus mal!
+
+Alors, elle plaait un bton devant moi et me dfendait d'y toucher.
+Quand j'avais obi, elle disait:
+
+--C'est bien, trs-bien, vous tes un bon chien.
+
+Il n'en fallut pas davantage pour faire clore en moi ce trsor
+inapprciable de la conscience que l'ducation communique au chien
+quand il est bien dou et qu'on ne l'a pas dgrad par les coups et
+les injures.
+
+J'acquis donc ainsi trs-jeune le sentiment de la dignit, sans
+lequel la vritable intelligence ne se rvle ni l'animal, ni
+ l'homme. Celui qui n'obit qu' la crainte ne saura jamais se
+commander lui-mme.
+
+J'avais dix-huit mois, et j'tais dans toute la fleur de la jeunesse
+et de ma beaut, quand ma matresse changea de rsidence et m'amena
+ la campagne qu'elle devait dsormais habiter avec sa famille. Il y
+avait un grand parc, et je connus les ivresses de la libert. Ds que
+je vis le fils de la vieille dame, je compris, la manire dont ils
+s'embrassrent et l'accueil qu'il me fit, que c'tait l le matre
+de la maison, et que je devais me mettre ses ordres. Ds le premier
+jour, j'embotai le pas derrire lui d'un air si raisonnable et si
+convaincu, qu'il me prit en amiti, me caressa et me fit coucher dans
+son cabinet. Sa jeune femme n'aimait pas beaucoup les chiens et se
+ft volontiers passe de moi; mais j'obtins grce devant elle par ma
+sobrit, ma discrtion et ma propret. On pouvait me laisser seul en
+compagnie des plats les plus allchants; il m'arriva bien rarement
+d'y goter du bout de la langue. Outre que je n'tais pas gourmand et
+n'aimais pas les friandises, j'avais un grand respect de la proprit.
+On m'avait dit, car on me parlait comme une personne:
+
+--Voici ton assiette, ton cuelle eau, ton coussin et ton tapis.
+
+Je savais que ces choses taient moi, et il n'et pas fait bon me
+les disputer; mais jamais je ne songeai empiter sur le bien des
+autres.
+
+J'avais aussi une qualit qu'on apprciait beaucoup. Jamais je ne
+mangeai de ces immondices dont presque tous les chiens sont friands,
+et je ne me roulais jamais dessus. Si, pour avoir couch sur le
+charbon ou m'tre roul sur la terre, j'avais noirci ou jauni ma robe
+blanche, on pouvait tre sr que je ne m'tais souill aucune chose
+malpropre.
+
+Je montrai aussi une qualit dont on me tint compte. Je n'aboyai
+jamais et ne mordis jamais personne. L'aboiement est une menace et
+une injure. J'tais trop intelligent pour ne pas comprendre que les
+personnes salues et accueillies par mes matres devaient tre reues
+poliment par moi, et, quant aux dmonstrations de tendresse et de joie
+qui signalaient le retour d'un ancien ami, j'y tais fort attentif.
+Ds lors, je lui tmoignais ma sympathie par des caresses. Je faisais
+mieux encore, je guettais le rveil de ces htes aims, pour leur
+faire les honneurs de la maison et du jardin. Je les promenais ainsi
+avec courtoisie jusqu' ce que mes matres vinssent me remplacer. On
+me sut toujours gr de cette notion d'hospitalit que personne n'et
+song m'enseigner et que je trouvai tout seul.
+
+Quand il y eut des enfants dans la maison, je fus vritablement
+heureux. A la premire naissance, on fut un peu inquiet de la
+curiosit avec laquelle je flairais le bb. J'tais encore imptueux
+et brusque, on craignait que je ne fusse brutal ou jaloux. Alors, ma
+vieille matresse prit l'enfant sur ses genoux en disant:
+
+--Il faut faire la morale Fadet; ne craignez rien, il comprend ce
+qu'on lui dit.--Voyez, me dit-elle, voyez ce cher poupon, c'est ce
+qu'il y a de plus prcieux dans la maison. Aimez-le bien, touchez-y
+doucement, ayez-en le plus grand soin. Vous m'entendez bien, Fadet,
+n'est-ce pas? Vous aimerez ce cher enfant.
+
+Et, devant moi, elle le baisa et le serra doucement contre son coeur.
+
+J'avais parfaitement compris. Je demandai par mes regards et mes
+manires baiser aussi cette chre crature. La grand'mre approcha
+de moi sa petite main en me disant encore:
+
+--Bien doucement, Fadet, bien doucement!
+
+Je lchai la petite main et trouvai l'enfant si joli, que je ne pus
+me dfendre d'effleurer sa joue rose avec ma langue, mais ce fut si
+dlicatement qu'il n'eut pas peur de moi, et c'est moi qui, un peu
+plus tard, obtins son premier sourire.
+
+Un autre enfant vint deux ans aprs, c'taient alors deux petites
+filles. L'ane me chrissait dj. La seconde fit de mme, et on
+me permettait de me rouler avec elle sur les tapis. Les parents
+craignaient un peu ma ptulance, mais la grand'mre m'honorait d'une
+confiance que j'avais coeur de mriter. Elle me rptait de temps en
+temps:
+
+--Bien doucement, Fadet, bien doucement!
+
+Aussi n'eut-on jamais le moindre reproche m'adresser. Jamais, dans
+mes plus grandes gaiets, je ne mordillai leurs mains jusqu' les
+rougir, jamais je ne dchirai leurs robes, jamais je ne leur mis mes
+pattes dans la figure. Et pourtant Dieu sait que, dans leur jeune ge,
+elles abusrent souvent de ma bont, jusqu' me faire souffrir. Je
+compris qu'elles ne savaient ce qu'elles faisaient, et ne me fchai
+jamais. Elles imaginrent un jour de m'atteler leur petite voiture
+de jardinage et d'y mettre leurs poupes! Je me laissai harnacher et
+atteler, Dieu sait comme, et je tranai raisonnablement la voiture et
+les poupes aussi longtemps qu'on voulut. J'avoue qu'il y avait un peu
+de vanit dans mon fait parce que les domestiques taient merveills
+de ma docilit.
+
+--Ce n'est pas un chien, disaient-ils, c'est un cheval!
+
+Et toute la journe les petites filles m'appelrent cheval blanc, ce
+qui, je dois le confesser, me flatta infiniment.
+
+On me sut d'autant plus de gr de ma raison et de ma douceur avec
+les enfants que je ne supportais ni injures ni menaces de la part des
+autres. Quelque amiti que j'eusse pour mon matre, je lui prouvai une
+fois combien j'avais coeur de conserver ma dignit. J'avais commis
+une faute contre la propret par paresse de sortir, et il me menaa de
+son fouet. Je me rvoltai et m'lanai au-devant des coups en montrant
+les dents. Il tait philosophe, il n'insista pas pour me punir, et,
+comme quelqu'un lui disait qu'il n'et pas d me pardonner cette
+rvolte, qu'un chien rebelle doit tre rou de coups, il rpondit:
+
+--Non! Je le connais, il est intrpide et entt au combat, il ne
+cderait pas; je serais forc de le tuer, et le plus puni serait moi.
+
+Il me pardonna donc, et je l'en aimai d'autant plus.
+
+J'ai pass une vie bien douce et bien heureuse dans cette maison
+bnie. Tous m'aimaient, les serviteurs taient doux et pleins d'gards
+pour moi; les enfants, devenus grands, m'adoraient et me disaient les
+choses les plus tendres et les plus flatteuses; mes matres avaient
+rellement de l'estime pour mon caractre et dclaraient que mon
+affection n'avait jamais eu pour mobile la gourmandise ni aucune
+passion basse. J'aimais leur socit, et, devenu vieux, moins
+dmonstratif par consquent, je leur tmoignais mon amiti en dormant
+ leurs pieds ou leur porte quand ils avaient oubli de me l'ouvrir.
+J'tais d'une discrtion et d'un savoir-vivre irrprochables, bien que
+trs-indpendant et nullement surveill. Jamais je ne grattai une
+porte, jamais je ne fis entendre de gmissements importuns. Quand je
+sentis les premiers rhumatismes, on me traita comme une personne.
+Chaque soir, mon matre m'enveloppait dans mon tapis; s'il tardait un
+peu y songer, je me plantais prs de lui en le regardant, mais sans
+le tirailler ni l'ennuyer de mes obsessions.
+
+La seule chose que j'aie me reprocher dans mon existence canine,
+c'est mon peu de bienveillance pour les autres chiens. tait-ce
+pressentiment de ma prochaine sparation d'espce, tait-ce crainte de
+retarder ma promotion un grade plus lev, qui me faisait har leurs
+grossirets et leurs vices? Redoutais-je de redevenir trop chien
+dans leur socit, avais-je l'orgueil du mpris pour leur infriorit
+intellectuelle et morale? Je les ai rellement houspills toute ma
+vie, et on dclara souvent que j'tais terriblement mchant avec mes
+semblables. Pourtant je dois dire ma dcharge que je ne fis jamais
+de mal aux faibles et aux petits. Je m'attaquais aux plus gros et aux
+plus forts avec une audace hroque. Je revenais harass, couvert de
+blessures, et, peine guri, je recommenais.
+
+J'tais ainsi avec ceux qui ne m'taient pas prsents.
+
+Quand un ami de la maison amenait son chien, on me faisait un
+discours srieux en m'engageant la politesse et en me rappelant
+les devoirs de l'hospitalit. On me disait son nom, on approchait sa
+figure de la mienne. On apaisait mes premiers grognements avec de
+bonnes paroles qui me rappelaient au respect de moi-mme. Alors,
+c'tait fini pour toujours, il n'y avait plus de querelles, ni mme de
+provocations; mais je dois dire que, sauf _Moutonne_, la chienne du
+berger, pour laquelle j'eus toujours une grande amiti et qui me
+dfendait contre les chiens ameuts contre moi, je ne me liai jamais
+avec aucun animal de mon espce. Je les trouvais tous trop infrieurs
+ moi, mme les beaux chiens de chasse et les petits chiens savants
+qui avaient t forcs par les chtiments matriser leurs instincts.
+Moi qu'on avait toujours raisonn avec douceur, si j'tais, comme eux,
+esclave de mes passions certains gards o je n'avais risquer que
+moi-mme, j'tais obissant et sociable avec l'homme, parce qu'il me
+plaisait d'tre ainsi et que j'eusse rougi d'tre autrement.
+
+Une seule fois je parus ingrat, et j'prouvai un grand chagrin. Une
+maladie pidmique ravageait le pays, toute la famille partit emmenant
+les enfants, et, comme on craignait mes larmes, on ne m'avertit de
+rien. Un matin, je me trouvai seul avec le domestique, qui prit grand
+soin de moi, mais qui, proccup pour lui-mme, ne s'effora pas de
+me consoler, ou ne sut pas s'y prendre. Je tombai dans le dsespoir,
+cette maison dserte par un froid rigoureux tait pour moi comme un
+tombeau. Je n'ai jamais t gros mangeur, mais je perdis compltement
+l'apptit et je devins si maigre, que l'on et pu voir travers
+mes ctes. Enfin, aprs un temps qui me parut bien long, ma vieille
+matresse revint pour prparer le retour de la famille, et je ne
+compris pas pourquoi elle revenait seule; je crus que son fils et les
+enfants ne reviendraient jamais, et je n'eus pas le courage de lui
+faire la moindre caresse. Elle fit allumer du feu dans sa chambre et
+m'appela en m'invitant me chauffer; puis elle se mit crire pour
+donner des ordres et j'entendis qu'elle disait en parlant de moi:
+
+--Vous ne l'avez donc pas nourri? Il est d'une maigreur effrayante;
+allez me chercher du pain et de la soupe.
+
+Mais je refusai de manger. Le domestique parla de mon chagrin. Elle
+me caressa beaucoup et ne put me consoler, elle et d me dire que les
+enfants se portaient bien et allaient revenir avec leur pre. Elle
+n'y songea pas, et s'loigna en se plaignant de ma froideur, qu'elle
+n'avait pas comprise. Elle me rendit pourtant son estime quelque jours
+aprs, lorsqu'elle revint avec la famille. Les tendresses que je fis
+aux enfants surtout lui prouvrent bien que j'avais le coeur fidle et
+sensible.
+
+Sur mes vieux jours, un rayon de soleil embellit ma vie. On amena
+dans la maison la petite chienne Lisette, que les enfants se
+disputrent d'abord, mais que l'ane cda sa soeur en disant
+qu'elle prfrait un vieux ami comme moi toutes les nouvelles
+connaissances. Lisette fut aimable avec moi, et sa foltre enfance
+gaya mon hiver. Elle tait nerveuse et tyrannique, elle me mordait
+cruellement les oreilles. Je criais et ne me fchais pas, elle tait
+si gracieuse dans ses imptueux bats! Elle me forait courir et
+bondir avec elle. Mais ma grande affection tait, en somme, pour la
+petite fille qui me prfrait Lisette et qui me parlait raison,
+sentiment et moralit, comme avait fait sa grand'mre.
+
+Je n'ai pas souvenir de mes dernires annes et de ma mort. Je crois
+que je m'teignis doucement au milieu des soins et des encouragements.
+On avait certainement compris que je mritais d'tre homme, puisqu'on
+avait toujours dit qu'il ne me manquait que la parole. J'ignore
+pourtant si mon esprit franchit d'emble cet abme. J'ignore la forme
+et l'poque de ma renaissance; je crois pourtant que je n'ai pas
+recommenc l'existence canine, car celle que je viens de vous raconter
+me parat dater d'hier. Les costumes, les habitudes, les ides que je
+vois aujourd'hui ne diffrent pas essentiellement de ce que j'ai vu et
+observ tant chien...
+
+Le srieux avec lequel notre voisin avait parl nous avait forcs
+de l'couter avec attention et dfrence. Il nous avait tonns et
+intresss. Nous le primes de nous raconter quelque autre de ses
+existences.
+
+--C'est assez pour aujourd'hui, nous dit-il; je tcherai de rassembler
+mes souvenirs, et peut-tre plus tard vous ferai-je le rcit d'une
+autre phase de ma vie antrieure.
+
+
+
+
+DEUXIME PARTIE
+
+
+
+
+LA FLEUR SACRE
+
+
+A AURORE SAND
+
+Quelques jours aprs que M. Lechien nous eut racont son histoire,
+nous nous retrouvions avec lui chez un Anglais riche qui avait
+beaucoup voyag en Asie, et qui parlait volontiers des choses
+intressantes et curieuses qu'il avait vues.
+
+Comme il nous disait la manire dont on chasse les lphants dans le
+Laos, M. Lechien lui demanda s'il n'avait jamais tu lui-mme un de
+ces animaux.
+
+--Jamais! rpondit sir William. Je ne me le serais point pardonn.
+L'lphant m'a toujours paru si prs de l'homme par l'intelligence et
+le raisonnement que j'aurais craint d'interrompre la carrire d'une
+me en voie de transformation.
+
+--Au fait, lui dit quelqu'un, vous avez longtemps vcu dans l'Inde,
+vous devez partager les ides de migration des mes que monsieur nous
+exposait l'autre jour d'une manire plus ingnieuse que scientifique.
+
+--La science est la science, rpondit l'Anglais. Je la respecte
+infiniment, mais je crois que, quand elle veut trancher
+affirmativement ou ngativement la question des mes, elle sort de son
+domaine et ne peut rien prouver. Ce domaine est l'examen des faits
+palpables, d'o elle conclut des lois existantes. Au del, elle
+n'a plus de certitude. Le foyer d'mission de ces lois chappe ses
+investigations, et je trouve qu'il est galement contraire la
+vraie doctrine scientifique de vouloir prouver _l'existence_ ou
+la _non-existence_ d'un principe quelconque. En dehors de sa
+dmonstration spciale, le savant est libre de croire ou de ne pas
+croire; mais la recherche de ce principe appartient mieux aux hommes
+de logique, de sentiment et d'imagination. Les raisonnements et les
+hypothses de ceux-ci n'ont, il est vrai, de valeur qu'autant qu'ils
+respectent ce que la science a vrifi dans l'ordre des faits; mais l
+o la science est impuissante nous clairer, nous sommes tous libres
+de donner aux faits ce que vous appelez une interprtation ingnieuse,
+ce qui, selon moi, signifie une explication idaliste fonde sur la
+dduction, la logique et le sentiment du juste dans l'quilibre et
+l'ordonnance de l'univers.
+
+--Ainsi, reprit celui qui avait interpell sir William, vous tes
+bouddhiste?
+
+--D'une certaine faon, rpondit l'Anglais; mais nous pourrions
+trouver un sujet de conversation plus rcratif pour les enfants qui
+nous coutent.
+
+--Moi, dit une des petites filles, cela m'intresse et me plat.
+Pourriez-vous me dire ce que j'ai t avant d'tre une petite fille?
+
+--Vous avez t un petit ange, rpondit sir William.
+
+--Pas de compliments! reprit l'enfant. Je crois que j'ai t tout
+bonnement un oiseau, car il me semble que je regrette toujours le
+temps o je volais sur les arbres et ne faisais que ce que je voulais.
+
+--Eh bien, reprit sir William, ce regret serait une preuve de
+souvenir. Chacun de nous a une prfrence pour un animal quelconque et
+se sent port s'identifier ses impressions comme s'il les avait
+dj ressenties pour son propre compte.
+
+--Quel est votre animal de prdilection? lui demandai-je.
+
+--Tant que j'ai t Anglais, rpondit-il, j'ai mis le cheval au
+premier rang. Quand je suis devenu Indien, j'ai mis l'lphant
+au-dessus de tout.
+
+--Mais, dit un jeune garon, est-ce que l'lphant n'est pas
+trs-laid?
+
+--Oui, selon nos ides sur l'esthtique. Nous prenons pour type du
+quadrupde le cheval ou le cerf; nous aimons l'harmonie dans la
+proportion, parce qu'au fond nous avons toujours dans l'esprit le type
+humain comme type suprme de cette harmonie; mais, quand on quitte les
+rgions tempres et qu'on se trouve en face d'une nature exubrante,
+le got change, les yeux s'attachent d'autres lignes, l'esprit se
+reporte un ordre de cration antrieure plus grandiose, et le ct
+fruste de cette cration ne choque plus nos regards et nos penses.
+L'Indien, noir, petit, grle, ne donne pas l'ide d'un roi de la
+cration. L'Anglais, rouge et massif, parat l plus imposant que
+chez lui; mais l'un et l'autre, qu'ils aient pour cadre une cabane de
+roseaux ou un palais de marbre, sont encore effacs comme de
+vulgaires dtails dans l'ensemble du tableau que prsente la nature
+environnante. Le sens artiste prouve le besoin de formes suprieures
+ celles de l'homme, et il se sent pris de respect pour les tres
+capables de se dvelopper firement sous cet ardent soleil qui tiole
+la race humaine. L o les roches sont formidables, les vgtaux
+effrayants d'aspect, les dserts inaccessibles, le pouvoir humain
+perd son prestige, et le monstre surgit nos yeux comme la suprme
+combinaison harmonique d'un monde prodigieux. Les anciens habitants
+de cette terre redoutable l'avaient bien compris. Leur art consistait
+dans la reproduction idalise des formes monstrueuses. Le buste de
+l'lphant tait le couronnement principal de leurs parthnons. Leurs
+dieux taient des monstres et des colosses. Leur architecture pesante,
+surmonte de tours d'une hauteur dmesure, semblait chercher le beau
+dans l'absence de ces proportions harmoniques qui ont t l'idal des
+peuples de l'Occident. Ne vous tonnez donc pas de m'entendre dire
+qu'aprs avoir trouv cet art barbare et ces types effrayants, je m'y
+suis habitu au point de les admirer et de trouver plus tard nos arts
+froids et nos types mesquins. Et puis tout, dans l'Inde, concourt
+idaliser l'lphant. Son culte est partout dans le pass, sous une
+forme ou sous une autre. Les reproductions de son type ont une varit
+d'intentions surprenante, car, selon la pense de l'artiste, il
+reprsente la force menaante ou la bnigne douceur de la divinit
+qu'il encadre. Je ne crois pas qu'il ait t jamais, quoi qu'en aient
+dit les anciens voyageurs, ador personnellement comme un dieu; mais
+il a t, il est encore regard comme un symbole et un palladium.
+L'lphant blanc des temples de Siam est toujours considr comme un
+animal sacr.
+
+--Parlez-nous de cet lphant blanc, s'crirent tous les enfants.
+Est-il vraiment blanc? l'avez-vous vu?
+
+--Je l'ai vu, et, en le contemplant au milieu des ftes triomphales
+qu'il semblait prsider, il m'est arriv une chose singulire.
+
+--Quoi? reprirent les enfants.
+
+--Une chose que j'hsite vous dire,--non pas que je craigne la
+raillerie en un sujet si grave, mais en vrit je crains de ne pas
+vous convaincre de ma sincrit et d'tre accus d'improviser un roman
+pour rivaliser avec l'difiante et srieuse histoire de M. Lechien.
+
+--Dites toujours, dites toujours! Nous ne critiquerons pas, nous
+couterons bien sagement.
+
+--Eh bien, mes enfants, reprit l'Anglais, voici ce qui est arriv. En
+contemplant la majest de l'lphant sacr marchant d'un pas mesur au
+son des instruments et marquant le rhythme avec sa trompe, tandis que
+les Indiens, qui semblaient tre bien rellement les esclaves de ce
+monarque, balanaient au-dessus de sa tte des parasols rouge et or,
+j'ai fait un effort d'esprit pour saisir sa pense dans son oeil
+tranquille, et tout coup il m'a sembl qu'une srie d'existences
+passes, insaisissables la mmoire de l'homme, venait de rentrer
+dans la mienne.
+
+--Comment! vous croyez...?
+
+--Je crois que certains animaux nous semblent pensifs et absorbs
+parce qu'ils se souviennent. O serait l'erreur de la Providence?
+L'homme oublie, parce qu'il a trop faire pour que le souvenir lui
+soit bon. Il termine la srie des animaux contemplatifs, il pense
+rellement et cesse de rver. A peine n, il devient la proie de la
+loi du progrs, l'esclave de la loi du travail. Il faut qu'il rompe
+avec les images du pass pour se porter tout entier vers la conception
+de l'avenir. La loi qui lui a fait cette destine ne serait pas juste,
+si elle ne lui retirait pas la facult de regarder en arrire et de
+perdre son nergie dans de vains regrets et de striles comparaisons.
+
+--Quoi qu'il en soit, dit vivement M. Lechien, racontez vos souvenirs;
+il m'importe beaucoup de savoir qu'une fois en votre vie vous avez
+prouv le phnomne que j'ai subi plusieurs fois.
+
+--J'y consens, rpondit sir William, car j'avoue que votre exemple et
+vos affirmations m'branlent et m'impressionnent beaucoup. Si c'est un
+simple rve qui s'est empar de moi pendant la crmonie que prsidait
+l'lphant sacr, il a t si prcis et si frappant, que je n'en
+ai pas oubli la moindre circonstance. Et moi aussi, j'avais t
+lphant, lphant blanc, qui plus est, lphant sacr par consquent,
+et je revoyais mon existence entire partir de ma premire enfance
+dans les jungles et les forts de la presqu'le de Malacca.
+
+C'est dans ce pays, alors si peu connu des Europens, que se
+reportent mes premiers souvenirs, une poque qui doit remonter aux
+temps les plus florissants de l'tablissement du bouddhisme, longtemps
+avant la domination europenne. Je vivais dans ce dsert trange, dans
+cette _Chersonse d'or_ des anciens, une presqu'le de trois cent
+soixante lieues de longueur, large en moyenne de trente lieues. Ce
+n'est, vrai dire, qu'une chane de montagnes projete sur la mer
+et couronne de forts. Ces montagnes ne sont pas trs-hautes. La
+principale, le mont Ophir, n'gale pas le puy de Dme; mais, par leur
+situation isole entre deux mers, elles sont imposantes. Les versants
+sont parfois inaccessibles l'homme. Les habitants des ctes, Malais
+et autres, y font pourtant aujourd'hui une guerre acharne aux
+animaux sauvages, et vous avez bas prix l'ivoire et les autres
+produits si facilement exports de ces rgions redoutables. Pourtant,
+l'homme n'y est pas encore partout le matre et il ne l'tait pas du
+tout au temps dont je vous parle. Je grandissais heureux et libre sur
+les hauteurs, dans le sublime rayonnement d'un ciel ardent et pur,
+rafrachi par l'lvation du sol et la brise de mer. Qu'elle tait
+belle, cette mer de la Malaisie avec ses milliers d'les vertes comme
+l'meraude et d'cueils blancs comme l'albtre, sur le bleu sombre
+des flots! Quel horizon s'ouvrait nos regards quand, du haut de nos
+sanctuaires de rochers, nous embrassions de tous cts l'horizon sans
+limites! Dans la saison des pluies, nous savourions, l'abri des
+arbres gants, la chaude humidit du feuillage. C'tait la saison
+douce o le recueillement de la nature nous remplissait d'une sereine
+quitude. Les plantes vigoureuses, peine abattues par l't torride,
+semblaient partager notre bien-tre et se retremper la source de la
+vie. Les belles lianes de diverses espces poussaient leurs festons
+prodigieux et les enlaaient aux branches des cinnamomes et des
+gardnias en fleurs. Nous dormions l'ombre parfume des mangliers,
+des bananiers, des baumiers et des cannelliers. Nous avions plus de
+plantes qu'il ne nous en fallait pour satisfaire notre vaste et frugal
+apptit. Nous mprisions les carnassiers perfides; nous ne permettions
+pas aux tigres d'approcher de nos pturages. Les antilopes, les oryx,
+les singes recherchaient notre protection. Des oiseaux admirables
+venaient se poser sur nous par bandes pour nous aider notre
+toilette. Le _nocariam_ l'oiseau gant, peut-tre disparu aujourd'hui,
+s'approchait de nous sans crainte pour partager nos rcoltes.
+
+Nous vivions seuls, ma mre et moi, ne nous mlant pas aux troupes
+nombreuses des lphants vulgaires, plus petits et d'un pelage
+diffrent du ntre. tions-nous d'une race diffrente? Je ne l'ai
+jamais su. L'lphant blanc est si rare, qu'on le regarde comme une
+anomalie, et les Indiens le considrent comme une incarnation divine.
+Quand un de ceux qui vivent dans les temples d'une nation hindoue
+cesse de vivre, on lui rend les mmes honneurs funraires qu'aux rois,
+et souvent de longues annes s'coulent avant qu'on lui trouve un
+successeur.
+
+Notre haute taille effrayait-elle les autres lphants? Nous tions
+de ceux qu'on appelle solitaires et qui ne font partie d'aucun
+troupeau sous les ordres d'un guide de leur espce. On ne nous
+disputait aucune place, et nous nous transportions d'une rgion
+l'autre, changeant de climat sur cette arte de montagnes, selon
+notre caprice et les besoins de notre nourriture. Nous prfrions
+la srnit des sommets ombrags aux sombres embches de la jungle
+peuple de serpents monstrueux, hrisse de cactus et d'autres plantes
+pineuses o vivent des insectes irritants. En cherchant la canne
+sucre sous des bambous d'une hauteur colossale, nous nous arrtions
+quelquefois pour jeter un coup d'oeil sur les paltuviers des rivages;
+mais ma mre, dfiante, semblait deviner que nos robes blanches
+pouvaient attirer le regard des hommes, et nous retournions vite la
+rgion des arquiers et des cocotiers, ces grandes vigies plantes
+au-dessus des jungles comme pour balancer librement dans un air plus
+pur leurs ventails majestueux et leurs palmes de cinq mtres de
+longueur.
+
+Ma noble mre me chrissait, me menait partout avec elle et ne vivait
+que pour moi. Elle m'enseignait adorer le soleil et m'agenouiller
+chaque matin son apparition glorieuse, en relevant ma trompe blanche
+et satine, comme pour saluer le pre et le roi de la terre; en ces
+moments-l, l'aube pourpre teignait de rose mon fin pelage, et
+ma mre me regardait avec admiration. Nous n'avions que de hautes
+penses, et notre coeur se dilatait dans la tendresse et l'innocence.
+Jours heureux, trop tt envols! Un matin, la soif nous fora de
+descendre le lit d'un des torrents qui, du haut de la montagne, vont
+en bonds rapides ou gracieux se dverser dans la mer; c'tait vers la
+fin de la saison sche. La source qui filtre du sommet de l'Ophir ne
+distillait plus une seule goutte dans sa coupe de mousse. Il nous
+fallut gagner le pied de la jungle o le torrent avait form une suite
+de petits lacs, ples diamants sems dans la verdure glauque des
+nopals. Tout coup nous sommes surpris par des cris tranges, et des
+tres inconnus pour moi, des hommes et des chevaux se prcipitent sur
+nous. Ces hommes bronzs qui ressemblaient des singes ne me firent
+point peur, les animaux qu'ils montaient n'approchaient de nous
+qu'avec effroi. D'ailleurs, nous n'tions pas en danger de mort. Nos
+robes blanches inspiraient le respect, mme ces Malais farouches et
+cruels; sans doute ils voulaient nous capturer, mais ils n'osaient se
+servir de leurs armes. Ma mre les repoussa d'abord firement et sans
+colre, elle savait qu'ils ne pourraient pas la prendre; alors, ils
+jugrent qu'en raison de mon jeune ge, ils pourraient facilement
+s'emparer de moi et ils essayrent de jeter des lassos autour de
+mes jambes; ma mre se plaa entre eux et moi, et fit une dfense
+dsespre. Les chasseurs, voyant qu'il fallait la tuer pour m'avoir,
+lui lancrent une grle de javelots qui s'enfoncrent dans ses vastes
+flancs, et je vis avec horreur sa robe blanche se rayer de fleuves de
+sang.
+
+Je voulais la dfendre et la venger, elle m'en empcha, me tint de
+force derrire elle, et, prsentant le flanc comme un rempart pour me
+couvrir, immobile de douleur et stoquement muette pour faire croire
+que sa vie tait l'preuve de ces flches mortelles, elle resta l,
+crible de traits, jusqu' ce que, le coeur transperc cessant de
+battre, elle s'affaisst comme une montagne. La terre rsonna sous
+son poids. Les assassins s'lancrent pour me garrotter, et je ne
+fis aucune rsistance. Stupfait devant le cadavre de ma mre, ne
+comprenant rien la mort, je la caressais en gmissant, en la
+suppliant de se relever et de fuir avec moi. Elle ne respirait plus,
+mais des flots de larmes coulaient encore de ses yeux teints. On me
+jeta une natte paisse sur la tte, je ne vis plus rien, mes quatre
+jambes taient prises dans quatre cordes de cuir d'lan. Je ne voulais
+plus rien savoir, je ne me dbattais pas, je pleurais, je sentais ma
+mre prs de moi, je ne voulais pas m'loigner d'elle, je me couchai.
+On m'emmena je ne sais comment et je ne sais o. Je crois qu'on attela
+tous les chevaux pour me traner sur le sable en pente du rivage
+jusqu' une sorte de fosse o on me laissa seul.
+
+Je ne me rappelle pas combien de temps je restai l, priv de
+nourriture, dvor par la soif et par les mouches avides de mon sang.
+J'tais dj fort, j'aurais pu dmolir cette cave avec mes pieds de
+devant et me frayer un sentier, comme ma mre m'avait enseign le
+faire dans les versants rapides. Je fus longtemps sans m'en aviser.
+Sans connatre la mort, je hassais l'existence et ne songeais pas
+ la conserver. Enfin, je cdai l'instinct et je jetai des cris
+farouches. On m'apporta aussitt des cannes sucre et de l'eau. Je
+vis des ttes inquites se pencher sur les bords du silo o j'tais
+enseveli. On parut se rjouir de me voir manger et boire; mais, ds
+que j'eus repris des forces, j'entrai en fureur et je remplis la terre
+et le ciel des clats retentissants de ma voix. Alors, on s'loigna,
+me laissant dmolir la berge verticale de ma prison, et je me crus
+en libert; mais j'tais dans un parc form de tiges de bambous
+monstrueux, relis les uns aux autres par des lianes si bien serres
+que je ne pus en branler un seul. Je passai encore plusieurs jours
+essayer obstinment ce vain travail, auquel rsistait le perfide
+et savant travail de l'homme. On m'apportait mes aliments et on me
+parlait avec douceur. Je n'coutais rien, je voulais fondre sur mes
+adversaires, je frappais de mon front avec un bruit affreux les
+murailles de ma prison sans pouvoir les branler; mais, quand j'tais
+seul, je mangeais. La loi imprieuse de la vie l'emportait sur mon
+dsespoir, et, le sommeil domptant mes forces, je dormais sur les
+herbes fraches dont on avait jonch ma cage.
+
+Enfin, un jour, un petit homme noir, vtu seulement d'un _sarong_ ou
+caleon blanc, entra seul et rsolment dans ma prison en portant une
+auge de farine de riz sal et mlang un corps huileux. Il me la
+prsenta genoux en me disant d'une voix douce des paroles o je
+distinguai je ne sais quelle intention affectueuse et caressante. Je
+le laissai me supplier jusqu'au moment o, vaincu par ses prires, je
+mangeai devant lui. Pendant que je savourais ce mets rafrachissant,
+il m'ventait avec une feuille de palmier et me chantait quelque chose
+de triste que j'coutais avec tonnement. Il revint un peu plus tard
+et me joua sur une petite flte de roseau je ne sais quel air plaintif
+qui me fit comprendre la piti que je lui inspirais. Je le laissai
+baiser mon front et mes oreilles. Peu peu, je lui permis de me
+laver, de me dbarrasser des pines qui me gnaient et de s'asseoir
+entre mes jambes. Enfin, au bout d'un temps que je ne puis prciser,
+je sentis qu'il m'aimait et que je l'aimais aussi. Ds lors, je fus
+dompt, le pass s'effaa de ma mmoire, et je consentis le suivre
+sur le rivage sans songer m'chapper.
+
+Je vcus, je crois, deux ans seul avec lui. Il avait pour moi des
+soins si tendres, qu'il remplaait ma mre et que je ne pensai plus
+jamais le quitter. Pourtant je ne lui appartenais pas. La tribu qui
+s'tait empare de moi devait se partager le prix qui serait offert
+par les plus riches radjahs de l'Inde ds qu'ils seraient informs de
+mon existence. On avait donc fait un arrangement pour tirer de moi le
+meilleur parti possible. La tribu avait envoy des dputs dans toutes
+les cours des deux pninsules pour me vendre au plus offrant, et, en
+attendant leur retour, j'tais confi ce jeune homme, nomm Aor, qui
+tait rput le plus habile de tous dans l'art d'apprivoiser et de
+soigner les tres de mon espce. Il n'tait pas chasseur, il n'avait
+pas aid au meurtre de ma mre. Je pouvais l'aimer sans remords.
+
+Bientt je compris la parole humaine, qu' toute heure il me faisait
+entendre. Je ne me rendais pas compte des mots, mais l'inflexion de
+chaque syllabe me rvlait sa pense aussi clairement que si j'eusse
+appris sa langue. Plus tard, je compris de mme cette musique de la
+parole humaine en quelque langue qu'elle arrivt mon oreille. Quand
+c'tait de la musique chante par la voix ou les instruments, je
+comprenais encore mieux.
+
+J'arrivai donc savoir de mon ami que je devais me drober aux
+regards des hommes parce que quiconque me verrait serait tent de
+m'emmener pour me vendre aprs l'avoir tu. Nous habitions alors la
+province de Tenasserim, dans la partie la plus dserte des monts
+Moghs, en face de l'archipel de Merghi. Nous demeurions cachs tout le
+jour dans les rochers, et nous ne sortions que la nuit. Aor montait
+sur mon cou et me conduisait au bain sans crainte des alligators et
+des crocodiles, dont je savais le prserver en enterrant nonchalamment
+dans le sable leur tte, qui se brisait sous mon pied. Aprs le bain,
+nous errions dans les hautes forts, o je choisissais les branches
+dont j'tais friand et ou je cueillais pour Aor des fruits que je lui
+passais avec ma trompe. Je faisais aussi ma provision de verdure pour
+la journe. J'aimais surtout les corces fraches et j'avais une
+adresse merveilleuse pour les dtacher de la tige jusqu'au plus petit
+brin; mais il me fallait du temps pour dpouiller ainsi le bois, et
+je m'approvisionnais de branches pour les loisirs de la journe, en
+prvision des heures o je ne dormais pas, heures assez courtes,
+je dois le dire; l'lphant livr lui-mme est noctambule de
+prfrence.
+
+Mon existence tait douce et tout absorbe dans le prsent, je ne me
+reprsentais pas l'avenir. Je commenai rflchir sur moi-mme un
+jour que les hommes de la tribu amenrent dans mon parc de bambous une
+troupe d'lphants sauvages qu'ils avaient chasss aux flambeaux
+avec un grand bruit de tambours et de cymbales pour les forcer
+se rfugier dans ce pige. On y avait amen d'avance des lphants
+apprivoiss qui devaient aider les chasseurs dompter les captifs, et
+qui les aidrent en effet avec une intelligence extraordinaire lier
+les quatre jambes l'une aprs l'autre; mais quelques mles sauvages,
+les solitaires surtout, taient si furieux, qu'on crut devoir
+m'adjoindre aux chasseurs pour en venir bout. On fora mon cher Aor
+ me monter, et il essaya d'obir, bien qu'avec une vive rpugnance.
+Je sentis alors le sentiment du juste se rvler moi, et j'eus
+horreur de ce que l'on prtendait me faire faire. Ces lphants
+sauvages taient sinon mes gaux, du moins mes semblables; les
+lphants soumis qui aidaient consommer l'esclavage de leurs frres
+me parurent tout fait infrieurs eux et moi. Saisi de mpris et
+d'indignation, je m'attaquai eux seuls et me portai la dfense des
+prisonniers si nergiquement, que l'on dut renoncer m'avilir. On me
+fit sortir du parc, et mon cher Aor me combla d'loges et de caresses.
+
+--Vous voyez bien, disait-il ses compagnons, que celui-ci est un
+ange et un saint, jamais lphant blanc n'a t employ aux travaux
+grossiers ni aux actes de violence. Il n'est fait ni pour la chasse,
+ni pour la guerre, ni pour porter des fardeaux, ni pour servir de
+monture dans les voyages. Les rois eux-mmes ne se permettent pas de
+s'asseoir sur lui, et vous voulez qu'il s'abaisse vous aider au
+domptage? Non, vous ne comprenez pas sa grandeur et vous outragez son
+rang! Ce que vous avez tent de faire attirera sur vous la puissance
+des mauvais esprits.
+
+Et, comme on remontrait mon ami qu'il avait lui-mme travaill me
+dompter:
+
+--Je ne l'ai dompt, rpondait-il, qu'avec mes douces paroles et le
+son de ma flte. S'il me permet de le monter, c'est qu'il a reconnu en
+moi son serviteur fidle, son _mahout_ dvou. Sachez bien que le jour
+o l'on nous sparerait, l'un de nous mourrait; et souhaitez que ce
+soit moi, car du salut de _la Fleur sacre_ dpendent la richesse et
+la gloire de votre tribu.
+
+_La Fleur sacre_ tait le nom qu'il m'avait donn et que nul
+ne songeait me contester. Les paroles de mon mahout m'avaient
+profondment pntr. Je sentis que sans lui on m'et avili, et je
+devins d'autant plus fier et plus indpendant. Je rsolus (et je me
+tins parole) de ne jamais agir que par son conseil, et tous deux
+d'accord nous loignmes de nous quiconque ne nous traitait pas avec
+un profond respect. On lui avait offert de me donner pour socit les
+lphants les plus beaux et les mieux dresss. Je refusai absolument
+de les admettre auprs de ma personne, et, seul avec Aor, je ne
+m'ennuyai jamais.
+
+J'avais environ quinze ans, et ma taille dpassait dj de beaucoup
+celle des lphants adultes de l'Inde, lorsque nos dputs revinrent
+annonant que, le radjah des Birmans ayant fait les plus belles
+offres, le march tait conclu. On avait agi avec prudence. On ne
+s'tait adress aucun des souverains du royaume de Siam, parce
+qu'ils eussent pu me revendiquer comme tant n sur leurs terres et
+ne vouloir rien payer pour m'acqurir. Je fus donc adjug au roi de
+Pagham et conduit de nuit trs-mystrieusement le long des ctes de
+Tenasserim jusqu' Martaban, d'o, aprs avoir travers les monts
+Karens, nous gagnmes les rives du beau fleuve Iraouaddy.
+
+Il m'en avait cot de quitter ma patrie et mes forts; je n'y eusse
+jamais consenti, si Aor ne m'et dit sur sa flte que la gloire et le
+bonheur m'attendaient sur d'autres rivages. Durant la route, je ne
+voulus pas le quitter un seul instant. Je lui permettais peine de
+descendre de mon cou, et aux heures du sommeil, pour me prserver
+d'une poignante inquitude, il dormait entre mes jambes. J'tais
+jaloux, et ne voulais pas qu'il ret d'autre nourriture que celle que
+je lui prsentais; je choisissais pour lui les meilleurs fruits, et
+je lui tendais avec ma trompe le vase que je remplissais moi-mme
+de l'eau la plus pure. Je l'ventais avec de larges feuilles; en
+traversant les bois et les jungles, j'abattais sans m'arrter les
+arbustes pineux qui eussent pu l'atteindre et le dchirer. Je faisais
+enfin, mais mieux que tous les autres, tout ce que font les lphants
+bien dresss, et je le faisais de ma propre volont, non d'une manire
+banale, mais pour mon seul ami.
+
+Ds que nous emes atteint la frontire birmane, une dputation du
+souverain vint au-devant de moi. Je fus inquiet du crmonial qui
+m'entourait. Je vis que l'on donnait de l'or et des prsents aux
+chasseurs malais qui m'avaient accompagn et qu'on les congdiait.
+Allait-on me sparer d'Aor? Je montrai une agitation effrayante, et je
+menaai les hauts personnages qui approchaient de moi avec respect.
+Aor, qui me comprenait, leur expliqua mes craintes, et leur dit que,
+spar de lui, je ne consentirais jamais les suivre. Alors, un des
+ministres chargs de ma rception, et qui tait rest sous une tente,
+ta ses sandales, et vint moi pour me prsenter genoux une lettre
+du roi des Birmans, crite en bleu sur une longue feuille de palmier
+dore. Il s'apprtait m'en donner lecture lorsque je la pris de ses
+mains et la passai mon mahout pour qu'il me la traduisit. Il n'avait
+pas le droit, lui qui appartenait une caste infrieure, de toucher
+cette feuille sacre. Il me pria de la rendre au seigneur ministre de
+Sa Majest, ce que je fis aussitt pour marquer ma dfrence et mon
+amiti pour Aor. Le ministre reprit la lettre, sur laquelle on dplia
+une ombrelle d'or, et il lut:
+
+Trs-puissant, trs-aim et trs-vnr lphant, du nom de _Fleur
+sacre_, daignez venir rsider dans la capitale de mon empire, o un
+palais digne de vous est dj prpar. Par la prsente lettre royale,
+moi, le roi des Birmans, je vous alloue un fief qui vous appartiendra
+en propre, un ministre pour vous obir, une maison de deux cents
+personnes, une suite de cinquante lphants, autant de chevaux et de
+boeufs que ncessitera votre service; six ombrelles d'or, un corps de
+musique, et tous les honneurs qui sont dus l'lphant sacr, joie et
+gloire des peuples.
+
+On me montra le sceau royal, et, comme je restais impassible et
+indiffrent, on dut demander mon mahout si j'acceptais les offres
+du souverain. Aor rpondit qu'il fallait me promettre de ne jamais me
+sparer de lui, et le ministre, aprs avoir consult ses collgues,
+jura ce que j'exigeais. Alors, je montrai une grande joie en caressant
+la lettre royale, l'ombrelle d'or et un peu le visage du ministre, qui
+se dclara trs-heureux de m'avoir satisfait.
+
+Quoique trs-fatigu d'un long voyage, je tmoignai que je voulais me
+mettre en marche pour voir ma nouvelle rsidence et faire connaissance
+avec mon collgue et mon gal, le roi de Birmanie. Ce fut une marche
+triomphale tout le long du fleuve que nous remontions. Ce fleuve
+Iraouaddy tait d'une beaut sans gale. Il coulait, tantt
+nonchalant, tantt rapide, entre des rochers couverts d'une vgtation
+toute nouvelle pour moi, car nous nous avancions vers le nord, et
+l'air tait plus frais, sinon plus pur que celui de mon pays. Tout
+tait diffrent. Ce n'tait plus le silence et la majest du dsert.
+C'tait un monde de luxe et de ftes; partout sur le fleuve des
+barques la poupe leve en forme de croissant, garnies de banderoles
+de soie lame d'or, suivies de barques de pcheurs ornes de feuillage
+et de fleurs. Sur le rivage, des populations riches sortaient de leurs
+habitations lgantes pour venir s'agenouiller sur mon passage et
+m'offrir des parfums. Des bandes de musiciens et de prtres accourus
+de toutes les pagodes mlaient leurs chants aux sons de l'orchestre
+qui me prcdait.
+
+Nous avancions trs-petites journes dans la crainte de me
+fatiguer, et deux ou trois fois par jour on s'arrtait pour mon bain.
+Le fleuve n'tait pas toujours guable sur les rives. Aor me laissait
+sonder avec ma trompe. Je ne voulais me risquer que sur le sable le
+plus fin et dans l'eau la plus pure. Une fois sr de mon point de
+dpart, je m'lanais dans le courant, si rapide et si profond qu'il
+pt tre, portant toujours sur mon cou le confiant Aor, qui prenait
+autant de plaisir que moi cet exercice et qui, aux endroits
+difficiles et dangereux, ranimait mon ardeur et ma force en jouant sur
+sa flte un chant de notre pays, tandis que mon cortge et la foule
+presse sur les deux rives exprimaient leur anxit ou leur admiration
+par des cris, des prosternations et des invocations de bras tendus
+vers moi. Les ministres, inquiets de l'audace d'Aor, dlibraient
+entre eux s'ils ne devaient pas m'interdire d'exposer ainsi ma vie
+prcieuse au salut de l'empire; mais Aor jouant toujours de la flte
+sur ma tte au ras du flot et ma trompe releve comme le cou d'un
+paon gigantesque tmoignaient de notre scurit. Quand nous revenions
+lentement et paisiblement au rivage, tous accouraient vers moi avec
+des gnuflexions ou des cris de triomphe, et mon orchestre dchirait
+les airs de ses fanfares clatantes. Cet orchestre ne me plut pas le
+premier jour. Il se composait de trompettes au son aigu, de trompes
+normes, de gongs effroyables, de castagnettes de bambou et de
+tambours ports par des lphants de service. Ces tambours taient
+forms d'une cage ronde richement travaille au centre de laquelle un
+homme accroupi sur ses jambes croises frappait tour tour avec deux
+baguettes sur une gamme de cymbales sonores. Une autre cage, semblable
+extrieurement, tait munie de timbales de divers mtaux, et le
+musicien, galement assis au centre et port par un lphant, en
+tirait de puissants accords. Ce grand bruit d'instruments terribles
+choqua d'abord mon oreille dlicate. Je m'y habituai pourtant, et je
+pris plaisir aux tranges harmonies qui proclamaient ma gloire aux
+quatre vents du ciel. Mais je prfrai toujours la musique de
+salon, la douce harpe birmane, gracieuse imitation des jonques de
+l'Iraouaddy, le _caman_, harmonica aux touches d'acier, dont les sons
+ont une puret anglique, et par-dessus tout la suave mlodie que me
+faisait entendre Aor sur sa flte de roseau.
+
+Un jour qu'il jouait sur un certain rhythme saccad, au milieu du
+fleuve, nous fmes entours d'une foule innombrable de gros poissons
+dors la manire des pagodes qui dressaient leur tte hors de l'eau
+comme pour nous implorer. Aor leur jeta un peu de riz dont il avait
+toujours un petit sac dans sa ceinture. Ils manifestrent une grand
+joie et nous accompagnrent jusqu'au rivage, et, comme la foule se
+rcriait, je pris dlicatement un de ces poissons et le prsentai
+au premier ministre, qui le baisa et ordonna que sa dorure ft vite
+rehausse d'une nouvelle couche; aprs quoi, on le remit dans l'eau
+avec respect. J'appris ainsi que c'taient les poissons sacrs de
+l'Iraouaddy, qui rsident en un seul point du fleuve et qui viennent
+ l'appel de la voix humaine, n'ayant jamais eu rien redouter de
+l'homme.
+
+Nous arrivmes enfin Pagham, une ville de quatre cinq lieues
+d'tendue le long du fleuve. Le spectacle que prsentait cette valle
+de palais, de temples, de pagodes, de villas et de jardins me causa un
+tel tonnement, que je m'arrtai comme pour demander mon mahout
+si ce n'tait pas un rve. Il n'tait pas moins bloui que moi, et,
+posant ses mains sur mon front que ses caresses ptrissaient sans
+cesse:
+
+--Voil ton empire, me dit-il. Oublie les forts et les jungles, te
+voici dans un monde d'or et de pierreries!
+
+C'tait alors un monde enchant en effet. Tout tait ruisselant d'or
+et d'argent, de la base au fate des mille temples et pagodes qui
+remplissaient l'espace et se perdaient dans les splendeurs de
+l'horizon. Le bouddhisme ayant respect les monuments de l'ancien
+culte, la diversit tait infinie. C'taient des masses imposantes,
+les unes trapues, les autres leves comme des montagnes pic, des
+coupoles immenses en forme de cloches, des chapelles surmontes d'un
+oeuf monstrueux, blanc comme la neige, enchss, dans une base dore,
+des toits longs superposs sur des piliers jour autour desquels
+se tordaient des dragons tincelants, dont les cailles de verre de
+toutes couleurs semblaient faites de pierres prcieuses; des pyramides
+formes d'autres toits laqus d'or vert, bleu, rouge, tags en
+diminuant jusqu'au fate, d'o s'lanait une flche d'or immense
+termine par un bouton de cristal, qui resplendissait comme un diamant
+monstre aux feux du soleil. Plusieurs de ces difices levs sur le
+flanc du ravin avaient des perrons de trois et quatre cents marches
+avec des terrassements d'une blancheur clatante qui semblaient
+taills dans un seul bloc du plus beau marbre. C'taient des
+revtements de collines entires faites d'un ciment de corail blanc et
+de nacre pils. Aux flancs de certains difices, sur les fatires,
+ tous les angles des toits, des monstres fantastiques en bois de
+santal, tout bossus d'or et d'mail, semblaient s'lancer dans le
+vide ou vouloir mordre le ciel. Ailleurs, des difices de bambous,
+tout jour et d'un travail exquis. C'tait un entassement de
+richesses folles, de caprices drgls; la morne splendeur des grands
+monastres noirs, d'un style antique et farouche, faisait ressortir
+l'clat scintillant des constructions modernes. Aujourd'hui, ces
+magnificences inoues ne sont plus; alors, c'tait un rve d'or, une
+fable des contes orientaux ralise par l'industrie humaine.
+
+Aux portes de la ville, nous fmes reus par le roi et toute la cour.
+Le monarque descendit de cheval et vint me saluer, puis on me fit
+entrer dans un difice o l'on procda ma toilette de crmonie, que
+le roi avait apporte dans un grand coffre de bois de cdre incrust
+d'ivoire, port par le plus beau et le plus par de ses lphants;
+mais comme j'clipsai ce luxueux subalterne quand je parus dans mon
+costume d'apparat! Aor commena par me laver et me parfumer avec grand
+soin, puis on me revtit de longues bandes carlates, tisses d'or et
+de soie, qui se drapaient avec art autour de moi sans cacher la beaut
+de mes formes et la blancheur sacre de mon pelage. On mit sur ma
+tte une tiare en drap carlate ruisselante de gros diamants et de
+merveilleux rubis, on ceignit mon front des neuf cercles de pierres
+prcieuses, ornement consacr qui conjure l'influence des mauvais
+esprits. Entre mes yeux brillait un croissant de pierreries et une
+plaque d'or o se lisaient tous mes titres. Des glands d'argent du
+plus beau travail furent suspendus mes oreilles, des anneaux d'or
+et d'meraudes, saphirs et diamants, furent passs dans mes dfenses,
+dont la blancheur et le brillant attestaient ma jeunesse et ma puret.
+Deux larges boucliers d'or massif couvrirent mes paules, enfin un
+coussin de pourpre fut plac sur mon cou, et je vis avec joie que
+mon cher Aor avait un sarong de soie blanche broche d'argent,
+des bracelets de bras et de jambes en or fin et un lger chle du
+cachemire blanc le plus moelleux roul autour de la tte. Lui aussi
+tait lav et parfum. Ses formes taient plus fines et mieux modeles
+que celles des Birmans, son teint tait plus sombre, ses yeux plus
+beaux. Il tait jeune encore, et, quand je le vis recevoir pour me
+conduire une baguette toute incruste de perles fines et toute cercle
+de rubis, je fus fier de lui et l'enlaai avec amour. On voulut
+lui prsenter la lgre chelle de bambou qui sert escalader les
+montures de mon espce et qu'on leur attache ensuite au flanc pour
+tre mme d'en descendre volont. Je repoussai cet emblme de
+servitude, je me couchai et j'tendis ma tte de manire que mon ami
+pt s'y asseoir sans rien dranger ma parure, puis je me relevai si
+fier et si imposant, que le roi lui-mme fut frapp de ma dignit, et
+dclara que jamais lphant sacr si noble et si beau n'avait attest
+et assur la prosprit de son empire.
+
+Notre dfil jusqu' mon palais dura plus de trois heures; le sol
+tait jonch de verdure et de fleurs. De dix pas en dix pas, des
+cassolettes places sur mon passage rpandaient de suaves parfums,
+l'orchestre du roi jouait en mme temps que le mien, des troupes de
+bayadres admirables me prcdaient en dansant. De chaque rue qui
+s'ouvrait sur la rue principale dbouchaient des cortges nouveaux
+composs de tous les grands de la ville et du pays, qui m'apportaient
+de nouveaux prsents et me suivaient sur deux files. L'air charg de
+parfums la fume bleue retentissait de fanfares qui eussent couvert
+le bruit du tonnerre. C'tait le rugissement d'une tempte au milieu
+d'un panouissement de dlices. Toutes les maisons taient pavoises
+de riches tapis et d'toffes merveilleuses. Beaucoup taient relies
+par de lgers arcs de triomphe, ouvrages en rotin improviss et
+pavoiss aussi avec une rare lgance. Du haut de ces portes jour,
+des mains invisibles faisaient pleuvoir sur moi une neige odorante de
+fleurs de jasmin et d'oranger.
+
+On s'arrta sur une grande place palissade en arne pour me faire
+assister aux jeux et aux danses. Je pris plaisir tout ce qui tait
+agrable et fastueux; mais j'eus horreur des combats d'animaux, et,
+en voyant deux lphants, rendus furieux par une nourriture et un
+entranement particuliers, tordre avec rage leurs trompes enlaces et
+se dchirer avec leurs dfenses, je quittai la place d'honneur
+que j'occupais et m'lanai au milieu de l'arne pour sparer les
+combattants. Aor n'avait pas eu le temps de me retenir, et des cris
+de dsespoir s'levrent de toutes parts. On craignait que les
+adversaires ne fondissent sur moi; mais peine me virent-il
+prs d'eux, que leur rage tomba comme par enchantement et qu'ils
+s'enfuirent perdus et humilis. Aor, qui m'avait lestement rejoint,
+dclara que je ne pouvais supporter la vue du sang et que d'ailleurs,
+aprs un voyage de plus de cinq cents lieues, j'avais absolument
+besoin de repos. Le peuple fut trs mu de ma conduite, et les sages
+du pays se prononcrent pour moi, affirmant que le Bouddha condamnait
+les jeux sanglants et les combats d'animaux. J'avais donc exprim
+sa volont, et on renona pour plusieurs annes ces cruels
+divertissements.
+
+On me conduisit mon palais, situ au del de la ville, dans un
+ravin dlicieux au bord du fleuve. Ce palais tait aussi grand et
+aussi riche que celui du roi. Outre le fleuve, j'avais dans mon jardin
+un vaste bassin d'eau courante pour mes ablutions de chaque instant.
+J'tais fatigu. Je me plongeai dans le bain et me retirai dans la
+salle qui devait me servir de chambre coucher, o je restai seul
+avec Aor, aprs avoir tmoign que j'avais assez de musique et ne
+voulais d'autre socit que celle de mon ami.
+
+Cette salle de repos tait une coupole imposante, soutenue par une
+double colonnade de marbre rose. Des toffes du plus grand prix
+fermaient les issues et retombaient en gros plis sur le parquet de
+mosaque. Mon lit tait un amas odorant de bois de santal rduit en
+fine poussire. Mon auge tait une vasque d'argent massif o quatre
+personnes se fussent baignes l'aise. Mon rtelier tait une tagre
+de laque dore couverte des fruits les plus succulents. Au milieu de
+la salle, un vase colossal en porcelaine du Japon laissait retomber
+en cascade un courant d'eau pure qui se perdait dans une corbeille de
+lotus. Sur le bord de la vasque de jade, des oiseaux d'or et d'argent
+maills de mille couleurs chatoyantes semblaient se pencher pour
+boire. Des guirlandes de spathes, de pandanus odorant se balanaient
+au-dessus de ma tte. Un immense ventail, le _pendjab_ des palais de
+l'Inde, mis en mouvement par des mains invisibles, m'envoyait un air
+frais sans cesse renouvel du haut de la coupole.
+
+A mon rveil, on fit entrer divers animaux apprivoiss, de petits
+singes, des cureuils, des cigognes, des phnicoptres, des colombes,
+des cerfs et des biches de cette jolie espce qui n'a pas plus d'une
+coude de haut. Je m'amusai un instant de cette socit enjoue; mais
+je prfrais la fracheur et la propret immacule de mon appartement
+ toutes ces visites, et je fis connatre que la socit des hommes
+convenait mieux la gravit de mon caractre.
+
+Je vcus ainsi de longues annes dans la splendeur et les dlices
+avec mon cher Aor; nous tions de toutes les crmonies et de toutes
+les ftes, nous recevions la visite des ambassadeurs trangers. Nul
+sujet n'approchait de moi que les pieds nus et le front dans la
+poussire. J'tais combl de prsents, et mon palais tait un des plus
+riches muses de l'Asie. Les prtres les plus savants venaient me voir
+et converser avec moi, car ils trouvaient ma vaste intelligence la
+hauteur de leurs plus beaux prceptes, et prtendaient lire dans ma
+pense travers mon large front toujours empreint d'une srnit
+sublime. Aucun temple ne m'tait ferm, et j'aimais pntrer dans
+ces hautes et sombres chapelles o la figure colossale de Gautama,
+ruisselante d'or, se dressait comme un soleil au fond des niches
+claires d'en haut. Je croyais revoir le soleil de mon dsert et
+je m'agenouillais devant lui, donnant ainsi l'exemple aux croyants,
+difis de ma pit. Je savais mme prsenter des offrandes
+l'idole vnre, et balancer devant elle l'encensoir d'or. Le roi me
+chrissait et veillait avec soin ce que ma maison ft toujours tenue
+sur le mme pied que la sienne.
+
+Mais aucun bonheur terrestre ne peut durer. Ce digne souverain
+s'engagea dans une guerre funeste contre un tat voisin. Il fut vaincu
+et dtrn. L'usurpateur le relgua dans l'exil et ne lui permit pas
+de m'emmener. Il me garda comme un signe de sa puissance et un gage de
+son alliance avec le Bouddha; mais il n'avait pour moi ni amiti ni
+vnration, et mon service fut bientt nglig. Aor s'en affecta et
+s'en plaignit. Les serviteurs du nouveau prince le prirent en haine
+et rsolurent de se dfaire de lui. Un soir, comme nous dormions
+ensemble, ils pntrrent sans bruit chez moi et le frapprent d'un
+poignard. Eveill par ses cris, je fondis sur les assassins, qui
+prirent la fuite. Mon pauvre Aor tait vanoui, son sarong tait
+tach de sang. Je pris dans le bassin d'argent toute l'eau dont je
+l'aspergeai sans pouvoir le ranimer. Alors, je me souvins du mdecin
+qui tait toujours de service dans la pice voisine, j'allai
+l'veiller et je l'amenai auprs d'Aor. Mon ami fut bien soign et
+revint la vie; mais il resta longtemps affaibli par la perte de son
+sang, et je ne voulus plus sortir ni me baigner sans lui. La douleur
+m'accablait, je refusais de manger; toujours couch prs de lui, je
+versais des larmes et lui parlais avec mes yeux et mes oreilles pour
+le supplier de gurir.
+
+On ne rechercha pas les assassins; on prtendit que j'avais bless
+Aor par mgarde avec une de mes dfenses, et on parla de me les scier.
+Aor s'indigna et jura qu'il avait t frapp avec un stylet. Le
+mdecin, qui savait bien quoi s'en tenir, n'osa pas affirmer la
+vrit. Il conseilla mme mon ami de se taire, s'il ne voulait hter
+le triomphe des ennemis qui avaient jur sa perte.
+
+Alors, un profond chagrin s'empara de moi, et la vie civilise
+laquelle on m'avait initi me parut la plus amre des servitudes. Mon
+bonheur dpendait du caprice d'un prince qui ne savait ou ne voulait
+pas protger les jours de mon meilleur ami. Je pris en dgot les
+honneurs hypocrites qui m'taient encore rendus pour la forme, je
+reus les visites officielles avec humeur, je chassai les bayadres et
+les musiciens qui troublaient le faible et pnible sommeil de mon ami.
+Je me privai le plus possible de dormir pour veiller sur lui.
+
+J'avais le pressentiment d'un nouveau malheur, et dans cette
+surexcitation du sentiment je subis un phnomne douloureux, celui de
+retrouver la mmoire de mes jeunes annes. Je revis dans mes rves
+troubls l'image longtemps efface de ma mre assassine en me
+couvrant de son corps perc de flches. Je revis aussi mon dsert, mes
+arbres splendides, mon fleuve Tenasserim, ma montagne d'Ophir, et ma
+vaste mer tincelante l'horizon. La nostalgie s'empara de moi et une
+ide fixe, l'ide de fuir, domina imprieusement mes rveries. Mais je
+voulais fuir avec Aor, et le pauvre Aor, couch sur le flanc, pouvait
+ peine se soulever pour baiser mon front pench vers lui.
+
+Une nuit, malade moi-mme, puis de veilles et succombant la
+fatigue, je dormis profondment durant quelques heures. A mon rveil,
+je ne vis plus Aor sur sa couche et je l'appelai en vain. perdu, je
+sortis dans le jardin, je cherchai au bord de l'tang. Mon odorat
+me fit savoir qu'Aor n'tait point l et qu'il n'y tait pas venu
+rcemment. Grce la ngligence qui avait gagn mes serviteurs, je
+pus ouvrir moi-mme les portes de l'enclos et sortir des palissades.
+Alors, je sentis le voisinage de mon ami et m'lanai dans un bois de
+tamarins qui tapissait la colline. A une courte distance, j'entendis
+un cri plaintif et je me prcipitai dans un fourr o je vis Aor li
+un arbre et entour de sclrats prts le frapper. D'un bond, je
+les renversai tous, je les foulai aux pieds sans piti. Je rompis les
+liens qui retenaient Aor, je le saisis dlicatement, je l'aidai se
+placer sur mon cou, et, prenant l'allure rapide et silencieuse de
+l'lphant en fuite, je m'enfonai au hasard dans les forts.
+
+A cette poque, la partie de l'Inde o nous nous trouvions offrait le
+contraste heurt des civilisations luxueuses deux pas des dserts
+inexplorables. J'eus donc bientt gagn les solitudes sauvages des
+monts Karens, et, quand, bout de forces, je me couchai sur les bords
+d'un fleuve plus direct et plus rapide que l'Iraouaddy, nous tions
+dj trente lieues de la ville birmane. Aor me dit:
+
+--O allons-nous? Ah! je le vois dans tes regards, tu veux retourner
+dans nos montagnes; mais tu crois y tre dj, et tu t'abuses. Nous
+en sommes bien loin, et nous ne pourrons jamais y arriver sans tre
+dcouverts et repris. D'ailleurs, quand nous chapperions aux hommes,
+nous ne pourrions aller loin sans que, malade comme je suis, je meure,
+et alors comment te dirigeras-tu sans moi dans cette route lointaine?
+Laisse-moi ici, car c'est moi seul qu'on en veut, et retourne
+Pagham, o personne n'osera te menacer.
+
+Je lui tmoignai que je ne voulais ni le quitter ni retourner chez
+les Birmans; que, s'il mourait, je mourrais aussi; qu'avec de la
+patience et du courage, nous pouvions redevenir heureux.
+
+Il se rendit, et, aprs avoir pris du repos, nous nous remmes en
+route. Au bout de quelques jours de voyage, nous avions recouvr tous
+deux la sant, l'espoir et la force. L'air libre de la solitude,
+l'austre parfum des forts, la saine chaleur des rochers, nous
+gurissaient mieux que toutes les douceurs du faste et tous les
+remdes des mdecins. Cependant, Aor tait parfois effray de la
+tche que je lui imposais. Enlever un lphant sacr, c'tait, en cas
+d'insuccs, se dvouer aux plus atroces supplices. Il me disait ses
+craintes sur une flte de roseau qu'il s'tait faite et dont il jouait
+mieux que jamais. J'tais arriv un exercice de la pense presque
+gal celui de l'homme; je lui fis comprendre ce qu'il fallait faire,
+en me couvrant d'une vase noire qui s'talait au bord du fleuve et
+dont je m'aspergeais avec adresse. Frapp de ma pntration, il
+recueillit divers sucs de plantes dont il connaissait bien les
+proprits. Il en fit une teinture qui me rendit, sauf la taille,
+entirement semblable aux lphants vulgaires. Je lui indiquai que
+cela ne suffisait pas et qu'il fallait, pour me rendre mconnaissable,
+scier mes dfenses. Il ne s'y rsigna pas. J'tais ma sixime
+dentition, et il craignait que mes crochets ne pussent repousser. Il
+jugea que j'tais suffisamment dguis, et nous nous remmes en route.
+
+Quelque peu frquent que ft ce chemin de montagnes, ce fut miracle
+que d'chapper aux dangers de notre entreprise. Jamais nous n'y
+fussions parvenus l'un sans l'autre; mais, dans l'union intime de
+l'intelligence humaine avec une grande force animale, une puissance
+exceptionnelle s'improvise. Si les hommes avaient su s'identifier aux
+animaux assez compltement pour les amener s'identifier eux,
+ils n'auraient pas trouv en eux des esclaves parfois rebelles
+et dangereux, souvent surmens et insuffisants. Ils auraient eu
+d'admirables amis et ils eussent rsolu le problme de la force
+consciente sans avoir recours aux forces aveugles de la machine,
+animal plus redoutable et plus froce que les btes du dsert.
+
+A force de prudence et de persvrance, quelquefois harcels par des
+bandits que je sus mettre en fuite et dont je ne craignais ni les
+lances ni les flches, revtu que j'tais d'une lgre armure en
+cailles de bois de fer qu'Aor avait su me fabriquer, nous parvnmes
+au fleuve Tenasserim. Notre direction n'avait pas t difficile
+suivre. Outre que nous nous rappelions trs-bien l'un et l'autre
+ce voyage que nous avions dj fait, la construction gologique
+de l'Indo-Chine est trs-simple. Les longues artes de montagnes,
+spares par des valles profondes et de larges fleuves, se ramifient
+mdiocrement et s'inclinent sans point d'arrt sensible jusqu' la
+mer. Les monts Karens se relient aux monts Moghs en ligne presque
+droite. Nous fmes trs-rarement fausse route, et nos erreurs furent
+rapidement rectifies. Je dois dire que, de nous deux, j'tais
+toujours le plus prompt retrouver la vraie direction.
+
+Nous n'approchmes de nos anciennes demeures qu'avec circonspection.
+Il nous fallait vivre seuls et en libert complte. Nous fmes servis
+ souhait. La tribu, enrichie par la vente de ma personne l'ancien
+roi des Birmans, avait quitt ses villages de roseaux, et nos forts,
+dpeuples d'animaux la suite d'une terrible scheresse, avaient t
+abandonnes par les chasseurs. Nous pmes y faire un tablissement
+plus libre et plus sr encore que par le pass. Aor ne possdait
+absolument rien et ne regrettait rien de notre splendeur vanouie.
+Sans amis, sans famille, il ne connaissait et n'aimait plus que moi
+sur la terre. Je n'avais jamais aim que ma mre et lui. Une si longue
+intimit avait dtruit entre nous l'obstacle apport par la nature
+notre assimilation. Nous conversions ensemble comme deux tres de
+mme espce. Ma pantomime tait devenue si rflchie, si sobre, si
+expressive, qu'il lisait dans ma pense comme moi dans la sienne. Il
+n'avait mme plus besoin de me parler. Je le sentais triste ou gai
+selon le mode et les inflexions de sa flte, et, notre destine tant
+commune, je me reportais avec lui dans les souvenirs du pass, ou je
+me plongeais dans la bate extase du prsent.
+
+Nous passmes de longues annes dans les dlices de la dlivrance.
+Aor tait devenu bouddhiste fervent en Birmanie et ne vivait plus que
+de vgtaux. Notre subsistance tait assure, et nous ne connaissions
+plus ni la souffrance ni la maladie.
+
+Mais le temps marchait, et Aor tait devenu vieux. J'avais vu ses
+cheveux blanchir et ses forces dcrotre. Il me fit comprendre les
+effets de l'ge et m'annona qu'il mourrait bientt. Je prolongeai sa
+vie en lui pargnant toute fatigue et tout soin. Un moment vint o il
+ne put pourvoir ses besoins, je lui apportais sa nourriture et je
+construisais ses abris. Il perdit la chaleur du sang, et, pour se
+rchauffer, il ne quittait plus le contact de mon corps. Un jour,
+il me pria de lui creuser une fosse parce qu'il se sentait mourir.
+J'obis, il s'y coucha sur un lit d'herbages, enlaa ses bras autour
+de ma trompe et me dit adieu. Puis ses bras retombrent, il resta
+immobile, et son corps se raidit.
+
+Il n'tait plus. Je recouvris la fosse comme il me l'avait command,
+et je me couchai dessus. Avais-je bien compris la mort? Je le pense,
+et pourtant je ne me demandai pas si la longvit de ma race me
+condamnait lui survivre beaucoup. Je ne pris pas la rsolution de
+mourir aussi. Je pleurai et j'oubliai de manger. Quand la nuit fut
+passe, je n'eus aucune ide d'aller au bain ni de me mouvoir. Je
+restai plong dans un accablement absolu. La nuit suivante me trouva
+inerte et indiffrent. Le soleil revint encore une fois et me trouva
+mort.
+
+L'me fidle et gnreuse d'Aor avait-elle pass en moi? Peut-tre.
+J'ai appris dans d'autres existences qu'aprs ma disparition l'empire
+birman avait prouv de grands revers. La royale ville de Pagham fut
+abandonne par le conseil des prtres de Gautama. Le Bouddha tait
+irrit du peu de soin qu'on avait eu de moi, ma fuite tmoignait
+de son mcontentement. Les riches emportrent leurs trsors et se
+btirent de nouveaux palais sur le territoire d'Ava; plus tard, ils
+abandonnrent encore cette ville somptueuse pour Amarapoura. Les
+pauvres emportrent dos de chameau leurs maisons de rotin pour
+suivre les matres du pays loin de la cit maudite. Pagham avait t
+le sjour et l'orgueil de quarante-cinq rois conscutifs, je l'avais
+condamne en la quittant, elle n'est plus aujourd'hui qu'un grandiose
+amas de ruines.
+
+--Votre histoire m'a amuse, dit alors sir William la petite fille
+qui lui avait dj parl; mais prsent, puisque nous avons tous t
+des btes avant d'tre des personnes, je voudrais savoir ce que nous
+serons plus tard, car enfin tout ce que l'on raconte aux enfants doit
+avoir une moralit la fin, et je ne vois pas venir la vtre.
+
+--Ma soeur a raison, dit un jeune homme qui avait cout sir William
+avec intrt. Si c'est une rcompense d'tre homme aprs avoir t
+chien honnte ou lphant vertueux, l'homme honnte et vertueux doit
+avoir aussi la sienne en ce monde.
+
+--Sans aucun doute, rpondit sir William. La personnalit humaine
+n'est pas le dernier mot de la cration sur notre plante. Les savants
+les plus modernes sont convaincus que l'intelligence progresse
+d'elle-mme par la loi qui rgit la matire. Je n'ai pas besoin
+d'entrer dans cet ordre d'ides pour vous dire qu'esprit et matire
+progressent de compagnie. Ce qu'il y a de certain pour moi, c'est que
+tout tre aspire se perfectionner et que, de tous les tres, l'homme
+est le plus jaloux de s'lever au-dessus de lui-mme. Il y est
+merveilleusement aid par l'tendue de son intelligence et par
+l'ardeur de son sentiment. Il sent qu'il est un produit encore
+trs-incomplet de la nature et qu'une race plus parfaite doit lui
+succder par voie ininterrompue de son propre dveloppement.
+
+--Je ne comprends pas bien, reprit la petite fille; deviendrons-nous
+des anges avec des ailes et des robes d'or?
+
+--Parfaitement, rpondit sir William. Les robes d'or sont des emblmes
+de richesse et de puret; nous deviendrons tous riches et purs; les
+ailes, nous saurons les trouver: la science nous les donnera pour
+traverser les airs, comme elle nous a donn les nageoires pour
+traverser les mers.
+
+--Oh! nous voil retombs dans les machines que vous maudissiez tout
+l'heure.
+
+--Les machines feront leur temps comme nous ferons le ntre, repartit
+sir William, l'animalit fera le sien et progressera en mme temps
+que nous. Qui vous dit qu'une race d'aigles aussi puissants que
+les ballons et aussi dociles que les chevaux ne surgira pas pour
+s'associer aux voyages ariens de l'homme futur? Est-ce une simple
+fantaisie potique que ces dieux de l'antiquit ports ou trans par
+des lions, des dauphins ou des colombes? N'est-ce pas plutt une
+sorte de vue prophtique de la domestication de toutes les cratures
+associes l'homme divinis de l'avenir? Oui, l'homme doit ds ce
+monde devenir ange, si par ange vous entendez un type d'intelligence
+et de grandeur morale suprieur au ntre. Il ne faut pas un miracle
+paen, il ne faut qu'un miracle naturel, comme ceux qui se sont dj
+tant de fois accomplis sur la terre, pour que l'homme voie changer ses
+besoins et ses organes en vue d'un milieu nouveau. J'ai vu des races
+entires s'abstenir de manger la chair des animaux, un grand progrs
+de la race entire sera de devenir frugivore, et les carnassiers
+disparatront. Alors fleurira la grande association universelle,
+l'enfant jouera avec le tigre comme le jeune Bacchus, l'lphant sera
+l'ami de l'homme, les oiseaux de haut vol conduiront dans les airs nos
+chars ovodes, la baleine transportera nos messages. Que sais-je! tout
+devient possible sur notre plante ds que nous supprimons le carnage
+et la guerre. Toutes les forces intelligentes de la nature, au lieu
+de s'entre-dvorer, s'organisent fraternellement pour soumettre et
+fconder la matire inorganique... Mais j'ai tort de vous esquisser
+ces merveilles; vous tes plus mme que moi, jeunes esprits qui
+m'interrogez, d'en voquer les riantes et sublimes images. Il suffit
+que, du monde rel, je vous aie lancs dans le monde du rve. Rvez,
+imaginez, faites du merveilleux, vous ne risquez pas d'aller trop
+loin, car l'avenir du monde idal auquel nous devons croire dpassera
+encore de beaucoup les aspirations de nos mes timides et incompltes.
+
+
+
+
+L'ORGUE DU TITAN
+
+
+Un soir, l'improvisation musicale du vieux et illustre matre Angelin
+nous passionnait comme de coutume, lorsqu'une corde de piano vint se
+briser avec une vibration insignifiante pour nous, mais qui produisit
+sur les nerfs surexcits de l'artiste l'effet d'un coup de foudre.
+Il recula brusquement sa chaise, frotta ses mains, comme si, chose
+impossible, la corde les et cingles, et laissa chapper ces tranges
+paroles:
+
+--Diable de titan, va!
+
+Sa modestie bien connue ne nous permettait pas de penser qu'il se
+compart un titan. Son motion nous parut extraordinaire. Il nous
+dit que ce serait trop long expliquer.
+
+--Ceci m'arrive quelquefois, nous dit-il, quand je joue le motif sur
+lequel je viens d'improviser. Un bruit imprvu me trouble et il me
+semble que mes mains s'allongent. C'est une sensation douloureuse
+et qui me reporte un moment tragique et pourtant heureux dans mon
+existence.
+
+Press de s'expliquer, il cda et nous raconta ce qui suit:
+
+ * * * * *
+
+Vous savez que je suis de l'Auvergne, n dans une trs-pauvre
+condition et que je n'ai pas connu mes parents. Je fus lev par la
+charit publique et recueilli par M. Jansir, que l'on appelait par
+abrviation matre Jean, professeur de musique et organiste de la
+cathdrale de Clermont. J'tais son lve en qualit d'enfant de
+choeur. En outre, il prtendait m'enseigner le solfge et le clavecin.
+
+C'tait un homme terriblement bizarre que matre Jean, un vritable
+type de musicien classique, avec toutes les excentricits que l'on
+nous attribue, que quelques-uns de nous affectent encore, et qui, chez
+lui, taient parfaitement naves, par consquent redoutables.
+
+Il n'tait pas sans talent, bien que ce talent ft trs au-dessous de
+l'importance qu'il lui attribuait. Il tait bon musicien, avait des
+leons en ville et m'en donnait moi-mme ses moments perdus, car
+j'tais plutt son domestique que son lve et je faisais mugir les
+soufflets de l'orgue plus souvent que je n'en essayais les touches.
+
+Ce dlaissement ne m'empchait pas d'aimer la musique et d'en rver
+sans cesse; tous autres gards, j'tais un vritable idiot, comme
+vous allez voir.
+
+Nous allions quelquefois la campagne, soit pour rendre visite des
+amis du matre, soit pour rparer les pinettes et clavecins de sa
+clientle; car, en ce temps-l,--je vous parle du commencement du
+sicle,--il y avait fort peu de pianos dans nos provinces, et le
+professeur organiste ne ddaignait pas les petits profits du luthier
+et de l'accordeur.
+
+Un jour, matre Jean me dit:
+
+--Petit, vous vous lverez demain avec le jour. Vous ferez manger
+l'avoine Bibi, vous lui mettrez la selle et le portemanteau et vous
+viendrez avec moi. Emportez vos souliers neufs et votre habit vert
+billard. Nous allons passer deux jours de vacances chez mon frre le
+cur de Chanturgue.
+
+Bibi tait un petit cheval maigre, mais vigoureux, qui avait
+l'habitude de porter matre Jean avec moi en croupe.
+
+Le cur de Chanturgue tait un bon vivant et un excellent homme que
+j'avais vu quelquefois chez son frre. Quant Chanturgue, c'tait une
+paroisse parpille dans les montagnes et dont je n'avais non plus
+d'ide que si l'on m'et parl de quelque tribu perdue dans les
+dserts du nouveau monde.
+
+Il fallait tre ponctuel avec matre Jean. A trois heures du matin
+j'tais debout; quatre, nous tions sur la route des montagnes;
+midi, nous prenions quelque repos et nous djeunions dans une petite
+maison d'auberge bien noire et bien froide, situe la limite d'un
+dsert de bruyres et de laves; trois heures, nous repartions
+travers ce dsert.
+
+La route tait si ennuyeuse, que je m'endormis plusieurs reprises.
+J'avais tudi trs-consciencieusement la manire de dormir en croupe
+sans que le matre s'en apert. Bibi ne portait pas seulement l'homme
+et l'enfant, il avait encore l'arrire-train, presque sur la queue,
+un portemanteau troit, assez lev, une sorte de petite caisse en
+cuir o ballottaient ple-mle les outils de matre Jean et ses nippes
+de rechange. C'est sur ce portemanteau que je me calais, de manire
+qu'il ne sentt pas sur son dos l'alourdissement de ma personne et
+sur son paule le balancement de ma tte. Il avait beau consulter le
+profil que nos ombres dessinaient sur les endroits aplanis du chemin
+ou sur les talus de rochers; j'avais tudi cela aussi, et j'avais,
+une fois pour toutes, adopt une pose en raccourci, dont il ne pouvait
+saisir nettement l'intention. Quelquefois pourtant, il souponnait
+quelque chose et m'allongeait sur les jambes un coup de sa cravache
+pomme d'argent, en disant:
+
+--Attention, petit! on ne dort pas dans la montagne!
+
+Comme nous traversions un pays plat et que les prcipices taient
+encore loin, je crois que ce jour-l il dormit pour son compte. Je
+m'veillai dans un lieu qui me parut sinistre. C'tait encore un sol
+plat couvert de bruyres et de buissons de sorbiers nains. De sombres
+collines tapisses de petits sapins s'levaient sur ma droite et
+fuyaient derrire moi; mes pieds, un petit lac, rond comme un verre
+de lunette,--c'est vous dire que c'tait un ancien cratre,--refltait
+un ciel bas et nuageux. L'eau, d'un gris bleutre, ples reflets
+mtalliques, ressemblait du plomb en fusion. Les berges unies de
+cet tang circulaire cachaient pourtant l'horizon, d'o l'on pouvait
+conclure que nous tions sur un plan trs-lev; mais je ne m'en
+rendis point compte et j'eus une sorte d'tonnement craintif en voyant
+les nuages ramper si prs de nos ttes, que, selon moi, le ciel
+menaait de nous craser.
+
+Matre Jean ne fit nulle attention ma mlancolie.
+
+--Laisse brouter Bibi, me dit-il en mettant pied terre; il a besoin
+de souffler. Je ne suis pas sr d'avoir suivi le bon chemin, je vais
+voir.
+
+Il s'loigna et disparut dans les buissons; Bibi se mit brouter les
+fines herbes et les jolis oeillets sauvages qui foisonnaient avec
+mille autres fleurs dans ce pturage inculte. Moi, j'essayai de me
+rchauffer en battant la semelle. Bien que nous fussions en plein t,
+l'air tait glac. Il me sembla que les recherches du matre duraient
+un sicle. Ce lieu dsert devait servir de refuge des bandes de
+loups, et, malgr sa maigreur, Bibi et fort bien pu les tenter.
+J'tais en ce temps-l plus maigre encore que lui; je ne me sentis
+pourtant pas rassur pour moi-mme. Je trouvais le pays affreux et
+ce que le matre appelait une partie de plaisir s'annonait pour moi
+comme une expdition grosse de dangers. tait-ce un pressentiment?
+
+Enfin il reparut, disant que c'tait le bon chemin et nous repartmes
+au petit trot de Bibi, qui ne paraissait nullement dmoralis d'entrer
+dans la montagne.
+
+Aujourd'hui, de belles routes sillonnent ces sites sauvages, en partie
+cultivs dj; mais, l'poque o je les vis pour la premire fois,
+les voies troites, inclines ou releves dans tous les sens, allant
+au plus court n'importe au prix de quels efforts, n'taient point
+faciles suivre. Elles n'taient empierres que par les croulements
+fortuits des montagnes, et, quand elles traversaient ces plaines
+disposes en terrasses, il arrivait que l'herbe recouvrait frquemment
+les traces des petites roues de chariot et des pieds non ferrs des
+chevaux qui les tranaient.
+
+Quand nous emes descendu jusqu'aux rives dchires d'un torrent
+d'hiver, sec pendant l't, nous remontmes rapidement, et, en
+tournant le massif expos au nord, nous nous retrouvmes vers le midi
+dans un air pur et brillant. Le soleil sur son dclin enveloppait le
+paysage d'une splendeur extraordinaire et ce paysage tait une des
+plus belles choses que j'ai vues de ma vie. Le chemin tournant, tout
+bord d'un buisson pais d'pilobes roses, dominait un plan ravin au
+flanc duquel surgissaient deux puissantes roches de basalte d'aspect
+monumental, portant leur cme des asprits volcaniques qu'on et pu
+prendre pour des ruines de forteresses.
+
+J'avais dj vu les combinaisons prismatiques du basalte dans mes
+promenades autour de Clermont, mais jamais avec cette rgularit et
+dans cette proportion. Ce que l'une de ces roches avait d'ailleurs de
+particulier, c'est que les prismes taient contourns en spirale et
+semblaient tre l'ouvrage la fois grandiose et coquet d'une race
+d'hommes gigantesques.
+
+Ces deux roches paraissaient, d'o nous tions, fort voisines l'une de
+l'autre; mais en ralit elles taient spares par un ravin pic
+au fond duquel coulait une rivire. Telles qu'elles se prsentaient,
+elles servaient de repoussoir une gracieuse perspective de montagnes
+marbres de prairies vertes comme l'meraude, et coupes de ressauts
+charmants forms de lignes rocheuses et de forts. Dans tous les
+endroits adoucis, on saisissait au loin les chalets et les troupeaux
+de vaches, brillantes comme de fauves tincelles au reflet du
+couchant. Puis, au bout de cette perspective, par-dessus l'abme des
+valles profondes noyes dans la lumire, l'horizon se relevait en
+dentelures bleues, et les monts Dmes profilaient dans le ciel leurs
+pyramides tronques, leurs ballons arrondis ou leurs masses isoles,
+droites comme des tours.
+
+La chane de montagnes o nous entrions avait des formes bien
+diffrentes, plus sauvages et pourtant plus suaves. Les bois de htres
+jets en pente rapide, avec leurs mille cascatelles au frais murmure,
+les ravins pic tout tapisss de plantes grimpantes, les grottes o
+le suintement des sources entretenait le revtement pais des mousses
+veloutes, les gorges troites brusquement fermes la vue par
+leurs coudes multiplis, tout cela tait bien plus alpestre et plus
+mystrieux que les lignes froides et nues des volcans de date plus
+rcente.
+
+Depuis ce jour, j'ai revu l'entre solennelle que les deux roches
+basaltiques places la limite du dsert font la chane du mont
+Dore, et j'ai pu me rendre compte du vague blouissement que j'en
+reus quand je les vis pour la premire fois. Personne ne m'avait
+encore appris en quoi consiste le beau dans la nature. Je le sentis
+pour ainsi dire physiquement, et, comme j'avais mis pied terre pour
+faciliter la monte au petit cheval, je restai immobile, oubliant de
+suivre le cavalier.
+
+--Eh bien, eh bien, me cria matre Jean, que faites-vous l-bas,
+imbcile?
+
+Je me htai de le rejoindre et de lui demander le nom de l'endroit _si
+drle_, o nous tions.
+
+--Apprenez, drle vous-mme, rpondit-il, que cet endroit est un des
+plus extraordinaires et des plus effrayante que vous verrez jamais. Il
+n'a pas de nom que je sache, mais les deux pointes que vous voyez l,
+c'est la roche Sanadoire et la roche Tuilire. Allons, remontez, et
+faites attention vous.
+
+Nous avions tourn les roches et devant nous s'ouvrait l'abme
+vertiginieux qui les spare. De cela, je ne fus point effray. J'avais
+gravi assez souvent les pyramides escarpes des monts Dmes pour ne
+pas connatre l'blouissement de l'espace. Matre Jean, qui n'tait
+pas n dans la montagne et qui n'tait venu en Auvergne qu' l'ge
+d'homme, tait moins aguerri que moi.
+
+Je commenai, ce jour-l, faire quelques rflexions sur les
+puissants accidents de la nature au milieu desquels j'avais grandi
+sans m'en tonner, et, au bout d'un instant de silence, me retournant
+vers la roche Sanadoire, je demandai mon matre _qu'est-ce qui avait
+fait_ ces choses-l.
+
+--C'est Dieu qui a fait toutes choses, rpondit-il, vous le savez
+bien.
+
+--Je sais; mais pourquoi a-t-il fait des endroits qu'on dirait tout
+casss, comme s'il avait voulu les dfaire aprs les avoir faits?
+
+La question tait fort embarrassante pour matre Jean, qui n'avait
+aucune notion des lois naturelles de la gologie et qui, comme la
+plupart des gens de ce temps-l, mettait encore en doute l'origine
+volcanique de l'Auvergne. Cependant, il ne lui convenait pas d'avouer
+son ignorance, car il avait la prtention d'tre instruit et beau
+parleur. Il tourna donc la difficult en se jetant dans la mythologie
+et me rpondit emphatiquement:
+
+--Ce que vous voyez l, c'est l'effort que firent les titans pour
+escalader le ciel.
+
+--Les titans! qu'est-ce que c'est que cela? m'criai-je voyant qu'il
+tait en humeur de dclamer.
+
+--C'tait, rpondit-il, des gants effroyables qui prtendaient
+dtrner Jupiter et qui entassrent roches sur roches, monts sur
+monts, pour arriver jusqu' lui; mais il les foudroya, et ces
+montagnes brises, ces autres ventres, ces abmes, tout cela, c'est
+l'effet de la grande bataille.
+
+--Est-ce qu'ils sont tous morts? demandai-je.
+
+--Qui a? les titans?
+
+--Oui; est-ce qu'il y en a encore?
+
+Matre Jean ne put s'empcher de rire de ma simplicit, et, voulant
+s'en amuser, il rpondit:
+
+--Certainement, il en est rest quelques-uns.
+
+--Bien mchants?
+
+--Terribles!
+
+--Est-ce que nous en verrons dans ces montagnes-ci?
+
+--Eh! eh! cela se pourrait bien.
+
+--Est-ce qu'ils pourraient nous faire du mal?
+
+--Peut-tre! mais, si tu en rencontres, tu te dpcheras d'ter ton
+chapeau et de saluer bien bas.
+
+--Qu' cela ne tienne! rpondis-je gaiement.
+
+Matre Jean crut que j'avais compris son ironie et songea autre
+chose. Quant moi, je n'tais point rassur, et, comme la nuit
+commenait se faire, je jetais des regards mfiants sur toute roche
+ou sur tout gros arbre d'apparence suspecte, jusqu' ce que, me
+trouvant tout prs, je pusse m'assurer qu'il n'y avait pas l forme
+humaine.
+
+Si vous me demandiez o est situe la paroisse de Chanturgue, je
+serais bien empch de vous le dire. Je n'y suis jamais retourn
+depuis et je l'ai en vain cherche sur les cartes et dans les
+itinraires. Comme j'tais impatient d'arriver, la peur me gagnant
+de plus en plus, il me sembla que c'tait fort loin de la roche
+Sanadoire. En ralit, c'tait fort prs, car il ne faisait pas nuit
+noire quand nous y arrivmes. Nous avions fait beaucoup de dtours en
+ctoyant les mandres du torrent. Selon toute probabilit, nous avions
+pass derrire les montagnes que j'avais vues de la roche Sanadoire
+et nous tions de nouveau l'exposition du midi, puisqu' plusieurs
+centaines de mtres au-dessous de nous croissaient quelques maigres
+vignes.
+
+Je me rappelle trs-bien l'glise et le presbytre avec les trois
+maisons qui composaient le village. C'tait au sommet d'une colline
+adoucie que des montagnes plus hautes abritaient du vent. Le chemin
+raboteux tait trs-large et suivait avec une sage lenteur les
+mouvements de la colline. Il tait bien battu, car la paroisse,
+compose d'habitations parses et lointaines, comptait environ trois
+cents habitants que l'on voyait arriver tous les dimanches, en
+famille, sur leurs chars quatre roues, troits et longs comme des
+pirogues et trans par des vaches. Except ce jour-l, on pouvait
+se croire dans le dsert; les maisons qui eussent pu tre en vue se
+trouvaient caches sous l'paisseur des arbres au fond des ravins, et
+celles des bergers, situes en haut, taient abrites dans les plis
+des grosses roches.
+
+Malgr son isolement et la sobrit de son ordinaire, le cur de
+Chanturgue tait gros, gras et fleuri comme les plus beaux chanoines
+d'une cathdrale. Il avait le caractre aimable et gai. Il n'avait pas
+t trop tourment par la Rvolution. Ses paroissiens l'aimaient parce
+qu'il tait humain, tolrant, et prchait en langage du pays.
+
+Il chrissait son frre Jean, et, bon pour tout le monde, il me reut
+et me traita comme si j'eusse t son neveu. Le souper fut agrable
+et le lendemain s'coula gaiement. Le pays, ouvert d'un ct sur les
+valles, n'tait point triste; de l'autre, il tait enfoui et sombre,
+mais les bois de htres et de sapins pleins de fleurs et de fruits
+sauvages, coups par des prairies humides d'une fracheur dlicieuse,
+n'avaient rien qui me rappelt le site terrible de la roche Sanadoire;
+les fantmes de titans qui m'avaient gt le souvenir de ce bel
+endroit s'effacrent de mon esprit.
+
+On me laissa courir o je voulus, et je fis connaissance avec les
+bcherons et les bergers, qui me chantrent beaucoup de chansons.
+Le cur, qui voulait fter son frre et qui l'attendait, s'tait
+approvisionn de son mieux, mais lui et moi faisions seuls honneur
+au festin. Matre Jean avait un mdiocre apptit, comme les gens qui
+boivent sec. Le cur lui servit discrtion le vin du cru, noir comme
+de l'encre, pre au got, mais vierge de tout alliage malfaisant, et,
+selon lui, incapable de faire mal l'estomac.
+
+Le jour suivant, je pchai des truites avec le sacristain dans un
+petit rservoir que formait la rencontre de deux torrents et je
+m'amusai normment couter une mlodie naturelle que l'eau avait
+trouve en se glissant dans une pierre creuse. Je la fis remarquer au
+sacristain, mais il ne l'entendit pas et crut que je rvais.
+
+Enfin, le troisime jour, on se disposa la sparation. Matre Jean
+voulait partir de bonne heure, disant que la route tait longue, et
+l'on se mit djeuner avec le projet de manger vite et de boire peu.
+
+Mais le cur prolongeait le service, ne pouvant se rsoudre nous
+laisser partir sans tre bien lests.
+
+--Qui vous presse tant? disait-il. Pourvu que vous soyez sortis
+en plein jour de la montagne, partir de la descente de la roche
+Sanadoire vous rentrez en pays plat et plus vous approchez de
+Clermont, meilleure est la route. Avec cela, la lune est au plein et
+il n'y a pas un nuage au ciel. Voyons, voyons, frre Jean, encore un
+verre de ce vin, de ce bon petit vin de _Chante-orgue_!
+
+--Pourquoi _Chante-orgue_? dit matre Jean.
+
+--Eh! ne vois-tu pas que Chanturgue vient de Chante-orgue? C'est clair
+comme le jour et je n'ai pas t long en dcouvrir l'tymologie.
+
+--Il y a donc des orgues dans vos vignes? demandai-je avec ma
+stupidit accoutume.
+
+--Certainement, rpondit le bon cur. Il y en a plus d'un quart de
+lieue de long.
+
+--Avec des tuyaux?
+
+--Avec des tuyaux tout droits comme ton orgue de la cathdrale.
+
+--Et qu'est-ce qui en joue?
+
+--Oh! les vignerons avec leurs pioches.
+
+--Qu'est-ce donc qui les a faites, ces orgues?
+
+--Les titans! dit matre Jean en reprenant son ton railleur et
+doctoral.
+
+--En effet, c'est bien dit, reprit le cur, merveill du gnie de son
+frre. On peut dire que c'est l'oeuvre des titans!
+
+J'ignorais que l'on donnt le nom de _jeux d'orgues_ aux
+cristallisations du basalte quand elles offrent de la rgularit. Je
+n'avais jamais ou parler des clbres orgues basaltiques d'Espaly
+en Velay, ni de plusieurs autres trs-connues aujourd'hui et dont
+personne ne s'tonne plus. Je pris au pied de la lettre l'explication
+de M. le cur et je me flicitai de n'tre point descendu la vigne,
+car toutes mes terreurs me reprenaient.
+
+Le djeuner se prolongea indfiniment et devint un dner, presque un
+souper. Matre Jean tait enchant de l'tymologie de Chanturgue et ne
+se lassait pas de rpter:
+
+--Chante-orgue! Joli vin, joli nom! On l'a fait pour moi qui touche
+l'orgue, et agrablement, je m'enflatte! Chante, petit vin, chante
+dans mon verre! chante aussi dans ma tte! Je te sens gros de fugues
+et de motets qui couleront de mes doigts comme tu coules de la
+bouteille! A ta sant, frre! Vivent les grandes orgues de Chanturgue!
+vive mon petit orgue de la cathdrale, qui, tout de mme, est aussi
+puissant sous ma main qu'il le serait sous celle d'un titan! Bah! je
+suis un titan aussi, moi! Le gnie grandit l'homme et chaque fois que
+j'entonne le _Gloria in excelsis_, j'escalade le ciel!
+
+Le bon cur prenait srieusement son frre pour un grand homme et il
+ne le grondait pas de ses accs de vanit dlirante. Lui-mme ftait
+le vin de _Chante-orgue_ avec l'attendrissement d'un frre qui reoit
+les adieux prolongs de son frre bien-aim; si bien que le soleil
+commenait baisser quand on m'ordonna d'aller habiller Bibi. Je ne
+rpondrais pas que j'en fusse bien capable. L'hospitalit avait rempli
+bien souvent mon verre et la politesse m'avait fait un devoir de ne
+pas le laisser plein. Heureusement le sacristain m'aida, et, aprs de
+longs et tendres embrassements, les deux frres baigns de larmes se
+quittrent au bas de la colline. Je montai en trbuchant sur l'chine
+de Bibi.
+
+--Est-ce que, par hasard, monsieur serait ivre? dit matre Jean en
+caressant mes oreilles de sa terrible cravache.
+
+Mais il ne me frappa point. Il avait le bras singulirement mou et les
+jambes trs-lourdes, car on eut beaucoup de peine quilibrer ses
+triers, dont l'un se trouvait alternativement plus long que l'autre.
+
+Je ne sais point ce qui se passa jusqu' la nuit. Je crois bien que
+je ronflais tout haut sans que le matre s'en apert. Bibi tait si
+raisonnable que j'tais sans inquitude. L o il avait pass une
+fois, il s'en souvenait toujours.
+
+Je m'veillai en le sentant s'arrter brusquement et il me sembla que
+mon ivresse tait tout fait dissipe, car je me rendis fort vite
+compte de la situation. Matre Jean n'avait pas dormi, ou bien il
+s'tait malheureusement rveill temps pour contrarier l'instinct
+de sa monture. Il l'avait engage dans un faux chemin. Le docile
+Bibi avait obi sans rsistance; mais voil qu'il sentait le terrain
+manquer devant lui et qu'il se rejetait en arrire pour ne pas se
+prcipiter avec nous dans l'abme.
+
+Je fus vite sur mes pieds, et je vis au-dessus de nous, droite,
+la roche Sanadoire toute bleue au reflet de la lune, avec son jeu
+d'orgues contourn et sa couronne dentele. Sa soeur jumelle, la roche
+Tuilire, tait gauche, de l'autre ct du ravin, l'abme entre
+deux; et nous, au lieu de suivre le chemin d'en haut, nous avions pris
+le sentier mi-cte.
+
+--Descendez, descendez! criai-je au professeur de musique. Vous ne
+pouvez point passer l! c'est un sentier pour les chvres.
+
+--Allons donc, poltron, rpondit-il d'une voix forte, Bibi n'est-il
+point une chvre?
+
+--Non, non, matre, c'est un cheval; ne rvez pas! Il ne peut pas et
+il ne veut pas!
+
+Et, d'un violent effort, je retirai Bibi du danger, mais non sans
+l'abattre un peu sur ses jarrets, ce qui fora le matre descendre
+plus vite qu'il n'et voulu.
+
+Ceci le mit dans une grande colre, bien qu'il n'et aucun mal, et,
+sans tenir compte de l'endroit dangereux ou nous nous trouvions, il
+chercha sa cravache pour m'administrer une de ces corrections qui
+n'taient pas toujours anodines. J'avais tout mon sang-froid. Je
+ramassai la cravache avant lui, et, sans respect pour la pomme
+d'argent, je la jetai dans le ravin.
+
+Heureusement pour moi, matre Jean ne s'en aperut pas. Ses ides se
+succdrent trop rapidement.
+
+--Ah! Bibi ne veut pas! disait-il, et Bibi ne peut pas! Bibi n'est pas
+une chvre! Eh bien, moi, je suis une gazelle!
+
+Et, en parlant ainsi, il se prit courir devant lui, se dirigeant
+vers le prcipice.
+
+Malgr l'aversion qu'il m'inspirait dans ses accs de colre, je fus
+pouvant et m'lanai sur ses traces. Mais, au bout d'un instant,
+je me tranquillisai. Il n'y avait point l de gazelle. Rien ne
+ressemblait moins ce gracieux quadrupde que le professeur ailes
+de pigeon dont la queue, ficele d'un ruban noir, sautait d'une paule
+ l'autre avec une rapidit convulsive lorsqu'il tait mu. Son habit
+gris longues basques, ses culottes de nankin et ses bottes molles le
+faisaient plutt ressembler un oiseau de nuit.
+
+Je le vis bientt s'agiter au-dessus de moi; il avait quitt le
+sentier pic, il lui restait assez de raison pour ne pas songer
+descendre; il remontait en gesticulant vers la roche Sanadoire, et,
+bien que le talus ft rapide, il n'tait pas dangereux.
+
+Je pris Bibi par la bride et l'aidai virer de bord, ce qui n'tait
+pas facile. Puis je remontai avec lui le sentier pour regagner la
+route; je comptais y retrouver matre Jean, qui avait pris cette
+direction.
+
+Je ne l'y trouvai pas, et, laissant le fidle Bibi sur sa bonne foi,
+je redescendis pied, en droite ligne, jusqu' la roche Sanadoire.
+La lune clairait vivement. J'y voyais comme en plein jour. Je ne fus
+donc pas longtemps sans dcouvrir matre Jean assis sur un dbris, les
+jambes pendantes et reprenant haleine.
+
+--Ah! ah! c'est toi, petit malheureux! me dit-il. Qu'as-tu fait de mon
+pauvre cheval?
+
+--Il est l, matre, il vous attend, rpondis-je.
+
+--Quoi! tu l'as sauv? Fort bien, mon garon! Mais comment as-tu fait
+pour te sauver toi-mme? Quelle effroyable chute, hein?
+
+--Mais, monsieur le professeur, nous n'avons pas fait de chute!
+
+--Pas de chute? L'idiot ne s'en est pas aperu! Ce que c'est que le
+vin! le vin!... O vin! vin de Chanturgue, vin de Chante-orgue... beau
+petit vin musical! J'en boirais bien encore un verre! Apporte, petit!
+Viens a, doux sacristain! Frre, la sant! A la sant des titans! A
+la sant du diable!
+
+J'tais un bon croyant. Les paroles du matre me firent frmir.
+
+--Ne dites pas cela, matre, m'criai-je. Revenez vous, voyez o
+vous tes!
+
+--O je suis? reprit-il en promenant autour de lui ses yeux agrandis,
+d'o jaillissaient les clairs du dlire; o je suis? o dis-tu que je
+suis? Au fond du torrent? Je ne vois pas le moindre poisson!
+
+--Vous tes au pied de cette grande roche Sanadoire qui surplombe
+de tous les cts. Il pleut des pierres ici, voyez, la terre en est
+couverte. N'y restons pas, matre. C'est un vilain endroit.
+
+--Roche Sanadoire! reprit le matre en cherchant soulever sur son
+front son chapeau qu'il avait sous le bras. Roche _Sonatoire_, oui,
+c'est l ton vrai nom, je te salue entre toutes les roches! Tu es le
+plus beau jeu d'orgues de la cration. Tes tuyaux contourns doivent
+rendre des sons tranges, et la main d'un titan peut seule te faire
+chanter! Mais ne suis-je pas un titan, moi? Oui, j'en suis un, et, si
+un autre gant me dispute le droit de faire ici de la musique, qu'il
+se montre!... Ah! ah! oui-da! Ma cravache, petit? o est ma cravache?
+
+--Quoi donc, matre? lui rpondis-je pouvant, qu'en voulez-vous
+faire? est-ce que vous voyez?...
+
+--Oui, je vois, je le vois, le brigand! le monstre! ne le vois-tu pas
+aussi?
+
+--Non, o donc?
+
+--Eh parbleu! l-haut, assis sur la dernire pointe de la fameuse
+roche _Sonatoire_, comme tu dis!
+
+Je ne disais rien et ne voyais rien qu'une grosse pierre jauntre
+ronge par une mousse dessche. Mais l'hallucination est contagieuse
+et celle du professeur me gagna d'autant mieux que j'avais peur de
+voir ce qu'il voyait.
+
+--Oui, oui, lui dis-je, au bout d'un instant d'angoisse inexprimable,
+je le vois, il ne bouge pas, il dort! Allons-nous-en! Attendez! Non,
+non, ne bougeons pas et taisons-nous, je le vois prsent qui remue!
+
+--Mais je veux qu'il me voie! je veux surtout qu'il m'entende! s'cria
+le professeur en se levant avec enthousiasme. Il a beau tre l,
+perch sur son orgue, je prtends lui enseigner la musique, ce
+barbare!--Oui, attends, brute! Je vais te rgaler d'un _Introt_ de ma
+faon.--A moi, petit! o es-tu? Vite au soufflet! Dpche!
+
+--Le soufflet? Quel soufflet? Je ne vois pas...
+
+--Tu ne vois rien! l, l, te dis-je!
+
+Et il me montrait une grosse tige d'arbrisseau qui sortait de la roche
+un peu au-dessous des tuyaux, c'est--dire des prismes du basalte.
+On sait que ces colonnettes de pierre sont souvent tendues et comme
+craqueles de distance en distance, et qu'elles se dtachent avec une
+grande facilit si elles reposent sur une base friable qui vienne
+leur manquer.
+
+Les flancs de la roche Sanadoire taient revtus de gazon et de
+plantes qu'il n'tait pas prudent d'branler. Mais ce danger rel ne
+me proccupait nullement, j'tais tout entier au pril imaginaire
+d'veiller et d'irriter le titan. Je refusai net d'obir. Le
+matre s'emporta, et, me prenant au collet avec une force vraiment
+surhumaine, il me plaa devant une pierre naturellement taille en
+tablette qu'il lui plaisait d'appeler le clavier de l'orgue.
+
+--Joue mon _Introt_, me cria-t-il aux oreilles, joue-le, tu le sais!
+Moi, je vais souffler, puisque tu n'en as pas le courage!
+
+Et il s'lana, gravit la base herbue de la roche et se hissa jusqu'
+l'arbrisseau qu'il se mit balancer de haut en bas comme si c'et t
+le manche d'un soufflet, en me criant:
+
+--Allons, commence, et ne nous trompons pas! _Allegro_, mille
+tonnerres! _allegro risoluto!_
+
+--Et toi, orgue, chante! chante, _orgue_! chante _urgue!..._
+
+Jusque-l, pensant, par moments, qu'il avait le vin gai et se moquait
+de moi, j'avais eu quelque espoir de l'emmener. Mais, le voyant
+souffler son orgue imaginaire avec une ardente conviction, je perdis
+tout fait l'esprit, j'entrai dans son rve que le vin de Chanturgue
+largement ft rendait peut-tre essentiellement musical. La peur fit
+place je ne sais quelle imprudente curiosit comme on l'a dans les
+songes, j'tendis mes mains sur le prtendu clavier et je remuai les
+doigts.
+
+Mais alors quelque chose de vraiment extraordinaire se passa en
+moi. Je vis mes mains grossir, grandir et prendre des proportions
+colossales. Cette transformation rapide ne se fit pas sans me causer
+une souffrance telle que je ne l'oublierai de ma vie. Et, mesure que
+mes mains devenaient celles d'un titan, le chant de l'orgue que je
+croyais entendre acqurait une puissance effroyable. Matre Jean
+croyait l'entendre aussi, car il me criait:
+
+--Ce n'est pas l'_Introt_! Qu'est-ce que c'est? Je ne sais pas ce que
+c'est, mais ce doit tre de moi, c'est sublime!
+
+--Ce n'est pas de vous, lui rpondis-je, car nos voix devenues
+titanesques couvraient les tonnerres de l'instrument fantastisque;
+non, ce n'est pas de vous, c'est de moi.
+
+Et je continuais dvelopper le motif trange, sublime ou stupide,
+qui surgissait dans mon cerveau. Matre Jean soufflait toujours avec
+fureur et je jouais toujours avec transport; l'orgue rugissait, le
+titan ne bougeait pas; j'tais ivre d'orgueil et de joie, je me
+croyais l'orgue de la cathdrale de Clermont, charmant une foule
+enthousiaste, lorsqu'un bruit sec et strident comme celui d'une vitre
+brise m'arrta net. Un fracas pouvantable et qui n'avait plus rien
+de musical, se produisit au-dessus de moi, il me sembla que la roche
+Sanadoire oscillait sur sa base. Le clavier reculait et le sol se
+drobait sous mes pieds. Je tombai la renverse et je roulai au
+milieu d'une pluie de pierres. Les basaltes s'croulaient, matre
+Jean, lanc avec l'arbuste qu'il avait dracin, disparaissait sous
+les dbris: nous tions foudroys.
+
+Ne me demandez pas ce que je pensai et ce que je fis pendant les deux
+ou trois heures qui suivirent: j'tais fort bless la tte et mon
+sang m'aveuglait. Il me semblait avoir les jambes crases et les
+reins briss. Pourtant, je n'avais rien de grave, puisque,
+aprs m'tre tran sur les mains et les genoux, je me trouvai
+insensiblement debout et marchant devant moi. Je n'avais qu'une ide
+dont j'aie gard souvenir, chercher matre Jean; mais je ne pouvais
+l'appeler, et, s'il m'et rpondu, je n'eusse pu l'entendre. J'tais
+sourd et muet dans ce moment-l.
+
+Ce fut lui qui me retrouva et m'emmena. Je ne recouvrai mes esprits
+qu'auprs de ce petit lac Servires o nous nous tions arrts trois
+jours auparavant. J'tais tendu sur le sable du rivage. Matre Jean
+lavait mes blessures et les siennes, car il tait fort maltrait
+aussi. Bibi broutait aussi philosophiquement que de coutume, sans
+s'loigner de nous.
+
+Le froid avait dissip les dernires influences du fatal vin de
+Chanturgue.
+
+--Eh bien, mon pauvre petit, me dit le professeur en tanchant mon
+front avec son mouchoir tremp dans l'eau glace du lac, commences-tu
+ te ravoir? peux-tu parler prsent?
+
+--Je me sens bien, rpondis-je. Et vous, matre, vous n'tiez donc pas
+mort?
+
+--Apparemment; j'ai du mal aussi, mais ce ne sera rien. Nous l'avons
+chapp belle!
+
+En essayant de rassembler mes souvenirs confus, je me mis chanter.
+
+--Que diable chantes-tu l? dit matre Jean surpris. Tu as une
+singulire manire d'tre malade, toi! Tout l'heure, tu ne pouvais
+ni parler ni entendre, et prsent monsieur siffle comme un merle!
+Qu'est-ce que c'est que cette musique-l?
+
+--Je ne sais pas, matre.
+
+--Si fait; c'est une chose que tu sais, puisque tu la chantais quand
+la roche s'est rue sur nous.
+
+--Je chantais dans ce moment-l? Mais non, je jouais l'orgue, le grand
+orgue du titan!
+
+--Allons, bon! te voil fou, prsent? As-tu pu prendre au srieux la
+plaisanterie que je t'ai faite?
+
+La mmoire me revenait trs-nette.
+
+--C'est vous qui ne vous souvenez pas, lui dis-je; vous ne plaisantiez
+pas du tout. Vous souffliez l'orgue comme un beau diable!
+
+Matre Jean avait t si rellement ivre, qu'il ne se rappelait et ne
+se rappela jamais rien de l'aventure. Il n'avait t dgris que par
+l'croulement d'un pan de la roche Sanadoire, le danger que nous
+avions couru et les blessures que nous avions reues. Il n'avait
+conscience que du motif, inconnu lui, que j'avais chant et de la
+manire tonnante dont ce motif avait t redit cinq fois par les
+chos merveilleux mais bien connus de la roche Sanadoire. Il voulut
+se persuader que c'tait la vibration de ma voix qui avait provoqu
+l'croulement; quoi je lui rpondis que c'tait la rage obstine
+avec laquelle il avait secou et dracin l'arbuste qu'il avait pris
+pour un manche de soufflet. Il soutint que j'avais rv, mais il ne
+put jamais expliquer comment, au lieu de chevaucher tranquillement sur
+la route, nous tions descendus mi-cte du ravin pour nous amuser
+_foltrer_ autour de la roche Sanadoire.
+
+Quand nous emes band nos plaies et bu assez d'eau pour bien enterrer
+le vin de Chanturgue, nous reprmes notre route; mais nous tions si
+las et si affaiblis, que nous dmes nous arrter la petite auberge
+au bout du dsert. Le lendemain, nous tions si courbatus, qu'il nous
+fallut garder le lit. Le soir, nous vmes arriver le bon cur de
+Chanturgue fort effray; on avait trouv le chapeau de matre Jean
+et des traces de sang sur les dbris frachement tombs de la roche
+Sanadoire. A ma grande satisfaction, le torrent avait emport la
+cravache.
+
+Le digne homme nous soigna fort bien. Il voulait nous ramener chez
+lui, mais l'organiste ne pouvait manquer la grand'messe du dimanche
+et nous revnmes Clermont le jour suivant.
+
+Il avait la tte encore affaiblie ou trouble quand il se retrouva
+devant un orgue plus inoffensif que celui de la Sanadoire. La mmoire
+lui manqua deux ou trois fois et il dut improviser, ce qu'il faisait
+de son propre aveu trs-mdiocrement, bien qu'il se piqut de composer
+des chefs-d'oeuvre tte repose.
+
+A l'lvation, il se sentit pris de faiblesse et me fit signe de
+m'asseoir sa place. Je n'avais jamais jou que devant lui et je
+n'avais aucune ide de ce que je pourrais devenir en musique. Matre
+Jean n'avait jamais termin une leon sans dcrter que j'tais un
+ne. Un moment je fus presque aussi mu que je l'avais t devant
+l'orgue du titan. Mais l'enfance a ses accs de confiance spontane;
+je pris courage, je jouai le motif qui avait frapp le matre au
+moment de la catastrophe et qui, depuis ce moment-l, n'tait pas
+sorti de ma tte.
+
+Ce fut un succs qui dcida de toute ma vie, vous allez voir comment.
+
+Aprs la messe, M. le grand vicaire, qui tait un mlomane trs-rudit
+en musique sacre, fit mander matre Jean dans la salle du chapitre.
+
+--Vous avez du talent, lui dit-il, mais il ne faut point manquer de
+discernement. Je vous ai dj blm d'improviser ou de composer des
+motifs qui ont du mrite, mais que vous placez hors de saison, tendres
+ou sautillants quand ils doivent tre svres, menaants et comme
+irrits quand ils doivent tre humbles et suppliants. Ainsi,
+aujourd'hui, l'lvation, vous nous avez fait entendre un vritable
+chant de guerre. C'tait fort beau, je dois l'avouer, mais c'tait un
+sabbat et non un _Adoremus_.
+
+J'tais derrire matre Jean pendant que le grand vicaire lui parlait,
+et le coeur me battait bien fort. L'organiste s'excusa naturellement
+en disant qu'il s'tait trouv indispos, et qu'un enfant de choeur,
+son lve, avait tenu l'orgue l'lvation.
+
+--Est-ce vous, mon petit ami? dit le vicaire en voyant ma figure mue.
+
+--C'est lui, rpondit matre Jean, c'est ce petit ne!
+
+--Ce petit ne a fort bien jou, reprit le grand vicaire en riant.
+Mais pourriez-vous me dire, mon enfant, quel est ce motif qui m'a
+frapp? J'ai bien vu que c'tait quelque chose de remarquable, mais je
+ne saurais dire o cela existe.
+
+--Cela n'existe que dans ma tte, rpondis-je avec assurance. Cela
+m'est venu... dans la montagne.
+
+--T'en est-il venu d'autres?
+
+--Non, c'est la premire fois que quelque chose m'est venu.
+
+--Pourtant...
+
+--Ne faites pas attention, reprit l'organiste, il ne sait ce qu'il
+dit, c'est une rminiscence!
+
+--C'est possible, mais de qui?
+
+--De moi probablement; on jette tant d'ides au hasard quand on
+compose! le premier venu ramasse les bribes!
+
+--Vous auriez d ne pas laisser perdre cette bribe-l, reprit le grand
+vicaire avec malice; elle vaut une grosse pice.
+
+Il se retourna vers moi en ajoutant:
+
+--Viens chez moi demain aprs ma messe basse, je veux t'examiner.
+
+Je fus exact. Il avait eu le temps de faire ses recherches. Nulle part
+il n'avait trouv mon motif. Il avait chez lui un beau piano et me fit
+improviser. D'abord je fus troubl et il ne me vint que du gchis;
+puis, peu peu, mes ides s'claircirent et le prlat fut si content
+de moi, qu'il manda matre Jean et me recommanda lui comme son
+protg tout spcial. C'tait lui dire que mes leons lui seraient
+bien payes. Le professeur me retira donc de la cuisine et de
+l'curie, me traita avec plus de douceur et, en peu d'annes,
+m'enseigna tout ce qu'il savait. Mon protecteur vit bien alors que je
+pouvais aller plus loin et que le petit ne tait plus laborieux et
+mieux dou que son matre. Il m'envoya Paris, o je fus, trs-jeune
+encore, en tat de donner des leons et de jouer dans les concerts.
+Mais ce n'est pas l'histoire de ma vie entire que je vous ai promise;
+ce serait trop long, et vous savez maintenant ce que vous vouliez
+savoir: comment une grande frayeur, la suite d'un accs d'ivresse,
+dveloppa en moi une facult refoule par la rudesse et le ddain du
+matre qui et d la dvelopper. Je n'en bnis pas moins son souvenir.
+Sans sa vanit et son ivrognerie, qui exposrent ma raison et ma vie
+ la roche Sanadoire, ce qui couvait en moi n'en ft peut-tre jamais
+sorti. Cette folle aventure qui m'a fait clore, m'a pourtant laiss
+une susceptibilit nerveuse qui est une souffrance. Parfois, en
+improvisant, j'imagine entendre l'croulement du roc sur ma tte et
+sentir mes mains grossir comme celles du Mose de Michel-Ange. Cela
+ne dure qu'un instant, mais cela ne s'est point guri entirement, et
+vous voyez que l'ge ne m'en a pas dbarrass.
+
+ * * * * *
+
+--Mais, dit le docteur au maestro quand il eut termin son rcit,
+ quoi attribuez-vous cette dilatation fictive de vos mains, cette
+souffrance qui vous saisit la roche Sanadoire avant son trop rel
+croulement?
+
+--Je ne peux l'attribuer, rpondit le maestro, qu' des orties ou
+des ronces qui poussaient sur le prtendu clavier. Vous voyez, mes
+amis, que tout est symbolique dans mon histoire. La rvlation de mon
+avenir fut complte: des illusions, du bruit... et des pines!
+
+
+
+
+CE QUE DISENT LES FLEURS
+
+
+Quand j'tais enfant, ma chre Aurore, j'tais trs-tourmente de
+ne pouvoir saisir ce que les fleurs se disaient entre elles. Mon
+professeur de botanique m'assurait qu'elles ne disaient rien; soit
+qu'il ft sourd, soit qu'il ne voult pas me dire la vrit, il jurait
+qu'elles ne disaient rien du tout.
+
+Je savais bien le contraire. Je les entendais babiller confusment,
+surtout la rose du soir; mais elles parlaient trop bas pour que je
+pusse distinguer leurs paroles; et puis elles taient mfiantes, et,
+quand je passais prs des plates-bandes du jardin ou sur le sentier du
+pr, elles s'avertissaient par une espce de _psitt_, qui courait de
+l'une l'autre. C'tait comme si l'on et dit sur toute la ligne:
+Attention, taisons-nous! voil l'enfant curieux qui nous coute.
+
+Je m'y obstinai. Je m'exerai marcher si doucement, sans frler le
+plus petit brin d'herbe, qu'elles ne m'entendirent plus et que je pus
+m'avancer tout prs, tout prs; alors, en me baissant sous l'ombre des
+arbres pour qu'elles ne vissent pas la mienne, je saisis enfin des
+paroles articules.
+
+Il fallait beaucoup d'attention; c'tait de si petites voix, si
+douces, si fines, que la moindre brise les emportait et que le
+bourdonnement des sphinx et des noctuelles les couvrait absolument.
+
+Je ne sais pas quelle langue elles parlaient. Ce n'tait ni le
+franais, ni le latin qu'on m'apprenait alors; mais il se trouva que
+je comprenais fort bien. Il me sembla mme que je comprenais mieux ce
+langage que tout ce que j'avais entendu jusqu'alors.
+
+Un soir, je russis me coucher sur le sable et ne plus rien
+perdre de ce qui se disait auprs de moi dans un coin bien abrit
+du parterre. Comme tout le monde parlait dans tout le jardin, il ne
+fallait pas s'amuser vouloir surprendre plus d'un secret en une
+fois. Je me tins donc l bien tranquille, et voici ce que j'entendis
+dans les coquelicots:
+
+--Mesdames et messieurs, il est temps d'en finir avec cette platitude.
+Toutes les plantes sont galement nobles; notre famille ne le cde
+aucune autre, et, accepte qui voudra la royaut de la rose, je dclare
+que j'en ai assez et que je ne reconnais personne le droit de se
+dire mieux n et plus titr que moi.
+
+A quoi les marguerites rpondirent toutes ensemble que l'orateur
+coquelicot avait raison. Une d'elles, qui tait plus grande que les
+autres et fort belle, demanda la parole et dit:
+
+--Je n'ai jamais compris les grands airs que prend la famille des
+roses. En quoi, je vous le demande, une rose est-elle plus jolie
+et mieux faite que moi? La nature et l'art se sont entendus pour
+multiplier le nombre de nos ptales et l'clat de nos couleurs. Nous
+sommes mme beaucoup plus riches, car la plus belle rose n'a gure
+plus de deux cents ptales et nous en avons jusqu' cinq cents. Quant
+aux couleurs, nous avons le violet et presque le bleu pur que la rose
+ne trouvera jamais.
+
+--Moi, dit un grand pied d'alouette vivace, moi le prince Delphinium,
+j'ai l'azur des cieux dans ma corolle, et mes nombreux parents ont
+toutes les nuances du rose. La prtendue reine des fleurs a donc
+beaucoup nous envier, et, quant son parfum si vant...
+
+--Ne parlez pas de cela, reprit vivement le coquelicot. Les hbleries
+du parfum me portent sur les nerfs. Qu'est-ce, je vous prie, que le
+parfum? Une convention tablie par les jardiniers et les papillons.
+Moi, je trouve que la rose sent mauvais et que c'est moi qui embaume.
+
+--Nous ne sentons rien, dit la marguerite, et je crois que par l
+nous faisons preuve de tenue et de bon got. Les odeurs sont des
+indiscrtions ou des vanteries. Une plante qui se respecte ne
+s'annonce point par des manations. Sa beaut doit lui suffire.
+
+--Je ne suis pas de votre avis, s'cria un gros pavot qui sentait
+trs-fort. Les odeurs annoncent l'esprit et la sant.
+
+Les rires couvrirent la voix du gros pavot. Les oeillets s'en tenaient
+les ctes et les rsdas se pmaient. Mais, au lieu de se fcher, il
+se remit critiquer la forme et la couleur de la rose qui ne pouvait
+rpondre; tous les rosiers venaient d'tre taills et les pousses
+remontantes n'avaient encore que de petits boutons bien serrs dans
+leurs langes verts. Une pense fort richement vtue critiqua amrement
+les fleurs doubles, et, comme celles-ci taient en majorit dans le
+parterre, on commena se fcher. Mais il y avait tant de jalousie
+contre la rose, qu'on se rconcilia pour la railler et la dnigrer. La
+pense eut mme du succs quand elle compara la rose un gros chou
+pomm, donnant la prfrence celui-ci cause de sa taille et de son
+utilit. Les sottises que j'entendais m'exasprrent et, tout coup,
+parlant leur langue:
+
+--Taisez-vous, m'criai-je en donnant un coup de pied ces sottes
+fleurs. Vous ne dites rien qui vaille. Moi qui m'imaginais entendre
+ici des merveilles de posie, quelle dception vous me causez avec vos
+rivalits, vos vanits et votre basse envie!
+
+Il se fit un profond silence et je sortis du parterre.
+
+--Voyons donc, me disais-je, si les plantes rustiques ont plus de
+bon sens que ces pronnelles cultives, qui, en recevant de nous une
+beaut d'emprunt, semblent avoir pris nos prjugs et nos travers.
+
+Je me glissai dans l'ombre de la haie touffue, me dirigeant vers la
+prairie; je voulais savoir si les spires qu'on appelle reine des prs
+avaient aussi de l'orgueil et de l'envie. Mais je m'arrtai auprs
+d'un grand glantier dont toutes les fleurs parlaient ensemble.
+
+--Tchons de savoir, pensai-je, si la rose sauvage dnigre la rose
+cent feuilles et mprise la rose pompon.
+
+Il faut vous dire que, dans mon enfance, on n'avait pas cr toutes
+ces varits de roses que les jardiniers savants ont russi produire
+depuis par la greffe et les semis. La nature n'en tait pas plus
+pauvre pour cela. Nos buissons taient remplis de varits nombreuses
+de roses l'tat rustique: la _canina_, ainsi nomme parce qu'on
+la croyait un remde contre la morsure des chiens enrags; la rose
+canelle, la musque, la _rubiginosa_ ou rouille, qui est une des plus
+jolies; la rose pimprenelle, la _tomentosa_ ou cotonneuse, la rose
+alpine, etc., etc. Puis, dans les jardins, nous avions des espces
+charmantes peu prs perdues aujourd'hui, une panache rouge et blanc
+qui n'tait pas trs-fournie en ptales, mais qui montrait sa couronne
+d'tamines d'un beau jaune vif et qui avait le parfum de la bergamote.
+Elle tait rustique au possible, ne craignant ni les ts secs ni les
+hivers rudes; la rose pompon, grand et petit modle, qui est devenue
+excessivement rare; la petite rose de mai, la plus prcoce et
+peut-tre la plus parfume de toutes, qu'on demanderait en vain
+aujourd'hui dans le commerce, la rose de Damas ou de Provins que nous
+savions utiliser et qu'on est oblig, prsent, de demander au midi
+de la France; enfin, la rose cent feuilles ou, pour mieux dire,
+ cent ptales, dont la patrie est inconnue et que l'on attribue
+gnralement la culture.
+
+C'est cette rose _centifolia_ qui tait alors, pour moi comme pour
+tout le monde, l'idal de la rose, et je n'tais pas persuade, comme
+l'tait mon prcepteur, qu'elle ft un monstre d la science des
+jardiniers. Je lisais dans mes potes que la rose tait de toute
+antiquit le type de la beaut et du parfum. A coup sr, ils ne
+connaissaient pas nos roses th qui ne sentent plus la rose, et toutes
+ces varits charmantes qui, de nos jours, ont diversifi l'infini,
+mais en l'altrant essentiellement, le vrai type de la rose. On
+m'enseignait alors la botanique. Je n'y mordais qu' ma faon. J'avais
+l'odorat fin et je voulais que le parfum ft un des caractres
+essentiels de la plante; mon professeur, qui prenait du tabac, ne
+m'accordait pas ce critrium de classification. Il ne sentait plus que
+le tabac, et, quand il flairait une autre plante, il lui communiquait
+des proprits sternutatoires tout fait avilissantes. J'coutai donc
+de toutes mes oreilles ce que disaient les glantiers au-dessus de
+ma tte, car, ds les premiers mots que je pus saisir, je vis qu'ils
+parlaient des origines de la rose.
+
+--Reste ici, doux zphyr, disaient-ils, nous sommes fleuris. Les
+belles roses du parterre dorment encore dans leurs boutons verts.
+Vois, nous sommes fraches et riantes, et, si tu nous berces un peu,
+nous allons rpandre des parfums aussi suaves que ceux de notre
+illustre reine.
+
+J'entendis alors le zphyr qui disait:
+
+--Taisez-vous, vous n'tes que des enfants du Nord. Je veux bien
+causer un instant avec vous, mais n'ayez pas l'orgueil de vous galer
+ la reine des fleurs.
+
+--Cher zphyr, nous la respectons et nous l'adorons, rpondirent les
+fleurs de l'glantier; nous savons comme les autres fleurs du jardin
+en sont jalouses. Elles prtendent qu'elle n'est rien de plus que
+nous, qu'elle est fille de l'glantier et ne doit sa beaut qu' la
+greffe et la culture. Nous sommes des ignorantes et ne savons pas
+rpondre. Dis-nous, toi qui es plus ancien que nous sur la terre, si
+tu connais la vritable origine de la rose.
+
+--Je vous la dirai, car c'est ma propre histoire; coutez-la, et ne
+l'oubliez jamais.
+
+Et le zphyr raconta ceci:
+
+--Au temps o les tres et les choses de l'univers parlaient encore la
+langue des dieux, j'tais le fils an du roi des orages. Mes ailes
+noires touchaient les deux extrmits des plus vastes horizons, ma
+chevelure immense s'emmlait aux nuages. Mon aspect tait pouvantable
+et sublime, j'avais le pouvoir de rassembler les nues du couchant
+et de les tendre comme un voile impntrable entre la terre et le
+soleil.
+
+Longtemps je rgnai avec mon pre et mes frres sur la plante
+infconde. Notre mission tait de dtruire et de bouleverser. Mes
+frres et moi, dchans sur tous les points de ce misrable petit
+monde, nous semblions ne devoir jamais permettre la vie de paratre
+sur cette scorie informe que nous appelons aujourd'hui la terre des
+vivants. J'tais le plus robuste et le plus furieux de tous. Quand le
+roi mon pre tait las, il s'tendait sur le sommet des nues et
+se reposait sur moi du soin de continuer l'oeuvre de l'implacable
+destruction. Mais, au sein de cette terre, inerte encore, s'agitait un
+esprit, une divinit puissante, l'esprit de la vie, qui voulait tre,
+et qui, brisant les montagnes, comblant les mers, entassant les
+poussires, se mit un jour surgir de toutes parts. Nos efforts
+redoublrent et ne servirent qu' hter l'closion d'une foule d'tres
+qui nous chappaient par leur petitesse ou nous rsistaient par leur
+faiblesse mme; d'humbles plantes flexibles, de minces coquillages
+flottants prenaient place sur la crote encore tide de l'corce
+terrestre, dans les limons, dans les eaux, dans les dtritus de tout
+genre. Nous roulions en vain les flots furieux sur ces crations
+bauches. La vie naissait et apparaissait sans cesse sous des formes
+nouvelles, comme si le gnie patient et inventif de la cration et
+rsolu d'adapter les organes et les besoins de tous les tres au
+milieu tourment que nous leur faisions.
+
+Nous commencions nous lasser de cette rsistance passive en
+apparence, irrductible en ralit. Nous dtruisions des races
+entires d'tres vivants, d'autres apparaissaient organiss pour nous
+subir sans mourir. Nous tions puiss de rage. Nous nous retirmes
+sur le sommet des nues pour dlibrer et demander notre pre des
+forces nouvelles.
+
+Pendant qu'il nous donnait de nouveaux ordres, la terre un instant
+dlivre de nos fureurs se couvrit de plantes innombrables o des
+myriades d'animaux ingnieusement conforms dans leurs diffrents
+types, cherchrent leur abri et leur nourriture dans d'immenses forts
+ou sur les flancs de puissantes montagnes, ainsi que dans les eaux
+pures de lacs immenses.
+
+--Allez, nous dit mon pre, le roi des orages, voici la terre qui
+s'est pare comme une fiance pour pouser le soleil. Mettez-vous
+entre eux. Entassez les nues normes, mugissez, et que votre souffle
+renverse les forts, aplanisse les monts et dchane les mers. Allez,
+et ne revenez pas, tant qu'il y aura encore un tre vivant, une plante
+debout sur cette arne maudite o la vie prtend s'tablir en dpit de
+nous.
+
+Nous nous dispersmes comme une semence de mort sur les deux
+hmisphres, et moi, fendant comme un aigle le rideau des nuages, je
+m'abattis sur les antiques contres de l'extrme Orient, l o de
+profondes dpressions du haut plateau asiatique s'abaissant vers
+la mer sous un ciel de feu, font clore, au sein d'une humidit
+nergique, les plantes gigantesques et les animaux redoutables.
+J'tais repos des fatigues subies, je me sentais dou d'une force
+incommensurable, j'tais fier d'apporter le dsordre et la mort tous
+ces faibles qui semblaient me braver. D'un coup d'aile, je rasais
+toute une contre; d'un souffle, j'abattais toute une fort, et je
+sentais en moi une joie aveugle, enivre, la joie d'tre plus fort que
+toutes les forces de la nature.
+
+Tout coup un parfum passa en moi comme par une aspiration inconnue
+ mes organes, et, surpris d'une sensation si nouvelle, je m'arrtai
+pour m'en rendre compte. Je vis alors pour la premire fois un tre
+qui tait apparu sur la terre en mon absence, un tre frais, dlicat,
+imperceptible, la rose!
+
+Je fondis sur elle pour l'craser. Elle plia, se coucha sur l'herbe
+et me dit:
+
+--Prends piti! je suis si belle et si douce! respire-moi, tu
+m'pargneras.
+
+Je la respirai et une ivresse soudaine abattit ma fureur. Je me
+couchai sur l'herbe et je m'endormis auprs d'elle.
+
+Quand je m'veillai, la rose s'tait releve et se balanait
+mollement, berce par mon haleine apaise.
+
+--Sois mon ami, me dit-elle. Ne me quitte plus. Quand tes ailes
+terribles sont plies, je t'aime et te trouve beau. Sans doute tu es
+le roi de la fort. Ton souffle adouci est un chant dlicieux. Reste
+avec moi, ou prends-moi avec toi, afin que j'aille voir de plus prs
+le soleil et les nuages.
+
+Je mis la rose dans mon sein et je m'envolai avec elle. Mais bientt
+il me sembla qu'elle se fltrissait; alanguie, elle ne pouvait plus
+me parler; son parfum, cependant, continuait me charmer, et moi,
+craignant de l'anantir, je volais doucement, je caressais la cime des
+arbres, j'vitais le moindre choc. Je remontai ainsi avec prcaution
+jusqu'au palais de nues sombres o m'attendait mon pre.
+
+--Que veux-tu? me dit-il, et pourquoi as-tu laiss debout cette fort
+que je vois encore sur les rivages de l'Inde? Retourne l'exterminer au
+plus vite.
+
+--Oui, rpondis-je en lui montrant la rose, mais laisse-moi te
+confier ce trsor que je veux sauver.
+
+--Sauver! s'cria-t-il en rugissant de colre; tu veux sauver quelque
+chose?
+
+Et, d'un souffle, il arracha de ma main la rose, qui disparut dans
+l'espace en semant ses ptales fltries.
+
+Je m'lanai pour ressaisir au moins un vestige; mais le roi, irrit
+et implacable, me saisit mon tour, me coucha, la poitrine sur
+son genou, et, avec violence, m'arracha mes ailes, dont les plumes
+allrent dans l'espace rejoindre les feuilles disperses de la rose.
+
+--Misrable enfant, me dit-il, tu as connu la piti, tu n'es plus mon
+fils. Va-t'en rejoindre sur la terre le funeste esprit de la vie qui
+me brave, nous verrons s'il fera de toi quelque chose, prsent que,
+grce moi, tu n'es plus rien.
+
+Et, me lanant dans les abmes du vide, il m'oublia jamais.
+
+Je roulai jusqu' la clairire et me trouvai ananti ct de la
+rose, plus riante et plus embaume que jamais.
+
+--Quel est ce prodige? Je te croyais morte et je te pleurais. As-tu
+le don de renatre aprs la mort?
+
+--Oui, rpondit-elle, comme toutes les cratures que l'esprit de vie
+fconde. Vois ces boutons qui m'environnent. Ce soir, j'aurai perdu
+mon clat et je travaillerai mon renouvellement, tandis que mes
+soeurs te charmeront de leur beaut et te verseront les parfums de
+leur journe de fte. Reste avec nous; n'es-tu pas notre compagnon et
+notre ami?
+
+J'tais si humili de ma dchance, que j'arrosais de mes larmes
+cette terre laquelle je me sentais jamais riv. L'esprit de la vie
+sentit mes pleurs et s'en mut. Il m'apparut sous la forme d'un ange
+radieux et me dit:
+
+--Tu as connu la piti, tu as eu piti de la rose, je veux avoir
+piti de toi. Ton pre est puissant, mais je le suis plus que lui, car
+il peut dtruire et, moi, je peux crer.
+
+En parlant ainsi, l'tre brillant me toucha et mon corps devint celui
+d'un bel enfant avec un visage semblable au coloris de la rose. Des
+ailes de papillon sortirent de mes paules et je me mis voltiger
+avec dlices.
+
+--Reste avec les fleurs, sous le frais abri des forts, me dit la
+fe. A prsent, ces dmes de verdure te cacheront et te protgeront.
+Plus tard, quand j'aurai vaincu la rage des lments, tu pourras
+parcourir la terre, o tu seras bni par les hommes et chant par les
+potes.--Quant toi, rose charmante qui, la premire as su dsarmer
+la fureur par la beaut, sois le signe de la future rconciliation
+des forces aujourd'hui ennemies de la nature. Tu seras aussi
+l'enseignement des races futures, car ces races civilises voudront
+faire servir toutes choses leurs besoins. Mes dons les plus
+prcieux, la grce, la douceur et la beaut risqueront de leur sembler
+d'une moindre valeur que la richesse et la force. Apprends-leur,
+aimable rose, que la plus grande et la plus lgitime puissance est
+celle qui charme et rconcilie. Je te donne ici un titre que les
+sicles futurs n'oseront pas t'ter. Je te proclame reine des fleurs;
+les royauts que j'institue sont divines et n'ont qu'un moyen
+d'action, le charme.
+
+Depuis ce jour, j'ai vcu en paix avec le ciel, chri des hommes, des
+animaux et des plantes; ma libre et divine origine me laisse le choix
+de rsider o il me plat, mais je suis trop l'ami de la terre et le
+serviteur de la vie laquelle mon souffle bienfaisant contribue, pour
+quitter cette terre chrie o mon premier et ternel amour me retient.
+Oui, mes chres petites, je suis le fidle amant de la rose et par
+consquent votre frre et votre ami.
+
+--En ce cas, s'crirent toutes les petites roses de l'glantier,
+donne-nous le bal et rjouissons-nous en chantant les louanges de
+madame la reine, la rose cent feuilles de l'Orient.
+
+Le zphyr agita ses jolies ailes et ce fut au-dessus de ma tte une
+danse effrne, accompagne de frlements de branches et de claquement
+de feuilles en guise de timbales et de castagnettes: il arriva bien
+quelques petites folles de dchirer leur robe de bal et de semer leurs
+ptales dans mes cheveux; mais elles n'y firent pas attention et
+dansrent de plus belle en chantant:
+
+--Vive la belle rose dont la douceur a vaincu le fils des orages! vive
+le bon zphyr qui est rest l'ami des fleurs!
+
+Quand je racontai mon prcepteur ce que j'avais entendu, il dclara
+que j'tais malade et qu'il fallait m'administrer un purgatif. Mais ma
+grand'mre m'en prserva en lui disant:
+
+--Je vous plains si vous n'avez jamais entendu ce que disent les
+roses. Quant moi, je regrette le temps o je l'entendais. C'est une
+facult de l'enfance. Prenez garde de confondre les facults avec les
+maladies!
+
+
+
+
+LE MARTEAU ROUGE
+
+
+J'ai trahi pour vous, mes enfants, le secret du vent et des roses. Je
+vais vous raconter maintenant l'histoire d'un caillou. Mais je vous
+tromperais si je vous disais que les cailloux parlent comme les
+fleurs. S'ils disent quelque chose, lorsqu'on les frappe, nous ne
+pouvons l'entendre que comme un bruit sans paroles. Tout dans la
+nature a une voix, mais nous ne pouvons attribuer la parole qu'aux
+tres. Une fleur est un tre pourvu d'organes et qui participe
+largement la vie universelle. Les pierres ne vivent pas, elles ne
+sont que les ossements d'un grand corps, qui est la plante, et, ce
+grand corps, on peut le considrer comme un tre; mais les fragments
+de son ossature ne sont pas plus des tres par eux-mmes qu'une
+phalange de nos doigts ou une portion de notre crne n'est un tre
+humain.
+
+C'tait pourtant un beau caillou, et ne croyez pas que vous eussiez
+pu le mettre dans votre poche, car il mesurait peut-tre un mtre sur
+toutes ses faces. Dtach d'une roche de cornaline, il tait cornaline
+lui-mme, non pas de la couleur de ces vulgaires silex sang de boeuf
+qui jonchent nos chemins, mais d'un rose chair vein de parties
+ambres, et transparent comme un cristal. Vitrification splendide,
+produite par l'action des feux plutoniens sur l'corce siliceuse de
+la terre, il avait t spar de sa roche par une dislocation, et il
+brillait au soleil, au milieu des herbes, tranquille et silencieux
+depuis des sicles dont je ne sais pas le compte. La fe Hydrocharis
+vint enfin un jour le remarquer. La fe Hydrocharis (beaut des
+eaux) tait amoureuse des ruisseaux clairs et tranquilles, parce
+qu'elle y faisait pousser ses plantes favorites, que je ne vous
+nommerai pas, vu que vous les connaissez maintenant et que vous les
+chrissez aussi.
+
+La fe avait du dpit, car, aprs une fonte de neiges assez
+considrable sur les sommets de montagnes, le ruisseau avait ensabl
+de ses eaux troubles et grondeuses les tapis de fleurs et de verdure
+que la fe avait caresss et bnis la veille. Elle s'assit sur le gros
+caillou et, contemplant le dsastre, elle se fit ce raisonnement:
+
+--La fe des glaciers, ma cruelle ennemie, me chassera de cette
+rgion, comme elle m'a chasse dj des rgions qui sont au-dessus
+et qui, maintenant, ne sont plus que des amas de ruines. Ces roches
+entranes par les glaces, ces moraines striles o la fleur ne
+s'panouit plus, o l'oiseau ne chante plus, o le froid et la mort
+rgnent stupidement, menacent de s'tendre sur mes riants herbages
+et sur mes bosquets embaums. Je ne puis rsister, le nant veut
+triompher ici de la vie, le destin aveugle et sourd est contre moi.
+Si je connaissais, au moins, les projets de l'ennemi, j'essayerais de
+lutter. Mais ces secrets ne sont confis qu'aux ondes fougueuses dont
+les mille voix confuses me sont inintelligibles. Ds qu'elles arrivent
+ mes lacs et mes tangs, elles se taisent, et, sur mes pentes
+sinueuses, elles se laissent glisser sans bruit. Comment les dcider
+parler de ce qu'elles savent des hautes rgions d'o elles descendent
+et o il m'est interdit de pntrer?
+
+La fe se leva, rflchit encore, regarda autour d'elle et accorda
+enfin son attention au caillou qu'elle avait jusque-l mpris comme
+une chose inerte et strile. Il lui vint alors une ide, qui tait de
+placer ce caillou sur le passage inclin du ruisseau. Elle ne prit pas
+la peine de pousser le bloc, elle souffla dessus, et le bloc se mit en
+travers de l'eau courante, debout sur le sable o il s'enfona par son
+propre poids, de manire y demeurer solidement fix. Alors, la fe
+regarda et couta.
+
+Le ruisseau, videmment irrit de rencontrer cet obstacle, le frappa
+d'abord brutalement pour le chasser de son chemin; puis il le
+contourna et se pressa sur ses flancs jusqu' ce qu'il et russi se
+creuser une rigole de chaque ct, et il se prcipita dans ces rigoles
+en exhalant une sourde plainte.
+
+--Tu ne dis encore rien qui vaille, pensa la fe, mais je vais
+t'emprisonner si bien que je te forcerai de me rpondre.
+
+Alors, elle donna une chiquenaude au bloc de cornaline qui se fendit
+en quatre. C'est si puissant un doigt de fe! L'eau, rencontrant
+quatre murailles au lieu d'une, s'y laissa choir, et, bondissant de
+tous cts en ruisselets entrecoups, il se mit babiller comme un
+fou, jetant ses paroles si vite, que c'tait un bredouillage insens,
+impossible.
+
+La fe cassa encore une fois le bloc et des quatre morceaux en fit
+huit qui, divisant encore le cours de l'eau, la forcrent se calmer
+et murmurer discrtement. Alors, elle saisit son langage, et, comme
+les ruisseaux sont de nature indiscrte et babillarde, elle apprit
+que la reine des glaciers avait rsolu d'envahir son domaine et de la
+chasser encore plus loin.
+
+Hydrocharis prit alors toutes ses plantes chries dans sa robe tissue
+de rayons de soleil, et s'loigna, oubliant au milieu de l'eau les
+pauvres dbris du gros caillou, qui restrent l jusqu' ce que les
+eaux obstines les eussent emports ou broys.
+
+Rien n'est philosophe et rsign comme un caillou. Celui dont j'essaye
+de vous dire l'histoire n'tait plus reprsent un peu dignement que
+par un des huit morceaux, lequel tait encore gros comme votre tte,
+et, peu prs aussi rond, vu que les eaux qui avaient miett les
+autres, l'avaient roul longtemps. Soit qu'il et eu plus de chance,
+soit qu'on et eu des gards pour lui, il tait arriv beau, luisant
+et bien poli jusqu' la porte d'une hutte de roseaux o vivaient
+d'tranges personnages.
+
+C'tait des hommes sauvages, vtus de peaux de btes, portant de
+longues barbes et de longs cheveux, faute de ciseaux pour les couper,
+ou parce qu'ils se trouvaient mieux ainsi, et peut-tre n'avaient-ils
+pas tort. Mais, s'ils n'avaient pas encore invent les ciseaux, ce
+dont je ne suis pas sr, ces hommes primitifs n'en taient pas moins
+d'habiles couteliers. Celui qui habitait la hutte tait mme un
+armurier recommandable.
+
+Il ne savait pas utiliser le fer, mais les cailloux grossiers
+devenaient entre ses mains des outils de travail ingnieux ou des
+armes redoutables. C'est vous dire que ces gens appartenaient la
+race de l'ge de pierre qui se confond dans la nuit des temps avec les
+premiers ges de l'occupation celtique. Un des enfants de l'armurier
+trouva sous ses pieds le beau caillou amen par le ruisseau, et,
+croyant que c'tait un des nombreux clats ou morceaux de rebut jets
+ et l autour de l'atelier de son pre, il se mit jouer avec et
+ le faire rouler. Mais le pre, frapp de la vive couleur et de la
+transparence de cet chantillon, le lui ta des mains et appela ses
+autres enfants et apprentis pour l'admirer. On ne connaissait dans
+le pays environnant aucune roche d'o ce fragment pt provenir.
+L'armurier recommanda son monde de bien surveiller les cailloux que
+charriait le ruisseau; mais ils eurent beau chercher et attendre, ils
+n'en trouvrent pas d'autre et celui-ci resta dans l'atelier comme un
+objet des plus rares et des plus prcieux.
+
+A quelques jours de l, un homme bleu descendit de la colline et somma
+l'armurier de lui livrer sa commande. Cet homme bleu, qui tait blanc
+en dessous, avait la figure et le corps peints avec le suc d'une
+plante qui fournissait aux chefs et aux guerriers ce que les Indiens
+d'aujourd'hui appellent encore leur peinture de guerre. Il tait donc
+de la tte aux pieds d'un beau bleu d'azur et la famille de l'armurier
+le contemplait avec admiration et respect.
+
+Il avait command une hache de silex, la plus lourde et la plus
+tranchante qui et t jamais fabrique depuis l'ge du renne, et
+cette arme formidable lui fut livre, moyennant le prix de deux peaux
+d'ours, selon qu'il avait t convenu. L'homme bleu ayant pay, allait
+se retirer, lorsque l'armurier lui montra son caillou de cornaline
+en lui proposant de le faonner pour lui en hache ou en casse-tte.
+L'homme bleu, merveill de la beaut de la matire, demanda un
+casse-tte qui serait en mme temps un couteau propre dpecer les
+animaux aprs les avoir assomms. On lui fabriqua donc avec ce caillou
+merveilleux un outil admirable auquel, force de patience, on put
+mme donner le poli jusqu'alors inconnu une industrie encore prive
+de meules; et, pour porter au comble la satisfaction de l'homme bleu,
+un des fils de l'armurier, enfant trs-adroit et trs-artiste, dessina
+avec une pointe faite d'un clat, la figure d'un daim sur un des cts
+de la lame. Un autre, apprenti trs-habile au montage, enchssa l'arme
+dans un manche de bois fendu par le milieu et assujetti aux extrmits
+par des cordes de fibres vgtales trs-finement tresses et d'une
+solidit toute preuve.
+
+L'homme bleu donna douze peaux de daim pour cette merveille et
+l'emporta, triomphant, dans sa mardelle immense, car il tait un grand
+chef de clan, enrichi la chasse et souvent victorieux la guerre.
+
+Vous savez ce qu'est une mardelle: vous avez vu ces grands trous
+bants au milieu de nos champs, aujourd'hui cultivs, jadis couverts
+d'tangs et de forts. Plusieurs ont de l'eau au fond tandis qu' un
+niveau plus lev, on a trouv des cendres, des os, des dbris de
+poteries et des pierres disposes en foyer.
+
+On peut croire que les peuples primitifs aimaient demeurer sur
+l'eau, tmoins les cits lacustres trouves en si grand nombre et dont
+vous avez entendu beaucoup parler.
+
+Moi, j'imagine que, dans les pays de plaine comme les ntres, o l'eau
+est rare, on creusait le plus profondment possible, et, autant que
+possible, aussi dans le voisinage d'une source. On dtournait au
+besoin le cours d'un faible ruisseau et on l'emmagasinait dans ces
+profonds rservoirs, puis l'on btissait sur pilotis une spacieuse
+demeure, qui s'levait comme un lot dans un entonnoir et dont les
+toits inaperus ne s'levaient pas au-dessus du niveau du sol, toutes
+conditions de scurit contre le parcours des btes sauvages ou
+l'invasion des hordes ennemies.
+
+Quoi qu'il en soit, l'homme bleu rsidait dans une grande mardelle (on
+dit aussi margelle), entoure de beaucoup d'autres plus petites et
+moins profondes, o plusieurs familles s'taient tablies pour obir
+ses ordres en bnficiant de sa protection. L'homme bleu fit le tour
+de toutes ces citernes habites, franchit, pour entrer chez ses
+clients, les arbres jets en guise de ponts, se chauffa tous les
+foyers, causa amicalement avec tout le monde, montrant sa merveilleuse
+hache rose, et laissant volontiers croire qu'il l'avait reue en
+prsent de quelque divinit. Si on le crut, ou si l'on feignit de le
+croire, je l'ignore; mais la hache rose fut regarde comme un talisman
+d'une invincible puissance, et, lorsque l'ennemi se prsenta pour
+envahir la tribu, tous se portrent au combat avec une confiance
+exalte. La confiance fait la bravoure et la bravoure fait la force.
+L'ennemi fut cras, la hache rose du grand chef devint pourpre dans
+le sang des vaincus. Une gloire nouvelle couronna les anciennes
+gloires de l'homme bleu, et, dans sa terreur, l'ennemi lui donna le
+nom de _Marteau-Rouge_, que sa tribu et ses descendants portrent
+aprs lui.
+
+Ce marteau lui porta bonheur car il fut vainqueur dans toutes ses
+guerres comme dans toutes ses chasses, et mourut, plein de jours,
+sans avoir t victime d'aucun des hasards de sa vie belliqueuse.
+On l'enterra sous une norme butte de terre et de sable suivant la
+coutume du temps, et, malgr le dsir effrn qu'avaient ses hritiers
+de possder le marteau rouge, on enterra le marteau rouge avec lui.
+Ainsi le voulait la loi religieuse conservatrice du respect d aux
+morts.
+
+Voil donc notre caillou rejet dans le nant des tnbres aprs une
+courte priode de gloire et d'activit. La tribu du Marteau-Rouge eut
+lieu de regretter la spulture donne au talisman, car les tribus
+ennemies, longtemps pouvantes par la vaillance du grand chef,
+revinrent en nombre et dvastrent les pays de chasse, enlevrent les
+troupeaux et ravagrent mme les habitations.
+
+Ces malheurs dcidrent un des descendants de Marteau-Rouge 1er
+violer la spulture de son aeul, pntrer la nuit dans son caveau
+et enlever secrtement le talisman, qu'il cacha avec soin dans sa
+mardelle. Comme il ne pouvait avouer personne cette profanation, il
+ne pouvait se servir de cette arme excellente et ranimer le courage de
+son clan, en la faisant briller au soleil des batailles. N'tant plus
+secoue par un bras nergique et vaillant,--le nouveau possesseur
+tait plus superstitieux que brave,--elle perdit sa vertu, et la
+tribu, vaincue, disperse, dut aller chercher en d'autres lieux des
+tablissements nouveaux. Ses mardelles conquises furent occupes par
+le vainqueur, et des sicles s'coulrent sans que le fameux marteau
+enterr entre deux pierres ft exhum. On l'oublia si bien, que, le
+jour o une vieille femme, en poursuivant un rat dans sa cuisine, le
+retrouva intact, personne ne put lui dire quoi ce couteau de pierre
+avait pu servir. L'usage de ces outils s'tait perdu. On avait appris
+ fondre et faonner le bronze, et, comme ces peuples n'avaient pas
+d'histoire, ils ne se souvenaient pas des services que le silex leur
+avait rendus.
+
+Toutefois, la vieille femme trouva le marteau joli et l'essaya pour
+rper les racines qu'elle mettait dans sa soupe. Elle le trouva
+commode, bien que le temps et l'humidit l'eussent priv de son beau
+manche cordelettes. Il tait encore coupant. Elle en fit son couteau
+de prdilection. Mais, aprs elle, des enfants voulurent s'en servir
+et l'brchrent outrageusement.
+
+Quand vint l'ge du fer, cet ustensile mpris fut oubli sur le bord
+de la margelle tarie et demi comble. On construisait de nouvelles
+habitations fleur de terre avec des cultures autour. On connaissait
+la bche et la cogne, on parlait, on agissait, on pensait autrement
+que par le pass. Le glorieux marteau rouge redevnt simple caillou et
+reprit son sommeil impassible dans l'herbe des prairies.
+
+Bien des sicles se passrent encore lorsqu'un paysan chasseur qui
+poursuivait un livre rfugi dans la mardelle, et qui, pour mieux
+courir, avait quitt ses sabots, se coupa l'orteil sur une des faces
+encore tranchantes du marteau rouge. Il le ramassa, pensant en faire
+des pierres pour son fusil, et l'apporta chez lui, o il l'oublia dans
+un coin. A l'poque des vendanges, il s'en servit pour caler sa cuve;
+aprs quoi, il le jeta dans son jardin, o les choux, ces fiers
+occupants d'une terre longtemps abandonne elle-mme, le couvrirent
+de leur ombre et lui permirent de dormir encore l'abri du caprice de
+l'homme.
+
+Cent ans plus tard, un jardinier le rencontra sous sa bche, et,
+comme le jardin du paysan s'tait fondu dans un parc seigneurial, ce
+jardinier porta sa trouvaille au chtelain, en lui disant:
+
+--Ma foi, monsieur le comte, je crois bien que j'ai trouv dans mes
+planches d'asperges un de ces marteaux anciens dont vous tes curieux.
+
+M. le comte complimenta son jardinier sur son _oeil_ d'antiquaire et
+fit grand cas de sa dcouverte. Le marteau rouge tait un des plus
+beaux spcimens de l'antique industrie de nos pres, et, malgr les
+outrages du temps, il portait la trace indlbile du travail de
+l'homme un degr remarquable. Tous les amis de la maison et tous les
+antiquaires du pays l'admirrent. Son ge devint un sujet de grande
+discussion. Il tait en partie dgrossi et taill au silex comme les
+spcimens des premiers ges, en partie faonn et poli comme ceux
+d'un temps moins barbare. Il appartenait videmment un temps de
+transition, peut-tre avait-il t apport par des migrants; coup
+sr, dirent les gologues, il n'a pas t fabriqu dans le pays, car
+il n'y a pas de trace de cornaline bien loin la ronde.
+
+Les gologues n'oublirent qu'une chose, c'est que les eaux sont
+des conducteurs de minraux de toute sorte, et les antiquaires ne
+songrent pas se demander si l'histoire des faits industriels
+n'taient pas dmentie chaque instant par des tentatives
+personnelles dues au caprice ou au gnie de quelque artisan mieux
+dou que les autres. La figure trace sur la lame prsentait encore
+quelques linaments qui furent soigneusement examins. On y voyait
+bien encore l'intention de reprsenter un animal. Mais tait-ce un
+cheval, un cerf, un ours des cavernes ou un mammouth?
+
+Quand on eut bien examin et interrog le marteau rouge, on le plaa
+sur un coussinet de velours. C'tait la plus curieuse pice de la
+collection de M. le comte. Il eut la place d'honneur et la conserva
+pendant une dizaine d'annes.
+
+Mais M. le comte vint mourir sans enfants, et madame la comtesse
+trouva que le dfunt avait dpens pour ses collections beaucoup
+d'argent qu'il et mieux employ lui acheter des dentelles et
+renouveler ses quipages. Elle fit vendre toutes ces antiquailles,
+presse qu'elle tait d'en dbarrasser les chambres de son chteau.
+Elle ne conserva que quelques gemmes graves et quelques mdailles
+d'or qu'elle pouvait utiliser pour sa parure, et, comme le marteau
+rouge tait tir d'une cornaline particulirement belle, elle le
+confia un lapidaire charg de le tailler en plaques destines un
+fermoir de ceinture.
+
+Quand les fragments du marteau rouge furent taills et monts, madame
+trouva la chose fort laide et la donna sa petite nice ge de six
+ans qui en orna sa poupe. Mais ce bijou trop lourd et trop grand ne
+lui plut pas longtemps et elle imagina d'en faire de la soupe. Oui
+vraiment, mes enfants, de la soupe pour les poupes. Vous savez mieux
+que moi que la soupe aux poupes se compose de choses trs-varies:
+des fleurs, des graines, des coquilles, des haricots blancs et rouges,
+tout est bon quand cela est cuit point dans un petit vase de
+fer-blanc sur un feu imaginaire. La petite nice manquant de carottes
+pour son pot-au-feu, remarqua la belle couleur de la cornaline, et,
+l'aide d'un fer repasser, elle la broya en mille petits morceaux qui
+donnrent trs-bonne mine la soupe et que la poupe et d trouver
+succulente.
+
+Si le marteau rouge et t un tre, c'est--dire s'il et pu penser,
+quelles rflexions n'et-il pas faites sur son trange destine? Avoir
+t montagne, et puis bloc; avoir servi sous cette forme l'oeuvre
+mystrieuse d'une fe, avoir forc un ruisseau rvler les secrets
+du gnie des cimes glaces; avoir t, plus tard, le palladium d'une
+tribu guerrire, la gloire d'un peuple, le sceptre d'un homme bleu;
+tre descendu l'humble condition de couteau de cuisine jusqu'
+ratisser, Dieu sait quels lgumes, chez un peuple encore sauvage;
+avoir retrouv une sorte de gloire dans les mains d'un antiquaire,
+jusqu' se pavaner sur un socle de velours aux yeux des amateurs
+merveills: et tout cela pour devenir carotte fictive dans les mains
+d'un enfant, sans pouvoir seulement veiller l'apptit ddaigneux
+d'une poupe!
+
+Le marteau rouge n'tait pourtant pas absolument ananti. Il en tait
+rest un morceau gros comme une noix que le valet de chambre ramassa
+en balayant et qu'il vendit cinquante centimes au lapidaire. Avec ce
+dernier fragment, le lapidaire fit trois bagues qu'il vendit un franc
+chacune. C'est trs-joli, une bague de cornaline, mais c'est vite
+cass et perdu. Une seule existe encore, elle a t donne une
+petite fille soigneuse qui la conserve prcieusement sans se douter
+qu'elle possde la dernire parcelle du fameux marteau rouge, lequel
+n'tait lui-mme qu'une parcelle de la roche aux fes.
+
+Tel est le sort des choses. Elles n'existent que par le prix que nous
+y attachons, elles n'ont point d'me qui les fasse renatre, elles
+deviennent poussire; mais, sous cette forme, tout ce qui possde la
+vie les utilise encore. La vie se sert de tout, et ce que le temps et
+l'homme dtruisent renat sous des formes nouvelles, grce cette fe
+qui ne laisse rien perdre, qui rpare tout et qui recommence tout ce
+qui est dfait. Cette reine des fes, vous la connaissez fort bien:
+c'est la nature.
+
+
+
+
+LA FE POUSSIRE
+
+
+Autrefois, il y a bien longtemps, mes chers enfants, j'tais jeune
+et j'entendais souvent les gens se plaindre d'une importune petite
+vieille qui entrait par les fentres quand on l'avait chasse par les
+portes. Elle tait si fine et si menue, qu'on et dit qu'elle flottait
+au lieu de marcher, et mes parents la comparaient une petite fe.
+Les domestiques la dtestaient et la renvoyaient coups de plumeau,
+mais on ne l'avait pas plus tt dloge d'une place qu'elle
+reparaissait une autre.
+
+Elle portait toujours une vilaine robe grise tranante et une sorte
+de voile ple que le moindre vent faisait voltiger autour de sa tte
+bouriffe en mches jauntres.
+
+A force d'tre perscute, elle me faisait piti et je la laissais
+volontiers se reposer dans mon petit jardin, bien qu'elle abmt
+beaucoup mes fleurs. Je causais avec elle, mais sans en pouvoir tirer
+une parole qui et le sens commun. Elle voulait toucher tout, disant
+qu'elle ne faisait que du bien. On me reprochait de la tolrer, et,
+quand je l'avais laisse s'approcher de moi, on m'envoyait laver et
+changer, en me menaant de me donner le nom qu'elle portait.
+
+C'tait un vilain nom que je redoutais beaucoup. Elle tait si
+malpropre qu'on prtendait qu'elle couchait dans les balayures des
+maisons et des rues, et, cause de cela, on la nommait la fe
+Poussire.
+
+--Pourquoi donc tes-vous si poudreuse? lui dis-je, un jour qu'elle
+voulait m'embrasser.
+
+--Tu es une sotte de me craindre, rpondit-elle alors d'un ton
+railleur: tu m'appartiens, et tu me ressembles plus que tu ne penses.
+Mais tu es une enfant esclave de l'ignorance, et je perdrais mon temps
+ te le dmontrer.
+
+--Voyons, repris-je, vous paraissez vouloir parler raison pour la
+premire fois. Expliquez-moi vos paroles.
+
+--Je ne puis te parler ici, rpondit-elle. J'en ai trop long te
+dire, et, sitt que je m'installe quelque part chez vous, on me balaye
+avec mpris; mais, si tu veux savoir qui je suis, appelle-moi par
+trois fois cette nuit, aussitt que tu seras endormie.
+
+L-dessus, elle s'loigna en poussant un grand clat de rire, et il me
+sembla la voir se dissoudre et s'lever en grande trane d'or, rougi
+par le soleil couchant.
+
+Le mme soir, j'tais dans mon lit et je pensais elle en commenant
+ sommeiller.
+
+--J'ai rv tout cela, me disais-je, ou bien cette petite vieille
+est une vraie folle. Comment me serait-il possible de l'appeler en
+dormant?
+
+Je m'endormis, et tout aussitt je rvai que je l'appelais. Je ne
+suis mme pas sre de n'avoir pas cri tout haut par trois fois: Fe
+Poussire! fe Poussire! fe Poussire!
+
+A l'instant mme, je fus transporte dans un immense jardin au
+milieu duquel s'levait un palais enchant, et sur le seuil de cette
+merveilleuse demeure, une dame resplendissante de jeunesse et de
+beaut m'attendait dans de magnifiques habits de fte.
+
+Je courus elle et elle m'embrassa en me disant:
+
+--Eh bien, reconnais-tu, prsent, la fe Poussire?
+
+--Non, pas du tout, madame, rpondis-je, et je pense que vous vous
+moquez de moi.
+
+--Je ne me moque point, reprit-elle; mais, comme tu ne saurais
+comprendre mes paroles, je vais te faire assister un spectacle
+qui te paratra trange et que je rendrai aussi court que possible.
+Suis-moi.
+
+Elle me conduisit dans le plus bel endroit de sa rsidence. C'tait un
+petit lac limpide qui ressemblait un diamant vert enchss dans un
+anneau de fleurs, et o se jouaient des poissons de toutes les nuances
+de l'orange et de la cornaline, des carpes de Chine couleur d'ambre,
+des cygnes blancs et noirs, des sarcelles exotiques vtues de
+pierreries, et, au fond de l'eau, des coquillages de nacre et de
+pourpre, des salamandres aux vives couleurs et aux panaches dentels,
+enfin tout un monde de merveilles vivantes glissant et plongeant sur
+un lit de sable argent, o poussaient des herbes fines, plus fleuries
+et plus jolies les unes que les autres. Autour de ce vaste bassin
+s'arrondissait sur plusieurs rangs une colonnade de porphyre
+chapiteaux d'albtre. L'entablement fait des minraux les plus
+prcieux, disparaissait presque sous les clmatites, les jasmins, les
+glycines, les bryones et les chvrefeuilles o mille oiseaux faisaient
+leurs nids. Des buissons de roses de toutes nuances et de tous
+parfums, se miraient dans l'eau, ainsi que le ft des colonnes et les
+belles statues de marbre de Paros places sous les arcades. Au milieu
+du bassin jaillissait en mille fuses de diamants et de perles un jet
+d'eau qui retombait dans de colossales vasques de nacre.
+
+Le fond de l'amphithtre d'architecture s'ouvrait sur de riants
+parterres qu'ombrageaient des arbres gants couronns de fleurs et de
+fruits, et dont les tiges enlaces de pampres formaient, au del de la
+colonnade de porphyre, une colonnade de verdure et de fleurs.
+
+La fe me fit asseoir avec elle au seuil d'une grotte d'o s'lanait
+une cascade mlodieuse et que tapissaient les beaux rubans des
+scolopendres et le velours des mousses fraches diamantes de gouttes
+d'eau.
+
+--Tout ce que tu vois l, me dit-elle, est mon ouvrage. Tout cela est
+fait de poussire; c'est en secouant ma robe dans les nuages que j'ai
+fourni tous les matriaux de ce paradis. Mon ami le feu qui les avait
+lancs dans les airs, les a repris pour les recuire, les cristalliser
+ou les agglomrer aprs que mon serviteur le vent les a eu promens
+dans l'humidit et dans l'lectricit des nues, et rabattus sur la
+terre; ce grand plateau solidifi s'est revtu alors de ma substance
+fconde et la pluie en a fait des sables et des engrais, aprs en
+avoir fait des granits, des porphyres, des marbres, des mtaux et des
+roches de toute sorte.
+
+J'coutais sans comprendre et je pensais que la fe continuait me
+mystifier. Qu'elle et pu faire de la terre avec de la poussire,
+passe encore; mais qu'elle et fait avec cela du marbre, des granits
+et d'autres minraux, qu'en se secouant elle aurait fait tomber du
+ciel, je n'en croyais rien. Je n'osais pas lui donner un dmenti, mais
+je me retournai involontairement vers elle pour voir si elle disait
+srieusement une pareille absurdit.
+
+Quelle fut ma surprise de ne plus la trouver derrire moi! mais
+j'entendis sa voix qui partait de dessous terre et qui m'appelait.
+En mme temps, je m'enfonai sous terre aussi, sans pouvoir m'en
+dfendre, et je me trouvai dans un lieu terrible o tout tait feu et
+flamme. On m'avait parl de l'enfer, je crus que c'tait cela. Des
+lueurs rouges, bleues, vertes, blanches, violettes, tantt livides,
+tantt blouissantes, remplaaient le jour, et, si le soleil pntrait
+en cet endroit, les vapeurs qui s'exhalaient de la fournaise le
+rendaient tout fait invisible.
+
+Des bruits formidables, des sifflements aigus, des explosions, des
+clats de tonnerre remplissaient cette caverne de nuages noirs o je
+me sentais enferme.
+
+Au milieu de tout cela, j'apercevais la petite fe Poussire qui avait
+repris sa face terreuse et son sordide vtement incolore. Elle allait
+et venait, travaillant, poussant, tassant, brassant, versant je
+ne sais quels acides, se livrant en un mot des oprations
+incomprhensibles.
+
+--N'aie pas peur, me cria-t-elle d'une voix qui dominait les bruits
+assourdissants de ce Tartare. Tu es ici dans mon laboratoire. Ne
+connais-tu pas la chimie?
+
+--Je n'en sais pas un mot, m'criai-je, et ne dsire pas l'apprendre
+en un pareil endroit.
+
+--Tu as voulu savoir, il faut te rsigner regarder. Il est bien
+commode d'habiter la surface de la terre, de vivre avec les fleurs,
+les oiseaux et les animaux apprivoiss; de se baigner dans les eaux
+tranquilles, de manger des fruits savoureux en marchant sur des tapis
+de gazon et de marguerites. Tu t'es imagine que la vie humaine avait
+subsist de tout temps ainsi, dans des conditions bnies. Il est temps
+de t'aviser du commencement des choses et de la puissance de la fe
+Poussire, ton aeule, ta mre et ta nourrice.
+
+En parlant ainsi, la petite vieille me fit rouler avec elle au plus
+profond de l'abme travers les flammes dvorantes, les explosions
+effroyables, les cres fumes noires, les mtaux en fusion, les laves
+au vomissement hideux et toutes les terreurs de l'ruption volcanique.
+
+--Voici mes fourneaux, me dit-elle, c'est le sous-sol o s'laborent
+mes provisions. Tu vois, il fait bon ici pour un esprit dbarrass de
+cette caparace qu'on appelle un corps. Tu as laiss le tien dans ton
+lit et ton esprit seul est avec moi. Donc, tu peux toucher et brasser
+la matire premire. Tu ignores la chimie, tu ne sais pas encore de
+quoi cette matire est faite, ni par quelle opration mystrieuse ce
+qui apparat ici sous l'aspect de corps solides provient d'un corps
+gazeux qui a lui dans l'espace comme une nbuleuse et qui plus tard a
+brill comme un soleil. Tu es une enfant, je ne peux pas t'initier aux
+grands secrets de la cration et il se passera encore du temps avant
+que tes professeurs les sachent eux-mmes. Mais je peux te faire voir
+les produits de mon art culinaire. Tout est ici un peu confus pour
+toi. Remontons d'un tage. Prends l'chelle et suis-moi.
+
+Une chelle, dont je ne pouvais apercevoir ni la base ni le fate, se
+prsentait en effet devant nous. Je suivis la fe et me trouvai avec
+elle dans les tnbres, mais je m'aperus alors qu'elle tait toute
+lumineuse et rayonnait comme un flambeau. Je vis donc des dpts
+normes d'une pte rose, des blocs d'un cristal blanchtre et des
+lames immenses d'une matire vitreuse noire et brillante que la fe
+se mit craser sous ses doigts; puis elle pila le cristal en petits
+morceaux et mla le tout avec la pte rose, qu'elle porta sur ce qu'il
+lui plaisait d'appeler un feu doux.
+
+--Quel plat faites-vous donc l? lui demandai-je.
+
+--Un plat trs-ncessaire ta pauvre petite existence, rpondit-elle;
+je fais du granit, c'est--dire qu'avec de la poussire je fais la
+plus dure et la plus rsistante des pierres. Il faut bien cela, pour
+enfermer le Cocyte et le Phlgthon. Je fais aussi des mlanges varis
+des mmes lments. Voici ce qu'on t'a montr sous des noms barbares,
+les gneiss, les quartzites, les talcschistes, les micaschistes, etc.
+De tout cela, qui provient de mes poussires, je ferai plus tard
+d'autres poussires avec des lments nouveaux, et ce seront alors
+des ardoises, des sables et des grs. Je suis habile et patiente,
+je pulvrise sans cesse pour ragglomrer. La base de tout gteau
+n'est-elle pas la farine? Quant prsent, j'emprisonne mes fourneaux
+en leur mnageant toutefois quelques soupiraux ncessaires pour qu'ils
+ne fassent pas tout clater. Nous irons voir plus haut ce qui se
+passe. Si tu es fatigue, tu peux faire un somme, car il ma faut un
+peu de temps pour cet ouvrage.
+
+Je perdis la notion du temps, et, quand la fe m'veilla:
+
+--Tu as dormi, me dit-elle, un joli nombre de sicles!
+
+--Combien donc, madame la fe?
+
+--Tu demanderas cela tes professeurs, rpondit-elle en ricanant;
+reprenons l'chelle.
+
+Elle me fit monter plusieurs tages de divers dpts, o je la vis
+manipuler des rouilles de mtaux dont elle fit du calcaire, des
+marnes, des argiles, des ardoises, des jaspes; et, comme je
+l'interrogeais sur l'origine des mtaux:
+
+--Tu en veux savoir beaucoup, me dit-elle. Vos chercheurs peuvent
+expliquer beaucoup de phnomnes par l'eau et par le feu. Mais
+peuvent-ils savoir ce qui s'est pass entre terre et ciel quand toutes
+mes pouzzolanes, lances par le vent de l'abme, ont form des nues
+solides, que les nuages d'eau ont roules dans leurs tourbillons
+d'orage, que la foudre a pntres de ses aimants mystrieux et que
+les vents suprieurs ont rabattues sur la surface terrestre en pluies
+torrentielles? C'est l l'origine des premiers dpts. Tu vas assister
+ leurs merveilleuses transformations.
+
+Nous montmes plus haut et nous vmes des craies, des marbres et des
+bancs de pierre calcaire, de quoi btir une ville aussi grande que
+le globe entier. Et, comme j'tais merveille de ce qu'elle pouvait
+produire par le sassement, l'agglomration, le mtamorphisme et la
+cuisson, elle me dit:
+
+--Tout ceci n'est rien, et tu vas voir bien autre chose! tu vas voir
+la vie dj close au milieu de ces pierres.
+
+Elle s'approcha d'un bassin grand comme une mer, et, y plongeant le
+bras, elle en retira d'abord des plantes tranges, puis des animaux
+plus tranges encore, qui taient encore moiti plantes; puis
+des tres libres, indpendants les uns des autres, des coquillages
+vivants, puis enfin des poissons, qu'elle fit sauter en disant:
+
+--Voil ce que dame Poussire sait produire quand elle se dpose au
+fond des eaux. Mais il y a mieux; retourne-toi et regarde le rivage.
+
+Je me retournai: le calcaire et tous ses composs, mls la silice
+et l'argile, avaient form leur surface une fine poussire brune
+et grasse o poussaient des plantes chevelues fort singulires.
+
+--Voici la terre vgtale, dit la fe, attends un peu, tu verras
+pousser des arbres.
+
+En effet, je vis une vgtation arborescente s'lever rapidement et
+se peupler de reptiles et d'insectes, tandis que sur les rivages
+s'agitaient des tres inconnus qui me causrent une vritable terreur.
+
+--Ces animaux ne t'effrayeront pas sur la terre de l'avenir, dit la
+fe. Ils sont destins l'engraisser de leurs dpouilles. Il n'y a
+pas encore ici d'hommes pour les craindre.
+
+--Attendez! m'criai-je, voici un luxe de monstres qui me scandalise!
+Voici votre terre qui appartient ces dvorants qui vivent les
+uns des autres. Il vous fallait tous ces massacres et toutes ces
+stupidits pour nous faire un fumier? Je comprends qu'ils ne soient
+pas bons autre chose, mais je ne comprends pas une cration si
+exubrante de formes animes, pour ne rien faire et ne rien laisser
+qui vaille.
+
+--L'engrais est quelque chose, si ce n'est pas tout, rpondit la fe.
+Les conditions que celui-ci va crer seront proprices des tres
+diffrents qui succderont ceux-ci.
+
+--Et qui disparatront leur tour, je sais cela. Je sais que la
+cration se perfectionnera jusqu' l'homme, du moins on me l'a dit
+et je le crois. Mais je ne m'tais pas encore reprsent cette
+prodigalit de vie et de destruction qui m'effraye et me rpugne.
+Ces formes hideuses, ces amphibies gigantesques, ces crocodiles
+monstrueux, et toutes ces btes rampantes ou nageantes qui ne semblent
+vivre que pour se servir de leurs dents et dvorer les autres...
+
+Mon indignation divertit beaucoup la fe Poussire.
+
+--La matire est la matire, rpondit-elle, elle est toujours logique
+dans ses oprations. L'esprit humain ne l'est pas et tu en es la
+preuve, toi qui te nourris de charmants oiseaux et d'une foule de
+cratures plus belles et plus intelligentes que celles-ci. Est-ce
+ moi de t'apprendre qu'il n'y a point de production possible sans
+destruction permanente, et veux-tu renverser l'ordre de la nature?
+
+--Oui, je le voudrais, je voudrais que tout ft bien, ds le premier
+jour. Si la nature est une grande fe, elle pouvait bien se passer de
+tous ces essais abominables, et faire un monde o nous serions des
+anges, vivant par l'esprit, au sein d'une cration immuable et
+toujours belle.
+
+--La grande fe Nature a de plus hautes vises, rpondit dame
+Poussire. Elle ne prtend pas s'arrter aux choses que tu connais.
+Elle travaille et invente toujours. Pour elle, qui ne connat pas
+la suspension de la vie, le repos serait la mort. Si les choses ne
+changeaient pas, l'oeuvre du roi des gnies serait termine et ce roi,
+qui est l'activit incessante et suprme, finirait avec son oeuvre. Le
+monde o tu vis et o tu vas retourner tout l'heure quand ta vision
+du pass se dissipera,--ce monde de l'homme que tu crois meilleur
+que celui des animaux anciens, ce monde dont tu n'es pourtant pas
+satisfait, puisque tu voudrais y vivre ternellement l'tat de
+pur esprit, cette pauvre plante encore enfant, est destine se
+transformer indfiniment. L'avenir fera de vous tous et de vous
+toutes, faibles cratures humaines, des fes et des gnies qui
+possderont la science, la raison et la bont; vois ce que je te fais
+voir, et sache que ces premires bauches de la vie rsume dans
+l'instinct sont plus prs de toi que tu ne l'es de ce que sera, un
+jour, le rgne de l'esprit sur la terre que tu habites. Les occupants
+de ce monde futur seront alors en droit de te mpriser aussi
+profondment que tu mprises aujourd'hui le monde des grands sauriens.
+
+--A la bonne heure, rpondis-je, si tout ce que je vois du pass doit
+me faire aimer l'avenir, continuons voir du nouveau.
+
+--Et surtout, reprit la fe, ne le mprisons pas trop, ce pass, afin
+de ne pas commettre l'ingratitude de mpriser le prsent. Quand le
+grand esprit de la vie se sert des matriaux que je lui fournis,
+il fait des merveilles ds le premier jour. Regarde les yeux de ce
+prtendu monstre que vos savants ont nomm l'ichthyosaure.
+
+--Ils sont plus gros que ma tte et me font peur.
+
+--Ils sont trs-suprieurs aux tiens. Ils sont la fois myopes et
+presbytes volont. Ils voient la proie des distances considrables
+comme avec un tlescope, et, quand elle est tout prs, par un simple
+changement de fonction, ils la voient parfaitement sa vritable
+distance sans avoir besoin de lunettes. A ce moment de la cration,
+la nature n'a qu'un but: faire un animal pensant. Elle lui donne des
+organes merveilleusement appropris ses besoins. C'est un joli
+commencement: n'en es-tu pas frappe?--Il en sera ainsi, et de mieux
+en mieux, de tous les tres qui vont succder ceux-ci. Ceux qui
+te paratront pauvres, laids ou chtifs seront encore des prodiges
+d'adaptation au milieu o ils devront se manifester.
+
+--Et comme ceux-ci, ils ne songeront pourtant qu' se nourrir?
+
+--A quoi veux-tu qu'ils songent? La terre n'prouve pas le besoin
+d'tre admire. Le ciel subsistera aujourd'hui et toujours sans que
+les aspirations et les prires des cratures ajoutent rien son clat
+et la majest de ses lois. La fe de ta petite plante connat la
+grande cause, n'en doute pas; mais, si elle est charge de faire un
+tre qui pressente ou devine cette cause, elle est soumise la loi du
+temps, cette chose dont vous ne pouvez pas vous rendre compte, parce
+que vous vivez trop peu pour en apprcier les oprations. Vous les
+croyez lentes, et elles sont d'une rapidit foudroyante. Je vais
+affranchir ton esprit de son infirmit et faire passer devant toi les
+rsultats de sicles innombrables. Regarde et n'ergote plus. Mets
+profit ma complaisance pour toi.
+
+Je sentis que la fe avait raison et je regardai, de tous mes yeux,
+la succession des aspects de la terre. Je vis natre et mourir des
+vgtaux et des animaux de plus en plus ingnieux par l'instinct et de
+plus en plus agrables ou imposants par la forme. A mesure que le
+sol s'embellissait de productions plus ressemblantes celles de
+nos jours, les habitants de ce grand jardin que de grands accidents
+transformaient sans cesse, me parurent moins avides pour eux-mmes et
+plus soucieux de leur progniture. Je les vis construire des demeures
+ l'usage de leur famille et montrer de l'attachement pour leur
+localit. Si bien que, de moment en moment, je voyais s'vanouir un
+monde et surgir un monde nouveau, comme les actes d'une ferie.
+
+--Repose-toi, me dit la fe, car tu viens de parcourir beaucoup de
+milliers de sicles, sans t'en douter, et monsieur l'homme va natre
+son tour quand le rgne de monsieur le singe sera accompli.
+
+Je me rendormis, crase de fatigue, et, quand je m'veillai, je me
+trouvai au milieu d'un grand bal dans le palais de la fe, redevenue
+jeune, belle et pare.
+
+--Tu vois toutes ces belles choses et tout ce beau monde, me dit-elle.
+Eh bien, mon enfant, poussire que tout cela! Ces parois de porphyre
+et de marbre, c'est de la poussire de molcules ptrie et cuite
+point. Ces murailles de pierres tailles, c'est de la poussire de
+chaux ou de granit amene bien par les mmes procds. Ces lustres
+et ces cristaux, c'est du sable fin cuit par la main des hommes en
+imitation du travail de la nature. Ces porcelaines et ces faences,
+c'est de la poudre de feldspath, le kaolin dont les Chinois nous ont
+fait trouver l'emploi. Ces diamants qui parent les danseuses, c'est
+de la poudre de charbon qui s'est cristallise. Ces perles, c'est le
+phosphate de chaux que l'hutre suinte dans sa coquille. L'or et tous
+les mtaux n'ont pas d'autre origine que l'assemblage bien tass, bien
+manipul, bien fondu, bien chauff et bien refroidi, de molcules
+infinitsimales. Ces beaux vgtaux, ces roses couleur de chair, ces
+lis tachets, ces gardnias qui embaument l'atmosphre, sont ns de la
+poussire que je leur ai prpare, et ces gens qui dansent et sourient
+au son des instruments, ces vivants par excellence qu'on appelle
+des personnes, eux aussi, ne t'en dplaise, sont ns de moi et
+retourneront moi.
+
+Comme elle disait cela, la fte et le palais disparurent. Je me
+trouvai avec la fe dans un champ o il poussait du bl. Elle se
+baissa et ramassa une pierre o il y avait un coquillage incrust.
+
+--Voil, me dit-elle, l'tat fossile, un tre que je t'ai montr
+vivant aux premiers ges de la vie. Qu'est-ce que c'est, prsent?
+Du phosphate de chaux. On le rduit en poussire et on en fait de
+l'engrais pour les terres trop siliceuses. Tu vois, l'homme commence
+ s'aviser d'une chose, c'est que le seul matre tudier, c'est la
+nature.
+
+Elle crasa sous ses doigts le fossile et en sema la poudre sur le sol
+cultiv, en disant:
+
+--Ceci rentre dans ma cuisine. Je sme la destruction pour faire
+pousser le germe. Il en est ainsi de toutes les poussires, qu'elles
+aient t plantes, animaux ou personnes. Elles sont la mort
+aprs avoir t la vie, et cela n'a rien de triste, puisqu'elles
+recommencent toujours, grce moi, tre la vie aprs avoir t la
+mort. Adieu. Je veux que tu gardes un souvenir de moi. Tu admires
+beaucoup ma robe de bal. En voici un petit morceau que tu examineras
+loisir.
+
+Tout disparut, et, quand j'ouvris les yeux, je me retrouvai dans mon
+lit. Le soleil tait lev et m'envoyait un beau rayon. Je regardai le
+bout d'toffe que la fe m'avait mis dans la main. Ce n'tait qu'un
+petit tas de fine poussire, mais mon esprit tait encore sous le
+charme du rve et il communiqua mes sens le pouvoir de distinguer
+les moindres atomes de cette poussire.
+
+Je fus merveille; il y avait de tout: de l'air, de l'eau, du
+soleil, de l'or, des diamants, de la cendre, du pollen de fleur, des
+coquillages, des perles, de la poussire d'ailes de papillon, du fil,
+de la cire, du fer, du bois, et beaucoup de cadavres microscopiques;
+mais, au milieu de ce mlange de dbris imperceptibles, je vis
+fermenter je ne sais quelle vie d'tres insaisissables qui
+paraissaient chercher se fixer quelque part pour clore ou pour se
+transformer, et qui se fondirent en nuage d'or dans le rayon rose du
+soleil levant.
+
+
+
+
+LE GNOME DES HUITRES
+
+
+Un original de nos amis, grand amateur d'hutres, eut la fantaisie,
+l'an dernier, d'aller dguster sur place les produits des bancs les
+plus renomms, afin de les comparer et d'tre difi une fois pour
+toutes sur leurs diffrents mrites. Il alla donc Cancale,
+Ostende, Marennes, et autres localits recommandables. Il revint
+persuad que Paris est le port de mer o l'on trouve les meilleurs
+produits maritimes.
+
+Vous connaissez cet ami, mes chres petites, vous savez qu'il est
+fantaisiste, et que, quand il raconte, son imagination lui fait
+dpasser le vraisemblable. L'autre soir, il tait en train de nous
+narrer son voyage, lorsque _l'homme au sable_ a pass. Vous avez
+rsist le mieux possible; mais enfin il vous a fallu dire bonsoir
+la compagnie, et vous auriez perdu cette curieuse histoire, si je ne
+l'eusse transcrite fidlement pour vous, le soir mme. La voici telle
+que je l'ai entendue. C'est notre ami qui parle:
+
+ * * * * *
+
+Vous savez aussi bien que moi, mes chers amis, qu'on peut habiter
+les bords de la mer et n'y manger de poissons, de crustacs et de
+coquillages que lorsqu'on en demande Paris. C'est l que tout
+s'engouffre, et vous vous souvenez que, sur les rives de la Manche,
+nous n'en gotions que quand les propritaires des grands htels de
+bains en faisaient venir de la Halle. Bien que averti, je voulus, l'an
+dernier, exprimenter la chose par moi-mme. Je restai vingt-quatre
+heures Marennes avant d'obtenir une demi-douzaine d'hutres
+mdiocres que je payai fort cher. Ailleurs, je n'en obtins pas du
+tout. Dans certains villages, on m'offrit des colimaons.
+
+Enfin, je gagnai Cancale, o les hutres taient passables et le vin
+blanc de l'auberge excellent. Je me trouvai table ct d'un tout
+petit vieillard bossu, ratatin et sordidement vtu, qui me parut fort
+laid et avec qui pourtant je liai conversation, parce qu'il me sembla
+tre le seul qui attacht de l'importance la qualit des hutres. Il
+les examinait srieusement, les retournant de tous cts.
+
+--Est-ce que vous cherchez des perles? lui demandai-je.
+
+--Non, rpondit-il; je compare cette espce, ou plutt cette varit
+toutes celles que je connais dj.
+
+--Ah! vraiment? vous tes amateur?
+
+--Oui, monsieur; comme vous, sans doute?
+
+--Moi? je voyage exclusivement pour les hutres.
+
+--Bravo! nous pourrons nous entendre. Je me mets absolument votre
+service.
+
+--Parfait! Avalons encore quelques-uns de ces mollusques et nous
+causerons.--Garon! apportez-nous encore quatre douzaines d'hutres.
+
+--Voil, monsieur! dit le garon en posant sur la table quatre
+bouteilles de vin de Sauterne.
+
+--Que voulez-vous que nous fassions de tout ce vin? demanda d'un ton
+bourru le petit homme.
+
+--Une bouteille par douzaine, est-ce trop? dit le garon en me
+regardant.
+
+--On verra, rpondis-je. Vos hutres sont diablement sales.
+N'importe, pourvu qu'il y en ait discrtion...
+
+Le garon sortit. Je vidai une bouteille avec le petit vieux, qui me
+parut ne pas se faire prier, du moment o il comprit que je payais. Le
+garon rentra.
+
+--Monsieur, dit-il, il n'y a plus d'hutres trs-grasses. Mais
+monsieur n'a qu' commander ce qu'il en veut pour demain.
+
+--Allez au diable! j'ai cru tomber ici sur une mine inpuisable...
+
+--Il y en a, monsieur, il y en a en quantit, mais il faut les pcher.
+
+--Eh bien, j'irai les pcher moi-mme. Apportez le djeuner.
+
+Le djeuner fut bon et nous y fmes honneur. Les soles taient
+excellentes, le vin tait sans reproche. Mais le dpit de n'avoir
+point d'hutres m'empcha de savourer ce qu'on m'offrait. Je bus et
+mangeai sans discernement, causant toujours avec mon petit vieux, qui
+semblait compatir ma peine et prendre intrt mon exploration
+manque.
+
+Si bien qu' la fin du repas je ne saisissais plus trs-clairement le
+sens de ses paroles ni la vue des objets environnants. Le gnome, car
+il avait rellement l'aspect d'un gnome, me paraissait un peu mu
+aussi, car il passa son bras sous le mien avec une familiarit
+touchante en m'appelant son cher ami, et en jurant qu'il allait me
+rvler tous les secrets de la nature concernant les hutres.
+
+Je le suivis sans savoir o j'allais. La vivacit de l'air achevait de
+m'blouir, et je me trouvai avec lui dans une sorte de grotte, de cave
+ou de chambre sombre, o taient entasss des monceaux de coquillages.
+
+--Voici ma collection, me dit-il d'un air triomphant: je ne la montre
+pas au premier venu; mais, puisque vous tes un vritable amateur,...
+tenez, voici la premire des hutres! _ostrea matercula_ de l'tage
+permien.
+
+--Voyons! m'criai-je en saisissant l'hutre et en la portant mes
+lvres.
+
+--Vous voulez la manger? fit le gnome en m'arrtant: y songez-vous?
+
+--Pardon! j'ai cru que vous me l'offriez pour cela.
+
+--Mais, monsieur, c'est un chantillon prcieux. On ne le trouve qu'en
+Russie, dans les calcaires cuivreux.
+
+--Cuivreux? merci! Vous avez bien fait de m'arrter! Mon djeuner ne
+me gne point et je ne recherche pas les oxydes de cuivre en guise de
+dessert. Passons. Ces _ostrea_, comme vous les appelez, ne me feront
+pas faire le voyage de Russie.
+
+--Pourtant, monsieur, dit le gnome en reprenant son hutre, elle est
+bien intressante, cette reprsentante des premiers ges de la vie!
+Au temps o elle apparut dans les mers, il n'existait ni hommes ni
+quadrupdes sur la terre.
+
+--Alors, que faisait-elle dans le monde?
+
+--Elle essayait d'exister, monsieur, et elle existait! Allez-vous
+dire du mal des premires hutres, sous prtexte que vous n'tiez pas
+encore n pour les manger?
+
+Je vis que j'avais fch le gnome et je le priai de passer une srie
+plus rcente.
+
+--Procdons avec ordre, reprit-il; voici _ostrea marcignyana_, des
+arkoses et des grs du Keuper.
+
+--Elle n'a pas bonne mine, elle est toute plisse et doit manquer de
+chair.
+
+--Les animaux de son temps ne la ddaignaient pas, soyez-en sr.
+Aimez-vous mieux _ostrea arcuata_, autrement la gryphe arque du lias
+infrieur?
+
+--Je la trouve jolie, elle ressemble une lampe antique, mais quel
+got a-t-elle?
+
+--Je n'en sais rien, rpondit le gnome en haussant les paules. Je
+n'ai pas vcu de son temps. Il y a deux cent cinq espces principales
+d'hutres fossiles avec leurs varits et sous-varits, ce qui forme
+un joli total. Je puis vous montrer la varit d'_ostrea arcuata_.
+Tenez! mangez-la, si le coeur vous en dit!
+
+--Oh! oh! la bonne heure! Celle-ci est belle, et, dans mes meilleurs
+jours d'apptit, je pense qu'une douzaine me suffirait.
+
+--Aussi nous l'appelons _gigantea_. En voulez-vous de plus petites?
+Voici une prtendue varit que je ne crois pas tre autre chose que
+l'_arcuata_ dans son ge tendre. En voulez-vous un plat? On la trouve
+ foison dans le sinmurien.
+
+--Merci! il me faudrait un cure-dent pour les tirer de leur coquille
+et trente-six heures table pour m'en rassasier.
+
+--Eh bien, voici l'_ostrea cymbium_, du lias moyen.
+
+--C'est trop gros, ce doit tre coriace.
+
+--Aimez-vous mieux _marshii cristagalli_, du bajocien?
+
+--Elle est jolie; mais le moyen d'ouvrir toutes ces dentelures en
+crte de coq? Vraiment, tout ce que vous me montrez ne vaut pas le
+diable!
+
+--Monsieur n'est pas content de mes chantillons? Voici pourtant la
+_gregaria_, dont la dentelure est merveilleuse, et que vous auriez pu
+trouver dans les falaises de marne du Calvados. Mais passons
+quelques espces, puisque vous tes press. Traversons l'oolithe.
+N'accorderez-vous pas pourtant un regard _ostrea virgula_, du
+kimmeridge clay?
+
+--Pas de virgule! m'criai-je impatient de ces noms barbares. Passez,
+passez!
+
+--Eh bien, monsieur, nous voici dans les terrains crtacs. Voici
+_ostrea couloni_, des grs verts, une belle hutre, celle-l,
+j'espre! Voici _aquila_ (du gault) encore plus grosse; _flabellata
+frons_, _carinata_, avec sa longue carne. Mangeriez-vous bien la
+douzaine? J'en passe, et des meilleures; mais voici la merveille,
+c'est l'_ostrea pes-leonis_ de la craie blanche. Celle-ci ne vous
+dit-elle rien?
+
+Il me tendait un mollusque norme, tout dentel, tout pliss, et
+revtu d'un test d'aspect cristallin qui avait rellement bonne mine.
+
+--Vous ne me ferez pas croire, lui dis-je, que ceci soit une hutre!
+
+--Pardon, c'est une vritable hutre, monsieur!
+
+--Hutre vous-mme! m'criai-je furieux. J'avais reu de sa petite
+patte maigre le mollusque nacr sans me douter de son poids. Il tait
+tel, que, ne m'attendant rien, je le laissai tomber sur mon pied, ce
+qui, ajout l'ennui que me causait la nomenclature pdantesque du
+gnome, me mit, je l'avoue, dans une vritable colre; et, comme il
+riait mchamment, sans paratre offens le moins du monde d'tre
+trait d'hutre, je voulus lui jeter quelque chose la tte. Je ne
+suis pas cruel, mme dans la colre, je l'aurais tu avec l'hutre
+_pied de lion_; je me contentai de lui lancer dans la figure une
+poigne de menue mitraille que je trouvai sous ma main et qui ne lui
+fit pas grand mal.
+
+Mais alors il entra en fureur, et, reculant d'un pas, il saisit un
+gros marteau d'acier qu'il brandit d'une main convulsive.
+
+--Vous n'tes pas une hutre, vous! s'cria-t-il d'une voix
+glapissante comme la vague qui se brise sur les galets. Non! vous
+n'tes pas la hauteur de ce doux mollusque, _ostrea oedulis_ des
+temps modernes, qui ne fait de mal personne et dont vous n'apprciez
+le mrite que lorsqu'il est victime de votre voracit. Vous tes un
+Welche, un barbare! vous touchez sans respect mes fossiles, vous
+brisez indignement mes charmantes petites _columbae_ de la craie
+blanche, que j'ai recueillies avec tant de soin et d'amour! Quoi! je
+vous invite voir la plus belle collection qui existe dans le pays,
+une collection laquelle ont contribu tous les savants de l'Europe,
+et, non content de vouloir tout avaler comme un goinfre ignorant, vous
+dtriorez mes prcieux spcimens! Je vais vous traiter comme vous le
+mritez et vous faire sentir ce que pse le marteau d'un gologue!
+
+Le danger que je courais dissipa l'instant mme les fumes du
+vin blanc, et, voyant que j'tais entour de fossiles et non de
+comestibles, je saisis temps le bras du gnome et lui arrachai son
+arme; mais il s'lana sur moi et s'y attacha comme un poulpe. Cette
+treinte d'un affreux bossu me causa une telle rpugnance, que je me
+sentis pris de nauses et le menaai de tout briser dans son muse
+d'hutres s'il ne me lchait.
+
+Je ne sais trop alors ce qui se passa. Le gnome tait d'une force
+surhumaine; je me trouvai tendu par terre, et, alors, ne me
+connaissant plus, je ramassai la redoutable _ostrea pes-leonis_ pour
+la lui lancer.
+
+Il prit la fuite et fit bien. Je me relevai et me htai de sortir de
+l'espce d'antre qu'il appelait son muse, et je me trouvai sur le
+bord de la mer, face face avec le garon de l'htel o j'avais
+djeun.
+
+--Si monsieur dsire des hutres, me dit-il, nous en aurons dner.
+On m'en a promis douze douzaines.
+
+--Au diable les hutres! m'criai-je. Qu'on ne m'en parle plus jamais!
+Oui, que le diable les emporte toutes, depuis la _malercula_ des
+terres cuivreuses jusqu' l'_oedulis_ des temps modernes!
+
+Le garon me regarda d'un air stupfait. Puis, d'un ton de srnit
+philosophique:
+
+--Je vois ce que c'est, dit-il. Le sauterne tait un peu fort; ce
+soir, on servira du chablis monsieur.
+
+Et, comme j'allais me fcher, il ajouta gracieusement:
+
+--Monsieur a t sobre, mais il a djeun en compagnie d'un fou, et
+c'est cela qui a port la tte de monsieur.
+
+--En compagnie d'un fou? Oui, certes, rpondis-je; comment
+appelez-vous ce gnome?
+
+--Monsieur l'appelle par son vrai nom, car c'est ainsi qu'on le
+dsigne dans le pays. Le gnome, c'est--dire le poulpiquet des
+hutres. Ce n'est pas un mchant homme, mais c'est un maniaque qui,
+en fait d'hutres, ne se soucie que de l'caille. On le tient pour
+sorcier: moi, je le crois bte! Monsieur a eu se plaindre de ses
+manires?
+
+Je ne voulus pas raconter ce garon d'htel ma ridicule aventure, et
+je m'loignai, rsolu faire une bonne promenade sur le rivage, afin
+de regagner l'apptit ncessaire pour le dner.
+
+Mais je n'allai pas loin. Un invincible besoin de dormir s'empara
+de moi, et je dus m'tendre sur le sable en un coin abrit. Quand
+j'ouvris les yeux, la nuit tait venue et la mer montait. Il n'tait
+que temps d'aller dner et je marchai avec peine sur les mille dbris
+que rapporte sur la grve la mare qui lche les rivages, vieux
+souliers, vieux chapeaux, varechs gluants, dbris d'embarcation
+couverts d'anatifes gts et infects, chapelets de petites moules,
+cadavres de mduses sur lesquels le pied glisse chaque pas. Je
+me htais, saisi d'un dgot que la mer ne m'avait jamais inspir,
+lorsque je vis errer autour de moi dans l'ombre une forme vague qui,
+d'aprs son exigut, ne pouvait tre que celle du gnome. J'avais
+l'esprit frapp. Je ramassai un pieu apport par les eaux, et me mis
+ sa poursuite. Je le vis ramper dans la vase et chercher me saisir
+les jambes. Un coup vigoureusement appliqu sur l'chine lui fit jeter
+un cri si trange, et il devint si petit, si petit, que je le vis
+entrer dans une norme coquille qui billait mes pieds. Je voulus
+m'en emparer: horreur! mes mains ne saisirent qu'une peau velue,
+tandis qu'une langue froide se promenait sur mon visage. J'allais
+lancer le monstre la mer, lorsque je reconnus mon bon chien Tom,
+que j'avais enferm dans ma chambre, l'htel, et qui avait russi
+s'chapper pour venir ma rencontre.
+
+Je rentrai alors tout fait en moi-mme et je m'en allai dner
+l'htel, o l'on me servit d'excellentes hutres discrtion.
+J'avoue que je les mangeai sans apptit. J'avais la tte trouble, et
+m'imaginais voir le gnome s'chapper de chaque coquille et gambader
+sur la table en se moquant de moi.
+
+Le lendemain, comme je m'apprtais djeuner, je vis tout coup le
+gnome en personne s'asseoir mes cts.
+
+--Je vous demande pardon, me dit-il, de vous avoir ennuy beaucoup
+hier avec mes fossiles. J'avais encore vous en montrer quelques-uns
+des terrains crtacs, entre autres l'_ostrea spinosa_, qui est fort
+curieuse. L'tage de la craie blanche est fort riche en espces
+diffrentes. Aprs cela, nous serions arrivs aux terrains tertiaires,
+o nous aurions trouv la _bellovacina_ et la _longirostris_, qui se
+rapprochent beaucoup des hutres contemporaines l'_oedulis_ et la
+perlire.
+
+--Est-ce fini? m'criai-je, et puis-je esprer qu'aujourd'hui, du
+moins, vous me laisserez manger en paix l'_oedulis cancalis_, sans
+m'assassiner avec vos fossiles indigestes?
+
+--Vous avez tort, reprit-il, de mpriser l'tude gologique de
+l'hutre. Elle caractrise admirablement les tages gologiques; elle
+est, comme l'a dit un savant, la mdaille commmorative des ges
+qui n'ont point d'histoire: elle marque, par ses transformations
+successives, le lent et continuel changement des milieux auxquels sa
+forme a su se plier. Les unes sont tailles pour la flottaison comme
+_arcuata_ et _carinata_. D'autres ont vcu attaches aux roches, comme
+_gregaria_ et _deltodea_. En gnral, l'hutre, par sa tendance
+l'agglomration, peut servir de modle aux socits humaines.
+
+--Exemple trop suivi, monsieur! repris-je avec humeur. Je vous
+conseille, en vrit, de prcher l'union des partis, l'tat de bancs
+d'hutres!
+
+--Ne parions pas politique, monsieur, dit le gnome en souriant. La
+science ne s'gare pas sur ce terrain-l. C'est l'tage suprieur des
+terrains modernes, qu'on pourrait appeler le _conservator-bank_.
+
+--Si l'on peut rire avec vous, la bonne heure! repris-je. Vous me
+paraissez mieux dispos qu'hier.
+
+--Hier! Aurais-je manqu la politesse et l'hospitalit? J'en
+serais dsol! Vous m'aviez fait boire beaucoup de sauterne et je suis
+habitu au cidre. Je me rappelle un peu confusment...
+
+--Vous ne vous souvenez pas d'avoir voulu m'assassiner?
+
+--Moi? Dieu m'en garde! Comment un pauvre petit vieux contrefait comme
+je le suis, et-il pu songer se mesurer avec un gaillard de votre
+apparence?
+
+--Vous vous tes pourtant jet sur moi et vous m'avez mme terrass un
+instant!
+
+--Terrass, moi! Ne serait-ce pas plutt...? il tait fort, le
+sauterne! Vous vouliez tout casser chez moi! Mais, puisque nous ne
+nous souvenons pas bien ni l'un ni l'autre, achevons d'oublier nos
+discordes en djeunant ensemble de bonne amiti. Je suis venu ici pour
+vous prier d'accepter le repas que vous m'avez forc d'accepter hier.
+
+Je vis alors que le gnome tait un aimable homme, car il me fit servir
+un vrai festin o je m'observai sagement l'endroit des vins et o il
+ne fut plus question d'hutres que pour les dguster. Je repartais
+midi, il m'accompagna jusqu'au chemin de fer en me laissant sa carte:
+il s'appelait tout bonnement M. Gaume.
+
+
+
+
+LA FE AUX GROS YEUX
+
+
+Elsie avait une gouvernante irlandaise fort singulire. C'tait la
+meilleure personne qui ft au monde, mais quelques animaux lui taient
+antipathiques ce point qu'elle entrait dans de vritables fureurs
+contre eux. Si une chauve-souris pntrait le soir dans l'appartement,
+elle faisait des cris ridicules et s'indignait contre les personnes
+qui ne couraient pas sus la pauvre bte. Comme beaucoup de gens
+prouvent de la rpugnance pour les chauves-souris, on n'et pas fait
+grande attention la sienne, si elle ne se ft tendue de charmants
+oiseaux, les fauvettes, les rouges-gorges, les hirondelles et autres
+insectivores, sans en excepter les rossignols, qu'elle traitait de
+cruelles btes. Elle s'appelait miss Barbara ***, mais on lui avait
+donn le surnom de _fe aux gros yeux_; _fe_, parce qu'elle tait
+trs-savante et trs-mystrieuse; _aux gros yeux_, parce qu'elle avait
+d'normes yeux clairs saillants et bombs, que la malicieuse Elsie
+comparait des bouchons de carafe.
+
+Elsie ne dtestait pourtant pas sa gouvernante, qui tait pour elle
+l'indulgence et la patience mmes: seulement, elle s'amusait de ses
+bizarreries et surtout de sa prtention voir mieux que les autres,
+bien qu'elle et pu gagner le grand prix de myopie au concours de la
+conscription. Elle ne se doutait pas de la prsence des objets,
+moins qu'elle ne les toucht avec son nez, qui par malheur tait des
+plus courts.
+
+Un jour qu'elle avait donn du front dans une porte demi ouverte, la
+mre d'Elsie lui avait dit:
+
+--Vraiment, quelque jour, vous vous ferez grand mal! Je vous assure,
+ma chre Barbara, que vous devriez porter des lunettes.
+
+Barbara lui avait rpondu avec vivacit:
+
+--Des lunettes, moi? Jamais! je craindrais de me gter la vue!
+
+Et, comme on essayait de lui faire comprendre que sa vue ne pouvait
+pas devenir plus mauvaise, elle avait rpliqu, sur un ton de
+conviction triomphante, qu'elle ne changerait avec qui que ce soit les
+trsors de sa vision. Elsie voyait les plus petits objets comme
+les autres avec les loupes les plus fortes; ses yeux taient deux
+lentilles de microscope qui lui rvlaient chaque instant des
+merveilles inapprciables aux autres. Le fait est qu'elle comptait
+les fils de la plus fine batiste et les mailles des tissus les plus
+dlis, l o Elsie, qui avait ce qu'on appelle de bons yeux, ne
+voyait absolument rien.
+
+Longtemps on l'avait surnomme _miss Frog_ (grenouille), et puis on
+l'appela _miss Maybug_ (hanneton), parce qu'elle se cognait partout;
+enfin, le nom de fe aux gros yeux prvalut, parce qu'elle tait trop
+instruite et trop intelligente pour tre compare une bte, et aussi
+parce que tout le monde, en voyant les dcoupures et les broderies
+merveilleuses qu'elle savait faire, disait:
+
+--C'est une vritable fe!
+
+Barbara ne semblait pas indiffrente ce compliment, et elle avait
+coutume de rpondre:
+
+--Qui sait? Peut-tre! peut-tre!
+
+Un jour, Elsie lui demanda si elle disait srieusement une pareille
+chose, et miss Barbara rpta d'un air malin:
+
+--Peut-tre, ma chre enfant, peut-tre!
+
+Il n'en fallut pas davantage pour exciter la curiosit d'Elsie; elle
+ne croyait plus aux fes, car elle tait dj grandelette, elle avait
+bien douze ans. Mais elle regrettait fort de n'y plus croire, et il
+n'et pas fallu la prier beaucoup pour qu'elle y crt encore.
+
+Le fait est que miss Barbara avait d'tranges habitudes. Elle ne
+mangeait presque rien et ne dormait presque pas. On n'tait mme pas
+bien certain qu'elle dormt, car on n'avait jamais vu son lit dfait.
+Elle disait qu'elle le refaisait, elle-mme chaque jour, de grand
+matin, en s'veillant, parce qu'elle ne pouvait dormir que dans un lit
+dress sa guise. Le soir, aussitt qu'Elsie quittait le salon en
+compagnie de sa bonne qui couchait auprs d'elle, miss Barbara se
+retirait avec empressement dans le pavillon qu'elle avait choisi et
+demand pour logement, et on assurait qu'on y voyait de la lumire
+jusqu'au jour. On prtendait mme que, la nuit, elle se promenait avec
+une petite lanterne en parlant tout haut avec des tres invisibles.
+
+La bonne d'Elsie en disait tant, qu'un beau soir, Elsie prouva un
+irrsistible dsir de savoir ce qui se passait chez sa gouvernante et
+de surprendre les mystres du pavillon.
+
+Mais comment oser aller la nuit dans un pareil endroit? Il fallait
+faire au moins deux cents pas travers un massif de lilas que
+couvrait un grand cdre, suivre sous ce double ombrage une alle
+troite, sinueuse et toute noire!
+
+--Jamais, pensa Elsie, je n'aurai ce courage-l.
+
+Les sots propos des bonnes l'avaient rendue peureuse. Aussi ne s'y
+hasarda-t-elle pas. Mais elle se risqua pourtant le lendemain
+questionner Barbara sur l'emploi de ses longues veilles.
+
+--Je m'occupe, rpondit tranquillement la fe aux gros yeux. Ma
+journe entire vous est consacre; le soir m'appartient. Je l'emploie
+ travailler pour mon compte.
+
+--Vous ne savez donc pas tout, que vous tudiez toujours?
+
+--Plus on tudie, mieux on voit qu'on ne sait rien encore.
+
+--Mais qu'est-ce que vous tudiez donc tant? Le latin? le grec?
+
+--Je sais le grec et le latin. C'est autre chose qui m'occupe.
+
+--Quoi donc? Vous ne voulez pas le dire?
+
+--Je regarde ce que moi seule je peux voir.
+
+--Vous voyez quoi?
+
+--Permettez-moi de ne pas vous le dire; vous voudriez le voir aussi,
+et vous ne pourriez pas ou vous le verriez mal, ce qui serait un
+chagrin pour vous.
+
+--C'est donc bien beau, ce que vous voyez?
+
+--Plus beau que tout ce que vous avez vu et verrez jamais de beau dans
+vos rves.
+
+--Ma chre miss Barbara, faites-le-moi voir, je vous en supplie!
+
+--Non, mon enfant, jamais! Cela ne dpend pas de moi.
+
+--Eh bien, je le verrai! s'cria Elsie dpite. J'irai la nuit chez
+vous, et vous ne me mettrez pas dehors.
+
+--Je ne crains pas votre visite. Vous n'oseriez jamais venir!
+
+--Il faut donc du courage pour assister vos sabbats?
+
+--Il faut de la patience et vous en manquez absolument.
+
+Elsie prit de l'humeur et parla d'autre chose. Puis elle revint la
+charge et tourmenta si bien la fe, que celle-ci promit de la conduire
+le soir son pavillon, mais en l'avertissant qu'elle ne verrait rien
+ou ne comprendrait rien ce qu'elle verrait.
+
+Voir! voir quelque chose de nouveau, d'inconnu, quelle soif, quelle
+motion pour une petite fille curieuse! Elsie n'eut pas d'apptit
+dner, elle bondissait involontairement sur sa chaise, elle comptait
+les heures, les minutes. Enfin, aprs les occupations de la soire,
+elle obtint de sa mre la permission de se rendre au pavillon avec sa
+gouvernante.
+
+A peine taient-elles dans le jardin qu'elles firent une rencontre
+dont miss Barbara parut fort mue. C'tait pourtant un homme
+d'apparence trs-inoffensive que M. Bat, le prcepteur des frres
+d'Elsie. Il n'tait pas beau: maigre, trs-brun, les oreilles et le
+nez pointus, et toujours vtu de noir de la tte aux pieds, avec
+des habits longues basques, trs-pointues aussi. Il tait timide,
+craintif mme; hors de ses leons, il disparaissait comme s'il et
+prouv le besoin de se cacher. Il ne parlait jamais table, et le
+soir, en attendant l'heure de prsider au coucher de ses lves, il se
+promenait en rond sur la terrasse du jardin, ce qui ne faisait de mal
+ personne, mais paraissait tre l'indice d'une tte sans rflexion
+livre une oisivet stupide. Miss Barbara n'en jugeait pas ainsi.
+Elle avait M. Bat en horreur, d'abord cause de son nom qui signifie
+chauve-souris en anglais. Elle prtendait que, quand on a le malheur
+de porter un pareil nom, il faut s'expatrier afin de pouvoir s'en
+attribuer un autre en pays tranger. Et puis elle avait toute sorte
+de prventions contre lui, elle lui en voulait d'tre de bon apptit,
+elle le croyait vorace et cruel. Elle assurait que ses bizarres
+promenades en rond dnotaient les plus funestes inclinations et
+cachaient les plus sinistres desseins.
+
+Aussi, lorsqu'elle le vit sur la terrasse, elle frissonna. Elsie
+sentit trembler son bras auquel le sien s'tait accroch. Qu'y
+avait-il de surprenant ce que M. Bat, qui aimait le grand air, ft
+dehors jusqu'au moment de la retraite de ses lves, qui se couchaient
+plus tard qu'Elsie, la plus jeune des trois? Miss Barbara n'en fut pas
+moins scandalise, et, en passant prs de lui, elle ne put se retenir
+de lui dire d'un ton sec:
+
+--Est-ce que vous comptez rester l toute la nuit?
+
+M. Bat fit un mouvement pour s'enfuir; mais, craignant d'tre impoli,
+il s'effora pour rpondre et rpondit sous forme de question:
+
+--Est-ce que ma prsence gne quelqu'un, et dsire-t-on que je rentre?
+
+--Je n'ai pas d'ordres vous donner, reprit Barbara avec aigreur,
+mais il m'est permis de croire que vous seriez mieux au parloir avec
+la famille.
+
+--Je suis mal au parloir, rpondit modestement le prcepteur, mes
+pauvres yeux y souffrent cruellement de la chaleur et de la vive
+clart des lampes.
+
+--Ah! vos yeux craignent la lumire? J'en tais sre! Il vous faut
+tout au plus le crpuscule? Vous voudriez pouvoir voler en rond toute
+la nuit?
+
+--Naturellement! rpondit le prcepteur en s'efforant de rire pour
+paratre aimable: ne suis-je pas une _bat_?
+
+--Il n'y a pas de quoi se vanter! s'cria Barbara en frmissant de
+colre.
+
+Et elle entrana Elsie interdite, dans l'ombre paisse de la petite
+alle.
+
+--Ses yeux, ses pauvres yeux! rptait Barbara en haussant
+convulsivement les paules; attends que je te plaigne, animal froce!
+
+--Vous tes bien dure pour ce pauvre homme, dit Elsie. Il a vraiment
+la vue sensible au point de ne plus voir du tout aux lumires.
+
+--Sans doute, sans doute! Mais comme il prend sa revanche dans
+l'obscurit! C'est un nyctalope et, qui plus est, un presbyte.
+
+Elsie ne comprit pas ces pithtes, qu'elle crut dshonorantes et dont
+elle n'osa pas demander l'explication. Elle tait encore dans l'ombre
+de l'alle qui ne lui plaisait nullement et voyait enfin s'ouvrir
+devant elle le sombre berceau au fond duquel apparaissait le pavillon
+blanchi par un clair regard de la lune son lever, lorsqu'elle recula
+en forant miss Barbara reculer aussi.
+
+--Qu'y a-t-il? dit la dame aux gros yeux, qui ne voyait rien du tout.
+
+--Il y a... il n'y a rien, rpondit Elsie embarrasse. Je voyais un
+homme noir devant nous, et, prsent, je distingue M. Bat qui passe
+devant la porte du pavillon. C'est lui qui se promne dans votre
+parterre.
+
+--Ah! s'cria miss Barbara indigne, je devais m'y attendre. Il me
+poursuit, il m'pie, il prtend dvaster mon ciel! Mais ne craignez
+rien, chre Elsie, je vais le traiter comme il le mrite.
+
+Elle s'lana en avant.
+
+--Ah ! monsieur, dit-elle en s'adressant un gros arbre sur lequel
+la lune projetait l'ombre des objets, quand cessera la perscution
+dont vous m'obsdez?
+
+Elle allait faire un beau discours, lorsque Elsie l'interrompit en
+l'entranant vers la porte du pavillon et en lui disant:
+
+--Chre miss Barbara, vous vous trompez, vous croyez parler M. Bat
+et vous parlez votre ombre. M. Bat est dj loin, je ne le vois plus
+et je ne pense pas qu'il ait eu l'ide de nous suivre.
+
+--Je pense le contraire, moi, rpondit la gouvernante. Comment vous
+expliquez-vous qu'il soit arriv ici avant nous, puisque nous l'avions
+laiss derrire et ne l'avons ni vu ni entendu passer nos cts?
+
+--Il aura march travers les plates-bandes, reprit Elsie; c'est
+le plus court chemin et c'est celui que je prends souvent quand le
+jardinier ne me regarde pas.
+
+--Non, non! dit miss Barbara avec angoisse, il a pris par-dessus les
+arbres. Tenez, vous qui voyez loin, regardez au-dessus de votre tte!
+Je parie qu'il rde devant mes fentres!
+
+Elsie regarda et ne vit rien que le ciel, mais, au bout d'un instant,
+elle vit l'ombre mouvante d'une norme chauve-souris passer et
+repasser sur les murs du pavillon. Elle n'en voulut rien dire miss
+Barbara, dont les manies l'impatientaient en retardant la satisfaction
+de sa curiosit. Elle la pressa d'entrer chez elle en lui disant qu'il
+n'y avait ni chauve-souris ni prcepteur pour les pier.
+
+--D'ailleurs, ajouta-t-elle, en entrant dans le petit parloir du
+rez-de-chausse, si vous tes inquite, nous pourrons fort bien fermer
+la fentre et les rideaux.
+
+--Voil qui est impossible! rpondit Barbara. Je donne un bal et c'est
+par la fentre que mes invits doivent se prsenter chez moi.
+
+--Un bal! s'cria Elsie stupfaite, un bal dans ce petit appartement?
+des invits qui doivent entrer par la fentre? Vous vous moquez de
+moi, miss Barbara.
+
+--Je dis un bal, un grand bal, rpondit Barbara en allumant une lampe
+qu'elle posa sur le bord de la fentre; des toilettes magnifiques, un
+luxe inou!
+
+--Si cela est, dit Elsie branle par l'assurance de sa gouvernante,
+je ne puis rester ici dans le pauvre costume o je suis. Vous eussiez
+d m'avertir, j'aurais mis ma robe rose et mon collier de perles.
+
+--Oh! ma chre, rpondit Barbara en plaant une corbeille de fleurs
+ct de la lampe, vous auriez beau vous couvrir d'or et de pierreries,
+vous ne feriez pas le moindre effet ct de mes invits.
+
+Elsie un peu mortifie garda le silence et attendit. Miss Barbara mit
+de l'eau et du miel dans une soucoupe en disant:
+
+--Je prpare les rafrachissements.
+
+Puis, tout coup, elle s'cria:
+
+--En voici un! c'est la princesse _nepticula marginicollella_ avec sa
+tunique de velours noir traverse d'une large bande d'or. Sa robe est
+en dentelle noire avec une longue frange. Prsentons-lui une feuille
+d'orme, c'est le palais de ses anctres o elle a vu le jour.
+Attendez! Donnez-moi cette feuille de pommier pour sa cousine
+germaine, la belle _malella_, dont la robe noire a des lames d'argent
+et dont la jupe frange est d'un blanc nacr. Donnez-moi du gent en
+fleurs, pour rjouir les yeux de ma chre _cemiostoma spartifoliella_,
+qui approche avec sa toilette blanche ornements noir et or. Voici
+des roses pour vous, marquise _nepticula centifoliella_. Regardez,
+chre Elsie! admirez cette tunique grenat borde d'argent. Et ces deux
+illustres lavernides: _linneella_, qui porte sur sa robe une charpe
+orange brode d'or, tandis que _schranckella_ a l'chappe orange
+lame d'argent. Quel got, quelle harmonie dans ces couleurs voyantes
+adoucies par le velout des toffes, la transparence des franges
+soyeuses et l'heureuse rpartition des quantits! L'adlide
+_panzerella_ est toute en drap d'or bord de noir, sa jupe est lilas
+frange d'or. Enfin, la pyrale _rosella_, que voici et qui est une des
+plus simples, a la robe de dessus d'un rose vif teinte de blanc sur
+les bords. Quel heureux effet produit sa robe de dessous d'un brun
+clair! Elle n'a qu'un dfaut, c'est d'tre un peu grande; mais voici
+venir une troupe de vritables mignonnes exquises. Ce sont des
+tinines vtues de brun et semes de diamants, d'autres blanches avec
+des perles sur de la gaze. _Dispunctella_ a dix gouttes d'or sur
+sa robe d'argent. Voici de trs-grands personnages d'une taille
+relativement imposante: c'est la famille des adlides avec leurs
+antennes vingt fois plus longues que leur corps, et leur vtement d'or
+vert reflets rouges ou violets qui rappellent la parure des plus
+beaux colibris. Et, prsent, voyez! voyez la foule qui se presse! il
+en viendra encore, et toujours! et vous, vous ne saurez laquelle de
+ces reines du soir admirer le plus pour la splendeur de son costume et
+le got exquis de sa toilette. Les moindres dtails du corsage, des
+antennes et des pattes sont d'une dlicatesse inoue et je ne pense
+pas que vous ayez jamais vu nulle part de cratures aussi parfaites. A
+prsent, remarquez la grce de leurs mouvements, la folle et charmante
+prcipitation de leur vol, la souplesse de leurs antennes qui est un
+langage, la gentillesse de leurs attitudes. N'est-ce pas, Elsie, que
+c'est l une fte innarrable, et que toutes les autres cratures sont
+laides, monstrueuses et mchantes en comparaison de celles-ci?
+
+--Je dirai tout ce que vous voudrez pour vous faire plaisir, rpondit
+Elsie dsappointe, mais la vrit est que je ne vois rien ou presque
+rien de ce que vous me dcrivez avec tant d'enthousiasme. J'aperois
+bien autour de ces fleurs et de cette lampe, des vols de petits
+papillons microscopiques, mais je distingue peine des points
+brillants et des points noirs, et je crains que vous ne puisiez dans
+votre imagination les splendeurs dont il vous plat de les revtir.
+
+--Elle ne voit pas! elle ne distingue pas! s'cria douloureusement la
+fe aux gros yeux. Pauvre petite! j'en tais sre! Je vous l'avais
+bien dit, que votre infirmit vous priverait des joies que je savoure!
+Heureusement, j'ai su compatir la dbilit de vos organes; voici un
+instrument dont je ne me sers jamais, moi, et que j'ai emprunt pour
+vous vos parents. Prenez et regardez.
+
+Elle offrait Elsie une forte loupe, dont, faute d'habitude, Elsie
+eut quelque peine se servir. Enfin, elle russit, aprs une certaine
+fatigue, distinguer la relle et surprenante beaut d'un de ces
+petits tres; elle en fixa un autre et vit que miss Barbara ne l'avait
+pas trompe: l'or, la pourpre, l'amthyste, le grenat, l'orange, les
+perles et les roses se condensaient en ornements symtriques sur
+les manteaux et les robes de ces imperceptibles personnages. Elsie
+demandait navement pourquoi tant de richesse et de beaut taient
+prodigues des tres qui vivent tout au plus quelques jours et qui
+volent la nuit, peine saisissables au regard de l'homme.
+
+--Ah! voil! rpondit en riant la fe aux gros yeux. Toujours la
+mme question! Ma pauvre Elsie, les grandes personnes la font aussi,
+c'est--dire qu'elles n'ont, pas plus que les enfants, l'ide saine
+des lois de l'univers. Elles croient que tout a t cr pour l'homme
+et que ce qu'il ne voit pas ou ne comprend pas, ne devrait pas
+exister. Mais moi, la fe aux gros yeux, comme on m'appelle, je sais
+que ce qui est simplement beau est aussi important que ce que l'homme
+utilise, et je me rjouis quand je contemple des choses ou des tres
+merveilleux dont personne ne songe tirer parti. Mes chers petits
+papillons sont rpandus par milliers de milliards sur la terre, ils
+vivent modestement en famille sur une petite feuille, et personne n'a
+encore eu l'ide de les tourmenter.
+
+--Fort bien, dit Elsie, mais les oiseaux, les fauvettes, les
+rossignols s'en nourrissent, sans compter les chauves-souris!
+
+--Les chauves-souris! Ah! vous m'y faites songer! La lumire qui
+attire mes pauvres petits amis et qui me permet de les contempler,
+attire aussi ces horribles btes qui rdent des nuits entires, la
+gueule ouverte, avalant tout ce qu'elles rencontrent. Allons, le bal
+est fini, teignons cette lampe. Je vais allumer ma lanterne, car la
+lune est couche, et je vais vous reconduire au chteau.
+
+Comme elles descendaient les marches du petit perron du pavillon:
+
+--Je vous l'avais bien dit, Elsie, ajouta miss Barbara, vous avez t
+due dans votre attente, vous n'avez vu qu'imparfaitement mes petites
+fes de la nuit et leur danse fantastique autour de mes fleurs. Avec
+une loupe, on ne voit qu'un objet la fois, et, quand cet objet est
+un tre vivant, on ne le voit qu'au repos. Moi, je vois tout mon cher
+petit monde la fois, je ne perds rien de ses allures et de ses
+fantaisies. Je vous en ai montr fort peu aujourd'hui. La soire tait
+trop frache et le vent ne donnait pas du bon ct. C'est dans les
+nuits d'orage que j'en vois des milliers se rfugier chez moi, ou que
+je les surprends dans leurs abris de feuillage et de fleurs. Je vous
+en ai nomm quelques-uns, mais il y en a une multitude d'autres qui,
+selon la saison, closent une courte existence d'ivresse, de parure
+et de ftes. On ne les connat pas tous, bien que certaines personnes
+savantes et patientes les tudient avec soin et que l'on ait publi
+de gros livres o ils sont admirablement reprsents avec un fort
+grossissement pour les yeux faibles; mais ces livres ne suffisent pas,
+et chaque personne bien doue et bien intentionne peut grossir le
+catalogue acquis la science par des dcouvertes et des observations
+nouvelles. Pour ma part, j'en ai trouv un grand nombre qui n'ont
+encore ni leurs noms ni leurs portraits publis, et je m'ingnie
+rparer leur profit l'ingratitude ou le ddain de la science. Il est
+vrai qu'ils sont si petits, si petits, que peu de personnes daigneront
+les observer.
+
+--Est-ce qu'il y en a de plus petits que ceux que vous m'avez montrs?
+dit Elsie, qui voyant miss Barbara arrte sur le perron, s'tait
+appuye sur la rampe.
+
+Elsie avait veill plus tard que de coutume, elle n'avait pas eu toute
+la surprise et tout le plaisir qu'elle se promettait et le sommeil
+commenait la gagner.
+
+--Il y a des tres infiniment petits, dont on ne devrait pas parler
+sans respect, rpliqua miss Barbara, qui ne faisait pas attention la
+fatigue de son lve. Il y en a qui chappent au regard de l'homme et
+aux plus forts grossissements des instruments. Du moins je le prsume
+et je le crois, moi qui en vois plus que la plupart des gens n'en
+peuvent voir. Qui peut dire quelles dimensions, apparentes pour
+nous, s'arrte la vie universelle? Qui nous prouve que les puces n'ont
+pas des puces, lesquelles nourrissent leur tour des puces qui en
+nourrissent d'autres, et ainsi jusqu' l'infini? Quant aux papillons,
+puisque les plus petits que nous puissions apercevoir sont
+incontestablement plus beaux que les gros, il n'y a pas de raison pour
+qu'il n'en existe pas une foule d'autres encore plus beaux et plus
+petits dont les savants ne souponneront jamais l'existence.
+
+Miss Barbara en tait l de sa dmonstration, sans se douter qu'Elsie,
+qui s'tait laisse glisser sur les marches du perron, dormait de
+tout son coeur, lorsqu'un choc inattendu enleva brusquement la petite
+lanterne des mains de la gouvernante et fit tomber cet objet sur les
+genoux d'Elsie rveille en sursaut.
+
+--Une chauve-souris! une chauve-souris! s'cria Barbara perdue en
+cherchant ramasser la lanterne teinte et brise.
+
+Elsie s'tait vivement leve sans savoir o elle tait.
+
+--L! l! criait Barbara, sur votre jupe, l'horrible bte est tombe
+aussi, je l'ai vue tomber, elle est sur vous!
+
+Elsie n'avait pas peur des chauves-souris, mais elle savait que, si
+un choc lger les tourdit, elles ont de bonnes petites dents pour
+mordre, quand on veut les prendre, et, avisant un point noir sur sa
+robe, elle le saisit dans son mouchoir en disant:
+
+--Je la tiens, tranquillisez-vous, miss Barbara, je la tiens bien!
+
+--Tuez-la, touffez-la, Elsie! Serrez bien fort, touffez ce mauvais
+gnie, cet affreux prcepteur qui me perscute!
+
+Elsie ne comprenait plus rien la folie de sa gouvernante; elle
+n'aimait pas tuer et trouvait les chauves-souris fort utiles, vu
+qu'elles dtruisent une multitude de cousins et d'insectes nuisibles.
+Elle secoua son mouchoir instinctivement pour faire chapper le pauvre
+animal; mais quelle fut sa surprise, quelle fut sa frayeur en voyant
+M. Bat s'chapper du mouchoir et s'lancer sur miss Barbara, comme
+s'il et voulu la dvorer!
+
+Elsie s'enfuit travers les plates-bandes, en proie une terreur
+invincible. Mais, au bout de quelques instants, elle fut prise de
+remords, se retourna et revint sur ses pas pour porter secours son
+infortune gouvernante. Miss Barbara avait disparu et la chauve-souris
+volait en rond autour du pavillon.
+
+--Mon Dieu! s'cria Elsie dsespre, cette bte cruelle a aval ma
+pauvre fe! Ah! si j'avais su, je ne lui aurais pas sauv la vie!
+
+La chauve-souris disparut et M. Bat se trouva devant Elsie.
+
+--Ma chre enfant, lui dit-il, c'est bien et c'est raisonnable de
+sauver la vie de pauvres perscuts. Ne vous repentez pas d'une
+bonne action, miss Barbara n'a eu aucun mal. En l'entendant crier,
+j'tais accouru, vous croyant l'une et l'autre menaces de quelque
+danger srieux. Votre gouvernante s'est rfugie et barricade chez
+elle en m'accablant d'injures que je ne mrite pas. Puisqu'elle vous
+abandonne ce qu'elle regarde comme un grand pril, voulez-vous me
+permettre de vous reconduire votre bonne, et n'aurez-vous point peur
+de moi?
+
+--Vraiment, je n'ai jamais eu peur de vous, monsieur Bat, rpondit
+Elsie, vous n'tes point mchant, mais vous tes fort singulier.
+
+--Singulier, moi? Qui peut vous faire penser que j'aie une singularit
+quelconque?
+
+--Mais... je vous ai tenu dans mon mouchoir tout l'heure, monsieur
+Bat, et permettez-moi de vous dire que vous vous exposiez beaucoup,
+car, si j'avais cout miss Barbara, c'tait fait de vous!
+
+--Chre miss Elsie, rpondit le prcepteur en riant, je comprends
+maintenant ce qui s'est pass et je vous bnis de m'avoir soustrait
+la haine de cette pauvre fe, qui n'est pas mchante non plus, mais
+qui est bien plus singulire que moi!
+
+Quand Elsie eut bien dormi, elle trouva fort invraisemblable que M.
+Bat et le pouvoir de devenir homme ou bte volont. A djeuner,
+elle remarqua qu'il avalait avec dlices des tranches de boeuf
+saignant, tandis que miss Barbara ne prenait que du th. Elle en
+conclut que le prcepteur n'tait pas homme se rgaler de _micros_,
+et que la gouvernante suivait un rgime propre entretenir ses
+vapeurs.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+LE CHNE PARLANT
+
+LE CHIEN ET LA FLEUR SACRE
+
+L'ORGUE DU TITAN
+
+CE QUE DISENT LES FLEURS
+
+LE MARTEAU ROUGE
+
+LA FE POUSSIRE
+
+LE GNOME DES HUITRES
+
+LA FE AUX GROS YEUX
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Contes d'une grand-mre, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES D'UNE GRAND-MRE ***
+
+***** This file should be named 12338-8.txt or 12338-8.zip *****
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+ https://www.gutenberg.org/1/2/3/3/12338/
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+Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file
+was produced from images generously made available by the Bibliothque
+nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
diff --git a/old/old/12338.txt b/old/old/12338.txt
new file mode 100644
index 0000000..eb59d06
--- /dev/null
+++ b/old/old/12338.txt
@@ -0,0 +1,6006 @@
+The Project Gutenberg EBook of Contes d'une grand-mere, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Contes d'une grand-mere
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: May 14, 2004 [EBook #12338]
+[Date last updated: September 20, 2004]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES D'UNE GRAND-MERE ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file
+was produced from images generously made available by the Bibliotheque
+nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+CONTS D'UNE GRAND'MERE
+
+LE CHENE PARLANT
+
+LE CHIEN ET LA FLEUR SACREE
+L'ORGUE DU TITAN
+CE QUE DISENT LES FLEURS
+LE MARTEAU ROUGE
+LA FEE POUSSIERE
+LE GNOME DES HUITRES
+LA FEE AUX GROS YEUX
+
+PAR GEORGE SAND
+
+1876
+
+
+CONTES D'UNE GRAND'MERE
+
+ * * * * *
+
+LE CHENE PARLANT
+
+A MADEMOISELLE BLANCHE AMIC
+
+
+Il y avait autrefois en la foret de Cernas un gros vieux chene qui
+pouvait bien avoir cinq cents ans. La foudre l'avait frappe plusieurs
+fois, et il avait du se faire une tete nouvelle, un peu ecrasee, mais
+epaisse et verdoyante.
+
+Longtemps ce chene avait eu une mauvaise reputation. Les plus vieilles
+gens du village voisin disaient encore que, dans leur jeunesse, ce
+chene parlait et menacait ceux qui voulaient se reposer sous son
+ombrage. Ils racontaient que deux voyageurs, y cherchant un abri,
+avaient ete foudroyes. L'un d'eux etait mort sur le coup; l'autre
+s'etait eloigne a temps et n'avait ete qu'etourdi, parce qu'il avait
+ete averti par une voix qui lui criait:
+
+--Va-t'en vite!
+
+L'histoire etait si ancienne qu'on n'y croyait plus guere, et, bien
+que cet arbre portat encore le nom de _chene parlant_, les patours
+s'en approchaient sans trop de crainte. Pourtant le moment vint ou il
+fut plus que jamais repute sorcier apres l'aventure d'Emmi.
+
+Emmi etait un pauvre petit gardeur de cochons, orphelin et
+tres-malheureux, non-seulement parce qu'il etait mal loge, mal nourri
+et mal vetu, mais encore parce qu'il detestait les betes que la misere
+le forcait a soigner. Il en avait peur, et ces animaux, qui sont plus
+fins qu'ils n'en ont l'air, sentaient bien qu'il n'etait pas le maitre
+avec eux. Il s'en allait des le matin, les conduisant a la glandee,
+dans la foret. Le soir, il les ramenait a la ferme, et c'etait pitie
+de le voir, couvert de mechants haillons, la tete nue, ses cheveux
+herisses par le vent, sa pauvre petite figure pale, maigre, terreuse,
+l'air triste, effraye, souffrant, chassant devant lui ce troupeau
+de betes criardes, au regard oblique, a la tete baissee, toujours
+menacante. A le voir ainsi courir a leur suite sur les sombres
+bruyeres, dans la vapeur rouge du premier crepuscule, on eut dit d'un
+follet des landes chasse par une rafale.
+
+Il eut pourtant ete aimable et joli, ce pauvre petit porcher, s'il eut
+ete soigne, propre, heureux comme vous autres, mes chers enfants qui
+me lisez. Lui ne savait pas lire, il ne savait rien, et c'est tout au
+plus s'il savait parler assez pour demander le necessaire, et, comme
+il etait craintif, il ne le demandait pas toujours, c'etait tant pis
+pour lui si on l'oubliait.
+
+Un soir, les pourceaux rentrerent tout seuls a l'etable, et le porcher
+ne parut pas a l'heure du souper. On n'y fit attention que quand la
+soupe aux raves fut mangee, et la fermiere envoya un de ses gars pour
+appeler Emmi. Le gars revint dire qu'Emmi n'etait ni a l'etable, ni
+dans le grenier, ou il couchait sur la paille. On pensa qu'il etait
+alle voir sa tante, qui demeurait aux environs, et on se coucha sans
+plus songer a lui.
+
+Le lendemain matin, on alla chez la tante, et on s'etonna d'apprendre
+qu'Emmi n'avait point passe la nuit chez elle. Il n'avait pas reparu
+au village depuis la veille. On s'enquit de lui aux alentours,
+personne ne l'avait vu. On le chercha en vain dans la foret. On
+pensa que les sangliers et les loups l'avaient mange. Pourtant on ne
+retrouva ni sa sarclette--sorte de houlette a manche court dont se
+servent les porchers,--ni aucune loque de son pauvre vetement; on
+en conclut qu'il avait quitte le pays pour vivre en vagabond, et le
+fermier dit que ce n'etait pas un grand dommage, que l'enfant n'etait
+bon a rien, n'aimant pas ses betes et n'ayant pas su s'en faire aimer.
+
+Un nouveau porcher fut loue pour le reste de l'annee, mais la
+disparition d'Emmi effrayait tous les gars du pays; la derniere fois
+qu'on l'avait vu, il allait du cote du chene parlant, et c'etait la
+sans doute qu'il lui etait arrive malheur. Le nouveau porcher eut bien
+soin de n'y jamais conduire son troupeau et les autres enfants se
+garderent d'aller jouer de ce cote-la.
+
+Vous me demandez ce qu'Emmi etait devenu. Patience, je vais vous le
+dire.
+
+La derniere fois qu'il etait alle a la foret avec ses betes, il avait
+avise a quelque distance du gros chene une touffe de favasses en
+fleurs. La favasse ou feverole, c'est cette jolie papilionacee a
+grappes roses que vous connaissez, la gesse tubereuse; les tubercules
+sont gros comme une noisette, un peu apres quoique sucres. Les enfants
+pauvres en sont friands; c'est une nourriture qui ne coute rien et
+que les pourceaux, qui en sont friands aussi, songent seuls a leur
+disputer. Quand on parle des anciens anachoretes vivant de _racines_,
+on peut etre certain que le mets le plus recherche de leur austere
+cuisine etait, dans nos pays du centre, le tubercule de cette gesse.
+
+Emmi savait bien que les favasses ne pouvaient pas encore etre bonnes
+a manger, car on n'etait qu'au commencement de l'automne, mais il
+voulait marquer l'endroit pour venir fouiller la terre quand la tige
+et la fleur seraient dessechees. Il fut suivi par un jeune porc qui
+se mit a fouiller et qui menacait de tout detruire, lorsque Emmi,
+impatiente de voir le ravage inutile de cette bete vorace, lui
+allongea un coup de sa sarclette sur le groin. Le fer de la sarclette
+etait fraichement repasse et coupa legerement le nez du porc, qui jeta
+un cri d'alarme. Vous savez comme ces animaux se soutiennent entre
+eux, et comme certains de leurs appels de detresse les mettent tous
+en fureur contre l'ennemi commun; d'ailleurs, ils en voulaient depuis
+longtemps a Emmi, qui ne leur prodiguait jamais ni caresses ni
+compliments. Ils se rassemblerent en criant a qui mieux mieux et
+l'entourerent pour le devorer. Le pauvre enfant prit la fuite, ils le
+poursuivirent; ces betes ont, vous le savez, l'allure effroyablement
+prompte; il n'eut que le temps d'atteindre le gros chene, d'en
+escalader les asperites et de se refugier dans les branches. Le
+farouche troupeau resta au pied, hurlant, menacant, essayant de fouir
+pour abattre l'arbre. Mais le chene parlant avait de formidables
+racines qui se moquaient bien d'un troupeau de cochons. Les
+assaillants ne renoncerent pourtant a leur entreprise qu'apres le
+coucher du soleil. Alors, ils se deciderent a regagner la ferme, et
+le petit Emmi, certain qu'ils le devoreraient s'il y allait avec eux,
+resolut de n'y retourner jamais.
+
+Il savait bien que le chene passait pour etre un arbre enchante, mais
+il avait trop a se plaindre des vivants pour craindre beaucoup les
+esprits. Il n'avait vecu que de misere et de coups; sa tante etait
+tres-dure pour lui: elle l'obligeait a garder les porcs, lui qui en
+avait toujours eu horreur. Il etait ne comme cela, elle lui en faisait
+un crime, et, quand il venait la voir en la suppliant de le reprendre
+avec elle, elle le recevait, comme on dit, avec une volee de bois
+vert. Il la craignait donc beaucoup, et tout son desir eut ete de
+garder les moutons dans une autre ferme ou les gens eussent ete moins
+avares et moins mauvais pour lui.
+
+Dans le premier moment apres le depart des pourceaux, il ne sentit
+que le plaisir d'etre debarrasse de leurs cris farouches et de leurs
+menaces, et il resolut de passer la nuit ou il etait. Il avait encore
+du pain dans son sac de toile bise, car, durant le siege qu'il avait
+soutenu, il n'avait pas eu envie de manger. Il en mangea la moitie,
+reservant le reste pour son dejeuner; apres cela, a la grace de Dieu!
+
+Les enfants dorment partout. Pourtant Emmi ne dormait guere. Il etait
+malingre, souvent fievreux, et revait plutot qu'il ne se reposait
+l'esprit durant son sommeil. Il s'installa du mieux qu'il put entre
+deux maitresses branches garnies de mousse, et il eut grande envie de
+dormir; mais le vent qui faisait mugir le feuillage et grincer les
+branches l'effraya, et il se mit a songer aux mauvais esprits, tant
+et si bien qu'il s'imagina entendre une voix grele et fachee qui lui
+disait a plusieurs reprises:
+
+--Va-t'en, va-t'en d'ici!
+
+D'abord Emmi, tremblant et la gorge serree, ne songea point a
+repondre; mais, comme, en meme temps que le vent s'apaisait, la voix
+du chene s'adoucissait et semblait lui murmurer a l'oreille d'un ton
+maternel et caressant: "Va-t'en, Emmi, va-t'en!" Emmi se sentit le
+courage de repondre:
+
+--Chene, mon beau chene, ne me renvoie pas. Si je descends, les loups
+qui courent la nuit me mangeront.
+
+--Va, Emmi, va! reprit la voix encore plus radoucie.
+
+--Mon bon chene parlant, reprit aussi Emmi d'un ton suppliant, ne
+m'envoie pas avec les loups. Tu m'as sauve des porcs, tu as ete doux
+pour moi, sois-le encore. Je suis un pauvre enfant malheureux, et je
+ne puis ni ne voudrais te faire aucun mal: garde-moi cette nuit; si tu
+l'ordonnes, je m'en irai demain matin.
+
+La voix ne repliqua plus, et la lune argenta faiblement les feuilles.
+Emmi en conclut qu'il lui etait permis de rester, ou bien qu'il avait
+reve les paroles qu'il avait cru entendre. Il s'endormit et, chose
+etrange, il ne reva plus et ne fit plus qu'un somme jusqu'au jour. Il
+descendit alors et secoua la rosee qui penetrait son pauvre vetement.
+
+--Il faut pourtant, se dit-il, que je retourne au village, je dirai
+a ma tante que mes porcs ont voulu me manger, que j'ai ete oblige de
+coucher sur un arbre, et elle me permettra d'aller chercher une autre
+condition.
+
+Il mangea le reste de son pain; mais, au moment de se remettre en
+route, il voulut remercier le chene qui l'avait protege le jour et la
+nuit.
+
+--Adieu et merci, mon bon chene, dit-il en baisant l'ecorce, je
+n'aurai plus jamais peur de toi, et je reviendrai te voir pour te
+remercier encore.
+
+Il traversa la lande, et il se dirigeait vers la chaumiere de sa
+tante, lorsqu'il entendit parler derriere le mur du jardin de la
+ferme.
+
+--Avec tout ca, disait un des gars, notre porcher n'est pas revenu, on
+ne l'a pas vu chez sa tante, et il a abandonne son troupeau. C'est un
+sans-coeur et un paresseux a qui je donnerai une jolie roulee de
+coups de sabot, pour le punir de me faire mener ses betes aux champs
+aujourd'hui a sa place.
+
+--Qu'est-ce que ca te fait, de mener les porcs? dit l'autre gars.
+
+--C'est une honte a mon age, reprit le premier: cela convient a un
+enfant de dix ans, comme le petit Emmi; mais, quand on en a douze, on
+a droit a garder les vaches ou tout au moins les veaux.
+
+Les deux gars furent interrompus par leur pere.
+
+--Allons vite, dit-il, a l'ouvrage! Quant a ce porcher de malheur,
+si les loups l'ont mange, c'est tant pis pour lui; mais, si je le
+retrouve vivant, je l'assomme. Il aura beau aller pleurer chez sa
+tante, elle est decidee a le faire coucher avec les cochons pour lui
+apprendre a faire le fier et le degoute.
+
+Emmi, epouvante de cette menace, se le tint pour dit. Il se cacha dans
+une meule de ble, ou il passa la journee. Vers le soir, une chevre qui
+rentrait a l'etable, et qui s'attardait a lecher je ne sais quelle
+herbe, lui permit de la traire. Quand il eut rempli et avale deux ou
+trois fois le contenu de sa sebile de bois, il se renfonca dans les
+gerbes jusqu'a la nuit. Quand il fit tout a fait sombre et que tout le
+monde fut couche, il se glissa jusqu'a son grenier et y prit diverses
+choses qui lui appartenaient, quelques ecus gagnes par lui que le
+fermier lui avait remis la veille et dont sa tante n'avait pas encore
+eu le temps de le depouiller, une peau de chevre et une peau de mouton
+dont il se servait l'hiver, un couteau neuf, un petit pot de terre, un
+peu de linge fort dechire. Il mit le tout dans son sac, descendit dans
+la cour, escalada la barriere et s'en alla a petits pas pour ne pas
+faire de bruit; mais, comme il passait pres de l'etable a porcs, ces
+maudites betes le sentirent ou l'entendirent et se prirent a crier
+avec fureur. Alors, Emmi, craignant que les fermiers, reveilles dans
+leur premier sommeil, ne se missent a ses trousses, prit sa course et
+ne s'arreta qu'au pied du chene parlant.
+
+--Me voila revenu, mon bon ami, lui dit-il. Permets-moi de passer
+encore une nuit dans tes branches. Dis si tu le veux!
+
+Le chene ne repondit pas. Le temps etait calme, pas une feuille ne
+bougeait. Emmi pensa que qui ne dit mot consent. Tout charge qu'il
+etait, il se hissa adroitement jusqu'a la grosse enfourchure ou il
+avait passe la nuit precedente, et il y dormit parfaitement bien.
+
+Le jour venu, il se mit en quete d'un endroit convenable pour cacher
+son argent et son bagage, car il n'etait encore decide a rien sur les
+moyens de s'eloigner du pays sans etre vu et ramene de force a la
+ferme. Il grimpa au-dessus de la place ou il se trouvait. Il decouvrit
+alors dans le tronc principal du gros arbre un trou noir fait par la
+foudre depuis bien longtemps, car le bois avait forme tout autour un
+gros bourrelet d'ecorce. Au fond de cette cachette, il y avait de la
+cendre et de menus eclats de bois haches par le tonnerre.
+
+--Vraiment, se dit l'enfant, voila un lit tres-doux et tres-chaud ou
+je dormirai sans risque de tomber en revant. Il n'est pas grand, mais
+il l'est assez pour moi. Voyons pourtant s'il n'est pas habite par
+quelque mechante bete.
+
+Il fureta tout l'interieur de ce refuge, et vit qu'il etait perce par
+en haut, ce qui devait amener un peu d'humidite dans les temps de
+pluie. Il se dit qu'il etait bien facile de boucher ce trou avec de la
+mousse. Une chouette avait fait son nid dans le conduit.
+
+--Je ne te derangerai pas, pensa Emmi, mais je fermerai la
+communication. Comme cela, nous serons chacun chez nous.
+
+Quand il eut prepare son nid pour la nuit suivante et installe son
+bagage en surete, il s'assit dans son trou, les jambes dehors appuyees
+sur une branche, et se mit a songer vaguement a la possibilite de
+vivre dans un arbre; mais il eut souhaite que cet arbre fut au coeur
+de la foret au lieu d'etre aupres de la lisiere, expose aux regards
+des bergers et porchers qui y amenaient leurs troupeaux. Il ne pouvait
+prevoir que, par suite de sa disparition, l'arbre deviendrait un objet
+de crainte, et que personne n'en approcherait plus.
+
+La faim commencait a se faire sentir, et, bien qu'il fut tres-petit
+mangeur, il se ressentait bien de n'avoir rien pris de solide la
+veille. Irait-il deterrer les favasses encore vertes qu'il avait
+remarquees a quelques pas de la? ou irait-il jusqu'aux chataigniers
+qui poussaient plus avant dans la foret?
+
+Comme il se preparait a descendre, il vit que la branche sur laquelle
+reposaient ses pieds n'appartenait pas a son chene. C'etait celle d'un
+arbre voisin qui entre-croisait ses belles et fortes ramures avec
+celles du chene parlant. Emmi se hasarda sur cette branche et gagna le
+chene voisin qui avait, lui aussi, pour proche voisin un autre arbre
+facile a atteindre. Emmi, leger comme un ecureuil, s'aventura ainsi
+d'arbre en arbre jusqu'aux chataigniers ou il fit une bonne recolte.
+Les chataignes etaient encore petites et pas tres-mures; mais il n'y
+regardait pas de bien pres, et il mit comme qui dirait pied a terre
+pour les faire cuire dans un endroit bien desert et bien cache ou les
+charbonniers avaient fait autrefois une fournee. Le rond marque par le
+feu etait entoure de jeunes arbres qui avaient repousse depuis: il y
+avait beaucoup de menus dechets a demi brules. Emmi n'eut pas de peine
+a en faire un tas et a y mettre le feu au moyen d'un caillou qu'il
+battit du dos de son couteau, et il recueillit l'etincelle avec des
+feuilles seches, tout en se promettant de faire provision d'amadou sur
+les arbres decrepits, qui ne manquaient pas dans la foret. L'eau d'une
+rigole lui permit de faire cuire ses chataignes dans son petit pot de
+terre, a couvercle perce, destine a cet usage. C'est un meuble dont en
+ce pays-la tout patour est nanti.
+
+Emmi, qui ne rentrait souvent que le soir a la ferme, a cause de la
+grande distance ou il devait mener ses betes, etait donc habitue a se
+nourrir lui-meme, et il ne fut pas embarrasse de cueillir son dessert
+de framboises et de mures sauvages sur les buissons de la petite
+clairiere.
+
+--Voila, pensa-t-il, ma cuisine et ma salle a manger trouvees.
+
+Et il se mit a nettoyer le cours du filet d'eau qu'il avait a sa
+portee. Avec sa sarclette, il enleva les herbes pourries, creusa un
+petit reservoir, debarrassa un petit saut que l'eau faisait dans la
+glaise et l'epura avec du sable et des cailloux. Cet ouvrage l'occupa
+jusque vers le coucher du soleil. Il ramassa son pot et sa houlette,
+et, remontant sur les branches dont il avait eprouve la solidite, il
+retrouva son chemin d'ecureuil, grimpant et sautant d'arbre en arbre
+jusqu'a son chene. Il rapportait une epaisse brassee de fougere et de
+mousse bien seche dont il fit son lit dans le trou deja nettoye. Il
+entendit bien la chouette sa voisine qui s'inquietait et grognait
+au-dessus de sa tete.
+
+--Ou elle delogera, pensa-t-il, ou elle s'y habituera. Le bon chene ne
+lui appartient pas plus qu'a moi.
+
+Habitue a vivre seul, Emmi ne s'ennuya pas. Etre debarrasse de la
+compagnie des pourceaux fut meme pour lui une source de bonheur
+pendant plusieurs jours. Il s'accoutuma a entendre hurler les loups.
+Il savait qu'ils restaient au coeur de la foret et n'approchaient
+guere de la region ou il se trouvait. Les troupeaux n'y venant plus,
+les comperes ne s'en approchaient plus du tout. Et puis Emmi apprit a
+connaitre leurs habitudes. En pleine foret, il n'en rencontrait jamais
+dans les journees claires. Ils n'avaient de hardiesse que dans les
+temps de brouillard, et encore cette hardiesse n'etait-elle pas
+grande. Ils suivaient quelquefois Emmi a distance, mais il lui
+suffisait de se retourner et d'imiter le bruit d'un fusil qu'on arme
+en frappant son couteau contre le fer de sa sarclette pour les mettre
+en fuite. Quant aux sangliers, Emmi les entendait quelquefois, il ne
+les voyait jamais; ce sont des animaux mysterieux qui n'attaquent
+jamais les premiers.
+
+Quand il vit approcher l'epoque de la cueillette des chataignes,
+il fit sa provision qu'il cacha dans un autre arbre creux a peu de
+distance de son chene; mais les rats et les mulots les lui disputerent
+si bien, qu'il dut les enterrer dans le sable, ou elles se
+conserverent jusqu'au printemps. D'ailleurs, Emmi avait largement de
+quoi se nourrir. La lande etant devenue absolument deserte, il put
+s'aventurer la nuit jusqu'aux endroits cultives et y deterrer des
+pommes de terre et des raves; mais c'etait voler et la chose lui
+repugnait. Il amassa quantite de favasses dans les jacheres et fit des
+lacets pour prendre des alouettes en ramassant deca et dela des crins
+laisses aux buissons par les chevaux au paturage. Les patours savent
+tirer parti de tout et ne laissent rien perdre. Emmi ramassa assez de
+flocons de laine sur les epines des clotures pour se faire une espece
+d'oreiller; plus tard, il se fabriqua une quenouille et un fuseau et
+apprit tout seul a filer. Il se fit des aiguilles a tricoter avec du
+fil de fer qu'il trouva a une barriere mal raccommodee, qu'on repara
+encore et qu'il depouilla de nouveau pour fabriquer des collets a
+prendre les lapins. Il reussit donc a se faire des bas et a manger de
+la viande. Il devint un chasseur des plus habiles; epiant jour et nuit
+toutes les habitudes du gibier, initie a tous les mysteres de la lande
+et de la foret, il tendit ses pieges a coup sur et se trouva dans
+l'abondance.
+
+Il eut meme du pain a discretion, grace a une vieille mendiante
+idiote, qui, toutes les semaines, passait au pied du chene et y
+deposait sa besace pleine, pour se reposer. Emmi, qui la guettait,
+descendait de son arbre, la tete couverte de sa peau de chevre, et lui
+donnait une piece de gibier en echange d'une partie de son pain. Si
+elle avait peur de lui, sa peur ne se manifestait que par un rire
+stupide et une obeissance dont elle n'avait du reste point a se
+repentir.
+
+Ainsi se passa l'hiver, qui fut tres-doux, et l'ete suivant, qui fut
+chaud et orageux. Emmi eut d'abord grand'peur du tonnerre, car la
+foudre frappa plusieurs fois des arbres assez proches du sien; mais il
+remarqua que le chene parlant, ayant ete ecime longtemps auparavant
+et s'etant refait une cime en parasol, n'attirait plus le fluide, qui
+s'attaquait a des arbres plus eleves et de forme conique. Il finit par
+dormir aux roulements et aux eclats du tonnerre sans plus de souci que
+la chouette sa voisine.
+
+Dans cette solitude, Emmi, absorbe par le soin incessant d'assurer
+sa vie et de preserver sa liberte, n'eut pas le temps de connaitre
+l'ennui. On pouvait le traiter de paresseux, il savait bien, lui,
+qu'il avait plus de mal a se donner pour vivre seul que s'il fut reste
+a la ferme. Il acquerait aussi plus d'intelligence, de courage et
+de prevision que dans la vie ordinaire. Pourtant, quand cette vie
+exceptionnelle fut reglee a souhait et qu'elle exigea moins de temps
+et de souci, il commenca a reflechir et a sentir sa petite conscience
+lui adresser certaines questions embarrassantes. Pourrait-il vivre
+toujours ainsi aux depens de la foret sans servir personne et sans
+contenter aucun de ses semblables? Il s'etait pris d'une espece
+d'amitie pour la vieille Catiche, l'idiote qui lui cedait son pain
+en echange de ses lapins et de ses chapelets d'alouettes. Comme elle
+n'avait pas de memoire, ne parlait presque pas et ne racontait par
+consequent a personne ses entrevues avec lui, il etait arrive a se
+montrer a elle a visage decouvert, et elle ne le craignait plus. Ses
+rires hebetes laissaient deviner une expression de plaisir quand elle
+le voyait descendre de son arbre. Emmi s'etonnait lui-meme de partager
+ce plaisir; il ne se disait pas, mais il sentait que la presence d'une
+creature humaine, si degradee qu'elle soit, est une sorte de bienfait
+pour celui qui s'est condamne a vivre seul. Un jour qu'elle lui
+semblait moins abrutie que de coutume, il essaya de lui parler et de
+lui demander ou elle demeurait. Elle cessa tout a coup de rire, et lui
+dit d'une voix nette et d'un ton serieux:
+
+--Veux-tu venir avec moi, petit?
+
+--Ou?
+
+--Dans ma maison; si tu veux etre mon fils, je te rendrai riche et
+heureux.
+
+Emmi s'etonna beaucoup d'entendre parler distinctement et
+raisonnablement la vieille Catiche. La curiosite lui donnait quelque
+envie de la croire, mais un coup de vent agita les branches au-dessus
+de sa tete, et il entendit la voix du chene lui dire:
+
+--N'y va pas!
+
+--Bonsoir et bon voyage, dit-il a la vieille; mon arbre ne veut pas
+que je le quitte.
+
+--Ton arbre est un sot, reprit-elle, ou plutot c'est toi qui es une
+bete de croire a la parole des arbres.
+
+--Vous croyez que les arbres ne parlent pas? Vous vous trompez bien!
+
+--Tous les arbres parlent quand le vent se met apres eux, mais ils ne
+savent pas ce qu'ils disent; c'est comme s'ils ne disaient rien.
+
+Emmi fut fache de cette explication positive d'un fait merveilleux. Il
+repondit a Catiche:
+
+--C'est vous qui radotez, la vieille. Si tous les arbres font comme
+vous, mon chene du moins sait ce qu'il veut et ce qu'il dit.
+
+La vieille haussa les epaules, ramassa sa besace et s'eloigna en
+reprenant son rire d'idiote.
+
+Emmi se demanda si elle jouait un role ou si elle avait des moments
+lucides. Il la laissa partir et la suivit, en se glissant d'arbre en
+arbre sans qu'elle s'en apercut. Elle n'allait pas vite et marchait
+le dos courbe, la tete en avant, la bouche entr'ouverte, l'oeil fixe
+droit devant elle; mais cet air extenue ne l'empechait pas d'avancer
+toujours sans se presser ni se ralentir, et elle traversa ainsi la
+foret pendant trois bonnes heures de marche, jusqu'a un pauvre hameau
+perche sur une colline derriere laquelle d'autres bois s'etendaient a
+perte de vue. Emmi la vit entrer dans une mechante cahute isolee des
+autres habitations, qui, pour paraitre moins miserables, n'en etaient
+pas moins un assemblage de quelques douzaines de taudis. Il n'osa pas
+s'aventurer plus loin que les derniers arbres de la foret et revint
+sur ses pas, bien convaincu que, si la Catiche avait un _chez elle_,
+il etait plus pauvre et plus laid que le trou de l'arbre parlant.
+
+Il regagna son logis du grand chene et n'y arriva que vers le soir,
+harasse de fatigue, mais content de se retrouver chez lui. Il avait
+gagne a ce voyage de connaitre l'etendue de la foret et la proximite
+d'un village; mais ce village paraissait bien plus mal partage que
+celui de Cernas, ou Emmi avait ete eleve. C'etait tout pays de landes
+sans trace de culture, et les rares bestiaux qu'il avait vus paitre
+autour des maisons n'avaient que la peau sur les os. Au dela, il
+n'avait apercu que les sombres horizons des forets. Ce n'est donc pas
+de ce cote-la qu'il pouvait songer a trouver une condition meilleure
+que la sienne.
+
+Au bout de la semaine, la Catiche arriva a l'heure ordinaire. Elle
+revenait de Cernas, et il lui demanda des nouvelles de sa tante pour
+voir si cette vieille aurait le pouvoir et la volonte de lui repondre
+comme la derniere fois. Elle repondit tres-nettement:
+
+--La grand'Nanette est remariee, et, si tu retournes chez elle, elle
+tachera de te faire mourir pour se debarrasser de toi.
+
+--Parlez-vous raisonnablement? dit Emmi; et me dites-vous la verite?
+
+--Je te dis la verite. Tu n'as plus qu'a te rendre a ton maitre pour
+vivre avec les cochons, ou a chercher ton pain avec moi, ce qui te
+vaudrait mieux que tu ne penses. Tu ne pourras pas toujours vivre
+dans la foret. Elle est vendue, et sans doute on va abattre les vieux
+arbres. Ton chene y passera comme les autres. Crois-moi, petit. On
+ne peut vivre nulle part sans gagner de l'argent. Viens avec moi, tu
+m'aideras a en gagner beaucoup, et, quand je mourrai, je te laisserai
+celui que j'ai.
+
+Emmi etait si etonne d'entendre causer et raisonner l'idiote, qu'il
+regarda son arbre et preta l'oreille comme s'il lui demandait conseil.
+
+--Laisse donc cette vieille buche tranquille, reprit la Catiche. Ne
+sois pas si sot et viens avec moi.
+
+Comme l'arbre ne disait mot, Emmi suivit la vieille, qui, chemin
+faisant, lui revela son secret.
+
+"--Je suis venue au monde loin d'ici, pauvre comme toi et orpheline.
+J'ai ete elevee dans la misere et les coups. J'ai garde aussi les
+cochons, et, comme toi, j'en avais peur. Comme toi, je me suis sauvee;
+mais, en traversant une riviere sur un vieux pont decrepit, je suis
+tombee a l'eau d'ou on m'a retiree comme morte. Un bon medecin chez
+qui on m'a portee m'a fait revenir a la vie; mais j'etais idiote,
+sourde, et ne pouvant presque plus parler. Il m'a gardee par charite,
+et, comme il n'etait pas riche, le cure de l'endroit a fait des quetes
+pour moi, et les dames m'ont apporte des habits, du vin, des douceurs,
+tout ce qu'il me fallait. Je commencais a me porter mieux, j'etais si
+bien soignee! Je mangeais de la bonne viande, je buvais du bon vin
+sucre, j'avais l'hiver du feu dans ma chambre, j'etais comme une
+princesse, et le medecin etait content. Il disait:
+
+"--La voila qui entend ce qu'on lui dit. Elle retrouve les mots pour
+parler. Dans deux ou trois mois d'ici, elle pourra travailler et
+gagner honnetement sa vie.
+
+"Et toutes les belles dames se disputaient a qui me prendrait chez
+elle.
+
+"Je ne fus donc pas embarrassee pour trouver une place aussitot que je
+fus guerie; mais je n'avais pas le gout du travail, et on ne fut pas
+content de moi. J'aurais voulu etre fille de chambre, mais je ne
+savais ni coudre ni coiffer; on me faisait tirer de l'eau au puits et
+plumer la volaille, cela m'ennuyait. Je quittai l'endroit, croyant
+etre mieux ailleurs. Ce fut encore pire, on me traitait de malpropre
+et de paresseuse. Mon vieux medecin etait mort. On me chassa de maison
+en maison, et, apres avoir ete l'enfant cheri de tout le monde, je
+dus quitter le pays comme j'y etais venue, en mendiant mon pain; mais
+j'etais plus miserable qu'auparavant. J'avais pris le gout d'etre
+heureuse, et on me donnait si peu, que j'avais a peine de quoi manger.
+On me trouvait trop grande et de trop bonne mine pour mendier. On me
+disait:
+
+"--Va travailler, grande faineante! c'est une honte a ton age de
+courir les chemins quand on peut epierrer les champs a six sous par
+jour.
+
+"Alors, je fis la boiteuse pour donner a croire que je ne pouvais
+pas travailler; on trouva que j'etais encore trop forte pour ne rien
+faire, et je dus me rappeler le temps ou tout le monde avait pitie de
+moi, parce que j'etais idiote. Je sus retrouver l'air que j'avais dans
+ce temps-la, mon habitude de ricaner au lieu de parler, et je fis
+si bien mon personnage, que les sous et les miches recommencerent a
+pleuvoir dans ma besace. C'est comme cela que je cours depuis une
+quarantaine d'annees, sans jamais essuyer de refus. Ceux qui ne
+peuvent me donner d'argent me donnent du fromage, des fruits et du
+pain plus que je n'en peux porter. Avec ce que j'ai de trop pour moi,
+j'eleve des poulets que j'envoie au marche et qui me rapportent gros.
+J'ai une bonne maison dans un village ou je vais te conduire. Le pays
+est malheureux, mais les habitants ne le sont pas. Nous sommes tous
+mendiants et infirmes, ou soi-disant tels, et chacun fait sa tournee
+dans un endroit ou les autres sont convenus de ne pas aller ce
+jour-la. Comme ca, chacun fait ses affaires comme il veut; mais
+personne ne les fait aussi bien que moi, car je m'entends mieux que
+personne a paraitre incapable de gagner ma vie."
+
+--Le fait est, repondit Emmi, que jamais je ne vous aurais crue
+capable de parler comme vous faites.
+
+--Oui, oui, reprit la Catiche en riant, tu as voulu m'attraper et
+m'effrayer en descendant de ton arbre, coiffe en loup-garou, pour
+avoir du pain. Moi, je faisais semblant d'avoir peur, mais je le
+reconnaissais bien et je me disais: "Voila un pauvre gars qui viendra
+quelque jour a _Oursines-les-Bois_, et qui sera bien content de manger
+ma soupe."
+
+En devisant ainsi, Emmi et la Galiche arriverent a Oursines-les-Bois;
+c'etait le nom de l'endroit ou demeurait la fausse idiote et qu'Emmi
+avait deja vu.
+
+Il n'y avait pas une ame dans ce triste hameau. Les animaux paissaient
+ca et la, sans etre gardes, sur une lande fertile en chardons, qui
+etait toute la propriete communale des habitants. Une malproprete
+revoltante dans les chemins boueux qui servaient de rues, une odeur
+infecte s'exhalant de toutes les maisons, du linge dechire sechant sur
+des buissons souilles par la volaille, des toits de chaume pourri, ou
+poussaient des orties, un air d'abandon cynique, de pauvrete simulee
+ou volontaire, c'etait de quoi soulever de degout le coeur d'Emmi,
+habitue aux verdures vierges et aux bonnes senteurs de la foret. Il
+suivit pourtant la vieille Catiche, qui le fit entrer dans sa hutte de
+terre battue, plus semblable a une etable a porcs qu'a une habitation.
+L'interieur etait tout different: les murs etaient garnis de
+paillassons, et le lit avait matelas et couvertures de bonne laine.
+Une quantite de provisions de toute sorte: ble, lard, legumes et
+fruits, tonnes de vin et meme bouteilles cachetees. Il y avait de
+tout, et, dans l'arriere-cour, l'epinette etait remplie de grasses
+volailles et de canards gorges de pain et de son.
+
+--Tu vois, dit la Catiche a Emmi, que je suis autrement riche que ta
+tante; elle me fait l'aumone toutes les semaines, et, si je voulais,
+je porterais de meilleurs habits que les siens. Veux-tu voir mes
+armoires? Rentrons, et, comme tu dois avoir faim, je vas te faire
+manger un souper comme tu n'en as goute de ta vie.
+
+En effet, tandis qu'Emmi admirait le contenu des armoires, la vieille
+alluma le feu et tira de sa besace une tete de chevre, qu'elle
+fricassa avec des rogatons de toute sorte et ou elle n'epargna ni
+le sel, ni le beurre rance, ni les legumes avaries, produit de la
+derniere tournee. Elle en fit je ne sais quel plat, qu'Emmi mangea
+avec plus d'etonnement que de plaisir et qu'elle le forca d'arroser
+d'une demi-bouteille de vin bleu. Il n'avait jamais bu de vin, il
+ne le trouva pas bon, mais il but quand meme, et, pour lui donner
+l'exemple, la vieille avala une bouteille entiere, se grisa et devint
+tout a fait expansive. Elle se vanta de savoir voler encore mieux que
+mendier et alla jusqu'a lui montrer sa bourse, qu'elle enterrait sous
+une pierre du foyer et qui contenait des pieces d'or a toutes les
+effigies du siecle. Il y en avait bien pour deux mille francs. Emmi,
+qui ne savait pas compter, n'apprecia pas autant qu'elle l'eut voulu
+l'opulence de la mendiante.
+
+Quand elle lui eut tout montre:
+
+--A present, lui dit-elle, je pense que tu ne voudras plus me quitter.
+J'ai besoin d'un gars, et, si tu veux etre a mon service, je te ferai
+mon heritier.
+
+--Merci, repondit l'enfant; je ne veux pas mendier.
+
+--Eh bien, soit, tu voleras pour moi.
+
+Emmi eut envie de se facher, mais la vieille avait parle de le
+conduire le lendemain a Mauvert, ou se tenait une grande foire, et,
+comme il avait envie de voir du pays et de connaitre les endroits ou
+on peut gagner sa vie honnetement, il repondit sans montrer de colere:
+
+--Je ne saurais pas voler, je n'ai jamais appris.
+
+--Tu mens, reprit Catiche, tu voles tres-habilement a la foret de
+Cernas son gibier et ses fruits. Crois-tu donc que ces choses-la
+n'appartiennent a personne? Ne sais-tu pas que celui qui ne travaille
+pas ne peut vivre qu'aux depens d'autrui? Il y a longtemps que cette
+foret est quasi abandonnee. Le proprietaire etait un vieux riche qui
+ne s'occupait plus de rien et ne la faisait pas seulement garder. A
+present qu'il est mort, tout ca va changer et tu auras beau te cacher
+comme un rat dans des trous d'arbres, on te mettra la main sur le
+collet et on te conduira en prison.
+
+--Eh bien, alors, reprit Emmi, pourquoi voulez-vous m'enseigner a
+voler pour vous?
+
+--Parce que, quand on sait, on n'est jamais pris. Tu reflechiras, il
+se fait tard, et il faut nous lever demain avec le jour pour aller a
+la foire. Je vais t'arranger un lit sur mon coffre, un bon lit avec
+une _couette_ et une couverture. Pour la premiere fois de ta vie, tu
+dormiras comme un prince.
+
+Emmi n'osa resister. Quand la vieille Catiche ne faisait plus
+l'idiote, elle avait quelque chose d'effrayant dans le regard et dans
+la voix. Il se coucha et s'etonna d'abord de se trouver si bien;
+mais, au bout d'un instant, il s'etonna de se trouver si mal. Ce gros
+coussin de plumes l'etouffait, la couverture, le manque d'air libre,
+la mauvaise odeur de la cuisine et le vin qu'il avait bu, lui
+donnaient la fievre. Il se leva tout effare en disant qu'il voulait
+dormir dehors, et qu'il mourrait s'il lui fallait passer la nuit
+enferme.
+
+La Catiche ronflait, et la porte etait barricadee. Emmi se resigna a
+dormir etendu sur la table, regrettant fort son lit de mousse dans le
+chene.
+
+Le lendemain, la Catiche lui confia un panier d'oeufs et six poules
+a vendre, en lui ordonnant de la suivre a distance et de n'avoir pas
+l'air de la connaitre.
+
+--Si on savait que je vends, lui dit-elle, on ne me donnerait plus
+rien.
+
+Elle lui fixa le prix qu'il devait atteindre avant de livrer sa
+marchandise, tout en ajoutant qu'elle ne le perdrait pas de vue, et
+que, s'il ne lui rapportait pas fidelement l'argent, elle saurait bien
+le forcer a le lui rendre.
+
+--Si vous vous defiez de moi, repondit Emmi offense, portez votre
+marchandise vous-meme et laissez-moi m'en aller.
+
+--N'essaye pas de fuir, dit la vieille, je saurai te retrouver
+n'importe ou; ne replique pas et obeis.
+
+Il la suivit a distance comme elle l'exigeait, et vit bientot le
+chemin couvert de mendiants plus affreux les uns que les autres.
+C'etaient les habitants d'Oursines, qui, ce jour-la, allaient tous
+ensemble se faire guerir a une fontaine miraculeuse. Tous etaient
+estropies ou couverts de plaies hideuses. Tous sortaient de la
+fontaine sains et allegres. Le miracle n'etait pas difficile a
+expliquer, tous leurs maux etant simules et les reprenant au bout de
+quelques semaines, pour etre gueris le jour de la fete suivante.
+
+Emmi vendit ses oeufs et ses poules, en reporta vite l'argent a la
+vieille, et, lui tournant le dos, s'en fut a travers la foule, les
+yeux ecarquilles, admirant tout et s'etonnant de tout. Il vit des
+saltimbanques faire des tours surprenants, et il s'etait meme un peu
+attarde a contempler leurs maillots pailletes et leurs bandeaux dores,
+lorsqu'il entendit a cote de lui un singulier dialogue. C'etait la
+voix de la Catiche qui s'entretenait avec la voix rauque du chef des
+saltimbanques. Ils n'etaient separes de lui que par la toile de la
+baraque.
+
+--Si vous voulez lui faire boire du vin, disait la Catiche, vous lui
+persuaderez tout ce que vous voudrez. C'est un petit innocent qui ne
+peut me servir a rien et qui pretend vivre tout seul dans la foret,
+ou il perche depuis un an dans un vieux arbre. Il est aussi leste et
+aussi adroit qu'un singe, il ne pese pas plus qu'un chevreau, et vous
+lui ferez faire les tours les plus difficiles.
+
+--Et vous dites qu'il n'est pas interesse? reprit le saltimbanque.
+
+--Non, il ne se soucie pas de l'argent. Vous le nourrirez, et il
+n'aura pas l'esprit d'en demander davantage.
+
+--Mais il voudra se sauver?
+
+--Bah! avec des coups, vous lui en ferez passer l'envie.
+
+--Allez me le chercher, je veux le voir.
+
+--Et vous me donnerez vingt francs?
+
+--Oui, s'il me convient.
+
+La Catiche sortit de la baraque et se trouva face a face avec Emmi, a
+qui elle fit signe de la suivre.
+
+--Non pas, lui dit-il, j'ai entendu votre marche. Je ne suis pas si
+innocent que vous croyez. Je ne veux pas aller avec ces gens-la pour
+etre battu.
+
+--Tu y viendras, pourtant, repondit la Catiche en lui prenant le
+poignet avec une main de fer et en l'attirant vers la baraque.
+
+--Je ne veux pas, je ne veux pas! cria l'enfant en se debattant et en
+s'accrochant de la main restee libre a la blouse d'un homme qui etait
+pres de lui et qui regardait le spectacle.
+
+L'homme se retourna, et, s'adressant a la Catiche, lui demanda si ce
+petit etait a elle.
+
+--Non, non, s'ecria Emmi. elle n'est pas ma mere, elle ne m'est rien,
+elle veut me vendre un louis d'or a ces comediens!
+
+--Et toi, tu ne veux pas?
+
+--Non, je ne veux pas! sauvez-moi de ses griffes. Voyez! elle me met
+en sang.
+
+Qu'est-ce qu'il y a _de_ cette femme et _de_ cet enfant? dit le beau
+gendarme Erambert, attire par les cris d'Emmi et les vociferations de
+la Catiche.
+
+--Bah! ca n'est rien, repondit le paysan qu'Emmi tenait toujours par
+sa blouse. C'est une pauvresse qui veut vendre un gars aux sauteurs de
+corde; mais on l'empechera bien, gendarme, on n'a pas besoin de vous.
+
+--On a toujours besoin de la gendarmerie, mon ami. Je veux savoir ce
+qu'il y a _de_ cette histoire-la.
+
+Et, s'adressant a Emmi:
+
+--Parle, jeune homme, explique-moi l'affaire.
+
+A la vue du gendarme, la vieille Catiche avait lache Emmi et avait
+essaye de fuir; mais le majestueux Erambert l'avait saisie par le
+bras, et vite elle s'etait mise a rire et a grimacer en reprenant sa
+figure d'idiote. Pourtant, au moment ou Emmi allait repondre, elle lui
+lanca un regard suppliant ou se peignait un grand effroi. Emmi avait
+ete eleve dans la crainte des gendarmes, et il s'imagina que, s'il
+accusait la vieille, Erambert allait lui trancher la tete avec son
+grand sabre. Il eut pitie d'elle et repondit:
+
+--Laissez-la, monsieur, c'est une femme folle et imbecile qui m'a fait
+peur, mais qui ne voulait pas me faire de mal.
+
+--La connaissez-vous? n'est-ce pas la Catiche? une femme qui fait
+semblant _de_ ce qu'elle n'est pas? Dites la verite.
+
+Un nouveau regard de la mendiante donna a Emmi le courage de mentir
+pour lui sauver la vie.
+
+--Je la connais, dit-il, c'est une _innocente_.
+
+--Je saurai _de_ ce qui en est, repondit le beau gendarme en laissant
+aller la Catiche. Circulez, vieille femme, mais n'oubliez pas que
+depuis longtemps j'ai l'oeil sur vous.
+
+La Catiche s'enfuit, et le gendarme s'eloigna. Emmi, qui avait eu
+encore plus peur de lui que de la vieille, tenait toujours la blouse
+du pere Vincent. C'etait le nom du paysan qui s'etait trouve la pour
+le proteger, et qui avait une bonne figure douce et gaie.
+
+--Ah ca! petit, dit ce bonhomme a Emmi, tu vas me lacher a la fin? Tu
+n'as plus rien a craindre; qu'est-ce que tu veux de moi? cherches-tu
+ta vie? veux-tu un sou?
+
+--Non, merci, dit Emmi, mais j'ai peur a present de tout ce monde ou
+me voila seul sans savoir de quel cote me tourner.
+
+--Et ou voudrais-tu aller?
+
+--Je voudrais retourner dans ma foret de Cernas sans passer par
+Oursines-les-Bois.
+
+--Tu demeures a Cernas? C'est bien aise de t'y mener, puisque de ce
+pas je m'en vas dans la foret. Tu n'auras qu'a me suivre; j'entre
+souper sous la ramee, attends-moi au pied de cette croix, je
+reviendrai te prendre.
+
+Emmi trouva que la croix du village etait encore trop pres de la
+baraque des saltimbanques; il aima mieux suivre le pere Vincent sous
+la ramee, d'autant plus qu'il avait besoin de se restaurer avant de se
+mettre en route.
+
+--Si vous n'avez pas honte de moi, lui dit-il, permettez-moi de manger
+mon pain et mon fromage a cote de vous. J'ai de quoi payer ma depense:
+tenez, voila ma bourse, vous payerez pour nous deux, car je souhaite
+payer aussi votre diner.
+
+--Diable! s'ecria en riant le pere Vincent, voila un gars bien honnete
+et bien genereux; mais j'ai l'estomac creux, et ta bourse n'est guere
+remplie. Viens, et mets-toi la. Reprends ton argent, petit, j'en ai
+assez pour nous deux.
+
+Tout en mangeant ensemble, Vincent fit raconter a Emmi toute son
+histoire. Quand ce fut termine, il lui dit:
+
+--Je vois que tu as bonne tete et bon coeur, puisque tu ne t'es pas
+laisse tenter par les louis d'or de cette Catiche, et que pourtant tu
+n'as pas voulu l'envoyer en prison. Oublie-la et ne quitte plus ta
+foret, puisque tu y es bien. Il ne tient qu'a toi de ne plus y etre
+tout a fait seul. Tu sauras que j'y vais pour preparer les logements
+d'une vingtaine d'ouvriers qui se disposent a abattre le taillis entre
+Cernas et la Planchette.
+
+--Ah! vous allez abattre la foret? dit Emmi consterne.
+
+--Non! nous faisons seulement une coupe dans une partie qui ne touche
+point a ton refuge du chene parlant, et je sais qu'on ne touchera
+ni aujourd'hui, ni demain, a la region des vieux arbres. Sois donc
+tranquille, on ne te derangera pas; mais, si tu m'en crois, mon petit,
+tu viendras travailler avec nous. Tu n'es pas assez fort pour manier
+la serpe et la cognee; mais, si tu es adroit, tu pourras tres-bien
+preparer les liens et t'occuper au fagotage, tout en servant les
+ouvriers, qui ont toujours besoin d'un gars pour faire leurs
+commissions et porter leurs repas. C'est moi qui ai l'entreprise de
+cette coupe. Les ouvriers sont a leurs pieces, c'est-a-dire qu'on les
+paye en raison du travail qu'ils font. Je te propose de t'en rapporter
+a moi pour juger de ce qu'il sera raisonnable de te donner, et je te
+conseille d'accepter. La vieille Catiche a eu raison de te dire que,
+quand on ne veut pas travailler, il faut etre voleur ou mendiant, et,
+comme tu ne veux etre ni l'un ni l'autre, prends vite le travail que
+je t'offre, l'occasion est bonne.
+
+Enmii accepta avec joie. Le pere Vincent lui inspirait une confiance
+absolue. Il se mit a sa disposition, et ils prirent ensemble le chemin
+de la foret.
+
+Il faisait nuit quand ils y arriverent, et, quoique le pere Vincent
+connut bien les chemins, il eut ete embarrasse de trouver dans
+l'obscurite la taille des buttes, si Emmi, qui s'etait habitue a voir
+la nuit comme les chats, ne l'eut conduit par le plus court. Ils
+trouverent un abri deja prepare par les ouvriers, qui y etaient venus
+des la veille. Cela consistait en perches placees en pignon avec leurs
+branchages, et recouvertes de grandes plaques de mousse et de gazon.
+Emmi fut presente aux ouvriers et bien accueilli. Il mangea la soupe
+bien chaude et dormit de tout son coeur.
+
+Le lendemain, il fit son apprentissage: allumer le feu, faire la
+cuisine, laver les pots, aller chercher de l'eau, et le reste du temps
+aider a la construction de nouvelles cabanes pour les vingt autres
+bucherons qu'on attendait. Le pere Vincent, qui commandait et
+surveillait tout, fut emerveille de l'intelligence, de l'adresse et
+de la promptitude d'Emmi. Ce n'est pas lui qui apprenait a tout
+faire avec rien; c'est lui qui l'apprenait aux plus malins, et tous
+s'ecrierent que ce n'etait pas un gars, mais un esprit follet que les
+bons diables de la foret avaient mis a leur service. Comme, avec tous
+ses talents et industries, Emmi etait obeissant et modeste, il fut
+pris en amitie, et les plus rudes de ces bucherons lui parlerent avec
+douceur et lui commanderent avec discretion.
+
+Au bout de cinq jours, Emmi demanda au pere Vincent s'il etait libre
+d'aller faire son dimanche ou bon lui semblerait.
+
+--Tu es libre, lui repondit le brave homme; mais, si tu veux m'en
+croire, tu iras revoir ta tante et les gens de ton village. S'il est
+vrai que ta tante ne se soucie pas de te reprendre, elle sera contente
+de te savoir en position de gagner ta vie sans qu'elle s'en mele,
+et, si tu penses qu'on te battra a la ferme pour avoir quitte ton
+troupeau, j'irai avec toi pour apaiser les gens et te proteger. Sois
+sur, mon enfant, que le travail est le meilleur des passe-ports et
+qu'il purifie tout.
+
+Emmi le remercia du bon conseil, et le suivit. Sa tante, qui le
+croyait mort, eut peur en le voyant; mais, sans lui raconter ses
+aventures, Emmi lui fit savoir qu'il travaillait avec les bucherons et
+qu'il ne serait plus jamais a sa charge. Le pere Vincent confirma son
+dire, et declara qu'il regardait l'enfant comme sien et en faisait
+grande estime. Il parla de meme a la ferme, ou on les obligea de boire
+et de manger. La grand'Nannette y vint pour embrasser Emmi devant le
+monde et faire la bonne ame en lui apportant quelques hardes et une
+demi-douzaine de fromages. Bref, Emmi s'en revint avec le vieux
+bucheron, reconcilie avec tout le monde, degage de tout blame et de
+tout reproche.
+
+Quand ils eurent traverse la lande, Emmi dit a Vincent:
+
+--Ne m'en voudrez-vous point si je vais passer la nuit dans mon chene?
+Je vous promets d'etre a la taille des buttes avant soleil leve.
+
+--Fais comme tu veux, repondit le bucheron; c'est donc une idee que tu
+as comme ca de percher?
+
+Emmi lui fit comprendre qu'il avait pour ce chene une amitie fidele,
+et l'autre l'ecouta en souriant, un peu etonne de son idee, mais porte
+a le croire et a le comprendre. Il le suivit jusque-la et voulut
+voir sa cachette. Il eut de la peine a grimper assez haut pour
+l'apercevoir. Il etait encore agile et fort, mais le passage entre
+les branches etait trop etroit pour lui. Emmi seul pouvait se glisser
+partout.
+
+--C'est bien et c'est gentil, dit le bonhomme en redescendant; mais tu
+ne pourras pas coucher la longtemps: l'ecorce, en grossissant et en
+se roulant, finira par boucher l'ouverture, et toi, tu ne seras pas
+toujours mince comme un fetu. Apres ca, si tu y tiens, on peut
+elargir la fente avec une serpe; je te ferai cet ouvrage-la, si tu le
+souhaites.
+
+--Oh non! s'ecria Emmi, tailler dans mon chene, pour le faire mourir!
+
+--Il ne mourra pas; un arbre bien taille dans ses parties malades ne
+s'en porte que mieux.
+
+--Eh bien, nous verrons plus tard, repondit Emmi.
+
+Ils se souhaiterent la bonne nuit et se separerent.
+
+Comme Emmi se trouva heureux de reprendre possession de son gite! Il
+lui semblait l'avoir quitte depuis un an. Il pensait a l'affreuse
+nuit qu'il avait passee chez la Catiche et faisait maintenant des
+reflexions tres-justes sur la difference des gouts et le choix des
+habitudes. Il pensait a tous ces gueux d'Oursines-les-Bois, qui se
+croyaient riches parce qu'ils cachaient des louis d'or dans leurs
+paillasses et qui vivaient dans la honte et l'infection, tandis que
+lui tout seul, sans mendier, il avait dormi plus d'une annee dans un
+palais de feuillage, au parfum des violettes et des melites, au chant
+des rossignols et des fauvettes, sans souffrir de rien, sans etre
+humilie par personne, sans disputes, sans maladies, sans rien de faux
+et de mauvais dans le coeur.
+
+--Tous ces gens d'Oursines, a commencer par la Catiche, se disait-il,
+ont plus d'argent qu'il ne leur en faudrait pour se batir de bonnes
+petites maisons, cultiver de gentils jardins, elever du betail sain et
+propre; mais la paresse les empeche de jouir de ce qu'ils ont, ils se
+laissent croupir dans l'ignominie. Ils sont comme fiers du degout et
+du mepris qu'ils inspirent, ils se moquent des braves gens qui ont
+pitie d'eux, ils volent les vrais pauvres, ceux qui souffrent sans
+se plaindre. Ils se cachent pour compter leur argent et perissent de
+misere. Quelle folie triste et honteuse, et comme le pere Vincent a
+raison de dire que le travail est ce qui garde et purifie le plaisir
+de vivre!
+
+Une heure avant le jour, Emmi, qui s'etait commande a lui-meme de ne
+pas dormir trop serre, s'eveilla et regarda autour de lui. La lune
+s'etait levee tard et n'etait pas couchee. Les oiseaux ne disaient
+rien encore. La chouette faisait sa ronde et n'etait pas rentree. Le
+silence est une belle chose, il est rare dans une foret, ou il y a
+toujours quelque etre qui grimpe ou quelque chose qui tombe. Emmi but
+ce beau silence comme un rafraichissement en se rappelant le vacarme
+etourdissant de la foire, le tam-tam et la grosse caisse des
+saltimbanques, les disputes des acheteurs et des vendeurs, le
+grincement des vielles et le mugissement des cornemuses, les cris des
+animaux ennuyes ou effrayes, les rauques chansons des buveurs, tout ce
+qui l'avait tour a tour etonne, amuse, epouvante. Quelle difference
+avec les voix mysterieuses, discretes ou imposantes de la foret! Une
+faible brise s'eleva avec l'aube et fit frissonner melodieusement la
+cime des arbres. Celle du chene semblait dire:
+
+--Reste tranquille, Emmi; sois tranquille et content, petit Emmi.
+
+"Tous les arbres parlent," lui avait dit la Catiche.
+
+--C'est vrai, pensait-il, ils ont tous leur voix et leur maniere de
+gemir ou de chanter; mais ils ne savent ce qu'ils disent, a ce que
+pretend cette sorciere. Elle ment: les arbres se plaignent ou se
+rejouissent innocemment. Elle ne peut pas les comprendre, elle qui ne
+pense qu'au mal!
+
+Emmi fut aux coupes a l'heure dite et y travailla tout l'ete et tout
+l'hiver suivant. Tous les samedis soir, il allait coucher dans son
+chene. Le dimanche, il faisait une courte visite aux habitants de
+Cernas et revenait a son gite jusqu'au lundi matin. Il grandissait et
+restait mince et leger, mais se tenait tres-proprement et avait une
+jolie petite mine eveillee et aimable qui plaisait a tout le monde. Le
+pere Vincent lui apprenait a lire et a compter. On faisait cas de
+son esprit, et sa tante, qui n'avait pas d'enfants, eut souhaite le
+retenir aupres d'elle pour lui faire honneur et profit, car il etait
+de bon conseil et paraissait s'entendre a tout.
+
+Mais Emmi n'aimait que les bois. Il en etait venu a y voir, a y
+entendre des choses que n'entendaient ni ne voyaient les autres. Dans
+les longues nuits d'hiver, il aimait surtout la region des pins, ou
+la neige amoncelee dessinait, le long des rameaux noirs, de grandes
+belles formes blanches mollement couchees, qui, parfois balancees par
+la brise, semblaient se mouvoir et s'entretenir mysterieusement. Le
+plus souvent elles paraissaient dormir, et il les regardait avec un
+respect mele de frayeur. Il eut craint de dire un mot, de faire un
+mouvement qui eut reveille ces belles fees de la nuit et du silence.
+Dans la demi-obscurite des nuits claires ou les etoiles scintillaient
+comme des yeux de diamant en l'absence de la lune, il croyait saisir
+les formes de ces etres fantastiques, les plis de leurs robes, les
+ondulations de leurs chevelures d'argent. Aux approches du degel,
+elles changeaient d'aspect et d'attitude, et il les entendait tomber
+des branches avec un bruit frais et leger, comme si, en touchant
+la nappe neigeuse du sol, elles eussent pris un souple elan pour
+s'envoler ailleurs.
+
+Quand la glace emprisonnait le petit ruisseau, il la cassait pour
+boire, mais avec precaution, pour ne pas abimer l'edifice de cristal
+que formait sa petite chute. Il aimait a regarder le long des chemins
+de la foret les girandoles du givre et les stalactites irisees par le
+soleil levant.
+
+Il y avait des soirs ou l'architecture transparente des arbres prives
+de feuilles se dessinait en dentelle noire sur le ciel rouge ou sur le
+fond nacre des nuages eclaires par la lune. Et, l'ete, quelles chaudes
+rumeurs, quels concerts d'oiseaux sous le feuillage! Il faisait la
+guerre aux rongeurs et aux fureteurs friands des oeufs ou des petits
+dans les nids. Il s'etait fabrique un arc et des fleches et s'etait
+rendu tres-adroit a tuer les rats et les viperes. Il epargnait les
+belles couleuvres inoffensives qui serpentent avec tant de grace sur
+la mousse, et les charmants ecureuils, qui ne vivent que des amandes
+du pin, si adroitement extraites par eux de leur cone.
+
+Il avait si bien protege les nombreux habitants de son vieux chene que
+tous le connaissaient et le laissaient circuler au milieu d'eux. Il
+s'imaginait comprendre le rossignol le remerciant d'avoir sauve sa
+nichee et disant tout expres pour lui ses plus beaux airs. Il ne
+permettait pas aux fourmis de s'etablir dans son voisinage; mais
+il laissait le pivert travailler dans le bois pour en retirer les
+insectes rongeurs qui le deteriorent. Il chassait les chenilles du
+feuillage. Les hannetons voraces ne trouvaient pas grace devant lui.
+Tous les dimanches, il faisait a son cher arbre une toilette complete,
+et en verite jamais le chene ne s'etait si bien porte et n'avait etale
+une si riche et si fraiche verdure. Emmi ramassait les glands les plus
+sains et allait les semer sur la lande voisine ou il soignait leur
+premiere enfance en empechant la bruyere et la cuscute de les
+etouffer.
+
+Il avait pris les lievres en amitie et n'en voulait plus detruire pour
+sa nourriture. De son arbre, il les voyait danser sur le serpolet, se
+coucher sur le flanc comme des chiens fatigues, et tout a coup, au
+bruit d'une feuille seche qui se detache, bondir avec une grace
+comique, et s'arreter court, comme pour reflechir apres avoir cede a
+la peur. Si, en se promenant par les chaudes journees, il se sentait
+le besoin de faire une sieste, il grimpait dans le premier arbre venu,
+et, choisissant son gite, il entendait les ramiers le bercer de leurs
+grasseyements monotones et caressants; mais il etait delicat pour son
+coucher et ne dormait tout a fait bien que dans son chene.
+
+Il fallut pourtant quitter cette chere foret quand la coupe fut
+terminee et enlevee. Emmi suivit le pere Vincent, qui s'en allait a
+cinq lieues de la, du cote d'Oursines, pour entreprendre une autre
+coupe dans une autre propriete.
+
+Depuis le jour de la foire, Emmi n'etait pas retourne dans ce vilain
+endroit et n'avait pas apercu la Catiche. Etait-elle morte, etait-elle
+en prison? Personne n'en savait rien. Beaucoup de mendiants
+disparaissent comme cela sans qu'on puisse dire ce qu'ils sont
+devenus. Personne ne les cherche ni ne les regrette.
+
+Emmi etait tres-bon. Il n'avait pas oublie le temps de solitude
+absolue ou, la croyant idiote et miserable, il l'avait vue chaque
+semaine au pied de son chene lui apportant le pain dont il etait prive
+et lui faisant entendre le son de la voix humaine. Il confia au
+pere Vincent le desir qu'il avait d'avoir de ses nouvelles, et ils
+s'arreterent a Oursines pour en demander. C'etait jour de fete dans
+cette cour des miracles. On trinquait et on chantait en choquant les
+pots. Deux femmes decoiffees, et les cheveux au vent se battaient
+devant une porte, les enfants barbotaient dans une mare infecte. Sitot
+que les deux voyageurs parurent, les enfants s'envolerent comme une
+bande de canards sauvages. Leur fuite avertit de proche en proche les
+habitants. Tout bruit cessa, et les portes se fermerent. La volaille
+effarouchee se cacha dans les buissons.
+
+--Puisque ces gens ne veulent pas qu'on voie leurs ebats, dit le pere
+Vincent, et puisque tu connais le logis de la Catiche, allons-y tout
+droit.
+
+Ils y frapperent plusieurs fois sans qu'on leur repondit. Enfin une
+voix cassee cria d'entrer, et ils pousserent la porte. La Catiche,
+pale, maigre, effrayante, etait assise sur une grande chaise aupres
+du feu, ses mains dessechees collees sur les genoux. En reconnaissant
+Emmi, elle eut une expression de joie.
+
+--Enfin, dit-elle, te voila, et je peux mourir tranquille!
+
+Elle leur expliqua qu'elle etait paralytique et que ses voisines
+venaient la lever le matin, la coucher le soir et la faire manger a
+ses heures.
+
+--Je ne manque de rien, ajouta-t-elle, mais j'ai un grand souci. C'est
+mon pauvre argent qui est la, sous cette pierre ou je pose mes pieds.
+Cet argent, je le destine a Emmi, qui est un bon coeur et qui m'a
+sauvee de la prison au moment ou je voulais le vendre a de mauvaises
+gens; mais, sitot que je serai morte, mes voisines fouilleront partout
+et trouveront mon tresor: c'est cela qui m'empeche de dormir et de me
+faire soigner convenablement. Il faut prendre cet argent, Emmi, et
+l'emporter loin d'ici. Si je meurs, garde-le, je te le donne; ne te
+l'avais-je pas promis? Si je reviens a la sante, tu me le rapporteras;
+tu es honnete, je te connais. Il sera toujours a toi, mais j'aurai le
+plaisir de le voir et de le compter jusqu'a ma derniere heure.
+
+Emmi refusa d'abord. C'etait de l'argent vole qui lui repugnait; mais
+le pere Vincent offrit a la Catiche de s'en charger pour le lui rendre
+a sa premiere reclamation, ou pour le placer au nom d'Emmi, si elle
+venait a mourir sans le reclamer. Le pere Vincent etait connu dans
+tout le pays pour un homme juste qui avait honnetement amasse du bien,
+et la Catiche, qui rodait partout et entendait tout, n'etait pas sans
+savoir qu'on devait se fier a lui. Elle le pria de bien fermer les
+huisseries de sa cabane, puis de reculer sa chaise, car elle ne
+pouvait se mouvoir, et de soulever la pierre du foyer. Il y avait bien
+plus qu'elle n'avait montre la premiere fois a Emmi. Il y avait cinq
+bourses de peau et environ cinq mille francs en or. Elle ne voulut
+garder que trois cents francs en argent pour payer les soins de ses
+voisins et se faire enterrer.
+
+Et, comme Emmi regardait ce tresor avec dedain:
+
+--Tu sauras plus tard, lui dit la Catiche, que la misere est un
+mechant mal. Si je n'etais pas nee dans ce mal, je n'aurais pas fait
+ce que j'ai fait.
+
+--Si vous vous en repentez, lui dit le pere Vincent, Dieu vous le
+pardonnera.
+
+--Je m'en repens, repondit-elle, depuis que je suis paralytique, parce
+que je meurs dans l'ennui et la solitude. Mes voisins me deplaisent
+autant que je leur deplais. Je pense a cette heure que j'aurais mieux
+fait de vivre autrement.
+
+Emmi lui promit de revenir la voir et suivit le pere Vincent dans son
+nouveau travail. Il regretta bien un peu sa foret de Cernas, mais il
+avait l'idee du devoir et fit le sien fidelement. Au bout de huit
+jours, il retourna vers la Catiche. Il arriva comme on emportait sa
+biere sur une petite charrette trainee par un ane. Emmi la suivit
+jusqu'a la paroisse, qui etait distante d'un quart de lieue, et
+assista a son enterrement. Au retour, il vit que tout chez elle etait
+au pillage et qu'on se battait a qui aurait ses nippes. Il ne se
+repentit plus d'avoir soustrait a ces mauvaises gens le tresor de la
+vieille.
+
+Quand il fut de retour a la coupe, le pere Vincent lui dit:
+
+--Tu es trop jeune pour avoir cet argent-la. Tu n'en saurais pas tirer
+parti, ou tu te laisserais voler. Si tu m'agrees pour tuteur, je
+le placerai pour le mieux, et je t'en servirai la rente jusqu'a ta
+majorite.
+
+--Faites-en ce qu'il vous plaira, repondit Emmi; je m'en rapporte
+a vous. Pourtant, si c'est de l'argent vole, comme la vieille s'en
+vantait, ne vaudrait-il pas mieux essayer de le rendre?
+
+--Le rendre a qui? C'a ete vole sou par sou, puisque cette femme
+obtenait la charite en trompant le monde et en chipant deca et dela on
+ne sait a qui, des choses que nous ne savons pas, et que personne ne
+songe plus a reclamer. L'argent n'est pas coupable, la honte est pour
+ceux qui en font mauvais emploi. La Catiche etait une champie, elle
+n'avait pas de famille, elle n'a pas laisse d'heritier; elle te donne
+son bien, non pas pour te remercier d'avoir fait quelque chose de mal,
+mais au contraire parce que tu lui as pardonne celui qu'elle voulait
+te faire. J'estime donc que c'est pour toi un heritage bien acquis, et
+qu'en te le donnant cette vieille a fait la seule bonne action de sa
+vie. Je ne veux pas te cacher qu'avec le revenu que je te servirai, tu
+as le moyen de ne pas travailler beaucoup; mais, si tu es, comme je
+le crois, un vrai bon sujet, tu continueras a travailler de tout ton
+coeur, comme si tu n'avais rien.
+
+--Je ferai comme vous me conseillez, repondit Emmi. Je ne demande qu'a
+rester avec vous et a suivre vos commandements.
+
+Le brave garcon n'eut point a se repentir de la confiance et de
+l'amitie qu'il sentait pour son maitre. Celui-ci le regarda toujours
+comme son fils et le traita en bon pere. Quand Emmi fut en age
+d'homme, il epousa une des petites-filles du vieux bucheron, et, comme
+il n'avait pas touche a son capital, que les interets de chaque annee
+avaient grossi, il se trouva riche pour un paysan de ce temps-la. Sa
+femme etait jolie, courageuse et bonne; on faisait grand cas, dans
+tout le pays, de ce jeune menage, et, comme Emmi avait acquis quelque
+savoir et montrait beaucoup d'intelligence dans sa partie, le
+proprietaire de la foret de Cernas le choisit pour son garde general
+et lui fit batir une jolie maison dans le plus bel endroit de la
+vieille futaie, tout aupres du chene parlant.
+
+La prediction du pere Vincent s'etait facilement realisee. Emmi etait
+devenu trop grand pour occuper son ancien gite, et le chene avait
+refait tant d'ecorce, que la logette s'etait presque refermee. Quand
+Emmi, devenu vieux, vit que la fente allait bientot se fermer tout a
+fait, il ecrivit avec une pointe d'acier, sur une plaque de cuivre,
+son nom, la date de son sejour dans l'arbre et les principales
+circonstances de son histoire, avec cette priere a la fin: "Feu du
+ciel et vent de la montagne, epargnez mon ami le vieux chene. Faites
+qu'il voie encore grandir mes petits-enfants et leurs descendants
+aussi. Vieux chene qui m'as parle, dis-leur aussi quelquefois une
+bonne parole pour qu'ils t'aiment toujours comme je t'ai aime."
+
+Emmi jeta cette plaque ecrite dans le creux ou il avait longtemps
+dormi et songe.
+
+La fente s'est refermee tout a fait. Emmi a fini de vivre, et l'arbre
+vit toujours. Il ne parle plus, ou, s'il parle, il n'y a plus
+d'oreilles capables de le comprendre. On n'a plus peur de lui, mais
+l'histoire d'Emmi s'est repandue, et, grace au bon souvenir que
+l'homme a laisse, le chene est toujours respecte et beni.
+
+
+
+
+LE CHIEN ET LA FLEUR SACREE
+
+
+
+PREMIERE PARTIE
+
+
+LE CHIEN
+
+
+A GABRIELLE SAND
+
+
+Nous avions jadis pour voisin de campagne un homme dont le nom pretait
+souvent a rire: il s'appelait M. Lechien. Il en plaisantait le premier
+et ne paraissait nullement contrarie quand les enfants l'appelaient
+Medor ou Azor.
+
+C'etait un homme tres-bon, tres-doux, un peu froid de manieres, mais
+tres-estime pour la droiture et l'amenite de son caractere. Rien en
+lui, hormis son nom, ne paraissait bizarre: aussi nous etonna-t-il
+beaucoup, un jour ou son chien avait fait une sottise au milieu du
+diner. Au lieu de le gronder ou de le battre, il lui adressa, d'un ton
+froid et en le regardant fixement, cette etrange mercuriale:
+
+--Si vous agissez ainsi, monsieur, il se passera du temps avant que
+vous cessiez d'etre chien. Je l'ai ete, moi qui vous parle, et il
+m'est arrive quelquefois d'etre entraine par la gourmandise, au point
+de m'emparer d'un mets qui ne m'etait pas destine; mais je n'avais pas
+comme vous l'age de raison, et d'ailleurs sachez, monsieur, que je
+n'ai jamais casse l'assiette.
+
+Le chien ecouta ce discours avec une attention soumise; puis il fit
+entendre un baillement melancolique, ce qui, au dire de son maitre,
+n'est pas un signe d'ennui, mais de tristesse chez les chiens; apres
+quoi, il se coucha, le museau allonge sur ses pattes de devant, et
+parut plonge dans de penibles reflexions.
+
+Nous crumes d'abord que, faisant allusion a son nom, notre voisin
+avait voulu montrer simplement de l'esprit pour nous divertir; mais
+son air grave et convaincu nous jeta dans la stupeur lorsqu'il nous
+demanda si nous n'avions aucun souvenir de nos existences anterieures.
+
+--Aucun! fut la reponse generale.
+
+M. Lechien ayant fait du regard le tour de la table, et, nous voyant
+tous incredules, s'avisa de regarder un domestique qui venait d'entrer
+pour remettre une lettre et qui n'etait nullement au courant de la
+conversation.
+
+--Et vous, Sylvain, lui dit-il, vous souvenez-vous de ce que vous avez
+ete avant d'etre homme?
+
+Sylvain etait un esprit railleur et sceptique.
+
+--Monsieur, repondit-il sans se deconcerter, depuis que je suis homme
+j'ai toujours ete cocher: il est bien probable qu'avant d'etre cocher,
+j'ai ete cheval!
+
+--Bien repondu! s'ecria-t-on.
+
+Et Sylvain se retira aux applaudissements des joyeux convives.
+
+--Cet homme a du sens et de l'esprit, reprit notre voisin; il est bien
+probable, pour parler comme lui, que, dans sa prochaine existence, il
+ne sera plus cocher, il deviendra maitre.
+
+--Et il battra ses gens, repondit un de nous, comme, etant cocher, il
+aura battu ses chevaux.
+
+--Je gage tout ce que voudrez, repartit notre ami, que Sylvain ne
+bat jamais ses chevaux, de meme que je ne bats jamais mon chien. Si
+Sylvain etait brutal et cruel, il ne serait pas devenu bon cocher et
+ne serait pas destine a devenir maitre. Si je battais mon chien, je
+prendrais le chemin de redevenir chien apres ma mort.
+
+On trouva la theorie ingenieuse, et on pressa le voisin de la
+developper.
+
+--C'est bien simple, reprit-il, et je le dirai en peu de mots.
+L'esprit, la vie de l'esprit, si vous voulez, a ses lois comme la
+matiere organique qu'il revet a les siennes. On pretend que l'esprit
+et le corps ont souvent des tendances opposees; je le nie, du moins
+je pretends que ces tendances arrivent toujours, apres un combat
+quelconque, a se mettre d'accord pour pousser l'animal qui est le
+theatre de cette lutte a reculer ou a avancer dans l'echelle des
+etres. Ce n'est pas l'un qui a vaincu l'autre. La vie animale n'est
+pas si pernicieuse que l'on croit. La vie intellectuelle n'est pas
+si independante que l'on dit. L'etre est un; chez lui, les besoins
+repondent aux aspirations, et reciproquement. Il y a une loi plus
+forte que ces deux lois, un troisieme terme qui concilie l'antithese
+etablie dans la vie de l'individu; c'est la loi de la vie generale, et
+cette loi divine, c'est la progression. Les pas en arriere confirment
+la verite de la marche ascendante. Tout etre eprouve donc a son insu
+le besoin d'une transformation honorable, et mon chien, mon cheval,
+tous les animaux que l'homme a associes de pres a sa vie l'eprouvent
+plus sciemment que les betes qui vivent en liberte. Voyez le chien!
+cela est plus sensible chez lui que chez tous les autres animaux.
+Il cherche sans cesse a s'identifier a moi; il aime ma cuisine, mon
+fauteuil, mes amis, ma voiture. Il se coucherait dans mon lit, si je
+le lui permettais; il entend ma voix, il la connait, il comprend ma
+parole. En ce moment, il sait parfaitement que je parle de lui. Vous
+pouvez observer le mouvement de ses oreilles.
+
+--Il ne comprend que deux ou trois mots, lui dis-je; quand vous
+prononcez le mot chien, il tressaille, c'est vrai, mais le
+developpement de votre idee reste pour lui un mystere impenetrable.
+
+--Pas tant que vous croyez! Il sait qu'il en est cause, il se souvient
+d'avoir commis une faute, et a chaque instant il me demande du regard
+si je compte le punir ou l'absoudre. Il a l'intelligence d'un enfant
+qui ne parle pas encore.
+
+--Il vous plait de supposer tout cela, parce que vous avez de
+l'imagination.
+
+--Ce n'est pas de l'imagination que j'ai, c'est de la memoire.
+
+--Ah! voila! s'ecria-t-on autour de nous. Il pretend se souvenir!
+Alors qu'il raconte ses existences anterieures, vite! nous ecoutons.
+
+--Ce serait, repondit M. Lechien, une interminable histoire, et des
+plus confuses, car je n'ai pas la pretention de me souvenir de
+tout, du commencement du monde jusqu'a aujourd'hui. La mort a cela
+d'excellent qu'elle brise le lien entre l'existence qui finit et celle
+qui lui succede. Elle etend un nuage epais ou le _moi_ s'evanouit pour
+se transformer sans que nous ayons conscience de l'operation. Moi qui,
+par exception, a ce qu'il parait, ai conserve un peu la memoire du
+passe, je n'ai pas de notions assez nettes pour mettre de l'ordre dans
+mes souvenirs. Je ne saurais vous dire si j'ai suivi l'echelle de
+progression regulierement, sans franchir quelques degres, ni si j'ai
+recommence plusieurs fois les diverses stations de ma metempsycose.
+Cela, vraiment, je ne le sais pas; mais j'ai dans l'esprit des images
+vives et soudaines qui me font apparaitre certains milieux traverses
+par moi a une epoque qu'il m'est impossible de determiner, et alors
+je retrouve les emotions et les sensations que j'ai eprouvees dans ce
+temps-la. Par exemple, je me retrace depuis peu une certaine riviere
+ou j'ai ete poisson. Quel poisson? Je ne sais pas! Une truite
+peut-etre, car je me rappelle mon horreur pour les eaux troubles et
+mon ardeur incessante a remonter les courants. Je ressens encore
+l'impression delicieuse du soleil tracant des filets delies ou des
+arabesques de diamants mobiles sur les flots brises. Il y avait...
+je ne sais ou!--les choses alors n'avaient pas de nom pour moi,--une
+cascade charmante ou la lune se jouait en fusees d'argent. Je passais
+la des heures entieres a lutter contre le flot qui me repoussait. Le
+jour, il y avait sur le rivage des mouches d'or et d'emeraude qui
+voltigeaient sur les herbes et que je saisissais avec une merveilleuse
+adresse, me faisant de cette chasse un jeu folatre plutot qu'une
+satisfaction de voracite. Quelquefois les demoiselles aux ailes bleues
+m'effleuraient de leur vol. Des plantes admirables semblaient vouloir
+m'enlacer dans leurs vertes chevelures; mais la passion du mouvement
+et de la liberte me reportait toujours vers les eaux libres et
+rapides. Agir, nager, vite, toujours plus vite, et sans jamais me
+reposer, ah! c'etait une ivresse! Je me suis rappele ce bon temps
+l'autre jour en me baignant dans votre riviere, et a present je ne
+l'oublierai plus!
+
+--Encore, encore! s'ecrierent les enfants, qui ecoutaient de toutes
+leurs oreilles. Avez-vous ete grenouille, lezard, papillon?
+
+--Lezard, je ne sais pas, grenouille probablement; mais papillon, je
+m'en souviens a merveille. J'etais fleur, une jolie fleur blanche
+delicatement decoupee, probablement une sorte de saxifrage sarmenteuse
+pendant sur le bord d'une source, et j'avais toujours soif, toujours
+soif. Je me penchais sur l'eau sans pouvoir l'atteindre, un vent frais
+me secouait sans cesse. Le desir est une puissance dont on ne connait
+pas la limite. Un matin, je me detachai de ma tige, je flottai
+soutenue par la brise. J'avais des ailes, j'etais libre et vivant. Les
+papillons ne sont que des fleurs envolees un jour de fete ou la nature
+etait en veine d'invention et de fecondite.
+
+--Tres-joli, lui dis-je, mais c'est de la poesie!
+
+--Ne l'empechez pas d'en faire, s'ecrierent les jeunes gens; il nous
+amuse!
+
+Et, s'adressant a lui:
+
+--Pouvez-vous nous dire a quoi vous songiez quand vous etiez une
+pierre?
+
+--Une pierre est une chose et ne pense pas, repondit-il; je ne me
+rappelle pas mon existence minerale; pourtant, je l'ai subie comme
+vous tous et il ne faudrait pas croire que la vie inorganique soit
+tout a fait inerte. Je ne m'etends jamais sur une roche sans ressentir
+a son contact quelque chose de particulier qui m'affirme les antiques
+rapports que j'ai du avoir avec elle. Toute chose est un element de
+transformation. La plus grossiere a encore sa vitalite latente dont
+les sourdes pulsations appellent la lumiere et le mouvement: l'homme
+desire, l'animal et la plante aspirent, le mineral attend. Mais, pour
+me soustraire aux questions embarrassantes que vous m'adressez, je
+vais choisir une de mes existences que je me retrace le mieux, et vous
+dire comment j'ai vecu, c'est-a-dire agi et pense la derniere fois que
+j'ai ete chien. Ne vous attendez pas a des aventures dramatiques, a
+des sauvetages miraculeux; chaque animal a son caractere personnel.
+C'est une etude de caractere que je vais vous communiquer.
+
+On apporta les flambeaux, on renvoya les domestiques, on fit silence,
+et l'etrange narrateur parla ainsi:
+
+--J'etais un joli petit bouledogue, un ratier de pure race. Je ne me
+rappelle ni ma mere, dont je fus separe tres-jeune, ni la cruelle
+operation qui trancha ma queue et effila mes oreilles. On me trouva
+beau ainsi mutile, et de bonne heure j'aimai les compliments. Du plus
+loin que je me souvienne, j'ai compris le sens des mots _beau chien,
+joli chien_; j'aimais aussi le mot _blanc_. Quand les enfants, pour me
+faire fete, m'appelaient _lapin blanc_, j'etais enchante. J'aimais
+a prendre des bains; mais, comme je rencontrais souvent des eaux
+bourbeuses ou la chaleur me portait a me plonger, j'en sortais tout
+terreux, et on m'appelait _lapin jaune_ ou _lapin noir_, ce qui
+m'humiliait beaucoup. Le deplaisir que j'en eprouvai mainte fois
+m'amena a faire une distinction assez juste des couleurs.
+
+"La premiere personne qui s'occupa de mon education morale fut une
+vieille dame qui avait ses idees. Elle ne tenait pas a ce que je fusse
+ce qu'on appelle dresse. Elle n'exigea pas que j'eusse le talent de
+rapporter et de donner la patte. Elle disait qu'un chien n'apprenait
+pas ces choses sans etre battu. Je comprenais tres-bien ce mot-la,
+car le domestique me battait quelquefois a l'insu de sa maitresse.
+J'appris donc de bonne heure que j'etais protege, et qu'en me
+refugiant aupres d'elle, je n'aurais jamais que des caresses et des
+encouragements. J'etais jeune et j'etais fou. J'aimais a tirer a moi
+et a ronger les batons. C'est une rage que j'ai conservee pendant
+toute ma vie de chien et qui tenait a ma race, a la force de ma
+machoire et a l'ouverture enorme de ma gueule. Evidemment la nature
+avait fait de moi un devorant. Instruit a respecter les poules et les
+canards, j'avais besoin de me battre avec quelque chose et de depenser
+la force de mon organisme. Enfant comme je l'etais, je faisais grand
+mal dans le petit jardin de la vieille dame; j'arrachais les tuteurs
+des plantes et souvent la plante avec. Le jardinier voulait me
+corriger, ma maitresse l'en empechait, et, me prenant a part, elle me
+parlait tres-serieusement. Elle me repetait a plusieurs reprises, en
+me tenant la tete et en me regardant bien dans les yeux:
+
+"--Ce que vous avez fait est mal, tres-mal, on ne peut plus mal!
+
+"Alors, elle placait un baton devant moi et me defendait d'y toucher.
+Quand j'avais obei, elle disait:
+
+"--C'est bien, tres-bien, vous etes un bon chien.
+
+"Il n'en fallut pas davantage pour faire eclore en moi ce tresor
+inappreciable de la conscience que l'education communique au chien
+quand il est bien doue et qu'on ne l'a pas degrade par les coups et
+les injures.
+
+"J'acquis donc ainsi tres-jeune le sentiment de la dignite, sans
+lequel la veritable intelligence ne se revele ni a l'animal, ni
+a l'homme. Celui qui n'obeit qu'a la crainte ne saura jamais se
+commander a lui-meme.
+
+"J'avais dix-huit mois, et j'etais dans toute la fleur de la jeunesse
+et de ma beaute, quand ma maitresse changea de residence et m'amena
+a la campagne qu'elle devait desormais habiter avec sa famille. Il y
+avait un grand parc, et je connus les ivresses de la liberte. Des que
+je vis le fils de la vieille dame, je compris, a la maniere dont ils
+s'embrasserent et a l'accueil qu'il me fit, que c'etait la le maitre
+de la maison, et que je devais me mettre a ses ordres. Des le premier
+jour, j'emboitai le pas derriere lui d'un air si raisonnable et si
+convaincu, qu'il me prit en amitie, me caressa et me fit coucher dans
+son cabinet. Sa jeune femme n'aimait pas beaucoup les chiens et se
+fut volontiers passee de moi; mais j'obtins grace devant elle par ma
+sobriete, ma discretion et ma proprete. On pouvait me laisser seul en
+compagnie des plats les plus allechants; il m'arriva bien rarement
+d'y gouter du bout de la langue. Outre que je n'etais pas gourmand et
+n'aimais pas les friandises, j'avais un grand respect de la propriete.
+On m'avait dit, car on me parlait comme a une personne:
+
+"--Voici ton assiette, ton ecuelle a eau, ton coussin et ton tapis.
+
+"Je savais que ces choses etaient a moi, et il n'eut pas fait bon me
+les disputer; mais jamais je ne songeai a empieter sur le bien des
+autres.
+
+"J'avais aussi une qualite qu'on appreciait beaucoup. Jamais je ne
+mangeai de ces immondices dont presque tous les chiens sont friands,
+et je ne me roulais jamais dessus. Si, pour avoir couche sur le
+charbon ou m'etre roule sur la terre, j'avais noirci ou jauni ma robe
+blanche, on pouvait etre sur que je ne m'etais souille a aucune chose
+malpropre.
+
+"Je montrai aussi une qualite dont on me tint compte. Je n'aboyai
+jamais et ne mordis jamais personne. L'aboiement est une menace et
+une injure. J'etais trop intelligent pour ne pas comprendre que les
+personnes saluees et accueillies par mes maitres devaient etre recues
+poliment par moi, et, quant aux demonstrations de tendresse et de joie
+qui signalaient le retour d'un ancien ami, j'y etais fort attentif.
+Des lors, je lui temoignais ma sympathie par des caresses. Je faisais
+mieux encore, je guettais le reveil de ces hotes aimes, pour leur
+faire les honneurs de la maison et du jardin. Je les promenais ainsi
+avec courtoisie jusqu'a ce que mes maitres vinssent me remplacer. On
+me sut toujours gre de cette notion d'hospitalite que personne n'eut
+songe a m'enseigner et que je trouvai tout seul.
+
+"Quand il y eut des enfants dans la maison, je fus veritablement
+heureux. A la premiere naissance, on fut un peu inquiet de la
+curiosite avec laquelle je flairais le bebe. J'etais encore impetueux
+et brusque, on craignait que je ne fusse brutal ou jaloux. Alors, ma
+vieille maitresse prit l'enfant sur ses genoux en disant:
+
+"--Il faut faire la morale a Fadet; ne craignez rien, il comprend ce
+qu'on lui dit.--Voyez, me dit-elle, voyez ce cher poupon, c'est ce
+qu'il y a de plus precieux dans la maison. Aimez-le bien, touchez-y
+doucement, ayez-en le plus grand soin. Vous m'entendez bien, Fadet,
+n'est-ce pas? Vous aimerez ce cher enfant.
+
+"Et, devant moi, elle le baisa et le serra doucement contre son coeur.
+
+"J'avais parfaitement compris. Je demandai par mes regards et mes
+manieres a baiser aussi cette chere creature. La grand'mere approcha
+de moi sa petite main en me disant encore:
+
+"--Bien doucement, Fadet, bien doucement!
+
+"Je lechai la petite main et trouvai l'enfant si joli, que je ne pus
+me defendre d'effleurer sa joue rose avec ma langue, mais ce fut si
+delicatement qu'il n'eut pas peur de moi, et c'est moi qui, un peu
+plus tard, obtins son premier sourire.
+
+"Un autre enfant vint deux ans apres, c'etaient alors deux petites
+filles. L'ainee me cherissait deja. La seconde fit de meme, et on
+me permettait de me rouler avec elle sur les tapis. Les parents
+craignaient un peu ma petulance, mais la grand'mere m'honorait d'une
+confiance que j'avais a coeur de meriter. Elle me repetait de temps en
+temps:
+
+"--Bien doucement, Fadet, bien doucement!
+
+"Aussi n'eut-on jamais le moindre reproche a m'adresser. Jamais, dans
+mes plus grandes gaietes, je ne mordillai leurs mains jusqu'a les
+rougir, jamais je ne dechirai leurs robes, jamais je ne leur mis mes
+pattes dans la figure. Et pourtant Dieu sait que, dans leur jeune age,
+elles abuserent souvent de ma bonte, jusqu'a me faire souffrir. Je
+compris qu'elles ne savaient ce qu'elles faisaient, et ne me fachai
+jamais. Elles imaginerent un jour de m'atteler a leur petite voiture
+de jardinage et d'y mettre leurs poupees! Je me laissai harnacher et
+atteler, Dieu sait comme, et je trainai raisonnablement la voiture et
+les poupees aussi longtemps qu'on voulut. J'avoue qu'il y avait un peu
+de vanite dans mon fait parce que les domestiques etaient emerveilles
+de ma docilite.
+
+"--Ce n'est pas un chien, disaient-ils, c'est un cheval!
+
+"Et toute la journee les petites filles m'appelerent cheval blanc, ce
+qui, je dois le confesser, me flatta infiniment.
+
+"On me sut d'autant plus de gre de ma raison et de ma douceur avec
+les enfants que je ne supportais ni injures ni menaces de la part des
+autres. Quelque amitie que j'eusse pour mon maitre, je lui prouvai une
+fois combien j'avais a coeur de conserver ma dignite. J'avais commis
+une faute contre la proprete par paresse de sortir, et il me menaca de
+son fouet. Je me revoltai et m'elancai au-devant des coups en montrant
+les dents. Il etait philosophe, il n'insista pas pour me punir, et,
+comme quelqu'un lui disait qu'il n'eut pas du me pardonner cette
+revolte, qu'un chien rebelle doit etre roue de coups, il repondit:
+
+"--Non! Je le connais, il est intrepide et entete au combat, il ne
+cederait pas; je serais force de le tuer, et le plus puni serait moi.
+
+"Il me pardonna donc, et je l'en aimai d'autant plus.
+
+"J'ai passe une vie bien douce et bien heureuse dans cette maison
+benie. Tous m'aimaient, les serviteurs etaient doux et pleins d'egards
+pour moi; les enfants, devenus grands, m'adoraient et me disaient les
+choses les plus tendres et les plus flatteuses; mes maitres avaient
+reellement de l'estime pour mon caractere et declaraient que mon
+affection n'avait jamais eu pour mobile la gourmandise ni aucune
+passion basse. J'aimais leur societe, et, devenu vieux, moins
+demonstratif par consequent, je leur temoignais mon amitie en dormant
+a leurs pieds ou a leur porte quand ils avaient oublie de me l'ouvrir.
+J'etais d'une discretion et d'un savoir-vivre irreprochables, bien que
+tres-independant et nullement surveille. Jamais je ne grattai a une
+porte, jamais je ne fis entendre de gemissements importuns. Quand je
+sentis les premiers rhumatismes, on me traita comme une personne.
+Chaque soir, mon maitre m'enveloppait dans mon tapis; s'il tardait un
+peu a y songer, je me plantais pres de lui en le regardant, mais sans
+le tirailler ni l'ennuyer de mes obsessions.
+
+"La seule chose que j'aie a me reprocher dans mon existence canine,
+c'est mon peu de bienveillance pour les autres chiens. Etait-ce
+pressentiment de ma prochaine separation d'espece, etait-ce crainte de
+retarder ma promotion a un grade plus eleve, qui me faisait hair leurs
+grossieretes et leurs vices? Redoutais-je de redevenir trop chien
+dans leur societe, avais-je l'orgueil du mepris pour leur inferiorite
+intellectuelle et morale? Je les ai reellement houspilles toute ma
+vie, et on declara souvent que j'etais terriblement mechant avec mes
+semblables. Pourtant je dois dire a ma decharge que je ne fis jamais
+de mal aux faibles et aux petits. Je m'attaquais aux plus gros et aux
+plus forts avec une audace heroique. Je revenais harasse, couvert de
+blessures, et, a peine gueri, je recommencais.
+
+"J'etais ainsi avec ceux qui ne m'etaient pas presentes.
+
+"Quand un ami de la maison amenait son chien, on me faisait un
+discours serieux en m'engageant a la politesse et en me rappelant
+les devoirs de l'hospitalite. On me disait son nom, on approchait sa
+figure de la mienne. On apaisait mes premiers grognements avec de
+bonnes paroles qui me rappelaient au respect de moi-meme. Alors,
+c'etait fini pour toujours, il n'y avait plus de querelles, ni meme de
+provocations; mais je dois dire que, sauf _Moutonne_, la chienne du
+berger, pour laquelle j'eus toujours une grande amitie et qui me
+defendait contre les chiens ameutes contre moi, je ne me liai jamais
+avec aucun animal de mon espece. Je les trouvais tous trop inferieurs
+a moi, meme les beaux chiens de chasse et les petits chiens savants
+qui avaient ete forces par les chatiments a maitriser leurs instincts.
+Moi qu'on avait toujours raisonne avec douceur, si j'etais, comme eux,
+esclave de mes passions a certains egards ou je n'avais a risquer que
+moi-meme, j'etais obeissant et sociable avec l'homme, parce qu'il me
+plaisait d'etre ainsi et que j'eusse rougi d'etre autrement.
+
+"Une seule fois je parus ingrat, et j'eprouvai un grand chagrin. Une
+maladie epidemique ravageait le pays, toute la famille partit emmenant
+les enfants, et, comme on craignait mes larmes, on ne m'avertit de
+rien. Un matin, je me trouvai seul avec le domestique, qui prit grand
+soin de moi, mais qui, preoccupe pour lui-meme, ne s'efforca pas de
+me consoler, ou ne sut pas s'y prendre. Je tombai dans le desespoir,
+cette maison deserte par un froid rigoureux etait pour moi comme un
+tombeau. Je n'ai jamais ete gros mangeur, mais je perdis completement
+l'appetit et je devins si maigre, que l'on eut pu voir a travers
+mes cotes. Enfin, apres un temps qui me parut bien long, ma vieille
+maitresse revint pour preparer le retour de la famille, et je ne
+compris pas pourquoi elle revenait seule; je crus que son fils et les
+enfants ne reviendraient jamais, et je n'eus pas le courage de lui
+faire la moindre caresse. Elle fit allumer du feu dans sa chambre et
+m'appela en m'invitant a me chauffer; puis elle se mit a ecrire pour
+donner des ordres et j'entendis qu'elle disait en parlant de moi:
+
+"--Vous ne l'avez donc pas nourri? Il est d'une maigreur effrayante;
+allez me chercher du pain et de la soupe.
+
+"Mais je refusai de manger. Le domestique parla de mon chagrin. Elle
+me caressa beaucoup et ne put me consoler, elle eut du me dire que les
+enfants se portaient bien et allaient revenir avec leur pere. Elle
+n'y songea pas, et s'eloigna en se plaignant de ma froideur, qu'elle
+n'avait pas comprise. Elle me rendit pourtant son estime quelque jours
+apres, lorsqu'elle revint avec la famille. Les tendresses que je fis
+aux enfants surtout lui prouverent bien que j'avais le coeur fidele et
+sensible.
+
+"Sur mes vieux jours, un rayon de soleil embellit ma vie. On amena
+dans la maison la petite chienne Lisette, que les enfants se
+disputerent d'abord, mais que l'ainee ceda a sa soeur en disant
+qu'elle preferait un vieux ami comme moi a toutes les nouvelles
+connaissances. Lisette fut aimable avec moi, et sa folatre enfance
+egaya mon hiver. Elle etait nerveuse et tyrannique, elle me mordait
+cruellement les oreilles. Je criais et ne me fachais pas, elle etait
+si gracieuse dans ses impetueux ebats! Elle me forcait a courir et a
+bondir avec elle. Mais ma grande affection etait, en somme, pour la
+petite fille qui me preferait a Lisette et qui me parlait raison,
+sentiment et moralite, comme avait fait sa grand'mere.
+
+"Je n'ai pas souvenir de mes dernieres annees et de ma mort. Je crois
+que je m'eteignis doucement au milieu des soins et des encouragements.
+On avait certainement compris que je meritais d'etre homme, puisqu'on
+avait toujours dit qu'il ne me manquait que la parole. J'ignore
+pourtant si mon esprit franchit d'emblee cet abime. J'ignore la forme
+et l'epoque de ma renaissance; je crois pourtant que je n'ai pas
+recommence l'existence canine, car celle que je viens de vous raconter
+me parait dater d'hier. Les costumes, les habitudes, les idees que je
+vois aujourd'hui ne different pas essentiellement de ce que j'ai vu et
+observe etant chien..."
+
+Le serieux avec lequel notre voisin avait parle nous avait forces
+de l'ecouter avec attention et deference. Il nous avait etonnes et
+interesses. Nous le priames de nous raconter quelque autre de ses
+existences.
+
+--C'est assez pour aujourd'hui, nous dit-il; je tacherai de rassembler
+mes souvenirs, et peut-etre plus tard vous ferai-je le recit d'une
+autre phase de ma vie anterieure.
+
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE
+
+
+
+
+LA FLEUR SACREE
+
+
+A AURORE SAND
+
+Quelques jours apres que M. Lechien nous eut raconte son histoire,
+nous nous retrouvions avec lui chez un Anglais riche qui avait
+beaucoup voyage en Asie, et qui parlait volontiers des choses
+interessantes et curieuses qu'il avait vues.
+
+Comme il nous disait la maniere dont on chasse les elephants dans le
+Laos, M. Lechien lui demanda s'il n'avait jamais tue lui-meme un de
+ces animaux.
+
+--Jamais! repondit sir William. Je ne me le serais point pardonne.
+L'elephant m'a toujours paru si pres de l'homme par l'intelligence et
+le raisonnement que j'aurais craint d'interrompre la carriere d'une
+ame en voie de transformation.
+
+--Au fait, lui dit quelqu'un, vous avez longtemps vecu dans l'Inde,
+vous devez partager les idees de migration des ames que monsieur nous
+exposait l'autre jour d'une maniere plus ingenieuse que scientifique.
+
+--La science est la science, repondit l'Anglais. Je la respecte
+infiniment, mais je crois que, quand elle veut trancher
+affirmativement ou negativement la question des ames, elle sort de son
+domaine et ne peut rien prouver. Ce domaine est l'examen des faits
+palpables, d'ou elle conclut a des lois existantes. Au dela, elle
+n'a plus de certitude. Le foyer d'emission de ces lois echappe a ses
+investigations, et je trouve qu'il est egalement contraire a la
+vraie doctrine scientifique de vouloir prouver _l'existence_ ou
+la _non-existence_ d'un principe quelconque. En dehors de sa
+demonstration speciale, le savant est libre de croire ou de ne pas
+croire; mais la recherche de ce principe appartient mieux aux hommes
+de logique, de sentiment et d'imagination. Les raisonnements et les
+hypotheses de ceux-ci n'ont, il est vrai, de valeur qu'autant qu'ils
+respectent ce que la science a verifie dans l'ordre des faits; mais la
+ou la science est impuissante a nous eclairer, nous sommes tous libres
+de donner aux faits ce que vous appelez une interpretation ingenieuse,
+ce qui, selon moi, signifie une explication idealiste fondee sur la
+deduction, la logique et le sentiment du juste dans l'equilibre et
+l'ordonnance de l'univers.
+
+--Ainsi, reprit celui qui avait interpelle sir William, vous etes
+bouddhiste?
+
+--D'une certaine facon, repondit l'Anglais; mais nous pourrions
+trouver un sujet de conversation plus recreatif pour les enfants qui
+nous ecoutent.
+
+--Moi, dit une des petites filles, cela m'interesse et me plait.
+Pourriez-vous me dire ce que j'ai ete avant d'etre une petite fille?
+
+--Vous avez ete un petit ange, repondit sir William.
+
+--Pas de compliments! reprit l'enfant. Je crois que j'ai ete tout
+bonnement un oiseau, car il me semble que je regrette toujours le
+temps ou je volais sur les arbres et ne faisais que ce que je voulais.
+
+--Eh bien, reprit sir William, ce regret serait une preuve de
+souvenir. Chacun de nous a une preference pour un animal quelconque et
+se sent porte a s'identifier a ses impressions comme s'il les avait
+deja ressenties pour son propre compte.
+
+--Quel est votre animal de predilection? lui demandai-je.
+
+--Tant que j'ai ete Anglais, repondit-il, j'ai mis le cheval au
+premier rang. Quand je suis devenu Indien, j'ai mis l'elephant
+au-dessus de tout.
+
+--Mais, dit un jeune garcon, est-ce que l'elephant n'est pas
+tres-laid?
+
+--Oui, selon nos idees sur l'esthetique. Nous prenons pour type du
+quadrupede le cheval ou le cerf; nous aimons l'harmonie dans la
+proportion, parce qu'au fond nous avons toujours dans l'esprit le type
+humain comme type supreme de cette harmonie; mais, quand on quitte les
+regions temperees et qu'on se trouve en face d'une nature exuberante,
+le gout change, les yeux s'attachent a d'autres lignes, l'esprit se
+reporte a un ordre de creation anterieure plus grandiose, et le cote
+fruste de cette creation ne choque plus nos regards et nos pensees.
+L'Indien, noir, petit, grele, ne donne pas l'idee d'un roi de la
+creation. L'Anglais, rouge et massif, parait la plus imposant que
+chez lui; mais l'un et l'autre, qu'ils aient pour cadre une cabane de
+roseaux ou un palais de marbre, sont encore effaces comme de
+vulgaires details dans l'ensemble du tableau que presente la nature
+environnante. Le sens artiste eprouve le besoin de formes superieures
+a celles de l'homme, et il se sent pris de respect pour les etres
+capables de se developper fierement sous cet ardent soleil qui etiole
+la race humaine. La ou les roches sont formidables, les vegetaux
+effrayants d'aspect, les deserts inaccessibles, le pouvoir humain
+perd son prestige, et le monstre surgit a nos yeux comme la supreme
+combinaison harmonique d'un monde prodigieux. Les anciens habitants
+de cette terre redoutable l'avaient bien compris. Leur art consistait
+dans la reproduction idealisee des formes monstrueuses. Le buste de
+l'elephant etait le couronnement principal de leurs parthenons. Leurs
+dieux etaient des monstres et des colosses. Leur architecture pesante,
+surmontee de tours d'une hauteur demesuree, semblait chercher le beau
+dans l'absence de ces proportions harmoniques qui ont ete l'ideal des
+peuples de l'Occident. Ne vous etonnez donc pas de m'entendre dire
+qu'apres avoir trouve cet art barbare et ces types effrayants, je m'y
+suis habitue au point de les admirer et de trouver plus tard nos arts
+froids et nos types mesquins. Et puis tout, dans l'Inde, concourt a
+idealiser l'elephant. Son culte est partout dans le passe, sous une
+forme ou sous une autre. Les reproductions de son type ont une variete
+d'intentions surprenante, car, selon la pensee de l'artiste, il
+represente la force menacante ou la benigne douceur de la divinite
+qu'il encadre. Je ne crois pas qu'il ait ete jamais, quoi qu'en aient
+dit les anciens voyageurs, adore personnellement comme un dieu; mais
+il a ete, il est encore regarde comme un symbole et un palladium.
+L'elephant blanc des temples de Siam est toujours considere comme un
+animal sacre.
+
+--Parlez-nous de cet elephant blanc, s'ecrierent tous les enfants.
+Est-il vraiment blanc? l'avez-vous vu?
+
+--Je l'ai vu, et, en le contemplant au milieu des fetes triomphales
+qu'il semblait presider, il m'est arrive une chose singuliere.
+
+--Quoi? reprirent les enfants.
+
+--Une chose que j'hesite a vous dire,--non pas que je craigne la
+raillerie en un sujet si grave, mais en verite je crains de ne pas
+vous convaincre de ma sincerite et d'etre accuse d'improviser un roman
+pour rivaliser avec l'edifiante et serieuse histoire de M. Lechien.
+
+--Dites toujours, dites toujours! Nous ne critiquerons pas, nous
+ecouterons bien sagement.
+
+--Eh bien, mes enfants, reprit l'Anglais, voici ce qui est arrive. En
+contemplant la majeste de l'elephant sacre marchant d'un pas mesure au
+son des instruments et marquant le rhythme avec sa trompe, tandis que
+les Indiens, qui semblaient etre bien reellement les esclaves de ce
+monarque, balancaient au-dessus de sa tete des parasols rouge et or,
+j'ai fait un effort d'esprit pour saisir sa pensee dans son oeil
+tranquille, et tout a coup il m'a semble qu'une serie d'existences
+passees, insaisissables a la memoire de l'homme, venait de rentrer
+dans la mienne.
+
+--Comment! vous croyez...?
+
+--Je crois que certains animaux nous semblent pensifs et absorbes
+parce qu'ils se souviennent. Ou serait l'erreur de la Providence?
+L'homme oublie, parce qu'il a trop a faire pour que le souvenir lui
+soit bon. Il termine la serie des animaux contemplatifs, il pense
+reellement et cesse de rever. A peine ne, il devient la proie de la
+loi du progres, l'esclave de la loi du travail. Il faut qu'il rompe
+avec les images du passe pour se porter tout entier vers la conception
+de l'avenir. La loi qui lui a fait cette destinee ne serait pas juste,
+si elle ne lui retirait pas la faculte de regarder en arriere et de
+perdre son energie dans de vains regrets et de steriles comparaisons.
+
+--Quoi qu'il en soit, dit vivement M. Lechien, racontez vos souvenirs;
+il m'importe beaucoup de savoir qu'une fois en votre vie vous avez
+eprouve le phenomene que j'ai subi plusieurs fois.
+
+--J'y consens, repondit sir William, car j'avoue que votre exemple et
+vos affirmations m'ebranlent et m'impressionnent beaucoup. Si c'est un
+simple reve qui s'est empare de moi pendant la ceremonie que presidait
+l'elephant sacre, il a ete si precis et si frappant, que je n'en
+ai pas oublie la moindre circonstance. Et moi aussi, j'avais ete
+elephant, elephant blanc, qui plus est, elephant sacre par consequent,
+et je revoyais mon existence entiere a partir de ma premiere enfance
+dans les jungles et les forets de la presqu'ile de Malacca.
+
+"C'est dans ce pays, alors si peu connu des Europeens, que se
+reportent mes premiers souvenirs, a une epoque qui doit remonter aux
+temps les plus florissants de l'etablissement du bouddhisme, longtemps
+avant la domination europeenne. Je vivais dans ce desert etrange, dans
+cette _Chersonese d'or_ des anciens, une presqu'ile de trois cent
+soixante lieues de longueur, large en moyenne de trente lieues. Ce
+n'est, a vrai dire, qu'une chaine de montagnes projetee sur la mer
+et couronnee de forets. Ces montagnes ne sont pas tres-hautes. La
+principale, le mont Ophir, n'egale pas le puy de Dome; mais, par leur
+situation isolee entre deux mers, elles sont imposantes. Les versants
+sont parfois inaccessibles a l'homme. Les habitants des cotes, Malais
+et autres, y font pourtant aujourd'hui une guerre acharnee aux
+animaux sauvages, et vous avez a bas prix l'ivoire et les autres
+produits si facilement exportes de ces regions redoutables. Pourtant,
+l'homme n'y est pas encore partout le maitre et il ne l'etait pas du
+tout au temps dont je vous parle. Je grandissais heureux et libre sur
+les hauteurs, dans le sublime rayonnement d'un ciel ardent et pur,
+rafraichi par l'elevation du sol et la brise de mer. Qu'elle etait
+belle, cette mer de la Malaisie avec ses milliers d'iles vertes comme
+l'emeraude et d'ecueils blancs comme l'albatre, sur le bleu sombre
+des flots! Quel horizon s'ouvrait a nos regards quand, du haut de nos
+sanctuaires de rochers, nous embrassions de tous cotes l'horizon sans
+limites! Dans la saison des pluies, nous savourions, a l'abri des
+arbres geants, la chaude humidite du feuillage. C'etait la saison
+douce ou le recueillement de la nature nous remplissait d'une sereine
+quietude. Les plantes vigoureuses, a peine abattues par l'ete torride,
+semblaient partager notre bien-etre et se retremper a la source de la
+vie. Les belles lianes de diverses especes poussaient leurs festons
+prodigieux et les enlacaient aux branches des cinnamomes et des
+gardenias en fleurs. Nous dormions a l'ombre parfumee des mangliers,
+des bananiers, des baumiers et des cannelliers. Nous avions plus de
+plantes qu'il ne nous en fallait pour satisfaire notre vaste et frugal
+appetit. Nous meprisions les carnassiers perfides; nous ne permettions
+pas aux tigres d'approcher de nos paturages. Les antilopes, les oryx,
+les singes recherchaient notre protection. Des oiseaux admirables
+venaient se poser sur nous par bandes pour nous aider a notre
+toilette. Le _nocariam_ l'oiseau geant, peut-etre disparu aujourd'hui,
+s'approchait de nous sans crainte pour partager nos recoltes.
+
+"Nous vivions seuls, ma mere et moi, ne nous melant pas aux troupes
+nombreuses des elephants vulgaires, plus petits et d'un pelage
+different du notre. Etions-nous d'une race differente? Je ne l'ai
+jamais su. L'elephant blanc est si rare, qu'on le regarde comme une
+anomalie, et les Indiens le considerent comme une incarnation divine.
+Quand un de ceux qui vivent dans les temples d'une nation hindoue
+cesse de vivre, on lui rend les memes honneurs funeraires qu'aux rois,
+et souvent de longues annees s'ecoulent avant qu'on lui trouve un
+successeur.
+
+"Notre haute taille effrayait-elle les autres elephants? Nous etions
+de ceux qu'on appelle solitaires et qui ne font partie d'aucun
+troupeau sous les ordres d'un guide de leur espece. On ne nous
+disputait aucune place, et nous nous transportions d'une region a
+l'autre, changeant de climat sur cette arete de montagnes, selon
+notre caprice et les besoins de notre nourriture. Nous preferions
+la serenite des sommets ombrages aux sombres embuches de la jungle
+peuplee de serpents monstrueux, herissee de cactus et d'autres plantes
+epineuses ou vivent des insectes irritants. En cherchant la canne a
+sucre sous des bambous d'une hauteur colossale, nous nous arretions
+quelquefois pour jeter un coup d'oeil sur les paletuviers des rivages;
+mais ma mere, defiante, semblait deviner que nos robes blanches
+pouvaient attirer le regard des hommes, et nous retournions vite a la
+region des arequiers et des cocotiers, ces grandes vigies plantees
+au-dessus des jungles comme pour balancer librement dans un air plus
+pur leurs eventails majestueux et leurs palmes de cinq metres de
+longueur.
+
+"Ma noble mere me cherissait, me menait partout avec elle et ne vivait
+que pour moi. Elle m'enseignait a adorer le soleil et a m'agenouiller
+chaque matin a son apparition glorieuse, en relevant ma trompe blanche
+et satinee, comme pour saluer le pere et le roi de la terre; en ces
+moments-la, l'aube pourpree teignait de rose mon fin pelage, et
+ma mere me regardait avec admiration. Nous n'avions que de hautes
+pensees, et notre coeur se dilatait dans la tendresse et l'innocence.
+Jours heureux, trop tot envoles! Un matin, la soif nous forca de
+descendre le lit d'un des torrents qui, du haut de la montagne, vont
+en bonds rapides ou gracieux se deverser dans la mer; c'etait vers la
+fin de la saison seche. La source qui filtre du sommet de l'Ophir ne
+distillait plus une seule goutte dans sa coupe de mousse. Il nous
+fallut gagner le pied de la jungle ou le torrent avait forme une suite
+de petits lacs, pales diamants semes dans la verdure glauque des
+nopals. Tout a coup nous sommes surpris par des cris etranges, et des
+etres inconnus pour moi, des hommes et des chevaux se precipitent sur
+nous. Ces hommes bronzes qui ressemblaient a des singes ne me firent
+point peur, les animaux qu'ils montaient n'approchaient de nous
+qu'avec effroi. D'ailleurs, nous n'etions pas en danger de mort. Nos
+robes blanches inspiraient le respect, meme a ces Malais farouches et
+cruels; sans doute ils voulaient nous capturer, mais ils n'osaient se
+servir de leurs armes. Ma mere les repoussa d'abord fierement et sans
+colere, elle savait qu'ils ne pourraient pas la prendre; alors, ils
+jugerent qu'en raison de mon jeune age, ils pourraient facilement
+s'emparer de moi et ils essayerent de jeter des lassos autour de
+mes jambes; ma mere se placa entre eux et moi, et fit une defense
+desesperee. Les chasseurs, voyant qu'il fallait la tuer pour m'avoir,
+lui lancerent une grele de javelots qui s'enfoncerent dans ses vastes
+flancs, et je vis avec horreur sa robe blanche se rayer de fleuves de
+sang.
+
+"Je voulais la defendre et la venger, elle m'en empecha, me tint de
+force derriere elle, et, presentant le flanc comme un rempart pour me
+couvrir, immobile de douleur et stoiquement muette pour faire croire
+que sa vie etait a l'epreuve de ces fleches mortelles, elle resta la,
+criblee de traits, jusqu'a ce que, le coeur transperce cessant de
+battre, elle s'affaissat comme une montagne. La terre resonna sous
+son poids. Les assassins s'elancerent pour me garrotter, et je ne
+fis aucune resistance. Stupefait devant le cadavre de ma mere, ne
+comprenant rien a la mort, je la caressais en gemissant, en la
+suppliant de se relever et de fuir avec moi. Elle ne respirait plus,
+mais des flots de larmes coulaient encore de ses yeux eteints. On me
+jeta une natte epaisse sur la tete, je ne vis plus rien, mes quatre
+jambes etaient prises dans quatre cordes de cuir d'elan. Je ne voulais
+plus rien savoir, je ne me debattais pas, je pleurais, je sentais ma
+mere pres de moi, je ne voulais pas m'eloigner d'elle, je me couchai.
+On m'emmena je ne sais comment et je ne sais ou. Je crois qu'on attela
+tous les chevaux pour me trainer sur le sable en pente du rivage
+jusqu'a une sorte de fosse ou on me laissa seul.
+
+"Je ne me rappelle pas combien de temps je restai la, prive de
+nourriture, devore par la soif et par les mouches avides de mon sang.
+J'etais deja fort, j'aurais pu demolir cette cave avec mes pieds de
+devant et me frayer un sentier, comme ma mere m'avait enseigne a le
+faire dans les versants rapides. Je fus longtemps sans m'en aviser.
+Sans connaitre la mort, je haissais l'existence et ne songeais pas
+a la conserver. Enfin, je cedai a l'instinct et je jetai des cris
+farouches. On m'apporta aussitot des cannes a sucre et de l'eau. Je
+vis des tetes inquietes se pencher sur les bords du silo ou j'etais
+enseveli. On parut se rejouir de me voir manger et boire; mais, des
+que j'eus repris des forces, j'entrai en fureur et je remplis la terre
+et le ciel des eclats retentissants de ma voix. Alors, on s'eloigna,
+me laissant demolir la berge verticale de ma prison, et je me crus
+en liberte; mais j'etais dans un parc forme de tiges de bambous
+monstrueux, relies les uns aux autres par des lianes si bien serrees
+que je ne pus en ebranler un seul. Je passai encore plusieurs jours a
+essayer obstinement ce vain travail, auquel resistait le perfide
+et savant travail de l'homme. On m'apportait mes aliments et on me
+parlait avec douceur. Je n'ecoutais rien, je voulais fondre sur mes
+adversaires, je frappais de mon front avec un bruit affreux les
+murailles de ma prison sans pouvoir les ebranler; mais, quand j'etais
+seul, je mangeais. La loi imperieuse de la vie l'emportait sur mon
+desespoir, et, le sommeil domptant mes forces, je dormais sur les
+herbes fraiches dont on avait jonche ma cage.
+
+"Enfin, un jour, un petit homme noir, vetu seulement d'un _sarong_ ou
+calecon blanc, entra seul et resolument dans ma prison en portant une
+auge de farine de riz sale et melange a un corps huileux. Il me la
+presenta a genoux en me disant d'une voix douce des paroles ou je
+distinguai je ne sais quelle intention affectueuse et caressante. Je
+le laissai me supplier jusqu'au moment ou, vaincu par ses prieres, je
+mangeai devant lui. Pendant que je savourais ce mets rafraichissant,
+il m'eventait avec une feuille de palmier et me chantait quelque chose
+de triste que j'ecoutais avec etonnement. Il revint un peu plus tard
+et me joua sur une petite flute de roseau je ne sais quel air plaintif
+qui me fit comprendre la pitie que je lui inspirais. Je le laissai
+baiser mon front et mes oreilles. Peu a peu, je lui permis de me
+laver, de me debarrasser des epines qui me genaient et de s'asseoir
+entre mes jambes. Enfin, au bout d'un temps que je ne puis preciser,
+je sentis qu'il m'aimait et que je l'aimais aussi. Des lors, je fus
+dompte, le passe s'effaca de ma memoire, et je consentis a le suivre
+sur le rivage sans songer a m'echapper.
+
+"Je vecus, je crois, deux ans seul avec lui. Il avait pour moi des
+soins si tendres, qu'il remplacait ma mere et que je ne pensai plus
+jamais a le quitter. Pourtant je ne lui appartenais pas. La tribu qui
+s'etait emparee de moi devait se partager le prix qui serait offert
+par les plus riches radjahs de l'Inde des qu'ils seraient informes de
+mon existence. On avait donc fait un arrangement pour tirer de moi le
+meilleur parti possible. La tribu avait envoye des deputes dans toutes
+les cours des deux peninsules pour me vendre au plus offrant, et, en
+attendant leur retour, j'etais confie a ce jeune homme, nomme Aor, qui
+etait repute le plus habile de tous dans l'art d'apprivoiser et de
+soigner les etres de mon espece. Il n'etait pas chasseur, il n'avait
+pas aide au meurtre de ma mere. Je pouvais l'aimer sans remords.
+
+"Bientot je compris la parole humaine, qu'a toute heure il me faisait
+entendre. Je ne me rendais pas compte des mots, mais l'inflexion de
+chaque syllabe me revelait sa pensee aussi clairement que si j'eusse
+appris sa langue. Plus tard, je compris de meme cette musique de la
+parole humaine en quelque langue qu'elle arrivat a mon oreille. Quand
+c'etait de la musique chantee par la voix ou les instruments, je
+comprenais encore mieux.
+
+"J'arrivai donc a savoir de mon ami que je devais me derober aux
+regards des hommes parce que quiconque me verrait serait tente de
+m'emmener pour me vendre apres l'avoir tue. Nous habitions alors la
+province de Tenasserim, dans la partie la plus deserte des monts
+Moghs, en face de l'archipel de Merghi. Nous demeurions caches tout le
+jour dans les rochers, et nous ne sortions que la nuit. Aor montait
+sur mon cou et me conduisait au bain sans crainte des alligators et
+des crocodiles, dont je savais le preserver en enterrant nonchalamment
+dans le sable leur tete, qui se brisait sous mon pied. Apres le bain,
+nous errions dans les hautes forets, ou je choisissais les branches
+dont j'etais friand et ou je cueillais pour Aor des fruits que je lui
+passais avec ma trompe. Je faisais aussi ma provision de verdure pour
+la journee. J'aimais surtout les ecorces fraiches et j'avais une
+adresse merveilleuse pour les detacher de la tige jusqu'au plus petit
+brin; mais il me fallait du temps pour depouiller ainsi le bois, et
+je m'approvisionnais de branches pour les loisirs de la journee, en
+prevision des heures ou je ne dormais pas, heures assez courtes,
+je dois le dire; l'elephant livre a lui-meme est noctambule de
+preference.
+
+"Mon existence etait douce et tout absorbee dans le present, je ne me
+representais pas l'avenir. Je commencai a reflechir sur moi-meme un
+jour que les hommes de la tribu amenerent dans mon parc de bambous une
+troupe d'elephants sauvages qu'ils avaient chasses aux flambeaux
+avec un grand bruit de tambours et de cymbales pour les forcer a
+se refugier dans ce piege. On y avait amene d'avance des elephants
+apprivoises qui devaient aider les chasseurs a dompter les captifs, et
+qui les aiderent en effet avec une intelligence extraordinaire a lier
+les quatre jambes l'une apres l'autre; mais quelques males sauvages,
+les solitaires surtout, etaient si furieux, qu'on crut devoir
+m'adjoindre aux chasseurs pour en venir a bout. On forca mon cher Aor
+a me monter, et il essaya d'obeir, bien qu'avec une vive repugnance.
+Je sentis alors le sentiment du juste se reveler a moi, et j'eus
+horreur de ce que l'on pretendait me faire faire. Ces elephants
+sauvages etaient sinon mes egaux, du moins mes semblables; les
+elephants soumis qui aidaient a consommer l'esclavage de leurs freres
+me parurent tout a fait inferieurs a eux et a moi. Saisi de mepris et
+d'indignation, je m'attaquai a eux seuls et me portai a la defense des
+prisonniers si energiquement, que l'on dut renoncer a m'avilir. On me
+fit sortir du parc, et mon cher Aor me combla d'eloges et de caresses.
+
+"--Vous voyez bien, disait-il a ses compagnons, que celui-ci est un
+ange et un saint, jamais elephant blanc n'a ete employe aux travaux
+grossiers ni aux actes de violence. Il n'est fait ni pour la chasse,
+ni pour la guerre, ni pour porter des fardeaux, ni pour servir de
+monture dans les voyages. Les rois eux-memes ne se permettent pas de
+s'asseoir sur lui, et vous voulez qu'il s'abaisse a vous aider au
+domptage? Non, vous ne comprenez pas sa grandeur et vous outragez son
+rang! Ce que vous avez tente de faire attirera sur vous la puissance
+des mauvais esprits.
+
+"Et, comme on remontrait a mon ami qu'il avait lui-meme travaille a me
+dompter:
+
+"--Je ne l'ai dompte, repondait-il, qu'avec mes douces paroles et le
+son de ma flute. S'il me permet de le monter, c'est qu'il a reconnu en
+moi son serviteur fidele, son _mahout_ devoue. Sachez bien que le jour
+ou l'on nous separerait, l'un de nous mourrait; et souhaitez que ce
+soit moi, car du salut de _la Fleur sacree_ dependent la richesse et
+la gloire de votre tribu.
+
+"_La Fleur sacree_ etait le nom qu'il m'avait donne et que nul
+ne songeait a me contester. Les paroles de mon mahout m'avaient
+profondement penetre. Je sentis que sans lui on m'eut avili, et je
+devins d'autant plus fier et plus independant. Je resolus (et je me
+tins parole) de ne jamais agir que par son conseil, et tous deux
+d'accord nous eloignames de nous quiconque ne nous traitait pas avec
+un profond respect. On lui avait offert de me donner pour societe les
+elephants les plus beaux et les mieux dresses. Je refusai absolument
+de les admettre aupres de ma personne, et, seul avec Aor, je ne
+m'ennuyai jamais.
+
+"J'avais environ quinze ans, et ma taille depassait deja de beaucoup
+celle des elephants adultes de l'Inde, lorsque nos deputes revinrent
+annoncant que, le radjah des Birmans ayant fait les plus belles
+offres, le marche etait conclu. On avait agi avec prudence. On ne
+s'etait adresse a aucun des souverains du royaume de Siam, parce
+qu'ils eussent pu me revendiquer comme etant ne sur leurs terres et
+ne vouloir rien payer pour m'acquerir. Je fus donc adjuge au roi de
+Pagham et conduit de nuit tres-mysterieusement le long des cotes de
+Tenasserim jusqu'a Martaban, d'ou, apres avoir traverse les monts
+Karens, nous gagnames les rives du beau fleuve Iraouaddy.
+
+"Il m'en avait coute de quitter ma patrie et mes forets; je n'y eusse
+jamais consenti, si Aor ne m'eut dit sur sa flute que la gloire et le
+bonheur m'attendaient sur d'autres rivages. Durant la route, je ne
+voulus pas le quitter un seul instant. Je lui permettais a peine de
+descendre de mon cou, et aux heures du sommeil, pour me preserver
+d'une poignante inquietude, il dormait entre mes jambes. J'etais
+jaloux, et ne voulais pas qu'il recut d'autre nourriture que celle que
+je lui presentais; je choisissais pour lui les meilleurs fruits, et
+je lui tendais avec ma trompe le vase que je remplissais moi-meme
+de l'eau la plus pure. Je l'eventais avec de larges feuilles; en
+traversant les bois et les jungles, j'abattais sans m'arreter les
+arbustes epineux qui eussent pu l'atteindre et le dechirer. Je faisais
+enfin, mais mieux que tous les autres, tout ce que font les elephants
+bien dresses, et je le faisais de ma propre volonte, non d'une maniere
+banale, mais pour mon seul ami.
+
+"Des que nous eumes atteint la frontiere birmane, une deputation du
+souverain vint au-devant de moi. Je fus inquiet du ceremonial qui
+m'entourait. Je vis que l'on donnait de l'or et des presents aux
+chasseurs malais qui m'avaient accompagne et qu'on les congediait.
+Allait-on me separer d'Aor? Je montrai une agitation effrayante, et je
+menacai les hauts personnages qui approchaient de moi avec respect.
+Aor, qui me comprenait, leur expliqua mes craintes, et leur dit que,
+separe de lui, je ne consentirais jamais a les suivre. Alors, un des
+ministres charges de ma reception, et qui etait reste sous une tente,
+ota ses sandales, et vint a moi pour me presenter a genoux une lettre
+du roi des Birmans, ecrite en bleu sur une longue feuille de palmier
+doree. Il s'appretait a m'en donner lecture lorsque je la pris de ses
+mains et la passai a mon mahout pour qu'il me la traduisit. Il n'avait
+pas le droit, lui qui appartenait a une caste inferieure, de toucher a
+cette feuille sacree. Il me pria de la rendre au seigneur ministre de
+Sa Majeste, ce que je fis aussitot pour marquer ma deference et mon
+amitie pour Aor. Le ministre reprit la lettre, sur laquelle on deplia
+une ombrelle d'or, et il lut:
+
+"Tres-puissant, tres-aime et tres-venere elephant, du nom de _Fleur
+sacree_, daignez venir resider dans la capitale de mon empire, ou un
+palais digne de vous est deja prepare. Par la presente lettre royale,
+moi, le roi des Birmans, je vous alloue un fief qui vous appartiendra
+en propre, un ministre pour vous obeir, une maison de deux cents
+personnes, une suite de cinquante elephants, autant de chevaux et de
+boeufs que necessitera votre service; six ombrelles d'or, un corps de
+musique, et tous les honneurs qui sont dus a l'elephant sacre, joie et
+gloire des peuples."
+
+"On me montra le sceau royal, et, comme je restais impassible et
+indifferent, on dut demander a mon mahout si j'acceptais les offres
+du souverain. Aor repondit qu'il fallait me promettre de ne jamais me
+separer de lui, et le ministre, apres avoir consulte ses collegues,
+jura ce que j'exigeais. Alors, je montrai une grande joie en caressant
+la lettre royale, l'ombrelle d'or et un peu le visage du ministre, qui
+se declara tres-heureux de m'avoir satisfait.
+
+"Quoique tres-fatigue d'un long voyage, je temoignai que je voulais me
+mettre en marche pour voir ma nouvelle residence et faire connaissance
+avec mon collegue et mon egal, le roi de Birmanie. Ce fut une marche
+triomphale tout le long du fleuve que nous remontions. Ce fleuve
+Iraouaddy etait d'une beaute sans egale. Il coulait, tantot
+nonchalant, tantot rapide, entre des rochers couverts d'une vegetation
+toute nouvelle pour moi, car nous nous avancions vers le nord, et
+l'air etait plus frais, sinon plus pur que celui de mon pays. Tout
+etait different. Ce n'etait plus le silence et la majeste du desert.
+C'etait un monde de luxe et de fetes; partout sur le fleuve des
+barques a la poupe elevee en forme de croissant, garnies de banderoles
+de soie lamee d'or, suivies de barques de pecheurs ornees de feuillage
+et de fleurs. Sur le rivage, des populations riches sortaient de leurs
+habitations elegantes pour venir s'agenouiller sur mon passage et
+m'offrir des parfums. Des bandes de musiciens et de pretres accourus
+de toutes les pagodes melaient leurs chants aux sons de l'orchestre
+qui me precedait.
+
+"Nous avancions a tres-petites journees dans la crainte de me
+fatiguer, et deux ou trois fois par jour on s'arretait pour mon bain.
+Le fleuve n'etait pas toujours gueable sur les rives. Aor me laissait
+sonder avec ma trompe. Je ne voulais me risquer que sur le sable le
+plus fin et dans l'eau la plus pure. Une fois sur de mon point de
+depart, je m'elancais dans le courant, si rapide et si profond qu'il
+put etre, portant toujours sur mon cou le confiant Aor, qui prenait
+autant de plaisir que moi a cet exercice et qui, aux endroits
+difficiles et dangereux, ranimait mon ardeur et ma force en jouant sur
+sa flute un chant de notre pays, tandis que mon cortege et la foule
+pressee sur les deux rives exprimaient leur anxiete ou leur admiration
+par des cris, des prosternations et des invocations de bras tendus
+vers moi. Les ministres, inquiets de l'audace d'Aor, deliberaient
+entre eux s'ils ne devaient pas m'interdire d'exposer ainsi ma vie
+precieuse au salut de l'empire; mais Aor jouant toujours de la flute
+sur ma tete au ras du flot et ma trompe relevee comme le cou d'un
+paon gigantesque temoignaient de notre securite. Quand nous revenions
+lentement et paisiblement au rivage, tous accouraient vers moi avec
+des genuflexions ou des cris de triomphe, et mon orchestre dechirait
+les airs de ses fanfares eclatantes. Cet orchestre ne me plut pas le
+premier jour. Il se composait de trompettes au son aigu, de trompes
+enormes, de gongs effroyables, de castagnettes de bambou et de
+tambours portes par des elephants de service. Ces tambours etaient
+formes d'une cage ronde richement travaillee au centre de laquelle un
+homme accroupi sur ses jambes croisees frappait tour a tour avec deux
+baguettes sur une gamme de cymbales sonores. Une autre cage, semblable
+exterieurement, etait munie de timbales de divers metaux, et le
+musicien, egalement assis au centre et porte par un elephant, en
+tirait de puissants accords. Ce grand bruit d'instruments terribles
+choqua d'abord mon oreille delicate. Je m'y habituai pourtant, et je
+pris plaisir aux etranges harmonies qui proclamaient ma gloire aux
+quatre vents du ciel. Mais je preferai toujours la musique de
+salon, la douce harpe birmane, gracieuse imitation des jonques de
+l'Iraouaddy, le _caiman_, harmonica aux touches d'acier, dont les sons
+ont une purete angelique, et par-dessus tout la suave melodie que me
+faisait entendre Aor sur sa flute de roseau.
+
+"Un jour qu'il jouait sur un certain rhythme saccade, au milieu du
+fleuve, nous fumes entoures d'une foule innombrable de gros poissons
+dores a la maniere des pagodes qui dressaient leur tete hors de l'eau
+comme pour nous implorer. Aor leur jeta un peu de riz dont il avait
+toujours un petit sac dans sa ceinture. Ils manifesterent une grand
+joie et nous accompagnerent jusqu'au rivage, et, comme la foule se
+recriait, je pris delicatement un de ces poissons et le presentai
+au premier ministre, qui le baisa et ordonna que sa dorure fut vite
+rehaussee d'une nouvelle couche; apres quoi, on le remit dans l'eau
+avec respect. J'appris ainsi que c'etaient les poissons sacres de
+l'Iraouaddy, qui resident en un seul point du fleuve et qui viennent
+a l'appel de la voix humaine, n'ayant jamais eu rien a redouter de
+l'homme.
+
+"Nous arrivames enfin a Pagham, une ville de quatre a cinq lieues
+d'etendue le long du fleuve. Le spectacle que presentait cette vallee
+de palais, de temples, de pagodes, de villas et de jardins me causa un
+tel etonnement, que je m'arretai comme pour demander a mon mahout
+si ce n'etait pas un reve. Il n'etait pas moins ebloui que moi, et,
+posant ses mains sur mon front que ses caresses petrissaient sans
+cesse:
+
+"--Voila ton empire, me dit-il. Oublie les forets et les jungles, te
+voici dans un monde d'or et de pierreries!
+
+"C'etait alors un monde enchante en effet. Tout etait ruisselant d'or
+et d'argent, de la base au faite des mille temples et pagodes qui
+remplissaient l'espace et se perdaient dans les splendeurs de
+l'horizon. Le bouddhisme ayant respecte les monuments de l'ancien
+culte, la diversite etait infinie. C'etaient des masses imposantes,
+les unes trapues, les autres elevees comme des montagnes a pic, des
+coupoles immenses en forme de cloches, des chapelles surmontees d'un
+oeuf monstrueux, blanc comme la neige, enchasse, dans une base doree,
+des toits longs superposes sur des piliers a jour autour desquels
+se tordaient des dragons etincelants, dont les ecailles de verre de
+toutes couleurs semblaient faites de pierres precieuses; des pyramides
+formees d'autres toits laques d'or vert, bleu, rouge, etages en
+diminuant jusqu'au faite, d'ou s'elancait une fleche d'or immense
+terminee par un bouton de cristal, qui resplendissait comme un diamant
+monstre aux feux du soleil. Plusieurs de ces edifices eleves sur le
+flanc du ravin avaient des perrons de trois et quatre cents marches
+avec des terrassements d'une blancheur eclatante qui semblaient
+tailles dans un seul bloc du plus beau marbre. C'etaient des
+revetements de collines entieres faites d'un ciment de corail blanc et
+de nacre piles. Aux flancs de certains edifices, sur les faitieres,
+a tous les angles des toits, des monstres fantastiques en bois de
+santal, tout bossues d'or et d'email, semblaient s'elancer dans le
+vide ou vouloir mordre le ciel. Ailleurs, des edifices de bambous,
+tout a jour et d'un travail exquis. C'etait un entassement de
+richesses folles, de caprices deregles; la morne splendeur des grands
+monasteres noirs, d'un style antique et farouche, faisait ressortir
+l'eclat scintillant des constructions modernes. Aujourd'hui, ces
+magnificences inouies ne sont plus; alors, c'etait un reve d'or, une
+fable des contes orientaux realisee par l'industrie humaine.
+
+"Aux portes de la ville, nous fumes recus par le roi et toute la cour.
+Le monarque descendit de cheval et vint me saluer, puis on me fit
+entrer dans un edifice ou l'on proceda a ma toilette de ceremonie, que
+le roi avait apportee dans un grand coffre de bois de cedre incruste
+d'ivoire, porte par le plus beau et le plus pare de ses elephants;
+mais comme j'eclipsai ce luxueux subalterne quand je parus dans mon
+costume d'apparat! Aor commenca par me laver et me parfumer avec grand
+soin, puis on me revetit de longues bandes ecarlates, tissees d'or et
+de soie, qui se drapaient avec art autour de moi sans cacher la beaute
+de mes formes et la blancheur sacree de mon pelage. On mit sur ma
+tete une tiare en drap ecarlate ruisselante de gros diamants et de
+merveilleux rubis, on ceignit mon front des neuf cercles de pierres
+precieuses, ornement consacre qui conjure l'influence des mauvais
+esprits. Entre mes yeux brillait un croissant de pierreries et une
+plaque d'or ou se lisaient tous mes titres. Des glands d'argent du
+plus beau travail furent suspendus a mes oreilles, des anneaux d'or
+et d'emeraudes, saphirs et diamants, furent passes dans mes defenses,
+dont la blancheur et le brillant attestaient ma jeunesse et ma purete.
+Deux larges boucliers d'or massif couvrirent mes epaules, enfin un
+coussin de pourpre fut place sur mon cou, et je vis avec joie que
+mon cher Aor avait un sarong de soie blanche brochee d'argent,
+des bracelets de bras et de jambes en or fin et un leger chale du
+cachemire blanc le plus moelleux roule autour de la tete. Lui aussi
+etait lave et parfume. Ses formes etaient plus fines et mieux modelees
+que celles des Birmans, son teint etait plus sombre, ses yeux plus
+beaux. Il etait jeune encore, et, quand je le vis recevoir pour me
+conduire une baguette toute incrustee de perles fines et toute cerclee
+de rubis, je fus fier de lui et l'enlacai avec amour. On voulut
+lui presenter la legere echelle de bambou qui sert a escalader les
+montures de mon espece et qu'on leur attache ensuite au flanc pour
+etre a meme d'en descendre a volonte. Je repoussai cet embleme de
+servitude, je me couchai et j'etendis ma tete de maniere que mon ami
+put s'y asseoir sans rien deranger a ma parure, puis je me relevai si
+fier et si imposant, que le roi lui-meme fut frappe de ma dignite, et
+declara que jamais elephant sacre si noble et si beau n'avait atteste
+et assure la prosperite de son empire.
+
+"Notre defile jusqu'a mon palais dura plus de trois heures; le sol
+etait jonche de verdure et de fleurs. De dix pas en dix pas, des
+cassolettes placees sur mon passage repandaient de suaves parfums,
+l'orchestre du roi jouait en meme temps que le mien, des troupes de
+bayaderes admirables me precedaient en dansant. De chaque rue qui
+s'ouvrait sur la rue principale debouchaient des corteges nouveaux
+composes de tous les grands de la ville et du pays, qui m'apportaient
+de nouveaux presents et me suivaient sur deux files. L'air charge de
+parfums a la fumee bleue retentissait de fanfares qui eussent couvert
+le bruit du tonnerre. C'etait le rugissement d'une tempete au milieu
+d'un epanouissement de delices. Toutes les maisons etaient pavoisees
+de riches tapis et d'etoffes merveilleuses. Beaucoup etaient reliees
+par de legers arcs de triomphe, ouvrages en rotin improvises et
+pavoises aussi avec une rare elegance. Du haut de ces portes a jour,
+des mains invisibles faisaient pleuvoir sur moi une neige odorante de
+fleurs de jasmin et d'oranger.
+
+"On s'arreta sur une grande place palissadee en arene pour me faire
+assister aux jeux et aux danses. Je pris plaisir a tout ce qui etait
+agreable et fastueux; mais j'eus horreur des combats d'animaux, et,
+en voyant deux elephants, rendus furieux par une nourriture et un
+entrainement particuliers, tordre avec rage leurs trompes enlacees et
+se dechirer avec leurs defenses, je quittai la place d'honneur
+que j'occupais et m'elancai au milieu de l'arene pour separer les
+combattants. Aor n'avait pas eu le temps de me retenir, et des cris
+de desespoir s'eleverent de toutes parts. On craignait que les
+adversaires ne fondissent sur moi; mais a peine me virent-il
+pres d'eux, que leur rage tomba comme par enchantement et qu'ils
+s'enfuirent eperdus et humilies. Aor, qui m'avait lestement rejoint,
+declara que je ne pouvais supporter la vue du sang et que d'ailleurs,
+apres un voyage de plus de cinq cents lieues, j'avais absolument
+besoin de repos. Le peuple fut tres emu de ma conduite, et les sages
+du pays se prononcerent pour moi, affirmant que le Bouddha condamnait
+les jeux sanglants et les combats d'animaux. J'avais donc exprime
+sa volonte, et on renonca pour plusieurs annees a ces cruels
+divertissements.
+
+"On me conduisit a mon palais, situe au dela de la ville, dans un
+ravin delicieux au bord du fleuve. Ce palais etait aussi grand et
+aussi riche que celui du roi. Outre le fleuve, j'avais dans mon jardin
+un vaste bassin d'eau courante pour mes ablutions de chaque instant.
+J'etais fatigue. Je me plongeai dans le bain et me retirai dans la
+salle qui devait me servir de chambre a coucher, ou je restai seul
+avec Aor, apres avoir temoigne que j'avais assez de musique et ne
+voulais d'autre societe que celle de mon ami.
+
+"Cette salle de repos etait une coupole imposante, soutenue par une
+double colonnade de marbre rose. Des etoffes du plus grand prix
+fermaient les issues et retombaient en gros plis sur le parquet de
+mosaique. Mon lit etait un amas odorant de bois de santal reduit en
+fine poussiere. Mon auge etait une vasque d'argent massif ou quatre
+personnes se fussent baignees a l'aise. Mon ratelier etait une etagere
+de laque doree couverte des fruits les plus succulents. Au milieu de
+la salle, un vase colossal en porcelaine du Japon laissait retomber
+en cascade un courant d'eau pure qui se perdait dans une corbeille de
+lotus. Sur le bord de la vasque de jade, des oiseaux d'or et d'argent
+emailles de mille couleurs chatoyantes semblaient se pencher pour
+boire. Des guirlandes de spathes, de pandanus odorant se balancaient
+au-dessus de ma tete. Un immense eventail, le _pendjab_ des palais de
+l'Inde, mis en mouvement par des mains invisibles, m'envoyait un air
+frais sans cesse renouvele du haut de la coupole.
+
+A mon reveil, on fit entrer divers animaux apprivoises, de petits
+singes, des ecureuils, des cigognes, des phenicopteres, des colombes,
+des cerfs et des biches de cette jolie espece qui n'a pas plus d'une
+coudee de haut. Je m'amusai un instant de cette societe enjouee; mais
+je preferais la fraicheur et la proprete immaculee de mon appartement
+a toutes ces visites, et je fis connaitre que la societe des hommes
+convenait mieux a la gravite de mon caractere.
+
+"Je vecus ainsi de longues annees dans la splendeur et les delices
+avec mon cher Aor; nous etions de toutes les ceremonies et de toutes
+les fetes, nous recevions la visite des ambassadeurs etrangers. Nul
+sujet n'approchait de moi que les pieds nus et le front dans la
+poussiere. J'etais comble de presents, et mon palais etait un des plus
+riches musees de l'Asie. Les pretres les plus savants venaient me voir
+et converser avec moi, car ils trouvaient ma vaste intelligence a la
+hauteur de leurs plus beaux preceptes, et pretendaient lire dans ma
+pensee a travers mon large front toujours empreint d'une serenite
+sublime. Aucun temple ne m'etait ferme, et j'aimais a penetrer dans
+ces hautes et sombres chapelles ou la figure colossale de Gautama,
+ruisselante d'or, se dressait comme un soleil au fond des niches
+eclairees d'en haut. Je croyais revoir le soleil de mon desert et
+je m'agenouillais devant lui, donnant ainsi l'exemple aux croyants,
+edifies de ma piete. Je savais meme presenter des offrandes a
+l'idole veneree, et balancer devant elle l'encensoir d'or. Le roi me
+cherissait et veillait avec soin a ce que ma maison fut toujours tenue
+sur le meme pied que la sienne.
+
+"Mais aucun bonheur terrestre ne peut durer. Ce digne souverain
+s'engagea dans une guerre funeste contre un Etat voisin. Il fut vaincu
+et detrone. L'usurpateur le relegua dans l'exil et ne lui permit pas
+de m'emmener. Il me garda comme un signe de sa puissance et un gage de
+son alliance avec le Bouddha; mais il n'avait pour moi ni amitie ni
+veneration, et mon service fut bientot neglige. Aor s'en affecta et
+s'en plaignit. Les serviteurs du nouveau prince le prirent en haine
+et resolurent de se defaire de lui. Un soir, comme nous dormions
+ensemble, ils penetrerent sans bruit chez moi et le frapperent d'un
+poignard. Eveille par ses cris, je fondis sur les assassins, qui
+prirent la fuite. Mon pauvre Aor etait evanoui, son sarong etait
+tache de sang. Je pris dans le bassin d'argent toute l'eau dont je
+l'aspergeai sans pouvoir le ranimer. Alors, je me souvins du medecin
+qui etait toujours de service dans la piece voisine, j'allai
+l'eveiller et je l'amenai aupres d'Aor. Mon ami fut bien soigne et
+revint a la vie; mais il resta longtemps affaibli par la perte de son
+sang, et je ne voulus plus sortir ni me baigner sans lui. La douleur
+m'accablait, je refusais de manger; toujours couche pres de lui, je
+versais des larmes et lui parlais avec mes yeux et mes oreilles pour
+le supplier de guerir.
+
+"On ne rechercha pas les assassins; on pretendit que j'avais blesse
+Aor par megarde avec une de mes defenses, et on parla de me les scier.
+Aor s'indigna et jura qu'il avait ete frappe avec un stylet. Le
+medecin, qui savait bien a quoi s'en tenir, n'osa pas affirmer la
+verite. Il conseilla meme a mon ami de se taire, s'il ne voulait hater
+le triomphe des ennemis qui avaient jure sa perte.
+
+"Alors, un profond chagrin s'empara de moi, et la vie civilisee a
+laquelle on m'avait initie me parut la plus amere des servitudes. Mon
+bonheur dependait du caprice d'un prince qui ne savait ou ne voulait
+pas proteger les jours de mon meilleur ami. Je pris en degout les
+honneurs hypocrites qui m'etaient encore rendus pour la forme, je
+recus les visites officielles avec humeur, je chassai les bayaderes et
+les musiciens qui troublaient le faible et penible sommeil de mon ami.
+Je me privai le plus possible de dormir pour veiller sur lui.
+
+"J'avais le pressentiment d'un nouveau malheur, et dans cette
+surexcitation du sentiment je subis un phenomene douloureux, celui de
+retrouver la memoire de mes jeunes annees. Je revis dans mes reves
+troubles l'image longtemps effacee de ma mere assassinee en me
+couvrant de son corps perce de fleches. Je revis aussi mon desert, mes
+arbres splendides, mon fleuve Tenasserim, ma montagne d'Ophir, et ma
+vaste mer etincelante a l'horizon. La nostalgie s'empara de moi et une
+idee fixe, l'idee de fuir, domina imperieusement mes reveries. Mais je
+voulais fuir avec Aor, et le pauvre Aor, couche sur le flanc, pouvait
+a peine se soulever pour baiser mon front penche vers lui.
+
+"Une nuit, malade moi-meme, epuise de veilles et succombant a la
+fatigue, je dormis profondement durant quelques heures. A mon reveil,
+je ne vis plus Aor sur sa couche et je l'appelai en vain. Eperdu, je
+sortis dans le jardin, je cherchai au bord de l'etang. Mon odorat
+me fit savoir qu'Aor n'etait point la et qu'il n'y etait pas venu
+recemment. Grace a la negligence qui avait gagne mes serviteurs, je
+pus ouvrir moi-meme les portes de l'enclos et sortir des palissades.
+Alors, je sentis le voisinage de mon ami et m'elancai dans un bois de
+tamarins qui tapissait la colline. A une courte distance, j'entendis
+un cri plaintif et je me precipitai dans un fourre ou je vis Aor lie a
+un arbre et entoure de scelerats prets a le frapper. D'un bond, je
+les renversai tous, je les foulai aux pieds sans pitie. Je rompis les
+liens qui retenaient Aor, je le saisis delicatement, je l'aidai a se
+placer sur mon cou, et, prenant l'allure rapide et silencieuse de
+l'elephant en fuite, je m'enfoncai au hasard dans les forets.
+
+"A cette epoque, la partie de l'Inde ou nous nous trouvions offrait le
+contraste heurte des civilisations luxueuses a deux pas des deserts
+inexplorables. J'eus donc bientot gagne les solitudes sauvages des
+monts Karens, et, quand, a bout de forces, je me couchai sur les bords
+d'un fleuve plus direct et plus rapide que l'Iraouaddy, nous etions
+deja a trente lieues de la ville birmane. Aor me dit:
+
+--Ou allons-nous? Ah! je le vois dans tes regards, tu veux retourner
+dans nos montagnes; mais tu crois y etre deja, et tu t'abuses. Nous
+en sommes bien loin, et nous ne pourrons jamais y arriver sans etre
+decouverts et repris. D'ailleurs, quand nous echapperions aux hommes,
+nous ne pourrions aller loin sans que, malade comme je suis, je meure,
+et alors comment te dirigeras-tu sans moi dans cette route lointaine?
+Laisse-moi ici, car c'est a moi seul qu'on en veut, et retourne a
+Pagham, ou personne n'osera te menacer.
+
+"Je lui temoignai que je ne voulais ni le quitter ni retourner chez
+les Birmans; que, s'il mourait, je mourrais aussi; qu'avec de la
+patience et du courage, nous pouvions redevenir heureux.
+
+"Il se rendit, et, apres avoir pris du repos, nous nous remimes en
+route. Au bout de quelques jours de voyage, nous avions recouvre tous
+deux la sante, l'espoir et la force. L'air libre de la solitude,
+l'austere parfum des forets, la saine chaleur des rochers, nous
+guerissaient mieux que toutes les douceurs du faste et tous les
+remedes des medecins. Cependant, Aor etait parfois effraye de la
+tache que je lui imposais. Enlever un elephant sacre, c'etait, en cas
+d'insucces, se devouer aux plus atroces supplices. Il me disait ses
+craintes sur une flute de roseau qu'il s'etait faite et dont il jouait
+mieux que jamais. J'etais arrive a un exercice de la pensee presque
+egal a celui de l'homme; je lui fis comprendre ce qu'il fallait faire,
+en me couvrant d'une vase noire qui s'etalait au bord du fleuve et
+dont je m'aspergeais avec adresse. Frappe de ma penetration, il
+recueillit divers sucs de plantes dont il connaissait bien les
+proprietes. Il en fit une teinture qui me rendit, sauf la taille,
+entierement semblable aux elephants vulgaires. Je lui indiquai que
+cela ne suffisait pas et qu'il fallait, pour me rendre meconnaissable,
+scier mes defenses. Il ne s'y resigna pas. J'etais a ma sixieme
+dentition, et il craignait que mes crochets ne pussent repousser. Il
+jugea que j'etais suffisamment deguise, et nous nous remimes en route.
+
+"Quelque peu frequente que fut ce chemin de montagnes, ce fut miracle
+que d'echapper aux dangers de notre entreprise. Jamais nous n'y
+fussions parvenus l'un sans l'autre; mais, dans l'union intime de
+l'intelligence humaine avec une grande force animale, une puissance
+exceptionnelle s'improvise. Si les hommes avaient su s'identifier aux
+animaux assez completement pour les amener a s'identifier a eux,
+ils n'auraient pas trouve en eux des esclaves parfois rebelles
+et dangereux, souvent surmenes et insuffisants. Ils auraient eu
+d'admirables amis et ils eussent resolu le probleme de la force
+consciente sans avoir recours aux forces aveugles de la machine,
+animal plus redoutable et plus feroce que les betes du desert.
+
+"A force de prudence et de perseverance, quelquefois harceles par des
+bandits que je sus mettre en fuite et dont je ne craignais ni les
+lances ni les fleches, revetu que j'etais d'une legere armure en
+ecailles de bois de fer qu'Aor avait su me fabriquer, nous parvinmes
+au fleuve Tenasserim. Notre direction n'avait pas ete difficile a
+suivre. Outre que nous nous rappelions tres-bien l'un et l'autre
+ce voyage que nous avions deja fait, la construction geologique
+de l'Indo-Chine est tres-simple. Les longues aretes de montagnes,
+separees par des vallees profondes et de larges fleuves, se ramifient
+mediocrement et s'inclinent sans point d'arret sensible jusqu'a la
+mer. Les monts Karens se relient aux monts Moghs en ligne presque
+droite. Nous fimes tres-rarement fausse route, et nos erreurs furent
+rapidement rectifiees. Je dois dire que, de nous deux, j'etais
+toujours le plus prompt a retrouver la vraie direction.
+
+"Nous n'approchames de nos anciennes demeures qu'avec circonspection.
+Il nous fallait vivre seuls et en liberte complete. Nous fumes servis
+a souhait. La tribu, enrichie par la vente de ma personne a l'ancien
+roi des Birmans, avait quitte ses villages de roseaux, et nos forets,
+depeuplees d'animaux a la suite d'une terrible secheresse, avaient ete
+abandonnees par les chasseurs. Nous pumes y faire un etablissement
+plus libre et plus sur encore que par le passe. Aor ne possedait
+absolument rien et ne regrettait rien de notre splendeur evanouie.
+Sans amis, sans famille, il ne connaissait et n'aimait plus que moi
+sur la terre. Je n'avais jamais aime que ma mere et lui. Une si longue
+intimite avait detruit entre nous l'obstacle apporte par la nature a
+notre assimilation. Nous conversions ensemble comme deux etres de
+meme espece. Ma pantomime etait devenue si reflechie, si sobre, si
+expressive, qu'il lisait dans ma pensee comme moi dans la sienne. Il
+n'avait meme plus besoin de me parler. Je le sentais triste ou gai
+selon le mode et les inflexions de sa flute, et, notre destinee etant
+commune, je me reportais avec lui dans les souvenirs du passe, ou je
+me plongeais dans la beate extase du present.
+
+"Nous passames de longues annees dans les delices de la delivrance.
+Aor etait devenu bouddhiste fervent en Birmanie et ne vivait plus que
+de vegetaux. Notre subsistance etait assuree, et nous ne connaissions
+plus ni la souffrance ni la maladie.
+
+"Mais le temps marchait, et Aor etait devenu vieux. J'avais vu ses
+cheveux blanchir et ses forces decroitre. Il me fit comprendre les
+effets de l'age et m'annonca qu'il mourrait bientot. Je prolongeai sa
+vie en lui epargnant toute fatigue et tout soin. Un moment vint ou il
+ne put pourvoir a ses besoins, je lui apportais sa nourriture et je
+construisais ses abris. Il perdit la chaleur du sang, et, pour se
+rechauffer, il ne quittait plus le contact de mon corps. Un jour,
+il me pria de lui creuser une fosse parce qu'il se sentait mourir.
+J'obeis, il s'y coucha sur un lit d'herbages, enlaca ses bras autour
+de ma trompe et me dit adieu. Puis ses bras retomberent, il resta
+immobile, et son corps se raidit.
+
+"Il n'etait plus. Je recouvris la fosse comme il me l'avait commande,
+et je me couchai dessus. Avais-je bien compris la mort? Je le pense,
+et pourtant je ne me demandai pas si la longevite de ma race me
+condamnait a lui survivre beaucoup. Je ne pris pas la resolution de
+mourir aussi. Je pleurai et j'oubliai de manger. Quand la nuit fut
+passee, je n'eus aucune idee d'aller au bain ni de me mouvoir. Je
+restai plonge dans un accablement absolu. La nuit suivante me trouva
+inerte et indifferent. Le soleil revint encore une fois et me trouva
+mort.
+
+"L'ame fidele et genereuse d'Aor avait-elle passe en moi? Peut-etre.
+J'ai appris dans d'autres existences qu'apres ma disparition l'empire
+birman avait eprouve de grands revers. La royale ville de Pagham fut
+abandonnee par le conseil des pretres de Gautama. Le Bouddha etait
+irrite du peu de soin qu'on avait eu de moi, ma fuite temoignait
+de son mecontentement. Les riches emporterent leurs tresors et se
+batirent de nouveaux palais sur le territoire d'Ava; plus tard, ils
+abandonnerent encore cette ville somptueuse pour Amarapoura. Les
+pauvres emporterent a dos de chameau leurs maisons de rotin pour
+suivre les maitres du pays loin de la cite maudite. Pagham avait ete
+le sejour et l'orgueil de quarante-cinq rois consecutifs, je l'avais
+condamnee en la quittant, elle n'est plus aujourd'hui qu'un grandiose
+amas de ruines.
+
+--Votre histoire m'a amusee, dit alors a sir William la petite fille
+qui lui avait deja parle; mais a present, puisque nous avons tous ete
+des betes avant d'etre des personnes, je voudrais savoir ce que nous
+serons plus tard, car enfin tout ce que l'on raconte aux enfants doit
+avoir une moralite a la fin, et je ne vois pas venir la votre.
+
+--Ma soeur a raison, dit un jeune homme qui avait ecoute sir William
+avec interet. Si c'est une recompense d'etre homme apres avoir ete
+chien honnete ou elephant vertueux, l'homme honnete et vertueux doit
+avoir aussi la sienne en ce monde.
+
+--Sans aucun doute, repondit sir William. La personnalite humaine
+n'est pas le dernier mot de la creation sur notre planete. Les savants
+les plus modernes sont convaincus que l'intelligence progresse
+d'elle-meme par la loi qui regit la matiere. Je n'ai pas besoin
+d'entrer dans cet ordre d'idees pour vous dire qu'esprit et matiere
+progressent de compagnie. Ce qu'il y a de certain pour moi, c'est que
+tout etre aspire a se perfectionner et que, de tous les etres, l'homme
+est le plus jaloux de s'elever au-dessus de lui-meme. Il y est
+merveilleusement aide par l'etendue de son intelligence et par
+l'ardeur de son sentiment. Il sent qu'il est un produit encore
+tres-incomplet de la nature et qu'une race plus parfaite doit lui
+succeder par voie ininterrompue de son propre developpement.
+
+--Je ne comprends pas bien, reprit la petite fille; deviendrons-nous
+des anges avec des ailes et des robes d'or?
+
+--Parfaitement, repondit sir William. Les robes d'or sont des emblemes
+de richesse et de purete; nous deviendrons tous riches et purs; les
+ailes, nous saurons les trouver: la science nous les donnera pour
+traverser les airs, comme elle nous a donne les nageoires pour
+traverser les mers.
+
+--Oh! nous voila retombes dans les machines que vous maudissiez tout a
+l'heure.
+
+--Les machines feront leur temps comme nous ferons le notre, repartit
+sir William, l'animalite fera le sien et progressera en meme temps
+que nous. Qui vous dit qu'une race d'aigles aussi puissants que
+les ballons et aussi dociles que les chevaux ne surgira pas pour
+s'associer aux voyages aeriens de l'homme futur? Est-ce une simple
+fantaisie poetique que ces dieux de l'antiquite portes ou traines par
+des lions, des dauphins ou des colombes? N'est-ce pas plutot une
+sorte de vue prophetique de la domestication de toutes les creatures
+associees a l'homme divinise de l'avenir? Oui, l'homme doit des ce
+monde devenir ange, si par ange vous entendez un type d'intelligence
+et de grandeur morale superieur au notre. Il ne faut pas un miracle
+paien, il ne faut qu'un miracle naturel, comme ceux qui se sont deja
+tant de fois accomplis sur la terre, pour que l'homme voie changer ses
+besoins et ses organes en vue d'un milieu nouveau. J'ai vu des races
+entieres s'abstenir de manger la chair des animaux, un grand progres
+de la race entiere sera de devenir frugivore, et les carnassiers
+disparaitront. Alors fleurira la grande association universelle,
+l'enfant jouera avec le tigre comme le jeune Bacchus, l'elephant sera
+l'ami de l'homme, les oiseaux de haut vol conduiront dans les airs nos
+chars ovoides, la baleine transportera nos messages. Que sais-je! tout
+devient possible sur notre planete des que nous supprimons le carnage
+et la guerre. Toutes les forces intelligentes de la nature, au lieu
+de s'entre-devorer, s'organisent fraternellement pour soumettre et
+feconder la matiere inorganique... Mais j'ai tort de vous esquisser
+ces merveilles; vous etes plus a meme que moi, jeunes esprits qui
+m'interrogez, d'en evoquer les riantes et sublimes images. Il suffit
+que, du monde reel, je vous aie lances dans le monde du reve. Revez,
+imaginez, faites du merveilleux, vous ne risquez pas d'aller trop
+loin, car l'avenir du monde ideal auquel nous devons croire depassera
+encore de beaucoup les aspirations de nos ames timides et incompletes.
+
+
+
+
+L'ORGUE DU TITAN
+
+
+Un soir, l'improvisation musicale du vieux et illustre maitre Angelin
+nous passionnait comme de coutume, lorsqu'une corde de piano vint a se
+briser avec une vibration insignifiante pour nous, mais qui produisit
+sur les nerfs surexcites de l'artiste l'effet d'un coup de foudre.
+Il recula brusquement sa chaise, frotta ses mains, comme si, chose
+impossible, la corde les eut cinglees, et laissa echapper ces etranges
+paroles:
+
+--Diable de titan, va!
+
+Sa modestie bien connue ne nous permettait pas de penser qu'il se
+comparat a un titan. Son emotion nous parut extraordinaire. Il nous
+dit que ce serait trop long a expliquer.
+
+--Ceci m'arrive quelquefois, nous dit-il, quand je joue le motif sur
+lequel je viens d'improviser. Un bruit imprevu me trouble et il me
+semble que mes mains s'allongent. C'est une sensation douloureuse
+et qui me reporte a un moment tragique et pourtant heureux dans mon
+existence.
+
+Presse de s'expliquer, il ceda et nous raconta ce qui suit:
+
+ * * * * *
+
+Vous savez que je suis de l'Auvergne, ne dans une tres-pauvre
+condition et que je n'ai pas connu mes parents. Je fus eleve par la
+charite publique et recueilli par M. Jansire, que l'on appelait par
+abreviation maitre Jean, professeur de musique et organiste de la
+cathedrale de Clermont. J'etais son eleve en qualite d'enfant de
+choeur. En outre, il pretendait m'enseigner le solfege et le clavecin.
+
+C'etait un homme terriblement bizarre que maitre Jean, un veritable
+type de musicien classique, avec toutes les excentricites que l'on
+nous attribue, que quelques-uns de nous affectent encore, et qui, chez
+lui, etaient parfaitement naives, par consequent redoutables.
+
+Il n'etait pas sans talent, bien que ce talent fut tres au-dessous de
+l'importance qu'il lui attribuait. Il etait bon musicien, avait des
+lecons en ville et m'en donnait a moi-meme a ses moments perdus, car
+j'etais plutot son domestique que son eleve et je faisais mugir les
+soufflets de l'orgue plus souvent que je n'en essayais les touches.
+
+Ce delaissement ne m'empechait pas d'aimer la musique et d'en rever
+sans cesse; a tous autres egards, j'etais un veritable idiot, comme
+vous allez voir.
+
+Nous allions quelquefois a la campagne, soit pour rendre visite a des
+amis du maitre, soit pour reparer les epinettes et clavecins de sa
+clientele; car, en ce temps-la,--je vous parle du commencement du
+siecle,--il y avait fort peu de pianos dans nos provinces, et le
+professeur organiste ne dedaignait pas les petits profits du luthier
+et de l'accordeur.
+
+Un jour, maitre Jean me dit:
+
+--Petit, vous vous leverez demain avec le jour. Vous ferez manger
+l'avoine a Bibi, vous lui mettrez la selle et le portemanteau et vous
+viendrez avec moi. Emportez vos souliers neufs et votre habit vert
+billard. Nous allons passer deux jours de vacances chez mon frere le
+cure de Chanturgue.
+
+Bibi etait un petit cheval maigre, mais vigoureux, qui avait
+l'habitude de porter maitre Jean avec moi en croupe.
+
+Le cure de Chanturgue etait un bon vivant et un excellent homme que
+j'avais vu quelquefois chez son frere. Quant a Chanturgue, c'etait une
+paroisse eparpillee dans les montagnes et dont je n'avais non plus
+d'idee que si l'on m'eut parle de quelque tribu perdue dans les
+deserts du nouveau monde.
+
+Il fallait etre ponctuel avec maitre Jean. A trois heures du matin
+j'etais debout; a quatre, nous etions sur la route des montagnes; a
+midi, nous prenions quelque repos et nous dejeunions dans une petite
+maison d'auberge bien noire et bien froide, situee a la limite d'un
+desert de bruyeres et de laves; a trois heures, nous repartions a
+travers ce desert.
+
+La route etait si ennuyeuse, que je m'endormis a plusieurs reprises.
+J'avais etudie tres-consciencieusement la maniere de dormir en croupe
+sans que le maitre s'en apercut. Bibi ne portait pas seulement l'homme
+et l'enfant, il avait encore a l'arriere-train, presque sur la queue,
+un portemanteau etroit, assez eleve, une sorte de petite caisse en
+cuir ou ballottaient pele-mele les outils de maitre Jean et ses nippes
+de rechange. C'est sur ce portemanteau que je me calais, de maniere
+qu'il ne sentit pas sur son dos l'alourdissement de ma personne et
+sur son epaule le balancement de ma tete. Il avait beau consulter le
+profil que nos ombres dessinaient sur les endroits aplanis du chemin
+ou sur les talus de rochers; j'avais etudie cela aussi, et j'avais,
+une fois pour toutes, adopte une pose en raccourci, dont il ne pouvait
+saisir nettement l'intention. Quelquefois pourtant, il soupconnait
+quelque chose et m'allongeait sur les jambes un coup de sa cravache a
+pomme d'argent, en disant:
+
+--Attention, petit! on ne dort pas dans la montagne!
+
+Comme nous traversions un pays plat et que les precipices etaient
+encore loin, je crois que ce jour-la il dormit pour son compte. Je
+m'eveillai dans un lieu qui me parut sinistre. C'etait encore un sol
+plat couvert de bruyeres et de buissons de sorbiers nains. De sombres
+collines tapissees de petits sapins s'elevaient sur ma droite et
+fuyaient derriere moi; a mes pieds, un petit lac, rond comme un verre
+de lunette,--c'est vous dire que c'etait un ancien cratere,--refletait
+un ciel bas et nuageux. L'eau, d'un gris bleuatre, a pales reflets
+metalliques, ressemblait a du plomb en fusion. Les berges unies de
+cet etang circulaire cachaient pourtant l'horizon, d'ou l'on pouvait
+conclure que nous etions sur un plan tres-eleve; mais je ne m'en
+rendis point compte et j'eus une sorte d'etonnement craintif en voyant
+les nuages ramper si pres de nos tetes, que, selon moi, le ciel
+menacait de nous ecraser.
+
+Maitre Jean ne fit nulle attention a ma melancolie.
+
+--Laisse brouter Bibi, me dit-il en mettant pied a terre; il a besoin
+de souffler. Je ne suis pas sur d'avoir suivi le bon chemin, je vais
+voir.
+
+Il s'eloigna et disparut dans les buissons; Bibi se mit a brouter les
+fines herbes et les jolis oeillets sauvages qui foisonnaient avec
+mille autres fleurs dans ce paturage inculte. Moi, j'essayai de me
+rechauffer en battant la semelle. Bien que nous fussions en plein ete,
+l'air etait glace. Il me sembla que les recherches du maitre duraient
+un siecle. Ce lieu desert devait servir de refuge a des bandes de
+loups, et, malgre sa maigreur, Bibi eut fort bien pu les tenter.
+J'etais en ce temps-la plus maigre encore que lui; je ne me sentis
+pourtant pas rassure pour moi-meme. Je trouvais le pays affreux et
+ce que le maitre appelait une partie de plaisir s'annoncait pour moi
+comme une expedition grosse de dangers. Etait-ce un pressentiment?
+
+Enfin il reparut, disant que c'etait le bon chemin et nous repartimes
+au petit trot de Bibi, qui ne paraissait nullement demoralise d'entrer
+dans la montagne.
+
+Aujourd'hui, de belles routes sillonnent ces sites sauvages, en partie
+cultives deja; mais, a l'epoque ou je les vis pour la premiere fois,
+les voies etroites, inclinees ou relevees dans tous les sens, allant
+au plus court n'importe au prix de quels efforts, n'etaient point
+faciles a suivre. Elles n'etaient empierrees que par les ecroulements
+fortuits des montagnes, et, quand elles traversaient ces plaines
+disposees en terrasses, il arrivait que l'herbe recouvrait frequemment
+les traces des petites roues de chariot et des pieds non ferres des
+chevaux qui les trainaient.
+
+Quand nous eumes descendu jusqu'aux rives dechirees d'un torrent
+d'hiver, a sec pendant l'ete, nous remontames rapidement, et, en
+tournant le massif expose au nord, nous nous retrouvames vers le midi
+dans un air pur et brillant. Le soleil sur son declin enveloppait le
+paysage d'une splendeur extraordinaire et ce paysage etait une des
+plus belles choses que j'ai vues de ma vie. Le chemin tournant, tout
+borde d'un buisson epais d'epilobes roses, dominait un plan ravine au
+flanc duquel surgissaient deux puissantes roches de basalte d'aspect
+monumental, portant a leur cime des asperites volcaniques qu'on eut pu
+prendre pour des ruines de forteresses.
+
+J'avais deja vu les combinaisons prismatiques du basalte dans mes
+promenades autour de Clermont, mais jamais avec cette regularite et
+dans cette proportion. Ce que l'une de ces roches avait d'ailleurs de
+particulier, c'est que les prismes etaient contournes en spirale et
+semblaient etre l'ouvrage a la fois grandiose et coquet d'une race
+d'hommes gigantesques.
+
+Ces deux roches paraissaient, d'ou nous etions, fort voisines l'une de
+l'autre; mais en realite elles etaient separees par un ravin a pic
+au fond duquel coulait une riviere. Telles qu'elles se presentaient,
+elles servaient de repoussoir a une gracieuse perspective de montagnes
+marbrees de prairies vertes comme l'emeraude, et coupees de ressauts
+charmants formes de lignes rocheuses et de forets. Dans tous les
+endroits adoucis, on saisissait au loin les chalets et les troupeaux
+de vaches, brillantes comme de fauves etincelles au reflet du
+couchant. Puis, au bout de cette perspective, par-dessus l'abime des
+vallees profondes noyees dans la lumiere, l'horizon se relevait en
+dentelures bleues, et les monts Domes profilaient dans le ciel leurs
+pyramides tronquees, leurs ballons arrondis ou leurs masses isolees,
+droites comme des tours.
+
+La chaine de montagnes ou nous entrions avait des formes bien
+differentes, plus sauvages et pourtant plus suaves. Les bois de hetres
+jetes en pente rapide, avec leurs mille cascatelles au frais murmure,
+les ravins a pic tout tapisses de plantes grimpantes, les grottes ou
+le suintement des sources entretenait le revetement epais des mousses
+veloutees, les gorges etroites brusquement fermees a la vue par
+leurs coudes multiplies, tout cela etait bien plus alpestre et plus
+mysterieux que les lignes froides et nues des volcans de date plus
+recente.
+
+Depuis ce jour, j'ai revu l'entree solennelle que les deux roches
+basaltiques placees a la limite du desert font a la chaine du mont
+Dore, et j'ai pu me rendre compte du vague eblouissement que j'en
+recus quand je les vis pour la premiere fois. Personne ne m'avait
+encore appris en quoi consiste le beau dans la nature. Je le sentis
+pour ainsi dire physiquement, et, comme j'avais mis pied a terre pour
+faciliter la montee au petit cheval, je restai immobile, oubliant de
+suivre le cavalier.
+
+--Eh bien, eh bien, me cria maitre Jean, que faites-vous la-bas,
+imbecile?
+
+Je me hatai de le rejoindre et de lui demander le nom de l'endroit _si
+drole_, ou nous etions.
+
+--Apprenez, drole vous-meme, repondit-il, que cet endroit est un des
+plus extraordinaires et des plus effrayante que vous verrez jamais. Il
+n'a pas de nom que je sache, mais les deux pointes que vous voyez la,
+c'est la roche Sanadoire et la roche Tuiliere. Allons, remontez, et
+faites attention a vous.
+
+Nous avions tourne les roches et devant nous s'ouvrait l'abime
+vertiginieux qui les separe. De cela, je ne fus point effraye. J'avais
+gravi assez souvent les pyramides escarpees des monts Domes pour ne
+pas connaitre l'eblouissement de l'espace. Maitre Jean, qui n'etait
+pas ne dans la montagne et qui n'etait venu en Auvergne qu'a l'age
+d'homme, etait moins aguerri que moi.
+
+Je commencai, ce jour-la, a faire quelques reflexions sur les
+puissants accidents de la nature au milieu desquels j'avais grandi
+sans m'en etonner, et, au bout d'un instant de silence, me retournant
+vers la roche Sanadoire, je demandai a mon maitre _qu'est-ce qui avait
+fait_ ces choses-la.
+
+--C'est Dieu qui a fait toutes choses, repondit-il, vous le savez
+bien.
+
+--Je sais; mais pourquoi a-t-il fait des endroits qu'on dirait tout
+casses, comme s'il avait voulu les defaire apres les avoir faits?
+
+La question etait fort embarrassante pour maitre Jean, qui n'avait
+aucune notion des lois naturelles de la geologie et qui, comme la
+plupart des gens de ce temps-la, mettait encore en doute l'origine
+volcanique de l'Auvergne. Cependant, il ne lui convenait pas d'avouer
+son ignorance, car il avait la pretention d'etre instruit et beau
+parleur. Il tourna donc la difficulte en se jetant dans la mythologie
+et me repondit emphatiquement:
+
+--Ce que vous voyez la, c'est l'effort que firent les titans pour
+escalader le ciel.
+
+--Les titans! qu'est-ce que c'est que cela? m'ecriai-je voyant qu'il
+etait en humeur de declamer.
+
+--C'etait, repondit-il, des geants effroyables qui pretendaient
+detroner Jupiter et qui entasserent roches sur roches, monts sur
+monts, pour arriver jusqu'a lui; mais il les foudroya, et ces
+montagnes brisees, ces autres eventrees, ces abimes, tout cela, c'est
+l'effet de la grande bataille.
+
+--Est-ce qu'ils sont tous morts? demandai-je.
+
+--Qui ca? les titans?
+
+--Oui; est-ce qu'il y en a encore?
+
+Maitre Jean ne put s'empecher de rire de ma simplicite, et, voulant
+s'en amuser, il repondit:
+
+--Certainement, il en est reste quelques-uns.
+
+--Bien mechants?
+
+--Terribles!
+
+--Est-ce que nous en verrons dans ces montagnes-ci?
+
+--Eh! eh! cela se pourrait bien.
+
+--Est-ce qu'ils pourraient nous faire du mal?
+
+--Peut-etre! mais, si tu en rencontres, tu te depecheras d'oter ton
+chapeau et de saluer bien bas.
+
+--Qu'a cela ne tienne! repondis-je gaiement.
+
+Maitre Jean crut que j'avais compris son ironie et songea a autre
+chose. Quant a moi, je n'etais point rassure, et, comme la nuit
+commencait a se faire, je jetais des regards mefiants sur toute roche
+ou sur tout gros arbre d'apparence suspecte, jusqu'a ce que, me
+trouvant tout pres, je pusse m'assurer qu'il n'y avait pas la forme
+humaine.
+
+Si vous me demandiez ou est situee la paroisse de Chanturgue, je
+serais bien empeche de vous le dire. Je n'y suis jamais retourne
+depuis et je l'ai en vain cherchee sur les cartes et dans les
+itineraires. Comme j'etais impatient d'arriver, la peur me gagnant
+de plus en plus, il me sembla que c'etait fort loin de la roche
+Sanadoire. En realite, c'etait fort pres, car il ne faisait pas nuit
+noire quand nous y arrivames. Nous avions fait beaucoup de detours en
+cotoyant les meandres du torrent. Selon toute probabilite, nous avions
+passe derriere les montagnes que j'avais vues de la roche Sanadoire
+et nous etions de nouveau a l'exposition du midi, puisqu'a plusieurs
+centaines de metres au-dessous de nous croissaient quelques maigres
+vignes.
+
+Je me rappelle tres-bien l'eglise et le presbytere avec les trois
+maisons qui composaient le village. C'etait au sommet d'une colline
+adoucie que des montagnes plus hautes abritaient du vent. Le chemin
+raboteux etait tres-large et suivait avec une sage lenteur les
+mouvements de la colline. Il etait bien battu, car la paroisse,
+composee d'habitations eparses et lointaines, comptait environ trois
+cents habitants que l'on voyait arriver tous les dimanches, en
+famille, sur leurs chars a quatre roues, etroits et longs comme des
+pirogues et traines par des vaches. Excepte ce jour-la, on pouvait
+se croire dans le desert; les maisons qui eussent pu etre en vue se
+trouvaient cachees sous l'epaisseur des arbres au fond des ravins, et
+celles des bergers, situees en haut, etaient abritees dans les plis
+des grosses roches.
+
+Malgre son isolement et la sobriete de son ordinaire, le cure de
+Chanturgue etait gros, gras et fleuri comme les plus beaux chanoines
+d'une cathedrale. Il avait le caractere aimable et gai. Il n'avait pas
+ete trop tourmente par la Revolution. Ses paroissiens l'aimaient parce
+qu'il etait humain, tolerant, et prechait en langage du pays.
+
+Il cherissait son frere Jean, et, bon pour tout le monde, il me recut
+et me traita comme si j'eusse ete son neveu. Le souper fut agreable
+et le lendemain s'ecoula gaiement. Le pays, ouvert d'un cote sur les
+vallees, n'etait point triste; de l'autre, il etait enfoui et sombre,
+mais les bois de hetres et de sapins pleins de fleurs et de fruits
+sauvages, coupes par des prairies humides d'une fraicheur delicieuse,
+n'avaient rien qui me rappelat le site terrible de la roche Sanadoire;
+les fantomes de titans qui m'avaient gate le souvenir de ce bel
+endroit s'effacerent de mon esprit.
+
+On me laissa courir ou je voulus, et je fis connaissance avec les
+bucherons et les bergers, qui me chanterent beaucoup de chansons.
+Le cure, qui voulait feter son frere et qui l'attendait, s'etait
+approvisionne de son mieux, mais lui et moi faisions seuls honneur
+au festin. Maitre Jean avait un mediocre appetit, comme les gens qui
+boivent sec. Le cure lui servit a discretion le vin du cru, noir comme
+de l'encre, apre au gout, mais vierge de tout alliage malfaisant, et,
+selon lui, incapable de faire mal a l'estomac.
+
+Le jour suivant, je pechai des truites avec le sacristain dans un
+petit reservoir que formait la rencontre de deux torrents et je
+m'amusai enormement a ecouter une melodie naturelle que l'eau avait
+trouvee en se glissant dans une pierre creuse. Je la fis remarquer au
+sacristain, mais il ne l'entendit pas et crut que je revais.
+
+Enfin, le troisieme jour, on se disposa a la separation. Maitre Jean
+voulait partir de bonne heure, disant que la route etait longue, et
+l'on se mit a dejeuner avec le projet de manger vite et de boire peu.
+
+Mais le cure prolongeait le service, ne pouvant se resoudre a nous
+laisser partir sans etre bien lestes.
+
+--Qui vous presse tant? disait-il. Pourvu que vous soyez sortis
+en plein jour de la montagne, a partir de la descente de la roche
+Sanadoire vous rentrez en pays plat et plus vous approchez de
+Clermont, meilleure est la route. Avec cela, la lune est au plein et
+il n'y a pas un nuage au ciel. Voyons, voyons, frere Jean, encore un
+verre de ce vin, de ce bon petit vin de _Chante-orgue_!
+
+--Pourquoi _Chante-orgue_? dit maitre Jean.
+
+--Eh! ne vois-tu pas que Chanturgue vient de Chante-orgue? C'est clair
+comme le jour et je n'ai pas ete long a en decouvrir l'etymologie.
+
+--Il y a donc des orgues dans vos vignes? demandai-je avec ma
+stupidite accoutumee.
+
+--Certainement, repondit le bon cure. Il y en a plus d'un quart de
+lieue de long.
+
+--Avec des tuyaux?
+
+--Avec des tuyaux tout droits comme a ton orgue de la cathedrale.
+
+--Et qu'est-ce qui en joue?
+
+--Oh! les vignerons avec leurs pioches.
+
+--Qu'est-ce donc qui les a faites, ces orgues?
+
+--Les titans! dit maitre Jean en reprenant son ton railleur et
+doctoral.
+
+--En effet, c'est bien dit, reprit le cure, emerveille du genie de son
+frere. On peut dire que c'est l'oeuvre des titans!
+
+J'ignorais que l'on donnat le nom de _jeux d'orgues_ aux
+cristallisations du basalte quand elles offrent de la regularite. Je
+n'avais jamais oui parler des celebres orgues basaltiques d'Espaly
+en Velay, ni de plusieurs autres tres-connues aujourd'hui et dont
+personne ne s'etonne plus. Je pris au pied de la lettre l'explication
+de M. le cure et je me felicitai de n'etre point descendu a la vigne,
+car toutes mes terreurs me reprenaient.
+
+Le dejeuner se prolongea indefiniment et devint un diner, presque un
+souper. Maitre Jean etait enchante de l'etymologie de Chanturgue et ne
+se lassait pas de repeter:
+
+--Chante-orgue! Joli vin, joli nom! On l'a fait pour moi qui touche
+l'orgue, et agreablement, je m'enflatte! Chante, petit vin, chante
+dans mon verre! chante aussi dans ma tete! Je te sens gros de fugues
+et de motets qui couleront de mes doigts comme tu coules de la
+bouteille! A ta sante, frere! Vivent les grandes orgues de Chanturgue!
+vive mon petit orgue de la cathedrale, qui, tout de meme, est aussi
+puissant sous ma main qu'il le serait sous celle d'un titan! Bah! je
+suis un titan aussi, moi! Le genie grandit l'homme et chaque fois que
+j'entonne le _Gloria in excelsis_, j'escalade le ciel!
+
+Le bon cure prenait serieusement son frere pour un grand homme et il
+ne le grondait pas de ses acces de vanite delirante. Lui-meme fetait
+le vin de _Chante-orgue_ avec l'attendrissement d'un frere qui recoit
+les adieux prolonges de son frere bien-aime; si bien que le soleil
+commencait a baisser quand on m'ordonna d'aller habiller Bibi. Je ne
+repondrais pas que j'en fusse bien capable. L'hospitalite avait rempli
+bien souvent mon verre et la politesse m'avait fait un devoir de ne
+pas le laisser plein. Heureusement le sacristain m'aida, et, apres de
+longs et tendres embrassements, les deux freres baignes de larmes se
+quitterent au bas de la colline. Je montai en trebuchant sur l'echine
+de Bibi.
+
+--Est-ce que, par hasard, monsieur serait ivre? dit maitre Jean en
+caressant mes oreilles de sa terrible cravache.
+
+Mais il ne me frappa point. Il avait le bras singulierement mou et les
+jambes tres-lourdes, car on eut beaucoup de peine a equilibrer ses
+etriers, dont l'un se trouvait alternativement plus long que l'autre.
+
+Je ne sais point ce qui se passa jusqu'a la nuit. Je crois bien que
+je ronflais tout haut sans que le maitre s'en apercut. Bibi etait si
+raisonnable que j'etais sans inquietude. La ou il avait passe une
+fois, il s'en souvenait toujours.
+
+Je m'eveillai en le sentant s'arreter brusquement et il me sembla que
+mon ivresse etait tout a fait dissipee, car je me rendis fort vite
+compte de la situation. Maitre Jean n'avait pas dormi, ou bien il
+s'etait malheureusement reveille a temps pour contrarier l'instinct
+de sa monture. Il l'avait engagee dans un faux chemin. Le docile
+Bibi avait obei sans resistance; mais voila qu'il sentait le terrain
+manquer devant lui et qu'il se rejetait en arriere pour ne pas se
+precipiter avec nous dans l'abime.
+
+Je fus vite sur mes pieds, et je vis au-dessus de nous, a droite,
+la roche Sanadoire toute bleue au reflet de la lune, avec son jeu
+d'orgues contourne et sa couronne dentelee. Sa soeur jumelle, la roche
+Tuiliere, etait a gauche, de l'autre cote du ravin, l'abime entre
+deux; et nous, au lieu de suivre le chemin d'en haut, nous avions pris
+le sentier a mi-cote.
+
+--Descendez, descendez! criai-je au professeur de musique. Vous ne
+pouvez point passer la! c'est un sentier pour les chevres.
+
+--Allons donc, poltron, repondit-il d'une voix forte, Bibi n'est-il
+point une chevre?
+
+--Non, non, maitre, c'est un cheval; ne revez pas! Il ne peut pas et
+il ne veut pas!
+
+Et, d'un violent effort, je retirai Bibi du danger, mais non sans
+l'abattre un peu sur ses jarrets, ce qui forca le maitre a descendre
+plus vite qu'il n'eut voulu.
+
+Ceci le mit dans une grande colere, bien qu'il n'eut aucun mal, et,
+sans tenir compte de l'endroit dangereux ou nous nous trouvions, il
+chercha sa cravache pour m'administrer une de ces corrections qui
+n'etaient pas toujours anodines. J'avais tout mon sang-froid. Je
+ramassai la cravache avant lui, et, sans respect pour la pomme
+d'argent, je la jetai dans le ravin.
+
+Heureusement pour moi, maitre Jean ne s'en apercut pas. Ses idees se
+succederent trop rapidement.
+
+--Ah! Bibi ne veut pas! disait-il, et Bibi ne peut pas! Bibi n'est pas
+une chevre! Eh bien, moi, je suis une gazelle!
+
+Et, en parlant ainsi, il se prit a courir devant lui, se dirigeant
+vers le precipice.
+
+Malgre l'aversion qu'il m'inspirait dans ses acces de colere, je fus
+epouvante et m'elancai sur ses traces. Mais, au bout d'un instant,
+je me tranquillisai. Il n'y avait point la de gazelle. Rien ne
+ressemblait moins a ce gracieux quadrupede que le professeur a ailes
+de pigeon dont la queue, ficelee d'un ruban noir, sautait d'une epaule
+a l'autre avec une rapidite convulsive lorsqu'il etait emu. Son habit
+gris a longues basques, ses culottes de nankin et ses bottes molles le
+faisaient plutot ressembler a un oiseau de nuit.
+
+Je le vis bientot s'agiter au-dessus de moi; il avait quitte le
+sentier a pic, il lui restait assez de raison pour ne pas songer a
+descendre; il remontait en gesticulant vers la roche Sanadoire, et,
+bien que le talus fut rapide, il n'etait pas dangereux.
+
+Je pris Bibi par la bride et l'aidai a virer de bord, ce qui n'etait
+pas facile. Puis je remontai avec lui le sentier pour regagner la
+route; je comptais y retrouver maitre Jean, qui avait pris cette
+direction.
+
+Je ne l'y trouvai pas, et, laissant le fidele Bibi sur sa bonne foi,
+je redescendis a pied, en droite ligne, jusqu'a la roche Sanadoire.
+La lune eclairait vivement. J'y voyais comme en plein jour. Je ne fus
+donc pas longtemps sans decouvrir maitre Jean assis sur un debris, les
+jambes pendantes et reprenant haleine.
+
+--Ah! ah! c'est toi, petit malheureux! me dit-il. Qu'as-tu fait de mon
+pauvre cheval?
+
+--Il est la, maitre, il vous attend, repondis-je.
+
+--Quoi! tu l'as sauve? Fort bien, mon garcon! Mais comment as-tu fait
+pour te sauver toi-meme? Quelle effroyable chute, hein?
+
+--Mais, monsieur le professeur, nous n'avons pas fait de chute!
+
+--Pas de chute? L'idiot ne s'en est pas apercu! Ce que c'est que le
+vin! le vin!... O vin! vin de Chanturgue, vin de Chante-orgue... beau
+petit vin musical! J'en boirais bien encore un verre! Apporte, petit!
+Viens ca, doux sacristain! Frere, a la sante! A la sante des titans! A
+la sante du diable!
+
+J'etais un bon croyant. Les paroles du maitre me firent fremir.
+
+--Ne dites pas cela, maitre, m'ecriai-je. Revenez a vous, voyez ou
+vous etes!
+
+--Ou je suis? reprit-il en promenant autour de lui ses yeux agrandis,
+d'ou jaillissaient les eclairs du delire; ou je suis? ou dis-tu que je
+suis? Au fond du torrent? Je ne vois pas le moindre poisson!
+
+--Vous etes au pied de cette grande roche Sanadoire qui surplombe
+de tous les cotes. Il pleut des pierres ici, voyez, la terre en est
+couverte. N'y restons pas, maitre. C'est un vilain endroit.
+
+--Roche Sanadoire! reprit le maitre en cherchant a soulever sur son
+front son chapeau qu'il avait sous le bras. Roche _Sonatoire_, oui,
+c'est la ton vrai nom, je te salue entre toutes les roches! Tu es le
+plus beau jeu d'orgues de la creation. Tes tuyaux contournes doivent
+rendre des sons etranges, et la main d'un titan peut seule te faire
+chanter! Mais ne suis-je pas un titan, moi? Oui, j'en suis un, et, si
+un autre geant me dispute le droit de faire ici de la musique, qu'il
+se montre!... Ah! ah! oui-da! Ma cravache, petit? ou est ma cravache?
+
+--Quoi donc, maitre? lui repondis-je epouvante, qu'en voulez-vous
+faire? est-ce que vous voyez?...
+
+--Oui, je vois, je le vois, le brigand! le monstre! ne le vois-tu pas
+aussi?
+
+--Non, ou donc?
+
+--Eh parbleu! la-haut, assis sur la derniere pointe de la fameuse
+roche _Sonatoire_, comme tu dis!
+
+Je ne disais rien et ne voyais rien qu'une grosse pierre jaunatre
+rongee par une mousse dessechee. Mais l'hallucination est contagieuse
+et celle du professeur me gagna d'autant mieux que j'avais peur de
+voir ce qu'il voyait.
+
+--Oui, oui, lui dis-je, au bout d'un instant d'angoisse inexprimable,
+je le vois, il ne bouge pas, il dort! Allons-nous-en! Attendez! Non,
+non, ne bougeons pas et taisons-nous, je le vois a present qui remue!
+
+--Mais je veux qu'il me voie! je veux surtout qu'il m'entende! s'ecria
+le professeur en se levant avec enthousiasme. Il a beau etre la,
+perche sur son orgue, je pretends lui enseigner la musique, a ce
+barbare!--Oui, attends, brute! Je vais te regaler d'un _Introit_ de ma
+facon.--A moi, petit! ou es-tu? Vite au soufflet! Depeche!
+
+--Le soufflet? Quel soufflet? Je ne vois pas...
+
+--Tu ne vois rien! la, la, te dis-je!
+
+Et il me montrait une grosse tige d'arbrisseau qui sortait de la roche
+un peu au-dessous des tuyaux, c'est-a-dire des prismes du basalte.
+On sait que ces colonnettes de pierre sont souvent tendues et comme
+craquelees de distance en distance, et qu'elles se detachent avec une
+grande facilite si elles reposent sur une base friable qui vienne a
+leur manquer.
+
+Les flancs de la roche Sanadoire etaient revetus de gazon et de
+plantes qu'il n'etait pas prudent d'ebranler. Mais ce danger reel ne
+me preoccupait nullement, j'etais tout entier au peril imaginaire
+d'eveiller et d'irriter le titan. Je refusai net d'obeir. Le
+maitre s'emporta, et, me prenant au collet avec une force vraiment
+surhumaine, il me placa devant une pierre naturellement taillee en
+tablette qu'il lui plaisait d'appeler le clavier de l'orgue.
+
+--Joue mon _Introit_, me cria-t-il aux oreilles, joue-le, tu le sais!
+Moi, je vais souffler, puisque tu n'en as pas le courage!
+
+Et il s'elanca, gravit la base herbue de la roche et se hissa jusqu'a
+l'arbrisseau qu'il se mit a balancer de haut en bas comme si c'eut ete
+le manche d'un soufflet, en me criant:
+
+--Allons, commence, et ne nous trompons pas! _Allegro_, mille
+tonnerres! _allegro risoluto!_
+
+--Et toi, orgue, chante! chante, _orgue_! chante _urgue!..._
+
+Jusque-la, pensant, par moments, qu'il avait le vin gai et se moquait
+de moi, j'avais eu quelque espoir de l'emmener. Mais, le voyant
+souffler son orgue imaginaire avec une ardente conviction, je perdis
+tout a fait l'esprit, j'entrai dans son reve que le vin de Chanturgue
+largement fete rendait peut-etre essentiellement musical. La peur fit
+place a je ne sais quelle imprudente curiosite comme on l'a dans les
+songes, j'etendis mes mains sur le pretendu clavier et je remuai les
+doigts.
+
+Mais alors quelque chose de vraiment extraordinaire se passa en
+moi. Je vis mes mains grossir, grandir et prendre des proportions
+colossales. Cette transformation rapide ne se fit pas sans me causer
+une souffrance telle que je ne l'oublierai de ma vie. Et, a mesure que
+mes mains devenaient celles d'un titan, le chant de l'orgue que je
+croyais entendre acquerait une puissance effroyable. Maitre Jean
+croyait l'entendre aussi, car il me criait:
+
+--Ce n'est pas l'_Introit_! Qu'est-ce que c'est? Je ne sais pas ce que
+c'est, mais ce doit etre de moi, c'est sublime!
+
+--Ce n'est pas de vous, lui repondis-je, car nos voix devenues
+titanesques couvraient les tonnerres de l'instrument fantastisque;
+non, ce n'est pas de vous, c'est de moi.
+
+Et je continuais a developper le motif etrange, sublime ou stupide,
+qui surgissait dans mon cerveau. Maitre Jean soufflait toujours avec
+fureur et je jouais toujours avec transport; l'orgue rugissait, le
+titan ne bougeait pas; j'etais ivre d'orgueil et de joie, je me
+croyais a l'orgue de la cathedrale de Clermont, charmant une foule
+enthousiaste, lorsqu'un bruit sec et strident comme celui d'une vitre
+brisee m'arreta net. Un fracas epouvantable et qui n'avait plus rien
+de musical, se produisit au-dessus de moi, il me sembla que la roche
+Sanadoire oscillait sur sa base. Le clavier reculait et le sol se
+derobait sous mes pieds. Je tombai a la renverse et je roulai au
+milieu d'une pluie de pierres. Les basaltes s'ecroulaient, maitre
+Jean, lance avec l'arbuste qu'il avait deracine, disparaissait sous
+les debris: nous etions foudroyes.
+
+Ne me demandez pas ce que je pensai et ce que je fis pendant les deux
+ou trois heures qui suivirent: j'etais fort blesse a la tete et mon
+sang m'aveuglait. Il me semblait avoir les jambes ecrasees et les
+reins brises. Pourtant, je n'avais rien de grave, puisque,
+apres m'etre traine sur les mains et les genoux, je me trouvai
+insensiblement debout et marchant devant moi. Je n'avais qu'une idee
+dont j'aie garde souvenir, chercher maitre Jean; mais je ne pouvais
+l'appeler, et, s'il m'eut repondu, je n'eusse pu l'entendre. J'etais
+sourd et muet dans ce moment-la.
+
+Ce fut lui qui me retrouva et m'emmena. Je ne recouvrai mes esprits
+qu'aupres de ce petit lac Servieres ou nous nous etions arretes trois
+jours auparavant. J'etais etendu sur le sable du rivage. Maitre Jean
+lavait mes blessures et les siennes, car il etait fort maltraite
+aussi. Bibi broutait aussi philosophiquement que de coutume, sans
+s'eloigner de nous.
+
+Le froid avait dissipe les dernieres influences du fatal vin de
+Chanturgue.
+
+--Eh bien, mon pauvre petit, me dit le professeur en etanchant mon
+front avec son mouchoir trempe dans l'eau glacee du lac, commences-tu
+a te ravoir? peux-tu parler a present?
+
+--Je me sens bien, repondis-je. Et vous, maitre, vous n'etiez donc pas
+mort?
+
+--Apparemment; j'ai du mal aussi, mais ce ne sera rien. Nous l'avons
+echappe belle!
+
+En essayant de rassembler mes souvenirs confus, je me mis a chanter.
+
+--Que diable chantes-tu la? dit maitre Jean surpris. Tu as une
+singuliere maniere d'etre malade, toi! Tout a l'heure, tu ne pouvais
+ni parler ni entendre, et a present monsieur siffle comme un merle!
+Qu'est-ce que c'est que cette musique-la?
+
+--Je ne sais pas, maitre.
+
+--Si fait; c'est une chose que tu sais, puisque tu la chantais quand
+la roche s'est ruee sur nous.
+
+--Je chantais dans ce moment-la? Mais non, je jouais l'orgue, le grand
+orgue du titan!
+
+--Allons, bon! te voila fou, a present? As-tu pu prendre au serieux la
+plaisanterie que je t'ai faite?
+
+La memoire me revenait tres-nette.
+
+--C'est vous qui ne vous souvenez pas, lui dis-je; vous ne plaisantiez
+pas du tout. Vous souffliez l'orgue comme un beau diable!
+
+Maitre Jean avait ete si reellement ivre, qu'il ne se rappelait et ne
+se rappela jamais rien de l'aventure. Il n'avait ete degrise que par
+l'ecroulement d'un pan de la roche Sanadoire, le danger que nous
+avions couru et les blessures que nous avions recues. Il n'avait
+conscience que du motif, inconnu a lui, que j'avais chante et de la
+maniere etonnante dont ce motif avait ete redit cinq fois par les
+echos merveilleux mais bien connus de la roche Sanadoire. Il voulut
+se persuader que c'etait la vibration de ma voix qui avait provoque
+l'ecroulement; a quoi je lui repondis que c'etait la rage obstinee
+avec laquelle il avait secoue et deracine l'arbuste qu'il avait pris
+pour un manche de soufflet. Il soutint que j'avais reve, mais il ne
+put jamais expliquer comment, au lieu de chevaucher tranquillement sur
+la route, nous etions descendus a mi-cote du ravin pour nous amuser a
+_folatrer_ autour de la roche Sanadoire.
+
+Quand nous eumes bande nos plaies et bu assez d'eau pour bien enterrer
+le vin de Chanturgue, nous reprimes notre route; mais nous etions si
+las et si affaiblis, que nous dumes nous arreter a la petite auberge
+au bout du desert. Le lendemain, nous etions si courbatus, qu'il nous
+fallut garder le lit. Le soir, nous vimes arriver le bon cure de
+Chanturgue fort effraye; on avait trouve le chapeau de maitre Jean
+et des traces de sang sur les debris fraichement tombes de la roche
+Sanadoire. A ma grande satisfaction, le torrent avait emporte la
+cravache.
+
+Le digne homme nous soigna fort bien. Il voulait nous ramener chez
+lui, mais l'organiste ne pouvait manquer a la grand'messe du dimanche
+et nous revinmes a Clermont le jour suivant.
+
+Il avait la tete encore affaiblie ou troublee quand il se retrouva
+devant un orgue plus inoffensif que celui de la Sanadoire. La memoire
+lui manqua deux ou trois fois et il dut improviser, ce qu'il faisait
+de son propre aveu tres-mediocrement, bien qu'il se piquat de composer
+des chefs-d'oeuvre a tete reposee.
+
+A l'elevation, il se sentit pris de faiblesse et me fit signe de
+m'asseoir a sa place. Je n'avais jamais joue que devant lui et je
+n'avais aucune idee de ce que je pourrais devenir en musique. Maitre
+Jean n'avait jamais termine une lecon sans decreter que j'etais un
+ane. Un moment je fus presque aussi emu que je l'avais ete devant
+l'orgue du titan. Mais l'enfance a ses acces de confiance spontanee;
+je pris courage, je jouai le motif qui avait frappe le maitre au
+moment de la catastrophe et qui, depuis ce moment-la, n'etait pas
+sorti de ma tete.
+
+Ce fut un succes qui decida de toute ma vie, vous allez voir comment.
+
+Apres la messe, M. le grand vicaire, qui etait un melomane tres-erudit
+en musique sacree, fit mander maitre Jean dans la salle du chapitre.
+
+--Vous avez du talent, lui dit-il, mais il ne faut point manquer de
+discernement. Je vous ai deja blame d'improviser ou de composer des
+motifs qui ont du merite, mais que vous placez hors de saison, tendres
+ou sautillants quand ils doivent etre severes, menacants et comme
+irrites quand ils doivent etre humbles et suppliants. Ainsi,
+aujourd'hui, a l'elevation, vous nous avez fait entendre un veritable
+chant de guerre. C'etait fort beau, je dois l'avouer, mais c'etait un
+sabbat et non un _Adoremus_.
+
+J'etais derriere maitre Jean pendant que le grand vicaire lui parlait,
+et le coeur me battait bien fort. L'organiste s'excusa naturellement
+en disant qu'il s'etait trouve indispose, et qu'un enfant de choeur,
+son eleve, avait tenu l'orgue a l'elevation.
+
+--Est-ce vous, mon petit ami? dit le vicaire en voyant ma figure emue.
+
+--C'est lui, repondit maitre Jean, c'est ce petit ane!
+
+--Ce petit ane a fort bien joue, reprit le grand vicaire en riant.
+Mais pourriez-vous me dire, mon enfant, quel est ce motif qui m'a
+frappe? J'ai bien vu que c'etait quelque chose de remarquable, mais je
+ne saurais dire ou cela existe.
+
+--Cela n'existe que dans ma tete, repondis-je avec assurance. Cela
+m'est venu... dans la montagne.
+
+--T'en est-il venu d'autres?
+
+--Non, c'est la premiere fois que quelque chose m'est venu.
+
+--Pourtant...
+
+--Ne faites pas attention, reprit l'organiste, il ne sait ce qu'il
+dit, c'est une reminiscence!
+
+--C'est possible, mais de qui?
+
+--De moi probablement; on jette tant d'idees au hasard quand on
+compose! le premier venu ramasse les bribes!
+
+--Vous auriez du ne pas laisser perdre cette bribe-la, reprit le grand
+vicaire avec malice; elle vaut une grosse piece.
+
+Il se retourna vers moi en ajoutant:
+
+--Viens chez moi demain apres ma messe basse, je veux t'examiner.
+
+Je fus exact. Il avait eu le temps de faire ses recherches. Nulle part
+il n'avait trouve mon motif. Il avait chez lui un beau piano et me fit
+improviser. D'abord je fus trouble et il ne me vint que du gachis;
+puis, peu a peu, mes idees s'eclaircirent et le prelat fut si content
+de moi, qu'il manda maitre Jean et me recommanda a lui comme son
+protege tout special. C'etait lui dire que mes lecons lui seraient
+bien payees. Le professeur me retira donc de la cuisine et de
+l'ecurie, me traita avec plus de douceur et, en peu d'annees,
+m'enseigna tout ce qu'il savait. Mon protecteur vit bien alors que je
+pouvais aller plus loin et que le petit ane etait plus laborieux et
+mieux doue que son maitre. Il m'envoya a Paris, ou je fus, tres-jeune
+encore, en etat de donner des lecons et de jouer dans les concerts.
+Mais ce n'est pas l'histoire de ma vie entiere que je vous ai promise;
+ce serait trop long, et vous savez maintenant ce que vous vouliez
+savoir: comment une grande frayeur, a la suite d'un acces d'ivresse,
+developpa en moi une faculte refoulee par la rudesse et le dedain du
+maitre qui eut du la developper. Je n'en benis pas moins son souvenir.
+Sans sa vanite et son ivrognerie, qui exposerent ma raison et ma vie
+a la roche Sanadoire, ce qui couvait en moi n'en fut peut-etre jamais
+sorti. Cette folle aventure qui m'a fait eclore, m'a pourtant laisse
+une susceptibilite nerveuse qui est une souffrance. Parfois, en
+improvisant, j'imagine entendre l'ecroulement du roc sur ma tete et
+sentir mes mains grossir comme celles du Moise de Michel-Ange. Cela
+ne dure qu'un instant, mais cela ne s'est point gueri entierement, et
+vous voyez que l'age ne m'en a pas debarrasse.
+
+ * * * * *
+
+--Mais, dit le docteur au maestro quand il eut termine son recit,
+a quoi attribuez-vous cette dilatation fictive de vos mains, cette
+souffrance qui vous saisit a la roche Sanadoire avant son trop reel
+ecroulement?
+
+--Je ne peux l'attribuer, repondit le maestro, qu'a des orties ou a
+des ronces qui poussaient sur le pretendu clavier. Vous voyez, mes
+amis, que tout est symbolique dans mon histoire. La revelation de mon
+avenir fut complete: des illusions, du bruit... et des epines!
+
+
+
+
+CE QUE DISENT LES FLEURS
+
+
+Quand j'etais enfant, ma chere Aurore, j'etais tres-tourmentee de
+ne pouvoir saisir ce que les fleurs se disaient entre elles. Mon
+professeur de botanique m'assurait qu'elles ne disaient rien; soit
+qu'il fut sourd, soit qu'il ne voulut pas me dire la verite, il jurait
+qu'elles ne disaient rien du tout.
+
+Je savais bien le contraire. Je les entendais babiller confusement,
+surtout a la rosee du soir; mais elles parlaient trop bas pour que je
+pusse distinguer leurs paroles; et puis elles etaient mefiantes, et,
+quand je passais pres des plates-bandes du jardin ou sur le sentier du
+pre, elles s'avertissaient par une espece de _psitt_, qui courait de
+l'une a l'autre. C'etait comme si l'on eut dit sur toute la ligne:
+"Attention, taisons-nous! voila l'enfant curieux qui nous ecoute."
+
+Je m'y obstinai. Je m'exercai a marcher si doucement, sans froler le
+plus petit brin d'herbe, qu'elles ne m'entendirent plus et que je pus
+m'avancer tout pres, tout pres; alors, en me baissant sous l'ombre des
+arbres pour qu'elles ne vissent pas la mienne, je saisis enfin des
+paroles articulees.
+
+Il fallait beaucoup d'attention; c'etait de si petites voix, si
+douces, si fines, que la moindre brise les emportait et que le
+bourdonnement des sphinx et des noctuelles les couvrait absolument.
+
+Je ne sais pas quelle langue elles parlaient. Ce n'etait ni le
+francais, ni le latin qu'on m'apprenait alors; mais il se trouva que
+je comprenais fort bien. Il me sembla meme que je comprenais mieux ce
+langage que tout ce que j'avais entendu jusqu'alors.
+
+Un soir, je reussis a me coucher sur le sable et a ne plus rien
+perdre de ce qui se disait aupres de moi dans un coin bien abrite
+du parterre. Comme tout le monde parlait dans tout le jardin, il ne
+fallait pas s'amuser a vouloir surprendre plus d'un secret en une
+fois. Je me tins donc la bien tranquille, et voici ce que j'entendis
+dans les coquelicots:
+
+--Mesdames et messieurs, il est temps d'en finir avec cette platitude.
+Toutes les plantes sont egalement nobles; notre famille ne le cede a
+aucune autre, et, accepte qui voudra la royaute de la rose, je declare
+que j'en ai assez et que je ne reconnais a personne le droit de se
+dire mieux ne et plus titre que moi.
+
+A quoi les marguerites repondirent toutes ensemble que l'orateur
+coquelicot avait raison. Une d'elles, qui etait plus grande que les
+autres et fort belle, demanda la parole et dit:
+
+--Je n'ai jamais compris les grands airs que prend la famille des
+roses. En quoi, je vous le demande, une rose est-elle plus jolie
+et mieux faite que moi? La nature et l'art se sont entendus pour
+multiplier le nombre de nos petales et l'eclat de nos couleurs. Nous
+sommes meme beaucoup plus riches, car la plus belle rose n'a guere
+plus de deux cents petales et nous en avons jusqu'a cinq cents. Quant
+aux couleurs, nous avons le violet et presque le bleu pur que la rose
+ne trouvera jamais.
+
+--Moi, dit un grand pied d'alouette vivace, moi le prince Delphinium,
+j'ai l'azur des cieux dans ma corolle, et mes nombreux parents ont
+toutes les nuances du rose. La pretendue reine des fleurs a donc
+beaucoup a nous envier, et, quant a son parfum si vante...
+
+--Ne parlez pas de cela, reprit vivement le coquelicot. Les hableries
+du parfum me portent sur les nerfs. Qu'est-ce, je vous prie, que le
+parfum? Une convention etablie par les jardiniers et les papillons.
+Moi, je trouve que la rose sent mauvais et que c'est moi qui embaume.
+
+--Nous ne sentons rien, dit la marguerite, et je crois que par la
+nous faisons preuve de tenue et de bon gout. Les odeurs sont des
+indiscretions ou des vanteries. Une plante qui se respecte ne
+s'annonce point par des emanations. Sa beaute doit lui suffire.
+
+--Je ne suis pas de votre avis, s'ecria un gros pavot qui sentait
+tres-fort. Les odeurs annoncent l'esprit et la sante.
+
+Les rires couvrirent la voix du gros pavot. Les oeillets s'en tenaient
+les cotes et les resedas se pamaient. Mais, au lieu de se facher, il
+se remit a critiquer la forme et la couleur de la rose qui ne pouvait
+repondre; tous les rosiers venaient d'etre tailles et les pousses
+remontantes n'avaient encore que de petits boutons bien serres dans
+leurs langes verts. Une pensee fort richement vetue critiqua amerement
+les fleurs doubles, et, comme celles-ci etaient en majorite dans le
+parterre, on commenca a se facher. Mais il y avait tant de jalousie
+contre la rose, qu'on se reconcilia pour la railler et la denigrer. La
+pensee eut meme du succes quand elle compara la rose a un gros chou
+pomme, donnant la preference a celui-ci a cause de sa taille et de son
+utilite. Les sottises que j'entendais m'exaspererent et, tout a coup,
+parlant leur langue:
+
+--Taisez-vous, m'ecriai-je en donnant un coup de pied a ces sottes
+fleurs. Vous ne dites rien qui vaille. Moi qui m'imaginais entendre
+ici des merveilles de poesie, quelle deception vous me causez avec vos
+rivalites, vos vanites et votre basse envie!
+
+Il se fit un profond silence et je sortis du parterre.
+
+--Voyons donc, me disais-je, si les plantes rustiques ont plus de
+bon sens que ces peronnelles cultivees, qui, en recevant de nous une
+beaute d'emprunt, semblent avoir pris nos prejuges et nos travers.
+
+Je me glissai dans l'ombre de la haie touffue, me dirigeant vers la
+prairie; je voulais savoir si les spirees qu'on appelle reine des pres
+avaient aussi de l'orgueil et de l'envie. Mais je m'arretai aupres
+d'un grand eglantier dont toutes les fleurs parlaient ensemble.
+
+--Tachons de savoir, pensai-je, si la rose sauvage denigre la rose a
+cent feuilles et meprise la rose pompon.
+
+Il faut vous dire que, dans mon enfance, on n'avait pas cree toutes
+ces varietes de roses que les jardiniers savants ont reussi a produire
+depuis par la greffe et les semis. La nature n'en etait pas plus
+pauvre pour cela. Nos buissons etaient remplis de varietes nombreuses
+de roses a l'etat rustique: la _canina_, ainsi nommee parce qu'on
+la croyait un remede contre la morsure des chiens enrages; la rose
+canelle, la musquee, la _rubiginosa_ ou rouillee, qui est une des plus
+jolies; la rose pimprenelle, la _tomentosa_ ou cotonneuse, la rose
+alpine, etc., etc. Puis, dans les jardins, nous avions des especes
+charmantes a peu pres perdues aujourd'hui, une panachee rouge et blanc
+qui n'etait pas tres-fournie en petales, mais qui montrait sa couronne
+d'etamines d'un beau jaune vif et qui avait le parfum de la bergamote.
+Elle etait rustique au possible, ne craignant ni les etes secs ni les
+hivers rudes; la rose pompon, grand et petit modele, qui est devenue
+excessivement rare; la petite rose de mai, la plus precoce et
+peut-etre la plus parfumee de toutes, qu'on demanderait en vain
+aujourd'hui dans le commerce, la rose de Damas ou de Provins que nous
+savions utiliser et qu'on est oblige, a present, de demander au midi
+de la France; enfin, la rose a cent feuilles ou, pour mieux dire,
+a cent petales, dont la patrie est inconnue et que l'on attribue
+generalement a la culture.
+
+C'est cette rose _centifolia_ qui etait alors, pour moi comme pour
+tout le monde, l'ideal de la rose, et je n'etais pas persuadee, comme
+l'etait mon precepteur, qu'elle fut un monstre du a la science des
+jardiniers. Je lisais dans mes poetes que la rose etait de toute
+antiquite le type de la beaute et du parfum. A coup sur, ils ne
+connaissaient pas nos roses the qui ne sentent plus la rose, et toutes
+ces varietes charmantes qui, de nos jours, ont diversifie a l'infini,
+mais en l'alterant essentiellement, le vrai type de la rose. On
+m'enseignait alors la botanique. Je n'y mordais qu'a ma facon. J'avais
+l'odorat fin et je voulais que le parfum fut un des caracteres
+essentiels de la plante; mon professeur, qui prenait du tabac, ne
+m'accordait pas ce criterium de classification. Il ne sentait plus que
+le tabac, et, quand il flairait une autre plante, il lui communiquait
+des proprietes sternutatoires tout a fait avilissantes. J'ecoutai donc
+de toutes mes oreilles ce que disaient les eglantiers au-dessus de
+ma tete, car, des les premiers mots que je pus saisir, je vis qu'ils
+parlaient des origines de la rose.
+
+--Reste ici, doux zephyr, disaient-ils, nous sommes fleuris. Les
+belles roses du parterre dorment encore dans leurs boutons verts.
+Vois, nous sommes fraiches et riantes, et, si tu nous berces un peu,
+nous allons repandre des parfums aussi suaves que ceux de notre
+illustre reine.
+
+J'entendis alors le zephyr qui disait:
+
+--Taisez-vous, vous n'etes que des enfants du Nord. Je veux bien
+causer un instant avec vous, mais n'ayez pas l'orgueil de vous egaler
+a la reine des fleurs.
+
+--Cher zephyr, nous la respectons et nous l'adorons, repondirent les
+fleurs de l'eglantier; nous savons comme les autres fleurs du jardin
+en sont jalouses. Elles pretendent qu'elle n'est rien de plus que
+nous, qu'elle est fille de l'eglantier et ne doit sa beaute qu'a la
+greffe et a la culture. Nous sommes des ignorantes et ne savons pas
+repondre. Dis-nous, toi qui es plus ancien que nous sur la terre, si
+tu connais la veritable origine de la rose.
+
+--Je vous la dirai, car c'est ma propre histoire; ecoutez-la, et ne
+l'oubliez jamais.
+
+Et le zephyr raconta ceci:
+
+--Au temps ou les etres et les choses de l'univers parlaient encore la
+langue des dieux, j'etais le fils aine du roi des orages. Mes ailes
+noires touchaient les deux extremites des plus vastes horizons, ma
+chevelure immense s'emmelait aux nuages. Mon aspect etait epouvantable
+et sublime, j'avais le pouvoir de rassembler les nuees du couchant
+et de les etendre comme un voile impenetrable entre la terre et le
+soleil.
+
+"Longtemps je regnai avec mon pere et mes freres sur la planete
+infeconde. Notre mission etait de detruire et de bouleverser. Mes
+freres et moi, dechaines sur tous les points de ce miserable petit
+monde, nous semblions ne devoir jamais permettre a la vie de paraitre
+sur cette scorie informe que nous appelons aujourd'hui la terre des
+vivants. J'etais le plus robuste et le plus furieux de tous. Quand le
+roi mon pere etait las, il s'etendait sur le sommet des nuees et
+se reposait sur moi du soin de continuer l'oeuvre de l'implacable
+destruction. Mais, au sein de cette terre, inerte encore, s'agitait un
+esprit, une divinite puissante, l'esprit de la vie, qui voulait etre,
+et qui, brisant les montagnes, comblant les mers, entassant les
+poussieres, se mit un jour a surgir de toutes parts. Nos efforts
+redoublerent et ne servirent qu'a hater l'eclosion d'une foule d'etres
+qui nous echappaient par leur petitesse ou nous resistaient par leur
+faiblesse meme; d'humbles plantes flexibles, de minces coquillages
+flottants prenaient place sur la croute encore tiede de l'ecorce
+terrestre, dans les limons, dans les eaux, dans les detritus de tout
+genre. Nous roulions en vain les flots furieux sur ces creations
+ebauchees. La vie naissait et apparaissait sans cesse sous des formes
+nouvelles, comme si le genie patient et inventif de la creation eut
+resolu d'adapter les organes et les besoins de tous les etres au
+milieu tourmente que nous leur faisions.
+
+"Nous commencions a nous lasser de cette resistance passive en
+apparence, irreductible en realite. Nous detruisions des races
+entieres d'etres vivants, d'autres apparaissaient organises pour nous
+subir sans mourir. Nous etions epuises de rage. Nous nous retirames
+sur le sommet des nuees pour deliberer et demander a notre pere des
+forces nouvelles.
+
+"Pendant qu'il nous donnait de nouveaux ordres, la terre un instant
+delivree de nos fureurs se couvrit de plantes innombrables ou des
+myriades d'animaux ingenieusement conformes dans leurs differents
+types, chercherent leur abri et leur nourriture dans d'immenses forets
+ou sur les flancs de puissantes montagnes, ainsi que dans les eaux
+epurees de lacs immenses.
+
+"--Allez, nous dit mon pere, le roi des orages, voici la terre qui
+s'est paree comme une fiancee pour epouser le soleil. Mettez-vous
+entre eux. Entassez les nuees enormes, mugissez, et que votre souffle
+renverse les forets, aplanisse les monts et dechaine les mers. Allez,
+et ne revenez pas, tant qu'il y aura encore un etre vivant, une plante
+debout sur cette arene maudite ou la vie pretend s'etablir en depit de
+nous.
+
+"Nous nous dispersames comme une semence de mort sur les deux
+hemispheres, et moi, fendant comme un aigle le rideau des nuages, je
+m'abattis sur les antiques contrees de l'extreme Orient, la ou de
+profondes depressions du haut plateau asiatique s'abaissant vers
+la mer sous un ciel de feu, font eclore, au sein d'une humidite
+energique, les plantes gigantesques et les animaux redoutables.
+J'etais repose des fatigues subies, je me sentais doue d'une force
+incommensurable, j'etais fier d'apporter le desordre et la mort a tous
+ces faibles qui semblaient me braver. D'un coup d'aile, je rasais
+toute une contree; d'un souffle, j'abattais toute une foret, et je
+sentais en moi une joie aveugle, enivree, la joie d'etre plus fort que
+toutes les forces de la nature.
+
+"Tout a coup un parfum passa en moi comme par une aspiration inconnue
+a mes organes, et, surpris d'une sensation si nouvelle, je m'arretai
+pour m'en rendre compte. Je vis alors pour la premiere fois un etre
+qui etait apparu sur la terre en mon absence, un etre frais, delicat,
+imperceptible, la rose!
+
+"Je fondis sur elle pour l'ecraser. Elle plia, se coucha sur l'herbe
+et me dit:
+
+"--Prends pitie! je suis si belle et si douce! respire-moi, tu
+m'epargneras.
+
+"Je la respirai et une ivresse soudaine abattit ma fureur. Je me
+couchai sur l'herbe et je m'endormis aupres d'elle.
+
+"Quand je m'eveillai, la rose s'etait relevee et se balancait
+mollement, bercee par mon haleine apaisee.
+
+"--Sois mon ami, me dit-elle. Ne me quitte plus. Quand tes ailes
+terribles sont pliees, je t'aime et te trouve beau. Sans doute tu es
+le roi de la foret. Ton souffle adouci est un chant delicieux. Reste
+avec moi, ou prends-moi avec toi, afin que j'aille voir de plus pres
+le soleil et les nuages.
+
+"Je mis la rose dans mon sein et je m'envolai avec elle. Mais bientot
+il me sembla qu'elle se fletrissait; alanguie, elle ne pouvait plus
+me parler; son parfum, cependant, continuait a me charmer, et moi,
+craignant de l'aneantir, je volais doucement, je caressais la cime des
+arbres, j'evitais le moindre choc. Je remontai ainsi avec precaution
+jusqu'au palais de nuees sombres ou m'attendait mon pere.
+
+"--Que veux-tu? me dit-il, et pourquoi as-tu laisse debout cette foret
+que je vois encore sur les rivages de l'Inde? Retourne l'exterminer au
+plus vite.
+
+"--Oui, repondis-je en lui montrant la rose, mais laisse-moi te
+confier ce tresor que je veux sauver.
+
+"--Sauver! s'ecria-t-il en rugissant de colere; tu veux sauver quelque
+chose?
+
+"Et, d'un souffle, il arracha de ma main la rose, qui disparut dans
+l'espace en semant ses petales fletries.
+
+"Je m'elancai pour ressaisir au moins un vestige; mais le roi, irrite
+et implacable, me saisit a mon tour, me coucha, la poitrine sur
+son genou, et, avec violence, m'arracha mes ailes, dont les plumes
+allerent dans l'espace rejoindre les feuilles dispersees de la rose.
+
+"--Miserable enfant, me dit-il, tu as connu la pitie, tu n'es plus mon
+fils. Va-t'en rejoindre sur la terre le funeste esprit de la vie qui
+me brave, nous verrons s'il fera de toi quelque chose, a present que,
+grace a moi, tu n'es plus rien.
+
+"Et, me lancant dans les abimes du vide, il m'oublia a jamais.
+
+"Je roulai jusqu'a la clairiere et me trouvai aneanti a cote de la
+rose, plus riante et plus embaumee que jamais.
+
+"--Quel est ce prodige? Je te croyais morte et je te pleurais. As-tu
+le don de renaitre apres la mort?
+
+"--Oui, repondit-elle, comme toutes les creatures que l'esprit de vie
+feconde. Vois ces boutons qui m'environnent. Ce soir, j'aurai perdu
+mon eclat et je travaillerai a mon renouvellement, tandis que mes
+soeurs te charmeront de leur beaute et te verseront les parfums de
+leur journee de fete. Reste avec nous; n'es-tu pas notre compagnon et
+notre ami?
+
+"J'etais si humilie de ma decheance, que j'arrosais de mes larmes
+cette terre a laquelle je me sentais a jamais rive. L'esprit de la vie
+sentit mes pleurs et s'en emut. Il m'apparut sous la forme d'un ange
+radieux et me dit:
+
+"--Tu as connu la pitie, tu as eu pitie de la rose, je veux avoir
+pitie de toi. Ton pere est puissant, mais je le suis plus que lui, car
+il peut detruire et, moi, je peux creer.
+
+"En parlant ainsi, l'etre brillant me toucha et mon corps devint celui
+d'un bel enfant avec un visage semblable au coloris de la rose. Des
+ailes de papillon sortirent de mes epaules et je me mis a voltiger
+avec delices.
+
+"--Reste avec les fleurs, sous le frais abri des forets, me dit la
+fee. A present, ces domes de verdure te cacheront et te protegeront.
+Plus tard, quand j'aurai vaincu la rage des elements, tu pourras
+parcourir la terre, ou tu seras beni par les hommes et chante par les
+poetes.--Quant a toi, rose charmante qui, la premiere as su desarmer
+la fureur par la beaute, sois le signe de la future reconciliation
+des forces aujourd'hui ennemies de la nature. Tu seras aussi
+l'enseignement des races futures, car ces races civilisees voudront
+faire servir toutes choses a leurs besoins. Mes dons les plus
+precieux, la grace, la douceur et la beaute risqueront de leur sembler
+d'une moindre valeur que la richesse et la force. Apprends-leur,
+aimable rose, que la plus grande et la plus legitime puissance est
+celle qui charme et reconcilie. Je te donne ici un titre que les
+siecles futurs n'oseront pas t'oter. Je te proclame reine des fleurs;
+les royautes que j'institue sont divines et n'ont qu'un moyen
+d'action, le charme.
+
+"Depuis ce jour, j'ai vecu en paix avec le ciel, cheri des hommes, des
+animaux et des plantes; ma libre et divine origine me laisse le choix
+de resider ou il me plait, mais je suis trop l'ami de la terre et le
+serviteur de la vie a laquelle mon souffle bienfaisant contribue, pour
+quitter cette terre cherie ou mon premier et eternel amour me retient.
+Oui, mes cheres petites, je suis le fidele amant de la rose et par
+consequent votre frere et votre ami."
+
+--En ce cas, s'ecrierent toutes les petites roses de l'eglantier,
+donne-nous le bal et rejouissons-nous en chantant les louanges de
+madame la reine, la rose a cent feuilles de l'Orient.
+
+Le zephyr agita ses jolies ailes et ce fut au-dessus de ma tete une
+danse effrenee, accompagnee de frolements de branches et de claquement
+de feuilles en guise de timbales et de castagnettes: il arriva bien a
+quelques petites folles de dechirer leur robe de bal et de semer leurs
+petales dans mes cheveux; mais elles n'y firent pas attention et
+danserent de plus belle en chantant:
+
+--Vive la belle rose dont la douceur a vaincu le fils des orages! vive
+le bon zephyr qui est reste l'ami des fleurs!
+
+Quand je racontai a mon precepteur ce que j'avais entendu, il declara
+que j'etais malade et qu'il fallait m'administrer un purgatif. Mais ma
+grand'mere m'en preserva en lui disant:
+
+--Je vous plains si vous n'avez jamais entendu ce que disent les
+roses. Quant a moi, je regrette le temps ou je l'entendais. C'est une
+faculte de l'enfance. Prenez garde de confondre les facultes avec les
+maladies!
+
+
+
+
+LE MARTEAU ROUGE
+
+
+J'ai trahi pour vous, mes enfants, le secret du vent et des roses. Je
+vais vous raconter maintenant l'histoire d'un caillou. Mais je vous
+tromperais si je vous disais que les cailloux parlent comme les
+fleurs. S'ils disent quelque chose, lorsqu'on les frappe, nous ne
+pouvons l'entendre que comme un bruit sans paroles. Tout dans la
+nature a une voix, mais nous ne pouvons attribuer la parole qu'aux
+etres. Une fleur est un etre pourvu d'organes et qui participe
+largement a la vie universelle. Les pierres ne vivent pas, elles ne
+sont que les ossements d'un grand corps, qui est la planete, et, ce
+grand corps, on peut le considerer comme un etre; mais les fragments
+de son ossature ne sont pas plus des etres par eux-memes qu'une
+phalange de nos doigts ou une portion de notre crane n'est un etre
+humain.
+
+C'etait pourtant un beau caillou, et ne croyez pas que vous eussiez
+pu le mettre dans votre poche, car il mesurait peut-etre un metre sur
+toutes ses faces. Detache d'une roche de cornaline, il etait cornaline
+lui-meme, non pas de la couleur de ces vulgaires silex sang de boeuf
+qui jonchent nos chemins, mais d'un rose chair veine de parties
+ambrees, et transparent comme un cristal. Vitrification splendide,
+produite par l'action des feux plutoniens sur l'ecorce siliceuse de
+la terre, il avait ete separe de sa roche par une dislocation, et il
+brillait au soleil, au milieu des herbes, tranquille et silencieux
+depuis des siecles dont je ne sais pas le compte. La fee Hydrocharis
+vint enfin un jour a le remarquer. La fee Hydrocharis (beaute des
+eaux) etait amoureuse des ruisseaux clairs et tranquilles, parce
+qu'elle y faisait pousser ses plantes favorites, que je ne vous
+nommerai pas, vu que vous les connaissez maintenant et que vous les
+cherissez aussi.
+
+La fee avait du depit, car, apres une fonte de neiges assez
+considerable sur les sommets de montagnes, le ruisseau avait ensable
+de ses eaux troublees et grondeuses les tapis de fleurs et de verdure
+que la fee avait caresses et benis la veille. Elle s'assit sur le gros
+caillou et, contemplant le desastre, elle se fit ce raisonnement:
+
+--La fee des glaciers, ma cruelle ennemie, me chassera de cette
+region, comme elle m'a chassee deja des regions qui sont au-dessus
+et qui, maintenant, ne sont plus que des amas de ruines. Ces roches
+entrainees par les glaces, ces moraines steriles ou la fleur ne
+s'epanouit plus, ou l'oiseau ne chante plus, ou le froid et la mort
+regnent stupidement, menacent de s'etendre sur mes riants herbages
+et sur mes bosquets embaumes. Je ne puis resister, le neant veut
+triompher ici de la vie, le destin aveugle et sourd est contre moi.
+Si je connaissais, au moins, les projets de l'ennemi, j'essayerais de
+lutter. Mais ces secrets ne sont confies qu'aux ondes fougueuses dont
+les mille voix confuses me sont inintelligibles. Des qu'elles arrivent
+a mes lacs et a mes etangs, elles se taisent, et, sur mes pentes
+sinueuses, elles se laissent glisser sans bruit. Comment les decider a
+parler de ce qu'elles savent des hautes regions d'ou elles descendent
+et ou il m'est interdit de penetrer?
+
+La fee se leva, reflechit encore, regarda autour d'elle et accorda
+enfin son attention au caillou qu'elle avait jusque-la meprise comme
+une chose inerte et sterile. Il lui vint alors une idee, qui etait de
+placer ce caillou sur le passage incline du ruisseau. Elle ne prit pas
+la peine de pousser le bloc, elle souffla dessus, et le bloc se mit en
+travers de l'eau courante, debout sur le sable ou il s'enfonca par son
+propre poids, de maniere a y demeurer solidement fixe. Alors, la fee
+regarda et ecouta.
+
+Le ruisseau, evidemment irrite de rencontrer cet obstacle, le frappa
+d'abord brutalement pour le chasser de son chemin; puis il le
+contourna et se pressa sur ses flancs jusqu'a ce qu'il eut reussi a se
+creuser une rigole de chaque cote, et il se precipita dans ces rigoles
+en exhalant une sourde plainte.
+
+--Tu ne dis encore rien qui vaille, pensa la fee, mais je vais
+t'emprisonner si bien que je te forcerai de me repondre.
+
+Alors, elle donna une chiquenaude au bloc de cornaline qui se fendit
+en quatre. C'est si puissant un doigt de fee! L'eau, rencontrant
+quatre murailles au lieu d'une, s'y laissa choir, et, bondissant de
+tous cotes en ruisselets entrecoupes, il se mit a babiller comme un
+fou, jetant ses paroles si vite, que c'etait un bredouillage insense,
+impossible.
+
+La fee cassa encore une fois le bloc et des quatre morceaux en fit
+huit qui, divisant encore le cours de l'eau, la forcerent a se calmer
+et a murmurer discretement. Alors, elle saisit son langage, et, comme
+les ruisseaux sont de nature indiscrete et babillarde, elle apprit
+que la reine des glaciers avait resolu d'envahir son domaine et de la
+chasser encore plus loin.
+
+Hydrocharis prit alors toutes ses plantes cheries dans sa robe tissue
+de rayons de soleil, et s'eloigna, oubliant au milieu de l'eau les
+pauvres debris du gros caillou, qui resterent la jusqu'a ce que les
+eaux obstinees les eussent emportes ou broyes.
+
+Rien n'est philosophe et resigne comme un caillou. Celui dont j'essaye
+de vous dire l'histoire n'etait plus represente un peu dignement que
+par un des huit morceaux, lequel etait encore gros comme votre tete,
+et, a peu pres aussi rond, vu que les eaux qui avaient emiette les
+autres, l'avaient roule longtemps. Soit qu'il eut eu plus de chance,
+soit qu'on eut eu des egards pour lui, il etait arrive beau, luisant
+et bien poli jusqu'a la porte d'une hutte de roseaux ou vivaient
+d'etranges personnages.
+
+C'etait des hommes sauvages, vetus de peaux de betes, portant de
+longues barbes et de longs cheveux, faute de ciseaux pour les couper,
+ou parce qu'ils se trouvaient mieux ainsi, et peut-etre n'avaient-ils
+pas tort. Mais, s'ils n'avaient pas encore invente les ciseaux, ce
+dont je ne suis pas sur, ces hommes primitifs n'en etaient pas moins
+d'habiles couteliers. Celui qui habitait la hutte etait meme un
+armurier recommandable.
+
+Il ne savait pas utiliser le fer, mais les cailloux grossiers
+devenaient entre ses mains des outils de travail ingenieux ou des
+armes redoutables. C'est vous dire que ces gens appartenaient a la
+race de l'age de pierre qui se confond dans la nuit des temps avec les
+premiers ages de l'occupation celtique. Un des enfants de l'armurier
+trouva sous ses pieds le beau caillou amene par le ruisseau, et,
+croyant que c'etait un des nombreux eclats ou morceaux de rebut jetes
+ca et la autour de l'atelier de son pere, il se mit a jouer avec et
+a le faire rouler. Mais le pere, frappe de la vive couleur et de la
+transparence de cet echantillon, le lui ota des mains et appela ses
+autres enfants et apprentis pour l'admirer. On ne connaissait dans
+le pays environnant aucune roche d'ou ce fragment put provenir.
+L'armurier recommanda a son monde de bien surveiller les cailloux que
+charriait le ruisseau; mais ils eurent beau chercher et attendre, ils
+n'en trouverent pas d'autre et celui-ci resta dans l'atelier comme un
+objet des plus rares et des plus precieux.
+
+A quelques jours de la, un homme bleu descendit de la colline et somma
+l'armurier de lui livrer sa commande. Cet homme bleu, qui etait blanc
+en dessous, avait la figure et le corps peints avec le suc d'une
+plante qui fournissait aux chefs et aux guerriers ce que les Indiens
+d'aujourd'hui appellent encore leur peinture de guerre. Il etait donc
+de la tete aux pieds d'un beau bleu d'azur et la famille de l'armurier
+le contemplait avec admiration et respect.
+
+Il avait commande une hache de silex, la plus lourde et la plus
+tranchante qui eut ete jamais fabriquee depuis l'age du renne, et
+cette arme formidable lui fut livree, moyennant le prix de deux peaux
+d'ours, selon qu'il avait ete convenu. L'homme bleu ayant paye, allait
+se retirer, lorsque l'armurier lui montra son caillou de cornaline
+en lui proposant de le faconner pour lui en hache ou en casse-tete.
+L'homme bleu, emerveille de la beaute de la matiere, demanda un
+casse-tete qui serait en meme temps un couteau propre a depecer les
+animaux apres les avoir assommes. On lui fabriqua donc avec ce caillou
+merveilleux un outil admirable auquel, a force de patience, on put
+meme donner le poli jusqu'alors inconnu a une industrie encore privee
+de meules; et, pour porter au comble la satisfaction de l'homme bleu,
+un des fils de l'armurier, enfant tres-adroit et tres-artiste, dessina
+avec une pointe faite d'un eclat, la figure d'un daim sur un des cotes
+de la lame. Un autre, apprenti tres-habile au montage, enchassa l'arme
+dans un manche de bois fendu par le milieu et assujetti aux extremites
+par des cordes de fibres vegetales tres-finement tressees et d'une
+solidite a toute epreuve.
+
+L'homme bleu donna douze peaux de daim pour cette merveille et
+l'emporta, triomphant, dans sa mardelle immense, car il etait un grand
+chef de clan, enrichi a la chasse et souvent victorieux a la guerre.
+
+Vous savez ce qu'est une mardelle: vous avez vu ces grands trous
+beants au milieu de nos champs, aujourd'hui cultives, jadis couverts
+d'etangs et de forets. Plusieurs ont de l'eau au fond tandis qu'a un
+niveau plus eleve, on a trouve des cendres, des os, des debris de
+poteries et des pierres disposees en foyer.
+
+On peut croire que les peuples primitifs aimaient a demeurer sur
+l'eau, temoins les cites lacustres trouvees en si grand nombre et dont
+vous avez entendu beaucoup parler.
+
+Moi, j'imagine que, dans les pays de plaine comme les notres, ou l'eau
+est rare, on creusait le plus profondement possible, et, autant que
+possible, aussi dans le voisinage d'une source. On detournait au
+besoin le cours d'un faible ruisseau et on l'emmagasinait dans ces
+profonds reservoirs, puis l'on batissait sur pilotis une spacieuse
+demeure, qui s'elevait comme un ilot dans un entonnoir et dont les
+toits inapercus ne s'elevaient pas au-dessus du niveau du sol, toutes
+conditions de securite contre le parcours des betes sauvages ou
+l'invasion des hordes ennemies.
+
+Quoi qu'il en soit, l'homme bleu residait dans une grande mardelle (on
+dit aussi margelle), entouree de beaucoup d'autres plus petites et
+moins profondes, ou plusieurs familles s'etaient etablies pour obeir a
+ses ordres en beneficiant de sa protection. L'homme bleu fit le tour
+de toutes ces citernes habitees, franchit, pour entrer chez ses
+clients, les arbres jetes en guise de ponts, se chauffa a tous les
+foyers, causa amicalement avec tout le monde, montrant sa merveilleuse
+hache rose, et laissant volontiers croire qu'il l'avait recue en
+present de quelque divinite. Si on le crut, ou si l'on feignit de le
+croire, je l'ignore; mais la hache rose fut regardee comme un talisman
+d'une invincible puissance, et, lorsque l'ennemi se presenta pour
+envahir la tribu, tous se porterent au combat avec une confiance
+exaltee. La confiance fait la bravoure et la bravoure fait la force.
+L'ennemi fut ecrase, la hache rose du grand chef devint pourpre dans
+le sang des vaincus. Une gloire nouvelle couronna les anciennes
+gloires de l'homme bleu, et, dans sa terreur, l'ennemi lui donna le
+nom de _Marteau-Rouge_, que sa tribu et ses descendants porterent
+apres lui.
+
+Ce marteau lui porta bonheur car il fut vainqueur dans toutes ses
+guerres comme dans toutes ses chasses, et mourut, plein de jours,
+sans avoir ete victime d'aucun des hasards de sa vie belliqueuse.
+On l'enterra sous une enorme butte de terre et de sable suivant la
+coutume du temps, et, malgre le desir effrene qu'avaient ses heritiers
+de posseder le marteau rouge, on enterra le marteau rouge avec lui.
+Ainsi le voulait la loi religieuse conservatrice du respect du aux
+morts.
+
+Voila donc notre caillou rejete dans le neant des tenebres apres une
+courte periode de gloire et d'activite. La tribu du Marteau-Rouge eut
+lieu de regretter la sepulture donnee au talisman, car les tribus
+ennemies, longtemps epouvantees par la vaillance du grand chef,
+revinrent en nombre et devasterent les pays de chasse, enleverent les
+troupeaux et ravagerent meme les habitations.
+
+Ces malheurs deciderent un des descendants de Marteau-Rouge 1er a
+violer la sepulture de son aieul, a penetrer la nuit dans son caveau
+et a enlever secretement le talisman, qu'il cacha avec soin dans sa
+mardelle. Comme il ne pouvait avouer a personne cette profanation, il
+ne pouvait se servir de cette arme excellente et ranimer le courage de
+son clan, en la faisant briller au soleil des batailles. N'etant plus
+secouee par un bras energique et vaillant,--le nouveau possesseur
+etait plus superstitieux que brave,--elle perdit sa vertu, et la
+tribu, vaincue, dispersee, dut aller chercher en d'autres lieux des
+etablissements nouveaux. Ses mardelles conquises furent occupees par
+le vainqueur, et des siecles s'ecoulerent sans que le fameux marteau
+enterre entre deux pierres fut exhume. On l'oublia si bien, que, le
+jour ou une vieille femme, en poursuivant un rat dans sa cuisine, le
+retrouva intact, personne ne put lui dire a quoi ce couteau de pierre
+avait pu servir. L'usage de ces outils s'etait perdu. On avait appris
+a fondre et a faconner le bronze, et, comme ces peuples n'avaient pas
+d'histoire, ils ne se souvenaient pas des services que le silex leur
+avait rendus.
+
+Toutefois, la vieille femme trouva le marteau joli et l'essaya pour
+raper les racines qu'elle mettait dans sa soupe. Elle le trouva
+commode, bien que le temps et l'humidite l'eussent prive de son beau
+manche a cordelettes. Il etait encore coupant. Elle en fit son couteau
+de predilection. Mais, apres elle, des enfants voulurent s'en servir
+et l'ebrecherent outrageusement.
+
+Quand vint l'age du fer, cet ustensile meprise fut oublie sur le bord
+de la margelle tarie et a demi comblee. On construisait de nouvelles
+habitations a fleur de terre avec des cultures autour. On connaissait
+la beche et la cognee, on parlait, on agissait, on pensait autrement
+que par le passe. Le glorieux marteau rouge redevint simple caillou et
+reprit son sommeil impassible dans l'herbe des prairies.
+
+Bien des siecles se passerent encore lorsqu'un paysan chasseur qui
+poursuivait un lievre refugie dans la mardelle, et qui, pour mieux
+courir, avait quitte ses sabots, se coupa l'orteil sur une des faces
+encore tranchantes du marteau rouge. Il le ramassa, pensant en faire
+des pierres pour son fusil, et l'apporta chez lui, ou il l'oublia dans
+un coin. A l'epoque des vendanges, il s'en servit pour caler sa cuve;
+apres quoi, il le jeta dans son jardin, ou les choux, ces fiers
+occupants d'une terre longtemps abandonnee a elle-meme, le couvrirent
+de leur ombre et lui permirent de dormir encore a l'abri du caprice de
+l'homme.
+
+Cent ans plus tard, un jardinier le rencontra sous sa beche, et,
+comme le jardin du paysan s'etait fondu dans un parc seigneurial, ce
+jardinier porta sa trouvaille au chatelain, en lui disant:
+
+--Ma foi, monsieur le comte, je crois bien que j'ai trouve dans mes
+planches d'asperges un de ces marteaux anciens dont vous etes curieux.
+
+M. le comte complimenta son jardinier sur son _oeil_ d'antiquaire et
+fit grand cas de sa decouverte. Le marteau rouge etait un des plus
+beaux specimens de l'antique industrie de nos peres, et, malgre les
+outrages du temps, il portait la trace indelebile du travail de
+l'homme a un degre remarquable. Tous les amis de la maison et tous les
+antiquaires du pays l'admirerent. Son age devint un sujet de grande
+discussion. Il etait en partie degrossi et taille au silex comme les
+specimens des premiers ages, en partie faconne et poli comme ceux
+d'un temps moins barbare. Il appartenait evidemment a un temps de
+transition, peut-etre avait-il ete apporte par des emigrants; a coup
+sur, dirent les geologues, il n'a pas ete fabrique dans le pays, car
+il n'y a pas de trace de cornaline bien loin a la ronde.
+
+Les geologues n'oublierent qu'une chose, c'est que les eaux sont
+des conducteurs de mineraux de toute sorte, et les antiquaires ne
+songerent pas a se demander si l'histoire des faits industriels
+n'etaient pas dementie a chaque instant par des tentatives
+personnelles dues au caprice ou au genie de quelque artisan mieux
+doue que les autres. La figure tracee sur la lame presentait encore
+quelques lineaments qui furent soigneusement examines. On y voyait
+bien encore l'intention de representer un animal. Mais etait-ce un
+cheval, un cerf, un ours des cavernes ou un mammouth?
+
+Quand on eut bien examine et interroge le marteau rouge, on le placa
+sur un coussinet de velours. C'etait la plus curieuse piece de la
+collection de M. le comte. Il eut la place d'honneur et la conserva
+pendant une dizaine d'annees.
+
+Mais M. le comte vint a mourir sans enfants, et madame la comtesse
+trouva que le defunt avait depense pour ses collections beaucoup
+d'argent qu'il eut mieux employe a lui acheter des dentelles et a
+renouveler ses equipages. Elle fit vendre toutes ces antiquailles,
+pressee qu'elle etait d'en debarrasser les chambres de son chateau.
+Elle ne conserva que quelques gemmes gravees et quelques medailles
+d'or qu'elle pouvait utiliser pour sa parure, et, comme le marteau
+rouge etait tire d'une cornaline particulierement belle, elle le
+confia a un lapidaire charge de le tailler en plaques destinees a un
+fermoir de ceinture.
+
+Quand les fragments du marteau rouge furent tailles et montes, madame
+trouva la chose fort laide et la donna a sa petite niece agee de six
+ans qui en orna sa poupee. Mais ce bijou trop lourd et trop grand ne
+lui plut pas longtemps et elle imagina d'en faire de la soupe. Oui
+vraiment, mes enfants, de la soupe pour les poupees. Vous savez mieux
+que moi que la soupe aux poupees se compose de choses tres-variees:
+des fleurs, des graines, des coquilles, des haricots blancs et rouges,
+tout est bon quand cela est cuit a point dans un petit vase de
+fer-blanc sur un feu imaginaire. La petite niece manquant de carottes
+pour son pot-au-feu, remarqua la belle couleur de la cornaline, et, a
+l'aide d'un fer a repasser, elle la broya en mille petits morceaux qui
+donnerent tres-bonne mine a la soupe et que la poupee eut du trouver
+succulente.
+
+Si le marteau rouge eut ete un etre, c'est-a-dire s'il eut pu penser,
+quelles reflexions n'eut-il pas faites sur son etrange destinee? Avoir
+ete montagne, et puis bloc; avoir servi sous cette forme a l'oeuvre
+mysterieuse d'une fee, avoir force un ruisseau a reveler les secrets
+du genie des cimes glacees; avoir ete, plus tard, le palladium d'une
+tribu guerriere, la gloire d'un peuple, le sceptre d'un homme bleu;
+etre descendu a l'humble condition de couteau de cuisine jusqu'a
+ratisser, Dieu sait quels legumes, chez un peuple encore sauvage;
+avoir retrouve une sorte de gloire dans les mains d'un antiquaire,
+jusqu'a se pavaner sur un socle de velours aux yeux des amateurs
+emerveilles: et tout cela pour devenir carotte fictive dans les mains
+d'un enfant, sans pouvoir seulement eveiller l'appetit dedaigneux
+d'une poupee!
+
+Le marteau rouge n'etait pourtant pas absolument aneanti. Il en etait
+reste un morceau gros comme une noix que le valet de chambre ramassa
+en balayant et qu'il vendit cinquante centimes au lapidaire. Avec ce
+dernier fragment, le lapidaire fit trois bagues qu'il vendit un franc
+chacune. C'est tres-joli, une bague de cornaline, mais c'est vite
+casse et perdu. Une seule existe encore, elle a ete donnee a une
+petite fille soigneuse qui la conserve precieusement sans se douter
+qu'elle possede la derniere parcelle du fameux marteau rouge, lequel
+n'etait lui-meme qu'une parcelle de la roche aux fees.
+
+Tel est le sort des choses. Elles n'existent que par le prix que nous
+y attachons, elles n'ont point d'ame qui les fasse renaitre, elles
+deviennent poussiere; mais, sous cette forme, tout ce qui possede la
+vie les utilise encore. La vie se sert de tout, et ce que le temps et
+l'homme detruisent renait sous des formes nouvelles, grace a cette fee
+qui ne laisse rien perdre, qui repare tout et qui recommence tout ce
+qui est defait. Cette reine des fees, vous la connaissez fort bien:
+c'est la nature.
+
+
+
+
+LA FEE POUSSIERE
+
+
+Autrefois, il y a bien longtemps, mes chers enfants, j'etais jeune
+et j'entendais souvent les gens se plaindre d'une importune petite
+vieille qui entrait par les fenetres quand on l'avait chassee par les
+portes. Elle etait si fine et si menue, qu'on eut dit qu'elle flottait
+au lieu de marcher, et mes parents la comparaient a une petite fee.
+Les domestiques la detestaient et la renvoyaient a coups de plumeau,
+mais on ne l'avait pas plus tot delogee d'une place qu'elle
+reparaissait a une autre.
+
+Elle portait toujours une vilaine robe grise trainante et une sorte
+de voile pale que le moindre vent faisait voltiger autour de sa tete
+ebouriffee en meches jaunatres.
+
+A force d'etre persecutee, elle me faisait pitie et je la laissais
+volontiers se reposer dans mon petit jardin, bien qu'elle abimat
+beaucoup mes fleurs. Je causais avec elle, mais sans en pouvoir tirer
+une parole qui eut le sens commun. Elle voulait toucher a tout, disant
+qu'elle ne faisait que du bien. On me reprochait de la tolerer, et,
+quand je l'avais laissee s'approcher de moi, on m'envoyait laver et
+changer, en me menacant de me donner le nom qu'elle portait.
+
+C'etait un vilain nom que je redoutais beaucoup. Elle etait si
+malpropre qu'on pretendait qu'elle couchait dans les balayures des
+maisons et des rues, et, a cause de cela, on la nommait la fee
+Poussiere.
+
+--Pourquoi donc etes-vous si poudreuse? lui dis-je, un jour qu'elle
+voulait m'embrasser.
+
+--Tu es une sotte de me craindre, repondit-elle alors d'un ton
+railleur: tu m'appartiens, et tu me ressembles plus que tu ne penses.
+Mais tu es une enfant esclave de l'ignorance, et je perdrais mon temps
+a te le demontrer.
+
+--Voyons, repris-je, vous paraissez vouloir parler raison pour la
+premiere fois. Expliquez-moi vos paroles.
+
+--Je ne puis te parler ici, repondit-elle. J'en ai trop long a te
+dire, et, sitot que je m'installe quelque part chez vous, on me balaye
+avec mepris; mais, si tu veux savoir qui je suis, appelle-moi par
+trois fois cette nuit, aussitot que tu seras endormie.
+
+La-dessus, elle s'eloigna en poussant un grand eclat de rire, et il me
+sembla la voir se dissoudre et s'elever en grande trainee d'or, rougi
+par le soleil couchant.
+
+Le meme soir, j'etais dans mon lit et je pensais a elle en commencant
+a sommeiller.
+
+--J'ai reve tout cela, me disais-je, ou bien cette petite vieille
+est une vraie folle. Comment me serait-il possible de l'appeler en
+dormant?
+
+Je m'endormis, et tout aussitot je revai que je l'appelais. Je ne
+suis meme pas sure de n'avoir pas crie tout haut par trois fois: "Fee
+Poussiere! fee Poussiere! fee Poussiere!"
+
+A l'instant meme, je fus transportee dans un immense jardin au
+milieu duquel s'elevait un palais enchante, et sur le seuil de cette
+merveilleuse demeure, une dame resplendissante de jeunesse et de
+beaute m'attendait dans de magnifiques habits de fete.
+
+Je courus a elle et elle m'embrassa en me disant:
+
+--Eh bien, reconnais-tu, a present, la fee Poussiere?
+
+--Non, pas du tout, madame, repondis-je, et je pense que vous vous
+moquez de moi.
+
+--Je ne me moque point, reprit-elle; mais, comme tu ne saurais
+comprendre mes paroles, je vais te faire assister a un spectacle
+qui te paraitra etrange et que je rendrai aussi court que possible.
+Suis-moi.
+
+Elle me conduisit dans le plus bel endroit de sa residence. C'etait un
+petit lac limpide qui ressemblait a un diamant vert enchasse dans un
+anneau de fleurs, et ou se jouaient des poissons de toutes les nuances
+de l'orange et de la cornaline, des carpes de Chine couleur d'ambre,
+des cygnes blancs et noirs, des sarcelles exotiques vetues de
+pierreries, et, au fond de l'eau, des coquillages de nacre et de
+pourpre, des salamandres aux vives couleurs et aux panaches denteles,
+enfin tout un monde de merveilles vivantes glissant et plongeant sur
+un lit de sable argente, ou poussaient des herbes fines, plus fleuries
+et plus jolies les unes que les autres. Autour de ce vaste bassin
+s'arrondissait sur plusieurs rangs une colonnade de porphyre a
+chapiteaux d'albatre. L'entablement fait des mineraux les plus
+precieux, disparaissait presque sous les clematites, les jasmins, les
+glycines, les bryones et les chevrefeuilles ou mille oiseaux faisaient
+leurs nids. Des buissons de roses de toutes nuances et de tous
+parfums, se miraient dans l'eau, ainsi que le fut des colonnes et les
+belles statues de marbre de Paros placees sous les arcades. Au milieu
+du bassin jaillissait en mille fusees de diamants et de perles un jet
+d'eau qui retombait dans de colossales vasques de nacre.
+
+Le fond de l'amphitheatre d'architecture s'ouvrait sur de riants
+parterres qu'ombrageaient des arbres geants couronnes de fleurs et de
+fruits, et dont les tiges enlacees de pampres formaient, au dela de la
+colonnade de porphyre, une colonnade de verdure et de fleurs.
+
+La fee me fit asseoir avec elle au seuil d'une grotte d'ou s'elancait
+une cascade melodieuse et que tapissaient les beaux rubans des
+scolopendres et le velours des mousses fraiches diamantees de gouttes
+d'eau.
+
+--Tout ce que tu vois la, me dit-elle, est mon ouvrage. Tout cela est
+fait de poussiere; c'est en secouant ma robe dans les nuages que j'ai
+fourni tous les materiaux de ce paradis. Mon ami le feu qui les avait
+lances dans les airs, les a repris pour les recuire, les cristalliser
+ou les agglomerer apres que mon serviteur le vent les a eu promenes
+dans l'humidite et dans l'electricite des nues, et rabattus sur la
+terre; ce grand plateau solidifie s'est revetu alors de ma substance
+feconde et la pluie en a fait des sables et des engrais, apres en
+avoir fait des granits, des porphyres, des marbres, des metaux et des
+roches de toute sorte.
+
+J'ecoutais sans comprendre et je pensais que la fee continuait a me
+mystifier. Qu'elle eut pu faire de la terre avec de la poussiere,
+passe encore; mais qu'elle eut fait avec cela du marbre, des granits
+et d'autres mineraux, qu'en se secouant elle aurait fait tomber du
+ciel, je n'en croyais rien. Je n'osais pas lui donner un dementi, mais
+je me retournai involontairement vers elle pour voir si elle disait
+serieusement une pareille absurdite.
+
+Quelle fut ma surprise de ne plus la trouver derriere moi! mais
+j'entendis sa voix qui partait de dessous terre et qui m'appelait.
+En meme temps, je m'enfoncai sous terre aussi, sans pouvoir m'en
+defendre, et je me trouvai dans un lieu terrible ou tout etait feu et
+flamme. On m'avait parle de l'enfer, je crus que c'etait cela. Des
+lueurs rouges, bleues, vertes, blanches, violettes, tantot livides,
+tantot eblouissantes, remplacaient le jour, et, si le soleil penetrait
+en cet endroit, les vapeurs qui s'exhalaient de la fournaise le
+rendaient tout a fait invisible.
+
+Des bruits formidables, des sifflements aigus, des explosions, des
+eclats de tonnerre remplissaient cette caverne de nuages noirs ou je
+me sentais enfermee.
+
+Au milieu de tout cela, j'apercevais la petite fee Poussiere qui avait
+repris sa face terreuse et son sordide vetement incolore. Elle allait
+et venait, travaillant, poussant, tassant, brassant, versant je
+ne sais quels acides, se livrant en un mot a des operations
+incomprehensibles.
+
+--N'aie pas peur, me cria-t-elle d'une voix qui dominait les bruits
+assourdissants de ce Tartare. Tu es ici dans mon laboratoire. Ne
+connais-tu pas la chimie?
+
+--Je n'en sais pas un mot, m'ecriai-je, et ne desire pas l'apprendre
+en un pareil endroit.
+
+--Tu as voulu savoir, il faut te resigner a regarder. Il est bien
+commode d'habiter la surface de la terre, de vivre avec les fleurs,
+les oiseaux et les animaux apprivoises; de se baigner dans les eaux
+tranquilles, de manger des fruits savoureux en marchant sur des tapis
+de gazon et de marguerites. Tu t'es imaginee que la vie humaine avait
+subsiste de tout temps ainsi, dans des conditions benies. Il est temps
+de t'aviser du commencement des choses et de la puissance de la fee
+Poussiere, ton aieule, ta mere et ta nourrice.
+
+En parlant ainsi, la petite vieille me fit rouler avec elle au plus
+profond de l'abime a travers les flammes devorantes, les explosions
+effroyables, les acres fumees noires, les metaux en fusion, les laves
+au vomissement hideux et toutes les terreurs de l'eruption volcanique.
+
+--Voici mes fourneaux, me dit-elle, c'est le sous-sol ou s'elaborent
+mes provisions. Tu vois, il fait bon ici pour un esprit debarrasse de
+cette caparace qu'on appelle un corps. Tu as laisse le tien dans ton
+lit et ton esprit seul est avec moi. Donc, tu peux toucher et brasser
+la matiere premiere. Tu ignores la chimie, tu ne sais pas encore de
+quoi cette matiere est faite, ni par quelle operation mysterieuse ce
+qui apparait ici sous l'aspect de corps solides provient d'un corps
+gazeux qui a lui dans l'espace comme une nebuleuse et qui plus tard a
+brille comme un soleil. Tu es une enfant, je ne peux pas t'initier aux
+grands secrets de la creation et il se passera encore du temps avant
+que tes professeurs les sachent eux-memes. Mais je peux te faire voir
+les produits de mon art culinaire. Tout est ici un peu confus pour
+toi. Remontons d'un etage. Prends l'echelle et suis-moi.
+
+Une echelle, dont je ne pouvais apercevoir ni la base ni le faite, se
+presentait en effet devant nous. Je suivis la fee et me trouvai avec
+elle dans les tenebres, mais je m'apercus alors qu'elle etait toute
+lumineuse et rayonnait comme un flambeau. Je vis donc des depots
+enormes d'une pate rosee, des blocs d'un cristal blanchatre et des
+lames immenses d'une matiere vitreuse noire et brillante que la fee
+se mit a ecraser sous ses doigts; puis elle pila le cristal en petits
+morceaux et mela le tout avec la pate rose, qu'elle porta sur ce qu'il
+lui plaisait d'appeler un feu doux.
+
+--Quel plat faites-vous donc la? lui demandai-je.
+
+--Un plat tres-necessaire a ta pauvre petite existence, repondit-elle;
+je fais du granit, c'est-a-dire qu'avec de la poussiere je fais la
+plus dure et la plus resistante des pierres. Il faut bien cela, pour
+enfermer le Cocyte et le Phlegethon. Je fais aussi des melanges varies
+des memes elements. Voici ce qu'on t'a montre sous des noms barbares,
+les gneiss, les quartzites, les talcschistes, les micaschistes, etc.
+De tout cela, qui provient de mes poussieres, je ferai plus tard
+d'autres poussieres avec des elements nouveaux, et ce seront alors
+des ardoises, des sables et des gres. Je suis habile et patiente,
+je pulverise sans cesse pour reagglomerer. La base de tout gateau
+n'est-elle pas la farine? Quant a present, j'emprisonne mes fourneaux
+en leur menageant toutefois quelques soupiraux necessaires pour qu'ils
+ne fassent pas tout eclater. Nous irons voir plus haut ce qui se
+passe. Si tu es fatiguee, tu peux faire un somme, car il ma faut un
+peu de temps pour cet ouvrage.
+
+Je perdis la notion du temps, et, quand la fee m'eveilla:
+
+--Tu as dormi, me dit-elle, un joli nombre de siecles!
+
+--Combien donc, madame la fee?
+
+--Tu demanderas cela a tes professeurs, repondit-elle en ricanant;
+reprenons l'echelle.
+
+Elle me fit monter plusieurs etages de divers depots, ou je la vis
+manipuler des rouilles de metaux dont elle fit du calcaire, des
+marnes, des argiles, des ardoises, des jaspes; et, comme je
+l'interrogeais sur l'origine des metaux:
+
+--Tu en veux savoir beaucoup, me dit-elle. Vos chercheurs peuvent
+expliquer beaucoup de phenomenes par l'eau et par le feu. Mais
+peuvent-ils savoir ce qui s'est passe entre terre et ciel quand toutes
+mes pouzzolanes, lancees par le vent de l'abime, ont forme des nuees
+solides, que les nuages d'eau ont roulees dans leurs tourbillons
+d'orage, que la foudre a penetrees de ses aimants mysterieux et que
+les vents superieurs ont rabattues sur la surface terrestre en pluies
+torrentielles? C'est la l'origine des premiers depots. Tu vas assister
+a leurs merveilleuses transformations.
+
+Nous montames plus haut et nous vimes des craies, des marbres et des
+bancs de pierre calcaire, de quoi batir une ville aussi grande que
+le globe entier. Et, comme j'etais emerveillee de ce qu'elle pouvait
+produire par le sassement, l'agglomeration, le metamorphisme et la
+cuisson, elle me dit:
+
+--Tout ceci n'est rien, et tu vas voir bien autre chose! tu vas voir
+la vie deja eclose au milieu de ces pierres.
+
+Elle s'approcha d'un bassin grand comme une mer, et, y plongeant le
+bras, elle en retira d'abord des plantes etranges, puis des animaux
+plus etranges encore, qui etaient encore a moitie plantes; puis
+des etres libres, independants les uns des autres, des coquillages
+vivants, puis enfin des poissons, qu'elle fit sauter en disant:
+
+--Voila ce que dame Poussiere sait produire quand elle se depose au
+fond des eaux. Mais il y a mieux; retourne-toi et regarde le rivage.
+
+Je me retournai: le calcaire et tous ses composes, meles a la silice
+et a l'argile, avaient forme a leur surface une fine poussiere brune
+et grasse ou poussaient des plantes chevelues fort singulieres.
+
+--Voici la terre vegetale, dit la fee, attends un peu, tu verras
+pousser des arbres.
+
+En effet, je vis une vegetation arborescente s'elever rapidement et
+se peupler de reptiles et d'insectes, tandis que sur les rivages
+s'agitaient des etres inconnus qui me causerent une veritable terreur.
+
+--Ces animaux ne t'effrayeront pas sur la terre de l'avenir, dit la
+fee. Ils sont destines a l'engraisser de leurs depouilles. Il n'y a
+pas encore ici d'hommes pour les craindre.
+
+--Attendez! m'ecriai-je, voici un luxe de monstres qui me scandalise!
+Voici votre terre qui appartient a ces devorants qui vivent les
+uns des autres. Il vous fallait tous ces massacres et toutes ces
+stupidites pour nous faire un fumier? Je comprends qu'ils ne soient
+pas bons a autre chose, mais je ne comprends pas une creation si
+exuberante de formes animees, pour ne rien faire et ne rien laisser
+qui vaille.
+
+--L'engrais est quelque chose, si ce n'est pas tout, repondit la fee.
+Les conditions que celui-ci va creer seront proprices a des etres
+differents qui succederont a ceux-ci.
+
+--Et qui disparaitront a leur tour, je sais cela. Je sais que la
+creation se perfectionnera jusqu'a l'homme, du moins on me l'a dit
+et je le crois. Mais je ne m'etais pas encore represente cette
+prodigalite de vie et de destruction qui m'effraye et me repugne.
+Ces formes hideuses, ces amphibies gigantesques, ces crocodiles
+monstrueux, et toutes ces betes rampantes ou nageantes qui ne semblent
+vivre que pour se servir de leurs dents et devorer les autres...
+
+Mon indignation divertit beaucoup la fee Poussiere.
+
+--La matiere est la matiere, repondit-elle, elle est toujours logique
+dans ses operations. L'esprit humain ne l'est pas et tu en es la
+preuve, toi qui te nourris de charmants oiseaux et d'une foule de
+creatures plus belles et plus intelligentes que celles-ci. Est-ce
+a moi de t'apprendre qu'il n'y a point de production possible sans
+destruction permanente, et veux-tu renverser l'ordre de la nature?
+
+--Oui, je le voudrais, je voudrais que tout fut bien, des le premier
+jour. Si la nature est une grande fee, elle pouvait bien se passer de
+tous ces essais abominables, et faire un monde ou nous serions des
+anges, vivant par l'esprit, au sein d'une creation immuable et
+toujours belle.
+
+--La grande fee Nature a de plus hautes visees, repondit dame
+Poussiere. Elle ne pretend pas s'arreter aux choses que tu connais.
+Elle travaille et invente toujours. Pour elle, qui ne connait pas
+la suspension de la vie, le repos serait la mort. Si les choses ne
+changeaient pas, l'oeuvre du roi des genies serait terminee et ce roi,
+qui est l'activite incessante et supreme, finirait avec son oeuvre. Le
+monde ou tu vis et ou tu vas retourner tout a l'heure quand ta vision
+du passe se dissipera,--ce monde de l'homme que tu crois meilleur
+que celui des animaux anciens, ce monde dont tu n'es pourtant pas
+satisfait, puisque tu voudrais y vivre eternellement a l'etat de
+pur esprit, cette pauvre planete encore enfant, est destinee a se
+transformer indefiniment. L'avenir fera de vous tous et de vous
+toutes, faibles creatures humaines, des fees et des genies qui
+possederont la science, la raison et la bonte; vois ce que je te fais
+voir, et sache que ces premieres ebauches de la vie resumee dans
+l'instinct sont plus pres de toi que tu ne l'es de ce que sera, un
+jour, le regne de l'esprit sur la terre que tu habites. Les occupants
+de ce monde futur seront alors en droit de te mepriser aussi
+profondement que tu meprises aujourd'hui le monde des grands sauriens.
+
+--A la bonne heure, repondis-je, si tout ce que je vois du passe doit
+me faire aimer l'avenir, continuons a voir du nouveau.
+
+--Et surtout, reprit la fee, ne le meprisons pas trop, ce passe, afin
+de ne pas commettre l'ingratitude de mepriser le present. Quand le
+grand esprit de la vie se sert des materiaux que je lui fournis,
+il fait des merveilles des le premier jour. Regarde les yeux de ce
+pretendu monstre que vos savants ont nomme l'ichthyosaure.
+
+--Ils sont plus gros que ma tete et me font peur.
+
+--Ils sont tres-superieurs aux tiens. Ils sont a la fois myopes et
+presbytes a volonte. Ils voient la proie a des distances considerables
+comme avec un telescope, et, quand elle est tout pres, par un simple
+changement de fonction, ils la voient parfaitement a sa veritable
+distance sans avoir besoin de lunettes. A ce moment de la creation,
+la nature n'a qu'un but: faire un animal pensant. Elle lui donne des
+organes merveilleusement appropries a ses besoins. C'est un joli
+commencement: n'en es-tu pas frappee?--Il en sera ainsi, et de mieux
+en mieux, de tous les etres qui vont succeder a ceux-ci. Ceux qui
+te paraitront pauvres, laids ou chetifs seront encore des prodiges
+d'adaptation au milieu ou ils devront se manifester.
+
+--Et comme ceux-ci, ils ne songeront pourtant qu'a se nourrir?
+
+--A quoi veux-tu qu'ils songent? La terre n'eprouve pas le besoin
+d'etre admiree. Le ciel subsistera aujourd'hui et toujours sans que
+les aspirations et les prieres des creatures ajoutent rien a son eclat
+et a la majeste de ses lois. La fee de ta petite planete connait la
+grande cause, n'en doute pas; mais, si elle est chargee de faire un
+etre qui pressente ou devine cette cause, elle est soumise a la loi du
+temps, cette chose dont vous ne pouvez pas vous rendre compte, parce
+que vous vivez trop peu pour en apprecier les operations. Vous les
+croyez lentes, et elles sont d'une rapidite foudroyante. Je vais
+affranchir ton esprit de son infirmite et faire passer devant toi les
+resultats de siecles innombrables. Regarde et n'ergote plus. Mets a
+profit ma complaisance pour toi.
+
+Je sentis que la fee avait raison et je regardai, de tous mes yeux,
+la succession des aspects de la terre. Je vis naitre et mourir des
+vegetaux et des animaux de plus en plus ingenieux par l'instinct et de
+plus en plus agreables ou imposants par la forme. A mesure que le
+sol s'embellissait de productions plus ressemblantes a celles de
+nos jours, les habitants de ce grand jardin que de grands accidents
+transformaient sans cesse, me parurent moins avides pour eux-memes et
+plus soucieux de leur progeniture. Je les vis construire des demeures
+a l'usage de leur famille et montrer de l'attachement pour leur
+localite. Si bien que, de moment en moment, je voyais s'evanouir un
+monde et surgir un monde nouveau, comme les actes d'une feerie.
+
+--Repose-toi, me dit la fee, car tu viens de parcourir beaucoup de
+milliers de siecles, sans t'en douter, et monsieur l'homme va naitre a
+son tour quand le regne de monsieur le singe sera accompli.
+
+Je me rendormis, ecrasee de fatigue, et, quand je m'eveillai, je me
+trouvai au milieu d'un grand bal dans le palais de la fee, redevenue
+jeune, belle et paree.
+
+--Tu vois toutes ces belles choses et tout ce beau monde, me dit-elle.
+Eh bien, mon enfant, poussiere que tout cela! Ces parois de porphyre
+et de marbre, c'est de la poussiere de molecules petrie et cuite a
+point. Ces murailles de pierres taillees, c'est de la poussiere de
+chaux ou de granit amenee a bien par les memes procedes. Ces lustres
+et ces cristaux, c'est du sable fin cuit par la main des hommes en
+imitation du travail de la nature. Ces porcelaines et ces faiences,
+c'est de la poudre de feldspath, le kaolin dont les Chinois nous ont
+fait trouver l'emploi. Ces diamants qui parent les danseuses, c'est
+de la poudre de charbon qui s'est cristallisee. Ces perles, c'est le
+phosphate de chaux que l'huitre suinte dans sa coquille. L'or et tous
+les metaux n'ont pas d'autre origine que l'assemblage bien tasse, bien
+manipule, bien fondu, bien chauffe et bien refroidi, de molecules
+infinitesimales. Ces beaux vegetaux, ces roses couleur de chair, ces
+lis tachetes, ces gardenias qui embaument l'atmosphere, sont nes de la
+poussiere que je leur ai preparee, et ces gens qui dansent et sourient
+au son des instruments, ces vivants par excellence qu'on appelle
+des personnes, eux aussi, ne t'en deplaise, sont nes de moi et
+retourneront a moi.
+
+Comme elle disait cela, la fete et le palais disparurent. Je me
+trouvai avec la fee dans un champ ou il poussait du ble. Elle se
+baissa et ramassa une pierre ou il y avait un coquillage incruste.
+
+--Voila, me dit-elle, a l'etat fossile, un etre que je t'ai montre
+vivant aux premiers ages de la vie. Qu'est-ce que c'est, a present?
+Du phosphate de chaux. On le reduit en poussiere et on en fait de
+l'engrais pour les terres trop siliceuses. Tu vois, l'homme commence
+a s'aviser d'une chose, c'est que le seul maitre a etudier, c'est la
+nature.
+
+Elle ecrasa sous ses doigts le fossile et en sema la poudre sur le sol
+cultive, en disant:
+
+--Ceci rentre dans ma cuisine. Je seme la destruction pour faire
+pousser le germe. Il en est ainsi de toutes les poussieres, qu'elles
+aient ete plantes, animaux ou personnes. Elles sont la mort
+apres avoir ete la vie, et cela n'a rien de triste, puisqu'elles
+recommencent toujours, grace a moi, a etre la vie apres avoir ete la
+mort. Adieu. Je veux que tu gardes un souvenir de moi. Tu admires
+beaucoup ma robe de bal. En voici un petit morceau que tu examineras a
+loisir.
+
+Tout disparut, et, quand j'ouvris les yeux, je me retrouvai dans mon
+lit. Le soleil etait leve et m'envoyait un beau rayon. Je regardai le
+bout d'etoffe que la fee m'avait mis dans la main. Ce n'etait qu'un
+petit tas de fine poussiere, mais mon esprit etait encore sous le
+charme du reve et il communiqua a mes sens le pouvoir de distinguer
+les moindres atomes de cette poussiere.
+
+Je fus emerveillee; il y avait de tout: de l'air, de l'eau, du
+soleil, de l'or, des diamants, de la cendre, du pollen de fleur, des
+coquillages, des perles, de la poussiere d'ailes de papillon, du fil,
+de la cire, du fer, du bois, et beaucoup de cadavres microscopiques;
+mais, au milieu de ce melange de debris imperceptibles, je vis
+fermenter je ne sais quelle vie d'etres insaisissables qui
+paraissaient chercher a se fixer quelque part pour eclore ou pour se
+transformer, et qui se fondirent en nuage d'or dans le rayon rose du
+soleil levant.
+
+
+
+
+LE GNOME DES HUITRES
+
+
+Un original de nos amis, grand amateur d'huitres, eut la fantaisie,
+l'an dernier, d'aller deguster sur place les produits des bancs les
+plus renommes, afin de les comparer et d'etre edifie une fois pour
+toutes sur leurs differents merites. Il alla donc a Cancale, a
+Ostende, a Marennes, et autres localites recommandables. Il revint
+persuade que Paris est le port de mer ou l'on trouve les meilleurs
+produits maritimes.
+
+Vous connaissez cet ami, mes cheres petites, vous savez qu'il est
+fantaisiste, et que, quand il raconte, son imagination lui fait
+depasser le vraisemblable. L'autre soir, il etait en train de nous
+narrer son voyage, lorsque _l'homme au sable_ a passe. Vous avez
+resiste le mieux possible; mais enfin il vous a fallu dire bonsoir a
+la compagnie, et vous auriez perdu cette curieuse histoire, si je ne
+l'eusse transcrite fidelement pour vous, le soir meme. La voici telle
+que je l'ai entendue. C'est notre ami qui parle:
+
+ * * * * *
+
+Vous savez aussi bien que moi, mes chers amis, qu'on peut habiter
+les bords de la mer et n'y manger de poissons, de crustaces et de
+coquillages que lorsqu'on en demande a Paris. C'est la que tout
+s'engouffre, et vous vous souvenez que, sur les rives de la Manche,
+nous n'en goutions que quand les proprietaires des grands hotels de
+bains en faisaient venir de la Halle. Bien que averti, je voulus, l'an
+dernier, experimenter la chose par moi-meme. Je restai vingt-quatre
+heures a Marennes avant d'obtenir une demi-douzaine d'huitres
+mediocres que je payai fort cher. Ailleurs, je n'en obtins pas du
+tout. Dans certains villages, on m'offrit des colimacons.
+
+Enfin, je gagnai Cancale, ou les huitres etaient passables et le vin
+blanc de l'auberge excellent. Je me trouvai a table a cote d'un tout
+petit vieillard bossu, ratatine et sordidement vetu, qui me parut fort
+laid et avec qui pourtant je liai conversation, parce qu'il me sembla
+etre le seul qui attachat de l'importance a la qualite des huitres. Il
+les examinait serieusement, les retournant de tous cotes.
+
+--Est-ce que vous cherchez des perles? lui demandai-je.
+
+--Non, repondit-il; je compare cette espece, ou plutot cette variete a
+toutes celles que je connais deja.
+
+--Ah! vraiment? vous etes amateur?
+
+--Oui, monsieur; comme vous, sans doute?
+
+--Moi? je voyage exclusivement pour les huitres.
+
+--Bravo! nous pourrons nous entendre. Je me mets absolument a votre
+service.
+
+--Parfait! Avalons encore quelques-uns de ces mollusques et nous
+causerons.--Garcon! apportez-nous encore quatre douzaines d'huitres.
+
+--Voila, monsieur! dit le garcon en posant sur la table quatre
+bouteilles de vin de Sauterne.
+
+--Que voulez-vous que nous fassions de tout ce vin? demanda d'un ton
+bourru le petit homme.
+
+--Une bouteille par douzaine, est-ce trop? dit le garcon en me
+regardant.
+
+--On verra, repondis-je. Vos huitres sont diablement salees.
+N'importe, pourvu qu'il y en ait a discretion...
+
+Le garcon sortit. Je vidai une bouteille avec le petit vieux, qui me
+parut ne pas se faire prier, du moment ou il comprit que je payais. Le
+garcon rentra.
+
+--Monsieur, dit-il, il n'y a plus d'huitres tres-grasses. Mais
+monsieur n'a qu'a commander ce qu'il en veut pour demain.
+
+--Allez au diable! j'ai cru tomber ici sur une mine inepuisable...
+
+--Il y en a, monsieur, il y en a en quantite, mais il faut les pecher.
+
+--Eh bien, j'irai les pecher moi-meme. Apportez le dejeuner.
+
+Le dejeuner fut bon et nous y fimes honneur. Les soles etaient
+excellentes, le vin etait sans reproche. Mais le depit de n'avoir
+point d'huitres m'empecha de savourer ce qu'on m'offrait. Je bus et
+mangeai sans discernement, causant toujours avec mon petit vieux, qui
+semblait compatir a ma peine et prendre interet a mon exploration
+manquee.
+
+Si bien qu'a la fin du repas je ne saisissais plus tres-clairement le
+sens de ses paroles ni la vue des objets environnants. Le gnome, car
+il avait reellement l'aspect d'un gnome, me paraissait un peu emu
+aussi, car il passa son bras sous le mien avec une familiarite
+touchante en m'appelant son cher ami, et en jurant qu'il allait me
+reveler tous les secrets de la nature concernant les huitres.
+
+Je le suivis sans savoir ou j'allais. La vivacite de l'air achevait de
+m'eblouir, et je me trouvai avec lui dans une sorte de grotte, de cave
+ou de chambre sombre, ou etaient entasses des monceaux de coquillages.
+
+--Voici ma collection, me dit-il d'un air triomphant: je ne la montre
+pas au premier venu; mais, puisque vous etes un veritable amateur,...
+tenez, voici la premiere des huitres! _ostrea matercula_ de l'etage
+permien.
+
+--Voyons! m'ecriai-je en saisissant l'huitre et en la portant a mes
+levres.
+
+--Vous voulez la manger? fit le gnome en m'arretant: y songez-vous?
+
+--Pardon! j'ai cru que vous me l'offriez pour cela.
+
+--Mais, monsieur, c'est un echantillon precieux. On ne le trouve qu'en
+Russie, dans les calcaires cuivreux.
+
+--Cuivreux? merci! Vous avez bien fait de m'arreter! Mon dejeuner ne
+me gene point et je ne recherche pas les oxydes de cuivre en guise de
+dessert. Passons. Ces _ostrea_, comme vous les appelez, ne me feront
+pas faire le voyage de Russie.
+
+--Pourtant, monsieur, dit le gnome en reprenant son huitre, elle est
+bien interessante, cette representante des premiers ages de la vie!
+Au temps ou elle apparut dans les mers, il n'existait ni hommes ni
+quadrupedes sur la terre.
+
+--Alors, que faisait-elle dans le monde?
+
+--Elle essayait d'exister, monsieur, et elle existait! Allez-vous
+dire du mal des premieres huitres, sous pretexte que vous n'etiez pas
+encore ne pour les manger?
+
+Je vis que j'avais fache le gnome et je le priai de passer a une serie
+plus recente.
+
+--Procedons avec ordre, reprit-il; voici _ostrea marcignyana_, des
+arkoses et des gres du Keuper.
+
+--Elle n'a pas bonne mine, elle est toute plissee et doit manquer de
+chair.
+
+--Les animaux de son temps ne la dedaignaient pas, soyez-en sur.
+Aimez-vous mieux _ostrea arcuata_, autrement la gryphee arquee du lias
+inferieur?
+
+--Je la trouve jolie, elle ressemble a une lampe antique, mais quel
+gout a-t-elle?
+
+--Je n'en sais rien, repondit le gnome en haussant les epaules. Je
+n'ai pas vecu de son temps. Il y a deux cent cinq especes principales
+d'huitres fossiles avec leurs varietes et sous-varietes, ce qui forme
+un joli total. Je puis vous montrer la variete d'_ostrea arcuata_.
+Tenez! mangez-la, si le coeur vous en dit!
+
+--Oh! oh! a la bonne heure! Celle-ci est belle, et, dans mes meilleurs
+jours d'appetit, je pense qu'une douzaine me suffirait.
+
+--Aussi nous l'appelons _gigantea_. En voulez-vous de plus petites?
+Voici une pretendue variete que je ne crois pas etre autre chose que
+l'_arcuata_ dans son age tendre. En voulez-vous un plat? On la trouve
+a foison dans le sinemurien.
+
+--Merci! il me faudrait un cure-dent pour les tirer de leur coquille
+et trente-six heures a table pour m'en rassasier.
+
+--Eh bien, voici l'_ostrea cymbium_, du lias moyen.
+
+--C'est trop gros, ce doit etre coriace.
+
+--Aimez-vous mieux _marshii cristagalli_, du bajocien?
+
+--Elle est jolie; mais le moyen d'ouvrir toutes ces dentelures en
+crete de coq? Vraiment, tout ce que vous me montrez ne vaut pas le
+diable!
+
+--Monsieur n'est pas content de mes echantillons? Voici pourtant la
+_gregaria_, dont la dentelure est merveilleuse, et que vous auriez pu
+trouver dans les falaises de marne du Calvados. Mais passons
+quelques especes, puisque vous etes presse. Traversons l'oolithe.
+N'accorderez-vous pas pourtant un regard a _ostrea virgula_, du
+kimmeridge clay?
+
+--Pas de virgule! m'ecriai-je impatiente de ces noms barbares. Passez,
+passez!
+
+--Eh bien, monsieur, nous voici dans les terrains cretaces. Voici
+_ostrea couloni_, des gres verts, une belle huitre, celle-la,
+j'espere! Voici _aquila_ (du gault) encore plus grosse; _flabellata
+frons_, _carinata_, avec sa longue carene. Mangeriez-vous bien la
+douzaine? J'en passe, et des meilleures; mais voici la merveille,
+c'est l'_ostrea pes-leonis_ de la craie blanche. Celle-ci ne vous
+dit-elle rien?
+
+Il me tendait un mollusque enorme, tout dentele, tout plisse, et
+revetu d'un test d'aspect cristallin qui avait reellement bonne mine.
+
+--Vous ne me ferez pas croire, lui dis-je, que ceci soit une huitre!
+
+--Pardon, c'est une veritable huitre, monsieur!
+
+--Huitre vous-meme! m'ecriai-je furieux. J'avais recu de sa petite
+patte maigre le mollusque nacre sans me douter de son poids. Il etait
+tel, que, ne m'attendant a rien, je le laissai tomber sur mon pied, ce
+qui, ajoute a l'ennui que me causait la nomenclature pedantesque du
+gnome, me mit, je l'avoue, dans une veritable colere; et, comme il
+riait mechamment, sans paraitre offense le moins du monde d'etre
+traite d'huitre, je voulus lui jeter quelque chose a la tete. Je ne
+suis pas cruel, meme dans la colere, je l'aurais tue avec l'huitre
+_pied de lion_; je me contentai de lui lancer dans la figure une
+poignee de menue mitraille que je trouvai sous ma main et qui ne lui
+fit pas grand mal.
+
+Mais alors il entra en fureur, et, reculant d'un pas, il saisit un
+gros marteau d'acier qu'il brandit d'une main convulsive.
+
+--Vous n'etes pas une huitre, vous! s'ecria-t-il d'une voix
+glapissante comme la vague qui se brise sur les galets. Non! vous
+n'etes pas a la hauteur de ce doux mollusque, _ostrea oedulis_ des
+temps modernes, qui ne fait de mal a personne et dont vous n'appreciez
+le merite que lorsqu'il est victime de votre voracite. Vous etes un
+Welche, un barbare! vous touchez sans respect a mes fossiles, vous
+brisez indignement mes charmantes petites _columbae_ de la craie
+blanche, que j'ai recueillies avec tant de soin et d'amour! Quoi! je
+vous invite a voir la plus belle collection qui existe dans le pays,
+une collection a laquelle ont contribue tous les savants de l'Europe,
+et, non content de vouloir tout avaler comme un goinfre ignorant, vous
+deteriorez mes precieux specimens! Je vais vous traiter comme vous le
+meritez et vous faire sentir ce que pese le marteau d'un geologue!
+
+Le danger que je courais dissipa a l'instant meme les fumees du
+vin blanc, et, voyant que j'etais entoure de fossiles et non de
+comestibles, je saisis a temps le bras du gnome et lui arrachai son
+arme; mais il s'elanca sur moi et s'y attacha comme un poulpe. Cette
+etreinte d'un affreux bossu me causa une telle repugnance, que je me
+sentis pris de nausees et le menacai de tout briser dans son musee
+d'huitres s'il ne me lachait.
+
+Je ne sais trop alors ce qui se passa. Le gnome etait d'une force
+surhumaine; je me trouvai etendu par terre, et, alors, ne me
+connaissant plus, je ramassai la redoutable _ostrea pes-leonis_ pour
+la lui lancer.
+
+Il prit la fuite et fit bien. Je me relevai et me hatai de sortir de
+l'espece d'antre qu'il appelait son musee, et je me trouvai sur le
+bord de la mer, face a face avec le garcon de l'hotel ou j'avais
+dejeune.
+
+--Si monsieur desire des huitres, me dit-il, nous en aurons a diner.
+On m'en a promis douze douzaines.
+
+--Au diable les huitres! m'ecriai-je. Qu'on ne m'en parle plus jamais!
+Oui, que le diable les emporte toutes, depuis la _malercula_ des
+terres cuivreuses jusqu'a l'_oedulis_ des temps modernes!
+
+Le garcon me regarda d'un air stupefait. Puis, d'un ton de serenite
+philosophique:
+
+--Je vois ce que c'est, dit-il. Le sauterne etait un peu fort; ce
+soir, on servira du chablis a monsieur.
+
+Et, comme j'allais me facher, il ajouta gracieusement:
+
+--Monsieur a ete sobre, mais il a dejeune en compagnie d'un fou, et
+c'est cela qui a porte a la tete de monsieur.
+
+--En compagnie d'un fou? Oui, certes, repondis-je; comment
+appelez-vous ce gnome?
+
+--Monsieur l'appelle par son vrai nom, car c'est ainsi qu'on le
+designe dans le pays. Le gnome, c'est-a-dire le poulpiquet des
+huitres. Ce n'est pas un mechant homme, mais c'est un maniaque qui,
+en fait d'huitres, ne se soucie que de l'ecaille. On le tient pour
+sorcier: moi, je le crois bete! Monsieur a eu a se plaindre de ses
+manieres?
+
+Je ne voulus pas raconter a ce garcon d'hotel ma ridicule aventure, et
+je m'eloignai, resolu a faire une bonne promenade sur le rivage, afin
+de regagner l'appetit necessaire pour le diner.
+
+Mais je n'allai pas loin. Un invincible besoin de dormir s'empara
+de moi, et je dus m'etendre sur le sable en un coin abrite. Quand
+j'ouvris les yeux, la nuit etait venue et la mer montait. Il n'etait
+que temps d'aller diner et je marchai avec peine sur les mille debris
+que rapporte sur la greve la maree qui leche les rivages, vieux
+souliers, vieux chapeaux, varechs gluants, debris d'embarcation
+couverts d'anatifes gates et infects, chapelets de petites moules,
+cadavres de meduses sur lesquels le pied glisse a chaque pas. Je
+me hatais, saisi d'un degout que la mer ne m'avait jamais inspire,
+lorsque je vis errer autour de moi dans l'ombre une forme vague qui,
+d'apres son exiguite, ne pouvait etre que celle du gnome. J'avais
+l'esprit frappe. Je ramassai un pieu apporte par les eaux, et me mis
+a sa poursuite. Je le vis ramper dans la vase et chercher a me saisir
+les jambes. Un coup vigoureusement applique sur l'echine lui fit jeter
+un cri si etrange, et il devint si petit, si petit, que je le vis
+entrer dans une enorme coquille qui baillait a mes pieds. Je voulus
+m'en emparer: horreur! mes mains ne saisirent qu'une peau velue,
+tandis qu'une langue froide se promenait sur mon visage. J'allais
+lancer le monstre a la mer, lorsque je reconnus mon bon chien Tom,
+que j'avais enferme dans ma chambre, a l'hotel, et qui avait reussi a
+s'echapper pour venir a ma rencontre.
+
+Je rentrai alors tout a fait en moi-meme et je m'en allai diner a
+l'hotel, ou l'on me servit d'excellentes huitres a discretion.
+J'avoue que je les mangeai sans appetit. J'avais la tete troublee, et
+m'imaginais voir le gnome s'echapper de chaque coquille et gambader
+sur la table en se moquant de moi.
+
+Le lendemain, comme je m'appretais a dejeuner, je vis tout a coup le
+gnome en personne s'asseoir a mes cotes.
+
+--Je vous demande pardon, me dit-il, de vous avoir ennuye beaucoup
+hier avec mes fossiles. J'avais encore a vous en montrer quelques-uns
+des terrains cretaces, entre autres l'_ostrea spinosa_, qui est fort
+curieuse. L'etage de la craie blanche est fort riche en especes
+differentes. Apres cela, nous serions arrives aux terrains tertiaires,
+ou nous aurions trouve la _bellovacina_ et la _longirostris_, qui se
+rapprochent beaucoup des huitres contemporaines l'_oedulis_ et la
+perliere.
+
+--Est-ce fini? m'ecriai-je, et puis-je esperer qu'aujourd'hui, du
+moins, vous me laisserez manger en paix l'_oedulis cancalis_, sans
+m'assassiner avec vos fossiles indigestes?
+
+--Vous avez tort, reprit-il, de mepriser l'etude geologique de
+l'huitre. Elle caracterise admirablement les etages geologiques; elle
+est, comme l'a dit un savant, la medaille commemorative des ages
+qui n'ont point d'histoire: elle marque, par ses transformations
+successives, le lent et continuel changement des milieux auxquels sa
+forme a su se plier. Les unes sont taillees pour la flottaison comme
+_arcuata_ et _carinata_. D'autres ont vecu attachees aux roches, comme
+_gregaria_ et _deltoidea_. En general, l'huitre, par sa tendance a
+l'agglomeration, peut servir de modele aux societes humaines.
+
+--Exemple trop suivi, monsieur! repris-je avec humeur. Je vous
+conseille, en verite, de precher l'union des partis, a l'etat de bancs
+d'huitres!
+
+--Ne parions pas politique, monsieur, dit le gnome en souriant. La
+science ne s'egare pas sur ce terrain-la. C'est l'etage superieur des
+terrains modernes, qu'on pourrait appeler le _conservator-bank_.
+
+--Si l'on peut rire avec vous, a la bonne heure! repris-je. Vous me
+paraissez mieux dispose qu'hier.
+
+--Hier! Aurais-je manque a la politesse et a l'hospitalite? J'en
+serais desole! Vous m'aviez fait boire beaucoup de sauterne et je suis
+habitue au cidre. Je me rappelle un peu confusement...
+
+--Vous ne vous souvenez pas d'avoir voulu m'assassiner?
+
+--Moi? Dieu m'en garde! Comment un pauvre petit vieux contrefait comme
+je le suis, eut-il pu songer a se mesurer avec un gaillard de votre
+apparence?
+
+--Vous vous etes pourtant jete sur moi et vous m'avez meme terrasse un
+instant!
+
+--Terrasse, moi! Ne serait-ce pas plutot...? il etait fort, le
+sauterne! Vous vouliez tout casser chez moi! Mais, puisque nous ne
+nous souvenons pas bien ni l'un ni l'autre, achevons d'oublier nos
+discordes en dejeunant ensemble de bonne amitie. Je suis venu ici pour
+vous prier d'accepter le repas que vous m'avez force d'accepter hier.
+
+Je vis alors que le gnome etait un aimable homme, car il me fit servir
+un vrai festin ou je m'observai sagement a l'endroit des vins et ou il
+ne fut plus question d'huitres que pour les deguster. Je repartais a
+midi, il m'accompagna jusqu'au chemin de fer en me laissant sa carte:
+il s'appelait tout bonnement M. Gaume.
+
+
+
+
+LA FEE AUX GROS YEUX
+
+
+Elsie avait une gouvernante irlandaise fort singuliere. C'etait la
+meilleure personne qui fut au monde, mais quelques animaux lui etaient
+antipathiques a ce point qu'elle entrait dans de veritables fureurs
+contre eux. Si une chauve-souris penetrait le soir dans l'appartement,
+elle faisait des cris ridicules et s'indignait contre les personnes
+qui ne couraient pas sus a la pauvre bete. Comme beaucoup de gens
+eprouvent de la repugnance pour les chauves-souris, on n'eut pas fait
+grande attention a la sienne, si elle ne se fut etendue a de charmants
+oiseaux, les fauvettes, les rouges-gorges, les hirondelles et autres
+insectivores, sans en excepter les rossignols, qu'elle traitait de
+cruelles betes. Elle s'appelait miss Barbara ***, mais on lui avait
+donne le surnom de _fee aux gros yeux_; _fee_, parce qu'elle etait
+tres-savante et tres-mysterieuse; _aux gros yeux_, parce qu'elle avait
+d'enormes yeux clairs saillants et bombes, que la malicieuse Elsie
+comparait a des bouchons de carafe.
+
+Elsie ne detestait pourtant pas sa gouvernante, qui etait pour elle
+l'indulgence et la patience memes: seulement, elle s'amusait de ses
+bizarreries et surtout de sa pretention a voir mieux que les autres,
+bien qu'elle eut pu gagner le grand prix de myopie au concours de la
+conscription. Elle ne se doutait pas de la presence des objets, a
+moins qu'elle ne les touchat avec son nez, qui par malheur etait des
+plus courts.
+
+Un jour qu'elle avait donne du front dans une porte a demi ouverte, la
+mere d'Elsie lui avait dit:
+
+--Vraiment, a quelque jour, vous vous ferez grand mal! Je vous assure,
+ma chere Barbara, que vous devriez porter des lunettes.
+
+Barbara lui avait repondu avec vivacite:
+
+--Des lunettes, moi? Jamais! je craindrais de me gater la vue!
+
+Et, comme on essayait de lui faire comprendre que sa vue ne pouvait
+pas devenir plus mauvaise, elle avait replique, sur un ton de
+conviction triomphante, qu'elle ne changerait avec qui que ce soit les
+tresors de sa vision. Elsie voyait les plus petits objets comme
+les autres avec les loupes les plus fortes; ses yeux etaient deux
+lentilles de microscope qui lui revelaient a chaque instant des
+merveilles inappreciables aux autres. Le fait est qu'elle comptait
+les fils de la plus fine batiste et les mailles des tissus les plus
+delies, la ou Elsie, qui avait ce qu'on appelle de bons yeux, ne
+voyait absolument rien.
+
+Longtemps on l'avait surnommee _miss Frog_ (grenouille), et puis on
+l'appela _miss Maybug_ (hanneton), parce qu'elle se cognait partout;
+enfin, le nom de fee aux gros yeux prevalut, parce qu'elle etait trop
+instruite et trop intelligente pour etre comparee a une bete, et aussi
+parce que tout le monde, en voyant les decoupures et les broderies
+merveilleuses qu'elle savait faire, disait:
+
+--C'est une veritable fee!
+
+Barbara ne semblait pas indifferente a ce compliment, et elle avait
+coutume de repondre:
+
+--Qui sait? Peut-etre! peut-etre!
+
+Un jour, Elsie lui demanda si elle disait serieusement une pareille
+chose, et miss Barbara repeta d'un air malin:
+
+--Peut-etre, ma chere enfant, peut-etre!
+
+Il n'en fallut pas davantage pour exciter la curiosite d'Elsie; elle
+ne croyait plus aux fees, car elle etait deja grandelette, elle avait
+bien douze ans. Mais elle regrettait fort de n'y plus croire, et il
+n'eut pas fallu la prier beaucoup pour qu'elle y crut encore.
+
+Le fait est que miss Barbara avait d'etranges habitudes. Elle ne
+mangeait presque rien et ne dormait presque pas. On n'etait meme pas
+bien certain qu'elle dormit, car on n'avait jamais vu son lit defait.
+Elle disait qu'elle le refaisait, elle-meme chaque jour, de grand
+matin, en s'eveillant, parce qu'elle ne pouvait dormir que dans un lit
+dresse a sa guise. Le soir, aussitot qu'Elsie quittait le salon en
+compagnie de sa bonne qui couchait aupres d'elle, miss Barbara se
+retirait avec empressement dans le pavillon qu'elle avait choisi et
+demande pour logement, et on assurait qu'on y voyait de la lumiere
+jusqu'au jour. On pretendait meme que, la nuit, elle se promenait avec
+une petite lanterne en parlant tout haut avec des etres invisibles.
+
+La bonne d'Elsie en disait tant, qu'un beau soir, Elsie eprouva un
+irresistible desir de savoir ce qui se passait chez sa gouvernante et
+de surprendre les mysteres du pavillon.
+
+Mais comment oser aller la nuit dans un pareil endroit? Il fallait
+faire au moins deux cents pas a travers un massif de lilas que
+couvrait un grand cedre, suivre sous ce double ombrage une allee
+etroite, sinueuse et toute noire!
+
+--Jamais, pensa Elsie, je n'aurai ce courage-la.
+
+Les sots propos des bonnes l'avaient rendue peureuse. Aussi ne s'y
+hasarda-t-elle pas. Mais elle se risqua pourtant le lendemain a
+questionner Barbara sur l'emploi de ses longues veillees.
+
+--Je m'occupe, repondit tranquillement la fee aux gros yeux. Ma
+journee entiere vous est consacree; le soir m'appartient. Je l'emploie
+a travailler pour mon compte.
+
+--Vous ne savez donc pas tout, que vous etudiez toujours?
+
+--Plus on etudie, mieux on voit qu'on ne sait rien encore.
+
+--Mais qu'est-ce que vous etudiez donc tant? Le latin? le grec?
+
+--Je sais le grec et le latin. C'est autre chose qui m'occupe.
+
+--Quoi donc? Vous ne voulez pas le dire?
+
+--Je regarde ce que moi seule je peux voir.
+
+--Vous voyez quoi?
+
+--Permettez-moi de ne pas vous le dire; vous voudriez le voir aussi,
+et vous ne pourriez pas ou vous le verriez mal, ce qui serait un
+chagrin pour vous.
+
+--C'est donc bien beau, ce que vous voyez?
+
+--Plus beau que tout ce que vous avez vu et verrez jamais de beau dans
+vos reves.
+
+--Ma chere miss Barbara, faites-le-moi voir, je vous en supplie!
+
+--Non, mon enfant, jamais! Cela ne depend pas de moi.
+
+--Eh bien, je le verrai! s'ecria Elsie depitee. J'irai la nuit chez
+vous, et vous ne me mettrez pas dehors.
+
+--Je ne crains pas votre visite. Vous n'oseriez jamais venir!
+
+--Il faut donc du courage pour assister a vos sabbats?
+
+--Il faut de la patience et vous en manquez absolument.
+
+Elsie prit de l'humeur et parla d'autre chose. Puis elle revint a la
+charge et tourmenta si bien la fee, que celle-ci promit de la conduire
+le soir a son pavillon, mais en l'avertissant qu'elle ne verrait rien
+ou ne comprendrait rien a ce qu'elle verrait.
+
+Voir! voir quelque chose de nouveau, d'inconnu, quelle soif, quelle
+emotion pour une petite fille curieuse! Elsie n'eut pas d'appetit a
+diner, elle bondissait involontairement sur sa chaise, elle comptait
+les heures, les minutes. Enfin, apres les occupations de la soiree,
+elle obtint de sa mere la permission de se rendre au pavillon avec sa
+gouvernante.
+
+A peine etaient-elles dans le jardin qu'elles firent une rencontre
+dont miss Barbara parut fort emue. C'etait pourtant un homme
+d'apparence tres-inoffensive que M. Bat, le precepteur des freres
+d'Elsie. Il n'etait pas beau: maigre, tres-brun, les oreilles et le
+nez pointus, et toujours vetu de noir de la tete aux pieds, avec
+des habits a longues basques, tres-pointues aussi. Il etait timide,
+craintif meme; hors de ses lecons, il disparaissait comme s'il eut
+eprouve le besoin de se cacher. Il ne parlait jamais a table, et le
+soir, en attendant l'heure de presider au coucher de ses eleves, il se
+promenait en rond sur la terrasse du jardin, ce qui ne faisait de mal
+a personne, mais paraissait etre l'indice d'une tete sans reflexion
+livree a une oisivete stupide. Miss Barbara n'en jugeait pas ainsi.
+Elle avait M. Bat en horreur, d'abord a cause de son nom qui signifie
+chauve-souris en anglais. Elle pretendait que, quand on a le malheur
+de porter un pareil nom, il faut s'expatrier afin de pouvoir s'en
+attribuer un autre en pays etranger. Et puis elle avait toute sorte
+de preventions contre lui, elle lui en voulait d'etre de bon appetit,
+elle le croyait vorace et cruel. Elle assurait que ses bizarres
+promenades en rond denotaient les plus funestes inclinations et
+cachaient les plus sinistres desseins.
+
+Aussi, lorsqu'elle le vit sur la terrasse, elle frissonna. Elsie
+sentit trembler son bras auquel le sien s'etait accroche. Qu'y
+avait-il de surprenant a ce que M. Bat, qui aimait le grand air, fut
+dehors jusqu'au moment de la retraite de ses eleves, qui se couchaient
+plus tard qu'Elsie, la plus jeune des trois? Miss Barbara n'en fut pas
+moins scandalisee, et, en passant pres de lui, elle ne put se retenir
+de lui dire d'un ton sec:
+
+--Est-ce que vous comptez rester la toute la nuit?
+
+M. Bat fit un mouvement pour s'enfuir; mais, craignant d'etre impoli,
+il s'efforca pour repondre et repondit sous forme de question:
+
+--Est-ce que ma presence gene quelqu'un, et desire-t-on que je rentre?
+
+--Je n'ai pas d'ordres a vous donner, reprit Barbara avec aigreur,
+mais il m'est permis de croire que vous seriez mieux au parloir avec
+la famille.
+
+--Je suis mal au parloir, repondit modestement le precepteur, mes
+pauvres yeux y souffrent cruellement de la chaleur et de la vive
+clarte des lampes.
+
+--Ah! vos yeux craignent la lumiere? J'en etais sure! Il vous faut
+tout au plus le crepuscule? Vous voudriez pouvoir voler en rond toute
+la nuit?
+
+--Naturellement! repondit le precepteur en s'efforcant de rire pour
+paraitre aimable: ne suis-je pas une _bat_?
+
+--Il n'y a pas de quoi se vanter! s'ecria Barbara en fremissant de
+colere.
+
+Et elle entraina Elsie interdite, dans l'ombre epaisse de la petite
+allee.
+
+--Ses yeux, ses pauvres yeux! repetait Barbara en haussant
+convulsivement les epaules; attends que je te plaigne, animal feroce!
+
+--Vous etes bien dure pour ce pauvre homme, dit Elsie. Il a vraiment
+la vue sensible au point de ne plus voir du tout aux lumieres.
+
+--Sans doute, sans doute! Mais comme il prend sa revanche dans
+l'obscurite! C'est un nyctalope et, qui plus est, un presbyte.
+
+Elsie ne comprit pas ces epithetes, qu'elle crut deshonorantes et dont
+elle n'osa pas demander l'explication. Elle etait encore dans l'ombre
+de l'allee qui ne lui plaisait nullement et voyait enfin s'ouvrir
+devant elle le sombre berceau au fond duquel apparaissait le pavillon
+blanchi par un clair regard de la lune a son lever, lorsqu'elle recula
+en forcant miss Barbara a reculer aussi.
+
+--Qu'y a-t-il? dit la dame aux gros yeux, qui ne voyait rien du tout.
+
+--Il y a... il n'y a rien, repondit Elsie embarrassee. Je voyais un
+homme noir devant nous, et, a present, je distingue M. Bat qui passe
+devant la porte du pavillon. C'est lui qui se promene dans votre
+parterre.
+
+--Ah! s'ecria miss Barbara indignee, je devais m'y attendre. Il me
+poursuit, il m'epie, il pretend devaster mon ciel! Mais ne craignez
+rien, chere Elsie, je vais le traiter comme il le merite.
+
+Elle s'elanca en avant.
+
+--Ah ca! monsieur, dit-elle en s'adressant a un gros arbre sur lequel
+la lune projetait l'ombre des objets, quand cessera la persecution
+dont vous m'obsedez?
+
+Elle allait faire un beau discours, lorsque Elsie l'interrompit en
+l'entrainant vers la porte du pavillon et en lui disant:
+
+--Chere miss Barbara, vous vous trompez, vous croyez parler a M. Bat
+et vous parlez a votre ombre. M. Bat est deja loin, je ne le vois plus
+et je ne pense pas qu'il ait eu l'idee de nous suivre.
+
+--Je pense le contraire, moi, repondit la gouvernante. Comment vous
+expliquez-vous qu'il soit arrive ici avant nous, puisque nous l'avions
+laisse derriere et ne l'avons ni vu ni entendu passer a nos cotes?
+
+--Il aura marche a travers les plates-bandes, reprit Elsie; c'est
+le plus court chemin et c'est celui que je prends souvent quand le
+jardinier ne me regarde pas.
+
+--Non, non! dit miss Barbara avec angoisse, il a pris par-dessus les
+arbres. Tenez, vous qui voyez loin, regardez au-dessus de votre tete!
+Je parie qu'il rode devant mes fenetres!
+
+Elsie regarda et ne vit rien que le ciel, mais, au bout d'un instant,
+elle vit l'ombre mouvante d'une enorme chauve-souris passer et
+repasser sur les murs du pavillon. Elle n'en voulut rien dire a miss
+Barbara, dont les manies l'impatientaient en retardant la satisfaction
+de sa curiosite. Elle la pressa d'entrer chez elle en lui disant qu'il
+n'y avait ni chauve-souris ni precepteur pour les epier.
+
+--D'ailleurs, ajouta-t-elle, en entrant dans le petit parloir du
+rez-de-chaussee, si vous etes inquiete, nous pourrons fort bien fermer
+la fenetre et les rideaux.
+
+--Voila qui est impossible! repondit Barbara. Je donne un bal et c'est
+par la fenetre que mes invites doivent se presenter chez moi.
+
+--Un bal! s'ecria Elsie stupefaite, un bal dans ce petit appartement?
+des invites qui doivent entrer par la fenetre? Vous vous moquez de
+moi, miss Barbara.
+
+--Je dis un bal, un grand bal, repondit Barbara en allumant une lampe
+qu'elle posa sur le bord de la fenetre; des toilettes magnifiques, un
+luxe inoui!
+
+--Si cela est, dit Elsie ebranlee par l'assurance de sa gouvernante,
+je ne puis rester ici dans le pauvre costume ou je suis. Vous eussiez
+du m'avertir, j'aurais mis ma robe rose et mon collier de perles.
+
+--Oh! ma chere, repondit Barbara en placant une corbeille de fleurs a
+cote de la lampe, vous auriez beau vous couvrir d'or et de pierreries,
+vous ne feriez pas le moindre effet a cote de mes invites.
+
+Elsie un peu mortifiee garda le silence et attendit. Miss Barbara mit
+de l'eau et du miel dans une soucoupe en disant:
+
+--Je prepare les rafraichissements.
+
+Puis, tout a coup, elle s'ecria:
+
+--En voici un! c'est la princesse _nepticula marginicollella_ avec sa
+tunique de velours noir traversee d'une large bande d'or. Sa robe est
+en dentelle noire avec une longue frange. Presentons-lui une feuille
+d'orme, c'est le palais de ses ancetres ou elle a vu le jour.
+Attendez! Donnez-moi cette feuille de pommier pour sa cousine
+germaine, la belle _malella_, dont la robe noire a des lames d'argent
+et dont la jupe frangee est d'un blanc nacre. Donnez-moi du genet en
+fleurs, pour rejouir les yeux de ma chere _cemiostoma spartifoliella_,
+qui approche avec sa toilette blanche a ornements noir et or. Voici
+des roses pour vous, marquise _nepticula centifoliella_. Regardez,
+chere Elsie! admirez cette tunique grenat bordee d'argent. Et ces deux
+illustres lavernides: _linneella_, qui porte sur sa robe une echarpe
+orange brodee d'or, tandis que _schranckella_ a l'echappe orange
+lamee d'argent. Quel gout, quelle harmonie dans ces couleurs voyantes
+adoucies par le veloute des etoffes, la transparence des franges
+soyeuses et l'heureuse repartition des quantites! L'adelide
+_panzerella_ est toute en drap d'or borde de noir, sa jupe est lilas a
+frange d'or. Enfin, la pyrale _rosella_, que voici et qui est une des
+plus simples, a la robe de dessus d'un rose vif teintee de blanc sur
+les bords. Quel heureux effet produit sa robe de dessous d'un brun
+clair! Elle n'a qu'un defaut, c'est d'etre un peu grande; mais voici
+venir une troupe de veritables mignonnes exquises. Ce sont des
+tineines vetues de brun et semees de diamants, d'autres blanches avec
+des perles sur de la gaze. _Dispunctella_ a dix gouttes d'or sur
+sa robe d'argent. Voici de tres-grands personnages d'une taille
+relativement imposante: c'est la famille des adelides avec leurs
+antennes vingt fois plus longues que leur corps, et leur vetement d'or
+vert a reflets rouges ou violets qui rappellent la parure des plus
+beaux colibris. Et, a present, voyez! voyez la foule qui se presse! il
+en viendra encore, et toujours! et vous, vous ne saurez laquelle de
+ces reines du soir admirer le plus pour la splendeur de son costume et
+le gout exquis de sa toilette. Les moindres details du corsage, des
+antennes et des pattes sont d'une delicatesse inouie et je ne pense
+pas que vous ayez jamais vu nulle part de creatures aussi parfaites. A
+present, remarquez la grace de leurs mouvements, la folle et charmante
+precipitation de leur vol, la souplesse de leurs antennes qui est un
+langage, la gentillesse de leurs attitudes. N'est-ce pas, Elsie, que
+c'est la une fete inenarrable, et que toutes les autres creatures sont
+laides, monstrueuses et mechantes en comparaison de celles-ci?
+
+--Je dirai tout ce que vous voudrez pour vous faire plaisir, repondit
+Elsie desappointee, mais la verite est que je ne vois rien ou presque
+rien de ce que vous me decrivez avec tant d'enthousiasme. J'apercois
+bien autour de ces fleurs et de cette lampe, des vols de petits
+papillons microscopiques, mais je distingue a peine des points
+brillants et des points noirs, et je crains que vous ne puisiez dans
+votre imagination les splendeurs dont il vous plait de les revetir.
+
+--Elle ne voit pas! elle ne distingue pas! s'ecria douloureusement la
+fee aux gros yeux. Pauvre petite! j'en etais sure! Je vous l'avais
+bien dit, que votre infirmite vous priverait des joies que je savoure!
+Heureusement, j'ai su compatir a la debilite de vos organes; voici un
+instrument dont je ne me sers jamais, moi, et que j'ai emprunte pour
+vous a vos parents. Prenez et regardez.
+
+Elle offrait a Elsie une forte loupe, dont, faute d'habitude, Elsie
+eut quelque peine a se servir. Enfin, elle reussit, apres une certaine
+fatigue, a distinguer la reelle et surprenante beaute d'un de ces
+petits etres; elle en fixa un autre et vit que miss Barbara ne l'avait
+pas trompee: l'or, la pourpre, l'amethyste, le grenat, l'orange, les
+perles et les roses se condensaient en ornements symetriques sur
+les manteaux et les robes de ces imperceptibles personnages. Elsie
+demandait naivement pourquoi tant de richesse et de beaute etaient
+prodiguees a des etres qui vivent tout au plus quelques jours et qui
+volent la nuit, a peine saisissables au regard de l'homme.
+
+--Ah! voila! repondit en riant la fee aux gros yeux. Toujours la
+meme question! Ma pauvre Elsie, les grandes personnes la font aussi,
+c'est-a-dire qu'elles n'ont, pas plus que les enfants, l'idee saine
+des lois de l'univers. Elles croient que tout a ete cree pour l'homme
+et que ce qu'il ne voit pas ou ne comprend pas, ne devrait pas
+exister. Mais moi, la fee aux gros yeux, comme on m'appelle, je sais
+que ce qui est simplement beau est aussi important que ce que l'homme
+utilise, et je me rejouis quand je contemple des choses ou des etres
+merveilleux dont personne ne songe a tirer parti. Mes chers petits
+papillons sont repandus par milliers de milliards sur la terre, ils
+vivent modestement en famille sur une petite feuille, et personne n'a
+encore eu l'idee de les tourmenter.
+
+--Fort bien, dit Elsie, mais les oiseaux, les fauvettes, les
+rossignols s'en nourrissent, sans compter les chauves-souris!
+
+--Les chauves-souris! Ah! vous m'y faites songer! La lumiere qui
+attire mes pauvres petits amis et qui me permet de les contempler,
+attire aussi ces horribles betes qui rodent des nuits entieres, la
+gueule ouverte, avalant tout ce qu'elles rencontrent. Allons, le bal
+est fini, eteignons cette lampe. Je vais allumer ma lanterne, car la
+lune est couchee, et je vais vous reconduire au chateau.
+
+Comme elles descendaient les marches du petit perron du pavillon:
+
+--Je vous l'avais bien dit, Elsie, ajouta miss Barbara, vous avez ete
+decue dans votre attente, vous n'avez vu qu'imparfaitement mes petites
+fees de la nuit et leur danse fantastique autour de mes fleurs. Avec
+une loupe, on ne voit qu'un objet a la fois, et, quand cet objet est
+un etre vivant, on ne le voit qu'au repos. Moi, je vois tout mon cher
+petit monde a la fois, je ne perds rien de ses allures et de ses
+fantaisies. Je vous en ai montre fort peu aujourd'hui. La soiree etait
+trop fraiche et le vent ne donnait pas du bon cote. C'est dans les
+nuits d'orage que j'en vois des milliers se refugier chez moi, ou que
+je les surprends dans leurs abris de feuillage et de fleurs. Je vous
+en ai nomme quelques-uns, mais il y en a une multitude d'autres qui,
+selon la saison, eclosent a une courte existence d'ivresse, de parure
+et de fetes. On ne les connait pas tous, bien que certaines personnes
+savantes et patientes les etudient avec soin et que l'on ait publie
+de gros livres ou ils sont admirablement representes avec un fort
+grossissement pour les yeux faibles; mais ces livres ne suffisent pas,
+et chaque personne bien douee et bien intentionnee peut grossir le
+catalogue acquis a la science par des decouvertes et des observations
+nouvelles. Pour ma part, j'en ai trouve un grand nombre qui n'ont
+encore ni leurs noms ni leurs portraits publies, et je m'ingenie a
+reparer a leur profit l'ingratitude ou le dedain de la science. Il est
+vrai qu'ils sont si petits, si petits, que peu de personnes daigneront
+les observer.
+
+--Est-ce qu'il y en a de plus petits que ceux que vous m'avez montres?
+dit Elsie, qui voyant miss Barbara arretee sur le perron, s'etait
+appuyee sur la rampe.
+
+Elsie avait veille plus tard que de coutume, elle n'avait pas eu toute
+la surprise et tout le plaisir qu'elle se promettait et le sommeil
+commencait a la gagner.
+
+--Il y a des etres infiniment petits, dont on ne devrait pas parler
+sans respect, repliqua miss Barbara, qui ne faisait pas attention a la
+fatigue de son eleve. Il y en a qui echappent au regard de l'homme et
+aux plus forts grossissements des instruments. Du moins je le presume
+et je le crois, moi qui en vois plus que la plupart des gens n'en
+peuvent voir. Qui peut dire a quelles dimensions, apparentes pour
+nous, s'arrete la vie universelle? Qui nous prouve que les puces n'ont
+pas des puces, lesquelles nourrissent a leur tour des puces qui en
+nourrissent d'autres, et ainsi jusqu'a l'infini? Quant aux papillons,
+puisque les plus petits que nous puissions apercevoir sont
+incontestablement plus beaux que les gros, il n'y a pas de raison pour
+qu'il n'en existe pas une foule d'autres encore plus beaux et plus
+petits dont les savants ne soupconneront jamais l'existence.
+
+Miss Barbara en etait la de sa demonstration, sans se douter qu'Elsie,
+qui s'etait laissee glisser sur les marches du perron, dormait de
+tout son coeur, lorsqu'un choc inattendu enleva brusquement la petite
+lanterne des mains de la gouvernante et fit tomber cet objet sur les
+genoux d'Elsie reveillee en sursaut.
+
+--Une chauve-souris! une chauve-souris! s'ecria Barbara eperdue en
+cherchant a ramasser la lanterne eteinte et brisee.
+
+Elsie s'etait vivement levee sans savoir ou elle etait.
+
+--La! la! criait Barbara, sur votre jupe, l'horrible bete est tombee
+aussi, je l'ai vue tomber, elle est sur vous!
+
+Elsie n'avait pas peur des chauves-souris, mais elle savait que, si
+un choc leger les etourdit, elles ont de bonnes petites dents pour
+mordre, quand on veut les prendre, et, avisant un point noir sur sa
+robe, elle le saisit dans son mouchoir en disant:
+
+--Je la tiens, tranquillisez-vous, miss Barbara, je la tiens bien!
+
+--Tuez-la, etouffez-la, Elsie! Serrez bien fort, etouffez ce mauvais
+genie, cet affreux precepteur qui me persecute!
+
+Elsie ne comprenait plus rien a la folie de sa gouvernante; elle
+n'aimait pas a tuer et trouvait les chauves-souris fort utiles, vu
+qu'elles detruisent une multitude de cousins et d'insectes nuisibles.
+Elle secoua son mouchoir instinctivement pour faire echapper le pauvre
+animal; mais quelle fut sa surprise, quelle fut sa frayeur en voyant
+M. Bat s'echapper du mouchoir et s'elancer sur miss Barbara, comme
+s'il eut voulu la devorer!
+
+Elsie s'enfuit a travers les plates-bandes, en proie a une terreur
+invincible. Mais, au bout de quelques instants, elle fut prise de
+remords, se retourna et revint sur ses pas pour porter secours a son
+infortunee gouvernante. Miss Barbara avait disparu et la chauve-souris
+volait en rond autour du pavillon.
+
+--Mon Dieu! s'ecria Elsie desesperee, cette bete cruelle a avale ma
+pauvre fee! Ah! si j'avais su, je ne lui aurais pas sauve la vie!
+
+La chauve-souris disparut et M. Bat se trouva devant Elsie.
+
+--Ma chere enfant, lui dit-il, c'est bien et c'est raisonnable de
+sauver la vie a de pauvres persecutes. Ne vous repentez pas d'une
+bonne action, miss Barbara n'a eu aucun mal. En l'entendant crier,
+j'etais accouru, vous croyant l'une et l'autre menacees de quelque
+danger serieux. Votre gouvernante s'est refugiee et barricadee chez
+elle en m'accablant d'injures que je ne merite pas. Puisqu'elle vous
+abandonne a ce qu'elle regarde comme un grand peril, voulez-vous me
+permettre de vous reconduire a votre bonne, et n'aurez-vous point peur
+de moi?
+
+--Vraiment, je n'ai jamais eu peur de vous, monsieur Bat, repondit
+Elsie, vous n'etes point mechant, mais vous etes fort singulier.
+
+--Singulier, moi? Qui peut vous faire penser que j'aie une singularite
+quelconque?
+
+--Mais... je vous ai tenu dans mon mouchoir tout a l'heure, monsieur
+Bat, et permettez-moi de vous dire que vous vous exposiez beaucoup,
+car, si j'avais ecoute miss Barbara, c'etait fait de vous!
+
+--Chere miss Elsie, repondit le precepteur en riant, je comprends
+maintenant ce qui s'est passe et je vous benis de m'avoir soustrait a
+la haine de cette pauvre fee, qui n'est pas mechante non plus, mais
+qui est bien plus singuliere que moi!
+
+Quand Elsie eut bien dormi, elle trouva fort invraisemblable que M.
+Bat eut le pouvoir de devenir homme ou bete a volonte. A dejeuner,
+elle remarqua qu'il avalait avec delices des tranches de boeuf
+saignant, tandis que miss Barbara ne prenait que du the. Elle en
+conclut que le precepteur n'etait pas homme a se regaler de _micros_,
+et que la gouvernante suivait un regime propre a entretenir ses
+vapeurs.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+LE CHENE PARLANT
+
+LE CHIEN ET LA FLEUR SACREE
+
+L'ORGUE DU TITAN
+
+CE QUE DISENT LES FLEURS
+
+LE MARTEAU ROUGE
+
+LA FEE POUSSIERE
+
+LE GNOME DES HUITRES
+
+LA FEE AUX GROS YEUX
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Contes d'une grand-mere, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES D'UNE GRAND-MERE ***
+
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+are filed in directories based on their release date. If you want to
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+