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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/12338-0.txt b/12338-0.txt new file mode 100644 index 0000000..a035a1e --- /dev/null +++ b/12338-0.txt @@ -0,0 +1,5575 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12338 *** + +CONTS D'UNE GRAND'MÈRE + +LE CHENE PARLANT + +LE CHIEN ET LA FLEUR SACRÉE +L'ORGUE DU TITAN +CE QUE DISENT LES FLEURS +LE MARTEAU ROUGE +LA FÉE POUSSIÈRE +LE GNOME DES HUITRES +LA FÉE AUX GROS YEUX + +PAR GEORGE SAND + +1876 + + +[Note du transcripteur: Ce text utilise l'orthographe du XIXe siècle: +siège = siége, piège = piége, etc.] + + +CONTES D'UNE GRAND'MÈRE + + * * * * * + +LE CHÊNE PARLANT + +A MADEMOISELLE BLANCHE AMIC + + +Il y avait autrefois en la forêt de Cernas un gros vieux chêne qui +pouvait bien avoir cinq cents ans. La foudre l'avait frappé plusieurs +fois, et il avait dû se faire une tête nouvelle, un peu écrasée, mais +épaisse et verdoyante. + +Longtemps ce chêne avait eu une mauvaise réputation. Les plus vieilles +gens du village voisin disaient encore que, dans leur jeunesse, ce +chêne parlait et menaçait ceux qui voulaient se reposer sous son +ombrage. Ils racontaient que deux voyageurs, y cherchant un abri, +avaient été foudroyés. L'un d'eux était mort sur le coup; l'autre +s'était éloigné à temps et n'avait été qu'étourdi, parce qu'il avait +été averti par une voix qui lui criait: + +--Va-t'en vite! + +L'histoire était si ancienne qu'on n'y croyait plus guère, et, bien +que cet arbre portât encore le nom de _chêne parlant_, les pâtours +s'en approchaient sans trop de crainte. Pourtant le moment vint où il +fut plus que jamais réputé sorcier après l'aventure d'Emmi. + +Emmi était un pauvre petit gardeur de cochons, orphelin et +très-malheureux, non-seulement parce qu'il était mal logé, mal nourri +et mal vêtu, mais encore parce qu'il détestait les bêtes que la misère +le forçait à soigner. Il en avait peur, et ces animaux, qui sont plus +fins qu'ils n'en ont l'air, sentaient bien qu'il n'était pas le maître +avec eux. Il s'en allait dès le matin, les conduisant à la glandée, +dans la forêt. Le soir, il les ramenait à la ferme, et c'était pitié +de le voir, couvert de méchants haillons, la tête nue, ses cheveux +hérissés par le vent, sa pauvre petite figure pâle, maigre, terreuse, +l'air triste, effrayé, souffrant, chassant devant lui ce troupeau +de bêtes criardes, au regard oblique, à la tête baissée, toujours +menaçante. A le voir ainsi courir à leur suite sur les sombres +bruyères, dans la vapeur rouge du premier crépuscule, on eût dit d'un +follet des landes chassé par une rafale. + +Il eût pourtant été aimable et joli, ce pauvre petit porcher, s'il eût +été soigné, propre, heureux comme vous autres, mes chers enfants qui +me lisez. Lui ne savait pas lire, il ne savait rien, et c'est tout au +plus s'il savait parler assez pour demander le nécessaire, et, comme +il était craintif, il ne le demandait pas toujours, c'était tant pis +pour lui si on l'oubliait. + +Un soir, les pourceaux rentrèrent tout seuls à l'étable, et le porcher +ne parut pas à l'heure du souper. On n'y fit attention que quand la +soupe aux raves fut mangée, et la fermière envoya un de ses gars pour +appeler Emmi. Le gars revint dire qu'Emmi n'était ni à l'étable, ni +dans le grenier, où il couchait sur la paille. On pensa qu'il était +allé voir sa tante, qui demeurait aux environs, et on se coucha sans +plus songer à lui. + +Le lendemain matin, on alla chez la tante, et on s'étonna d'apprendre +qu'Emmi n'avait point passé la nuit chez elle. Il n'avait pas reparu +au village depuis la veille. On s'enquit de lui aux alentours, +personne ne l'avait vu. On le chercha en vain dans la forêt. On +pensa que les sangliers et les loups l'avaient mangé. Pourtant on ne +retrouva ni sa sarclette--sorte de houlette à manche court dont se +servent les porchers,--ni aucune loque de son pauvre vêtement; on +en conclut qu'il avait quitté le pays pour vivre en vagabond, et le +fermier dit que ce n'était pas un grand dommage, que l'enfant n'était +bon à rien, n'aimant pas ses bêtes et n'ayant pas su s'en faire aimer. + +Un nouveau porcher fut loué pour le reste de l'année, mais la +disparition d'Emmi effrayait tous les gars du pays; la dernière fois +qu'on l'avait vu, il allait du côté du chêne parlant, et c'était là +sans doute qu'il lui était arrivé malheur. Le nouveau porcher eut bien +soin de n'y jamais conduire son troupeau et les autres enfants se +gardèrent d'aller jouer de ce côté-là. + +Vous me demandez ce qu'Emmi était devenu. Patience, je vais vous le +dire. + +La dernière fois qu'il était allé à la forêt avec ses bêtes, il avait +avisé à quelque distance du gros chêne une touffe de favasses en +fleurs. La favasse ou féverole, c'est cette jolie papilionacée à +grappes roses que vous connaissez, la gesse tubéreuse; les tubercules +sont gros comme une noisette, un peu âpres quoique sucrés. Les enfants +pauvres en sont friands; c'est une nourriture qui ne coûte rien et +que les pourceaux, qui en sont friands aussi, songent seuls à leur +disputer. Quand on parle des anciens anachorètes vivant de _racines_, +on peut être certain que le mets le plus recherché de leur austère +cuisine était, dans nos pays du centre, le tubercule de cette gesse. + +Emmi savait bien que les favasses ne pouvaient pas encore être bonnes +à manger, car on n'était qu'au commencement de l'automne, mais il +voulait marquer l'endroit pour venir fouiller la terre quand la tige +et la fleur seraient desséchées. Il fut suivi par un jeune porc qui +se mit à fouiller et qui menaçait de tout détruire, lorsque Emmi, +impatienté de voir le ravage inutile de cette bête vorace, lui +allongea un coup de sa sarclette sur le groin. Le fer de la sarclette +était fraîchement repassé et coupa légèrement le nez du porc, qui jeta +un cri d'alarme. Vous savez comme ces animaux se soutiennent entre +eux, et comme certains de leurs appels de détresse les mettent tous +en fureur contre l'ennemi commun; d'ailleurs, ils en voulaient depuis +longtemps à Emmi, qui ne leur prodiguait jamais ni caresses ni +compliments. Ils se rassemblèrent en criant à qui mieux mieux et +l'entourèrent pour le dévorer. Le pauvre enfant prit la fuite, ils le +poursuivirent; ces bêtes ont, vous le savez, l'allure effroyablement +prompte; il n'eut que le temps d'atteindre le gros chêne, d'en +escalader les aspérités et de se réfugier dans les branches. Le +farouche troupeau resta au pied, hurlant, menaçant, essayant de fouir +pour abattre l'arbre. Mais le chêne parlant avait de formidables +racines qui se moquaient bien d'un troupeau de cochons. Les +assaillants ne renoncèrent pourtant à leur entreprise qu'après le +coucher du soleil. Alors, ils se décidèrent à regagner la ferme, et +le petit Emmi, certain qu'ils le dévoreraient s'il y allait avec eux, +résolut de n'y retourner jamais. + +Il savait bien que le chêne passait pour être un arbre enchanté, mais +il avait trop à se plaindre des vivants pour craindre beaucoup les +esprits. Il n'avait vécu que de misère et de coups; sa tante était +très-dure pour lui: elle l'obligeait à garder les porcs, lui qui en +avait toujours eu horreur. Il était né comme cela, elle lui en faisait +un crime, et, quand il venait la voir en la suppliant de le reprendre +avec elle, elle le recevait, comme on dit, avec une volée de bois +vert. Il la craignait donc beaucoup, et tout son désir eût été de +garder les moutons dans une autre ferme où les gens eussent été moins +avares et moins mauvais pour lui. + +Dans le premier moment après le départ des pourceaux, il ne sentit +que le plaisir d'être débarrassé de leurs cris farouches et de leurs +menaces, et il résolut de passer la nuit où il était. Il avait encore +du pain dans son sac de toile bise, car, durant le siége qu'il avait +soutenu, il n'avait pas eu envie de manger. Il en mangea la moitié, +réservant le reste pour son déjeuner; après cela, à la grâce de Dieu! + +Les enfants dorment partout. Pourtant Emmi ne dormait guère. Il était +malingre, souvent fiévreux, et rêvait plutôt qu'il ne se reposait +l'esprit durant son sommeil. Il s'installa du mieux qu'il put entre +deux maîtresses branches garnies de mousse, et il eut grande envie de +dormir; mais le vent qui faisait mugir le feuillage et grincer les +branches l'effraya, et il se mit à songer aux mauvais esprits, tant +et si bien qu'il s'imagina entendre une voix grêle et fâchée qui lui +disait à plusieurs reprises: + +--Va-t'en, va-t'en d'ici! + +D'abord Emmi, tremblant et la gorge serrée, ne songea point à +répondre; mais, comme, en même temps que le vent s'apaisait, la voix +du chêne s'adoucissait et semblait lui murmurer à l'oreille d'un ton +maternel et caressant: «Va-t'en, Emmi, va-t'en!» Emmi se sentit le +courage de répondre: + +--Chêne, mon beau chêne, ne me renvoie pas. Si je descends, les loups +qui courent la nuit me mangeront. + +--Va, Emmi, va! reprit la voix encore plus radoucie. + +--Mon bon chêne parlant, reprit aussi Emmi d'un ton suppliant, ne +m'envoie pas avec les loups. Tu m'as sauvé des porcs, tu as été doux +pour moi, sois-le encore. Je suis un pauvre enfant malheureux, et je +ne puis ni ne voudrais te faire aucun mal: garde-moi cette nuit; si tu +l'ordonnes, je m'en irai demain matin. + +La voix ne répliqua plus, et la lune argenta faiblement les feuilles. +Emmi en conclut qu'il lui était permis de rester, ou bien qu'il avait +rêvé les paroles qu'il avait cru entendre. Il s'endormit et, chose +étrange, il ne rêva plus et ne fit plus qu'un somme jusqu'au jour. Il +descendit alors et secoua la rosée qui pénétrait son pauvre vêtement. + +--Il faut pourtant, se dit-il, que je retourne au village, je dirai +à ma tante que mes porcs ont voulu me manger, que j'ai été obligé de +coucher sur un arbre, et elle me permettra d'aller chercher une autre +condition. + +Il mangea le reste de son pain; mais, au moment de se remettre en +route, il voulut remercier le chêne qui l'avait protégé le jour et la +nuit. + +--Adieu et merci, mon bon chêne, dit-il en baisant l'écorce, je +n'aurai plus jamais peur de toi, et je reviendrai te voir pour te +remercier encore. + +Il traversa la lande, et il se dirigeait vers la chaumière de sa +tante, lorsqu'il entendit parler derrière le mur du jardin de la +ferme. + +--Avec tout ça, disait un des gars, notre porcher n'est pas revenu, on +ne l'a pas vu chez sa tante, et il a abandonné son troupeau. C'est un +sans-coeur et un paresseux à qui je donnerai une jolie roulée de +coups de sabot, pour le punir de me faire mener ses bêtes aux champs +aujourd'hui à sa place. + +--Qu'est-ce que ça te fait, de mener les porcs? dit l'autre gars. + +--C'est une honte à mon âge, reprit le premier: cela convient à un +enfant de dix ans, comme le petit Emmi; mais, quand on en a douze, on +a droit à garder les vaches ou tout au moins les veaux. + +Les deux gars furent interrompus par leur père. + +--Allons vite, dit-il, à l'ouvrage! Quant à ce porcher de malheur, +si les loups l'ont mangé, c'est tant pis pour lui; mais, si je le +retrouve vivant, je l'assomme. Il aura beau aller pleurer chez sa +tante, elle est décidée à le faire coucher avec les cochons pour lui +apprendre à faire le fier et le dégoûté. + +Emmi, épouvanté de cette menace, se le tint pour dit. Il se cacha dans +une meule de blé, où il passa la journée. Vers le soir, une chèvre qui +rentrait à l'étable, et qui s'attardait à lécher je ne sais quelle +herbe, lui permit de la traire. Quand il eut rempli et avalé deux ou +trois fois le contenu de sa sébile de bois, il se renfonça dans les +gerbes jusqu'à la nuit. Quand il fit tout à fait sombre et que tout le +monde fut couché, il se glissa jusqu'à son grenier et y prit diverses +choses qui lui appartenaient, quelques écus gagnés par lui que le +fermier lui avait remis la veille et dont sa tante n'avait pas encore +eu le temps de le dépouiller, une peau de chèvre et une peau de mouton +dont il se servait l'hiver, un couteau neuf, un petit pot de terre, un +peu de linge fort déchiré. Il mit le tout dans son sac, descendit dans +la cour, escalada la barrière et s'en alla à petits pas pour ne pas +faire de bruit; mais, comme il passait près de l'étable à porcs, ces +maudites bêtes le sentirent ou l'entendirent et se prirent à crier +avec fureur. Alors, Emmi, craignant que les fermiers, réveillés dans +leur premier sommeil, ne se missent à ses trousses, prit sa course et +ne s'arrêta qu'au pied du chêne parlant. + +--Me voilà revenu, mon bon ami, lui dit-il. Permets-moi de passer +encore une nuit dans tes branches. Dis si tu le veux! + +Le chêne ne répondit pas. Le temps était calme, pas une feuille ne +bougeait. Emmi pensa que qui ne dit mot consent. Tout chargé qu'il +était, il se hissa adroitement jusqu'à la grosse enfourchure où il +avait passé la nuit précédente, et il y dormit parfaitement bien. + +Le jour venu, il se mit en quête d'un endroit convenable pour cacher +son argent et son bagage, car il n'était encore décidé à rien sur les +moyens de s'éloigner du pays sans être vu et ramené de force à la +ferme. Il grimpa au-dessus de la place où il se trouvait. Il découvrit +alors dans le tronc principal du gros arbre un trou noir fait par la +foudre depuis bien longtemps, car le bois avait formé tout autour un +gros bourrelet d'écorce. Au fond de cette cachette, il y avait de la +cendre et de menus éclats de bois hachés par le tonnerre. + +--Vraiment, se dit l'enfant, voilà un lit très-doux et très-chaud où +je dormirai sans risque de tomber en rêvant. Il n'est pas grand, mais +il l'est assez pour moi. Voyons pourtant s'il n'est pas habité par +quelque méchante bête. + +Il fureta tout l'intérieur de ce refuge, et vit qu'il était percé par +en haut, ce qui devait amener un peu d'humidité dans les temps de +pluie. Il se dit qu'il était bien facile de boucher ce trou avec de la +mousse. Une chouette avait fait son nid dans le conduit. + +--Je ne te dérangerai pas, pensa Emmi, mais je fermerai la +communication. Comme cela, nous serons chacun chez nous. + +Quand il eut préparé son nid pour la nuit suivante et installé son +bagage en sûreté, il s'assit dans son trou, les jambes dehors appuyées +sur une branche, et se mit à songer vaguement à la possibilité de +vivre dans un arbre; mais il eût souhaité que cet arbre fût au coeur +de la forêt au lieu d'être auprès de la lisière, exposé aux regards +des bergers et porchers qui y amenaient leurs troupeaux. Il ne pouvait +prévoir que, par suite de sa disparition, l'arbre deviendrait un objet +de crainte, et que personne n'en approcherait plus. + +La faim commençait à se faire sentir, et, bien qu'il fût très-petit +mangeur, il se ressentait bien de n'avoir rien pris de solide la +veille. Irait-il déterrer les favasses encore vertes qu'il avait +remarquées à quelques pas de là? ou irait-il jusqu'aux châtaigniers +qui poussaient plus avant dans la forêt? + +Comme il se préparait à descendre, il vit que la branche sur laquelle +reposaient ses pieds n'appartenait pas à son chêne. C'était celle d'un +arbre voisin qui entre-croisait ses belles et fortes ramures avec +celles du chêne parlant. Emmi se hasarda sur cette branche et gagna le +chêne voisin qui avait, lui aussi, pour proche voisin un autre arbre +facile à atteindre. Emmi, léger comme un écureuil, s'aventura ainsi +d'arbre en arbre jusqu'aux châtaigniers où il fit une bonne récolte. +Les châtaignes étaient encore petites et pas très-mûres; mais il n'y +regardait pas de bien près, et il mit comme qui dirait pied à terre +pour les faire cuire dans un endroit bien désert et bien caché où les +charbonniers avaient fait autrefois une fournée. Le rond marqué par le +feu était entouré de jeunes arbres qui avaient repoussé depuis: il y +avait beaucoup de menus déchets à demi brûlés. Emmi n'eut pas de peine +à en faire un tas et à y mettre le feu au moyen d'un caillou qu'il +battit du dos de son couteau, et il recueillit l'étincelle avec des +feuilles sèches, tout en se promettant de faire provision d'amadou sur +les arbres décrépits, qui ne manquaient pas dans la forêt. L'eau d'une +rigole lui permit de faire cuire ses châtaignes dans son petit pot de +terre, à couvercle percé, destiné à cet usage. C'est un meuble dont en +ce pays-là tout pâtour est nanti. + +Emmi, qui ne rentrait souvent que le soir à la ferme, à cause de la +grande distance où il devait mener ses bêtes, était donc habitué à se +nourrir lui-même, et il ne fut pas embarrassé de cueillir son dessert +de framboises et de mûres sauvages sur les buissons de la petite +clairière. + +--Voilà, pensa-t-il, ma cuisine et ma salle à manger trouvées. + +Et il se mit à nettoyer le cours du filet d'eau qu'il avait à sa +portée. Avec sa sarclette, il enleva les herbes pourries, creusa un +petit réservoir, débarrassa un petit saut que l'eau faisait dans la +glaise et l'épura avec du sable et des cailloux. Cet ouvrage l'occupa +jusque vers le coucher du soleil. Il ramassa son pot et sa houlette, +et, remontant sur les branches dont il avait éprouvé la solidité, il +retrouva son chemin d'écureuil, grimpant et sautant d'arbre en arbre +jusqu'à son chêne. Il rapportait une épaisse brassée de fougère et de +mousse bien sèche dont il fit son lit dans le trou déjà nettoyé. Il +entendit bien la chouette sa voisine qui s'inquiétait et grognait +au-dessus de sa tête. + +--Ou elle délogera, pensa-t-il, ou elle s'y habituera. Le bon chêne ne +lui appartient pas plus qu'à moi. + +Habitué à vivre seul, Emmi ne s'ennuya pas. Être débarrassé de la +compagnie des pourceaux fut même pour lui une source de bonheur +pendant plusieurs jours. Il s'accoutuma à entendre hurler les loups. +Il savait qu'ils restaient au coeur de la forêt et n'approchaient +guère de la région où il se trouvait. Les troupeaux n'y venant plus, +les compères ne s'en approchaient plus du tout. Et puis Emmi apprit à +connaître leurs habitudes. En pleine forêt, il n'en rencontrait jamais +dans les journées claires. Ils n'avaient de hardiesse que dans les +temps de brouillard, et encore cette hardiesse n'était-elle pas +grande. Ils suivaient quelquefois Emmi à distance, mais il lui +suffisait de se retourner et d'imiter le bruit d'un fusil qu'on arme +en frappant son couteau contre le fer de sa sarclette pour les mettre +en fuite. Quant aux sangliers, Emmi les entendait quelquefois, il ne +les voyait jamais; ce sont des animaux mystérieux qui n'attaquent +jamais les premiers. + +Quand il vit approcher l'époque de la cueillette des châtaignes, +il fit sa provision qu'il cacha dans un autre arbre creux à peu de +distance de son chêne; mais les rats et les mulots les lui disputèrent +si bien, qu'il dut les enterrer dans le sable, où elles se +conservèrent jusqu'au printemps. D'ailleurs, Emmi avait largement de +quoi se nourrir. La lande étant devenue absolument déserte, il put +s'aventurer la nuit jusqu'aux endroits cultivés et y déterrer des +pommes de terre et des raves; mais c'était voler et la chose lui +répugnait. Il amassa quantité de favasses dans les jachères et fit des +lacets pour prendre des alouettes en ramassant deçà et delà des crins +laissés aux buissons par les chevaux au pâturage. Les pâtours savent +tirer parti de tout et ne laissent rien perdre. Emmi ramassa assez de +flocons de laine sur les épines des clôtures pour se faire une espèce +d'oreiller; plus tard, il se fabriqua une quenouille et un fuseau et +apprit tout seul à filer. Il se fit des aiguilles à tricoter avec du +fil de fer qu'il trouva à une barrière mal raccommodée, qu'on répara +encore et qu'il dépouilla de nouveau pour fabriquer des collets à +prendre les lapins. Il réussit donc à se faire des bas et à manger de +la viande. Il devint un chasseur des plus habiles; épiant jour et nuit +toutes les habitudes du gibier, initié à tous les mystères de la lande +et de la forêt, il tendit ses piéges à coup sûr et se trouva dans +l'abondance. + +Il eut même du pain à discrétion, grâce à une vieille mendiante +idiote, qui, toutes les semaines, passait au pied du chêne et y +déposait sa besace pleine, pour se reposer. Emmi, qui la guettait, +descendait de son arbre, la tête couverte de sa peau de chèvre, et lui +donnait une pièce de gibier en échange d'une partie de son pain. Si +elle avait peur de lui, sa peur ne se manifestait que par un rire +stupide et une obéissance dont elle n'avait du reste point à se +repentir. + +Ainsi se passa l'hiver, qui fut très-doux, et l'été suivant, qui fut +chaud et orageux. Emmi eut d'abord grand'peur du tonnerre, car la +foudre frappa plusieurs fois des arbres assez proches du sien; mais il +remarqua que le chêne parlant, ayant été écimé longtemps auparavant +et s'étant refait une cime en parasol, n'attirait plus le fluide, qui +s'attaquait à des arbres plus élevés et de forme conique. Il finit par +dormir aux roulements et aux éclats du tonnerre sans plus de souci que +la chouette sa voisine. + +Dans cette solitude, Emmi, absorbé par le soin incessant d'assurer +sa vie et de préserver sa liberté, n'eut pas le temps de connaître +l'ennui. On pouvait le traiter de paresseux, il savait bien, lui, +qu'il avait plus de mal à se donner pour vivre seul que s'il fût resté +à la ferme. Il acquérait aussi plus d'intelligence, de courage et +de prévision que dans la vie ordinaire. Pourtant, quand cette vie +exceptionnelle fut réglée à souhait et qu'elle exigea moins de temps +et de souci, il commença à réfléchir et à sentir sa petite conscience +lui adresser certaines questions embarrassantes. Pourrait-il vivre +toujours ainsi aux dépens de la forêt sans servir personne et sans +contenter aucun de ses semblables? Il s'était pris d'une espèce +d'amitié pour la vieille Catiche, l'idiote qui lui cédait son pain +en échange de ses lapins et de ses chapelets d'alouettes. Comme elle +n'avait pas de mémoire, ne parlait presque pas et ne racontait par +conséquent à personne ses entrevues avec lui, il était arrivé à se +montrer à elle à visage découvert, et elle ne le craignait plus. Ses +rires hébétés laissaient deviner une expression de plaisir quand elle +le voyait descendre de son arbre. Emmi s'étonnait lui-même de partager +ce plaisir; il ne se disait pas, mais il sentait que la présence d'une +créature humaine, si dégradée qu'elle soit, est une sorte de bienfait +pour celui qui s'est condamné à vivre seul. Un jour qu'elle lui +semblait moins abrutie que de coutume, il essaya de lui parler et de +lui demander où elle demeurait. Elle cessa tout à coup de rire, et lui +dit d'une voix nette et d'un ton sérieux: + +--Veux-tu venir avec moi, petit? + +--Où? + +--Dans ma maison; si tu veux être mon fils, je te rendrai riche et +heureux. + +Emmi s'étonna beaucoup d'entendre parler distinctement et +raisonnablement la vieille Catiche. La curiosité lui donnait quelque +envie de la croire, mais un coup de vent agita les branches au-dessus +de sa tête, et il entendit la voix du chêne lui dire: + +--N'y va pas! + +--Bonsoir et bon voyage, dit-il à la vieille; mon arbre ne veut pas +que je le quitte. + +--Ton arbre est un sot, reprit-elle, ou plutôt c'est toi qui es une +bête de croire à la parole des arbres. + +--Vous croyez que les arbres ne parlent pas? Vous vous trompez bien! + +--Tous les arbres parlent quand le vent se met après eux, mais ils ne +savent pas ce qu'ils disent; c'est comme s'ils ne disaient rien. + +Emmi fut fâché de cette explication positive d'un fait merveilleux. Il +répondit à Catiche: + +--C'est vous qui radotez, la vieille. Si tous les arbres font comme +vous, mon chêne du moins sait ce qu'il veut et ce qu'il dit. + +La vieille haussa les épaules, ramassa sa besace et s'éloigna en +reprenant son rire d'idiote. + +Emmi se demanda si elle jouait un rôle ou si elle avait des moments +lucides. Il la laissa partir et la suivit, en se glissant d'arbre en +arbre sans qu'elle s'en aperçût. Elle n'allait pas vite et marchait +le dos courbé, la tête en avant, la bouche entr'ouverte, l'oeil fixé +droit devant elle; mais cet air exténué ne l'empêchait pas d'avancer +toujours sans se presser ni se ralentir, et elle traversa ainsi la +forêt pendant trois bonnes heures de marche, jusqu'à un pauvre hameau +perché sur une colline derrière laquelle d'autres bois s'étendaient à +perte de vue. Emmi la vit entrer dans une méchante cahute isolée des +autres habitations, qui, pour paraître moins misérables, n'en étaient +pas moins un assemblage de quelques douzaines de taudis. Il n'osa pas +s'aventurer plus loin que les derniers arbres de la forêt et revint +sur ses pas, bien convaincu que, si la Catiche avait un _chez elle_, +il était plus pauvre et plus laid que le trou de l'arbre parlant. + +Il regagna son logis du grand chêne et n'y arriva que vers le soir, +harassé de fatigue, mais content de se retrouver chez lui. Il avait +gagné à ce voyage de connaître l'étendue de la forêt et la proximité +d'un village; mais ce village paraissait bien plus mal partagé que +celui de Cernas, où Emmi avait été élevé. C'était tout pays de landes +sans trace de culture, et les rares bestiaux qu'il avait vus paître +autour des maisons n'avaient que la peau sur les os. Au delà, il +n'avait aperçu que les sombres horizons des forêts. Ce n'est donc pas +de ce côté-là qu'il pouvait songer à trouver une condition meilleure +que la sienne. + +Au bout de la semaine, la Catiche arriva à l'heure ordinaire. Elle +revenait de Cernas, et il lui demanda des nouvelles de sa tante pour +voir si cette vieille aurait le pouvoir et la volonté de lui répondre +comme la dernière fois. Elle répondit très-nettement: + +--La grand'Nanette est remariée, et, si tu retournes chez elle, elle +tâchera de te faire mourir pour se débarrasser de toi. + +--Parlez-vous raisonnablement? dit Emmi; et me dites-vous la vérité? + +--Je te dis la vérité. Tu n'as plus qu'à te rendre à ton maître pour +vivre avec les cochons, ou à chercher ton pain avec moi, ce qui te +vaudrait mieux que tu ne penses. Tu ne pourras pas toujours vivre +dans la forêt. Elle est vendue, et sans doute on va abattre les vieux +arbres. Ton chêne y passera comme les autres. Crois-moi, petit. On +ne peut vivre nulle part sans gagner de l'argent. Viens avec moi, tu +m'aideras à en gagner beaucoup, et, quand je mourrai, je te laisserai +celui que j'ai. + +Emmi était si étonné d'entendre causer et raisonner l'idiote, qu'il +regarda son arbre et prêta l'oreille comme s'il lui demandait conseil. + +--Laisse donc cette vieille bûche tranquille, reprit la Catiche. Ne +sois pas si sot et viens avec moi. + +Comme l'arbre ne disait mot, Emmi suivit la vieille, qui, chemin +faisant, lui révéla son secret. + +«--Je suis venue au monde loin d'ici, pauvre comme toi et orpheline. +J'ai été élevée dans la misère et les coups. J'ai gardé aussi les +cochons, et, comme toi, j'en avais peur. Comme toi, je me suis sauvée; +mais, en traversant une rivière sur un vieux pont décrépit, je suis +tombée à l'eau d'où on m'a retirée comme morte. Un bon médecin chez +qui on m'a portée m'a fait revenir à la vie; mais j'étais idiote, +sourde, et ne pouvant presque plus parler. Il m'a gardée par charité, +et, comme il n'était pas riche, le curé de l'endroit a fait des quêtes +pour moi, et les dames m'ont apporté des habits, du vin, des douceurs, +tout ce qu'il me fallait. Je commençais à me porter mieux, j'étais si +bien soignée! Je mangeais de la bonne viande, je buvais du bon vin +sucré, j'avais l'hiver du feu dans ma chambre, j'étais comme une +princesse, et le médecin était content. Il disait: + +«--La voilà qui entend ce qu'on lui dit. Elle retrouve les mots pour +parler. Dans deux ou trois mois d'ici, elle pourra travailler et +gagner honnêtement sa vie. + +»Et toutes les belles dames se disputaient à qui me prendrait chez +elle. + +»Je ne fus donc pas embarrassée pour trouver une place aussitôt que je +fus guérie; mais je n'avais pas le goût du travail, et on ne fut pas +content de moi. J'aurais voulu être fille de chambre, mais je ne +savais ni coudre ni coiffer; on me faisait tirer de l'eau au puits et +plumer la volaille, cela m'ennuyait. Je quittai l'endroit, croyant +être mieux ailleurs. Ce fut encore pire, on me traitait de malpropre +et de paresseuse. Mon vieux médecin était mort. On me chassa de maison +en maison, et, après avoir été l'enfant chéri de tout le monde, je +dus quitter le pays comme j'y étais venue, en mendiant mon pain; mais +j'étais plus misérable qu'auparavant. J'avais pris le goût d'être +heureuse, et on me donnait si peu, que j'avais à peine de quoi manger. +On me trouvait trop grande et de trop bonne mine pour mendier. On me +disait: + +»--Va travailler, grande fainéante! c'est une honte à ton âge de +courir les chemins quand on peut épierrer les champs à six sous par +jour. + +»Alors, je fis la boiteuse pour donner à croire que je ne pouvais +pas travailler; on trouva que j'étais encore trop forte pour ne rien +faire, et je dus me rappeler le temps où tout le monde avait pitié de +moi, parce que j'étais idiote. Je sus retrouver l'air que j'avais dans +ce temps-là, mon habitude de ricaner au lieu de parler, et je fis +si bien mon personnage, que les sous et les miches recommencèrent à +pleuvoir dans ma besace. C'est comme cela que je cours depuis une +quarantaine d'années, sans jamais essuyer de refus. Ceux qui ne +peuvent me donner d'argent me donnent du fromage, des fruits et du +pain plus que je n'en peux porter. Avec ce que j'ai de trop pour moi, +j'élève des poulets que j'envoie au marché et qui me rapportent gros. +J'ai une bonne maison dans un village où je vais te conduire. Le pays +est malheureux, mais les habitants ne le sont pas. Nous sommes tous +mendiants et infirmes, ou soi-disant tels, et chacun fait sa tournée +dans un endroit où les autres sont convenus de ne pas aller ce +jour-là. Comme ça, chacun fait ses affaires comme il veut; mais +personne ne les fait aussi bien que moi, car je m'entends mieux que +personne à paraître incapable de gagner ma vie.» + +--Le fait est, répondit Emmi, que jamais je ne vous aurais crue +capable de parler comme vous faites. + +--Oui, oui, reprit la Catiche en riant, tu as voulu m'attraper et +m'effrayer en descendant de ton arbre, coiffé en loup-garou, pour +avoir du pain. Moi, je faisais semblant d'avoir peur, mais je le +reconnaissais bien et je me disais: «Voilà un pauvre gars qui viendra +quelque jour à _Oursines-les-Bois_, et qui sera bien content de manger +ma soupe.» + +En devisant ainsi, Emmi et la Galiche arrivèrent à Oursines-les-Bois; +c'était le nom de l'endroit où demeurait la fausse idiote et qu'Emmi +avait déjà vu. + +Il n'y avait pas une âme dans ce triste hameau. Les animaux paissaient +çà et là, sans être gardés, sur une lande fertile en chardons, qui +était toute la propriété communale des habitants. Une malpropreté +révoltante dans les chemins boueux qui servaient de rues, une odeur +infecte s'exhalant de toutes les maisons, du linge déchiré séchant sur +des buissons souillés par la volaille, des toits de chaume pourri, où +poussaient des orties, un air d'abandon cynique, de pauvreté simulée +ou volontaire, c'était de quoi soulever de dégoût le coeur d'Emmi, +habitué aux verdures vierges et aux bonnes senteurs de la forêt. Il +suivit pourtant la vieille Catiche, qui le fit entrer dans sa hutte de +terre battue, plus semblable à une étable à porcs qu'à une habitation. +L'intérieur était tout différent: les murs étaient garnis de +paillassons, et le lit avait matelas et couvertures de bonne laine. +Une quantité de provisions de toute sorte: blé, lard, légumes et +fruits, tonnes de vin et même bouteilles cachetées. Il y avait de +tout, et, dans l'arrière-cour, l'épinette était remplie de grasses +volailles et de canards gorgés de pain et de son. + +--Tu vois, dit la Catiche à Emmi, que je suis autrement riche que ta +tante; elle me fait l'aumône toutes les semaines, et, si je voulais, +je porterais de meilleurs habits que les siens. Veux-tu voir mes +armoires? Rentrons, et, comme tu dois avoir faim, je vas te faire +manger un souper comme tu n'en as goûté de ta vie. + +En effet, tandis qu'Emmi admirait le contenu des armoires, la vieille +alluma le feu et tira de sa besace une tête de chèvre, qu'elle +fricassa avec des rogatons de toute sorte et où elle n'épargna ni +le sel, ni le beurre rance, ni les légumes avariés, produit de la +dernière tournée. Elle en fit je ne sais quel plat, qu'Emmi mangea +avec plus d'étonnement que de plaisir et qu'elle le força d'arroser +d'une demi-bouteille de vin bleu. Il n'avait jamais bu de vin, il +ne le trouva pas bon, mais il but quand même, et, pour lui donner +l'exemple, la vieille avala une bouteille entière, se grisa et devint +tout à fait expansive. Elle se vanta de savoir voler encore mieux que +mendier et alla jusqu'à lui montrer sa bourse, qu'elle enterrait sous +une pierre du foyer et qui contenait des pièces d'or à toutes les +effigies du siècle. Il y en avait bien pour deux mille francs. Emmi, +qui ne savait pas compter, n'apprécia pas autant qu'elle l'eût voulu +l'opulence de la mendiante. + +Quand elle lui eut tout montré: + +--A présent, lui dit-elle, je pense que tu ne voudras plus me quitter. +J'ai besoin d'un gars, et, si tu veux être à mon service, je te ferai +mon héritier. + +--Merci, répondit l'enfant; je ne veux pas mendier. + +--Eh bien, soit, tu voleras pour moi. + +Emmi eut envie de se fâcher, mais la vieille avait parlé de le +conduire le lendemain à Mauvert, où se tenait une grande foire, et, +comme il avait envie de voir du pays et de connaître les endroits où +on peut gagner sa vie honnêtement, il répondit sans montrer de colère: + +--Je ne saurais pas voler, je n'ai jamais appris. + +--Tu mens, reprit Catiche, tu voles très-habilement à la forêt de +Cernas son gibier et ses fruits. Crois-tu donc que ces choses-là +n'appartiennent à personne? Ne sais-tu pas que celui qui ne travaille +pas ne peut vivre qu'aux dépens d'autrui? Il y a longtemps que cette +forêt est quasi abandonnée. Le propriétaire était un vieux riche qui +ne s'occupait plus de rien et ne la faisait pas seulement garder. A +présent qu'il est mort, tout ça va changer et tu auras beau te cacher +comme un rat dans des trous d'arbres, on te mettra la main sur le +collet et on te conduira en prison. + +--Eh bien, alors, reprit Emmi, pourquoi voulez-vous m'enseigner à +voler pour vous? + +--Parce que, quand on sait, on n'est jamais pris. Tu réfléchiras, il +se fait tard, et il faut nous lever demain avec le jour pour aller à +la foire. Je vais t'arranger un lit sur mon coffre, un bon lit avec +une _couette_ et une couverture. Pour la première fois de ta vie, tu +dormiras comme un prince. + +Emmi n'osa résister. Quand la vieille Catiche ne faisait plus +l'idiote, elle avait quelque chose d'effrayant dans le regard et dans +la voix. Il se coucha et s'étonna d'abord de se trouver si bien; +mais, au bout d'un instant, il s'étonna de se trouver si mal. Ce gros +coussin de plumes l'étouffait, la couverture, le manque d'air libre, +la mauvaise odeur de la cuisine et le vin qu'il avait bu, lui +donnaient la fièvre. Il se leva tout effaré en disant qu'il voulait +dormir dehors, et qu'il mourrait s'il lui fallait passer la nuit +enfermé. + +La Catiche ronflait, et la porte était barricadée. Emmi se résigna à +dormir étendu sur la table, regrettant fort son lit de mousse dans le +chêne. + +Le lendemain, la Catiche lui confia un panier d'oeufs et six poules +à vendre, en lui ordonnant de la suivre à distance et de n'avoir pas +l'air de la connaître. + +--Si on savait que je vends, lui dit-elle, on ne me donnerait plus +rien. + +Elle lui fixa le prix qu'il devait atteindre avant de livrer sa +marchandise, tout en ajoutant qu'elle ne le perdrait pas de vue, et +que, s'il ne lui rapportait pas fidèlement l'argent, elle saurait bien +le forcer à le lui rendre. + +--Si vous vous défiez de moi, répondit Emmi offensé, portez votre +marchandise vous-même et laissez-moi m'en aller. + +--N'essaye pas de fuir, dit la vieille, je saurai te retrouver +n'importe où; ne réplique pas et obéis. + +Il la suivit à distance comme elle l'exigeait, et vit bientôt le +chemin couvert de mendiants plus affreux les uns que les autres. +C'étaient les habitants d'Oursines, qui, ce jour-là, allaient tous +ensemble se faire guérir à une fontaine miraculeuse. Tous étaient +estropiés ou couverts de plaies hideuses. Tous sortaient de la +fontaine sains et allègres. Le miracle n'était pas difficile à +expliquer, tous leurs maux étant simulés et les reprenant au bout de +quelques semaines, pour être guéris le jour de la fête suivante. + +Emmi vendit ses oeufs et ses poules, en reporta vite l'argent à la +vieille, et, lui tournant le dos, s'en fut à travers la foule, les +yeux écarquillés, admirant tout et s'étonnant de tout. Il vit des +saltimbanques faire des tours surprenants, et il s'était même un peu +attardé à contempler leurs maillots pailletés et leurs bandeaux dorés, +lorsqu'il entendit à côté de lui un singulier dialogue. C'était la +voix de la Catiche qui s'entretenait avec la voix rauque du chef des +saltimbanques. Ils n'étaient séparés de lui que par la toile de la +baraque. + +--Si vous voulez lui faire boire du vin, disait la Catiche, vous lui +persuaderez tout ce que vous voudrez. C'est un petit innocent qui ne +peut me servir à rien et qui prétend vivre tout seul dans la forêt, +où il perche depuis un an dans un vieux arbre. Il est aussi leste et +aussi adroit qu'un singe, il ne pèse pas plus qu'un chevreau, et vous +lui ferez faire les tours les plus difficiles. + +--Et vous dites qu'il n'est pas intéressé? reprit le saltimbanque. + +--Non, il ne se soucie pas de l'argent. Vous le nourrirez, et il +n'aura pas l'esprit d'en demander davantage. + +--Mais il voudra se sauver? + +--Bah! avec des coups, vous lui en ferez passer l'envie. + +--Allez me le chercher, je veux le voir. + +--Et vous me donnerez vingt francs? + +--Oui, s'il me convient. + +La Catiche sortit de la baraque et se trouva face à face avec Emmi, à +qui elle fit signe de la suivre. + +--Non pas, lui dit-il, j'ai entendu votre marché. Je ne suis pas si +innocent que vous croyez. Je ne veux pas aller avec ces gens-là pour +être battu. + +--Tu y viendras, pourtant, répondit la Catiche en lui prenant le +poignet avec une main de fer et en l'attirant vers la baraque. + +--Je ne veux pas, je ne veux pas! cria l'enfant en se débattant et en +s'accrochant de la main restée libre à la blouse d'un homme qui était +près de lui et qui regardait le spectacle. + +L'homme se retourna, et, s'adressant à la Catiche, lui demanda si ce +petit était à elle. + +--Non, non, s'écria Emmi. elle n'est pas ma mère, elle ne m'est rien, +elle veut me vendre un louis d'or à ces comédiens! + +--Et toi, tu ne veux pas? + +--Non, je ne veux pas! sauvez-moi de ses griffes. Voyez! elle me met +en sang. + +Qu'est-ce qu'il y a _de_ cette femme et _de_ cet enfant? dit le beau +gendarme Érambert, attiré par les cris d'Emmi et les vociférations de +la Catiche. + +--Bah! ça n'est rien, répondit le paysan qu'Emmi tenait toujours par +sa blouse. C'est une pauvresse qui veut vendre un gars aux sauteurs de +corde; mais on l'empêchera bien, gendarme, on n'a pas besoin de vous. + +--On a toujours besoin de la gendarmerie, mon ami. Je veux savoir ce +qu'il y a _de_ cette histoire-là. + +Et, s'adressant à Emmi: + +--Parle, jeune homme, explique-moi l'affaire. + +A la vue du gendarme, la vieille Catiche avait lâché Emmi et avait +essayé de fuir; mais le majestueux Érambert l'avait saisie par le +bras, et vite elle s'était mise à rire et à grimacer en reprenant sa +figure d'idiote. Pourtant, au moment où Emmi allait répondre, elle lui +lança un regard suppliant où se peignait un grand effroi. Emmi avait +été élevé dans la crainte des gendarmes, et il s'imagina que, s'il +accusait la vieille, Érambert allait lui trancher la tête avec son +grand sabre. Il eut pitié d'elle et répondit: + +--Laissez-la, monsieur, c'est une femme folle et imbécile qui m'a fait +peur, mais qui ne voulait pas me faire de mal. + +--La connaissez-vous? n'est-ce pas la Catiche? une femme qui fait +semblant _de_ ce qu'elle n'est pas? Dites la vérité. + +Un nouveau regard de la mendiante donna à Emmi le courage de mentir +pour lui sauver la vie. + +--Je la connais, dit-il, c'est une _innocente_. + +--Je saurai _de_ ce qui en est, répondit le beau gendarme en laissant +aller la Catiche. Circulez, vieille femme, mais n'oubliez pas que +depuis longtemps j'ai l'oeil sur vous. + +La Catiche s'enfuit, et le gendarme s'éloigna. Emmi, qui avait eu +encore plus peur de lui que de la vieille, tenait toujours la blouse +du père Vincent. C'était le nom du paysan qui s'était trouvé là pour +le protéger, et qui avait une bonne figure douce et gaie. + +--Ah çà! petit, dit ce bonhomme à Emmi, tu vas me lâcher à la fin? Tu +n'as plus rien à craindre; qu'est-ce que tu veux de moi? cherches-tu +ta vie? veux-tu un sou? + +--Non, merci, dit Emmi, mais j'ai peur à présent de tout ce monde où +me voilà seul sans savoir de quel côté me tourner. + +--Et où voudrais-tu aller? + +--Je voudrais retourner dans ma forêt de Cernas sans passer par +Oursines-les-Bois. + +--Tu demeures à Cernas? C'est bien aisé de t'y mener, puisque de ce +pas je m'en vas dans la forêt. Tu n'auras qu'à me suivre; j'entre +souper sous la ramée, attends-moi au pied de cette croix, je +reviendrai te prendre. + +Emmi trouva que la croix du village était encore trop près de la +baraque des saltimbanques; il aima mieux suivre le père Vincent sous +la ramée, d'autant plus qu'il avait besoin de se restaurer avant de se +mettre en route. + +--Si vous n'avez pas honte de moi, lui dit-il, permettez-moi de manger +mon pain et mon fromage à côté de vous. J'ai de quoi payer ma dépense: +tenez, voilà ma bourse, vous payerez pour nous deux, car je souhaite +payer aussi votre dîner. + +--Diable! s'écria en riant le père Vincent, voilà un gars bien honnête +et bien généreux; mais j'ai l'estomac creux, et ta bourse n'est guère +remplie. Viens, et mets-toi là. Reprends ton argent, petit, j'en ai +assez pour nous deux. + +Tout en mangeant ensemble, Vincent fit raconter à Emmi toute son +histoire. Quand ce fut terminé, il lui dit: + +--Je vois que tu as bonne tête et bon coeur, puisque tu ne t'es pas +laissé tenter par les louis d'or de cette Catiche, et que pourtant tu +n'as pas voulu l'envoyer en prison. Oublie-la et ne quitte plus ta +forêt, puisque tu y es bien. Il ne tient qu'à toi de ne plus y être +tout à fait seul. Tu sauras que j'y vais pour préparer les logements +d'une vingtaine d'ouvriers qui se disposent à abattre le taillis entre +Cernas et la Planchette. + +--Ah! vous allez abattre la forêt? dit Emmi consterné. + +--Non! nous faisons seulement une coupe dans une partie qui ne touche +point à ton refuge du chêne parlant, et je sais qu'on ne touchera +ni aujourd'hui, ni demain, à la région des vieux arbres. Sois donc +tranquille, on ne te dérangera pas; mais, si tu m'en crois, mon petit, +tu viendras travailler avec nous. Tu n'es pas assez fort pour manier +la serpe et la cognée; mais, si tu es adroit, tu pourras très-bien +préparer les liens et t'occuper au fagotage, tout en servant les +ouvriers, qui ont toujours besoin d'un gars pour faire leurs +commissions et porter leurs repas. C'est moi qui ai l'entreprise de +cette coupe. Les ouvriers sont à leurs pièces, c'est-à-dire qu'on les +paye en raison du travail qu'ils font. Je te propose de t'en rapporter +à moi pour juger de ce qu'il sera raisonnable de te donner, et je te +conseille d'accepter. La vieille Catiche a eu raison de te dire que, +quand on ne veut pas travailler, il faut être voleur ou mendiant, et, +comme tu ne veux être ni l'un ni l'autre, prends vite le travail que +je t'offre, l'occasion est bonne. + +Emmi accepta avec joie. Le père Vincent lui inspirait une confiance +absolue. Il se mit à sa disposition, et ils prirent ensemble le chemin +de la forêt. + +Il faisait nuit quand ils y arrivèrent, et, quoique le père Vincent +connût bien les chemins, il eût été embarrassé de trouver dans +l'obscurité la taille des buttes, si Emmi, qui s'était habitué à voir +la nuit comme les chats, ne l'eût conduit par le plus court. Ils +trouvèrent un abri déjà préparé par les ouvriers, qui y étaient venus +dès la veille. Cela consistait en perches placées en pignon avec leurs +branchages, et recouvertes de grandes plaques de mousse et de gazon. +Emmi fut présenté aux ouvriers et bien accueilli. Il mangea la soupe +bien chaude et dormit de tout son coeur. + +Le lendemain, il fit son apprentissage: allumer le feu, faire la +cuisine, laver les pots, aller chercher de l'eau, et le reste du temps +aider à la construction de nouvelles cabanes pour les vingt autres +bûcherons qu'on attendait. Le père Vincent, qui commandait et +surveillait tout, fut émerveillé de l'intelligence, de l'adresse et +de la promptitude d'Emmi. Ce n'est pas lui qui apprenait à tout +faire avec rien; c'est lui qui l'apprenait aux plus malins, et tous +s'écrièrent que ce n'était pas un gars, mais un esprit follet que les +bons diables de la forêt avaient mis à leur service. Comme, avec tous +ses talents et industries, Emmi était obéissant et modeste, il fut +pris en amitié, et les plus rudes de ces bûcherons lui parlèrent avec +douceur et lui commandèrent avec discrétion. + +Au bout de cinq jours, Emmi demanda au père Vincent s'il était libre +d'aller faire son dimanche où bon lui semblerait. + +--Tu es libre, lui répondit le brave homme; mais, si tu veux m'en +croire, tu iras revoir ta tante et les gens de ton village. S'il est +vrai que ta tante ne se soucie pas de te reprendre, elle sera contente +de te savoir en position de gagner ta vie sans qu'elle s'en mêle, +et, si tu penses qu'on te battra à la ferme pour avoir quitté ton +troupeau, j'irai avec toi pour apaiser les gens et te protéger. Sois +sûr, mon enfant, que le travail est le meilleur des passe-ports et +qu'il purifie tout. + +Emmi le remercia du bon conseil, et le suivit. Sa tante, qui le +croyait mort, eut peur en le voyant; mais, sans lui raconter ses +aventures, Emmi lui fit savoir qu'il travaillait avec les bûcherons et +qu'il ne serait plus jamais à sa charge. Le père Vincent confirma son +dire, et déclara qu'il regardait l'enfant comme sien et en faisait +grande estime. Il parla de même à la ferme, où on les obligea de boire +et de manger. La grand'Nannette y vint pour embrasser Emmi devant le +monde et faire la bonne âme en lui apportant quelques hardes et une +demi-douzaine de fromages. Bref, Emmi s'en revint avec le vieux +bûcheron, réconcilié avec tout le monde, dégagé de tout blâme et de +tout reproche. + +Quand ils eurent traversé la lande, Emmi dit à Vincent: + +--Ne m'en voudrez-vous point si je vais passer la nuit dans mon chêne? +Je vous promets d'être à la taille des buttes avant soleil levé. + +--Fais comme tu veux, répondit le bûcheron; c'est donc une idée que tu +as comme ça de percher? + +Emmi lui fit comprendre qu'il avait pour ce chêne une amitié fidèle, +et l'autre l'écouta en souriant, un peu étonné de son idée, mais porté +à le croire et à le comprendre. Il le suivit jusque-là et voulut +voir sa cachette. Il eut de la peine à grimper assez haut pour +l'apercevoir. Il était encore agile et fort, mais le passage entre +les branches était trop étroit pour lui. Emmi seul pouvait se glisser +partout. + +--C'est bien et c'est gentil, dit le bonhomme en redescendant; mais tu +ne pourras pas coucher là longtemps: l'écorce, en grossissant et en +se roulant, finira par boucher l'ouverture, et toi, tu ne seras pas +toujours mince comme un fétu. Après ça, si tu y tiens, on peut +élargir la fente avec une serpe; je te ferai cet ouvrage-là, si tu le +souhaites. + +--Oh non! s'écria Emmi, tailler dans mon chêne, pour le faire mourir! + +--Il ne mourra pas; un arbre bien taillé dans ses parties malades ne +s'en porte que mieux. + +--Eh bien, nous verrons plus tard, répondit Emmi. + +Ils se souhaitèrent la bonne nuit et se séparèrent. + +Comme Emmi se trouva heureux de reprendre possession de son gîte! Il +lui semblait l'avoir quitté depuis un an. Il pensait à l'affreuse +nuit qu'il avait passée chez la Catiche et faisait maintenant des +réflexions très-justes sur la différence des goûts et le choix des +habitudes. Il pensait à tous ces gueux d'Oursines-les-Bois, qui se +croyaient riches parce qu'ils cachaient des louis d'or dans leurs +paillasses et qui vivaient dans la honte et l'infection, tandis que +lui tout seul, sans mendier, il avait dormi plus d'une année dans un +palais de feuillage, au parfum des violettes et des mélites, au chant +des rossignols et des fauvettes, sans souffrir de rien, sans être +humilié par personne, sans disputes, sans maladies, sans rien de faux +et de mauvais dans le coeur. + +--Tous ces gens d'Oursines, à commencer par la Catiche, se disait-il, +ont plus d'argent qu'il ne leur en faudrait pour se bâtir de bonnes +petites maisons, cultiver de gentils jardins, élever du bétail sain et +propre; mais la paresse les empêche de jouir de ce qu'ils ont, ils se +laissent croupir dans l'ignominie. Ils sont comme fiers du dégoût et +du mépris qu'ils inspirent, ils se moquent des braves gens qui ont +pitié d'eux, ils volent les vrais pauvres, ceux qui souffrent sans +se plaindre. Ils se cachent pour compter leur argent et périssent de +misère. Quelle folie triste et honteuse, et comme le père Vincent a +raison de dire que le travail est ce qui garde et purifie le plaisir +de vivre! + +Une heure avant le jour, Emmi, qui s'était commandé à lui-même de ne +pas dormir trop serré, s'éveilla et regarda autour de lui. La lune +s'était levée tard et n'était pas couchée. Les oiseaux ne disaient +rien encore. La chouette faisait sa ronde et n'était pas rentrée. Le +silence est une belle chose, il est rare dans une forêt, où il y a +toujours quelque être qui grimpe ou quelque chose qui tombe. Emmi but +ce beau silence comme un rafraîchissement en se rappelant le vacarme +étourdissant de la foire, le tam-tam et la grosse caisse des +saltimbanques, les disputes des acheteurs et des vendeurs, le +grincement des vielles et le mugissement des cornemuses, les cris des +animaux ennuyés ou effrayés, les rauques chansons des buveurs, tout ce +qui l'avait tour à tour étonné, amusé, épouvanté. Quelle différence +avec les voix mystérieuses, discrètes ou imposantes de la forêt! Une +faible brise s'éleva avec l'aube et fit frissonner mélodieusement la +cime des arbres. Celle du chêne semblait dire: + +--Reste tranquille, Emmi; sois tranquille et content, petit Emmi. + +«Tous les arbres parlent,» lui avait dit la Catiche. + +--C'est vrai, pensait-il, ils ont tous leur voix et leur manière de +gémir ou de chanter; mais ils ne savent ce qu'ils disent, à ce que +prétend cette sorcière. Elle ment: les arbres se plaignent ou se +réjouissent innocemment. Elle ne peut pas les comprendre, elle qui ne +pense qu'au mal! + +Emmi fut aux coupes à l'heure dite et y travailla tout l'été et tout +l'hiver suivant. Tous les samedis soir, il allait coucher dans son +chêne. Le dimanche, il faisait une courte visite aux habitants de +Cernas et revenait à son gîte jusqu'au lundi matin. Il grandissait et +restait mince et léger, mais se tenait très-proprement et avait une +jolie petite mine éveillée et aimable qui plaisait à tout le monde. Le +père Vincent lui apprenait à lire et à compter. On faisait cas de +son esprit, et sa tante, qui n'avait pas d'enfants, eût souhaité le +retenir auprès d'elle pour lui faire honneur et profit, car il était +de bon conseil et paraissait s'entendre à tout. + +Mais Emmi n'aimait que les bois. Il en était venu à y voir, à y +entendre des choses que n'entendaient ni ne voyaient les autres. Dans +les longues nuits d'hiver, il aimait surtout la région des pins, où +la neige amoncelée dessinait, le long des rameaux noirs, de grandes +belles formes blanches mollement couchées, qui, parfois balancées par +la brise, semblaient se mouvoir et s'entretenir mystérieusement. Le +plus souvent elles paraissaient dormir, et il les regardait avec un +respect mêlé de frayeur. Il eût craint de dire un mot, de faire un +mouvement qui eût réveillé ces belles fées de la nuit et du silence. +Dans la demi-obscurité des nuits claires où les étoiles scintillaient +comme des yeux de diamant en l'absence de la lune, il croyait saisir +les formes de ces êtres fantastiques, les plis de leurs robes, les +ondulations de leurs chevelures d'argent. Aux approches du dégel, +elles changeaient d'aspect et d'attitude, et il les entendait tomber +des branches avec un bruit frais et léger, comme si, en touchant +la nappe neigeuse du sol, elles eussent pris un souple élan pour +s'envoler ailleurs. + +Quand la glace emprisonnait le petit ruisseau, il la cassait pour +boire, mais avec précaution, pour ne pas abîmer l'édifice de cristal +que formait sa petite chute. Il aimait à regarder le long des chemins +de la forêt les girandoles du givre et les stalactites irisées par le +soleil levant. + +Il y avait des soirs où l'architecture transparente des arbres privés +de feuilles se dessinait en dentelle noire sur le ciel rouge ou sur le +fond nacré des nuages éclairés par la lune. Et, l'été, quelles chaudes +rumeurs, quels concerts d'oiseaux sous le feuillage! Il faisait la +guerre aux rongeurs et aux fureteurs friands des oeufs ou des petits +dans les nids. Il s'était fabriqué un arc et des flèches et s'était +rendu très-adroit à tuer les rats et les vipères. Il épargnait les +belles couleuvres inoffensives qui serpentent avec tant de grâce sur +la mousse, et les charmants écureuils, qui ne vivent que des amandes +du pin, si adroitement extraites par eux de leur cône. + +Il avait si bien protégé les nombreux habitants de son vieux chêne que +tous le connaissaient et le laissaient circuler au milieu d'eux. Il +s'imaginait comprendre le rossignol le remerciant d'avoir sauvé sa +nichée et disant tout exprès pour lui ses plus beaux airs. Il ne +permettait pas aux fourmis de s'établir dans son voisinage; mais +il laissait le pivert travailler dans le bois pour en retirer les +insectes rongeurs qui le détériorent. Il chassait les chenilles du +feuillage. Les hannetons voraces ne trouvaient pas grâce devant lui. +Tous les dimanches, il faisait à son cher arbre une toilette complète, +et en vérité jamais le chêne ne s'était si bien porté et n'avait étalé +une si riche et si fraîche verdure. Emmi ramassait les glands les plus +sains et allait les semer sur la lande voisine où il soignait leur +première enfance en empêchant la bruyère et la cuscute de les +étouffer. + +Il avait pris les lièvres en amitié et n'en voulait plus détruire pour +sa nourriture. De son arbre, il les voyait danser sur le serpolet, se +coucher sur le flanc comme des chiens fatigués, et tout à coup, au +bruit d'une feuille sèche qui se détache, bondir avec une grâce +comique, et s'arrêter court, comme pour réfléchir après avoir cédé à +la peur. Si, en se promenant par les chaudes journées, il se sentait +le besoin de faire une sieste, il grimpait dans le premier arbre venu, +et, choisissant son gîte, il entendait les ramiers le bercer de leurs +grasseyements monotones et caressants; mais il était délicat pour son +coucher et ne dormait tout à fait bien que dans son chêne. + +Il fallut pourtant quitter cette chère forêt quand la coupe fut +terminée et enlevée. Emmi suivit le père Vincent, qui s'en allait à +cinq lieues de là, du côté d'Oursines, pour entreprendre une autre +coupe dans une autre propriété. + +Depuis le jour de la foire, Emmi n'était pas retourné dans ce vilain +endroit et n'avait pas aperçu la Catiche. Était-elle morte, était-elle +en prison? Personne n'en savait rien. Beaucoup de mendiants +disparaissent comme cela sans qu'on puisse dire ce qu'ils sont +devenus. Personne ne les cherche ni ne les regrette. + +Emmi était très-bon. Il n'avait pas oublié le temps de solitude +absolue où, la croyant idiote et misérable, il l'avait vue chaque +semaine au pied de son chêne lui apportant le pain dont il était privé +et lui faisant entendre le son de la voix humaine. Il confia au +père Vincent le désir qu'il avait d'avoir de ses nouvelles, et ils +s'arrêtèrent à Oursines pour en demander. C'était jour de fête dans +cette cour des miracles. On trinquait et on chantait en choquant les +pots. Deux femmes décoiffées, et les cheveux au vent se battaient +devant une porte, les enfants barbotaient dans une mare infecte. Sitôt +que les deux voyageurs parurent, les enfants s'envolèrent comme une +bande de canards sauvages. Leur fuite avertit de proche en proche les +habitants. Tout bruit cessa, et les portes se fermèrent. La volaille +effarouchée se cacha dans les buissons. + +--Puisque ces gens ne veulent pas qu'on voie leurs ébats, dit le père +Vincent, et puisque tu connais le logis de la Catiche, allons-y tout +droit. + +Ils y frappèrent plusieurs fois sans qu'on leur répondît. Enfin une +voix cassée cria d'entrer, et ils poussèrent la porte. La Catiche, +pâle, maigre, effrayante, était assise sur une grande chaise auprès +du feu, ses mains desséchées collées sur les genoux. En reconnaissant +Emmi, elle eut une expression de joie. + +--Enfin, dit-elle, te voilà, et je peux mourir tranquille! + +Elle leur expliqua qu'elle était paralytique et que ses voisines +venaient la lever le matin, la coucher le soir et la faire manger à +ses heures. + +--Je ne manque de rien, ajouta-t-elle, mais j'ai un grand souci. C'est +mon pauvre argent qui est là, sous cette pierre où je pose mes pieds. +Cet argent, je le destine à Emmi, qui est un bon coeur et qui m'a +sauvée de la prison au moment où je voulais le vendre à de mauvaises +gens; mais, sitôt que je serai morte, mes voisines fouilleront partout +et trouveront mon trésor: c'est cela qui m'empêche de dormir et de me +faire soigner convenablement. Il faut prendre cet argent, Emmi, et +l'emporter loin d'ici. Si je meurs, garde-le, je te le donne; ne te +l'avais-je pas promis? Si je reviens à la santé, tu me le rapporteras; +tu es honnête, je te connais. Il sera toujours à toi, mais j'aurai le +plaisir de le voir et de le compter jusqu'à ma dernière heure. + +Emmi refusa d'abord. C'était de l'argent volé qui lui répugnait; mais +le père Vincent offrit à la Catiche de s'en charger pour le lui rendre +à sa première réclamation, ou pour le placer au nom d'Emmi, si elle +venait à mourir sans le réclamer. Le père Vincent était connu dans +tout le pays pour un homme juste qui avait honnêtement amassé du bien, +et la Catiche, qui rôdait partout et entendait tout, n'était pas sans +savoir qu'on devait se fier à lui. Elle le pria de bien fermer les +huisseries de sa cabane, puis de reculer sa chaise, car elle ne +pouvait se mouvoir, et de soulever la pierre du foyer. Il y avait bien +plus qu'elle n'avait montré la première fois à Emmi. Il y avait cinq +bourses de peau et environ cinq mille francs en or. Elle ne voulut +garder que trois cents francs en argent pour payer les soins de ses +voisins et se faire enterrer. + +Et, comme Emmi regardait ce trésor avec dédain: + +--Tu sauras plus tard, lui dit la Catiche, que la misère est un +méchant mal. Si je n'étais pas née dans ce mal, je n'aurais pas fait +ce que j'ai fait. + +--Si vous vous en repentez, lui dit le père Vincent, Dieu vous le +pardonnera. + +--Je m'en repens, répondit-elle, depuis que je suis paralytique, parce +que je meurs dans l'ennui et la solitude. Mes voisins me déplaisent +autant que je leur déplais. Je pense à cette heure que j'aurais mieux +fait de vivre autrement. + +Emmi lui promit de revenir la voir et suivit le père Vincent dans son +nouveau travail. Il regretta bien un peu sa forêt de Cernas, mais il +avait l'idée du devoir et fit le sien fidèlement. Au bout de huit +jours, il retourna vers la Catiche. Il arriva comme on emportait sa +bière sur une petite charrette traînée par un âne. Emmi la suivit +jusqu'à la paroisse, qui était distante d'un quart de lieue, et +assista à son enterrement. Au retour, il vit que tout chez elle était +au pillage et qu'on se battait à qui aurait ses nippes. Il ne se +repentit plus d'avoir soustrait à ces mauvaises gens le trésor de la +vieille. + +Quand il fut de retour à la coupe, le père Vincent lui dit: + +--Tu es trop jeune pour avoir cet argent-là. Tu n'en saurais pas tirer +parti, ou tu te laisserais voler. Si tu m'agrées pour tuteur, je +le placerai pour le mieux, et je t'en servirai la rente jusqu'à ta +majorité. + +--Faites-en ce qu'il vous plaira, répondit Emmi; je m'en rapporte +à vous. Pourtant, si c'est de l'argent volé, comme la vieille s'en +vantait, ne vaudrait-il pas mieux essayer de le rendre? + +--Le rendre à qui? Ç'a été volé sou par sou, puisque cette femme +obtenait la charité en trompant le monde et en chipant deçà et delà on +ne sait à qui, des choses que nous ne savons pas, et que personne ne +songe plus à réclamer. L'argent n'est pas coupable, la honte est pour +ceux qui en font mauvais emploi. La Catiche était une champie, elle +n'avait pas de famille, elle n'a pas laissé d'héritier; elle te donne +son bien, non pas pour te remercier d'avoir fait quelque chose de mal, +mais au contraire parce que tu lui as pardonné celui qu'elle voulait +te faire. J'estime donc que c'est pour toi un héritage bien acquis, et +qu'en te le donnant cette vieille a fait la seule bonne action de sa +vie. Je ne veux pas te cacher qu'avec le revenu que je te servirai, tu +as le moyen de ne pas travailler beaucoup; mais, si tu es, comme je +le crois, un vrai bon sujet, tu continueras à travailler de tout ton +coeur, comme si tu n'avais rien. + +--Je ferai comme vous me conseillez, répondit Emmi. Je ne demande qu'à +rester avec vous et à suivre vos commandements. + +Le brave garçon n'eut point à se repentir de la confiance et de +l'amitié qu'il sentait pour son maître. Celui-ci le regarda toujours +comme son fils et le traita en bon père. Quand Emmi fut en âge +d'homme, il épousa une des petites-filles du vieux bûcheron, et, comme +il n'avait pas touché à son capital, que les intérêts de chaque année +avaient grossi, il se trouva riche pour un paysan de ce temps-là. Sa +femme était jolie, courageuse et bonne; on faisait grand cas, dans +tout le pays, de ce jeune ménage, et, comme Emmi avait acquis quelque +savoir et montrait beaucoup d'intelligence dans sa partie, le +propriétaire de la forêt de Cernas le choisit pour son garde général +et lui fit bâtir une jolie maison dans le plus bel endroit de la +vieille futaie, tout auprès du chêne parlant. + +La prédiction du père Vincent s'était facilement réalisée. Emmi était +devenu trop grand pour occuper son ancien gîte, et le chêne avait +refait tant d'écorce, que la logette s'était presque refermée. Quand +Emmi, devenu vieux, vit que la fente allait bientôt se fermer tout à +fait, il écrivit avec une pointe d'acier, sur une plaque de cuivre, +son nom, la date de son séjour dans l'arbre et les principales +circonstances de son histoire, avec cette prière à la fin: «Feu du +ciel et vent de la montagne, épargnez mon ami le vieux chêne. Faites +qu'il voie encore grandir mes petits-enfants et leurs descendants +aussi. Vieux chêne qui m'as parlé, dis-leur aussi quelquefois une +bonne parole pour qu'ils t'aiment toujours comme je t'ai aimé.» + +Emmi jeta cette plaque écrite dans le creux où il avait longtemps +dormi et songé. + +La fente s'est refermée tout à fait. Emmi a fini de vivre, et l'arbre +vit toujours. Il ne parle plus, ou, s'il parle, il n'y a plus +d'oreilles capables de le comprendre. On n'a plus peur de lui, mais +l'histoire d'Emmi s'est répandue, et, grâce au bon souvenir que +l'homme a laissé, le chêne est toujours respecté et béni. + + + + +LE CHIEN ET LA FLEUR SACREE + + + +PREMIÈRE PARTIE + + +LE CHIEN + + +A GABRIELLE SAND + + +Nous avions jadis pour voisin de campagne un homme dont le nom prêtait +souvent à rire: il s'appelait M. Lechien. Il en plaisantait le premier +et ne paraissait nullement contrarié quand les enfants l'appelaient +Médor ou Azor. + +C'était un homme très-bon, très-doux, un peu froid de manières, mais +très-estimé pour la droiture et l'aménité de son caractère. Rien en +lui, hormis son nom, ne paraissait bizarre: aussi nous étonna-t-il +beaucoup, un jour où son chien avait fait une sottise au milieu du +dîner. Au lieu de le gronder ou de le battre, il lui adressa, d'un ton +froid et en le regardant fixement, cette étrange mercuriale: + +--Si vous agissez ainsi, monsieur, il se passera du temps avant que +vous cessiez d'être chien. Je l'ai été, moi qui vous parle, et il +m'est arrivé quelquefois d'être entraîné par la gourmandise, au point +de m'emparer d'un mets qui ne m'était pas destiné; mais je n'avais pas +comme vous l'âge de raison, et d'ailleurs sachez, monsieur, que je +n'ai jamais cassé l'assiette. + +Le chien écouta ce discours avec une attention soumise; puis il fit +entendre un bâillement mélancolique, ce qui, au dire de son maître, +n'est pas un signe d'ennui, mais de tristesse chez les chiens; après +quoi, il se coucha, le museau allongé sur ses pattes de devant, et +parut plongé dans de pénibles réflexions. + +Nous crûmes d'abord que, faisant allusion à son nom, notre voisin +avait voulu montrer simplement de l'esprit pour nous divertir; mais +son air grave et convaincu nous jeta dans la stupeur lorsqu'il nous +demanda si nous n'avions aucun souvenir de nos existences antérieures. + +--Aucun! fut la réponse générale. + +M. Lechien ayant fait du regard le tour de la table, et, nous voyant +tous incrédules, s'avisa de regarder un domestique qui venait d'entrer +pour remettre une lettre et qui n'était nullement au courant de la +conversation. + +--Et vous, Sylvain, lui dit-il, vous souvenez-vous de ce que vous avez +été avant d'être homme? + +Sylvain était un esprit railleur et sceptique. + +--Monsieur, répondit-il sans se déconcerter, depuis que je suis homme +j'ai toujours été cocher: il est bien probable qu'avant d'être cocher, +j'ai été cheval! + +--Bien répondu! s'écria-t-on. + +Et Sylvain se retira aux applaudissements des joyeux convives. + +--Cet homme a du sens et de l'esprit, reprit notre voisin; il est bien +probable, pour parler comme lui, que, dans sa prochaine existence, il +ne sera plus cocher, il deviendra maître. + +--Et il battra ses gens, répondit un de nous, comme, étant cocher, il +aura battu ses chevaux. + +--Je gage tout ce que voudrez, repartit notre ami, que Sylvain ne +bat jamais ses chevaux, de même que je ne bats jamais mon chien. Si +Sylvain était brutal et cruel, il ne serait pas devenu bon cocher et +ne serait pas destiné à devenir maître. Si je battais mon chien, je +prendrais le chemin de redevenir chien après ma mort. + +On trouva la théorie ingénieuse, et on pressa le voisin de la +développer. + +--C'est bien simple, reprit-il, et je le dirai en peu de mots. +L'esprit, la vie de l'esprit, si vous voulez, a ses lois comme la +matière organique qu'il revêt a les siennes. On prétend que l'esprit +et le corps ont souvent des tendances opposées; je le nie, du moins +je prétends que ces tendances arrivent toujours, après un combat +quelconque, à se mettre d'accord pour pousser l'animal qui est le +théâtre de cette lutte à reculer ou à avancer dans l'échelle des +êtres. Ce n'est pas l'un qui a vaincu l'autre. La vie animale n'est +pas si pernicieuse que l'on croit. La vie intellectuelle n'est pas +si indépendante que l'on dit. L'être est un; chez lui, les besoins +répondent aux aspirations, et réciproquement. Il y a une loi plus +forte que ces deux lois, un troisième terme qui concilie l'antithèse +établie dans la vie de l'individu; c'est la loi de la vie générale, et +cette loi divine, c'est la progression. Les pas en arrière confirment +la vérité de la marche ascendante. Tout être éprouve donc à son insu +le besoin d'une transformation honorable, et mon chien, mon cheval, +tous les animaux que l'homme a associés de près à sa vie l'éprouvent +plus sciemment que les bêtes qui vivent en liberté. Voyez le chien! +cela est plus sensible chez lui que chez tous les autres animaux. +Il cherche sans cesse à s'identifier à moi; il aime ma cuisine, mon +fauteuil, mes amis, ma voiture. Il se coucherait dans mon lit, si je +le lui permettais; il entend ma voix, il la connaît, il comprend ma +parole. En ce moment, il sait parfaitement que je parle de lui. Vous +pouvez observer le mouvement de ses oreilles. + +--Il ne comprend que deux ou trois mots, lui dis-je; quand vous +prononcez le mot chien, il tressaille, c'est vrai, mais le +développement de votre idée reste pour lui un mystère impénétrable. + +--Pas tant que vous croyez! Il sait qu'il en est cause, il se souvient +d'avoir commis une faute, et à chaque instant il me demande du regard +si je compte le punir ou l'absoudre. Il a l'intelligence d'un enfant +qui ne parle pas encore. + +--Il vous plaît de supposer tout cela, parce que vous avez de +l'imagination. + +--Ce n'est pas de l'imagination que j'ai, c'est de la mémoire. + +--Ah! voilà! s'écria-t-on autour de nous. Il prétend se souvenir! +Alors qu'il raconte ses existences antérieures, vite! nous écoutons. + +--Ce serait, répondit M. Lechien, une interminable histoire, et des +plus confuses, car je n'ai pas la prétention de me souvenir de +tout, du commencement du monde jusqu'à aujourd'hui. La mort a cela +d'excellent qu'elle brise le lien entre l'existence qui finit et celle +qui lui succède. Elle étend un nuage épais où le _moi_ s'évanouit pour +se transformer sans que nous ayons conscience de l'opération. Moi qui, +par exception, à ce qu'il parait, ai conservé un peu la mémoire du +passé, je n'ai pas de notions assez nettes pour mettre de l'ordre dans +mes souvenirs. Je ne saurais vous dire si j'ai suivi l'échelle de +progression régulièrement, sans franchir quelques degrés, ni si j'ai +recommencé plusieurs fois les diverses stations de ma métempsycose. +Cela, vraiment, je ne le sais pas; mais j'ai dans l'esprit des images +vives et soudaines qui me font apparaître certains milieux traversés +par moi à une époque qu'il m'est impossible de déterminer, et alors +je retrouve les émotions et les sensations que j'ai éprouvées dans ce +temps-là. Par exemple, je me retrace depuis peu une certaine rivière +où j'ai été poisson. Quel poisson? Je ne sais pas! Une truite +peut-être, car je me rappelle mon horreur pour les eaux troubles et +mon ardeur incessante à remonter les courants. Je ressens encore +l'impression délicieuse du soleil traçant des filets déliés ou des +arabesques de diamants mobiles sur les flots brisés. Il y avait... +je ne sais où!--les choses alors n'avaient pas de nom pour moi,--une +cascade charmante où la lune se jouait en fusées d'argent. Je passais +là des heures entières à lutter contre le flot qui me repoussait. Le +jour, il y avait sur le rivage des mouches d'or et d'émeraude qui +voltigeaient sur les herbes et que je saisissais avec une merveilleuse +adresse, me faisant de cette chasse un jeu folâtre plutôt qu'une +satisfaction de voracité. Quelquefois les demoiselles aux ailes bleues +m'effleuraient de leur vol. Des plantes admirables semblaient vouloir +m'enlacer dans leurs vertes chevelures; mais la passion du mouvement +et de la liberté me reportait toujours vers les eaux libres et +rapides. Agir, nager, vite, toujours plus vite, et sans jamais me +reposer, ah! c'était une ivresse! Je me suis rappelé ce bon temps +l'autre jour en me baignant dans votre rivière, et à présent je ne +l'oublierai plus! + +--Encore, encore! s'écrièrent les enfants, qui écoutaient de toutes +leurs oreilles. Avez-vous été grenouille, lézard, papillon? + +--Lézard, je ne sais pas, grenouille probablement; mais papillon, je +m'en souviens à merveille. J'étais fleur, une jolie fleur blanche +délicatement découpée, probablement une sorte de saxifrage sarmenteuse +pendant sur le bord d'une source, et j'avais toujours soif, toujours +soif. Je me penchais sur l'eau sans pouvoir l'atteindre, un vent frais +me secouait sans cesse. Le désir est une puissance dont on ne connaît +pas la limite. Un matin, je me détachai de ma tige, je flottai +soutenue par la brise. J'avais des ailes, j'étais libre et vivant. Les +papillons ne sont que des fleurs envolées un jour de fête où la nature +était en veine d'invention et de fécondité. + +--Très-joli, lui dis-je, mais c'est de la poésie! + +--Ne l'empêchez pas d'en faire, s'écrièrent les jeunes gens; il nous +amuse! + +Et, s'adressant à lui: + +--Pouvez-vous nous dire à quoi vous songiez quand vous étiez une +pierre? + +--Une pierre est une chose et ne pense pas, répondit-il; je ne me +rappelle pas mon existence minérale; pourtant, je l'ai subie comme +vous tous et il ne faudrait pas croire que la vie inorganique soit +tout à fait inerte. Je ne m'étends jamais sur une roche sans ressentir +à son contact quelque chose de particulier qui m'affirme les antiques +rapports que j'ai dû avoir avec elle. Toute chose est un élément de +transformation. La plus grossière a encore sa vitalité latente dont +les sourdes pulsations appellent la lumière et le mouvement: l'homme +désire, l'animal et la plante aspirent, le minéral attend. Mais, pour +me soustraire aux questions embarrassantes que vous m'adressez, je +vais choisir une de mes existences que je me retrace le mieux, et vous +dire comment j'ai vécu, c'est-à-dire agi et pensé la dernière fois que +j'ai été chien. Ne vous attendez pas à des aventures dramatiques, à +des sauvetages miraculeux; chaque animal a son caractère personnel. +C'est une étude de caractère que je vais vous communiquer. + +On apporta les flambeaux, on renvoya les domestiques, on fit silence, +et l'étrange narrateur parla ainsi: + +--J'étais un joli petit bouledogue, un ratier de pure race. Je ne me +rappelle ni ma mère, dont je fus séparé très-jeune, ni la cruelle +opération qui trancha ma queue et effila mes oreilles. On me trouva +beau ainsi mutilé, et de bonne heure j'aimai les compliments. Du plus +loin que je me souvienne, j'ai compris le sens des mots _beau chien, +joli chien_; j'aimais aussi le mot _blanc_. Quand les enfants, pour me +faire fête, m'appelaient _lapin blanc_, j'étais enchanté. J'aimais +à prendre des bains; mais, comme je rencontrais souvent des eaux +bourbeuses où la chaleur me portait à me plonger, j'en sortais tout +terreux, et on m'appelait _lapin jaune_ ou _lapin noir_, ce qui +m'humiliait beaucoup. Le déplaisir que j'en éprouvai mainte fois +m'amena à faire une distinction assez juste des couleurs. + +»La première personne qui s'occupa de mon éducation morale fut une +vieille dame qui avait ses idées. Elle ne tenait pas à ce que je fusse +ce qu'on appelle dressé. Elle n'exigea pas que j'eusse le talent de +rapporter et de donner la patte. Elle disait qu'un chien n'apprenait +pas ces choses sans être battu. Je comprenais très-bien ce mot-là, +car le domestique me battait quelquefois à l'insu de sa maîtresse. +J'appris donc de bonne heure que j'étais protégé, et qu'en me +réfugiant auprès d'elle, je n'aurais jamais que des caresses et des +encouragements. J'étais jeune et j'étais fou. J'aimais à tirer à moi +et à ronger les bâtons. C'est une rage que j'ai conservée pendant +toute ma vie de chien et qui tenait à ma race, à la force de ma +mâchoire et à l'ouverture énorme de ma gueule. Évidemment la nature +avait fait de moi un dévorant. Instruit à respecter les poules et les +canards, j'avais besoin de me battre avec quelque chose et de dépenser +la force de mon organisme. Enfant comme je l'étais, je faisais grand +mal dans le petit jardin de la vieille dame; j'arrachais les tuteurs +des plantes et souvent la plante avec. Le jardinier voulait me +corriger, ma maîtresse l'en empêchait, et, me prenant à part, elle me +parlait très-sérieusement. Elle me répétait à plusieurs reprises, en +me tenant la tête et en me regardant bien dans les yeux: + +»--Ce que vous avez fait est mal, très-mal, on ne peut plus mal! + +»Alors, elle plaçait un bâton devant moi et me défendait d'y toucher. +Quand j'avais obéi, elle disait: + +»--C'est bien, très-bien, vous êtes un bon chien. + +«Il n'en fallut pas davantage pour faire éclore en moi ce trésor +inappréciable de la conscience que l'éducation communique au chien +quand il est bien doué et qu'on ne l'a pas dégradé par les coups et +les injures. + +«J'acquis donc ainsi très-jeune le sentiment de la dignité, sans +lequel la véritable intelligence ne se révèle ni à l'animal, ni +à l'homme. Celui qui n'obéit qu'à la crainte ne saura jamais se +commander à lui-même. + +«J'avais dix-huit mois, et j'étais dans toute la fleur de la jeunesse +et de ma beauté, quand ma maîtresse changea de résidence et m'amena +à la campagne qu'elle devait désormais habiter avec sa famille. Il y +avait un grand parc, et je connus les ivresses de la liberté. Dès que +je vis le fils de la vieille dame, je compris, à la manière dont ils +s'embrassèrent et à l'accueil qu'il me fit, que c'était là le maître +de la maison, et que je devais me mettre à ses ordres. Dès le premier +jour, j'emboîtai le pas derrière lui d'un air si raisonnable et si +convaincu, qu'il me prit en amitié, me caressa et me fit coucher dans +son cabinet. Sa jeune femme n'aimait pas beaucoup les chiens et se +fût volontiers passée de moi; mais j'obtins grâce devant elle par ma +sobriété, ma discrétion et ma propreté. On pouvait me laisser seul en +compagnie des plats les plus alléchants; il m'arriva bien rarement +d'y goûter du bout de la langue. Outre que je n'étais pas gourmand et +n'aimais pas les friandises, j'avais un grand respect de la propriété. +On m'avait dit, car on me parlait comme à une personne: + +«--Voici ton assiette, ton écuelle à eau, ton coussin et ton tapis. + +«Je savais que ces choses étaient à moi, et il n'eût pas fait bon me +les disputer; mais jamais je ne songeai à empiéter sur le bien des +autres. + +«J'avais aussi une qualité qu'on appréciait beaucoup. Jamais je ne +mangeai de ces immondices dont presque tous les chiens sont friands, +et je ne me roulais jamais dessus. Si, pour avoir couché sur le +charbon ou m'être roulé sur la terre, j'avais noirci ou jauni ma robe +blanche, on pouvait être sûr que je ne m'étais souillé à aucune chose +malpropre. + +»Je montrai aussi une qualité dont on me tint compte. Je n'aboyai +jamais et ne mordis jamais personne. L'aboiement est une menace et +une injure. J'étais trop intelligent pour ne pas comprendre que les +personnes saluées et accueillies par mes maîtres devaient être reçues +poliment par moi, et, quant aux démonstrations de tendresse et de joie +qui signalaient le retour d'un ancien ami, j'y étais fort attentif. +Dès lors, je lui témoignais ma sympathie par des caresses. Je faisais +mieux encore, je guettais le réveil de ces hôtes aimés, pour leur +faire les honneurs de la maison et du jardin. Je les promenais ainsi +avec courtoisie jusqu'à ce que mes maîtres vinssent me remplacer. On +me sut toujours gré de cette notion d'hospitalité que personne n'eût +songé à m'enseigner et que je trouvai tout seul. + +»Quand il y eut des enfants dans la maison, je fus véritablement +heureux. A la première naissance, on fut un peu inquiet de la +curiosité avec laquelle je flairais le bébé. J'étais encore impétueux +et brusque, on craignait que je ne fusse brutal ou jaloux. Alors, ma +vieille maîtresse prit l'enfant sur ses genoux en disant: + +»--Il faut faire la morale à Fadet; ne craignez rien, il comprend ce +qu'on lui dit.--Voyez, me dit-elle, voyez ce cher poupon, c'est ce +qu'il y a de plus précieux dans la maison. Aimez-le bien, touchez-y +doucement, ayez-en le plus grand soin. Vous m'entendez bien, Fadet, +n'est-ce pas? Vous aimerez ce cher enfant. + +»Et, devant moi, elle le baisa et le serra doucement contre son coeur. + +»J'avais parfaitement compris. Je demandai par mes regards et mes +manières à baiser aussi cette chère créature. La grand'mère approcha +de moi sa petite main en me disant encore: + +»--Bien doucement, Fadet, bien doucement! + +»Je léchai la petite main et trouvai l'enfant si joli, que je ne pus +me défendre d'effleurer sa joue rose avec ma langue, mais ce fut si +délicatement qu'il n'eut pas peur de moi, et c'est moi qui, un peu +plus tard, obtins son premier sourire. + +»Un autre enfant vint deux ans après, c'étaient alors deux petites +filles. L'aînée me chérissait déjà. La seconde fit de même, et on +me permettait de me rouler avec elle sur les tapis. Les parents +craignaient un peu ma pétulance, mais la grand'mère m'honorait d'une +confiance que j'avais à coeur de mériter. Elle me répétait de temps en +temps: + +»--Bien doucement, Fadet, bien doucement! + +»Aussi n'eut-on jamais le moindre reproche à m'adresser. Jamais, dans +mes plus grandes gaietés, je ne mordillai leurs mains jusqu'à les +rougir, jamais je ne déchirai leurs robes, jamais je ne leur mis mes +pattes dans la figure. Et pourtant Dieu sait que, dans leur jeune âge, +elles abusèrent souvent de ma bonté, jusqu'à me faire souffrir. Je +compris qu'elles ne savaient ce qu'elles faisaient, et ne me fâchai +jamais. Elles imaginèrent un jour de m'atteler à leur petite voiture +de jardinage et d'y mettre leurs poupées! Je me laissai harnacher et +atteler, Dieu sait comme, et je traînai raisonnablement la voiture et +les poupées aussi longtemps qu'on voulut. J'avoue qu'il y avait un peu +de vanité dans mon fait parce que les domestiques étaient émerveillés +de ma docilité. + +»--Ce n'est pas un chien, disaient-ils, c'est un cheval! + +»Et toute la journée les petites filles m'appelèrent cheval blanc, ce +qui, je dois le confesser, me flatta infiniment. + +»On me sut d'autant plus de gré de ma raison et de ma douceur avec +les enfants que je ne supportais ni injures ni menaces de la part des +autres. Quelque amitié que j'eusse pour mon maître, je lui prouvai une +fois combien j'avais à coeur de conserver ma dignité. J'avais commis +une faute contre la propreté par paresse de sortir, et il me menaça de +son fouet. Je me révoltai et m'élançai au-devant des coups en montrant +les dents. Il était philosophe, il n'insista pas pour me punir, et, +comme quelqu'un lui disait qu'il n'eût pas dû me pardonner cette +révolte, qu'un chien rebelle doit être roué de coups, il répondit: + +»--Non! Je le connais, il est intrépide et entêté au combat, il ne +céderait pas; je serais forcé de le tuer, et le plus puni serait moi. + +»Il me pardonna donc, et je l'en aimai d'autant plus. + +»J'ai passé une vie bien douce et bien heureuse dans cette maison +bénie. Tous m'aimaient, les serviteurs étaient doux et pleins d'égards +pour moi; les enfants, devenus grands, m'adoraient et me disaient les +choses les plus tendres et les plus flatteuses; mes maîtres avaient +réellement de l'estime pour mon caractère et déclaraient que mon +affection n'avait jamais eu pour mobile la gourmandise ni aucune +passion basse. J'aimais leur société, et, devenu vieux, moins +démonstratif par conséquent, je leur témoignais mon amitié en dormant +à leurs pieds ou à leur porte quand ils avaient oublié de me l'ouvrir. +J'étais d'une discrétion et d'un savoir-vivre irréprochables, bien que +très-indépendant et nullement surveillé. Jamais je ne grattai à une +porte, jamais je ne fis entendre de gémissements importuns. Quand je +sentis les premiers rhumatismes, on me traita comme une personne. +Chaque soir, mon maître m'enveloppait dans mon tapis; s'il tardait un +peu à y songer, je me plantais près de lui en le regardant, mais sans +le tirailler ni l'ennuyer de mes obsessions. + +»La seule chose que j'aie à me reprocher dans mon existence canine, +c'est mon peu de bienveillance pour les autres chiens. Était-ce +pressentiment de ma prochaine séparation d'espèce, était-ce crainte de +retarder ma promotion à un grade plus élevé, qui me faisait haïr leurs +grossièretés et leurs vices? Redoutais-je de redevenir trop chien +dans leur société, avais-je l'orgueil du mépris pour leur infériorité +intellectuelle et morale? Je les ai réellement houspillés toute ma +vie, et on déclara souvent que j'étais terriblement méchant avec mes +semblables. Pourtant je dois dire à ma décharge que je ne fis jamais +de mal aux faibles et aux petits. Je m'attaquais aux plus gros et aux +plus forts avec une audace héroïque. Je revenais harassé, couvert de +blessures, et, à peine guéri, je recommençais. + +»J'étais ainsi avec ceux qui ne m'étaient pas présentés. + +»Quand un ami de la maison amenait son chien, on me faisait un +discours sérieux en m'engageant à la politesse et en me rappelant +les devoirs de l'hospitalité. On me disait son nom, on approchait sa +figure de la mienne. On apaisait mes premiers grognements avec de +bonnes paroles qui me rappelaient au respect de moi-même. Alors, +c'était fini pour toujours, il n'y avait plus de querelles, ni même de +provocations; mais je dois dire que, sauf _Moutonne_, la chienne du +berger, pour laquelle j'eus toujours une grande amitié et qui me +défendait contre les chiens ameutés contre moi, je ne me liai jamais +avec aucun animal de mon espèce. Je les trouvais tous trop inférieurs +à moi, même les beaux chiens de chasse et les petits chiens savants +qui avaient été forcés par les châtiments à maîtriser leurs instincts. +Moi qu'on avait toujours raisonné avec douceur, si j'étais, comme eux, +esclave de mes passions à certains égards où je n'avais à risquer que +moi-même, j'étais obéissant et sociable avec l'homme, parce qu'il me +plaisait d'être ainsi et que j'eusse rougi d'être autrement. + +»Une seule fois je parus ingrat, et j'éprouvai un grand chagrin. Une +maladie épidémique ravageait le pays, toute la famille partit emmenant +les enfants, et, comme on craignait mes larmes, on ne m'avertit de +rien. Un matin, je me trouvai seul avec le domestique, qui prit grand +soin de moi, mais qui, préoccupé pour lui-même, ne s'efforça pas de +me consoler, ou ne sut pas s'y prendre. Je tombai dans le désespoir, +cette maison déserte par un froid rigoureux était pour moi comme un +tombeau. Je n'ai jamais été gros mangeur, mais je perdis complètement +l'appétit et je devins si maigre, que l'on eût pu voir à travers +mes côtes. Enfin, après un temps qui me parut bien long, ma vieille +maîtresse revint pour préparer le retour de la famille, et je ne +compris pas pourquoi elle revenait seule; je crus que son fils et les +enfants ne reviendraient jamais, et je n'eus pas le courage de lui +faire la moindre caresse. Elle fit allumer du feu dans sa chambre et +m'appela en m'invitant à me chauffer; puis elle se mit à écrire pour +donner des ordres et j'entendis qu'elle disait en parlant de moi: + +»--Vous ne l'avez donc pas nourri? Il est d'une maigreur effrayante; +allez me chercher du pain et de la soupe. + +»Mais je refusai de manger. Le domestique parla de mon chagrin. Elle +me caressa beaucoup et ne put me consoler, elle eût dû me dire que les +enfants se portaient bien et allaient revenir avec leur père. Elle +n'y songea pas, et s'éloigna en se plaignant de ma froideur, qu'elle +n'avait pas comprise. Elle me rendit pourtant son estime quelque jours +après, lorsqu'elle revint avec la famille. Les tendresses que je fis +aux enfants surtout lui prouvèrent bien que j'avais le coeur fidèle et +sensible. + +»Sur mes vieux jours, un rayon de soleil embellit ma vie. On amena +dans la maison la petite chienne Lisette, que les enfants se +disputèrent d'abord, mais que l'aînée céda à sa soeur en disant +qu'elle préférait un vieux ami comme moi à toutes les nouvelles +connaissances. Lisette fut aimable avec moi, et sa folâtre enfance +égaya mon hiver. Elle était nerveuse et tyrannique, elle me mordait +cruellement les oreilles. Je criais et ne me fâchais pas, elle était +si gracieuse dans ses impétueux ébats! Elle me forçait à courir et à +bondir avec elle. Mais ma grande affection était, en somme, pour la +petite fille qui me préférait à Lisette et qui me parlait raison, +sentiment et moralité, comme avait fait sa grand'mère. + +»Je n'ai pas souvenir de mes dernières années et de ma mort. Je crois +que je m'éteignis doucement au milieu des soins et des encouragements. +On avait certainement compris que je méritais d'être homme, puisqu'on +avait toujours dit qu'il ne me manquait que la parole. J'ignore +pourtant si mon esprit franchit d'emblée cet abîme. J'ignore la forme +et l'époque de ma renaissance; je crois pourtant que je n'ai pas +recommencé l'existence canine, car celle que je viens de vous raconter +me paraît dater d'hier. Les costumes, les habitudes, les idées que je +vois aujourd'hui ne diffèrent pas essentiellement de ce que j'ai vu et +observé étant chien...» + +Le sérieux avec lequel notre voisin avait parlé nous avait forcés +de l'écouter avec attention et déférence. Il nous avait étonnés et +intéressés. Nous le priâmes de nous raconter quelque autre de ses +existences. + +--C'est assez pour aujourd'hui, nous dit-il; je tâcherai de rassembler +mes souvenirs, et peut-être plus tard vous ferai-je le récit d'une +autre phase de ma vie antérieure. + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + + +LA FLEUR SACRÉE + + +A AURORE SAND + +Quelques jours après que M. Lechien nous eut raconté son histoire, +nous nous retrouvions avec lui chez un Anglais riche qui avait +beaucoup voyagé en Asie, et qui parlait volontiers des choses +intéressantes et curieuses qu'il avait vues. + +Comme il nous disait la manière dont on chasse les éléphants dans le +Laos, M. Lechien lui demanda s'il n'avait jamais tué lui-même un de +ces animaux. + +--Jamais! répondit sir William. Je ne me le serais point pardonné. +L'éléphant m'a toujours paru si près de l'homme par l'intelligence et +le raisonnement que j'aurais craint d'interrompre la carrière d'une +âme en voie de transformation. + +--Au fait, lui dit quelqu'un, vous avez longtemps vécu dans l'Inde, +vous devez partager les idées de migration des âmes que monsieur nous +exposait l'autre jour d'une manière plus ingénieuse que scientifique. + +--La science est la science, répondit l'Anglais. Je la respecte +infiniment, mais je crois que, quand elle veut trancher +affirmativement ou négativement la question des âmes, elle sort de son +domaine et ne peut rien prouver. Ce domaine est l'examen des faits +palpables, d'où elle conclut à des lois existantes. Au delà, elle +n'a plus de certitude. Le foyer d'émission de ces lois échappe à ses +investigations, et je trouve qu'il est également contraire à la +vraie doctrine scientifique de vouloir prouver _l'existence_ ou +la _non-existence_ d'un principe quelconque. En dehors de sa +démonstration spéciale, le savant est libre de croire ou de ne pas +croire; mais la recherche de ce principe appartient mieux aux hommes +de logique, de sentiment et d'imagination. Les raisonnements et les +hypothèses de ceux-ci n'ont, il est vrai, de valeur qu'autant qu'ils +respectent ce que la science a vérifié dans l'ordre des faits; mais là +où la science est impuissante à nous éclairer, nous sommes tous libres +de donner aux faits ce que vous appelez une interprétation ingénieuse, +ce qui, selon moi, signifie une explication idéaliste fondée sur la +déduction, la logique et le sentiment du juste dans l'équilibre et +l'ordonnance de l'univers. + +--Ainsi, reprit celui qui avait interpellé sir William, vous êtes +bouddhiste? + +--D'une certaine façon, répondit l'Anglais; mais nous pourrions +trouver un sujet de conversation plus récréatif pour les enfants qui +nous écoutent. + +--Moi, dit une des petites filles, cela m'intéresse et me plaît. +Pourriez-vous me dire ce que j'ai été avant d'être une petite fille? + +--Vous avez été un petit ange, répondit sir William. + +--Pas de compliments! reprit l'enfant. Je crois que j'ai été tout +bonnement un oiseau, car il me semble que je regrette toujours le +temps où je volais sur les arbres et ne faisais que ce que je voulais. + +--Eh bien, reprit sir William, ce regret serait une preuve de +souvenir. Chacun de nous a une préférence pour un animal quelconque et +se sent porté à s'identifier à ses impressions comme s'il les avait +déjà ressenties pour son propre compte. + +--Quel est votre animal de prédilection? lui demandai-je. + +--Tant que j'ai été Anglais, répondit-il, j'ai mis le cheval au +premier rang. Quand je suis devenu Indien, j'ai mis l'éléphant +au-dessus de tout. + +--Mais, dit un jeune garçon, est-ce que l'éléphant n'est pas +très-laid? + +--Oui, selon nos idées sur l'esthétique. Nous prenons pour type du +quadrupède le cheval ou le cerf; nous aimons l'harmonie dans la +proportion, parce qu'au fond nous avons toujours dans l'esprit le type +humain comme type suprême de cette harmonie; mais, quand on quitte les +régions tempérées et qu'on se trouve en face d'une nature exubérante, +le goût change, les yeux s'attachent à d'autres lignes, l'esprit se +reporte à un ordre de création antérieure plus grandiose, et le côté +fruste de cette création ne choque plus nos regards et nos pensées. +L'Indien, noir, petit, grêle, ne donne pas l'idée d'un roi de la +création. L'Anglais, rouge et massif, paraît là plus imposant que +chez lui; mais l'un et l'autre, qu'ils aient pour cadre une cabane de +roseaux ou un palais de marbre, sont encore effacés comme de +vulgaires détails dans l'ensemble du tableau que présente la nature +environnante. Le sens artiste éprouve le besoin de formes supérieures +à celles de l'homme, et il se sent pris de respect pour les êtres +capables de se développer fièrement sous cet ardent soleil qui étiole +la race humaine. Là où les roches sont formidables, les végétaux +effrayants d'aspect, les déserts inaccessibles, le pouvoir humain +perd son prestige, et le monstre surgit à nos yeux comme la suprême +combinaison harmonique d'un monde prodigieux. Les anciens habitants +de cette terre redoutable l'avaient bien compris. Leur art consistait +dans la reproduction idéalisée des formes monstrueuses. Le buste de +l'éléphant était le couronnement principal de leurs parthénons. Leurs +dieux étaient des monstres et des colosses. Leur architecture pesante, +surmontée de tours d'une hauteur démesurée, semblait chercher le beau +dans l'absence de ces proportions harmoniques qui ont été l'idéal des +peuples de l'Occident. Ne vous étonnez donc pas de m'entendre dire +qu'après avoir trouvé cet art barbare et ces types effrayants, je m'y +suis habitué au point de les admirer et de trouver plus tard nos arts +froids et nos types mesquins. Et puis tout, dans l'Inde, concourt à +idéaliser l'éléphant. Son culte est partout dans le passé, sous une +forme ou sous une autre. Les reproductions de son type ont une variété +d'intentions surprenante, car, selon la pensée de l'artiste, il +représente la force menaçante ou la bénigne douceur de la divinité +qu'il encadre. Je ne crois pas qu'il ait été jamais, quoi qu'en aient +dit les anciens voyageurs, adoré personnellement comme un dieu; mais +il a été, il est encore regardé comme un symbole et un palladium. +L'éléphant blanc des temples de Siam est toujours considéré comme un +animal sacré. + +--Parlez-nous de cet éléphant blanc, s'écrièrent tous les enfants. +Est-il vraiment blanc? l'avez-vous vu? + +--Je l'ai vu, et, en le contemplant au milieu des fêtes triomphales +qu'il semblait présider, il m'est arrivé une chose singulière. + +--Quoi? reprirent les enfants. + +--Une chose que j'hésite à vous dire,--non pas que je craigne la +raillerie en un sujet si grave, mais en vérité je crains de ne pas +vous convaincre de ma sincérité et d'être accusé d'improviser un roman +pour rivaliser avec l'édifiante et sérieuse histoire de M. Lechien. + +--Dites toujours, dites toujours! Nous ne critiquerons pas, nous +écouterons bien sagement. + +--Eh bien, mes enfants, reprit l'Anglais, voici ce qui est arrivé. En +contemplant la majesté de l'éléphant sacré marchant d'un pas mesuré au +son des instruments et marquant le rhythme avec sa trompe, tandis que +les Indiens, qui semblaient être bien réellement les esclaves de ce +monarque, balançaient au-dessus de sa tête des parasols rouge et or, +j'ai fait un effort d'esprit pour saisir sa pensée dans son oeil +tranquille, et tout à coup il m'a semblé qu'une série d'existences +passées, insaisissables à la mémoire de l'homme, venait de rentrer +dans la mienne. + +--Comment! vous croyez...? + +--Je crois que certains animaux nous semblent pensifs et absorbés +parce qu'ils se souviennent. Où serait l'erreur de la Providence? +L'homme oublie, parce qu'il a trop à faire pour que le souvenir lui +soit bon. Il termine la série des animaux contemplatifs, il pense +réellement et cesse de rêver. A peine né, il devient la proie de la +loi du progrès, l'esclave de la loi du travail. Il faut qu'il rompe +avec les images du passé pour se porter tout entier vers la conception +de l'avenir. La loi qui lui a fait cette destinée ne serait pas juste, +si elle ne lui retirait pas la faculté de regarder en arrière et de +perdre son énergie dans de vains regrets et de stériles comparaisons. + +--Quoi qu'il en soit, dit vivement M. Lechien, racontez vos souvenirs; +il m'importe beaucoup de savoir qu'une fois en votre vie vous avez +éprouvé le phénomène que j'ai subi plusieurs fois. + +--J'y consens, répondit sir William, car j'avoue que votre exemple et +vos affirmations m'ébranlent et m'impressionnent beaucoup. Si c'est un +simple rêve qui s'est emparé de moi pendant la cérémonie que présidait +l'éléphant sacré, il a été si précis et si frappant, que je n'en +ai pas oublié la moindre circonstance. Et moi aussi, j'avais été +éléphant, éléphant blanc, qui plus est, éléphant sacré par conséquent, +et je revoyais mon existence entière à partir de ma première enfance +dans les jungles et les forêts de la presqu'île de Malacca. + +«C'est dans ce pays, alors si peu connu des Européens, que se +reportent mes premiers souvenirs, à une époque qui doit remonter aux +temps les plus florissants de l'établissement du bouddhisme, longtemps +avant la domination européenne. Je vivais dans ce désert étrange, dans +cette _Chersonèse d'or_ des anciens, une presqu'île de trois cent +soixante lieues de longueur, large en moyenne de trente lieues. Ce +n'est, à vrai dire, qu'une chaîne de montagnes projetée sur la mer +et couronnée de forêts. Ces montagnes ne sont pas très-hautes. La +principale, le mont Ophir, n'égale pas le puy de Dôme; mais, par leur +situation isolée entre deux mers, elles sont imposantes. Les versants +sont parfois inaccessibles à l'homme. Les habitants des côtes, Malais +et autres, y font pourtant aujourd'hui une guerre acharnée aux +animaux sauvages, et vous avez à bas prix l'ivoire et les autres +produits si facilement exportés de ces régions redoutables. Pourtant, +l'homme n'y est pas encore partout le maître et il ne l'était pas du +tout au temps dont je vous parle. Je grandissais heureux et libre sur +les hauteurs, dans le sublime rayonnement d'un ciel ardent et pur, +rafraîchi par l'élévation du sol et la brise de mer. Qu'elle était +belle, cette mer de la Malaisie avec ses milliers d'îles vertes comme +l'émeraude et d'écueils blancs comme l'albâtre, sur le bleu sombre +des flots! Quel horizon s'ouvrait à nos regards quand, du haut de nos +sanctuaires de rochers, nous embrassions de tous côtés l'horizon sans +limites! Dans la saison des pluies, nous savourions, à l'abri des +arbres géants, la chaude humidité du feuillage. C'était la saison +douce où le recueillement de la nature nous remplissait d'une sereine +quiétude. Les plantes vigoureuses, à peine abattues par l'été torride, +semblaient partager notre bien-être et se retremper à la source de la +vie. Les belles lianes de diverses espèces poussaient leurs festons +prodigieux et les enlaçaient aux branches des cinnamomes et des +gardénias en fleurs. Nous dormions à l'ombre parfumée des mangliers, +des bananiers, des baumiers et des cannelliers. Nous avions plus de +plantes qu'il ne nous en fallait pour satisfaire notre vaste et frugal +appétit. Nous méprisions les carnassiers perfides; nous ne permettions +pas aux tigres d'approcher de nos pâturages. Les antilopes, les oryx, +les singes recherchaient notre protection. Des oiseaux admirables +venaient se poser sur nous par bandes pour nous aider à notre +toilette. Le _nocariam_ l'oiseau géant, peut-être disparu aujourd'hui, +s'approchait de nous sans crainte pour partager nos récoltes. + +«Nous vivions seuls, ma mère et moi, ne nous mêlant pas aux troupes +nombreuses des éléphants vulgaires, plus petits et d'un pelage +différent du nôtre. Étions-nous d'une race différente? Je ne l'ai +jamais su. L'éléphant blanc est si rare, qu'on le regarde comme une +anomalie, et les Indiens le considèrent comme une incarnation divine. +Quand un de ceux qui vivent dans les temples d'une nation hindoue +cesse de vivre, on lui rend les mêmes honneurs funéraires qu'aux rois, +et souvent de longues années s'écoulent avant qu'on lui trouve un +successeur. + +«Notre haute taille effrayait-elle les autres éléphants? Nous étions +de ceux qu'on appelle solitaires et qui ne font partie d'aucun +troupeau sous les ordres d'un guide de leur espèce. On ne nous +disputait aucune place, et nous nous transportions d'une région à +l'autre, changeant de climat sur cette arête de montagnes, selon +notre caprice et les besoins de notre nourriture. Nous préférions +la sérénité des sommets ombragés aux sombres embûches de la jungle +peuplée de serpents monstrueux, hérissée de cactus et d'autres plantes +épineuses où vivent des insectes irritants. En cherchant la canne à +sucre sous des bambous d'une hauteur colossale, nous nous arrêtions +quelquefois pour jeter un coup d'oeil sur les palétuviers des rivages; +mais ma mère, défiante, semblait deviner que nos robes blanches +pouvaient attirer le regard des hommes, et nous retournions vite à la +région des aréquiers et des cocotiers, ces grandes vigies plantées +au-dessus des jungles comme pour balancer librement dans un air plus +pur leurs éventails majestueux et leurs palmes de cinq mètres de +longueur. + +«Ma noble mère me chérissait, me menait partout avec elle et ne vivait +que pour moi. Elle m'enseignait à adorer le soleil et à m'agenouiller +chaque matin à son apparition glorieuse, en relevant ma trompe blanche +et satinée, comme pour saluer le père et le roi de la terre; en ces +moments-là, l'aube pourprée teignait de rose mon fin pelage, et +ma mère me regardait avec admiration. Nous n'avions que de hautes +pensées, et notre coeur se dilatait dans la tendresse et l'innocence. +Jours heureux, trop tôt envolés! Un matin, la soif nous força de +descendre le lit d'un des torrents qui, du haut de la montagne, vont +en bonds rapides ou gracieux se déverser dans la mer; c'était vers la +fin de la saison sèche. La source qui filtre du sommet de l'Ophir ne +distillait plus une seule goutte dans sa coupe de mousse. Il nous +fallut gagner le pied de la jungle où le torrent avait formé une suite +de petits lacs, pâles diamants semés dans la verdure glauque des +nopals. Tout à coup nous sommes surpris par des cris étranges, et des +êtres inconnus pour moi, des hommes et des chevaux se précipitent sur +nous. Ces hommes bronzés qui ressemblaient à des singes ne me firent +point peur, les animaux qu'ils montaient n'approchaient de nous +qu'avec effroi. D'ailleurs, nous n'étions pas en danger de mort. Nos +robes blanches inspiraient le respect, même à ces Malais farouches et +cruels; sans doute ils voulaient nous capturer, mais ils n'osaient se +servir de leurs armes. Ma mère les repoussa d'abord fièrement et sans +colère, elle savait qu'ils ne pourraient pas la prendre; alors, ils +jugèrent qu'en raison de mon jeune âge, ils pourraient facilement +s'emparer de moi et ils essayèrent de jeter des lassos autour de +mes jambes; ma mère se plaça entre eux et moi, et fit une défense +désespérée. Les chasseurs, voyant qu'il fallait la tuer pour m'avoir, +lui lancèrent une grêle de javelots qui s'enfoncèrent dans ses vastes +flancs, et je vis avec horreur sa robe blanche se rayer de fleuves de +sang. + +«Je voulais la défendre et la venger, elle m'en empêcha, me tint de +force derrière elle, et, présentant le flanc comme un rempart pour me +couvrir, immobile de douleur et stoïquement muette pour faire croire +que sa vie était à l'épreuve de ces flèches mortelles, elle resta là, +criblée de traits, jusqu'à ce que, le coeur transpercé cessant de +battre, elle s'affaissât comme une montagne. La terre résonna sous +son poids. Les assassins s'élancèrent pour me garrotter, et je ne +fis aucune résistance. Stupéfait devant le cadavre de ma mère, ne +comprenant rien à la mort, je la caressais en gémissant, en la +suppliant de se relever et de fuir avec moi. Elle ne respirait plus, +mais des flots de larmes coulaient encore de ses yeux éteints. On me +jeta une natte épaisse sur la tête, je ne vis plus rien, mes quatre +jambes étaient prises dans quatre cordes de cuir d'élan. Je ne voulais +plus rien savoir, je ne me débattais pas, je pleurais, je sentais ma +mère près de moi, je ne voulais pas m'éloigner d'elle, je me couchai. +On m'emmena je ne sais comment et je ne sais où. Je crois qu'on attela +tous les chevaux pour me traîner sur le sable en pente du rivage +jusqu'à une sorte de fosse où on me laissa seul. + +«Je ne me rappelle pas combien de temps je restai là, privé de +nourriture, dévoré par la soif et par les mouches avides de mon sang. +J'étais déjà fort, j'aurais pu démolir cette cave avec mes pieds de +devant et me frayer un sentier, comme ma mère m'avait enseigné à le +faire dans les versants rapides. Je fus longtemps sans m'en aviser. +Sans connaître la mort, je haïssais l'existence et ne songeais pas +à la conserver. Enfin, je cédai à l'instinct et je jetai des cris +farouches. On m'apporta aussitôt des cannes à sucre et de l'eau. Je +vis des têtes inquiètes se pencher sur les bords du silo où j'étais +enseveli. On parut se réjouir de me voir manger et boire; mais, dès +que j'eus repris des forces, j'entrai en fureur et je remplis la terre +et le ciel des éclats retentissants de ma voix. Alors, on s'éloigna, +me laissant démolir la berge verticale de ma prison, et je me crus +en liberté; mais j'étais dans un parc formé de tiges de bambous +monstrueux, reliés les uns aux autres par des lianes si bien serrées +que je ne pus en ébranler un seul. Je passai encore plusieurs jours à +essayer obstinément ce vain travail, auquel résistait le perfide +et savant travail de l'homme. On m'apportait mes aliments et on me +parlait avec douceur. Je n'écoutais rien, je voulais fondre sur mes +adversaires, je frappais de mon front avec un bruit affreux les +murailles de ma prison sans pouvoir les ébranler; mais, quand j'étais +seul, je mangeais. La loi impérieuse de la vie l'emportait sur mon +désespoir, et, le sommeil domptant mes forces, je dormais sur les +herbes fraîches dont on avait jonché ma cage. + +«Enfin, un jour, un petit homme noir, vêtu seulement d'un _sarong_ ou +caleçon blanc, entra seul et résolûment dans ma prison en portant une +auge de farine de riz salé et mélangé à un corps huileux. Il me la +présenta à genoux en me disant d'une voix douce des paroles où je +distinguai je ne sais quelle intention affectueuse et caressante. Je +le laissai me supplier jusqu'au moment où, vaincu par ses prières, je +mangeai devant lui. Pendant que je savourais ce mets rafraîchissant, +il m'éventait avec une feuille de palmier et me chantait quelque chose +de triste que j'écoutais avec étonnement. Il revint un peu plus tard +et me joua sur une petite flûte de roseau je ne sais quel air plaintif +qui me fit comprendre la pitié que je lui inspirais. Je le laissai +baiser mon front et mes oreilles. Peu à peu, je lui permis de me +laver, de me débarrasser des épines qui me gênaient et de s'asseoir +entre mes jambes. Enfin, au bout d'un temps que je ne puis préciser, +je sentis qu'il m'aimait et que je l'aimais aussi. Dès lors, je fus +dompté, le passé s'effaça de ma mémoire, et je consentis à le suivre +sur le rivage sans songer à m'échapper. + +«Je vécus, je crois, deux ans seul avec lui. Il avait pour moi des +soins si tendres, qu'il remplaçait ma mère et que je ne pensai plus +jamais à le quitter. Pourtant je ne lui appartenais pas. La tribu qui +s'était emparée de moi devait se partager le prix qui serait offert +par les plus riches radjahs de l'Inde dès qu'ils seraient informés de +mon existence. On avait donc fait un arrangement pour tirer de moi le +meilleur parti possible. La tribu avait envoyé des députés dans toutes +les cours des deux péninsules pour me vendre au plus offrant, et, en +attendant leur retour, j'étais confié à ce jeune homme, nommé Aor, qui +était réputé le plus habile de tous dans l'art d'apprivoiser et de +soigner les êtres de mon espèce. Il n'était pas chasseur, il n'avait +pas aidé au meurtre de ma mère. Je pouvais l'aimer sans remords. + +«Bientôt je compris la parole humaine, qu'à toute heure il me faisait +entendre. Je ne me rendais pas compte des mots, mais l'inflexion de +chaque syllabe me révélait sa pensée aussi clairement que si j'eusse +appris sa langue. Plus tard, je compris de même cette musique de la +parole humaine en quelque langue qu'elle arrivât à mon oreille. Quand +c'était de la musique chantée par la voix ou les instruments, je +comprenais encore mieux. + +«J'arrivai donc à savoir de mon ami que je devais me dérober aux +regards des hommes parce que quiconque me verrait serait tenté de +m'emmener pour me vendre après l'avoir tué. Nous habitions alors la +province de Tenasserim, dans la partie la plus déserte des monts +Moghs, en face de l'archipel de Merghi. Nous demeurions cachés tout le +jour dans les rochers, et nous ne sortions que la nuit. Aor montait +sur mon cou et me conduisait au bain sans crainte des alligators et +des crocodiles, dont je savais le préserver en enterrant nonchalamment +dans le sable leur tête, qui se brisait sous mon pied. Après le bain, +nous errions dans les hautes forêts, où je choisissais les branches +dont j'étais friand et ou je cueillais pour Aor des fruits que je lui +passais avec ma trompe. Je faisais aussi ma provision de verdure pour +la journée. J'aimais surtout les écorces fraîches et j'avais une +adresse merveilleuse pour les détacher de la tige jusqu'au plus petit +brin; mais il me fallait du temps pour dépouiller ainsi le bois, et +je m'approvisionnais de branches pour les loisirs de la journée, en +prévision des heures où je ne dormais pas, heures assez courtes, +je dois le dire; l'éléphant livré à lui-même est noctambule de +préférence. + +«Mon existence était douce et tout absorbée dans le présent, je ne me +représentais pas l'avenir. Je commençai à réfléchir sur moi-même un +jour que les hommes de la tribu amenèrent dans mon parc de bambous une +troupe d'éléphants sauvages qu'ils avaient chassés aux flambeaux +avec un grand bruit de tambours et de cymbales pour les forcer à +se réfugier dans ce piége. On y avait amené d'avance des éléphants +apprivoisés qui devaient aider les chasseurs à dompter les captifs, et +qui les aidèrent en effet avec une intelligence extraordinaire à lier +les quatre jambes l'une après l'autre; mais quelques mâles sauvages, +les solitaires surtout, étaient si furieux, qu'on crut devoir +m'adjoindre aux chasseurs pour en venir à bout. On força mon cher Aor +à me monter, et il essaya d'obéir, bien qu'avec une vive répugnance. +Je sentis alors le sentiment du juste se révéler à moi, et j'eus +horreur de ce que l'on prétendait me faire faire. Ces éléphants +sauvages étaient sinon mes égaux, du moins mes semblables; les +éléphants soumis qui aidaient à consommer l'esclavage de leurs frères +me parurent tout à fait inférieurs à eux et à moi. Saisi de mépris et +d'indignation, je m'attaquai à eux seuls et me portai à la défense des +prisonniers si énergiquement, que l'on dut renoncer à m'avilir. On me +fit sortir du parc, et mon cher Aor me combla d'éloges et de caresses. + +«--Vous voyez bien, disait-il à ses compagnons, que celui-ci est un +ange et un saint, jamais éléphant blanc n'a été employé aux travaux +grossiers ni aux actes de violence. Il n'est fait ni pour la chasse, +ni pour la guerre, ni pour porter des fardeaux, ni pour servir de +monture dans les voyages. Les rois eux-mêmes ne se permettent pas de +s'asseoir sur lui, et vous voulez qu'il s'abaisse à vous aider au +domptage? Non, vous ne comprenez pas sa grandeur et vous outragez son +rang! Ce que vous avez tenté de faire attirera sur vous la puissance +des mauvais esprits. + +«Et, comme on remontrait à mon ami qu'il avait lui-même travaillé à me +dompter: + +«--Je ne l'ai dompté, répondait-il, qu'avec mes douces paroles et le +son de ma flûte. S'il me permet de le monter, c'est qu'il a reconnu en +moi son serviteur fidèle, son _mahout_ dévoué. Sachez bien que le jour +où l'on nous séparerait, l'un de nous mourrait; et souhaitez que ce +soit moi, car du salut de _la Fleur sacrée_ dépendent la richesse et +la gloire de votre tribu. + +«_La Fleur sacrée_ était le nom qu'il m'avait donné et que nul +ne songeait à me contester. Les paroles de mon mahout m'avaient +profondément pénétré. Je sentis que sans lui on m'eût avili, et je +devins d'autant plus fier et plus indépendant. Je résolus (et je me +tins parole) de ne jamais agir que par son conseil, et tous deux +d'accord nous éloignâmes de nous quiconque ne nous traitait pas avec +un profond respect. On lui avait offert de me donner pour société les +éléphants les plus beaux et les mieux dressés. Je refusai absolument +de les admettre auprès de ma personne, et, seul avec Aor, je ne +m'ennuyai jamais. + +»J'avais environ quinze ans, et ma taille dépassait déjà de beaucoup +celle des éléphants adultes de l'Inde, lorsque nos députés revinrent +annonçant que, le radjah des Birmans ayant fait les plus belles +offres, le marché était conclu. On avait agi avec prudence. On ne +s'était adressé à aucun des souverains du royaume de Siam, parce +qu'ils eussent pu me revendiquer comme étant né sur leurs terres et +ne vouloir rien payer pour m'acquérir. Je fus donc adjugé au roi de +Pagham et conduit de nuit très-mystérieusement le long des côtes de +Tenasserim jusqu'à Martaban, d'où, après avoir traversé les monts +Karens, nous gagnâmes les rives du beau fleuve Iraouaddy. + +»Il m'en avait coûté de quitter ma patrie et mes forêts; je n'y eusse +jamais consenti, si Aor ne m'eût dit sur sa flûte que la gloire et le +bonheur m'attendaient sur d'autres rivages. Durant la route, je ne +voulus pas le quitter un seul instant. Je lui permettais à peine de +descendre de mon cou, et aux heures du sommeil, pour me préserver +d'une poignante inquiétude, il dormait entre mes jambes. J'étais +jaloux, et ne voulais pas qu'il reçût d'autre nourriture que celle que +je lui présentais; je choisissais pour lui les meilleurs fruits, et +je lui tendais avec ma trompe le vase que je remplissais moi-même +de l'eau la plus pure. Je l'éventais avec de larges feuilles; en +traversant les bois et les jungles, j'abattais sans m'arrêter les +arbustes épineux qui eussent pu l'atteindre et le déchirer. Je faisais +enfin, mais mieux que tous les autres, tout ce que font les éléphants +bien dressés, et je le faisais de ma propre volonté, non d'une manière +banale, mais pour mon seul ami. + +»Dès que nous eûmes atteint la frontière birmane, une députation du +souverain vint au-devant de moi. Je fus inquiet du cérémonial qui +m'entourait. Je vis que l'on donnait de l'or et des présents aux +chasseurs malais qui m'avaient accompagné et qu'on les congédiait. +Allait-on me séparer d'Aor? Je montrai une agitation effrayante, et je +menaçai les hauts personnages qui approchaient de moi avec respect. +Aor, qui me comprenait, leur expliqua mes craintes, et leur dit que, +séparé de lui, je ne consentirais jamais à les suivre. Alors, un des +ministres chargés de ma réception, et qui était resté sous une tente, +ôta ses sandales, et vint à moi pour me présenter à genoux une lettre +du roi des Birmans, écrite en bleu sur une longue feuille de palmier +dorée. Il s'apprêtait à m'en donner lecture lorsque je la pris de ses +mains et la passai à mon mahout pour qu'il me la traduisit. Il n'avait +pas le droit, lui qui appartenait à une caste inférieure, de toucher à +cette feuille sacrée. Il me pria de la rendre au seigneur ministre de +Sa Majesté, ce que je fis aussitôt pour marquer ma déférence et mon +amitié pour Aor. Le ministre reprit la lettre, sur laquelle on déplia +une ombrelle d'or, et il lut: + +«Très-puissant, très-aimé et très-vénéré éléphant, du nom de _Fleur +sacrée_, daignez venir résider dans la capitale de mon empire, où un +palais digne de vous est déjà préparé. Par la présente lettre royale, +moi, le roi des Birmans, je vous alloue un fief qui vous appartiendra +en propre, un ministre pour vous obéir, une maison de deux cents +personnes, une suite de cinquante éléphants, autant de chevaux et de +boeufs que nécessitera votre service; six ombrelles d'or, un corps de +musique, et tous les honneurs qui sont dus à l'éléphant sacré, joie et +gloire des peuples.» + +»On me montra le sceau royal, et, comme je restais impassible et +indifférent, on dut demander à mon mahout si j'acceptais les offres +du souverain. Aor répondit qu'il fallait me promettre de ne jamais me +séparer de lui, et le ministre, après avoir consulté ses collègues, +jura ce que j'exigeais. Alors, je montrai une grande joie en caressant +la lettre royale, l'ombrelle d'or et un peu le visage du ministre, qui +se déclara très-heureux de m'avoir satisfait. + +»Quoique très-fatigué d'un long voyage, je témoignai que je voulais me +mettre en marche pour voir ma nouvelle résidence et faire connaissance +avec mon collègue et mon égal, le roi de Birmanie. Ce fut une marche +triomphale tout le long du fleuve que nous remontions. Ce fleuve +Iraouaddy était d'une beauté sans égale. Il coulait, tantôt +nonchalant, tantôt rapide, entre des rochers couverts d'une végétation +toute nouvelle pour moi, car nous nous avancions vers le nord, et +l'air était plus frais, sinon plus pur que celui de mon pays. Tout +était différent. Ce n'était plus le silence et la majesté du désert. +C'était un monde de luxe et de fêtes; partout sur le fleuve des +barques à la poupe élevée en forme de croissant, garnies de banderoles +de soie lamée d'or, suivies de barques de pêcheurs ornées de feuillage +et de fleurs. Sur le rivage, des populations riches sortaient de leurs +habitations élégantes pour venir s'agenouiller sur mon passage et +m'offrir des parfums. Des bandes de musiciens et de prêtres accourus +de toutes les pagodes mêlaient leurs chants aux sons de l'orchestre +qui me précédait. + +»Nous avancions à très-petites journées dans la crainte de me +fatiguer, et deux ou trois fois par jour on s'arrêtait pour mon bain. +Le fleuve n'était pas toujours guéable sur les rives. Aor me laissait +sonder avec ma trompe. Je ne voulais me risquer que sur le sable le +plus fin et dans l'eau la plus pure. Une fois sûr de mon point de +départ, je m'élançais dans le courant, si rapide et si profond qu'il +pût être, portant toujours sur mon cou le confiant Aor, qui prenait +autant de plaisir que moi à cet exercice et qui, aux endroits +difficiles et dangereux, ranimait mon ardeur et ma force en jouant sur +sa flûte un chant de notre pays, tandis que mon cortége et la foule +pressée sur les deux rives exprimaient leur anxiété ou leur admiration +par des cris, des prosternations et des invocations de bras tendus +vers moi. Les ministres, inquiets de l'audace d'Aor, délibéraient +entre eux s'ils ne devaient pas m'interdire d'exposer ainsi ma vie +précieuse au salut de l'empire; mais Aor jouant toujours de la flûte +sur ma tête au ras du flot et ma trompe relevée comme le cou d'un +paon gigantesque témoignaient de notre sécurité. Quand nous revenions +lentement et paisiblement au rivage, tous accouraient vers moi avec +des génuflexions ou des cris de triomphe, et mon orchestre déchirait +les airs de ses fanfares éclatantes. Cet orchestre ne me plut pas le +premier jour. Il se composait de trompettes au son aigu, de trompes +énormes, de gongs effroyables, de castagnettes de bambou et de +tambours portés par des éléphants de service. Ces tambours étaient +formés d'une cage ronde richement travaillée au centre de laquelle un +homme accroupi sur ses jambes croisées frappait tour à tour avec deux +baguettes sur une gamme de cymbales sonores. Une autre cage, semblable +extérieurement, était munie de timbales de divers métaux, et le +musicien, également assis au centre et porté par un éléphant, en +tirait de puissants accords. Ce grand bruit d'instruments terribles +choqua d'abord mon oreille délicate. Je m'y habituai pourtant, et je +pris plaisir aux étranges harmonies qui proclamaient ma gloire aux +quatre vents du ciel. Mais je préférai toujours la musique de +salon, la douce harpe birmane, gracieuse imitation des jonques de +l'Iraouaddy, le _caïman_, harmonica aux touches d'acier, dont les sons +ont une pureté angélique, et par-dessus tout la suave mélodie que me +faisait entendre Aor sur sa flûte de roseau. + +«Un jour qu'il jouait sur un certain rhythme saccadé, au milieu du +fleuve, nous fûmes entourés d'une foule innombrable de gros poissons +dorés à la manière des pagodes qui dressaient leur tête hors de l'eau +comme pour nous implorer. Aor leur jeta un peu de riz dont il avait +toujours un petit sac dans sa ceinture. Ils manifestèrent une grand +joie et nous accompagnèrent jusqu'au rivage, et, comme la foule se +récriait, je pris délicatement un de ces poissons et le présentai +au premier ministre, qui le baisa et ordonna que sa dorure fût vite +rehaussée d'une nouvelle couche; après quoi, on le remit dans l'eau +avec respect. J'appris ainsi que c'étaient les poissons sacrés de +l'Iraouaddy, qui résident en un seul point du fleuve et qui viennent +à l'appel de la voix humaine, n'ayant jamais eu rien à redouter de +l'homme. + +»Nous arrivâmes enfin à Pagham, une ville de quatre à cinq lieues +d'étendue le long du fleuve. Le spectacle que présentait cette vallée +de palais, de temples, de pagodes, de villas et de jardins me causa un +tel étonnement, que je m'arrêtai comme pour demander à mon mahout +si ce n'était pas un rêve. Il n'était pas moins ébloui que moi, et, +posant ses mains sur mon front que ses caresses pétrissaient sans +cesse: + +»--Voilà ton empire, me dit-il. Oublie les forêts et les jungles, te +voici dans un monde d'or et de pierreries! + +»C'était alors un monde enchanté en effet. Tout était ruisselant d'or +et d'argent, de la base au faîte des mille temples et pagodes qui +remplissaient l'espace et se perdaient dans les splendeurs de +l'horizon. Le bouddhisme ayant respecté les monuments de l'ancien +culte, la diversité était infinie. C'étaient des masses imposantes, +les unes trapues, les autres élevées comme des montagnes à pic, des +coupoles immenses en forme de cloches, des chapelles surmontées d'un +oeuf monstrueux, blanc comme la neige, enchâssé, dans une base dorée, +des toits longs superposés sur des piliers à jour autour desquels +se tordaient des dragons étincelants, dont les écailles de verre de +toutes couleurs semblaient faites de pierres précieuses; des pyramides +formées d'autres toits laqués d'or vert, bleu, rouge, étagés en +diminuant jusqu'au faîte, d'où s'élançait une flèche d'or immense +terminée par un bouton de cristal, qui resplendissait comme un diamant +monstre aux feux du soleil. Plusieurs de ces édifices élevés sur le +flanc du ravin avaient des perrons de trois et quatre cents marches +avec des terrassements d'une blancheur éclatante qui semblaient +taillés dans un seul bloc du plus beau marbre. C'étaient des +revêtements de collines entières faites d'un ciment de corail blanc et +de nacre pilés. Aux flancs de certains édifices, sur les faîtières, +à tous les angles des toits, des monstres fantastiques en bois de +santal, tout bossués d'or et d'émail, semblaient s'élancer dans le +vide ou vouloir mordre le ciel. Ailleurs, des édifices de bambous, +tout à jour et d'un travail exquis. C'était un entassement de +richesses folles, de caprices déréglés; la morne splendeur des grands +monastères noirs, d'un style antique et farouche, faisait ressortir +l'éclat scintillant des constructions modernes. Aujourd'hui, ces +magnificences inouïes ne sont plus; alors, c'était un rêve d'or, une +fable des contes orientaux réalisée par l'industrie humaine. + +»Aux portes de la ville, nous fûmes reçus par le roi et toute la cour. +Le monarque descendit de cheval et vint me saluer, puis on me fit +entrer dans un édifice où l'on procéda à ma toilette de cérémonie, que +le roi avait apportée dans un grand coffre de bois de cèdre incrusté +d'ivoire, porté par le plus beau et le plus paré de ses éléphants; +mais comme j'éclipsai ce luxueux subalterne quand je parus dans mon +costume d'apparat! Aor commença par me laver et me parfumer avec grand +soin, puis on me revêtit de longues bandes écarlates, tissées d'or et +de soie, qui se drapaient avec art autour de moi sans cacher la beauté +de mes formes et la blancheur sacrée de mon pelage. On mit sur ma +tête une tiare en drap écarlate ruisselante de gros diamants et de +merveilleux rubis, on ceignit mon front des neuf cercles de pierres +précieuses, ornement consacré qui conjure l'influence des mauvais +esprits. Entre mes yeux brillait un croissant de pierreries et une +plaque d'or où se lisaient tous mes titres. Des glands d'argent du +plus beau travail furent suspendus à mes oreilles, des anneaux d'or +et d'émeraudes, saphirs et diamants, furent passés dans mes défenses, +dont la blancheur et le brillant attestaient ma jeunesse et ma pureté. +Deux larges boucliers d'or massif couvrirent mes épaules, enfin un +coussin de pourpre fut placé sur mon cou, et je vis avec joie que +mon cher Aor avait un sarong de soie blanche brochée d'argent, +des bracelets de bras et de jambes en or fin et un léger châle du +cachemire blanc le plus moelleux roulé autour de la tête. Lui aussi +était lavé et parfumé. Ses formes étaient plus fines et mieux modelées +que celles des Birmans, son teint était plus sombre, ses yeux plus +beaux. Il était jeune encore, et, quand je le vis recevoir pour me +conduire une baguette toute incrustée de perles fines et toute cerclée +de rubis, je fus fier de lui et l'enlaçai avec amour. On voulut +lui présenter la légère échelle de bambou qui sert à escalader les +montures de mon espèce et qu'on leur attache ensuite au flanc pour +être à même d'en descendre à volonté. Je repoussai cet emblème de +servitude, je me couchai et j'étendis ma tête de manière que mon ami +pût s'y asseoir sans rien déranger à ma parure, puis je me relevai si +fier et si imposant, que le roi lui-même fut frappé de ma dignité, et +déclara que jamais éléphant sacré si noble et si beau n'avait attesté +et assuré la prospérité de son empire. + +«Notre défilé jusqu'à mon palais dura plus de trois heures; le sol +était jonché de verdure et de fleurs. De dix pas en dix pas, des +cassolettes placées sur mon passage répandaient de suaves parfums, +l'orchestre du roi jouait en même temps que le mien, des troupes de +bayadères admirables me précédaient en dansant. De chaque rue qui +s'ouvrait sur la rue principale débouchaient des cortéges nouveaux +composés de tous les grands de la ville et du pays, qui m'apportaient +de nouveaux présents et me suivaient sur deux files. L'air chargé de +parfums à la fumée bleue retentissait de fanfares qui eussent couvert +le bruit du tonnerre. C'était le rugissement d'une tempête au milieu +d'un épanouissement de délices. Toutes les maisons étaient pavoisées +de riches tapis et d'étoffes merveilleuses. Beaucoup étaient reliées +par de légers arcs de triomphe, ouvrages en rotin improvisés et +pavoisés aussi avec une rare élégance. Du haut de ces portes à jour, +des mains invisibles faisaient pleuvoir sur moi une neige odorante de +fleurs de jasmin et d'oranger. + +»On s'arrêta sur une grande place palissadée en arène pour me faire +assister aux jeux et aux danses. Je pris plaisir à tout ce qui était +agréable et fastueux; mais j'eus horreur des combats d'animaux, et, +en voyant deux éléphants, rendus furieux par une nourriture et un +entraînement particuliers, tordre avec rage leurs trompes enlacées et +se déchirer avec leurs défenses, je quittai la place d'honneur +que j'occupais et m'élançai au milieu de l'arène pour séparer les +combattants. Aor n'avait pas eu le temps de me retenir, et des cris +de désespoir s'élevèrent de toutes parts. On craignait que les +adversaires ne fondissent sur moi; mais à peine me virent-il +près d'eux, que leur rage tomba comme par enchantement et qu'ils +s'enfuirent éperdus et humiliés. Aor, qui m'avait lestement rejoint, +déclara que je ne pouvais supporter la vue du sang et que d'ailleurs, +après un voyage de plus de cinq cents lieues, j'avais absolument +besoin de repos. Le peuple fut très ému de ma conduite, et les sages +du pays se prononcèrent pour moi, affirmant que le Bouddha condamnait +les jeux sanglants et les combats d'animaux. J'avais donc exprimé +sa volonté, et on renonça pour plusieurs années à ces cruels +divertissements. + +»On me conduisit à mon palais, situé au delà de la ville, dans un +ravin délicieux au bord du fleuve. Ce palais était aussi grand et +aussi riche que celui du roi. Outre le fleuve, j'avais dans mon jardin +un vaste bassin d'eau courante pour mes ablutions de chaque instant. +J'étais fatigué. Je me plongeai dans le bain et me retirai dans la +salle qui devait me servir de chambre à coucher, où je restai seul +avec Aor, après avoir témoigné que j'avais assez de musique et ne +voulais d'autre société que celle de mon ami. + +»Cette salle de repos était une coupole imposante, soutenue par une +double colonnade de marbre rose. Des étoffes du plus grand prix +fermaient les issues et retombaient en gros plis sur le parquet de +mosaïque. Mon lit était un amas odorant de bois de santal réduit en +fine poussière. Mon auge était une vasque d'argent massif où quatre +personnes se fussent baignées à l'aise. Mon râtelier était une étagère +de laque dorée couverte des fruits les plus succulents. Au milieu de +la salle, un vase colossal en porcelaine du Japon laissait retomber +en cascade un courant d'eau pure qui se perdait dans une corbeille de +lotus. Sur le bord de la vasque de jade, des oiseaux d'or et d'argent +émaillés de mille couleurs chatoyantes semblaient se pencher pour +boire. Des guirlandes de spathes, de pandanus odorant se balançaient +au-dessus de ma tête. Un immense éventail, le _pendjab_ des palais de +l'Inde, mis en mouvement par des mains invisibles, m'envoyait un air +frais sans cesse renouvelé du haut de la coupole. + +A mon réveil, on fit entrer divers animaux apprivoisés, de petits +singes, des écureuils, des cigognes, des phénicoptères, des colombes, +des cerfs et des biches de cette jolie espèce qui n'a pas plus d'une +coudée de haut. Je m'amusai un instant de cette société enjouée; mais +je préférais la fraîcheur et la propreté immaculée de mon appartement +à toutes ces visites, et je fis connaître que la société des hommes +convenait mieux à la gravité de mon caractère. + +»Je vécus ainsi de longues années dans la splendeur et les délices +avec mon cher Aor; nous étions de toutes les cérémonies et de toutes +les fêtes, nous recevions la visite des ambassadeurs étrangers. Nul +sujet n'approchait de moi que les pieds nus et le front dans la +poussière. J'étais comblé de présents, et mon palais était un des plus +riches musées de l'Asie. Les prêtres les plus savants venaient me voir +et converser avec moi, car ils trouvaient ma vaste intelligence à la +hauteur de leurs plus beaux préceptes, et prétendaient lire dans ma +pensée à travers mon large front toujours empreint d'une sérénité +sublime. Aucun temple ne m'était fermé, et j'aimais à pénétrer dans +ces hautes et sombres chapelles où la figure colossale de Gautama, +ruisselante d'or, se dressait comme un soleil au fond des niches +éclairées d'en haut. Je croyais revoir le soleil de mon désert et +je m'agenouillais devant lui, donnant ainsi l'exemple aux croyants, +édifiés de ma piété. Je savais même présenter des offrandes à +l'idole vénérée, et balancer devant elle l'encensoir d'or. Le roi me +chérissait et veillait avec soin à ce que ma maison fût toujours tenue +sur le même pied que la sienne. + +»Mais aucun bonheur terrestre ne peut durer. Ce digne souverain +s'engagea dans une guerre funeste contre un État voisin. Il fut vaincu +et détrôné. L'usurpateur le relégua dans l'exil et ne lui permit pas +de m'emmener. Il me garda comme un signe de sa puissance et un gage de +son alliance avec le Bouddha; mais il n'avait pour moi ni amitié ni +vénération, et mon service fut bientôt négligé. Aor s'en affecta et +s'en plaignit. Les serviteurs du nouveau prince le prirent en haine +et résolurent de se défaire de lui. Un soir, comme nous dormions +ensemble, ils pénétrèrent sans bruit chez moi et le frappèrent d'un +poignard. Eveillé par ses cris, je fondis sur les assassins, qui +prirent la fuite. Mon pauvre Aor était évanoui, son sarong était +taché de sang. Je pris dans le bassin d'argent toute l'eau dont je +l'aspergeai sans pouvoir le ranimer. Alors, je me souvins du médecin +qui était toujours de service dans la pièce voisine, j'allai +l'éveiller et je l'amenai auprès d'Aor. Mon ami fut bien soigné et +revint à la vie; mais il resta longtemps affaibli par la perte de son +sang, et je ne voulus plus sortir ni me baigner sans lui. La douleur +m'accablait, je refusais de manger; toujours couché près de lui, je +versais des larmes et lui parlais avec mes yeux et mes oreilles pour +le supplier de guérir. + +»On ne rechercha pas les assassins; on prétendit que j'avais blessé +Aor par mégarde avec une de mes défenses, et on parla de me les scier. +Aor s'indigna et jura qu'il avait été frappé avec un stylet. Le +médecin, qui savait bien à quoi s'en tenir, n'osa pas affirmer la +vérité. Il conseilla même à mon ami de se taire, s'il ne voulait hâter +le triomphe des ennemis qui avaient juré sa perte. + +»Alors, un profond chagrin s'empara de moi, et la vie civilisée à +laquelle on m'avait initié me parut la plus amère des servitudes. Mon +bonheur dépendait du caprice d'un prince qui ne savait ou ne voulait +pas protéger les jours de mon meilleur ami. Je pris en dégoût les +honneurs hypocrites qui m'étaient encore rendus pour la forme, je +reçus les visites officielles avec humeur, je chassai les bayadères et +les musiciens qui troublaient le faible et pénible sommeil de mon ami. +Je me privai le plus possible de dormir pour veiller sur lui. + +»J'avais le pressentiment d'un nouveau malheur, et dans cette +surexcitation du sentiment je subis un phénomène douloureux, celui de +retrouver la mémoire de mes jeunes années. Je revis dans mes rêves +troublés l'image longtemps effacée de ma mère assassinée en me +couvrant de son corps percé de flèches. Je revis aussi mon désert, mes +arbres splendides, mon fleuve Tenasserim, ma montagne d'Ophir, et ma +vaste mer étincelante à l'horizon. La nostalgie s'empara de moi et une +idée fixe, l'idée de fuir, domina impérieusement mes rêveries. Mais je +voulais fuir avec Aor, et le pauvre Aor, couché sur le flanc, pouvait +à peine se soulever pour baiser mon front penché vers lui. + +»Une nuit, malade moi-même, épuisé de veilles et succombant à la +fatigue, je dormis profondément durant quelques heures. A mon réveil, +je ne vis plus Aor sur sa couche et je l'appelai en vain. Éperdu, je +sortis dans le jardin, je cherchai au bord de l'étang. Mon odorat +me fit savoir qu'Aor n'était point là et qu'il n'y était pas venu +récemment. Grâce à la négligence qui avait gagné mes serviteurs, je +pus ouvrir moi-même les portes de l'enclos et sortir des palissades. +Alors, je sentis le voisinage de mon ami et m'élançai dans un bois de +tamarins qui tapissait la colline. A une courte distance, j'entendis +un cri plaintif et je me précipitai dans un fourré où je vis Aor lié à +un arbre et entouré de scélérats prêts à le frapper. D'un bond, je +les renversai tous, je les foulai aux pieds sans pitié. Je rompis les +liens qui retenaient Aor, je le saisis délicatement, je l'aidai à se +placer sur mon cou, et, prenant l'allure rapide et silencieuse de +l'éléphant en fuite, je m'enfonçai au hasard dans les forêts. + +»A cette époque, la partie de l'Inde où nous nous trouvions offrait le +contraste heurté des civilisations luxueuses à deux pas des déserts +inexplorables. J'eus donc bientôt gagné les solitudes sauvages des +monts Karens, et, quand, à bout de forces, je me couchai sur les bords +d'un fleuve plus direct et plus rapide que l'Iraouaddy, nous étions +déjà à trente lieues de la ville birmane. Aor me dit: + +--Où allons-nous? Ah! je le vois dans tes regards, tu veux retourner +dans nos montagnes; mais tu crois y être déjà, et tu t'abuses. Nous +en sommes bien loin, et nous ne pourrons jamais y arriver sans être +découverts et repris. D'ailleurs, quand nous échapperions aux hommes, +nous ne pourrions aller loin sans que, malade comme je suis, je meure, +et alors comment te dirigeras-tu sans moi dans cette route lointaine? +Laisse-moi ici, car c'est à moi seul qu'on en veut, et retourne à +Pagham, où personne n'osera te menacer. + +»Je lui témoignai que je ne voulais ni le quitter ni retourner chez +les Birmans; que, s'il mourait, je mourrais aussi; qu'avec de la +patience et du courage, nous pouvions redevenir heureux. + +»Il se rendit, et, après avoir pris du repos, nous nous remîmes en +route. Au bout de quelques jours de voyage, nous avions recouvré tous +deux la santé, l'espoir et la force. L'air libre de la solitude, +l'austère parfum des forêts, la saine chaleur des rochers, nous +guérissaient mieux que toutes les douceurs du faste et tous les +remèdes des médecins. Cependant, Aor était parfois effrayé de la +tâche que je lui imposais. Enlever un éléphant sacré, c'était, en cas +d'insuccès, se dévouer aux plus atroces supplices. Il me disait ses +craintes sur une flûte de roseau qu'il s'était faite et dont il jouait +mieux que jamais. J'étais arrivé à un exercice de la pensée presque +égal à celui de l'homme; je lui fis comprendre ce qu'il fallait faire, +en me couvrant d'une vase noire qui s'étalait au bord du fleuve et +dont je m'aspergeais avec adresse. Frappé de ma pénétration, il +recueillit divers sucs de plantes dont il connaissait bien les +propriétés. Il en fit une teinture qui me rendit, sauf la taille, +entièrement semblable aux éléphants vulgaires. Je lui indiquai que +cela ne suffisait pas et qu'il fallait, pour me rendre méconnaissable, +scier mes défenses. Il ne s'y résigna pas. J'étais à ma sixième +dentition, et il craignait que mes crochets ne pussent repousser. Il +jugea que j'étais suffisamment déguisé, et nous nous remîmes en route. + +»Quelque peu fréquenté que fût ce chemin de montagnes, ce fut miracle +que d'échapper aux dangers de notre entreprise. Jamais nous n'y +fussions parvenus l'un sans l'autre; mais, dans l'union intime de +l'intelligence humaine avec une grande force animale, une puissance +exceptionnelle s'improvise. Si les hommes avaient su s'identifier aux +animaux assez complètement pour les amener à s'identifier à eux, +ils n'auraient pas trouvé en eux des esclaves parfois rebelles +et dangereux, souvent surmenés et insuffisants. Ils auraient eu +d'admirables amis et ils eussent résolu le problème de la force +consciente sans avoir recours aux forces aveugles de la machine, +animal plus redoutable et plus féroce que les bêtes du désert. + +»A force de prudence et de persévérance, quelquefois harcelés par des +bandits que je sus mettre en fuite et dont je ne craignais ni les +lances ni les flèches, revêtu que j'étais d'une légère armure en +écailles de bois de fer qu'Aor avait su me fabriquer, nous parvînmes +au fleuve Tenasserim. Notre direction n'avait pas été difficile à +suivre. Outre que nous nous rappelions très-bien l'un et l'autre +ce voyage que nous avions déjà fait, la construction géologique +de l'Indo-Chine est très-simple. Les longues arêtes de montagnes, +séparées par des vallées profondes et de larges fleuves, se ramifient +médiocrement et s'inclinent sans point d'arrêt sensible jusqu'à la +mer. Les monts Karens se relient aux monts Moghs en ligne presque +droite. Nous fîmes très-rarement fausse route, et nos erreurs furent +rapidement rectifiées. Je dois dire que, de nous deux, j'étais +toujours le plus prompt à retrouver la vraie direction. + +»Nous n'approchâmes de nos anciennes demeures qu'avec circonspection. +Il nous fallait vivre seuls et en liberté complète. Nous fûmes servis +à souhait. La tribu, enrichie par la vente de ma personne à l'ancien +roi des Birmans, avait quitté ses villages de roseaux, et nos forêts, +dépeuplées d'animaux à la suite d'une terrible sécheresse, avaient été +abandonnées par les chasseurs. Nous pûmes y faire un établissement +plus libre et plus sûr encore que par le passé. Aor ne possédait +absolument rien et ne regrettait rien de notre splendeur évanouie. +Sans amis, sans famille, il ne connaissait et n'aimait plus que moi +sur la terre. Je n'avais jamais aimé que ma mère et lui. Une si longue +intimité avait détruit entre nous l'obstacle apporté par la nature à +notre assimilation. Nous conversions ensemble comme deux êtres de +même espèce. Ma pantomime était devenue si réfléchie, si sobre, si +expressive, qu'il lisait dans ma pensée comme moi dans la sienne. Il +n'avait même plus besoin de me parler. Je le sentais triste ou gai +selon le mode et les inflexions de sa flûte, et, notre destinée étant +commune, je me reportais avec lui dans les souvenirs du passé, ou je +me plongeais dans la béate extase du présent. + +»Nous passâmes de longues années dans les délices de la délivrance. +Aor était devenu bouddhiste fervent en Birmanie et ne vivait plus que +de végétaux. Notre subsistance était assurée, et nous ne connaissions +plus ni la souffrance ni la maladie. + +»Mais le temps marchait, et Aor était devenu vieux. J'avais vu ses +cheveux blanchir et ses forces décroître. Il me fit comprendre les +effets de l'âge et m'annonça qu'il mourrait bientôt. Je prolongeai sa +vie en lui épargnant toute fatigue et tout soin. Un moment vint où il +ne put pourvoir à ses besoins, je lui apportais sa nourriture et je +construisais ses abris. Il perdit la chaleur du sang, et, pour se +réchauffer, il ne quittait plus le contact de mon corps. Un jour, +il me pria de lui creuser une fosse parce qu'il se sentait mourir. +J'obéis, il s'y coucha sur un lit d'herbages, enlaça ses bras autour +de ma trompe et me dit adieu. Puis ses bras retombèrent, il resta +immobile, et son corps se raidit. + +»Il n'était plus. Je recouvris la fosse comme il me l'avait commandé, +et je me couchai dessus. Avais-je bien compris la mort? Je le pense, +et pourtant je ne me demandai pas si la longévité de ma race me +condamnait à lui survivre beaucoup. Je ne pris pas la résolution de +mourir aussi. Je pleurai et j'oubliai de manger. Quand la nuit fut +passée, je n'eus aucune idée d'aller au bain ni de me mouvoir. Je +restai plongé dans un accablement absolu. La nuit suivante me trouva +inerte et indifférent. Le soleil revint encore une fois et me trouva +mort. + +»L'âme fidèle et généreuse d'Aor avait-elle passé en moi? Peut-être. +J'ai appris dans d'autres existences qu'après ma disparition l'empire +birman avait éprouvé de grands revers. La royale ville de Pagham fut +abandonnée par le conseil des prêtres de Gautama. Le Bouddha était +irrité du peu de soin qu'on avait eu de moi, ma fuite témoignait +de son mécontentement. Les riches emportèrent leurs trésors et se +bâtirent de nouveaux palais sur le territoire d'Ava; plus tard, ils +abandonnèrent encore cette ville somptueuse pour Amarapoura. Les +pauvres emportèrent à dos de chameau leurs maisons de rotin pour +suivre les maîtres du pays loin de la cité maudite. Pagham avait été +le séjour et l'orgueil de quarante-cinq rois consécutifs, je l'avais +condamnée en la quittant, elle n'est plus aujourd'hui qu'un grandiose +amas de ruines. + +--Votre histoire m'a amusée, dit alors à sir William la petite fille +qui lui avait déjà parlé; mais à présent, puisque nous avons tous été +des bêtes avant d'être des personnes, je voudrais savoir ce que nous +serons plus tard, car enfin tout ce que l'on raconte aux enfants doit +avoir une moralité à la fin, et je ne vois pas venir la vôtre. + +--Ma soeur a raison, dit un jeune homme qui avait écouté sir William +avec intérêt. Si c'est une récompense d'être homme après avoir été +chien honnête ou éléphant vertueux, l'homme honnête et vertueux doit +avoir aussi la sienne en ce monde. + +--Sans aucun doute, répondit sir William. La personnalité humaine +n'est pas le dernier mot de la création sur notre planète. Les savants +les plus modernes sont convaincus que l'intelligence progresse +d'elle-même par la loi qui régit la matière. Je n'ai pas besoin +d'entrer dans cet ordre d'idées pour vous dire qu'esprit et matière +progressent de compagnie. Ce qu'il y a de certain pour moi, c'est que +tout être aspire à se perfectionner et que, de tous les êtres, l'homme +est le plus jaloux de s'élever au-dessus de lui-même. Il y est +merveilleusement aidé par l'étendue de son intelligence et par +l'ardeur de son sentiment. Il sent qu'il est un produit encore +très-incomplet de la nature et qu'une race plus parfaite doit lui +succéder par voie ininterrompue de son propre développement. + +--Je ne comprends pas bien, reprit la petite fille; deviendrons-nous +des anges avec des ailes et des robes d'or? + +--Parfaitement, répondit sir William. Les robes d'or sont des emblèmes +de richesse et de pureté; nous deviendrons tous riches et purs; les +ailes, nous saurons les trouver: la science nous les donnera pour +traverser les airs, comme elle nous a donné les nageoires pour +traverser les mers. + +--Oh! nous voilà retombés dans les machines que vous maudissiez tout à +l'heure. + +--Les machines feront leur temps comme nous ferons le nôtre, repartit +sir William, l'animalité fera le sien et progressera en même temps +que nous. Qui vous dit qu'une race d'aigles aussi puissants que +les ballons et aussi dociles que les chevaux ne surgira pas pour +s'associer aux voyages aériens de l'homme futur? Est-ce une simple +fantaisie poétique que ces dieux de l'antiquité portés ou traînés par +des lions, des dauphins ou des colombes? N'est-ce pas plutôt une +sorte de vue prophétique de la domestication de toutes les créatures +associées à l'homme divinisé de l'avenir? Oui, l'homme doit dès ce +monde devenir ange, si par ange vous entendez un type d'intelligence +et de grandeur morale supérieur au nôtre. Il ne faut pas un miracle +païen, il ne faut qu'un miracle naturel, comme ceux qui se sont déjà +tant de fois accomplis sur la terre, pour que l'homme voie changer ses +besoins et ses organes en vue d'un milieu nouveau. J'ai vu des races +entières s'abstenir de manger la chair des animaux, un grand progrès +de la race entière sera de devenir frugivore, et les carnassiers +disparaîtront. Alors fleurira la grande association universelle, +l'enfant jouera avec le tigre comme le jeune Bacchus, l'éléphant sera +l'ami de l'homme, les oiseaux de haut vol conduiront dans les airs nos +chars ovoïdes, la baleine transportera nos messages. Que sais-je! tout +devient possible sur notre planète dès que nous supprimons le carnage +et la guerre. Toutes les forces intelligentes de la nature, au lieu +de s'entre-dévorer, s'organisent fraternellement pour soumettre et +féconder la matière inorganique... Mais j'ai tort de vous esquisser +ces merveilles; vous êtes plus à même que moi, jeunes esprits qui +m'interrogez, d'en évoquer les riantes et sublimes images. Il suffit +que, du monde réel, je vous aie lancés dans le monde du rêve. Rêvez, +imaginez, faites du merveilleux, vous ne risquez pas d'aller trop +loin, car l'avenir du monde idéal auquel nous devons croire dépassera +encore de beaucoup les aspirations de nos âmes timides et incomplètes. + + + + +L'ORGUE DU TITAN + + +Un soir, l'improvisation musicale du vieux et illustre maître Angelin +nous passionnait comme de coutume, lorsqu'une corde de piano vint à se +briser avec une vibration insignifiante pour nous, mais qui produisit +sur les nerfs surexcités de l'artiste l'effet d'un coup de foudre. +Il recula brusquement sa chaise, frotta ses mains, comme si, chose +impossible, la corde les eût cinglées, et laissa échapper ces étranges +paroles: + +--Diable de titan, va! + +Sa modestie bien connue ne nous permettait pas de penser qu'il se +comparât à un titan. Son émotion nous parut extraordinaire. Il nous +dit que ce serait trop long à expliquer. + +--Ceci m'arrive quelquefois, nous dit-il, quand je joue le motif sur +lequel je viens d'improviser. Un bruit imprévu me trouble et il me +semble que mes mains s'allongent. C'est une sensation douloureuse +et qui me reporte à un moment tragique et pourtant heureux dans mon +existence. + +Pressé de s'expliquer, il céda et nous raconta ce qui suit: + + * * * * * + +Vous savez que je suis de l'Auvergne, né dans une très-pauvre +condition et que je n'ai pas connu mes parents. Je fus élevé par la +charité publique et recueilli par M. Jansiré, que l'on appelait par +abréviation maître Jean, professeur de musique et organiste de la +cathédrale de Clermont. J'étais son élève en qualité d'enfant de +choeur. En outre, il prétendait m'enseigner le solfége et le clavecin. + +C'était un homme terriblement bizarre que maître Jean, un véritable +type de musicien classique, avec toutes les excentricités que l'on +nous attribue, que quelques-uns de nous affectent encore, et qui, chez +lui, étaient parfaitement naïves, par conséquent redoutables. + +Il n'était pas sans talent, bien que ce talent fût très au-dessous de +l'importance qu'il lui attribuait. Il était bon musicien, avait des +leçons en ville et m'en donnait à moi-même à ses moments perdus, car +j'étais plutôt son domestique que son élève et je faisais mugir les +soufflets de l'orgue plus souvent que je n'en essayais les touches. + +Ce délaissement ne m'empêchait pas d'aimer la musique et d'en rêver +sans cesse; à tous autres égards, j'étais un véritable idiot, comme +vous allez voir. + +Nous allions quelquefois à la campagne, soit pour rendre visite à des +amis du maître, soit pour réparer les épinettes et clavecins de sa +clientèle; car, en ce temps-là,--je vous parle du commencement du +siècle,--il y avait fort peu de pianos dans nos provinces, et le +professeur organiste ne dédaignait pas les petits profits du luthier +et de l'accordeur. + +Un jour, maître Jean me dit: + +--Petit, vous vous lèverez demain avec le jour. Vous ferez manger +l'avoine à Bibi, vous lui mettrez la selle et le portemanteau et vous +viendrez avec moi. Emportez vos souliers neufs et votre habit vert +billard. Nous allons passer deux jours de vacances chez mon frère le +curé de Chanturgue. + +Bibi était un petit cheval maigre, mais vigoureux, qui avait +l'habitude de porter maître Jean avec moi en croupe. + +Le curé de Chanturgue était un bon vivant et un excellent homme que +j'avais vu quelquefois chez son frère. Quant à Chanturgue, c'était une +paroisse éparpillée dans les montagnes et dont je n'avais non plus +d'idée que si l'on m'eût parlé de quelque tribu perdue dans les +déserts du nouveau monde. + +Il fallait être ponctuel avec maître Jean. A trois heures du matin +j'étais debout; à quatre, nous étions sur la route des montagnes; à +midi, nous prenions quelque repos et nous déjeunions dans une petite +maison d'auberge bien noire et bien froide, située à la limite d'un +désert de bruyères et de laves; à trois heures, nous repartions à +travers ce désert. + +La route était si ennuyeuse, que je m'endormis à plusieurs reprises. +J'avais étudié très-consciencieusement la manière de dormir en croupe +sans que le maître s'en aperçût. Bibi ne portait pas seulement l'homme +et l'enfant, il avait encore à l'arrière-train, presque sur la queue, +un portemanteau étroit, assez élevé, une sorte de petite caisse en +cuir où ballottaient pêle-mêle les outils de maître Jean et ses nippes +de rechange. C'est sur ce portemanteau que je me calais, de manière +qu'il ne sentît pas sur son dos l'alourdissement de ma personne et +sur son épaule le balancement de ma tête. Il avait beau consulter le +profil que nos ombres dessinaient sur les endroits aplanis du chemin +ou sur les talus de rochers; j'avais étudié cela aussi, et j'avais, +une fois pour toutes, adopté une pose en raccourci, dont il ne pouvait +saisir nettement l'intention. Quelquefois pourtant, il soupçonnait +quelque chose et m'allongeait sur les jambes un coup de sa cravache à +pomme d'argent, en disant: + +--Attention, petit! on ne dort pas dans la montagne! + +Comme nous traversions un pays plat et que les précipices étaient +encore loin, je crois que ce jour-là il dormit pour son compte. Je +m'éveillai dans un lieu qui me parut sinistre. C'était encore un sol +plat couvert de bruyères et de buissons de sorbiers nains. De sombres +collines tapissées de petits sapins s'élevaient sur ma droite et +fuyaient derrière moi; à mes pieds, un petit lac, rond comme un verre +de lunette,--c'est vous dire que c'était un ancien cratère,--reflétait +un ciel bas et nuageux. L'eau, d'un gris bleuâtre, à pâles reflets +métalliques, ressemblait à du plomb en fusion. Les berges unies de +cet étang circulaire cachaient pourtant l'horizon, d'où l'on pouvait +conclure que nous étions sur un plan très-élevé; mais je ne m'en +rendis point compte et j'eus une sorte d'étonnement craintif en voyant +les nuages ramper si près de nos têtes, que, selon moi, le ciel +menaçait de nous écraser. + +Maître Jean ne fit nulle attention à ma mélancolie. + +--Laisse brouter Bibi, me dit-il en mettant pied à terre; il a besoin +de souffler. Je ne suis pas sûr d'avoir suivi le bon chemin, je vais +voir. + +Il s'éloigna et disparut dans les buissons; Bibi se mit à brouter les +fines herbes et les jolis oeillets sauvages qui foisonnaient avec +mille autres fleurs dans ce pâturage inculte. Moi, j'essayai de me +réchauffer en battant la semelle. Bien que nous fussions en plein été, +l'air était glacé. Il me sembla que les recherches du maître duraient +un siècle. Ce lieu désert devait servir de refuge à des bandes de +loups, et, malgré sa maigreur, Bibi eût fort bien pu les tenter. +J'étais en ce temps-là plus maigre encore que lui; je ne me sentis +pourtant pas rassuré pour moi-même. Je trouvais le pays affreux et +ce que le maître appelait une partie de plaisir s'annonçait pour moi +comme une expédition grosse de dangers. Était-ce un pressentiment? + +Enfin il reparut, disant que c'était le bon chemin et nous repartîmes +au petit trot de Bibi, qui ne paraissait nullement démoralisé d'entrer +dans la montagne. + +Aujourd'hui, de belles routes sillonnent ces sites sauvages, en partie +cultivés déjà; mais, à l'époque où je les vis pour la première fois, +les voies étroites, inclinées ou relevées dans tous les sens, allant +au plus court n'importe au prix de quels efforts, n'étaient point +faciles à suivre. Elles n'étaient empierrées que par les écroulements +fortuits des montagnes, et, quand elles traversaient ces plaines +disposées en terrasses, il arrivait que l'herbe recouvrait fréquemment +les traces des petites roues de chariot et des pieds non ferrés des +chevaux qui les traînaient. + +Quand nous eûmes descendu jusqu'aux rives déchirées d'un torrent +d'hiver, à sec pendant l'été, nous remontâmes rapidement, et, en +tournant le massif exposé au nord, nous nous retrouvâmes vers le midi +dans un air pur et brillant. Le soleil sur son déclin enveloppait le +paysage d'une splendeur extraordinaire et ce paysage était une des +plus belles choses que j'ai vues de ma vie. Le chemin tournant, tout +bordé d'un buisson épais d'épilobes roses, dominait un plan raviné au +flanc duquel surgissaient deux puissantes roches de basalte d'aspect +monumental, portant à leur cîme des aspérités volcaniques qu'on eût pu +prendre pour des ruines de forteresses. + +J'avais déjà vu les combinaisons prismatiques du basalte dans mes +promenades autour de Clermont, mais jamais avec cette régularité et +dans cette proportion. Ce que l'une de ces roches avait d'ailleurs de +particulier, c'est que les prismes étaient contournés en spirale et +semblaient être l'ouvrage à la fois grandiose et coquet d'une race +d'hommes gigantesques. + +Ces deux roches paraissaient, d'où nous étions, fort voisines l'une de +l'autre; mais en réalité elles étaient séparées par un ravin à pic +au fond duquel coulait une rivière. Telles qu'elles se présentaient, +elles servaient de repoussoir à une gracieuse perspective de montagnes +marbrées de prairies vertes comme l'émeraude, et coupées de ressauts +charmants formés de lignes rocheuses et de forêts. Dans tous les +endroits adoucis, on saisissait au loin les chalets et les troupeaux +de vaches, brillantes comme de fauves étincelles au reflet du +couchant. Puis, au bout de cette perspective, par-dessus l'abîme des +vallées profondes noyées dans la lumière, l'horizon se relevait en +dentelures bleues, et les monts Dômes profilaient dans le ciel leurs +pyramides tronquées, leurs ballons arrondis ou leurs masses isolées, +droites comme des tours. + +La chaîne de montagnes où nous entrions avait des formes bien +différentes, plus sauvages et pourtant plus suaves. Les bois de hêtres +jetés en pente rapide, avec leurs mille cascatelles au frais murmure, +les ravins à pic tout tapissés de plantes grimpantes, les grottes où +le suintement des sources entretenait le revêtement épais des mousses +veloutées, les gorges étroites brusquement fermées à la vue par +leurs coudes multipliés, tout cela était bien plus alpestre et plus +mystérieux que les lignes froides et nues des volcans de date plus +récente. + +Depuis ce jour, j'ai revu l'entrée solennelle que les deux roches +basaltiques placées à la limite du désert font à la chaîne du mont +Dore, et j'ai pu me rendre compte du vague éblouissement que j'en +reçus quand je les vis pour la première fois. Personne ne m'avait +encore appris en quoi consiste le beau dans la nature. Je le sentis +pour ainsi dire physiquement, et, comme j'avais mis pied à terre pour +faciliter la montée au petit cheval, je restai immobile, oubliant de +suivre le cavalier. + +--Eh bien, eh bien, me cria maître Jean, que faites-vous là-bas, +imbécile? + +Je me hâtai de le rejoindre et de lui demander le nom de l'endroit _si +drôle_, où nous étions. + +--Apprenez, drôle vous-même, répondit-il, que cet endroit est un des +plus extraordinaires et des plus effrayante que vous verrez jamais. Il +n'a pas de nom que je sache, mais les deux pointes que vous voyez là, +c'est la roche Sanadoire et la roche Tuilière. Allons, remontez, et +faites attention à vous. + +Nous avions tourné les roches et devant nous s'ouvrait l'abîme +vertiginieux qui les sépare. De cela, je ne fus point effrayé. J'avais +gravi assez souvent les pyramides escarpées des monts Dômes pour ne +pas connaître l'éblouissement de l'espace. Maître Jean, qui n'était +pas né dans la montagne et qui n'était venu en Auvergne qu'à l'âge +d'homme, était moins aguerri que moi. + +Je commençai, ce jour-là, à faire quelques réflexions sur les +puissants accidents de la nature au milieu desquels j'avais grandi +sans m'en étonner, et, au bout d'un instant de silence, me retournant +vers la roche Sanadoire, je demandai à mon maître _qu'est-ce qui avait +fait_ ces choses-là. + +--C'est Dieu qui a fait toutes choses, répondit-il, vous le savez +bien. + +--Je sais; mais pourquoi a-t-il fait des endroits qu'on dirait tout +cassés, comme s'il avait voulu les défaire après les avoir faits? + +La question était fort embarrassante pour maître Jean, qui n'avait +aucune notion des lois naturelles de la géologie et qui, comme la +plupart des gens de ce temps-là, mettait encore en doute l'origine +volcanique de l'Auvergne. Cependant, il ne lui convenait pas d'avouer +son ignorance, car il avait la prétention d'être instruit et beau +parleur. Il tourna donc la difficulté en se jetant dans la mythologie +et me répondit emphatiquement: + +--Ce que vous voyez là, c'est l'effort que firent les titans pour +escalader le ciel. + +--Les titans! qu'est-ce que c'est que cela? m'écriai-je voyant qu'il +était en humeur de déclamer. + +--C'était, répondit-il, des géants effroyables qui prétendaient +détrôner Jupiter et qui entassèrent roches sur roches, monts sur +monts, pour arriver jusqu'à lui; mais il les foudroya, et ces +montagnes brisées, ces autres éventrées, ces abîmes, tout cela, c'est +l'effet de la grande bataille. + +--Est-ce qu'ils sont tous morts? demandai-je. + +--Qui ça? les titans? + +--Oui; est-ce qu'il y en a encore? + +Maître Jean ne put s'empêcher de rire de ma simplicité, et, voulant +s'en amuser, il répondit: + +--Certainement, il en est resté quelques-uns. + +--Bien méchants? + +--Terribles! + +--Est-ce que nous en verrons dans ces montagnes-ci? + +--Eh! eh! cela se pourrait bien. + +--Est-ce qu'ils pourraient nous faire du mal? + +--Peut-être! mais, si tu en rencontres, tu te dépêcheras d'ôter ton +chapeau et de saluer bien bas. + +--Qu'à cela ne tienne! répondis-je gaiement. + +Maître Jean crut que j'avais compris son ironie et songea à autre +chose. Quant à moi, je n'étais point rassuré, et, comme la nuit +commençait à se faire, je jetais des regards méfiants sur toute roche +ou sur tout gros arbre d'apparence suspecte, jusqu'à ce que, me +trouvant tout près, je pusse m'assurer qu'il n'y avait pas là forme +humaine. + +Si vous me demandiez où est située la paroisse de Chanturgue, je +serais bien empêché de vous le dire. Je n'y suis jamais retourné +depuis et je l'ai en vain cherchée sur les cartes et dans les +itinéraires. Comme j'étais impatient d'arriver, la peur me gagnant +de plus en plus, il me sembla que c'était fort loin de la roche +Sanadoire. En réalité, c'était fort près, car il ne faisait pas nuit +noire quand nous y arrivâmes. Nous avions fait beaucoup de détours en +côtoyant les méandres du torrent. Selon toute probabilité, nous avions +passé derrière les montagnes que j'avais vues de la roche Sanadoire +et nous étions de nouveau à l'exposition du midi, puisqu'à plusieurs +centaines de mètres au-dessous de nous croissaient quelques maigres +vignes. + +Je me rappelle très-bien l'église et le presbytère avec les trois +maisons qui composaient le village. C'était au sommet d'une colline +adoucie que des montagnes plus hautes abritaient du vent. Le chemin +raboteux était très-large et suivait avec une sage lenteur les +mouvements de la colline. Il était bien battu, car la paroisse, +composée d'habitations éparses et lointaines, comptait environ trois +cents habitants que l'on voyait arriver tous les dimanches, en +famille, sur leurs chars à quatre roues, étroits et longs comme des +pirogues et traînés par des vaches. Excepté ce jour-là, on pouvait +se croire dans le désert; les maisons qui eussent pu être en vue se +trouvaient cachées sous l'épaisseur des arbres au fond des ravins, et +celles des bergers, situées en haut, étaient abritées dans les plis +des grosses roches. + +Malgré son isolement et la sobriété de son ordinaire, le curé de +Chanturgue était gros, gras et fleuri comme les plus beaux chanoines +d'une cathédrale. Il avait le caractère aimable et gai. Il n'avait pas +été trop tourmenté par la Révolution. Ses paroissiens l'aimaient parce +qu'il était humain, tolérant, et prêchait en langage du pays. + +Il chérissait son frère Jean, et, bon pour tout le monde, il me reçut +et me traita comme si j'eusse été son neveu. Le souper fut agréable +et le lendemain s'écoula gaiement. Le pays, ouvert d'un côté sur les +vallées, n'était point triste; de l'autre, il était enfoui et sombre, +mais les bois de hêtres et de sapins pleins de fleurs et de fruits +sauvages, coupés par des prairies humides d'une fraîcheur délicieuse, +n'avaient rien qui me rappelât le site terrible de la roche Sanadoire; +les fantômes de titans qui m'avaient gâté le souvenir de ce bel +endroit s'effacèrent de mon esprit. + +On me laissa courir où je voulus, et je fis connaissance avec les +bûcherons et les bergers, qui me chantèrent beaucoup de chansons. +Le curé, qui voulait fêter son frère et qui l'attendait, s'était +approvisionné de son mieux, mais lui et moi faisions seuls honneur +au festin. Maître Jean avait un médiocre appétit, comme les gens qui +boivent sec. Le curé lui servit à discrétion le vin du cru, noir comme +de l'encre, âpre au goût, mais vierge de tout alliage malfaisant, et, +selon lui, incapable de faire mal à l'estomac. + +Le jour suivant, je pêchai des truites avec le sacristain dans un +petit réservoir que formait la rencontre de deux torrents et je +m'amusai énormément à écouter une mélodie naturelle que l'eau avait +trouvée en se glissant dans une pierre creuse. Je la fis remarquer au +sacristain, mais il ne l'entendit pas et crut que je rêvais. + +Enfin, le troisième jour, on se disposa à la séparation. Maître Jean +voulait partir de bonne heure, disant que la route était longue, et +l'on se mit à déjeuner avec le projet de manger vite et de boire peu. + +Mais le curé prolongeait le service, ne pouvant se résoudre à nous +laisser partir sans être bien lestés. + +--Qui vous presse tant? disait-il. Pourvu que vous soyez sortis +en plein jour de la montagne, à partir de la descente de la roche +Sanadoire vous rentrez en pays plat et plus vous approchez de +Clermont, meilleure est la route. Avec cela, la lune est au plein et +il n'y a pas un nuage au ciel. Voyons, voyons, frère Jean, encore un +verre de ce vin, de ce bon petit vin de _Chante-orgue_! + +--Pourquoi _Chante-orgue_? dit maître Jean. + +--Eh! ne vois-tu pas que Chanturgue vient de Chante-orgue? C'est clair +comme le jour et je n'ai pas été long à en découvrir l'étymologie. + +--Il y a donc des orgues dans vos vignes? demandai-je avec ma +stupidité accoutumée. + +--Certainement, répondit le bon curé. Il y en a plus d'un quart de +lieue de long. + +--Avec des tuyaux? + +--Avec des tuyaux tout droits comme à ton orgue de la cathédrale. + +--Et qu'est-ce qui en joue? + +--Oh! les vignerons avec leurs pioches. + +--Qu'est-ce donc qui les a faites, ces orgues? + +--Les titans! dit maître Jean en reprenant son ton railleur et +doctoral. + +--En effet, c'est bien dit, reprit le curé, émerveillé du génie de son +frère. On peut dire que c'est l'oeuvre des titans! + +J'ignorais que l'on donnât le nom de _jeux d'orgues_ aux +cristallisations du basalte quand elles offrent de la régularité. Je +n'avais jamais ouï parler des célèbres orgues basaltiques d'Espaly +en Velay, ni de plusieurs autres très-connues aujourd'hui et dont +personne ne s'étonne plus. Je pris au pied de la lettre l'explication +de M. le curé et je me félicitai de n'être point descendu à la vigne, +car toutes mes terreurs me reprenaient. + +Le déjeuner se prolongea indéfiniment et devint un dîner, presque un +souper. Maître Jean était enchanté de l'étymologie de Chanturgue et ne +se lassait pas de répéter: + +--Chante-orgue! Joli vin, joli nom! On l'a fait pour moi qui touche +l'orgue, et agréablement, je m'enflatte! Chante, petit vin, chante +dans mon verre! chante aussi dans ma tête! Je te sens gros de fugues +et de motets qui couleront de mes doigts comme tu coules de la +bouteille! A ta santé, frère! Vivent les grandes orgues de Chanturgue! +vive mon petit orgue de la cathédrale, qui, tout de même, est aussi +puissant sous ma main qu'il le serait sous celle d'un titan! Bah! je +suis un titan aussi, moi! Le génie grandit l'homme et chaque fois que +j'entonne le _Gloria in excelsis_, j'escalade le ciel! + +Le bon curé prenait sérieusement son frère pour un grand homme et il +ne le grondait pas de ses accès de vanité délirante. Lui-même fêtait +le vin de _Chante-orgue_ avec l'attendrissement d'un frère qui reçoit +les adieux prolongés de son frère bien-aimé; si bien que le soleil +commençait à baisser quand on m'ordonna d'aller habiller Bibi. Je ne +répondrais pas que j'en fusse bien capable. L'hospitalité avait rempli +bien souvent mon verre et la politesse m'avait fait un devoir de ne +pas le laisser plein. Heureusement le sacristain m'aida, et, après de +longs et tendres embrassements, les deux frères baignés de larmes se +quittèrent au bas de la colline. Je montai en trébuchant sur l'échine +de Bibi. + +--Est-ce que, par hasard, monsieur serait ivre? dit maître Jean en +caressant mes oreilles de sa terrible cravache. + +Mais il ne me frappa point. Il avait le bras singulièrement mou et les +jambes très-lourdes, car on eut beaucoup de peine à équilibrer ses +étriers, dont l'un se trouvait alternativement plus long que l'autre. + +Je ne sais point ce qui se passa jusqu'à la nuit. Je crois bien que +je ronflais tout haut sans que le maître s'en aperçût. Bibi était si +raisonnable que j'étais sans inquiétude. Là où il avait passé une +fois, il s'en souvenait toujours. + +Je m'éveillai en le sentant s'arrêter brusquement et il me sembla que +mon ivresse était tout à fait dissipée, car je me rendis fort vite +compte de la situation. Maître Jean n'avait pas dormi, ou bien il +s'était malheureusement réveillé à temps pour contrarier l'instinct +de sa monture. Il l'avait engagée dans un faux chemin. Le docile +Bibi avait obéi sans résistance; mais voilà qu'il sentait le terrain +manquer devant lui et qu'il se rejetait en arrière pour ne pas se +précipiter avec nous dans l'abîme. + +Je fus vite sur mes pieds, et je vis au-dessus de nous, à droite, +la roche Sanadoire toute bleue au reflet de la lune, avec son jeu +d'orgues contourné et sa couronne dentelée. Sa soeur jumelle, la roche +Tuilière, était à gauche, de l'autre côté du ravin, l'abîme entre +deux; et nous, au lieu de suivre le chemin d'en haut, nous avions pris +le sentier à mi-côte. + +--Descendez, descendez! criai-je au professeur de musique. Vous ne +pouvez point passer là! c'est un sentier pour les chèvres. + +--Allons donc, poltron, répondit-il d'une voix forte, Bibi n'est-il +point une chèvre? + +--Non, non, maître, c'est un cheval; ne rêvez pas! Il ne peut pas et +il ne veut pas! + +Et, d'un violent effort, je retirai Bibi du danger, mais non sans +l'abattre un peu sur ses jarrets, ce qui força le maître à descendre +plus vite qu'il n'eût voulu. + +Ceci le mit dans une grande colère, bien qu'il n'eût aucun mal, et, +sans tenir compte de l'endroit dangereux ou nous nous trouvions, il +chercha sa cravache pour m'administrer une de ces corrections qui +n'étaient pas toujours anodines. J'avais tout mon sang-froid. Je +ramassai la cravache avant lui, et, sans respect pour la pomme +d'argent, je la jetai dans le ravin. + +Heureusement pour moi, maître Jean ne s'en aperçut pas. Ses idées se +succédèrent trop rapidement. + +--Ah! Bibi ne veut pas! disait-il, et Bibi ne peut pas! Bibi n'est pas +une chèvre! Eh bien, moi, je suis une gazelle! + +Et, en parlant ainsi, il se prit à courir devant lui, se dirigeant +vers le précipice. + +Malgré l'aversion qu'il m'inspirait dans ses accès de colère, je fus +épouvanté et m'élançai sur ses traces. Mais, au bout d'un instant, +je me tranquillisai. Il n'y avait point là de gazelle. Rien ne +ressemblait moins à ce gracieux quadrupède que le professeur à ailes +de pigeon dont la queue, ficelée d'un ruban noir, sautait d'une épaule +à l'autre avec une rapidité convulsive lorsqu'il était ému. Son habit +gris à longues basques, ses culottes de nankin et ses bottes molles le +faisaient plutôt ressembler à un oiseau de nuit. + +Je le vis bientôt s'agiter au-dessus de moi; il avait quitté le +sentier à pic, il lui restait assez de raison pour ne pas songer à +descendre; il remontait en gesticulant vers la roche Sanadoire, et, +bien que le talus fût rapide, il n'était pas dangereux. + +Je pris Bibi par la bride et l'aidai à virer de bord, ce qui n'était +pas facile. Puis je remontai avec lui le sentier pour regagner la +route; je comptais y retrouver maître Jean, qui avait pris cette +direction. + +Je ne l'y trouvai pas, et, laissant le fidèle Bibi sur sa bonne foi, +je redescendis à pied, en droite ligne, jusqu'à la roche Sanadoire. +La lune éclairait vivement. J'y voyais comme en plein jour. Je ne fus +donc pas longtemps sans découvrir maître Jean assis sur un débris, les +jambes pendantes et reprenant haleine. + +--Ah! ah! c'est toi, petit malheureux! me dit-il. Qu'as-tu fait de mon +pauvre cheval? + +--Il est là, maître, il vous attend, répondis-je. + +--Quoi! tu l'as sauvé? Fort bien, mon garçon! Mais comment as-tu fait +pour te sauver toi-même? Quelle effroyable chute, hein? + +--Mais, monsieur le professeur, nous n'avons pas fait de chute! + +--Pas de chute? L'idiot ne s'en est pas aperçu! Ce que c'est que le +vin! le vin!... O vin! vin de Chanturgue, vin de Chante-orgue... beau +petit vin musical! J'en boirais bien encore un verre! Apporte, petit! +Viens ça, doux sacristain! Frère, à la santé! A la santé des titans! A +la santé du diable! + +J'étais un bon croyant. Les paroles du maître me firent frémir. + +--Ne dites pas cela, maître, m'écriai-je. Revenez à vous, voyez où +vous êtes! + +--Où je suis? reprit-il en promenant autour de lui ses yeux agrandis, +d'où jaillissaient les éclairs du délire; où je suis? où dis-tu que je +suis? Au fond du torrent? Je ne vois pas le moindre poisson! + +--Vous êtes au pied de cette grande roche Sanadoire qui surplombe +de tous les côtés. Il pleut des pierres ici, voyez, la terre en est +couverte. N'y restons pas, maître. C'est un vilain endroit. + +--Roche Sanadoire! reprit le maître en cherchant à soulever sur son +front son chapeau qu'il avait sous le bras. Roche _Sonatoire_, oui, +c'est là ton vrai nom, je te salue entre toutes les roches! Tu es le +plus beau jeu d'orgues de la création. Tes tuyaux contournés doivent +rendre des sons étranges, et la main d'un titan peut seule te faire +chanter! Mais ne suis-je pas un titan, moi? Oui, j'en suis un, et, si +un autre géant me dispute le droit de faire ici de la musique, qu'il +se montre!... Ah! ah! oui-da! Ma cravache, petit? où est ma cravache? + +--Quoi donc, maître? lui répondis-je épouvanté, qu'en voulez-vous +faire? est-ce que vous voyez?... + +--Oui, je vois, je le vois, le brigand! le monstre! ne le vois-tu pas +aussi? + +--Non, où donc? + +--Eh parbleu! là-haut, assis sur la dernière pointe de la fameuse +roche _Sonatoire_, comme tu dis! + +Je ne disais rien et ne voyais rien qu'une grosse pierre jaunâtre +rongée par une mousse desséchée. Mais l'hallucination est contagieuse +et celle du professeur me gagna d'autant mieux que j'avais peur de +voir ce qu'il voyait. + +--Oui, oui, lui dis-je, au bout d'un instant d'angoisse inexprimable, +je le vois, il ne bouge pas, il dort! Allons-nous-en! Attendez! Non, +non, ne bougeons pas et taisons-nous, je le vois à présent qui remue! + +--Mais je veux qu'il me voie! je veux surtout qu'il m'entende! s'écria +le professeur en se levant avec enthousiasme. Il a beau être là, +perché sur son orgue, je prétends lui enseigner la musique, à ce +barbare!--Oui, attends, brute! Je vais te régaler d'un _Introït_ de ma +façon.--A moi, petit! où es-tu? Vite au soufflet! Dépêche! + +--Le soufflet? Quel soufflet? Je ne vois pas... + +--Tu ne vois rien! là, là, te dis-je! + +Et il me montrait une grosse tige d'arbrisseau qui sortait de la roche +un peu au-dessous des tuyaux, c'est-à-dire des prismes du basalte. +On sait que ces colonnettes de pierre sont souvent tendues et comme +craquelées de distance en distance, et qu'elles se détachent avec une +grande facilité si elles reposent sur une base friable qui vienne à +leur manquer. + +Les flancs de la roche Sanadoire étaient revêtus de gazon et de +plantes qu'il n'était pas prudent d'ébranler. Mais ce danger réel ne +me préoccupait nullement, j'étais tout entier au péril imaginaire +d'éveiller et d'irriter le titan. Je refusai net d'obéir. Le +maître s'emporta, et, me prenant au collet avec une force vraiment +surhumaine, il me plaça devant une pierre naturellement taillée en +tablette qu'il lui plaisait d'appeler le clavier de l'orgue. + +--Joue mon _Introït_, me cria-t-il aux oreilles, joue-le, tu le sais! +Moi, je vais souffler, puisque tu n'en as pas le courage! + +Et il s'élança, gravit la base herbue de la roche et se hissa jusqu'à +l'arbrisseau qu'il se mit à balancer de haut en bas comme si c'eût été +le manche d'un soufflet, en me criant: + +--Allons, commence, et ne nous trompons pas! _Allegro_, mille +tonnerres! _allegro risoluto!_ + +--Et toi, orgue, chante! chante, _orgue_! chante _urgue!..._ + +Jusque-là, pensant, par moments, qu'il avait le vin gai et se moquait +de moi, j'avais eu quelque espoir de l'emmener. Mais, le voyant +souffler son orgue imaginaire avec une ardente conviction, je perdis +tout à fait l'esprit, j'entrai dans son rêve que le vin de Chanturgue +largement fêté rendait peut-être essentiellement musical. La peur fit +place à je ne sais quelle imprudente curiosité comme on l'a dans les +songes, j'étendis mes mains sur le prétendu clavier et je remuai les +doigts. + +Mais alors quelque chose de vraiment extraordinaire se passa en +moi. Je vis mes mains grossir, grandir et prendre des proportions +colossales. Cette transformation rapide ne se fit pas sans me causer +une souffrance telle que je ne l'oublierai de ma vie. Et, à mesure que +mes mains devenaient celles d'un titan, le chant de l'orgue que je +croyais entendre acquérait une puissance effroyable. Maître Jean +croyait l'entendre aussi, car il me criait: + +--Ce n'est pas l'_Introït_! Qu'est-ce que c'est? Je ne sais pas ce que +c'est, mais ce doit être de moi, c'est sublime! + +--Ce n'est pas de vous, lui répondis-je, car nos voix devenues +titanesques couvraient les tonnerres de l'instrument fantastisque; +non, ce n'est pas de vous, c'est de moi. + +Et je continuais à développer le motif étrange, sublime ou stupide, +qui surgissait dans mon cerveau. Maître Jean soufflait toujours avec +fureur et je jouais toujours avec transport; l'orgue rugissait, le +titan ne bougeait pas; j'étais ivre d'orgueil et de joie, je me +croyais à l'orgue de la cathédrale de Clermont, charmant une foule +enthousiaste, lorsqu'un bruit sec et strident comme celui d'une vitre +brisée m'arrêta net. Un fracas épouvantable et qui n'avait plus rien +de musical, se produisit au-dessus de moi, il me sembla que la roche +Sanadoire oscillait sur sa base. Le clavier reculait et le sol se +dérobait sous mes pieds. Je tombai à la renverse et je roulai au +milieu d'une pluie de pierres. Les basaltes s'écroulaient, maître +Jean, lancé avec l'arbuste qu'il avait déraciné, disparaissait sous +les débris: nous étions foudroyés. + +Ne me demandez pas ce que je pensai et ce que je fis pendant les deux +ou trois heures qui suivirent: j'étais fort blessé à la tête et mon +sang m'aveuglait. Il me semblait avoir les jambes écrasées et les +reins brisés. Pourtant, je n'avais rien de grave, puisque, +après m'être traîné sur les mains et les genoux, je me trouvai +insensiblement debout et marchant devant moi. Je n'avais qu'une idée +dont j'aie gardé souvenir, chercher maître Jean; mais je ne pouvais +l'appeler, et, s'il m'eût répondu, je n'eusse pu l'entendre. J'étais +sourd et muet dans ce moment-là. + +Ce fut lui qui me retrouva et m'emmena. Je ne recouvrai mes esprits +qu'auprès de ce petit lac Servières où nous nous étions arrêtés trois +jours auparavant. J'étais étendu sur le sable du rivage. Maître Jean +lavait mes blessures et les siennes, car il était fort maltraité +aussi. Bibi broutait aussi philosophiquement que de coutume, sans +s'éloigner de nous. + +Le froid avait dissipé les dernières influences du fatal vin de +Chanturgue. + +--Eh bien, mon pauvre petit, me dit le professeur en étanchant mon +front avec son mouchoir trempé dans l'eau glacée du lac, commences-tu +à te ravoir? peux-tu parler à présent? + +--Je me sens bien, répondis-je. Et vous, maître, vous n'étiez donc pas +mort? + +--Apparemment; j'ai du mal aussi, mais ce ne sera rien. Nous l'avons +échappé belle! + +En essayant de rassembler mes souvenirs confus, je me mis à chanter. + +--Que diable chantes-tu là? dit maître Jean surpris. Tu as une +singulière manière d'être malade, toi! Tout à l'heure, tu ne pouvais +ni parler ni entendre, et à présent monsieur siffle comme un merle! +Qu'est-ce que c'est que cette musique-là? + +--Je ne sais pas, maître. + +--Si fait; c'est une chose que tu sais, puisque tu la chantais quand +la roche s'est ruée sur nous. + +--Je chantais dans ce moment-là? Mais non, je jouais l'orgue, le grand +orgue du titan! + +--Allons, bon! te voilà fou, à présent? As-tu pu prendre au sérieux la +plaisanterie que je t'ai faite? + +La mémoire me revenait très-nette. + +--C'est vous qui ne vous souvenez pas, lui dis-je; vous ne plaisantiez +pas du tout. Vous souffliez l'orgue comme un beau diable! + +Maître Jean avait été si réellement ivre, qu'il ne se rappelait et ne +se rappela jamais rien de l'aventure. Il n'avait été dégrisé que par +l'écroulement d'un pan de la roche Sanadoire, le danger que nous +avions couru et les blessures que nous avions reçues. Il n'avait +conscience que du motif, inconnu à lui, que j'avais chanté et de la +manière étonnante dont ce motif avait été redit cinq fois par les +échos merveilleux mais bien connus de la roche Sanadoire. Il voulut +se persuader que c'était la vibration de ma voix qui avait provoqué +l'écroulement; à quoi je lui répondis que c'était la rage obstinée +avec laquelle il avait secoué et déraciné l'arbuste qu'il avait pris +pour un manche de soufflet. Il soutint que j'avais rêvé, mais il ne +put jamais expliquer comment, au lieu de chevaucher tranquillement sur +la route, nous étions descendus à mi-côte du ravin pour nous amuser à +_folâtrer_ autour de la roche Sanadoire. + +Quand nous eûmes bandé nos plaies et bu assez d'eau pour bien enterrer +le vin de Chanturgue, nous reprîmes notre route; mais nous étions si +las et si affaiblis, que nous dûmes nous arrêter à la petite auberge +au bout du désert. Le lendemain, nous étions si courbatus, qu'il nous +fallut garder le lit. Le soir, nous vîmes arriver le bon curé de +Chanturgue fort effrayé; on avait trouvé le chapeau de maître Jean +et des traces de sang sur les débris fraîchement tombés de la roche +Sanadoire. A ma grande satisfaction, le torrent avait emporté la +cravache. + +Le digne homme nous soigna fort bien. Il voulait nous ramener chez +lui, mais l'organiste ne pouvait manquer à la grand'messe du dimanche +et nous revînmes à Clermont le jour suivant. + +Il avait la tête encore affaiblie ou troublée quand il se retrouva +devant un orgue plus inoffensif que celui de la Sanadoire. La mémoire +lui manqua deux ou trois fois et il dut improviser, ce qu'il faisait +de son propre aveu très-médiocrement, bien qu'il se piquât de composer +des chefs-d'oeuvre à tête reposée. + +A l'élévation, il se sentit pris de faiblesse et me fit signe de +m'asseoir à sa place. Je n'avais jamais joué que devant lui et je +n'avais aucune idée de ce que je pourrais devenir en musique. Maître +Jean n'avait jamais terminé une leçon sans décréter que j'étais un +âne. Un moment je fus presque aussi ému que je l'avais été devant +l'orgue du titan. Mais l'enfance a ses accès de confiance spontanée; +je pris courage, je jouai le motif qui avait frappé le maître au +moment de la catastrophe et qui, depuis ce moment-là, n'était pas +sorti de ma tête. + +Ce fut un succès qui décida de toute ma vie, vous allez voir comment. + +Après la messe, M. le grand vicaire, qui était un mélomane très-érudit +en musique sacrée, fit mander maître Jean dans la salle du chapitre. + +--Vous avez du talent, lui dit-il, mais il ne faut point manquer de +discernement. Je vous ai déjà blâmé d'improviser ou de composer des +motifs qui ont du mérite, mais que vous placez hors de saison, tendres +ou sautillants quand ils doivent être sévères, menaçants et comme +irrités quand ils doivent être humbles et suppliants. Ainsi, +aujourd'hui, à l'élévation, vous nous avez fait entendre un véritable +chant de guerre. C'était fort beau, je dois l'avouer, mais c'était un +sabbat et non un _Adoremus_. + +J'étais derrière maître Jean pendant que le grand vicaire lui parlait, +et le coeur me battait bien fort. L'organiste s'excusa naturellement +en disant qu'il s'était trouvé indisposé, et qu'un enfant de choeur, +son élève, avait tenu l'orgue à l'élévation. + +--Est-ce vous, mon petit ami? dit le vicaire en voyant ma figure émue. + +--C'est lui, répondit maître Jean, c'est ce petit âne! + +--Ce petit âne a fort bien joué, reprit le grand vicaire en riant. +Mais pourriez-vous me dire, mon enfant, quel est ce motif qui m'a +frappé? J'ai bien vu que c'était quelque chose de remarquable, mais je +ne saurais dire où cela existe. + +--Cela n'existe que dans ma tête, répondis-je avec assurance. Cela +m'est venu... dans la montagne. + +--T'en est-il venu d'autres? + +--Non, c'est la première fois que quelque chose m'est venu. + +--Pourtant... + +--Ne faites pas attention, reprit l'organiste, il ne sait ce qu'il +dit, c'est une réminiscence! + +--C'est possible, mais de qui? + +--De moi probablement; on jette tant d'idées au hasard quand on +compose! le premier venu ramasse les bribes! + +--Vous auriez dû ne pas laisser perdre cette bribe-là, reprit le grand +vicaire avec malice; elle vaut une grosse pièce. + +Il se retourna vers moi en ajoutant: + +--Viens chez moi demain après ma messe basse, je veux t'examiner. + +Je fus exact. Il avait eu le temps de faire ses recherches. Nulle part +il n'avait trouvé mon motif. Il avait chez lui un beau piano et me fit +improviser. D'abord je fus troublé et il ne me vint que du gâchis; +puis, peu à peu, mes idées s'éclaircirent et le prélat fut si content +de moi, qu'il manda maître Jean et me recommanda à lui comme son +protégé tout spécial. C'était lui dire que mes leçons lui seraient +bien payées. Le professeur me retira donc de la cuisine et de +l'écurie, me traita avec plus de douceur et, en peu d'années, +m'enseigna tout ce qu'il savait. Mon protecteur vit bien alors que je +pouvais aller plus loin et que le petit âne était plus laborieux et +mieux doué que son maître. Il m'envoya à Paris, où je fus, très-jeune +encore, en état de donner des leçons et de jouer dans les concerts. +Mais ce n'est pas l'histoire de ma vie entière que je vous ai promise; +ce serait trop long, et vous savez maintenant ce que vous vouliez +savoir: comment une grande frayeur, à la suite d'un accès d'ivresse, +développa en moi une faculté refoulée par la rudesse et le dédain du +maître qui eût dû la développer. Je n'en bénis pas moins son souvenir. +Sans sa vanité et son ivrognerie, qui exposèrent ma raison et ma vie +à la roche Sanadoire, ce qui couvait en moi n'en fût peut-être jamais +sorti. Cette folle aventure qui m'a fait éclore, m'a pourtant laissé +une susceptibilité nerveuse qui est une souffrance. Parfois, en +improvisant, j'imagine entendre l'écroulement du roc sur ma tête et +sentir mes mains grossir comme celles du Moïse de Michel-Ange. Cela +ne dure qu'un instant, mais cela ne s'est point guéri entièrement, et +vous voyez que l'âge ne m'en a pas débarrassé. + + * * * * * + +--Mais, dit le docteur au maestro quand il eut terminé son récit, +à quoi attribuez-vous cette dilatation fictive de vos mains, cette +souffrance qui vous saisit à la roche Sanadoire avant son trop réel +écroulement? + +--Je ne peux l'attribuer, répondit le maestro, qu'à des orties ou à +des ronces qui poussaient sur le prétendu clavier. Vous voyez, mes +amis, que tout est symbolique dans mon histoire. La révélation de mon +avenir fut complète: des illusions, du bruit... et des épines! + + + + +CE QUE DISENT LES FLEURS + + +Quand j'étais enfant, ma chère Aurore, j'étais très-tourmentée de +ne pouvoir saisir ce que les fleurs se disaient entre elles. Mon +professeur de botanique m'assurait qu'elles ne disaient rien; soit +qu'il fût sourd, soit qu'il ne voulût pas me dire la vérité, il jurait +qu'elles ne disaient rien du tout. + +Je savais bien le contraire. Je les entendais babiller confusément, +surtout à la rosée du soir; mais elles parlaient trop bas pour que je +pusse distinguer leurs paroles; et puis elles étaient méfiantes, et, +quand je passais près des plates-bandes du jardin ou sur le sentier du +pré, elles s'avertissaient par une espèce de _psitt_, qui courait de +l'une à l'autre. C'était comme si l'on eût dit sur toute la ligne: +«Attention, taisons-nous! voilà l'enfant curieux qui nous écoute.» + +Je m'y obstinai. Je m'exerçai à marcher si doucement, sans frôler le +plus petit brin d'herbe, qu'elles ne m'entendirent plus et que je pus +m'avancer tout près, tout près; alors, en me baissant sous l'ombre des +arbres pour qu'elles ne vissent pas la mienne, je saisis enfin des +paroles articulées. + +Il fallait beaucoup d'attention; c'était de si petites voix, si +douces, si fines, que la moindre brise les emportait et que le +bourdonnement des sphinx et des noctuelles les couvrait absolument. + +Je ne sais pas quelle langue elles parlaient. Ce n'était ni le +français, ni le latin qu'on m'apprenait alors; mais il se trouva que +je comprenais fort bien. Il me sembla même que je comprenais mieux ce +langage que tout ce que j'avais entendu jusqu'alors. + +Un soir, je réussis à me coucher sur le sable et à ne plus rien +perdre de ce qui se disait auprès de moi dans un coin bien abrité +du parterre. Comme tout le monde parlait dans tout le jardin, il ne +fallait pas s'amuser à vouloir surprendre plus d'un secret en une +fois. Je me tins donc là bien tranquille, et voici ce que j'entendis +dans les coquelicots: + +--Mesdames et messieurs, il est temps d'en finir avec cette platitude. +Toutes les plantes sont également nobles; notre famille ne le cède à +aucune autre, et, accepte qui voudra la royauté de la rose, je déclare +que j'en ai assez et que je ne reconnais à personne le droit de se +dire mieux né et plus titré que moi. + +A quoi les marguerites répondirent toutes ensemble que l'orateur +coquelicot avait raison. Une d'elles, qui était plus grande que les +autres et fort belle, demanda la parole et dit: + +--Je n'ai jamais compris les grands airs que prend la famille des +roses. En quoi, je vous le demande, une rose est-elle plus jolie +et mieux faite que moi? La nature et l'art se sont entendus pour +multiplier le nombre de nos pétales et l'éclat de nos couleurs. Nous +sommes même beaucoup plus riches, car la plus belle rose n'a guère +plus de deux cents pétales et nous en avons jusqu'à cinq cents. Quant +aux couleurs, nous avons le violet et presque le bleu pur que la rose +ne trouvera jamais. + +--Moi, dit un grand pied d'alouette vivace, moi le prince Delphinium, +j'ai l'azur des cieux dans ma corolle, et mes nombreux parents ont +toutes les nuances du rose. La prétendue reine des fleurs a donc +beaucoup à nous envier, et, quant à son parfum si vanté... + +--Ne parlez pas de cela, reprit vivement le coquelicot. Les hâbleries +du parfum me portent sur les nerfs. Qu'est-ce, je vous prie, que le +parfum? Une convention établie par les jardiniers et les papillons. +Moi, je trouve que la rose sent mauvais et que c'est moi qui embaume. + +--Nous ne sentons rien, dit la marguerite, et je crois que par là +nous faisons preuve de tenue et de bon goût. Les odeurs sont des +indiscrétions ou des vanteries. Une plante qui se respecte ne +s'annonce point par des émanations. Sa beauté doit lui suffire. + +--Je ne suis pas de votre avis, s'écria un gros pavot qui sentait +très-fort. Les odeurs annoncent l'esprit et la santé. + +Les rires couvrirent la voix du gros pavot. Les oeillets s'en tenaient +les côtes et les résédas se pâmaient. Mais, au lieu de se fâcher, il +se remit à critiquer la forme et la couleur de la rose qui ne pouvait +répondre; tous les rosiers venaient d'être taillés et les pousses +remontantes n'avaient encore que de petits boutons bien serrés dans +leurs langes verts. Une pensée fort richement vêtue critiqua amèrement +les fleurs doubles, et, comme celles-ci étaient en majorité dans le +parterre, on commença à se fâcher. Mais il y avait tant de jalousie +contre la rose, qu'on se réconcilia pour la railler et la dénigrer. La +pensée eut même du succès quand elle compara la rose à un gros chou +pommé, donnant la préférence à celui-ci à cause de sa taille et de son +utilité. Les sottises que j'entendais m'exaspérèrent et, tout à coup, +parlant leur langue: + +--Taisez-vous, m'écriai-je en donnant un coup de pied à ces sottes +fleurs. Vous ne dites rien qui vaille. Moi qui m'imaginais entendre +ici des merveilles de poésie, quelle déception vous me causez avec vos +rivalités, vos vanités et votre basse envie! + +Il se fit un profond silence et je sortis du parterre. + +--Voyons donc, me disais-je, si les plantes rustiques ont plus de +bon sens que ces péronnelles cultivées, qui, en recevant de nous une +beauté d'emprunt, semblent avoir pris nos préjugés et nos travers. + +Je me glissai dans l'ombre de la haie touffue, me dirigeant vers la +prairie; je voulais savoir si les spirées qu'on appelle reine des prés +avaient aussi de l'orgueil et de l'envie. Mais je m'arrêtai auprès +d'un grand églantier dont toutes les fleurs parlaient ensemble. + +--Tâchons de savoir, pensai-je, si la rose sauvage dénigre la rose à +cent feuilles et méprise la rose pompon. + +Il faut vous dire que, dans mon enfance, on n'avait pas créé toutes +ces variétés de roses que les jardiniers savants ont réussi à produire +depuis par la greffe et les semis. La nature n'en était pas plus +pauvre pour cela. Nos buissons étaient remplis de variétés nombreuses +de roses à l'état rustique: la _canina_, ainsi nommée parce qu'on +la croyait un remède contre la morsure des chiens enragés; la rose +canelle, la musquée, la _rubiginosa_ ou rouillée, qui est une des plus +jolies; la rose pimprenelle, la _tomentosa_ ou cotonneuse, la rose +alpine, etc., etc. Puis, dans les jardins, nous avions des espèces +charmantes à peu près perdues aujourd'hui, une panachée rouge et blanc +qui n'était pas très-fournie en pétales, mais qui montrait sa couronne +d'étamines d'un beau jaune vif et qui avait le parfum de la bergamote. +Elle était rustique au possible, ne craignant ni les étés secs ni les +hivers rudes; la rose pompon, grand et petit modèle, qui est devenue +excessivement rare; la petite rose de mai, la plus précoce et +peut-être la plus parfumée de toutes, qu'on demanderait en vain +aujourd'hui dans le commerce, la rose de Damas ou de Provins que nous +savions utiliser et qu'on est obligé, à présent, de demander au midi +de la France; enfin, la rose à cent feuilles ou, pour mieux dire, +à cent pétales, dont la patrie est inconnue et que l'on attribue +généralement à la culture. + +C'est cette rose _centifolia_ qui était alors, pour moi comme pour +tout le monde, l'idéal de la rose, et je n'étais pas persuadée, comme +l'était mon précepteur, qu'elle fût un monstre dû à la science des +jardiniers. Je lisais dans mes poètes que la rose était de toute +antiquité le type de la beauté et du parfum. A coup sûr, ils ne +connaissaient pas nos roses thé qui ne sentent plus la rose, et toutes +ces variétés charmantes qui, de nos jours, ont diversifié à l'infini, +mais en l'altérant essentiellement, le vrai type de la rose. On +m'enseignait alors la botanique. Je n'y mordais qu'à ma façon. J'avais +l'odorat fin et je voulais que le parfum fût un des caractères +essentiels de la plante; mon professeur, qui prenait du tabac, ne +m'accordait pas ce critérium de classification. Il ne sentait plus que +le tabac, et, quand il flairait une autre plante, il lui communiquait +des propriétés sternutatoires tout à fait avilissantes. J'écoutai donc +de toutes mes oreilles ce que disaient les églantiers au-dessus de +ma tête, car, dès les premiers mots que je pus saisir, je vis qu'ils +parlaient des origines de la rose. + +--Reste ici, doux zéphyr, disaient-ils, nous sommes fleuris. Les +belles roses du parterre dorment encore dans leurs boutons verts. +Vois, nous sommes fraîches et riantes, et, si tu nous berces un peu, +nous allons répandre des parfums aussi suaves que ceux de notre +illustre reine. + +J'entendis alors le zéphyr qui disait: + +--Taisez-vous, vous n'êtes que des enfants du Nord. Je veux bien +causer un instant avec vous, mais n'ayez pas l'orgueil de vous égaler +à la reine des fleurs. + +--Cher zéphyr, nous la respectons et nous l'adorons, répondirent les +fleurs de l'églantier; nous savons comme les autres fleurs du jardin +en sont jalouses. Elles prétendent qu'elle n'est rien de plus que +nous, qu'elle est fille de l'églantier et ne doit sa beauté qu'à la +greffe et à la culture. Nous sommes des ignorantes et ne savons pas +répondre. Dis-nous, toi qui es plus ancien que nous sur la terre, si +tu connais la véritable origine de la rose. + +--Je vous la dirai, car c'est ma propre histoire; écoutez-la, et ne +l'oubliez jamais. + +Et le zéphyr raconta ceci: + +--Au temps où les êtres et les choses de l'univers parlaient encore la +langue des dieux, j'étais le fils aîné du roi des orages. Mes ailes +noires touchaient les deux extrémités des plus vastes horizons, ma +chevelure immense s'emmêlait aux nuages. Mon aspect était épouvantable +et sublime, j'avais le pouvoir de rassembler les nuées du couchant +et de les étendre comme un voile impénétrable entre la terre et le +soleil. + +»Longtemps je régnai avec mon père et mes frères sur la planète +inféconde. Notre mission était de détruire et de bouleverser. Mes +frères et moi, déchaînés sur tous les points de ce misérable petit +monde, nous semblions ne devoir jamais permettre à la vie de paraître +sur cette scorie informe que nous appelons aujourd'hui la terre des +vivants. J'étais le plus robuste et le plus furieux de tous. Quand le +roi mon père était las, il s'étendait sur le sommet des nuées et +se reposait sur moi du soin de continuer l'oeuvre de l'implacable +destruction. Mais, au sein de cette terre, inerte encore, s'agitait un +esprit, une divinité puissante, l'esprit de la vie, qui voulait être, +et qui, brisant les montagnes, comblant les mers, entassant les +poussières, se mit un jour à surgir de toutes parts. Nos efforts +redoublèrent et ne servirent qu'à hâter l'éclosion d'une foule d'êtres +qui nous échappaient par leur petitesse ou nous résistaient par leur +faiblesse même; d'humbles plantes flexibles, de minces coquillages +flottants prenaient place sur la croûte encore tiède de l'écorce +terrestre, dans les limons, dans les eaux, dans les détritus de tout +genre. Nous roulions en vain les flots furieux sur ces créations +ébauchées. La vie naissait et apparaissait sans cesse sous des formes +nouvelles, comme si le génie patient et inventif de la création eût +résolu d'adapter les organes et les besoins de tous les êtres au +milieu tourmenté que nous leur faisions. + +»Nous commencions à nous lasser de cette résistance passive en +apparence, irréductible en réalité. Nous détruisions des races +entières d'êtres vivants, d'autres apparaissaient organisés pour nous +subir sans mourir. Nous étions épuisés de rage. Nous nous retirâmes +sur le sommet des nuées pour délibérer et demander à notre père des +forces nouvelles. + +»Pendant qu'il nous donnait de nouveaux ordres, la terre un instant +délivrée de nos fureurs se couvrit de plantes innombrables où des +myriades d'animaux ingénieusement conformés dans leurs différents +types, cherchèrent leur abri et leur nourriture dans d'immenses forêts +ou sur les flancs de puissantes montagnes, ainsi que dans les eaux +épurées de lacs immenses. + +»--Allez, nous dit mon père, le roi des orages, voici la terre qui +s'est parée comme une fiancée pour épouser le soleil. Mettez-vous +entre eux. Entassez les nuées énormes, mugissez, et que votre souffle +renverse les forêts, aplanisse les monts et déchaîne les mers. Allez, +et ne revenez pas, tant qu'il y aura encore un être vivant, une plante +debout sur cette arène maudite où la vie prétend s'établir en dépit de +nous. + +»Nous nous dispersâmes comme une semence de mort sur les deux +hémisphères, et moi, fendant comme un aigle le rideau des nuages, je +m'abattis sur les antiques contrées de l'extrême Orient, là où de +profondes dépressions du haut plateau asiatique s'abaissant vers +la mer sous un ciel de feu, font éclore, au sein d'une humidité +énergique, les plantes gigantesques et les animaux redoutables. +J'étais reposé des fatigues subies, je me sentais doué d'une force +incommensurable, j'étais fier d'apporter le désordre et la mort à tous +ces faibles qui semblaient me braver. D'un coup d'aile, je rasais +toute une contrée; d'un souffle, j'abattais toute une forêt, et je +sentais en moi une joie aveugle, enivrée, la joie d'être plus fort que +toutes les forces de la nature. + +»Tout à coup un parfum passa en moi comme par une aspiration inconnue +à mes organes, et, surpris d'une sensation si nouvelle, je m'arrêtai +pour m'en rendre compte. Je vis alors pour la première fois un être +qui était apparu sur la terre en mon absence, un être frais, délicat, +imperceptible, la rose! + +»Je fondis sur elle pour l'écraser. Elle plia, se coucha sur l'herbe +et me dit: + +»--Prends pitié! je suis si belle et si douce! respire-moi, tu +m'épargneras. + +»Je la respirai et une ivresse soudaine abattit ma fureur. Je me +couchai sur l'herbe et je m'endormis auprès d'elle. + +»Quand je m'éveillai, la rose s'était relevée et se balançait +mollement, bercée par mon haleine apaisée. + +»--Sois mon ami, me dit-elle. Ne me quitte plus. Quand tes ailes +terribles sont pliées, je t'aime et te trouve beau. Sans doute tu es +le roi de la forêt. Ton souffle adouci est un chant délicieux. Reste +avec moi, ou prends-moi avec toi, afin que j'aille voir de plus près +le soleil et les nuages. + +»Je mis la rose dans mon sein et je m'envolai avec elle. Mais bientôt +il me sembla qu'elle se flétrissait; alanguie, elle ne pouvait plus +me parler; son parfum, cependant, continuait à me charmer, et moi, +craignant de l'anéantir, je volais doucement, je caressais la cime des +arbres, j'évitais le moindre choc. Je remontai ainsi avec précaution +jusqu'au palais de nuées sombres où m'attendait mon père. + +»--Que veux-tu? me dit-il, et pourquoi as-tu laissé debout cette forêt +que je vois encore sur les rivages de l'Inde? Retourne l'exterminer au +plus vite. + +»--Oui, répondis-je en lui montrant la rose, mais laisse-moi te +confier ce trésor que je veux sauver. + +»--Sauver! s'écria-t-il en rugissant de colère; tu veux sauver quelque +chose? + +»Et, d'un souffle, il arracha de ma main la rose, qui disparut dans +l'espace en semant ses pétales flétries. + +»Je m'élançai pour ressaisir au moins un vestige; mais le roi, irrité +et implacable, me saisit à mon tour, me coucha, la poitrine sur +son genou, et, avec violence, m'arracha mes ailes, dont les plumes +allèrent dans l'espace rejoindre les feuilles dispersées de la rose. + +»--Misérable enfant, me dit-il, tu as connu la pitié, tu n'es plus mon +fils. Va-t'en rejoindre sur la terre le funeste esprit de la vie qui +me brave, nous verrons s'il fera de toi quelque chose, à présent que, +grâce à moi, tu n'es plus rien. + +»Et, me lançant dans les abîmes du vide, il m'oublia à jamais. + +»Je roulai jusqu'à la clairière et me trouvai anéanti à côté de la +rose, plus riante et plus embaumée que jamais. + +»--Quel est ce prodige? Je te croyais morte et je te pleurais. As-tu +le don de renaître après la mort? + +»--Oui, répondit-elle, comme toutes les créatures que l'esprit de vie +féconde. Vois ces boutons qui m'environnent. Ce soir, j'aurai perdu +mon éclat et je travaillerai à mon renouvellement, tandis que mes +soeurs te charmeront de leur beauté et te verseront les parfums de +leur journée de fête. Reste avec nous; n'es-tu pas notre compagnon et +notre ami? + +»J'étais si humilié de ma déchéance, que j'arrosais de mes larmes +cette terre à laquelle je me sentais à jamais rivé. L'esprit de la vie +sentit mes pleurs et s'en émut. Il m'apparut sous la forme d'un ange +radieux et me dit: + +»--Tu as connu la pitié, tu as eu pitié de la rose, je veux avoir +pitié de toi. Ton père est puissant, mais je le suis plus que lui, car +il peut détruire et, moi, je peux créer. + +»En parlant ainsi, l'être brillant me toucha et mon corps devint celui +d'un bel enfant avec un visage semblable au coloris de la rose. Des +ailes de papillon sortirent de mes épaules et je me mis à voltiger +avec délices. + +»--Reste avec les fleurs, sous le frais abri des forêts, me dit la +fée. A présent, ces dômes de verdure te cacheront et te protégeront. +Plus tard, quand j'aurai vaincu la rage des éléments, tu pourras +parcourir la terre, où tu seras béni par les hommes et chanté par les +poëtes.--Quant à toi, rose charmante qui, la première as su désarmer +la fureur par la beauté, sois le signe de la future réconciliation +des forces aujourd'hui ennemies de la nature. Tu seras aussi +l'enseignement des races futures, car ces races civilisées voudront +faire servir toutes choses à leurs besoins. Mes dons les plus +précieux, la grâce, la douceur et la beauté risqueront de leur sembler +d'une moindre valeur que la richesse et la force. Apprends-leur, +aimable rose, que la plus grande et la plus légitime puissance est +celle qui charme et réconcilie. Je te donne ici un titre que les +siècles futurs n'oseront pas t'ôter. Je te proclame reine des fleurs; +les royautés que j'institue sont divines et n'ont qu'un moyen +d'action, le charme. + +»Depuis ce jour, j'ai vécu en paix avec le ciel, chéri des hommes, des +animaux et des plantes; ma libre et divine origine me laisse le choix +de résider où il me plaît, mais je suis trop l'ami de la terre et le +serviteur de la vie à laquelle mon souffle bienfaisant contribue, pour +quitter cette terre chérie où mon premier et éternel amour me retient. +Oui, mes chères petites, je suis le fidèle amant de la rose et par +conséquent votre frère et votre ami.» + +--En ce cas, s'écrièrent toutes les petites roses de l'églantier, +donne-nous le bal et réjouissons-nous en chantant les louanges de +madame la reine, la rose à cent feuilles de l'Orient. + +Le zéphyr agita ses jolies ailes et ce fut au-dessus de ma tête une +danse effrénée, accompagnée de frôlements de branches et de claquement +de feuilles en guise de timbales et de castagnettes: il arriva bien à +quelques petites folles de déchirer leur robe de bal et de semer leurs +pétales dans mes cheveux; mais elles n'y firent pas attention et +dansèrent de plus belle en chantant: + +--Vive la belle rose dont la douceur a vaincu le fils des orages! vive +le bon zéphyr qui est resté l'ami des fleurs! + +Quand je racontai à mon précepteur ce que j'avais entendu, il déclara +que j'étais malade et qu'il fallait m'administrer un purgatif. Mais ma +grand'mère m'en préserva en lui disant: + +--Je vous plains si vous n'avez jamais entendu ce que disent les +roses. Quant à moi, je regrette le temps où je l'entendais. C'est une +faculté de l'enfance. Prenez garde de confondre les facultés avec les +maladies! + + + + +LE MARTEAU ROUGE + + +J'ai trahi pour vous, mes enfants, le secret du vent et des roses. Je +vais vous raconter maintenant l'histoire d'un caillou. Mais je vous +tromperais si je vous disais que les cailloux parlent comme les +fleurs. S'ils disent quelque chose, lorsqu'on les frappe, nous ne +pouvons l'entendre que comme un bruit sans paroles. Tout dans la +nature a une voix, mais nous ne pouvons attribuer la parole qu'aux +êtres. Une fleur est un être pourvu d'organes et qui participe +largement à la vie universelle. Les pierres ne vivent pas, elles ne +sont que les ossements d'un grand corps, qui est la planète, et, ce +grand corps, on peut le considérer comme un être; mais les fragments +de son ossature ne sont pas plus des êtres par eux-mêmes qu'une +phalange de nos doigts ou une portion de notre crâne n'est un être +humain. + +C'était pourtant un beau caillou, et ne croyez pas que vous eussiez +pu le mettre dans votre poche, car il mesurait peut-être un mètre sur +toutes ses faces. Détaché d'une roche de cornaline, il était cornaline +lui-même, non pas de la couleur de ces vulgaires silex sang de boeuf +qui jonchent nos chemins, mais d'un rose chair veiné de parties +ambrées, et transparent comme un cristal. Vitrification splendide, +produite par l'action des feux plutoniens sur l'écorce siliceuse de +la terre, il avait été séparé de sa roche par une dislocation, et il +brillait au soleil, au milieu des herbes, tranquille et silencieux +depuis des siècles dont je ne sais pas le compte. La fée Hydrocharis +vint enfin un jour à le remarquer. La fée Hydrocharis (beauté des +eaux) était amoureuse des ruisseaux clairs et tranquilles, parce +qu'elle y faisait pousser ses plantes favorites, que je ne vous +nommerai pas, vu que vous les connaissez maintenant et que vous les +chérissez aussi. + +La fée avait du dépit, car, après une fonte de neiges assez +considérable sur les sommets de montagnes, le ruisseau avait ensablé +de ses eaux troublées et grondeuses les tapis de fleurs et de verdure +que la fée avait caressés et bénis la veille. Elle s'assit sur le gros +caillou et, contemplant le désastre, elle se fit ce raisonnement: + +--La fée des glaciers, ma cruelle ennemie, me chassera de cette +région, comme elle m'a chassée déjà des régions qui sont au-dessus +et qui, maintenant, ne sont plus que des amas de ruines. Ces roches +entraînées par les glaces, ces moraines stériles où la fleur ne +s'épanouit plus, où l'oiseau ne chante plus, où le froid et la mort +règnent stupidement, menacent de s'étendre sur mes riants herbages +et sur mes bosquets embaumés. Je ne puis résister, le néant veut +triompher ici de la vie, le destin aveugle et sourd est contre moi. +Si je connaissais, au moins, les projets de l'ennemi, j'essayerais de +lutter. Mais ces secrets ne sont confiés qu'aux ondes fougueuses dont +les mille voix confuses me sont inintelligibles. Dès qu'elles arrivent +à mes lacs et à mes étangs, elles se taisent, et, sur mes pentes +sinueuses, elles se laissent glisser sans bruit. Comment les décider à +parler de ce qu'elles savent des hautes régions d'où elles descendent +et où il m'est interdit de pénétrer? + +La fée se leva, réfléchit encore, regarda autour d'elle et accorda +enfin son attention au caillou qu'elle avait jusque-là méprisé comme +une chose inerte et stérile. Il lui vint alors une idée, qui était de +placer ce caillou sur le passage incliné du ruisseau. Elle ne prit pas +la peine de pousser le bloc, elle souffla dessus, et le bloc se mit en +travers de l'eau courante, debout sur le sable où il s'enfonça par son +propre poids, de manière à y demeurer solidement fixé. Alors, la fée +regarda et écouta. + +Le ruisseau, évidemment irrité de rencontrer cet obstacle, le frappa +d'abord brutalement pour le chasser de son chemin; puis il le +contourna et se pressa sur ses flancs jusqu'à ce qu'il eût réussi à se +creuser une rigole de chaque côté, et il se précipita dans ces rigoles +en exhalant une sourde plainte. + +--Tu ne dis encore rien qui vaille, pensa la fée, mais je vais +t'emprisonner si bien que je te forcerai de me répondre. + +Alors, elle donna une chiquenaude au bloc de cornaline qui se fendit +en quatre. C'est si puissant un doigt de fée! L'eau, rencontrant +quatre murailles au lieu d'une, s'y laissa choir, et, bondissant de +tous côtés en ruisselets entrecoupés, il se mit à babiller comme un +fou, jetant ses paroles si vite, que c'était un bredouillage insensé, +impossible. + +La fée cassa encore une fois le bloc et des quatre morceaux en fit +huit qui, divisant encore le cours de l'eau, la forcèrent à se calmer +et à murmurer discrètement. Alors, elle saisit son langage, et, comme +les ruisseaux sont de nature indiscrète et babillarde, elle apprit +que la reine des glaciers avait résolu d'envahir son domaine et de la +chasser encore plus loin. + +Hydrocharis prit alors toutes ses plantes chéries dans sa robe tissue +de rayons de soleil, et s'éloigna, oubliant au milieu de l'eau les +pauvres débris du gros caillou, qui restèrent là jusqu'à ce que les +eaux obstinées les eussent emportés ou broyés. + +Rien n'est philosophe et résigné comme un caillou. Celui dont j'essaye +de vous dire l'histoire n'était plus représenté un peu dignement que +par un des huit morceaux, lequel était encore gros comme votre tête, +et, à peu près aussi rond, vu que les eaux qui avaient émietté les +autres, l'avaient roulé longtemps. Soit qu'il eût eu plus de chance, +soit qu'on eût eu des égards pour lui, il était arrivé beau, luisant +et bien poli jusqu'à la porte d'une hutte de roseaux où vivaient +d'étranges personnages. + +C'était des hommes sauvages, vêtus de peaux de bêtes, portant de +longues barbes et de longs cheveux, faute de ciseaux pour les couper, +ou parce qu'ils se trouvaient mieux ainsi, et peut-être n'avaient-ils +pas tort. Mais, s'ils n'avaient pas encore inventé les ciseaux, ce +dont je ne suis pas sûr, ces hommes primitifs n'en étaient pas moins +d'habiles couteliers. Celui qui habitait la hutte était même un +armurier recommandable. + +Il ne savait pas utiliser le fer, mais les cailloux grossiers +devenaient entre ses mains des outils de travail ingénieux ou des +armes redoutables. C'est vous dire que ces gens appartenaient à la +race de l'âge de pierre qui se confond dans la nuit des temps avec les +premiers âges de l'occupation celtique. Un des enfants de l'armurier +trouva sous ses pieds le beau caillou amené par le ruisseau, et, +croyant que c'était un des nombreux éclats ou morceaux de rebut jetés +çà et là autour de l'atelier de son père, il se mit à jouer avec et +à le faire rouler. Mais le père, frappé de la vive couleur et de la +transparence de cet échantillon, le lui ôta des mains et appela ses +autres enfants et apprentis pour l'admirer. On ne connaissait dans +le pays environnant aucune roche d'où ce fragment pût provenir. +L'armurier recommanda à son monde de bien surveiller les cailloux que +charriait le ruisseau; mais ils eurent beau chercher et attendre, ils +n'en trouvèrent pas d'autre et celui-ci resta dans l'atelier comme un +objet des plus rares et des plus précieux. + +A quelques jours de là, un homme bleu descendit de la colline et somma +l'armurier de lui livrer sa commande. Cet homme bleu, qui était blanc +en dessous, avait la figure et le corps peints avec le suc d'une +plante qui fournissait aux chefs et aux guerriers ce que les Indiens +d'aujourd'hui appellent encore leur peinture de guerre. Il était donc +de la tête aux pieds d'un beau bleu d'azur et la famille de l'armurier +le contemplait avec admiration et respect. + +Il avait commandé une hache de silex, la plus lourde et la plus +tranchante qui eût été jamais fabriquée depuis l'âge du renne, et +cette arme formidable lui fut livrée, moyennant le prix de deux peaux +d'ours, selon qu'il avait été convenu. L'homme bleu ayant payé, allait +se retirer, lorsque l'armurier lui montra son caillou de cornaline +en lui proposant de le façonner pour lui en hache ou en casse-tête. +L'homme bleu, émerveillé de la beauté de la matière, demanda un +casse-tête qui serait en même temps un couteau propre à dépecer les +animaux après les avoir assommés. On lui fabriqua donc avec ce caillou +merveilleux un outil admirable auquel, à force de patience, on put +même donner le poli jusqu'alors inconnu à une industrie encore privée +de meules; et, pour porter au comble la satisfaction de l'homme bleu, +un des fils de l'armurier, enfant très-adroit et très-artiste, dessina +avec une pointe faite d'un éclat, la figure d'un daim sur un des côtés +de la lame. Un autre, apprenti très-habile au montage, enchâssa l'arme +dans un manche de bois fendu par le milieu et assujetti aux extrémités +par des cordes de fibres végétales très-finement tressées et d'une +solidité à toute épreuve. + +L'homme bleu donna douze peaux de daim pour cette merveille et +l'emporta, triomphant, dans sa mardelle immense, car il était un grand +chef de clan, enrichi à la chasse et souvent victorieux à la guerre. + +Vous savez ce qu'est une mardelle: vous avez vu ces grands trous +béants au milieu de nos champs, aujourd'hui cultivés, jadis couverts +d'étangs et de forêts. Plusieurs ont de l'eau au fond tandis qu'à un +niveau plus élevé, on a trouvé des cendres, des os, des débris de +poteries et des pierres disposées en foyer. + +On peut croire que les peuples primitifs aimaient à demeurer sur +l'eau, témoins les cités lacustres trouvées en si grand nombre et dont +vous avez entendu beaucoup parler. + +Moi, j'imagine que, dans les pays de plaine comme les nôtres, où l'eau +est rare, on creusait le plus profondément possible, et, autant que +possible, aussi dans le voisinage d'une source. On détournait au +besoin le cours d'un faible ruisseau et on l'emmagasinait dans ces +profonds réservoirs, puis l'on bâtissait sur pilotis une spacieuse +demeure, qui s'élevait comme un îlot dans un entonnoir et dont les +toits inaperçus ne s'élevaient pas au-dessus du niveau du sol, toutes +conditions de sécurité contre le parcours des bêtes sauvages ou +l'invasion des hordes ennemies. + +Quoi qu'il en soit, l'homme bleu résidait dans une grande mardelle (on +dit aussi margelle), entourée de beaucoup d'autres plus petites et +moins profondes, où plusieurs familles s'étaient établies pour obéir à +ses ordres en bénéficiant de sa protection. L'homme bleu fit le tour +de toutes ces citernes habitées, franchit, pour entrer chez ses +clients, les arbres jetés en guise de ponts, se chauffa à tous les +foyers, causa amicalement avec tout le monde, montrant sa merveilleuse +hache rose, et laissant volontiers croire qu'il l'avait reçue en +présent de quelque divinité. Si on le crut, ou si l'on feignit de le +croire, je l'ignore; mais la hache rose fut regardée comme un talisman +d'une invincible puissance, et, lorsque l'ennemi se présenta pour +envahir la tribu, tous se portèrent au combat avec une confiance +exaltée. La confiance fait la bravoure et la bravoure fait la force. +L'ennemi fut écrasé, la hache rose du grand chef devint pourpre dans +le sang des vaincus. Une gloire nouvelle couronna les anciennes +gloires de l'homme bleu, et, dans sa terreur, l'ennemi lui donna le +nom de _Marteau-Rouge_, que sa tribu et ses descendants portèrent +après lui. + +Ce marteau lui porta bonheur car il fut vainqueur dans toutes ses +guerres comme dans toutes ses chasses, et mourut, plein de jours, +sans avoir été victime d'aucun des hasards de sa vie belliqueuse. +On l'enterra sous une énorme butte de terre et de sable suivant la +coutume du temps, et, malgré le désir effréné qu'avaient ses héritiers +de posséder le marteau rouge, on enterra le marteau rouge avec lui. +Ainsi le voulait la loi religieuse conservatrice du respect dû aux +morts. + +Voilà donc notre caillou rejeté dans le néant des ténèbres après une +courte période de gloire et d'activité. La tribu du Marteau-Rouge eut +lieu de regretter la sépulture donnée au talisman, car les tribus +ennemies, longtemps épouvantées par la vaillance du grand chef, +revinrent en nombre et dévastèrent les pays de chasse, enlevèrent les +troupeaux et ravagèrent même les habitations. + +Ces malheurs décidèrent un des descendants de Marteau-Rouge 1er à +violer la sépulture de son aïeul, à pénétrer la nuit dans son caveau +et à enlever secrètement le talisman, qu'il cacha avec soin dans sa +mardelle. Comme il ne pouvait avouer à personne cette profanation, il +ne pouvait se servir de cette arme excellente et ranimer le courage de +son clan, en la faisant briller au soleil des batailles. N'étant plus +secouée par un bras énergique et vaillant,--le nouveau possesseur +était plus superstitieux que brave,--elle perdit sa vertu, et la +tribu, vaincue, dispersée, dut aller chercher en d'autres lieux des +établissements nouveaux. Ses mardelles conquises furent occupées par +le vainqueur, et des siècles s'écoulèrent sans que le fameux marteau +enterré entre deux pierres fût exhumé. On l'oublia si bien, que, le +jour où une vieille femme, en poursuivant un rat dans sa cuisine, le +retrouva intact, personne ne put lui dire à quoi ce couteau de pierre +avait pu servir. L'usage de ces outils s'était perdu. On avait appris +à fondre et à façonner le bronze, et, comme ces peuples n'avaient pas +d'histoire, ils ne se souvenaient pas des services que le silex leur +avait rendus. + +Toutefois, la vieille femme trouva le marteau joli et l'essaya pour +râper les racines qu'elle mettait dans sa soupe. Elle le trouva +commode, bien que le temps et l'humidité l'eussent privé de son beau +manche à cordelettes. Il était encore coupant. Elle en fit son couteau +de prédilection. Mais, après elle, des enfants voulurent s'en servir +et l'ébrêchèrent outrageusement. + +Quand vint l'âge du fer, cet ustensile méprisé fut oublié sur le bord +de la margelle tarie et à demi comblée. On construisait de nouvelles +habitations à fleur de terre avec des cultures autour. On connaissait +la bêche et la cognée, on parlait, on agissait, on pensait autrement +que par le passé. Le glorieux marteau rouge redevînt simple caillou et +reprit son sommeil impassible dans l'herbe des prairies. + +Bien des siècles se passèrent encore lorsqu'un paysan chasseur qui +poursuivait un lièvre réfugié dans la mardelle, et qui, pour mieux +courir, avait quitté ses sabots, se coupa l'orteil sur une des faces +encore tranchantes du marteau rouge. Il le ramassa, pensant en faire +des pierres pour son fusil, et l'apporta chez lui, où il l'oublia dans +un coin. A l'époque des vendanges, il s'en servit pour caler sa cuve; +après quoi, il le jeta dans son jardin, où les choux, ces fiers +occupants d'une terre longtemps abandonnée à elle-même, le couvrirent +de leur ombre et lui permirent de dormir encore à l'abri du caprice de +l'homme. + +Cent ans plus tard, un jardinier le rencontra sous sa bêche, et, +comme le jardin du paysan s'était fondu dans un parc seigneurial, ce +jardinier porta sa trouvaille au châtelain, en lui disant: + +--Ma foi, monsieur le comte, je crois bien que j'ai trouvé dans mes +planches d'asperges un de ces marteaux anciens dont vous êtes curieux. + +M. le comte complimenta son jardinier sur son _oeil_ d'antiquaire et +fit grand cas de sa découverte. Le marteau rouge était un des plus +beaux spécimens de l'antique industrie de nos pères, et, malgré les +outrages du temps, il portait la trace indélébile du travail de +l'homme à un degré remarquable. Tous les amis de la maison et tous les +antiquaires du pays l'admirèrent. Son âge devint un sujet de grande +discussion. Il était en partie dégrossi et taillé au silex comme les +spécimens des premiers âges, en partie façonné et poli comme ceux +d'un temps moins barbare. Il appartenait évidemment à un temps de +transition, peut-être avait-il été apporté par des émigrants; à coup +sûr, dirent les géologues, il n'a pas été fabriqué dans le pays, car +il n'y a pas de trace de cornaline bien loin à la ronde. + +Les géologues n'oublièrent qu'une chose, c'est que les eaux sont +des conducteurs de minéraux de toute sorte, et les antiquaires ne +songèrent pas à se demander si l'histoire des faits industriels +n'étaient pas démentie à chaque instant par des tentatives +personnelles dues au caprice ou au génie de quelque artisan mieux +doué que les autres. La figure tracée sur la lame présentait encore +quelques linéaments qui furent soigneusement examinés. On y voyait +bien encore l'intention de représenter un animal. Mais était-ce un +cheval, un cerf, un ours des cavernes ou un mammouth? + +Quand on eut bien examiné et interrogé le marteau rouge, on le plaça +sur un coussinet de velours. C'était la plus curieuse pièce de la +collection de M. le comte. Il eut la place d'honneur et la conserva +pendant une dizaine d'années. + +Mais M. le comte vint à mourir sans enfants, et madame la comtesse +trouva que le défunt avait dépensé pour ses collections beaucoup +d'argent qu'il eût mieux employé à lui acheter des dentelles et à +renouveler ses équipages. Elle fit vendre toutes ces antiquailles, +pressée qu'elle était d'en débarrasser les chambres de son château. +Elle ne conserva que quelques gemmes gravées et quelques médailles +d'or qu'elle pouvait utiliser pour sa parure, et, comme le marteau +rouge était tiré d'une cornaline particulièrement belle, elle le +confia à un lapidaire chargé de le tailler en plaques destinées à un +fermoir de ceinture. + +Quand les fragments du marteau rouge furent taillés et montés, madame +trouva la chose fort laide et la donna à sa petite nièce âgée de six +ans qui en orna sa poupée. Mais ce bijou trop lourd et trop grand ne +lui plut pas longtemps et elle imagina d'en faire de la soupe. Oui +vraiment, mes enfants, de la soupe pour les poupées. Vous savez mieux +que moi que la soupe aux poupées se compose de choses très-variées: +des fleurs, des graines, des coquilles, des haricots blancs et rouges, +tout est bon quand cela est cuit à point dans un petit vase de +fer-blanc sur un feu imaginaire. La petite nièce manquant de carottes +pour son pot-au-feu, remarqua la belle couleur de la cornaline, et, à +l'aide d'un fer à repasser, elle la broya en mille petits morceaux qui +donnèrent très-bonne mine à la soupe et que la poupée eût dû trouver +succulente. + +Si le marteau rouge eût été un être, c'est-à-dire s'il eût pu penser, +quelles réflexions n'eût-il pas faites sur son étrange destinée? Avoir +été montagne, et puis bloc; avoir servi sous cette forme à l'oeuvre +mystérieuse d'une fée, avoir forcé un ruisseau à révéler les secrets +du génie des cimes glacées; avoir été, plus tard, le palladium d'une +tribu guerrière, la gloire d'un peuple, le sceptre d'un homme bleu; +être descendu à l'humble condition de couteau de cuisine jusqu'à +ratisser, Dieu sait quels légumes, chez un peuple encore sauvage; +avoir retrouvé une sorte de gloire dans les mains d'un antiquaire, +jusqu'à se pavaner sur un socle de velours aux yeux des amateurs +émerveillés: et tout cela pour devenir carotte fictive dans les mains +d'un enfant, sans pouvoir seulement éveiller l'appétit dédaigneux +d'une poupée! + +Le marteau rouge n'était pourtant pas absolument anéanti. Il en était +resté un morceau gros comme une noix que le valet de chambre ramassa +en balayant et qu'il vendit cinquante centimes au lapidaire. Avec ce +dernier fragment, le lapidaire fit trois bagues qu'il vendit un franc +chacune. C'est très-joli, une bague de cornaline, mais c'est vite +cassé et perdu. Une seule existe encore, elle a été donnée à une +petite fille soigneuse qui la conserve précieusement sans se douter +qu'elle possède la dernière parcelle du fameux marteau rouge, lequel +n'était lui-même qu'une parcelle de la roche aux fées. + +Tel est le sort des choses. Elles n'existent que par le prix que nous +y attachons, elles n'ont point d'âme qui les fasse renaître, elles +deviennent poussière; mais, sous cette forme, tout ce qui possède la +vie les utilise encore. La vie se sert de tout, et ce que le temps et +l'homme détruisent renaît sous des formes nouvelles, grâce à cette fée +qui ne laisse rien perdre, qui répare tout et qui recommence tout ce +qui est défait. Cette reine des fées, vous la connaissez fort bien: +c'est la nature. + + + + +LA FÉE POUSSIÈRE + + +Autrefois, il y a bien longtemps, mes chers enfants, j'étais jeune +et j'entendais souvent les gens se plaindre d'une importune petite +vieille qui entrait par les fenêtres quand on l'avait chassée par les +portes. Elle était si fine et si menue, qu'on eût dit qu'elle flottait +au lieu de marcher, et mes parents la comparaient à une petite fée. +Les domestiques la détestaient et la renvoyaient à coups de plumeau, +mais on ne l'avait pas plus tôt délogée d'une place qu'elle +reparaissait à une autre. + +Elle portait toujours une vilaine robe grise traînante et une sorte +de voile pâle que le moindre vent faisait voltiger autour de sa tête +ébouriffée en mèches jaunâtres. + +A force d'être persécutée, elle me faisait pitié et je la laissais +volontiers se reposer dans mon petit jardin, bien qu'elle abîmât +beaucoup mes fleurs. Je causais avec elle, mais sans en pouvoir tirer +une parole qui eût le sens commun. Elle voulait toucher à tout, disant +qu'elle ne faisait que du bien. On me reprochait de la tolérer, et, +quand je l'avais laissée s'approcher de moi, on m'envoyait laver et +changer, en me menaçant de me donner le nom qu'elle portait. + +C'était un vilain nom que je redoutais beaucoup. Elle était si +malpropre qu'on prétendait qu'elle couchait dans les balayures des +maisons et des rues, et, à cause de cela, on la nommait la fée +Poussière. + +--Pourquoi donc êtes-vous si poudreuse? lui dis-je, un jour qu'elle +voulait m'embrasser. + +--Tu es une sotte de me craindre, répondit-elle alors d'un ton +railleur: tu m'appartiens, et tu me ressembles plus que tu ne penses. +Mais tu es une enfant esclave de l'ignorance, et je perdrais mon temps +à te le démontrer. + +--Voyons, repris-je, vous paraissez vouloir parler raison pour la +première fois. Expliquez-moi vos paroles. + +--Je ne puis te parler ici, répondit-elle. J'en ai trop long à te +dire, et, sitôt que je m'installe quelque part chez vous, on me balaye +avec mépris; mais, si tu veux savoir qui je suis, appelle-moi par +trois fois cette nuit, aussitôt que tu seras endormie. + +Là-dessus, elle s'éloigna en poussant un grand éclat de rire, et il me +sembla la voir se dissoudre et s'élever en grande traînée d'or, rougi +par le soleil couchant. + +Le même soir, j'étais dans mon lit et je pensais à elle en commençant +à sommeiller. + +--J'ai rêvé tout cela, me disais-je, ou bien cette petite vieille +est une vraie folle. Comment me serait-il possible de l'appeler en +dormant? + +Je m'endormis, et tout aussitôt je rêvai que je l'appelais. Je ne +suis même pas sûre de n'avoir pas crié tout haut par trois fois: «Fée +Poussière! fée Poussière! fée Poussière!» + +A l'instant même, je fus transportée dans un immense jardin au +milieu duquel s'élevait un palais enchanté, et sur le seuil de cette +merveilleuse demeure, une dame resplendissante de jeunesse et de +beauté m'attendait dans de magnifiques habits de fête. + +Je courus à elle et elle m'embrassa en me disant: + +--Eh bien, reconnais-tu, à présent, la fée Poussière? + +--Non, pas du tout, madame, répondis-je, et je pense que vous vous +moquez de moi. + +--Je ne me moque point, reprit-elle; mais, comme tu ne saurais +comprendre mes paroles, je vais te faire assister à un spectacle +qui te paraîtra étrange et que je rendrai aussi court que possible. +Suis-moi. + +Elle me conduisit dans le plus bel endroit de sa résidence. C'était un +petit lac limpide qui ressemblait à un diamant vert enchâssé dans un +anneau de fleurs, et où se jouaient des poissons de toutes les nuances +de l'orange et de la cornaline, des carpes de Chine couleur d'ambre, +des cygnes blancs et noirs, des sarcelles exotiques vêtues de +pierreries, et, au fond de l'eau, des coquillages de nacre et de +pourpre, des salamandres aux vives couleurs et aux panaches dentelés, +enfin tout un monde de merveilles vivantes glissant et plongeant sur +un lit de sable argenté, où poussaient des herbes fines, plus fleuries +et plus jolies les unes que les autres. Autour de ce vaste bassin +s'arrondissait sur plusieurs rangs une colonnade de porphyre à +chapiteaux d'albâtre. L'entablement fait des minéraux les plus +précieux, disparaissait presque sous les clématites, les jasmins, les +glycines, les bryones et les chèvrefeuilles où mille oiseaux faisaient +leurs nids. Des buissons de roses de toutes nuances et de tous +parfums, se miraient dans l'eau, ainsi que le fût des colonnes et les +belles statues de marbre de Paros placées sous les arcades. Au milieu +du bassin jaillissait en mille fusées de diamants et de perles un jet +d'eau qui retombait dans de colossales vasques de nacre. + +Le fond de l'amphithéâtre d'architecture s'ouvrait sur de riants +parterres qu'ombrageaient des arbres géants couronnés de fleurs et de +fruits, et dont les tiges enlacées de pampres formaient, au delà de la +colonnade de porphyre, une colonnade de verdure et de fleurs. + +La fée me fit asseoir avec elle au seuil d'une grotte d'où s'élançait +une cascade mélodieuse et que tapissaient les beaux rubans des +scolopendres et le velours des mousses fraîches diamantées de gouttes +d'eau. + +--Tout ce que tu vois là, me dit-elle, est mon ouvrage. Tout cela est +fait de poussière; c'est en secouant ma robe dans les nuages que j'ai +fourni tous les matériaux de ce paradis. Mon ami le feu qui les avait +lancés dans les airs, les a repris pour les recuire, les cristalliser +ou les agglomérer après que mon serviteur le vent les a eu promenés +dans l'humidité et dans l'électricité des nues, et rabattus sur la +terre; ce grand plateau solidifié s'est revêtu alors de ma substance +féconde et la pluie en a fait des sables et des engrais, après en +avoir fait des granits, des porphyres, des marbres, des métaux et des +roches de toute sorte. + +J'écoutais sans comprendre et je pensais que la fée continuait à me +mystifier. Qu'elle eût pu faire de la terre avec de la poussière, +passe encore; mais qu'elle eût fait avec cela du marbre, des granits +et d'autres minéraux, qu'en se secouant elle aurait fait tomber du +ciel, je n'en croyais rien. Je n'osais pas lui donner un démenti, mais +je me retournai involontairement vers elle pour voir si elle disait +sérieusement une pareille absurdité. + +Quelle fut ma surprise de ne plus la trouver derrière moi! mais +j'entendis sa voix qui partait de dessous terre et qui m'appelait. +En même temps, je m'enfonçai sous terre aussi, sans pouvoir m'en +défendre, et je me trouvai dans un lieu terrible où tout était feu et +flamme. On m'avait parlé de l'enfer, je crus que c'était cela. Des +lueurs rouges, bleues, vertes, blanches, violettes, tantôt livides, +tantôt éblouissantes, remplaçaient le jour, et, si le soleil pénétrait +en cet endroit, les vapeurs qui s'exhalaient de la fournaise le +rendaient tout à fait invisible. + +Des bruits formidables, des sifflements aigus, des explosions, des +éclats de tonnerre remplissaient cette caverne de nuages noirs où je +me sentais enfermée. + +Au milieu de tout cela, j'apercevais la petite fée Poussière qui avait +repris sa face terreuse et son sordide vêtement incolore. Elle allait +et venait, travaillant, poussant, tassant, brassant, versant je +ne sais quels acides, se livrant en un mot à des opérations +incompréhensibles. + +--N'aie pas peur, me cria-t-elle d'une voix qui dominait les bruits +assourdissants de ce Tartare. Tu es ici dans mon laboratoire. Ne +connais-tu pas la chimie? + +--Je n'en sais pas un mot, m'écriai-je, et ne désire pas l'apprendre +en un pareil endroit. + +--Tu as voulu savoir, il faut te résigner à regarder. Il est bien +commode d'habiter la surface de la terre, de vivre avec les fleurs, +les oiseaux et les animaux apprivoisés; de se baigner dans les eaux +tranquilles, de manger des fruits savoureux en marchant sur des tapis +de gazon et de marguerites. Tu t'es imaginée que la vie humaine avait +subsisté de tout temps ainsi, dans des conditions bénies. Il est temps +de t'aviser du commencement des choses et de la puissance de la fée +Poussière, ton aïeule, ta mère et ta nourrice. + +En parlant ainsi, la petite vieille me fit rouler avec elle au plus +profond de l'abîme à travers les flammes dévorantes, les explosions +effroyables, les âcres fumées noires, les métaux en fusion, les laves +au vomissement hideux et toutes les terreurs de l'éruption volcanique. + +--Voici mes fourneaux, me dit-elle, c'est le sous-sol où s'élaborent +mes provisions. Tu vois, il fait bon ici pour un esprit débarrassé de +cette caparace qu'on appelle un corps. Tu as laissé le tien dans ton +lit et ton esprit seul est avec moi. Donc, tu peux toucher et brasser +la matière première. Tu ignores la chimie, tu ne sais pas encore de +quoi cette matière est faite, ni par quelle opération mystérieuse ce +qui apparaît ici sous l'aspect de corps solides provient d'un corps +gazeux qui a lui dans l'espace comme une nébuleuse et qui plus tard a +brillé comme un soleil. Tu es une enfant, je ne peux pas t'initier aux +grands secrets de la création et il se passera encore du temps avant +que tes professeurs les sachent eux-mêmes. Mais je peux te faire voir +les produits de mon art culinaire. Tout est ici un peu confus pour +toi. Remontons d'un étage. Prends l'échelle et suis-moi. + +Une échelle, dont je ne pouvais apercevoir ni la base ni le faîte, se +présentait en effet devant nous. Je suivis la fée et me trouvai avec +elle dans les ténèbres, mais je m'aperçus alors qu'elle était toute +lumineuse et rayonnait comme un flambeau. Je vis donc des dépôts +énormes d'une pâte rosée, des blocs d'un cristal blanchâtre et des +lames immenses d'une matière vitreuse noire et brillante que la fée +se mit à écraser sous ses doigts; puis elle pila le cristal en petits +morceaux et mêla le tout avec la pâte rose, qu'elle porta sur ce qu'il +lui plaisait d'appeler un feu doux. + +--Quel plat faites-vous donc là? lui demandai-je. + +--Un plat très-nécessaire à ta pauvre petite existence, répondit-elle; +je fais du granit, c'est-à-dire qu'avec de la poussière je fais la +plus dure et la plus résistante des pierres. Il faut bien cela, pour +enfermer le Cocyte et le Phlégéthon. Je fais aussi des mélanges variés +des mêmes éléments. Voici ce qu'on t'a montré sous des noms barbares, +les gneiss, les quartzites, les talcschistes, les micaschistes, etc. +De tout cela, qui provient de mes poussières, je ferai plus tard +d'autres poussières avec des éléments nouveaux, et ce seront alors +des ardoises, des sables et des grès. Je suis habile et patiente, +je pulvérise sans cesse pour réagglomérer. La base de tout gâteau +n'est-elle pas la farine? Quant à présent, j'emprisonne mes fourneaux +en leur ménageant toutefois quelques soupiraux nécessaires pour qu'ils +ne fassent pas tout éclater. Nous irons voir plus haut ce qui se +passe. Si tu es fatiguée, tu peux faire un somme, car il ma faut un +peu de temps pour cet ouvrage. + +Je perdis la notion du temps, et, quand la fée m'éveilla: + +--Tu as dormi, me dit-elle, un joli nombre de siècles! + +--Combien donc, madame la fée? + +--Tu demanderas cela à tes professeurs, répondit-elle en ricanant; +reprenons l'échelle. + +Elle me fit monter plusieurs étages de divers dépôts, où je la vis +manipuler des rouilles de métaux dont elle fit du calcaire, des +marnes, des argiles, des ardoises, des jaspes; et, comme je +l'interrogeais sur l'origine des métaux: + +--Tu en veux savoir beaucoup, me dit-elle. Vos chercheurs peuvent +expliquer beaucoup de phénomènes par l'eau et par le feu. Mais +peuvent-ils savoir ce qui s'est passé entre terre et ciel quand toutes +mes pouzzolanes, lancées par le vent de l'abîme, ont formé des nuées +solides, que les nuages d'eau ont roulées dans leurs tourbillons +d'orage, que la foudre a pénétrées de ses aimants mystérieux et que +les vents supérieurs ont rabattues sur la surface terrestre en pluies +torrentielles? C'est là l'origine des premiers dépôts. Tu vas assister +à leurs merveilleuses transformations. + +Nous montâmes plus haut et nous vîmes des craies, des marbres et des +bancs de pierre calcaire, de quoi bâtir une ville aussi grande que +le globe entier. Et, comme j'étais émerveillée de ce qu'elle pouvait +produire par le sassement, l'agglomération, le métamorphisme et la +cuisson, elle me dit: + +--Tout ceci n'est rien, et tu vas voir bien autre chose! tu vas voir +la vie déjà éclose au milieu de ces pierres. + +Elle s'approcha d'un bassin grand comme une mer, et, y plongeant le +bras, elle en retira d'abord des plantes étranges, puis des animaux +plus étranges encore, qui étaient encore à moitié plantes; puis +des êtres libres, indépendants les uns des autres, des coquillages +vivants, puis enfin des poissons, qu'elle fit sauter en disant: + +--Voilà ce que dame Poussière sait produire quand elle se dépose au +fond des eaux. Mais il y a mieux; retourne-toi et regarde le rivage. + +Je me retournai: le calcaire et tous ses composés, mêlés à la silice +et à l'argile, avaient formé à leur surface une fine poussière brune +et grasse où poussaient des plantes chevelues fort singulières. + +--Voici la terre végétale, dit la fée, attends un peu, tu verras +pousser des arbres. + +En effet, je vis une végétation arborescente s'élever rapidement et +se peupler de reptiles et d'insectes, tandis que sur les rivages +s'agitaient des êtres inconnus qui me causèrent une véritable terreur. + +--Ces animaux ne t'effrayeront pas sur la terre de l'avenir, dit la +fée. Ils sont destinés à l'engraisser de leurs dépouilles. Il n'y a +pas encore ici d'hommes pour les craindre. + +--Attendez! m'écriai-je, voici un luxe de monstres qui me scandalise! +Voici votre terre qui appartient à ces dévorants qui vivent les +uns des autres. Il vous fallait tous ces massacres et toutes ces +stupidités pour nous faire un fumier? Je comprends qu'ils ne soient +pas bons à autre chose, mais je ne comprends pas une création si +exubérante de formes animées, pour ne rien faire et ne rien laisser +qui vaille. + +--L'engrais est quelque chose, si ce n'est pas tout, répondit la fée. +Les conditions que celui-ci va créer seront proprices à des êtres +différents qui succéderont à ceux-ci. + +--Et qui disparaîtront à leur tour, je sais cela. Je sais que la +création se perfectionnera jusqu'à l'homme, du moins on me l'a dit +et je le crois. Mais je ne m'étais pas encore représenté cette +prodigalité de vie et de destruction qui m'effraye et me répugne. +Ces formes hideuses, ces amphibies gigantesques, ces crocodiles +monstrueux, et toutes ces bêtes rampantes ou nageantes qui ne semblent +vivre que pour se servir de leurs dents et dévorer les autres... + +Mon indignation divertit beaucoup la fée Poussière. + +--La matière est la matière, répondit-elle, elle est toujours logique +dans ses opérations. L'esprit humain ne l'est pas et tu en es la +preuve, toi qui te nourris de charmants oiseaux et d'une foule de +créatures plus belles et plus intelligentes que celles-ci. Est-ce +à moi de t'apprendre qu'il n'y a point de production possible sans +destruction permanente, et veux-tu renverser l'ordre de la nature? + +--Oui, je le voudrais, je voudrais que tout fût bien, dès le premier +jour. Si la nature est une grande fée, elle pouvait bien se passer de +tous ces essais abominables, et faire un monde où nous serions des +anges, vivant par l'esprit, au sein d'une création immuable et +toujours belle. + +--La grande fée Nature a de plus hautes visées, répondit dame +Poussière. Elle ne prétend pas s'arrêter aux choses que tu connais. +Elle travaille et invente toujours. Pour elle, qui ne connaît pas +la suspension de la vie, le repos serait la mort. Si les choses ne +changeaient pas, l'oeuvre du roi des génies serait terminée et ce roi, +qui est l'activité incessante et suprême, finirait avec son oeuvre. Le +monde où tu vis et où tu vas retourner tout à l'heure quand ta vision +du passé se dissipera,--ce monde de l'homme que tu crois meilleur +que celui des animaux anciens, ce monde dont tu n'es pourtant pas +satisfait, puisque tu voudrais y vivre éternellement à l'état de +pur esprit, cette pauvre planète encore enfant, est destinée à se +transformer indéfiniment. L'avenir fera de vous tous et de vous +toutes, faibles créatures humaines, des fées et des génies qui +posséderont la science, la raison et la bonté; vois ce que je te fais +voir, et sache que ces premières ébauches de la vie résumée dans +l'instinct sont plus près de toi que tu ne l'es de ce que sera, un +jour, le règne de l'esprit sur la terre que tu habites. Les occupants +de ce monde futur seront alors en droit de te mépriser aussi +profondément que tu méprises aujourd'hui le monde des grands sauriens. + +--A la bonne heure, répondis-je, si tout ce que je vois du passé doit +me faire aimer l'avenir, continuons à voir du nouveau. + +--Et surtout, reprit la fée, ne le méprisons pas trop, ce passé, afin +de ne pas commettre l'ingratitude de mépriser le présent. Quand le +grand esprit de la vie se sert des matériaux que je lui fournis, +il fait des merveilles dès le premier jour. Regarde les yeux de ce +prétendu monstre que vos savants ont nommé l'ichthyosaure. + +--Ils sont plus gros que ma tête et me font peur. + +--Ils sont très-supérieurs aux tiens. Ils sont à la fois myopes et +presbytes à volonté. Ils voient la proie à des distances considérables +comme avec un télescope, et, quand elle est tout près, par un simple +changement de fonction, ils la voient parfaitement à sa véritable +distance sans avoir besoin de lunettes. A ce moment de la création, +la nature n'a qu'un but: faire un animal pensant. Elle lui donne des +organes merveilleusement appropriés à ses besoins. C'est un joli +commencement: n'en es-tu pas frappée?--Il en sera ainsi, et de mieux +en mieux, de tous les êtres qui vont succéder à ceux-ci. Ceux qui +te paraîtront pauvres, laids ou chétifs seront encore des prodiges +d'adaptation au milieu où ils devront se manifester. + +--Et comme ceux-ci, ils ne songeront pourtant qu'à se nourrir? + +--A quoi veux-tu qu'ils songent? La terre n'éprouve pas le besoin +d'être admirée. Le ciel subsistera aujourd'hui et toujours sans que +les aspirations et les prières des créatures ajoutent rien à son éclat +et à la majesté de ses lois. La fée de ta petite planète connaît la +grande cause, n'en doute pas; mais, si elle est chargée de faire un +être qui pressente ou devine cette cause, elle est soumise à la loi du +temps, cette chose dont vous ne pouvez pas vous rendre compte, parce +que vous vivez trop peu pour en apprécier les opérations. Vous les +croyez lentes, et elles sont d'une rapidité foudroyante. Je vais +affranchir ton esprit de son infirmité et faire passer devant toi les +résultats de siècles innombrables. Regarde et n'ergote plus. Mets à +profit ma complaisance pour toi. + +Je sentis que la fée avait raison et je regardai, de tous mes yeux, +la succession des aspects de la terre. Je vis naître et mourir des +végétaux et des animaux de plus en plus ingénieux par l'instinct et de +plus en plus agréables ou imposants par la forme. A mesure que le +sol s'embellissait de productions plus ressemblantes à celles de +nos jours, les habitants de ce grand jardin que de grands accidents +transformaient sans cesse, me parurent moins avides pour eux-mêmes et +plus soucieux de leur progéniture. Je les vis construire des demeures +à l'usage de leur famille et montrer de l'attachement pour leur +localité. Si bien que, de moment en moment, je voyais s'évanouir un +monde et surgir un monde nouveau, comme les actes d'une féerie. + +--Repose-toi, me dit la fée, car tu viens de parcourir beaucoup de +milliers de siècles, sans t'en douter, et monsieur l'homme va naître à +son tour quand le règne de monsieur le singe sera accompli. + +Je me rendormis, écrasée de fatigue, et, quand je m'éveillai, je me +trouvai au milieu d'un grand bal dans le palais de la fée, redevenue +jeune, belle et parée. + +--Tu vois toutes ces belles choses et tout ce beau monde, me dit-elle. +Eh bien, mon enfant, poussière que tout cela! Ces parois de porphyre +et de marbre, c'est de la poussière de molécules pétrie et cuite à +point. Ces murailles de pierres taillées, c'est de la poussière de +chaux ou de granit amenée à bien par les mêmes procédés. Ces lustres +et ces cristaux, c'est du sable fin cuit par la main des hommes en +imitation du travail de la nature. Ces porcelaines et ces faïences, +c'est de la poudre de feldspath, le kaolin dont les Chinois nous ont +fait trouver l'emploi. Ces diamants qui parent les danseuses, c'est +de la poudre de charbon qui s'est cristallisée. Ces perles, c'est le +phosphate de chaux que l'huître suinte dans sa coquille. L'or et tous +les métaux n'ont pas d'autre origine que l'assemblage bien tassé, bien +manipulé, bien fondu, bien chauffé et bien refroidi, de molécules +infinitésimales. Ces beaux végétaux, ces roses couleur de chair, ces +lis tachetés, ces gardénias qui embaument l'atmosphère, sont nés de la +poussière que je leur ai préparée, et ces gens qui dansent et sourient +au son des instruments, ces vivants par excellence qu'on appelle +des personnes, eux aussi, ne t'en déplaise, sont nés de moi et +retourneront à moi. + +Comme elle disait cela, la fête et le palais disparurent. Je me +trouvai avec la fée dans un champ où il poussait du blé. Elle se +baissa et ramassa une pierre où il y avait un coquillage incrusté. + +--Voilà, me dit-elle, à l'état fossile, un être que je t'ai montré +vivant aux premiers âges de la vie. Qu'est-ce que c'est, à présent? +Du phosphate de chaux. On le réduit en poussière et on en fait de +l'engrais pour les terres trop siliceuses. Tu vois, l'homme commence +à s'aviser d'une chose, c'est que le seul maître à étudier, c'est la +nature. + +Elle écrasa sous ses doigts le fossile et en sema la poudre sur le sol +cultivé, en disant: + +--Ceci rentre dans ma cuisine. Je sème la destruction pour faire +pousser le germe. Il en est ainsi de toutes les poussières, qu'elles +aient été plantes, animaux ou personnes. Elles sont la mort +après avoir été la vie, et cela n'a rien de triste, puisqu'elles +recommencent toujours, grâce à moi, à être la vie après avoir été la +mort. Adieu. Je veux que tu gardes un souvenir de moi. Tu admires +beaucoup ma robe de bal. En voici un petit morceau que tu examineras à +loisir. + +Tout disparut, et, quand j'ouvris les yeux, je me retrouvai dans mon +lit. Le soleil était levé et m'envoyait un beau rayon. Je regardai le +bout d'étoffe que la fée m'avait mis dans la main. Ce n'était qu'un +petit tas de fine poussière, mais mon esprit était encore sous le +charme du rêve et il communiqua à mes sens le pouvoir de distinguer +les moindres atomes de cette poussière. + +Je fus émerveillée; il y avait de tout: de l'air, de l'eau, du +soleil, de l'or, des diamants, de la cendre, du pollen de fleur, des +coquillages, des perles, de la poussière d'ailes de papillon, du fil, +de la cire, du fer, du bois, et beaucoup de cadavres microscopiques; +mais, au milieu de ce mélange de débris imperceptibles, je vis +fermenter je ne sais quelle vie d'êtres insaisissables qui +paraissaient chercher à se fixer quelque part pour éclore ou pour se +transformer, et qui se fondirent en nuage d'or dans le rayon rose du +soleil levant. + + + + +LE GNOME DES HUITRES + + +Un original de nos amis, grand amateur d'huîtres, eut la fantaisie, +l'an dernier, d'aller déguster sur place les produits des bancs les +plus renommés, afin de les comparer et d'être édifié une fois pour +toutes sur leurs différents mérites. Il alla donc à Cancale, à +Ostende, à Marennes, et autres localités recommandables. Il revint +persuadé que Paris est le port de mer où l'on trouve les meilleurs +produits maritimes. + +Vous connaissez cet ami, mes chères petites, vous savez qu'il est +fantaisiste, et que, quand il raconte, son imagination lui fait +dépasser le vraisemblable. L'autre soir, il était en train de nous +narrer son voyage, lorsque _l'homme au sable_ a passé. Vous avez +résisté le mieux possible; mais enfin il vous a fallu dire bonsoir à +la compagnie, et vous auriez perdu cette curieuse histoire, si je ne +l'eusse transcrite fidèlement pour vous, le soir même. La voici telle +que je l'ai entendue. C'est notre ami qui parle: + + * * * * * + +Vous savez aussi bien que moi, mes chers amis, qu'on peut habiter +les bords de la mer et n'y manger de poissons, de crustacés et de +coquillages que lorsqu'on en demande à Paris. C'est là que tout +s'engouffre, et vous vous souvenez que, sur les rives de la Manche, +nous n'en goûtions que quand les propriétaires des grands hôtels de +bains en faisaient venir de la Halle. Bien que averti, je voulus, l'an +dernier, expérimenter la chose par moi-même. Je restai vingt-quatre +heures à Marennes avant d'obtenir une demi-douzaine d'huîtres +médiocres que je payai fort cher. Ailleurs, je n'en obtins pas du +tout. Dans certains villages, on m'offrit des colimaçons. + +Enfin, je gagnai Cancale, où les huîtres étaient passables et le vin +blanc de l'auberge excellent. Je me trouvai à table à côté d'un tout +petit vieillard bossu, ratatiné et sordidement vêtu, qui me parut fort +laid et avec qui pourtant je liai conversation, parce qu'il me sembla +être le seul qui attachât de l'importance à la qualité des huîtres. Il +les examinait sérieusement, les retournant de tous côtés. + +--Est-ce que vous cherchez des perles? lui demandai-je. + +--Non, répondit-il; je compare cette espèce, ou plutôt cette variété à +toutes celles que je connais déjà. + +--Ah! vraiment? vous êtes amateur? + +--Oui, monsieur; comme vous, sans doute? + +--Moi? je voyage exclusivement pour les huîtres. + +--Bravo! nous pourrons nous entendre. Je me mets absolument à votre +service. + +--Parfait! Avalons encore quelques-uns de ces mollusques et nous +causerons.--Garçon! apportez-nous encore quatre douzaines d'huîtres. + +--Voilà, monsieur! dit le garçon en posant sur la table quatre +bouteilles de vin de Sauterne. + +--Que voulez-vous que nous fassions de tout ce vin? demanda d'un ton +bourru le petit homme. + +--Une bouteille par douzaine, est-ce trop? dit le garçon en me +regardant. + +--On verra, répondis-je. Vos huîtres sont diablement salées. +N'importe, pourvu qu'il y en ait à discrétion... + +Le garçon sortit. Je vidai une bouteille avec le petit vieux, qui me +parut ne pas se faire prier, du moment où il comprit que je payais. Le +garçon rentra. + +--Monsieur, dit-il, il n'y a plus d'huîtres très-grasses. Mais +monsieur n'a qu'à commander ce qu'il en veut pour demain. + +--Allez au diable! j'ai cru tomber ici sur une mine inépuisable... + +--Il y en a, monsieur, il y en a en quantité, mais il faut les pêcher. + +--Eh bien, j'irai les pêcher moi-même. Apportez le déjeuner. + +Le déjeuner fut bon et nous y fîmes honneur. Les soles étaient +excellentes, le vin était sans reproche. Mais le dépit de n'avoir +point d'huîtres m'empêcha de savourer ce qu'on m'offrait. Je bus et +mangeai sans discernement, causant toujours avec mon petit vieux, qui +semblait compatir à ma peine et prendre intérêt à mon exploration +manquée. + +Si bien qu'à la fin du repas je ne saisissais plus très-clairement le +sens de ses paroles ni la vue des objets environnants. Le gnome, car +il avait réellement l'aspect d'un gnome, me paraissait un peu ému +aussi, car il passa son bras sous le mien avec une familiarité +touchante en m'appelant son cher ami, et en jurant qu'il allait me +révéler tous les secrets de la nature concernant les huîtres. + +Je le suivis sans savoir où j'allais. La vivacité de l'air achevait de +m'éblouir, et je me trouvai avec lui dans une sorte de grotte, de cave +ou de chambre sombre, où étaient entassés des monceaux de coquillages. + +--Voici ma collection, me dit-il d'un air triomphant: je ne la montre +pas au premier venu; mais, puisque vous êtes un véritable amateur,... +tenez, voici la première des huîtres! _ostrea matercula_ de l'étage +permien. + +--Voyons! m'écriai-je en saisissant l'huître et en la portant à mes +lèvres. + +--Vous voulez la manger? fit le gnome en m'arrêtant: y songez-vous? + +--Pardon! j'ai cru que vous me l'offriez pour cela. + +--Mais, monsieur, c'est un échantillon précieux. On ne le trouve qu'en +Russie, dans les calcaires cuivreux. + +--Cuivreux? merci! Vous avez bien fait de m'arrêter! Mon déjeuner ne +me gêne point et je ne recherche pas les oxydes de cuivre en guise de +dessert. Passons. Ces _ostrea_, comme vous les appelez, ne me feront +pas faire le voyage de Russie. + +--Pourtant, monsieur, dit le gnome en reprenant son huître, elle est +bien intéressante, cette représentante des premiers âges de la vie! +Au temps où elle apparut dans les mers, il n'existait ni hommes ni +quadrupèdes sur la terre. + +--Alors, que faisait-elle dans le monde? + +--Elle essayait d'exister, monsieur, et elle existait! Allez-vous +dire du mal des premières huîtres, sous prétexte que vous n'étiez pas +encore né pour les manger? + +Je vis que j'avais fâché le gnome et je le priai de passer à une série +plus récente. + +--Procédons avec ordre, reprit-il; voici _ostrea marcignyana_, des +arkoses et des grès du Keuper. + +--Elle n'a pas bonne mine, elle est toute plissée et doit manquer de +chair. + +--Les animaux de son temps ne la dédaignaient pas, soyez-en sûr. +Aimez-vous mieux _ostrea arcuata_, autrement la gryphée arquée du lias +inférieur? + +--Je la trouve jolie, elle ressemble à une lampe antique, mais quel +goût a-t-elle? + +--Je n'en sais rien, répondit le gnome en haussant les épaules. Je +n'ai pas vécu de son temps. Il y a deux cent cinq espèces principales +d'huîtres fossiles avec leurs variétés et sous-variétés, ce qui forme +un joli total. Je puis vous montrer la variété d'_ostrea arcuata_. +Tenez! mangez-la, si le coeur vous en dit! + +--Oh! oh! à la bonne heure! Celle-ci est belle, et, dans mes meilleurs +jours d'appétit, je pense qu'une douzaine me suffirait. + +--Aussi nous l'appelons _gigantea_. En voulez-vous de plus petites? +Voici une prétendue variété que je ne crois pas être autre chose que +l'_arcuata_ dans son âge tendre. En voulez-vous un plat? On la trouve +à foison dans le sinémurien. + +--Merci! il me faudrait un cure-dent pour les tirer de leur coquille +et trente-six heures à table pour m'en rassasier. + +--Eh bien, voici l'_ostrea cymbium_, du lias moyen. + +--C'est trop gros, ce doit être coriace. + +--Aimez-vous mieux _marshii cristagalli_, du bajocien? + +--Elle est jolie; mais le moyen d'ouvrir toutes ces dentelures en +crête de coq? Vraiment, tout ce que vous me montrez ne vaut pas le +diable! + +--Monsieur n'est pas content de mes échantillons? Voici pourtant la +_gregaria_, dont la dentelure est merveilleuse, et que vous auriez pu +trouver dans les falaises de marne du Calvados. Mais passons +quelques espèces, puisque vous êtes pressé. Traversons l'oolithe. +N'accorderez-vous pas pourtant un regard à _ostrea virgula_, du +kimmeridge clay? + +--Pas de virgule! m'écriai-je impatienté de ces noms barbares. Passez, +passez! + +--Eh bien, monsieur, nous voici dans les terrains crétacés. Voici +_ostrea couloni_, des grès verts, une belle huître, celle-là, +j'espère! Voici _aquila_ (du gault) encore plus grosse; _flabellata +frons_, _carinata_, avec sa longue carène. Mangeriez-vous bien la +douzaine? J'en passe, et des meilleures; mais voici la merveille, +c'est l'_ostrea pes-leonis_ de la craie blanche. Celle-ci ne vous +dit-elle rien? + +Il me tendait un mollusque énorme, tout dentelé, tout plissé, et +revêtu d'un test d'aspect cristallin qui avait réellement bonne mine. + +--Vous ne me ferez pas croire, lui dis-je, que ceci soit une huître! + +--Pardon, c'est une véritable huître, monsieur! + +--Huître vous-même! m'écriai-je furieux. J'avais reçu de sa petite +patte maigre le mollusque nacré sans me douter de son poids. Il était +tel, que, ne m'attendant à rien, je le laissai tomber sur mon pied, ce +qui, ajouté à l'ennui que me causait la nomenclature pédantesque du +gnome, me mit, je l'avoue, dans une véritable colère; et, comme il +riait méchamment, sans paraître offensé le moins du monde d'être +traité d'huître, je voulus lui jeter quelque chose à la tête. Je ne +suis pas cruel, même dans la colère, je l'aurais tué avec l'huître +_pied de lion_; je me contentai de lui lancer dans la figure une +poignée de menue mitraille que je trouvai sous ma main et qui ne lui +fit pas grand mal. + +Mais alors il entra en fureur, et, reculant d'un pas, il saisit un +gros marteau d'acier qu'il brandit d'une main convulsive. + +--Vous n'êtes pas une huître, vous! s'écria-t-il d'une voix +glapissante comme la vague qui se brise sur les galets. Non! vous +n'êtes pas à la hauteur de ce doux mollusque, _ostrea oedulis_ des +temps modernes, qui ne fait de mal à personne et dont vous n'appréciez +le mérite que lorsqu'il est victime de votre voracité. Vous êtes un +Welche, un barbare! vous touchez sans respect à mes fossiles, vous +brisez indignement mes charmantes petites _columbae_ de la craie +blanche, que j'ai recueillies avec tant de soin et d'amour! Quoi! je +vous invite à voir la plus belle collection qui existe dans le pays, +une collection à laquelle ont contribué tous les savants de l'Europe, +et, non content de vouloir tout avaler comme un goinfre ignorant, vous +détériorez mes précieux spécimens! Je vais vous traiter comme vous le +méritez et vous faire sentir ce que pèse le marteau d'un géologue! + +Le danger que je courais dissipa à l'instant même les fumées du +vin blanc, et, voyant que j'étais entouré de fossiles et non de +comestibles, je saisis à temps le bras du gnome et lui arrachai son +arme; mais il s'élança sur moi et s'y attacha comme un poulpe. Cette +étreinte d'un affreux bossu me causa une telle répugnance, que je me +sentis pris de nausées et le menaçai de tout briser dans son musée +d'huîtres s'il ne me lâchait. + +Je ne sais trop alors ce qui se passa. Le gnome était d'une force +surhumaine; je me trouvai étendu par terre, et, alors, ne me +connaissant plus, je ramassai la redoutable _ostrea pes-leonis_ pour +la lui lancer. + +Il prit la fuite et fit bien. Je me relevai et me hâtai de sortir de +l'espèce d'antre qu'il appelait son musée, et je me trouvai sur le +bord de la mer, face à face avec le garçon de l'hôtel où j'avais +déjeuné. + +--Si monsieur désire des huîtres, me dit-il, nous en aurons à dîner. +On m'en a promis douze douzaines. + +--Au diable les huîtres! m'écriai-je. Qu'on ne m'en parle plus jamais! +Oui, que le diable les emporte toutes, depuis la _malercula_ des +terres cuivreuses jusqu'à l'_oedulis_ des temps modernes! + +Le garçon me regarda d'un air stupéfait. Puis, d'un ton de sérénité +philosophique: + +--Je vois ce que c'est, dit-il. Le sauterne était un peu fort; ce +soir, on servira du chablis à monsieur. + +Et, comme j'allais me fâcher, il ajouta gracieusement: + +--Monsieur a été sobre, mais il a déjeuné en compagnie d'un fou, et +c'est cela qui a porté à la tête de monsieur. + +--En compagnie d'un fou? Oui, certes, répondis-je; comment +appelez-vous ce gnome? + +--Monsieur l'appelle par son vrai nom, car c'est ainsi qu'on le +désigne dans le pays. Le gnome, c'est-à-dire le poulpiquet des +huîtres. Ce n'est pas un méchant homme, mais c'est un maniaque qui, +en fait d'huîtres, ne se soucie que de l'écaille. On le tient pour +sorcier: moi, je le crois bête! Monsieur a eu à se plaindre de ses +manières? + +Je ne voulus pas raconter à ce garçon d'hôtel ma ridicule aventure, et +je m'éloignai, résolu à faire une bonne promenade sur le rivage, afin +de regagner l'appétit nécessaire pour le dîner. + +Mais je n'allai pas loin. Un invincible besoin de dormir s'empara +de moi, et je dus m'étendre sur le sable en un coin abrité. Quand +j'ouvris les yeux, la nuit était venue et la mer montait. Il n'était +que temps d'aller dîner et je marchai avec peine sur les mille débris +que rapporte sur la grève la marée qui lèche les rivages, vieux +souliers, vieux chapeaux, varechs gluants, débris d'embarcation +couverts d'anatifes gâtés et infects, chapelets de petites moules, +cadavres de méduses sur lesquels le pied glisse à chaque pas. Je +me hâtais, saisi d'un dégoût que la mer ne m'avait jamais inspiré, +lorsque je vis errer autour de moi dans l'ombre une forme vague qui, +d'après son exiguïté, ne pouvait être que celle du gnome. J'avais +l'esprit frappé. Je ramassai un pieu apporté par les eaux, et me mis +à sa poursuite. Je le vis ramper dans la vase et chercher à me saisir +les jambes. Un coup vigoureusement appliqué sur l'échine lui fit jeter +un cri si étrange, et il devint si petit, si petit, que je le vis +entrer dans une énorme coquille qui bâillait à mes pieds. Je voulus +m'en emparer: horreur! mes mains ne saisirent qu'une peau velue, +tandis qu'une langue froide se promenait sur mon visage. J'allais +lancer le monstre à la mer, lorsque je reconnus mon bon chien Tom, +que j'avais enfermé dans ma chambre, à l'hôtel, et qui avait réussi à +s'échapper pour venir à ma rencontre. + +Je rentrai alors tout à fait en moi-même et je m'en allai dîner à +l'hôtel, où l'on me servit d'excellentes huîtres à discrétion. +J'avoue que je les mangeai sans appétit. J'avais la tête troublée, et +m'imaginais voir le gnome s'échapper de chaque coquille et gambader +sur la table en se moquant de moi. + +Le lendemain, comme je m'apprêtais à déjeuner, je vis tout à coup le +gnome en personne s'asseoir à mes côtés. + +--Je vous demande pardon, me dit-il, de vous avoir ennuyé beaucoup +hier avec mes fossiles. J'avais encore à vous en montrer quelques-uns +des terrains crétacés, entre autres l'_ostrea spinosa_, qui est fort +curieuse. L'étage de la craie blanche est fort riche en espèces +différentes. Après cela, nous serions arrivés aux terrains tertiaires, +où nous aurions trouvé la _bellovacina_ et la _longirostris_, qui se +rapprochent beaucoup des huîtres contemporaines l'_oedulis_ et la +perlière. + +--Est-ce fini? m'écriai-je, et puis-je espérer qu'aujourd'hui, du +moins, vous me laisserez manger en paix l'_oedulis cancalis_, sans +m'assassiner avec vos fossiles indigestes? + +--Vous avez tort, reprit-il, de mépriser l'étude géologique de +l'huître. Elle caractérise admirablement les étages géologiques; elle +est, comme l'a dit un savant, la médaille commémorative des âges +qui n'ont point d'histoire: elle marque, par ses transformations +successives, le lent et continuel changement des milieux auxquels sa +forme a su se plier. Les unes sont taillées pour la flottaison comme +_arcuata_ et _carinata_. D'autres ont vécu attachées aux roches, comme +_gregaria_ et _deltoïdea_. En général, l'huître, par sa tendance à +l'agglomération, peut servir de modèle aux sociétés humaines. + +--Exemple trop suivi, monsieur! repris-je avec humeur. Je vous +conseille, en vérité, de prêcher l'union des partis, à l'état de bancs +d'huîtres! + +--Ne parions pas politique, monsieur, dit le gnome en souriant. La +science ne s'égare pas sur ce terrain-là. C'est l'étage supérieur des +terrains modernes, qu'on pourrait appeler le _conservator-bank_. + +--Si l'on peut rire avec vous, à la bonne heure! repris-je. Vous me +paraissez mieux disposé qu'hier. + +--Hier! Aurais-je manqué à la politesse et à l'hospitalité? J'en +serais désolé! Vous m'aviez fait boire beaucoup de sauterne et je suis +habitué au cidre. Je me rappelle un peu confusément... + +--Vous ne vous souvenez pas d'avoir voulu m'assassiner? + +--Moi? Dieu m'en garde! Comment un pauvre petit vieux contrefait comme +je le suis, eût-il pu songer à se mesurer avec un gaillard de votre +apparence? + +--Vous vous êtes pourtant jeté sur moi et vous m'avez même terrassé un +instant! + +--Terrassé, moi! Ne serait-ce pas plutôt...? il était fort, le +sauterne! Vous vouliez tout casser chez moi! Mais, puisque nous ne +nous souvenons pas bien ni l'un ni l'autre, achevons d'oublier nos +discordes en déjeunant ensemble de bonne amitié. Je suis venu ici pour +vous prier d'accepter le repas que vous m'avez forcé d'accepter hier. + +Je vis alors que le gnome était un aimable homme, car il me fit servir +un vrai festin où je m'observai sagement à l'endroit des vins et où il +ne fut plus question d'huîtres que pour les déguster. Je repartais à +midi, il m'accompagna jusqu'au chemin de fer en me laissant sa carte: +il s'appelait tout bonnement M. Gaume. + + + + +LA FÉE AUX GROS YEUX + + +Elsie avait une gouvernante irlandaise fort singulière. C'était la +meilleure personne qui fût au monde, mais quelques animaux lui étaient +antipathiques à ce point qu'elle entrait dans de véritables fureurs +contre eux. Si une chauve-souris pénétrait le soir dans l'appartement, +elle faisait des cris ridicules et s'indignait contre les personnes +qui ne couraient pas sus à la pauvre bête. Comme beaucoup de gens +éprouvent de la répugnance pour les chauves-souris, on n'eût pas fait +grande attention à la sienne, si elle ne se fût étendue à de charmants +oiseaux, les fauvettes, les rouges-gorges, les hirondelles et autres +insectivores, sans en excepter les rossignols, qu'elle traitait de +cruelles bêtes. Elle s'appelait miss Barbara ***, mais on lui avait +donné le surnom de _fée aux gros yeux_; _fée_, parce qu'elle était +très-savante et très-mystérieuse; _aux gros yeux_, parce qu'elle avait +d'énormes yeux clairs saillants et bombés, que la malicieuse Elsie +comparait à des bouchons de carafe. + +Elsie ne détestait pourtant pas sa gouvernante, qui était pour elle +l'indulgence et la patience mêmes: seulement, elle s'amusait de ses +bizarreries et surtout de sa prétention à voir mieux que les autres, +bien qu'elle eût pu gagner le grand prix de myopie au concours de la +conscription. Elle ne se doutait pas de la présence des objets, à +moins qu'elle ne les touchât avec son nez, qui par malheur était des +plus courts. + +Un jour qu'elle avait donné du front dans une porte à demi ouverte, la +mère d'Elsie lui avait dit: + +--Vraiment, à quelque jour, vous vous ferez grand mal! Je vous assure, +ma chère Barbara, que vous devriez porter des lunettes. + +Barbara lui avait répondu avec vivacité: + +--Des lunettes, moi? Jamais! je craindrais de me gâter la vue! + +Et, comme on essayait de lui faire comprendre que sa vue ne pouvait +pas devenir plus mauvaise, elle avait répliqué, sur un ton de +conviction triomphante, qu'elle ne changerait avec qui que ce soit les +trésors de sa vision. Elsie voyait les plus petits objets comme +les autres avec les loupes les plus fortes; ses yeux étaient deux +lentilles de microscope qui lui révélaient à chaque instant des +merveilles inappréciables aux autres. Le fait est qu'elle comptait +les fils de la plus fine batiste et les mailles des tissus les plus +déliés, là où Elsie, qui avait ce qu'on appelle de bons yeux, ne +voyait absolument rien. + +Longtemps on l'avait surnommée _miss Frog_ (grenouille), et puis on +l'appela _miss Maybug_ (hanneton), parce qu'elle se cognait partout; +enfin, le nom de fée aux gros yeux prévalut, parce qu'elle était trop +instruite et trop intelligente pour être comparée à une bête, et aussi +parce que tout le monde, en voyant les découpures et les broderies +merveilleuses qu'elle savait faire, disait: + +--C'est une véritable fée! + +Barbara ne semblait pas indifférente à ce compliment, et elle avait +coutume de répondre: + +--Qui sait? Peut-être! peut-être! + +Un jour, Elsie lui demanda si elle disait sérieusement une pareille +chose, et miss Barbara répéta d'un air malin: + +--Peut-être, ma chère enfant, peut-être! + +Il n'en fallut pas davantage pour exciter la curiosité d'Elsie; elle +ne croyait plus aux fées, car elle était déjà grandelette, elle avait +bien douze ans. Mais elle regrettait fort de n'y plus croire, et il +n'eût pas fallu la prier beaucoup pour qu'elle y crût encore. + +Le fait est que miss Barbara avait d'étranges habitudes. Elle ne +mangeait presque rien et ne dormait presque pas. On n'était même pas +bien certain qu'elle dormît, car on n'avait jamais vu son lit défait. +Elle disait qu'elle le refaisait, elle-même chaque jour, de grand +matin, en s'éveillant, parce qu'elle ne pouvait dormir que dans un lit +dressé à sa guise. Le soir, aussitôt qu'Elsie quittait le salon en +compagnie de sa bonne qui couchait auprès d'elle, miss Barbara se +retirait avec empressement dans le pavillon qu'elle avait choisi et +demandé pour logement, et on assurait qu'on y voyait de la lumière +jusqu'au jour. On prétendait même que, la nuit, elle se promenait avec +une petite lanterne en parlant tout haut avec des êtres invisibles. + +La bonne d'Elsie en disait tant, qu'un beau soir, Elsie éprouva un +irrésistible désir de savoir ce qui se passait chez sa gouvernante et +de surprendre les mystères du pavillon. + +Mais comment oser aller la nuit dans un pareil endroit? Il fallait +faire au moins deux cents pas à travers un massif de lilas que +couvrait un grand cèdre, suivre sous ce double ombrage une allée +étroite, sinueuse et toute noire! + +--Jamais, pensa Elsie, je n'aurai ce courage-là. + +Les sots propos des bonnes l'avaient rendue peureuse. Aussi ne s'y +hasarda-t-elle pas. Mais elle se risqua pourtant le lendemain à +questionner Barbara sur l'emploi de ses longues veillées. + +--Je m'occupe, répondit tranquillement la fée aux gros yeux. Ma +journée entière vous est consacrée; le soir m'appartient. Je l'emploie +à travailler pour mon compte. + +--Vous ne savez donc pas tout, que vous étudiez toujours? + +--Plus on étudie, mieux on voit qu'on ne sait rien encore. + +--Mais qu'est-ce que vous étudiez donc tant? Le latin? le grec? + +--Je sais le grec et le latin. C'est autre chose qui m'occupe. + +--Quoi donc? Vous ne voulez pas le dire? + +--Je regarde ce que moi seule je peux voir. + +--Vous voyez quoi? + +--Permettez-moi de ne pas vous le dire; vous voudriez le voir aussi, +et vous ne pourriez pas ou vous le verriez mal, ce qui serait un +chagrin pour vous. + +--C'est donc bien beau, ce que vous voyez? + +--Plus beau que tout ce que vous avez vu et verrez jamais de beau dans +vos rêves. + +--Ma chère miss Barbara, faites-le-moi voir, je vous en supplie! + +--Non, mon enfant, jamais! Cela ne dépend pas de moi. + +--Eh bien, je le verrai! s'écria Elsie dépitée. J'irai la nuit chez +vous, et vous ne me mettrez pas dehors. + +--Je ne crains pas votre visite. Vous n'oseriez jamais venir! + +--Il faut donc du courage pour assister à vos sabbats? + +--Il faut de la patience et vous en manquez absolument. + +Elsie prit de l'humeur et parla d'autre chose. Puis elle revint à la +charge et tourmenta si bien la fée, que celle-ci promit de la conduire +le soir à son pavillon, mais en l'avertissant qu'elle ne verrait rien +ou ne comprendrait rien à ce qu'elle verrait. + +Voir! voir quelque chose de nouveau, d'inconnu, quelle soif, quelle +émotion pour une petite fille curieuse! Elsie n'eut pas d'appétit à +dîner, elle bondissait involontairement sur sa chaise, elle comptait +les heures, les minutes. Enfin, après les occupations de la soirée, +elle obtint de sa mère la permission de se rendre au pavillon avec sa +gouvernante. + +A peine étaient-elles dans le jardin qu'elles firent une rencontre +dont miss Barbara parut fort émue. C'était pourtant un homme +d'apparence très-inoffensive que M. Bat, le précepteur des frères +d'Elsie. Il n'était pas beau: maigre, très-brun, les oreilles et le +nez pointus, et toujours vêtu de noir de la tête aux pieds, avec +des habits à longues basques, très-pointues aussi. Il était timide, +craintif même; hors de ses leçons, il disparaissait comme s'il eût +éprouvé le besoin de se cacher. Il ne parlait jamais à table, et le +soir, en attendant l'heure de présider au coucher de ses élèves, il se +promenait en rond sur la terrasse du jardin, ce qui ne faisait de mal +à personne, mais paraissait être l'indice d'une tête sans réflexion +livrée à une oisiveté stupide. Miss Barbara n'en jugeait pas ainsi. +Elle avait M. Bat en horreur, d'abord à cause de son nom qui signifie +chauve-souris en anglais. Elle prétendait que, quand on a le malheur +de porter un pareil nom, il faut s'expatrier afin de pouvoir s'en +attribuer un autre en pays étranger. Et puis elle avait toute sorte +de préventions contre lui, elle lui en voulait d'être de bon appétit, +elle le croyait vorace et cruel. Elle assurait que ses bizarres +promenades en rond dénotaient les plus funestes inclinations et +cachaient les plus sinistres desseins. + +Aussi, lorsqu'elle le vit sur la terrasse, elle frissonna. Elsie +sentit trembler son bras auquel le sien s'était accroché. Qu'y +avait-il de surprenant à ce que M. Bat, qui aimait le grand air, fût +dehors jusqu'au moment de la retraite de ses élèves, qui se couchaient +plus tard qu'Elsie, la plus jeune des trois? Miss Barbara n'en fut pas +moins scandalisée, et, en passant près de lui, elle ne put se retenir +de lui dire d'un ton sec: + +--Est-ce que vous comptez rester là toute la nuit? + +M. Bat fit un mouvement pour s'enfuir; mais, craignant d'être impoli, +il s'efforça pour répondre et répondit sous forme de question: + +--Est-ce que ma présence gêne quelqu'un, et désire-t-on que je rentre? + +--Je n'ai pas d'ordres à vous donner, reprit Barbara avec aigreur, +mais il m'est permis de croire que vous seriez mieux au parloir avec +la famille. + +--Je suis mal au parloir, répondit modestement le précepteur, mes +pauvres yeux y souffrent cruellement de la chaleur et de la vive +clarté des lampes. + +--Ah! vos yeux craignent la lumière? J'en étais sûre! Il vous faut +tout au plus le crépuscule? Vous voudriez pouvoir voler en rond toute +la nuit? + +--Naturellement! répondit le précepteur en s'efforçant de rire pour +paraître aimable: ne suis-je pas une _bat_? + +--Il n'y a pas de quoi se vanter! s'écria Barbara en frémissant de +colère. + +Et elle entraîna Elsie interdite, dans l'ombre épaisse de la petite +allée. + +--Ses yeux, ses pauvres yeux! répétait Barbara en haussant +convulsivement les épaules; attends que je te plaigne, animal féroce! + +--Vous êtes bien dure pour ce pauvre homme, dit Elsie. Il a vraiment +la vue sensible au point de ne plus voir du tout aux lumières. + +--Sans doute, sans doute! Mais comme il prend sa revanche dans +l'obscurité! C'est un nyctalope et, qui plus est, un presbyte. + +Elsie ne comprit pas ces épithètes, qu'elle crut déshonorantes et dont +elle n'osa pas demander l'explication. Elle était encore dans l'ombre +de l'allée qui ne lui plaisait nullement et voyait enfin s'ouvrir +devant elle le sombre berceau au fond duquel apparaissait le pavillon +blanchi par un clair regard de la lune à son lever, lorsqu'elle recula +en forçant miss Barbara à reculer aussi. + +--Qu'y a-t-il? dit la dame aux gros yeux, qui ne voyait rien du tout. + +--Il y a... il n'y a rien, répondit Elsie embarrassée. Je voyais un +homme noir devant nous, et, à présent, je distingue M. Bat qui passe +devant la porte du pavillon. C'est lui qui se promène dans votre +parterre. + +--Ah! s'écria miss Barbara indignée, je devais m'y attendre. Il me +poursuit, il m'épie, il prétend dévaster mon ciel! Mais ne craignez +rien, chère Elsie, je vais le traiter comme il le mérite. + +Elle s'élança en avant. + +--Ah çà! monsieur, dit-elle en s'adressant à un gros arbre sur lequel +la lune projetait l'ombre des objets, quand cessera la persécution +dont vous m'obsédez? + +Elle allait faire un beau discours, lorsque Elsie l'interrompit en +l'entraînant vers la porte du pavillon et en lui disant: + +--Chère miss Barbara, vous vous trompez, vous croyez parler à M. Bat +et vous parlez à votre ombre. M. Bat est déjà loin, je ne le vois plus +et je ne pense pas qu'il ait eu l'idée de nous suivre. + +--Je pense le contraire, moi, répondit la gouvernante. Comment vous +expliquez-vous qu'il soit arrivé ici avant nous, puisque nous l'avions +laissé derrière et ne l'avons ni vu ni entendu passer à nos côtés? + +--Il aura marché à travers les plates-bandes, reprit Elsie; c'est +le plus court chemin et c'est celui que je prends souvent quand le +jardinier ne me regarde pas. + +--Non, non! dit miss Barbara avec angoisse, il a pris par-dessus les +arbres. Tenez, vous qui voyez loin, regardez au-dessus de votre tête! +Je parie qu'il rôde devant mes fenêtres! + +Elsie regarda et ne vit rien que le ciel, mais, au bout d'un instant, +elle vit l'ombre mouvante d'une énorme chauve-souris passer et +repasser sur les murs du pavillon. Elle n'en voulut rien dire à miss +Barbara, dont les manies l'impatientaient en retardant la satisfaction +de sa curiosité. Elle la pressa d'entrer chez elle en lui disant qu'il +n'y avait ni chauve-souris ni précepteur pour les épier. + +--D'ailleurs, ajouta-t-elle, en entrant dans le petit parloir du +rez-de-chaussée, si vous êtes inquiète, nous pourrons fort bien fermer +la fenêtre et les rideaux. + +--Voilà qui est impossible! répondit Barbara. Je donne un bal et c'est +par la fenêtre que mes invités doivent se présenter chez moi. + +--Un bal! s'écria Elsie stupéfaite, un bal dans ce petit appartement? +des invités qui doivent entrer par la fenêtre? Vous vous moquez de +moi, miss Barbara. + +--Je dis un bal, un grand bal, répondit Barbara en allumant une lampe +qu'elle posa sur le bord de la fenêtre; des toilettes magnifiques, un +luxe inouï! + +--Si cela est, dit Elsie ébranlée par l'assurance de sa gouvernante, +je ne puis rester ici dans le pauvre costume où je suis. Vous eussiez +dû m'avertir, j'aurais mis ma robe rose et mon collier de perles. + +--Oh! ma chère, répondit Barbara en plaçant une corbeille de fleurs à +côté de la lampe, vous auriez beau vous couvrir d'or et de pierreries, +vous ne feriez pas le moindre effet à côté de mes invités. + +Elsie un peu mortifiée garda le silence et attendit. Miss Barbara mit +de l'eau et du miel dans une soucoupe en disant: + +--Je prépare les rafraîchissements. + +Puis, tout à coup, elle s'écria: + +--En voici un! c'est la princesse _nepticula marginicollella_ avec sa +tunique de velours noir traversée d'une large bande d'or. Sa robe est +en dentelle noire avec une longue frange. Présentons-lui une feuille +d'orme, c'est le palais de ses ancêtres où elle a vu le jour. +Attendez! Donnez-moi cette feuille de pommier pour sa cousine +germaine, la belle _malella_, dont la robe noire a des lames d'argent +et dont la jupe frangée est d'un blanc nacré. Donnez-moi du genêt en +fleurs, pour réjouir les yeux de ma chère _cemiostoma spartifoliella_, +qui approche avec sa toilette blanche à ornements noir et or. Voici +des roses pour vous, marquise _nepticula centifoliella_. Regardez, +chère Elsie! admirez cette tunique grenat bordée d'argent. Et ces deux +illustres lavernides: _linneella_, qui porte sur sa robe une écharpe +orange brodée d'or, tandis que _schranckella_ a l'échappe orange +lamée d'argent. Quel goût, quelle harmonie dans ces couleurs voyantes +adoucies par le velouté des étoffes, la transparence des franges +soyeuses et l'heureuse répartition des quantités! L'adélide +_panzerella_ est toute en drap d'or bordé de noir, sa jupe est lilas à +frange d'or. Enfin, la pyrale _rosella_, que voici et qui est une des +plus simples, a la robe de dessus d'un rose vif teintée de blanc sur +les bords. Quel heureux effet produit sa robe de dessous d'un brun +clair! Elle n'a qu'un défaut, c'est d'être un peu grande; mais voici +venir une troupe de véritables mignonnes exquises. Ce sont des +tinéines vêtues de brun et semées de diamants, d'autres blanches avec +des perles sur de la gaze. _Dispunctella_ a dix gouttes d'or sur +sa robe d'argent. Voici de très-grands personnages d'une taille +relativement imposante: c'est la famille des adélides avec leurs +antennes vingt fois plus longues que leur corps, et leur vêtement d'or +vert à reflets rouges ou violets qui rappellent la parure des plus +beaux colibris. Et, à présent, voyez! voyez la foule qui se presse! il +en viendra encore, et toujours! et vous, vous ne saurez laquelle de +ces reines du soir admirer le plus pour la splendeur de son costume et +le goût exquis de sa toilette. Les moindres détails du corsage, des +antennes et des pattes sont d'une délicatesse inouïe et je ne pense +pas que vous ayez jamais vu nulle part de créatures aussi parfaites. A +présent, remarquez la grâce de leurs mouvements, la folle et charmante +précipitation de leur vol, la souplesse de leurs antennes qui est un +langage, la gentillesse de leurs attitudes. N'est-ce pas, Elsie, que +c'est là une fête inénarrable, et que toutes les autres créatures sont +laides, monstrueuses et méchantes en comparaison de celles-ci? + +--Je dirai tout ce que vous voudrez pour vous faire plaisir, répondit +Elsie désappointée, mais la vérité est que je ne vois rien ou presque +rien de ce que vous me décrivez avec tant d'enthousiasme. J'aperçois +bien autour de ces fleurs et de cette lampe, des vols de petits +papillons microscopiques, mais je distingue à peine des points +brillants et des points noirs, et je crains que vous ne puisiez dans +votre imagination les splendeurs dont il vous plaît de les revêtir. + +--Elle ne voit pas! elle ne distingue pas! s'écria douloureusement la +fée aux gros yeux. Pauvre petite! j'en étais sûre! Je vous l'avais +bien dit, que votre infirmité vous priverait des joies que je savoure! +Heureusement, j'ai su compatir à la débilité de vos organes; voici un +instrument dont je ne me sers jamais, moi, et que j'ai emprunté pour +vous à vos parents. Prenez et regardez. + +Elle offrait à Elsie une forte loupe, dont, faute d'habitude, Elsie +eut quelque peine à se servir. Enfin, elle réussit, après une certaine +fatigue, à distinguer la réelle et surprenante beauté d'un de ces +petits êtres; elle en fixa un autre et vit que miss Barbara ne l'avait +pas trompée: l'or, la pourpre, l'améthyste, le grenat, l'orange, les +perles et les roses se condensaient en ornements symétriques sur +les manteaux et les robes de ces imperceptibles personnages. Elsie +demandait naïvement pourquoi tant de richesse et de beauté étaient +prodiguées à des êtres qui vivent tout au plus quelques jours et qui +volent la nuit, à peine saisissables au regard de l'homme. + +--Ah! voilà! répondit en riant la fée aux gros yeux. Toujours la +même question! Ma pauvre Elsie, les grandes personnes la font aussi, +c'est-à-dire qu'elles n'ont, pas plus que les enfants, l'idée saine +des lois de l'univers. Elles croient que tout a été créé pour l'homme +et que ce qu'il ne voit pas ou ne comprend pas, ne devrait pas +exister. Mais moi, la fée aux gros yeux, comme on m'appelle, je sais +que ce qui est simplement beau est aussi important que ce que l'homme +utilise, et je me réjouis quand je contemple des choses ou des êtres +merveilleux dont personne ne songe à tirer parti. Mes chers petits +papillons sont répandus par milliers de milliards sur la terre, ils +vivent modestement en famille sur une petite feuille, et personne n'a +encore eu l'idée de les tourmenter. + +--Fort bien, dit Elsie, mais les oiseaux, les fauvettes, les +rossignols s'en nourrissent, sans compter les chauves-souris! + +--Les chauves-souris! Ah! vous m'y faites songer! La lumière qui +attire mes pauvres petits amis et qui me permet de les contempler, +attire aussi ces horribles bêtes qui rôdent des nuits entières, la +gueule ouverte, avalant tout ce qu'elles rencontrent. Allons, le bal +est fini, éteignons cette lampe. Je vais allumer ma lanterne, car la +lune est couchée, et je vais vous reconduire au château. + +Comme elles descendaient les marches du petit perron du pavillon: + +--Je vous l'avais bien dit, Elsie, ajouta miss Barbara, vous avez été +déçue dans votre attente, vous n'avez vu qu'imparfaitement mes petites +fées de la nuit et leur danse fantastique autour de mes fleurs. Avec +une loupe, on ne voit qu'un objet à la fois, et, quand cet objet est +un être vivant, on ne le voit qu'au repos. Moi, je vois tout mon cher +petit monde à la fois, je ne perds rien de ses allures et de ses +fantaisies. Je vous en ai montré fort peu aujourd'hui. La soirée était +trop fraîche et le vent ne donnait pas du bon côté. C'est dans les +nuits d'orage que j'en vois des milliers se réfugier chez moi, ou que +je les surprends dans leurs abris de feuillage et de fleurs. Je vous +en ai nommé quelques-uns, mais il y en a une multitude d'autres qui, +selon la saison, éclosent à une courte existence d'ivresse, de parure +et de fêtes. On ne les connaît pas tous, bien que certaines personnes +savantes et patientes les étudient avec soin et que l'on ait publié +de gros livres où ils sont admirablement représentés avec un fort +grossissement pour les yeux faibles; mais ces livres ne suffisent pas, +et chaque personne bien douée et bien intentionnée peut grossir le +catalogue acquis à la science par des découvertes et des observations +nouvelles. Pour ma part, j'en ai trouvé un grand nombre qui n'ont +encore ni leurs noms ni leurs portraits publiés, et je m'ingénie à +réparer à leur profit l'ingratitude ou le dédain de la science. Il est +vrai qu'ils sont si petits, si petits, que peu de personnes daigneront +les observer. + +--Est-ce qu'il y en a de plus petits que ceux que vous m'avez montrés? +dit Elsie, qui voyant miss Barbara arrêtée sur le perron, s'était +appuyée sur la rampe. + +Elsie avait veillé plus tard que de coutume, elle n'avait pas eu toute +la surprise et tout le plaisir qu'elle se promettait et le sommeil +commençait à la gagner. + +--Il y a des êtres infiniment petits, dont on ne devrait pas parler +sans respect, répliqua miss Barbara, qui ne faisait pas attention à la +fatigue de son élève. Il y en a qui échappent au regard de l'homme et +aux plus forts grossissements des instruments. Du moins je le présume +et je le crois, moi qui en vois plus que la plupart des gens n'en +peuvent voir. Qui peut dire à quelles dimensions, apparentes pour +nous, s'arrête la vie universelle? Qui nous prouve que les puces n'ont +pas des puces, lesquelles nourrissent à leur tour des puces qui en +nourrissent d'autres, et ainsi jusqu'à l'infini? Quant aux papillons, +puisque les plus petits que nous puissions apercevoir sont +incontestablement plus beaux que les gros, il n'y a pas de raison pour +qu'il n'en existe pas une foule d'autres encore plus beaux et plus +petits dont les savants ne soupçonneront jamais l'existence. + +Miss Barbara en était là de sa démonstration, sans se douter qu'Elsie, +qui s'était laissée glisser sur les marches du perron, dormait de +tout son coeur, lorsqu'un choc inattendu enleva brusquement la petite +lanterne des mains de la gouvernante et fit tomber cet objet sur les +genoux d'Elsie réveillée en sursaut. + +--Une chauve-souris! une chauve-souris! s'écria Barbara éperdue en +cherchant à ramasser la lanterne éteinte et brisée. + +Elsie s'était vivement levée sans savoir où elle était. + +--Là! là! criait Barbara, sur votre jupe, l'horrible bête est tombée +aussi, je l'ai vue tomber, elle est sur vous! + +Elsie n'avait pas peur des chauves-souris, mais elle savait que, si +un choc léger les étourdit, elles ont de bonnes petites dents pour +mordre, quand on veut les prendre, et, avisant un point noir sur sa +robe, elle le saisit dans son mouchoir en disant: + +--Je la tiens, tranquillisez-vous, miss Barbara, je la tiens bien! + +--Tuez-la, étouffez-la, Elsie! Serrez bien fort, étouffez ce mauvais +génie, cet affreux précepteur qui me persécute! + +Elsie ne comprenait plus rien à la folie de sa gouvernante; elle +n'aimait pas à tuer et trouvait les chauves-souris fort utiles, vu +qu'elles détruisent une multitude de cousins et d'insectes nuisibles. +Elle secoua son mouchoir instinctivement pour faire échapper le pauvre +animal; mais quelle fut sa surprise, quelle fut sa frayeur en voyant +M. Bat s'échapper du mouchoir et s'élancer sur miss Barbara, comme +s'il eût voulu la dévorer! + +Elsie s'enfuit à travers les plates-bandes, en proie à une terreur +invincible. Mais, au bout de quelques instants, elle fut prise de +remords, se retourna et revint sur ses pas pour porter secours à son +infortunée gouvernante. Miss Barbara avait disparu et la chauve-souris +volait en rond autour du pavillon. + +--Mon Dieu! s'écria Elsie désespérée, cette bête cruelle a avalé ma +pauvre fée! Ah! si j'avais su, je ne lui aurais pas sauvé la vie! + +La chauve-souris disparut et M. Bat se trouva devant Elsie. + +--Ma chère enfant, lui dit-il, c'est bien et c'est raisonnable de +sauver la vie à de pauvres persécutés. Ne vous repentez pas d'une +bonne action, miss Barbara n'a eu aucun mal. En l'entendant crier, +j'étais accouru, vous croyant l'une et l'autre menacées de quelque +danger sérieux. Votre gouvernante s'est réfugiée et barricadée chez +elle en m'accablant d'injures que je ne mérite pas. Puisqu'elle vous +abandonne à ce qu'elle regarde comme un grand péril, voulez-vous me +permettre de vous reconduire à votre bonne, et n'aurez-vous point peur +de moi? + +--Vraiment, je n'ai jamais eu peur de vous, monsieur Bat, répondit +Elsie, vous n'êtes point méchant, mais vous êtes fort singulier. + +--Singulier, moi? Qui peut vous faire penser que j'aie une singularité +quelconque? + +--Mais... je vous ai tenu dans mon mouchoir tout à l'heure, monsieur +Bat, et permettez-moi de vous dire que vous vous exposiez beaucoup, +car, si j'avais écouté miss Barbara, c'était fait de vous! + +--Chère miss Elsie, répondit le précepteur en riant, je comprends +maintenant ce qui s'est passé et je vous bénis de m'avoir soustrait à +la haine de cette pauvre fée, qui n'est pas méchante non plus, mais +qui est bien plus singulière que moi! + +Quand Elsie eut bien dormi, elle trouva fort invraisemblable que M. +Bat eût le pouvoir de devenir homme ou bête à volonté. A déjeuner, +elle remarqua qu'il avalait avec délices des tranches de boeuf +saignant, tandis que miss Barbara ne prenait que du thé. Elle en +conclut que le précepteur n'était pas homme à se régaler de _micros_, +et que la gouvernante suivait un régime propre à entretenir ses +vapeurs. + + +FIN + + + + +TABLE + + +LE CHÊNE PARLANT + +LE CHIEN ET LA FLEUR SACRÉE + +L'ORGUE DU TITAN + +CE QUE DISENT LES FLEURS + +LE MARTEAU ROUGE + +LA FÉE POUSSIÈRE + +LE GNOME DES HUITRES + +LA FÉE AUX GROS YEUX + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12338 *** diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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If you are not located in the United States, you +will have to check the laws of the country where you are located before +using this eBook. + +Title: Contes d'une grand-mère + +Author: George Sand + +Release Date: May 14, 2004 [eBook #12338 +[Most recently updated: October 28, 2023]] + +Language: French + +Produced by: Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES D'UNE GRAND-MÈRE *** + + + + +CONTS D'UNE GRAND'MÈRE + +LE CHENE PARLANT + +LE CHIEN ET LA FLEUR SACRÉE +L'ORGUE DU TITAN +CE QUE DISENT LES FLEURS +LE MARTEAU ROUGE +LA FÉE POUSSIÈRE +LE GNOME DES HUITRES +LA FÉE AUX GROS YEUX + +PAR GEORGE SAND + +1876 + + +[Note du transcripteur: Ce text utilise l'orthographe du XIXe siècle: +siège = siége, piège = piége, etc.] + + +CONTES D'UNE GRAND'MÈRE + + * * * * * + +LE CHÊNE PARLANT + +A MADEMOISELLE BLANCHE AMIC + + +Il y avait autrefois en la forêt de Cernas un gros vieux chêne qui +pouvait bien avoir cinq cents ans. La foudre l'avait frappé plusieurs +fois, et il avait dû se faire une tête nouvelle, un peu écrasée, mais +épaisse et verdoyante. + +Longtemps ce chêne avait eu une mauvaise réputation. Les plus vieilles +gens du village voisin disaient encore que, dans leur jeunesse, ce +chêne parlait et menaçait ceux qui voulaient se reposer sous son +ombrage. Ils racontaient que deux voyageurs, y cherchant un abri, +avaient été foudroyés. L'un d'eux était mort sur le coup; l'autre +s'était éloigné à temps et n'avait été qu'étourdi, parce qu'il avait +été averti par une voix qui lui criait: + +--Va-t'en vite! + +L'histoire était si ancienne qu'on n'y croyait plus guère, et, bien +que cet arbre portât encore le nom de _chêne parlant_, les pâtours +s'en approchaient sans trop de crainte. Pourtant le moment vint où il +fut plus que jamais réputé sorcier après l'aventure d'Emmi. + +Emmi était un pauvre petit gardeur de cochons, orphelin et +très-malheureux, non-seulement parce qu'il était mal logé, mal nourri +et mal vêtu, mais encore parce qu'il détestait les bêtes que la misère +le forçait à soigner. Il en avait peur, et ces animaux, qui sont plus +fins qu'ils n'en ont l'air, sentaient bien qu'il n'était pas le maître +avec eux. Il s'en allait dès le matin, les conduisant à la glandée, +dans la forêt. Le soir, il les ramenait à la ferme, et c'était pitié +de le voir, couvert de méchants haillons, la tête nue, ses cheveux +hérissés par le vent, sa pauvre petite figure pâle, maigre, terreuse, +l'air triste, effrayé, souffrant, chassant devant lui ce troupeau +de bêtes criardes, au regard oblique, à la tête baissée, toujours +menaçante. A le voir ainsi courir à leur suite sur les sombres +bruyères, dans la vapeur rouge du premier crépuscule, on eût dit d'un +follet des landes chassé par une rafale. + +Il eût pourtant été aimable et joli, ce pauvre petit porcher, s'il eût +été soigné, propre, heureux comme vous autres, mes chers enfants qui +me lisez. Lui ne savait pas lire, il ne savait rien, et c'est tout au +plus s'il savait parler assez pour demander le nécessaire, et, comme +il était craintif, il ne le demandait pas toujours, c'était tant pis +pour lui si on l'oubliait. + +Un soir, les pourceaux rentrèrent tout seuls à l'étable, et le porcher +ne parut pas à l'heure du souper. On n'y fit attention que quand la +soupe aux raves fut mangée, et la fermière envoya un de ses gars pour +appeler Emmi. Le gars revint dire qu'Emmi n'était ni à l'étable, ni +dans le grenier, où il couchait sur la paille. On pensa qu'il était +allé voir sa tante, qui demeurait aux environs, et on se coucha sans +plus songer à lui. + +Le lendemain matin, on alla chez la tante, et on s'étonna d'apprendre +qu'Emmi n'avait point passé la nuit chez elle. Il n'avait pas reparu +au village depuis la veille. On s'enquit de lui aux alentours, +personne ne l'avait vu. On le chercha en vain dans la forêt. On +pensa que les sangliers et les loups l'avaient mangé. Pourtant on ne +retrouva ni sa sarclette--sorte de houlette à manche court dont se +servent les porchers,--ni aucune loque de son pauvre vêtement; on +en conclut qu'il avait quitté le pays pour vivre en vagabond, et le +fermier dit que ce n'était pas un grand dommage, que l'enfant n'était +bon à rien, n'aimant pas ses bêtes et n'ayant pas su s'en faire aimer. + +Un nouveau porcher fut loué pour le reste de l'année, mais la +disparition d'Emmi effrayait tous les gars du pays; la dernière fois +qu'on l'avait vu, il allait du côté du chêne parlant, et c'était là +sans doute qu'il lui était arrivé malheur. Le nouveau porcher eut bien +soin de n'y jamais conduire son troupeau et les autres enfants se +gardèrent d'aller jouer de ce côté-là. + +Vous me demandez ce qu'Emmi était devenu. Patience, je vais vous le +dire. + +La dernière fois qu'il était allé à la forêt avec ses bêtes, il avait +avisé à quelque distance du gros chêne une touffe de favasses en +fleurs. La favasse ou féverole, c'est cette jolie papilionacée à +grappes roses que vous connaissez, la gesse tubéreuse; les tubercules +sont gros comme une noisette, un peu âpres quoique sucrés. Les enfants +pauvres en sont friands; c'est une nourriture qui ne coûte rien et +que les pourceaux, qui en sont friands aussi, songent seuls à leur +disputer. Quand on parle des anciens anachorètes vivant de _racines_, +on peut être certain que le mets le plus recherché de leur austère +cuisine était, dans nos pays du centre, le tubercule de cette gesse. + +Emmi savait bien que les favasses ne pouvaient pas encore être bonnes +à manger, car on n'était qu'au commencement de l'automne, mais il +voulait marquer l'endroit pour venir fouiller la terre quand la tige +et la fleur seraient desséchées. Il fut suivi par un jeune porc qui +se mit à fouiller et qui menaçait de tout détruire, lorsque Emmi, +impatienté de voir le ravage inutile de cette bête vorace, lui +allongea un coup de sa sarclette sur le groin. Le fer de la sarclette +était fraîchement repassé et coupa légèrement le nez du porc, qui jeta +un cri d'alarme. Vous savez comme ces animaux se soutiennent entre +eux, et comme certains de leurs appels de détresse les mettent tous +en fureur contre l'ennemi commun; d'ailleurs, ils en voulaient depuis +longtemps à Emmi, qui ne leur prodiguait jamais ni caresses ni +compliments. Ils se rassemblèrent en criant à qui mieux mieux et +l'entourèrent pour le dévorer. Le pauvre enfant prit la fuite, ils le +poursuivirent; ces bêtes ont, vous le savez, l'allure effroyablement +prompte; il n'eut que le temps d'atteindre le gros chêne, d'en +escalader les aspérités et de se réfugier dans les branches. Le +farouche troupeau resta au pied, hurlant, menaçant, essayant de fouir +pour abattre l'arbre. Mais le chêne parlant avait de formidables +racines qui se moquaient bien d'un troupeau de cochons. Les +assaillants ne renoncèrent pourtant à leur entreprise qu'après le +coucher du soleil. Alors, ils se décidèrent à regagner la ferme, et +le petit Emmi, certain qu'ils le dévoreraient s'il y allait avec eux, +résolut de n'y retourner jamais. + +Il savait bien que le chêne passait pour être un arbre enchanté, mais +il avait trop à se plaindre des vivants pour craindre beaucoup les +esprits. Il n'avait vécu que de misère et de coups; sa tante était +très-dure pour lui: elle l'obligeait à garder les porcs, lui qui en +avait toujours eu horreur. Il était né comme cela, elle lui en faisait +un crime, et, quand il venait la voir en la suppliant de le reprendre +avec elle, elle le recevait, comme on dit, avec une volée de bois +vert. Il la craignait donc beaucoup, et tout son désir eût été de +garder les moutons dans une autre ferme où les gens eussent été moins +avares et moins mauvais pour lui. + +Dans le premier moment après le départ des pourceaux, il ne sentit +que le plaisir d'être débarrassé de leurs cris farouches et de leurs +menaces, et il résolut de passer la nuit où il était. Il avait encore +du pain dans son sac de toile bise, car, durant le siége qu'il avait +soutenu, il n'avait pas eu envie de manger. Il en mangea la moitié, +réservant le reste pour son déjeuner; après cela, à la grâce de Dieu! + +Les enfants dorment partout. Pourtant Emmi ne dormait guère. Il était +malingre, souvent fiévreux, et rêvait plutôt qu'il ne se reposait +l'esprit durant son sommeil. Il s'installa du mieux qu'il put entre +deux maîtresses branches garnies de mousse, et il eut grande envie de +dormir; mais le vent qui faisait mugir le feuillage et grincer les +branches l'effraya, et il se mit à songer aux mauvais esprits, tant +et si bien qu'il s'imagina entendre une voix grêle et fâchée qui lui +disait à plusieurs reprises: + +--Va-t'en, va-t'en d'ici! + +D'abord Emmi, tremblant et la gorge serrée, ne songea point à +répondre; mais, comme, en même temps que le vent s'apaisait, la voix +du chêne s'adoucissait et semblait lui murmurer à l'oreille d'un ton +maternel et caressant: «Va-t'en, Emmi, va-t'en!» Emmi se sentit le +courage de répondre: + +--Chêne, mon beau chêne, ne me renvoie pas. Si je descends, les loups +qui courent la nuit me mangeront. + +--Va, Emmi, va! reprit la voix encore plus radoucie. + +--Mon bon chêne parlant, reprit aussi Emmi d'un ton suppliant, ne +m'envoie pas avec les loups. Tu m'as sauvé des porcs, tu as été doux +pour moi, sois-le encore. Je suis un pauvre enfant malheureux, et je +ne puis ni ne voudrais te faire aucun mal: garde-moi cette nuit; si tu +l'ordonnes, je m'en irai demain matin. + +La voix ne répliqua plus, et la lune argenta faiblement les feuilles. +Emmi en conclut qu'il lui était permis de rester, ou bien qu'il avait +rêvé les paroles qu'il avait cru entendre. Il s'endormit et, chose +étrange, il ne rêva plus et ne fit plus qu'un somme jusqu'au jour. Il +descendit alors et secoua la rosée qui pénétrait son pauvre vêtement. + +--Il faut pourtant, se dit-il, que je retourne au village, je dirai +à ma tante que mes porcs ont voulu me manger, que j'ai été obligé de +coucher sur un arbre, et elle me permettra d'aller chercher une autre +condition. + +Il mangea le reste de son pain; mais, au moment de se remettre en +route, il voulut remercier le chêne qui l'avait protégé le jour et la +nuit. + +--Adieu et merci, mon bon chêne, dit-il en baisant l'écorce, je +n'aurai plus jamais peur de toi, et je reviendrai te voir pour te +remercier encore. + +Il traversa la lande, et il se dirigeait vers la chaumière de sa +tante, lorsqu'il entendit parler derrière le mur du jardin de la +ferme. + +--Avec tout ça, disait un des gars, notre porcher n'est pas revenu, on +ne l'a pas vu chez sa tante, et il a abandonné son troupeau. C'est un +sans-coeur et un paresseux à qui je donnerai une jolie roulée de +coups de sabot, pour le punir de me faire mener ses bêtes aux champs +aujourd'hui à sa place. + +--Qu'est-ce que ça te fait, de mener les porcs? dit l'autre gars. + +--C'est une honte à mon âge, reprit le premier: cela convient à un +enfant de dix ans, comme le petit Emmi; mais, quand on en a douze, on +a droit à garder les vaches ou tout au moins les veaux. + +Les deux gars furent interrompus par leur père. + +--Allons vite, dit-il, à l'ouvrage! Quant à ce porcher de malheur, +si les loups l'ont mangé, c'est tant pis pour lui; mais, si je le +retrouve vivant, je l'assomme. Il aura beau aller pleurer chez sa +tante, elle est décidée à le faire coucher avec les cochons pour lui +apprendre à faire le fier et le dégoûté. + +Emmi, épouvanté de cette menace, se le tint pour dit. Il se cacha dans +une meule de blé, où il passa la journée. Vers le soir, une chèvre qui +rentrait à l'étable, et qui s'attardait à lécher je ne sais quelle +herbe, lui permit de la traire. Quand il eut rempli et avalé deux ou +trois fois le contenu de sa sébile de bois, il se renfonça dans les +gerbes jusqu'à la nuit. Quand il fit tout à fait sombre et que tout le +monde fut couché, il se glissa jusqu'à son grenier et y prit diverses +choses qui lui appartenaient, quelques écus gagnés par lui que le +fermier lui avait remis la veille et dont sa tante n'avait pas encore +eu le temps de le dépouiller, une peau de chèvre et une peau de mouton +dont il se servait l'hiver, un couteau neuf, un petit pot de terre, un +peu de linge fort déchiré. Il mit le tout dans son sac, descendit dans +la cour, escalada la barrière et s'en alla à petits pas pour ne pas +faire de bruit; mais, comme il passait près de l'étable à porcs, ces +maudites bêtes le sentirent ou l'entendirent et se prirent à crier +avec fureur. Alors, Emmi, craignant que les fermiers, réveillés dans +leur premier sommeil, ne se missent à ses trousses, prit sa course et +ne s'arrêta qu'au pied du chêne parlant. + +--Me voilà revenu, mon bon ami, lui dit-il. Permets-moi de passer +encore une nuit dans tes branches. Dis si tu le veux! + +Le chêne ne répondit pas. Le temps était calme, pas une feuille ne +bougeait. Emmi pensa que qui ne dit mot consent. Tout chargé qu'il +était, il se hissa adroitement jusqu'à la grosse enfourchure où il +avait passé la nuit précédente, et il y dormit parfaitement bien. + +Le jour venu, il se mit en quête d'un endroit convenable pour cacher +son argent et son bagage, car il n'était encore décidé à rien sur les +moyens de s'éloigner du pays sans être vu et ramené de force à la +ferme. Il grimpa au-dessus de la place où il se trouvait. Il découvrit +alors dans le tronc principal du gros arbre un trou noir fait par la +foudre depuis bien longtemps, car le bois avait formé tout autour un +gros bourrelet d'écorce. Au fond de cette cachette, il y avait de la +cendre et de menus éclats de bois hachés par le tonnerre. + +--Vraiment, se dit l'enfant, voilà un lit très-doux et très-chaud où +je dormirai sans risque de tomber en rêvant. Il n'est pas grand, mais +il l'est assez pour moi. Voyons pourtant s'il n'est pas habité par +quelque méchante bête. + +Il fureta tout l'intérieur de ce refuge, et vit qu'il était percé par +en haut, ce qui devait amener un peu d'humidité dans les temps de +pluie. Il se dit qu'il était bien facile de boucher ce trou avec de la +mousse. Une chouette avait fait son nid dans le conduit. + +--Je ne te dérangerai pas, pensa Emmi, mais je fermerai la +communication. Comme cela, nous serons chacun chez nous. + +Quand il eut préparé son nid pour la nuit suivante et installé son +bagage en sûreté, il s'assit dans son trou, les jambes dehors appuyées +sur une branche, et se mit à songer vaguement à la possibilité de +vivre dans un arbre; mais il eût souhaité que cet arbre fût au coeur +de la forêt au lieu d'être auprès de la lisière, exposé aux regards +des bergers et porchers qui y amenaient leurs troupeaux. Il ne pouvait +prévoir que, par suite de sa disparition, l'arbre deviendrait un objet +de crainte, et que personne n'en approcherait plus. + +La faim commençait à se faire sentir, et, bien qu'il fût très-petit +mangeur, il se ressentait bien de n'avoir rien pris de solide la +veille. Irait-il déterrer les favasses encore vertes qu'il avait +remarquées à quelques pas de là? ou irait-il jusqu'aux châtaigniers +qui poussaient plus avant dans la forêt? + +Comme il se préparait à descendre, il vit que la branche sur laquelle +reposaient ses pieds n'appartenait pas à son chêne. C'était celle d'un +arbre voisin qui entre-croisait ses belles et fortes ramures avec +celles du chêne parlant. Emmi se hasarda sur cette branche et gagna le +chêne voisin qui avait, lui aussi, pour proche voisin un autre arbre +facile à atteindre. Emmi, léger comme un écureuil, s'aventura ainsi +d'arbre en arbre jusqu'aux châtaigniers où il fit une bonne récolte. +Les châtaignes étaient encore petites et pas très-mûres; mais il n'y +regardait pas de bien près, et il mit comme qui dirait pied à terre +pour les faire cuire dans un endroit bien désert et bien caché où les +charbonniers avaient fait autrefois une fournée. Le rond marqué par le +feu était entouré de jeunes arbres qui avaient repoussé depuis: il y +avait beaucoup de menus déchets à demi brûlés. Emmi n'eut pas de peine +à en faire un tas et à y mettre le feu au moyen d'un caillou qu'il +battit du dos de son couteau, et il recueillit l'étincelle avec des +feuilles sèches, tout en se promettant de faire provision d'amadou sur +les arbres décrépits, qui ne manquaient pas dans la forêt. L'eau d'une +rigole lui permit de faire cuire ses châtaignes dans son petit pot de +terre, à couvercle percé, destiné à cet usage. C'est un meuble dont en +ce pays-là tout pâtour est nanti. + +Emmi, qui ne rentrait souvent que le soir à la ferme, à cause de la +grande distance où il devait mener ses bêtes, était donc habitué à se +nourrir lui-même, et il ne fut pas embarrassé de cueillir son dessert +de framboises et de mûres sauvages sur les buissons de la petite +clairière. + +--Voilà, pensa-t-il, ma cuisine et ma salle à manger trouvées. + +Et il se mit à nettoyer le cours du filet d'eau qu'il avait à sa +portée. Avec sa sarclette, il enleva les herbes pourries, creusa un +petit réservoir, débarrassa un petit saut que l'eau faisait dans la +glaise et l'épura avec du sable et des cailloux. Cet ouvrage l'occupa +jusque vers le coucher du soleil. Il ramassa son pot et sa houlette, +et, remontant sur les branches dont il avait éprouvé la solidité, il +retrouva son chemin d'écureuil, grimpant et sautant d'arbre en arbre +jusqu'à son chêne. Il rapportait une épaisse brassée de fougère et de +mousse bien sèche dont il fit son lit dans le trou déjà nettoyé. Il +entendit bien la chouette sa voisine qui s'inquiétait et grognait +au-dessus de sa tête. + +--Ou elle délogera, pensa-t-il, ou elle s'y habituera. Le bon chêne ne +lui appartient pas plus qu'à moi. + +Habitué à vivre seul, Emmi ne s'ennuya pas. Être débarrassé de la +compagnie des pourceaux fut même pour lui une source de bonheur +pendant plusieurs jours. Il s'accoutuma à entendre hurler les loups. +Il savait qu'ils restaient au coeur de la forêt et n'approchaient +guère de la région où il se trouvait. Les troupeaux n'y venant plus, +les compères ne s'en approchaient plus du tout. Et puis Emmi apprit à +connaître leurs habitudes. En pleine forêt, il n'en rencontrait jamais +dans les journées claires. Ils n'avaient de hardiesse que dans les +temps de brouillard, et encore cette hardiesse n'était-elle pas +grande. Ils suivaient quelquefois Emmi à distance, mais il lui +suffisait de se retourner et d'imiter le bruit d'un fusil qu'on arme +en frappant son couteau contre le fer de sa sarclette pour les mettre +en fuite. Quant aux sangliers, Emmi les entendait quelquefois, il ne +les voyait jamais; ce sont des animaux mystérieux qui n'attaquent +jamais les premiers. + +Quand il vit approcher l'époque de la cueillette des châtaignes, +il fit sa provision qu'il cacha dans un autre arbre creux à peu de +distance de son chêne; mais les rats et les mulots les lui disputèrent +si bien, qu'il dut les enterrer dans le sable, où elles se +conservèrent jusqu'au printemps. D'ailleurs, Emmi avait largement de +quoi se nourrir. La lande étant devenue absolument déserte, il put +s'aventurer la nuit jusqu'aux endroits cultivés et y déterrer des +pommes de terre et des raves; mais c'était voler et la chose lui +répugnait. Il amassa quantité de favasses dans les jachères et fit des +lacets pour prendre des alouettes en ramassant deçà et delà des crins +laissés aux buissons par les chevaux au pâturage. Les pâtours savent +tirer parti de tout et ne laissent rien perdre. Emmi ramassa assez de +flocons de laine sur les épines des clôtures pour se faire une espèce +d'oreiller; plus tard, il se fabriqua une quenouille et un fuseau et +apprit tout seul à filer. Il se fit des aiguilles à tricoter avec du +fil de fer qu'il trouva à une barrière mal raccommodée, qu'on répara +encore et qu'il dépouilla de nouveau pour fabriquer des collets à +prendre les lapins. Il réussit donc à se faire des bas et à manger de +la viande. Il devint un chasseur des plus habiles; épiant jour et nuit +toutes les habitudes du gibier, initié à tous les mystères de la lande +et de la forêt, il tendit ses piéges à coup sûr et se trouva dans +l'abondance. + +Il eut même du pain à discrétion, grâce à une vieille mendiante +idiote, qui, toutes les semaines, passait au pied du chêne et y +déposait sa besace pleine, pour se reposer. Emmi, qui la guettait, +descendait de son arbre, la tête couverte de sa peau de chèvre, et lui +donnait une pièce de gibier en échange d'une partie de son pain. Si +elle avait peur de lui, sa peur ne se manifestait que par un rire +stupide et une obéissance dont elle n'avait du reste point à se +repentir. + +Ainsi se passa l'hiver, qui fut très-doux, et l'été suivant, qui fut +chaud et orageux. Emmi eut d'abord grand'peur du tonnerre, car la +foudre frappa plusieurs fois des arbres assez proches du sien; mais il +remarqua que le chêne parlant, ayant été écimé longtemps auparavant +et s'étant refait une cime en parasol, n'attirait plus le fluide, qui +s'attaquait à des arbres plus élevés et de forme conique. Il finit par +dormir aux roulements et aux éclats du tonnerre sans plus de souci que +la chouette sa voisine. + +Dans cette solitude, Emmi, absorbé par le soin incessant d'assurer +sa vie et de préserver sa liberté, n'eut pas le temps de connaître +l'ennui. On pouvait le traiter de paresseux, il savait bien, lui, +qu'il avait plus de mal à se donner pour vivre seul que s'il fût resté +à la ferme. Il acquérait aussi plus d'intelligence, de courage et +de prévision que dans la vie ordinaire. Pourtant, quand cette vie +exceptionnelle fut réglée à souhait et qu'elle exigea moins de temps +et de souci, il commença à réfléchir et à sentir sa petite conscience +lui adresser certaines questions embarrassantes. Pourrait-il vivre +toujours ainsi aux dépens de la forêt sans servir personne et sans +contenter aucun de ses semblables? Il s'était pris d'une espèce +d'amitié pour la vieille Catiche, l'idiote qui lui cédait son pain +en échange de ses lapins et de ses chapelets d'alouettes. Comme elle +n'avait pas de mémoire, ne parlait presque pas et ne racontait par +conséquent à personne ses entrevues avec lui, il était arrivé à se +montrer à elle à visage découvert, et elle ne le craignait plus. Ses +rires hébétés laissaient deviner une expression de plaisir quand elle +le voyait descendre de son arbre. Emmi s'étonnait lui-même de partager +ce plaisir; il ne se disait pas, mais il sentait que la présence d'une +créature humaine, si dégradée qu'elle soit, est une sorte de bienfait +pour celui qui s'est condamné à vivre seul. Un jour qu'elle lui +semblait moins abrutie que de coutume, il essaya de lui parler et de +lui demander où elle demeurait. Elle cessa tout à coup de rire, et lui +dit d'une voix nette et d'un ton sérieux: + +--Veux-tu venir avec moi, petit? + +--Où? + +--Dans ma maison; si tu veux être mon fils, je te rendrai riche et +heureux. + +Emmi s'étonna beaucoup d'entendre parler distinctement et +raisonnablement la vieille Catiche. La curiosité lui donnait quelque +envie de la croire, mais un coup de vent agita les branches au-dessus +de sa tête, et il entendit la voix du chêne lui dire: + +--N'y va pas! + +--Bonsoir et bon voyage, dit-il à la vieille; mon arbre ne veut pas +que je le quitte. + +--Ton arbre est un sot, reprit-elle, ou plutôt c'est toi qui es une +bête de croire à la parole des arbres. + +--Vous croyez que les arbres ne parlent pas? Vous vous trompez bien! + +--Tous les arbres parlent quand le vent se met après eux, mais ils ne +savent pas ce qu'ils disent; c'est comme s'ils ne disaient rien. + +Emmi fut fâché de cette explication positive d'un fait merveilleux. Il +répondit à Catiche: + +--C'est vous qui radotez, la vieille. Si tous les arbres font comme +vous, mon chêne du moins sait ce qu'il veut et ce qu'il dit. + +La vieille haussa les épaules, ramassa sa besace et s'éloigna en +reprenant son rire d'idiote. + +Emmi se demanda si elle jouait un rôle ou si elle avait des moments +lucides. Il la laissa partir et la suivit, en se glissant d'arbre en +arbre sans qu'elle s'en aperçût. Elle n'allait pas vite et marchait +le dos courbé, la tête en avant, la bouche entr'ouverte, l'oeil fixé +droit devant elle; mais cet air exténué ne l'empêchait pas d'avancer +toujours sans se presser ni se ralentir, et elle traversa ainsi la +forêt pendant trois bonnes heures de marche, jusqu'à un pauvre hameau +perché sur une colline derrière laquelle d'autres bois s'étendaient à +perte de vue. Emmi la vit entrer dans une méchante cahute isolée des +autres habitations, qui, pour paraître moins misérables, n'en étaient +pas moins un assemblage de quelques douzaines de taudis. Il n'osa pas +s'aventurer plus loin que les derniers arbres de la forêt et revint +sur ses pas, bien convaincu que, si la Catiche avait un _chez elle_, +il était plus pauvre et plus laid que le trou de l'arbre parlant. + +Il regagna son logis du grand chêne et n'y arriva que vers le soir, +harassé de fatigue, mais content de se retrouver chez lui. Il avait +gagné à ce voyage de connaître l'étendue de la forêt et la proximité +d'un village; mais ce village paraissait bien plus mal partagé que +celui de Cernas, où Emmi avait été élevé. C'était tout pays de landes +sans trace de culture, et les rares bestiaux qu'il avait vus paître +autour des maisons n'avaient que la peau sur les os. Au delà, il +n'avait aperçu que les sombres horizons des forêts. Ce n'est donc pas +de ce côté-là qu'il pouvait songer à trouver une condition meilleure +que la sienne. + +Au bout de la semaine, la Catiche arriva à l'heure ordinaire. Elle +revenait de Cernas, et il lui demanda des nouvelles de sa tante pour +voir si cette vieille aurait le pouvoir et la volonté de lui répondre +comme la dernière fois. Elle répondit très-nettement: + +--La grand'Nanette est remariée, et, si tu retournes chez elle, elle +tâchera de te faire mourir pour se débarrasser de toi. + +--Parlez-vous raisonnablement? dit Emmi; et me dites-vous la vérité? + +--Je te dis la vérité. Tu n'as plus qu'à te rendre à ton maître pour +vivre avec les cochons, ou à chercher ton pain avec moi, ce qui te +vaudrait mieux que tu ne penses. Tu ne pourras pas toujours vivre +dans la forêt. Elle est vendue, et sans doute on va abattre les vieux +arbres. Ton chêne y passera comme les autres. Crois-moi, petit. On +ne peut vivre nulle part sans gagner de l'argent. Viens avec moi, tu +m'aideras à en gagner beaucoup, et, quand je mourrai, je te laisserai +celui que j'ai. + +Emmi était si étonné d'entendre causer et raisonner l'idiote, qu'il +regarda son arbre et prêta l'oreille comme s'il lui demandait conseil. + +--Laisse donc cette vieille bûche tranquille, reprit la Catiche. Ne +sois pas si sot et viens avec moi. + +Comme l'arbre ne disait mot, Emmi suivit la vieille, qui, chemin +faisant, lui révéla son secret. + +«--Je suis venue au monde loin d'ici, pauvre comme toi et orpheline. +J'ai été élevée dans la misère et les coups. J'ai gardé aussi les +cochons, et, comme toi, j'en avais peur. Comme toi, je me suis sauvée; +mais, en traversant une rivière sur un vieux pont décrépit, je suis +tombée à l'eau d'où on m'a retirée comme morte. Un bon médecin chez +qui on m'a portée m'a fait revenir à la vie; mais j'étais idiote, +sourde, et ne pouvant presque plus parler. Il m'a gardée par charité, +et, comme il n'était pas riche, le curé de l'endroit a fait des quêtes +pour moi, et les dames m'ont apporté des habits, du vin, des douceurs, +tout ce qu'il me fallait. Je commençais à me porter mieux, j'étais si +bien soignée! Je mangeais de la bonne viande, je buvais du bon vin +sucré, j'avais l'hiver du feu dans ma chambre, j'étais comme une +princesse, et le médecin était content. Il disait: + +«--La voilà qui entend ce qu'on lui dit. Elle retrouve les mots pour +parler. Dans deux ou trois mois d'ici, elle pourra travailler et +gagner honnêtement sa vie. + +»Et toutes les belles dames se disputaient à qui me prendrait chez +elle. + +»Je ne fus donc pas embarrassée pour trouver une place aussitôt que je +fus guérie; mais je n'avais pas le goût du travail, et on ne fut pas +content de moi. J'aurais voulu être fille de chambre, mais je ne +savais ni coudre ni coiffer; on me faisait tirer de l'eau au puits et +plumer la volaille, cela m'ennuyait. Je quittai l'endroit, croyant +être mieux ailleurs. Ce fut encore pire, on me traitait de malpropre +et de paresseuse. Mon vieux médecin était mort. On me chassa de maison +en maison, et, après avoir été l'enfant chéri de tout le monde, je +dus quitter le pays comme j'y étais venue, en mendiant mon pain; mais +j'étais plus misérable qu'auparavant. J'avais pris le goût d'être +heureuse, et on me donnait si peu, que j'avais à peine de quoi manger. +On me trouvait trop grande et de trop bonne mine pour mendier. On me +disait: + +»--Va travailler, grande fainéante! c'est une honte à ton âge de +courir les chemins quand on peut épierrer les champs à six sous par +jour. + +»Alors, je fis la boiteuse pour donner à croire que je ne pouvais +pas travailler; on trouva que j'étais encore trop forte pour ne rien +faire, et je dus me rappeler le temps où tout le monde avait pitié de +moi, parce que j'étais idiote. Je sus retrouver l'air que j'avais dans +ce temps-là, mon habitude de ricaner au lieu de parler, et je fis +si bien mon personnage, que les sous et les miches recommencèrent à +pleuvoir dans ma besace. C'est comme cela que je cours depuis une +quarantaine d'années, sans jamais essuyer de refus. Ceux qui ne +peuvent me donner d'argent me donnent du fromage, des fruits et du +pain plus que je n'en peux porter. Avec ce que j'ai de trop pour moi, +j'élève des poulets que j'envoie au marché et qui me rapportent gros. +J'ai une bonne maison dans un village où je vais te conduire. Le pays +est malheureux, mais les habitants ne le sont pas. Nous sommes tous +mendiants et infirmes, ou soi-disant tels, et chacun fait sa tournée +dans un endroit où les autres sont convenus de ne pas aller ce +jour-là. Comme ça, chacun fait ses affaires comme il veut; mais +personne ne les fait aussi bien que moi, car je m'entends mieux que +personne à paraître incapable de gagner ma vie.» + +--Le fait est, répondit Emmi, que jamais je ne vous aurais crue +capable de parler comme vous faites. + +--Oui, oui, reprit la Catiche en riant, tu as voulu m'attraper et +m'effrayer en descendant de ton arbre, coiffé en loup-garou, pour +avoir du pain. Moi, je faisais semblant d'avoir peur, mais je le +reconnaissais bien et je me disais: «Voilà un pauvre gars qui viendra +quelque jour à _Oursines-les-Bois_, et qui sera bien content de manger +ma soupe.» + +En devisant ainsi, Emmi et la Galiche arrivèrent à Oursines-les-Bois; +c'était le nom de l'endroit où demeurait la fausse idiote et qu'Emmi +avait déjà vu. + +Il n'y avait pas une âme dans ce triste hameau. Les animaux paissaient +çà et là, sans être gardés, sur une lande fertile en chardons, qui +était toute la propriété communale des habitants. Une malpropreté +révoltante dans les chemins boueux qui servaient de rues, une odeur +infecte s'exhalant de toutes les maisons, du linge déchiré séchant sur +des buissons souillés par la volaille, des toits de chaume pourri, où +poussaient des orties, un air d'abandon cynique, de pauvreté simulée +ou volontaire, c'était de quoi soulever de dégoût le coeur d'Emmi, +habitué aux verdures vierges et aux bonnes senteurs de la forêt. Il +suivit pourtant la vieille Catiche, qui le fit entrer dans sa hutte de +terre battue, plus semblable à une étable à porcs qu'à une habitation. +L'intérieur était tout différent: les murs étaient garnis de +paillassons, et le lit avait matelas et couvertures de bonne laine. +Une quantité de provisions de toute sorte: blé, lard, légumes et +fruits, tonnes de vin et même bouteilles cachetées. Il y avait de +tout, et, dans l'arrière-cour, l'épinette était remplie de grasses +volailles et de canards gorgés de pain et de son. + +--Tu vois, dit la Catiche à Emmi, que je suis autrement riche que ta +tante; elle me fait l'aumône toutes les semaines, et, si je voulais, +je porterais de meilleurs habits que les siens. Veux-tu voir mes +armoires? Rentrons, et, comme tu dois avoir faim, je vas te faire +manger un souper comme tu n'en as goûté de ta vie. + +En effet, tandis qu'Emmi admirait le contenu des armoires, la vieille +alluma le feu et tira de sa besace une tête de chèvre, qu'elle +fricassa avec des rogatons de toute sorte et où elle n'épargna ni +le sel, ni le beurre rance, ni les légumes avariés, produit de la +dernière tournée. Elle en fit je ne sais quel plat, qu'Emmi mangea +avec plus d'étonnement que de plaisir et qu'elle le força d'arroser +d'une demi-bouteille de vin bleu. Il n'avait jamais bu de vin, il +ne le trouva pas bon, mais il but quand même, et, pour lui donner +l'exemple, la vieille avala une bouteille entière, se grisa et devint +tout à fait expansive. Elle se vanta de savoir voler encore mieux que +mendier et alla jusqu'à lui montrer sa bourse, qu'elle enterrait sous +une pierre du foyer et qui contenait des pièces d'or à toutes les +effigies du siècle. Il y en avait bien pour deux mille francs. Emmi, +qui ne savait pas compter, n'apprécia pas autant qu'elle l'eût voulu +l'opulence de la mendiante. + +Quand elle lui eut tout montré: + +--A présent, lui dit-elle, je pense que tu ne voudras plus me quitter. +J'ai besoin d'un gars, et, si tu veux être à mon service, je te ferai +mon héritier. + +--Merci, répondit l'enfant; je ne veux pas mendier. + +--Eh bien, soit, tu voleras pour moi. + +Emmi eut envie de se fâcher, mais la vieille avait parlé de le +conduire le lendemain à Mauvert, où se tenait une grande foire, et, +comme il avait envie de voir du pays et de connaître les endroits où +on peut gagner sa vie honnêtement, il répondit sans montrer de colère: + +--Je ne saurais pas voler, je n'ai jamais appris. + +--Tu mens, reprit Catiche, tu voles très-habilement à la forêt de +Cernas son gibier et ses fruits. Crois-tu donc que ces choses-là +n'appartiennent à personne? Ne sais-tu pas que celui qui ne travaille +pas ne peut vivre qu'aux dépens d'autrui? Il y a longtemps que cette +forêt est quasi abandonnée. Le propriétaire était un vieux riche qui +ne s'occupait plus de rien et ne la faisait pas seulement garder. A +présent qu'il est mort, tout ça va changer et tu auras beau te cacher +comme un rat dans des trous d'arbres, on te mettra la main sur le +collet et on te conduira en prison. + +--Eh bien, alors, reprit Emmi, pourquoi voulez-vous m'enseigner à +voler pour vous? + +--Parce que, quand on sait, on n'est jamais pris. Tu réfléchiras, il +se fait tard, et il faut nous lever demain avec le jour pour aller à +la foire. Je vais t'arranger un lit sur mon coffre, un bon lit avec +une _couette_ et une couverture. Pour la première fois de ta vie, tu +dormiras comme un prince. + +Emmi n'osa résister. Quand la vieille Catiche ne faisait plus +l'idiote, elle avait quelque chose d'effrayant dans le regard et dans +la voix. Il se coucha et s'étonna d'abord de se trouver si bien; +mais, au bout d'un instant, il s'étonna de se trouver si mal. Ce gros +coussin de plumes l'étouffait, la couverture, le manque d'air libre, +la mauvaise odeur de la cuisine et le vin qu'il avait bu, lui +donnaient la fièvre. Il se leva tout effaré en disant qu'il voulait +dormir dehors, et qu'il mourrait s'il lui fallait passer la nuit +enfermé. + +La Catiche ronflait, et la porte était barricadée. Emmi se résigna à +dormir étendu sur la table, regrettant fort son lit de mousse dans le +chêne. + +Le lendemain, la Catiche lui confia un panier d'oeufs et six poules +à vendre, en lui ordonnant de la suivre à distance et de n'avoir pas +l'air de la connaître. + +--Si on savait que je vends, lui dit-elle, on ne me donnerait plus +rien. + +Elle lui fixa le prix qu'il devait atteindre avant de livrer sa +marchandise, tout en ajoutant qu'elle ne le perdrait pas de vue, et +que, s'il ne lui rapportait pas fidèlement l'argent, elle saurait bien +le forcer à le lui rendre. + +--Si vous vous défiez de moi, répondit Emmi offensé, portez votre +marchandise vous-même et laissez-moi m'en aller. + +--N'essaye pas de fuir, dit la vieille, je saurai te retrouver +n'importe où; ne réplique pas et obéis. + +Il la suivit à distance comme elle l'exigeait, et vit bientôt le +chemin couvert de mendiants plus affreux les uns que les autres. +C'étaient les habitants d'Oursines, qui, ce jour-là, allaient tous +ensemble se faire guérir à une fontaine miraculeuse. Tous étaient +estropiés ou couverts de plaies hideuses. Tous sortaient de la +fontaine sains et allègres. Le miracle n'était pas difficile à +expliquer, tous leurs maux étant simulés et les reprenant au bout de +quelques semaines, pour être guéris le jour de la fête suivante. + +Emmi vendit ses oeufs et ses poules, en reporta vite l'argent à la +vieille, et, lui tournant le dos, s'en fut à travers la foule, les +yeux écarquillés, admirant tout et s'étonnant de tout. Il vit des +saltimbanques faire des tours surprenants, et il s'était même un peu +attardé à contempler leurs maillots pailletés et leurs bandeaux dorés, +lorsqu'il entendit à côté de lui un singulier dialogue. C'était la +voix de la Catiche qui s'entretenait avec la voix rauque du chef des +saltimbanques. Ils n'étaient séparés de lui que par la toile de la +baraque. + +--Si vous voulez lui faire boire du vin, disait la Catiche, vous lui +persuaderez tout ce que vous voudrez. C'est un petit innocent qui ne +peut me servir à rien et qui prétend vivre tout seul dans la forêt, +où il perche depuis un an dans un vieux arbre. Il est aussi leste et +aussi adroit qu'un singe, il ne pèse pas plus qu'un chevreau, et vous +lui ferez faire les tours les plus difficiles. + +--Et vous dites qu'il n'est pas intéressé? reprit le saltimbanque. + +--Non, il ne se soucie pas de l'argent. Vous le nourrirez, et il +n'aura pas l'esprit d'en demander davantage. + +--Mais il voudra se sauver? + +--Bah! avec des coups, vous lui en ferez passer l'envie. + +--Allez me le chercher, je veux le voir. + +--Et vous me donnerez vingt francs? + +--Oui, s'il me convient. + +La Catiche sortit de la baraque et se trouva face à face avec Emmi, à +qui elle fit signe de la suivre. + +--Non pas, lui dit-il, j'ai entendu votre marché. Je ne suis pas si +innocent que vous croyez. Je ne veux pas aller avec ces gens-là pour +être battu. + +--Tu y viendras, pourtant, répondit la Catiche en lui prenant le +poignet avec une main de fer et en l'attirant vers la baraque. + +--Je ne veux pas, je ne veux pas! cria l'enfant en se débattant et en +s'accrochant de la main restée libre à la blouse d'un homme qui était +près de lui et qui regardait le spectacle. + +L'homme se retourna, et, s'adressant à la Catiche, lui demanda si ce +petit était à elle. + +--Non, non, s'écria Emmi. elle n'est pas ma mère, elle ne m'est rien, +elle veut me vendre un louis d'or à ces comédiens! + +--Et toi, tu ne veux pas? + +--Non, je ne veux pas! sauvez-moi de ses griffes. Voyez! elle me met +en sang. + +Qu'est-ce qu'il y a _de_ cette femme et _de_ cet enfant? dit le beau +gendarme Érambert, attiré par les cris d'Emmi et les vociférations de +la Catiche. + +--Bah! ça n'est rien, répondit le paysan qu'Emmi tenait toujours par +sa blouse. C'est une pauvresse qui veut vendre un gars aux sauteurs de +corde; mais on l'empêchera bien, gendarme, on n'a pas besoin de vous. + +--On a toujours besoin de la gendarmerie, mon ami. Je veux savoir ce +qu'il y a _de_ cette histoire-là. + +Et, s'adressant à Emmi: + +--Parle, jeune homme, explique-moi l'affaire. + +A la vue du gendarme, la vieille Catiche avait lâché Emmi et avait +essayé de fuir; mais le majestueux Érambert l'avait saisie par le +bras, et vite elle s'était mise à rire et à grimacer en reprenant sa +figure d'idiote. Pourtant, au moment où Emmi allait répondre, elle lui +lança un regard suppliant où se peignait un grand effroi. Emmi avait +été élevé dans la crainte des gendarmes, et il s'imagina que, s'il +accusait la vieille, Érambert allait lui trancher la tête avec son +grand sabre. Il eut pitié d'elle et répondit: + +--Laissez-la, monsieur, c'est une femme folle et imbécile qui m'a fait +peur, mais qui ne voulait pas me faire de mal. + +--La connaissez-vous? n'est-ce pas la Catiche? une femme qui fait +semblant _de_ ce qu'elle n'est pas? Dites la vérité. + +Un nouveau regard de la mendiante donna à Emmi le courage de mentir +pour lui sauver la vie. + +--Je la connais, dit-il, c'est une _innocente_. + +--Je saurai _de_ ce qui en est, répondit le beau gendarme en laissant +aller la Catiche. Circulez, vieille femme, mais n'oubliez pas que +depuis longtemps j'ai l'oeil sur vous. + +La Catiche s'enfuit, et le gendarme s'éloigna. Emmi, qui avait eu +encore plus peur de lui que de la vieille, tenait toujours la blouse +du père Vincent. C'était le nom du paysan qui s'était trouvé là pour +le protéger, et qui avait une bonne figure douce et gaie. + +--Ah çà! petit, dit ce bonhomme à Emmi, tu vas me lâcher à la fin? Tu +n'as plus rien à craindre; qu'est-ce que tu veux de moi? cherches-tu +ta vie? veux-tu un sou? + +--Non, merci, dit Emmi, mais j'ai peur à présent de tout ce monde où +me voilà seul sans savoir de quel côté me tourner. + +--Et où voudrais-tu aller? + +--Je voudrais retourner dans ma forêt de Cernas sans passer par +Oursines-les-Bois. + +--Tu demeures à Cernas? C'est bien aisé de t'y mener, puisque de ce +pas je m'en vas dans la forêt. Tu n'auras qu'à me suivre; j'entre +souper sous la ramée, attends-moi au pied de cette croix, je +reviendrai te prendre. + +Emmi trouva que la croix du village était encore trop près de la +baraque des saltimbanques; il aima mieux suivre le père Vincent sous +la ramée, d'autant plus qu'il avait besoin de se restaurer avant de se +mettre en route. + +--Si vous n'avez pas honte de moi, lui dit-il, permettez-moi de manger +mon pain et mon fromage à côté de vous. J'ai de quoi payer ma dépense: +tenez, voilà ma bourse, vous payerez pour nous deux, car je souhaite +payer aussi votre dîner. + +--Diable! s'écria en riant le père Vincent, voilà un gars bien honnête +et bien généreux; mais j'ai l'estomac creux, et ta bourse n'est guère +remplie. Viens, et mets-toi là. Reprends ton argent, petit, j'en ai +assez pour nous deux. + +Tout en mangeant ensemble, Vincent fit raconter à Emmi toute son +histoire. Quand ce fut terminé, il lui dit: + +--Je vois que tu as bonne tête et bon coeur, puisque tu ne t'es pas +laissé tenter par les louis d'or de cette Catiche, et que pourtant tu +n'as pas voulu l'envoyer en prison. Oublie-la et ne quitte plus ta +forêt, puisque tu y es bien. Il ne tient qu'à toi de ne plus y être +tout à fait seul. Tu sauras que j'y vais pour préparer les logements +d'une vingtaine d'ouvriers qui se disposent à abattre le taillis entre +Cernas et la Planchette. + +--Ah! vous allez abattre la forêt? dit Emmi consterné. + +--Non! nous faisons seulement une coupe dans une partie qui ne touche +point à ton refuge du chêne parlant, et je sais qu'on ne touchera +ni aujourd'hui, ni demain, à la région des vieux arbres. Sois donc +tranquille, on ne te dérangera pas; mais, si tu m'en crois, mon petit, +tu viendras travailler avec nous. Tu n'es pas assez fort pour manier +la serpe et la cognée; mais, si tu es adroit, tu pourras très-bien +préparer les liens et t'occuper au fagotage, tout en servant les +ouvriers, qui ont toujours besoin d'un gars pour faire leurs +commissions et porter leurs repas. C'est moi qui ai l'entreprise de +cette coupe. Les ouvriers sont à leurs pièces, c'est-à-dire qu'on les +paye en raison du travail qu'ils font. Je te propose de t'en rapporter +à moi pour juger de ce qu'il sera raisonnable de te donner, et je te +conseille d'accepter. La vieille Catiche a eu raison de te dire que, +quand on ne veut pas travailler, il faut être voleur ou mendiant, et, +comme tu ne veux être ni l'un ni l'autre, prends vite le travail que +je t'offre, l'occasion est bonne. + +Emmi accepta avec joie. Le père Vincent lui inspirait une confiance +absolue. Il se mit à sa disposition, et ils prirent ensemble le chemin +de la forêt. + +Il faisait nuit quand ils y arrivèrent, et, quoique le père Vincent +connût bien les chemins, il eût été embarrassé de trouver dans +l'obscurité la taille des buttes, si Emmi, qui s'était habitué à voir +la nuit comme les chats, ne l'eût conduit par le plus court. Ils +trouvèrent un abri déjà préparé par les ouvriers, qui y étaient venus +dès la veille. Cela consistait en perches placées en pignon avec leurs +branchages, et recouvertes de grandes plaques de mousse et de gazon. +Emmi fut présenté aux ouvriers et bien accueilli. Il mangea la soupe +bien chaude et dormit de tout son coeur. + +Le lendemain, il fit son apprentissage: allumer le feu, faire la +cuisine, laver les pots, aller chercher de l'eau, et le reste du temps +aider à la construction de nouvelles cabanes pour les vingt autres +bûcherons qu'on attendait. Le père Vincent, qui commandait et +surveillait tout, fut émerveillé de l'intelligence, de l'adresse et +de la promptitude d'Emmi. Ce n'est pas lui qui apprenait à tout +faire avec rien; c'est lui qui l'apprenait aux plus malins, et tous +s'écrièrent que ce n'était pas un gars, mais un esprit follet que les +bons diables de la forêt avaient mis à leur service. Comme, avec tous +ses talents et industries, Emmi était obéissant et modeste, il fut +pris en amitié, et les plus rudes de ces bûcherons lui parlèrent avec +douceur et lui commandèrent avec discrétion. + +Au bout de cinq jours, Emmi demanda au père Vincent s'il était libre +d'aller faire son dimanche où bon lui semblerait. + +--Tu es libre, lui répondit le brave homme; mais, si tu veux m'en +croire, tu iras revoir ta tante et les gens de ton village. S'il est +vrai que ta tante ne se soucie pas de te reprendre, elle sera contente +de te savoir en position de gagner ta vie sans qu'elle s'en mêle, +et, si tu penses qu'on te battra à la ferme pour avoir quitté ton +troupeau, j'irai avec toi pour apaiser les gens et te protéger. Sois +sûr, mon enfant, que le travail est le meilleur des passe-ports et +qu'il purifie tout. + +Emmi le remercia du bon conseil, et le suivit. Sa tante, qui le +croyait mort, eut peur en le voyant; mais, sans lui raconter ses +aventures, Emmi lui fit savoir qu'il travaillait avec les bûcherons et +qu'il ne serait plus jamais à sa charge. Le père Vincent confirma son +dire, et déclara qu'il regardait l'enfant comme sien et en faisait +grande estime. Il parla de même à la ferme, où on les obligea de boire +et de manger. La grand'Nannette y vint pour embrasser Emmi devant le +monde et faire la bonne âme en lui apportant quelques hardes et une +demi-douzaine de fromages. Bref, Emmi s'en revint avec le vieux +bûcheron, réconcilié avec tout le monde, dégagé de tout blâme et de +tout reproche. + +Quand ils eurent traversé la lande, Emmi dit à Vincent: + +--Ne m'en voudrez-vous point si je vais passer la nuit dans mon chêne? +Je vous promets d'être à la taille des buttes avant soleil levé. + +--Fais comme tu veux, répondit le bûcheron; c'est donc une idée que tu +as comme ça de percher? + +Emmi lui fit comprendre qu'il avait pour ce chêne une amitié fidèle, +et l'autre l'écouta en souriant, un peu étonné de son idée, mais porté +à le croire et à le comprendre. Il le suivit jusque-là et voulut +voir sa cachette. Il eut de la peine à grimper assez haut pour +l'apercevoir. Il était encore agile et fort, mais le passage entre +les branches était trop étroit pour lui. Emmi seul pouvait se glisser +partout. + +--C'est bien et c'est gentil, dit le bonhomme en redescendant; mais tu +ne pourras pas coucher là longtemps: l'écorce, en grossissant et en +se roulant, finira par boucher l'ouverture, et toi, tu ne seras pas +toujours mince comme un fétu. Après ça, si tu y tiens, on peut +élargir la fente avec une serpe; je te ferai cet ouvrage-là, si tu le +souhaites. + +--Oh non! s'écria Emmi, tailler dans mon chêne, pour le faire mourir! + +--Il ne mourra pas; un arbre bien taillé dans ses parties malades ne +s'en porte que mieux. + +--Eh bien, nous verrons plus tard, répondit Emmi. + +Ils se souhaitèrent la bonne nuit et se séparèrent. + +Comme Emmi se trouva heureux de reprendre possession de son gîte! Il +lui semblait l'avoir quitté depuis un an. Il pensait à l'affreuse +nuit qu'il avait passée chez la Catiche et faisait maintenant des +réflexions très-justes sur la différence des goûts et le choix des +habitudes. Il pensait à tous ces gueux d'Oursines-les-Bois, qui se +croyaient riches parce qu'ils cachaient des louis d'or dans leurs +paillasses et qui vivaient dans la honte et l'infection, tandis que +lui tout seul, sans mendier, il avait dormi plus d'une année dans un +palais de feuillage, au parfum des violettes et des mélites, au chant +des rossignols et des fauvettes, sans souffrir de rien, sans être +humilié par personne, sans disputes, sans maladies, sans rien de faux +et de mauvais dans le coeur. + +--Tous ces gens d'Oursines, à commencer par la Catiche, se disait-il, +ont plus d'argent qu'il ne leur en faudrait pour se bâtir de bonnes +petites maisons, cultiver de gentils jardins, élever du bétail sain et +propre; mais la paresse les empêche de jouir de ce qu'ils ont, ils se +laissent croupir dans l'ignominie. Ils sont comme fiers du dégoût et +du mépris qu'ils inspirent, ils se moquent des braves gens qui ont +pitié d'eux, ils volent les vrais pauvres, ceux qui souffrent sans +se plaindre. Ils se cachent pour compter leur argent et périssent de +misère. Quelle folie triste et honteuse, et comme le père Vincent a +raison de dire que le travail est ce qui garde et purifie le plaisir +de vivre! + +Une heure avant le jour, Emmi, qui s'était commandé à lui-même de ne +pas dormir trop serré, s'éveilla et regarda autour de lui. La lune +s'était levée tard et n'était pas couchée. Les oiseaux ne disaient +rien encore. La chouette faisait sa ronde et n'était pas rentrée. Le +silence est une belle chose, il est rare dans une forêt, où il y a +toujours quelque être qui grimpe ou quelque chose qui tombe. Emmi but +ce beau silence comme un rafraîchissement en se rappelant le vacarme +étourdissant de la foire, le tam-tam et la grosse caisse des +saltimbanques, les disputes des acheteurs et des vendeurs, le +grincement des vielles et le mugissement des cornemuses, les cris des +animaux ennuyés ou effrayés, les rauques chansons des buveurs, tout ce +qui l'avait tour à tour étonné, amusé, épouvanté. Quelle différence +avec les voix mystérieuses, discrètes ou imposantes de la forêt! Une +faible brise s'éleva avec l'aube et fit frissonner mélodieusement la +cime des arbres. Celle du chêne semblait dire: + +--Reste tranquille, Emmi; sois tranquille et content, petit Emmi. + +«Tous les arbres parlent,» lui avait dit la Catiche. + +--C'est vrai, pensait-il, ils ont tous leur voix et leur manière de +gémir ou de chanter; mais ils ne savent ce qu'ils disent, à ce que +prétend cette sorcière. Elle ment: les arbres se plaignent ou se +réjouissent innocemment. Elle ne peut pas les comprendre, elle qui ne +pense qu'au mal! + +Emmi fut aux coupes à l'heure dite et y travailla tout l'été et tout +l'hiver suivant. Tous les samedis soir, il allait coucher dans son +chêne. Le dimanche, il faisait une courte visite aux habitants de +Cernas et revenait à son gîte jusqu'au lundi matin. Il grandissait et +restait mince et léger, mais se tenait très-proprement et avait une +jolie petite mine éveillée et aimable qui plaisait à tout le monde. Le +père Vincent lui apprenait à lire et à compter. On faisait cas de +son esprit, et sa tante, qui n'avait pas d'enfants, eût souhaité le +retenir auprès d'elle pour lui faire honneur et profit, car il était +de bon conseil et paraissait s'entendre à tout. + +Mais Emmi n'aimait que les bois. Il en était venu à y voir, à y +entendre des choses que n'entendaient ni ne voyaient les autres. Dans +les longues nuits d'hiver, il aimait surtout la région des pins, où +la neige amoncelée dessinait, le long des rameaux noirs, de grandes +belles formes blanches mollement couchées, qui, parfois balancées par +la brise, semblaient se mouvoir et s'entretenir mystérieusement. Le +plus souvent elles paraissaient dormir, et il les regardait avec un +respect mêlé de frayeur. Il eût craint de dire un mot, de faire un +mouvement qui eût réveillé ces belles fées de la nuit et du silence. +Dans la demi-obscurité des nuits claires où les étoiles scintillaient +comme des yeux de diamant en l'absence de la lune, il croyait saisir +les formes de ces êtres fantastiques, les plis de leurs robes, les +ondulations de leurs chevelures d'argent. Aux approches du dégel, +elles changeaient d'aspect et d'attitude, et il les entendait tomber +des branches avec un bruit frais et léger, comme si, en touchant +la nappe neigeuse du sol, elles eussent pris un souple élan pour +s'envoler ailleurs. + +Quand la glace emprisonnait le petit ruisseau, il la cassait pour +boire, mais avec précaution, pour ne pas abîmer l'édifice de cristal +que formait sa petite chute. Il aimait à regarder le long des chemins +de la forêt les girandoles du givre et les stalactites irisées par le +soleil levant. + +Il y avait des soirs où l'architecture transparente des arbres privés +de feuilles se dessinait en dentelle noire sur le ciel rouge ou sur le +fond nacré des nuages éclairés par la lune. Et, l'été, quelles chaudes +rumeurs, quels concerts d'oiseaux sous le feuillage! Il faisait la +guerre aux rongeurs et aux fureteurs friands des oeufs ou des petits +dans les nids. Il s'était fabriqué un arc et des flèches et s'était +rendu très-adroit à tuer les rats et les vipères. Il épargnait les +belles couleuvres inoffensives qui serpentent avec tant de grâce sur +la mousse, et les charmants écureuils, qui ne vivent que des amandes +du pin, si adroitement extraites par eux de leur cône. + +Il avait si bien protégé les nombreux habitants de son vieux chêne que +tous le connaissaient et le laissaient circuler au milieu d'eux. Il +s'imaginait comprendre le rossignol le remerciant d'avoir sauvé sa +nichée et disant tout exprès pour lui ses plus beaux airs. Il ne +permettait pas aux fourmis de s'établir dans son voisinage; mais +il laissait le pivert travailler dans le bois pour en retirer les +insectes rongeurs qui le détériorent. Il chassait les chenilles du +feuillage. Les hannetons voraces ne trouvaient pas grâce devant lui. +Tous les dimanches, il faisait à son cher arbre une toilette complète, +et en vérité jamais le chêne ne s'était si bien porté et n'avait étalé +une si riche et si fraîche verdure. Emmi ramassait les glands les plus +sains et allait les semer sur la lande voisine où il soignait leur +première enfance en empêchant la bruyère et la cuscute de les +étouffer. + +Il avait pris les lièvres en amitié et n'en voulait plus détruire pour +sa nourriture. De son arbre, il les voyait danser sur le serpolet, se +coucher sur le flanc comme des chiens fatigués, et tout à coup, au +bruit d'une feuille sèche qui se détache, bondir avec une grâce +comique, et s'arrêter court, comme pour réfléchir après avoir cédé à +la peur. Si, en se promenant par les chaudes journées, il se sentait +le besoin de faire une sieste, il grimpait dans le premier arbre venu, +et, choisissant son gîte, il entendait les ramiers le bercer de leurs +grasseyements monotones et caressants; mais il était délicat pour son +coucher et ne dormait tout à fait bien que dans son chêne. + +Il fallut pourtant quitter cette chère forêt quand la coupe fut +terminée et enlevée. Emmi suivit le père Vincent, qui s'en allait à +cinq lieues de là, du côté d'Oursines, pour entreprendre une autre +coupe dans une autre propriété. + +Depuis le jour de la foire, Emmi n'était pas retourné dans ce vilain +endroit et n'avait pas aperçu la Catiche. Était-elle morte, était-elle +en prison? Personne n'en savait rien. Beaucoup de mendiants +disparaissent comme cela sans qu'on puisse dire ce qu'ils sont +devenus. Personne ne les cherche ni ne les regrette. + +Emmi était très-bon. Il n'avait pas oublié le temps de solitude +absolue où, la croyant idiote et misérable, il l'avait vue chaque +semaine au pied de son chêne lui apportant le pain dont il était privé +et lui faisant entendre le son de la voix humaine. Il confia au +père Vincent le désir qu'il avait d'avoir de ses nouvelles, et ils +s'arrêtèrent à Oursines pour en demander. C'était jour de fête dans +cette cour des miracles. On trinquait et on chantait en choquant les +pots. Deux femmes décoiffées, et les cheveux au vent se battaient +devant une porte, les enfants barbotaient dans une mare infecte. Sitôt +que les deux voyageurs parurent, les enfants s'envolèrent comme une +bande de canards sauvages. Leur fuite avertit de proche en proche les +habitants. Tout bruit cessa, et les portes se fermèrent. La volaille +effarouchée se cacha dans les buissons. + +--Puisque ces gens ne veulent pas qu'on voie leurs ébats, dit le père +Vincent, et puisque tu connais le logis de la Catiche, allons-y tout +droit. + +Ils y frappèrent plusieurs fois sans qu'on leur répondît. Enfin une +voix cassée cria d'entrer, et ils poussèrent la porte. La Catiche, +pâle, maigre, effrayante, était assise sur une grande chaise auprès +du feu, ses mains desséchées collées sur les genoux. En reconnaissant +Emmi, elle eut une expression de joie. + +--Enfin, dit-elle, te voilà, et je peux mourir tranquille! + +Elle leur expliqua qu'elle était paralytique et que ses voisines +venaient la lever le matin, la coucher le soir et la faire manger à +ses heures. + +--Je ne manque de rien, ajouta-t-elle, mais j'ai un grand souci. C'est +mon pauvre argent qui est là, sous cette pierre où je pose mes pieds. +Cet argent, je le destine à Emmi, qui est un bon coeur et qui m'a +sauvée de la prison au moment où je voulais le vendre à de mauvaises +gens; mais, sitôt que je serai morte, mes voisines fouilleront partout +et trouveront mon trésor: c'est cela qui m'empêche de dormir et de me +faire soigner convenablement. Il faut prendre cet argent, Emmi, et +l'emporter loin d'ici. Si je meurs, garde-le, je te le donne; ne te +l'avais-je pas promis? Si je reviens à la santé, tu me le rapporteras; +tu es honnête, je te connais. Il sera toujours à toi, mais j'aurai le +plaisir de le voir et de le compter jusqu'à ma dernière heure. + +Emmi refusa d'abord. C'était de l'argent volé qui lui répugnait; mais +le père Vincent offrit à la Catiche de s'en charger pour le lui rendre +à sa première réclamation, ou pour le placer au nom d'Emmi, si elle +venait à mourir sans le réclamer. Le père Vincent était connu dans +tout le pays pour un homme juste qui avait honnêtement amassé du bien, +et la Catiche, qui rôdait partout et entendait tout, n'était pas sans +savoir qu'on devait se fier à lui. Elle le pria de bien fermer les +huisseries de sa cabane, puis de reculer sa chaise, car elle ne +pouvait se mouvoir, et de soulever la pierre du foyer. Il y avait bien +plus qu'elle n'avait montré la première fois à Emmi. Il y avait cinq +bourses de peau et environ cinq mille francs en or. Elle ne voulut +garder que trois cents francs en argent pour payer les soins de ses +voisins et se faire enterrer. + +Et, comme Emmi regardait ce trésor avec dédain: + +--Tu sauras plus tard, lui dit la Catiche, que la misère est un +méchant mal. Si je n'étais pas née dans ce mal, je n'aurais pas fait +ce que j'ai fait. + +--Si vous vous en repentez, lui dit le père Vincent, Dieu vous le +pardonnera. + +--Je m'en repens, répondit-elle, depuis que je suis paralytique, parce +que je meurs dans l'ennui et la solitude. Mes voisins me déplaisent +autant que je leur déplais. Je pense à cette heure que j'aurais mieux +fait de vivre autrement. + +Emmi lui promit de revenir la voir et suivit le père Vincent dans son +nouveau travail. Il regretta bien un peu sa forêt de Cernas, mais il +avait l'idée du devoir et fit le sien fidèlement. Au bout de huit +jours, il retourna vers la Catiche. Il arriva comme on emportait sa +bière sur une petite charrette traînée par un âne. Emmi la suivit +jusqu'à la paroisse, qui était distante d'un quart de lieue, et +assista à son enterrement. Au retour, il vit que tout chez elle était +au pillage et qu'on se battait à qui aurait ses nippes. Il ne se +repentit plus d'avoir soustrait à ces mauvaises gens le trésor de la +vieille. + +Quand il fut de retour à la coupe, le père Vincent lui dit: + +--Tu es trop jeune pour avoir cet argent-là. Tu n'en saurais pas tirer +parti, ou tu te laisserais voler. Si tu m'agrées pour tuteur, je +le placerai pour le mieux, et je t'en servirai la rente jusqu'à ta +majorité. + +--Faites-en ce qu'il vous plaira, répondit Emmi; je m'en rapporte +à vous. Pourtant, si c'est de l'argent volé, comme la vieille s'en +vantait, ne vaudrait-il pas mieux essayer de le rendre? + +--Le rendre à qui? Ç'a été volé sou par sou, puisque cette femme +obtenait la charité en trompant le monde et en chipant deçà et delà on +ne sait à qui, des choses que nous ne savons pas, et que personne ne +songe plus à réclamer. L'argent n'est pas coupable, la honte est pour +ceux qui en font mauvais emploi. La Catiche était une champie, elle +n'avait pas de famille, elle n'a pas laissé d'héritier; elle te donne +son bien, non pas pour te remercier d'avoir fait quelque chose de mal, +mais au contraire parce que tu lui as pardonné celui qu'elle voulait +te faire. J'estime donc que c'est pour toi un héritage bien acquis, et +qu'en te le donnant cette vieille a fait la seule bonne action de sa +vie. Je ne veux pas te cacher qu'avec le revenu que je te servirai, tu +as le moyen de ne pas travailler beaucoup; mais, si tu es, comme je +le crois, un vrai bon sujet, tu continueras à travailler de tout ton +coeur, comme si tu n'avais rien. + +--Je ferai comme vous me conseillez, répondit Emmi. Je ne demande qu'à +rester avec vous et à suivre vos commandements. + +Le brave garçon n'eut point à se repentir de la confiance et de +l'amitié qu'il sentait pour son maître. Celui-ci le regarda toujours +comme son fils et le traita en bon père. Quand Emmi fut en âge +d'homme, il épousa une des petites-filles du vieux bûcheron, et, comme +il n'avait pas touché à son capital, que les intérêts de chaque année +avaient grossi, il se trouva riche pour un paysan de ce temps-là. Sa +femme était jolie, courageuse et bonne; on faisait grand cas, dans +tout le pays, de ce jeune ménage, et, comme Emmi avait acquis quelque +savoir et montrait beaucoup d'intelligence dans sa partie, le +propriétaire de la forêt de Cernas le choisit pour son garde général +et lui fit bâtir une jolie maison dans le plus bel endroit de la +vieille futaie, tout auprès du chêne parlant. + +La prédiction du père Vincent s'était facilement réalisée. Emmi était +devenu trop grand pour occuper son ancien gîte, et le chêne avait +refait tant d'écorce, que la logette s'était presque refermée. Quand +Emmi, devenu vieux, vit que la fente allait bientôt se fermer tout à +fait, il écrivit avec une pointe d'acier, sur une plaque de cuivre, +son nom, la date de son séjour dans l'arbre et les principales +circonstances de son histoire, avec cette prière à la fin: «Feu du +ciel et vent de la montagne, épargnez mon ami le vieux chêne. Faites +qu'il voie encore grandir mes petits-enfants et leurs descendants +aussi. Vieux chêne qui m'as parlé, dis-leur aussi quelquefois une +bonne parole pour qu'ils t'aiment toujours comme je t'ai aimé.» + +Emmi jeta cette plaque écrite dans le creux où il avait longtemps +dormi et songé. + +La fente s'est refermée tout à fait. Emmi a fini de vivre, et l'arbre +vit toujours. Il ne parle plus, ou, s'il parle, il n'y a plus +d'oreilles capables de le comprendre. On n'a plus peur de lui, mais +l'histoire d'Emmi s'est répandue, et, grâce au bon souvenir que +l'homme a laissé, le chêne est toujours respecté et béni. + + + + +LE CHIEN ET LA FLEUR SACREE + + + +PREMIÈRE PARTIE + + +LE CHIEN + + +A GABRIELLE SAND + + +Nous avions jadis pour voisin de campagne un homme dont le nom prêtait +souvent à rire: il s'appelait M. Lechien. Il en plaisantait le premier +et ne paraissait nullement contrarié quand les enfants l'appelaient +Médor ou Azor. + +C'était un homme très-bon, très-doux, un peu froid de manières, mais +très-estimé pour la droiture et l'aménité de son caractère. Rien en +lui, hormis son nom, ne paraissait bizarre: aussi nous étonna-t-il +beaucoup, un jour où son chien avait fait une sottise au milieu du +dîner. Au lieu de le gronder ou de le battre, il lui adressa, d'un ton +froid et en le regardant fixement, cette étrange mercuriale: + +--Si vous agissez ainsi, monsieur, il se passera du temps avant que +vous cessiez d'être chien. Je l'ai été, moi qui vous parle, et il +m'est arrivé quelquefois d'être entraîné par la gourmandise, au point +de m'emparer d'un mets qui ne m'était pas destiné; mais je n'avais pas +comme vous l'âge de raison, et d'ailleurs sachez, monsieur, que je +n'ai jamais cassé l'assiette. + +Le chien écouta ce discours avec une attention soumise; puis il fit +entendre un bâillement mélancolique, ce qui, au dire de son maître, +n'est pas un signe d'ennui, mais de tristesse chez les chiens; après +quoi, il se coucha, le museau allongé sur ses pattes de devant, et +parut plongé dans de pénibles réflexions. + +Nous crûmes d'abord que, faisant allusion à son nom, notre voisin +avait voulu montrer simplement de l'esprit pour nous divertir; mais +son air grave et convaincu nous jeta dans la stupeur lorsqu'il nous +demanda si nous n'avions aucun souvenir de nos existences antérieures. + +--Aucun! fut la réponse générale. + +M. Lechien ayant fait du regard le tour de la table, et, nous voyant +tous incrédules, s'avisa de regarder un domestique qui venait d'entrer +pour remettre une lettre et qui n'était nullement au courant de la +conversation. + +--Et vous, Sylvain, lui dit-il, vous souvenez-vous de ce que vous avez +été avant d'être homme? + +Sylvain était un esprit railleur et sceptique. + +--Monsieur, répondit-il sans se déconcerter, depuis que je suis homme +j'ai toujours été cocher: il est bien probable qu'avant d'être cocher, +j'ai été cheval! + +--Bien répondu! s'écria-t-on. + +Et Sylvain se retira aux applaudissements des joyeux convives. + +--Cet homme a du sens et de l'esprit, reprit notre voisin; il est bien +probable, pour parler comme lui, que, dans sa prochaine existence, il +ne sera plus cocher, il deviendra maître. + +--Et il battra ses gens, répondit un de nous, comme, étant cocher, il +aura battu ses chevaux. + +--Je gage tout ce que voudrez, repartit notre ami, que Sylvain ne +bat jamais ses chevaux, de même que je ne bats jamais mon chien. Si +Sylvain était brutal et cruel, il ne serait pas devenu bon cocher et +ne serait pas destiné à devenir maître. Si je battais mon chien, je +prendrais le chemin de redevenir chien après ma mort. + +On trouva la théorie ingénieuse, et on pressa le voisin de la +développer. + +--C'est bien simple, reprit-il, et je le dirai en peu de mots. +L'esprit, la vie de l'esprit, si vous voulez, a ses lois comme la +matière organique qu'il revêt a les siennes. On prétend que l'esprit +et le corps ont souvent des tendances opposées; je le nie, du moins +je prétends que ces tendances arrivent toujours, après un combat +quelconque, à se mettre d'accord pour pousser l'animal qui est le +théâtre de cette lutte à reculer ou à avancer dans l'échelle des +êtres. Ce n'est pas l'un qui a vaincu l'autre. La vie animale n'est +pas si pernicieuse que l'on croit. La vie intellectuelle n'est pas +si indépendante que l'on dit. L'être est un; chez lui, les besoins +répondent aux aspirations, et réciproquement. Il y a une loi plus +forte que ces deux lois, un troisième terme qui concilie l'antithèse +établie dans la vie de l'individu; c'est la loi de la vie générale, et +cette loi divine, c'est la progression. Les pas en arrière confirment +la vérité de la marche ascendante. Tout être éprouve donc à son insu +le besoin d'une transformation honorable, et mon chien, mon cheval, +tous les animaux que l'homme a associés de près à sa vie l'éprouvent +plus sciemment que les bêtes qui vivent en liberté. Voyez le chien! +cela est plus sensible chez lui que chez tous les autres animaux. +Il cherche sans cesse à s'identifier à moi; il aime ma cuisine, mon +fauteuil, mes amis, ma voiture. Il se coucherait dans mon lit, si je +le lui permettais; il entend ma voix, il la connaît, il comprend ma +parole. En ce moment, il sait parfaitement que je parle de lui. Vous +pouvez observer le mouvement de ses oreilles. + +--Il ne comprend que deux ou trois mots, lui dis-je; quand vous +prononcez le mot chien, il tressaille, c'est vrai, mais le +développement de votre idée reste pour lui un mystère impénétrable. + +--Pas tant que vous croyez! Il sait qu'il en est cause, il se souvient +d'avoir commis une faute, et à chaque instant il me demande du regard +si je compte le punir ou l'absoudre. Il a l'intelligence d'un enfant +qui ne parle pas encore. + +--Il vous plaît de supposer tout cela, parce que vous avez de +l'imagination. + +--Ce n'est pas de l'imagination que j'ai, c'est de la mémoire. + +--Ah! voilà! s'écria-t-on autour de nous. Il prétend se souvenir! +Alors qu'il raconte ses existences antérieures, vite! nous écoutons. + +--Ce serait, répondit M. Lechien, une interminable histoire, et des +plus confuses, car je n'ai pas la prétention de me souvenir de +tout, du commencement du monde jusqu'à aujourd'hui. La mort a cela +d'excellent qu'elle brise le lien entre l'existence qui finit et celle +qui lui succède. Elle étend un nuage épais où le _moi_ s'évanouit pour +se transformer sans que nous ayons conscience de l'opération. Moi qui, +par exception, à ce qu'il parait, ai conservé un peu la mémoire du +passé, je n'ai pas de notions assez nettes pour mettre de l'ordre dans +mes souvenirs. Je ne saurais vous dire si j'ai suivi l'échelle de +progression régulièrement, sans franchir quelques degrés, ni si j'ai +recommencé plusieurs fois les diverses stations de ma métempsycose. +Cela, vraiment, je ne le sais pas; mais j'ai dans l'esprit des images +vives et soudaines qui me font apparaître certains milieux traversés +par moi à une époque qu'il m'est impossible de déterminer, et alors +je retrouve les émotions et les sensations que j'ai éprouvées dans ce +temps-là. Par exemple, je me retrace depuis peu une certaine rivière +où j'ai été poisson. Quel poisson? Je ne sais pas! Une truite +peut-être, car je me rappelle mon horreur pour les eaux troubles et +mon ardeur incessante à remonter les courants. Je ressens encore +l'impression délicieuse du soleil traçant des filets déliés ou des +arabesques de diamants mobiles sur les flots brisés. Il y avait... +je ne sais où!--les choses alors n'avaient pas de nom pour moi,--une +cascade charmante où la lune se jouait en fusées d'argent. Je passais +là des heures entières à lutter contre le flot qui me repoussait. Le +jour, il y avait sur le rivage des mouches d'or et d'émeraude qui +voltigeaient sur les herbes et que je saisissais avec une merveilleuse +adresse, me faisant de cette chasse un jeu folâtre plutôt qu'une +satisfaction de voracité. Quelquefois les demoiselles aux ailes bleues +m'effleuraient de leur vol. Des plantes admirables semblaient vouloir +m'enlacer dans leurs vertes chevelures; mais la passion du mouvement +et de la liberté me reportait toujours vers les eaux libres et +rapides. Agir, nager, vite, toujours plus vite, et sans jamais me +reposer, ah! c'était une ivresse! Je me suis rappelé ce bon temps +l'autre jour en me baignant dans votre rivière, et à présent je ne +l'oublierai plus! + +--Encore, encore! s'écrièrent les enfants, qui écoutaient de toutes +leurs oreilles. Avez-vous été grenouille, lézard, papillon? + +--Lézard, je ne sais pas, grenouille probablement; mais papillon, je +m'en souviens à merveille. J'étais fleur, une jolie fleur blanche +délicatement découpée, probablement une sorte de saxifrage sarmenteuse +pendant sur le bord d'une source, et j'avais toujours soif, toujours +soif. Je me penchais sur l'eau sans pouvoir l'atteindre, un vent frais +me secouait sans cesse. Le désir est une puissance dont on ne connaît +pas la limite. Un matin, je me détachai de ma tige, je flottai +soutenue par la brise. J'avais des ailes, j'étais libre et vivant. Les +papillons ne sont que des fleurs envolées un jour de fête où la nature +était en veine d'invention et de fécondité. + +--Très-joli, lui dis-je, mais c'est de la poésie! + +--Ne l'empêchez pas d'en faire, s'écrièrent les jeunes gens; il nous +amuse! + +Et, s'adressant à lui: + +--Pouvez-vous nous dire à quoi vous songiez quand vous étiez une +pierre? + +--Une pierre est une chose et ne pense pas, répondit-il; je ne me +rappelle pas mon existence minérale; pourtant, je l'ai subie comme +vous tous et il ne faudrait pas croire que la vie inorganique soit +tout à fait inerte. Je ne m'étends jamais sur une roche sans ressentir +à son contact quelque chose de particulier qui m'affirme les antiques +rapports que j'ai dû avoir avec elle. Toute chose est un élément de +transformation. La plus grossière a encore sa vitalité latente dont +les sourdes pulsations appellent la lumière et le mouvement: l'homme +désire, l'animal et la plante aspirent, le minéral attend. Mais, pour +me soustraire aux questions embarrassantes que vous m'adressez, je +vais choisir une de mes existences que je me retrace le mieux, et vous +dire comment j'ai vécu, c'est-à-dire agi et pensé la dernière fois que +j'ai été chien. Ne vous attendez pas à des aventures dramatiques, à +des sauvetages miraculeux; chaque animal a son caractère personnel. +C'est une étude de caractère que je vais vous communiquer. + +On apporta les flambeaux, on renvoya les domestiques, on fit silence, +et l'étrange narrateur parla ainsi: + +--J'étais un joli petit bouledogue, un ratier de pure race. Je ne me +rappelle ni ma mère, dont je fus séparé très-jeune, ni la cruelle +opération qui trancha ma queue et effila mes oreilles. On me trouva +beau ainsi mutilé, et de bonne heure j'aimai les compliments. Du plus +loin que je me souvienne, j'ai compris le sens des mots _beau chien, +joli chien_; j'aimais aussi le mot _blanc_. Quand les enfants, pour me +faire fête, m'appelaient _lapin blanc_, j'étais enchanté. J'aimais +à prendre des bains; mais, comme je rencontrais souvent des eaux +bourbeuses où la chaleur me portait à me plonger, j'en sortais tout +terreux, et on m'appelait _lapin jaune_ ou _lapin noir_, ce qui +m'humiliait beaucoup. Le déplaisir que j'en éprouvai mainte fois +m'amena à faire une distinction assez juste des couleurs. + +»La première personne qui s'occupa de mon éducation morale fut une +vieille dame qui avait ses idées. Elle ne tenait pas à ce que je fusse +ce qu'on appelle dressé. Elle n'exigea pas que j'eusse le talent de +rapporter et de donner la patte. Elle disait qu'un chien n'apprenait +pas ces choses sans être battu. Je comprenais très-bien ce mot-là, +car le domestique me battait quelquefois à l'insu de sa maîtresse. +J'appris donc de bonne heure que j'étais protégé, et qu'en me +réfugiant auprès d'elle, je n'aurais jamais que des caresses et des +encouragements. J'étais jeune et j'étais fou. J'aimais à tirer à moi +et à ronger les bâtons. C'est une rage que j'ai conservée pendant +toute ma vie de chien et qui tenait à ma race, à la force de ma +mâchoire et à l'ouverture énorme de ma gueule. Évidemment la nature +avait fait de moi un dévorant. Instruit à respecter les poules et les +canards, j'avais besoin de me battre avec quelque chose et de dépenser +la force de mon organisme. Enfant comme je l'étais, je faisais grand +mal dans le petit jardin de la vieille dame; j'arrachais les tuteurs +des plantes et souvent la plante avec. Le jardinier voulait me +corriger, ma maîtresse l'en empêchait, et, me prenant à part, elle me +parlait très-sérieusement. Elle me répétait à plusieurs reprises, en +me tenant la tête et en me regardant bien dans les yeux: + +»--Ce que vous avez fait est mal, très-mal, on ne peut plus mal! + +»Alors, elle plaçait un bâton devant moi et me défendait d'y toucher. +Quand j'avais obéi, elle disait: + +»--C'est bien, très-bien, vous êtes un bon chien. + +«Il n'en fallut pas davantage pour faire éclore en moi ce trésor +inappréciable de la conscience que l'éducation communique au chien +quand il est bien doué et qu'on ne l'a pas dégradé par les coups et +les injures. + +«J'acquis donc ainsi très-jeune le sentiment de la dignité, sans +lequel la véritable intelligence ne se révèle ni à l'animal, ni +à l'homme. Celui qui n'obéit qu'à la crainte ne saura jamais se +commander à lui-même. + +«J'avais dix-huit mois, et j'étais dans toute la fleur de la jeunesse +et de ma beauté, quand ma maîtresse changea de résidence et m'amena +à la campagne qu'elle devait désormais habiter avec sa famille. Il y +avait un grand parc, et je connus les ivresses de la liberté. Dès que +je vis le fils de la vieille dame, je compris, à la manière dont ils +s'embrassèrent et à l'accueil qu'il me fit, que c'était là le maître +de la maison, et que je devais me mettre à ses ordres. Dès le premier +jour, j'emboîtai le pas derrière lui d'un air si raisonnable et si +convaincu, qu'il me prit en amitié, me caressa et me fit coucher dans +son cabinet. Sa jeune femme n'aimait pas beaucoup les chiens et se +fût volontiers passée de moi; mais j'obtins grâce devant elle par ma +sobriété, ma discrétion et ma propreté. On pouvait me laisser seul en +compagnie des plats les plus alléchants; il m'arriva bien rarement +d'y goûter du bout de la langue. Outre que je n'étais pas gourmand et +n'aimais pas les friandises, j'avais un grand respect de la propriété. +On m'avait dit, car on me parlait comme à une personne: + +«--Voici ton assiette, ton écuelle à eau, ton coussin et ton tapis. + +«Je savais que ces choses étaient à moi, et il n'eût pas fait bon me +les disputer; mais jamais je ne songeai à empiéter sur le bien des +autres. + +«J'avais aussi une qualité qu'on appréciait beaucoup. Jamais je ne +mangeai de ces immondices dont presque tous les chiens sont friands, +et je ne me roulais jamais dessus. Si, pour avoir couché sur le +charbon ou m'être roulé sur la terre, j'avais noirci ou jauni ma robe +blanche, on pouvait être sûr que je ne m'étais souillé à aucune chose +malpropre. + +»Je montrai aussi une qualité dont on me tint compte. Je n'aboyai +jamais et ne mordis jamais personne. L'aboiement est une menace et +une injure. J'étais trop intelligent pour ne pas comprendre que les +personnes saluées et accueillies par mes maîtres devaient être reçues +poliment par moi, et, quant aux démonstrations de tendresse et de joie +qui signalaient le retour d'un ancien ami, j'y étais fort attentif. +Dès lors, je lui témoignais ma sympathie par des caresses. Je faisais +mieux encore, je guettais le réveil de ces hôtes aimés, pour leur +faire les honneurs de la maison et du jardin. Je les promenais ainsi +avec courtoisie jusqu'à ce que mes maîtres vinssent me remplacer. On +me sut toujours gré de cette notion d'hospitalité que personne n'eût +songé à m'enseigner et que je trouvai tout seul. + +»Quand il y eut des enfants dans la maison, je fus véritablement +heureux. A la première naissance, on fut un peu inquiet de la +curiosité avec laquelle je flairais le bébé. J'étais encore impétueux +et brusque, on craignait que je ne fusse brutal ou jaloux. Alors, ma +vieille maîtresse prit l'enfant sur ses genoux en disant: + +»--Il faut faire la morale à Fadet; ne craignez rien, il comprend ce +qu'on lui dit.--Voyez, me dit-elle, voyez ce cher poupon, c'est ce +qu'il y a de plus précieux dans la maison. Aimez-le bien, touchez-y +doucement, ayez-en le plus grand soin. Vous m'entendez bien, Fadet, +n'est-ce pas? Vous aimerez ce cher enfant. + +»Et, devant moi, elle le baisa et le serra doucement contre son coeur. + +»J'avais parfaitement compris. Je demandai par mes regards et mes +manières à baiser aussi cette chère créature. La grand'mère approcha +de moi sa petite main en me disant encore: + +»--Bien doucement, Fadet, bien doucement! + +»Je léchai la petite main et trouvai l'enfant si joli, que je ne pus +me défendre d'effleurer sa joue rose avec ma langue, mais ce fut si +délicatement qu'il n'eut pas peur de moi, et c'est moi qui, un peu +plus tard, obtins son premier sourire. + +»Un autre enfant vint deux ans après, c'étaient alors deux petites +filles. L'aînée me chérissait déjà. La seconde fit de même, et on +me permettait de me rouler avec elle sur les tapis. Les parents +craignaient un peu ma pétulance, mais la grand'mère m'honorait d'une +confiance que j'avais à coeur de mériter. Elle me répétait de temps en +temps: + +»--Bien doucement, Fadet, bien doucement! + +»Aussi n'eut-on jamais le moindre reproche à m'adresser. Jamais, dans +mes plus grandes gaietés, je ne mordillai leurs mains jusqu'à les +rougir, jamais je ne déchirai leurs robes, jamais je ne leur mis mes +pattes dans la figure. Et pourtant Dieu sait que, dans leur jeune âge, +elles abusèrent souvent de ma bonté, jusqu'à me faire souffrir. Je +compris qu'elles ne savaient ce qu'elles faisaient, et ne me fâchai +jamais. Elles imaginèrent un jour de m'atteler à leur petite voiture +de jardinage et d'y mettre leurs poupées! Je me laissai harnacher et +atteler, Dieu sait comme, et je traînai raisonnablement la voiture et +les poupées aussi longtemps qu'on voulut. J'avoue qu'il y avait un peu +de vanité dans mon fait parce que les domestiques étaient émerveillés +de ma docilité. + +»--Ce n'est pas un chien, disaient-ils, c'est un cheval! + +»Et toute la journée les petites filles m'appelèrent cheval blanc, ce +qui, je dois le confesser, me flatta infiniment. + +»On me sut d'autant plus de gré de ma raison et de ma douceur avec +les enfants que je ne supportais ni injures ni menaces de la part des +autres. Quelque amitié que j'eusse pour mon maître, je lui prouvai une +fois combien j'avais à coeur de conserver ma dignité. J'avais commis +une faute contre la propreté par paresse de sortir, et il me menaça de +son fouet. Je me révoltai et m'élançai au-devant des coups en montrant +les dents. Il était philosophe, il n'insista pas pour me punir, et, +comme quelqu'un lui disait qu'il n'eût pas dû me pardonner cette +révolte, qu'un chien rebelle doit être roué de coups, il répondit: + +»--Non! Je le connais, il est intrépide et entêté au combat, il ne +céderait pas; je serais forcé de le tuer, et le plus puni serait moi. + +»Il me pardonna donc, et je l'en aimai d'autant plus. + +»J'ai passé une vie bien douce et bien heureuse dans cette maison +bénie. Tous m'aimaient, les serviteurs étaient doux et pleins d'égards +pour moi; les enfants, devenus grands, m'adoraient et me disaient les +choses les plus tendres et les plus flatteuses; mes maîtres avaient +réellement de l'estime pour mon caractère et déclaraient que mon +affection n'avait jamais eu pour mobile la gourmandise ni aucune +passion basse. J'aimais leur société, et, devenu vieux, moins +démonstratif par conséquent, je leur témoignais mon amitié en dormant +à leurs pieds ou à leur porte quand ils avaient oublié de me l'ouvrir. +J'étais d'une discrétion et d'un savoir-vivre irréprochables, bien que +très-indépendant et nullement surveillé. Jamais je ne grattai à une +porte, jamais je ne fis entendre de gémissements importuns. Quand je +sentis les premiers rhumatismes, on me traita comme une personne. +Chaque soir, mon maître m'enveloppait dans mon tapis; s'il tardait un +peu à y songer, je me plantais près de lui en le regardant, mais sans +le tirailler ni l'ennuyer de mes obsessions. + +»La seule chose que j'aie à me reprocher dans mon existence canine, +c'est mon peu de bienveillance pour les autres chiens. Était-ce +pressentiment de ma prochaine séparation d'espèce, était-ce crainte de +retarder ma promotion à un grade plus élevé, qui me faisait haïr leurs +grossièretés et leurs vices? Redoutais-je de redevenir trop chien +dans leur société, avais-je l'orgueil du mépris pour leur infériorité +intellectuelle et morale? Je les ai réellement houspillés toute ma +vie, et on déclara souvent que j'étais terriblement méchant avec mes +semblables. Pourtant je dois dire à ma décharge que je ne fis jamais +de mal aux faibles et aux petits. Je m'attaquais aux plus gros et aux +plus forts avec une audace héroïque. Je revenais harassé, couvert de +blessures, et, à peine guéri, je recommençais. + +»J'étais ainsi avec ceux qui ne m'étaient pas présentés. + +»Quand un ami de la maison amenait son chien, on me faisait un +discours sérieux en m'engageant à la politesse et en me rappelant +les devoirs de l'hospitalité. On me disait son nom, on approchait sa +figure de la mienne. On apaisait mes premiers grognements avec de +bonnes paroles qui me rappelaient au respect de moi-même. Alors, +c'était fini pour toujours, il n'y avait plus de querelles, ni même de +provocations; mais je dois dire que, sauf _Moutonne_, la chienne du +berger, pour laquelle j'eus toujours une grande amitié et qui me +défendait contre les chiens ameutés contre moi, je ne me liai jamais +avec aucun animal de mon espèce. Je les trouvais tous trop inférieurs +à moi, même les beaux chiens de chasse et les petits chiens savants +qui avaient été forcés par les châtiments à maîtriser leurs instincts. +Moi qu'on avait toujours raisonné avec douceur, si j'étais, comme eux, +esclave de mes passions à certains égards où je n'avais à risquer que +moi-même, j'étais obéissant et sociable avec l'homme, parce qu'il me +plaisait d'être ainsi et que j'eusse rougi d'être autrement. + +»Une seule fois je parus ingrat, et j'éprouvai un grand chagrin. Une +maladie épidémique ravageait le pays, toute la famille partit emmenant +les enfants, et, comme on craignait mes larmes, on ne m'avertit de +rien. Un matin, je me trouvai seul avec le domestique, qui prit grand +soin de moi, mais qui, préoccupé pour lui-même, ne s'efforça pas de +me consoler, ou ne sut pas s'y prendre. Je tombai dans le désespoir, +cette maison déserte par un froid rigoureux était pour moi comme un +tombeau. Je n'ai jamais été gros mangeur, mais je perdis complètement +l'appétit et je devins si maigre, que l'on eût pu voir à travers +mes côtes. Enfin, après un temps qui me parut bien long, ma vieille +maîtresse revint pour préparer le retour de la famille, et je ne +compris pas pourquoi elle revenait seule; je crus que son fils et les +enfants ne reviendraient jamais, et je n'eus pas le courage de lui +faire la moindre caresse. Elle fit allumer du feu dans sa chambre et +m'appela en m'invitant à me chauffer; puis elle se mit à écrire pour +donner des ordres et j'entendis qu'elle disait en parlant de moi: + +»--Vous ne l'avez donc pas nourri? Il est d'une maigreur effrayante; +allez me chercher du pain et de la soupe. + +»Mais je refusai de manger. Le domestique parla de mon chagrin. Elle +me caressa beaucoup et ne put me consoler, elle eût dû me dire que les +enfants se portaient bien et allaient revenir avec leur père. Elle +n'y songea pas, et s'éloigna en se plaignant de ma froideur, qu'elle +n'avait pas comprise. Elle me rendit pourtant son estime quelque jours +après, lorsqu'elle revint avec la famille. Les tendresses que je fis +aux enfants surtout lui prouvèrent bien que j'avais le coeur fidèle et +sensible. + +»Sur mes vieux jours, un rayon de soleil embellit ma vie. On amena +dans la maison la petite chienne Lisette, que les enfants se +disputèrent d'abord, mais que l'aînée céda à sa soeur en disant +qu'elle préférait un vieux ami comme moi à toutes les nouvelles +connaissances. Lisette fut aimable avec moi, et sa folâtre enfance +égaya mon hiver. Elle était nerveuse et tyrannique, elle me mordait +cruellement les oreilles. Je criais et ne me fâchais pas, elle était +si gracieuse dans ses impétueux ébats! Elle me forçait à courir et à +bondir avec elle. Mais ma grande affection était, en somme, pour la +petite fille qui me préférait à Lisette et qui me parlait raison, +sentiment et moralité, comme avait fait sa grand'mère. + +»Je n'ai pas souvenir de mes dernières années et de ma mort. Je crois +que je m'éteignis doucement au milieu des soins et des encouragements. +On avait certainement compris que je méritais d'être homme, puisqu'on +avait toujours dit qu'il ne me manquait que la parole. J'ignore +pourtant si mon esprit franchit d'emblée cet abîme. J'ignore la forme +et l'époque de ma renaissance; je crois pourtant que je n'ai pas +recommencé l'existence canine, car celle que je viens de vous raconter +me paraît dater d'hier. Les costumes, les habitudes, les idées que je +vois aujourd'hui ne diffèrent pas essentiellement de ce que j'ai vu et +observé étant chien...» + +Le sérieux avec lequel notre voisin avait parlé nous avait forcés +de l'écouter avec attention et déférence. Il nous avait étonnés et +intéressés. Nous le priâmes de nous raconter quelque autre de ses +existences. + +--C'est assez pour aujourd'hui, nous dit-il; je tâcherai de rassembler +mes souvenirs, et peut-être plus tard vous ferai-je le récit d'une +autre phase de ma vie antérieure. + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + + +LA FLEUR SACRÉE + + +A AURORE SAND + +Quelques jours après que M. Lechien nous eut raconté son histoire, +nous nous retrouvions avec lui chez un Anglais riche qui avait +beaucoup voyagé en Asie, et qui parlait volontiers des choses +intéressantes et curieuses qu'il avait vues. + +Comme il nous disait la manière dont on chasse les éléphants dans le +Laos, M. Lechien lui demanda s'il n'avait jamais tué lui-même un de +ces animaux. + +--Jamais! répondit sir William. Je ne me le serais point pardonné. +L'éléphant m'a toujours paru si près de l'homme par l'intelligence et +le raisonnement que j'aurais craint d'interrompre la carrière d'une +âme en voie de transformation. + +--Au fait, lui dit quelqu'un, vous avez longtemps vécu dans l'Inde, +vous devez partager les idées de migration des âmes que monsieur nous +exposait l'autre jour d'une manière plus ingénieuse que scientifique. + +--La science est la science, répondit l'Anglais. Je la respecte +infiniment, mais je crois que, quand elle veut trancher +affirmativement ou négativement la question des âmes, elle sort de son +domaine et ne peut rien prouver. Ce domaine est l'examen des faits +palpables, d'où elle conclut à des lois existantes. Au delà, elle +n'a plus de certitude. Le foyer d'émission de ces lois échappe à ses +investigations, et je trouve qu'il est également contraire à la +vraie doctrine scientifique de vouloir prouver _l'existence_ ou +la _non-existence_ d'un principe quelconque. En dehors de sa +démonstration spéciale, le savant est libre de croire ou de ne pas +croire; mais la recherche de ce principe appartient mieux aux hommes +de logique, de sentiment et d'imagination. Les raisonnements et les +hypothèses de ceux-ci n'ont, il est vrai, de valeur qu'autant qu'ils +respectent ce que la science a vérifié dans l'ordre des faits; mais là +où la science est impuissante à nous éclairer, nous sommes tous libres +de donner aux faits ce que vous appelez une interprétation ingénieuse, +ce qui, selon moi, signifie une explication idéaliste fondée sur la +déduction, la logique et le sentiment du juste dans l'équilibre et +l'ordonnance de l'univers. + +--Ainsi, reprit celui qui avait interpellé sir William, vous êtes +bouddhiste? + +--D'une certaine façon, répondit l'Anglais; mais nous pourrions +trouver un sujet de conversation plus récréatif pour les enfants qui +nous écoutent. + +--Moi, dit une des petites filles, cela m'intéresse et me plaît. +Pourriez-vous me dire ce que j'ai été avant d'être une petite fille? + +--Vous avez été un petit ange, répondit sir William. + +--Pas de compliments! reprit l'enfant. Je crois que j'ai été tout +bonnement un oiseau, car il me semble que je regrette toujours le +temps où je volais sur les arbres et ne faisais que ce que je voulais. + +--Eh bien, reprit sir William, ce regret serait une preuve de +souvenir. Chacun de nous a une préférence pour un animal quelconque et +se sent porté à s'identifier à ses impressions comme s'il les avait +déjà ressenties pour son propre compte. + +--Quel est votre animal de prédilection? lui demandai-je. + +--Tant que j'ai été Anglais, répondit-il, j'ai mis le cheval au +premier rang. Quand je suis devenu Indien, j'ai mis l'éléphant +au-dessus de tout. + +--Mais, dit un jeune garçon, est-ce que l'éléphant n'est pas +très-laid? + +--Oui, selon nos idées sur l'esthétique. Nous prenons pour type du +quadrupède le cheval ou le cerf; nous aimons l'harmonie dans la +proportion, parce qu'au fond nous avons toujours dans l'esprit le type +humain comme type suprême de cette harmonie; mais, quand on quitte les +régions tempérées et qu'on se trouve en face d'une nature exubérante, +le goût change, les yeux s'attachent à d'autres lignes, l'esprit se +reporte à un ordre de création antérieure plus grandiose, et le côté +fruste de cette création ne choque plus nos regards et nos pensées. +L'Indien, noir, petit, grêle, ne donne pas l'idée d'un roi de la +création. L'Anglais, rouge et massif, paraît là plus imposant que +chez lui; mais l'un et l'autre, qu'ils aient pour cadre une cabane de +roseaux ou un palais de marbre, sont encore effacés comme de +vulgaires détails dans l'ensemble du tableau que présente la nature +environnante. Le sens artiste éprouve le besoin de formes supérieures +à celles de l'homme, et il se sent pris de respect pour les êtres +capables de se développer fièrement sous cet ardent soleil qui étiole +la race humaine. Là où les roches sont formidables, les végétaux +effrayants d'aspect, les déserts inaccessibles, le pouvoir humain +perd son prestige, et le monstre surgit à nos yeux comme la suprême +combinaison harmonique d'un monde prodigieux. Les anciens habitants +de cette terre redoutable l'avaient bien compris. Leur art consistait +dans la reproduction idéalisée des formes monstrueuses. Le buste de +l'éléphant était le couronnement principal de leurs parthénons. Leurs +dieux étaient des monstres et des colosses. Leur architecture pesante, +surmontée de tours d'une hauteur démesurée, semblait chercher le beau +dans l'absence de ces proportions harmoniques qui ont été l'idéal des +peuples de l'Occident. Ne vous étonnez donc pas de m'entendre dire +qu'après avoir trouvé cet art barbare et ces types effrayants, je m'y +suis habitué au point de les admirer et de trouver plus tard nos arts +froids et nos types mesquins. Et puis tout, dans l'Inde, concourt à +idéaliser l'éléphant. Son culte est partout dans le passé, sous une +forme ou sous une autre. Les reproductions de son type ont une variété +d'intentions surprenante, car, selon la pensée de l'artiste, il +représente la force menaçante ou la bénigne douceur de la divinité +qu'il encadre. Je ne crois pas qu'il ait été jamais, quoi qu'en aient +dit les anciens voyageurs, adoré personnellement comme un dieu; mais +il a été, il est encore regardé comme un symbole et un palladium. +L'éléphant blanc des temples de Siam est toujours considéré comme un +animal sacré. + +--Parlez-nous de cet éléphant blanc, s'écrièrent tous les enfants. +Est-il vraiment blanc? l'avez-vous vu? + +--Je l'ai vu, et, en le contemplant au milieu des fêtes triomphales +qu'il semblait présider, il m'est arrivé une chose singulière. + +--Quoi? reprirent les enfants. + +--Une chose que j'hésite à vous dire,--non pas que je craigne la +raillerie en un sujet si grave, mais en vérité je crains de ne pas +vous convaincre de ma sincérité et d'être accusé d'improviser un roman +pour rivaliser avec l'édifiante et sérieuse histoire de M. Lechien. + +--Dites toujours, dites toujours! Nous ne critiquerons pas, nous +écouterons bien sagement. + +--Eh bien, mes enfants, reprit l'Anglais, voici ce qui est arrivé. En +contemplant la majesté de l'éléphant sacré marchant d'un pas mesuré au +son des instruments et marquant le rhythme avec sa trompe, tandis que +les Indiens, qui semblaient être bien réellement les esclaves de ce +monarque, balançaient au-dessus de sa tête des parasols rouge et or, +j'ai fait un effort d'esprit pour saisir sa pensée dans son oeil +tranquille, et tout à coup il m'a semblé qu'une série d'existences +passées, insaisissables à la mémoire de l'homme, venait de rentrer +dans la mienne. + +--Comment! vous croyez...? + +--Je crois que certains animaux nous semblent pensifs et absorbés +parce qu'ils se souviennent. Où serait l'erreur de la Providence? +L'homme oublie, parce qu'il a trop à faire pour que le souvenir lui +soit bon. Il termine la série des animaux contemplatifs, il pense +réellement et cesse de rêver. A peine né, il devient la proie de la +loi du progrès, l'esclave de la loi du travail. Il faut qu'il rompe +avec les images du passé pour se porter tout entier vers la conception +de l'avenir. La loi qui lui a fait cette destinée ne serait pas juste, +si elle ne lui retirait pas la faculté de regarder en arrière et de +perdre son énergie dans de vains regrets et de stériles comparaisons. + +--Quoi qu'il en soit, dit vivement M. Lechien, racontez vos souvenirs; +il m'importe beaucoup de savoir qu'une fois en votre vie vous avez +éprouvé le phénomène que j'ai subi plusieurs fois. + +--J'y consens, répondit sir William, car j'avoue que votre exemple et +vos affirmations m'ébranlent et m'impressionnent beaucoup. Si c'est un +simple rêve qui s'est emparé de moi pendant la cérémonie que présidait +l'éléphant sacré, il a été si précis et si frappant, que je n'en +ai pas oublié la moindre circonstance. Et moi aussi, j'avais été +éléphant, éléphant blanc, qui plus est, éléphant sacré par conséquent, +et je revoyais mon existence entière à partir de ma première enfance +dans les jungles et les forêts de la presqu'île de Malacca. + +«C'est dans ce pays, alors si peu connu des Européens, que se +reportent mes premiers souvenirs, à une époque qui doit remonter aux +temps les plus florissants de l'établissement du bouddhisme, longtemps +avant la domination européenne. Je vivais dans ce désert étrange, dans +cette _Chersonèse d'or_ des anciens, une presqu'île de trois cent +soixante lieues de longueur, large en moyenne de trente lieues. Ce +n'est, à vrai dire, qu'une chaîne de montagnes projetée sur la mer +et couronnée de forêts. Ces montagnes ne sont pas très-hautes. La +principale, le mont Ophir, n'égale pas le puy de Dôme; mais, par leur +situation isolée entre deux mers, elles sont imposantes. Les versants +sont parfois inaccessibles à l'homme. Les habitants des côtes, Malais +et autres, y font pourtant aujourd'hui une guerre acharnée aux +animaux sauvages, et vous avez à bas prix l'ivoire et les autres +produits si facilement exportés de ces régions redoutables. Pourtant, +l'homme n'y est pas encore partout le maître et il ne l'était pas du +tout au temps dont je vous parle. Je grandissais heureux et libre sur +les hauteurs, dans le sublime rayonnement d'un ciel ardent et pur, +rafraîchi par l'élévation du sol et la brise de mer. Qu'elle était +belle, cette mer de la Malaisie avec ses milliers d'îles vertes comme +l'émeraude et d'écueils blancs comme l'albâtre, sur le bleu sombre +des flots! Quel horizon s'ouvrait à nos regards quand, du haut de nos +sanctuaires de rochers, nous embrassions de tous côtés l'horizon sans +limites! Dans la saison des pluies, nous savourions, à l'abri des +arbres géants, la chaude humidité du feuillage. C'était la saison +douce où le recueillement de la nature nous remplissait d'une sereine +quiétude. Les plantes vigoureuses, à peine abattues par l'été torride, +semblaient partager notre bien-être et se retremper à la source de la +vie. Les belles lianes de diverses espèces poussaient leurs festons +prodigieux et les enlaçaient aux branches des cinnamomes et des +gardénias en fleurs. Nous dormions à l'ombre parfumée des mangliers, +des bananiers, des baumiers et des cannelliers. Nous avions plus de +plantes qu'il ne nous en fallait pour satisfaire notre vaste et frugal +appétit. Nous méprisions les carnassiers perfides; nous ne permettions +pas aux tigres d'approcher de nos pâturages. Les antilopes, les oryx, +les singes recherchaient notre protection. Des oiseaux admirables +venaient se poser sur nous par bandes pour nous aider à notre +toilette. Le _nocariam_ l'oiseau géant, peut-être disparu aujourd'hui, +s'approchait de nous sans crainte pour partager nos récoltes. + +«Nous vivions seuls, ma mère et moi, ne nous mêlant pas aux troupes +nombreuses des éléphants vulgaires, plus petits et d'un pelage +différent du nôtre. Étions-nous d'une race différente? Je ne l'ai +jamais su. L'éléphant blanc est si rare, qu'on le regarde comme une +anomalie, et les Indiens le considèrent comme une incarnation divine. +Quand un de ceux qui vivent dans les temples d'une nation hindoue +cesse de vivre, on lui rend les mêmes honneurs funéraires qu'aux rois, +et souvent de longues années s'écoulent avant qu'on lui trouve un +successeur. + +«Notre haute taille effrayait-elle les autres éléphants? Nous étions +de ceux qu'on appelle solitaires et qui ne font partie d'aucun +troupeau sous les ordres d'un guide de leur espèce. On ne nous +disputait aucune place, et nous nous transportions d'une région à +l'autre, changeant de climat sur cette arête de montagnes, selon +notre caprice et les besoins de notre nourriture. Nous préférions +la sérénité des sommets ombragés aux sombres embûches de la jungle +peuplée de serpents monstrueux, hérissée de cactus et d'autres plantes +épineuses où vivent des insectes irritants. En cherchant la canne à +sucre sous des bambous d'une hauteur colossale, nous nous arrêtions +quelquefois pour jeter un coup d'oeil sur les palétuviers des rivages; +mais ma mère, défiante, semblait deviner que nos robes blanches +pouvaient attirer le regard des hommes, et nous retournions vite à la +région des aréquiers et des cocotiers, ces grandes vigies plantées +au-dessus des jungles comme pour balancer librement dans un air plus +pur leurs éventails majestueux et leurs palmes de cinq mètres de +longueur. + +«Ma noble mère me chérissait, me menait partout avec elle et ne vivait +que pour moi. Elle m'enseignait à adorer le soleil et à m'agenouiller +chaque matin à son apparition glorieuse, en relevant ma trompe blanche +et satinée, comme pour saluer le père et le roi de la terre; en ces +moments-là, l'aube pourprée teignait de rose mon fin pelage, et +ma mère me regardait avec admiration. Nous n'avions que de hautes +pensées, et notre coeur se dilatait dans la tendresse et l'innocence. +Jours heureux, trop tôt envolés! Un matin, la soif nous força de +descendre le lit d'un des torrents qui, du haut de la montagne, vont +en bonds rapides ou gracieux se déverser dans la mer; c'était vers la +fin de la saison sèche. La source qui filtre du sommet de l'Ophir ne +distillait plus une seule goutte dans sa coupe de mousse. Il nous +fallut gagner le pied de la jungle où le torrent avait formé une suite +de petits lacs, pâles diamants semés dans la verdure glauque des +nopals. Tout à coup nous sommes surpris par des cris étranges, et des +êtres inconnus pour moi, des hommes et des chevaux se précipitent sur +nous. Ces hommes bronzés qui ressemblaient à des singes ne me firent +point peur, les animaux qu'ils montaient n'approchaient de nous +qu'avec effroi. D'ailleurs, nous n'étions pas en danger de mort. Nos +robes blanches inspiraient le respect, même à ces Malais farouches et +cruels; sans doute ils voulaient nous capturer, mais ils n'osaient se +servir de leurs armes. Ma mère les repoussa d'abord fièrement et sans +colère, elle savait qu'ils ne pourraient pas la prendre; alors, ils +jugèrent qu'en raison de mon jeune âge, ils pourraient facilement +s'emparer de moi et ils essayèrent de jeter des lassos autour de +mes jambes; ma mère se plaça entre eux et moi, et fit une défense +désespérée. Les chasseurs, voyant qu'il fallait la tuer pour m'avoir, +lui lancèrent une grêle de javelots qui s'enfoncèrent dans ses vastes +flancs, et je vis avec horreur sa robe blanche se rayer de fleuves de +sang. + +«Je voulais la défendre et la venger, elle m'en empêcha, me tint de +force derrière elle, et, présentant le flanc comme un rempart pour me +couvrir, immobile de douleur et stoïquement muette pour faire croire +que sa vie était à l'épreuve de ces flèches mortelles, elle resta là, +criblée de traits, jusqu'à ce que, le coeur transpercé cessant de +battre, elle s'affaissât comme une montagne. La terre résonna sous +son poids. Les assassins s'élancèrent pour me garrotter, et je ne +fis aucune résistance. Stupéfait devant le cadavre de ma mère, ne +comprenant rien à la mort, je la caressais en gémissant, en la +suppliant de se relever et de fuir avec moi. Elle ne respirait plus, +mais des flots de larmes coulaient encore de ses yeux éteints. On me +jeta une natte épaisse sur la tête, je ne vis plus rien, mes quatre +jambes étaient prises dans quatre cordes de cuir d'élan. Je ne voulais +plus rien savoir, je ne me débattais pas, je pleurais, je sentais ma +mère près de moi, je ne voulais pas m'éloigner d'elle, je me couchai. +On m'emmena je ne sais comment et je ne sais où. Je crois qu'on attela +tous les chevaux pour me traîner sur le sable en pente du rivage +jusqu'à une sorte de fosse où on me laissa seul. + +«Je ne me rappelle pas combien de temps je restai là, privé de +nourriture, dévoré par la soif et par les mouches avides de mon sang. +J'étais déjà fort, j'aurais pu démolir cette cave avec mes pieds de +devant et me frayer un sentier, comme ma mère m'avait enseigné à le +faire dans les versants rapides. Je fus longtemps sans m'en aviser. +Sans connaître la mort, je haïssais l'existence et ne songeais pas +à la conserver. Enfin, je cédai à l'instinct et je jetai des cris +farouches. On m'apporta aussitôt des cannes à sucre et de l'eau. Je +vis des têtes inquiètes se pencher sur les bords du silo où j'étais +enseveli. On parut se réjouir de me voir manger et boire; mais, dès +que j'eus repris des forces, j'entrai en fureur et je remplis la terre +et le ciel des éclats retentissants de ma voix. Alors, on s'éloigna, +me laissant démolir la berge verticale de ma prison, et je me crus +en liberté; mais j'étais dans un parc formé de tiges de bambous +monstrueux, reliés les uns aux autres par des lianes si bien serrées +que je ne pus en ébranler un seul. Je passai encore plusieurs jours à +essayer obstinément ce vain travail, auquel résistait le perfide +et savant travail de l'homme. On m'apportait mes aliments et on me +parlait avec douceur. Je n'écoutais rien, je voulais fondre sur mes +adversaires, je frappais de mon front avec un bruit affreux les +murailles de ma prison sans pouvoir les ébranler; mais, quand j'étais +seul, je mangeais. La loi impérieuse de la vie l'emportait sur mon +désespoir, et, le sommeil domptant mes forces, je dormais sur les +herbes fraîches dont on avait jonché ma cage. + +«Enfin, un jour, un petit homme noir, vêtu seulement d'un _sarong_ ou +caleçon blanc, entra seul et résolûment dans ma prison en portant une +auge de farine de riz salé et mélangé à un corps huileux. Il me la +présenta à genoux en me disant d'une voix douce des paroles où je +distinguai je ne sais quelle intention affectueuse et caressante. Je +le laissai me supplier jusqu'au moment où, vaincu par ses prières, je +mangeai devant lui. Pendant que je savourais ce mets rafraîchissant, +il m'éventait avec une feuille de palmier et me chantait quelque chose +de triste que j'écoutais avec étonnement. Il revint un peu plus tard +et me joua sur une petite flûte de roseau je ne sais quel air plaintif +qui me fit comprendre la pitié que je lui inspirais. Je le laissai +baiser mon front et mes oreilles. Peu à peu, je lui permis de me +laver, de me débarrasser des épines qui me gênaient et de s'asseoir +entre mes jambes. Enfin, au bout d'un temps que je ne puis préciser, +je sentis qu'il m'aimait et que je l'aimais aussi. Dès lors, je fus +dompté, le passé s'effaça de ma mémoire, et je consentis à le suivre +sur le rivage sans songer à m'échapper. + +«Je vécus, je crois, deux ans seul avec lui. Il avait pour moi des +soins si tendres, qu'il remplaçait ma mère et que je ne pensai plus +jamais à le quitter. Pourtant je ne lui appartenais pas. La tribu qui +s'était emparée de moi devait se partager le prix qui serait offert +par les plus riches radjahs de l'Inde dès qu'ils seraient informés de +mon existence. On avait donc fait un arrangement pour tirer de moi le +meilleur parti possible. La tribu avait envoyé des députés dans toutes +les cours des deux péninsules pour me vendre au plus offrant, et, en +attendant leur retour, j'étais confié à ce jeune homme, nommé Aor, qui +était réputé le plus habile de tous dans l'art d'apprivoiser et de +soigner les êtres de mon espèce. Il n'était pas chasseur, il n'avait +pas aidé au meurtre de ma mère. Je pouvais l'aimer sans remords. + +«Bientôt je compris la parole humaine, qu'à toute heure il me faisait +entendre. Je ne me rendais pas compte des mots, mais l'inflexion de +chaque syllabe me révélait sa pensée aussi clairement que si j'eusse +appris sa langue. Plus tard, je compris de même cette musique de la +parole humaine en quelque langue qu'elle arrivât à mon oreille. Quand +c'était de la musique chantée par la voix ou les instruments, je +comprenais encore mieux. + +«J'arrivai donc à savoir de mon ami que je devais me dérober aux +regards des hommes parce que quiconque me verrait serait tenté de +m'emmener pour me vendre après l'avoir tué. Nous habitions alors la +province de Tenasserim, dans la partie la plus déserte des monts +Moghs, en face de l'archipel de Merghi. Nous demeurions cachés tout le +jour dans les rochers, et nous ne sortions que la nuit. Aor montait +sur mon cou et me conduisait au bain sans crainte des alligators et +des crocodiles, dont je savais le préserver en enterrant nonchalamment +dans le sable leur tête, qui se brisait sous mon pied. Après le bain, +nous errions dans les hautes forêts, où je choisissais les branches +dont j'étais friand et ou je cueillais pour Aor des fruits que je lui +passais avec ma trompe. Je faisais aussi ma provision de verdure pour +la journée. J'aimais surtout les écorces fraîches et j'avais une +adresse merveilleuse pour les détacher de la tige jusqu'au plus petit +brin; mais il me fallait du temps pour dépouiller ainsi le bois, et +je m'approvisionnais de branches pour les loisirs de la journée, en +prévision des heures où je ne dormais pas, heures assez courtes, +je dois le dire; l'éléphant livré à lui-même est noctambule de +préférence. + +«Mon existence était douce et tout absorbée dans le présent, je ne me +représentais pas l'avenir. Je commençai à réfléchir sur moi-même un +jour que les hommes de la tribu amenèrent dans mon parc de bambous une +troupe d'éléphants sauvages qu'ils avaient chassés aux flambeaux +avec un grand bruit de tambours et de cymbales pour les forcer à +se réfugier dans ce piége. On y avait amené d'avance des éléphants +apprivoisés qui devaient aider les chasseurs à dompter les captifs, et +qui les aidèrent en effet avec une intelligence extraordinaire à lier +les quatre jambes l'une après l'autre; mais quelques mâles sauvages, +les solitaires surtout, étaient si furieux, qu'on crut devoir +m'adjoindre aux chasseurs pour en venir à bout. On força mon cher Aor +à me monter, et il essaya d'obéir, bien qu'avec une vive répugnance. +Je sentis alors le sentiment du juste se révéler à moi, et j'eus +horreur de ce que l'on prétendait me faire faire. Ces éléphants +sauvages étaient sinon mes égaux, du moins mes semblables; les +éléphants soumis qui aidaient à consommer l'esclavage de leurs frères +me parurent tout à fait inférieurs à eux et à moi. Saisi de mépris et +d'indignation, je m'attaquai à eux seuls et me portai à la défense des +prisonniers si énergiquement, que l'on dut renoncer à m'avilir. On me +fit sortir du parc, et mon cher Aor me combla d'éloges et de caresses. + +«--Vous voyez bien, disait-il à ses compagnons, que celui-ci est un +ange et un saint, jamais éléphant blanc n'a été employé aux travaux +grossiers ni aux actes de violence. Il n'est fait ni pour la chasse, +ni pour la guerre, ni pour porter des fardeaux, ni pour servir de +monture dans les voyages. Les rois eux-mêmes ne se permettent pas de +s'asseoir sur lui, et vous voulez qu'il s'abaisse à vous aider au +domptage? Non, vous ne comprenez pas sa grandeur et vous outragez son +rang! Ce que vous avez tenté de faire attirera sur vous la puissance +des mauvais esprits. + +«Et, comme on remontrait à mon ami qu'il avait lui-même travaillé à me +dompter: + +«--Je ne l'ai dompté, répondait-il, qu'avec mes douces paroles et le +son de ma flûte. S'il me permet de le monter, c'est qu'il a reconnu en +moi son serviteur fidèle, son _mahout_ dévoué. Sachez bien que le jour +où l'on nous séparerait, l'un de nous mourrait; et souhaitez que ce +soit moi, car du salut de _la Fleur sacrée_ dépendent la richesse et +la gloire de votre tribu. + +«_La Fleur sacrée_ était le nom qu'il m'avait donné et que nul +ne songeait à me contester. Les paroles de mon mahout m'avaient +profondément pénétré. Je sentis que sans lui on m'eût avili, et je +devins d'autant plus fier et plus indépendant. Je résolus (et je me +tins parole) de ne jamais agir que par son conseil, et tous deux +d'accord nous éloignâmes de nous quiconque ne nous traitait pas avec +un profond respect. On lui avait offert de me donner pour société les +éléphants les plus beaux et les mieux dressés. Je refusai absolument +de les admettre auprès de ma personne, et, seul avec Aor, je ne +m'ennuyai jamais. + +»J'avais environ quinze ans, et ma taille dépassait déjà de beaucoup +celle des éléphants adultes de l'Inde, lorsque nos députés revinrent +annonçant que, le radjah des Birmans ayant fait les plus belles +offres, le marché était conclu. On avait agi avec prudence. On ne +s'était adressé à aucun des souverains du royaume de Siam, parce +qu'ils eussent pu me revendiquer comme étant né sur leurs terres et +ne vouloir rien payer pour m'acquérir. Je fus donc adjugé au roi de +Pagham et conduit de nuit très-mystérieusement le long des côtes de +Tenasserim jusqu'à Martaban, d'où, après avoir traversé les monts +Karens, nous gagnâmes les rives du beau fleuve Iraouaddy. + +»Il m'en avait coûté de quitter ma patrie et mes forêts; je n'y eusse +jamais consenti, si Aor ne m'eût dit sur sa flûte que la gloire et le +bonheur m'attendaient sur d'autres rivages. Durant la route, je ne +voulus pas le quitter un seul instant. Je lui permettais à peine de +descendre de mon cou, et aux heures du sommeil, pour me préserver +d'une poignante inquiétude, il dormait entre mes jambes. J'étais +jaloux, et ne voulais pas qu'il reçût d'autre nourriture que celle que +je lui présentais; je choisissais pour lui les meilleurs fruits, et +je lui tendais avec ma trompe le vase que je remplissais moi-même +de l'eau la plus pure. Je l'éventais avec de larges feuilles; en +traversant les bois et les jungles, j'abattais sans m'arrêter les +arbustes épineux qui eussent pu l'atteindre et le déchirer. Je faisais +enfin, mais mieux que tous les autres, tout ce que font les éléphants +bien dressés, et je le faisais de ma propre volonté, non d'une manière +banale, mais pour mon seul ami. + +»Dès que nous eûmes atteint la frontière birmane, une députation du +souverain vint au-devant de moi. Je fus inquiet du cérémonial qui +m'entourait. Je vis que l'on donnait de l'or et des présents aux +chasseurs malais qui m'avaient accompagné et qu'on les congédiait. +Allait-on me séparer d'Aor? Je montrai une agitation effrayante, et je +menaçai les hauts personnages qui approchaient de moi avec respect. +Aor, qui me comprenait, leur expliqua mes craintes, et leur dit que, +séparé de lui, je ne consentirais jamais à les suivre. Alors, un des +ministres chargés de ma réception, et qui était resté sous une tente, +ôta ses sandales, et vint à moi pour me présenter à genoux une lettre +du roi des Birmans, écrite en bleu sur une longue feuille de palmier +dorée. Il s'apprêtait à m'en donner lecture lorsque je la pris de ses +mains et la passai à mon mahout pour qu'il me la traduisit. Il n'avait +pas le droit, lui qui appartenait à une caste inférieure, de toucher à +cette feuille sacrée. Il me pria de la rendre au seigneur ministre de +Sa Majesté, ce que je fis aussitôt pour marquer ma déférence et mon +amitié pour Aor. Le ministre reprit la lettre, sur laquelle on déplia +une ombrelle d'or, et il lut: + +«Très-puissant, très-aimé et très-vénéré éléphant, du nom de _Fleur +sacrée_, daignez venir résider dans la capitale de mon empire, où un +palais digne de vous est déjà préparé. Par la présente lettre royale, +moi, le roi des Birmans, je vous alloue un fief qui vous appartiendra +en propre, un ministre pour vous obéir, une maison de deux cents +personnes, une suite de cinquante éléphants, autant de chevaux et de +boeufs que nécessitera votre service; six ombrelles d'or, un corps de +musique, et tous les honneurs qui sont dus à l'éléphant sacré, joie et +gloire des peuples.» + +»On me montra le sceau royal, et, comme je restais impassible et +indifférent, on dut demander à mon mahout si j'acceptais les offres +du souverain. Aor répondit qu'il fallait me promettre de ne jamais me +séparer de lui, et le ministre, après avoir consulté ses collègues, +jura ce que j'exigeais. Alors, je montrai une grande joie en caressant +la lettre royale, l'ombrelle d'or et un peu le visage du ministre, qui +se déclara très-heureux de m'avoir satisfait. + +»Quoique très-fatigué d'un long voyage, je témoignai que je voulais me +mettre en marche pour voir ma nouvelle résidence et faire connaissance +avec mon collègue et mon égal, le roi de Birmanie. Ce fut une marche +triomphale tout le long du fleuve que nous remontions. Ce fleuve +Iraouaddy était d'une beauté sans égale. Il coulait, tantôt +nonchalant, tantôt rapide, entre des rochers couverts d'une végétation +toute nouvelle pour moi, car nous nous avancions vers le nord, et +l'air était plus frais, sinon plus pur que celui de mon pays. Tout +était différent. Ce n'était plus le silence et la majesté du désert. +C'était un monde de luxe et de fêtes; partout sur le fleuve des +barques à la poupe élevée en forme de croissant, garnies de banderoles +de soie lamée d'or, suivies de barques de pêcheurs ornées de feuillage +et de fleurs. Sur le rivage, des populations riches sortaient de leurs +habitations élégantes pour venir s'agenouiller sur mon passage et +m'offrir des parfums. Des bandes de musiciens et de prêtres accourus +de toutes les pagodes mêlaient leurs chants aux sons de l'orchestre +qui me précédait. + +»Nous avancions à très-petites journées dans la crainte de me +fatiguer, et deux ou trois fois par jour on s'arrêtait pour mon bain. +Le fleuve n'était pas toujours guéable sur les rives. Aor me laissait +sonder avec ma trompe. Je ne voulais me risquer que sur le sable le +plus fin et dans l'eau la plus pure. Une fois sûr de mon point de +départ, je m'élançais dans le courant, si rapide et si profond qu'il +pût être, portant toujours sur mon cou le confiant Aor, qui prenait +autant de plaisir que moi à cet exercice et qui, aux endroits +difficiles et dangereux, ranimait mon ardeur et ma force en jouant sur +sa flûte un chant de notre pays, tandis que mon cortége et la foule +pressée sur les deux rives exprimaient leur anxiété ou leur admiration +par des cris, des prosternations et des invocations de bras tendus +vers moi. Les ministres, inquiets de l'audace d'Aor, délibéraient +entre eux s'ils ne devaient pas m'interdire d'exposer ainsi ma vie +précieuse au salut de l'empire; mais Aor jouant toujours de la flûte +sur ma tête au ras du flot et ma trompe relevée comme le cou d'un +paon gigantesque témoignaient de notre sécurité. Quand nous revenions +lentement et paisiblement au rivage, tous accouraient vers moi avec +des génuflexions ou des cris de triomphe, et mon orchestre déchirait +les airs de ses fanfares éclatantes. Cet orchestre ne me plut pas le +premier jour. Il se composait de trompettes au son aigu, de trompes +énormes, de gongs effroyables, de castagnettes de bambou et de +tambours portés par des éléphants de service. Ces tambours étaient +formés d'une cage ronde richement travaillée au centre de laquelle un +homme accroupi sur ses jambes croisées frappait tour à tour avec deux +baguettes sur une gamme de cymbales sonores. Une autre cage, semblable +extérieurement, était munie de timbales de divers métaux, et le +musicien, également assis au centre et porté par un éléphant, en +tirait de puissants accords. Ce grand bruit d'instruments terribles +choqua d'abord mon oreille délicate. Je m'y habituai pourtant, et je +pris plaisir aux étranges harmonies qui proclamaient ma gloire aux +quatre vents du ciel. Mais je préférai toujours la musique de +salon, la douce harpe birmane, gracieuse imitation des jonques de +l'Iraouaddy, le _caïman_, harmonica aux touches d'acier, dont les sons +ont une pureté angélique, et par-dessus tout la suave mélodie que me +faisait entendre Aor sur sa flûte de roseau. + +«Un jour qu'il jouait sur un certain rhythme saccadé, au milieu du +fleuve, nous fûmes entourés d'une foule innombrable de gros poissons +dorés à la manière des pagodes qui dressaient leur tête hors de l'eau +comme pour nous implorer. Aor leur jeta un peu de riz dont il avait +toujours un petit sac dans sa ceinture. Ils manifestèrent une grand +joie et nous accompagnèrent jusqu'au rivage, et, comme la foule se +récriait, je pris délicatement un de ces poissons et le présentai +au premier ministre, qui le baisa et ordonna que sa dorure fût vite +rehaussée d'une nouvelle couche; après quoi, on le remit dans l'eau +avec respect. J'appris ainsi que c'étaient les poissons sacrés de +l'Iraouaddy, qui résident en un seul point du fleuve et qui viennent +à l'appel de la voix humaine, n'ayant jamais eu rien à redouter de +l'homme. + +»Nous arrivâmes enfin à Pagham, une ville de quatre à cinq lieues +d'étendue le long du fleuve. Le spectacle que présentait cette vallée +de palais, de temples, de pagodes, de villas et de jardins me causa un +tel étonnement, que je m'arrêtai comme pour demander à mon mahout +si ce n'était pas un rêve. Il n'était pas moins ébloui que moi, et, +posant ses mains sur mon front que ses caresses pétrissaient sans +cesse: + +»--Voilà ton empire, me dit-il. Oublie les forêts et les jungles, te +voici dans un monde d'or et de pierreries! + +»C'était alors un monde enchanté en effet. Tout était ruisselant d'or +et d'argent, de la base au faîte des mille temples et pagodes qui +remplissaient l'espace et se perdaient dans les splendeurs de +l'horizon. Le bouddhisme ayant respecté les monuments de l'ancien +culte, la diversité était infinie. C'étaient des masses imposantes, +les unes trapues, les autres élevées comme des montagnes à pic, des +coupoles immenses en forme de cloches, des chapelles surmontées d'un +oeuf monstrueux, blanc comme la neige, enchâssé, dans une base dorée, +des toits longs superposés sur des piliers à jour autour desquels +se tordaient des dragons étincelants, dont les écailles de verre de +toutes couleurs semblaient faites de pierres précieuses; des pyramides +formées d'autres toits laqués d'or vert, bleu, rouge, étagés en +diminuant jusqu'au faîte, d'où s'élançait une flèche d'or immense +terminée par un bouton de cristal, qui resplendissait comme un diamant +monstre aux feux du soleil. Plusieurs de ces édifices élevés sur le +flanc du ravin avaient des perrons de trois et quatre cents marches +avec des terrassements d'une blancheur éclatante qui semblaient +taillés dans un seul bloc du plus beau marbre. C'étaient des +revêtements de collines entières faites d'un ciment de corail blanc et +de nacre pilés. Aux flancs de certains édifices, sur les faîtières, +à tous les angles des toits, des monstres fantastiques en bois de +santal, tout bossués d'or et d'émail, semblaient s'élancer dans le +vide ou vouloir mordre le ciel. Ailleurs, des édifices de bambous, +tout à jour et d'un travail exquis. C'était un entassement de +richesses folles, de caprices déréglés; la morne splendeur des grands +monastères noirs, d'un style antique et farouche, faisait ressortir +l'éclat scintillant des constructions modernes. Aujourd'hui, ces +magnificences inouïes ne sont plus; alors, c'était un rêve d'or, une +fable des contes orientaux réalisée par l'industrie humaine. + +»Aux portes de la ville, nous fûmes reçus par le roi et toute la cour. +Le monarque descendit de cheval et vint me saluer, puis on me fit +entrer dans un édifice où l'on procéda à ma toilette de cérémonie, que +le roi avait apportée dans un grand coffre de bois de cèdre incrusté +d'ivoire, porté par le plus beau et le plus paré de ses éléphants; +mais comme j'éclipsai ce luxueux subalterne quand je parus dans mon +costume d'apparat! Aor commença par me laver et me parfumer avec grand +soin, puis on me revêtit de longues bandes écarlates, tissées d'or et +de soie, qui se drapaient avec art autour de moi sans cacher la beauté +de mes formes et la blancheur sacrée de mon pelage. On mit sur ma +tête une tiare en drap écarlate ruisselante de gros diamants et de +merveilleux rubis, on ceignit mon front des neuf cercles de pierres +précieuses, ornement consacré qui conjure l'influence des mauvais +esprits. Entre mes yeux brillait un croissant de pierreries et une +plaque d'or où se lisaient tous mes titres. Des glands d'argent du +plus beau travail furent suspendus à mes oreilles, des anneaux d'or +et d'émeraudes, saphirs et diamants, furent passés dans mes défenses, +dont la blancheur et le brillant attestaient ma jeunesse et ma pureté. +Deux larges boucliers d'or massif couvrirent mes épaules, enfin un +coussin de pourpre fut placé sur mon cou, et je vis avec joie que +mon cher Aor avait un sarong de soie blanche brochée d'argent, +des bracelets de bras et de jambes en or fin et un léger châle du +cachemire blanc le plus moelleux roulé autour de la tête. Lui aussi +était lavé et parfumé. Ses formes étaient plus fines et mieux modelées +que celles des Birmans, son teint était plus sombre, ses yeux plus +beaux. Il était jeune encore, et, quand je le vis recevoir pour me +conduire une baguette toute incrustée de perles fines et toute cerclée +de rubis, je fus fier de lui et l'enlaçai avec amour. On voulut +lui présenter la légère échelle de bambou qui sert à escalader les +montures de mon espèce et qu'on leur attache ensuite au flanc pour +être à même d'en descendre à volonté. Je repoussai cet emblème de +servitude, je me couchai et j'étendis ma tête de manière que mon ami +pût s'y asseoir sans rien déranger à ma parure, puis je me relevai si +fier et si imposant, que le roi lui-même fut frappé de ma dignité, et +déclara que jamais éléphant sacré si noble et si beau n'avait attesté +et assuré la prospérité de son empire. + +«Notre défilé jusqu'à mon palais dura plus de trois heures; le sol +était jonché de verdure et de fleurs. De dix pas en dix pas, des +cassolettes placées sur mon passage répandaient de suaves parfums, +l'orchestre du roi jouait en même temps que le mien, des troupes de +bayadères admirables me précédaient en dansant. De chaque rue qui +s'ouvrait sur la rue principale débouchaient des cortéges nouveaux +composés de tous les grands de la ville et du pays, qui m'apportaient +de nouveaux présents et me suivaient sur deux files. L'air chargé de +parfums à la fumée bleue retentissait de fanfares qui eussent couvert +le bruit du tonnerre. C'était le rugissement d'une tempête au milieu +d'un épanouissement de délices. Toutes les maisons étaient pavoisées +de riches tapis et d'étoffes merveilleuses. Beaucoup étaient reliées +par de légers arcs de triomphe, ouvrages en rotin improvisés et +pavoisés aussi avec une rare élégance. Du haut de ces portes à jour, +des mains invisibles faisaient pleuvoir sur moi une neige odorante de +fleurs de jasmin et d'oranger. + +»On s'arrêta sur une grande place palissadée en arène pour me faire +assister aux jeux et aux danses. Je pris plaisir à tout ce qui était +agréable et fastueux; mais j'eus horreur des combats d'animaux, et, +en voyant deux éléphants, rendus furieux par une nourriture et un +entraînement particuliers, tordre avec rage leurs trompes enlacées et +se déchirer avec leurs défenses, je quittai la place d'honneur +que j'occupais et m'élançai au milieu de l'arène pour séparer les +combattants. Aor n'avait pas eu le temps de me retenir, et des cris +de désespoir s'élevèrent de toutes parts. On craignait que les +adversaires ne fondissent sur moi; mais à peine me virent-il +près d'eux, que leur rage tomba comme par enchantement et qu'ils +s'enfuirent éperdus et humiliés. Aor, qui m'avait lestement rejoint, +déclara que je ne pouvais supporter la vue du sang et que d'ailleurs, +après un voyage de plus de cinq cents lieues, j'avais absolument +besoin de repos. Le peuple fut très ému de ma conduite, et les sages +du pays se prononcèrent pour moi, affirmant que le Bouddha condamnait +les jeux sanglants et les combats d'animaux. J'avais donc exprimé +sa volonté, et on renonça pour plusieurs années à ces cruels +divertissements. + +»On me conduisit à mon palais, situé au delà de la ville, dans un +ravin délicieux au bord du fleuve. Ce palais était aussi grand et +aussi riche que celui du roi. Outre le fleuve, j'avais dans mon jardin +un vaste bassin d'eau courante pour mes ablutions de chaque instant. +J'étais fatigué. Je me plongeai dans le bain et me retirai dans la +salle qui devait me servir de chambre à coucher, où je restai seul +avec Aor, après avoir témoigné que j'avais assez de musique et ne +voulais d'autre société que celle de mon ami. + +»Cette salle de repos était une coupole imposante, soutenue par une +double colonnade de marbre rose. Des étoffes du plus grand prix +fermaient les issues et retombaient en gros plis sur le parquet de +mosaïque. Mon lit était un amas odorant de bois de santal réduit en +fine poussière. Mon auge était une vasque d'argent massif où quatre +personnes se fussent baignées à l'aise. Mon râtelier était une étagère +de laque dorée couverte des fruits les plus succulents. Au milieu de +la salle, un vase colossal en porcelaine du Japon laissait retomber +en cascade un courant d'eau pure qui se perdait dans une corbeille de +lotus. Sur le bord de la vasque de jade, des oiseaux d'or et d'argent +émaillés de mille couleurs chatoyantes semblaient se pencher pour +boire. Des guirlandes de spathes, de pandanus odorant se balançaient +au-dessus de ma tête. Un immense éventail, le _pendjab_ des palais de +l'Inde, mis en mouvement par des mains invisibles, m'envoyait un air +frais sans cesse renouvelé du haut de la coupole. + +A mon réveil, on fit entrer divers animaux apprivoisés, de petits +singes, des écureuils, des cigognes, des phénicoptères, des colombes, +des cerfs et des biches de cette jolie espèce qui n'a pas plus d'une +coudée de haut. Je m'amusai un instant de cette société enjouée; mais +je préférais la fraîcheur et la propreté immaculée de mon appartement +à toutes ces visites, et je fis connaître que la société des hommes +convenait mieux à la gravité de mon caractère. + +»Je vécus ainsi de longues années dans la splendeur et les délices +avec mon cher Aor; nous étions de toutes les cérémonies et de toutes +les fêtes, nous recevions la visite des ambassadeurs étrangers. Nul +sujet n'approchait de moi que les pieds nus et le front dans la +poussière. J'étais comblé de présents, et mon palais était un des plus +riches musées de l'Asie. Les prêtres les plus savants venaient me voir +et converser avec moi, car ils trouvaient ma vaste intelligence à la +hauteur de leurs plus beaux préceptes, et prétendaient lire dans ma +pensée à travers mon large front toujours empreint d'une sérénité +sublime. Aucun temple ne m'était fermé, et j'aimais à pénétrer dans +ces hautes et sombres chapelles où la figure colossale de Gautama, +ruisselante d'or, se dressait comme un soleil au fond des niches +éclairées d'en haut. Je croyais revoir le soleil de mon désert et +je m'agenouillais devant lui, donnant ainsi l'exemple aux croyants, +édifiés de ma piété. Je savais même présenter des offrandes à +l'idole vénérée, et balancer devant elle l'encensoir d'or. Le roi me +chérissait et veillait avec soin à ce que ma maison fût toujours tenue +sur le même pied que la sienne. + +»Mais aucun bonheur terrestre ne peut durer. Ce digne souverain +s'engagea dans une guerre funeste contre un État voisin. Il fut vaincu +et détrôné. L'usurpateur le relégua dans l'exil et ne lui permit pas +de m'emmener. Il me garda comme un signe de sa puissance et un gage de +son alliance avec le Bouddha; mais il n'avait pour moi ni amitié ni +vénération, et mon service fut bientôt négligé. Aor s'en affecta et +s'en plaignit. Les serviteurs du nouveau prince le prirent en haine +et résolurent de se défaire de lui. Un soir, comme nous dormions +ensemble, ils pénétrèrent sans bruit chez moi et le frappèrent d'un +poignard. Eveillé par ses cris, je fondis sur les assassins, qui +prirent la fuite. Mon pauvre Aor était évanoui, son sarong était +taché de sang. Je pris dans le bassin d'argent toute l'eau dont je +l'aspergeai sans pouvoir le ranimer. Alors, je me souvins du médecin +qui était toujours de service dans la pièce voisine, j'allai +l'éveiller et je l'amenai auprès d'Aor. Mon ami fut bien soigné et +revint à la vie; mais il resta longtemps affaibli par la perte de son +sang, et je ne voulus plus sortir ni me baigner sans lui. La douleur +m'accablait, je refusais de manger; toujours couché près de lui, je +versais des larmes et lui parlais avec mes yeux et mes oreilles pour +le supplier de guérir. + +»On ne rechercha pas les assassins; on prétendit que j'avais blessé +Aor par mégarde avec une de mes défenses, et on parla de me les scier. +Aor s'indigna et jura qu'il avait été frappé avec un stylet. Le +médecin, qui savait bien à quoi s'en tenir, n'osa pas affirmer la +vérité. Il conseilla même à mon ami de se taire, s'il ne voulait hâter +le triomphe des ennemis qui avaient juré sa perte. + +»Alors, un profond chagrin s'empara de moi, et la vie civilisée à +laquelle on m'avait initié me parut la plus amère des servitudes. Mon +bonheur dépendait du caprice d'un prince qui ne savait ou ne voulait +pas protéger les jours de mon meilleur ami. Je pris en dégoût les +honneurs hypocrites qui m'étaient encore rendus pour la forme, je +reçus les visites officielles avec humeur, je chassai les bayadères et +les musiciens qui troublaient le faible et pénible sommeil de mon ami. +Je me privai le plus possible de dormir pour veiller sur lui. + +»J'avais le pressentiment d'un nouveau malheur, et dans cette +surexcitation du sentiment je subis un phénomène douloureux, celui de +retrouver la mémoire de mes jeunes années. Je revis dans mes rêves +troublés l'image longtemps effacée de ma mère assassinée en me +couvrant de son corps percé de flèches. Je revis aussi mon désert, mes +arbres splendides, mon fleuve Tenasserim, ma montagne d'Ophir, et ma +vaste mer étincelante à l'horizon. La nostalgie s'empara de moi et une +idée fixe, l'idée de fuir, domina impérieusement mes rêveries. Mais je +voulais fuir avec Aor, et le pauvre Aor, couché sur le flanc, pouvait +à peine se soulever pour baiser mon front penché vers lui. + +»Une nuit, malade moi-même, épuisé de veilles et succombant à la +fatigue, je dormis profondément durant quelques heures. A mon réveil, +je ne vis plus Aor sur sa couche et je l'appelai en vain. Éperdu, je +sortis dans le jardin, je cherchai au bord de l'étang. Mon odorat +me fit savoir qu'Aor n'était point là et qu'il n'y était pas venu +récemment. Grâce à la négligence qui avait gagné mes serviteurs, je +pus ouvrir moi-même les portes de l'enclos et sortir des palissades. +Alors, je sentis le voisinage de mon ami et m'élançai dans un bois de +tamarins qui tapissait la colline. A une courte distance, j'entendis +un cri plaintif et je me précipitai dans un fourré où je vis Aor lié à +un arbre et entouré de scélérats prêts à le frapper. D'un bond, je +les renversai tous, je les foulai aux pieds sans pitié. Je rompis les +liens qui retenaient Aor, je le saisis délicatement, je l'aidai à se +placer sur mon cou, et, prenant l'allure rapide et silencieuse de +l'éléphant en fuite, je m'enfonçai au hasard dans les forêts. + +»A cette époque, la partie de l'Inde où nous nous trouvions offrait le +contraste heurté des civilisations luxueuses à deux pas des déserts +inexplorables. J'eus donc bientôt gagné les solitudes sauvages des +monts Karens, et, quand, à bout de forces, je me couchai sur les bords +d'un fleuve plus direct et plus rapide que l'Iraouaddy, nous étions +déjà à trente lieues de la ville birmane. Aor me dit: + +--Où allons-nous? Ah! je le vois dans tes regards, tu veux retourner +dans nos montagnes; mais tu crois y être déjà, et tu t'abuses. Nous +en sommes bien loin, et nous ne pourrons jamais y arriver sans être +découverts et repris. D'ailleurs, quand nous échapperions aux hommes, +nous ne pourrions aller loin sans que, malade comme je suis, je meure, +et alors comment te dirigeras-tu sans moi dans cette route lointaine? +Laisse-moi ici, car c'est à moi seul qu'on en veut, et retourne à +Pagham, où personne n'osera te menacer. + +»Je lui témoignai que je ne voulais ni le quitter ni retourner chez +les Birmans; que, s'il mourait, je mourrais aussi; qu'avec de la +patience et du courage, nous pouvions redevenir heureux. + +»Il se rendit, et, après avoir pris du repos, nous nous remîmes en +route. Au bout de quelques jours de voyage, nous avions recouvré tous +deux la santé, l'espoir et la force. L'air libre de la solitude, +l'austère parfum des forêts, la saine chaleur des rochers, nous +guérissaient mieux que toutes les douceurs du faste et tous les +remèdes des médecins. Cependant, Aor était parfois effrayé de la +tâche que je lui imposais. Enlever un éléphant sacré, c'était, en cas +d'insuccès, se dévouer aux plus atroces supplices. Il me disait ses +craintes sur une flûte de roseau qu'il s'était faite et dont il jouait +mieux que jamais. J'étais arrivé à un exercice de la pensée presque +égal à celui de l'homme; je lui fis comprendre ce qu'il fallait faire, +en me couvrant d'une vase noire qui s'étalait au bord du fleuve et +dont je m'aspergeais avec adresse. Frappé de ma pénétration, il +recueillit divers sucs de plantes dont il connaissait bien les +propriétés. Il en fit une teinture qui me rendit, sauf la taille, +entièrement semblable aux éléphants vulgaires. Je lui indiquai que +cela ne suffisait pas et qu'il fallait, pour me rendre méconnaissable, +scier mes défenses. Il ne s'y résigna pas. J'étais à ma sixième +dentition, et il craignait que mes crochets ne pussent repousser. Il +jugea que j'étais suffisamment déguisé, et nous nous remîmes en route. + +»Quelque peu fréquenté que fût ce chemin de montagnes, ce fut miracle +que d'échapper aux dangers de notre entreprise. Jamais nous n'y +fussions parvenus l'un sans l'autre; mais, dans l'union intime de +l'intelligence humaine avec une grande force animale, une puissance +exceptionnelle s'improvise. Si les hommes avaient su s'identifier aux +animaux assez complètement pour les amener à s'identifier à eux, +ils n'auraient pas trouvé en eux des esclaves parfois rebelles +et dangereux, souvent surmenés et insuffisants. Ils auraient eu +d'admirables amis et ils eussent résolu le problème de la force +consciente sans avoir recours aux forces aveugles de la machine, +animal plus redoutable et plus féroce que les bêtes du désert. + +»A force de prudence et de persévérance, quelquefois harcelés par des +bandits que je sus mettre en fuite et dont je ne craignais ni les +lances ni les flèches, revêtu que j'étais d'une légère armure en +écailles de bois de fer qu'Aor avait su me fabriquer, nous parvînmes +au fleuve Tenasserim. Notre direction n'avait pas été difficile à +suivre. Outre que nous nous rappelions très-bien l'un et l'autre +ce voyage que nous avions déjà fait, la construction géologique +de l'Indo-Chine est très-simple. Les longues arêtes de montagnes, +séparées par des vallées profondes et de larges fleuves, se ramifient +médiocrement et s'inclinent sans point d'arrêt sensible jusqu'à la +mer. Les monts Karens se relient aux monts Moghs en ligne presque +droite. Nous fîmes très-rarement fausse route, et nos erreurs furent +rapidement rectifiées. Je dois dire que, de nous deux, j'étais +toujours le plus prompt à retrouver la vraie direction. + +»Nous n'approchâmes de nos anciennes demeures qu'avec circonspection. +Il nous fallait vivre seuls et en liberté complète. Nous fûmes servis +à souhait. La tribu, enrichie par la vente de ma personne à l'ancien +roi des Birmans, avait quitté ses villages de roseaux, et nos forêts, +dépeuplées d'animaux à la suite d'une terrible sécheresse, avaient été +abandonnées par les chasseurs. Nous pûmes y faire un établissement +plus libre et plus sûr encore que par le passé. Aor ne possédait +absolument rien et ne regrettait rien de notre splendeur évanouie. +Sans amis, sans famille, il ne connaissait et n'aimait plus que moi +sur la terre. Je n'avais jamais aimé que ma mère et lui. Une si longue +intimité avait détruit entre nous l'obstacle apporté par la nature à +notre assimilation. Nous conversions ensemble comme deux êtres de +même espèce. Ma pantomime était devenue si réfléchie, si sobre, si +expressive, qu'il lisait dans ma pensée comme moi dans la sienne. Il +n'avait même plus besoin de me parler. Je le sentais triste ou gai +selon le mode et les inflexions de sa flûte, et, notre destinée étant +commune, je me reportais avec lui dans les souvenirs du passé, ou je +me plongeais dans la béate extase du présent. + +»Nous passâmes de longues années dans les délices de la délivrance. +Aor était devenu bouddhiste fervent en Birmanie et ne vivait plus que +de végétaux. Notre subsistance était assurée, et nous ne connaissions +plus ni la souffrance ni la maladie. + +»Mais le temps marchait, et Aor était devenu vieux. J'avais vu ses +cheveux blanchir et ses forces décroître. Il me fit comprendre les +effets de l'âge et m'annonça qu'il mourrait bientôt. Je prolongeai sa +vie en lui épargnant toute fatigue et tout soin. Un moment vint où il +ne put pourvoir à ses besoins, je lui apportais sa nourriture et je +construisais ses abris. Il perdit la chaleur du sang, et, pour se +réchauffer, il ne quittait plus le contact de mon corps. Un jour, +il me pria de lui creuser une fosse parce qu'il se sentait mourir. +J'obéis, il s'y coucha sur un lit d'herbages, enlaça ses bras autour +de ma trompe et me dit adieu. Puis ses bras retombèrent, il resta +immobile, et son corps se raidit. + +»Il n'était plus. Je recouvris la fosse comme il me l'avait commandé, +et je me couchai dessus. Avais-je bien compris la mort? Je le pense, +et pourtant je ne me demandai pas si la longévité de ma race me +condamnait à lui survivre beaucoup. Je ne pris pas la résolution de +mourir aussi. Je pleurai et j'oubliai de manger. Quand la nuit fut +passée, je n'eus aucune idée d'aller au bain ni de me mouvoir. Je +restai plongé dans un accablement absolu. La nuit suivante me trouva +inerte et indifférent. Le soleil revint encore une fois et me trouva +mort. + +»L'âme fidèle et généreuse d'Aor avait-elle passé en moi? Peut-être. +J'ai appris dans d'autres existences qu'après ma disparition l'empire +birman avait éprouvé de grands revers. La royale ville de Pagham fut +abandonnée par le conseil des prêtres de Gautama. Le Bouddha était +irrité du peu de soin qu'on avait eu de moi, ma fuite témoignait +de son mécontentement. Les riches emportèrent leurs trésors et se +bâtirent de nouveaux palais sur le territoire d'Ava; plus tard, ils +abandonnèrent encore cette ville somptueuse pour Amarapoura. Les +pauvres emportèrent à dos de chameau leurs maisons de rotin pour +suivre les maîtres du pays loin de la cité maudite. Pagham avait été +le séjour et l'orgueil de quarante-cinq rois consécutifs, je l'avais +condamnée en la quittant, elle n'est plus aujourd'hui qu'un grandiose +amas de ruines. + +--Votre histoire m'a amusée, dit alors à sir William la petite fille +qui lui avait déjà parlé; mais à présent, puisque nous avons tous été +des bêtes avant d'être des personnes, je voudrais savoir ce que nous +serons plus tard, car enfin tout ce que l'on raconte aux enfants doit +avoir une moralité à la fin, et je ne vois pas venir la vôtre. + +--Ma soeur a raison, dit un jeune homme qui avait écouté sir William +avec intérêt. Si c'est une récompense d'être homme après avoir été +chien honnête ou éléphant vertueux, l'homme honnête et vertueux doit +avoir aussi la sienne en ce monde. + +--Sans aucun doute, répondit sir William. La personnalité humaine +n'est pas le dernier mot de la création sur notre planète. Les savants +les plus modernes sont convaincus que l'intelligence progresse +d'elle-même par la loi qui régit la matière. Je n'ai pas besoin +d'entrer dans cet ordre d'idées pour vous dire qu'esprit et matière +progressent de compagnie. Ce qu'il y a de certain pour moi, c'est que +tout être aspire à se perfectionner et que, de tous les êtres, l'homme +est le plus jaloux de s'élever au-dessus de lui-même. Il y est +merveilleusement aidé par l'étendue de son intelligence et par +l'ardeur de son sentiment. Il sent qu'il est un produit encore +très-incomplet de la nature et qu'une race plus parfaite doit lui +succéder par voie ininterrompue de son propre développement. + +--Je ne comprends pas bien, reprit la petite fille; deviendrons-nous +des anges avec des ailes et des robes d'or? + +--Parfaitement, répondit sir William. Les robes d'or sont des emblèmes +de richesse et de pureté; nous deviendrons tous riches et purs; les +ailes, nous saurons les trouver: la science nous les donnera pour +traverser les airs, comme elle nous a donné les nageoires pour +traverser les mers. + +--Oh! nous voilà retombés dans les machines que vous maudissiez tout à +l'heure. + +--Les machines feront leur temps comme nous ferons le nôtre, repartit +sir William, l'animalité fera le sien et progressera en même temps +que nous. Qui vous dit qu'une race d'aigles aussi puissants que +les ballons et aussi dociles que les chevaux ne surgira pas pour +s'associer aux voyages aériens de l'homme futur? Est-ce une simple +fantaisie poétique que ces dieux de l'antiquité portés ou traînés par +des lions, des dauphins ou des colombes? N'est-ce pas plutôt une +sorte de vue prophétique de la domestication de toutes les créatures +associées à l'homme divinisé de l'avenir? Oui, l'homme doit dès ce +monde devenir ange, si par ange vous entendez un type d'intelligence +et de grandeur morale supérieur au nôtre. Il ne faut pas un miracle +païen, il ne faut qu'un miracle naturel, comme ceux qui se sont déjà +tant de fois accomplis sur la terre, pour que l'homme voie changer ses +besoins et ses organes en vue d'un milieu nouveau. J'ai vu des races +entières s'abstenir de manger la chair des animaux, un grand progrès +de la race entière sera de devenir frugivore, et les carnassiers +disparaîtront. Alors fleurira la grande association universelle, +l'enfant jouera avec le tigre comme le jeune Bacchus, l'éléphant sera +l'ami de l'homme, les oiseaux de haut vol conduiront dans les airs nos +chars ovoïdes, la baleine transportera nos messages. Que sais-je! tout +devient possible sur notre planète dès que nous supprimons le carnage +et la guerre. Toutes les forces intelligentes de la nature, au lieu +de s'entre-dévorer, s'organisent fraternellement pour soumettre et +féconder la matière inorganique... Mais j'ai tort de vous esquisser +ces merveilles; vous êtes plus à même que moi, jeunes esprits qui +m'interrogez, d'en évoquer les riantes et sublimes images. Il suffit +que, du monde réel, je vous aie lancés dans le monde du rêve. Rêvez, +imaginez, faites du merveilleux, vous ne risquez pas d'aller trop +loin, car l'avenir du monde idéal auquel nous devons croire dépassera +encore de beaucoup les aspirations de nos âmes timides et incomplètes. + + + + +L'ORGUE DU TITAN + + +Un soir, l'improvisation musicale du vieux et illustre maître Angelin +nous passionnait comme de coutume, lorsqu'une corde de piano vint à se +briser avec une vibration insignifiante pour nous, mais qui produisit +sur les nerfs surexcités de l'artiste l'effet d'un coup de foudre. +Il recula brusquement sa chaise, frotta ses mains, comme si, chose +impossible, la corde les eût cinglées, et laissa échapper ces étranges +paroles: + +--Diable de titan, va! + +Sa modestie bien connue ne nous permettait pas de penser qu'il se +comparât à un titan. Son émotion nous parut extraordinaire. Il nous +dit que ce serait trop long à expliquer. + +--Ceci m'arrive quelquefois, nous dit-il, quand je joue le motif sur +lequel je viens d'improviser. Un bruit imprévu me trouble et il me +semble que mes mains s'allongent. C'est une sensation douloureuse +et qui me reporte à un moment tragique et pourtant heureux dans mon +existence. + +Pressé de s'expliquer, il céda et nous raconta ce qui suit: + + * * * * * + +Vous savez que je suis de l'Auvergne, né dans une très-pauvre +condition et que je n'ai pas connu mes parents. Je fus élevé par la +charité publique et recueilli par M. Jansiré, que l'on appelait par +abréviation maître Jean, professeur de musique et organiste de la +cathédrale de Clermont. J'étais son élève en qualité d'enfant de +choeur. En outre, il prétendait m'enseigner le solfége et le clavecin. + +C'était un homme terriblement bizarre que maître Jean, un véritable +type de musicien classique, avec toutes les excentricités que l'on +nous attribue, que quelques-uns de nous affectent encore, et qui, chez +lui, étaient parfaitement naïves, par conséquent redoutables. + +Il n'était pas sans talent, bien que ce talent fût très au-dessous de +l'importance qu'il lui attribuait. Il était bon musicien, avait des +leçons en ville et m'en donnait à moi-même à ses moments perdus, car +j'étais plutôt son domestique que son élève et je faisais mugir les +soufflets de l'orgue plus souvent que je n'en essayais les touches. + +Ce délaissement ne m'empêchait pas d'aimer la musique et d'en rêver +sans cesse; à tous autres égards, j'étais un véritable idiot, comme +vous allez voir. + +Nous allions quelquefois à la campagne, soit pour rendre visite à des +amis du maître, soit pour réparer les épinettes et clavecins de sa +clientèle; car, en ce temps-là,--je vous parle du commencement du +siècle,--il y avait fort peu de pianos dans nos provinces, et le +professeur organiste ne dédaignait pas les petits profits du luthier +et de l'accordeur. + +Un jour, maître Jean me dit: + +--Petit, vous vous lèverez demain avec le jour. Vous ferez manger +l'avoine à Bibi, vous lui mettrez la selle et le portemanteau et vous +viendrez avec moi. Emportez vos souliers neufs et votre habit vert +billard. Nous allons passer deux jours de vacances chez mon frère le +curé de Chanturgue. + +Bibi était un petit cheval maigre, mais vigoureux, qui avait +l'habitude de porter maître Jean avec moi en croupe. + +Le curé de Chanturgue était un bon vivant et un excellent homme que +j'avais vu quelquefois chez son frère. Quant à Chanturgue, c'était une +paroisse éparpillée dans les montagnes et dont je n'avais non plus +d'idée que si l'on m'eût parlé de quelque tribu perdue dans les +déserts du nouveau monde. + +Il fallait être ponctuel avec maître Jean. A trois heures du matin +j'étais debout; à quatre, nous étions sur la route des montagnes; à +midi, nous prenions quelque repos et nous déjeunions dans une petite +maison d'auberge bien noire et bien froide, située à la limite d'un +désert de bruyères et de laves; à trois heures, nous repartions à +travers ce désert. + +La route était si ennuyeuse, que je m'endormis à plusieurs reprises. +J'avais étudié très-consciencieusement la manière de dormir en croupe +sans que le maître s'en aperçût. Bibi ne portait pas seulement l'homme +et l'enfant, il avait encore à l'arrière-train, presque sur la queue, +un portemanteau étroit, assez élevé, une sorte de petite caisse en +cuir où ballottaient pêle-mêle les outils de maître Jean et ses nippes +de rechange. C'est sur ce portemanteau que je me calais, de manière +qu'il ne sentît pas sur son dos l'alourdissement de ma personne et +sur son épaule le balancement de ma tête. Il avait beau consulter le +profil que nos ombres dessinaient sur les endroits aplanis du chemin +ou sur les talus de rochers; j'avais étudié cela aussi, et j'avais, +une fois pour toutes, adopté une pose en raccourci, dont il ne pouvait +saisir nettement l'intention. Quelquefois pourtant, il soupçonnait +quelque chose et m'allongeait sur les jambes un coup de sa cravache à +pomme d'argent, en disant: + +--Attention, petit! on ne dort pas dans la montagne! + +Comme nous traversions un pays plat et que les précipices étaient +encore loin, je crois que ce jour-là il dormit pour son compte. Je +m'éveillai dans un lieu qui me parut sinistre. C'était encore un sol +plat couvert de bruyères et de buissons de sorbiers nains. De sombres +collines tapissées de petits sapins s'élevaient sur ma droite et +fuyaient derrière moi; à mes pieds, un petit lac, rond comme un verre +de lunette,--c'est vous dire que c'était un ancien cratère,--reflétait +un ciel bas et nuageux. L'eau, d'un gris bleuâtre, à pâles reflets +métalliques, ressemblait à du plomb en fusion. Les berges unies de +cet étang circulaire cachaient pourtant l'horizon, d'où l'on pouvait +conclure que nous étions sur un plan très-élevé; mais je ne m'en +rendis point compte et j'eus une sorte d'étonnement craintif en voyant +les nuages ramper si près de nos têtes, que, selon moi, le ciel +menaçait de nous écraser. + +Maître Jean ne fit nulle attention à ma mélancolie. + +--Laisse brouter Bibi, me dit-il en mettant pied à terre; il a besoin +de souffler. Je ne suis pas sûr d'avoir suivi le bon chemin, je vais +voir. + +Il s'éloigna et disparut dans les buissons; Bibi se mit à brouter les +fines herbes et les jolis oeillets sauvages qui foisonnaient avec +mille autres fleurs dans ce pâturage inculte. Moi, j'essayai de me +réchauffer en battant la semelle. Bien que nous fussions en plein été, +l'air était glacé. Il me sembla que les recherches du maître duraient +un siècle. Ce lieu désert devait servir de refuge à des bandes de +loups, et, malgré sa maigreur, Bibi eût fort bien pu les tenter. +J'étais en ce temps-là plus maigre encore que lui; je ne me sentis +pourtant pas rassuré pour moi-même. Je trouvais le pays affreux et +ce que le maître appelait une partie de plaisir s'annonçait pour moi +comme une expédition grosse de dangers. Était-ce un pressentiment? + +Enfin il reparut, disant que c'était le bon chemin et nous repartîmes +au petit trot de Bibi, qui ne paraissait nullement démoralisé d'entrer +dans la montagne. + +Aujourd'hui, de belles routes sillonnent ces sites sauvages, en partie +cultivés déjà; mais, à l'époque où je les vis pour la première fois, +les voies étroites, inclinées ou relevées dans tous les sens, allant +au plus court n'importe au prix de quels efforts, n'étaient point +faciles à suivre. Elles n'étaient empierrées que par les écroulements +fortuits des montagnes, et, quand elles traversaient ces plaines +disposées en terrasses, il arrivait que l'herbe recouvrait fréquemment +les traces des petites roues de chariot et des pieds non ferrés des +chevaux qui les traînaient. + +Quand nous eûmes descendu jusqu'aux rives déchirées d'un torrent +d'hiver, à sec pendant l'été, nous remontâmes rapidement, et, en +tournant le massif exposé au nord, nous nous retrouvâmes vers le midi +dans un air pur et brillant. Le soleil sur son déclin enveloppait le +paysage d'une splendeur extraordinaire et ce paysage était une des +plus belles choses que j'ai vues de ma vie. Le chemin tournant, tout +bordé d'un buisson épais d'épilobes roses, dominait un plan raviné au +flanc duquel surgissaient deux puissantes roches de basalte d'aspect +monumental, portant à leur cîme des aspérités volcaniques qu'on eût pu +prendre pour des ruines de forteresses. + +J'avais déjà vu les combinaisons prismatiques du basalte dans mes +promenades autour de Clermont, mais jamais avec cette régularité et +dans cette proportion. Ce que l'une de ces roches avait d'ailleurs de +particulier, c'est que les prismes étaient contournés en spirale et +semblaient être l'ouvrage à la fois grandiose et coquet d'une race +d'hommes gigantesques. + +Ces deux roches paraissaient, d'où nous étions, fort voisines l'une de +l'autre; mais en réalité elles étaient séparées par un ravin à pic +au fond duquel coulait une rivière. Telles qu'elles se présentaient, +elles servaient de repoussoir à une gracieuse perspective de montagnes +marbrées de prairies vertes comme l'émeraude, et coupées de ressauts +charmants formés de lignes rocheuses et de forêts. Dans tous les +endroits adoucis, on saisissait au loin les chalets et les troupeaux +de vaches, brillantes comme de fauves étincelles au reflet du +couchant. Puis, au bout de cette perspective, par-dessus l'abîme des +vallées profondes noyées dans la lumière, l'horizon se relevait en +dentelures bleues, et les monts Dômes profilaient dans le ciel leurs +pyramides tronquées, leurs ballons arrondis ou leurs masses isolées, +droites comme des tours. + +La chaîne de montagnes où nous entrions avait des formes bien +différentes, plus sauvages et pourtant plus suaves. Les bois de hêtres +jetés en pente rapide, avec leurs mille cascatelles au frais murmure, +les ravins à pic tout tapissés de plantes grimpantes, les grottes où +le suintement des sources entretenait le revêtement épais des mousses +veloutées, les gorges étroites brusquement fermées à la vue par +leurs coudes multipliés, tout cela était bien plus alpestre et plus +mystérieux que les lignes froides et nues des volcans de date plus +récente. + +Depuis ce jour, j'ai revu l'entrée solennelle que les deux roches +basaltiques placées à la limite du désert font à la chaîne du mont +Dore, et j'ai pu me rendre compte du vague éblouissement que j'en +reçus quand je les vis pour la première fois. Personne ne m'avait +encore appris en quoi consiste le beau dans la nature. Je le sentis +pour ainsi dire physiquement, et, comme j'avais mis pied à terre pour +faciliter la montée au petit cheval, je restai immobile, oubliant de +suivre le cavalier. + +--Eh bien, eh bien, me cria maître Jean, que faites-vous là-bas, +imbécile? + +Je me hâtai de le rejoindre et de lui demander le nom de l'endroit _si +drôle_, où nous étions. + +--Apprenez, drôle vous-même, répondit-il, que cet endroit est un des +plus extraordinaires et des plus effrayante que vous verrez jamais. Il +n'a pas de nom que je sache, mais les deux pointes que vous voyez là, +c'est la roche Sanadoire et la roche Tuilière. Allons, remontez, et +faites attention à vous. + +Nous avions tourné les roches et devant nous s'ouvrait l'abîme +vertiginieux qui les sépare. De cela, je ne fus point effrayé. J'avais +gravi assez souvent les pyramides escarpées des monts Dômes pour ne +pas connaître l'éblouissement de l'espace. Maître Jean, qui n'était +pas né dans la montagne et qui n'était venu en Auvergne qu'à l'âge +d'homme, était moins aguerri que moi. + +Je commençai, ce jour-là, à faire quelques réflexions sur les +puissants accidents de la nature au milieu desquels j'avais grandi +sans m'en étonner, et, au bout d'un instant de silence, me retournant +vers la roche Sanadoire, je demandai à mon maître _qu'est-ce qui avait +fait_ ces choses-là. + +--C'est Dieu qui a fait toutes choses, répondit-il, vous le savez +bien. + +--Je sais; mais pourquoi a-t-il fait des endroits qu'on dirait tout +cassés, comme s'il avait voulu les défaire après les avoir faits? + +La question était fort embarrassante pour maître Jean, qui n'avait +aucune notion des lois naturelles de la géologie et qui, comme la +plupart des gens de ce temps-là, mettait encore en doute l'origine +volcanique de l'Auvergne. Cependant, il ne lui convenait pas d'avouer +son ignorance, car il avait la prétention d'être instruit et beau +parleur. Il tourna donc la difficulté en se jetant dans la mythologie +et me répondit emphatiquement: + +--Ce que vous voyez là, c'est l'effort que firent les titans pour +escalader le ciel. + +--Les titans! qu'est-ce que c'est que cela? m'écriai-je voyant qu'il +était en humeur de déclamer. + +--C'était, répondit-il, des géants effroyables qui prétendaient +détrôner Jupiter et qui entassèrent roches sur roches, monts sur +monts, pour arriver jusqu'à lui; mais il les foudroya, et ces +montagnes brisées, ces autres éventrées, ces abîmes, tout cela, c'est +l'effet de la grande bataille. + +--Est-ce qu'ils sont tous morts? demandai-je. + +--Qui ça? les titans? + +--Oui; est-ce qu'il y en a encore? + +Maître Jean ne put s'empêcher de rire de ma simplicité, et, voulant +s'en amuser, il répondit: + +--Certainement, il en est resté quelques-uns. + +--Bien méchants? + +--Terribles! + +--Est-ce que nous en verrons dans ces montagnes-ci? + +--Eh! eh! cela se pourrait bien. + +--Est-ce qu'ils pourraient nous faire du mal? + +--Peut-être! mais, si tu en rencontres, tu te dépêcheras d'ôter ton +chapeau et de saluer bien bas. + +--Qu'à cela ne tienne! répondis-je gaiement. + +Maître Jean crut que j'avais compris son ironie et songea à autre +chose. Quant à moi, je n'étais point rassuré, et, comme la nuit +commençait à se faire, je jetais des regards méfiants sur toute roche +ou sur tout gros arbre d'apparence suspecte, jusqu'à ce que, me +trouvant tout près, je pusse m'assurer qu'il n'y avait pas là forme +humaine. + +Si vous me demandiez où est située la paroisse de Chanturgue, je +serais bien empêché de vous le dire. Je n'y suis jamais retourné +depuis et je l'ai en vain cherchée sur les cartes et dans les +itinéraires. Comme j'étais impatient d'arriver, la peur me gagnant +de plus en plus, il me sembla que c'était fort loin de la roche +Sanadoire. En réalité, c'était fort près, car il ne faisait pas nuit +noire quand nous y arrivâmes. Nous avions fait beaucoup de détours en +côtoyant les méandres du torrent. Selon toute probabilité, nous avions +passé derrière les montagnes que j'avais vues de la roche Sanadoire +et nous étions de nouveau à l'exposition du midi, puisqu'à plusieurs +centaines de mètres au-dessous de nous croissaient quelques maigres +vignes. + +Je me rappelle très-bien l'église et le presbytère avec les trois +maisons qui composaient le village. C'était au sommet d'une colline +adoucie que des montagnes plus hautes abritaient du vent. Le chemin +raboteux était très-large et suivait avec une sage lenteur les +mouvements de la colline. Il était bien battu, car la paroisse, +composée d'habitations éparses et lointaines, comptait environ trois +cents habitants que l'on voyait arriver tous les dimanches, en +famille, sur leurs chars à quatre roues, étroits et longs comme des +pirogues et traînés par des vaches. Excepté ce jour-là, on pouvait +se croire dans le désert; les maisons qui eussent pu être en vue se +trouvaient cachées sous l'épaisseur des arbres au fond des ravins, et +celles des bergers, situées en haut, étaient abritées dans les plis +des grosses roches. + +Malgré son isolement et la sobriété de son ordinaire, le curé de +Chanturgue était gros, gras et fleuri comme les plus beaux chanoines +d'une cathédrale. Il avait le caractère aimable et gai. Il n'avait pas +été trop tourmenté par la Révolution. Ses paroissiens l'aimaient parce +qu'il était humain, tolérant, et prêchait en langage du pays. + +Il chérissait son frère Jean, et, bon pour tout le monde, il me reçut +et me traita comme si j'eusse été son neveu. Le souper fut agréable +et le lendemain s'écoula gaiement. Le pays, ouvert d'un côté sur les +vallées, n'était point triste; de l'autre, il était enfoui et sombre, +mais les bois de hêtres et de sapins pleins de fleurs et de fruits +sauvages, coupés par des prairies humides d'une fraîcheur délicieuse, +n'avaient rien qui me rappelât le site terrible de la roche Sanadoire; +les fantômes de titans qui m'avaient gâté le souvenir de ce bel +endroit s'effacèrent de mon esprit. + +On me laissa courir où je voulus, et je fis connaissance avec les +bûcherons et les bergers, qui me chantèrent beaucoup de chansons. +Le curé, qui voulait fêter son frère et qui l'attendait, s'était +approvisionné de son mieux, mais lui et moi faisions seuls honneur +au festin. Maître Jean avait un médiocre appétit, comme les gens qui +boivent sec. Le curé lui servit à discrétion le vin du cru, noir comme +de l'encre, âpre au goût, mais vierge de tout alliage malfaisant, et, +selon lui, incapable de faire mal à l'estomac. + +Le jour suivant, je pêchai des truites avec le sacristain dans un +petit réservoir que formait la rencontre de deux torrents et je +m'amusai énormément à écouter une mélodie naturelle que l'eau avait +trouvée en se glissant dans une pierre creuse. Je la fis remarquer au +sacristain, mais il ne l'entendit pas et crut que je rêvais. + +Enfin, le troisième jour, on se disposa à la séparation. Maître Jean +voulait partir de bonne heure, disant que la route était longue, et +l'on se mit à déjeuner avec le projet de manger vite et de boire peu. + +Mais le curé prolongeait le service, ne pouvant se résoudre à nous +laisser partir sans être bien lestés. + +--Qui vous presse tant? disait-il. Pourvu que vous soyez sortis +en plein jour de la montagne, à partir de la descente de la roche +Sanadoire vous rentrez en pays plat et plus vous approchez de +Clermont, meilleure est la route. Avec cela, la lune est au plein et +il n'y a pas un nuage au ciel. Voyons, voyons, frère Jean, encore un +verre de ce vin, de ce bon petit vin de _Chante-orgue_! + +--Pourquoi _Chante-orgue_? dit maître Jean. + +--Eh! ne vois-tu pas que Chanturgue vient de Chante-orgue? C'est clair +comme le jour et je n'ai pas été long à en découvrir l'étymologie. + +--Il y a donc des orgues dans vos vignes? demandai-je avec ma +stupidité accoutumée. + +--Certainement, répondit le bon curé. Il y en a plus d'un quart de +lieue de long. + +--Avec des tuyaux? + +--Avec des tuyaux tout droits comme à ton orgue de la cathédrale. + +--Et qu'est-ce qui en joue? + +--Oh! les vignerons avec leurs pioches. + +--Qu'est-ce donc qui les a faites, ces orgues? + +--Les titans! dit maître Jean en reprenant son ton railleur et +doctoral. + +--En effet, c'est bien dit, reprit le curé, émerveillé du génie de son +frère. On peut dire que c'est l'oeuvre des titans! + +J'ignorais que l'on donnât le nom de _jeux d'orgues_ aux +cristallisations du basalte quand elles offrent de la régularité. Je +n'avais jamais ouï parler des célèbres orgues basaltiques d'Espaly +en Velay, ni de plusieurs autres très-connues aujourd'hui et dont +personne ne s'étonne plus. Je pris au pied de la lettre l'explication +de M. le curé et je me félicitai de n'être point descendu à la vigne, +car toutes mes terreurs me reprenaient. + +Le déjeuner se prolongea indéfiniment et devint un dîner, presque un +souper. Maître Jean était enchanté de l'étymologie de Chanturgue et ne +se lassait pas de répéter: + +--Chante-orgue! Joli vin, joli nom! On l'a fait pour moi qui touche +l'orgue, et agréablement, je m'enflatte! Chante, petit vin, chante +dans mon verre! chante aussi dans ma tête! Je te sens gros de fugues +et de motets qui couleront de mes doigts comme tu coules de la +bouteille! A ta santé, frère! Vivent les grandes orgues de Chanturgue! +vive mon petit orgue de la cathédrale, qui, tout de même, est aussi +puissant sous ma main qu'il le serait sous celle d'un titan! Bah! je +suis un titan aussi, moi! Le génie grandit l'homme et chaque fois que +j'entonne le _Gloria in excelsis_, j'escalade le ciel! + +Le bon curé prenait sérieusement son frère pour un grand homme et il +ne le grondait pas de ses accès de vanité délirante. Lui-même fêtait +le vin de _Chante-orgue_ avec l'attendrissement d'un frère qui reçoit +les adieux prolongés de son frère bien-aimé; si bien que le soleil +commençait à baisser quand on m'ordonna d'aller habiller Bibi. Je ne +répondrais pas que j'en fusse bien capable. L'hospitalité avait rempli +bien souvent mon verre et la politesse m'avait fait un devoir de ne +pas le laisser plein. Heureusement le sacristain m'aida, et, après de +longs et tendres embrassements, les deux frères baignés de larmes se +quittèrent au bas de la colline. Je montai en trébuchant sur l'échine +de Bibi. + +--Est-ce que, par hasard, monsieur serait ivre? dit maître Jean en +caressant mes oreilles de sa terrible cravache. + +Mais il ne me frappa point. Il avait le bras singulièrement mou et les +jambes très-lourdes, car on eut beaucoup de peine à équilibrer ses +étriers, dont l'un se trouvait alternativement plus long que l'autre. + +Je ne sais point ce qui se passa jusqu'à la nuit. Je crois bien que +je ronflais tout haut sans que le maître s'en aperçût. Bibi était si +raisonnable que j'étais sans inquiétude. Là où il avait passé une +fois, il s'en souvenait toujours. + +Je m'éveillai en le sentant s'arrêter brusquement et il me sembla que +mon ivresse était tout à fait dissipée, car je me rendis fort vite +compte de la situation. Maître Jean n'avait pas dormi, ou bien il +s'était malheureusement réveillé à temps pour contrarier l'instinct +de sa monture. Il l'avait engagée dans un faux chemin. Le docile +Bibi avait obéi sans résistance; mais voilà qu'il sentait le terrain +manquer devant lui et qu'il se rejetait en arrière pour ne pas se +précipiter avec nous dans l'abîme. + +Je fus vite sur mes pieds, et je vis au-dessus de nous, à droite, +la roche Sanadoire toute bleue au reflet de la lune, avec son jeu +d'orgues contourné et sa couronne dentelée. Sa soeur jumelle, la roche +Tuilière, était à gauche, de l'autre côté du ravin, l'abîme entre +deux; et nous, au lieu de suivre le chemin d'en haut, nous avions pris +le sentier à mi-côte. + +--Descendez, descendez! criai-je au professeur de musique. Vous ne +pouvez point passer là! c'est un sentier pour les chèvres. + +--Allons donc, poltron, répondit-il d'une voix forte, Bibi n'est-il +point une chèvre? + +--Non, non, maître, c'est un cheval; ne rêvez pas! Il ne peut pas et +il ne veut pas! + +Et, d'un violent effort, je retirai Bibi du danger, mais non sans +l'abattre un peu sur ses jarrets, ce qui força le maître à descendre +plus vite qu'il n'eût voulu. + +Ceci le mit dans une grande colère, bien qu'il n'eût aucun mal, et, +sans tenir compte de l'endroit dangereux ou nous nous trouvions, il +chercha sa cravache pour m'administrer une de ces corrections qui +n'étaient pas toujours anodines. J'avais tout mon sang-froid. Je +ramassai la cravache avant lui, et, sans respect pour la pomme +d'argent, je la jetai dans le ravin. + +Heureusement pour moi, maître Jean ne s'en aperçut pas. Ses idées se +succédèrent trop rapidement. + +--Ah! Bibi ne veut pas! disait-il, et Bibi ne peut pas! Bibi n'est pas +une chèvre! Eh bien, moi, je suis une gazelle! + +Et, en parlant ainsi, il se prit à courir devant lui, se dirigeant +vers le précipice. + +Malgré l'aversion qu'il m'inspirait dans ses accès de colère, je fus +épouvanté et m'élançai sur ses traces. Mais, au bout d'un instant, +je me tranquillisai. Il n'y avait point là de gazelle. Rien ne +ressemblait moins à ce gracieux quadrupède que le professeur à ailes +de pigeon dont la queue, ficelée d'un ruban noir, sautait d'une épaule +à l'autre avec une rapidité convulsive lorsqu'il était ému. Son habit +gris à longues basques, ses culottes de nankin et ses bottes molles le +faisaient plutôt ressembler à un oiseau de nuit. + +Je le vis bientôt s'agiter au-dessus de moi; il avait quitté le +sentier à pic, il lui restait assez de raison pour ne pas songer à +descendre; il remontait en gesticulant vers la roche Sanadoire, et, +bien que le talus fût rapide, il n'était pas dangereux. + +Je pris Bibi par la bride et l'aidai à virer de bord, ce qui n'était +pas facile. Puis je remontai avec lui le sentier pour regagner la +route; je comptais y retrouver maître Jean, qui avait pris cette +direction. + +Je ne l'y trouvai pas, et, laissant le fidèle Bibi sur sa bonne foi, +je redescendis à pied, en droite ligne, jusqu'à la roche Sanadoire. +La lune éclairait vivement. J'y voyais comme en plein jour. Je ne fus +donc pas longtemps sans découvrir maître Jean assis sur un débris, les +jambes pendantes et reprenant haleine. + +--Ah! ah! c'est toi, petit malheureux! me dit-il. Qu'as-tu fait de mon +pauvre cheval? + +--Il est là, maître, il vous attend, répondis-je. + +--Quoi! tu l'as sauvé? Fort bien, mon garçon! Mais comment as-tu fait +pour te sauver toi-même? Quelle effroyable chute, hein? + +--Mais, monsieur le professeur, nous n'avons pas fait de chute! + +--Pas de chute? L'idiot ne s'en est pas aperçu! Ce que c'est que le +vin! le vin!... O vin! vin de Chanturgue, vin de Chante-orgue... beau +petit vin musical! J'en boirais bien encore un verre! Apporte, petit! +Viens ça, doux sacristain! Frère, à la santé! A la santé des titans! A +la santé du diable! + +J'étais un bon croyant. Les paroles du maître me firent frémir. + +--Ne dites pas cela, maître, m'écriai-je. Revenez à vous, voyez où +vous êtes! + +--Où je suis? reprit-il en promenant autour de lui ses yeux agrandis, +d'où jaillissaient les éclairs du délire; où je suis? où dis-tu que je +suis? Au fond du torrent? Je ne vois pas le moindre poisson! + +--Vous êtes au pied de cette grande roche Sanadoire qui surplombe +de tous les côtés. Il pleut des pierres ici, voyez, la terre en est +couverte. N'y restons pas, maître. C'est un vilain endroit. + +--Roche Sanadoire! reprit le maître en cherchant à soulever sur son +front son chapeau qu'il avait sous le bras. Roche _Sonatoire_, oui, +c'est là ton vrai nom, je te salue entre toutes les roches! Tu es le +plus beau jeu d'orgues de la création. Tes tuyaux contournés doivent +rendre des sons étranges, et la main d'un titan peut seule te faire +chanter! Mais ne suis-je pas un titan, moi? Oui, j'en suis un, et, si +un autre géant me dispute le droit de faire ici de la musique, qu'il +se montre!... Ah! ah! oui-da! Ma cravache, petit? où est ma cravache? + +--Quoi donc, maître? lui répondis-je épouvanté, qu'en voulez-vous +faire? est-ce que vous voyez?... + +--Oui, je vois, je le vois, le brigand! le monstre! ne le vois-tu pas +aussi? + +--Non, où donc? + +--Eh parbleu! là-haut, assis sur la dernière pointe de la fameuse +roche _Sonatoire_, comme tu dis! + +Je ne disais rien et ne voyais rien qu'une grosse pierre jaunâtre +rongée par une mousse desséchée. Mais l'hallucination est contagieuse +et celle du professeur me gagna d'autant mieux que j'avais peur de +voir ce qu'il voyait. + +--Oui, oui, lui dis-je, au bout d'un instant d'angoisse inexprimable, +je le vois, il ne bouge pas, il dort! Allons-nous-en! Attendez! Non, +non, ne bougeons pas et taisons-nous, je le vois à présent qui remue! + +--Mais je veux qu'il me voie! je veux surtout qu'il m'entende! s'écria +le professeur en se levant avec enthousiasme. Il a beau être là, +perché sur son orgue, je prétends lui enseigner la musique, à ce +barbare!--Oui, attends, brute! Je vais te régaler d'un _Introït_ de ma +façon.--A moi, petit! où es-tu? Vite au soufflet! Dépêche! + +--Le soufflet? Quel soufflet? Je ne vois pas... + +--Tu ne vois rien! là, là, te dis-je! + +Et il me montrait une grosse tige d'arbrisseau qui sortait de la roche +un peu au-dessous des tuyaux, c'est-à-dire des prismes du basalte. +On sait que ces colonnettes de pierre sont souvent tendues et comme +craquelées de distance en distance, et qu'elles se détachent avec une +grande facilité si elles reposent sur une base friable qui vienne à +leur manquer. + +Les flancs de la roche Sanadoire étaient revêtus de gazon et de +plantes qu'il n'était pas prudent d'ébranler. Mais ce danger réel ne +me préoccupait nullement, j'étais tout entier au péril imaginaire +d'éveiller et d'irriter le titan. Je refusai net d'obéir. Le +maître s'emporta, et, me prenant au collet avec une force vraiment +surhumaine, il me plaça devant une pierre naturellement taillée en +tablette qu'il lui plaisait d'appeler le clavier de l'orgue. + +--Joue mon _Introït_, me cria-t-il aux oreilles, joue-le, tu le sais! +Moi, je vais souffler, puisque tu n'en as pas le courage! + +Et il s'élança, gravit la base herbue de la roche et se hissa jusqu'à +l'arbrisseau qu'il se mit à balancer de haut en bas comme si c'eût été +le manche d'un soufflet, en me criant: + +--Allons, commence, et ne nous trompons pas! _Allegro_, mille +tonnerres! _allegro risoluto!_ + +--Et toi, orgue, chante! chante, _orgue_! chante _urgue!..._ + +Jusque-là, pensant, par moments, qu'il avait le vin gai et se moquait +de moi, j'avais eu quelque espoir de l'emmener. Mais, le voyant +souffler son orgue imaginaire avec une ardente conviction, je perdis +tout à fait l'esprit, j'entrai dans son rêve que le vin de Chanturgue +largement fêté rendait peut-être essentiellement musical. La peur fit +place à je ne sais quelle imprudente curiosité comme on l'a dans les +songes, j'étendis mes mains sur le prétendu clavier et je remuai les +doigts. + +Mais alors quelque chose de vraiment extraordinaire se passa en +moi. Je vis mes mains grossir, grandir et prendre des proportions +colossales. Cette transformation rapide ne se fit pas sans me causer +une souffrance telle que je ne l'oublierai de ma vie. Et, à mesure que +mes mains devenaient celles d'un titan, le chant de l'orgue que je +croyais entendre acquérait une puissance effroyable. Maître Jean +croyait l'entendre aussi, car il me criait: + +--Ce n'est pas l'_Introït_! Qu'est-ce que c'est? Je ne sais pas ce que +c'est, mais ce doit être de moi, c'est sublime! + +--Ce n'est pas de vous, lui répondis-je, car nos voix devenues +titanesques couvraient les tonnerres de l'instrument fantastisque; +non, ce n'est pas de vous, c'est de moi. + +Et je continuais à développer le motif étrange, sublime ou stupide, +qui surgissait dans mon cerveau. Maître Jean soufflait toujours avec +fureur et je jouais toujours avec transport; l'orgue rugissait, le +titan ne bougeait pas; j'étais ivre d'orgueil et de joie, je me +croyais à l'orgue de la cathédrale de Clermont, charmant une foule +enthousiaste, lorsqu'un bruit sec et strident comme celui d'une vitre +brisée m'arrêta net. Un fracas épouvantable et qui n'avait plus rien +de musical, se produisit au-dessus de moi, il me sembla que la roche +Sanadoire oscillait sur sa base. Le clavier reculait et le sol se +dérobait sous mes pieds. Je tombai à la renverse et je roulai au +milieu d'une pluie de pierres. Les basaltes s'écroulaient, maître +Jean, lancé avec l'arbuste qu'il avait déraciné, disparaissait sous +les débris: nous étions foudroyés. + +Ne me demandez pas ce que je pensai et ce que je fis pendant les deux +ou trois heures qui suivirent: j'étais fort blessé à la tête et mon +sang m'aveuglait. Il me semblait avoir les jambes écrasées et les +reins brisés. Pourtant, je n'avais rien de grave, puisque, +après m'être traîné sur les mains et les genoux, je me trouvai +insensiblement debout et marchant devant moi. Je n'avais qu'une idée +dont j'aie gardé souvenir, chercher maître Jean; mais je ne pouvais +l'appeler, et, s'il m'eût répondu, je n'eusse pu l'entendre. J'étais +sourd et muet dans ce moment-là. + +Ce fut lui qui me retrouva et m'emmena. Je ne recouvrai mes esprits +qu'auprès de ce petit lac Servières où nous nous étions arrêtés trois +jours auparavant. J'étais étendu sur le sable du rivage. Maître Jean +lavait mes blessures et les siennes, car il était fort maltraité +aussi. Bibi broutait aussi philosophiquement que de coutume, sans +s'éloigner de nous. + +Le froid avait dissipé les dernières influences du fatal vin de +Chanturgue. + +--Eh bien, mon pauvre petit, me dit le professeur en étanchant mon +front avec son mouchoir trempé dans l'eau glacée du lac, commences-tu +à te ravoir? peux-tu parler à présent? + +--Je me sens bien, répondis-je. Et vous, maître, vous n'étiez donc pas +mort? + +--Apparemment; j'ai du mal aussi, mais ce ne sera rien. Nous l'avons +échappé belle! + +En essayant de rassembler mes souvenirs confus, je me mis à chanter. + +--Que diable chantes-tu là? dit maître Jean surpris. Tu as une +singulière manière d'être malade, toi! Tout à l'heure, tu ne pouvais +ni parler ni entendre, et à présent monsieur siffle comme un merle! +Qu'est-ce que c'est que cette musique-là? + +--Je ne sais pas, maître. + +--Si fait; c'est une chose que tu sais, puisque tu la chantais quand +la roche s'est ruée sur nous. + +--Je chantais dans ce moment-là? Mais non, je jouais l'orgue, le grand +orgue du titan! + +--Allons, bon! te voilà fou, à présent? As-tu pu prendre au sérieux la +plaisanterie que je t'ai faite? + +La mémoire me revenait très-nette. + +--C'est vous qui ne vous souvenez pas, lui dis-je; vous ne plaisantiez +pas du tout. Vous souffliez l'orgue comme un beau diable! + +Maître Jean avait été si réellement ivre, qu'il ne se rappelait et ne +se rappela jamais rien de l'aventure. Il n'avait été dégrisé que par +l'écroulement d'un pan de la roche Sanadoire, le danger que nous +avions couru et les blessures que nous avions reçues. Il n'avait +conscience que du motif, inconnu à lui, que j'avais chanté et de la +manière étonnante dont ce motif avait été redit cinq fois par les +échos merveilleux mais bien connus de la roche Sanadoire. Il voulut +se persuader que c'était la vibration de ma voix qui avait provoqué +l'écroulement; à quoi je lui répondis que c'était la rage obstinée +avec laquelle il avait secoué et déraciné l'arbuste qu'il avait pris +pour un manche de soufflet. Il soutint que j'avais rêvé, mais il ne +put jamais expliquer comment, au lieu de chevaucher tranquillement sur +la route, nous étions descendus à mi-côte du ravin pour nous amuser à +_folâtrer_ autour de la roche Sanadoire. + +Quand nous eûmes bandé nos plaies et bu assez d'eau pour bien enterrer +le vin de Chanturgue, nous reprîmes notre route; mais nous étions si +las et si affaiblis, que nous dûmes nous arrêter à la petite auberge +au bout du désert. Le lendemain, nous étions si courbatus, qu'il nous +fallut garder le lit. Le soir, nous vîmes arriver le bon curé de +Chanturgue fort effrayé; on avait trouvé le chapeau de maître Jean +et des traces de sang sur les débris fraîchement tombés de la roche +Sanadoire. A ma grande satisfaction, le torrent avait emporté la +cravache. + +Le digne homme nous soigna fort bien. Il voulait nous ramener chez +lui, mais l'organiste ne pouvait manquer à la grand'messe du dimanche +et nous revînmes à Clermont le jour suivant. + +Il avait la tête encore affaiblie ou troublée quand il se retrouva +devant un orgue plus inoffensif que celui de la Sanadoire. La mémoire +lui manqua deux ou trois fois et il dut improviser, ce qu'il faisait +de son propre aveu très-médiocrement, bien qu'il se piquât de composer +des chefs-d'oeuvre à tête reposée. + +A l'élévation, il se sentit pris de faiblesse et me fit signe de +m'asseoir à sa place. Je n'avais jamais joué que devant lui et je +n'avais aucune idée de ce que je pourrais devenir en musique. Maître +Jean n'avait jamais terminé une leçon sans décréter que j'étais un +âne. Un moment je fus presque aussi ému que je l'avais été devant +l'orgue du titan. Mais l'enfance a ses accès de confiance spontanée; +je pris courage, je jouai le motif qui avait frappé le maître au +moment de la catastrophe et qui, depuis ce moment-là, n'était pas +sorti de ma tête. + +Ce fut un succès qui décida de toute ma vie, vous allez voir comment. + +Après la messe, M. le grand vicaire, qui était un mélomane très-érudit +en musique sacrée, fit mander maître Jean dans la salle du chapitre. + +--Vous avez du talent, lui dit-il, mais il ne faut point manquer de +discernement. Je vous ai déjà blâmé d'improviser ou de composer des +motifs qui ont du mérite, mais que vous placez hors de saison, tendres +ou sautillants quand ils doivent être sévères, menaçants et comme +irrités quand ils doivent être humbles et suppliants. Ainsi, +aujourd'hui, à l'élévation, vous nous avez fait entendre un véritable +chant de guerre. C'était fort beau, je dois l'avouer, mais c'était un +sabbat et non un _Adoremus_. + +J'étais derrière maître Jean pendant que le grand vicaire lui parlait, +et le coeur me battait bien fort. L'organiste s'excusa naturellement +en disant qu'il s'était trouvé indisposé, et qu'un enfant de choeur, +son élève, avait tenu l'orgue à l'élévation. + +--Est-ce vous, mon petit ami? dit le vicaire en voyant ma figure émue. + +--C'est lui, répondit maître Jean, c'est ce petit âne! + +--Ce petit âne a fort bien joué, reprit le grand vicaire en riant. +Mais pourriez-vous me dire, mon enfant, quel est ce motif qui m'a +frappé? J'ai bien vu que c'était quelque chose de remarquable, mais je +ne saurais dire où cela existe. + +--Cela n'existe que dans ma tête, répondis-je avec assurance. Cela +m'est venu... dans la montagne. + +--T'en est-il venu d'autres? + +--Non, c'est la première fois que quelque chose m'est venu. + +--Pourtant... + +--Ne faites pas attention, reprit l'organiste, il ne sait ce qu'il +dit, c'est une réminiscence! + +--C'est possible, mais de qui? + +--De moi probablement; on jette tant d'idées au hasard quand on +compose! le premier venu ramasse les bribes! + +--Vous auriez dû ne pas laisser perdre cette bribe-là, reprit le grand +vicaire avec malice; elle vaut une grosse pièce. + +Il se retourna vers moi en ajoutant: + +--Viens chez moi demain après ma messe basse, je veux t'examiner. + +Je fus exact. Il avait eu le temps de faire ses recherches. Nulle part +il n'avait trouvé mon motif. Il avait chez lui un beau piano et me fit +improviser. D'abord je fus troublé et il ne me vint que du gâchis; +puis, peu à peu, mes idées s'éclaircirent et le prélat fut si content +de moi, qu'il manda maître Jean et me recommanda à lui comme son +protégé tout spécial. C'était lui dire que mes leçons lui seraient +bien payées. Le professeur me retira donc de la cuisine et de +l'écurie, me traita avec plus de douceur et, en peu d'années, +m'enseigna tout ce qu'il savait. Mon protecteur vit bien alors que je +pouvais aller plus loin et que le petit âne était plus laborieux et +mieux doué que son maître. Il m'envoya à Paris, où je fus, très-jeune +encore, en état de donner des leçons et de jouer dans les concerts. +Mais ce n'est pas l'histoire de ma vie entière que je vous ai promise; +ce serait trop long, et vous savez maintenant ce que vous vouliez +savoir: comment une grande frayeur, à la suite d'un accès d'ivresse, +développa en moi une faculté refoulée par la rudesse et le dédain du +maître qui eût dû la développer. Je n'en bénis pas moins son souvenir. +Sans sa vanité et son ivrognerie, qui exposèrent ma raison et ma vie +à la roche Sanadoire, ce qui couvait en moi n'en fût peut-être jamais +sorti. Cette folle aventure qui m'a fait éclore, m'a pourtant laissé +une susceptibilité nerveuse qui est une souffrance. Parfois, en +improvisant, j'imagine entendre l'écroulement du roc sur ma tête et +sentir mes mains grossir comme celles du Moïse de Michel-Ange. Cela +ne dure qu'un instant, mais cela ne s'est point guéri entièrement, et +vous voyez que l'âge ne m'en a pas débarrassé. + + * * * * * + +--Mais, dit le docteur au maestro quand il eut terminé son récit, +à quoi attribuez-vous cette dilatation fictive de vos mains, cette +souffrance qui vous saisit à la roche Sanadoire avant son trop réel +écroulement? + +--Je ne peux l'attribuer, répondit le maestro, qu'à des orties ou à +des ronces qui poussaient sur le prétendu clavier. Vous voyez, mes +amis, que tout est symbolique dans mon histoire. La révélation de mon +avenir fut complète: des illusions, du bruit... et des épines! + + + + +CE QUE DISENT LES FLEURS + + +Quand j'étais enfant, ma chère Aurore, j'étais très-tourmentée de +ne pouvoir saisir ce que les fleurs se disaient entre elles. Mon +professeur de botanique m'assurait qu'elles ne disaient rien; soit +qu'il fût sourd, soit qu'il ne voulût pas me dire la vérité, il jurait +qu'elles ne disaient rien du tout. + +Je savais bien le contraire. Je les entendais babiller confusément, +surtout à la rosée du soir; mais elles parlaient trop bas pour que je +pusse distinguer leurs paroles; et puis elles étaient méfiantes, et, +quand je passais près des plates-bandes du jardin ou sur le sentier du +pré, elles s'avertissaient par une espèce de _psitt_, qui courait de +l'une à l'autre. C'était comme si l'on eût dit sur toute la ligne: +«Attention, taisons-nous! voilà l'enfant curieux qui nous écoute.» + +Je m'y obstinai. Je m'exerçai à marcher si doucement, sans frôler le +plus petit brin d'herbe, qu'elles ne m'entendirent plus et que je pus +m'avancer tout près, tout près; alors, en me baissant sous l'ombre des +arbres pour qu'elles ne vissent pas la mienne, je saisis enfin des +paroles articulées. + +Il fallait beaucoup d'attention; c'était de si petites voix, si +douces, si fines, que la moindre brise les emportait et que le +bourdonnement des sphinx et des noctuelles les couvrait absolument. + +Je ne sais pas quelle langue elles parlaient. Ce n'était ni le +français, ni le latin qu'on m'apprenait alors; mais il se trouva que +je comprenais fort bien. Il me sembla même que je comprenais mieux ce +langage que tout ce que j'avais entendu jusqu'alors. + +Un soir, je réussis à me coucher sur le sable et à ne plus rien +perdre de ce qui se disait auprès de moi dans un coin bien abrité +du parterre. Comme tout le monde parlait dans tout le jardin, il ne +fallait pas s'amuser à vouloir surprendre plus d'un secret en une +fois. Je me tins donc là bien tranquille, et voici ce que j'entendis +dans les coquelicots: + +--Mesdames et messieurs, il est temps d'en finir avec cette platitude. +Toutes les plantes sont également nobles; notre famille ne le cède à +aucune autre, et, accepte qui voudra la royauté de la rose, je déclare +que j'en ai assez et que je ne reconnais à personne le droit de se +dire mieux né et plus titré que moi. + +A quoi les marguerites répondirent toutes ensemble que l'orateur +coquelicot avait raison. Une d'elles, qui était plus grande que les +autres et fort belle, demanda la parole et dit: + +--Je n'ai jamais compris les grands airs que prend la famille des +roses. En quoi, je vous le demande, une rose est-elle plus jolie +et mieux faite que moi? La nature et l'art se sont entendus pour +multiplier le nombre de nos pétales et l'éclat de nos couleurs. Nous +sommes même beaucoup plus riches, car la plus belle rose n'a guère +plus de deux cents pétales et nous en avons jusqu'à cinq cents. Quant +aux couleurs, nous avons le violet et presque le bleu pur que la rose +ne trouvera jamais. + +--Moi, dit un grand pied d'alouette vivace, moi le prince Delphinium, +j'ai l'azur des cieux dans ma corolle, et mes nombreux parents ont +toutes les nuances du rose. La prétendue reine des fleurs a donc +beaucoup à nous envier, et, quant à son parfum si vanté... + +--Ne parlez pas de cela, reprit vivement le coquelicot. Les hâbleries +du parfum me portent sur les nerfs. Qu'est-ce, je vous prie, que le +parfum? Une convention établie par les jardiniers et les papillons. +Moi, je trouve que la rose sent mauvais et que c'est moi qui embaume. + +--Nous ne sentons rien, dit la marguerite, et je crois que par là +nous faisons preuve de tenue et de bon goût. Les odeurs sont des +indiscrétions ou des vanteries. Une plante qui se respecte ne +s'annonce point par des émanations. Sa beauté doit lui suffire. + +--Je ne suis pas de votre avis, s'écria un gros pavot qui sentait +très-fort. Les odeurs annoncent l'esprit et la santé. + +Les rires couvrirent la voix du gros pavot. Les oeillets s'en tenaient +les côtes et les résédas se pâmaient. Mais, au lieu de se fâcher, il +se remit à critiquer la forme et la couleur de la rose qui ne pouvait +répondre; tous les rosiers venaient d'être taillés et les pousses +remontantes n'avaient encore que de petits boutons bien serrés dans +leurs langes verts. Une pensée fort richement vêtue critiqua amèrement +les fleurs doubles, et, comme celles-ci étaient en majorité dans le +parterre, on commença à se fâcher. Mais il y avait tant de jalousie +contre la rose, qu'on se réconcilia pour la railler et la dénigrer. La +pensée eut même du succès quand elle compara la rose à un gros chou +pommé, donnant la préférence à celui-ci à cause de sa taille et de son +utilité. Les sottises que j'entendais m'exaspérèrent et, tout à coup, +parlant leur langue: + +--Taisez-vous, m'écriai-je en donnant un coup de pied à ces sottes +fleurs. Vous ne dites rien qui vaille. Moi qui m'imaginais entendre +ici des merveilles de poésie, quelle déception vous me causez avec vos +rivalités, vos vanités et votre basse envie! + +Il se fit un profond silence et je sortis du parterre. + +--Voyons donc, me disais-je, si les plantes rustiques ont plus de +bon sens que ces péronnelles cultivées, qui, en recevant de nous une +beauté d'emprunt, semblent avoir pris nos préjugés et nos travers. + +Je me glissai dans l'ombre de la haie touffue, me dirigeant vers la +prairie; je voulais savoir si les spirées qu'on appelle reine des prés +avaient aussi de l'orgueil et de l'envie. Mais je m'arrêtai auprès +d'un grand églantier dont toutes les fleurs parlaient ensemble. + +--Tâchons de savoir, pensai-je, si la rose sauvage dénigre la rose à +cent feuilles et méprise la rose pompon. + +Il faut vous dire que, dans mon enfance, on n'avait pas créé toutes +ces variétés de roses que les jardiniers savants ont réussi à produire +depuis par la greffe et les semis. La nature n'en était pas plus +pauvre pour cela. Nos buissons étaient remplis de variétés nombreuses +de roses à l'état rustique: la _canina_, ainsi nommée parce qu'on +la croyait un remède contre la morsure des chiens enragés; la rose +canelle, la musquée, la _rubiginosa_ ou rouillée, qui est une des plus +jolies; la rose pimprenelle, la _tomentosa_ ou cotonneuse, la rose +alpine, etc., etc. Puis, dans les jardins, nous avions des espèces +charmantes à peu près perdues aujourd'hui, une panachée rouge et blanc +qui n'était pas très-fournie en pétales, mais qui montrait sa couronne +d'étamines d'un beau jaune vif et qui avait le parfum de la bergamote. +Elle était rustique au possible, ne craignant ni les étés secs ni les +hivers rudes; la rose pompon, grand et petit modèle, qui est devenue +excessivement rare; la petite rose de mai, la plus précoce et +peut-être la plus parfumée de toutes, qu'on demanderait en vain +aujourd'hui dans le commerce, la rose de Damas ou de Provins que nous +savions utiliser et qu'on est obligé, à présent, de demander au midi +de la France; enfin, la rose à cent feuilles ou, pour mieux dire, +à cent pétales, dont la patrie est inconnue et que l'on attribue +généralement à la culture. + +C'est cette rose _centifolia_ qui était alors, pour moi comme pour +tout le monde, l'idéal de la rose, et je n'étais pas persuadée, comme +l'était mon précepteur, qu'elle fût un monstre dû à la science des +jardiniers. Je lisais dans mes poètes que la rose était de toute +antiquité le type de la beauté et du parfum. A coup sûr, ils ne +connaissaient pas nos roses thé qui ne sentent plus la rose, et toutes +ces variétés charmantes qui, de nos jours, ont diversifié à l'infini, +mais en l'altérant essentiellement, le vrai type de la rose. On +m'enseignait alors la botanique. Je n'y mordais qu'à ma façon. J'avais +l'odorat fin et je voulais que le parfum fût un des caractères +essentiels de la plante; mon professeur, qui prenait du tabac, ne +m'accordait pas ce critérium de classification. Il ne sentait plus que +le tabac, et, quand il flairait une autre plante, il lui communiquait +des propriétés sternutatoires tout à fait avilissantes. J'écoutai donc +de toutes mes oreilles ce que disaient les églantiers au-dessus de +ma tête, car, dès les premiers mots que je pus saisir, je vis qu'ils +parlaient des origines de la rose. + +--Reste ici, doux zéphyr, disaient-ils, nous sommes fleuris. Les +belles roses du parterre dorment encore dans leurs boutons verts. +Vois, nous sommes fraîches et riantes, et, si tu nous berces un peu, +nous allons répandre des parfums aussi suaves que ceux de notre +illustre reine. + +J'entendis alors le zéphyr qui disait: + +--Taisez-vous, vous n'êtes que des enfants du Nord. Je veux bien +causer un instant avec vous, mais n'ayez pas l'orgueil de vous égaler +à la reine des fleurs. + +--Cher zéphyr, nous la respectons et nous l'adorons, répondirent les +fleurs de l'églantier; nous savons comme les autres fleurs du jardin +en sont jalouses. Elles prétendent qu'elle n'est rien de plus que +nous, qu'elle est fille de l'églantier et ne doit sa beauté qu'à la +greffe et à la culture. Nous sommes des ignorantes et ne savons pas +répondre. Dis-nous, toi qui es plus ancien que nous sur la terre, si +tu connais la véritable origine de la rose. + +--Je vous la dirai, car c'est ma propre histoire; écoutez-la, et ne +l'oubliez jamais. + +Et le zéphyr raconta ceci: + +--Au temps où les êtres et les choses de l'univers parlaient encore la +langue des dieux, j'étais le fils aîné du roi des orages. Mes ailes +noires touchaient les deux extrémités des plus vastes horizons, ma +chevelure immense s'emmêlait aux nuages. Mon aspect était épouvantable +et sublime, j'avais le pouvoir de rassembler les nuées du couchant +et de les étendre comme un voile impénétrable entre la terre et le +soleil. + +»Longtemps je régnai avec mon père et mes frères sur la planète +inféconde. Notre mission était de détruire et de bouleverser. Mes +frères et moi, déchaînés sur tous les points de ce misérable petit +monde, nous semblions ne devoir jamais permettre à la vie de paraître +sur cette scorie informe que nous appelons aujourd'hui la terre des +vivants. J'étais le plus robuste et le plus furieux de tous. Quand le +roi mon père était las, il s'étendait sur le sommet des nuées et +se reposait sur moi du soin de continuer l'oeuvre de l'implacable +destruction. Mais, au sein de cette terre, inerte encore, s'agitait un +esprit, une divinité puissante, l'esprit de la vie, qui voulait être, +et qui, brisant les montagnes, comblant les mers, entassant les +poussières, se mit un jour à surgir de toutes parts. Nos efforts +redoublèrent et ne servirent qu'à hâter l'éclosion d'une foule d'êtres +qui nous échappaient par leur petitesse ou nous résistaient par leur +faiblesse même; d'humbles plantes flexibles, de minces coquillages +flottants prenaient place sur la croûte encore tiède de l'écorce +terrestre, dans les limons, dans les eaux, dans les détritus de tout +genre. Nous roulions en vain les flots furieux sur ces créations +ébauchées. La vie naissait et apparaissait sans cesse sous des formes +nouvelles, comme si le génie patient et inventif de la création eût +résolu d'adapter les organes et les besoins de tous les êtres au +milieu tourmenté que nous leur faisions. + +»Nous commencions à nous lasser de cette résistance passive en +apparence, irréductible en réalité. Nous détruisions des races +entières d'êtres vivants, d'autres apparaissaient organisés pour nous +subir sans mourir. Nous étions épuisés de rage. Nous nous retirâmes +sur le sommet des nuées pour délibérer et demander à notre père des +forces nouvelles. + +»Pendant qu'il nous donnait de nouveaux ordres, la terre un instant +délivrée de nos fureurs se couvrit de plantes innombrables où des +myriades d'animaux ingénieusement conformés dans leurs différents +types, cherchèrent leur abri et leur nourriture dans d'immenses forêts +ou sur les flancs de puissantes montagnes, ainsi que dans les eaux +épurées de lacs immenses. + +»--Allez, nous dit mon père, le roi des orages, voici la terre qui +s'est parée comme une fiancée pour épouser le soleil. Mettez-vous +entre eux. Entassez les nuées énormes, mugissez, et que votre souffle +renverse les forêts, aplanisse les monts et déchaîne les mers. Allez, +et ne revenez pas, tant qu'il y aura encore un être vivant, une plante +debout sur cette arène maudite où la vie prétend s'établir en dépit de +nous. + +»Nous nous dispersâmes comme une semence de mort sur les deux +hémisphères, et moi, fendant comme un aigle le rideau des nuages, je +m'abattis sur les antiques contrées de l'extrême Orient, là où de +profondes dépressions du haut plateau asiatique s'abaissant vers +la mer sous un ciel de feu, font éclore, au sein d'une humidité +énergique, les plantes gigantesques et les animaux redoutables. +J'étais reposé des fatigues subies, je me sentais doué d'une force +incommensurable, j'étais fier d'apporter le désordre et la mort à tous +ces faibles qui semblaient me braver. D'un coup d'aile, je rasais +toute une contrée; d'un souffle, j'abattais toute une forêt, et je +sentais en moi une joie aveugle, enivrée, la joie d'être plus fort que +toutes les forces de la nature. + +»Tout à coup un parfum passa en moi comme par une aspiration inconnue +à mes organes, et, surpris d'une sensation si nouvelle, je m'arrêtai +pour m'en rendre compte. Je vis alors pour la première fois un être +qui était apparu sur la terre en mon absence, un être frais, délicat, +imperceptible, la rose! + +»Je fondis sur elle pour l'écraser. Elle plia, se coucha sur l'herbe +et me dit: + +»--Prends pitié! je suis si belle et si douce! respire-moi, tu +m'épargneras. + +»Je la respirai et une ivresse soudaine abattit ma fureur. Je me +couchai sur l'herbe et je m'endormis auprès d'elle. + +»Quand je m'éveillai, la rose s'était relevée et se balançait +mollement, bercée par mon haleine apaisée. + +»--Sois mon ami, me dit-elle. Ne me quitte plus. Quand tes ailes +terribles sont pliées, je t'aime et te trouve beau. Sans doute tu es +le roi de la forêt. Ton souffle adouci est un chant délicieux. Reste +avec moi, ou prends-moi avec toi, afin que j'aille voir de plus près +le soleil et les nuages. + +»Je mis la rose dans mon sein et je m'envolai avec elle. Mais bientôt +il me sembla qu'elle se flétrissait; alanguie, elle ne pouvait plus +me parler; son parfum, cependant, continuait à me charmer, et moi, +craignant de l'anéantir, je volais doucement, je caressais la cime des +arbres, j'évitais le moindre choc. Je remontai ainsi avec précaution +jusqu'au palais de nuées sombres où m'attendait mon père. + +»--Que veux-tu? me dit-il, et pourquoi as-tu laissé debout cette forêt +que je vois encore sur les rivages de l'Inde? Retourne l'exterminer au +plus vite. + +»--Oui, répondis-je en lui montrant la rose, mais laisse-moi te +confier ce trésor que je veux sauver. + +»--Sauver! s'écria-t-il en rugissant de colère; tu veux sauver quelque +chose? + +»Et, d'un souffle, il arracha de ma main la rose, qui disparut dans +l'espace en semant ses pétales flétries. + +»Je m'élançai pour ressaisir au moins un vestige; mais le roi, irrité +et implacable, me saisit à mon tour, me coucha, la poitrine sur +son genou, et, avec violence, m'arracha mes ailes, dont les plumes +allèrent dans l'espace rejoindre les feuilles dispersées de la rose. + +»--Misérable enfant, me dit-il, tu as connu la pitié, tu n'es plus mon +fils. Va-t'en rejoindre sur la terre le funeste esprit de la vie qui +me brave, nous verrons s'il fera de toi quelque chose, à présent que, +grâce à moi, tu n'es plus rien. + +»Et, me lançant dans les abîmes du vide, il m'oublia à jamais. + +»Je roulai jusqu'à la clairière et me trouvai anéanti à côté de la +rose, plus riante et plus embaumée que jamais. + +»--Quel est ce prodige? Je te croyais morte et je te pleurais. As-tu +le don de renaître après la mort? + +»--Oui, répondit-elle, comme toutes les créatures que l'esprit de vie +féconde. Vois ces boutons qui m'environnent. Ce soir, j'aurai perdu +mon éclat et je travaillerai à mon renouvellement, tandis que mes +soeurs te charmeront de leur beauté et te verseront les parfums de +leur journée de fête. Reste avec nous; n'es-tu pas notre compagnon et +notre ami? + +»J'étais si humilié de ma déchéance, que j'arrosais de mes larmes +cette terre à laquelle je me sentais à jamais rivé. L'esprit de la vie +sentit mes pleurs et s'en émut. Il m'apparut sous la forme d'un ange +radieux et me dit: + +»--Tu as connu la pitié, tu as eu pitié de la rose, je veux avoir +pitié de toi. Ton père est puissant, mais je le suis plus que lui, car +il peut détruire et, moi, je peux créer. + +»En parlant ainsi, l'être brillant me toucha et mon corps devint celui +d'un bel enfant avec un visage semblable au coloris de la rose. Des +ailes de papillon sortirent de mes épaules et je me mis à voltiger +avec délices. + +»--Reste avec les fleurs, sous le frais abri des forêts, me dit la +fée. A présent, ces dômes de verdure te cacheront et te protégeront. +Plus tard, quand j'aurai vaincu la rage des éléments, tu pourras +parcourir la terre, où tu seras béni par les hommes et chanté par les +poëtes.--Quant à toi, rose charmante qui, la première as su désarmer +la fureur par la beauté, sois le signe de la future réconciliation +des forces aujourd'hui ennemies de la nature. Tu seras aussi +l'enseignement des races futures, car ces races civilisées voudront +faire servir toutes choses à leurs besoins. Mes dons les plus +précieux, la grâce, la douceur et la beauté risqueront de leur sembler +d'une moindre valeur que la richesse et la force. Apprends-leur, +aimable rose, que la plus grande et la plus légitime puissance est +celle qui charme et réconcilie. Je te donne ici un titre que les +siècles futurs n'oseront pas t'ôter. Je te proclame reine des fleurs; +les royautés que j'institue sont divines et n'ont qu'un moyen +d'action, le charme. + +»Depuis ce jour, j'ai vécu en paix avec le ciel, chéri des hommes, des +animaux et des plantes; ma libre et divine origine me laisse le choix +de résider où il me plaît, mais je suis trop l'ami de la terre et le +serviteur de la vie à laquelle mon souffle bienfaisant contribue, pour +quitter cette terre chérie où mon premier et éternel amour me retient. +Oui, mes chères petites, je suis le fidèle amant de la rose et par +conséquent votre frère et votre ami.» + +--En ce cas, s'écrièrent toutes les petites roses de l'églantier, +donne-nous le bal et réjouissons-nous en chantant les louanges de +madame la reine, la rose à cent feuilles de l'Orient. + +Le zéphyr agita ses jolies ailes et ce fut au-dessus de ma tête une +danse effrénée, accompagnée de frôlements de branches et de claquement +de feuilles en guise de timbales et de castagnettes: il arriva bien à +quelques petites folles de déchirer leur robe de bal et de semer leurs +pétales dans mes cheveux; mais elles n'y firent pas attention et +dansèrent de plus belle en chantant: + +--Vive la belle rose dont la douceur a vaincu le fils des orages! vive +le bon zéphyr qui est resté l'ami des fleurs! + +Quand je racontai à mon précepteur ce que j'avais entendu, il déclara +que j'étais malade et qu'il fallait m'administrer un purgatif. Mais ma +grand'mère m'en préserva en lui disant: + +--Je vous plains si vous n'avez jamais entendu ce que disent les +roses. Quant à moi, je regrette le temps où je l'entendais. C'est une +faculté de l'enfance. Prenez garde de confondre les facultés avec les +maladies! + + + + +LE MARTEAU ROUGE + + +J'ai trahi pour vous, mes enfants, le secret du vent et des roses. Je +vais vous raconter maintenant l'histoire d'un caillou. Mais je vous +tromperais si je vous disais que les cailloux parlent comme les +fleurs. S'ils disent quelque chose, lorsqu'on les frappe, nous ne +pouvons l'entendre que comme un bruit sans paroles. Tout dans la +nature a une voix, mais nous ne pouvons attribuer la parole qu'aux +êtres. Une fleur est un être pourvu d'organes et qui participe +largement à la vie universelle. Les pierres ne vivent pas, elles ne +sont que les ossements d'un grand corps, qui est la planète, et, ce +grand corps, on peut le considérer comme un être; mais les fragments +de son ossature ne sont pas plus des êtres par eux-mêmes qu'une +phalange de nos doigts ou une portion de notre crâne n'est un être +humain. + +C'était pourtant un beau caillou, et ne croyez pas que vous eussiez +pu le mettre dans votre poche, car il mesurait peut-être un mètre sur +toutes ses faces. Détaché d'une roche de cornaline, il était cornaline +lui-même, non pas de la couleur de ces vulgaires silex sang de boeuf +qui jonchent nos chemins, mais d'un rose chair veiné de parties +ambrées, et transparent comme un cristal. Vitrification splendide, +produite par l'action des feux plutoniens sur l'écorce siliceuse de +la terre, il avait été séparé de sa roche par une dislocation, et il +brillait au soleil, au milieu des herbes, tranquille et silencieux +depuis des siècles dont je ne sais pas le compte. La fée Hydrocharis +vint enfin un jour à le remarquer. La fée Hydrocharis (beauté des +eaux) était amoureuse des ruisseaux clairs et tranquilles, parce +qu'elle y faisait pousser ses plantes favorites, que je ne vous +nommerai pas, vu que vous les connaissez maintenant et que vous les +chérissez aussi. + +La fée avait du dépit, car, après une fonte de neiges assez +considérable sur les sommets de montagnes, le ruisseau avait ensablé +de ses eaux troublées et grondeuses les tapis de fleurs et de verdure +que la fée avait caressés et bénis la veille. Elle s'assit sur le gros +caillou et, contemplant le désastre, elle se fit ce raisonnement: + +--La fée des glaciers, ma cruelle ennemie, me chassera de cette +région, comme elle m'a chassée déjà des régions qui sont au-dessus +et qui, maintenant, ne sont plus que des amas de ruines. Ces roches +entraînées par les glaces, ces moraines stériles où la fleur ne +s'épanouit plus, où l'oiseau ne chante plus, où le froid et la mort +règnent stupidement, menacent de s'étendre sur mes riants herbages +et sur mes bosquets embaumés. Je ne puis résister, le néant veut +triompher ici de la vie, le destin aveugle et sourd est contre moi. +Si je connaissais, au moins, les projets de l'ennemi, j'essayerais de +lutter. Mais ces secrets ne sont confiés qu'aux ondes fougueuses dont +les mille voix confuses me sont inintelligibles. Dès qu'elles arrivent +à mes lacs et à mes étangs, elles se taisent, et, sur mes pentes +sinueuses, elles se laissent glisser sans bruit. Comment les décider à +parler de ce qu'elles savent des hautes régions d'où elles descendent +et où il m'est interdit de pénétrer? + +La fée se leva, réfléchit encore, regarda autour d'elle et accorda +enfin son attention au caillou qu'elle avait jusque-là méprisé comme +une chose inerte et stérile. Il lui vint alors une idée, qui était de +placer ce caillou sur le passage incliné du ruisseau. Elle ne prit pas +la peine de pousser le bloc, elle souffla dessus, et le bloc se mit en +travers de l'eau courante, debout sur le sable où il s'enfonça par son +propre poids, de manière à y demeurer solidement fixé. Alors, la fée +regarda et écouta. + +Le ruisseau, évidemment irrité de rencontrer cet obstacle, le frappa +d'abord brutalement pour le chasser de son chemin; puis il le +contourna et se pressa sur ses flancs jusqu'à ce qu'il eût réussi à se +creuser une rigole de chaque côté, et il se précipita dans ces rigoles +en exhalant une sourde plainte. + +--Tu ne dis encore rien qui vaille, pensa la fée, mais je vais +t'emprisonner si bien que je te forcerai de me répondre. + +Alors, elle donna une chiquenaude au bloc de cornaline qui se fendit +en quatre. C'est si puissant un doigt de fée! L'eau, rencontrant +quatre murailles au lieu d'une, s'y laissa choir, et, bondissant de +tous côtés en ruisselets entrecoupés, il se mit à babiller comme un +fou, jetant ses paroles si vite, que c'était un bredouillage insensé, +impossible. + +La fée cassa encore une fois le bloc et des quatre morceaux en fit +huit qui, divisant encore le cours de l'eau, la forcèrent à se calmer +et à murmurer discrètement. Alors, elle saisit son langage, et, comme +les ruisseaux sont de nature indiscrète et babillarde, elle apprit +que la reine des glaciers avait résolu d'envahir son domaine et de la +chasser encore plus loin. + +Hydrocharis prit alors toutes ses plantes chéries dans sa robe tissue +de rayons de soleil, et s'éloigna, oubliant au milieu de l'eau les +pauvres débris du gros caillou, qui restèrent là jusqu'à ce que les +eaux obstinées les eussent emportés ou broyés. + +Rien n'est philosophe et résigné comme un caillou. Celui dont j'essaye +de vous dire l'histoire n'était plus représenté un peu dignement que +par un des huit morceaux, lequel était encore gros comme votre tête, +et, à peu près aussi rond, vu que les eaux qui avaient émietté les +autres, l'avaient roulé longtemps. Soit qu'il eût eu plus de chance, +soit qu'on eût eu des égards pour lui, il était arrivé beau, luisant +et bien poli jusqu'à la porte d'une hutte de roseaux où vivaient +d'étranges personnages. + +C'était des hommes sauvages, vêtus de peaux de bêtes, portant de +longues barbes et de longs cheveux, faute de ciseaux pour les couper, +ou parce qu'ils se trouvaient mieux ainsi, et peut-être n'avaient-ils +pas tort. Mais, s'ils n'avaient pas encore inventé les ciseaux, ce +dont je ne suis pas sûr, ces hommes primitifs n'en étaient pas moins +d'habiles couteliers. Celui qui habitait la hutte était même un +armurier recommandable. + +Il ne savait pas utiliser le fer, mais les cailloux grossiers +devenaient entre ses mains des outils de travail ingénieux ou des +armes redoutables. C'est vous dire que ces gens appartenaient à la +race de l'âge de pierre qui se confond dans la nuit des temps avec les +premiers âges de l'occupation celtique. Un des enfants de l'armurier +trouva sous ses pieds le beau caillou amené par le ruisseau, et, +croyant que c'était un des nombreux éclats ou morceaux de rebut jetés +çà et là autour de l'atelier de son père, il se mit à jouer avec et +à le faire rouler. Mais le père, frappé de la vive couleur et de la +transparence de cet échantillon, le lui ôta des mains et appela ses +autres enfants et apprentis pour l'admirer. On ne connaissait dans +le pays environnant aucune roche d'où ce fragment pût provenir. +L'armurier recommanda à son monde de bien surveiller les cailloux que +charriait le ruisseau; mais ils eurent beau chercher et attendre, ils +n'en trouvèrent pas d'autre et celui-ci resta dans l'atelier comme un +objet des plus rares et des plus précieux. + +A quelques jours de là, un homme bleu descendit de la colline et somma +l'armurier de lui livrer sa commande. Cet homme bleu, qui était blanc +en dessous, avait la figure et le corps peints avec le suc d'une +plante qui fournissait aux chefs et aux guerriers ce que les Indiens +d'aujourd'hui appellent encore leur peinture de guerre. Il était donc +de la tête aux pieds d'un beau bleu d'azur et la famille de l'armurier +le contemplait avec admiration et respect. + +Il avait commandé une hache de silex, la plus lourde et la plus +tranchante qui eût été jamais fabriquée depuis l'âge du renne, et +cette arme formidable lui fut livrée, moyennant le prix de deux peaux +d'ours, selon qu'il avait été convenu. L'homme bleu ayant payé, allait +se retirer, lorsque l'armurier lui montra son caillou de cornaline +en lui proposant de le façonner pour lui en hache ou en casse-tête. +L'homme bleu, émerveillé de la beauté de la matière, demanda un +casse-tête qui serait en même temps un couteau propre à dépecer les +animaux après les avoir assommés. On lui fabriqua donc avec ce caillou +merveilleux un outil admirable auquel, à force de patience, on put +même donner le poli jusqu'alors inconnu à une industrie encore privée +de meules; et, pour porter au comble la satisfaction de l'homme bleu, +un des fils de l'armurier, enfant très-adroit et très-artiste, dessina +avec une pointe faite d'un éclat, la figure d'un daim sur un des côtés +de la lame. Un autre, apprenti très-habile au montage, enchâssa l'arme +dans un manche de bois fendu par le milieu et assujetti aux extrémités +par des cordes de fibres végétales très-finement tressées et d'une +solidité à toute épreuve. + +L'homme bleu donna douze peaux de daim pour cette merveille et +l'emporta, triomphant, dans sa mardelle immense, car il était un grand +chef de clan, enrichi à la chasse et souvent victorieux à la guerre. + +Vous savez ce qu'est une mardelle: vous avez vu ces grands trous +béants au milieu de nos champs, aujourd'hui cultivés, jadis couverts +d'étangs et de forêts. Plusieurs ont de l'eau au fond tandis qu'à un +niveau plus élevé, on a trouvé des cendres, des os, des débris de +poteries et des pierres disposées en foyer. + +On peut croire que les peuples primitifs aimaient à demeurer sur +l'eau, témoins les cités lacustres trouvées en si grand nombre et dont +vous avez entendu beaucoup parler. + +Moi, j'imagine que, dans les pays de plaine comme les nôtres, où l'eau +est rare, on creusait le plus profondément possible, et, autant que +possible, aussi dans le voisinage d'une source. On détournait au +besoin le cours d'un faible ruisseau et on l'emmagasinait dans ces +profonds réservoirs, puis l'on bâtissait sur pilotis une spacieuse +demeure, qui s'élevait comme un îlot dans un entonnoir et dont les +toits inaperçus ne s'élevaient pas au-dessus du niveau du sol, toutes +conditions de sécurité contre le parcours des bêtes sauvages ou +l'invasion des hordes ennemies. + +Quoi qu'il en soit, l'homme bleu résidait dans une grande mardelle (on +dit aussi margelle), entourée de beaucoup d'autres plus petites et +moins profondes, où plusieurs familles s'étaient établies pour obéir à +ses ordres en bénéficiant de sa protection. L'homme bleu fit le tour +de toutes ces citernes habitées, franchit, pour entrer chez ses +clients, les arbres jetés en guise de ponts, se chauffa à tous les +foyers, causa amicalement avec tout le monde, montrant sa merveilleuse +hache rose, et laissant volontiers croire qu'il l'avait reçue en +présent de quelque divinité. Si on le crut, ou si l'on feignit de le +croire, je l'ignore; mais la hache rose fut regardée comme un talisman +d'une invincible puissance, et, lorsque l'ennemi se présenta pour +envahir la tribu, tous se portèrent au combat avec une confiance +exaltée. La confiance fait la bravoure et la bravoure fait la force. +L'ennemi fut écrasé, la hache rose du grand chef devint pourpre dans +le sang des vaincus. Une gloire nouvelle couronna les anciennes +gloires de l'homme bleu, et, dans sa terreur, l'ennemi lui donna le +nom de _Marteau-Rouge_, que sa tribu et ses descendants portèrent +après lui. + +Ce marteau lui porta bonheur car il fut vainqueur dans toutes ses +guerres comme dans toutes ses chasses, et mourut, plein de jours, +sans avoir été victime d'aucun des hasards de sa vie belliqueuse. +On l'enterra sous une énorme butte de terre et de sable suivant la +coutume du temps, et, malgré le désir effréné qu'avaient ses héritiers +de posséder le marteau rouge, on enterra le marteau rouge avec lui. +Ainsi le voulait la loi religieuse conservatrice du respect dû aux +morts. + +Voilà donc notre caillou rejeté dans le néant des ténèbres après une +courte période de gloire et d'activité. La tribu du Marteau-Rouge eut +lieu de regretter la sépulture donnée au talisman, car les tribus +ennemies, longtemps épouvantées par la vaillance du grand chef, +revinrent en nombre et dévastèrent les pays de chasse, enlevèrent les +troupeaux et ravagèrent même les habitations. + +Ces malheurs décidèrent un des descendants de Marteau-Rouge 1er à +violer la sépulture de son aïeul, à pénétrer la nuit dans son caveau +et à enlever secrètement le talisman, qu'il cacha avec soin dans sa +mardelle. Comme il ne pouvait avouer à personne cette profanation, il +ne pouvait se servir de cette arme excellente et ranimer le courage de +son clan, en la faisant briller au soleil des batailles. N'étant plus +secouée par un bras énergique et vaillant,--le nouveau possesseur +était plus superstitieux que brave,--elle perdit sa vertu, et la +tribu, vaincue, dispersée, dut aller chercher en d'autres lieux des +établissements nouveaux. Ses mardelles conquises furent occupées par +le vainqueur, et des siècles s'écoulèrent sans que le fameux marteau +enterré entre deux pierres fût exhumé. On l'oublia si bien, que, le +jour où une vieille femme, en poursuivant un rat dans sa cuisine, le +retrouva intact, personne ne put lui dire à quoi ce couteau de pierre +avait pu servir. L'usage de ces outils s'était perdu. On avait appris +à fondre et à façonner le bronze, et, comme ces peuples n'avaient pas +d'histoire, ils ne se souvenaient pas des services que le silex leur +avait rendus. + +Toutefois, la vieille femme trouva le marteau joli et l'essaya pour +râper les racines qu'elle mettait dans sa soupe. Elle le trouva +commode, bien que le temps et l'humidité l'eussent privé de son beau +manche à cordelettes. Il était encore coupant. Elle en fit son couteau +de prédilection. Mais, après elle, des enfants voulurent s'en servir +et l'ébrêchèrent outrageusement. + +Quand vint l'âge du fer, cet ustensile méprisé fut oublié sur le bord +de la margelle tarie et à demi comblée. On construisait de nouvelles +habitations à fleur de terre avec des cultures autour. On connaissait +la bêche et la cognée, on parlait, on agissait, on pensait autrement +que par le passé. Le glorieux marteau rouge redevînt simple caillou et +reprit son sommeil impassible dans l'herbe des prairies. + +Bien des siècles se passèrent encore lorsqu'un paysan chasseur qui +poursuivait un lièvre réfugié dans la mardelle, et qui, pour mieux +courir, avait quitté ses sabots, se coupa l'orteil sur une des faces +encore tranchantes du marteau rouge. Il le ramassa, pensant en faire +des pierres pour son fusil, et l'apporta chez lui, où il l'oublia dans +un coin. A l'époque des vendanges, il s'en servit pour caler sa cuve; +après quoi, il le jeta dans son jardin, où les choux, ces fiers +occupants d'une terre longtemps abandonnée à elle-même, le couvrirent +de leur ombre et lui permirent de dormir encore à l'abri du caprice de +l'homme. + +Cent ans plus tard, un jardinier le rencontra sous sa bêche, et, +comme le jardin du paysan s'était fondu dans un parc seigneurial, ce +jardinier porta sa trouvaille au châtelain, en lui disant: + +--Ma foi, monsieur le comte, je crois bien que j'ai trouvé dans mes +planches d'asperges un de ces marteaux anciens dont vous êtes curieux. + +M. le comte complimenta son jardinier sur son _oeil_ d'antiquaire et +fit grand cas de sa découverte. Le marteau rouge était un des plus +beaux spécimens de l'antique industrie de nos pères, et, malgré les +outrages du temps, il portait la trace indélébile du travail de +l'homme à un degré remarquable. Tous les amis de la maison et tous les +antiquaires du pays l'admirèrent. Son âge devint un sujet de grande +discussion. Il était en partie dégrossi et taillé au silex comme les +spécimens des premiers âges, en partie façonné et poli comme ceux +d'un temps moins barbare. Il appartenait évidemment à un temps de +transition, peut-être avait-il été apporté par des émigrants; à coup +sûr, dirent les géologues, il n'a pas été fabriqué dans le pays, car +il n'y a pas de trace de cornaline bien loin à la ronde. + +Les géologues n'oublièrent qu'une chose, c'est que les eaux sont +des conducteurs de minéraux de toute sorte, et les antiquaires ne +songèrent pas à se demander si l'histoire des faits industriels +n'étaient pas démentie à chaque instant par des tentatives +personnelles dues au caprice ou au génie de quelque artisan mieux +doué que les autres. La figure tracée sur la lame présentait encore +quelques linéaments qui furent soigneusement examinés. On y voyait +bien encore l'intention de représenter un animal. Mais était-ce un +cheval, un cerf, un ours des cavernes ou un mammouth? + +Quand on eut bien examiné et interrogé le marteau rouge, on le plaça +sur un coussinet de velours. C'était la plus curieuse pièce de la +collection de M. le comte. Il eut la place d'honneur et la conserva +pendant une dizaine d'années. + +Mais M. le comte vint à mourir sans enfants, et madame la comtesse +trouva que le défunt avait dépensé pour ses collections beaucoup +d'argent qu'il eût mieux employé à lui acheter des dentelles et à +renouveler ses équipages. Elle fit vendre toutes ces antiquailles, +pressée qu'elle était d'en débarrasser les chambres de son château. +Elle ne conserva que quelques gemmes gravées et quelques médailles +d'or qu'elle pouvait utiliser pour sa parure, et, comme le marteau +rouge était tiré d'une cornaline particulièrement belle, elle le +confia à un lapidaire chargé de le tailler en plaques destinées à un +fermoir de ceinture. + +Quand les fragments du marteau rouge furent taillés et montés, madame +trouva la chose fort laide et la donna à sa petite nièce âgée de six +ans qui en orna sa poupée. Mais ce bijou trop lourd et trop grand ne +lui plut pas longtemps et elle imagina d'en faire de la soupe. Oui +vraiment, mes enfants, de la soupe pour les poupées. Vous savez mieux +que moi que la soupe aux poupées se compose de choses très-variées: +des fleurs, des graines, des coquilles, des haricots blancs et rouges, +tout est bon quand cela est cuit à point dans un petit vase de +fer-blanc sur un feu imaginaire. La petite nièce manquant de carottes +pour son pot-au-feu, remarqua la belle couleur de la cornaline, et, à +l'aide d'un fer à repasser, elle la broya en mille petits morceaux qui +donnèrent très-bonne mine à la soupe et que la poupée eût dû trouver +succulente. + +Si le marteau rouge eût été un être, c'est-à-dire s'il eût pu penser, +quelles réflexions n'eût-il pas faites sur son étrange destinée? Avoir +été montagne, et puis bloc; avoir servi sous cette forme à l'oeuvre +mystérieuse d'une fée, avoir forcé un ruisseau à révéler les secrets +du génie des cimes glacées; avoir été, plus tard, le palladium d'une +tribu guerrière, la gloire d'un peuple, le sceptre d'un homme bleu; +être descendu à l'humble condition de couteau de cuisine jusqu'à +ratisser, Dieu sait quels légumes, chez un peuple encore sauvage; +avoir retrouvé une sorte de gloire dans les mains d'un antiquaire, +jusqu'à se pavaner sur un socle de velours aux yeux des amateurs +émerveillés: et tout cela pour devenir carotte fictive dans les mains +d'un enfant, sans pouvoir seulement éveiller l'appétit dédaigneux +d'une poupée! + +Le marteau rouge n'était pourtant pas absolument anéanti. Il en était +resté un morceau gros comme une noix que le valet de chambre ramassa +en balayant et qu'il vendit cinquante centimes au lapidaire. Avec ce +dernier fragment, le lapidaire fit trois bagues qu'il vendit un franc +chacune. C'est très-joli, une bague de cornaline, mais c'est vite +cassé et perdu. Une seule existe encore, elle a été donnée à une +petite fille soigneuse qui la conserve précieusement sans se douter +qu'elle possède la dernière parcelle du fameux marteau rouge, lequel +n'était lui-même qu'une parcelle de la roche aux fées. + +Tel est le sort des choses. Elles n'existent que par le prix que nous +y attachons, elles n'ont point d'âme qui les fasse renaître, elles +deviennent poussière; mais, sous cette forme, tout ce qui possède la +vie les utilise encore. La vie se sert de tout, et ce que le temps et +l'homme détruisent renaît sous des formes nouvelles, grâce à cette fée +qui ne laisse rien perdre, qui répare tout et qui recommence tout ce +qui est défait. Cette reine des fées, vous la connaissez fort bien: +c'est la nature. + + + + +LA FÉE POUSSIÈRE + + +Autrefois, il y a bien longtemps, mes chers enfants, j'étais jeune +et j'entendais souvent les gens se plaindre d'une importune petite +vieille qui entrait par les fenêtres quand on l'avait chassée par les +portes. Elle était si fine et si menue, qu'on eût dit qu'elle flottait +au lieu de marcher, et mes parents la comparaient à une petite fée. +Les domestiques la détestaient et la renvoyaient à coups de plumeau, +mais on ne l'avait pas plus tôt délogée d'une place qu'elle +reparaissait à une autre. + +Elle portait toujours une vilaine robe grise traînante et une sorte +de voile pâle que le moindre vent faisait voltiger autour de sa tête +ébouriffée en mèches jaunâtres. + +A force d'être persécutée, elle me faisait pitié et je la laissais +volontiers se reposer dans mon petit jardin, bien qu'elle abîmât +beaucoup mes fleurs. Je causais avec elle, mais sans en pouvoir tirer +une parole qui eût le sens commun. Elle voulait toucher à tout, disant +qu'elle ne faisait que du bien. On me reprochait de la tolérer, et, +quand je l'avais laissée s'approcher de moi, on m'envoyait laver et +changer, en me menaçant de me donner le nom qu'elle portait. + +C'était un vilain nom que je redoutais beaucoup. Elle était si +malpropre qu'on prétendait qu'elle couchait dans les balayures des +maisons et des rues, et, à cause de cela, on la nommait la fée +Poussière. + +--Pourquoi donc êtes-vous si poudreuse? lui dis-je, un jour qu'elle +voulait m'embrasser. + +--Tu es une sotte de me craindre, répondit-elle alors d'un ton +railleur: tu m'appartiens, et tu me ressembles plus que tu ne penses. +Mais tu es une enfant esclave de l'ignorance, et je perdrais mon temps +à te le démontrer. + +--Voyons, repris-je, vous paraissez vouloir parler raison pour la +première fois. Expliquez-moi vos paroles. + +--Je ne puis te parler ici, répondit-elle. J'en ai trop long à te +dire, et, sitôt que je m'installe quelque part chez vous, on me balaye +avec mépris; mais, si tu veux savoir qui je suis, appelle-moi par +trois fois cette nuit, aussitôt que tu seras endormie. + +Là-dessus, elle s'éloigna en poussant un grand éclat de rire, et il me +sembla la voir se dissoudre et s'élever en grande traînée d'or, rougi +par le soleil couchant. + +Le même soir, j'étais dans mon lit et je pensais à elle en commençant +à sommeiller. + +--J'ai rêvé tout cela, me disais-je, ou bien cette petite vieille +est une vraie folle. Comment me serait-il possible de l'appeler en +dormant? + +Je m'endormis, et tout aussitôt je rêvai que je l'appelais. Je ne +suis même pas sûre de n'avoir pas crié tout haut par trois fois: «Fée +Poussière! fée Poussière! fée Poussière!» + +A l'instant même, je fus transportée dans un immense jardin au +milieu duquel s'élevait un palais enchanté, et sur le seuil de cette +merveilleuse demeure, une dame resplendissante de jeunesse et de +beauté m'attendait dans de magnifiques habits de fête. + +Je courus à elle et elle m'embrassa en me disant: + +--Eh bien, reconnais-tu, à présent, la fée Poussière? + +--Non, pas du tout, madame, répondis-je, et je pense que vous vous +moquez de moi. + +--Je ne me moque point, reprit-elle; mais, comme tu ne saurais +comprendre mes paroles, je vais te faire assister à un spectacle +qui te paraîtra étrange et que je rendrai aussi court que possible. +Suis-moi. + +Elle me conduisit dans le plus bel endroit de sa résidence. C'était un +petit lac limpide qui ressemblait à un diamant vert enchâssé dans un +anneau de fleurs, et où se jouaient des poissons de toutes les nuances +de l'orange et de la cornaline, des carpes de Chine couleur d'ambre, +des cygnes blancs et noirs, des sarcelles exotiques vêtues de +pierreries, et, au fond de l'eau, des coquillages de nacre et de +pourpre, des salamandres aux vives couleurs et aux panaches dentelés, +enfin tout un monde de merveilles vivantes glissant et plongeant sur +un lit de sable argenté, où poussaient des herbes fines, plus fleuries +et plus jolies les unes que les autres. Autour de ce vaste bassin +s'arrondissait sur plusieurs rangs une colonnade de porphyre à +chapiteaux d'albâtre. L'entablement fait des minéraux les plus +précieux, disparaissait presque sous les clématites, les jasmins, les +glycines, les bryones et les chèvrefeuilles où mille oiseaux faisaient +leurs nids. Des buissons de roses de toutes nuances et de tous +parfums, se miraient dans l'eau, ainsi que le fût des colonnes et les +belles statues de marbre de Paros placées sous les arcades. Au milieu +du bassin jaillissait en mille fusées de diamants et de perles un jet +d'eau qui retombait dans de colossales vasques de nacre. + +Le fond de l'amphithéâtre d'architecture s'ouvrait sur de riants +parterres qu'ombrageaient des arbres géants couronnés de fleurs et de +fruits, et dont les tiges enlacées de pampres formaient, au delà de la +colonnade de porphyre, une colonnade de verdure et de fleurs. + +La fée me fit asseoir avec elle au seuil d'une grotte d'où s'élançait +une cascade mélodieuse et que tapissaient les beaux rubans des +scolopendres et le velours des mousses fraîches diamantées de gouttes +d'eau. + +--Tout ce que tu vois là, me dit-elle, est mon ouvrage. Tout cela est +fait de poussière; c'est en secouant ma robe dans les nuages que j'ai +fourni tous les matériaux de ce paradis. Mon ami le feu qui les avait +lancés dans les airs, les a repris pour les recuire, les cristalliser +ou les agglomérer après que mon serviteur le vent les a eu promenés +dans l'humidité et dans l'électricité des nues, et rabattus sur la +terre; ce grand plateau solidifié s'est revêtu alors de ma substance +féconde et la pluie en a fait des sables et des engrais, après en +avoir fait des granits, des porphyres, des marbres, des métaux et des +roches de toute sorte. + +J'écoutais sans comprendre et je pensais que la fée continuait à me +mystifier. Qu'elle eût pu faire de la terre avec de la poussière, +passe encore; mais qu'elle eût fait avec cela du marbre, des granits +et d'autres minéraux, qu'en se secouant elle aurait fait tomber du +ciel, je n'en croyais rien. Je n'osais pas lui donner un démenti, mais +je me retournai involontairement vers elle pour voir si elle disait +sérieusement une pareille absurdité. + +Quelle fut ma surprise de ne plus la trouver derrière moi! mais +j'entendis sa voix qui partait de dessous terre et qui m'appelait. +En même temps, je m'enfonçai sous terre aussi, sans pouvoir m'en +défendre, et je me trouvai dans un lieu terrible où tout était feu et +flamme. On m'avait parlé de l'enfer, je crus que c'était cela. Des +lueurs rouges, bleues, vertes, blanches, violettes, tantôt livides, +tantôt éblouissantes, remplaçaient le jour, et, si le soleil pénétrait +en cet endroit, les vapeurs qui s'exhalaient de la fournaise le +rendaient tout à fait invisible. + +Des bruits formidables, des sifflements aigus, des explosions, des +éclats de tonnerre remplissaient cette caverne de nuages noirs où je +me sentais enfermée. + +Au milieu de tout cela, j'apercevais la petite fée Poussière qui avait +repris sa face terreuse et son sordide vêtement incolore. Elle allait +et venait, travaillant, poussant, tassant, brassant, versant je +ne sais quels acides, se livrant en un mot à des opérations +incompréhensibles. + +--N'aie pas peur, me cria-t-elle d'une voix qui dominait les bruits +assourdissants de ce Tartare. Tu es ici dans mon laboratoire. Ne +connais-tu pas la chimie? + +--Je n'en sais pas un mot, m'écriai-je, et ne désire pas l'apprendre +en un pareil endroit. + +--Tu as voulu savoir, il faut te résigner à regarder. Il est bien +commode d'habiter la surface de la terre, de vivre avec les fleurs, +les oiseaux et les animaux apprivoisés; de se baigner dans les eaux +tranquilles, de manger des fruits savoureux en marchant sur des tapis +de gazon et de marguerites. Tu t'es imaginée que la vie humaine avait +subsisté de tout temps ainsi, dans des conditions bénies. Il est temps +de t'aviser du commencement des choses et de la puissance de la fée +Poussière, ton aïeule, ta mère et ta nourrice. + +En parlant ainsi, la petite vieille me fit rouler avec elle au plus +profond de l'abîme à travers les flammes dévorantes, les explosions +effroyables, les âcres fumées noires, les métaux en fusion, les laves +au vomissement hideux et toutes les terreurs de l'éruption volcanique. + +--Voici mes fourneaux, me dit-elle, c'est le sous-sol où s'élaborent +mes provisions. Tu vois, il fait bon ici pour un esprit débarrassé de +cette caparace qu'on appelle un corps. Tu as laissé le tien dans ton +lit et ton esprit seul est avec moi. Donc, tu peux toucher et brasser +la matière première. Tu ignores la chimie, tu ne sais pas encore de +quoi cette matière est faite, ni par quelle opération mystérieuse ce +qui apparaît ici sous l'aspect de corps solides provient d'un corps +gazeux qui a lui dans l'espace comme une nébuleuse et qui plus tard a +brillé comme un soleil. Tu es une enfant, je ne peux pas t'initier aux +grands secrets de la création et il se passera encore du temps avant +que tes professeurs les sachent eux-mêmes. Mais je peux te faire voir +les produits de mon art culinaire. Tout est ici un peu confus pour +toi. Remontons d'un étage. Prends l'échelle et suis-moi. + +Une échelle, dont je ne pouvais apercevoir ni la base ni le faîte, se +présentait en effet devant nous. Je suivis la fée et me trouvai avec +elle dans les ténèbres, mais je m'aperçus alors qu'elle était toute +lumineuse et rayonnait comme un flambeau. Je vis donc des dépôts +énormes d'une pâte rosée, des blocs d'un cristal blanchâtre et des +lames immenses d'une matière vitreuse noire et brillante que la fée +se mit à écraser sous ses doigts; puis elle pila le cristal en petits +morceaux et mêla le tout avec la pâte rose, qu'elle porta sur ce qu'il +lui plaisait d'appeler un feu doux. + +--Quel plat faites-vous donc là? lui demandai-je. + +--Un plat très-nécessaire à ta pauvre petite existence, répondit-elle; +je fais du granit, c'est-à-dire qu'avec de la poussière je fais la +plus dure et la plus résistante des pierres. Il faut bien cela, pour +enfermer le Cocyte et le Phlégéthon. Je fais aussi des mélanges variés +des mêmes éléments. Voici ce qu'on t'a montré sous des noms barbares, +les gneiss, les quartzites, les talcschistes, les micaschistes, etc. +De tout cela, qui provient de mes poussières, je ferai plus tard +d'autres poussières avec des éléments nouveaux, et ce seront alors +des ardoises, des sables et des grès. Je suis habile et patiente, +je pulvérise sans cesse pour réagglomérer. La base de tout gâteau +n'est-elle pas la farine? Quant à présent, j'emprisonne mes fourneaux +en leur ménageant toutefois quelques soupiraux nécessaires pour qu'ils +ne fassent pas tout éclater. Nous irons voir plus haut ce qui se +passe. Si tu es fatiguée, tu peux faire un somme, car il ma faut un +peu de temps pour cet ouvrage. + +Je perdis la notion du temps, et, quand la fée m'éveilla: + +--Tu as dormi, me dit-elle, un joli nombre de siècles! + +--Combien donc, madame la fée? + +--Tu demanderas cela à tes professeurs, répondit-elle en ricanant; +reprenons l'échelle. + +Elle me fit monter plusieurs étages de divers dépôts, où je la vis +manipuler des rouilles de métaux dont elle fit du calcaire, des +marnes, des argiles, des ardoises, des jaspes; et, comme je +l'interrogeais sur l'origine des métaux: + +--Tu en veux savoir beaucoup, me dit-elle. Vos chercheurs peuvent +expliquer beaucoup de phénomènes par l'eau et par le feu. Mais +peuvent-ils savoir ce qui s'est passé entre terre et ciel quand toutes +mes pouzzolanes, lancées par le vent de l'abîme, ont formé des nuées +solides, que les nuages d'eau ont roulées dans leurs tourbillons +d'orage, que la foudre a pénétrées de ses aimants mystérieux et que +les vents supérieurs ont rabattues sur la surface terrestre en pluies +torrentielles? C'est là l'origine des premiers dépôts. Tu vas assister +à leurs merveilleuses transformations. + +Nous montâmes plus haut et nous vîmes des craies, des marbres et des +bancs de pierre calcaire, de quoi bâtir une ville aussi grande que +le globe entier. Et, comme j'étais émerveillée de ce qu'elle pouvait +produire par le sassement, l'agglomération, le métamorphisme et la +cuisson, elle me dit: + +--Tout ceci n'est rien, et tu vas voir bien autre chose! tu vas voir +la vie déjà éclose au milieu de ces pierres. + +Elle s'approcha d'un bassin grand comme une mer, et, y plongeant le +bras, elle en retira d'abord des plantes étranges, puis des animaux +plus étranges encore, qui étaient encore à moitié plantes; puis +des êtres libres, indépendants les uns des autres, des coquillages +vivants, puis enfin des poissons, qu'elle fit sauter en disant: + +--Voilà ce que dame Poussière sait produire quand elle se dépose au +fond des eaux. Mais il y a mieux; retourne-toi et regarde le rivage. + +Je me retournai: le calcaire et tous ses composés, mêlés à la silice +et à l'argile, avaient formé à leur surface une fine poussière brune +et grasse où poussaient des plantes chevelues fort singulières. + +--Voici la terre végétale, dit la fée, attends un peu, tu verras +pousser des arbres. + +En effet, je vis une végétation arborescente s'élever rapidement et +se peupler de reptiles et d'insectes, tandis que sur les rivages +s'agitaient des êtres inconnus qui me causèrent une véritable terreur. + +--Ces animaux ne t'effrayeront pas sur la terre de l'avenir, dit la +fée. Ils sont destinés à l'engraisser de leurs dépouilles. Il n'y a +pas encore ici d'hommes pour les craindre. + +--Attendez! m'écriai-je, voici un luxe de monstres qui me scandalise! +Voici votre terre qui appartient à ces dévorants qui vivent les +uns des autres. Il vous fallait tous ces massacres et toutes ces +stupidités pour nous faire un fumier? Je comprends qu'ils ne soient +pas bons à autre chose, mais je ne comprends pas une création si +exubérante de formes animées, pour ne rien faire et ne rien laisser +qui vaille. + +--L'engrais est quelque chose, si ce n'est pas tout, répondit la fée. +Les conditions que celui-ci va créer seront proprices à des êtres +différents qui succéderont à ceux-ci. + +--Et qui disparaîtront à leur tour, je sais cela. Je sais que la +création se perfectionnera jusqu'à l'homme, du moins on me l'a dit +et je le crois. Mais je ne m'étais pas encore représenté cette +prodigalité de vie et de destruction qui m'effraye et me répugne. +Ces formes hideuses, ces amphibies gigantesques, ces crocodiles +monstrueux, et toutes ces bêtes rampantes ou nageantes qui ne semblent +vivre que pour se servir de leurs dents et dévorer les autres... + +Mon indignation divertit beaucoup la fée Poussière. + +--La matière est la matière, répondit-elle, elle est toujours logique +dans ses opérations. L'esprit humain ne l'est pas et tu en es la +preuve, toi qui te nourris de charmants oiseaux et d'une foule de +créatures plus belles et plus intelligentes que celles-ci. Est-ce +à moi de t'apprendre qu'il n'y a point de production possible sans +destruction permanente, et veux-tu renverser l'ordre de la nature? + +--Oui, je le voudrais, je voudrais que tout fût bien, dès le premier +jour. Si la nature est une grande fée, elle pouvait bien se passer de +tous ces essais abominables, et faire un monde où nous serions des +anges, vivant par l'esprit, au sein d'une création immuable et +toujours belle. + +--La grande fée Nature a de plus hautes visées, répondit dame +Poussière. Elle ne prétend pas s'arrêter aux choses que tu connais. +Elle travaille et invente toujours. Pour elle, qui ne connaît pas +la suspension de la vie, le repos serait la mort. Si les choses ne +changeaient pas, l'oeuvre du roi des génies serait terminée et ce roi, +qui est l'activité incessante et suprême, finirait avec son oeuvre. Le +monde où tu vis et où tu vas retourner tout à l'heure quand ta vision +du passé se dissipera,--ce monde de l'homme que tu crois meilleur +que celui des animaux anciens, ce monde dont tu n'es pourtant pas +satisfait, puisque tu voudrais y vivre éternellement à l'état de +pur esprit, cette pauvre planète encore enfant, est destinée à se +transformer indéfiniment. L'avenir fera de vous tous et de vous +toutes, faibles créatures humaines, des fées et des génies qui +posséderont la science, la raison et la bonté; vois ce que je te fais +voir, et sache que ces premières ébauches de la vie résumée dans +l'instinct sont plus près de toi que tu ne l'es de ce que sera, un +jour, le règne de l'esprit sur la terre que tu habites. Les occupants +de ce monde futur seront alors en droit de te mépriser aussi +profondément que tu méprises aujourd'hui le monde des grands sauriens. + +--A la bonne heure, répondis-je, si tout ce que je vois du passé doit +me faire aimer l'avenir, continuons à voir du nouveau. + +--Et surtout, reprit la fée, ne le méprisons pas trop, ce passé, afin +de ne pas commettre l'ingratitude de mépriser le présent. Quand le +grand esprit de la vie se sert des matériaux que je lui fournis, +il fait des merveilles dès le premier jour. Regarde les yeux de ce +prétendu monstre que vos savants ont nommé l'ichthyosaure. + +--Ils sont plus gros que ma tête et me font peur. + +--Ils sont très-supérieurs aux tiens. Ils sont à la fois myopes et +presbytes à volonté. Ils voient la proie à des distances considérables +comme avec un télescope, et, quand elle est tout près, par un simple +changement de fonction, ils la voient parfaitement à sa véritable +distance sans avoir besoin de lunettes. A ce moment de la création, +la nature n'a qu'un but: faire un animal pensant. Elle lui donne des +organes merveilleusement appropriés à ses besoins. C'est un joli +commencement: n'en es-tu pas frappée?--Il en sera ainsi, et de mieux +en mieux, de tous les êtres qui vont succéder à ceux-ci. Ceux qui +te paraîtront pauvres, laids ou chétifs seront encore des prodiges +d'adaptation au milieu où ils devront se manifester. + +--Et comme ceux-ci, ils ne songeront pourtant qu'à se nourrir? + +--A quoi veux-tu qu'ils songent? La terre n'éprouve pas le besoin +d'être admirée. Le ciel subsistera aujourd'hui et toujours sans que +les aspirations et les prières des créatures ajoutent rien à son éclat +et à la majesté de ses lois. La fée de ta petite planète connaît la +grande cause, n'en doute pas; mais, si elle est chargée de faire un +être qui pressente ou devine cette cause, elle est soumise à la loi du +temps, cette chose dont vous ne pouvez pas vous rendre compte, parce +que vous vivez trop peu pour en apprécier les opérations. Vous les +croyez lentes, et elles sont d'une rapidité foudroyante. Je vais +affranchir ton esprit de son infirmité et faire passer devant toi les +résultats de siècles innombrables. Regarde et n'ergote plus. Mets à +profit ma complaisance pour toi. + +Je sentis que la fée avait raison et je regardai, de tous mes yeux, +la succession des aspects de la terre. Je vis naître et mourir des +végétaux et des animaux de plus en plus ingénieux par l'instinct et de +plus en plus agréables ou imposants par la forme. A mesure que le +sol s'embellissait de productions plus ressemblantes à celles de +nos jours, les habitants de ce grand jardin que de grands accidents +transformaient sans cesse, me parurent moins avides pour eux-mêmes et +plus soucieux de leur progéniture. Je les vis construire des demeures +à l'usage de leur famille et montrer de l'attachement pour leur +localité. Si bien que, de moment en moment, je voyais s'évanouir un +monde et surgir un monde nouveau, comme les actes d'une féerie. + +--Repose-toi, me dit la fée, car tu viens de parcourir beaucoup de +milliers de siècles, sans t'en douter, et monsieur l'homme va naître à +son tour quand le règne de monsieur le singe sera accompli. + +Je me rendormis, écrasée de fatigue, et, quand je m'éveillai, je me +trouvai au milieu d'un grand bal dans le palais de la fée, redevenue +jeune, belle et parée. + +--Tu vois toutes ces belles choses et tout ce beau monde, me dit-elle. +Eh bien, mon enfant, poussière que tout cela! Ces parois de porphyre +et de marbre, c'est de la poussière de molécules pétrie et cuite à +point. Ces murailles de pierres taillées, c'est de la poussière de +chaux ou de granit amenée à bien par les mêmes procédés. Ces lustres +et ces cristaux, c'est du sable fin cuit par la main des hommes en +imitation du travail de la nature. Ces porcelaines et ces faïences, +c'est de la poudre de feldspath, le kaolin dont les Chinois nous ont +fait trouver l'emploi. Ces diamants qui parent les danseuses, c'est +de la poudre de charbon qui s'est cristallisée. Ces perles, c'est le +phosphate de chaux que l'huître suinte dans sa coquille. L'or et tous +les métaux n'ont pas d'autre origine que l'assemblage bien tassé, bien +manipulé, bien fondu, bien chauffé et bien refroidi, de molécules +infinitésimales. Ces beaux végétaux, ces roses couleur de chair, ces +lis tachetés, ces gardénias qui embaument l'atmosphère, sont nés de la +poussière que je leur ai préparée, et ces gens qui dansent et sourient +au son des instruments, ces vivants par excellence qu'on appelle +des personnes, eux aussi, ne t'en déplaise, sont nés de moi et +retourneront à moi. + +Comme elle disait cela, la fête et le palais disparurent. Je me +trouvai avec la fée dans un champ où il poussait du blé. Elle se +baissa et ramassa une pierre où il y avait un coquillage incrusté. + +--Voilà, me dit-elle, à l'état fossile, un être que je t'ai montré +vivant aux premiers âges de la vie. Qu'est-ce que c'est, à présent? +Du phosphate de chaux. On le réduit en poussière et on en fait de +l'engrais pour les terres trop siliceuses. Tu vois, l'homme commence +à s'aviser d'une chose, c'est que le seul maître à étudier, c'est la +nature. + +Elle écrasa sous ses doigts le fossile et en sema la poudre sur le sol +cultivé, en disant: + +--Ceci rentre dans ma cuisine. Je sème la destruction pour faire +pousser le germe. Il en est ainsi de toutes les poussières, qu'elles +aient été plantes, animaux ou personnes. Elles sont la mort +après avoir été la vie, et cela n'a rien de triste, puisqu'elles +recommencent toujours, grâce à moi, à être la vie après avoir été la +mort. Adieu. Je veux que tu gardes un souvenir de moi. Tu admires +beaucoup ma robe de bal. En voici un petit morceau que tu examineras à +loisir. + +Tout disparut, et, quand j'ouvris les yeux, je me retrouvai dans mon +lit. Le soleil était levé et m'envoyait un beau rayon. Je regardai le +bout d'étoffe que la fée m'avait mis dans la main. Ce n'était qu'un +petit tas de fine poussière, mais mon esprit était encore sous le +charme du rêve et il communiqua à mes sens le pouvoir de distinguer +les moindres atomes de cette poussière. + +Je fus émerveillée; il y avait de tout: de l'air, de l'eau, du +soleil, de l'or, des diamants, de la cendre, du pollen de fleur, des +coquillages, des perles, de la poussière d'ailes de papillon, du fil, +de la cire, du fer, du bois, et beaucoup de cadavres microscopiques; +mais, au milieu de ce mélange de débris imperceptibles, je vis +fermenter je ne sais quelle vie d'êtres insaisissables qui +paraissaient chercher à se fixer quelque part pour éclore ou pour se +transformer, et qui se fondirent en nuage d'or dans le rayon rose du +soleil levant. + + + + +LE GNOME DES HUITRES + + +Un original de nos amis, grand amateur d'huîtres, eut la fantaisie, +l'an dernier, d'aller déguster sur place les produits des bancs les +plus renommés, afin de les comparer et d'être édifié une fois pour +toutes sur leurs différents mérites. Il alla donc à Cancale, à +Ostende, à Marennes, et autres localités recommandables. Il revint +persuadé que Paris est le port de mer où l'on trouve les meilleurs +produits maritimes. + +Vous connaissez cet ami, mes chères petites, vous savez qu'il est +fantaisiste, et que, quand il raconte, son imagination lui fait +dépasser le vraisemblable. L'autre soir, il était en train de nous +narrer son voyage, lorsque _l'homme au sable_ a passé. Vous avez +résisté le mieux possible; mais enfin il vous a fallu dire bonsoir à +la compagnie, et vous auriez perdu cette curieuse histoire, si je ne +l'eusse transcrite fidèlement pour vous, le soir même. La voici telle +que je l'ai entendue. C'est notre ami qui parle: + + * * * * * + +Vous savez aussi bien que moi, mes chers amis, qu'on peut habiter +les bords de la mer et n'y manger de poissons, de crustacés et de +coquillages que lorsqu'on en demande à Paris. C'est là que tout +s'engouffre, et vous vous souvenez que, sur les rives de la Manche, +nous n'en goûtions que quand les propriétaires des grands hôtels de +bains en faisaient venir de la Halle. Bien que averti, je voulus, l'an +dernier, expérimenter la chose par moi-même. Je restai vingt-quatre +heures à Marennes avant d'obtenir une demi-douzaine d'huîtres +médiocres que je payai fort cher. Ailleurs, je n'en obtins pas du +tout. Dans certains villages, on m'offrit des colimaçons. + +Enfin, je gagnai Cancale, où les huîtres étaient passables et le vin +blanc de l'auberge excellent. Je me trouvai à table à côté d'un tout +petit vieillard bossu, ratatiné et sordidement vêtu, qui me parut fort +laid et avec qui pourtant je liai conversation, parce qu'il me sembla +être le seul qui attachât de l'importance à la qualité des huîtres. Il +les examinait sérieusement, les retournant de tous côtés. + +--Est-ce que vous cherchez des perles? lui demandai-je. + +--Non, répondit-il; je compare cette espèce, ou plutôt cette variété à +toutes celles que je connais déjà. + +--Ah! vraiment? vous êtes amateur? + +--Oui, monsieur; comme vous, sans doute? + +--Moi? je voyage exclusivement pour les huîtres. + +--Bravo! nous pourrons nous entendre. Je me mets absolument à votre +service. + +--Parfait! Avalons encore quelques-uns de ces mollusques et nous +causerons.--Garçon! apportez-nous encore quatre douzaines d'huîtres. + +--Voilà, monsieur! dit le garçon en posant sur la table quatre +bouteilles de vin de Sauterne. + +--Que voulez-vous que nous fassions de tout ce vin? demanda d'un ton +bourru le petit homme. + +--Une bouteille par douzaine, est-ce trop? dit le garçon en me +regardant. + +--On verra, répondis-je. Vos huîtres sont diablement salées. +N'importe, pourvu qu'il y en ait à discrétion... + +Le garçon sortit. Je vidai une bouteille avec le petit vieux, qui me +parut ne pas se faire prier, du moment où il comprit que je payais. Le +garçon rentra. + +--Monsieur, dit-il, il n'y a plus d'huîtres très-grasses. Mais +monsieur n'a qu'à commander ce qu'il en veut pour demain. + +--Allez au diable! j'ai cru tomber ici sur une mine inépuisable... + +--Il y en a, monsieur, il y en a en quantité, mais il faut les pêcher. + +--Eh bien, j'irai les pêcher moi-même. Apportez le déjeuner. + +Le déjeuner fut bon et nous y fîmes honneur. Les soles étaient +excellentes, le vin était sans reproche. Mais le dépit de n'avoir +point d'huîtres m'empêcha de savourer ce qu'on m'offrait. Je bus et +mangeai sans discernement, causant toujours avec mon petit vieux, qui +semblait compatir à ma peine et prendre intérêt à mon exploration +manquée. + +Si bien qu'à la fin du repas je ne saisissais plus très-clairement le +sens de ses paroles ni la vue des objets environnants. Le gnome, car +il avait réellement l'aspect d'un gnome, me paraissait un peu ému +aussi, car il passa son bras sous le mien avec une familiarité +touchante en m'appelant son cher ami, et en jurant qu'il allait me +révéler tous les secrets de la nature concernant les huîtres. + +Je le suivis sans savoir où j'allais. La vivacité de l'air achevait de +m'éblouir, et je me trouvai avec lui dans une sorte de grotte, de cave +ou de chambre sombre, où étaient entassés des monceaux de coquillages. + +--Voici ma collection, me dit-il d'un air triomphant: je ne la montre +pas au premier venu; mais, puisque vous êtes un véritable amateur,... +tenez, voici la première des huîtres! _ostrea matercula_ de l'étage +permien. + +--Voyons! m'écriai-je en saisissant l'huître et en la portant à mes +lèvres. + +--Vous voulez la manger? fit le gnome en m'arrêtant: y songez-vous? + +--Pardon! j'ai cru que vous me l'offriez pour cela. + +--Mais, monsieur, c'est un échantillon précieux. On ne le trouve qu'en +Russie, dans les calcaires cuivreux. + +--Cuivreux? merci! Vous avez bien fait de m'arrêter! Mon déjeuner ne +me gêne point et je ne recherche pas les oxydes de cuivre en guise de +dessert. Passons. Ces _ostrea_, comme vous les appelez, ne me feront +pas faire le voyage de Russie. + +--Pourtant, monsieur, dit le gnome en reprenant son huître, elle est +bien intéressante, cette représentante des premiers âges de la vie! +Au temps où elle apparut dans les mers, il n'existait ni hommes ni +quadrupèdes sur la terre. + +--Alors, que faisait-elle dans le monde? + +--Elle essayait d'exister, monsieur, et elle existait! Allez-vous +dire du mal des premières huîtres, sous prétexte que vous n'étiez pas +encore né pour les manger? + +Je vis que j'avais fâché le gnome et je le priai de passer à une série +plus récente. + +--Procédons avec ordre, reprit-il; voici _ostrea marcignyana_, des +arkoses et des grès du Keuper. + +--Elle n'a pas bonne mine, elle est toute plissée et doit manquer de +chair. + +--Les animaux de son temps ne la dédaignaient pas, soyez-en sûr. +Aimez-vous mieux _ostrea arcuata_, autrement la gryphée arquée du lias +inférieur? + +--Je la trouve jolie, elle ressemble à une lampe antique, mais quel +goût a-t-elle? + +--Je n'en sais rien, répondit le gnome en haussant les épaules. Je +n'ai pas vécu de son temps. Il y a deux cent cinq espèces principales +d'huîtres fossiles avec leurs variétés et sous-variétés, ce qui forme +un joli total. Je puis vous montrer la variété d'_ostrea arcuata_. +Tenez! mangez-la, si le coeur vous en dit! + +--Oh! oh! à la bonne heure! Celle-ci est belle, et, dans mes meilleurs +jours d'appétit, je pense qu'une douzaine me suffirait. + +--Aussi nous l'appelons _gigantea_. En voulez-vous de plus petites? +Voici une prétendue variété que je ne crois pas être autre chose que +l'_arcuata_ dans son âge tendre. En voulez-vous un plat? On la trouve +à foison dans le sinémurien. + +--Merci! il me faudrait un cure-dent pour les tirer de leur coquille +et trente-six heures à table pour m'en rassasier. + +--Eh bien, voici l'_ostrea cymbium_, du lias moyen. + +--C'est trop gros, ce doit être coriace. + +--Aimez-vous mieux _marshii cristagalli_, du bajocien? + +--Elle est jolie; mais le moyen d'ouvrir toutes ces dentelures en +crête de coq? Vraiment, tout ce que vous me montrez ne vaut pas le +diable! + +--Monsieur n'est pas content de mes échantillons? Voici pourtant la +_gregaria_, dont la dentelure est merveilleuse, et que vous auriez pu +trouver dans les falaises de marne du Calvados. Mais passons +quelques espèces, puisque vous êtes pressé. Traversons l'oolithe. +N'accorderez-vous pas pourtant un regard à _ostrea virgula_, du +kimmeridge clay? + +--Pas de virgule! m'écriai-je impatienté de ces noms barbares. Passez, +passez! + +--Eh bien, monsieur, nous voici dans les terrains crétacés. Voici +_ostrea couloni_, des grès verts, une belle huître, celle-là, +j'espère! Voici _aquila_ (du gault) encore plus grosse; _flabellata +frons_, _carinata_, avec sa longue carène. Mangeriez-vous bien la +douzaine? J'en passe, et des meilleures; mais voici la merveille, +c'est l'_ostrea pes-leonis_ de la craie blanche. Celle-ci ne vous +dit-elle rien? + +Il me tendait un mollusque énorme, tout dentelé, tout plissé, et +revêtu d'un test d'aspect cristallin qui avait réellement bonne mine. + +--Vous ne me ferez pas croire, lui dis-je, que ceci soit une huître! + +--Pardon, c'est une véritable huître, monsieur! + +--Huître vous-même! m'écriai-je furieux. J'avais reçu de sa petite +patte maigre le mollusque nacré sans me douter de son poids. Il était +tel, que, ne m'attendant à rien, je le laissai tomber sur mon pied, ce +qui, ajouté à l'ennui que me causait la nomenclature pédantesque du +gnome, me mit, je l'avoue, dans une véritable colère; et, comme il +riait méchamment, sans paraître offensé le moins du monde d'être +traité d'huître, je voulus lui jeter quelque chose à la tête. Je ne +suis pas cruel, même dans la colère, je l'aurais tué avec l'huître +_pied de lion_; je me contentai de lui lancer dans la figure une +poignée de menue mitraille que je trouvai sous ma main et qui ne lui +fit pas grand mal. + +Mais alors il entra en fureur, et, reculant d'un pas, il saisit un +gros marteau d'acier qu'il brandit d'une main convulsive. + +--Vous n'êtes pas une huître, vous! s'écria-t-il d'une voix +glapissante comme la vague qui se brise sur les galets. Non! vous +n'êtes pas à la hauteur de ce doux mollusque, _ostrea oedulis_ des +temps modernes, qui ne fait de mal à personne et dont vous n'appréciez +le mérite que lorsqu'il est victime de votre voracité. Vous êtes un +Welche, un barbare! vous touchez sans respect à mes fossiles, vous +brisez indignement mes charmantes petites _columbae_ de la craie +blanche, que j'ai recueillies avec tant de soin et d'amour! Quoi! je +vous invite à voir la plus belle collection qui existe dans le pays, +une collection à laquelle ont contribué tous les savants de l'Europe, +et, non content de vouloir tout avaler comme un goinfre ignorant, vous +détériorez mes précieux spécimens! Je vais vous traiter comme vous le +méritez et vous faire sentir ce que pèse le marteau d'un géologue! + +Le danger que je courais dissipa à l'instant même les fumées du +vin blanc, et, voyant que j'étais entouré de fossiles et non de +comestibles, je saisis à temps le bras du gnome et lui arrachai son +arme; mais il s'élança sur moi et s'y attacha comme un poulpe. Cette +étreinte d'un affreux bossu me causa une telle répugnance, que je me +sentis pris de nausées et le menaçai de tout briser dans son musée +d'huîtres s'il ne me lâchait. + +Je ne sais trop alors ce qui se passa. Le gnome était d'une force +surhumaine; je me trouvai étendu par terre, et, alors, ne me +connaissant plus, je ramassai la redoutable _ostrea pes-leonis_ pour +la lui lancer. + +Il prit la fuite et fit bien. Je me relevai et me hâtai de sortir de +l'espèce d'antre qu'il appelait son musée, et je me trouvai sur le +bord de la mer, face à face avec le garçon de l'hôtel où j'avais +déjeuné. + +--Si monsieur désire des huîtres, me dit-il, nous en aurons à dîner. +On m'en a promis douze douzaines. + +--Au diable les huîtres! m'écriai-je. Qu'on ne m'en parle plus jamais! +Oui, que le diable les emporte toutes, depuis la _malercula_ des +terres cuivreuses jusqu'à l'_oedulis_ des temps modernes! + +Le garçon me regarda d'un air stupéfait. Puis, d'un ton de sérénité +philosophique: + +--Je vois ce que c'est, dit-il. Le sauterne était un peu fort; ce +soir, on servira du chablis à monsieur. + +Et, comme j'allais me fâcher, il ajouta gracieusement: + +--Monsieur a été sobre, mais il a déjeuné en compagnie d'un fou, et +c'est cela qui a porté à la tête de monsieur. + +--En compagnie d'un fou? Oui, certes, répondis-je; comment +appelez-vous ce gnome? + +--Monsieur l'appelle par son vrai nom, car c'est ainsi qu'on le +désigne dans le pays. Le gnome, c'est-à-dire le poulpiquet des +huîtres. Ce n'est pas un méchant homme, mais c'est un maniaque qui, +en fait d'huîtres, ne se soucie que de l'écaille. On le tient pour +sorcier: moi, je le crois bête! Monsieur a eu à se plaindre de ses +manières? + +Je ne voulus pas raconter à ce garçon d'hôtel ma ridicule aventure, et +je m'éloignai, résolu à faire une bonne promenade sur le rivage, afin +de regagner l'appétit nécessaire pour le dîner. + +Mais je n'allai pas loin. Un invincible besoin de dormir s'empara +de moi, et je dus m'étendre sur le sable en un coin abrité. Quand +j'ouvris les yeux, la nuit était venue et la mer montait. Il n'était +que temps d'aller dîner et je marchai avec peine sur les mille débris +que rapporte sur la grève la marée qui lèche les rivages, vieux +souliers, vieux chapeaux, varechs gluants, débris d'embarcation +couverts d'anatifes gâtés et infects, chapelets de petites moules, +cadavres de méduses sur lesquels le pied glisse à chaque pas. Je +me hâtais, saisi d'un dégoût que la mer ne m'avait jamais inspiré, +lorsque je vis errer autour de moi dans l'ombre une forme vague qui, +d'après son exiguïté, ne pouvait être que celle du gnome. J'avais +l'esprit frappé. Je ramassai un pieu apporté par les eaux, et me mis +à sa poursuite. Je le vis ramper dans la vase et chercher à me saisir +les jambes. Un coup vigoureusement appliqué sur l'échine lui fit jeter +un cri si étrange, et il devint si petit, si petit, que je le vis +entrer dans une énorme coquille qui bâillait à mes pieds. Je voulus +m'en emparer: horreur! mes mains ne saisirent qu'une peau velue, +tandis qu'une langue froide se promenait sur mon visage. J'allais +lancer le monstre à la mer, lorsque je reconnus mon bon chien Tom, +que j'avais enfermé dans ma chambre, à l'hôtel, et qui avait réussi à +s'échapper pour venir à ma rencontre. + +Je rentrai alors tout à fait en moi-même et je m'en allai dîner à +l'hôtel, où l'on me servit d'excellentes huîtres à discrétion. +J'avoue que je les mangeai sans appétit. J'avais la tête troublée, et +m'imaginais voir le gnome s'échapper de chaque coquille et gambader +sur la table en se moquant de moi. + +Le lendemain, comme je m'apprêtais à déjeuner, je vis tout à coup le +gnome en personne s'asseoir à mes côtés. + +--Je vous demande pardon, me dit-il, de vous avoir ennuyé beaucoup +hier avec mes fossiles. J'avais encore à vous en montrer quelques-uns +des terrains crétacés, entre autres l'_ostrea spinosa_, qui est fort +curieuse. L'étage de la craie blanche est fort riche en espèces +différentes. Après cela, nous serions arrivés aux terrains tertiaires, +où nous aurions trouvé la _bellovacina_ et la _longirostris_, qui se +rapprochent beaucoup des huîtres contemporaines l'_oedulis_ et la +perlière. + +--Est-ce fini? m'écriai-je, et puis-je espérer qu'aujourd'hui, du +moins, vous me laisserez manger en paix l'_oedulis cancalis_, sans +m'assassiner avec vos fossiles indigestes? + +--Vous avez tort, reprit-il, de mépriser l'étude géologique de +l'huître. Elle caractérise admirablement les étages géologiques; elle +est, comme l'a dit un savant, la médaille commémorative des âges +qui n'ont point d'histoire: elle marque, par ses transformations +successives, le lent et continuel changement des milieux auxquels sa +forme a su se plier. Les unes sont taillées pour la flottaison comme +_arcuata_ et _carinata_. D'autres ont vécu attachées aux roches, comme +_gregaria_ et _deltoïdea_. En général, l'huître, par sa tendance à +l'agglomération, peut servir de modèle aux sociétés humaines. + +--Exemple trop suivi, monsieur! repris-je avec humeur. Je vous +conseille, en vérité, de prêcher l'union des partis, à l'état de bancs +d'huîtres! + +--Ne parions pas politique, monsieur, dit le gnome en souriant. La +science ne s'égare pas sur ce terrain-là. C'est l'étage supérieur des +terrains modernes, qu'on pourrait appeler le _conservator-bank_. + +--Si l'on peut rire avec vous, à la bonne heure! repris-je. Vous me +paraissez mieux disposé qu'hier. + +--Hier! Aurais-je manqué à la politesse et à l'hospitalité? J'en +serais désolé! Vous m'aviez fait boire beaucoup de sauterne et je suis +habitué au cidre. Je me rappelle un peu confusément... + +--Vous ne vous souvenez pas d'avoir voulu m'assassiner? + +--Moi? Dieu m'en garde! Comment un pauvre petit vieux contrefait comme +je le suis, eût-il pu songer à se mesurer avec un gaillard de votre +apparence? + +--Vous vous êtes pourtant jeté sur moi et vous m'avez même terrassé un +instant! + +--Terrassé, moi! Ne serait-ce pas plutôt...? il était fort, le +sauterne! Vous vouliez tout casser chez moi! Mais, puisque nous ne +nous souvenons pas bien ni l'un ni l'autre, achevons d'oublier nos +discordes en déjeunant ensemble de bonne amitié. Je suis venu ici pour +vous prier d'accepter le repas que vous m'avez forcé d'accepter hier. + +Je vis alors que le gnome était un aimable homme, car il me fit servir +un vrai festin où je m'observai sagement à l'endroit des vins et où il +ne fut plus question d'huîtres que pour les déguster. Je repartais à +midi, il m'accompagna jusqu'au chemin de fer en me laissant sa carte: +il s'appelait tout bonnement M. Gaume. + + + + +LA FÉE AUX GROS YEUX + + +Elsie avait une gouvernante irlandaise fort singulière. C'était la +meilleure personne qui fût au monde, mais quelques animaux lui étaient +antipathiques à ce point qu'elle entrait dans de véritables fureurs +contre eux. Si une chauve-souris pénétrait le soir dans l'appartement, +elle faisait des cris ridicules et s'indignait contre les personnes +qui ne couraient pas sus à la pauvre bête. Comme beaucoup de gens +éprouvent de la répugnance pour les chauves-souris, on n'eût pas fait +grande attention à la sienne, si elle ne se fût étendue à de charmants +oiseaux, les fauvettes, les rouges-gorges, les hirondelles et autres +insectivores, sans en excepter les rossignols, qu'elle traitait de +cruelles bêtes. Elle s'appelait miss Barbara ***, mais on lui avait +donné le surnom de _fée aux gros yeux_; _fée_, parce qu'elle était +très-savante et très-mystérieuse; _aux gros yeux_, parce qu'elle avait +d'énormes yeux clairs saillants et bombés, que la malicieuse Elsie +comparait à des bouchons de carafe. + +Elsie ne détestait pourtant pas sa gouvernante, qui était pour elle +l'indulgence et la patience mêmes: seulement, elle s'amusait de ses +bizarreries et surtout de sa prétention à voir mieux que les autres, +bien qu'elle eût pu gagner le grand prix de myopie au concours de la +conscription. Elle ne se doutait pas de la présence des objets, à +moins qu'elle ne les touchât avec son nez, qui par malheur était des +plus courts. + +Un jour qu'elle avait donné du front dans une porte à demi ouverte, la +mère d'Elsie lui avait dit: + +--Vraiment, à quelque jour, vous vous ferez grand mal! Je vous assure, +ma chère Barbara, que vous devriez porter des lunettes. + +Barbara lui avait répondu avec vivacité: + +--Des lunettes, moi? Jamais! je craindrais de me gâter la vue! + +Et, comme on essayait de lui faire comprendre que sa vue ne pouvait +pas devenir plus mauvaise, elle avait répliqué, sur un ton de +conviction triomphante, qu'elle ne changerait avec qui que ce soit les +trésors de sa vision. Elsie voyait les plus petits objets comme +les autres avec les loupes les plus fortes; ses yeux étaient deux +lentilles de microscope qui lui révélaient à chaque instant des +merveilles inappréciables aux autres. Le fait est qu'elle comptait +les fils de la plus fine batiste et les mailles des tissus les plus +déliés, là où Elsie, qui avait ce qu'on appelle de bons yeux, ne +voyait absolument rien. + +Longtemps on l'avait surnommée _miss Frog_ (grenouille), et puis on +l'appela _miss Maybug_ (hanneton), parce qu'elle se cognait partout; +enfin, le nom de fée aux gros yeux prévalut, parce qu'elle était trop +instruite et trop intelligente pour être comparée à une bête, et aussi +parce que tout le monde, en voyant les découpures et les broderies +merveilleuses qu'elle savait faire, disait: + +--C'est une véritable fée! + +Barbara ne semblait pas indifférente à ce compliment, et elle avait +coutume de répondre: + +--Qui sait? Peut-être! peut-être! + +Un jour, Elsie lui demanda si elle disait sérieusement une pareille +chose, et miss Barbara répéta d'un air malin: + +--Peut-être, ma chère enfant, peut-être! + +Il n'en fallut pas davantage pour exciter la curiosité d'Elsie; elle +ne croyait plus aux fées, car elle était déjà grandelette, elle avait +bien douze ans. Mais elle regrettait fort de n'y plus croire, et il +n'eût pas fallu la prier beaucoup pour qu'elle y crût encore. + +Le fait est que miss Barbara avait d'étranges habitudes. Elle ne +mangeait presque rien et ne dormait presque pas. On n'était même pas +bien certain qu'elle dormît, car on n'avait jamais vu son lit défait. +Elle disait qu'elle le refaisait, elle-même chaque jour, de grand +matin, en s'éveillant, parce qu'elle ne pouvait dormir que dans un lit +dressé à sa guise. Le soir, aussitôt qu'Elsie quittait le salon en +compagnie de sa bonne qui couchait auprès d'elle, miss Barbara se +retirait avec empressement dans le pavillon qu'elle avait choisi et +demandé pour logement, et on assurait qu'on y voyait de la lumière +jusqu'au jour. On prétendait même que, la nuit, elle se promenait avec +une petite lanterne en parlant tout haut avec des êtres invisibles. + +La bonne d'Elsie en disait tant, qu'un beau soir, Elsie éprouva un +irrésistible désir de savoir ce qui se passait chez sa gouvernante et +de surprendre les mystères du pavillon. + +Mais comment oser aller la nuit dans un pareil endroit? Il fallait +faire au moins deux cents pas à travers un massif de lilas que +couvrait un grand cèdre, suivre sous ce double ombrage une allée +étroite, sinueuse et toute noire! + +--Jamais, pensa Elsie, je n'aurai ce courage-là. + +Les sots propos des bonnes l'avaient rendue peureuse. Aussi ne s'y +hasarda-t-elle pas. Mais elle se risqua pourtant le lendemain à +questionner Barbara sur l'emploi de ses longues veillées. + +--Je m'occupe, répondit tranquillement la fée aux gros yeux. Ma +journée entière vous est consacrée; le soir m'appartient. Je l'emploie +à travailler pour mon compte. + +--Vous ne savez donc pas tout, que vous étudiez toujours? + +--Plus on étudie, mieux on voit qu'on ne sait rien encore. + +--Mais qu'est-ce que vous étudiez donc tant? Le latin? le grec? + +--Je sais le grec et le latin. C'est autre chose qui m'occupe. + +--Quoi donc? Vous ne voulez pas le dire? + +--Je regarde ce que moi seule je peux voir. + +--Vous voyez quoi? + +--Permettez-moi de ne pas vous le dire; vous voudriez le voir aussi, +et vous ne pourriez pas ou vous le verriez mal, ce qui serait un +chagrin pour vous. + +--C'est donc bien beau, ce que vous voyez? + +--Plus beau que tout ce que vous avez vu et verrez jamais de beau dans +vos rêves. + +--Ma chère miss Barbara, faites-le-moi voir, je vous en supplie! + +--Non, mon enfant, jamais! Cela ne dépend pas de moi. + +--Eh bien, je le verrai! s'écria Elsie dépitée. J'irai la nuit chez +vous, et vous ne me mettrez pas dehors. + +--Je ne crains pas votre visite. Vous n'oseriez jamais venir! + +--Il faut donc du courage pour assister à vos sabbats? + +--Il faut de la patience et vous en manquez absolument. + +Elsie prit de l'humeur et parla d'autre chose. Puis elle revint à la +charge et tourmenta si bien la fée, que celle-ci promit de la conduire +le soir à son pavillon, mais en l'avertissant qu'elle ne verrait rien +ou ne comprendrait rien à ce qu'elle verrait. + +Voir! voir quelque chose de nouveau, d'inconnu, quelle soif, quelle +émotion pour une petite fille curieuse! Elsie n'eut pas d'appétit à +dîner, elle bondissait involontairement sur sa chaise, elle comptait +les heures, les minutes. Enfin, après les occupations de la soirée, +elle obtint de sa mère la permission de se rendre au pavillon avec sa +gouvernante. + +A peine étaient-elles dans le jardin qu'elles firent une rencontre +dont miss Barbara parut fort émue. C'était pourtant un homme +d'apparence très-inoffensive que M. Bat, le précepteur des frères +d'Elsie. Il n'était pas beau: maigre, très-brun, les oreilles et le +nez pointus, et toujours vêtu de noir de la tête aux pieds, avec +des habits à longues basques, très-pointues aussi. Il était timide, +craintif même; hors de ses leçons, il disparaissait comme s'il eût +éprouvé le besoin de se cacher. Il ne parlait jamais à table, et le +soir, en attendant l'heure de présider au coucher de ses élèves, il se +promenait en rond sur la terrasse du jardin, ce qui ne faisait de mal +à personne, mais paraissait être l'indice d'une tête sans réflexion +livrée à une oisiveté stupide. Miss Barbara n'en jugeait pas ainsi. +Elle avait M. Bat en horreur, d'abord à cause de son nom qui signifie +chauve-souris en anglais. Elle prétendait que, quand on a le malheur +de porter un pareil nom, il faut s'expatrier afin de pouvoir s'en +attribuer un autre en pays étranger. Et puis elle avait toute sorte +de préventions contre lui, elle lui en voulait d'être de bon appétit, +elle le croyait vorace et cruel. Elle assurait que ses bizarres +promenades en rond dénotaient les plus funestes inclinations et +cachaient les plus sinistres desseins. + +Aussi, lorsqu'elle le vit sur la terrasse, elle frissonna. Elsie +sentit trembler son bras auquel le sien s'était accroché. Qu'y +avait-il de surprenant à ce que M. Bat, qui aimait le grand air, fût +dehors jusqu'au moment de la retraite de ses élèves, qui se couchaient +plus tard qu'Elsie, la plus jeune des trois? Miss Barbara n'en fut pas +moins scandalisée, et, en passant près de lui, elle ne put se retenir +de lui dire d'un ton sec: + +--Est-ce que vous comptez rester là toute la nuit? + +M. Bat fit un mouvement pour s'enfuir; mais, craignant d'être impoli, +il s'efforça pour répondre et répondit sous forme de question: + +--Est-ce que ma présence gêne quelqu'un, et désire-t-on que je rentre? + +--Je n'ai pas d'ordres à vous donner, reprit Barbara avec aigreur, +mais il m'est permis de croire que vous seriez mieux au parloir avec +la famille. + +--Je suis mal au parloir, répondit modestement le précepteur, mes +pauvres yeux y souffrent cruellement de la chaleur et de la vive +clarté des lampes. + +--Ah! vos yeux craignent la lumière? J'en étais sûre! Il vous faut +tout au plus le crépuscule? Vous voudriez pouvoir voler en rond toute +la nuit? + +--Naturellement! répondit le précepteur en s'efforçant de rire pour +paraître aimable: ne suis-je pas une _bat_? + +--Il n'y a pas de quoi se vanter! s'écria Barbara en frémissant de +colère. + +Et elle entraîna Elsie interdite, dans l'ombre épaisse de la petite +allée. + +--Ses yeux, ses pauvres yeux! répétait Barbara en haussant +convulsivement les épaules; attends que je te plaigne, animal féroce! + +--Vous êtes bien dure pour ce pauvre homme, dit Elsie. Il a vraiment +la vue sensible au point de ne plus voir du tout aux lumières. + +--Sans doute, sans doute! Mais comme il prend sa revanche dans +l'obscurité! C'est un nyctalope et, qui plus est, un presbyte. + +Elsie ne comprit pas ces épithètes, qu'elle crut déshonorantes et dont +elle n'osa pas demander l'explication. Elle était encore dans l'ombre +de l'allée qui ne lui plaisait nullement et voyait enfin s'ouvrir +devant elle le sombre berceau au fond duquel apparaissait le pavillon +blanchi par un clair regard de la lune à son lever, lorsqu'elle recula +en forçant miss Barbara à reculer aussi. + +--Qu'y a-t-il? dit la dame aux gros yeux, qui ne voyait rien du tout. + +--Il y a... il n'y a rien, répondit Elsie embarrassée. Je voyais un +homme noir devant nous, et, à présent, je distingue M. Bat qui passe +devant la porte du pavillon. C'est lui qui se promène dans votre +parterre. + +--Ah! s'écria miss Barbara indignée, je devais m'y attendre. Il me +poursuit, il m'épie, il prétend dévaster mon ciel! Mais ne craignez +rien, chère Elsie, je vais le traiter comme il le mérite. + +Elle s'élança en avant. + +--Ah çà! monsieur, dit-elle en s'adressant à un gros arbre sur lequel +la lune projetait l'ombre des objets, quand cessera la persécution +dont vous m'obsédez? + +Elle allait faire un beau discours, lorsque Elsie l'interrompit en +l'entraînant vers la porte du pavillon et en lui disant: + +--Chère miss Barbara, vous vous trompez, vous croyez parler à M. Bat +et vous parlez à votre ombre. M. Bat est déjà loin, je ne le vois plus +et je ne pense pas qu'il ait eu l'idée de nous suivre. + +--Je pense le contraire, moi, répondit la gouvernante. Comment vous +expliquez-vous qu'il soit arrivé ici avant nous, puisque nous l'avions +laissé derrière et ne l'avons ni vu ni entendu passer à nos côtés? + +--Il aura marché à travers les plates-bandes, reprit Elsie; c'est +le plus court chemin et c'est celui que je prends souvent quand le +jardinier ne me regarde pas. + +--Non, non! dit miss Barbara avec angoisse, il a pris par-dessus les +arbres. Tenez, vous qui voyez loin, regardez au-dessus de votre tête! +Je parie qu'il rôde devant mes fenêtres! + +Elsie regarda et ne vit rien que le ciel, mais, au bout d'un instant, +elle vit l'ombre mouvante d'une énorme chauve-souris passer et +repasser sur les murs du pavillon. Elle n'en voulut rien dire à miss +Barbara, dont les manies l'impatientaient en retardant la satisfaction +de sa curiosité. Elle la pressa d'entrer chez elle en lui disant qu'il +n'y avait ni chauve-souris ni précepteur pour les épier. + +--D'ailleurs, ajouta-t-elle, en entrant dans le petit parloir du +rez-de-chaussée, si vous êtes inquiète, nous pourrons fort bien fermer +la fenêtre et les rideaux. + +--Voilà qui est impossible! répondit Barbara. Je donne un bal et c'est +par la fenêtre que mes invités doivent se présenter chez moi. + +--Un bal! s'écria Elsie stupéfaite, un bal dans ce petit appartement? +des invités qui doivent entrer par la fenêtre? Vous vous moquez de +moi, miss Barbara. + +--Je dis un bal, un grand bal, répondit Barbara en allumant une lampe +qu'elle posa sur le bord de la fenêtre; des toilettes magnifiques, un +luxe inouï! + +--Si cela est, dit Elsie ébranlée par l'assurance de sa gouvernante, +je ne puis rester ici dans le pauvre costume où je suis. Vous eussiez +dû m'avertir, j'aurais mis ma robe rose et mon collier de perles. + +--Oh! ma chère, répondit Barbara en plaçant une corbeille de fleurs à +côté de la lampe, vous auriez beau vous couvrir d'or et de pierreries, +vous ne feriez pas le moindre effet à côté de mes invités. + +Elsie un peu mortifiée garda le silence et attendit. Miss Barbara mit +de l'eau et du miel dans une soucoupe en disant: + +--Je prépare les rafraîchissements. + +Puis, tout à coup, elle s'écria: + +--En voici un! c'est la princesse _nepticula marginicollella_ avec sa +tunique de velours noir traversée d'une large bande d'or. Sa robe est +en dentelle noire avec une longue frange. Présentons-lui une feuille +d'orme, c'est le palais de ses ancêtres où elle a vu le jour. +Attendez! Donnez-moi cette feuille de pommier pour sa cousine +germaine, la belle _malella_, dont la robe noire a des lames d'argent +et dont la jupe frangée est d'un blanc nacré. Donnez-moi du genêt en +fleurs, pour réjouir les yeux de ma chère _cemiostoma spartifoliella_, +qui approche avec sa toilette blanche à ornements noir et or. Voici +des roses pour vous, marquise _nepticula centifoliella_. Regardez, +chère Elsie! admirez cette tunique grenat bordée d'argent. Et ces deux +illustres lavernides: _linneella_, qui porte sur sa robe une écharpe +orange brodée d'or, tandis que _schranckella_ a l'échappe orange +lamée d'argent. Quel goût, quelle harmonie dans ces couleurs voyantes +adoucies par le velouté des étoffes, la transparence des franges +soyeuses et l'heureuse répartition des quantités! L'adélide +_panzerella_ est toute en drap d'or bordé de noir, sa jupe est lilas à +frange d'or. Enfin, la pyrale _rosella_, que voici et qui est une des +plus simples, a la robe de dessus d'un rose vif teintée de blanc sur +les bords. Quel heureux effet produit sa robe de dessous d'un brun +clair! Elle n'a qu'un défaut, c'est d'être un peu grande; mais voici +venir une troupe de véritables mignonnes exquises. Ce sont des +tinéines vêtues de brun et semées de diamants, d'autres blanches avec +des perles sur de la gaze. _Dispunctella_ a dix gouttes d'or sur +sa robe d'argent. Voici de très-grands personnages d'une taille +relativement imposante: c'est la famille des adélides avec leurs +antennes vingt fois plus longues que leur corps, et leur vêtement d'or +vert à reflets rouges ou violets qui rappellent la parure des plus +beaux colibris. Et, à présent, voyez! voyez la foule qui se presse! il +en viendra encore, et toujours! et vous, vous ne saurez laquelle de +ces reines du soir admirer le plus pour la splendeur de son costume et +le goût exquis de sa toilette. Les moindres détails du corsage, des +antennes et des pattes sont d'une délicatesse inouïe et je ne pense +pas que vous ayez jamais vu nulle part de créatures aussi parfaites. A +présent, remarquez la grâce de leurs mouvements, la folle et charmante +précipitation de leur vol, la souplesse de leurs antennes qui est un +langage, la gentillesse de leurs attitudes. N'est-ce pas, Elsie, que +c'est là une fête inénarrable, et que toutes les autres créatures sont +laides, monstrueuses et méchantes en comparaison de celles-ci? + +--Je dirai tout ce que vous voudrez pour vous faire plaisir, répondit +Elsie désappointée, mais la vérité est que je ne vois rien ou presque +rien de ce que vous me décrivez avec tant d'enthousiasme. J'aperçois +bien autour de ces fleurs et de cette lampe, des vols de petits +papillons microscopiques, mais je distingue à peine des points +brillants et des points noirs, et je crains que vous ne puisiez dans +votre imagination les splendeurs dont il vous plaît de les revêtir. + +--Elle ne voit pas! elle ne distingue pas! s'écria douloureusement la +fée aux gros yeux. Pauvre petite! j'en étais sûre! Je vous l'avais +bien dit, que votre infirmité vous priverait des joies que je savoure! +Heureusement, j'ai su compatir à la débilité de vos organes; voici un +instrument dont je ne me sers jamais, moi, et que j'ai emprunté pour +vous à vos parents. Prenez et regardez. + +Elle offrait à Elsie une forte loupe, dont, faute d'habitude, Elsie +eut quelque peine à se servir. Enfin, elle réussit, après une certaine +fatigue, à distinguer la réelle et surprenante beauté d'un de ces +petits êtres; elle en fixa un autre et vit que miss Barbara ne l'avait +pas trompée: l'or, la pourpre, l'améthyste, le grenat, l'orange, les +perles et les roses se condensaient en ornements symétriques sur +les manteaux et les robes de ces imperceptibles personnages. Elsie +demandait naïvement pourquoi tant de richesse et de beauté étaient +prodiguées à des êtres qui vivent tout au plus quelques jours et qui +volent la nuit, à peine saisissables au regard de l'homme. + +--Ah! voilà! répondit en riant la fée aux gros yeux. Toujours la +même question! Ma pauvre Elsie, les grandes personnes la font aussi, +c'est-à-dire qu'elles n'ont, pas plus que les enfants, l'idée saine +des lois de l'univers. Elles croient que tout a été créé pour l'homme +et que ce qu'il ne voit pas ou ne comprend pas, ne devrait pas +exister. Mais moi, la fée aux gros yeux, comme on m'appelle, je sais +que ce qui est simplement beau est aussi important que ce que l'homme +utilise, et je me réjouis quand je contemple des choses ou des êtres +merveilleux dont personne ne songe à tirer parti. Mes chers petits +papillons sont répandus par milliers de milliards sur la terre, ils +vivent modestement en famille sur une petite feuille, et personne n'a +encore eu l'idée de les tourmenter. + +--Fort bien, dit Elsie, mais les oiseaux, les fauvettes, les +rossignols s'en nourrissent, sans compter les chauves-souris! + +--Les chauves-souris! Ah! vous m'y faites songer! La lumière qui +attire mes pauvres petits amis et qui me permet de les contempler, +attire aussi ces horribles bêtes qui rôdent des nuits entières, la +gueule ouverte, avalant tout ce qu'elles rencontrent. Allons, le bal +est fini, éteignons cette lampe. Je vais allumer ma lanterne, car la +lune est couchée, et je vais vous reconduire au château. + +Comme elles descendaient les marches du petit perron du pavillon: + +--Je vous l'avais bien dit, Elsie, ajouta miss Barbara, vous avez été +déçue dans votre attente, vous n'avez vu qu'imparfaitement mes petites +fées de la nuit et leur danse fantastique autour de mes fleurs. Avec +une loupe, on ne voit qu'un objet à la fois, et, quand cet objet est +un être vivant, on ne le voit qu'au repos. Moi, je vois tout mon cher +petit monde à la fois, je ne perds rien de ses allures et de ses +fantaisies. Je vous en ai montré fort peu aujourd'hui. La soirée était +trop fraîche et le vent ne donnait pas du bon côté. C'est dans les +nuits d'orage que j'en vois des milliers se réfugier chez moi, ou que +je les surprends dans leurs abris de feuillage et de fleurs. Je vous +en ai nommé quelques-uns, mais il y en a une multitude d'autres qui, +selon la saison, éclosent à une courte existence d'ivresse, de parure +et de fêtes. On ne les connaît pas tous, bien que certaines personnes +savantes et patientes les étudient avec soin et que l'on ait publié +de gros livres où ils sont admirablement représentés avec un fort +grossissement pour les yeux faibles; mais ces livres ne suffisent pas, +et chaque personne bien douée et bien intentionnée peut grossir le +catalogue acquis à la science par des découvertes et des observations +nouvelles. Pour ma part, j'en ai trouvé un grand nombre qui n'ont +encore ni leurs noms ni leurs portraits publiés, et je m'ingénie à +réparer à leur profit l'ingratitude ou le dédain de la science. Il est +vrai qu'ils sont si petits, si petits, que peu de personnes daigneront +les observer. + +--Est-ce qu'il y en a de plus petits que ceux que vous m'avez montrés? +dit Elsie, qui voyant miss Barbara arrêtée sur le perron, s'était +appuyée sur la rampe. + +Elsie avait veillé plus tard que de coutume, elle n'avait pas eu toute +la surprise et tout le plaisir qu'elle se promettait et le sommeil +commençait à la gagner. + +--Il y a des êtres infiniment petits, dont on ne devrait pas parler +sans respect, répliqua miss Barbara, qui ne faisait pas attention à la +fatigue de son élève. Il y en a qui échappent au regard de l'homme et +aux plus forts grossissements des instruments. Du moins je le présume +et je le crois, moi qui en vois plus que la plupart des gens n'en +peuvent voir. Qui peut dire à quelles dimensions, apparentes pour +nous, s'arrête la vie universelle? Qui nous prouve que les puces n'ont +pas des puces, lesquelles nourrissent à leur tour des puces qui en +nourrissent d'autres, et ainsi jusqu'à l'infini? Quant aux papillons, +puisque les plus petits que nous puissions apercevoir sont +incontestablement plus beaux que les gros, il n'y a pas de raison pour +qu'il n'en existe pas une foule d'autres encore plus beaux et plus +petits dont les savants ne soupçonneront jamais l'existence. + +Miss Barbara en était là de sa démonstration, sans se douter qu'Elsie, +qui s'était laissée glisser sur les marches du perron, dormait de +tout son coeur, lorsqu'un choc inattendu enleva brusquement la petite +lanterne des mains de la gouvernante et fit tomber cet objet sur les +genoux d'Elsie réveillée en sursaut. + +--Une chauve-souris! une chauve-souris! s'écria Barbara éperdue en +cherchant à ramasser la lanterne éteinte et brisée. + +Elsie s'était vivement levée sans savoir où elle était. + +--Là! là! criait Barbara, sur votre jupe, l'horrible bête est tombée +aussi, je l'ai vue tomber, elle est sur vous! + +Elsie n'avait pas peur des chauves-souris, mais elle savait que, si +un choc léger les étourdit, elles ont de bonnes petites dents pour +mordre, quand on veut les prendre, et, avisant un point noir sur sa +robe, elle le saisit dans son mouchoir en disant: + +--Je la tiens, tranquillisez-vous, miss Barbara, je la tiens bien! + +--Tuez-la, étouffez-la, Elsie! Serrez bien fort, étouffez ce mauvais +génie, cet affreux précepteur qui me persécute! + +Elsie ne comprenait plus rien à la folie de sa gouvernante; elle +n'aimait pas à tuer et trouvait les chauves-souris fort utiles, vu +qu'elles détruisent une multitude de cousins et d'insectes nuisibles. +Elle secoua son mouchoir instinctivement pour faire échapper le pauvre +animal; mais quelle fut sa surprise, quelle fut sa frayeur en voyant +M. Bat s'échapper du mouchoir et s'élancer sur miss Barbara, comme +s'il eût voulu la dévorer! + +Elsie s'enfuit à travers les plates-bandes, en proie à une terreur +invincible. Mais, au bout de quelques instants, elle fut prise de +remords, se retourna et revint sur ses pas pour porter secours à son +infortunée gouvernante. Miss Barbara avait disparu et la chauve-souris +volait en rond autour du pavillon. + +--Mon Dieu! s'écria Elsie désespérée, cette bête cruelle a avalé ma +pauvre fée! Ah! si j'avais su, je ne lui aurais pas sauvé la vie! + +La chauve-souris disparut et M. Bat se trouva devant Elsie. + +--Ma chère enfant, lui dit-il, c'est bien et c'est raisonnable de +sauver la vie à de pauvres persécutés. Ne vous repentez pas d'une +bonne action, miss Barbara n'a eu aucun mal. En l'entendant crier, +j'étais accouru, vous croyant l'une et l'autre menacées de quelque +danger sérieux. Votre gouvernante s'est réfugiée et barricadée chez +elle en m'accablant d'injures que je ne mérite pas. Puisqu'elle vous +abandonne à ce qu'elle regarde comme un grand péril, voulez-vous me +permettre de vous reconduire à votre bonne, et n'aurez-vous point peur +de moi? + +--Vraiment, je n'ai jamais eu peur de vous, monsieur Bat, répondit +Elsie, vous n'êtes point méchant, mais vous êtes fort singulier. + +--Singulier, moi? Qui peut vous faire penser que j'aie une singularité +quelconque? + +--Mais... je vous ai tenu dans mon mouchoir tout à l'heure, monsieur +Bat, et permettez-moi de vous dire que vous vous exposiez beaucoup, +car, si j'avais écouté miss Barbara, c'était fait de vous! + +--Chère miss Elsie, répondit le précepteur en riant, je comprends +maintenant ce qui s'est passé et je vous bénis de m'avoir soustrait à +la haine de cette pauvre fée, qui n'est pas méchante non plus, mais +qui est bien plus singulière que moi! + +Quand Elsie eut bien dormi, elle trouva fort invraisemblable que M. +Bat eût le pouvoir de devenir homme ou bête à volonté. A déjeuner, +elle remarqua qu'il avalait avec délices des tranches de boeuf +saignant, tandis que miss Barbara ne prenait que du thé. Elle en +conclut que le précepteur n'était pas homme à se régaler de _micros_, +et que la gouvernante suivait un régime propre à entretenir ses +vapeurs. + + +FIN + + + + +TABLE + + +LE CHÊNE PARLANT + +LE CHIEN ET LA FLEUR SACRÉE + +L'ORGUE DU TITAN + +CE QUE DISENT LES FLEURS + +LE MARTEAU ROUGE + +LA FÉE POUSSIÈRE + +LE GNOME DES HUITRES + +LA FÉE AUX GROS YEUX + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES D'UNE GRAND-MÈRE *** + +Updated editions will replace the previous one--the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the +United States without permission and without paying copyright +royalties. 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Hart was the originator of the Project +Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be +freely shared with anyone. For forty years, he produced and +distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of +volunteer support. + +Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in +the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Contes d'une grand-mre + +Author: George Sand + +Release Date: May 14, 2004 [EBook #12338] +[Date last updated: September 20, 2004] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES D'UNE GRAND-MRE *** + + + + +Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file +was produced from images generously made available by the Bibliothque +nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +CONTS D'UNE GRAND'MRE + +LE CHENE PARLANT + +LE CHIEN ET LA FLEUR SACRE +L'ORGUE DU TITAN +CE QUE DISENT LES FLEURS +LE MARTEAU ROUGE +LA FE POUSSIRE +LE GNOME DES HUITRES +LA FE AUX GROS YEUX + +PAR GEORGE SAND + +1876 + + +[Note du transcripteur: Ce text utilise l'orthographe du XIXe sicle: +sige = sige, pige = pige, etc.] + + +CONTES D'UNE GRAND'MRE + + * * * * * + +LE CHNE PARLANT + +A MADEMOISELLE BLANCHE AMIC + + +Il y avait autrefois en la fort de Cernas un gros vieux chne qui +pouvait bien avoir cinq cents ans. La foudre l'avait frapp plusieurs +fois, et il avait d se faire une tte nouvelle, un peu crase, mais +paisse et verdoyante. + +Longtemps ce chne avait eu une mauvaise rputation. Les plus vieilles +gens du village voisin disaient encore que, dans leur jeunesse, ce +chne parlait et menaait ceux qui voulaient se reposer sous son +ombrage. Ils racontaient que deux voyageurs, y cherchant un abri, +avaient t foudroys. L'un d'eux tait mort sur le coup; l'autre +s'tait loign temps et n'avait t qu'tourdi, parce qu'il avait +t averti par une voix qui lui criait: + +--Va-t'en vite! + +L'histoire tait si ancienne qu'on n'y croyait plus gure, et, bien +que cet arbre portt encore le nom de _chne parlant_, les ptours +s'en approchaient sans trop de crainte. Pourtant le moment vint o il +fut plus que jamais rput sorcier aprs l'aventure d'Emmi. + +Emmi tait un pauvre petit gardeur de cochons, orphelin et +trs-malheureux, non-seulement parce qu'il tait mal log, mal nourri +et mal vtu, mais encore parce qu'il dtestait les btes que la misre +le forait soigner. Il en avait peur, et ces animaux, qui sont plus +fins qu'ils n'en ont l'air, sentaient bien qu'il n'tait pas le matre +avec eux. Il s'en allait ds le matin, les conduisant la glande, +dans la fort. Le soir, il les ramenait la ferme, et c'tait piti +de le voir, couvert de mchants haillons, la tte nue, ses cheveux +hrisss par le vent, sa pauvre petite figure ple, maigre, terreuse, +l'air triste, effray, souffrant, chassant devant lui ce troupeau +de btes criardes, au regard oblique, la tte baisse, toujours +menaante. A le voir ainsi courir leur suite sur les sombres +bruyres, dans la vapeur rouge du premier crpuscule, on et dit d'un +follet des landes chass par une rafale. + +Il et pourtant t aimable et joli, ce pauvre petit porcher, s'il et +t soign, propre, heureux comme vous autres, mes chers enfants qui +me lisez. Lui ne savait pas lire, il ne savait rien, et c'est tout au +plus s'il savait parler assez pour demander le ncessaire, et, comme +il tait craintif, il ne le demandait pas toujours, c'tait tant pis +pour lui si on l'oubliait. + +Un soir, les pourceaux rentrrent tout seuls l'table, et le porcher +ne parut pas l'heure du souper. On n'y fit attention que quand la +soupe aux raves fut mange, et la fermire envoya un de ses gars pour +appeler Emmi. Le gars revint dire qu'Emmi n'tait ni l'table, ni +dans le grenier, o il couchait sur la paille. On pensa qu'il tait +all voir sa tante, qui demeurait aux environs, et on se coucha sans +plus songer lui. + +Le lendemain matin, on alla chez la tante, et on s'tonna d'apprendre +qu'Emmi n'avait point pass la nuit chez elle. Il n'avait pas reparu +au village depuis la veille. On s'enquit de lui aux alentours, +personne ne l'avait vu. On le chercha en vain dans la fort. On +pensa que les sangliers et les loups l'avaient mang. Pourtant on ne +retrouva ni sa sarclette--sorte de houlette manche court dont se +servent les porchers,--ni aucune loque de son pauvre vtement; on +en conclut qu'il avait quitt le pays pour vivre en vagabond, et le +fermier dit que ce n'tait pas un grand dommage, que l'enfant n'tait +bon rien, n'aimant pas ses btes et n'ayant pas su s'en faire aimer. + +Un nouveau porcher fut lou pour le reste de l'anne, mais la +disparition d'Emmi effrayait tous les gars du pays; la dernire fois +qu'on l'avait vu, il allait du ct du chne parlant, et c'tait l +sans doute qu'il lui tait arriv malheur. Le nouveau porcher eut bien +soin de n'y jamais conduire son troupeau et les autres enfants se +gardrent d'aller jouer de ce ct-l. + +Vous me demandez ce qu'Emmi tait devenu. Patience, je vais vous le +dire. + +La dernire fois qu'il tait all la fort avec ses btes, il avait +avis quelque distance du gros chne une touffe de favasses en +fleurs. La favasse ou fverole, c'est cette jolie papilionace +grappes roses que vous connaissez, la gesse tubreuse; les tubercules +sont gros comme une noisette, un peu pres quoique sucrs. Les enfants +pauvres en sont friands; c'est une nourriture qui ne cote rien et +que les pourceaux, qui en sont friands aussi, songent seuls leur +disputer. Quand on parle des anciens anachortes vivant de _racines_, +on peut tre certain que le mets le plus recherch de leur austre +cuisine tait, dans nos pays du centre, le tubercule de cette gesse. + +Emmi savait bien que les favasses ne pouvaient pas encore tre bonnes + manger, car on n'tait qu'au commencement de l'automne, mais il +voulait marquer l'endroit pour venir fouiller la terre quand la tige +et la fleur seraient dessches. Il fut suivi par un jeune porc qui +se mit fouiller et qui menaait de tout dtruire, lorsque Emmi, +impatient de voir le ravage inutile de cette bte vorace, lui +allongea un coup de sa sarclette sur le groin. Le fer de la sarclette +tait frachement repass et coupa lgrement le nez du porc, qui jeta +un cri d'alarme. Vous savez comme ces animaux se soutiennent entre +eux, et comme certains de leurs appels de dtresse les mettent tous +en fureur contre l'ennemi commun; d'ailleurs, ils en voulaient depuis +longtemps Emmi, qui ne leur prodiguait jamais ni caresses ni +compliments. Ils se rassemblrent en criant qui mieux mieux et +l'entourrent pour le dvorer. Le pauvre enfant prit la fuite, ils le +poursuivirent; ces btes ont, vous le savez, l'allure effroyablement +prompte; il n'eut que le temps d'atteindre le gros chne, d'en +escalader les asprits et de se rfugier dans les branches. Le +farouche troupeau resta au pied, hurlant, menaant, essayant de fouir +pour abattre l'arbre. Mais le chne parlant avait de formidables +racines qui se moquaient bien d'un troupeau de cochons. Les +assaillants ne renoncrent pourtant leur entreprise qu'aprs le +coucher du soleil. Alors, ils se dcidrent regagner la ferme, et +le petit Emmi, certain qu'ils le dvoreraient s'il y allait avec eux, +rsolut de n'y retourner jamais. + +Il savait bien que le chne passait pour tre un arbre enchant, mais +il avait trop se plaindre des vivants pour craindre beaucoup les +esprits. Il n'avait vcu que de misre et de coups; sa tante tait +trs-dure pour lui: elle l'obligeait garder les porcs, lui qui en +avait toujours eu horreur. Il tait n comme cela, elle lui en faisait +un crime, et, quand il venait la voir en la suppliant de le reprendre +avec elle, elle le recevait, comme on dit, avec une vole de bois +vert. Il la craignait donc beaucoup, et tout son dsir et t de +garder les moutons dans une autre ferme o les gens eussent t moins +avares et moins mauvais pour lui. + +Dans le premier moment aprs le dpart des pourceaux, il ne sentit +que le plaisir d'tre dbarrass de leurs cris farouches et de leurs +menaces, et il rsolut de passer la nuit o il tait. Il avait encore +du pain dans son sac de toile bise, car, durant le sige qu'il avait +soutenu, il n'avait pas eu envie de manger. Il en mangea la moiti, +rservant le reste pour son djeuner; aprs cela, la grce de Dieu! + +Les enfants dorment partout. Pourtant Emmi ne dormait gure. Il tait +malingre, souvent fivreux, et rvait plutt qu'il ne se reposait +l'esprit durant son sommeil. Il s'installa du mieux qu'il put entre +deux matresses branches garnies de mousse, et il eut grande envie de +dormir; mais le vent qui faisait mugir le feuillage et grincer les +branches l'effraya, et il se mit songer aux mauvais esprits, tant +et si bien qu'il s'imagina entendre une voix grle et fche qui lui +disait plusieurs reprises: + +--Va-t'en, va-t'en d'ici! + +D'abord Emmi, tremblant et la gorge serre, ne songea point +rpondre; mais, comme, en mme temps que le vent s'apaisait, la voix +du chne s'adoucissait et semblait lui murmurer l'oreille d'un ton +maternel et caressant: Va-t'en, Emmi, va-t'en! Emmi se sentit le +courage de rpondre: + +--Chne, mon beau chne, ne me renvoie pas. Si je descends, les loups +qui courent la nuit me mangeront. + +--Va, Emmi, va! reprit la voix encore plus radoucie. + +--Mon bon chne parlant, reprit aussi Emmi d'un ton suppliant, ne +m'envoie pas avec les loups. Tu m'as sauv des porcs, tu as t doux +pour moi, sois-le encore. Je suis un pauvre enfant malheureux, et je +ne puis ni ne voudrais te faire aucun mal: garde-moi cette nuit; si tu +l'ordonnes, je m'en irai demain matin. + +La voix ne rpliqua plus, et la lune argenta faiblement les feuilles. +Emmi en conclut qu'il lui tait permis de rester, ou bien qu'il avait +rv les paroles qu'il avait cru entendre. Il s'endormit et, chose +trange, il ne rva plus et ne fit plus qu'un somme jusqu'au jour. Il +descendit alors et secoua la rose qui pntrait son pauvre vtement. + +--Il faut pourtant, se dit-il, que je retourne au village, je dirai + ma tante que mes porcs ont voulu me manger, que j'ai t oblig de +coucher sur un arbre, et elle me permettra d'aller chercher une autre +condition. + +Il mangea le reste de son pain; mais, au moment de se remettre en +route, il voulut remercier le chne qui l'avait protg le jour et la +nuit. + +--Adieu et merci, mon bon chne, dit-il en baisant l'corce, je +n'aurai plus jamais peur de toi, et je reviendrai te voir pour te +remercier encore. + +Il traversa la lande, et il se dirigeait vers la chaumire de sa +tante, lorsqu'il entendit parler derrire le mur du jardin de la +ferme. + +--Avec tout a, disait un des gars, notre porcher n'est pas revenu, on +ne l'a pas vu chez sa tante, et il a abandonn son troupeau. C'est un +sans-coeur et un paresseux qui je donnerai une jolie roule de +coups de sabot, pour le punir de me faire mener ses btes aux champs +aujourd'hui sa place. + +--Qu'est-ce que a te fait, de mener les porcs? dit l'autre gars. + +--C'est une honte mon ge, reprit le premier: cela convient un +enfant de dix ans, comme le petit Emmi; mais, quand on en a douze, on +a droit garder les vaches ou tout au moins les veaux. + +Les deux gars furent interrompus par leur pre. + +--Allons vite, dit-il, l'ouvrage! Quant ce porcher de malheur, +si les loups l'ont mang, c'est tant pis pour lui; mais, si je le +retrouve vivant, je l'assomme. Il aura beau aller pleurer chez sa +tante, elle est dcide le faire coucher avec les cochons pour lui +apprendre faire le fier et le dgot. + +Emmi, pouvant de cette menace, se le tint pour dit. Il se cacha dans +une meule de bl, o il passa la journe. Vers le soir, une chvre qui +rentrait l'table, et qui s'attardait lcher je ne sais quelle +herbe, lui permit de la traire. Quand il eut rempli et aval deux ou +trois fois le contenu de sa sbile de bois, il se renfona dans les +gerbes jusqu' la nuit. Quand il fit tout fait sombre et que tout le +monde fut couch, il se glissa jusqu' son grenier et y prit diverses +choses qui lui appartenaient, quelques cus gagns par lui que le +fermier lui avait remis la veille et dont sa tante n'avait pas encore +eu le temps de le dpouiller, une peau de chvre et une peau de mouton +dont il se servait l'hiver, un couteau neuf, un petit pot de terre, un +peu de linge fort dchir. Il mit le tout dans son sac, descendit dans +la cour, escalada la barrire et s'en alla petits pas pour ne pas +faire de bruit; mais, comme il passait prs de l'table porcs, ces +maudites btes le sentirent ou l'entendirent et se prirent crier +avec fureur. Alors, Emmi, craignant que les fermiers, rveills dans +leur premier sommeil, ne se missent ses trousses, prit sa course et +ne s'arrta qu'au pied du chne parlant. + +--Me voil revenu, mon bon ami, lui dit-il. Permets-moi de passer +encore une nuit dans tes branches. Dis si tu le veux! + +Le chne ne rpondit pas. Le temps tait calme, pas une feuille ne +bougeait. Emmi pensa que qui ne dit mot consent. Tout charg qu'il +tait, il se hissa adroitement jusqu' la grosse enfourchure o il +avait pass la nuit prcdente, et il y dormit parfaitement bien. + +Le jour venu, il se mit en qute d'un endroit convenable pour cacher +son argent et son bagage, car il n'tait encore dcid rien sur les +moyens de s'loigner du pays sans tre vu et ramen de force la +ferme. Il grimpa au-dessus de la place o il se trouvait. Il dcouvrit +alors dans le tronc principal du gros arbre un trou noir fait par la +foudre depuis bien longtemps, car le bois avait form tout autour un +gros bourrelet d'corce. Au fond de cette cachette, il y avait de la +cendre et de menus clats de bois hachs par le tonnerre. + +--Vraiment, se dit l'enfant, voil un lit trs-doux et trs-chaud o +je dormirai sans risque de tomber en rvant. Il n'est pas grand, mais +il l'est assez pour moi. Voyons pourtant s'il n'est pas habit par +quelque mchante bte. + +Il fureta tout l'intrieur de ce refuge, et vit qu'il tait perc par +en haut, ce qui devait amener un peu d'humidit dans les temps de +pluie. Il se dit qu'il tait bien facile de boucher ce trou avec de la +mousse. Une chouette avait fait son nid dans le conduit. + +--Je ne te drangerai pas, pensa Emmi, mais je fermerai la +communication. Comme cela, nous serons chacun chez nous. + +Quand il eut prpar son nid pour la nuit suivante et install son +bagage en sret, il s'assit dans son trou, les jambes dehors appuyes +sur une branche, et se mit songer vaguement la possibilit de +vivre dans un arbre; mais il et souhait que cet arbre ft au coeur +de la fort au lieu d'tre auprs de la lisire, expos aux regards +des bergers et porchers qui y amenaient leurs troupeaux. Il ne pouvait +prvoir que, par suite de sa disparition, l'arbre deviendrait un objet +de crainte, et que personne n'en approcherait plus. + +La faim commenait se faire sentir, et, bien qu'il ft trs-petit +mangeur, il se ressentait bien de n'avoir rien pris de solide la +veille. Irait-il dterrer les favasses encore vertes qu'il avait +remarques quelques pas de l? ou irait-il jusqu'aux chtaigniers +qui poussaient plus avant dans la fort? + +Comme il se prparait descendre, il vit que la branche sur laquelle +reposaient ses pieds n'appartenait pas son chne. C'tait celle d'un +arbre voisin qui entre-croisait ses belles et fortes ramures avec +celles du chne parlant. Emmi se hasarda sur cette branche et gagna le +chne voisin qui avait, lui aussi, pour proche voisin un autre arbre +facile atteindre. Emmi, lger comme un cureuil, s'aventura ainsi +d'arbre en arbre jusqu'aux chtaigniers o il fit une bonne rcolte. +Les chtaignes taient encore petites et pas trs-mres; mais il n'y +regardait pas de bien prs, et il mit comme qui dirait pied terre +pour les faire cuire dans un endroit bien dsert et bien cach o les +charbonniers avaient fait autrefois une fourne. Le rond marqu par le +feu tait entour de jeunes arbres qui avaient repouss depuis: il y +avait beaucoup de menus dchets demi brls. Emmi n'eut pas de peine + en faire un tas et y mettre le feu au moyen d'un caillou qu'il +battit du dos de son couteau, et il recueillit l'tincelle avec des +feuilles sches, tout en se promettant de faire provision d'amadou sur +les arbres dcrpits, qui ne manquaient pas dans la fort. L'eau d'une +rigole lui permit de faire cuire ses chtaignes dans son petit pot de +terre, couvercle perc, destin cet usage. C'est un meuble dont en +ce pays-l tout ptour est nanti. + +Emmi, qui ne rentrait souvent que le soir la ferme, cause de la +grande distance o il devait mener ses btes, tait donc habitu se +nourrir lui-mme, et il ne fut pas embarrass de cueillir son dessert +de framboises et de mres sauvages sur les buissons de la petite +clairire. + +--Voil, pensa-t-il, ma cuisine et ma salle manger trouves. + +Et il se mit nettoyer le cours du filet d'eau qu'il avait sa +porte. Avec sa sarclette, il enleva les herbes pourries, creusa un +petit rservoir, dbarrassa un petit saut que l'eau faisait dans la +glaise et l'pura avec du sable et des cailloux. Cet ouvrage l'occupa +jusque vers le coucher du soleil. Il ramassa son pot et sa houlette, +et, remontant sur les branches dont il avait prouv la solidit, il +retrouva son chemin d'cureuil, grimpant et sautant d'arbre en arbre +jusqu' son chne. Il rapportait une paisse brasse de fougre et de +mousse bien sche dont il fit son lit dans le trou dj nettoy. Il +entendit bien la chouette sa voisine qui s'inquitait et grognait +au-dessus de sa tte. + +--Ou elle dlogera, pensa-t-il, ou elle s'y habituera. Le bon chne ne +lui appartient pas plus qu' moi. + +Habitu vivre seul, Emmi ne s'ennuya pas. tre dbarrass de la +compagnie des pourceaux fut mme pour lui une source de bonheur +pendant plusieurs jours. Il s'accoutuma entendre hurler les loups. +Il savait qu'ils restaient au coeur de la fort et n'approchaient +gure de la rgion o il se trouvait. Les troupeaux n'y venant plus, +les compres ne s'en approchaient plus du tout. Et puis Emmi apprit +connatre leurs habitudes. En pleine fort, il n'en rencontrait jamais +dans les journes claires. Ils n'avaient de hardiesse que dans les +temps de brouillard, et encore cette hardiesse n'tait-elle pas +grande. Ils suivaient quelquefois Emmi distance, mais il lui +suffisait de se retourner et d'imiter le bruit d'un fusil qu'on arme +en frappant son couteau contre le fer de sa sarclette pour les mettre +en fuite. Quant aux sangliers, Emmi les entendait quelquefois, il ne +les voyait jamais; ce sont des animaux mystrieux qui n'attaquent +jamais les premiers. + +Quand il vit approcher l'poque de la cueillette des chtaignes, +il fit sa provision qu'il cacha dans un autre arbre creux peu de +distance de son chne; mais les rats et les mulots les lui disputrent +si bien, qu'il dut les enterrer dans le sable, o elles se +conservrent jusqu'au printemps. D'ailleurs, Emmi avait largement de +quoi se nourrir. La lande tant devenue absolument dserte, il put +s'aventurer la nuit jusqu'aux endroits cultivs et y dterrer des +pommes de terre et des raves; mais c'tait voler et la chose lui +rpugnait. Il amassa quantit de favasses dans les jachres et fit des +lacets pour prendre des alouettes en ramassant de et del des crins +laisss aux buissons par les chevaux au pturage. Les ptours savent +tirer parti de tout et ne laissent rien perdre. Emmi ramassa assez de +flocons de laine sur les pines des cltures pour se faire une espce +d'oreiller; plus tard, il se fabriqua une quenouille et un fuseau et +apprit tout seul filer. Il se fit des aiguilles tricoter avec du +fil de fer qu'il trouva une barrire mal raccommode, qu'on rpara +encore et qu'il dpouilla de nouveau pour fabriquer des collets +prendre les lapins. Il russit donc se faire des bas et manger de +la viande. Il devint un chasseur des plus habiles; piant jour et nuit +toutes les habitudes du gibier, initi tous les mystres de la lande +et de la fort, il tendit ses piges coup sr et se trouva dans +l'abondance. + +Il eut mme du pain discrtion, grce une vieille mendiante +idiote, qui, toutes les semaines, passait au pied du chne et y +dposait sa besace pleine, pour se reposer. Emmi, qui la guettait, +descendait de son arbre, la tte couverte de sa peau de chvre, et lui +donnait une pice de gibier en change d'une partie de son pain. Si +elle avait peur de lui, sa peur ne se manifestait que par un rire +stupide et une obissance dont elle n'avait du reste point se +repentir. + +Ainsi se passa l'hiver, qui fut trs-doux, et l't suivant, qui fut +chaud et orageux. Emmi eut d'abord grand'peur du tonnerre, car la +foudre frappa plusieurs fois des arbres assez proches du sien; mais il +remarqua que le chne parlant, ayant t cim longtemps auparavant +et s'tant refait une cime en parasol, n'attirait plus le fluide, qui +s'attaquait des arbres plus levs et de forme conique. Il finit par +dormir aux roulements et aux clats du tonnerre sans plus de souci que +la chouette sa voisine. + +Dans cette solitude, Emmi, absorb par le soin incessant d'assurer +sa vie et de prserver sa libert, n'eut pas le temps de connatre +l'ennui. On pouvait le traiter de paresseux, il savait bien, lui, +qu'il avait plus de mal se donner pour vivre seul que s'il ft rest + la ferme. Il acqurait aussi plus d'intelligence, de courage et +de prvision que dans la vie ordinaire. Pourtant, quand cette vie +exceptionnelle fut rgle souhait et qu'elle exigea moins de temps +et de souci, il commena rflchir et sentir sa petite conscience +lui adresser certaines questions embarrassantes. Pourrait-il vivre +toujours ainsi aux dpens de la fort sans servir personne et sans +contenter aucun de ses semblables? Il s'tait pris d'une espce +d'amiti pour la vieille Catiche, l'idiote qui lui cdait son pain +en change de ses lapins et de ses chapelets d'alouettes. Comme elle +n'avait pas de mmoire, ne parlait presque pas et ne racontait par +consquent personne ses entrevues avec lui, il tait arriv se +montrer elle visage dcouvert, et elle ne le craignait plus. Ses +rires hbts laissaient deviner une expression de plaisir quand elle +le voyait descendre de son arbre. Emmi s'tonnait lui-mme de partager +ce plaisir; il ne se disait pas, mais il sentait que la prsence d'une +crature humaine, si dgrade qu'elle soit, est une sorte de bienfait +pour celui qui s'est condamn vivre seul. Un jour qu'elle lui +semblait moins abrutie que de coutume, il essaya de lui parler et de +lui demander o elle demeurait. Elle cessa tout coup de rire, et lui +dit d'une voix nette et d'un ton srieux: + +--Veux-tu venir avec moi, petit? + +--O? + +--Dans ma maison; si tu veux tre mon fils, je te rendrai riche et +heureux. + +Emmi s'tonna beaucoup d'entendre parler distinctement et +raisonnablement la vieille Catiche. La curiosit lui donnait quelque +envie de la croire, mais un coup de vent agita les branches au-dessus +de sa tte, et il entendit la voix du chne lui dire: + +--N'y va pas! + +--Bonsoir et bon voyage, dit-il la vieille; mon arbre ne veut pas +que je le quitte. + +--Ton arbre est un sot, reprit-elle, ou plutt c'est toi qui es une +bte de croire la parole des arbres. + +--Vous croyez que les arbres ne parlent pas? Vous vous trompez bien! + +--Tous les arbres parlent quand le vent se met aprs eux, mais ils ne +savent pas ce qu'ils disent; c'est comme s'ils ne disaient rien. + +Emmi fut fch de cette explication positive d'un fait merveilleux. Il +rpondit Catiche: + +--C'est vous qui radotez, la vieille. Si tous les arbres font comme +vous, mon chne du moins sait ce qu'il veut et ce qu'il dit. + +La vieille haussa les paules, ramassa sa besace et s'loigna en +reprenant son rire d'idiote. + +Emmi se demanda si elle jouait un rle ou si elle avait des moments +lucides. Il la laissa partir et la suivit, en se glissant d'arbre en +arbre sans qu'elle s'en apert. Elle n'allait pas vite et marchait +le dos courb, la tte en avant, la bouche entr'ouverte, l'oeil fix +droit devant elle; mais cet air extnu ne l'empchait pas d'avancer +toujours sans se presser ni se ralentir, et elle traversa ainsi la +fort pendant trois bonnes heures de marche, jusqu' un pauvre hameau +perch sur une colline derrire laquelle d'autres bois s'tendaient +perte de vue. Emmi la vit entrer dans une mchante cahute isole des +autres habitations, qui, pour paratre moins misrables, n'en taient +pas moins un assemblage de quelques douzaines de taudis. Il n'osa pas +s'aventurer plus loin que les derniers arbres de la fort et revint +sur ses pas, bien convaincu que, si la Catiche avait un _chez elle_, +il tait plus pauvre et plus laid que le trou de l'arbre parlant. + +Il regagna son logis du grand chne et n'y arriva que vers le soir, +harass de fatigue, mais content de se retrouver chez lui. Il avait +gagn ce voyage de connatre l'tendue de la fort et la proximit +d'un village; mais ce village paraissait bien plus mal partag que +celui de Cernas, o Emmi avait t lev. C'tait tout pays de landes +sans trace de culture, et les rares bestiaux qu'il avait vus patre +autour des maisons n'avaient que la peau sur les os. Au del, il +n'avait aperu que les sombres horizons des forts. Ce n'est donc pas +de ce ct-l qu'il pouvait songer trouver une condition meilleure +que la sienne. + +Au bout de la semaine, la Catiche arriva l'heure ordinaire. Elle +revenait de Cernas, et il lui demanda des nouvelles de sa tante pour +voir si cette vieille aurait le pouvoir et la volont de lui rpondre +comme la dernire fois. Elle rpondit trs-nettement: + +--La grand'Nanette est remarie, et, si tu retournes chez elle, elle +tchera de te faire mourir pour se dbarrasser de toi. + +--Parlez-vous raisonnablement? dit Emmi; et me dites-vous la vrit? + +--Je te dis la vrit. Tu n'as plus qu' te rendre ton matre pour +vivre avec les cochons, ou chercher ton pain avec moi, ce qui te +vaudrait mieux que tu ne penses. Tu ne pourras pas toujours vivre +dans la fort. Elle est vendue, et sans doute on va abattre les vieux +arbres. Ton chne y passera comme les autres. Crois-moi, petit. On +ne peut vivre nulle part sans gagner de l'argent. Viens avec moi, tu +m'aideras en gagner beaucoup, et, quand je mourrai, je te laisserai +celui que j'ai. + +Emmi tait si tonn d'entendre causer et raisonner l'idiote, qu'il +regarda son arbre et prta l'oreille comme s'il lui demandait conseil. + +--Laisse donc cette vieille bche tranquille, reprit la Catiche. Ne +sois pas si sot et viens avec moi. + +Comme l'arbre ne disait mot, Emmi suivit la vieille, qui, chemin +faisant, lui rvla son secret. + +--Je suis venue au monde loin d'ici, pauvre comme toi et orpheline. +J'ai t leve dans la misre et les coups. J'ai gard aussi les +cochons, et, comme toi, j'en avais peur. Comme toi, je me suis sauve; +mais, en traversant une rivire sur un vieux pont dcrpit, je suis +tombe l'eau d'o on m'a retire comme morte. Un bon mdecin chez +qui on m'a porte m'a fait revenir la vie; mais j'tais idiote, +sourde, et ne pouvant presque plus parler. Il m'a garde par charit, +et, comme il n'tait pas riche, le cur de l'endroit a fait des qutes +pour moi, et les dames m'ont apport des habits, du vin, des douceurs, +tout ce qu'il me fallait. Je commenais me porter mieux, j'tais si +bien soigne! Je mangeais de la bonne viande, je buvais du bon vin +sucr, j'avais l'hiver du feu dans ma chambre, j'tais comme une +princesse, et le mdecin tait content. Il disait: + +--La voil qui entend ce qu'on lui dit. Elle retrouve les mots pour +parler. Dans deux ou trois mois d'ici, elle pourra travailler et +gagner honntement sa vie. + +Et toutes les belles dames se disputaient qui me prendrait chez +elle. + +Je ne fus donc pas embarrasse pour trouver une place aussitt que je +fus gurie; mais je n'avais pas le got du travail, et on ne fut pas +content de moi. J'aurais voulu tre fille de chambre, mais je ne +savais ni coudre ni coiffer; on me faisait tirer de l'eau au puits et +plumer la volaille, cela m'ennuyait. Je quittai l'endroit, croyant +tre mieux ailleurs. Ce fut encore pire, on me traitait de malpropre +et de paresseuse. Mon vieux mdecin tait mort. On me chassa de maison +en maison, et, aprs avoir t l'enfant chri de tout le monde, je +dus quitter le pays comme j'y tais venue, en mendiant mon pain; mais +j'tais plus misrable qu'auparavant. J'avais pris le got d'tre +heureuse, et on me donnait si peu, que j'avais peine de quoi manger. +On me trouvait trop grande et de trop bonne mine pour mendier. On me +disait: + +--Va travailler, grande fainante! c'est une honte ton ge de +courir les chemins quand on peut pierrer les champs six sous par +jour. + +Alors, je fis la boiteuse pour donner croire que je ne pouvais +pas travailler; on trouva que j'tais encore trop forte pour ne rien +faire, et je dus me rappeler le temps o tout le monde avait piti de +moi, parce que j'tais idiote. Je sus retrouver l'air que j'avais dans +ce temps-l, mon habitude de ricaner au lieu de parler, et je fis +si bien mon personnage, que les sous et les miches recommencrent +pleuvoir dans ma besace. C'est comme cela que je cours depuis une +quarantaine d'annes, sans jamais essuyer de refus. Ceux qui ne +peuvent me donner d'argent me donnent du fromage, des fruits et du +pain plus que je n'en peux porter. Avec ce que j'ai de trop pour moi, +j'lve des poulets que j'envoie au march et qui me rapportent gros. +J'ai une bonne maison dans un village o je vais te conduire. Le pays +est malheureux, mais les habitants ne le sont pas. Nous sommes tous +mendiants et infirmes, ou soi-disant tels, et chacun fait sa tourne +dans un endroit o les autres sont convenus de ne pas aller ce +jour-l. Comme a, chacun fait ses affaires comme il veut; mais +personne ne les fait aussi bien que moi, car je m'entends mieux que +personne paratre incapable de gagner ma vie. + +--Le fait est, rpondit Emmi, que jamais je ne vous aurais crue +capable de parler comme vous faites. + +--Oui, oui, reprit la Catiche en riant, tu as voulu m'attraper et +m'effrayer en descendant de ton arbre, coiff en loup-garou, pour +avoir du pain. Moi, je faisais semblant d'avoir peur, mais je le +reconnaissais bien et je me disais: Voil un pauvre gars qui viendra +quelque jour _Oursines-les-Bois_, et qui sera bien content de manger +ma soupe. + +En devisant ainsi, Emmi et la Galiche arrivrent Oursines-les-Bois; +c'tait le nom de l'endroit o demeurait la fausse idiote et qu'Emmi +avait dj vu. + +Il n'y avait pas une me dans ce triste hameau. Les animaux paissaient + et l, sans tre gards, sur une lande fertile en chardons, qui +tait toute la proprit communale des habitants. Une malpropret +rvoltante dans les chemins boueux qui servaient de rues, une odeur +infecte s'exhalant de toutes les maisons, du linge dchir schant sur +des buissons souills par la volaille, des toits de chaume pourri, o +poussaient des orties, un air d'abandon cynique, de pauvret simule +ou volontaire, c'tait de quoi soulever de dgot le coeur d'Emmi, +habitu aux verdures vierges et aux bonnes senteurs de la fort. Il +suivit pourtant la vieille Catiche, qui le fit entrer dans sa hutte de +terre battue, plus semblable une table porcs qu' une habitation. +L'intrieur tait tout diffrent: les murs taient garnis de +paillassons, et le lit avait matelas et couvertures de bonne laine. +Une quantit de provisions de toute sorte: bl, lard, lgumes et +fruits, tonnes de vin et mme bouteilles cachetes. Il y avait de +tout, et, dans l'arrire-cour, l'pinette tait remplie de grasses +volailles et de canards gorgs de pain et de son. + +--Tu vois, dit la Catiche Emmi, que je suis autrement riche que ta +tante; elle me fait l'aumne toutes les semaines, et, si je voulais, +je porterais de meilleurs habits que les siens. Veux-tu voir mes +armoires? Rentrons, et, comme tu dois avoir faim, je vas te faire +manger un souper comme tu n'en as got de ta vie. + +En effet, tandis qu'Emmi admirait le contenu des armoires, la vieille +alluma le feu et tira de sa besace une tte de chvre, qu'elle +fricassa avec des rogatons de toute sorte et o elle n'pargna ni +le sel, ni le beurre rance, ni les lgumes avaris, produit de la +dernire tourne. Elle en fit je ne sais quel plat, qu'Emmi mangea +avec plus d'tonnement que de plaisir et qu'elle le fora d'arroser +d'une demi-bouteille de vin bleu. Il n'avait jamais bu de vin, il +ne le trouva pas bon, mais il but quand mme, et, pour lui donner +l'exemple, la vieille avala une bouteille entire, se grisa et devint +tout fait expansive. Elle se vanta de savoir voler encore mieux que +mendier et alla jusqu' lui montrer sa bourse, qu'elle enterrait sous +une pierre du foyer et qui contenait des pices d'or toutes les +effigies du sicle. Il y en avait bien pour deux mille francs. Emmi, +qui ne savait pas compter, n'apprcia pas autant qu'elle l'et voulu +l'opulence de la mendiante. + +Quand elle lui eut tout montr: + +--A prsent, lui dit-elle, je pense que tu ne voudras plus me quitter. +J'ai besoin d'un gars, et, si tu veux tre mon service, je te ferai +mon hritier. + +--Merci, rpondit l'enfant; je ne veux pas mendier. + +--Eh bien, soit, tu voleras pour moi. + +Emmi eut envie de se fcher, mais la vieille avait parl de le +conduire le lendemain Mauvert, o se tenait une grande foire, et, +comme il avait envie de voir du pays et de connatre les endroits o +on peut gagner sa vie honntement, il rpondit sans montrer de colre: + +--Je ne saurais pas voler, je n'ai jamais appris. + +--Tu mens, reprit Catiche, tu voles trs-habilement la fort de +Cernas son gibier et ses fruits. Crois-tu donc que ces choses-l +n'appartiennent personne? Ne sais-tu pas que celui qui ne travaille +pas ne peut vivre qu'aux dpens d'autrui? Il y a longtemps que cette +fort est quasi abandonne. Le propritaire tait un vieux riche qui +ne s'occupait plus de rien et ne la faisait pas seulement garder. A +prsent qu'il est mort, tout a va changer et tu auras beau te cacher +comme un rat dans des trous d'arbres, on te mettra la main sur le +collet et on te conduira en prison. + +--Eh bien, alors, reprit Emmi, pourquoi voulez-vous m'enseigner +voler pour vous? + +--Parce que, quand on sait, on n'est jamais pris. Tu rflchiras, il +se fait tard, et il faut nous lever demain avec le jour pour aller +la foire. Je vais t'arranger un lit sur mon coffre, un bon lit avec +une _couette_ et une couverture. Pour la premire fois de ta vie, tu +dormiras comme un prince. + +Emmi n'osa rsister. Quand la vieille Catiche ne faisait plus +l'idiote, elle avait quelque chose d'effrayant dans le regard et dans +la voix. Il se coucha et s'tonna d'abord de se trouver si bien; +mais, au bout d'un instant, il s'tonna de se trouver si mal. Ce gros +coussin de plumes l'touffait, la couverture, le manque d'air libre, +la mauvaise odeur de la cuisine et le vin qu'il avait bu, lui +donnaient la fivre. Il se leva tout effar en disant qu'il voulait +dormir dehors, et qu'il mourrait s'il lui fallait passer la nuit +enferm. + +La Catiche ronflait, et la porte tait barricade. Emmi se rsigna +dormir tendu sur la table, regrettant fort son lit de mousse dans le +chne. + +Le lendemain, la Catiche lui confia un panier d'oeufs et six poules + vendre, en lui ordonnant de la suivre distance et de n'avoir pas +l'air de la connatre. + +--Si on savait que je vends, lui dit-elle, on ne me donnerait plus +rien. + +Elle lui fixa le prix qu'il devait atteindre avant de livrer sa +marchandise, tout en ajoutant qu'elle ne le perdrait pas de vue, et +que, s'il ne lui rapportait pas fidlement l'argent, elle saurait bien +le forcer le lui rendre. + +--Si vous vous dfiez de moi, rpondit Emmi offens, portez votre +marchandise vous-mme et laissez-moi m'en aller. + +--N'essaye pas de fuir, dit la vieille, je saurai te retrouver +n'importe o; ne rplique pas et obis. + +Il la suivit distance comme elle l'exigeait, et vit bientt le +chemin couvert de mendiants plus affreux les uns que les autres. +C'taient les habitants d'Oursines, qui, ce jour-l, allaient tous +ensemble se faire gurir une fontaine miraculeuse. Tous taient +estropis ou couverts de plaies hideuses. Tous sortaient de la +fontaine sains et allgres. Le miracle n'tait pas difficile +expliquer, tous leurs maux tant simuls et les reprenant au bout de +quelques semaines, pour tre guris le jour de la fte suivante. + +Emmi vendit ses oeufs et ses poules, en reporta vite l'argent la +vieille, et, lui tournant le dos, s'en fut travers la foule, les +yeux carquills, admirant tout et s'tonnant de tout. Il vit des +saltimbanques faire des tours surprenants, et il s'tait mme un peu +attard contempler leurs maillots paillets et leurs bandeaux dors, +lorsqu'il entendit ct de lui un singulier dialogue. C'tait la +voix de la Catiche qui s'entretenait avec la voix rauque du chef des +saltimbanques. Ils n'taient spars de lui que par la toile de la +baraque. + +--Si vous voulez lui faire boire du vin, disait la Catiche, vous lui +persuaderez tout ce que vous voudrez. C'est un petit innocent qui ne +peut me servir rien et qui prtend vivre tout seul dans la fort, +o il perche depuis un an dans un vieux arbre. Il est aussi leste et +aussi adroit qu'un singe, il ne pse pas plus qu'un chevreau, et vous +lui ferez faire les tours les plus difficiles. + +--Et vous dites qu'il n'est pas intress? reprit le saltimbanque. + +--Non, il ne se soucie pas de l'argent. Vous le nourrirez, et il +n'aura pas l'esprit d'en demander davantage. + +--Mais il voudra se sauver? + +--Bah! avec des coups, vous lui en ferez passer l'envie. + +--Allez me le chercher, je veux le voir. + +--Et vous me donnerez vingt francs? + +--Oui, s'il me convient. + +La Catiche sortit de la baraque et se trouva face face avec Emmi, +qui elle fit signe de la suivre. + +--Non pas, lui dit-il, j'ai entendu votre march. Je ne suis pas si +innocent que vous croyez. Je ne veux pas aller avec ces gens-l pour +tre battu. + +--Tu y viendras, pourtant, rpondit la Catiche en lui prenant le +poignet avec une main de fer et en l'attirant vers la baraque. + +--Je ne veux pas, je ne veux pas! cria l'enfant en se dbattant et en +s'accrochant de la main reste libre la blouse d'un homme qui tait +prs de lui et qui regardait le spectacle. + +L'homme se retourna, et, s'adressant la Catiche, lui demanda si ce +petit tait elle. + +--Non, non, s'cria Emmi. elle n'est pas ma mre, elle ne m'est rien, +elle veut me vendre un louis d'or ces comdiens! + +--Et toi, tu ne veux pas? + +--Non, je ne veux pas! sauvez-moi de ses griffes. Voyez! elle me met +en sang. + +Qu'est-ce qu'il y a _de_ cette femme et _de_ cet enfant? dit le beau +gendarme rambert, attir par les cris d'Emmi et les vocifrations de +la Catiche. + +--Bah! a n'est rien, rpondit le paysan qu'Emmi tenait toujours par +sa blouse. C'est une pauvresse qui veut vendre un gars aux sauteurs de +corde; mais on l'empchera bien, gendarme, on n'a pas besoin de vous. + +--On a toujours besoin de la gendarmerie, mon ami. Je veux savoir ce +qu'il y a _de_ cette histoire-l. + +Et, s'adressant Emmi: + +--Parle, jeune homme, explique-moi l'affaire. + +A la vue du gendarme, la vieille Catiche avait lch Emmi et avait +essay de fuir; mais le majestueux rambert l'avait saisie par le +bras, et vite elle s'tait mise rire et grimacer en reprenant sa +figure d'idiote. Pourtant, au moment o Emmi allait rpondre, elle lui +lana un regard suppliant o se peignait un grand effroi. Emmi avait +t lev dans la crainte des gendarmes, et il s'imagina que, s'il +accusait la vieille, rambert allait lui trancher la tte avec son +grand sabre. Il eut piti d'elle et rpondit: + +--Laissez-la, monsieur, c'est une femme folle et imbcile qui m'a fait +peur, mais qui ne voulait pas me faire de mal. + +--La connaissez-vous? n'est-ce pas la Catiche? une femme qui fait +semblant _de_ ce qu'elle n'est pas? Dites la vrit. + +Un nouveau regard de la mendiante donna Emmi le courage de mentir +pour lui sauver la vie. + +--Je la connais, dit-il, c'est une _innocente_. + +--Je saurai _de_ ce qui en est, rpondit le beau gendarme en laissant +aller la Catiche. Circulez, vieille femme, mais n'oubliez pas que +depuis longtemps j'ai l'oeil sur vous. + +La Catiche s'enfuit, et le gendarme s'loigna. Emmi, qui avait eu +encore plus peur de lui que de la vieille, tenait toujours la blouse +du pre Vincent. C'tait le nom du paysan qui s'tait trouv l pour +le protger, et qui avait une bonne figure douce et gaie. + +--Ah ! petit, dit ce bonhomme Emmi, tu vas me lcher la fin? Tu +n'as plus rien craindre; qu'est-ce que tu veux de moi? cherches-tu +ta vie? veux-tu un sou? + +--Non, merci, dit Emmi, mais j'ai peur prsent de tout ce monde o +me voil seul sans savoir de quel ct me tourner. + +--Et o voudrais-tu aller? + +--Je voudrais retourner dans ma fort de Cernas sans passer par +Oursines-les-Bois. + +--Tu demeures Cernas? C'est bien ais de t'y mener, puisque de ce +pas je m'en vas dans la fort. Tu n'auras qu' me suivre; j'entre +souper sous la rame, attends-moi au pied de cette croix, je +reviendrai te prendre. + +Emmi trouva que la croix du village tait encore trop prs de la +baraque des saltimbanques; il aima mieux suivre le pre Vincent sous +la rame, d'autant plus qu'il avait besoin de se restaurer avant de se +mettre en route. + +--Si vous n'avez pas honte de moi, lui dit-il, permettez-moi de manger +mon pain et mon fromage ct de vous. J'ai de quoi payer ma dpense: +tenez, voil ma bourse, vous payerez pour nous deux, car je souhaite +payer aussi votre dner. + +--Diable! s'cria en riant le pre Vincent, voil un gars bien honnte +et bien gnreux; mais j'ai l'estomac creux, et ta bourse n'est gure +remplie. Viens, et mets-toi l. Reprends ton argent, petit, j'en ai +assez pour nous deux. + +Tout en mangeant ensemble, Vincent fit raconter Emmi toute son +histoire. Quand ce fut termin, il lui dit: + +--Je vois que tu as bonne tte et bon coeur, puisque tu ne t'es pas +laiss tenter par les louis d'or de cette Catiche, et que pourtant tu +n'as pas voulu l'envoyer en prison. Oublie-la et ne quitte plus ta +fort, puisque tu y es bien. Il ne tient qu' toi de ne plus y tre +tout fait seul. Tu sauras que j'y vais pour prparer les logements +d'une vingtaine d'ouvriers qui se disposent abattre le taillis entre +Cernas et la Planchette. + +--Ah! vous allez abattre la fort? dit Emmi constern. + +--Non! nous faisons seulement une coupe dans une partie qui ne touche +point ton refuge du chne parlant, et je sais qu'on ne touchera +ni aujourd'hui, ni demain, la rgion des vieux arbres. Sois donc +tranquille, on ne te drangera pas; mais, si tu m'en crois, mon petit, +tu viendras travailler avec nous. Tu n'es pas assez fort pour manier +la serpe et la cogne; mais, si tu es adroit, tu pourras trs-bien +prparer les liens et t'occuper au fagotage, tout en servant les +ouvriers, qui ont toujours besoin d'un gars pour faire leurs +commissions et porter leurs repas. C'est moi qui ai l'entreprise de +cette coupe. Les ouvriers sont leurs pices, c'est--dire qu'on les +paye en raison du travail qu'ils font. Je te propose de t'en rapporter + moi pour juger de ce qu'il sera raisonnable de te donner, et je te +conseille d'accepter. La vieille Catiche a eu raison de te dire que, +quand on ne veut pas travailler, il faut tre voleur ou mendiant, et, +comme tu ne veux tre ni l'un ni l'autre, prends vite le travail que +je t'offre, l'occasion est bonne. + +Enmii accepta avec joie. Le pre Vincent lui inspirait une confiance +absolue. Il se mit sa disposition, et ils prirent ensemble le chemin +de la fort. + +Il faisait nuit quand ils y arrivrent, et, quoique le pre Vincent +connt bien les chemins, il et t embarrass de trouver dans +l'obscurit la taille des buttes, si Emmi, qui s'tait habitu voir +la nuit comme les chats, ne l'et conduit par le plus court. Ils +trouvrent un abri dj prpar par les ouvriers, qui y taient venus +ds la veille. Cela consistait en perches places en pignon avec leurs +branchages, et recouvertes de grandes plaques de mousse et de gazon. +Emmi fut prsent aux ouvriers et bien accueilli. Il mangea la soupe +bien chaude et dormit de tout son coeur. + +Le lendemain, il fit son apprentissage: allumer le feu, faire la +cuisine, laver les pots, aller chercher de l'eau, et le reste du temps +aider la construction de nouvelles cabanes pour les vingt autres +bcherons qu'on attendait. Le pre Vincent, qui commandait et +surveillait tout, fut merveill de l'intelligence, de l'adresse et +de la promptitude d'Emmi. Ce n'est pas lui qui apprenait tout +faire avec rien; c'est lui qui l'apprenait aux plus malins, et tous +s'crirent que ce n'tait pas un gars, mais un esprit follet que les +bons diables de la fort avaient mis leur service. Comme, avec tous +ses talents et industries, Emmi tait obissant et modeste, il fut +pris en amiti, et les plus rudes de ces bcherons lui parlrent avec +douceur et lui commandrent avec discrtion. + +Au bout de cinq jours, Emmi demanda au pre Vincent s'il tait libre +d'aller faire son dimanche o bon lui semblerait. + +--Tu es libre, lui rpondit le brave homme; mais, si tu veux m'en +croire, tu iras revoir ta tante et les gens de ton village. S'il est +vrai que ta tante ne se soucie pas de te reprendre, elle sera contente +de te savoir en position de gagner ta vie sans qu'elle s'en mle, +et, si tu penses qu'on te battra la ferme pour avoir quitt ton +troupeau, j'irai avec toi pour apaiser les gens et te protger. Sois +sr, mon enfant, que le travail est le meilleur des passe-ports et +qu'il purifie tout. + +Emmi le remercia du bon conseil, et le suivit. Sa tante, qui le +croyait mort, eut peur en le voyant; mais, sans lui raconter ses +aventures, Emmi lui fit savoir qu'il travaillait avec les bcherons et +qu'il ne serait plus jamais sa charge. Le pre Vincent confirma son +dire, et dclara qu'il regardait l'enfant comme sien et en faisait +grande estime. Il parla de mme la ferme, o on les obligea de boire +et de manger. La grand'Nannette y vint pour embrasser Emmi devant le +monde et faire la bonne me en lui apportant quelques hardes et une +demi-douzaine de fromages. Bref, Emmi s'en revint avec le vieux +bcheron, rconcili avec tout le monde, dgag de tout blme et de +tout reproche. + +Quand ils eurent travers la lande, Emmi dit Vincent: + +--Ne m'en voudrez-vous point si je vais passer la nuit dans mon chne? +Je vous promets d'tre la taille des buttes avant soleil lev. + +--Fais comme tu veux, rpondit le bcheron; c'est donc une ide que tu +as comme a de percher? + +Emmi lui fit comprendre qu'il avait pour ce chne une amiti fidle, +et l'autre l'couta en souriant, un peu tonn de son ide, mais port + le croire et le comprendre. Il le suivit jusque-l et voulut +voir sa cachette. Il eut de la peine grimper assez haut pour +l'apercevoir. Il tait encore agile et fort, mais le passage entre +les branches tait trop troit pour lui. Emmi seul pouvait se glisser +partout. + +--C'est bien et c'est gentil, dit le bonhomme en redescendant; mais tu +ne pourras pas coucher l longtemps: l'corce, en grossissant et en +se roulant, finira par boucher l'ouverture, et toi, tu ne seras pas +toujours mince comme un ftu. Aprs a, si tu y tiens, on peut +largir la fente avec une serpe; je te ferai cet ouvrage-l, si tu le +souhaites. + +--Oh non! s'cria Emmi, tailler dans mon chne, pour le faire mourir! + +--Il ne mourra pas; un arbre bien taill dans ses parties malades ne +s'en porte que mieux. + +--Eh bien, nous verrons plus tard, rpondit Emmi. + +Ils se souhaitrent la bonne nuit et se sparrent. + +Comme Emmi se trouva heureux de reprendre possession de son gte! Il +lui semblait l'avoir quitt depuis un an. Il pensait l'affreuse +nuit qu'il avait passe chez la Catiche et faisait maintenant des +rflexions trs-justes sur la diffrence des gots et le choix des +habitudes. Il pensait tous ces gueux d'Oursines-les-Bois, qui se +croyaient riches parce qu'ils cachaient des louis d'or dans leurs +paillasses et qui vivaient dans la honte et l'infection, tandis que +lui tout seul, sans mendier, il avait dormi plus d'une anne dans un +palais de feuillage, au parfum des violettes et des mlites, au chant +des rossignols et des fauvettes, sans souffrir de rien, sans tre +humili par personne, sans disputes, sans maladies, sans rien de faux +et de mauvais dans le coeur. + +--Tous ces gens d'Oursines, commencer par la Catiche, se disait-il, +ont plus d'argent qu'il ne leur en faudrait pour se btir de bonnes +petites maisons, cultiver de gentils jardins, lever du btail sain et +propre; mais la paresse les empche de jouir de ce qu'ils ont, ils se +laissent croupir dans l'ignominie. Ils sont comme fiers du dgot et +du mpris qu'ils inspirent, ils se moquent des braves gens qui ont +piti d'eux, ils volent les vrais pauvres, ceux qui souffrent sans +se plaindre. Ils se cachent pour compter leur argent et prissent de +misre. Quelle folie triste et honteuse, et comme le pre Vincent a +raison de dire que le travail est ce qui garde et purifie le plaisir +de vivre! + +Une heure avant le jour, Emmi, qui s'tait command lui-mme de ne +pas dormir trop serr, s'veilla et regarda autour de lui. La lune +s'tait leve tard et n'tait pas couche. Les oiseaux ne disaient +rien encore. La chouette faisait sa ronde et n'tait pas rentre. Le +silence est une belle chose, il est rare dans une fort, o il y a +toujours quelque tre qui grimpe ou quelque chose qui tombe. Emmi but +ce beau silence comme un rafrachissement en se rappelant le vacarme +tourdissant de la foire, le tam-tam et la grosse caisse des +saltimbanques, les disputes des acheteurs et des vendeurs, le +grincement des vielles et le mugissement des cornemuses, les cris des +animaux ennuys ou effrays, les rauques chansons des buveurs, tout ce +qui l'avait tour tour tonn, amus, pouvant. Quelle diffrence +avec les voix mystrieuses, discrtes ou imposantes de la fort! Une +faible brise s'leva avec l'aube et fit frissonner mlodieusement la +cime des arbres. Celle du chne semblait dire: + +--Reste tranquille, Emmi; sois tranquille et content, petit Emmi. + +Tous les arbres parlent, lui avait dit la Catiche. + +--C'est vrai, pensait-il, ils ont tous leur voix et leur manire de +gmir ou de chanter; mais ils ne savent ce qu'ils disent, ce que +prtend cette sorcire. Elle ment: les arbres se plaignent ou se +rjouissent innocemment. Elle ne peut pas les comprendre, elle qui ne +pense qu'au mal! + +Emmi fut aux coupes l'heure dite et y travailla tout l't et tout +l'hiver suivant. Tous les samedis soir, il allait coucher dans son +chne. Le dimanche, il faisait une courte visite aux habitants de +Cernas et revenait son gte jusqu'au lundi matin. Il grandissait et +restait mince et lger, mais se tenait trs-proprement et avait une +jolie petite mine veille et aimable qui plaisait tout le monde. Le +pre Vincent lui apprenait lire et compter. On faisait cas de +son esprit, et sa tante, qui n'avait pas d'enfants, et souhait le +retenir auprs d'elle pour lui faire honneur et profit, car il tait +de bon conseil et paraissait s'entendre tout. + +Mais Emmi n'aimait que les bois. Il en tait venu y voir, y +entendre des choses que n'entendaient ni ne voyaient les autres. Dans +les longues nuits d'hiver, il aimait surtout la rgion des pins, o +la neige amoncele dessinait, le long des rameaux noirs, de grandes +belles formes blanches mollement couches, qui, parfois balances par +la brise, semblaient se mouvoir et s'entretenir mystrieusement. Le +plus souvent elles paraissaient dormir, et il les regardait avec un +respect ml de frayeur. Il et craint de dire un mot, de faire un +mouvement qui et rveill ces belles fes de la nuit et du silence. +Dans la demi-obscurit des nuits claires o les toiles scintillaient +comme des yeux de diamant en l'absence de la lune, il croyait saisir +les formes de ces tres fantastiques, les plis de leurs robes, les +ondulations de leurs chevelures d'argent. Aux approches du dgel, +elles changeaient d'aspect et d'attitude, et il les entendait tomber +des branches avec un bruit frais et lger, comme si, en touchant +la nappe neigeuse du sol, elles eussent pris un souple lan pour +s'envoler ailleurs. + +Quand la glace emprisonnait le petit ruisseau, il la cassait pour +boire, mais avec prcaution, pour ne pas abmer l'difice de cristal +que formait sa petite chute. Il aimait regarder le long des chemins +de la fort les girandoles du givre et les stalactites irises par le +soleil levant. + +Il y avait des soirs o l'architecture transparente des arbres privs +de feuilles se dessinait en dentelle noire sur le ciel rouge ou sur le +fond nacr des nuages clairs par la lune. Et, l't, quelles chaudes +rumeurs, quels concerts d'oiseaux sous le feuillage! Il faisait la +guerre aux rongeurs et aux fureteurs friands des oeufs ou des petits +dans les nids. Il s'tait fabriqu un arc et des flches et s'tait +rendu trs-adroit tuer les rats et les vipres. Il pargnait les +belles couleuvres inoffensives qui serpentent avec tant de grce sur +la mousse, et les charmants cureuils, qui ne vivent que des amandes +du pin, si adroitement extraites par eux de leur cne. + +Il avait si bien protg les nombreux habitants de son vieux chne que +tous le connaissaient et le laissaient circuler au milieu d'eux. Il +s'imaginait comprendre le rossignol le remerciant d'avoir sauv sa +niche et disant tout exprs pour lui ses plus beaux airs. Il ne +permettait pas aux fourmis de s'tablir dans son voisinage; mais +il laissait le pivert travailler dans le bois pour en retirer les +insectes rongeurs qui le dtriorent. Il chassait les chenilles du +feuillage. Les hannetons voraces ne trouvaient pas grce devant lui. +Tous les dimanches, il faisait son cher arbre une toilette complte, +et en vrit jamais le chne ne s'tait si bien port et n'avait tal +une si riche et si frache verdure. Emmi ramassait les glands les plus +sains et allait les semer sur la lande voisine o il soignait leur +premire enfance en empchant la bruyre et la cuscute de les +touffer. + +Il avait pris les livres en amiti et n'en voulait plus dtruire pour +sa nourriture. De son arbre, il les voyait danser sur le serpolet, se +coucher sur le flanc comme des chiens fatigus, et tout coup, au +bruit d'une feuille sche qui se dtache, bondir avec une grce +comique, et s'arrter court, comme pour rflchir aprs avoir cd +la peur. Si, en se promenant par les chaudes journes, il se sentait +le besoin de faire une sieste, il grimpait dans le premier arbre venu, +et, choisissant son gte, il entendait les ramiers le bercer de leurs +grasseyements monotones et caressants; mais il tait dlicat pour son +coucher et ne dormait tout fait bien que dans son chne. + +Il fallut pourtant quitter cette chre fort quand la coupe fut +termine et enleve. Emmi suivit le pre Vincent, qui s'en allait +cinq lieues de l, du ct d'Oursines, pour entreprendre une autre +coupe dans une autre proprit. + +Depuis le jour de la foire, Emmi n'tait pas retourn dans ce vilain +endroit et n'avait pas aperu la Catiche. tait-elle morte, tait-elle +en prison? Personne n'en savait rien. Beaucoup de mendiants +disparaissent comme cela sans qu'on puisse dire ce qu'ils sont +devenus. Personne ne les cherche ni ne les regrette. + +Emmi tait trs-bon. Il n'avait pas oubli le temps de solitude +absolue o, la croyant idiote et misrable, il l'avait vue chaque +semaine au pied de son chne lui apportant le pain dont il tait priv +et lui faisant entendre le son de la voix humaine. Il confia au +pre Vincent le dsir qu'il avait d'avoir de ses nouvelles, et ils +s'arrtrent Oursines pour en demander. C'tait jour de fte dans +cette cour des miracles. On trinquait et on chantait en choquant les +pots. Deux femmes dcoiffes, et les cheveux au vent se battaient +devant une porte, les enfants barbotaient dans une mare infecte. Sitt +que les deux voyageurs parurent, les enfants s'envolrent comme une +bande de canards sauvages. Leur fuite avertit de proche en proche les +habitants. Tout bruit cessa, et les portes se fermrent. La volaille +effarouche se cacha dans les buissons. + +--Puisque ces gens ne veulent pas qu'on voie leurs bats, dit le pre +Vincent, et puisque tu connais le logis de la Catiche, allons-y tout +droit. + +Ils y frapprent plusieurs fois sans qu'on leur rpondt. Enfin une +voix casse cria d'entrer, et ils poussrent la porte. La Catiche, +ple, maigre, effrayante, tait assise sur une grande chaise auprs +du feu, ses mains dessches colles sur les genoux. En reconnaissant +Emmi, elle eut une expression de joie. + +--Enfin, dit-elle, te voil, et je peux mourir tranquille! + +Elle leur expliqua qu'elle tait paralytique et que ses voisines +venaient la lever le matin, la coucher le soir et la faire manger +ses heures. + +--Je ne manque de rien, ajouta-t-elle, mais j'ai un grand souci. C'est +mon pauvre argent qui est l, sous cette pierre o je pose mes pieds. +Cet argent, je le destine Emmi, qui est un bon coeur et qui m'a +sauve de la prison au moment o je voulais le vendre de mauvaises +gens; mais, sitt que je serai morte, mes voisines fouilleront partout +et trouveront mon trsor: c'est cela qui m'empche de dormir et de me +faire soigner convenablement. Il faut prendre cet argent, Emmi, et +l'emporter loin d'ici. Si je meurs, garde-le, je te le donne; ne te +l'avais-je pas promis? Si je reviens la sant, tu me le rapporteras; +tu es honnte, je te connais. Il sera toujours toi, mais j'aurai le +plaisir de le voir et de le compter jusqu' ma dernire heure. + +Emmi refusa d'abord. C'tait de l'argent vol qui lui rpugnait; mais +le pre Vincent offrit la Catiche de s'en charger pour le lui rendre + sa premire rclamation, ou pour le placer au nom d'Emmi, si elle +venait mourir sans le rclamer. Le pre Vincent tait connu dans +tout le pays pour un homme juste qui avait honntement amass du bien, +et la Catiche, qui rdait partout et entendait tout, n'tait pas sans +savoir qu'on devait se fier lui. Elle le pria de bien fermer les +huisseries de sa cabane, puis de reculer sa chaise, car elle ne +pouvait se mouvoir, et de soulever la pierre du foyer. Il y avait bien +plus qu'elle n'avait montr la premire fois Emmi. Il y avait cinq +bourses de peau et environ cinq mille francs en or. Elle ne voulut +garder que trois cents francs en argent pour payer les soins de ses +voisins et se faire enterrer. + +Et, comme Emmi regardait ce trsor avec ddain: + +--Tu sauras plus tard, lui dit la Catiche, que la misre est un +mchant mal. Si je n'tais pas ne dans ce mal, je n'aurais pas fait +ce que j'ai fait. + +--Si vous vous en repentez, lui dit le pre Vincent, Dieu vous le +pardonnera. + +--Je m'en repens, rpondit-elle, depuis que je suis paralytique, parce +que je meurs dans l'ennui et la solitude. Mes voisins me dplaisent +autant que je leur dplais. Je pense cette heure que j'aurais mieux +fait de vivre autrement. + +Emmi lui promit de revenir la voir et suivit le pre Vincent dans son +nouveau travail. Il regretta bien un peu sa fort de Cernas, mais il +avait l'ide du devoir et fit le sien fidlement. Au bout de huit +jours, il retourna vers la Catiche. Il arriva comme on emportait sa +bire sur une petite charrette trane par un ne. Emmi la suivit +jusqu' la paroisse, qui tait distante d'un quart de lieue, et +assista son enterrement. Au retour, il vit que tout chez elle tait +au pillage et qu'on se battait qui aurait ses nippes. Il ne se +repentit plus d'avoir soustrait ces mauvaises gens le trsor de la +vieille. + +Quand il fut de retour la coupe, le pre Vincent lui dit: + +--Tu es trop jeune pour avoir cet argent-l. Tu n'en saurais pas tirer +parti, ou tu te laisserais voler. Si tu m'agres pour tuteur, je +le placerai pour le mieux, et je t'en servirai la rente jusqu' ta +majorit. + +--Faites-en ce qu'il vous plaira, rpondit Emmi; je m'en rapporte + vous. Pourtant, si c'est de l'argent vol, comme la vieille s'en +vantait, ne vaudrait-il pas mieux essayer de le rendre? + +--Le rendre qui? 'a t vol sou par sou, puisque cette femme +obtenait la charit en trompant le monde et en chipant de et del on +ne sait qui, des choses que nous ne savons pas, et que personne ne +songe plus rclamer. L'argent n'est pas coupable, la honte est pour +ceux qui en font mauvais emploi. La Catiche tait une champie, elle +n'avait pas de famille, elle n'a pas laiss d'hritier; elle te donne +son bien, non pas pour te remercier d'avoir fait quelque chose de mal, +mais au contraire parce que tu lui as pardonn celui qu'elle voulait +te faire. J'estime donc que c'est pour toi un hritage bien acquis, et +qu'en te le donnant cette vieille a fait la seule bonne action de sa +vie. Je ne veux pas te cacher qu'avec le revenu que je te servirai, tu +as le moyen de ne pas travailler beaucoup; mais, si tu es, comme je +le crois, un vrai bon sujet, tu continueras travailler de tout ton +coeur, comme si tu n'avais rien. + +--Je ferai comme vous me conseillez, rpondit Emmi. Je ne demande qu' +rester avec vous et suivre vos commandements. + +Le brave garon n'eut point se repentir de la confiance et de +l'amiti qu'il sentait pour son matre. Celui-ci le regarda toujours +comme son fils et le traita en bon pre. Quand Emmi fut en ge +d'homme, il pousa une des petites-filles du vieux bcheron, et, comme +il n'avait pas touch son capital, que les intrts de chaque anne +avaient grossi, il se trouva riche pour un paysan de ce temps-l. Sa +femme tait jolie, courageuse et bonne; on faisait grand cas, dans +tout le pays, de ce jeune mnage, et, comme Emmi avait acquis quelque +savoir et montrait beaucoup d'intelligence dans sa partie, le +propritaire de la fort de Cernas le choisit pour son garde gnral +et lui fit btir une jolie maison dans le plus bel endroit de la +vieille futaie, tout auprs du chne parlant. + +La prdiction du pre Vincent s'tait facilement ralise. Emmi tait +devenu trop grand pour occuper son ancien gte, et le chne avait +refait tant d'corce, que la logette s'tait presque referme. Quand +Emmi, devenu vieux, vit que la fente allait bientt se fermer tout +fait, il crivit avec une pointe d'acier, sur une plaque de cuivre, +son nom, la date de son sjour dans l'arbre et les principales +circonstances de son histoire, avec cette prire la fin: Feu du +ciel et vent de la montagne, pargnez mon ami le vieux chne. Faites +qu'il voie encore grandir mes petits-enfants et leurs descendants +aussi. Vieux chne qui m'as parl, dis-leur aussi quelquefois une +bonne parole pour qu'ils t'aiment toujours comme je t'ai aim. + +Emmi jeta cette plaque crite dans le creux o il avait longtemps +dormi et song. + +La fente s'est referme tout fait. Emmi a fini de vivre, et l'arbre +vit toujours. Il ne parle plus, ou, s'il parle, il n'y a plus +d'oreilles capables de le comprendre. On n'a plus peur de lui, mais +l'histoire d'Emmi s'est rpandue, et, grce au bon souvenir que +l'homme a laiss, le chne est toujours respect et bni. + + + + +LE CHIEN ET LA FLEUR SACREE + + + +PREMIRE PARTIE + + +LE CHIEN + + +A GABRIELLE SAND + + +Nous avions jadis pour voisin de campagne un homme dont le nom prtait +souvent rire: il s'appelait M. Lechien. Il en plaisantait le premier +et ne paraissait nullement contrari quand les enfants l'appelaient +Mdor ou Azor. + +C'tait un homme trs-bon, trs-doux, un peu froid de manires, mais +trs-estim pour la droiture et l'amnit de son caractre. Rien en +lui, hormis son nom, ne paraissait bizarre: aussi nous tonna-t-il +beaucoup, un jour o son chien avait fait une sottise au milieu du +dner. Au lieu de le gronder ou de le battre, il lui adressa, d'un ton +froid et en le regardant fixement, cette trange mercuriale: + +--Si vous agissez ainsi, monsieur, il se passera du temps avant que +vous cessiez d'tre chien. Je l'ai t, moi qui vous parle, et il +m'est arriv quelquefois d'tre entran par la gourmandise, au point +de m'emparer d'un mets qui ne m'tait pas destin; mais je n'avais pas +comme vous l'ge de raison, et d'ailleurs sachez, monsieur, que je +n'ai jamais cass l'assiette. + +Le chien couta ce discours avec une attention soumise; puis il fit +entendre un billement mlancolique, ce qui, au dire de son matre, +n'est pas un signe d'ennui, mais de tristesse chez les chiens; aprs +quoi, il se coucha, le museau allong sur ses pattes de devant, et +parut plong dans de pnibles rflexions. + +Nous crmes d'abord que, faisant allusion son nom, notre voisin +avait voulu montrer simplement de l'esprit pour nous divertir; mais +son air grave et convaincu nous jeta dans la stupeur lorsqu'il nous +demanda si nous n'avions aucun souvenir de nos existences antrieures. + +--Aucun! fut la rponse gnrale. + +M. Lechien ayant fait du regard le tour de la table, et, nous voyant +tous incrdules, s'avisa de regarder un domestique qui venait d'entrer +pour remettre une lettre et qui n'tait nullement au courant de la +conversation. + +--Et vous, Sylvain, lui dit-il, vous souvenez-vous de ce que vous avez +t avant d'tre homme? + +Sylvain tait un esprit railleur et sceptique. + +--Monsieur, rpondit-il sans se dconcerter, depuis que je suis homme +j'ai toujours t cocher: il est bien probable qu'avant d'tre cocher, +j'ai t cheval! + +--Bien rpondu! s'cria-t-on. + +Et Sylvain se retira aux applaudissements des joyeux convives. + +--Cet homme a du sens et de l'esprit, reprit notre voisin; il est bien +probable, pour parler comme lui, que, dans sa prochaine existence, il +ne sera plus cocher, il deviendra matre. + +--Et il battra ses gens, rpondit un de nous, comme, tant cocher, il +aura battu ses chevaux. + +--Je gage tout ce que voudrez, repartit notre ami, que Sylvain ne +bat jamais ses chevaux, de mme que je ne bats jamais mon chien. Si +Sylvain tait brutal et cruel, il ne serait pas devenu bon cocher et +ne serait pas destin devenir matre. Si je battais mon chien, je +prendrais le chemin de redevenir chien aprs ma mort. + +On trouva la thorie ingnieuse, et on pressa le voisin de la +dvelopper. + +--C'est bien simple, reprit-il, et je le dirai en peu de mots. +L'esprit, la vie de l'esprit, si vous voulez, a ses lois comme la +matire organique qu'il revt a les siennes. On prtend que l'esprit +et le corps ont souvent des tendances opposes; je le nie, du moins +je prtends que ces tendances arrivent toujours, aprs un combat +quelconque, se mettre d'accord pour pousser l'animal qui est le +thtre de cette lutte reculer ou avancer dans l'chelle des +tres. Ce n'est pas l'un qui a vaincu l'autre. La vie animale n'est +pas si pernicieuse que l'on croit. La vie intellectuelle n'est pas +si indpendante que l'on dit. L'tre est un; chez lui, les besoins +rpondent aux aspirations, et rciproquement. Il y a une loi plus +forte que ces deux lois, un troisime terme qui concilie l'antithse +tablie dans la vie de l'individu; c'est la loi de la vie gnrale, et +cette loi divine, c'est la progression. Les pas en arrire confirment +la vrit de la marche ascendante. Tout tre prouve donc son insu +le besoin d'une transformation honorable, et mon chien, mon cheval, +tous les animaux que l'homme a associs de prs sa vie l'prouvent +plus sciemment que les btes qui vivent en libert. Voyez le chien! +cela est plus sensible chez lui que chez tous les autres animaux. +Il cherche sans cesse s'identifier moi; il aime ma cuisine, mon +fauteuil, mes amis, ma voiture. Il se coucherait dans mon lit, si je +le lui permettais; il entend ma voix, il la connat, il comprend ma +parole. En ce moment, il sait parfaitement que je parle de lui. Vous +pouvez observer le mouvement de ses oreilles. + +--Il ne comprend que deux ou trois mots, lui dis-je; quand vous +prononcez le mot chien, il tressaille, c'est vrai, mais le +dveloppement de votre ide reste pour lui un mystre impntrable. + +--Pas tant que vous croyez! Il sait qu'il en est cause, il se souvient +d'avoir commis une faute, et chaque instant il me demande du regard +si je compte le punir ou l'absoudre. Il a l'intelligence d'un enfant +qui ne parle pas encore. + +--Il vous plat de supposer tout cela, parce que vous avez de +l'imagination. + +--Ce n'est pas de l'imagination que j'ai, c'est de la mmoire. + +--Ah! voil! s'cria-t-on autour de nous. Il prtend se souvenir! +Alors qu'il raconte ses existences antrieures, vite! nous coutons. + +--Ce serait, rpondit M. Lechien, une interminable histoire, et des +plus confuses, car je n'ai pas la prtention de me souvenir de +tout, du commencement du monde jusqu' aujourd'hui. La mort a cela +d'excellent qu'elle brise le lien entre l'existence qui finit et celle +qui lui succde. Elle tend un nuage pais o le _moi_ s'vanouit pour +se transformer sans que nous ayons conscience de l'opration. Moi qui, +par exception, ce qu'il parait, ai conserv un peu la mmoire du +pass, je n'ai pas de notions assez nettes pour mettre de l'ordre dans +mes souvenirs. Je ne saurais vous dire si j'ai suivi l'chelle de +progression rgulirement, sans franchir quelques degrs, ni si j'ai +recommenc plusieurs fois les diverses stations de ma mtempsycose. +Cela, vraiment, je ne le sais pas; mais j'ai dans l'esprit des images +vives et soudaines qui me font apparatre certains milieux traverss +par moi une poque qu'il m'est impossible de dterminer, et alors +je retrouve les motions et les sensations que j'ai prouves dans ce +temps-l. Par exemple, je me retrace depuis peu une certaine rivire +o j'ai t poisson. Quel poisson? Je ne sais pas! Une truite +peut-tre, car je me rappelle mon horreur pour les eaux troubles et +mon ardeur incessante remonter les courants. Je ressens encore +l'impression dlicieuse du soleil traant des filets dlis ou des +arabesques de diamants mobiles sur les flots briss. Il y avait... +je ne sais o!--les choses alors n'avaient pas de nom pour moi,--une +cascade charmante o la lune se jouait en fuses d'argent. Je passais +l des heures entires lutter contre le flot qui me repoussait. Le +jour, il y avait sur le rivage des mouches d'or et d'meraude qui +voltigeaient sur les herbes et que je saisissais avec une merveilleuse +adresse, me faisant de cette chasse un jeu foltre plutt qu'une +satisfaction de voracit. Quelquefois les demoiselles aux ailes bleues +m'effleuraient de leur vol. Des plantes admirables semblaient vouloir +m'enlacer dans leurs vertes chevelures; mais la passion du mouvement +et de la libert me reportait toujours vers les eaux libres et +rapides. Agir, nager, vite, toujours plus vite, et sans jamais me +reposer, ah! c'tait une ivresse! Je me suis rappel ce bon temps +l'autre jour en me baignant dans votre rivire, et prsent je ne +l'oublierai plus! + +--Encore, encore! s'crirent les enfants, qui coutaient de toutes +leurs oreilles. Avez-vous t grenouille, lzard, papillon? + +--Lzard, je ne sais pas, grenouille probablement; mais papillon, je +m'en souviens merveille. J'tais fleur, une jolie fleur blanche +dlicatement dcoupe, probablement une sorte de saxifrage sarmenteuse +pendant sur le bord d'une source, et j'avais toujours soif, toujours +soif. Je me penchais sur l'eau sans pouvoir l'atteindre, un vent frais +me secouait sans cesse. Le dsir est une puissance dont on ne connat +pas la limite. Un matin, je me dtachai de ma tige, je flottai +soutenue par la brise. J'avais des ailes, j'tais libre et vivant. Les +papillons ne sont que des fleurs envoles un jour de fte o la nature +tait en veine d'invention et de fcondit. + +--Trs-joli, lui dis-je, mais c'est de la posie! + +--Ne l'empchez pas d'en faire, s'crirent les jeunes gens; il nous +amuse! + +Et, s'adressant lui: + +--Pouvez-vous nous dire quoi vous songiez quand vous tiez une +pierre? + +--Une pierre est une chose et ne pense pas, rpondit-il; je ne me +rappelle pas mon existence minrale; pourtant, je l'ai subie comme +vous tous et il ne faudrait pas croire que la vie inorganique soit +tout fait inerte. Je ne m'tends jamais sur une roche sans ressentir + son contact quelque chose de particulier qui m'affirme les antiques +rapports que j'ai d avoir avec elle. Toute chose est un lment de +transformation. La plus grossire a encore sa vitalit latente dont +les sourdes pulsations appellent la lumire et le mouvement: l'homme +dsire, l'animal et la plante aspirent, le minral attend. Mais, pour +me soustraire aux questions embarrassantes que vous m'adressez, je +vais choisir une de mes existences que je me retrace le mieux, et vous +dire comment j'ai vcu, c'est--dire agi et pens la dernire fois que +j'ai t chien. Ne vous attendez pas des aventures dramatiques, +des sauvetages miraculeux; chaque animal a son caractre personnel. +C'est une tude de caractre que je vais vous communiquer. + +On apporta les flambeaux, on renvoya les domestiques, on fit silence, +et l'trange narrateur parla ainsi: + +--J'tais un joli petit bouledogue, un ratier de pure race. Je ne me +rappelle ni ma mre, dont je fus spar trs-jeune, ni la cruelle +opration qui trancha ma queue et effila mes oreilles. On me trouva +beau ainsi mutil, et de bonne heure j'aimai les compliments. Du plus +loin que je me souvienne, j'ai compris le sens des mots _beau chien, +joli chien_; j'aimais aussi le mot _blanc_. Quand les enfants, pour me +faire fte, m'appelaient _lapin blanc_, j'tais enchant. J'aimais + prendre des bains; mais, comme je rencontrais souvent des eaux +bourbeuses o la chaleur me portait me plonger, j'en sortais tout +terreux, et on m'appelait _lapin jaune_ ou _lapin noir_, ce qui +m'humiliait beaucoup. Le dplaisir que j'en prouvai mainte fois +m'amena faire une distinction assez juste des couleurs. + +La premire personne qui s'occupa de mon ducation morale fut une +vieille dame qui avait ses ides. Elle ne tenait pas ce que je fusse +ce qu'on appelle dress. Elle n'exigea pas que j'eusse le talent de +rapporter et de donner la patte. Elle disait qu'un chien n'apprenait +pas ces choses sans tre battu. Je comprenais trs-bien ce mot-l, +car le domestique me battait quelquefois l'insu de sa matresse. +J'appris donc de bonne heure que j'tais protg, et qu'en me +rfugiant auprs d'elle, je n'aurais jamais que des caresses et des +encouragements. J'tais jeune et j'tais fou. J'aimais tirer moi +et ronger les btons. C'est une rage que j'ai conserve pendant +toute ma vie de chien et qui tenait ma race, la force de ma +mchoire et l'ouverture norme de ma gueule. videmment la nature +avait fait de moi un dvorant. Instruit respecter les poules et les +canards, j'avais besoin de me battre avec quelque chose et de dpenser +la force de mon organisme. Enfant comme je l'tais, je faisais grand +mal dans le petit jardin de la vieille dame; j'arrachais les tuteurs +des plantes et souvent la plante avec. Le jardinier voulait me +corriger, ma matresse l'en empchait, et, me prenant part, elle me +parlait trs-srieusement. Elle me rptait plusieurs reprises, en +me tenant la tte et en me regardant bien dans les yeux: + +--Ce que vous avez fait est mal, trs-mal, on ne peut plus mal! + +Alors, elle plaait un bton devant moi et me dfendait d'y toucher. +Quand j'avais obi, elle disait: + +--C'est bien, trs-bien, vous tes un bon chien. + +Il n'en fallut pas davantage pour faire clore en moi ce trsor +inapprciable de la conscience que l'ducation communique au chien +quand il est bien dou et qu'on ne l'a pas dgrad par les coups et +les injures. + +J'acquis donc ainsi trs-jeune le sentiment de la dignit, sans +lequel la vritable intelligence ne se rvle ni l'animal, ni + l'homme. Celui qui n'obit qu' la crainte ne saura jamais se +commander lui-mme. + +J'avais dix-huit mois, et j'tais dans toute la fleur de la jeunesse +et de ma beaut, quand ma matresse changea de rsidence et m'amena + la campagne qu'elle devait dsormais habiter avec sa famille. Il y +avait un grand parc, et je connus les ivresses de la libert. Ds que +je vis le fils de la vieille dame, je compris, la manire dont ils +s'embrassrent et l'accueil qu'il me fit, que c'tait l le matre +de la maison, et que je devais me mettre ses ordres. Ds le premier +jour, j'embotai le pas derrire lui d'un air si raisonnable et si +convaincu, qu'il me prit en amiti, me caressa et me fit coucher dans +son cabinet. Sa jeune femme n'aimait pas beaucoup les chiens et se +ft volontiers passe de moi; mais j'obtins grce devant elle par ma +sobrit, ma discrtion et ma propret. On pouvait me laisser seul en +compagnie des plats les plus allchants; il m'arriva bien rarement +d'y goter du bout de la langue. Outre que je n'tais pas gourmand et +n'aimais pas les friandises, j'avais un grand respect de la proprit. +On m'avait dit, car on me parlait comme une personne: + +--Voici ton assiette, ton cuelle eau, ton coussin et ton tapis. + +Je savais que ces choses taient moi, et il n'et pas fait bon me +les disputer; mais jamais je ne songeai empiter sur le bien des +autres. + +J'avais aussi une qualit qu'on apprciait beaucoup. Jamais je ne +mangeai de ces immondices dont presque tous les chiens sont friands, +et je ne me roulais jamais dessus. Si, pour avoir couch sur le +charbon ou m'tre roul sur la terre, j'avais noirci ou jauni ma robe +blanche, on pouvait tre sr que je ne m'tais souill aucune chose +malpropre. + +Je montrai aussi une qualit dont on me tint compte. Je n'aboyai +jamais et ne mordis jamais personne. L'aboiement est une menace et +une injure. J'tais trop intelligent pour ne pas comprendre que les +personnes salues et accueillies par mes matres devaient tre reues +poliment par moi, et, quant aux dmonstrations de tendresse et de joie +qui signalaient le retour d'un ancien ami, j'y tais fort attentif. +Ds lors, je lui tmoignais ma sympathie par des caresses. Je faisais +mieux encore, je guettais le rveil de ces htes aims, pour leur +faire les honneurs de la maison et du jardin. Je les promenais ainsi +avec courtoisie jusqu' ce que mes matres vinssent me remplacer. On +me sut toujours gr de cette notion d'hospitalit que personne n'et +song m'enseigner et que je trouvai tout seul. + +Quand il y eut des enfants dans la maison, je fus vritablement +heureux. A la premire naissance, on fut un peu inquiet de la +curiosit avec laquelle je flairais le bb. J'tais encore imptueux +et brusque, on craignait que je ne fusse brutal ou jaloux. Alors, ma +vieille matresse prit l'enfant sur ses genoux en disant: + +--Il faut faire la morale Fadet; ne craignez rien, il comprend ce +qu'on lui dit.--Voyez, me dit-elle, voyez ce cher poupon, c'est ce +qu'il y a de plus prcieux dans la maison. Aimez-le bien, touchez-y +doucement, ayez-en le plus grand soin. Vous m'entendez bien, Fadet, +n'est-ce pas? Vous aimerez ce cher enfant. + +Et, devant moi, elle le baisa et le serra doucement contre son coeur. + +J'avais parfaitement compris. Je demandai par mes regards et mes +manires baiser aussi cette chre crature. La grand'mre approcha +de moi sa petite main en me disant encore: + +--Bien doucement, Fadet, bien doucement! + +Je lchai la petite main et trouvai l'enfant si joli, que je ne pus +me dfendre d'effleurer sa joue rose avec ma langue, mais ce fut si +dlicatement qu'il n'eut pas peur de moi, et c'est moi qui, un peu +plus tard, obtins son premier sourire. + +Un autre enfant vint deux ans aprs, c'taient alors deux petites +filles. L'ane me chrissait dj. La seconde fit de mme, et on +me permettait de me rouler avec elle sur les tapis. Les parents +craignaient un peu ma ptulance, mais la grand'mre m'honorait d'une +confiance que j'avais coeur de mriter. Elle me rptait de temps en +temps: + +--Bien doucement, Fadet, bien doucement! + +Aussi n'eut-on jamais le moindre reproche m'adresser. Jamais, dans +mes plus grandes gaiets, je ne mordillai leurs mains jusqu' les +rougir, jamais je ne dchirai leurs robes, jamais je ne leur mis mes +pattes dans la figure. Et pourtant Dieu sait que, dans leur jeune ge, +elles abusrent souvent de ma bont, jusqu' me faire souffrir. Je +compris qu'elles ne savaient ce qu'elles faisaient, et ne me fchai +jamais. Elles imaginrent un jour de m'atteler leur petite voiture +de jardinage et d'y mettre leurs poupes! Je me laissai harnacher et +atteler, Dieu sait comme, et je tranai raisonnablement la voiture et +les poupes aussi longtemps qu'on voulut. J'avoue qu'il y avait un peu +de vanit dans mon fait parce que les domestiques taient merveills +de ma docilit. + +--Ce n'est pas un chien, disaient-ils, c'est un cheval! + +Et toute la journe les petites filles m'appelrent cheval blanc, ce +qui, je dois le confesser, me flatta infiniment. + +On me sut d'autant plus de gr de ma raison et de ma douceur avec +les enfants que je ne supportais ni injures ni menaces de la part des +autres. Quelque amiti que j'eusse pour mon matre, je lui prouvai une +fois combien j'avais coeur de conserver ma dignit. J'avais commis +une faute contre la propret par paresse de sortir, et il me menaa de +son fouet. Je me rvoltai et m'lanai au-devant des coups en montrant +les dents. Il tait philosophe, il n'insista pas pour me punir, et, +comme quelqu'un lui disait qu'il n'et pas d me pardonner cette +rvolte, qu'un chien rebelle doit tre rou de coups, il rpondit: + +--Non! Je le connais, il est intrpide et entt au combat, il ne +cderait pas; je serais forc de le tuer, et le plus puni serait moi. + +Il me pardonna donc, et je l'en aimai d'autant plus. + +J'ai pass une vie bien douce et bien heureuse dans cette maison +bnie. Tous m'aimaient, les serviteurs taient doux et pleins d'gards +pour moi; les enfants, devenus grands, m'adoraient et me disaient les +choses les plus tendres et les plus flatteuses; mes matres avaient +rellement de l'estime pour mon caractre et dclaraient que mon +affection n'avait jamais eu pour mobile la gourmandise ni aucune +passion basse. J'aimais leur socit, et, devenu vieux, moins +dmonstratif par consquent, je leur tmoignais mon amiti en dormant + leurs pieds ou leur porte quand ils avaient oubli de me l'ouvrir. +J'tais d'une discrtion et d'un savoir-vivre irrprochables, bien que +trs-indpendant et nullement surveill. Jamais je ne grattai une +porte, jamais je ne fis entendre de gmissements importuns. Quand je +sentis les premiers rhumatismes, on me traita comme une personne. +Chaque soir, mon matre m'enveloppait dans mon tapis; s'il tardait un +peu y songer, je me plantais prs de lui en le regardant, mais sans +le tirailler ni l'ennuyer de mes obsessions. + +La seule chose que j'aie me reprocher dans mon existence canine, +c'est mon peu de bienveillance pour les autres chiens. tait-ce +pressentiment de ma prochaine sparation d'espce, tait-ce crainte de +retarder ma promotion un grade plus lev, qui me faisait har leurs +grossirets et leurs vices? Redoutais-je de redevenir trop chien +dans leur socit, avais-je l'orgueil du mpris pour leur infriorit +intellectuelle et morale? Je les ai rellement houspills toute ma +vie, et on dclara souvent que j'tais terriblement mchant avec mes +semblables. Pourtant je dois dire ma dcharge que je ne fis jamais +de mal aux faibles et aux petits. Je m'attaquais aux plus gros et aux +plus forts avec une audace hroque. Je revenais harass, couvert de +blessures, et, peine guri, je recommenais. + +J'tais ainsi avec ceux qui ne m'taient pas prsents. + +Quand un ami de la maison amenait son chien, on me faisait un +discours srieux en m'engageant la politesse et en me rappelant +les devoirs de l'hospitalit. On me disait son nom, on approchait sa +figure de la mienne. On apaisait mes premiers grognements avec de +bonnes paroles qui me rappelaient au respect de moi-mme. Alors, +c'tait fini pour toujours, il n'y avait plus de querelles, ni mme de +provocations; mais je dois dire que, sauf _Moutonne_, la chienne du +berger, pour laquelle j'eus toujours une grande amiti et qui me +dfendait contre les chiens ameuts contre moi, je ne me liai jamais +avec aucun animal de mon espce. Je les trouvais tous trop infrieurs + moi, mme les beaux chiens de chasse et les petits chiens savants +qui avaient t forcs par les chtiments matriser leurs instincts. +Moi qu'on avait toujours raisonn avec douceur, si j'tais, comme eux, +esclave de mes passions certains gards o je n'avais risquer que +moi-mme, j'tais obissant et sociable avec l'homme, parce qu'il me +plaisait d'tre ainsi et que j'eusse rougi d'tre autrement. + +Une seule fois je parus ingrat, et j'prouvai un grand chagrin. Une +maladie pidmique ravageait le pays, toute la famille partit emmenant +les enfants, et, comme on craignait mes larmes, on ne m'avertit de +rien. Un matin, je me trouvai seul avec le domestique, qui prit grand +soin de moi, mais qui, proccup pour lui-mme, ne s'effora pas de +me consoler, ou ne sut pas s'y prendre. Je tombai dans le dsespoir, +cette maison dserte par un froid rigoureux tait pour moi comme un +tombeau. Je n'ai jamais t gros mangeur, mais je perdis compltement +l'apptit et je devins si maigre, que l'on et pu voir travers +mes ctes. Enfin, aprs un temps qui me parut bien long, ma vieille +matresse revint pour prparer le retour de la famille, et je ne +compris pas pourquoi elle revenait seule; je crus que son fils et les +enfants ne reviendraient jamais, et je n'eus pas le courage de lui +faire la moindre caresse. Elle fit allumer du feu dans sa chambre et +m'appela en m'invitant me chauffer; puis elle se mit crire pour +donner des ordres et j'entendis qu'elle disait en parlant de moi: + +--Vous ne l'avez donc pas nourri? Il est d'une maigreur effrayante; +allez me chercher du pain et de la soupe. + +Mais je refusai de manger. Le domestique parla de mon chagrin. Elle +me caressa beaucoup et ne put me consoler, elle et d me dire que les +enfants se portaient bien et allaient revenir avec leur pre. Elle +n'y songea pas, et s'loigna en se plaignant de ma froideur, qu'elle +n'avait pas comprise. Elle me rendit pourtant son estime quelque jours +aprs, lorsqu'elle revint avec la famille. Les tendresses que je fis +aux enfants surtout lui prouvrent bien que j'avais le coeur fidle et +sensible. + +Sur mes vieux jours, un rayon de soleil embellit ma vie. On amena +dans la maison la petite chienne Lisette, que les enfants se +disputrent d'abord, mais que l'ane cda sa soeur en disant +qu'elle prfrait un vieux ami comme moi toutes les nouvelles +connaissances. Lisette fut aimable avec moi, et sa foltre enfance +gaya mon hiver. Elle tait nerveuse et tyrannique, elle me mordait +cruellement les oreilles. Je criais et ne me fchais pas, elle tait +si gracieuse dans ses imptueux bats! Elle me forait courir et +bondir avec elle. Mais ma grande affection tait, en somme, pour la +petite fille qui me prfrait Lisette et qui me parlait raison, +sentiment et moralit, comme avait fait sa grand'mre. + +Je n'ai pas souvenir de mes dernires annes et de ma mort. Je crois +que je m'teignis doucement au milieu des soins et des encouragements. +On avait certainement compris que je mritais d'tre homme, puisqu'on +avait toujours dit qu'il ne me manquait que la parole. J'ignore +pourtant si mon esprit franchit d'emble cet abme. J'ignore la forme +et l'poque de ma renaissance; je crois pourtant que je n'ai pas +recommenc l'existence canine, car celle que je viens de vous raconter +me parat dater d'hier. Les costumes, les habitudes, les ides que je +vois aujourd'hui ne diffrent pas essentiellement de ce que j'ai vu et +observ tant chien... + +Le srieux avec lequel notre voisin avait parl nous avait forcs +de l'couter avec attention et dfrence. Il nous avait tonns et +intresss. Nous le primes de nous raconter quelque autre de ses +existences. + +--C'est assez pour aujourd'hui, nous dit-il; je tcherai de rassembler +mes souvenirs, et peut-tre plus tard vous ferai-je le rcit d'une +autre phase de ma vie antrieure. + + + + +DEUXIME PARTIE + + + + +LA FLEUR SACRE + + +A AURORE SAND + +Quelques jours aprs que M. Lechien nous eut racont son histoire, +nous nous retrouvions avec lui chez un Anglais riche qui avait +beaucoup voyag en Asie, et qui parlait volontiers des choses +intressantes et curieuses qu'il avait vues. + +Comme il nous disait la manire dont on chasse les lphants dans le +Laos, M. Lechien lui demanda s'il n'avait jamais tu lui-mme un de +ces animaux. + +--Jamais! rpondit sir William. Je ne me le serais point pardonn. +L'lphant m'a toujours paru si prs de l'homme par l'intelligence et +le raisonnement que j'aurais craint d'interrompre la carrire d'une +me en voie de transformation. + +--Au fait, lui dit quelqu'un, vous avez longtemps vcu dans l'Inde, +vous devez partager les ides de migration des mes que monsieur nous +exposait l'autre jour d'une manire plus ingnieuse que scientifique. + +--La science est la science, rpondit l'Anglais. Je la respecte +infiniment, mais je crois que, quand elle veut trancher +affirmativement ou ngativement la question des mes, elle sort de son +domaine et ne peut rien prouver. Ce domaine est l'examen des faits +palpables, d'o elle conclut des lois existantes. Au del, elle +n'a plus de certitude. Le foyer d'mission de ces lois chappe ses +investigations, et je trouve qu'il est galement contraire la +vraie doctrine scientifique de vouloir prouver _l'existence_ ou +la _non-existence_ d'un principe quelconque. En dehors de sa +dmonstration spciale, le savant est libre de croire ou de ne pas +croire; mais la recherche de ce principe appartient mieux aux hommes +de logique, de sentiment et d'imagination. Les raisonnements et les +hypothses de ceux-ci n'ont, il est vrai, de valeur qu'autant qu'ils +respectent ce que la science a vrifi dans l'ordre des faits; mais l +o la science est impuissante nous clairer, nous sommes tous libres +de donner aux faits ce que vous appelez une interprtation ingnieuse, +ce qui, selon moi, signifie une explication idaliste fonde sur la +dduction, la logique et le sentiment du juste dans l'quilibre et +l'ordonnance de l'univers. + +--Ainsi, reprit celui qui avait interpell sir William, vous tes +bouddhiste? + +--D'une certaine faon, rpondit l'Anglais; mais nous pourrions +trouver un sujet de conversation plus rcratif pour les enfants qui +nous coutent. + +--Moi, dit une des petites filles, cela m'intresse et me plat. +Pourriez-vous me dire ce que j'ai t avant d'tre une petite fille? + +--Vous avez t un petit ange, rpondit sir William. + +--Pas de compliments! reprit l'enfant. Je crois que j'ai t tout +bonnement un oiseau, car il me semble que je regrette toujours le +temps o je volais sur les arbres et ne faisais que ce que je voulais. + +--Eh bien, reprit sir William, ce regret serait une preuve de +souvenir. Chacun de nous a une prfrence pour un animal quelconque et +se sent port s'identifier ses impressions comme s'il les avait +dj ressenties pour son propre compte. + +--Quel est votre animal de prdilection? lui demandai-je. + +--Tant que j'ai t Anglais, rpondit-il, j'ai mis le cheval au +premier rang. Quand je suis devenu Indien, j'ai mis l'lphant +au-dessus de tout. + +--Mais, dit un jeune garon, est-ce que l'lphant n'est pas +trs-laid? + +--Oui, selon nos ides sur l'esthtique. Nous prenons pour type du +quadrupde le cheval ou le cerf; nous aimons l'harmonie dans la +proportion, parce qu'au fond nous avons toujours dans l'esprit le type +humain comme type suprme de cette harmonie; mais, quand on quitte les +rgions tempres et qu'on se trouve en face d'une nature exubrante, +le got change, les yeux s'attachent d'autres lignes, l'esprit se +reporte un ordre de cration antrieure plus grandiose, et le ct +fruste de cette cration ne choque plus nos regards et nos penses. +L'Indien, noir, petit, grle, ne donne pas l'ide d'un roi de la +cration. L'Anglais, rouge et massif, parat l plus imposant que +chez lui; mais l'un et l'autre, qu'ils aient pour cadre une cabane de +roseaux ou un palais de marbre, sont encore effacs comme de +vulgaires dtails dans l'ensemble du tableau que prsente la nature +environnante. Le sens artiste prouve le besoin de formes suprieures + celles de l'homme, et il se sent pris de respect pour les tres +capables de se dvelopper firement sous cet ardent soleil qui tiole +la race humaine. L o les roches sont formidables, les vgtaux +effrayants d'aspect, les dserts inaccessibles, le pouvoir humain +perd son prestige, et le monstre surgit nos yeux comme la suprme +combinaison harmonique d'un monde prodigieux. Les anciens habitants +de cette terre redoutable l'avaient bien compris. Leur art consistait +dans la reproduction idalise des formes monstrueuses. Le buste de +l'lphant tait le couronnement principal de leurs parthnons. Leurs +dieux taient des monstres et des colosses. Leur architecture pesante, +surmonte de tours d'une hauteur dmesure, semblait chercher le beau +dans l'absence de ces proportions harmoniques qui ont t l'idal des +peuples de l'Occident. Ne vous tonnez donc pas de m'entendre dire +qu'aprs avoir trouv cet art barbare et ces types effrayants, je m'y +suis habitu au point de les admirer et de trouver plus tard nos arts +froids et nos types mesquins. Et puis tout, dans l'Inde, concourt +idaliser l'lphant. Son culte est partout dans le pass, sous une +forme ou sous une autre. Les reproductions de son type ont une varit +d'intentions surprenante, car, selon la pense de l'artiste, il +reprsente la force menaante ou la bnigne douceur de la divinit +qu'il encadre. Je ne crois pas qu'il ait t jamais, quoi qu'en aient +dit les anciens voyageurs, ador personnellement comme un dieu; mais +il a t, il est encore regard comme un symbole et un palladium. +L'lphant blanc des temples de Siam est toujours considr comme un +animal sacr. + +--Parlez-nous de cet lphant blanc, s'crirent tous les enfants. +Est-il vraiment blanc? l'avez-vous vu? + +--Je l'ai vu, et, en le contemplant au milieu des ftes triomphales +qu'il semblait prsider, il m'est arriv une chose singulire. + +--Quoi? reprirent les enfants. + +--Une chose que j'hsite vous dire,--non pas que je craigne la +raillerie en un sujet si grave, mais en vrit je crains de ne pas +vous convaincre de ma sincrit et d'tre accus d'improviser un roman +pour rivaliser avec l'difiante et srieuse histoire de M. Lechien. + +--Dites toujours, dites toujours! Nous ne critiquerons pas, nous +couterons bien sagement. + +--Eh bien, mes enfants, reprit l'Anglais, voici ce qui est arriv. En +contemplant la majest de l'lphant sacr marchant d'un pas mesur au +son des instruments et marquant le rhythme avec sa trompe, tandis que +les Indiens, qui semblaient tre bien rellement les esclaves de ce +monarque, balanaient au-dessus de sa tte des parasols rouge et or, +j'ai fait un effort d'esprit pour saisir sa pense dans son oeil +tranquille, et tout coup il m'a sembl qu'une srie d'existences +passes, insaisissables la mmoire de l'homme, venait de rentrer +dans la mienne. + +--Comment! vous croyez...? + +--Je crois que certains animaux nous semblent pensifs et absorbs +parce qu'ils se souviennent. O serait l'erreur de la Providence? +L'homme oublie, parce qu'il a trop faire pour que le souvenir lui +soit bon. Il termine la srie des animaux contemplatifs, il pense +rellement et cesse de rver. A peine n, il devient la proie de la +loi du progrs, l'esclave de la loi du travail. Il faut qu'il rompe +avec les images du pass pour se porter tout entier vers la conception +de l'avenir. La loi qui lui a fait cette destine ne serait pas juste, +si elle ne lui retirait pas la facult de regarder en arrire et de +perdre son nergie dans de vains regrets et de striles comparaisons. + +--Quoi qu'il en soit, dit vivement M. Lechien, racontez vos souvenirs; +il m'importe beaucoup de savoir qu'une fois en votre vie vous avez +prouv le phnomne que j'ai subi plusieurs fois. + +--J'y consens, rpondit sir William, car j'avoue que votre exemple et +vos affirmations m'branlent et m'impressionnent beaucoup. Si c'est un +simple rve qui s'est empar de moi pendant la crmonie que prsidait +l'lphant sacr, il a t si prcis et si frappant, que je n'en +ai pas oubli la moindre circonstance. Et moi aussi, j'avais t +lphant, lphant blanc, qui plus est, lphant sacr par consquent, +et je revoyais mon existence entire partir de ma premire enfance +dans les jungles et les forts de la presqu'le de Malacca. + +C'est dans ce pays, alors si peu connu des Europens, que se +reportent mes premiers souvenirs, une poque qui doit remonter aux +temps les plus florissants de l'tablissement du bouddhisme, longtemps +avant la domination europenne. Je vivais dans ce dsert trange, dans +cette _Chersonse d'or_ des anciens, une presqu'le de trois cent +soixante lieues de longueur, large en moyenne de trente lieues. Ce +n'est, vrai dire, qu'une chane de montagnes projete sur la mer +et couronne de forts. Ces montagnes ne sont pas trs-hautes. La +principale, le mont Ophir, n'gale pas le puy de Dme; mais, par leur +situation isole entre deux mers, elles sont imposantes. Les versants +sont parfois inaccessibles l'homme. Les habitants des ctes, Malais +et autres, y font pourtant aujourd'hui une guerre acharne aux +animaux sauvages, et vous avez bas prix l'ivoire et les autres +produits si facilement exports de ces rgions redoutables. Pourtant, +l'homme n'y est pas encore partout le matre et il ne l'tait pas du +tout au temps dont je vous parle. Je grandissais heureux et libre sur +les hauteurs, dans le sublime rayonnement d'un ciel ardent et pur, +rafrachi par l'lvation du sol et la brise de mer. Qu'elle tait +belle, cette mer de la Malaisie avec ses milliers d'les vertes comme +l'meraude et d'cueils blancs comme l'albtre, sur le bleu sombre +des flots! Quel horizon s'ouvrait nos regards quand, du haut de nos +sanctuaires de rochers, nous embrassions de tous cts l'horizon sans +limites! Dans la saison des pluies, nous savourions, l'abri des +arbres gants, la chaude humidit du feuillage. C'tait la saison +douce o le recueillement de la nature nous remplissait d'une sereine +quitude. Les plantes vigoureuses, peine abattues par l't torride, +semblaient partager notre bien-tre et se retremper la source de la +vie. Les belles lianes de diverses espces poussaient leurs festons +prodigieux et les enlaaient aux branches des cinnamomes et des +gardnias en fleurs. Nous dormions l'ombre parfume des mangliers, +des bananiers, des baumiers et des cannelliers. Nous avions plus de +plantes qu'il ne nous en fallait pour satisfaire notre vaste et frugal +apptit. Nous mprisions les carnassiers perfides; nous ne permettions +pas aux tigres d'approcher de nos pturages. Les antilopes, les oryx, +les singes recherchaient notre protection. Des oiseaux admirables +venaient se poser sur nous par bandes pour nous aider notre +toilette. Le _nocariam_ l'oiseau gant, peut-tre disparu aujourd'hui, +s'approchait de nous sans crainte pour partager nos rcoltes. + +Nous vivions seuls, ma mre et moi, ne nous mlant pas aux troupes +nombreuses des lphants vulgaires, plus petits et d'un pelage +diffrent du ntre. tions-nous d'une race diffrente? Je ne l'ai +jamais su. L'lphant blanc est si rare, qu'on le regarde comme une +anomalie, et les Indiens le considrent comme une incarnation divine. +Quand un de ceux qui vivent dans les temples d'une nation hindoue +cesse de vivre, on lui rend les mmes honneurs funraires qu'aux rois, +et souvent de longues annes s'coulent avant qu'on lui trouve un +successeur. + +Notre haute taille effrayait-elle les autres lphants? Nous tions +de ceux qu'on appelle solitaires et qui ne font partie d'aucun +troupeau sous les ordres d'un guide de leur espce. On ne nous +disputait aucune place, et nous nous transportions d'une rgion +l'autre, changeant de climat sur cette arte de montagnes, selon +notre caprice et les besoins de notre nourriture. Nous prfrions +la srnit des sommets ombrags aux sombres embches de la jungle +peuple de serpents monstrueux, hrisse de cactus et d'autres plantes +pineuses o vivent des insectes irritants. En cherchant la canne +sucre sous des bambous d'une hauteur colossale, nous nous arrtions +quelquefois pour jeter un coup d'oeil sur les paltuviers des rivages; +mais ma mre, dfiante, semblait deviner que nos robes blanches +pouvaient attirer le regard des hommes, et nous retournions vite la +rgion des arquiers et des cocotiers, ces grandes vigies plantes +au-dessus des jungles comme pour balancer librement dans un air plus +pur leurs ventails majestueux et leurs palmes de cinq mtres de +longueur. + +Ma noble mre me chrissait, me menait partout avec elle et ne vivait +que pour moi. Elle m'enseignait adorer le soleil et m'agenouiller +chaque matin son apparition glorieuse, en relevant ma trompe blanche +et satine, comme pour saluer le pre et le roi de la terre; en ces +moments-l, l'aube pourpre teignait de rose mon fin pelage, et +ma mre me regardait avec admiration. Nous n'avions que de hautes +penses, et notre coeur se dilatait dans la tendresse et l'innocence. +Jours heureux, trop tt envols! Un matin, la soif nous fora de +descendre le lit d'un des torrents qui, du haut de la montagne, vont +en bonds rapides ou gracieux se dverser dans la mer; c'tait vers la +fin de la saison sche. La source qui filtre du sommet de l'Ophir ne +distillait plus une seule goutte dans sa coupe de mousse. Il nous +fallut gagner le pied de la jungle o le torrent avait form une suite +de petits lacs, ples diamants sems dans la verdure glauque des +nopals. Tout coup nous sommes surpris par des cris tranges, et des +tres inconnus pour moi, des hommes et des chevaux se prcipitent sur +nous. Ces hommes bronzs qui ressemblaient des singes ne me firent +point peur, les animaux qu'ils montaient n'approchaient de nous +qu'avec effroi. D'ailleurs, nous n'tions pas en danger de mort. Nos +robes blanches inspiraient le respect, mme ces Malais farouches et +cruels; sans doute ils voulaient nous capturer, mais ils n'osaient se +servir de leurs armes. Ma mre les repoussa d'abord firement et sans +colre, elle savait qu'ils ne pourraient pas la prendre; alors, ils +jugrent qu'en raison de mon jeune ge, ils pourraient facilement +s'emparer de moi et ils essayrent de jeter des lassos autour de +mes jambes; ma mre se plaa entre eux et moi, et fit une dfense +dsespre. Les chasseurs, voyant qu'il fallait la tuer pour m'avoir, +lui lancrent une grle de javelots qui s'enfoncrent dans ses vastes +flancs, et je vis avec horreur sa robe blanche se rayer de fleuves de +sang. + +Je voulais la dfendre et la venger, elle m'en empcha, me tint de +force derrire elle, et, prsentant le flanc comme un rempart pour me +couvrir, immobile de douleur et stoquement muette pour faire croire +que sa vie tait l'preuve de ces flches mortelles, elle resta l, +crible de traits, jusqu' ce que, le coeur transperc cessant de +battre, elle s'affaisst comme une montagne. La terre rsonna sous +son poids. Les assassins s'lancrent pour me garrotter, et je ne +fis aucune rsistance. Stupfait devant le cadavre de ma mre, ne +comprenant rien la mort, je la caressais en gmissant, en la +suppliant de se relever et de fuir avec moi. Elle ne respirait plus, +mais des flots de larmes coulaient encore de ses yeux teints. On me +jeta une natte paisse sur la tte, je ne vis plus rien, mes quatre +jambes taient prises dans quatre cordes de cuir d'lan. Je ne voulais +plus rien savoir, je ne me dbattais pas, je pleurais, je sentais ma +mre prs de moi, je ne voulais pas m'loigner d'elle, je me couchai. +On m'emmena je ne sais comment et je ne sais o. Je crois qu'on attela +tous les chevaux pour me traner sur le sable en pente du rivage +jusqu' une sorte de fosse o on me laissa seul. + +Je ne me rappelle pas combien de temps je restai l, priv de +nourriture, dvor par la soif et par les mouches avides de mon sang. +J'tais dj fort, j'aurais pu dmolir cette cave avec mes pieds de +devant et me frayer un sentier, comme ma mre m'avait enseign le +faire dans les versants rapides. Je fus longtemps sans m'en aviser. +Sans connatre la mort, je hassais l'existence et ne songeais pas + la conserver. Enfin, je cdai l'instinct et je jetai des cris +farouches. On m'apporta aussitt des cannes sucre et de l'eau. Je +vis des ttes inquites se pencher sur les bords du silo o j'tais +enseveli. On parut se rjouir de me voir manger et boire; mais, ds +que j'eus repris des forces, j'entrai en fureur et je remplis la terre +et le ciel des clats retentissants de ma voix. Alors, on s'loigna, +me laissant dmolir la berge verticale de ma prison, et je me crus +en libert; mais j'tais dans un parc form de tiges de bambous +monstrueux, relis les uns aux autres par des lianes si bien serres +que je ne pus en branler un seul. Je passai encore plusieurs jours +essayer obstinment ce vain travail, auquel rsistait le perfide +et savant travail de l'homme. On m'apportait mes aliments et on me +parlait avec douceur. Je n'coutais rien, je voulais fondre sur mes +adversaires, je frappais de mon front avec un bruit affreux les +murailles de ma prison sans pouvoir les branler; mais, quand j'tais +seul, je mangeais. La loi imprieuse de la vie l'emportait sur mon +dsespoir, et, le sommeil domptant mes forces, je dormais sur les +herbes fraches dont on avait jonch ma cage. + +Enfin, un jour, un petit homme noir, vtu seulement d'un _sarong_ ou +caleon blanc, entra seul et rsolment dans ma prison en portant une +auge de farine de riz sal et mlang un corps huileux. Il me la +prsenta genoux en me disant d'une voix douce des paroles o je +distinguai je ne sais quelle intention affectueuse et caressante. Je +le laissai me supplier jusqu'au moment o, vaincu par ses prires, je +mangeai devant lui. Pendant que je savourais ce mets rafrachissant, +il m'ventait avec une feuille de palmier et me chantait quelque chose +de triste que j'coutais avec tonnement. Il revint un peu plus tard +et me joua sur une petite flte de roseau je ne sais quel air plaintif +qui me fit comprendre la piti que je lui inspirais. Je le laissai +baiser mon front et mes oreilles. Peu peu, je lui permis de me +laver, de me dbarrasser des pines qui me gnaient et de s'asseoir +entre mes jambes. Enfin, au bout d'un temps que je ne puis prciser, +je sentis qu'il m'aimait et que je l'aimais aussi. Ds lors, je fus +dompt, le pass s'effaa de ma mmoire, et je consentis le suivre +sur le rivage sans songer m'chapper. + +Je vcus, je crois, deux ans seul avec lui. Il avait pour moi des +soins si tendres, qu'il remplaait ma mre et que je ne pensai plus +jamais le quitter. Pourtant je ne lui appartenais pas. La tribu qui +s'tait empare de moi devait se partager le prix qui serait offert +par les plus riches radjahs de l'Inde ds qu'ils seraient informs de +mon existence. On avait donc fait un arrangement pour tirer de moi le +meilleur parti possible. La tribu avait envoy des dputs dans toutes +les cours des deux pninsules pour me vendre au plus offrant, et, en +attendant leur retour, j'tais confi ce jeune homme, nomm Aor, qui +tait rput le plus habile de tous dans l'art d'apprivoiser et de +soigner les tres de mon espce. Il n'tait pas chasseur, il n'avait +pas aid au meurtre de ma mre. Je pouvais l'aimer sans remords. + +Bientt je compris la parole humaine, qu' toute heure il me faisait +entendre. Je ne me rendais pas compte des mots, mais l'inflexion de +chaque syllabe me rvlait sa pense aussi clairement que si j'eusse +appris sa langue. Plus tard, je compris de mme cette musique de la +parole humaine en quelque langue qu'elle arrivt mon oreille. Quand +c'tait de la musique chante par la voix ou les instruments, je +comprenais encore mieux. + +J'arrivai donc savoir de mon ami que je devais me drober aux +regards des hommes parce que quiconque me verrait serait tent de +m'emmener pour me vendre aprs l'avoir tu. Nous habitions alors la +province de Tenasserim, dans la partie la plus dserte des monts +Moghs, en face de l'archipel de Merghi. Nous demeurions cachs tout le +jour dans les rochers, et nous ne sortions que la nuit. Aor montait +sur mon cou et me conduisait au bain sans crainte des alligators et +des crocodiles, dont je savais le prserver en enterrant nonchalamment +dans le sable leur tte, qui se brisait sous mon pied. Aprs le bain, +nous errions dans les hautes forts, o je choisissais les branches +dont j'tais friand et ou je cueillais pour Aor des fruits que je lui +passais avec ma trompe. Je faisais aussi ma provision de verdure pour +la journe. J'aimais surtout les corces fraches et j'avais une +adresse merveilleuse pour les dtacher de la tige jusqu'au plus petit +brin; mais il me fallait du temps pour dpouiller ainsi le bois, et +je m'approvisionnais de branches pour les loisirs de la journe, en +prvision des heures o je ne dormais pas, heures assez courtes, +je dois le dire; l'lphant livr lui-mme est noctambule de +prfrence. + +Mon existence tait douce et tout absorbe dans le prsent, je ne me +reprsentais pas l'avenir. Je commenai rflchir sur moi-mme un +jour que les hommes de la tribu amenrent dans mon parc de bambous une +troupe d'lphants sauvages qu'ils avaient chasss aux flambeaux +avec un grand bruit de tambours et de cymbales pour les forcer +se rfugier dans ce pige. On y avait amen d'avance des lphants +apprivoiss qui devaient aider les chasseurs dompter les captifs, et +qui les aidrent en effet avec une intelligence extraordinaire lier +les quatre jambes l'une aprs l'autre; mais quelques mles sauvages, +les solitaires surtout, taient si furieux, qu'on crut devoir +m'adjoindre aux chasseurs pour en venir bout. On fora mon cher Aor + me monter, et il essaya d'obir, bien qu'avec une vive rpugnance. +Je sentis alors le sentiment du juste se rvler moi, et j'eus +horreur de ce que l'on prtendait me faire faire. Ces lphants +sauvages taient sinon mes gaux, du moins mes semblables; les +lphants soumis qui aidaient consommer l'esclavage de leurs frres +me parurent tout fait infrieurs eux et moi. Saisi de mpris et +d'indignation, je m'attaquai eux seuls et me portai la dfense des +prisonniers si nergiquement, que l'on dut renoncer m'avilir. On me +fit sortir du parc, et mon cher Aor me combla d'loges et de caresses. + +--Vous voyez bien, disait-il ses compagnons, que celui-ci est un +ange et un saint, jamais lphant blanc n'a t employ aux travaux +grossiers ni aux actes de violence. Il n'est fait ni pour la chasse, +ni pour la guerre, ni pour porter des fardeaux, ni pour servir de +monture dans les voyages. Les rois eux-mmes ne se permettent pas de +s'asseoir sur lui, et vous voulez qu'il s'abaisse vous aider au +domptage? Non, vous ne comprenez pas sa grandeur et vous outragez son +rang! Ce que vous avez tent de faire attirera sur vous la puissance +des mauvais esprits. + +Et, comme on remontrait mon ami qu'il avait lui-mme travaill me +dompter: + +--Je ne l'ai dompt, rpondait-il, qu'avec mes douces paroles et le +son de ma flte. S'il me permet de le monter, c'est qu'il a reconnu en +moi son serviteur fidle, son _mahout_ dvou. Sachez bien que le jour +o l'on nous sparerait, l'un de nous mourrait; et souhaitez que ce +soit moi, car du salut de _la Fleur sacre_ dpendent la richesse et +la gloire de votre tribu. + +_La Fleur sacre_ tait le nom qu'il m'avait donn et que nul +ne songeait me contester. Les paroles de mon mahout m'avaient +profondment pntr. Je sentis que sans lui on m'et avili, et je +devins d'autant plus fier et plus indpendant. Je rsolus (et je me +tins parole) de ne jamais agir que par son conseil, et tous deux +d'accord nous loignmes de nous quiconque ne nous traitait pas avec +un profond respect. On lui avait offert de me donner pour socit les +lphants les plus beaux et les mieux dresss. Je refusai absolument +de les admettre auprs de ma personne, et, seul avec Aor, je ne +m'ennuyai jamais. + +J'avais environ quinze ans, et ma taille dpassait dj de beaucoup +celle des lphants adultes de l'Inde, lorsque nos dputs revinrent +annonant que, le radjah des Birmans ayant fait les plus belles +offres, le march tait conclu. On avait agi avec prudence. On ne +s'tait adress aucun des souverains du royaume de Siam, parce +qu'ils eussent pu me revendiquer comme tant n sur leurs terres et +ne vouloir rien payer pour m'acqurir. Je fus donc adjug au roi de +Pagham et conduit de nuit trs-mystrieusement le long des ctes de +Tenasserim jusqu' Martaban, d'o, aprs avoir travers les monts +Karens, nous gagnmes les rives du beau fleuve Iraouaddy. + +Il m'en avait cot de quitter ma patrie et mes forts; je n'y eusse +jamais consenti, si Aor ne m'et dit sur sa flte que la gloire et le +bonheur m'attendaient sur d'autres rivages. Durant la route, je ne +voulus pas le quitter un seul instant. Je lui permettais peine de +descendre de mon cou, et aux heures du sommeil, pour me prserver +d'une poignante inquitude, il dormait entre mes jambes. J'tais +jaloux, et ne voulais pas qu'il ret d'autre nourriture que celle que +je lui prsentais; je choisissais pour lui les meilleurs fruits, et +je lui tendais avec ma trompe le vase que je remplissais moi-mme +de l'eau la plus pure. Je l'ventais avec de larges feuilles; en +traversant les bois et les jungles, j'abattais sans m'arrter les +arbustes pineux qui eussent pu l'atteindre et le dchirer. Je faisais +enfin, mais mieux que tous les autres, tout ce que font les lphants +bien dresss, et je le faisais de ma propre volont, non d'une manire +banale, mais pour mon seul ami. + +Ds que nous emes atteint la frontire birmane, une dputation du +souverain vint au-devant de moi. Je fus inquiet du crmonial qui +m'entourait. Je vis que l'on donnait de l'or et des prsents aux +chasseurs malais qui m'avaient accompagn et qu'on les congdiait. +Allait-on me sparer d'Aor? Je montrai une agitation effrayante, et je +menaai les hauts personnages qui approchaient de moi avec respect. +Aor, qui me comprenait, leur expliqua mes craintes, et leur dit que, +spar de lui, je ne consentirais jamais les suivre. Alors, un des +ministres chargs de ma rception, et qui tait rest sous une tente, +ta ses sandales, et vint moi pour me prsenter genoux une lettre +du roi des Birmans, crite en bleu sur une longue feuille de palmier +dore. Il s'apprtait m'en donner lecture lorsque je la pris de ses +mains et la passai mon mahout pour qu'il me la traduisit. Il n'avait +pas le droit, lui qui appartenait une caste infrieure, de toucher +cette feuille sacre. Il me pria de la rendre au seigneur ministre de +Sa Majest, ce que je fis aussitt pour marquer ma dfrence et mon +amiti pour Aor. Le ministre reprit la lettre, sur laquelle on dplia +une ombrelle d'or, et il lut: + +Trs-puissant, trs-aim et trs-vnr lphant, du nom de _Fleur +sacre_, daignez venir rsider dans la capitale de mon empire, o un +palais digne de vous est dj prpar. Par la prsente lettre royale, +moi, le roi des Birmans, je vous alloue un fief qui vous appartiendra +en propre, un ministre pour vous obir, une maison de deux cents +personnes, une suite de cinquante lphants, autant de chevaux et de +boeufs que ncessitera votre service; six ombrelles d'or, un corps de +musique, et tous les honneurs qui sont dus l'lphant sacr, joie et +gloire des peuples. + +On me montra le sceau royal, et, comme je restais impassible et +indiffrent, on dut demander mon mahout si j'acceptais les offres +du souverain. Aor rpondit qu'il fallait me promettre de ne jamais me +sparer de lui, et le ministre, aprs avoir consult ses collgues, +jura ce que j'exigeais. Alors, je montrai une grande joie en caressant +la lettre royale, l'ombrelle d'or et un peu le visage du ministre, qui +se dclara trs-heureux de m'avoir satisfait. + +Quoique trs-fatigu d'un long voyage, je tmoignai que je voulais me +mettre en marche pour voir ma nouvelle rsidence et faire connaissance +avec mon collgue et mon gal, le roi de Birmanie. Ce fut une marche +triomphale tout le long du fleuve que nous remontions. Ce fleuve +Iraouaddy tait d'une beaut sans gale. Il coulait, tantt +nonchalant, tantt rapide, entre des rochers couverts d'une vgtation +toute nouvelle pour moi, car nous nous avancions vers le nord, et +l'air tait plus frais, sinon plus pur que celui de mon pays. Tout +tait diffrent. Ce n'tait plus le silence et la majest du dsert. +C'tait un monde de luxe et de ftes; partout sur le fleuve des +barques la poupe leve en forme de croissant, garnies de banderoles +de soie lame d'or, suivies de barques de pcheurs ornes de feuillage +et de fleurs. Sur le rivage, des populations riches sortaient de leurs +habitations lgantes pour venir s'agenouiller sur mon passage et +m'offrir des parfums. Des bandes de musiciens et de prtres accourus +de toutes les pagodes mlaient leurs chants aux sons de l'orchestre +qui me prcdait. + +Nous avancions trs-petites journes dans la crainte de me +fatiguer, et deux ou trois fois par jour on s'arrtait pour mon bain. +Le fleuve n'tait pas toujours guable sur les rives. Aor me laissait +sonder avec ma trompe. Je ne voulais me risquer que sur le sable le +plus fin et dans l'eau la plus pure. Une fois sr de mon point de +dpart, je m'lanais dans le courant, si rapide et si profond qu'il +pt tre, portant toujours sur mon cou le confiant Aor, qui prenait +autant de plaisir que moi cet exercice et qui, aux endroits +difficiles et dangereux, ranimait mon ardeur et ma force en jouant sur +sa flte un chant de notre pays, tandis que mon cortge et la foule +presse sur les deux rives exprimaient leur anxit ou leur admiration +par des cris, des prosternations et des invocations de bras tendus +vers moi. Les ministres, inquiets de l'audace d'Aor, dlibraient +entre eux s'ils ne devaient pas m'interdire d'exposer ainsi ma vie +prcieuse au salut de l'empire; mais Aor jouant toujours de la flte +sur ma tte au ras du flot et ma trompe releve comme le cou d'un +paon gigantesque tmoignaient de notre scurit. Quand nous revenions +lentement et paisiblement au rivage, tous accouraient vers moi avec +des gnuflexions ou des cris de triomphe, et mon orchestre dchirait +les airs de ses fanfares clatantes. Cet orchestre ne me plut pas le +premier jour. Il se composait de trompettes au son aigu, de trompes +normes, de gongs effroyables, de castagnettes de bambou et de +tambours ports par des lphants de service. Ces tambours taient +forms d'une cage ronde richement travaille au centre de laquelle un +homme accroupi sur ses jambes croises frappait tour tour avec deux +baguettes sur une gamme de cymbales sonores. Une autre cage, semblable +extrieurement, tait munie de timbales de divers mtaux, et le +musicien, galement assis au centre et port par un lphant, en +tirait de puissants accords. Ce grand bruit d'instruments terribles +choqua d'abord mon oreille dlicate. Je m'y habituai pourtant, et je +pris plaisir aux tranges harmonies qui proclamaient ma gloire aux +quatre vents du ciel. Mais je prfrai toujours la musique de +salon, la douce harpe birmane, gracieuse imitation des jonques de +l'Iraouaddy, le _caman_, harmonica aux touches d'acier, dont les sons +ont une puret anglique, et par-dessus tout la suave mlodie que me +faisait entendre Aor sur sa flte de roseau. + +Un jour qu'il jouait sur un certain rhythme saccad, au milieu du +fleuve, nous fmes entours d'une foule innombrable de gros poissons +dors la manire des pagodes qui dressaient leur tte hors de l'eau +comme pour nous implorer. Aor leur jeta un peu de riz dont il avait +toujours un petit sac dans sa ceinture. Ils manifestrent une grand +joie et nous accompagnrent jusqu'au rivage, et, comme la foule se +rcriait, je pris dlicatement un de ces poissons et le prsentai +au premier ministre, qui le baisa et ordonna que sa dorure ft vite +rehausse d'une nouvelle couche; aprs quoi, on le remit dans l'eau +avec respect. J'appris ainsi que c'taient les poissons sacrs de +l'Iraouaddy, qui rsident en un seul point du fleuve et qui viennent + l'appel de la voix humaine, n'ayant jamais eu rien redouter de +l'homme. + +Nous arrivmes enfin Pagham, une ville de quatre cinq lieues +d'tendue le long du fleuve. Le spectacle que prsentait cette valle +de palais, de temples, de pagodes, de villas et de jardins me causa un +tel tonnement, que je m'arrtai comme pour demander mon mahout +si ce n'tait pas un rve. Il n'tait pas moins bloui que moi, et, +posant ses mains sur mon front que ses caresses ptrissaient sans +cesse: + +--Voil ton empire, me dit-il. Oublie les forts et les jungles, te +voici dans un monde d'or et de pierreries! + +C'tait alors un monde enchant en effet. Tout tait ruisselant d'or +et d'argent, de la base au fate des mille temples et pagodes qui +remplissaient l'espace et se perdaient dans les splendeurs de +l'horizon. Le bouddhisme ayant respect les monuments de l'ancien +culte, la diversit tait infinie. C'taient des masses imposantes, +les unes trapues, les autres leves comme des montagnes pic, des +coupoles immenses en forme de cloches, des chapelles surmontes d'un +oeuf monstrueux, blanc comme la neige, enchss, dans une base dore, +des toits longs superposs sur des piliers jour autour desquels +se tordaient des dragons tincelants, dont les cailles de verre de +toutes couleurs semblaient faites de pierres prcieuses; des pyramides +formes d'autres toits laqus d'or vert, bleu, rouge, tags en +diminuant jusqu'au fate, d'o s'lanait une flche d'or immense +termine par un bouton de cristal, qui resplendissait comme un diamant +monstre aux feux du soleil. Plusieurs de ces difices levs sur le +flanc du ravin avaient des perrons de trois et quatre cents marches +avec des terrassements d'une blancheur clatante qui semblaient +taills dans un seul bloc du plus beau marbre. C'taient des +revtements de collines entires faites d'un ciment de corail blanc et +de nacre pils. Aux flancs de certains difices, sur les fatires, + tous les angles des toits, des monstres fantastiques en bois de +santal, tout bossus d'or et d'mail, semblaient s'lancer dans le +vide ou vouloir mordre le ciel. Ailleurs, des difices de bambous, +tout jour et d'un travail exquis. C'tait un entassement de +richesses folles, de caprices drgls; la morne splendeur des grands +monastres noirs, d'un style antique et farouche, faisait ressortir +l'clat scintillant des constructions modernes. Aujourd'hui, ces +magnificences inoues ne sont plus; alors, c'tait un rve d'or, une +fable des contes orientaux ralise par l'industrie humaine. + +Aux portes de la ville, nous fmes reus par le roi et toute la cour. +Le monarque descendit de cheval et vint me saluer, puis on me fit +entrer dans un difice o l'on procda ma toilette de crmonie, que +le roi avait apporte dans un grand coffre de bois de cdre incrust +d'ivoire, port par le plus beau et le plus par de ses lphants; +mais comme j'clipsai ce luxueux subalterne quand je parus dans mon +costume d'apparat! Aor commena par me laver et me parfumer avec grand +soin, puis on me revtit de longues bandes carlates, tisses d'or et +de soie, qui se drapaient avec art autour de moi sans cacher la beaut +de mes formes et la blancheur sacre de mon pelage. On mit sur ma +tte une tiare en drap carlate ruisselante de gros diamants et de +merveilleux rubis, on ceignit mon front des neuf cercles de pierres +prcieuses, ornement consacr qui conjure l'influence des mauvais +esprits. Entre mes yeux brillait un croissant de pierreries et une +plaque d'or o se lisaient tous mes titres. Des glands d'argent du +plus beau travail furent suspendus mes oreilles, des anneaux d'or +et d'meraudes, saphirs et diamants, furent passs dans mes dfenses, +dont la blancheur et le brillant attestaient ma jeunesse et ma puret. +Deux larges boucliers d'or massif couvrirent mes paules, enfin un +coussin de pourpre fut plac sur mon cou, et je vis avec joie que +mon cher Aor avait un sarong de soie blanche broche d'argent, +des bracelets de bras et de jambes en or fin et un lger chle du +cachemire blanc le plus moelleux roul autour de la tte. Lui aussi +tait lav et parfum. Ses formes taient plus fines et mieux modeles +que celles des Birmans, son teint tait plus sombre, ses yeux plus +beaux. Il tait jeune encore, et, quand je le vis recevoir pour me +conduire une baguette toute incruste de perles fines et toute cercle +de rubis, je fus fier de lui et l'enlaai avec amour. On voulut +lui prsenter la lgre chelle de bambou qui sert escalader les +montures de mon espce et qu'on leur attache ensuite au flanc pour +tre mme d'en descendre volont. Je repoussai cet emblme de +servitude, je me couchai et j'tendis ma tte de manire que mon ami +pt s'y asseoir sans rien dranger ma parure, puis je me relevai si +fier et si imposant, que le roi lui-mme fut frapp de ma dignit, et +dclara que jamais lphant sacr si noble et si beau n'avait attest +et assur la prosprit de son empire. + +Notre dfil jusqu' mon palais dura plus de trois heures; le sol +tait jonch de verdure et de fleurs. De dix pas en dix pas, des +cassolettes places sur mon passage rpandaient de suaves parfums, +l'orchestre du roi jouait en mme temps que le mien, des troupes de +bayadres admirables me prcdaient en dansant. De chaque rue qui +s'ouvrait sur la rue principale dbouchaient des cortges nouveaux +composs de tous les grands de la ville et du pays, qui m'apportaient +de nouveaux prsents et me suivaient sur deux files. L'air charg de +parfums la fume bleue retentissait de fanfares qui eussent couvert +le bruit du tonnerre. C'tait le rugissement d'une tempte au milieu +d'un panouissement de dlices. Toutes les maisons taient pavoises +de riches tapis et d'toffes merveilleuses. Beaucoup taient relies +par de lgers arcs de triomphe, ouvrages en rotin improviss et +pavoiss aussi avec une rare lgance. Du haut de ces portes jour, +des mains invisibles faisaient pleuvoir sur moi une neige odorante de +fleurs de jasmin et d'oranger. + +On s'arrta sur une grande place palissade en arne pour me faire +assister aux jeux et aux danses. Je pris plaisir tout ce qui tait +agrable et fastueux; mais j'eus horreur des combats d'animaux, et, +en voyant deux lphants, rendus furieux par une nourriture et un +entranement particuliers, tordre avec rage leurs trompes enlaces et +se dchirer avec leurs dfenses, je quittai la place d'honneur +que j'occupais et m'lanai au milieu de l'arne pour sparer les +combattants. Aor n'avait pas eu le temps de me retenir, et des cris +de dsespoir s'levrent de toutes parts. On craignait que les +adversaires ne fondissent sur moi; mais peine me virent-il +prs d'eux, que leur rage tomba comme par enchantement et qu'ils +s'enfuirent perdus et humilis. Aor, qui m'avait lestement rejoint, +dclara que je ne pouvais supporter la vue du sang et que d'ailleurs, +aprs un voyage de plus de cinq cents lieues, j'avais absolument +besoin de repos. Le peuple fut trs mu de ma conduite, et les sages +du pays se prononcrent pour moi, affirmant que le Bouddha condamnait +les jeux sanglants et les combats d'animaux. J'avais donc exprim +sa volont, et on renona pour plusieurs annes ces cruels +divertissements. + +On me conduisit mon palais, situ au del de la ville, dans un +ravin dlicieux au bord du fleuve. Ce palais tait aussi grand et +aussi riche que celui du roi. Outre le fleuve, j'avais dans mon jardin +un vaste bassin d'eau courante pour mes ablutions de chaque instant. +J'tais fatigu. Je me plongeai dans le bain et me retirai dans la +salle qui devait me servir de chambre coucher, o je restai seul +avec Aor, aprs avoir tmoign que j'avais assez de musique et ne +voulais d'autre socit que celle de mon ami. + +Cette salle de repos tait une coupole imposante, soutenue par une +double colonnade de marbre rose. Des toffes du plus grand prix +fermaient les issues et retombaient en gros plis sur le parquet de +mosaque. Mon lit tait un amas odorant de bois de santal rduit en +fine poussire. Mon auge tait une vasque d'argent massif o quatre +personnes se fussent baignes l'aise. Mon rtelier tait une tagre +de laque dore couverte des fruits les plus succulents. Au milieu de +la salle, un vase colossal en porcelaine du Japon laissait retomber +en cascade un courant d'eau pure qui se perdait dans une corbeille de +lotus. Sur le bord de la vasque de jade, des oiseaux d'or et d'argent +maills de mille couleurs chatoyantes semblaient se pencher pour +boire. Des guirlandes de spathes, de pandanus odorant se balanaient +au-dessus de ma tte. Un immense ventail, le _pendjab_ des palais de +l'Inde, mis en mouvement par des mains invisibles, m'envoyait un air +frais sans cesse renouvel du haut de la coupole. + +A mon rveil, on fit entrer divers animaux apprivoiss, de petits +singes, des cureuils, des cigognes, des phnicoptres, des colombes, +des cerfs et des biches de cette jolie espce qui n'a pas plus d'une +coude de haut. Je m'amusai un instant de cette socit enjoue; mais +je prfrais la fracheur et la propret immacule de mon appartement + toutes ces visites, et je fis connatre que la socit des hommes +convenait mieux la gravit de mon caractre. + +Je vcus ainsi de longues annes dans la splendeur et les dlices +avec mon cher Aor; nous tions de toutes les crmonies et de toutes +les ftes, nous recevions la visite des ambassadeurs trangers. Nul +sujet n'approchait de moi que les pieds nus et le front dans la +poussire. J'tais combl de prsents, et mon palais tait un des plus +riches muses de l'Asie. Les prtres les plus savants venaient me voir +et converser avec moi, car ils trouvaient ma vaste intelligence la +hauteur de leurs plus beaux prceptes, et prtendaient lire dans ma +pense travers mon large front toujours empreint d'une srnit +sublime. Aucun temple ne m'tait ferm, et j'aimais pntrer dans +ces hautes et sombres chapelles o la figure colossale de Gautama, +ruisselante d'or, se dressait comme un soleil au fond des niches +claires d'en haut. Je croyais revoir le soleil de mon dsert et +je m'agenouillais devant lui, donnant ainsi l'exemple aux croyants, +difis de ma pit. Je savais mme prsenter des offrandes +l'idole vnre, et balancer devant elle l'encensoir d'or. Le roi me +chrissait et veillait avec soin ce que ma maison ft toujours tenue +sur le mme pied que la sienne. + +Mais aucun bonheur terrestre ne peut durer. Ce digne souverain +s'engagea dans une guerre funeste contre un tat voisin. Il fut vaincu +et dtrn. L'usurpateur le relgua dans l'exil et ne lui permit pas +de m'emmener. Il me garda comme un signe de sa puissance et un gage de +son alliance avec le Bouddha; mais il n'avait pour moi ni amiti ni +vnration, et mon service fut bientt nglig. Aor s'en affecta et +s'en plaignit. Les serviteurs du nouveau prince le prirent en haine +et rsolurent de se dfaire de lui. Un soir, comme nous dormions +ensemble, ils pntrrent sans bruit chez moi et le frapprent d'un +poignard. Eveill par ses cris, je fondis sur les assassins, qui +prirent la fuite. Mon pauvre Aor tait vanoui, son sarong tait +tach de sang. Je pris dans le bassin d'argent toute l'eau dont je +l'aspergeai sans pouvoir le ranimer. Alors, je me souvins du mdecin +qui tait toujours de service dans la pice voisine, j'allai +l'veiller et je l'amenai auprs d'Aor. Mon ami fut bien soign et +revint la vie; mais il resta longtemps affaibli par la perte de son +sang, et je ne voulus plus sortir ni me baigner sans lui. La douleur +m'accablait, je refusais de manger; toujours couch prs de lui, je +versais des larmes et lui parlais avec mes yeux et mes oreilles pour +le supplier de gurir. + +On ne rechercha pas les assassins; on prtendit que j'avais bless +Aor par mgarde avec une de mes dfenses, et on parla de me les scier. +Aor s'indigna et jura qu'il avait t frapp avec un stylet. Le +mdecin, qui savait bien quoi s'en tenir, n'osa pas affirmer la +vrit. Il conseilla mme mon ami de se taire, s'il ne voulait hter +le triomphe des ennemis qui avaient jur sa perte. + +Alors, un profond chagrin s'empara de moi, et la vie civilise +laquelle on m'avait initi me parut la plus amre des servitudes. Mon +bonheur dpendait du caprice d'un prince qui ne savait ou ne voulait +pas protger les jours de mon meilleur ami. Je pris en dgot les +honneurs hypocrites qui m'taient encore rendus pour la forme, je +reus les visites officielles avec humeur, je chassai les bayadres et +les musiciens qui troublaient le faible et pnible sommeil de mon ami. +Je me privai le plus possible de dormir pour veiller sur lui. + +J'avais le pressentiment d'un nouveau malheur, et dans cette +surexcitation du sentiment je subis un phnomne douloureux, celui de +retrouver la mmoire de mes jeunes annes. Je revis dans mes rves +troubls l'image longtemps efface de ma mre assassine en me +couvrant de son corps perc de flches. Je revis aussi mon dsert, mes +arbres splendides, mon fleuve Tenasserim, ma montagne d'Ophir, et ma +vaste mer tincelante l'horizon. La nostalgie s'empara de moi et une +ide fixe, l'ide de fuir, domina imprieusement mes rveries. Mais je +voulais fuir avec Aor, et le pauvre Aor, couch sur le flanc, pouvait + peine se soulever pour baiser mon front pench vers lui. + +Une nuit, malade moi-mme, puis de veilles et succombant la +fatigue, je dormis profondment durant quelques heures. A mon rveil, +je ne vis plus Aor sur sa couche et je l'appelai en vain. perdu, je +sortis dans le jardin, je cherchai au bord de l'tang. Mon odorat +me fit savoir qu'Aor n'tait point l et qu'il n'y tait pas venu +rcemment. Grce la ngligence qui avait gagn mes serviteurs, je +pus ouvrir moi-mme les portes de l'enclos et sortir des palissades. +Alors, je sentis le voisinage de mon ami et m'lanai dans un bois de +tamarins qui tapissait la colline. A une courte distance, j'entendis +un cri plaintif et je me prcipitai dans un fourr o je vis Aor li +un arbre et entour de sclrats prts le frapper. D'un bond, je +les renversai tous, je les foulai aux pieds sans piti. Je rompis les +liens qui retenaient Aor, je le saisis dlicatement, je l'aidai se +placer sur mon cou, et, prenant l'allure rapide et silencieuse de +l'lphant en fuite, je m'enfonai au hasard dans les forts. + +A cette poque, la partie de l'Inde o nous nous trouvions offrait le +contraste heurt des civilisations luxueuses deux pas des dserts +inexplorables. J'eus donc bientt gagn les solitudes sauvages des +monts Karens, et, quand, bout de forces, je me couchai sur les bords +d'un fleuve plus direct et plus rapide que l'Iraouaddy, nous tions +dj trente lieues de la ville birmane. Aor me dit: + +--O allons-nous? Ah! je le vois dans tes regards, tu veux retourner +dans nos montagnes; mais tu crois y tre dj, et tu t'abuses. Nous +en sommes bien loin, et nous ne pourrons jamais y arriver sans tre +dcouverts et repris. D'ailleurs, quand nous chapperions aux hommes, +nous ne pourrions aller loin sans que, malade comme je suis, je meure, +et alors comment te dirigeras-tu sans moi dans cette route lointaine? +Laisse-moi ici, car c'est moi seul qu'on en veut, et retourne +Pagham, o personne n'osera te menacer. + +Je lui tmoignai que je ne voulais ni le quitter ni retourner chez +les Birmans; que, s'il mourait, je mourrais aussi; qu'avec de la +patience et du courage, nous pouvions redevenir heureux. + +Il se rendit, et, aprs avoir pris du repos, nous nous remmes en +route. Au bout de quelques jours de voyage, nous avions recouvr tous +deux la sant, l'espoir et la force. L'air libre de la solitude, +l'austre parfum des forts, la saine chaleur des rochers, nous +gurissaient mieux que toutes les douceurs du faste et tous les +remdes des mdecins. Cependant, Aor tait parfois effray de la +tche que je lui imposais. Enlever un lphant sacr, c'tait, en cas +d'insuccs, se dvouer aux plus atroces supplices. Il me disait ses +craintes sur une flte de roseau qu'il s'tait faite et dont il jouait +mieux que jamais. J'tais arriv un exercice de la pense presque +gal celui de l'homme; je lui fis comprendre ce qu'il fallait faire, +en me couvrant d'une vase noire qui s'talait au bord du fleuve et +dont je m'aspergeais avec adresse. Frapp de ma pntration, il +recueillit divers sucs de plantes dont il connaissait bien les +proprits. Il en fit une teinture qui me rendit, sauf la taille, +entirement semblable aux lphants vulgaires. Je lui indiquai que +cela ne suffisait pas et qu'il fallait, pour me rendre mconnaissable, +scier mes dfenses. Il ne s'y rsigna pas. J'tais ma sixime +dentition, et il craignait que mes crochets ne pussent repousser. Il +jugea que j'tais suffisamment dguis, et nous nous remmes en route. + +Quelque peu frquent que ft ce chemin de montagnes, ce fut miracle +que d'chapper aux dangers de notre entreprise. Jamais nous n'y +fussions parvenus l'un sans l'autre; mais, dans l'union intime de +l'intelligence humaine avec une grande force animale, une puissance +exceptionnelle s'improvise. Si les hommes avaient su s'identifier aux +animaux assez compltement pour les amener s'identifier eux, +ils n'auraient pas trouv en eux des esclaves parfois rebelles +et dangereux, souvent surmens et insuffisants. Ils auraient eu +d'admirables amis et ils eussent rsolu le problme de la force +consciente sans avoir recours aux forces aveugles de la machine, +animal plus redoutable et plus froce que les btes du dsert. + +A force de prudence et de persvrance, quelquefois harcels par des +bandits que je sus mettre en fuite et dont je ne craignais ni les +lances ni les flches, revtu que j'tais d'une lgre armure en +cailles de bois de fer qu'Aor avait su me fabriquer, nous parvnmes +au fleuve Tenasserim. Notre direction n'avait pas t difficile +suivre. Outre que nous nous rappelions trs-bien l'un et l'autre +ce voyage que nous avions dj fait, la construction gologique +de l'Indo-Chine est trs-simple. Les longues artes de montagnes, +spares par des valles profondes et de larges fleuves, se ramifient +mdiocrement et s'inclinent sans point d'arrt sensible jusqu' la +mer. Les monts Karens se relient aux monts Moghs en ligne presque +droite. Nous fmes trs-rarement fausse route, et nos erreurs furent +rapidement rectifies. Je dois dire que, de nous deux, j'tais +toujours le plus prompt retrouver la vraie direction. + +Nous n'approchmes de nos anciennes demeures qu'avec circonspection. +Il nous fallait vivre seuls et en libert complte. Nous fmes servis + souhait. La tribu, enrichie par la vente de ma personne l'ancien +roi des Birmans, avait quitt ses villages de roseaux, et nos forts, +dpeuples d'animaux la suite d'une terrible scheresse, avaient t +abandonnes par les chasseurs. Nous pmes y faire un tablissement +plus libre et plus sr encore que par le pass. Aor ne possdait +absolument rien et ne regrettait rien de notre splendeur vanouie. +Sans amis, sans famille, il ne connaissait et n'aimait plus que moi +sur la terre. Je n'avais jamais aim que ma mre et lui. Une si longue +intimit avait dtruit entre nous l'obstacle apport par la nature +notre assimilation. Nous conversions ensemble comme deux tres de +mme espce. Ma pantomime tait devenue si rflchie, si sobre, si +expressive, qu'il lisait dans ma pense comme moi dans la sienne. Il +n'avait mme plus besoin de me parler. Je le sentais triste ou gai +selon le mode et les inflexions de sa flte, et, notre destine tant +commune, je me reportais avec lui dans les souvenirs du pass, ou je +me plongeais dans la bate extase du prsent. + +Nous passmes de longues annes dans les dlices de la dlivrance. +Aor tait devenu bouddhiste fervent en Birmanie et ne vivait plus que +de vgtaux. Notre subsistance tait assure, et nous ne connaissions +plus ni la souffrance ni la maladie. + +Mais le temps marchait, et Aor tait devenu vieux. J'avais vu ses +cheveux blanchir et ses forces dcrotre. Il me fit comprendre les +effets de l'ge et m'annona qu'il mourrait bientt. Je prolongeai sa +vie en lui pargnant toute fatigue et tout soin. Un moment vint o il +ne put pourvoir ses besoins, je lui apportais sa nourriture et je +construisais ses abris. Il perdit la chaleur du sang, et, pour se +rchauffer, il ne quittait plus le contact de mon corps. Un jour, +il me pria de lui creuser une fosse parce qu'il se sentait mourir. +J'obis, il s'y coucha sur un lit d'herbages, enlaa ses bras autour +de ma trompe et me dit adieu. Puis ses bras retombrent, il resta +immobile, et son corps se raidit. + +Il n'tait plus. Je recouvris la fosse comme il me l'avait command, +et je me couchai dessus. Avais-je bien compris la mort? Je le pense, +et pourtant je ne me demandai pas si la longvit de ma race me +condamnait lui survivre beaucoup. Je ne pris pas la rsolution de +mourir aussi. Je pleurai et j'oubliai de manger. Quand la nuit fut +passe, je n'eus aucune ide d'aller au bain ni de me mouvoir. Je +restai plong dans un accablement absolu. La nuit suivante me trouva +inerte et indiffrent. Le soleil revint encore une fois et me trouva +mort. + +L'me fidle et gnreuse d'Aor avait-elle pass en moi? Peut-tre. +J'ai appris dans d'autres existences qu'aprs ma disparition l'empire +birman avait prouv de grands revers. La royale ville de Pagham fut +abandonne par le conseil des prtres de Gautama. Le Bouddha tait +irrit du peu de soin qu'on avait eu de moi, ma fuite tmoignait +de son mcontentement. Les riches emportrent leurs trsors et se +btirent de nouveaux palais sur le territoire d'Ava; plus tard, ils +abandonnrent encore cette ville somptueuse pour Amarapoura. Les +pauvres emportrent dos de chameau leurs maisons de rotin pour +suivre les matres du pays loin de la cit maudite. Pagham avait t +le sjour et l'orgueil de quarante-cinq rois conscutifs, je l'avais +condamne en la quittant, elle n'est plus aujourd'hui qu'un grandiose +amas de ruines. + +--Votre histoire m'a amuse, dit alors sir William la petite fille +qui lui avait dj parl; mais prsent, puisque nous avons tous t +des btes avant d'tre des personnes, je voudrais savoir ce que nous +serons plus tard, car enfin tout ce que l'on raconte aux enfants doit +avoir une moralit la fin, et je ne vois pas venir la vtre. + +--Ma soeur a raison, dit un jeune homme qui avait cout sir William +avec intrt. Si c'est une rcompense d'tre homme aprs avoir t +chien honnte ou lphant vertueux, l'homme honnte et vertueux doit +avoir aussi la sienne en ce monde. + +--Sans aucun doute, rpondit sir William. La personnalit humaine +n'est pas le dernier mot de la cration sur notre plante. Les savants +les plus modernes sont convaincus que l'intelligence progresse +d'elle-mme par la loi qui rgit la matire. Je n'ai pas besoin +d'entrer dans cet ordre d'ides pour vous dire qu'esprit et matire +progressent de compagnie. Ce qu'il y a de certain pour moi, c'est que +tout tre aspire se perfectionner et que, de tous les tres, l'homme +est le plus jaloux de s'lever au-dessus de lui-mme. Il y est +merveilleusement aid par l'tendue de son intelligence et par +l'ardeur de son sentiment. Il sent qu'il est un produit encore +trs-incomplet de la nature et qu'une race plus parfaite doit lui +succder par voie ininterrompue de son propre dveloppement. + +--Je ne comprends pas bien, reprit la petite fille; deviendrons-nous +des anges avec des ailes et des robes d'or? + +--Parfaitement, rpondit sir William. Les robes d'or sont des emblmes +de richesse et de puret; nous deviendrons tous riches et purs; les +ailes, nous saurons les trouver: la science nous les donnera pour +traverser les airs, comme elle nous a donn les nageoires pour +traverser les mers. + +--Oh! nous voil retombs dans les machines que vous maudissiez tout +l'heure. + +--Les machines feront leur temps comme nous ferons le ntre, repartit +sir William, l'animalit fera le sien et progressera en mme temps +que nous. Qui vous dit qu'une race d'aigles aussi puissants que +les ballons et aussi dociles que les chevaux ne surgira pas pour +s'associer aux voyages ariens de l'homme futur? Est-ce une simple +fantaisie potique que ces dieux de l'antiquit ports ou trans par +des lions, des dauphins ou des colombes? N'est-ce pas plutt une +sorte de vue prophtique de la domestication de toutes les cratures +associes l'homme divinis de l'avenir? Oui, l'homme doit ds ce +monde devenir ange, si par ange vous entendez un type d'intelligence +et de grandeur morale suprieur au ntre. Il ne faut pas un miracle +paen, il ne faut qu'un miracle naturel, comme ceux qui se sont dj +tant de fois accomplis sur la terre, pour que l'homme voie changer ses +besoins et ses organes en vue d'un milieu nouveau. J'ai vu des races +entires s'abstenir de manger la chair des animaux, un grand progrs +de la race entire sera de devenir frugivore, et les carnassiers +disparatront. Alors fleurira la grande association universelle, +l'enfant jouera avec le tigre comme le jeune Bacchus, l'lphant sera +l'ami de l'homme, les oiseaux de haut vol conduiront dans les airs nos +chars ovodes, la baleine transportera nos messages. Que sais-je! tout +devient possible sur notre plante ds que nous supprimons le carnage +et la guerre. Toutes les forces intelligentes de la nature, au lieu +de s'entre-dvorer, s'organisent fraternellement pour soumettre et +fconder la matire inorganique... Mais j'ai tort de vous esquisser +ces merveilles; vous tes plus mme que moi, jeunes esprits qui +m'interrogez, d'en voquer les riantes et sublimes images. Il suffit +que, du monde rel, je vous aie lancs dans le monde du rve. Rvez, +imaginez, faites du merveilleux, vous ne risquez pas d'aller trop +loin, car l'avenir du monde idal auquel nous devons croire dpassera +encore de beaucoup les aspirations de nos mes timides et incompltes. + + + + +L'ORGUE DU TITAN + + +Un soir, l'improvisation musicale du vieux et illustre matre Angelin +nous passionnait comme de coutume, lorsqu'une corde de piano vint se +briser avec une vibration insignifiante pour nous, mais qui produisit +sur les nerfs surexcits de l'artiste l'effet d'un coup de foudre. +Il recula brusquement sa chaise, frotta ses mains, comme si, chose +impossible, la corde les et cingles, et laissa chapper ces tranges +paroles: + +--Diable de titan, va! + +Sa modestie bien connue ne nous permettait pas de penser qu'il se +compart un titan. Son motion nous parut extraordinaire. Il nous +dit que ce serait trop long expliquer. + +--Ceci m'arrive quelquefois, nous dit-il, quand je joue le motif sur +lequel je viens d'improviser. Un bruit imprvu me trouble et il me +semble que mes mains s'allongent. C'est une sensation douloureuse +et qui me reporte un moment tragique et pourtant heureux dans mon +existence. + +Press de s'expliquer, il cda et nous raconta ce qui suit: + + * * * * * + +Vous savez que je suis de l'Auvergne, n dans une trs-pauvre +condition et que je n'ai pas connu mes parents. Je fus lev par la +charit publique et recueilli par M. Jansir, que l'on appelait par +abrviation matre Jean, professeur de musique et organiste de la +cathdrale de Clermont. J'tais son lve en qualit d'enfant de +choeur. En outre, il prtendait m'enseigner le solfge et le clavecin. + +C'tait un homme terriblement bizarre que matre Jean, un vritable +type de musicien classique, avec toutes les excentricits que l'on +nous attribue, que quelques-uns de nous affectent encore, et qui, chez +lui, taient parfaitement naves, par consquent redoutables. + +Il n'tait pas sans talent, bien que ce talent ft trs au-dessous de +l'importance qu'il lui attribuait. Il tait bon musicien, avait des +leons en ville et m'en donnait moi-mme ses moments perdus, car +j'tais plutt son domestique que son lve et je faisais mugir les +soufflets de l'orgue plus souvent que je n'en essayais les touches. + +Ce dlaissement ne m'empchait pas d'aimer la musique et d'en rver +sans cesse; tous autres gards, j'tais un vritable idiot, comme +vous allez voir. + +Nous allions quelquefois la campagne, soit pour rendre visite des +amis du matre, soit pour rparer les pinettes et clavecins de sa +clientle; car, en ce temps-l,--je vous parle du commencement du +sicle,--il y avait fort peu de pianos dans nos provinces, et le +professeur organiste ne ddaignait pas les petits profits du luthier +et de l'accordeur. + +Un jour, matre Jean me dit: + +--Petit, vous vous lverez demain avec le jour. Vous ferez manger +l'avoine Bibi, vous lui mettrez la selle et le portemanteau et vous +viendrez avec moi. Emportez vos souliers neufs et votre habit vert +billard. Nous allons passer deux jours de vacances chez mon frre le +cur de Chanturgue. + +Bibi tait un petit cheval maigre, mais vigoureux, qui avait +l'habitude de porter matre Jean avec moi en croupe. + +Le cur de Chanturgue tait un bon vivant et un excellent homme que +j'avais vu quelquefois chez son frre. Quant Chanturgue, c'tait une +paroisse parpille dans les montagnes et dont je n'avais non plus +d'ide que si l'on m'et parl de quelque tribu perdue dans les +dserts du nouveau monde. + +Il fallait tre ponctuel avec matre Jean. A trois heures du matin +j'tais debout; quatre, nous tions sur la route des montagnes; +midi, nous prenions quelque repos et nous djeunions dans une petite +maison d'auberge bien noire et bien froide, situe la limite d'un +dsert de bruyres et de laves; trois heures, nous repartions +travers ce dsert. + +La route tait si ennuyeuse, que je m'endormis plusieurs reprises. +J'avais tudi trs-consciencieusement la manire de dormir en croupe +sans que le matre s'en apert. Bibi ne portait pas seulement l'homme +et l'enfant, il avait encore l'arrire-train, presque sur la queue, +un portemanteau troit, assez lev, une sorte de petite caisse en +cuir o ballottaient ple-mle les outils de matre Jean et ses nippes +de rechange. C'est sur ce portemanteau que je me calais, de manire +qu'il ne sentt pas sur son dos l'alourdissement de ma personne et +sur son paule le balancement de ma tte. Il avait beau consulter le +profil que nos ombres dessinaient sur les endroits aplanis du chemin +ou sur les talus de rochers; j'avais tudi cela aussi, et j'avais, +une fois pour toutes, adopt une pose en raccourci, dont il ne pouvait +saisir nettement l'intention. Quelquefois pourtant, il souponnait +quelque chose et m'allongeait sur les jambes un coup de sa cravache +pomme d'argent, en disant: + +--Attention, petit! on ne dort pas dans la montagne! + +Comme nous traversions un pays plat et que les prcipices taient +encore loin, je crois que ce jour-l il dormit pour son compte. Je +m'veillai dans un lieu qui me parut sinistre. C'tait encore un sol +plat couvert de bruyres et de buissons de sorbiers nains. De sombres +collines tapisses de petits sapins s'levaient sur ma droite et +fuyaient derrire moi; mes pieds, un petit lac, rond comme un verre +de lunette,--c'est vous dire que c'tait un ancien cratre,--refltait +un ciel bas et nuageux. L'eau, d'un gris bleutre, ples reflets +mtalliques, ressemblait du plomb en fusion. Les berges unies de +cet tang circulaire cachaient pourtant l'horizon, d'o l'on pouvait +conclure que nous tions sur un plan trs-lev; mais je ne m'en +rendis point compte et j'eus une sorte d'tonnement craintif en voyant +les nuages ramper si prs de nos ttes, que, selon moi, le ciel +menaait de nous craser. + +Matre Jean ne fit nulle attention ma mlancolie. + +--Laisse brouter Bibi, me dit-il en mettant pied terre; il a besoin +de souffler. Je ne suis pas sr d'avoir suivi le bon chemin, je vais +voir. + +Il s'loigna et disparut dans les buissons; Bibi se mit brouter les +fines herbes et les jolis oeillets sauvages qui foisonnaient avec +mille autres fleurs dans ce pturage inculte. Moi, j'essayai de me +rchauffer en battant la semelle. Bien que nous fussions en plein t, +l'air tait glac. Il me sembla que les recherches du matre duraient +un sicle. Ce lieu dsert devait servir de refuge des bandes de +loups, et, malgr sa maigreur, Bibi et fort bien pu les tenter. +J'tais en ce temps-l plus maigre encore que lui; je ne me sentis +pourtant pas rassur pour moi-mme. Je trouvais le pays affreux et +ce que le matre appelait une partie de plaisir s'annonait pour moi +comme une expdition grosse de dangers. tait-ce un pressentiment? + +Enfin il reparut, disant que c'tait le bon chemin et nous repartmes +au petit trot de Bibi, qui ne paraissait nullement dmoralis d'entrer +dans la montagne. + +Aujourd'hui, de belles routes sillonnent ces sites sauvages, en partie +cultivs dj; mais, l'poque o je les vis pour la premire fois, +les voies troites, inclines ou releves dans tous les sens, allant +au plus court n'importe au prix de quels efforts, n'taient point +faciles suivre. Elles n'taient empierres que par les croulements +fortuits des montagnes, et, quand elles traversaient ces plaines +disposes en terrasses, il arrivait que l'herbe recouvrait frquemment +les traces des petites roues de chariot et des pieds non ferrs des +chevaux qui les tranaient. + +Quand nous emes descendu jusqu'aux rives dchires d'un torrent +d'hiver, sec pendant l't, nous remontmes rapidement, et, en +tournant le massif expos au nord, nous nous retrouvmes vers le midi +dans un air pur et brillant. Le soleil sur son dclin enveloppait le +paysage d'une splendeur extraordinaire et ce paysage tait une des +plus belles choses que j'ai vues de ma vie. Le chemin tournant, tout +bord d'un buisson pais d'pilobes roses, dominait un plan ravin au +flanc duquel surgissaient deux puissantes roches de basalte d'aspect +monumental, portant leur cme des asprits volcaniques qu'on et pu +prendre pour des ruines de forteresses. + +J'avais dj vu les combinaisons prismatiques du basalte dans mes +promenades autour de Clermont, mais jamais avec cette rgularit et +dans cette proportion. Ce que l'une de ces roches avait d'ailleurs de +particulier, c'est que les prismes taient contourns en spirale et +semblaient tre l'ouvrage la fois grandiose et coquet d'une race +d'hommes gigantesques. + +Ces deux roches paraissaient, d'o nous tions, fort voisines l'une de +l'autre; mais en ralit elles taient spares par un ravin pic +au fond duquel coulait une rivire. Telles qu'elles se prsentaient, +elles servaient de repoussoir une gracieuse perspective de montagnes +marbres de prairies vertes comme l'meraude, et coupes de ressauts +charmants forms de lignes rocheuses et de forts. Dans tous les +endroits adoucis, on saisissait au loin les chalets et les troupeaux +de vaches, brillantes comme de fauves tincelles au reflet du +couchant. Puis, au bout de cette perspective, par-dessus l'abme des +valles profondes noyes dans la lumire, l'horizon se relevait en +dentelures bleues, et les monts Dmes profilaient dans le ciel leurs +pyramides tronques, leurs ballons arrondis ou leurs masses isoles, +droites comme des tours. + +La chane de montagnes o nous entrions avait des formes bien +diffrentes, plus sauvages et pourtant plus suaves. Les bois de htres +jets en pente rapide, avec leurs mille cascatelles au frais murmure, +les ravins pic tout tapisss de plantes grimpantes, les grottes o +le suintement des sources entretenait le revtement pais des mousses +veloutes, les gorges troites brusquement fermes la vue par +leurs coudes multiplis, tout cela tait bien plus alpestre et plus +mystrieux que les lignes froides et nues des volcans de date plus +rcente. + +Depuis ce jour, j'ai revu l'entre solennelle que les deux roches +basaltiques places la limite du dsert font la chane du mont +Dore, et j'ai pu me rendre compte du vague blouissement que j'en +reus quand je les vis pour la premire fois. Personne ne m'avait +encore appris en quoi consiste le beau dans la nature. Je le sentis +pour ainsi dire physiquement, et, comme j'avais mis pied terre pour +faciliter la monte au petit cheval, je restai immobile, oubliant de +suivre le cavalier. + +--Eh bien, eh bien, me cria matre Jean, que faites-vous l-bas, +imbcile? + +Je me htai de le rejoindre et de lui demander le nom de l'endroit _si +drle_, o nous tions. + +--Apprenez, drle vous-mme, rpondit-il, que cet endroit est un des +plus extraordinaires et des plus effrayante que vous verrez jamais. Il +n'a pas de nom que je sache, mais les deux pointes que vous voyez l, +c'est la roche Sanadoire et la roche Tuilire. Allons, remontez, et +faites attention vous. + +Nous avions tourn les roches et devant nous s'ouvrait l'abme +vertiginieux qui les spare. De cela, je ne fus point effray. J'avais +gravi assez souvent les pyramides escarpes des monts Dmes pour ne +pas connatre l'blouissement de l'espace. Matre Jean, qui n'tait +pas n dans la montagne et qui n'tait venu en Auvergne qu' l'ge +d'homme, tait moins aguerri que moi. + +Je commenai, ce jour-l, faire quelques rflexions sur les +puissants accidents de la nature au milieu desquels j'avais grandi +sans m'en tonner, et, au bout d'un instant de silence, me retournant +vers la roche Sanadoire, je demandai mon matre _qu'est-ce qui avait +fait_ ces choses-l. + +--C'est Dieu qui a fait toutes choses, rpondit-il, vous le savez +bien. + +--Je sais; mais pourquoi a-t-il fait des endroits qu'on dirait tout +casss, comme s'il avait voulu les dfaire aprs les avoir faits? + +La question tait fort embarrassante pour matre Jean, qui n'avait +aucune notion des lois naturelles de la gologie et qui, comme la +plupart des gens de ce temps-l, mettait encore en doute l'origine +volcanique de l'Auvergne. Cependant, il ne lui convenait pas d'avouer +son ignorance, car il avait la prtention d'tre instruit et beau +parleur. Il tourna donc la difficult en se jetant dans la mythologie +et me rpondit emphatiquement: + +--Ce que vous voyez l, c'est l'effort que firent les titans pour +escalader le ciel. + +--Les titans! qu'est-ce que c'est que cela? m'criai-je voyant qu'il +tait en humeur de dclamer. + +--C'tait, rpondit-il, des gants effroyables qui prtendaient +dtrner Jupiter et qui entassrent roches sur roches, monts sur +monts, pour arriver jusqu' lui; mais il les foudroya, et ces +montagnes brises, ces autres ventres, ces abmes, tout cela, c'est +l'effet de la grande bataille. + +--Est-ce qu'ils sont tous morts? demandai-je. + +--Qui a? les titans? + +--Oui; est-ce qu'il y en a encore? + +Matre Jean ne put s'empcher de rire de ma simplicit, et, voulant +s'en amuser, il rpondit: + +--Certainement, il en est rest quelques-uns. + +--Bien mchants? + +--Terribles! + +--Est-ce que nous en verrons dans ces montagnes-ci? + +--Eh! eh! cela se pourrait bien. + +--Est-ce qu'ils pourraient nous faire du mal? + +--Peut-tre! mais, si tu en rencontres, tu te dpcheras d'ter ton +chapeau et de saluer bien bas. + +--Qu' cela ne tienne! rpondis-je gaiement. + +Matre Jean crut que j'avais compris son ironie et songea autre +chose. Quant moi, je n'tais point rassur, et, comme la nuit +commenait se faire, je jetais des regards mfiants sur toute roche +ou sur tout gros arbre d'apparence suspecte, jusqu' ce que, me +trouvant tout prs, je pusse m'assurer qu'il n'y avait pas l forme +humaine. + +Si vous me demandiez o est situe la paroisse de Chanturgue, je +serais bien empch de vous le dire. Je n'y suis jamais retourn +depuis et je l'ai en vain cherche sur les cartes et dans les +itinraires. Comme j'tais impatient d'arriver, la peur me gagnant +de plus en plus, il me sembla que c'tait fort loin de la roche +Sanadoire. En ralit, c'tait fort prs, car il ne faisait pas nuit +noire quand nous y arrivmes. Nous avions fait beaucoup de dtours en +ctoyant les mandres du torrent. Selon toute probabilit, nous avions +pass derrire les montagnes que j'avais vues de la roche Sanadoire +et nous tions de nouveau l'exposition du midi, puisqu' plusieurs +centaines de mtres au-dessous de nous croissaient quelques maigres +vignes. + +Je me rappelle trs-bien l'glise et le presbytre avec les trois +maisons qui composaient le village. C'tait au sommet d'une colline +adoucie que des montagnes plus hautes abritaient du vent. Le chemin +raboteux tait trs-large et suivait avec une sage lenteur les +mouvements de la colline. Il tait bien battu, car la paroisse, +compose d'habitations parses et lointaines, comptait environ trois +cents habitants que l'on voyait arriver tous les dimanches, en +famille, sur leurs chars quatre roues, troits et longs comme des +pirogues et trans par des vaches. Except ce jour-l, on pouvait +se croire dans le dsert; les maisons qui eussent pu tre en vue se +trouvaient caches sous l'paisseur des arbres au fond des ravins, et +celles des bergers, situes en haut, taient abrites dans les plis +des grosses roches. + +Malgr son isolement et la sobrit de son ordinaire, le cur de +Chanturgue tait gros, gras et fleuri comme les plus beaux chanoines +d'une cathdrale. Il avait le caractre aimable et gai. Il n'avait pas +t trop tourment par la Rvolution. Ses paroissiens l'aimaient parce +qu'il tait humain, tolrant, et prchait en langage du pays. + +Il chrissait son frre Jean, et, bon pour tout le monde, il me reut +et me traita comme si j'eusse t son neveu. Le souper fut agrable +et le lendemain s'coula gaiement. Le pays, ouvert d'un ct sur les +valles, n'tait point triste; de l'autre, il tait enfoui et sombre, +mais les bois de htres et de sapins pleins de fleurs et de fruits +sauvages, coups par des prairies humides d'une fracheur dlicieuse, +n'avaient rien qui me rappelt le site terrible de la roche Sanadoire; +les fantmes de titans qui m'avaient gt le souvenir de ce bel +endroit s'effacrent de mon esprit. + +On me laissa courir o je voulus, et je fis connaissance avec les +bcherons et les bergers, qui me chantrent beaucoup de chansons. +Le cur, qui voulait fter son frre et qui l'attendait, s'tait +approvisionn de son mieux, mais lui et moi faisions seuls honneur +au festin. Matre Jean avait un mdiocre apptit, comme les gens qui +boivent sec. Le cur lui servit discrtion le vin du cru, noir comme +de l'encre, pre au got, mais vierge de tout alliage malfaisant, et, +selon lui, incapable de faire mal l'estomac. + +Le jour suivant, je pchai des truites avec le sacristain dans un +petit rservoir que formait la rencontre de deux torrents et je +m'amusai normment couter une mlodie naturelle que l'eau avait +trouve en se glissant dans une pierre creuse. Je la fis remarquer au +sacristain, mais il ne l'entendit pas et crut que je rvais. + +Enfin, le troisime jour, on se disposa la sparation. Matre Jean +voulait partir de bonne heure, disant que la route tait longue, et +l'on se mit djeuner avec le projet de manger vite et de boire peu. + +Mais le cur prolongeait le service, ne pouvant se rsoudre nous +laisser partir sans tre bien lests. + +--Qui vous presse tant? disait-il. Pourvu que vous soyez sortis +en plein jour de la montagne, partir de la descente de la roche +Sanadoire vous rentrez en pays plat et plus vous approchez de +Clermont, meilleure est la route. Avec cela, la lune est au plein et +il n'y a pas un nuage au ciel. Voyons, voyons, frre Jean, encore un +verre de ce vin, de ce bon petit vin de _Chante-orgue_! + +--Pourquoi _Chante-orgue_? dit matre Jean. + +--Eh! ne vois-tu pas que Chanturgue vient de Chante-orgue? C'est clair +comme le jour et je n'ai pas t long en dcouvrir l'tymologie. + +--Il y a donc des orgues dans vos vignes? demandai-je avec ma +stupidit accoutume. + +--Certainement, rpondit le bon cur. Il y en a plus d'un quart de +lieue de long. + +--Avec des tuyaux? + +--Avec des tuyaux tout droits comme ton orgue de la cathdrale. + +--Et qu'est-ce qui en joue? + +--Oh! les vignerons avec leurs pioches. + +--Qu'est-ce donc qui les a faites, ces orgues? + +--Les titans! dit matre Jean en reprenant son ton railleur et +doctoral. + +--En effet, c'est bien dit, reprit le cur, merveill du gnie de son +frre. On peut dire que c'est l'oeuvre des titans! + +J'ignorais que l'on donnt le nom de _jeux d'orgues_ aux +cristallisations du basalte quand elles offrent de la rgularit. Je +n'avais jamais ou parler des clbres orgues basaltiques d'Espaly +en Velay, ni de plusieurs autres trs-connues aujourd'hui et dont +personne ne s'tonne plus. Je pris au pied de la lettre l'explication +de M. le cur et je me flicitai de n'tre point descendu la vigne, +car toutes mes terreurs me reprenaient. + +Le djeuner se prolongea indfiniment et devint un dner, presque un +souper. Matre Jean tait enchant de l'tymologie de Chanturgue et ne +se lassait pas de rpter: + +--Chante-orgue! Joli vin, joli nom! On l'a fait pour moi qui touche +l'orgue, et agrablement, je m'enflatte! Chante, petit vin, chante +dans mon verre! chante aussi dans ma tte! Je te sens gros de fugues +et de motets qui couleront de mes doigts comme tu coules de la +bouteille! A ta sant, frre! Vivent les grandes orgues de Chanturgue! +vive mon petit orgue de la cathdrale, qui, tout de mme, est aussi +puissant sous ma main qu'il le serait sous celle d'un titan! Bah! je +suis un titan aussi, moi! Le gnie grandit l'homme et chaque fois que +j'entonne le _Gloria in excelsis_, j'escalade le ciel! + +Le bon cur prenait srieusement son frre pour un grand homme et il +ne le grondait pas de ses accs de vanit dlirante. Lui-mme ftait +le vin de _Chante-orgue_ avec l'attendrissement d'un frre qui reoit +les adieux prolongs de son frre bien-aim; si bien que le soleil +commenait baisser quand on m'ordonna d'aller habiller Bibi. Je ne +rpondrais pas que j'en fusse bien capable. L'hospitalit avait rempli +bien souvent mon verre et la politesse m'avait fait un devoir de ne +pas le laisser plein. Heureusement le sacristain m'aida, et, aprs de +longs et tendres embrassements, les deux frres baigns de larmes se +quittrent au bas de la colline. Je montai en trbuchant sur l'chine +de Bibi. + +--Est-ce que, par hasard, monsieur serait ivre? dit matre Jean en +caressant mes oreilles de sa terrible cravache. + +Mais il ne me frappa point. Il avait le bras singulirement mou et les +jambes trs-lourdes, car on eut beaucoup de peine quilibrer ses +triers, dont l'un se trouvait alternativement plus long que l'autre. + +Je ne sais point ce qui se passa jusqu' la nuit. Je crois bien que +je ronflais tout haut sans que le matre s'en apert. Bibi tait si +raisonnable que j'tais sans inquitude. L o il avait pass une +fois, il s'en souvenait toujours. + +Je m'veillai en le sentant s'arrter brusquement et il me sembla que +mon ivresse tait tout fait dissipe, car je me rendis fort vite +compte de la situation. Matre Jean n'avait pas dormi, ou bien il +s'tait malheureusement rveill temps pour contrarier l'instinct +de sa monture. Il l'avait engage dans un faux chemin. Le docile +Bibi avait obi sans rsistance; mais voil qu'il sentait le terrain +manquer devant lui et qu'il se rejetait en arrire pour ne pas se +prcipiter avec nous dans l'abme. + +Je fus vite sur mes pieds, et je vis au-dessus de nous, droite, +la roche Sanadoire toute bleue au reflet de la lune, avec son jeu +d'orgues contourn et sa couronne dentele. Sa soeur jumelle, la roche +Tuilire, tait gauche, de l'autre ct du ravin, l'abme entre +deux; et nous, au lieu de suivre le chemin d'en haut, nous avions pris +le sentier mi-cte. + +--Descendez, descendez! criai-je au professeur de musique. Vous ne +pouvez point passer l! c'est un sentier pour les chvres. + +--Allons donc, poltron, rpondit-il d'une voix forte, Bibi n'est-il +point une chvre? + +--Non, non, matre, c'est un cheval; ne rvez pas! Il ne peut pas et +il ne veut pas! + +Et, d'un violent effort, je retirai Bibi du danger, mais non sans +l'abattre un peu sur ses jarrets, ce qui fora le matre descendre +plus vite qu'il n'et voulu. + +Ceci le mit dans une grande colre, bien qu'il n'et aucun mal, et, +sans tenir compte de l'endroit dangereux ou nous nous trouvions, il +chercha sa cravache pour m'administrer une de ces corrections qui +n'taient pas toujours anodines. J'avais tout mon sang-froid. Je +ramassai la cravache avant lui, et, sans respect pour la pomme +d'argent, je la jetai dans le ravin. + +Heureusement pour moi, matre Jean ne s'en aperut pas. Ses ides se +succdrent trop rapidement. + +--Ah! Bibi ne veut pas! disait-il, et Bibi ne peut pas! Bibi n'est pas +une chvre! Eh bien, moi, je suis une gazelle! + +Et, en parlant ainsi, il se prit courir devant lui, se dirigeant +vers le prcipice. + +Malgr l'aversion qu'il m'inspirait dans ses accs de colre, je fus +pouvant et m'lanai sur ses traces. Mais, au bout d'un instant, +je me tranquillisai. Il n'y avait point l de gazelle. Rien ne +ressemblait moins ce gracieux quadrupde que le professeur ailes +de pigeon dont la queue, ficele d'un ruban noir, sautait d'une paule + l'autre avec une rapidit convulsive lorsqu'il tait mu. Son habit +gris longues basques, ses culottes de nankin et ses bottes molles le +faisaient plutt ressembler un oiseau de nuit. + +Je le vis bientt s'agiter au-dessus de moi; il avait quitt le +sentier pic, il lui restait assez de raison pour ne pas songer +descendre; il remontait en gesticulant vers la roche Sanadoire, et, +bien que le talus ft rapide, il n'tait pas dangereux. + +Je pris Bibi par la bride et l'aidai virer de bord, ce qui n'tait +pas facile. Puis je remontai avec lui le sentier pour regagner la +route; je comptais y retrouver matre Jean, qui avait pris cette +direction. + +Je ne l'y trouvai pas, et, laissant le fidle Bibi sur sa bonne foi, +je redescendis pied, en droite ligne, jusqu' la roche Sanadoire. +La lune clairait vivement. J'y voyais comme en plein jour. Je ne fus +donc pas longtemps sans dcouvrir matre Jean assis sur un dbris, les +jambes pendantes et reprenant haleine. + +--Ah! ah! c'est toi, petit malheureux! me dit-il. Qu'as-tu fait de mon +pauvre cheval? + +--Il est l, matre, il vous attend, rpondis-je. + +--Quoi! tu l'as sauv? Fort bien, mon garon! Mais comment as-tu fait +pour te sauver toi-mme? Quelle effroyable chute, hein? + +--Mais, monsieur le professeur, nous n'avons pas fait de chute! + +--Pas de chute? L'idiot ne s'en est pas aperu! Ce que c'est que le +vin! le vin!... O vin! vin de Chanturgue, vin de Chante-orgue... beau +petit vin musical! J'en boirais bien encore un verre! Apporte, petit! +Viens a, doux sacristain! Frre, la sant! A la sant des titans! A +la sant du diable! + +J'tais un bon croyant. Les paroles du matre me firent frmir. + +--Ne dites pas cela, matre, m'criai-je. Revenez vous, voyez o +vous tes! + +--O je suis? reprit-il en promenant autour de lui ses yeux agrandis, +d'o jaillissaient les clairs du dlire; o je suis? o dis-tu que je +suis? Au fond du torrent? Je ne vois pas le moindre poisson! + +--Vous tes au pied de cette grande roche Sanadoire qui surplombe +de tous les cts. Il pleut des pierres ici, voyez, la terre en est +couverte. N'y restons pas, matre. C'est un vilain endroit. + +--Roche Sanadoire! reprit le matre en cherchant soulever sur son +front son chapeau qu'il avait sous le bras. Roche _Sonatoire_, oui, +c'est l ton vrai nom, je te salue entre toutes les roches! Tu es le +plus beau jeu d'orgues de la cration. Tes tuyaux contourns doivent +rendre des sons tranges, et la main d'un titan peut seule te faire +chanter! Mais ne suis-je pas un titan, moi? Oui, j'en suis un, et, si +un autre gant me dispute le droit de faire ici de la musique, qu'il +se montre!... Ah! ah! oui-da! Ma cravache, petit? o est ma cravache? + +--Quoi donc, matre? lui rpondis-je pouvant, qu'en voulez-vous +faire? est-ce que vous voyez?... + +--Oui, je vois, je le vois, le brigand! le monstre! ne le vois-tu pas +aussi? + +--Non, o donc? + +--Eh parbleu! l-haut, assis sur la dernire pointe de la fameuse +roche _Sonatoire_, comme tu dis! + +Je ne disais rien et ne voyais rien qu'une grosse pierre jauntre +ronge par une mousse dessche. Mais l'hallucination est contagieuse +et celle du professeur me gagna d'autant mieux que j'avais peur de +voir ce qu'il voyait. + +--Oui, oui, lui dis-je, au bout d'un instant d'angoisse inexprimable, +je le vois, il ne bouge pas, il dort! Allons-nous-en! Attendez! Non, +non, ne bougeons pas et taisons-nous, je le vois prsent qui remue! + +--Mais je veux qu'il me voie! je veux surtout qu'il m'entende! s'cria +le professeur en se levant avec enthousiasme. Il a beau tre l, +perch sur son orgue, je prtends lui enseigner la musique, ce +barbare!--Oui, attends, brute! Je vais te rgaler d'un _Introt_ de ma +faon.--A moi, petit! o es-tu? Vite au soufflet! Dpche! + +--Le soufflet? Quel soufflet? Je ne vois pas... + +--Tu ne vois rien! l, l, te dis-je! + +Et il me montrait une grosse tige d'arbrisseau qui sortait de la roche +un peu au-dessous des tuyaux, c'est--dire des prismes du basalte. +On sait que ces colonnettes de pierre sont souvent tendues et comme +craqueles de distance en distance, et qu'elles se dtachent avec une +grande facilit si elles reposent sur une base friable qui vienne +leur manquer. + +Les flancs de la roche Sanadoire taient revtus de gazon et de +plantes qu'il n'tait pas prudent d'branler. Mais ce danger rel ne +me proccupait nullement, j'tais tout entier au pril imaginaire +d'veiller et d'irriter le titan. Je refusai net d'obir. Le +matre s'emporta, et, me prenant au collet avec une force vraiment +surhumaine, il me plaa devant une pierre naturellement taille en +tablette qu'il lui plaisait d'appeler le clavier de l'orgue. + +--Joue mon _Introt_, me cria-t-il aux oreilles, joue-le, tu le sais! +Moi, je vais souffler, puisque tu n'en as pas le courage! + +Et il s'lana, gravit la base herbue de la roche et se hissa jusqu' +l'arbrisseau qu'il se mit balancer de haut en bas comme si c'et t +le manche d'un soufflet, en me criant: + +--Allons, commence, et ne nous trompons pas! _Allegro_, mille +tonnerres! _allegro risoluto!_ + +--Et toi, orgue, chante! chante, _orgue_! chante _urgue!..._ + +Jusque-l, pensant, par moments, qu'il avait le vin gai et se moquait +de moi, j'avais eu quelque espoir de l'emmener. Mais, le voyant +souffler son orgue imaginaire avec une ardente conviction, je perdis +tout fait l'esprit, j'entrai dans son rve que le vin de Chanturgue +largement ft rendait peut-tre essentiellement musical. La peur fit +place je ne sais quelle imprudente curiosit comme on l'a dans les +songes, j'tendis mes mains sur le prtendu clavier et je remuai les +doigts. + +Mais alors quelque chose de vraiment extraordinaire se passa en +moi. Je vis mes mains grossir, grandir et prendre des proportions +colossales. Cette transformation rapide ne se fit pas sans me causer +une souffrance telle que je ne l'oublierai de ma vie. Et, mesure que +mes mains devenaient celles d'un titan, le chant de l'orgue que je +croyais entendre acqurait une puissance effroyable. Matre Jean +croyait l'entendre aussi, car il me criait: + +--Ce n'est pas l'_Introt_! Qu'est-ce que c'est? Je ne sais pas ce que +c'est, mais ce doit tre de moi, c'est sublime! + +--Ce n'est pas de vous, lui rpondis-je, car nos voix devenues +titanesques couvraient les tonnerres de l'instrument fantastisque; +non, ce n'est pas de vous, c'est de moi. + +Et je continuais dvelopper le motif trange, sublime ou stupide, +qui surgissait dans mon cerveau. Matre Jean soufflait toujours avec +fureur et je jouais toujours avec transport; l'orgue rugissait, le +titan ne bougeait pas; j'tais ivre d'orgueil et de joie, je me +croyais l'orgue de la cathdrale de Clermont, charmant une foule +enthousiaste, lorsqu'un bruit sec et strident comme celui d'une vitre +brise m'arrta net. Un fracas pouvantable et qui n'avait plus rien +de musical, se produisit au-dessus de moi, il me sembla que la roche +Sanadoire oscillait sur sa base. Le clavier reculait et le sol se +drobait sous mes pieds. Je tombai la renverse et je roulai au +milieu d'une pluie de pierres. Les basaltes s'croulaient, matre +Jean, lanc avec l'arbuste qu'il avait dracin, disparaissait sous +les dbris: nous tions foudroys. + +Ne me demandez pas ce que je pensai et ce que je fis pendant les deux +ou trois heures qui suivirent: j'tais fort bless la tte et mon +sang m'aveuglait. Il me semblait avoir les jambes crases et les +reins briss. Pourtant, je n'avais rien de grave, puisque, +aprs m'tre tran sur les mains et les genoux, je me trouvai +insensiblement debout et marchant devant moi. Je n'avais qu'une ide +dont j'aie gard souvenir, chercher matre Jean; mais je ne pouvais +l'appeler, et, s'il m'et rpondu, je n'eusse pu l'entendre. J'tais +sourd et muet dans ce moment-l. + +Ce fut lui qui me retrouva et m'emmena. Je ne recouvrai mes esprits +qu'auprs de ce petit lac Servires o nous nous tions arrts trois +jours auparavant. J'tais tendu sur le sable du rivage. Matre Jean +lavait mes blessures et les siennes, car il tait fort maltrait +aussi. Bibi broutait aussi philosophiquement que de coutume, sans +s'loigner de nous. + +Le froid avait dissip les dernires influences du fatal vin de +Chanturgue. + +--Eh bien, mon pauvre petit, me dit le professeur en tanchant mon +front avec son mouchoir tremp dans l'eau glace du lac, commences-tu + te ravoir? peux-tu parler prsent? + +--Je me sens bien, rpondis-je. Et vous, matre, vous n'tiez donc pas +mort? + +--Apparemment; j'ai du mal aussi, mais ce ne sera rien. Nous l'avons +chapp belle! + +En essayant de rassembler mes souvenirs confus, je me mis chanter. + +--Que diable chantes-tu l? dit matre Jean surpris. Tu as une +singulire manire d'tre malade, toi! Tout l'heure, tu ne pouvais +ni parler ni entendre, et prsent monsieur siffle comme un merle! +Qu'est-ce que c'est que cette musique-l? + +--Je ne sais pas, matre. + +--Si fait; c'est une chose que tu sais, puisque tu la chantais quand +la roche s'est rue sur nous. + +--Je chantais dans ce moment-l? Mais non, je jouais l'orgue, le grand +orgue du titan! + +--Allons, bon! te voil fou, prsent? As-tu pu prendre au srieux la +plaisanterie que je t'ai faite? + +La mmoire me revenait trs-nette. + +--C'est vous qui ne vous souvenez pas, lui dis-je; vous ne plaisantiez +pas du tout. Vous souffliez l'orgue comme un beau diable! + +Matre Jean avait t si rellement ivre, qu'il ne se rappelait et ne +se rappela jamais rien de l'aventure. Il n'avait t dgris que par +l'croulement d'un pan de la roche Sanadoire, le danger que nous +avions couru et les blessures que nous avions reues. Il n'avait +conscience que du motif, inconnu lui, que j'avais chant et de la +manire tonnante dont ce motif avait t redit cinq fois par les +chos merveilleux mais bien connus de la roche Sanadoire. Il voulut +se persuader que c'tait la vibration de ma voix qui avait provoqu +l'croulement; quoi je lui rpondis que c'tait la rage obstine +avec laquelle il avait secou et dracin l'arbuste qu'il avait pris +pour un manche de soufflet. Il soutint que j'avais rv, mais il ne +put jamais expliquer comment, au lieu de chevaucher tranquillement sur +la route, nous tions descendus mi-cte du ravin pour nous amuser +_foltrer_ autour de la roche Sanadoire. + +Quand nous emes band nos plaies et bu assez d'eau pour bien enterrer +le vin de Chanturgue, nous reprmes notre route; mais nous tions si +las et si affaiblis, que nous dmes nous arrter la petite auberge +au bout du dsert. Le lendemain, nous tions si courbatus, qu'il nous +fallut garder le lit. Le soir, nous vmes arriver le bon cur de +Chanturgue fort effray; on avait trouv le chapeau de matre Jean +et des traces de sang sur les dbris frachement tombs de la roche +Sanadoire. A ma grande satisfaction, le torrent avait emport la +cravache. + +Le digne homme nous soigna fort bien. Il voulait nous ramener chez +lui, mais l'organiste ne pouvait manquer la grand'messe du dimanche +et nous revnmes Clermont le jour suivant. + +Il avait la tte encore affaiblie ou trouble quand il se retrouva +devant un orgue plus inoffensif que celui de la Sanadoire. La mmoire +lui manqua deux ou trois fois et il dut improviser, ce qu'il faisait +de son propre aveu trs-mdiocrement, bien qu'il se piqut de composer +des chefs-d'oeuvre tte repose. + +A l'lvation, il se sentit pris de faiblesse et me fit signe de +m'asseoir sa place. Je n'avais jamais jou que devant lui et je +n'avais aucune ide de ce que je pourrais devenir en musique. Matre +Jean n'avait jamais termin une leon sans dcrter que j'tais un +ne. Un moment je fus presque aussi mu que je l'avais t devant +l'orgue du titan. Mais l'enfance a ses accs de confiance spontane; +je pris courage, je jouai le motif qui avait frapp le matre au +moment de la catastrophe et qui, depuis ce moment-l, n'tait pas +sorti de ma tte. + +Ce fut un succs qui dcida de toute ma vie, vous allez voir comment. + +Aprs la messe, M. le grand vicaire, qui tait un mlomane trs-rudit +en musique sacre, fit mander matre Jean dans la salle du chapitre. + +--Vous avez du talent, lui dit-il, mais il ne faut point manquer de +discernement. Je vous ai dj blm d'improviser ou de composer des +motifs qui ont du mrite, mais que vous placez hors de saison, tendres +ou sautillants quand ils doivent tre svres, menaants et comme +irrits quand ils doivent tre humbles et suppliants. Ainsi, +aujourd'hui, l'lvation, vous nous avez fait entendre un vritable +chant de guerre. C'tait fort beau, je dois l'avouer, mais c'tait un +sabbat et non un _Adoremus_. + +J'tais derrire matre Jean pendant que le grand vicaire lui parlait, +et le coeur me battait bien fort. L'organiste s'excusa naturellement +en disant qu'il s'tait trouv indispos, et qu'un enfant de choeur, +son lve, avait tenu l'orgue l'lvation. + +--Est-ce vous, mon petit ami? dit le vicaire en voyant ma figure mue. + +--C'est lui, rpondit matre Jean, c'est ce petit ne! + +--Ce petit ne a fort bien jou, reprit le grand vicaire en riant. +Mais pourriez-vous me dire, mon enfant, quel est ce motif qui m'a +frapp? J'ai bien vu que c'tait quelque chose de remarquable, mais je +ne saurais dire o cela existe. + +--Cela n'existe que dans ma tte, rpondis-je avec assurance. Cela +m'est venu... dans la montagne. + +--T'en est-il venu d'autres? + +--Non, c'est la premire fois que quelque chose m'est venu. + +--Pourtant... + +--Ne faites pas attention, reprit l'organiste, il ne sait ce qu'il +dit, c'est une rminiscence! + +--C'est possible, mais de qui? + +--De moi probablement; on jette tant d'ides au hasard quand on +compose! le premier venu ramasse les bribes! + +--Vous auriez d ne pas laisser perdre cette bribe-l, reprit le grand +vicaire avec malice; elle vaut une grosse pice. + +Il se retourna vers moi en ajoutant: + +--Viens chez moi demain aprs ma messe basse, je veux t'examiner. + +Je fus exact. Il avait eu le temps de faire ses recherches. Nulle part +il n'avait trouv mon motif. Il avait chez lui un beau piano et me fit +improviser. D'abord je fus troubl et il ne me vint que du gchis; +puis, peu peu, mes ides s'claircirent et le prlat fut si content +de moi, qu'il manda matre Jean et me recommanda lui comme son +protg tout spcial. C'tait lui dire que mes leons lui seraient +bien payes. Le professeur me retira donc de la cuisine et de +l'curie, me traita avec plus de douceur et, en peu d'annes, +m'enseigna tout ce qu'il savait. Mon protecteur vit bien alors que je +pouvais aller plus loin et que le petit ne tait plus laborieux et +mieux dou que son matre. Il m'envoya Paris, o je fus, trs-jeune +encore, en tat de donner des leons et de jouer dans les concerts. +Mais ce n'est pas l'histoire de ma vie entire que je vous ai promise; +ce serait trop long, et vous savez maintenant ce que vous vouliez +savoir: comment une grande frayeur, la suite d'un accs d'ivresse, +dveloppa en moi une facult refoule par la rudesse et le ddain du +matre qui et d la dvelopper. Je n'en bnis pas moins son souvenir. +Sans sa vanit et son ivrognerie, qui exposrent ma raison et ma vie + la roche Sanadoire, ce qui couvait en moi n'en ft peut-tre jamais +sorti. Cette folle aventure qui m'a fait clore, m'a pourtant laiss +une susceptibilit nerveuse qui est une souffrance. Parfois, en +improvisant, j'imagine entendre l'croulement du roc sur ma tte et +sentir mes mains grossir comme celles du Mose de Michel-Ange. Cela +ne dure qu'un instant, mais cela ne s'est point guri entirement, et +vous voyez que l'ge ne m'en a pas dbarrass. + + * * * * * + +--Mais, dit le docteur au maestro quand il eut termin son rcit, + quoi attribuez-vous cette dilatation fictive de vos mains, cette +souffrance qui vous saisit la roche Sanadoire avant son trop rel +croulement? + +--Je ne peux l'attribuer, rpondit le maestro, qu' des orties ou +des ronces qui poussaient sur le prtendu clavier. Vous voyez, mes +amis, que tout est symbolique dans mon histoire. La rvlation de mon +avenir fut complte: des illusions, du bruit... et des pines! + + + + +CE QUE DISENT LES FLEURS + + +Quand j'tais enfant, ma chre Aurore, j'tais trs-tourmente de +ne pouvoir saisir ce que les fleurs se disaient entre elles. Mon +professeur de botanique m'assurait qu'elles ne disaient rien; soit +qu'il ft sourd, soit qu'il ne voult pas me dire la vrit, il jurait +qu'elles ne disaient rien du tout. + +Je savais bien le contraire. Je les entendais babiller confusment, +surtout la rose du soir; mais elles parlaient trop bas pour que je +pusse distinguer leurs paroles; et puis elles taient mfiantes, et, +quand je passais prs des plates-bandes du jardin ou sur le sentier du +pr, elles s'avertissaient par une espce de _psitt_, qui courait de +l'une l'autre. C'tait comme si l'on et dit sur toute la ligne: +Attention, taisons-nous! voil l'enfant curieux qui nous coute. + +Je m'y obstinai. Je m'exerai marcher si doucement, sans frler le +plus petit brin d'herbe, qu'elles ne m'entendirent plus et que je pus +m'avancer tout prs, tout prs; alors, en me baissant sous l'ombre des +arbres pour qu'elles ne vissent pas la mienne, je saisis enfin des +paroles articules. + +Il fallait beaucoup d'attention; c'tait de si petites voix, si +douces, si fines, que la moindre brise les emportait et que le +bourdonnement des sphinx et des noctuelles les couvrait absolument. + +Je ne sais pas quelle langue elles parlaient. Ce n'tait ni le +franais, ni le latin qu'on m'apprenait alors; mais il se trouva que +je comprenais fort bien. Il me sembla mme que je comprenais mieux ce +langage que tout ce que j'avais entendu jusqu'alors. + +Un soir, je russis me coucher sur le sable et ne plus rien +perdre de ce qui se disait auprs de moi dans un coin bien abrit +du parterre. Comme tout le monde parlait dans tout le jardin, il ne +fallait pas s'amuser vouloir surprendre plus d'un secret en une +fois. Je me tins donc l bien tranquille, et voici ce que j'entendis +dans les coquelicots: + +--Mesdames et messieurs, il est temps d'en finir avec cette platitude. +Toutes les plantes sont galement nobles; notre famille ne le cde +aucune autre, et, accepte qui voudra la royaut de la rose, je dclare +que j'en ai assez et que je ne reconnais personne le droit de se +dire mieux n et plus titr que moi. + +A quoi les marguerites rpondirent toutes ensemble que l'orateur +coquelicot avait raison. Une d'elles, qui tait plus grande que les +autres et fort belle, demanda la parole et dit: + +--Je n'ai jamais compris les grands airs que prend la famille des +roses. En quoi, je vous le demande, une rose est-elle plus jolie +et mieux faite que moi? La nature et l'art se sont entendus pour +multiplier le nombre de nos ptales et l'clat de nos couleurs. Nous +sommes mme beaucoup plus riches, car la plus belle rose n'a gure +plus de deux cents ptales et nous en avons jusqu' cinq cents. Quant +aux couleurs, nous avons le violet et presque le bleu pur que la rose +ne trouvera jamais. + +--Moi, dit un grand pied d'alouette vivace, moi le prince Delphinium, +j'ai l'azur des cieux dans ma corolle, et mes nombreux parents ont +toutes les nuances du rose. La prtendue reine des fleurs a donc +beaucoup nous envier, et, quant son parfum si vant... + +--Ne parlez pas de cela, reprit vivement le coquelicot. Les hbleries +du parfum me portent sur les nerfs. Qu'est-ce, je vous prie, que le +parfum? Une convention tablie par les jardiniers et les papillons. +Moi, je trouve que la rose sent mauvais et que c'est moi qui embaume. + +--Nous ne sentons rien, dit la marguerite, et je crois que par l +nous faisons preuve de tenue et de bon got. Les odeurs sont des +indiscrtions ou des vanteries. Une plante qui se respecte ne +s'annonce point par des manations. Sa beaut doit lui suffire. + +--Je ne suis pas de votre avis, s'cria un gros pavot qui sentait +trs-fort. Les odeurs annoncent l'esprit et la sant. + +Les rires couvrirent la voix du gros pavot. Les oeillets s'en tenaient +les ctes et les rsdas se pmaient. Mais, au lieu de se fcher, il +se remit critiquer la forme et la couleur de la rose qui ne pouvait +rpondre; tous les rosiers venaient d'tre taills et les pousses +remontantes n'avaient encore que de petits boutons bien serrs dans +leurs langes verts. Une pense fort richement vtue critiqua amrement +les fleurs doubles, et, comme celles-ci taient en majorit dans le +parterre, on commena se fcher. Mais il y avait tant de jalousie +contre la rose, qu'on se rconcilia pour la railler et la dnigrer. La +pense eut mme du succs quand elle compara la rose un gros chou +pomm, donnant la prfrence celui-ci cause de sa taille et de son +utilit. Les sottises que j'entendais m'exasprrent et, tout coup, +parlant leur langue: + +--Taisez-vous, m'criai-je en donnant un coup de pied ces sottes +fleurs. Vous ne dites rien qui vaille. Moi qui m'imaginais entendre +ici des merveilles de posie, quelle dception vous me causez avec vos +rivalits, vos vanits et votre basse envie! + +Il se fit un profond silence et je sortis du parterre. + +--Voyons donc, me disais-je, si les plantes rustiques ont plus de +bon sens que ces pronnelles cultives, qui, en recevant de nous une +beaut d'emprunt, semblent avoir pris nos prjugs et nos travers. + +Je me glissai dans l'ombre de la haie touffue, me dirigeant vers la +prairie; je voulais savoir si les spires qu'on appelle reine des prs +avaient aussi de l'orgueil et de l'envie. Mais je m'arrtai auprs +d'un grand glantier dont toutes les fleurs parlaient ensemble. + +--Tchons de savoir, pensai-je, si la rose sauvage dnigre la rose +cent feuilles et mprise la rose pompon. + +Il faut vous dire que, dans mon enfance, on n'avait pas cr toutes +ces varits de roses que les jardiniers savants ont russi produire +depuis par la greffe et les semis. La nature n'en tait pas plus +pauvre pour cela. Nos buissons taient remplis de varits nombreuses +de roses l'tat rustique: la _canina_, ainsi nomme parce qu'on +la croyait un remde contre la morsure des chiens enrags; la rose +canelle, la musque, la _rubiginosa_ ou rouille, qui est une des plus +jolies; la rose pimprenelle, la _tomentosa_ ou cotonneuse, la rose +alpine, etc., etc. Puis, dans les jardins, nous avions des espces +charmantes peu prs perdues aujourd'hui, une panache rouge et blanc +qui n'tait pas trs-fournie en ptales, mais qui montrait sa couronne +d'tamines d'un beau jaune vif et qui avait le parfum de la bergamote. +Elle tait rustique au possible, ne craignant ni les ts secs ni les +hivers rudes; la rose pompon, grand et petit modle, qui est devenue +excessivement rare; la petite rose de mai, la plus prcoce et +peut-tre la plus parfume de toutes, qu'on demanderait en vain +aujourd'hui dans le commerce, la rose de Damas ou de Provins que nous +savions utiliser et qu'on est oblig, prsent, de demander au midi +de la France; enfin, la rose cent feuilles ou, pour mieux dire, + cent ptales, dont la patrie est inconnue et que l'on attribue +gnralement la culture. + +C'est cette rose _centifolia_ qui tait alors, pour moi comme pour +tout le monde, l'idal de la rose, et je n'tais pas persuade, comme +l'tait mon prcepteur, qu'elle ft un monstre d la science des +jardiniers. Je lisais dans mes potes que la rose tait de toute +antiquit le type de la beaut et du parfum. A coup sr, ils ne +connaissaient pas nos roses th qui ne sentent plus la rose, et toutes +ces varits charmantes qui, de nos jours, ont diversifi l'infini, +mais en l'altrant essentiellement, le vrai type de la rose. On +m'enseignait alors la botanique. Je n'y mordais qu' ma faon. J'avais +l'odorat fin et je voulais que le parfum ft un des caractres +essentiels de la plante; mon professeur, qui prenait du tabac, ne +m'accordait pas ce critrium de classification. Il ne sentait plus que +le tabac, et, quand il flairait une autre plante, il lui communiquait +des proprits sternutatoires tout fait avilissantes. J'coutai donc +de toutes mes oreilles ce que disaient les glantiers au-dessus de +ma tte, car, ds les premiers mots que je pus saisir, je vis qu'ils +parlaient des origines de la rose. + +--Reste ici, doux zphyr, disaient-ils, nous sommes fleuris. Les +belles roses du parterre dorment encore dans leurs boutons verts. +Vois, nous sommes fraches et riantes, et, si tu nous berces un peu, +nous allons rpandre des parfums aussi suaves que ceux de notre +illustre reine. + +J'entendis alors le zphyr qui disait: + +--Taisez-vous, vous n'tes que des enfants du Nord. Je veux bien +causer un instant avec vous, mais n'ayez pas l'orgueil de vous galer + la reine des fleurs. + +--Cher zphyr, nous la respectons et nous l'adorons, rpondirent les +fleurs de l'glantier; nous savons comme les autres fleurs du jardin +en sont jalouses. Elles prtendent qu'elle n'est rien de plus que +nous, qu'elle est fille de l'glantier et ne doit sa beaut qu' la +greffe et la culture. Nous sommes des ignorantes et ne savons pas +rpondre. Dis-nous, toi qui es plus ancien que nous sur la terre, si +tu connais la vritable origine de la rose. + +--Je vous la dirai, car c'est ma propre histoire; coutez-la, et ne +l'oubliez jamais. + +Et le zphyr raconta ceci: + +--Au temps o les tres et les choses de l'univers parlaient encore la +langue des dieux, j'tais le fils an du roi des orages. Mes ailes +noires touchaient les deux extrmits des plus vastes horizons, ma +chevelure immense s'emmlait aux nuages. Mon aspect tait pouvantable +et sublime, j'avais le pouvoir de rassembler les nues du couchant +et de les tendre comme un voile impntrable entre la terre et le +soleil. + +Longtemps je rgnai avec mon pre et mes frres sur la plante +infconde. Notre mission tait de dtruire et de bouleverser. Mes +frres et moi, dchans sur tous les points de ce misrable petit +monde, nous semblions ne devoir jamais permettre la vie de paratre +sur cette scorie informe que nous appelons aujourd'hui la terre des +vivants. J'tais le plus robuste et le plus furieux de tous. Quand le +roi mon pre tait las, il s'tendait sur le sommet des nues et +se reposait sur moi du soin de continuer l'oeuvre de l'implacable +destruction. Mais, au sein de cette terre, inerte encore, s'agitait un +esprit, une divinit puissante, l'esprit de la vie, qui voulait tre, +et qui, brisant les montagnes, comblant les mers, entassant les +poussires, se mit un jour surgir de toutes parts. Nos efforts +redoublrent et ne servirent qu' hter l'closion d'une foule d'tres +qui nous chappaient par leur petitesse ou nous rsistaient par leur +faiblesse mme; d'humbles plantes flexibles, de minces coquillages +flottants prenaient place sur la crote encore tide de l'corce +terrestre, dans les limons, dans les eaux, dans les dtritus de tout +genre. Nous roulions en vain les flots furieux sur ces crations +bauches. La vie naissait et apparaissait sans cesse sous des formes +nouvelles, comme si le gnie patient et inventif de la cration et +rsolu d'adapter les organes et les besoins de tous les tres au +milieu tourment que nous leur faisions. + +Nous commencions nous lasser de cette rsistance passive en +apparence, irrductible en ralit. Nous dtruisions des races +entires d'tres vivants, d'autres apparaissaient organiss pour nous +subir sans mourir. Nous tions puiss de rage. Nous nous retirmes +sur le sommet des nues pour dlibrer et demander notre pre des +forces nouvelles. + +Pendant qu'il nous donnait de nouveaux ordres, la terre un instant +dlivre de nos fureurs se couvrit de plantes innombrables o des +myriades d'animaux ingnieusement conforms dans leurs diffrents +types, cherchrent leur abri et leur nourriture dans d'immenses forts +ou sur les flancs de puissantes montagnes, ainsi que dans les eaux +pures de lacs immenses. + +--Allez, nous dit mon pre, le roi des orages, voici la terre qui +s'est pare comme une fiance pour pouser le soleil. Mettez-vous +entre eux. Entassez les nues normes, mugissez, et que votre souffle +renverse les forts, aplanisse les monts et dchane les mers. Allez, +et ne revenez pas, tant qu'il y aura encore un tre vivant, une plante +debout sur cette arne maudite o la vie prtend s'tablir en dpit de +nous. + +Nous nous dispersmes comme une semence de mort sur les deux +hmisphres, et moi, fendant comme un aigle le rideau des nuages, je +m'abattis sur les antiques contres de l'extrme Orient, l o de +profondes dpressions du haut plateau asiatique s'abaissant vers +la mer sous un ciel de feu, font clore, au sein d'une humidit +nergique, les plantes gigantesques et les animaux redoutables. +J'tais repos des fatigues subies, je me sentais dou d'une force +incommensurable, j'tais fier d'apporter le dsordre et la mort tous +ces faibles qui semblaient me braver. D'un coup d'aile, je rasais +toute une contre; d'un souffle, j'abattais toute une fort, et je +sentais en moi une joie aveugle, enivre, la joie d'tre plus fort que +toutes les forces de la nature. + +Tout coup un parfum passa en moi comme par une aspiration inconnue + mes organes, et, surpris d'une sensation si nouvelle, je m'arrtai +pour m'en rendre compte. Je vis alors pour la premire fois un tre +qui tait apparu sur la terre en mon absence, un tre frais, dlicat, +imperceptible, la rose! + +Je fondis sur elle pour l'craser. Elle plia, se coucha sur l'herbe +et me dit: + +--Prends piti! je suis si belle et si douce! respire-moi, tu +m'pargneras. + +Je la respirai et une ivresse soudaine abattit ma fureur. Je me +couchai sur l'herbe et je m'endormis auprs d'elle. + +Quand je m'veillai, la rose s'tait releve et se balanait +mollement, berce par mon haleine apaise. + +--Sois mon ami, me dit-elle. Ne me quitte plus. Quand tes ailes +terribles sont plies, je t'aime et te trouve beau. Sans doute tu es +le roi de la fort. Ton souffle adouci est un chant dlicieux. Reste +avec moi, ou prends-moi avec toi, afin que j'aille voir de plus prs +le soleil et les nuages. + +Je mis la rose dans mon sein et je m'envolai avec elle. Mais bientt +il me sembla qu'elle se fltrissait; alanguie, elle ne pouvait plus +me parler; son parfum, cependant, continuait me charmer, et moi, +craignant de l'anantir, je volais doucement, je caressais la cime des +arbres, j'vitais le moindre choc. Je remontai ainsi avec prcaution +jusqu'au palais de nues sombres o m'attendait mon pre. + +--Que veux-tu? me dit-il, et pourquoi as-tu laiss debout cette fort +que je vois encore sur les rivages de l'Inde? Retourne l'exterminer au +plus vite. + +--Oui, rpondis-je en lui montrant la rose, mais laisse-moi te +confier ce trsor que je veux sauver. + +--Sauver! s'cria-t-il en rugissant de colre; tu veux sauver quelque +chose? + +Et, d'un souffle, il arracha de ma main la rose, qui disparut dans +l'espace en semant ses ptales fltries. + +Je m'lanai pour ressaisir au moins un vestige; mais le roi, irrit +et implacable, me saisit mon tour, me coucha, la poitrine sur +son genou, et, avec violence, m'arracha mes ailes, dont les plumes +allrent dans l'espace rejoindre les feuilles disperses de la rose. + +--Misrable enfant, me dit-il, tu as connu la piti, tu n'es plus mon +fils. Va-t'en rejoindre sur la terre le funeste esprit de la vie qui +me brave, nous verrons s'il fera de toi quelque chose, prsent que, +grce moi, tu n'es plus rien. + +Et, me lanant dans les abmes du vide, il m'oublia jamais. + +Je roulai jusqu' la clairire et me trouvai ananti ct de la +rose, plus riante et plus embaume que jamais. + +--Quel est ce prodige? Je te croyais morte et je te pleurais. As-tu +le don de renatre aprs la mort? + +--Oui, rpondit-elle, comme toutes les cratures que l'esprit de vie +fconde. Vois ces boutons qui m'environnent. Ce soir, j'aurai perdu +mon clat et je travaillerai mon renouvellement, tandis que mes +soeurs te charmeront de leur beaut et te verseront les parfums de +leur journe de fte. Reste avec nous; n'es-tu pas notre compagnon et +notre ami? + +J'tais si humili de ma dchance, que j'arrosais de mes larmes +cette terre laquelle je me sentais jamais riv. L'esprit de la vie +sentit mes pleurs et s'en mut. Il m'apparut sous la forme d'un ange +radieux et me dit: + +--Tu as connu la piti, tu as eu piti de la rose, je veux avoir +piti de toi. Ton pre est puissant, mais je le suis plus que lui, car +il peut dtruire et, moi, je peux crer. + +En parlant ainsi, l'tre brillant me toucha et mon corps devint celui +d'un bel enfant avec un visage semblable au coloris de la rose. Des +ailes de papillon sortirent de mes paules et je me mis voltiger +avec dlices. + +--Reste avec les fleurs, sous le frais abri des forts, me dit la +fe. A prsent, ces dmes de verdure te cacheront et te protgeront. +Plus tard, quand j'aurai vaincu la rage des lments, tu pourras +parcourir la terre, o tu seras bni par les hommes et chant par les +potes.--Quant toi, rose charmante qui, la premire as su dsarmer +la fureur par la beaut, sois le signe de la future rconciliation +des forces aujourd'hui ennemies de la nature. Tu seras aussi +l'enseignement des races futures, car ces races civilises voudront +faire servir toutes choses leurs besoins. Mes dons les plus +prcieux, la grce, la douceur et la beaut risqueront de leur sembler +d'une moindre valeur que la richesse et la force. Apprends-leur, +aimable rose, que la plus grande et la plus lgitime puissance est +celle qui charme et rconcilie. Je te donne ici un titre que les +sicles futurs n'oseront pas t'ter. Je te proclame reine des fleurs; +les royauts que j'institue sont divines et n'ont qu'un moyen +d'action, le charme. + +Depuis ce jour, j'ai vcu en paix avec le ciel, chri des hommes, des +animaux et des plantes; ma libre et divine origine me laisse le choix +de rsider o il me plat, mais je suis trop l'ami de la terre et le +serviteur de la vie laquelle mon souffle bienfaisant contribue, pour +quitter cette terre chrie o mon premier et ternel amour me retient. +Oui, mes chres petites, je suis le fidle amant de la rose et par +consquent votre frre et votre ami. + +--En ce cas, s'crirent toutes les petites roses de l'glantier, +donne-nous le bal et rjouissons-nous en chantant les louanges de +madame la reine, la rose cent feuilles de l'Orient. + +Le zphyr agita ses jolies ailes et ce fut au-dessus de ma tte une +danse effrne, accompagne de frlements de branches et de claquement +de feuilles en guise de timbales et de castagnettes: il arriva bien +quelques petites folles de dchirer leur robe de bal et de semer leurs +ptales dans mes cheveux; mais elles n'y firent pas attention et +dansrent de plus belle en chantant: + +--Vive la belle rose dont la douceur a vaincu le fils des orages! vive +le bon zphyr qui est rest l'ami des fleurs! + +Quand je racontai mon prcepteur ce que j'avais entendu, il dclara +que j'tais malade et qu'il fallait m'administrer un purgatif. Mais ma +grand'mre m'en prserva en lui disant: + +--Je vous plains si vous n'avez jamais entendu ce que disent les +roses. Quant moi, je regrette le temps o je l'entendais. C'est une +facult de l'enfance. Prenez garde de confondre les facults avec les +maladies! + + + + +LE MARTEAU ROUGE + + +J'ai trahi pour vous, mes enfants, le secret du vent et des roses. Je +vais vous raconter maintenant l'histoire d'un caillou. Mais je vous +tromperais si je vous disais que les cailloux parlent comme les +fleurs. S'ils disent quelque chose, lorsqu'on les frappe, nous ne +pouvons l'entendre que comme un bruit sans paroles. Tout dans la +nature a une voix, mais nous ne pouvons attribuer la parole qu'aux +tres. Une fleur est un tre pourvu d'organes et qui participe +largement la vie universelle. Les pierres ne vivent pas, elles ne +sont que les ossements d'un grand corps, qui est la plante, et, ce +grand corps, on peut le considrer comme un tre; mais les fragments +de son ossature ne sont pas plus des tres par eux-mmes qu'une +phalange de nos doigts ou une portion de notre crne n'est un tre +humain. + +C'tait pourtant un beau caillou, et ne croyez pas que vous eussiez +pu le mettre dans votre poche, car il mesurait peut-tre un mtre sur +toutes ses faces. Dtach d'une roche de cornaline, il tait cornaline +lui-mme, non pas de la couleur de ces vulgaires silex sang de boeuf +qui jonchent nos chemins, mais d'un rose chair vein de parties +ambres, et transparent comme un cristal. Vitrification splendide, +produite par l'action des feux plutoniens sur l'corce siliceuse de +la terre, il avait t spar de sa roche par une dislocation, et il +brillait au soleil, au milieu des herbes, tranquille et silencieux +depuis des sicles dont je ne sais pas le compte. La fe Hydrocharis +vint enfin un jour le remarquer. La fe Hydrocharis (beaut des +eaux) tait amoureuse des ruisseaux clairs et tranquilles, parce +qu'elle y faisait pousser ses plantes favorites, que je ne vous +nommerai pas, vu que vous les connaissez maintenant et que vous les +chrissez aussi. + +La fe avait du dpit, car, aprs une fonte de neiges assez +considrable sur les sommets de montagnes, le ruisseau avait ensabl +de ses eaux troubles et grondeuses les tapis de fleurs et de verdure +que la fe avait caresss et bnis la veille. Elle s'assit sur le gros +caillou et, contemplant le dsastre, elle se fit ce raisonnement: + +--La fe des glaciers, ma cruelle ennemie, me chassera de cette +rgion, comme elle m'a chasse dj des rgions qui sont au-dessus +et qui, maintenant, ne sont plus que des amas de ruines. Ces roches +entranes par les glaces, ces moraines striles o la fleur ne +s'panouit plus, o l'oiseau ne chante plus, o le froid et la mort +rgnent stupidement, menacent de s'tendre sur mes riants herbages +et sur mes bosquets embaums. Je ne puis rsister, le nant veut +triompher ici de la vie, le destin aveugle et sourd est contre moi. +Si je connaissais, au moins, les projets de l'ennemi, j'essayerais de +lutter. Mais ces secrets ne sont confis qu'aux ondes fougueuses dont +les mille voix confuses me sont inintelligibles. Ds qu'elles arrivent + mes lacs et mes tangs, elles se taisent, et, sur mes pentes +sinueuses, elles se laissent glisser sans bruit. Comment les dcider +parler de ce qu'elles savent des hautes rgions d'o elles descendent +et o il m'est interdit de pntrer? + +La fe se leva, rflchit encore, regarda autour d'elle et accorda +enfin son attention au caillou qu'elle avait jusque-l mpris comme +une chose inerte et strile. Il lui vint alors une ide, qui tait de +placer ce caillou sur le passage inclin du ruisseau. Elle ne prit pas +la peine de pousser le bloc, elle souffla dessus, et le bloc se mit en +travers de l'eau courante, debout sur le sable o il s'enfona par son +propre poids, de manire y demeurer solidement fix. Alors, la fe +regarda et couta. + +Le ruisseau, videmment irrit de rencontrer cet obstacle, le frappa +d'abord brutalement pour le chasser de son chemin; puis il le +contourna et se pressa sur ses flancs jusqu' ce qu'il et russi se +creuser une rigole de chaque ct, et il se prcipita dans ces rigoles +en exhalant une sourde plainte. + +--Tu ne dis encore rien qui vaille, pensa la fe, mais je vais +t'emprisonner si bien que je te forcerai de me rpondre. + +Alors, elle donna une chiquenaude au bloc de cornaline qui se fendit +en quatre. C'est si puissant un doigt de fe! L'eau, rencontrant +quatre murailles au lieu d'une, s'y laissa choir, et, bondissant de +tous cts en ruisselets entrecoups, il se mit babiller comme un +fou, jetant ses paroles si vite, que c'tait un bredouillage insens, +impossible. + +La fe cassa encore une fois le bloc et des quatre morceaux en fit +huit qui, divisant encore le cours de l'eau, la forcrent se calmer +et murmurer discrtement. Alors, elle saisit son langage, et, comme +les ruisseaux sont de nature indiscrte et babillarde, elle apprit +que la reine des glaciers avait rsolu d'envahir son domaine et de la +chasser encore plus loin. + +Hydrocharis prit alors toutes ses plantes chries dans sa robe tissue +de rayons de soleil, et s'loigna, oubliant au milieu de l'eau les +pauvres dbris du gros caillou, qui restrent l jusqu' ce que les +eaux obstines les eussent emports ou broys. + +Rien n'est philosophe et rsign comme un caillou. Celui dont j'essaye +de vous dire l'histoire n'tait plus reprsent un peu dignement que +par un des huit morceaux, lequel tait encore gros comme votre tte, +et, peu prs aussi rond, vu que les eaux qui avaient miett les +autres, l'avaient roul longtemps. Soit qu'il et eu plus de chance, +soit qu'on et eu des gards pour lui, il tait arriv beau, luisant +et bien poli jusqu' la porte d'une hutte de roseaux o vivaient +d'tranges personnages. + +C'tait des hommes sauvages, vtus de peaux de btes, portant de +longues barbes et de longs cheveux, faute de ciseaux pour les couper, +ou parce qu'ils se trouvaient mieux ainsi, et peut-tre n'avaient-ils +pas tort. Mais, s'ils n'avaient pas encore invent les ciseaux, ce +dont je ne suis pas sr, ces hommes primitifs n'en taient pas moins +d'habiles couteliers. Celui qui habitait la hutte tait mme un +armurier recommandable. + +Il ne savait pas utiliser le fer, mais les cailloux grossiers +devenaient entre ses mains des outils de travail ingnieux ou des +armes redoutables. C'est vous dire que ces gens appartenaient la +race de l'ge de pierre qui se confond dans la nuit des temps avec les +premiers ges de l'occupation celtique. Un des enfants de l'armurier +trouva sous ses pieds le beau caillou amen par le ruisseau, et, +croyant que c'tait un des nombreux clats ou morceaux de rebut jets + et l autour de l'atelier de son pre, il se mit jouer avec et + le faire rouler. Mais le pre, frapp de la vive couleur et de la +transparence de cet chantillon, le lui ta des mains et appela ses +autres enfants et apprentis pour l'admirer. On ne connaissait dans +le pays environnant aucune roche d'o ce fragment pt provenir. +L'armurier recommanda son monde de bien surveiller les cailloux que +charriait le ruisseau; mais ils eurent beau chercher et attendre, ils +n'en trouvrent pas d'autre et celui-ci resta dans l'atelier comme un +objet des plus rares et des plus prcieux. + +A quelques jours de l, un homme bleu descendit de la colline et somma +l'armurier de lui livrer sa commande. Cet homme bleu, qui tait blanc +en dessous, avait la figure et le corps peints avec le suc d'une +plante qui fournissait aux chefs et aux guerriers ce que les Indiens +d'aujourd'hui appellent encore leur peinture de guerre. Il tait donc +de la tte aux pieds d'un beau bleu d'azur et la famille de l'armurier +le contemplait avec admiration et respect. + +Il avait command une hache de silex, la plus lourde et la plus +tranchante qui et t jamais fabrique depuis l'ge du renne, et +cette arme formidable lui fut livre, moyennant le prix de deux peaux +d'ours, selon qu'il avait t convenu. L'homme bleu ayant pay, allait +se retirer, lorsque l'armurier lui montra son caillou de cornaline +en lui proposant de le faonner pour lui en hache ou en casse-tte. +L'homme bleu, merveill de la beaut de la matire, demanda un +casse-tte qui serait en mme temps un couteau propre dpecer les +animaux aprs les avoir assomms. On lui fabriqua donc avec ce caillou +merveilleux un outil admirable auquel, force de patience, on put +mme donner le poli jusqu'alors inconnu une industrie encore prive +de meules; et, pour porter au comble la satisfaction de l'homme bleu, +un des fils de l'armurier, enfant trs-adroit et trs-artiste, dessina +avec une pointe faite d'un clat, la figure d'un daim sur un des cts +de la lame. Un autre, apprenti trs-habile au montage, enchssa l'arme +dans un manche de bois fendu par le milieu et assujetti aux extrmits +par des cordes de fibres vgtales trs-finement tresses et d'une +solidit toute preuve. + +L'homme bleu donna douze peaux de daim pour cette merveille et +l'emporta, triomphant, dans sa mardelle immense, car il tait un grand +chef de clan, enrichi la chasse et souvent victorieux la guerre. + +Vous savez ce qu'est une mardelle: vous avez vu ces grands trous +bants au milieu de nos champs, aujourd'hui cultivs, jadis couverts +d'tangs et de forts. Plusieurs ont de l'eau au fond tandis qu' un +niveau plus lev, on a trouv des cendres, des os, des dbris de +poteries et des pierres disposes en foyer. + +On peut croire que les peuples primitifs aimaient demeurer sur +l'eau, tmoins les cits lacustres trouves en si grand nombre et dont +vous avez entendu beaucoup parler. + +Moi, j'imagine que, dans les pays de plaine comme les ntres, o l'eau +est rare, on creusait le plus profondment possible, et, autant que +possible, aussi dans le voisinage d'une source. On dtournait au +besoin le cours d'un faible ruisseau et on l'emmagasinait dans ces +profonds rservoirs, puis l'on btissait sur pilotis une spacieuse +demeure, qui s'levait comme un lot dans un entonnoir et dont les +toits inaperus ne s'levaient pas au-dessus du niveau du sol, toutes +conditions de scurit contre le parcours des btes sauvages ou +l'invasion des hordes ennemies. + +Quoi qu'il en soit, l'homme bleu rsidait dans une grande mardelle (on +dit aussi margelle), entoure de beaucoup d'autres plus petites et +moins profondes, o plusieurs familles s'taient tablies pour obir +ses ordres en bnficiant de sa protection. L'homme bleu fit le tour +de toutes ces citernes habites, franchit, pour entrer chez ses +clients, les arbres jets en guise de ponts, se chauffa tous les +foyers, causa amicalement avec tout le monde, montrant sa merveilleuse +hache rose, et laissant volontiers croire qu'il l'avait reue en +prsent de quelque divinit. Si on le crut, ou si l'on feignit de le +croire, je l'ignore; mais la hache rose fut regarde comme un talisman +d'une invincible puissance, et, lorsque l'ennemi se prsenta pour +envahir la tribu, tous se portrent au combat avec une confiance +exalte. La confiance fait la bravoure et la bravoure fait la force. +L'ennemi fut cras, la hache rose du grand chef devint pourpre dans +le sang des vaincus. Une gloire nouvelle couronna les anciennes +gloires de l'homme bleu, et, dans sa terreur, l'ennemi lui donna le +nom de _Marteau-Rouge_, que sa tribu et ses descendants portrent +aprs lui. + +Ce marteau lui porta bonheur car il fut vainqueur dans toutes ses +guerres comme dans toutes ses chasses, et mourut, plein de jours, +sans avoir t victime d'aucun des hasards de sa vie belliqueuse. +On l'enterra sous une norme butte de terre et de sable suivant la +coutume du temps, et, malgr le dsir effrn qu'avaient ses hritiers +de possder le marteau rouge, on enterra le marteau rouge avec lui. +Ainsi le voulait la loi religieuse conservatrice du respect d aux +morts. + +Voil donc notre caillou rejet dans le nant des tnbres aprs une +courte priode de gloire et d'activit. La tribu du Marteau-Rouge eut +lieu de regretter la spulture donne au talisman, car les tribus +ennemies, longtemps pouvantes par la vaillance du grand chef, +revinrent en nombre et dvastrent les pays de chasse, enlevrent les +troupeaux et ravagrent mme les habitations. + +Ces malheurs dcidrent un des descendants de Marteau-Rouge 1er +violer la spulture de son aeul, pntrer la nuit dans son caveau +et enlever secrtement le talisman, qu'il cacha avec soin dans sa +mardelle. Comme il ne pouvait avouer personne cette profanation, il +ne pouvait se servir de cette arme excellente et ranimer le courage de +son clan, en la faisant briller au soleil des batailles. N'tant plus +secoue par un bras nergique et vaillant,--le nouveau possesseur +tait plus superstitieux que brave,--elle perdit sa vertu, et la +tribu, vaincue, disperse, dut aller chercher en d'autres lieux des +tablissements nouveaux. Ses mardelles conquises furent occupes par +le vainqueur, et des sicles s'coulrent sans que le fameux marteau +enterr entre deux pierres ft exhum. On l'oublia si bien, que, le +jour o une vieille femme, en poursuivant un rat dans sa cuisine, le +retrouva intact, personne ne put lui dire quoi ce couteau de pierre +avait pu servir. L'usage de ces outils s'tait perdu. On avait appris + fondre et faonner le bronze, et, comme ces peuples n'avaient pas +d'histoire, ils ne se souvenaient pas des services que le silex leur +avait rendus. + +Toutefois, la vieille femme trouva le marteau joli et l'essaya pour +rper les racines qu'elle mettait dans sa soupe. Elle le trouva +commode, bien que le temps et l'humidit l'eussent priv de son beau +manche cordelettes. Il tait encore coupant. Elle en fit son couteau +de prdilection. Mais, aprs elle, des enfants voulurent s'en servir +et l'brchrent outrageusement. + +Quand vint l'ge du fer, cet ustensile mpris fut oubli sur le bord +de la margelle tarie et demi comble. On construisait de nouvelles +habitations fleur de terre avec des cultures autour. On connaissait +la bche et la cogne, on parlait, on agissait, on pensait autrement +que par le pass. Le glorieux marteau rouge redevnt simple caillou et +reprit son sommeil impassible dans l'herbe des prairies. + +Bien des sicles se passrent encore lorsqu'un paysan chasseur qui +poursuivait un livre rfugi dans la mardelle, et qui, pour mieux +courir, avait quitt ses sabots, se coupa l'orteil sur une des faces +encore tranchantes du marteau rouge. Il le ramassa, pensant en faire +des pierres pour son fusil, et l'apporta chez lui, o il l'oublia dans +un coin. A l'poque des vendanges, il s'en servit pour caler sa cuve; +aprs quoi, il le jeta dans son jardin, o les choux, ces fiers +occupants d'une terre longtemps abandonne elle-mme, le couvrirent +de leur ombre et lui permirent de dormir encore l'abri du caprice de +l'homme. + +Cent ans plus tard, un jardinier le rencontra sous sa bche, et, +comme le jardin du paysan s'tait fondu dans un parc seigneurial, ce +jardinier porta sa trouvaille au chtelain, en lui disant: + +--Ma foi, monsieur le comte, je crois bien que j'ai trouv dans mes +planches d'asperges un de ces marteaux anciens dont vous tes curieux. + +M. le comte complimenta son jardinier sur son _oeil_ d'antiquaire et +fit grand cas de sa dcouverte. Le marteau rouge tait un des plus +beaux spcimens de l'antique industrie de nos pres, et, malgr les +outrages du temps, il portait la trace indlbile du travail de +l'homme un degr remarquable. Tous les amis de la maison et tous les +antiquaires du pays l'admirrent. Son ge devint un sujet de grande +discussion. Il tait en partie dgrossi et taill au silex comme les +spcimens des premiers ges, en partie faonn et poli comme ceux +d'un temps moins barbare. Il appartenait videmment un temps de +transition, peut-tre avait-il t apport par des migrants; coup +sr, dirent les gologues, il n'a pas t fabriqu dans le pays, car +il n'y a pas de trace de cornaline bien loin la ronde. + +Les gologues n'oublirent qu'une chose, c'est que les eaux sont +des conducteurs de minraux de toute sorte, et les antiquaires ne +songrent pas se demander si l'histoire des faits industriels +n'taient pas dmentie chaque instant par des tentatives +personnelles dues au caprice ou au gnie de quelque artisan mieux +dou que les autres. La figure trace sur la lame prsentait encore +quelques linaments qui furent soigneusement examins. On y voyait +bien encore l'intention de reprsenter un animal. Mais tait-ce un +cheval, un cerf, un ours des cavernes ou un mammouth? + +Quand on eut bien examin et interrog le marteau rouge, on le plaa +sur un coussinet de velours. C'tait la plus curieuse pice de la +collection de M. le comte. Il eut la place d'honneur et la conserva +pendant une dizaine d'annes. + +Mais M. le comte vint mourir sans enfants, et madame la comtesse +trouva que le dfunt avait dpens pour ses collections beaucoup +d'argent qu'il et mieux employ lui acheter des dentelles et +renouveler ses quipages. Elle fit vendre toutes ces antiquailles, +presse qu'elle tait d'en dbarrasser les chambres de son chteau. +Elle ne conserva que quelques gemmes graves et quelques mdailles +d'or qu'elle pouvait utiliser pour sa parure, et, comme le marteau +rouge tait tir d'une cornaline particulirement belle, elle le +confia un lapidaire charg de le tailler en plaques destines un +fermoir de ceinture. + +Quand les fragments du marteau rouge furent taills et monts, madame +trouva la chose fort laide et la donna sa petite nice ge de six +ans qui en orna sa poupe. Mais ce bijou trop lourd et trop grand ne +lui plut pas longtemps et elle imagina d'en faire de la soupe. Oui +vraiment, mes enfants, de la soupe pour les poupes. Vous savez mieux +que moi que la soupe aux poupes se compose de choses trs-varies: +des fleurs, des graines, des coquilles, des haricots blancs et rouges, +tout est bon quand cela est cuit point dans un petit vase de +fer-blanc sur un feu imaginaire. La petite nice manquant de carottes +pour son pot-au-feu, remarqua la belle couleur de la cornaline, et, +l'aide d'un fer repasser, elle la broya en mille petits morceaux qui +donnrent trs-bonne mine la soupe et que la poupe et d trouver +succulente. + +Si le marteau rouge et t un tre, c'est--dire s'il et pu penser, +quelles rflexions n'et-il pas faites sur son trange destine? Avoir +t montagne, et puis bloc; avoir servi sous cette forme l'oeuvre +mystrieuse d'une fe, avoir forc un ruisseau rvler les secrets +du gnie des cimes glaces; avoir t, plus tard, le palladium d'une +tribu guerrire, la gloire d'un peuple, le sceptre d'un homme bleu; +tre descendu l'humble condition de couteau de cuisine jusqu' +ratisser, Dieu sait quels lgumes, chez un peuple encore sauvage; +avoir retrouv une sorte de gloire dans les mains d'un antiquaire, +jusqu' se pavaner sur un socle de velours aux yeux des amateurs +merveills: et tout cela pour devenir carotte fictive dans les mains +d'un enfant, sans pouvoir seulement veiller l'apptit ddaigneux +d'une poupe! + +Le marteau rouge n'tait pourtant pas absolument ananti. Il en tait +rest un morceau gros comme une noix que le valet de chambre ramassa +en balayant et qu'il vendit cinquante centimes au lapidaire. Avec ce +dernier fragment, le lapidaire fit trois bagues qu'il vendit un franc +chacune. C'est trs-joli, une bague de cornaline, mais c'est vite +cass et perdu. Une seule existe encore, elle a t donne une +petite fille soigneuse qui la conserve prcieusement sans se douter +qu'elle possde la dernire parcelle du fameux marteau rouge, lequel +n'tait lui-mme qu'une parcelle de la roche aux fes. + +Tel est le sort des choses. Elles n'existent que par le prix que nous +y attachons, elles n'ont point d'me qui les fasse renatre, elles +deviennent poussire; mais, sous cette forme, tout ce qui possde la +vie les utilise encore. La vie se sert de tout, et ce que le temps et +l'homme dtruisent renat sous des formes nouvelles, grce cette fe +qui ne laisse rien perdre, qui rpare tout et qui recommence tout ce +qui est dfait. Cette reine des fes, vous la connaissez fort bien: +c'est la nature. + + + + +LA FE POUSSIRE + + +Autrefois, il y a bien longtemps, mes chers enfants, j'tais jeune +et j'entendais souvent les gens se plaindre d'une importune petite +vieille qui entrait par les fentres quand on l'avait chasse par les +portes. Elle tait si fine et si menue, qu'on et dit qu'elle flottait +au lieu de marcher, et mes parents la comparaient une petite fe. +Les domestiques la dtestaient et la renvoyaient coups de plumeau, +mais on ne l'avait pas plus tt dloge d'une place qu'elle +reparaissait une autre. + +Elle portait toujours une vilaine robe grise tranante et une sorte +de voile ple que le moindre vent faisait voltiger autour de sa tte +bouriffe en mches jauntres. + +A force d'tre perscute, elle me faisait piti et je la laissais +volontiers se reposer dans mon petit jardin, bien qu'elle abmt +beaucoup mes fleurs. Je causais avec elle, mais sans en pouvoir tirer +une parole qui et le sens commun. Elle voulait toucher tout, disant +qu'elle ne faisait que du bien. On me reprochait de la tolrer, et, +quand je l'avais laisse s'approcher de moi, on m'envoyait laver et +changer, en me menaant de me donner le nom qu'elle portait. + +C'tait un vilain nom que je redoutais beaucoup. Elle tait si +malpropre qu'on prtendait qu'elle couchait dans les balayures des +maisons et des rues, et, cause de cela, on la nommait la fe +Poussire. + +--Pourquoi donc tes-vous si poudreuse? lui dis-je, un jour qu'elle +voulait m'embrasser. + +--Tu es une sotte de me craindre, rpondit-elle alors d'un ton +railleur: tu m'appartiens, et tu me ressembles plus que tu ne penses. +Mais tu es une enfant esclave de l'ignorance, et je perdrais mon temps + te le dmontrer. + +--Voyons, repris-je, vous paraissez vouloir parler raison pour la +premire fois. Expliquez-moi vos paroles. + +--Je ne puis te parler ici, rpondit-elle. J'en ai trop long te +dire, et, sitt que je m'installe quelque part chez vous, on me balaye +avec mpris; mais, si tu veux savoir qui je suis, appelle-moi par +trois fois cette nuit, aussitt que tu seras endormie. + +L-dessus, elle s'loigna en poussant un grand clat de rire, et il me +sembla la voir se dissoudre et s'lever en grande trane d'or, rougi +par le soleil couchant. + +Le mme soir, j'tais dans mon lit et je pensais elle en commenant + sommeiller. + +--J'ai rv tout cela, me disais-je, ou bien cette petite vieille +est une vraie folle. Comment me serait-il possible de l'appeler en +dormant? + +Je m'endormis, et tout aussitt je rvai que je l'appelais. Je ne +suis mme pas sre de n'avoir pas cri tout haut par trois fois: Fe +Poussire! fe Poussire! fe Poussire! + +A l'instant mme, je fus transporte dans un immense jardin au +milieu duquel s'levait un palais enchant, et sur le seuil de cette +merveilleuse demeure, une dame resplendissante de jeunesse et de +beaut m'attendait dans de magnifiques habits de fte. + +Je courus elle et elle m'embrassa en me disant: + +--Eh bien, reconnais-tu, prsent, la fe Poussire? + +--Non, pas du tout, madame, rpondis-je, et je pense que vous vous +moquez de moi. + +--Je ne me moque point, reprit-elle; mais, comme tu ne saurais +comprendre mes paroles, je vais te faire assister un spectacle +qui te paratra trange et que je rendrai aussi court que possible. +Suis-moi. + +Elle me conduisit dans le plus bel endroit de sa rsidence. C'tait un +petit lac limpide qui ressemblait un diamant vert enchss dans un +anneau de fleurs, et o se jouaient des poissons de toutes les nuances +de l'orange et de la cornaline, des carpes de Chine couleur d'ambre, +des cygnes blancs et noirs, des sarcelles exotiques vtues de +pierreries, et, au fond de l'eau, des coquillages de nacre et de +pourpre, des salamandres aux vives couleurs et aux panaches dentels, +enfin tout un monde de merveilles vivantes glissant et plongeant sur +un lit de sable argent, o poussaient des herbes fines, plus fleuries +et plus jolies les unes que les autres. Autour de ce vaste bassin +s'arrondissait sur plusieurs rangs une colonnade de porphyre +chapiteaux d'albtre. L'entablement fait des minraux les plus +prcieux, disparaissait presque sous les clmatites, les jasmins, les +glycines, les bryones et les chvrefeuilles o mille oiseaux faisaient +leurs nids. Des buissons de roses de toutes nuances et de tous +parfums, se miraient dans l'eau, ainsi que le ft des colonnes et les +belles statues de marbre de Paros places sous les arcades. Au milieu +du bassin jaillissait en mille fuses de diamants et de perles un jet +d'eau qui retombait dans de colossales vasques de nacre. + +Le fond de l'amphithtre d'architecture s'ouvrait sur de riants +parterres qu'ombrageaient des arbres gants couronns de fleurs et de +fruits, et dont les tiges enlaces de pampres formaient, au del de la +colonnade de porphyre, une colonnade de verdure et de fleurs. + +La fe me fit asseoir avec elle au seuil d'une grotte d'o s'lanait +une cascade mlodieuse et que tapissaient les beaux rubans des +scolopendres et le velours des mousses fraches diamantes de gouttes +d'eau. + +--Tout ce que tu vois l, me dit-elle, est mon ouvrage. Tout cela est +fait de poussire; c'est en secouant ma robe dans les nuages que j'ai +fourni tous les matriaux de ce paradis. Mon ami le feu qui les avait +lancs dans les airs, les a repris pour les recuire, les cristalliser +ou les agglomrer aprs que mon serviteur le vent les a eu promens +dans l'humidit et dans l'lectricit des nues, et rabattus sur la +terre; ce grand plateau solidifi s'est revtu alors de ma substance +fconde et la pluie en a fait des sables et des engrais, aprs en +avoir fait des granits, des porphyres, des marbres, des mtaux et des +roches de toute sorte. + +J'coutais sans comprendre et je pensais que la fe continuait me +mystifier. Qu'elle et pu faire de la terre avec de la poussire, +passe encore; mais qu'elle et fait avec cela du marbre, des granits +et d'autres minraux, qu'en se secouant elle aurait fait tomber du +ciel, je n'en croyais rien. Je n'osais pas lui donner un dmenti, mais +je me retournai involontairement vers elle pour voir si elle disait +srieusement une pareille absurdit. + +Quelle fut ma surprise de ne plus la trouver derrire moi! mais +j'entendis sa voix qui partait de dessous terre et qui m'appelait. +En mme temps, je m'enfonai sous terre aussi, sans pouvoir m'en +dfendre, et je me trouvai dans un lieu terrible o tout tait feu et +flamme. On m'avait parl de l'enfer, je crus que c'tait cela. Des +lueurs rouges, bleues, vertes, blanches, violettes, tantt livides, +tantt blouissantes, remplaaient le jour, et, si le soleil pntrait +en cet endroit, les vapeurs qui s'exhalaient de la fournaise le +rendaient tout fait invisible. + +Des bruits formidables, des sifflements aigus, des explosions, des +clats de tonnerre remplissaient cette caverne de nuages noirs o je +me sentais enferme. + +Au milieu de tout cela, j'apercevais la petite fe Poussire qui avait +repris sa face terreuse et son sordide vtement incolore. Elle allait +et venait, travaillant, poussant, tassant, brassant, versant je +ne sais quels acides, se livrant en un mot des oprations +incomprhensibles. + +--N'aie pas peur, me cria-t-elle d'une voix qui dominait les bruits +assourdissants de ce Tartare. Tu es ici dans mon laboratoire. Ne +connais-tu pas la chimie? + +--Je n'en sais pas un mot, m'criai-je, et ne dsire pas l'apprendre +en un pareil endroit. + +--Tu as voulu savoir, il faut te rsigner regarder. Il est bien +commode d'habiter la surface de la terre, de vivre avec les fleurs, +les oiseaux et les animaux apprivoiss; de se baigner dans les eaux +tranquilles, de manger des fruits savoureux en marchant sur des tapis +de gazon et de marguerites. Tu t'es imagine que la vie humaine avait +subsist de tout temps ainsi, dans des conditions bnies. Il est temps +de t'aviser du commencement des choses et de la puissance de la fe +Poussire, ton aeule, ta mre et ta nourrice. + +En parlant ainsi, la petite vieille me fit rouler avec elle au plus +profond de l'abme travers les flammes dvorantes, les explosions +effroyables, les cres fumes noires, les mtaux en fusion, les laves +au vomissement hideux et toutes les terreurs de l'ruption volcanique. + +--Voici mes fourneaux, me dit-elle, c'est le sous-sol o s'laborent +mes provisions. Tu vois, il fait bon ici pour un esprit dbarrass de +cette caparace qu'on appelle un corps. Tu as laiss le tien dans ton +lit et ton esprit seul est avec moi. Donc, tu peux toucher et brasser +la matire premire. Tu ignores la chimie, tu ne sais pas encore de +quoi cette matire est faite, ni par quelle opration mystrieuse ce +qui apparat ici sous l'aspect de corps solides provient d'un corps +gazeux qui a lui dans l'espace comme une nbuleuse et qui plus tard a +brill comme un soleil. Tu es une enfant, je ne peux pas t'initier aux +grands secrets de la cration et il se passera encore du temps avant +que tes professeurs les sachent eux-mmes. Mais je peux te faire voir +les produits de mon art culinaire. Tout est ici un peu confus pour +toi. Remontons d'un tage. Prends l'chelle et suis-moi. + +Une chelle, dont je ne pouvais apercevoir ni la base ni le fate, se +prsentait en effet devant nous. Je suivis la fe et me trouvai avec +elle dans les tnbres, mais je m'aperus alors qu'elle tait toute +lumineuse et rayonnait comme un flambeau. Je vis donc des dpts +normes d'une pte rose, des blocs d'un cristal blanchtre et des +lames immenses d'une matire vitreuse noire et brillante que la fe +se mit craser sous ses doigts; puis elle pila le cristal en petits +morceaux et mla le tout avec la pte rose, qu'elle porta sur ce qu'il +lui plaisait d'appeler un feu doux. + +--Quel plat faites-vous donc l? lui demandai-je. + +--Un plat trs-ncessaire ta pauvre petite existence, rpondit-elle; +je fais du granit, c'est--dire qu'avec de la poussire je fais la +plus dure et la plus rsistante des pierres. Il faut bien cela, pour +enfermer le Cocyte et le Phlgthon. Je fais aussi des mlanges varis +des mmes lments. Voici ce qu'on t'a montr sous des noms barbares, +les gneiss, les quartzites, les talcschistes, les micaschistes, etc. +De tout cela, qui provient de mes poussires, je ferai plus tard +d'autres poussires avec des lments nouveaux, et ce seront alors +des ardoises, des sables et des grs. Je suis habile et patiente, +je pulvrise sans cesse pour ragglomrer. La base de tout gteau +n'est-elle pas la farine? Quant prsent, j'emprisonne mes fourneaux +en leur mnageant toutefois quelques soupiraux ncessaires pour qu'ils +ne fassent pas tout clater. Nous irons voir plus haut ce qui se +passe. Si tu es fatigue, tu peux faire un somme, car il ma faut un +peu de temps pour cet ouvrage. + +Je perdis la notion du temps, et, quand la fe m'veilla: + +--Tu as dormi, me dit-elle, un joli nombre de sicles! + +--Combien donc, madame la fe? + +--Tu demanderas cela tes professeurs, rpondit-elle en ricanant; +reprenons l'chelle. + +Elle me fit monter plusieurs tages de divers dpts, o je la vis +manipuler des rouilles de mtaux dont elle fit du calcaire, des +marnes, des argiles, des ardoises, des jaspes; et, comme je +l'interrogeais sur l'origine des mtaux: + +--Tu en veux savoir beaucoup, me dit-elle. Vos chercheurs peuvent +expliquer beaucoup de phnomnes par l'eau et par le feu. Mais +peuvent-ils savoir ce qui s'est pass entre terre et ciel quand toutes +mes pouzzolanes, lances par le vent de l'abme, ont form des nues +solides, que les nuages d'eau ont roules dans leurs tourbillons +d'orage, que la foudre a pntres de ses aimants mystrieux et que +les vents suprieurs ont rabattues sur la surface terrestre en pluies +torrentielles? C'est l l'origine des premiers dpts. Tu vas assister + leurs merveilleuses transformations. + +Nous montmes plus haut et nous vmes des craies, des marbres et des +bancs de pierre calcaire, de quoi btir une ville aussi grande que +le globe entier. Et, comme j'tais merveille de ce qu'elle pouvait +produire par le sassement, l'agglomration, le mtamorphisme et la +cuisson, elle me dit: + +--Tout ceci n'est rien, et tu vas voir bien autre chose! tu vas voir +la vie dj close au milieu de ces pierres. + +Elle s'approcha d'un bassin grand comme une mer, et, y plongeant le +bras, elle en retira d'abord des plantes tranges, puis des animaux +plus tranges encore, qui taient encore moiti plantes; puis +des tres libres, indpendants les uns des autres, des coquillages +vivants, puis enfin des poissons, qu'elle fit sauter en disant: + +--Voil ce que dame Poussire sait produire quand elle se dpose au +fond des eaux. Mais il y a mieux; retourne-toi et regarde le rivage. + +Je me retournai: le calcaire et tous ses composs, mls la silice +et l'argile, avaient form leur surface une fine poussire brune +et grasse o poussaient des plantes chevelues fort singulires. + +--Voici la terre vgtale, dit la fe, attends un peu, tu verras +pousser des arbres. + +En effet, je vis une vgtation arborescente s'lever rapidement et +se peupler de reptiles et d'insectes, tandis que sur les rivages +s'agitaient des tres inconnus qui me causrent une vritable terreur. + +--Ces animaux ne t'effrayeront pas sur la terre de l'avenir, dit la +fe. Ils sont destins l'engraisser de leurs dpouilles. Il n'y a +pas encore ici d'hommes pour les craindre. + +--Attendez! m'criai-je, voici un luxe de monstres qui me scandalise! +Voici votre terre qui appartient ces dvorants qui vivent les +uns des autres. Il vous fallait tous ces massacres et toutes ces +stupidits pour nous faire un fumier? Je comprends qu'ils ne soient +pas bons autre chose, mais je ne comprends pas une cration si +exubrante de formes animes, pour ne rien faire et ne rien laisser +qui vaille. + +--L'engrais est quelque chose, si ce n'est pas tout, rpondit la fe. +Les conditions que celui-ci va crer seront proprices des tres +diffrents qui succderont ceux-ci. + +--Et qui disparatront leur tour, je sais cela. Je sais que la +cration se perfectionnera jusqu' l'homme, du moins on me l'a dit +et je le crois. Mais je ne m'tais pas encore reprsent cette +prodigalit de vie et de destruction qui m'effraye et me rpugne. +Ces formes hideuses, ces amphibies gigantesques, ces crocodiles +monstrueux, et toutes ces btes rampantes ou nageantes qui ne semblent +vivre que pour se servir de leurs dents et dvorer les autres... + +Mon indignation divertit beaucoup la fe Poussire. + +--La matire est la matire, rpondit-elle, elle est toujours logique +dans ses oprations. L'esprit humain ne l'est pas et tu en es la +preuve, toi qui te nourris de charmants oiseaux et d'une foule de +cratures plus belles et plus intelligentes que celles-ci. Est-ce + moi de t'apprendre qu'il n'y a point de production possible sans +destruction permanente, et veux-tu renverser l'ordre de la nature? + +--Oui, je le voudrais, je voudrais que tout ft bien, ds le premier +jour. Si la nature est une grande fe, elle pouvait bien se passer de +tous ces essais abominables, et faire un monde o nous serions des +anges, vivant par l'esprit, au sein d'une cration immuable et +toujours belle. + +--La grande fe Nature a de plus hautes vises, rpondit dame +Poussire. Elle ne prtend pas s'arrter aux choses que tu connais. +Elle travaille et invente toujours. Pour elle, qui ne connat pas +la suspension de la vie, le repos serait la mort. Si les choses ne +changeaient pas, l'oeuvre du roi des gnies serait termine et ce roi, +qui est l'activit incessante et suprme, finirait avec son oeuvre. Le +monde o tu vis et o tu vas retourner tout l'heure quand ta vision +du pass se dissipera,--ce monde de l'homme que tu crois meilleur +que celui des animaux anciens, ce monde dont tu n'es pourtant pas +satisfait, puisque tu voudrais y vivre ternellement l'tat de +pur esprit, cette pauvre plante encore enfant, est destine se +transformer indfiniment. L'avenir fera de vous tous et de vous +toutes, faibles cratures humaines, des fes et des gnies qui +possderont la science, la raison et la bont; vois ce que je te fais +voir, et sache que ces premires bauches de la vie rsume dans +l'instinct sont plus prs de toi que tu ne l'es de ce que sera, un +jour, le rgne de l'esprit sur la terre que tu habites. Les occupants +de ce monde futur seront alors en droit de te mpriser aussi +profondment que tu mprises aujourd'hui le monde des grands sauriens. + +--A la bonne heure, rpondis-je, si tout ce que je vois du pass doit +me faire aimer l'avenir, continuons voir du nouveau. + +--Et surtout, reprit la fe, ne le mprisons pas trop, ce pass, afin +de ne pas commettre l'ingratitude de mpriser le prsent. Quand le +grand esprit de la vie se sert des matriaux que je lui fournis, +il fait des merveilles ds le premier jour. Regarde les yeux de ce +prtendu monstre que vos savants ont nomm l'ichthyosaure. + +--Ils sont plus gros que ma tte et me font peur. + +--Ils sont trs-suprieurs aux tiens. Ils sont la fois myopes et +presbytes volont. Ils voient la proie des distances considrables +comme avec un tlescope, et, quand elle est tout prs, par un simple +changement de fonction, ils la voient parfaitement sa vritable +distance sans avoir besoin de lunettes. A ce moment de la cration, +la nature n'a qu'un but: faire un animal pensant. Elle lui donne des +organes merveilleusement appropris ses besoins. C'est un joli +commencement: n'en es-tu pas frappe?--Il en sera ainsi, et de mieux +en mieux, de tous les tres qui vont succder ceux-ci. Ceux qui +te paratront pauvres, laids ou chtifs seront encore des prodiges +d'adaptation au milieu o ils devront se manifester. + +--Et comme ceux-ci, ils ne songeront pourtant qu' se nourrir? + +--A quoi veux-tu qu'ils songent? La terre n'prouve pas le besoin +d'tre admire. Le ciel subsistera aujourd'hui et toujours sans que +les aspirations et les prires des cratures ajoutent rien son clat +et la majest de ses lois. La fe de ta petite plante connat la +grande cause, n'en doute pas; mais, si elle est charge de faire un +tre qui pressente ou devine cette cause, elle est soumise la loi du +temps, cette chose dont vous ne pouvez pas vous rendre compte, parce +que vous vivez trop peu pour en apprcier les oprations. Vous les +croyez lentes, et elles sont d'une rapidit foudroyante. Je vais +affranchir ton esprit de son infirmit et faire passer devant toi les +rsultats de sicles innombrables. Regarde et n'ergote plus. Mets +profit ma complaisance pour toi. + +Je sentis que la fe avait raison et je regardai, de tous mes yeux, +la succession des aspects de la terre. Je vis natre et mourir des +vgtaux et des animaux de plus en plus ingnieux par l'instinct et de +plus en plus agrables ou imposants par la forme. A mesure que le +sol s'embellissait de productions plus ressemblantes celles de +nos jours, les habitants de ce grand jardin que de grands accidents +transformaient sans cesse, me parurent moins avides pour eux-mmes et +plus soucieux de leur progniture. Je les vis construire des demeures + l'usage de leur famille et montrer de l'attachement pour leur +localit. Si bien que, de moment en moment, je voyais s'vanouir un +monde et surgir un monde nouveau, comme les actes d'une ferie. + +--Repose-toi, me dit la fe, car tu viens de parcourir beaucoup de +milliers de sicles, sans t'en douter, et monsieur l'homme va natre +son tour quand le rgne de monsieur le singe sera accompli. + +Je me rendormis, crase de fatigue, et, quand je m'veillai, je me +trouvai au milieu d'un grand bal dans le palais de la fe, redevenue +jeune, belle et pare. + +--Tu vois toutes ces belles choses et tout ce beau monde, me dit-elle. +Eh bien, mon enfant, poussire que tout cela! Ces parois de porphyre +et de marbre, c'est de la poussire de molcules ptrie et cuite +point. Ces murailles de pierres tailles, c'est de la poussire de +chaux ou de granit amene bien par les mmes procds. Ces lustres +et ces cristaux, c'est du sable fin cuit par la main des hommes en +imitation du travail de la nature. Ces porcelaines et ces faences, +c'est de la poudre de feldspath, le kaolin dont les Chinois nous ont +fait trouver l'emploi. Ces diamants qui parent les danseuses, c'est +de la poudre de charbon qui s'est cristallise. Ces perles, c'est le +phosphate de chaux que l'hutre suinte dans sa coquille. L'or et tous +les mtaux n'ont pas d'autre origine que l'assemblage bien tass, bien +manipul, bien fondu, bien chauff et bien refroidi, de molcules +infinitsimales. Ces beaux vgtaux, ces roses couleur de chair, ces +lis tachets, ces gardnias qui embaument l'atmosphre, sont ns de la +poussire que je leur ai prpare, et ces gens qui dansent et sourient +au son des instruments, ces vivants par excellence qu'on appelle +des personnes, eux aussi, ne t'en dplaise, sont ns de moi et +retourneront moi. + +Comme elle disait cela, la fte et le palais disparurent. Je me +trouvai avec la fe dans un champ o il poussait du bl. Elle se +baissa et ramassa une pierre o il y avait un coquillage incrust. + +--Voil, me dit-elle, l'tat fossile, un tre que je t'ai montr +vivant aux premiers ges de la vie. Qu'est-ce que c'est, prsent? +Du phosphate de chaux. On le rduit en poussire et on en fait de +l'engrais pour les terres trop siliceuses. Tu vois, l'homme commence + s'aviser d'une chose, c'est que le seul matre tudier, c'est la +nature. + +Elle crasa sous ses doigts le fossile et en sema la poudre sur le sol +cultiv, en disant: + +--Ceci rentre dans ma cuisine. Je sme la destruction pour faire +pousser le germe. Il en est ainsi de toutes les poussires, qu'elles +aient t plantes, animaux ou personnes. Elles sont la mort +aprs avoir t la vie, et cela n'a rien de triste, puisqu'elles +recommencent toujours, grce moi, tre la vie aprs avoir t la +mort. Adieu. Je veux que tu gardes un souvenir de moi. Tu admires +beaucoup ma robe de bal. En voici un petit morceau que tu examineras +loisir. + +Tout disparut, et, quand j'ouvris les yeux, je me retrouvai dans mon +lit. Le soleil tait lev et m'envoyait un beau rayon. Je regardai le +bout d'toffe que la fe m'avait mis dans la main. Ce n'tait qu'un +petit tas de fine poussire, mais mon esprit tait encore sous le +charme du rve et il communiqua mes sens le pouvoir de distinguer +les moindres atomes de cette poussire. + +Je fus merveille; il y avait de tout: de l'air, de l'eau, du +soleil, de l'or, des diamants, de la cendre, du pollen de fleur, des +coquillages, des perles, de la poussire d'ailes de papillon, du fil, +de la cire, du fer, du bois, et beaucoup de cadavres microscopiques; +mais, au milieu de ce mlange de dbris imperceptibles, je vis +fermenter je ne sais quelle vie d'tres insaisissables qui +paraissaient chercher se fixer quelque part pour clore ou pour se +transformer, et qui se fondirent en nuage d'or dans le rayon rose du +soleil levant. + + + + +LE GNOME DES HUITRES + + +Un original de nos amis, grand amateur d'hutres, eut la fantaisie, +l'an dernier, d'aller dguster sur place les produits des bancs les +plus renomms, afin de les comparer et d'tre difi une fois pour +toutes sur leurs diffrents mrites. Il alla donc Cancale, +Ostende, Marennes, et autres localits recommandables. Il revint +persuad que Paris est le port de mer o l'on trouve les meilleurs +produits maritimes. + +Vous connaissez cet ami, mes chres petites, vous savez qu'il est +fantaisiste, et que, quand il raconte, son imagination lui fait +dpasser le vraisemblable. L'autre soir, il tait en train de nous +narrer son voyage, lorsque _l'homme au sable_ a pass. Vous avez +rsist le mieux possible; mais enfin il vous a fallu dire bonsoir +la compagnie, et vous auriez perdu cette curieuse histoire, si je ne +l'eusse transcrite fidlement pour vous, le soir mme. La voici telle +que je l'ai entendue. C'est notre ami qui parle: + + * * * * * + +Vous savez aussi bien que moi, mes chers amis, qu'on peut habiter +les bords de la mer et n'y manger de poissons, de crustacs et de +coquillages que lorsqu'on en demande Paris. C'est l que tout +s'engouffre, et vous vous souvenez que, sur les rives de la Manche, +nous n'en gotions que quand les propritaires des grands htels de +bains en faisaient venir de la Halle. Bien que averti, je voulus, l'an +dernier, exprimenter la chose par moi-mme. Je restai vingt-quatre +heures Marennes avant d'obtenir une demi-douzaine d'hutres +mdiocres que je payai fort cher. Ailleurs, je n'en obtins pas du +tout. Dans certains villages, on m'offrit des colimaons. + +Enfin, je gagnai Cancale, o les hutres taient passables et le vin +blanc de l'auberge excellent. Je me trouvai table ct d'un tout +petit vieillard bossu, ratatin et sordidement vtu, qui me parut fort +laid et avec qui pourtant je liai conversation, parce qu'il me sembla +tre le seul qui attacht de l'importance la qualit des hutres. Il +les examinait srieusement, les retournant de tous cts. + +--Est-ce que vous cherchez des perles? lui demandai-je. + +--Non, rpondit-il; je compare cette espce, ou plutt cette varit +toutes celles que je connais dj. + +--Ah! vraiment? vous tes amateur? + +--Oui, monsieur; comme vous, sans doute? + +--Moi? je voyage exclusivement pour les hutres. + +--Bravo! nous pourrons nous entendre. Je me mets absolument votre +service. + +--Parfait! Avalons encore quelques-uns de ces mollusques et nous +causerons.--Garon! apportez-nous encore quatre douzaines d'hutres. + +--Voil, monsieur! dit le garon en posant sur la table quatre +bouteilles de vin de Sauterne. + +--Que voulez-vous que nous fassions de tout ce vin? demanda d'un ton +bourru le petit homme. + +--Une bouteille par douzaine, est-ce trop? dit le garon en me +regardant. + +--On verra, rpondis-je. Vos hutres sont diablement sales. +N'importe, pourvu qu'il y en ait discrtion... + +Le garon sortit. Je vidai une bouteille avec le petit vieux, qui me +parut ne pas se faire prier, du moment o il comprit que je payais. Le +garon rentra. + +--Monsieur, dit-il, il n'y a plus d'hutres trs-grasses. Mais +monsieur n'a qu' commander ce qu'il en veut pour demain. + +--Allez au diable! j'ai cru tomber ici sur une mine inpuisable... + +--Il y en a, monsieur, il y en a en quantit, mais il faut les pcher. + +--Eh bien, j'irai les pcher moi-mme. Apportez le djeuner. + +Le djeuner fut bon et nous y fmes honneur. Les soles taient +excellentes, le vin tait sans reproche. Mais le dpit de n'avoir +point d'hutres m'empcha de savourer ce qu'on m'offrait. Je bus et +mangeai sans discernement, causant toujours avec mon petit vieux, qui +semblait compatir ma peine et prendre intrt mon exploration +manque. + +Si bien qu' la fin du repas je ne saisissais plus trs-clairement le +sens de ses paroles ni la vue des objets environnants. Le gnome, car +il avait rellement l'aspect d'un gnome, me paraissait un peu mu +aussi, car il passa son bras sous le mien avec une familiarit +touchante en m'appelant son cher ami, et en jurant qu'il allait me +rvler tous les secrets de la nature concernant les hutres. + +Je le suivis sans savoir o j'allais. La vivacit de l'air achevait de +m'blouir, et je me trouvai avec lui dans une sorte de grotte, de cave +ou de chambre sombre, o taient entasss des monceaux de coquillages. + +--Voici ma collection, me dit-il d'un air triomphant: je ne la montre +pas au premier venu; mais, puisque vous tes un vritable amateur,... +tenez, voici la premire des hutres! _ostrea matercula_ de l'tage +permien. + +--Voyons! m'criai-je en saisissant l'hutre et en la portant mes +lvres. + +--Vous voulez la manger? fit le gnome en m'arrtant: y songez-vous? + +--Pardon! j'ai cru que vous me l'offriez pour cela. + +--Mais, monsieur, c'est un chantillon prcieux. On ne le trouve qu'en +Russie, dans les calcaires cuivreux. + +--Cuivreux? merci! Vous avez bien fait de m'arrter! Mon djeuner ne +me gne point et je ne recherche pas les oxydes de cuivre en guise de +dessert. Passons. Ces _ostrea_, comme vous les appelez, ne me feront +pas faire le voyage de Russie. + +--Pourtant, monsieur, dit le gnome en reprenant son hutre, elle est +bien intressante, cette reprsentante des premiers ges de la vie! +Au temps o elle apparut dans les mers, il n'existait ni hommes ni +quadrupdes sur la terre. + +--Alors, que faisait-elle dans le monde? + +--Elle essayait d'exister, monsieur, et elle existait! Allez-vous +dire du mal des premires hutres, sous prtexte que vous n'tiez pas +encore n pour les manger? + +Je vis que j'avais fch le gnome et je le priai de passer une srie +plus rcente. + +--Procdons avec ordre, reprit-il; voici _ostrea marcignyana_, des +arkoses et des grs du Keuper. + +--Elle n'a pas bonne mine, elle est toute plisse et doit manquer de +chair. + +--Les animaux de son temps ne la ddaignaient pas, soyez-en sr. +Aimez-vous mieux _ostrea arcuata_, autrement la gryphe arque du lias +infrieur? + +--Je la trouve jolie, elle ressemble une lampe antique, mais quel +got a-t-elle? + +--Je n'en sais rien, rpondit le gnome en haussant les paules. Je +n'ai pas vcu de son temps. Il y a deux cent cinq espces principales +d'hutres fossiles avec leurs varits et sous-varits, ce qui forme +un joli total. Je puis vous montrer la varit d'_ostrea arcuata_. +Tenez! mangez-la, si le coeur vous en dit! + +--Oh! oh! la bonne heure! Celle-ci est belle, et, dans mes meilleurs +jours d'apptit, je pense qu'une douzaine me suffirait. + +--Aussi nous l'appelons _gigantea_. En voulez-vous de plus petites? +Voici une prtendue varit que je ne crois pas tre autre chose que +l'_arcuata_ dans son ge tendre. En voulez-vous un plat? On la trouve + foison dans le sinmurien. + +--Merci! il me faudrait un cure-dent pour les tirer de leur coquille +et trente-six heures table pour m'en rassasier. + +--Eh bien, voici l'_ostrea cymbium_, du lias moyen. + +--C'est trop gros, ce doit tre coriace. + +--Aimez-vous mieux _marshii cristagalli_, du bajocien? + +--Elle est jolie; mais le moyen d'ouvrir toutes ces dentelures en +crte de coq? Vraiment, tout ce que vous me montrez ne vaut pas le +diable! + +--Monsieur n'est pas content de mes chantillons? Voici pourtant la +_gregaria_, dont la dentelure est merveilleuse, et que vous auriez pu +trouver dans les falaises de marne du Calvados. Mais passons +quelques espces, puisque vous tes press. Traversons l'oolithe. +N'accorderez-vous pas pourtant un regard _ostrea virgula_, du +kimmeridge clay? + +--Pas de virgule! m'criai-je impatient de ces noms barbares. Passez, +passez! + +--Eh bien, monsieur, nous voici dans les terrains crtacs. Voici +_ostrea couloni_, des grs verts, une belle hutre, celle-l, +j'espre! Voici _aquila_ (du gault) encore plus grosse; _flabellata +frons_, _carinata_, avec sa longue carne. Mangeriez-vous bien la +douzaine? J'en passe, et des meilleures; mais voici la merveille, +c'est l'_ostrea pes-leonis_ de la craie blanche. Celle-ci ne vous +dit-elle rien? + +Il me tendait un mollusque norme, tout dentel, tout pliss, et +revtu d'un test d'aspect cristallin qui avait rellement bonne mine. + +--Vous ne me ferez pas croire, lui dis-je, que ceci soit une hutre! + +--Pardon, c'est une vritable hutre, monsieur! + +--Hutre vous-mme! m'criai-je furieux. J'avais reu de sa petite +patte maigre le mollusque nacr sans me douter de son poids. Il tait +tel, que, ne m'attendant rien, je le laissai tomber sur mon pied, ce +qui, ajout l'ennui que me causait la nomenclature pdantesque du +gnome, me mit, je l'avoue, dans une vritable colre; et, comme il +riait mchamment, sans paratre offens le moins du monde d'tre +trait d'hutre, je voulus lui jeter quelque chose la tte. Je ne +suis pas cruel, mme dans la colre, je l'aurais tu avec l'hutre +_pied de lion_; je me contentai de lui lancer dans la figure une +poigne de menue mitraille que je trouvai sous ma main et qui ne lui +fit pas grand mal. + +Mais alors il entra en fureur, et, reculant d'un pas, il saisit un +gros marteau d'acier qu'il brandit d'une main convulsive. + +--Vous n'tes pas une hutre, vous! s'cria-t-il d'une voix +glapissante comme la vague qui se brise sur les galets. Non! vous +n'tes pas la hauteur de ce doux mollusque, _ostrea oedulis_ des +temps modernes, qui ne fait de mal personne et dont vous n'apprciez +le mrite que lorsqu'il est victime de votre voracit. Vous tes un +Welche, un barbare! vous touchez sans respect mes fossiles, vous +brisez indignement mes charmantes petites _columbae_ de la craie +blanche, que j'ai recueillies avec tant de soin et d'amour! Quoi! je +vous invite voir la plus belle collection qui existe dans le pays, +une collection laquelle ont contribu tous les savants de l'Europe, +et, non content de vouloir tout avaler comme un goinfre ignorant, vous +dtriorez mes prcieux spcimens! Je vais vous traiter comme vous le +mritez et vous faire sentir ce que pse le marteau d'un gologue! + +Le danger que je courais dissipa l'instant mme les fumes du +vin blanc, et, voyant que j'tais entour de fossiles et non de +comestibles, je saisis temps le bras du gnome et lui arrachai son +arme; mais il s'lana sur moi et s'y attacha comme un poulpe. Cette +treinte d'un affreux bossu me causa une telle rpugnance, que je me +sentis pris de nauses et le menaai de tout briser dans son muse +d'hutres s'il ne me lchait. + +Je ne sais trop alors ce qui se passa. Le gnome tait d'une force +surhumaine; je me trouvai tendu par terre, et, alors, ne me +connaissant plus, je ramassai la redoutable _ostrea pes-leonis_ pour +la lui lancer. + +Il prit la fuite et fit bien. Je me relevai et me htai de sortir de +l'espce d'antre qu'il appelait son muse, et je me trouvai sur le +bord de la mer, face face avec le garon de l'htel o j'avais +djeun. + +--Si monsieur dsire des hutres, me dit-il, nous en aurons dner. +On m'en a promis douze douzaines. + +--Au diable les hutres! m'criai-je. Qu'on ne m'en parle plus jamais! +Oui, que le diable les emporte toutes, depuis la _malercula_ des +terres cuivreuses jusqu' l'_oedulis_ des temps modernes! + +Le garon me regarda d'un air stupfait. Puis, d'un ton de srnit +philosophique: + +--Je vois ce que c'est, dit-il. Le sauterne tait un peu fort; ce +soir, on servira du chablis monsieur. + +Et, comme j'allais me fcher, il ajouta gracieusement: + +--Monsieur a t sobre, mais il a djeun en compagnie d'un fou, et +c'est cela qui a port la tte de monsieur. + +--En compagnie d'un fou? Oui, certes, rpondis-je; comment +appelez-vous ce gnome? + +--Monsieur l'appelle par son vrai nom, car c'est ainsi qu'on le +dsigne dans le pays. Le gnome, c'est--dire le poulpiquet des +hutres. Ce n'est pas un mchant homme, mais c'est un maniaque qui, +en fait d'hutres, ne se soucie que de l'caille. On le tient pour +sorcier: moi, je le crois bte! Monsieur a eu se plaindre de ses +manires? + +Je ne voulus pas raconter ce garon d'htel ma ridicule aventure, et +je m'loignai, rsolu faire une bonne promenade sur le rivage, afin +de regagner l'apptit ncessaire pour le dner. + +Mais je n'allai pas loin. Un invincible besoin de dormir s'empara +de moi, et je dus m'tendre sur le sable en un coin abrit. Quand +j'ouvris les yeux, la nuit tait venue et la mer montait. Il n'tait +que temps d'aller dner et je marchai avec peine sur les mille dbris +que rapporte sur la grve la mare qui lche les rivages, vieux +souliers, vieux chapeaux, varechs gluants, dbris d'embarcation +couverts d'anatifes gts et infects, chapelets de petites moules, +cadavres de mduses sur lesquels le pied glisse chaque pas. Je +me htais, saisi d'un dgot que la mer ne m'avait jamais inspir, +lorsque je vis errer autour de moi dans l'ombre une forme vague qui, +d'aprs son exigut, ne pouvait tre que celle du gnome. J'avais +l'esprit frapp. Je ramassai un pieu apport par les eaux, et me mis + sa poursuite. Je le vis ramper dans la vase et chercher me saisir +les jambes. Un coup vigoureusement appliqu sur l'chine lui fit jeter +un cri si trange, et il devint si petit, si petit, que je le vis +entrer dans une norme coquille qui billait mes pieds. Je voulus +m'en emparer: horreur! mes mains ne saisirent qu'une peau velue, +tandis qu'une langue froide se promenait sur mon visage. J'allais +lancer le monstre la mer, lorsque je reconnus mon bon chien Tom, +que j'avais enferm dans ma chambre, l'htel, et qui avait russi +s'chapper pour venir ma rencontre. + +Je rentrai alors tout fait en moi-mme et je m'en allai dner +l'htel, o l'on me servit d'excellentes hutres discrtion. +J'avoue que je les mangeai sans apptit. J'avais la tte trouble, et +m'imaginais voir le gnome s'chapper de chaque coquille et gambader +sur la table en se moquant de moi. + +Le lendemain, comme je m'apprtais djeuner, je vis tout coup le +gnome en personne s'asseoir mes cts. + +--Je vous demande pardon, me dit-il, de vous avoir ennuy beaucoup +hier avec mes fossiles. J'avais encore vous en montrer quelques-uns +des terrains crtacs, entre autres l'_ostrea spinosa_, qui est fort +curieuse. L'tage de la craie blanche est fort riche en espces +diffrentes. Aprs cela, nous serions arrivs aux terrains tertiaires, +o nous aurions trouv la _bellovacina_ et la _longirostris_, qui se +rapprochent beaucoup des hutres contemporaines l'_oedulis_ et la +perlire. + +--Est-ce fini? m'criai-je, et puis-je esprer qu'aujourd'hui, du +moins, vous me laisserez manger en paix l'_oedulis cancalis_, sans +m'assassiner avec vos fossiles indigestes? + +--Vous avez tort, reprit-il, de mpriser l'tude gologique de +l'hutre. Elle caractrise admirablement les tages gologiques; elle +est, comme l'a dit un savant, la mdaille commmorative des ges +qui n'ont point d'histoire: elle marque, par ses transformations +successives, le lent et continuel changement des milieux auxquels sa +forme a su se plier. Les unes sont tailles pour la flottaison comme +_arcuata_ et _carinata_. D'autres ont vcu attaches aux roches, comme +_gregaria_ et _deltodea_. En gnral, l'hutre, par sa tendance +l'agglomration, peut servir de modle aux socits humaines. + +--Exemple trop suivi, monsieur! repris-je avec humeur. Je vous +conseille, en vrit, de prcher l'union des partis, l'tat de bancs +d'hutres! + +--Ne parions pas politique, monsieur, dit le gnome en souriant. La +science ne s'gare pas sur ce terrain-l. C'est l'tage suprieur des +terrains modernes, qu'on pourrait appeler le _conservator-bank_. + +--Si l'on peut rire avec vous, la bonne heure! repris-je. Vous me +paraissez mieux dispos qu'hier. + +--Hier! Aurais-je manqu la politesse et l'hospitalit? J'en +serais dsol! Vous m'aviez fait boire beaucoup de sauterne et je suis +habitu au cidre. Je me rappelle un peu confusment... + +--Vous ne vous souvenez pas d'avoir voulu m'assassiner? + +--Moi? Dieu m'en garde! Comment un pauvre petit vieux contrefait comme +je le suis, et-il pu songer se mesurer avec un gaillard de votre +apparence? + +--Vous vous tes pourtant jet sur moi et vous m'avez mme terrass un +instant! + +--Terrass, moi! Ne serait-ce pas plutt...? il tait fort, le +sauterne! Vous vouliez tout casser chez moi! Mais, puisque nous ne +nous souvenons pas bien ni l'un ni l'autre, achevons d'oublier nos +discordes en djeunant ensemble de bonne amiti. Je suis venu ici pour +vous prier d'accepter le repas que vous m'avez forc d'accepter hier. + +Je vis alors que le gnome tait un aimable homme, car il me fit servir +un vrai festin o je m'observai sagement l'endroit des vins et o il +ne fut plus question d'hutres que pour les dguster. Je repartais +midi, il m'accompagna jusqu'au chemin de fer en me laissant sa carte: +il s'appelait tout bonnement M. Gaume. + + + + +LA FE AUX GROS YEUX + + +Elsie avait une gouvernante irlandaise fort singulire. C'tait la +meilleure personne qui ft au monde, mais quelques animaux lui taient +antipathiques ce point qu'elle entrait dans de vritables fureurs +contre eux. Si une chauve-souris pntrait le soir dans l'appartement, +elle faisait des cris ridicules et s'indignait contre les personnes +qui ne couraient pas sus la pauvre bte. Comme beaucoup de gens +prouvent de la rpugnance pour les chauves-souris, on n'et pas fait +grande attention la sienne, si elle ne se ft tendue de charmants +oiseaux, les fauvettes, les rouges-gorges, les hirondelles et autres +insectivores, sans en excepter les rossignols, qu'elle traitait de +cruelles btes. Elle s'appelait miss Barbara ***, mais on lui avait +donn le surnom de _fe aux gros yeux_; _fe_, parce qu'elle tait +trs-savante et trs-mystrieuse; _aux gros yeux_, parce qu'elle avait +d'normes yeux clairs saillants et bombs, que la malicieuse Elsie +comparait des bouchons de carafe. + +Elsie ne dtestait pourtant pas sa gouvernante, qui tait pour elle +l'indulgence et la patience mmes: seulement, elle s'amusait de ses +bizarreries et surtout de sa prtention voir mieux que les autres, +bien qu'elle et pu gagner le grand prix de myopie au concours de la +conscription. Elle ne se doutait pas de la prsence des objets, +moins qu'elle ne les toucht avec son nez, qui par malheur tait des +plus courts. + +Un jour qu'elle avait donn du front dans une porte demi ouverte, la +mre d'Elsie lui avait dit: + +--Vraiment, quelque jour, vous vous ferez grand mal! Je vous assure, +ma chre Barbara, que vous devriez porter des lunettes. + +Barbara lui avait rpondu avec vivacit: + +--Des lunettes, moi? Jamais! je craindrais de me gter la vue! + +Et, comme on essayait de lui faire comprendre que sa vue ne pouvait +pas devenir plus mauvaise, elle avait rpliqu, sur un ton de +conviction triomphante, qu'elle ne changerait avec qui que ce soit les +trsors de sa vision. Elsie voyait les plus petits objets comme +les autres avec les loupes les plus fortes; ses yeux taient deux +lentilles de microscope qui lui rvlaient chaque instant des +merveilles inapprciables aux autres. Le fait est qu'elle comptait +les fils de la plus fine batiste et les mailles des tissus les plus +dlis, l o Elsie, qui avait ce qu'on appelle de bons yeux, ne +voyait absolument rien. + +Longtemps on l'avait surnomme _miss Frog_ (grenouille), et puis on +l'appela _miss Maybug_ (hanneton), parce qu'elle se cognait partout; +enfin, le nom de fe aux gros yeux prvalut, parce qu'elle tait trop +instruite et trop intelligente pour tre compare une bte, et aussi +parce que tout le monde, en voyant les dcoupures et les broderies +merveilleuses qu'elle savait faire, disait: + +--C'est une vritable fe! + +Barbara ne semblait pas indiffrente ce compliment, et elle avait +coutume de rpondre: + +--Qui sait? Peut-tre! peut-tre! + +Un jour, Elsie lui demanda si elle disait srieusement une pareille +chose, et miss Barbara rpta d'un air malin: + +--Peut-tre, ma chre enfant, peut-tre! + +Il n'en fallut pas davantage pour exciter la curiosit d'Elsie; elle +ne croyait plus aux fes, car elle tait dj grandelette, elle avait +bien douze ans. Mais elle regrettait fort de n'y plus croire, et il +n'et pas fallu la prier beaucoup pour qu'elle y crt encore. + +Le fait est que miss Barbara avait d'tranges habitudes. Elle ne +mangeait presque rien et ne dormait presque pas. On n'tait mme pas +bien certain qu'elle dormt, car on n'avait jamais vu son lit dfait. +Elle disait qu'elle le refaisait, elle-mme chaque jour, de grand +matin, en s'veillant, parce qu'elle ne pouvait dormir que dans un lit +dress sa guise. Le soir, aussitt qu'Elsie quittait le salon en +compagnie de sa bonne qui couchait auprs d'elle, miss Barbara se +retirait avec empressement dans le pavillon qu'elle avait choisi et +demand pour logement, et on assurait qu'on y voyait de la lumire +jusqu'au jour. On prtendait mme que, la nuit, elle se promenait avec +une petite lanterne en parlant tout haut avec des tres invisibles. + +La bonne d'Elsie en disait tant, qu'un beau soir, Elsie prouva un +irrsistible dsir de savoir ce qui se passait chez sa gouvernante et +de surprendre les mystres du pavillon. + +Mais comment oser aller la nuit dans un pareil endroit? Il fallait +faire au moins deux cents pas travers un massif de lilas que +couvrait un grand cdre, suivre sous ce double ombrage une alle +troite, sinueuse et toute noire! + +--Jamais, pensa Elsie, je n'aurai ce courage-l. + +Les sots propos des bonnes l'avaient rendue peureuse. Aussi ne s'y +hasarda-t-elle pas. Mais elle se risqua pourtant le lendemain +questionner Barbara sur l'emploi de ses longues veilles. + +--Je m'occupe, rpondit tranquillement la fe aux gros yeux. Ma +journe entire vous est consacre; le soir m'appartient. Je l'emploie + travailler pour mon compte. + +--Vous ne savez donc pas tout, que vous tudiez toujours? + +--Plus on tudie, mieux on voit qu'on ne sait rien encore. + +--Mais qu'est-ce que vous tudiez donc tant? Le latin? le grec? + +--Je sais le grec et le latin. C'est autre chose qui m'occupe. + +--Quoi donc? Vous ne voulez pas le dire? + +--Je regarde ce que moi seule je peux voir. + +--Vous voyez quoi? + +--Permettez-moi de ne pas vous le dire; vous voudriez le voir aussi, +et vous ne pourriez pas ou vous le verriez mal, ce qui serait un +chagrin pour vous. + +--C'est donc bien beau, ce que vous voyez? + +--Plus beau que tout ce que vous avez vu et verrez jamais de beau dans +vos rves. + +--Ma chre miss Barbara, faites-le-moi voir, je vous en supplie! + +--Non, mon enfant, jamais! Cela ne dpend pas de moi. + +--Eh bien, je le verrai! s'cria Elsie dpite. J'irai la nuit chez +vous, et vous ne me mettrez pas dehors. + +--Je ne crains pas votre visite. Vous n'oseriez jamais venir! + +--Il faut donc du courage pour assister vos sabbats? + +--Il faut de la patience et vous en manquez absolument. + +Elsie prit de l'humeur et parla d'autre chose. Puis elle revint la +charge et tourmenta si bien la fe, que celle-ci promit de la conduire +le soir son pavillon, mais en l'avertissant qu'elle ne verrait rien +ou ne comprendrait rien ce qu'elle verrait. + +Voir! voir quelque chose de nouveau, d'inconnu, quelle soif, quelle +motion pour une petite fille curieuse! Elsie n'eut pas d'apptit +dner, elle bondissait involontairement sur sa chaise, elle comptait +les heures, les minutes. Enfin, aprs les occupations de la soire, +elle obtint de sa mre la permission de se rendre au pavillon avec sa +gouvernante. + +A peine taient-elles dans le jardin qu'elles firent une rencontre +dont miss Barbara parut fort mue. C'tait pourtant un homme +d'apparence trs-inoffensive que M. Bat, le prcepteur des frres +d'Elsie. Il n'tait pas beau: maigre, trs-brun, les oreilles et le +nez pointus, et toujours vtu de noir de la tte aux pieds, avec +des habits longues basques, trs-pointues aussi. Il tait timide, +craintif mme; hors de ses leons, il disparaissait comme s'il et +prouv le besoin de se cacher. Il ne parlait jamais table, et le +soir, en attendant l'heure de prsider au coucher de ses lves, il se +promenait en rond sur la terrasse du jardin, ce qui ne faisait de mal + personne, mais paraissait tre l'indice d'une tte sans rflexion +livre une oisivet stupide. Miss Barbara n'en jugeait pas ainsi. +Elle avait M. Bat en horreur, d'abord cause de son nom qui signifie +chauve-souris en anglais. Elle prtendait que, quand on a le malheur +de porter un pareil nom, il faut s'expatrier afin de pouvoir s'en +attribuer un autre en pays tranger. Et puis elle avait toute sorte +de prventions contre lui, elle lui en voulait d'tre de bon apptit, +elle le croyait vorace et cruel. Elle assurait que ses bizarres +promenades en rond dnotaient les plus funestes inclinations et +cachaient les plus sinistres desseins. + +Aussi, lorsqu'elle le vit sur la terrasse, elle frissonna. Elsie +sentit trembler son bras auquel le sien s'tait accroch. Qu'y +avait-il de surprenant ce que M. Bat, qui aimait le grand air, ft +dehors jusqu'au moment de la retraite de ses lves, qui se couchaient +plus tard qu'Elsie, la plus jeune des trois? Miss Barbara n'en fut pas +moins scandalise, et, en passant prs de lui, elle ne put se retenir +de lui dire d'un ton sec: + +--Est-ce que vous comptez rester l toute la nuit? + +M. Bat fit un mouvement pour s'enfuir; mais, craignant d'tre impoli, +il s'effora pour rpondre et rpondit sous forme de question: + +--Est-ce que ma prsence gne quelqu'un, et dsire-t-on que je rentre? + +--Je n'ai pas d'ordres vous donner, reprit Barbara avec aigreur, +mais il m'est permis de croire que vous seriez mieux au parloir avec +la famille. + +--Je suis mal au parloir, rpondit modestement le prcepteur, mes +pauvres yeux y souffrent cruellement de la chaleur et de la vive +clart des lampes. + +--Ah! vos yeux craignent la lumire? J'en tais sre! Il vous faut +tout au plus le crpuscule? Vous voudriez pouvoir voler en rond toute +la nuit? + +--Naturellement! rpondit le prcepteur en s'efforant de rire pour +paratre aimable: ne suis-je pas une _bat_? + +--Il n'y a pas de quoi se vanter! s'cria Barbara en frmissant de +colre. + +Et elle entrana Elsie interdite, dans l'ombre paisse de la petite +alle. + +--Ses yeux, ses pauvres yeux! rptait Barbara en haussant +convulsivement les paules; attends que je te plaigne, animal froce! + +--Vous tes bien dure pour ce pauvre homme, dit Elsie. Il a vraiment +la vue sensible au point de ne plus voir du tout aux lumires. + +--Sans doute, sans doute! Mais comme il prend sa revanche dans +l'obscurit! C'est un nyctalope et, qui plus est, un presbyte. + +Elsie ne comprit pas ces pithtes, qu'elle crut dshonorantes et dont +elle n'osa pas demander l'explication. Elle tait encore dans l'ombre +de l'alle qui ne lui plaisait nullement et voyait enfin s'ouvrir +devant elle le sombre berceau au fond duquel apparaissait le pavillon +blanchi par un clair regard de la lune son lever, lorsqu'elle recula +en forant miss Barbara reculer aussi. + +--Qu'y a-t-il? dit la dame aux gros yeux, qui ne voyait rien du tout. + +--Il y a... il n'y a rien, rpondit Elsie embarrasse. Je voyais un +homme noir devant nous, et, prsent, je distingue M. Bat qui passe +devant la porte du pavillon. C'est lui qui se promne dans votre +parterre. + +--Ah! s'cria miss Barbara indigne, je devais m'y attendre. Il me +poursuit, il m'pie, il prtend dvaster mon ciel! Mais ne craignez +rien, chre Elsie, je vais le traiter comme il le mrite. + +Elle s'lana en avant. + +--Ah ! monsieur, dit-elle en s'adressant un gros arbre sur lequel +la lune projetait l'ombre des objets, quand cessera la perscution +dont vous m'obsdez? + +Elle allait faire un beau discours, lorsque Elsie l'interrompit en +l'entranant vers la porte du pavillon et en lui disant: + +--Chre miss Barbara, vous vous trompez, vous croyez parler M. Bat +et vous parlez votre ombre. M. Bat est dj loin, je ne le vois plus +et je ne pense pas qu'il ait eu l'ide de nous suivre. + +--Je pense le contraire, moi, rpondit la gouvernante. Comment vous +expliquez-vous qu'il soit arriv ici avant nous, puisque nous l'avions +laiss derrire et ne l'avons ni vu ni entendu passer nos cts? + +--Il aura march travers les plates-bandes, reprit Elsie; c'est +le plus court chemin et c'est celui que je prends souvent quand le +jardinier ne me regarde pas. + +--Non, non! dit miss Barbara avec angoisse, il a pris par-dessus les +arbres. Tenez, vous qui voyez loin, regardez au-dessus de votre tte! +Je parie qu'il rde devant mes fentres! + +Elsie regarda et ne vit rien que le ciel, mais, au bout d'un instant, +elle vit l'ombre mouvante d'une norme chauve-souris passer et +repasser sur les murs du pavillon. Elle n'en voulut rien dire miss +Barbara, dont les manies l'impatientaient en retardant la satisfaction +de sa curiosit. Elle la pressa d'entrer chez elle en lui disant qu'il +n'y avait ni chauve-souris ni prcepteur pour les pier. + +--D'ailleurs, ajouta-t-elle, en entrant dans le petit parloir du +rez-de-chausse, si vous tes inquite, nous pourrons fort bien fermer +la fentre et les rideaux. + +--Voil qui est impossible! rpondit Barbara. Je donne un bal et c'est +par la fentre que mes invits doivent se prsenter chez moi. + +--Un bal! s'cria Elsie stupfaite, un bal dans ce petit appartement? +des invits qui doivent entrer par la fentre? Vous vous moquez de +moi, miss Barbara. + +--Je dis un bal, un grand bal, rpondit Barbara en allumant une lampe +qu'elle posa sur le bord de la fentre; des toilettes magnifiques, un +luxe inou! + +--Si cela est, dit Elsie branle par l'assurance de sa gouvernante, +je ne puis rester ici dans le pauvre costume o je suis. Vous eussiez +d m'avertir, j'aurais mis ma robe rose et mon collier de perles. + +--Oh! ma chre, rpondit Barbara en plaant une corbeille de fleurs +ct de la lampe, vous auriez beau vous couvrir d'or et de pierreries, +vous ne feriez pas le moindre effet ct de mes invits. + +Elsie un peu mortifie garda le silence et attendit. Miss Barbara mit +de l'eau et du miel dans une soucoupe en disant: + +--Je prpare les rafrachissements. + +Puis, tout coup, elle s'cria: + +--En voici un! c'est la princesse _nepticula marginicollella_ avec sa +tunique de velours noir traverse d'une large bande d'or. Sa robe est +en dentelle noire avec une longue frange. Prsentons-lui une feuille +d'orme, c'est le palais de ses anctres o elle a vu le jour. +Attendez! Donnez-moi cette feuille de pommier pour sa cousine +germaine, la belle _malella_, dont la robe noire a des lames d'argent +et dont la jupe frange est d'un blanc nacr. Donnez-moi du gent en +fleurs, pour rjouir les yeux de ma chre _cemiostoma spartifoliella_, +qui approche avec sa toilette blanche ornements noir et or. Voici +des roses pour vous, marquise _nepticula centifoliella_. Regardez, +chre Elsie! admirez cette tunique grenat borde d'argent. Et ces deux +illustres lavernides: _linneella_, qui porte sur sa robe une charpe +orange brode d'or, tandis que _schranckella_ a l'chappe orange +lame d'argent. Quel got, quelle harmonie dans ces couleurs voyantes +adoucies par le velout des toffes, la transparence des franges +soyeuses et l'heureuse rpartition des quantits! L'adlide +_panzerella_ est toute en drap d'or bord de noir, sa jupe est lilas +frange d'or. Enfin, la pyrale _rosella_, que voici et qui est une des +plus simples, a la robe de dessus d'un rose vif teinte de blanc sur +les bords. Quel heureux effet produit sa robe de dessous d'un brun +clair! Elle n'a qu'un dfaut, c'est d'tre un peu grande; mais voici +venir une troupe de vritables mignonnes exquises. Ce sont des +tinines vtues de brun et semes de diamants, d'autres blanches avec +des perles sur de la gaze. _Dispunctella_ a dix gouttes d'or sur +sa robe d'argent. Voici de trs-grands personnages d'une taille +relativement imposante: c'est la famille des adlides avec leurs +antennes vingt fois plus longues que leur corps, et leur vtement d'or +vert reflets rouges ou violets qui rappellent la parure des plus +beaux colibris. Et, prsent, voyez! voyez la foule qui se presse! il +en viendra encore, et toujours! et vous, vous ne saurez laquelle de +ces reines du soir admirer le plus pour la splendeur de son costume et +le got exquis de sa toilette. Les moindres dtails du corsage, des +antennes et des pattes sont d'une dlicatesse inoue et je ne pense +pas que vous ayez jamais vu nulle part de cratures aussi parfaites. A +prsent, remarquez la grce de leurs mouvements, la folle et charmante +prcipitation de leur vol, la souplesse de leurs antennes qui est un +langage, la gentillesse de leurs attitudes. N'est-ce pas, Elsie, que +c'est l une fte innarrable, et que toutes les autres cratures sont +laides, monstrueuses et mchantes en comparaison de celles-ci? + +--Je dirai tout ce que vous voudrez pour vous faire plaisir, rpondit +Elsie dsappointe, mais la vrit est que je ne vois rien ou presque +rien de ce que vous me dcrivez avec tant d'enthousiasme. J'aperois +bien autour de ces fleurs et de cette lampe, des vols de petits +papillons microscopiques, mais je distingue peine des points +brillants et des points noirs, et je crains que vous ne puisiez dans +votre imagination les splendeurs dont il vous plat de les revtir. + +--Elle ne voit pas! elle ne distingue pas! s'cria douloureusement la +fe aux gros yeux. Pauvre petite! j'en tais sre! Je vous l'avais +bien dit, que votre infirmit vous priverait des joies que je savoure! +Heureusement, j'ai su compatir la dbilit de vos organes; voici un +instrument dont je ne me sers jamais, moi, et que j'ai emprunt pour +vous vos parents. Prenez et regardez. + +Elle offrait Elsie une forte loupe, dont, faute d'habitude, Elsie +eut quelque peine se servir. Enfin, elle russit, aprs une certaine +fatigue, distinguer la relle et surprenante beaut d'un de ces +petits tres; elle en fixa un autre et vit que miss Barbara ne l'avait +pas trompe: l'or, la pourpre, l'amthyste, le grenat, l'orange, les +perles et les roses se condensaient en ornements symtriques sur +les manteaux et les robes de ces imperceptibles personnages. Elsie +demandait navement pourquoi tant de richesse et de beaut taient +prodigues des tres qui vivent tout au plus quelques jours et qui +volent la nuit, peine saisissables au regard de l'homme. + +--Ah! voil! rpondit en riant la fe aux gros yeux. Toujours la +mme question! Ma pauvre Elsie, les grandes personnes la font aussi, +c'est--dire qu'elles n'ont, pas plus que les enfants, l'ide saine +des lois de l'univers. Elles croient que tout a t cr pour l'homme +et que ce qu'il ne voit pas ou ne comprend pas, ne devrait pas +exister. Mais moi, la fe aux gros yeux, comme on m'appelle, je sais +que ce qui est simplement beau est aussi important que ce que l'homme +utilise, et je me rjouis quand je contemple des choses ou des tres +merveilleux dont personne ne songe tirer parti. Mes chers petits +papillons sont rpandus par milliers de milliards sur la terre, ils +vivent modestement en famille sur une petite feuille, et personne n'a +encore eu l'ide de les tourmenter. + +--Fort bien, dit Elsie, mais les oiseaux, les fauvettes, les +rossignols s'en nourrissent, sans compter les chauves-souris! + +--Les chauves-souris! Ah! vous m'y faites songer! La lumire qui +attire mes pauvres petits amis et qui me permet de les contempler, +attire aussi ces horribles btes qui rdent des nuits entires, la +gueule ouverte, avalant tout ce qu'elles rencontrent. Allons, le bal +est fini, teignons cette lampe. Je vais allumer ma lanterne, car la +lune est couche, et je vais vous reconduire au chteau. + +Comme elles descendaient les marches du petit perron du pavillon: + +--Je vous l'avais bien dit, Elsie, ajouta miss Barbara, vous avez t +due dans votre attente, vous n'avez vu qu'imparfaitement mes petites +fes de la nuit et leur danse fantastique autour de mes fleurs. Avec +une loupe, on ne voit qu'un objet la fois, et, quand cet objet est +un tre vivant, on ne le voit qu'au repos. Moi, je vois tout mon cher +petit monde la fois, je ne perds rien de ses allures et de ses +fantaisies. Je vous en ai montr fort peu aujourd'hui. La soire tait +trop frache et le vent ne donnait pas du bon ct. C'est dans les +nuits d'orage que j'en vois des milliers se rfugier chez moi, ou que +je les surprends dans leurs abris de feuillage et de fleurs. Je vous +en ai nomm quelques-uns, mais il y en a une multitude d'autres qui, +selon la saison, closent une courte existence d'ivresse, de parure +et de ftes. On ne les connat pas tous, bien que certaines personnes +savantes et patientes les tudient avec soin et que l'on ait publi +de gros livres o ils sont admirablement reprsents avec un fort +grossissement pour les yeux faibles; mais ces livres ne suffisent pas, +et chaque personne bien doue et bien intentionne peut grossir le +catalogue acquis la science par des dcouvertes et des observations +nouvelles. Pour ma part, j'en ai trouv un grand nombre qui n'ont +encore ni leurs noms ni leurs portraits publis, et je m'ingnie +rparer leur profit l'ingratitude ou le ddain de la science. Il est +vrai qu'ils sont si petits, si petits, que peu de personnes daigneront +les observer. + +--Est-ce qu'il y en a de plus petits que ceux que vous m'avez montrs? +dit Elsie, qui voyant miss Barbara arrte sur le perron, s'tait +appuye sur la rampe. + +Elsie avait veill plus tard que de coutume, elle n'avait pas eu toute +la surprise et tout le plaisir qu'elle se promettait et le sommeil +commenait la gagner. + +--Il y a des tres infiniment petits, dont on ne devrait pas parler +sans respect, rpliqua miss Barbara, qui ne faisait pas attention la +fatigue de son lve. Il y en a qui chappent au regard de l'homme et +aux plus forts grossissements des instruments. Du moins je le prsume +et je le crois, moi qui en vois plus que la plupart des gens n'en +peuvent voir. Qui peut dire quelles dimensions, apparentes pour +nous, s'arrte la vie universelle? Qui nous prouve que les puces n'ont +pas des puces, lesquelles nourrissent leur tour des puces qui en +nourrissent d'autres, et ainsi jusqu' l'infini? Quant aux papillons, +puisque les plus petits que nous puissions apercevoir sont +incontestablement plus beaux que les gros, il n'y a pas de raison pour +qu'il n'en existe pas une foule d'autres encore plus beaux et plus +petits dont les savants ne souponneront jamais l'existence. + +Miss Barbara en tait l de sa dmonstration, sans se douter qu'Elsie, +qui s'tait laisse glisser sur les marches du perron, dormait de +tout son coeur, lorsqu'un choc inattendu enleva brusquement la petite +lanterne des mains de la gouvernante et fit tomber cet objet sur les +genoux d'Elsie rveille en sursaut. + +--Une chauve-souris! une chauve-souris! s'cria Barbara perdue en +cherchant ramasser la lanterne teinte et brise. + +Elsie s'tait vivement leve sans savoir o elle tait. + +--L! l! criait Barbara, sur votre jupe, l'horrible bte est tombe +aussi, je l'ai vue tomber, elle est sur vous! + +Elsie n'avait pas peur des chauves-souris, mais elle savait que, si +un choc lger les tourdit, elles ont de bonnes petites dents pour +mordre, quand on veut les prendre, et, avisant un point noir sur sa +robe, elle le saisit dans son mouchoir en disant: + +--Je la tiens, tranquillisez-vous, miss Barbara, je la tiens bien! + +--Tuez-la, touffez-la, Elsie! Serrez bien fort, touffez ce mauvais +gnie, cet affreux prcepteur qui me perscute! + +Elsie ne comprenait plus rien la folie de sa gouvernante; elle +n'aimait pas tuer et trouvait les chauves-souris fort utiles, vu +qu'elles dtruisent une multitude de cousins et d'insectes nuisibles. +Elle secoua son mouchoir instinctivement pour faire chapper le pauvre +animal; mais quelle fut sa surprise, quelle fut sa frayeur en voyant +M. Bat s'chapper du mouchoir et s'lancer sur miss Barbara, comme +s'il et voulu la dvorer! + +Elsie s'enfuit travers les plates-bandes, en proie une terreur +invincible. Mais, au bout de quelques instants, elle fut prise de +remords, se retourna et revint sur ses pas pour porter secours son +infortune gouvernante. Miss Barbara avait disparu et la chauve-souris +volait en rond autour du pavillon. + +--Mon Dieu! s'cria Elsie dsespre, cette bte cruelle a aval ma +pauvre fe! Ah! si j'avais su, je ne lui aurais pas sauv la vie! + +La chauve-souris disparut et M. Bat se trouva devant Elsie. + +--Ma chre enfant, lui dit-il, c'est bien et c'est raisonnable de +sauver la vie de pauvres perscuts. Ne vous repentez pas d'une +bonne action, miss Barbara n'a eu aucun mal. En l'entendant crier, +j'tais accouru, vous croyant l'une et l'autre menaces de quelque +danger srieux. Votre gouvernante s'est rfugie et barricade chez +elle en m'accablant d'injures que je ne mrite pas. Puisqu'elle vous +abandonne ce qu'elle regarde comme un grand pril, voulez-vous me +permettre de vous reconduire votre bonne, et n'aurez-vous point peur +de moi? + +--Vraiment, je n'ai jamais eu peur de vous, monsieur Bat, rpondit +Elsie, vous n'tes point mchant, mais vous tes fort singulier. + +--Singulier, moi? Qui peut vous faire penser que j'aie une singularit +quelconque? + +--Mais... je vous ai tenu dans mon mouchoir tout l'heure, monsieur +Bat, et permettez-moi de vous dire que vous vous exposiez beaucoup, +car, si j'avais cout miss Barbara, c'tait fait de vous! + +--Chre miss Elsie, rpondit le prcepteur en riant, je comprends +maintenant ce qui s'est pass et je vous bnis de m'avoir soustrait +la haine de cette pauvre fe, qui n'est pas mchante non plus, mais +qui est bien plus singulire que moi! + +Quand Elsie eut bien dormi, elle trouva fort invraisemblable que M. +Bat et le pouvoir de devenir homme ou bte volont. A djeuner, +elle remarqua qu'il avalait avec dlices des tranches de boeuf +saignant, tandis que miss Barbara ne prenait que du th. Elle en +conclut que le prcepteur n'tait pas homme se rgaler de _micros_, +et que la gouvernante suivait un rgime propre entretenir ses +vapeurs. + + +FIN + + + + + +TABLE + + +LE CHNE PARLANT + +LE CHIEN ET LA FLEUR SACRE + +L'ORGUE DU TITAN + +CE QUE DISENT LES FLEURS + +LE MARTEAU ROUGE + +LA FE POUSSIRE + +LE GNOME DES HUITRES + +LA FE AUX GROS YEUX + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Contes d'une grand-mre, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES D'UNE GRAND-MRE *** + +***** This file should be named 12338-8.txt or 12338-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/3/3/12338/ + +Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file +was produced from images generously made available by the Bibliothque +nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Contes d'une grand-mere + +Author: George Sand + +Release Date: May 14, 2004 [EBook #12338] +[Date last updated: September 20, 2004] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES D'UNE GRAND-MERE *** + + + + +Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file +was produced from images generously made available by the Bibliotheque +nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +CONTS D'UNE GRAND'MERE + +LE CHENE PARLANT + +LE CHIEN ET LA FLEUR SACREE +L'ORGUE DU TITAN +CE QUE DISENT LES FLEURS +LE MARTEAU ROUGE +LA FEE POUSSIERE +LE GNOME DES HUITRES +LA FEE AUX GROS YEUX + +PAR GEORGE SAND + +1876 + + +CONTES D'UNE GRAND'MERE + + * * * * * + +LE CHENE PARLANT + +A MADEMOISELLE BLANCHE AMIC + + +Il y avait autrefois en la foret de Cernas un gros vieux chene qui +pouvait bien avoir cinq cents ans. La foudre l'avait frappe plusieurs +fois, et il avait du se faire une tete nouvelle, un peu ecrasee, mais +epaisse et verdoyante. + +Longtemps ce chene avait eu une mauvaise reputation. Les plus vieilles +gens du village voisin disaient encore que, dans leur jeunesse, ce +chene parlait et menacait ceux qui voulaient se reposer sous son +ombrage. Ils racontaient que deux voyageurs, y cherchant un abri, +avaient ete foudroyes. L'un d'eux etait mort sur le coup; l'autre +s'etait eloigne a temps et n'avait ete qu'etourdi, parce qu'il avait +ete averti par une voix qui lui criait: + +--Va-t'en vite! + +L'histoire etait si ancienne qu'on n'y croyait plus guere, et, bien +que cet arbre portat encore le nom de _chene parlant_, les patours +s'en approchaient sans trop de crainte. Pourtant le moment vint ou il +fut plus que jamais repute sorcier apres l'aventure d'Emmi. + +Emmi etait un pauvre petit gardeur de cochons, orphelin et +tres-malheureux, non-seulement parce qu'il etait mal loge, mal nourri +et mal vetu, mais encore parce qu'il detestait les betes que la misere +le forcait a soigner. Il en avait peur, et ces animaux, qui sont plus +fins qu'ils n'en ont l'air, sentaient bien qu'il n'etait pas le maitre +avec eux. Il s'en allait des le matin, les conduisant a la glandee, +dans la foret. Le soir, il les ramenait a la ferme, et c'etait pitie +de le voir, couvert de mechants haillons, la tete nue, ses cheveux +herisses par le vent, sa pauvre petite figure pale, maigre, terreuse, +l'air triste, effraye, souffrant, chassant devant lui ce troupeau +de betes criardes, au regard oblique, a la tete baissee, toujours +menacante. A le voir ainsi courir a leur suite sur les sombres +bruyeres, dans la vapeur rouge du premier crepuscule, on eut dit d'un +follet des landes chasse par une rafale. + +Il eut pourtant ete aimable et joli, ce pauvre petit porcher, s'il eut +ete soigne, propre, heureux comme vous autres, mes chers enfants qui +me lisez. Lui ne savait pas lire, il ne savait rien, et c'est tout au +plus s'il savait parler assez pour demander le necessaire, et, comme +il etait craintif, il ne le demandait pas toujours, c'etait tant pis +pour lui si on l'oubliait. + +Un soir, les pourceaux rentrerent tout seuls a l'etable, et le porcher +ne parut pas a l'heure du souper. On n'y fit attention que quand la +soupe aux raves fut mangee, et la fermiere envoya un de ses gars pour +appeler Emmi. Le gars revint dire qu'Emmi n'etait ni a l'etable, ni +dans le grenier, ou il couchait sur la paille. On pensa qu'il etait +alle voir sa tante, qui demeurait aux environs, et on se coucha sans +plus songer a lui. + +Le lendemain matin, on alla chez la tante, et on s'etonna d'apprendre +qu'Emmi n'avait point passe la nuit chez elle. Il n'avait pas reparu +au village depuis la veille. On s'enquit de lui aux alentours, +personne ne l'avait vu. On le chercha en vain dans la foret. On +pensa que les sangliers et les loups l'avaient mange. Pourtant on ne +retrouva ni sa sarclette--sorte de houlette a manche court dont se +servent les porchers,--ni aucune loque de son pauvre vetement; on +en conclut qu'il avait quitte le pays pour vivre en vagabond, et le +fermier dit que ce n'etait pas un grand dommage, que l'enfant n'etait +bon a rien, n'aimant pas ses betes et n'ayant pas su s'en faire aimer. + +Un nouveau porcher fut loue pour le reste de l'annee, mais la +disparition d'Emmi effrayait tous les gars du pays; la derniere fois +qu'on l'avait vu, il allait du cote du chene parlant, et c'etait la +sans doute qu'il lui etait arrive malheur. Le nouveau porcher eut bien +soin de n'y jamais conduire son troupeau et les autres enfants se +garderent d'aller jouer de ce cote-la. + +Vous me demandez ce qu'Emmi etait devenu. Patience, je vais vous le +dire. + +La derniere fois qu'il etait alle a la foret avec ses betes, il avait +avise a quelque distance du gros chene une touffe de favasses en +fleurs. La favasse ou feverole, c'est cette jolie papilionacee a +grappes roses que vous connaissez, la gesse tubereuse; les tubercules +sont gros comme une noisette, un peu apres quoique sucres. Les enfants +pauvres en sont friands; c'est une nourriture qui ne coute rien et +que les pourceaux, qui en sont friands aussi, songent seuls a leur +disputer. Quand on parle des anciens anachoretes vivant de _racines_, +on peut etre certain que le mets le plus recherche de leur austere +cuisine etait, dans nos pays du centre, le tubercule de cette gesse. + +Emmi savait bien que les favasses ne pouvaient pas encore etre bonnes +a manger, car on n'etait qu'au commencement de l'automne, mais il +voulait marquer l'endroit pour venir fouiller la terre quand la tige +et la fleur seraient dessechees. Il fut suivi par un jeune porc qui +se mit a fouiller et qui menacait de tout detruire, lorsque Emmi, +impatiente de voir le ravage inutile de cette bete vorace, lui +allongea un coup de sa sarclette sur le groin. Le fer de la sarclette +etait fraichement repasse et coupa legerement le nez du porc, qui jeta +un cri d'alarme. Vous savez comme ces animaux se soutiennent entre +eux, et comme certains de leurs appels de detresse les mettent tous +en fureur contre l'ennemi commun; d'ailleurs, ils en voulaient depuis +longtemps a Emmi, qui ne leur prodiguait jamais ni caresses ni +compliments. Ils se rassemblerent en criant a qui mieux mieux et +l'entourerent pour le devorer. Le pauvre enfant prit la fuite, ils le +poursuivirent; ces betes ont, vous le savez, l'allure effroyablement +prompte; il n'eut que le temps d'atteindre le gros chene, d'en +escalader les asperites et de se refugier dans les branches. Le +farouche troupeau resta au pied, hurlant, menacant, essayant de fouir +pour abattre l'arbre. Mais le chene parlant avait de formidables +racines qui se moquaient bien d'un troupeau de cochons. Les +assaillants ne renoncerent pourtant a leur entreprise qu'apres le +coucher du soleil. Alors, ils se deciderent a regagner la ferme, et +le petit Emmi, certain qu'ils le devoreraient s'il y allait avec eux, +resolut de n'y retourner jamais. + +Il savait bien que le chene passait pour etre un arbre enchante, mais +il avait trop a se plaindre des vivants pour craindre beaucoup les +esprits. Il n'avait vecu que de misere et de coups; sa tante etait +tres-dure pour lui: elle l'obligeait a garder les porcs, lui qui en +avait toujours eu horreur. Il etait ne comme cela, elle lui en faisait +un crime, et, quand il venait la voir en la suppliant de le reprendre +avec elle, elle le recevait, comme on dit, avec une volee de bois +vert. Il la craignait donc beaucoup, et tout son desir eut ete de +garder les moutons dans une autre ferme ou les gens eussent ete moins +avares et moins mauvais pour lui. + +Dans le premier moment apres le depart des pourceaux, il ne sentit +que le plaisir d'etre debarrasse de leurs cris farouches et de leurs +menaces, et il resolut de passer la nuit ou il etait. Il avait encore +du pain dans son sac de toile bise, car, durant le siege qu'il avait +soutenu, il n'avait pas eu envie de manger. Il en mangea la moitie, +reservant le reste pour son dejeuner; apres cela, a la grace de Dieu! + +Les enfants dorment partout. Pourtant Emmi ne dormait guere. Il etait +malingre, souvent fievreux, et revait plutot qu'il ne se reposait +l'esprit durant son sommeil. Il s'installa du mieux qu'il put entre +deux maitresses branches garnies de mousse, et il eut grande envie de +dormir; mais le vent qui faisait mugir le feuillage et grincer les +branches l'effraya, et il se mit a songer aux mauvais esprits, tant +et si bien qu'il s'imagina entendre une voix grele et fachee qui lui +disait a plusieurs reprises: + +--Va-t'en, va-t'en d'ici! + +D'abord Emmi, tremblant et la gorge serree, ne songea point a +repondre; mais, comme, en meme temps que le vent s'apaisait, la voix +du chene s'adoucissait et semblait lui murmurer a l'oreille d'un ton +maternel et caressant: "Va-t'en, Emmi, va-t'en!" Emmi se sentit le +courage de repondre: + +--Chene, mon beau chene, ne me renvoie pas. Si je descends, les loups +qui courent la nuit me mangeront. + +--Va, Emmi, va! reprit la voix encore plus radoucie. + +--Mon bon chene parlant, reprit aussi Emmi d'un ton suppliant, ne +m'envoie pas avec les loups. Tu m'as sauve des porcs, tu as ete doux +pour moi, sois-le encore. Je suis un pauvre enfant malheureux, et je +ne puis ni ne voudrais te faire aucun mal: garde-moi cette nuit; si tu +l'ordonnes, je m'en irai demain matin. + +La voix ne repliqua plus, et la lune argenta faiblement les feuilles. +Emmi en conclut qu'il lui etait permis de rester, ou bien qu'il avait +reve les paroles qu'il avait cru entendre. Il s'endormit et, chose +etrange, il ne reva plus et ne fit plus qu'un somme jusqu'au jour. Il +descendit alors et secoua la rosee qui penetrait son pauvre vetement. + +--Il faut pourtant, se dit-il, que je retourne au village, je dirai +a ma tante que mes porcs ont voulu me manger, que j'ai ete oblige de +coucher sur un arbre, et elle me permettra d'aller chercher une autre +condition. + +Il mangea le reste de son pain; mais, au moment de se remettre en +route, il voulut remercier le chene qui l'avait protege le jour et la +nuit. + +--Adieu et merci, mon bon chene, dit-il en baisant l'ecorce, je +n'aurai plus jamais peur de toi, et je reviendrai te voir pour te +remercier encore. + +Il traversa la lande, et il se dirigeait vers la chaumiere de sa +tante, lorsqu'il entendit parler derriere le mur du jardin de la +ferme. + +--Avec tout ca, disait un des gars, notre porcher n'est pas revenu, on +ne l'a pas vu chez sa tante, et il a abandonne son troupeau. C'est un +sans-coeur et un paresseux a qui je donnerai une jolie roulee de +coups de sabot, pour le punir de me faire mener ses betes aux champs +aujourd'hui a sa place. + +--Qu'est-ce que ca te fait, de mener les porcs? dit l'autre gars. + +--C'est une honte a mon age, reprit le premier: cela convient a un +enfant de dix ans, comme le petit Emmi; mais, quand on en a douze, on +a droit a garder les vaches ou tout au moins les veaux. + +Les deux gars furent interrompus par leur pere. + +--Allons vite, dit-il, a l'ouvrage! Quant a ce porcher de malheur, +si les loups l'ont mange, c'est tant pis pour lui; mais, si je le +retrouve vivant, je l'assomme. Il aura beau aller pleurer chez sa +tante, elle est decidee a le faire coucher avec les cochons pour lui +apprendre a faire le fier et le degoute. + +Emmi, epouvante de cette menace, se le tint pour dit. Il se cacha dans +une meule de ble, ou il passa la journee. Vers le soir, une chevre qui +rentrait a l'etable, et qui s'attardait a lecher je ne sais quelle +herbe, lui permit de la traire. Quand il eut rempli et avale deux ou +trois fois le contenu de sa sebile de bois, il se renfonca dans les +gerbes jusqu'a la nuit. Quand il fit tout a fait sombre et que tout le +monde fut couche, il se glissa jusqu'a son grenier et y prit diverses +choses qui lui appartenaient, quelques ecus gagnes par lui que le +fermier lui avait remis la veille et dont sa tante n'avait pas encore +eu le temps de le depouiller, une peau de chevre et une peau de mouton +dont il se servait l'hiver, un couteau neuf, un petit pot de terre, un +peu de linge fort dechire. Il mit le tout dans son sac, descendit dans +la cour, escalada la barriere et s'en alla a petits pas pour ne pas +faire de bruit; mais, comme il passait pres de l'etable a porcs, ces +maudites betes le sentirent ou l'entendirent et se prirent a crier +avec fureur. Alors, Emmi, craignant que les fermiers, reveilles dans +leur premier sommeil, ne se missent a ses trousses, prit sa course et +ne s'arreta qu'au pied du chene parlant. + +--Me voila revenu, mon bon ami, lui dit-il. Permets-moi de passer +encore une nuit dans tes branches. Dis si tu le veux! + +Le chene ne repondit pas. Le temps etait calme, pas une feuille ne +bougeait. Emmi pensa que qui ne dit mot consent. Tout charge qu'il +etait, il se hissa adroitement jusqu'a la grosse enfourchure ou il +avait passe la nuit precedente, et il y dormit parfaitement bien. + +Le jour venu, il se mit en quete d'un endroit convenable pour cacher +son argent et son bagage, car il n'etait encore decide a rien sur les +moyens de s'eloigner du pays sans etre vu et ramene de force a la +ferme. Il grimpa au-dessus de la place ou il se trouvait. Il decouvrit +alors dans le tronc principal du gros arbre un trou noir fait par la +foudre depuis bien longtemps, car le bois avait forme tout autour un +gros bourrelet d'ecorce. Au fond de cette cachette, il y avait de la +cendre et de menus eclats de bois haches par le tonnerre. + +--Vraiment, se dit l'enfant, voila un lit tres-doux et tres-chaud ou +je dormirai sans risque de tomber en revant. Il n'est pas grand, mais +il l'est assez pour moi. Voyons pourtant s'il n'est pas habite par +quelque mechante bete. + +Il fureta tout l'interieur de ce refuge, et vit qu'il etait perce par +en haut, ce qui devait amener un peu d'humidite dans les temps de +pluie. Il se dit qu'il etait bien facile de boucher ce trou avec de la +mousse. Une chouette avait fait son nid dans le conduit. + +--Je ne te derangerai pas, pensa Emmi, mais je fermerai la +communication. Comme cela, nous serons chacun chez nous. + +Quand il eut prepare son nid pour la nuit suivante et installe son +bagage en surete, il s'assit dans son trou, les jambes dehors appuyees +sur une branche, et se mit a songer vaguement a la possibilite de +vivre dans un arbre; mais il eut souhaite que cet arbre fut au coeur +de la foret au lieu d'etre aupres de la lisiere, expose aux regards +des bergers et porchers qui y amenaient leurs troupeaux. Il ne pouvait +prevoir que, par suite de sa disparition, l'arbre deviendrait un objet +de crainte, et que personne n'en approcherait plus. + +La faim commencait a se faire sentir, et, bien qu'il fut tres-petit +mangeur, il se ressentait bien de n'avoir rien pris de solide la +veille. Irait-il deterrer les favasses encore vertes qu'il avait +remarquees a quelques pas de la? ou irait-il jusqu'aux chataigniers +qui poussaient plus avant dans la foret? + +Comme il se preparait a descendre, il vit que la branche sur laquelle +reposaient ses pieds n'appartenait pas a son chene. C'etait celle d'un +arbre voisin qui entre-croisait ses belles et fortes ramures avec +celles du chene parlant. Emmi se hasarda sur cette branche et gagna le +chene voisin qui avait, lui aussi, pour proche voisin un autre arbre +facile a atteindre. Emmi, leger comme un ecureuil, s'aventura ainsi +d'arbre en arbre jusqu'aux chataigniers ou il fit une bonne recolte. +Les chataignes etaient encore petites et pas tres-mures; mais il n'y +regardait pas de bien pres, et il mit comme qui dirait pied a terre +pour les faire cuire dans un endroit bien desert et bien cache ou les +charbonniers avaient fait autrefois une fournee. Le rond marque par le +feu etait entoure de jeunes arbres qui avaient repousse depuis: il y +avait beaucoup de menus dechets a demi brules. Emmi n'eut pas de peine +a en faire un tas et a y mettre le feu au moyen d'un caillou qu'il +battit du dos de son couteau, et il recueillit l'etincelle avec des +feuilles seches, tout en se promettant de faire provision d'amadou sur +les arbres decrepits, qui ne manquaient pas dans la foret. L'eau d'une +rigole lui permit de faire cuire ses chataignes dans son petit pot de +terre, a couvercle perce, destine a cet usage. C'est un meuble dont en +ce pays-la tout patour est nanti. + +Emmi, qui ne rentrait souvent que le soir a la ferme, a cause de la +grande distance ou il devait mener ses betes, etait donc habitue a se +nourrir lui-meme, et il ne fut pas embarrasse de cueillir son dessert +de framboises et de mures sauvages sur les buissons de la petite +clairiere. + +--Voila, pensa-t-il, ma cuisine et ma salle a manger trouvees. + +Et il se mit a nettoyer le cours du filet d'eau qu'il avait a sa +portee. Avec sa sarclette, il enleva les herbes pourries, creusa un +petit reservoir, debarrassa un petit saut que l'eau faisait dans la +glaise et l'epura avec du sable et des cailloux. Cet ouvrage l'occupa +jusque vers le coucher du soleil. Il ramassa son pot et sa houlette, +et, remontant sur les branches dont il avait eprouve la solidite, il +retrouva son chemin d'ecureuil, grimpant et sautant d'arbre en arbre +jusqu'a son chene. Il rapportait une epaisse brassee de fougere et de +mousse bien seche dont il fit son lit dans le trou deja nettoye. Il +entendit bien la chouette sa voisine qui s'inquietait et grognait +au-dessus de sa tete. + +--Ou elle delogera, pensa-t-il, ou elle s'y habituera. Le bon chene ne +lui appartient pas plus qu'a moi. + +Habitue a vivre seul, Emmi ne s'ennuya pas. Etre debarrasse de la +compagnie des pourceaux fut meme pour lui une source de bonheur +pendant plusieurs jours. Il s'accoutuma a entendre hurler les loups. +Il savait qu'ils restaient au coeur de la foret et n'approchaient +guere de la region ou il se trouvait. Les troupeaux n'y venant plus, +les comperes ne s'en approchaient plus du tout. Et puis Emmi apprit a +connaitre leurs habitudes. En pleine foret, il n'en rencontrait jamais +dans les journees claires. Ils n'avaient de hardiesse que dans les +temps de brouillard, et encore cette hardiesse n'etait-elle pas +grande. Ils suivaient quelquefois Emmi a distance, mais il lui +suffisait de se retourner et d'imiter le bruit d'un fusil qu'on arme +en frappant son couteau contre le fer de sa sarclette pour les mettre +en fuite. Quant aux sangliers, Emmi les entendait quelquefois, il ne +les voyait jamais; ce sont des animaux mysterieux qui n'attaquent +jamais les premiers. + +Quand il vit approcher l'epoque de la cueillette des chataignes, +il fit sa provision qu'il cacha dans un autre arbre creux a peu de +distance de son chene; mais les rats et les mulots les lui disputerent +si bien, qu'il dut les enterrer dans le sable, ou elles se +conserverent jusqu'au printemps. D'ailleurs, Emmi avait largement de +quoi se nourrir. La lande etant devenue absolument deserte, il put +s'aventurer la nuit jusqu'aux endroits cultives et y deterrer des +pommes de terre et des raves; mais c'etait voler et la chose lui +repugnait. Il amassa quantite de favasses dans les jacheres et fit des +lacets pour prendre des alouettes en ramassant deca et dela des crins +laisses aux buissons par les chevaux au paturage. Les patours savent +tirer parti de tout et ne laissent rien perdre. Emmi ramassa assez de +flocons de laine sur les epines des clotures pour se faire une espece +d'oreiller; plus tard, il se fabriqua une quenouille et un fuseau et +apprit tout seul a filer. Il se fit des aiguilles a tricoter avec du +fil de fer qu'il trouva a une barriere mal raccommodee, qu'on repara +encore et qu'il depouilla de nouveau pour fabriquer des collets a +prendre les lapins. Il reussit donc a se faire des bas et a manger de +la viande. Il devint un chasseur des plus habiles; epiant jour et nuit +toutes les habitudes du gibier, initie a tous les mysteres de la lande +et de la foret, il tendit ses pieges a coup sur et se trouva dans +l'abondance. + +Il eut meme du pain a discretion, grace a une vieille mendiante +idiote, qui, toutes les semaines, passait au pied du chene et y +deposait sa besace pleine, pour se reposer. Emmi, qui la guettait, +descendait de son arbre, la tete couverte de sa peau de chevre, et lui +donnait une piece de gibier en echange d'une partie de son pain. Si +elle avait peur de lui, sa peur ne se manifestait que par un rire +stupide et une obeissance dont elle n'avait du reste point a se +repentir. + +Ainsi se passa l'hiver, qui fut tres-doux, et l'ete suivant, qui fut +chaud et orageux. Emmi eut d'abord grand'peur du tonnerre, car la +foudre frappa plusieurs fois des arbres assez proches du sien; mais il +remarqua que le chene parlant, ayant ete ecime longtemps auparavant +et s'etant refait une cime en parasol, n'attirait plus le fluide, qui +s'attaquait a des arbres plus eleves et de forme conique. Il finit par +dormir aux roulements et aux eclats du tonnerre sans plus de souci que +la chouette sa voisine. + +Dans cette solitude, Emmi, absorbe par le soin incessant d'assurer +sa vie et de preserver sa liberte, n'eut pas le temps de connaitre +l'ennui. On pouvait le traiter de paresseux, il savait bien, lui, +qu'il avait plus de mal a se donner pour vivre seul que s'il fut reste +a la ferme. Il acquerait aussi plus d'intelligence, de courage et +de prevision que dans la vie ordinaire. Pourtant, quand cette vie +exceptionnelle fut reglee a souhait et qu'elle exigea moins de temps +et de souci, il commenca a reflechir et a sentir sa petite conscience +lui adresser certaines questions embarrassantes. Pourrait-il vivre +toujours ainsi aux depens de la foret sans servir personne et sans +contenter aucun de ses semblables? Il s'etait pris d'une espece +d'amitie pour la vieille Catiche, l'idiote qui lui cedait son pain +en echange de ses lapins et de ses chapelets d'alouettes. Comme elle +n'avait pas de memoire, ne parlait presque pas et ne racontait par +consequent a personne ses entrevues avec lui, il etait arrive a se +montrer a elle a visage decouvert, et elle ne le craignait plus. Ses +rires hebetes laissaient deviner une expression de plaisir quand elle +le voyait descendre de son arbre. Emmi s'etonnait lui-meme de partager +ce plaisir; il ne se disait pas, mais il sentait que la presence d'une +creature humaine, si degradee qu'elle soit, est une sorte de bienfait +pour celui qui s'est condamne a vivre seul. Un jour qu'elle lui +semblait moins abrutie que de coutume, il essaya de lui parler et de +lui demander ou elle demeurait. Elle cessa tout a coup de rire, et lui +dit d'une voix nette et d'un ton serieux: + +--Veux-tu venir avec moi, petit? + +--Ou? + +--Dans ma maison; si tu veux etre mon fils, je te rendrai riche et +heureux. + +Emmi s'etonna beaucoup d'entendre parler distinctement et +raisonnablement la vieille Catiche. La curiosite lui donnait quelque +envie de la croire, mais un coup de vent agita les branches au-dessus +de sa tete, et il entendit la voix du chene lui dire: + +--N'y va pas! + +--Bonsoir et bon voyage, dit-il a la vieille; mon arbre ne veut pas +que je le quitte. + +--Ton arbre est un sot, reprit-elle, ou plutot c'est toi qui es une +bete de croire a la parole des arbres. + +--Vous croyez que les arbres ne parlent pas? Vous vous trompez bien! + +--Tous les arbres parlent quand le vent se met apres eux, mais ils ne +savent pas ce qu'ils disent; c'est comme s'ils ne disaient rien. + +Emmi fut fache de cette explication positive d'un fait merveilleux. Il +repondit a Catiche: + +--C'est vous qui radotez, la vieille. Si tous les arbres font comme +vous, mon chene du moins sait ce qu'il veut et ce qu'il dit. + +La vieille haussa les epaules, ramassa sa besace et s'eloigna en +reprenant son rire d'idiote. + +Emmi se demanda si elle jouait un role ou si elle avait des moments +lucides. Il la laissa partir et la suivit, en se glissant d'arbre en +arbre sans qu'elle s'en apercut. Elle n'allait pas vite et marchait +le dos courbe, la tete en avant, la bouche entr'ouverte, l'oeil fixe +droit devant elle; mais cet air extenue ne l'empechait pas d'avancer +toujours sans se presser ni se ralentir, et elle traversa ainsi la +foret pendant trois bonnes heures de marche, jusqu'a un pauvre hameau +perche sur une colline derriere laquelle d'autres bois s'etendaient a +perte de vue. Emmi la vit entrer dans une mechante cahute isolee des +autres habitations, qui, pour paraitre moins miserables, n'en etaient +pas moins un assemblage de quelques douzaines de taudis. Il n'osa pas +s'aventurer plus loin que les derniers arbres de la foret et revint +sur ses pas, bien convaincu que, si la Catiche avait un _chez elle_, +il etait plus pauvre et plus laid que le trou de l'arbre parlant. + +Il regagna son logis du grand chene et n'y arriva que vers le soir, +harasse de fatigue, mais content de se retrouver chez lui. Il avait +gagne a ce voyage de connaitre l'etendue de la foret et la proximite +d'un village; mais ce village paraissait bien plus mal partage que +celui de Cernas, ou Emmi avait ete eleve. C'etait tout pays de landes +sans trace de culture, et les rares bestiaux qu'il avait vus paitre +autour des maisons n'avaient que la peau sur les os. Au dela, il +n'avait apercu que les sombres horizons des forets. Ce n'est donc pas +de ce cote-la qu'il pouvait songer a trouver une condition meilleure +que la sienne. + +Au bout de la semaine, la Catiche arriva a l'heure ordinaire. Elle +revenait de Cernas, et il lui demanda des nouvelles de sa tante pour +voir si cette vieille aurait le pouvoir et la volonte de lui repondre +comme la derniere fois. Elle repondit tres-nettement: + +--La grand'Nanette est remariee, et, si tu retournes chez elle, elle +tachera de te faire mourir pour se debarrasser de toi. + +--Parlez-vous raisonnablement? dit Emmi; et me dites-vous la verite? + +--Je te dis la verite. Tu n'as plus qu'a te rendre a ton maitre pour +vivre avec les cochons, ou a chercher ton pain avec moi, ce qui te +vaudrait mieux que tu ne penses. Tu ne pourras pas toujours vivre +dans la foret. Elle est vendue, et sans doute on va abattre les vieux +arbres. Ton chene y passera comme les autres. Crois-moi, petit. On +ne peut vivre nulle part sans gagner de l'argent. Viens avec moi, tu +m'aideras a en gagner beaucoup, et, quand je mourrai, je te laisserai +celui que j'ai. + +Emmi etait si etonne d'entendre causer et raisonner l'idiote, qu'il +regarda son arbre et preta l'oreille comme s'il lui demandait conseil. + +--Laisse donc cette vieille buche tranquille, reprit la Catiche. Ne +sois pas si sot et viens avec moi. + +Comme l'arbre ne disait mot, Emmi suivit la vieille, qui, chemin +faisant, lui revela son secret. + +"--Je suis venue au monde loin d'ici, pauvre comme toi et orpheline. +J'ai ete elevee dans la misere et les coups. J'ai garde aussi les +cochons, et, comme toi, j'en avais peur. Comme toi, je me suis sauvee; +mais, en traversant une riviere sur un vieux pont decrepit, je suis +tombee a l'eau d'ou on m'a retiree comme morte. Un bon medecin chez +qui on m'a portee m'a fait revenir a la vie; mais j'etais idiote, +sourde, et ne pouvant presque plus parler. Il m'a gardee par charite, +et, comme il n'etait pas riche, le cure de l'endroit a fait des quetes +pour moi, et les dames m'ont apporte des habits, du vin, des douceurs, +tout ce qu'il me fallait. Je commencais a me porter mieux, j'etais si +bien soignee! Je mangeais de la bonne viande, je buvais du bon vin +sucre, j'avais l'hiver du feu dans ma chambre, j'etais comme une +princesse, et le medecin etait content. Il disait: + +"--La voila qui entend ce qu'on lui dit. Elle retrouve les mots pour +parler. Dans deux ou trois mois d'ici, elle pourra travailler et +gagner honnetement sa vie. + +"Et toutes les belles dames se disputaient a qui me prendrait chez +elle. + +"Je ne fus donc pas embarrassee pour trouver une place aussitot que je +fus guerie; mais je n'avais pas le gout du travail, et on ne fut pas +content de moi. J'aurais voulu etre fille de chambre, mais je ne +savais ni coudre ni coiffer; on me faisait tirer de l'eau au puits et +plumer la volaille, cela m'ennuyait. Je quittai l'endroit, croyant +etre mieux ailleurs. Ce fut encore pire, on me traitait de malpropre +et de paresseuse. Mon vieux medecin etait mort. On me chassa de maison +en maison, et, apres avoir ete l'enfant cheri de tout le monde, je +dus quitter le pays comme j'y etais venue, en mendiant mon pain; mais +j'etais plus miserable qu'auparavant. J'avais pris le gout d'etre +heureuse, et on me donnait si peu, que j'avais a peine de quoi manger. +On me trouvait trop grande et de trop bonne mine pour mendier. On me +disait: + +"--Va travailler, grande faineante! c'est une honte a ton age de +courir les chemins quand on peut epierrer les champs a six sous par +jour. + +"Alors, je fis la boiteuse pour donner a croire que je ne pouvais +pas travailler; on trouva que j'etais encore trop forte pour ne rien +faire, et je dus me rappeler le temps ou tout le monde avait pitie de +moi, parce que j'etais idiote. Je sus retrouver l'air que j'avais dans +ce temps-la, mon habitude de ricaner au lieu de parler, et je fis +si bien mon personnage, que les sous et les miches recommencerent a +pleuvoir dans ma besace. C'est comme cela que je cours depuis une +quarantaine d'annees, sans jamais essuyer de refus. Ceux qui ne +peuvent me donner d'argent me donnent du fromage, des fruits et du +pain plus que je n'en peux porter. Avec ce que j'ai de trop pour moi, +j'eleve des poulets que j'envoie au marche et qui me rapportent gros. +J'ai une bonne maison dans un village ou je vais te conduire. Le pays +est malheureux, mais les habitants ne le sont pas. Nous sommes tous +mendiants et infirmes, ou soi-disant tels, et chacun fait sa tournee +dans un endroit ou les autres sont convenus de ne pas aller ce +jour-la. Comme ca, chacun fait ses affaires comme il veut; mais +personne ne les fait aussi bien que moi, car je m'entends mieux que +personne a paraitre incapable de gagner ma vie." + +--Le fait est, repondit Emmi, que jamais je ne vous aurais crue +capable de parler comme vous faites. + +--Oui, oui, reprit la Catiche en riant, tu as voulu m'attraper et +m'effrayer en descendant de ton arbre, coiffe en loup-garou, pour +avoir du pain. Moi, je faisais semblant d'avoir peur, mais je le +reconnaissais bien et je me disais: "Voila un pauvre gars qui viendra +quelque jour a _Oursines-les-Bois_, et qui sera bien content de manger +ma soupe." + +En devisant ainsi, Emmi et la Galiche arriverent a Oursines-les-Bois; +c'etait le nom de l'endroit ou demeurait la fausse idiote et qu'Emmi +avait deja vu. + +Il n'y avait pas une ame dans ce triste hameau. Les animaux paissaient +ca et la, sans etre gardes, sur une lande fertile en chardons, qui +etait toute la propriete communale des habitants. Une malproprete +revoltante dans les chemins boueux qui servaient de rues, une odeur +infecte s'exhalant de toutes les maisons, du linge dechire sechant sur +des buissons souilles par la volaille, des toits de chaume pourri, ou +poussaient des orties, un air d'abandon cynique, de pauvrete simulee +ou volontaire, c'etait de quoi soulever de degout le coeur d'Emmi, +habitue aux verdures vierges et aux bonnes senteurs de la foret. Il +suivit pourtant la vieille Catiche, qui le fit entrer dans sa hutte de +terre battue, plus semblable a une etable a porcs qu'a une habitation. +L'interieur etait tout different: les murs etaient garnis de +paillassons, et le lit avait matelas et couvertures de bonne laine. +Une quantite de provisions de toute sorte: ble, lard, legumes et +fruits, tonnes de vin et meme bouteilles cachetees. Il y avait de +tout, et, dans l'arriere-cour, l'epinette etait remplie de grasses +volailles et de canards gorges de pain et de son. + +--Tu vois, dit la Catiche a Emmi, que je suis autrement riche que ta +tante; elle me fait l'aumone toutes les semaines, et, si je voulais, +je porterais de meilleurs habits que les siens. Veux-tu voir mes +armoires? Rentrons, et, comme tu dois avoir faim, je vas te faire +manger un souper comme tu n'en as goute de ta vie. + +En effet, tandis qu'Emmi admirait le contenu des armoires, la vieille +alluma le feu et tira de sa besace une tete de chevre, qu'elle +fricassa avec des rogatons de toute sorte et ou elle n'epargna ni +le sel, ni le beurre rance, ni les legumes avaries, produit de la +derniere tournee. Elle en fit je ne sais quel plat, qu'Emmi mangea +avec plus d'etonnement que de plaisir et qu'elle le forca d'arroser +d'une demi-bouteille de vin bleu. Il n'avait jamais bu de vin, il +ne le trouva pas bon, mais il but quand meme, et, pour lui donner +l'exemple, la vieille avala une bouteille entiere, se grisa et devint +tout a fait expansive. Elle se vanta de savoir voler encore mieux que +mendier et alla jusqu'a lui montrer sa bourse, qu'elle enterrait sous +une pierre du foyer et qui contenait des pieces d'or a toutes les +effigies du siecle. Il y en avait bien pour deux mille francs. Emmi, +qui ne savait pas compter, n'apprecia pas autant qu'elle l'eut voulu +l'opulence de la mendiante. + +Quand elle lui eut tout montre: + +--A present, lui dit-elle, je pense que tu ne voudras plus me quitter. +J'ai besoin d'un gars, et, si tu veux etre a mon service, je te ferai +mon heritier. + +--Merci, repondit l'enfant; je ne veux pas mendier. + +--Eh bien, soit, tu voleras pour moi. + +Emmi eut envie de se facher, mais la vieille avait parle de le +conduire le lendemain a Mauvert, ou se tenait une grande foire, et, +comme il avait envie de voir du pays et de connaitre les endroits ou +on peut gagner sa vie honnetement, il repondit sans montrer de colere: + +--Je ne saurais pas voler, je n'ai jamais appris. + +--Tu mens, reprit Catiche, tu voles tres-habilement a la foret de +Cernas son gibier et ses fruits. Crois-tu donc que ces choses-la +n'appartiennent a personne? Ne sais-tu pas que celui qui ne travaille +pas ne peut vivre qu'aux depens d'autrui? Il y a longtemps que cette +foret est quasi abandonnee. Le proprietaire etait un vieux riche qui +ne s'occupait plus de rien et ne la faisait pas seulement garder. A +present qu'il est mort, tout ca va changer et tu auras beau te cacher +comme un rat dans des trous d'arbres, on te mettra la main sur le +collet et on te conduira en prison. + +--Eh bien, alors, reprit Emmi, pourquoi voulez-vous m'enseigner a +voler pour vous? + +--Parce que, quand on sait, on n'est jamais pris. Tu reflechiras, il +se fait tard, et il faut nous lever demain avec le jour pour aller a +la foire. Je vais t'arranger un lit sur mon coffre, un bon lit avec +une _couette_ et une couverture. Pour la premiere fois de ta vie, tu +dormiras comme un prince. + +Emmi n'osa resister. Quand la vieille Catiche ne faisait plus +l'idiote, elle avait quelque chose d'effrayant dans le regard et dans +la voix. Il se coucha et s'etonna d'abord de se trouver si bien; +mais, au bout d'un instant, il s'etonna de se trouver si mal. Ce gros +coussin de plumes l'etouffait, la couverture, le manque d'air libre, +la mauvaise odeur de la cuisine et le vin qu'il avait bu, lui +donnaient la fievre. Il se leva tout effare en disant qu'il voulait +dormir dehors, et qu'il mourrait s'il lui fallait passer la nuit +enferme. + +La Catiche ronflait, et la porte etait barricadee. Emmi se resigna a +dormir etendu sur la table, regrettant fort son lit de mousse dans le +chene. + +Le lendemain, la Catiche lui confia un panier d'oeufs et six poules +a vendre, en lui ordonnant de la suivre a distance et de n'avoir pas +l'air de la connaitre. + +--Si on savait que je vends, lui dit-elle, on ne me donnerait plus +rien. + +Elle lui fixa le prix qu'il devait atteindre avant de livrer sa +marchandise, tout en ajoutant qu'elle ne le perdrait pas de vue, et +que, s'il ne lui rapportait pas fidelement l'argent, elle saurait bien +le forcer a le lui rendre. + +--Si vous vous defiez de moi, repondit Emmi offense, portez votre +marchandise vous-meme et laissez-moi m'en aller. + +--N'essaye pas de fuir, dit la vieille, je saurai te retrouver +n'importe ou; ne replique pas et obeis. + +Il la suivit a distance comme elle l'exigeait, et vit bientot le +chemin couvert de mendiants plus affreux les uns que les autres. +C'etaient les habitants d'Oursines, qui, ce jour-la, allaient tous +ensemble se faire guerir a une fontaine miraculeuse. Tous etaient +estropies ou couverts de plaies hideuses. Tous sortaient de la +fontaine sains et allegres. Le miracle n'etait pas difficile a +expliquer, tous leurs maux etant simules et les reprenant au bout de +quelques semaines, pour etre gueris le jour de la fete suivante. + +Emmi vendit ses oeufs et ses poules, en reporta vite l'argent a la +vieille, et, lui tournant le dos, s'en fut a travers la foule, les +yeux ecarquilles, admirant tout et s'etonnant de tout. Il vit des +saltimbanques faire des tours surprenants, et il s'etait meme un peu +attarde a contempler leurs maillots pailletes et leurs bandeaux dores, +lorsqu'il entendit a cote de lui un singulier dialogue. C'etait la +voix de la Catiche qui s'entretenait avec la voix rauque du chef des +saltimbanques. Ils n'etaient separes de lui que par la toile de la +baraque. + +--Si vous voulez lui faire boire du vin, disait la Catiche, vous lui +persuaderez tout ce que vous voudrez. C'est un petit innocent qui ne +peut me servir a rien et qui pretend vivre tout seul dans la foret, +ou il perche depuis un an dans un vieux arbre. Il est aussi leste et +aussi adroit qu'un singe, il ne pese pas plus qu'un chevreau, et vous +lui ferez faire les tours les plus difficiles. + +--Et vous dites qu'il n'est pas interesse? reprit le saltimbanque. + +--Non, il ne se soucie pas de l'argent. Vous le nourrirez, et il +n'aura pas l'esprit d'en demander davantage. + +--Mais il voudra se sauver? + +--Bah! avec des coups, vous lui en ferez passer l'envie. + +--Allez me le chercher, je veux le voir. + +--Et vous me donnerez vingt francs? + +--Oui, s'il me convient. + +La Catiche sortit de la baraque et se trouva face a face avec Emmi, a +qui elle fit signe de la suivre. + +--Non pas, lui dit-il, j'ai entendu votre marche. Je ne suis pas si +innocent que vous croyez. Je ne veux pas aller avec ces gens-la pour +etre battu. + +--Tu y viendras, pourtant, repondit la Catiche en lui prenant le +poignet avec une main de fer et en l'attirant vers la baraque. + +--Je ne veux pas, je ne veux pas! cria l'enfant en se debattant et en +s'accrochant de la main restee libre a la blouse d'un homme qui etait +pres de lui et qui regardait le spectacle. + +L'homme se retourna, et, s'adressant a la Catiche, lui demanda si ce +petit etait a elle. + +--Non, non, s'ecria Emmi. elle n'est pas ma mere, elle ne m'est rien, +elle veut me vendre un louis d'or a ces comediens! + +--Et toi, tu ne veux pas? + +--Non, je ne veux pas! sauvez-moi de ses griffes. Voyez! elle me met +en sang. + +Qu'est-ce qu'il y a _de_ cette femme et _de_ cet enfant? dit le beau +gendarme Erambert, attire par les cris d'Emmi et les vociferations de +la Catiche. + +--Bah! ca n'est rien, repondit le paysan qu'Emmi tenait toujours par +sa blouse. C'est une pauvresse qui veut vendre un gars aux sauteurs de +corde; mais on l'empechera bien, gendarme, on n'a pas besoin de vous. + +--On a toujours besoin de la gendarmerie, mon ami. Je veux savoir ce +qu'il y a _de_ cette histoire-la. + +Et, s'adressant a Emmi: + +--Parle, jeune homme, explique-moi l'affaire. + +A la vue du gendarme, la vieille Catiche avait lache Emmi et avait +essaye de fuir; mais le majestueux Erambert l'avait saisie par le +bras, et vite elle s'etait mise a rire et a grimacer en reprenant sa +figure d'idiote. Pourtant, au moment ou Emmi allait repondre, elle lui +lanca un regard suppliant ou se peignait un grand effroi. Emmi avait +ete eleve dans la crainte des gendarmes, et il s'imagina que, s'il +accusait la vieille, Erambert allait lui trancher la tete avec son +grand sabre. Il eut pitie d'elle et repondit: + +--Laissez-la, monsieur, c'est une femme folle et imbecile qui m'a fait +peur, mais qui ne voulait pas me faire de mal. + +--La connaissez-vous? n'est-ce pas la Catiche? une femme qui fait +semblant _de_ ce qu'elle n'est pas? Dites la verite. + +Un nouveau regard de la mendiante donna a Emmi le courage de mentir +pour lui sauver la vie. + +--Je la connais, dit-il, c'est une _innocente_. + +--Je saurai _de_ ce qui en est, repondit le beau gendarme en laissant +aller la Catiche. Circulez, vieille femme, mais n'oubliez pas que +depuis longtemps j'ai l'oeil sur vous. + +La Catiche s'enfuit, et le gendarme s'eloigna. Emmi, qui avait eu +encore plus peur de lui que de la vieille, tenait toujours la blouse +du pere Vincent. C'etait le nom du paysan qui s'etait trouve la pour +le proteger, et qui avait une bonne figure douce et gaie. + +--Ah ca! petit, dit ce bonhomme a Emmi, tu vas me lacher a la fin? Tu +n'as plus rien a craindre; qu'est-ce que tu veux de moi? cherches-tu +ta vie? veux-tu un sou? + +--Non, merci, dit Emmi, mais j'ai peur a present de tout ce monde ou +me voila seul sans savoir de quel cote me tourner. + +--Et ou voudrais-tu aller? + +--Je voudrais retourner dans ma foret de Cernas sans passer par +Oursines-les-Bois. + +--Tu demeures a Cernas? C'est bien aise de t'y mener, puisque de ce +pas je m'en vas dans la foret. Tu n'auras qu'a me suivre; j'entre +souper sous la ramee, attends-moi au pied de cette croix, je +reviendrai te prendre. + +Emmi trouva que la croix du village etait encore trop pres de la +baraque des saltimbanques; il aima mieux suivre le pere Vincent sous +la ramee, d'autant plus qu'il avait besoin de se restaurer avant de se +mettre en route. + +--Si vous n'avez pas honte de moi, lui dit-il, permettez-moi de manger +mon pain et mon fromage a cote de vous. J'ai de quoi payer ma depense: +tenez, voila ma bourse, vous payerez pour nous deux, car je souhaite +payer aussi votre diner. + +--Diable! s'ecria en riant le pere Vincent, voila un gars bien honnete +et bien genereux; mais j'ai l'estomac creux, et ta bourse n'est guere +remplie. Viens, et mets-toi la. Reprends ton argent, petit, j'en ai +assez pour nous deux. + +Tout en mangeant ensemble, Vincent fit raconter a Emmi toute son +histoire. Quand ce fut termine, il lui dit: + +--Je vois que tu as bonne tete et bon coeur, puisque tu ne t'es pas +laisse tenter par les louis d'or de cette Catiche, et que pourtant tu +n'as pas voulu l'envoyer en prison. Oublie-la et ne quitte plus ta +foret, puisque tu y es bien. Il ne tient qu'a toi de ne plus y etre +tout a fait seul. Tu sauras que j'y vais pour preparer les logements +d'une vingtaine d'ouvriers qui se disposent a abattre le taillis entre +Cernas et la Planchette. + +--Ah! vous allez abattre la foret? dit Emmi consterne. + +--Non! nous faisons seulement une coupe dans une partie qui ne touche +point a ton refuge du chene parlant, et je sais qu'on ne touchera +ni aujourd'hui, ni demain, a la region des vieux arbres. Sois donc +tranquille, on ne te derangera pas; mais, si tu m'en crois, mon petit, +tu viendras travailler avec nous. Tu n'es pas assez fort pour manier +la serpe et la cognee; mais, si tu es adroit, tu pourras tres-bien +preparer les liens et t'occuper au fagotage, tout en servant les +ouvriers, qui ont toujours besoin d'un gars pour faire leurs +commissions et porter leurs repas. C'est moi qui ai l'entreprise de +cette coupe. Les ouvriers sont a leurs pieces, c'est-a-dire qu'on les +paye en raison du travail qu'ils font. Je te propose de t'en rapporter +a moi pour juger de ce qu'il sera raisonnable de te donner, et je te +conseille d'accepter. La vieille Catiche a eu raison de te dire que, +quand on ne veut pas travailler, il faut etre voleur ou mendiant, et, +comme tu ne veux etre ni l'un ni l'autre, prends vite le travail que +je t'offre, l'occasion est bonne. + +Enmii accepta avec joie. Le pere Vincent lui inspirait une confiance +absolue. Il se mit a sa disposition, et ils prirent ensemble le chemin +de la foret. + +Il faisait nuit quand ils y arriverent, et, quoique le pere Vincent +connut bien les chemins, il eut ete embarrasse de trouver dans +l'obscurite la taille des buttes, si Emmi, qui s'etait habitue a voir +la nuit comme les chats, ne l'eut conduit par le plus court. Ils +trouverent un abri deja prepare par les ouvriers, qui y etaient venus +des la veille. Cela consistait en perches placees en pignon avec leurs +branchages, et recouvertes de grandes plaques de mousse et de gazon. +Emmi fut presente aux ouvriers et bien accueilli. Il mangea la soupe +bien chaude et dormit de tout son coeur. + +Le lendemain, il fit son apprentissage: allumer le feu, faire la +cuisine, laver les pots, aller chercher de l'eau, et le reste du temps +aider a la construction de nouvelles cabanes pour les vingt autres +bucherons qu'on attendait. Le pere Vincent, qui commandait et +surveillait tout, fut emerveille de l'intelligence, de l'adresse et +de la promptitude d'Emmi. Ce n'est pas lui qui apprenait a tout +faire avec rien; c'est lui qui l'apprenait aux plus malins, et tous +s'ecrierent que ce n'etait pas un gars, mais un esprit follet que les +bons diables de la foret avaient mis a leur service. Comme, avec tous +ses talents et industries, Emmi etait obeissant et modeste, il fut +pris en amitie, et les plus rudes de ces bucherons lui parlerent avec +douceur et lui commanderent avec discretion. + +Au bout de cinq jours, Emmi demanda au pere Vincent s'il etait libre +d'aller faire son dimanche ou bon lui semblerait. + +--Tu es libre, lui repondit le brave homme; mais, si tu veux m'en +croire, tu iras revoir ta tante et les gens de ton village. S'il est +vrai que ta tante ne se soucie pas de te reprendre, elle sera contente +de te savoir en position de gagner ta vie sans qu'elle s'en mele, +et, si tu penses qu'on te battra a la ferme pour avoir quitte ton +troupeau, j'irai avec toi pour apaiser les gens et te proteger. Sois +sur, mon enfant, que le travail est le meilleur des passe-ports et +qu'il purifie tout. + +Emmi le remercia du bon conseil, et le suivit. Sa tante, qui le +croyait mort, eut peur en le voyant; mais, sans lui raconter ses +aventures, Emmi lui fit savoir qu'il travaillait avec les bucherons et +qu'il ne serait plus jamais a sa charge. Le pere Vincent confirma son +dire, et declara qu'il regardait l'enfant comme sien et en faisait +grande estime. Il parla de meme a la ferme, ou on les obligea de boire +et de manger. La grand'Nannette y vint pour embrasser Emmi devant le +monde et faire la bonne ame en lui apportant quelques hardes et une +demi-douzaine de fromages. Bref, Emmi s'en revint avec le vieux +bucheron, reconcilie avec tout le monde, degage de tout blame et de +tout reproche. + +Quand ils eurent traverse la lande, Emmi dit a Vincent: + +--Ne m'en voudrez-vous point si je vais passer la nuit dans mon chene? +Je vous promets d'etre a la taille des buttes avant soleil leve. + +--Fais comme tu veux, repondit le bucheron; c'est donc une idee que tu +as comme ca de percher? + +Emmi lui fit comprendre qu'il avait pour ce chene une amitie fidele, +et l'autre l'ecouta en souriant, un peu etonne de son idee, mais porte +a le croire et a le comprendre. Il le suivit jusque-la et voulut +voir sa cachette. Il eut de la peine a grimper assez haut pour +l'apercevoir. Il etait encore agile et fort, mais le passage entre +les branches etait trop etroit pour lui. Emmi seul pouvait se glisser +partout. + +--C'est bien et c'est gentil, dit le bonhomme en redescendant; mais tu +ne pourras pas coucher la longtemps: l'ecorce, en grossissant et en +se roulant, finira par boucher l'ouverture, et toi, tu ne seras pas +toujours mince comme un fetu. Apres ca, si tu y tiens, on peut +elargir la fente avec une serpe; je te ferai cet ouvrage-la, si tu le +souhaites. + +--Oh non! s'ecria Emmi, tailler dans mon chene, pour le faire mourir! + +--Il ne mourra pas; un arbre bien taille dans ses parties malades ne +s'en porte que mieux. + +--Eh bien, nous verrons plus tard, repondit Emmi. + +Ils se souhaiterent la bonne nuit et se separerent. + +Comme Emmi se trouva heureux de reprendre possession de son gite! Il +lui semblait l'avoir quitte depuis un an. Il pensait a l'affreuse +nuit qu'il avait passee chez la Catiche et faisait maintenant des +reflexions tres-justes sur la difference des gouts et le choix des +habitudes. Il pensait a tous ces gueux d'Oursines-les-Bois, qui se +croyaient riches parce qu'ils cachaient des louis d'or dans leurs +paillasses et qui vivaient dans la honte et l'infection, tandis que +lui tout seul, sans mendier, il avait dormi plus d'une annee dans un +palais de feuillage, au parfum des violettes et des melites, au chant +des rossignols et des fauvettes, sans souffrir de rien, sans etre +humilie par personne, sans disputes, sans maladies, sans rien de faux +et de mauvais dans le coeur. + +--Tous ces gens d'Oursines, a commencer par la Catiche, se disait-il, +ont plus d'argent qu'il ne leur en faudrait pour se batir de bonnes +petites maisons, cultiver de gentils jardins, elever du betail sain et +propre; mais la paresse les empeche de jouir de ce qu'ils ont, ils se +laissent croupir dans l'ignominie. Ils sont comme fiers du degout et +du mepris qu'ils inspirent, ils se moquent des braves gens qui ont +pitie d'eux, ils volent les vrais pauvres, ceux qui souffrent sans +se plaindre. Ils se cachent pour compter leur argent et perissent de +misere. Quelle folie triste et honteuse, et comme le pere Vincent a +raison de dire que le travail est ce qui garde et purifie le plaisir +de vivre! + +Une heure avant le jour, Emmi, qui s'etait commande a lui-meme de ne +pas dormir trop serre, s'eveilla et regarda autour de lui. La lune +s'etait levee tard et n'etait pas couchee. Les oiseaux ne disaient +rien encore. La chouette faisait sa ronde et n'etait pas rentree. Le +silence est une belle chose, il est rare dans une foret, ou il y a +toujours quelque etre qui grimpe ou quelque chose qui tombe. Emmi but +ce beau silence comme un rafraichissement en se rappelant le vacarme +etourdissant de la foire, le tam-tam et la grosse caisse des +saltimbanques, les disputes des acheteurs et des vendeurs, le +grincement des vielles et le mugissement des cornemuses, les cris des +animaux ennuyes ou effrayes, les rauques chansons des buveurs, tout ce +qui l'avait tour a tour etonne, amuse, epouvante. Quelle difference +avec les voix mysterieuses, discretes ou imposantes de la foret! Une +faible brise s'eleva avec l'aube et fit frissonner melodieusement la +cime des arbres. Celle du chene semblait dire: + +--Reste tranquille, Emmi; sois tranquille et content, petit Emmi. + +"Tous les arbres parlent," lui avait dit la Catiche. + +--C'est vrai, pensait-il, ils ont tous leur voix et leur maniere de +gemir ou de chanter; mais ils ne savent ce qu'ils disent, a ce que +pretend cette sorciere. Elle ment: les arbres se plaignent ou se +rejouissent innocemment. Elle ne peut pas les comprendre, elle qui ne +pense qu'au mal! + +Emmi fut aux coupes a l'heure dite et y travailla tout l'ete et tout +l'hiver suivant. Tous les samedis soir, il allait coucher dans son +chene. Le dimanche, il faisait une courte visite aux habitants de +Cernas et revenait a son gite jusqu'au lundi matin. Il grandissait et +restait mince et leger, mais se tenait tres-proprement et avait une +jolie petite mine eveillee et aimable qui plaisait a tout le monde. Le +pere Vincent lui apprenait a lire et a compter. On faisait cas de +son esprit, et sa tante, qui n'avait pas d'enfants, eut souhaite le +retenir aupres d'elle pour lui faire honneur et profit, car il etait +de bon conseil et paraissait s'entendre a tout. + +Mais Emmi n'aimait que les bois. Il en etait venu a y voir, a y +entendre des choses que n'entendaient ni ne voyaient les autres. Dans +les longues nuits d'hiver, il aimait surtout la region des pins, ou +la neige amoncelee dessinait, le long des rameaux noirs, de grandes +belles formes blanches mollement couchees, qui, parfois balancees par +la brise, semblaient se mouvoir et s'entretenir mysterieusement. Le +plus souvent elles paraissaient dormir, et il les regardait avec un +respect mele de frayeur. Il eut craint de dire un mot, de faire un +mouvement qui eut reveille ces belles fees de la nuit et du silence. +Dans la demi-obscurite des nuits claires ou les etoiles scintillaient +comme des yeux de diamant en l'absence de la lune, il croyait saisir +les formes de ces etres fantastiques, les plis de leurs robes, les +ondulations de leurs chevelures d'argent. Aux approches du degel, +elles changeaient d'aspect et d'attitude, et il les entendait tomber +des branches avec un bruit frais et leger, comme si, en touchant +la nappe neigeuse du sol, elles eussent pris un souple elan pour +s'envoler ailleurs. + +Quand la glace emprisonnait le petit ruisseau, il la cassait pour +boire, mais avec precaution, pour ne pas abimer l'edifice de cristal +que formait sa petite chute. Il aimait a regarder le long des chemins +de la foret les girandoles du givre et les stalactites irisees par le +soleil levant. + +Il y avait des soirs ou l'architecture transparente des arbres prives +de feuilles se dessinait en dentelle noire sur le ciel rouge ou sur le +fond nacre des nuages eclaires par la lune. Et, l'ete, quelles chaudes +rumeurs, quels concerts d'oiseaux sous le feuillage! Il faisait la +guerre aux rongeurs et aux fureteurs friands des oeufs ou des petits +dans les nids. Il s'etait fabrique un arc et des fleches et s'etait +rendu tres-adroit a tuer les rats et les viperes. Il epargnait les +belles couleuvres inoffensives qui serpentent avec tant de grace sur +la mousse, et les charmants ecureuils, qui ne vivent que des amandes +du pin, si adroitement extraites par eux de leur cone. + +Il avait si bien protege les nombreux habitants de son vieux chene que +tous le connaissaient et le laissaient circuler au milieu d'eux. Il +s'imaginait comprendre le rossignol le remerciant d'avoir sauve sa +nichee et disant tout expres pour lui ses plus beaux airs. Il ne +permettait pas aux fourmis de s'etablir dans son voisinage; mais +il laissait le pivert travailler dans le bois pour en retirer les +insectes rongeurs qui le deteriorent. Il chassait les chenilles du +feuillage. Les hannetons voraces ne trouvaient pas grace devant lui. +Tous les dimanches, il faisait a son cher arbre une toilette complete, +et en verite jamais le chene ne s'etait si bien porte et n'avait etale +une si riche et si fraiche verdure. Emmi ramassait les glands les plus +sains et allait les semer sur la lande voisine ou il soignait leur +premiere enfance en empechant la bruyere et la cuscute de les +etouffer. + +Il avait pris les lievres en amitie et n'en voulait plus detruire pour +sa nourriture. De son arbre, il les voyait danser sur le serpolet, se +coucher sur le flanc comme des chiens fatigues, et tout a coup, au +bruit d'une feuille seche qui se detache, bondir avec une grace +comique, et s'arreter court, comme pour reflechir apres avoir cede a +la peur. Si, en se promenant par les chaudes journees, il se sentait +le besoin de faire une sieste, il grimpait dans le premier arbre venu, +et, choisissant son gite, il entendait les ramiers le bercer de leurs +grasseyements monotones et caressants; mais il etait delicat pour son +coucher et ne dormait tout a fait bien que dans son chene. + +Il fallut pourtant quitter cette chere foret quand la coupe fut +terminee et enlevee. Emmi suivit le pere Vincent, qui s'en allait a +cinq lieues de la, du cote d'Oursines, pour entreprendre une autre +coupe dans une autre propriete. + +Depuis le jour de la foire, Emmi n'etait pas retourne dans ce vilain +endroit et n'avait pas apercu la Catiche. Etait-elle morte, etait-elle +en prison? Personne n'en savait rien. Beaucoup de mendiants +disparaissent comme cela sans qu'on puisse dire ce qu'ils sont +devenus. Personne ne les cherche ni ne les regrette. + +Emmi etait tres-bon. Il n'avait pas oublie le temps de solitude +absolue ou, la croyant idiote et miserable, il l'avait vue chaque +semaine au pied de son chene lui apportant le pain dont il etait prive +et lui faisant entendre le son de la voix humaine. Il confia au +pere Vincent le desir qu'il avait d'avoir de ses nouvelles, et ils +s'arreterent a Oursines pour en demander. C'etait jour de fete dans +cette cour des miracles. On trinquait et on chantait en choquant les +pots. Deux femmes decoiffees, et les cheveux au vent se battaient +devant une porte, les enfants barbotaient dans une mare infecte. Sitot +que les deux voyageurs parurent, les enfants s'envolerent comme une +bande de canards sauvages. Leur fuite avertit de proche en proche les +habitants. Tout bruit cessa, et les portes se fermerent. La volaille +effarouchee se cacha dans les buissons. + +--Puisque ces gens ne veulent pas qu'on voie leurs ebats, dit le pere +Vincent, et puisque tu connais le logis de la Catiche, allons-y tout +droit. + +Ils y frapperent plusieurs fois sans qu'on leur repondit. Enfin une +voix cassee cria d'entrer, et ils pousserent la porte. La Catiche, +pale, maigre, effrayante, etait assise sur une grande chaise aupres +du feu, ses mains dessechees collees sur les genoux. En reconnaissant +Emmi, elle eut une expression de joie. + +--Enfin, dit-elle, te voila, et je peux mourir tranquille! + +Elle leur expliqua qu'elle etait paralytique et que ses voisines +venaient la lever le matin, la coucher le soir et la faire manger a +ses heures. + +--Je ne manque de rien, ajouta-t-elle, mais j'ai un grand souci. C'est +mon pauvre argent qui est la, sous cette pierre ou je pose mes pieds. +Cet argent, je le destine a Emmi, qui est un bon coeur et qui m'a +sauvee de la prison au moment ou je voulais le vendre a de mauvaises +gens; mais, sitot que je serai morte, mes voisines fouilleront partout +et trouveront mon tresor: c'est cela qui m'empeche de dormir et de me +faire soigner convenablement. Il faut prendre cet argent, Emmi, et +l'emporter loin d'ici. Si je meurs, garde-le, je te le donne; ne te +l'avais-je pas promis? Si je reviens a la sante, tu me le rapporteras; +tu es honnete, je te connais. Il sera toujours a toi, mais j'aurai le +plaisir de le voir et de le compter jusqu'a ma derniere heure. + +Emmi refusa d'abord. C'etait de l'argent vole qui lui repugnait; mais +le pere Vincent offrit a la Catiche de s'en charger pour le lui rendre +a sa premiere reclamation, ou pour le placer au nom d'Emmi, si elle +venait a mourir sans le reclamer. Le pere Vincent etait connu dans +tout le pays pour un homme juste qui avait honnetement amasse du bien, +et la Catiche, qui rodait partout et entendait tout, n'etait pas sans +savoir qu'on devait se fier a lui. Elle le pria de bien fermer les +huisseries de sa cabane, puis de reculer sa chaise, car elle ne +pouvait se mouvoir, et de soulever la pierre du foyer. Il y avait bien +plus qu'elle n'avait montre la premiere fois a Emmi. Il y avait cinq +bourses de peau et environ cinq mille francs en or. Elle ne voulut +garder que trois cents francs en argent pour payer les soins de ses +voisins et se faire enterrer. + +Et, comme Emmi regardait ce tresor avec dedain: + +--Tu sauras plus tard, lui dit la Catiche, que la misere est un +mechant mal. Si je n'etais pas nee dans ce mal, je n'aurais pas fait +ce que j'ai fait. + +--Si vous vous en repentez, lui dit le pere Vincent, Dieu vous le +pardonnera. + +--Je m'en repens, repondit-elle, depuis que je suis paralytique, parce +que je meurs dans l'ennui et la solitude. Mes voisins me deplaisent +autant que je leur deplais. Je pense a cette heure que j'aurais mieux +fait de vivre autrement. + +Emmi lui promit de revenir la voir et suivit le pere Vincent dans son +nouveau travail. Il regretta bien un peu sa foret de Cernas, mais il +avait l'idee du devoir et fit le sien fidelement. Au bout de huit +jours, il retourna vers la Catiche. Il arriva comme on emportait sa +biere sur une petite charrette trainee par un ane. Emmi la suivit +jusqu'a la paroisse, qui etait distante d'un quart de lieue, et +assista a son enterrement. Au retour, il vit que tout chez elle etait +au pillage et qu'on se battait a qui aurait ses nippes. Il ne se +repentit plus d'avoir soustrait a ces mauvaises gens le tresor de la +vieille. + +Quand il fut de retour a la coupe, le pere Vincent lui dit: + +--Tu es trop jeune pour avoir cet argent-la. Tu n'en saurais pas tirer +parti, ou tu te laisserais voler. Si tu m'agrees pour tuteur, je +le placerai pour le mieux, et je t'en servirai la rente jusqu'a ta +majorite. + +--Faites-en ce qu'il vous plaira, repondit Emmi; je m'en rapporte +a vous. Pourtant, si c'est de l'argent vole, comme la vieille s'en +vantait, ne vaudrait-il pas mieux essayer de le rendre? + +--Le rendre a qui? C'a ete vole sou par sou, puisque cette femme +obtenait la charite en trompant le monde et en chipant deca et dela on +ne sait a qui, des choses que nous ne savons pas, et que personne ne +songe plus a reclamer. L'argent n'est pas coupable, la honte est pour +ceux qui en font mauvais emploi. La Catiche etait une champie, elle +n'avait pas de famille, elle n'a pas laisse d'heritier; elle te donne +son bien, non pas pour te remercier d'avoir fait quelque chose de mal, +mais au contraire parce que tu lui as pardonne celui qu'elle voulait +te faire. J'estime donc que c'est pour toi un heritage bien acquis, et +qu'en te le donnant cette vieille a fait la seule bonne action de sa +vie. Je ne veux pas te cacher qu'avec le revenu que je te servirai, tu +as le moyen de ne pas travailler beaucoup; mais, si tu es, comme je +le crois, un vrai bon sujet, tu continueras a travailler de tout ton +coeur, comme si tu n'avais rien. + +--Je ferai comme vous me conseillez, repondit Emmi. Je ne demande qu'a +rester avec vous et a suivre vos commandements. + +Le brave garcon n'eut point a se repentir de la confiance et de +l'amitie qu'il sentait pour son maitre. Celui-ci le regarda toujours +comme son fils et le traita en bon pere. Quand Emmi fut en age +d'homme, il epousa une des petites-filles du vieux bucheron, et, comme +il n'avait pas touche a son capital, que les interets de chaque annee +avaient grossi, il se trouva riche pour un paysan de ce temps-la. Sa +femme etait jolie, courageuse et bonne; on faisait grand cas, dans +tout le pays, de ce jeune menage, et, comme Emmi avait acquis quelque +savoir et montrait beaucoup d'intelligence dans sa partie, le +proprietaire de la foret de Cernas le choisit pour son garde general +et lui fit batir une jolie maison dans le plus bel endroit de la +vieille futaie, tout aupres du chene parlant. + +La prediction du pere Vincent s'etait facilement realisee. Emmi etait +devenu trop grand pour occuper son ancien gite, et le chene avait +refait tant d'ecorce, que la logette s'etait presque refermee. Quand +Emmi, devenu vieux, vit que la fente allait bientot se fermer tout a +fait, il ecrivit avec une pointe d'acier, sur une plaque de cuivre, +son nom, la date de son sejour dans l'arbre et les principales +circonstances de son histoire, avec cette priere a la fin: "Feu du +ciel et vent de la montagne, epargnez mon ami le vieux chene. Faites +qu'il voie encore grandir mes petits-enfants et leurs descendants +aussi. Vieux chene qui m'as parle, dis-leur aussi quelquefois une +bonne parole pour qu'ils t'aiment toujours comme je t'ai aime." + +Emmi jeta cette plaque ecrite dans le creux ou il avait longtemps +dormi et songe. + +La fente s'est refermee tout a fait. Emmi a fini de vivre, et l'arbre +vit toujours. Il ne parle plus, ou, s'il parle, il n'y a plus +d'oreilles capables de le comprendre. On n'a plus peur de lui, mais +l'histoire d'Emmi s'est repandue, et, grace au bon souvenir que +l'homme a laisse, le chene est toujours respecte et beni. + + + + +LE CHIEN ET LA FLEUR SACREE + + + +PREMIERE PARTIE + + +LE CHIEN + + +A GABRIELLE SAND + + +Nous avions jadis pour voisin de campagne un homme dont le nom pretait +souvent a rire: il s'appelait M. Lechien. Il en plaisantait le premier +et ne paraissait nullement contrarie quand les enfants l'appelaient +Medor ou Azor. + +C'etait un homme tres-bon, tres-doux, un peu froid de manieres, mais +tres-estime pour la droiture et l'amenite de son caractere. Rien en +lui, hormis son nom, ne paraissait bizarre: aussi nous etonna-t-il +beaucoup, un jour ou son chien avait fait une sottise au milieu du +diner. Au lieu de le gronder ou de le battre, il lui adressa, d'un ton +froid et en le regardant fixement, cette etrange mercuriale: + +--Si vous agissez ainsi, monsieur, il se passera du temps avant que +vous cessiez d'etre chien. Je l'ai ete, moi qui vous parle, et il +m'est arrive quelquefois d'etre entraine par la gourmandise, au point +de m'emparer d'un mets qui ne m'etait pas destine; mais je n'avais pas +comme vous l'age de raison, et d'ailleurs sachez, monsieur, que je +n'ai jamais casse l'assiette. + +Le chien ecouta ce discours avec une attention soumise; puis il fit +entendre un baillement melancolique, ce qui, au dire de son maitre, +n'est pas un signe d'ennui, mais de tristesse chez les chiens; apres +quoi, il se coucha, le museau allonge sur ses pattes de devant, et +parut plonge dans de penibles reflexions. + +Nous crumes d'abord que, faisant allusion a son nom, notre voisin +avait voulu montrer simplement de l'esprit pour nous divertir; mais +son air grave et convaincu nous jeta dans la stupeur lorsqu'il nous +demanda si nous n'avions aucun souvenir de nos existences anterieures. + +--Aucun! fut la reponse generale. + +M. Lechien ayant fait du regard le tour de la table, et, nous voyant +tous incredules, s'avisa de regarder un domestique qui venait d'entrer +pour remettre une lettre et qui n'etait nullement au courant de la +conversation. + +--Et vous, Sylvain, lui dit-il, vous souvenez-vous de ce que vous avez +ete avant d'etre homme? + +Sylvain etait un esprit railleur et sceptique. + +--Monsieur, repondit-il sans se deconcerter, depuis que je suis homme +j'ai toujours ete cocher: il est bien probable qu'avant d'etre cocher, +j'ai ete cheval! + +--Bien repondu! s'ecria-t-on. + +Et Sylvain se retira aux applaudissements des joyeux convives. + +--Cet homme a du sens et de l'esprit, reprit notre voisin; il est bien +probable, pour parler comme lui, que, dans sa prochaine existence, il +ne sera plus cocher, il deviendra maitre. + +--Et il battra ses gens, repondit un de nous, comme, etant cocher, il +aura battu ses chevaux. + +--Je gage tout ce que voudrez, repartit notre ami, que Sylvain ne +bat jamais ses chevaux, de meme que je ne bats jamais mon chien. Si +Sylvain etait brutal et cruel, il ne serait pas devenu bon cocher et +ne serait pas destine a devenir maitre. Si je battais mon chien, je +prendrais le chemin de redevenir chien apres ma mort. + +On trouva la theorie ingenieuse, et on pressa le voisin de la +developper. + +--C'est bien simple, reprit-il, et je le dirai en peu de mots. +L'esprit, la vie de l'esprit, si vous voulez, a ses lois comme la +matiere organique qu'il revet a les siennes. On pretend que l'esprit +et le corps ont souvent des tendances opposees; je le nie, du moins +je pretends que ces tendances arrivent toujours, apres un combat +quelconque, a se mettre d'accord pour pousser l'animal qui est le +theatre de cette lutte a reculer ou a avancer dans l'echelle des +etres. Ce n'est pas l'un qui a vaincu l'autre. La vie animale n'est +pas si pernicieuse que l'on croit. La vie intellectuelle n'est pas +si independante que l'on dit. L'etre est un; chez lui, les besoins +repondent aux aspirations, et reciproquement. Il y a une loi plus +forte que ces deux lois, un troisieme terme qui concilie l'antithese +etablie dans la vie de l'individu; c'est la loi de la vie generale, et +cette loi divine, c'est la progression. Les pas en arriere confirment +la verite de la marche ascendante. Tout etre eprouve donc a son insu +le besoin d'une transformation honorable, et mon chien, mon cheval, +tous les animaux que l'homme a associes de pres a sa vie l'eprouvent +plus sciemment que les betes qui vivent en liberte. Voyez le chien! +cela est plus sensible chez lui que chez tous les autres animaux. +Il cherche sans cesse a s'identifier a moi; il aime ma cuisine, mon +fauteuil, mes amis, ma voiture. Il se coucherait dans mon lit, si je +le lui permettais; il entend ma voix, il la connait, il comprend ma +parole. En ce moment, il sait parfaitement que je parle de lui. Vous +pouvez observer le mouvement de ses oreilles. + +--Il ne comprend que deux ou trois mots, lui dis-je; quand vous +prononcez le mot chien, il tressaille, c'est vrai, mais le +developpement de votre idee reste pour lui un mystere impenetrable. + +--Pas tant que vous croyez! Il sait qu'il en est cause, il se souvient +d'avoir commis une faute, et a chaque instant il me demande du regard +si je compte le punir ou l'absoudre. Il a l'intelligence d'un enfant +qui ne parle pas encore. + +--Il vous plait de supposer tout cela, parce que vous avez de +l'imagination. + +--Ce n'est pas de l'imagination que j'ai, c'est de la memoire. + +--Ah! voila! s'ecria-t-on autour de nous. Il pretend se souvenir! +Alors qu'il raconte ses existences anterieures, vite! nous ecoutons. + +--Ce serait, repondit M. Lechien, une interminable histoire, et des +plus confuses, car je n'ai pas la pretention de me souvenir de +tout, du commencement du monde jusqu'a aujourd'hui. La mort a cela +d'excellent qu'elle brise le lien entre l'existence qui finit et celle +qui lui succede. Elle etend un nuage epais ou le _moi_ s'evanouit pour +se transformer sans que nous ayons conscience de l'operation. Moi qui, +par exception, a ce qu'il parait, ai conserve un peu la memoire du +passe, je n'ai pas de notions assez nettes pour mettre de l'ordre dans +mes souvenirs. Je ne saurais vous dire si j'ai suivi l'echelle de +progression regulierement, sans franchir quelques degres, ni si j'ai +recommence plusieurs fois les diverses stations de ma metempsycose. +Cela, vraiment, je ne le sais pas; mais j'ai dans l'esprit des images +vives et soudaines qui me font apparaitre certains milieux traverses +par moi a une epoque qu'il m'est impossible de determiner, et alors +je retrouve les emotions et les sensations que j'ai eprouvees dans ce +temps-la. Par exemple, je me retrace depuis peu une certaine riviere +ou j'ai ete poisson. Quel poisson? Je ne sais pas! Une truite +peut-etre, car je me rappelle mon horreur pour les eaux troubles et +mon ardeur incessante a remonter les courants. Je ressens encore +l'impression delicieuse du soleil tracant des filets delies ou des +arabesques de diamants mobiles sur les flots brises. Il y avait... +je ne sais ou!--les choses alors n'avaient pas de nom pour moi,--une +cascade charmante ou la lune se jouait en fusees d'argent. Je passais +la des heures entieres a lutter contre le flot qui me repoussait. Le +jour, il y avait sur le rivage des mouches d'or et d'emeraude qui +voltigeaient sur les herbes et que je saisissais avec une merveilleuse +adresse, me faisant de cette chasse un jeu folatre plutot qu'une +satisfaction de voracite. Quelquefois les demoiselles aux ailes bleues +m'effleuraient de leur vol. Des plantes admirables semblaient vouloir +m'enlacer dans leurs vertes chevelures; mais la passion du mouvement +et de la liberte me reportait toujours vers les eaux libres et +rapides. Agir, nager, vite, toujours plus vite, et sans jamais me +reposer, ah! c'etait une ivresse! Je me suis rappele ce bon temps +l'autre jour en me baignant dans votre riviere, et a present je ne +l'oublierai plus! + +--Encore, encore! s'ecrierent les enfants, qui ecoutaient de toutes +leurs oreilles. Avez-vous ete grenouille, lezard, papillon? + +--Lezard, je ne sais pas, grenouille probablement; mais papillon, je +m'en souviens a merveille. J'etais fleur, une jolie fleur blanche +delicatement decoupee, probablement une sorte de saxifrage sarmenteuse +pendant sur le bord d'une source, et j'avais toujours soif, toujours +soif. Je me penchais sur l'eau sans pouvoir l'atteindre, un vent frais +me secouait sans cesse. Le desir est une puissance dont on ne connait +pas la limite. Un matin, je me detachai de ma tige, je flottai +soutenue par la brise. J'avais des ailes, j'etais libre et vivant. Les +papillons ne sont que des fleurs envolees un jour de fete ou la nature +etait en veine d'invention et de fecondite. + +--Tres-joli, lui dis-je, mais c'est de la poesie! + +--Ne l'empechez pas d'en faire, s'ecrierent les jeunes gens; il nous +amuse! + +Et, s'adressant a lui: + +--Pouvez-vous nous dire a quoi vous songiez quand vous etiez une +pierre? + +--Une pierre est une chose et ne pense pas, repondit-il; je ne me +rappelle pas mon existence minerale; pourtant, je l'ai subie comme +vous tous et il ne faudrait pas croire que la vie inorganique soit +tout a fait inerte. Je ne m'etends jamais sur une roche sans ressentir +a son contact quelque chose de particulier qui m'affirme les antiques +rapports que j'ai du avoir avec elle. Toute chose est un element de +transformation. La plus grossiere a encore sa vitalite latente dont +les sourdes pulsations appellent la lumiere et le mouvement: l'homme +desire, l'animal et la plante aspirent, le mineral attend. Mais, pour +me soustraire aux questions embarrassantes que vous m'adressez, je +vais choisir une de mes existences que je me retrace le mieux, et vous +dire comment j'ai vecu, c'est-a-dire agi et pense la derniere fois que +j'ai ete chien. Ne vous attendez pas a des aventures dramatiques, a +des sauvetages miraculeux; chaque animal a son caractere personnel. +C'est une etude de caractere que je vais vous communiquer. + +On apporta les flambeaux, on renvoya les domestiques, on fit silence, +et l'etrange narrateur parla ainsi: + +--J'etais un joli petit bouledogue, un ratier de pure race. Je ne me +rappelle ni ma mere, dont je fus separe tres-jeune, ni la cruelle +operation qui trancha ma queue et effila mes oreilles. On me trouva +beau ainsi mutile, et de bonne heure j'aimai les compliments. Du plus +loin que je me souvienne, j'ai compris le sens des mots _beau chien, +joli chien_; j'aimais aussi le mot _blanc_. Quand les enfants, pour me +faire fete, m'appelaient _lapin blanc_, j'etais enchante. J'aimais +a prendre des bains; mais, comme je rencontrais souvent des eaux +bourbeuses ou la chaleur me portait a me plonger, j'en sortais tout +terreux, et on m'appelait _lapin jaune_ ou _lapin noir_, ce qui +m'humiliait beaucoup. Le deplaisir que j'en eprouvai mainte fois +m'amena a faire une distinction assez juste des couleurs. + +"La premiere personne qui s'occupa de mon education morale fut une +vieille dame qui avait ses idees. Elle ne tenait pas a ce que je fusse +ce qu'on appelle dresse. Elle n'exigea pas que j'eusse le talent de +rapporter et de donner la patte. Elle disait qu'un chien n'apprenait +pas ces choses sans etre battu. Je comprenais tres-bien ce mot-la, +car le domestique me battait quelquefois a l'insu de sa maitresse. +J'appris donc de bonne heure que j'etais protege, et qu'en me +refugiant aupres d'elle, je n'aurais jamais que des caresses et des +encouragements. J'etais jeune et j'etais fou. J'aimais a tirer a moi +et a ronger les batons. C'est une rage que j'ai conservee pendant +toute ma vie de chien et qui tenait a ma race, a la force de ma +machoire et a l'ouverture enorme de ma gueule. Evidemment la nature +avait fait de moi un devorant. Instruit a respecter les poules et les +canards, j'avais besoin de me battre avec quelque chose et de depenser +la force de mon organisme. Enfant comme je l'etais, je faisais grand +mal dans le petit jardin de la vieille dame; j'arrachais les tuteurs +des plantes et souvent la plante avec. Le jardinier voulait me +corriger, ma maitresse l'en empechait, et, me prenant a part, elle me +parlait tres-serieusement. Elle me repetait a plusieurs reprises, en +me tenant la tete et en me regardant bien dans les yeux: + +"--Ce que vous avez fait est mal, tres-mal, on ne peut plus mal! + +"Alors, elle placait un baton devant moi et me defendait d'y toucher. +Quand j'avais obei, elle disait: + +"--C'est bien, tres-bien, vous etes un bon chien. + +"Il n'en fallut pas davantage pour faire eclore en moi ce tresor +inappreciable de la conscience que l'education communique au chien +quand il est bien doue et qu'on ne l'a pas degrade par les coups et +les injures. + +"J'acquis donc ainsi tres-jeune le sentiment de la dignite, sans +lequel la veritable intelligence ne se revele ni a l'animal, ni +a l'homme. Celui qui n'obeit qu'a la crainte ne saura jamais se +commander a lui-meme. + +"J'avais dix-huit mois, et j'etais dans toute la fleur de la jeunesse +et de ma beaute, quand ma maitresse changea de residence et m'amena +a la campagne qu'elle devait desormais habiter avec sa famille. Il y +avait un grand parc, et je connus les ivresses de la liberte. Des que +je vis le fils de la vieille dame, je compris, a la maniere dont ils +s'embrasserent et a l'accueil qu'il me fit, que c'etait la le maitre +de la maison, et que je devais me mettre a ses ordres. Des le premier +jour, j'emboitai le pas derriere lui d'un air si raisonnable et si +convaincu, qu'il me prit en amitie, me caressa et me fit coucher dans +son cabinet. Sa jeune femme n'aimait pas beaucoup les chiens et se +fut volontiers passee de moi; mais j'obtins grace devant elle par ma +sobriete, ma discretion et ma proprete. On pouvait me laisser seul en +compagnie des plats les plus allechants; il m'arriva bien rarement +d'y gouter du bout de la langue. Outre que je n'etais pas gourmand et +n'aimais pas les friandises, j'avais un grand respect de la propriete. +On m'avait dit, car on me parlait comme a une personne: + +"--Voici ton assiette, ton ecuelle a eau, ton coussin et ton tapis. + +"Je savais que ces choses etaient a moi, et il n'eut pas fait bon me +les disputer; mais jamais je ne songeai a empieter sur le bien des +autres. + +"J'avais aussi une qualite qu'on appreciait beaucoup. Jamais je ne +mangeai de ces immondices dont presque tous les chiens sont friands, +et je ne me roulais jamais dessus. Si, pour avoir couche sur le +charbon ou m'etre roule sur la terre, j'avais noirci ou jauni ma robe +blanche, on pouvait etre sur que je ne m'etais souille a aucune chose +malpropre. + +"Je montrai aussi une qualite dont on me tint compte. Je n'aboyai +jamais et ne mordis jamais personne. L'aboiement est une menace et +une injure. J'etais trop intelligent pour ne pas comprendre que les +personnes saluees et accueillies par mes maitres devaient etre recues +poliment par moi, et, quant aux demonstrations de tendresse et de joie +qui signalaient le retour d'un ancien ami, j'y etais fort attentif. +Des lors, je lui temoignais ma sympathie par des caresses. Je faisais +mieux encore, je guettais le reveil de ces hotes aimes, pour leur +faire les honneurs de la maison et du jardin. Je les promenais ainsi +avec courtoisie jusqu'a ce que mes maitres vinssent me remplacer. On +me sut toujours gre de cette notion d'hospitalite que personne n'eut +songe a m'enseigner et que je trouvai tout seul. + +"Quand il y eut des enfants dans la maison, je fus veritablement +heureux. A la premiere naissance, on fut un peu inquiet de la +curiosite avec laquelle je flairais le bebe. J'etais encore impetueux +et brusque, on craignait que je ne fusse brutal ou jaloux. Alors, ma +vieille maitresse prit l'enfant sur ses genoux en disant: + +"--Il faut faire la morale a Fadet; ne craignez rien, il comprend ce +qu'on lui dit.--Voyez, me dit-elle, voyez ce cher poupon, c'est ce +qu'il y a de plus precieux dans la maison. Aimez-le bien, touchez-y +doucement, ayez-en le plus grand soin. Vous m'entendez bien, Fadet, +n'est-ce pas? Vous aimerez ce cher enfant. + +"Et, devant moi, elle le baisa et le serra doucement contre son coeur. + +"J'avais parfaitement compris. Je demandai par mes regards et mes +manieres a baiser aussi cette chere creature. La grand'mere approcha +de moi sa petite main en me disant encore: + +"--Bien doucement, Fadet, bien doucement! + +"Je lechai la petite main et trouvai l'enfant si joli, que je ne pus +me defendre d'effleurer sa joue rose avec ma langue, mais ce fut si +delicatement qu'il n'eut pas peur de moi, et c'est moi qui, un peu +plus tard, obtins son premier sourire. + +"Un autre enfant vint deux ans apres, c'etaient alors deux petites +filles. L'ainee me cherissait deja. La seconde fit de meme, et on +me permettait de me rouler avec elle sur les tapis. Les parents +craignaient un peu ma petulance, mais la grand'mere m'honorait d'une +confiance que j'avais a coeur de meriter. Elle me repetait de temps en +temps: + +"--Bien doucement, Fadet, bien doucement! + +"Aussi n'eut-on jamais le moindre reproche a m'adresser. Jamais, dans +mes plus grandes gaietes, je ne mordillai leurs mains jusqu'a les +rougir, jamais je ne dechirai leurs robes, jamais je ne leur mis mes +pattes dans la figure. Et pourtant Dieu sait que, dans leur jeune age, +elles abuserent souvent de ma bonte, jusqu'a me faire souffrir. Je +compris qu'elles ne savaient ce qu'elles faisaient, et ne me fachai +jamais. Elles imaginerent un jour de m'atteler a leur petite voiture +de jardinage et d'y mettre leurs poupees! Je me laissai harnacher et +atteler, Dieu sait comme, et je trainai raisonnablement la voiture et +les poupees aussi longtemps qu'on voulut. J'avoue qu'il y avait un peu +de vanite dans mon fait parce que les domestiques etaient emerveilles +de ma docilite. + +"--Ce n'est pas un chien, disaient-ils, c'est un cheval! + +"Et toute la journee les petites filles m'appelerent cheval blanc, ce +qui, je dois le confesser, me flatta infiniment. + +"On me sut d'autant plus de gre de ma raison et de ma douceur avec +les enfants que je ne supportais ni injures ni menaces de la part des +autres. Quelque amitie que j'eusse pour mon maitre, je lui prouvai une +fois combien j'avais a coeur de conserver ma dignite. J'avais commis +une faute contre la proprete par paresse de sortir, et il me menaca de +son fouet. Je me revoltai et m'elancai au-devant des coups en montrant +les dents. Il etait philosophe, il n'insista pas pour me punir, et, +comme quelqu'un lui disait qu'il n'eut pas du me pardonner cette +revolte, qu'un chien rebelle doit etre roue de coups, il repondit: + +"--Non! Je le connais, il est intrepide et entete au combat, il ne +cederait pas; je serais force de le tuer, et le plus puni serait moi. + +"Il me pardonna donc, et je l'en aimai d'autant plus. + +"J'ai passe une vie bien douce et bien heureuse dans cette maison +benie. Tous m'aimaient, les serviteurs etaient doux et pleins d'egards +pour moi; les enfants, devenus grands, m'adoraient et me disaient les +choses les plus tendres et les plus flatteuses; mes maitres avaient +reellement de l'estime pour mon caractere et declaraient que mon +affection n'avait jamais eu pour mobile la gourmandise ni aucune +passion basse. J'aimais leur societe, et, devenu vieux, moins +demonstratif par consequent, je leur temoignais mon amitie en dormant +a leurs pieds ou a leur porte quand ils avaient oublie de me l'ouvrir. +J'etais d'une discretion et d'un savoir-vivre irreprochables, bien que +tres-independant et nullement surveille. Jamais je ne grattai a une +porte, jamais je ne fis entendre de gemissements importuns. Quand je +sentis les premiers rhumatismes, on me traita comme une personne. +Chaque soir, mon maitre m'enveloppait dans mon tapis; s'il tardait un +peu a y songer, je me plantais pres de lui en le regardant, mais sans +le tirailler ni l'ennuyer de mes obsessions. + +"La seule chose que j'aie a me reprocher dans mon existence canine, +c'est mon peu de bienveillance pour les autres chiens. Etait-ce +pressentiment de ma prochaine separation d'espece, etait-ce crainte de +retarder ma promotion a un grade plus eleve, qui me faisait hair leurs +grossieretes et leurs vices? Redoutais-je de redevenir trop chien +dans leur societe, avais-je l'orgueil du mepris pour leur inferiorite +intellectuelle et morale? Je les ai reellement houspilles toute ma +vie, et on declara souvent que j'etais terriblement mechant avec mes +semblables. Pourtant je dois dire a ma decharge que je ne fis jamais +de mal aux faibles et aux petits. Je m'attaquais aux plus gros et aux +plus forts avec une audace heroique. Je revenais harasse, couvert de +blessures, et, a peine gueri, je recommencais. + +"J'etais ainsi avec ceux qui ne m'etaient pas presentes. + +"Quand un ami de la maison amenait son chien, on me faisait un +discours serieux en m'engageant a la politesse et en me rappelant +les devoirs de l'hospitalite. On me disait son nom, on approchait sa +figure de la mienne. On apaisait mes premiers grognements avec de +bonnes paroles qui me rappelaient au respect de moi-meme. Alors, +c'etait fini pour toujours, il n'y avait plus de querelles, ni meme de +provocations; mais je dois dire que, sauf _Moutonne_, la chienne du +berger, pour laquelle j'eus toujours une grande amitie et qui me +defendait contre les chiens ameutes contre moi, je ne me liai jamais +avec aucun animal de mon espece. Je les trouvais tous trop inferieurs +a moi, meme les beaux chiens de chasse et les petits chiens savants +qui avaient ete forces par les chatiments a maitriser leurs instincts. +Moi qu'on avait toujours raisonne avec douceur, si j'etais, comme eux, +esclave de mes passions a certains egards ou je n'avais a risquer que +moi-meme, j'etais obeissant et sociable avec l'homme, parce qu'il me +plaisait d'etre ainsi et que j'eusse rougi d'etre autrement. + +"Une seule fois je parus ingrat, et j'eprouvai un grand chagrin. Une +maladie epidemique ravageait le pays, toute la famille partit emmenant +les enfants, et, comme on craignait mes larmes, on ne m'avertit de +rien. Un matin, je me trouvai seul avec le domestique, qui prit grand +soin de moi, mais qui, preoccupe pour lui-meme, ne s'efforca pas de +me consoler, ou ne sut pas s'y prendre. Je tombai dans le desespoir, +cette maison deserte par un froid rigoureux etait pour moi comme un +tombeau. Je n'ai jamais ete gros mangeur, mais je perdis completement +l'appetit et je devins si maigre, que l'on eut pu voir a travers +mes cotes. Enfin, apres un temps qui me parut bien long, ma vieille +maitresse revint pour preparer le retour de la famille, et je ne +compris pas pourquoi elle revenait seule; je crus que son fils et les +enfants ne reviendraient jamais, et je n'eus pas le courage de lui +faire la moindre caresse. Elle fit allumer du feu dans sa chambre et +m'appela en m'invitant a me chauffer; puis elle se mit a ecrire pour +donner des ordres et j'entendis qu'elle disait en parlant de moi: + +"--Vous ne l'avez donc pas nourri? Il est d'une maigreur effrayante; +allez me chercher du pain et de la soupe. + +"Mais je refusai de manger. Le domestique parla de mon chagrin. Elle +me caressa beaucoup et ne put me consoler, elle eut du me dire que les +enfants se portaient bien et allaient revenir avec leur pere. Elle +n'y songea pas, et s'eloigna en se plaignant de ma froideur, qu'elle +n'avait pas comprise. Elle me rendit pourtant son estime quelque jours +apres, lorsqu'elle revint avec la famille. Les tendresses que je fis +aux enfants surtout lui prouverent bien que j'avais le coeur fidele et +sensible. + +"Sur mes vieux jours, un rayon de soleil embellit ma vie. On amena +dans la maison la petite chienne Lisette, que les enfants se +disputerent d'abord, mais que l'ainee ceda a sa soeur en disant +qu'elle preferait un vieux ami comme moi a toutes les nouvelles +connaissances. Lisette fut aimable avec moi, et sa folatre enfance +egaya mon hiver. Elle etait nerveuse et tyrannique, elle me mordait +cruellement les oreilles. Je criais et ne me fachais pas, elle etait +si gracieuse dans ses impetueux ebats! Elle me forcait a courir et a +bondir avec elle. Mais ma grande affection etait, en somme, pour la +petite fille qui me preferait a Lisette et qui me parlait raison, +sentiment et moralite, comme avait fait sa grand'mere. + +"Je n'ai pas souvenir de mes dernieres annees et de ma mort. Je crois +que je m'eteignis doucement au milieu des soins et des encouragements. +On avait certainement compris que je meritais d'etre homme, puisqu'on +avait toujours dit qu'il ne me manquait que la parole. J'ignore +pourtant si mon esprit franchit d'emblee cet abime. J'ignore la forme +et l'epoque de ma renaissance; je crois pourtant que je n'ai pas +recommence l'existence canine, car celle que je viens de vous raconter +me parait dater d'hier. Les costumes, les habitudes, les idees que je +vois aujourd'hui ne different pas essentiellement de ce que j'ai vu et +observe etant chien..." + +Le serieux avec lequel notre voisin avait parle nous avait forces +de l'ecouter avec attention et deference. Il nous avait etonnes et +interesses. Nous le priames de nous raconter quelque autre de ses +existences. + +--C'est assez pour aujourd'hui, nous dit-il; je tacherai de rassembler +mes souvenirs, et peut-etre plus tard vous ferai-je le recit d'une +autre phase de ma vie anterieure. + + + + +DEUXIEME PARTIE + + + + +LA FLEUR SACREE + + +A AURORE SAND + +Quelques jours apres que M. Lechien nous eut raconte son histoire, +nous nous retrouvions avec lui chez un Anglais riche qui avait +beaucoup voyage en Asie, et qui parlait volontiers des choses +interessantes et curieuses qu'il avait vues. + +Comme il nous disait la maniere dont on chasse les elephants dans le +Laos, M. Lechien lui demanda s'il n'avait jamais tue lui-meme un de +ces animaux. + +--Jamais! repondit sir William. Je ne me le serais point pardonne. +L'elephant m'a toujours paru si pres de l'homme par l'intelligence et +le raisonnement que j'aurais craint d'interrompre la carriere d'une +ame en voie de transformation. + +--Au fait, lui dit quelqu'un, vous avez longtemps vecu dans l'Inde, +vous devez partager les idees de migration des ames que monsieur nous +exposait l'autre jour d'une maniere plus ingenieuse que scientifique. + +--La science est la science, repondit l'Anglais. Je la respecte +infiniment, mais je crois que, quand elle veut trancher +affirmativement ou negativement la question des ames, elle sort de son +domaine et ne peut rien prouver. Ce domaine est l'examen des faits +palpables, d'ou elle conclut a des lois existantes. Au dela, elle +n'a plus de certitude. Le foyer d'emission de ces lois echappe a ses +investigations, et je trouve qu'il est egalement contraire a la +vraie doctrine scientifique de vouloir prouver _l'existence_ ou +la _non-existence_ d'un principe quelconque. En dehors de sa +demonstration speciale, le savant est libre de croire ou de ne pas +croire; mais la recherche de ce principe appartient mieux aux hommes +de logique, de sentiment et d'imagination. Les raisonnements et les +hypotheses de ceux-ci n'ont, il est vrai, de valeur qu'autant qu'ils +respectent ce que la science a verifie dans l'ordre des faits; mais la +ou la science est impuissante a nous eclairer, nous sommes tous libres +de donner aux faits ce que vous appelez une interpretation ingenieuse, +ce qui, selon moi, signifie une explication idealiste fondee sur la +deduction, la logique et le sentiment du juste dans l'equilibre et +l'ordonnance de l'univers. + +--Ainsi, reprit celui qui avait interpelle sir William, vous etes +bouddhiste? + +--D'une certaine facon, repondit l'Anglais; mais nous pourrions +trouver un sujet de conversation plus recreatif pour les enfants qui +nous ecoutent. + +--Moi, dit une des petites filles, cela m'interesse et me plait. +Pourriez-vous me dire ce que j'ai ete avant d'etre une petite fille? + +--Vous avez ete un petit ange, repondit sir William. + +--Pas de compliments! reprit l'enfant. Je crois que j'ai ete tout +bonnement un oiseau, car il me semble que je regrette toujours le +temps ou je volais sur les arbres et ne faisais que ce que je voulais. + +--Eh bien, reprit sir William, ce regret serait une preuve de +souvenir. Chacun de nous a une preference pour un animal quelconque et +se sent porte a s'identifier a ses impressions comme s'il les avait +deja ressenties pour son propre compte. + +--Quel est votre animal de predilection? lui demandai-je. + +--Tant que j'ai ete Anglais, repondit-il, j'ai mis le cheval au +premier rang. Quand je suis devenu Indien, j'ai mis l'elephant +au-dessus de tout. + +--Mais, dit un jeune garcon, est-ce que l'elephant n'est pas +tres-laid? + +--Oui, selon nos idees sur l'esthetique. Nous prenons pour type du +quadrupede le cheval ou le cerf; nous aimons l'harmonie dans la +proportion, parce qu'au fond nous avons toujours dans l'esprit le type +humain comme type supreme de cette harmonie; mais, quand on quitte les +regions temperees et qu'on se trouve en face d'une nature exuberante, +le gout change, les yeux s'attachent a d'autres lignes, l'esprit se +reporte a un ordre de creation anterieure plus grandiose, et le cote +fruste de cette creation ne choque plus nos regards et nos pensees. +L'Indien, noir, petit, grele, ne donne pas l'idee d'un roi de la +creation. L'Anglais, rouge et massif, parait la plus imposant que +chez lui; mais l'un et l'autre, qu'ils aient pour cadre une cabane de +roseaux ou un palais de marbre, sont encore effaces comme de +vulgaires details dans l'ensemble du tableau que presente la nature +environnante. Le sens artiste eprouve le besoin de formes superieures +a celles de l'homme, et il se sent pris de respect pour les etres +capables de se developper fierement sous cet ardent soleil qui etiole +la race humaine. La ou les roches sont formidables, les vegetaux +effrayants d'aspect, les deserts inaccessibles, le pouvoir humain +perd son prestige, et le monstre surgit a nos yeux comme la supreme +combinaison harmonique d'un monde prodigieux. Les anciens habitants +de cette terre redoutable l'avaient bien compris. Leur art consistait +dans la reproduction idealisee des formes monstrueuses. Le buste de +l'elephant etait le couronnement principal de leurs parthenons. Leurs +dieux etaient des monstres et des colosses. Leur architecture pesante, +surmontee de tours d'une hauteur demesuree, semblait chercher le beau +dans l'absence de ces proportions harmoniques qui ont ete l'ideal des +peuples de l'Occident. Ne vous etonnez donc pas de m'entendre dire +qu'apres avoir trouve cet art barbare et ces types effrayants, je m'y +suis habitue au point de les admirer et de trouver plus tard nos arts +froids et nos types mesquins. Et puis tout, dans l'Inde, concourt a +idealiser l'elephant. Son culte est partout dans le passe, sous une +forme ou sous une autre. Les reproductions de son type ont une variete +d'intentions surprenante, car, selon la pensee de l'artiste, il +represente la force menacante ou la benigne douceur de la divinite +qu'il encadre. Je ne crois pas qu'il ait ete jamais, quoi qu'en aient +dit les anciens voyageurs, adore personnellement comme un dieu; mais +il a ete, il est encore regarde comme un symbole et un palladium. +L'elephant blanc des temples de Siam est toujours considere comme un +animal sacre. + +--Parlez-nous de cet elephant blanc, s'ecrierent tous les enfants. +Est-il vraiment blanc? l'avez-vous vu? + +--Je l'ai vu, et, en le contemplant au milieu des fetes triomphales +qu'il semblait presider, il m'est arrive une chose singuliere. + +--Quoi? reprirent les enfants. + +--Une chose que j'hesite a vous dire,--non pas que je craigne la +raillerie en un sujet si grave, mais en verite je crains de ne pas +vous convaincre de ma sincerite et d'etre accuse d'improviser un roman +pour rivaliser avec l'edifiante et serieuse histoire de M. Lechien. + +--Dites toujours, dites toujours! Nous ne critiquerons pas, nous +ecouterons bien sagement. + +--Eh bien, mes enfants, reprit l'Anglais, voici ce qui est arrive. En +contemplant la majeste de l'elephant sacre marchant d'un pas mesure au +son des instruments et marquant le rhythme avec sa trompe, tandis que +les Indiens, qui semblaient etre bien reellement les esclaves de ce +monarque, balancaient au-dessus de sa tete des parasols rouge et or, +j'ai fait un effort d'esprit pour saisir sa pensee dans son oeil +tranquille, et tout a coup il m'a semble qu'une serie d'existences +passees, insaisissables a la memoire de l'homme, venait de rentrer +dans la mienne. + +--Comment! vous croyez...? + +--Je crois que certains animaux nous semblent pensifs et absorbes +parce qu'ils se souviennent. Ou serait l'erreur de la Providence? +L'homme oublie, parce qu'il a trop a faire pour que le souvenir lui +soit bon. Il termine la serie des animaux contemplatifs, il pense +reellement et cesse de rever. A peine ne, il devient la proie de la +loi du progres, l'esclave de la loi du travail. Il faut qu'il rompe +avec les images du passe pour se porter tout entier vers la conception +de l'avenir. La loi qui lui a fait cette destinee ne serait pas juste, +si elle ne lui retirait pas la faculte de regarder en arriere et de +perdre son energie dans de vains regrets et de steriles comparaisons. + +--Quoi qu'il en soit, dit vivement M. Lechien, racontez vos souvenirs; +il m'importe beaucoup de savoir qu'une fois en votre vie vous avez +eprouve le phenomene que j'ai subi plusieurs fois. + +--J'y consens, repondit sir William, car j'avoue que votre exemple et +vos affirmations m'ebranlent et m'impressionnent beaucoup. Si c'est un +simple reve qui s'est empare de moi pendant la ceremonie que presidait +l'elephant sacre, il a ete si precis et si frappant, que je n'en +ai pas oublie la moindre circonstance. Et moi aussi, j'avais ete +elephant, elephant blanc, qui plus est, elephant sacre par consequent, +et je revoyais mon existence entiere a partir de ma premiere enfance +dans les jungles et les forets de la presqu'ile de Malacca. + +"C'est dans ce pays, alors si peu connu des Europeens, que se +reportent mes premiers souvenirs, a une epoque qui doit remonter aux +temps les plus florissants de l'etablissement du bouddhisme, longtemps +avant la domination europeenne. Je vivais dans ce desert etrange, dans +cette _Chersonese d'or_ des anciens, une presqu'ile de trois cent +soixante lieues de longueur, large en moyenne de trente lieues. Ce +n'est, a vrai dire, qu'une chaine de montagnes projetee sur la mer +et couronnee de forets. Ces montagnes ne sont pas tres-hautes. La +principale, le mont Ophir, n'egale pas le puy de Dome; mais, par leur +situation isolee entre deux mers, elles sont imposantes. Les versants +sont parfois inaccessibles a l'homme. Les habitants des cotes, Malais +et autres, y font pourtant aujourd'hui une guerre acharnee aux +animaux sauvages, et vous avez a bas prix l'ivoire et les autres +produits si facilement exportes de ces regions redoutables. Pourtant, +l'homme n'y est pas encore partout le maitre et il ne l'etait pas du +tout au temps dont je vous parle. Je grandissais heureux et libre sur +les hauteurs, dans le sublime rayonnement d'un ciel ardent et pur, +rafraichi par l'elevation du sol et la brise de mer. Qu'elle etait +belle, cette mer de la Malaisie avec ses milliers d'iles vertes comme +l'emeraude et d'ecueils blancs comme l'albatre, sur le bleu sombre +des flots! Quel horizon s'ouvrait a nos regards quand, du haut de nos +sanctuaires de rochers, nous embrassions de tous cotes l'horizon sans +limites! Dans la saison des pluies, nous savourions, a l'abri des +arbres geants, la chaude humidite du feuillage. C'etait la saison +douce ou le recueillement de la nature nous remplissait d'une sereine +quietude. Les plantes vigoureuses, a peine abattues par l'ete torride, +semblaient partager notre bien-etre et se retremper a la source de la +vie. Les belles lianes de diverses especes poussaient leurs festons +prodigieux et les enlacaient aux branches des cinnamomes et des +gardenias en fleurs. Nous dormions a l'ombre parfumee des mangliers, +des bananiers, des baumiers et des cannelliers. Nous avions plus de +plantes qu'il ne nous en fallait pour satisfaire notre vaste et frugal +appetit. Nous meprisions les carnassiers perfides; nous ne permettions +pas aux tigres d'approcher de nos paturages. Les antilopes, les oryx, +les singes recherchaient notre protection. Des oiseaux admirables +venaient se poser sur nous par bandes pour nous aider a notre +toilette. Le _nocariam_ l'oiseau geant, peut-etre disparu aujourd'hui, +s'approchait de nous sans crainte pour partager nos recoltes. + +"Nous vivions seuls, ma mere et moi, ne nous melant pas aux troupes +nombreuses des elephants vulgaires, plus petits et d'un pelage +different du notre. Etions-nous d'une race differente? Je ne l'ai +jamais su. L'elephant blanc est si rare, qu'on le regarde comme une +anomalie, et les Indiens le considerent comme une incarnation divine. +Quand un de ceux qui vivent dans les temples d'une nation hindoue +cesse de vivre, on lui rend les memes honneurs funeraires qu'aux rois, +et souvent de longues annees s'ecoulent avant qu'on lui trouve un +successeur. + +"Notre haute taille effrayait-elle les autres elephants? Nous etions +de ceux qu'on appelle solitaires et qui ne font partie d'aucun +troupeau sous les ordres d'un guide de leur espece. On ne nous +disputait aucune place, et nous nous transportions d'une region a +l'autre, changeant de climat sur cette arete de montagnes, selon +notre caprice et les besoins de notre nourriture. Nous preferions +la serenite des sommets ombrages aux sombres embuches de la jungle +peuplee de serpents monstrueux, herissee de cactus et d'autres plantes +epineuses ou vivent des insectes irritants. En cherchant la canne a +sucre sous des bambous d'une hauteur colossale, nous nous arretions +quelquefois pour jeter un coup d'oeil sur les paletuviers des rivages; +mais ma mere, defiante, semblait deviner que nos robes blanches +pouvaient attirer le regard des hommes, et nous retournions vite a la +region des arequiers et des cocotiers, ces grandes vigies plantees +au-dessus des jungles comme pour balancer librement dans un air plus +pur leurs eventails majestueux et leurs palmes de cinq metres de +longueur. + +"Ma noble mere me cherissait, me menait partout avec elle et ne vivait +que pour moi. Elle m'enseignait a adorer le soleil et a m'agenouiller +chaque matin a son apparition glorieuse, en relevant ma trompe blanche +et satinee, comme pour saluer le pere et le roi de la terre; en ces +moments-la, l'aube pourpree teignait de rose mon fin pelage, et +ma mere me regardait avec admiration. Nous n'avions que de hautes +pensees, et notre coeur se dilatait dans la tendresse et l'innocence. +Jours heureux, trop tot envoles! Un matin, la soif nous forca de +descendre le lit d'un des torrents qui, du haut de la montagne, vont +en bonds rapides ou gracieux se deverser dans la mer; c'etait vers la +fin de la saison seche. La source qui filtre du sommet de l'Ophir ne +distillait plus une seule goutte dans sa coupe de mousse. Il nous +fallut gagner le pied de la jungle ou le torrent avait forme une suite +de petits lacs, pales diamants semes dans la verdure glauque des +nopals. Tout a coup nous sommes surpris par des cris etranges, et des +etres inconnus pour moi, des hommes et des chevaux se precipitent sur +nous. Ces hommes bronzes qui ressemblaient a des singes ne me firent +point peur, les animaux qu'ils montaient n'approchaient de nous +qu'avec effroi. D'ailleurs, nous n'etions pas en danger de mort. Nos +robes blanches inspiraient le respect, meme a ces Malais farouches et +cruels; sans doute ils voulaient nous capturer, mais ils n'osaient se +servir de leurs armes. Ma mere les repoussa d'abord fierement et sans +colere, elle savait qu'ils ne pourraient pas la prendre; alors, ils +jugerent qu'en raison de mon jeune age, ils pourraient facilement +s'emparer de moi et ils essayerent de jeter des lassos autour de +mes jambes; ma mere se placa entre eux et moi, et fit une defense +desesperee. Les chasseurs, voyant qu'il fallait la tuer pour m'avoir, +lui lancerent une grele de javelots qui s'enfoncerent dans ses vastes +flancs, et je vis avec horreur sa robe blanche se rayer de fleuves de +sang. + +"Je voulais la defendre et la venger, elle m'en empecha, me tint de +force derriere elle, et, presentant le flanc comme un rempart pour me +couvrir, immobile de douleur et stoiquement muette pour faire croire +que sa vie etait a l'epreuve de ces fleches mortelles, elle resta la, +criblee de traits, jusqu'a ce que, le coeur transperce cessant de +battre, elle s'affaissat comme une montagne. La terre resonna sous +son poids. Les assassins s'elancerent pour me garrotter, et je ne +fis aucune resistance. Stupefait devant le cadavre de ma mere, ne +comprenant rien a la mort, je la caressais en gemissant, en la +suppliant de se relever et de fuir avec moi. Elle ne respirait plus, +mais des flots de larmes coulaient encore de ses yeux eteints. On me +jeta une natte epaisse sur la tete, je ne vis plus rien, mes quatre +jambes etaient prises dans quatre cordes de cuir d'elan. Je ne voulais +plus rien savoir, je ne me debattais pas, je pleurais, je sentais ma +mere pres de moi, je ne voulais pas m'eloigner d'elle, je me couchai. +On m'emmena je ne sais comment et je ne sais ou. Je crois qu'on attela +tous les chevaux pour me trainer sur le sable en pente du rivage +jusqu'a une sorte de fosse ou on me laissa seul. + +"Je ne me rappelle pas combien de temps je restai la, prive de +nourriture, devore par la soif et par les mouches avides de mon sang. +J'etais deja fort, j'aurais pu demolir cette cave avec mes pieds de +devant et me frayer un sentier, comme ma mere m'avait enseigne a le +faire dans les versants rapides. Je fus longtemps sans m'en aviser. +Sans connaitre la mort, je haissais l'existence et ne songeais pas +a la conserver. Enfin, je cedai a l'instinct et je jetai des cris +farouches. On m'apporta aussitot des cannes a sucre et de l'eau. Je +vis des tetes inquietes se pencher sur les bords du silo ou j'etais +enseveli. On parut se rejouir de me voir manger et boire; mais, des +que j'eus repris des forces, j'entrai en fureur et je remplis la terre +et le ciel des eclats retentissants de ma voix. Alors, on s'eloigna, +me laissant demolir la berge verticale de ma prison, et je me crus +en liberte; mais j'etais dans un parc forme de tiges de bambous +monstrueux, relies les uns aux autres par des lianes si bien serrees +que je ne pus en ebranler un seul. Je passai encore plusieurs jours a +essayer obstinement ce vain travail, auquel resistait le perfide +et savant travail de l'homme. On m'apportait mes aliments et on me +parlait avec douceur. Je n'ecoutais rien, je voulais fondre sur mes +adversaires, je frappais de mon front avec un bruit affreux les +murailles de ma prison sans pouvoir les ebranler; mais, quand j'etais +seul, je mangeais. La loi imperieuse de la vie l'emportait sur mon +desespoir, et, le sommeil domptant mes forces, je dormais sur les +herbes fraiches dont on avait jonche ma cage. + +"Enfin, un jour, un petit homme noir, vetu seulement d'un _sarong_ ou +calecon blanc, entra seul et resolument dans ma prison en portant une +auge de farine de riz sale et melange a un corps huileux. Il me la +presenta a genoux en me disant d'une voix douce des paroles ou je +distinguai je ne sais quelle intention affectueuse et caressante. Je +le laissai me supplier jusqu'au moment ou, vaincu par ses prieres, je +mangeai devant lui. Pendant que je savourais ce mets rafraichissant, +il m'eventait avec une feuille de palmier et me chantait quelque chose +de triste que j'ecoutais avec etonnement. Il revint un peu plus tard +et me joua sur une petite flute de roseau je ne sais quel air plaintif +qui me fit comprendre la pitie que je lui inspirais. Je le laissai +baiser mon front et mes oreilles. Peu a peu, je lui permis de me +laver, de me debarrasser des epines qui me genaient et de s'asseoir +entre mes jambes. Enfin, au bout d'un temps que je ne puis preciser, +je sentis qu'il m'aimait et que je l'aimais aussi. Des lors, je fus +dompte, le passe s'effaca de ma memoire, et je consentis a le suivre +sur le rivage sans songer a m'echapper. + +"Je vecus, je crois, deux ans seul avec lui. Il avait pour moi des +soins si tendres, qu'il remplacait ma mere et que je ne pensai plus +jamais a le quitter. Pourtant je ne lui appartenais pas. La tribu qui +s'etait emparee de moi devait se partager le prix qui serait offert +par les plus riches radjahs de l'Inde des qu'ils seraient informes de +mon existence. On avait donc fait un arrangement pour tirer de moi le +meilleur parti possible. La tribu avait envoye des deputes dans toutes +les cours des deux peninsules pour me vendre au plus offrant, et, en +attendant leur retour, j'etais confie a ce jeune homme, nomme Aor, qui +etait repute le plus habile de tous dans l'art d'apprivoiser et de +soigner les etres de mon espece. Il n'etait pas chasseur, il n'avait +pas aide au meurtre de ma mere. Je pouvais l'aimer sans remords. + +"Bientot je compris la parole humaine, qu'a toute heure il me faisait +entendre. Je ne me rendais pas compte des mots, mais l'inflexion de +chaque syllabe me revelait sa pensee aussi clairement que si j'eusse +appris sa langue. Plus tard, je compris de meme cette musique de la +parole humaine en quelque langue qu'elle arrivat a mon oreille. Quand +c'etait de la musique chantee par la voix ou les instruments, je +comprenais encore mieux. + +"J'arrivai donc a savoir de mon ami que je devais me derober aux +regards des hommes parce que quiconque me verrait serait tente de +m'emmener pour me vendre apres l'avoir tue. Nous habitions alors la +province de Tenasserim, dans la partie la plus deserte des monts +Moghs, en face de l'archipel de Merghi. Nous demeurions caches tout le +jour dans les rochers, et nous ne sortions que la nuit. Aor montait +sur mon cou et me conduisait au bain sans crainte des alligators et +des crocodiles, dont je savais le preserver en enterrant nonchalamment +dans le sable leur tete, qui se brisait sous mon pied. Apres le bain, +nous errions dans les hautes forets, ou je choisissais les branches +dont j'etais friand et ou je cueillais pour Aor des fruits que je lui +passais avec ma trompe. Je faisais aussi ma provision de verdure pour +la journee. J'aimais surtout les ecorces fraiches et j'avais une +adresse merveilleuse pour les detacher de la tige jusqu'au plus petit +brin; mais il me fallait du temps pour depouiller ainsi le bois, et +je m'approvisionnais de branches pour les loisirs de la journee, en +prevision des heures ou je ne dormais pas, heures assez courtes, +je dois le dire; l'elephant livre a lui-meme est noctambule de +preference. + +"Mon existence etait douce et tout absorbee dans le present, je ne me +representais pas l'avenir. Je commencai a reflechir sur moi-meme un +jour que les hommes de la tribu amenerent dans mon parc de bambous une +troupe d'elephants sauvages qu'ils avaient chasses aux flambeaux +avec un grand bruit de tambours et de cymbales pour les forcer a +se refugier dans ce piege. On y avait amene d'avance des elephants +apprivoises qui devaient aider les chasseurs a dompter les captifs, et +qui les aiderent en effet avec une intelligence extraordinaire a lier +les quatre jambes l'une apres l'autre; mais quelques males sauvages, +les solitaires surtout, etaient si furieux, qu'on crut devoir +m'adjoindre aux chasseurs pour en venir a bout. On forca mon cher Aor +a me monter, et il essaya d'obeir, bien qu'avec une vive repugnance. +Je sentis alors le sentiment du juste se reveler a moi, et j'eus +horreur de ce que l'on pretendait me faire faire. Ces elephants +sauvages etaient sinon mes egaux, du moins mes semblables; les +elephants soumis qui aidaient a consommer l'esclavage de leurs freres +me parurent tout a fait inferieurs a eux et a moi. Saisi de mepris et +d'indignation, je m'attaquai a eux seuls et me portai a la defense des +prisonniers si energiquement, que l'on dut renoncer a m'avilir. On me +fit sortir du parc, et mon cher Aor me combla d'eloges et de caresses. + +"--Vous voyez bien, disait-il a ses compagnons, que celui-ci est un +ange et un saint, jamais elephant blanc n'a ete employe aux travaux +grossiers ni aux actes de violence. Il n'est fait ni pour la chasse, +ni pour la guerre, ni pour porter des fardeaux, ni pour servir de +monture dans les voyages. Les rois eux-memes ne se permettent pas de +s'asseoir sur lui, et vous voulez qu'il s'abaisse a vous aider au +domptage? Non, vous ne comprenez pas sa grandeur et vous outragez son +rang! Ce que vous avez tente de faire attirera sur vous la puissance +des mauvais esprits. + +"Et, comme on remontrait a mon ami qu'il avait lui-meme travaille a me +dompter: + +"--Je ne l'ai dompte, repondait-il, qu'avec mes douces paroles et le +son de ma flute. S'il me permet de le monter, c'est qu'il a reconnu en +moi son serviteur fidele, son _mahout_ devoue. Sachez bien que le jour +ou l'on nous separerait, l'un de nous mourrait; et souhaitez que ce +soit moi, car du salut de _la Fleur sacree_ dependent la richesse et +la gloire de votre tribu. + +"_La Fleur sacree_ etait le nom qu'il m'avait donne et que nul +ne songeait a me contester. Les paroles de mon mahout m'avaient +profondement penetre. Je sentis que sans lui on m'eut avili, et je +devins d'autant plus fier et plus independant. Je resolus (et je me +tins parole) de ne jamais agir que par son conseil, et tous deux +d'accord nous eloignames de nous quiconque ne nous traitait pas avec +un profond respect. On lui avait offert de me donner pour societe les +elephants les plus beaux et les mieux dresses. Je refusai absolument +de les admettre aupres de ma personne, et, seul avec Aor, je ne +m'ennuyai jamais. + +"J'avais environ quinze ans, et ma taille depassait deja de beaucoup +celle des elephants adultes de l'Inde, lorsque nos deputes revinrent +annoncant que, le radjah des Birmans ayant fait les plus belles +offres, le marche etait conclu. On avait agi avec prudence. On ne +s'etait adresse a aucun des souverains du royaume de Siam, parce +qu'ils eussent pu me revendiquer comme etant ne sur leurs terres et +ne vouloir rien payer pour m'acquerir. Je fus donc adjuge au roi de +Pagham et conduit de nuit tres-mysterieusement le long des cotes de +Tenasserim jusqu'a Martaban, d'ou, apres avoir traverse les monts +Karens, nous gagnames les rives du beau fleuve Iraouaddy. + +"Il m'en avait coute de quitter ma patrie et mes forets; je n'y eusse +jamais consenti, si Aor ne m'eut dit sur sa flute que la gloire et le +bonheur m'attendaient sur d'autres rivages. Durant la route, je ne +voulus pas le quitter un seul instant. Je lui permettais a peine de +descendre de mon cou, et aux heures du sommeil, pour me preserver +d'une poignante inquietude, il dormait entre mes jambes. J'etais +jaloux, et ne voulais pas qu'il recut d'autre nourriture que celle que +je lui presentais; je choisissais pour lui les meilleurs fruits, et +je lui tendais avec ma trompe le vase que je remplissais moi-meme +de l'eau la plus pure. Je l'eventais avec de larges feuilles; en +traversant les bois et les jungles, j'abattais sans m'arreter les +arbustes epineux qui eussent pu l'atteindre et le dechirer. Je faisais +enfin, mais mieux que tous les autres, tout ce que font les elephants +bien dresses, et je le faisais de ma propre volonte, non d'une maniere +banale, mais pour mon seul ami. + +"Des que nous eumes atteint la frontiere birmane, une deputation du +souverain vint au-devant de moi. Je fus inquiet du ceremonial qui +m'entourait. Je vis que l'on donnait de l'or et des presents aux +chasseurs malais qui m'avaient accompagne et qu'on les congediait. +Allait-on me separer d'Aor? Je montrai une agitation effrayante, et je +menacai les hauts personnages qui approchaient de moi avec respect. +Aor, qui me comprenait, leur expliqua mes craintes, et leur dit que, +separe de lui, je ne consentirais jamais a les suivre. Alors, un des +ministres charges de ma reception, et qui etait reste sous une tente, +ota ses sandales, et vint a moi pour me presenter a genoux une lettre +du roi des Birmans, ecrite en bleu sur une longue feuille de palmier +doree. Il s'appretait a m'en donner lecture lorsque je la pris de ses +mains et la passai a mon mahout pour qu'il me la traduisit. Il n'avait +pas le droit, lui qui appartenait a une caste inferieure, de toucher a +cette feuille sacree. Il me pria de la rendre au seigneur ministre de +Sa Majeste, ce que je fis aussitot pour marquer ma deference et mon +amitie pour Aor. Le ministre reprit la lettre, sur laquelle on deplia +une ombrelle d'or, et il lut: + +"Tres-puissant, tres-aime et tres-venere elephant, du nom de _Fleur +sacree_, daignez venir resider dans la capitale de mon empire, ou un +palais digne de vous est deja prepare. Par la presente lettre royale, +moi, le roi des Birmans, je vous alloue un fief qui vous appartiendra +en propre, un ministre pour vous obeir, une maison de deux cents +personnes, une suite de cinquante elephants, autant de chevaux et de +boeufs que necessitera votre service; six ombrelles d'or, un corps de +musique, et tous les honneurs qui sont dus a l'elephant sacre, joie et +gloire des peuples." + +"On me montra le sceau royal, et, comme je restais impassible et +indifferent, on dut demander a mon mahout si j'acceptais les offres +du souverain. Aor repondit qu'il fallait me promettre de ne jamais me +separer de lui, et le ministre, apres avoir consulte ses collegues, +jura ce que j'exigeais. Alors, je montrai une grande joie en caressant +la lettre royale, l'ombrelle d'or et un peu le visage du ministre, qui +se declara tres-heureux de m'avoir satisfait. + +"Quoique tres-fatigue d'un long voyage, je temoignai que je voulais me +mettre en marche pour voir ma nouvelle residence et faire connaissance +avec mon collegue et mon egal, le roi de Birmanie. Ce fut une marche +triomphale tout le long du fleuve que nous remontions. Ce fleuve +Iraouaddy etait d'une beaute sans egale. Il coulait, tantot +nonchalant, tantot rapide, entre des rochers couverts d'une vegetation +toute nouvelle pour moi, car nous nous avancions vers le nord, et +l'air etait plus frais, sinon plus pur que celui de mon pays. Tout +etait different. Ce n'etait plus le silence et la majeste du desert. +C'etait un monde de luxe et de fetes; partout sur le fleuve des +barques a la poupe elevee en forme de croissant, garnies de banderoles +de soie lamee d'or, suivies de barques de pecheurs ornees de feuillage +et de fleurs. Sur le rivage, des populations riches sortaient de leurs +habitations elegantes pour venir s'agenouiller sur mon passage et +m'offrir des parfums. Des bandes de musiciens et de pretres accourus +de toutes les pagodes melaient leurs chants aux sons de l'orchestre +qui me precedait. + +"Nous avancions a tres-petites journees dans la crainte de me +fatiguer, et deux ou trois fois par jour on s'arretait pour mon bain. +Le fleuve n'etait pas toujours gueable sur les rives. Aor me laissait +sonder avec ma trompe. Je ne voulais me risquer que sur le sable le +plus fin et dans l'eau la plus pure. Une fois sur de mon point de +depart, je m'elancais dans le courant, si rapide et si profond qu'il +put etre, portant toujours sur mon cou le confiant Aor, qui prenait +autant de plaisir que moi a cet exercice et qui, aux endroits +difficiles et dangereux, ranimait mon ardeur et ma force en jouant sur +sa flute un chant de notre pays, tandis que mon cortege et la foule +pressee sur les deux rives exprimaient leur anxiete ou leur admiration +par des cris, des prosternations et des invocations de bras tendus +vers moi. Les ministres, inquiets de l'audace d'Aor, deliberaient +entre eux s'ils ne devaient pas m'interdire d'exposer ainsi ma vie +precieuse au salut de l'empire; mais Aor jouant toujours de la flute +sur ma tete au ras du flot et ma trompe relevee comme le cou d'un +paon gigantesque temoignaient de notre securite. Quand nous revenions +lentement et paisiblement au rivage, tous accouraient vers moi avec +des genuflexions ou des cris de triomphe, et mon orchestre dechirait +les airs de ses fanfares eclatantes. Cet orchestre ne me plut pas le +premier jour. Il se composait de trompettes au son aigu, de trompes +enormes, de gongs effroyables, de castagnettes de bambou et de +tambours portes par des elephants de service. Ces tambours etaient +formes d'une cage ronde richement travaillee au centre de laquelle un +homme accroupi sur ses jambes croisees frappait tour a tour avec deux +baguettes sur une gamme de cymbales sonores. Une autre cage, semblable +exterieurement, etait munie de timbales de divers metaux, et le +musicien, egalement assis au centre et porte par un elephant, en +tirait de puissants accords. Ce grand bruit d'instruments terribles +choqua d'abord mon oreille delicate. Je m'y habituai pourtant, et je +pris plaisir aux etranges harmonies qui proclamaient ma gloire aux +quatre vents du ciel. Mais je preferai toujours la musique de +salon, la douce harpe birmane, gracieuse imitation des jonques de +l'Iraouaddy, le _caiman_, harmonica aux touches d'acier, dont les sons +ont une purete angelique, et par-dessus tout la suave melodie que me +faisait entendre Aor sur sa flute de roseau. + +"Un jour qu'il jouait sur un certain rhythme saccade, au milieu du +fleuve, nous fumes entoures d'une foule innombrable de gros poissons +dores a la maniere des pagodes qui dressaient leur tete hors de l'eau +comme pour nous implorer. Aor leur jeta un peu de riz dont il avait +toujours un petit sac dans sa ceinture. Ils manifesterent une grand +joie et nous accompagnerent jusqu'au rivage, et, comme la foule se +recriait, je pris delicatement un de ces poissons et le presentai +au premier ministre, qui le baisa et ordonna que sa dorure fut vite +rehaussee d'une nouvelle couche; apres quoi, on le remit dans l'eau +avec respect. J'appris ainsi que c'etaient les poissons sacres de +l'Iraouaddy, qui resident en un seul point du fleuve et qui viennent +a l'appel de la voix humaine, n'ayant jamais eu rien a redouter de +l'homme. + +"Nous arrivames enfin a Pagham, une ville de quatre a cinq lieues +d'etendue le long du fleuve. Le spectacle que presentait cette vallee +de palais, de temples, de pagodes, de villas et de jardins me causa un +tel etonnement, que je m'arretai comme pour demander a mon mahout +si ce n'etait pas un reve. Il n'etait pas moins ebloui que moi, et, +posant ses mains sur mon front que ses caresses petrissaient sans +cesse: + +"--Voila ton empire, me dit-il. Oublie les forets et les jungles, te +voici dans un monde d'or et de pierreries! + +"C'etait alors un monde enchante en effet. Tout etait ruisselant d'or +et d'argent, de la base au faite des mille temples et pagodes qui +remplissaient l'espace et se perdaient dans les splendeurs de +l'horizon. Le bouddhisme ayant respecte les monuments de l'ancien +culte, la diversite etait infinie. C'etaient des masses imposantes, +les unes trapues, les autres elevees comme des montagnes a pic, des +coupoles immenses en forme de cloches, des chapelles surmontees d'un +oeuf monstrueux, blanc comme la neige, enchasse, dans une base doree, +des toits longs superposes sur des piliers a jour autour desquels +se tordaient des dragons etincelants, dont les ecailles de verre de +toutes couleurs semblaient faites de pierres precieuses; des pyramides +formees d'autres toits laques d'or vert, bleu, rouge, etages en +diminuant jusqu'au faite, d'ou s'elancait une fleche d'or immense +terminee par un bouton de cristal, qui resplendissait comme un diamant +monstre aux feux du soleil. Plusieurs de ces edifices eleves sur le +flanc du ravin avaient des perrons de trois et quatre cents marches +avec des terrassements d'une blancheur eclatante qui semblaient +tailles dans un seul bloc du plus beau marbre. C'etaient des +revetements de collines entieres faites d'un ciment de corail blanc et +de nacre piles. Aux flancs de certains edifices, sur les faitieres, +a tous les angles des toits, des monstres fantastiques en bois de +santal, tout bossues d'or et d'email, semblaient s'elancer dans le +vide ou vouloir mordre le ciel. Ailleurs, des edifices de bambous, +tout a jour et d'un travail exquis. C'etait un entassement de +richesses folles, de caprices deregles; la morne splendeur des grands +monasteres noirs, d'un style antique et farouche, faisait ressortir +l'eclat scintillant des constructions modernes. Aujourd'hui, ces +magnificences inouies ne sont plus; alors, c'etait un reve d'or, une +fable des contes orientaux realisee par l'industrie humaine. + +"Aux portes de la ville, nous fumes recus par le roi et toute la cour. +Le monarque descendit de cheval et vint me saluer, puis on me fit +entrer dans un edifice ou l'on proceda a ma toilette de ceremonie, que +le roi avait apportee dans un grand coffre de bois de cedre incruste +d'ivoire, porte par le plus beau et le plus pare de ses elephants; +mais comme j'eclipsai ce luxueux subalterne quand je parus dans mon +costume d'apparat! Aor commenca par me laver et me parfumer avec grand +soin, puis on me revetit de longues bandes ecarlates, tissees d'or et +de soie, qui se drapaient avec art autour de moi sans cacher la beaute +de mes formes et la blancheur sacree de mon pelage. On mit sur ma +tete une tiare en drap ecarlate ruisselante de gros diamants et de +merveilleux rubis, on ceignit mon front des neuf cercles de pierres +precieuses, ornement consacre qui conjure l'influence des mauvais +esprits. Entre mes yeux brillait un croissant de pierreries et une +plaque d'or ou se lisaient tous mes titres. Des glands d'argent du +plus beau travail furent suspendus a mes oreilles, des anneaux d'or +et d'emeraudes, saphirs et diamants, furent passes dans mes defenses, +dont la blancheur et le brillant attestaient ma jeunesse et ma purete. +Deux larges boucliers d'or massif couvrirent mes epaules, enfin un +coussin de pourpre fut place sur mon cou, et je vis avec joie que +mon cher Aor avait un sarong de soie blanche brochee d'argent, +des bracelets de bras et de jambes en or fin et un leger chale du +cachemire blanc le plus moelleux roule autour de la tete. Lui aussi +etait lave et parfume. Ses formes etaient plus fines et mieux modelees +que celles des Birmans, son teint etait plus sombre, ses yeux plus +beaux. Il etait jeune encore, et, quand je le vis recevoir pour me +conduire une baguette toute incrustee de perles fines et toute cerclee +de rubis, je fus fier de lui et l'enlacai avec amour. On voulut +lui presenter la legere echelle de bambou qui sert a escalader les +montures de mon espece et qu'on leur attache ensuite au flanc pour +etre a meme d'en descendre a volonte. Je repoussai cet embleme de +servitude, je me couchai et j'etendis ma tete de maniere que mon ami +put s'y asseoir sans rien deranger a ma parure, puis je me relevai si +fier et si imposant, que le roi lui-meme fut frappe de ma dignite, et +declara que jamais elephant sacre si noble et si beau n'avait atteste +et assure la prosperite de son empire. + +"Notre defile jusqu'a mon palais dura plus de trois heures; le sol +etait jonche de verdure et de fleurs. De dix pas en dix pas, des +cassolettes placees sur mon passage repandaient de suaves parfums, +l'orchestre du roi jouait en meme temps que le mien, des troupes de +bayaderes admirables me precedaient en dansant. De chaque rue qui +s'ouvrait sur la rue principale debouchaient des corteges nouveaux +composes de tous les grands de la ville et du pays, qui m'apportaient +de nouveaux presents et me suivaient sur deux files. L'air charge de +parfums a la fumee bleue retentissait de fanfares qui eussent couvert +le bruit du tonnerre. C'etait le rugissement d'une tempete au milieu +d'un epanouissement de delices. Toutes les maisons etaient pavoisees +de riches tapis et d'etoffes merveilleuses. Beaucoup etaient reliees +par de legers arcs de triomphe, ouvrages en rotin improvises et +pavoises aussi avec une rare elegance. Du haut de ces portes a jour, +des mains invisibles faisaient pleuvoir sur moi une neige odorante de +fleurs de jasmin et d'oranger. + +"On s'arreta sur une grande place palissadee en arene pour me faire +assister aux jeux et aux danses. Je pris plaisir a tout ce qui etait +agreable et fastueux; mais j'eus horreur des combats d'animaux, et, +en voyant deux elephants, rendus furieux par une nourriture et un +entrainement particuliers, tordre avec rage leurs trompes enlacees et +se dechirer avec leurs defenses, je quittai la place d'honneur +que j'occupais et m'elancai au milieu de l'arene pour separer les +combattants. Aor n'avait pas eu le temps de me retenir, et des cris +de desespoir s'eleverent de toutes parts. On craignait que les +adversaires ne fondissent sur moi; mais a peine me virent-il +pres d'eux, que leur rage tomba comme par enchantement et qu'ils +s'enfuirent eperdus et humilies. Aor, qui m'avait lestement rejoint, +declara que je ne pouvais supporter la vue du sang et que d'ailleurs, +apres un voyage de plus de cinq cents lieues, j'avais absolument +besoin de repos. Le peuple fut tres emu de ma conduite, et les sages +du pays se prononcerent pour moi, affirmant que le Bouddha condamnait +les jeux sanglants et les combats d'animaux. J'avais donc exprime +sa volonte, et on renonca pour plusieurs annees a ces cruels +divertissements. + +"On me conduisit a mon palais, situe au dela de la ville, dans un +ravin delicieux au bord du fleuve. Ce palais etait aussi grand et +aussi riche que celui du roi. Outre le fleuve, j'avais dans mon jardin +un vaste bassin d'eau courante pour mes ablutions de chaque instant. +J'etais fatigue. Je me plongeai dans le bain et me retirai dans la +salle qui devait me servir de chambre a coucher, ou je restai seul +avec Aor, apres avoir temoigne que j'avais assez de musique et ne +voulais d'autre societe que celle de mon ami. + +"Cette salle de repos etait une coupole imposante, soutenue par une +double colonnade de marbre rose. Des etoffes du plus grand prix +fermaient les issues et retombaient en gros plis sur le parquet de +mosaique. Mon lit etait un amas odorant de bois de santal reduit en +fine poussiere. Mon auge etait une vasque d'argent massif ou quatre +personnes se fussent baignees a l'aise. Mon ratelier etait une etagere +de laque doree couverte des fruits les plus succulents. Au milieu de +la salle, un vase colossal en porcelaine du Japon laissait retomber +en cascade un courant d'eau pure qui se perdait dans une corbeille de +lotus. Sur le bord de la vasque de jade, des oiseaux d'or et d'argent +emailles de mille couleurs chatoyantes semblaient se pencher pour +boire. Des guirlandes de spathes, de pandanus odorant se balancaient +au-dessus de ma tete. Un immense eventail, le _pendjab_ des palais de +l'Inde, mis en mouvement par des mains invisibles, m'envoyait un air +frais sans cesse renouvele du haut de la coupole. + +A mon reveil, on fit entrer divers animaux apprivoises, de petits +singes, des ecureuils, des cigognes, des phenicopteres, des colombes, +des cerfs et des biches de cette jolie espece qui n'a pas plus d'une +coudee de haut. Je m'amusai un instant de cette societe enjouee; mais +je preferais la fraicheur et la proprete immaculee de mon appartement +a toutes ces visites, et je fis connaitre que la societe des hommes +convenait mieux a la gravite de mon caractere. + +"Je vecus ainsi de longues annees dans la splendeur et les delices +avec mon cher Aor; nous etions de toutes les ceremonies et de toutes +les fetes, nous recevions la visite des ambassadeurs etrangers. Nul +sujet n'approchait de moi que les pieds nus et le front dans la +poussiere. J'etais comble de presents, et mon palais etait un des plus +riches musees de l'Asie. Les pretres les plus savants venaient me voir +et converser avec moi, car ils trouvaient ma vaste intelligence a la +hauteur de leurs plus beaux preceptes, et pretendaient lire dans ma +pensee a travers mon large front toujours empreint d'une serenite +sublime. Aucun temple ne m'etait ferme, et j'aimais a penetrer dans +ces hautes et sombres chapelles ou la figure colossale de Gautama, +ruisselante d'or, se dressait comme un soleil au fond des niches +eclairees d'en haut. Je croyais revoir le soleil de mon desert et +je m'agenouillais devant lui, donnant ainsi l'exemple aux croyants, +edifies de ma piete. Je savais meme presenter des offrandes a +l'idole veneree, et balancer devant elle l'encensoir d'or. Le roi me +cherissait et veillait avec soin a ce que ma maison fut toujours tenue +sur le meme pied que la sienne. + +"Mais aucun bonheur terrestre ne peut durer. Ce digne souverain +s'engagea dans une guerre funeste contre un Etat voisin. Il fut vaincu +et detrone. L'usurpateur le relegua dans l'exil et ne lui permit pas +de m'emmener. Il me garda comme un signe de sa puissance et un gage de +son alliance avec le Bouddha; mais il n'avait pour moi ni amitie ni +veneration, et mon service fut bientot neglige. Aor s'en affecta et +s'en plaignit. Les serviteurs du nouveau prince le prirent en haine +et resolurent de se defaire de lui. Un soir, comme nous dormions +ensemble, ils penetrerent sans bruit chez moi et le frapperent d'un +poignard. Eveille par ses cris, je fondis sur les assassins, qui +prirent la fuite. Mon pauvre Aor etait evanoui, son sarong etait +tache de sang. Je pris dans le bassin d'argent toute l'eau dont je +l'aspergeai sans pouvoir le ranimer. Alors, je me souvins du medecin +qui etait toujours de service dans la piece voisine, j'allai +l'eveiller et je l'amenai aupres d'Aor. Mon ami fut bien soigne et +revint a la vie; mais il resta longtemps affaibli par la perte de son +sang, et je ne voulus plus sortir ni me baigner sans lui. La douleur +m'accablait, je refusais de manger; toujours couche pres de lui, je +versais des larmes et lui parlais avec mes yeux et mes oreilles pour +le supplier de guerir. + +"On ne rechercha pas les assassins; on pretendit que j'avais blesse +Aor par megarde avec une de mes defenses, et on parla de me les scier. +Aor s'indigna et jura qu'il avait ete frappe avec un stylet. Le +medecin, qui savait bien a quoi s'en tenir, n'osa pas affirmer la +verite. Il conseilla meme a mon ami de se taire, s'il ne voulait hater +le triomphe des ennemis qui avaient jure sa perte. + +"Alors, un profond chagrin s'empara de moi, et la vie civilisee a +laquelle on m'avait initie me parut la plus amere des servitudes. Mon +bonheur dependait du caprice d'un prince qui ne savait ou ne voulait +pas proteger les jours de mon meilleur ami. Je pris en degout les +honneurs hypocrites qui m'etaient encore rendus pour la forme, je +recus les visites officielles avec humeur, je chassai les bayaderes et +les musiciens qui troublaient le faible et penible sommeil de mon ami. +Je me privai le plus possible de dormir pour veiller sur lui. + +"J'avais le pressentiment d'un nouveau malheur, et dans cette +surexcitation du sentiment je subis un phenomene douloureux, celui de +retrouver la memoire de mes jeunes annees. Je revis dans mes reves +troubles l'image longtemps effacee de ma mere assassinee en me +couvrant de son corps perce de fleches. Je revis aussi mon desert, mes +arbres splendides, mon fleuve Tenasserim, ma montagne d'Ophir, et ma +vaste mer etincelante a l'horizon. La nostalgie s'empara de moi et une +idee fixe, l'idee de fuir, domina imperieusement mes reveries. Mais je +voulais fuir avec Aor, et le pauvre Aor, couche sur le flanc, pouvait +a peine se soulever pour baiser mon front penche vers lui. + +"Une nuit, malade moi-meme, epuise de veilles et succombant a la +fatigue, je dormis profondement durant quelques heures. A mon reveil, +je ne vis plus Aor sur sa couche et je l'appelai en vain. Eperdu, je +sortis dans le jardin, je cherchai au bord de l'etang. Mon odorat +me fit savoir qu'Aor n'etait point la et qu'il n'y etait pas venu +recemment. Grace a la negligence qui avait gagne mes serviteurs, je +pus ouvrir moi-meme les portes de l'enclos et sortir des palissades. +Alors, je sentis le voisinage de mon ami et m'elancai dans un bois de +tamarins qui tapissait la colline. A une courte distance, j'entendis +un cri plaintif et je me precipitai dans un fourre ou je vis Aor lie a +un arbre et entoure de scelerats prets a le frapper. D'un bond, je +les renversai tous, je les foulai aux pieds sans pitie. Je rompis les +liens qui retenaient Aor, je le saisis delicatement, je l'aidai a se +placer sur mon cou, et, prenant l'allure rapide et silencieuse de +l'elephant en fuite, je m'enfoncai au hasard dans les forets. + +"A cette epoque, la partie de l'Inde ou nous nous trouvions offrait le +contraste heurte des civilisations luxueuses a deux pas des deserts +inexplorables. J'eus donc bientot gagne les solitudes sauvages des +monts Karens, et, quand, a bout de forces, je me couchai sur les bords +d'un fleuve plus direct et plus rapide que l'Iraouaddy, nous etions +deja a trente lieues de la ville birmane. Aor me dit: + +--Ou allons-nous? Ah! je le vois dans tes regards, tu veux retourner +dans nos montagnes; mais tu crois y etre deja, et tu t'abuses. Nous +en sommes bien loin, et nous ne pourrons jamais y arriver sans etre +decouverts et repris. D'ailleurs, quand nous echapperions aux hommes, +nous ne pourrions aller loin sans que, malade comme je suis, je meure, +et alors comment te dirigeras-tu sans moi dans cette route lointaine? +Laisse-moi ici, car c'est a moi seul qu'on en veut, et retourne a +Pagham, ou personne n'osera te menacer. + +"Je lui temoignai que je ne voulais ni le quitter ni retourner chez +les Birmans; que, s'il mourait, je mourrais aussi; qu'avec de la +patience et du courage, nous pouvions redevenir heureux. + +"Il se rendit, et, apres avoir pris du repos, nous nous remimes en +route. Au bout de quelques jours de voyage, nous avions recouvre tous +deux la sante, l'espoir et la force. L'air libre de la solitude, +l'austere parfum des forets, la saine chaleur des rochers, nous +guerissaient mieux que toutes les douceurs du faste et tous les +remedes des medecins. Cependant, Aor etait parfois effraye de la +tache que je lui imposais. Enlever un elephant sacre, c'etait, en cas +d'insucces, se devouer aux plus atroces supplices. Il me disait ses +craintes sur une flute de roseau qu'il s'etait faite et dont il jouait +mieux que jamais. J'etais arrive a un exercice de la pensee presque +egal a celui de l'homme; je lui fis comprendre ce qu'il fallait faire, +en me couvrant d'une vase noire qui s'etalait au bord du fleuve et +dont je m'aspergeais avec adresse. Frappe de ma penetration, il +recueillit divers sucs de plantes dont il connaissait bien les +proprietes. Il en fit une teinture qui me rendit, sauf la taille, +entierement semblable aux elephants vulgaires. Je lui indiquai que +cela ne suffisait pas et qu'il fallait, pour me rendre meconnaissable, +scier mes defenses. Il ne s'y resigna pas. J'etais a ma sixieme +dentition, et il craignait que mes crochets ne pussent repousser. Il +jugea que j'etais suffisamment deguise, et nous nous remimes en route. + +"Quelque peu frequente que fut ce chemin de montagnes, ce fut miracle +que d'echapper aux dangers de notre entreprise. Jamais nous n'y +fussions parvenus l'un sans l'autre; mais, dans l'union intime de +l'intelligence humaine avec une grande force animale, une puissance +exceptionnelle s'improvise. Si les hommes avaient su s'identifier aux +animaux assez completement pour les amener a s'identifier a eux, +ils n'auraient pas trouve en eux des esclaves parfois rebelles +et dangereux, souvent surmenes et insuffisants. Ils auraient eu +d'admirables amis et ils eussent resolu le probleme de la force +consciente sans avoir recours aux forces aveugles de la machine, +animal plus redoutable et plus feroce que les betes du desert. + +"A force de prudence et de perseverance, quelquefois harceles par des +bandits que je sus mettre en fuite et dont je ne craignais ni les +lances ni les fleches, revetu que j'etais d'une legere armure en +ecailles de bois de fer qu'Aor avait su me fabriquer, nous parvinmes +au fleuve Tenasserim. Notre direction n'avait pas ete difficile a +suivre. Outre que nous nous rappelions tres-bien l'un et l'autre +ce voyage que nous avions deja fait, la construction geologique +de l'Indo-Chine est tres-simple. Les longues aretes de montagnes, +separees par des vallees profondes et de larges fleuves, se ramifient +mediocrement et s'inclinent sans point d'arret sensible jusqu'a la +mer. Les monts Karens se relient aux monts Moghs en ligne presque +droite. Nous fimes tres-rarement fausse route, et nos erreurs furent +rapidement rectifiees. Je dois dire que, de nous deux, j'etais +toujours le plus prompt a retrouver la vraie direction. + +"Nous n'approchames de nos anciennes demeures qu'avec circonspection. +Il nous fallait vivre seuls et en liberte complete. Nous fumes servis +a souhait. La tribu, enrichie par la vente de ma personne a l'ancien +roi des Birmans, avait quitte ses villages de roseaux, et nos forets, +depeuplees d'animaux a la suite d'une terrible secheresse, avaient ete +abandonnees par les chasseurs. Nous pumes y faire un etablissement +plus libre et plus sur encore que par le passe. Aor ne possedait +absolument rien et ne regrettait rien de notre splendeur evanouie. +Sans amis, sans famille, il ne connaissait et n'aimait plus que moi +sur la terre. Je n'avais jamais aime que ma mere et lui. Une si longue +intimite avait detruit entre nous l'obstacle apporte par la nature a +notre assimilation. Nous conversions ensemble comme deux etres de +meme espece. Ma pantomime etait devenue si reflechie, si sobre, si +expressive, qu'il lisait dans ma pensee comme moi dans la sienne. Il +n'avait meme plus besoin de me parler. Je le sentais triste ou gai +selon le mode et les inflexions de sa flute, et, notre destinee etant +commune, je me reportais avec lui dans les souvenirs du passe, ou je +me plongeais dans la beate extase du present. + +"Nous passames de longues annees dans les delices de la delivrance. +Aor etait devenu bouddhiste fervent en Birmanie et ne vivait plus que +de vegetaux. Notre subsistance etait assuree, et nous ne connaissions +plus ni la souffrance ni la maladie. + +"Mais le temps marchait, et Aor etait devenu vieux. J'avais vu ses +cheveux blanchir et ses forces decroitre. Il me fit comprendre les +effets de l'age et m'annonca qu'il mourrait bientot. Je prolongeai sa +vie en lui epargnant toute fatigue et tout soin. Un moment vint ou il +ne put pourvoir a ses besoins, je lui apportais sa nourriture et je +construisais ses abris. Il perdit la chaleur du sang, et, pour se +rechauffer, il ne quittait plus le contact de mon corps. Un jour, +il me pria de lui creuser une fosse parce qu'il se sentait mourir. +J'obeis, il s'y coucha sur un lit d'herbages, enlaca ses bras autour +de ma trompe et me dit adieu. Puis ses bras retomberent, il resta +immobile, et son corps se raidit. + +"Il n'etait plus. Je recouvris la fosse comme il me l'avait commande, +et je me couchai dessus. Avais-je bien compris la mort? Je le pense, +et pourtant je ne me demandai pas si la longevite de ma race me +condamnait a lui survivre beaucoup. Je ne pris pas la resolution de +mourir aussi. Je pleurai et j'oubliai de manger. Quand la nuit fut +passee, je n'eus aucune idee d'aller au bain ni de me mouvoir. Je +restai plonge dans un accablement absolu. La nuit suivante me trouva +inerte et indifferent. Le soleil revint encore une fois et me trouva +mort. + +"L'ame fidele et genereuse d'Aor avait-elle passe en moi? Peut-etre. +J'ai appris dans d'autres existences qu'apres ma disparition l'empire +birman avait eprouve de grands revers. La royale ville de Pagham fut +abandonnee par le conseil des pretres de Gautama. Le Bouddha etait +irrite du peu de soin qu'on avait eu de moi, ma fuite temoignait +de son mecontentement. Les riches emporterent leurs tresors et se +batirent de nouveaux palais sur le territoire d'Ava; plus tard, ils +abandonnerent encore cette ville somptueuse pour Amarapoura. Les +pauvres emporterent a dos de chameau leurs maisons de rotin pour +suivre les maitres du pays loin de la cite maudite. Pagham avait ete +le sejour et l'orgueil de quarante-cinq rois consecutifs, je l'avais +condamnee en la quittant, elle n'est plus aujourd'hui qu'un grandiose +amas de ruines. + +--Votre histoire m'a amusee, dit alors a sir William la petite fille +qui lui avait deja parle; mais a present, puisque nous avons tous ete +des betes avant d'etre des personnes, je voudrais savoir ce que nous +serons plus tard, car enfin tout ce que l'on raconte aux enfants doit +avoir une moralite a la fin, et je ne vois pas venir la votre. + +--Ma soeur a raison, dit un jeune homme qui avait ecoute sir William +avec interet. Si c'est une recompense d'etre homme apres avoir ete +chien honnete ou elephant vertueux, l'homme honnete et vertueux doit +avoir aussi la sienne en ce monde. + +--Sans aucun doute, repondit sir William. La personnalite humaine +n'est pas le dernier mot de la creation sur notre planete. Les savants +les plus modernes sont convaincus que l'intelligence progresse +d'elle-meme par la loi qui regit la matiere. Je n'ai pas besoin +d'entrer dans cet ordre d'idees pour vous dire qu'esprit et matiere +progressent de compagnie. Ce qu'il y a de certain pour moi, c'est que +tout etre aspire a se perfectionner et que, de tous les etres, l'homme +est le plus jaloux de s'elever au-dessus de lui-meme. Il y est +merveilleusement aide par l'etendue de son intelligence et par +l'ardeur de son sentiment. Il sent qu'il est un produit encore +tres-incomplet de la nature et qu'une race plus parfaite doit lui +succeder par voie ininterrompue de son propre developpement. + +--Je ne comprends pas bien, reprit la petite fille; deviendrons-nous +des anges avec des ailes et des robes d'or? + +--Parfaitement, repondit sir William. Les robes d'or sont des emblemes +de richesse et de purete; nous deviendrons tous riches et purs; les +ailes, nous saurons les trouver: la science nous les donnera pour +traverser les airs, comme elle nous a donne les nageoires pour +traverser les mers. + +--Oh! nous voila retombes dans les machines que vous maudissiez tout a +l'heure. + +--Les machines feront leur temps comme nous ferons le notre, repartit +sir William, l'animalite fera le sien et progressera en meme temps +que nous. Qui vous dit qu'une race d'aigles aussi puissants que +les ballons et aussi dociles que les chevaux ne surgira pas pour +s'associer aux voyages aeriens de l'homme futur? Est-ce une simple +fantaisie poetique que ces dieux de l'antiquite portes ou traines par +des lions, des dauphins ou des colombes? N'est-ce pas plutot une +sorte de vue prophetique de la domestication de toutes les creatures +associees a l'homme divinise de l'avenir? Oui, l'homme doit des ce +monde devenir ange, si par ange vous entendez un type d'intelligence +et de grandeur morale superieur au notre. Il ne faut pas un miracle +paien, il ne faut qu'un miracle naturel, comme ceux qui se sont deja +tant de fois accomplis sur la terre, pour que l'homme voie changer ses +besoins et ses organes en vue d'un milieu nouveau. J'ai vu des races +entieres s'abstenir de manger la chair des animaux, un grand progres +de la race entiere sera de devenir frugivore, et les carnassiers +disparaitront. Alors fleurira la grande association universelle, +l'enfant jouera avec le tigre comme le jeune Bacchus, l'elephant sera +l'ami de l'homme, les oiseaux de haut vol conduiront dans les airs nos +chars ovoides, la baleine transportera nos messages. Que sais-je! tout +devient possible sur notre planete des que nous supprimons le carnage +et la guerre. Toutes les forces intelligentes de la nature, au lieu +de s'entre-devorer, s'organisent fraternellement pour soumettre et +feconder la matiere inorganique... Mais j'ai tort de vous esquisser +ces merveilles; vous etes plus a meme que moi, jeunes esprits qui +m'interrogez, d'en evoquer les riantes et sublimes images. Il suffit +que, du monde reel, je vous aie lances dans le monde du reve. Revez, +imaginez, faites du merveilleux, vous ne risquez pas d'aller trop +loin, car l'avenir du monde ideal auquel nous devons croire depassera +encore de beaucoup les aspirations de nos ames timides et incompletes. + + + + +L'ORGUE DU TITAN + + +Un soir, l'improvisation musicale du vieux et illustre maitre Angelin +nous passionnait comme de coutume, lorsqu'une corde de piano vint a se +briser avec une vibration insignifiante pour nous, mais qui produisit +sur les nerfs surexcites de l'artiste l'effet d'un coup de foudre. +Il recula brusquement sa chaise, frotta ses mains, comme si, chose +impossible, la corde les eut cinglees, et laissa echapper ces etranges +paroles: + +--Diable de titan, va! + +Sa modestie bien connue ne nous permettait pas de penser qu'il se +comparat a un titan. Son emotion nous parut extraordinaire. Il nous +dit que ce serait trop long a expliquer. + +--Ceci m'arrive quelquefois, nous dit-il, quand je joue le motif sur +lequel je viens d'improviser. Un bruit imprevu me trouble et il me +semble que mes mains s'allongent. C'est une sensation douloureuse +et qui me reporte a un moment tragique et pourtant heureux dans mon +existence. + +Presse de s'expliquer, il ceda et nous raconta ce qui suit: + + * * * * * + +Vous savez que je suis de l'Auvergne, ne dans une tres-pauvre +condition et que je n'ai pas connu mes parents. Je fus eleve par la +charite publique et recueilli par M. Jansire, que l'on appelait par +abreviation maitre Jean, professeur de musique et organiste de la +cathedrale de Clermont. J'etais son eleve en qualite d'enfant de +choeur. En outre, il pretendait m'enseigner le solfege et le clavecin. + +C'etait un homme terriblement bizarre que maitre Jean, un veritable +type de musicien classique, avec toutes les excentricites que l'on +nous attribue, que quelques-uns de nous affectent encore, et qui, chez +lui, etaient parfaitement naives, par consequent redoutables. + +Il n'etait pas sans talent, bien que ce talent fut tres au-dessous de +l'importance qu'il lui attribuait. Il etait bon musicien, avait des +lecons en ville et m'en donnait a moi-meme a ses moments perdus, car +j'etais plutot son domestique que son eleve et je faisais mugir les +soufflets de l'orgue plus souvent que je n'en essayais les touches. + +Ce delaissement ne m'empechait pas d'aimer la musique et d'en rever +sans cesse; a tous autres egards, j'etais un veritable idiot, comme +vous allez voir. + +Nous allions quelquefois a la campagne, soit pour rendre visite a des +amis du maitre, soit pour reparer les epinettes et clavecins de sa +clientele; car, en ce temps-la,--je vous parle du commencement du +siecle,--il y avait fort peu de pianos dans nos provinces, et le +professeur organiste ne dedaignait pas les petits profits du luthier +et de l'accordeur. + +Un jour, maitre Jean me dit: + +--Petit, vous vous leverez demain avec le jour. Vous ferez manger +l'avoine a Bibi, vous lui mettrez la selle et le portemanteau et vous +viendrez avec moi. Emportez vos souliers neufs et votre habit vert +billard. Nous allons passer deux jours de vacances chez mon frere le +cure de Chanturgue. + +Bibi etait un petit cheval maigre, mais vigoureux, qui avait +l'habitude de porter maitre Jean avec moi en croupe. + +Le cure de Chanturgue etait un bon vivant et un excellent homme que +j'avais vu quelquefois chez son frere. Quant a Chanturgue, c'etait une +paroisse eparpillee dans les montagnes et dont je n'avais non plus +d'idee que si l'on m'eut parle de quelque tribu perdue dans les +deserts du nouveau monde. + +Il fallait etre ponctuel avec maitre Jean. A trois heures du matin +j'etais debout; a quatre, nous etions sur la route des montagnes; a +midi, nous prenions quelque repos et nous dejeunions dans une petite +maison d'auberge bien noire et bien froide, situee a la limite d'un +desert de bruyeres et de laves; a trois heures, nous repartions a +travers ce desert. + +La route etait si ennuyeuse, que je m'endormis a plusieurs reprises. +J'avais etudie tres-consciencieusement la maniere de dormir en croupe +sans que le maitre s'en apercut. Bibi ne portait pas seulement l'homme +et l'enfant, il avait encore a l'arriere-train, presque sur la queue, +un portemanteau etroit, assez eleve, une sorte de petite caisse en +cuir ou ballottaient pele-mele les outils de maitre Jean et ses nippes +de rechange. C'est sur ce portemanteau que je me calais, de maniere +qu'il ne sentit pas sur son dos l'alourdissement de ma personne et +sur son epaule le balancement de ma tete. Il avait beau consulter le +profil que nos ombres dessinaient sur les endroits aplanis du chemin +ou sur les talus de rochers; j'avais etudie cela aussi, et j'avais, +une fois pour toutes, adopte une pose en raccourci, dont il ne pouvait +saisir nettement l'intention. Quelquefois pourtant, il soupconnait +quelque chose et m'allongeait sur les jambes un coup de sa cravache a +pomme d'argent, en disant: + +--Attention, petit! on ne dort pas dans la montagne! + +Comme nous traversions un pays plat et que les precipices etaient +encore loin, je crois que ce jour-la il dormit pour son compte. Je +m'eveillai dans un lieu qui me parut sinistre. C'etait encore un sol +plat couvert de bruyeres et de buissons de sorbiers nains. De sombres +collines tapissees de petits sapins s'elevaient sur ma droite et +fuyaient derriere moi; a mes pieds, un petit lac, rond comme un verre +de lunette,--c'est vous dire que c'etait un ancien cratere,--refletait +un ciel bas et nuageux. L'eau, d'un gris bleuatre, a pales reflets +metalliques, ressemblait a du plomb en fusion. Les berges unies de +cet etang circulaire cachaient pourtant l'horizon, d'ou l'on pouvait +conclure que nous etions sur un plan tres-eleve; mais je ne m'en +rendis point compte et j'eus une sorte d'etonnement craintif en voyant +les nuages ramper si pres de nos tetes, que, selon moi, le ciel +menacait de nous ecraser. + +Maitre Jean ne fit nulle attention a ma melancolie. + +--Laisse brouter Bibi, me dit-il en mettant pied a terre; il a besoin +de souffler. Je ne suis pas sur d'avoir suivi le bon chemin, je vais +voir. + +Il s'eloigna et disparut dans les buissons; Bibi se mit a brouter les +fines herbes et les jolis oeillets sauvages qui foisonnaient avec +mille autres fleurs dans ce paturage inculte. Moi, j'essayai de me +rechauffer en battant la semelle. Bien que nous fussions en plein ete, +l'air etait glace. Il me sembla que les recherches du maitre duraient +un siecle. Ce lieu desert devait servir de refuge a des bandes de +loups, et, malgre sa maigreur, Bibi eut fort bien pu les tenter. +J'etais en ce temps-la plus maigre encore que lui; je ne me sentis +pourtant pas rassure pour moi-meme. Je trouvais le pays affreux et +ce que le maitre appelait une partie de plaisir s'annoncait pour moi +comme une expedition grosse de dangers. Etait-ce un pressentiment? + +Enfin il reparut, disant que c'etait le bon chemin et nous repartimes +au petit trot de Bibi, qui ne paraissait nullement demoralise d'entrer +dans la montagne. + +Aujourd'hui, de belles routes sillonnent ces sites sauvages, en partie +cultives deja; mais, a l'epoque ou je les vis pour la premiere fois, +les voies etroites, inclinees ou relevees dans tous les sens, allant +au plus court n'importe au prix de quels efforts, n'etaient point +faciles a suivre. Elles n'etaient empierrees que par les ecroulements +fortuits des montagnes, et, quand elles traversaient ces plaines +disposees en terrasses, il arrivait que l'herbe recouvrait frequemment +les traces des petites roues de chariot et des pieds non ferres des +chevaux qui les trainaient. + +Quand nous eumes descendu jusqu'aux rives dechirees d'un torrent +d'hiver, a sec pendant l'ete, nous remontames rapidement, et, en +tournant le massif expose au nord, nous nous retrouvames vers le midi +dans un air pur et brillant. Le soleil sur son declin enveloppait le +paysage d'une splendeur extraordinaire et ce paysage etait une des +plus belles choses que j'ai vues de ma vie. Le chemin tournant, tout +borde d'un buisson epais d'epilobes roses, dominait un plan ravine au +flanc duquel surgissaient deux puissantes roches de basalte d'aspect +monumental, portant a leur cime des asperites volcaniques qu'on eut pu +prendre pour des ruines de forteresses. + +J'avais deja vu les combinaisons prismatiques du basalte dans mes +promenades autour de Clermont, mais jamais avec cette regularite et +dans cette proportion. Ce que l'une de ces roches avait d'ailleurs de +particulier, c'est que les prismes etaient contournes en spirale et +semblaient etre l'ouvrage a la fois grandiose et coquet d'une race +d'hommes gigantesques. + +Ces deux roches paraissaient, d'ou nous etions, fort voisines l'une de +l'autre; mais en realite elles etaient separees par un ravin a pic +au fond duquel coulait une riviere. Telles qu'elles se presentaient, +elles servaient de repoussoir a une gracieuse perspective de montagnes +marbrees de prairies vertes comme l'emeraude, et coupees de ressauts +charmants formes de lignes rocheuses et de forets. Dans tous les +endroits adoucis, on saisissait au loin les chalets et les troupeaux +de vaches, brillantes comme de fauves etincelles au reflet du +couchant. Puis, au bout de cette perspective, par-dessus l'abime des +vallees profondes noyees dans la lumiere, l'horizon se relevait en +dentelures bleues, et les monts Domes profilaient dans le ciel leurs +pyramides tronquees, leurs ballons arrondis ou leurs masses isolees, +droites comme des tours. + +La chaine de montagnes ou nous entrions avait des formes bien +differentes, plus sauvages et pourtant plus suaves. Les bois de hetres +jetes en pente rapide, avec leurs mille cascatelles au frais murmure, +les ravins a pic tout tapisses de plantes grimpantes, les grottes ou +le suintement des sources entretenait le revetement epais des mousses +veloutees, les gorges etroites brusquement fermees a la vue par +leurs coudes multiplies, tout cela etait bien plus alpestre et plus +mysterieux que les lignes froides et nues des volcans de date plus +recente. + +Depuis ce jour, j'ai revu l'entree solennelle que les deux roches +basaltiques placees a la limite du desert font a la chaine du mont +Dore, et j'ai pu me rendre compte du vague eblouissement que j'en +recus quand je les vis pour la premiere fois. Personne ne m'avait +encore appris en quoi consiste le beau dans la nature. Je le sentis +pour ainsi dire physiquement, et, comme j'avais mis pied a terre pour +faciliter la montee au petit cheval, je restai immobile, oubliant de +suivre le cavalier. + +--Eh bien, eh bien, me cria maitre Jean, que faites-vous la-bas, +imbecile? + +Je me hatai de le rejoindre et de lui demander le nom de l'endroit _si +drole_, ou nous etions. + +--Apprenez, drole vous-meme, repondit-il, que cet endroit est un des +plus extraordinaires et des plus effrayante que vous verrez jamais. Il +n'a pas de nom que je sache, mais les deux pointes que vous voyez la, +c'est la roche Sanadoire et la roche Tuiliere. Allons, remontez, et +faites attention a vous. + +Nous avions tourne les roches et devant nous s'ouvrait l'abime +vertiginieux qui les separe. De cela, je ne fus point effraye. J'avais +gravi assez souvent les pyramides escarpees des monts Domes pour ne +pas connaitre l'eblouissement de l'espace. Maitre Jean, qui n'etait +pas ne dans la montagne et qui n'etait venu en Auvergne qu'a l'age +d'homme, etait moins aguerri que moi. + +Je commencai, ce jour-la, a faire quelques reflexions sur les +puissants accidents de la nature au milieu desquels j'avais grandi +sans m'en etonner, et, au bout d'un instant de silence, me retournant +vers la roche Sanadoire, je demandai a mon maitre _qu'est-ce qui avait +fait_ ces choses-la. + +--C'est Dieu qui a fait toutes choses, repondit-il, vous le savez +bien. + +--Je sais; mais pourquoi a-t-il fait des endroits qu'on dirait tout +casses, comme s'il avait voulu les defaire apres les avoir faits? + +La question etait fort embarrassante pour maitre Jean, qui n'avait +aucune notion des lois naturelles de la geologie et qui, comme la +plupart des gens de ce temps-la, mettait encore en doute l'origine +volcanique de l'Auvergne. Cependant, il ne lui convenait pas d'avouer +son ignorance, car il avait la pretention d'etre instruit et beau +parleur. Il tourna donc la difficulte en se jetant dans la mythologie +et me repondit emphatiquement: + +--Ce que vous voyez la, c'est l'effort que firent les titans pour +escalader le ciel. + +--Les titans! qu'est-ce que c'est que cela? m'ecriai-je voyant qu'il +etait en humeur de declamer. + +--C'etait, repondit-il, des geants effroyables qui pretendaient +detroner Jupiter et qui entasserent roches sur roches, monts sur +monts, pour arriver jusqu'a lui; mais il les foudroya, et ces +montagnes brisees, ces autres eventrees, ces abimes, tout cela, c'est +l'effet de la grande bataille. + +--Est-ce qu'ils sont tous morts? demandai-je. + +--Qui ca? les titans? + +--Oui; est-ce qu'il y en a encore? + +Maitre Jean ne put s'empecher de rire de ma simplicite, et, voulant +s'en amuser, il repondit: + +--Certainement, il en est reste quelques-uns. + +--Bien mechants? + +--Terribles! + +--Est-ce que nous en verrons dans ces montagnes-ci? + +--Eh! eh! cela se pourrait bien. + +--Est-ce qu'ils pourraient nous faire du mal? + +--Peut-etre! mais, si tu en rencontres, tu te depecheras d'oter ton +chapeau et de saluer bien bas. + +--Qu'a cela ne tienne! repondis-je gaiement. + +Maitre Jean crut que j'avais compris son ironie et songea a autre +chose. Quant a moi, je n'etais point rassure, et, comme la nuit +commencait a se faire, je jetais des regards mefiants sur toute roche +ou sur tout gros arbre d'apparence suspecte, jusqu'a ce que, me +trouvant tout pres, je pusse m'assurer qu'il n'y avait pas la forme +humaine. + +Si vous me demandiez ou est situee la paroisse de Chanturgue, je +serais bien empeche de vous le dire. Je n'y suis jamais retourne +depuis et je l'ai en vain cherchee sur les cartes et dans les +itineraires. Comme j'etais impatient d'arriver, la peur me gagnant +de plus en plus, il me sembla que c'etait fort loin de la roche +Sanadoire. En realite, c'etait fort pres, car il ne faisait pas nuit +noire quand nous y arrivames. Nous avions fait beaucoup de detours en +cotoyant les meandres du torrent. Selon toute probabilite, nous avions +passe derriere les montagnes que j'avais vues de la roche Sanadoire +et nous etions de nouveau a l'exposition du midi, puisqu'a plusieurs +centaines de metres au-dessous de nous croissaient quelques maigres +vignes. + +Je me rappelle tres-bien l'eglise et le presbytere avec les trois +maisons qui composaient le village. C'etait au sommet d'une colline +adoucie que des montagnes plus hautes abritaient du vent. Le chemin +raboteux etait tres-large et suivait avec une sage lenteur les +mouvements de la colline. Il etait bien battu, car la paroisse, +composee d'habitations eparses et lointaines, comptait environ trois +cents habitants que l'on voyait arriver tous les dimanches, en +famille, sur leurs chars a quatre roues, etroits et longs comme des +pirogues et traines par des vaches. Excepte ce jour-la, on pouvait +se croire dans le desert; les maisons qui eussent pu etre en vue se +trouvaient cachees sous l'epaisseur des arbres au fond des ravins, et +celles des bergers, situees en haut, etaient abritees dans les plis +des grosses roches. + +Malgre son isolement et la sobriete de son ordinaire, le cure de +Chanturgue etait gros, gras et fleuri comme les plus beaux chanoines +d'une cathedrale. Il avait le caractere aimable et gai. Il n'avait pas +ete trop tourmente par la Revolution. Ses paroissiens l'aimaient parce +qu'il etait humain, tolerant, et prechait en langage du pays. + +Il cherissait son frere Jean, et, bon pour tout le monde, il me recut +et me traita comme si j'eusse ete son neveu. Le souper fut agreable +et le lendemain s'ecoula gaiement. Le pays, ouvert d'un cote sur les +vallees, n'etait point triste; de l'autre, il etait enfoui et sombre, +mais les bois de hetres et de sapins pleins de fleurs et de fruits +sauvages, coupes par des prairies humides d'une fraicheur delicieuse, +n'avaient rien qui me rappelat le site terrible de la roche Sanadoire; +les fantomes de titans qui m'avaient gate le souvenir de ce bel +endroit s'effacerent de mon esprit. + +On me laissa courir ou je voulus, et je fis connaissance avec les +bucherons et les bergers, qui me chanterent beaucoup de chansons. +Le cure, qui voulait feter son frere et qui l'attendait, s'etait +approvisionne de son mieux, mais lui et moi faisions seuls honneur +au festin. Maitre Jean avait un mediocre appetit, comme les gens qui +boivent sec. Le cure lui servit a discretion le vin du cru, noir comme +de l'encre, apre au gout, mais vierge de tout alliage malfaisant, et, +selon lui, incapable de faire mal a l'estomac. + +Le jour suivant, je pechai des truites avec le sacristain dans un +petit reservoir que formait la rencontre de deux torrents et je +m'amusai enormement a ecouter une melodie naturelle que l'eau avait +trouvee en se glissant dans une pierre creuse. Je la fis remarquer au +sacristain, mais il ne l'entendit pas et crut que je revais. + +Enfin, le troisieme jour, on se disposa a la separation. Maitre Jean +voulait partir de bonne heure, disant que la route etait longue, et +l'on se mit a dejeuner avec le projet de manger vite et de boire peu. + +Mais le cure prolongeait le service, ne pouvant se resoudre a nous +laisser partir sans etre bien lestes. + +--Qui vous presse tant? disait-il. Pourvu que vous soyez sortis +en plein jour de la montagne, a partir de la descente de la roche +Sanadoire vous rentrez en pays plat et plus vous approchez de +Clermont, meilleure est la route. Avec cela, la lune est au plein et +il n'y a pas un nuage au ciel. Voyons, voyons, frere Jean, encore un +verre de ce vin, de ce bon petit vin de _Chante-orgue_! + +--Pourquoi _Chante-orgue_? dit maitre Jean. + +--Eh! ne vois-tu pas que Chanturgue vient de Chante-orgue? C'est clair +comme le jour et je n'ai pas ete long a en decouvrir l'etymologie. + +--Il y a donc des orgues dans vos vignes? demandai-je avec ma +stupidite accoutumee. + +--Certainement, repondit le bon cure. Il y en a plus d'un quart de +lieue de long. + +--Avec des tuyaux? + +--Avec des tuyaux tout droits comme a ton orgue de la cathedrale. + +--Et qu'est-ce qui en joue? + +--Oh! les vignerons avec leurs pioches. + +--Qu'est-ce donc qui les a faites, ces orgues? + +--Les titans! dit maitre Jean en reprenant son ton railleur et +doctoral. + +--En effet, c'est bien dit, reprit le cure, emerveille du genie de son +frere. On peut dire que c'est l'oeuvre des titans! + +J'ignorais que l'on donnat le nom de _jeux d'orgues_ aux +cristallisations du basalte quand elles offrent de la regularite. Je +n'avais jamais oui parler des celebres orgues basaltiques d'Espaly +en Velay, ni de plusieurs autres tres-connues aujourd'hui et dont +personne ne s'etonne plus. Je pris au pied de la lettre l'explication +de M. le cure et je me felicitai de n'etre point descendu a la vigne, +car toutes mes terreurs me reprenaient. + +Le dejeuner se prolongea indefiniment et devint un diner, presque un +souper. Maitre Jean etait enchante de l'etymologie de Chanturgue et ne +se lassait pas de repeter: + +--Chante-orgue! Joli vin, joli nom! On l'a fait pour moi qui touche +l'orgue, et agreablement, je m'enflatte! Chante, petit vin, chante +dans mon verre! chante aussi dans ma tete! Je te sens gros de fugues +et de motets qui couleront de mes doigts comme tu coules de la +bouteille! A ta sante, frere! Vivent les grandes orgues de Chanturgue! +vive mon petit orgue de la cathedrale, qui, tout de meme, est aussi +puissant sous ma main qu'il le serait sous celle d'un titan! Bah! je +suis un titan aussi, moi! Le genie grandit l'homme et chaque fois que +j'entonne le _Gloria in excelsis_, j'escalade le ciel! + +Le bon cure prenait serieusement son frere pour un grand homme et il +ne le grondait pas de ses acces de vanite delirante. Lui-meme fetait +le vin de _Chante-orgue_ avec l'attendrissement d'un frere qui recoit +les adieux prolonges de son frere bien-aime; si bien que le soleil +commencait a baisser quand on m'ordonna d'aller habiller Bibi. Je ne +repondrais pas que j'en fusse bien capable. L'hospitalite avait rempli +bien souvent mon verre et la politesse m'avait fait un devoir de ne +pas le laisser plein. Heureusement le sacristain m'aida, et, apres de +longs et tendres embrassements, les deux freres baignes de larmes se +quitterent au bas de la colline. Je montai en trebuchant sur l'echine +de Bibi. + +--Est-ce que, par hasard, monsieur serait ivre? dit maitre Jean en +caressant mes oreilles de sa terrible cravache. + +Mais il ne me frappa point. Il avait le bras singulierement mou et les +jambes tres-lourdes, car on eut beaucoup de peine a equilibrer ses +etriers, dont l'un se trouvait alternativement plus long que l'autre. + +Je ne sais point ce qui se passa jusqu'a la nuit. Je crois bien que +je ronflais tout haut sans que le maitre s'en apercut. Bibi etait si +raisonnable que j'etais sans inquietude. La ou il avait passe une +fois, il s'en souvenait toujours. + +Je m'eveillai en le sentant s'arreter brusquement et il me sembla que +mon ivresse etait tout a fait dissipee, car je me rendis fort vite +compte de la situation. Maitre Jean n'avait pas dormi, ou bien il +s'etait malheureusement reveille a temps pour contrarier l'instinct +de sa monture. Il l'avait engagee dans un faux chemin. Le docile +Bibi avait obei sans resistance; mais voila qu'il sentait le terrain +manquer devant lui et qu'il se rejetait en arriere pour ne pas se +precipiter avec nous dans l'abime. + +Je fus vite sur mes pieds, et je vis au-dessus de nous, a droite, +la roche Sanadoire toute bleue au reflet de la lune, avec son jeu +d'orgues contourne et sa couronne dentelee. Sa soeur jumelle, la roche +Tuiliere, etait a gauche, de l'autre cote du ravin, l'abime entre +deux; et nous, au lieu de suivre le chemin d'en haut, nous avions pris +le sentier a mi-cote. + +--Descendez, descendez! criai-je au professeur de musique. Vous ne +pouvez point passer la! c'est un sentier pour les chevres. + +--Allons donc, poltron, repondit-il d'une voix forte, Bibi n'est-il +point une chevre? + +--Non, non, maitre, c'est un cheval; ne revez pas! Il ne peut pas et +il ne veut pas! + +Et, d'un violent effort, je retirai Bibi du danger, mais non sans +l'abattre un peu sur ses jarrets, ce qui forca le maitre a descendre +plus vite qu'il n'eut voulu. + +Ceci le mit dans une grande colere, bien qu'il n'eut aucun mal, et, +sans tenir compte de l'endroit dangereux ou nous nous trouvions, il +chercha sa cravache pour m'administrer une de ces corrections qui +n'etaient pas toujours anodines. J'avais tout mon sang-froid. Je +ramassai la cravache avant lui, et, sans respect pour la pomme +d'argent, je la jetai dans le ravin. + +Heureusement pour moi, maitre Jean ne s'en apercut pas. Ses idees se +succederent trop rapidement. + +--Ah! Bibi ne veut pas! disait-il, et Bibi ne peut pas! Bibi n'est pas +une chevre! Eh bien, moi, je suis une gazelle! + +Et, en parlant ainsi, il se prit a courir devant lui, se dirigeant +vers le precipice. + +Malgre l'aversion qu'il m'inspirait dans ses acces de colere, je fus +epouvante et m'elancai sur ses traces. Mais, au bout d'un instant, +je me tranquillisai. Il n'y avait point la de gazelle. Rien ne +ressemblait moins a ce gracieux quadrupede que le professeur a ailes +de pigeon dont la queue, ficelee d'un ruban noir, sautait d'une epaule +a l'autre avec une rapidite convulsive lorsqu'il etait emu. Son habit +gris a longues basques, ses culottes de nankin et ses bottes molles le +faisaient plutot ressembler a un oiseau de nuit. + +Je le vis bientot s'agiter au-dessus de moi; il avait quitte le +sentier a pic, il lui restait assez de raison pour ne pas songer a +descendre; il remontait en gesticulant vers la roche Sanadoire, et, +bien que le talus fut rapide, il n'etait pas dangereux. + +Je pris Bibi par la bride et l'aidai a virer de bord, ce qui n'etait +pas facile. Puis je remontai avec lui le sentier pour regagner la +route; je comptais y retrouver maitre Jean, qui avait pris cette +direction. + +Je ne l'y trouvai pas, et, laissant le fidele Bibi sur sa bonne foi, +je redescendis a pied, en droite ligne, jusqu'a la roche Sanadoire. +La lune eclairait vivement. J'y voyais comme en plein jour. Je ne fus +donc pas longtemps sans decouvrir maitre Jean assis sur un debris, les +jambes pendantes et reprenant haleine. + +--Ah! ah! c'est toi, petit malheureux! me dit-il. Qu'as-tu fait de mon +pauvre cheval? + +--Il est la, maitre, il vous attend, repondis-je. + +--Quoi! tu l'as sauve? Fort bien, mon garcon! Mais comment as-tu fait +pour te sauver toi-meme? Quelle effroyable chute, hein? + +--Mais, monsieur le professeur, nous n'avons pas fait de chute! + +--Pas de chute? L'idiot ne s'en est pas apercu! Ce que c'est que le +vin! le vin!... O vin! vin de Chanturgue, vin de Chante-orgue... beau +petit vin musical! J'en boirais bien encore un verre! Apporte, petit! +Viens ca, doux sacristain! Frere, a la sante! A la sante des titans! A +la sante du diable! + +J'etais un bon croyant. Les paroles du maitre me firent fremir. + +--Ne dites pas cela, maitre, m'ecriai-je. Revenez a vous, voyez ou +vous etes! + +--Ou je suis? reprit-il en promenant autour de lui ses yeux agrandis, +d'ou jaillissaient les eclairs du delire; ou je suis? ou dis-tu que je +suis? Au fond du torrent? Je ne vois pas le moindre poisson! + +--Vous etes au pied de cette grande roche Sanadoire qui surplombe +de tous les cotes. Il pleut des pierres ici, voyez, la terre en est +couverte. N'y restons pas, maitre. C'est un vilain endroit. + +--Roche Sanadoire! reprit le maitre en cherchant a soulever sur son +front son chapeau qu'il avait sous le bras. Roche _Sonatoire_, oui, +c'est la ton vrai nom, je te salue entre toutes les roches! Tu es le +plus beau jeu d'orgues de la creation. Tes tuyaux contournes doivent +rendre des sons etranges, et la main d'un titan peut seule te faire +chanter! Mais ne suis-je pas un titan, moi? Oui, j'en suis un, et, si +un autre geant me dispute le droit de faire ici de la musique, qu'il +se montre!... Ah! ah! oui-da! Ma cravache, petit? ou est ma cravache? + +--Quoi donc, maitre? lui repondis-je epouvante, qu'en voulez-vous +faire? est-ce que vous voyez?... + +--Oui, je vois, je le vois, le brigand! le monstre! ne le vois-tu pas +aussi? + +--Non, ou donc? + +--Eh parbleu! la-haut, assis sur la derniere pointe de la fameuse +roche _Sonatoire_, comme tu dis! + +Je ne disais rien et ne voyais rien qu'une grosse pierre jaunatre +rongee par une mousse dessechee. Mais l'hallucination est contagieuse +et celle du professeur me gagna d'autant mieux que j'avais peur de +voir ce qu'il voyait. + +--Oui, oui, lui dis-je, au bout d'un instant d'angoisse inexprimable, +je le vois, il ne bouge pas, il dort! Allons-nous-en! Attendez! Non, +non, ne bougeons pas et taisons-nous, je le vois a present qui remue! + +--Mais je veux qu'il me voie! je veux surtout qu'il m'entende! s'ecria +le professeur en se levant avec enthousiasme. Il a beau etre la, +perche sur son orgue, je pretends lui enseigner la musique, a ce +barbare!--Oui, attends, brute! Je vais te regaler d'un _Introit_ de ma +facon.--A moi, petit! ou es-tu? Vite au soufflet! Depeche! + +--Le soufflet? Quel soufflet? Je ne vois pas... + +--Tu ne vois rien! la, la, te dis-je! + +Et il me montrait une grosse tige d'arbrisseau qui sortait de la roche +un peu au-dessous des tuyaux, c'est-a-dire des prismes du basalte. +On sait que ces colonnettes de pierre sont souvent tendues et comme +craquelees de distance en distance, et qu'elles se detachent avec une +grande facilite si elles reposent sur une base friable qui vienne a +leur manquer. + +Les flancs de la roche Sanadoire etaient revetus de gazon et de +plantes qu'il n'etait pas prudent d'ebranler. Mais ce danger reel ne +me preoccupait nullement, j'etais tout entier au peril imaginaire +d'eveiller et d'irriter le titan. Je refusai net d'obeir. Le +maitre s'emporta, et, me prenant au collet avec une force vraiment +surhumaine, il me placa devant une pierre naturellement taillee en +tablette qu'il lui plaisait d'appeler le clavier de l'orgue. + +--Joue mon _Introit_, me cria-t-il aux oreilles, joue-le, tu le sais! +Moi, je vais souffler, puisque tu n'en as pas le courage! + +Et il s'elanca, gravit la base herbue de la roche et se hissa jusqu'a +l'arbrisseau qu'il se mit a balancer de haut en bas comme si c'eut ete +le manche d'un soufflet, en me criant: + +--Allons, commence, et ne nous trompons pas! _Allegro_, mille +tonnerres! _allegro risoluto!_ + +--Et toi, orgue, chante! chante, _orgue_! chante _urgue!..._ + +Jusque-la, pensant, par moments, qu'il avait le vin gai et se moquait +de moi, j'avais eu quelque espoir de l'emmener. Mais, le voyant +souffler son orgue imaginaire avec une ardente conviction, je perdis +tout a fait l'esprit, j'entrai dans son reve que le vin de Chanturgue +largement fete rendait peut-etre essentiellement musical. La peur fit +place a je ne sais quelle imprudente curiosite comme on l'a dans les +songes, j'etendis mes mains sur le pretendu clavier et je remuai les +doigts. + +Mais alors quelque chose de vraiment extraordinaire se passa en +moi. Je vis mes mains grossir, grandir et prendre des proportions +colossales. Cette transformation rapide ne se fit pas sans me causer +une souffrance telle que je ne l'oublierai de ma vie. Et, a mesure que +mes mains devenaient celles d'un titan, le chant de l'orgue que je +croyais entendre acquerait une puissance effroyable. Maitre Jean +croyait l'entendre aussi, car il me criait: + +--Ce n'est pas l'_Introit_! Qu'est-ce que c'est? Je ne sais pas ce que +c'est, mais ce doit etre de moi, c'est sublime! + +--Ce n'est pas de vous, lui repondis-je, car nos voix devenues +titanesques couvraient les tonnerres de l'instrument fantastisque; +non, ce n'est pas de vous, c'est de moi. + +Et je continuais a developper le motif etrange, sublime ou stupide, +qui surgissait dans mon cerveau. Maitre Jean soufflait toujours avec +fureur et je jouais toujours avec transport; l'orgue rugissait, le +titan ne bougeait pas; j'etais ivre d'orgueil et de joie, je me +croyais a l'orgue de la cathedrale de Clermont, charmant une foule +enthousiaste, lorsqu'un bruit sec et strident comme celui d'une vitre +brisee m'arreta net. Un fracas epouvantable et qui n'avait plus rien +de musical, se produisit au-dessus de moi, il me sembla que la roche +Sanadoire oscillait sur sa base. Le clavier reculait et le sol se +derobait sous mes pieds. Je tombai a la renverse et je roulai au +milieu d'une pluie de pierres. Les basaltes s'ecroulaient, maitre +Jean, lance avec l'arbuste qu'il avait deracine, disparaissait sous +les debris: nous etions foudroyes. + +Ne me demandez pas ce que je pensai et ce que je fis pendant les deux +ou trois heures qui suivirent: j'etais fort blesse a la tete et mon +sang m'aveuglait. Il me semblait avoir les jambes ecrasees et les +reins brises. Pourtant, je n'avais rien de grave, puisque, +apres m'etre traine sur les mains et les genoux, je me trouvai +insensiblement debout et marchant devant moi. Je n'avais qu'une idee +dont j'aie garde souvenir, chercher maitre Jean; mais je ne pouvais +l'appeler, et, s'il m'eut repondu, je n'eusse pu l'entendre. J'etais +sourd et muet dans ce moment-la. + +Ce fut lui qui me retrouva et m'emmena. Je ne recouvrai mes esprits +qu'aupres de ce petit lac Servieres ou nous nous etions arretes trois +jours auparavant. J'etais etendu sur le sable du rivage. Maitre Jean +lavait mes blessures et les siennes, car il etait fort maltraite +aussi. Bibi broutait aussi philosophiquement que de coutume, sans +s'eloigner de nous. + +Le froid avait dissipe les dernieres influences du fatal vin de +Chanturgue. + +--Eh bien, mon pauvre petit, me dit le professeur en etanchant mon +front avec son mouchoir trempe dans l'eau glacee du lac, commences-tu +a te ravoir? peux-tu parler a present? + +--Je me sens bien, repondis-je. Et vous, maitre, vous n'etiez donc pas +mort? + +--Apparemment; j'ai du mal aussi, mais ce ne sera rien. Nous l'avons +echappe belle! + +En essayant de rassembler mes souvenirs confus, je me mis a chanter. + +--Que diable chantes-tu la? dit maitre Jean surpris. Tu as une +singuliere maniere d'etre malade, toi! Tout a l'heure, tu ne pouvais +ni parler ni entendre, et a present monsieur siffle comme un merle! +Qu'est-ce que c'est que cette musique-la? + +--Je ne sais pas, maitre. + +--Si fait; c'est une chose que tu sais, puisque tu la chantais quand +la roche s'est ruee sur nous. + +--Je chantais dans ce moment-la? Mais non, je jouais l'orgue, le grand +orgue du titan! + +--Allons, bon! te voila fou, a present? As-tu pu prendre au serieux la +plaisanterie que je t'ai faite? + +La memoire me revenait tres-nette. + +--C'est vous qui ne vous souvenez pas, lui dis-je; vous ne plaisantiez +pas du tout. Vous souffliez l'orgue comme un beau diable! + +Maitre Jean avait ete si reellement ivre, qu'il ne se rappelait et ne +se rappela jamais rien de l'aventure. Il n'avait ete degrise que par +l'ecroulement d'un pan de la roche Sanadoire, le danger que nous +avions couru et les blessures que nous avions recues. Il n'avait +conscience que du motif, inconnu a lui, que j'avais chante et de la +maniere etonnante dont ce motif avait ete redit cinq fois par les +echos merveilleux mais bien connus de la roche Sanadoire. Il voulut +se persuader que c'etait la vibration de ma voix qui avait provoque +l'ecroulement; a quoi je lui repondis que c'etait la rage obstinee +avec laquelle il avait secoue et deracine l'arbuste qu'il avait pris +pour un manche de soufflet. Il soutint que j'avais reve, mais il ne +put jamais expliquer comment, au lieu de chevaucher tranquillement sur +la route, nous etions descendus a mi-cote du ravin pour nous amuser a +_folatrer_ autour de la roche Sanadoire. + +Quand nous eumes bande nos plaies et bu assez d'eau pour bien enterrer +le vin de Chanturgue, nous reprimes notre route; mais nous etions si +las et si affaiblis, que nous dumes nous arreter a la petite auberge +au bout du desert. Le lendemain, nous etions si courbatus, qu'il nous +fallut garder le lit. Le soir, nous vimes arriver le bon cure de +Chanturgue fort effraye; on avait trouve le chapeau de maitre Jean +et des traces de sang sur les debris fraichement tombes de la roche +Sanadoire. A ma grande satisfaction, le torrent avait emporte la +cravache. + +Le digne homme nous soigna fort bien. Il voulait nous ramener chez +lui, mais l'organiste ne pouvait manquer a la grand'messe du dimanche +et nous revinmes a Clermont le jour suivant. + +Il avait la tete encore affaiblie ou troublee quand il se retrouva +devant un orgue plus inoffensif que celui de la Sanadoire. La memoire +lui manqua deux ou trois fois et il dut improviser, ce qu'il faisait +de son propre aveu tres-mediocrement, bien qu'il se piquat de composer +des chefs-d'oeuvre a tete reposee. + +A l'elevation, il se sentit pris de faiblesse et me fit signe de +m'asseoir a sa place. Je n'avais jamais joue que devant lui et je +n'avais aucune idee de ce que je pourrais devenir en musique. Maitre +Jean n'avait jamais termine une lecon sans decreter que j'etais un +ane. Un moment je fus presque aussi emu que je l'avais ete devant +l'orgue du titan. Mais l'enfance a ses acces de confiance spontanee; +je pris courage, je jouai le motif qui avait frappe le maitre au +moment de la catastrophe et qui, depuis ce moment-la, n'etait pas +sorti de ma tete. + +Ce fut un succes qui decida de toute ma vie, vous allez voir comment. + +Apres la messe, M. le grand vicaire, qui etait un melomane tres-erudit +en musique sacree, fit mander maitre Jean dans la salle du chapitre. + +--Vous avez du talent, lui dit-il, mais il ne faut point manquer de +discernement. Je vous ai deja blame d'improviser ou de composer des +motifs qui ont du merite, mais que vous placez hors de saison, tendres +ou sautillants quand ils doivent etre severes, menacants et comme +irrites quand ils doivent etre humbles et suppliants. Ainsi, +aujourd'hui, a l'elevation, vous nous avez fait entendre un veritable +chant de guerre. C'etait fort beau, je dois l'avouer, mais c'etait un +sabbat et non un _Adoremus_. + +J'etais derriere maitre Jean pendant que le grand vicaire lui parlait, +et le coeur me battait bien fort. L'organiste s'excusa naturellement +en disant qu'il s'etait trouve indispose, et qu'un enfant de choeur, +son eleve, avait tenu l'orgue a l'elevation. + +--Est-ce vous, mon petit ami? dit le vicaire en voyant ma figure emue. + +--C'est lui, repondit maitre Jean, c'est ce petit ane! + +--Ce petit ane a fort bien joue, reprit le grand vicaire en riant. +Mais pourriez-vous me dire, mon enfant, quel est ce motif qui m'a +frappe? J'ai bien vu que c'etait quelque chose de remarquable, mais je +ne saurais dire ou cela existe. + +--Cela n'existe que dans ma tete, repondis-je avec assurance. Cela +m'est venu... dans la montagne. + +--T'en est-il venu d'autres? + +--Non, c'est la premiere fois que quelque chose m'est venu. + +--Pourtant... + +--Ne faites pas attention, reprit l'organiste, il ne sait ce qu'il +dit, c'est une reminiscence! + +--C'est possible, mais de qui? + +--De moi probablement; on jette tant d'idees au hasard quand on +compose! le premier venu ramasse les bribes! + +--Vous auriez du ne pas laisser perdre cette bribe-la, reprit le grand +vicaire avec malice; elle vaut une grosse piece. + +Il se retourna vers moi en ajoutant: + +--Viens chez moi demain apres ma messe basse, je veux t'examiner. + +Je fus exact. Il avait eu le temps de faire ses recherches. Nulle part +il n'avait trouve mon motif. Il avait chez lui un beau piano et me fit +improviser. D'abord je fus trouble et il ne me vint que du gachis; +puis, peu a peu, mes idees s'eclaircirent et le prelat fut si content +de moi, qu'il manda maitre Jean et me recommanda a lui comme son +protege tout special. C'etait lui dire que mes lecons lui seraient +bien payees. Le professeur me retira donc de la cuisine et de +l'ecurie, me traita avec plus de douceur et, en peu d'annees, +m'enseigna tout ce qu'il savait. Mon protecteur vit bien alors que je +pouvais aller plus loin et que le petit ane etait plus laborieux et +mieux doue que son maitre. Il m'envoya a Paris, ou je fus, tres-jeune +encore, en etat de donner des lecons et de jouer dans les concerts. +Mais ce n'est pas l'histoire de ma vie entiere que je vous ai promise; +ce serait trop long, et vous savez maintenant ce que vous vouliez +savoir: comment une grande frayeur, a la suite d'un acces d'ivresse, +developpa en moi une faculte refoulee par la rudesse et le dedain du +maitre qui eut du la developper. Je n'en benis pas moins son souvenir. +Sans sa vanite et son ivrognerie, qui exposerent ma raison et ma vie +a la roche Sanadoire, ce qui couvait en moi n'en fut peut-etre jamais +sorti. Cette folle aventure qui m'a fait eclore, m'a pourtant laisse +une susceptibilite nerveuse qui est une souffrance. Parfois, en +improvisant, j'imagine entendre l'ecroulement du roc sur ma tete et +sentir mes mains grossir comme celles du Moise de Michel-Ange. Cela +ne dure qu'un instant, mais cela ne s'est point gueri entierement, et +vous voyez que l'age ne m'en a pas debarrasse. + + * * * * * + +--Mais, dit le docteur au maestro quand il eut termine son recit, +a quoi attribuez-vous cette dilatation fictive de vos mains, cette +souffrance qui vous saisit a la roche Sanadoire avant son trop reel +ecroulement? + +--Je ne peux l'attribuer, repondit le maestro, qu'a des orties ou a +des ronces qui poussaient sur le pretendu clavier. Vous voyez, mes +amis, que tout est symbolique dans mon histoire. La revelation de mon +avenir fut complete: des illusions, du bruit... et des epines! + + + + +CE QUE DISENT LES FLEURS + + +Quand j'etais enfant, ma chere Aurore, j'etais tres-tourmentee de +ne pouvoir saisir ce que les fleurs se disaient entre elles. Mon +professeur de botanique m'assurait qu'elles ne disaient rien; soit +qu'il fut sourd, soit qu'il ne voulut pas me dire la verite, il jurait +qu'elles ne disaient rien du tout. + +Je savais bien le contraire. Je les entendais babiller confusement, +surtout a la rosee du soir; mais elles parlaient trop bas pour que je +pusse distinguer leurs paroles; et puis elles etaient mefiantes, et, +quand je passais pres des plates-bandes du jardin ou sur le sentier du +pre, elles s'avertissaient par une espece de _psitt_, qui courait de +l'une a l'autre. C'etait comme si l'on eut dit sur toute la ligne: +"Attention, taisons-nous! voila l'enfant curieux qui nous ecoute." + +Je m'y obstinai. Je m'exercai a marcher si doucement, sans froler le +plus petit brin d'herbe, qu'elles ne m'entendirent plus et que je pus +m'avancer tout pres, tout pres; alors, en me baissant sous l'ombre des +arbres pour qu'elles ne vissent pas la mienne, je saisis enfin des +paroles articulees. + +Il fallait beaucoup d'attention; c'etait de si petites voix, si +douces, si fines, que la moindre brise les emportait et que le +bourdonnement des sphinx et des noctuelles les couvrait absolument. + +Je ne sais pas quelle langue elles parlaient. Ce n'etait ni le +francais, ni le latin qu'on m'apprenait alors; mais il se trouva que +je comprenais fort bien. Il me sembla meme que je comprenais mieux ce +langage que tout ce que j'avais entendu jusqu'alors. + +Un soir, je reussis a me coucher sur le sable et a ne plus rien +perdre de ce qui se disait aupres de moi dans un coin bien abrite +du parterre. Comme tout le monde parlait dans tout le jardin, il ne +fallait pas s'amuser a vouloir surprendre plus d'un secret en une +fois. Je me tins donc la bien tranquille, et voici ce que j'entendis +dans les coquelicots: + +--Mesdames et messieurs, il est temps d'en finir avec cette platitude. +Toutes les plantes sont egalement nobles; notre famille ne le cede a +aucune autre, et, accepte qui voudra la royaute de la rose, je declare +que j'en ai assez et que je ne reconnais a personne le droit de se +dire mieux ne et plus titre que moi. + +A quoi les marguerites repondirent toutes ensemble que l'orateur +coquelicot avait raison. Une d'elles, qui etait plus grande que les +autres et fort belle, demanda la parole et dit: + +--Je n'ai jamais compris les grands airs que prend la famille des +roses. En quoi, je vous le demande, une rose est-elle plus jolie +et mieux faite que moi? La nature et l'art se sont entendus pour +multiplier le nombre de nos petales et l'eclat de nos couleurs. Nous +sommes meme beaucoup plus riches, car la plus belle rose n'a guere +plus de deux cents petales et nous en avons jusqu'a cinq cents. Quant +aux couleurs, nous avons le violet et presque le bleu pur que la rose +ne trouvera jamais. + +--Moi, dit un grand pied d'alouette vivace, moi le prince Delphinium, +j'ai l'azur des cieux dans ma corolle, et mes nombreux parents ont +toutes les nuances du rose. La pretendue reine des fleurs a donc +beaucoup a nous envier, et, quant a son parfum si vante... + +--Ne parlez pas de cela, reprit vivement le coquelicot. Les hableries +du parfum me portent sur les nerfs. Qu'est-ce, je vous prie, que le +parfum? Une convention etablie par les jardiniers et les papillons. +Moi, je trouve que la rose sent mauvais et que c'est moi qui embaume. + +--Nous ne sentons rien, dit la marguerite, et je crois que par la +nous faisons preuve de tenue et de bon gout. Les odeurs sont des +indiscretions ou des vanteries. Une plante qui se respecte ne +s'annonce point par des emanations. Sa beaute doit lui suffire. + +--Je ne suis pas de votre avis, s'ecria un gros pavot qui sentait +tres-fort. Les odeurs annoncent l'esprit et la sante. + +Les rires couvrirent la voix du gros pavot. Les oeillets s'en tenaient +les cotes et les resedas se pamaient. Mais, au lieu de se facher, il +se remit a critiquer la forme et la couleur de la rose qui ne pouvait +repondre; tous les rosiers venaient d'etre tailles et les pousses +remontantes n'avaient encore que de petits boutons bien serres dans +leurs langes verts. Une pensee fort richement vetue critiqua amerement +les fleurs doubles, et, comme celles-ci etaient en majorite dans le +parterre, on commenca a se facher. Mais il y avait tant de jalousie +contre la rose, qu'on se reconcilia pour la railler et la denigrer. La +pensee eut meme du succes quand elle compara la rose a un gros chou +pomme, donnant la preference a celui-ci a cause de sa taille et de son +utilite. Les sottises que j'entendais m'exaspererent et, tout a coup, +parlant leur langue: + +--Taisez-vous, m'ecriai-je en donnant un coup de pied a ces sottes +fleurs. Vous ne dites rien qui vaille. Moi qui m'imaginais entendre +ici des merveilles de poesie, quelle deception vous me causez avec vos +rivalites, vos vanites et votre basse envie! + +Il se fit un profond silence et je sortis du parterre. + +--Voyons donc, me disais-je, si les plantes rustiques ont plus de +bon sens que ces peronnelles cultivees, qui, en recevant de nous une +beaute d'emprunt, semblent avoir pris nos prejuges et nos travers. + +Je me glissai dans l'ombre de la haie touffue, me dirigeant vers la +prairie; je voulais savoir si les spirees qu'on appelle reine des pres +avaient aussi de l'orgueil et de l'envie. Mais je m'arretai aupres +d'un grand eglantier dont toutes les fleurs parlaient ensemble. + +--Tachons de savoir, pensai-je, si la rose sauvage denigre la rose a +cent feuilles et meprise la rose pompon. + +Il faut vous dire que, dans mon enfance, on n'avait pas cree toutes +ces varietes de roses que les jardiniers savants ont reussi a produire +depuis par la greffe et les semis. La nature n'en etait pas plus +pauvre pour cela. Nos buissons etaient remplis de varietes nombreuses +de roses a l'etat rustique: la _canina_, ainsi nommee parce qu'on +la croyait un remede contre la morsure des chiens enrages; la rose +canelle, la musquee, la _rubiginosa_ ou rouillee, qui est une des plus +jolies; la rose pimprenelle, la _tomentosa_ ou cotonneuse, la rose +alpine, etc., etc. Puis, dans les jardins, nous avions des especes +charmantes a peu pres perdues aujourd'hui, une panachee rouge et blanc +qui n'etait pas tres-fournie en petales, mais qui montrait sa couronne +d'etamines d'un beau jaune vif et qui avait le parfum de la bergamote. +Elle etait rustique au possible, ne craignant ni les etes secs ni les +hivers rudes; la rose pompon, grand et petit modele, qui est devenue +excessivement rare; la petite rose de mai, la plus precoce et +peut-etre la plus parfumee de toutes, qu'on demanderait en vain +aujourd'hui dans le commerce, la rose de Damas ou de Provins que nous +savions utiliser et qu'on est oblige, a present, de demander au midi +de la France; enfin, la rose a cent feuilles ou, pour mieux dire, +a cent petales, dont la patrie est inconnue et que l'on attribue +generalement a la culture. + +C'est cette rose _centifolia_ qui etait alors, pour moi comme pour +tout le monde, l'ideal de la rose, et je n'etais pas persuadee, comme +l'etait mon precepteur, qu'elle fut un monstre du a la science des +jardiniers. Je lisais dans mes poetes que la rose etait de toute +antiquite le type de la beaute et du parfum. A coup sur, ils ne +connaissaient pas nos roses the qui ne sentent plus la rose, et toutes +ces varietes charmantes qui, de nos jours, ont diversifie a l'infini, +mais en l'alterant essentiellement, le vrai type de la rose. On +m'enseignait alors la botanique. Je n'y mordais qu'a ma facon. J'avais +l'odorat fin et je voulais que le parfum fut un des caracteres +essentiels de la plante; mon professeur, qui prenait du tabac, ne +m'accordait pas ce criterium de classification. Il ne sentait plus que +le tabac, et, quand il flairait une autre plante, il lui communiquait +des proprietes sternutatoires tout a fait avilissantes. J'ecoutai donc +de toutes mes oreilles ce que disaient les eglantiers au-dessus de +ma tete, car, des les premiers mots que je pus saisir, je vis qu'ils +parlaient des origines de la rose. + +--Reste ici, doux zephyr, disaient-ils, nous sommes fleuris. Les +belles roses du parterre dorment encore dans leurs boutons verts. +Vois, nous sommes fraiches et riantes, et, si tu nous berces un peu, +nous allons repandre des parfums aussi suaves que ceux de notre +illustre reine. + +J'entendis alors le zephyr qui disait: + +--Taisez-vous, vous n'etes que des enfants du Nord. Je veux bien +causer un instant avec vous, mais n'ayez pas l'orgueil de vous egaler +a la reine des fleurs. + +--Cher zephyr, nous la respectons et nous l'adorons, repondirent les +fleurs de l'eglantier; nous savons comme les autres fleurs du jardin +en sont jalouses. Elles pretendent qu'elle n'est rien de plus que +nous, qu'elle est fille de l'eglantier et ne doit sa beaute qu'a la +greffe et a la culture. Nous sommes des ignorantes et ne savons pas +repondre. Dis-nous, toi qui es plus ancien que nous sur la terre, si +tu connais la veritable origine de la rose. + +--Je vous la dirai, car c'est ma propre histoire; ecoutez-la, et ne +l'oubliez jamais. + +Et le zephyr raconta ceci: + +--Au temps ou les etres et les choses de l'univers parlaient encore la +langue des dieux, j'etais le fils aine du roi des orages. Mes ailes +noires touchaient les deux extremites des plus vastes horizons, ma +chevelure immense s'emmelait aux nuages. Mon aspect etait epouvantable +et sublime, j'avais le pouvoir de rassembler les nuees du couchant +et de les etendre comme un voile impenetrable entre la terre et le +soleil. + +"Longtemps je regnai avec mon pere et mes freres sur la planete +infeconde. Notre mission etait de detruire et de bouleverser. Mes +freres et moi, dechaines sur tous les points de ce miserable petit +monde, nous semblions ne devoir jamais permettre a la vie de paraitre +sur cette scorie informe que nous appelons aujourd'hui la terre des +vivants. J'etais le plus robuste et le plus furieux de tous. Quand le +roi mon pere etait las, il s'etendait sur le sommet des nuees et +se reposait sur moi du soin de continuer l'oeuvre de l'implacable +destruction. Mais, au sein de cette terre, inerte encore, s'agitait un +esprit, une divinite puissante, l'esprit de la vie, qui voulait etre, +et qui, brisant les montagnes, comblant les mers, entassant les +poussieres, se mit un jour a surgir de toutes parts. Nos efforts +redoublerent et ne servirent qu'a hater l'eclosion d'une foule d'etres +qui nous echappaient par leur petitesse ou nous resistaient par leur +faiblesse meme; d'humbles plantes flexibles, de minces coquillages +flottants prenaient place sur la croute encore tiede de l'ecorce +terrestre, dans les limons, dans les eaux, dans les detritus de tout +genre. Nous roulions en vain les flots furieux sur ces creations +ebauchees. La vie naissait et apparaissait sans cesse sous des formes +nouvelles, comme si le genie patient et inventif de la creation eut +resolu d'adapter les organes et les besoins de tous les etres au +milieu tourmente que nous leur faisions. + +"Nous commencions a nous lasser de cette resistance passive en +apparence, irreductible en realite. Nous detruisions des races +entieres d'etres vivants, d'autres apparaissaient organises pour nous +subir sans mourir. Nous etions epuises de rage. Nous nous retirames +sur le sommet des nuees pour deliberer et demander a notre pere des +forces nouvelles. + +"Pendant qu'il nous donnait de nouveaux ordres, la terre un instant +delivree de nos fureurs se couvrit de plantes innombrables ou des +myriades d'animaux ingenieusement conformes dans leurs differents +types, chercherent leur abri et leur nourriture dans d'immenses forets +ou sur les flancs de puissantes montagnes, ainsi que dans les eaux +epurees de lacs immenses. + +"--Allez, nous dit mon pere, le roi des orages, voici la terre qui +s'est paree comme une fiancee pour epouser le soleil. Mettez-vous +entre eux. Entassez les nuees enormes, mugissez, et que votre souffle +renverse les forets, aplanisse les monts et dechaine les mers. Allez, +et ne revenez pas, tant qu'il y aura encore un etre vivant, une plante +debout sur cette arene maudite ou la vie pretend s'etablir en depit de +nous. + +"Nous nous dispersames comme une semence de mort sur les deux +hemispheres, et moi, fendant comme un aigle le rideau des nuages, je +m'abattis sur les antiques contrees de l'extreme Orient, la ou de +profondes depressions du haut plateau asiatique s'abaissant vers +la mer sous un ciel de feu, font eclore, au sein d'une humidite +energique, les plantes gigantesques et les animaux redoutables. +J'etais repose des fatigues subies, je me sentais doue d'une force +incommensurable, j'etais fier d'apporter le desordre et la mort a tous +ces faibles qui semblaient me braver. D'un coup d'aile, je rasais +toute une contree; d'un souffle, j'abattais toute une foret, et je +sentais en moi une joie aveugle, enivree, la joie d'etre plus fort que +toutes les forces de la nature. + +"Tout a coup un parfum passa en moi comme par une aspiration inconnue +a mes organes, et, surpris d'une sensation si nouvelle, je m'arretai +pour m'en rendre compte. Je vis alors pour la premiere fois un etre +qui etait apparu sur la terre en mon absence, un etre frais, delicat, +imperceptible, la rose! + +"Je fondis sur elle pour l'ecraser. Elle plia, se coucha sur l'herbe +et me dit: + +"--Prends pitie! je suis si belle et si douce! respire-moi, tu +m'epargneras. + +"Je la respirai et une ivresse soudaine abattit ma fureur. Je me +couchai sur l'herbe et je m'endormis aupres d'elle. + +"Quand je m'eveillai, la rose s'etait relevee et se balancait +mollement, bercee par mon haleine apaisee. + +"--Sois mon ami, me dit-elle. Ne me quitte plus. Quand tes ailes +terribles sont pliees, je t'aime et te trouve beau. Sans doute tu es +le roi de la foret. Ton souffle adouci est un chant delicieux. Reste +avec moi, ou prends-moi avec toi, afin que j'aille voir de plus pres +le soleil et les nuages. + +"Je mis la rose dans mon sein et je m'envolai avec elle. Mais bientot +il me sembla qu'elle se fletrissait; alanguie, elle ne pouvait plus +me parler; son parfum, cependant, continuait a me charmer, et moi, +craignant de l'aneantir, je volais doucement, je caressais la cime des +arbres, j'evitais le moindre choc. Je remontai ainsi avec precaution +jusqu'au palais de nuees sombres ou m'attendait mon pere. + +"--Que veux-tu? me dit-il, et pourquoi as-tu laisse debout cette foret +que je vois encore sur les rivages de l'Inde? Retourne l'exterminer au +plus vite. + +"--Oui, repondis-je en lui montrant la rose, mais laisse-moi te +confier ce tresor que je veux sauver. + +"--Sauver! s'ecria-t-il en rugissant de colere; tu veux sauver quelque +chose? + +"Et, d'un souffle, il arracha de ma main la rose, qui disparut dans +l'espace en semant ses petales fletries. + +"Je m'elancai pour ressaisir au moins un vestige; mais le roi, irrite +et implacable, me saisit a mon tour, me coucha, la poitrine sur +son genou, et, avec violence, m'arracha mes ailes, dont les plumes +allerent dans l'espace rejoindre les feuilles dispersees de la rose. + +"--Miserable enfant, me dit-il, tu as connu la pitie, tu n'es plus mon +fils. Va-t'en rejoindre sur la terre le funeste esprit de la vie qui +me brave, nous verrons s'il fera de toi quelque chose, a present que, +grace a moi, tu n'es plus rien. + +"Et, me lancant dans les abimes du vide, il m'oublia a jamais. + +"Je roulai jusqu'a la clairiere et me trouvai aneanti a cote de la +rose, plus riante et plus embaumee que jamais. + +"--Quel est ce prodige? Je te croyais morte et je te pleurais. As-tu +le don de renaitre apres la mort? + +"--Oui, repondit-elle, comme toutes les creatures que l'esprit de vie +feconde. Vois ces boutons qui m'environnent. Ce soir, j'aurai perdu +mon eclat et je travaillerai a mon renouvellement, tandis que mes +soeurs te charmeront de leur beaute et te verseront les parfums de +leur journee de fete. Reste avec nous; n'es-tu pas notre compagnon et +notre ami? + +"J'etais si humilie de ma decheance, que j'arrosais de mes larmes +cette terre a laquelle je me sentais a jamais rive. L'esprit de la vie +sentit mes pleurs et s'en emut. Il m'apparut sous la forme d'un ange +radieux et me dit: + +"--Tu as connu la pitie, tu as eu pitie de la rose, je veux avoir +pitie de toi. Ton pere est puissant, mais je le suis plus que lui, car +il peut detruire et, moi, je peux creer. + +"En parlant ainsi, l'etre brillant me toucha et mon corps devint celui +d'un bel enfant avec un visage semblable au coloris de la rose. Des +ailes de papillon sortirent de mes epaules et je me mis a voltiger +avec delices. + +"--Reste avec les fleurs, sous le frais abri des forets, me dit la +fee. A present, ces domes de verdure te cacheront et te protegeront. +Plus tard, quand j'aurai vaincu la rage des elements, tu pourras +parcourir la terre, ou tu seras beni par les hommes et chante par les +poetes.--Quant a toi, rose charmante qui, la premiere as su desarmer +la fureur par la beaute, sois le signe de la future reconciliation +des forces aujourd'hui ennemies de la nature. Tu seras aussi +l'enseignement des races futures, car ces races civilisees voudront +faire servir toutes choses a leurs besoins. Mes dons les plus +precieux, la grace, la douceur et la beaute risqueront de leur sembler +d'une moindre valeur que la richesse et la force. Apprends-leur, +aimable rose, que la plus grande et la plus legitime puissance est +celle qui charme et reconcilie. Je te donne ici un titre que les +siecles futurs n'oseront pas t'oter. Je te proclame reine des fleurs; +les royautes que j'institue sont divines et n'ont qu'un moyen +d'action, le charme. + +"Depuis ce jour, j'ai vecu en paix avec le ciel, cheri des hommes, des +animaux et des plantes; ma libre et divine origine me laisse le choix +de resider ou il me plait, mais je suis trop l'ami de la terre et le +serviteur de la vie a laquelle mon souffle bienfaisant contribue, pour +quitter cette terre cherie ou mon premier et eternel amour me retient. +Oui, mes cheres petites, je suis le fidele amant de la rose et par +consequent votre frere et votre ami." + +--En ce cas, s'ecrierent toutes les petites roses de l'eglantier, +donne-nous le bal et rejouissons-nous en chantant les louanges de +madame la reine, la rose a cent feuilles de l'Orient. + +Le zephyr agita ses jolies ailes et ce fut au-dessus de ma tete une +danse effrenee, accompagnee de frolements de branches et de claquement +de feuilles en guise de timbales et de castagnettes: il arriva bien a +quelques petites folles de dechirer leur robe de bal et de semer leurs +petales dans mes cheveux; mais elles n'y firent pas attention et +danserent de plus belle en chantant: + +--Vive la belle rose dont la douceur a vaincu le fils des orages! vive +le bon zephyr qui est reste l'ami des fleurs! + +Quand je racontai a mon precepteur ce que j'avais entendu, il declara +que j'etais malade et qu'il fallait m'administrer un purgatif. Mais ma +grand'mere m'en preserva en lui disant: + +--Je vous plains si vous n'avez jamais entendu ce que disent les +roses. Quant a moi, je regrette le temps ou je l'entendais. C'est une +faculte de l'enfance. Prenez garde de confondre les facultes avec les +maladies! + + + + +LE MARTEAU ROUGE + + +J'ai trahi pour vous, mes enfants, le secret du vent et des roses. Je +vais vous raconter maintenant l'histoire d'un caillou. Mais je vous +tromperais si je vous disais que les cailloux parlent comme les +fleurs. S'ils disent quelque chose, lorsqu'on les frappe, nous ne +pouvons l'entendre que comme un bruit sans paroles. Tout dans la +nature a une voix, mais nous ne pouvons attribuer la parole qu'aux +etres. Une fleur est un etre pourvu d'organes et qui participe +largement a la vie universelle. Les pierres ne vivent pas, elles ne +sont que les ossements d'un grand corps, qui est la planete, et, ce +grand corps, on peut le considerer comme un etre; mais les fragments +de son ossature ne sont pas plus des etres par eux-memes qu'une +phalange de nos doigts ou une portion de notre crane n'est un etre +humain. + +C'etait pourtant un beau caillou, et ne croyez pas que vous eussiez +pu le mettre dans votre poche, car il mesurait peut-etre un metre sur +toutes ses faces. Detache d'une roche de cornaline, il etait cornaline +lui-meme, non pas de la couleur de ces vulgaires silex sang de boeuf +qui jonchent nos chemins, mais d'un rose chair veine de parties +ambrees, et transparent comme un cristal. Vitrification splendide, +produite par l'action des feux plutoniens sur l'ecorce siliceuse de +la terre, il avait ete separe de sa roche par une dislocation, et il +brillait au soleil, au milieu des herbes, tranquille et silencieux +depuis des siecles dont je ne sais pas le compte. La fee Hydrocharis +vint enfin un jour a le remarquer. La fee Hydrocharis (beaute des +eaux) etait amoureuse des ruisseaux clairs et tranquilles, parce +qu'elle y faisait pousser ses plantes favorites, que je ne vous +nommerai pas, vu que vous les connaissez maintenant et que vous les +cherissez aussi. + +La fee avait du depit, car, apres une fonte de neiges assez +considerable sur les sommets de montagnes, le ruisseau avait ensable +de ses eaux troublees et grondeuses les tapis de fleurs et de verdure +que la fee avait caresses et benis la veille. Elle s'assit sur le gros +caillou et, contemplant le desastre, elle se fit ce raisonnement: + +--La fee des glaciers, ma cruelle ennemie, me chassera de cette +region, comme elle m'a chassee deja des regions qui sont au-dessus +et qui, maintenant, ne sont plus que des amas de ruines. Ces roches +entrainees par les glaces, ces moraines steriles ou la fleur ne +s'epanouit plus, ou l'oiseau ne chante plus, ou le froid et la mort +regnent stupidement, menacent de s'etendre sur mes riants herbages +et sur mes bosquets embaumes. Je ne puis resister, le neant veut +triompher ici de la vie, le destin aveugle et sourd est contre moi. +Si je connaissais, au moins, les projets de l'ennemi, j'essayerais de +lutter. Mais ces secrets ne sont confies qu'aux ondes fougueuses dont +les mille voix confuses me sont inintelligibles. Des qu'elles arrivent +a mes lacs et a mes etangs, elles se taisent, et, sur mes pentes +sinueuses, elles se laissent glisser sans bruit. Comment les decider a +parler de ce qu'elles savent des hautes regions d'ou elles descendent +et ou il m'est interdit de penetrer? + +La fee se leva, reflechit encore, regarda autour d'elle et accorda +enfin son attention au caillou qu'elle avait jusque-la meprise comme +une chose inerte et sterile. Il lui vint alors une idee, qui etait de +placer ce caillou sur le passage incline du ruisseau. Elle ne prit pas +la peine de pousser le bloc, elle souffla dessus, et le bloc se mit en +travers de l'eau courante, debout sur le sable ou il s'enfonca par son +propre poids, de maniere a y demeurer solidement fixe. Alors, la fee +regarda et ecouta. + +Le ruisseau, evidemment irrite de rencontrer cet obstacle, le frappa +d'abord brutalement pour le chasser de son chemin; puis il le +contourna et se pressa sur ses flancs jusqu'a ce qu'il eut reussi a se +creuser une rigole de chaque cote, et il se precipita dans ces rigoles +en exhalant une sourde plainte. + +--Tu ne dis encore rien qui vaille, pensa la fee, mais je vais +t'emprisonner si bien que je te forcerai de me repondre. + +Alors, elle donna une chiquenaude au bloc de cornaline qui se fendit +en quatre. C'est si puissant un doigt de fee! L'eau, rencontrant +quatre murailles au lieu d'une, s'y laissa choir, et, bondissant de +tous cotes en ruisselets entrecoupes, il se mit a babiller comme un +fou, jetant ses paroles si vite, que c'etait un bredouillage insense, +impossible. + +La fee cassa encore une fois le bloc et des quatre morceaux en fit +huit qui, divisant encore le cours de l'eau, la forcerent a se calmer +et a murmurer discretement. Alors, elle saisit son langage, et, comme +les ruisseaux sont de nature indiscrete et babillarde, elle apprit +que la reine des glaciers avait resolu d'envahir son domaine et de la +chasser encore plus loin. + +Hydrocharis prit alors toutes ses plantes cheries dans sa robe tissue +de rayons de soleil, et s'eloigna, oubliant au milieu de l'eau les +pauvres debris du gros caillou, qui resterent la jusqu'a ce que les +eaux obstinees les eussent emportes ou broyes. + +Rien n'est philosophe et resigne comme un caillou. Celui dont j'essaye +de vous dire l'histoire n'etait plus represente un peu dignement que +par un des huit morceaux, lequel etait encore gros comme votre tete, +et, a peu pres aussi rond, vu que les eaux qui avaient emiette les +autres, l'avaient roule longtemps. Soit qu'il eut eu plus de chance, +soit qu'on eut eu des egards pour lui, il etait arrive beau, luisant +et bien poli jusqu'a la porte d'une hutte de roseaux ou vivaient +d'etranges personnages. + +C'etait des hommes sauvages, vetus de peaux de betes, portant de +longues barbes et de longs cheveux, faute de ciseaux pour les couper, +ou parce qu'ils se trouvaient mieux ainsi, et peut-etre n'avaient-ils +pas tort. Mais, s'ils n'avaient pas encore invente les ciseaux, ce +dont je ne suis pas sur, ces hommes primitifs n'en etaient pas moins +d'habiles couteliers. Celui qui habitait la hutte etait meme un +armurier recommandable. + +Il ne savait pas utiliser le fer, mais les cailloux grossiers +devenaient entre ses mains des outils de travail ingenieux ou des +armes redoutables. C'est vous dire que ces gens appartenaient a la +race de l'age de pierre qui se confond dans la nuit des temps avec les +premiers ages de l'occupation celtique. Un des enfants de l'armurier +trouva sous ses pieds le beau caillou amene par le ruisseau, et, +croyant que c'etait un des nombreux eclats ou morceaux de rebut jetes +ca et la autour de l'atelier de son pere, il se mit a jouer avec et +a le faire rouler. Mais le pere, frappe de la vive couleur et de la +transparence de cet echantillon, le lui ota des mains et appela ses +autres enfants et apprentis pour l'admirer. On ne connaissait dans +le pays environnant aucune roche d'ou ce fragment put provenir. +L'armurier recommanda a son monde de bien surveiller les cailloux que +charriait le ruisseau; mais ils eurent beau chercher et attendre, ils +n'en trouverent pas d'autre et celui-ci resta dans l'atelier comme un +objet des plus rares et des plus precieux. + +A quelques jours de la, un homme bleu descendit de la colline et somma +l'armurier de lui livrer sa commande. Cet homme bleu, qui etait blanc +en dessous, avait la figure et le corps peints avec le suc d'une +plante qui fournissait aux chefs et aux guerriers ce que les Indiens +d'aujourd'hui appellent encore leur peinture de guerre. Il etait donc +de la tete aux pieds d'un beau bleu d'azur et la famille de l'armurier +le contemplait avec admiration et respect. + +Il avait commande une hache de silex, la plus lourde et la plus +tranchante qui eut ete jamais fabriquee depuis l'age du renne, et +cette arme formidable lui fut livree, moyennant le prix de deux peaux +d'ours, selon qu'il avait ete convenu. L'homme bleu ayant paye, allait +se retirer, lorsque l'armurier lui montra son caillou de cornaline +en lui proposant de le faconner pour lui en hache ou en casse-tete. +L'homme bleu, emerveille de la beaute de la matiere, demanda un +casse-tete qui serait en meme temps un couteau propre a depecer les +animaux apres les avoir assommes. On lui fabriqua donc avec ce caillou +merveilleux un outil admirable auquel, a force de patience, on put +meme donner le poli jusqu'alors inconnu a une industrie encore privee +de meules; et, pour porter au comble la satisfaction de l'homme bleu, +un des fils de l'armurier, enfant tres-adroit et tres-artiste, dessina +avec une pointe faite d'un eclat, la figure d'un daim sur un des cotes +de la lame. Un autre, apprenti tres-habile au montage, enchassa l'arme +dans un manche de bois fendu par le milieu et assujetti aux extremites +par des cordes de fibres vegetales tres-finement tressees et d'une +solidite a toute epreuve. + +L'homme bleu donna douze peaux de daim pour cette merveille et +l'emporta, triomphant, dans sa mardelle immense, car il etait un grand +chef de clan, enrichi a la chasse et souvent victorieux a la guerre. + +Vous savez ce qu'est une mardelle: vous avez vu ces grands trous +beants au milieu de nos champs, aujourd'hui cultives, jadis couverts +d'etangs et de forets. Plusieurs ont de l'eau au fond tandis qu'a un +niveau plus eleve, on a trouve des cendres, des os, des debris de +poteries et des pierres disposees en foyer. + +On peut croire que les peuples primitifs aimaient a demeurer sur +l'eau, temoins les cites lacustres trouvees en si grand nombre et dont +vous avez entendu beaucoup parler. + +Moi, j'imagine que, dans les pays de plaine comme les notres, ou l'eau +est rare, on creusait le plus profondement possible, et, autant que +possible, aussi dans le voisinage d'une source. On detournait au +besoin le cours d'un faible ruisseau et on l'emmagasinait dans ces +profonds reservoirs, puis l'on batissait sur pilotis une spacieuse +demeure, qui s'elevait comme un ilot dans un entonnoir et dont les +toits inapercus ne s'elevaient pas au-dessus du niveau du sol, toutes +conditions de securite contre le parcours des betes sauvages ou +l'invasion des hordes ennemies. + +Quoi qu'il en soit, l'homme bleu residait dans une grande mardelle (on +dit aussi margelle), entouree de beaucoup d'autres plus petites et +moins profondes, ou plusieurs familles s'etaient etablies pour obeir a +ses ordres en beneficiant de sa protection. L'homme bleu fit le tour +de toutes ces citernes habitees, franchit, pour entrer chez ses +clients, les arbres jetes en guise de ponts, se chauffa a tous les +foyers, causa amicalement avec tout le monde, montrant sa merveilleuse +hache rose, et laissant volontiers croire qu'il l'avait recue en +present de quelque divinite. Si on le crut, ou si l'on feignit de le +croire, je l'ignore; mais la hache rose fut regardee comme un talisman +d'une invincible puissance, et, lorsque l'ennemi se presenta pour +envahir la tribu, tous se porterent au combat avec une confiance +exaltee. La confiance fait la bravoure et la bravoure fait la force. +L'ennemi fut ecrase, la hache rose du grand chef devint pourpre dans +le sang des vaincus. Une gloire nouvelle couronna les anciennes +gloires de l'homme bleu, et, dans sa terreur, l'ennemi lui donna le +nom de _Marteau-Rouge_, que sa tribu et ses descendants porterent +apres lui. + +Ce marteau lui porta bonheur car il fut vainqueur dans toutes ses +guerres comme dans toutes ses chasses, et mourut, plein de jours, +sans avoir ete victime d'aucun des hasards de sa vie belliqueuse. +On l'enterra sous une enorme butte de terre et de sable suivant la +coutume du temps, et, malgre le desir effrene qu'avaient ses heritiers +de posseder le marteau rouge, on enterra le marteau rouge avec lui. +Ainsi le voulait la loi religieuse conservatrice du respect du aux +morts. + +Voila donc notre caillou rejete dans le neant des tenebres apres une +courte periode de gloire et d'activite. La tribu du Marteau-Rouge eut +lieu de regretter la sepulture donnee au talisman, car les tribus +ennemies, longtemps epouvantees par la vaillance du grand chef, +revinrent en nombre et devasterent les pays de chasse, enleverent les +troupeaux et ravagerent meme les habitations. + +Ces malheurs deciderent un des descendants de Marteau-Rouge 1er a +violer la sepulture de son aieul, a penetrer la nuit dans son caveau +et a enlever secretement le talisman, qu'il cacha avec soin dans sa +mardelle. Comme il ne pouvait avouer a personne cette profanation, il +ne pouvait se servir de cette arme excellente et ranimer le courage de +son clan, en la faisant briller au soleil des batailles. N'etant plus +secouee par un bras energique et vaillant,--le nouveau possesseur +etait plus superstitieux que brave,--elle perdit sa vertu, et la +tribu, vaincue, dispersee, dut aller chercher en d'autres lieux des +etablissements nouveaux. Ses mardelles conquises furent occupees par +le vainqueur, et des siecles s'ecoulerent sans que le fameux marteau +enterre entre deux pierres fut exhume. On l'oublia si bien, que, le +jour ou une vieille femme, en poursuivant un rat dans sa cuisine, le +retrouva intact, personne ne put lui dire a quoi ce couteau de pierre +avait pu servir. L'usage de ces outils s'etait perdu. On avait appris +a fondre et a faconner le bronze, et, comme ces peuples n'avaient pas +d'histoire, ils ne se souvenaient pas des services que le silex leur +avait rendus. + +Toutefois, la vieille femme trouva le marteau joli et l'essaya pour +raper les racines qu'elle mettait dans sa soupe. Elle le trouva +commode, bien que le temps et l'humidite l'eussent prive de son beau +manche a cordelettes. Il etait encore coupant. Elle en fit son couteau +de predilection. Mais, apres elle, des enfants voulurent s'en servir +et l'ebrecherent outrageusement. + +Quand vint l'age du fer, cet ustensile meprise fut oublie sur le bord +de la margelle tarie et a demi comblee. On construisait de nouvelles +habitations a fleur de terre avec des cultures autour. On connaissait +la beche et la cognee, on parlait, on agissait, on pensait autrement +que par le passe. Le glorieux marteau rouge redevint simple caillou et +reprit son sommeil impassible dans l'herbe des prairies. + +Bien des siecles se passerent encore lorsqu'un paysan chasseur qui +poursuivait un lievre refugie dans la mardelle, et qui, pour mieux +courir, avait quitte ses sabots, se coupa l'orteil sur une des faces +encore tranchantes du marteau rouge. Il le ramassa, pensant en faire +des pierres pour son fusil, et l'apporta chez lui, ou il l'oublia dans +un coin. A l'epoque des vendanges, il s'en servit pour caler sa cuve; +apres quoi, il le jeta dans son jardin, ou les choux, ces fiers +occupants d'une terre longtemps abandonnee a elle-meme, le couvrirent +de leur ombre et lui permirent de dormir encore a l'abri du caprice de +l'homme. + +Cent ans plus tard, un jardinier le rencontra sous sa beche, et, +comme le jardin du paysan s'etait fondu dans un parc seigneurial, ce +jardinier porta sa trouvaille au chatelain, en lui disant: + +--Ma foi, monsieur le comte, je crois bien que j'ai trouve dans mes +planches d'asperges un de ces marteaux anciens dont vous etes curieux. + +M. le comte complimenta son jardinier sur son _oeil_ d'antiquaire et +fit grand cas de sa decouverte. Le marteau rouge etait un des plus +beaux specimens de l'antique industrie de nos peres, et, malgre les +outrages du temps, il portait la trace indelebile du travail de +l'homme a un degre remarquable. Tous les amis de la maison et tous les +antiquaires du pays l'admirerent. Son age devint un sujet de grande +discussion. Il etait en partie degrossi et taille au silex comme les +specimens des premiers ages, en partie faconne et poli comme ceux +d'un temps moins barbare. Il appartenait evidemment a un temps de +transition, peut-etre avait-il ete apporte par des emigrants; a coup +sur, dirent les geologues, il n'a pas ete fabrique dans le pays, car +il n'y a pas de trace de cornaline bien loin a la ronde. + +Les geologues n'oublierent qu'une chose, c'est que les eaux sont +des conducteurs de mineraux de toute sorte, et les antiquaires ne +songerent pas a se demander si l'histoire des faits industriels +n'etaient pas dementie a chaque instant par des tentatives +personnelles dues au caprice ou au genie de quelque artisan mieux +doue que les autres. La figure tracee sur la lame presentait encore +quelques lineaments qui furent soigneusement examines. On y voyait +bien encore l'intention de representer un animal. Mais etait-ce un +cheval, un cerf, un ours des cavernes ou un mammouth? + +Quand on eut bien examine et interroge le marteau rouge, on le placa +sur un coussinet de velours. C'etait la plus curieuse piece de la +collection de M. le comte. Il eut la place d'honneur et la conserva +pendant une dizaine d'annees. + +Mais M. le comte vint a mourir sans enfants, et madame la comtesse +trouva que le defunt avait depense pour ses collections beaucoup +d'argent qu'il eut mieux employe a lui acheter des dentelles et a +renouveler ses equipages. Elle fit vendre toutes ces antiquailles, +pressee qu'elle etait d'en debarrasser les chambres de son chateau. +Elle ne conserva que quelques gemmes gravees et quelques medailles +d'or qu'elle pouvait utiliser pour sa parure, et, comme le marteau +rouge etait tire d'une cornaline particulierement belle, elle le +confia a un lapidaire charge de le tailler en plaques destinees a un +fermoir de ceinture. + +Quand les fragments du marteau rouge furent tailles et montes, madame +trouva la chose fort laide et la donna a sa petite niece agee de six +ans qui en orna sa poupee. Mais ce bijou trop lourd et trop grand ne +lui plut pas longtemps et elle imagina d'en faire de la soupe. Oui +vraiment, mes enfants, de la soupe pour les poupees. Vous savez mieux +que moi que la soupe aux poupees se compose de choses tres-variees: +des fleurs, des graines, des coquilles, des haricots blancs et rouges, +tout est bon quand cela est cuit a point dans un petit vase de +fer-blanc sur un feu imaginaire. La petite niece manquant de carottes +pour son pot-au-feu, remarqua la belle couleur de la cornaline, et, a +l'aide d'un fer a repasser, elle la broya en mille petits morceaux qui +donnerent tres-bonne mine a la soupe et que la poupee eut du trouver +succulente. + +Si le marteau rouge eut ete un etre, c'est-a-dire s'il eut pu penser, +quelles reflexions n'eut-il pas faites sur son etrange destinee? Avoir +ete montagne, et puis bloc; avoir servi sous cette forme a l'oeuvre +mysterieuse d'une fee, avoir force un ruisseau a reveler les secrets +du genie des cimes glacees; avoir ete, plus tard, le palladium d'une +tribu guerriere, la gloire d'un peuple, le sceptre d'un homme bleu; +etre descendu a l'humble condition de couteau de cuisine jusqu'a +ratisser, Dieu sait quels legumes, chez un peuple encore sauvage; +avoir retrouve une sorte de gloire dans les mains d'un antiquaire, +jusqu'a se pavaner sur un socle de velours aux yeux des amateurs +emerveilles: et tout cela pour devenir carotte fictive dans les mains +d'un enfant, sans pouvoir seulement eveiller l'appetit dedaigneux +d'une poupee! + +Le marteau rouge n'etait pourtant pas absolument aneanti. Il en etait +reste un morceau gros comme une noix que le valet de chambre ramassa +en balayant et qu'il vendit cinquante centimes au lapidaire. Avec ce +dernier fragment, le lapidaire fit trois bagues qu'il vendit un franc +chacune. C'est tres-joli, une bague de cornaline, mais c'est vite +casse et perdu. Une seule existe encore, elle a ete donnee a une +petite fille soigneuse qui la conserve precieusement sans se douter +qu'elle possede la derniere parcelle du fameux marteau rouge, lequel +n'etait lui-meme qu'une parcelle de la roche aux fees. + +Tel est le sort des choses. Elles n'existent que par le prix que nous +y attachons, elles n'ont point d'ame qui les fasse renaitre, elles +deviennent poussiere; mais, sous cette forme, tout ce qui possede la +vie les utilise encore. La vie se sert de tout, et ce que le temps et +l'homme detruisent renait sous des formes nouvelles, grace a cette fee +qui ne laisse rien perdre, qui repare tout et qui recommence tout ce +qui est defait. Cette reine des fees, vous la connaissez fort bien: +c'est la nature. + + + + +LA FEE POUSSIERE + + +Autrefois, il y a bien longtemps, mes chers enfants, j'etais jeune +et j'entendais souvent les gens se plaindre d'une importune petite +vieille qui entrait par les fenetres quand on l'avait chassee par les +portes. Elle etait si fine et si menue, qu'on eut dit qu'elle flottait +au lieu de marcher, et mes parents la comparaient a une petite fee. +Les domestiques la detestaient et la renvoyaient a coups de plumeau, +mais on ne l'avait pas plus tot delogee d'une place qu'elle +reparaissait a une autre. + +Elle portait toujours une vilaine robe grise trainante et une sorte +de voile pale que le moindre vent faisait voltiger autour de sa tete +ebouriffee en meches jaunatres. + +A force d'etre persecutee, elle me faisait pitie et je la laissais +volontiers se reposer dans mon petit jardin, bien qu'elle abimat +beaucoup mes fleurs. Je causais avec elle, mais sans en pouvoir tirer +une parole qui eut le sens commun. Elle voulait toucher a tout, disant +qu'elle ne faisait que du bien. On me reprochait de la tolerer, et, +quand je l'avais laissee s'approcher de moi, on m'envoyait laver et +changer, en me menacant de me donner le nom qu'elle portait. + +C'etait un vilain nom que je redoutais beaucoup. Elle etait si +malpropre qu'on pretendait qu'elle couchait dans les balayures des +maisons et des rues, et, a cause de cela, on la nommait la fee +Poussiere. + +--Pourquoi donc etes-vous si poudreuse? lui dis-je, un jour qu'elle +voulait m'embrasser. + +--Tu es une sotte de me craindre, repondit-elle alors d'un ton +railleur: tu m'appartiens, et tu me ressembles plus que tu ne penses. +Mais tu es une enfant esclave de l'ignorance, et je perdrais mon temps +a te le demontrer. + +--Voyons, repris-je, vous paraissez vouloir parler raison pour la +premiere fois. Expliquez-moi vos paroles. + +--Je ne puis te parler ici, repondit-elle. J'en ai trop long a te +dire, et, sitot que je m'installe quelque part chez vous, on me balaye +avec mepris; mais, si tu veux savoir qui je suis, appelle-moi par +trois fois cette nuit, aussitot que tu seras endormie. + +La-dessus, elle s'eloigna en poussant un grand eclat de rire, et il me +sembla la voir se dissoudre et s'elever en grande trainee d'or, rougi +par le soleil couchant. + +Le meme soir, j'etais dans mon lit et je pensais a elle en commencant +a sommeiller. + +--J'ai reve tout cela, me disais-je, ou bien cette petite vieille +est une vraie folle. Comment me serait-il possible de l'appeler en +dormant? + +Je m'endormis, et tout aussitot je revai que je l'appelais. Je ne +suis meme pas sure de n'avoir pas crie tout haut par trois fois: "Fee +Poussiere! fee Poussiere! fee Poussiere!" + +A l'instant meme, je fus transportee dans un immense jardin au +milieu duquel s'elevait un palais enchante, et sur le seuil de cette +merveilleuse demeure, une dame resplendissante de jeunesse et de +beaute m'attendait dans de magnifiques habits de fete. + +Je courus a elle et elle m'embrassa en me disant: + +--Eh bien, reconnais-tu, a present, la fee Poussiere? + +--Non, pas du tout, madame, repondis-je, et je pense que vous vous +moquez de moi. + +--Je ne me moque point, reprit-elle; mais, comme tu ne saurais +comprendre mes paroles, je vais te faire assister a un spectacle +qui te paraitra etrange et que je rendrai aussi court que possible. +Suis-moi. + +Elle me conduisit dans le plus bel endroit de sa residence. C'etait un +petit lac limpide qui ressemblait a un diamant vert enchasse dans un +anneau de fleurs, et ou se jouaient des poissons de toutes les nuances +de l'orange et de la cornaline, des carpes de Chine couleur d'ambre, +des cygnes blancs et noirs, des sarcelles exotiques vetues de +pierreries, et, au fond de l'eau, des coquillages de nacre et de +pourpre, des salamandres aux vives couleurs et aux panaches denteles, +enfin tout un monde de merveilles vivantes glissant et plongeant sur +un lit de sable argente, ou poussaient des herbes fines, plus fleuries +et plus jolies les unes que les autres. Autour de ce vaste bassin +s'arrondissait sur plusieurs rangs une colonnade de porphyre a +chapiteaux d'albatre. L'entablement fait des mineraux les plus +precieux, disparaissait presque sous les clematites, les jasmins, les +glycines, les bryones et les chevrefeuilles ou mille oiseaux faisaient +leurs nids. Des buissons de roses de toutes nuances et de tous +parfums, se miraient dans l'eau, ainsi que le fut des colonnes et les +belles statues de marbre de Paros placees sous les arcades. Au milieu +du bassin jaillissait en mille fusees de diamants et de perles un jet +d'eau qui retombait dans de colossales vasques de nacre. + +Le fond de l'amphitheatre d'architecture s'ouvrait sur de riants +parterres qu'ombrageaient des arbres geants couronnes de fleurs et de +fruits, et dont les tiges enlacees de pampres formaient, au dela de la +colonnade de porphyre, une colonnade de verdure et de fleurs. + +La fee me fit asseoir avec elle au seuil d'une grotte d'ou s'elancait +une cascade melodieuse et que tapissaient les beaux rubans des +scolopendres et le velours des mousses fraiches diamantees de gouttes +d'eau. + +--Tout ce que tu vois la, me dit-elle, est mon ouvrage. Tout cela est +fait de poussiere; c'est en secouant ma robe dans les nuages que j'ai +fourni tous les materiaux de ce paradis. Mon ami le feu qui les avait +lances dans les airs, les a repris pour les recuire, les cristalliser +ou les agglomerer apres que mon serviteur le vent les a eu promenes +dans l'humidite et dans l'electricite des nues, et rabattus sur la +terre; ce grand plateau solidifie s'est revetu alors de ma substance +feconde et la pluie en a fait des sables et des engrais, apres en +avoir fait des granits, des porphyres, des marbres, des metaux et des +roches de toute sorte. + +J'ecoutais sans comprendre et je pensais que la fee continuait a me +mystifier. Qu'elle eut pu faire de la terre avec de la poussiere, +passe encore; mais qu'elle eut fait avec cela du marbre, des granits +et d'autres mineraux, qu'en se secouant elle aurait fait tomber du +ciel, je n'en croyais rien. Je n'osais pas lui donner un dementi, mais +je me retournai involontairement vers elle pour voir si elle disait +serieusement une pareille absurdite. + +Quelle fut ma surprise de ne plus la trouver derriere moi! mais +j'entendis sa voix qui partait de dessous terre et qui m'appelait. +En meme temps, je m'enfoncai sous terre aussi, sans pouvoir m'en +defendre, et je me trouvai dans un lieu terrible ou tout etait feu et +flamme. On m'avait parle de l'enfer, je crus que c'etait cela. Des +lueurs rouges, bleues, vertes, blanches, violettes, tantot livides, +tantot eblouissantes, remplacaient le jour, et, si le soleil penetrait +en cet endroit, les vapeurs qui s'exhalaient de la fournaise le +rendaient tout a fait invisible. + +Des bruits formidables, des sifflements aigus, des explosions, des +eclats de tonnerre remplissaient cette caverne de nuages noirs ou je +me sentais enfermee. + +Au milieu de tout cela, j'apercevais la petite fee Poussiere qui avait +repris sa face terreuse et son sordide vetement incolore. Elle allait +et venait, travaillant, poussant, tassant, brassant, versant je +ne sais quels acides, se livrant en un mot a des operations +incomprehensibles. + +--N'aie pas peur, me cria-t-elle d'une voix qui dominait les bruits +assourdissants de ce Tartare. Tu es ici dans mon laboratoire. Ne +connais-tu pas la chimie? + +--Je n'en sais pas un mot, m'ecriai-je, et ne desire pas l'apprendre +en un pareil endroit. + +--Tu as voulu savoir, il faut te resigner a regarder. Il est bien +commode d'habiter la surface de la terre, de vivre avec les fleurs, +les oiseaux et les animaux apprivoises; de se baigner dans les eaux +tranquilles, de manger des fruits savoureux en marchant sur des tapis +de gazon et de marguerites. Tu t'es imaginee que la vie humaine avait +subsiste de tout temps ainsi, dans des conditions benies. Il est temps +de t'aviser du commencement des choses et de la puissance de la fee +Poussiere, ton aieule, ta mere et ta nourrice. + +En parlant ainsi, la petite vieille me fit rouler avec elle au plus +profond de l'abime a travers les flammes devorantes, les explosions +effroyables, les acres fumees noires, les metaux en fusion, les laves +au vomissement hideux et toutes les terreurs de l'eruption volcanique. + +--Voici mes fourneaux, me dit-elle, c'est le sous-sol ou s'elaborent +mes provisions. Tu vois, il fait bon ici pour un esprit debarrasse de +cette caparace qu'on appelle un corps. Tu as laisse le tien dans ton +lit et ton esprit seul est avec moi. Donc, tu peux toucher et brasser +la matiere premiere. Tu ignores la chimie, tu ne sais pas encore de +quoi cette matiere est faite, ni par quelle operation mysterieuse ce +qui apparait ici sous l'aspect de corps solides provient d'un corps +gazeux qui a lui dans l'espace comme une nebuleuse et qui plus tard a +brille comme un soleil. Tu es une enfant, je ne peux pas t'initier aux +grands secrets de la creation et il se passera encore du temps avant +que tes professeurs les sachent eux-memes. Mais je peux te faire voir +les produits de mon art culinaire. Tout est ici un peu confus pour +toi. Remontons d'un etage. Prends l'echelle et suis-moi. + +Une echelle, dont je ne pouvais apercevoir ni la base ni le faite, se +presentait en effet devant nous. Je suivis la fee et me trouvai avec +elle dans les tenebres, mais je m'apercus alors qu'elle etait toute +lumineuse et rayonnait comme un flambeau. Je vis donc des depots +enormes d'une pate rosee, des blocs d'un cristal blanchatre et des +lames immenses d'une matiere vitreuse noire et brillante que la fee +se mit a ecraser sous ses doigts; puis elle pila le cristal en petits +morceaux et mela le tout avec la pate rose, qu'elle porta sur ce qu'il +lui plaisait d'appeler un feu doux. + +--Quel plat faites-vous donc la? lui demandai-je. + +--Un plat tres-necessaire a ta pauvre petite existence, repondit-elle; +je fais du granit, c'est-a-dire qu'avec de la poussiere je fais la +plus dure et la plus resistante des pierres. Il faut bien cela, pour +enfermer le Cocyte et le Phlegethon. Je fais aussi des melanges varies +des memes elements. Voici ce qu'on t'a montre sous des noms barbares, +les gneiss, les quartzites, les talcschistes, les micaschistes, etc. +De tout cela, qui provient de mes poussieres, je ferai plus tard +d'autres poussieres avec des elements nouveaux, et ce seront alors +des ardoises, des sables et des gres. Je suis habile et patiente, +je pulverise sans cesse pour reagglomerer. La base de tout gateau +n'est-elle pas la farine? Quant a present, j'emprisonne mes fourneaux +en leur menageant toutefois quelques soupiraux necessaires pour qu'ils +ne fassent pas tout eclater. Nous irons voir plus haut ce qui se +passe. Si tu es fatiguee, tu peux faire un somme, car il ma faut un +peu de temps pour cet ouvrage. + +Je perdis la notion du temps, et, quand la fee m'eveilla: + +--Tu as dormi, me dit-elle, un joli nombre de siecles! + +--Combien donc, madame la fee? + +--Tu demanderas cela a tes professeurs, repondit-elle en ricanant; +reprenons l'echelle. + +Elle me fit monter plusieurs etages de divers depots, ou je la vis +manipuler des rouilles de metaux dont elle fit du calcaire, des +marnes, des argiles, des ardoises, des jaspes; et, comme je +l'interrogeais sur l'origine des metaux: + +--Tu en veux savoir beaucoup, me dit-elle. Vos chercheurs peuvent +expliquer beaucoup de phenomenes par l'eau et par le feu. Mais +peuvent-ils savoir ce qui s'est passe entre terre et ciel quand toutes +mes pouzzolanes, lancees par le vent de l'abime, ont forme des nuees +solides, que les nuages d'eau ont roulees dans leurs tourbillons +d'orage, que la foudre a penetrees de ses aimants mysterieux et que +les vents superieurs ont rabattues sur la surface terrestre en pluies +torrentielles? C'est la l'origine des premiers depots. Tu vas assister +a leurs merveilleuses transformations. + +Nous montames plus haut et nous vimes des craies, des marbres et des +bancs de pierre calcaire, de quoi batir une ville aussi grande que +le globe entier. Et, comme j'etais emerveillee de ce qu'elle pouvait +produire par le sassement, l'agglomeration, le metamorphisme et la +cuisson, elle me dit: + +--Tout ceci n'est rien, et tu vas voir bien autre chose! tu vas voir +la vie deja eclose au milieu de ces pierres. + +Elle s'approcha d'un bassin grand comme une mer, et, y plongeant le +bras, elle en retira d'abord des plantes etranges, puis des animaux +plus etranges encore, qui etaient encore a moitie plantes; puis +des etres libres, independants les uns des autres, des coquillages +vivants, puis enfin des poissons, qu'elle fit sauter en disant: + +--Voila ce que dame Poussiere sait produire quand elle se depose au +fond des eaux. Mais il y a mieux; retourne-toi et regarde le rivage. + +Je me retournai: le calcaire et tous ses composes, meles a la silice +et a l'argile, avaient forme a leur surface une fine poussiere brune +et grasse ou poussaient des plantes chevelues fort singulieres. + +--Voici la terre vegetale, dit la fee, attends un peu, tu verras +pousser des arbres. + +En effet, je vis une vegetation arborescente s'elever rapidement et +se peupler de reptiles et d'insectes, tandis que sur les rivages +s'agitaient des etres inconnus qui me causerent une veritable terreur. + +--Ces animaux ne t'effrayeront pas sur la terre de l'avenir, dit la +fee. Ils sont destines a l'engraisser de leurs depouilles. Il n'y a +pas encore ici d'hommes pour les craindre. + +--Attendez! m'ecriai-je, voici un luxe de monstres qui me scandalise! +Voici votre terre qui appartient a ces devorants qui vivent les +uns des autres. Il vous fallait tous ces massacres et toutes ces +stupidites pour nous faire un fumier? Je comprends qu'ils ne soient +pas bons a autre chose, mais je ne comprends pas une creation si +exuberante de formes animees, pour ne rien faire et ne rien laisser +qui vaille. + +--L'engrais est quelque chose, si ce n'est pas tout, repondit la fee. +Les conditions que celui-ci va creer seront proprices a des etres +differents qui succederont a ceux-ci. + +--Et qui disparaitront a leur tour, je sais cela. Je sais que la +creation se perfectionnera jusqu'a l'homme, du moins on me l'a dit +et je le crois. Mais je ne m'etais pas encore represente cette +prodigalite de vie et de destruction qui m'effraye et me repugne. +Ces formes hideuses, ces amphibies gigantesques, ces crocodiles +monstrueux, et toutes ces betes rampantes ou nageantes qui ne semblent +vivre que pour se servir de leurs dents et devorer les autres... + +Mon indignation divertit beaucoup la fee Poussiere. + +--La matiere est la matiere, repondit-elle, elle est toujours logique +dans ses operations. L'esprit humain ne l'est pas et tu en es la +preuve, toi qui te nourris de charmants oiseaux et d'une foule de +creatures plus belles et plus intelligentes que celles-ci. Est-ce +a moi de t'apprendre qu'il n'y a point de production possible sans +destruction permanente, et veux-tu renverser l'ordre de la nature? + +--Oui, je le voudrais, je voudrais que tout fut bien, des le premier +jour. Si la nature est une grande fee, elle pouvait bien se passer de +tous ces essais abominables, et faire un monde ou nous serions des +anges, vivant par l'esprit, au sein d'une creation immuable et +toujours belle. + +--La grande fee Nature a de plus hautes visees, repondit dame +Poussiere. Elle ne pretend pas s'arreter aux choses que tu connais. +Elle travaille et invente toujours. Pour elle, qui ne connait pas +la suspension de la vie, le repos serait la mort. Si les choses ne +changeaient pas, l'oeuvre du roi des genies serait terminee et ce roi, +qui est l'activite incessante et supreme, finirait avec son oeuvre. Le +monde ou tu vis et ou tu vas retourner tout a l'heure quand ta vision +du passe se dissipera,--ce monde de l'homme que tu crois meilleur +que celui des animaux anciens, ce monde dont tu n'es pourtant pas +satisfait, puisque tu voudrais y vivre eternellement a l'etat de +pur esprit, cette pauvre planete encore enfant, est destinee a se +transformer indefiniment. L'avenir fera de vous tous et de vous +toutes, faibles creatures humaines, des fees et des genies qui +possederont la science, la raison et la bonte; vois ce que je te fais +voir, et sache que ces premieres ebauches de la vie resumee dans +l'instinct sont plus pres de toi que tu ne l'es de ce que sera, un +jour, le regne de l'esprit sur la terre que tu habites. Les occupants +de ce monde futur seront alors en droit de te mepriser aussi +profondement que tu meprises aujourd'hui le monde des grands sauriens. + +--A la bonne heure, repondis-je, si tout ce que je vois du passe doit +me faire aimer l'avenir, continuons a voir du nouveau. + +--Et surtout, reprit la fee, ne le meprisons pas trop, ce passe, afin +de ne pas commettre l'ingratitude de mepriser le present. Quand le +grand esprit de la vie se sert des materiaux que je lui fournis, +il fait des merveilles des le premier jour. Regarde les yeux de ce +pretendu monstre que vos savants ont nomme l'ichthyosaure. + +--Ils sont plus gros que ma tete et me font peur. + +--Ils sont tres-superieurs aux tiens. Ils sont a la fois myopes et +presbytes a volonte. Ils voient la proie a des distances considerables +comme avec un telescope, et, quand elle est tout pres, par un simple +changement de fonction, ils la voient parfaitement a sa veritable +distance sans avoir besoin de lunettes. A ce moment de la creation, +la nature n'a qu'un but: faire un animal pensant. Elle lui donne des +organes merveilleusement appropries a ses besoins. C'est un joli +commencement: n'en es-tu pas frappee?--Il en sera ainsi, et de mieux +en mieux, de tous les etres qui vont succeder a ceux-ci. Ceux qui +te paraitront pauvres, laids ou chetifs seront encore des prodiges +d'adaptation au milieu ou ils devront se manifester. + +--Et comme ceux-ci, ils ne songeront pourtant qu'a se nourrir? + +--A quoi veux-tu qu'ils songent? La terre n'eprouve pas le besoin +d'etre admiree. Le ciel subsistera aujourd'hui et toujours sans que +les aspirations et les prieres des creatures ajoutent rien a son eclat +et a la majeste de ses lois. La fee de ta petite planete connait la +grande cause, n'en doute pas; mais, si elle est chargee de faire un +etre qui pressente ou devine cette cause, elle est soumise a la loi du +temps, cette chose dont vous ne pouvez pas vous rendre compte, parce +que vous vivez trop peu pour en apprecier les operations. Vous les +croyez lentes, et elles sont d'une rapidite foudroyante. Je vais +affranchir ton esprit de son infirmite et faire passer devant toi les +resultats de siecles innombrables. Regarde et n'ergote plus. Mets a +profit ma complaisance pour toi. + +Je sentis que la fee avait raison et je regardai, de tous mes yeux, +la succession des aspects de la terre. Je vis naitre et mourir des +vegetaux et des animaux de plus en plus ingenieux par l'instinct et de +plus en plus agreables ou imposants par la forme. A mesure que le +sol s'embellissait de productions plus ressemblantes a celles de +nos jours, les habitants de ce grand jardin que de grands accidents +transformaient sans cesse, me parurent moins avides pour eux-memes et +plus soucieux de leur progeniture. Je les vis construire des demeures +a l'usage de leur famille et montrer de l'attachement pour leur +localite. Si bien que, de moment en moment, je voyais s'evanouir un +monde et surgir un monde nouveau, comme les actes d'une feerie. + +--Repose-toi, me dit la fee, car tu viens de parcourir beaucoup de +milliers de siecles, sans t'en douter, et monsieur l'homme va naitre a +son tour quand le regne de monsieur le singe sera accompli. + +Je me rendormis, ecrasee de fatigue, et, quand je m'eveillai, je me +trouvai au milieu d'un grand bal dans le palais de la fee, redevenue +jeune, belle et paree. + +--Tu vois toutes ces belles choses et tout ce beau monde, me dit-elle. +Eh bien, mon enfant, poussiere que tout cela! Ces parois de porphyre +et de marbre, c'est de la poussiere de molecules petrie et cuite a +point. Ces murailles de pierres taillees, c'est de la poussiere de +chaux ou de granit amenee a bien par les memes procedes. Ces lustres +et ces cristaux, c'est du sable fin cuit par la main des hommes en +imitation du travail de la nature. Ces porcelaines et ces faiences, +c'est de la poudre de feldspath, le kaolin dont les Chinois nous ont +fait trouver l'emploi. Ces diamants qui parent les danseuses, c'est +de la poudre de charbon qui s'est cristallisee. Ces perles, c'est le +phosphate de chaux que l'huitre suinte dans sa coquille. L'or et tous +les metaux n'ont pas d'autre origine que l'assemblage bien tasse, bien +manipule, bien fondu, bien chauffe et bien refroidi, de molecules +infinitesimales. Ces beaux vegetaux, ces roses couleur de chair, ces +lis tachetes, ces gardenias qui embaument l'atmosphere, sont nes de la +poussiere que je leur ai preparee, et ces gens qui dansent et sourient +au son des instruments, ces vivants par excellence qu'on appelle +des personnes, eux aussi, ne t'en deplaise, sont nes de moi et +retourneront a moi. + +Comme elle disait cela, la fete et le palais disparurent. Je me +trouvai avec la fee dans un champ ou il poussait du ble. Elle se +baissa et ramassa une pierre ou il y avait un coquillage incruste. + +--Voila, me dit-elle, a l'etat fossile, un etre que je t'ai montre +vivant aux premiers ages de la vie. Qu'est-ce que c'est, a present? +Du phosphate de chaux. On le reduit en poussiere et on en fait de +l'engrais pour les terres trop siliceuses. Tu vois, l'homme commence +a s'aviser d'une chose, c'est que le seul maitre a etudier, c'est la +nature. + +Elle ecrasa sous ses doigts le fossile et en sema la poudre sur le sol +cultive, en disant: + +--Ceci rentre dans ma cuisine. Je seme la destruction pour faire +pousser le germe. Il en est ainsi de toutes les poussieres, qu'elles +aient ete plantes, animaux ou personnes. Elles sont la mort +apres avoir ete la vie, et cela n'a rien de triste, puisqu'elles +recommencent toujours, grace a moi, a etre la vie apres avoir ete la +mort. Adieu. Je veux que tu gardes un souvenir de moi. Tu admires +beaucoup ma robe de bal. En voici un petit morceau que tu examineras a +loisir. + +Tout disparut, et, quand j'ouvris les yeux, je me retrouvai dans mon +lit. Le soleil etait leve et m'envoyait un beau rayon. Je regardai le +bout d'etoffe que la fee m'avait mis dans la main. Ce n'etait qu'un +petit tas de fine poussiere, mais mon esprit etait encore sous le +charme du reve et il communiqua a mes sens le pouvoir de distinguer +les moindres atomes de cette poussiere. + +Je fus emerveillee; il y avait de tout: de l'air, de l'eau, du +soleil, de l'or, des diamants, de la cendre, du pollen de fleur, des +coquillages, des perles, de la poussiere d'ailes de papillon, du fil, +de la cire, du fer, du bois, et beaucoup de cadavres microscopiques; +mais, au milieu de ce melange de debris imperceptibles, je vis +fermenter je ne sais quelle vie d'etres insaisissables qui +paraissaient chercher a se fixer quelque part pour eclore ou pour se +transformer, et qui se fondirent en nuage d'or dans le rayon rose du +soleil levant. + + + + +LE GNOME DES HUITRES + + +Un original de nos amis, grand amateur d'huitres, eut la fantaisie, +l'an dernier, d'aller deguster sur place les produits des bancs les +plus renommes, afin de les comparer et d'etre edifie une fois pour +toutes sur leurs differents merites. Il alla donc a Cancale, a +Ostende, a Marennes, et autres localites recommandables. Il revint +persuade que Paris est le port de mer ou l'on trouve les meilleurs +produits maritimes. + +Vous connaissez cet ami, mes cheres petites, vous savez qu'il est +fantaisiste, et que, quand il raconte, son imagination lui fait +depasser le vraisemblable. L'autre soir, il etait en train de nous +narrer son voyage, lorsque _l'homme au sable_ a passe. Vous avez +resiste le mieux possible; mais enfin il vous a fallu dire bonsoir a +la compagnie, et vous auriez perdu cette curieuse histoire, si je ne +l'eusse transcrite fidelement pour vous, le soir meme. La voici telle +que je l'ai entendue. C'est notre ami qui parle: + + * * * * * + +Vous savez aussi bien que moi, mes chers amis, qu'on peut habiter +les bords de la mer et n'y manger de poissons, de crustaces et de +coquillages que lorsqu'on en demande a Paris. C'est la que tout +s'engouffre, et vous vous souvenez que, sur les rives de la Manche, +nous n'en goutions que quand les proprietaires des grands hotels de +bains en faisaient venir de la Halle. Bien que averti, je voulus, l'an +dernier, experimenter la chose par moi-meme. Je restai vingt-quatre +heures a Marennes avant d'obtenir une demi-douzaine d'huitres +mediocres que je payai fort cher. Ailleurs, je n'en obtins pas du +tout. Dans certains villages, on m'offrit des colimacons. + +Enfin, je gagnai Cancale, ou les huitres etaient passables et le vin +blanc de l'auberge excellent. Je me trouvai a table a cote d'un tout +petit vieillard bossu, ratatine et sordidement vetu, qui me parut fort +laid et avec qui pourtant je liai conversation, parce qu'il me sembla +etre le seul qui attachat de l'importance a la qualite des huitres. Il +les examinait serieusement, les retournant de tous cotes. + +--Est-ce que vous cherchez des perles? lui demandai-je. + +--Non, repondit-il; je compare cette espece, ou plutot cette variete a +toutes celles que je connais deja. + +--Ah! vraiment? vous etes amateur? + +--Oui, monsieur; comme vous, sans doute? + +--Moi? je voyage exclusivement pour les huitres. + +--Bravo! nous pourrons nous entendre. Je me mets absolument a votre +service. + +--Parfait! Avalons encore quelques-uns de ces mollusques et nous +causerons.--Garcon! apportez-nous encore quatre douzaines d'huitres. + +--Voila, monsieur! dit le garcon en posant sur la table quatre +bouteilles de vin de Sauterne. + +--Que voulez-vous que nous fassions de tout ce vin? demanda d'un ton +bourru le petit homme. + +--Une bouteille par douzaine, est-ce trop? dit le garcon en me +regardant. + +--On verra, repondis-je. Vos huitres sont diablement salees. +N'importe, pourvu qu'il y en ait a discretion... + +Le garcon sortit. Je vidai une bouteille avec le petit vieux, qui me +parut ne pas se faire prier, du moment ou il comprit que je payais. Le +garcon rentra. + +--Monsieur, dit-il, il n'y a plus d'huitres tres-grasses. Mais +monsieur n'a qu'a commander ce qu'il en veut pour demain. + +--Allez au diable! j'ai cru tomber ici sur une mine inepuisable... + +--Il y en a, monsieur, il y en a en quantite, mais il faut les pecher. + +--Eh bien, j'irai les pecher moi-meme. Apportez le dejeuner. + +Le dejeuner fut bon et nous y fimes honneur. Les soles etaient +excellentes, le vin etait sans reproche. Mais le depit de n'avoir +point d'huitres m'empecha de savourer ce qu'on m'offrait. Je bus et +mangeai sans discernement, causant toujours avec mon petit vieux, qui +semblait compatir a ma peine et prendre interet a mon exploration +manquee. + +Si bien qu'a la fin du repas je ne saisissais plus tres-clairement le +sens de ses paroles ni la vue des objets environnants. Le gnome, car +il avait reellement l'aspect d'un gnome, me paraissait un peu emu +aussi, car il passa son bras sous le mien avec une familiarite +touchante en m'appelant son cher ami, et en jurant qu'il allait me +reveler tous les secrets de la nature concernant les huitres. + +Je le suivis sans savoir ou j'allais. La vivacite de l'air achevait de +m'eblouir, et je me trouvai avec lui dans une sorte de grotte, de cave +ou de chambre sombre, ou etaient entasses des monceaux de coquillages. + +--Voici ma collection, me dit-il d'un air triomphant: je ne la montre +pas au premier venu; mais, puisque vous etes un veritable amateur,... +tenez, voici la premiere des huitres! _ostrea matercula_ de l'etage +permien. + +--Voyons! m'ecriai-je en saisissant l'huitre et en la portant a mes +levres. + +--Vous voulez la manger? fit le gnome en m'arretant: y songez-vous? + +--Pardon! j'ai cru que vous me l'offriez pour cela. + +--Mais, monsieur, c'est un echantillon precieux. On ne le trouve qu'en +Russie, dans les calcaires cuivreux. + +--Cuivreux? merci! Vous avez bien fait de m'arreter! Mon dejeuner ne +me gene point et je ne recherche pas les oxydes de cuivre en guise de +dessert. Passons. Ces _ostrea_, comme vous les appelez, ne me feront +pas faire le voyage de Russie. + +--Pourtant, monsieur, dit le gnome en reprenant son huitre, elle est +bien interessante, cette representante des premiers ages de la vie! +Au temps ou elle apparut dans les mers, il n'existait ni hommes ni +quadrupedes sur la terre. + +--Alors, que faisait-elle dans le monde? + +--Elle essayait d'exister, monsieur, et elle existait! Allez-vous +dire du mal des premieres huitres, sous pretexte que vous n'etiez pas +encore ne pour les manger? + +Je vis que j'avais fache le gnome et je le priai de passer a une serie +plus recente. + +--Procedons avec ordre, reprit-il; voici _ostrea marcignyana_, des +arkoses et des gres du Keuper. + +--Elle n'a pas bonne mine, elle est toute plissee et doit manquer de +chair. + +--Les animaux de son temps ne la dedaignaient pas, soyez-en sur. +Aimez-vous mieux _ostrea arcuata_, autrement la gryphee arquee du lias +inferieur? + +--Je la trouve jolie, elle ressemble a une lampe antique, mais quel +gout a-t-elle? + +--Je n'en sais rien, repondit le gnome en haussant les epaules. Je +n'ai pas vecu de son temps. Il y a deux cent cinq especes principales +d'huitres fossiles avec leurs varietes et sous-varietes, ce qui forme +un joli total. Je puis vous montrer la variete d'_ostrea arcuata_. +Tenez! mangez-la, si le coeur vous en dit! + +--Oh! oh! a la bonne heure! Celle-ci est belle, et, dans mes meilleurs +jours d'appetit, je pense qu'une douzaine me suffirait. + +--Aussi nous l'appelons _gigantea_. En voulez-vous de plus petites? +Voici une pretendue variete que je ne crois pas etre autre chose que +l'_arcuata_ dans son age tendre. En voulez-vous un plat? On la trouve +a foison dans le sinemurien. + +--Merci! il me faudrait un cure-dent pour les tirer de leur coquille +et trente-six heures a table pour m'en rassasier. + +--Eh bien, voici l'_ostrea cymbium_, du lias moyen. + +--C'est trop gros, ce doit etre coriace. + +--Aimez-vous mieux _marshii cristagalli_, du bajocien? + +--Elle est jolie; mais le moyen d'ouvrir toutes ces dentelures en +crete de coq? Vraiment, tout ce que vous me montrez ne vaut pas le +diable! + +--Monsieur n'est pas content de mes echantillons? Voici pourtant la +_gregaria_, dont la dentelure est merveilleuse, et que vous auriez pu +trouver dans les falaises de marne du Calvados. Mais passons +quelques especes, puisque vous etes presse. Traversons l'oolithe. +N'accorderez-vous pas pourtant un regard a _ostrea virgula_, du +kimmeridge clay? + +--Pas de virgule! m'ecriai-je impatiente de ces noms barbares. Passez, +passez! + +--Eh bien, monsieur, nous voici dans les terrains cretaces. Voici +_ostrea couloni_, des gres verts, une belle huitre, celle-la, +j'espere! Voici _aquila_ (du gault) encore plus grosse; _flabellata +frons_, _carinata_, avec sa longue carene. Mangeriez-vous bien la +douzaine? J'en passe, et des meilleures; mais voici la merveille, +c'est l'_ostrea pes-leonis_ de la craie blanche. Celle-ci ne vous +dit-elle rien? + +Il me tendait un mollusque enorme, tout dentele, tout plisse, et +revetu d'un test d'aspect cristallin qui avait reellement bonne mine. + +--Vous ne me ferez pas croire, lui dis-je, que ceci soit une huitre! + +--Pardon, c'est une veritable huitre, monsieur! + +--Huitre vous-meme! m'ecriai-je furieux. J'avais recu de sa petite +patte maigre le mollusque nacre sans me douter de son poids. Il etait +tel, que, ne m'attendant a rien, je le laissai tomber sur mon pied, ce +qui, ajoute a l'ennui que me causait la nomenclature pedantesque du +gnome, me mit, je l'avoue, dans une veritable colere; et, comme il +riait mechamment, sans paraitre offense le moins du monde d'etre +traite d'huitre, je voulus lui jeter quelque chose a la tete. Je ne +suis pas cruel, meme dans la colere, je l'aurais tue avec l'huitre +_pied de lion_; je me contentai de lui lancer dans la figure une +poignee de menue mitraille que je trouvai sous ma main et qui ne lui +fit pas grand mal. + +Mais alors il entra en fureur, et, reculant d'un pas, il saisit un +gros marteau d'acier qu'il brandit d'une main convulsive. + +--Vous n'etes pas une huitre, vous! s'ecria-t-il d'une voix +glapissante comme la vague qui se brise sur les galets. Non! vous +n'etes pas a la hauteur de ce doux mollusque, _ostrea oedulis_ des +temps modernes, qui ne fait de mal a personne et dont vous n'appreciez +le merite que lorsqu'il est victime de votre voracite. Vous etes un +Welche, un barbare! vous touchez sans respect a mes fossiles, vous +brisez indignement mes charmantes petites _columbae_ de la craie +blanche, que j'ai recueillies avec tant de soin et d'amour! Quoi! je +vous invite a voir la plus belle collection qui existe dans le pays, +une collection a laquelle ont contribue tous les savants de l'Europe, +et, non content de vouloir tout avaler comme un goinfre ignorant, vous +deteriorez mes precieux specimens! Je vais vous traiter comme vous le +meritez et vous faire sentir ce que pese le marteau d'un geologue! + +Le danger que je courais dissipa a l'instant meme les fumees du +vin blanc, et, voyant que j'etais entoure de fossiles et non de +comestibles, je saisis a temps le bras du gnome et lui arrachai son +arme; mais il s'elanca sur moi et s'y attacha comme un poulpe. Cette +etreinte d'un affreux bossu me causa une telle repugnance, que je me +sentis pris de nausees et le menacai de tout briser dans son musee +d'huitres s'il ne me lachait. + +Je ne sais trop alors ce qui se passa. Le gnome etait d'une force +surhumaine; je me trouvai etendu par terre, et, alors, ne me +connaissant plus, je ramassai la redoutable _ostrea pes-leonis_ pour +la lui lancer. + +Il prit la fuite et fit bien. Je me relevai et me hatai de sortir de +l'espece d'antre qu'il appelait son musee, et je me trouvai sur le +bord de la mer, face a face avec le garcon de l'hotel ou j'avais +dejeune. + +--Si monsieur desire des huitres, me dit-il, nous en aurons a diner. +On m'en a promis douze douzaines. + +--Au diable les huitres! m'ecriai-je. Qu'on ne m'en parle plus jamais! +Oui, que le diable les emporte toutes, depuis la _malercula_ des +terres cuivreuses jusqu'a l'_oedulis_ des temps modernes! + +Le garcon me regarda d'un air stupefait. Puis, d'un ton de serenite +philosophique: + +--Je vois ce que c'est, dit-il. Le sauterne etait un peu fort; ce +soir, on servira du chablis a monsieur. + +Et, comme j'allais me facher, il ajouta gracieusement: + +--Monsieur a ete sobre, mais il a dejeune en compagnie d'un fou, et +c'est cela qui a porte a la tete de monsieur. + +--En compagnie d'un fou? Oui, certes, repondis-je; comment +appelez-vous ce gnome? + +--Monsieur l'appelle par son vrai nom, car c'est ainsi qu'on le +designe dans le pays. Le gnome, c'est-a-dire le poulpiquet des +huitres. Ce n'est pas un mechant homme, mais c'est un maniaque qui, +en fait d'huitres, ne se soucie que de l'ecaille. On le tient pour +sorcier: moi, je le crois bete! Monsieur a eu a se plaindre de ses +manieres? + +Je ne voulus pas raconter a ce garcon d'hotel ma ridicule aventure, et +je m'eloignai, resolu a faire une bonne promenade sur le rivage, afin +de regagner l'appetit necessaire pour le diner. + +Mais je n'allai pas loin. Un invincible besoin de dormir s'empara +de moi, et je dus m'etendre sur le sable en un coin abrite. Quand +j'ouvris les yeux, la nuit etait venue et la mer montait. Il n'etait +que temps d'aller diner et je marchai avec peine sur les mille debris +que rapporte sur la greve la maree qui leche les rivages, vieux +souliers, vieux chapeaux, varechs gluants, debris d'embarcation +couverts d'anatifes gates et infects, chapelets de petites moules, +cadavres de meduses sur lesquels le pied glisse a chaque pas. Je +me hatais, saisi d'un degout que la mer ne m'avait jamais inspire, +lorsque je vis errer autour de moi dans l'ombre une forme vague qui, +d'apres son exiguite, ne pouvait etre que celle du gnome. J'avais +l'esprit frappe. Je ramassai un pieu apporte par les eaux, et me mis +a sa poursuite. Je le vis ramper dans la vase et chercher a me saisir +les jambes. Un coup vigoureusement applique sur l'echine lui fit jeter +un cri si etrange, et il devint si petit, si petit, que je le vis +entrer dans une enorme coquille qui baillait a mes pieds. Je voulus +m'en emparer: horreur! mes mains ne saisirent qu'une peau velue, +tandis qu'une langue froide se promenait sur mon visage. J'allais +lancer le monstre a la mer, lorsque je reconnus mon bon chien Tom, +que j'avais enferme dans ma chambre, a l'hotel, et qui avait reussi a +s'echapper pour venir a ma rencontre. + +Je rentrai alors tout a fait en moi-meme et je m'en allai diner a +l'hotel, ou l'on me servit d'excellentes huitres a discretion. +J'avoue que je les mangeai sans appetit. J'avais la tete troublee, et +m'imaginais voir le gnome s'echapper de chaque coquille et gambader +sur la table en se moquant de moi. + +Le lendemain, comme je m'appretais a dejeuner, je vis tout a coup le +gnome en personne s'asseoir a mes cotes. + +--Je vous demande pardon, me dit-il, de vous avoir ennuye beaucoup +hier avec mes fossiles. J'avais encore a vous en montrer quelques-uns +des terrains cretaces, entre autres l'_ostrea spinosa_, qui est fort +curieuse. L'etage de la craie blanche est fort riche en especes +differentes. Apres cela, nous serions arrives aux terrains tertiaires, +ou nous aurions trouve la _bellovacina_ et la _longirostris_, qui se +rapprochent beaucoup des huitres contemporaines l'_oedulis_ et la +perliere. + +--Est-ce fini? m'ecriai-je, et puis-je esperer qu'aujourd'hui, du +moins, vous me laisserez manger en paix l'_oedulis cancalis_, sans +m'assassiner avec vos fossiles indigestes? + +--Vous avez tort, reprit-il, de mepriser l'etude geologique de +l'huitre. Elle caracterise admirablement les etages geologiques; elle +est, comme l'a dit un savant, la medaille commemorative des ages +qui n'ont point d'histoire: elle marque, par ses transformations +successives, le lent et continuel changement des milieux auxquels sa +forme a su se plier. Les unes sont taillees pour la flottaison comme +_arcuata_ et _carinata_. D'autres ont vecu attachees aux roches, comme +_gregaria_ et _deltoidea_. En general, l'huitre, par sa tendance a +l'agglomeration, peut servir de modele aux societes humaines. + +--Exemple trop suivi, monsieur! repris-je avec humeur. Je vous +conseille, en verite, de precher l'union des partis, a l'etat de bancs +d'huitres! + +--Ne parions pas politique, monsieur, dit le gnome en souriant. La +science ne s'egare pas sur ce terrain-la. C'est l'etage superieur des +terrains modernes, qu'on pourrait appeler le _conservator-bank_. + +--Si l'on peut rire avec vous, a la bonne heure! repris-je. Vous me +paraissez mieux dispose qu'hier. + +--Hier! Aurais-je manque a la politesse et a l'hospitalite? J'en +serais desole! Vous m'aviez fait boire beaucoup de sauterne et je suis +habitue au cidre. Je me rappelle un peu confusement... + +--Vous ne vous souvenez pas d'avoir voulu m'assassiner? + +--Moi? Dieu m'en garde! Comment un pauvre petit vieux contrefait comme +je le suis, eut-il pu songer a se mesurer avec un gaillard de votre +apparence? + +--Vous vous etes pourtant jete sur moi et vous m'avez meme terrasse un +instant! + +--Terrasse, moi! Ne serait-ce pas plutot...? il etait fort, le +sauterne! Vous vouliez tout casser chez moi! Mais, puisque nous ne +nous souvenons pas bien ni l'un ni l'autre, achevons d'oublier nos +discordes en dejeunant ensemble de bonne amitie. Je suis venu ici pour +vous prier d'accepter le repas que vous m'avez force d'accepter hier. + +Je vis alors que le gnome etait un aimable homme, car il me fit servir +un vrai festin ou je m'observai sagement a l'endroit des vins et ou il +ne fut plus question d'huitres que pour les deguster. Je repartais a +midi, il m'accompagna jusqu'au chemin de fer en me laissant sa carte: +il s'appelait tout bonnement M. Gaume. + + + + +LA FEE AUX GROS YEUX + + +Elsie avait une gouvernante irlandaise fort singuliere. C'etait la +meilleure personne qui fut au monde, mais quelques animaux lui etaient +antipathiques a ce point qu'elle entrait dans de veritables fureurs +contre eux. Si une chauve-souris penetrait le soir dans l'appartement, +elle faisait des cris ridicules et s'indignait contre les personnes +qui ne couraient pas sus a la pauvre bete. Comme beaucoup de gens +eprouvent de la repugnance pour les chauves-souris, on n'eut pas fait +grande attention a la sienne, si elle ne se fut etendue a de charmants +oiseaux, les fauvettes, les rouges-gorges, les hirondelles et autres +insectivores, sans en excepter les rossignols, qu'elle traitait de +cruelles betes. Elle s'appelait miss Barbara ***, mais on lui avait +donne le surnom de _fee aux gros yeux_; _fee_, parce qu'elle etait +tres-savante et tres-mysterieuse; _aux gros yeux_, parce qu'elle avait +d'enormes yeux clairs saillants et bombes, que la malicieuse Elsie +comparait a des bouchons de carafe. + +Elsie ne detestait pourtant pas sa gouvernante, qui etait pour elle +l'indulgence et la patience memes: seulement, elle s'amusait de ses +bizarreries et surtout de sa pretention a voir mieux que les autres, +bien qu'elle eut pu gagner le grand prix de myopie au concours de la +conscription. Elle ne se doutait pas de la presence des objets, a +moins qu'elle ne les touchat avec son nez, qui par malheur etait des +plus courts. + +Un jour qu'elle avait donne du front dans une porte a demi ouverte, la +mere d'Elsie lui avait dit: + +--Vraiment, a quelque jour, vous vous ferez grand mal! Je vous assure, +ma chere Barbara, que vous devriez porter des lunettes. + +Barbara lui avait repondu avec vivacite: + +--Des lunettes, moi? Jamais! je craindrais de me gater la vue! + +Et, comme on essayait de lui faire comprendre que sa vue ne pouvait +pas devenir plus mauvaise, elle avait replique, sur un ton de +conviction triomphante, qu'elle ne changerait avec qui que ce soit les +tresors de sa vision. Elsie voyait les plus petits objets comme +les autres avec les loupes les plus fortes; ses yeux etaient deux +lentilles de microscope qui lui revelaient a chaque instant des +merveilles inappreciables aux autres. Le fait est qu'elle comptait +les fils de la plus fine batiste et les mailles des tissus les plus +delies, la ou Elsie, qui avait ce qu'on appelle de bons yeux, ne +voyait absolument rien. + +Longtemps on l'avait surnommee _miss Frog_ (grenouille), et puis on +l'appela _miss Maybug_ (hanneton), parce qu'elle se cognait partout; +enfin, le nom de fee aux gros yeux prevalut, parce qu'elle etait trop +instruite et trop intelligente pour etre comparee a une bete, et aussi +parce que tout le monde, en voyant les decoupures et les broderies +merveilleuses qu'elle savait faire, disait: + +--C'est une veritable fee! + +Barbara ne semblait pas indifferente a ce compliment, et elle avait +coutume de repondre: + +--Qui sait? Peut-etre! peut-etre! + +Un jour, Elsie lui demanda si elle disait serieusement une pareille +chose, et miss Barbara repeta d'un air malin: + +--Peut-etre, ma chere enfant, peut-etre! + +Il n'en fallut pas davantage pour exciter la curiosite d'Elsie; elle +ne croyait plus aux fees, car elle etait deja grandelette, elle avait +bien douze ans. Mais elle regrettait fort de n'y plus croire, et il +n'eut pas fallu la prier beaucoup pour qu'elle y crut encore. + +Le fait est que miss Barbara avait d'etranges habitudes. Elle ne +mangeait presque rien et ne dormait presque pas. On n'etait meme pas +bien certain qu'elle dormit, car on n'avait jamais vu son lit defait. +Elle disait qu'elle le refaisait, elle-meme chaque jour, de grand +matin, en s'eveillant, parce qu'elle ne pouvait dormir que dans un lit +dresse a sa guise. Le soir, aussitot qu'Elsie quittait le salon en +compagnie de sa bonne qui couchait aupres d'elle, miss Barbara se +retirait avec empressement dans le pavillon qu'elle avait choisi et +demande pour logement, et on assurait qu'on y voyait de la lumiere +jusqu'au jour. On pretendait meme que, la nuit, elle se promenait avec +une petite lanterne en parlant tout haut avec des etres invisibles. + +La bonne d'Elsie en disait tant, qu'un beau soir, Elsie eprouva un +irresistible desir de savoir ce qui se passait chez sa gouvernante et +de surprendre les mysteres du pavillon. + +Mais comment oser aller la nuit dans un pareil endroit? Il fallait +faire au moins deux cents pas a travers un massif de lilas que +couvrait un grand cedre, suivre sous ce double ombrage une allee +etroite, sinueuse et toute noire! + +--Jamais, pensa Elsie, je n'aurai ce courage-la. + +Les sots propos des bonnes l'avaient rendue peureuse. Aussi ne s'y +hasarda-t-elle pas. Mais elle se risqua pourtant le lendemain a +questionner Barbara sur l'emploi de ses longues veillees. + +--Je m'occupe, repondit tranquillement la fee aux gros yeux. Ma +journee entiere vous est consacree; le soir m'appartient. Je l'emploie +a travailler pour mon compte. + +--Vous ne savez donc pas tout, que vous etudiez toujours? + +--Plus on etudie, mieux on voit qu'on ne sait rien encore. + +--Mais qu'est-ce que vous etudiez donc tant? Le latin? le grec? + +--Je sais le grec et le latin. C'est autre chose qui m'occupe. + +--Quoi donc? Vous ne voulez pas le dire? + +--Je regarde ce que moi seule je peux voir. + +--Vous voyez quoi? + +--Permettez-moi de ne pas vous le dire; vous voudriez le voir aussi, +et vous ne pourriez pas ou vous le verriez mal, ce qui serait un +chagrin pour vous. + +--C'est donc bien beau, ce que vous voyez? + +--Plus beau que tout ce que vous avez vu et verrez jamais de beau dans +vos reves. + +--Ma chere miss Barbara, faites-le-moi voir, je vous en supplie! + +--Non, mon enfant, jamais! Cela ne depend pas de moi. + +--Eh bien, je le verrai! s'ecria Elsie depitee. J'irai la nuit chez +vous, et vous ne me mettrez pas dehors. + +--Je ne crains pas votre visite. Vous n'oseriez jamais venir! + +--Il faut donc du courage pour assister a vos sabbats? + +--Il faut de la patience et vous en manquez absolument. + +Elsie prit de l'humeur et parla d'autre chose. Puis elle revint a la +charge et tourmenta si bien la fee, que celle-ci promit de la conduire +le soir a son pavillon, mais en l'avertissant qu'elle ne verrait rien +ou ne comprendrait rien a ce qu'elle verrait. + +Voir! voir quelque chose de nouveau, d'inconnu, quelle soif, quelle +emotion pour une petite fille curieuse! Elsie n'eut pas d'appetit a +diner, elle bondissait involontairement sur sa chaise, elle comptait +les heures, les minutes. Enfin, apres les occupations de la soiree, +elle obtint de sa mere la permission de se rendre au pavillon avec sa +gouvernante. + +A peine etaient-elles dans le jardin qu'elles firent une rencontre +dont miss Barbara parut fort emue. C'etait pourtant un homme +d'apparence tres-inoffensive que M. Bat, le precepteur des freres +d'Elsie. Il n'etait pas beau: maigre, tres-brun, les oreilles et le +nez pointus, et toujours vetu de noir de la tete aux pieds, avec +des habits a longues basques, tres-pointues aussi. Il etait timide, +craintif meme; hors de ses lecons, il disparaissait comme s'il eut +eprouve le besoin de se cacher. Il ne parlait jamais a table, et le +soir, en attendant l'heure de presider au coucher de ses eleves, il se +promenait en rond sur la terrasse du jardin, ce qui ne faisait de mal +a personne, mais paraissait etre l'indice d'une tete sans reflexion +livree a une oisivete stupide. Miss Barbara n'en jugeait pas ainsi. +Elle avait M. Bat en horreur, d'abord a cause de son nom qui signifie +chauve-souris en anglais. Elle pretendait que, quand on a le malheur +de porter un pareil nom, il faut s'expatrier afin de pouvoir s'en +attribuer un autre en pays etranger. Et puis elle avait toute sorte +de preventions contre lui, elle lui en voulait d'etre de bon appetit, +elle le croyait vorace et cruel. Elle assurait que ses bizarres +promenades en rond denotaient les plus funestes inclinations et +cachaient les plus sinistres desseins. + +Aussi, lorsqu'elle le vit sur la terrasse, elle frissonna. Elsie +sentit trembler son bras auquel le sien s'etait accroche. Qu'y +avait-il de surprenant a ce que M. Bat, qui aimait le grand air, fut +dehors jusqu'au moment de la retraite de ses eleves, qui se couchaient +plus tard qu'Elsie, la plus jeune des trois? Miss Barbara n'en fut pas +moins scandalisee, et, en passant pres de lui, elle ne put se retenir +de lui dire d'un ton sec: + +--Est-ce que vous comptez rester la toute la nuit? + +M. Bat fit un mouvement pour s'enfuir; mais, craignant d'etre impoli, +il s'efforca pour repondre et repondit sous forme de question: + +--Est-ce que ma presence gene quelqu'un, et desire-t-on que je rentre? + +--Je n'ai pas d'ordres a vous donner, reprit Barbara avec aigreur, +mais il m'est permis de croire que vous seriez mieux au parloir avec +la famille. + +--Je suis mal au parloir, repondit modestement le precepteur, mes +pauvres yeux y souffrent cruellement de la chaleur et de la vive +clarte des lampes. + +--Ah! vos yeux craignent la lumiere? J'en etais sure! Il vous faut +tout au plus le crepuscule? Vous voudriez pouvoir voler en rond toute +la nuit? + +--Naturellement! repondit le precepteur en s'efforcant de rire pour +paraitre aimable: ne suis-je pas une _bat_? + +--Il n'y a pas de quoi se vanter! s'ecria Barbara en fremissant de +colere. + +Et elle entraina Elsie interdite, dans l'ombre epaisse de la petite +allee. + +--Ses yeux, ses pauvres yeux! repetait Barbara en haussant +convulsivement les epaules; attends que je te plaigne, animal feroce! + +--Vous etes bien dure pour ce pauvre homme, dit Elsie. Il a vraiment +la vue sensible au point de ne plus voir du tout aux lumieres. + +--Sans doute, sans doute! Mais comme il prend sa revanche dans +l'obscurite! C'est un nyctalope et, qui plus est, un presbyte. + +Elsie ne comprit pas ces epithetes, qu'elle crut deshonorantes et dont +elle n'osa pas demander l'explication. Elle etait encore dans l'ombre +de l'allee qui ne lui plaisait nullement et voyait enfin s'ouvrir +devant elle le sombre berceau au fond duquel apparaissait le pavillon +blanchi par un clair regard de la lune a son lever, lorsqu'elle recula +en forcant miss Barbara a reculer aussi. + +--Qu'y a-t-il? dit la dame aux gros yeux, qui ne voyait rien du tout. + +--Il y a... il n'y a rien, repondit Elsie embarrassee. Je voyais un +homme noir devant nous, et, a present, je distingue M. Bat qui passe +devant la porte du pavillon. C'est lui qui se promene dans votre +parterre. + +--Ah! s'ecria miss Barbara indignee, je devais m'y attendre. Il me +poursuit, il m'epie, il pretend devaster mon ciel! Mais ne craignez +rien, chere Elsie, je vais le traiter comme il le merite. + +Elle s'elanca en avant. + +--Ah ca! monsieur, dit-elle en s'adressant a un gros arbre sur lequel +la lune projetait l'ombre des objets, quand cessera la persecution +dont vous m'obsedez? + +Elle allait faire un beau discours, lorsque Elsie l'interrompit en +l'entrainant vers la porte du pavillon et en lui disant: + +--Chere miss Barbara, vous vous trompez, vous croyez parler a M. Bat +et vous parlez a votre ombre. M. Bat est deja loin, je ne le vois plus +et je ne pense pas qu'il ait eu l'idee de nous suivre. + +--Je pense le contraire, moi, repondit la gouvernante. Comment vous +expliquez-vous qu'il soit arrive ici avant nous, puisque nous l'avions +laisse derriere et ne l'avons ni vu ni entendu passer a nos cotes? + +--Il aura marche a travers les plates-bandes, reprit Elsie; c'est +le plus court chemin et c'est celui que je prends souvent quand le +jardinier ne me regarde pas. + +--Non, non! dit miss Barbara avec angoisse, il a pris par-dessus les +arbres. Tenez, vous qui voyez loin, regardez au-dessus de votre tete! +Je parie qu'il rode devant mes fenetres! + +Elsie regarda et ne vit rien que le ciel, mais, au bout d'un instant, +elle vit l'ombre mouvante d'une enorme chauve-souris passer et +repasser sur les murs du pavillon. Elle n'en voulut rien dire a miss +Barbara, dont les manies l'impatientaient en retardant la satisfaction +de sa curiosite. Elle la pressa d'entrer chez elle en lui disant qu'il +n'y avait ni chauve-souris ni precepteur pour les epier. + +--D'ailleurs, ajouta-t-elle, en entrant dans le petit parloir du +rez-de-chaussee, si vous etes inquiete, nous pourrons fort bien fermer +la fenetre et les rideaux. + +--Voila qui est impossible! repondit Barbara. Je donne un bal et c'est +par la fenetre que mes invites doivent se presenter chez moi. + +--Un bal! s'ecria Elsie stupefaite, un bal dans ce petit appartement? +des invites qui doivent entrer par la fenetre? Vous vous moquez de +moi, miss Barbara. + +--Je dis un bal, un grand bal, repondit Barbara en allumant une lampe +qu'elle posa sur le bord de la fenetre; des toilettes magnifiques, un +luxe inoui! + +--Si cela est, dit Elsie ebranlee par l'assurance de sa gouvernante, +je ne puis rester ici dans le pauvre costume ou je suis. Vous eussiez +du m'avertir, j'aurais mis ma robe rose et mon collier de perles. + +--Oh! ma chere, repondit Barbara en placant une corbeille de fleurs a +cote de la lampe, vous auriez beau vous couvrir d'or et de pierreries, +vous ne feriez pas le moindre effet a cote de mes invites. + +Elsie un peu mortifiee garda le silence et attendit. Miss Barbara mit +de l'eau et du miel dans une soucoupe en disant: + +--Je prepare les rafraichissements. + +Puis, tout a coup, elle s'ecria: + +--En voici un! c'est la princesse _nepticula marginicollella_ avec sa +tunique de velours noir traversee d'une large bande d'or. Sa robe est +en dentelle noire avec une longue frange. Presentons-lui une feuille +d'orme, c'est le palais de ses ancetres ou elle a vu le jour. +Attendez! Donnez-moi cette feuille de pommier pour sa cousine +germaine, la belle _malella_, dont la robe noire a des lames d'argent +et dont la jupe frangee est d'un blanc nacre. Donnez-moi du genet en +fleurs, pour rejouir les yeux de ma chere _cemiostoma spartifoliella_, +qui approche avec sa toilette blanche a ornements noir et or. Voici +des roses pour vous, marquise _nepticula centifoliella_. Regardez, +chere Elsie! admirez cette tunique grenat bordee d'argent. Et ces deux +illustres lavernides: _linneella_, qui porte sur sa robe une echarpe +orange brodee d'or, tandis que _schranckella_ a l'echappe orange +lamee d'argent. Quel gout, quelle harmonie dans ces couleurs voyantes +adoucies par le veloute des etoffes, la transparence des franges +soyeuses et l'heureuse repartition des quantites! L'adelide +_panzerella_ est toute en drap d'or borde de noir, sa jupe est lilas a +frange d'or. Enfin, la pyrale _rosella_, que voici et qui est une des +plus simples, a la robe de dessus d'un rose vif teintee de blanc sur +les bords. Quel heureux effet produit sa robe de dessous d'un brun +clair! Elle n'a qu'un defaut, c'est d'etre un peu grande; mais voici +venir une troupe de veritables mignonnes exquises. Ce sont des +tineines vetues de brun et semees de diamants, d'autres blanches avec +des perles sur de la gaze. _Dispunctella_ a dix gouttes d'or sur +sa robe d'argent. Voici de tres-grands personnages d'une taille +relativement imposante: c'est la famille des adelides avec leurs +antennes vingt fois plus longues que leur corps, et leur vetement d'or +vert a reflets rouges ou violets qui rappellent la parure des plus +beaux colibris. Et, a present, voyez! voyez la foule qui se presse! il +en viendra encore, et toujours! et vous, vous ne saurez laquelle de +ces reines du soir admirer le plus pour la splendeur de son costume et +le gout exquis de sa toilette. Les moindres details du corsage, des +antennes et des pattes sont d'une delicatesse inouie et je ne pense +pas que vous ayez jamais vu nulle part de creatures aussi parfaites. A +present, remarquez la grace de leurs mouvements, la folle et charmante +precipitation de leur vol, la souplesse de leurs antennes qui est un +langage, la gentillesse de leurs attitudes. N'est-ce pas, Elsie, que +c'est la une fete inenarrable, et que toutes les autres creatures sont +laides, monstrueuses et mechantes en comparaison de celles-ci? + +--Je dirai tout ce que vous voudrez pour vous faire plaisir, repondit +Elsie desappointee, mais la verite est que je ne vois rien ou presque +rien de ce que vous me decrivez avec tant d'enthousiasme. J'apercois +bien autour de ces fleurs et de cette lampe, des vols de petits +papillons microscopiques, mais je distingue a peine des points +brillants et des points noirs, et je crains que vous ne puisiez dans +votre imagination les splendeurs dont il vous plait de les revetir. + +--Elle ne voit pas! elle ne distingue pas! s'ecria douloureusement la +fee aux gros yeux. Pauvre petite! j'en etais sure! Je vous l'avais +bien dit, que votre infirmite vous priverait des joies que je savoure! +Heureusement, j'ai su compatir a la debilite de vos organes; voici un +instrument dont je ne me sers jamais, moi, et que j'ai emprunte pour +vous a vos parents. Prenez et regardez. + +Elle offrait a Elsie une forte loupe, dont, faute d'habitude, Elsie +eut quelque peine a se servir. Enfin, elle reussit, apres une certaine +fatigue, a distinguer la reelle et surprenante beaute d'un de ces +petits etres; elle en fixa un autre et vit que miss Barbara ne l'avait +pas trompee: l'or, la pourpre, l'amethyste, le grenat, l'orange, les +perles et les roses se condensaient en ornements symetriques sur +les manteaux et les robes de ces imperceptibles personnages. Elsie +demandait naivement pourquoi tant de richesse et de beaute etaient +prodiguees a des etres qui vivent tout au plus quelques jours et qui +volent la nuit, a peine saisissables au regard de l'homme. + +--Ah! voila! repondit en riant la fee aux gros yeux. Toujours la +meme question! Ma pauvre Elsie, les grandes personnes la font aussi, +c'est-a-dire qu'elles n'ont, pas plus que les enfants, l'idee saine +des lois de l'univers. Elles croient que tout a ete cree pour l'homme +et que ce qu'il ne voit pas ou ne comprend pas, ne devrait pas +exister. Mais moi, la fee aux gros yeux, comme on m'appelle, je sais +que ce qui est simplement beau est aussi important que ce que l'homme +utilise, et je me rejouis quand je contemple des choses ou des etres +merveilleux dont personne ne songe a tirer parti. Mes chers petits +papillons sont repandus par milliers de milliards sur la terre, ils +vivent modestement en famille sur une petite feuille, et personne n'a +encore eu l'idee de les tourmenter. + +--Fort bien, dit Elsie, mais les oiseaux, les fauvettes, les +rossignols s'en nourrissent, sans compter les chauves-souris! + +--Les chauves-souris! Ah! vous m'y faites songer! La lumiere qui +attire mes pauvres petits amis et qui me permet de les contempler, +attire aussi ces horribles betes qui rodent des nuits entieres, la +gueule ouverte, avalant tout ce qu'elles rencontrent. Allons, le bal +est fini, eteignons cette lampe. Je vais allumer ma lanterne, car la +lune est couchee, et je vais vous reconduire au chateau. + +Comme elles descendaient les marches du petit perron du pavillon: + +--Je vous l'avais bien dit, Elsie, ajouta miss Barbara, vous avez ete +decue dans votre attente, vous n'avez vu qu'imparfaitement mes petites +fees de la nuit et leur danse fantastique autour de mes fleurs. Avec +une loupe, on ne voit qu'un objet a la fois, et, quand cet objet est +un etre vivant, on ne le voit qu'au repos. Moi, je vois tout mon cher +petit monde a la fois, je ne perds rien de ses allures et de ses +fantaisies. Je vous en ai montre fort peu aujourd'hui. La soiree etait +trop fraiche et le vent ne donnait pas du bon cote. C'est dans les +nuits d'orage que j'en vois des milliers se refugier chez moi, ou que +je les surprends dans leurs abris de feuillage et de fleurs. Je vous +en ai nomme quelques-uns, mais il y en a une multitude d'autres qui, +selon la saison, eclosent a une courte existence d'ivresse, de parure +et de fetes. On ne les connait pas tous, bien que certaines personnes +savantes et patientes les etudient avec soin et que l'on ait publie +de gros livres ou ils sont admirablement representes avec un fort +grossissement pour les yeux faibles; mais ces livres ne suffisent pas, +et chaque personne bien douee et bien intentionnee peut grossir le +catalogue acquis a la science par des decouvertes et des observations +nouvelles. Pour ma part, j'en ai trouve un grand nombre qui n'ont +encore ni leurs noms ni leurs portraits publies, et je m'ingenie a +reparer a leur profit l'ingratitude ou le dedain de la science. Il est +vrai qu'ils sont si petits, si petits, que peu de personnes daigneront +les observer. + +--Est-ce qu'il y en a de plus petits que ceux que vous m'avez montres? +dit Elsie, qui voyant miss Barbara arretee sur le perron, s'etait +appuyee sur la rampe. + +Elsie avait veille plus tard que de coutume, elle n'avait pas eu toute +la surprise et tout le plaisir qu'elle se promettait et le sommeil +commencait a la gagner. + +--Il y a des etres infiniment petits, dont on ne devrait pas parler +sans respect, repliqua miss Barbara, qui ne faisait pas attention a la +fatigue de son eleve. Il y en a qui echappent au regard de l'homme et +aux plus forts grossissements des instruments. Du moins je le presume +et je le crois, moi qui en vois plus que la plupart des gens n'en +peuvent voir. Qui peut dire a quelles dimensions, apparentes pour +nous, s'arrete la vie universelle? Qui nous prouve que les puces n'ont +pas des puces, lesquelles nourrissent a leur tour des puces qui en +nourrissent d'autres, et ainsi jusqu'a l'infini? Quant aux papillons, +puisque les plus petits que nous puissions apercevoir sont +incontestablement plus beaux que les gros, il n'y a pas de raison pour +qu'il n'en existe pas une foule d'autres encore plus beaux et plus +petits dont les savants ne soupconneront jamais l'existence. + +Miss Barbara en etait la de sa demonstration, sans se douter qu'Elsie, +qui s'etait laissee glisser sur les marches du perron, dormait de +tout son coeur, lorsqu'un choc inattendu enleva brusquement la petite +lanterne des mains de la gouvernante et fit tomber cet objet sur les +genoux d'Elsie reveillee en sursaut. + +--Une chauve-souris! une chauve-souris! s'ecria Barbara eperdue en +cherchant a ramasser la lanterne eteinte et brisee. + +Elsie s'etait vivement levee sans savoir ou elle etait. + +--La! la! criait Barbara, sur votre jupe, l'horrible bete est tombee +aussi, je l'ai vue tomber, elle est sur vous! + +Elsie n'avait pas peur des chauves-souris, mais elle savait que, si +un choc leger les etourdit, elles ont de bonnes petites dents pour +mordre, quand on veut les prendre, et, avisant un point noir sur sa +robe, elle le saisit dans son mouchoir en disant: + +--Je la tiens, tranquillisez-vous, miss Barbara, je la tiens bien! + +--Tuez-la, etouffez-la, Elsie! Serrez bien fort, etouffez ce mauvais +genie, cet affreux precepteur qui me persecute! + +Elsie ne comprenait plus rien a la folie de sa gouvernante; elle +n'aimait pas a tuer et trouvait les chauves-souris fort utiles, vu +qu'elles detruisent une multitude de cousins et d'insectes nuisibles. +Elle secoua son mouchoir instinctivement pour faire echapper le pauvre +animal; mais quelle fut sa surprise, quelle fut sa frayeur en voyant +M. Bat s'echapper du mouchoir et s'elancer sur miss Barbara, comme +s'il eut voulu la devorer! + +Elsie s'enfuit a travers les plates-bandes, en proie a une terreur +invincible. Mais, au bout de quelques instants, elle fut prise de +remords, se retourna et revint sur ses pas pour porter secours a son +infortunee gouvernante. Miss Barbara avait disparu et la chauve-souris +volait en rond autour du pavillon. + +--Mon Dieu! s'ecria Elsie desesperee, cette bete cruelle a avale ma +pauvre fee! Ah! si j'avais su, je ne lui aurais pas sauve la vie! + +La chauve-souris disparut et M. Bat se trouva devant Elsie. + +--Ma chere enfant, lui dit-il, c'est bien et c'est raisonnable de +sauver la vie a de pauvres persecutes. Ne vous repentez pas d'une +bonne action, miss Barbara n'a eu aucun mal. En l'entendant crier, +j'etais accouru, vous croyant l'une et l'autre menacees de quelque +danger serieux. Votre gouvernante s'est refugiee et barricadee chez +elle en m'accablant d'injures que je ne merite pas. Puisqu'elle vous +abandonne a ce qu'elle regarde comme un grand peril, voulez-vous me +permettre de vous reconduire a votre bonne, et n'aurez-vous point peur +de moi? + +--Vraiment, je n'ai jamais eu peur de vous, monsieur Bat, repondit +Elsie, vous n'etes point mechant, mais vous etes fort singulier. + +--Singulier, moi? Qui peut vous faire penser que j'aie une singularite +quelconque? + +--Mais... je vous ai tenu dans mon mouchoir tout a l'heure, monsieur +Bat, et permettez-moi de vous dire que vous vous exposiez beaucoup, +car, si j'avais ecoute miss Barbara, c'etait fait de vous! + +--Chere miss Elsie, repondit le precepteur en riant, je comprends +maintenant ce qui s'est passe et je vous benis de m'avoir soustrait a +la haine de cette pauvre fee, qui n'est pas mechante non plus, mais +qui est bien plus singuliere que moi! + +Quand Elsie eut bien dormi, elle trouva fort invraisemblable que M. +Bat eut le pouvoir de devenir homme ou bete a volonte. A dejeuner, +elle remarqua qu'il avalait avec delices des tranches de boeuf +saignant, tandis que miss Barbara ne prenait que du the. Elle en +conclut que le precepteur n'etait pas homme a se regaler de _micros_, +et que la gouvernante suivait un regime propre a entretenir ses +vapeurs. + + +FIN + + + + + +TABLE + + +LE CHENE PARLANT + +LE CHIEN ET LA FLEUR SACREE + +L'ORGUE DU TITAN + +CE QUE DISENT LES FLEURS + +LE MARTEAU ROUGE + +LA FEE POUSSIERE + +LE GNOME DES HUITRES + +LA FEE AUX GROS YEUX + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Contes d'une grand-mere, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES D'UNE GRAND-MERE *** + +***** This file should be named 12338.txt or 12338.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/3/3/12338/ + +Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file +was produced from images generously made available by the Bibliotheque +nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. 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